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+Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome I, by Alexandre Dumas
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le Collier de la Reine, Tome I
+
+Author: Alexandre Dumas
+
+Release Date: April 18, 2006 [EBook #18199]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DE LA REINE, TOME I ***
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+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+Alexandre Dumas
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+LE COLLIER DE LA REINE
+
+Tome I
+
+(1849--1850)
+
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+
+Table des matières
+
+
+Avant-propos.
+Prologue--I Un vieux gentilhomme et un vieux maître d'hôtel
+Prologue--II La Pérouse.
+Chapitre I Deux femmes inconnues.
+Chapitre II Un intérieur.
+Chapitre III Jeanne de La Motte de Valois.
+Chapitre IV Bélus.
+Chapitre V Route de Versailles.
+Chapitre VI La consigne.
+Chapitre VII L'alcôve de la reine.
+Chapitre VIII Le petit lever de la reine.
+Chapitre IX La pièce d'eau des Suisses.
+Chapitre X Le tentateur.
+Chapitre XI Le «Suffren».
+Chapitre XII M. de Charny.
+Chapitre XIII Les cent louis de la reine.
+Chapitre XIV Maître Fingret.
+Chapitre XV Le cardinal de Rohan.
+Chapitre XVI Mesmer et Saint-Martin.
+Chapitre XVII Le baquet.
+Chapitre XVIII Mademoiselle Oliva.
+Chapitre XIX M. Beausire.
+Chapitre XX L'or.
+Chapitre XXI La petite maison.
+Chapitre XXII Quelques mots sur l'Opéra.
+Chapitre XXIII Le bal de l'Opéra.
+Chapitre XXIV Le bal de l'Opéra--(suite).
+Chapitre XXV Sapho.
+Chapitre XXVI L'académie de M. de Beausire.
+Chapitre XXVII L'ambassadeur.
+Chapitre XXVIII MM. Boehmer et Bossange.
+Chapitre XXIX À l'ambassade.
+Chapitre XXX Le marché.
+Chapitre XXXI La maison du gazetier.
+Chapitre XXXII Comment deux amis deviennent ennemis.
+Chapitre XXXIII La maison de la rue Neuve-Saint-Gilles.
+Chapitre XXXIV La tête de la famille de Taverney.
+Chapitre XXXV Le quatrain de M. de Provence.
+Chapitre XXXVI La princesse de Lamballe.
+Chapitre XXXVII Chez la reine.
+Chapitre XXXVIII Un alibi
+Chapitre XXXIX Monsieur de Crosne.
+Chapitre XL La tentatrice.
+Chapitre XLI Deux ambitions qui veulent passer pour deux amours.
+Chapitre XLII Où l'on commence à voir les visages sous les masques.
+Chapitre XLIII Où monsieur Ducorneau ne comprend absolument rien à ce
+ qui se passe
+Chapitre XLIV Illusions et réalités.
+Chapitre XLV Où mademoiselle Oliva commence à se demander ce que l'on
+ veut faire d'elle
+Chapitre XLVI La maison déserte.
+Chapitre XLVII Jeanne protectrice.
+
+
+
+
+Avant-propos
+
+
+Et d'abord, à propos même du titre que nous venons d'écrire, qu'on nous
+permette d'avoir une courte explication avec nos lecteurs. Il y a déjà
+vingt ans que nous causons ensemble, et les quelques lignes qui vont
+suivre, au lieu de relâcher notre vieille amitié, vont, je l'espère, la
+resserrer encore.
+
+Depuis les derniers mots que nous nous sommes dits, une révolution a
+passé entre nous: cette révolution, je l'avais annoncée dès 1832, j'en
+avais exposé les causes, je l'avais suivie dans sa progression, je
+l'avais décrite jusque dans son accomplissement: il y a plus--j'avais
+dit, il y a seize ans, ce que je ferais il y a huit mois.
+
+Qu'on me permette de transcrire ici les dernières lignes de l'épilogue
+prophétique qui termine mon livre de _Gaule et France_.
+
+«Voilà le gouffre où va s'engloutir le gouvernement actuel. Le phare que
+nous allumons sur sa route n'éclairera que son naufrage; car, voulût-il
+virer de bord, il ne le pourrait plus maintenant, le courant qui
+l'entraîne est trop rapide et le vent qui le pousse est trop large.
+Seulement, à l'heure de perdition, nos souvenirs d'homme l'emportant sur
+notre stoïcisme de citoyen, une voix se fera entendre qui criera: _Meure
+la royauté, mais Dieu sauve le roi!_
+
+Cette voix sera la mienne.»
+
+Ai-je menti à ma promesse, et la voix qui, seule en France, a dit adieu
+à une auguste amitié a-t-elle, au milieu de la chute d'une dynastie,
+vibré assez haut pour qu'on l'ait entendue?
+
+La révolution prévue et annoncée par nous ne nous a donc pas pris à
+l'improviste. Nous l'avons saluée comme une apparition fatalement
+attendue; nous ne l'espérions pas meilleure, nous la craignions pire.
+Depuis vingt ans que nous fouillons le passé des peuples, nous savons ce
+que c'est que les révolutions.
+
+Des hommes qui l'ont faite et de ceux qui en ont profité, nous n'en
+parlerons pas. Tout orage trouble l'eau. Tout tremblement de terre amène
+le fond à la surface. Puis, par les lois naturelles de l'équilibre,
+chaque molécule reprend sa place. La terre se raffermit, l'eau s'épure,
+et le ciel, momentanément troublé, mire au lac éternel ses étoiles d'or.
+
+Nos lecteurs vont donc nous retrouver le même, après le 24 février, que
+nous étions auparavant: une ride de plus au front, une cicatrice de plus
+au coeur. Voilà tout le changement qui s'est opéré en nous pendant les
+huit terribles mois qui viennent de s'écouler.
+
+Ceux que nous aimions, nous les aimons toujours; ceux que nous
+craignions, nous ne les craignons plus; ceux que nous méprisions, nous
+les méprisons plus que jamais.
+
+Donc, dans notre oeuvre comme en nous, aucun changement; peut-être dans
+notre oeuvre comme en nous, une ride et une cicatrice de plus. Voilà
+tout.
+
+Nous avons à l'heure qu'il est écrit à peu près quatre cents volumes.
+Nous avons fouillé bien des siècles, évoqué bien des personnages éblouis
+de se retrouver debout au grand jour de la publicité.
+
+Eh bien! ce monde tout entier de spectres, nous l'adjurons de dire si
+jamais nous avons fait sacrifice au temps où nous vivions de ses crimes,
+de ses vices ou de ses vertus: sur les rois, sur les grands seigneurs,
+sur le peuple, nous avons toujours dit ce qui était la vérité ou ce que
+nous croyions être la vérité; et, si les morts réclamaient comme les
+vivants, de même que nous n'avons jamais eu à faire une seule
+rétractation aux vivants, nous n'aurions pas à faire une seule
+rétractation aux morts.
+
+À certains coeurs, tout malheur est sacré, toute chute est respectable;
+qu'on tombe de la vie ou du trône, c'est une piété de s'incliner devant
+le sépulcre ouvert, devant la couronne brisée.
+
+Lorsque nous avons écrit notre titre au haut de la première page de
+notre livre, ce n'est point, disons-le, un choix libre qui nous a dicté
+ce titre, c'est que son heure était arrivée, c'est que son tour était
+venu; la chronologie est inflexible; après 1774 devait venir 1784; après
+_Joseph Balsamo, Le Collier de la Reine_.
+
+Mais que les plus scrupuleuses susceptibilités se rassurent: par cela
+même qu'il peut tout dire aujourd'hui, l'historien sera le censeur du
+poète. Rien de hasardé sur la femme reine, rien de douteux sur la reine
+martyre. Faiblesse de l'humanité, orgueil royal, nous peindrons tout,
+c'est vrai; mais comme ces peintres idéalistes qui savent prendre le
+beau côté de la ressemblance; mais comme faisait l'artiste au nom
+d'Ange, quand dans sa maîtresse chérie il retrouvait une madone sainte;
+entre les pamphlets infâmes et la louange exagérée, nous suivrons,
+triste, impartial et solennel, la ligne rêveuse de la poésie. Celle dont
+le bourreau a montré au peuple la tête pâle a bien acheté le droit de ne
+plus rougir devant la postérité.
+
+ Alexandre Dumas
+ 29 novembre 1848
+
+
+
+Prologue--I
+
+Un vieux gentilhomme et un vieux maître d'hôtel
+
+
+Vers les premiers jours du mois d'avril 1784, à trois heures un quart à
+peu près de l'après-midi, le vieux maréchal de Richelieu, notre ancienne
+connaissance, après s'être imprégné lui-même les sourcils d'une teinture
+parfumée, repoussa de la main le miroir que lui tenait son valet de
+chambre, successeur mais non remplaçant du fidèle Rafté; et, secouant la
+tête de cet air qui n'appartenait qu'à lui:
+
+--Allons, dit-il, me voilà bien ainsi.
+
+Et il se leva de son fauteuil, chiquenaudant du doigt, avec un geste
+tout juvénile, les atomes de poudre blanche qui avaient volé de sa
+perruque sur sa culotte de velours bleu de ciel.
+
+Puis, après avoir fait deux ou trois tours dans son cabinet de toilette,
+allongeant le cou-de-pied et tendant le jarret:
+
+--Mon maître d'hôtel! dit-il.
+
+Cinq minutes après, le maître d'hôtel se présenta en costume de
+cérémonie.
+
+Le maréchal prit un air grave et tel que le comportait la situation.
+
+--Monsieur, dit-il, je suppose que vous m'avez fait un bon dîner?
+
+--Mais oui, monseigneur.
+
+--Je vous ai fait remettre la liste de mes convives, n'est-ce pas?
+
+--Et j'en ai fidèlement retenu le nombre, monseigneur. Neuf couverts,
+n'est-ce point cela?
+
+--Il y a couvert et couvert, monsieur!
+
+--Oui, monseigneur, mais...
+
+Le maréchal interrompit le maître d'hôtel avec un léger mouvement
+d'impatience, tempéré cependant de majesté.
+
+--_Mais_... n'est point une réponse, monsieur; et chaque fois que
+j'entends le mot _mais_, et je l'ai entendu bien des fois depuis
+quatre-vingt-huit ans, eh bien! monsieur, chaque fois que je l'ai
+entendu, ce mot, je suis désespéré de vous le dire, il précédait une
+sottise.
+
+--Monseigneur!...
+
+--D'abord, à quelle heure me faites-vous dîner?
+
+--Monseigneur, les bourgeois dînent à deux heures, la robe à trois, la
+noblesse à quatre.
+
+--Et moi, monsieur?
+
+--Monseigneur dînera aujourd'hui à cinq heures.
+
+--Oh! oh! à cinq heures!
+
+--Oui, monseigneur, comme le roi.
+
+--Et pourquoi comme le roi?
+
+--Parce que sur la liste que monseigneur m'a fait l'honneur de me
+remettre, il y a un nom de roi.
+
+--Point du tout, monsieur, vous vous trompez, parmi mes convives
+d'aujourd'hui, il n'y a que de simples gentilshommes.
+
+--Monseigneur veut sans doute plaisanter avec son humble serviteur, et
+je le remercie de l'honneur qu'il me fait. Mais M. le comte de Haga, qui
+est un des convives de monseigneur...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! le comte de Haga est un roi.
+
+--Je ne connais pas de roi qui se nomme ainsi.
+
+--Que monseigneur me pardonne alors, dit le maître d'hôtel en
+s'inclinant, mais j'avais cru, j'avais supposé...
+
+--Votre mandat n'est pas de croire, monsieur! Votre devoir n'est pas de
+supposer! Ce que vous avez à faire c'est de lire les ordres que je vous
+donne, sans y ajouter aucun commentaire. Quand je veux qu'on sache une
+chose, je la dis; quand je ne la dis pas, je veux qu'on l'ignore.
+
+Le maître d'hôtel s'inclina une seconde fois, et cette fois plus
+respectueusement peut-être que s'il eût parlé à un roi régnant.
+
+--Ainsi donc, monsieur, continua le vieux maréchal, vous voudrez bien,
+puisque je n'ai que des gentilshommes à dîner, me faire dîner à mon
+heure habituelle, c'est-à-dire à quatre heures.
+
+À cet ordre, le front du maître d'hôtel s'obscurcit, comme s'il venait
+d'entendre prononcer son arrêt de mort. Il pâlit et plia sous le coup.
+
+Puis, se redressant avec le courage du désespoir:
+
+--Il arrivera ce que Dieu voudra, dit-il; mais monseigneur ne dînera
+qu'à cinq heures.
+
+--Pourquoi et comment cela? s'écria le maréchal en se redressant.
+
+--Parce qu'il est matériellement impossible que monseigneur dîne
+auparavant.
+
+--Monsieur, dit le vieux maréchal en secouant avec fierté sa tête encore
+vive et jeune, voilà vingt ans, je crois, que vous êtes à mon service?
+
+--Vingt-et-un ans, monseigneur; plus un mois et deux semaines.
+
+--Eh bien, monsieur, à ces vingt-et-un ans, un mois, deux semaines, vous
+n'ajouterez pas un jour, pas une heure. Entendez-vous? répliqua le
+vieillard, en pinçant ses lèvres minces et en fronçant son sourcil
+peint, dès ce soir vous chercherez un maître. Je n'entends pas que le
+mot impossible soit prononcé dans ma maison. Ce n'est pas à mon âge que
+je veux faire l'apprentissage de ce mot. Je n'ai pas de temps à perdre.
+
+Le maître d'hôtel s'inclina une troisième fois.
+
+--Ce soir, dit-il, j'aurai pris congé de monseigneur, mais au moins,
+jusqu'au dernier moment, mon service aura été fait comme il convient.
+
+Et il fit deux pas à reculons vers la porte.
+
+--Qu'appelez-vous _comme il convient?_ s'écria le maréchal. Apprenez,
+monsieur, que les choses doivent être faites ici comme _il me convient_,
+voilà la convenance. Or, je veux dîner à quatre heures, moi, et _il ne
+me convient pas_, quand je veux dîner à quatre heures, que vous me
+fassiez dîner à cinq.
+
+--Monsieur le maréchal, dit sèchement le maître d'hôtel, j'ai servi de
+sommelier à M. le prince de Soubise, d'intendant à M. le prince cardinal
+Louis de Rohan. Chez le premier, Sa Majesté le feu roi de France dînait
+une fois l'an; chez le second, Sa Majesté l'empereur d'Autriche dînait
+une fois le mois. Je sais donc comme on traite les souverains,
+monseigneur. Chez M. de Soubise, le roi Louis XV s'appelait vainement le
+baron de Gonesse, c'était toujours un roi; chez le second, c'est-à-dire
+chez M. de Rohan, l'empereur Joseph s'appelait vainement le comte de
+Packenstein, c'était toujours l'empereur. Aujourd'hui, M. le maréchal
+reçoit un convive qui s'appelle vainement le comte de Haga: le comte de
+Haga n'en est pas moins le roi de Suède. Je quitterai ce soir l'hôtel de
+Monsieur le maréchal, ou M. le comte de Haga y sera traité en roi.
+
+--Et voilà justement ce que je me tue à vous défendre, monsieur
+l'entêté; le comte de Haga veut l'incognito le plus strict, le plus
+opaque. Pardieu! je reconnais bien là vos sottes vanités, messieurs de
+la serviette! Ce n'est pas la couronne que vous honorez, c'est vous-même
+que vous glorifiez avec nos écus.
+
+--Je ne suppose pas, dit aigrement le maître d'hôtel que ce soit
+sérieusement que monseigneur me parle d'argent.
+
+--Eh non! monsieur, dit le maréchal presque humilié, non. Argent! qui
+diable vous parle argent? Ne détournez pas la question, je vous prie, et
+je vous répète que je ne veux point qu'il soit question de roi ici.
+
+--Mais, monsieur le maréchal, pour qui donc me prenez-vous? Croyez-vous
+que j'aille ainsi en aveugle? Mais il ne sera pas un instant question de
+roi.
+
+--Alors ne vous obstinez point, et faites-moi dîner à quatre heures.
+
+--Non, monsieur le maréchal, parce qu'à quatre heures, ce que j'attends
+ne sera point arrivé.
+
+--Qu'attendez-vous? un poisson? comme M. Vatel.
+
+--M. Vatel, M. Vatel, murmura le maître d'hôtel.
+
+--Eh bien! êtes-vous choqué de la comparaison?
+
+--Non; mais pour un malheureux coup d'épée que M. Vatel se donna au
+travers du corps, M. Vatel est immortalisé!
+
+--Ah, ah! et vous trouvez, monsieur, que votre confrère a payé la gloire
+trop bon marché?
+
+--Non, monseigneur, mais combien d'autres souffrent plus que lui dans
+notre profession, et dévorent des douleurs ou des humiliations cent fois
+pires qu'un coup d'épée, et qui cependant ne sont point immortalisés!
+
+--Eh! monsieur, pour être immortalisé, ne savez-vous pas qu'il faut être
+de l'Académie, ou être mort?
+
+--Monseigneur, s'il en est ainsi, mieux vaut être bien vivant et faire
+son service. Je ne mourrai pas, et mon service sera fait comme eût été
+fait celui de Vatel, si M. le prince de Condé eût eu la patience
+d'attendre une demi-heure.
+
+--Oh! mais vous me promettez merveilles; c'est adroit.
+
+--Non, monseigneur, aucune merveille.
+
+--Mais qu'attendez-vous donc alors?
+
+--Monseigneur veut que je le lui dise?
+
+--Ma foi! oui, je suis curieux.
+
+--Eh bien, monseigneur, j'attends une bouteille de vin.
+
+--Une bouteille de vin! expliquez-vous, monsieur; la chose commence à
+m'intéresser.
+
+--Voici de quoi il s'agit, monseigneur. Sa Majesté le roi de Suède,
+pardon, Son Excellence le comte de Haga, voulais-je dire, ne boit jamais
+que du vin de Tokay.
+
+--Eh bien! suis-je assez dépourvu pour n'avoir point de tokay dans ma
+cave? il faudrait chasser mon sommelier, dans ce cas.
+
+--Non, monseigneur, vous en avez, au contraire, encore soixante
+bouteilles, à peu près.
+
+--Eh bien, croyez-vous que le comte de Haga boive soixante-et-une
+bouteilles de vin à son dîner?
+
+--Patience, monseigneur; lorsque M. le comte de Haga vint pour la
+première fois en France, il n'était que prince royal; alors, il dîna
+chez le feu roi, qui avait reçu douze bouteilles de tokay de Sa Majesté
+l'empereur d'Autriche. Vous savez que le tokay premier cru est réservé
+pour la cave des empereurs, et que les souverains eux-mêmes ne boivent
+de ce cru qu'autant que Sa Majesté l'empereur veut bien leur en envoyer?
+
+--Je le sais.
+
+--Eh bien! monseigneur, de ces douze bouteilles dont le prince royal
+goûta, et qu'il trouva admirables, de ces douze bouteilles, deux
+bouteilles aujourd'hui restent seulement.
+
+--Oh! oh!
+
+--L'une est encore dans les caves du roi Louis XVI.
+
+--Et l'autre?
+
+--Ah! voilà, monseigneur, dit le maître d'hôtel avec un sourire
+triomphant, car il sentait qu'après la longue lutte qu'il venait de
+soutenir, le moment de la victoire approchait pour lui; l'autre, eh
+bien! l'autre fut dérobée.
+
+--Par qui?
+
+--Par un de mes amis, sommelier du feu roi, qui m'avait de grandes
+obligations.
+
+--Ah! ah! Et qui vous la donna.
+
+--Certes, oui, monseigneur, dit le maître d'hôtel avec orgueil.
+
+--Et qu'en fîtes-vous?
+
+--Je la déposai précieusement dans la cave de mon maître, monseigneur.
+
+--De votre maître? Et quel était votre maître à cette époque, monsieur?
+
+--Mgr le cardinal prince Louis de Rohan.
+
+--Ah! mon Dieu! à Strasbourg?
+
+--À Saverne.
+
+--Et vous avez envoyé chercher cette bouteille pour moi! s'écria le
+vieux maréchal.
+
+--Pour vous, monseigneur, répondit le maître d'hôtel du ton qu'il eût
+pris pour dire: «Ingrat!»
+
+Le duc de Richelieu saisit la main du vieux serviteur en s'écriant:
+
+--Je vous demande pardon, monsieur, vous êtes le roi des maîtres
+d'hôtel!
+
+--Et vous me chassiez! répondit celui-ci avec un mouvement intraduisible
+de tête et d'épaules.
+
+--Moi, je vous paie cette bouteille cent pistoles.
+
+--Et cent pistoles que coûteront à Monsieur le maréchal les frais du
+voyage, cela fera deux cents pistoles. Mais monseigneur avouera que
+c'est pour rien.
+
+--J'avouerai tout ce qu'il vous plaira, monsieur; en attendant, à partir
+d'aujourd'hui, je double vos honoraires.
+
+--Mais, monseigneur, il ne fallait rien pour cela.
+
+--Et quand donc arrivera votre courrier de cent pistoles?
+
+--Monseigneur jugera si j'ai perdu mon temps: quel jour Monseigneur a-t
+il commandé le dîner?
+
+--Mais voici trois jours, je crois.
+
+--Il faut à un courrier qui court à franc étrier vingt-quatre heures
+pour aller, vingt-quatre pour revenir.
+
+--Il vous restait vingt-quatre heures: prince des maîtres d'hôtel, qu'en
+avez-vous fait, de ces vingt-quatre heures?
+
+--Hélas, monseigneur, je les ai perdues. L'idée ne m'est venue que le
+lendemain du jour où vous m'aviez donné la liste de vos convives.
+Maintenant, calculons le temps qu'entraînera la négociation, et vous
+verrez, monseigneur, qu'en ne vous demandant que jusqu'à cinq heures, je
+ne vous demande que le temps strictement nécessaire.
+
+--Comment! la bouteille n'est pas encore ici?
+
+--Non, monseigneur.
+
+--Bon Dieu! monsieur, et si votre collègue de Saverne allait être aussi
+dévoué à M. le prince de Rohan que vous l'êtes à moi-même?
+
+--Eh bien! monseigneur?
+
+--S'il allait refuser la bouteille, comme vous l'eussiez refusée
+vous-même?
+
+--Moi, monseigneur?
+
+--Oui, vous ne donneriez pas une pareille bouteille, je suppose, si elle
+se trouvait dans ma cave?
+
+--J'en demande bien humblement pardon à monseigneur: si un confrère
+ayant un roi à traiter me venait demander votre meilleure bouteille de
+vin, je la lui donnerais à l'instant.
+
+--Oh! oh! fit le maréchal avec une légère grimace.
+
+--C'est en aidant que l'on est aidé, monseigneur.
+
+--Alors, me voilà à peu près rassuré, dit le maréchal avec un soupir;
+mais nous avons encore une mauvaise chance.
+
+--Laquelle, monseigneur?
+
+--Si la bouteille se casse?
+
+--Oh! monseigneur, il n'y a pas d'exemple qu'un homme ait jamais cassé
+une bouteille de vin de deux mille livres.
+
+--J'avais tort, n'en parlons plus; maintenant, votre courrier arrivera à
+quelle heure?
+
+--À quatre heures très précises.
+
+--Alors, qui nous empêche de dîner à quatre heures? reprit le maréchal,
+entêté comme une mule de Castille.
+
+--Monseigneur, il faut une heure à mon vin pour le reposer, et encore
+grâce à un procédé dont je suis l'inventeur; sans cela, il me faudrait
+trois jours.
+
+Battu cette fois encore, le maréchal fit en signe de défaite un salut à
+son maître d'hôtel.
+
+--D'ailleurs, continua celui-ci, les convives de monseigneur, sachant
+qu'ils auront l'honneur de dîner avec M. le comte de Haga, n'arriveront
+qu'à quatre heures et demie.
+
+--En voici bien d'une autre!
+
+--Sans doute, monseigneur; les convives de monseigneur sont, n'est-ce
+pas, M. le comte de Launay, Mme la comtesse du Barry, M. de La Pérouse,
+M. de Favras, M. de Condorcet, M. de Cagliostro et M. de Taverney?
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! monseigneur, procédons par ordre: M. de Launay vient de la
+Bastille; de Paris, par la glace qu'il y a sur les routes, trois heures.
+
+--Oui, mais il partira aussitôt le dîner des prisonniers, c'est-à-dire à
+midi; je connais cela, moi.
+
+--Pardon, monseigneur; mais depuis que monseigneur a été à la Bastille,
+l'heure du dîner est changée, la Bastille dîne à une heure.
+
+--Monsieur, on apprend tous les jours, et je vous remercie. Continuez.
+
+--Mme du Barry vient de Luciennes, une descente perpétuelle, par le
+verglas.
+
+--Oh! cela ne l'empêchera pas d'être exacte. Depuis qu'elle n'est plus
+la favorite que d'un duc, elle ne fait plus la reine qu'avec les barons.
+Mais comprenez cela à votre tour, monsieur: je voulais dîner de bonne
+heure à cause de M. de La Pérouse qui part ce soir et qui ne voudra
+point s'attarder.
+
+--Monseigneur, M. de La Pérouse est chez le roi; il cause géographie,
+cosmographie, avec Sa Majesté. Le roi ne lâchera donc pas de sitôt M. de
+La Pérouse.
+
+--C'est possible...
+
+--C'est sûr, monseigneur. Il en sera de même de M. de Favras, qui est
+chez M. le comte de Provence, et qui y cause sans doute de la pièce de
+M. Caron de Beaumarchais.
+
+--Du _Mariage de Figaro_?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Savez-vous que vous êtes tout à fait lettré, monsieur?
+
+--Dans mes moments perdus, je lis, monseigneur.
+
+--Nous avons M. de Condorcet qui, en sa qualité de géomètre, pourra bien
+se piquer de ponctualité.
+
+--Oui; mais il s'enfoncera dans un calcul, et quand il en sortira, il se
+trouvera d'une demi-heure en retard. Quant au comte de Cagliostro, comme
+ce seigneur est étranger et habite depuis peu de temps Paris, il est
+probable qu'il ne connaît pas encore parfaitement la vie de Versailles
+et qu'il se fera attendre.
+
+--Allons, dit le maréchal, vous avez, moins Taverney, nommé tous mes
+convives, et cela dans un ordre d'énumération digne d'Homère et de mon
+pauvre Rafté.
+
+Le maître d'hôtel s'inclina.
+
+--Je n'ai point parlé de M. de Taverney, dit-il, parce que M. de
+Taverney est un ancien ami qui se conformera aux usages. Je crois,
+monseigneur, que voilà bien les huit couverts de ce soir, n'est-ce pas?
+
+--Parfaitement. Où nous faites-vous dîner, monsieur?
+
+--Dans la grande salle à manger, monseigneur.
+
+--Nous y gèlerons.
+
+--Elle chauffe depuis trois jours, monseigneur, et j'ai réglé
+l'atmosphère à dix-huit degrés.
+
+--Fort bien! mais voilà la demie qui sonne.
+
+Le maréchal jeta un coup d'oeil sur la pendule.
+
+--C'est quatre heures et demie, monsieur.
+
+--Oui, monseigneur, et voilà un cheval qui entre dans la cour; c'est ma
+bouteille de vin de Tokay.
+
+--Puissé-je être servi vingt ans encore de la sorte, dit le vieux
+maréchal en retournant à son miroir, tandis que le maître d'hôtel
+courait à son office.
+
+--Vingt ans! dit une voix rieuse qui interrompit le duc juste au premier
+coup d'oeil sur sa glace, vingt ans: mon cher maréchal, je vous les
+souhaite; mais alors j'en aurai soixante, duc, et je serai bien vieille.
+
+--Vous, comtesse! s'écria le maréchal; vous la première! Mon Dieu! que
+vous êtes toujours belle et fraîche!
+
+--Dites que je suis gelée, duc.
+
+--Passez, je vous prie, dans le boudoir.
+
+--Oh! un tête-à-tête, maréchal?
+
+--À trois, répondit une voix cassée.
+
+--Taverney! s'écria le maréchal. La peste du trouble-fête! dit-il à
+l'oreille de la comtesse.
+
+--Fat! murmura Mme du Barry, avec un grand éclat de rire.
+
+Et tous trois passèrent dans la pièce voisine.
+
+
+
+
+Prologue--II
+
+La Pérouse
+
+
+Au même instant le roulement sourd de plusieurs voitures sur les pavés
+ouatés de neige avertit le maréchal de l'arrivée de ses hôtes et,
+bientôt après, grâce à l'exactitude du maître d'hôtel, neuf convives
+prenaient place autour de la table ovale de la salle à manger; neuf
+laquais, silencieux comme des ombres, agiles sans précipitation,
+prévenants sans importunité, glissant sur les tapis, passaient entre les
+convives sans jamais effleurer leurs bras, sans heurter jamais leurs
+fauteuils, fauteuils ensevelis dans une moisson de fourrures, où
+plongeaient jusqu'aux jarrets les jambes des convives.
+
+Voilà ce que savouraient les hôtes du maréchal, avec la douce chaleur
+des poêles, le fumet des viandes, le bouquet des vins, et le
+bourdonnement des premières causeries après le potage.
+
+Pas un bruit au-dehors, les volets avaient des sourdines; pas un bruit
+au-dedans, excepté celui que faisaient les convives: des assiettes qui
+changeaient de place sans qu'on les entendît sonner, de l'argenterie qui
+passait des buffets sur la table sans une seule vibration, un maître
+d'hôtel dont on ne pouvait pas même surprendre le susurrement; il
+donnait ses ordres avec les yeux.
+
+Aussi, au bout de dix minutes, les convives se sentirent-ils
+parfaitement seuls dans cette salle; en effet, des serviteurs aussi
+muets, des esclaves aussi impalpables devaient nécessairement être
+sourds.
+
+M. de Richelieu fut le premier qui rompit ce silence solennel qui dura
+autant que le potage, en disant à son voisin de droite:
+
+--Monsieur le comte ne boit pas?
+
+Celui auquel s'adressaient ces paroles était un homme de trente-huit
+ans, blond de cheveux, petit de taille, haut d'épaules; son oeil, d'un
+bleu clair, était vif parfois, mélancolique souvent: la noblesse était
+écrite en traits irrécusables sur son front ouvert et généreux.
+
+--Je ne bois que de l'eau, maréchal, répondit-il.
+
+--Excepté chez le roi Louis XV, dit le duc. J'ai eu l'honneur d'y dîner
+avec Monsieur le comte, et cette fois il a daigné boire du vin.
+
+--Vous me rappelez là un excellent souvenir, monsieur le maréchal; oui,
+en 1771; c'était du vin de Tokay du cru impérial.
+
+--C'était le pareil de celui-ci, que mon maître d'hôtel a l'honneur de
+vous verser en ce moment, monsieur le comte, répondit Richelieu en
+s'inclinant.
+
+Le comte de Haga leva le verre à la hauteur de son oeil et le regarda à
+la clarté des bougies.
+
+Il étincelait dans le verre comme un rubis liquide.
+
+--C'est vrai, dit-il, monsieur le maréchal: merci.
+
+Et le comte prononça ce mot _merci_ d'un ton si noble et si gracieux,
+que les assistants électrisés se levèrent d'un seul mouvement en criant:
+
+--Vive Sa Majesté!
+
+--C'est vrai, répondit le comte de Haga: vive Sa Majesté le roi de
+France! N'êtes-vous pas de mon avis, monsieur de La Pérouse?
+
+--Monsieur le comte, répondit le capitaine avec cet accent à la fois
+caressant et respectueux de l'homme habitué à parler aux têtes
+couronnées, je quitte le roi il y a une heure, et le roi a été si plein
+de bonté pour moi, que nul ne criera plus haut: «Vive le roi!» que je ne
+le ferai. Seulement, comme dans une heure environ je courrai la poste
+pour gagner la mer, où m'attendent les deux flûtes que le roi met à ma
+disposition, une fois hors d'ici, je vous demanderai la permission de
+crier vive un autre roi que j'aimerais fort à servir, si je n'avais un
+si bon maître.
+
+Et, en levant son verre, M. de La Pérouse salua humblement le comte de
+Haga.
+
+--Cette santé que vous voulez porter, dit Mme du Barry, placée à la
+gauche du maréchal, nous sommes tous prêt, monsieur, à y faire raison.
+Mais encore faut-il que notre doyen d'âge la porte, comme on dirait au
+Parlement.
+
+--Est-ce à toi que le propos s'adresse, Taverney, ou bien à moi? dit le
+maréchal en riant et en regardant son vieil ami.
+
+--Je ne crois pas, dit un nouveau personnage placé en face du maréchal
+de Richelieu.
+
+--Qu'est-ce que vous ne croyez pas, monsieur de Cagliostro? dit le comte
+de Haga en attachant son regard perçant sur l'interlocuteur.
+
+--Je ne crois pas, monsieur le comte, dit Cagliostro en s'inclinant, que
+ce soit M. de Richelieu notre doyen d'âge.
+
+--Oh! voilà qui va bien, dit le maréchal; il paraît que c'est toi,
+Taverney.
+
+--Allons donc, j'ai huit ans de moins que toi. Je suis de 1704, répliqua
+le vieux seigneur.
+
+--Malhonnête! dit le maréchal; il dénonce mes quatre-vingt-huit ans.
+
+--En vérité! monsieur le duc, vous avez quatre-vingt-huit ans? fit M. de
+Condorcet.
+
+--Oh! mon Dieu! oui. C'est un calcul facile à faire, et par cela même
+indigne d'un algébriste de votre force, marquis. Je suis de l'autre
+siècle, du grand siècle, comme on l'appelle: 1696, voilà une date!
+
+--Impossible, dit de Launay.
+
+--Oh! si votre père était ici, monsieur le gouverneur de la Bastille, il
+ne dirait pas impossible, lui qui m'a eu pour pensionnaire en 1714.
+
+--Le doyen d'âge, ici, je le déclare, dit M. de Favras, c'est le vin que
+M. le comte de Haga verse en ce moment dans son verre.
+
+--Un tokay de cent vingt ans; vous avez raison, monsieur de Favras,
+répliqua le comte. À ce tokay l'honneur de porter la santé du roi.
+
+--Un instant, messieurs, dit Cagliostro en élevant au-dessus de la table
+sa large tête étincelante de vigueur et d'intelligence, je réclame.
+
+--Vous réclamez sur le droit d'aînesse du tokay? reprirent en choeur les
+convives.
+
+--Assurément, dit le comte avec calme, puisque c'est moi-même qui l'ai
+cacheté dans sa bouteille.
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi, et cela le jour de la victoire remportée par Montecuculli
+sur les Turcs, en 1664.
+
+Un immense éclat de rire accueillit ces paroles, que Cagliostro avait
+prononcées avec une imperturbable gravité.
+
+--À ce compte, monsieur, dit Mme du Barry, vous avez quelque chose comme
+cent trente ans, car je vous accorde bien dix ans pour avoir pu mettre
+ce bon vin dans sa grosse bouteille.
+
+--J'avais plus de dix ans lorsque j'accomplis cette opération, madame,
+puisque le surlendemain j'eus l'honneur d'être chargé par Sa Majesté
+l'empereur d'Autriche de féliciter Montecuculli, qui, par la victoire du
+Saint-Gothard, avait vengé la journée d'Especk en Esclavonie, journée où
+les mécréants battirent si rudement les impériaux mes amis et mes
+compagnons d'armes, en 1536.
+
+--Eh! dit le comte de Haga aussi froidement que le faisait Cagliostro,
+Monsieur avait encore à cette époque dix ans au moins, puisqu'il
+assistait en personne à cette mémorable bataille.
+
+--Une horrible déroute! monsieur le comte, répondit Cagliostro en
+s'inclinant.
+
+--Moins cruelle cependant que la déroute de Crécy, dit Condorcet en
+souriant.
+
+--C'est vrai, monsieur, dit Cagliostro en souriant, la déroute de Crécy
+fut une chose terrible en ce que ce fut non seulement une armée, mais la
+France qui fut battue. Mais aussi, convenons-en, cette déroute ne fut
+pas une victoire tout à fait loyale de la part de l'Angleterre. Le roi
+Édouard avait des canons, circonstance parfaitement ignorée de Philippe
+de Valois, ou plutôt circonstance à laquelle Philippe de Valois n'avait
+pas voulu croire quoique je l'en eusse prévenu, quoique je lui eusse dit
+que de mes yeux j'avais vu ces quatre pièces d'artillerie qu'Édouard
+avait achetées des Vénitiens.
+
+--Ah! ah! dit Mme du Barry, ah! vous avez connu Philippe de Valois?
+
+--Madame, j'avais l'honneur d'être un des cinq seigneurs qui lui firent
+escorte en quittant le champ de bataille, répondit Cagliostro. J'étais
+venu en France avec le pauvre vieux roi de Bohême, qui était aveugle, et
+qui se fit tuer au moment où on lui dit que tout était perdu.
+
+--Oh! mon Dieu! monsieur, dit La Pérouse, vous ne sauriez croire combien
+je regrette qu'au lieu d'assister à la bataille de Crécy, vous n'ayez
+pas assisté à celle d'Actium.
+
+--Et pourquoi cela, monsieur?
+
+--Ah! parce que vous eussiez pu me donner des détails nautiques, qui,
+malgré la belle narration de Plutarque, me sont toujours demeurés fort
+obscurs.
+
+--Lesquels, monsieur? Je serais heureux si je pouvais vous être de
+quelque utilité.
+
+--Vous y étiez donc?
+
+--Non, monsieur, j'étais alors en Égypte. J'avais été chargé par la
+reine Cléopâtre de recomposer la bibliothèque d'Alexandrie; chose que
+j'étais plus qu'un autre à même de faire, ayant personnellement connu
+les meilleurs auteurs de l'Antiquité.
+
+--Et vous avez vu la reine Cléopâtre, monsieur de Cagliostro? s'écria la
+comtesse du Barry.
+
+--Comme je vous vois, madame.
+
+--Était-elle aussi jolie qu'on le dit?
+
+--Madame la comtesse, vous le savez, la beauté est relative. Charmante
+reine en Égypte, Cléopâtre n'eût pu être à Paris qu'une adorable
+grisette.
+
+--Ne dites pas de mal des grisettes, monsieur le comte.
+
+--Dieu m'en garde!
+
+--Ainsi, Cléopâtre était...
+
+--Petite, mince, vive, spirituelle, avec de grands yeux en amande, un
+nez grec, des dents de perle, et une main comme la vôtre, madame; une
+véritable main à tenir le sceptre. Tenez, voici un diamant qu'elle m'a
+donné et qui lui venait de son frère Ptolémée; elle le portait au pouce.
+
+--Au pouce! s'écria Mme du Barry.
+
+--Oui; c'était une mode égyptienne, et moi, vous le voyez, je puis à
+peine le passer à mon petit doigt.
+
+Et, tirant la bague, il la présenta à Mme du Barry.
+
+C'était un magnifique diamant, qui pouvait valoir, tant son eau était
+merveilleuse, tant sa taille était habile, trente ou quarante mille
+francs.
+
+Le diamant fit le tour de la table et revint à Cagliostro, qui le remit
+tranquillement à son doigt.
+
+--Ah! je le vois bien, dit-il, vous êtes incrédules: incrédulité fatale
+que j'ai eue à combattre toute ma vie. Philippe de Valois n'a pas voulu
+me croire quand je lui dis d'ouvrir une retraite à Édouard; Cléopâtre
+n'a pas voulu me croire quand je lui ai dit qu'Antoine serait battu. Les
+Troyens n'ont pas voulu me croire quand je leur ai dit à propos du
+cheval de bois: «Cassandre est inspirée, écoutez Cassandre.»
+
+--Oh! mais c'est merveilleux, dit Mme du Barry en se tordant de rire, et
+en vérité je n'ai jamais vu d'homme à la fois aussi sérieux et aussi
+divertissant que vous.
+
+--Je vous assure, dit Cagliostro en s'inclinant, que Jonathas était bien
+plus divertissant encore que moi. Oh! le charmant compagnon! C'est au
+point que lorsqu'il fut tué par Saül, je faillis en devenir fou.
+
+--Savez-vous que si vous continuez, comte, dit le duc de Richelieu, vous
+allez rendre fou lui-même ce pauvre Taverney, qui a tant peur de la mort
+qu'il vous regarde avec des yeux tout effarés en vous croyant immortel.
+Voyons, franchement, l'êtes-vous, oui ou non?
+
+--Immortel?
+
+--Immortel.
+
+--Je n'en sais rien, mais ce que je sais, c'est que je puis affirmer une
+chose.
+
+--Laquelle? demanda Taverney, le plus avide de tous les auditeurs du
+comte.
+
+--C'est que j'ai vu toutes les choses et hanté tous les personnages que
+je vous citais tout à l'heure.
+
+--Vous avez connu Montecuculli?
+
+--Comme je vous connais, monsieur de Favras, et même plus intimement,
+car c'est pour la deuxième ou troisième fois que j'ai l'honneur de vous
+voir, tandis que j'ai vécu près d'un an sous la même tente que l'habile
+stratégiste dont nous parlons.
+
+--Vous avez connu Philippe de Valois?
+
+--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, monsieur de Condorcet; mais
+lui rentré à Paris, je quittai la France et retournai en Bohême.
+
+--Cléopâtre?
+
+--Oui, madame la comtesse, Cléopâtre. Je vous ai dit qu'elle avait les
+yeux noirs comme vous les avez, et la gorge presque aussi belle que la
+vôtre.
+
+--Mais, comte, vous ne savez pas comment j'ai la gorge?
+
+--Vous l'avez pareille à celle de Cassandre, madame, et, pour que rien
+ne manque à la ressemblance, elle avait comme vous, ou vous avez comme
+elle, un petit signe noir à la hauteur de la sixième côte gauche.
+
+--Oh! mais, comte, pour le coup vous êtes sorcier.
+
+--Eh! non, marquise, fit le maréchal de Richelieu en riant, c'est moi
+qui le lui ai dit.
+
+--Et comment le savez-vous?
+
+Le maréchal allongea les lèvres.
+
+--Heu! dit-il, c'est un secret de famille.
+
+--C'est bien, c'est bien, fit Mme du Barry. En vérité, maréchal, on a
+raison de mettre double couche de rouge quand on vient chez vous.
+
+Puis se retournant vers Cagliostro:
+
+--En vérité, monsieur, dit-elle, vous avez donc le secret de rajeunir,
+car, âgé de trois ou quatre mille ans, comme vous l'êtes, vous paraissez
+quarante ans à peine?
+
+--Oui, madame, j'ai le secret de rajeunir.
+
+--Oh! rajeunissez-moi donc, alors.
+
+--Vous, madame, c'est inutile, et le miracle est fait. On a l'âge que
+l'on paraît avoir, et vous avez trente ans au plus.
+
+--C'est une galanterie.
+
+--Non, madame, c'est un fait.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--C'est bien facile. Vous avez usé de mon procédé pour vous-même.
+
+--Comment cela?
+
+--Vous avez pris de mon élixir.
+
+--Moi?
+
+--Vous-même, comtesse. Oh! vous ne l'avez pas oublié.
+
+--Oh! par exemple!
+
+--Comtesse, vous souvient-il d'une maison de la rue Saint-Claude? vous
+souvient-il d'être venue dans cette maison pour certaine affaire
+concernant M. de Sartine? vous souvient-il d'avoir rendu un service à
+l'un de mes amis nommé Joseph Balsamo? vous souvient-il que Joseph
+Balsamo vous fit présent d'un flacon d'élixir en vous recommandant d'en
+prendre trois gouttes tous les matins? vous souvient-il d'avoir suivi
+l'ordonnance jusqu'à l'an dernier, époque à laquelle le flacon s'était
+trouvé épuisé? Si vous ne vous souveniez plus de tout cela, comtesse, en
+vérité, ce ne serait plus un oubli, ce serait de l'ingratitude.
+
+--Oh! monsieur de Cagliostro, vous me dites là des choses...
+
+--Qui ne sont connues que de vous seule, je le sais bien. Mais où serait
+le mérite d'être sorcier, si l'on ne savait pas les secrets de son
+prochain?
+
+--Mais Joseph Balsamo avait donc, comme vous, la recette de cet
+admirable élixir?
+
+--Non, madame; mais comme c'était un de mes meilleurs amis, je lui en
+avais donné trois ou quatre flacons.
+
+--Et lui en reste-t-il encore?
+
+--Oh! je n'en sais rien. Depuis trois ans le pauvre Balsamo a disparu.
+La dernière fois que je le vis, c'était en Amérique, sur les rives de
+l'Ohio; il partait pour une expédition dans les Montagnes Rocheuses, et,
+depuis, j'ai entendu dire qu'il y était mort.
+
+--Voyons, voyons, comte, s'écria le maréchal; trêve de galanteries, par
+grâce! Le secret, comte, le secret!
+
+--Parlez-vous sérieusement, monsieur? demanda le comte de Haga.
+
+--Très sérieusement, sire; pardon, je veux dire monsieur le comte.
+
+Et Cagliostro s'inclina de façon à indiquer que l'erreur qu'il venait de
+commettre était tout à fait volontaire.
+
+--Ainsi, dit le maréchal, Madame n'est pas assez vieille pour être
+rajeunie?
+
+--Non, en conscience.
+
+--Eh bien! alors, je vais vous présenter un autre sujet. Voici mon ami
+Taverney Qu'en dites-vous? N'a-t-il pas l'air d'être le contemporain de
+Ponce Pilate? Mais peut-être est-ce tout le contraire, et est-il trop
+vieux, lui?
+
+Cagliostro regarda le baron.
+
+--Non pas, dit-il.
+
+--Ah! mon cher comte, s'écria Richelieu, si vous rajeunissez celui-là,
+je vous proclame l'élève de Médée.
+
+--Vous le désirez? demanda Cagliostro en s'adressant de la parole au
+maître de la maison, et des yeux à tout l'auditoire.
+
+Chacun fit signe que oui.
+
+--Et vous comme les autres, monsieur de Taverney?
+
+--Moi plus que les autres, morbleu! dit le baron.
+
+--Eh bien! c'est facile, dit Cagliostro.
+
+Et il glissa ses deux doigts dans sa poche et en tira une petite
+bouteille octaèdre.
+
+Puis il prit un verre de cristal encore pur, et y versa quelques gouttes
+de la liqueur que contenait la petite bouteille.
+
+Alors, étendant ces quelques gouttes dans un demi-verre de vin de
+champagne glacé, il passa le breuvage ainsi préparé au baron.
+
+Tous les yeux avaient suivi ses moindres mouvements, toutes les bouches
+étaient béantes.
+
+Le baron prit le verre, mais, au moment de le porter à ses lèvres, il
+hésita.
+
+Chacun, à la vue de cette hésitation, se mit à rire si bruyamment, que
+Cagliostro s'impatienta.
+
+--Dépêchez-vous, baron, dit-il, ou vous allez laisser perdre une liqueur
+dont chaque goutte vaut cent louis.
+
+--Diable! fit Richelieu essayant de plaisanter; c'est autre chose que le
+vin de Tokay.
+
+--Il faut donc boire? demanda le baron presque tremblant.
+
+--Ou passer le verre à un autre, monsieur, afin que l'élixir profite au
+moins à quelqu'un.
+
+--Passe, dit le duc de Richelieu en tendant la main.
+
+Le baron flaira son verre et, décidé sans doute par l'odeur vive et
+balsamique, par la belle couleur rosée que les quelques gouttes d'élixir
+avaient communiquée au vin de champagne, il avala la liqueur magique.
+
+Au même instant, il lui sembla qu'un frisson secouait son corps et
+faisait refluer vers l'épiderme tout le sang vieux et lent qui dormait
+dans ses veines, depuis les pieds jusqu'au coeur. Sa peau ridée se
+tendit, ses yeux flasquement couverts par le voile de leurs paupières
+furent dilatés sans que la volonté y prît part. La prunelle joua vive et
+grande, le tremblement de ses mains fit place à un aplomb nerveux; sa
+voix s'affermit, et ses genoux, redevenus élastiques comme aux plus
+beaux jours de sa jeunesse, se dressèrent en même temps que les reins;
+et cela comme si la liqueur, en descendant, avait régénéré tout ce corps
+de l'une à l'autre extrémité.
+
+Un cri de surprise, de stupeur, un cri d'admiration surtout retentit
+dans l'appartement. Taverney, qui mangeait du bout des gencives, se
+sentit affamé. Il prit vigoureusement assiette et couteau, se servit
+d'un ragoût placé à sa gauche, et broya des os de perdrix en disant
+qu'il sentait repousser ses dents de vingt ans.
+
+Il mangea, rit, but, et cria de joie pendant une demi-heure; et pendant
+cette demi-heure, les autres convives restèrent stupéfaits en le
+regardant; puis, peu à peu, il baissa comme une lampe à laquelle l'huile
+vient à manquer. Ce fut d'abord son front, où les anciens plis un
+instant disparus se creusèrent en rides nouvelles; ses yeux se voilèrent
+et s'obscurcirent. Il perdit le goût, puis son dos se voûta. Son appétit
+disparut; ses genoux recommencèrent a trembler.
+
+--Oh! fit-il en gémissant.
+
+--Eh bien! demandèrent tous les convives.
+
+--Eh bien? adieu la jeunesse.
+
+Et il poussa un profond soupir accompagné de deux larmes qui vinrent
+humecter sa paupière.
+
+Instinctivement, et à ce triste aspect du vieillard rajeuni d'abord et
+redevenu plus vieux ensuite par ce retour de jeunesse, un soupir pareil
+à celui qu'avait poussé Taverney sortit de la poitrine de chaque
+convive.
+
+--C'est tout simple, messieurs, dit Cagliostro, je n'ai versé au baron
+que trente-cinq gouttes de l'élixir de vie, et il n'a rajeuni que de
+trente-cinq minutes.
+
+--Oh! encore! encore! comte, murmura le vieillard avec avidité.
+
+--Non, monsieur, car une seconde épreuve vous tuerait peut-être,
+répondit Cagliostro.
+
+De tous les convives, c'était Mme du Barry qui, connaissant la vertu de
+cet élixir, avait suivi le plus curieusement les détails de cette scène.
+
+À mesure que la jeunesse et la vie gonflaient les artères du vieux
+Taverney, l'oeil de la comtesse suivait dans les artères la progression
+de la jeunesse et de la vie. Elle riait, elle applaudissait, elle se
+régénérait par la vue.
+
+Quand le succès du breuvage atteignit son apogée, la comtesse faillit se
+jeter sur la main de Cagliostro pour lui arracher le flacon de vie.
+
+Mais, en ce moment, comme Taverney vieillissait plus vite qu'il n'avait
+rajeuni...
+
+--Hélas! je le vois bien, dit-elle tristement, tout est vanité, tout est
+chimère; le secret merveilleux a duré trente-cinq minutes.
+
+--C'est-à-dire, reprit le comte de Haga, que, pour se donner une
+jeunesse de deux ans, il faudrait boire un fleuve.
+
+Chacun se mit à rire.
+
+--Non, dit Condorcet, le calcul est simple: à trente-cinq gouttes pour
+trente-cinq minutes, c'est une misère de trois millions cent
+cinquante-trois mille six gouttes, si l'on veut rester jeune un an.
+
+--Une inondation, dit La Pérouse.
+
+--Et cependant, à votre avis, monsieur, il n'en a pas été ainsi de moi,
+puisqu'une petite bouteille, quatre fois grande comme votre flacon, et
+que m'avait donnée votre ami Joseph Balsamo, a suffi pour arrêter chez
+moi la marche du temps pendant dix années.
+
+--Justement, madame, et vous seule touchez du doigt la mystérieuse
+réalité. L'homme qui à vieilli et trop vieilli a besoin de cette
+quantité pour qu'un effet immédiat et puissant se produise. Mais une
+femme de trente ans, comme vous les avez, madame, ou un homme de
+quarante ans, comme je les avais quand nous avons commencé à boire
+l'élixir de vie, cette femme ou cet homme, pleins de jours et de
+jeunesse encore, n'ont besoin que de boire dix gouttes de cette eau à
+chaque période de décadence, et moyennant ces dix gouttes, celui ou
+celle qui les boira enchaînera éternellement la jeunesse et la vie au
+même degré de charme et d'énergie.
+
+--Qu'appelez-vous les périodes de la décadence? demanda le comte de
+Haga.
+
+--Les périodes naturelles, monsieur le comte. Dans l'état de nature, les
+forces de l'homme croissent jusqu'à trente-cinq ans. Arrivé là, il reste
+stationnaire jusqu'à quarante. À partir de quarante, il commence à
+décroître, mais presque imperceptiblement jusqu'à cinquante. Alors, les
+périodes se rapprochent et se précipitent jusqu'au jour de la mort. En
+état de civilisation, c'est-à-dire lorsque le corps est usé par les
+excès, les soucis et les maladies, la croissance s'arrête à trente ans.
+La décroissance commence à trente-cinq. Eh bien! c'est alors, homme de
+la nature ou homme des villes, qu'il faut saisir la nature au moment où
+elle est stationnaire, afin de s'opposer à son mouvement de
+décroissance, au moment même où il tentera de s'opérer. Celui qui,
+possesseur du secret de cet élixir, comme je le suis, sait combiner
+l'attaque de façon à la surprendre et à l'arrêter dans son retour sur
+elle-même, celui-là vivra comme je vis, toujours jeune ou du moins assez
+jeune pour ce qu'il lui convient de faire en ce monde.
+
+--Eh! mon Dieu! monsieur de Cagliostro, s'écria la comtesse, pourquoi
+donc alors, puisque vous étiez le maître de choisir votre âge,
+n'avez-vous pas choisi vingt ans au lieu de quarante?
+
+--Parce que, madame la comtesse, dit en souriant Cagliostro, il me
+convient d'être toujours un homme de quarante ans, sain et complet,
+plutôt qu'un jeune homme incomplet de vingt ans.
+
+--Oh! oh! fit la comtesse.
+
+--Eh! sans doute, madame, continua Cagliostro, à vingt ans on plaît aux
+femmes de trente; à quarante ans on gouverne les femmes de vingt et les
+hommes de soixante.
+
+--Je cède, monsieur, dit la comtesse. D'ailleurs, comment discuter avec
+une preuve vivante?
+
+--Alors moi, dit piteusement Taverney, je suis condamné; je m'y suis
+pris trop tard.
+
+--M. de Richelieu a été plus habile que vous, dit naïvement La Pérouse
+avec sa franchise de marin, et j'ai toujours ouï dire que le maréchal
+avait certaine recette...
+
+--C'est un bruit que les femmes ont répandu, dit en riant le comte de
+Haga.
+
+--Est-ce une raison pour n'y pas croire, duc? demanda Mme du Barry.
+
+Le vieux maréchal rougit, lui qui ne rougissait guère.
+
+Et aussitôt:
+
+--Ma recette, voulez-vous savoir, messieurs, en quoi elle a consisté?
+
+--Oui, certes, nous voulons le savoir.
+
+--Eh bien! à me ménager.
+
+--Oh! oh! fit l'assemblée.
+
+--C'est comme cela, fit le maréchal.
+
+--Je contesterais la recette, répondit la comtesse, si je ne venais de
+voir l'effet de celle de M. de Cagliostro. Aussi, tenez-vous bien,
+monsieur le sorcier, je ne suis pas au bout de mes questions.
+
+--Faites, madame, faites.
+
+--Vous disiez donc que lorsque vous avez fait pour la première fois
+usage de votre élixir de vie, vous aviez quarante ans?
+
+--Oui, madame.
+
+--Et que depuis cette époque, c'est-à-dire depuis le siège de Troie...
+
+--Un peu auparavant, madame.
+
+--Soit; vous avez conservé quarante ans?
+
+--Vous le voyez.
+
+--Mais alors vous nous prouvez, monsieur, dit Condorcet, plus que votre
+théorème ne le comporte...
+
+--Que vous prouvé-je, monsieur le marquis?
+
+--Vous nous prouvez non seulement la perpétuation de la jeunesse, mais
+la conservation de la vie. Car si vous avez quarante ans depuis la
+guerre de Troie, c'est que vous n'êtes jamais mort.
+
+--C'est vrai, monsieur le marquis, je ne suis jamais mort, je l'avoue
+humblement.
+
+--Mais cependant, vous n'êtes pas invulnérable comme Achille, et encore,
+quand je dis invulnérable comme Achille, Achille n'était pas
+invulnérable, puisque Pâris le tua d'une flèche dans le talon.
+
+--Non, je ne suis pas invulnérable, et cela à mon grand regret, dit
+Cagliostro.
+
+--Alors, vous pouvez être tué, mourir de mort violente?
+
+--Hélas! oui.
+
+--Comment avez-vous fait pour échapper aux accidents depuis trois mille
+cinq cents ans, alors?
+
+--C'est une chance, monsieur le comte; veuillez suivre mon raisonnement.
+
+--Je le suis.
+
+--Nous le suivons.
+
+--Oui! oui! répétèrent tous les convives.
+
+Et avec des signes d'intérêt non équivoques, chacun s'accouda sur la
+table et se mit à écouter.
+
+La voix de Cagliostro rompit le silence.
+
+--Quelle est la première condition de la vie? dit-il en développant par
+un geste élégant et facile, deux belles mains blanches chargées de
+bagues, parmi lesquelles celle de la reine Cléopâtre brillait comme
+l'étoile polaire. La santé, n'est-ce pas?
+
+--Oui, certes, répondirent toutes les voix.
+
+--Et la condition de la santé, c'est...
+
+--Le régime, dit le comte de Haga.
+
+--Vous avez raison, monsieur le comte, c'est le régime qui fait la
+santé. Eh bien! pourquoi ces gouttes de mon élixir ne
+constitueraient-elles pas le meilleur régime possible?
+
+--Qui le sait?
+
+--Vous, comte.
+
+--Oui, sans doute, mais...
+
+--Mais pas d'autres, fit Mme du Barry.
+
+--Cela, madame, c'est une question que nous traiterons tout à l'heure.
+Donc, j'ai toujours suivi le régime de mes gouttes, et comme elles sont
+la réalisation du rêve éternel des hommes de tout temps, comme elles
+sont ce que les Anciens cherchaient sous le nom d'eau de jeunesse, ce
+que les Modernes ont cherché sous le nom d'élixir de vie, j'ai
+constamment conservé ma jeunesse; par conséquent, ma santé; par
+conséquent, ma vie. C'est clair.
+
+--Mais cependant tout s'use, comte, le plus beau corps comme les autres.
+
+--Celui de Pâris comme celui de Vulcain, dit la comtesse. Vous avez sans
+doute connu Pâris, monsieur de Cagliostro?
+
+--Parfaitement, madame; c'était un fort joli garçon; mais, en somme, il
+ne mérite pas tout à fait ce qu'Homère en dit et ce que les femmes en
+pensent. D'abord, il était roux.
+
+--Roux! oh! fi! l'horreur! dit la comtesse.
+
+--Malheureusement, dit Cagliostro, Hélène n'était pas de votre avis,
+madame. Mais revenons à notre élixir.
+
+--Oui, oui, dirent toutes les voix.
+
+--Vous prétendiez donc, monsieur de Taverney, que tout s'use. Soit. Mais
+vous savez aussi que tout se raccommode, tout se régénère ou se
+remplace, comme vous voudrez. Le fameux couteau de saint Hubert, qui a
+tant de fois changé de lame et de poignée, en est un exemple; car,
+malgré ce double changement, il est resté le couteau de saint Hubert. Le
+vin que conservent dans leur cellier les moines d'Heidelberg est
+toujours le même vin, cependant on verse chaque année dans la tonne
+gigantesque une récolte nouvelle. Aussi le vin des moines d'Heidelberg
+est-il toujours clair, vif et savoureux, tandis que le vin cacheté par
+Opimius et moi dans des amphores de terre n'était plus, lorsque cent ans
+après j'essayai d'en boire, qu'une boue épaisse, qui peut-être pouvait
+être mangée, mais qui, certes, ne pouvait pas être bue.
+
+«Eh bien! au lieu de suivre l'exemple d'Opimius, j'ai deviné celui que
+devaient donner les moines d'Heidelberg. J'ai entretenu mon corps en y
+versant chaque année de nouveaux principes chargés d'y régénérer les
+vieux éléments Chaque matin un atome jeune et frais a remplacé dans mon
+sang, dans ma chair, dans mes os, une molécule usée, inerte.
+
+«J'ai ranimé les détritus par lesquels l'homme vulgaire laisse envahir
+insensiblement toute la masse de son être: j'ai forcé tous ces soldats
+que Dieu a donnés à la nature humaine pour se défendre contre la
+destruction, soldats que le commun des créatures réforme ou laisse se
+paralyser dans l'oisiveté, je les ai forcés à un travail soutenu que
+facilitait, que commandait même l'introduction d'un stimulant toujours
+nouveau; il résulte de cette étude assidue de la vie, que ma pensée, mes
+gestes, mes nerfs, mon coeur, mon âme, n'ont jamais désappris leurs
+fonctions; et comme tout s'enchaîne dans ce monde, comme ceux-là
+réussissent le mieux à une chose qui font toujours cette chose, je me
+suis trouvé naturellement plus habile que tout autre à éviter les
+dangers d'une existence de trois mille années, et cela parce que j'ai
+réussi à prendre de tout une telle expérience que je prévois les
+désavantages, que je sens les dangers d'une position quelconque. Ainsi
+vous ne me ferez pas entrer dans une maison qui risque de s'écrouler.
+Oh! non, j'ai vu trop de maisons pour ne pas, du premier coup d'oeil,
+distinguer les bonnes des mauvaises. Vous ne me ferez pas chasser avec
+un maladroit qui manie mal son fusil. Depuis Céphale, qui tua sa femme
+Procris, jusqu'au régent, qui creva l'oeil de M. le Prince, j'ai vu trop
+de maladroits; vous ne me ferez pas prendre à la guerre tel ou tel poste
+que le premier venu acceptera, attendu que j'aurai calculé en un instant
+toutes les lignes droites et toutes les lignes paraboliques qui
+aboutissent d'une façon mortelle à ce poste. Vous me direz qu'on ne
+prévoit pas une balle perdue. Je vous répondrai qu'un homme ayant évité
+un million de coups de fusil n'est pas excusable de se laisser tuer par
+une balle perdue. Ah! ne faites pas de gestes d'incrédulité, car, enfin,
+je suis là comme une preuve vivante. Je ne vous dis pas que je suis
+immortel; je vous dis seulement que je sais ce que personne ne sait,
+c'est-à-dire éviter la mort quand elle vient par accident. Ainsi, par
+exemple, pour rien au monde je ne resterais un quart d'heure seul ici
+avec M. de Launay, qui pense en ce moment que, s'il me tenait dans un de
+ses cabanons de la Bastille, il expérimenterait mon immortalité à l'aide
+de la faim. Je ne resterais pas non plus avec M. de Condorcet, car il
+pense en ce moment à jeter dans mon verre le contenu de la bague qu'il
+porte à l'index de la main gauche, et ce contenu c'est du poison; le
+tout sans méchante intention aucune, mais par manière de curiosité
+scientifique, pour savoir tout simplement si j'en mourrais.
+
+Les deux personnages que venait de nommer le comte de Cagliostro firent
+un mouvement.
+
+--Avouez-le hardiment, monsieur de Launay, nous ne sommes pas une cour
+de justice, et d'ailleurs on ne punit pas l'intention! Voyons, avez-vous
+pensé à ce que je viens de dire? et vous, monsieur de Condorcet,
+avez-vous réellement dans cet anneau un poison que vous voudriez me
+faire goûter, au nom de votre maîtresse bien-aimée la science?
+
+--Ma foi! dit M. de Launay en riant et en rougissant, j'avoue que vous
+avez raison, monsieur le comte, c'était folie. Mais cette folie m'a
+passé par l'esprit juste au moment même où vous m'accusiez.
+
+--Et moi, dit Condorcet, je ne serai pas moins franc que M. de Launay.
+J'ai songé effectivement que si vous goûtiez de ce que j'ai dans ma
+bague, je ne donnerais pas une obole de votre immortalité.
+
+Un cri d'admiration partit de la table à l'instant même.
+
+Cet aveu donnait raison, non pas à l'immortalité, mais à la pénétration
+du comte de Cagliostro.
+
+--Vous voyez bien, dit tranquillement Cagliostro, vous voyez bien que
+j'ai deviné. Eh bien! il en est de même de tout ce qui doit arriver.
+L'habitude de vivre m'a révélé au premier coup d'oeil le passé et
+l'avenir des gens que je vois.
+
+«Mon infaillibilité sur ce point est telle, qu'elle s'étend aux animaux,
+à la matière inerte. Si je monte dans un carrosse, je vois à l'air des
+chevaux qu'ils s'emporteront, à la mine du cocher qu'il me versera ou
+m'accrochera; si je m'embarque sur un navire, je devine que le capitaine
+sera un ignorant ou un entêté, et que, par conséquent, il ne pourra ou
+il ne voudra pas faire la manoeuvre nécessaire. J'évite alors le cocher
+et le capitaine; je laisse les chevaux comme le navire. Je ne nie pas le
+hasard, je l'amoindris; au lieu de lui laisser cent chances comme fait
+tout le monde, je lui en ôte quatre-vingt-dix-neuf, et je me défie de la
+centième. Voilà à quoi cela me sert d'avoir vécu trois mille ans.
+
+--Alors, dit en riant La Pérouse au milieu de l'enthousiasme ou du
+désappointement soulevé par les paroles de Cagliostro, alors, mon cher
+prophète, vous devriez bien venir avec moi jusqu'aux embarcations qui
+doivent me faire faire le tour du monde. Vous me rendriez un signalé
+service.
+
+Cagliostro ne répondit rien.
+
+--Monsieur le maréchal, continua en riant le navigateur, puisque M. le
+comte de Cagliostro, et je comprends cela, ne veut pas quitter si bonne
+compagnie, il faut que vous me permettiez de le faire. Pardonnez-moi,
+monsieur le comte de Haga, pardonnez-moi, madame, mais voilà sept heures
+qui sonnent, et j'ai promis au roi de monter en chaise à sept heures et
+un quart. Maintenant, puisque M. le comte de Cagliostro n'est pas tenté
+de venir voir mes deux flûtes, qu'il me dise au moins ce qui m'arrivera
+de Versailles à Brest. De Brest au pôle, je le tiens quitte, c'est mon
+affaire. Mais, pardieu! de Versailles à Brest, il me doit une
+consultation.
+
+Cagliostro regarda encore une fois La Pérouse, et d'un oeil si
+mélancolique, avec un air si doux et si triste à la fois, que la plupart
+des convives en furent frappés étrangement. Mais le navigateur ne
+remarqua rien. Il prenait congé des convives; ses valets lui faisaient
+endosser une lourde houppelande de fourrures, et Mme du Barry glissait
+dans sa poche quelques-uns de ces cordiaux exquis qui sont si doux au
+voyageur, auxquels cependant le voyageur ne pense presque jamais de
+lui-même, et qui lui rappellent les amis absents pendant les longues
+nuits d'une route accomplie par une atmosphère glaciale.
+
+La Pérouse, toujours riant, salua respectueusement le comte de Haga, et
+tendit la main au vieux maréchal.
+
+--Adieu, mon cher La Pérouse, lui dit le duc de Richelieu.
+
+--Non pas, monsieur le duc, au revoir, répondit La Pérouse. Mais, en
+vérité, on dirait que je pars pour l'éternité: le tour du monde à faire,
+voilà tout, quatre ou cinq ans d'absence, pas davantage; il ne faut pas
+se dire adieu pour cela.
+
+--Quatre ou cinq ans! s'écria le maréchal. Eh! monsieur, pourquoi ne
+dites-vous pas quatre ou cinq siècles? Les jours sont des années à mon
+âge. Adieu, vous dis-je.
+
+--Bah! demandez au devin, dit La Pérouse en riant: il vous promet vingt
+ans encore. N'est-ce pas, monsieur de Cagliostro? Ah! comte, que ne
+m'avez-vous parlé plus tôt de vos divines gouttes? à quelque prix que ce
+fût, j'en eusse embarqué une tonne sur l'_Astrolabe_. C'est le nom de
+mon bâtiment, messieurs. Madame, encore un baiser sur votre belle main,
+la plus belle que je sois bien certainement destiné à voir d'ici à mon
+retour. Au revoir!
+
+Et il partit.
+
+Cagliostro gardait toujours le même silence de mauvais augure.
+
+On entendit le pas du capitaine sur les degrés sonores du perron, sa
+voix toujours gaie dans la cour, et ses derniers compliments aux
+personnes rassemblées pour le voir.
+
+Puis les chevaux secouèrent leurs têtes chargées de grelots, la portière
+de la chaise se ferma avec un bruit sec, et les roues grondèrent sur le
+pavé de la rue.
+
+La Pérouse venait de faire le premier pas dans ce voyage mystérieux dont
+il ne devait pas revenir.
+
+Chacun écoutait.
+
+Lorsqu'on n'entendit plus rien, tous les regards se trouvèrent comme par
+une force supérieure ramenés sur Cagliostro.
+
+Il y avait en ce moment sur les traits de cet homme une illumination
+pythique qui fit tressaillir les convives.
+
+Un silence étrange dura quelques instants.
+
+Le comte de Haga le rompit le premier.
+
+--Et pourquoi ne lui avez-vous rien répondu, monsieur?
+
+Cette interrogation était l'expression de l'anxiété générale.
+
+Cagliostro tressaillit, comme si cette demande l'avait tiré de sa
+contemplation.
+
+--Parce que, dit-il en répondant au comte, il m'eût fallu lui dire un
+mensonge ou une dureté.
+
+--Comment cela?
+
+--Parce qu'il m'eût fallu lui dire: «Monsieur de La Pérouse, M. le duc
+de Richelieu a raison de vous dire adieu et non pas au revoir.»
+
+--Eh! mais, fit Richelieu pâlissant, que diable! monsieur Cagliostro,
+dites vous donc là de La Pérouse?
+
+--Oh! rassurez-vous, monsieur le maréchal, reprit vivement Cagliostro,
+ce n'est pas pour vous que la prédiction est triste.
+
+--Eh quoi! s'écria Mme du Barry, ce pauvre La Pérouse qui vient de me
+baiser la main...
+
+--Non seulement ne vous la baisera plus, madame, mais ne reverra jamais
+ceux qu'il vient de quitter ce soir, dit Cagliostro en considérant
+attentivement son verre plein d'eau, et dans lequel, par la façon dont
+il était placé, se jouaient des couches lumineuses d'une couleur
+d'opale, coupées transversalement par les ombres des objets
+environnants.
+
+Un cri d'étonnement sortit de toutes les bouches.
+
+La conversation en était venue à ce point que chaque minute faisait
+grandir l'intérêt; on eût dit, à l'air grave, solennel et presque
+anxieux avec lequel les assistants interrogeaient Cagliostro, soit de la
+voix, soit du regard, qu'il s'agissait des prédictions infaillibles d'un
+oracle antique.
+
+Au milieu de cette préoccupation, M. de Favras, résumant le sentiment
+général, se leva, fit un signe, et s'en alla sur la pointe du pied
+écouter dans les antichambres si quelque valet ne guettait pas.
+
+Mais c'était, nous l'avons dit, une maison bien tenue que celle de M. le
+maréchal de Richelieu, et M. de Favras ne trouva dans l'antichambre
+qu'un vieil intendant qui, sévère comme une sentinelle à un poste perdu,
+défendait les abords de la salle à manger à l'heure solennelle du
+dessert.
+
+Il revint prendre sa place, et s'assit en faisant signe aux convives
+qu'ils étaient bien seuls.
+
+--En ce cas, dit Mme du Barry, répondant à l'assurance de M. de Favras
+comme si elle eût été émise à haute voix, en ce cas, racontez-nous ce
+qui attend ce pauvre La Pérouse.
+
+Cagliostro secoua la tête.
+
+--Voyons, voyons, monsieur de Cagliostro! dirent les hommes.
+
+--Oui, nous vous en prions du moins.
+
+--Eh bien, M. de La Pérouse part, comme il vous l'a dit, dans
+l'intention de faire le tour du monde, et pour continuer les voyages de
+Cook, du pauvre Cook! vous le savez, assassiné aux îles Sandwich.
+
+--Oui! oui! nous savons, dirent toutes les têtes plutôt que toutes les
+voix.
+
+--Tout présage un heureux succès à l'entreprise. C'est un bon marin que
+M. de La Pérouse; d'ailleurs, le roi Louis XVI lui a habilement tracé
+son itinéraire.
+
+--Oui, interrompit le comte de Haga, le roi de France est un habile
+géographe; n'est-il pas vrai, monsieur de Condorcet?
+
+--Plus habile géographe qu'il n'est besoin pour un roi, répondit le
+marquis. Les rois ne devraient tout connaître qu'à la surface. Alors ils
+se laisseraient peut-être guider par les hommes qui connaissent le fond.
+
+--C'est une leçon, monsieur le marquis, dit en souriant M. le comte de
+Haga.
+
+Condorcet rougit.
+
+--Oh! non, monsieur le comte, dit-il, c'est une simple réflexion, une
+généralité philosophique.
+
+--Donc il part? dit Mme du Barry, empressée à rompre toute conversation
+particulière disposée à faire dévier du chemin qu'avait pris la
+conversation générale.
+
+--Donc il part, reprit Cagliostro. Mais ne croyez pas, si pressé qu'il
+vous ait paru, qu'il va partir tout de suite; non, je le vois perdant
+beaucoup de temps à Brest.
+
+--C'est dommage, dit Condorcet, c'est l'époque des départs. Il est même
+déjà un peu tard, février ou mars aurait mieux valu.
+
+--Oh! ne lui reprochez pas ces deux ou trois mois, monsieur de
+Condorcet, il vit au moins pendant ce temps, il vit et il espère.
+
+--On lui a donné bonne compagnie, je suppose? dit Richelieu.
+
+--Oui, dit Cagliostro, celui qui commande le second bâtiment est un
+officier distingué. Je le vois, jeune encore, aventureux, brave
+malheureusement.
+
+--Quoi! malheureusement!
+
+--Eh bien! un an après, je cherche cet ami, et ne le vois plus, dit
+Cagliostro avec inquiétude en consultant son verre. Nul de vous n'est
+parent ni allié de M. de Langle?
+
+--Non.
+
+--Nul ne le connaît?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! la mort commencera par lui. Je ne le vois plus.
+
+Un murmure d'effroi s'échappa de la poitrine des assistants.
+
+--Mais lui... lui... La Pérouse? dirent plusieurs voix haletantes.
+
+--Il vogue, il aborde, il se rembarque. Un an, deux ans de navigation
+heureuse. On reçoit de ses nouvelles. Et puis...
+
+--Et puis?
+
+--Les années passent.
+
+--Enfin?
+
+--Enfin l'océan est grand, le ciel est sombre. Çà et là surgissent des
+terres inexplorées, çà et là des figures hideuses comme les monstres de
+l'archipel grec. Elles guettent le navire qui fuit dans la brume entre
+les récifs, emporté par le courant; enfin, la tempête, la tempête plus
+hospitalière que le rivage, puis des feux sinistres. Oh! La Pérouse! La
+Pérouse! Si tu pouvais m'entendre, je te dirais: «Tu pars comme
+Christophe Colomb pour découvrir un monde, La Pérouse, défie-toi des
+îles inconnues!»
+
+Il se tut.
+
+Un frisson glacial courait dans l'assemblée, tandis qu'au-dessus de la
+table vibraient encore ses dernières paroles.
+
+--Mais pourquoi ne pas l'avoir averti? s'écria le comte de Haga,
+subissant comme les autres l'influence de cet homme extraordinaire qui
+remuait tous les coeurs à son caprice.
+
+--Oui, oui, dit Mme du Barry; pourquoi ne pas courir, pourquoi ne pas le
+rattraper? La vie d'un homme comme La Pérouse vaut bien le voyage d'un
+courrier, mon cher maréchal.
+
+Le maréchal comprit et se leva à demi pour sonner.
+
+Cagliostro étendit le bras.
+
+Le maréchal retomba dans son fauteuil.
+
+--Hélas! continua Cagliostro, tout avis serait inutile: l'homme qui
+prévoit la destinée ne change pas la destinée. M. de La Pérouse rirait,
+s'il avait entendu mes paroles, comme riaient les fils de Priam quand
+prophétisait Cassandre; mais, tenez, vous riez vous-même, monsieur le
+comte de Haga, et le rire va gagner vos compagnons. Oh! ne vous
+contraignez pas, monsieur de Favras; je n'ai jamais trouvé un auditeur
+crédule.
+
+--Oh! nous croyons, s'écrièrent Mme du Barry et le vieux duc de
+Richelieu.
+
+--Je crois, murmura Taverney.
+
+--Moi aussi, dit poliment le comte de Haga.
+
+--Oui, reprit Cagliostro, vous croyez, vous croyez, parce qu'il s'agit
+de La Pérouse, mais s'il s'agissait de vous, vous ne croiriez pas?
+
+--Oh!
+
+--J'en suis sûr.
+
+--J'avoue que ce qui me ferait croire, dit le comte de Haga, ce serait
+que M. de Cagliostro eût dit à M. de La Pérouse: «Gardez-vous des îles
+inconnues.» Il s'en fût gardé alors. C'était toujours une chance.
+
+--Je vous assure que non, monsieur le comte, et m'eût-il cru, voyez ce
+que cette révélation avait d'horrible, alors qu'en présence du danger, à
+l'aspect de ces îles inconnues qui doivent lui être fatales, le
+malheureux, crédule à ma prophétie, eût senti la mort mystérieuse qui le
+menace s'approcher de lui sans pouvoir la fuir. Ce n'est point une mort,
+ce sont mille morts qu'il eût alors souffertes; car c'est souffrir mille
+morts que de marcher dans l'ombre avec le désespoir à ses côtés.
+L'espoir que je lui enlevais, songez-y donc, c'est la dernière
+consolation que le malheureux garde sous le couteau, alors que déjà le
+couteau le touche, qu'il sent le tranchant de l'acier, que son sang
+coule. La vie s'éteint, l'homme espère encore.
+
+--C'est vrai! dirent à voix basse quelques-uns des assistants.
+
+--Oui, continua Condorcet, le voile qui couvre la fin de notre vie est
+le seul bien réel que Dieu ait fait à l'homme sur la terre.
+
+--Eh bien! quoi qu'il en soit, dit le comte de Haga, s'il m'arrivait
+d'entendre dire par un homme comme vous: «Défiez-vous de tel homme ou de
+telle chose», je prendrais l'avis pour bon, et je remercierais le
+conseiller.
+
+Cagliostro secoua doucement la tête, en accompagnant ce geste d'un
+triste sourire.
+
+--En vérité, monsieur de Cagliostro, continua le comte, avertissez-moi,
+et je vous remercierai.
+
+--Vous voudriez que je vous dise, à vous, ce que je n'ai point voulu
+dire à M. de La Pérouse?
+
+--Oui, je le voudrais.
+
+Cagliostro fit un mouvement comme s'il allait parler; puis, s'arrêtant:
+
+--Oh! non, dit-il, monsieur le comte, non.
+
+--Je vous en supplie.
+
+Cagliostro détourna la tête.
+
+--Jamais! murmura-t-il.
+
+--Prenez garde, dit le comte avec un sourire, vous allez encore me
+rendre incrédule.
+
+--Mieux vaut l'incrédulité que l'angoisse.
+
+--Monsieur de Cagliostro, dit gravement le comte, vous oubliez une
+chose.
+
+--Laquelle? demanda respectueusement le prophète.
+
+--C'est que, s'il est certains hommes qui, sans inconvénient, peuvent
+ignorer leur destinée, il en est d'autres qui auraient besoin de
+connaître l'avenir, attendu que leur destinée importe non seulement à
+eux, mais à des millions d'hommes.
+
+--Alors, dit Cagliostro, un ordre. Non, je ne ferai rien sans un ordre.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Que Votre Majesté commande, dit Cagliostro à voix basse, et j'obéirai.
+
+--Je vous commande de me révéler ma destinée, monsieur de Cagliostro,
+reprit le roi avec une majesté pleine de courtoisie.
+
+En même temps, comme le comte de Haga s'était laissé traiter en roi et
+avait rompu l'incognito en donnant un ordre, M. de Richelieu se leva,
+vint humblement saluer le prince, et lui dit:
+
+--Merci pour l'honneur que le roi de Suède a fait à ma maison, sire; que
+Votre Majesté veuille prendre la place d'honneur. À partir de ce moment,
+elle ne peut plus appartenir qu'à vous.
+
+--Restons, restons comme nous sommes, monsieur le maréchal, et ne
+perdons pas un mot de ce que M. le comte de Cagliostro va me dire.
+
+--Aux rois on ne dit pas la vérité, sire.
+
+--Bah! je ne suis pas dans mon royaume. Reprenez votre place, monsieur
+le duc; parlez, monsieur de Cagliostro, je vous en conjure.
+
+Cagliostro jeta les yeux sur son verre; des globules pareils à ceux qui
+traversent le vin de champagne montaient du fond à la surface; l'eau
+semblait, attirée par son regard puissant, s'agiter sous sa volonté.
+
+--Sire, dites-moi ce que vous voulez savoir, dit Cagliostro; me voilà
+prêt à vous répondre.
+
+--Dites-moi de quelle mort je mourrai.
+
+--D'un coup de feu, Sire.
+
+Le front de Gustave rayonna.
+
+--Ah! dans une bataille, dit-il, de la mort d'un soldat. Merci, monsieur
+de Cagliostro, cent fois merci. Oh! je prévois des batailles, et
+Gustave-Adolphe et Charles XII m'ont montré comment l'on mourait
+lorsqu'on est roi de Suède.
+
+Cagliostro baissa la tête sans répondre.
+
+Le comte de Haga fronça le sourcil.
+
+--Oh! oh! dit-il, n'est-ce pas dans une bataille que le coup de feu sera
+tiré?
+
+--Non, Sire.
+
+--Dans une sédition; oui, c'est encore possible.
+
+--Ce n'est point dans une sédition.
+
+--Mais où sera-ce donc?
+
+--Dans un bal, Sire.
+
+Le roi devint rêveur.
+
+Cagliostro, qui s'était levé, se rassit et laissa tomber sa tête dans
+ses deux mains où elle s'ensevelit.
+
+Tous pâlissaient autour de l'auteur de la prophétie et de celui qui en
+était l'objet.
+
+M. de Condorcet s'approcha du verre d'eau dans lequel le devin avait lu
+le sinistre augure, le prit par le pied, le souleva à la hauteur de son
+oeil, et en examina soigneusement les facettes brillantes et le contenu
+mystérieux.
+
+On voyait cet oeil intelligent, mais froid, scrutateur, demander au
+double cristal solide et liquide la solution d'un problème que sa raison
+à lui réduisait à la valeur d'une spéculation purement physique.
+
+En effet, le savant supputait la profondeur, les réfractions lumineuses
+et les jeux microscopiques de l'eau. Il se demandait, lui qui voulait
+une cause à tout, la cause et le prétexte de ce charlatanisme exercé sur
+des hommes de la valeur de ceux qui entouraient cette table, par un
+homme auquel on ne pouvait refuser une portée extraordinaire.
+
+Sans doute il ne trouva point la solution de son problème, car il cessa
+d'examiner le verre, le replaça sur la table et, au milieu de la
+stupéfaction résultant du pronostic de Cagliostro:
+
+--Eh bien! moi aussi, dit-il, je prierai notre illustre prophète
+d'interroger son miroir magique. Malheureusement, moi, ajouta-t-il, je
+ne suis pas un seigneur puissant, je ne commande pas, et ma vie obscure
+n'appartient point à des millions d'hommes.
+
+--Monsieur, dit le comte de Haga, vous commandez au nom de la science,
+et votre vie importe non seulement à un peuple, mais à l'humanité.
+
+--Merci, monsieur le comte; mais peut-être votre avis sur ce point
+n'est-il point celui de M. de Cagliostro.
+
+Cagliostro releva la tête, comme fait un coursier sous l'aiguillon.
+
+--Si fait, marquis, dit-il avec un commencement d'irritabilité nerveuse,
+que dans les temps antiques on eût attribué à l'influence du dieu qui le
+tourmentait. Si fait, vous êtes un seigneur puissant dans le royaume de
+l'intelligence. Voyons, regardez-moi en face; vous aussi, souhaitez-vous
+sérieusement que je vous fasse une prédiction?
+
+--Sérieusement, monsieur le comte, reprit Condorcet, sur l'honneur! on
+ne peut plus sérieusement.
+
+--Eh bien! marquis, dit Cagliostro d'une voix sourde et en abaissant la
+paupière sur son regard fixe, vous mourrez du poison que vous portez
+dans la bague que vous avez au doigt. Vous mourrez...
+
+--Oh! mais si je la jetais? interrompit Condorcet.
+
+--Jetez-la.
+
+--Enfin, vous avouez que c'est bien facile?
+
+--Alors, jetez-la, vous dis-je.
+
+--Oh! oui, marquis! s'écria Mme du Barry, par grâce, jetez ce vilain
+poison; jetez-le, ne fût-ce que pour faire mentir un peu ce prophète
+malencontreux qui nous afflige tous de ses prophéties. Car, enfin, si
+vous le jetez, il est certain que vous ne serez pas empoisonné par
+celui-là; et comme c'est par celui-là que M. de Cagliostro prétend que
+vous le serez, alors, bon gré mal gré, M. de Cagliostro aura menti.
+
+--Mme la comtesse a raison, dit le comte de Haga.
+
+--Bravo! comtesse, dit Richelieu. Voyons, marquis, jetez ce poison; ça
+fera d'autant mieux que maintenant que je sais que vous portez à la main
+la mort d'un homme, je tremblerai toutes les fois que nous trinquerons
+ensemble. La bague peut s'ouvrir toute seule... Eh! eh!
+
+--Et deux verres qui se choquent sont bien près l'un de l'autre, dit
+Taverney. Jetez, marquis, jetez.
+
+--C'est inutile, dit tranquillement Cagliostro, M. de Condorcet ne le
+jettera pas.
+
+--Non, dit le marquis, je ne le quitterai pas, c'est vrai, et ce n'est
+pas parce que j'aide la destinée, c'est parce que Cabanis m'a composé ce
+poison qui est unique, qui est une substance solidifiée par l'effet du
+hasard, et qu'il ne retrouvera jamais ce hasard peut-être; voilà
+pourquoi je ne jetterai pas ce poison. Triomphez si vous voulez,
+monsieur de Cagliostro.
+
+--Le destin, dit celui-ci, trouve toujours des agents fidèles pour aider
+à l'exécution de ses arrêts.
+
+--Ainsi, je mourrai empoisonné, dit le marquis. Eh bien! soit. Ne meurt
+pas empoisonné qui veut. C'est une mort admirable que vous me prédisez
+là; un peu de poison sur le bout de ma langue, et je suis anéanti. Ce
+n'est plus la mort, cela; c'est moins la vie, comme nous disons en
+algèbre.
+
+--Je ne tiens pas à ce que vous souffriez, monsieur, répondit froidement
+Cagliostro.
+
+Et il fit un signe qui indiquait qu'il désirait en rester là, avec M. de
+Condorcet du moins.
+
+--Monsieur, dit alors le marquis de Favras en s'allongeant sur la table,
+comme pour aller au-devant de Cagliostro, voilà un naufrage, un coup de
+feu et un empoisonnement qui me font venir l'eau à la bouche. Est-ce que
+vous ne me ferez pas la grâce de me prédire, à moi aussi, quelque petit
+trépas du même genre?
+
+--Oh! monsieur le marquis, dit Cagliostro commençant à s'animer sous
+l'ironie, vous auriez vainement tort de jalouser ces messieurs, car, sur
+ma foi de gentilhomme, vous aurez mieux.
+
+--Mieux! s'écria M. de Favras en riant; prenez garde, c'est vous engager
+beaucoup: mieux que la mer, le feu et le poison; c'est difficile.
+
+--Il reste la corde, monsieur le marquis, dit gracieusement Cagliostro.
+
+--La corde... oh! oh! que me dites-vous là?
+
+--Je vous dis que vous serez pendu, répondit Cagliostro avec une espèce
+de rage prophétique dont il n'était plus le maître.
+
+--Pendu! répéta l'assemblée; diable!
+
+--Monsieur oublie que je suis gentilhomme, dit Favras, un peu refroidi;
+et s'il veut, par hasard, parler d'un suicide, je le préviens que je
+compte me respecter assez jusqu'au dernier moment pour ne pas me servir
+d'une corde tant que j'aurai une épée.
+
+--Je ne vous parle pas d'un suicide, monsieur.
+
+--Alors vous parlez d'un supplice.
+
+--Oui.
+
+--Vous êtes étranger, monsieur, et, en cette qualité, je vous pardonne.
+
+--Quoi?
+
+--Votre ignorance. En France, on décapite les gentilshommes.
+
+--Vous réglerez cette affaire avec le bourreau, monsieur, dit
+Cagliostro, écrasant son interlocuteur sous cette brutale réponse.
+
+Il y eut un instant d'hésitation dans l'assemblée.
+
+--Savez-vous que je tremble à présent, dit M. de Launay; mes
+prédécesseurs ont si tristement choisi que j'augure mal pour moi si je
+fouille au même sac qu'eux.
+
+--Alors vous êtes plus raisonnable qu'eux, et vous ne voulez pas
+connaître l'avenir. Vous avez raison; bon ou mauvais, respectons le
+secret de Dieu.
+
+--Oh! oh! monsieur de Launay, dit Mme du Barry, j'espère que vous aurez
+bien autant de courage que ces messieurs.
+
+--Mais je l'espère aussi, madame, dit le gouverneur en s'inclinant.
+
+Puis se retournant vers Cagliostro:
+
+--Voyons, monsieur, lui dit-il; à mon tour, gratifiez-moi de mon
+horoscope, je vous en conjure.
+
+--C'est facile, dit Cagliostro: un coup de hache sur la tête et tout
+sera dit.
+
+Un cri d'effroi retentit dans la salle. MM. de Richelieu et Taverney
+supplièrent Cagliostro de ne pas aller plus loin; mais la curiosité
+féminine l'emporta.
+
+--Mais, à vous entendre, vraiment, comte, lui dit Mme du Barry,
+l'univers entier finirait de mort violente. Comment, nous voilà huit, et
+sur huit, cinq déjà sont condamnés par vous.
+
+--Oh! vous comprenez bien que c'est un parti pris et que nous en rions,
+madame, dit M. de Favras en essayant de rire effectivement.
+
+--Certainement que nous en rions, dit le comte de Haga, que cela soit
+vrai ou que cela soit faux.
+
+--Oh! j'en rirais bien aussi, dit Mme du Barry, car je ne voudrais pas,
+par ma lâcheté, faire déshonneur à l'assemblée. Mais, hélas! je ne suis
+qu'une femme, et n'aurai pas même l'honneur d'être mise à votre rang
+pour un dénouement sinistre. Une femme, cela meurt dans son lit. Hélas!
+ma mort de vieille femme triste et oubliée sera la pire de toutes les
+morts, n'est-ce pas, monsieur de Cagliostro?
+
+Et en disant ces mots elle hésitait; elle donnait, non seulement par ses
+paroles, mais par son air, un prétexte au devin de la rassurer; mais
+Cagliostro ne la rassurait pas.
+
+La curiosité fut plus forte que l'inquiétude et l'emporta sur elle.
+
+--Voyons, monsieur de Cagliostro, dit Mme du Barry, répondez-moi donc!
+
+--Comment voulez-vous que je vous réponde, madame, vous ne me
+questionnez pas.
+
+La comtesse hésita.
+
+--Mais... dit-elle.
+
+--Voyons, demanda Cagliostro, m'interrogez-vous, oui ou non?
+
+La comtesse fit un effort, et après avoir puisé du courage dans le
+sourire de l'assemblée:
+
+--Eh bien! oui, s'écria-t-elle, je me risque; voyons, dites comment
+finira Jeanne de Vaubernier, comtesse du Barry.
+
+--Sur l'échafaud, madame, répondit le funèbre prophète.
+
+--Plaisanterie! n'est-ce pas, monsieur? balbutia la comtesse avec un
+regard suppliant.
+
+Mais on avait poussé à bout Cagliostro, et il ne vit pas ce regard.
+
+--Et pourquoi plaisanterie? demanda-t-il.
+
+--Mais parce que, pour monter sur l'échafaud, il faut avoir tué,
+assassiné, commis un crime enfin, et que, selon toute probabilité, je ne
+commettrai jamais de crime. Plaisanterie, n'est-ce pas?
+
+--Eh! mon Dieu, oui, dit Cagliostro, plaisanterie comme tout ce que j'ai
+prédit.
+
+La comtesse partit d'un éclat de rire qu'un habile observateur eût
+trouvé un peu trop strident pour être naturel.
+
+--Allons, monsieur de Favras, dit-elle, voyons, commandons nos voitures
+de deuil.
+
+--Oh! ce serait bien inutile pour vous, comtesse, dit Cagliostro.
+
+--Et pourquoi cela, monsieur?
+
+--Parce que vous irez à l'échafaud dans une charrette.
+
+--Fi! l'horreur! s'écria Mme du Barry. Oh! le vilain homme! Maréchal,
+une autre fois choisissez des convives d'une autre humeur, ou je ne
+reviens pas chez vous.
+
+--Excusez-moi, madame, dit Cagliostro, mais vous comme les autres vous
+l'avez voulu.
+
+--Moi comme les autres; au moins vous m'accorderez bien le temps, n'est
+ce pas, de choisir mon confesseur?
+
+--Ce serait peine superflue, comtesse, dit Cagliostro.
+
+--Comment cela?
+
+--Le dernier qui montera à l'échafaud avec un confesseur, ce sera...
+
+--Ce sera? demanda toute l'assemblée.
+
+--Ce sera le roi de France.
+
+Et Cagliostro dit ces derniers mots d'une voix sourde et tellement
+lugubre, qu'elle passa comme un souffle de mort sur les assistants, et
+les glaça jusqu'au fond du coeur.
+
+Alors, il se fit un silence de quelques minutes.
+
+Pendant ce silence, Cagliostro approcha de ses lèvres le verre d'eau
+dans lequel il avait lu toutes ces sanglantes prophéties; mais à peine
+eut-il touché à sa bouche qu'avec un dégoût invincible il le repoussa
+comme il eût fait d'un amer calice.
+
+Tandis qu'il accomplissait ce mouvement, les yeux de Cagliostro se
+portèrent sur Taverney.
+
+--Oh! s'écria celui-ci, qui crut qu'il allait parler, ne me dites pas ce
+que je deviendrai; je ne vous le demande pas, moi.
+
+--Eh bien! moi je le demande à sa place, dit Richelieu.
+
+--Vous, monsieur le maréchal, dit Cagliostro, rassurez-vous, car vous
+êtes le seul de nous tous qui mourrez dans votre lit.
+
+--Le café, messieurs! dit le vieux maréchal, enchanté de la prédiction.
+Le café!
+
+Chacun se leva.
+
+Mais, avant de passer au salon, le comte de Haga, s'approchant de
+Cagliostro:
+
+--Monsieur, dit-il, je ne songe pas à fuir le destin, mais dites-moi de
+quoi il faut que je me défie?
+
+--D'un manchon, sire, répondit Cagliostro.
+
+M. de Haga s'éloigna.
+
+--Et moi? demanda Condorcet.
+
+--D'une omelette.
+
+--Bon, je renonce aux oeufs.
+
+Et il rejoignit le comte.
+
+--Et moi, dit Favras, qu'ai-je à craindre?
+
+--Une lettre.
+
+--Bon, merci.
+
+--Et moi? demanda de Launay.
+
+--La prise de la Bastille.
+
+--Oh! me voilà tranquille.
+
+Et il s'éloigna en riant.
+
+--À mon tour, monsieur, fit la comtesse toute troublée.
+
+--Vous, belle comtesse, défiez-vous de la place Louis XV!
+
+--Hélas! répondit la comtesse, déjà un jour je m'y suis égarée; j'ai
+bien souffert. Ce jour-là, j'avais perdu la tête.
+
+--Eh bien! cette fois encore, vous la perdrez, comtesse, mais vous ne la
+retrouverez pas.
+
+Mme du Barry poussa un cri et s'enfuit au salon près des autres
+convives.
+
+Cagliostro allait y suivre ses compagnons.
+
+--Un moment, fit Richelieu, il ne reste plus que Taverney et moi à qui
+vous n'ayez rien dit, mon cher sorcier.
+
+--M. de Taverney m'a prié de ne rien dire, et vous, monsieur le
+maréchal, vous ne m'avez rien demandé.
+
+--Oh! et je vous en prie encore, s'écria Taverney les mains jointes.
+
+--Mais, voyons, pour nous prouver la puissance de votre génie, ne
+pourriez-vous pas nous dire une chose que nous deux savons seuls?
+
+--Laquelle? demanda Cagliostro en souriant.
+
+--Eh bien! c'est ce que ce brave Taverney vient faire à Versailles au
+lieu de vivre tranquillement dans sa belle terre de Maison-Rouge, que le
+roi a rachetée pour lui il y a trois ans?
+
+--Rien de plus simple, monsieur le maréchal, répondit Cagliostro. Voici
+dix ans, monsieur avait voulu donner sa fille, Mlle Andrée, au roi Louis
+XV; mais monsieur n'a pas réussi.
+
+--Oh! oh! grogna Taverney.
+
+--Aujourd'hui, monsieur veut donner son fils, Philippe de Taverney, à la
+reine Marie-Antoinette. Demandez-lui si je mens.
+
+--Par ma foi! dit Taverney tout tremblant, cet homme est sorcier, ou le
+diable m'emporte!
+
+--Oh! oh! fit le maréchal, ne parle pas si cavalièrement du diable, mon
+vieux Taverney.
+
+--Effrayant! effrayant! murmura Taverney.
+
+Et il se retourna pour implorer une dernière fois la discrétion de
+Cagliostro; mais celui-ci avait disparu.
+
+--Allons, Taverney, allons au salon, dit le maréchal; on prendrait le
+café sans nous, ou nous prendrions le café froid, ce qui serait bien
+pis.
+
+Et il courut au salon.
+
+Mais le salon était désert; pas un des convives n'avait eu le courage de
+revoir en face l'auteur des terribles prédictions.
+
+Les bougies brûlaient sur les candélabres; le café fumait dans
+l'aiguière; le feu sifflait dans l'âtre.
+
+Tout cela inutilement.
+
+--Ma foi! mon vieux camarade, il paraît que nous allons prendre notre
+café en tête à tête... Eh bien! où diable es-tu donc passé?
+
+Et Richelieu regarda de tous côtés; mais le petit vieillard s'était
+esquivé comme les autres.
+
+--C'est égal, dit le maréchal en ricanant comme eût fait Voltaire, et en
+frottant l'une contre l'autre ses mains sèches et blanches toutes
+chargées de bagues, je serai le seul de tous mes convives qui mourrai
+dans mon lit. Eh! eh! dans mon lit! Comte de Cagliostro, je ne suis pas
+un incrédule, moi. Dans mon lit, et le plus tard possible? Holà! mon
+valet de chambre, et mes gouttes?
+
+Le valet de chambre entra un flacon à la main, et le maréchal et lui
+passèrent dans la chambre à coucher.
+
+FIN DU PROLOGUE
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Deux femmes inconnues
+
+
+L'hiver de 1784, ce monstre qui dévora un sixième de la France, nous
+n'avons pu, quoiqu'il grondât aux portes, le voir chez M. le duc de
+Richelieu, enfermés que nous étions dans cette salle à manger si chaude
+et si parfumée.
+
+Un peu de givre aux vitres, c'est le luxe de la nature ajouté au luxe
+des hommes. L'hiver a ses diamants, sa poudre et ses broderies d'argent
+pour le riche, enseveli sous sa fourrure, ou calfeutré dans son
+carrosse, ou emballé dans les ouates et les velours d'un appartement
+chauffé. Tout frimas est une pompe, toute intempérie un changement de
+décor, que le riche regarde exécuter à travers les vitres de ses
+fenêtres, par ce grand et éternel machiniste que l'on appelle Dieu.
+
+En effet, qui a chaud peut admirer les arbres noirs, et trouver du
+charme aux sombres perspectives des plaines embaumées par l'hiver.
+
+Celui qui sent monter à son cerveau les suaves parfums du dîner qui
+l'attend peut humer de temps en temps, à travers une fenêtre
+entrouverte, l'âpre parfum de la bise, et la glaciale vapeur des neiges
+qui régénèrent ses idées.
+
+Celui, enfin, qui, après une journée sans souffrances, quand des
+millions de ses concitoyens ont souffert, s'étend sous un édredon, dans
+des draps bien fins, dans un lit bien chaud; celui-là, comme cet égoïste
+dont parle Lucrèce, et que glorifie Voltaire, peut trouver que tout est
+bien dans le meilleur des mondes possibles.
+
+Mais celui qui a froid ne voit rien de toutes ces splendeurs de la
+nature, aussi riche de son manteau blanc que de son manteau vert.
+
+Celui qui a faim cherche la terre et fuit le ciel: le ciel sans soleil
+et par conséquent sans sourire pour le malheureux.
+
+Or, à cette époque où nous sommes arrivés, c'est-à-dire vers la moitié
+du mois d'avril, trois cent mille malheureux, mourant de froid et de
+faim, gémissaient dans Paris seulement, dans Paris où, sous prétexte que
+nulle ville ne renferme plus de riches, rien n'était prévu pour empêcher
+les pauvres de périr par le froid et par la misère.
+
+Depuis ces quatre mois, un ciel d'airain chassait les malheureux des
+villages dans les villes, comme d'habitude l'hiver chasse les loups des
+bois dans le village.
+
+Plus de pain, plus de bois.
+
+Plus de pain pour ceux qui supportaient le froid, plus de bois pour
+cuire le pain.
+
+Toutes les provisions faites, Paris les avait dévorées en un mois; le
+prévôt des marchands, imprévoyant et incapable, ne savait pas faire
+entrer dans Paris, confié à ses soins, deux cent mille cordes de bois
+disponibles dans un rayon de dix lieues autour de la capitale.
+
+Il donnait pour excuse: quand il gelait, la gelée qui empêche les
+chevaux de marcher; quand il dégelait, l'insuffisance des charrettes et
+des chevaux. Louis XVI toujours bon, toujours humain, toujours le
+premier frappé des besoins physiques du peuple, dont les besoins sociaux
+lui échappaient plus facilement, Louis XVI commença par affecter une
+somme de deux cent mille livres à la location de chariots et de chevaux,
+puis ensuite il mit les uns et les autres en réquisition forcée.
+
+Cependant, la consommation continuait d'emporter les arrivages. Il
+fallait taxer les acheteurs. Nul n'eut le droit d'enlever d'abord du
+chantier général plus d'une voie de bois, puis plus d'une demi-voie. On
+vit alors la queue s'allonger à la porte des chantiers, comme, plus
+tard, on devait la voir s'allonger à la porte des boulangers.
+
+Le roi dépensa tout l'argent de sa cassette en aumônes, il leva trois
+millions sur les recettes des octrois, et appliqua ces trois millions au
+soulagement des malheureux, déclarant que toute urgence devait céder et
+se taire devant l'urgence du froid et de la famine.
+
+La reine, de son côté, donna cinq cents louis sur ses épargnes. On
+convertit en salles d'asile les couvents, les hôpitaux, les monuments
+publics, et chaque porte cochère s'ouvrit à l'ordre de ses maîtres, à
+l'exemple de celles des châteaux royaux, pour donner accès dans les
+cours des hôtels à des pauvres qui venaient s'accroupir autour d'un
+grand feu.
+
+On espérait gagner ainsi les bons dégels!
+
+Mais le ciel était inflexible! Chaque soir un voile de cuivre rose
+s'étendait sur le firmament; l'étoile brillait sèche et froide comme un
+falot de la mort, et la gelée nocturne condensait de nouveau, dans un
+lac de diamant, la neige pâle que le soleil de midi avait un instant
+liquéfiée.
+
+Pendant le jour, des milliers d'ouvriers, la pioche et la pelle en main,
+échafaudaient la neige et la glace le long des maisons, en sorte qu'un
+double rempart épais et humide obstruait la moitié des rues, déjà trop
+étroites pour la plupart. Carrosses pesants aux roues glissantes,
+chevaux vacillants et abattus à chaque minute refoulaient sur ces murs
+glacés le passant exposé au triple danger des chutes, des chocs et des
+écroulements.
+
+Bientôt, les amas de neige et de glaces devinrent tels que les boutiques
+en furent masquées, les passages bouchés, et qu'il fallut renoncer à
+enlever les glaces, les forces et les moyens de charroi ne suffisant
+plus.
+
+Paris, impuissant, s'avoua vaincu et laissa faire l'hiver. Décembre,
+janvier, février et mars se passèrent ainsi; quelquefois un dégel de
+deux ou trois jours changeait en un océan tout Paris, dépourvu d'égouts
+et de pentes.
+
+Certaines rues, dans ces moments-là, ne pouvaient être traversées qu'à
+la nage. Des chevaux s'y perdirent et se noyèrent. Les carrosses ne s'y
+hasardèrent plus, même au pas; ils se fussent changés en bateaux.
+
+Paris, fidèle à son caractère, chansonna la mort par le froid, comme il
+avait chansonné la mort par la famine. On alla en procession aux Halles
+pour voir les poissardes débiter leur marchandise, et courir le chaland
+avec d'énormes bottes de cuir, des culottes dans leurs bottes et la jupe
+retroussée jusqu'à la ceinture, le tout en riant, gesticulant et
+s'éclaboussant les unes les autres dans le marécage qu'elles habitaient;
+mais comme les dégels étaient éphémères, comme la glace succédait plus
+opaque et plus opiniâtre, comme les lacs de la veille devenaient un
+cristal glissant le lendemain, des traîneaux remplaçaient les carrosses
+et couraient, poussés par des patineurs ou traînés par des chevaux
+ferrés à pointes, sur les chaussées des rues, changées en miroirs unis.
+La Seine, gelée à une profondeur de plusieurs pieds, était devenue le
+rendez-vous des oisifs qui s'y exerçaient à la course, c'est-à-dire à la
+chute, aux glissades, au patinage, aux jeux de toute sorte enfin, et
+qui, échauffés par cette gymnastique, couraient au feu le plus voisin,
+dès que la fatigue les forçait au repos, pour empêcher la sueur de geler
+sur leurs membres.
+
+On prévoyait le moment où les communications par eau étant interrompues,
+où les communications par terre étant devenues impossibles, on prévoyait
+le moment où les vivres n'arriveraient plus et où Paris, ce corps
+gigantesque, succomberait faute d'aliments, comme ces monstres cétacés
+qui, ayant dépeuplé leurs cantons, demeurent enfermés par les glaces
+polaires et meurent d'inanition faute d'avoir pu, par les fissures,
+s'échapper, comme les petits poissons leur proie, et gagner des zones
+plus tempérées, des eaux plus fécondes.
+
+Le roi, dans cette extrémité, assembla son conseil. Il y décida qu'on
+exilerait de Paris, c'est-à-dire que l'on prierait de retourner dans
+leurs provinces les évêques, les abbés, les moines trop insoucieux de la
+résidence; les gouverneurs, les intendants de province, qui avaient fait
+de Paris le siège de leur gouvernement; enfin les magistrats, qui
+préféraient l'Opéra et le monde à leurs fauteuils fleurdelisés.
+
+En effet, tous ces gens faisaient grosse dépense de bois dans leurs
+riches hôtels, tous ces gens consommaient beaucoup de vivres dans leurs
+immenses cuisines.
+
+Il y avait encore tous les seigneurs de terres provinciales, que l'on
+inviterait à s'enfermer dans leurs châteaux. Mais M. Lenoir, lieutenant
+de police, fit observer au roi que tous ces gens n'étant pas des
+coupables, on ne pouvait les forcer à quitter Paris du jour au
+lendemain; que par conséquent ils mettraient à se retirer une lenteur
+résultant à la fois du mauvais vouloir et de la difficulté des chemins,
+et qu'ainsi le dégel arriverait avant qu'on eût obtenu l'avantage de la
+mesure, tandis que tous les inconvénients s'en seraient produits.
+
+Cependant, cette pitié du roi qui avait mis ses coffres à sec, cette
+miséricorde de la reine qui avait épuisé son épargne, avaient excité la
+reconnaissance ingénieuse du peuple, qui consacra par des monuments,
+éphémères comme le mal et comme le bienfait, la mémoire des charités que
+Louis XVI et la reine avaient versées sur les indigents. Comme,
+autrefois, les soldats érigeaient des trophées au général vainqueur,
+avec les armes de l'ennemi dont le général les avait délivrés, les
+Parisiens, sur le champ de bataille même où ils luttaient contre
+l'hiver, élevèrent donc au roi et à la reine des obélisques de neige et
+de glace. Chacun y concourut: le manoeuvre donna ses bras, l'ouvrier son
+industrie, l'artiste son talent, et les obélisques s'élevèrent élégants,
+hardis et solides, à chaque coin des principales rues, et le pauvre
+homme de lettres que le bienfait du souverain avait été chercher dans sa
+mansarde apporta l'offrande d'une inscription rédigée plus encore par le
+coeur que par l'esprit.
+
+À la fin de mars, le dégel était venu, mais inégal, incomplet, avec des
+reprises de gelée qui prolongeaient la misère, la douleur et la faim,
+dans la population parisienne, en même temps qu'elles conservaient
+debout et solides les monuments de neige.
+
+Jamais la misère n'avait été aussi grande que dans cette dernière
+période; c'est que les intermittences d'un soleil déjà tiède faisaient
+paraître plus dures encore les nuits de gelée et de bise: les grandes
+couches de glace avaient fondu et s'étaient écoulées dans la Seine
+débordant de toutes parts. Mais, aux premiers jours d'avril, une de ces
+recrudescences de froid dont nous avons parlé se manifesta; les
+obélisques, le long desquels avait déjà coulé cette sueur qui présageait
+leur mort, les obélisques, à moitié fondus, se solidifièrent de nouveau,
+informes et amoindris; une belle couche de neige couvrit les boulevards
+et les quais, et l'on vit les traîneaux reparaître avec leurs chevaux
+fringants. Cela faisait merveille sur les quais et sur les boulevards.
+Mais dans les rues, les carrosses et les cabriolets rapides devenaient
+la terreur des piétons, qui ne les entendaient pas venir, qui, souvent
+empêchés par les murailles de glace, ne pouvaient les éviter; enfin qui,
+le plus souvent, tombaient sous les roues en essayant de fuir.
+
+En peu de jours, Paris se couvrit de blessés et de mourants. Ici, une
+jambe brisée par une chute faite sur le verglas; là, une poitrine
+enfoncée par le brancard d'un cabriolet qui, emporté dans la rapidité de
+sa course, n'avait pu s'arrêter sur la glace. Alors, la police commença
+de s'occuper à préserver des roues ceux qui avaient échappé au froid, à
+la faim et aux inondations. On fit donc payer des amendes aux riches qui
+écrasaient les pauvres. C'est qu'en ce temps-là, règne des
+aristocraties, il y avait aristocratie même dans la manière de conduire
+les chevaux: un prince du sang se menait à toute bride et sans crier
+gare; un duc et pair, un gentilhomme et une fille d'Opéra, au grand
+trot; un président et un financier, au trot; le petit-maître, dans son
+cabriolet, se conduisait lui-même comme à la chasse, et le jockey,
+debout derrière, criait «Gare!» quand le maître avait accroché ou
+renversé un malheureux.
+
+Et puis, comme dit Mercier, se ramassait qui pouvait; mais, en somme,
+pourvu que le Parisien vît de beaux traîneaux au col de cygne courir sur
+le boulevard, pourvu qu'il admirât dans leurs pelisses de martre ou
+d'hermine les belles dames de la cour, entraînées comme des météores sur
+les sillons reluisants de la glace, pourvu que les grelots dorés, les
+filets de pourpre et les panaches des chevaux amusassent les enfants
+échelonnés sur le passage de toutes ces belles choses, le bourgeois de
+Paris oubliait l'incurie des gens de police et les brutalités des
+cochers, tandis que le pauvre, de son côté, du moins pour un instant,
+oubliait sa misère, habitué qu'il était encore en ce temps-là à être
+patronné par les gens riches ou par ceux qui affectaient de l'être.
+
+Or, c'est dans les circonstances que nous venons de rapporter, huit
+jours après ce dîner donné à Versailles par M. de Richelieu, que l'on
+vit, par un beau mais froid soleil, entrer à Paris quatre traîneaux
+élégants, glissant sur la neige durcie qui couvrait le Cours-la-Reine et
+l'extrémité des boulevards, à partir des Champs-Élysées. Hors Paris, la
+glace peut garder longtemps sa blancheur virginale, les pieds du passant
+sont rares. À Paris, au contraire, cent mille pas à l'heure déflorent
+vite, en le noircissant, le manteau splendide de l'hiver.
+
+Les traîneaux, qui avaient glissé à sec sur la route, s'arrêtèrent
+d'abord au boulevard, c'est-à-dire dès que la boue succéda aux neiges.
+En effet, le soleil de la journée avait amolli l'atmosphère, et le dégel
+momentané commençait; nous disons momentané, car la pureté de l'air
+promettait pour la nuit cette bise glaciale qui brûle en avril les
+premières feuilles et les premières fleurs.
+
+Dans le traîneau qui marchait en tête se trouvaient deux hommes vêtus
+d'une houppelande brune en drap, avec un collet double; la seule
+différence que l'on remarquât entre les deux habits, c'est que l'un
+avait des boutons et des brandebourgs d'or, et l'autre des brandebourgs
+de soie et des boutons pareils aux brandebourgs.
+
+Ces deux hommes, traînés par un cheval noir dont les naseaux soufflaient
+une épaisse fumée, précédaient un second traîneau, sur lequel ils
+jetaient de temps en temps les yeux, comme pour le surveiller.
+
+Dans ce second traîneau se trouvaient deux femmes si bien enveloppées de
+fourrures que nul n'eût pu voir leurs visages. On pourrait même ajouter
+qu'il eût été difficile de dire à quel sexe appartenaient ces deux
+personnages, si on ne les eût reconnus femmes à la hauteur de leur
+coiffure, au sommet de laquelle un petit chapeau secouait ses plumes.
+
+De l'édifice colossal de cette coiffure enchevêtrée de nattes, de rubans
+et de menus joyaux, un nuage de poudre blanche s'échappait, comme
+l'hiver s'échappe un nuage de givre des branches que la bise secoue.
+
+Ces deux dames, assises l'une à côté de l'autre, et tellement
+rapprochées que leur siège se confondait, s'entretenaient sans faire
+attention aux nombreux spectateurs qui les regardaient passer sur le
+boulevard.
+
+Nous avons oublié de dire qu'après un instant d'hésitation elles avaient
+repris leur course.
+
+L'une d'elles, la plus grande et la plus majestueuse, appuyait sur ses
+lèvres un mouchoir de fine batiste brodée, tenait sa tête droite et
+ferme, malgré la bise que fendait le traîneau dans sa course rapide.
+Cinq heures venaient de sonner à l'église Sainte-Croix-d'Antin, et la
+nuit commençait à descendre sur Paris, et avec la nuit le froid.
+
+En ce moment, les équipages étaient parvenus à la Porte Saint-Denis à
+peu près.
+
+La dame du traîneau, la même qui tenait un mouchoir sur sa bouche, fit
+un signe aux deux hommes de l'avant-garde qui distancèrent le traîneau
+des deux dames, en pressant le pas du cheval noir. Puis la même dame se
+retourna vers l'arrière-garde, composée de deux autres traîneaux
+conduits chacun par un cocher sans livrée, et les deux cochers,
+obéissant de leur côté au signe qu'ils venaient de comprendre,
+disparurent par la rue Saint-Denis, dans la profondeur de laquelle ils
+s'engouffrèrent.
+
+De son côté, comme nous l'avons dit, le traîneau des deux hommes gagna
+sur celui des deux femmes, et finit par disparaître dans les premières
+brumes du soir, qui s'épaississaient autour de la colossale construction
+de la Bastille.
+
+Le second traîneau, arrivé au boulevard de Ménilmontant, s'arrêta; de ce
+côté, les promeneurs étaient rares, la nuit les avait dispersés;
+d'ailleurs, en ce quartier lointain, peu de bourgeois se hasardaient
+sans falot et sans escorte, depuis que l'hiver avait aiguisé les dents
+de trois ou quatre mille mendiants suspects, changés tout doucement en
+voleurs.
+
+La dame que nous avons déjà désignée à nos lecteurs comme donnant des
+ordres toucha du doigt l'épaule du cocher qui conduisait le traîneau.
+
+Le traîneau s'arrêta.
+
+--Weber, dit-elle, combien vous faut-il de temps pour amener le
+cabriolet où vous savez?
+
+--Matame brend le gapriolet? demanda le cocher, avec un accent allemand
+des mieux prononcés.
+
+--Oui, je reviendrai par les rues pour voir les feux. Or, les rues sont
+encore plus boueuses que les boulevards, et on roulerait mal en
+traîneau. Et puis, j'ai gagné un peu de froid. Vous aussi, n'est-ce pas,
+petite? dit la dame s'adressant à sa compagne.
+
+--Oui, madame, répondit celle-ci.
+
+--Ainsi, vous entendez, Weber? où vous savez, avec le cabriolet.
+
+--Pien, matame.
+
+--Combien de temps vous faut-il?
+
+--Une temi-heure.
+
+--C'est bien; voyez l'heure, petite.
+
+La plus jeune des deux dames fouilla dans sa pelisse et regarda l'heure
+à sa montre avec assez de difficulté, car, nous l'avons dit, la nuit
+s'épaississait.
+
+--Six heures moins un quart, dit-elle.
+
+--Donc, à sept heures moins un quart, Weber.
+
+Et, en disant ces mots, la dame sauta légèrement hors du traîneau, donna
+la main à son amie, et commença de s'éloigner, tandis que le cocher,
+avec des gestes d'un respectueux désespoir, murmura assez haut pour être
+entendu de sa maîtresse:
+
+--Imbrutence! ah! mein Gott! quelle imbrutence!
+
+Les deux jeunes femmes se mirent à rire, s'enfermèrent dans leurs
+pelisses, dont les collets montaient jusqu'à la hauteur des oreilles, et
+traversèrent la contre-allée du boulevard en s'amusant à faire craquer
+la neige sous leurs petits pieds, chaussés de fines mules fourrées.
+
+--Vous qui avez de bons yeux, Andrée, fit la dame qui paraissait la plus
+âgée, et qui, cependant, ne devait pas avoir plus de trente à
+trente-deux ans, essayez donc de lire à cet angle le nom de la rue.
+
+--Rue du Pont-aux-Choux, madame, dit la jeune femme en riant.
+
+--Quelle rue est-ce là, rue du Pont-aux-Choux? Ah! mon Dieu! mais nous
+sommes perdues! rue du Pont-aux-Choux! on m'avait dit la deuxième rue à
+droite. Mais sentez-vous, Andrée, comme il flaire bon le pain chaud?
+
+--Ce n'est pas étonnant, répondit sa compagne, nous sommes à la porte
+d'un boulanger.
+
+--Eh bien! demandons-lui où est la rue Saint-Claude.
+
+Et celle qui venait de parler fit un mouvement vers la porte.
+
+--Oh! n'entrez pas, madame! fit vivement l'autre femme; laissez-moi.
+
+--La rue Saint-Claude, mes mignonnes dames, dit une voix enjouée, vous
+voulez savoir où est la rue Saint-Claude?
+
+Les deux femmes se retournèrent en même temps, et d'un seul mouvement,
+dans la direction de la voix, et elles virent, debout et appuyé à la
+porte du boulanger, un geindre[1] affublé de sa jaquette, et les jambes
+et la poitrine découvertes, malgré le froid glacial qu'il faisait.
+
+ [Note 1: Ouvrier boulanger.]
+
+--Oh! un homme nu! s'écria la plus jeune des deux femmes. Sommes nous
+donc en Océanie?
+
+Et elle fit un pas en arrière et se cacha derrière sa compagne.
+
+--Vous cherchez la rue Saint-Claude? poursuivit le mitron qui ne
+comprenait rien au mouvement qu'avait fait la plus jeune des deux dames,
+et qui, habitué à son costume, était loin de lui attribuer la force
+centrifuge dont nous venons de voir le résultat.
+
+--Oui, mon ami, la rue Saint-Claude, répondit l'aînée des deux femmes,
+en comprimant elle-même une forte envie de rire.
+
+--Oh! ce n'est pas difficile à trouver, et, d'ailleurs, je vais vous y
+conduire, reprit le joyeux garçon enfariné, qui, joignant le fait à la
+parole, se mit à déployer le compas de ses immenses jambes maigres, au
+bout desquelles s'emmanchaient deux savates larges comme des bateaux.
+
+--Non pas! non pas! dit l'aînée des deux femmes, qui ne se souciait sans
+doute pas d'être rencontrée avec un pareil guide; indiquez-nous la rue,
+sans vous déranger, et nous tâcherons de suivre votre indication.
+
+--Première rue à droite, madame, répondit le guide en se retirant avec
+discrétion.
+
+--Merci, dirent ensemble les deux femmes.
+
+Et elles se mirent à courir dans la direction indiquée, en étouffant
+leurs rires sous leurs manchons.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Un intérieur
+
+
+Ou nous avons trop compté sur la mémoire de notre lecteur, ou nous
+pouvons espérer qu'il connaît déjà cette rue Saint-Claude, qui touche
+par l'est au boulevard et par l'ouest à la rue Saint-Louis; en effet, il
+a vu plus d'un des personnages qui ont joué ou qui joueront un rôle dans
+cette histoire la parcourir dans un autre temps, c'est-à-dire lorsque le
+grand physicien Joseph Balsamo y habitait avec sa sibylle Lorenza et son
+maître Althotas.
+
+En 1784 comme en 1770, époque à laquelle nous y avons conduit pour la
+première fois nos lecteurs, la rue Saint-Claude était une honnête rue,
+peu claire, c'est vrai, peu nette, c'est encore vrai; enfin peu
+fréquentée, peu bâtie et peu connue. Mais elle avait son nom de saint et
+sa qualité de rue du Marais, et comme telle elle abritait, dans les
+trois ou quatre maisons qui composaient son effectif, plusieurs pauvres
+rentiers, plusieurs pauvres marchands et plusieurs pauvres pauvres,
+oubliés sur les états de la paroisse.
+
+Outre ces trois ou quatre maisons, il y avait bien encore, au coin du
+boulevard, un hôtel de grande mine, dont la rue Saint-Claude eût pu se
+glorifier comme d'un bâtiment aristocratique; mais ce bâtiment, dont les
+hautes fenêtres eussent, par-dessus le mur de la cour, éclairé toute la
+rue dans un jour de fête avec le simple reflet de ses candélabres et de
+ses lustres; ce bâtiment, disions-nous, était la plus noire, la plus
+muette et la plus close de toutes les maisons du quartier.
+
+La porte ne s'ouvrait jamais; les fenêtres, matelassées de coussins de
+cuir, avaient sur chaque feuille des jalousies, sur chaque plinthe des
+volets, une couche de poussière que les physiologistes ou les géologues
+eussent accusée de remonter à dix ans.
+
+Quelquefois un passant désoeuvré, un curieux ou un voisin, s'approchait
+de la porte cochère, et au travers de la vaste serrure examinait
+l'intérieur de l'hôtel.
+
+Alors, il ne voyait que touffes d'herbe entre les pavés, moisissures et
+mousse sur les dalles. Parfois un énorme rat, suzerain de ce domaine
+abandonné, traversait tranquillement la cour et s'allait plonger dans
+les caves, modestie bien superflue, quand il avait à sa pleine et
+entière disposition des salons et des cabinets si commodes, où les chats
+ne pouvaient le venir troubler.
+
+Si c'était un passant ou un curieux, après avoir constaté vis-à-vis de
+lui-même la solitude de cet hôtel, il continuait son chemin; mais si
+c'était un voisin, comme l'intérêt qui s'attachait à l'hôtel était plus
+grand, il restait presque toujours assez longtemps en observation pour
+qu'un autre voisin vînt prendre place auprès de lui, attiré par une
+curiosité pareille à la sienne; et alors presque toujours s'établissait
+une conversation dont nous sommes à peu près certain de rappeler le
+fond, sinon les détails.
+
+--Voisin, disait celui qui ne regardait pas à celui qui regardait, que
+voyez-vous donc dans la maison de M. le comte de Balsamo?
+
+--Voisin, répondait celui qui regardait à celui qui ne regardait pas, je
+vois le rat.
+
+--Ah! voulez-vous permettre?
+
+Et le second curieux s'installait à son tour au trou de la serrure.
+
+--Le voyez-vous? disait le voisin dépossédé au voisin en possession.
+
+--Oui, répondait celui-ci, je le vois. Ah! monsieur, il a engraissé.
+
+--Vous croyez?
+
+--Oui, j'en suis sûr.
+
+--Je crois bien, rien ne le gêne.
+
+--Et certainement, quoiqu'on en dise, il doit rester de bons morceaux
+dans la maison.
+
+--De bons morceaux, dites-vous?
+
+--Dame! M. de Balsamo a disparu trop tôt pour n'avoir pas oublié quelque
+chose.
+
+--Eh! voisin, quand une maison est à moitié brûlée, que voulez-vous
+qu'on y oublie?
+
+--Au fait, voisin, vous pourriez bien avoir raison.
+
+Et, après avoir de nouveau regardé le rat, on se séparait effrayé d'en
+avoir tant dit sur une matière si mystérieuse et si délicate. En effet,
+depuis l'incendie de cette maison, ou plutôt d'une partie de la maison,
+Balsamo avait disparu, nulle réparation ne s'était faite, l'hôtel avait
+été abandonné.
+
+Laissons-le surgir tout sombre et tout humide dans la nuit avec ses
+terrasses couvertes de neige et son toit échancré par les flammes, ce
+vieil hôtel près duquel nous n'avons pas voulu passer sans nous arrêter
+devant lui comme devant une vieille connaissance; puis, traversant la
+rue pour passer de gauche à droite, regardons, attenante à un petit
+jardin fermé par un grand mur, une maison étroite et haute, qui s'élève
+pareille à une longue tour blanche sur le fond gris-bleu du ciel.
+
+Au faîte de cette maison, une cheminée se dresse comme un paratonnerre,
+et juste au zénith de cette cheminée, une brillante étoile tourbillonne
+et scintille.
+
+Le dernier étage de la maison se perdrait inaperçu dans l'espace, sans
+un rayon de lumière qui rougit deux fenêtres sur trois qui composent la
+façade.
+
+Les autres étages sont mornes et sombres. Les locataires dorment-ils
+déjà? Économisent-ils, dans leurs couvertures, et la chandelle si chère,
+et le bois si rare cette année? Toujours est-il que les quatre étages ne
+donnent pas signe d'existence, tandis que le cinquième non seulement
+vit, mais encore rayonne avec une certaine affectation.
+
+Frappons à la porte; montons l'escalier sombre, il finit à ce cinquième
+étage où nous avons affaire. Une simple échelle posée contre le mur
+conduit à l'étage supérieur.
+
+Un pied-de-biche pend à la porte; un paillasson de natte et une patère
+de bois meublent l'escalier.
+
+La première porte ouverte, nous entrerons dans une chambre obscure et
+nue; c'est celle dont la fenêtre n'est pas éclairée. Cette pièce sert
+d'antichambre et donne dans une seconde dont l'ameublement et les
+détails méritent toute notre attention.
+
+Du carreau au lieu de parquet, des portes grossièrement peintes, trois
+fauteuils de bois blanc garnis de velours jaune, un pauvre sofa dont les
+coussins ondulent sous les plis d'un amaigrissement produit par l'âge.
+
+Les plis et la flaccidité[2] sont les rides et l'atonie d'un vieux
+fauteuil: jeune, il rebondissait et chatoyait; hors d'âge, il suit son
+hôte au lieu de le repousser; et quand il a été vaincu, c'est-à-dire
+lorsqu'on s'est assis dedans, il crie.
+
+ [Note 2: Le caractère flasque.]
+
+Deux portraits pendus au mur attirent d'abord les regards. Une chandelle
+et une lampe, placées l'une sur un guéridon à trois pieds, l'autre sur
+la cheminée, combinent leurs feux de manière à faire de ces deux
+portraits deux foyers de lumière.
+
+Toquet sur la tête, figure longue et pâle, oeil mat, barbe pointue,
+fraise au col, le premier de ces portraits se recommande par sa
+notoriété; c'est le visage héroïquement ressemblant de Henri III, roi de
+France et de Pologne.
+
+Au-dessus se lit une inscription tracée en lettres noires sur un cadre
+mal doré:
+
+_HENRI DE VALOIS_
+
+L'autre portrait, doré plus récemment, aussi frais de peinture que
+l'autre est suranné, représente une jeune femme à l'oeil noir, au nez
+fin et droit, aux pommettes saillantes, à la bouche circonspecte. Elle
+est coiffée, ou plutôt écrasée d'un édifice de cheveux et de soieries,
+près duquel le toquet de Henri III prend les proportions d'une
+taupinière près d'une pyramide.
+
+Sous ce portrait se lit également en lettres noires:
+
+_JEANNE DE VALOIS_
+
+Et si l'on veut, après avoir inspecté l'âtre éteint, les pauvres rideaux
+de siamoise du lit recouvert de damas vert jauni, si l'on veut savoir
+quel rapport ont ces portraits avec les habitants de ce cinquième étage,
+il n'est besoin que de se tourner vers une petite table de chêne sur
+laquelle, accoudée du bras gauche, une femme simplement vêtue révise
+plusieurs lettres cachetées et en contrôle les adresses.
+
+Cette jeune femme est l'original du portrait.
+
+À trois pas d'elle, dans une attitude semi-curieuse, semi-respectueuse,
+une petite vieille suivante, de soixante ans, vêtue comme une duègne de
+Greuze, attend et regarde.
+
+«Jeanne de Valois», disait l'inscription.
+
+Mais alors, si cette dame était une Valois, comment Henri III, le roi
+sybarite, le voluptueux fraisé, supportait-il, même en peinture, le
+spectacle d'une misère pareille, lorsqu'il s'agissait, non seulement
+d'une personne de sa race, mais encore de son nom?
+
+Au reste, la dame du cinquième ne démentait point, personnellement,
+l'origine qu'elle se donnait. Elle avait des mains blanches et délicates
+qu'elle réchauffait, de temps en temps, sous ses bras croisés. Elle
+avait un pied petit, fin, allongé, chaussé d'une pantoufle de velours
+encore coquette, et qu'elle essayait de réchauffer aussi en battant le
+carreau luisant et froid comme cette glace qui couvrait Paris.
+
+Puis comme la bise sifflait sous les portes et par les fentes des
+fenêtres, la suivante secouait tristement les épaules et regardait le
+foyer sans feu.
+
+Quant à la dame maîtresse du logis, elle comptait toujours les lettres
+et lisait les adresses.
+
+Puis, après chaque lecture d'adresse, elle faisait un petit calcul.
+
+--Mme de Misery, murmura-t-elle, première dame d'atours de Sa Majesté.
+Il ne faut compter de ce côté que six louis, car on m'a déjà donné.
+
+Et elle poussa un soupir.
+
+--Mme Patrix, femme de chambre de Sa Majesté, deux louis. M. d'Ormesson,
+une audience. M. de Calonne, un conseil. M. de Rohan, une visite. Et
+nous tâcherons qu'il nous la rende, fit la jeune femme.
+
+«Nous avons donc, continua-t-elle du même ton de psalmodie, huit louis
+assurés d'ici à huit jours.
+
+Et elle leva la tête.
+
+--Dame Clotilde, dit-elle, mouchez donc cette chandelle!
+
+La vieille obéit et se remit en place, sérieuse et attentive.
+
+Cette espèce d'inquisition dont elle était l'objet parut fatiguer la
+jeune femme.
+
+--Cherchez donc, ma chère, dit-elle, s'il ne reste pas ici quelque bout
+de bougie, et donnez-le-moi. Il m'est odieux de brûler de la chandelle.
+
+--Il n'y en a pas, répondit la vieille.
+
+--Voyez toujours.
+
+--Où cela?
+
+--Mais dans l'antichambre.
+
+--Il fait bien froid par là.
+
+--Eh! tenez, justement on sonne, dit la jeune femme.
+
+--Madame se trompe, dit la vieille, opiniâtre.
+
+--Je l'avais cru, dame Clotilde.
+
+Et, voyant que la vieille résistait, elle céda, grondant doucement,
+comme font les personnes qui, par une cause quelconque, ont laissé
+prendre sur elles par des inférieurs des droits qui ne devraient pas
+leur appartenir.
+
+Puis elle se remit à son calcul.
+
+--Huit louis, sur lesquels j'en dois trois dans le quartier.
+
+Elle prit la plume et écrivit:
+
+--Trois louis... Cinq promis à M. de La Motte pour lui faire supporter
+le séjour de Bar-sur-Aube. Pauvre diable! notre mariage ne l'a pas
+enrichi; mais patience!
+
+Et elle sourit encore, mais en se regardant cette fois dans un miroir
+placé entre les deux portraits.
+
+--Maintenant, continua-t-elle, courses de Versailles à Paris et de Paris
+à Versailles. Courses, un louis.
+
+Et elle écrivit ce nouveau chiffre à la colonne des dépenses.
+
+--La vie maintenant pour huit jours, un louis.
+
+Elle écrivit encore.
+
+--Toilettes, fiacres, gratifications aux suisses des maisons où je
+sollicite: quatre louis. Est-ce bien tout? Additionnons.
+
+Mais, au milieu de son addition, elle s'interrompit.
+
+--On sonne, vous dis-je.
+
+--Non, madame, répondit la vieille, engourdie à sa place. Ce n'est pas
+ici; c'est dessous, au quatrième.
+
+--Quatre, six, onze, quatorze louis: six de moins qu'il n'en faut, et
+toute une garde-robe à renouveler, et cette vieille brute à payer pour
+la congédier.
+
+Puis, tout à coup:
+
+--Mais je vous dis qu'on sonne, malheureuse! s'écria-t-elle en colère.
+
+Et cette fois, il faut l'avouer, l'oreille la plus indocile n'eût pu se
+refuser à comprendre l'appel extérieur; la sonnette, agitée avec
+vigueur, frémit dans son angle et vibra si longtemps que le battant
+frappa les parois d'une douzaine de chocs.
+
+À ce bruit, et tandis que la vieille, réveillée enfin, courait à
+l'antichambre, sa maîtresse, agile comme un écureuil, enlevait les
+lettres et les papiers épars sur la table, jetait le tout dans un
+tiroir, et, après un rapide coup d'oeil lancé sur la chambre pour
+s'assurer que tout y était en ordre, prenait place sur le sofa dans
+l'attitude humble et triste d'une personne souffrante, mais résignée.
+
+Seulement, hâtons-nous de le dire, les membres seuls se reposaient.
+L'oeil, actif, inquiet, vigilant, interrogeait le miroir, qui reflétait
+la porte d'entrée, tandis que l'oreille aux aguets se préparait à saisir
+le moindre son.
+
+La duègne ouvrit la porte, et l'on entendit murmurer quelques mots dans
+l'antichambre.
+
+Alors une voix fraîche et suave, et cependant empreinte de fermeté,
+prononça ces paroles:
+
+--Est-ce ici que demeure Mme la comtesse de La Motte?
+
+--Mme la comtesse de La Motte Valois? répéta en nasillant Clotilde.
+
+--C'est cela même, ma bonne dame. Mme de La Motte est-elle chez elle?
+
+--Oui, madame, et trop souffrante pour sortir.
+
+Pendant ce colloque, dont elle n'avait pas perdu une syllabe, la
+prétendue malade, ayant regardé dans le miroir, vit qu'une femme
+questionnait Clotilde, et que cette femme, selon toutes les apparences,
+appartenait à une classe élevée de la société.
+
+Elle quitta aussitôt le sofa et gagna le fauteuil, afin de laisser le
+meuble d'honneur à l'étrangère.
+
+Pendant qu'elle accomplissait ce mouvement, elle ne put remarquer que la
+visiteuse s'était retournée sur le palier et avait dit à une autre
+personne restée dans l'ombre:
+
+--Vous pouvez entrer, madame, c'est ici.
+
+La porte se referma, et les deux femmes que nous avons vues demander le
+chemin de la rue Saint-Claude venaient de pénétrer chez la comtesse de
+La Motte Valois.
+
+--Qui faut-il que j'annonce à Mme la comtesse? demanda Clotilde en
+promenant curieusement, quoique avec respect, la chandelle devant le
+visage des deux femmes.
+
+--Annoncez une dame des Bonnes-OEuvres, dit la plus âgée.
+
+--De Paris?
+
+--Non; de Versailles.
+
+Clotilde entra chez sa maîtresse, et les étrangères, la suivant, se
+trouvèrent dans la chambre éclairée au moment où Jeanne de Valois se
+soulevait péniblement de dessus son fauteuil pour saluer très civilement
+ses deux hôtesses.
+
+Clotilde avança les deux autres fauteuils, afin que les visiteuses
+eussent le choix, et se retira dans l'antichambre avec une sage lenteur,
+qui laissait deviner qu'elle suivrait derrière la porte la conversation
+qui allait avoir lieu.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Jeanne de La Motte de Valois
+
+
+Le premier soin de Jeanne de La Motte, lorsqu'elle put décemment lever
+les yeux, fut de voir à quels visages elle avait affaire.
+
+La plus âgée des deux femmes pouvait, comme nous l'avons dit, avoir de
+trente à trente-deux ans; elle était d'une beauté remarquable, quoiqu'un
+air de hauteur répandu sur tout son visage dût naturellement ôter à sa
+physionomie une partie du charme qu'elle pouvait avoir. Du moins Jeanne
+en jugea ainsi par le peu qu'elle aperçut de la physionomie de la
+visiteuse.
+
+En effet, préférant un des fauteuils au sofa, elle s'était rangée loin
+du jet de lumière qui s'élançait de la lampe, se reculant dans un coin
+de la chambre, et allongeant au-devant de son front la calèche de
+taffetas ouatée de son mantelet, laquelle, par cette disposition,
+projetait une ombre sur son visage.
+
+Mais le port de la tête était si fier, l'oeil si vif et si naturellement
+dilaté, que, tout détail fût-il effacé, la visiteuse, par son ensemble,
+devait être reconnue pour être de belle race, et surtout de noble race.
+
+Sa compagne, moins timide, en apparence du moins, quoique plus jeune de
+quatre ou cinq ans, ne dissimulait point sa réelle beauté.
+
+Un visage admirable de teint et de contour, une coiffure qui découvrait
+les tempes et faisait valoir l'ovale parfait du masque; deux grands yeux
+bleus calmes jusqu'à la sérénité, clairvoyants jusqu'à la profondeur;
+une bouche d'un dessin suave à qui la nature avait donné la franchise,
+et à qui l'éducation et l'étiquette avaient donné la discrétion; un nez
+qui, pour la forme, n'eût rien à envier à celui de la Vénus de Médicis,
+voilà ce que saisit le rapide coup d'oeil de Jeanne. Puis, en s'égarant
+encore à d'autres détails, la comtesse put remarquer dans la plus jeune
+des deux femmes une taille plus fine et plus flexible que celle de sa
+compagne, une poitrine plus large et d'un galbe plus riche, enfin une
+main aussi potelée que celle de l'autre dame était à la fois nerveuse et
+fine.
+
+Jeanne de Valois fit toutes ces remarques en quelques secondes,
+c'est-à-dire en moins de temps que nous n'en avons mis pour les
+consigner ici.
+
+Puis, ces remarques faites, elle demanda doucement à quelle heureuse
+circonstance elle devait la visite de ces dames.
+
+Les deux femmes se regardaient, et sur un signe de l'aînée:
+
+--Madame, dit la plus jeune, car vous êtes mariée, je crois?
+
+--J'ai l'honneur d'être la femme de M. le comte de La Motte, madame, un
+excellent gentilhomme.
+
+--Eh bien, nous, madame la comtesse, nous sommes les dames supérieures
+d'une fondation de Bonnes-OEuvres. On nous a dit, touchant votre
+condition, des choses qui nous ont intéressées, et nous avons en
+conséquence voulu avoir quelques détails précis sur vous et sur ce qui
+vous concerne.
+
+Jeanne attendit un instant avant de répondre.
+
+--Mesdames, dit-elle en remarquant la réserve de la seconde visiteuse,
+vous voyez là le portrait de Henri III, c'est-à-dire du frère de mon
+aïeul, car je suis bien véritablement du sang des Valois, comme on vous
+l'a dit sans doute.
+
+Et elle attendit une nouvelle question en regardant ses hôtesses avec
+une sorte d'humilité orgueilleuse.
+
+--Madame, interrompit alors la voix grave et douce de l'aînée des deux
+dames, est-il vrai, comme on le dit, que Mme votre mère ait été
+concierge d'une maison nommée Fontette, sise auprès de Bar-sur-Seine?
+
+Jeanne rougit à ce souvenir, mais aussitôt:
+
+--C'est la vérité, madame, répliqua-t-elle sans se troubler, ma mère
+était la concierge d'une maison nommée Fontette.
+
+--Ah! fit l'interlocutrice.
+
+--Et, comme Marie Jossel, ma mère, était d'une rare beauté, poursuivit
+Jeanne, mon père devint amoureux d'elle et l'épousa. C'est par mon père
+que je suis de race noble. Madame, mon père était un Saint-Rémy de
+Valois, descendant direct des Valois qui ont régné.
+
+--Mais comment êtes-vous descendue à ce degré de misère, madame? demanda
+la même dame qui avait déjà questionné.
+
+--Hélas! c'est facile à comprendre.
+
+--J'écoute.
+
+--Vous n'ignorez pas qu'après l'avènement de Henri IV, qui fit passer la
+couronne de la maison des Valois dans celle des Bourbons, la famille
+déchue avait encore quelques rejetons, obscurs sans doute, mais
+incontestablement sortis de la souche commune aux quatre frères, qui
+tous quatre périrent si fatalement.
+
+Les deux dames firent un signe qui pouvait passer pour un assentiment.
+
+--Or, continua Jeanne, les rejetons des Valois, craignant de faire
+ombrage, malgré leur obscurité, à la nouvelle famille royale, changèrent
+leur nom de Valois en celui de Rémy, emprunté d'une terre, et on les
+retrouve, à partir de Louis XIII, sous ce nom, dans la généalogie
+jusqu'à l'avant-dernier Valois, mon aïeul, qui, voyant la monarchie
+affermie et l'ancienne branche oubliée, ne crut pas devoir se priver
+plus longtemps d'un nom illustre, son seul apanage. Il reprit donc le
+nom de Valois, et le traîna dans l'ombre et la pauvreté, au fond de sa
+province, sans que nul, à la cour de France, songeât que, hors du
+rayonnement du trône, végétait un descendant des anciens rois de France,
+sinon les plus glorieux de la monarchie, du moins les plus infortunés.
+
+Jeanne s'interrompit à ces mots.
+
+Elle avait parlé simplement et avec une modération qui avait été
+remarquée.
+
+--Vous avez sans doute vos preuves en bon ordre, madame, dit l'aînée des
+deux visiteuses avec douceur, et en fixant un regard profond sur celle
+qui se disait la descendante des Valois.
+
+--Oh! madame, répondit celle-ci avec un sourire amer, les preuves ne
+manquent pas. Mon père les avait fait faire, et en mourant me les a
+laissées toutes, à défaut d'autre héritage; mais à quoi bon les preuves
+d'une inutile vérité ou d'une vérité que nul ne veut reconnaître?
+
+--Votre père est mort? demanda la plus jeune des deux dames.
+
+--Hélas! oui.
+
+--En province?
+
+--Non, madame.
+
+--À Paris alors?
+
+--Oui.
+
+--Dans cet appartement?
+
+--Non, madame; mon père, baron de Valois, petit-neveu du roi Henri III,
+est mort de misère et de faim.
+
+--Impossible! s'écrièrent à la fois les deux dames.
+
+--Et non pas ici, continua Jeanne, non pas dans ce pauvre réduit, non
+pas sur son lit, ce lit fût-il un grabat! Non, mon père est mort côte à
+côte des plus misérables et des plus souffrants. Mon père est mort à
+l'Hôtel-Dieu de Paris.
+
+Les deux femmes poussèrent un cri de surprise qui ressemblait à un cri
+d'effroi.
+
+Jeanne, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit par l'art avec
+lequel elle avait conduit la période et amené son dénouement, Jeanne
+resta immobile, l'oeil baissé, la main inerte.
+
+L'aînée des deux dames l'examinait à la fois avec attention et
+intelligence, et ne voyant dans cette douleur, si simple et si naturelle
+à la fois, rien de ce qui caractérise le charlatanisme ou la vulgarité,
+elle reprit la parole:
+
+--D'après ce que vous me dites, madame, vous avez éprouvé de bien grands
+malheurs, et la mort de M. votre père, surtout...
+
+--Oh! si je vous racontais ma vie, madame, vous verriez que la mort de
+mon père ne compte pas au nombre des plus grands.
+
+--Comment, madame, vous regardez comme un moindre malheur la perte d'un
+père? dit la dame en fronçant le sourcil avec sévérité.
+
+--Oui, madame; et en disant cela, je parle en fille pieuse. Car mon
+père, en mourant, s'est trouvé délivré de tous les maux qui
+l'assiégeaient sur cette terre et qui continuent d'assiéger sa
+malheureuse famille. J'éprouve donc, au milieu de la douleur que me
+cause sa perte, une certaine joie à songer que mon père est mort, et que
+le descendant des rois n'en est plus réduit à mendier son pain!
+
+--Mendier son pain!
+
+--Oh! je le dis sans honte, car, dans nos malheurs, il n'y a ni la faute
+de mon père, ni la mienne.
+
+--Mais Mme votre mère?
+
+--Eh bien! avec la même franchise que je vous disais tout à l'heure que
+je remerciais Dieu d'avoir appelé à lui mon père, je me plains à Dieu
+d'avoir laissé vivre ma mère.
+
+Les deux femmes se regardaient, frissonnant presque à ces étranges
+paroles.
+
+--Serait-ce une indiscrétion, madame, que de vous demander un récit plus
+détaillé de vos malheurs? fit l'aînée.
+
+--L'indiscrétion, madame, viendrait de moi, qui fatiguerais vos oreilles
+du récit de douleurs qui ne peuvent que vous être indifférentes.
+
+--J'écoute, madame, répondit majestueusement l'aînée des deux dames, à
+qui sa compagne adressa à l'instant même un coup d'oeil en forme
+d'avertissement pour l'inviter à s'observer.
+
+En effet, Mme de La Motte avait été frappée elle-même de l'accent
+impérieux de cette voix, et elle regardait la dame avec étonnement.
+
+--J'écoute donc, reprit celle-ci d'une voix moins accentuée, si vous
+voulez bien me faire la grâce de parler.
+
+Et, cédant à un mouvement de malaise inspiré par le froid sans doute,
+celle qui venait de parler avec un frissonnement d'épaules agita son
+pied qui se glaçait au contact du carreau humide.
+
+La plus jeune alors lui poussa une sorte de tapis de pied qui se
+trouvait sous son fauteuil à elle, attention que blâma à son tour un
+regard de sa compagne.
+
+--Gardez ce tapis pour vous, ma soeur, vous êtes plus délicate que moi.
+
+--Pardon, madame, dit la comtesse de La Motte, je suis au plus
+douloureux regret de sentir le froid qui vous gagne; mais le bois vient
+d'enchérir de six livres encore, ce qui le porte à soixante-dix livres
+la voie, et ma provision a fini il y a huit jours.
+
+--Vous disiez, madame, reprit l'aînée des deux visiteuses, que vous
+étiez malheureuse d'avoir une mère.
+
+--Oui, je conçois, un pareil blasphème demande à être expliqué, n'est-ce
+pas, madame? dit Jeanne. Voici donc l'explication, puisque vous m'avez
+dit que vous la désiriez.
+
+L'interlocutrice de la comtesse fit un signe affirmatif de tête.
+
+--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire, madame, que mon père avait fait
+une mésalliance.
+
+--Oui, en épousant sa concierge.
+
+--Eh bien! Marie Jossel, ma mère, au lieu d'être à jamais fière et
+reconnaissante de l'honneur qu'on lui faisait, commença par ruiner mon
+père, ce qui n'était pas difficile au reste, en satisfaisant, aux dépens
+du peu que possédait son mari, l'avidité de ses exigences. Puis l'ayant
+réduit à vendre jusqu'à son dernier morceau de terre, elle lui persuada
+qu'il devait aller à Paris pour revendiquer les droits qu'il tenait de
+son nom. Mon père fut facile à séduire, peut-être espérait-il dans la
+justice du roi. Il vint donc, ayant converti en argent le peu qu'il
+possédait.
+
+«Moi à part, mon père avait encore un fils et une fille. Le fils,
+malheureux comme moi, végète dans les derniers rangs de l'armée; la
+fille, ma pauvre soeur, fut abandonnée, la veille du départ de mon père
+pour Paris, devant la maison d'un fermier, son parrain.
+
+«Ce voyage épuisa le peu d'argent qui nous restait. Mon père se fatigua
+en demandes inutiles et infructueuses. À peine le voyait-on apparaître à
+la maison, où, rapportant la misère, il trouvait la misère. En son
+absence, ma mère, à qui il fallait une victime, s'aigrit contre moi.
+Elle commença de me reprocher la part que je prenais aux repas. Je
+préférai peu à peu ne manger que du pain, ou même ne pas manger du tout,
+à m'asseoir à notre pauvre table; mais les prétextes de châtiment ne
+manquèrent point à ma mère: à la moindre faute, faute qui quelquefois
+eût fait sourire une autre mère, la mienne me battait; des voisins,
+croyant me rendre service, dénoncèrent à mon père les mauvais
+traitements dont j'étais l'objet. Mon père essaya de me défendre contre
+ma mère, mais il ne s'aperçut point que, par sa protection, il changeait
+mon ennemie d'un moment en marâtre éternelle. Hélas! je ne pouvais lui
+donner un conseil dans mon propre intérêt, j'étais trop jeune, trop
+enfant. Je ne m'expliquais rien, j'éprouvais les effets sans chercher à
+deviner les causes. Je connaissais la douleur, voilà tout.
+
+«Mon père tomba malade et fut d'abord forcé de garder la chambre, puis
+le lit. Alors on me fit sortir de la chambre de mon père, sous prétexte
+que ma présence le fatiguait et que je ne savais point réprimer ce
+besoin de mouvement qui est le cri de la jeunesse. Une fois hors de la
+chambre, j'appartins comme auparavant à ma mère. Elle m'apprit une
+phrase qu'elle entrecoupa de coups et de meurtrissures; puis, quand je
+sus par coeur cette phrase humiliante qu'instinctivement je ne voulais
+pas retenir, quand mes yeux furent rougis jusqu'aux larmes, elle me fit
+descendre à la porte de la rue, et de la porte, elle me lança sur le
+premier passant de bonne mine, avec ordre de lui débiter cette phrase,
+si je ne voulais pas être battue jusqu'à la mort.
+
+--Oh! affreux! murmura la plus jeune des deux dames.
+
+--Et quelle était cette phrase? demanda l'aînée.
+
+--Cette phrase, la voici, continua Jeanne: «Monsieur, ayez pitié d'une
+petite orpheline qui descend en ligne droite de Henri de Valois.»
+
+--Oh! fi donc! s'écria l'aînée des deux visiteuses avec un geste de
+dégoût.
+
+--Et quel effet produisait cette phrase à ceux auxquels elle était
+adressée? demanda la plus jeune.
+
+--Les uns m'écoutaient et avaient pitié, dit Jeanne. Les autres
+s'irritaient et me faisaient des menaces. D'autres, enfin, encore plus
+charitables que les premiers, m'avertirent que je courais un grand
+danger en prononçant des paroles semblables, qui pouvaient tomber dans
+des oreilles prévenues. Mais moi, je ne connaissais qu'un danger, celui
+de désobéir à ma mère. Je n'avais qu'une crainte, celle d'être battue.
+
+--Et qu'arriva-t-il?
+
+--Mon Dieu! madame, ce qu'espérait ma mère; je rapportais un peu
+d'argent à la maison, et mon père vit reculer de quelques jours cette
+affreuse perspective qui l'attendait: l'hôpital.
+
+Les traits de l'aînée des deux jeunes femmes se contractèrent, des
+larmes vinrent aux yeux de la plus jeune.
+
+--Enfin, madame, quelque soulagement qu'il apportât à mon père, ce
+hideux métier me révolta. Un jour, au lieu de courir après les passants
+et de les poursuivre de ma phrase accoutumée, je m'assis au pied d'une
+borne, où je restai une partie de la journée comme anéantie. Le soir, je
+rentrai les mains vides. Ma mère me battit tant que le lendemain je
+tombai malade.
+
+«Ce fut alors que mon père, privé de toute ressource, fut forcé de
+partir pour l'hôtel-Dieu, où il mourut.
+
+--Oh! l'horrible histoire! murmurèrent les deux dames.
+
+--Mais alors que fîtes-vous, votre père mort? demanda la plus jeune des
+deux visiteuses.
+
+--Dieu eut pitié de moi. Un mois après la mort de mon pauvre père, ma
+mère partit avec un soldat, son amant, nous abandonnant, mon frère et
+moi.
+
+--Vous restâtes orphelins!
+
+--Oh! madame, nous, tout au contraire des autres, nous ne fûmes
+orphelins que tant que nous eûmes une mère. La charité publique nous
+adopta. Mais comme mendier nous répugnait, nous ne mendiions que dans la
+mesure de nos besoins. Dieu commande à ses créatures de chercher à
+vivre.
+
+--Hélas!
+
+--Que vous dirai-je, madame? un jour j'eus le bonheur de rencontrer un
+carrosse qui montait lentement la côte du faubourg Saint-Marcel; quatre
+laquais étaient derrière; dedans, une femme belle et jeune encore; je
+lui tendis la main: elle me questionna; ma réponse et mon nom la
+frappèrent de surprise, puis d'incrédulité. Je donnai adresse et
+renseignements. Dès le lendemain, elle savait que je n'avais pas menti;
+elle nous adopta, mon frère et moi, plaça mon frère dans un régiment, et
+me plaça dans une maison de couture. Nous étions sauvés tous deux de la
+faim.
+
+--Cette dame, n'est-ce pas Mme Boulainvilliers?
+
+--Elle-même.
+
+--Elle est morte, je crois?
+
+--Oui, et sa mort m'a replongée dans l'abîme.
+
+--Mais son mari vit encore; il est riche.
+
+--Son mari, madame, c'est à lui que je dois tous mes malheurs de jeune
+fille, comme c'est à ma mère que je dois tous mes malheurs d'enfant.
+J'avais grandi, j'avais embelli peut-être; il s'en aperçut; il voulut
+mettre un prix à ses bienfaits: je refusai. Ce fut sur ces entrefaites
+que Mme de Boulainvilliers mourut, et moi, moi qu'elle avait mariée à un
+brave et loyal militaire, M. de La Motte, je me trouvai, séparée que
+j'étais de mon mari, plus abandonnée après sa mort que je ne l'avais été
+après la mort de mon père.
+
+«Voilà mon histoire, madame. J'ai abrégé: les souffrances sont toujours
+des longueurs qu'il faut épargner aux gens heureux, fussent-ils
+bienfaisants, comme vous paraissez l'être, mesdames.
+
+Un long silence succéda à cette dernière période de l'histoire de Mme de
+La Motte.
+
+L'aînée des deux dames le rompit la première.
+
+--Et votre mari, que fait-il? demanda-t-elle.
+
+--Mon mari est en garnison à Bar-sur-Aube, madame; il sert dans la
+gendarmerie, et, de son côté, attend des temps meilleurs.
+
+--Mais vous avez sollicité auprès de la cour?
+
+--Sans doute!
+
+--Le nom des Valois, justifié par des titres, a dû éveiller des
+sympathies?
+
+--Je ne sais pas, madame, quels sont les sentiments que mon nom a pu
+éveiller, car à aucune de mes demandes je n'ai reçu de réponse.
+
+--Cependant, vous avez vu les ministres, le roi, la reine.
+
+--Personne. Partout, tentatives vaines, répliqua Mme de La Motte.
+
+--Vous ne pouvez mendier, pourtant!
+
+--Non, madame, j'en ai perdu l'habitude. Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais je puis mourir de faim comme mon père.
+
+--Vous n'avez point d'enfant?
+
+--Non, madame, et mon mari, en se faisant tuer pour le service du roi,
+trouvera de son côté au moins une fin glorieuse à nos misères.
+
+--Pouvez-vous, madame, je regrette d'insister sur ce sujet, pouvez-vous
+fournir les preuves justificatives de votre généalogie?
+
+Jeanne se leva, fouilla dans un meuble, et en tira quelques papiers
+qu'elle présenta à la dame.
+
+Mais comme elle voulait profiter du moment où cette dame, pour les
+examiner, s'approcherait de la lumière et découvrirait entièrement ses
+traits, Jeanne laissa deviner sa manoeuvre par le soin qu'elle mit à
+lever la mèche de la lampe afin de doubler la clarté.
+
+Alors la dame de charité, comme si la lumière blessait ses yeux, tourna
+le dos à la lampe et, par conséquent à Mme de La Motte.
+
+Ce fut dans cette position qu'elle lut attentivement et compulsa chaque
+pièce l'une après l'autre.
+
+--Mais, dit-elle, ce sont là des copies d'actes, madame, et je ne vois
+aucune pièce authentique.
+
+--Les minutes, madame, répondit Jeanne, sont déposées en lieu sûr, et je
+les produirais...
+
+--Si une occasion importante se présentait, n'est-ce pas? dit en
+souriant la dame.
+
+--C'est sans doute, madame, une occasion importante que celle qui me
+procure l'honneur de vous voir; mais les documents dont vous parlez sont
+tellement précieux pour moi que...
+
+--Je comprends. Vous ne pouvez les livrer au premier venu.
+
+--Oh! madame, s'écria la comtesse qui venait enfin d'entrevoir le visage
+plein de dignité de la protectrice; oh! madame, il me semble que, pour
+moi, vous n'êtes pas la première venue.
+
+Et aussitôt, ouvrant avec rapidité un autre meuble dans lequel jouait un
+tiroir secret, elle en tira les originaux des pièces justificatives,
+soigneusement enfermées dans un vieux portefeuille armorié au blason de
+Valois.
+
+La dame les prit, et après un examen plein d'intelligence et
+d'attention:
+
+--Vous avez raison, dit la dame de charité, ces titres sont parfaitement
+en règle; je vous engage à ne pas manquer de les fournir à qui de droit.
+
+--Et qu'en obtiendrais-je à votre avis, madame?
+
+--Mais sans nul doute une pension pour vous, un avancement pour M. de La
+Motte, pour peu que ce gentilhomme se recommande par lui-même.
+
+--Mon mari est le modèle de l'honneur, madame, et jamais il n'a manqué
+aux devoirs du service militaire.
+
+--Il suffit, madame, dit la dame de charité en abattant tout à fait la
+calèche sur son visage.
+
+Mme de La Motte suivait avec anxiété chacun de ses mouvements.
+
+Elle la vit fouiller dans sa poche, dont elle tira d'abord le mouchoir
+brodé qui lui avait servi à cacher son visage quand elle glissait en
+traîneau le long des boulevards.
+
+Puis au mouchoir succéda un petit rouleau d'un pouce de diamètre et de
+trois à quatre pouces de longueur.
+
+La dame de charité déposa le rouleau sur le chiffonnier en disant:
+
+--Le bureau des Bonnes-OEuvres m'autorise, madame, à vous offrir ce
+léger secours, en attendant mieux.
+
+Mme de La Motte jeta un rapide coup d'oeil sur le rouleau.
+
+«Des écus de trois livres, pensa-t-elle; il doit y en avoir au moins
+cinquante ou même cent. Allons, c'est cent cinquante ou peut-être trois
+cents livres qui nous tombent du ciel. Cependant, pour cent il est bien
+court; mais aussi pour cinquante il est bien long.»
+
+Tandis qu'elle faisait ces observations, les deux dames étaient passées
+dans la première pièce, où dame Clotilde dormait sur une chaise près
+d'une chandelle dont la mèche rouge et fumeuse s'allongeait au milieu
+d'une nappe de suif liquéfié.
+
+L'odeur âcre et nauséabonde saisit à la gorge celle des deux dames de
+charité qui avait déposé le rouleau sur le chiffonnier. Elle porta
+vivement la main à sa poche et en tira un flacon.
+
+Mais à l'appel de Jeanne, dame Clotilde s'était réveillée en saisissant
+à belles mains le reste de la chandelle. Elle l'élevait comme un phare
+au-dessus des montées obscures, malgré les protestations des deux
+étrangères qu'on éclairait en les empoisonnant.
+
+--Au revoir, au revoir, madame la comtesse! crièrent-elles.
+
+Et elles se précipitèrent dans les escaliers.
+
+--Où pourrai-je avoir l'honneur de vous remercier, mesdames? demanda
+Jeanne de Valois.
+
+--Nous vous le ferons savoir, dit l'aînée des deux dames en descendant
+le plus rapidement possible.
+
+Et le bruit de leurs pas se perdit dans les profondeurs des étages
+inférieurs.
+
+Mme de Valois rentra chez elle, impatiente de vérifier si ses
+observations sur le rouleau étaient justes. Mais en traversant la
+première chambre, elle heurta du pied un objet qui roula de la natte qui
+servait à calfeutrer le dessous de la porte sur le carreau.
+
+Se baisser, ramasser cet objet, courir à la lampe, telle fut la première
+inspiration de la comtesse de La Motte.
+
+C'était une boîte en or, ronde, plate et assez simplement guillochée.
+
+Cette boîte renfermait quelques pastilles de chocolat parfumé; mais, si
+plate qu'elle fût, il était visible que cette boîte avait un double
+fond, dont la comtesse fut quelque temps à trouver le secret ressort.
+
+Enfin, elle trouva ce ressort et le fit jouer.
+
+Aussitôt un portrait de femme lui apparut, sévère, éclatant de beauté
+mâle et d'impérieuse majesté.
+
+Une coiffure allemande, un magnifique collier semblable à celui d'un
+ordre donnaient à la physionomie de ce portrait une étrangeté étonnante.
+
+Un chiffre composé d'un M et d'un T, entrelacés dans une couronne de
+laurier, occupait le dessus de la boîte.
+
+Mme de La Motte supposa, grâce à la ressemblance de ce portrait avec le
+visage de la jeune dame, sa bienfaitrice, que c'était un portrait de
+mère ou d'aïeule, et son premier mouvement, il faut le dire, fut de
+courir à l'escalier pour rappeler les dames.
+
+La porte de l'allée se refermait.
+
+Puis à la fenêtre pour les appeler, puisqu'il était trop tard pour les
+rejoindre.
+
+Mais à l'extrémité de la rue Saint-Claude, débouchant dans la rue Saint
+Louis, un cabriolet rapide fut le seul objet qu'elle aperçut.
+
+La comtesse, n'ayant plus d'espoir de rappeler les deux protectrices,
+considéra encore la boîte, en se promettant de la faire passer à
+Versailles; puis, saisissant le rouleau laissé sur le chiffonnier:
+
+--Je ne me trompais pas, dit-elle, il n'y a que cinquante écus.
+
+Et le papier éventré roula sur le carreau.
+
+--Des louis, des doubles louis! s'écria la comtesse. Cinquante doubles
+louis! deux mille quatre cents livres!
+
+Et la joie la plus avide se peignit dans ses yeux, tandis que dame
+Clotilde, émerveillée à l'aspect de plus d'or qu'elle n'en avait jamais
+vu, demeurait la bouche ouverte et les mains jointes.
+
+--Cent louis! répéta Mme de La Motte... Ces dames sont donc bien riches?
+Oh! je les retrouverai!...
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Bélus
+
+
+Mme de La Motte ne s'était pas trompée en croyant que le cabriolet qui
+venait de disparaître emportait les deux dames de charité.
+
+Ces deux dames, en effet, avaient trouvé au bas de la maison un
+cabriolet, comme on les construisait à cette époque, c'est-à-dire haut
+de roues, caisse légère, tablier élevé, avec une sellette commode pour
+le jockey qui se tenait derrière.
+
+Ce cabriolet, attelé d'un magnifique cheval irlandais, à courte queue, à
+croupe charnue, sous poil bai, avait été amené rue Saint-Claude par ce
+même domestique conducteur du traîneau que la dame de charité avait
+appelé Weber, ainsi que nous l'avons vu plus haut.
+
+Weber tenait le cheval au mors quand les dames arrivèrent; il essayait
+de modérer l'impatience du fougueux animal, qui battait d'un pied
+nerveux la neige durcissant peu à peu depuis le retour de la nuit.
+
+Lorsque les deux dames parurent:
+
+--Matame, dit Weber, j'afais fait gommanter Scibion, qui est fort toux
+et fazile à mener, mais Scibion il s'est tonné un égart hier au zoir; il
+ne restait que Pélus, et Pélus il est diffizile.
+
+--Oh! pour moi, vous le savez, Weber, répondit l'aînée des deux dames,
+la chose n'a pas d'importance; j'ai la main nerveuse et je suis habituée
+à conduire.
+
+--Je sais que Matame mène fort pien, mais les chemins l'être pien
+mauvais. Où fa Matame?
+
+--À Versailles.
+
+--Bar les poulefards, alors?
+
+--Non pas, Weber, il gèle, et les boulevards seraient pleins de verglas.
+Les rues doivent offrir moins de résistance, grâce aux milliers de
+promeneurs qui échauffent la neige. Allons, vite, Weber, vite.
+
+Weber retint le cheval, tandis que les dames montèrent lestement dans le
+cabriolet; puis il s'élança derrière et avertit qu'il était monté.
+
+L'aînée des deux dames alors, s'adressant à sa compagne:
+
+--Eh bien! dit-elle, que vous semble de cette comtesse, Andrée?
+
+Et en disant ces mots, elle rendit les rênes au cheval qui partit comme
+un éclair et tourna le coin de la rue Saint-Louis.
+
+C'était le moment où Mme de La Motte ouvrait sa fenêtre pour rappeler
+les deux dames de charité.
+
+--Je pense, madame, répondit celle des deux femmes que l'on appelait
+Andrée, je pense que Mme de La Motte est pauvre et très malheureuse.
+
+--Bien élevée, n'est-ce pas?
+
+--Oui, sans doute.
+
+--Tu es froide à son égard, Andrée.
+
+--S'il faut que je vous l'avoue, elle a quelque chose de rusé dans sa
+physionomie qui ne me plaît pas.
+
+--Oh! vous êtes défiante, vous, Andrée, je le sais; et pour vous plaire,
+il faut réunir tout. Moi, je trouve cette petite comtesse intéressante
+et simple dans son orgueil comme dans son humilité.
+
+--C'est une fortune pour elle, madame, que d'avoir eu le bonheur de
+plaire à Votre...
+
+--Gare! s'écria la dame en jetant vivement de côté son cheval qui allait
+renverser un portefaix au coin de la rue Saint-Antoine.
+
+--Gare! cria Weber d'une voix de stentor.
+
+Et le cabriolet continua sa course.
+
+Seulement, on entendit les imprécations de l'homme qui avait échappé aux
+roues, et plusieurs voix grondant comme un écho lui donnèrent à
+l'instant même l'appui d'une clameur on ne peut plus hostile au
+cabriolet.
+
+Mais en quelques secondes Bélus mit entre sa maîtresse et les
+blasphémateurs tout l'espace qui s'étend de la rue Sainte-Catherine à la
+place Baudoyer.
+
+Là, comme on sait, le chemin se bifurque, mais l'habile conductrice se
+jeta résolument dans la rue de la Tixéranderie, rue populeuse, étroite
+et fort peu aristocratique.
+
+Aussi, malgré les _gare_ très réitérés qu'elle lançait, malgré les
+rugissements de Weber, on n'entendait qu'exclamations furieuses des
+passants: «Oh! le cabriolet! À bas le cabriolet!»
+
+Bélus passait toujours, et son cocher, malgré la délicatesse d'une main
+d'enfant, le faisait courir rapidement et surtout habilement dans les
+mares de neige liquide ou dans les glaciers plus dangereux qui formaient
+ruisseaux et dépavements.
+
+Cependant, contre toute attente, aucun malheur n'était arrivé: une
+lanterne brillante envoyait ses rayons en avant, et c'était un luxe de
+prévoyance que la police n'avait point encore imposé aux cabriolets de
+ce temps-là.
+
+Aucun malheur, disons-nous, n'était donc arrivé, pas une voiture
+accrochée, par une borne frôlée, pas un passant touché, c'était miracle,
+et cependant les cris et les menaces se succédaient toujours.
+
+Le cabriolet traversa avec la même rapidité et le même bonheur la rue
+Saint-Médéric, la rue Saint-Martin, la rue Aubry-le-Boucher.
+
+Peut-être semble-t-il à nos lecteurs qu'en approchant des quartiers
+civilisés la haine portée à l'équipage aristocratique deviendrait moins
+farouche.
+
+Mais tout au contraire; à peine Bélus entrait-il dans la rue de la
+Ferronnerie, que Weber, toujours poursuivi par les vociférations de la
+populace, remarqua des groupes sur le passage du cabriolet. Plusieurs
+personnes même faisaient mine de courir après lui pour l'arrêter.
+
+Toutefois, Weber ne voulut pas inquiéter sa maîtresse. Il remarquait
+combien elle déployait de sang-froid et d'adresse, combien habilement
+elle glissait entre tous ces obstacles, inertes ou vivants, qui sont à
+la fois le désespoir ou le triomphe du cocher de Paris.
+
+Quant à Bélus, solide sur ses jarrets d'acier, il n'avait pas même
+glissé une fois, tant la main qui soutenait la bouche savait prévoir
+pour lui les pentes et les accidents du terrain.
+
+On ne murmurait plus autour du cabriolet, on vociférait; la dame qui
+tenait les rênes s'en aperçut et, attribuant cette hostilité à quelque
+cause banale comme la rigueur des temps et l'indisposition des esprits,
+elle résolut d'abréger l'épreuve.
+
+Elle fit clapper sa langue, et à cette seule invitation Bélus
+tressaillit et passa du trot retenu au trot allongé.
+
+Les boutiques fuyaient, les passants se jetaient de côté.
+
+Les _gare_! _gare_! ne discontinuaient pas.
+
+Le cabriolet touchait presque au Palais-Royal, et venait de passer
+devant la rue du Coq-Saint-Honoré, en avant de laquelle le plus beau des
+obélisques de neige levait assez fièrement encore son aiguille diminuée
+par les dégels, comme un bâton de sucre d'orge que les enfants
+transforment en pointe aiguë à force de le sucer.
+
+Cet obélisque était surmonté d'un glorieux panache de rubans un peu
+flétris, c'est vrai; rubans qui retenaient un écriteau sur lequel
+l'écrivain public du quartier avait tracé en majuscules le quatrain
+suivant, qui se balançait entre deux lanternes:
+
+ _Reine dont la beauté surpasse les appas,_
+ _Près d'un roi bienfaisant occupe ici ta place._
+ _Si ce frêle édifice est de neige et de glace,_
+ _Nos coeurs pour toi ne le sont pas._
+
+Ce fut là que Bélus éprouva la première difficulté sérieuse. Le monument
+qu'on était en train d'illuminer avait attiré bon nombre de curieux: les
+curieux faisaient masse, et l'on ne pouvait traverser cette masse au
+trot.
+
+Force fut donc de mettre Bélus au pas.
+
+Mais on avait vu venir Bélus comme la foudre; mais on entendait les cris
+qui le poursuivaient, et, bien qu'à l'aspect de l'obstacle il se fût
+arrêté court, la vue du cabriolet parut produire dans la foule le plus
+mauvais effet.
+
+Cependant la foule s'ouvrit encore.
+
+Mais après l'obélisque venait une autre cause de rassemblement.
+
+Les grilles du Palais-Royal étaient ouvertes et dans la cour d'immenses
+brasiers chauffaient toute une armée de mendiants, à qui des laquais de
+M. le duc d'Orléans distribuaient des soupes dans des écuelles de terre.
+
+Mais les gens qui mangeaient et les gens qui se chauffaient, si nombreux
+qu'ils fussent, l'étaient encore moins que ceux qui les regardaient se
+chauffer et manger. À Paris, c'est une habitude: pour un acteur, quelque
+chose qu'il fasse, il y a toujours des spectateurs.
+
+Le cabriolet, après avoir surmonté le premier obstacle, fut donc forcé
+de s'arrêter au second, comme fait un navire au milieu des brisants.
+
+À l'instant même, les cris que jusque-là les deux femmes n'avaient
+entendus que comme un bruit vague et confus leur arrivèrent distincts au
+milieu de la cohue.
+
+On criait:
+
+--À bas le cabriolet! à bas les écraseurs!
+
+--Est-ce donc à nous que ces cris s'adressent? demanda la dame qui
+conduisait à sa compagne.
+
+--En vérité, madame, j'en ai peur, répondit celle-ci.
+
+--Avons-nous donc écrasé quelqu'un?
+
+--Personne.
+
+--À bas le cabriolet! à bas les écraseurs! criait la foule avec furie.
+
+L'orage se formait, le cheval venait d'être saisi à la bride, et Bélus,
+qui goûtait peu le contact de ces mains rudes, piaffait et écumait
+terriblement.
+
+--Chez le commissaire! chez le commissaire! cria une voix.
+
+Les deux femmes se regardèrent au comble de l'étonnement.
+
+Aussitôt mille voix de répéter:
+
+--Chez le commissaire! chez le commissaire!
+
+Cependant les têtes curieuses s'avançaient sous la capote du cabriolet.
+
+Les commentaires couraient dans la foule.
+
+--Tiens, ce sont des femmes, dit une voix.
+
+--Oui, des poupées aux Soubises, des maîtresses au d'Hennin.
+
+--Des filles d'Opéra, qui croient avoir le droit d'écraser le pauvre
+monde parce qu'elles ont dix mille livres par mois pour payer les frais
+d'hôpital.
+
+Un hourra furieux accueillit cette dernière flagellation. Les deux
+femmes éprouvèrent diversement la commotion. L'une s'enfonça tremblante
+et pâle dans le cabriolet. L'autre avança résolument la tête, les
+sourcils froncés et les lèvres serrées.
+
+--Oh! madame, s'écria sa compagne en l'attirant en arrière, que
+faites-vous?
+
+--Chez le commissaire! chez le commissaire! continuaient de crier les
+acharnés, et qu'on les connaisse.
+
+--Ah! madame, nous sommes perdues, dit la plus jeune des deux femmes à
+l'oreille de sa compagne.
+
+--Courage, Andrée, courage, répondit l'autre.
+
+--Mais on va vous voir, vous reconnaître peut-être!
+
+--Regardez par le carreau du fond si Weber est toujours derrière le
+cabriolet.
+
+--Il essaie de descendre, mais on l'assiège; il se défend. Ah! voici
+qu'il vient.
+
+--Weber! Weber! dit la dame en allemand, faites-nous descendre.
+
+Le valet de chambre obéit, et, grâce à deux chocs d'épaule qui
+repoussèrent les assaillants, il ouvrit le tablier du cabriolet.
+
+Les deux femmes sautèrent légèrement à terre.
+
+Pendant ce temps, la foule s'en prenait au cheval et au cabriolet, dont
+elle commençait à briser la caisse.
+
+--Mais qu'y a-t-il, au nom du Ciel! continua en allemand la plus âgée
+des deux dames; y comprenez-vous quelque chose, Weber?
+
+--Ma foi! non, madame, répondit le serviteur, beaucoup plus à son aise
+dans cette langue que dans la langue française, et tout en distribuant
+çà et là de grands coups de pied pour dégager sa maîtresse.
+
+--Mais ce ne sont pas des hommes, ce sont des bêtes féroces! continua la
+dame toujours en allemand. Que me reprochent-ils donc? Voyons.
+
+Au même instant une voix polie, qui contrastait singulièrement avec les
+menaces et les injures dont les deux dames étaient l'objet, répondit
+dans le pur saxon:
+
+--Ils vous reprochent, madame, de braver l'ordonnance de police qui a
+paru dans Paris ce matin, et qui prohibe jusqu'au printemps la
+circulation des cabriolets, déjà fort dangereux quand le pavé est bon,
+mais qui devient mortel aux piétons quand il gèle et qu'on ne peut
+éviter les roues.
+
+La dame se retourna pour voir d'où venait cette voix courtoise, au
+milieu de toutes ces voix menaçantes.
+
+Elle aperçut alors un jeune officier qui, pour s'approcher d'elle, avait
+dû, certes, guerroyer aussi vaillamment que le faisait Weber pour se
+maintenir où il était.
+
+La figure gracieuse et distinguée, la taille élevée, l'air martial du
+jeune homme plurent à la dame, qui s'empressa de répliquer en allemand:
+
+--Oh! mon Dieu! monsieur, j'ignorais cette ordonnance; je l'ignorais
+complètement.
+
+--Vous êtes étrangère, madame? demanda le jeune officier.
+
+--Oui, monsieur; mais, dites-moi, que dois-je faire? on brise mon
+cabriolet.
+
+--Il faut le laisser briser, madame, et vous dérober pendant ce
+temps-là. Le peuple de Paris est furieux contre les riches qui affichent
+le luxe en face de la misère, et en vertu de l'ordonnance rendue ce
+matin, on vous conduira chez le commissaire.
+
+--Oh! jamais, s'écria la plus jeune des deux dames, jamais!
+
+--Alors, reprit l'officier en riant, profitez de la trouée que je vais
+faire dans la foule, et disparaissez.
+
+Ces mots furent dits d'un ton dégagé, qui fit comprendre aux étrangères
+que l'officier avait entendu les commentaires du peuple sur les filles
+entretenues par MM. de Soubise et d'Hennin.
+
+Mais ce n'était pas le moment de pointiller.
+
+--Donnez-nous le bras jusqu'à une voiture de place, monsieur, dit
+l'aînée des deux dames avec une voix pleine d'autorité.
+
+--J'allais faire cabrer votre cheval, et dans le trouble produit
+nécessairement par ce mouvement, vous vous seriez enfuies; car, ajouta
+le jeune homme, qui ne demandait pas mieux que de décliner la
+responsabilité d'un hasardeux patronage, le peuple se fatigue de nous
+entendre parler une langue qu'il ne comprend pas.
+
+--Weber! cria la dame d'une voix forte, fais cabrer Bélus pour que toute
+cette foule s'effraie et s'écarte.
+
+--Et puis, madame...
+
+--Et puis, reste pendant que nous partirons.
+
+--Et s'ils brisent la caisse?
+
+--Qu'ils brisent, que t'importe; sauve Bélus si tu peux, et toi surtout;
+voilà la seule chose que je te recommande.
+
+--Bien, madame, répondit Weber.
+
+Et, au même instant, il chatouilla l'irritable irlandais, qui bondit au
+milieu de la cour, et renversa les plus passionnés, qui s'étaient
+cramponnés à la bride et aux brancards.
+
+Grandes furent en ce moment la terreur et la confusion.
+
+--Votre bras, monsieur, dit alors la dame à l'officier; venez, petite,
+ajouta-t elle, en se retournant vers Andrée.
+
+--Allons, allons, femme de courage! murmura tout bas l'officier, qui
+donna sur-le-champ, et avec une admiration réelle, son bras à celle qui
+le lui demandait.
+
+En quelques minutes, il avait conduit les deux femmes à la place
+voisine, où des fiacres stationnaient en attendant la pratique, les
+cochers dormant sur leurs sièges, tandis que leurs chevaux, l'oeil à
+demi fermé et la tête basse, attendaient la maigre pitance du soir.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Route de Versailles
+
+
+Les deux dames se trouvaient hors des atteintes de la foule, mais il
+était à craindre que quelques curieux les ayant suivies ne les fissent
+reconnaître, ne renouvelassent une scène pareille à celle qui venait
+d'avoir lieu et à laquelle, cette fois, elles échapperaient peut-être
+plus difficilement.
+
+Le jeune officier comprit cette alternative; on le vit bien à l'activité
+qu'il déploya en éveillant sur son siège le cocher encore plus gelé
+qu'endormi.
+
+Il faisait si horriblement froid que, contrairement à l'habitude des
+cochers qui se piquent d'émulation en se volant les pratiques l'un à
+l'autre, aucun des automédons à vingt-quatre sous l'heure ne bougea, pas
+même celui auquel on s'adressait.
+
+L'officier saisit le cocher par le collet de son pauvre surtout, et le
+secoua si rudement qu'il le tira de son engourdissement.
+
+--Holà! hé! cria le jeune homme à son oreille, voyant qu'il donnait
+signe de vie.
+
+--Voilà, maître, voilà, dit le cocher rêvant encore et chancelant sur
+son siège comme un homme ivre.
+
+--Où allez-vous, mesdames? demanda l'officier, en allemand toujours.
+
+--À Versailles, répondit l'aînée des deux dames en continuant toujours
+la même langue.
+
+--À Versailles! s'écria le cocher, vous avez dit à Versailles?
+
+--Sans doute.
+
+--Ah! bien oui, à Versailles! Quatre lieues et demie par une glace
+pareille! Non, non, non.
+
+--On paiera bien, dit l'aînée des Allemandes.
+
+--On paiera, répéta en français l'officier au cocher.
+
+--Et combien paiera-t-on? fit celui-ci du haut de son siège, car il ne
+paraissait pas avoir une énorme confiance. Ce n'est pas le tout,
+voyez-vous, mon officier, d'aller à Versailles: une fois qu'on y est
+allé, il faut en revenir.
+
+--Un louis, est-ce assez? dit la plus jeune des deux dames à l'officier,
+en continuant de germaniser.
+
+--On t'offre un louis, répéta le jeune homme.
+
+--Un louis, c'est bien juste, grommela le cocher, car je risque de
+casser les jambes à mes chevaux.
+
+--Drôle! s'écria l'officier, tu n'as droit qu'à trois livres pour aller
+d'ici au château de la Muette, qui est à moitié chemin. Tu vois bien
+qu'à ce calcul-là, en te payant l'aller et le retour, tu n'as droit qu'à
+douze livres, et, au lieu de douze, tu vas en recevoir vingt-quatre.
+
+--Oh! ne marchandez pas, dit l'aînée des deux dames. Deux louis, trois
+louis, vingt louis, pourvu qu'il parte à l'instant même et qu'il marche
+sans s'arrêter.
+
+--Un louis suffit, madame, répondit l'officier.
+
+Puis, revenant au cocher:
+
+--Allons, coquin, en bas de ton siège et ouvre la portière, dit-il.
+
+--Je veux être payé d'abord, dit le cocher.
+
+--Tu veux!
+
+--C'est mon droit.
+
+L'officier fit un mouvement en avant.
+
+--Payons d'avance; payons, dit l'aînée des Allemandes.
+
+Et elle fouilla rapidement à sa poche.
+
+--Oh! mon Dieu! dit-elle tout bas à sa compagne, je n'ai pas ma bourse.
+
+--Vraiment?
+
+--Et vous, Andrée, avez-vous la vôtre?
+
+La jeune femme se fouilla à son tour avec la même anxiété.
+
+--Moi... moi, non plus.
+
+--Voyez dans toutes vos poches.
+
+--Inutile, s'écria la jeune femme avec dépit, car elle voyait l'officier
+les suivre de l'oeil pendant ce débat, et le cocher goguenard ouvrait
+déjà une large bouche pour sourire en se félicitant de ce qu'il appelait
+peut-être plus bas une heureuse précaution.
+
+En vain les deux dames cherchèrent-elles, ni l'une ni l'autre ne trouva
+un sou.
+
+L'officier les vit s'impatienter, rougir et pâlir; la situation se
+compliquait.
+
+Les dames allaient se décider à donner une chaîne ou un bijou comme
+gage, lorsque l'officier, pour leur épargner tout regret qui eût blessé
+leur délicatesse, tira de sa bourse un louis qu'il tendit au cocher.
+
+Celui-ci prit le louis, l'examina, le soupesa, tandis que l'une des deux
+dames remerciait l'officier; puis il ouvrit sa portière, et la dame
+monta, suivie de sa compagne.
+
+--Et maintenant, maître drôle, dit le jeune homme au cocher, conduis ces
+dames, et rondement, loyalement surtout, entends-tu?
+
+--Oh! vous n'avez pas besoin de me recommander cela, mon officier. Cela
+va sans dire.
+
+Pendant ce court colloque, les dames se consultaient.
+
+En effet, elles voyaient avec terreur leur guide, leur protecteur, prêt
+à les quitter.
+
+--Madame, dit tout bas la plus jeune à sa compagne, il ne faut pas qu'il
+s'éloigne.
+
+--Pourquoi cela? demandons-lui son nom et son adresse; demain, nous lui
+enverrons son louis d'or avec un petit mot de remerciement que vous lui
+écrirez.
+
+--Non, madame, non, gardons-le, je vous en supplie: si le cocher est de
+mauvaise foi, s'il fait des difficultés en route... Par un pareil temps,
+les chemins sont mauvais, à qui nous adresserions-nous pour demander
+secours?
+
+--Oh! nous avons son numéro et la lettre de sa régie.
+
+--Fort bien, madame, et je ne nie pas que, plus tard, vous ne le fassiez
+rouer de coups; mais, en attendant, vous n'arriveriez pas cette nuit à
+Versailles; et que dira-t-on, grand Dieu!
+
+L'aînée des deux dames réfléchit.
+
+--C'est vrai, dit-elle.
+
+Mais déjà l'officier s'inclinait pour prendre congé.
+
+--Monsieur, monsieur, dit en allemand Andrée, un mot, un mot encore,
+s'il vous plaît.
+
+--À vos ordres, madame, répliqua l'officier visiblement contrarié, mais
+conservant dans son air, dans son ton et jusque dans l'accent de sa voix
+la plus exquise politesse.
+
+--Monsieur, continua Andrée, vous ne pouvez nous refuser une grâce après
+tant de services que vous nous avez déjà rendus.
+
+--Parlez.
+
+--Eh bien! nous vous l'avouerons, nous avons peur de ce cocher, qui a si
+mal entamé la négociation.
+
+--Vous avez tort de vous alarmer, dit-il; je sais son numéro, 107, la
+lettre de sa régie, Z. S'il vous causait quelque contrariété,
+adressez-vous à moi.
+
+--À vous! dit en français Andrée qui s'oublia; comment voulez-vous que
+nous nous adressions à vous, nous ne savons pas même votre nom.
+
+Le jeune homme fit un pas en arrière.
+
+--Vous parlez français, s'écria-t-il stupéfait, vous parlez français, et
+vous me condamnez, depuis une demi-heure, à écorcher l'allemand! Oh!
+vraiment, madame, c'est mal.
+
+--Excusez, monsieur, reprit en français l'autre dame, qui vint bravement
+au secours de sa compagne interdite. Vous voyez bien, monsieur, que,
+sans être étrangères peut-être, nous nous trouvons dépaysées dans Paris,
+dépaysées dans un fiacre surtout. Vous êtes assez homme du monde pour
+comprendre que nous ne nous trouvons pas dans une position naturelle. Ne
+nous obliger qu'à moitié, ce serait nous désobliger. Être moins discret
+que vous ne l'avez été jusqu'à présent, ce serait être indiscret. Nous
+vous jugeons bien, monsieur; veuillez ne pas nous juger mal; et, si vous
+pouvez nous rendre service, eh bien! faites-le sans réserve, ou
+permettez-nous de vous remercier et de chercher un autre appui.
+
+--Madame, répondit l'officier, frappé du ton à la fois noble et charmant
+de l'inconnue, disposez de moi.
+
+--Alors, monsieur, ayez l'obligeance de monter avec nous.
+
+--Dans le fiacre?
+
+--Et de nous accompagner.
+
+--Jusqu'à Versailles?
+
+--Oui, monsieur.
+
+L'officier, sans répliquer, monta dans le fiacre, se plaça sur le devant
+et cria au cocher:
+
+--Touche!
+
+Les portières fermées, les mantelets et les fourrures mis en commun, le
+fiacre prit la rue Saint-Thomas-du-Louvre, traversa la place du
+Carrousel, et se mit à rouler par les quais.
+
+L'officier se blottit dans un coin, en face de l'aînée des deux femmes,
+sa redingote soigneusement étendue sur ses genoux.
+
+Le silence le plus profond régnait à l'intérieur.
+
+Le cocher, soit qu'il voulût fidèlement tenir le marché, soit que la
+présence de l'officier le maintînt par une crainte respectueuse dans le
+cercle de la loyauté, le cocher fit courir ses maigres rosses avec
+persévérance sur le pavé glissant des quais et du chemin de la
+Conférence.
+
+Cependant, l'haleine des trois voyageurs échauffait insensiblement le
+fiacre. Un parfum délicat épaississait l'air et portait au cerveau du
+jeune homme des impressions qui, d'instants en instants, devenaient
+moins défavorables à ses compagnes.
+
+«Ce sont, pensait-il, des femmes attardées dans quelque rendez-vous, et
+les voilà qui regagnent Versailles, un peu effrayées, un peu honteuses.
+
+«Cependant, comment ces dames, continuait en lui-même l'officier, si
+elles sont femmes de quelque distinction, vont-elles dans un cabriolet,
+et surtout le conduisent-elles elles-mêmes?
+
+«Oh! à cela, il y a une réponse.
+
+«Le cabriolet était trop étroit pour trois personnes, et deux femmes
+n'iront pas se gêner pour mettre un laquais auprès d'elles.
+
+«Mais pas d'argent sur l'une ni l'autre! objection fâcheuse et qui
+mérite qu'on y réfléchisse.
+
+«Sans doute le laquais avait la bourse. Le cabriolet, qui doit être en
+pièces maintenant, était d'une élégance parfaite, et le cheval... si je
+me connais en chevaux, valait cent cinquante louis. Il n'y a que des
+femmes riches qui puissent abandonner un pareil cabriolet et un pareil
+cheval sans le regretter. L'absence d'argent ne signifie donc absolument
+rien.
+
+«Oui, mais cette manie de parler une langue étrangère quand on est
+Française.
+
+«Bon; mais cela prouve justement une éducation distinguée. Il n'est pas
+naturel aux aventurières de parler l'allemand avec cette pureté toute
+germanique, et le français comme des Parisiennes.
+
+«D'ailleurs, il y a une distinction native chez ces femmes.
+
+«La supplique de la jeune était touchante.
+
+«La requête de l'aînée était noblement impérieuse.
+
+«Puis, vraiment, continuait le jeune homme en rangeant son épée dans le
+fiacre, de manière qu'elle n'incommodât pas ses voisines, ne dirait-on
+pas qu'il y a danger pour un militaire à passer deux heures en fiacre
+avec deux jolies femmes?
+
+«Jolies et discrètes, ajouta-t-il, car elles ne parlent pas et attendent
+que j'engage la conversation.»
+
+De leur côté, sans doute, les deux jeunes femmes songeaient au jeune
+officier, comme le jeune officier songeait à elles; car, au moment où il
+achevait de formuler cette idée, l'une des deux dames, s'adressant à sa
+compagne, lui dit en anglais:
+
+--En vérité, chère amie, ce cocher nous mène comme des morts; jamais
+nous n'arriverons à Versailles. Je gage que notre pauvre compagnon
+s'ennuie à mourir.
+
+--C'est qu'aussi, répondit en souriant la plus jeune, notre conversation
+n'est pas des plus divertissantes.
+
+--Ne trouvez-vous pas qu'il a l'air d'un homme tout à fait comme il
+faut?
+
+--C'est mon avis, madame.
+
+--D'ailleurs, vous avez remarqué qu'il porte l'uniforme de marine?
+
+--Je ne me connais pas beaucoup en uniformes.
+
+--Eh bien! il porte, comme je vous le disais, l'uniforme d'officier de
+marine, et tous les officiers de marine sont de bonne maison; au reste,
+l'uniforme lui va bien, et il est beau cavalier, n'est-ce pas?
+
+La jeune femme allait répondre et probablement abonder dans le sens de
+son interlocutrice, lorsque l'officier fit un geste qui l'arrêta.
+
+--Pardon, mesdames, dit-il en excellent anglais, je crois devoir vous
+dire que je parle et comprends l'anglais assez facilement, mais je ne
+sais pas l'espagnol, et si vous le savez, et qu'il vous plaise de vous
+entretenir dans cette langue, vous serez sûres au moins de ne pas être
+comprises.
+
+--Monsieur, répliqua la dame en riant, nous ne voulions pas dire du mal
+de vous, comme vous avez pu vous en apercevoir; aussi ne nous gênons
+pas, et ne parlons plus que le français, si nous avons quelque chose à
+nous dire.
+
+--Merci de cette grâce, madame; mais, cependant, au cas où ma présence
+vous serait gênante...
+
+--Vous ne pouvez supposer cela, monsieur, puisque c'est nous qui l'avons
+demandée.
+
+--Exigée même, dit la plus jeune des deux femmes.
+
+--Ne me rendez pas confus, madame, et pardonnez-moi un moment
+d'indécision; vous connaissez Paris, n'est-ce pas? Paris est plein de
+pièges, de déconvenues et de déceptions.
+
+--Ainsi, vous nous avez prises... Voyons, parlez franc.
+
+--Monsieur nous a prises pour des pièges; voilà tout!
+
+--Oh! mesdames, dit le jeune homme en s'humiliant, je vous jure que rien
+de pareil n'est entré dans mon esprit.
+
+--Pardon, qu'y a-t-il? Le fiacre s'arrête.
+
+--Qu'est-il arrivé?
+
+--Je vais y voir, mesdames.
+
+--Je crois que nous versons; prenez garde, monsieur!
+
+Et la main de la plus jeune, s'allongeant par un brusque mouvement,
+s'arrêta sur l'épaule du jeune homme, qui déjà se préparait à sauter
+hors du fiacre.
+
+La pression de cette main le fit frissonner.
+
+Par un mouvement tout naturel, il essaya de la saisir; mais déjà Andrée,
+qui avait cédé à un premier mouvement de crainte, s'était rejetée au
+fond du fiacre.
+
+L'officier, que rien ne retenait plus, sortit donc, et trouva le cocher
+fort occupé à relever un de ses chevaux qui s'empêtrait dans le timon et
+dans les traits.
+
+On était un peu en avant du pont de Sèvres.
+
+Grâce à l'aide que l'officier donna au conducteur du fiacre, le pauvre
+cheval fut bientôt sur ses jambes.
+
+Le jeune homme rentra dans le fiacre.
+
+Quant au cocher, se félicitant d'avoir une si aimable pratique, il fit
+gaiement claquer son fouet dans le double but sans doute d'animer ses
+rosses et de se réchauffer lui-même.
+
+Mais on eût dit que par la portière ouverte le froid qui venait d'entrer
+avait glacé la conversation, et congelé cette intimité naissante à
+laquelle le jeune homme commençait à trouver un charme dont il ne se
+rendait pas raison.
+
+On lui demanda simplement compte de l'accident, il raconta ce qui était
+arrivé.
+
+Puis ce fut tout, et le silence revint de nouveau peser sur le trio
+voyageur.
+
+L'officier, que cette main tiède et palpitante avait fort occupé, voulut
+au moins avoir un pied en échange.
+
+Il allongea donc la jambe, mais si adroit qu'il fût, il ne rencontra
+rien, ou plutôt, s'il rencontrait, il avait la douleur de voir fuir ce
+qu'il rencontrait devant lui.
+
+Une fois même, ayant effleuré le pied de l'aînée des deux femmes:
+
+--Je vous gêne horriblement, n'est-ce pas, monsieur, lui dit cette
+dernière avec le plus grand sang-froid, pardon!
+
+Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles, en se félicitant que la nuit
+fût assez épaisse pour cacher sa rougeur.
+
+Aussi tout fut dit, et là se terminèrent ses entreprises.
+
+Redevenu muet, immobile et respectueux, comme s'il eût été dans un
+temple, il craignit de respirer, et se fit petit comme un enfant.
+
+Mais peu à peu, et malgré lui, une impression étrange envahissait toute
+sa pensée, tout son être.
+
+Il sentait, sans les toucher, les deux charmantes femmes, il les voyait
+sans les voir; peu à peu s'accoutumant à vivre près d'elles, il lui
+semblait qu'une parcelle de leur existence venait de se fondre dans la
+sienne. Pour tout au monde, il eût voulu renouer la conversation
+éteinte, et maintenant il n'osait, car il craignait les banalités; lui
+qui au départ dédaignait de placer même un de ces mots les plus simples
+de la langue du monde, il s'alarmait de paraître niais ou impertinent
+devant ces femmes, auxquelles une heure avant il croyait accorder
+beaucoup d'honneur en leur faisant l'aumône d'un louis et d'une
+politesse.
+
+En un mot, comme toutes les sympathies en cette vie s'expliquent par les
+rapports des fluides mis en contact à propos, un magnétisme puissant,
+émané des parfums et de la chaleur juvénile de ces trois corps assemblés
+par hasard, dominait le jeune homme et lui épanouissait la pensée en lui
+dilatant le coeur.
+
+Ainsi naissent parfois, vivent et meurent dans l'espace de quelques
+moments les plus réelles, les plus suaves, les plus ardentes passions.
+Elles ont le charme, parce qu'elles sont éphémères; elles ont la force,
+parce qu'elles sont contenues.
+
+L'officier ne dit plus un seul mot. Les dames parlèrent bas entre elles.
+
+Cependant, comme son oreille était incessamment ouverte, il saisissait
+des mots sans suite, qui cependant présentaient un sens à son
+imagination.
+
+Voici ce qu'il entendit:
+
+--L'heure avancée... les portes... le prétexte de la sortie...
+
+Le fiacre s'arrêta de nouveau.
+
+Cette fois, ce n'était ni un cheval tombé, ni une roue brisée. Après
+trois heures de courageux efforts, le brave cocher s'était réchauffé les
+bras, c'est-à-dire qu'il avait mis ses chevaux en nage et avait atteint
+Versailles, dont les longues avenues sombres et désertes apparaissaient,
+sous les lueurs rougeâtres de quelques lanternes blanchies par le givre,
+comme une double procession de spectres noirs et décharnés.
+
+Le jeune homme comprit qu'on était arrivé. Par quelle magie le temps lui
+avait-il donc paru si court?
+
+Le cocher se pencha vers la glace de devant.
+
+--Mon maître, dit-il, nous sommes à Versailles.
+
+--Où faut-il arrêter, mesdames? demanda l'officier.
+
+--À la place d'Armes.
+
+--À la place d'Armes! cria le jeune homme au cocher.
+
+--Il faut aller à la place d'Armes? demanda celui-ci.
+
+--Oui, sans doute, puisqu'on te le dit.
+
+--Il y aura bien un petit pourboire? fit l'Auvergnat en ricanant.
+
+--Va toujours.
+
+Les coups de fouet recommencèrent.
+
+«Il faut pourtant que je parle, pensa tout bas l'officier. Je vais
+passer pour un imbécile, après avoir passé pour un impertinent.»
+
+--Mesdames, dit-il, non sans hésiter encore, vous voilà chez vous.
+
+--Grâce à votre généreux secours.
+
+--Quelle peine nous vous avons donnée! dit la plus jeune des deux
+femmes.
+
+--Oh! je l'ai plus qu'oubliée, madame.
+
+--Et nous, monsieur, nous ne l'oublierons pas. Votre nom, s'il vous
+plaît, monsieur.
+
+--Mon nom? Oh!
+
+--C'est la seconde fois qu'on vous le demande. Prenez garde!
+
+--Et vous ne voulez pas nous faire cadeau d'un louis, n'est-ce pas?
+
+--Oh! s'il en est ainsi, madame, dit l'officier un peu piqué, je cède:
+je suis le comte de Charny; comme l'a remarqué madame, au reste,
+officier dans la marine royale.
+
+--Charny! répéta l'aînée des deux dames, du ton qu'elle eût mis à dire:
+«C'est bien, je ne l'oublierai pas.»
+
+--Olivier, Olivier de Charny, ajouta l'officier.
+
+--Olivier! murmura la plus jeune des dames.
+
+--Et vous demeurez?
+
+--Hôtel des Princes, rue de Richelieu.
+
+Le fiacre s'arrêta.
+
+L'aînée des dames ouvrit elle-même la portière à sa gauche et d'un bond
+agile sauta à terre, tendant la main à sa compagne.
+
+--Mais au moins, s'écria le jeune homme qui s'apprêtait à les suivre,
+mesdames, acceptez mon bras; vous n'êtes pas chez vous, et la place
+d'Armes n'est pas un domicile.
+
+--Ne bougez pas, dirent simultanément les deux femmes.
+
+--Comment, que je ne bouge pas!
+
+--Non, restez dans le fiacre.
+
+--Mais marcher seules, mesdames, la nuit, par ce temps, impossible!
+
+--Bon! voilà maintenant qu'après avoir presque refusé de nous obliger,
+vous voulez absolument nous obliger trop, dit avec gaieté l'aînée des
+deux dames.
+
+--Cependant!
+
+--Il n'y a pas de cependant. Soyez jusqu'au bout un galant et loyal
+cavalier. Merci, monsieur de Charny, merci du fond du coeur, et comme
+vous êtes un galant et loyal cavalier, comme je vous le disais tout à
+l'heure, nous ne vous demandons pas même votre parole.
+
+--De quoi ma parole?
+
+--De fermer la portière et de dire au cocher de retourner à Paris; ce
+que vous allez faire, n'est-ce pas, sans même regarder de notre côté?
+
+--Vous avez raison, mesdames, et ma parole serait inutile. Cocher,
+retournons, mon ami.
+
+Et le jeune homme glissa un second louis dans la grosse main du cocher.
+
+Le digne Auvergnat frémit de joie.
+
+--Morbleu, dit-il, les chevaux en crèveront s'ils veulent!
+
+--Je le crois bien, ils sont payés, murmura l'officier.
+
+Le fiacre roula, et roula vite. Il étouffa par le bruit de ses roues un
+soupir de jeune homme, soupir voluptueux, car le sybarite s'était couché
+sur les deux coussins, tièdes encore de la présence des deux belles
+inconnues.
+
+Quant à elles, elles étaient restées à la même place, et ce ne fut que
+lorsque le fiacre eut disparu qu'elles se dirigèrent vers le château.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+La consigne
+
+
+Au moment où elles se mettaient en chemin, les bouffées d'un vent rude
+apportèrent à l'oreille des voyageuses les trois quarts sonnant à
+l'horloge de l'église de Saint-Louis.
+
+--O mon Dieu! onze heures trois quarts, s'écrièrent ensemble les deux
+femmes.
+
+--Voyez, toutes les grilles sont fermées, ajouta la plus jeune.
+
+--Oh! pour cela, je m'en inquiète peu, chère Andrée; car la grille
+fût-elle restée ouverte, nous ne serions certes pas rentrées par la cour
+d'honneur. Allons, vite, vite, allons-nous-en par les Réservoirs.
+
+Et toutes deux se dirigèrent vers la droite du château.
+
+Chacun sait, en effet, qu'il y a de ce côté un passage particulier qui
+mène aux jardins.
+
+On arriva à ce passage.
+
+--La petite porte est fermée, Andrée, dit avec inquiétude l'aînée des
+deux femmes.
+
+--Heurtons, madame.
+
+--Non, appelons. Laurent doit m'attendre, je l'ai prévenu que peut-être
+rentrerais-je tard.
+
+--Eh bien, je vais appeler.
+
+Et Andrée s'approcha de la porte.
+
+--Qui va là? dit une voix de l'intérieur, qui n'attendit même point
+qu'on appelât.
+
+--Oh! ce n'est pas la voix de Laurent, dit la jeune femme effrayée.
+
+--Non, en effet.
+
+L'autre femme s'approcha à son tour.
+
+--Laurent! murmura-t-elle à travers la porte.
+
+Pas de réponse.
+
+--Laurent! répéta la dame en heurtant.
+
+--Il n'y a pas de Laurent ici, répliqua rudement la voix.
+
+--Mais, fit Andrée avec insistance, que ce soit Laurent ou non, ouvrez
+toujours.
+
+--Je n'ouvre pas.
+
+--Mais, mon ami, vous ne savez pas que Laurent a l'habitude de nous
+ouvrir.
+
+--Je me moque pas mal de Laurent! j'ai ma consigne.
+
+--Qui êtes-vous donc?
+
+--Qui je suis?
+
+--Oui.
+
+--Et vous? dit la voix.
+
+L'interrogation était un peu brutale, mais il n'y avait pas à
+marchander, il fallait répondre.
+
+--Nous sommes des dames de la suite de Sa Majesté. Nous logeons au
+château, et nous voudrions rentrer chez nous.
+
+--Eh bien! moi, mesdames, je suis un Suisse de la première compagnie
+Salis-Samade, et je ferai tout le contraire de Laurent, je vous
+laisserai à la porte.
+
+--Oh! murmurèrent les deux femmes, dont l'une serra avec colère les
+mains de l'autre.
+
+Puis, faisant un effort sur elle-même:
+
+--Mon ami, dit-elle, je conçois que vous observiez votre consigne, c'est
+d'un bon soldat, et je ne veux pas vous y faire manquer. Rendez-moi
+seulement, je vous prie, le service de faire prévenir Laurent, qui ne
+doit pas être éloigné.
+
+--Je ne puis quitter mon poste.
+
+--Envoyez quelqu'un.
+
+--Je n'ai personne.
+
+--Par grâce!
+
+--Eh! mordieu! madame, couchez en ville. Ne voilà-t-il pas une belle
+affaire! Oh! si l'on me fermait la porte de la caserne au nez, je
+trouverais bien un gîte, moi, allez.
+
+--Grenadier, écoutez, dit avec résolution l'aînée des deux dames. Vingt
+louis pour vous, si vous ouvrez.
+
+--Et dix ans de fers; merci! Quarante-huit livres par an, ce n'est point
+assez.
+
+--Je vous ferai nommer sergent.
+
+--Oui, et celui qui m'a donné ma consigne me fera fusiller; merci!
+
+--Qui donc vous a donné cette consigne?
+
+--Le roi.
+
+--Le roi! répétèrent les deux femmes avec épouvante; oh! nous sommes
+perdues.
+
+La plus jeune semblait presque folle.
+
+--Voyons, voyons, dit l'aînée, y a-t-il d'autres portes?
+
+--Oh! madame, si on a fermé celle-ci, on a fermé les autres.
+
+--Oh! non, c'est un parti pris.
+
+--Et si nous ne trouvons pas Laurent à cette porte, qui est la sienne,
+où croyez-vous que nous le trouvions?
+
+--C'est vrai, et tu as raison. Oh! Andrée, Andrée, voilà un horrible
+tour du roi. Oh! oh!
+
+Et la dame accentua ses dernières paroles avec un mépris menaçant.
+
+Cette porte des Réservoirs était pratiquée dans l'épaisseur d'une
+muraille assez profonde pour faire de cette niche une espèce de
+vestibule.
+
+Un banc de pierre régnait des deux côtés.
+
+Les dames s'y laissèrent tomber, dans un état d'agitation qui
+ressemblait au désespoir.
+
+On y voyait sous la porte une raie lumineuse; on entendait derrière la
+porte le pas du Suisse, qui tantôt levait, tantôt posait son fusil.
+
+Au-delà de ce mince obstacle de chêne, le salut; en deçà, la honte, un
+scandale, presque la mort.
+
+--Oh! demain, demain, quand on saura! murmura l'aînée des deux femmes.
+
+--Mais vous direz la vérité.
+
+--La croira-t-on?
+
+--Vous avez des preuves.
+
+--Oh! oui, en effet, je serai admise à donner des preuves, s'écria la
+dame avec un rire amer.
+
+--Madame, le soldat ne va pas veiller toute la nuit, dit la jeune femme
+qui semblait reprendre courage au fur et à mesure que le perdait sa
+compagne; à une heure ou l'autre, on le relèvera, et son successeur sera
+plus complaisant peut-être. Attendons.
+
+--Oui, mais des patrouilles vont passer une fois minuit sonné; on me
+trouvera dehors attendant, me cachant. C'est infâme! Tenez, Andrée, le
+sang me monte au visage et me suffoque.
+
+--Oh! du courage, madame; vous si forte d'habitude, moi si faible tout à
+l'heure, et c'est moi qui vous soutiens!
+
+--Il y a un complot là-dessous, Andrée, nous en sommes les victimes.
+Jamais cela n'est arrivé, jamais la porte n'a été fermée; j'en mourrai,
+Andrée, j'en meurs!
+
+Et elle se renversa en arrière, comme si elle suffoquait effectivement.
+
+Au même instant, sur ce pavé sec et blanc de Versailles, que si peu de
+pas foulent aujourd'hui, un pas retentit.
+
+En même temps, une voix se fit entendre, voix légère et joyeuse, voix de
+jeune homme chantant.
+
+Il chantait une de ces chansons maniérées qui appartiennent
+essentiellement à l'époque que nous essayons de peindre:
+
+ _Pourquoi ne puis-je pas le croire?_
+ _Oh! que n'est-ce pas la vérité!_
+ _Ce que tous deux, dans l'ombre noire,_
+ _Cette nuit nous avons été._
+
+ _Morphée, en fermant ma paupière,_
+ _Fit de moi l'acier le plus doux;_
+ _D'aimant vous étiez une pierre_
+ _Et vous m'entraîniez près de vous!_
+
+--Cette voix! s'écrièrent en même temps les deux femmes.
+
+--Je la connais, dit l'aînée.
+
+--C'est celle de...
+
+ _Ce dieu, par un beau stratagème,_
+ _De cet aimant fit un écho._
+
+continua la voix.
+
+--C'est lui! dit à l'oreille d'Andrée, la dame dont l'inquiétude s'était
+si énergiquement manifestée; c'est lui, il nous sauvera.
+
+En ce moment, un jeune homme, enseveli dans une grande redingote de
+fourrure, pénétra dans le petit vestibule, et, sans voir les deux
+femmes, heurta la porte en appelant:
+
+--Laurent!
+
+--Mon frère! dit l'aînée des deux femmes en touchant l'épaule du jeune
+homme.
+
+--La reine! s'écria celui-ci en reculant d'un pas et en mettant le
+chapeau à la main.
+
+--Chut! Bonsoir, mon frère.
+
+--Bonsoir, madame; bonsoir ma soeur; vous n'êtes pas seule.
+
+--Non, je suis avec Mlle Andrée de Taverney.
+
+--Ah! fort bien. Bonsoir, mademoiselle.
+
+--Monseigneur, murmura Andrée en s'inclinant.
+
+--Vous sortez, mesdames? dit le jeune homme.
+
+--Non pas.
+
+--Vous rentrez, alors?
+
+--Nous le voudrions bien, rentrer.
+
+--Est-ce que vous n'avez pas appelé Laurent?
+
+--Si fait.
+
+--Alors?
+
+--Alors, appelez un peu Laurent, à votre tour, et vous allez voir.
+
+--Oui, oui, appelez, monseigneur, et vous verrez.
+
+Le jeune homme, que l'on a sans doute reconnu pour le comte d'Artois,
+s'approcha à son tour, et de nouveau:
+
+--Laurent! cria-t-il en frappant à la porte.
+
+--Bon, voilà la plaisanterie qui va recommencer, dit la voix du Suisse;
+je vous préviens que si vous me tourmentez plus longtemps, je vais
+appeler mon officier.
+
+--Qu'est-ce que cela? dit le jeune homme interdit en se retournant vers
+la reine.
+
+--Un Suisse que l'on a substitué à Laurent, voilà tout.
+
+--Et qui cela?
+
+--Le roi.
+
+--Le roi!
+
+--Dame! lui-même nous l'a dit tout à l'heure.
+
+--Et avec une consigne?...
+
+--Féroce, à ce qu'il paraît.
+
+--Diable! capitulons.
+
+--Comment cela?
+
+--Donnons de l'argent à ce drôle.
+
+--Je lui en ai offert; il a refusé.
+
+--Offrons-lui des galons.
+
+--Je les lui ai offerts.
+
+--Et?...
+
+--Il n'a voulu entendre à rien.
+
+--Il n'y a qu'un moyen, alors.
+
+--Lequel?
+
+--Je vais faire du bruit.
+
+--Vous allez nous compromettre; non, mon cher Charles, je vous en
+supplie!
+
+--Je ne vous compromettrai pas le moins du monde.
+
+--Oh!
+
+--Vous allez vous mettre à l'écart, je frapperai comme un sourd, je
+crierai comme un aveugle, on finira par m'ouvrir, et vous passerez
+derrière moi.
+
+--Essayez.
+
+Le jeune prince se mit de nouveau à appeler Laurent, puis à heurter,
+puis à faire un tel vacarme avec la poignée de son épée que le Suisse
+furieux lui cria:
+
+--Ah! c'est comme cela. Eh bien! j'appelle mon officier.
+
+--Eh! pardieu! appelle, drôle! C'est ce que je demande depuis un quart
+d'heure.
+
+Un instant après, on entendit des pas de l'autre côté de la porte. La
+reine et Andrée se placèrent derrière le comte d'Artois, toutes prêtes à
+profiter du passage qui, selon toute probabilité, allait lui être
+ouvert.
+
+On entendit le Suisse expliquer toute la cause de ce bruit.
+
+--Mon lieutenant, dit-il, ce sont des dames avec un homme qui vient de
+m'appeler drôle. Ils veulent entrer de force.
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant à cela que nous désirions rentrer,
+puisque nous sommes du château?
+
+--Ce peut être un désir naturel, monsieur, mais c'est défendu, répliqua
+l'officier.
+
+--Défendu! et par qui donc? morbleu!
+
+--Par le roi.
+
+--Je vous demande pardon; mais le roi ne peut pas vouloir qu'un officier
+du château couche dehors.
+
+--Monsieur, ce n'est point à moi de scruter les intentions du roi; c'est
+à moi de faire ce que le roi m'ordonne, voilà tout.
+
+--Voyons, lieutenant, ouvrez un peu la porte, afin que nous causions
+autrement qu'à travers une planche.
+
+--Monsieur, je vous répète que ma consigne est de tenir la porte fermée.
+Or, si vous êtes officier, comme vous le dites, vous devez savoir ce que
+c'est qu'une consigne.
+
+--Lieutenant, vous parlez au colonel d'un régiment.
+
+--Mon colonel, excusez-moi, mais ma consigne est formelle.
+
+--La consigne n'est pas faite pour un prince. Voyons, monsieur, un
+prince ne couche pas dehors, et je suis prince.
+
+--Mon prince, vous me mettez au désespoir, mais il y a un ordre du roi.
+
+--Le roi vous a-t-il ordonné de chasser son frère comme un mendiant ou
+un voleur? Je suis le comte d'Artois, monsieur! Mordieu! vous risquez
+gros à me faire ainsi geler à la porte.
+
+--Monseigneur le comte d'Artois, dit le lieutenant, Dieu m'est témoin
+que je donnerais tout mon sang pour Votre Altesse Royale; mais le roi
+m'a fait l'honneur de me dire à moi-même, en me confiant la garde de
+cette porte, de n'ouvrir à personne, pas même à lui, le roi, s'il se
+présentait après onze heures. Ainsi, monseigneur, je vous demande pardon
+en toute humilité; mais je suis un soldat, et quand je verrais à votre
+place, derrière cette porte, Sa Majesté la reine transie de froid, je
+répondrais à Sa Majesté ce que je viens d'avoir la douleur de vous
+répondre.
+
+Cela dit, l'officier murmura un bonsoir des plus respectueux et regagna
+lentement son poste.
+
+Quant au soldat, collé au port d'armes contre la cloison même, il
+n'osait plus respirer, et son coeur battait si fort, que le comte
+d'Artois, en s'adossant de son côté à la porte, en eût senti les
+pulsations.
+
+--Nous sommes perdues! dit la reine à son beau-frère en lui prenant la
+main.
+
+Celui-ci ne répliqua rien.
+
+--On sait que vous êtes sortie? demanda-t-il.
+
+--Hélas! je l'ignore, dit la reine.
+
+--Peut-être aussi n'est-ce que contre moi, ma soeur, que le roi a dirigé
+cette consigne. Le roi sait que je sors la nuit, que je rentre
+quelquefois tard. Mme la comtesse d'Artois aura su quelque chose, elle
+se sera plainte à Sa Majesté: de là cet ordre tyrannique!
+
+--Oh! non, non, mon frère; je vous remercie de tout mon coeur de la
+délicatesse que vous mettez à me rassurer. Mais c'est bien pour moi, ou
+plutôt contre moi, que la mesure est prise, allez!
+
+--Impossible, ma soeur, le roi a trop d'estime...
+
+--En attendant, je suis à la porte, et demain un scandale affreux
+résultera d'une chose bien innocente. Oh! j'ai un ennemi près du roi; je
+le sais bien.
+
+--Vous avez un ennemi près du roi, petite soeur; c'est possible. Eh
+bien, moi, j'ai une idée.
+
+--Une idée? Voyons vite.
+
+--Une idée qui va rendre votre ennemi plus sot qu'un âne pendu à son
+licou.
+
+--Oh! pourvu que vous nous sauviez du ridicule de cette position, voilà
+tout ce que je vous demande.
+
+--Si je vous sauverai! je l'espère bien. Oh! je ne suis pas plus niais
+que lui, quoiqu'il soit plus savant que moi!
+
+--Qui, lui?
+
+--Eh! pardieu! M. le comte de Provence.
+
+--Ah! vous reconnaissez donc comme moi qu'il est mon ennemi?
+
+--Eh! n'est-il pas l'ennemi de tout ce qui est jeune, de tout ce qui est
+beau, de tout ce qui peut... ce qu'il ne peut pas, lui!
+
+--Mon frère, vous savez quelque chose sur cette consigne?
+
+--Peut-être; mais d'abord ne restons pas sous cette porte, il y fait un
+froid de loup. Venez avec moi, chère soeur.
+
+--Où cela?
+
+--Vous verrez; quelque part où il fera chaud, au moins; venez et en
+route je vous dirai ce que je pense à propos de cette fermeture de
+porte. Ah! monsieur de Provence, mon cher et indigne frère! Donnez-moi
+le bras, ma soeur; prenez mon autre bras, mademoiselle de Taverney, et
+tournons à droite.
+
+On se mit en marche.
+
+--Et vous disiez donc que M. de Provence?... fit la reine.
+
+--Eh bien! voilà. Ce soir, après le souper du roi, il vint au grand
+cabinet; le roi avait beaucoup causé dans la journée avec le comte de
+Haga, et l'on ne vous avait pas vue.
+
+--À deux heures, je suis partie pour Paris.
+
+--Je le savais bien; le roi, permettez-moi de vous le dire, chère soeur,
+le roi ne songeait pas plus à vous qu'à Aroun-al-Raschild et à son grand
+vizir Giaffar; il causait géographie, je l'écoutais, assez impatient,
+car j'avais aussi à sortir, moi. Ah! pardon, nous ne sortions
+probablement pas pour la même cause, de sorte que j'ai tort...
+
+--Allez, allez toujours, dites...
+
+--Tournons à gauche.
+
+--Mais où me menez-vous?
+
+--À vingt pas. Prenez garde, il y a un tas de neige. Ah! mademoiselle de
+Taverney, si vous quittez mon bras, vous allez tomber, je vous en
+préviens. Bref, pour en revenir au roi, il ne songeait qu'à la latitude
+et à la longitude, lorsque M. de Provence lui dit: «Je voudrais bien
+cependant présenter mes hommages à la reine.»
+
+--Ah! ah! fit Marie-Antoinette.
+
+--La reine soupe chez elle, répondit le roi.
+
+--Tiens, je la croyais à Paris, ajouta mon frère.
+
+--Non, elle est chez elle, dit tranquillement le roi.
+
+--J'en sors, et l'on ne m'a point reçu, riposta M. de Provence.
+
+Alors je vis le sourcil du roi se froncer. Il nous congédia, mon frère
+et moi, et sans doute, nous partis, il s'informa. Louis est jaloux par
+boutades, vous le savez; il aura voulu vous voir, on lui aura refusé
+l'entrée, et il se sera douté de quelque chose.
+
+--Précisément, Mme de Misery en avait l'ordre.
+
+--C'est cela; et pour s'assurer de votre absence, le roi aura donné
+cette sévère consigne qui nous met dehors.
+
+--Oh! ceci, c'est un trait affreux, avouez-le, comte.
+
+--Je l'avoue; mais nous voici arrivés.
+
+--Cette maison...?
+
+--Vous déplaît-elle, ma soeur?
+
+--Oh! je ne dis pas cela; elle me charme, au contraire. Mais vos gens?
+
+--Eh bien!
+
+--S'ils me voient.
+
+--Ma soeur, entrez toujours, et je vous garantis que personne ne vous
+verra.
+
+--Pas même celui qui m'ouvrira la porte? demanda la reine.
+
+--Pas même celui-là.
+
+--Impossible.
+
+--Nous allons essayer, dit le comte d'Artois en riant.
+
+Et il approcha sa main de la porte.
+
+La reine lui arrêta le bras.
+
+--Je vous en supplie, mon frère, prenez garde.
+
+Le prince appuya son autre main sur un panneau sculpté avec élégance.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+La reine ne put réprimer un mouvement de crainte.
+
+--Entrez donc, ma soeur, je vous en conjure, dit le prince; vous voyez
+bien que jusqu'à présent il n'y a personne.
+
+La reine regarda Mlle de Taverney, puis, comme une personne qui se
+risque, elle franchit le seuil avec un de ces gestes si charmants chez
+les femmes, et qui veulent dire: «À la grâce de Dieu!»
+
+La porte se referma sans bruit derrière elle.
+
+Alors elle se trouva dans un vestibule de stuc avec des soubassements de
+marbre, vestibule d'une médiocre étendue, mais d'un goût parfait; les
+dalles étaient une mosaïque figurant des bouquets de fleurs, tandis que
+sur des consoles en marbre cent rosiers bas et touffus faisaient
+pleuvoir leurs feuilles parfumées, si rares à cette époque de l'année,
+hors de leurs vases du Japon.
+
+Une douce chaleur, une senteur, plus douce encore, captivaient si bien
+les sens, qu'à leur arrivée dans le vestibule les deux dames oublièrent
+non seulement une partie de leurs craintes mais encore une partie de
+leurs scrupules.
+
+--Maintenant, c'est bien, nous sommes à l'abri, dit la reine, et même,
+s'il faut l'avouer, l'abri est assez commode. Mais ne serait-il pas bon
+de vous occuper d'une chose, mon frère?
+
+--De laquelle?
+
+--D'éloigner de vous vos serviteurs.
+
+--Oh! rien de plus facile.
+
+Et le prince, saisissant une sonnette placée dans la cannelure d'une
+colonne, fit résonner un timbre qui, après avoir frappé un seul coup,
+vibra mystérieusement dans les profondeurs de l'escalier.
+
+Les deux femmes poussèrent un petit cri d'épouvante.
+
+--Est-ce ainsi que vous éloignez vos gens, mon frère? demanda la reine;
+j'eusse cru, au contraire, que c'était ainsi que vous les appeliez.
+
+--Si je sonnais une seconde fois, oui, quelqu'un viendrait; mais comme
+je n'ai donné qu'un seul coup de sonnette, soyez tranquille, ma soeur,
+personne ne viendra.
+
+La reine se mit à rire.
+
+--Allons, vous êtes un homme de précaution, dit-elle.
+
+--Maintenant, chère soeur, continua le prince, vous ne pouvez habiter un
+vestibule; prenez la peine de monter un étage.
+
+--Obéissons, dit la reine; le génie de la maison ne me paraît pas trop
+malveillant.
+
+Et elle monta.
+
+Le prince la précédait.
+
+On n'entendit les pas d'aucun d'eux sur les tapis d'Aubusson qui
+garnissaient les marches de l'escalier.
+
+Arrivé le premier, le prince agita une seconde sonnette, dont le bruit
+fit de nouveau tressaillir la reine et Mlle de Taverney, qui n'étaient
+pas prévenues.
+
+Mais leur étonnement redoubla lorsqu'elles virent les portes de cet
+étage s'ouvrir seules.
+
+--En vérité, Andrée, dit la reine, je commence à trembler; et vous?
+
+--Moi, madame, tant que Votre Majesté marchera en avant, je la suivrai
+avec confiance.
+
+--Rien, ma soeur, n'est plus simple que ce qui se passe, dit le jeune
+prince: la porte qui vous fait face est celle de votre appartement.
+Voyez!
+
+Et il indiquait à la reine un charmant réduit dont nous ne saurions
+omettre la description.
+
+Une petite antichambre en bois de rose, avec deux étagères de Boule,
+plafond de Boucher, parquet de bois de rose, donnait dans un boudoir de
+cachemire blanc semé de fleurs brodées à la main par les plus habiles
+artistes en broderie.
+
+L'ameublement de ce boudoir était une tapisserie au petit point de soie,
+nuancé avec cet art qui faisait d'un tapis des Gobelins de cette époque
+un tableau de maître.
+
+Après le boudoir, une belle chambre à coucher bleue tendue de rideaux de
+dentelle et de soie de Tours, un lit somptueux dans une alcôve obscure,
+un feu éblouissant dans une cheminée de marbre blanc, douze bougies
+parfumées brûlant dans des candélabres de Clodion, un paravent de laque
+azurée avec ses chinoiseries d'or, telles étaient les merveilles qui
+apparurent aux yeux des dames lorsqu'elles entrèrent timidement dans cet
+élégant réduit.
+
+Nul être vivant ne se montrait: partout la chaleur, la lumière, sans
+qu'on pût en quelque point deviner les causes de tant d'heureux effets.
+
+La reine, qui avait pénétré avec réserve déjà dans le boudoir, demeura
+un instant au seuil de la chambre à coucher.
+
+Le prince s'excusa d'une façon toute civile sur la nécessité qui le
+poussait à mettre sa soeur dans une confidence indigne d'elle.
+
+La reine répondit par un demi-sourire qui exprimait beaucoup plus de
+choses que toutes les paroles qu'elle aurait pu prononcer.
+
+--Ma soeur, ajouta alors le comte d'Artois, cet appartement est mon
+logis de garçon, seul j'y pénètre, et j'y pénètre toujours seul.
+
+--Presque toujours, dit la reine.
+
+--Non, toujours.
+
+--Ah! fit la reine.
+
+--Au surplus, continua-t-il, il y a dans le boudoir où vous êtes un sofa
+et une bergère sur lesquels bien des fois, quand la nuit me surprenait,
+après la chasse, j'ai dormi aussi bien que dans mon lit.
+
+--Je comprends, dit la reine, que Mme la comtesse d'Artois soit parfois
+inquiète.
+
+--Sans doute, mais avouez, ma soeur, que si Mme la comtesse est inquiète
+de moi, cette nuit elle aura bien tort.
+
+--Cette nuit, je ne dis pas, mais les autres nuits...
+
+--Ma soeur, quiconque a tort une fois peut avoir tort toujours.
+
+--Abrégeons, dit la reine en s'asseyant sur un fauteuil. Je suis
+horriblement lasse; et vous, ma pauvre Andrée?
+
+--Oh, moi, je succombe de fatigue, et si Votre Majesté le permet...
+
+--En effet, vous pâlissez, mademoiselle, dit le comte d'Artois.
+
+--Faites, faites, ma chère, dit la reine; asseyez-vous, couchez-vous
+même; M. le comte d'Artois nous abandonne cet appartement, n'est-ce pas,
+Charles?
+
+--En toute propriété, madame.
+
+--Un instant, comte, un dernier mot.
+
+--Lequel?
+
+--Si vous partez, comment vous rappellerons-nous?
+
+--Vous n'avez en rien besoin de moi, ma soeur; une fois installée,
+disposez de la maison.
+
+--Il y a donc d'autres pièces que celles-ci?
+
+--Mais sans doute. Il y a d'abord une salle à manger, que je vous engage
+à visiter.
+
+--Avec une table toute servie, sans doute?
+
+--Certainement, et sur laquelle Mlle de Taverney, qui me paraît en avoir
+grand besoin, trouvera un consommé, une aile de volaille et un doigt de
+vin de Xérès, et où vous trouverez, vous, ma soeur, une collection de
+ces fruits cuits que vous aimez.
+
+--Et tout cela sans valets?
+
+--Pas le moindre.
+
+--Nous verrons. Mais ensuite?
+
+--Ensuite?
+
+--Oui, pour retourner au château?
+
+--Il ne faut pas songer à y rentrer du tout de la nuit, puisque la
+consigne est donnée. Mais la consigne donnée pour la nuit tombe avec le
+jour; à six heures les portes s'ouvrent, sortez d'ici à six heures moins
+un quart. Vous trouverez dans les armoires des mantes de toutes couleurs
+et de toutes formes, si vous désirez vous déguiser; entrez donc, comme
+je vous le dis, au château, gagnez votre chambre, couchez-vous, et ne
+vous inquiétez pas du reste.
+
+--Mais vous?
+
+--Comment, moi?
+
+--Oui, qu'allez-vous faire?
+
+--Je sors de la maison.
+
+--Comment! nous vous chassons, mon pauvre frère?
+
+--Il ne serait pas convenable que j'eusse passé la nuit sous le même
+toit que vous, ma soeur.
+
+--Mais encore il vous faut un gîte, et nous vous volons le vôtre.
+
+--Bon! il m'en reste trois pareils à celui-ci.
+
+La reine se mit à rire.
+
+--Et il dit que Mme la comtesse d'Artois a tort de s'inquiéter; oh! je
+la préviendrai, fit-elle avec un charmant geste de menace.
+
+--Alors, moi, je dirai tout au roi, répliqua le prince sur le même ton.
+
+--Il a raison, nous sommes sous sa dépendance.
+
+--Tout à fait. C'est humiliant; mais qu'y faire?
+
+--Se soumettre. Ainsi, vous dites donc que pour sortir demain matin sans
+rencontrer personne...
+
+--Un seul coup de sonnette, à la colonne en bas.
+
+--À laquelle? à celle de droite ou à celle de gauche?
+
+--Peu importe.
+
+--La porte s'ouvrira?
+
+--Et se fermera.
+
+--Toute seule?
+
+--Toute seule.
+
+--Merci. Bonsoir, mon frère.
+
+--Bonsoir, ma soeur.
+
+Le prince salua, Andrée ferma les portes derrière lui. Il disparut.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+L'alcôve de la reine
+
+
+Le lendemain, ou plutôt le matin même, car notre dernier chapitre a dû
+se fermer vers les deux heures de la nuit; le matin même, disons-nous,
+le roi Louis XVI, en petit habit violet du matin, sans ordre et sans
+poudre, et tel qu'il venait de sortir de son lit enfin, heurta aux
+portes de l'antichambre de la reine.
+
+Une femme de service entrebâilla cette porte, et reconnaissant le roi:
+
+--Sire!... dit-elle.
+
+--La reine! demanda Louis XVI d'un ton bref.
+
+--Sa Majesté dort, sire.
+
+Le roi fit un geste comme pour éloigner la femme, mais celle-ci ne
+bougea point.
+
+--Eh bien! dit le roi, vous bougerez-vous? Vous voyez bien que je veux
+passer.
+
+Le roi avait par moments une promptitude de mouvement que ses ennemis
+appelaient de la brutalité.
+
+--La reine repose, sire, objecta timidement la femme de service.
+
+--Je vous ai dit de me livrer passage, répliqua le roi.
+
+En effet, à ces mots il écarta la femme et passa outre.
+
+Arrivé à la porte même de la chambre à coucher, le roi vit Mme de
+Misery, première femme de chambre de la reine, qui lisait la messe dans
+son livre d'heures.
+
+Cette dame se leva dès qu'elle aperçut le roi.
+
+--Sire, dit-elle à voix basse et avec un profond salut, Sa Majesté n'a
+pas encore appelé.
+
+--Ah! vraiment, fit le roi d'un air railleur.
+
+--Mais, sire, il n'est guère que six heures et demie, je crois, et
+jamais Sa Majesté ne sonne avant sept heures.
+
+--Et vous êtes sûre que la reine est dans son lit? Vous êtes sûre
+qu'elle dort?
+
+--Je n'affirmerais pas, sire, que Sa Majesté dort; mais je suis sûre
+qu'elle est dans son lit.
+
+--Elle y est?
+
+--Oui, sire.
+
+Le roi n'y put tenir plus longtemps. Il marcha droit à la porte, tourna
+le bouton doré avec une précipitation bruyante, et entra.
+
+La chambre de la reine était obscure comme en pleine nuit: volets,
+rideaux et stores, hermétiquement fermés, y maintenaient les plus
+épaisses ténèbres.
+
+Une veilleuse, brûlant sur un guéridon dans l'angle le plus éloigné de
+l'appartement, laissait l'alcôve de la reine entièrement baignée dans
+l'ombre, et les immenses rideaux de soie blanche à fleurs de lis d'or
+pendaient à plis ondoyants sur le lit en désordre.
+
+Le roi marcha d'un pas rapide vers le lit.
+
+--Oh! madame de Misery, s'écria la reine, que vous êtes bruyante, voilà
+que vous m'avez réveillée.
+
+Le roi s'arrêta, stupéfait.
+
+--Ce n'est point Mme de Misery, murmura-t-il.
+
+--Tiens! c'est vous, sire, ajouta Marie-Antoinette en se soulevant.
+
+--Bonjour, madame, articula le roi d'un ton aigre-doux.
+
+--Quel bon vent vous amène, sire? demanda la reine. Madame de Misery!
+madame de Misery! ouvrez donc les fenêtres.
+
+Les femmes entrèrent et, selon l'habitude que leur avait fait prendre la
+reine, elles ouvrirent à l'instant portes et fenêtres, pour donner
+passage à l'invasion d'air pur que Marie-Antoinette respirait avec
+délices en s'éveillant.
+
+--Vous dormez de bon appétit, madame, dit le roi en s'asseyant près du
+lit, après avoir promené son regard investigateur.
+
+--Oui, sire, j'ai lu tard, et par conséquent, si Votre Majesté ne m'eût
+point réveillée, je dormirais encore.
+
+--D'où vient qu'hier vous n'avez pas reçu, madame?
+
+--Reçu qui? votre frère, M. de Provence? fit la reine avec une présence
+d'esprit qui allait au-devant des soupçons du roi.
+
+--Justement oui, mon frère; il a voulu vous saluer, et on l'a laissé
+dehors.
+
+--Eh bien?
+
+--En lui disant que vous étiez absente?
+
+--Lui a-t-on dit cela? demanda négligemment la reine. Madame de Misery!
+Madame de Misery?
+
+La première femme de chambre parut à la porte, tenant sur un plateau
+d'or une quantité de lettres adressées à la reine.
+
+--Sa Majesté m'appelle? demanda Mme de Misery.
+
+--Oui. Est-ce qu'on a dit hier à M. de Provence que j'étais absente du
+château?
+
+Mme de Misery, pour ne pas passer devant le roi, tourna autour de lui et
+tendit le plateau de lettres à la reine. Elle tenait sous son doigt une
+de ces lettres dont la reine reconnut l'écriture.
+
+--Répondez au roi madame de Misery, continua Marie-Antoinette avec la
+même négligence; dites à Sa Majesté ce que l'on a répondu hier à M. de
+Provence lorsqu'il s'est présenté à ma porte. Quant à moi, je ne me le
+rappelle plus.
+
+--Sire dit Mme de Misery, tandis que la reine décachetait la lettre, Mgr
+le comte de Provence s'est présenté hier pour offrir ses respects à Sa
+Majesté, et je lui ai répondu que Sa Majesté ne recevait pas.
+
+--Et par quel ordre?
+
+--Par ordre de la reine.
+
+--Ah! fit le roi.
+
+Pendant ce temps, la reine avait décacheté la lettre et lu ces deux
+lignes:
+
+«Vous êtes revenue hier de Paris et rentrée au château à huit heures du
+soir. Laurent vous a vue.»
+
+Puis, toujours avec le même air de nonchalance, la reine avait décacheté
+une demi-douzaine de billets, de lettres et de placets, qui gisaient
+épars sur un édredon.
+
+--Eh bien! fit-elle en relevant la tête vers le roi.
+
+--Merci, madame, dit celui-ci à la première femme de chambre.
+
+Mme de Misery s'éloigna.
+
+--Pardon, sire, dit la reine, éclairez-moi sur un point.
+
+--Lequel, madame?
+
+--Est-ce que je suis ou ne suis plus libre de voir M. de Provence?
+
+--Oh! parfaitement libre, madame; mais...
+
+--Mais son esprit me fatigue, que voulez-vous? d'ailleurs, il ne m'aime
+pas; il est vrai que je le lui rends bien. J'attendais sa mauvaise
+visite et me suis mise au lit à huit heures, afin de ne pas recevoir
+cette visite. Qu'avez-vous donc, sire?
+
+--Rien, rien.
+
+--On dirait que vous doutez.
+
+--Mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Mais je vous croyais hier à Paris.
+
+--À quelle heure?
+
+--À l'heure à laquelle vous prétendez que vous vous êtes couchée.
+
+--Sans doute, j'y suis allée à Paris. Eh bien! est-ce que l'on ne
+revient pas de Paris?
+
+--Si fait. Le tout dépend de l'heure à laquelle on en revient.
+
+--Ah! ah! vous voulez savoir l'heure juste à laquelle je suis revenue de
+Paris, alors?
+
+--Mais, oui.
+
+--Rien de plus facile, sire.
+
+La reine appela:
+
+--Madame de Misery!
+
+La femme de chambre reparut.
+
+--Quelle heure était-il quand je revins de Paris, hier, madame de
+Misery? demanda la reine.
+
+--À peu près huit heures, Votre Majesté.
+
+--Je ne crois pas, dit le roi; vous devez vous tromper, madame de
+Misery; informez-vous.
+
+La femme de chambre, droite et impassible, se tourna vers la porte.
+
+--Madame Duval! dit-elle.
+
+--Madame! répliqua une voix.
+
+--À quelle heure Sa Majesté est-elle rentrée de Paris hier soir?
+
+--Il pouvait être huit heures, madame, répliqua la deuxième femme de
+chambre.
+
+--Vous devez vous tromper, madame Duval, dit Mme de Misery.
+
+Mme Duval se pencha vers la fenêtre de l'antichambre et cria:
+
+--Laurent!
+
+--Qu'est-ce que Laurent? demanda le roi.
+
+--C'est le concierge de la porte par laquelle Sa Majesté est rentrée
+hier, dit Mme de Misery.
+
+--Laurent! cria Mme Duval, à quelle heure Sa Majesté la reine est-elle
+rentrée hier?
+
+--Vers huit heures, répliqua le concierge du bas de la terrasse.
+
+Le roi baissa la tête.
+
+Mme de Misery congédia Mme Duval, qui congédia Laurent.
+
+Les deux époux demeurèrent seuls.
+
+Louis XVI était honteux et faisait tous ses efforts pour dissimuler
+cette honte.
+
+Mais la reine, au lieu de triompher de la victoire qu'elle venait de
+remporter, lui dit froidement:
+
+--Eh bien! sire, voyons, que désirez-vous savoir encore?
+
+--Oh! rien, s'écria le roi en pressant les mains de sa femme, rien!
+
+--Cependant...
+
+--Pardonnez-moi, madame; je ne sais trop ce qui m'était passé par la
+tête. Voyez ma joie; elle est aussi grande que mon repentir. Vous ne
+m'en voulez point, n'est-ce pas? Ne boudez plus: foi de gentilhomme!
+j'en serais au désespoir.
+
+La reine retira sa main de celle du roi.
+
+--Eh bien! que faites-vous, madame? demanda Louis.
+
+--Sire, répondit Marie-Antoinette, une reine de France ne ment pas!
+
+--Eh bien? demanda le roi étonné.
+
+--Eh bien, sire, moi, je viens de mentir.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire que je ne suis pas rentrée hier à huit heures du soir!
+
+Le roi recula surpris.
+
+--Je veux dire, continua la reine avec le même sang-froid, que je suis
+rentrée ce matin à six heures seulement.
+
+--Madame!
+
+--Et que sans M. le comte d'Artois, qui m'a offert un asile et logée par
+pitié dans une maison à lui, je restais à la porte comme une mendiante.
+
+--Ah! vous n'étiez pas rentrée, dit le roi d'un air sombre; alors,
+j'avais donc raison?
+
+--Sire, vous tirez, je vous en demande pardon, de ce que je viens de
+dire une solution d'arithméticien, mais non une conclusion de galant
+homme.
+
+--En quoi, madame?
+
+--En ceci que, pour vous assurer si je rentrais tôt ou tard, vous
+n'aviez besoin ni de fermer votre porte, ni de donner vos consignes,
+mais seulement de venir me trouver et de me demander: «À quelle heure
+êtes-vous rentrée, madame?»
+
+--Oh! fit le roi.
+
+--Il ne vous est plus permis de douter, monsieur; vos espions avaient
+été trompés ou gagnés, vos portes forcées ou ouvertes, votre
+appréhension combattue, vos soupçons dissipés. Je vous voyais honteux
+d'avoir usé de violence envers une femme dans son droit. Je pouvais
+continuer à jouir de ma victoire. Mais je trouve vos procédés honteux
+pour un roi, malséants pour un gentilhomme, et je ne veux pas me refuser
+la satisfaction de vous le dire.
+
+Le roi épousseta son jabot en homme qui médite une réplique.
+
+--Oh! vous avez beau faire, monsieur, dit la reine en secouant la tête,
+vous n'arriverez pas à excuser votre conduite envers moi.
+
+--Au contraire, madame, j'y arriverai facilement, répondit le roi.
+Est-ce que, dans le château, par exemple, une seule personne se doutait
+que vous ne fussiez pas rentrée? Eh bien! si chacun vous savait rentrée,
+personne n'a pu prendre pour vous ma consigne de la fermeture des
+portes. Qu'on l'ait attribuée aux dissipations de M. le comte d'Artois
+ou de tout autre, vous comprenez bien que je ne m'en inquiète pas.
+
+--Après, sire? interrompit la reine.
+
+--Eh bien! je me résume, et je dis: si j'ai sauvé envers vous les
+apparences, madame, j'ai raison, et je vous dis: vous avez tort, vous
+qui n'en avez pas fait autant envers moi; et si j'ai voulu tout
+simplement vous donner une secrète leçon, si la leçon vous profite, ce
+que je crois, d'après l'irritation que vous me témoignez, eh bien! j'ai
+raison encore, et je ne reviens sur rien de ce que j'ai fait.
+
+La reine avait écouté la réponse de son auguste époux en se calmant peu
+à peu; non pas qu'elle fût moins irritée, mais elle voulait garder
+toutes ses forces pour la lutte qui, dans son opinion, au lieu d'être
+terminée, commençait à peine.
+
+--Fort bien! dit-elle. Ainsi, vous ne vous excusez pas d'avoir fait
+languir à la porte de sa demeure, comme vous eussiez pu faire de la
+première venue, la fille de Marie-Thérèse, votre femme, la mère de vos
+enfants? Non, c'est à votre avis une plaisanterie toute royale, pleine
+de sel attique, dont la moralité d'ailleurs double la valeur. Ainsi, à
+vos yeux, ce n'est rien qu'une chose toute naturelle que d'avoir forcé
+la reine de France à passer la nuit dans la petite maison où le comte
+d'Artois reçoit les demoiselles de l'Opéra et les femmes galantes de
+votre cour? Ah! ce n'est rien, non, un roi plane au-dessus de toutes ces
+misères, un roi philosophe surtout. Et vous êtes philosophe, vous sire!
+Notez bien qu'en ceci M. d'Artois a joué le beau rôle. Notez qu'il m'a
+rendu un service signalé. Notez que, pour cette fois, j'ai eu à
+remercier le Ciel que mon beau-frère fût un homme dissipé, puisque sa
+dissipation a servi de manteau à ma honte, puisque ses vices ont
+sauvegardé mon honneur.
+
+Le roi rougit et se remua bruyamment sur son fauteuil.
+
+--Oh! dit la reine, avec un rire amer, je sais bien que vous êtes un roi
+moral, sire! Mais avez-vous songé à quel résultat votre morale arrive?
+Nul n'a su que je n'étais pas rentrée, dites-vous? Et vous-même m'avez
+crue ici! Direz-vous que M. de Provence, votre instigateur, l'a cru,
+lui? Direz-vous que M. d'Artois l'a cru? Direz-vous que mes femmes, qui,
+par mon ordre, vous ont menti ce matin, l'ont cru? Direz-vous que
+Laurent, acheté par M. le comte d'Artois et moi, l'a cru? Allez, le roi
+a toujours raison, mais parfois la reine peut avoir raison aussi.
+Prenons cette habitude, voulez-vous, sire? vous de m'envoyer espions et
+gardes suisses, moi d'acheter vos suisses et vos espions, et je vous le
+dis, avant un mois, car vous me connaissez et vous savez que je ne me
+contiendrai pas, eh bien! avant un mois la majesté du trône et la
+dignité du mariage, nous additionnerons tout cela ensemble un matin,
+comme aujourd'hui, par exemple, et nous verrons ce que cela nous coûtera
+à tous deux.
+
+Il était évident que ces paroles avaient fait un grand effet sur celui à
+qui elles étaient adressées.
+
+--Vous savez, dit le roi d'une voix altérée, vous savez que je suis
+sincère, et que j'avoue toujours mes torts. Voulez-vous me prouver,
+madame, que vous avez raison de partir de Versailles en traîneau, avec
+des gentilshommes à vous? Folle troupe qui vous compromet dans les
+graves circonstances où nous vivons! Voulez-vous me prouver que vous
+avez raison de disparaître avec eux dans Paris, comme des masques dans
+un bal, et de ne plus reparaître que dans la nuit, scandaleusement tard,
+tandis que ma lampe s'est épuisée au travail et que tout le monde dort?
+Vous avez parlé de la dignité du mariage, de la majesté du trône et de
+votre qualité de mère. Est-ce d'une épouse, est-ce d'une reine, est-ce
+d'une mère ce que vous avez fait là?
+
+--Je vais vous répondre en deux mots, monsieur, et, vous le dirai-je
+d'avance, je vais répondre encore plus dédaigneusement que je n'ai fait
+jusqu'à présent, car il me semble, en vérité, que certaines parties de
+votre accusation ne méritent que mon dédain. J'ai quitté Versailles en
+traîneau pour arriver plus vite à Paris; je suis sortie avec Mlle de
+Taverney, dont, Dieu merci! la réputation est une des plus pures de la
+cour, et je suis allée à Paris vérifier de moi-même que le roi de
+France, ce père de la grande famille, ce roi philosophe, ce soutien
+moral de toutes les consciences, lui qui a nourri les pauvres étrangers,
+réchauffé les mendiants et mérité l'amour du peuple par sa bienfaisance;
+j'ai voulu vérifier, dis-je, que le roi laissait mourir de faim, croupir
+dans l'oubli, exposé à toutes les attaques du vice et de la misère,
+quelqu'un de sa famille, en tant que roi: un des descendants enfin d'un
+des rois qui ont gouverné la France.
+
+--Moi! fit le roi surpris.
+
+--J'ai monté, continua la reine, dans une espèce de grenier, et j'ai vu,
+sans feu, sans lumière, sans argent, la petite-fille d'un grand prince;
+j'ai donné cent louis à cette victime de l'oubli, de la négligence
+royale. Et comme je m'étais attardée, en réfléchissant sur le néant de
+nos grandeurs, car moi aussi parfois je suis philosophe, comme la gelée
+était rude, et que par la gelée les chevaux marchent mal, et surtout les
+chevaux de fiacre...
+
+--Les chevaux de fiacre! s'écria le roi. Vous êtes revenue en fiacre?
+
+--Oui, sire, dans le n° 107.
+
+--Oh! oh! murmura le roi en balançant sa jambe droite croisée sur la
+gauche, ce qui était chez lui le symptôme d'une vive impatience. En
+fiacre!
+
+--Oui, et trop heureuse encore d'avoir trouvé ce fiacre, répliqua la
+reine.
+
+--Madame! interrompit le roi, vous avez bien agi; vous avez toujours de
+nobles aspirations, écloses trop légèrement peut-être; mais la faute en
+est à cette chaleur de générosité qui vous distingue.
+
+--Merci, sire, répondit la reine d'un ton railleur.
+
+--Songez bien, continua le roi, que je ne vous ai soupçonnée de rien qui
+ne fût parfaitement droit et honnête; la démarche seule, et
+l'aventureuse allure de la reine, m'ont déplu; vous avez fait le bien
+comme toujours; mais en faisant le bien aux autres, vous avez trouvé le
+moyen de vous faire du mal à vous. Voilà ce que je vous reproche.
+Maintenant, j'ai à réparer quelque oubli, j'ai à veiller au sort d'une
+famille de rois. Je suis prêt: dénoncez-moi ces infortunes, et mes
+bienfaits ne se feront pas attendre.
+
+--Le nom de Valois, sire, est assez illustre, je pense, pour que vous
+l'ayez à présent à la mémoire.
+
+--Ah! s'écria Louis XVI avec un bruyant éclat de rire, je sais
+maintenant ce qui vous occupe. La petite Valois, n'est-ce pas, une
+comtesse de... de... Attendez donc...
+
+--De La Motte.
+
+--Précisément, de La Motte; son mari est gendarme?
+
+--Oui, sire.
+
+--Et la femme est une intrigante. Oh! ne vous fâchez pas, elle remue
+ciel et terre; elle accable les ministres; elle harcèle mes tantes; elle
+m'écrase moi-même de suppliques, de placets, de preuves généalogiques.
+
+--Eh! sire, cela prouve qu'elle a jusqu'ici réclamé inutilement, voilà
+tout.
+
+--Je ne dis pas non!
+
+--Est-elle ou non Valois?
+
+--Oh! je crois qu'elle l'est!
+
+--Eh bien! une pension. Une pension honorable pour elle, un régiment
+pour son mari, un état enfin pour des rejetons de souche royale.
+
+--Oh! doucement, doucement, madame. Diable! comme vous y allez. La
+petite Valois m'arrachera toujours bien assez de plumes sans que vous
+vous mettiez à l'aider; elle a bon bec, la petite Valois, allez!
+
+--Oh! je ne crains pas pour vous, sire; vos plumes tiennent fort.
+
+--Une pension honorable, Dieu merci! Comme vous y allez, madame!
+Savez-vous quelle saignée terrible cet hiver a faite à ma cassette? Un
+régiment à ce petit gendarme qui a fait la spéculation d'épouser une
+Valois! Eh! je n'en ai plus de régiment à donner, madame, même à ceux
+qui les paient et qui les méritent. Un état digne des rois dont ils
+descendent, à ces mendiants! Allons donc! quand nous autres rois nous
+n'avons plus même un état digne des riches particuliers! M. le duc
+d'Orléans a envoyé ses chevaux et ses meutes en Angleterre pour les
+faire vendre, et supprimé les deux tiers de sa maison. J'ai supprimé ma
+louveterie, moi. M. de Saint-Germain m'a fait réformer ma maison
+militaire. Nous vivons de privations, tous, grands et petits, ma chère.
+
+--Mais cependant, sire, des Valois ne peuvent mourir de faim!
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez donné cent louis?
+
+--La belle aumône!
+
+--C'est royal.
+
+--Donnez-en autant, alors.
+
+--Je m'en garderai bien. Ce que vous avez donné suffit pour nous deux.
+
+--Alors, une petite pension.
+
+--Pas du tout; rien de fixe. Ces gens-là vous soutireront assez pour
+eux-mêmes; ils sont de la famille des rongeurs. Quand j'aurai envie de
+donner, eh bien! je donnerai une somme sans précédents, sans obligations
+pour l'avenir. En un mot, je donnerai quand j'aurai trop d'argent. Cette
+petite Valois, mais, en vérité, je ne puis vous conter tout ce que je
+sais sur elle. Votre bon coeur est pris au piège, ma chère Antoinette.
+J'en demande pardon à votre bon coeur.
+
+Et, en disant ces mots, Louis tendit la main à la reine, qui, cédant à
+un premier mouvement, l'approcha de ses lèvres.
+
+Puis, tout à coup, la repoussant.
+
+--Vous, dit-elle, vous n'êtes pas bon pour moi. Je vous en veux!
+
+--Vous m'en voulez, dit le roi, vous! Eh bien! moi... moi...
+
+--Oh! oui, dites que vous ne m'en voulez pas, vous qui me faites fermer
+les portes de Versailles; vous qui arrivez à six heures et demie du
+matin dans mes antichambres, qui ouvrez ma porte de force, et qui entrez
+chez moi en roulant des yeux furibonds.
+
+Le roi se mit à rire.
+
+--Non, dit-il, je ne vous en veux pas.
+
+--Vous ne m'en voulez plus, à la bonne heure!
+
+--Que me donnerez-vous, si je vous prouve que je ne vous en voulais pas,
+même en venant ici?
+
+--Voyons d'abord la preuve de ce que vous dites.
+
+--Oh! c'est bien aisé, répliqua le roi, je l'ai dans ma poche, la
+preuve.
+
+--Bah! s'écria la reine avec curiosité en se soulevant sur son séant;
+vous avez quelque chose à me donner?
+
+--J'ai à vous donner vos oeufs de Pâques.
+
+--Oh! réellement, alors vous êtes bien aimable; mais je ne vous croirai,
+comprenez-vous bien, que si vous étalez la preuve tout de suite. Oh! pas
+de subterfuge. Je parie que vous m'allez encore promettre?
+
+Alors, avec un sourire plein de bonté, le roi fouilla dans sa poche, en
+y mettant cette lenteur qui double la convoitise, cette lenteur qui fait
+trépigner d'impatience l'enfant pour son jouet, l'animal pour sa
+friandise, la femme pour son cadeau.
+
+Enfin, il finit par tirer de cette poche une boîte de maroquin rouge
+artistement gaufrée et rehaussée de dorures.
+
+--Un écrin! dit la reine, ah! voyons.
+
+Le roi déposa l'écrin sur le lit.
+
+La reine le saisit vivement et l'attira à elle.
+
+À peine eut-elle ouvert la boîte, qu'enivrée, éblouie, elle s'écria:
+
+--Oh! que c'est beau! mon Dieu! que c'est beau!
+
+Le roi sentit comme un frisson de joie qui lui chatouillait le coeur.
+
+--Vous trouvez? dit-il.
+
+La reine ne pouvait répondre, elle était haletante.
+
+Alors elle tira de l'écrin un collier de diamants si gros, si purs, si
+lumineux et si habilement assortis, qu'il lui sembla voir courir sur ses
+belles mains un fleuve de phosphore et de flammes.
+
+Le collier ondulait comme les anneaux d'un serpent dont chaque écaille
+aurait été un éclair.
+
+--Oh! c'est magnifique, dit enfin la reine retrouvant la parole,
+magnifique, répéta-t-elle avec des yeux qui s'animaient, soit au contact
+de ces diamants splendides, soit parce qu'elle songeait que nulle femme
+au monde ne pourrait avoir un collier pareil.
+
+--Alors, vous êtes contente? dit le roi.
+
+--Enthousiasmée, sire. Vous me rendez trop heureuse.
+
+--Vraiment!
+
+--Voyez donc ce premier rang, les diamants sont gros comme des
+noisettes.
+
+--En effet.
+
+--Et assortis. On ne les distinguerait pas les uns des autres. Comme la
+gradation des grosseurs est habilement ménagée! Quelles savantes
+proportions entre les différences du premier et du second rang, et du
+second au troisième! Le joaillier qui a réuni ces diamants et fait ce
+collier est un artiste.
+
+--Ils sont deux.
+
+--Je parie alors que c'est Boehmer et Bossange.
+
+--Vous avez deviné.
+
+--En vérité, il n'y a qu'eux pour oser faire des entreprises pareilles.
+Que c'est beau, sire, que c'est beau!
+
+--Madame, madame, dit le roi, vous payez ce collier beaucoup trop cher,
+prenez-y garde.
+
+--Oh! s'écria la reine, oh! sire.
+
+Et tout à coup son front radieux s'assombrit, se pencha.
+
+Ce changement dans sa physionomie s'opéra si rapide et s'effaça si
+rapidement encore, que le roi n'eut pas même le temps de le remarquer.
+
+--Voyons, dit-il, laissez-moi un plaisir.
+
+--Lequel?
+
+--Celui de mettre ce collier à votre cou.
+
+La reine l'arrêta.
+
+--C'est bien cher, n'est-ce pas? dit-elle tristement.
+
+--Ma foi! oui, répliqua le roi en riant; mais je vous l'ai dit, vous
+venez de le payer plus qu'il ne vaut, et ce n'est qu'à sa place,
+c'est-à-dire à votre col, qu'il prendra son véritable prix.
+
+Et, en disant ces mots, Louis s'approchait de la reine, tenant de ses
+deux mains les deux extrémités du magnifique collier, pour le fixer par
+l'agrafe faite elle-même d'un gros diamant.
+
+--Non, non, dit la reine, pas d'enfantillage. Remettez ce collier dans
+votre écrin, sire.
+
+Et elle secoua la tête.
+
+--Vous me refusez de le voir le premier sur vous?
+
+--À Dieu ne plaise que je vous refusasse cette joie, sire, si je prenais
+le collier; mais...
+
+--Mais... fit le roi surpris.
+
+--Mais ni vous ni personne, sire, ne verra un collier de ce prix à mon
+cou.
+
+--Vous ne le porterez pas, madame?
+
+--Jamais!
+
+--Vous me refusez?
+
+--Je refuse de me pendre un million, et peut-être un million et demi au
+cou, car j'estime ce collier quinze cent mille livres, n'est-ce pas?
+
+--Eh! je ne dis pas non, répliqua le roi.
+
+--Et je refuse de pendre à mon col un million et demi quand les coffres
+du roi sont vides, quand le roi est forcé de mesurer ses secours et de
+dire aux pauvres: «Je n'ai plus d'argent, Dieu vous assiste!»
+
+--Comment, c'est sérieux ce que vous me dites là?
+
+--Tenez, sire, M. de Sartine me disait un jour qu'avec quinze cent mille
+livres on pouvait avoir un vaisseau de ligne, et, en vérité, sire, le
+roi de France a plus besoin d'un vaisseau de ligne que la reine de
+France n'a besoin d'un collier.
+
+--Oh! s'écria le roi, au comble de la joie et les yeux mouillés de
+larmes, oh! ce que vous venez de faire là est sublime. Merci, merci!...
+Antoinette, vous êtes une bonne femme.
+
+Et pour couronner dignement sa démonstration cordiale et bourgeoise, le
+bon roi jeta ses deux bras au cou de Marie-Antoinette, et l'embrassa.
+
+--Oh! comme on vous bénira en France, madame, s'écria-t-il, quand on
+saura le mot que vous venez de dire.
+
+La reine soupira.
+
+--Il est encore temps, dit le roi avec vivacité. Un soupir de regrets!
+
+--Non, sire, un soupir de soulagement; fermez cet écrin et rendez-le aux
+joailliers.
+
+--J'avais déjà disposé mes termes de paiements; l'argent est prêt;
+voyons, qu'en ferai-je? Ne soyez pas si désintéressée, madame.
+
+--Non, j'ai bien réfléchi. Non, bien décidément, sire, je ne veux pas de
+ce collier; mais je veux autre chose.
+
+--Diable! voilà mes seize cents mille livres écornées.
+
+--Seize cents mille livres? Voyez-vous! Eh quoi, c'était si cher?
+
+--Ma foi! madame, j'ai lâché le mot, je ne m'en dédis pas.
+
+--Rassurez-vous; ce que je vous demande coûtera moins cher.
+
+--Que me demandez-vous?
+
+--C'est de me laisser aller à Paris encore une fois.
+
+--Oh! mais c'est facile, et pas cher surtout.
+
+--Attendez! attendez!
+
+--Diable!
+
+--À Paris, place Vendôme.
+
+--Diable! diable!
+
+--Chez M. Mesmer.
+
+Le roi se gratta l'oreille.
+
+--Enfin, dit-il, vous avez refusé une fantaisie de seize cent mille
+livres; je puis bien vous passer celle-là. Allez donc chez M. Mesmer;
+mais, à mon tour, à une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--Vous vous ferez accompagner d'une princesse du sang.
+
+La reine réfléchit.
+
+--Voulez-vous Mme de Lamballe? dit-elle.
+
+--Mme de Lamballe, soit.
+
+--C'est dit.
+
+--Je signe.
+
+--Merci.
+
+--Et de ce pas, ajouta le roi, je vais commander mon vaisseau de ligne,
+et le baptiser _Le Collier de la Reine_. Vous en serez la marraine,
+madame; puis je l'enverrai à La Pérouse.
+
+Le roi baisa la main de sa femme, et sortit de l'appartement tout
+joyeux.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Le petit lever de la reine
+
+
+À peine le roi fut-il sorti que la reine se leva et vint à la fenêtre
+respirer l'air vif et glacial du matin.
+
+Le jour s'annonçait brillant et plein de ce charme qu'une avance du
+printemps donne à certains jours d'avril: aux gelées de la nuit
+succédait la douce chaleur d'un soleil déjà sensible; le vent avait
+tourné depuis la veille du nord à l'est.
+
+S'il demeurait dans cette direction, l'hiver, ce terrible hiver de 1784,
+était fini.
+
+Déjà, en effet, on voyait à l'horizon rose sourdre cette vapeur
+grisâtre, qui n'est autre chose que l'humidité fuyant devant le soleil.
+
+Dans les parterres, le givre tombait peu à peu des branches, et les
+petits oiseaux commençaient à poser librement sur les bourgeons déjà
+formés leurs griffes délicates.
+
+La fleur d'avril, la ravenelle, courbée sous la gelée, comme ces pauvres
+fleurs dont parle Dante, levait sa tête noircissante du sein de la neige
+à peine fondue, et sous les feuilles de la violette, feuilles épaissies,
+dures et larges, le bouton oblong de la fleur mystérieuse lançait les
+deux follioles elliptiques qui précèdent l'épanouissement et le parfum.
+
+Dans les allées, sur les statues, sur les rampes des grilles, la glace
+glissait en diamants rapides; elle n'était pas encore de l'eau, elle
+n'était déjà plus de la glace.
+
+Tout annonçait la lutte sourde du printemps contre les frimas, et
+présageait la prochaine défaite de l'hiver.
+
+--Si nous voulons profiter de la glace, s'écria la reine interrogeant
+l'atmosphère, je crois qu'il faut se hâter. N'est-ce pas, madame de
+Misery? ajouta-t-elle en se retournant, car voilà le printemps qui
+pousse.
+
+--Votre Majesté avait envie depuis longtemps d'aller faire une partie
+sur la pièce d'eau des Suisses, répliqua la première femme de chambre.
+
+--Eh bien! aujourd'hui même nous ferons cette partie, dit la reine, car
+demain peut-être, serait-il trop tard.
+
+--Alors, pour quelle heure la toilette de Votre Majesté?
+
+--Pour tout de suite. Je déjeunerai légèrement et je sortirai.
+
+--Sont-ce là les seuls ordres de la reine?
+
+--On s'informera si Mlle de Taverney est levée, et on lui dira que je
+désire la voir.
+
+--Mlle de Taverney est déjà dans le boudoir de Sa Majesté, répliqua la
+femme de chambre.
+
+--Déjà! demanda la reine, qui savait mieux que personne à quelle heure
+Andrée avait dû se coucher.
+
+--Oh! madame, elle attend déjà depuis plus de vingt minutes.
+
+--Introduisez-la.
+
+En effet, Andrée entra chez la reine au moment où le premier coup de
+neuf heures sonnait à l'horloge de la cour de Marbre.
+
+Déjà vêtue avec soin, comme toute femme de la cour qui n'avait pas le
+droit de se montrer en négligé chez sa souveraine, Mlle de Taverney se
+présenta souriante et presque inquiète.
+
+La reine souriait aussi, ce qui rassura Andrée.
+
+--Allez, ma bonne Misery, dit-elle; envoyez-moi Léonard et mon tailleur.
+
+Puis, ayant suivi des yeux Mme Misery et vu la portière se fermer
+derrière elle:
+
+--Rien, dit-elle à Andrée; le roi a été charmant, il a ri, il a été
+désarmé.
+
+--Mais a-t-il su? demanda Andrée.
+
+--Vous comprenez, Andrée, que l'on ne ment pas lorsqu'on n'a pas tort et
+que l'on est reine de France.
+
+--C'est vrai, madame, répondit Andrée en rougissant.
+
+--Et cependant, ma chère Andrée, il paraît que nous avons eu un tort.
+
+--Un tort, madame, dit Andrée; oh! plus d'un, sans doute?
+
+--C'est possible, mais enfin voilà le premier: c'est d'avoir plaint Mme
+de La Motte; le roi ne l'aime pas. J'avoue pourtant qu'elle m'a plu, à
+moi.
+
+--Oh! Votre Majesté est trop bon juge pour que l'on ne s'incline pas
+devant ses arrêts.
+
+--Voici Léonard, dit Mme de Misery en rentrant.
+
+La reine s'assit devant sa toilette de vermeil, et le célèbre coiffeur
+commença son office.
+
+La reine avait les plus beaux cheveux du monde, et sa coquetterie
+consistait à faire admirer ses cheveux.
+
+Léonard le savait, et au lieu de procéder avec rapidité, comme il l'eût
+fait à l'égard de toute autre femme, il laissait à la reine le temps et
+le plaisir de s'admirer elle-même.
+
+Ce jour-là, Marie-Antoinette était contente, joyeuse même: elle était en
+beauté; de son miroir, elle passait à Andrée, à qui elle envoyait les
+plus affectueux regards.
+
+--Vous n'avez pas été grondée, vous, dit-elle, vous, libre et fière,
+vous de qui tout le monde a un peu peur parce que, comme la divine
+Minerve, vous êtes trop sage.
+
+--Moi, madame, balbutia Andrée.
+
+--Oui, vous, vous le rabat-joie de tous les étourneaux de la cour. Oh!
+mon Dieu! que vous êtes heureuse d'être fille, Andrée, et surtout de
+vous trouver heureuse de l'être.
+
+Andrée rougit et essaya un triste sourire.
+
+--C'est un voeu que j'ai fait, dit-elle.
+
+--Et que vous tiendrez, ma belle vestale? demanda la reine.
+
+--Je l'espère.
+
+--À propos, s'écria la reine, je me rappelle...
+
+--Quoi? Votre Majesté.
+
+--Que, sans être mariée, vous avez cependant un maître depuis hier.
+
+--Un maître, madame!
+
+--Oui, votre cher frère; comment l'appelez-vous? Philippe, je crois.
+
+--Oui, madame, Philippe.
+
+--Il est arrivé?
+
+--Depuis hier, comme Votre Majesté me faisait l'honneur de me le dire.
+
+--Et vous ne l'avez pas encore vu? Égoïste que je suis, je vous ai
+arrachée à lui hier pour vous mener à Paris; en vérité, c'est
+impardonnable.
+
+--Oh! madame, dit Andrée en souriant, je vous pardonne de grand coeur,
+et Philippe aussi.
+
+--Est-ce bien sûr?
+
+--J'en réponds.
+
+--Pour vous?
+
+--Pour moi et pour lui.
+
+--Comment est-il?
+
+--Toujours beau et bon, madame.
+
+--Quel âge a-t-il maintenant?
+
+--Trente-deux ans.
+
+--Pauvre Philippe, savez-vous que voilà tantôt quatorze ans que je le
+connais, et que sur les quatorze ans j'ai été neuf ou dix ans sans le
+voir.
+
+--Quand Votre Majesté voudra bien le recevoir, il sera heureux d'assurer
+à Votre Majesté que l'absence n'apporte aucune atteinte aux sentiments
+de respectueux dévouement qu'il avait voués à la reine.
+
+--Puis-je le voir tout de suite?
+
+--Mais dans un quart d'heure il sera aux pieds de Votre Majesté, si
+Votre Majesté le permet.
+
+--Bien, bien--je le permets--, je le veux même.
+
+La reine achevait à peine, que quelqu'un de vif, de rapide, de bruyant,
+glissa, ou plutôt bondit sur le tapis du cabinet de toilette et vint
+réfléchir son visage rieur et narquois dans la même glace où
+Marie-Antoinette souriait au sien.
+
+--Mon frère d'Artois, dit la reine, ah! en vérité, vous m'avez fait
+peur.
+
+--Bonjour à Votre Majesté, dit le jeune prince. Comment Votre Majesté a
+t-elle passé la nuit?
+
+--Très mal, merci, mon frère.
+
+--Et la matinée?
+
+--Très bien.
+
+--Voilà l'essentiel. Tout à l'heure je me suis bien douté que l'épreuve
+avait été supportée heureusement, car j'ai rencontré le roi qui m'a
+délicieusement souri. Ce que c'est que la confiance!
+
+La reine se mit à rire. Le comte d'Artois, qui n'en savait pas plus, rit
+aussi pour un tout autre motif.
+
+--Mais j'y pense, dit-il, étourdi que je suis, je n'ai seulement pas
+questionné cette pauvre demoiselle de Taverney sur l'emploi de son
+temps.
+
+La reine se mit à regarder dans son miroir, grâce aux réflexions duquel
+rien de ce qui se passait dans la chambre ne lui échappait.
+
+Léonard venait de terminer son oeuvre, et la reine, délivrée du peignoir
+de mousseline des Indes, endossait sa robe du matin.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+--Tenez, dit-elle au comte d'Artois, si vous avez quelque chose à savoir
+d'Andrée, la voici.
+
+Andrée entrait en effet au moment même, tenant par la main un beau
+gentilhomme brun de visage, aux yeux noirs profondément empreints de
+noblesse et de mélancolie, un vigoureux soldat au front intelligent, au
+maintien sévère, pareil à l'un de ces beaux portraits de famille comme
+les a peints Coypel ou Gainsborough.
+
+Philippe de Taverney était vêtu d'un habit gris foncé finement brodé
+d'argent, mais ce gris semblait noir, cet argent semblait du fer: la
+cravate blanche, le jabot blanc mat tranchaient sur la veste de couleur
+sombre, et la poudre de la coiffure rehaussait la mâle énergie du teint
+et des traits.
+
+Philippe s'avança, une main dans celle de sa soeur, l'autre arrondie
+autour de son chapeau.
+
+--Votre Majesté, dit Andrée en s'inclinant avec respect, voici mon
+frère.
+
+Philippe salua gravement et avec lenteur.
+
+Quand il releva la tête, la reine n'avait pas encore cessé de regarder
+dans son miroir. Il est vrai qu'elle voyait dans son miroir tout aussi
+bien que si elle eût regardé Philippe en face.
+
+--Bonjour, monsieur de Taverney, dit la reine.
+
+Et elle se retourna.
+
+Elle était belle de cet éclat royal qui confondait autour de son trône
+les amis de la royauté et les adorateurs de la femme, elle avait la
+puissance de la beauté, et qu'on nous pardonne cette inversion de
+l'idée, elle avait aussi la beauté de la puissance.
+
+Philippe, en la voyant sourire, en sentant cet oeil limpide, fier et
+doux à la fois, s'arrêter sur lui, Philippe pâlit et laissa voir dans
+toute sa personne l'émotion la plus vive.
+
+--Il paraît, monsieur de Taverney, continua la reine, que vous nous
+donnez votre première visite. Merci.
+
+--Votre Majesté daigne oublier que c'est à moi de la remercier, répliqua
+Philippe.
+
+--Que d'années, dit la reine, que de temps passé depuis que nous ne nous
+sommes vus; le temps le plus beau de la vie, hélas!
+
+--Pour moi, oui, madame, mais non pour Votre Majesté, à qui tous les
+jours sont de beaux jours.
+
+--Vous avez donc pris du goût à l'Amérique, monsieur de Taverney, que
+vous y êtes resté alors que tout le monde en revenait?
+
+--Madame, dit Philippe, M. de La Fayette, en quittant le Nouveau-Monde,
+avait besoin d'un officier de confiance à qui il pût laisser une part
+dans le commandement des auxiliaires. M. de La Fayette m'a en
+conséquence proposé au général Washington, qui a bien voulu m'accepter.
+
+--Il paraît, dit la reine, que de ce Nouveau-Monde dont vous me parlez
+nous reviennent force héros.
+
+--Ce n'est pas pour moi que Votre Majesté dit cela, répondit Philippe en
+souriant.
+
+--Pourquoi pas? fit la reine.
+
+Puis, se retournant vers le comte d'Artois:
+
+--Regardez donc, mon frère, la belle mine et l'air martial de M. de
+Taverney.
+
+Philippe, se voyant ainsi mis en rapport avec M. le comte d'Artois,
+qu'il ne connaissait pas, fit un pas vers lui, sollicitant du prince la
+permission de le saluer.
+
+Le comte fit un signe de la main, Philippe s'inclina.
+
+--Un bel officier, s'écria le jeune prince; un noble gentilhomme, dont
+je suis heureux de faire la connaissance. Quelles sont vos intentions en
+revenant en France?
+
+Philippe regarda sa soeur:
+
+--Monseigneur, dit-il, j'ai l'intérêt de ma soeur qui domine le mien; ce
+qu'elle voudra que je fasse, je le ferai.
+
+--Mais il y a M. de Taverney le père, je crois? dit le comte d'Artois.
+
+--Nous avons eu le bonheur de conserver notre père, oui, monseigneur,
+répliqua Philippe.
+
+--Mais n'importe, interrompit vivement la reine; j'aime mieux Andrée
+sous la protection de son frère, et son frère sous la vôtre, monsieur le
+comte. Vous vous chargez donc de M. de Taverney, c'est dit, n'est-ce
+pas?
+
+Le comte d'Artois fit un signe d'assentiment.
+
+--Savez-vous, continua la reine, que des liens très étroits nous lient?
+
+--Des liens très étroits, vous, ma soeur? Oh! contez-moi cela, je vous
+prie.
+
+--Oui, M. Philippe de Taverney fut le premier Français qui s'offrit à
+mes yeux quand j'arrivai en France et je m'étais promis bien sincèrement
+de faire le bonheur du premier Français que je rencontrerais.
+
+Philippe sentit la rougeur monter à son front. Il mordit ses lèvres pour
+rester impassible.
+
+Andrée le regarda et baissa la tête.
+
+Marie-Antoinette surprit un de ces regards que le frère et la soeur
+avaient échangés; mais comment eût-elle deviné tout ce qu'un pareil
+regard cachait de secrets douloureusement entassés!
+
+Marie-Antoinette ne savait rien des événements que nous avons racontés
+dans la première partie de cette histoire.
+
+L'apparente tristesse que saisit la reine, elle l'attribua à une autre
+cause. Pourquoi, lorsque tant de gens s'étaient épris d'amour pour la
+dauphine, en 1774, pourquoi M. de Taverney n'aurait-il pas un peu
+souffert de cet amour épidémique des Français pour la fille de
+Marie-Thérèse?
+
+Rien ne rendrait cette supposition invraisemblable, rien, pas même
+l'inspection passée au miroir de cette beauté de jeune fille devenue
+femme et reine.
+
+Marie-Antoinette attribua donc le soupir de Philippe à quelque
+confidence de ce genre, faite à la soeur par le frère. Elle sourit au
+frère et caressa la soeur de ses plus aimables regards; elle n'avait pas
+deviné tout à fait, elle ne s'était pas tout à fait trompée, et dans
+cette innocente coquetterie que nul ne voie un crime! La reine fut
+toujours femme, elle se glorifiait d'être aimée. Certaines âmes ont
+cette aspiration vers la sympathie de tous ceux qui les entourent: ce ne
+sont pas les âmes les moins généreuses en ce monde.
+
+Hélas! il viendra un moment, pauvre reine, où ce sourire qu'on te
+reproche envers les gens qui t'aiment, tu l'adresseras en vain aux gens
+qui ne t'aiment plus.
+
+Le comte d'Artois s'approcha de Philippe, tandis que la reine consultait
+Andrée sur une garniture de la robe de chasse.
+
+--Sérieusement, dit le comte d'Artois, est-ce un bien grand général que
+M. de Washington?
+
+--Un grand homme, oui, monseigneur.
+
+--Et quel effet faisaient les Français là-bas?
+
+--En bien, l'effet que les Anglais faisaient en mal.
+
+--D'accord. Vous êtes partisan des idées nouvelles, mon cher monsieur
+Philippe de Taverney; mais avez-vous bien réfléchi à une chose?
+
+--Laquelle, monseigneur? Je vous avouerai que là-bas, sur l'herbe des
+camps, dans les savanes du bord des grands lacs, j'ai eu souvent le
+temps de réfléchir à bien des choses.
+
+--À celle-ci, par exemple, qu'en faisant la guerre là-bas, ce n'est ni
+aux Indiens, ni aux Anglais que vous l'avez faite.
+
+--À qui donc, monseigneur?
+
+--À vous.
+
+--Ah! monseigneur, je ne vous démentirai pas, la chose est bien
+possible.
+
+--Vous avouez...
+
+--J'avoue le malheureux contrecoup d'un événement qui a sauvé la
+monarchie.
+
+--Oui, mais un contrecoup peut-être mortel à ceux qui avaient guéri de
+l'accident primitif.
+
+--Hélas! monseigneur.
+
+--Voilà pourquoi je ne trouve pas aussi heureuses qu'on le prétend les
+victoires de M. Washington et du marquis de La Fayette. C'est de
+l'égoïsme, je le veux bien, mais passez-le-moi; ce n'est pas de
+l'égoïsme pour moi seul.
+
+--Oh! monseigneur.
+
+--Et savez-vous pourquoi je vous aiderai de toutes mes forces?
+
+--Monseigneur, quelle que soit la raison, j'en aurai à Votre Altesse
+Royale la plus vive reconnaissance.
+
+--C'est que, mon cher monsieur de Taverney, vous n'êtes pas un de ceux
+que la trompette a héroïsés dans nos carrefours; vous avez fait
+bravement votre service, mais vous ne vous êtes pas coulé sans cesse
+dans l'embouchure de la trompette. On ne vous connaît pas à Paris, voilà
+pourquoi je vous aime, sinon... ah! ma foi! monsieur de
+Taverney... sinon... je suis égoïste, voyez-vous.
+
+Là-dessus, le prince baisa la main de la reine en riant, salua Andrée
+d'un air affable et plus respectueux qu'il n'en avait l'habitude avec
+les femmes, puis la porte s'ouvrit et il disparut.
+
+La reine alors quitta presque brusquement l'entretien qu'elle avait avec
+Andrée, se tourna vers Philippe, et lui dit:
+
+--Avez-vous vu votre père, monsieur?
+
+--Avant de venir ici, oui, madame, je l'ai trouvé dans les antichambres;
+ma soeur l'avait fait prévenir.
+
+--Pourquoi n'avoir pas été voir votre père d'abord?
+
+--J'avais envoyé chez lui mon valet de chambre, madame, et mon mince
+bagage, mais M. de Taverney m'a renvoyé ce garçon avec l'ordre de me
+présenter d'abord chez le roi ou chez Votre Majesté.
+
+--Et vous avez obéi?
+
+--Avec bonheur, madame; de cette façon, j'ai pu embrasser ma soeur.
+
+--Il fait un temps superbe! s'écria la reine avec un mouvement de joie.
+Madame de Misery, demain la glace sera fondue, il me faut tout de suite
+un traîneau.
+
+La première femme de chambre sortit pour faire exécuter l'ordre.
+
+--Et mon chocolat ici, ajouta la reine.
+
+--Votre Majesté ne déjeunera pas, dit Mme de Misery. Ah! déjà hier Votre
+Majesté n'a pas soupé.
+
+--C'est ce qui vous trompe, ma bonne Misery, nous avons soupé hier,
+demandez à Mlle de Taverney.
+
+--Et très bien, répliqua Andrée.
+
+--Ce qui n'empêchera pas que je prenne mon chocolat, ajouta la reine.
+Vite, vite, ma bonne Misery, ce beau soleil m'attire: il y aura bien du
+monde sur la pièce d'eau des Suisses.
+
+--Votre Majesté se propose de patiner? dit Philippe.
+
+--Oh! vous allez vous moquer de nous, monsieur l'Américain, s'écria la
+reine, vous qui avez parcouru des lacs immenses, sur lesquels on fait
+plus de lieues qu'ici nous ne faisons de pas.
+
+--Madame, répondit Philippe, ici Votre Majesté s'amuse du froid et du
+chemin; là-bas on en meurt.
+
+--Ah! voici mon chocolat: Andrée, vous en prendrez une tasse.
+
+Andrée rougit de plaisir et s'inclina.
+
+--Vous voyez, monsieur de Taverney, je suis toujours la même,
+l'étiquette me fait horreur comme autrefois; vous souvient-il
+d'autrefois, monsieur Philippe, êtes-vous changé, vous?
+
+Ces mots allèrent au coeur du jeune homme; souvent le regret d'une femme
+est un coup de poignard pour les intéressés.
+
+--Non, madame, répondit-il d'une voix brève, non, je ne suis pas changé,
+de coeur au moins.
+
+--Alors, si vous avez gardé le même coeur, dit la reine avec enjouement,
+comme le coeur était bon, nous vous en remercions à notre manière: une
+tasse pour M. de Taverney, madame Misery.
+
+--Oh! madame, s'écria Philippe, tout bouleversé, Votre Majesté n'y pense
+pas, un tel honneur à un pauvre soldat obscur comme moi.
+
+--Un ancien ami, s'écria la reine, voilà tout. Ce jour me fait monter au
+cerveau tous les parfums de la jeunesse; ce jour me trouve heureuse,
+libre, fière, folle!... Ce jour me rappelle mes premiers tours dans mon
+Trianon chéri, et les escapades que nous faisions, Andrée et moi. Mes
+roses, mes fraises, mes verveines, les oiseaux que j'essayais à
+reconnaître dans mes parterres, tout, jusqu'à mes jardiniers chéris,
+dont les bonnes figures signifiaient toujours une fleur nouvelle, un
+fruit savoureux; et M. de Jussieu, et cet original Rousseau, qui est
+mort... Ce jour... je vous dis que ce jour... me rend folle! Mais
+qu'avez-vous, Andrée? vous êtes rouge; qu'avez vous, monsieur Philippe?
+vous êtes pâle.
+
+La physionomie de ces deux jeunes gens avait, en effet, supporté mal
+l'épreuve de ce souvenir cruel.
+
+Tous deux, aux premiers mots de la reine, rappelèrent leur courage.
+
+--Je me suis brûlé le palais, dit Andrée, excusez-moi, madame.
+
+--Et moi, madame, dit Philippe, je ne puis encore me faire à cette idée
+que Votre Majesté m'honore comme un grand seigneur.
+
+--Allons, allons, interrompit Marie-Antoinette en versant elle-même le
+chocolat dans la tasse de Philippe, vous êtes un soldat, avez-vous dit,
+et comme tel accoutumé au feu: brûlez-vous glorieusement avec le
+chocolat, je n'ai pas le temps d'attendre.
+
+Et elle se mit à rire. Mais Philippe prit la chose au sérieux, comme un
+campagnard eût pu le faire; seulement, ce que celui-ci eût accompli par
+embarras, Philippe l'accomplit par héroïsme.
+
+La reine ne le perdait pas de vue, son rire redoubla.
+
+--Vous avez un parfait caractère, dit-elle.
+
+Elle se leva...
+
+Déjà ses femmes lui avaient donné un charmant chapeau, une mante
+d'hermine et des gants.
+
+La toilette d'Andrée se fit aussi rapidement.
+
+Philippe remit son chapeau sous son bras et suivit les dames.
+
+--Monsieur de Taverney, je ne veux pas que vous me quittiez, dit la
+reine, et je prétends aujourd'hui, par politique, confisquer un
+Américain. Prenez ma droite, monsieur de Taverney.
+
+Taverney obéit. Andrée passa vers la gauche de la reine.
+
+Quand la reine descendit le grand escalier, quand les tambours battirent
+aux champs, quand le clairon des gardes du corps et le froissement des
+armes qu'on apprêtait montèrent dans le palais, poussés par le vent des
+vestibules, cette pompe royale, ce respect de tous, ces adorations qui
+venaient au coeur de la reine et rencontraient Taverney en chemin, ce
+triomphe, disons-nous, frappa de vertige la tête déjà embarrassée du
+jeune homme.
+
+Une sueur de fièvre perla sur son front, ses pas hésitèrent.
+
+Sans le tourbillon froid qui le frappa aux yeux et aux lèvres, il se fût
+certainement évanoui.
+
+C'était pour ce jeune homme, après tant de jours lugubrement usés dans
+le chagrin et dans l'exil, un retour trop soudain aux grandes joies de
+l'orgueil et du coeur.
+
+Tandis que sur le passage de la reine, étincelante de beauté, se
+courbaient les fronts et se dressaient les armes, on eût pu voir un
+petit vieillard à qui la préoccupation faisait oublier l'étiquette.
+
+Il était resté la tête tendue, l'oeil braqué sur la reine et sur
+Taverney, au lieu de baisser sa tête et ses regards.
+
+Lorsque la reine s'éloigna, le petit vieillard rompit son rang avec la
+haie qui se démolissait autour de lui, et on le vit courir aussi vite
+que le lui permettaient ses petites jambes blèches[3] de soixante-dix
+ans.
+
+ [Note 3: Molles et faibles.]
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+La pièce d'eau des Suisses
+
+
+Chacun connaît ce long carré glauque et moiré dans la belle saison,
+blanc et rugueux dans l'hiver, qui se nomme encore aujourd'hui la pièce
+d'eau des Suisses.
+
+Une allée de tilleuls, qui tendent joyeusement au soleil leurs bras
+rougissants, borde chaque rive de l'étang; cette allée est peuplée de
+promeneurs de tous rangs et de tous âges qui vont jouir du spectacle des
+traîneaux et des patins.
+
+Les toilettes des femmes offrent ce bruyant pêle-mêle du luxe un peu
+gênant de l'ancienne cour, et la désinvolture un peu capricieuse de la
+nouvelle mode.
+
+Les hautes coiffures, les mantes ombrageant de jeunes fronts, les
+chapeaux d'étoffe en majorité, les manteaux de fourrure et les vastes
+falbalas des robes de soie font une bigarrure assez curieuse avec les
+habits rouges, les redingotes bleu de ciel, les livrées jaunes et les
+grandes lévites blanches.
+
+Des valets bleus et rouges fendent toute cette foule, comme des
+coquelicots et des bleuets que le vent fait onduler sur les épis ou les
+trèfles.
+
+Parfois un cri d'admiration part du milieu de l'assemblée. C'est que
+Saint-Georges, le hardi patineur, vient d'exécuter un cercle si parfait,
+qu'un géomètre en le mesurant n'y trouverait pas un défaut sensible.
+
+Tandis que les rives de la pièce d'eau sont couvertes d'un tel nombre de
+spectateurs qu'ils se réchauffent par le contact et présentent de loin
+l'aspect d'un tapis bariolé, au-dessus duquel flotte une vapeur, celle
+des haleines que le froid saisit, la pièce d'eau elle-même, devenue un
+épais miroir de glace, présente l'aspect le plus varié et surtout le
+plus mouvant.
+
+Là, c'est un traîneau que trois énormes molosses, attelés comme aux
+troïkas russes, font voler sur la glace.
+
+Ces chiens vêtus de caparaçons de velours armoriés la tête coiffée de
+plumes flottantes, ressemblent à ces chimériques animaux des diableries
+de Callot ou des sorcelleries de Goya.
+
+Leur maître, M. de Lauzun, nonchalamment assis dans le traîneau bourré
+de peaux de tigre, se penche sur le côté pour respirer librement, ce
+qu'il ne réussirait probablement pas à faire en suivant le fil du vent.
+
+Çà et là, quelques traîneaux d'une modeste allure cherchent l'isolement.
+Une dame masquée, sans doute à cause du froid, monte un de ces traîneaux
+tandis qu'un beau patineur, vêtu d'une houppelande de velours à
+brandebourgs d'or, se penche sur le dossier pour donner une impulsion
+plus rapide au traîneau qu'il pousse et dirige en même temps.
+
+Les paroles entre la dame masquée et le patineur à la houppelande de
+velours s'échangent à la portée du souffle, et nul ne saurait blâmer un
+rendez-vous secret donné sous la voûte des cieux, à la vue de Versailles
+tout entier.
+
+Ce qu'ils disent, qu'importe aux autres puisqu'on les voit; qu'importe à
+eux qu'on les voie puisqu'on ne les entend pas: il est évident qu'au
+milieu de tout ce monde ils vivent d'une vie isolée, ils passent dans la
+foule comme deux oiseaux voyageurs: où vont-ils? à ce monde inconnu que
+toute âme cherche, et qu'on appelle le bonheur.
+
+Tout à coup, au milieu de ces sylphes qui glissent bien plus qu'ils ne
+marchent, il se fait un grand mouvement il s'élève un grand tumulte.
+
+C'est que la reine vient d'apparaître au bord de la pièce d'eau des
+Suisses, qu'on l'a reconnue, et qu'on s'apprête à lui céder la place,
+quand elle fait de la main signe à chacun de demeurer.
+
+Le cri de «Vive la reine!» retentit; puis, forts de la permission,
+patineurs qui volent et traîneaux qu'on pousse forment, comme par un
+mouvement électrique, un grand cercle autour de l'endroit où l'auguste
+visiteuse s'est arrêtée.
+
+L'attention générale est fixée sur elle.
+
+Les hommes alors se rapprochent par de savantes manoeuvres, les femmes
+s'ajustent avec une respectueuse décence, enfin chacun trouve moyen de
+se mêler presque aux groupes de gentilshommes et de grands officiers qui
+viennent offrir leurs compliments à la reine.
+
+Parmi les principaux personnages que le public a remarqués, il en est un
+fort remarquable qui, au lieu de suivre l'impulsion générale et de venir
+au-devant de la reine, il en est un qui, au contraire, reconnaissant sa
+toilette et son entourage, quitte son traîneau et se jette dans une
+contre-allée où il disparaît avec les personnes de sa suite.
+
+Le comte d'Artois, que l'on remarquait au nombre des plus élégants et
+plus légers patineurs, ne fut pas des derniers à franchir l'espace qui
+le séparait de sa belle-soeur, et à venir lui baiser la main.
+
+Puis, en lui baisant la main:
+
+--Voyez-vous, lui dit-il à l'oreille, comme notre frère M. de Provence
+vous évite?
+
+Et en disant ces mots, il désignait du doigt l'altesse royale qui, à
+grands pas, marchait dans le taillis plein de givre, pour aller par un
+détour à la recherche de son carrosse.
+
+--Il ne veut pas que je lui fasse des reproches, dit la reine.
+
+--Oh! quant aux reproches qu'il attend, cela me regarde, et ce n'est
+point pour cela qu'il vous craint.
+
+--C'est pour sa conscience alors, dit gaiement la reine.
+
+--Pour autre chose encore, ma soeur.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Je vais vous le dire. Il vient d'apprendre que M. de Suffren, le
+glorieux vainqueur, doit arriver ce soir, et comme la nouvelle est
+importante, il veut vous la laisser ignorer.
+
+La reine vit autour d'elle quelques curieux, dont le respect n'éloignait
+pas tellement les oreilles qu'ils ne pussent entendre les paroles de son
+beau frère.
+
+--Monsieur de Taverney, dit-elle, soyez assez bon pour vous occuper de
+mon traîneau, je vous prie, et si votre père est là, embrassez-le, je
+vous donne congé pour un quart d'heure.
+
+Le jeune homme s'inclina et traversa la foule pour aller exécuter
+l'ordre de la reine.
+
+La foule aussi avait compris: elle a parfois des instincts merveilleux;
+elle élargit le cercle, et la reine et le comte d'Artois se trouvèrent
+plus à l'aise.
+
+--Mon frère, dit alors la reine, expliquez-moi, je vous prie, ce que mon
+frère gagne à ne point me faire part de l'arrivée de M. de Suffren.
+
+--Oh! ma soeur, est-il bien possible que vous, femme, reine et ennemie,
+vous ne saisissiez pas tout à coup l'intention de ce rusé politique? M.
+de Suffren arrive, nul ne le sait à la cour. M. de Suffren est le héros
+des mers de l'Inde, et, par conséquent, a droit à une réception
+magnifique à Versailles. Donc, M. de Suffren arrive; le roi ignore son
+arrivée, le roi le néglige sans le savoir, et, par conséquent, sans le
+vouloir; vous de même, ma soeur. Tout au contraire, pendant ce temps, M.
+de Provence, qui sait l'arrivée de M. de Suffren, lui, M. de Provence
+accueille le marin, lui sourit, le caresse, lui fait un quatrain, et, en
+se frottant au héros de l'Inde, il devient le héros de la France.
+
+--C'est clair, dit la reine.
+
+--Pardieu! dit le comte.
+
+--Vous n'oubliez qu'un seul point, mon cher gazetier.
+
+--Lequel?
+
+--Comment savez-vous tout ce beau projet de notre cher frère et beau
+frère?
+
+--Comment je le sais? Comme je sais tout ce qu'il fait. C'est bien
+simple: m'étant aperçu que M. de Provence prend à tâche de savoir tout
+ce que je fais, j'ai payé des gens qui me content tout ce qu'il fait,
+lui. Oh! cela pourra m'être utile, et à vous aussi, ma soeur.
+
+--Merci de votre alliance, mon frère, mais le roi?
+
+--Eh bien! le roi est prévenu.
+
+--Par vous?
+
+--Oh! non pas, par son ministre de la Marine que je lui ai envoyé. Tout
+cela ne me regarde pas, vous comprenez, moi, je suis trop frivole, trop
+dissipateur, trop fou, pour m'occuper de choses de cette importance.
+
+--Et le ministre de la Marine ignorait aussi, lui, l'arrivée de M. de
+Suffren en France?
+
+--Eh! mon Dieu! ma chère soeur, vous avez connu assez de ministres,
+n'est-ce pas, depuis quatorze ans que vous êtes ou dauphine ou reine de
+France, pour savoir que ces messieurs ignorent toujours la chose
+importante. Eh bien! j'ai prévenu le nôtre et il est enthousiasmé.
+
+--Je le crois bien.
+
+--Vous comprenez, chère soeur, voilà un homme qui me sera reconnaissant
+toute sa vie, et justement, j'ai besoin de sa reconnaissance.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Pour négocier un emprunt.
+
+--Oh! s'écria la reine en riant, voilà que vous me gâtez votre belle
+action.
+
+--Ma soeur, dit le comte d'Artois d'un air grave, vous devez avoir
+besoin d'argent; foi de fils de France! je mets à votre disposition la
+moitié de la somme que je toucherai.
+
+--Oh! mon frère! s'écria Marie-Antoinette, gardez, gardez; Dieu merci!
+je n'ai besoin de rien en ce moment.
+
+--Diable! n'attendez pas trop longtemps pour réclamer ma promesse, chère
+soeur.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je pourrais bien, si vous attendiez trop longtemps, n'être
+plus en mesure de la tenir.
+
+--Eh bien! en ce cas, je m'arrangerai aussi, moi, de façon à découvrir
+quelque secret d'État.
+
+--Ma soeur, vous prenez froid, dit le prince, vos joues bleuissent, je
+vous en préviens.
+
+--Voici M. de Taverney qui revient avec mon traîneau.
+
+--Alors, vous n'avez plus besoin de moi, ma soeur?
+
+--Non.
+
+--En ce cas, chassez-moi, je vous prie.
+
+--Pourquoi? vous figurez-vous, par hasard, que vous me gênez en quelque
+chose que ce soit?
+
+--Non pas, c'est moi, au contraire, qui ai besoin de ma liberté.
+
+--Adieu alors.
+
+--Au revoir, chère soeur.
+
+--Quand?
+
+--Ce soir.
+
+--Qu'y a-t-il donc ce soir?
+
+--Il n'y a pas, mais il y aura.
+
+--Eh bien! qu'y aura-t-il?
+
+--Il y aura grand monde au jeu du roi.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que le ministre amènera ce soir M. de Suffren.
+
+--Très bien, à ce soir alors.
+
+À ces mots, le jeune prince salua sa soeur avec cette charmante
+courtoisie qui lui était naturelle, et disparut dans la foule.
+
+Taverney père avait suivi des yeux son fils, tandis qu'il s'éloignait de
+la reine pour s'occuper du traîneau.
+
+Mais bientôt son regard vigilant était revenu à la reine. Cette
+conversation animée de Marie-Antoinette avec son beau-frère n'était pas
+sans lui donner quelques inquiétudes, car cette conversation coupait en
+deux toute la familiarité témoignée naguère encore à son fils par la
+reine.
+
+Aussi se contenta-t-il de faire un geste amical à Philippe quand
+celui-ci acheva de terminer les préparatifs indispensables au départ du
+traîneau, et le jeune homme ayant voulu, comme le lui prescrivait la
+reine, aller embrasser son père qu'il n'avait pas embrassé depuis dix
+ans, celui-ci l'éloigna de la main en disant:
+
+--Plus tard, plus tard; reviens après ton service et nous causerons.
+
+Philippe s'éloigna donc, et le baron vit avec joie que M. le comte
+d'Artois avait pris congé de la reine.
+
+Celle-ci entra dans le traîneau et y fit entrer Andrée avec elle, et
+comme deux grands heiduques se présentaient pour pousser le traîneau:
+
+--Non pas, non pas, dit la reine, je ne veux point aller de cette façon.
+Est-ce que vous ne patinez pas, monsieur de Taverney?
+
+--Pardonnez-moi, madame, répondit Philippe.
+
+--Donnez des patins à M. le chevalier, ordonna la reine; puis, se
+retournant de son côté:
+
+--Je ne sais quoi me dit que vous patinez aussi bien que Saint-Georges,
+ajouta-t-elle.
+
+--Mais déjà autrefois, dit Andrée, Philippe patinait fort élégamment.
+
+--Et maintenant vous ne connaissez plus de rival, n'est-ce pas, monsieur
+de Taverney?
+
+--Madame, dit Philippe, puisque Votre Majesté a cette confiance en moi,
+je vais faire de mon mieux.
+
+En disant ces mots, Philippe s'était déjà armé de patins tranchants et
+affilés comme des lames.
+
+Il se plaça alors derrière le traîneau, lui donna l'impulsion d'une
+main, et la course commença.
+
+On vit alors un curieux spectacle.
+
+Saint-Georges, le roi des gymnastes, Saint-Georges, l'élégant mulâtre,
+l'homme à la mode, l'homme supérieur dans tous les exercices du corps,
+Saint-Georges devina un rival dans ce jeune homme qui osait se lancer
+près de lui dans la carrière.
+
+Aussi se mit-il aussitôt à voltiger autour du traîneau de la reine avec
+des révérences si respectueuses, si pleines de charme, que jamais
+courtisan solide sur le parquet de Versailles n'en avait exécuté de plus
+séduisantes; il décrivait autour du traîneau les cercles les plus
+rapides et les plus justes, l'enlaçant par une suite d'anneaux
+merveilleusement soudés l'un à l'autre, de sorte que sa courbe nouvelle
+prévenait toujours l'arrivée du traîneau, lequel le laissait derrière;
+après quoi, d'un coup de patin vigoureux, il regagnait par l'ellipse
+tout ce qu'il avait perdu d'avance.
+
+Nul, pas même avec le regard, ne pouvait suivre cette manoeuvre sans
+être étourdi, ébloui, émerveillé.
+
+Alors Philippe, piqué au jeu, prit un parti plein de témérité: il lança
+le traîneau avec une si effrayante rapidité que deux fois Saint-Georges,
+au lieu de se trouver devant lui, acheva son cercle derrière lui, et
+comme la vitesse du traîneau faisait pousser à beaucoup de gens des cris
+d'effroi qui eussent pu effrayer la reine:
+
+--Si Sa Majesté le désire, dit Philippe, je m'arrêterai, ou du moins je
+ralentirai la course.
+
+--Oh! non, non, s'écria la reine avec cette ardeur fougueuse qu'elle
+mettait dans le travail comme dans le plaisir, non, je n'ai pas peur;
+plus vite si vous pouvez, chevalier, plus vite.
+
+--Oh! tant mieux, merci de la permission, madame, je vous tiens bien,
+rapportez-vous-en à moi.
+
+Et comme sa robuste main s'affermit de nouveau au triangle du dossier,
+le mouvement fut si vigoureux que tout le traîneau trembla.
+
+On eût dit qu'il venait de le soulever à bras tendu.
+
+Alors, appliquant au traîneau sa seconde main, effort qu'il avait
+dédaigné jusque-là, il entraîna la machine comme un jouet dans ses mains
+d'acier.
+
+À partir de ce moment, il croisa chacun des cercles de Saint-Georges par
+des cercles plus grands encore, de sorte que le traîneau se mouvait
+comme l'homme le plus souple, tournant et se retournant sur toute sa
+longueur, comme s'il se fût agi de ces simples semelles sur lesquelles
+Saint-Georges labourait la glace; malgré la masse, malgré le poids,
+malgré l'étendue, le traîneau de la reine s'était fait patin, il vivait,
+il volait, il tourbillonnait comme un danseur.
+
+Saint-Georges, plus gracieux, plus fin, plus correct dans ses méandres,
+commença bientôt à s'inquiéter. Il patinait déjà depuis une heure;
+Philippe, en le voyant tout en sueur, en remarquant les efforts de ses
+jarrets frémissants, résolut de l'abattre par la fatigue.
+
+Il changea de marche et abandonnant les cercles qui lui donnaient la
+peine de soulever chaque fois le traîneau, il lança droit devant lui
+l'équipage.
+
+Le traîneau partit plus rapide qu'une flèche.
+
+Saint-Georges, d'un seul coup de jarret, l'eut bientôt rejoint, mais
+Philippe avait saisi le moment où la seconde impulsion multiplie l'élan
+de la première, il poussa donc le traîneau sur une couche de glace
+encore intacte, et ce fut avec tant de raideur qu'il demeura, lui, en
+arrière.
+
+Saint-Georges s'élança pour rattraper le traîneau, mais alors Philippe,
+rassemblant sa force, glissa si finement sur l'extrême courbure du patin
+qu'il passa devant Saint-Georges et vint poser ses deux mains sur le
+traîneau; puis, par un mouvement herculéen, il fit faire au traîneau
+volte-face et le lança de nouveau dans le sens contraire, tandis que
+Saint-Georges, emporté par son suprême effort, ne pouvant retenir sa
+course, et perdant un espace irrécupérable, demeura complètement
+distancé.
+
+L'air retentit de telles acclamations que Philippe en rougit de honte.
+
+Mais il fut bien surpris quand la reine, après avoir battu elle-même des
+mains, se retourna de son côté et, avec l'accent d'une voluptueuse
+oppression, lui dit:
+
+--Oh! monsieur de Taverney, à présent que la victoire vous est restée,
+grâce! grâce! vous me tueriez.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Le tentateur
+
+
+Philippe, à cet ordre, ou plutôt à cette prière de la reine, serra ses
+muscles d'acier, se cramponna sur ses jarrets, et le traîneau s'arrêta
+court, comme le cheval arabe qui frémit sur ses jarrets dans le sable de
+la plaine.
+
+--Oh! maintenant reposez-vous, dit la reine en sortant du traîneau toute
+vacillante. En vérité, je n'eusse jamais cru qu'il y eût un tel
+enivrement dans la vitesse, vous avez failli me rendre folle.
+
+Et toute vacillante en effet, elle s'appuya sur le bras de Philippe.
+
+Un frémissement de stupeur, qui courut par toute cette foule dorée et
+chamarrée, l'avertit qu'une fois encore elle venait de commettre une de
+ses fautes contre l'étiquette; fautes énormes aux yeux de la jalousie et
+de la servilité.
+
+Quant à Philippe, tout étourdi de cet excès d'honneur, il était plus
+tremblant et plus honteux que si sa souveraine l'eût outragé
+publiquement.
+
+Il baissait les yeux, son coeur battait à rompre sa poitrine.
+
+Une singulière émotion, celle de sa course sans doute, agitait la reine,
+car elle retira immédiatement son bras et prit celui de Mlle de Taverney
+en demandant un siège.
+
+On lui apporta un pliant.
+
+--Pardon, monsieur de Taverney, dit-elle à Philippe.
+
+Puis brusquement:
+
+--Mon Dieu! que c'est un grand malheur, ajouta-t-elle, que d'être
+environnée sans cesse de curieux et de sots, fit-elle tout bas.
+
+Les gentilshommes ordinaires et les dames d'honneur l'avaient jointe et
+dévoraient des yeux Philippe qui, pour cacher sa rougeur, délaçait ses
+patins.
+
+Les patins délacés, Philippe recula pour laisser la place aux
+courtisans.
+
+La reine demeura quelques moments pensive, puis relevant la tête:
+
+--Oh! je sens que je me refroidirais à rester ainsi immobile, dit-elle,
+encore un tour.
+
+Et elle remonta dans son traîneau.
+
+Philippe attendit, mais inutilement, un ordre.
+
+Alors vingt gentilshommes se présentèrent.
+
+--Non, mes heiduques, dit-elle; merci, messieurs.
+
+Puis, lorsque les valets furent à leur poste:
+
+--Doucement, dit-elle, doucement.
+
+Et, fermant les yeux, elle se laissa aller à une rêverie intérieure.
+
+Le traîneau s'éloigna doucement, comme l'avait ordonné la reine, suivi
+d'une foule d'avides, de curieux et de jaloux.
+
+Philippe demeura seul, essuyant sur son front les gouttes de sueur.
+
+Il cherchait des yeux Saint-Georges, pour le consoler de sa défaite par
+quelque loyal compliment.
+
+Mais celui-ci avait reçu un message du duc d'Orléans, son protecteur, et
+avait quitté le champ de bataille.
+
+Philippe, un peu triste, un peu las, presque effrayé lui-même de ce qui
+venait de se passer, était resté immobile à sa place, suivant des yeux
+le traîneau de la reine qui s'éloignait, lorsqu'il sentit quelque chose
+qui lui effleurait les flancs.
+
+Il se retourna et reconnut son père.
+
+Le petit vieillard, tout ratatiné comme un homme d'Hoffmann, tout
+enveloppé de fourrures comme un Samoyède, avait heurté son fils avec le
+coude pour ne pas sortir ses mains du manchon qu'il portait à son col.
+
+Son oeil, dilaté par le froid ou par la joie, parut flamboyant à
+Philippe.
+
+--Vous ne m'embrassez pas, mon fils? dit-il.
+
+Et il prononça ces paroles du ton que le père de l'athlète grec dut
+prendre pour remercier son fils de la victoire remportée dans le cirque.
+
+--Mon cher père, de tout mon coeur, répliqua Philippe.
+
+Mais on pouvait comprendre qu'il n'y avait aucune harmonie entre
+l'accent des paroles et leur signification.
+
+--Là, là, et maintenant que vous m'avez embrassé, allez, allez vite.
+
+Et il le poussa en avant.
+
+--Mais où donc voulez-vous que j'aille, monsieur? demanda Philippe.
+
+--Mais là-bas, morbleu!
+
+--Là-bas?
+
+--Oui, près de la reine.
+
+--Oh! non, mon père, non, merci.
+
+--Comment, non! comment, merci! Êtes-vous fou? Vous ne voulez pas aller
+rejoindre la reine?
+
+--Mais non, c'est impossible; vous n'y pensez pas, mon cher père.
+
+--Comment, impossible! impossible d'aller rejoindre la reine qui vous
+attend?
+
+--Qui m'attend, moi?
+
+--Mais oui; oui, la reine qui vous désire.
+
+--Qui me désire!
+
+Et Taverney regarda fixement le baron.
+
+--En vérité, mon père, dit-il froidement, je crois que vous vous
+oubliez.
+
+--Il est étonnant! parole d'honneur, dit le vieillard en se redressant
+et en frappant du pied. Ah! çà, Philippe, faites-moi le plaisir de me
+dire un peu d'où vous venez.
+
+--Monsieur, dit tristement le chevalier, j'ai peur en vérité de prendre
+une certitude.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que vous vous moquez de moi, ou bien...
+
+--Ou bien...
+
+--Pardonnez-moi, mon père; ou bien... vous devenez fou.
+
+Le vieillard saisit son fils par le bras avec un mouvement nerveux si
+énergique, que le jeune homme fronça le sourcil de douleur.
+
+--Écoutez, monsieur Philippe, dit le vieillard. L'Amérique est un pays
+fort éloigné de la France, je le sais bien.
+
+--Oui, mon père, très éloigné, répéta Philippe; mais je ne comprends
+point ce que vous voulez dire; expliquez-vous donc, je vous prie.
+
+--Un pays où il n'y a ni roi ni reine.
+
+--Ni sujets.
+
+--Très bien! ni sujets, monsieur le philosophe. Je ne nie pas cela, ce
+point ne m'intéresse aucunement et m'est fort égal; mais ce qui ne m'est
+point égal, ce qui me peine, ce qui m'humilie, c'est que j'ai peur, moi
+aussi, d'avoir une certitude.
+
+--Laquelle, mon père? En tout cas, je pense que nos certitudes diffèrent
+tout à fait l'une de l'autre.
+
+--La mienne est que vous êtes un niais, mon fils, et cela n'est point
+permis à un grand gaillard taillé comme vous l'êtes; voyez, mais voyez
+donc là bas!
+
+--Je vois, monsieur.
+
+--Eh bien! la reine se retourne, et c'est pour la troisième fois; oui,
+monsieur, la reine s'est retournée trois fois, et tenez, la voilà qui se
+retourne encore; elle cherche qui, monsieur le niais, monsieur le
+puritain, monsieur de l'Amérique, oh!
+
+Et le petit vieillard mordit, non plus avec ses dents, mais avec ses
+gencives, le gant de daim gris qui eût enfermé deux mains comme la
+sienne.
+
+--Eh bien! monsieur, fit le jeune homme, quand il serait vrai, ce qui ne
+l'est probablement point, que c'est moi que la reine cherche?
+
+--Oh! répéta encore le vieillard en trépignant, il a dit: «Quand ce
+serait vrai»; mais cet homme-là n'est pas de mon sang, cet homme-là
+n'est pas un Taverney!
+
+--Je ne suis pas de votre sang, murmura Philippe.
+
+Puis, tout bas et les yeux au ciel:
+
+--Faut-il en remercier Dieu? dit-il.
+
+--Monsieur, dit le vieillard, je vous dis que la reine vous demande;
+monsieur, je vous dis que la reine vous cherche.
+
+--Vous avez bonne vue, mon père, dit sèchement Philippe.
+
+--Voyons, reprit plus doucement le vieillard en essayant de modérer son
+impatience, voyons, laisse-moi t'expliquer. Il est vrai, tu as tes
+raisons, mais enfin, moi, j'ai l'expérience; voyons, mon bon Philippe,
+es-tu ou n'es-tu pas un homme?
+
+Philippe haussa légèrement les épaules et ne répondit rien.
+
+Le vieillard, en ce moment, et voyant qu'il attendait vainement une
+réponse, se hasarda, plutôt par mépris que par besoin, à fixer les yeux
+sur son fils, et alors il s'aperçut de toute la dignité, de toute
+l'impénétrable réserve, de toute la volonté inexpugnable dont ce visage
+était armé pour le bien, hélas!
+
+Il comprima sa douleur, passa son manchon caressant sur le bout rouge de
+son nez, et d'une voix douce comme celle d'Orphée parlant aux rochers
+thessaliens:
+
+--Philippe, mon ami, dit-il, voyons, écoute-moi.
+
+--Eh! répondit le jeune homme, il me semble que je ne fais pas autre
+chose depuis un quart d'heure, mon père.
+
+«Oh! pensa le vieillard, je vais te faire tomber du haut de ta majesté,
+monsieur l'Américain; tu as bien ton côté faible, colosse, laisse-moi te
+saisir ce côté avec mes vieilles griffes, et tu vas voir.»
+
+Puis, tout haut:
+
+--Tu ne t'es pas aperçu d'une chose? dit-il.
+
+--De laquelle?
+
+--D'une chose qui fait honneur à ta naïveté.
+
+--Voyons, dites, monsieur.
+
+--C'est tout simple, tu arrives d'Amérique, tu es parti dans un moment
+où il n'y avait plus qu'un roi et plus de reine, si ce n'est la Du
+Barry, majesté peu respectable; tu reviens, tu vois une reine et tu te
+dis: «Respectons-la.»
+
+--Sans doute.
+
+--Pauvre enfant! fit le vieillard.
+
+Et il se mit à étouffer à la fois, dans son manchon, une toux et un
+éclat de rire.
+
+--Comment, dit Philippe, vous me plaignez, monsieur, de ce que je
+respecte la royauté, vous un Taverney-Maison-Rouge; vous, un des bons
+gentilshommes de France.
+
+--Attends donc, je ne te parle pas de la royauté, moi, je te parle de la
+reine.
+
+--Et vous faites une différence?
+
+--Pardieu! qu'est-ce que la royauté, mon cher? une couronne; on n'y
+touche pas, à cela, peste! Qu'est-ce que la reine? une femme; oh! une
+femme, c'est différent, on y touche.
+
+--On y touche! s'écria Philippe rougissant à la fois de colère et de
+mépris, accompagnant ces paroles d'un geste si superbe, que nulle femme
+n'eût pu le voir sans l'aimer, nulle reine sans l'adorer.
+
+--Tu n'en crois rien, non; eh bien! demande, reprit le petit vieillard
+avec un accent bas et presque farouche, tant il mit de cynisme dans son
+sourire, demande à M. de Coigny, demande à M. de Lauzun, demande à M. de
+Vaudreuil.
+
+--Silence! silence, mon père, s'écria Philippe d'une voix sourde, ou
+pour ces trois blasphèmes, ne pouvant vous frapper trois fois de mon
+épée, c'est moi, je vous le jure, qui me frapperai moi-même, et sans
+pitié, et sur l'heure.
+
+Taverney fit un pas à reculons, tourna sur lui-même comme eût fait
+Richelieu à trente ans, et secouant son manchon:
+
+--Oh! en vérité, l'animal est stupide, dit-il; le cheval est un âne,
+l'aigle une oie, le coq un chapon. Bonsoir, tu m'as réjoui; je me
+croyais l'ancêtre, le Cassandre, et voilà que je suis Valère, que je
+suis Adonis, que je suis Apollon; bonsoir.
+
+Et il pirouetta encore une fois sur ses talons.
+
+Philippe était devenu sombre; il arrêta le vieillard au demi-tour.
+
+--Vous n'avez point parlé sérieusement, n'est-ce pas, mon père? dit-il,
+car il est impossible qu'un gentilhomme d'aussi bonne race que vous ait
+contribué à accréditer de telles calomnies, semées par les ennemis, non
+seulement de la femme, non seulement de la reine, mais encore de la
+royauté.
+
+--Il en doute encore, la double brute! s'écria Taverney.
+
+--Vous m'avez parlé comme vous parleriez devant Dieu?
+
+--En vérité.
+
+--Devant Dieu de qui vous vous rapprochez chaque jour?
+
+Le jeune homme avait repris la conversation si dédaigneusement
+interrompue par lui; c'était un succès pour le baron, il se rapprocha.
+
+--Mais, dit-il, il me semble que je suis quelque peu gentilhomme,
+monsieur mon fils, et que je ne mens pas... toujours.
+
+Ce toujours était quelque peu risible, et cependant Philippe ne rit pas.
+
+--Ainsi, dit-il, monsieur, c'est votre opinion que la reine a eu des
+amants?
+
+--Belle nouvelle!
+
+--Ceux que vous avez cités?
+
+--Et d'autres... que sais-je? Interroge la ville et la cour. Il faut
+revenir d'Amérique pour ignorer ce qu'on dit.
+
+--Et qui dit cela, monsieur, de vils pamphlétaires?
+
+--Oh! oh! est-ce que vous me prenez pour un gazetier, par hasard?
+
+--Non, et c'est là le malheur, c'est que des hommes comme vous répètent
+de pareilles infamies, qui se dissoudraient comme les vapeurs
+malfaisantes qui obscurcissent parfois le plus beau soleil. C'est vous,
+et les gens de race, qui donnez en les répétant à ces propos une
+terrible consistance. Oh! monsieur, par religion, ne répétez plus de
+pareilles choses!
+
+--Je les répète cependant.
+
+--Et pourquoi les répétez-vous? s'écria le jeune homme en frappant du
+pied.
+
+--Eh! dit le vieillard en se cramponnant au bras de son fils et en le
+regardant avec son sourire de démon, pour te prouver que je n'avais pas
+tort de te dire: «Philippe, la reine se retourne; Philippe, la reine
+cherche; Philippe, la reine désire; Philippe, cours, cours, la reine
+attend!»
+
+--Oh! s'écria le jeune homme en cachant sa tête dans ses mains, au nom
+du Ciel! taisez-vous, mon père, vous me rendriez fou.
+
+--En vérité, Philippe, je ne te comprends pas, répondit le vieillard;
+est-ce un crime d'aimer? Cela prouve qu'on a du coeur, et dans les yeux
+de cette femme, dans sa voix, dans sa démarche, ne sent-on pas son
+coeur? Elle aime, elle aime, te dis-je; mais tu es un philosophe, un
+puritain, un quaker, un homme d'Amérique, tu n'aimes pas, toi; laisse-la
+donc regarder, laisse-la se retourner, laisse-la attendre, insulte-la,
+méprise-la, repousse-la, Philippe, c'est-à-dire _Joseph de Taverney_.
+
+Et, sur ces mots accentués avec une ironie sauvage, le petit vieillard,
+voyant l'effet qu'il avait produit, se sauva comme le tentateur après
+avoir donné le premier conseil du crime.
+
+Philippe demeura seul, le coeur gonflé, le cerveau bouillonnant; il ne
+songea même pas que depuis une demi-heure il était resté cloué à la même
+place; que la reine avait fini son tour de promenade, qu'elle revenait,
+qu'elle le regardait, et que, du milieu de son cortège, elle cria en
+passant:
+
+--Vous devez être bien reposé, monsieur de Taverney, venez donc, il
+n'est tel que vous pour promener royalement une reine. Rangez-vous,
+messieurs.
+
+Philippe courut à elle, aveugle, étourdi, ivre.
+
+En posant sa main sur le dossier du traîneau, il se sentit brûler; la
+reine était nonchalamment renversée en arrière, ses doigts avaient
+effleuré les cheveux de Marie-Antoinette.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Le «Suffren»
+
+
+Contre toutes les habitudes de la cour, le secret avait été fidèlement
+gardé à Louis XVI et au comte d'Artois.
+
+Nul ne sut à quelle heure et comment devait arriver M. de Suffren.
+
+Le roi avait indiqué son jeu pour le soir.
+
+À sept heures, il entra avec les princes et les princesses de sa
+famille.
+
+La reine arriva tenant Madame Royale, qui n'avait que sept ans encore,
+par la main.
+
+L'assemblée était nombreuse et brillante.
+
+Pendant les préliminaires de la réunion, au moment où chacun prenait
+place, le comte d'Artois s'approcha tout doucement de la reine et lui
+dit:
+
+--Ma soeur, regardez bien autour de vous.
+
+--Eh bien! dit-elle, je regarde.
+
+--Que voyez-vous?
+
+La reine promena ses yeux dans le cercle, fouilla les épaisseurs, sonda
+les vides, et apercevant partout des amis, partout des serviteurs, parmi
+lesquels Andrée et son frère:
+
+--Mais, dit-elle, je vois des visages fort agréables, des visages amis
+surtout.
+
+--Ne regardez pas qui nous avons, ma soeur, regardez qui nous manque.
+
+--Ah! c'est ma foi vrai! s'écria-t-elle.
+
+Le comte d'Artois se mit à rire.
+
+--Encore absent, reprit la reine. Ah çà! le ferai-je toujours fuir
+ainsi?
+
+--Non, dit le comte d'Artois; seulement la plaisanterie se prolonge,
+Monsieur est allé attendre le bailli de Suffren à la barrière.
+
+--Mais, en ce cas, je ne vois pas pourquoi vous riez, mon frère.
+
+--Vous ne voyez pas pourquoi je ris?
+
+--Sans doute, si Monsieur a été attendre le bailli de Suffren à la
+barrière, il a été plus fin que nous, voilà tout, puisque le premier il
+le verra et, par conséquent, le complimentera avant tout le monde.
+
+--Allons donc, chère soeur, répliqua le jeune prince en riant, vous avez
+une bien petite idée de notre diplomatie: Monsieur est allé attendre le
+bailli à la barrière de Fontainebleau, c'est vrai, mais nous avons,
+nous, quelqu'un qui l'attend au relais de Villejuif.
+
+--En vérité?
+
+--En sorte, continua le comte d'Artois, que Monsieur se morfondra seul à
+sa barrière, tandis que, sur un ordre du roi, M. de Suffren, tournant
+Paris, arrivera directement à Versailles, où nous l'attendons.
+
+--C'est merveilleusement imaginé.
+
+--Mais pas mal, et je suis assez content de moi. Faites votre jeu, ma
+soeur.
+
+Il y avait en ce moment dans la salle du jeu cent personnes au moins de
+la plus haute qualité: M. de Condé, M. de Penthièvre, M. de La
+Trémouille, les princesses.
+
+Le roi s'aperçut que M. le comte d'Artois faisait rire la reine, et pour
+se mettre un peu dans leur complot, il leur envoya un coup d'oeil des
+plus significatifs.
+
+La nouvelle de l'arrivée du commandeur de Suffren ne s'était point
+répandue, comme nous l'avons dit, et cependant on n'avait pu étouffer
+comme un présage qui planait au-dessus des esprits.
+
+On sentait quelque chose de caché qui allait apparaître, quelque chose
+de nouveau qui allait éclore; c'était un intérêt inconnu qui se
+répandait par tout ce monde, où le moindre événement prend de
+l'importance dès que le maître a froncé le sourcil pour désapprouver ou
+plissé la bouche pour sourire.
+
+Le roi, qui avait habitude de jouer un écu de six livres, afin de
+modérer le jeu des princes et des seigneurs de la cour, le roi ne
+s'aperçut pas qu'il mettait sur la table tout ce qu'il avait d'or dans
+ses poches.
+
+La reine, entièrement à son rôle, fit de la politique et dérouta
+l'attention du cercle par l'ardeur factice qu'elle mit à son jeu.
+
+Philippe, admis à la partie et placé en face de sa soeur, absorbait par
+tous ses sens à la fois l'impression inouïe, stupéfiante de cette faveur
+qui le réchauffait inopinément.
+
+Les paroles de son père lui revenaient, quoi qu'il en eût, à la mémoire.
+Il se demandait si, en effet, le vieillard, qui avait vu trois ou quatre
+règnes de favorites, ne savait pas au juste l'histoire des temps et des
+moeurs.
+
+Il se demandait si ce puritanisme qui tient de l'adoration religieuse
+n'était pas un ridicule de plus qu'il avait rapporté des pays lointains.
+
+La reine, si poétique, si belle, si fraternelle pour lui, n'était-elle
+en somme qu'une coquette terrible, curieuse d'attacher une passion de
+plus à ses souvenirs, comme l'entomologiste attache un insecte ou un
+papillon de plus sous sa montre, sans s'inquiéter de ce que souffre le
+pauvre animal dont une épingle traverse le coeur?
+
+Et cependant la reine n'était pas une femme vulgaire, un caractère
+banal. Un regard d'elle signifiait quelque chose, d'elle qui ne laissait
+jamais tomber son regard sans en calculer la portée.
+
+«Coigny, Vaudreuil, répétait Philippe, ils ont aimé la reine et ils en
+sont aimés. Oh! pourquoi, oh! pourquoi cette calomnie est-elle si
+sombre; pourquoi un rayon de lumière ne glisse-t-il pas dans ce profond
+abîme qu'on appelle un coeur de femme, plus profond encore lorsque c'est
+un coeur de reine?»
+
+Et lorsque Philippe avait assez ballotté ces deux noms dans sa pensée,
+il regardait à l'extrémité de la table MM. de Coigny et de Vaudreuil,
+qui, par un singulier caprice du hasard, se trouvaient assis côte à
+côte, les yeux tournés sur un autre point que celui où se trouvait la
+reine, insouciants, pour ne pas dire oublieux.
+
+Et Philippe se disait qu'il était impossible que ces deux hommes eussent
+aimé et fussent si calmes, qu'ils eussent été aimés et qu'ils fussent si
+oublieux. Oh! si la reine l'aimait, lui, il deviendrait fou de bonheur;
+si elle l'oubliait après l'avoir aimé, il se tuerait de désespoir.
+
+Et de MM. de Coigny et de Vaudreuil, Philippe passait à
+Marie-Antoinette.
+
+Et, toujours rêvant, il interrogeait ce front si pur, cette bouche si
+impérieuse, ce regard si majestueux; il demandait à toutes les beautés
+de cette femme la révélation du secret de la reine.
+
+Oh! non, calomnies, calomnies! que tous ces bruits vagues qui
+commençaient à circuler dans le peuple, et auxquels les intérêts, les
+haines ou les intrigues de la cour donnaient seuls quelque consistance.
+
+Philippe en était là de ses réflexions quand sept heures trois quarts
+sonnèrent à l'horloge de la salle des gardes. Au même instant, un grand
+bruit se fit entendre.
+
+Dans cette salle, des pas retentirent pressés et rapides. La crosse des
+fusils frappa les dalles. Un brouhaha de voix, pénétrant par la porte
+entrouverte, appela l'attention du roi, qui renversa la tête en arrière
+pour mieux entendre, puis fit un signe à la reine.
+
+Celle-ci comprit l'indication et immédiatement leva la séance.
+
+Chaque joueur ramassant ce qu'il avait devant lui attendit, pour prendre
+une résolution, que la reine eût laissé deviner la sienne.
+
+La reine passa dans la grande salle de réception.
+
+Le roi y était arrivé devant elle.
+
+Un aide de camp de M. de Castries, ministre de la Marine, s'approcha du
+roi et lui dit quelques mots à l'oreille.
+
+--Bien, répondit le roi, allez.
+
+Puis à la reine:
+
+--Tout va bien, ajouta-t-il.
+
+Chacun interrogea son voisin du regard, le «tout va bien» donnant fort à
+penser à tout le monde.
+
+Tout à coup, M. le maréchal de Castries entra dans la salle en disant à
+haute voix:
+
+--Sa Majesté veut-elle recevoir M. le bailli de Suffren, qui arrive de
+Toulon?
+
+À ce nom, prononcé d'une voix haute, enjouée, triomphante, il se fit
+dans l'assemblée un tumulte inexprimable.
+
+--Oui, monsieur, répondit le roi, et avec grand plaisir.
+
+M. de Castries sortit.
+
+Il y eut presque un mouvement en masse vers la porte par où M. de
+Castries venait de disparaître.
+
+Pour expliquer cette sympathie de la France envers M. de Suffren, pour
+faire comprendre l'intérêt qu'un roi, qu'une reine, que des princes d'un
+sang royal mettaient à jouir les premiers d'un coup d'oeil de Suffren,
+peu de mots suffiront. Suffren est un nom essentiellement français:
+comme Turenne, comme Catinat, comme Jean-Bart.
+
+Depuis la guerre avec l'Angleterre, ou plutôt depuis la dernière période
+de combats qui avaient précédé la paix, M. le commandant de Suffren
+avait livré sept grandes batailles navales sans subir une défaite; il
+avait pris Trinquemalé et Gondelour, assuré les possessions françaises,
+nettoyé la mer, et appris au nabab Haïder-Ali que la France était la
+première puissance de l'Europe. Il avait apporté dans l'exercice de la
+profession de marin toute la diplomatie d'un négociateur fin et honnête,
+toute la bravoure et toute la tactique d'un soldat, toute l'habileté
+d'un sage administrateur. Hardi, infatigable, orgueilleux quand il
+s'agissait de l'honneur du pavillon français, il avait fatigué les
+Anglais sur terre et sur mer, à ce point que ces fiers marins n'osèrent
+jamais achever une victoire commencée, ou tenter une attaque sur Suffren
+quand le lion montrait les dents.
+
+Puis après l'action, pendant laquelle il avait prodigué sa vie avec
+l'insouciance du dernier matelot, on l'avait vu humain, généreux,
+compatissant; c'était le type du vrai marin, un peu oublié depuis
+Jean-Bart et Duguay-Trouin, que la France retrouvait dans le bailli de
+Suffren.
+
+Nous n'essaierons pas de peindre le bruit et l'enthousiasme que son
+arrivée à Versailles fit éclater parmi les gentilshommes convoqués à
+cette réunion.
+
+Suffren était un homme de cinquante-six ans, gros, court, à l'oeil de
+feu, au geste noble et facile. Agile malgré son obésité, majestueux
+malgré sa souplesse, il portait fièrement sa coiffure, ou plutôt sa
+crinière et, comme un homme habitué à se jouer de toutes les
+difficultés, il avait trouvé moyen de se faire habiller et coiffer dans
+son carrosse de poste.
+
+Il portait l'habit bleu brodé d'or, la veste rouge, la culotte bleue. Il
+avait gardé le col militaire sur lequel son puissant menton venait
+s'arrondir comme le complément obligé de sa tête colossale.
+
+Lorsqu'il était entré dans la salle des gardes, quelqu'un avait dit un
+mot à M. de Castries, lequel se promenait en long et en large avec
+impatience, et aussitôt celui-ci s'était écrié:
+
+--M. de Suffren, messieurs!
+
+Aussitôt les gardes, sautant sur leurs mousquetons, s'étaient alignés
+d'eux-mêmes comme s'il se fût agi du roi de France, et, le bailli une
+fois passé, ils s'étaient formés derrière lui en bon ordre, quatre par
+quatre, comme pour lui servir de cortège.
+
+Lui, serrant les mains de M. de Castries, il avait cherché à
+l'embrasser.
+
+Mais le ministre de la Marine le repoussait doucement.
+
+--Non, non, monsieur, lui disait-il, non, je ne veux pas priver du
+bonheur de vous embrasser le premier quelqu'un qui en est plus digne que
+moi.
+
+Et il conduisit de cette façon M. de Suffren jusqu'à Louis XVI.
+
+--M. le bailli! s'écria le roi tout rayonnant.
+
+Et dès qu'il l'aperçut:
+
+--Soyez le bienvenu à Versailles. Vous y apportez la gloire, vous y
+apportez tout ce que les héros donnent à leurs contemporains sur la
+terre; je ne vous parle point de l'avenir, c'est votre propriété.
+Embrassez-moi, monsieur le bailli.
+
+M. de Suffren avait fléchi le genou, le roi le releva et l'embrassa si
+cordialement qu'un long frémissement de joie et de triomphe courut par
+toute l'assemblée.
+
+Sans le respect dû au roi, tous les assistants se fussent confondus en
+bravos et en cris d'approbation.
+
+Le roi se tourna vers la reine.
+
+--Madame, dit-il, voici M. de Suffren, le vainqueur de Trinquemalé et de
+Gondelour, la terreur de nos voisins les Anglais, mon Jean-Bart à moi!
+
+--Monsieur, dit la reine, je n'ai pas d'éloges à vous faire. Sachez
+seulement que vous n'avez pas tiré un coup de canon pour la gloire de la
+France sans que mon coeur ait battu d'admiration et de reconnaissance
+pour vous.
+
+La reine avait à peine achevé que le comte d'Artois, s'approchant avec
+son fils, M. le duc d'Angoulême:
+
+--Mon fils, dit-il, vous voyez un héros. Regardez-le bien, la chose est
+rare.
+
+--Monseigneur, répondit le jeune prince à son père, tout à l'heure
+encore je lisais les grands hommes de Plutarque, mais je ne les voyais
+pas. Je vous remercie de m'avoir montré M. de Suffren.
+
+Au murmure qui se fit autour de lui, l'enfant put comprendre qu'il
+venait de dire un mot qui resterait.
+
+Le roi alors prit le bras de M. de Suffren et se disposa tout d'abord à
+l'emmener dans son cabinet pour l'entretenir en géographe de ses voyages
+et de son expédition.
+
+Mais M. de Suffren fit une respectueuse résistance.
+
+--Sire, dit-il, veuillez permettre, puisque Votre Majesté a tant de
+bontés pour moi...
+
+--Oh! s'écria le roi, vous demandez, monsieur de Suffren?
+
+--Sire, un de mes officiers a commis contre la discipline une faute si
+grave, que j'ai pensé que Votre Majesté devait seule être juge de la
+cause.
+
+--Oh! monsieur de Suffren, dit le roi, j'espérais que votre première
+demande serait une faveur et non pas une punition.
+
+--Sire, Votre Majesté, j'ai eu l'honneur de le lui dire, sera juge de ce
+qu'elle doit faire.
+
+--J'écoute.
+
+--Au dernier combat, cet officier dont je parle à Votre Majesté montait
+le _Sévère_.
+
+--Oh! ce bâtiment qui a amené son pavillon, dit le roi en fronçant le
+sourcil.
+
+--Sire, le capitaine du _Sévère_ avait en effet amené son pavillon,
+répondit M. de Suffren en s'inclinant, et déjà Sir Hugues, l'amiral
+anglais, envoyait un canot pour amariner la prise; mais le lieutenant du
+bâtiment, qui surveillait les batteries de l'entrepont, s'étant aperçu
+que le feu cessait, et ayant reçu l'ordre de faire taire les canons,
+monta sur le pont; il vit alors le pavillon amené et le capitaine prêt à
+se rendre. J'en demande pardon à Votre Majesté, sire, mais à cette vue,
+tout ce qu'il avait de sang français en lui se révolta. Il prit le
+pavillon qui se trouvait à portée de sa main, s'empara d'un marteau et,
+tout en ordonnant de recommencer le feu, il alla clouer le pavillon
+au-dessous de la flamme. C'est par cet événement, sire, que le _Sévère_
+fut conservé à Votre Majesté.
+
+--Beau trait! fit le roi.
+
+--Brave action! dit la reine.
+
+--Oui, sire, oui, madame; mais grave rébellion contre la discipline.
+L'ordre était donné par le capitaine, le lieutenant devait obéir Je vous
+demande donc la grâce de cet officier, sire, et je vous la demande avec
+d'autant plus d'insistance qu'il est mon neveu.
+
+--Votre neveu! s'écria le roi, et vous ne m'en avez point parlé!
+
+--Au roi, non, mais j'ai eu l'honneur de faire mon rapport à M. le
+ministre de le Marine, en le priant de n'en rien dire à Sa Majesté avant
+que j'eusse obtenu la grâce du coupable.
+
+--Accordée, accordée, s'écria le roi; et je promets d'avance ma
+protection à tout indiscipliné qui saura venger ainsi l'honneur du
+pavillon et du roi de France. Vous eussiez dû me présenter cet officier,
+monsieur le bailli.
+
+--Il est ici, répliqua M. de Suffren, et puisque Votre Majesté le
+permet...
+
+M. de Suffren se retourna.
+
+--Approchez, monsieur de Charny, dit-il.
+
+La reine tressaillit. Ce nom éveillait dans son esprit un souvenir trop
+récent pour être effacé.
+
+Alors un jeune officier se détacha du groupe formé par M. de Suffren et
+apparut tout à coup aux yeux du roi.
+
+La reine avait fait un mouvement de son côté pour aller au-devant du
+jeune homme, tout enthousiasmée qu'elle était du récit de sa belle
+action.
+
+Mais au nom, mais à la vue du marin que M. de Suffren présentait au roi,
+elle s'arrêta, pâlit et poussa comme un petit murmure.
+
+Mlle de Taverney, elle aussi, pâlit et regarda avec anxiété la reine.
+
+Quant à M. de Charny, sans rien voir, sans rien regarder, sans que son
+visage exprimât d'autre émotion que le respect, il s'inclina devant le
+roi qui lui donna sa main à baiser; puis il rentra modeste et tremblant,
+sous les regards avides de l'assemblée, dans le cercle d'officiers qui
+le félicitaient bruyamment et l'étouffaient de caresses.
+
+Il y eut un moment de silence et d'émotion, pendant lequel on eût pu
+voir le roi radieux, la reine souriante et indécise, M. de Charny les
+yeux baissés, et Philippe, à qui l'émotion de la reine n'avait point
+échappé, inquiet et interrogateur.
+
+--Allons, allons, dit enfin le roi, venez, monsieur de Suffren, venez,
+que nous causions; je meurs du désir de vous entendre et de vous prouver
+combien j'ai pensé à vous.
+
+--Sire, tant de bontés...
+
+--Oh! vous verrez mes cartes, monsieur le bailli; vous verrez chaque
+phase de votre expédition prévue ou devinée d'avance par ma sollicitude.
+Venez, venez.
+
+Puis, après avoir fait quelques pas, en entraînant M. de Suffren, il se
+retourna tout à coup vers la reine:
+
+--À propos, madame, dit-il, je fais construire, comme vous savez, un
+vaisseau de cent canons; j'ai changé d'avis sur le nom qu'il doit
+porter. Au lieu de l'appeler comme nous avions dit, n'est-ce pas,
+madame...
+
+Marie-Antoinette, un peu revenue à elle, saisit au vol la pensée du roi.
+
+--Oui, oui, dit-elle, nous l'appellerons le _Suffren_, et j'en serai la
+marraine avec M. le bailli.
+
+Des cris, jusque-là contenus, se firent jour avec violence:
+
+--Vive le roi! Vive la reine!
+
+--Et vive le _Suffren_! ajouta le roi avec une exquise délicatesse--car
+nul ne pouvait crier: «Vive M. de Suffren!» en présence du roi, tandis
+que les plus minutieux observateurs de l'étiquette pouvaient crier:
+«Vive le vaisseau de Sa Majesté!»
+
+--Vive le _Suffren_! répéta donc l'assemblée avec enthousiasme.
+
+Le roi fit un signe de remerciement de ce que l'on avait si bien compris
+sa pensée, et emmena le bailli chez lui.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+M. de Charny
+
+
+Aussitôt que le roi eut disparu, tout ce qu'il y avait dans la salle de
+princes et de princesses vint se grouper autour de la reine.
+
+Un signe du bailli de Suffren avait ordonné à son neveu de l'attendre;
+et, après un salut indiquant l'obéissance, il était resté dans le groupe
+où nous l'avons vu.
+
+La reine, qui avait échangé avec Andrée plusieurs coups d'oeil
+significatifs, ne perdait presque plus de vue le jeune homme, et chaque
+fois qu'elle le regardait, elle se disait: «C'est lui, à n'en pas
+douter.»
+
+Ce à quoi Mlle de Taverney répondait par une pantomime qui ne devait
+laisser aucun doute à la reine, attendu qu'elle signifiait: «Oh! mon
+Dieu! oui, madame; c'est lui, c'est bien lui!»
+
+Philippe, nous l'avons déjà dit, voyait cette préoccupation de la reine;
+il la voyait et il en sentait sinon la cause, du moins le sens vague.
+
+Jamais celui qui aime ne s'abuse sur l'impression de ceux qu'il aime.
+
+Il devinait donc que la reine venait d'être frappée par quelque
+événement singulier, mystérieux, inconnu à tout le monde, excepté à elle
+et à Andrée.
+
+En effet, la reine avait perdu contenance et cherché un refuge derrière
+son éventail, elle qui d'habitude faisait baisser les yeux à tout le
+monde.
+
+Tandis que le jeune homme se demandait à quoi aboutirait cette
+préoccupation de Sa Majesté, tandis qu'il cherchait à sonder la
+physionomie de MM. de Coigny et de Vaudreuil afin de s'assurer s'ils
+n'étaient pour rien dans ce mystère, et qu'il les voyait fort
+indifféremment occupés à entretenir M. de Haga, qui était venu faire sa
+cour à Versailles, un personnage, revêtu du majestueux habit de
+cardinal, entra suivi d'officiers et de prélats dans le salon où l'on se
+trouvait.
+
+La reine reconnut M. Louis de Rohan; elle le vit d'un bout de la salle à
+l'autre, et aussitôt détourna la tête sans même prendre la peine de
+dissimuler le froncement de ses sourcils.
+
+Le prélat traversa toute l'assemblée sans saluer personne, et vint droit
+à la reine, devant laquelle il s'inclina bien plus en homme du monde qui
+salue une femme qu'en sujet qui salue une reine.
+
+Puis il adressa un compliment fort galant à Sa Majesté, qui détourna la
+tête, murmura deux ou trois mots d'un cérémonial glacé, et reprit sa
+conversation avec Mme de Lamballe et Mme de Polignac.
+
+Le prince Louis ne parut point s'être aperçu du mauvais accueil de la
+reine. Il accomplit ses révérences, se retourna sans précipitation, et
+avec toute la grâce d'un parfait homme de cour, s'adressa à Mesdames,
+tantes du roi, qu'il entretint longtemps, attendu qu'en vertu du jeu de
+bascule en usage à la cour, il obtenait là un accueil aussi bienveillant
+que celui de la reine avait été glacé.
+
+Le cardinal Louis de Rohan était un homme dans la force de l'âge, d'une
+imposante figure, d'un noble maintien; ses traits respiraient
+l'intelligence et la douceur; il avait la bouche fine et circonspecte,
+la main admirable; son front, un peu dégarni, accusait l'homme de
+plaisir ou l'homme d'étude; et chez le prince de Rohan, il y avait
+effectivement de l'un et de l'autre.
+
+C'était un homme recherché par les femmes qui aimaient la galanterie
+sans fadeur et sans bruit. On le citait pour sa magnificence. Il avait
+en effet trouvé moyen de se croire pauvre avec seize cent mille livres
+de revenu.
+
+Le roi l'aimait parce qu'il était savant; la reine le haïssait au
+contraire.
+
+Les raisons de cette haine n'ont jamais été bien connues à fond, mais
+elles peuvent soutenir deux sortes de commentaires.
+
+D'abord, en sa qualité d'ambassadeur à Vienne, le prince Louis aurait
+écrit, disait-on, au roi Louis XV, sur Marie-Thérèse, des lettres
+pleines d'ironie que jamais Marie-Antoinette n'aurait pu pardonner à ce
+diplomate.
+
+En outre, et ceci est plus humain et surtout plus vraisemblable,
+l'ambassadeur, à propos du mariage de la jeune archiduchesse avec le
+dauphin, aurait écrit, toujours au roi Louis XV, qui aurait lu tout haut
+la lettre à un souper chez Mme Du Barry, aurait écrit, disons-nous,
+certaines particularités hostiles à l'amour-propre de la jeune femme,
+fort maigre à cette époque.
+
+Ces attaques auraient vivement blessé Marie-Antoinette, qui ne pouvait
+s'en reconnaître publiquement la victime, et se serait juré d'en punir
+tôt ou tard l'auteur.
+
+Il y avait naturellement là-dessous toute une intrigue politique.
+
+L'ambassade de Vienne avait été retirée à M. de Breteuil au bénéfice de
+M. de Rohan.
+
+M. de Breteuil, trop faible pour lutter ouvertement contre le prince,
+avait alors employé ce qu'en diplomatie on appelle l'adresse. Il s'était
+procuré les copies, ou même les originaux des lettres du prélat, alors
+ambassadeur, et balançant les services réels rendus par le diplomate
+avec la petite hostilité qu'il exerçait contre la famille impériale
+autrichienne, il avait trouvé dans la dauphine un auxiliaire décidé à
+perdre un jour M. le prince de Rohan.
+
+Cette haine couvait sourdement à la cour: elle y rendait difficile la
+position du cardinal.
+
+Chaque fois qu'il voyait la reine, il subissait ce glacial accueil dont
+nous avons essayé de donner une idée.
+
+Mais plus grand que le dédain, soit qu'il fût réellement fort, soit
+qu'un sentiment irrésistible l'entraînât à pardonner tout à son ennemie,
+Louis de Rohan ne négligeait aucune occasion de se rapprocher de
+Marie-Antoinette, et les moyens ne lui manquaient pas, le prince Louis
+de Rohan étant grand aumônier de la cour.
+
+Jamais il ne s'était plaint, jamais il n'avait rien avancé à personne.
+Un petit cercle d'amis, parmi lesquels on distinguait le baron de
+Planta, officier allemand, son confident intime, servait à le consoler
+des rebuffades royales quand les dames de la cour, qui en fait de
+sévérité pour le cardinal ne se modelaient pas toutes sur la reine,
+n'avaient point opéré cet heureux résultat.
+
+Le cardinal venait de passer comme une ombre sur le tableau riant qui se
+jouait dans l'imagination de la reine. Aussi, à peine se fut-il éloigné
+d'elle, que Marie-Antoinette se rassérénant:
+
+--Savez-vous, dit-elle à Mme la princesse de Lamballe, que le trait de
+ce jeune officier, neveu de M. le bailli, est un des plus remarquables
+de cette guerre? Comment l'appelle-t-on, déjà?
+
+--M. de Charny, je crois, répondit la princesse.
+
+Puis, se retournant du côté d'Andrée pour l'interroger:
+
+--N'est-ce point cela, mademoiselle de Taverney? demanda-t-elle.
+
+--Charny, oui, Votre Altesse, répondit Andrée.
+
+--Il faut, continua la reine, que M. de Charny nous raconte à nous-même
+cet épisode, sans nous faire grâce d'un seul détail. Qu'on le cherche.
+Est-il toujours ici?
+
+Un officier se détacha et s'empressa de sortir pour exécuter l'ordre de
+la reine.
+
+Au même instant, comme elle regardait autour d'elle, elle aperçut
+Philippe, et, impatiente comme toujours:
+
+--Monsieur de Taverney, dit-elle, voyez donc.
+
+Philippe rougit; peut-être pensait-il qu'il eût dû prévenir le désir de
+sa souveraine. Il se mit donc à la recherche de ce bienheureux officier
+qu'il n'avait pas quitté de l'oeil depuis sa présentation.
+
+La recherche lui fut donc bien facile.
+
+M. de Charny arriva l'instant d'après entre les deux messagers de la
+reine.
+
+Le cercle s'élargit devant lui; la reine put alors l'examiner avec plus
+d'attention qu'il ne lui avait été possible de le faire la veille.
+
+C'était un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans, à la taille
+droite et mince, aux épaules larges, à la jambe parfaite. Sa figure,
+fine et douce à la fois, prenait un caractère d'énergie singulière à
+chaque fois qu'il dilatait son grand oeil bleu au regard profond.
+
+Il était, chose étonnante pour un homme arrivant de faire les guerres de
+l'Inde, il était aussi blanc de teint que Philippe était brun; son col
+nerveux, et d'un dessin admirable, se jouait dans une cravate d'une
+blancheur moins éclatante que celle de sa peau.
+
+Lorsqu'il s'approcha du groupe au centre duquel se tenait la reine, il
+n'avait encore en aucune façon manifesté qu'il connût soit Mlle de
+Taverney, soit la reine elle-même.
+
+Entouré d'officiers qui le questionnaient et auxquels il répondait
+civilement, il semblait avoir oublié qu'il y eût un roi auquel il avait
+parlé, une reine qui l'avait regardé.
+
+Cette politesse, cette réserve étaient de nature à le faire remarquer
+beaucoup plus encore par la reine, si délicate sur tout ce qui tenait
+aux procédés.
+
+Ce n'était pas seulement aux autres que M. de Charny avait raison de
+cacher sa surprise à la vue si inattendue de la dame du fiacre. Le
+comble de la prud'homie, c'était de lui laisser, s'il était possible,
+ignorer à elle-même qu'elle venait d'être reconnue.
+
+Le regard de Charny, demeuré naturel, et chargé d'une timidité de bon
+goût, ne se leva donc point avant que la reine ne lui eût adressé la
+parole.
+
+--Monsieur de Charny, lui dit-elle, ces dames éprouvent le désir, désir
+bien naturel puisque je l'éprouve comme elles, ces dames éprouvent le
+désir de connaître l'affaire du vaisseau dans tous ses détails;
+contez-nous cela, je vous prie.
+
+--Madame, répliqua le jeune marin au milieu d'un profond silence, je
+supplie Votre Majesté, non point par modestie, mais par humanité, de me
+dispenser de ce récit; ce que j'ai fait comme lieutenant du _Sévère_,
+dix officiers, mes camarades, ont pensé à le faire en même temps que
+moi; j'ai exécuté le premier, voilà tout mon mérite. Quant à donner à ce
+qui a été fait l'importance d'une narration adressée à Sa Majesté, non,
+madame, c'est impossible, et votre grand coeur, votre coeur royal,
+surtout, le comprendra.
+
+«L'ex-commandant du _Sévère_ est un brave officier qui, ce jour-là,
+avait perdu la tête. Hélas! madame, vous avez dû l'entendre dire aux
+plus courageux, on n'est pas brave tous les jours. Il lui fallait dix
+minutes pour se remettre; notre détermination de ne pas nous rendre lui
+a donné ce répit, et le courage lui est revenu; dès ce moment, il a été
+le plus brave de nous tous; voilà pourquoi je conjure Votre Majesté de
+ne pas exagérer le mérite de mon action, ce serait une occasion
+d'écraser ce pauvre officier qui pleure tous les jours l'oubli d'une
+minute.
+
+--Bien! bien! dit la reine touchée et rayonnante de joie, en entendant
+le favorable murmure que les généreuses paroles du jeune officier
+avaient soulevé autour d'elle; bien! monsieur de Charny, vous êtes un
+honnête homme, c'est ainsi que je vous connaissais.
+
+À ces mots, l'officier releva la tête, une rougeur toute juvénile
+empourprait son visage; ses yeux allaient de la reine à Andrée avec une
+sorte d'effroi. Il redoutait la vue de cette nature si généreuse et si
+téméraire dans sa générosité.
+
+En effet, M. de Charny n'était pas au bout.
+
+--Car, continua l'intrépide reine, il est bon que vous sachiez tous que
+M. de Charny, ce jeune officier, ce débarqué d'hier, cet inconnu, était
+déjà fort connu de nous avant qu'il nous fût présenté ce soir, et mérite
+d'être connu et admiré de toutes les femmes.
+
+On vit que la reine allait parler, qu'elle allait raconter une histoire
+dans laquelle chacun pouvait glaner, soit un petit scandale, soit un
+petit secret. On fit donc cercle, on écouta, on s'étouffa.
+
+--Figurez-vous, mesdames, dit la reine, que M. de Charny est aussi
+indulgent envers les dames qu'il est impitoyable envers les Anglais. On
+m'a conté de lui une histoire qui, je vous le déclare d'avance, lui a
+fait le plus grand honneur dans mon esprit.
+
+--Oh! madame, balbutia le jeune officier.
+
+On devine que les paroles de la reine, la présence de celui auquel elles
+s'adressaient, ne firent que redoubler la curiosité.
+
+Un frémissement courut dans tout l'auditoire.
+
+Charny, le front couvert de sueur, eût donné un an de sa vie pour être
+encore dans l'Inde.
+
+--Voici le fait, poursuivit la reine: Deux dames que je connais étaient
+attardées, embarrassées dans une foule. Elles couraient un danger réel,
+un grand danger. M. de Charny passait en ce moment, par hasard ou plutôt
+par bonheur; il écarta la foule et prit, sans les connaître et quoiqu'il
+fût difficile de reconnaître leur rang, il prit les deux dames sous sa
+protection, les accompagna fort loin... à dix lieues de Paris, je crois.
+
+--Oh! Votre Majesté exagère, dit en riant Charny rassuré par le tour
+qu'avait pris la narration.
+
+--Voyons, mettons cinq lieues et n'en parlons plus, interrompit le comte
+d'Artois, se mêlant soudain à la conversation.
+
+--Soit, mon frère, continua la reine; mais ce qu'il y eut de plus beau,
+c'est que M. de Charny ne chercha même pas à savoir le nom des deux
+dames auxquelles il avait rendu ce service, c'est qu'il les déposa à
+l'endroit qu'elles lui indiquèrent, c'est qu'il s'éloigna sans retourner
+la tête, de sorte qu'elles échappèrent de ses mains protectrices sans
+avoir été inquiétées un seul instant.
+
+On se récria, on admira; Charny fut complimenté par vingt femmes à la
+fois.
+
+--C'est beau, n'est-ce pas? acheva la reine; un chevalier de la Table
+Ronde n'eût pas fait mieux.
+
+--C'est superbe! s'écria le choeur.
+
+--Monsieur de Charny, continua la reine, le roi est occupé sans doute de
+récompenser M. de Suffren, votre oncle; moi, de mon côté, je voudrais
+bien faire quelque chose pour le neveu de ce grand homme.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+Et tandis que Charny, pâle de joie, y collait ses lèvres, Philippe, pâle
+de douleur, s'ensevelissait dans les amples rideaux du salon.
+
+Andrée avait aussi pâli, et cependant elle ne pouvait deviner tout ce
+que souffrait son frère.
+
+La voix de M. le comte d'Artois rompit cette scène, qui eût été si
+curieuse pour un observateur.
+
+--Ah! mon frère de Provence, dit-il tout haut, arrivez donc, monsieur,
+arrivez donc; vous avez manqué un beau spectacle, la réception de M. de
+Suffren. En vérité, c'était un moment que n'oublieront jamais les coeurs
+français! Comment diable avez-vous manqué cela, vous, mon frère, l'homme
+exact par excellence?
+
+Monsieur pinça ses lèvres, salua distraitement la reine, et répondit une
+banalité.
+
+Puis, tout bas, à M. de Favras, son capitaine des gardes:
+
+--Comment se fait-il qu'il soit à Versailles?
+
+--Eh! monseigneur, répliqua celui-ci, je me le demande depuis une heure
+et ne l'ai point encore compris.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+Les cent louis de la reine
+
+
+Maintenant que nous avons fait faire ou fait renouveler connaissance à
+nos lecteurs avec les principaux personnages de cette histoire,
+maintenant que nous les avons introduits, et dans la petite maison du
+comte d'Artois, et dans le palais de Louis XIV, à Versailles, nous
+allons les mener à cette maison de la rue Saint-Claude où la reine de
+France est entrée incognito, et est montée, avec Andrée de Taverney, au
+quatrième étage.
+
+Une fois la reine disparue, Mme de La Motte, nous le savons, compta et
+recompta joyeusement les cent louis qui venaient de lui choir si
+miraculeusement du ciel.
+
+Cinquante beaux doubles louis de quarante-huit livres qui, étalés sur la
+pauvre table, et rayonnant aux reflets de la lampe, semblaient humilier
+par leur présence aristocratique tout ce qu'il y avait de pauvres choses
+dans l'humble galetas.
+
+Après le plaisir d'avoir, Mme de La Motte n'en connaissait pas de plus
+grand que de faire voir. La possession n'était rien pour elle si la
+possession ne faisait pas naître l'envie.
+
+Il lui répugnait déjà, depuis quelque temps, d'avoir sa femme de chambre
+pour confidente de sa misère; elle se hâta donc de la prendre pour
+confidente de sa fortune.
+
+Alors elle appela dame Clotilde, demeurée dans l'antichambre, et
+ménageant habilement le jour de la lampe de manière que l'or resplendît
+sur la table:
+
+--Clotilde? lui dit-elle.
+
+La femme de ménage fit un pas dans la chambre.
+
+--Venez ici et regardez, ajouta Mme de La Motte.
+
+--Oh! madame... s'écria la vieille en joignant les mains et en
+allongeant le cou.
+
+--Vous étiez inquiète de vos gages? dit Mme la comtesse.
+
+--Oh! madame, jamais je n'ai dit un mot de cela. Dame! j'ai demandé à
+Madame la comtesse quand elle pourrait me payer, et c'était bien
+naturel, n'ayant rien reçu depuis trois mois.
+
+--Croyez-vous qu'il y ait là de quoi vous payer?
+
+--Jésus! madame, si j'avais ce qu'il y a là, je me trouverais riche pour
+toute ma vie.
+
+Mme de La Motte regarda la vieille en haussant les épaules avec un
+mouvement d'inexprimable dédain.
+
+--C'est heureux, dit-elle, que certaines gens aient souvenir du nom que
+je porte, tandis que ceux qui devraient s'en souvenir l'oublient.
+
+--Et à quoi allez-vous employer tout cet argent? demanda dame Clotilde.
+
+--À tout.
+
+--D'abord, moi, madame, ce que je trouverais de plus important, à mon
+avis, ce serait de monter ma cuisine, car vous allez donner à dîner,
+n'est-ce pas, maintenant que vous avez de l'argent?
+
+--Chut! fit Mme de La Motte, on frappe.
+
+--Madame se trompe, dit la vieille, toujours économe de ses pas.
+
+--Mais je vous dis que si.
+
+--Oh! je promets bien à madame...
+
+--Allez voir.
+
+--Je n'ai rien entendu.
+
+--Oui, comme tout à l'heure; tout à l'heure, vous n'aviez rien entendu
+non plus: eh bien! si les deux dames étaient parties sans entrer?
+
+Cette raison parut convaincre dame Clotilde, qui s'achemina vers la
+porte.
+
+--Entendez-vous? s'écria Mme de La Motte.
+
+--Ah! c'est vrai, dit la vieille; j'y vais, j'y vais.
+
+Mme de La Motte se hâta de faire glisser les cinquante doubles louis de
+la table dans sa main, puis elle les jeta dans un tiroir.
+
+Et elle murmura en repoussant le tiroir:
+
+--Voyons, Providence, encore une centaine de louis.
+
+Et ces mots furent prononcés avec une expression de sceptique avidité
+qui eût fait sourire Voltaire.
+
+Pendant ce temps, la porte du palier s'ouvrait, et un pas d'homme se
+faisait entendre dans la première pièce.
+
+Quelques mots s'échangèrent entre cet homme et dame Clotilde sans que la
+comtesse pût en saisir le sens.
+
+Puis la porte se referma, les pas se perdirent dans l'escalier, et la
+vieille rentra une lettre à la main.
+
+--Voilà, dit-elle, en donnant la lettre à sa maîtresse.
+
+La comtesse en examina attentivement l'écriture, l'enveloppe et le
+cachet, puis, relevant la tête:
+
+--Un domestique? demanda-t-elle.
+
+--Oui, madame.
+
+--Quelle livrée?
+
+--Il n'en avait pas.
+
+--C'est donc un grison?
+
+--Oui.
+
+--Je connais ces armes, reprit Mme de La Motte en donnant un nouveau
+coup d'oeil au cachet.
+
+Puis, approchant le cachet de la lampe:
+
+--De gueules à neuf macles d'or, dit-elle; qui donc porte de gueules à
+neuf macles d'or?
+
+Elle chercha un instant dans ses souvenirs, mais inutilement.
+
+--Voyons toujours la lettre, murmura-t-elle.
+
+Et, l'ayant ouverte avec soin pour n'en point endommager le cachet, elle
+lut:
+
+«Madame, la personne que vous avez sollicitée pourra vous voir demain au
+soir, si vous avez pour agréable de lui ouvrir votre porte.»
+
+--Et c'est tout?
+
+La comtesse fit un nouvel effort de mémoire.
+
+--J'ai écrit à tant de personnes, dit-elle. Voyons un peu, à qui ai-je
+écrit?... À tout le monde. Est-ce un homme, est-ce une femme qui me
+répond?... L'écriture ne dit rien... insignifiante... une véritable
+écriture de secrétaire... Ce style? style de protecteur... plat et
+vieux.
+
+Puis elle répéta:
+
+«La personne que vous avez sollicitée...»
+
+--La phrase a l'intention d'être humiliante. C'est certainement d'une
+femme.
+
+Elle continua:
+
+«...viendra demain soir, si vous avez pour agréable de lui ouvrir votre
+porte.»
+
+--Une femme eût dit: «Vous attendra demain soir.» C'est d'un homme...
+Et, cependant, ces dames d'hier, elles sont bien venues, et pourtant
+c'était de grandes dames. Pas de signature... Qui donc porte de gueules
+à neuf macles d'or? Oh! s'écria-t-elle, ai-je donc perdu la tête? Les
+Rohan, pardieu! Oui, j'ai écrit à M. de Guéménée et à M. de Rohan; l'un
+d'eux me répond, c'est tout simple... Mais l'écusson n'est pas écartelé,
+la lettre est du cardinal... Ah! le cardinal de Rohan, ce galant, ce
+dameret, cet ambitieux; il viendra voir Mme de La Motte, si Mme de La
+Motte lui ouvre sa porte!
+
+«Bon! qu'il soit tranquille, la porte lui sera ouverte. Et quand cela?
+demain soir.»
+
+Elle se mit à rêver.
+
+--Une dame de charité qui donne cent louis peut être reçue dans un
+galetas; elle peut geler sur mon carreau froid, souffrir sur mes chaises
+dures comme le gril de saint Laurent, moins le feu. Mais un prince de
+l'Église, un homme de boudoir, un seigneur des coeurs! Non, non, il faut
+à la misère que visitera un pareil aumônier, il faut plus de luxe que
+n'en ont certains riches.
+
+Puis se retournant vers la femme de ménage qui achevait de préparer son
+lit:
+
+--À demain, dame Clotilde, dit-elle, n'oubliez pas de me réveiller de
+bonne heure.
+
+Là-dessus, pour penser plus à son aise sans doute, la comtesse fit signe
+à la vieille de la laisser seule.
+
+Dame Clotilde raviva le feu qu'on avait enterré dans les cendres pour
+donner un aspect plus misérable à l'appartement, ferma la porte et se
+retira dans l'appentis où elle couchait.
+
+Jeanne de Valois, au lieu de dormir, fit ses plans pendant toute la
+nuit. Elle prit des notes au crayon à la lueur de la veilleuse; puis,
+sûre de la journée du lendemain, elle se laissa, vers trois heures du
+matin, engourdir dans un repos dont dame Clotilde, qui n'avait guère
+plus dormi qu'elle, vint, fidèle à sa recommandation, la tirer au point
+du jour.
+
+Vers huit heures, elle avait achevé sa toilette, composée d'une robe de
+soie élégante et d'une coiffure pleine de goût.
+
+Chaussée à la fois en grande dame et en jolie femme, la mouche sur la
+pommette gauche, la militaire brodée au poignet, elle envoya quérir une
+espèce de brouette à la place où l'on trouvait ce genre de locomotive,
+c'est-à-dire rue du Pont-aux-Choux.
+
+Elle eût préféré une chaise à porteurs, mais il eût fallu l'aller quérir
+trop loin.
+
+La brouette-chaise roulante, attelée d'un robuste Auvergnat, reçut
+l'ordre de déposer Mme la comtesse à la place Royale, où, sous les
+arcades du Midi, dans un ancien rez-de-chaussée d'un hôtel abandonné,
+logeait maître Fingret, tapissier décorateur, tenant meubles d'occasion
+et autres au plus juste prix pour la vente et la location.
+
+L'Auvergnat brouetta rapidement sa pratique de la rue Saint-Claude à la
+place Royale.
+
+Dix minutes après sa sortie, la comtesse abordait aux magasins de maître
+Fingret, où nous allons la trouver tout à l'heure admirant et
+choisissant dans une espèce de pandémonium dont nous allons essayer de
+faire l'esquisse.
+
+Qu'on se figure des remises d'une longueur de cinquante pieds environ
+sur trente de large, avec une hauteur de dix-sept; sur les murs toutes
+les tapisseries du règne de Henri IV et de Louis XIII; aux plafonds,
+dissimulés par le nombre des objets suspendus, des lustres à girandoles
+du XVIIème siècle heurtant les lézards empaillés, les lampes d'église et
+les poissons volants.
+
+Sur le sol entassés tapis et nattes, meubles à colonnes torses, à pieds
+équarris, buffets de chêne sculptés, consoles Louis XV à pattes dorées,
+sofas couverts de damas rose ou de velours d'Utrecht, lits de repos,
+vastes fauteuils de cuir, comme les aimait Sully, armoires d'ébène aux
+panneaux en relief et aux baguettes de cuivre, tables de Boule à dessus
+d'émaux ou de porcelaine, trictracs, toilettes toutes garnies, commodes
+aux marqueteries d'instruments ou de fleurs.
+
+Lits en bois de rose ou en chêne à estrade ou à baldaquin, rideaux de
+toutes formes, de tous dessins, de toutes étoffes, s'enchevêtrant, se
+confondant, se mariant ou se heurtant dans les pénombres de la remise.
+
+Des clavecins, des épinettes, des harpes, des sistres sur un guéridon;
+le chien de Marlborough empaillé, avec des yeux d'émail.
+
+Puis du linge de toute qualité: des robes pendues à côté d'habits de
+velours, des poignées d'acier, d'argent, de nacre.
+
+Des flambeaux, des portraits d'ancêtres, des grisailles, des gravures
+encadrées, et toutes les imitations de Vernet, alors en vogue, de ce
+Vernet à qui la reine disait si gracieusement et si finement:
+
+--Décidément, monsieur Vernet, il n'y a que vous en France pour faire la
+pluie et le beau temps.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+Maître Fingret
+
+
+Voici tout ce qui séduisait les yeux, et par conséquent l'imagination
+des petites fortunes, dans les magasins de maître Fingret, place Royale.
+
+Toutes marchandises qui n'étaient pas neuves, l'enseigne le disait
+loyalement, mais qui, réunies, se faisaient valoir l'une l'autre et
+finissaient par représenter un total beaucoup plus considérable que les
+marchandeurs les plus dédaigneux ne l'eussent exigé.
+
+Mme de La Motte, une fois admise à considérer toutes ces richesses,
+s'aperçut seulement alors de ce qui lui manquait rue Saint-Claude.
+
+Il lui manquait un salon pour contenir sofa, fauteuils et bergères.
+
+Une salle à manger pour renfermer buffets, étagères et dressoirs.
+
+Un boudoir pour renfermer les rideaux perses, les guéridons et les
+écrans.
+
+Puis, enfin, ce qui lui manquait, eût-elle salon, salle à manger et
+boudoir, c'était l'argent pour avoir les meubles à mettre dans ce nouvel
+appartement.
+
+Mais avec les tapissiers de Paris, il y a eu des transactions faciles
+dans toutes les époques, et nous n'avons jamais entendu dire qu'une
+jeune et jolie femme soit morte sur le seuil d'une porte qu'elle n'ait
+pas pu se faire ouvrir.
+
+À Paris, ce qu'on n'achète point, on le loue, et ce sont les locataires
+en garni qui ont mis en circulation le proverbe: «Voir, c'est avoir.»
+
+Mme de La Motte, dans l'espérance d'une location possible, après avoir
+pris des mesures, avisa un certain meuble de soie jaune bouton d'or qui
+lui plut au premier coup d'oeil. Elle était brune.
+
+Mais jamais ce meuble, composé de dix pièces, ne tiendrait au quatrième
+de la rue Saint-Claude.
+
+Pour tout arranger, il fallait prendre à loyer le troisième étage,
+composé d'une antichambre, d'une salle à manger, d'un petit salon et
+d'une chambre à coucher.
+
+De telle sorte que l'on recevrait au troisième étage les aumônes des
+cardinaux, et au quatrième celles des bureaux de charité, c'est-à-dire
+dans le luxe les aumônes des gens qui font la charité par ostentation,
+et dans la misère les offrandes de ces gens à préjugés qui n'aiment
+point à donner à ceux qui n'ont pas besoin de recevoir.
+
+La comtesse, ayant ainsi pris son parti, tourna les yeux du côté obscur
+de la remise, c'est-à-dire du côté où les richesses se présentaient les
+plus splendides, côté des cristaux, des dorures et des glaces.
+
+Elle y vit, le bonnet à la main, l'air impatient et le sourire un peu
+goguenard, une figure de bourgeois parisien qui faisait tourner une clef
+dans les deux index de ses deux mains, soudés l'un à l'autre par les
+deux ongles.
+
+Ce digne inspecteur des marchandises d'occasion n'était autre que M.
+Fingret, à qui ses commis avaient annoncé la visite d'une belle dame
+venue en brouette.
+
+On pouvait voir dans la cour les mêmes commis vêtus court et étroit de
+bure et de camelot, leurs petits mollets à l'air sous des bas quelque
+peu riants. Ils s'occupaient à restaurer, avec les plus vieux meubles,
+les moins vieux, ou, pour mieux dire, éventrer sofas, fauteuils et
+carreaux antiques, pour en tirer le crin et la plume qui devaient servir
+à rembourrer leurs successeurs.
+
+L'un cardait le crin, le mélangeait généreusement d'étoupes et en
+bourrait un nouveau meuble.
+
+L'autre lessivait de bons fauteuils.
+
+Un troisième repassait des étoffes nettoyées avec des savons
+aromatiques.
+
+Et l'on composait de ces vieux ingrédients les meubles d'occasion si
+beaux que Mme de La Motte admirait en ce moment.
+
+M. Fingret, s'apercevant que sa pratique pouvait voir les opérations de
+ses commis et comprendre moins favorablement l'occasion qu'il n'était
+expédient à ses intérêts, ferma une porte vitrée donnant sur la cour, de
+crainte que la poussière n'aveuglât Madame...
+
+Sur ce Madame... il s'arrêta.
+
+C'était une interrogation.
+
+--Mme la comtesse de La Motte Valois, répliqua nonchalamment Jeanne.
+
+On vit alors sur ce titre bien sonnant M. Fingret dissoudre ses ongles,
+mettre sa clef dans sa poche et se rapprocher.
+
+--Oh! dit-il, il n'y a rien ici de ce qui convient à Madame. J'ai du
+neuf, j'ai du beau, j'ai du magnifique. Il ne faudrait pas que Madame la
+comtesse se figurât, parce qu'elle est à la place Royale, que la maison
+Fingret n'a pas d'aussi beaux meubles que le tapissier du roi. Laissez
+tout cela, madame, s'il vous plaît, et voyons dans l'autre magasin.
+
+Jeanne rougit.
+
+Tout ce qu'elle avait vu là lui paraissait fort beau, si beau qu'elle
+n'espérait pas pouvoir l'acquérir.
+
+Flattée sans aucun doute d'être si favorablement jugée par M. Fingret,
+elle ne pouvait s'empêcher de craindre qu'il ne la jugeât trop bien.
+
+Elle maudit son orgueil, et regretta de ne s'être pas annoncée simple
+bourgeoise.
+
+Mais de tout mauvais vice un esprit habile se tire avec avantage.
+
+--Pas de neuf, monsieur, dit-elle, je n'en veux pas.
+
+--Madame a sans doute quelques appartements d'amis à meubler.
+
+--Vous l'avez dit, monsieur, un appartement d'ami. Or, vous comprenez
+que pour un appartement d'ami...
+
+--À merveille. Que Madame choisisse, répliqua Fingret, rusé comme un
+marchand de Paris, lequel ne met pas d'amour-propre à vendre du neuf
+plutôt que du vieux, s'il peut gagner autant sur l'un que sur l'autre.
+
+--Ce petit meuble bouton d'or, par exemple, demanda la comtesse.
+
+--Oh! mais c'est peu de chose, madame, il n'y a que dix pièces.
+
+--La chambre est médiocre, repartit la comtesse.
+
+--Il est tout neuf, comme peut le voir Madame.
+
+--Neuf... pour de l'occasion.
+
+--Sans doute, fit M. Fingret en riant; mais, enfin, tel qu'il est, il
+vaut huit cents livres.
+
+Ce prix fit tressaillir la comtesse; comment avouer que l'héritière des
+Valois se contentait d'un meuble d'occasion, mais ne pouvait le payer
+huit cents livres?
+
+Elle prit le parti de la mauvaise humeur.
+
+--Mais, s'écria-t-elle, on ne vous parle pas d'acheter, monsieur. Où
+prenez vous que j'aille acheter ces vieilleries? Il ne s'agit que de
+louer, et encore...
+
+Fingret fit la grimace, car, insensiblement, la pratique perdait de sa
+valeur. Ce n'était plus un meuble neuf, ni même un meuble d'occasion à
+vendre, mais une location.
+
+--Vous désireriez tout ce meuble bouton d'or, dit-il; est-ce pour un an?
+
+--Non, c'est pour un mois. J'ai un provincial à meubler.
+
+--Ce sera cent livres par mois, dit maître Fingret.
+
+--Vous plaisantez, je suppose, monsieur; car à ce compte, au bout de
+huit mois, mon meuble serait à moi.
+
+--D'accord, madame la comtesse.
+
+--Eh bien! alors?
+
+--Eh bien! alors, madame, s'il était à vous, il ne serait plus à moi et,
+par conséquent, je n'aurais pas à m'occuper de le faire restaurer,
+rafraîchir: toutes choses qui coûtent.
+
+Mme de La Motte réfléchit.
+
+«Cent livres pour un mois, se dit-elle, c'est beaucoup; mais il faut
+raisonner: ou ce sera trop cher dans un mois et alors je rends les
+meubles en laissant une grande opinion au tapissier, ou dans un mois je
+puis commander un meuble neuf. Je comptais employer cinq à six cents
+livres; faisons les choses en grand, dépensons cent écus.»
+
+--Je garde, dit-elle tout haut, ce meuble bouton d'or pour un salon,
+avec tous les rideaux pareils.
+
+--Oui, madame.
+
+--Et les tapis?
+
+--Les voici.
+
+--Que me donnerez-vous pour une autre chambre?
+
+--Ces banquettes vertes, ce corps d'armoire en chêne, cette table à
+pieds tordus, des rideaux verts en damas.
+
+--Bien; et pour une chambre à coucher?
+
+--Un lit large et beau, un coucher excellent, une courtepointe de
+velours brodée rose et argent, rideaux bleus, garniture de cheminée un
+peu gothique, mais d'une riche dorure.
+
+--Toilette?
+
+--Dont les dentelles sont de Malines. Regardez-les, madame. Commode
+d'une marqueterie délicate, chiffonnier pareil, sofa de tapisserie,
+chaises pareilles, feu élégant, qui vient de la chambre à coucher de Mme
+de Pompadour, à Choisy.
+
+--Tout cela pour quel prix?
+
+--Un mois?
+
+--Oui.
+
+--Quatre cents livres.
+
+--Voyons, monsieur Fingret, ne me prenez pas pour une grisette, je vous
+prie. On n'éblouit pas les gens de ma qualité avec des drapeaux.
+Voulez-vous réfléchir, s'il vous plaît, que quatre cents livres par mois
+valent quatre mille huit cents livres par an, et que, pour ce prix,
+j'aurais un hôtel tout meublé.
+
+Maître Fingret se gratta l'oreille.
+
+--Vous me dégoûtez de la place Royale, continua la comtesse.
+
+--J'en serais au désespoir, madame.
+
+--Prouvez-le. Je ne veux donner que cent écus de tout ce mobilier.
+
+Jeanne prononça ces derniers mots avec une telle autorité que le
+marchand songea de nouveau à l'avenir.
+
+--Soit, dit-il, madame.
+
+--Et à une condition, maître Fingret.
+
+--Laquelle, madame?
+
+--C'est que tout sera posé, arrangé, dans l'appartement que je vous
+indiquerai, d'ici à trois heures de l'après-midi.
+
+--Il est dix heures, madame; réfléchissez-y, dix heures sonnent.
+
+--Est-ce oui ou non?
+
+--Où faut-il aller, madame?
+
+--Rue Saint-Claude, au Marais.
+
+--À deux pas?
+
+--Précisément.
+
+Le tapissier ouvrit la porte de la cour et se mit à crier:
+
+--Sylvain! Landry! Rémy!
+
+Trois des apprentis accoururent, enchantés d'avoir un prétexte pour
+interrompre leur ouvrage, un prétexte pour voir la belle dame.
+
+--Les civières, messieurs, les chariots à bras! Rémy, vous allez charger
+le meuble bouton d'or. Sylvain, l'antichambre dans le chariot, tandis
+que vous, qui êtes soigneux, vous aurez la chambre à coucher. Relevons
+la note, madame, et, s'il vous plaît, je signerai le reçu.
+
+--Voici six doubles louis, dit la comtesse, plus un louis simple,
+rendez-moi.
+
+--Voici deux écus de six livres, madame.
+
+--Desquels je donnerai l'un à ces messieurs, si la besogne est bien
+faite, répondit la comtesse.
+
+Et, ayant donné son adresse, elle regagna la brouette.
+
+Une heure après, le logement du troisième était loué par elle, et deux
+heures ne s'étaient pas écoulées que, déjà, le salon, l'antichambre et
+la chambre à coucher se meublaient et se tapissaient simultanément.
+
+L'écu de six livres fut gagné par MM. Landry, Rémy et Sylvain, à dix
+minutes près.
+
+Le logement ainsi transformé, les vitres nettoyées, les cheminées
+garnies de feu, Jeanne se mit à sa toilette et savoura le bonheur deux
+heures, le bonheur de fouler un bon tapis, autour de soi, la
+répercussion d'une atmosphère chaude sur des murailles ouatées, et de
+respirer le parfum de quelques giroflées qui baignaient avec joie leur
+tige dans des vases du Japon, leur tête dans la tiède vapeur de
+l'appartement.
+
+Maître Fingret n'avait pas oublié les bras dorés qui portent les
+bougies; aux deux côtés des glaces, les lustres à girandoles de verre,
+qui, sous le feu des cires, s'irisent de toutes les nuances de
+l'arc-en-ciel.
+
+Feu, fleurs, cires, roses parfumées, Jeanne employa tout à
+l'embellissement du paradis qu'elle destinait à Son Excellence.
+
+Elle donna même ses soins à ce que la porte de la chambre à coucher,
+coquettement entrouverte, laissât voir un beau feu doux et rouge, aux
+reflets duquel reluisaient les pieds des fauteuils, le bois du lit et
+les chenets de Mme de Pompadour, têtes de chimères sur lesquelles avait
+posé le pied charmant de la marquise.
+
+Cette coquetterie de Jeanne ne se bornait pas là.
+
+Si le feu relevait l'intérieur de cette chambre mystérieuse, si les
+parfums décelaient la femme, la femme décelait une race, une beauté, un
+esprit, un goût dignes d'une éminence.
+
+Jeanne mit dans sa toilette une recherche dont M. de La Motte, son mari
+absent, lui eût demandé compte. La femme fut digne de l'appartement et
+du mobilier loué par maître Fingret.
+
+Après un repas qu'elle fit léger, afin d'avoir toute sa présence
+d'esprit et de conserver sa pâleur élégante, Jeanne s'ensevelit dans un
+grand fauteuil à bergeries, près de son feu, dans sa chambre à coucher.
+
+Un livre à la main, une mule sur un tabouret, elle attendit, écoutant à
+la fois les tintements du balancier de la pendule et les bruits
+lointains des voitures qui troublaient rarement la tranquillité du
+désert du Marais.
+
+Elle attendit. L'horloge sonna neuf heures, dix et onze heures; personne
+ne vint, soit en voiture, soit à pied.
+
+Onze heures! c'est pourtant l'heure des prélats galants qui ont aiguisé
+leur charité dans un souper du faubourg, et qui, n'ayant que vingt tours
+de roue à faire pour entrer rue Saint-Claude, s'applaudissent d'être
+humains, philanthropes et religieux à si bon compte.
+
+Minuit sonna lugubrement aux Filles-du-Calvaire.
+
+Ni prélat ni voiture; les bougies commençaient à pâlir, quelques-unes
+envahissaient en nappes diaphanes leurs patères de cuivre doré.
+
+Le feu, renouvelé avec des soupirs, s'était transformé en braise, puis
+en cendres. Il faisait une chaleur africaine dans les deux chambres.
+
+La vieille servante, qui s'était préparée, grommelait en regrettant son
+bonnet à rubans prétentieux, dont les noeuds, s'inclinant avec sa tête
+quand elle s'endormait devant sa bougie dans l'antichambre, ne se
+relevaient pas intacts, soit des baisers de la flamme, soit des outrages
+de la cire liquide.
+
+À minuit et demi, Jeanne se leva toute furieuse de son fauteuil, qu'elle
+avait plus de cent fois, dans la soirée, quitté pour ouvrir la fenêtre
+et plonger son regard dans les profondeurs de la rue.
+
+Le quartier était calme comme avant la création du monde.
+
+Elle se fit déshabiller, refusa de souper, congédia la vieille, dont les
+questions commençaient à l'importuner.
+
+Et, seule au milieu de ses tentures de soie, sous ses beaux rideaux,
+dans son excellent lit, elle ne dormit pas mieux que la veille, car la
+veille son insouciance était plus heureuse: elle naissait de l'espoir.
+
+Cependant, à force de se retourner, de se crisper, de se raidir contre
+le mauvais sort, Jeanne trouva une excuse au cardinal.
+
+D'abord celle-ci: qu'il était cardinal, grand aumônier, qu'il avait
+mille affaires inquiétantes et, par conséquent, plus importantes qu'une
+visite rue Saint-Claude.
+
+Puis cette autre excuse: il ne connaît pas cette petite comtesse de
+Valois, excuse bien consolante pour Jeanne. Oh! certes, elle ne se fût
+pas consolée si M. de Rohan eût manqué de parole après une première
+visite.
+
+Cette raison que se donnait Jeanne à elle-même avait besoin d'une
+épreuve pour paraître tout à fait bonne.
+
+Jeanne n'y tint pas; elle sauta en bas du lit, toute blanche qu'elle
+était dans son peignoir, et alluma les bougies à la veilleuse; elle se
+regarda longtemps dans la glace.
+
+Après l'examen, elle sourit, souffla les bougies et se recoucha.
+L'excuse était bonne.
+
+
+
+
+Chapitre XV
+
+Le cardinal de Rohan
+
+
+Le lendemain, Jeanne, sans se décourager, recommença toilette
+d'appartement et toilette de femme.
+
+Le miroir lui avait appris que M. de Rohan viendrait, pour peu qu'il eût
+entendu parler d'elle.
+
+Sept heures sonnaient donc, et le feu du salon brûlait dans tout son
+éclat, lorsqu'un carrosse roula dans la descente de la rue Saint-Claude.
+
+Jeanne n'avait pas encore eu le temps de se mettre à la fenêtre et de
+s'impatienter.
+
+De ce carrosse descendit un homme enveloppé d'une grosse redingote;
+puis, la porte de la maison s'étant refermée sur cet homme, le carrosse
+alla dans une petite rue voisine attendre le retour du maître.
+
+Bientôt, la sonnette retentit, et le coeur de Mme de La Motte battit si
+fort qu'on eût pu l'entendre.
+
+Mais, honteuse de céder à une émotion déraisonnable, Jeanne commanda le
+silence à son coeur, arrangea du mieux qu'il lui fut possible une
+broderie sur la table, un air nouveau sur le clavecin, une gazette au
+coin de la cheminée.
+
+Au bout de quelques secondes, dame Clotilde vint annoncer à Mme la
+comtesse:
+
+--La personne qui avait écrit avant-hier.
+
+--Faites entrer, répliqua Jeanne.
+
+Un pas léger, des souliers craquants, un beau personnage vêtu de velours
+et de soie, portant haut la tête et paraissant grand de dix coudées dans
+ce petit appartement, voilà ce que vit Jeanne en se levant pour
+recevoir.
+
+Elle avait été frappée désagréablement de l'_incognito_ gardé par la
+_personne_.
+
+Aussi, se décidant à prendre tout l'avantage de la femme qui a réfléchi:
+
+--À qui ai-je l'honneur de parler? dit-elle avec une révérence, non pas
+de protégée, mais de protectrice.
+
+Le prince regarda la porte du salon derrière laquelle la vieille avait
+disparu.
+
+--Je suis le cardinal de Rohan, répliqua-t-il.
+
+Ce à quoi Mme de La Motte, feignant de rougir et de se confondre en
+humilités, répondit par une révérence comme on en fait aux rois.
+
+Puis elle avança un fauteuil et, au lieu de se placer sur une chaise,
+ainsi que l'eût voulu l'étiquette, elle se mit dans le grand fauteuil.
+Le cardinal, voyant que chacun pouvait prendre ses aises, plaça son
+chapeau sur la table, et, regardant en face Jeanne qui le regardait
+aussi:
+
+--Il est donc vrai, mademoiselle?... dit-il.
+
+--Madame, interrompit Jeanne.
+
+--Pardon. J'oubliais... Il est donc vrai, madame?
+
+--Mon mari s'appelle le comte de La Motte, monseigneur.
+
+--Parfaitement, parfaitement, gendarme du roi ou de la reine?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et vous, madame, dit-il, vous êtes née Valois?
+
+--Valois, oui, monseigneur.
+
+--Grand nom! dit le cardinal en croisant les jambes, nom rare, éteint.
+
+Jeanne devina le doute du cardinal.
+
+--Éteint; non pas, monseigneur, dit-elle, puisque je le porte et que
+j'ai un frère baron de Valois.
+
+--Reconnu?
+
+--Il n'est pas besoin qu'il soit reconnu, monseigneur; mon frère peut
+être riche ou pauvre, il ne sera pas moins ce qu'il est né, baron de
+Valois.
+
+--Madame, contez-moi un peu cette transmission, je vous prie. Vous
+m'intéressez; j'aime le blason.
+
+Jeanne conta simplement, nonchalamment, ce que le lecteur sait déjà.
+
+Le cardinal écoutait et regardait.
+
+Il ne prenait pas la peine de dissimuler ses impressions. À quoi bon? il
+ne croyait ni au mérite ni à la qualité de Jeanne; il la voyait jolie,
+pauvre; il regardait, c'était assez.
+
+Jeanne, qui s'apercevait de tout, devina la mauvaise idée du futur
+protecteur.
+
+--De sorte, dit M. de Rohan avec insouciance, que vous avez été
+réellement malheureuse?
+
+--Je ne me plains pas, monseigneur.
+
+--En effet, on m'avait beaucoup exagéré les difficultés de votre
+position.
+
+Il regarda autour de lui.
+
+--Ce logement est commode, agréablement meublé.
+
+--Pour une grisette, sans doute, répliqua durement Jeanne, impatiente
+d'engager l'action. Oui, monseigneur.
+
+Le cardinal fit un mouvement.
+
+--Quoi! dit-il, vous appelez ce mobilier un mobilier de grisette?
+
+--Je ne crois pas, monseigneur, dit-elle, que vous puissiez l'appeler un
+mobilier de princesse.
+
+--Et vous êtes princesse, dit-il avec une de ces imperceptibles ironies
+que les esprits très distingués ou les gens de grande race ont seuls le
+secret de mêler à leur langage sans devenir tout à fait impertinents.
+
+--Je suis née Valois, monseigneur, comme vous Rohan. Voilà tout ce que
+je sais, dit-elle.
+
+Et ces mots furent prononcés avec tant de douce majesté du malheur qui
+se révolte, majesté de la femme qui se sent méconnue, ils furent si
+harmonieux et si dignes à la fois, que le prince ne fut pas blessé et
+que l'homme fut ému.
+
+--Madame, dit-il, j'oubliais que mon premier mot eût dû être une excuse.
+Je vous avais écrit hier que je viendrais ici, mais j'avais affaire à
+Versailles, pour la réception de M. de Suffren. J'ai dû renoncer au
+plaisir de vous visiter.
+
+--Monseigneur me fait encore trop d'honneur d'avoir songé à moi
+aujourd'hui, et M. le comte de La Motte, mon mari, regrettera bien plus
+vivement encore l'exil où le tient la misère, puisque cet exil l'empêche
+de jouir d'une si illustre présence.
+
+Ce mot «mari» appela l'attention du cardinal.
+
+--Vous vivez seule, madame? dit-il.
+
+--Absolument seule, monseigneur.
+
+--C'est beau de la part d'une femme jeune et jolie.
+
+--C'est simple, monseigneur, de la part d'une femme qui serait déplacée
+en toute autre société que celle dont sa pauvreté l'éloigne.
+
+Le cardinal se tut.
+
+--Il paraît, reprit-il, que les généalogistes ne contestent pas votre
+généalogie?
+
+--À quoi cela me sert-il? dit dédaigneusement Jeanne, en relevant par un
+geste charmant les petits anneaux frisés et poudrés des tempes.
+
+Le cardinal rapprocha son fauteuil, comme pour atteindre au feu avec ses
+pieds.
+
+--Madame, dit-il, je voudrais savoir et j'ai voulu savoir à quoi je puis
+vous être utile.
+
+--Mais à rien, monseigneur.
+
+--Comment à rien?
+
+--Votre Éminence me comble d'honneur, certainement.
+
+--Parlons plus franc.
+
+--Je ne saurais être plus franche que je ne le suis, monseigneur.
+
+--Vous vous plaigniez tout à l'heure, dit le cardinal en regardant
+autour de lui comme pour rappeler à Jeanne ce qu'elle avait dit du
+mobilier de la grisette.
+
+--Certes, oui, je me plaignais.
+
+--Eh bien! alors, madame?
+
+--Eh bien! monseigneur, je vois que Votre Éminence veut me faire
+l'aumône, n'est-ce pas?
+
+--Oh! madame!...
+
+--Pas autre chose. L'aumône, je la recevais, mais je ne la recevrai
+plus.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--Monseigneur, je suis assez humiliée depuis quelque temps; il n'est
+plus possible pour moi d'y résister.
+
+--Madame, vous abusez des mots. Dans le malheur on n'est pas
+déshonorée...
+
+--Même avec le nom que je porte! Voyons, mendieriez-vous, vous, monsieur
+de Rohan?
+
+--Je ne parle pas de moi, dit le cardinal avec un embarras mêlé de
+hauteur.
+
+--Monseigneur, je ne connais que deux façons de demander l'aumône: en
+carrosse ou à la porte d'une église: avec or et velours ou en haillons.
+Eh bien! tout à l'heure je n'attendais pas l'honneur de votre visite; je
+me croyais oubliée.
+
+--Ah! vous saviez donc que c'était moi qui avais écrit? dit le cardinal.
+
+--N'ai-je pas vu vos armes sur le cachet de la lettre que vous m'avez
+fait l'honneur de m'écrire?
+
+--Cependant, vous avez feint de ne point me reconnaître.
+
+--Parce que vous ne me faisiez pas l'honneur de vous faire annoncer.
+
+--Eh bien! cette fierté me plaît, dit vivement le cardinal, en regardant
+avec une attention complaisante les yeux animés, la physionomie hautaine
+de Jeanne.
+
+--Je disais donc, reprit celle-ci, que j'avais pris avant de vous voir
+la résolution de laisser là ce misérable manteau qui voile ma misère,
+qui couvre la nudité de mon nom, et de m'en aller en haillons, comme
+toute mendiante chrétienne, implorer mon pain, non pas de l'orgueil,
+mais de la charité des passants.
+
+--Vous n'êtes pas à bout de ressources, j'espère, madame?
+
+Jeanne ne répondit pas.
+
+--Vous avez une terre quelconque, fût-elle hypothéquée; des bijoux de
+famille: celui-ci, par exemple?
+
+Il montrait une boîte avec laquelle jouaient les doigts blancs et
+délicats de la jeune femme.
+
+--Ceci? dit-elle.
+
+--Une boîte originale, sur ma parole. Permettez-vous?
+
+Il la prit.
+
+--Ah! un portrait!
+
+Aussitôt, il fit un mouvement de surprise.
+
+--Vous connaissez l'original de ce portrait? demanda Jeanne.
+
+--C'est celui de Marie-Thérèse.
+
+--De Marie-Thérèse?
+
+--Oui, l'impératrice d'Autriche.
+
+--En vérité! s'écria Jeanne. Vous croyez, monseigneur?
+
+Le cardinal se mit de plus belle à regarder la boîte.
+
+--D'où tenez-vous cela? demanda-t-il.
+
+--Mais d'une dame qui est venue avant-hier.
+
+--Chez vous?
+
+--Chez moi.
+
+--D'une dame?...
+
+Et le cardinal regarda la boîte avec une nouvelle attention.
+
+--Je me trompe, monseigneur, reprit la comtesse, il y avait deux dames.
+
+--Et l'une de ces deux dames vous a remis la boîte que voici?
+demanda-t-il avec défiance.
+
+--Elle ne me l'a pas donnée, non.
+
+--Comment est-elle entre vos mains, alors?
+
+--Elle l'a oubliée chez moi.
+
+Le cardinal demeura pensif, tellement pensif que la comtesse de Valois
+en fut intriguée, et songea qu'il était à propos qu'elle se tînt sur ses
+gardes.
+
+Puis le cardinal leva la tête, et regardant attentivement la comtesse:
+
+--Et comment s'appelle cette dame? Vous me pardonnerez, n'est-ce pas,
+dit-il, de vous adresser cette question; j'en suis tout honteux moi-même
+et je me fais l'effet d'un juge.
+
+--En effet, monseigneur, dit Mme de La Motte, la question est étrange.
+
+--Indiscrète, peut-être, mais étrange...
+
+--Étrange, je le répète Si je connaissais la dame qui a laissé ici cette
+bonbonnière...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! je la lui eusse déjà renvoyée. Sans doute elle y tient, et je
+ne voudrais pas payer par une inquiétude de quarante-huit heures sa
+gracieuse visite.
+
+--Ainsi, vous ne la connaissez pas...
+
+--Non, je sais seulement que c'est la dame supérieure d'une maison de
+charité...
+
+--De Paris?
+
+--De Versailles...
+
+--De Versailles?... la supérieure d'une maison de charité?...
+
+--Monseigneur, j'accepte des femmes, les femmes n'humilient pas une
+femme pauvre en lui portant secours et cette dame, que des avis
+charitables avaient éclairée sur ma position, a mis cent louis sur ma
+cheminée en me faisant visite.
+
+--Cent louis! dit le cardinal avec surprise.
+
+Puis, voyant qu'il pouvait blesser la susceptibilité de Jeanne--en
+effet, Jeanne avait fait un mouvement:
+
+--Pardon, madame, ajouta-t-il, je ne m'étonne pas qu'on vous ait donné
+cette somme. Vous méritez au contraire toute la sollicitude des gens
+charitables, et votre naissance leur fait une loi de vous être utile.
+C'est seulement le titre de dame de charité qui m'étonne; les dames de
+charité font d'habitude des aumônes plus légères. Pourriez-vous me faire
+le portrait de cette dame, comtesse?
+
+--Difficilement, monseigneur, répliqua Jeanne, pour aiguiser la
+curiosité de son interlocuteur.
+
+--Comment, difficilement? puisqu'elle est venue ici.
+
+--Sans doute. Cette dame, qui ne voulait probablement pas être reconnue,
+cachait son visage dans une calèche assez ample; en outre, elle était
+enveloppée de fourrures. Cependant...
+
+La comtesse eut l'air de chercher.
+
+--Cependant, répéta le cardinal.
+
+--J'ai cru voir... Je n'affirme pas, monseigneur...
+
+--Qu'avez-vous cru voir?
+
+--Des yeux bleus.
+
+--La bouche?
+
+--Petite, quoique les lèvres un peu épaisses, la lèvre inférieure
+surtout.
+
+--De haute ou de moyenne taille?
+
+--De moyenne taille.
+
+--Les mains?
+
+--Parfaites.
+
+--Le col?
+
+--Long et mince.
+
+--La physionomie?
+
+--Sévère et noble.
+
+--L'accent?
+
+--Légèrement embarrassé. Mais vous connaissez peut-être cette dame,
+monseigneur?
+
+--Comment la connaîtrais-je, madame la comtesse? demanda vivement le
+prélat.
+
+--Mais à la façon dont vous me questionnez, monseigneur, ou même par la
+sympathie que tous les ouvriers de bonnes oeuvres éprouvent les uns pour
+les autres.
+
+--Non, madame, non, je ne la connais pas.
+
+--Cependant, monseigneur, si vous aviez quelque soupçon?...
+
+--Mais à quel propos?
+
+--Inspiré par ce portrait, par exemple?
+
+--Ah! répliqua vivement le cardinal, qui craignait d'en avoir trop
+laissé soupçonner, oui, certes, ce portrait...
+
+--Eh bien! ce portrait, monseigneur?
+
+--Eh bien! ce portrait me fait toujours l'effet d'être...
+
+--Celui de l'impératrice Marie-Thérèse, n'est-ce pas?
+
+--Mais je crois que oui.
+
+--Alors vous pensez?...
+
+--Je pense que vous aurez reçu la visite de quelque dame allemande, de
+celles, par exemple, qui ont fondé une maison de secours...
+
+--À Versailles?
+
+--À Versailles, oui, madame.
+
+Et le cardinal se tut.
+
+Mais on voyait clairement qu'il doutait encore, et que la présence de
+cette boîte dans la maison de la comtesse avait renouvelé toutes ses
+défiances.
+
+Seulement, ce que Jeanne ne distinguait pas complètement, ce qu'elle
+cherchait vainement d'expliquer, c'était le fond de la pensée du prince,
+pensée visiblement désavantageuse pour elle, et qui n'allait à rien de
+moins qu'à la soupçonner de lui tendre un piège avec des apparences.
+
+En effet, on pouvait avoir su l'intérêt que le cardinal prenait aux
+affaires de la reine, c'était un bruit de cour qui était loin d'être
+demeuré même à l'état de demi-secret, et nous avons signalé tout le soin
+que mettaient certains ennemis à entretenir l'animosité entre la reine
+et son grand aumônier.
+
+Ce portrait de Marie-Thérèse, cette boîte dont elle se servait
+habituellement et que le cardinal lui avait vue cent fois entre les
+mains, comment cela se trouvait-il entre les mains de Jeanne la
+mendiante?
+
+La reine était-elle réellement venue ici elle-même dans ce pauvre logis?
+
+Si elle était venue, était-elle restée inconnue à Jeanne? Pour un motif
+quelconque, dissimulait-elle l'honneur qu'elle avait reçu?
+
+Le prélat doutait.
+
+Il doutait déjà la veille. Le nom de Valois lui avait appris à se tenir
+en garde, et voilà qu'il ne s'agissait plus d'une femme pauvre, mais
+d'une princesse secourue par une reine apportant ses bienfaits en
+personne.
+
+Marie-Antoinette était-elle charitable à ce point?
+
+Tandis que le cardinal doutait ainsi, Jeanne, qui ne le perdait pas de
+vue, Jeanne, à qui aucun des sentiments du prince n'échappait, Jeanne
+était au supplice C'est, en effet, un véritable martyre, pour les
+consciences chargées d'une arrière-pensée, que le doute de ceux que l'on
+voudrait convaincre avec la vérité pure.
+
+Le silence était embarrassant pour tous deux; le cardinal le rompit par
+une nouvelle interruption.
+
+--Et la dame qui accompagnait votre bienfaitrice, l'avez-vous remarquée?
+Pouvez-vous me dire quel air elle avait?
+
+--Oh! celle-là, je l'ai bien vue, dit la comtesse; elle est grande et
+belle, elle a le visage résolu, le teint superbe, les formes riches.
+
+--Et l'autre dame ne l'a pas nommée?
+
+--Si fait, une fois, mais par son nom de baptême.
+
+--Et de son nom de baptême elle s'appelle?
+
+--Andrée.
+
+--Andrée! s'écria le cardinal.
+
+Et il tressaillit.
+
+Ce mouvement n'échappa pas plus que les autres à la comtesse de La
+Motte.
+
+Le cardinal savait maintenant à quoi s'en tenir, le nom d'Andrée lui
+avait enlevé tous ses doutes.
+
+En effet, la surveille, on savait que la reine était venue à Paris avec
+Mlle de Taverney. Certaine histoire de retard, de porte fermée, de
+querelle conjugale entre le roi et la reine avait couru dans Versailles.
+
+Le cardinal respira.
+
+Il n'y avait ni piège ni complot rue Saint-Claude. Mme de La Motte lui
+parut belle et pure comme l'ange de la candeur.
+
+Pourtant il fallait tenter une dernière épreuve. Le prince était
+diplomate.
+
+--Comtesse, dit-il, une chose m'étonne par-dessus tout, je l'avouerai.
+
+--Laquelle, monseigneur?
+
+--C'est qu'avec votre nom et vos titres vous ne vous soyez pas adressée
+au roi.
+
+--Au roi?
+
+--Oui.
+
+--Mais, monseigneur, je lui ai envoyé vingt placets, vingt suppliques,
+au roi.
+
+--Sans résultat?
+
+--Sans résultat.
+
+--Mais, à défaut du roi, tous les princes de la maison royale eussent
+accueilli vos réclamations. M. le duc d'Orléans, par exemple, est
+charitable, et puis il aime à faire souvent ce que ne fait pas le roi.
+
+--J'ai fait solliciter Son Altesse le duc d'Orléans, monseigneur, mais
+inutilement.
+
+--Inutilement! Cela m'étonne.
+
+--Que voulez-vous, quand on n'est pas riche ou qu'on n'est pas
+recommandée, on voit chaque placet s'engloutir dans l'antichambre des
+princes.
+
+--Il y a encore Mgr le comte d'Artois. Les gens dissipés font parfois de
+meilleures actions que les gens charitables.
+
+--Il en a été de Mgr le comte d'Artois comme de Son Altesse le duc
+d'Orléans, comme de Sa Majesté le roi de France.
+
+--Mais enfin, il y a Mesdames, tantes du roi. Oh! celles-là, comtesse,
+ou je me trompe fort, ou elles ont dû vous répondre favorablement.
+
+--Non, monseigneur.
+
+--Oh! je ne puis croire que Mme Elisabeth, soeur du roi, ait eu le coeur
+insensible.
+
+--C'est vrai, monseigneur. Son Altesse Royale, sollicitée par moi, avait
+promis de me recevoir; mais je ne sais vraiment comment cela s'est fait,
+après avoir reçu mon mari, elle n'a plus voulu, quelques instances que
+j'aie faites auprès d'elle, daigner donner de ses nouvelles.
+
+--C'est étrange, en vérité! dit le cardinal.
+
+Puis, soudain, et comme si cette pensée se présentait seulement à cette
+heure en son esprit:
+
+--Mais, mon Dieu! s'écria-t-il, nous oublions...
+
+--Quoi?
+
+--Mais la personne à laquelle vous eussiez dû vous adresser d'abord.
+
+--Et à qui eussé-je dû m'adresser?
+
+--À la dispensatrice des faveurs, à celle qui n'a jamais refusé un
+secours mérité, à la reine.
+
+--À la reine?
+
+--Oui, à la reine. L'avez-vous vue?
+
+--Jamais, répondit Jeanne avec une parfaite simplicité.
+
+--Comment, vous n'avez pas présenté de supplique à la reine?
+
+--Jamais.
+
+--Vous n'avez jamais cherché à obtenir de Sa Majesté une audience?
+
+--J'ai cherché, mais je n'ai point réussi.
+
+--Au moins avez-vous dû essayer de vous placer sur son passage, pour
+vous faire remarquer, pour vous faire appeler à la cour. C'était un
+moyen.
+
+--Je ne l'ai jamais employé.
+
+--En vérité, madame, vous me dites des choses incroyables.
+
+--Non, en vérité, je n'ai jamais été que deux fois à Versailles, et je
+n'y ai vu que deux personnes, M. le docteur Louis, qui avait soigné mon
+malheureux père à l'Hôtel-Dieu, et M. le baron de Taverney, à qui
+j'étais recommandée.
+
+--Que vous a dit M. de Taverney? Il était tout à fait en mesure de vous
+acheminer vers la reine.
+
+--Il m'a répondu que j'étais bien maladroite.
+
+--Comment cela?
+
+--De revendiquer comme un titre à la bienveillance du roi une parenté
+qui devait naturellement contrarier Sa Majesté, puisque jamais parent
+pauvre ne plaît.
+
+--C'est bien le baron égoïste et brutal, dit le prince.
+
+Puis, réfléchissant à cette visite d'Andrée chez la comtesse:
+
+«Chose bizarre, pensa-t-il, le père évite la solliciteuse, et la reine
+amène la fille chez elle. En vérité, il doit sortir quelque chose de
+cette contradiction».
+
+--Foi de gentilhomme! reprit-il tout haut, je suis émerveillé d'entendre
+dire à une solliciteuse, à une femme de la première noblesse, qu'elle
+n'a jamais vu le roi ni la reine.
+
+--Si ce n'est en peinture, dit Jeanne en souriant.
+
+--Eh bien! s'écria le cardinal, convaincu cette fois de l'ignorance et
+de la sincérité de la comtesse, je vous mènerai, s'il le faut, moi-même
+à Versailles, et je vous en ferai ouvrir les portes.
+
+--Oh! monseigneur, que de bontés! s'écria la comtesse au comble de la
+joie.
+
+Le cardinal se rapprocha d'elle.
+
+--Mais il est impossible, dit-il, qu'avant peu de temps tout le monde ne
+s'intéresse pas à vous.
+
+--Hélas! monseigneur, dit Jeanne avec un adorable soupir, le croyez-vous
+sincèrement?
+
+--Oh! j'en suis sûr.
+
+--Je crois que vous me flattez, monseigneur.
+
+Et elle le regarda fixement.
+
+En effet, ce changement subit avait droit de surprendre la comtesse,
+elle que le cardinal, dix minutes auparavant, traitait avec une légèreté
+toute princière.
+
+Le regard de Jeanne, décoché comme par la flèche d'un archer, frappa le
+cardinal soit dans son coeur soit dans sa sensualité. Il renfermait ou
+le feu de l'ambition ou le feu du désir; mais c'était du feu.
+
+Monseigneur de Rohan, qui se connaissait en femmes, dut s'avouer en
+lui-même qu'il en avait vu peu d'aussi séduisantes.
+
+«Ah! par ma foi! se dit-il avec cette arrière-pensée éternelle des gens
+de cour élevés pour la diplomatie, ah! par ma foi! il serait trop
+extraordinaire ou trop heureux que je rencontrasse à la fois et une
+honnête femme qui a les dehors d'une rusée, et dans la misère une
+protectrice toute-puissante.»
+
+--Monseigneur, interrompit la sirène, vous gardez parfois un silence qui
+m'inquiète; pardonnez-moi de vous le dire.
+
+--En quoi, comtesse? demanda le cardinal.
+
+--En ceci, monseigneur: un homme comme vous ne manque jamais de
+politesse qu'avec deux sortes de femmes.
+
+--Oh! mon Dieu! qu'allez-vous me dire, comtesse? Sur ma parole! vous
+m'effrayez.
+
+Il lui prit la main.
+
+--Oui, répondit la comtesse, avec deux sortes de femmes, je l'ai dit et
+je le répète.
+
+--Lesquelles, voyons?
+
+--Des femmes qu'on aime trop, ou des femmes qu'on n'estime pas assez.
+
+--Comtesse, comtesse, vous me faites rougir. J'aurais moi-même manqué de
+politesse envers vous?
+
+--Dame!
+
+--Ne dites point cela, ce serait affreux!
+
+--En effet, monseigneur, car vous ne pouvez m'aimer trop, et je ne vous
+ai point, jusqu'à présent du moins, donné le droit de m'estimer trop
+peu.
+
+Le cardinal prit la main de Jeanne.
+
+--Oh! comtesse, en vérité, vous me parlez comme si vous étiez fâchée
+contre moi.
+
+--Non, monseigneur, car vous n'avez pas encore mérité ma colère.
+
+--Et je ne la mériterai jamais, madame, à partir de ce jour où j'ai eu
+le plaisir de vous voir et de vous connaître.
+
+«Oh! mon miroir, mon miroir!» pensa Jeanne.
+
+--Et, à partir de ce jour, continua le cardinal, ma sollicitude ne vous
+quittera plus.
+
+--Oh! tenez, monseigneur, dit la comtesse qui n'avait pas retiré sa main
+des mains du cardinal, assez comme cela.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Ne me parlez pas de votre protection.
+
+--À Dieu ne plaise que je prononce ce mot protection! Oh! madame, ce
+n'est pas vous qu'il humilierait, c'est moi.
+
+--Alors, monsieur le cardinal, admettons une chose qui va me flatter
+infiniment...
+
+--Si cela est, madame, admettons cette chose.
+
+--Admettons, monseigneur, que vous avez rendu une visite de politesse à
+Mme de La Motte-Valois. Rien de plus.
+
+--Mais rien de moins alors, répondit le galant cardinal.
+
+Et portant les doigts de Jeanne à ses lèvres, il y imprima un assez long
+baiser.
+
+La comtesse retira sa main.
+
+--Oh! politesse, dit le cardinal avec un goût et un sérieux exquis.
+
+Jeanne rendit sa main, sur laquelle cette fois le prélat appuya un
+baiser tout respectueux.
+
+--Ah! c'est fort bien ainsi, monseigneur.
+
+Le cardinal s'inclina.
+
+--Savoir, continua la comtesse, que je posséderai une part, si faible
+qu'elle soit, dans l'esprit si éminent et si occupé d'un homme tel que
+vous, voilà, je vous jure, de quoi me consoler un an.
+
+--Un an! c'est bien court... Espérons plus, comtesse.
+
+--Eh bien! je ne dis pas non, monsieur le cardinal, répondit-elle en
+souriant.
+
+_Monsieur le cardinal_ tout court était une familiarité dont, pour la
+seconde fois, se rendait coupable Mme de La Motte. Le prélat, irritable
+dans son orgueil, aurait pu s'en étonner; mais les choses en étaient à
+ce point, que non seulement il ne s'en étonna pas, mais encore qu'il en
+fut satisfait comme d'une faveur.
+
+--Ah! de la confiance, s'écria-t-il en se rapprochant encore. Tant
+mieux, tant mieux.
+
+--J'ai confiance, oui, monseigneur, parce que je sens dans Votre
+Éminence...
+
+--Vous disiez monsieur tout à l'heure, comtesse.
+
+--Il faut me pardonner, monseigneur; je ne connais pas la cour. Je dis
+donc que j'ai confiance, parce que vous êtes capable de comprendre un
+esprit comme le mien, aventureux, brave, et un coeur tout pur. Malgré
+les épreuves de la pauvreté, malgré les combats que m'ont livrés de vils
+ennemis, Votre Éminence saura prendre en moi, c'est-à-dire en ma
+conversation, ce qu'il y a de digne d'elle. Votre Éminence saura me
+témoigner de l'indulgence pour le reste.
+
+--Nous voilà donc amis, madame. C'est signé, juré?
+
+--Je le veux bien.
+
+Le cardinal se leva et s'avança vers Mme de La Motte; mais, comme il
+avait les bras un peu trop ouverts pour un simple serment... légère et
+souple, la comtesse évita le cercle.
+
+--Amitié à trois! dit-elle avec un inimitable accent de raillerie et
+d'innocence.
+
+--Comment, amitié à trois? demanda le cardinal.
+
+--Sans doute; est-ce qu'il n'y a pas, de par le monde, un pauvre
+gendarme, un exilé, qu'on appelle le comte de La Motte?
+
+--Oh! comtesse, quelle déplorable mémoire vous possédez!
+
+--Mais il faut bien que je vous parle de lui, puisque vous ne m'en
+parlez pas, vous.
+
+--Savez-vous pourquoi je ne vous parle pas de lui, comtesse?
+
+--Dites un peu.
+
+--C'est qu'il parlera toujours bien assez lui-même; les maris ne
+s'oublient jamais, croyez-moi bien.
+
+--Et s'il parle de lui?
+
+--Alors on parlera de vous, alors on parlera de nous.
+
+--Comment cela?
+
+--On dira, par exemple, que M. le comte de La Motte a trouvé bon, ou
+trouvé mauvais, que M. le cardinal de Rohan vînt trois, quatre ou cinq
+fois la semaine visiter Mme de La Motte, rue Saint-Claude.
+
+--Ah! mais vous m'en direz tant, monsieur le cardinal! Trois, quatre ou
+cinq fois la semaine?
+
+--Où serait l'amitié alors, comtesse? J'ai dit cinq fois; je me
+trompais. C'est six ou sept qu'il faut dire, sans compter les jours
+bissextiles.
+
+Jeanne se mit à rire.
+
+Le cardinal remarqua qu'elle faisait pour la première fois honneur à ses
+plaisanteries, et il en fut encore flatté.
+
+--Empêcherez-vous qu'on ne parle? dit-elle; vous savez bien que c'est
+chose impossible.
+
+--Oui, répliqua-t-il.
+
+--Et comment?
+
+--Oh! une chose toute simple; à tort ou à raison, le peuple de Paris me
+connaît.
+
+--Oh! certes, et à raison, monseigneur.
+
+--Mais vous, il a le malheur de ne pas vous connaître.
+
+--Eh bien!
+
+--Déplaçons la question.
+
+--Déplacez-la, c'est-à-dire...
+
+--Comme vous voudrez... Si, par exemple...
+
+--Achevez.
+
+--Si vous sortiez au lieu de me faire sortir?
+
+--Que j'aille dans votre hôtel, moi, monseigneur?
+
+--Vous iriez bien chez un ministre.
+
+--Un ministre n'est pas un homme, monseigneur.
+
+--Vous êtes adorable. Eh bien! il ne s'agit pas de mon hôtel, j'ai une
+maison.
+
+--Une petite maison, tranchons le mot.
+
+--Non pas, une maison à vous.
+
+--Ah! fit la comtesse, une maison à moi! Et où cela? Je ne me
+connaissais pas cette maison.
+
+Le cardinal, qui s'était rassis, se leva.
+
+--Demain, à dix heures du matin, vous en recevrez l'adresse.
+
+La comtesse rougit, le cardinal lui prit galamment la main.
+
+Et cette fois le baiser fut respectueux, tendre et hardi tout ensemble.
+
+Tous deux se saluèrent alors avec ce reste de cérémonie souriante qui
+indique une prochaine intimité.
+
+--Éclairez à monseigneur, cria la comtesse.
+
+La vieille parut et éclaira.
+
+Le prélat sortit.
+
+«Eh! mais, pensa Jeanne, voilà un grand pas fait dans le monde, ce me
+semble.»
+
+«Allons, allons, pensa le cardinal, en montant dans son carrosse, j'ai
+fait une double affaire. Cette femme a trop d'esprit pour ne pas prendre
+la reine comme elle m'a pris.»
+
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+Mesmer et Saint-Martin
+
+
+Il fut un temps où Paris, libre d'affaires, Paris, plein de loisirs, se
+passionnait tout entier pour des questions qui, de nos jours, sont le
+monopole des riches, qu'on appelle les inutiles, et des savants, qu'on
+appelle les paresseux.
+
+En 1784, c'est-à-dire à l'époque où nous sommes arrivés, la question à
+la mode, celle qui surnageait au-dessus de toutes, qui flottait dans
+l'air, qui s'arrêtait à toutes les têtes un peu élevées, comme font les
+vapeurs aux montagnes, c'était le mesmérisme, science mystérieuse, mal
+définie par ses inventeurs, qui, n'éprouvant pas le besoin de
+démocratiser une découverte dès sa naissance, avaient laissé prendre à
+celle-là un nom d'homme, c'est-à-dire un titre aristocratique, au lieu
+d'un de ces noms de science tirés du grec à l'aide desquels la pudibonde
+modestie des savants modernes vulgarise aujourd'hui tout élément
+scientifique.
+
+En effet, à quoi bon, en 1784, démocratiser une science? Le peuple qui,
+depuis plus d'un siècle et demi, n'avait pas été consulté par ceux qui
+le gouvernaient, comptait-il pour quelque chose dans l'État? Non: le
+peuple, c'était la terre féconde qui rapportait, c'était la riche
+moisson que l'on fauchait; mais le maître de la terre, c'était le roi;
+mais les moissonneurs, c'était la noblesse.
+
+Aujourd'hui, tout est changé: la France ressemble à un sablier
+séculaire; pendant neuf cents ans, il a marqué l'heure de la royauté; la
+droite puissante du Seigneur l'a retourné: pendant des siècles, il va
+marquer l'ère du peuple.
+
+En 1784, c'était donc une recommandation qu'un nom d'homme. Aujourd'hui,
+au contraire, le succès serait un nom de choses.
+
+Mais abandonnons _aujourd'hui_ pour jeter les yeux sur _hier_. Au compte
+de l'éternité, qu'est-ce que cette distance d'un demi-siècle? pas même
+celle qui existe entre la veille et le lendemain.
+
+Le docteur Mesmer était donc à Paris, comme Marie-Antoinette nous l'a
+appris elle-même en demandant au roi la permission de lui faire une
+visite. Qu'on nous permette donc de dire quelques mots du docteur
+Mesmer, dont le nom, retenu aujourd'hui d'un petit nombre d'adeptes,
+était, à cette époque que nous essayons de peindre, dans toutes les
+bouches.
+
+Le docteur Mesmer avait, vers 1777, apporté d'Allemagne, ce pays des
+rêves brumeux, une science toute gonflée de nuages et d'éclairs. À la
+lueur de ces éclairs, les savants ne voyaient que les nuages qui
+faisaient, au-dessus de leur tête, une voûte sombre; le vulgaire ne
+voyait que des éclairs.
+
+Mesmer avait débuté en Allemagne par une thèse sur l'influence des
+planètes. Il avait essayé d'établir que les corps célestes, en vertu de
+cette force qui produit leurs attractions mutuelles, exercent une
+influence sur les corps animés, et particulièrement sur le système
+nerveux, par l'intermédiaire d'un fluide subtil qui remplit tout
+l'univers. Mais cette première théorie était bien abstraite. Il fallait,
+pour la comprendre être initié à la science des Galilée et des Newton.
+C'était un mélange de grandes variétés astronomiques avec les rêveries
+astrologiques qui ne pouvait, nous ne disons pas se populariser, mais
+s'aristocratiser: car il eût fallu pour cela que le corps de la noblesse
+fût converti en société savante. Mesmer abandonna donc ce premier
+système pour se jeter dans celui des aimants.
+
+Les aimants, à cette époque, étaient fort étudiés; leurs facultés
+sympathiques ou antipathiques faisaient vivre les minéraux d'une vie à
+peu près pareille à la vie humaine, en leur prêtant les deux grandes
+passions de la vie humaine: l'amour et la haine. En conséquence, on
+attribuait aux aimants des vertus surprenantes pour la guérison des
+maladies. Mesmer joignit donc l'action des aimants à son premier
+système, et essaya de voir ce qu'il pourrait tirer de cette adjonction.
+
+Malheureusement pour Mesmer, il trouva, en arrivant à Vienne, un rival
+établi. Ce rival, qui se nommait Hell, prétendit que Mesmer lui avait
+dérobé ses procédés. Ce que voyant, Mesmer, en homme d'imagination qu'il
+était, déclara qu'il abandonnerait les aimants comme inutiles, et qu'il
+ne guérirait plus par le magnétisme minéral, mais par le magnétisme
+animal.
+
+Ce mot, prononcé comme un mot nouveau, ne désignait pas cependant une
+découverte nouvelle; le magnétisme, connu des Anciens, employé dans les
+initiations égyptiennes et dans le pythisme grec, s'était conservé dans
+le Moyen Age à l'état de tradition; quelques lambeaux de cette science,
+recueillis, avaient fait les sorciers des XIIIe, XIVe et XVe
+siècles. Beaucoup furent brûlés qui confessèrent, au milieu des flammes,
+la religion étrange dont ils étaient les martyrs.
+
+Urbain Grandier n'était rien autre chose qu'un magnétiseur.
+
+Mesmer avait entendu parler des miracles de cette science.
+
+Joseph Balsamo, le héros d'un de nos livres, avait laissé trace de son
+passage en Allemagne, et surtout à Strasbourg. Mesmer se mit en quête de
+cette science éparse et voltigeante comme ces feux follets qui courent
+la nuit au-dessus des étangs; il en fit une théorie complète, un système
+uniforme auquel il donna le nom de mesmérisme.
+
+Mesmer, arrivé à ce point, communiqua son système à l'Académie des
+sciences à Paris, à la Société royale de Londres, et à l'Académie de
+Berlin; les deux premières ne lui répondirent même pas, la troisième dit
+qu'il était un fou.
+
+Mesmer se rappela ce philosophe grec qui niait le mouvement, et que son
+antagoniste confondit en marchant. Il vint en France, prit, aux mains du
+docteur Stoerck et de l'oculiste Wenzel, une jeune fille de dix-sept ans
+atteinte d'une maladie de foie et d'une goutte sereine, et, après trois
+mois de traitement, la malade était guérie, l'aveugle voyait clair.
+
+Cette cure avait convaincu nombre de gens, et, entre autres, un médecin
+nommé Deslon: d'ennemi, il devint apôtre.
+
+À partir de ce moment, la réputation de Mesmer avait été grandissant;
+l'Académie s'était déclarée contre le novateur, la cour se déclara pour
+lui; des négociations furent ouvertes par le ministère pour engager
+Mesmer à enrichir l'humanité par la publication de sa doctrine. Le
+docteur fit son prix. On marchanda, M. de Breteuil lui offrit, au nom du
+roi, une rente viagère de vingt mille livres et un traitement de dix
+mille livres pour former trois personnes, indiquées par le gouvernement,
+à la pratique de ses procédés. Mais Mesmer, indigné de la parcimonie
+royale, refusa et partit pour les eaux de Spa, avec quelques-uns de ses
+malades.
+
+Une catastrophe inattendue menaçait Mesmer. Deslon, son élève, Deslon,
+possesseur du fameux secret que Mesmer avait refusé de vendre pour
+trente mille livres par an; Deslon ouvrit chez lui un traitement public
+par la méthode mesmérienne.
+
+Mesmer apprit cette douloureuse nouvelle; il cria au vol, à la fraude;
+il pensa devenir fou. Alors, un de ses malades, M. de Bergasse, eut
+l'heureuse idée de mettre la science de l'illustre professeur en
+commandite; il fut formé un comité de cent personnes au capital de trois
+cent quarante mille livres, à la condition qu'il révélerait la doctrine
+aux actionnaires. Mesmer s'engagea à cette révélation, toucha le capital
+et revint à Paris.
+
+L'heure était propice. Il y a des instants dans l'âge des peuples, ceux
+qui touchent aux époques de transformation, où la nation tout entière
+s'arrête comme devant un obstacle inconnu, hésite et sent l'abîme au
+bord duquel elle est arrivée, et qu'elle devine sans le voir.
+
+La France était dans un de ces moments-là; elle présentait l'aspect
+d'une société calme, dont l'esprit était agité; on était en quelque
+sorte engourdi dans un bonheur factice, dont on entrevoyait la fin,
+comme, en arrivant à la lisière d'une forêt, on devine la plaine par les
+interstices des arbres. Ce calme, qui n'avait rien de constant, rien de
+réel, fatiguait; on cherchait partout des émotions, et les nouveautés,
+quelles qu'elles fussent, étaient bien reçues. On était devenu trop
+frivole pour s'occuper, comme autrefois, des graves questions du
+gouvernement et du molinisme; mais on se querellait à propos de musique,
+on prenait parti pour Gluck ou pour Piccini, on se passionnait pour
+l'_Encyclopédie_, on s'enflammait pour les mémoires de Beaumarchais.
+
+L'apparition d'un opéra nouveau préoccupait plus les imaginations que le
+traité de paix avec l'Angleterre et la reconnaissance de la République
+des États-Unis. C'était enfin une de ces périodes où les esprits, amenés
+par les philosophes vers le vrai, c'est-à-dire vers le désenchantement,
+se lassent de cette limpidité du possible qui laisse voir le fond de
+toute chose, et, par un pas en avant, essaie de franchir les bornes du
+monde réel pour entrer dans le monde des rêves et des fictions.
+
+En effet, s'il est prouvé que les vérités bien claires, bien lucides,
+sont les seules qui se popularisent promptement, il n'en est pas moins
+prouvé que les mystères sont une attraction toute-puissante pour les
+peuples.
+
+Le peuple de France était donc entraîné, attiré d'une façon irrésistible
+par ce mystère étrange du fluide mesmérien, qui, selon les adeptes,
+rendait la santé aux malades, donnait l'esprit aux fous et la folie aux
+sages.
+
+Partout, on s'inquiétait de Mesmer. Qu'avait-il fait? sur qui avait-il
+opéré ses divins miracles? À quel grand seigneur avait-il rendu la vue
+ou la force? à quelle dame fatiguée de la veille et du jeu avait-il
+assoupli les nerfs? à quelle jeune fille avait-il fait prévoir l'avenir
+dans une crise magnétique?
+
+L'avenir! ce grand mot de tous les temps, ce grand intérêt de tous les
+esprits, solution de tous les problèmes. En effet, qu'était le présent?
+
+Une royauté sans rayons, une noblesse sans autorité, un pays sans
+commerce, un peuple sans droits, une société sans confiance.
+
+Depuis la famille royale, inquiète et isolée sur son trône, jusqu'à la
+famille plébéienne affamée dans son taudis--misère, honte et peur
+partout.
+
+Oublier les autres pour ne songer qu'à soi, puiser à des sources
+nouvelles, étranges, inconnues, l'assurance d'une vie plus longue et
+d'une santé inaltérable pendant ce prolongement d'existence, arracher
+quelque chose au ciel avare, n'était-ce pas là l'objet d'une aspiration
+facile à comprendre vers cet inconnu dont Mesmer dévoilait un repli?
+
+Voltaire était mort, et il n'y avait plus en France un seul éclat de
+rire, excepté le rire de Beaumarchais, plus amer encore que celui du
+maître. Rousseau était mort: il n'y avait plus en France de philosophie
+religieuse. Rousseau voulait bien soutenir Dieu; mais depuis que
+Rousseau n'était plus, personne n'osait s'y risquer, de peur d'être
+écrasé sous le poids.
+
+La guerre avait été autrefois une grave occupation pour les Français.
+Les rois entretenaient à leur compte l'héroïsme national; maintenant, la
+seule guerre française était une guerre américaine, et encore le roi n'y
+était-il personnellement pour rien. En effet, ne se battait-on pas pour
+cette chose inconnue que les Américains appellent indépendance, mot que
+les Français traduisent par une abstraction: la liberté?
+
+Encore, cette guerre lointaine, cette guerre, non seulement d'un autre
+peuple, mais encore d'un autre monde venait de finir.
+
+Tout bien considéré, ne valait-il pas mieux s'occuper de Mesmer, ce
+médecin allemand qui, pour la deuxième fois depuis six ans, passionnait
+la France, que de lord Cornwallis ou de M. Washington, qui étaient si
+loin qu'il était probable qu'on ne les verrait jamais ni l'un ni
+l'autre!
+
+Tandis que Mesmer était là: on pouvait le voir, le toucher, et, ce qui
+était l'ambition suprême des trois quarts de Paris, être touché par lui.
+
+Ainsi, cet homme qui, à son arrivée à Paris, n'avait été soutenu par
+personne, pas même par la reine sa compatriote, qui cependant soutenait
+si volontiers les gens de son pays; cet homme qui, sans le docteur
+Deslon, qui l'avait trahi depuis, fût demeuré dans l'obscurité, cet
+homme régnait véritablement sur l'opinion publique, laissant bien loin
+derrière lui le roi, dont on n'avait jamais parlé, M. de La Fayette,
+dont on ne parlait pas encore, et M. de Necker, dont on ne parlait plus.
+
+Et, comme si ce siècle avait pris à tâche de donner à chaque esprit son
+aptitude, à chaque coeur selon sa sympathie, à chaque corps selon ses
+besoins, en face de Mesmer, l'homme du matérialisme, s'élevait
+Saint-Martin, l'homme du spiritualisme, dont la doctrine venait consoler
+toutes les âmes que blessait le positivisme du docteur allemand.
+
+Qu'on se figure l'athée avec une religion plus douce que la religion
+elle-même; qu'on se figure un républicain plein de politesse et de
+regards pour les rois; un gentilhomme des classes privilégiées,
+affectueux, tendre, amoureux du peuple; qu'on se représente la triple
+attaque de cet homme, doué de l'éloquence la plus logique, la plus
+séduisante contre les cultes de la terre, qu'il appelle insensés, par la
+seule raison qu'ils sont divins!
+
+Qu'on se figure enfin Épicure poudré à blanc, en habit brodé, en veste à
+paillettes, en culotte de satin, en bas de soie et en talons rouges;
+Épicure ne se contentant pas de renverser les dieux auxquels il ne croit
+pas, mais ébranlant les gouvernements qu'il traite comme les cultes,
+parce que jamais ils ne concordent, et presque toujours ne font
+qu'aboutir au malheur de l'humanité, agissant contre la loi sociale
+qu'il infirme avec ce seul mot: elle punit semblablement des fautes
+dissemblables, elle punit l'effet sans apprécier la cause.
+
+Supposez, maintenant, que ce tentateur, qui s'intitule le philosophe
+inconnu, réunît, pour fixer les hommes dans un cercle d'idées
+différentes, tout ce que l'imagination peut ajouter de charmes aux
+promesses d'un paradis moral, et qu'au lieu de dire: les hommes sont
+égaux, ce qui est une absurdité, il invente cette formule qui semble
+échappée à la bouche même qui la nie:
+
+ _Les êtres intelligents sont tous rois!_
+
+Et puis, rendez-vous compte d'une pareille morale tombant tout à coup au
+milieu d'une société sans espérances, sans guides; d'une société,
+archipel semé d'idées c'est-à-dire d'écueils. Rappelez-vous qu'à cette
+époque les femmes sont tendres et folles, les hommes avides de pouvoir,
+d'honneurs et de plaisirs; enfin, que les rois laissent pencher la
+couronne sur laquelle, pour la première fois, le peuple, debout et perdu
+dans l'ombre, attache un regard à la fois curieux et menaçant,
+trouvera-t-on étonnant qu'elle fît des prosélytes, cette doctrine qui
+disait aux âmes: «Choisissez parmi vous l'âme supérieure, mais
+supérieure par l'amour, par la charité, par la volonté puissante de bien
+aimer, de bien rendre heureux; puis, quand cette âme, faite homme, se
+sera révélée, courbez-vous, humiliez-vous, anéantissez-vous toutes, âmes
+inférieures, afin de laisser l'espace à la dictature de cette âme, qui
+a pour mission de vous réhabiliter dans votre principe essentiel,
+c'est-à-dire dans l'égalité des souffrances, au sein de l'inégalité
+forcée des aptitudes et des fonctionnements.»
+
+Ajoutez à cela que le philosophe inconnu s'entourait de mystères; qu'il
+adoptait l'ombre profonde pour discuter en paix, loin des espions et des
+parasites, la grande théorie sociale qui pouvait devenir la politique du
+monde.
+
+--Écoutez-moi, disait-il, âmes fidèles, coeurs croyants, écoutez-moi et
+tâchez de me comprendre, ou plutôt ne m'écoutez que si vous avez intérêt
+et curiosité à me comprendre, car vous y aurez de la peine, et je ne
+livrerai pas mes secrets à quiconque n'arrachera point le voile.
+
+«Je dis les choses que je ne veux point paraître dire, voilà pourquoi je
+paraîtrai souvent dire autre chose que ce que je dis.»
+
+Et Saint-Martin avait raison, et il avait bien réellement autour de son
+oeuvre les défenseurs silencieux, sombres et jaloux de ses idées,
+mystérieux cénacle dont nul ne perçait l'obscure et religieuse
+mysticité.
+
+Ainsi travaillaient à la glorification de l'âme et de la matière, tout
+en rêvant l'anéantissement de Dieu et l'anéantissement de la religion du
+Christ, ces deux hommes qui avaient divisé en deux camps et en deux
+besoins tous les esprits intelligents, toutes les natures choisies de
+France.
+
+Ainsi se groupaient autour du baquet de Mesmer, d'où jaillissait le
+bien-être, toute la vie de sensualité, tout le matérialisme élégant de
+cette nation dégénérée, tandis qu'autour du livre _Des erreurs et de la
+vérité_ se réunissaient les âmes pieuses, charitables, aimantes,
+altérées de la réalisation après avoir savouré des chimères.
+
+Que si, au-dessous de ces sphères privilégiées, les idées divergeaient
+ou se troublaient; que si les bruits s'en échappant se transformaient en
+tonnerres, comme les lueurs s'étaient transformées en éclairs, on
+comprendra l'état d'ébauche dans lequel demeurait la société subalterne,
+c'est-à-dire la bourgeoisie et le peuple, ce que plus tard on appela le
+tiers, lequel devinait seulement que l'on s'occupait de lui, et qui dans
+son impatience et sa résignation brûlait du désir de voler le feu sacré,
+comme Prométhée, d'en animer un monde qui serait le sien et dans lequel
+il ferait ses affaires lui même.
+
+Les conspirations à l'état de conversations, les associations à l'état
+de cercles, les partis sociaux à l'état de quadrilles, c'est-à-dire la
+guerre civile et l'anarchie, voilà ce qui apparaissait sous tout cela au
+penseur, lequel ne voyait pas encore la seconde vie de cette société.
+
+Hélas! aujourd'hui que les voiles ont été déchirés, aujourd'hui que les
+peuples Prométhées ont dix fois été renversés par le feu qu'ils ont
+dérobé eux-mêmes, dites-nous ce que pouvait voir le penseur dans la fin
+de cet étrange XVIIIe siècle, sinon la décomposition d'un monde, sinon
+quelque chose de pareil à ce qui se passait après la mort de César et
+avant l'avènement d'Auguste.
+
+Auguste fut l'homme qui sépara le monde païen du monde chrétien, comme
+Napoléon est l'homme qui sépara le monde féodal du monde démocratique.
+
+Peut-être venons-nous de jeter et de conduire nos lecteurs après nous
+dans une digression qui a dû leur paraître un peu longue; mais en vérité
+il eût été difficile de toucher à cette époque sans effleurer de la
+plume ces graves questions qui en sont la chair et la vie.
+
+Maintenant l'effort est fait: effort d'un enfant qui gratterait avec son
+ongle la rouille d'une statue antique, pour lire sous cette rouille une
+inscription aux trois quarts effacée.
+
+Rentrons dans l'apparence. En continuant de nous occuper de la réalité,
+nous en dirions trop pour le romancier, trop peu pour l'historien.
+
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+Le baquet
+
+
+La peinture que nous avons essayé de tracer dans le précédent chapitre,
+et du temps dans lequel on vivait, et des hommes dont on s'occupait en
+ce moment, peut légitimer aux yeux de nos lecteurs cet empressement
+inexprimable des Parisiens pour le spectacle des cures opérées
+publiquement par Mesmer.
+
+Aussi le roi Louis XVI, qui avait sinon la curiosité, du moins
+l'appréciation des nouveautés qui faisaient bruit dans sa bonne ville de
+Paris, avait-il permis à la reine, à la condition, on se le rappelle,
+que l'auguste visiteuse serait accompagnée d'une princesse, le roi
+avait-il permis à la reine d'aller voir une fois à son tour ce que tout
+le monde avait vu.
+
+C'était à deux jours de cette visite que M. le cardinal de Rohan avait
+rendue à Mme de La Motte.
+
+Le temps était adouci; le dégel était arrivé. Une armée de balayeurs,
+heureux et fiers d'en finir avec l'hiver, repoussait aux égouts, avec
+l'ardeur de soldats qui ouvrent une tranchée, les dernières neiges,
+toutes souillées et fondant en ruisseaux noirs.
+
+Le ciel, bleu et limpide, s'illuminait des premières étoiles, quand Mme
+de La Motte, vêtue en femme élégante, offrant toutes les apparences de
+la richesse, arriva dans un fiacre que dame Clotilde avait choisi le
+plus neuf possible, et s'arrêta sur la place Vendôme, en face d'une
+maison d'aspect grandiose et dont les hautes fenêtres étaient
+splendidement éclairées sur toute la façade.
+
+Cette maison était celle du docteur Mesmer.
+
+Outre le fiacre de Mme de La Motte, bon nombre d'équipages ou chaises
+stationnaient devant cette maison; enfin, outre ces équipages et ces
+chaises, deux ou trois cents curieux piétinaient dans la boue, et
+attendaient la sortie des malades guéris ou l'entrée des malades à
+guérir.
+
+Ceux-ci, presque tous riches et titrés, arrivaient dans leurs voitures
+armoriées, se faisaient descendre et porter par leurs laquais, et ces
+colis de nouvelle espèce, renfermés dans des pelisses de fourrures ou
+dans des mantes de satin, n'étaient pas une mince consolation pour ces
+malheureux affamés et demi-nus, qui guettaient à la porte cette preuve
+évidente que Dieu fait les hommes sains ou malsains sans consulter leur
+arbre généalogique.
+
+Quand un de ces malades au teint pâle, aux membres languissants, avait
+disparu sous la grande porte, un murmure se faisait dans les assistants,
+et il était bien rare que cette foule curieuse et inintelligente, qui
+voyait se presser à la porte des bals et sous les portiques des théâtres
+toute cette aristocratie avide de plaisirs, ce qui était son plaisir à
+elle, ne reconnût pas, soit tel duc paralysé d'un bras ou d'une jambe,
+soit tel maréchal de camp dont les pieds refusaient le service, moins à
+cause des fatigues de la marche militaire que de l'engourdissement des
+haltes faites chez les dames de l'Opéra ou de la Comédie italienne.
+
+Il va sans dire que les investigations de la foule ne s'arrêtaient pas
+aux hommes seulement.
+
+Cette femme aussi, qu'on avait vue passer dans les bras de ses
+heiduques, la tête pendante, l'oeil atone, comme les dames romaines que
+portaient leurs Thessaliens après le repas, cette dame, sujette aux
+douleurs nerveuses, ou débilitée par des excès et des veilles, et qui
+n'avait pu être guérie ou ressuscitée par ces comédiens à la mode ou ces
+anges vigoureux dont Mme Dugazon pouvait faire de si merveilleux récits,
+venait demander au baquet de Mesmer ce qu'elle avait vainement cherché
+ailleurs.
+
+Et qu'on ne croie pas que nous exagérions ici à plaisir l'avilissement
+des moeurs. Il faut bien l'avouer, à cette époque, il y avait assaut
+entre les dames de la cour et les demoiselles du théâtre. Celles-ci
+prenaient aux femmes du monde leurs amants et leurs maris, celles-là
+volaient aux demoiselles du théâtre leurs camarades et leurs cousins à
+la mode de Bretagne.
+
+Quelques-unes de ces dames étaient tout aussi connues que les hommes, et
+leurs noms circulaient dans la foule d'une façon tout aussi bruyante,
+mais beaucoup, et sans doute ce n'étaient point celles dont le nom eût
+produit le moindre esclandre, beaucoup échappaient ce soir-là du moins
+au bruit et à la publicité, en venant chez Mesmer le visage couvert d'un
+masque de satin.
+
+C'est que ce jour-là, qui marquait la moitié du carême, il y avait bal
+masqué à l'Opéra, et que ces dames ne comptaient quitter la place
+Vendôme que pour passer immédiatement au Palais-Royal.
+
+C'est au milieu de cette foule répandue en plaintes, en ironie, en
+admiration et surtout en murmures, que Mme la comtesse de La Motte passa
+droite et ferme, un masque sur la figure, et ne laissant d'autres traces
+de son passage que cette phrase répétée sur son chemin: «Ah! celle-ci ne
+doit pas être bien malade.»
+
+Mais qu'on ne s'y trompe point, cette phrase n'impliquait point absence
+de commentaires.
+
+Car si Mme de La Motte n'était point malade, que venait-elle faire chez
+Mesmer?
+
+Si la foule eût, comme nous, été au courant des événements que nous
+venons de raconter, elle eût trouvé que rien n'était plus simple que
+cette vérité.
+
+En effet, Mme de La Motte avait beaucoup réfléchi à son entretien avec
+M. le cardinal de Rohan, et surtout à l'attention toute particulière
+dont le cardinal avait honoré cette boîte au portrait, oubliée ou plutôt
+perdue chez elle.
+
+Et comme dans le nom de la propriétaire de cette boîte à portrait gisait
+toute la révélation de la soudaine gracieuseté du cardinal, Mme de La
+Motte avait avisé à deux moyens de savoir ce nom.
+
+D'abord elle avait eu recours au plus simple.
+
+Elle était allée à Versailles pour s'informer du bureau de charité des
+dames allemandes.
+
+Là, comme on le pense bien, elle n'avait recueilli aucun renseignement.
+
+Les dames allemandes qui habitaient Versailles étaient en grand nombre,
+à cause de la sympathie ouverte que la reine éprouvait pour ses
+compatriotes; on en comptait cent cinquante ou deux cents.
+
+Seulement toutes étaient fort charitables, mais aucune n'avait eu l'idée
+de mettre une enseigne sur le bureau de charité.
+
+Jeanne avait donc demandé inutilement des renseignements sur les deux
+dames qui étaient venues la visiter; elle avait dit inutilement que
+l'une d'elles s'appelait Andrée. On ne connaissait dans Versailles
+aucune dame allemande portant ce nom, du reste assez peu allemand.
+
+Les recherches n'avaient donc, de ce côté, amené aucun résultat.
+
+Demander directement à M. de Rohan le nom qu'il soupçonnait, c'était
+d'abord lui laisser voir qu'on avait des idées sur lui; c'était ensuite
+se retirer le plaisir et le mérite d'une découverte faite malgré tout le
+monde et en dehors de toutes les possibilités.
+
+Or, puisqu'il y avait eu mystère dans la démarche de ces dames chez
+Jeanne, mystère dans les étonnements et les réticences de M. de Rohan,
+c'est avec mystère qu'il fallait arriver à savoir le mot de tant
+d'énigmes.
+
+Il y avait d'ailleurs un attrait puissant dans le caractère de Jeanne
+pour cette lutte avec l'inconnu.
+
+Elle avait entendu dire qu'à Paris, depuis quelque temps, un homme, un
+illuminé, un faiseur de miracles avait trouvé le moyen d'expulser du
+corps humain les maladies et les douleurs, comme autrefois le Christ
+chassait les démons du corps des possédés.
+
+Elle savait que non seulement cet homme guérissait les maux physiques,
+mais qu'il arrachait de l'âme le secret douloureux qui la minait. On
+avait vu, sous sa conjuration toute-puissante, la volonté tenace de ses
+clients s'amollir et se transformer en une docilité d'esclave.
+
+Ainsi, dans le sommeil qui succédait aux douleurs, après que le savant
+médecin avait calmé l'organisation la plus irritée en la plongeant dans
+un oubli complet, l'âme charmée du repos qu'elle devait à l'enchanteur
+se mettait à l'entière disposition de ce nouveau maître. Il en dirigeait
+dès lors toutes les opérations; il en dirigeait dès lors tous les fils;
+aussi chaque pensée de cette âme reconnaissante lui apparaissait
+transmise par un langage qui avait sur le langage humain l'avantage ou
+le désavantage de ne jamais mentir.
+
+Bien plus, sortant du corps qui lui servait de prison au premier ordre
+de celui qui momentanément la dominait, cette âme courait le monde, se
+mêlait aux autres âmes, les sondait sans relâche, les fouillait
+impitoyablement, et faisait si bien que, comme le chien de chasse qui
+fait sortir le gibier du buisson dans lequel il se cache, s'y croyant en
+sûreté, elle finissait par faire sortir ce secret du coeur où il était
+enseveli, le poursuivait, le joignait, et finissait par le rapporter aux
+pieds du maître. Image assez fidèle du faucon ou de l'épervier bien
+dressé, qui va chercher sous les nuages, pour le compte du fauconnier
+son maître, le héron, la perdrix ou l'alouette désignés à sa féroce
+servilité.
+
+De là, révélation d'une quantité de secrets merveilleux.
+
+Mme de Duras avait retrouvé de la sorte un enfant volé en nourrice; Mme
+de Chantoné un chien anglais, gros comme le poing, pour lequel elle eût
+donné tous les enfants de la terre; et M. de Vaudreuil une boucle de
+cheveux pour laquelle il eût donné la moitié de sa fortune.
+
+Ces aveux avaient été faits par des _voyants_ ou des _voyantes_, à la
+suite des opérations magnétiques du docteur Mesmer.
+
+Aussi pouvait-on venir choisir, dans la maison de l'illustre docteur,
+les secrets les plus propres à exercer cette faculté de divination
+surnaturelle; et Mme de La Motte comptait bien, en assistant à une
+séance, rencontrer ce phénix de ses curieuses recherches, et découvrir,
+par son moyen, la propriétaire de la boîte qui faisait pour le moment
+l'objet de ses plus ardentes préoccupations.
+
+Voilà pourquoi elle se rendait en si grande hâte dans la salle où les
+malades se réunissaient.
+
+Cette salle, nous en demandons pardon à nos lecteurs, va demander une
+description toute particulière.
+
+Nous l'aborderons franchement.
+
+L'appartement se divisait en deux salles principales.
+
+Lorsqu'on avait traversé les antichambres et exhibé les passeports
+nécessaires aux huissiers de service, on était admis dans un salon dont
+les fenêtres, hermétiquement fermées, interceptaient le jour et l'air
+dans le jour, le bruit et l'air pendant la nuit.
+
+Au milieu du salon, sous un lustre dont les bougies ne donnaient qu'une
+clarté affaiblie et presque mourante, on remarquait une vaste cuve
+fermée par un couvercle.
+
+Cette cuve n'avait rien d'élégant dans la forme. Elle n'était pas ornée;
+nulle draperie ne dissimulait la nudité de ses flancs de métal.
+
+C'était cette cuve que l'on appelait le baquet de Mesmer.
+
+Quelle vertu renfermait ce baquet? Rien de plus simple à expliquer.
+
+Il était presque entièrement rempli d'eau chargée de principes
+sulfureux, laquelle eau concentrait ses miasmes sous le couvercle pour
+en saturer à leur tour les bouteilles rangées méthodiquement au fond du
+baquet dans des positions inverses.
+
+Il y avait ainsi croisement des courants mystérieux à l'influence
+desquels les malades devaient leur guérison.
+
+Au couvercle était soudé un anneau de fer soutenant une longue corde,
+dont nous allons connaître la destination en jetant un coup d'oeil sur
+les malades.
+
+Ceux-ci, que nous avons vus entrer tout à l'heure dans l'hôtel, se
+tenaient, pâles et languissants, assis sur des fauteuils rangés autour
+de la cuve.
+
+Hommes et femmes entremêlés, indifférents, sérieux ou inquiets,
+attendaient le résultat de l'épreuve.
+
+Un valet, prenant le bout de cette longue corde, attachée au couvercle
+du baquet, la roulait en anneau autour des membres malades, de telle
+sorte que tous, liés par la même chaîne, perçussent en même temps les
+effets de l'électricité contenue dans le baquet.
+
+Puis, afin de n'interrompre aucunement l'action des fluides animaux
+transmis et modifiés à chaque nature, les malades avaient soin, sur la
+recommandation du docteur, de se toucher l'un l'autre, soit du coude,
+soit de l'épaule, soit des pieds, en sorte que le baquet sauveur
+envoyait simultanément à tous les corps sa chaleur et sa régénération
+puissantes.
+
+Certes, c'était un curieux spectacle que celui de cette cérémonie
+médicale, et l'on ne s'étonnera pas qu'il excitât la curiosité
+parisienne à un si haut degré.
+
+Vingt ou trente malades rangés autour de cette cuve; un valet muet comme
+les assistants et les enlaçant d'une corde comme Laocoon et ses fils,
+des replis de leurs serpents; puis cet homme lui-même se retirant d'un
+pas furtif, après avoir désigné aux malades les tringles de fer qui,
+s'emboîtant à certains trous de la cuve, devaient servir de conducteurs
+plus immédiatement locaux à l'action salutaire du fluide mesmérien.
+
+Et d'abord, dès que la séance était ouverte, une certaine chaleur douce
+et pénétrante commençait à circuler dans le salon; elle amollissait les
+fibres un peu tendues des malades; elle montait, par degrés, du parquet
+au plafond et bientôt se chargeait de parfums délicats, sous la vapeur
+desquels se penchaient, alourdis, les cerveaux les plus rebelles.
+
+Alors on voyait les malades s'abandonner à l'impression toute
+voluptueuse de cette atmosphère, lorsque soudain une musique suave et
+vibrante, exécutée par des instruments et des musiciens invisibles, se
+perdait comme une douce flamme au milieu de ces parfums et de cette
+chaleur.
+
+Pure comme le cristal au bord duquel elle prenait naissance, cette
+musique frappait les nerfs avec une puissance irrésistible. On eût dit
+un de ces bruits mystérieux et inconnus de la nature qui étonnent et
+charment les animaux eux-mêmes, une plainte du vent dans les spirales
+sonores des rochers.
+
+Bientôt, aux sons de l'harmonica se joignaient des voix harmonieuses,
+groupées comme une masse de fleurs dont bientôt les notes éparpillées
+comme des feuilles allaient sur la tête des assistants.
+
+Sur tous les visages que la surprise avait animés d'abord, se peignait
+peu à peu la satisfaction matérielle, caressée par tous ses endroits
+sensibles. L'âme cédait; elle sortait de ce refuge où elle se cache
+quand les maux du corps l'assiègent, et se répandant libre et joyeuse
+dans toute l'organisation, elle domptait la matière et se transformait.
+
+C'était le moment où chacun des malades avait pris dans ses doigts une
+tringle de fer assujettie au couvercle du baquet et dirigeait cette
+tringle sur sa poitrine, son coeur ou sa tête, siège plus spécial de la
+maladie.
+
+Qu'on se figure alors la béatitude remplaçant sur tous les visages la
+souffrance et l'anxiété, qu'on se représente l'assoupissement égoïste de
+ces satisfactions qui absorbent, le silence, entrecoupé de soupirs, qui
+pèse sur toute cette assemblée, et l'on aura l'idée la plus exacte
+possible de la scène que nous venons d'esquisser à deux tiers de siècle
+du jour où elle avait lieu.
+
+Maintenant, quelques mots plus particuliers sur les acteurs.
+
+Et d'abord les acteurs se divisaient en deux classes:
+
+Les uns, malades, peu soucieux de ce qu'on appelle le respect humain,
+limite fort vénérée des gens de condition médiocre, mais toujours
+franchie par les très grands ou les très petits; les uns, disons-nous,
+véritables acteurs, n'étaient venus dans ce salon que pour être guéris,
+et ils essayaient de tout leur coeur d'arriver à ce but.
+
+Les autres, sceptiques ou simples curieux, ne souffrant d'aucune
+maladie, avaient pénétré dans la maison de Mesmer comme on entre dans un
+théâtre, soit qu'ils eussent voulu se rendre compte de l'effet éprouvé
+quand on entourait le baquet enchanté, soit que, simples spectateurs,
+ils eussent voulu simplement étudier ce nouveau système physique, et ne
+s'occupassent que de regarder les malades et même ceux qui partageaient
+la cure en se portant bien.
+
+Parmi les premiers, fougueux adeptes de Mesmer, liés à sa doctrine par
+la reconnaissance peut-être, on distinguait une jeune femme d'une belle
+taille, d'une belle figure, d'une mise une peu extravagante, qui,
+soumise à l'action du fluide et s'appliquant à elle-même avec la tringle
+les plus fortes doses sur la tête et sur l'épigastre, commençait à
+rouler ses beaux yeux comme si tout languissait en elle, tandis que ses
+mains frissonnaient sous ces premières titillations nerveuses qui
+indiquent l'envahissement du fluide magnétique.
+
+Lorsque sa tête se renversait en arrière sur le dossier du fauteuil, les
+assistants pouvaient regarder tout à leur aise ce front pâle, ces lèvres
+convulsives, et ce beau cou marbré peu à peu par le flux et le reflux
+plus rapide du sang.
+
+Alors, parmi les assistants, dont beaucoup tenaient avec étonnement les
+yeux fixés sur cette jeune femme, deux ou trois têtes, s'inclinant l'une
+vers l'autre, se communiquaient une idée étrange sans doute qui
+redoublait l'attention réciproque de ces curieux.
+
+Au nombre de ces curieux était Mme de La Motte, qui, sans crainte d'être
+reconnue, ou s'inquiétant peu de l'être, tenait à la main le masque de
+satin qu'elle avait posé sur son visage pour traverser la foule.
+
+Au reste, par la façon dont elle s'était placée, elle échappait à peu
+près à tous les regards.
+
+Elle se tenait près de la porte, adossée à un pilastre, voilée par une
+draperie, et de là elle voyait tout sans être vue.
+
+Mais, parmi tout ce qu'elle voyait, la chose qui lui paraissait la plus
+digne d'attention était sans doute la figure de cette jeune femme
+électrisée par le fluide mesmérien.
+
+En effet, cette figure l'avait tellement frappée, que depuis plusieurs
+minutes elle restait à sa place, fixée par une irrésistible avidité de
+voir et de savoir.
+
+--Oh! murmurait-elle sans détacher les yeux de la belle malade, c'est à
+n'en pas douter la dame de charité qui est venue chez moi l'autre soir,
+et qui est la cause singulière de tout l'intérêt que m'a témoigné Mgr de
+Rohan.
+
+Et, bien convaincue qu'elle ne se trompait pas, désireuse du hasard qui
+faisait pour elle ce que ses recherches n'avaient pu faire, elle
+s'approcha.
+
+Mais en ce moment la jeune convulsionnaire ferma ses yeux, crispa sa
+bouche, et battit faiblement l'air avec ses deux mains.
+
+Avec ses deux mains qui, il faut bien le dire, n'étaient pas tout à fait
+ces mains fines et effilées, ces mains d'une blancheur de cire que Mme
+de La Motte avait admirées chez elles quelques jours auparavant.
+
+La contagion de la crise fut électrique chez la plupart des malades, le
+cerveau s'était saturé de bruits et de parfums. Toute l'irritation
+nerveuse était sollicitée. Bientôt, hommes et femmes, entraînés par
+l'exemple de leur jeune compagne, se mirent à pousser des soupirs, des
+murmures, des cris, et, remuant bras, jambes et têtes, entrèrent
+franchement et irrésistiblement dans cet accès auquel le maître avait
+donné le nom de crise.
+
+En ce moment, un homme parut dans la salle, sans que nul l'y eût vu
+entrer, sans que personne pût dire comment il y était entré.
+
+Sortait-il de la cuve comme Phoebus? Apollon des eaux, était-il la
+vapeur embaumée et harmonieuse de la salle qui se condensait? Toujours
+est-il qu'il se trouva là subitement, et que son habit lilas, doux et
+frais à l'oeil, sa belle figure pâle, intelligente et sereine, ne
+démentirent pas le caractère un peu divin de cette apparition.
+
+Il tenait à la main une longue baguette, appuyée ou plutôt trempée pour
+ainsi dire au fameux baquet.
+
+Il fit un signe: les portes s'ouvrirent, vingt robustes valets
+accoururent, et, saisissant avec une rapide adresse chacun des malades,
+qui commençaient à perdre l'équilibre sur leurs fauteuils, ils les
+transportèrent en moins d'une minute dans la salle voisine.
+
+Au moment où s'accomplissait cette opération, devenue intéressante par
+le paroxysme de béatitude furieuse auquel s'abandonnait la jeune
+convulsionnaire, Mme de La Motte, qui s'était avancée avec les curieux
+jusqu'à cette nouvelle salle destinée aux malades, entendit un homme
+s'écrier:
+
+--Mais c'est elle, c'est bien elle!
+
+Mme de La Motte se préparait à demander à cet homme:
+
+--Qui, elle?
+
+Tout à coup, deux dames entrèrent au fond de la première salle, appuyées
+l'une sur l'autre et suivies, à une certaine distance, d'un homme qui
+avait tout l'extérieur d'un valet de confiance, bien qu'il fût déguisé
+sous un habit bourgeois.
+
+La tournure de ces deux femmes, de l'une d'elles surtout, frappa si bien
+la comtesse, qu'elle fit un pas vers elles.
+
+En ce moment un grand cri, parti de la salle et échappé aux lèvres de la
+convulsionnaire, entraîna tout le monde de son côté.
+
+Aussitôt l'homme qui avait déjà dit: «C'est elle!» et qui se trouvait
+près de Mme de La Motte, s'écria d'une voix sourde et mystérieuse:
+
+--Mais, messieurs, regardez donc, c'est la reine.
+
+À ce mot, Jeanne tressaillit.
+
+--La reine! s'écrièrent à la fois plusieurs voix effrayées et surprises.
+
+--La reine chez Mesmer!
+
+--La reine dans une crise! répétèrent d'autres voix.
+
+--Oh! disait l'un, c'est impossible.
+
+--Regardez, répondit l'inconnu avec tranquillité; connaissez-vous la
+reine, oui ou non?
+
+--En effet, murmurèrent la plupart des assistants, la ressemblance est
+incroyable.
+
+Mme de La Motte avait un masque comme toutes les femmes qui, en sortant
+de chez Mesmer, devaient se rendre au bal de l'Opéra. Elle pouvait donc
+questionner sans risque.
+
+--Monsieur, demanda-t-elle à l'homme aux exclamations, lequel était un
+corps volumineux, un visage plein et coloré avec des yeux étincelants et
+singulièrement observateurs, ne dites-vous pas que la reine est ici?
+
+--Oh! madame, c'est à n'en pas douter, répondit celui-ci.
+
+--Et où cela?
+
+--Mais cette jeune femme que vous apercevez là-bas, sur des coussins
+violets, dans une crise si ardente qu'elle ne peut modérer ses
+transports, c'est la reine.
+
+--Mais sur quoi fondez-vous votre idée, monsieur, que la reine est cette
+femme?
+
+--Mais tout simplement sur ceci, madame, que cette femme est la reine,
+répliqua imperturbablement le personnage accusateur.
+
+Et il quitta son interlocutrice pour aller appuyer et propager la
+nouvelle dans les groupes.
+
+Jeanne se détourna du spectacle presque révoltant que donnait
+l'épileptique. Mais à peine eut-elle fait quelques pas vers la porte,
+qu'elle se trouva presque face à face avec les deux dames qui, en
+attendant qu'elles passassent aux convulsionnaires, regardaient, non
+sans un vif intérêt, le baquet, les tringles et le couvercle.
+
+À peine Jeanne eût-elle vu le visage de la plus âgée des deux dames,
+qu'elle poussa un cri à son tour.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda celle-ci.
+
+Jeanne arracha vivement son masque.
+
+--Me reconnaissez-vous? dit-elle.
+
+La dame fit et presque aussitôt réprima un mouvement.
+
+--Non, madame, fit-elle avec un certain trouble.
+
+--Eh bien! moi, je vous reconnais, et je vais vous en donner une preuve.
+
+Les deux dames, à cette interpellation, se serrèrent l'une contre
+l'autre avec effroi.
+
+Jeanne tira de sa poche la boîte au portrait.
+
+--Vous avez oublié cela chez moi, dit-elle.
+
+--Mais quand cela serait, madame, demanda l'aînée, pourquoi tant
+d'émotion?
+
+--Je suis émue du danger que court ici Votre Majesté.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Oh! pas avant que vous ayez mis ce masque, madame.
+
+Et elle tendit son loup à la reine, qui hésitait, se croyant
+suffisamment cachée sous sa coiffe.
+
+--De grâce! pas un instant à perdre, continua Jeanne.
+
+--Faites, faites, madame, dit tout bas la seconde femme à la reine.
+
+La reine mit machinalement le masque sur son visage.
+
+--Et maintenant, venez, venez, dit Jeanne.
+
+Et elle entraîna les deux femmes si vivement, qu'elles ne s'arrêtèrent
+qu'à la porte de la rue, où elles se trouvèrent au bout de quelques
+secondes.
+
+--Mais enfin, dit la reine en respirant.
+
+--Votre Majesté n'a été vue de personne?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Tant mieux.
+
+--Mais enfin, m'expliquerez-vous...
+
+--Que, pour le moment, Votre Majesté en croie sa fidèle servante quand
+celle-ci vient de lui dire qu'elle court le plus grand danger.
+
+--Encore, ce danger, quel est-il?
+
+--J'aurai l'honneur de tout dire à Sa Majesté, si elle daigne un jour
+m'accorder une heure d'audience. Mais la chose est longue; Sa Majesté
+peut être connue, remarquée.
+
+Et comme elle voyait que la reine manifestait quelque impatience:
+
+--Oh! madame, dit-elle à la princesse de Lamballe, joignez-vous à moi,
+je vous en supplie, pour obtenir que Sa Majesté parte, et parte à
+l'instant même.
+
+La princesse fit un geste suppliant.
+
+--Allons, dit la reine, puisque vous le voulez.
+
+Puis, se retournant vers Mme de La Motte.
+
+--Vous m'avez demandé une audience? dit-elle.
+
+--J'aspire à l'honneur de donner à Votre Majesté l'explication de ma
+conduite.
+
+--Eh bien! rapportez-moi cette boîte et demandez le concierge Laurent;
+il sera prévenu.
+
+Et, se retournant vers la rue:
+
+--_Kommen Sie da_, _Weber_[4]! cria-t-elle en allemand.
+
+ [Note 4: «Venez ici, Weber».]
+
+Un carrosse s'approcha avec rapidité; les deux princesses s'y
+élancèrent.
+
+Mme de La Motte resta sur la porte jusqu'à ce qu'elle l'eût perdu de
+vue.
+
+--Oh! dit-elle tout bas, j'ai bien fait de faire ce que j'ai fait; mais
+pour la suite... réfléchissons.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+Mademoiselle Oliva
+
+
+Pendant ce temps, l'homme qui avait signalé la prétendue reine aux
+regards des assistants frappait sur l'épaule d'un des spectateurs à
+l'oeil avide, à l'habit râpé.
+
+--Pour vous qui êtes journaliste, dit-il, le beau sujet d'article!
+
+--Comment cela?
+
+--En voulez-vous le sommaire?
+
+--Volontiers.
+
+--Le voici: «Du danger qu'il y a de naître sujet d'un pays dont le roi
+est gouverné par la reine, laquelle reine aime les crises.»
+
+Le gazetier se mit à rire.
+
+--Et la Bastille? dit-il.
+
+--Allons donc! Est-ce qu'il n'y a pas les anagrammes, à l'aide
+desquelles on évite tous les censeurs royaux? Je vous demande un peu si
+jamais un censeur vous interdira de raconter l'histoire du prince Silou
+et de la princesse Etteniotna, souveraine de Narfec? Hein! qu'en
+dites-vous?
+
+--Oh! oui, s'écria le gazetier enflammé, l'idée est admirable.
+
+--Et je vous prie de croire qu'un chapitre intitulé: _Les crises de la
+princesse Etteniotna chez le fakir Remsem_ obtiendrait un joli succès
+dans les salons.
+
+--Je le crois comme vous.
+
+--Allez donc, et rédigez-nous cela de votre meilleure encre.
+
+Le gazetier serra la main de l'inconnu.
+
+--Vous enverrai-je quelques numéros? dit-il; je le ferai avec bien du
+plaisir, s'il vous plaît de me dire votre nom.
+
+--Certes, oui! L'idée me ravit, et exécutée par vous, elle gagnera cent
+pour cent. À combien tirez-vous ordinairement vos petits pamphlets?
+
+--Deux mille.
+
+--Rendez-moi donc un service?
+
+--Volontiers.
+
+--Prenez ces cinquante louis et faites tirer à six mille.
+
+--Comment! monsieur; oh! mais vous me comblez... Que je sache au moins
+le nom d'un si généreux protecteur des lettres.
+
+--Je vous le dirai en faisant prendre chez vous un millier d'exemplaires
+à deux livres la pièce, dans huit jours, n'est-ce pas?
+
+--J'y travaillerai jour et nuit, monsieur.
+
+--Et que ce soit divertissant.
+
+--À faire rire aux larmes tout Paris, excepté une personne.
+
+--Qui pleurera jusqu'au sang, n'est-ce pas?
+
+--Oh! monsieur, que vous avez d'esprit!
+
+--Vous êtes bien bon. À propos, datez la publication de Londres.
+
+--Comme toujours.
+
+--Monsieur, je suis bien votre serviteur.
+
+Et le gros inconnu congédia le folliculaire, lequel, ses cinquante louis
+en poche, s'enfuit léger comme un oiseau de mauvais augure.
+
+L'inconnu demeuré seul, ou plutôt sans compagnon, regarda encore, dans
+la salle des crises, la jeune femme dont l'extase avait fait place à une
+prostration absolue, et dont une femme de chambre affectée au service
+des dames en travail de crise abaissait chastement les jupes un peu
+indiscrètes.
+
+Il remarqua dans cette délicate beauté des traits fins et voluptueux, la
+grâce noble de ce sommeil abandonné; puis, revenant sur ses pas:
+
+«Décidément, dit-il, la ressemblance est effrayante. Dieu, qui l'a
+faite, avait ses desseins; il a condamné d'avance celle de là-bas, à qui
+celle-ci ressemble.»
+
+Au moment où il achevait de formuler cette pensée menaçante, la jeune
+femme se souleva lentement du milieu des coussins, et, s'aidant du bras
+d'un voisin réveillé déjà de l'extase, elle s'occupa de remettre un peu
+d'ordre dans sa toilette fort compromise.
+
+Elle rougit un peu de voir l'attention que les assistants lui donnaient,
+répondit avec une politesse coquette aux questions graves et avenantes à
+la fois de Mesmer; puis, étirant ses bras ronds et ses jolies jambes
+comme une chatte qui sort du sommeil, elle traversa les trois salons,
+récoltant, sans en perdre un seul, tous les regards, soit railleurs,
+soit convoiteurs, soit effarés, que lui envoyaient les assistants.
+
+Mais ce qui la surprit au point de la faire sourire, c'est qu'en passant
+devant un groupe chuchotant dans un coin du salon, elle essuya, au lieu
+d'oeillades mutines et de propos galants, une bordée de révérences si
+respectueuses que nul courtisan français n'en eût trouvé de plus
+guindées et de plus sévères pour saluer sa reine.
+
+Et réellement ce groupe stupéfait et révérencieux avait été composé à la
+hâte par cet inconnu infatigable qui, caché derrière eux, leur disait à
+demi voix:
+
+--N'importe, messieurs, n'importe, ce n'est pas moins la reine de
+France; saluons, saluons bas.
+
+La petite personne, objet de tant de respect, franchit avec une sorte
+d'inquiétude le dernier vestibule et arriva dans la cour.
+
+Là ses yeux fatigués cherchèrent un fiacre ou une chaise à porteurs:
+elle ne trouva ni l'un ni l'autre; seulement, au bout d'une minute
+d'indécision à peu près, lorsqu'elle posait déjà son pied mignon sur le
+pavé, un grand laquais s'approcha d'elle.
+
+--La voiture de madame! dit-il.
+
+--Mais, répliqua la jeune femme, je n'ai pas de voiture.
+
+--Madame est venue dans un fiacre?
+
+--Oui.
+
+--De la rue Dauphine?
+
+--Oui.
+
+--Je vais ramener madame chez elle.
+
+--Soit, ramenez-moi, dit la petite personne d'un air fort délibéré, sans
+avoir conservé plus d'une minute l'espèce d'inquiétude que l'imprévu de
+cette position eût causée à toute autre femme.
+
+Le laquais fit un signe auquel répondit aussitôt un carrosse de bonne
+apparence, qui vint recevoir la dame au péristyle.
+
+Le laquais releva le marchepied, cria au cocher:
+
+--Rue Dauphine!
+
+Les chevaux partirent avec rapidité; arrivés au Pont-Neuf, la petite
+dame, qui goûtait fort cette façon d'aller, comme dit La Fontaine,
+regrettait de ne pas loger au Jardin des Plantes.
+
+La voiture s'arrêta. Le marchepied s'abaissa; déjà le laquais bien
+appris tendait la main pour recevoir le passe-partout à l'aide duquel
+rentraient chez eux les habitants des trente mille maisons de Paris qui
+n'étaient pas des hôtels et qui n'avaient ni concierge ni suisse.
+
+Ce laquais ouvrit donc la porte pour ménager les doigts de la petite
+dame; puis, au moment où celle-ci pénétrait dans l'allée sombre, il
+salua et referma la porte.
+
+Le carrosse se remit à rouler et disparut.
+
+--En vérité! s'écria la jeune femme, voilà une agréable aventure. C'est
+bien galant de la part de M. de Mesmer. Oh! que je suis fatiguée. Il
+aura prévu cela. C'est un bien grand médecin.
+
+En disant ces mots, elle était arrivée au deuxième étage de la maison,
+sur un palier commandé par deux portes.
+
+Aussitôt qu'elle eut frappé, une vieille lui ouvrit.
+
+--Oh! bonsoir, mère; le souper est-il prêt?
+
+--Oui, et même il refroidit.
+
+--Est-il là, _lui_?
+
+--Non, pas encore; mais le monsieur y est.
+
+--Quel monsieur?
+
+--Celui auquel vous avez besoin de parler ce soir.
+
+--Moi!
+
+--Oui, vous.
+
+Ce colloque avait lieu dans une espèce de petite antichambre vitrée, qui
+séparait le palier d'une grande chambre donnant sur la rue.
+
+Au travers du vitrage, on voyait distinctement la lampe qui éclairait
+cette chambre, dont l'aspect était, sinon satisfaisant, du moins
+supportable.
+
+De vieux rideaux, d'une soie jaune, que le temps avait veinés et
+blanchis par places, quelques chaises de velours d'Utrecht vert à côtes,
+et un grand chiffonnier à douze tiroirs, en marqueterie, un vieux sofa
+jaune, telles étaient les magnificences de l'appartement.
+
+Elle ne reconnut pas cet homme, mais nos lecteurs le reconnaîtront bien;
+c'était celui qui avait ameuté les curieux sur le passage de la
+prétendue reine, l'homme aux cinquante louis donnés pour le pamphlet.
+
+Un cartel meublait la cheminée, flanqué de deux potiches bleu-Japon
+visiblement fêlées.
+
+La jeune femme ouvrit brusquement la porte vitrée et vint jusqu'au sofa,
+sur lequel elle vit assis fort tranquillement un homme d'une bonne mine,
+gras plutôt que maigre, qui jouait d'une fort belle main blanche avec un
+très riche jabot de dentelle.
+
+La jeune femme n'eut pas le temps de commencer l'entretien.
+
+Ce singulier personnage fit une espèce de salut, moitié mouvement,
+moitié inclination, et attachant sur son hôtesse un regard brillant et
+plein de bienveillance:
+
+--Je sais, dit-il, ce que vous allez me demander; mais je vous répondrai
+mieux en vous questionnant moi-même. Vous êtes Mlle Oliva?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Charmante femme très nerveuse et très éprise du système de M. Mesmer.
+
+--J'arrive de chez lui.
+
+--Fort bien! cela ne vous explique pas, à ce que me disent vos beaux
+yeux, pourquoi vous me trouvez sur votre sofa, et voilà ce que vous
+désirez plus particulièrement connaître?
+
+--Vous avez deviné juste, monsieur.
+
+--Voulez-vous me faire la grâce de vous asseoir; si vous restiez debout,
+je serais forcé de me lever aussi; alors nous ne causerions plus
+commodément.
+
+--Vous pouvez vous flatter d'avoir des manières fort extraordinaires,
+répliqua la jeune femme que nous appellerons désormais Mlle Oliva,
+puisqu'elle daignait répondre à ce nom.
+
+--Mademoiselle, je vous ai vue tout à l'heure chez M. Mesmer; je vous ai
+trouvée telle que je vous souhaitais.
+
+--Monsieur!
+
+--Oh! ne vous alarmez pas, mademoiselle; je ne vous dis pas que je vous
+ai trouvée charmante; non, cela vous ferait l'effet d'une déclaration
+d'amour, et telle n'est pas mon intention. Ne vous reculez pas, je vous
+prie, vous allez me forcer de crier comme un sourd.
+
+--Que voulez-vous, alors? fit naïvement Oliva.
+
+--Je sais, continua l'inconnu, que vous êtes habituée à vous entendre
+dire que vous êtes belle; moi, je le pense; d'ailleurs, j'ai autre chose
+à vous proposer.
+
+--Monsieur, en vérité, vous me parlez sur un ton...
+
+--Ne vous effarouchez donc pas avant de m'avoir entendu... Est-ce qu'il
+y a quelqu'un de caché, ici?
+
+--Personne n'est caché, monsieur, mais enfin...
+
+--Alors, si personne n'est caché, ne nous gênons pas pour parier... Que
+diriez-vous d'une petite association entre nous?
+
+--Une association... Vous voyez bien...
+
+--Voilà encore que vous confondez. Je ne vous dis pas liaison, je vous
+dis association. Je ne vous dis pas amour, je vous dis affaires.
+
+--Quelle sorte d'affaires? demanda Oliva, dont la curiosité se
+trahissait par un véritable ébahissement.
+
+--Qu'est-ce que vous faites toute la journée?
+
+--Mais...
+
+--Ne craignez point; je ne suis point pour vous blâmer; dites-moi ce
+qu'il vous plaira.
+
+--Je ne fais rien, ou du moins je fais le moins possible.
+
+--Vous êtes paresseuse.
+
+--Oh!
+
+--Très bien.
+
+--Ah! vous dites très bien.
+
+--Sans doute. Qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous soyez
+paresseuse? Aimez-vous à vous promener?
+
+--Beaucoup.
+
+--À courir les spectacles, les bals?
+
+--Toujours.
+
+--À bien vivre?
+
+--Surtout.
+
+--Si je vous donnais vingt-cinq louis par mois, me refuseriez-vous?
+
+--Monsieur!
+
+--Ma chère demoiselle Oliva, voilà que vous recommencez à douter. Il
+était pourtant convenu que vous ne vous effaroucheriez pas. J'ai dit
+vingt cinq louis comme j'aurais dit cinquante.
+
+--J'aimerais mieux cinquante que vingt-cinq; mais ce que j'aime encore
+mieux que cinquante, c'est le droit de choisir mon amant.
+
+--Morbleu! je vous ai déjà dit que je ne voulais pas être votre amant.
+Tenez-vous donc l'esprit en repos.
+
+--Alors, morbleu! aussi, que voulez-vous que je fasse pour gagner vos
+cinquante louis?
+
+--Avons-nous dit cinquante?
+
+--Oui.
+
+--Soit, cinquante. Vous me recevrez chez vous, vous ferez le meilleur
+visage possible, vous me donnerez le bras quand je le désirerai, vous
+m'attendrez où je vous dirai de m'attendre.
+
+--Mais j'ai un amant, monsieur.
+
+--Eh bien! après?
+
+--Comment, après?
+
+--Oui... chassez-le, pardieu!
+
+--Oh! l'on ne chasse pas Beausire comme on veut.
+
+--Voulez-vous que je vous y aide?
+
+--Non, je l'aime.
+
+--Oh!
+
+--Un peu.
+
+--C'est précisément trop.
+
+--C'est comme cela.
+
+--Alors, passe pour le Beausire.
+
+--Vous êtes commode, monsieur.
+
+--À charge de revanche; les conditions vous vont-elles?
+
+--Elles me vont si vous me les avez dites au complet.
+
+--Écoutez donc, ma chère, j'ai dit tout ce que j'ai à dire pour le
+moment.
+
+--Parole d'honneur?
+
+--Parole d'honneur! Mais, cependant, vous comprenez une chose...
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que si, par hasard, j'avais besoin que vous fussiez réellement
+ma maîtresse...
+
+--Ah! voyez-vous. On n'a jamais besoin de cela, monsieur.
+
+--Mais de le paraître.
+
+--Oh! pour cela, passe encore.
+
+--Eh bien! c'est dit.
+
+--Tope.
+
+--Voici le premier mois d'avance.
+
+Il lui tendit un rouleau de cinquante louis, sans même effleurer le bout
+de ses doigts. Et, comme elle hésitait, il le lui glissa dans la poche
+de sa robe, sans même frôler de la main cette hanche si ronde et si
+mobile que les fins gourmets de l'Espagne ne l'eussent pas dédaignée
+comme lui.
+
+À peine l'or avait-il touché le fond de la poche, que deux coups secs,
+frappés à la porte de la rue, firent bondir Oliva vers la fenêtre.
+
+--Bon Dieu! s'écria-t-elle, sauvez-vous vite, c'est lui.
+
+--Lui. Qui?
+
+--Beausire... mon amant... Remuez-vous donc, monsieur.
+
+--Ah! ma foi! tant pis!
+
+--Comment, tant pis! Mais il va vous mettre en pièces.
+
+--Bah!
+
+--Entendez-vous comme il frappe; il va enfoncer la porte.
+
+--Faites-lui ouvrir. Que diable! aussi, pourquoi ne lui donnez-vous pas
+de passe-partout?
+
+Et l'inconnu s'étendit sur le sofa en disant tout bas:
+
+--Il faut que je voie ce drôle et que je le juge.
+
+Les coups continuaient, ils s'entrecoupaient d'affreux jurons qui
+montaient bien plus haut que le deuxième étage.
+
+--Allez, mère, allez ouvrir, dit Oliva toute furieuse. Et quant à vous,
+monsieur, tant pis s'il vous arrive un malheur.
+
+--Comme vous dites, tant pis! répliqua l'impassible inconnu sans bouger
+du sofa.
+
+Oliva écoutait, palpitante, sur le palier.
+
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+M. Beausire
+
+
+Oliva se jeta au-devant d'un homme furieux qui, les deux mains étendues,
+le visage pâle, les habits en désordre, faisait invasion dans
+l'appartement en poussant de rauques imprécations.
+
+--Beausire! voyons! Beausire, dit-elle d'une voix qui n'était pas assez
+épouvantée pour faire tort au courage de cette femme.
+
+--Lâchez-moi! cria le nouveau venu en se débarrassant avec brutalité des
+étreintes d'Oliva.
+
+Et il se mit à continuer sur un ton progressif:
+
+--Ah! c'est parce qu'il y avait ici un homme qu'on ne m'ouvrait pas la
+porte! Ah! ah!
+
+L'inconnu, nous le savons, était demeuré sur le sofa dans une attitude
+calme et immobile, que M. Beausire dut prendre peur de l'indécision ou
+même de l'effroi.
+
+Il arriva en face de l'homme avec des grincements de dents de mauvais
+augure.
+
+--Je suppose que vous me répondrez, monsieur?
+
+--Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, mon cher monsieur
+Beausire? répliqua l'inconnu.
+
+--Que faites-vous ici? et d'abord qui êtes-vous?
+
+--Je suis un homme très tranquille à qui vous faites des yeux
+effrayants, et puis je causais avec madame en tout bien tout honneur.
+
+--Mais oui, certainement, murmura Oliva, en tout bien tout honneur.
+
+--Tâchez de vous taire, vous, vociféra Beausire.
+
+--Là, là! dit l'inconnu, ne rudoyez pas ainsi madame qui est
+parfaitement innocente; et si vous avez de la mauvaise humeur...
+
+--Oui, j'en ai.
+
+--Il aura perdu au jeu, dit à demi-voix Oliva.
+
+--Je suis dépouillé, mort de tous les diables! hurla Beausire.
+
+--Et vous ne seriez pas fâché de dépouiller un peu quelqu'un, dit en
+riant l'inconnu; cela se conçoit, cher monsieur Beausire.
+
+--Trêve de mauvaises plaisanteries, vous! et faites-moi le plaisir de
+déguerpir d'ici.
+
+--Oh! monsieur Beausire, de l'indulgence!
+
+--Mort de tous les diables de l'enfer! levez-vous et partez, ou je brise
+le sofa et tout ce qu'il y a dessus.
+
+--Vous ne m'aviez pas dit, mademoiselle, que M. Beausire avait de ces
+lunes rousses. Tudieu! quelle férocité!
+
+Beausire, exaspéré, fit un grand mouvement de comédie, et, pour tirer
+l'épée, décrivit avec ses bras et la lame un cercle d'au moins dix pieds
+de circonférence.
+
+--Encore un coup, dit-il, levez-vous, ou sinon je vous cloue sur le
+dossier.
+
+--En vérité, on n'est pas plus désagréable, répondit l'inconnu en
+faisant doucement, et de sa seule main gauche, sortir du fourreau la
+petite épée qu'il avait mise en verrou, derrière lui, sur le sofa.
+
+Oliva poussa des cris perçants.
+
+--Ah! mademoiselle, mademoiselle, taisez-vous, dit l'homme tranquille
+qui avait enfin l'épée au poing sans s'être levé de son siège;
+taisez-vous, car il arrivera deux choses: la première, c'est que vous
+étourdirez M. Beausire et qu'il se fera embrocher; la seconde, c'est que
+le guet montera, vous frappera, et vous mènera droit à Saint-Lazare.
+
+Oliva remplaça les cris par une pantomime des plus expressives.
+
+Ce spectacle était curieux. D'un côté, M. Beausire débraillé, aviné,
+tremblant de rage, bourrait de coups droits sans portée, sans tactique,
+à un adversaire impénétrable.
+
+De l'autre, un homme assis sur le sofa, une main le long du genou,
+l'autre armée, parant avec agilité, sans secousses, et riant de façon à
+épouvanter Saint-Georges lui-même.
+
+L'épée de Beausire n'avait pu, un seul instant, garder la ligne,
+ballottée qu'elle était toujours par les parades de l'adversaire.
+
+Beausire commençait à se fatiguer, à souffler, mais la colère avait fait
+place à une terreur involontaire; il réfléchissait que si cette épée
+complaisante voulait s'allonger, se fendre dans un dégagement, c'en
+était fait de lui, Beausire. L'incertitude le prit, il rompit et ne
+donna plus que sur le faible de l'épée de l'adversaire. Celui-ci le prit
+vigoureusement en tierce, lui enleva l'épée de la main, et la fit voler
+comme une plume.
+
+L'épée fila par la chambre, traversa une vitre de la fenêtre et disparut
+au dehors.
+
+Beausire ne savait plus quelle contenance garder.
+
+--Eh! monsieur Beausire, dit l'inconnu, prenez donc garde, si votre épée
+tombe par la pointe, et qu'il passe quelqu'un dessous, voilà un homme
+mort!
+
+Beausire, rappelé à lui, courut à la porte et se précipita par les
+montées pour rattraper son arme et prévenir un malheur qui l'eût
+brouillé avec la police.
+
+Pendant ce temps, Oliva saisit la main du vainqueur et lui dit:
+
+--Oh! monsieur, vous êtes très brave; mais M. Beausire est traître, et
+puis vous me compromettrez en restant; lorsque vous serez parti,
+certainement il me battra.
+
+--Je reste alors.
+
+--Non, non, par grâce; quand il me bat, je le bats aussi, et je suis
+toujours la plus forte; mais c'est parce que je n'ai rien à ménager.
+Retirez-vous, je vous prie.
+
+--Faites donc bien attention à une chose, ma toute belle; c'est que si
+je pars, je le trouverai en bas ou me guettant dans l'escalier; on se
+rebattra; sur un escalier on ne pare pas toujours double contre de
+quarte, double contre de tierce et demi-cercle, comme sur un canapé.
+
+--Alors?
+
+--Alors, je tuerai maître Beausire ou il me tuera.
+
+--Grand Dieu! c'est vrai; nous aurions un bel esclandre dans la maison.
+
+--C'est à éviter; donc, je reste.
+
+--Pour l'amour du Ciel! sortez: vous monterez à l'étage supérieur
+jusqu'à ce qu'il soit rentré. Lui, croyant vous retrouver ici, ne
+cherchera nulle part. Une fois qu'il aura mis le pied dans
+l'appartement, vous m'entendrez fermer la porte à double tour. C'est moi
+qui aurai emprisonné mon homme et mis la clef dans ma poche. Prenez
+alors votre retraite pendant que je me battrai courageusement pour
+occuper le temps.
+
+--Vous êtes une charmante fille; au revoir.
+
+--Au revoir! quand cela?
+
+--Cette nuit, s'il vous plaît.
+
+--Comment! cette nuit! Êtes-vous fou?
+
+--Pardi! oui, cette nuit. Est-ce qu'il n'y a pas bal à l'Opéra, ce soir?
+
+--Songez donc qu'il est déjà minuit.
+
+--Je le sais bien, mais que m'importe?
+
+--Il faut des dominos.
+
+--Beausire en ira chercher, si vous avez su le battre.
+
+--Vous avez raison, dit Oliva en riant.
+
+--Et voilà dix louis pour les costumes, dit l'inconnu en riant aussi.
+
+--Adieu! adieu! Merci!
+
+Et elle le poussa vers le palier.
+
+--Bon! il referme la porte d'en bas, dit l'inconnu.
+
+--Ce n'est qu'un pêne et un verrou à l'intérieur. Adieu! Il monte.
+
+--Mais si par hasard vous étiez battue, vous, comment me le ferez-vous
+dire?
+
+Elle réfléchit.
+
+--Vous devez avoir des valets? dit-elle.
+
+--Oui, j'en mettrai un sous vos fenêtres.
+
+--Très bien, et il regardera en l'air jusqu'à ce qu'il lui tombe un
+petit billet sur le nez.
+
+--Soit. Adieu.
+
+L'inconnu monta aux étages supérieurs. Rien n'était plus facile,
+l'escalier était sombre, et Oliva, en interpellant à haute voix
+Beausire, couvrait le bruit des pas de son nouveau complice.
+
+--Arriverez-vous, enragé! criait-elle à Beausire, qui ne remontait pas
+sans faire de sérieuses réflexions sur la supériorité morale et physique
+de cet intrus, si insolemment emménagé dans le domicile d'autrui.
+
+Il parvint cependant à l'étage où l'attendait Oliva. Il avait l'épée au
+fourreau, il ruminait un discours.
+
+Oliva le prit par les épaules, le poussa dans l'antichambre, et referma
+la porte à double tour comme elle l'avait promis.
+
+L'inconnu, en se retirant, put entendre le commencement d'une lutte dans
+laquelle brillaient par leur son éclatant, comme des cuivres dans
+l'orchestre, ces sortes de horions qui s'appellent vulgairement et par
+onomatopée des claques.
+
+Aux claques se mêlaient des cris et des reproches. La voix de Beausire
+tonnait, celle d'Oliva étonnait. Qu'on nous passe ce mauvais jeu de
+mots, car il rend au complet notre idée.
+
+«En effet, disait l'inconnu en s'éloignant, on n'eût jamais pu croire
+que cette femme, si stupéfiée tout à l'heure par l'arrivée du maître,
+possédât une pareille faculté de résistance.»
+
+L'inconnu ne perdit pas de temps à suivre la fin de la scène.
+
+«Il y a trop de chaleur au début, dit-il, pour que le dénouement soit
+éloigné.»
+
+Il tourna l'angle de la petite rue d'Anjou-Dauphine, dans laquelle il
+trouva son carrosse qui l'attendait, et qui s'était remisé à reculons
+dans cette ruelle.
+
+Il dit un mot à un de ses gens, qui se détacha, vint prendre position en
+face des fenêtres d'Oliva, et se blottit dans l'ombre épaisse d'une
+petite arcade surplombant l'allée d'une maison antique.
+
+Ainsi placé, l'homme, qui voyait les fenêtres éclairées, put juger par
+la mobilité des silhouettes de tout ce qui se passait dans l'intérieur.
+
+Ces images, d'abord très agitées, finirent par se calmer un peu. Enfin,
+il n'en resta plus qu'une.
+
+
+
+
+Chapitre XX
+
+L'or
+
+
+Voici ce qui s'était passé derrière ces rideaux:
+
+D'abord, Beausire avait été surpris de voir fermer cette porte au
+verrou.
+
+Ensuite surpris d'entendre crier si haut Mlle Oliva.
+
+Enfin, plus surpris encore d'entrer dans la chambre et de n'y plus
+trouver son farouche rival.
+
+Perquisitions, menaces, appel, puisque l'homme se cachait, c'est qu'il
+avait peur; s'il avait peur, c'est que Beausire triomphait.
+
+Oliva le força de cesser ses recherches et de répondre à ses
+interrogations.
+
+Beausire, un peu rudoyé, prit le haut ton à son tour.
+
+Oliva, qui savait ne plus être coupable, puisque le corps du délit avait
+disparu, _Quia corpus delicti aberat_, comme dit le texte; Oliva cria si
+haut que, pour la faire taire, Beausire lui appliqua la main sur la
+bouche, ou voulut la lui appliquer.
+
+Mais il se trompa; Oliva comprit autrement le geste tout persuasif et
+conciliateur de Beausire. À cette main rapide qui se dirigeait vers son
+visage, elle opposa une main aussi adroite, aussi légère que l'était
+naguère l'épée de l'inconnu.
+
+Cette main para quarte et tierce subitement et se porta en avant, à
+fond, et frappa sur la joue de Beausire.
+
+Beausire riposta par une flanconade de la main droite un coup qui
+abattit les deux mains d'Oliva, et lui fit rougir la joue gauche avec un
+bruit scandaleux.
+
+C'était le passage de la conversation qu'avait saisi l'inconnu au moment
+de son départ.
+
+Une explication commencée de la sorte amène vite, disons-nous, un
+dénouement; toutefois, un dénouement, si bon qu'il soit à présenter, a
+besoin, pour être dramatique, d'une foule de préparations.
+
+Oliva répondit au soufflet de Beausire par un projectile lourd et
+dangereux: une cruche de faïence; Beausire riposta au projectile par le
+moulinet d'une canne, qui brisa plusieurs tasses, écorna une bougie et
+finit par rencontrer l'épaule de la jeune femme.
+
+Celle-ci, furieuse, bondit sur Beausire et l'étreignit au gosier. Force
+fut au malheureux Beausire de saisir ce qu'il put trouver de la
+menaçante Oliva.
+
+Il déchira une robe. Oliva, sensible à cet affront et à cette perte,
+lâcha prise et envoya Beausire rouler au milieu de la chambre. Il se
+releva écumant.
+
+Mais comme la valeur d'un ennemi se mesure sur la défense, et que la
+défense se fait toujours respecter, même du vainqueur, Beausire, qui
+avait conçu beaucoup de respect pour Oliva, reprit la conversation
+verbale où il l'avait laissée.
+
+--Vous êtes, dit-il, une méchante créature; vous me ruinez.
+
+--C'est vous qui me ruinez, dit Oliva.
+
+--Oh! je la ruine. Elle n'a rien.
+
+--Dites que je n'ai plus rien. Dites que vous avez vendu et mangé, bu ou
+joué tout ce que j'avais.
+
+--Et vous osez me reprocher ma pauvreté.
+
+--Pourquoi êtes-vous pauvre? C'est un vice.
+
+--Je vous corrigerai de tous les vôtres d'un seul coup.
+
+--En me battant?
+
+Et Oliva brandit une pincette fort lourde dont l'aspect fit reculer
+Beausire.
+
+--Il ne vous manquait plus, dit-il, que de prendre des amants.
+
+--Et vous, comment appelez-vous toutes ces misérables qui s'asseyent à
+vos côtés dans les tripots où vous passez vos jours et vos nuits?
+
+--Je joue pour vivre.
+
+--Et vous y réussissez joliment; nous mourons de faim; charmante
+industrie, ma foi!
+
+--Et vous, avec la vôtre, vous êtes forcée de pleurer quand on vous
+déchire une robe, parce que vous n'avez pas le moyen d'en acheter une
+autre. Belle industrie, pardieu!
+
+--Meilleure que la vôtre! s'écria Oliva furieuse, et en voici la preuve!
+
+Et elle saisit dans sa poche une poignée d'or qu'elle jeta tout au
+travers de la chambre.
+
+Les louis se mirent à rouler sur leurs disques et à trembler sur leurs
+faces, les uns se cachant sous les meubles, les autres continuant leurs
+évolutions sonores jusque sous les portes. Les autres enfin,
+s'arrêtaient à plat, fatigués, et faisant reluire leurs effigies comme
+des paillettes de feu.
+
+Lorsque Beausire entendit cette pluie métallique tinter sur le bois des
+meubles et sur le carreau de la chambre, il fut saisi comme d'un
+vertige, nous devrions plutôt dire comme d'un remords.
+
+--Des louis, des doubles louis! s'écria-t-il atterré.
+
+Oliva tenait dans sa main une autre poignée de ce métal. Elle le lança
+dans le visage et les mains ouvertes de Beausire, qui en fut aveuglé.
+
+--Oh! oh! fit-il encore. Est-elle riche, cette Oliva!
+
+--Voilà ce que me rapporte mon industrie, répliqua cyniquement la
+créature en repoussant à la fois d'un grand coup de sa mule, et l'or qui
+jonchait le plancher, et Beausire qui s'agenouillait pour ramasser l'or.
+
+--Seize, dix-sept, dix-huit, disait Beausire pantelant de joie.
+
+--Misérable, grommela Oliva.
+
+--Dix-neuf, vingt et un, vingt-deux.
+
+--Lâche.
+
+--Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-six.
+
+--Infâme.
+
+Soit qu'il eût entendu, soit qu'il eût rougi sans entendre, Beausire se
+releva.
+
+--Ainsi, dit-il, d'un ton si sérieux que rien ne pouvait en égaler le
+comique, ainsi, mademoiselle, vous faisiez des économies en me privant
+du nécessaire?
+
+Oliva, confondue, ne trouva rien à répondre.
+
+--Ainsi, continua le drôle, vous me laissez courir avec des bas fanés,
+avec un chapeau roux, avec des doublures sciées et éventrées, tandis que
+vous gardez des louis dans votre cassette. D'où viennent ces louis? de
+la vente que je fis de mes hardes en associant ma triste destinée à la
+vôtre.
+
+--Coquin! murmura tout bas Oliva.
+
+Et elle lui lança un regard plein de mépris. Il ne s'en effaroucha pas.
+
+--Je vous pardonne, dit-il, non pas votre avarice, mais votre économie.
+
+--Et vous vouliez me tuer tout à l'heure!
+
+--J'avais raison tout à l'heure, j'aurais tort à présent.
+
+--Pourquoi, s'il vous plaît?
+
+--Parce qu'à présent, vous êtes une vraie ménagère, vous rapportez au
+ménage.
+
+--Je vous dis que vous êtes un misérable.
+
+--Ma petite Oliva!
+
+--Et que vous allez me rendre cet or.
+
+--Oh! ma chérie!
+
+--Vous allez me le rendre, sinon je vous passe votre épée au travers du
+corps.
+
+--Oliva!
+
+--C'est oui ou non?
+
+--C'est non, Oliva; je ne consentirai jamais que tu me traverses le
+corps.
+
+--Ne remuez pas, ou vous être traversé. L'argent.
+
+--Donne-le-moi.
+
+--Ah! lâche! ah! créature avilie! vous mendiez, vous sollicitez les
+bienfaits de ma mauvaise conduite! Ah! voilà ce qu'on appelle un homme!
+je vous ai toujours méprisés, tous méprisés, entendez-vous? plus encore
+celui qui donne que celui qui reçoit.
+
+--Celui qui donne, repartit gravement Beausire, peut donner, il est
+heureux. Moi aussi, je vous ai donné, Nicole.
+
+--Je ne veux pas qu'on m'appelle Nicole.
+
+--Pardon, Oliva. Je disais donc que je vous avais donné lorsque je
+pouvais.
+
+--Belles largesses! des boucles d'argent, six louis d'or, deux robes de
+soie, trois mouchoirs brodés.
+
+--C'est beaucoup pour un soldat.
+
+--Taisez-vous; ces boucles, vous les aviez volées à quelque autre pour
+me les offrir; ces louis d'or, on vous les avait prêtés, vous ne les
+avez jamais rendus; les robes de soie...
+
+--Oliva! Oliva!
+
+--Rendez-moi mon argent.
+
+--Que veux-tu en retour?
+
+--Le double.
+
+--Eh bien! soit, dit le coquin avec gravité. Je vais aller jouer rue de
+Bussy; je te rapporte, non pas le double, mais le quintuple.
+
+Il fit deux pas vers la porte. Elle le saisit par la basque de son habit
+trop mûr.
+
+--Allons, bien! fit-il, l'habit est déchiré.
+
+--Tant mieux, vous en aurez un neuf.
+
+--Six louis! Oliva, six louis. Heureusement que, rue de Bussy, les
+banquiers et les pontes ne sont pas rigoureux sur l'article de la
+toilette.
+
+Oliva saisit tranquillement l'autre basque de l'habit et l'arracha.
+Beausire devint furieux.
+
+--Mort de tous les diables! s'écria-t-il, tu vas te faire tuer.
+Voilà-t-il pas que la drôlesse me déshabille. Je ne puis plus sortir
+d'ici, moi.
+
+--Au contraire, vous allez sortir tout de suite.
+
+--Ce serait curieux, sans habit.
+
+--Vous mettrez la redingote d'hiver.
+
+--Trouée, rapiécée!
+
+--Vous ne la mettrez pas, si cela vous plaît mieux, mais vous sortirez.
+
+--Jamais.
+
+Oliva prit dans sa poche ce qui lui restait d'or, une quarantaine de
+louis environ, et les fit sauter entre ses deux mains rassemblées.
+
+Beausire faillit devenir fou; il s'agenouilla encore une fois.
+
+--Ordonne, dit-il, ordonne.
+
+--Vous allez courir au Capucin-Magique, rue de Seine, on y vend des
+dominos pour le bal masqué.
+
+--Eh bien?
+
+--Vous m'en achèterez un complet, masque et bas pareils.
+
+--Bon.
+
+--Pour vous, un noir; pour moi, un blanc de satin.
+
+--Oui.
+
+--Et je ne vous donne que vingt minutes pour cela.
+
+--Nous allons au bal?
+
+--Au bal.
+
+--Et tu me conduis au boulevard souper?
+
+--Certes; mais à une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--Si vous êtes obéissant.
+
+--Oh! toujours, toujours.
+
+--Allons donc, montrez votre zèle.
+
+--Je cours.
+
+--Comment, vous n'êtes pas encore parti?
+
+--Mais la dépense...
+
+--Vous avez vingt-cinq louis.
+
+--Comment, j'ai vingt-cinq louis! Et où prenez-vous cela?
+
+--Mais ceux que vous avez ramassés.
+
+--Oliva, Oliva, ce n'est pas bien.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Oliva, vous me les aviez donnés.
+
+--Je ne dis pas que vous ne les aurez pas; mais si je vous les donnais à
+présent, vous ne reviendriez pas. Allez donc, et revenez vite.
+
+--Elle a, pardieu! raison, dit le coquin un peu confus. C'était mon
+intention de ne pas revenir.
+
+--Vingt-cinq minutes, entendez-vous? cria-t-elle.
+
+--J'obéis.
+
+C'est à ce moment que le valet placé en embuscade dans la niche située
+en face des fenêtres vit un des deux interlocuteurs disparaître.
+
+C'était M. Beausire, lequel sortit avec un habit sans basque, derrière
+lequel l'épée se balançait insolemment, tandis que la chemise
+boursouflait sous la veste comme au temps de Louis XIII.
+
+Tandis que le vaurien gagnait du côté de la rue de Seine, Oliva écrivit
+rapidement sur un papier ces mots, qui résumaient tout l'épisode:
+
+«La paix est signée, le partage est fait, le bal adopté. À deux heures,
+nous serons à l'Opéra. J'aurai un domino blanc, et sur l'épaule gauche
+un ruban de soie bleue.»
+
+Oliva roula le papier autour d'un débris de la cruche de faïence,
+aventura la tête par la fenêtre, et jeta le billet dans la rue.
+
+Le valet fondit sur sa proie, la ramassa et s'enfuit.
+
+Il est à peu près certain que M. Beausire ne resta pas plus de trente
+minutes à revenir, suivi de deux garçons tailleurs qui apportaient, au
+prix de dix-huit louis, deux dominos d'un goût exquis, comme on les
+faisait au Capucin-Magique, chez le bon faiseur, fournisseur de Sa
+Majesté la reine et des dames d'honneur.
+
+
+
+
+Chapitre XXI
+
+La petite maison
+
+
+Nous avons laissé Mme de La Motte sur la porte de l'hôtel, suivant des
+yeux la voiture de la reine, qui disparaissait rapidement.
+
+Quand sa forme cessa d'être visible, quand son roulement cessa d'être
+distinct, Jeanne remonta à son tour dans sa remise, et rentra chez elle
+pour prendre un domino et un autre masque, et pour voir en même temps si
+rien de nouveau ne s'était passé à son domicile.
+
+Mme de La Motte s'était promis, pour cette bienheureuse nuit, un
+rafraîchissement à toutes les émotions du jour. Elle avait résolu, une
+fois, en femme forte qu'elle était, de faire le garçon, comme on dit
+vulgairement ou expressivement, et de s'en aller en conséquence respirer
+toute seule les délices de l'imprévu.
+
+Mais un contretemps l'attendait au premier pas qu'elle faisait dans
+cette route si séduisante pour les imaginations vives et longtemps
+contenues.
+
+En effet, un grison l'attendait chez le concierge.
+
+Ce grison appartenait à M. le prince de Rohan, et était porteur, de la
+part de Son Éminence, d'un billet conçu en ces termes:
+
+«Madame la comtesse,
+
+«Vous n'avez pas oublié sans doute que nous avons des affaires à régler
+ensemble. Peut-être avez-vous la mémoire brève; moi je n'oublie jamais
+ce qui m'a plu.
+
+«J'ai l'honneur de vous attendre là où le porteur vous conduira, si vous
+le voulez bien.»
+
+La lettre était signée de la croix pastorale.
+
+Mme de La Motte, d'abord contrariée de ce contretemps, réfléchit un
+instant et prit son parti avec cette rapidité de décision qui la
+caractérisait.
+
+--Montez avec mon cocher, dit-elle au grison, ou donnez-lui l'adresse.
+
+Le grison monta avec le cocher, Mme de La Motte dans la voiture.
+
+Dix minutes suffirent pour mener la comtesse à l'entrée du faubourg
+Saint-Antoine, dans un renfoncement nouvellement aplani, où de grands
+arbres, vieux comme le faubourg lui-même, cachaient à tous les yeux une
+de ces jolies maisons bâties sous Louis XV, avec le goût extérieur du
+XVIème siècle et le confort incomparable du XVIIIème.
+
+--Oh! oh! une petite maison, murmura la comtesse: c'est bien naturel de
+la part d'un grand prince, mais bien humiliant pour une Valois. Enfin!
+
+Ce mot, dont la résignation a fait un soupir ou l'impatience une
+exclamation, décelait tout ce qui sommeillait de dévorante ambition et
+de folle convoitise dans son esprit.
+
+Mais elle n'eut pas plutôt dépassé le seuil de l'hôtel que sa résolution
+était prise.
+
+On la mena de chambre en chambre, c'est-à-dire de surprises en
+surprises, jusqu'à une petite salle à manger du goût le plus exquis.
+
+Elle y trouva le cardinal seul et l'attendant.
+
+Son Éminence feuilletait des brochures qui ressemblaient fort à une
+collection de ces pamphlets qui pleuvaient par milliers à cette époque,
+quand le vent venait d'Angleterre ou de la Hollande.
+
+À sa vue, il se leva.
+
+--Ah! vous voici; merci, madame la comtesse, dit-il.
+
+Et il s'approcha pour lui baiser la main.
+
+La comtesse recula d'un air dédaigneux et blessé.
+
+--Quoi donc! fit le cardinal, et qu'avez-vous, madame?
+
+--Vous n'êtes pas accoutumé, n'est-ce pas, monseigneur, à voir une
+pareille figure aux femmes à qui Votre Éminence fait l'honneur de les
+appeler ici?
+
+--Oh! madame la comtesse.
+
+--Nous sommes dans votre petite maison, n'est-ce pas, monseigneur? dit
+la comtesse en jetant autour d'elle un regard dédaigneux.
+
+--Mais, madame...
+
+--J'espérais, monseigneur, que Votre Éminence daignerait se rappeler
+dans quelle condition je suis née. J'espérais que Votre Éminence
+daignerait se souvenir que si Dieu m'a faite pauvre, il m'a laissé au
+moins l'orgueil de mon rang.
+
+--Allons, allons, comtesse, je vous avais prise pour une femme d'esprit,
+dit le cardinal.
+
+--Vous appelez femme d'esprit, à ce qu'il paraît, monseigneur, toute
+femme indifférente, qui rit à tout, même au déshonneur; à ces femmes,
+j'en demande pardon à Votre Éminence, j'ai pris l'habitude, moi, de
+donner un autre nom.
+
+--Non pas, comtesse, vous vous trompez: j'appelle femme d'esprit toute
+femme qui écoute quand on lui parle ou qui ne parle pas avant d'avoir
+écouté.
+
+--J'écoute, voyons.
+
+--J'avais à vous entretenir d'objets sérieux.
+
+--Et vous m'avez fait venir pour cela dans une salle à manger?
+
+--Mais, oui; eussiez-vous mieux aimé que je vous attendisse dans un
+boudoir, comtesse?
+
+--La distinction est délicate.
+
+--Je le crois ainsi, comtesse.
+
+--Ainsi, il ne s'agit que de souper avec monseigneur?
+
+--Pas autre chose.
+
+--Que Votre Éminence soit persuadée que je ressens cet honneur comme je
+le dois.
+
+--Vous raillez, comtesse?
+
+--Non, je ris.
+
+--Vous riez?
+
+--Oui. Aimez-vous mieux que je me fâche? Ah! vous êtes d'humeur
+difficile, monseigneur, à ce qu'il paraît.
+
+--Oh! vous êtes charmante quand vous riez, et je ne demanderais rien de
+mieux que de vous voir rire toujours. Mais vous ne riez pas en ce
+moment. Oh! non, non; il y a de la colère derrière ces belles lèvres qui
+montrent les dents.
+
+--Pas le moins du monde, monseigneur, et la salle à manger me rassure.
+
+--À la bonne heure!
+
+--Et j'espère que vous y souperez bien.
+
+--Comment, que j'y souperai bien. Et vous?
+
+--Moi, je n'ai pas faim.
+
+--Comment, madame, vous me refusez à souper?
+
+--Plaît-il?
+
+--Vous me chassez?
+
+--Je ne vous comprends pas, monseigneur.
+
+--Écoutez, chère comtesse.
+
+--J'écoute.
+
+--Si vous étiez moins courroucée, je vous dirais que vous avez beau
+faire, vous ne pouvez pas vous empêcher d'être charmante; mais, comme à
+chaque compliment je crains d'être congédié, je m'abstiens.
+
+--Vous craignez d'être congédié! En vérité, monseigneur, j'en demande
+pardon à Votre Éminence, mais vous devenez inintelligible.
+
+--C'est pourtant limpide, ce qui se passe.
+
+--Excusez mon éblouissement, monseigneur.
+
+--Eh bien! l'autre jour, vous m'avez reçu avec beaucoup de gêne; vous
+trouviez que vous étiez logée d'une façon peu convenable pour une
+personne de votre rang et de votre nom. Cela m'a forcé d'abréger ma
+visite; cela, en outre, vous a rendue un peu froide avec moi. J'ai pensé
+alors que vous remettre dans votre milieu, dans vos conditions de vivre,
+c'était rendre l'air à l'oiseau que le physicien place sous la machine
+pneumatique.
+
+--Et alors? demanda la comtesse avec anxiété, car elle commençait à
+comprendre.
+
+--Alors, belle comtesse, pour que vous puissiez me recevoir avec
+franchise, pour que, de mon côté, je puisse venir vous visiter sans me
+compromettre, ou vous compromettre vous-même...
+
+Le cardinal regardait fixement la comtesse.
+
+--Eh bien? demanda celle-ci.
+
+--Eh bien! j'ai espéré que vous daigneriez accepter cette étroite
+maison. Vous comprenez, comtesse, je ne dis pas petite maison.
+
+--Accepter, moi? Vous me donnez cette maison, monseigneur? s'écria la
+comtesse dont le coeur battait à la fois d'orgueil et d'avidité.
+
+--Bien peu de chose, comtesse, trop peu; mais si je vous donnais plus,
+vous n'eussiez point accepté.
+
+--Oh! ni plus ni moins, monseigneur, dit la comtesse.
+
+--Vous dites, madame?
+
+--Je dis qu'il est impossible que j'accepte un pareil don.
+
+--Impossible! Et pourquoi?
+
+--Mais parce que c'est impossible, tout simplement.
+
+--Oh! ne prononcez pas ce mot-là près de moi, comtesse.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je ne veux pas y croire près de vous.
+
+--Monseigneur!...
+
+--Madame, la maison vous appartient, les clefs sont là, sur un plat de
+vermeil. Je vous traite comme un triomphateur. Voyez-vous encore une
+humiliation dans cela?
+
+--Non, mais...
+
+--Voyons, acceptez.
+
+--Monseigneur, je vous l'ai dit.
+
+--Comment, madame, vous écrivez aux ministres pour solliciter une
+pension; vous acceptez cent louis de deux dames inconnues, vous!
+
+--Oh! monseigneur, c'est bien différent. Qui reçoit...
+
+--Qui reçoit oblige, comtesse, dit noblement le prince. Voyez, je vous
+ai attendue dans votre salle à manger; je n'ai pas même vu le boudoir,
+ni les salons, ni les chambres: seulement, je suppose qu'il y a tout
+cela.
+
+--Oh! monseigneur, pardon; car vous me forcez d'avouer qu'il n'existe
+pas d'homme plus délicat que vous.
+
+Et la comtesse, si longtemps contenue, rougit de plaisir en songeant
+qu'elle allait pouvoir dire: ma maison.
+
+Puis voyant tout à coup qu'elle se laissait entraîner, à un geste que
+fit le prince:
+
+--Monseigneur, dit-elle en reculant d'un pas, je prie Votre Éminence de
+me donner à souper.
+
+Le cardinal ôta un manteau dont il ne s'était pas encore débarrassé,
+approcha un siège pour la comtesse et, vêtu d'un habit de ville qui lui
+seyait à merveille, il commença son office de maître d'hôtel.
+
+Le souper se trouva servi en un moment.
+
+Tandis que les laquais pénétraient dans l'antichambre, Jeanne avait
+replacé un loup sur son visage.
+
+--C'est moi qui devrais me masquer, dit le cardinal, car vous êtes chez
+vous; car vous êtes au milieu de vos gens; car c'est moi qui suis
+l'étranger.
+
+Jeanne se mit à rire, mais n'en garda pas moins son masque. Et, malgré
+le plaisir et la surprise qui l'étouffaient, elle fit honneur au repas.
+
+Le cardinal, nous l'avons déjà dit en plusieurs occasions, était un
+homme d'un grand coeur et d'un réel esprit.
+
+La longue habitude des cours les plus civilisées de l'Europe, des cours
+gouvernées par des reines, l'habitude des femmes qui, à cette époque,
+compliquaient, mais souvent aussi résolvaient toutes les questions de
+politique; cette expérience, pour ainsi dire transmise par la voie du
+sang, et multipliée par une étude personnelle; toutes ces qualités, si
+rares aujourd'hui, déjà rares alors, faisaient du prince un homme
+extrêmement difficile à pénétrer pour les diplomates ses rivaux et pour
+les femmes ses maîtresses.
+
+C'est que sa bonne façon et sa haute courtoisie étaient une cuirasse que
+rien ne pouvait entamer.
+
+Aussi le cardinal se croyait-il bien supérieur à Jeanne. Cette
+provinciale, bouffie de prétentions, et qui, sous son faux orgueil,
+n'avait pu lui cacher son avidité, lui paraissait une facile conquête,
+désirable sans doute à cause de sa beauté, de son esprit, de je ne sais
+quoi de provocant qui séduit beaucoup plus les hommes blasés que les
+hommes naïfs. Peut-être, cette fois, le cardinal, plus difficile à
+pénétrer qu'il n'était pénétrant lui-même, se trompait-il; mais le fait
+est que Jeanne, belle qu'elle était, ne lui inspirait aucune défiance.
+
+Ce fut la perte de cet homme supérieur. Il ne se fit pas seulement moins
+fort qu'il n'était, il se fit pygmée; de Marie-Thérèse à Jeanne de La
+Motte, la différence était trop grande pour qu'un Rohan de cette trempe
+se donnât la peine de lutter.
+
+Aussi une fois la lutte engagée, Jeanne, qui sentait son infériorité
+apparente, se garda-t-elle de laisser voir sa supériorité réelle; elle
+joua toujours la provinciale coquette, elle fit la femmelette pour se
+conserver un adversaire confiant dans sa force et, par conséquent,
+faible dans ses attaques.
+
+Le cardinal, qui avait surpris chez elle tous les mouvements qu'elle
+n'avait pu réprimer, la crut donc enivrée du présent qu'il venait de lui
+faire; elle l'était effectivement, car le présent était non seulement
+au-dessus de ses espérances, mais même de ses prétentions.
+
+Seulement, il oubliait que c'était lui qui était au-dessous de
+l'ambition et de l'orgueil d'une femme telle que Jeanne.
+
+Ce qui dissipa d'ailleurs l'enivrement chez elle, c'est la succession de
+désirs nouveaux immédiatement substitués aux anciens.
+
+--Allons, dit le cardinal, en versant à la comtesse un verre de vin de
+Chypre dans une petite coupe de cristal étoilée d'or; allons, puisque
+vous avez signé votre contrat avec moi, ne me boudez plus, comtesse.
+
+--Vous bouder, oh! non.
+
+--Vous me recevrez donc quelquefois ici sans trop de répugnance?
+
+--Jamais je ne serai assez ingrate pour oublier que vous êtes ici chez
+vous, monseigneur.
+
+--Chez moi? folie!
+
+--Non, non, chez vous, bien chez vous.
+
+--Ah! si vous me contrariez, prenez garde!
+
+--Eh bien! qu'arrivera-t-il?
+
+--Je vais vous imposer d'autres conditions.
+
+--Ah! prenez garde à votre tour.
+
+--À quoi?
+
+--À tout.
+
+--Dites.
+
+--Je suis chez moi.
+
+--Et...
+
+--Et si je trouve vos conditions déraisonnables, j'appelle mes gens.
+
+Le cardinal se mit à rire.
+
+--Eh bien! vous voyez? dit-elle.
+
+--Je ne vois rien du tout, fit le cardinal.
+
+--Si fait, vous voyez bien que vous vous moquiez de moi!
+
+--Comment cela?
+
+--Vous riez!...
+
+--C'est le moment, ce me semble.
+
+--Oui, c'est le moment, car vous savez bien que si j'appelais mes gens,
+ils ne viendraient pas.
+
+--Oh! si fait! le diable m'emporte!
+
+--Fi! monseigneur.
+
+--Qu'ai-je donc fait?
+
+--Vous avez juré, monseigneur.
+
+--Je ne suis plus cardinal ici, comtesse; je suis chez vous,
+c'est-à-dire en bonne fortune.
+
+Et il se mit encore à rire.
+
+«Allons, dit la comtesse en elle-même, décidément, c'est un excellent
+homme.»
+
+--À propos, fit tout à coup le cardinal, comme si une pensée bien
+éloignée de son esprit venait d'y rentrer par hasard, que me disiez-vous
+l'autre jour de ces deux dames de charité, de ces deux Allemandes?
+
+--De ces deux dames au portrait? fit Jeanne qui, ayant vu la reine,
+arrivait à la parade et se tenait prête à la riposte.
+
+--Oui, de ces dames au portrait.
+
+--Monseigneur, fit Mme de La Motte en regardant le cardinal, vous les
+connaissez aussi bien et même mieux que moi, je parie.
+
+--Moi? oh! comtesse, vous me faites tort. N'avez-vous point paru désirer
+savoir qui elles sont?
+
+--Sans doute; et c'est bien naturel de désirer connaître ses
+bienfaitrices, ce me semble.
+
+--Eh bien! si je savais qui elles sont, vous le sauriez déjà, vous.
+
+--Monsieur le cardinal, ces dames, vous les connaissez, vous dis-je.
+
+--Non.
+
+--Encore un non, et je vous appelle menteur.
+
+--Oh! et moi je me venge de l'insulte.
+
+--Comment, s'il vous plaît?
+
+--En vous embrassant.
+
+--Monsieur l'ambassadeur près la cour de Vienne! monsieur le grand ami
+de l'impératrice Marie-Thérèse! il me semble, à moins qu'il ne soit
+guère ressemblant, que vous auriez dû reconnaître le portrait de votre
+amie.
+
+--Quoi! vraiment, comtesse, c'était le portrait de Marie-Thérèse!
+
+--Oh! faites donc l'ignorant, monsieur le diplomate!
+
+--Eh bien! voyons, quand cela serait, quand j'aurais reconnu
+l'impératrice Marie-Thérèse, où cela nous mènerait-il?
+
+--Qu'ayant reconnu le portrait de Marie-Thérèse, vous devez bien avoir
+quelque soupçon des femmes à qui un pareil portrait appartient.
+
+--Mais pourquoi voulez-vous que je sache cela? dit le cardinal, assez
+inquiet.
+
+--Dame! parce qu'il n'est pas très ordinaire de voir un portrait de
+mère--car, remarquez bien que ce portrait est portrait de mère et non
+d'impératrice--en d'autres mains qu'entre les mains...
+
+--Achevez.
+
+--Qu'entre les mains d'une fille...
+
+--La reine! s'écria Louis de Rohan avec une vérité d'intonation qui dupa
+Jeanne. La reine! Sa Majesté serait venue chez vous!
+
+--Eh! quoi, vous n'aviez pas deviné que c'était elle, monsieur?
+
+--Mon Dieu! non, dit le cardinal d'un ton parfaitement simple; non, il
+est d'habitude, en Hongrie, que les portraits des princes régnants
+passent de famille en famille. Ainsi, moi qui vous parle, par exemple,
+je ne suis ni fils, ni fille, ni même parent de Marie-Thérèse, eh bien!
+j'ai un portrait d'elle sur moi.
+
+--Sur vous, monseigneur?
+
+--Tenez, dit froidement le cardinal.
+
+Et il tira de sa poche une tabatière qu'il montra à Jeanne, confondue.
+
+--Vous voyez bien, ajouta-t-il, que si j'ai ce portrait, moi qui, comme
+je vous le disais, n'ai pas l'honneur d'être de la famille impériale, un
+autre que moi peut bien l'avoir oublié chez vous, sans être pour cela de
+l'auguste maison d'Autriche.
+
+Jeanne se tut. Elle avait tous les instincts de la diplomatie; mais la
+pratique lui manquait encore.
+
+--Ainsi, à votre avis, continua le prince Louis, c'est la reine Marie
+Antoinette qui est allée vous rendre visite?
+
+--La reine avec une autre dame.
+
+--Mme de Polignac?
+
+--Je ne sais.
+
+--Mme de Lamballe?
+
+--Une jeune femme fort belle et fort sérieuse.
+
+--Mlle de Taverney peut-être?
+
+--C'est possible; je ne la connais pas.
+
+--Alors, si Sa Majesté vous est venue rendre visite, vous voilà sûre de
+la protection de la reine. C'est un grand pas pour votre fortune.
+
+--Je le crois, monseigneur.
+
+--Sa Majesté, pardonnez-moi cette question, a-t-elle été généreuse
+envers vous?
+
+--Mais elle m'a donné une centaine de louis, je crois.
+
+--Oh! Sa Majesté n'est pas riche, surtout dans ce moment-ci.
+
+--C'est ce qui double ma reconnaissance.
+
+--Et vous a-t-elle témoigné quelque intérêt particulier?
+
+--Un assez vif.
+
+--Alors tout va bien, dit le prélat pensif et oubliant la protégée pour
+penser à la protectrice; il ne vous reste donc plus à faire qu'une seule
+chose.
+
+--Laquelle?
+
+--Pénétrer à Versailles.
+
+La comtesse sourit.
+
+--Ah! ne nous le dissimulons pas, comtesse, là est la véritable
+difficulté.
+
+La comtesse sourit une seconde fois, mais d'une façon plus significative
+que la première.
+
+Le cardinal sourit à son tour.
+
+--En vérité, vous autres provinciales, dit-il, vous ne doutez jamais de
+rien. Parce que vous avez vu Versailles avec des grilles qui s'ouvrent
+et des escaliers qu'on monte, vous vous figurez que tout le monde ouvre
+ces grilles et monte ces escaliers. Avez-vous vu tous les monstres
+d'airain, de marbre ou de plomb qui garnissent le parc et les terrasses
+de Versailles, comtesse?
+
+--Mais oui, monseigneur.
+
+--Hippogriffes, chimères, gorgones, goules et autres bêtes malfaisantes,
+il y en a des centaines; eh bien! figurez-vous dix fois plus de
+méchantes bêtes vivantes entre les princes et leurs bienfaits que vous
+n'avez vu de monstres fabriqués entre les fleurs du jardin et les
+passants.
+
+--Votre Éminence m'aiderait bien à passer dans les rangs de ces monstres
+s'ils me fermaient le passage.
+
+--J'essaierai, mais j'aurai bien du mal. Et d'abord si vous prononciez
+mon nom, si vous découvriez votre talisman, au bout de deux visites, il
+vous serait devenu inutile.
+
+--Heureusement, dit la comtesse, je suis gardée de ce côté par la
+protection immédiate de la reine, et si je pénètre à Versailles, j'y
+entrerai avec la bonne clef.
+
+--Quelle clef, comtesse?
+
+--Ah! monsieur le cardinal, c'est mon secret... Non, je me trompe, si
+c'était mon secret, je vous le dirais, car je ne veux rien avoir de
+caché pour mon plus aimable protecteur.
+
+--Il y a un mais, comtesse?
+
+--Hélas! oui, monseigneur, il y a un mais; mais comme ce n'est pas mon
+secret, je le garde. Qu'il vous suffise de savoir...
+
+--Quoi donc?
+
+--Que demain j'irai à Versailles; que je serai reçue, et, j'ai tout lieu
+de l'espérer, bien reçue, monseigneur.
+
+Le cardinal regarda la jeune femme, dont l'aplomb lui paraissait une
+conséquence un peu directe des premières vapeurs du souper.
+
+--Comtesse, dit-il en riant, nous verrons si vous entrez.
+
+--Vous pousseriez la curiosité jusqu'à me faire suivre?
+
+--Exactement.
+
+--Je ne m'en dédis pas.
+
+--Dès demain, défiez-vous, comtesse, je déclare votre honneur intéressé
+à entrer à Versailles.
+
+--Dans les petits appartements, oui, monseigneur.
+
+--Je vous assure, comtesse, que vous êtes pour moi une énigme vivante.
+
+--Un de ces petits monstres qui habitent le parc de Versailles?
+
+--Oh! vous me croyez homme de goût, n'est-ce pas?
+
+--Oui, certes, monseigneur.
+
+--Eh bien! comme me voici à vos genoux, comme je prends et baise votre
+main, vous ne pourrez plus croire que je place mes lèvres sur une griffe
+ou ma main sur une queue de poisson à écailles.
+
+--Je vous supplie, monseigneur, de vous souvenir, dit froidement Jeanne,
+que je ne suis ni une grisette, ni une fille d'Opéra; c'est-à-dire que
+je suis tout à moi, quand je ne suis pas à mon mari, et que, me sentant
+l'égale de tout homme en ce royaume, je prendrai librement et
+spontanément, le jour où cela me plaira, l'homme qui aura su me plaire.
+Ainsi, monseigneur, respectez-moi un peu, vous respecterez ainsi la
+noblesse à laquelle nous appartenons tous les deux.
+
+Le cardinal se releva.
+
+--Allons, dit-il, vous voulez que je vous aime sérieusement.
+
+--Je ne dis pas cela, monsieur le cardinal; mais je veux, moi, vous
+aimer. Croyez-moi, quand le moment sera venu, s'il vient, vous le
+devinerez facilement. Je vous le ferai savoir au cas où vous ne vous en
+apercevriez pas, car je me sens assez jeune, assez passable, pour ne pas
+redouter de faire des avances. Un honnête homme ne me repoussera pas.
+
+--Comtesse, dit le cardinal, je vous assure que s'il ne dépend que de
+moi, vous m'aimerez.
+
+--Nous verrons.
+
+--Vous avez déjà de l'amitié pour moi, n'est-il pas vrai?
+
+--Plus.
+
+--Vraiment? Nous serions alors à moitié chemin.
+
+--N'arpentons pas la route avec la toise, marchons.
+
+--Comtesse, vous êtes une femme que j'adorerais...
+
+Et il soupira.
+
+--Que j'adorerais... dit-elle surprise, si?...
+
+--Si vous le permettiez, se hâta de répondre le cardinal.
+
+--Monseigneur, je vous le permettrai peut-être quand la fortune m'aura
+souri assez longtemps pour que vous vous dispensiez de tomber à mes
+genoux si vite et de me baiser les mains si prématurément.
+
+--Comment?
+
+--Oui, quand je serai au-dessus de vos bienfaits, vous ne soupçonnerez
+plus que je recherche vos visites par un intérêt quelconque; alors vos
+vues sur moi s'ennobliront, j'y gagnerai, monseigneur, et vous n'y
+perdrez pas.
+
+Elle se leva encore, car elle s'était rassise pour mieux débiter sa
+morale.
+
+--Alors, dit le cardinal, vous m'enfermez dans des impossibilités.
+
+--Comment cela?
+
+--Vous m'empêchez de vous faire ma cour.
+
+--Pas le moins du monde. Est-ce qu'il n'y a, pour faire la cour à une
+femme, que le moyen de la génuflexion et la prestidigitation?
+
+--Commençons vivement, comtesse. Que voulez-vous me permettre?
+
+--Tout ce qui est compatible avec mes goûts et mes devoirs.
+
+--Oh! oh! vous prenez là les deux plus vagues terrains qu'il y ait au
+monde.
+
+--Vous avez eu tort de m'interrompre, monseigneur, j'allais y ajouter un
+troisième.
+
+--Lequel? bon Dieu!
+
+--Celui de mes caprices.
+
+--Je suis perdu.
+
+--Vous reculez?
+
+Le cardinal subissait en ce moment beaucoup moins la direction de sa
+pensée intérieure que le charme de cette provocante enchanteresse.
+
+--Non, dit-il, je ne reculerai pas.
+
+--Ni devant mes devoirs?
+
+--Ni devant vos goûts et vos caprices.
+
+--La preuve?
+
+--Parlez.
+
+--Je veux aller ce soir au bal de l'Opéra.
+
+--Cela vous regarde, comtesse, vous êtes libre comme l'air, et je ne
+vois pas en quoi vous seriez empêchée d'aller au bal de l'Opéra.
+
+--Un moment; vous ne voyez que la moitié de mon désir; l'autre, c'est
+que, vous aussi, vous veniez à l'Opéra.
+
+--Moi! à l'Opéra... Oh! comtesse!
+
+Et le cardinal fit un mouvement qui, tout simple pour un particulier
+ordinaire, était un bond prodigieux pour un Rohan de cette qualité.
+
+--Voilà déjà comme vous cherchez à me plaire? dit la comtesse.
+
+--Un cardinal ne va pas au bal de l'Opéra, comtesse; c'est comme si, à
+vous, je vous proposais d'entrer dans... une tabagie.
+
+--Un cardinal ne danse pas non plus, n'est-ce pas?...
+
+--Oh!... non.
+
+--Eh bien! pourquoi donc ai-je lu que M. le cardinal de Richelieu avait
+dansé une sarabande?
+
+--Devant Anne d'Autriche, oui... laissa échapper le prince.
+
+--Devant une reine, c'est vrai, répéta Jeanne en le regardant fixement.
+Eh bien! vous feriez peut-être cela pour une reine...
+
+Le prince ne put s'empêcher de rougir, tout habile, tout fort qu'il
+était.
+
+Soit que la maligne créature eût pitié de son embarras, soit qu'il lui
+fût expédient de ne pas prolonger cette gêne, elle se hâta d'ajouter:
+
+--Comment ne me blesserais-je pas, moi, à qui vous faites tant de
+protestations, de voir que vous m'estimez moins qu'une reine, lorsqu'il
+s'agit d'être caché sous un domino et sous un masque, lorsqu'il s'agit
+de faire dans mon esprit, avec une complaisance que je ne saurais
+reconnaître, un de ces pas de géant que votre fameuse toise de tout à
+l'heure ne mesurerait jamais?
+
+Le cardinal, heureux d'en être quitte à si bon marché, heureux surtout
+de cette perpétuelle victoire que l'adresse de Jeanne lui laissait
+remporter à chaque étourderie, se jeta sur la main de la comtesse en la
+serrant.
+
+--Pour vous, dit-il, tout, même l'impossible.
+
+--Merci, monseigneur, l'homme qui vient de faire ce sacrifice pour moi
+est un ami bien précieux; je vous dispense de la corvée, maintenant que
+vous l'avez acceptée.
+
+--Non pas, non pas, celui-là seul peut réclamer le salaire qui vient
+d'accomplir sa tâche. Comtesse, je vous suis; mais en domino.
+
+--Nous allons passer dans la rue Saint-Denis, qui avoisine l'Opéra;
+j'entrerai masquée dans un magasin: j'y achèterai pour vous domino et
+masque; vous vous vêtirez dans le carrosse.
+
+--Comtesse, c'est une partie charmante, savez-vous?
+
+--Oh! monseigneur, vous êtes pour moi d'une bonté qui me couvre de
+confusion... Mais, j'y pense, peut-être, à l'hôtel de Rohan, Votre
+Excellence aurait-elle trouvé un domino plus à son goût que celui dont
+nous allons faire emplette.
+
+--Voilà une malice impardonnable, comtesse. Si je vais au bal de
+l'Opéra, croyez bien une chose...
+
+--Laquelle, monseigneur?
+
+--C'est que je serai aussi surpris de m'y voir que vous le fûtes, vous,
+de souper en tête à tête avec un autre homme que votre mari.
+
+Jeanne sentit qu'elle n'avait rien à répondre; elle remercia.
+
+Un carrosse sans armoiries vint à la petite porte de la maison recevoir
+les deux fugitifs, et prit au grand trot le chemin des boulevards.
+
+
+
+
+Chapitre XXII
+
+Quelques mots sur l'Opéra
+
+
+L'Opéra, ce temple du plaisir à Paris, avait brûlé en 1781, au mois de
+juin.
+
+Vingt personnes avaient péri sous les décombres, et comme, depuis
+dix-huit ans, c'était la deuxième fois que ce malheur arrivait,
+l'emplacement habituel de l'Opéra, c'est-à-dire le Palais-Royal, avait
+paru fatal aux joies parisiennes; une ordonnance du roi avait transféré
+ce séjour dans un autre quartier moins central.
+
+Ce fut toujours pour les voisins une grande préoccupation que cette
+ville de toile et de bois blanc, de cartons et de peintures. L'Opéra
+sain et sauf enflammait les coeurs des financiers et des gens de
+qualité, déplaçait les rangs et les fortunes. L'Opéra en combustion
+pouvait détruire un quartier, la ville tout entière. Il ne s'agissait
+que d'un coup de vent.
+
+L'emplacement choisi fut la Porte Saint-Martin. Le roi, peiné de voir
+que sa bonne ville de Paris allait manquer d'Opéra pendant bien
+longtemps, devint triste comme il le devenait chaque fois que les
+arrivages de grains ne se faisaient point, ou que le pain dépassait sept
+sols les quatre livres.
+
+Il fallait voir toute la vieille noblesse et toute la jeune robe, toute
+l'épée et toute la finance désorientées par ce vide de l'après-dîner; il
+fallait voir errer sur les promenades les divinités sans asile, depuis
+l'espalier jusqu'à la première chanteuse.
+
+Pour consoler le roi et même un peu la reine, on fit voir à Leurs
+Majestés un architecte, M. Lenoir, qui promettait monts et merveilles.
+
+Ce galant homme avait des plans nouveaux, un système de circulation si
+parfait, que, même en cas d'incendie, nul ne pourrait être étouffé dans
+les corridors. Il ouvrait huit portes aux fuyards, sans compter un
+premier étage à cinq larges fenêtres, si basses que les plus poltrons
+pourraient sauter sur le boulevard sans rien craindre que des entorses.
+
+M. Lenoir donnait, pour remplacer la belle salle de Moreau et les
+peintures de Durameaux, un bâtiment de quatre-vingt-seize pieds de
+façade sur le boulevard; une façade ornée de huit cariatides adossées
+aux piliers, pour former trois portes d'entrée; huit colonnes posant sur
+le soubassement; de plus, un bas-relief au-dessus des chapiteaux, un
+balcon à trois croisées ornées d'archivoltes.
+
+La scène aurait trente-six pieds d'ouverture, le théâtre, soixante-douze
+pieds de profondeur et quatre-vingt-quatre pieds dans sa largeur, d'un
+mur à l'autre.
+
+Il y aurait des foyers ornés de glaces, d'une décoration simple, mais
+noble.
+
+Dans toute la largeur de la salle, sous l'orchestre, M. Lenoir
+ménagerait un espace de douze pieds pour contenir un immense réservoir
+et deux corps de pompes au service desquelles seraient affectés vingt
+Gardes françaises.
+
+Enfin, pour combler la mesure, l'architecte demandait soixante-quinze
+jours et soixante-quinze nuits pour livrer la salle au public, pas une
+heure de plus ou de moins.
+
+Ce dernier article parut être une gasconnade; on rit beaucoup d'abord,
+mais le roi fit son calcul avec M. Lenoir, et accorda tout.
+
+M. Lenoir se mit à l'oeuvre et tint sa promesse. La salle fut achevée
+dans le délai convenu.
+
+Mais alors le public, qui n'est jamais satisfait ou rassuré, se mit à
+réfléchir que la salle était en charpentes, que c'était le seul moyen de
+construire vite, mais que la célérité était une condition d'infirmité,
+que, par conséquent, l'Opéra nouveau n'était pas solide Ce théâtre,
+après lequel on avait tant soupiré, que les curieux avaient si bien
+regardé s'élever poutre à poutre, ce monument que tout Paris était venu
+voir grandir chaque soir, en y fixant d'avance sa place, nul n'y voulut
+entrer lorsqu'il fut achevé. Les plus hardis, les fous, retinrent leurs
+billets pour la première représentation _d'Adèle de Ponthieu_, musique
+de Piccini, mais, en même temps, ils firent leur testament.
+
+Ce que voyant, l'architecte désolé eut recours au roi, qui lui donna une
+idée.
+
+--Ce qu'il y a de poltrons en France, dit Sa Majesté, ce sont les gens
+qui paient; ceux-là veulent bien vous donner dix mille livres de rente
+et se faire étouffer dans la presse, mais ils ne veulent pas risquer
+d'être étouffés sous des plafonds croulants. Laissez-moi ces gens-là, et
+invitez les braves qui ne paient pas. La reine m'a donné un dauphin; la
+ville nage dans la joie. Faites annoncer qu'en réjouissance de la
+naissance de mon fils, l'Opéra ouvrira un spectacle gratuit; et si deux
+mille cinq cents personnes entassées, c'est-à-dire une moyenne de trois
+cent mille livres, ne vous suffisent pas pour éprouver la solidité,
+priez tous ces lurons de se trémousser un peu; vous savez, monsieur
+Lenoir, que le poids se quintuple quand il tombe de quatre pouces. Vos
+deux mille cinq cents braves pèseront quinze cent mille si vous les
+faites danser; donnez donc un bal après le spectacle.
+
+--Sire, merci, dit l'architecte.
+
+--Mais auparavant, réfléchissez, ce sera lourd.
+
+--Sire, je suis sûr de mon fait, et j'irai à ce bal.
+
+--Moi, répliqua le roi, je vous promets d'assister à la deuxième
+représentation.
+
+L'architecte suivit le conseil du roi. On joua _Adèle de Ponthieu_
+devant trois mille plébéiens, qui applaudirent plus que des rois.
+
+Ces plébéiens voulurent bien danser après le spectacle et se divertir
+considérablement. Ils décuplèrent leur poids au lieu de le quintupler.
+
+Rien ne bougea dans la salle.
+
+S'il y avait eu quelque malheur à craindre, c'eût été aux
+représentations suivantes, car les nobles peureux encombrèrent la salle,
+cette salle dans laquelle allaient se rendre, pour le bal, trois ans
+après son ouverture, M. le cardinal de Rohan et Mme de La Motte.
+
+Tel était le préambule que nous devions à nos lecteurs; maintenant,
+retrouvons nos personnages.
+
+
+
+
+Chapitre XXIII
+
+Le bal de l'Opéra
+
+
+Le bal était dans son plus grand éclat lorsque le cardinal Louis de
+Rohan et Mme de La Motte s'y glissèrent furtivement, le prélat du moins,
+parmi des milliers de dominos et de masques de toute espèce.
+
+Ils furent bientôt enveloppés dans la foule, où ils disparurent comme
+disparaissent dans les grands tourbillons ces petits remous un moment
+remarqués par les promeneurs de la rive, puis entraînés et effacés par
+le courant.
+
+Deux dominos côte à côte, autant qu'il est possible de se tenir côte à
+côte dans un pareil pêle-mêle, essayaient, en combinant leurs forces, de
+résister à l'envahissement; mais, voyant qu'ils n'y pouvaient parvenir,
+ils prirent le parti de se réfugier sous la loge de la reine, où la
+foule était moins intense, et où d'ailleurs la muraille leur offrait un
+point d'appui.
+
+Domino noir et domino blanc, l'un grand, l'autre de moyenne taille; l'un
+homme, et l'autre femme; l'un agitant les bras, l'autre tournant et
+retournant la tête.
+
+Ces deux dominos se livraient évidemment à un colloque des plus animés.
+Écoutons.
+
+--Je vous dis, Oliva, que vous attendez quelqu'un, répétait le plus
+grand; votre col n'est plus un col, c'est le rapport d'une girouette qui
+ne tourne pas seulement à tout vent, mais à tout venant.
+
+--Eh bien! après?
+
+--Comment! après?
+
+--Oui, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que ma tête tourne? Est-ce que je ne
+suis pas ici pour cela?
+
+--Oui, mais si vous la faites tourner aux autres...
+
+--Eh bien! monsieur, pourquoi donc vient-on à l'Opéra?
+
+--Pour mille motifs.
+
+--Oh! oui, les hommes, mais les femmes n'y viennent que pour un seul.
+
+--Lequel?
+
+--Celui que vous avez dit, pour faire tourner autant de têtes que
+possible. Vous m'avez amenée au bal de l'Opéra; j'y suis, résignez-vous.
+
+--Mademoiselle Oliva!
+
+--Oh! ne faites pas votre grosse voix. Vous savez que votre grosse voix
+ne me fait pas peur, et surtout privez-vous de m'appeler par mon nom.
+Vous savez que rien n'est de plus mauvais goût que d'appeler les gens
+par leur nom au bal de l'Opéra.
+
+Le domino noir fit un geste de colère, qui fut interrompu tout net par
+l'arrivée d'un domino bleu, assez gros, assez grand, et d'une belle
+tournure.
+
+--Là, là, monsieur, dit le nouveau venu, laissez donc Madame s'amuser
+tout à son aise. Que diable! ce n'est pas tous les jours la mi-carême,
+et à toutes les mi-carêmes on ne vient point au bal de l'Opéra.
+
+--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, repartit brutalement le domino
+noir.
+
+--Eh! monsieur, fit le domino bleu, rappelez-vous donc une fois pour
+toutes qu'un peu de courtoisie ne gâte jamais rien.
+
+--Je ne vous connais pas, répondit le domino noir, pourquoi diable me
+gênerais-je avec vous?
+
+--Vous ne me connaissez pas, soit; mais...
+
+--Mais, quoi?
+
+--Mais moi, je vous connais, monsieur de Beausire.
+
+À son nom prononcé, lui qui prononçait si facilement le nom des autres,
+le domino noir frémit, sensation qui fut visible aux oscillations
+répétées de son capuchon soyeux.
+
+--Oh! n'ayez pas peur, monsieur de Beausire, reprit le masque, je ne
+suis pas ce que vous pensez.
+
+--Eh! pardieu! qu'est-ce que je pense? Est-ce que vous, qui devinez les
+noms, vous ne vous contenteriez pas de cela et auriez la prétention de
+deviner aussi les pensées?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Alors, devinez donc un peu ce que je pense. Je n'ai jamais vu de
+sorcier, et il me fera, en vérité, plaisir d'en rencontrer un.
+
+--Oh! ce que vous demandez de moi n'est pas assez difficile pour me
+mériter un titre que vous paraissez octroyer bien facilement.
+
+--Dites toujours.
+
+--Non, trouvez autre chose.
+
+--Cela me suffira. Devinez.
+
+--Vous le voulez?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! vous m'avez pris pour un agent de M. de Crosne.
+
+--De M. de Crosne?
+
+--Eh! oui, vous ne connaissez que cela, pardieu! de M. de Crosne, le
+lieutenant de police.
+
+--Monsieur...
+
+--Tout beau, cher monsieur Beausire; en vérité, on dirait que vous
+cherchez une épée à votre côté.
+
+--Certainement que je la cherche.
+
+--Tudieu! quelle belliqueuse nature. Mais remettez-vous, cher monsieur
+Beausire, vous avez laissé votre épée chez vous, et vous avez bien fait.
+Parlons d'autre chose. Voulez-vous, s'il vous plaît, me laisser le bras
+de madame?...
+
+--Le bras de madame?
+
+--Oui, de madame. Cela se fait, ce me semble, au bal de l'Opéra, ou bien
+arriverais-je des Grandes-Indes?
+
+--Sans doute, monsieur, cela se fait quand cela convient au cavalier.
+
+--Il suffit quelquefois, cher monsieur Beausire, que cela convienne à la
+dame.
+
+--Est-ce pour longtemps que vous demandez ce bras?
+
+--Ah! cher monsieur Beausire, vous êtes trop curieux: peut-être pour dix
+minutes, peut-être pour une heure, peut-être pour toute la nuit.
+
+--Allons donc, monsieur, vous vous moquez de moi.
+
+--Cher monsieur, répondez oui ou non. Oui ou non, voulez-vous me donner
+le bras de madame?
+
+--Non.
+
+--Allons, allons, ne faites pas le méchant.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que, puisque vous avez un masque, il est inutile d'en prendre
+deux.
+
+--Mon Dieu! monsieur.
+
+--Allons, bien, voilà que vous vous fâchez, vous qui étiez si doux tout
+à l'heure.
+
+--Où cela?
+
+--Rue Dauphine.
+
+--Rue Dauphine! exclama Beausire, stupéfait.
+
+Oliva éclata de rire.
+
+--Taisez-vous! madame, lui grinça le domino noir.
+
+Puis, se tournant vers le domino bleu:
+
+--Je ne comprends rien à ce que vous dites, monsieur. Intriguez-moi
+honnêtement, si cela vous est possible.
+
+--Mais, cher monsieur, il me semble que rien n'est plus honnête que la
+vérité; n'est-ce pas, mademoiselle Oliva?
+
+--Eh mais! fit celle-ci, vous me connaissez donc aussi, moi?
+
+--Monsieur ne vous a-t-il pas nommée tout haut par votre nom, tout à
+l'heure?
+
+--Et la vérité, dit Beausire, revenant à la conversation, la vérité,
+c'est...
+
+--C'est qu'au moment de tuer cette pauvre dame, car il y a une heure
+vous vouliez la tuer; c'est qu'au moment de tuer cette pauvre dame, vous
+vous êtes arrêté devant le son d'une vingtaine de louis.
+
+--Assez, monsieur.
+
+--Soit; donnez-moi le bras de madame, alors, puisque vous en avez assez.
+
+--Oh! je vois bien, murmura Beausire, que Madame et vous...
+
+--Eh bien! Madame et moi?
+
+--Vous vous entendez.
+
+--Je vous jure que non.
+
+--Oh! peut-on dire! s'écria Oliva.
+
+--Et d'ailleurs... ajouta le domino bleu.
+
+--Comment, d'ailleurs?
+
+--Oui, quand nous nous entendrions, ce ne serait que pour votre bien.
+
+--Pour mon bien?
+
+--Sans doute.
+
+--Quand on avance une chose, on la prouve, dit cavalièrement Beausire.
+
+--Volontiers.
+
+--Ah! je serais curieux...
+
+--Je prouverai donc, continua le domino bleu, que votre présence ici
+vous est aussi nuisible que votre absence vous serait profitable.
+
+--À moi?
+
+--Oui, à vous.
+
+--En quoi, je vous prie?
+
+--Nous sommes membre d'une certaine académie, n'est-ce pas?
+
+--Moi?
+
+--Oh! ne vous fâchez point, cher monsieur de Beausire, je ne parle pas
+de l'Académie française.
+
+--Académie... académie... grommela le chevalier d'Oliva.
+
+--Rue du Pot-de-Fer, un étage au-dessous du rez-de-chaussée, est-ce bien
+cela, cher monsieur de Beausire?
+
+--Chut!
+
+--Bah!
+
+--Oui, chut! Oh! l'homme désagréable que vous faites, monsieur.
+
+--On ne dit pas cela.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parbleu! parce que vous n'en pouvez croire un mot. Revenons donc à
+cette académie.
+
+--Eh bien?
+
+Le domino bleu tira sa montre, une belle montre enrichie de brillants,
+sur laquelle se fixèrent comme deux lentilles enflammées les deux
+prunelles de Beausire.
+
+--Eh bien! répéta ce dernier.
+
+--Eh bien! dans un quart d'heure, à votre académie de la rue du
+Pot-de-Fer, cher monsieur de Beausire, on va discuter un petit projet
+tendant à donner un bénéfice de deux millions aux douze vrais associés,
+dont vous êtes un, monsieur de Beausire.
+
+--Et dont vous êtes un autre, si toutefois...
+
+--Achevez.
+
+--Si toutefois vous n'êtes pas un mouchard.
+
+--En vérité, je vous croyais un homme d'esprit, monsieur de Beausire,
+mais je vois avec douleur que vous n'êtes qu'un sot; si j'étais de la
+police, je vous aurais déjà pris et repris vingt fois pour des affaires
+moins honorables que cette spéculation de deux millions que l'on va
+discuter à l'académie dans quelques minutes.
+
+Beausire réfléchit un moment.
+
+--Au diable! si vous n'avez pas raison, dit-il.
+
+Puis, se ravisant:
+
+--Ah! monsieur, dit-il, vous m'envoyez rue du Pot-de-Fer!
+
+--Je vous envoie rue du Pot-de-Fer.
+
+--Je sais bien pourquoi.
+
+--Dites!
+
+--Pour m'y faire pincer. Mais pas si fou.
+
+--Encore une sottise.
+
+--Monsieur!
+
+--Sans doute, si j'ai le pouvoir de faire ce que vous dites, si j'ai le
+pouvoir plus grand encore de deviner ce qui se trame à votre académie,
+pourquoi viens-je vous demander la permission d'entretenir madame? Non.
+Je vous ferais, en ce cas, arrêter tout de suite, et nous serions
+débarrassés de vous, madame et moi; mais, au contraire, tout par la
+douceur et la persuasion, cher monsieur de Beausire, c'est ma devise.
+
+--Voyons, s'écria tout à coup Beausire en quittant le bras d'Oliva,
+c'est vous qui étiez sur le sofa de Madame il y a deux heures? Hein!
+Répondez.
+
+--Quel sofa? demanda le domino bleu, à qui Oliva pinça légèrement le
+bout du petit doigt; je ne connais, moi, en fait de sofa, que celui de
+M. Crébillon fils.
+
+--Au fait, cela m'est bien égal, reprit Beausire, vos raisons sont
+bonnes, voilà tout ce qu'il me faut. Je dis bonnes, c'est excellentes
+qu'il faudrait dire. Prenez donc le bras de madame, et si vous avez
+conduit un galant homme à mal, rougissez!
+
+Le domino bleu se mit à rire à cette épithète de galant homme dont se
+gratifiait si libéralement Beausire; puis, lui frappant sur l'épaule:
+
+--Dormez tranquille, lui dit-il; en vous envoyant là-bas, je vous fais
+cadeau d'une part de cent mille livres au moins; car si vous n'alliez
+pas à l'académie ce soir, selon l'habitude de vos associés, vous seriez
+mis hors de partage, tandis qu'en y allant...
+
+--Eh bien! soit, au petit bonheur, murmura Beausire.
+
+Et, saluant avec une pirouette, il disparut.
+
+Le domino bleu prit possession du bras de Mlle Oliva, devenu vacant par
+la disparition de Beausire.
+
+--Maintenant, à nous deux, dit celle-ci. Je vous ai laissé intriguer
+tout à votre aise ce pauvre Beausire, mais je vous préviens que je serai
+plus difficile à démonter, moi qui vous connais. Ainsi, comme il s'agit
+de continuer, trouvez-moi de jolies choses, ou sinon...
+
+--Je ne connais pas de plus jolies choses au monde que votre histoire,
+chère mademoiselle Nicole, dit le domino bleu en serrant agréablement le
+bras rond de la petite femme, qui poussa un cri étouffé à ce nom que le
+masque venait de lui glisser dans l'oreille.
+
+Mais elle se remit aussitôt, en personne habituée à ne point se laisser
+prendre par surprise.
+
+--Oh! mon Dieu! qu'est-ce que ce nom-là? demanda-t-elle. Nicole!...
+Est-ce de moi qu'il s'agit? Voulez-vous, par hasard, me désigner par ce
+nom? En ce cas, vous faites naufrage en sortant du port, vous échouez au
+premier rocher. Je ne m'appelle pas Nicole.
+
+--Maintenant, je sais, oui; maintenant, vous vous appelez Oliva. Nicole
+sentait par trop la province. Il y a deux femmes en vous, je le sais
+bien: Oliva et Nicole. Nous parlerons tout à l'heure d'Oliva, parlons
+d'abord de Nicole. Avez-vous oublié le temps où vous répondiez à ce nom?
+Je n'en crois rien. Ah! ma chère enfant, lorsqu'on a porté un nom étant
+jeune fille, c'est toujours celui-là que l'on garde, sinon au-dehors, du
+moins au fond de son coeur, quel que soit l'autre nom qu'on a été forcé
+de prendre pour faire oublier le premier. Pauvre Oliva! Heureuse Nicole!
+
+En ce moment, un flot de masques vint heurter comme une lame d'orage les
+deux promeneurs enlacés, et Nicole ou Oliva fut forcée, presque malgré
+elle, de serrer son compagnon de plus près encore qu'elle ne le faisait.
+
+--Voyez, lui dit-il, voyez toute cette foule bigarrée; voyez tous ces
+groupes qui se pressent, sous les coqueluchons l'un de l'autre, pour
+dévorer les mots de galanterie ou d'amour qu'ils échangent; voyez ces
+groupes qui se font et se défont, les uns avec des rires, les autres
+avec des reproches. Tous ces gens-là ont peut-être autant de noms que
+vous, et il y en a beaucoup que j'étonnerais en leur disant des noms
+dont ils se souviennent, et qu'ils croient qu'on a oubliés.
+
+--Vous avez dit: «Pauvre Oliva!...»
+
+--Oui.
+
+--Vous ne me croyez donc pas heureuse?
+
+--Il serait difficile que vous fussiez heureuse avec un homme comme
+Beausire.
+
+Oliva poussa un soupir.
+
+--Aussi ne le suis-je point! dit-elle.
+
+--Vous l'aimez, cependant?
+
+--Oh! raisonnablement.
+
+--Si vous ne l'aimez pas, quittez-le.
+
+--Non.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je ne l'aurais pas plutôt quitté que je le regretterais.
+
+--Vous le regretteriez?
+
+--J'en ai peur.
+
+--Et que regretteriez-vous donc dans un ivrogne, dans un joueur, dans un
+homme qui vous bat, dans un escroc qui sera un jour roué en Grève?
+
+--Peut-être ne comprendrez-vous point ce que je vais vous dire.
+
+--Dites toujours.
+
+--Je regretterais le bruit qu'il fait autour de moi.
+
+--J'aurais dû le deviner. Voilà ce que c'est que d'avoir passé sa
+jeunesse avec des gens silencieux.
+
+--Vous connaissez ma jeunesse?
+
+--Parfaitement.
+
+--Ah! mon cher monsieur, dit Oliva en riant et en secouant la tête d'un
+air de défi.
+
+--Vous doutez?
+
+--Oh! je ne doute pas, je suis sûre.
+
+--Nous allons donc causer de votre jeunesse, mademoiselle Nicole.
+
+--Causons; mais je vous préviens que je ne vous donnerai pas la
+réplique.
+
+--Oh! je n'en ai pas besoin.
+
+--J'attends.
+
+--Je ne vous prendrai point à l'enfance, temps qui ne compte pas dans la
+vie, je vous prendrai à la puberté, au moment où vous vous aperçûtes que
+Dieu avait mis en vous un coeur pour aimer.
+
+--Pour aimer qui?
+
+--Pour aimer Gilbert.
+
+À ce mot, à ce nom, un frisson courut par toutes les veines de la jeune
+femme, et le domino bleu la sentit frémissante à son bras.
+
+--Oh! dit-elle, comment savez-vous, mon Dieu?
+
+Et elle s'arrêta tout à coup, dardant à travers son masque, et avec une
+émotion indéfinissable, ses yeux sur le domino bleu.
+
+Le domino bleu resta muet. Oliva, ou plutôt Nicole, poussa un soupir.
+
+--Ah! monsieur, dit-elle sans chercher à lutter plus longtemps, vous
+venez de prononcer un nom pour moi bien fertile en souvenirs. Vous
+connaissez donc ce Gilbert?
+
+--Oui, puisque je vous en parle.
+
+--Hélas!
+
+--Un charmant garçon, sur ma foi! Vous l'aimiez?
+
+--Il était beau. Non... ce n'est pas cela... mais je le trouvais beau,
+moi. Il était plein d'esprit; il était mon égal par la naissance... Mais
+non, cette fois surtout, je me trompe. Égal, non, jamais. Tant que
+Gilbert le voudra, aucune femme ne sera son égale.
+
+--Même...
+
+--Même qui?
+
+--Même Mlle de Ta...
+
+--Oh! je sais ce que vous voulez dire, interrompit Nicole; oh! vous êtes
+bien instruit, monsieur, je le vois; oui, il aimait plus haut que la
+pauvre Nicole.
+
+--Je m'arrête, vous voyez.
+
+--Oui, oui, vous savez des secrets bien terribles, monsieur, dit Oliva
+en tressaillant; maintenant...
+
+Elle regarda l'inconnu comme si elle eût pu lire à travers son masque.
+
+--Maintenant, qu'est-il devenu?
+
+--Mais je crois que vous pourriez le dire mieux que personne.
+
+--Pourquoi? grand Dieu!
+
+--Parce que, s'il vous a suivie de Taverney à Paris, vous l'avez suivi,
+vous, de Paris à Trianon.
+
+--Oui, c'est vrai, mais il y a dix ans de cela; aussi n'est-ce pas de ce
+temps que je vous parle. Je vous parle des dix ans qui se sont écoulés
+depuis que je me suis enfuie et qu'il a disparu. Mon Dieu! il se passe
+tant de choses en dix ans!
+
+Le domino bleu garda le silence.
+
+--Je vous en prie, insista Nicole, presque suppliante, dites-moi ce
+qu'est devenu Gilbert? Vous vous taisez, vous détournez la tête.
+Peut-être ce souvenir vous blesse-t-il, vous attriste-t-il?
+
+Le domino bleu avait, en effet, non pas détourné, mais incliné la tête,
+comme si le poids de ses souvenirs eût été trop lourd.
+
+--Quand Gilbert aimait Mlle de Taverney... dit Oliva.
+
+--Plus bas les noms, dit le domino bleu. N'avez-vous point remarqué que
+je ne les prononce point moi-même?
+
+--Quand il était si amoureux, continua Oliva avec un soupir, que chaque
+arbre de Trianon savait son amour.
+
+--Eh bien! vous ne l'aimiez plus, vous?
+
+--Moi, au contraire, plus que jamais; et ce fut cet amour qui me perdit.
+Je suis belle, je suis fière, et quand je veux, je suis insolente. Je
+mettrais ma tête sur un billot pour la faire abattre, plutôt que de
+laisser dire que j'ai courbé la tête.
+
+--Vous avez du coeur, Nicole.
+
+--Oui, j'en ai eu... dans ce temps-là, dit la jeune fille en soupirant.
+
+--La conversation vous attriste?
+
+--Non, au contraire, cela me fait du bien de remonter vers ma jeunesse.
+Il en est de la vie comme des rivières, la rivière la plus troublée a
+une source pure. Continuez, et ne faites pas attention à un pauvre
+soupir perdu qui sort de ma poitrine.
+
+--Oh! fit le domino bleu avec un doux balancement qui trahissait un
+sourire éclos sous le masque: de vous, de Gilbert et d'une autre
+personne, je sais, ma pauvre enfant, tout ce que vous pouvez savoir
+vous-même.
+
+--Alors, s'écria Oliva, dites-moi pourquoi Gilbert s'est enfui de
+Trianon; et si vous me le dites...
+
+--Vous serez convaincue? Eh bien! je ne vous le dirai pas, et vous serez
+bien mieux convaincue encore.
+
+--Comment cela?
+
+--En me demandant pourquoi Gilbert a quitté Trianon, ce n'est pas une
+vérité que vous voulez constater dans ma réponse, c'est une chose que
+vous ne savez pas et que vous désirez apprendre.
+
+--C'est vrai.
+
+Tout à coup, elle tressaillit plus vivement qu'elle n'avait fait encore,
+et lui saisissant les mains de ses deux mains crispées:
+
+--Mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!
+
+--Eh bien! quoi?
+
+Nicole parut se remettre à écarter l'idée qui l'avait amenée à cette
+démonstration.
+
+--Rien.
+
+--Si fait, vous vouliez me demander quelque chose.
+
+--Oui, dites-moi tout franc ce qu'est devenu Gilbert?
+
+--N'avez-vous pas entendu dire qu'il était mort?
+
+--Oui, mais...
+
+--Eh bien! il est mort.
+
+--Mort? fit Nicole d'un air de doute.
+
+Puis, avec une secousse soudaine qui ressemblait à la première:
+
+--De grâce, monsieur, dit-elle, un service?
+
+--Deux, dix, tant que vous en voudrez, ma chère Nicole.
+
+--Je vous ai vu chez moi, il y a deux heures, n'est-ce pas, car c'est
+bien vous?
+
+--Sans doute.
+
+--Il y a deux heures, vous ne cherchiez pas à vous cacher de moi.
+
+--Pas du tout; je cherchais au contraire à me faire bien voir.
+
+--Oh! folle, folle que je suis! moi qui vous ai tant regardé. Folle,
+folle, stupide! femme, rien que femme! comme disait Gilbert.
+
+--Eh bien! là, laissez vos beaux cheveux. Épargnez-vous.
+
+--Non. Je veux me punir de vous avoir regardé sans vous avoir vu.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Savez-vous ce que je vous demande?
+
+--Demandez.
+
+--Ôtez votre masque.
+
+--Ici? impossible.
+
+--Oh! ce n'est pas la crainte d'être vu par d'autres regards que les
+miens qui vous en empêche; car là, derrière cette colonne, dans l'ombre
+de la galerie, personne ne vous verrait que moi.
+
+--Quelle chose m'empêche donc alors?
+
+--Vous avez peur que je ne vous reconnaisse.
+
+--Moi?
+
+--Et que je m'écrie: «C'est vous, c'est Gilbert!»
+
+--Ah! vous avez bien dit: «Folle! folle!»
+
+--Ôtez votre masque.
+
+--Eh bien, soit; mais à une condition...
+
+--Elle est accordée d'avance.
+
+--C'est que si je veux à mon tour que vous ôtiez votre masque...
+
+--Je l'ôterai. Si je ne l'ôte pas, vous me l'arracherez.
+
+Le domino bleu ne se fit pas prier plus longtemps; il gagna l'endroit
+obscur que la jeune femme lui avait indiqué, et arrivé là, détachant son
+masque, il se posa devant Oliva qui le dévora du regard pendant une
+minute.
+
+--Hélas! non, dit-elle en battant le sol du pied et en grattant la paume
+de ses mains avec ses ongles. Hélas! non, ce n'est pas Gilbert.
+
+--Qui suis-je?
+
+--Que m'importe! du moment que vous n'êtes pas lui.
+
+--Et si c'eût été Gilbert? demanda l'inconnu en rattachant son masque.
+
+--Si c'eût été Gilbert! s'écria la jeune fille avec passion.
+
+--Oui.
+
+--S'il m'eût dit: «Nicole, Nicole, souviens-toi
+de Taverney-Maison-Rouge.» Oh! alors!
+
+--Alors?
+
+--Il n'y avait plus de Beausire au monde, voyez-vous.
+
+--Je vous ai dit, ma chère enfant, que Gilbert était mort.
+
+--Eh bien! peut-être cela vaut-il mieux, soupira Oliva.
+
+--Oui, Gilbert ne vous aurait pas aimée, toute belle que vous êtes.
+
+--Voulez-vous dire que Gilbert me méprisait?
+
+--Non, il vous craignait plutôt.
+
+--C'est possible. J'avais de lui en moi, et il se connaissait si bien
+que je lui faisais peur.
+
+--Donc, vous l'avez dit, mieux vaut qu'il soit mort.
+
+--Pourquoi répéter mes paroles? Dans votre bouche, elles me blessent.
+Pourquoi vaut-il mieux qu'il soit mort, dites?
+
+--Parce qu'aujourd'hui, ma chère Oliva--vous voyez, j'abandonne
+Nicole--parce qu'aujourd'hui, ma chère Oliva, vous avez en perspective
+tout un avenir heureux, riche, éclatant!
+
+--Croyez-vous?
+
+--Oui, si vous êtes bien décidée à tout faire pour arriver au but que je
+vous promets.
+
+--Oh! soyez tranquille.
+
+--Seulement, il ne faut plus soupirer comme vous soupiriez tout à
+l'heure.
+
+--Soit. Je soupirais pour Gilbert; et comme il n'y avait pas deux
+Gilbert au monde, puisque Gilbert est mort, je ne soupirerai plus.
+
+--Gilbert était jeune; il avait les défauts et les qualités de la
+jeunesse. Aujourd'hui...
+
+--Gilbert n'est pas plus vieux aujourd'hui qu'il y a dix ans.
+
+--Non, sans doute, puisque Gilbert est mort.
+
+--Vous voyez bien, il est mort; les Gilbert ne vieillissent pas, ils
+meurent.
+
+--Oh! s'écria l'inconnu, ô jeunesse! ô courage! ô beauté! semences
+éternelles d'amour, d'héroïsme et de dévouement, celui-là qui vous perd,
+perd véritablement la vie. La jeunesse c'est le paradis, c'est le ciel,
+c'est tout. Ce que Dieu nous donne ensuite, ce n'est que la triste
+compensation de la jeunesse. Plus il donne aux hommes, une fois la
+jeunesse perdue, plus il a cru devoir les indemniser. Mais rien ne
+remplace, grand Dieu! les trésors que cette jeunesse prodiguait à
+l'homme.
+
+--Gilbert eût pensé ce que vous dites si bien, fit Oliva; mais assez sur
+ce sujet.
+
+--Oui, parlons de vous.
+
+--Parlons de ce que vous voudrez.
+
+--Pourquoi avez-vous fui avec Beausire?
+
+--Parce que je voulais quitter Trianon, et qu'il me fallait fuir avec
+quelqu'un. Il m'était impossible de demeurer plus longtemps pour Gilbert
+un pis aller, un reste dédaigné.
+
+--Dix ans de fidélité par orgueil, dit le domino bleu; oh! que vous avez
+payé cher cette vanité!
+
+Oliva se mit à rire.
+
+--Oh! je sais bien de quoi vous riez, dit gravement l'inconnu. Vous riez
+de ce qu'un homme qui prétend tout savoir vous accuse d'avoir été dix
+ans fidèle, quand vous ne vous doutiez pas vous être rendue coupable
+d'un pareil ridicule. Oh! mon Dieu! s'il est question de fidélité
+matérielle, pauvre jeune femme, je sais à quoi m'en tenir là-dessus.
+Oui, je sais que vous avez été en Portugal avec Beausire, que vous y
+êtes restée deux ans, que, de là, vous êtes passée dans l'Inde, sans
+Beausire, avec un capitaine de frégate, qui vous cacha dans sa cabine,
+et vous oublia à Chandernagor, en terre ferme, au moment où il revint en
+Europe. Je sais que vous avez eu deux millions de roupies à dépenser
+dans la maison d'un nabab, qui vous enfermait sous trois grilles. Je
+sais que vous avez fui en sautant par-dessus ces grilles sur les épaules
+d'un esclave. Je sais enfin que, riche, car vous aviez emporté deux
+bracelets de perles fines, deux diamants et trois gros rubis, vous
+revîntes en France, à Brest, où, sur le port, votre mauvais génie vous
+fit, au débarquer, retrouver Beausire, lequel faillit s'évanouir en vous
+reconnaissant vous-même, toute bronzée et amaigrie que vous reveniez en
+France, pauvre exilée!
+
+--Oh! fit Nicole, qui êtes-vous donc, mon Dieu! pour savoir toutes ces
+choses?
+
+--Je sais enfin que Beausire vous emmena, vous prouva qu'il vous aimait,
+vendit vos pierreries, et vous réduisit à la misère... Je sais que vous
+l'aimez, que vous le dites, du moins, et que, comme l'amour est la
+source de tout bien, vous devez être la plus heureuse femme qui soit au
+monde.
+
+Oliva baissa la tête, appuya son front sur sa main, et à travers les
+doigts de cette main, on vit rouler deux larmes, perles liquides, plus
+précieuses peut-être que celles de ses bracelets, et que, cependant,
+personne, hélas! n'eût voulu acheter à Beausire.
+
+--Et cette femme si fière, cette femme si heureuse, dit-elle, vous
+l'avez acquise ce soir pour une cinquantaine de louis.
+
+--Oh! c'est trop peu, madame, je le sais bien, dit l'inconnu avec cette
+grâce exquise et cette courtoisie parfaite qui n'abandonnent jamais
+l'homme comme il faut, parlât-il à la plus infime des courtisanes.
+
+--Oh! c'est beaucoup trop cher, monsieur, au contraire; et cela m'a
+étrangement surprise, je vous le jure, qu'une femme comme moi valût
+encore cinquante louis.
+
+--Vous valez bien plus que cela, et je vous le prouverai. Oh! ne me
+répondez rien, car vous ne me comprenez pas; et puis, ajouta l'inconnu
+en se penchant de côté...
+
+--Et puis?
+
+--Et puis, en ce moment, j'ai besoin de toute mon attention.
+
+--Alors je dois me taire.
+
+--Non, tout au contraire, parlez-moi.
+
+--De quoi?
+
+--Oh! de ce que vous voudrez, mon Dieu! Dites-moi les choses les plus
+oiseuses de la terre, peu m'importe, pourvu que nous ayons l'air
+occupés.
+
+--Soit; mais vous êtes un homme singulier.
+
+--Donnez-moi le bras et marchons.
+
+Et ils marchèrent dans les groupes, elle cambrant sa fine taille et
+donnant à sa tête, élégante même sous le capuce, à son col, flexible
+même sous le domino, des mouvements que tout connaisseur regardait avec
+envie; car, au bal de l'Opéra, en ce temps de galantes prouesses, le
+passant suivait de l'oeil une marche de femme aussi curieusement
+qu'aujourd'hui quelques amateurs suivent le train d'un beau cheval.
+
+Oliva, au bout de quelques minutes, hasarda une question.
+
+--Silence! dit l'inconnu, ou plutôt parlez, si vous voulez, tant que
+vous voudrez; mais ne me forcez pas à répondre. Seulement, tout en
+parlant, déguisez votre voix, tenez la tête droite, et grattez-vous le
+col avec votre éventail.
+
+Elle obéit.
+
+En ce moment, nos deux promeneurs passaient contre un groupe tout
+parfumé, au centre duquel un homme d'une taille élégante, d'une tournure
+svelte et libre, parlait à trois compagnons, qui paraissaient l'écouter
+respectueusement.
+
+--Qui donc est ce jeune homme? demanda Oliva. Oh! le charmant domino
+gris perle.
+
+--C'est M. le comte d'Artois, répondit l'inconnu, mais ne parlez plus,
+par grâce!
+
+
+
+
+Chapitre XXIV
+
+Le bal de l'Opéra--(suite)
+
+
+Au moment où Oliva, toute stupéfaite du grand nom que venait de proférer
+son domino bleu, se rangeait pour mieux voir et se tenait droite,
+suivant la recommandation plusieurs fois répétée, deux autres dominos,
+se débarrassant d'un groupe bavard et bruyant, se réfugièrent près du
+pourtour, à un endroit où les banquettes manquaient.
+
+Il y avait là une sorte d'îlot désert, que mordaient par intervalles les
+groupes de promeneurs refoulés du centre à la circonférence.
+
+--Adossez-vous sur ce pilier, comtesse, dit tout bas une voix qui fit
+impression sur le domino bleu.
+
+Et presque au même instant, un grand domino orange, dont les allures
+hardies révélaient l'homme utile plutôt que le courtisan agréable,
+fendit la foule et vint dire au domino bleu:
+
+--C'est lui.
+
+--Bien, répliqua celui-ci.
+
+Et du geste, il congédia le domino jaune.
+
+--Écoutez-moi, fit-il alors à l'oreille d'Oliva, ma bonne petite amie,
+nous allons commencer à nous réjouir un peu.
+
+--Je le veux bien, car vous m'avez deux fois attristée, la première en
+m'ôtant Beausire, qui me fait rire toujours, la seconde en me parlant de
+Gilbert, qui me fit tant de fois pleurer.
+
+--Je serai pour vous et Gilbert et Beausire, dit gravement le domino
+bleu.
+
+--Oh! soupira Nicole.
+
+--Je ne vous demande pas de m'aimer, comprenez cela; je vous demande de
+recevoir la vie telle que je vous la ferai, c'est-à-dire
+l'accomplissement de toutes vos fantaisies, pourvu que de temps en temps
+vous souscriviez au miennes. Or, en voici une que j'ai.
+
+--Laquelle?
+
+--Le domino noir que vous voyez, c'est un Allemand de mes amis.
+
+--Ah!
+
+--Un perfide qui m'a refusé de venir au bal sous prétexte d'une
+migraine.
+
+--Et à qui, vous aussi, avez dit que vous n'iriez point.
+
+--Précisément.
+
+--Il a une femme avec lui?
+
+--Oui.
+
+--Qui?
+
+--Je ne la connais pas. Nous allons nous rapprocher, n'est-ce pas? Nous
+feindrons que vous êtes une Allemande; vous n'ouvrirez pas la bouche, de
+peur qu'il reconnaisse à votre accent que vous êtes une Parisienne pure.
+
+--Très bien. Et vous l'intriguerez?
+
+--Oh! je vous en réponds. Tenez, commencez à me le désigner du bout de
+votre éventail.
+
+--Comme cela?
+
+--Oui, très bien; et parlez-moi à l'oreille.
+
+Oliva obéit avec une docilité et une intelligence qui charmèrent son
+compagnon.
+
+Le domino noir, objet de cette démonstration, tournait le dos à la
+salle; il causait avec la dame, sa compagne. Celle-ci, dont les yeux
+étincelaient sous le masque, aperçut le geste d'Oliva.
+
+--Tenez, dit-elle tout bas, monseigneur, il y a là deux masques qui
+s'occupent de nous.
+
+--Oh! ne craignez rien, comtesse; impossible qu'on nous reconnaisse.
+Laissez-moi, puisque nous voilà en chemin de perdition, laissez-moi vous
+répéter que jamais taille ne fut enchanteresse comme la vôtre, jamais
+regard aussi brûlant; permettez-moi de vous dire...
+
+--Tout ce qu'on dit sous le masque.
+
+--Non, comtesse; tout ce qu'on dit sous...
+
+--N'achevez pas, vous vous damneriez... Et puis, danger plus grand, nos
+espions entendraient.
+
+--Deux espions! s'écria le cardinal ému.
+
+--Oui, les voilà qui se décident; ils s'approchent.
+
+--Déguisez bien votre voix, comtesse, si l'on vous fait parler.
+
+--Et vous, la vôtre, monseigneur.
+
+Oliva et son domino bleu s'approchaient en effet.
+
+Celui-ci, s'adressant au cardinal:
+
+--Masque, dit-il.
+
+Et il se pencha à l'oreille d'Oliva qui lui fit un signe affirmatif.
+
+--Que veux-tu? demanda le cardinal en déguisant sa voix.
+
+--Cette dame qui m'accompagne, répondit le domino bleu, me charge de
+t'adresser plusieurs questions.
+
+--Fais vite, dit M. de Rohan.
+
+--Et qu'elles soient bien indiscrètes, ajouta, d'une voix flûtée, Mme de
+La Motte.
+
+--Si indiscrètes, répliqua le domino bleu, que tu ne les entendras pas,
+curieuse.
+
+Et il se pencha encore à l'oreille d'Oliva qui joua le même jeu.
+
+Alors l'inconnu, dans un allemand irréprochable, adressa au cardinal
+cette question:
+
+--Monseigneur, est-ce que vous êtes amoureux de la femme qui vous
+accompagne?
+
+Le cardinal tressaillit.
+
+--N'avez-vous pas dit monseigneur? répondit-il.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Vous vous trompez, alors, et je ne suis pas celui que vous croyez.
+
+--Oh! que si fait, monsieur le cardinal; ne niez point, c'est inutile;
+quand bien même moi je ne vous reconnaîtrais pas, la dame à laquelle je
+sers de cavalier me charge de vous dire qu'elle vous reconnaît à
+merveille.
+
+Il se pencha vers Oliva et lui dit tout bas.
+
+--Faites signe que oui. Faites ce signe chaque fois que je vous serrerai
+le bras.
+
+Elle fit ce signe.
+
+--Vous m'étonnez, répondit le cardinal tout désorienté; quelle est cette
+dame qui vous accompagne?
+
+--Oh! monseigneur, je croyais que vous l'aviez déjà reconnue. Elle vous
+a bien deviné. Il est vrai que la jalousie...
+
+--Madame est jalouse de moi! s'écria le cardinal.
+
+--Nous ne disons pas cela, fit l'inconnu avec une sorte de hauteur.
+
+--Que vous dit-on là? demanda vivement Mme de La Motte, que ce dialogue
+allemand, c'est-à-dire inintelligible pour elle, contrariait au suprême
+degré.
+
+--Rien, rien.
+
+Mme de La Motte frappa du pied avec impatience.
+
+--Madame, dit alors le cardinal à Oliva, un mot de vous, je vous en
+prie, et je promets de vous deviner avec ce seul mot.
+
+M. de Rohan avait parlé allemand; Oliva ne comprit pas un mot et se
+pencha vers le domino bleu.
+
+--Je vous en conjure, s'écria celui-ci, madame, ne parlez pas.
+
+Ce mystère piqua la curiosité du cardinal. Il ajouta:
+
+--Quoi! un seul mot allemand! cela compromettrait bien peu madame.
+
+Le domino bleu, qui feignait d'avoir pris les ordres d'Oliva, répliqua
+aussitôt:
+
+--Monsieur le cardinal, voici les propres paroles de Madame: «Celui dont
+la pensée ne veille pas toujours, celui dont l'imagination ne remplace
+pas perpétuellement la présence de l'objet aimé, celui-là n'aime pas; il
+aurait tort de le dire.»
+
+Le cardinal parut frappé du sens de ces paroles. Toute son attitude
+exprima au plus haut degré la surprise, le respect, l'exaltation du
+dévouement, puis ses bras retombèrent.
+
+--C'est impossible, murmura-t-il en français.
+
+--Quoi donc impossible? s'écria Mme de La Motte, qui venait de saisir
+avidement ces seuls mots échappés dans toute la conversation.
+
+--Rien, madame, rien.
+
+--Monseigneur, en vérité, je crois que vous me faites jouer un triste
+rôle, dit-elle avec dépit.
+
+Et elle quitta le bras du cardinal. Celui-ci non seulement ne le reprit
+pas, mais il parut ne pas l'avoir remarqué, tant fut grand son
+empressement auprès de la dame allemande.
+
+--Madame, dit-il à cette dernière, toujours raide et immobile derrière
+son rempart de satin, ces paroles que votre compagnon m'a dites en votre
+nom... ce sont des vers allemands que j'ai lus dans une maison connue de
+vous, peut-être?
+
+L'inconnu serra le bras d'Oliva.
+
+--Oui, fit-elle de la tête.
+
+Le cardinal frissonna.
+
+--Cette maison, dit-il en hésitant, ne s'appelle-t-elle pas Schoenbrunn?
+
+--Oui, fit Oliva.
+
+--Ils furent écrits sur une table de merisier avec un poinçon d'or par
+une main auguste?
+
+--Oui, fit Oliva.
+
+Le cardinal s'arrêta. Une sorte de révolution venait de s'opérer en lui.
+Il chancela et étendit la main pour chercher un point d'appui. Mme de La
+Motte guettait à deux pas le résultat de cette scène étrange.
+
+Le bras du cardinal se posa sur celui du domino bleu.
+
+--Et, dit-il, en voici la suite... «Mais celui-là qui voit partout
+l'objet aimé, qui le devine à une fleur, à un parfum, sous des voiles
+impénétrables, celui-là peut se taire, sa voix est dans son coeur, il
+suffit qu'un autre coeur l'entende pour qu'il soit heureux.»
+
+--Ah! çà, mais on parle allemand, par ici! dit tout à coup une voix
+jeune et fraîche partie d'un groupe qui avait rejoint le cardinal.
+Voyons donc un peu cela; vous comprenez l'allemand, vous, maréchal?
+
+--Non, monseigneur.
+
+--Mais vous, Charny?
+
+--Oh! oui, Votre Altesse.
+
+--M. le comte d'Artois! dit Oliva en se serrant contre le domino bleu,
+car les quatre masques venaient de la serrer un peu cavalièrement.
+
+À ce moment, l'orchestre éclatait en fanfares bruyantes, et la poudre du
+parquet, la poudre des coiffures montaient en nuages irisés
+jusqu'au-dessus des lustres enflammés qui doraient ce brouillard d'ambre
+et de rose.
+
+Dans le mouvement que firent les masques, le domino bleu se sentit
+heurté.
+
+--Prenez garde! messieurs, dit-il d'un ton d'autorité.
+
+--Monsieur, répliqua le prince toujours masqué, vous voyez bien qu'on
+nous pousse. Excusez-nous, mesdames.
+
+--Partons, partons, monsieur le cardinal, dit tout bas Mme de La Motte.
+
+Aussitôt le capuchon d'Oliva fut froissé, tiré en arrière par une main
+invisible, son masque dénoué tomba; ses traits apparurent une seconde
+dans la pénombre de l'entablement formé par la première galerie
+au-dessus du parterre.
+
+Le domino bleu poussa un cri d'inquiétude affectée; Oliva, un cri
+d'épouvante.
+
+Trois ou quatre cris de surprise répondirent à cette double exclamation.
+
+Le cardinal faillit s'évanouir. S'il fût tombé à ce moment, il fût tombé
+à genoux. Mme de La Motte le soutint.
+
+Un flot de masques, emportés par le courant, venait de séparer le comte
+d'Artois du cardinal et de Mme de La Motte.
+
+Le domino bleu, qui, rapide comme l'éclair venait de rabaisser le
+capuchon d'Oliva et de rattacher le masque, s'approcha du cardinal en
+lui serrant la main.
+
+--Voilà, monsieur, lui dit-il, un malheur irréparable; vous voyez que
+l'honneur de cette dame est à votre merci.
+
+--Oh! monsieur, monsieur... murmura le prince Louis en s'inclinant.
+
+Et il passa sur son front ruisselant de sueur un mouchoir qui tremblait
+dans sa main.
+
+--Partons vite, dit le domino bleu à Oliva.
+
+Et ils disparurent.
+
+«Je sais à présent ce que le cardinal croyait être impossible, se dit
+Mme de La Motte; il a pris cette femme pour la reine, et voilà l'effet
+que produit sur lui cette ressemblance. Bien! encore une observation à
+conserver.»
+
+--Voulez-vous que nous quittions le bal, comtesse? dit M. de Rohan d'une
+voix affaiblie.
+
+--Comme il vous plaira, monseigneur, répondit tranquillement Jeanne.
+
+--Je n'y vois pas grand intérêt, n'est-ce pas?
+
+--Oh! non, je n'y en vois plus.
+
+Et ils se frayèrent péniblement un chemin à travers les causeurs. Le
+cardinal, qui était de haute taille, regardait partout s'il retrouvait
+la vision disparue.
+
+Mais, dès lors, dominos bleus, rouges, jaunes, verts et gris
+tourbillonnèrent à ses yeux dans la vapeur lumineuse, en confondant
+leurs nuances comme les couleurs du prisme. Tout fut bleu de loin pour
+le pauvre seigneur; rien ne le fut de près.
+
+Il regagna dans cet état le carrosse qui l'attendait, lui et sa
+compagne.
+
+Ce carrosse roulait depuis cinq minutes, que le prélat n'avait pas
+encore adressé la parole à Jeanne.
+
+
+
+
+Chapitre XXV
+
+Sapho
+
+
+Madame de La Motte, qui ne s'oubliait pas, elle, tira le prélat de la
+rêverie.
+
+--Où me conduit cette voiture? dit-elle.
+
+--Comtesse, s'écria le cardinal, ne craignez rien: vous êtes partie de
+votre maison, eh bien! le carrosse vous y ramène.
+
+--Ma maison!... du faubourg?
+
+--Oui, comtesse... Une bien petite maison pour contenir tant de charmes.
+
+En disant ces mots, le prince saisit une des mains de Jeanne et
+l'échauffa d'un baiser galant.
+
+Le carrosse s'arrêta devant la petite maison où tant de charmes allaient
+essayer de tenir.
+
+Jeanne sauta légèrement en bas de la voiture; le cardinal se préparait à
+l'imiter.
+
+--Ce n'est pas la peine, monseigneur, lui dit tout bas ce démon femelle.
+
+--Comment, comtesse, ce n'est pas la peine de passer quelques heures
+avec vous?
+
+--Et dormir, monseigneur? dit Jeanne.
+
+--Je crois bien que vous trouverez plusieurs chambres à coucher chez
+vous, comtesse.
+
+--Pour moi, oui; mais pour vous...
+
+--Pour moi, non?
+
+--Pas encore, dit-elle d'un air si gracieux et si provocant que le refus
+valait une promesse.
+
+--Adieu donc, répliqua le cardinal, si vivement piqué au jeu qu'il
+oublia un moment toute la scène du bal.
+
+--Au revoir, monseigneur.
+
+--Au fait, je l'aime mieux ainsi, dit-il en partant.
+
+Jeanne entra seule dans sa maison nouvelle.
+
+Six laquais, dont le sommeil avait été interrompu par le marteau du
+coureur, s'alignèrent dans le vestibule.
+
+Jeanne les regarda tous avec cet air de supériorité calme que la fortune
+ne donne pas à tous les riches.
+
+--Et les femmes de chambre? dit-elle.
+
+L'un des valets s'avança respectueusement.
+
+--Deux femmes attendent madame dans la chambre, dit-il.
+
+--Appelez-les.
+
+Le valet obéit. Deux femmes entrèrent quelques minutes après.
+
+--Où couchez-vous d'ordinaire? leur demanda Jeanne.
+
+--Mais... nous n'avons pas encore d'habitude, répliqua la plus âgée;
+nous coucherons où il plaira à madame.
+
+--Les clefs des appartements?
+
+--Les voici, madame.
+
+--Bien, pour cette nuit, vous coucherez hors de la maison.
+
+Les femmes regardèrent leur maîtresse avec surprise.
+
+--Vous avez un gîte dehors?
+
+--Sans doute, madame, mais il est un peu tard; toutefois, si madame veut
+être seule...
+
+--Ces messieurs vous accompagneront, ajouta la comtesse en congédiant
+les six valets, plus satisfaits encore que les femmes de chambre.
+
+--Et... quand reviendrons-nous? dit l'un d'eux avec timidité.
+
+--Demain à midi.
+
+Les six valets et les deux femmes se regardèrent un instant; puis, tenus
+en échec par l'oeil impérieux de Jeanne, ils se dirigèrent vers la
+porte.
+
+Jeanne les reconduisit, les mit dehors, et avant de fermer la porte:
+
+--Reste-t-il encore quelqu'un dans la maison? dit-elle.
+
+--Mon Dieu! non, madame, il ne restera personne. C'est impossible que
+madame demeure ainsi abandonnée; au moins faut-il qu'une femme veille
+dans les communs, dans les offices, n'importe où, mais qu'elle veille.
+
+--Je n'ai besoin de personne.
+
+--Il peut survenir le feu, madame peut se trouver mal.
+
+--Bonne nuit, allez tous.
+
+Elle tira sa bourse:
+
+--Et voilà pour que vous étrenniez mon service, dit-elle.
+
+Un murmure joyeux, un remerciement de valets de bonne compagnie, fut la
+seule réponse, le dernier mot des valets. Tous disparurent en saluant
+jusqu'à terre.
+
+Jeanne les écouta de l'autre côté de la porte: ils se répétaient l'un à
+l'autre que le sort venait de leur donner une fantasque maîtresse.
+
+Lorsque le bruit des voix et le bruit des pas se furent amortis dans le
+lointain, Jeanne poussa les verrous et dit d'un air triomphant:
+
+--Seule! je suis seule ici chez moi!
+
+Elle alluma un flambeau à trois branches aux bougies qui brûlaient dans
+le vestibule, et ferma également les verrous de la porte massive de
+cette antichambre.
+
+Alors commença une scène muette et singulière qui eût bien vivement
+intéressé l'un de ces spectateurs nocturnes que les fictions du poète
+ont fait planer au-dessus des villes et des palais.
+
+Jeanne visitait ses états; elle admirait, pièce à pièce, toute cette
+maison dont le moindre détail acquérait à ses yeux une immense valeur
+depuis que l'égoïsme du propriétaire avait remplacé la curiosité du
+passant.
+
+Le rez-de-chaussée, tout calfeutré, tout boisé, renfermait la salle de
+bains, les offices, les salles à manger, trois salons et deux cabinets
+de réception.
+
+Le mobilier de ces vastes chambres n'était pas riche comme celui de la
+Guimard, ou coquet comme celui des amies de M. de Soubise, mais il
+sentait son luxe de grand seigneur; il n'était pas neuf. La maison eût
+moins plu à Jeanne si elle eût été meublée de la veille exprès pour
+elle.
+
+Toutes ces richesses antiques, dédaignées par les dames à la mode, ces
+merveilleux meubles d'ébène sculpté, ces lustres à girandoles de
+cristal, dont les branchages dorés lançaient du sein des bougies roses
+des lis brillants; ces horloges gothiques, chefs-d'oeuvre de ciselure et
+d'émail; ces paravents brodés de figures chinoises, ces énormes potiches
+du Japon, gonflées de fleurs rares; ces dessus de porte en grisaille ou
+en couleurs de Boucher ou de Watteau, jetaient la nouvelle propriétaire
+dans d'indicibles extases.
+
+Ici, sur une cheminée, deux tritons dorés soulevaient des gerbes de
+corail, aux branches desquelles s'accrochaient comme des fruits toutes
+les fantaisies de la joaillerie de l'époque. Plus loin, sur une console
+de bois doré à dessus de marbre blanc, un énorme éléphant de céladon,
+aux oreilles chargées de pendeloques de saphir, supportait une tour
+pleine de parfums et de flacons.
+
+Des livres de femme dorés et enluminés brillaient sur des étagères de
+bois de rose à coins d'arabesques d'or.
+
+Un meuble tout entier de fines tapisseries des Gobelins, chef-d'oeuvre
+de patience qui avait coûté cent mille livres à la manufacture même,
+remplissait un petit salon gris et or, dont chaque panneau était une
+toile oblongue peinte par Vernet ou par Greuze. Le cabinet de travail
+était rempli des meilleurs portraits de Chardin, des plus fines terres
+cuites de Clodion.
+
+Tout témoignait, non pas de l'empressement qu'un riche parvenu met à
+satisfaire sa fantaisie ou celle de sa maîtresse, mais du long, du
+patient travail de ces riches séculaires qui entassent sur les trésors
+de leurs pères des trésors pour leurs enfants.
+
+Jeanne examina d'abord l'ensemble, elle dénombra les pièces; puis elle
+se rendit compte des détails.
+
+Et comme son domino la gênait, et comme son corps de baleine la serrait,
+elle entra dans sa chambre à coucher, se déshabilla rapidement et
+revêtit un peignoir de soie ouatée, charmant habit que nos mères, peu
+scrupuleuses quand il s'agissait de nommer les choses utiles, avaient
+désigné par une appellation que nous ne pouvons plus écrire.
+
+Frissonnante, demi-nue dans le satin qui caressait son sein et sa
+taille, sa jambe fine et nerveuse cambrée dans les plis de sa robe
+courte, elle montait hardiment les degrés, sa lumière à la main.
+
+Familiarisée avec la solitude, sûre de n'avoir plus à redouter le regard
+même d'un valet, elle bondissait de chambre en chambre, laissant flotter
+au gré du vent qui sifflait sous les portes son fin peignoir de batiste
+relevé dix fois en dix minutes sur son genou charmant.
+
+Et quand pour ouvrir une armoire elle élevait le bras, quand la robe
+s'écartant laissait voir la blanche rotondité de l'épaule jusqu'à la
+naissance du bras, que dorait un rutilant reflet de lumière familier aux
+pinceaux de Rubens, alors les esprits invisibles, cachés sous les
+tentures, abrités derrière les panneaux peints, devaient se réjouir
+d'avoir en leur possession cette charmante hôtesse qui croyait les
+posséder.
+
+Une fois, après toutes ses courses, épuisée, haletante, sa bougie aux
+trois quarts consumée, elle rentra dans la chambre à coucher, tendue de
+satin bleu brodé de larges fleurs toutes chimériques.
+
+Elle avait tout vu, tout compté, tout caressé du regard et du toucher;
+il ne lui restait plus à admirer qu'elle-même.
+
+Elle posa la bougie sur un guéridon de Sèvres à galerie d'or; et, tout à
+coup, ses yeux s'arrêtèrent sur un Endymion de marbre, délicate et
+voluptueuse figure de Bouchardon, qui se renversait ivre d'amour sur un
+socle de porphyre rouge-brun.
+
+Jeanne alla fermer la porte et les portières de sa chambre, tira les
+rideaux épais, revint en face de la statue, et dévora des regards ce bel
+amant de Phoebé qui lui donnait le dernier baiser en remontant vers le
+ciel.
+
+Le feu rouge, réduit en braise, échauffait cette chambre, où tout
+vivait, excepté le plaisir.
+
+Jeanne sentit ses pieds s'enfoncer doucement dans la haute laine si
+moelleuse du tapis; ses jambes vacillaient et pliaient sous elle, une
+langueur qui n'était pas la fatigue, ou le sommeil, pressait son sein et
+ses paupières avec la délicatesse d'un toucher d'amant, tandis qu'un feu
+qui n'était pas la chaleur de l'âtre montait de ses pieds à son corps
+et, en montant, tordait dans ses veines toute l'électricité vivante qui,
+chez la bête, s'appelle le plaisir, chez l'homme, l'amour.
+
+En ce moment de sensations étranges, Jeanne s'aperçut elle-même dans un
+trumeau placé derrière l'Endymion. Sa robe avait glissé de ses épaules
+sur le tapis. La batiste si fine avait, entraînée par le satin plus
+lourd, descendu jusqu'à la moitié des bras blancs et arrondis.
+
+Deux yeux noirs, doux de mollesse, brillants de désir, les deux yeux de
+Jeanne frappèrent Jeanne au plus profond du coeur; elle se trouva belle,
+elle se sentit jeune et ardente; elle s'avoua que dans tout ce qui
+l'entourait, rien, pas même Phoebé, n'était aussi digne d'être aimé.
+Elle s'approcha du marbre pour voir si l'Endymion s'animait, et si pour
+la mortelle il dédaignerait la déesse.
+
+Ce transport l'enivra; elle pencha la tête sur son épaule avec des
+frémissements inconnus, appuya ses lèvres sur sa chair palpitante, et
+comme elle n'avait pas cessé de plonger son regard, à elle, dans les
+yeux qui l'appelaient dans la glace, tout à coup ses yeux s'alanguirent,
+sa tête roula sur sa poitrine avec un soupir et Jeanne alla tomber
+endormie, inanimée, sur le lit, dont les rideaux s'inclinèrent au-dessus
+d'elle.
+
+La bougie lança un dernier jet de flamme du sein d'une nappe de cire
+liquide, puis exhala son dernier parfum avec sa dernière clarté.
+
+
+
+
+Chapitre XXVI
+
+L'académie de M. de Beausire
+
+
+Beausire avait pris à la lettre le conseil du domino bleu; il s'était
+rendu à ce qu'on appelait son académie.
+
+Le digne ami d'Oliva, affriandé par le chiffre énorme de deux millions,
+redoutait bien plus encore la sorte d'exclusion que ses collègues
+avaient faite de lui dans la soirée en ne lui donnant pas communication
+d'un plan aussi avantageux.
+
+Il savait qu'entre gens d'académie on ne se pique pas toujours de
+scrupules, et c'était pour lui une raison de se hâter, les absents ayant
+toujours tort quand ils sont absents par hasard, et bien plus tort
+encore lorsqu'on profite de leur absence.
+
+Beausire s'était fait, parmi les associés de l'académie, une réputation
+d'homme terrible. Cela n'était pas étonnant ni difficile. Beausire avait
+été exempt; il avait porté l'uniforme; il savait mettre une main sur la
+hanche, l'autre sur la garde de l'épée. Il avait l'habitude, au moindre
+mot, d'enfoncer son chapeau sur ses yeux: toutes façons qui, pour des
+gens médiocrement braves, paraissaient assez effrayantes, surtout si ces
+gens ont à redouter l'éclat d'un duel et les curiosités de la justice.
+
+Beausire comptait donc se venger du dédain qu'on avait professé pour
+lui, en faisant quelque peur aux confrères du tripot de la rue du
+Pot-de-Fer.
+
+De la porte Saint-Martin à l'église Saint-Sulpice, il y a loin; mais
+Beausire était riche; il se jeta dans un fiacre et promit cinquante sols
+au cocher, c'est-à-dire une gratification d'une livre; la course
+nocturne valant d'après le tarif de cette époque ce qu'elle vaut
+aujourd'hui pendant le jour.
+
+Les chevaux partirent rapidement. Beausire se donna un petit air
+furibond et, à défaut du chapeau qu'il n'avait pas, puisqu'il portait un
+domino, à défaut de l'épée, il se composa une mine assez hargneuse pour
+donner de l'inquiétude à tout passant attardé.
+
+Son entrée dans l'académie produisit une certaine sensation.
+
+Il y avait là, dans le premier salon, un beau salon tout gris avec un
+lustre et force tables de jeu, il y avait, disons-nous, une vingtaine de
+joueurs qui buvaient de la bière et du sirop, en souriant du bout des
+dents à sept ou huit femmes affreusement fardées qui regardaient les
+cartes.
+
+On jouait le pharaon à la principale table; les enjeux étaient maigres,
+l'animation en proportion des enjeux.
+
+À l'arrivée du domino, qui froissait son coqueluchon en se cambrant dans
+les plis de la robe, quelques femmes se mirent à ricaner, moitié
+raillerie, moitié agacerie. M. Beausire était un bellâtre, et les dames
+ne le maltraitaient pas.
+
+Cependant il s'avança comme s'il n'avait rien entendu, rien vu, et une
+fois près de la table, il attendit en silence une réplique à sa mauvaise
+humeur.
+
+Un des joueurs, espèce de vieux financier équivoque dont la figure ne
+manquait pas de bonhomie, fut la première voix qui décida Beausire.
+
+--Corbleu! chevalier, dit ce brave homme, vous arrivez du bal avec une
+figure renversée.
+
+--C'est vrai, dirent les dames.
+
+--Eh! cher chevalier, demanda un autre joueur, le domino vous
+blesse-t-il à la tête?
+
+--Ce n'est pas le domino qui me blesse, répondit Beausire avec dureté.
+
+--Là, là, fit le banquier qui venait de racler une douzaine de louis, M.
+le chevalier de Beausire nous a fait une infidélité: ne voyez-vous pas
+qu'il a été au bal de l'Opéra, qu'aux environs de l'Opéra il a trouvé
+quelque bonne mise à faire, et qu'il a perdu?
+
+Chacun rit ou s'apitoya, suivant son caractère; les femmes eurent
+compassion.
+
+--Il n'est pas vrai de dire que j'aie fait des infidélités à mes amis,
+répliqua Beausire; j'en suis incapable des infidélités, moi! C'est bon
+pour certaines gens de ma connaissance de faire des infidélités à leurs
+amis.
+
+Et, pour donner plus de poids à sa parole, il eut recours au geste,
+c'est-à-dire qu'il voulut enfoncer son chapeau sur sa tête.
+Malheureusement, il n'aplatit qu'un morceau de soie qui lui donna une
+largeur ridicule, ce qui fit qu'au lieu d'un effet sérieux, il ne
+produisit qu'un effet comique.
+
+--Que voulez-vous dire, cher chevalier? demandèrent deux ou trois de ses
+associés.
+
+--Je sais ce que je veux dire, répondit Beausire.
+
+--Mais cela ne nous suffit pas, à nous, fit observer le vieillard de
+belle humeur.
+
+--Cela ne vous regarde pas, vous, monsieur le financier, repartit
+maladroitement Beausire.
+
+Un coup d'oeil assez expressif du banquier avertit Beausire que sa
+phrase avait été déplacée. En effet, il ne fallait pas opérer de
+démarcation dans cette audience entre ceux qui payaient et ceux qui
+empochaient l'argent.
+
+Beausire le comprit, mais il était lancé; les faux braves s'arrêtent
+plus difficilement que les braves éprouvés.
+
+--Je croyais avoir des amis ici, dit-il.
+
+--Mais... oui, répondirent plusieurs voix.
+
+--Eh bien! je me suis trompé.
+
+--En quoi?
+
+--En ceci: que beaucoup de choses se font sans moi.
+
+Nouveau signe du banquier, nouvelles protestations de ceux des associés
+qui étaient présents.
+
+--Il suffit que je sache, dit Beausire, et les faux amis seront punis.
+
+Il chercha la poignée de l'épée, mais ne trouva que son gousset, lequel
+était plein de louis et rendit un son révélateur.
+
+--Oh! oh! s'écrièrent deux dames, M. de Beausire est en bonne
+disposition ce soir.
+
+--Mais, oui, répondit sournoisement le banquier; il me paraît que s'il a
+perdu, il n'a pas perdu tout, et que, s'il a fait infidélité aux
+légitimes, ce n'est pas une infidélité sans retour. Voyons, pontez, cher
+chevalier.
+
+--Merci! dit sèchement Beausire, puisque chacun garde ce qu'il a, je
+garde aussi.
+
+--Que diable veux-tu dire? lui glissa à l'oreille un des joueurs.
+
+--Nous nous expliquerons tout à l'heure.
+
+--Jouez donc, dit le banquier.
+
+--Un simple louis, dit une dame en caressant l'épaule de Beausire pour
+se rapprocher le plus possible du gousset.
+
+--Je ne joue que des millions, dit Beausire avec audace, et, vraiment,
+je ne conçois pas qu'on joue ici de misérables louis. Des millions!
+Allons, messieurs du Pot-de-Fer, puisqu'il s'agit de millions sans qu'on
+s'en doute, à bas les enjeux d'un louis! Des millions, millionnaires!
+
+Beausire en était à ce moment d'exaltation qui pousse l'homme au-delà
+des bornes du sens commun. Une ivresse plus dangereuse que celle du vin
+l'animait. Tout à coup, il reçut par derrière, dans les jambes, un coup
+assez violent pour s'interrompre soudain.
+
+Il se retourna et vit à ses côtés une grande figure olivâtre, raide et
+trouée, aux deux yeux noirs lumineux comme des charbons ardents.
+
+Au geste de colère que fit Beausire, ce personnage étrange répondit par
+un salut cérémonieux accompagné d'un regard long comme une rapière.
+
+--Le Portugais! dit Beausire stupéfait de cette salutation d'un homme
+qui venait de lui appliquer une bourrade.
+
+--Le Portugais! répétèrent les dames qui abandonnèrent Beausire pour
+aller papillonner autour de l'étranger.
+
+Ce Portugais était, en réalité, l'enfant chéri de ces dames, auxquelles,
+sous prétexte qu'il ne parlait pas français, il apportait constamment
+des friandises, quelquefois enveloppées dans des billets de caisse de
+cinquante à soixante livres.
+
+Beausire connaissait ce Portugais pour un des associés. Le Portugais
+perdait toujours avec les habitués du tripot. Il fixait ses mises à une
+centaine de louis par semaine, et régulièrement les habitués lui
+emportaient ses cent louis.
+
+C'était l'amorceur de la société. Tandis qu'il se laissait dépouiller de
+cent plumes dorées, les autres confrères dépouillaient les joueurs
+alléchés.
+
+Aussi le Portugais était-il considéré par les associés comme l'homme
+utile; par les habitués, comme l'homme agréable. Beausire avait pour lui
+cette considération tacite qui s'attache toujours à l'inconnu--quand
+même la défiance y entrerait pour quelque chose.
+
+Beausire, ayant donc reçu le petit coup de pied que le Portugais lui
+venait d'appliquer dans les mollets, attendit, se tut, et s'assit.
+
+Le Portugais prit place au jeu, mit vingt louis sur la table, et en
+vingt coups, qui durèrent un quart d'heure à se débattre, il fut
+débarrassé de ses vingt louis par six pontes affamés qui oublièrent un
+moment les coups de griffes du banquier et des autres compères.
+
+L'horloge sonna trois heures du matin, Beausire achevait un verre de
+bière.
+
+Deux laquais entrèrent, le banquier fit tomber son argent dans le double
+fond de la table, car les statuts de l'association étaient si empreints
+de confiance envers les membres que jamais l'on ne remettait à l'un
+d'eux le maniement complet des fonds de la société.
+
+L'argent tombait donc à la fin de la séance, par un petit guichet, dans
+le double fond de la table, et il était ajouté en post-scriptum à cet
+article des statuts que jamais le banquier n'aurait de manches longues,
+comme aussi il ne pourrait jamais porter d'argent sur lui.
+
+Ce qui signifiait qu'on lui interdisait de faire passer une vingtaine de
+louis dans ses manches, et que l'assemblée se réservait le droit de le
+fouiller pour lui enlever l'or qu'il aurait su faire couler dans ses
+poches.
+
+Les laquais, disons-nous, apportèrent aux membres du cercle les
+houppelandes, les mantes et les épées: plusieurs des joueurs heureux
+donnèrent le bras aux dames; les malheureux se guindèrent dans une
+chaise à porteurs, encore de mode en ces quartiers paisibles, et la nuit
+se fit dans le salon de jeu.
+
+Beausire, aussi, avait paru s'envelopper dans son domino comme pour
+faire un voyage éternel; mais il ne passa pas le premier étage, et, la
+porte s'étant refermée, tandis que les fiacres, les chaises et les
+piétons disparaissaient, il rentra dans le salon où douze des associés
+venaient de rentrer aussi.
+
+--Nous allons nous expliquer, dit Beausire, enfin.
+
+--Rallumez votre quinquet et ne parlez pas si haut, lui dit froidement
+et en bon français le Portugais, qui de son côté allumait une bougie
+placée sur la table.
+
+Beausire grommela quelques mots auxquels personne ne fit attention; le
+Portugais s'assit à la place du banquier; on examina si les volets, les
+rideaux et les portes étaient soigneusement fermés; on s'assit
+doucement, les coudes sur le tapis, avec une curiosité dévorante.
+
+--J'ai une communication à faire, dit le Portugais; heureusement suis-je
+arrivé à temps, car M. de Beausire est démangé, ce soir, par une
+intempérance de langue...
+
+Beausire voulut s'écrier.
+
+--Allons! paix! fit le Portugais; pas de paroles perdues. Vous avez
+prononcé des mots qui sont plus qu'imprudents. Vous avez eu connaissance
+de mon idée, c'est bien. Vous êtes homme d'esprit, vous pouvez l'avoir
+devinée; mais il me semble que jamais l'amour-propre ne doit primer
+l'intérêt.
+
+--Je ne comprends pas, dit Beausire.
+
+--Nous ne comprenons pas, dit la respectable assemblée.
+
+--Si fait. M. de Beausire a voulu prouver que le premier il avait trouvé
+l'affaire.
+
+--Quelle affaire? dirent les intéressés.
+
+--L'affaire des deux millions! s'écria Beausire avec emphase.
+
+--Deux millions! firent les associés.
+
+--Et d'abord, se hâta de dire le Portugais, vous exagérez; il est
+impossible que l'affaire aille là. Je vais le prouver à l'instant.
+
+--Nul ne sait ici ce que vous voulez dire, s'exclama le banquier.
+
+--Oui, mais nous n'en sommes pas moins tout oreilles, ajouta un autre.
+
+--Parlez le premier, dit Beausire.
+
+--Je le veux bien.
+
+Et le Portugais se versa un immense verre de sirop d'orgeat, qu'il but
+tranquillement sans rien changer à ses allures d'homme glacé.
+
+--Sachez, dit-il--je ne parle pas pour M. de Beausire--que le collier ne
+vaut pas plus de quinze cent mille livres.
+
+--Ah! s'il s'agit d'un collier, dit Beausire.
+
+--Oui, monsieur, n'est-ce pas là votre affaire?
+
+--Peut-être.
+
+--Il va faire le discret après avoir fait l'indiscret.
+
+Et le Portugais haussa les épaules.
+
+--Je vous vois à regret prendre un ton qui me déplaît, dit Beausire,
+avec l'accent d'un coq qui monte sur ses éperons.
+
+--_Mira! mira!_[5] dit le Portugais froid comme un marbre, vous direz
+après ce que vous direz, je dis avant ce que j'ai à dire, et le temps
+presse, car vous devez savoir que l'ambassadeur arrive dans huit jours
+au plus tard.
+
+ [Note 5: «Attendez voir».]
+
+«Cela se complique, pensa l'assemblée palpitante d'intérêt: le collier,
+les quinze cent mille livres, un ambassadeur... qu'est-ce cela?»
+
+--En deux mots, voici, fit le Portugais. MM. Boehmer et Bossange ont
+fait offrir à la reine un collier de diamants qui vaut quinze cent mille
+livres. La reine a refusé. Les joailliers ne savent qu'en faire et le
+cachent. Ils sont bien embarrassés, car ce collier ne peut être acheté
+que par une fortune royale; eh bien! j'ai trouvé la personne royale qui
+achètera ce collier et le fera sortir du coffre-fort de MM. Boehmer et
+Bossange.
+
+--C'est?... dirent les associés.
+
+--C'est ma gracieuse souveraine, la reine de Portugal.
+
+Et le Portugais se rengorgea.
+
+--Nous comprenons moins que jamais, dirent les associés.
+
+«Moi, je ne comprends plus du tout», pensa Beausire.
+
+--Expliquez-vous nettement, cher monsieur Manoël, dit-il, car les
+dissentiments particuliers doivent céder devant l'intérêt public. Vous
+êtes le père de l'idée, je le reconnais franchement. Je renonce à tout
+droit de paternité; mais, pour l'amour de Dieu! soyez clair.
+
+--À la bonne heure, fit Manoël, en avalant une deuxième jatte d'orgeat.
+Je vais rendre cette question limpide.
+
+--Nous sommes déjà certains qu'il existe un collier de quinze cent mille
+livres, dit le banquier. Voilà un point important.
+
+--Et ce collier est dans le coffre de MM. Boehmer et Bossange. Voilà le
+second point, dit Beausire.
+
+--Mais don Manoël a dit que Sa Majesté la reine du Portugal achetait le
+collier. Voilà qui nous déroute.
+
+--Rien de plus clair pourtant, dit le Portugais. Il ne s'agit que de
+faire attention à mes paroles. L'ambassade est vacante. Il y a intérim;
+l'ambassadeur nouveau, M. de Souza, n'arrive que dans huit jours au plus
+tôt.
+
+--Bon! dit Beausire.
+
+--En huit jours, qui empêche que cet ambassadeur pressé de voir Paris
+n'arrive et ne s'installe?
+
+Les assistants s'entre-regardèrent bouche béante.
+
+--Comprenez donc, fit vivement Beausire; don Manoël veut vous dire qu'il
+peut arriver un ambassadeur vrai ou faux.
+
+--Précisément, ajouta le Portugais. Si l'ambassadeur qui se présentera
+avait envie du collier pour Sa Majesté la reine de Portugal, n'en a-t-il
+pas le droit?
+
+--Pardieu! firent les assistants.
+
+--Et alors il traite avec MM. Boehmer et Bossange. Voilà tout.
+
+--Absolument tout.
+
+--Seulement, il faut payer quand on a traité, fit observer le banquier
+du pharaon.
+
+--Ah! dame! oui, répliqua le Portugais.
+
+--MM. Boehmer et Bossange ne laisseront pas aller le collier dans les
+mains d'un ambassadeur, fût-ce un vrai Souza, sans avoir de bonnes
+garanties.
+
+--Oh! j'ai bien pensé à une garantie, objecta le futur ambassadeur.
+
+--Laquelle?
+
+--L'ambassade, avons-nous dit, est déserte?
+
+--Oui.
+
+--Il n'y reste plus qu'un chancelier, brave homme de Français, qui parle
+la langue portugaise aussi mal qu'homme du monde, et qui est enchanté
+quand les Portugais lui parlent français, parce qu'il ne souffre pas;
+quand les Français lui parlent portugais, parce qu'il brille.
+
+--Eh bien? fit Beausire.
+
+--Eh bien! messieurs, nous nous présenterons à ce brave homme avec tous
+les dehors de la légation nouvelle.
+
+--Les dehors sont bons, dit Beausire, mais les papiers valent mieux.
+
+--On aura les papiers, répliqua laconiquement don Manoël.
+
+--Il serait inutile de contester que don Manoël soit un homme précieux,
+dit Beausire.
+
+--Les dehors et les papiers ayant convaincu le chancelier de l'identité
+de la légation, nous nous installons à l'ambassade.
+
+--Oh! oh! c'est fort, interrompit Beausire.
+
+--C'est forcé, continua le Portugais.
+
+--C'est tout simple, affirmèrent les autres associés.
+
+--Mais le chancelier? objecta Beausire.
+
+--Nous l'avons dit: convaincu.
+
+--Si par hasard il devenait moins crédule, dix minutes avant qu'il
+doutât, on le congédierait. Je pense qu'un ambassadeur a le droit de
+changer son chancelier?
+
+--Évidemment.
+
+--Donc, nous sommes maîtres de l'ambassade, et notre première opération,
+c'est d'aller rendre visite à messieurs Boehmer et Bossange.
+
+--Non, non pas, dit vivement Beausire, vous me paraissez ignorer un
+point capital que je sais pertinemment, moi qui ai vécu dans les cours.
+C'est qu'une opération comme vous dites ne se fait pas par un
+ambassadeur sans que, préalablement à toute démarche, il ait été reçu en
+audience solennelle, et là, ma foi! il y a un danger. Le fameux
+Riza-Bey, qui fut admis devant Louis XIV en qualité d'ambassadeur du
+shah de Perse, et qui eut l'aplomb d'offrir à Sa Majesté Très Chrétienne
+pour trente francs de turquoises, Riza-Bey, dis-je, était très fort sur
+la langue persane, et du diable s'il y avait en France des savants
+capables de lui prouver qu'il ne venait pas d'Ispahan. Mais nous serions
+reconnus tout de suite. On nous dirait à l'instant même que nous parlons
+le portugais en pur gaulois, et pour le cadeau de protestation, on nous
+enverrait à la Bastille. Prenons garde.
+
+--Votre imagination vous entraîne trop loin, cher collègue, dit le
+Portugais; nous ne nous jetterons pas au-devant de tous ces dangers,
+nous resterons chacun dans notre hôtel.
+
+--Alors, monsieur Boehmer ne nous croira pas aussi Portugais, aussi
+ambassadeur qu'il serait besoin.
+
+--Monsieur Boehmer comprendra que nous venions en France avec la mission
+toute simple d'acheter le collier, l'ambassadeur ayant été changé
+pendant que nous étions en chemin. L'ordre seul de venir le remplacer
+nous a été remis. Cet ordre, eh bien! on le montrera s'il le faut à
+monsieur Bossange, puisqu'on l'aura bien montré à monsieur le chancelier
+de l'ambassade; seulement, c'est aux ministres du roi qu'il faut tâcher
+de ne pas le montrer, cet ordre, car les ministres sont curieux, ils
+sont défiants, ils nous tracasseraient sur une foule de petits détails.
+
+--Oh! oui, s'écria l'assemblée, ne nous mettons pas en rapport avec le
+ministère.
+
+--Et si messieurs Boehmer et Bossange demandaient...
+
+--Quoi? fit don Manoël.
+
+--Un acompte, dit Beausire.
+
+--Cela compliquerait l'affaire, fit le Portugais, embarrassé.
+
+--Car enfin, poursuivit Beausire, il est d'usage qu'un ambassadeur
+arrive avec des lettres de crédit, sinon avec de l'argent frais.
+
+--C'est juste, dirent les associés.
+
+--L'affaire manquerait là, continua Beausire.
+
+--Vous trouvez toujours, dit Manoël avec une aigreur glaciale, des
+moyens pour faire manquer l'affaire. Vous n'en trouvez pas pour la faire
+réussir.
+
+--C'est précisément parce que j'en veux trouver que je soulève des
+difficultés, répliqua Beausire. Et tenez, tenez, je les trouve.
+
+Toutes les têtes se rapprochèrent dans un même cercle.
+
+--Dans toute chancellerie, il y a une caisse.
+
+--Oui, une caisse et un crédit.
+
+--Ne parlons pas du crédit, reprit Beausire, car rien n'est si cher à se
+procurer. Pour avoir du crédit, il nous faudrait des chevaux, des
+équipages, des valets, des meubles, un attirail, qui sont la base de
+tout crédit possible. Parlons de la caisse. Que pensez-vous de celle de
+votre ambassade?
+
+--J'ai toujours regardé ma souveraine, Sa Majesté Très Fidèle, comme une
+magnifique reine. Elle doit avoir bien fait les choses.
+
+--C'est ce que nous verrons; et puis admettons qu'il n'y ait rien dans
+la caisse.
+
+--C'est possible, firent en souriant les associés.
+
+--Alors, plus d'embarras, car aussitôt, nous, ambassadeurs, nous
+demandons à messieurs Boehmer et Bossange quel est leur correspondant à
+Lisbonne, et nous leur signons, nous leur estampillons, nous leur
+scellons des lettres de change sur ce correspondant pour la somme
+demandée.
+
+--Ah! voilà qui est bien, dit don Manoël majestueusement, préoccupé de
+l'invention, je n'avais pas descendu aux détails.
+
+--Qui sont exquis, dit le banquier du pharaon en passant sa langue sur
+ses lèvres.
+
+--Maintenant, avisons à nous partager les rôles, dit Beausire. Je vois
+don Manoël dans l'ambassadeur.
+
+--Oh! certes, oui, fit en choeur l'assemblée.
+
+--Et je vois monsieur de Beausire dans mon secrétaire-interprète, ajouta
+don Manoël.
+
+--Comment cela? reprit Beausire un peu inquiet.
+
+--Il ne faut pas que je parle un mot de français, moi qui suis monsieur
+de Souza; car je le connais, ce seigneur, et s'il parle, ce qui est
+rare, c'est tout au plus le portugais, sa langue naturelle. Vous, au
+contraire, monsieur de Beausire, qui avez voyagé, qui avez une grande
+habitude des transactions parisiennes, qui parlez agréablement le
+portugais...
+
+--Mal, dit Beausire.
+
+--Assez pour qu'on ne vous croie pas Parisien.
+
+--C'est vrai... Mais...
+
+--Et puis, ajouta don Manoël en attachant son regard noir sur Beausire,
+aux plus utiles agents les plus gros bénéfices.
+
+--Assurément, dirent les associés.
+
+--C'est convenu, je suis secrétaire-interprète.
+
+--Parlons-en tout de suite, interrompit le banquier; comment
+divisera-t-on l'affaire?
+
+--Tout simplement, dit don Manoël, nous sommes douze.
+
+--Oui, douze, dirent les associés en se comptant.
+
+--Par douzièmes, alors, ajouta don Manoël, avec cette réserve toutefois
+que certains parmi nous auront une part et demie; moi, par exemple,
+comme père de l'idée et ambassadeur; monsieur de Beausire parce qu'il
+avait flairé le coup et parlé millions en arrivant ici.
+
+Beausire fit un signe d'adhésion.
+
+--Et enfin, dit le Portugais, une part et demi aussi à celui qui vendra
+les diamants.
+
+--Oh! s'écrièrent tout d'une voix les associés, rien à celui-là, rien
+qu'une demi-part.
+
+--Pourquoi donc? fit don Manoël, surpris; celui-là me semble risquer
+beaucoup.
+
+--Oui, dit le banquier, mais il aura les pots-de-vin, les primes, les
+remises, qui lui constitueront un lopin distingué.
+
+Chacun de rire: ces honnêtes gens se comprenaient à merveille.
+
+--Voilà donc qui est arrangé, dit Beausire, à demain les détails, il est
+tard.
+
+Il pensait à Oliva restée seule au bal avec ce domino bleu vers lequel,
+malgré sa facilité à donner des louis d'or, l'amant de Nicole ne se
+sentait pas porté par une confiance aveugle.
+
+--Non, non, tout de suite, finissons, dirent les associés. Quels sont
+ces détails?
+
+--Une chaise de voyage aux armes de Souza, dit Beausire.
+
+--Ce sera trop long à peindre, fit don Manoël, et à sécher surtout.
+
+--Un autre moyen alors, s'écria Beausire La chaise de monsieur
+l'ambassadeur se sera brisée en chemin, et il aura été contraint de
+prendre celle de son secrétaire.
+
+--Vous avez donc une chaise, vous? demanda le Portugais.
+
+--J'ai la première venue.
+
+--Mais vos armes?
+
+--Les premières venues.
+
+--Oh! cela simplifie tout. Beaucoup de poussière, d'éclaboussures sur
+les panneaux, beaucoup sur le derrière de la chaise, à l'endroit où sont
+les armoiries, et le chancelier n'y verra que de la poussière et des
+éclaboussures.
+
+--Mais le reste de l'ambassade? demanda le banquier.
+
+--Nous autres, nous arriverons le soir, c'est plus commode pour un
+début, et vous, vous arriverez le lendemain quand nous aurons déjà
+préparé les voies.
+
+--Très bien.
+
+--À tout ambassadeur, outre son secrétaire, il faut un valet de chambre,
+dit don Manoël, fonction délicate!
+
+--Monsieur le commandeur, dit le banquier en s'adressant à l'un des
+aigrefins, vous prenez le rôle de valet de chambre.
+
+Le commandeur s'inclina.
+
+--Et des fonds pour des achats? dit don Manoël. Moi, je suis à sec.
+
+--Moi, j'ai de l'argent, dit Beausire, mais il est à ma maîtresse.
+
+--Qu'y a-t-il en caisse? demandèrent les associés.
+
+--Vos clefs, messieurs, dit le banquier.
+
+Chacun des associés tira une petite clef qui ouvrait un verrou sur
+douze, par lesquels se fermait le double fond de la fameuse table, en
+sorte que, dans cette honnête société, nul ne pouvait visiter la caisse
+sans la permission de ses onze collègues.
+
+Il fut procédé à la vérification.
+
+--Cent quatre-vingt-dix-huit louis au-dessus du fonds de réserve, dit le
+banquier qui avait été surveillé.
+
+--Donnez-les à M. de Beausire et à moi, ce n'est pas trop? demanda
+Manoël.
+
+--Donnez-en les deux tiers, laissez le tiers au reste de l'ambassade,
+dit Beausire avec une générosité qui concilia tous les suffrages.
+
+De cette façon, don Manoël et Beausire reçurent cent trente-deux louis
+d'or, et soixante-six restèrent aux autres.
+
+On se sépara, les rendez-vous étant pris pour le lendemain. Beausire se
+hâta de rouler son domino sous son bras et de courir rue Dauphine, où il
+espérait retrouver Mlle Oliva en possession de tout ce qu'elle avait de
+vertus anciennes et de nouveaux louis d'or.
+
+
+
+
+Chapitre XXVII
+
+L'ambassadeur
+
+
+Le lendemain, vers le soir, une chaise de voyage arrivait par la
+barrière d'Enfer, assez poudreuse, assez éclaboussée pour que nul ne pût
+distinguer les armoiries.
+
+Les quatre chevaux qui la menaient brûlaient le pavé; les postillons,
+comme on dit, allaient un train de prince.
+
+La chaise s'arrêta devant un hôtel d'assez belle apparence, dans la rue
+de la Jussienne.
+
+Sur la porte même de cet hôtel, deux hommes attendaient; l'un, d'une
+mise assez recherchée pour annoncer la cérémonie; l'autre, dans une
+sorte de livrée banale comme en ont eu de tout temps les officiers
+publics des différentes administrations parisiennes.
+
+Autrement dit, ce dernier ressemblait à un suisse en costume d'apparat.
+
+La chaise pénétra dans l'hôtel, dont les portes furent aussitôt fermées
+au nez de plusieurs curieux.
+
+L'homme aux habits de cérémonie s'approcha très respectueusement de la
+portière et, d'une voix un peu chevrotante, il entama une harangue en
+langue portugaise.
+
+--Qui êtes-vous? répondit de l'intérieur une voix brusque, en portugais
+également, seulement cette voix parlait un excellent portugais.
+
+--Le chancelier indigne de l'ambassade, Excellence.
+
+--Fort bien. Comme vous parlez mal notre langue, mon cher chancelier.
+Voyons, où descend-on?
+
+--Par ici, monseigneur, par ici.
+
+--Triste réception, dit le seigneur don Manoël, qui faisait le gros dos
+en s'appuyant sur son valet de chambre et sur son secrétaire.
+
+--Votre Excellence daignera me pardonner, dit le chancelier dans son
+mauvais langage; ce n'est qu'à deux heures aujourd'hui qu'est descendu à
+l'ambassade le courrier de Son Excellence pour annoncer votre arrivée.
+J'étais absent, monseigneur, absent pour les affaires de la légation.
+Aussitôt mon retour, j'ai trouvé la lettre de Votre Excellence. Je n'ai
+eu que le temps de faire ouvrir les appartements; on les éclaire.
+
+--Bon, bon.
+
+--Ah! ce m'est une vive joie de voir l'illustre personne de notre nouvel
+ambassadeur.
+
+--Chut! ne divulguons rien jusqu'à ce que des ordres nouveaux soient
+venus de Lisbonne. Veuillez seulement, monsieur, me faire conduire à ma
+chambre à coucher, je tombe de fatigue. Vous vous entendrez avec mon
+secrétaire, il vous transmettra mes ordres.
+
+Le chancelier s'inclina respectueusement devant Beausire, qui rendit un
+salut affectueux et dit d'un air courtoisement ironique:
+
+--Parlez français, cher monsieur, cela vous mettra plus à l'aise, et moi
+aussi.
+
+--Oui, oui, murmura le chancelier, je serai plus à l'aise, car je vous
+avouerai, monsieur le secrétaire, que ma prononciation...
+
+--Je le vois bien, répliqua Beausire avec aplomb.
+
+--Je profiterai de cette occasion, monsieur le secrétaire, puisque je
+trouve en vous un homme si aimable, se hâta de dire le chancelier avec
+effusion, je profiterai, dis-je, de l'occasion, pour vous demander si
+vous croyez que M. de Souza ne m'en voudra pas d'écorcher ainsi le
+portugais?
+
+--Pas du tout, pas du tout, si vous parlez le français purement.
+
+--Moi! dit le chancelier joyeusement, moi! un Parisien de la rue Saint
+Honoré!
+
+--Eh bien! c'est à ravir, dit Beausire. Comment vous nomme-t-on?
+Ducorneau, je crois?
+
+--Ducorneau, oui, monsieur le secrétaire; nom assez heureux, car il a
+une terminaison espagnole, si l'on veut. Monsieur le secrétaire savait
+mon nom; c'est bien flatteur pour moi.
+
+--Oui, vous êtes bien noté là-bas; si bien noté, que cette bonne
+réputation nous a empêchés d'amener un chancelier de Lisbonne.
+
+--Oh! que de reconnaissance, monsieur le secrétaire, et quelle heureuse
+chance pour moi que la nomination de M. de Souza.
+
+--Mais M. l'ambassadeur sonne, je crois.
+
+--Courons.
+
+On courut en effet. M. l'ambassadeur, grâce au zèle de son valet de
+chambre, venait de se déshabiller. Il avait revêtu une magnifique robe
+de chambre. Un barbier, appelé à la hâte, l'accommodait. Quelques boites
+et nécessaires de voyage, assez riches en apparence, garnissaient les
+tables et les consoles.
+
+Un grand feu flambait dans la cheminée.
+
+--Entrez, entrez, monsieur le chancelier, dit l'ambassadeur qui venait
+de s'ensevelir dans un immense fauteuil à coussins, tout en travers du
+feu.
+
+--Monsieur l'ambassadeur se fâchera-t-il si je lui réponds en français?
+dit le chancelier tout bas à Beausire.
+
+--Non, non, allez toujours.
+
+Ducorneau fit son compliment en français.
+
+--Eh! mais c'est fort commode; vous parlez admirablement le français,
+monsieur du Corno.
+
+«Il me prend pour un Portugais», pensa le chancelier ivre de joie.
+
+Et il serra la main de Beausire.
+
+--Çà! dit Manoël, pourra-t-on souper?
+
+--Certes, oui, Votre Excellence. Oui, le Palais-Royal est à deux pas
+d'ici, et je connais un traiteur excellent qui apportera un bon souper
+pour Votre Excellence.
+
+--Comme si c'était pour vous, monsieur du Corno.
+
+--Oui, monseigneur... et moi, si Son Excellence le permettait, je
+prendrais la permission d'offrir quelques bouteilles d'un vin du pays,
+comme Votre Excellence n'en aura trouvé qu'à Porto même.
+
+--Eh! notre chancelier a donc bonne cave? dit Beausire gaillardement.
+
+--C'est mon seul luxe, répliqua humblement le brave homme, dont, pour la
+première fois, aux bougies, Beausire et don Manoël purent remarquer les
+yeux vifs, les grosses joues rondes et le nez fleuri.
+
+--Faites comme il vous plaira, monsieur du Corno, dit l'ambassadeur;
+apportez-nous de votre vin, et venez souper avec nous.
+
+--Un pareil honneur...
+
+--Sans étiquette, aujourd'hui je suis encore un voyageur, je ne serai
+l'ambassadeur que demain. Et puis nous parlerons affaires.
+
+--Oh! mais monseigneur permettra que je donne un coup d'oeil à ma
+toilette.
+
+--Vous êtes superbe, dit Beausire.
+
+--Toilette de réception, non de gala, dit Ducorneau.
+
+--Demeurez comme vous êtes, monsieur le chancelier, et donnez à nos
+préparatifs le temps que vous donneriez à prendre l'habit de gala.
+
+Ducorneau ravi quitta l'ambassadeur et se mit à courir pour gagner dix
+minutes à l'appétit de Son Excellence.
+
+Pendant ce temps, les trois coquins, enfermés dans la chambre à coucher,
+passaient en revue le mobilier et les actes de leur nouveau pouvoir.
+
+--Couche-t-il à l'hôtel, ce chancelier? dit don Manoël.
+
+--Non pas: le drôle a une bonne cave et doit avoir quelque part une
+jolie femme ou une grisette. C'est un vieux garçon.
+
+--Le suisse?
+
+--Il faudra bien s'en débarrasser.
+
+--Je m'en charge.
+
+--Les autres valets de l'hôtel?
+
+--Valets de louage que nos associés remplaceront demain.
+
+--Que dit la cuisine? que dit l'office?
+
+--Morts! morts! L'ancien ambassadeur ne paraissait jamais à l'hôtel. Il
+avait sa maison en ville.
+
+--Que dit la caisse?
+
+--Pour la caisse, il faut consulter le chancelier: c'est délicat.
+
+--Je m'en charge, dit Beausire: nous sommes déjà les meilleurs amis du
+monde.
+
+--Chut! le voici.
+
+En effet, Ducorneau revenait essoufflé. Il avait prévenu le traiteur de
+la rue des Bons-Enfants, pris dans son cabinet six bouteilles d'une mine
+respectable, et sa figure réjouie annonçait toutes les bonnes
+dispositions que ces soleils, la nature et la diplomatie, savent
+combiner pour dorer ce que les cyniques appellent la façade humaine.
+
+--Votre Excellence, dit-il, ne descendra pas dans la salle à manger?
+
+--Non pas, non pas, nous mangerons dans la chambre, entre nous, près du
+feu.
+
+--Monseigneur me ravit de joie. Voici le vin.
+
+--Des topazes! dit Beausire en élevant un des flacons à la hauteur d'une
+bougie.
+
+--Asseyez-vous, monsieur le chancelier, pendant que mon valet de chambre
+dressera le couvert.
+
+Ducorneau s'assit.
+
+--Quel jour sont arrivées les dernières dépêches? dit l'ambassadeur.
+
+--La veille du départ de votre... du prédécesseur de Votre Excellence.
+
+--Bien. La légation est en bon état?
+
+--Oh! oui, monseigneur.
+
+--Pas de mauvaises affaires d'argent?
+
+--Pas que je sache.
+
+--Pas de dettes... Oh! dites... S'il y en avait, nous commencerions par
+payer. Mon prédécesseur est un galant gentilhomme pour qui je me porte
+garant solidaire.
+
+--Dieu merci! monseigneur n'en aura pas besoin; les crédits ont été
+ordonnancés il y a trois semaines, et le lendemain même du départ de
+l'ex-ambassadeur, cent mille livres arrivaient ici.
+
+--Cent mille livres! s'écrièrent à la fois Beausire et don Manoël,
+effarés de joie.
+
+--En or, dit le chancelier.
+
+--En or, répétèrent l'ambassadeur, le secrétaire, et jusqu'au valet de
+chambre.
+
+--De sorte, dit Beausire, en avalant son émotion, que la caisse
+renferme...
+
+--Cent mille trois cent vingt-huit livres, monsieur le secrétaire.
+
+--C'est peu, dit froidement don Manoël; mais Sa Majesté heureusement a
+mis des fonds à notre disposition. Je vous l'avais bien dit, mon cher,
+ajouta t-il en s'adressant à Beausire, que nous manquerions à Paris.
+
+--Hormis ce point que Votre Excellence avait pris ses précautions,
+répliqua respectueusement Beausire.
+
+À partir de cette communication importante du chancelier, l'hilarité de
+l'ambassade ne fit que s'accroître.
+
+Un bon souper, composé d'un saumon, d'écrevisses énormes, de viandes
+noires et de crèmes, n'augmenta pas médiocrement cette verve des
+seigneurs portugais.
+
+Ducorneau, mis à l'aise, mangea comme dix grands d'Espagne, et montra à
+ses supérieurs comme quoi un Parisien de la rue Saint-Honoré traitait
+les vins de Porto et de Xérès en vins de Brie et de Tonnerre.
+
+M. Ducorneau bénissait encore le Ciel de lui avoir envoyé un ambassadeur
+qui préférait la langue française à la langue portugaise, et les vins
+portugais aux vins de France; il nageait dans cette délicieuse béatitude
+que fait au cerveau l'estomac satisfait et reconnaissant, lorsque M. de
+Souza l'interpellant lui demanda de s'aller coucher.
+
+Ducorneau se leva, et dans une révérence épineuse qui accrocha autant de
+meubles qu'une branche d'églantier accroche de feuilles dans un taillis,
+le chancelier gagna la porte de la rue.
+
+Beausire et don Manoël n'avaient pas assez fêté le vin de l'ambassade
+pour succomber sur-le-champ au sommeil.
+
+D'ailleurs, il fallait que le valet de chambre soupât à son tour après
+ses maîtres, opération que le _commandeur_ accomplit minutieusement,
+d'après les précédents tracés par M. l'ambassadeur et son secrétaire.
+
+Tout le plan du lendemain se trouva dressé. Les trois associés
+poussèrent une reconnaissance dans l'hôtel, après s'être assurés que le
+suisse dormait.
+
+
+
+
+Chapitre XXVIII
+
+MM. Boehmer et Bossange
+
+
+Le lendemain, grâce à l'activité de Ducorneau à jeun, l'ambassade était
+sortie de sa léthargie. Bureaux, cartons, écritoire, air d'apparat,
+chevaux piaffant dans la cour, indiquaient la vie là où la veille encore
+on sentait l'atonie et la mort.
+
+Le bruit se répandit vite, dans le quartier, qu'un grand personnage,
+chargé d'affaires, était arrivé de Portugal pendant la nuit.
+
+Ce bruit, qui devait donner du crédit à nos trois fripons, était pour
+eux une source de frayeurs toujours renaissantes.
+
+En effet, la police de M. de Crosne et celle de M. de Breteuil avaient
+de larges oreilles qu'elles se garderaient bien de clore en pareille
+occurrence; elles avaient des yeux d'Argus que certainement elles ne
+fermeraient pas lorsqu'il s'agirait de MM. les diplomates du Portugal.
+
+Mais don Manoël fit observer à Beausire qu'avec de l'audace on
+empêcherait les recherches de la police d'être soupçons avant huit
+jours; les soupçons d'être certitudes avant quinze jours; que, par
+conséquent, avant dix jours, moyen terme, rien ne gênerait les allures
+de l'association, laquelle association, pour bien agir, devait avoir
+terminé ses opérations avant six jours.
+
+L'aurore venait de poindre quand deux chaises de louage amenèrent dans
+l'hôtel la cargaison des neuf drôles destinés à composer le personnel de
+l'ambassade.
+
+Ils furent installés bien vite, ou, pour mieux dire, couchés par
+Beausire. On en mit un à la caisse, l'autre aux archives, un troisième
+remplaça le suisse, auquel Ducorneau lui-même donna son congé, sous
+prétexte qu'il ne savait pas le portugais. L'hôtel se trouva donc peuplé
+par cette garnison, qui devait en défendre les abords à tout profane.
+
+La police est profane au plus haut degré pour ceux qui ont des secrets
+politiques ou autres.
+
+Vers midi, don Manoël dit Souza, s'étant habillé galamment, monta dans
+un carrosse fort propre que Beausire avait loué cinq cents livres par
+mois, en payant quinze jours d'avance.
+
+Il partit pour la maison de MM. Boehmer et Bossange, en compagnie de son
+secrétaire et de son valet de chambre.
+
+Le chancelier reçut l'ordre d'expédier sous son couvert, et comme
+d'habitude, en l'absence des ambassadeurs, toutes les affaires relatives
+aux passeports, indemnités et secours, avec attention toutefois de ne
+donner des espèces ou de solder des comptes qu'avec l'agrément de M. le
+secrétaire.
+
+Ces messieurs voulaient garder intacte la somme de cent mille livres,
+pivot fondamental de toute l'opération.
+
+On apprit à M. l'ambassadeur que les joailliers de la couronne
+demeuraient sur le quai de l'École, où ils firent leur entrée vers une
+heure de relevée.
+
+Le valet de chambre frappa modestement à la porte du joaillier, qui
+était fermée par de fortes serrures et garnie de gros clous à large
+tête, comme une porte de prison.
+
+L'art avait disposé ces clous de manière à former des dessins plus ou
+moins agréables. Il était constaté seulement que jamais vrille, scie ou
+lime n'eut pu mordre un morceau du bois sans se rompre une dent sur un
+morceau de fer.
+
+Un guichet treillissé s'ouvrit, et une voix demanda au valet de chambre
+ce qu'il désirait savoir.
+
+--M. l'ambassadeur de Portugal veut parler à MM. Boehmer et Bossange,
+répondit le valet.
+
+Une figure apparut bien vite au premier étage, puis un pas précipité se
+fit entendre dans l'escalier. La porte s'ouvrit.
+
+Don Manoël descendit de voiture avec une noble lenteur.
+
+M. Beausire était descendu le premier pour offrir son bras à Son
+Excellence.
+
+L'homme qui s'avançait avec tant d'empressement au-devant des deux
+Portugais était M. Boehmer lui-même qui, en entendant s'arrêter la
+voiture, avait regardé par ses vitres, entendu le mot ambassadeur, et
+s'était élancé pour ne pas faire attendre Son Excellence.
+
+Le joaillier se confondit en excuses pendant que don Manoël montait
+l'escalier.
+
+M. Beausire remarqua que, derrière eux, une vieille servante, vigoureuse
+et bien découplée, fermait verrous, serrures, dont il y avait un grand
+luxe à la porte de la rue.
+
+M. Beausire ayant paru faire ces observations avec une certaine
+recherche, M. Boehmer lui dit:
+
+--Monsieur, pardonnez; nous sommes si fort exposés dans notre
+malheureuse profession, que nos habitudes renferment toutes une
+précaution quelconque.
+
+Don Manoël était demeuré impassible; Boehmer le vit et lui réitéra à
+lui-même la phrase qui avait obtenu de Beausire un sourire agréable.
+Mais l'ambassadeur n'ayant pas plus sourcillé à la seconde fois qu'à la
+première:
+
+--Pardonnez-moi, monsieur l'ambassadeur, dit encore Boehmer
+décontenancé.
+
+--Son Excellence ne parle pas français, dit Beausire, et ne peut vous
+entendre, monsieur; mais je vais lui transmettre vos excuses, à moins,
+se hâta-t-il de dire, que vous-même, monsieur, ne parliez le portugais.
+
+--Non, monsieur, non.
+
+--Je parlerai donc pour vous.
+
+Et Beausire baragouina quelques mots portugais à don Manoël, qui
+répondit dans la même langue.
+
+--Son Excellence M. le comte de Souza, ambassadeur de Sa Majesté Très
+Fidèle, accepte gracieusement vos excuses, monsieur, et me charge de
+vous demander s'il est vrai que vous avez encore en votre possession un
+beau collier de diamants?
+
+Boehmer leva la tête et regarda Beausire en homme qui sait toiser son
+monde.
+
+Beausire soutint le choc en habile diplomate.
+
+--Un collier de diamants, dit lentement Boehmer, un fort beau collier?
+
+--Celui que vous avez offert à la reine de France, ajouta Beausire, et
+dont Sa Majesté Très Fidèle a entendu parler.
+
+--Monsieur, dit Boehmer, est un officier de M. l'ambassadeur?
+
+--Son secrétaire particulier, monsieur.
+
+Don Manoël s'était assis en grand seigneur; il regardait les peintures
+des panneaux d'une assez belle pièce qui donnait sur le quai.
+
+Un beau soleil éclairait alors la Seine, et les premiers peupliers
+montraient leurs pousses d'un vert tendre au-dessus des eaux, grosses
+encore et jaunies par le dégel.
+
+Don Manoël passa de l'examen des peintures à celui du paysage.
+
+--Monsieur, dit Beausire, il me semble que vous n'avez pas entendu un
+mot de ce que je vous ai dit.
+
+--Comment cela, monsieur? répondit Boehmer, un peu étourdi du ton vif du
+personnage.
+
+--C'est que je vois Son Excellence qui s'impatiente, monsieur le
+joaillier.
+
+--Monsieur, pardon, dit Boehmer tout rouge, je ne dois pas montrer le
+collier sans être assisté de mon associé, monsieur Bossange.
+
+--Eh bien! monsieur, faites venir votre associé.
+
+Don Manoël se rapprocha et, de son air glacial qui comportait une
+certaine majesté, il commença en portugais une allocution qui fit
+plusieurs fois courber sous le respect la tête de Beausire. Après quoi
+il tourna le dos et reprit sa contemplation aux vitres.
+
+--Son Excellence me dit, monsieur, qu'il y a déjà dix minutes qu'elle
+attend, et qu'elle n'a pas l'habitude d'attendre nulle part, pas même
+chez les rois.
+
+Boehmer s'inclina, prit un cordon de sonnette et l'agita.
+
+Une minute après, une autre figure entra dans la chambre. C'était M.
+Bossange, l'associé.
+
+Boehmer le mit au fait avec deux mots. Bossange donna son coup d'oeil
+aux deux Portugais, et finit par demander à Boehmer sa clef pour ouvrir
+le coffre-fort.
+
+«Il me paraît que les honnêtes gens, pensa Beausire, prennent autant de
+précautions les uns contre les autres que les voleurs.»
+
+Dix minutes après, M. Bossange revint, portant un écrin dans sa main
+gauche; sa main droite était cachée sous son habit. Beausire y vit
+distinctement le relief de deux pistolets.
+
+--Nous pouvons avoir bonne mine, dit don Manoël gravement en portugais;
+mais ces marchands nous prennent plutôt pour des filous que pour des
+ambassadeurs.
+
+Et, en prononçant ces mots, il regarda bien les joailliers pour saisir
+sur leurs visages la moindre émotion dans le cas où ils comprendraient
+le portugais.
+
+Rien ne parut, rien qu'un collier de diamants si merveilleusement beau
+que l'éclat éblouissait.
+
+On mit avec confiance cet écrin dans les mains de don Manoël, qui
+soudain avec colère:
+
+--Monsieur, dit-il à son secrétaire, dites à ces drôles qu'ils abusent
+de la permission qu'a un marchand d'être stupide. Ils me montrent du
+strass quand je leur demande des diamants. Dites-leur que je me
+plaindrai au ministre de France, et qu'au nom de ma reine, je ferai
+jeter à la Bastille les impertinents qui mystifient un ambassadeur de
+Portugal.
+
+Disant ces mots, il fit voler, d'un revers de main, l'écrin sur le
+comptoir. Beausire n'eut pas besoin de traduire toutes les paroles, la
+pantomime avait suffi.
+
+Boehmer et Bossange se confondirent en excuses et dirent qu'en France on
+montrait des modèles de diamants, des semblants de parure, le tout pour
+satisfaire les honnêtes gens, mais pour ne pas allécher ou tenter les
+voleurs.
+
+M. de Souza fit un geste énergique et marcha vers la porte aux yeux des
+marchands inquiets.
+
+--Son Excellence me charge de vous dire, poursuivit Beausire, qu'il est
+fâcheux que des gens qui portent le titre de joailliers de la couronne
+de France en soient à distinguer un ambassadeur d'avec un gredin, et Son
+Excellence se retire à son hôtel.
+
+MM. Boehmer et Bossange se firent un signe, et s'inclinèrent en
+protestant de nouveau de tout leur respect.
+
+M. de Souza leur faillit marcher sur les pieds et sortit.
+
+Les marchands se regardèrent, décidément inquiets et courbés jusqu'à
+terre.
+
+Beausire suivit fièrement son maître.
+
+La vieille ouvrit les serrures de la porte.
+
+--À l'hôtel de l'ambassade, rue de la Jussienne! cria Beausire au valet
+de chambre.
+
+--À l'hôtel de l'ambassade, rue de la Jussienne! cria le valet au
+cocher.
+
+Boehmer entendit au travers du guichet.
+
+--Affaire manquée! grommela le valet.
+
+--Affaire faite, dit Beausire; dans une heure, ces croquants seront chez
+nous.
+
+Le carrosse roula comme s'il eût été enlevé par huit chevaux.
+
+
+
+
+Chapitre XXIX
+
+À l'ambassade
+
+
+En rentrant à l'hôtel de l'ambassade, ces messieurs trouvèrent Ducorneau
+qui dînait tranquillement dans son bureau.
+
+Beausire le pria de monter chez l'ambassadeur, et lui tint ce langage:
+
+--Vous comprenez, cher chancelier, qu'un homme tel que M. de Souza n'est
+pas un ambassadeur ordinaire.
+
+--Je m'en suis aperçu, dit le chancelier.
+
+--Son Excellence, poursuivit Beausire, veut occuper une place distinguée
+à Paris, parmi les riches et les gens de goût, c'est vous dire que le
+séjour de ce vilain hôtel, rue de la Jussienne, n'est pas supportable
+pour lui; en conséquence, il s'agirait de trouver une autre résidence
+particulière pour M. de Souza.
+
+--Cela compliquera les relations diplomatiques, dit le chancelier; nous
+aurons à courir beaucoup pour les signatures.
+
+--Eh! Son Excellence vous donnera un carrosse, cher monsieur Ducorneau,
+répondit Beausire.
+
+Ducorneau faillit s'évanouir de joie.
+
+--Un carrosse à moi! s'écria-t-il.
+
+--Il est fâcheux que vous n'en ayez pas l'habitude, continua Beausire;
+un chancelier d'ambassade un peu digne doit avoir son carrosse; mais
+nous parlerons de ce détail en temps et lieu. Pour le moment, rendons
+compte à M. l'ambassadeur de l'état des affaires étrangères. La caisse,
+où est-elle?
+
+--Là-haut, monsieur, dans l'appartement même de M. l'ambassadeur.
+
+--Si loin de vous?
+
+--Mesure de sûreté, monsieur; les voleurs ont plus de mal à pénétrer au
+premier qu'au rez-de-chaussée.
+
+--Des voleurs, fit dédaigneusement Beausire, pour une si petite somme.
+
+--Cent mille livres! fit Ducorneau. Peste! on voit bien que M. de Souza
+est riche. Il n'y a pas cent mille livres dans toutes les caisses
+d'ambassade.
+
+--Voulez-vous que nous vérifiions? dit Beausire; j'ai hâte de me rendre
+à mes affaires.
+
+--À l'instant, monsieur, à l'instant, dit Ducorneau en quittant le
+rez-de-chaussée.
+
+Vérification faite, les cent mille livres apparurent en belles espèces,
+moitié or et moitié argent.
+
+Ducorneau offrit sa clef, que Beausire regarda quelque temps, pour en
+admirer les ingénieuses guillochures et les trèfles compliqués.
+
+Il en avait habilement pris l'empreinte avec de la cire.
+
+Puis il la rendit au chancelier en lui disant:
+
+--Monsieur Ducorneau, elle est mieux dans vos mains que dans les
+miennes; passons chez M. l'ambassadeur.
+
+On trouva don Manoël en tête à tête avec le chocolat national. Il
+semblait fort occupé d'un papier couvert de chiffres. À la vue de son
+chancelier:
+
+--Connaissez-vous le chiffre de l'ancienne correspondance? demanda-t-il.
+
+--Non, Votre Excellence.
+
+--Eh bien! je veux que désormais vous soyez initié, monsieur, vous me
+débarrasserez, de cette façon, d'une foule de détails ennuyeux. À
+propos, la caisse? demanda-t-il à Beausire.
+
+--En parfait état, comme tout ce qui est du ressort de M. Ducorneau,
+répliqua Beausire.
+
+--Les cent mille livres?
+
+--Liquides, monsieur.
+
+--Bien; asseyez-vous, monsieur Ducorneau, vous allez me donner un
+renseignement.
+
+--Aux ordres de Votre Excellence, dit le chancelier radieux.
+
+--Voilà le fait: affaire d'État, monsieur Ducorneau.
+
+--Oh! j'écoute, monseigneur.
+
+Et le digne chancelier approcha son siège.
+
+--Affaire grave, dans laquelle j'ai besoin de vos lumières.
+Connaissez-vous des joailliers un peu honnêtes, à Paris?
+
+--Il y a MM. Boehmer et Bossange, joailliers de la couronne, dit le
+chancelier.
+
+--Précisément, ce sont eux que je ne veux point employer, dit don
+Manoël; je les quitte pour ne jamais les revoir.
+
+--Ils ont eu le malheur de mécontenter Votre Excellence?
+
+--Gravement, monsieur Corno, gravement.
+
+--Oh! si je pouvais être un peu moins réservé, si j'osais...
+
+--Osez.
+
+--Je demanderais en quoi ces gens, qui ont de la réputation dans leur
+métier...
+
+--Ce sont de véritables juifs, monsieur Corno, et leurs mauvais procédés
+leur font perdre comme un million ou deux.
+
+--Oh! s'écria Ducorneau avidement.
+
+--J'étais envoyé par Sa Majesté Très Fidèle pour négocier l'achat d'un
+collier de diamants.
+
+--Oui, oui, le fameux collier, qui avait été commandé par le feu roi
+pour Mme Du Barry; je sais, je sais.
+
+--Vous êtes un homme précieux; vous savez tout. Eh bien! j'allais
+acheter ce collier; mais, puisque les choses vont ainsi, je ne
+l'achèterai pas.
+
+--Faut-il que je fasse une démarche?
+
+--Monsieur Corno!
+
+--Diplomatique, monseigneur, très diplomatique.
+
+--Ce serait bon si vous connaissiez ces gens là.
+
+--Bossange est mon petit-cousin à la mode de Bretagne.
+
+Don Manoël et Beausire se regardèrent.
+
+Il se fit un silence. Les deux Portugais aiguisaient leurs réflexions.
+
+Tout à coup un des valets ouvrit la porte et annonça:
+
+--MM. Boehmer et Bossange!
+
+Don Manoël se leva soudain et, d'une voix irritée:
+
+--Renvoyez ces gens-là! s'écria-t-il.
+
+Le valet fit un pas pour obéir.
+
+--Non, chassez-les vous-même, monsieur le secrétaire, reprit
+l'ambassadeur.
+
+--Au nom du Ciel! fit Ducorneau suppliant, laissez-moi exécuter l'ordre
+de monseigneur; je l'adoucirai, puisque je ne puis l'éluder.
+
+--Faites, si vous voulez, dit négligemment don Manoël.
+
+Beausire se rapprocha de lui au moment où Ducorneau sortait avec
+précipitation.
+
+--Ah çà! mais cette affaire est destinée à manquer? dit don Manoël.
+
+--Non pas, Ducorneau va la raccommoder.
+
+--Il l'embrouillera, malheureux! Nous avons parlé portugais seulement
+chez les joailliers; vous avez dit que je n'entendais pas un mot de
+français. Ducorneau va tout gâter.
+
+--J'y cours.
+
+--Vous montrer, c'est peut-être dangereux, Beausire.
+
+--Vous allez voir que non; laissez-moi plein pouvoir.
+
+--Pardieu!
+
+Beausire partit.
+
+Ducorneau avait trouvé en bas Boehmer et Bossange, dont la contenance,
+depuis leur entrée à l'ambassade, était toute modifiée dans le sens de
+la politesse, sinon dans celui de la confiance.
+
+Ils comptaient peu sur la vue d'un visage de connaissance, et se
+faufilaient avec raideur dans les premiers cabinets.
+
+En apercevant Ducorneau, Bossange poussa un cri de joyeuse surprise.
+
+--Vous ici! dit-il.
+
+Et il s'approcha pour l'embrasser.
+
+--Ah! ah! vous êtes bien aimable, dit Ducorneau, vous me reconnaissez
+ici, mon cousin le richard. Est-ce parce que je suis à une ambassade?
+
+--Ma foi! oui, dit Bossange, si nous avons été séparés un peu,
+pardonnez-le-moi, et rendez-moi un service.
+
+--Je venais pour cela.
+
+--Oh! merci. Vous êtes donc attaché à l'ambassade?
+
+--Mais oui.
+
+--Un renseignement.
+
+--Lequel, et sur quoi?
+
+--Sur l'ambassade même.
+
+--J'en suis le chancelier.
+
+--Oh! à merveille. Nous voulons parler à l'ambassadeur.
+
+--Je viens de sa part.
+
+--De sa part! pour nous dire?...
+
+--Qu'il vous prie de sortir bien vite de son hôtel, et bien vite,
+messieurs.
+
+Les deux joailliers se regardèrent penauds.
+
+--Parce que, dit Ducorneau avec importance, vous avez été maladroits et
+malhonnêtes, à ce qu'il paraît.
+
+--Écoutez-nous donc.
+
+--C'est inutile, dit tout à coup la voix de Beausire, qui apparut fier
+et froid au seuil de la chambre. Monsieur Ducorneau, Son Excellence vous
+a dit de congédier ces messieurs. Congédiez-les.
+
+--Monsieur le secrétaire...
+
+--Obéissez, dit Beausire avec dédain. Faites!
+
+Et il passa.
+
+Le chancelier prit son parent par l'épaule droite, l'associé du parent
+par l'épaule gauche, et les poussa doucement dehors.
+
+--Voilà, dit-il, c'est une affaire manquée.
+
+--Que ces étrangers sont donc susceptibles, mon Dieu! murmura Boehmer,
+qui était un Allemand.
+
+--Quand on s'appelle Souza et qu'on a neuf cent mille livres de revenu,
+mon cher cousin, dit le chancelier, on a le droit d'être ce qu'on veut.
+
+--Ah! soupira Bossange, je vous ai bien dit, Boehmer, que vous êtes trop
+raide en affaires.
+
+--Eh! répliqua l'entêté Allemand, si nous n'avons pas son argent, il
+n'aura pas notre collier.
+
+On approchait de la porte de la rue.
+
+Ducorneau se mit à rire.
+
+--Savez-vous bien ce que c'est qu'un Portugais? dit-il dédaigneusement;
+savez-vous ce que c'est qu'un ambassadeur, bourgeois que vous êtes? Non.
+Eh bien! je vais vous le dire. Un ambassadeur favori d'une reine, M.
+Potemkine, achetait tous les ans, au 1er janvier, pour la reine, un
+panier de cerises qui coûtait cent mille écus, mille livres la cerise;
+c'est joli, n'est-ce pas? Eh bien! M. de Souza achètera les mines du
+Brésil pour trouver dans les filons un diamant gros comme tous les
+vôtres. Cela lui coûtera vingt années de son revenu, vingt millions;
+mais que lui importe, il n'a pas d'enfants. Voilà.
+
+Et il leur fermait la porte, quand Bossange, se ravisant:
+
+--Raccommodez cela, dit-il, et vous aurez...
+
+--Ici, l'on est incorruptible, répliqua Ducorneau.
+
+Et il ferma la porte.
+
+Le soir même, l'ambassadeur reçut la lettre suivante:
+
+«Monseigneur,
+
+«Un homme qui attend vos ordres et désire vous présenter les
+respectueuses excuses de vos humbles serviteurs est à la porte de votre
+hôtel; sur un signe de Votre Excellence, il déposera dans les mains d'un
+de vos gens le collier qui avait eu le bonheur d'attirer votre
+attention.
+
+«Daignez recevoir, monseigneur, l'assurance du profond respect, etc.,
+etc.
+
+«Boehmer et Bossange.»
+
+--Eh bien! mais, dit don Manoël en lisant cette épître, le collier est à
+nous.
+
+--Non pas, non pas, dit Beausire; il ne sera à nous que quand nous
+l'aurons acheté; achetons-le!
+
+--Comment?
+
+--Votre Excellence ne sait pas le français, c'est convenu; et, tout
+d'abord, débarrassons-nous de M. le chancelier.
+
+--Comment?
+
+--De la façon la plus simple: il s'agit de lui donner une mission
+diplomatique importante; je m'en charge.
+
+--Vous avez tort, dit Manoël, il sera ici notre caution.
+
+--Il dira que vous parlez français comme M. Bossange et moi.
+
+--Il ne le dira pas; je l'en prierai.
+
+--Soit, qu'il reste. Faites entrer l'homme aux diamants.
+
+L'homme fut introduit; c'était Boehmer en personne, Boehmer, qui fit les
+plus profondes gentillesses et les excuses les plus soumises.
+
+Après quoi il offrit ses diamants, et fit mine de les laisser pour être
+examinés.
+
+Don Manoël le retint.
+
+--Assez d'épreuves comme cela, dit Beausire; vous êtes un marchand
+défiant; vous devez être honnête. Asseyons-nous ici et causons, puisque
+M. l'ambassadeur vous pardonne.
+
+--Ouf! que l'on a du mal à vendre! soupira Boehmer.
+
+«Que de mal on se donne pour voler!» pensa Beausire.
+
+
+
+
+Chapitre XXX
+
+Le marché
+
+
+Alors, M. l'ambassadeur consentit à examiner le collier en détail.
+
+M. Boehmer en montra curieusement chaque pièce, et en fit ressortir
+chaque beauté.
+
+--Sur l'ensemble de ces pierres, dit Beausire, à qui don Manoël venait
+de parler en portugais, M. l'ambassadeur ne voit rien à dire; l'ensemble
+est satisfaisant.
+
+«Quant aux diamants en eux-mêmes, ce n'est pas la même chose; Son
+Excellence en a compté dix un peu piqués, un peu tachés.
+
+--Oh! fit Boehmer.
+
+--Son Excellence, interrompit Beausire, se connaît mieux que vous en
+diamants; les nobles portugais jouent avec les diamants, au Brésil,
+comme ici les enfants avec du verre.
+
+Don Manoël, en effet, posa le doigt sur plusieurs diamants l'un après
+l'autre, et fit remarquer avec une admirable perspicacité les défauts
+imperceptibles que peut-être un connaisseur n'eût pas relevés dans les
+diamants.
+
+--Tel qu'il est cependant, ce collier, dit Boehmer un peu surpris de
+voir un si grand seigneur aussi fin joaillier, tel qu'il est, ce collier
+est la plus belle réunion de diamants qu'il y ait en ce moment dans
+toute l'Europe.
+
+--C'est vrai, répliqua don Manoël.
+
+Et sur un signe Beausire ajouta:
+
+--Eh bien! monsieur Boehmer, voici le fait: Sa Majesté la reine de
+Portugal a entendu parler du collier; elle a chargé Son Excellence de
+négocier l'affaire après avoir vu les diamants. Les diamants conviennent
+à Son Excellence; combien voulez vous vendre ce collier?
+
+--Seize cent mille livres, dit Boehmer.
+
+Beausire répéta le chiffre à son ambassadeur.
+
+--C'est cent mille livres trop cher, répliqua don Manoël.
+
+--Monseigneur, dit le joaillier, on ne peut évaluer les bénéfices au
+juste sur un objet de cette importance; il a fallu, pour composer une
+parure de ce mérite, des recherches et des voyages qui effraieraient si
+on les connaissait comme moi.
+
+--Cent mille livres trop cher, repartit le tenace Portugais.
+
+--Et pour que monseigneur vous dise cela, dit Beausire, il faut que ce
+soit chez lui une conviction, car Son Excellence ne marchande jamais.
+
+Boehmer parut un peu ébranlé. Rien ne rassure les marchands soupçonneux
+comme un acheteur qui marchande.
+
+--Je ne saurais, dit-il après un moment d'hésitation, souscrire une
+diminution qui fait la différence du gain ou de la perte entre mon
+associé et moi.
+
+Don Manoël écouta la traduction de Beausire et se leva.
+
+Beausire ferma l'écrin et le remit à Boehmer.
+
+--J'en parlerai toujours à M. Bossange, dit ce dernier. Votre Excellence
+y consent-elle?
+
+--Qu'est-ce à dire? demanda Beausire.
+
+--Je veux dire que M. l'ambassadeur semble avoir offert quinze cent
+mille livres du collier.
+
+--Oui.
+
+--Son Excellence maintient-elle son prix?
+
+--Son Excellence ne recule jamais devant ce qu'elle a dit, répliqua
+portugaisement Beausire; mais Son Excellence ne recule pas toujours
+devant l'ennui de marchander ou d'être marchandé.
+
+--Monsieur le secrétaire, ne concevez-vous pas que je doive causer avec
+mon associé?
+
+--Oh! parfaitement, monsieur Boehmer.
+
+--Parfaitement, répondit en portugais don Manoël, à qui la phrase de
+Boehmer était parvenue, mais à moi aussi une solution prompte est
+nécessaire.
+
+--Eh bien! monseigneur, si mon associé accepte la diminution, moi
+j'accepte d'avance.
+
+--Bien.
+
+--Le prix est donc dès à présent de quinze cent mille livres.
+
+--Soit.
+
+--Il ne reste plus, dit Boehmer, sauf toutefois la ratification de M.
+Bossange...
+
+--Toujours, oui.
+
+--Il ne reste plus que le mode du paiement.
+
+--Vous n'aurez pas à cet égard la moindre difficulté, dit Beausire.
+Comment voulez-vous être payé?
+
+--Mais, dit Boehmer en riant, si le comptant est possible...
+
+--Qu'appelez-vous le comptant? dit Beausire froidement.
+
+--Oh! je sais bien que nul n'a un million et demi en espèces à donner!
+s'écria Boehmer en soupirant.
+
+--Et d'ailleurs, vous en seriez embarrassé vous-même, monsieur Boehmer.
+
+--Cependant, monsieur le secrétaire, je ne consentirai jamais à me
+passer d'argent comptant.
+
+--C'est trop juste.
+
+Et il se tourna vers don Manoël.
+
+--Combien Votre Excellence donnerait-elle comptant à M. Boehmer?
+
+--Cent mille livres, dit le Portugais.
+
+--Cent mille livres, dit Beausire à Boehmer, en signant le marché.
+
+--Mais le reste? dit Boehmer.
+
+--Le temps qu'il faut à une traite de monseigneur pour aller de Paris à
+Lisbonne, à moins que vous ne préfériez attendre l'avertissement envoyé
+de Lisbonne à Paris.
+
+--Oh! fit Boehmer, nous avons un correspondant à Lisbonne; en lui
+écrivant...
+
+--C'est cela, dit Beausire en riant ironiquement, écrivez-lui;
+demandez-lui si M. de Souza est solvable, et si Sa Majesté la reine est
+bonne pour quatorze cent mille livres.
+
+--Monsieur... dit Boehmer confus.
+
+--Acceptez-vous, ou bien préférez-vous d'autres conditions?
+
+--Celles que Monsieur le secrétaire a bien voulu me poser en premier
+lieu me paraissent acceptables. Y aurait-il des termes aux paiements?
+
+--Il y aurait trois termes, monsieur Boehmer, chacun de cinq cent mille
+livres, et ce serait pour vous l'affaire d'un voyage intéressant.
+
+--D'un voyage à Lisbonne?
+
+--Pourquoi pas?... Toucher un million et demi en trois mois, cela
+vaut-il qu'on se dérange?
+
+--Oh! sans doute, mais...
+
+--D'ailleurs, vous voyagerez aux frais de l'ambassade, et moi ou M. le
+chancelier, nous vous accompagnerons.
+
+--Je porterai les diamants?
+
+--Sans nul doute, à moins que vous ne préfériez envoyer d'ici les
+traites, et laisser les diamants aller seuls en Portugal.
+
+--Je ne sais... je... crois... que... le voyage serait utile, et que...
+
+--C'est aussi mon avis, dit Beausire. On signerait ici. Vous recevriez
+vos cent mille livres comptant, vous signeriez la vente, et vous
+porteriez vos diamants à Sa Majesté.
+
+--Quel est votre correspondant?
+
+--MM. Nunez Balboa frères.
+
+Don Manoël leva la tête.
+
+--Ce sont mes banquiers, dit-il en souriant.
+
+--Ce sont les banquiers de Son Excellence, dit Beausire en souriant
+aussi.
+
+Boehmer parut radieux; son aspect n'avait pas conservé un nuage; il
+s'inclina comme pour remercier et prendre congé.
+
+Soudain une réflexion le ramena.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Beausire inquiet.
+
+--C'est parole donnée? fit Boehmer.
+
+--Oui, donnée.
+
+--Sauf...
+
+--Sauf la ratification de M. Bossange, nous l'avons dit.
+
+--Sauf un autre cas, ajouta Boehmer.
+
+--Ah! ah!
+
+--Monsieur, cela est tout délicat, et l'honneur du nom portugais est un
+sentiment trop puissant pour que Son Excellence ne comprenne pas ma
+pensée.
+
+--Que de détours! Au fait!
+
+--Voici le fait. Le collier a été offert à Sa Majesté la reine de
+France.
+
+--Qui l'a refusé. Après?
+
+--Nous ne pouvons, monsieur, laisser sortir de France à tout jamais ce
+collier sans en prévenir la reine, et le respect, la loyauté même
+exigent que nous donnions la préférence à Sa Majesté la reine.
+
+--C'est juste, dit don Manoël avec dignité. Je voudrais qu'un marchand
+portugais tînt le même langage que M. Boehmer.
+
+--Je suis bien heureux et bien fier de l'assentiment que Son Excellence
+a daigné m'accorder. Voilà donc les deux cas prévus: ratification des
+conditions par Bossange, deuxième et définitif refus de Sa Majesté la
+reine de France. Je vous demande pour cela trois jours.
+
+--De notre côté, dit Beausire, cent mille livres comptant, trois traites
+de cinq cent mille livres mises dans vos mains. La boîte de diamants
+remise à M. le chancelier de l'ambassade ou à moi disposé à vous
+accompagner à Lisbonne, chez MM. Nunez Balboa frères. Paiement intégral
+en trois mois. Frais de voyage nuls.
+
+--Oui, monseigneur, oui, monsieur, dit Boehmer en faisant la révérence.
+
+--Ah! dit don Manoël en portugais.
+
+--Quoi donc? fit Boehmer inquiet à son tour et revenant.
+
+--Pour épingles, dit l'ambassadeur, une bague de mille pistoles pour mon
+secrétaire, ou pour mon chancelier, pour votre compagnon, enfin,
+monsieur le joaillier.
+
+--C'est trop juste, monseigneur, murmura Boehmer, et j'avais déjà fait
+cette dépense dans mon esprit.
+
+Don Manoël congédia le joaillier avec un geste de grand seigneur.
+
+Les deux associés demeurèrent seuls.
+
+--Veuillez m'expliquer, dit don Manoël avec une certaine animation à
+Beausire, quelle diable d'idée vous avez eue de ne pas faire remettre
+ici les diamants? Un voyage en Portugal! Êtes-vous fou? Ne pouvait-on
+donner à ces bijoutiers leur argent et prendre leurs diamants en
+échange?
+
+--Vous prenez trop au sérieux votre rôle d'ambassadeur, répliqua
+Beausire. Vous n'êtes pas encore tout à fait M. de Souza pour M.
+Boehmer.
+
+--Allons donc! Eût-il traité s'il eût eu des soupçons?
+
+--Tant qu'il vous plaira. Il n'eût pas traité, c'est possible; mais tout
+homme qui possède quinze cent mille livres se croit au-dessus de tous
+les rois et de tous les ambassadeurs du monde. Tout homme qui troque
+quinze cent mille livres contre des morceaux de papier veut savoir si
+ces papiers valent quelque chose.
+
+--Allons, vous allez en Portugal! Vous qui ne savez pas le portugais...
+Je vous dis que vous êtes fou.
+
+--Point du tout. Vous irez vous-même.
+
+--Oh! non pas, s'écria don Manoël; retourner en Portugal, moi, j'ai de
+trop fameuses raisons. Non! non!
+
+--Je vous déclare que Boehmer n'eût jamais donné ses diamants contre
+papiers.
+
+--Papiers signés Souza!
+
+--Quand je dis qu'il se prend pour un Souza! s'écria Beausire en
+frappant dans ses mains.
+
+--J'aime mieux entendre dire que l'affaire est manquée, répéta don
+Manoël.
+
+--Pas le moins du monde. Venez ici, monsieur le commandeur, dit Beausire
+au valet de chambre, qui apparaissait sur le seuil. Vous savez de quoi
+il s'agit, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Vous m'écoutiez?
+
+--Certes.
+
+--Très bien. Êtes-vous d'avis que j'ai fait une sottise?
+
+--Je suis d'avis que vous avez cent mille fois raison.
+
+--Dites pourquoi?
+
+--Le voici. M. Boehmer n'aurait jamais cessé de faire surveiller l'hôtel
+de l'ambassade et l'ambassadeur.
+
+--Eh bien? dit don Manoël.
+
+--Eh bien! ayant son argent à la main, son argent à ses côtés, M.
+Boehmer ne conservera aucun soupçon, il partira tranquillement pour le
+Portugal.
+
+--Nous n'irons pas jusque-là, monsieur l'ambassadeur, dit le valet de
+chambre; n'est-ce pas, monsieur le chevalier de Beausire?
+
+--Allons donc! voilà un garçon d'esprit, dit l'amant d'Oliva.
+
+--Dites, dites votre plan, répondit don Manoël assez froid.
+
+--À cinquante lieues de Paris, dit Beausire, ce garçon d'esprit, avec un
+masque sur le visage, viendra montrer un ou deux pistolets à notre
+postillon; il vous volera nos traites, nos diamants, rouera de coups M.
+Boehmer, et le tour sera fait.
+
+--Je ne comprenais pas cela, dit le valet de chambre. Je voyais M.
+Beausire et M. Boehmer s'embarquant à Bayonne pour le Portugal.
+
+--Très bien!
+
+--M. Boehmer, comme tous les Allemands, aime la mer et se promène sur le
+pont. Un jour de roulis, il se penche et tombe. L'écrin est censé tomber
+avec lui, voilà. Pourquoi la mer ne garderait-elle pas quinze cent mille
+livres de diamants, elle qui a bien gardé les galions des Indes?
+
+--Ah! oui, je comprends, dit le Portugais.
+
+--C'est heureux, grommela Beausire.
+
+--Seulement, reprit don Manoël, pour avoir subtilisé les diamants on est
+mis à la Bastille, pour avoir fait regarder la mer à M. le joaillier on
+est pendu.
+
+--Pour avoir volé les diamants, on est pris, dit le commandeur; pour
+avoir noyé cet homme, on ne peut être soupçonné une minute.
+
+--Nous verrons d'ailleurs quand nous en serons là, répliqua Beausire.
+Maintenant à nos rôles. Faisons aller l'ambassade comme des Portugais
+modèles, afin qu'on dise de nous: «S'ils n'étaient pas de vrais
+ambassadeurs, ils en avaient la mine.» C'est toujours flatteur.
+Attendons les trois jours.
+
+
+
+
+Chapitre XXXI
+
+La maison du gazetier
+
+
+C'était le lendemain du jour où les Portugais avaient fait affaire avec
+Boehmer, et trois jours après le bal de l'Opéra, auquel nous avons vu
+assister quelques-uns des principaux personnages de cette histoire.
+
+Dans la rue Montorgueil, au fond d'une cour fermée par une grille,
+s'élevait une petite maison longue et mince, défendue du bruit de la rue
+par des contrevents qui rappelaient la vie de province.
+
+Au fond de cette cour, le rez-de-chaussée, qu'il fallait aller chercher
+en sondant les différents gués de deux ou trois trous punais, offrait
+une espèce de boutique à demi ouverte à ceux qui avaient franchi
+l'obstacle de la grille et l'espace de la cour.
+
+C'était la maison d'un journaliste assez renommé, d'un gazetier, comme
+on disait alors. Le rédacteur habitait le premier étage. Le
+rez-de-chaussée servait à empiler les livraisons de la gazette,
+étiquetées par numéros. Les deux autres étages appartenaient à des gens
+tranquilles, qui payaient bon marché le désagrément d'assister plusieurs
+fois l'an à des scènes bruyantes faites au gazetier par des agents de
+police, des particuliers offensés, ou des acteurs traités comme des
+ilotes.
+
+Ces jours-là, les locataires de la maison de la _Grille_, on l'appelait
+ainsi dans le quartier, fermaient leurs croisées sur le devant, afin de
+mieux entendre les abois du gazetier, qui, poursuivi, se réfugiait
+ordinairement dans la rue des Vieux-Augustins, par une sortie de
+plain-pied avec sa chambre.
+
+Une porte dérobée s'ouvrait, se refermait; le bruit cessait, l'homme
+menacé avait disparu; les assaillants se trouvaient seuls en face de
+quatre fusiliers des gardes-françaises, qu'une vieille servante était
+allée vite requérir au poste de la Halle.
+
+Il arrivait bien de çà et de là que les assaillants, ne trouvant
+personne sur qui décharger leur colère, s'en prenaient aux paperasses
+mouillées du rez-de-chaussée, et lacéraient, trépignaient ou brûlaient,
+si par malheur il y avait du feu dans les environs, une certaine
+quantité des papiers coupables.
+
+Mais qu'est-ce qu'un morceau de gazette pour une vengeance qui demandait
+des morceaux de peau du gazetier?
+
+À ces scènes près, la tranquillité de la maison de la Grille était
+proverbiale.
+
+M. Réteau sortait le matin, faisait sa ronde sur les quais, les places
+et les boulevards. Il trouvait les ridicules, les vices, les annotait,
+les crayonnait au vif, et les couchait tout portraiturés dans son plus
+prochain numéro.
+
+Le journal était hebdomadaire.
+
+C'est-à-dire que, pendant quatre jours, le sieur Réteau chassait
+l'article, le faisait imprimer pendant les trois autres jours, et menait
+du bon temps le jour de la publication du numéro.
+
+La feuille venait de paraître le jour dont nous parlons, soixante-douze
+heures après le bal de l'Opéra, où Mlle Oliva avait pris tant de plaisir
+au bras du domino bleu.
+
+M. Réteau, en se levant à huit heures, reçut de sa vieille servante le
+numéro du jour, encore humide et puant sous sa robe gris-rouge.
+
+Il s'empressa de lire ce numéro avec le soin qu'un tendre père met à
+passer en revue les qualités ou les défauts de son fils chéri.
+
+Puis quand il eut fini:
+
+--Aldegonde, dit-il à la vieille, voilà un joli numéro; l'as-tu lu?
+
+--Pas encore; ma soupe n'est pas finie, dit la vieille.
+
+--Je suis content de ce numéro, dit le gazetier en élevant sur son
+maigre lit ses bras encore plus maigres.
+
+--Oui, répliqua Aldegonde; mais savez-vous ce qu'on en dit à
+l'imprimerie?
+
+--Que dit-on?
+
+--On dit que certainement vous n'échapperez pas cette fois à la
+Bastille.
+
+Réteau se mit sur son séant, et d'une voix calme:
+
+--Aldegonde, Aldegonde, dit-il, fais-moi une bonne soupe et ne te mêle
+pas de littérature.
+
+--Oh! toujours le même, répliqua la vieille; téméraire comme un moineau
+franc.
+
+--Je t'achèterai des boucles avec le numéro d'aujourd'hui, fit le
+gazetier, roulé dans son drap d'une blancheur équivoque. Est-on venu
+déjà acheter beaucoup d'exemplaires?
+
+--Pas encore, et mes boucles ne seront pas bien reluisantes, si cela
+continue. Vous rappelez-vous le bon numéro contre M. de Broglie? Il
+n'était pas dix heures qu'on avait déjà vendu cent numéros.
+
+--Et j'avais passé trois fois rue des Vieux-Augustins, dit Réteau;
+chaque bruit me donnait la fièvre; ces militaires sont brutaux.
+
+--J'en conclus, poursuivit Aldegonde tenace, que ce numéro d'aujourd'hui
+ne vaudra pas celui de M. de Broglie.
+
+--Soit, dit Réteau; mais je n'aurai pas tant à courir, et je mangerai
+tranquillement ma soupe. Sais-tu pourquoi, Aldegonde?
+
+--Ma foi non, monsieur.
+
+--C'est qu'au lieu d'attaquer un homme, j'attaque un corps; au lieu
+d'attaquer un militaire, j'attaque une reine.
+
+--La reine! Dieu soit loué, murmura la vieille; alors ne craignez rien;
+si vous attaquez la reine, vous serez porté en triomphe, et nous allons
+vendre des numéros, et j'aurai mes boucles.
+
+--On sonne, dit Réteau, rentré dans son lit.
+
+La vieille courut vite à la boutique pour recevoir la visite.
+
+Un moment après, elle remontait enluminée, triomphante.
+
+--Mille exemplaires, disait-elle, mille d'un coup; voilà une commande.
+
+--À quel nom? dit vivement Réteau.
+
+--Je ne sais.
+
+--Il faut le savoir; cours vite.
+
+--Oh! nous avons le temps; ce n'est pas peu de chose que de compter, de
+ficeler et de charger mille numéros.
+
+--Cours vite, te dis-je, et demande au valet... Est-ce un valet?
+
+--C'est un commissionnaire, un Auvergnat avec ses crochets.
+
+--Bon! questionne, demande-lui où il va porter ces numéros.
+
+Aldegonde fit diligence; ses grosses jambes firent gémir l'escalier de
+bois criard, et sa voix, qui interrogeait, ne cessa de résonner à
+travers les planches. Le commissionnaire répliqua qu'il portait ces
+numéros rue Neuve Saint-Gilles, au Marais, chez le comte de Cagliostro.
+
+Le gazetier fit un bond de joie qui faillit défoncer sa couchette. Il se
+leva, vint lui-même activer la livraison confiée aux soins d'un seul
+commis, sorte d'ombre famélique plus diaphane que les feuilles
+imprimées. Les mille exemplaires furent chargés sur les crochets de
+l'Auvergnat, lequel disparut par la grille, courbé sous le poids.
+
+Le sieur Réteau se disposait à noter pour le prochain numéro le succès
+de celui-ci, et à consacrer quelques lignes au généreux seigneur qui
+voulait bien prendre mille numéros d'un pamphlet prétendu politique. M.
+Réteau, disons-nous, se félicitait d'avoir fait une si heureuse
+connaissance, lorsqu'un nouveau coup de sonnette retentit dans la cour.
+
+--Encore mille exemplaires, fit Aldegonde alléchée par ce premier
+succès. Ah! monsieur, ce n'est pas étonnant; dès qu'il s'agit de
+l'Autrichienne tout le monde va faire chorus.
+
+--Silence! silence! Aldegonde; ne parle pas si haut. L'Autrichienne,
+c'est une injure qui me vaudrait la Bastille, que tu m'as prédite.
+
+--Eh bien! quoi, dit aigrement la vieille, est-elle, oui ou non,
+l'Autrichienne?
+
+--C'est un mot que nous autres journalistes nous mettons en circulation,
+mais qu'il ne faut pas prodiguer.
+
+Nouveau coup de sonnette.
+
+--Va voir, Aldegonde, je ne crois pas que ce soit pour acheter des
+numéros.
+
+--Qui vous fait croire cela? dit la vieille en descendant.
+
+--Je ne sais; il me semble que je vois un homme de figure lugubre à la
+grille.
+
+Aldegonde descendait toujours pour ouvrir.
+
+M. Réteau regardait, lui, avec une attention que l'on comprendra depuis
+que nous avons fait la description du personnage et de son officine.
+
+Aldegonde ouvrit, en effet, à un homme vêtu simplement, qui s'informa si
+l'on trouverait chez lui le rédacteur de la gazette.
+
+--Qu'avez-vous à lui dire? demanda Aldegonde, un peu défiante.
+
+Et elle entrebâillait à peine la porte, prête à la repousser à la
+première apparence de danger.
+
+L'homme fit sonner des écus dans sa poche.
+
+Ce son métallique dilata le coeur de la vieille.
+
+--Je viens, dit-il, payer les mille exemplaires de la _Gazette
+_d'aujourd'hui, qu'on est venu prendre au nom de M. le comte de
+Cagliostro.
+
+--Ah! si c'est ainsi, entrez.
+
+L'homme franchit la grille; mais il ne l'avait pas refermée, que
+derrière lui un autre visiteur, jeune, grand et de belle mine, retint
+cette grille en disant:
+
+--Pardon, monsieur.
+
+Et sans demander autrement la permission, il se glissa derrière le
+payeur envoyé par le comte de Cagliostro.
+
+Aldegonde, tout entière au gain, fascinée par le son des écus, arrivait
+au maître.
+
+--Allons, allons, dit-elle, tout va bien, voici les cinq cents livres du
+monsieur aux mille exemplaires.
+
+--Recevons-les noblement, dit Réteau en parodiant Larive dans sa plus
+récente création.
+
+Et il se drapa dans une robe de chambre assez belle, qu'il tenait de la
+munificence ou plutôt de la terreur de Mme Dugazon, à laquelle, depuis
+son aventure avec l'écuyer Astley, le gazetier soutirait bon nombre de
+cadeaux en tous genres.
+
+Le payeur du comte de Cagliostro se présenta, étala un petit sac d'écus
+de six livres, en compta jusqu'à cent qu'il empila en douze tas.
+
+Réteau comptait scrupuleusement et regardait si les pièces n'étaient pas
+rognées.
+
+Enfin, ayant trouvé son compte, il remercia, donna quittance, et
+congédia, par un sourire agréable, le payeur, auquel il demanda
+malicieusement des nouvelles de M. le comte de Cagliostro.
+
+L'homme aux écus remercia, comme d'un compliment tout naturel, et se
+retira.
+
+--Dites à M. le comte que je l'attends à son premier souhait, dit-il, et
+ajoutez qu'il soit tranquille; je sais garder un secret.
+
+--C'est inutile, répliqua le payeur, M. le comte de Cagliostro est
+indépendant, il ne croit pas au magnétisme; il veut que l'on rie de M.
+Mesmer, et propage l'aventure du baquet pour ses menus plaisirs.
+
+--Bien, murmura une voix sur le seuil de la porte, nous tâcherons que
+l'on rie aussi aux dépens de M. le comte de Cagliostro.
+
+Et M. Réteau vit apparaître dans sa chambre un personnage qui lui parut
+bien autrement lugubre que le premier.
+
+C'était, comme nous l'avons dit, un homme jeune et vigoureux; mais
+Réteau ne partagea point l'opinion que nous avons émise sur sa bonne
+mine.
+
+Il lui trouva l'oeil menaçant et la tournure menaçante.
+
+En effet, il avait la main gauche sur le pommeau d'une épée, et la main
+droite sur la pomme d'une canne.
+
+--Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda Réteau avec une
+sorte de tremblement qui lui prenait à chaque occasion un peu difficile.
+
+Il en résulte que, comme les occasions difficiles n'étaient pas rares,
+Réteau tremblait souvent.
+
+--Monsieur Réteau? demanda l'inconnu.
+
+--C'est moi.
+
+--Qui se dit de Villette?
+
+--C'est moi, monsieur.
+
+--Gazetier?
+
+--C'est bien moi toujours.
+
+--Auteur de l'article que voici? dit froidement l'inconnu en tirant de
+sa poche un numéro frais encore de la gazette du jour.
+
+--J'en suis effectivement, non pas l'auteur, dit Réteau, mais le
+publicateur.
+
+--Très bien; cela revient exactement au même; car si vous n'avez pas eu
+le courage d'écrire l'article, vous avez eu la lâcheté de le laisser
+paraître. Je dis lâcheté, répéta l'inconnu froidement, parce qu'étant
+gentilhomme, je tiens à mesurer mes termes, même dans ce bouge. Mais il
+ne faut pas prendre ce que je dis à la lettre, car ce que je dis
+n'exprime pas ma pensée. Si j'exprimais ma pensée, je dirais: «Celui qui
+a écrit l'article est un infâme! Celui qui l'a publié est un misérable!»
+
+--Monsieur! dit Réteau, devenant fort pâle.
+
+--Ah! dame! voilà une mauvaise affaire, c'est vrai, continua le jeune
+homme, s'animant au fur et à mesure qu'il parlait. Mais écoutez donc,
+monsieur le folliculaire, chaque chose à son tour; tout à l'heure, vous
+avez reçu les écus, maintenant vous allez recevoir les coups de bâton.
+
+--Oh! s'écria Réteau, nous allons voir.
+
+--Et qu'allons-nous voir? fit d'un ton bref et tout militaire le jeune
+homme, qui, en prononçant ces mots, s'avança vers son adversaire.
+
+Mais celui-ci n'en était pas à la première affaire de ce genre; il
+connaissait les détours de sa propre maison; il n'eut qu'à se retourner
+pour trouver une porte, la franchir, en repousser le battant, s'en
+servir comme d'un bouclier, et gagner de là une chambre adjacente qui
+aboutissait à la fameuse porte de dégagement donnant sur la rue des
+Vieux-Augustins.
+
+Une fois là, il était en sûreté: il y trouvait une autre petite grille
+qu'en un tour de clef--et la clef était toujours prête--il ouvrait en se
+sauvant à toutes jambes.
+
+Mais ce jour-là était un jour néfaste pour ce pauvre gazetier; car au
+moment où il mettait la main sur cette clef, il aperçut par la
+claire-voie un autre homme qui, grandi sans doute par l'agitation du
+sang, lui parut un Hercule, et qui, immobile, menaçant, semblait
+attendre comme jadis le dragon d'Hespérus attendait les mangeurs de
+pommes d'or.
+
+Réteau eût bien voulu revenir sur ses pas, mais le jeune homme à la
+canne, celui qui le premier s'était présenté à ses yeux, avait enfoncé
+la porte d'un coup de pied, l'avait suivi, et maintenant qu'il était
+arrêté par la vue de cette autre sentinelle, armée aussi d'une épée et
+d'une canne, il n'avait qu'une main à étendre pour le saisir.
+
+Réteau se trouvait pris entre deux feux, ou plutôt entre deux cannes,
+dans une espèce de petite cour obscure, perdue, sourde, située entre les
+dernières chambres de l'appartement et la bienheureuse grille qui
+donnait sur la rue des Vieux-Augustins, c'est-à-dire, si le passage eût
+été libre, sur le salut et la liberté.
+
+--Monsieur, laissez-moi passer, je vous prie, dit Réteau au jeune homme
+qui gardait la grille.
+
+--Monsieur, s'écria le jeune homme qui poursuivait Réteau, monsieur,
+arrêtez ce misérable.
+
+--Soyez tranquille, monsieur de Charny, il ne passera pas, dit le jeune
+homme de la grille.
+
+--Monsieur de Taverney, vous! s'écria Charny, car c'était lui en effet
+qui s'était présenté le premier chez Réteau à la suite du payeur, et par
+la rue Montorgueil.
+
+Tous deux, en lisant la gazette, le matin, avaient eu la même idée,
+parce qu'ils avaient dans le coeur le même sentiment, et, sans se le
+communiquer le moins du monde l'un à l'autre, ils avaient mis cette idée
+à exécution.
+
+C'était de se rendre chez le gazetier, de lui demander satisfaction, et
+de le bâtonner s'il ne la leur donnait pas.
+
+Seulement chacun d'eux, en apercevant l'autre, éprouva un mouvement de
+mauvaise humeur; chacun devinait un rival dans l'homme qui avait éprouvé
+la même sensation que lui.
+
+Aussi ce fut avec un accent assez maussade que M. de Charny prononça ces
+quatre mots:
+
+--Monsieur de Taverney, vous!
+
+--Moi-même, répondit Philippe avec le même accent dans la voix, en
+faisant de son côté un mouvement vers le gazetier suppliant, qui passait
+ses deux bras par la grille; moi-même; mais il paraît que je suis arrivé
+trop tard. Eh bien! je ne ferai qu'assister à la fête, à moins que vous
+n'ayez la bonté de m'ouvrir la porte.
+
+--La fête, murmura le gazetier épouvanté, la fête, que dites-vous donc
+là? Allez-vous m'égorger, messieurs?
+
+--Oh! dit Charny, le mot est fort. Non, monsieur, nous ne vous
+égorgerons pas, mais nous vous interrogerons d'abord, ensuite nous
+verrons. Vous permettez que j'en use à ma guise avec cet homme, n'est-ce
+pas, monsieur de Taverney?
+
+--Assurément, monsieur, répondit Philippe, vous avez le pas, étant
+arrivé le premier.
+
+--Çà, collez-vous au mur, et ne bougez, dit Charny, en remerciant du
+geste Taverney. Vous avouez donc, mon cher monsieur, avoir écrit et
+publié contre la reine le conte badin, vous l'appelez ainsi, qui a paru
+ce matin dans votre gazette?
+
+--Monsieur, ce n'est pas contre la reine.
+
+--Ah! bon, il ne manquait plus que cela.
+
+--Ah! vous êtes bien patient, monsieur, dit Philippe rageant de l'autre
+côté de la grille.
+
+--Soyez tranquille, répondit Charny; le drôle ne perdra pas pour
+attendre.
+
+--Oui, murmura Philippe; mais c'est que, moi aussi, j'attends.
+
+Charny ne répondit pas, à Taverney du moins.
+
+Mais se retournant vers le malheureux Réteau:
+
+--_Etteniotna_, c'est Antoinette retournée... Oh! ne mentez pas,
+monsieur... Ce serait si plat et si vil, qu'au lieu de vous battre ou de
+vous tuer proprement, je vous écorcherais tout vif. Répondez donc, et
+catégoriquement. Je vous demandais si vous étiez le seul auteur de ce
+pamphlet?
+
+--Je ne suis pas un délateur, répliqua Réteau en se redressant.
+
+--Très bien! cela veut dire qu'il y a un complice; d'abord, cet homme
+qui vous a fait acheter mille exemplaires de cette diatribe, le comte de
+Cagliostro, comme vous disiez tout à l'heure, soit! Le comte paiera pour
+lui, lorsque vous aurez payé pour vous.
+
+--Monsieur, monsieur, je ne l'accuse pas, hurla le gazetier, redoutant
+de se trouver pris entre les deux colères de ces deux hommes, sans
+compter celle de Philippe qui pâlissait de l'autre côté de la grille.
+
+--Mais, continua Charny, comme je vous tiens le premier, vous paierez le
+premier.
+
+Et il leva sa canne.
+
+--Monsieur, si j'avais une épée, hurla le gazetier.
+
+Charny baissa sa canne.
+
+--Monsieur Philippe, dit-il, prêtez votre épée à ce coquin, je vous
+prie.
+
+--Oh! point de cela, je ne prête point une épée honnête à ce drôle;
+voici ma canne, si vous n'avez point assez de la vôtre. Mais je ne puis
+consciencieusement faire autre chose pour lui et pour vous.
+
+--Corbleu! une canne, dit Réteau exaspéré; savez-vous, monsieur, que je
+suis gentilhomme?
+
+--Alors, prêtez-moi votre épée, à moi, dit Charny en jetant la sienne
+aux pieds du gazetier, j'en serai quitte pour ne plus toucher à
+celle-ci.
+
+Et il jeta la sienne aux pieds de Réteau pâlissant.
+
+Philippe n'avait plus d'objection à faire. Il tira son épée du fourreau
+et la passa à travers la grille à Charny.
+
+Charny la prit en saluant.
+
+--Ah! tu es gentilhomme, dit-il en se retournant du côté de Réteau, tu
+es gentilhomme et tu écris sur la reine de France de pareilles
+infamies!... Eh bien! ramasse cette épée et prouve que tu es
+gentilhomme.
+
+Mais Réteau ne bougea point; on eût dit qu'il avait aussi peur de l'épée
+qui était à ses pieds que de la canne qui, un instant, avait été
+au-dessus de sa tête.
+
+--Mordieu! dit Philippe exaspéré, ouvrez-moi donc cette grille.
+
+--Pardon, monsieur, dit Charny, mais, vous en êtes convenu, cet homme
+est à moi d'abord.
+
+--Alors, hâtez-vous d'en finir, car j'ai, moi, hâte de commencer.
+
+--Je devais épuiser tous les moyens avant d'en arriver à ce moyen
+extrême, dit Charny, car je trouve que les coups de canne coûtent
+presque autant à donner qu'à recevoir; mais puisque bien décidément
+monsieur préfère les coups de canne aux coups d'épée, soit, il sera
+servi à sa guise.
+
+À peine ces mots étaient-ils achevés, qu'un cri poussé par Réteau
+annonça que Charny venait de joindre l'effet aux paroles. Cinq ou six
+coups vigoureusement appliqués, dont chacun tira un cri équivalent à la
+douleur qu'il produisit, suivirent le premier.
+
+Ces cris attirèrent la vieille Aldegonde; mais Charny s'inquiéta aussi
+peu de ses cris qu'il s'était inquiété de ceux de son maître.
+
+Pendant ce temps, Philippe, placé comme Adam de l'autre côté du paradis,
+se rongeait les doigts, faisant le manège de l'ours qui sent la chair
+fraîche en avant de ses barreaux.
+
+Enfin Charny s'arrêta, las d'avoir battu, et Réteau se prosterna, las
+d'être rossé.
+
+--Là! dit Philippe, avez-vous fini, monsieur?
+
+--Oui, dit Charny.
+
+--Eh bien! maintenant, rendez-moi mon épée qui vous a été inutile, et
+ouvrez-moi, je vous prie.
+
+--Monsieur! monsieur! implora Réteau qui voyait un défenseur dans
+l'homme qui avait terminé ses comptes avec lui.
+
+--Vous comprenez que je ne puis laisser Monsieur à la porte, dit Charny;
+je vais donc lui ouvrir.
+
+--Oh! c'est un meurtre! cria Réteau; voyons, tuez-moi tout de suite d'un
+coup d'épée, et que ce soit fini.
+
+--Oh! maintenant, dit Charny, rassurez-vous, je crois que monsieur ne
+vous touchera même pas.
+
+--Et vous avez raison, dit avec un souverain mépris Philippe qui venait
+d'entrer. Je n'ai garde. Vous avez été roué, c'est bien, et, comme dit
+l'axiome légal: _Non bis in idem_. Mais il reste des numéros de
+l'édition, et ces numéros, il est important de les détruire.
+
+--Ah! très bien! dit Charny; voyez-vous que mieux vaut être deux qu'un
+seul; j'eusse peut-être oublié cela; mais par quel hasard étiez-vous
+donc à cette porte, monsieur de Taverney?
+
+--Voici, dit Philippe. Je me suis fait instruire dans le quartier des
+moeurs de ce coquin. J'ai appris qu'il avait l'habitude de fuir quand on
+lui serrait le bouton. Alors je me suis enquis de ses moyens de fuite,
+et j'ai pensé qu'en me présentant par la porte dérobée au lieu de me
+présenter par la porte ordinaire, et qu'en refermant cette porte
+derrière moi, je prendrais mon renard dans son terrier. La même idée de
+vengeance vous était venue: seulement, plus pressé que moi, vous avez
+pris des informations moins complètes; vous êtes entré par la porte de
+tout le monde, et il allait vous échapper, quand heureusement vous
+m'avez trouvé là.
+
+--Et je m'en réjouis! Venez, monsieur de Taverney... Ce drôle va nous
+conduire à sa presse.
+
+--Mais ma presse n'est pas ici, dit Réteau.
+
+--Mensonge! s'écria Charny menaçant.
+
+--Non, non, s'écria Philippe, vous voyez bien qu'il a raison, les
+caractères sont déjà distribués: il n'y a plus que l'édition. Or,
+l'édition doit être entière, sauf les mille vendus à M. de Cagliostro.
+
+--Alors, il va déchirer cette édition devant nous.
+
+--Il va la brûler, c'est plus sûr.
+
+Et Philippe, approuvant ce mode de satisfaction, poussa Réteau et le
+dirigea vers la boutique.
+
+
+
+
+Chapitre XXXII
+
+Comment deux amis deviennent ennemis
+
+
+Cependant Aldegonde, ayant entendu crier son maître et ayant trouvé la
+porte fermée, était allée chercher la garde.
+
+Mais, avant qu'elle fût de retour, Philippe et Charny avaient eu le
+temps d'allumer un feu brillant avec les premiers numéros de la gazette,
+puis d'y jeter lacérées successivement les autres feuilles, qui
+s'embrasaient à mesure qu'elles touchaient le rayon de la flamme.
+
+Les deux exécuteurs en étaient aux derniers numéros, lorsque la garde
+parut derrière Aldegonde, à l'extrémité de la cour, et en même temps que
+la garde cent polissons et autant de commères.
+
+Les premiers fusils frappaient la dalle du vestibule quand le dernier
+numéro de la gazette commençait à flamber.
+
+Heureusement Philippe et Charny connaissaient le chemin que leur avait
+imprudemment montré Réteau; ils prirent donc le couloir secret,
+fermèrent les verrous, franchirent la grille de la rue des
+Vieux-Augustins, fermèrent la grille à double tour, et en jetèrent la
+clef dans le premier égout qui se trouva là.
+
+Pendant ce temps-là, Réteau, devenu libre, criait à l'aide, au meurtre,
+à l'assassinat, et Aldegonde qui voyait les vitres s'enflammer aux
+reflets du papier brûlant, criait au feu.
+
+Les fusiliers arrivèrent; mais comme ils trouvèrent les deux jeunes gens
+partis et le feu éteint, ils ne jugèrent pas à propos de pousser plus
+loin les recherches; ils laissèrent Réteau se bassiner le dos avec de
+l'eau-de-vie camphrée et retournèrent au corps de garde.
+
+Mais la foule, toujours plus curieuse que la garde, séjourna jusqu'à
+près de midi dans la cour de M. Réteau, espérant toujours que la scène
+du matin se renouvellerait.
+
+Aldegonde, dans son désespoir, blasphéma le nom de Marie-Antoinette en
+l'appelant l'Autrichienne, et bénit celui de M. Cagliostro, en
+l'appelant le protecteur des lettres.
+
+Lorsque Taverney et Charny se trouvèrent dans la rue des
+Vieux-Augustins:
+
+--Monsieur, dit Charny, maintenant que notre exécution est finie,
+puis-je espérer que j'aurai le bonheur de vous être bon à quelque chose?
+
+--Mille grâces, monsieur, j'allais vous faire la même question.
+
+--Merci; j'étais venu pour affaires particulières qui vont me tenir à
+Paris probablement une partie de la journée.
+
+--Et moi aussi, monsieur.
+
+--Permettez donc que je prenne congé de vous, et que je me félicite de
+l'honneur et du bonheur que j'ai eu de vous rencontrer.
+
+--Permettez-moi de vous faire le même compliment, et d'y ajouter tout
+mon désir que l'affaire pour laquelle vous êtes venu se termine selon
+vos souhaits.
+
+Et les deux hommes se saluèrent avec un sourire et une courtoisie à
+travers lesquels il était facile de voir que, dans toutes les paroles
+qu'ils venaient d'échanger, les lèvres seules avaient été en jeu.
+
+En se quittant, tous deux se tournèrent le dos, Philippe remontant vers
+les boulevards, Charny descendant du côté de la rivière.
+
+Tous deux se retournèrent deux ou trois fois jusqu'à ce qu'ils se
+fussent perdus de vue. Et alors Charny, qui, ainsi que nous l'avons dit,
+était remonté du côté de la rivière, prit la rue Beaurepaire, puis,
+après la rue Beaurepaire, la rue du Renard, puis la rue du
+Grand-Hurleur, la rue Jean-Robert, la rue des Gravilliers, la rue
+Pastourelle, les rues d'Anjou, du Perche, Culture Sainte-Catherine, de
+Saint-Anastase et Saint-Louis.
+
+Arrivé là, il descendit la rue Saint-Louis et s'avança vers la rue
+Neuve-Saint-Gilles.
+
+Mais à mesure qu'il approchait, son oeil se fixait sur un jeune homme
+qui, de son côté, remontait la rue Saint-Louis, et qu'il croyait
+reconnaître. Deux ou trois fois il s'arrêta, doutant; mais bientôt le
+doute disparut. Celui qui remontait était Philippe.
+
+Philippe qui, de son côté, avait pris la rue Mauconseil, la rue aux
+Ours, la rue du Grenier-Saint-Lazare, la rue Michel-le-Comte, la rue des
+Vieilles-Audriettes, la rue de l'Homme-Armé, la rue des Rosiers, était
+passé devant l'hôtel de Lamoignon, et enfin avait débouché sur la rue
+Saint-Louis, à l'angle de la rue de l'Égout Sainte Catherine.
+
+Les deux jeunes gens se trouvèrent ensemble à l'entrée de la rue Neuve
+Saint-Gilles.
+
+Tous deux s'arrêtèrent et se regardèrent avec des yeux qui, cette fois,
+ne prenaient point la peine de cacher leur pensée.
+
+Chacun d'eux avait encore eu, cette fois, la même pensée; c'était de
+venir demander raison au comte de Cagliostro.
+
+Arrivés là, ni l'un ni l'autre ne pouvait douter du projet de celui en
+face duquel il se trouvait de nouveau.
+
+--Monsieur de Charny, dit Philippe, je vous ai laissé le vendeur, vous
+pourriez bien me laisser l'acheteur. Je vous ai laissé donner les coups
+de canne, laissez-moi donner les coups d'épée.
+
+--Monsieur, répondit Charny, vous m'avez fait cette galanterie, je
+crois, parce que j'étais arrivé le premier, et point pour autre chose.
+
+--Oui; mais ici, dit Taverney, j'arrive en même temps que vous, et, je
+vous le dis tout d'abord: ici je ne vous ferai point de concession.
+
+--Et qui vous dit que je vous en demande, monsieur; je défendrai mon
+droit, voilà tout.
+
+--Et selon vous, votre droit, monsieur de Charny?...
+
+--Est de faire brûler à M. de Cagliostro les mille exemplaires qu'il a
+achetés à ce misérable.
+
+--Vous vous rappellerez, monsieur, que c'est moi qui, le premier, ai eu
+l'idée de les faire brûler rue Montorgueil.
+
+--Eh bien! soit, vous les avez fait brûler rue Montorgueil, je les ferai
+déchirer, moi, rue Neuve-Saint-Gilles.
+
+--Monsieur, je suis désespéré de vous dire que, très sérieusement, je
+désire avoir affaire le premier au comte de Cagliostro.
+
+--Tout ce que je puis faire pour vous, monsieur, c'est de m'en remettre
+au sort; je jetterai un louis en l'air, celui de nous deux qui gagnera
+aura la priorité.
+
+--Merci, monsieur; mais, en général, j'ai peu de chance, et peut-être
+serais je assez malheureux pour perdre.
+
+Et Philippe fit un pas en avant.
+
+Charny l'arrêta.
+
+--Monsieur, lui dit-il, un mot, et je crois que nous allons nous
+entendre.
+
+Philippe se retourna vivement. Il y avait dans la voix de Charny un
+accent de menace qui lui plaisait.
+
+--Ah! dit-il, soit.
+
+--Si, pour aller demander satisfaction à M. de Cagliostro, nous passions
+par le bois de Boulogne, ce serait le plus long, je le sais bien; mais
+je crois que cela terminerait notre différend. L'un de nous deux
+resterait probablement en route, et celui qui reviendrait n'aurait de
+compte à rendre à personne.
+
+--En vérité, monsieur, dit Philippe, vous allez au-devant de ma pensée;
+oui, voilà en effet qui concilie tout. Voulez-vous me dire où nous nous
+retrouverons?
+
+--Mais, si ma société ne vous est pas trop insupportable, monsieur...
+
+--Comment donc?
+
+--Nous pourrions ne pas nous quitter. J'ai donné ordre à ma voiture de
+venir m'attendre place Royale, et comme vous savez, c'est à deux pas
+d'ici.
+
+--Alors, vous voudrez bien m'y donner une place.
+
+--Comment donc, avec le plus grand plaisir.
+
+Et les deux jeunes gens, qui s'étaient sentis rivaux au premier coup
+d'oeil, devenus ennemis à la première occasion, se mirent à allonger le
+pas pour gagner la place Royale. Au coin de la rue du Pas-de-la-Mule,
+ils aperçurent le carrosse de Charny.
+
+Celui-ci, sans se donner la peine d'aller plus loin, fit un signe au
+valet de pied. Le carrosse s'approcha. Charny invita Philippe à y
+prendre sa place. Et le carrosse partit dans la direction des
+Champs-Élysées.
+
+Avant de monter en voiture, Charny avait écrit deux mots sur ses
+tablettes, et fait porter ces mots par son valet de pied à son hôtel de
+Paris.
+
+Les chevaux de M. de Charny étaient excellents; en moins d'une
+demi-heure ils furent au bois de Boulogne.
+
+Charny arrêta son cocher quand il eut trouvé dans le bois un endroit
+convenable.
+
+Le temps était beau, l'air un peu vif, mais déjà le soleil humait avec
+force le premier parfum des violettes et des jeunes pousses de sureaux
+aux bords des chemins et sous la lisière du bois.
+
+Sur les feuilles jaunies de l'année précédente, l'herbe montait
+orgueilleusement parée de ses graines à panaches mouvants, les
+ravenelles d'or laissaient tomber leurs têtes parfumées le long des
+vieux murs.
+
+--Il fait un beau temps pour la promenade, n'est-ce pas, monsieur de
+Taverney? dit Charny.
+
+--Beau temps, oui, monsieur.
+
+Et tous deux descendaient.
+
+--Partez, Dauphin, dit Charny à son cocher.
+
+--Monsieur, dit Taverney, peut-être avez-vous tort de renvoyer votre
+carrosse, l'un de nous pourrait bien en avoir besoin pour s'en
+retourner.
+
+--Avant tout, monsieur, le secret, dit Charny, le secret sur toute cette
+affaire; confiée à un laquais, elle risque d'être demain le sujet des
+conversations de tout Paris.
+
+--Ce sera comme il vous plaira, monsieur; mais le drôle qui nous a
+amenés sait certainement déjà de quoi il s'agit. Ces espèces de gens
+connaissent trop les façons des gentilshommes pour ne pas se douter que,
+lorsqu'ils se font conduire au bois de Boulogne, de Vincennes ou de
+Satory, au train dont il nous a menés, ce n'est point pour y faire une
+simple promenade. Ainsi, je le répète, votre cocher sait déjà à quoi
+s'en tenir. Maintenant, j'admets qu'il ne le sache pas. Il me verra ou
+vous verra blessé, tué peut-être, et ce sera bien assez pour qu'il
+comprenne, quoiqu'un peu tard. Ne vaut-il pas mieux le garder pour
+emmener celui de nous qui ne pourra pas revenir, que de rester, vous, ou
+de me laisser, moi, dans l'embarras de la solitude?
+
+--C'est vous qui avez raison, monsieur, répliqua Charny.
+
+Alors, se retournant vers le cocher:
+
+--Dauphin, dit-il, arrêtez, vous attendrez ici.
+
+Dauphin s'était douté qu'on le rappellerait; il n'avait pas pressé ses
+chevaux, et, par conséquent, n'avait point dépassé la portée de la voix.
+
+Dauphin s'arrêta donc; et comme, ainsi que l'avait prévu Philippe, il se
+doutait de ce qui allait se passer, il s'accommoda sur son siège de
+façon à voir, à travers les arbres encore dégarnis de feuilles, la scène
+dont son maître lui paraissait devoir être un des acteurs.
+
+Cependant, peu à peu, Philippe et Charny gagnèrent dans le bois; au bout
+de cinq minutes, ils étaient perdus, ou à peu près, dans la demi-teinte
+bleuâtre qui en estompait les horizons.
+
+Philippe, qui marchait le premier, rencontra une place sèche, dure sous
+le pied; elle présentait un carré long merveilleusement approprié à
+l'objet qui amenait les deux jeunes gens.
+
+--Sauf votre avis, monsieur de Charny, dit Philippe, il me semble que
+voilà un bon endroit.
+
+--Excellent, monsieur, répliqua Charny, en ôtant son habit.
+
+Philippe ôta son habit à son tour, jeta son chapeau à terre, et dégaina.
+
+--Monsieur, dit Charny dont l'épée était encore au fourreau, à tout
+autre qu'à vous, je dirais: «Chevalier, un mot, sinon d'excuse, du moins
+de douceur, et nous voilà bons amis...» mais, à vous, mais à un brave
+qui vient d'Amérique, c'est-à-dire d'un pays où l'on se bat si bien, je
+ne puis...
+
+--Et moi, à tout autre répliqua Philippe, je dirais: «Monsieur, j'ai
+peut-être eu vis-à-vis de vous l'apparence d'un tort»; mais à vous, mais
+à ce brave matin qui l'autre soir encore faisait l'admiration de toute
+la cour par un fait d'armes si glorieux; à vous, monsieur de Charny, je
+ne puis rien dire, sinon: «Monsieur le comte, faites-moi l'honneur de
+vous mettre en garde.»
+
+Le comte salua et tira l'épée à son tour.
+
+--Monsieur, dit Charny, je crois que nous ne touchons ni l'un ni l'autre
+à la véritable cause de la querelle.
+
+--Je ne vous comprends pas, comte, répliqua Philippe.
+
+--Oh! vous me comprenez, au contraire, monsieur, et parfaitement même;
+et, comme vous venez d'un pays où l'on ne sait pas mentir, vous avez
+rougi en me disant que vous ne me compreniez pas.
+
+--En garde! répéta Philippe.
+
+Les fers se croisèrent.
+
+Aux premières passes, Philippe s'aperçut qu'il avait sur son adversaire
+une supériorité marquée. Seulement, cette assurance, au lieu de lui
+donner une ardeur nouvelle, sembla le refroidir complètement.
+
+Cette supériorité, laissant à Philippe tout son sang-froid, il en
+résulta que son jeu devint bientôt aussi calme que s'il eût été dans une
+salle d'armes, et, au lieu d'une épée, eût tenu un fleuret à la main.
+
+Mais Philippe se contentait de parer, et le combat durait depuis plus
+d'une minute qu'il n'avait pas encore porté un seul coup.
+
+--Vous me ménagez, monsieur, dit Charny; puis-je vous demander à quel
+propos?
+
+Et masquant une feinte rapide, il se fendit à fond sur Philippe.
+
+Mais Philippe enveloppa l'épée de son adversaire dans un contre encore
+plus rapide que la feinte, et le coup se trouva paré.
+
+Quoique la parade de Taverney eût écarté l'épée de Charny de la ligne,
+Taverney ne riposta point.
+
+Charny fit une reprise que Philippe écarta encore une fois, mais par une
+simple parade; Charny fut forcé de se relever rapidement.
+
+Charny était plus jeune, plus ardent surtout; il avait honte, en sentant
+bouillir son sang, du calme de son adversaire; il voulut le forcer à
+sortir de ce calme.
+
+--Je vous disais, monsieur, que nous n'avions touché ni l'un ni l'autre
+à la véritable cause du duel.
+
+Philippe ne répondit pas.
+
+--La véritable cause, je vais vous la dire: vous m'avez cherché
+querelle, car la querelle vient de vous; vous m'avez cherché querelle
+par jalousie.
+
+Philippe resta muet.
+
+--Voyons, dit Charny, s'animant en raison inverse du sang-froid de
+Philippe, quel jeu jouez-vous, monsieur de Taverney? Votre intention
+est-elle de me fatiguer la main? Ce serait un calcul indigne de vous.
+Morbleu! tuez-moi, si vous pouvez, mais au moins tuez-moi en pleine
+défense.
+
+Philippe secoua la tête.
+
+--Oui, monsieur, dit-il, le reproche que vous me faites est mérité; je
+vous ai cherché querelle, et j'ai eu tort.
+
+--Il ne s'agit plus de cela, maintenant, monsieur; vous avez l'épée à la
+main, servez-vous de votre épée pour autre chose que pour parer, ou, si
+vous ne m'attaquez pas mieux, défendez-vous moins.
+
+--Monsieur, reprit Philippe, j'ai l'honneur de vous dire une seconde
+fois que j'ai eu tort et que je me repens.
+
+Mais Charny avait le sang trop enflammé pour comprendre la générosité de
+son adversaire; il la prit à offense.
+
+--Ah! dit-il, je comprends; vous voulez faire de la magnanimité
+vis-à-vis de moi. C'est cela, n'est-ce pas, chevalier? Ce soir ou demain
+vous comptez dire à quelques belles dames que vous m'avez amené sur le
+terrain, et que là vous m'avez donné la vie.
+
+--Monsieur le comte, dit Philippe, en vérité je crains que vous ne
+deveniez fou.
+
+--Vous vouliez tuer M. de Cagliostro pour plaire à la reine, n'est-ce
+pas, et, pour plaire plus sûrement encore à la reine, moi aussi vous
+voulez me tuer, mais par le ridicule?
+
+--Ah! voilà un mot de trop, s'écria Philippe en fronçant le sourcil; et
+ce mot me prouve que votre coeur n'est pas si généreux que je le
+croyais.
+
+--Eh bien! percez donc ce coeur! dit Charny en se découvrant juste au
+moment où Philippe passait un dégagement rapide et se fendait.
+
+L'épée glissa le long des côtes et ouvrit un sillon sanglant sous la
+chemise de toile fine.
+
+--Enfin, dit Charny, joyeux, je suis donc blessé! Maintenant, si je vous
+tue, j'aurai le beau rôle.
+
+--Allons, décidément, dit Philippe, vous êtes tout à fait fou, monsieur;
+vous ne me tuerez pas, et vous aurez un rôle tout vulgaire; car vous
+serez blessé sans cause et sans profit, nul ne sachant pourquoi nous
+nous sommes battus.
+
+Charny poussa un coup droit si rapide que cette fois ce fut à
+grand-peine que Philippe arriva à temps à la parade; mais, en arrivant à
+la parade, il lia l'épée, et d'un vigoureux coup de fouet la fit sauter
+à dix pas de son adversaire.
+
+Aussitôt il s'élança sur l'épée qu'il brisa d'un coup de talon.
+
+--Monsieur de Charny, dit-il, vous n'aviez pas à me prouver que vous
+êtes brave: vous me détestez donc bien que vous avez mis cet acharnement
+à vous battre contre moi?
+
+Charny ne répondit pas; il pâlissait visiblement.
+
+Philippe le regarda pendant quelques secondes pour provoquer de sa part
+un aveu ou une dénégation.
+
+--Allons, monsieur le comte, dit-il, le sort en est jeté, nous sommes
+ennemis.
+
+Charny chancela. Philippe s'élança pour le soutenir; mais le comte
+repoussa sa main.
+
+--Merci, dit-il, j'espère aller jusqu'à ma voiture.
+
+--Prenez au moins ce mouchoir pour étancher le sang.
+
+--Volontiers.
+
+Et il prit le mouchoir.
+
+--Et mon bras, monsieur; au moindre obstacle que vous rencontrerez,
+chancelant comme vous êtes, vous tomberez et votre chute vous sera une
+douleur inutile.
+
+--L'épée n'a traversé que les chairs, dit Charny. Je ne sens rien dans
+la poitrine.
+
+--Tant mieux, monsieur.
+
+--Et j'espère être bientôt guéri.
+
+--Tant mieux encore, monsieur. Mais si vous hâtez de vos veux cette
+guérison pour recommencer ce combat, je vous préviens que vous
+retrouverez difficilement en moi un adversaire.
+
+Charny essaya de répondre, mais les paroles moururent sur ses lèvres; il
+chancela, et Philippe n'eut que le temps de le retenir entre ses bras.
+
+Alors il le souleva comme il eût fait d'un enfant, et le porta à moitié
+évanoui jusqu'à sa voiture.
+
+Il est vrai que Dauphin, ayant à travers les arbres vu ce qui se
+passait, abrégea le chemin en venant au-devant de son maître.
+
+On déposa Charny dans la voiture; il remercia Philippe d'un signe de
+tête.
+
+--Allez au pas, cocher, dit Philippe.
+
+--Mais vous, monsieur? murmura le blessé.
+
+--Oh! ne vous inquiétez pas de moi.
+
+Et saluant à son tour, il referma la portière.
+
+Philippe regarda le carrosse s'éloigner lentement; puis le carrosse
+ayant disparu au détour d'une allée, il prit lui-même la route qui
+devait le ramener à Paris par le chemin le plus court.
+
+Puis, se retournant une dernière fois, et apercevant le carrosse qui, au
+lieu de revenir comme lui vers Paris, tournait du côté de Versailles et
+se perdait dans les arbres, il prononça ces trois mots, mots
+profondément arrachés de son coeur après une profonde méditation:
+
+--Elle le plaindra!
+
+
+
+
+Chapitre XXXIII
+
+La maison de la rue Neuve-Saint-Gilles
+
+
+À la porte du garde, Philippe trouva un carrosse de louage et sauta
+dedans.
+
+--Rue Neuve-Saint-Gilles, dit-il au cocher, et vivement.
+
+Un homme qui vient de se battre et qui a conservé un air vainqueur, un
+homme vigoureux dont la taille annonce la noblesse, un homme vêtu en
+bourgeois et dont la tournure dénonce un militaire, c'était plus qu'il
+n'en fallait pour stimuler le brave homme, dont le fouet, s'il n'était
+pas comme le trident de Neptune le sceptre du monde, n'en était pas
+moins pour Philippe un sceptre très important.
+
+L'automédon à vingt-quatre sous dévora donc l'espace et apporta Philippe
+tout frémissant rue Saint-Gilles, à l'hôtel du comte de Cagliostro.
+
+L'hôtel était d'une grande simplicité extérieure, d'une grande majesté
+de lignes, comme la plupart des bâtiments élevés sous Louis XIV, après
+les concetti de marbre ou de brique entassés par le règne de Louis XIII
+sur la Renaissance.
+
+Un vaste carrosse, attelé de deux bons chevaux, se balançait sur ses
+moelleux ressorts, dans une vaste cour d'honneur.
+
+Le cocher, sur son siège, dormait dans sa vaste houppelande fourrée de
+renard; deux valets, dont l'un portait un couteau de chasse, arpentaient
+silencieusement le perron.
+
+À part ces personnages agissants, nul symptôme d'existence
+n'apparaissait dans l'hôtel.
+
+Le fiacre de Philippe ayant reçu l'ordre d'entrer, tout fiacre qu'il
+était, héla le suisse, qui fit aussitôt crier les gonds de la porte
+massive.
+
+Philippe sauta à terre, s'élança vers le perron, et s'adressant aux deux
+valets à la fois:
+
+--M. le comte de Cagliostro? dit-il.
+
+--M. le comte va sortir, répondit un des valets.
+
+--Alors, raison de plus pour que je me hâte, dit Philippe, car j'ai
+besoin de lui parler avant qu'il sorte. Annoncez le chevalier Philippe
+de Taverney.
+
+Et il suivit le laquais d'un pas si pressé qu'il arriva en même temps
+que lui au salon.
+
+--Le chevalier Philippe de Taverney! répéta après le valet une voix mâle
+et douce à la fois. Faites entrer.
+
+Philippe entra sous l'influence d'une certaine émotion que cette voix si
+calme avait fait naître en lui.
+
+--Excusez-moi, monsieur, dit le chevalier en saluant un homme de grande
+taille, d'une vigueur et d'une fraîcheur peu communes, et qui n'était
+autre que le personnage qui nous est déjà successivement apparu à la
+table du maréchal de Richelieu, au baquet de Mesmer, dans la chambre de
+Mlle Oliva et au bal de l'Opéra.
+
+--Vous excuser, monsieur! Et de quoi? répondit-il.
+
+--Mais de ce que je vais vous empêcher de sortir.
+
+--Il eût fallu vous excuser si vous étiez venu plus tard, chevalier.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je vous attendais.
+
+Philippe fronça le sourcil.
+
+--Comment, vous m'attendiez?
+
+--Oui, j'avais été prévenu de votre visite.
+
+--De ma visite, à moi, vous étiez prévenu?
+
+--Mais oui, depuis deux heures. Il doit y avoir une heure ou deux,
+n'est-ce pas, que vous vouliez venir ici, lorsqu'un accident indépendant
+de votre volonté vous a forcé de retarder l'exécution de ce projet?
+
+Philippe serra les poings; il sentait que cet homme prenait une étrange
+influence sur lui.
+
+Mais lui, sans s'apercevoir le moins du monde des mouvements nerveux qui
+agitaient Philippe:
+
+--Asseyez-vous donc, monsieur de Taverney, dit-il, je vous en prie.
+
+Et il avança à Philippe un fauteuil placé devant la cheminée.
+
+--Ce fauteuil avait été mis là pour vous, ajouta-t-il.
+
+--Trêve de plaisanteries, monsieur le comte, répliqua Philippe d'une
+voix qu'il essayait de rendre aussi calme que celle de son hôte, mais de
+laquelle cependant il ne pouvait faire disparaître un léger tremblement.
+
+--Je ne plaisante pas, monsieur; je vous attendais, vous dis-je.
+
+--Allons, trêve de charlatanisme, monsieur; si vous êtes devin, je ne
+suis pas venu pour mettre à l'épreuve votre science divinatoire; si vous
+êtes devin, tant mieux pour vous, car vous savez déjà ce que je viens
+vous dire, et vous pouvez à l'avance vous mettre à l'abri.
+
+--À l'abri... reprit le comte avec un singulier sourire, et à l'abri de
+quoi, s'il vous plaît?
+
+--Devinez, puisque vous êtes devin.
+
+--Soit. Pour vous faire plaisir, je vais vous épargner la peine de
+m'exposer le motif de votre visite: vous venez me chercher une querelle.
+
+--Vous savez cela?
+
+--Sans doute.
+
+--Alors vous savez à quel propos? s'écria Philippe.
+
+--À propos de la reine. À présent, monsieur, à votre tour. Continuez, je
+vous écoute.
+
+Et ces derniers mots furent prononcés, non plus avec l'accent courtois
+de l'hôte, mais avec le ton sec et froid de l'adversaire.
+
+--Vous avez raison, monsieur, dit Philippe, et j'aime mieux cela.
+
+--La chose tombe à merveille, alors.
+
+--Monsieur, il existe un certain pamphlet...
+
+--Il y a beaucoup de pamphlets, monsieur.
+
+--Publié par un certain gazetier...
+
+--Il y a beaucoup de gazetiers.
+
+--Attendez; ce pamphlet... nous nous occuperons du gazetier plus tard.
+
+--Permettez-moi de vous dire, monsieur, interrompit Cagliostro avec un
+sourire, que vous vous en êtes déjà occupé.
+
+--C'est bien; je disais donc qu'il y avait un certain pamphlet dirigé
+contre la reine.
+
+Cagliostro fit un signe de tête.
+
+--Vous le connaissez, ce pamphlet?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Vous en avez même acheté mille exemplaires.
+
+--Je ne le nie pas.
+
+--Ces mille exemplaires, fort heureusement, ne sont pas parvenus entre
+vos mains?
+
+--Qui vous fait penser cela, monsieur? dit Cagliostro.
+
+--C'est que j'ai rencontré le commissionnaire qui emportait le ballot,
+c'est que je l'ai payé, c'est que je l'ai dirigé chez moi, où mon
+domestique, prévenu d'avance, a dû le recevoir.
+
+--Pourquoi ne faites-vous pas vous-même vos affaires jusqu'au bout?
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Je veux dire qu'elles seraient mieux faites.
+
+--Je n'ai point fait mes affaires jusqu'au bout, parce que, tandis que
+mon domestique était occupé de soustraire à votre singulière bibliomanie
+ces mille exemplaires, moi je détruisais le reste de l'édition.
+
+--Ainsi, vous êtes sûr que les mille exemplaires qui m'étaient destinés
+sont chez vous.
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Vous vous trompez, monsieur.
+
+--Comment cela, dit Taverney, avec un serrement de coeur, et pourquoi
+n'y seraient-ils pas?
+
+--Mais, parce qu'ils sont ici, dit tranquillement le comte en s'adossant
+à la cheminée.
+
+Philippe fit un geste menaçant.
+
+--Ah! vous croyez, dit le comte, aussi flegmatique que Nestor, vous
+croyez que moi, un devin, comme vous dites, je me laisserai jouer ainsi?
+Vous avez cru avoir une idée en soudoyant le commissionnaire, n'est-ce
+pas? Eh bien! j'ai un intendant, moi; mon intendant a eu aussi une idée.
+Je le paie pour cela, il a deviné; c'est tout naturel que l'intendant
+d'un devin devine, il a deviné que vous viendriez chez le gazetier, que
+vous rencontreriez le commissionnaire, que vous soudoieriez le
+commissionnaire; il l'a donc suivi, il l'a menacé de lui faire rendre
+l'or que vous lui aviez donné: l'homme a eu peur, et au lieu de
+continuer son chemin vers votre hôtel, il a suivi mon intendant ici.
+Vous en doutez?
+
+--J'en doute.
+
+--_Vide pedes, vide manus_[6]! a dit Jésus à saint Thomas. Je vous
+dirai, à vous, monsieur de Taverney: voyez l'armoire, et palpez les
+brochures.
+
+ [Note 6: «Vois mes pieds, vois mes mains».]
+
+Et, en disant ces mots, il ouvrit un meuble de chêne admirablement
+sculpté; et, dans le casier principal, il montra au chevalier pâlissant
+les mille exemplaires de la brochure encore imprégnés de cette odeur
+moisie du papier humide.
+
+Philippe s'approcha du comte. Celui-ci ne bougea point, quoique
+l'attitude du chevalier fût des plus menaçantes.
+
+--Monsieur, dit Philippe, vous me paraissez être un homme courageux; je
+vous somme de me rendre raison l'épée à la main.
+
+--Raison de quoi? demanda Cagliostro.
+
+--De l'insulte faite à la reine, insulte dont vous vous rendez complice
+en détenant ne fût-ce qu'un exemplaire de cette feuille.
+
+--Monsieur, dit Cagliostro sans changer de posture, vous êtes, en
+vérité, dans une erreur qui me fait peine. J'aime les nouveautés, les
+bruits scandaleux, les choses éphémères. Je collectionne, afin de me
+souvenir plus tard de mille choses que j'oublierais sans cette
+précaution. J'ai acheté cette gazette; en quoi voyez-vous que j'aie
+insulté quelqu'un en l'achetant?
+
+--Vous m'avez insulté, moi!
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi! moi, monsieur! comprenez-vous?
+
+--Non, je ne comprends pas, sur l'honneur.
+
+--Mais, comment mettez-vous, je vous le demande, une pareille insistance
+à acheter une si hideuse brochure?
+
+--Je vous l'ai dit, la manie des collections.
+
+--Quand on est homme d'honneur, monsieur, on ne collectionne pas des
+infamies.
+
+--Vous m'excuserez, monsieur; mais je ne suis pas de votre avis sur la
+qualification de cette brochure: c'est un pamphlet peut-être, mais ce
+n'est pas une infamie.
+
+--Vous avouerez, au moins, que c'est un mensonge?
+
+--Vous vous trompez encore, monsieur, car Sa Majesté la reine a été au
+baquet de Mesmer.
+
+--C'est faux, monsieur.
+
+--Vous voulez dire que j'en ai menti?
+
+--Je ne veux pas le dire, je le dis.
+
+--Eh bien! puisqu'il en est ainsi, je vous répondrai par un seul mot: je
+l'ai vue.
+
+--Vous l'avez vue?
+
+--Comme je vous vois, monsieur.
+
+Philippe regarda son interlocuteur en face. Il voulut lutter avec son
+regard si franc, si noble, si beau, contre le regard lumineux de
+Cagliostro; mais cette lutte finit par le fatiguer, il détourna la vue
+en s'écriant:
+
+--Eh bien! je n'en persiste pas moins à dire que vous mentez.
+
+Cagliostro haussa les épaules, comme il eût fait à l'insulte d'un fou.
+
+--Ne m'entendez-vous pas? dit sourdement Philippe.
+
+--Au contraire, monsieur, je n'ai pas perdu une parole de ce que vous
+dites.
+
+--Eh bien! ne savez-vous pas ce que vaut un démenti?
+
+--Si, monsieur, répondit Cagliostro; il y a même un proverbe en France
+qui dit qu'un démenti vaut un soufflet.
+
+--Eh bien! je m'étonne d'une chose.
+
+--De laquelle?
+
+--C'est de n'avoir pas encore vu votre main se lever sur mon visage,
+puisque vous êtes gentilhomme, puisque vous connaissez le proverbe
+français.
+
+--Avant de me faire gentilhomme et de m'apprendre le proverbe français,
+Dieu m'a fait homme et m'a dit d'aimer mon semblable.
+
+--Ainsi, monsieur, vous me refusez satisfaction l'épée à la main?
+
+--Je ne paie que ce que je dois.
+
+--Alors, vous me donnerez satisfaction d'une autre manière!
+
+--Comment cela?
+
+--Je ne vous traiterai pas plus mal qu'un homme de noblesse n'en doit
+traiter un autre; seulement, j'exigerai que vous brûliez en ma présence
+tous les exemplaires qui sont dans l'armoire.
+
+--Et moi, je vous refuserai.
+
+--Réfléchissez.
+
+--C'est réfléchi.
+
+--Vous allez m'exposer à prendre avec vous le parti que j'ai pris avec
+le gazetier.
+
+--Ah! des coups de canne, dit Cagliostro en riant et sans remuer plus
+que n'eût fait une statue.
+
+--Ni plus ni moins, monsieur; oh! vous n'appellerez pas vos gens.
+
+--Moi? allons donc; et pourquoi appellerais-je mes gens? Cela ne les
+regarde pas; je ferai bien mes affaires moi-même. Je suis plus fort que
+vous. Vous doutez? Je vous le jure. Ainsi, réfléchissez à votre tour.
+Vous allez vous approcher de moi avec votre canne? Je vous prendrai par
+le cou et par l'échine, et je vous jetterai à dix pas de moi, et cela,
+entendez-vous bien, autant de fois que vous essaierez de revenir sur
+moi.
+
+--Jeu de lord anglais, c'est-à-dire jeu de crocheteur. Eh bien! soit,
+monsieur l'Hercule, j'accepte.
+
+Et Philippe, ivre de fureur, se jeta sur Cagliostro, qui tout à coup
+raidit ses bras comme deux crampons d'acier, saisit le chevalier à la
+gorge et à la ceinture, et le lança tout étourdi sur une pile de
+coussins épais qui garnissait un sofa dans l'angle du salon.
+
+Puis, après ce tour de force prodigieux, il se remit devant la cheminée,
+dans la même posture, et comme si rien ne s'était passé.
+
+Philippe s'était relevé, pâle et écumant, mais la réaction d'un froid
+raisonnement vint soudain lui rendre ses facultés morales.
+
+Il se redressa, ajusta son habit et ses manchettes, puis d'une voix
+sinistre:
+
+--Vous êtes en effet fort comme quatre hommes, monsieur, dit le
+chevalier; mais vous avez la logique moins nerveuse que le poignet. En
+me traitant comme vous venez de le faire, vous avez oublié que vaincu,
+humilié, à jamais votre ennemi, je venais d'acquérir le droit de vous
+dire: «L'épée à la main, comte, ou je vous tue.»
+
+Cagliostro ne bougea point.
+
+--L'épée à la main, vous dis-je, ou vous êtes mort, continua Philippe.
+
+--Vous n'êtes pas encore assez près de moi, monsieur, pour que je vous
+traite comme la première fois, répliqua le comte, et je ne m'exposerai
+pas à être blessé par vous, tué même, comme ce pauvre Gilbert.
+
+--Gilbert? s'écria Philippe chancelant, quel nom avez-vous prononcé
+là?...
+
+--Heureusement que vous n'avez pas un fusil, cette fois, mais une épée.
+
+--Monsieur, s'écria Philippe, vous avez prononcé un nom...
+
+--Oui, n'est-ce pas? qui a éveillé un terrible écho dans vos souvenirs.
+
+--Monsieur!
+
+--Un nom que vous croyiez n'entendre jamais; car vous étiez seul avec le
+pauvre enfant dans cette grotte des Açores, n'est-ce pas, quand vous
+l'avez assassiné?
+
+--Oh! reprit Philippe, défendez-vous! défendez-vous!
+
+--Si vous saviez, dit Cagliostro en regardant Philippe, si vous saviez
+comme il serait facile de vous faire tomber l'épée des mains.
+
+--Avec votre épée?
+
+--Oui, d'abord avec mon épée, si je voulais.
+
+--Mais voyons... voyons donc!...
+
+--Oh! je ne m'y hasarderai pas; j'ai un moyen plus sûr.
+
+--L'épée à la main! pour la dernière fois, ou vous êtes mort, s'écria
+Philippe en bondissant vers le comte.
+
+--Mais celui-ci, menacé cette fois par la pointe de l'épée distante de
+trois pouces à peine de sa poitrine, prit dans sa poche un petit flacon
+qu'il déboucha, et en jeta le contenu au visage de Philippe.
+
+À peine la liqueur eut-elle touché le chevalier, que celui-ci chancela,
+laissa échapper son épée, tourna sur lui-même et, tombant sur les
+genoux, comme si ses jambes eussent perdu la force de le soutenir,
+pendant quelques secondes perdit absolument l'usage de ses sens.
+
+Cagliostro l'empêcha de tomber à terre tout à fait, le soutint, lui
+remit son épée au fourreau, l'assit sur un fauteuil, attendit que sa
+raison fût parfaitement revenue, et alors:
+
+--Ce n'est plus à votre âge, chevalier, qu'on fait des folies, dit-il;
+cessez donc d'être fou comme un enfant, et écoutez-moi.
+
+Philippe se secoua, se raidit, chassa la terreur qui envahissait son
+cerveau, et murmura:
+
+--Oh! monsieur, monsieur; est-ce donc là ce que vous appelez des armes
+de gentilhomme?
+
+Cagliostro haussa les épaules.
+
+--Vous répétez toujours la même phrase, dit-il. Quand nous autres, gens
+de noblesse, nous avons ouvert largement notre bouche pour laisser
+passer le mot: gentilhomme, tout est dit. Qu'appelez-vous une arme de
+gentilhomme, voyons? Est-ce votre épée, qui vous a si mal servi contre
+moi? Est-ce votre fusil, qui vous a si bien servi contre Gilbert? Qui
+fait les hommes supérieurs, chevalier? Croyez-vous que ce soit ce mot
+sonore: gentilhomme? Non. C'est la raison d'abord, la force ensuite, la
+science enfin. Eh bien! j'ai usé de tout cela vis-à-vis de vous; avec ma
+raison, j'ai bravé vos injures, croyant vous amener à m'écouter; avec ma
+force, j'ai bravé votre force; avec ma science, j'ai éteint à la fois
+vos forces physiques et morales; il me reste maintenant à vous prouver
+que vous avez commis deux fautes en venant ici la menace à la bouche.
+Voulez-vous me faire l'honneur de m'écouter?
+
+--Vous m'avez anéanti, dit Philippe, je ne puis faire un mouvement; vous
+vous êtes rendu maître de mes muscles, de ma pensée, et puis vous venez
+me demander de vous écouter quand je ne puis faire autrement?
+
+Alors Cagliostro prit un petit flacon d'or que tenait sur la cheminée un
+Esculape de bronze.
+
+--Respirez ce flacon, chevalier, dit-il avec une douceur pleine de
+noblesse.
+
+Philippe obéit; les vapeurs qui obscurcissaient son cerveau se
+dissipèrent, et il lui semblait que le soleil, descendant dans les
+parois de son crâne, en illuminait toutes les idées.
+
+--Oh! je renais! dit-il.
+
+--Et vous vous sentez bien, c'est-à-dire libre et fort?
+
+--Oui.
+
+--Avec la mémoire du passé?
+
+--Oh! oui.
+
+--Et comme j'ai affaire à un homme de coeur, qui a de l'esprit, cette
+mémoire qui vous revient me donne tout avantage dans ce qui s'est passé
+entre nous.
+
+--Non, dit Philippe, car j'agissais en vertu d'un principe sacré.
+
+--Que faisiez-vous donc?
+
+--Je défendais la monarchie.
+
+--Vous, vous défendiez la monarchie?
+
+--Oui, moi.
+
+--Vous, un homme qui est allé en Amérique défendre la république! Eh!
+mon Dieu! soyez donc franc, ou ce n'est pas la république que vous
+défendiez là bas, ou ce n'est pas la monarchie que vous défendez ici.
+
+Philippe baissa les yeux; un immense sanglot faillit lui briser le
+coeur.
+
+--Aimez, continua Cagliostro, aimez ceux qui vous dédaignent; aimez ceux
+qui vous oublient; aimez ceux qui vous trompent: c'est le propre des
+grandes âmes d'être trahies dans leurs grandes affections; c'est la loi
+de Jésus de rendre le bien pour le mal. Vous êtes chrétien, monsieur de
+Taverney?
+
+--Monsieur! s'écria Philippe effrayé de voir Cagliostro lire ainsi dans
+le présent et dans le passé, pas un mot de plus; car si je ne défendais
+pas la royauté, je défendais la reine, c'est-à-dire une femme
+respectable, innocente; respectable encore quand elle ne le serait plus,
+car c'est une loi divine que de défendre les faibles.
+
+--Les faibles! une reine, vous appelez cela un être faible? Celle devant
+qui vingt-huit millions d'être vivants et pensants plient le genou et la
+tête, allons donc!
+
+--Monsieur, on la calomnie.
+
+--Qu'en savez-vous?
+
+--Je veux le croire.
+
+--Vous pensez que c'est votre droit?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! mon droit, à moi, est de croire le contraire.
+
+--Vous agissez comme un mauvais génie.
+
+--Qui vous l'a dit? s'écria Cagliostro, dont l'oeil étincela tout à coup
+et inonda Philippe de sueur. D'où vous vient cette témérité de penser
+que vous avez raison, que moi j'ai tort? D'où vous vient cette audace de
+préférer votre principe au mien? Vous défendez la royauté, vous; eh
+bien! si je défendais l'humanité, moi? Vous dites: «Rendez à César ce
+qui appartient à César»; je vous dis: «Rendez à Dieu ce qui appartient à
+Dieu.» Républicain de l'Amérique! chevalier de l'ordre de Cincinnatus!
+je vous rappelle à l'amour des hommes, à l'amour de l'égalité. Vous
+marchez sur les peuples pour baiser les mains des reines, vous; moi, je
+foule aux pieds les reines pour élever les peuples d'un degré. Je ne
+vous trouble pas dans vos adorations, ne me troublez pas dans mon
+travail. Je vous laisse le grand jour, le soleil des cieux et le soleil
+des cours; laissez-moi l'ombre et la solitude. Vous comprenez la force
+de mon langage, n'est-ce pas, comme vous avez compris tout à l'heure la
+force de mon individualité? Vous me disiez: «Meurs, toi qui as offensé
+l'objet de mon culte»; je vous dis, moi: «Vis, toi qui combats mes
+adorations»; et si je vous dis cela, c'est que je me sens tellement fort
+avec mon principe, que ni vous, ni les vôtres, quelques efforts que vous
+fassiez, ne retarderez ma marche un seul instant.
+
+--Monsieur, vous m'épouvantez, dit Philippe. Le premier peut-être dans
+ce pays j'entrevois, grâce à vous, le fond d'un abîme où court la
+royauté.
+
+--Soyez prudent, alors, si vous avez vu le précipice.
+
+--Vous qui me dites cela, répliqua Philippe, ému du ton paternel avec
+lequel Cagliostro lui avait parlé; vous qui me révélez des secrets si
+terribles; vous manquez encore de générosité, car vous savez bien que je
+me jetterai dans le gouffre avant d'y voir tomber ceux que je défends.
+
+--Eh bien! donc, je vous aurai prévenu, et, comme le préfet de Tibère,
+je me laverai les mains, monsieur de Taverney.
+
+--Eh bien! moi, moi! s'écria Philippe en courant à Cagliostro avec une
+ardeur fébrile, moi qui ne suis qu'un homme faible et inférieur à vous,
+j'userai envers vous des armes du faible, je vous aborderai l'oeil
+humide, la voix tremblante, les mains jointes; je vous supplierai de
+m'accorder pour cette fois, du moins, la grâce de ceux que vous
+poursuivez. Je vous demanderai pour moi, pour moi, entendez-vous, pour
+moi qui ne puis, je ne sais pourquoi, m'habituer à voir en vous un
+ennemi, je vous attendrirai, je vous convaincrai, j'obtiendrai enfin que
+vous ne laissiez pas derrière moi le remords d'avoir vu la perte de
+cette pauvre reine et de ne l'avoir pas conjurée. Enfin, monsieur,
+j'obtiendrai, n'est-ce pas, que vous détruisiez ce pamphlet qui fera
+pleurer une femme; je l'obtiendrai de vous, ou, sur mon honneur, sur cet
+amour fatal que vous connaissez si bien, avec cette épée impuissante
+contre vous, je me percerai le coeur à vos pieds.
+
+--Ah! murmura Cagliostro en regardant Philippe avec des yeux pleins
+d'une éloquente douleur; ah! que ne sont-ils tous comme vous êtes, je
+serais à eux, et ils ne périraient pas!
+
+--Monsieur, monsieur, je vous en prie, répondez à ma demande, supplia
+Philippe.
+
+--Comptez, dit Cagliostro après un silence, comptez si les mille
+exemplaires sont bien là, et brûlez-les vous-même jusqu'au dernier.
+
+Philippe sentit que son coeur montait à ses lèvres; il courut à
+l'armoire, en tira les brochures, les jeta au feu et serrant avec
+effusion la main de Cagliostro:
+
+--Adieu, adieu, monsieur, dit-il, cent fois merci de ce que vous avez
+fait pour moi.
+
+Et il partit.
+
+--Je devais au frère, dit Cagliostro en le voyant s'éloigner, cette
+compensation pour ce qu'a enduré la soeur.
+
+Puis, haussant la voix:
+
+--Mes chevaux!
+
+
+
+
+Chapitre XXXIV
+
+La tête de la famille de Taverney
+
+
+Pendant que ces choses se passaient rue Neuve-Saint-Gilles, M. de
+Taverney le père se promenait dans son jardin, suivi de deux laquais qui
+roulaient un fauteuil.
+
+Il y avait à Versailles, il y a peut-être encore aujourd'hui, de ces
+vieux hôtels avec des jardins français qui, par une imitation servile
+des goûts et des idées du maître, rappelaient en petit le Versailles de
+Le Nôtre et de Mansard.
+
+Plusieurs courtisans, M. de la Feuillade en dut être le modèle,
+s'étaient fait construire en raccourci une orangerie souterraine, une
+pièce d'eau des Suisses et des bains d'Apollon.
+
+Il y avait aussi la cour d'honneur et les Trianons, le tout sur une
+échelle au cinq centième: chaque bassin était représenté par un seau
+d'eau.
+
+M. de Taverney en avait fait autant depuis que Sa Majesté Louis XV avait
+adopté les Trianons. La maison de Versailles avait eu ses Trianons, ses
+vergers et ses parterres. Depuis que Sa Majesté Louis XVI avait eu ses
+ateliers de serrurerie et ses tours, Monsieur de Taverney avait sa forge
+et ses copeaux. Depuis que Marie-Antoinette avait dessiné des jardins
+anglais, des rivières artificielles, des prairies et des châlets, M. de
+Taverney avait fait dans un coin de son jardin un petit Trianon pour des
+poupées et une rivière pour des canetons.
+
+Cependant, au moment où nous le prenons, il humait le soleil dans la
+seule allée du grand siècle qui lui restât: allée de tilleuls aux longs
+filets rouges comme du fil de fer sortant du feu. Il marchait à petits
+pas, les mains dans son manchon, et toutes les cinq minutes le fauteuil
+roulé par les valets s'approchait pour lui offrir le repos après
+l'exercice.
+
+Il savourait ce repos et clignotait au grand soleil, lorsque de la
+maison un portier accourut en criant:
+
+--Monsieur le chevalier!
+
+--Mon fils! dit le vieillard avec une joie orgueilleuse.
+
+Puis, se retournant et apercevant Philippe qui suivait le portier:
+
+--Mon cher chevalier, dit-il.
+
+Et, du geste, il congédia le laquais.
+
+--Viens, Philippe, viens, continua le baron, tu arrives à propos, j'ai
+l'esprit plein de joyeuses idées. Eh! quelle mine tu fais... Tu boudes.
+
+--Moi, monsieur, non.
+
+--Tu sais déjà le résultat de l'affaire.
+
+--De quelle affaire?
+
+Le vieillard se retourna, comme pour voir si on l'écoutait.
+
+--Vous pouvez parler, monsieur, nul n'écoute, dit le chevalier.
+
+--Je te parle de l'affaire du bal.
+
+--Je comprends encore moins.
+
+--Du bal de l'Opéra.
+
+Philippe rougit, le malin vieillard s'en aperçut.
+
+--Imprudent, dit-il, tu fais comme les mauvais marins; dès qu'ils ont le
+vent favorable, ils enflent toutes les voiles. Allons, assieds-toi là,
+sur ce banc, et écoute ma morale, j'ai du bon.
+
+--Monsieur, enfin...
+
+--Enfin, il y a que tu abuses, que tu tranches, et que toi, si timide
+autrefois, si délicat, si réservé, eh bien! à présent, tu la compromets.
+
+Philippe se leva.
+
+--De qui voulez-vous parler, monsieur?
+
+--D'elle pardieu! d'elle.
+
+--Qui, elle?
+
+--Ah! tu crois que j'ignore ton escapade, votre escapade à tous deux au
+bal de l'Opéra: c'est joli!
+
+--Monsieur, je vous proteste...
+
+--Allons, ne te fâche pas; ce que je t'en dis, c'est pour ton bien; tu
+n'as aucune précaution, tu seras pris, que diable! On t'a vu avec elle
+au bal, on te verra une autre fois autre part.
+
+--On m'a vu?
+
+--Pardieu! avais-tu, oui ou non, un domino bleu?
+
+Taverney allait s'écrier qu'il n'avait pas de domino bleu, et que l'on
+se trompait, qu'il n'avait point été au bal, qu'il ne savait pas de quel
+bal son père lui voulait parler; mais il répugne à certains coeurs de se
+défendre en des circonstances délicates; ceux-là seuls se défendent
+énergiquement qui savent qu'on les aime, et qu'en se défendant ils
+rendent service à l'ami qui les accusait.
+
+«Mais à quoi bon, pensa Philippe, donner des explications à mon père?
+D'ailleurs je veux tout savoir.»
+
+Il baissa la tête comme un coupable qui avoue.
+
+--Tu vois bien, reprit le vieillard triomphant, tu as été reconnu, j'en
+étais sûr. En effet, M. de Richelieu, qui t'aime beaucoup, et qui était
+à ce bal malgré ses quatre-vingt-quatre ans, M. de Richelieu a cherché
+qui pouvait être le domino bleu à qui la reine donnait le bras, et il
+n'a trouvé que toi à soupçonner; car il a vu tous les autres, et tu sais
+s'il s'y connaît, M. le maréchal.
+
+--Que l'on m'ait soupçonné, dit froidement Philippe, je le conçois; mais
+qu'on ait reconnu la reine, voilà qui est plus extraordinaire.
+
+--Avec cela que c'était difficile de la reconnaître, puisqu'elle s'est
+démasquée. Oh! cela, vois-tu, dépasse toute imagination. Une audace
+pareille! Il faut que cette femme-là soit folle de toi.
+
+Philippe rougit. Aller plus loin, en soutenant la conversation, lui
+était devenu impossible.
+
+--Si ce n'est pas de l'audace, continua Taverney, ce ne peut être que du
+hasard très fâcheux. Prends-y garde, chevalier, il y a des jaloux, et
+des jaloux à craindre. C'est un poste envié que celui de favori d'une
+reine, quand la reine est le vrai roi.
+
+Et Taverney le père huma longuement une prise de tabac.
+
+--Tu me pardonneras ma morale, n'est-ce pas, chevalier? Pardonne-la-moi,
+mon cher Je t'ai de la reconnaissance, et je voudrais empêcher que le
+souffle du hasard, puisque hasard il y a, ne vînt démolir l'échafaudage
+que tu as si habilement élevé.
+
+Philippe se leva en sueur, les poings crispés. Il s'apprêtait à partir
+pour rompre le discours, avec la joie que l'on met à rompre les
+vertèbres d'un serpent; mais un sentiment l'arrêta, un sentiment de
+curiosité douloureuse, un de ces désirs furieux de savoir le mal,
+aiguillon impitoyable qui laboure les coeurs pleins d'amour.
+
+--Je te disais donc qu'on nous porte envie, reprit le vieillard; c'est
+tout simple. Cependant, nous n'avons pas atteint le faîte où tu nous
+fais monter. À toi la gloire d'avoir fait jaillir le nom des Taverney
+au-dessus de leur humble source. Seulement, sois prudent, sinon nous
+n'arriverons pas, et tes desseins avorteront en route. Ce serait
+dommage, en vérité, nous allons bien.
+
+Philippe se retourna pour cacher le dégoût profond, le mépris sanglant
+qui donnaient à ses traits, en ce moment, une expression dont le
+vieillard se fût étonné, effrayé peut-être.
+
+--Dans quelque temps, tu demanderas une grande charge, dit le vieillard
+qui s'animait. Tu me feras donner une lieutenance de roi quelque part,
+pas trop loin de Paris; tu feras ensuite ériger en pairie
+Taverney-Maison-Rouge; tu me feras comprendre dans la première promotion
+de l'ordre. Tu pourras être duc, pair, et lieutenant-général. Dans deux
+ans, je vivrai encore; tu me feras donner...
+
+--Assez! assez! gronda Philippe.
+
+--Oh! si tu te tiens pour satisfait, je ne le suis pas. Tu as toute une
+vie, toi; moi, j'ai à peine quelques mois. Il faut que ces mois me
+paient le passé triste et médiocre. Du reste, je n'ai pas à me plaindre.
+Dieu m'avait donné deux enfants. C'est beaucoup pour un homme sans
+fortune; mais si ma fille est restée inutile à notre maison, toi tu
+répares. Tu es l'architecte du temple. Je vois en toi le grand Taverney,
+le héros. Tu m'inspires du respect, et c'est quelque chose, vois-tu. Il
+est vrai que ta conduite avec la cour est admirable. Oh! je n'ai rien vu
+encore de plus adroit.
+
+--Quoi donc? fit le jeune homme inquiet de se voir approuvé par ce
+serpent.
+
+--Ta ligne de conduite est superbe. Tu ne montres pas de jalousie. Tu
+laisses le champ libre à tout le monde en apparence, et tu te maintiens
+en réalité. C'est fort, mais c'est de l'observation.
+
+--Je ne comprends pas, dit Philippe de plus en plus piqué.
+
+--Pas de modestie, vois-tu, c'est mot pour mot la conduite de M.
+Potemkine, qui a étonné tout le monde par sa fortune. Il a vu que
+Catherine aimait la vanité dans ses amours; que si on la laissait libre,
+elle voltigerait de fleur en fleur, revenant à la plus féconde et à la
+plus belle; que si on la poursuivait, elle s'envolerait hors de toute
+portée. Il a pris son parti. C'est lui qui a rendu plus agréables à
+l'impératrice les favoris nouveaux qu'elle distinguait; c'est lui qui,
+en les faisant valoir par un côté, réservait habilement leur côté
+vulnérable; c'est lui qui fatiguait la souveraine avec les caprices de
+passage, au lieu de la blaser sur ses propres agréments à lui Potemkine.
+En préparant le règne éphémère de ces favoris qu'on nomma ironiquement
+les Douze Césars, Potemkine rendait son règne à lui éternel,
+indestructible.
+
+--Mais voilà des infamies incompréhensibles, murmurait le pauvre
+Philippe, en regardant son père avec stupéfaction.
+
+Le vieillard continua imperturbablement.
+
+--Selon le système de Potemkine, tu aurais pourtant un léger tort. Il
+n'abandonnait pas trop la surveillance, et toi tu te relâches. Je sais
+bien que la politique française n'est pas la politique russe.
+
+À ces mots prononcés avec une affectation de finesse qui eût détraqué
+les plus rudes têtes diplomatiques, Philippe, qui crut son père en
+délire, ne répondit que par un haussement d'épaules peu respectueux.
+
+--Oui, oui, interrompit le vieillard, tu crois que je ne t'ai pas
+deviné? Tu vas voir.
+
+--Voyons, monsieur.
+
+Taverney se croisa les bras.
+
+--Me diras-tu, fit-il, que tu n'élèves pas ton successeur à la
+brochette?
+
+--Mon successeur? dit Philippe en pâlissant.
+
+--Me diras-tu que tu ne sais pas tout ce qu'il y a de fixité dans les
+idées amoureuses de la reine, alors qu'elle est possédée, et que, dans
+la prévision d'un changement de sa part, tu ne veux pas être
+complètement sacrifié, évincé, ce qui arrive toujours avec la reine, car
+elle ne peut aimer le présent et souffrir le passé?
+
+--Vous parlez hébreu, monsieur le baron.
+
+Le vieillard se mit à rire encore de ce rire strident et funèbre qui
+faisait tressaillir Philippe comme l'appel d'un mauvais génie.
+
+--Tu me feras accroire que ta tactique n'est pas de ménager M. de
+Charny.
+
+--Charny?
+
+--Oui, ton futur successeur. L'homme qui peut, quand il régnera, te
+faire exiler, comme tu peux faire exiler MM. de Coigny, de Vaudreuil et
+autres.
+
+Le sang monta violemment aux tempes de Philippe.
+
+--Assez, cria-t-il encore une fois; assez, monsieur; je me fais honte,
+en vérité, d'avoir écouté si longtemps! Celui qui dit que la reine de
+France est une Messaline, celui-là, monsieur, est un criminel
+calomniateur.
+
+--Bien! très bien! s'écria le vieillard, tu as raison, c'est ton rôle;
+mais je t'assure que personne ne peut nous entendre.
+
+--Oh!
+
+--Et quant à Charny, tu vois que je t'ai pénétré. Tout habile qu'est ton
+plan, deviner, vois-tu, c'est dans le sang des Taverney. Continue,
+Philippe, continue. Flatte, adoucis, console le Charny, aide-le à passer
+doucement et sans aigreur de l'état d'herbe à l'état de fleur, et sois
+assuré que c'est un gentilhomme qui, plus tard, dans sa faveur, te
+revaudra ce que tu auras fait pour lui.
+
+Et, après ces mots, M. de Taverney, tout fier de son exhibition de
+perspicacité, fit un petit bond capricieux qui rappelait le jeune homme,
+et le jeune homme insolent de prospérité.
+
+Philippe le saisit par la manche et l'arrêta furieux.
+
+--C'est comme cela, dit-il; eh bien! monsieur, votre logique est
+admirable.
+
+--J'ai deviné, n'est-ce pas, et tu m'en veux? Bah! tu me pardonneras en
+faveur de l'attention. J'aime Charny, d'ailleurs, et suis bien aise que
+tu en agisses de la sorte avec lui.
+
+--Votre M. de Charny, à cette heure, est si bien mon favori, mon mignon,
+mon oiseau élevé à la brochette, qu'en effet je lui ai passé tout à
+l'heure un pied de cette lame à travers les côtes.
+
+Et Philippe montra son épée à son père.
+
+--Hein! fit Taverney effarouché à la vue de ces yeux flamboyants, à la
+nouvelle de cette belliqueuse sortie; ne dis-tu pas que tu t'es battu
+avec M. de Charny?
+
+--Et que je l'ai embroché! Oui.
+
+--Grand Dieu!
+
+--Voilà ma façon de soigner, d'adoucir et de ménager mes successeurs,
+ajouta Philippe; maintenant que vous la connaissez, appliquez votre
+théorie à ma pratique.
+
+Et il fit un mouvement désespéré pour s'enfuir.
+
+Le vieillard se cramponna à son bras.
+
+--Philippe! Philippe! dis-moi que tu plaisantais.
+
+--Appelez cela une plaisanterie si vous voulez, mais c'est fait.
+
+Le vieillard leva les yeux au ciel, marmotta quelques mots sans suite,
+et, quittant son fils, courut jusqu'à son antichambre.
+
+--Vite! vite! cria-t-il, un homme à cheval, qu'on coure s'informer de M.
+de Charny qui a été blessé; qu'on prenne de ses nouvelles, et qu'on
+n'oublie pas de lui dire qu'on vient de ma part! Ce traître Philippe,
+fit-il en rentrant, n'est-il pas le frère de sa soeur! Et moi qui le
+croyais corrigé! Oh! il n'y avait qu'une tête dans ma famille... la
+mienne.
+
+
+
+
+Chapitre XXXV
+
+Le quatrain de M. de Provence
+
+
+Tandis que tous ces événements se passaient à Paris et à Versailles, le
+roi, tranquille comme à son ordinaire, depuis qu'il savait ses flottes
+victorieuses et l'hiver vaincu, se proposait dans son cabinet, au milieu
+des cartes et des mappemondes, des petits plans mécaniques, et songeait
+à tracer de nouveaux sillons sur les mers aux vaisseaux de La Pérouse.
+
+Un coup légèrement frappé à la porte le tira de ses rêveries tout
+échauffées par un bon goûter qu'il venait de prendre.
+
+En ce moment, une voix se fit entendre.
+
+--Puis-je pénétrer, mon frère, dit-elle.
+
+«M. le comte de Provence, le malvenu!» grommela le roi en poussant un
+livre d'astronomie ouvert aux plus grandes figures.
+
+--Entrez, dit-il.
+
+Un personnage gros, court et rouge, à l'oeil vif, entra d'un pas trop
+respectueux pour un frère, trop familier pour un sujet.
+
+--Vous ne m'attendiez pas, mon frère? dit-il.
+
+--Non, ma foi!
+
+--Je vous dérange?
+
+--Non; mais auriez-vous quelque chose à me dire d'intéressant?
+
+--Un bruit si drôle, si grotesque...
+
+--Ah! ah! une médisance.
+
+--Ma foi! oui, mon frère.
+
+--Qui vous a diverti?
+
+--Oh! à cause de l'étrangeté.
+
+--Quelque méchanceté contre moi.
+
+--Dieu m'est témoin que je ne rirais pas, s'il en était ainsi.
+
+--C'est contre la reine, alors.
+
+--Sire, figurez-vous qu'on m'a dit sérieusement, mais là, très
+sérieusement... je vous le donne en cent, je vous le donne en mille...
+
+--Mon frère, depuis que mon précepteur m'a fait admirer cette précaution
+oratoire, comme modèle du genre, dans Mme de Sévigné, je ne l'admire
+plus... Au fait.
+
+--Eh bien! mon frère, dit le comte de Provence un peu refroidi par cet
+accueil brutal, on dit que la reine a découché l'autre jour. Ah! ah! ah!
+
+Et il s'efforça de rire.
+
+--Ce serait bien triste si cela était vrai, dit le roi avec gravité.
+
+--Mais cela n'est pas vrai, n'est-ce pas, mon frère?
+
+--Non.
+
+--Il n'est pas vrai, non plus, que l'on ait vu la reine attendre à la
+porte des Réservoirs?
+
+--Non.
+
+--Le jour, vous savez, où vous ordonnâtes de fermer la porte à onze
+heures?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Eh bien! figurez-vous, mon frère, que le bruit prétend...
+
+--Qu'est-ce que cela, le bruit? Où est-ce? Qui est-ce?
+
+--Voilà un trait profond, mon frère, très profond. En effet, qui est le
+bruit? Eh bien! cet être insaisissable, incompréhensible, qu'on appelle
+le bruit, prétend qu'on avait vu la reine avec M. le comte d'Artois,
+bras dessus bras dessous, à minuit et demi, ce jour-là.
+
+--Où?
+
+--Allant à une maison que M. d'Artois possède, là, derrière les écuries.
+Est ce que Votre Majesté n'a pas ouï parler de cette énormité?
+
+--Si fait, bien, mon frère; j'en ai entendu parler, il le faut bien.
+
+--Comment, sire?
+
+--Oui, est-ce que vous n'avez pas fait quelque chose pour que j'en
+entende parler?
+
+--Moi?
+
+--Vous.
+
+--Quoi donc, sire, qu'ai-je fait?
+
+--Un quatrain, par exemple, qui a été imprimé dans le _Mercure_.
+
+--Un quatrain! fit le comte plus rouge qu'à son entrée.
+
+--On vous sait favori des Muses.
+
+--Pas au point de...
+
+--De faire un quatrain qui finit par ce vers:
+
+_Hélène n'en dit rien au bon roi Ménélas._
+
+--Moi, sire!...
+
+--Ne niez pas, voici l'autographe du quatrain; votre écriture... hein!
+Je me connais mal en poésie, mais en écriture, oh! comme un expert...
+
+--Sire, une folie en amène une autre.
+
+--Monsieur de Provence, je vous assure qu'il n'y a eu folie que de votre
+part, et je m'étonne qu'un philosophe ait commis cette folie; gardons
+cette qualification à votre quatrain.
+
+--Sire, Votre Majesté est dure pour moi.
+
+--La peine du talion, mon frère. Au lieu de faire votre quatrain, vous
+auriez pu vous informer de ce qu'avait fait la reine; je l'ai fait, moi;
+et au lieu du quatrain contre elle, contre moi, par conséquent, vous
+eussiez écrit quelque madrigal pour votre belle-soeur. Après cela,
+direz-vous, ce n'est pas un sujet qui inspire; mais j'aime mieux une
+mauvaise épître qu'une bonne satire. Horace disait cela aussi, Horace,
+votre poète.
+
+--Sire, vous m'accablez.
+
+--N'eussiez-vous pas été sûr de l'innocence de la reine, comme je le
+suis, répéta le roi avec fermeté, vous eussiez bien fait de relire votre
+Horace. N'est-ce pas lui qui a dit ces belles paroles? Pardon, j'écorche
+le latin:
+
+ _Rectius hoc est:_
+ _Hoc faciens vivum melius, sic dulcis amicis occuram._
+
+«Cela est mieux; si je le fais, je serai plus honnête; si je le fais, je
+serai bon pour mes amis.»
+
+Vous traduiriez plus élégamment, vous mon frère, mais je crois que c'est
+là le sens.
+
+Et le bon roi, après cette leçon donnée en père plutôt qu'en frère,
+attendit que le coupable commençât une justification.
+
+Le comte médita quelque temps sa réponse, moins comme un homme
+embarrassé que comme un orateur en quête de délicatesses.
+
+--Sire, dit-il, tout sévère qu'est l'arrêt de Votre Majesté, j'ai un
+moyen d'excuse et un espoir de pardon.
+
+--Dites, mon frère.
+
+--Vous m'accusez de m'être trompé, n'est-ce pas, et non d'avoir eu
+mauvaise intention?
+
+--D'accord.
+
+--S'il en est ainsi, Votre Majesté, qui sait que n'est pas homme celui
+qui ne se trompe pas, Votre Majesté admettra bien que je ne me sois pas
+trompé pour quelque chose?
+
+--Je n'accuserai jamais votre esprit, qui est grand et supérieur, mon
+frère.
+
+--Eh bien! sire, comment ne me serais-je pas trompé à entendre tout ce
+qui se débite? Nous autres princes, nous vivons dans l'air de la
+calomnie, nous en sommes imprégnés. Je ne dis pas que j'ai cru, je dis
+que l'on m'a dit.
+
+--À la bonne heure! puisqu'il en est ainsi; mais...
+
+--Le quatrain? Oh! les poètes sont des êtres bizarres; et puis, ne
+vaut-il pas mieux répondre par une douce critique qui peut être un
+avertissement que par un sourcil froncé? Des attitudes menaçantes mises
+en vers n'offensent pas, sire; ce n'est pas comme les pamphlets, au
+sujet desquels on est fort à demander coercition à Votre Majesté; des
+pamphlets comme celui que je viens vous montrer moi-même.
+
+--Un pamphlet!
+
+--Oui, sire; il me faut absolument un ordre d'embastillement contre le
+misérable auteur de cette turpitude.
+
+Le roi se leva brusquement.
+
+--Voyons! dit-il.
+
+--Je ne sais si je dois, sire...
+
+--Certainement, vous devez; il n'y a rien à ménager dans cette
+circonstance. Avez-vous ce pamphlet?
+
+--Oui, sire.
+
+--Donnez.
+
+Et le comte de Provence tira de sa poche un exemplaire de l'_Histoire
+d'Etteniotna,_ épreuve fatale que le bâton de Charny, que l'épée de
+Philippe, que le brasier de Cagliostro avaient laissé passer dans la
+circulation.
+
+Le roi jeta les yeux avec la rapidité d'un homme habitué à lire les
+passages intéressants d'un livre ou d'une gazette.
+
+--Infamie! dit-il, infamie!
+
+--Vous voyez, sire, qu'on prétend que ma soeur a été au baquet de
+Mesmer.
+
+--Eh bien! oui, elle y a été!
+
+--Elle y a été! s'écria le comte de Provence.
+
+--Autorisée par moi.
+
+--Oh! sire.
+
+--Et ce n'est pas de sa présence chez Mesmer que je tire induction
+contre sa sagesse, puisque j'avais permis qu'elle allât place Vendôme.
+
+--Votre Majesté n'avait pas permis que la reine s'approchât du baquet
+pour expérimenter par elle-même...
+
+Le roi frappa du pied. Le comte venait de prononcer ces paroles
+précisément au moment où les yeux de Louis XVI parcouraient le passage
+le plus insultant pour Marie-Antoinette, l'histoire de sa prétendue
+crise, de ses contorsions, de son voluptueux désordre, de tout ce qui,
+enfin, avait signalé chez Mesmer le passage de Mlle Oliva.
+
+--Impossible, impossible, dit le roi devenu pâle. Oh! la police doit
+savoir à quoi s'en tenir là-dessus!
+
+Il sonna.
+
+--M. de Crosne, dit-il, qu'on m'aille chercher M. de Crosne.
+
+--Sire, c'est aujourd'hui jour de rapport hebdomadaire et M. de Crosne
+attend dans l'OEil-de-Boeuf.
+
+--Qu'il entre.
+
+--Permettez-moi, mon frère, dit le comte de Provence d'un ton hypocrite.
+
+Et il fit mine de sortir.
+
+--Restez, lui dit Louis XVI. Si la reine est coupable, eh bien!
+monsieur, vous êtes de la famille, vous pouvez le savoir; si elle est
+innocente, vous devez le savoir aussi, vous qui l'avez soupçonnée.
+
+M. de Crosne entra.
+
+Ce magistrat, voyant M. de Provence avec le roi, commença par présenter
+ses respectueux hommages aux deux plus grands du royaume; puis,
+s'adressant au roi:
+
+--Le rapport est prêt, sire, dit-il.
+
+--Avant tout, monsieur, fit Louis XVI, expliquez-nous comment il s'est
+publié à Paris un pamphlet aussi indigne contre la reine?
+
+--_Etteniotna?_ dit M. de Crosne.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! sire, c'est un gazetier nommé Réteau.
+
+--Oui. Vous savez son nom, et vous ne l'avez, ou empêché de publier, ou
+arrêté après la publication!
+
+--Sire, rien n'était plus facile que de l'arrêter; je vais même montrer
+à Votre Majesté l'ordre d'écrou tout préparé dans mon portefeuille.
+
+--Alors, pourquoi l'arrestation n'est-elle pas opérée?
+
+M. de Crosne se tourna du côté de M. de Provence.
+
+--Je prends congé de Votre Majesté, dit celui-ci plus lentement.
+
+--Non, non, répliqua le roi; je vous ai dit de rester; eh bien! restez.
+
+Le comte s'inclina.
+
+--Parlez, monsieur de Crosne; parlez ouvertement, sans réserve; parlez
+vite et net.
+
+--Eh bien! voici, répliqua le lieutenant de police: je n'ai pas fait
+arrêter le gazetier Réteau, parce qu'il fallait de toute nécessité que
+j'eusse, avant cette démarche, une explication avec Votre Majesté.
+
+--Je la sollicite.
+
+--Peut-être, sire, vaut-il mieux donner à ce gazetier un sac d'argent et
+l'envoyer se faire pendre ailleurs, très loin.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, sire, quand ces misérables disent un mensonge, le public à
+qui on le prouve est fort aise de les voir fouetter, essoriller, pendre
+même. Mais quand, par malheur, ils mettent la main sur une vérité...
+
+--Une vérité?
+
+M. de Crosne s'inclina.
+
+--Oui. Je sais. La reine a été en effet au baquet de Mesmer. Elle y a
+été, c'est un malheur, comme vous dites; mais je le lui avais permis.
+
+--Oh! sire, murmura M. de Crosne.
+
+Cette exclamation du sujet respectueux frappa le roi encore plus qu'elle
+n'avait fait sortant de la bouche du parent jaloux.
+
+--La reine n'est pas perdue pour cela, dit-il, je suppose?
+
+--Non, sire, mais compromise.
+
+--Monsieur de Crosne, que vous a dit votre police, voyons?
+
+--Sire, beaucoup de choses qui, sauf le respect que je dois à Votre
+Majesté, sauf l'adoration toute respectueuse que je professe pour la
+reine, sont d'accord avec quelques allégations du pamphlet.
+
+--D'accord, dites-vous?
+
+--Voici comment: une reine de France qui va dans un costume de femme
+ordinaire, au milieu de ce monde équivoque attiré par ces bizarreries
+magnétiques de Mesmer, et qui va seule...
+
+--Seule! s'écria le roi.
+
+--Oui, sire.
+
+--Vous vous trompez, monsieur de Crosne.
+
+--Je ne crois pas, sire.
+
+--Vous avez de mauvais rapports.
+
+--Tellement exacts, sire, que je puis vous donner le détail de la
+toilette de Sa Majesté, l'ensemble de sa personne, ses pas, ses gestes,
+ses cris.
+
+--Ses cris!
+
+Le roi pâlit et froissa la brochure.
+
+--Ses soupirs mêmes ont été notés par mes agents, ajouta timidement M.
+de Crosne.
+
+--Ses soupirs! La reine se serait oubliée à ce point!... La reine aurait
+fait si bon marché de mon honneur de roi, de son honneur de femme!
+
+--C'est impossible, dit le comte de Provence; ce serait plus qu'un
+scandale, et Sa Majesté en est incapable.
+
+Cette phrase était un surcroît d'accusation plutôt qu'une excuse. Le roi
+le sentit; tout en lui se révoltait.
+
+--Monsieur, dit-il au lieutenant de police, vous maintenez ce que vous
+avez dit?
+
+--Hélas, jusqu'au dernier mot, sire.
+
+--Je vous dois à vous, mon frère, dit Louis XVI en passant son mouchoir
+sur son front mouillé de sueur, je vous dois une preuve de ce que j'ai
+avancé. L'honneur de la reine est celui de toute ma maison. Je ne le
+risque jamais. J'ai permis à la reine d'aller au baquet de Mesmer; mais
+je lui avais enjoint de mener avec elle une personne sûre,
+irréprochable, sainte même.
+
+--Ah! dit M. de Crosne, s'il en eût été ainsi...
+
+--Oui, dit le comte de Provence, si une femme comme Mme de Lamballe, par
+exemple...
+
+--Précisément, mon frère, c'est Mme la princesse de Lamballe que j'avais
+désignée à la reine.
+
+--Malheureusement, sire, la princesse n'a pas été emmenée.
+
+--Eh bien! ajouta le roi frémissant, si la désobéissance a été telle, je
+dois sévir et je sévirai.
+
+Un énorme soupir lui ferma les lèvres après lui avoir déchiré le coeur.
+
+--Seulement, dit-il plus bas, un doute me reste: ce doute, vous ne le
+partagez pas, c'est naturel; vous n'êtes pas le roi, l'époux, l'ami de
+celle qu'on accuse... Ce doute, je veux l'éclaircir.
+
+Il sonna; l'officier de service parut.
+
+--Qu'on voie, dit le roi, si Mme la princesse de Lamballe n'est pas chez
+la reine, ou dans son appartement à elle-même.
+
+--Sire, Mme de Lamballe se promène dans le petit jardin avec Sa Majesté
+la reine et une autre dame.
+
+--Priez Mme la princesse de monter ici sur-le-champ.
+
+L'officier partit.
+
+--Maintenant, messieurs, encore dix minutes; je ne saurais prendre un
+parti jusque-là.
+
+Et Louis XVI, contre son habitude, fronça le sourcil et lança sur les
+deux témoins de sa profonde douleur un regard presque menaçant.
+
+Les deux témoins gardèrent le silence. M. de Crosne avait une tristesse
+réelle, M. de Provence avait une affectation de tristesse qui se fût
+communiquée au dieu Momus en personne.
+
+Un léger bruit de soie derrière les portes avertit le roi que la
+princesse de Lamballe approchait.
+
+
+
+
+Chapitre XXXVI
+
+La princesse de Lamballe
+
+
+La princesse de Lamballe entra, belle et calme, le front découvert, les
+boucles éparses de sa haute coiffure rejetées fièrement hors des tempes,
+ses sourcils noirs et fins comme deux traits de sépia, son oeil bleu,
+limpide, dilaté, plein de nacre, son nez droit et pur, ses lèvres
+chastes et voluptueuses à la fois: toute cette beauté, sur un corps
+d'une beauté sans rivale, charmait et imposait.
+
+La princesse apportait avec elle, autour d'elle, ce parfum de vertu, de
+grâce, d'immatérialité, que La Vallière répandit avant sa faveur et
+depuis sa disgrâce.
+
+Quand le roi la vit venir, souriante et modeste, il se sentit pénétré de
+douleur.
+
+«Hélas! pensa-t-il, ce qui sortira de cette bouche sera une condamnation
+sans appel.»
+
+--Asseyez-vous, dit-il, princesse, en la saluant profondément.
+
+M. de Provence s'approcha pour lui baiser la main.
+
+Le roi se recueillit.
+
+--Que souhaite de moi Votre Majesté? dit la princesse avec la voix d'un
+ange.
+
+--Un renseignement, madame; un renseignement précis, ma cousine.
+
+--J'attends, sire.
+
+--Quel jour êtes-vous allée, en compagnie de la reine, à Paris? Cherchez
+bien.
+
+M. de Crosne et le comte de Provence se regardèrent surpris.
+
+--Vous comprenez, messieurs, dit le roi; vous ne doutez pas, vous, je
+doute encore, moi; par conséquent j'interroge comme un homme qui doute.
+
+--Mercredi, sire, répliqua la princesse.
+
+--Vous me pardonnez, continua Louis XVI; mais, ma cousine, je désire
+savoir la vérité.
+
+--Vous la connaîtrez en questionnant, sire, dit simplement Mme de
+Lamballe.
+
+--Qu'allâtes-vous faire à Paris, ma cousine?
+
+--J'allai chez M. Mesmer, place Vendôme, sire.
+
+Les deux témoins tressaillirent, le roi rougit d'émotion.
+
+--Seule? dit-il.
+
+--Non, sire, avec Sa Majesté la reine.
+
+--Avec la reine? vous dites avec la reine! s'écria Louis XVI en lui
+prenant la main avidement.
+
+--Oui, sire.
+
+M. de Provence et M. de Crosne se rapprochèrent, stupéfaits.
+
+--Votre Majesté avait autorisé la reine, dit Mme de Lamballe; du moins,
+Sa Majesté me l'a dit.
+
+--Et Sa Majesté avait raison, ma cousine... Maintenant... Il me semble
+que je respire, car Mme de Lamballe ne ment jamais.
+
+--Jamais, sire, dit doucement la princesse.
+
+--Oh! jamais, s'écria M. de Crosne avec la conviction la plus
+respectueuse. Mais alors, sire, permettez-moi...
+
+--Oh! oui, je vous permets, monsieur de Crosne; questionnez, cherchez,
+je place ma chère princesse sur la sellette, je vous la livre.
+
+Mme de Lamballe sourit.
+
+--Je suis prête, dit-elle; mais, sire, la torture est abolie.
+
+--Oui, je l'ai abolie pour les autres, fit le roi avec un sourire, mais
+on ne l'a pas abolie pour moi.
+
+--Madame, dit le lieutenant de police, ayez la bonté de dire au roi ce
+que vous fîtes avec Sa Majesté chez M. Mesmer, et d'abord comment Sa
+Majesté était-elle mise?
+
+--Sa Majesté portait une robe de taffetas gris perle, une mante de
+mousseline brodée, un manchon d'hermine, un chapeau de velours rose, à
+grands rubans noirs.
+
+C'était un signalement tout opposé à celui donné pour Oliva.
+
+M. de Crosne manifesta une vive surprise, le comte de Provence se mordit
+les lèvres.
+
+Le roi se frotta les mains.
+
+--Et qu'a fait la reine en entrant? dit-il.
+
+--Sire, vous avez raison de dire en entrant, car, à peine étions-nous
+entrées...
+
+--Ensemble?
+
+--Oui, sire, ensemble; et à peine étions-nous entrées dans le premier
+salon, où nul n'avait pu nous remarquer, tant était grande l'attention
+donnée aux mystères magnétiques, qu'une femme s'approcha de Sa Majesté,
+lui offrit un masque, la suppliant de ne pas pousser plus avant.
+
+--Et vous vous arrêtâtes? dit vivement le comte de Provence.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et vous n'avez pas franchi le seuil du premier salon? demanda M. de
+Crosne.
+
+--Non, monsieur.
+
+--Et vous n'avez pas quitté le bras de la reine? fit le roi avec un
+reste d'anxiété.
+
+--Pas une seconde; le bras de Sa Majesté n'a pas cessé de s'appuyer sur
+le mien.
+
+--Eh bien! s'écria tout à coup le roi, qu'en pensez-vous, monsieur de
+Crosne? Mon frère, qu'en dites-vous?
+
+--C'est extraordinaire, c'est surnaturel, dit Monsieur en affectant une
+gaieté qui décelait, mieux que n'eût fait le doute, tout son dépit de la
+contradiction.
+
+--Il n'y a rien de surnaturel là-dedans, se hâta de répondre M. de
+Crosne, à qui la joie bien naturelle du roi donnait une sorte de
+remords; ce que Mme la princesse a dit ne peut être que la vérité.
+
+--Il en résulte?... dit M. de Provence.
+
+--Il en résulte, monseigneur, que mes agents se sont trompés.
+
+--Parlez-vous bien sérieusement? demanda le comte de Provence avec le
+même tressaillement nerveux.
+
+--Tout à fait, monseigneur, mes agents se sont trompés; Sa Majesté a
+fait ce que vient de dire Mme de Lamballe, et pas autre chose. Quant au
+gazetier, si je suis convaincu par les paroles éminemment vraies de Mme
+la princesse, je crois que ce maraud doit l'être aussi: je vais envoyer
+l'ordre de l'écrouer sur-le-champ.
+
+Mme de Lamballe tournait et retournait la tête, avec la placidité de
+l'innocence qui s'informe sans plus de curiosité que de crainte.
+
+--Un moment, dit le roi, un moment; il sera toujours temps de faire
+pendre ce gazetier. Vous avez parlé d'une femme qui aurait arrêté la
+reine à l'entrée du salon: princesse, dites-nous quelle était cette
+femme.
+
+--Sa Majesté paraît la connaître, sire; je dirai même, toujours parce
+que je ne mens pas, que Sa Majesté la connaît, je le sais.
+
+--C'est que, voyez-vous, cousine, il faut que je parle à cette femme,
+c'est indispensable. Là est toute la vérité; là seulement est la clef du
+mystère.
+
+--C'est mon avis, dit M. de Crosne, vers qui le roi s'était retourné.
+
+«Commérage... murmura le comte de Provence. Voilà une femme qui me fait
+l'effet du dieu des dénouements.»
+
+--Ma cousine, dit-il tout haut, la reine vous a avoué qu'elle
+connaissait cette femme?
+
+--Sa Majesté ne m'a pas avoué, monseigneur, elle m'a raconté.
+
+--Oui, oui, pardon.
+
+--Mon frère veut vous dire, interrompit le roi, que si la reine connaît
+cette femme, vous savez aussi son nom.
+
+--C'est Mme de La Motte-Valois.
+
+--Cette intrigante! s'écria le roi avec dépit.
+
+--Cette mendiante! dit le comte. Diable! diable! elle sera difficile à
+interroger; elle est fine.
+
+--Nous serons aussi fins qu'elle, dit M. de Crosne. Et d'ailleurs, il
+n'y a pas de finesse, depuis la déclaration de Mme de Lamballe. Ainsi,
+au premier mot du roi...
+
+--Non, non, fit Louis XVI avec découragement, je suis las de voir cette
+mauvaise société autour de la reine. La reine est si bonne, que le
+prétexte de la misère lui amène tout ce qu'il y a de gens équivoques
+dans la noblesse infime du royaume.
+
+--Mme de La Motte est réellement Valois, dit Mme de Lamballe.
+
+--Qu'elle soit ce qu'elle voudra, ma cousine, je ne veux pas qu'elle
+mette les pieds ici. J'aime mieux me priver de cette joie immense que
+m'eût faite l'entière absolution de la reine; oui, j'aime mieux renoncer
+à cette joie, que de voir en face cette créature.
+
+--Et pourtant vous la verrez, s'écria la reine, pâle de colère, en
+ouvrant la porte du cabinet et en se montrant, belle de noblesse et
+d'indignation, aux yeux éblouis du comte de Provence, qui salua
+gauchement derrière le battant de la porte replié sur lui. Oui, sire,
+continua la reine, il ne s'agit pas de dire: «J'aime à voir ou je crains
+de voir cette créature»; cette créature est un témoin à qui
+l'intelligence de mes accusateurs...
+
+Elle regarda son beau-frère.
+
+--Et la franchise de mes juges...
+
+Elle se tourna vers le roi et M. de Crosne.
+
+--À qui enfin sa propre conscience, si dénaturée qu'elle soit,
+arracherait un cri de vérité. Moi, l'accusée, je demande qu'on entende
+cette femme, et on l'entendra.
+
+--Madame, se hâta de dire le roi, vous entendez bien qu'on n'enverra pas
+chercher Mme de La Motte pour lui faire l'honneur de déposer pour ou
+contre vous. Je ne mets pas votre honneur dans une balance en parallèle
+avec la véracité de cette femme.
+
+--On n'enverra pas chercher Mme de La Motte, sire, car elle est ici.
+
+--Ici! s'écria le roi, en se retournant comme s'il eût marché sur un
+reptile, ici!
+
+--Sire, j'avais, comme vous le savez, rendu visite à une femme
+malheureuse qui porte un nom illustre. Ce jour, vous savez, où l'on a
+dit tant de choses...
+
+Et elle regarda fixement par-dessus l'épaule le comte de Provence, qui
+eût voulu être à cent pieds sous terre, mais dont le visage large et
+épanoui grimaçait une expression d'acquiescement.
+
+--Eh bien? fit Louis XVI.
+
+--Eh bien! sire, ce jour-là, j'oubliai chez Mme de La Motte un portrait,
+une boîte. Elle me la rapporte aujourd'hui; elle est là.
+
+--Non, non... Eh bien! je suis convaincu, dit le roi; j'aime mieux cela.
+
+--Oh! moi, je ne suis pas satisfaite, dit la reine; je vais
+l'introduire. D'ailleurs, pourquoi cette répugnance? Qu'a-t-elle fait?
+Qu'est-elle donc? Si je ne le sais pas, instruisez-moi. Voyons, monsieur
+de Crosne, vous qui savez tout, dites...
+
+--Je ne sais rien qui soit défavorable à cette dame, répondit le
+magistrat.
+
+--Bien vrai?
+
+--Assurément. Elle est pauvre, voilà tout; un peu ambitieuse, peut-être.
+
+--L'ambition, c'est la voix du sang. Si vous n'avez que cela contre
+elle, le roi peut bien l'admettre à donner témoignage.
+
+--Je ne sais, répliqua Louis XVI, mais j'ai des pressentiments, moi, des
+instincts; je sens que cette femme sera pour un malheur, pour un
+désagrément dans ma vie... c'est bien assez.
+
+--Oh! sire, de la superstition! Cours la chercher, dit la reine à la
+princesse de Lamballe.
+
+Cinq minutes après, Jeanne, toute modeste, toute honteuse, mais
+distinguée dans son attitude comme dans sa mise, pénétrait pas à pas
+dans le cabinet du roi.
+
+Louis XVI, inexpugnable dans son antipathie, avait tourné le dos à la
+porte. Les deux coudes sur son bureau, la tête dans ses mains, il
+semblait être un étranger au milieu des assistants.
+
+Le comte de Provence dardait sur Jeanne des regards tellement gênants
+par leur inquisition, que si la modestie de Jeanne eût été réelle, cette
+femme eût été paralysée, pas un mot ne fût sorti de sa bouche.
+
+Mais il fallait bien autre chose pour troubler la cervelle de Jeanne.
+
+Ni roi, ni empereur avec leurs sceptres, ni pape avec sa tiare, ni
+puissances célestes, ni puissances des ténèbres n'eussent agi sur cet
+esprit de fer, avec la crainte ou la vénération.
+
+--Madame, lui dit la reine, en la menant derrière le roi, veuillez dire,
+je vous prie, ce que vous avez fait le jour de ma visite chez M. Mesmer;
+veuillez le dire de point en point.
+
+Jeanne se tut.
+
+--Pas de réticences, pas de ménagements. Rien que la vérité, la forme de
+votre idée vous apparaissant en relief, telle qu'elle est dans votre
+mémoire.
+
+Et la reine s'assit dans un fauteuil, pour ne pas influencer le témoin
+par son regard.
+
+Quel rôle pour Jeanne! pour elle dont la perspicacité avait deviné que
+sa souveraine avait besoin d'elle, pour elle qui sentait que
+Marie-Antoinette était soupçonnée à faux et qu'on pouvait la justifier
+sans s'écarter du vrai!
+
+Tout autre eût cédé, ayant cette conviction, au plaisir d'innocenter la
+reine par l'exagération des preuves.
+
+Jeanne était une nature si déliée, si fine, si forte, qu'elle se
+renferma dans la pure expression du fait.
+
+--Sire, dit-elle, j'étais allée chez M. Mesmer par curiosité, comme tout
+Paris y va. Le spectacle m'a paru un peu grossier. Je m'en retournais,
+quand soudain, sur le seuil de la porte d'entrée, j'aperçus Sa Majesté,
+que j'avais eu l'honneur de voir l'avant-veille sans la connaître. Sa
+Majesté dont la générosité m'avait révélé le rang. Quand je vis ses
+traits augustes, qui jamais ne s'effaceront de ma mémoire, il me sembla
+que la présence de Sa Majesté la reine était peut-être déplacée en cet
+endroit, où beaucoup de souffrances et de guérisons ridicules
+s'étalaient en spectacle. Je demande humblement pardon à Sa Majesté
+d'avoir osé penser si librement sur sa conduite, mais ce fut un éclair,
+un instinct de femme; j'en demande pardon à genoux, si j'ai outrepassé
+la ligne de respect que je dois aux moindres mouvements de Sa Majesté.
+
+Elle s'arrêta là, feignant l'émotion, baissant la tête, arrivant, par un
+art inouï, à la suffocation qui précède les larmes.
+
+M. de Crosne y fut pris. Mme de Lamballe se sentit entraînée vers le
+coeur de cette femme, qui paraissait être à la fois délicate, timide,
+spirituelle et bonne.
+
+M. de Provence fut étourdi.
+
+La reine remercia Jeanne par un regard, que le regard de celle-ci
+sollicitait ou plutôt guettait sournoisement.
+
+--Eh bien! dit la reine, vous avez entendu, sire?
+
+Le roi ne remua pas.
+
+--Je n'avais pas besoin, dit-il, du témoignage de madame.
+
+--On m'a dit de parler, objecta timidement Jeanne, et j'ai dû obéir.
+
+--Assez! dit brutalement Louis XVI; quand la reine dit une chose, elle
+n'a pas besoin de témoins pour contrôler son dire. Quand la reine a mon
+approbation, elle n'a rien à chercher auprès de personne; et elle a mon
+approbation.
+
+Il se leva en achevant ces mots, qui écrasèrent M. de Provence.
+
+La reine ne se fit point faute d'y ajouter un sourire dédaigneux.
+
+Le roi tourna le dos à son frère, vint baiser la main de
+Marie-Antoinette et de la princesse de Lamballe.
+
+Il congédia cette dernière en lui demandant pardon de l'avoir dérangée
+_pour rien_, ajouta-t-il.
+
+Il n'adressa ni un mot, ni un regard à Mme de La Motte; mais comme il
+était forcé de passer devant elle pour regagner son fauteuil, et qu'il
+craignait d'offenser la reine en manquant de politesse en sa présence
+pour une femme qu'elle recevait, il se contraignit à faire à Jeanne un
+petit salut auquel elle répondit sans précipitation par une profonde
+révérence, capable de faire valoir toute sa bonne grâce.
+
+Mme de Lamballe sortit du cabinet la première, puis Mme de La Motte, que
+la reine poussait devant elle; enfin la reine, qui échangea un dernier
+regard presque caressant avec le roi.
+
+Et puis on entendit dans le corridor les trois voix de femmes qui
+s'éloignaient en chuchotant.
+
+--Mon frère, dit alors Louis XVI au comte de Provence, je ne vous
+retiens plus. J'ai le travail de la semaine à terminer avec M. le
+lieutenant de police. Je vous remercie d'avoir accordé votre attention à
+cette pleine, entière et éclatante justification de votre soeur. Il est
+aisé de voir que vous en êtes aussi réjoui que moi, et ce n'est pas peu
+dire. À nous deux, monsieur de Crosne. Asseyez-vous là, je vous prie.
+
+Le comte de Provence salua, toujours souriant, et sortit du cabinet,
+quand il n'entendit plus les dames, et qu'il se jugea hors de portée
+d'un malicieux regard ou d'un mot amer.
+
+
+
+
+Chapitre XXXVII
+
+Chez la reine
+
+
+La reine, sortie du cabinet de Louis XVI, sonda toute la profondeur du
+danger qu'elle avait couru.
+
+Elle sut apprécier ce que Jeanne avait mis de délicatesse et de réserve
+dans sa déposition improvisée, comme aussi le tact vraiment remarquable
+avec lequel, après le succès, elle restait dans l'ombre.
+
+En effet, Jeanne, qui venait, par un bonheur inouï, d'être initiée du
+premier coup à ces secrets d'intimité que les courtisans les plus
+habiles chassent dix ans sans les atteindre, et partant sûre désormais
+d'être pour beaucoup dans une journée importante de la reine, n'en
+prenait pas avantage par un de ces riens que la susceptibilité
+orgueilleuse des grands sait deviner sur le visage des inférieurs.
+
+Aussi la reine, au lieu d'accepter la proposition que lui fit Jeanne de
+lui présenter ses respects et de partir, la retint-elle par un sourire
+aimable en disant:
+
+--Il est vraiment heureux, comtesse, que vous m'ayez empêchée d'entrer
+chez Mesmer avec la princesse de Lamballe; car, voyez la noirceur: on
+m'a vue, soit à la porte, soit à l'antichambre, et l'on a pris texte de
+là pour dire que j'avais été dans ce qu'ils appellent la salle aux
+crises. N'est-ce pas cela?
+
+--La salle aux crises, oui, madame.
+
+--Mais, dit la princesse de Lamballe, comment se fait-il que, si les
+assistants ont su que la reine était là, les agents de M. de Crosne s'y
+soient trompés? Là est le mystère, selon moi; les agents du lieutenant
+de police affirment en effet que la reine a été dans la salle aux
+crises.
+
+--C'est vrai, dit la reine pensive. Et il n'y a nul intérêt de la part
+de M. de Crosne, qui est un honnête homme et qui m'aime; mais des agents
+peuvent avoir été soudoyés, chère Lamballe. J'ai des ennemis, vous le
+voyez. Il faut que ce bruit ait reposé sur quelque chose. Dites-nous
+donc le détail, madame la comtesse. D'abord, l'infâme brochure me
+représente enivrée, fascinée, magnétisée de telle sorte que j'aurais
+perdu toute dignité de femme. Qu'y a-t-il de vraisemblable là-dedans? Y
+a-t-il eu, ce jour-là, une femme?...
+
+Jeanne rougit. Le secret se présentait encore à elle, le secret dont un
+seul mot pouvait détruire sa funeste influence sur la destinée de la
+reine.
+
+Ce secret, Jeanne, en le révélant, perdait l'occasion d'être utile,
+indispensable même à Sa Majesté. Cette situation ruinait son avenir;
+elle se tint réservée comme la première fois.
+
+--Madame, dit-elle, il y avait, en effet, une femme très agitée qui
+s'est beaucoup affichée par ses contorsions et son délire. Mais il me
+semble...
+
+--Il vous semble, dit vivement la reine, que cette femme était quelque
+femme de théâtre, ou ce qu'on appelle une fille du monde, et non pas la
+reine de France, n'est-ce pas?
+
+--Certes, non, madame.
+
+--Comtesse, vous avez très bien répondu au roi; et maintenant, c'est à
+moi de parler pour vous. Voyons, où en êtes-vous de vos affaires? À quel
+moment comptez-vous faire reconnaître vos droits? Mais n'y a-t-il pas
+quelqu'un, princesse?...
+
+Mme de Misery entra.
+
+--Votre Majesté veut-elle recevoir Mlle de Taverney? demanda la femme de
+chambre.
+
+--Elle! assurément. Oh! la cérémonieuse! jamais elle ne manquerait à
+l'étiquette. Andrée! Andrée! venez donc.
+
+--Votre Majesté est trop bonne pour moi, dit celle-ci en saluant avec
+grâce.
+
+Et elle aperçut Jeanne qui, reconnaissant la seconde dame allemande du
+bureau de secours, venait d'appeler à son aide une rougeur et une
+modestie de commande.
+
+La princesse de Lamballe profita du renfort survenu à la reine pour
+retourner à Sceaux, chez le duc de Penthièvre.
+
+Andrée prit place à côté de Marie-Antoinette, ses yeux calmes et
+scrutateurs fixés sur Mme de La Motte.
+
+--Eh bien! Andrée, dit la reine, voilà cette dame que nous allâmes voir
+le dernier jour de la gelée.
+
+--J'ai reconnu madame, répliqua Andrée en s'inclinant.
+
+Jeanne, déjà orgueilleuse, se hâta de chercher sur les traits d'Andrée
+un symptôme de jalousie. Elle ne vit rien qu'une parfaite indifférence.
+
+Andrée, avec les mêmes passions que la reine, Andrée, femme et
+supérieure à toutes les femmes en bonté, en esprit, en générosité, si
+elle eût été heureuse, Andrée se renfermait dans son impénétrable
+dissimulation que toute la cour prenait pour la fière pudeur de Diane
+virginale.
+
+--Savez-vous, lui dit la reine, ce qu'on a dit sur moi au roi?
+
+--On a dû dire tout ce qu'il a de plus mauvais, répliqua Andrée,
+précisément parce qu'on ne saurait dire assez ce qu'il y a de bon.
+
+--Voilà, dit Jeanne simplement, la plus belle phrase que j'aie entendue.
+Je la dis belle, parce qu'elle rend, sans en rien ôter, le sentiment qui
+est celui de toute ma vie, et que mon faible esprit n'aurait jamais su
+formuler ces paroles.
+
+--Je vous conterai cela, Andrée.
+
+--Oh! je le sais, dit celle-ci; M. le comte de Provence l'a raconté tout
+à l'heure; une amie à moi l'a entendu.
+
+--C'est un heureux moyen, dit la reine avec colère, de propager le
+mensonge après avoir rendu hommage à la vérité. Laissons cela. J'en
+étais avec la comtesse à l'exposé de sa situation. Qui vous protège,
+comtesse?
+
+--Vous, madame, dit hardiment Jeanne; vous qui me permettez de venir
+vous baiser la main.
+
+--Elle a du coeur, dit Marie-Antoinette à Andrée, et j'aime ses élans.
+
+Andrée ne répondit rien.
+
+--Madame, continua Jeanne, peu de personnes m'ont osé protéger quand
+j'étais dans la gêne et dans l'obscurité; mais à présent qu'on m'aura
+vue une fois à Versailles, tout le monde va se disputer le droit d'être
+agréable à la reine, je veux dire à une personne que Sa Majesté a daigné
+honorer d'un regard.
+
+--Eh quoi! dit la reine en s'asseyant, nul n'a été assez brave ou assez
+corrompu pour vous protéger pour vous-même?
+
+--J'ai eu d'abord Mme de Boulainvilliers, répondit Jeanne, une femme
+brave; puis M. de Boulainvilliers, un protecteur corrompu... Mais depuis
+mon mariage, personne, oh! personne! dit-elle avec une syncope des plus
+habiles. Oh! pardon, j'oubliais un galant homme, prince généreux...
+
+--Un prince! comtesse; qui donc?
+
+--M. le cardinal de Rohan.
+
+La reine fit un mouvement brusque vers Jeanne.
+
+--Mon ennemi! dit-elle en souriant.
+
+--Ennemi de Votre Majesté, lui! le cardinal! s'écria Jeanne. Oh! madame.
+
+--On dirait que cela vous étonne, comtesse, qu'une reine ait un ennemi.
+Comme on voit que vous n'avez pas vécu à la cour!
+
+--Mais, madame, le cardinal est en adoration devant Votre Majesté, du
+moins je croyais le savoir; et, si je ne me suis pas trompée, son
+respect pour l'auguste épouse du roi égale son dévouement.
+
+--Oh! je vous crois, comtesse, reprit Marie-Antoinette en se livrant à
+sa gaieté habituelle, je vous crois en partie. Oui, c'est cela, le
+cardinal est en adoration.
+
+Et elle se tourna, en disant ces mots, vers Andrée de Taverney avec un
+franc éclat de rire.
+
+--Eh bien! comtesse, oui, M. le cardinal est en adoration. Voilà
+pourquoi il est mon ennemi.
+
+Jeanne de La Motte affecta la surprise d'une provinciale.
+
+--Ah! vous êtes la protégée de M. le prince archevêque Louis de Rohan,
+continua la reine. Contez-nous donc cela, comtesse.
+
+--C'est bien simple, madame. Son Excellence, par les procédés les plus
+magnanimes, les plus délicats, la générosité la plus ingénieuse, m'a
+secourue.
+
+--Très bien. Le prince Louis est prodigue, on ne peut lui refuser cela.
+Est-ce que vous ne pensez pas, Andrée, que M. le cardinal pourra bien
+ressentir aussi quelque adoration pour cette jolie comtesse? Hein!
+comtesse, voyons, dites-nous!
+
+Et Marie-Antoinette recommença ses joyeux éclats de rire francs et
+heureux, que Mlle de Taverney, toujours sérieuse, n'encourageait
+cependant pas.
+
+«Il n'est pas possible que toute cette gaieté bruyante ne soit pas une
+gaieté factice, pensa Jeanne. Voyons.»
+
+--Madame, dit-elle d'un air grave et avec un accent pénétré, j'ai
+l'honneur d'affirmer à Votre Majesté que M. de Rohan...
+
+--C'est bien, c'est bien, fit la reine en interrompant la comtesse.
+Puisque vous êtes si zélée pour lui... puisque vous êtes son amie...
+
+--Oh! madame, dit Jeanne avec une délicieuse expression de pudeur et de
+respect.
+
+--Bien, chère petite; bien, reprit la reine avec un doux sourire; mais
+demandez-lui donc un peu ce qu'il a fait des cheveux qu'il m'a fait
+voler par un certain coiffeur, à qui cette facétie à coûté cher, car je
+l'ai chassé.
+
+--Votre Majesté me surprend, dit Jeanne. Quoi! M. de Rohan aurait fait
+cela?
+
+--Eh! oui... l'adoration, toujours l'adoration. Après m'avoir exécrée à
+Vienne, après avoir tout employé, tout essayé pour rompre le mariage
+projeté entre le roi et moi, il s'est un jour aperçu que j'étais femme
+et que j'étais sa reine; qu'il avait, lui, grand diplomate, fait une
+école; qu'il aurait toujours maille à partir avec moi. Il a eu peur
+alors pour son avenir, ce cher prince. Il a fait comme tous les gens de
+sa profession, qui caressent le plus ceux dont ils ont le plus peur; et,
+comme il me savait jeune, comme il me croyait sotte et vaine, il a
+tourné au Céladon! Après les soupirs, les airs de langueur, il s'est
+jeté, comme vous dites, dans l'adoration. Il m'adore, n'est ce pas,
+Andrée?
+
+--Madame! fit celle-ci en s'inclinant.
+
+--Oui... Andrée aussi ne veut pas se compromettre; mais moi, je me
+risque; il faut au moins que la royauté soit bonne à quelque chose.
+Comtesse, je sais, et vous savez que le cardinal m'adore. C'est chose
+convenue; dites-lui que je ne lui en veux pas.
+
+Ces mots, qui contenaient une ironie amère, touchèrent profondément le
+coeur gangrené de Jeanne de La Motte.
+
+Si elle eût été noble, pure et loyale, elle n'y eût vu que ce suprême
+dédain de la femme au coeur sublime, que le mépris complet d'une âme
+supérieure pour les intrigues subalternes qui s'agitent au-dessous
+d'elle. Ce genre de femmes, ces anges si rares ne défendent jamais leur
+réputation contre les embûches qui leur sont dressées sur la terre.
+
+Ils ne veulent pas même soupçonner cette fange à laquelle ils se
+souillent, cette glu dans laquelle ils laissent les plus brillantes
+plumes de leurs ailes dorées.
+
+Jeanne, nature vulgaire et corrompue, vit un grand dépit chez la reine
+dans la manifestation de cette colère contre la conduite de M. le
+cardinal de Rohan. Elle se souvint des rumeurs de la cour; rumeurs aux
+syllabes scandaleuses, qui avaient couru de l'OEil-de-Boeuf du château
+au fond des faubourgs de Paris, et qui avaient trouvé tant d'écho.
+
+Le cardinal, aimant les femmes pour leur sexe, avait dit à Louis XV,
+qui, lui aussi, aimait les femmes de cette façon, que la dauphine
+n'était qu'une femme incomplète. On sait les phrases singulières de
+Louis XV, au moment du mariage de son petit-fils, et ses questions à
+certain ambassadeur naïf.
+
+Jeanne, femme complète s'il en fut, Jeanne, femme de la tête aux pieds,
+Jeanne, vaine d'un seul de ses cheveux qui la distinguaient, Jeanne, qui
+sentait le besoin de plaire et de vaincre par tous ses avantages, ne
+pouvait pas comprendre qu'une femme pensât autrement qu'elle sur ces
+matières délicates.
+
+«Il y a dépit chez Sa Majesté, se dit-elle. Or, s'il y a dépit, il doit
+y avoir autre chose.»
+
+Alors, réfléchissant que le choc engendre la lumière, elle se mit à
+défendre M. de Rohan avec tout l'esprit et toute la curiosité dont la
+nature, en bonne mère, l'avait douée si largement.
+
+La reine écoutait.
+
+«Elle écoute», se dit Jeanne.
+
+Et la comtesse, trompée par sa nature mauvaise, n'apercevait même point
+que la reine écoutait par générosité--parce qu'à la cour il est d'usage
+que jamais nul ne dise du bien de ceux dont le maître pense du mal.
+
+Cette infraction toute nouvelle aux traditions, cette dérogation aux
+habitudes du château rendaient la reine contente et presque heureuse.
+
+Marie-Antoinette voyait un coeur là où Dieu n'avait placé qu'une éponge
+aride et altérée.
+
+La conversation continuait sur le pied de cette intimité bienveillante
+de la part de la reine. Jeanne était sur les épines; sa contenance était
+embarrassée; elle ne voyait plus la possibilité de sortir sans être
+congédiée, elle qui tout à l'heure encore avait le rôle si beau de
+l'étrangère qui demande un congé; mais soudain une voix jeune, enjouée,
+bruyante, retentit dans le cabinet voisin.
+
+--Le comte d'Artois! dit la reine.
+
+Andrée se leva sur-le-champ. Jeanne se disposa au départ; mais le prince
+avait pénétré si subitement dans la pièce où se tenait la reine, que la
+sortie devenait presque impossible. Cependant Mme de La Motte fit ce
+qu'on appelle au théâtre dessiner une sortie.
+
+Le prince s'arrêta en voyant cette jolie personne et la salua.
+
+--Mme la comtesse de La Motte, dit la reine en présentant Jeanne au
+prince.
+
+--Ah! ah! fit le comte d'Artois. Que je ne vous chasse pas, madame la
+comtesse.
+
+La reine fit un signe à Andrée, qui retint Jeanne.
+
+Ce signe voulait dire: «J'avais quelque largesse à faire à Mme de La
+Motte; je n'ai pas eu le temps; remettons à plus tard.»
+
+--Vous voilà donc revenu de la chasse au loup, dit la reine en donnant
+la main à son frère, d'après la mode anglaise, qui déjà reprenait
+faveur.
+
+--Oui, ma soeur, et j'ai fait bonne chasse, car j'en ai tué sept, et
+c'est énorme, répondit le prince.
+
+--Tué vous-même?
+
+--Je n'en suis pas bien sûr, dit-il en riant, mais on me l'a dit. En
+attendant, ma soeur, savez-vous que j'ai gagné sept cents livres?
+
+--Bah! et comment?
+
+--Vous saurez que l'on paie cent livres pour chaque tête de ces
+horribles animaux. C'est cher, mais j'en donnerais bien de bon coeur
+deux cents par tête de gazetier. Et vous, ma soeur?
+
+--Ah! dit la reine, vous savez déjà l'histoire?
+
+--M. de Provence me l'a contée.
+
+--Et de trois, reprit Marie-Antoinette; Monsieur est un conteur
+intrépide, infatigable. Contez-nous donc un peu comment il vous a confié
+cela.
+
+--De façon à vous faire paraître plus blanche que l'hermine, plus
+blanche que Vénus Aphrodite. Il y a bien encore un autre nom qui finit
+en _ène_; les savants pourraient vous le dire. Mon frère de Provence,
+par exemple.
+
+--Il n'en est pas moins vrai qu'il vous a conté l'aventure?
+
+--Du gazetier! oui, ma soeur. Mais Votre Majesté en est sortie à son
+honneur. On pourrait même dire, si on faisait un calembour, comme M. de
+Bièvre en fait chaque journée: «L'affaire du baquet est lavée.»
+
+--Oh! l'affreux jeu de mots.
+
+--Ma soeur, ne maltraitez pas un paladin qui venait mettre à votre
+disposition sa lance et son bras. Heureusement vous n'avez besoin de
+personne. Ah! chère soeur, en avez-vous du vrai bonheur, vous!
+
+--Vous appelez cela du bonheur! L'entendez-vous, Andrée?
+
+Jeanne se mit à rire. Le comte, qui ne cessait de la regarder, lui
+donnait courage. On parlait à Andrée, Jeanne répondait.
+
+--C'est du bonheur, répéta le comte d'Artois; car, enfin, il se pouvait
+fort bien, ma très chère soeur, 1° que Mme de Lamballe n'eût pas été
+avec vous.
+
+--Y fussé-je allée seule?
+
+--2° que Mme de La Motte ne se fût pas rencontrée là pour vous empêcher
+d'entrer.
+
+--Ah! vous savez que Mme la comtesse était là?
+
+--Ma soeur, quand M. le comte de Provence raconte, il raconte tout. Il
+se pouvait enfin que Mme de La Motte ne se fût pas trouvée à Versailles
+tout à point pour porter témoignage. Vous allez, sans aucun doute, me
+dire que la vertu et l'innocence sont comme la violette, qui n'a pas
+besoin d'être vue pour être reconnue; mais la violette, ma soeur, on en
+fait des bouquets quand on la voit et on la jette quand on l'a respirée.
+Voilà ma morale.
+
+--Elle est belle!
+
+--Je la prends comme je la trouve, et je vous ai prouvé que vous aviez
+eu du bonheur.
+
+--Mal prouvé.
+
+--Faut-il le prouver mieux?
+
+--Ce ne sera pas superflu.
+
+--Eh bien! vous êtes injuste d'accuser la fortune, dit le comte en
+pirouettant pour venir tomber sur un sofa à côté de la reine, car enfin,
+sauvée de la fameuse escapade du cabriolet...
+
+--Une, dit la reine en comptant sur ses doigts.
+
+--Sauvée du baquet...
+
+--Soit, je la compte. Deux. Après?
+
+--Et sauvée de l'affaire du bal, lui dit-il à l'oreille.
+
+--Quel bal?
+
+--Le bal de l'Opéra.
+
+--Plaît-il?
+
+--Je dis le bal de l'Opéra, ma soeur.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+Il se mit à rire.
+
+--Quel sot je fais d'avoir été vous parler d'un secret.
+
+--Un secret! En vérité, mon frère, on voit que vous parlez du bal de
+l'Opéra, car je suis tant intriguée.
+
+Ces mots: «bal, Opéra», venaient de frapper l'oreille de Jeanne. Elle
+redoubla d'attention.
+
+--Motus! dit le prince.
+
+--Pas du tout, pas du tout! Expliquons-nous, riposta la reine. Vous
+parliez d'une affaire d'Opéra; qu'est-ce que cela?
+
+--J'implore votre pitié, ma soeur...
+
+--J'insiste, comte, pour savoir.
+
+--Et moi, ma soeur, pour me taire.
+
+--Voulez-vous me désobliger?
+
+--Nullement. J'en ai assez dit pour que vous compreniez, je suppose.
+
+--Vous n'avez rien dit du tout.
+
+--Oh! petite soeur, c'est vous qui m'intriguez... Voyons... de bonne
+foi?
+
+--Parole d'honneur, je ne plaisante pas.
+
+--Voulez-vous que je parle?
+
+--Sur-le-champ.
+
+--Autre part qu'ici, dit-il en montrant Jeanne et Andrée.
+
+--Ici! ici! Jamais il n'y a trop de monde pour une explication.
+
+--Gare à vous, ma soeur!
+
+--Je risque.
+
+--Vous n'étiez pas au dernier bal de l'Opéra?
+
+--Moi! s'écria la reine, moi, au bal de l'Opéra!
+
+--Chut! de grâce.
+
+--Oh! non, crions cela, mon frère... Moi, dites-vous, j'étais au bal de
+l'Opéra?
+
+--Certes, oui, vous y étiez.
+
+--Vous m'avez vue, peut-être? fit-elle avec ironie, mais en plaisantant
+jusque-là.
+
+--Je vous y ai vue.
+
+--Moi! moi!
+
+--Vous! vous!
+
+--C'est fort.
+
+--C'est ce que je me suis dit.
+
+--Pourquoi ne dites-vous pas que vous m'avez parlé? Ce serait plus
+drôle.
+
+--Ma foi! j'allais vous parler, quand un flot de masques nous a séparés.
+
+--Vous êtes fou!
+
+--J'étais sûr que vous me diriez cela. J'aurais dû ne pas m'y exposer,
+c'est ma faute.
+
+La reine se leva tout à coup, fit quelques pas dans la chambre avec
+agitation.
+
+Le comte la regardait d'un air étonné.
+
+Andrée frissonnait de crainte et d'inquiétude.
+
+Jeanne s'enfonçait les ongles dans la chair pour garder bonne
+contenance.
+
+La reine s'arrêta.
+
+--Mon ami, dit-elle au jeune prince, ne plaisantons pas; j'ai un si
+mauvais caractère, que, vous voyez, je perds déjà patience; avouez-moi
+vite que vous avez voulu vous divertir à mes dépens, et je serai très
+heureuse.
+
+--Je vous avouerai cela si vous le voulez, ma soeur.
+
+--Soyez sérieux, Charles.
+
+--Comme un poisson, ma soeur.
+
+--Par grâce, dites-moi, vous avez forgé ce conte, n'est-ce pas?
+
+Il regarda, en clignant, les dames; puis:
+
+--Oui, j'ai forgé, dit-il, veuillez m'excusez.
+
+--Vous ne m'avez pas comprise, mon frère, répéta la reine avec
+véhémence. Oui ou non, devant ces dames, retirez-vous ce que vous avez
+dit? Ne mentez pas; ne me ménagez pas.
+
+Andrée et Jeanne s'éclipsèrent derrière la tenture des Gobelins.
+
+--Eh bien! soeur, dit le prince à voix basse, quand elles n'y furent
+plus, j'ai dit la vérité; que ne m'avertissiez-vous plus tôt?
+
+--Vous m'avez vue au bal de l'Opéra?
+
+--Comme je vous vois, et vous m'avez vu aussi.
+
+La reine poussa un cri, rappela Jeanne et Andrée, courut les chercher de
+l'autre côté de la tapisserie, les ramena chacune par une main, les
+entraînant rapidement toutes deux.
+
+--Mesdames, M. le comte d'Artois affirme, dit-elle, qu'il m'a vue à
+l'Opéra.
+
+--Oh! murmura Andrée.
+
+--Il n'est plus temps de reculer, continua la reine, prouvez, prouvez...
+
+--Voici, dit le prince. J'étais avec le maréchal de Richelieu, avec M.
+de Calonne, avec... ma foi! avec du monde. Votre masque est tombé.
+
+--Mon masque!
+
+--J'allais vous dire: «C'est plus que téméraire, ma soeur»; mais vous
+avez disparu, entraînée par le cavalier qui vous donnait le bras.
+
+--Le cavalier! Oh! mon Dieu! mais vous me rendez folle.
+
+--Un domino bleu, fit le prince.
+
+La reine passa sa main sur son front.
+
+--Quel jour cela? dit-elle.
+
+--Samedi, la veille de mon départ pour la chasse. Vous dormiez encore,
+le matin, quand je suis parti, sans quoi je vous eusse dit ce que je
+viens de dire.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! À quelle heure m'avez-vous vue?
+
+--Il pouvait être de deux à trois heures.
+
+--Décidément, je suis folle ou vous êtes fou.
+
+--Je vous répète que c'est moi... je me serai trompé... cependant...
+
+--Cependant...
+
+--Ne vous faites pas tant de mal... On n'en a rien su... Un moment
+j'avais cru que vous étiez avec le roi; mais le personnage parlait
+allemand, et le roi ne sait que l'anglais.
+
+--Allemand... un Allemand. Oh! j'ai une preuve, mon frère. Samedi,
+j'étais couchée à onze heures.
+
+Le comte salua comme un homme incrédule, en souriant.
+
+La reine sonna.
+
+--Mme de Misery va vous le dire, dit-elle.
+
+Le comte se mit à rire.
+
+--Que n'appelez-vous aussi Laurent, le suisse des Réservoirs; il portera
+aussi témoignage. C'est moi qui ai fondu ce canon, petite soeur, ne le
+tirez pas sur moi.
+
+--Oh! fit la reine avec rage; oh! ne pas être crue!
+
+--Je vous croirais si vous vous mettiez moins en colère; mais le moyen!
+Si je vous dis oui, d'autres diront, après être venus, non.
+
+--D'autres? Quels autres?
+
+--Pardieu! ceux qui ont vu comme moi.
+
+--Ah! voilà qui est curieux, par exemple! Il y a des gens qui m'ont vue.
+Eh bien! montrez-les-moi.
+
+--Tout de suite... Philippe de Taverney est-il là?
+
+--Mon frère! dit Andrée.
+
+--Il y était, mademoiselle, répondit le prince; voulez-vous qu'on
+l'interroge, ma soeur?
+
+--Je le demande instamment.
+
+--Mon Dieu! murmura Andrée.
+
+--Quoi! fit la reine.
+
+--Mon frère appelé en témoignage.
+
+--Oui, oui, je le veux.
+
+Et la reine appela: on courut, on alla chercher Philippe jusque chez son
+père, qu'il venait de quitter après la scène que nous avons décrite.
+
+Philippe, maître du champ de bataille après son duel avec Charny,
+Philippe, qui venait de rendre un service à la reine, marchait
+joyeusement vers le château de Versailles.
+
+On le trouva en chemin. On lui communiqua l'ordre de la reine. Il
+accourut.
+
+Marie-Antoinette s'élança à sa rencontre et, se plaçant en face de lui:
+
+--Voyons, monsieur, dit-elle, êtes-vous capable de dire la vérité?
+
+--Oui, madame, et incapable de mentir, répliqua-t-il.
+
+--Alors, dites... dites franchement si... si vous m'avez vue dans un
+endroit public depuis huit jours?
+
+--Oui, madame, répondit Philippe.
+
+Les coeurs battaient dans l'appartement, on eût pu les entendre.
+
+--Où m'avez-vous vue? fit la reine d'une voix terrible.
+
+Philippe se tut.
+
+--Oh! ne ménagez rien, monsieur; mon frère, que voilà, dit bien m'avoir
+vue au bal de l'Opéra, lui: et vous, où m'avez-vous vue?
+
+--Comme monseigneur le comte d'Artois, au bal de l'Opéra, madame.
+
+La reine tomba foudroyée sur le sofa.
+
+Puis, se relevant avec la rapidité d'une panthère blessée:
+
+--Ce n'est pas possible, dit-elle, puisque je n'y étais pas. Prenez
+garde, monsieur de Taverney, je m'aperçois que vous prenez ici des airs
+de puritain; c'était bon en Amérique, avec M. de Lafayette, mais à
+Versailles, nous sommes Français, et polis, et simples.
+
+--Votre Majesté accable M. de Taverney, dit Andrée, pâle de colère et
+d'indignation. S'il dit avoir vu, c'est qu'il a vu.
+
+--Vous aussi, fit Marie-Antoinette; vous aussi! Il ne manque vraiment
+plus qu'une chose, c'est que vous m'ayez vue. Par Dieu! si j'ai des amis
+qui me défendent, j'ai des ennemis qui m'assassinent. Un seul témoin ne
+fait pas un témoignage, messieurs.
+
+--Vous me faites souvenir, dit le comte d'Artois, qu'à ce moment où je
+vous voyais et où je m'aperçus que le domino bleu n'était pas le roi, je
+crus que c'était le neveu de M. de Suffren. Comment l'appelez-vous, ce
+brave officier qui a fait cet exploit du pavillon? Vous l'avez si bien
+reçu l'autre jour, que je l'ai cru votre chevalier d'honneur.
+
+La reine rougit; Andrée devint pale comme la mort. Toutes deux se
+regardèrent et frémirent de se voir ainsi.
+
+Philippe, lui, devint livide.
+
+--M. de Charny? murmura-t-il.
+
+--Charny, c'est cela, continua le comte d'Artois. N'est-il pas vrai,
+monsieur Philippe, que la tournure de ce domino bleu avait quelque
+analogie avec celle de M. de Charny?
+
+--Je n'ai pas remarqué, monseigneur, dit Philippe en suffoquant.
+
+--Mais, poursuivit M. le comte d'Artois, je m'aperçus bien vite que je
+m'étais trompé, car M. de Charny s'offrit soudain à mes yeux. Il était
+là, près de M. de Richelieu, en face de vous, ma soeur, au moment où
+votre masque est tombé.
+
+--Et il m'a vue? s'écria la reine hors de toute prudence.
+
+--À moins qu'il ne soit aveugle, dit le prince.
+
+La reine fit un geste désespéré, agita de nouveau la sonnette.
+
+--Que faites-vous? dit le prince.
+
+--Je veux interroger aussi M. de Charny, boire le calice jusqu'à la fin.
+
+--Je ne crois pas que M. de Charny soit à Versailles, murmura Philippe.
+
+--Pourquoi?
+
+--On m'a dit, je crois, qu'il était... indisposé.
+
+--Oh! la chose est assez grave pour qu'il vienne, monsieur. Moi aussi je
+suis indisposée, pourtant j'irais au bout du monde, pieds nus, pour
+prouver...
+
+Philippe, le coeur déchiré, s'approcha d'Andrée qui regardait par la
+fenêtre qui donnait sur les parterres.
+
+--Qu'y a-t-il? fit la reine en s'avançant vers elle.
+
+--Rien, rien... on disait M. de Charny malade, et je le vois.
+
+--Vous le voyez? s'écria Philippe en courant à son tour.
+
+--Oui, c'est lui.
+
+La reine, oubliant tout, ouvrit la fenêtre elle-même avec une vigueur
+extraordinaire, et appela de sa voix:
+
+--Monsieur de Charny!
+
+Celui-ci tourna la tête, et, tout effaré d'étonnement, se dirigea vers
+le château.
+
+
+
+
+Chapitre XXXVIII
+
+Un alibi
+
+
+Monsieur de Charny entra, un peu pâle, mais droit et sans souffrance
+apparente.
+
+À l'aspect de cette compagnie illustre, il prit le maintien respectueux
+et raide de l'homme du monde et du soldat.
+
+--Prenez garde, ma soeur, dit le comte d'Artois bas à la reine; il me
+semble que vous interrogez beaucoup de monde.
+
+--Mon frère, j'interrogerai le monde entier, jusqu'à ce que je parvienne
+à rencontrer quelqu'un qui me dise que vous vous êtes trompé.
+
+Pendant ce temps, Charny avait vu Philippe, et l'avait salué
+courtoisement.
+
+--Vous êtes un bourreau de votre santé, dit tout bas Philippe à son
+adversaire. Sortir blessé! mais, en vérité, vous voulez mourir.
+
+--On ne meurt pas de s'être égratigné à un buisson du bois de Boulogne,
+répliqua Charny, heureux de rendre à son ennemi une piqûre morale plus
+douloureuse que la blessure de l'épée.
+
+La reine se rapprocha et mit fin à ce colloque, qui avait été plutôt un
+double _a parte_ qu'un dialogue.
+
+--Monsieur de Charny, dit-elle, vous étiez, disent ces messieurs, au bal
+de l'Opéra?
+
+--Oui, Votre Majesté, répondit Charny en s'inclinant.
+
+--Dites-nous ce que vous y avez vu.
+
+--Votre Majesté demande-t-elle ce que j'y ai vu, ou qui j'y ai vu?
+
+--Précisément... qui vous y avez vu, et pas de discrétion, monsieur de
+Charny, pas de réticence complaisante.
+
+--Il faut tout dire, madame?
+
+Les joues de la reine reprirent cette pâleur qui dix fois depuis le
+matin avait remplacé une rougeur fébrile.
+
+--Pour commencer, d'après la hiérarchie, d'après la loi de mon respect,
+répliqua Charny.
+
+--Bien, vous m'avez vue?
+
+--Oui, Votre Majesté, au moment où le masque de la reine est tombé, par
+malheur.
+
+Marie-Antoinette froissa dans ses mains nerveuses la dentelle de son
+fichu.
+
+--Monsieur, dit-elle d'une voix dans laquelle un observateur plus
+intelligent eût deviné des sanglots prêts à s'exhaler, regardez-moi
+bien, êtes-vous bien sûr?
+
+--Madame, les traits de Votre Majesté sont gravés dans les coeurs de
+tous ses sujets. Avoir vu Votre Majesté une fois, c'est la voir
+toujours.
+
+Philippe regarda Andrée, Andrée plongea ses regards dans ceux de
+Philippe. Ces deux douleurs, ces deux jalousies firent une douloureuse
+alliance.
+
+--Monsieur, répéta la reine en se rapprochant de Charny, je vous assure
+que je n'ai pas été au bal de l'Opéra.
+
+--Oh! madame, s'écria le jeune homme en courbant profondément son front
+vers la terre, Votre Majesté n'a-t-elle pas le droit d'aller où bon lui
+semble? et, fût-ce en enfer, dès que Votre Majesté y a mis le pied,
+l'enfer est purifié.
+
+--Je ne vous demande pas d'excuser ma démarche, fit la reine; je vous
+prie de croire que je ne l'ai pas faite.
+
+--Je croirai tout ce que Votre Majesté m'ordonnera de croire, répondit
+Charny, ému jusqu'au fond du coeur de cette insistance de la reine, de
+cette humilité affectueuse d'une femme si fière.
+
+--Ma soeur! ma soeur! c'est trop, murmura le comte d'Artois à l'oreille
+de Marie-Antoinette.
+
+Car cette scène avait glacé tous les assistants; les uns par la douleur
+de leur amour ou de leur amour-propre blessé; les autres par l'émotion
+qu'inspire toujours une femme accusée qui se défend avec courage contre
+des preuves accablantes.
+
+--On le croit! on le croit! s'écria la reine éperdue de colère; et,
+découragée, elle tomba sur un fauteuil, essuyant du bout de son doigt, à
+la dérobée, la trace d'une larme que l'orgueil brûlait au bord de sa
+paupière. Tout à coup elle se releva.
+
+--Ma soeur! ma soeur! pardonnez-moi, dit tendrement le comte d'Artois,
+vous êtes entourée d'amis dévoués; ce secret dont vous vous effrayez
+outre mesure, nous le connaissons seuls, et de nos coeurs où il est
+renfermé, nul ne le tirera qu'avec notre vie.
+
+--Le secret! le secret! s'écria la reine, oh! je n'en veux pas.
+
+--Ma soeur!
+
+--Pas de secret. Une preuve.
+
+--Madame, dit Andrée, on vient.
+
+--Madame, dit Philippe d'une voix lente, le roi.
+
+--Le roi, dit un huissier dans l'antichambre.
+
+--Le roi! tant mieux. Oh! le roi est mon seul ami; le roi, lui, ne me
+jugerait pas coupable, même quand il croirait m'avoir vue en faute: le
+roi est le bienvenu.
+
+Le roi entra. Son regard contrastait avec tout ce désordre et tout ce
+bouleversement des figures autour de la reine.
+
+--Sire! s'écria celle-ci, vous venez à propos. Sire, encore une
+calomnie; encore une insulte à combattre.
+
+--Qu'y a-t-il? dit Louis XVI en s'avançant.
+
+--Monsieur, un bruit, un bruit infâme. Il va se propager. Aidez-moi;
+aidez-moi, sire, car cette fois ce ne sont plus des ennemis qui
+m'accusent: ce sont mes amis.
+
+--Vos amis?
+
+--Ces messieurs; mon frère, pardon! monsieur le comte d'Artois, monsieur
+de Taverney, monsieur de Charny, assurent, m'assurent à moi, qu'ils
+m'ont vue au bal de l'Opéra.
+
+--Au bal de l'Opéra! s'écria le roi en fronçant le sourcil.
+
+--Oui, sire.
+
+Un silence terrible pesa sur cette assemblée.
+
+Madame de La Motte vit la sombre inquiétude du roi. Elle vit la pâleur
+mortelle de la reine; d'un mot, d'un seul mot, elle pouvait faire cesser
+une peine aussi lamentable; elle pouvait d'un mot anéantir toutes les
+accusations du passé, sauver la reine pour l'avenir.
+
+Mais son coeur ne l'y porta point; son intérêt l'en écarta. Elle se dit
+qu'il n'était plus temps; que déjà, pour le baquet, elle avait menti, et
+qu'en rétractant sa parole, en laissant voir qu'elle avait menti une
+fois, en montrant à la reine qu'elle l'avait laissée aux prises avec la
+première accusation, la nouvelle favorite se ruinait du premier coup,
+tranchait en herbe le profit de sa faveur future; elle se tut.
+
+Alors le roi répéta d'un air plein d'angoisses:
+
+--Au bal de l'Opéra? Qui a parlé de cela? Monsieur le comte de Provence
+le sait-il?
+
+--Mais ce n'est pas vrai, s'écria la reine, avec l'accent d'une
+innocence désespérée. Ce n'est pas vrai; monsieur le comte d'Artois se
+trompe, monsieur de Taverney se trompe. Vous vous trompez, monsieur de
+Charny. Enfin, on peut se tromper.
+
+Tous s'inclinèrent.
+
+--Voyons! s'écria la reine, qu'on fasse venir mes gens, tout le monde,
+qu'on interroge! C'était samedi ce bal, n'est-ce pas?
+
+--Oui, ma soeur.
+
+--Eh bien! qu'ai-je fait samedi? Qu'on me le dise, car en vérité je
+deviens folle, et si cela continue, je croirai moi-même que je suis
+allée à cet infâme bal de l'Opéra; mais si j'y étais allée, messieurs,
+je le dirais.
+
+Tout à coup le roi s'approcha, l'oeil dilaté, le front riant, les mains
+étendues.
+
+--Samedi, dit-il, samedi, n'est-ce pas, messieurs?
+
+--Oui, sire.
+
+--Eh bien! mais, continua-t il, de plus en plus calme, de plus en plus
+joyeux, ce n'est pas à d'autres qu'à votre femme de chambre, Marie,
+qu'il faut demander cela. Elle se rappellera peut-être à quelle heure je
+suis entré chez vous ce jour-là; c'était, je crois, vers onze heures du
+soir.
+
+--Ah! s'écria la reine tout enivrée de joie, oui, sire.
+
+Elle se jeta dans ses bras; puis, tout à coup rouge et confuse de se
+voir regardée, elle cacha son visage dans la poitrine du roi, qui
+baisait tendrement ses beaux cheveux.
+
+--Eh bien! dit le comte d'Artois hébété de surprise et de joie tout
+ensemble, j'achèterai des lunettes; mais, vive Dieu! je ne donnerais pas
+cette scène pour un million; n'est-ce pas, messieurs?
+
+Philippe était adossé au lambris, pâle comme la mort. Charny, froid et
+impassible, venait d'essuyer son front couvert de sueur.
+
+--Voilà pourquoi, messieurs, dit le roi appuyant avec bonheur sur
+l'effet qu'il avait produit, voilà pourquoi il est impossible que la
+reine ait été cette nuit-là au bal de l'Opéra. Croyez-le si bon vous
+semble; la reine, j'en suis sûr, se contente d'être crue par moi.
+
+--Eh bien! ajouta le comte d'Artois, monsieur de Provence en pensera ce
+qu'il voudra, mais je défie sa femme de prouver de la même façon un
+alibi, le jour où on l'accusera d'avoir passé la nuit dehors.
+
+--Mon frère!
+
+--Sire, je vous baise les mains.
+
+--Charles, je pars avec vous, dit le roi, après un dernier baiser donné
+à la reine.
+
+Philippe n'avait pas remué.
+
+--Monsieur de Taverney, fit la reine sévèrement, est-ce que vous
+n'accompagnez pas monsieur le comte d'Artois?
+
+Philippe se redressa soudain. Le sang afflua à ses tempes et à ses yeux.
+Il faillit s'évanouir. À peine eut-il la force de saluer, de regarder
+Andrée, de jeter un regard terrible à Charny, et de refouler
+l'expression de sa douleur insensée.
+
+Il sortit.
+
+La reine garda près d'elle Andrée et monsieur de Charny.
+
+Cette situation d'Andrée, placée entre son frère et la reine, entre son
+amitié et sa jalousie, nous n'aurions pu l'esquisser sans ralentir la
+marche de la scène dramatique dans laquelle le roi arriva comme un
+heureux dénouement.
+
+Cependant, rien ne méritait plus notre attention que cette souffrance de
+la jeune fille: elle sentait que Philippe eût donné sa vie pour empêcher
+le tête-à-tête de la reine et de Charny, et elle s'avouait qu'elle-même
+eût senti son coeur se briser si, pour suivre et consoler Philippe comme
+elle devait le faire, elle eût laissé Charny seul librement avec madame
+de La Motte et la reine, c'est-à-dire plus librement que seul. Elle le
+devinait à l'air à la fois modeste et familier de Jeanne.
+
+Ce qu'elle ressentait, comment se l'expliquer?
+
+Était-ce de l'amour? Oh! l'amour, se fût-elle dit, ne germe pas, ne
+grandit pas avec cette rapidité dans la froide atmosphère des sentiments
+de cour. L'amour, cette plante rare, se plaît à fleurir dans les coeurs
+généreux, purs, intacts. Il ne va pas pousser ses racines dans un coeur
+profané par des souvenirs, dans un sol glacé par des larmes qui s'y
+concentrent depuis des années. Non, ce n'était pas l'amour que
+mademoiselle de Taverney ressentait pour monsieur de Charny. Elle
+repoussait avec force une pareille idée, parce qu'elle s'était juré de
+n'aimer jamais rien en ce monde.
+
+Mais alors pourquoi avait-elle tant souffert quand Charny avait adressé
+à la reine quelques mots de respect et de dévouement? Certes, c'était
+bien là de la jalousie.
+
+Oui, Andrée s'avouait qu'elle était jalouse, non pas de l'amour qu'un
+homme pouvait sentir pour une autre femme que pour elle, mais jalouse de
+la femme qui pouvait inspirer, accueillir, autoriser cet amour.
+
+Elle regardait passer autour d'elle avec mélancolie tous les beaux
+amoureux de la cour nouvelle. Ces gens vaillants et pleins d'ardeur qui
+ne la comprenaient point, et s'éloignaient après lui avoir offert
+quelques hommages, les uns parce que sa froideur n'était pas de la
+philosophie, les autres parce que cette froideur était un étrange
+contraste avec les vieilles légèretés dans lesquelles Andrée avait dû
+prendre naissance.
+
+Et puis, les hommes, soit qu'ils cherchent le plaisir, soit qu'ils
+rêvent à l'amour, se défient de la froideur d'une femme de vingt-cinq
+ans, qui est belle, qui est riche, qui est la favorite d'une reine, et
+qui passe seule, glacée, silencieuse et pâle, dans un chemin où la
+suprême joie et le suprême bonheur sont de faire un souverain bruit.
+
+Ce n'est pas un attrait que d'être un problème vivant; Andrée s'en était
+bien aperçue: elle avait vu les yeux se détourner peu à peu de sa
+beauté, les esprits se défier de son esprit ou le nier. Elle vit même
+plus: cet abandon devint une habitude chez les anciens, un instinct chez
+les nouveaux; il n'était pas plus d'usage d'aborder mademoiselle de
+Taverney et de lui parler, qu'il n'était consacré d'aborder Latone ou
+Diane à Versailles, dans leur froide ceinture d'eau noircie. Quiconque
+avait salué mademoiselle de Taverney, fait sa pirouette et souri à une
+autre femme avait accompli son devoir.
+
+Toutes ces nuances n'échappèrent point à l'oeil subtil de la jeune
+fille. Elle, dont le coeur avait éprouvé tous les chagrins sans
+connaître un seul plaisir; elle, qui sentait l'âge s'avancer avec un
+cortège de pâles ennuis et de noirs souvenirs; elle invoquait tout bas
+celui qui punit plus que celui qui pardonne, et, dans ses insomnies
+douloureuses, passant en revue les délices offertes en pâture aux
+heureux amants de Versailles, elle soupirait avec une amertume mortelle.
+
+«Et moi! mon Dieu! Et moi!»
+
+Lorsqu'elle trouva Charny, le soir du grand froid, lorsqu'elle vit les
+yeux du jeune homme s'arrêter curieusement sur elle et l'envelopper peu
+à peu d'un réseau sympathique, elle ne reconnut plus cette réserve
+étrange que témoignaient devant elle tous ses courtisans. Pour cet
+homme, elle était une femme. Il avait réveillé en elle la jeunesse et
+avait galvanisé la mort; il avait fait rougir le marbre de Diane et de
+Latone.
+
+Aussi mademoiselle de Taverney s'attacha-t-elle subitement à ce
+régénérateur qui venait de lui faire sentir sa vitalité. Aussi fut-elle
+heureuse de regarder ce jeune homme, pour qui elle n'était pas un
+problème. Aussi fut-elle malheureuse de penser qu'une autre femme allait
+couper les ailes à sa fantaisie azurée, confisquer son rêve à peine
+sorti par la porte d'or.
+
+On nous pardonnera d'avoir expliqué ainsi comment Andrée ne suivit pas
+Philippe hors du cabinet de la reine, bien qu'elle eût souffert l'injure
+adressée à son frère, bien que ce frère fût pour elle une idolâtrie, une
+religion, presque un amour.
+
+Mademoiselle de Taverney, qui ne voulait pas que la reine restât en tête
+à tête avec Charny, ne songea plus à prendre sa part de la conversation,
+après le renvoi de son frère.
+
+Elle s'assit au coin de la cheminée, le dos presque tourné au groupe que
+formait la reine assise, Charny debout et demi incliné, madame de La
+Motte droite dans l'embrasure de la fenêtre, où sa fausse timidité
+cherchait un asile, sa curiosité réelle une observation favorable.
+
+La reine demeura quelques minutes silencieuse; elle ne savait comment
+renouer une nouvelle conversation à cette explication si délicate qui
+venait d'avoir lieu.
+
+Charny paraissait souffrant, et son attitude ne déplaisait pas à la
+reine.
+
+Enfin, Marie-Antoinette rompit le silence, et répondant en même temps à
+sa propre pensée et à celle des autres:
+
+--Cela prouve, fit-elle tout à coup, que nous ne manquons pas d'ennemis.
+Croirait-on qu'il se passe d'aussi misérables choses à la cour de
+France, monsieur? le croirait-on?
+
+Charny ne répliqua pas.
+
+--Sur vos vaisseaux, continua la reine, quel bonheur de vivre en plein
+ciel, en pleine mer! On nous parle à nous, citadins, de la colère, de la
+méchanceté des flots. Ah! monsieur, monsieur, regardez-vous! Est-ce que
+les lames de l'Océan, les plus furieuses lames, n'ont pas jeté sur vous
+l'écume de leur colère? Est-ce que leurs assauts ne vous ont pas
+renversé quelquefois sur le pont du navire, souvent, n'est-ce pas? Eh
+bien! regardez-vous, vous êtes sain, vous êtes jeune, vous êtes honoré.
+
+--Madame!
+
+--Est-ce que les Anglais, continua la reine qui s'animait par degrés, ne
+vous ont pas envoyé aussi leurs colères de flamme et de mitraille,
+colères dangereuses pour la vie, n'est-ce pas? Mais que vous importe, à
+vous? Vous êtes sauf, vous êtes fort; et à cause de cette colère des
+ennemis que vous avez vaincus, le roi vous a félicité, caressé, le
+peuple sait votre nom et l'aime.
+
+--Eh bien! madame? murmura Charny, qui voyait avec crainte cette fièvre
+exalter insensiblement les nerfs de Marie-Antoinette.
+
+--À quoi j'en veux arriver? dit-elle, le voici: bénis soient les ennemis
+qui lancent sur nous la flamme, le fer, l'onde écumante; bénis soient
+les ennemis qui ne menacent que de la mort!
+
+--Mon Dieu! madame, répliqua Charny, il n'y a pas d'ennemis pour Votre
+Majesté--il n'y en a pas plus que de serpents pour l'aigle. Tout ce qui
+rampe en bas attaché au sol ne gêne pas ceux qui planent dans les
+nuages.
+
+--Monsieur, se hâta de répondre la reine, vous êtes je le sais, revenu
+sain et sauf de la bataille; sorti sain et sauf de la tempête, vous en
+êtes sorti triomphant et aimé; tandis que ceux dont un ennemi, comme
+nous en avons nous autres, salit la renommée avec sa bave de calomnie,
+ceux-là ne courent aucun risque de la vie, c'est vrai, mais ils
+vieillissent après chaque tempête; ils s'habituent à courber le front,
+dans la crainte de rencontrer, ainsi que j'ai fait aujourd'hui, la
+double injure des amis et des ennemis fondue en une seule attaque. Et
+puis, monsieur, si vous saviez combien il est dur d'être haï!
+
+Andrée attendit avec anxiété la réponse du jeune homme; elle tremblait
+qu'il ne répliquât par la consolation affectueuse que semblait
+solliciter la reine.
+
+Mais Charny, tout au contraire, essuya son front avec son mouchoir,
+chercha un point d'appui sur le dossier d'un fauteuil et pâlit.
+
+La reine, le regardant:
+
+--Ne fait-il pas trop chaud, ici? dit-elle.
+
+Madame de La Motte ouvrit la fenêtre avec sa petite main, qui secoua
+l'espagnolette comme eût fait le poing vigoureux d'un homme. Charny but
+l'air avec délices.
+
+--Monsieur est accoutumé au vent de la mer, il étouffera dans les
+boudoirs de Versailles.
+
+--Ce n'est point cela, madame, répondit Charny, mais j'ai un service à
+deux heures, et à moins que Sa Majesté ne m'ordonne de rester...
+
+--Non pas, monsieur, dit la reine; nous savons ce que c'est qu'une
+consigne, n'est-ce pas, Andrée?
+
+Puis se retournant vers Charny, et avec un ton légèrement piqué:
+
+--Vous êtes libre, monsieur, dit-elle.
+
+Et elle congédia le jeune officier du geste.
+
+Charny salua en homme qui se hâte et disparut derrière la tapisserie.
+
+Au bout de quelques secondes, on entendit dans l'antichambre comme une
+plainte, et comme le bruit que font plusieurs personnes en se pressant.
+
+La reine se trouvait près de la porte, soit par hasard, soit qu'elle eût
+voulu suivre des yeux Charny, dont la retraite précipitée lui avait paru
+extraordinaire.
+
+Elle leva la tapisserie, poussa un faible cri et parut prête à
+s'élancer.
+
+Mais Andrée, qui ne l'avait pas perdue de vue, se trouva entre elle et
+la porte.
+
+--Oh! madame! fit-elle.
+
+La reine regarda fixement Andrée, qui soutint fermement ce regard.
+
+Madame de La Motte allongea la tête.
+
+Entre la reine et André était un léger intervalle, et par cet
+intervalle, elle put voir monsieur de Charny évanoui, auquel les
+serviteurs et les gardes portaient secours.
+
+La reine, voyant le mouvement de madame de La Motte, referma vivement la
+porte.
+
+Mais trop tard; madame de La Motte avait vu.
+
+Marie-Antoinette, le sourcil froncé, la démarche pensive, alla se
+rasseoir dans son fauteuil; elle était en proie à cette préoccupation
+sombre qui suit toute émotion violente. On n'eût pas dit qu'elle se
+doutât qu'on vécût autour d'elle.
+
+Andrée, de son côté, quoique restée debout et appuyée à un mur, ne
+semblait pas moins distraite que la reine.
+
+Il se fit un moment de silence.
+
+--Voilà quelque chose de bizarre, dit tout haut et tout à coup la reine,
+dont la parole fit tressaillir ses deux compagnes surprises, tant cette
+parole était inattendue: monsieur de Charny me paraît douter encore...
+
+Douter de quoi, madame? demanda Andrée.
+
+--Mais de mon séjour au château la nuit de ce bal.
+
+--Oh! madame.
+
+--N'est-ce pas, comtesse, n'est-ce pas que j'ai raison, dit la reine, et
+que monsieur de Charny doute encore?
+
+--Malgré la parole du roi? Oh! c'est impossible, madame, fit Andrée.
+
+--On peut penser que le roi est venu par amour-propre à mon secours. Oh!
+il ne croit pas! non, il ne croit pas! c'est facile à voir.
+
+Andrée se mordit les lèvres.
+
+--Mon frère n'est point si incrédule que monsieur de Charny, dit-elle;
+il paraissait bien convaincu, lui.
+
+--Oh! ce serait mal, continua la reine, qui n'avait point écouté la
+réponse d'Andrée. Et, dans ce cas-là, ce jeune homme n'aurait point le
+coeur droit et pur comme je le pensais.
+
+Puis frappant dans ses mains avec colère:
+
+--Mais au bout du compte, s'écria-t-elle, s'il a vu, pourquoi
+croirait-il? Monsieur le comte d'Artois aussi a vu, monsieur Philippe
+aussi a vu, il le dit du moins; tout le monde avait vu, et il a fallu la
+parole du roi pour qu'on croie ou plutôt pour qu'on fasse semblant de
+croire. Oh! il y a quelque chose sous tout cela, quelque chose que je
+dois éclaircir, puisque nul n'y songe. N'est-ce pas, Andrée, qu'il faut
+que je cherche et découvre la raison de tout ceci?
+
+--Votre Majesté a raison, dit Andrée, et je suis sûre que madame de La
+Motte est de mon avis, et qu'elle pense que Votre Majesté doit chercher
+jusqu'à ce qu'elle trouve. N'est-ce pas, madame?
+
+Madame de La Motte, prise au dépourvu, tressaillit et ne répondit pas.
+
+--Car enfin, continua la reine, on dit m'avoir vue chez Mesmer.
+
+--Votre Majesté y était, se hâta de dire madame de La Motte avec un
+sourire.
+
+--Soit, répondit la reine, mais je n'y ai point fait ce que dit le
+pamphlet. Et puis, on m'a vue à l'Opéra, et là je n'y étais point.
+
+Elle réfléchit; puis tout à coup et vivement:
+
+--Oh! s'écria-t-elle, je tiens la vérité.
+
+--La vérité? balbutia la comtesse.
+
+--Oh! tant mieux! dit Andrée.
+
+--Qu'on fasse venir monsieur de Crosne, interrompit joyeusement la reine
+à madame de Misery qui entra.
+
+
+
+
+Chapitre XXXIX
+
+Monsieur de Crosne
+
+
+Monsieur de Crosne, qui était un homme fort poli, se trouvait on ne peut
+plus embarrassé depuis l'explication du roi et de la reine.
+
+Ce n'est pas une médiocre difficulté que la parfaite connaissance de
+tous les secrets d'une femme, surtout quand cette femme est la reine, et
+qu'on a mission de prendre les intérêts d'une couronne et le soin d'une
+renommée.
+
+Monsieur de Crosne sentit qu'il allait porter tout le poids d'une colère
+de femme et d'une indignation de reine; mais il s'était courageusement
+retranché dans son devoir, et son urbanité bien connue devait lui servir
+de cuirasse pour amortir les premiers coups.
+
+Il entra paisiblement, le sourire sur les lèvres.
+
+La reine, elle, ne souriait pas.
+
+--Voyons, monsieur de Crosne, dit-elle, à notre tour de nous expliquer.
+
+--Je suis aux ordres de Votre Majesté.
+
+--Vous devez savoir la cause de tout ce qui m'arrive, monsieur le
+lieutenant de police!
+
+Monsieur de Crosne regarda autour de lui d'un air un peu effaré.
+
+--Ne vous inquiétez pas, poursuivit la reine: vous connaissez
+parfaitement ces deux dames: vous connaissez tout le monde, vous.
+
+--À peu près, dit le magistrat; je connais les personnes, je connais les
+effets, mais je ne connais pas la cause de ce dont parle Votre Majesté.
+
+--J'aurai donc le déplaisir de vous l'apprendre, répliqua la reine,
+dépitée de cette tranquillité du lieutenant de police. Il est bien
+évident que je pourrais vous donner mon secret, comme on donne ses
+secrets, à voix basse ou à l'écart; mais j'en suis venue, monsieur, à
+toujours rechercher le grand jour et la pleine voix. Eh bien! j'attribue
+les effets, vous nommez cela ainsi, les effets dont je me plains à la
+mauvaise conduite d'une personne qui me ressemble, et qui se donne en
+spectacle partout où vous croyez me voir, vous, monsieur, ou vos agents.
+
+--Une ressemblance! s'écria monsieur de Crosne, trop occupé de soutenir
+l'attaque de la reine pour remarquer le trouble passager de Jeanne et
+l'exclamation d'Andrée.
+
+--Est-ce que vous trouveriez cette supposition impossible, monsieur le
+lieutenant de police? Est-ce que vous aimeriez mieux croire que je me
+trompe ou que je vous trompe?
+
+--Madame, je ne dis pas cela; mais, quelle que soit la ressemblance
+entre toute femme et Votre Majesté, il y a une telle différence que nul
+regard exercé ne pourra s'y tromper.
+
+--On peut s'y tromper, monsieur, puisque l'on s'y trompe.
+
+--Et j'en fournirais un exemple à Votre Majesté, fit Andrée.
+
+--Ah!...
+
+--Lorsque nous habitions Taverney-Maison-Rouge, avec mon père, nous
+avions une fille de service qui, par une étrange bizarrerie...
+
+--Me ressemblait!
+
+--Oh! Votre Majesté, c'était à s'y méprendre.
+
+--Et cette fille, qu'est-elle devenue?
+
+--Nous ne savions pas encore à quel point l'esprit de Sa Majesté est
+généreux, élevé, supérieur; mon père craignit que cette ressemblance
+déplût à la reine, et, quand nous étions à Trianon, nous cachions cette
+fille aux yeux de toute la cour.
+
+--Vous voyez bien, monsieur de Crosne. Ah! ah! cela vous intéresse.
+
+--Beaucoup, madame.
+
+--Ensuite, ma chère Andrée.
+
+--Eh bien! madame, cette fille qui était un esprit remuant, ambitieux,
+s'ennuya d'être ainsi séquestrée; elle fit une mauvaise connaissance,
+sans doute, et un soir, à mon coucher, je fus surprise de ne la plus
+voir. On la chercha. Rien. Elle avait disparu.
+
+--Elle vous avait bien un peu volé quelque chose, ma Sosie?
+
+--Non, madame, je ne possédais rien.
+
+Jeanne avait écouté ce colloque avec une attention facile à comprendre.
+
+--Ainsi, vous ne saviez pas tout cela, monsieur de Crosne? demanda la
+reine.
+
+--Non, madame.
+
+--Ainsi, il existe une femme dont la ressemblance avec moi est
+frappante, et vous ne le savez pas! Ainsi, un événement de cette
+importance se produit dans le royaume et y cause de graves désordres, et
+vous n'êtes pas le premier instruit de cet événement? Allons, avouons
+le, monsieur: la police est bien mal faite?
+
+--Mais, répondit le magistrat, je vous assure que non, madame. Libre au
+vulgaire d'élever les fonctions du lieutenant de police jusqu'à la
+hauteur des fonctions d'un Dieu; mais Votre Majesté, qui siège bien
+au-dessus de moi dans cet Olympe terrestre, sait bien que les magistrats
+du roi ne sont que des hommes. Je ne commande pas aux événements, moi;
+il y en a de si étranges, que l'intelligence humaine suffit à peine à
+les comprendre.
+
+--Monsieur, quand un homme a reçu tous les pouvoirs possibles pour
+pénétrer jusque dans les pensées de ses semblables; quand avec des
+agents il paie des espions, quand avec des espions il peut noter
+jusqu'aux gestes que je fais devant mon miroir, si cet homme n'est pas
+le maître des événements...
+
+--Madame, quand Votre Majesté a passé la nuit hors de son appartement,
+je l'ai su. Ma police était-elle bien faite? Oui, n'est-ce pas? Ce
+jour-là Votre Majesté était allée chez madame, que voici, rue
+Saint-Claude, au Marais. Cela ne me regarde pas. Lorsque vous avez paru
+au baquet de Mesmer avec madame de Lamballe, vous y êtes bien allée, je
+crois; ma police a été bien faite, puisque les agents vous ont vue.
+Quand vous êtes allée à l'Opéra...
+
+La reine dressa vivement la tête.
+
+--Laissez-moi dire, madame. Je dis vous, comme monsieur le comte
+d'Artois a dit vous. Si le beau-frère se méprend aux traits de sa soeur,
+à plus forte raison se méprendra un agent qui touche un petit écu par
+jour. L'agent vous a cru voir, il l'a dit. Ma police était encore bien
+faite ce jour-là. Direz-vous aussi, madame, que mes agents n'ont pas
+bien suivi cette affaire du gazetier Réteau, si bien étrillé par
+monsieur de Charny?
+
+--Par monsieur de Charny! s'écrièrent à la fois Andrée et la reine.
+
+--L'événement n'est pas vieux, madame, et les coups de canne sont encore
+chauds sur les épaules du gazetier. Voilà une de ces aventures qui
+faisaient le triomphe de monsieur de Sartine, mon prédécesseur, alors
+qu'il les contait si spirituellement au feu roi ou à la favorite.
+
+--Monsieur de Charny s'est commis avec ce misérable?
+
+--Je ne l'ai su que par ma police, si calomniée, madame, et vous
+m'avouerez qu'il a fallu quelque intelligence à cette police pour
+découvrir le duel qui a suivi cette affaire.
+
+--Un duel de monsieur de Charny! monsieur de Charny s'est battu! s'écria
+la reine.
+
+--Avec le gazetier? dit ardemment Andrée.
+
+--Oh! non, mesdames; le gazetier tant battu n'aurait pas donné à
+monsieur de Charny le coup d'épée qui l'a fait se trouver mal dans votre
+antichambre.
+
+--Blessé! il est blessé! s'écria la reine. Blessé! mais quand cela? mais
+comment? Vous vous trompez monsieur de Crosne.
+
+--Oh! madame, Votre Majesté me trouve assez souvent en défaut pour
+m'accorder cette fois que je n'y suis pas.
+
+--Tout à l'heure il était ici.
+
+--Je le sais bien.
+
+--Oh! mais, dit Andrée, j'ai bien vu, moi, qu'il souffrait.
+
+Et ces mots, elle les prononça de telle façon que la reine en découvrit
+l'hostilité, et se retourna vivement.
+
+Le regard de la reine fut une riposte qu'Andrée soutint avec énergie.
+
+--Que dites-vous? fit Marie-Antoinette; vous avez remarqué que monsieur
+de Charny souffrait, et vous ne l'avez pas dit!
+
+Andrée ne répondit pas. Jeanne voulut venir au secours de la favorite,
+dont il fallait se faire une amie.
+
+--Moi aussi, reprit-elle, j'ai cru m'apercevoir que monsieur de Charny
+se soutenait difficilement pendant tout le temps que Sa Majesté lui
+faisait l'honneur de lui parler.
+
+--Difficilement, oui, dit la fière Andrée, qui ne remercia pas même la
+comtesse avec un regard.
+
+Monsieur de Crosne, lui qu'on interrogeait, savourait à l'aise ses
+observations sur les trois femmes, dont pas une, Jeanne exceptée, ne se
+doutait qu'elle posait devant un lieutenant de police.
+
+Enfin la reine reprit:
+
+--Monsieur, avec qui et pourquoi monsieur de Charny s'est-il battu?
+
+Pendant ce temps, Andrée put reprendre contenance.
+
+--Avec un gentilhomme qui... Mais, mon Dieu! madame, c'est bien inutile
+à présent... Les deux adversaires sont en fort bonne intelligence à
+l'heure qu'il est, puisque tout présentement ils causaient ensemble
+devant Votre Majesté.
+
+--Devant moi... ici?
+
+--Ici même... d'où le vainqueur est sorti le premier, voilà vingt
+minutes peut-être.
+
+--Monsieur de Taverney! s'écria la reine avec un éclair de rage dans les
+yeux.
+
+--Mon frère! murmura Andrée, qui se reprocha d'avoir été assez égoïste
+pour ne pas tout comprendre.
+
+--Je crois, dit monsieur de Crosne, que c'est en effet avec monsieur
+Philippe de Taverney que monsieur de Charny s'est battu.
+
+La reine frappa violemment ses mains l'une contre l'autre, ce qui était
+l'indice de sa plus chaude colère.
+
+--C'est inconvenant... inconvenant, dit-elle... Quoi!... les moeurs
+d'Amérique apportées à Versailles... Oh! non, je ne m'en accommoderai
+pas, moi.
+
+Andrée baissa la tête, monsieur de Crosne également.
+
+--Ainsi, parce qu'on a couru avec monsieur La Fayette et Washington--la
+reine affecta de prononcer ce nom à la française-, ainsi l'on
+transformera ma cour en une lice du seizième siècle; non, encore une
+fois, non. Andrée, vous deviez savoir que votre frère s'est battu.
+
+--Je l'apprends, madame, répondit-elle.
+
+--Pourquoi s'est-il battu?
+
+--Nous aurions pu le demander à monsieur de Charny, qui s'est battu avec
+lui, fit Andrée pâle et les yeux brillants.
+
+--Je ne demande pas, répondit arrogamment la reine, ce qu'a fait
+monsieur de Charny, mais bien ce qu'a fait monsieur Philippe de
+Taverney.
+
+--Si mon frère s'est battu, dit la jeune fille en laissant tomber une à
+une ses paroles, ce ne peut être contre le service de Votre Majesté.
+
+--Est-ce à dire que monsieur de Charny ne se battait pas pour mon
+service, mademoiselle?
+
+--J'ai l'honneur de faire observer à Votre Majesté, répondit Andrée, du
+même ton, que je ne parle à la reine que de mon frère, et non d'un
+autre.
+
+Marie-Antoinette se tint calme, et, pour en venir là, il lui fallut
+toute la force dont elle était capable.
+
+Elle se leva, fit un tour dans la chambre, feignit de se regarder au
+miroir, prit un volume dans un casier de laque, en parcourut sept à huit
+lignes, puis le jeta.
+
+--Merci, monsieur de Crosne, dit-elle au magistrat, vous m'avez
+convaincue. J'avais la tête un peu bouleversée par tous ces rapports,
+par toutes ces suppositions. Oui, la police est très bien faite,
+monsieur; mais, je vous en prie, songez à cette ressemblance dont je
+vous ai parlé, n'est-ce pas, monsieur. Adieu.
+
+Elle lui tendit sa main avec une grâce suprême, et il partit doublement
+heureux et renseigné au décuple.
+
+Andrée sentit la nuance de ce mot: adieu; elle fit une révérence longue
+et solennelle.
+
+La reine lui dit adieu négligemment, mais sans rancune apparente.
+
+Jeanne s'inclina comme devant un autel sacré; elle se préparait à
+prendre congé.
+
+Madame de Misery entra.
+
+--Madame, dit-elle à la reine, Votre Majesté n'a-t-elle pas donné heure
+à messieurs Boehmer et Bossange?
+
+--Ah! c'est vrai, ma bonne Misery; c'est vrai. Qu'ils entrent. Restez
+encore, madame de La Motte, je veux que le roi fasse une paix plus
+complète avec vous.
+
+La reine, en disant ces mots, guettait dans une glace l'expression du
+visage d'Andrée, qui gagnait lentement la porte du vaste cabinet.
+
+Elle voulait peut-être piquer sa jalousie en favorisant ainsi la
+nouvelle venue.
+
+Andrée disparut sous les pans de la tapisserie; elle n'avait ni
+sourcillé ni tressailli.
+
+--Acier! acier! s'écria la reine en soupirant. Oui, acier, que ces
+Taverney, mais or aussi.
+
+«Ah! messieurs les joailliers, bonjour. Que m'apportez-vous de nouveau?
+Vous savez bien que je n'ai pas d'argent.»
+
+
+
+
+Chapitre XL
+
+La tentatrice
+
+
+Madame de La Motte avait repris son poste; à l'écart comme une femme
+modeste, debout et attentive comme une femme à qui l'on a permis de
+rester et d'écouter.
+
+Messieurs Boehmer et Bossange, en habits de cérémonie, se présentèrent à
+l'audience de la souveraine. Ils multiplièrent leurs saluts jusqu'au
+fauteuil de Marie-Antoinette.
+
+--Des joailliers, dit-elle soudain, ne viennent ici que pour parler
+joyaux. Vous tombez mal, messieurs.
+
+Monsieur Boehmer prit la parole: c'était l'orateur de l'association.
+
+--Madame, répliqua-t-il, nous ne venons point offrir des marchandises à
+Votre Majesté, nous craindrions d'être indiscrets.
+
+--Oh! fit la reine, qui se repentait déjà d'avoir témoigné trop de
+courage, voir des joyaux, ce n'est pas en acheter.
+
+--Sans doute, madame, continua Boehmer en cherchant le fil de sa phrase;
+mais nous venons pour accomplir un devoir, et cela nous a enhardis.
+
+--Un devoir... fit la reine avec étonnement.
+
+--Il s'agit encore de ce beau collier de diamants que Votre Majesté n'a
+pas daigné prendre.
+
+--Ah! bien... le collier... Nous y voilà revenus! s'écria
+Marie-Antoinette en riant.
+
+Boehmer demeura sérieux.
+
+--Le fait est qu'il était beau, monsieur Boehmer, poursuivit la reine.
+
+--Si beau, madame, dit Bossange timidement, que Votre Majesté seule
+était digne de le porter.
+
+--Ce qui me console, fit Marie-Antoinette avec un léger soupir qui
+n'échappa point à madame de La Motte, ce qui me console, c'est qu'il
+coûtait... un million et demi, n'est-ce pas, monsieur Boehmer?
+
+--Oui, Votre Majesté.
+
+--Et que, continua la reine, en cet aimable temps où nous vivons, quand
+les coeurs des peuples se sont refroidis comme le soleil de Dieu, il
+n'est plus de souverain qui puisse acheter un collier de diamants quinze
+cent mille livres.
+
+--Quinze cent mille livres! répéta comme un écho fidèle madame de La
+Motte.
+
+--En sorte que, messieurs, ce que je n'ai pu, ce que je n'ai pas dû
+acheter, personne ne l'aura... Vous me répondrez que les morceaux en
+sont bons. C'est vrai; mais je n'envierai à personne deux ou trois
+diamants; j'en pourrais envier soixante.
+
+La reine se frotta les mains avec une sorte de satisfaction dans
+laquelle entrait pour quelque chose le désir de narguer un peu messieurs
+Boehmer et Bossange.
+
+--Voilà justement en quoi Votre Majesté fait erreur, dit Boehmer, et
+voilà aussi de quelle nature est le devoir que nous venions accomplir
+auprès d'elle: le collier est vendu.
+
+--Vendu! s'écria la reine en se retournant.
+
+--Vendu! dit madame de La Motte, à qui le mouvement de sa protectrice
+inspira de l'inquiétude pour sa prétendue abnégation.
+
+--À qui donc? reprit la reine.
+
+--Ah! madame, ceci est un secret d'État.
+
+--Un secret d'État! Bon, nous en pouvons rire, s'exclama joyeusement
+Marie-Antoinette. Ce qu'on ne dit pas, souvent, c'est qu'on ne pourrait
+le dire, n'est-ce pas, Boehmer?
+
+--Madame.
+
+--Oh! les secrets d'État; mais cela nous est familier à nous autres.
+Prenez garde, Boehmer, si vous ne me donnez pas le vôtre, je vous le
+ferai voler par un employé de monsieur de Crosne.
+
+Et elle se mit à rire de bon coeur, manifestant sans voile son opinion
+sur le prétendu secret qui empêchait Boehmer et Bossange de révéler le
+nom des acquéreurs du collier.
+
+--Avec Votre Majesté, dit gravement Boehmer, on ne se comporte pas comme
+avec d'autres clients; nous sommes venus dire à Votre Majesté que le
+collier était vendu, parce qu'il est vendu, et nous avons dû taire le
+nom de l'acquéreur, parce qu'en effet l'acquisition s'est faite
+secrètement, à la suite du voyage d'un ambassadeur envoyé incognito.
+
+La reine, à ce mot ambassadeur, fut prise d'un nouvel accès d'hilarité.
+Elle se tourna vers madame de La Motte en lui disant:
+
+--Ce qu'il y a d'admirable dans Boehmer, c'est qu'il est capable de
+croire ce qu'il vient de me dire. Voyons, Boehmer, seulement le pays
+d'où vient cet ambassadeur?... Non, c'est trop, fit-elle en riant... la
+première lettre de son nom? voilà tout...
+
+Et lancée dans le rire, elle ne s'arrêta plus.
+
+--C'est monsieur l'ambassadeur de Portugal, dit Boehmer en baissant la
+voix, comme pour sauver au moins son secret des oreilles de madame de La
+Motte.
+
+À cette articulation si positive, si nette, la reine s'arrêta tout à
+coup.
+
+--Un ambassadeur de Portugal! dit-elle; il n'y en a pas ici, Boehmer.
+
+--Il en est venu un exprès, madame.
+
+--Chez vous... incognito?
+
+--Oui, madame.
+
+--Qui donc?
+
+--Monsieur de Souza.
+
+La reine ne répliqua pas. Elle balança un moment sa tête; puis, en femme
+qui a pris son parti:
+
+--Eh bien! dit-elle, tant mieux pour Sa Majesté la reine de Portugal;
+les diamants sont beaux. N'en parlons plus.
+
+--Madame, au contraire; Votre Majesté daignera me permettre d'en
+parler... Nous permettre, dit Boehmer en regardant son associé.
+
+Bossange salua.
+
+--Les connaissez-vous, ces diamants, comtesse? s'écria la reine avec un
+regard à l'adresse de Jeanne.
+
+--Non, madame.
+
+--De beaux diamants!... C'est dommage que ces messieurs ne les aient
+point apportés.
+
+--Les voici, fit Bossange avec empressement.
+
+Et il tira du fond de son chapeau, qu'il portait sous son bras, la
+petite boîte plate qui renfermait cette parure.
+
+--Voyez, voyez, comtesse, vous êtes femme, cela vous amusera, dit la
+reine.
+
+Et elle s'écarta un peu du guéridon de Sèvres sur lequel Boehmer venait
+d'étaler avec art le collier, de façon que le jour, en frappant les
+pierres, en fît jaillir les feux d'un plus grand nombre de facettes.
+
+Jeanne poussa un cri d'admiration. Et de fait, rien n'était plus beau;
+on eût dit une langue de feux, tantôt verts et rouges, tantôt blancs
+comme la lumière elle-même. Boehmer faisait osciller l'écrin et
+ruisseler les merveilles de ces flammes liquides.
+
+--Admirable! admirable! s'écria Jeanne en proie au délire d'une
+admiration enthousiaste.
+
+--Quinze cent mille livres qui tiendraient dans le creux de la main,
+répliqua la reine avec l'affectation d'un flegme philosophique que
+monsieur Rousseau de Genève eût déployé en pareille circonstance.
+
+Mais Jeanne vit autre chose dans ce dédain que le dédain lui-même, car
+elle ne perdit pas l'espoir de convaincre la reine, et après un long
+examen:
+
+--Monsieur le joaillier avait raison, dit-elle; il n'y a au monde qu'une
+reine digne de porter ce collier, c'est Votre Majesté.
+
+--Cependant, Ma Majesté ne le portera pas, répliqua Marie-Antoinette.
+
+--Nous n'avons pas dû le laisser sortir de France, madame, sans venir
+déposer aux pieds de Votre Majesté tous nos regrets. C'est un joyau que
+toute l'Europe connaît maintenant et qu'on se dispute. Que telle ou
+telle souveraine s'en pare au refus de la reine de France, notre orgueil
+national le permettra, quand vous, madame, vous aurez encore une fois,
+définitivement, irrévocablement refusé.
+
+--Mon refus a été prononcé, répondit la reine. Il a été public. On m'a
+trop louée pour que je m'en repente.
+
+--Oh! madame, dit Boehmer, si le peuple a trouvé beau que Votre Majesté
+préférât un vaisseau à un collier, la noblesse, qui est française aussi,
+n'aurait pas trouvé surprenant que la reine de France achetât un collier
+après avoir acheté un vaisseau.
+
+--Ne parlons plus de cela, fit Marie-Antoinette en jetant un dernier
+regard à l'écrin.
+
+Jeanne soupira, pour aider le soupir de la reine.
+
+--Ah! vous soupirez, vous, comtesse. Si vous étiez à ma place, vous
+feriez comme moi.
+
+--Je ne sais pas, murmura Jeanne.
+
+--Avez-vous bien regardé? se hâta de dire la reine.
+
+--Je regarderais toujours, madame.
+
+--Laissez cette curieuse, messieurs; elle admire. Cela n'ôte rien aux
+diamants; ils valent toujours quinze cent mille livres, malheureusement.
+
+Ce mot-là sembla une occasion favorable à la comtesse.
+
+La reine regrettait, donc elle avait eu envie. Elle avait eu envie, donc
+elle devait désirer encore, n'ayant pas été satisfaite. Telle était la
+logique de Jeanne, il faut le croire, puisqu'elle ajouta:
+
+--Quinze cent mille livres, madame, qui, à votre col, feraient mourir de
+jalousie toutes les femmes, fussent-elles Cléopâtre, fussent-elles
+Vénus.
+
+Et, saisissant dans l'écrin le royal collier, elle l'agrafa si
+habilement, si prestidigieusement sur la peau satinée de
+Marie-Antoinette, que celle-ci se trouva en un clin d'oeil inondée de
+phosphore et de chatoyantes couleurs.
+
+--Oh! Votre Majesté est sublime ainsi, dit Jeanne.
+
+Marie-Antoinette s'approcha vivement d'un miroir: elle éblouissait.
+
+Son col fin et souple autant que celui de Jeanne Gray, ce col mignon
+comme le tube d'un lis, destiné comme la fleur de Virgile à tomber sous
+le fer, s'élevait gracieusement avec ses boucles dorées et frisées du
+sein de ce flot lumineux.
+
+Jeanne avait osé découvrir les épaules de la reine, en sorte que les
+derniers rangs du collier tombaient sur sa poitrine de nacre. La reine
+était radieuse, la femme était superbe. Amants ou sujets, tout se fût
+prosterné.
+
+Marie-Antoinette s'oublia jusqu'à s'admirer ainsi. Puis, saisie de
+crainte, elle voulut arracher le collier de ses épaules.
+
+--Assez, dit-elle, assez!
+
+--Il a touché Votre Majesté, s'écria Boehmer, il ne peut plus convenir à
+personne.
+
+--Impossible, répliqua fermement la reine. Messieurs, j'ai un peu joué
+avec ces diamants, mais prolonger le jeu, ce serait une faute.
+
+--Votre Majesté a tout le temps nécessaire pour s'accoutumer à cette
+idée, glissa Boehmer à la reine; demain nous reviendrons.
+
+--Payer tard, c'est toujours payer. Et puis, pourquoi payer tard? Vous
+êtes pressés. On vous paie sans doute plus avantageusement.
+
+--Oui, Votre Majesté, comptant, riposta le marchand redevenu marchand.
+
+--Prenez! prenez! s'écria la reine; dans l'écrin les diamants. Vite!
+vite!
+
+--Votre Majesté oublie peut-être qu'un pareil joyau, c'est de l'argent,
+et que dans cent ans le collier vaudra toujours ce qu'il vaut
+aujourd'hui.
+
+--Donnez-moi quinze cent mille livres, comtesse, répliqua en souriant
+forcément la reine, et nous verrons.
+
+--Si je les avais, s'écria celle-ci; oh...
+
+Elle se tut. Les longues phrases ne valent pas toujours une heureuse
+réticence.
+
+Boehmer et Bossange eurent beau mettre un quart d'heure à serrer, à
+cadenasser leurs diamants, la reine ne bougea plus.
+
+On voyait à son air affecté, à son silence, que l'impression avait été
+vive, la lutte pénible.
+
+Selon son habitude, dans les moments de dépit, elle allongea les mains
+vers un livre, dont elle feuilleta quelques pages sans lire.
+
+Les joailliers prirent congé en disant:
+
+--Votre Majesté a refusé?
+
+--Oui... et oui, soupira la reine, qui, cette fois, soupira pour tout le
+monde.
+
+Ils sortirent.
+
+Jeanne vit que le pied de Marie-Antoinette s'agitait au-dessus du
+coussin de velours dans lequel son empreinte était marquée encore.
+
+Elle souffre, pensa la comtesse immobile.
+
+Tout à coup la reine se leva, fit un tour dans sa chambre, et s'arrêtant
+devant Jeanne dont le regard la fascinait:
+
+--Comtesse, dit-elle d'une voix brève, il paraît que le roi ne viendra
+pas. Notre petite supplique est remise à une prochaine audience.
+
+Jeanne salua respectueusement et se recula jusqu'à la porte.
+
+--Mais je penserai à vous, ajouta la reine avec bonté.
+
+Jeanne appuya ses lèvres sur sa main, comme si elle y déposait son
+coeur, et sortit, laissant Marie-Antoinette toute possédée de chagrins
+et de vertiges.
+
+«Les chagrins de l'impuissance, les vertiges du désir, se dit Jeanne. Et
+elle est la reine! Oh! non! elle est femme!»
+
+La comtesse disparut.
+
+
+
+
+Chapitre XLI
+
+Deux ambitions qui veulent passer pour deux amours
+
+
+Jeanne aussi était femme, et sans être reine.
+
+Il en résulta qu'à peine dans sa voiture, Jeanne compara ce beau palais
+de Versailles, ce riche et splendide ameublement, à son quatrième étage
+de la rue Saint-Claude, ces laquais magnifiques à sa vieille servante.
+
+Mais presque aussitôt l'humble mansarde et la vieille servante
+s'enfuirent dans l'ombre du passé, comme une de ces visions qui,
+n'existant plus, n'ont jamais existé, et Jeanne vit sa petite maison du
+faubourg Saint-Antoine si distinguée, si gracieuse, si confortable,
+comme on dirait de nos jours, avec ses laquais moins brodés que ceux de
+Versailles, mais aussi respectueux, aussi obéissants.
+
+Cette maison et ces laquais, c'était son Versailles à elle; elle y était
+non moins reine que Marie-Antoinette, et ses désirs formés, pourvu
+qu'elle sût les borner, non pas au nécessaire, mais au raisonnable,
+étaient aussi bien et aussi vite exécutés que si elle eût tenu le
+sceptre.
+
+Ce fut donc avec le front épanoui et le sourire sur les lèvres que
+Jeanne rentra chez elle. Il était de bonne heure encore; elle prit du
+papier, une plume et de l'encre, écrivit quelques lignes, les
+introduisit dans une enveloppe fine et parfumée, traça l'adresse et
+sonna.
+
+À peine la dernière vibration de la sonnette avait-elle retenti que la
+porte s'ouvrait et qu'un laquais, debout, attendait sur le seuil.
+
+--J'avais raison, murmura Jeanne, la reine n'est pas mieux servie.
+
+Puis étendant la main:
+
+--Cette lettre à monseigneur le cardinal de Rohan, dit-elle.
+
+Le laquais s'avança, prit le billet, et sortit sans dire un mot, avec
+cette obéissance muette des valets de bonne maison.
+
+La comtesse tomba dans une profonde rêverie, rêverie qui n'était pas
+nouvelle, mais qui faisait suite à celle de la route.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'on gratta à la porte.
+
+--Entrez, dit madame de La Motte.
+
+Le même laquais reparut.
+
+--Eh bien! demanda madame de La Motte avec un léger mouvement
+d'impatience en voyant que son ordre n'était point exécuté.
+
+--Au moment où je sortais pour exécuter les ordres de madame la
+comtesse, dit le laquais, monseigneur frappait à la porte. Je lui ai dit
+que j'allais à son hôtel. Il a pris la lettre de madame la comtesse, l'a
+lue, a sauté en bas de sa voiture, et est entré en disant: «C'est bien;
+annoncez-moi.»
+
+--Après?
+
+--Monseigneur est là; il attend qu'il plaise à madame de le faire
+entrer.
+
+Un léger sourire passa sur les lèvres de la comtesse. Au bout de deux
+secondes:
+
+--Faites entrer, dit-elle enfin, avec un accent de satisfaction marquée.
+
+Ces deux secondes avaient-elles pour but de faire attendre dans son
+antichambre un prince de l'église, ou bien étaient-elles nécessaires à
+madame de La Motte pour achever son plan?
+
+Le prince parut sur le seuil.
+
+En rentrant chez elle, en envoyant chercher le cardinal, en éprouvant
+une si grande joie de ce que le cardinal était là, Jeanne avait donc un
+plan?
+
+Oui, car la fantaisie de la reine, pareille à un de ces feux-follets qui
+éclairent toute une vallée aux sombres accidents, cette fantaisie de
+reine et surtout de femme venait d'ouvrir aux regards de l'intrigante
+comtesse tous les secrets replis d'une âme trop hautaine d'ailleurs,
+pour prendre de grandes précautions à les cacher.
+
+La route est longue, de Versailles à Paris, et quand on la fait côte à
+côte avec le démon de la cupidité, il a le temps de vous souffler à
+l'oreille les plus hardis calculs.
+
+Jeanne se sentait ivre de ce chiffre de quinze cent mille livres,
+épanoui en diamants sur le satin blanc de l'écrin de messieurs Boehmer
+et Bossange.
+
+Quinze cent mille livres! n'était-ce pas, en effet, une fortune de
+prince, et surtout pour la pauvre mendiante qui, il y a un mois encore,
+tendait la main à l'aumône des grands?
+
+Certes, il y avait plus loin de la Jeanne de Valois de la rue
+Saint-Claude à la Jeanne de Valois du faubourg Saint-Antoine, qu'il n'y
+en avait de la Jeanne de Valois du faubourg Saint--- Antoine à la Jeanne
+de Valois maîtresse du collier.
+
+Elle avait donc déjà franchi plus de la moitié du chemin qui menait à la
+fortune.
+
+Et cette fortune que Jeanne convoitait, ce n'était pas une illusion
+comme l'est le mot d'un contrat, comme l'est une possession
+territoriale, toutes choses premières, sans doute, mais auxquelles a
+besoin de s'adjoindre l'intelligence de l'esprit ou des yeux.
+
+Non, ce collier, c'était bien autre chose qu'un contrat ou une terre: ce
+collier, c'était la fortune visible; aussi était-il là, toujours là,
+brûlant et fascinateur; et puisque la reine le désirait, Jeanne de
+Valois pouvait bien y rêver; puisque la reine savait s'en priver, madame
+de La Motte pouvait bien y borner son ambition.
+
+Aussi mille idées vagues, ces fantômes étranges aux contours nuageux que
+le poète Aristophane disait s'assimiler aux hommes dans leurs moments de
+passion, mille envies, mille rages de posséder prirent pour Jeanne,
+pendant cette route de Paris à Versailles, la forme de loups, de renards
+et de serpents ailés.
+
+Le cardinal, qui devait réaliser ses rêves, les interrompit en répondant
+par sa présence inattendue au désir que madame de La Motte avait de le
+voir.
+
+Lui aussi avait ses rêves, lui aussi avait son ambition, qu'il cachait
+sous un masque d'empressement, sous un semblant d'amour.
+
+--Ah! chère Jeanne, dit-il, c'est vous. Vous m'êtes devenue, en vérité,
+si nécessaire, que toute ma journée s'est assombrie de l'idée que vous
+étiez loin de moi. Êtes-vous venue en bonne santé de Versailles au
+moins?
+
+--Mais comme vous voyez, monseigneur.
+
+--Et contente?
+
+--Enchantée.
+
+--La reine vous a donc reçue?
+
+--Aussitôt mon arrivée, j'ai été introduite auprès d'elle.
+
+--Vous avez du bonheur. Gageons, à votre air triomphant, que la reine
+vous a parlé?
+
+--J'ai passé trois heures à peu près dans le cabinet de Sa Majesté.
+
+Le cardinal tressaillit, et peu s'en fallut qu'il ne répétât après
+Jeanne, avec l'accent de la déclamation:
+
+--Trois heures!
+
+Mais il se contint.
+
+--Vous êtes réellement, dit-il, une enchanteresse, et nul ne saurait
+vous résister.
+
+--Oh! oh! vous exagérez, mon prince.
+
+--Non, en vérité, et vous êtes restée, dites-vous, trois heures avec la
+reine?
+
+Jeanne fit un signe de tête affirmatif.
+
+--Trois heures! répéta le cardinal en souriant; que de choses une femme
+d'esprit comme vous peut dire en trois heures.
+
+--Oh! je vous réponds, monseigneur, que je n'ai pas perdu mon temps.
+
+--Je parie que pendant ces trois heures, hasarda le cardinal, vous
+n'avez pas pensé à moi une seule minute?
+
+--Ingrat!
+
+--Vraiment! s'écria le cardinal.
+
+--J'ai fait plus que penser à vous.
+
+--Qu'avez-vous fait?
+
+--J'ai parlé de vous.
+
+--Parlé de moi, et à qui? demanda le prélat, dont le coeur commençait à
+battre, avec une voix dont toute sa puissance sur lui-même ne pouvait
+dissimuler l'émotion.
+
+--À qui, sinon à la reine?
+
+En disant ces mots si précieux pour le cardinal, Jeanne eut l'art de ne
+point regarder le prince en face, comme si elle se fût peu inquiétée de
+l'effet qu'ils devaient produire.
+
+Monsieur de Rohan palpitait.
+
+--Ah! dit-il, voyons, chère comtesse, racontez-moi cela. En vérité, je
+m'intéresse tant à ce qui vous arrive, que je ne veux pas que vous me
+fassiez grâce du plus petit détail.
+
+Jeanne sourit; elle savait ce qui intéressait le cardinal tout aussi
+bien que lui-même.
+
+Mais comme ce récit méticuleux était arrêté d'avance dans son esprit,
+comme elle l'eût fait d'elle-même si le cardinal ne l'eût point priée de
+le faire, elle commença doucement, se faisant tirer chaque syllabe;
+racontant toute l'entrevue, toute la conversation; produisant à chaque
+mot la preuve que, par un de ces hasards heureux qui font la fortune des
+courtisans, elle était tombée à Versailles dans une de ces circonstances
+singulières qui font en un jour d'une étrangère une amie presque
+indispensable. En effet, en un jour, Jeanne de La Motte avait été
+initiée à tous les malheurs de la reine, à toutes les impuissances de la
+royauté.
+
+Monsieur de Rohan ne paraissait retenir du récit que ce que la reine
+avait dit pour Jeanne.
+
+Jeanne, dans son récit, n'appuyait que sur ce que la reine avait dit
+pour monsieur de Rohan.
+
+Le récit venait d'être achevé à peine que le même laquais entra,
+annonçant que le souper était servi.
+
+Jeanne invita le cardinal d'un coup d'oeil. Le cardinal accepta d'un
+signe.
+
+Il donna le bras à la maîtresse de la maison, qui s'était si vite
+habituée à en faire les honneurs, et passa dans la salle à manger.
+
+Quand le souper fut achevé, quand le prélat eut bu à longs traits
+l'espoir et l'amour dans les récits vingt fois repris, vingt fois
+interrompus de l'enchanteresse, force lui fut de compter enfin avec
+cette femme qui tenait les coeurs des puissances dans sa main.
+
+Car il remarquait, avec une surprise qui tenait de l'épouvante, qu'au
+lieu de se faire valoir comme toute femme que l'on recherche et dont on
+a besoin, elle allait au-devant des voeux de son interlocuteur avec une
+bonne grâce bien différente de cette fierté léonine du dernier souper,
+pris à la même place et dans la même maison.
+
+Jeanne, cette fois, faisait les honneurs de chez elle en femme non
+seulement maîtresse d'elle-même, mais encore maîtresse des autres. Nul
+embarras dans son regard, nulle réserve dans sa voix. N'avait-elle pas,
+pour prendre ces hautes leçons d'aristocratie, fréquenté tout le jour la
+fleur de la noblesse française; une reine sans rivale ne l'avait-elle
+pas appelée ma chère comtesse?
+
+Aussi le cardinal, soumis à cette supériorité, en homme supérieur
+lui-même, ne tenta-t-il point d'y résister.
+
+--Comtesse, dit-il en lui prenant la main, il y a deux femmes en vous.
+
+--Comment cela? demanda la comtesse.
+
+--Celle d'hier, et celle d'aujourd'hui.
+
+--Et laquelle préfère Votre Éminence?
+
+--Je ne sais. Seulement, celle de ce soir est une Armide, une Circé,
+quelque chose d'irrésistible.
+
+--Et à qui vous n'essaierez pas de résister, j'espère, monseigneur, tout
+prince que vous êtes.
+
+Le prince se laissa glisser de son siège et tomba aux genoux de madame
+de La Motte.
+
+--Vous demandez l'aumône? dit-elle.
+
+--Et j'attends que vous me la fassiez.
+
+--Jour de largesse, répondit Jeanne; la comtesse de Valois a pris rang,
+elle est une femme de la cour; avant peu elle comptera parmi les femmes
+les plus fières de Versailles. Elle peut donc ouvrir sa main et la
+tendre à qui bon lui semble.
+
+--Fût-ce à un prince? dit monsieur de Rohan.
+
+--Fût-ce à un cardinal, répondit Jeanne.
+
+Le cardinal appuya un long et brûlant baiser sur cette jolie main
+mutine; puis, ayant consulté des yeux le regard et le sourire de la
+comtesse, il se leva. Et, passant dans l'antichambre, dit deux mots à
+son coureur.
+
+Deux minutes après, on entendit le bruit de la voiture qui s'éloignait.
+
+La comtesse releva la tête.
+
+--Ma foi! comtesse, dit le cardinal, j'ai brûlé mes vaisseaux.
+
+--Et il n'y a pas grand mérite à cela, répondit la comtesse, puisque
+vous êtes au port.
+
+
+
+
+Chapitre XLII
+
+Où l'on commence à voir les visages sous les masques
+
+
+Les longues causeries sont le privilège heureux des gens qui n'ont plus
+rien à se dire. Après le bonheur de se taire ou de désirer, par
+interjection, le plus grand, sans contredit, est de parler beaucoup sans
+phrases.
+
+Deux heures après le renvoi de sa voiture, le cardinal et la comtesse en
+étaient au point où nous disons. La comtesse avait cédé, le cardinal
+avait vaincu, et cependant le cardinal, c'était l'esclave; la comtesse,
+c'était le triomphateur.
+
+Deux hommes se trompent en se donnant la main. Un homme et une femme se
+trompent dans un baiser.
+
+Mais ici chacun ne trompait l'autre que parce que l'autre voulait être
+trompé.
+
+Chacun avait un but. Pour ce but, l'intimité était nécessaire. Chacun
+avait donc atteint son but.
+
+Aussi le cardinal ne se donna-t-il point la peine de dissimuler son
+impatience. Il se contenta de faire un petit détour, et ramenant la
+conversation sur Versailles et sur les honneurs qui y attendaient la
+nouvelle favorite de la reine:
+
+--Elle est généreuse, dit-il, et rien ne lui coûte pour les gens qu'elle
+aime. Elle a le rare esprit de donner un peu à beaucoup de monde, et de
+donner beaucoup à peu d'amis.
+
+--Vous la croyez donc riche? demanda madame de La Motte.
+
+--Elle sait se faire des ressources avec un mot, un geste, un sourire.
+Jamais ministre, excepté Turgot peut-être, n'a eu le courage de refuser
+à la reine ce qu'elle demandait.
+
+--Eh bien! moi, dit madame de La Motte, je la vois moins riche que vous
+ne la faites, pauvre reine, ou plutôt pauvre femme!
+
+--Comment cela?
+
+--Est-on riche quand on est obligée de s'imposer des privations?
+
+--Des privations! contez-moi cela, chère Jeanne.
+
+--Oh! mon Dieu, je vous dirai ce que j'ai vu, rien de plus, rien de
+moins.
+
+--Dites, je vous écoute.
+
+--Figurez-vous deux affreux supplices que cette malheureuse reine a
+endurés.
+
+--Deux supplices! Lesquels, voyons?
+
+--Savez-vous ce que c'est qu'un désir de femme, mon cher prince?
+
+--Non, mais je voudrais que vous me l'apprissiez, comtesse.
+
+--Eh bien! la reine a un désir qu'elle ne peut satisfaire.
+
+--De qui?
+
+--Non, de quoi.
+
+--Soit, de quoi?
+
+--D'un collier de diamants.
+
+--Attendez donc, je sais. Ne voulez-vous point parler des diamants de
+Boehmer et Bossange?
+
+--Précisément.
+
+--Oh! la vieille histoire, comtesse.
+
+--Vieille ou neuve, n'est-ce pas un véritable désespoir pour une reine,
+dites, que de ne pouvoir posséder ce qu'a failli posséder une simple
+favorite? Quinze jours d'existence de plus au roi Louis XV, et Jeanne
+Vaubernier avait ce que ne peut avoir Marie-Antoinette.
+
+--Eh bien! chère comtesse, voilà ce qui vous trompe, la reine a pu avoir
+cinq ou six fois ces diamants, et la reine les a toujours refusés.
+
+--Oh!
+
+--Quand je vous le dis, le roi les lui a offerts, et elle les a refusés
+de la main du roi.
+
+Et le cardinal raconta l'histoire du vaisseau.
+
+Jeanne écouta avidement, et lorsque le cardinal eut fini:
+
+--Eh bien! dit-elle, après?
+
+--Comment, après?
+
+--Oui, qu'est-ce que cela prouve?
+
+--Qu'elle n'en a point voulu, ce me semble.
+
+Jeanne haussa les épaules.
+
+--Vous connaissez les femmes, vous connaissez la cour, vous connaissez
+les rois, et vous vous laissez prendre à une pareille réponse?
+
+--Dame! je constate un refus.
+
+--Mon cher prince, cela constate une chose: c'est que la reine a eu
+besoin de faire un mot brillant, un mot populaire, et qu'elle l'a fait.
+
+--Bon! dit le cardinal, voilà comme vous croyez aux vertus royales,
+vous? Ah! sceptique! Mais saint Thomas était un croyant, près de vous.
+
+--Sceptique ou croyante, je vous affirme une chose, moi.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que la reine n'a pas eu plutôt refusé le collier, qu'elle a été
+prise d'une envie folle de l'avoir.
+
+--Vous vous forgez ces idées-là, ma chère, et d'abord, croyez bien à une
+chose, c'est qu'à travers tous ses défauts, la reine a une qualité
+immense.
+
+--Laquelle?
+
+--Elle est désintéressée! Elle n'aime ni l'or ni l'argent, ni les
+pierres. Elle pèse les minéraux à leur valeur; pour elle une fleur au
+corset vaut un diamant à l'oreille.
+
+--Je ne dis pas non. Seulement, à cette heure, je soutiens qu'elle a
+envie de se mettre plusieurs diamants au cou.
+
+--Oh! comtesse, prouvez.
+
+--Rien ne sera plus facile; tantôt j'ai vu le collier.
+
+--Vous?
+
+--Moi; non seulement je l'ai vu, mais je l'ai touché.
+
+--Où cela?
+
+--À Versailles, toujours.
+
+--À Versailles?
+
+--Oui, où les joailliers l'apportaient pour essayer de tenter la reine
+une dernière fois.
+
+--Et c'est beau.
+
+--C'est merveilleux.
+
+--Alors, vous qui êtes vraiment femme, vous comprenez qu'on pense à ce
+collier.
+
+--Je comprends qu'on en perde l'appétit et le sommeil.
+
+--Hélas! que n'ai-je un vaisseau à donner au roi!
+
+--Un vaisseau?
+
+--Oui, il me donnerait le collier; et une fois que je l'aurais, vous
+pourriez manger et dormir tranquille.
+
+--Vous riez?
+
+--Non, je vous jure.
+
+--Eh bien! je vais vous dire une chose qui vous étonnera fort.
+
+--Dites.
+
+--Ce collier, je n'en voudrais pas!
+
+--Tant mieux, comtesse, car je ne pourrais pas vous le donner.
+
+--Hélas! ni vous ni personne, c'est bien ce que sent la reine, et voilà
+pourquoi elle le désire.
+
+--Mais je vous répète que le roi le lui offrait.
+
+Jeanne fit un mouvement rapide, un mouvement presque importun.
+
+--Et moi, dit-elle, je vous dis que les femmes aiment surtout ces
+présents-là quand ils ne sont pas faits par des gens qui les forcent de
+les accepter.
+
+Le cardinal regarda Jeanne avec plus d'attention.
+
+--Je ne comprends pas trop, dit-il.
+
+--Tant mieux; brisons là. Que vous fait d'abord ce collier, puisque nous
+ne pouvons pas l'avoir?
+
+--Oh! si j'étais le roi et que vous fussiez la reine, je vous forcerais
+bien de l'accepter.
+
+--Eh bien! sans être le roi, forcez la reine à le prendre, et vous
+verrez si elle est aussi fâchée que vous croyez de cette violence.
+
+Le cardinal regarda Jeanne encore une fois.
+
+--Vrai, dit-il, vous êtes sûre de ne pas vous tromper; la reine a ce
+désir?
+
+--Dévorant. Écoutez, cher prince, ne m'avez-vous pas dit une fois, ou
+n'ai-je point entendu dire que vous ne seriez point fâché d'être
+ministre?
+
+--Mais il est très possible que j'aie dit cela, comtesse.
+
+--Eh bien! gageons, mon cher prince...
+
+--Quoi?
+
+--Que la reine ferait ministre l'homme qui s'arrangerait de façon que ce
+collier fût sur sa toilette dans huit jours.
+
+--Oh! comtesse.
+
+--Je dis ce que je dis... Aimez-vous mieux que je pense tout bas?
+
+--Oh! jamais.
+
+--D'ailleurs, ce que je dis ne vous concerne pas. Il est bien clair que
+vous n'allez pas engloutir un million et demi dans un caprice royal; ce
+serait, par ma foi! payer trop cher un portefeuille que vous aurez pour
+rien et qui vous est dû. Prenez donc tout ce que je vous ai dit pour du
+bavardage. Je suis comme les perroquets: on m'a éblouie au soleil, et me
+voilà répétant toujours qu'il fait chaud. Ah! monseigneur, que c'est une
+rude épreuve qu'une journée de faveur pour une petite provinciale! Ces
+rayons-là, il faut être aigle comme vous pour les regarder en face.
+
+Le cardinal devint rêveur.
+
+--Allons, voyons, dit Jeanne, voilà que vous me jugez si mal, voilà que
+vous me trouvez si vulgaire et si misérable, que vous ne daignez plus
+même me parler.
+
+--Ah! par exemple!
+
+--La reine jugée par moi, c'est moi.
+
+--Comtesse!
+
+--Que voulez-vous? j'ai cru qu'elle désirait les diamants parce qu'elle
+a soupiré en les voyant; je l'ai cru parce qu'à sa place je les eusse
+désirés; excusez ma faiblesse.
+
+--Vous êtes une adorable femme, comtesse; vous avez, par une alliance
+incroyable, la faiblesse du coeur, comme vous dites, et la force de
+l'esprit: vous êtes si peu femme en de certains moments, que je m'en
+effraie. Vous l'êtes si adorablement dans d'autres, que j'en bénis le
+ciel et que je vous en bénis.
+
+Et le galant cardinal ponctua cette galanterie par un baiser.
+
+--Voyons, ne parlons plus de toutes ces choses-là, dit-il.
+
+--Soit, murmura Jeanne tout bas, mais je crois que l'hameçon a mordu
+dans les chairs.
+
+Mais tout en disant: «Ne parlons plus de cela», le cardinal reprit:
+
+--Et vous croyez que c'est Boehmer qui est revenu à la charge? dit-il.
+
+--Avec Bossange, oui, répondit innocemment madame de La Motte.
+
+--Bossange... Attendez donc, fit le cardinal, comme s'il cherchait;
+Bossange, n'est-ce pas son associé?
+
+--Oui, un grand sec.
+
+--C'est cela.
+
+--Qui demeure?...
+
+--Il doit demeurer quelque part comme au quai de la Ferraille ou bien de
+l'École, je ne sais pas trop; mais en tout cas dans les environs du
+Pont-Neuf.
+
+--Du Pont-Neuf; vous avez raison; j'ai lu ces noms-là au-dessus d'une
+porte en passant dans mon carrosse.
+
+«Allons, allons, murmura Jeanne, le poisson mord de plus en plus.»
+
+Jeanne avait raison, et l'hameçon était entré au plus profond de la
+proie.
+
+Aussi, le lendemain, en sortant de la petite maison du faubourg
+Saint-Antoine, le cardinal se fit-il conduire directement chez Boehmer.
+
+Il comptait garder l'incognito, mais Boehmer et Bossange étaient les
+joailliers de la cour, et aux premiers mots qu'il prononça, ils
+l'appelèrent monseigneur.
+
+--Eh bien! oui, monseigneur, dit le cardinal; mais puisque vous me
+reconnaissez, tâchez au moins que d'autres ne me reconnaissent pas.
+
+--Monseigneur peut être tranquille. Nous attendons les ordres de
+monseigneur.
+
+--Je viens pour vous acheter le collier en diamants que vous avez montré
+à la reine.
+
+--En vérité, nous sommes au désespoir, mais monseigneur vient trop tard.
+
+--Comment cela?
+
+--Il est vendu.
+
+--C'est impossible, puisque hier vous avez été l'offrir de nouveau à Sa
+Majesté.
+
+--Qui l'a refusé de nouveau, monseigneur, voilà pourquoi l'ancien marché
+subsiste.
+
+--Et avec qui ce marché a-t-il été conclu? demanda le cardinal.
+
+--C'est un secret, monseigneur.
+
+--Trop de secrets, monsieur Boehmer.
+
+Et le cardinal se leva.
+
+--Mais, monseigneur.
+
+--Je croyais, monsieur, continua le cardinal, qu'un joaillier de la
+couronne de France devait se trouver content de vendre en France ces
+belles pierreries; vous préférez le Portugal, à votre aise, monsieur
+Boehmer.
+
+--Monseigneur sait tout! s'écria le joaillier.
+
+--Eh bien! que voyez-vous d'étonnant à cela?
+
+--Mais, si monseigneur sait tout, ce ne peut être que par la reine.
+
+--Et quand cela serait? dit monsieur de Rohan sans repousser la
+supposition, qui flattait son amour-propre.
+
+--Oh! c'est que cela changerait bien les choses, monseigneur.
+
+--Expliquez-vous, je ne comprends pas.
+
+--Monseigneur veut-il me permettre de lui parler en toute liberté?
+
+--Parlez.
+
+--Eh bien! la reine a envie de notre collier.
+
+--Vous le croyez?
+
+--Nous en sommes sûrs.
+
+--Ah! et pourquoi ne l'achète-t-elle pas alors?
+
+--Mais parce qu'elle a refusé au roi, et que revenir sur cette décision
+qui a valu tant d'éloges à Sa Majesté, ce serait montrer du caprice.
+
+--La reine est au-dessus de ce que l'on dit.
+
+--Oui, quand c'est le peuple, ou même quand ce sont des courtisans qui
+disent; mais quand c'est le roi qui parle...
+
+--Le roi, vous le savez bien, a voulu donner ce collier à la reine?
+
+--Sans doute; mais il s'est empressé de remercier la reine quand la
+reine a refusé.
+
+--Voyons, que conclut M. Boehmer?
+
+--Que la reine voudrait bien avoir le collier sans paraître l'acheter.
+
+--Eh bien! vous vous trompez, monsieur, dit le cardinal, il ne s'agit
+point de cela.
+
+--C'est fâcheux, monseigneur, car c'eût été la seule raison décisive
+pour nous de manquer de parole à monsieur l'ambassadeur de Portugal.
+
+Le cardinal réfléchit.
+
+Si forte que soit la diplomatie des diplomates, celle des marchands leur
+est toujours supérieure... D'abord, le diplomate négocie presque
+toujours des valeurs qu'il n'a pas; le marchand tient et serre dans sa
+griffe l'objet qui excite la curiosité: le lui acheter, le lui payer
+cher, c'est presque le dépouiller.
+
+Monsieur de Rohan, voyant qu'il était au pouvoir de cet homme:
+
+--Monsieur, dit-il, supposez si vous voulez que la reine ait envie de
+votre collier.
+
+--Cela change tout, monseigneur. Je puis rompre tous les marchés quand
+il s'agit de donner la préférence à la reine.
+
+--Combien vendez-vous ce collier?
+
+--Quinze cent mille livres.
+
+--Comment organisez-vous le paiement?
+
+--Le Portugal me payait un acompte, et j'allais porter le collier
+moi-même à Lisbonne, où l'on me payait à vue.
+
+--Ce mode de paiement n'est pas praticable avec nous, monsieur Boehmer;
+un acompte, vous l'aurez s'il est raisonnable.
+
+--Cent mille livres.
+
+--On peut les trouver. Pour le reste?
+
+--Votre Éminence voudrait du temps? dit Boehmer. Avec la garantie de
+Votre Éminence, tout est faisable. Seulement, le retard implique une
+perte; car, notez bien ceci, monseigneur: dans une affaire de cette
+importance, les chiffres grossissent d'eux-mêmes sans raison. Les
+intérêts de quinze cent mille livres font, au denier cinq,
+soixante-quinze mille livres, et le denier cinq est une ruine pour les
+marchands. Dix pour cent sont tout au plus le taux acceptable.
+
+--Ce serait cent cinquante mille livres, à votre compte?
+
+--Mais, oui, monseigneur.
+
+--Mettons que vous vendez le collier seize cent mille livres, monsieur
+Boehmer, et divisez le paiement de quinze cent mille livres qui
+resteront en trois échéances complétant une année. Est-ce dit?
+
+--Monseigneur, nous perdons cinquante mille livres à ce marché.
+
+--Je ne crois pas, monsieur. Si vous aviez à toucher demain quinze cent
+mille livres, vous seriez embarrassé: un joaillier n'achète pas une
+terre de ce prix-là.
+
+--Nous sommes deux, monseigneur, mon associé et moi.
+
+--Je le veux bien, mais n'importe, et vous serez bien plus à l'aise de
+toucher cinq cent mille livres chaque tiers d'année, c'est-à-dire deux
+cent cinquante mille livres chacun.
+
+--Monseigneur oublie que ces diamants ne nous appartiennent pas. Oh!
+s'ils nous appartenaient, nous serions assez riches pour ne nous
+inquiéter ni du paiement, ni du placement à la rentrée des fonds.
+
+--À qui donc appartiennent-ils alors?
+
+--Mais, à dix créanciers peut-être: nous avons acheté ces pierres en
+détail. Nous les devons l'une à Hambourg, l'autre à Naples; une à
+Buenos-Ayres, deux à Moscou. Nos créanciers attendent la vente du
+collier pour être remboursés. Le bénéfice que nous ferons fait notre
+seule propriété; mais, hélas! monseigneur, depuis que ce malheureux
+collier est en vente, c'est-à-dire depuis deux ans, nous perdons déjà
+deux cent mille livres d'intérêt. Jugez si nous sommes en bénéfice.
+
+Monsieur de Rohan interrompit Boehmer.
+
+--Avec tout cela, dit-il, je ne l'ai pas vu, moi, ce collier.
+
+--C'est vrai, monseigneur, le voici.
+
+Et Boehmer, après toutes les précautions d'usage, exhiba le précieux
+joyau.
+
+--Superbe! s'écria le cardinal en touchant avec amour les fermoirs qui
+avaient dû s'imprimer sur le col de la reine.
+
+Quand il eut fini et que ses doigts eurent à satiété cherché sur les
+pierres les effluves sympathiques qui pouvaient lui être demeurées
+adhérentes:
+
+--Marché conclu? dit-il.
+
+--Oui, monseigneur; et de ce pas, je m'en vais à l'ambassade pour me
+dédire.
+
+--Je ne croyais pas qu'il y eût d'ambassadeur du Portugal à Paris en ce
+moment?
+
+--En effet, monseigneur, monsieur de Souza s'y trouve en ce moment; il
+est venu incognito.
+
+--Pour traiter l'affaire, dit le cardinal en riant.
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Oh! pauvre Souza! Je le connais beaucoup. Pauvre Souza!
+
+Et il redoubla d'hilarité.
+
+Monsieur Boehmer crut devoir s'associer à la gaieté de son client. On
+s'égaya longtemps sur cet écrin, aux dépens du Portugal.
+
+Monsieur de Rohan allait partir.
+
+Boehmer l'arrêta.
+
+--Monseigneur veut-il me dire comment se réglera l'affaire?
+demanda-t-il.
+
+--Mais tout naturellement.
+
+--L'intendant de monseigneur?
+
+--Non pas; personne excepté moi; vous n'aurez affaire qu'à moi.
+
+--Et quand?
+
+--Dès demain.
+
+--Les cent mille livres?
+
+--Je les apporterai ici demain.
+
+--Oui, monseigneur. Et les effets?
+
+--Je les souscrirai ici demain.
+
+--C'est au mieux, monseigneur.
+
+--Et puisque vous êtes un homme de secret, monsieur Boehmer,
+souvenez-vous bien que vous en tenez dans vos mains un des plus
+importants.
+
+--Monseigneur, je le sens, et je mériterai votre confiance, ainsi que
+celle de Sa Majesté la reine, ajouta-t-il finement.
+
+Monsieur de Rohan rougit et sortit troublé, mais heureux comme tout
+homme qui se ruine dans un paroxysme de passion.
+
+Le lendemain de ce jour, monsieur Boehmer se dirigea d'un air composé
+vers l'ambassade de Portugal.
+
+Au moment où il allait frapper à la porte, monsieur Beausire, premier
+secrétaire, se faisait rendre des comptes par monsieur Ducorneau,
+premier chancelier, et don Manoël y Souza, l'ambassadeur, expliquait un
+nouveau plan de campagne à son associé, le valet de chambre.
+
+Depuis la dernière visite de monsieur Boehmer à la rue de la Jussienne,
+l'hôtel avait subi beaucoup de transformations.
+
+Tout le personnel débarqué, comme nous l'avons vu, dans les deux
+voitures de poste, s'était casé selon les exigences du besoin, et dans
+les attributions diverses qu'il devait remplir dans la maison du nouvel
+ambassadeur.
+
+Il faut dire que les associés, en se partageant les rôles qu'ils
+remplissaient admirablement bien, devant les changer, avaient l'occasion
+de surveiller eux-mêmes leurs intérêts, ce qui donne toujours un peu de
+courage dans les plus pénibles besognes.
+
+Monsieur Ducorneau, enchanté de l'intelligence de tous ces valets,
+admirait en même temps que l'ambassadeur se fût assez peu soucié du
+préjugé national pour prendre une maison entièrement française, depuis
+le premier secrétaire jusqu'au troisième valet de chambre.
+
+Aussi ce fut à ce propos qu'en établissant les chiffres avec monsieur de
+Beausire, il entamait avec ce dernier une conversation pleine d'éloges
+pour le chef de l'ambassade.
+
+--Les Souza, voyez-vous, disait Beausire, ne sont pas de ces Portugais
+encroûtés qui s'en tiennent à la vie du quatorzième siècle, comme vous
+en verriez beaucoup dans nos provinces. Non, ce sont des gentilshommes
+voyageurs, riches à millions, qui seraient rois quelque part si l'envie
+leur en prenait.
+
+--Mais elle ne leur prend pas, dit spirituellement monsieur Ducorneau.
+
+--Pour quoi faire, monsieur le chancelier? est-ce qu'avec un certain
+nombre de millions et un nom de prince, on ne vaut pas un roi?
+
+--Oh! mais voilà des doctrines philosophiques, monsieur le secrétaire,
+dit Ducorneau surpris; je ne m'attendais pas à voir sortir ces maximes
+égalitaires de la bouche d'un diplomate.
+
+--Nous faisons exception, répondit Beausire un peu contrarié de son
+anachronisme; sans être un voltairien ou un Arménien à la façon de
+Rousseau, on connaît son monde philosophique, on connaît les théories
+naturelles de l'inégalité des conditions et des forces.
+
+--Savez-vous, s'écria le chancelier avec élan, qu'il est heureux que le
+Portugal soit un petit État!
+
+--Eh! pourquoi?
+
+--Parce que, avec de tels hommes à son sommet, il s'agrandirait vite,
+monsieur.
+
+--Oh! vous nous flattez, cher chancelier. Non, nous faisons de la
+politique philosophique. C'est spécieux, mais peu applicable. Maintenant
+brisons là. Il y a donc cent huit mille livres dans la caisse,
+dites-vous?
+
+--Oui, monsieur le secrétaire, cent huit mille livres.
+
+--Et pas de dettes?
+
+--Pas un denier.
+
+--C'est exemplaire. Donnez-moi le bordereau, je vous prie.
+
+--Le voici. À quand la présentation, monsieur le secrétaire? Je vous
+dirai que dans le quartier c'est un sujet de curiosité, de commentaires
+inépuisables, je dirai presque d'inquiétudes.
+
+--Ah! ah!
+
+--Oui, l'on voit de temps en temps rôder autour de l'hôtel des gens qui
+voudraient que la porte fût en verre.
+
+--Des gens!... fit Beausire, des gens du quartier?
+
+--Et autres. Oh! la mission de monsieur l'ambassadeur étant secrète,
+vous jugez bien que la police s'occupera vite d'en pénétrer les motifs.
+
+--J'ai pensé comme vous, dit Beausire assez inquiet.
+
+--Tenez, monsieur le secrétaire, fit Ducorneau en menant Beausire au
+grillage d'une fenêtre qui s'ouvrait sur le pan coupé d'un pavillon de
+l'hôtel. Tenez, voyez-vous dans la rue cet homme en surtout brun sale?
+
+--Oui, je le vois.
+
+--Comme il regarde, hein?
+
+--En effet. Que croyez-vous qu'il soit, cet homme?
+
+--Que sais-je, moi... Un espion de monsieur de Crosne, peut-être.
+
+--C'est probable.
+
+--Entre nous soit dit, monsieur le secrétaire, monsieur de Crosne n'est
+pas un magistrat de la force de monsieur de Sartine. Avez-vous connu
+monsieur de Sartine?
+
+--Non, monsieur, non!
+
+--Oh! celui-là vous eût dix fois déjà devinés. Il est vrai que vous
+prenez des précautions...
+
+La sonnette retentit.
+
+--Monsieur l'ambassadeur appelle, dit précipitamment Beausire, que la
+conversation commençait à gêner.
+
+Et, ouvrant la porte avec force, il repoussa avec les deux battants de
+cette porte deux associés qui, l'un la plume à l'oreille et l'autre le
+balai à la main, l'un service de quatrième ordre, l'autre valet de pied,
+trouvaient la conversation longue et voulaient y participer, ne fût-ce
+que par le sens de l'ouïe.
+
+Beausire jugea qu'il était suspect, et se promit de redoubler de
+vigilance.
+
+Il monta donc chez l'ambassadeur, après avoir, dans l'ombre, serré la
+main de ses deux amis et co-intéressés.
+
+
+
+
+Chapitre XLIII
+
+Où monsieur Ducorneau ne comprend absolument rien à ce qui se passe
+
+
+Don Manoël y Souza était moins jaune que de coutume, c'est-à-dire qu'il
+était plus rouge. Il venait d'avoir avec monsieur le commandeur valet de
+chambre une explication pénible.
+
+Cette explication n'était pas encore terminée.
+
+Lorsque Beausire arriva, les deux coqs s'arrachaient les dernières
+plumes.
+
+--Voyons, monsieur de Beausire, dit le commandeur, mettez-nous d'accord.
+
+--En quoi? dit le secrétaire, qui prit des airs d'arbitre, après avoir
+échangé un coup d'oeil avec l'ambassadeur, son allié naturel.
+
+--Vous savez, dit le valet de chambre, que monsieur Boehmer doit venir
+aujourd'hui conclure l'affaire du collier.
+
+--Je le sais.
+
+--Et qu'on doit lui compter les cent mille livres.
+
+--Je le sais encore.
+
+--Ces cent mille livres sont la propriété de l'association, n'est-ce
+pas?
+
+--Qui en doute?
+
+--Ah! monsieur de Beausire me donne raison, fit le commandeur en se
+retournant vers don Manoël.
+
+--Attendons, attendons, dit le Portugais en faisant un signe de patience
+avec la main.
+
+--Je ne vous donne raison que sur ce point, dit Beausire, que les cent
+mille livres sont aux associés.
+
+--Voilà tout; je n'en demande pas davantage.
+
+--Eh bien, alors, la caisse qui les renferme ne doit pas être située
+dans le seul bureau de l'ambassade qui soit contigu à la chambre de
+monsieur l'ambassadeur.
+
+--Pourquoi cela? dit Beausire.
+
+--Et monsieur l'ambassadeur, poursuivit le commandeur, doit nous donner
+à chacun une clef de cette caisse.
+
+--Non pas, dit le Portugais.
+
+--Vos raisons?
+
+--Ah! oui, vos raisons? demanda Beausire.
+
+--On se défie de moi, dit le Portugais en caressant sa barbe fraîche,
+pourquoi ne me défierais-je pas des autres? Il me semble que si je puis
+être accusé de voler l'association, je puis suspecter l'association de
+me vouloir voler. Nous sommes des gens qui se valent.
+
+--D'accord, dit le valet de chambre; mais justement pour cela, nous
+avons des droits égaux.
+
+--Alors, mon cher monsieur, si vous voulez faire ici de l'égalité, vous
+eussiez dû décider que nous ferions chacun à notre tour le rôle de
+l'ambassadeur. C'eût été moins vraisemblable peut-être aux yeux du
+public, mais les associés eussent été rassurés. C'est tout, n'est-ce
+pas?
+
+--Et d'abord, interrompit Beausire, monsieur le commandeur, vous
+n'agissez pas en bon confrère; est-ce que le seigneur don Manoël n'a pas
+un privilège incontestable, celui de l'invention?
+
+--Ah! oui... dit l'ambassadeur, et monsieur de Beausire le partage avec
+moi.
+
+--Oh! répliqua le commandeur, quand une fois une affaire est en train,
+on ne fait plus attention aux privilèges.
+
+--D'accord, mais on continue de faire attention aux procédés, dit
+Beausire.
+
+--Je ne viens pas seul faire cette réclamation, murmura le commandeur un
+peu honteux, tous nos camarades pensent comme moi.
+
+--Et ils ont tort, répliqua le Portugais.
+
+--Ils ont tort, dit Beausire.
+
+Le commandeur releva la tête.
+
+--J'ai eu tort moi-même, dit-il dépité, de prendre l'avis de monsieur de
+Beausire. Le secrétaire ne pouvait manquer de s'entendre avec
+l'ambassadeur.
+
+--Monsieur le commandeur, répliqua Beausire avec un flegme étonnant,
+vous êtes un coquin à qui je couperais les oreilles, si vous aviez
+encore des oreilles; mais on vous les a rognées trop de fois.
+
+--Plaît-il? fit le commandeur en se redressant.
+
+--Nous sommes là très tranquillement dans le cabinet de monsieur
+l'ambassadeur, et nous pourrions traiter l'affaire en famille. Or, vous
+venez de m'insulter en disant que je m'entends avec don Manoël.
+
+--Et vous m'avez insulté aussi, dit froidement le Portugais venant en
+aide à Beausire.
+
+--Il s'agit d'en rendre raison, monsieur le commandeur.
+
+--Oh! je ne suis pas un fier-à-bras, moi, s'écria le valet de chambre.
+
+--Je le vois bien, répliqua Beausire; en conséquence, vous serez rossé,
+commandeur.
+
+--Au secours! cria celui-ci, déjà saisi par l'amant de mademoiselle
+Oliva, et presque étranglé par le Portugais.
+
+Mais au moment où les deux chefs allaient se faire justice, la sonnette
+d'en bas avertit qu'une visite entrait.
+
+--Lâchons-le, dit don Manoël.
+
+--Et qu'il fasse son office, dit Beausire.
+
+--Les camarades sauront cela, répliqua le commandeur en se rajustant.
+
+--Oh! dites, dites-leur ce que vous voudrez; nous savons ce que nous
+leur répondrons.
+
+--Monsieur Boehmer! cria d'en bas le suisse.
+
+--Eh! voilà qui finit tout, cher commandeur, dit Beausire en envoyant un
+léger soufflet sur la nuque de son adversaire.
+
+--Nous n'aurons plus de conteste avec les cent mille livres, puisque les
+cent mille livres vont disparaître avec monsieur Boehmer. Çà, faites le
+beau, monsieur le valet de chambre!
+
+Le commandeur sortit en grommelant, et reprit son air humble pour
+introduire convenablement le joaillier de la couronne.
+
+Dans l'intervalle de son départ à l'entrée de Boehmer, Beausire et le
+Portugais avaient échangé un second coup d'oeil tout aussi significatif
+que le premier.
+
+Boehmer entra, suivi de Bossange. Tous deux avaient une contenance
+humble et déconfite, à laquelle les fins observateurs de l'ambassade ne
+durent pas se tromper.
+
+Tandis qu'ils prenaient les sièges offerts par Beausire, celui-ci
+continuait son investigation, et guettait l'oeil de don Manoël pour
+entretenir la correspondance.
+
+Manoël gardait son air digne et officiel.
+
+Boehmer, l'homme aux initiatives, prit la parole dans cette circonstance
+difficile.
+
+Il expliqua que des raisons politiques d'une haute importance
+l'empêchaient de donner suite à la négociation commencée.
+
+Manoël se récria.
+
+Beausire fit un hum!
+
+Monsieur Boehmer s'embarrassa de plus en plus.
+
+Don Manoël lui fit observer que le marché était conclu, que l'argent de
+l'acompte était prêt.
+
+Boehmer persista.
+
+L'ambassadeur, toujours par l'entremise de Beausire, répondit que son
+gouvernement avait ou devait avoir connaissance de la conclusion du
+marché; que le rompre, c'était exposer Sa Majesté portugaise à un
+quasi-affront.
+
+Monsieur Boehmer objecta qu'il avait pesé toutes les conséquences de ces
+réflexions, mais que revenir à ses premières idées lui était devenu
+impossible.
+
+Beausire ne se décidait pas à accepter la rupture: il déclara tout net à
+Boehmer que se dédire était d'un mauvais négociant, d'un homme sans
+parole.
+
+Bossange prit alors la parole pour défendre le commerce incriminé dans
+sa personne et celle de son associé.
+
+Mais il ne fut pas éloquent.
+
+Beausire lui fit clore la bouche avec ce seul mot:
+
+--Vous avez trouvé un enchérisseur?
+
+Les joailliers, qui n'étaient pas extrêmement forts en politique, et qui
+avaient de la diplomatie en général et des diplomates portugais en
+particulier une idée excessivement haute, rougirent, se croyant
+pénétrés.
+
+Beausire vit qu'il avait frappé juste; et comme il lui importait de
+finir cette affaire, dans laquelle il sentait toute une fortune, il
+feignit de consulter en portugais son ambassadeur.
+
+--Messieurs, dit-il alors aux joailliers, on vous a offert un bénéfice;
+rien de plus naturel; cela prouve que les diamants sont d'un beau prix.
+Eh bien! Sa Majesté portugaise ne veut pas d'un bon marché qui nuirait à
+des négociants honnêtes. Faut-il vous offrir cinquante mille livres?
+
+Boehmer fit un signe négatif.
+
+--Cent mille, cent cinquante mille livres, continua Beausire, décidé,
+sans se compromettre, à offrir un million de plus pour gagner sa part
+des quinze cent mille livres.
+
+Les joailliers, éblouis, demeurèrent un moment gênés; puis, s'étant
+consultés:
+
+--Non, monsieur le secrétaire, dirent-ils à Beausire, ne prenez pas la
+peine de nous tenter; le marché est fini, une volonté plus puissante que
+la nôtre nous contraint de vendre le collier dans ce pays. Vous
+comprenez sans doute; excusez-nous, ce n'est pas nous qui refusons, ne
+nous en veuillez donc point; c'est de quelqu'un plus grand que nous,
+plus grand que vous, que naît l'opposition.
+
+Beausire et Manoël ne trouvèrent rien à répondre. Bien au contraire, ils
+firent une sorte de compliment aux joailliers et tâchèrent de se montrer
+indifférents.
+
+Ils s'y appliquèrent si activement, qu'ils ne virent pas dans
+l'antichambre monsieur le commandeur, valet de chambre, occupé à écouter
+aux portes, pour savoir comment se traitait l'affaire dont on voulait
+l'exclure.
+
+Ce digne associé fut maladroit cependant, car en s'inclinant sur la
+porte, il glissa et tomba dans le panneau qui résonna.
+
+Beausire s'élança vers l'antichambre et trouva le malheureux tout
+effaré.
+
+--Que fais-tu ici, malheureux? s'écria Beausire.
+
+--Monsieur, répondit le commandeur, j'apportais le courrier de ce matin.
+
+--Bien! fit Beausire; allez.
+
+Et, prenant ces dépêches, il renvoya le commandeur.
+
+Ces dépêches étaient toute la correspondance de la chancellerie: lettres
+de Portugal ou d'Espagne, fort insignifiantes pour la plupart, qui
+faisaient le travail quotidien de monsieur Ducorneau, mais qui, passant
+toujours par les mains de Beausire ou de don Manoël avant d'aller à la
+chancellerie, avaient déjà fourni aux deux chefs d'utiles renseignements
+sur les affaires de l'ambassade.
+
+Au mot dépêches que les joailliers entendirent, ils se levèrent
+soulagés, comme des gens qui viennent de recevoir leur congé, après une
+audience embarrassante.
+
+On les laissa partir, et le valet de chambre reçut l'ordre de les
+accompagner jusque dans la cour.
+
+À peine eût-il quitté l'escalier que don Manoël et Beausire, s'envoyant
+de ces regards qui entament vite une action, se rapprochèrent.
+
+--Eh bien! dit don Manoël, l'affaire est manquée.
+
+--Net, dit Beausire.
+
+--Sur cent mille livres, vol médiocre, nous avons chacun 8 400 livres.
+
+--Ce n'est pas la peine, répliqua Beausire.
+
+--N'est-ce pas? Tandis que là, dans la caisse...
+
+Il montrait la caisse si vivement convoitée par le commandeur.
+
+--Là, dans la caisse, il y a cent huit mille livres.
+
+--Cinquante-quatre mille chacun.
+
+--Eh bien! c'est dit, répliqua don Manoël. Partageons.
+
+--Soit, mais le commandeur ne va plus nous quitter à présent qu'il sait
+l'affaire manquée.
+
+--Je vais chercher un moyen, dit don Manoël d'un air singulier.
+
+--Et moi j'en ai trouvé un, dit Beausire.
+
+--Lequel?
+
+--Le voici. Le commandeur va rentrer?
+
+--Oui.
+
+--Il va demander sa part et celle des associés?
+
+--Oui.
+
+--Nous allons avoir toute la maison sur les bras?
+
+--Oui.
+
+--Appelons le commandeur comme pour lui conter un secret, et laissez-moi
+faire.
+
+--Il me semble que je devine, dit don Manoël; allez au-devant de lui.
+
+--J'allais vous dire d'y aller vous-même.
+
+Ni l'un ni l'autre ne voulait laisser son _ami_ seul avec la caisse.
+C'est un rare bijou que la confiance.
+
+Don Manoël répondit que sa qualité d'ambassadeur l'empêchait de faire
+cette démarche.
+
+--Vous n'êtes pas un ambassadeur pour lui, dit Beausire; enfin
+n'importe.
+
+--Vous y allez?
+
+--Non; je l'appelle par la fenêtre.
+
+En effet, Beausire héla par la fenêtre monsieur le commandeur, qui déjà
+se préparait à entamer une conversation avec le suisse.
+
+Le commandeur, se voyant appeler, monta.
+
+Il trouva les deux chefs dans la chambre voisine de celle où était la
+caisse.
+
+Beausire, s'adressant à lui d'un air souriant:
+
+--Gageons, dit-il, que je sais ce que vous disiez au suisse.
+
+--Moi?
+
+--Oui: vous lui contiez que l'affaire avec Boehmer avait manqué.
+
+--Ma foi! non.
+
+--Vous mentez.
+
+--Je vous jure que non!
+
+--À la bonne heure; car si vous aviez parlé, vous auriez fait une bien
+grande sottise et perdu une bien belle somme d'argent.
+
+--Comment cela? s'écria le commandeur surpris; quelle somme d'argent?
+
+--Vous n'êtes pas sans comprendre qu'à nous trois seuls nous savons le
+secret.
+
+--C'est vrai.
+
+--Et qu'à nous trois, par conséquent, nous avons les cent huit mille
+livres, puisque tous croient que Boehmer et Bossange ont emporté la
+somme.
+
+--Morbleu! s'écria le commandeur saisi de joie, c'est vrai.
+
+--Trente-trois mille trois cent trente-trois livres six sols chacun, dit
+Manoël.
+
+--Plus! plus! s'écria le commandeur; il y a une fraction de huit mille
+livres.
+
+--C'est vrai, dit Beausire; vous acceptez?
+
+--Si j'accepte! fit le valet de chambre en se frottant les mains, je le
+crois bien. À la bonne heure, voilà parler.
+
+--Voilà parler comme un coquin! dit Beausire d'une voix tonnante; quand
+je vous disais que vous n'étiez qu'un fripon. Allons, don Manoël, vous
+qui êtes robuste, saisissez-moi ce drôle, et livrons-le pour ce qu'il
+est à nos associés.
+
+--Grâce! grâce! cria le malheureux, j'ai voulu plaisanter.
+
+--Allons! allons! continua Beausire, dans la chambre noire jusqu'à plus
+ample justice.
+
+--Grâce! cria encore le commandeur.
+
+--Prenez garde, dit Beausire à don Manoël, qui serrait le perfide
+commandeur; prenez garde que monsieur Ducorneau n'entende!
+
+--Si vous ne me lâchez pas, dit le commandeur, je vous dénoncerai tous!
+
+--Et moi, je t'étranglerai! dit don Manoël d'une voix pleine de colère
+en poussant le valet de chambre vers un cabinet de toilette voisin.
+
+--Renvoyez monsieur Ducorneau, fit-il à l'oreille de Beausire.
+
+Celui-ci ne se le fit pas répéter. Il passa rapidement dans la chambre
+contiguë à celle de l'ambassadeur, tandis que ce dernier enfermait le
+commandeur dans la sourde épaisseur de ce cachot.
+
+Une minute se passa, Beausire ne revenait pas.
+
+Don Manoël eut une idée; il se sentait seul, la caisse était à dix pas;
+pour l'ouvrir, pour y prendre les cent huit mille livres en billets,
+pour s'élancer par une fenêtre et déguerpir à travers le jardin avec la
+proie, tout voleur bien organisé n'avait besoin que de deux minutes.
+
+Don Manoël calcula que Beausire, pour le renvoi de Ducorneau et son
+retour à la chambre, perdrait cinq minutes au moins.
+
+Il s'élança vers la porte de la chambre où était la caisse. Cette porte
+se trouva fermée au verrou. Don Manoël était robuste, adroit; il eût
+ouvert la porte d'une ville avec une clef de montre.
+
+--Beausire s'est défié de moi, pensa-t-il, parce que j'ai seul la clef;
+il a mis le verrou; c'est juste.
+
+Avec son épée, il fit sauter le verrou.
+
+Il arriva sur la caisse et poussa un cri terrible. La caisse ouvrait une
+bouche large et démeublée. Rien dans ses profondeurs béantes!
+
+Beausire, qui avait une seconde clef, était entré par l'autre porte et
+avait raflé la somme.
+
+Don Manoël courut comme un insensé jusqu'à la loge du suisse, qu'il
+trouva chantant.
+
+Beausire avait cinq minutes d'avance.
+
+Quand le Portugais, par ses cris et ses doléances, eut mis tout l'hôtel
+au fait de l'aventure; quand, pour s'appuyer d'un témoignage, il eut
+remis le commandeur en liberté, il ne trouva que des incrédules et des
+furieux.
+
+On l'accusa d'avoir ourdi ce complot avec Beausire, lequel courait
+devant lui en gardant la moitié du vol.
+
+Plus de masques, plus de mystères, l'honnête monsieur Ducorneau ne
+comprenait plus avec quelles gens il se trouvait lié.
+
+Il faillit s'évanouir quand il vit ces diplomates se préparer à pendre
+sous un hangar don Manoël, qui n'en pouvait mais!...
+
+--Pendre monsieur de Souza! criait le chancelier, mais c'est un crime de
+lèse-majesté; prenez garde!
+
+On prit le parti de le jeter dans une cave: il criait trop fort.
+
+C'est à ce moment que trois coups frappés solennellement à la porte
+firent tressaillir les associés.
+
+Le silence se rétablit parmi eux.
+
+Les trois coups se répétèrent.
+
+Puis une voix aiguë cria en portugais:
+
+--Ouvrez! au nom de monsieur l'ambassadeur de Portugal!
+
+--L'ambassadeur! murmurèrent tous les coquins en s'éparpillant dans tout
+l'hôtel, et pendant quelques minutes ce fut par les jardins, par les
+murs du voisinage, par les toits, un sauve-qui-peut, un pêle-mêle
+désordonné.
+
+L'ambassadeur véritable, qui venait effectivement d'arriver, ne put
+rentrer chez lui qu'avec des archers de la police, qui enfoncèrent la
+porte en présence d'une foule immense, attirée par ce spectacle curieux.
+
+Puis on fit main-basse partout, et l'on arrêta monsieur Ducorneau, qui
+fut conduit au Châtelet, où il coucha.
+
+C'est ainsi que se termina l'aventure de la fausse ambassade de
+Portugal.
+
+
+
+
+Chapitre XLIV
+
+Illusions et réalités
+
+
+Si le suisse de l'ambassade eût pu courir après Beausire, comme le lui
+commandait don Manoël, avouons qu'il eût eu fort à faire.
+
+Beausire, à peine hors de l'antre, avait gagné au petit galop la rue
+Coquillière, et au grand galop la rue Saint-Honoré.
+
+Toujours se défiant d'être poursuivi, il avait croisé ses traces en
+courant des bordées dans les rues sans alignement et sans raison qui
+ceignent notre halle aux blés; au bout de quelques minutes, il était à
+peu près sûr que nul n'avait pu le suivre; il était sûr aussi d'une
+chose, c'est que ses forces étaient épuisées, et qu'un bon cheval de
+chasse n'eût pu en faire davantage.
+
+Beausire s'assit sur un sac de blé, dans la rue de Viarmes, qui tourne
+autour de la halle, et là feignit de considérer avec la plus vive
+attention la colonne de Médicis, que Bachaumont avait achetée pour
+l'arracher au marteau des démolisseurs et en faire présent à l'hôtel de
+ville.
+
+Le fait est que monsieur de Beausire ne regardait ni la colonne de
+monsieur Philibert Delorme, ni le cadran solaire dont monsieur de Pingré
+l'avait décorée. Il tirait péniblement du fond de ses poumons une
+respiration stridente et rauque comme celle d'un soufflet de forge
+fatigué.
+
+Pendant plusieurs instants il ne put réussir à compléter la masse d'air
+qu'il lui fallait dégorger de son larynx pour rétablir l'équilibre entre
+la suffocation et la pléthore.
+
+Enfin il y parvint, et ce fut avec un soupir qui eût été entendu par les
+habitants de la rue de Viarmes s'ils n'eussent été occupés à vendre ou à
+peser leurs grains.
+
+«Ah! pensa Beausire, voilà donc mon rêve réalisé, j'ai une fortune.» Et
+il respira encore.
+
+«Je vais donc pouvoir devenir un parfait honnête homme; il me semble
+déjà que j'engraisse.»
+
+Et de fait, s'il n'engraissait pas, il enflait.
+
+«Je vais, continua-t-il en son monologue silencieux, faire d'Oliva une
+femme aussi honnête que je serai moi-même honnête homme. Elle est belle,
+elle est naïve dans ses goûts.»
+
+Le malheureux!
+
+«Elle ne haïra pas une vie retirée en province, dans une belle métairie
+que nous appellerons notre terre, à proximité d'une petite ville où nous
+serons facilement pris pour des seigneurs.
+
+«Nicole est bonne; elle n'a que deux défauts: la paresse et l'orgueil.»
+
+Pas davantage! pauvre Beausire! deux péchés mortels! «Et avec ces
+défauts que je satisferai, moi l'équivoque Beausire, je me serai fait
+une femme accomplie.»
+
+Il n'alla pas plus loin; la respiration lui était revenue.
+
+Il s'essuya le front, s'assura que les cent mille livres étaient encore
+dans sa poche, et, plus libre de son corps comme de son esprit, il
+voulut réfléchir.
+
+On ne le chercherait pas rue de Viarmes, mais on le chercherait.
+Messieurs de l'ambassade n'étaient pas gens à perdre de gaieté de coeur
+leur part de butin.
+
+On se diviserait donc en plusieurs bandes, et l'on commencerait par
+aller explorer le domicile du voleur.
+
+Là était toute la difficulté. Dans ce domicile logeait Oliva. On la
+préviendrait, on la maltraiterait peut-être; que sait-on? On pousserait
+la cruauté jusqu'à se faire d'elle un otage.
+
+Pourquoi ces gueux-là ne sauraient-ils pas que mademoiselle Oliva était
+la passion de Beausire, et pourquoi, le sachant, ne spéculeraient-ils
+pas sur cette passion?
+
+Beausire faillit devenir fou sur la lisière de ces deux mortels dangers.
+
+L'amour l'emporta.
+
+Il ne voulut pas que nul touchât à l'objet de son amour. Il courut comme
+un trait à la maison de la rue Dauphine.
+
+Il avait, d'ailleurs, une confiance illimitée dans la rapidité de sa
+marche; ses ennemis, si agiles qu'ils fussent, ne pouvaient l'avoir
+prévenu.
+
+D'ailleurs, il se jeta dans un fiacre au cocher duquel il montra un écu
+de six livres, en lui disant: «Au Pont-Neuf.»
+
+Les chevaux ne coururent pas, ils s'envolèrent.
+
+Le soir venait.
+
+Beausire se fit conduire au terre-plein du pont, derrière la statue
+d'Henri IV. On y abordait dans ce temps en voiture; c'était un lieu de
+rendez-vous assez trivial, mais usité.
+
+Puis, hasardant sa tête par une portière, il plongea ses regards dans la
+rue Dauphine.
+
+Beausire n'était pas sans quelque habitude des gens de police: il avait
+passé dix ans à tâcher de les reconnaître pour les éviter en temps et
+lieu.
+
+Il remarqua sur la descente du pont, du côté de la rue Dauphine, deux
+hommes espacés qui tendaient leurs cols vers cette rue pour y considérer
+un spectacle quelconque.
+
+Ces hommes étaient des espions. Voir des espions sur le Pont-Neuf, ce
+n'était pas rare, puisque le proverbe dit à cette époque que pour voir
+en tout temps un prélat, une fille de joie et un cheval blanc, il n'est
+rien tel que de passer sur le Pont-Neuf.
+
+Or, les chevaux blancs, les habits de prêtres et les filles de joie ont
+toujours été des points de mire pour les hommes de police.
+
+Beausire ne fut que contrarié, que gêné; il se fit tout bossu, tout
+clopinant, pour déguiser sa démarche, et coupant la foule, il gagna la
+rue Dauphine.
+
+Nulle trace de ce qu'il redoutait pour lui. Il apercevait déjà la maison
+aux fenêtres de laquelle se montrait souvent la belle Oliva, son étoile.
+
+Les fenêtres étaient fermées; sans doute elle reposait sur le sofa ou
+lisait quelque mauvais livre, ou croquait quelque friandise.
+
+Soudain Beausire crut voir un hoqueton de soldat du guet dans l'allée en
+face.
+
+Bien plus, il en vit un paraître à la croisée du petit salon.
+
+La sueur le reprit; sueur froide, celle-là est malsaine. Il n'y avait
+pas à reculer: il s'agissait de passer devant la maison.
+
+Beausire eut ce courage; il passa et regarda la maison.
+
+Quel spectacle!
+
+Une allée gorgée de fantassins de la garde de Paris, au milieu desquels
+on voyait un commissaire du Châtelet tout en noir.
+
+Ces gens... le rapide coup d'oeil de Beausire les vit troublés, effarés,
+désappointés. On a ou l'on n'a pas l'habitude de lire sur les visages
+des gens de la police; quand on l'a comme l'avait Beausire, on n'a pas
+besoin de s'y prendre à deux fois pour deviner que ces messieurs ont
+manqué leur coup.
+
+Beausire se dit que monsieur de Crosne, prévenu sans doute n'importe
+comment ou par qui, avait voulu faire prendre Beausire et n'avait trouvé
+qu'Oliva. _Inde iroe_[7].
+
+ [Note 7: «De là, les colères».]
+
+De là le désappointement. Certes, si Beausire se fût trouvé dans des
+circonstances ordinaires, s'il n'eût eu cent mille livres dans sa poche,
+il se fût jeté au milieu des alguazils, en criant comme Nisus: «Me
+voici! me voici! C'est moi qui ai fait tout!»
+
+Mais l'idée que ces gens-là palperaient les cent mille livres, en
+feraient des gorges chaudes toute leur vie, l'idée que le coup de main
+si audacieux et si subtil tenté par lui, Beausire, ne profiterait qu'aux
+agents du lieutenant de police, cette idée triompha de tous ses
+scrupules, disons-le, et étouffa tous ses chagrins d'amour.
+
+«Logique... se dit-il: je me fais prendre... Je fais prendre les cent
+mille livres. Je ne sers pas Oliva... Je me ruine... Je lui prouve que
+je l'aime comme un insensé... Mais je mérite qu'elle me dise: "Vous êtes
+une brute; il fallait m'aimer moins et me sauver."
+
+«Décidément, jouons des jambes et mettons en sûreté l'argent, qui est la
+source de tout: liberté, bonheur, philosophie.»
+
+Cela dit, Beausire appuya les billets de caisse sur son coeur et se
+reprit à courir vers le Luxembourg, car il n'allait plus que par
+instinct depuis une heure, et cent fois ayant été chercher Oliva au
+jardin du Luxembourg, il laissait ses jambes le porter là.
+
+Pour un homme aussi entêté de logique, c'était un pauvre raisonnement.
+
+En effet, les archers, qui savent les habitudes des voleurs, comme
+Beausire savait les habitudes des archers, eussent été naturellement
+chercher Beausire au Luxembourg.
+
+Mais le ciel ou le diable avait décidé que monsieur de Crosne ne ferait
+rien avec Beausire cette fois.
+
+À peine l'amant de Nicole tournait-il la rue Saint-Germain-des-Prés,
+qu'il faillit être renversé par un beau carrosse dont les chevaux
+couraient fièrement vers la rue Dauphine.
+
+Beausire n'eut que le temps, grâce à cette légèreté parisienne inconnue
+au reste des Européens, d'esquiver le timon. Il est vrai qu'il n'esquiva
+pas le juron et le coup de fouet du cocher; mais un propriétaire de cent
+mille livres ne s'arrête pas aux misères d'un pareil point d'honneur,
+surtout quand il a les compagnies de l'Étoile et les gardes de Paris à
+ses trousses.
+
+Beausire se jeta donc de côté; mais en se cambrant, il vit dans ce
+carrosse Oliva et un fort bel homme qui causaient avec vivacité.
+
+Il jeta un petit cri qui ne fit qu'animer davantage les chevaux. Il eût
+bien suivi la voiture, mais cette voiture s'en allait rue Dauphine, la
+seule rue de Paris où Beausire ne voulait point passer en ce moment.
+
+Et puis, quelle apparence que ce fût Oliva qui occupât ce
+carrosse--fantômes, visions, absurdités-, c'était voir, non pas trouble,
+mais double, c'était voir Oliva quand même.
+
+Il y avait encore ce raisonnement à se faire, c'est qu'Oliva n'était pas
+dans ce carrosse, puisque les archers l'arrêtaient chez elle rue
+Dauphine.
+
+Le pauvre Beausire, aux abois, moralement et physiquement, se jeta dans
+la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, gagna le Luxembourg, traversa le
+quartier déjà désert, et parvint hors barrière à se réfugier dans un
+petit cabinet dont l'hôtesse avait pour lui toutes sortes d'égards.
+
+Il s'installa dans ce bouge, cacha ses billets sous un carreau de la
+chambre, appuya sur ce carreau le pied de son lit, et se coucha, suant
+et pestant, mais entremêlant ses blasphèmes de remerciements à Mercure,
+ses nausées fiévreuses d'une infusion de vin sucré avec de la cannelle,
+breuvage tout à fait propre à ranimer la transpiration à la peau et la
+confiance au coeur.
+
+Il était sûr que la police ne le trouverait plus. Il était sûr que nul
+ne le dépouillerait de son argent.
+
+Il était sûr que Nicole, fût-elle arrêtée, n'était coupable d'aucun
+crime, et que le temps se passait des éternelles réclusions sans motif.
+
+Il était sûr enfin que les cent mille livres lui serviraient même à
+arracher de la prison, si on la retenait, Oliva, sa compagne
+inséparable.
+
+Restaient les compagnons de l'ambassade; avec eux le compte était plus
+difficile à régler.
+
+Mais Beausire avait prévu les chicanes. Il les laissait tous en France,
+et partait pour la Suisse, pays libre et moral, aussitôt que
+mademoiselle Oliva se serait trouvée libre.
+
+Rien de tout ce que méditait Beausire, en buvant son vin chaud, ne
+succéda selon ses prévisions: c'était écrit.
+
+L'homme a presque toujours le tort de se figurer qu'il voit les choses
+quand il ne les voit pas; il a plus tort encore de se figurer qu'il ne
+les a pas vues quand réellement il les a vues.
+
+Nous allons commenter cette glose au lecteur.
+
+
+
+
+Chapitre XLV
+
+Où mademoiselle Oliva commence à se demander ce que l'on veut faire
+d'elle
+
+
+Si monsieur Beausire eût bien voulu s'en rapporter à ses yeux qui
+étaient excellents, au lieu de faire travailler son esprit que tout
+aveuglait alors, monsieur de Beausire se fût épargné beaucoup de
+chagrins et de déceptions.
+
+En effet, c'était bien mademoiselle Oliva qu'il avait vue dans le
+carrosse, aux côtés d'un homme qu'il n'avait pas reconnu en ne le
+regardant qu'une fois, et qu'il eût reconnu en le regardant deux fois;
+Oliva, qui le matin avait été comme d'habitude faire sa promenade dans
+le jardin du Luxembourg, et qui, au lieu de rentrer à deux heures pour
+dîner, avait rencontré, accosté, questionné cet étrange ami qu'elle
+s'était fait le jour du bal de l'Opéra.
+
+En effet, au moment où elle payait sa chaise pour revenir, et souriait
+au cafetier du jardin dont elle était la pratique assidue, Cagliostro,
+débouchant d'une allée, était accouru vers elle et lui avait pris le
+bras.
+
+Elle poussa un petit cri.
+
+--Où allez-vous? dit-il.
+
+--Mais, rue Dauphine, chez nous.
+
+--Voilà qui va servir à souhait les gens qui vous y attendent, repartit
+le seigneur inconnu.
+
+--Des gens... qui m'attendent... comment cela? Mais personne ne
+m'attend.
+
+--Oh! si fait; une douzaine de visiteurs à peu près.
+
+--Une douzaine de visiteurs! s'écria Oliva en riant; pourquoi pas un
+régiment tout de suite?
+
+--Ma foi, c'eût été possible d'envoyer un régiment rue Dauphine qu'il y
+serait.
+
+--Vous m'étonnez!
+
+--Je vous étonnerai bien plus encore si je vous laisse aller rue
+Dauphine.
+
+--Parce que?
+
+--Parce que vous y serez arrêtée, ma chère.
+
+--Arrêtée, moi?
+
+--Assurément; ces douze messieurs qui vous attendent sont des archers
+expédiés par monsieur de Crosne.
+
+Oliva frissonna: certaines gens ont toujours peur de certaines choses.
+
+Néanmoins, se raidissant après une inspection de conscience un peu plus
+approfondie:
+
+--Je n'ai rien fait, dit-elle. Pourquoi m'arrêterait-on?
+
+--Pourquoi arrête-t-on une femme? Pour des intrigues, pour des
+niaiseries.
+
+--Je n'ai point d'intrigues.
+
+--Vous en avez peut-être bien eu?
+
+--Oh! je ne dis pas.
+
+--Bref, on a tort sans doute de vous arrêter; mais on cherche à vous
+arrêter, c'est le fait. Allons-nous toujours rue Dauphine?
+
+Oliva s'arrêta pâle et troublée.
+
+--Vous jouez avec moi comme un chat avec une pauvre souris, dit-elle.
+Voyons; si vous savez quelque chose, dites-le moi. N'est-ce pas à
+Beausire qu'on en veut?
+
+Et elle arrêtait sur Cagliostro un regard suppliant.
+
+--Peut-être bien. Je le soupçonnerais d'avoir la conscience moins nette
+que vous.
+
+--Pauvre garçon!
+
+--Plaignez-le, mais s'il est pris, ne l'imitez pas en vous laissant
+prendre à votre tour.
+
+--Mais quel intérêt avez-vous à me protéger? Quel intérêt avez-vous à
+vous occuper de moi? Tenez, fit-elle hardiment, ce n'est pas naturel
+qu'un homme tel que vous...
+
+--N'achevez pas, vous diriez une sottise; et les moments sont précieux,
+parce que les agents de monsieur de Crosne ne vous voyant pas rentrer,
+seraient capables de venir vous chercher ici.
+
+--Ici! on sait que je suis ici?
+
+--La belle affaire de le savoir; je le sais bien, moi! Je continue.
+Comme je m'intéresse à votre personne et vous veux du bien, le reste ne
+vous regarde pas. Vite, gagnons la rue d'Enfer. Mon carrosse vous y
+attend. Ah! vous doutez encore?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! nous allons faire une chose assez imprudente, mais qui vous
+convaincra une fois pour toutes, j'espère. Nous allons passer devant
+votre maison dans mon carrosse, et quand vous aurez vu ces messieurs de
+la police d'assez loin pour n'être pas prise, et d'assez près pour juger
+de leur disposition, eh bien! alors vous estimerez mes bonnes intentions
+ce qu'elles valent.
+
+En disant ces mots, il avait conduit Oliva jusqu'à la grille de la rue
+d'Enfer. Le carrosse s'était rapproché, avait reçu le couple et conduit
+Cagliostro et Oliva dans la rue Dauphine, à l'endroit où Beausire les
+avait aperçus tous deux.
+
+Certes, s'il eût crié à ce moment, s'il eût suivi la voiture, Oliva eût
+out fait pour se rapprocher de lui, pour le sauver, poursuivi, ou se
+sauver avec lui, libre.
+
+Mais Cagliostro vit ce malheureux, détourna l'attention d'Oliva en lui
+montrant la foule qui déjà s'attroupait par curiosité autour du guet.
+
+Du moment où Oliva eut distingué les soldats de la police et sa maison
+envahie, elle se jeta dans les bras de son protecteur avec un désespoir
+qui eût attendri tout autre homme que cet homme de fer.
+
+Lui se contenta de serrer la main de la jeune femme et de la cacher
+elle-même en abaissant le store.
+
+--Sauvez-moi! sauvez-moi! répétait pendant ce temps la pauvre fille.
+
+--Je vous le promets, dit-il.
+
+--Mais puisque vous dites que ces hommes de police savent tout, ils me
+trouveront toujours.
+
+--Non pas, non pas; à l'endroit où vous serez, nul ne vous découvrira;
+car si l'on vient vous prendre chez vous, on ne viendra pas vous prendre
+chez moi.
+
+--Oh! fit-elle avec effroi, chez vous... nous allons chez vous?
+
+--Vous êtes folle, répliqua-t-il; on dirait que vous ne vous souvenez
+plus de ce dont nous sommes convenus. Je ne suis pas votre amant, ma
+belle, et ne veux pas l'être.
+
+--Alors, c'est la prison que vous m'offrez?
+
+--Si vous préférez l'hôpital, vous êtes libre.
+
+--Allons, répliqua-t-elle épouvantée, je me livre à vous; faites de moi
+ce que vous voudrez.
+
+Il la conduisit rue Neuve-Saint-Gilles, dans cette maison où nous
+l'avons vu recevoir Philippe de Taverney.
+
+Quand il l'eut installée loin du domestique et de toute surveillance,
+dans un petit appartement, au deuxième étage:
+
+--Il importe que vous soyez plus heureuse que vous n'allez être ici.
+
+--Heureuse! Comment cela? fit-elle, le coeur gros. Heureuse, sans
+liberté, sans la promenade! C'est si triste ici. Pas même de jardin.
+J'en mourrai.
+
+Et elle jetait un coup d'oeil vague et désespéré sur l'extérieur.
+
+--Vous avez raison, dit-il, je veux que vous ne manquiez de rien; vous
+seriez mal ici, et d'ailleurs mes gens finiraient par vous voir et vous
+gêner.
+
+--Ou par me vendre, ajouta-t-elle.
+
+--Quant à cela, ne craignez rien, mes gens ne vendent que ce que je leur
+achète, ma chère enfant; mais pour que vous ayez toute la tranquillité
+désirable, je vais m'occuper de vous procurer une autre demeure.
+
+Oliva se montra un peu consolée par ces promesses. D'ailleurs le séjour
+de son nouvel appartement lui plut. Elle y trouva l'aisance et des
+livres amusants.
+
+Son protecteur la quitta en lui disant:
+
+--Je ne veux point vous prendre par la famine, chère enfant. Si vous
+voulez me voir, sonnez-moi, j'arriverai tout de suite, si je me trouve
+chez moi, ou sitôt mon retour, si je suis sorti.
+
+Il lui baisa la main et la quitta.
+
+--Ah! cria-t-elle, faites-moi surtout avoir des nouvelles de Beausire.
+
+--Avant tout, lui répondit le comte.
+
+Et il l'enferma dans sa chambre.
+
+Puis, en descendant l'escalier, rêveur:
+
+--Ce sera, dit-il, une profanation que de la loger dans cette maison de
+la rue Saint-Claude. Mais il faut que nul ne la voie, et dans cette
+maison nul ne la verra. S'il faut, au contraire, qu'une seule personne
+l'aperçoive, cette personne l'apercevra dans cette seule maison de la
+rue Saint-Claude. Allons, encore ce sacrifice. Éteignons cette dernière
+étincelle du flambeau qui brûla autrefois.
+
+Le comte prit un large surtout, chercha des clefs dans son secrétaire,
+en choisit plusieurs, qu'il regarda d'un air attendri, et sortit seul à
+pied de son hôtel, en remontant la rue Saint-Louis du Marais.
+
+
+
+
+Chapitre XLVI
+
+La maison déserte
+
+
+Monsieur de Cagliostro arriva seul à cette ancienne maison de la rue
+Saint-Claude, que nos lecteurs ne doivent pas avoir tout à fait oubliée.
+La nuit tombait comme il s'arrêtait en face de la porte, et l'on
+n'apercevait plus que quelques rares passants sur la chaussée du
+boulevard.
+
+Les pas d'un cheval retentissant dans la rue Saint-Louis, une fenêtre
+qui se fermait avec un bruit de vieilles ferrures, le grincement des
+barres de la massive porte cochère après le retour du maître de l'hôtel
+voisin, voici les seuls mouvements de ce quartier à l'heure où nous
+parlons.
+
+Un chien aboyait, ou plutôt hurlait, dans le petit enclos du couvent, et
+une bouffée de vent attiédi roulait jusque dans la rue Saint-Claude les
+trois quarts mélancoliques de l'heure sonnant à Saint-Paul.
+
+C'était neuf heures moins un quart.
+
+Le comte arriva, comme nous avons dit, en face de la porte cochère, tira
+de dessous sa houppelande une grosse clef, broya pour la faire entrer
+dans la serrure une foule de débris qui s'y étaient réfugiés, poussés
+par les vents depuis plusieurs années.
+
+La paille sèche, dont un fétu s'était introduit dans l'ogivique entrée
+de la serrure; la petite graine, qui courait vers le midi pour devenir
+une ravenelle ou une mauve, et qui un jour se trouva emprisonnée dans ce
+sombre réservoir; l'éclat de pierre envolé du bâtiment voisin; les
+mouches casernées depuis dix ans dans cet hôpital de fer, et dont les
+cadavres avaient fini par combler la profondeur; tout cela cria et se
+moulut en poussière sous la pression de la clef.
+
+Une fois que la clef eut accompli ses évolutions dans la serrure, il ne
+s'agit plus que d'ouvrir la porte.
+
+Mais le temps avait fait son oeuvre. Le bois s'était gonflé dans les
+jointures, la rouille avait mordu dans les gonds. L'herbe avait poussé
+dans tous les interstices du pavé, verdissant le bas de la porte de ses
+humides émanations; partout une espèce de mastic pareil aux
+constructions des hirondelles calfeutrait chaque interstice, et les
+vigoureuses végétations des madrépores terrestres, superposant leurs
+arcades, avaient masqué le bois sous la chair vivace de leurs
+cotylédons.
+
+Cagliostro sentit la résistance; il appuya le poing, puis le coude, puis
+l'épaule, et enfonça toutes ces barricades qui cédèrent l'une après
+l'autre avec un craquement de mauvaise humeur.
+
+Quand cette porte s'ouvrit, toute la cour apparut désolée, moussue comme
+un cimetière, aux yeux de Cagliostro.
+
+Il referma la porte derrière lui, et ses pas s'imprimèrent dans le
+chiendent rétif et dru qui avait envahi l'aire des pavés eux-mêmes.
+
+Nul ne l'avait vu entrer, nul ne le voyait dans l'enceinte de ces murs
+énormes. Il put s'arrêter un moment et rentrer peu à peu dans sa vie
+passée comme il venait de rentrer dans sa maison.
+
+L'une était désolée et vide, l'autre ruinée et déserte.
+
+Le perron, de douze marches, n'avait plus que trois degrés entiers.
+
+Les autres, minés par le travail de l'eau des pluies, par le jeu des
+pariétaires et des pavots envahisseurs, avaient d'abord chancelé puis
+roulé loin de leurs attaches. En tombant, les pierres s'étaient brisées,
+l'herbe avait monté sur les ruines et planté fièrement, comme les
+étendards de la dévastation, ses panaches au-dessus d'elles.
+
+Cagliostro monta le perron tremblant sous ses pieds, et à l'aide d'une
+seconde clef, pénétra dans l'antichambre immense.
+
+Là seulement il alluma une lanterne dont il avait pris soin de se munir;
+mais si soigneusement qu'il eût allumé la bougie, l'haleine sinistre de
+la maison l'éteignit du premier coup.
+
+Le souffle de la mort réagissait violemment contre la vie; l'obscurité
+tuait la lumière.
+
+Cagliostro ralluma sa lanterne et continua son chemin.
+
+Dans la salle à manger, les dressoirs moisis dans leurs angles avaient
+presque perdu la forme première, les dalles visqueuses n'en retenaient
+plus le pied. Toutes les portes intérieures étaient ouvertes, laissant
+la pensée pénétrer librement avec la vue dans ces profondeurs funèbres
+où elles avaient déjà laissé passer la mort.
+
+Le comte sentit comme un frisson hérisser sa chair, car, à l'extrémité
+du salon, là où jadis commençait l'escalier, un bruit s'était fait
+entendre.
+
+Ce bruit, autrefois, annonçait une chère présence, ce bruit éveillait
+dans tous les sens du maître de cette maison la vie, l'espoir, le
+bonheur. Ce bruit, qui ne représentait rien à l'heure présente,
+rappelait tout dans le passé.
+
+Cagliostro, le sourcil froncé, la respiration lente, la main froide, se
+dirigea vers la statue d'Harpocrate, près de laquelle jouait le ressort
+de l'ancienne porte de communication, lien mystérieux, insaisissable,
+qui unissait la maison connue à la maison secrète.
+
+Le ressort fonctionna sans peine, quoique les boiseries vermoulues
+tremblassent à l'entour. Mais à peine le comte eut-il posé le pied sur
+l'escalier secret, que ce bruit étrange recommença de se faire entendre.
+Cagliostro étendit sa main avec sa lanterne pour en découvrir la cause:
+il ne vit qu'une grosse couleuvre qui descendait lentement l'escalier et
+fouettait de sa queue chaque marche sonore.
+
+Le reptile attacha tranquillement son oeil noir sur Cagliostro, puis se
+glissa dans le premier trou de la boiserie et disparut.
+
+Sans doute c'était le génie de la solitude.
+
+Le comte poursuivit sa marche.
+
+Partout dans cette ascension l'accompagnait un souvenir, ou, pour mieux
+dire, une ombre; et lorsque sur les parois la lumière dessinait une
+silhouette mobile, le comte tressaillait, pensant que son ombre à lui
+était une ombre étrangère ressuscitée pour faire, elle aussi, la visite
+du mystérieux séjour.
+
+Ainsi marchant, ainsi rêvant, il arriva jusqu'à la plaque de cette
+cheminée qui servait de passage entre la chambre des armes de Balsamo et
+la retraite parfumée de Lorenza Feliciani.
+
+Les murs étaient nus, les chambres vides. Dans le foyer encore béant
+gisait un amas énorme de cendres, parmi lesquelles scintillaient
+quelques petits lingots d'or et d'argent.
+
+Cette cendre fine, blanche et parfumée, c'était le mobilier de Lorenza
+que Balsamo avait brûlé jusqu'à la dernière parcelle; c'étaient les
+armoires d'écaille, le clavecin et la corbeille de bois de rose, le beau
+lit diapré de porcelaines de Sèvres, dont on retrouvait la poussière
+micacée pareille à celle de la poudre de marbre; c'étaient les moulures
+et les ornements de métal fondus au grand feu hermétique; c'étaient les
+rideaux et les tapis de brocard de soie; c'étaient les boîtes d'aloès et
+de santal dont l'odeur pénétrante s'exhalant par les cheminées, lors de
+l'incendie, avait parfumé toute la zone de Paris sur laquelle avait
+passé la fumée; en sorte que durant deux jours les passants avaient levé
+la tête pour respirer ces arômes étranges mêlés à notre air parisien; en
+sorte que le courtaud du quartier des Halles et la grisette du quartier
+Saint-Honoré avaient vécu enivrés de ces arômes violents et enflammés
+que la brise enlève aux rampes du Liban et aux plaines de la Syrie.
+
+Ces parfums, disons-nous, la chambre déserte et froide les gardait
+encore. Cagliostro se baissa, prit une pincée de cendres, la respira
+longtemps avec une passion sauvage.
+
+--Ainsi puissé-je, murmura-t-il, absorber un reste de cette âme qui,
+autrefois, se communiquait à cette poussière.
+
+Puis il revit les barreaux de fer, la tristesse de la cour voisine, et
+par l'escalier, les hautes déchirures que l'incendie avait faites à
+cette maison intérieure, dont il avait dévoré l'étage supérieur.
+
+Spectacle sinistre et beau! La chambre d'Althotas avait disparu; il ne
+restait des murs que sept à huit crénelures sur lesquelles le feu avait
+promené ses langues qui dévorent et noircissent.
+
+Pour quiconque eût ignoré l'histoire douloureuse de Balsamo et de
+Lorenza, il était impossible de ne pas déplorer cette ruine. Tout dans
+cette maison respirait la grandeur abaissée, la splendeur éteinte, le
+bonheur perdu.
+
+Cagliostro s'imprégna donc de ces rêves. L'homme descendit des hauteurs
+de sa philosophie pour se repétrir dans ce peu d'humanité tendre qu'on
+appelle les sentiments du coeur, et qui ne sont pas du raisonnement.
+
+Après avoir évoqué les doux fantômes de la solitude et fait la part du
+ciel, il croyait en être quitte avec la faiblesse humaine, lorsque ses
+yeux s'arrêtèrent sur un objet encore brillant parmi tout ce désastre et
+toutes ces misères.
+
+Il se baissa et vit dans la rainure du parquet, à moitié ensevelie sous
+la poussière, une petite flèche d'argent qui semblait récemment tombée
+des cheveux d'une femme.
+
+C'était une de ces épingles italiennes comme les dames de ce temps
+aimaient à en choisir pour retenir les anneaux de la chevelure, devenue
+trop lourde quand elle était poudrée.
+
+Le philosophe, le savant, le prophète, le contempteur de l'humanité,
+celui qui voulait que le ciel lui-même comptât avec lui, cet homme qui
+avait refoulé tant de douleurs chez lui et tiré tant de gouttes de sang
+du coeur des autres, Cagliostro l'athée, le charlatan, le sceptique
+rieur, ramassa cette épingle, l'approcha de ses lèvres, et, bien sûr
+qu'on ne pouvait le voir, il laissa une larme monter jusqu'à ses yeux en
+murmurant:
+
+--Lorenza!
+
+Et puis ce fut tout. Il y avait du démon dans cet homme.
+
+Il cherchait la lutte, et, pour son propre bonheur, l'entretenait en
+lui.
+
+Après avoir baisé ardemment cette relique sacrée, il ouvrit la fenêtre,
+passa son bras à travers les barreaux et lança le frêle morceau de métal
+dans l'enclos du couvent voisin, dans les branches, dans l'air, dans la
+poussière, on ne sait où.
+
+Il se punissait ainsi d'avoir fait usage de son coeur.
+
+«Adieu! dit-il à l'insensible objet qui se perdait peut-être pour
+jamais. Adieu, souvenir qui m'était envoyé pour m'attendrir, pour
+m'amoindrir sans doute. Désormais, je ne penserai plus qu'à la terre.
+
+«Oui, cette maison va être profanée. Que dis-je? elle l'est déjà! J'ai
+rouvert les portes, j'ai apporté la lumière aux murailles, j'ai vu
+l'intérieur du tombeau, j'ai fouillé la cendre de la mort.
+
+«Profanée est donc la maison! Qu'elle le soit tout à fait et pour un
+bien quelconque!
+
+«Une femme encore traversera cette cour, une femme appuiera ses pieds
+sur l'escalier, une femme chantera peut-être sous cette voûte où vibre
+encore le dernier soupir de Lorenza!
+
+«Soit. Mais toutes ces profanations auront lieu dans un but, dans le but
+de servir ma cause. Si Dieu y perd, Satan ne fera qu'y gagner.»
+
+Il posa sa lanterne sur l'escalier.
+
+--Toute cette cage d'escalier, dit-il, tombera. Toute cette maison
+intérieure tombera aussi. Le mystère s'envolera, l'hôtel restera
+cachette et cessera d'être sanctuaire.
+
+Il écrivit à la hâte sur ses tablettes les lignes suivantes:
+
+«À monsieur Lenoir, mon architecte:
+
+Nettoyer cour et vestibule; restaurer remises et écuries; démolir le
+pavillon intérieur; réduire l'hôtel à deux étages: huit jours.»
+
+--Maintenant, dit-il, voyons si l'on aperçoit bien d'ici la fenêtre de
+la petite comtesse.
+
+Il s'approcha d'une fenêtre située au second étage de l'hôtel.
+
+On embrassait de là toute la façade opposée de la rue Saint-Claude
+par-dessus la porte cochère.
+
+En face, à soixante pieds au plus, on voyait le logement occupé par
+Jeanne de La Motte.
+
+--C'est infaillible, les deux femmes se verront, dit Cagliostro. Bien.
+
+Il reprit sa lanterne et descendit l'escalier.
+
+Une grande heure après, il était rentré chez lui et envoyait son devis à
+l'architecte.
+
+Il faut dire que dès le lendemain cinquante ouvriers avaient envahi
+l'hôtel, que le marteau, la scie et les pics résonnaient partout, que
+l'herbe amassée en gros tas commençait à fumer dans un coin de la cour,
+et que le soir, à sa rentrée, le passant, fidèle à son inspection
+quotidienne, vit un gros rat pendu par une patte au bas d'un cerceau
+dans la cour, au milieu d'un cercle de manoeuvres, maçons, qui
+raillaient sa moustache grisonnante et son embonpoint vénérable.
+
+Le silencieux habitant de l'hôtel avait été muré dans son trou par la
+chute d'une pierre de taille. À demi mort quand la grue releva cette
+pierre, il fut saisi par la queue et sacrifié aux divertissements des
+jeunes Auvergnats gâcheurs de plâtre; soit honte, soit asphyxie, il en
+mourut.
+
+Le passant lui fit cette oraison funèbre:
+
+--En voilà un qui avait été heureux dix ans!
+
+ _Sic transit gloria mundi_[8]
+
+ [Note 8: «Ainsi passe la gloire du monde».]
+
+La maison en huit jours fut restaurée comme Cagliostro l'avait commandé
+à l'architecte.
+
+
+
+
+Chapitre XLVII
+
+Jeanne protectrice
+
+
+Monsieur le cardinal de Rohan reçut, deux jours après sa visite à
+Boehmer, un billet ainsi conçu:
+
+«Son Éminence, monsieur le cardinal de Rohan, sait sans doute où il
+soupera ce soir.»
+
+--De la petite comtesse, dit-il en flairant le papier. J'irai.
+
+Voici à quel propos madame de La Motte demandait cette entrevue au
+cardinal.
+
+Des cinq laquais mis à son service par Son Éminence, elle en avait
+distingué un, cheveux noirs, yeux bruns, le teint fleuri du sanguin mêlé
+à la solide carnation du bilieux. C'étaient, pour l'observatrice, tous
+les symptômes d'une organisation active, intelligente et opiniâtre.
+
+Elle fit venir cet homme, et, en un quart d'heure, elle obtint de sa
+docilité, de sa perspicacité, tout ce qu'elle en voulait tirer.
+
+Cet homme suivit le cardinal et rapporta qu'il avait vu Son Éminence
+aller deux fois en deux jours chez messieurs Boehmer et Bossange.
+
+Jeanne en savait assez. Un homme tel que monsieur de Rohan ne marchande
+pas. D'habiles marchands comme Boehmer ne laissent pas aller l'acheteur.
+Le collier devait être vendu.
+
+Vendu par Boehmer.
+
+Acheté par monsieur de Rohan! et ce dernier n'en aurait pas sonné un mot
+à sa confidente, à sa maîtresse!
+
+Le symptôme était grave. Jeanne plissa son front, pinça ses lèvres
+fines, et adressa au cardinal le billet que nous avons lu.
+
+Monsieur de Rohan vint le soir. Il s'était fait précéder d'un panier de
+Tokay et de quelques raretés, absolument comme s'il allait souper chez
+la Guimard ou chez mademoiselle Dangeville.
+
+La nuance n'échappa pas plus à Jeanne que tant d'autres ne lui avaient
+échappé; elle affecta de ne rien faire servir de ce qu'avait envoyé le
+cardinal; puis, ouvrant avec lui la conversation avec une certaine
+tendresse, lorsqu'ils furent seuls:
+
+--En vérité, monseigneur, dit-elle, une chose m'afflige
+considérablement.
+
+--Oh! laquelle, comtesse? fit monsieur de Rohan avec cette affectation
+de contrariété qui n'est pas toujours signe que l'on est contrarié
+véritablement.
+
+--Eh bien! monseigneur, la cause de ma contrariété, c'est de voir, non
+pas que vous ne m'aimez plus, vous ne m'avez jamais aimée...
+
+--Oh! comtesse, que dites-vous là!
+
+--Ne vous excusez pas, monseigneur, ce serait du temps perdu.
+
+--Pour moi, dit galamment le cardinal.
+
+--Non, pour moi, répondit nettement madame de La Motte. D'ailleurs...
+
+--Oh! comtesse, fit le cardinal.
+
+--Ne vous désolez pas, monseigneur, cela m'est parfaitement indifférent.
+
+--Que je vous aime ou que je ne vous aime pas?
+
+--Oui.
+
+--Et pourquoi cela vous est-il indifférent?
+
+--Mais parce que je ne vous aime pas, moi.
+
+--Comtesse, savez-vous que ce n'est point obligeant ce que vous me
+faites l'honneur de me dire là.
+
+--En effet, il est vrai que nous ne débutons point par des douceurs;
+c'est un fait, constatons le.
+
+--Quel fait?
+
+--Que je ne vous ai jamais plus aimé, monseigneur, que vous ne m'avez
+aimée vous-même.
+
+--Oh! quant à moi, il ne faut pas dire cela, s'écria le prince avec un
+accent de presque vérité. J'ai eu pour vous beaucoup d'affection,
+comtesse. Ne me logez donc pas à la même enseigne que vous.
+
+--Voyons, monseigneur, estimons-nous assez l'un et l'autre pour nous
+dire la vérité.
+
+--Et la vérité, quelle est-elle?
+
+--Il y a entre nous un lien bien autrement fort que l'amour.
+
+--Lequel?
+
+--L'intérêt.
+
+--L'intérêt? Fi! comtesse.
+
+--Monseigneur, je vous dirai, comme le paysan normand disait de la
+potence à son fils: si tu en es dégoûté, n'en dégoûte pas les autres.
+Fi! de l'intérêt, monseigneur. Comme vous y allez!
+
+--Eh bien! donc, voyons, comtesse: supposons que nous soyons intéressés,
+en quoi puis-je servir vos intérêts et vous les miens?
+
+--D'abord, monseigneur, et avant toute chose, il me prend envie de vous
+faire une querelle.
+
+--Faites, comtesse.
+
+--Vous avez manqué de confiance envers moi, c'est-à-dire d'estime.
+
+--Moi! Et quand cela, je vous prie?
+
+--Quand? Nierez-vous qu'après m'avoir tiré habilement de l'esprit des
+détails que je mourais d'envie de vous donner...
+
+--Sur quoi, comtesse?
+
+--Sur le goût de certaine grande dame pour certaine chose; vous vous
+êtes mis en mesure de satisfaire ce goût sans m'en parler.
+
+--Tirer des détails, deviner le goût de certaine dame pour certaine
+chose, satisfaire ce goût! Comtesse, en vérité vous êtes une énigme, un
+sphinx. Ah! j'avais bien vu la tête et le cou de la femme, mais je
+n'avais pas encore vu les griffes du lion. Il paraît que vous allez me
+les montrer, soit.
+
+--Eh! non, je ne vous montrerai rien du tout, monseigneur, attendu que
+vous n'avez plus envie de rien voir. Je vous donnerai purement et
+simplement le mot de l'énigme: les détails, c'est ce qui s'était passé à
+Versailles; le goût de certaine dame, c'est la reine; et la satisfaction
+donnée à ce goût de la reine, c'est l'achat que vous avez fait hier à
+messieurs Boehmer et Bossange de leur fameux collier.
+
+--Comtesse! murmura le cardinal, tout vacillant et tout pâle.
+
+Jeanne attacha sur lui son plus clair regard.
+
+--Voyons, dit-elle, pourquoi me regarder ainsi d'un air tout effaré,
+est-ce que vous n'avez point hier passé marché avec les joailliers du
+quai de l'École?
+
+Un Rohan ne ment pas, même avec une femme. Le cardinal se tut.
+
+Et comme il allait rougir, sorte de déplaisir qu'un homme ne pardonne
+jamais à la femme qui le cause, Jeanne se hâta de lui prendre la main.
+
+--Pardon, mon prince, dit-elle, j'ai hâte de vous dire en quoi vous vous
+trompiez sur moi. Vous m'avez crue sotte et méchante?
+
+--Oh! oh! comtesse.
+
+--Enfin...
+
+--Pas un mot de plus; laissez-moi parler à mon tour. Je vous persuaderai
+peut-être, car, dès aujourd'hui, je vois clairement à qui j'ai affaire.
+Je m'attendais à trouver en vous une jolie femme, une femme d'esprit,
+une maîtresse charmante, vous êtes mieux que cela. Écoutez.
+
+Jeanne se rapprocha du cardinal, laissant sa main dans ses mains.
+
+--Vous avez bien voulu être ma maîtresse, mon amie, sans m'aimer. Vous
+me l'avez dit vous-même, poursuivit monsieur de Rohan.
+
+--Et je vous le redis encore, fit madame de La Motte.
+
+--Vous avez un but, alors?
+
+--Assurément.
+
+--Le but, comtesse?
+
+--Vous avez besoin que je vous l'explique?
+
+--Non, je le touche du doigt. Vous voulez faire ma fortune. N'est-il pas
+sûr qu'une fois ma fortune faite, mon premier soin sera d'assurer la
+vôtre? Est-ce bien cela, et me suis-je trompé?
+
+--Vous ne vous êtes pas trompé, monseigneur, et c'est bien cela.
+Seulement, croyez-moi sans phrases, ce but-là je ne l'ai pas poursuivi
+au milieu des antipathies et des répugnances, la route a été agréable.
+
+--Vous êtes une aimable femme, comtesse, et c'est tout plaisir que de
+causer affaires avec vous. Je disais donc que vous avez deviné juste.
+Vous savez que j'ai quelque part un respectueux attachement?
+
+--Je l'ai vu au bal de l'Opéra, mon prince.
+
+--Cet attachement ne sera jamais partagé. Oh! Dieu me garde de le
+croire!
+
+--Eh! fit la comtesse, une femme n'est pas toujours reine, et vous valez
+bien, que je sache, monsieur le cardinal Mazarin.
+
+--C'était un fort bel homme aussi, dit en riant monsieur de Rohan.
+
+--Et un excellent premier ministre, repartit Jeanne avec le plus grand
+calme.
+
+--Comtesse, avec vous c'est peine perdue de penser, c'est vingt fois
+surabondant de dire. Vous pensez et vous parlez pour vos amis. Oui, je
+tends à devenir premier ministre. Tout m'y pousse: la naissance,
+l'habitude des affaires, certaine bienveillance que me témoignent les
+cours étrangères, beaucoup de sympathie qui m'est accordée par le peuple
+français.
+
+--Tout enfin, dit Jeanne, excepté une chose.
+
+--Excepté une répugnance, voulez-vous dire?
+
+--Oui, de la reine; et cette répugnance, c'est le véritable obstacle. Ce
+qu'elle aime, la reine, il faut toujours que le roi finisse par l'aimer;
+ce qu'elle hait, il le déteste d'avance.
+
+--Et elle me hait?
+
+--Oh!
+
+--Soyons francs. Je ne crois pas qu'il nous soit permis de rester en si
+beau chemin, comtesse.
+
+--Eh bien! monseigneur, la reine ne vous aime pas.
+
+--Alors, je suis perdu! Il n'y a pas de collier qui tienne.
+
+--Voilà en quoi vous pouvez vous tromper, prince.
+
+--Le collier est acheté!
+
+--Au moins la reine verra-t-elle que si elle ne vous aime pas, vous
+l'aimez, vous.
+
+--Oh! comtesse!
+
+--Vous savez, monseigneur, que nous sommes convenus d'appeler les choses
+par leur nom.
+
+--Soit. Vous dites donc que vous ne désespérez pas de me voir un jour
+premier ministre?
+
+--J'en suis sûre.
+
+--Je m'en voudrais de ne pas vous demander quelles sont vos ambitions.
+
+--Je vous les dirai, prince, quand vous serez en état de les satisfaire.
+
+--C'est parler, cela, je vous attends à ce jour.
+
+--Merci; maintenant, soupons.
+
+Le cardinal prit la main de Jeanne, et la serra comme Jeanne avait tant
+désiré que sa main fût serrée quelques jours avant. Mais ce temps était
+passé.
+
+Elle retira sa main.
+
+--Eh bien! comtesse?
+
+--Soupons, vous dis-je, monseigneur.
+
+--Mais je n'ai plus faim.
+
+--Alors, causons.
+
+--Mais je n'ai plus rien à dire.
+
+--Alors, quittons-nous.
+
+--Voilà, dit-il, ce que vous appelez notre alliance. Vous me congédiez?
+
+--Pour être vraiment l'un à l'autre, dit-elle, monseigneur, soyons tout
+à fait l'un et l'autre à nous-mêmes.
+
+--Vous avez raison, comtesse; pardon de m'être encore trompé cette fois
+sur votre compte. Oh! je vous jure bien que ce sera la dernière.
+
+Il lui reprit la main et la baisa si respectueusement, qu'il ne vit pas
+le sourire narquois, diabolique, de la comtesse, au moment où ces mots
+avaient retenti: «Ce sera la dernière fois que je me tromperai sur votre
+compte.»
+
+Jeanne se leva, reconduisit le prince jusqu'à l'antichambre. Là, il
+s'arrêta, et tout bas:
+
+--La suite, comtesse?
+
+--C'est tout simple.
+
+--Que ferai-je?
+
+--Rien. Attendez-moi.
+
+--Et vous irez?
+
+--À Versailles.
+
+--Quand?
+
+--Demain.
+
+--Et j'aurai réponse?
+
+--Tout de suite.
+
+--Allons, ma protectrice, je m'abandonne à vous.
+
+--Laissez-moi faire.
+
+Elle rentra sur ce mot chez elle, se mit au lit, et considérant
+vaguement le bel Endymion de marbre qui attendait Diane:
+
+--Décidément, la liberté vaut mieux, murmura-t-elle.
+
+FIN DU TOME I.
+
+
+
+
+
+
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+
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+ The Project Gutenberg eBook of Le collier de la reine Tome I, by Alexandre Dumas
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome I, by Alexandre Dumas
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le Collier de la Reine, Tome I
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+Author: Alexandre Dumas
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+Release Date: April 18, 2006 [EBook #18199]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DE LA REINE, TOME I ***
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+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
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+<h1>Alexandre Dumas</h1>
+<h1>LE COLLIER DE LA REINE</h1>
+<h3>Tome I</h3>
+<h3>(1849&mdash;1850)</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h3>Table des mati&egrave;res<a name="table" id="table"></a></h3>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#Avant-propos"><b>Avant-propos</b></a><br />
+<a href="#Prologue_I"><b>Prologue&mdash;I&mdash;Un vieux gentilhomme et un vieux ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel</b></a><br />
+<a href="#Prologue_II"><b>Prologue&mdash;II&mdash;La P&eacute;rouse</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I&mdash;Deux femmes inconnues</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II&mdash;Un int&eacute;rieur</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III&mdash;Jeanne de La Motte de Valois</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV&mdash;B&eacute;lus</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V&mdash;Route de Versailles</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI&mdash;La consigne</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VII"><b>Chapitre VII&mdash;L'alc&ocirc;ve de la reine</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIII"><b>Chapitre VIII&mdash;Le petit lever de la reine</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IX"><b>Chapitre IX&mdash;La pi&egrave;ce d'eau des Suisses</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_X"><b>Chapitre X&mdash;Le tentateur</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XI"><b>Chapitre XI&mdash;Le &laquo;Suffren&raquo;</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XII"><b>Chapitre XII&mdash;M. de Charny</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIII"><b>Chapitre XIII&mdash;Les cent louis de la reine</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIV"><b>Chapitre XIV&mdash;Ma&icirc;tre Fingret</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XV"><b>Chapitre XV&mdash;Le cardinal de Rohan</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVI"><b>Chapitre XVI&mdash;Mesmer et Saint-Martin</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVII"><b>Chapitre XVII&mdash;Le baquet</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVIII"><b>Chapitre XVIII&mdash;Mademoiselle Oliva</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIX"><b>Chapitre XIX&mdash;M. Beausire</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XX"><b>Chapitre XX&mdash;L'or</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXI"><b>Chapitre XXI&mdash;La petite maison</b></a><br />
+<a name="table_a" id="table_a"></a>
+<a href="#Chapitre_XXII"><b>Chapitre XXII&mdash;Quelques mots sur l'Op&eacute;ra</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXIII"><b>Chapitre XXIII&mdash;Le bal de l'Op&eacute;ra</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXIV"><b>Chapitre XXIV&mdash;Le bal de l'Op&eacute;ra&mdash;(suite)</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXV"><b>Chapitre XXV&mdash;Sapho</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXVI"><b>Chapitre XXVI&mdash;L'acad&eacute;mie de M. de Beausire</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXVII"><b>Chapitre XXVII&mdash;L'ambassadeur</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXVIII"><b>Chapitre XXVIII&mdash;MM. B&oelig;hmer et Bossange</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXIX"><b>Chapitre XXIX&mdash;&Agrave; l'ambassade</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXX"><b>Chapitre XXX&mdash;Le march&eacute;</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXXI"><b>Chapitre XXXI&mdash;La maison du gazetier</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXXII"><b>Chapitre XXXII&mdash;Comment deux amis deviennent ennemis</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXXIII"><b>Chapitre XXXIII&mdash;La maison de la rue Neuve-Saint-Gilles</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXXIV"><b>Chapitre XXXIV&mdash;La t&ecirc;te de la famille de Taverney</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXXV"><b>Chapitre XXXV&mdash;Le quatrain de M. de Provence</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXXVI"><b>Chapitre XXXVI&mdash;La princesse de Lamballe</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXXVII"><b>Chapitre XXXVII&mdash;Chez la reine</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXXVIII"><b>Chapitre XXXVIII&mdash;Un alibi</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XXXIX"><b>Chapitre XXXIX&mdash;Monsieur de Crosne</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XL"><b>Chapitre XL&mdash;La tentatrice</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XLI"><b>Chapitre XLI&mdash;Deux ambitions qui veulent passer pour deux amours</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XLII"><b>Chapitre XLII&mdash;O&ugrave; l'on commence &agrave; voir les visages sous les masques</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XLIII"><b>Chapitre XLIII&mdash;O&ugrave; monsieur Ducorneau ne comprend absolument rien &agrave; ce qui se passe</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XLIV"><b>Chapitre XLIV&mdash;Illusions et r&eacute;alit&eacute;s</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XLV"><b>Chapitre XLV&mdash;O&ugrave; mademoiselle Oliva commence &agrave; se demander ce que l'on veut faire d'elle</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XLVI"><b>Chapitre XLVI&mdash;La maison d&eacute;serte</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XLVII"><b>Chapitre XLVII&mdash;Jeanne protectrice</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Avant-propos" id="Avant-propos"></a><a href="#table">Avant-propos</a></h2>
+
+
+<p>Et d'abord, &agrave; propos m&ecirc;me du titre que nous venons d'&eacute;crire, qu'on nous
+permette d'avoir une courte explication avec nos lecteurs. Il y a d&eacute;j&agrave;
+vingt ans que nous causons ensemble, et les quelques lignes qui vont
+suivre, au lieu de rel&acirc;cher notre vieille amiti&eacute;, vont, je l'esp&egrave;re, la
+resserrer encore.</p>
+
+<p>Depuis les derniers mots que nous nous sommes dits, une r&eacute;volution a
+pass&eacute; entre nous: cette r&eacute;volution, je l'avais annonc&eacute;e d&egrave;s 1832, j'en
+avais expos&eacute; les causes, je l'avais suivie dans sa progression, je
+l'avais d&eacute;crite jusque dans son accomplissement: il y a plus&mdash;j'avais
+dit, il y a seize ans, ce que je ferais il y a huit mois.</p>
+
+<p>Qu'on me permette de transcrire ici les derni&egrave;res lignes de l'&eacute;pilogue
+proph&eacute;tique qui termine mon livre de <i>Gaule et France</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; le gouffre o&ugrave; va s'engloutir le gouvernement actuel. Le phare que
+nous allumons sur sa route n'&eacute;clairera que son naufrage; car, voul&ucirc;t-il
+virer de bord, il ne le pourrait plus maintenant, le courant qui
+l'entra&icirc;ne est trop rapide et le vent qui le pousse est trop large.
+Seulement, &agrave; l'heure de perdition, nos souvenirs d'homme l'emportant sur
+notre sto&iuml;cisme de citoyen, une voix se fera entendre qui criera: <i>Meure
+la royaut&eacute;, mais Dieu sauve le roi!</i></p>
+
+<p>Cette voix sera la mienne.&raquo;</p>
+
+<p>Ai-je menti &agrave; ma promesse, et la voix qui, seule en France, a dit adieu
+&agrave; une auguste amiti&eacute; a-t-elle, au milieu de la chute d'une dynastie,
+vibr&eacute; assez haut pour qu'on l'ait entendue?</p>
+
+<p>La r&eacute;volution pr&eacute;vue et annonc&eacute;e par nous ne nous a donc pas pris &agrave;
+l'improviste. Nous l'avons salu&eacute;e comme une apparition fatalement
+attendue; nous ne l'esp&eacute;rions pas meilleure, nous la craignions pire.
+Depuis vingt ans que nous fouillons le pass&eacute; des peuples, nous savons ce
+que c'est que les r&eacute;volutions.</p>
+
+<p>Des hommes qui l'ont faite et de ceux qui en ont profit&eacute;, nous n'en
+parlerons pas. Tout orage trouble l'eau. Tout tremblement de terre am&egrave;ne
+le fond &agrave; la surface. Puis, par les lois naturelles de l'&eacute;quilibre,
+chaque mol&eacute;cule reprend sa place. La terre se raffermit, l'eau s'&eacute;pure,
+et le ciel, momentan&eacute;ment troubl&eacute;, mire au lac &eacute;ternel ses &eacute;toiles d'or.</p>
+
+<p>Nos lecteurs vont donc nous retrouver le m&ecirc;me, apr&egrave;s le 24 f&eacute;vrier, que
+nous &eacute;tions auparavant: une ride de plus au front, une cicatrice de plus
+au c&oelig;ur. Voil&agrave; tout le changement qui s'est op&eacute;r&eacute; en nous pendant les
+huit terribles mois qui viennent de s'&eacute;couler.</p>
+
+<p>Ceux que nous aimions, nous les aimons toujours; ceux que nous
+craignions, nous ne les craignons plus; ceux que nous m&eacute;prisions, nous
+les m&eacute;prisons plus que jamais.</p>
+
+<p>Donc, dans notre &oelig;uvre comme en nous, aucun changement; peut-&ecirc;tre dans
+notre &oelig;uvre comme en nous, une ride et une cicatrice de plus. Voil&agrave;
+tout.</p>
+
+<p>Nous avons &agrave; l'heure qu'il est &eacute;crit &agrave; peu pr&egrave;s quatre cents volumes.
+Nous avons fouill&eacute; bien des si&egrave;cles, &eacute;voqu&eacute; bien des personnages &eacute;blouis
+de se retrouver debout au grand jour de la publicit&eacute;.</p>
+
+<p>Eh bien! ce monde tout entier de spectres, nous l'adjurons de dire si
+jamais nous avons fait sacrifice au temps o&ugrave; nous vivions de ses crimes,
+de ses vices ou de ses vertus: sur les rois, sur les grands seigneurs,
+sur le peuple, nous avons toujours dit ce qui &eacute;tait la v&eacute;rit&eacute; ou ce que
+nous croyions &ecirc;tre la v&eacute;rit&eacute;; et, si les morts r&eacute;clamaient comme les
+vivants, de m&ecirc;me que nous n'avons jamais eu &agrave; faire une seule
+r&eacute;tractation aux vivants, nous n'aurions pas &agrave; faire une seule
+r&eacute;tractation aux morts.</p>
+
+<p>&Agrave; certains c&oelig;urs, tout malheur est sacr&eacute;, toute chute est respectable;
+qu'on tombe de la vie ou du tr&ocirc;ne, c'est une pi&eacute;t&eacute; de s'incliner devant
+le s&eacute;pulcre ouvert, devant la couronne bris&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsque nous avons &eacute;crit notre titre au haut de la premi&egrave;re page de
+notre livre, ce n'est point, disons-le, un choix libre qui nous a dict&eacute;
+ce titre, c'est que son heure &eacute;tait arriv&eacute;e, c'est que son tour &eacute;tait
+venu; la chronologie est inflexible; apr&egrave;s 1774 devait venir 1784; apr&egrave;s
+<i>Joseph Balsamo, Le Collier de la Reine</i>.</p>
+
+<p>Mais que les plus scrupuleuses susceptibilit&eacute;s se rassurent: par cela
+m&ecirc;me qu'il peut tout dire aujourd'hui, l'historien sera le censeur du
+po&egrave;te. Rien de hasard&eacute; sur la femme reine, rien de douteux sur la reine
+martyre. Faiblesse de l'humanit&eacute;, orgueil royal, nous peindrons tout,
+c'est vrai; mais comme ces peintres id&eacute;alistes qui savent prendre le
+beau c&ocirc;t&eacute; de la ressemblance; mais comme faisait l'artiste au nom
+d'Ange, quand dans sa ma&icirc;tresse ch&eacute;rie il retrouvait une madone sainte;
+entre les pamphlets inf&acirc;mes et la louange exag&eacute;r&eacute;e, nous suivrons,
+triste, impartial et solennel, la ligne r&ecirc;veuse de la po&eacute;sie. Celle dont
+le bourreau a montr&eacute; au peuple la t&ecirc;te p&acirc;le a bien achet&eacute; le droit de ne
+plus rougir devant la post&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p class="droit">
+Alexandre Dumas<br />
+29 novembre 1848<br />
+</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2><a name="Prologue_I" id="Prologue_I"></a><a href="#table">Prologue&mdash;I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Un vieux gentilhomme et un vieux ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel</a></h3>
+
+
+<p>Vers les premiers jours du mois d'avril 1784, &agrave; trois heures un quart &agrave;
+peu pr&egrave;s de l'apr&egrave;s-midi, le vieux mar&eacute;chal de Richelieu, notre ancienne
+connaissance, apr&egrave;s s'&ecirc;tre impr&eacute;gn&eacute; lui-m&ecirc;me les sourcils d'une teinture
+parfum&eacute;e, repoussa de la main le miroir que lui tenait son valet de
+chambre, successeur mais non rempla&ccedil;ant du fid&egrave;le Raft&eacute;; et, secouant la
+t&ecirc;te de cet air qui n'appartenait qu'&agrave; lui:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, me voil&agrave; bien ainsi.</p>
+
+<p>Et il se leva de son fauteuil, chiquenaudant du doigt, avec un geste
+tout juv&eacute;nile, les atomes de poudre blanche qui avaient vol&eacute; de sa
+perruque sur sa culotte de velours bleu de ciel.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s avoir fait deux ou trois tours dans son cabinet de toilette,
+allongeant le cou-de-pied et tendant le jarret:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel! dit-il.</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel se pr&eacute;senta en costume de
+c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal prit un air grave et tel que le comportait la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, je suppose que vous m'avez fait un bon d&icirc;ner?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai fait remettre la liste de mes convives, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et j'en ai fid&egrave;lement retenu le nombre, monseigneur. Neuf couverts,
+n'est-ce point cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a couvert et couvert, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, mais...</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal interrompit le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel avec un l&eacute;ger mouvement
+d'impatience, temp&eacute;r&eacute; cependant de majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mais</i>... n'est point une r&eacute;ponse, monsieur; et chaque fois que
+j'entends le mot <i>mais</i>, et je l'ai entendu bien des fois depuis
+quatre-vingt-huit ans, eh bien! monsieur, chaque fois que je l'ai
+entendu, ce mot, je suis d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de vous le dire, il pr&eacute;c&eacute;dait une
+sottise.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, &agrave; quelle heure me faites-vous d&icirc;ner?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, les bourgeois d&icirc;nent &agrave; deux heures, la robe &agrave; trois, la
+noblesse &agrave; quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur d&icirc;nera aujourd'hui &agrave; cinq heures.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! &agrave; cinq heures!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, comme le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi comme le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que sur la liste que monseigneur m'a fait l'honneur de me
+remettre, il y a un nom de roi.</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout, monsieur, vous vous trompez, parmi mes convives
+d'aujourd'hui, il n'y a que de simples gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut sans doute plaisanter avec son humble serviteur, et
+je le remercie de l'honneur qu'il me fait. Mais M. le comte de Haga, qui
+est un des convives de monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le comte de Haga est un roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas de roi qui se nomme ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Que monseigneur me pardonne alors, dit le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel en
+s'inclinant, mais j'avais cru, j'avais suppos&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Votre mandat n'est pas de croire, monsieur! Votre devoir n'est pas de
+supposer! Ce que vous avez &agrave; faire c'est de lire les ordres que je vous
+donne, sans y ajouter aucun commentaire. Quand je veux qu'on sache une
+chose, je la dis; quand je ne la dis pas, je veux qu'on l'ignore.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel s'inclina une seconde fois, et cette fois plus
+respectueusement peut-&ecirc;tre que s'il e&ucirc;t parl&eacute; &agrave; un roi r&eacute;gnant.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, monsieur, continua le vieux mar&eacute;chal, vous voudrez bien,
+puisque je n'ai que des gentilshommes &agrave; d&icirc;ner, me faire d&icirc;ner &agrave; mon
+heure habituelle, c'est-&agrave;-dire &agrave; quatre heures.</p>
+
+<p>&Agrave; cet ordre, le front du ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel s'obscurcit, comme s'il venait
+d'entendre prononcer son arr&ecirc;t de mort. Il p&acirc;lit et plia sous le coup.</p>
+
+<p>Puis, se redressant avec le courage du d&eacute;sespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Il arrivera ce que Dieu voudra, dit-il; mais monseigneur ne d&icirc;nera
+qu'&agrave; cinq heures.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi et comment cela? s'&eacute;cria le mar&eacute;chal en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il est mat&eacute;riellement impossible que monseigneur d&icirc;ne
+auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le vieux mar&eacute;chal en secouant avec fiert&eacute; sa t&ecirc;te encore
+vive et jeune, voil&agrave; vingt ans, je crois, que vous &ecirc;tes &agrave; mon service?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-et-un ans, monseigneur; plus un mois et deux semaines.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, &agrave; ces vingt-et-un ans, un mois, deux semaines, vous
+n'ajouterez pas un jour, pas une heure. Entendez-vous? r&eacute;pliqua le
+vieillard, en pin&ccedil;ant ses l&egrave;vres minces et en fron&ccedil;ant son sourcil
+peint, d&egrave;s ce soir vous chercherez un ma&icirc;tre. Je n'entends pas que le
+mot impossible soit prononc&eacute; dans ma maison. Ce n'est pas &agrave; mon &acirc;ge que
+je veux faire l'apprentissage de ce mot. Je n'ai pas de temps &agrave; perdre.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel s'inclina une troisi&egrave;me fois.</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, dit-il, j'aurai pris cong&eacute; de monseigneur, mais au moins,
+jusqu'au dernier moment, mon service aura &eacute;t&eacute; fait comme il convient.</p>
+
+<p>Et il fit deux pas &agrave; reculons vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous <i>comme il convient?</i> s'&eacute;cria le mar&eacute;chal. Apprenez,
+monsieur, que les choses doivent &ecirc;tre faites ici comme <i>il me convient</i>,
+voil&agrave; la convenance. Or, je veux d&icirc;ner &agrave; quatre heures, moi, et <i>il ne
+me convient pas</i>, quand je veux d&icirc;ner &agrave; quatre heures, que vous me
+fassiez d&icirc;ner &agrave; cinq.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le mar&eacute;chal, dit s&egrave;chement le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, j'ai servi de
+sommelier &agrave; M. le prince de Soubise, d'intendant &agrave; M. le prince cardinal
+Louis de Rohan. Chez le premier, Sa Majest&eacute; le feu roi de France d&icirc;nait
+une fois l'an; chez le second, Sa Majest&eacute; l'empereur d'Autriche d&icirc;nait
+une fois le mois. Je sais donc comme on traite les souverains,
+monseigneur. Chez M. de Soubise, le roi Louis XV s'appelait vainement le
+baron de Gonesse, c'&eacute;tait toujours un roi; chez le second, c'est-&agrave;-dire
+chez M. de Rohan, l'empereur Joseph s'appelait vainement le comte de
+Packenstein, c'&eacute;tait toujours l'empereur. Aujourd'hui, M. le mar&eacute;chal
+re&ccedil;oit un convive qui s'appelle vainement le comte de Haga: le comte de
+Haga n'en est pas moins le roi de Su&egrave;de. Je quitterai ce soir l'h&ocirc;tel de
+Monsieur le mar&eacute;chal, ou M. le comte de Haga y sera trait&eacute; en roi.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; justement ce que je me tue &agrave; vous d&eacute;fendre, monsieur
+l'ent&ecirc;t&eacute;; le comte de Haga veut l'incognito le plus strict, le plus
+opaque. Pardieu! je reconnais bien l&agrave; vos sottes vanit&eacute;s, messieurs de
+la serviette! Ce n'est pas la couronne que vous honorez, c'est vous-m&ecirc;me
+que vous glorifiez avec nos &eacute;cus.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suppose pas, dit aigrement le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel que ce soit
+s&eacute;rieusement que monseigneur me parle d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh non! monsieur, dit le mar&eacute;chal presque humili&eacute;, non. Argent! qui
+diable vous parle argent? Ne d&eacute;tournez pas la question, je vous prie, et
+je vous r&eacute;p&egrave;te que je ne veux point qu'il soit question de roi ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le mar&eacute;chal, pour qui donc me prenez-vous? Croyez-vous
+que j'aille ainsi en aveugle? Mais il ne sera pas un instant question de
+roi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors ne vous obstinez point, et faites-moi d&icirc;ner &agrave; quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le mar&eacute;chal, parce qu'&agrave; quatre heures, ce que j'attends
+ne sera point arriv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'attendez-vous? un poisson? comme M. Vatel.</p>
+
+<p>&mdash;M. Vatel, M. Vatel, murmura le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &ecirc;tes-vous choqu&eacute; de la comparaison?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais pour un malheureux coup d'&eacute;p&eacute;e que M. Vatel se donna au
+travers du corps, M. Vatel est immortalis&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Ah, ah! et vous trouvez, monsieur, que votre confr&egrave;re a pay&eacute; la gloire
+trop bon march&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, mais combien d'autres souffrent plus que lui dans
+notre profession, et d&eacute;vorent des douleurs ou des humiliations cent fois
+pires qu'un coup d'&eacute;p&eacute;e, et qui cependant ne sont point immortalis&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, pour &ecirc;tre immortalis&eacute;, ne savez-vous pas qu'il faut &ecirc;tre
+de l'Acad&eacute;mie, ou &ecirc;tre mort?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, s'il en est ainsi, mieux vaut &ecirc;tre bien vivant et faire
+son service. Je ne mourrai pas, et mon service sera fait comme e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+fait celui de Vatel, si M. le prince de Cond&eacute; e&ucirc;t eu la patience
+d'attendre une demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais vous me promettez merveilles; c'est adroit.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, aucune merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'attendez-vous donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut que je le lui dise?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! oui, je suis curieux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monseigneur, j'attends une bouteille de vin.</p>
+
+<p>&mdash;Une bouteille de vin! expliquez-vous, monsieur; la chose commence &agrave;
+m'int&eacute;resser.</p>
+
+<p>&mdash;Voici de quoi il s'agit, monseigneur. Sa Majest&eacute; le roi de Su&egrave;de,
+pardon, Son Excellence le comte de Haga, voulais-je dire, ne boit jamais
+que du vin de Tokay.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! suis-je assez d&eacute;pourvu pour n'avoir point de tokay dans ma
+cave? il faudrait chasser mon sommelier, dans ce cas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, vous en avez, au contraire, encore soixante
+bouteilles, &agrave; peu pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, croyez-vous que le comte de Haga boive soixante-et-une
+bouteilles de vin &agrave; son d&icirc;ner?</p>
+
+<p>&mdash;Patience, monseigneur; lorsque M. le comte de Haga vint pour la
+premi&egrave;re fois en France, il n'&eacute;tait que prince royal; alors, il d&icirc;na
+chez le feu roi, qui avait re&ccedil;u douze bouteilles de tokay de Sa Majest&eacute;
+l'empereur d'Autriche. Vous savez que le tokay premier cru est r&eacute;serv&eacute;
+pour la cave des empereurs, et que les souverains eux-m&ecirc;mes ne boivent
+de ce cru qu'autant que Sa Majest&eacute; l'empereur veut bien leur en envoyer?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, de ces douze bouteilles dont le prince royal
+go&ucirc;ta, et qu'il trouva admirables, de ces douze bouteilles, deux
+bouteilles aujourd'hui restent seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh!</p>
+
+<p>&mdash;L'une est encore dans les caves du roi Louis XVI.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave;, monseigneur, dit le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel avec un sourire
+triomphant, car il sentait qu'apr&egrave;s la longue lutte qu'il venait de
+soutenir, le moment de la victoire approchait pour lui; l'autre, eh
+bien! l'autre fut d&eacute;rob&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par un de mes amis, sommelier du feu roi, qui m'avait de grandes
+obligations.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Et qui vous la donna.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui, monseigneur, dit le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel avec orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en f&icirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je la d&eacute;posai pr&eacute;cieusement dans la cave de mon ma&icirc;tre, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;De votre ma&icirc;tre? Et quel &eacute;tait votre ma&icirc;tre &agrave; cette &eacute;poque, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Mgr le cardinal prince Louis de Rohan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! &agrave; Strasbourg?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Saverne.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez envoy&eacute; chercher cette bouteille pour moi! s'&eacute;cria le
+vieux mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, monseigneur, r&eacute;pondit le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel du ton qu'il e&ucirc;t
+pris pour dire: &laquo;Ingrat!&raquo;</p>
+
+<p>Le duc de Richelieu saisit la main du vieux serviteur en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, monsieur, vous &ecirc;tes le roi des ma&icirc;tres
+d'h&ocirc;tel!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me chassiez! r&eacute;pondit celui-ci avec un mouvement intraduisible
+de t&ecirc;te et d'&eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je vous paie cette bouteille cent pistoles.</p>
+
+<p>&mdash;Et cent pistoles que co&ucirc;teront &agrave; Monsieur le mar&eacute;chal les frais du
+voyage, cela fera deux cents pistoles. Mais monseigneur avouera que
+c'est pour rien.</p>
+
+<p>&mdash;J'avouerai tout ce qu'il vous plaira, monsieur; en attendant, &agrave; partir
+d'aujourd'hui, je double vos honoraires.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, il ne fallait rien pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand donc arrivera votre courrier de cent pistoles?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur jugera si j'ai perdu mon temps: quel jour Monseigneur a-t
+il command&eacute; le d&icirc;ner?</p>
+
+<p>&mdash;Mais voici trois jours, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut &agrave; un courrier qui court &agrave; franc &eacute;trier vingt-quatre heures
+pour aller, vingt-quatre pour revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous restait vingt-quatre heures: prince des ma&icirc;tres d'h&ocirc;tel, qu'en
+avez-vous fait, de ces vingt-quatre heures?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, monseigneur, je les ai perdues. L'id&eacute;e ne m'est venue que le
+lendemain du jour o&ugrave; vous m'aviez donn&eacute; la liste de vos convives.
+Maintenant, calculons le temps qu'entra&icirc;nera la n&eacute;gociation, et vous
+verrez, monseigneur, qu'en ne vous demandant que jusqu'&agrave; cinq heures, je
+ne vous demande que le temps strictement n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! la bouteille n'est pas encore ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! monsieur, et si votre coll&egrave;gue de Saverne allait &ecirc;tre aussi
+d&eacute;vou&eacute; &agrave; M. le prince de Rohan que vous l'&ecirc;tes &agrave; moi-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;S'il allait refuser la bouteille, comme vous l'eussiez refus&eacute;e
+vous-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous ne donneriez pas une pareille bouteille, je suppose, si elle
+se trouvait dans ma cave?</p>
+
+<p>&mdash;J'en demande bien humblement pardon &agrave; monseigneur: si un confr&egrave;re
+ayant un roi &agrave; traiter me venait demander votre meilleure bouteille de
+vin, je la lui donnerais &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit le mar&eacute;chal avec une l&eacute;g&egrave;re grimace.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en aidant que l'on est aid&eacute;, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, me voil&agrave; &agrave; peu pr&egrave;s rassur&eacute;, dit le mar&eacute;chal avec un soupir;
+mais nous avons encore une mauvaise chance.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Si la bouteille se casse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, il n'y a pas d'exemple qu'un homme ait jamais cass&eacute;
+une bouteille de vin de deux mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais tort, n'en parlons plus; maintenant, votre courrier arrivera &agrave;
+quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quatre heures tr&egrave;s pr&eacute;cises.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qui nous emp&ecirc;che de d&icirc;ner &agrave; quatre heures? reprit le mar&eacute;chal,
+ent&ecirc;t&eacute; comme une mule de Castille.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, il faut une heure &agrave; mon vin pour le reposer, et encore
+gr&acirc;ce &agrave; un proc&eacute;d&eacute; dont je suis l'inventeur; sans cela, il me faudrait
+trois jours.</p>
+
+<p>Battu cette fois encore, le mar&eacute;chal fit en signe de d&eacute;faite un salut &agrave;
+son ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, continua celui-ci, les convives de monseigneur, sachant
+qu'ils auront l'honneur de d&icirc;ner avec M. le comte de Haga, n'arriveront
+qu'&agrave; quatre heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;En voici bien d'une autre!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monseigneur; les convives de monseigneur sont, n'est-ce
+pas, M. le comte de Launay, Mme la comtesse du Barry, M. de La P&eacute;rouse,
+M. de Favras, M. de Condorcet, M. de Cagliostro et M. de Taverney?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, proc&eacute;dons par ordre: M. de Launay vient de la
+Bastille; de Paris, par la glace qu'il y a sur les routes, trois heures.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il partira aussit&ocirc;t le d&icirc;ner des prisonniers, c'est-&agrave;-dire &agrave;
+midi; je connais cela, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monseigneur; mais depuis que monseigneur a &eacute;t&eacute; &agrave; la Bastille,
+l'heure du d&icirc;ner est chang&eacute;e, la Bastille d&icirc;ne &agrave; une heure.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, on apprend tous les jours, et je vous remercie. Continuez.</p>
+
+<p>&mdash;Mme du Barry vient de Luciennes, une descente perp&eacute;tuelle, par le
+verglas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela ne l'emp&ecirc;chera pas d'&ecirc;tre exacte. Depuis qu'elle n'est plus
+la favorite que d'un duc, elle ne fait plus la reine qu'avec les barons.
+Mais comprenez cela &agrave; votre tour, monsieur: je voulais d&icirc;ner de bonne
+heure &agrave; cause de M. de La P&eacute;rouse qui part ce soir et qui ne voudra
+point s'attarder.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, M. de La P&eacute;rouse est chez le roi; il cause g&eacute;ographie,
+cosmographie, avec Sa Majest&eacute;. Le roi ne l&acirc;chera donc pas de sit&ocirc;t M. de
+La P&eacute;rouse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible...</p>
+
+<p>&mdash;C'est s&ucirc;r, monseigneur. Il en sera de m&ecirc;me de M. de Favras, qui est
+chez M. le comte de Provence, et qui y cause sans doute de la pi&egrave;ce de
+M. Caron de Beaumarchais.</p>
+
+<p>&mdash;Du <i>Mariage de Figaro</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que vous &ecirc;tes tout &agrave; fait lettr&eacute;, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Dans mes moments perdus, je lis, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons M. de Condorcet qui, en sa qualit&eacute; de g&eacute;om&egrave;tre, pourra bien
+se piquer de ponctualit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais il s'enfoncera dans un calcul, et quand il en sortira, il se
+trouvera d'une demi-heure en retard. Quant au comte de Cagliostro, comme
+ce seigneur est &eacute;tranger et habite depuis peu de temps Paris, il est
+probable qu'il ne conna&icirc;t pas encore parfaitement la vie de Versailles
+et qu'il se fera attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le mar&eacute;chal, vous avez, moins Taverney, nomm&eacute; tous mes
+convives, et cela dans un ordre d'&eacute;num&eacute;ration digne d'Hom&egrave;re et de mon
+pauvre Raft&eacute;.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point parl&eacute; de M. de Taverney, dit-il, parce que M. de
+Taverney est un ancien ami qui se conformera aux usages. Je crois,
+monseigneur, que voil&agrave; bien les huit couverts de ce soir, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement. O&ugrave; nous faites-vous d&icirc;ner, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la grande salle &agrave; manger, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y g&egrave;lerons.</p>
+
+<p>&mdash;Elle chauffe depuis trois jours, monseigneur, et j'ai r&eacute;gl&eacute;
+l'atmosph&egrave;re &agrave; dix-huit degr&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien! mais voil&agrave; la demie qui sonne.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal jeta un coup d'&oelig;il sur la pendule.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quatre heures et demie, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, et voil&agrave; un cheval qui entre dans la cour; c'est ma
+bouteille de vin de Tokay.</p>
+
+<p>&mdash;Puiss&eacute;-je &ecirc;tre servi vingt ans encore de la sorte, dit le vieux
+mar&eacute;chal en retournant &agrave; son miroir, tandis que le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel
+courait &agrave; son office.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt ans! dit une voix rieuse qui interrompit le duc juste au premier
+coup d'&oelig;il sur sa glace, vingt ans: mon cher mar&eacute;chal, je vous les
+souhaite; mais alors j'en aurai soixante, duc, et je serai bien vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, comtesse! s'&eacute;cria le mar&eacute;chal; vous la premi&egrave;re! Mon Dieu! que
+vous &ecirc;tes toujours belle et fra&icirc;che!</p>
+
+<p>&mdash;Dites que je suis gel&eacute;e, duc.</p>
+
+<p>&mdash;Passez, je vous prie, dans le boudoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, mar&eacute;chal?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; trois, r&eacute;pondit une voix cass&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Taverney! s'&eacute;cria le mar&eacute;chal. La peste du trouble-f&ecirc;te! dit-il &agrave;
+l'oreille de la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Fat! murmura Mme du Barry, avec un grand &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>Et tous trois pass&egrave;rent dans la pi&egrave;ce voisine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Prologue_II" id="Prologue_II"></a><a href="#table">Prologue&mdash;II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La P&eacute;rouse</a></h3>
+
+
+<p>Au m&ecirc;me instant le roulement sourd de plusieurs voitures sur les pav&eacute;s
+ouat&eacute;s de neige avertit le mar&eacute;chal de l'arriv&eacute;e de ses h&ocirc;tes et,
+bient&ocirc;t apr&egrave;s, gr&acirc;ce &agrave; l'exactitude du ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, neuf convives
+prenaient place autour de la table ovale de la salle &agrave; manger; neuf
+laquais, silencieux comme des ombres, agiles sans pr&eacute;cipitation,
+pr&eacute;venants sans importunit&eacute;, glissant sur les tapis, passaient entre les
+convives sans jamais effleurer leurs bras, sans heurter jamais leurs
+fauteuils, fauteuils ensevelis dans une moisson de fourrures, o&ugrave;
+plongeaient jusqu'aux jarrets les jambes des convives.</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que savouraient les h&ocirc;tes du mar&eacute;chal, avec la douce chaleur
+des po&ecirc;les, le fumet des viandes, le bouquet des vins, et le
+bourdonnement des premi&egrave;res causeries apr&egrave;s le potage.</p>
+
+<p>Pas un bruit au-dehors, les volets avaient des sourdines; pas un bruit
+au-dedans, except&eacute; celui que faisaient les convives: des assiettes qui
+changeaient de place sans qu'on les entend&icirc;t sonner, de l'argenterie qui
+passait des buffets sur la table sans une seule vibration, un ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel dont on ne pouvait pas m&ecirc;me surprendre le susurrement; il
+donnait ses ordres avec les yeux.</p>
+
+<p>Aussi, au bout de dix minutes, les convives se sentirent-ils
+parfaitement seuls dans cette salle; en effet, des serviteurs aussi
+muets, des esclaves aussi impalpables devaient n&eacute;cessairement &ecirc;tre
+sourds.</p>
+
+<p>M. de Richelieu fut le premier qui rompit ce silence solennel qui dura
+autant que le potage, en disant &agrave; son voisin de droite:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte ne boit pas?</p>
+
+<p>Celui auquel s'adressaient ces paroles &eacute;tait un homme de trente-huit
+ans, blond de cheveux, petit de taille, haut d'&eacute;paules; son &oelig;il, d'un
+bleu clair, &eacute;tait vif parfois, m&eacute;lancolique souvent: la noblesse &eacute;tait
+&eacute;crite en traits irr&eacute;cusables sur son front ouvert et g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne bois que de l'eau, mar&eacute;chal, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Except&eacute; chez le roi Louis XV, dit le duc. J'ai eu l'honneur d'y d&icirc;ner
+avec Monsieur le comte, et cette fois il a daign&eacute; boire du vin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me rappelez l&agrave; un excellent souvenir, monsieur le mar&eacute;chal; oui,
+en 1771; c'&eacute;tait du vin de Tokay du cru imp&eacute;rial.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait le pareil de celui-ci, que mon ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel a l'honneur de
+vous verser en ce moment, monsieur le comte, r&eacute;pondit Richelieu en
+s'inclinant.</p>
+
+<p>Le comte de Haga leva le verre &agrave; la hauteur de son &oelig;il et le regarda &agrave;
+la clart&eacute; des bougies.</p>
+
+<p>Il &eacute;tincelait dans le verre comme un rubis liquide.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-il, monsieur le mar&eacute;chal: merci.</p>
+
+<p>Et le comte pronon&ccedil;a ce mot <i>merci</i> d'un ton si noble et si gracieux,
+que les assistants &eacute;lectris&eacute;s se lev&egrave;rent d'un seul mouvement en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Vive Sa Majest&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, r&eacute;pondit le comte de Haga: vive Sa Majest&eacute; le roi de
+France! N'&ecirc;tes-vous pas de mon avis, monsieur de La P&eacute;rouse?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, r&eacute;pondit le capitaine avec cet accent &agrave; la fois
+caressant et respectueux de l'homme habitu&eacute; &agrave; parler aux t&ecirc;tes
+couronn&eacute;es, je quitte le roi il y a une heure, et le roi a &eacute;t&eacute; si plein
+de bont&eacute; pour moi, que nul ne criera plus haut: &laquo;Vive le roi!&raquo; que je ne
+le ferai. Seulement, comme dans une heure environ je courrai la poste
+pour gagner la mer, o&ugrave; m'attendent les deux fl&ucirc;tes que le roi met &agrave; ma
+disposition, une fois hors d'ici, je vous demanderai la permission de
+crier vive un autre roi que j'aimerais fort &agrave; servir, si je n'avais un
+si bon ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Et, en levant son verre, M. de La P&eacute;rouse salua humblement le comte de
+Haga.</p>
+
+<p>&mdash;Cette sant&eacute; que vous voulez porter, dit Mme du Barry, plac&eacute;e &agrave; la
+gauche du mar&eacute;chal, nous sommes tous pr&ecirc;t, monsieur, &agrave; y faire raison.
+Mais encore faut-il que notre doyen d'&acirc;ge la porte, comme on dirait au
+Parlement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce &agrave; toi que le propos s'adresse, Taverney, ou bien &agrave; moi? dit le
+mar&eacute;chal en riant et en regardant son vieil ami.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, dit un nouveau personnage plac&eacute; en face du mar&eacute;chal
+de Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous ne croyez pas, monsieur de Cagliostro? dit le comte
+de Haga en attachant son regard per&ccedil;ant sur l'interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, monsieur le comte, dit Cagliostro en s'inclinant, que
+ce soit M. de Richelieu notre doyen d'&acirc;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voil&agrave; qui va bien, dit le mar&eacute;chal; il para&icirc;t que c'est toi,
+Taverney.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, j'ai huit ans de moins que toi. Je suis de 1704, r&eacute;pliqua
+le vieux seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Malhonn&ecirc;te! dit le mar&eacute;chal; il d&eacute;nonce mes quatre-vingt-huit ans.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! monsieur le duc, vous avez quatre-vingt-huit ans? fit M. de
+Condorcet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! oui. C'est un calcul facile &agrave; faire, et par cela m&ecirc;me
+indigne d'un alg&eacute;briste de votre force, marquis. Je suis de l'autre
+si&egrave;cle, du grand si&egrave;cle, comme on l'appelle: 1696, voil&agrave; une date!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, dit de Launay.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si votre p&egrave;re &eacute;tait ici, monsieur le gouverneur de la Bastille, il
+ne dirait pas impossible, lui qui m'a eu pour pensionnaire en 1714.</p>
+
+<p>&mdash;Le doyen d'&acirc;ge, ici, je le d&eacute;clare, dit M. de Favras, c'est le vin que
+M. le comte de Haga verse en ce moment dans son verre.</p>
+
+<p>&mdash;Un tokay de cent vingt ans; vous avez raison, monsieur de Favras,
+r&eacute;pliqua le comte. &Agrave; ce tokay l'honneur de porter la sant&eacute; du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, messieurs, dit Cagliostro en &eacute;levant au-dessus de la table
+sa large t&ecirc;te &eacute;tincelante de vigueur et d'intelligence, je r&eacute;clame.</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;clamez sur le droit d'a&icirc;nesse du tokay? reprirent en ch&oelig;ur les
+convives.</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, dit le comte avec calme, puisque c'est moi-m&ecirc;me qui l'ai
+cachet&eacute; dans sa bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, et cela le jour de la victoire remport&eacute;e par Montecuculli
+sur les Turcs, en 1664.</p>
+
+<p>Un immense &eacute;clat de rire accueillit ces paroles, que Cagliostro avait
+prononc&eacute;es avec une imperturbable gravit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; ce compte, monsieur, dit Mme du Barry, vous avez quelque chose comme
+cent trente ans, car je vous accorde bien dix ans pour avoir pu mettre
+ce bon vin dans sa grosse bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais plus de dix ans lorsque j'accomplis cette op&eacute;ration, madame,
+puisque le surlendemain j'eus l'honneur d'&ecirc;tre charg&eacute; par Sa Majest&eacute;
+l'empereur d'Autriche de f&eacute;liciter Montecuculli, qui, par la victoire du
+Saint-Gothard, avait veng&eacute; la journ&eacute;e d'Especk en Esclavonie, journ&eacute;e o&ugrave;
+les m&eacute;cr&eacute;ants battirent si rudement les imp&eacute;riaux mes amis et mes
+compagnons d'armes, en 1536.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit le comte de Haga aussi froidement que le faisait Cagliostro,
+Monsieur avait encore &agrave; cette &eacute;poque dix ans au moins, puisqu'il
+assistait en personne &agrave; cette m&eacute;morable bataille.</p>
+
+<p>&mdash;Une horrible d&eacute;route! monsieur le comte, r&eacute;pondit Cagliostro en
+s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Moins cruelle cependant que la d&eacute;route de Cr&eacute;cy, dit Condorcet en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur, dit Cagliostro en souriant, la d&eacute;route de Cr&eacute;cy
+fut une chose terrible en ce que ce fut non seulement une arm&eacute;e, mais la
+France qui fut battue. Mais aussi, convenons-en, cette d&eacute;route ne fut
+pas une victoire tout &agrave; fait loyale de la part de l'Angleterre. Le roi
+&Eacute;douard avait des canons, circonstance parfaitement ignor&eacute;e de Philippe
+de Valois, ou plut&ocirc;t circonstance &agrave; laquelle Philippe de Valois n'avait
+pas voulu croire quoique je l'en eusse pr&eacute;venu, quoique je lui eusse dit
+que de mes yeux j'avais vu ces quatre pi&egrave;ces d'artillerie qu'&Eacute;douard
+avait achet&eacute;es des V&eacute;nitiens.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! dit Mme du Barry, ah! vous avez connu Philippe de Valois?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, j'avais l'honneur d'&ecirc;tre un des cinq seigneurs qui lui firent
+escorte en quittant le champ de bataille, r&eacute;pondit Cagliostro. J'&eacute;tais
+venu en France avec le pauvre vieux roi de Boh&ecirc;me, qui &eacute;tait aveugle, et
+qui se fit tuer au moment o&ugrave; on lui dit que tout &eacute;tait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! monsieur, dit La P&eacute;rouse, vous ne sauriez croire combien
+je regrette qu'au lieu d'assister &agrave; la bataille de Cr&eacute;cy, vous n'ayez
+pas assist&eacute; &agrave; celle d'Actium.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parce que vous eussiez pu me donner des d&eacute;tails nautiques, qui,
+malgr&eacute; la belle narration de Plutarque, me sont toujours demeur&eacute;s fort
+obscurs.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels, monsieur? Je serais heureux si je pouvais vous &ecirc;tre de
+quelque utilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y &eacute;tiez donc?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, j'&eacute;tais alors en &Eacute;gypte. J'avais &eacute;t&eacute; charg&eacute; par la
+reine Cl&eacute;op&acirc;tre de recomposer la biblioth&egrave;que d'Alexandrie; chose que
+j'&eacute;tais plus qu'un autre &agrave; m&ecirc;me de faire, ayant personnellement connu
+les meilleurs auteurs de l'Antiquit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez vu la reine Cl&eacute;op&acirc;tre, monsieur de Cagliostro? s'&eacute;cria la
+comtesse du Barry.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous vois, madame.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tait-elle aussi jolie qu'on le dit?</p>
+
+<p>&mdash;Madame la comtesse, vous le savez, la beaut&eacute; est relative. Charmante
+reine en &Eacute;gypte, Cl&eacute;op&acirc;tre n'e&ucirc;t pu &ecirc;tre &agrave; Paris qu'une adorable
+grisette.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites pas de mal des grisettes, monsieur le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, Cl&eacute;op&acirc;tre &eacute;tait...</p>
+
+<p>&mdash;Petite, mince, vive, spirituelle, avec de grands yeux en amande, un
+nez grec, des dents de perle, et une main comme la v&ocirc;tre, madame; une
+v&eacute;ritable main &agrave; tenir le sceptre. Tenez, voici un diamant qu'elle m'a
+donn&eacute; et qui lui venait de son fr&egrave;re Ptol&eacute;m&eacute;e; elle le portait au pouce.</p>
+
+<p>&mdash;Au pouce! s'&eacute;cria Mme du Barry.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; c'&eacute;tait une mode &eacute;gyptienne, et moi, vous le voyez, je puis &agrave;
+peine le passer &agrave; mon petit doigt.</p>
+
+<p>Et, tirant la bague, il la pr&eacute;senta &agrave; Mme du Barry.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un magnifique diamant, qui pouvait valoir, tant son eau &eacute;tait
+merveilleuse, tant sa taille &eacute;tait habile, trente ou quarante mille
+francs.</p>
+
+<p>Le diamant fit le tour de la table et revint &agrave; Cagliostro, qui le remit
+tranquillement &agrave; son doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je le vois bien, dit-il, vous &ecirc;tes incr&eacute;dules: incr&eacute;dulit&eacute; fatale
+que j'ai eue &agrave; combattre toute ma vie. Philippe de Valois n'a pas voulu
+me croire quand je lui dis d'ouvrir une retraite &agrave; &Eacute;douard; Cl&eacute;op&acirc;tre
+n'a pas voulu me croire quand je lui ai dit qu'Antoine serait battu. Les
+Troyens n'ont pas voulu me croire quand je leur ai dit &agrave; propos du
+cheval de bois: &laquo;Cassandre est inspir&eacute;e, &eacute;coutez Cassandre.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais c'est merveilleux, dit Mme du Barry en se tordant de rire, et
+en v&eacute;rit&eacute; je n'ai jamais vu d'homme &agrave; la fois aussi s&eacute;rieux et aussi
+divertissant que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, dit Cagliostro en s'inclinant, que Jonathas &eacute;tait bien
+plus divertissant encore que moi. Oh! le charmant compagnon! C'est au
+point que lorsqu'il fut tu&eacute; par Sa&uuml;l, je faillis en devenir fou.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que si vous continuez, comte, dit le duc de Richelieu, vous
+allez rendre fou lui-m&ecirc;me ce pauvre Taverney, qui a tant peur de la mort
+qu'il vous regarde avec des yeux tout effar&eacute;s en vous croyant immortel.
+Voyons, franchement, l'&ecirc;tes-vous, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Immortel?</p>
+
+<p>&mdash;Immortel.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, mais ce que je sais, c'est que je puis affirmer une
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda Taverney, le plus avide de tous les auditeurs du
+comte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai vu toutes les choses et hant&eacute; tous les personnages que
+je vous citais tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez connu Montecuculli?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous connais, monsieur de Favras, et m&ecirc;me plus intimement,
+car c'est pour la deuxi&egrave;me ou troisi&egrave;me fois que j'ai l'honneur de vous
+voir, tandis que j'ai v&eacute;cu pr&egrave;s d'un an sous la m&ecirc;me tente que l'habile
+strat&eacute;giste dont nous parlons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez connu Philippe de Valois?</p>
+
+<p>&mdash;Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, monsieur de Condorcet; mais
+lui rentr&eacute; &agrave; Paris, je quittai la France et retournai en Boh&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Cl&eacute;op&acirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame la comtesse, Cl&eacute;op&acirc;tre. Je vous ai dit qu'elle avait les
+yeux noirs comme vous les avez, et la gorge presque aussi belle que la
+v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comte, vous ne savez pas comment j'ai la gorge?</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez pareille &agrave; celle de Cassandre, madame, et, pour que rien
+ne manque &agrave; la ressemblance, elle avait comme vous, ou vous avez comme
+elle, un petit signe noir &agrave; la hauteur de la sixi&egrave;me c&ocirc;te gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, comte, pour le coup vous &ecirc;tes sorcier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, marquise, fit le mar&eacute;chal de Richelieu en riant, c'est moi
+qui le lui ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment le savez-vous?</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal allongea les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Heu! dit-il, c'est un secret de famille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, fit Mme du Barry. En v&eacute;rit&eacute;, mar&eacute;chal, on a
+raison de mettre double couche de rouge quand on vient chez vous.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Cagliostro:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, monsieur, dit-elle, vous avez donc le secret de rajeunir,
+car, &acirc;g&eacute; de trois ou quatre mille ans, comme vous l'&ecirc;tes, vous paraissez
+quarante ans &agrave; peine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, j'ai le secret de rajeunir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rajeunissez-moi donc, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, madame, c'est inutile, et le miracle est fait. On a l'&acirc;ge que
+l'on para&icirc;t avoir, et vous avez trente ans au plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une galanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, c'est un fait.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien facile. Vous avez us&eacute; de mon proc&eacute;d&eacute; pour vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pris de mon &eacute;lixir.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous-m&ecirc;me, comtesse. Oh! vous ne l'avez pas oubli&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, vous souvient-il d'une maison de la rue Saint-Claude? vous
+souvient-il d'&ecirc;tre venue dans cette maison pour certaine affaire
+concernant M. de Sartine? vous souvient-il d'avoir rendu un service &agrave;
+l'un de mes amis nomm&eacute; Joseph Balsamo? vous souvient-il que Joseph
+Balsamo vous fit pr&eacute;sent d'un flacon d'&eacute;lixir en vous recommandant d'en
+prendre trois gouttes tous les matins? vous souvient-il d'avoir suivi
+l'ordonnance jusqu'&agrave; l'an dernier, &eacute;poque &agrave; laquelle le flacon s'&eacute;tait
+trouv&eacute; &eacute;puis&eacute;? Si vous ne vous souveniez plus de tout cela, comtesse, en
+v&eacute;rit&eacute;, ce ne serait plus un oubli, ce serait de l'ingratitude.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur de Cagliostro, vous me dites l&agrave; des choses...</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne sont connues que de vous seule, je le sais bien. Mais o&ugrave; serait
+le m&eacute;rite d'&ecirc;tre sorcier, si l'on ne savait pas les secrets de son
+prochain?</p>
+
+<p>&mdash;Mais Joseph Balsamo avait donc, comme vous, la recette de cet
+admirable &eacute;lixir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; mais comme c'&eacute;tait un de mes meilleurs amis, je lui en
+avais donn&eacute; trois ou quatre flacons.</p>
+
+<p>&mdash;Et lui en reste-t-il encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'en sais rien. Depuis trois ans le pauvre Balsamo a disparu.
+La derni&egrave;re fois que je le vis, c'&eacute;tait en Am&eacute;rique, sur les rives de
+l'Ohio; il partait pour une exp&eacute;dition dans les Montagnes Rocheuses, et,
+depuis, j'ai entendu dire qu'il y &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, comte, s'&eacute;cria le mar&eacute;chal; tr&ecirc;ve de galanteries, par
+gr&acirc;ce! Le secret, comte, le secret!</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous s&eacute;rieusement, monsieur? demanda le comte de Haga.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s s&eacute;rieusement, sire; pardon, je veux dire monsieur le comte.</p>
+
+<p>Et Cagliostro s'inclina de fa&ccedil;on &agrave; indiquer que l'erreur qu'il venait de
+commettre &eacute;tait tout &agrave; fait volontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit le mar&eacute;chal, Madame n'est pas assez vieille pour &ecirc;tre
+rajeunie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, en conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, je vais vous pr&eacute;senter un autre sujet. Voici mon ami
+Taverney Qu'en dites-vous? N'a-t-il pas l'air d'&ecirc;tre le contemporain de
+Ponce Pilate? Mais peut-&ecirc;tre est-ce tout le contraire, et est-il trop
+vieux, lui?</p>
+
+<p>Cagliostro regarda le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher comte, s'&eacute;cria Richelieu, si vous rajeunissez celui-l&agrave;,
+je vous proclame l'&eacute;l&egrave;ve de M&eacute;d&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le d&eacute;sirez? demanda Cagliostro en s'adressant de la parole au
+ma&icirc;tre de la maison, et des yeux &agrave; tout l'auditoire.</p>
+
+<p>Chacun fit signe que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous comme les autres, monsieur de Taverney?</p>
+
+<p>&mdash;Moi plus que les autres, morbleu! dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est facile, dit Cagliostro.</p>
+
+<p>Et il glissa ses deux doigts dans sa poche et en tira une petite
+bouteille octa&egrave;dre.</p>
+
+<p>Puis il prit un verre de cristal encore pur, et y versa quelques gouttes
+de la liqueur que contenait la petite bouteille.</p>
+
+<p>Alors, &eacute;tendant ces quelques gouttes dans un demi-verre de vin de
+champagne glac&eacute;, il passa le breuvage ainsi pr&eacute;par&eacute; au baron.</p>
+
+<p>Tous les yeux avaient suivi ses moindres mouvements, toutes les bouches
+&eacute;taient b&eacute;antes.</p>
+
+<p>Le baron prit le verre, mais, au moment de le porter &agrave; ses l&egrave;vres, il
+h&eacute;sita.</p>
+
+<p>Chacun, &agrave; la vue de cette h&eacute;sitation, se mit &agrave; rire si bruyamment, que
+Cagliostro s'impatienta.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;p&ecirc;chez-vous, baron, dit-il, ou vous allez laisser perdre une liqueur
+dont chaque goutte vaut cent louis.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Richelieu essayant de plaisanter; c'est autre chose que le
+vin de Tokay.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc boire? demanda le baron presque tremblant.</p>
+
+<p>&mdash;Ou passer le verre &agrave; un autre, monsieur, afin que l'&eacute;lixir profite au
+moins &agrave; quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Passe, dit le duc de Richelieu en tendant la main.</p>
+
+<p>Le baron flaira son verre et, d&eacute;cid&eacute; sans doute par l'odeur vive et
+balsamique, par la belle couleur ros&eacute;e que les quelques gouttes d'&eacute;lixir
+avaient communiqu&eacute;e au vin de champagne, il avala la liqueur magique.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, il lui sembla qu'un frisson secouait son corps et
+faisait refluer vers l'&eacute;piderme tout le sang vieux et lent qui dormait
+dans ses veines, depuis les pieds jusqu'au c&oelig;ur. Sa peau rid&eacute;e se
+tendit, ses yeux flasquement couverts par le voile de leurs paupi&egrave;res
+furent dilat&eacute;s sans que la volont&eacute; y pr&icirc;t part. La prunelle joua vive et
+grande, le tremblement de ses mains fit place &agrave; un aplomb nerveux; sa
+voix s'affermit, et ses genoux, redevenus &eacute;lastiques comme aux plus
+beaux jours de sa jeunesse, se dress&egrave;rent en m&ecirc;me temps que les reins;
+et cela comme si la liqueur, en descendant, avait r&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; tout ce corps
+de l'une &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute;.</p>
+
+<p>Un cri de surprise, de stupeur, un cri d'admiration surtout retentit
+dans l'appartement. Taverney, qui mangeait du bout des gencives, se
+sentit affam&eacute;. Il prit vigoureusement assiette et couteau, se servit
+d'un rago&ucirc;t plac&eacute; &agrave; sa gauche, et broya des os de perdrix en disant
+qu'il sentait repousser ses dents de vingt ans.</p>
+
+<p>Il mangea, rit, but, et cria de joie pendant une demi-heure; et pendant
+cette demi-heure, les autres convives rest&egrave;rent stup&eacute;faits en le
+regardant; puis, peu &agrave; peu, il baissa comme une lampe &agrave; laquelle l'huile
+vient &agrave; manquer. Ce fut d'abord son front, o&ugrave; les anciens plis un
+instant disparus se creus&egrave;rent en rides nouvelles; ses yeux se voil&egrave;rent
+et s'obscurcirent. Il perdit le go&ucirc;t, puis son dos se vo&ucirc;ta. Son app&eacute;tit
+disparut; ses genoux recommenc&egrave;rent a trembler.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-il en g&eacute;missant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demand&egrave;rent tous les convives.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? adieu la jeunesse.</p>
+
+<p>Et il poussa un profond soupir accompagn&eacute; de deux larmes qui vinrent
+humecter sa paupi&egrave;re.</p>
+
+<p>Instinctivement, et &agrave; ce triste aspect du vieillard rajeuni d'abord et
+redevenu plus vieux ensuite par ce retour de jeunesse, un soupir pareil
+&agrave; celui qu'avait pouss&eacute; Taverney sortit de la poitrine de chaque
+convive.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple, messieurs, dit Cagliostro, je n'ai vers&eacute; au baron
+que trente-cinq gouttes de l'&eacute;lixir de vie, et il n'a rajeuni que de
+trente-cinq minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! encore! encore! comte, murmura le vieillard avec avidit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, car une seconde &eacute;preuve vous tuerait peut-&ecirc;tre,
+r&eacute;pondit Cagliostro.</p>
+
+<p>De tous les convives, c'&eacute;tait Mme du Barry qui, connaissant la vertu de
+cet &eacute;lixir, avait suivi le plus curieusement les d&eacute;tails de cette sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que la jeunesse et la vie gonflaient les art&egrave;res du vieux
+Taverney, l'&oelig;il de la comtesse suivait dans les art&egrave;res la progression
+de la jeunesse et de la vie. Elle riait, elle applaudissait, elle se
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;rait par la vue.</p>
+
+<p>Quand le succ&egrave;s du breuvage atteignit son apog&eacute;e, la comtesse faillit se
+jeter sur la main de Cagliostro pour lui arracher le flacon de vie.</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, comme Taverney vieillissait plus vite qu'il n'avait
+rajeuni...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! je le vois bien, dit-elle tristement, tout est vanit&eacute;, tout est
+chim&egrave;re; le secret merveilleux a dur&eacute; trente-cinq minutes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire, reprit le comte de Haga, que, pour se donner une
+jeunesse de deux ans, il faudrait boire un fleuve.</p>
+
+<p>Chacun se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Condorcet, le calcul est simple: &agrave; trente-cinq gouttes pour
+trente-cinq minutes, c'est une mis&egrave;re de trois millions cent
+cinquante-trois mille six gouttes, si l'on veut rester jeune un an.</p>
+
+<p>&mdash;Une inondation, dit La P&eacute;rouse.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, &agrave; votre avis, monsieur, il n'en a pas &eacute;t&eacute; ainsi de moi,
+puisqu'une petite bouteille, quatre fois grande comme votre flacon, et
+que m'avait donn&eacute;e votre ami Joseph Balsamo, a suffi pour arr&ecirc;ter chez
+moi la marche du temps pendant dix ann&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, madame, et vous seule touchez du doigt la myst&eacute;rieuse
+r&eacute;alit&eacute;. L'homme qui &agrave; vieilli et trop vieilli a besoin de cette
+quantit&eacute; pour qu'un effet imm&eacute;diat et puissant se produise. Mais une
+femme de trente ans, comme vous les avez, madame, ou un homme de
+quarante ans, comme je les avais quand nous avons commenc&eacute; &agrave; boire
+l'&eacute;lixir de vie, cette femme ou cet homme, pleins de jours et de
+jeunesse encore, n'ont besoin que de boire dix gouttes de cette eau &agrave;
+chaque p&eacute;riode de d&eacute;cadence, et moyennant ces dix gouttes, celui ou
+celle qui les boira encha&icirc;nera &eacute;ternellement la jeunesse et la vie au
+m&ecirc;me degr&eacute; de charme et d'&eacute;nergie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous les p&eacute;riodes de la d&eacute;cadence? demanda le comte de
+Haga.</p>
+
+<p>&mdash;Les p&eacute;riodes naturelles, monsieur le comte. Dans l'&eacute;tat de nature, les
+forces de l'homme croissent jusqu'&agrave; trente-cinq ans. Arriv&eacute; l&agrave;, il reste
+stationnaire jusqu'&agrave; quarante. &Agrave; partir de quarante, il commence &agrave;
+d&eacute;cro&icirc;tre, mais presque imperceptiblement jusqu'&agrave; cinquante. Alors, les
+p&eacute;riodes se rapprochent et se pr&eacute;cipitent jusqu'au jour de la mort. En
+&eacute;tat de civilisation, c'est-&agrave;-dire lorsque le corps est us&eacute; par les
+exc&egrave;s, les soucis et les maladies, la croissance s'arr&ecirc;te &agrave; trente ans.
+La d&eacute;croissance commence &agrave; trente-cinq. Eh bien! c'est alors, homme de
+la nature ou homme des villes, qu'il faut saisir la nature au moment o&ugrave;
+elle est stationnaire, afin de s'opposer &agrave; son mouvement de
+d&eacute;croissance, au moment m&ecirc;me o&ugrave; il tentera de s'op&eacute;rer. Celui qui,
+possesseur du secret de cet &eacute;lixir, comme je le suis, sait combiner
+l'attaque de fa&ccedil;on &agrave; la surprendre et &agrave; l'arr&ecirc;ter dans son retour sur
+elle-m&ecirc;me, celui-l&agrave; vivra comme je vis, toujours jeune ou du moins assez
+jeune pour ce qu'il lui convient de faire en ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! monsieur de Cagliostro, s'&eacute;cria la comtesse, pourquoi
+donc alors, puisque vous &eacute;tiez le ma&icirc;tre de choisir votre &acirc;ge,
+n'avez-vous pas choisi vingt ans au lieu de quarante?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, madame la comtesse, dit en souriant Cagliostro, il me
+convient d'&ecirc;tre toujours un homme de quarante ans, sain et complet,
+plut&ocirc;t qu'un jeune homme incomplet de vingt ans.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute, madame, continua Cagliostro, &agrave; vingt ans on pla&icirc;t aux
+femmes de trente; &agrave; quarante ans on gouverne les femmes de vingt et les
+hommes de soixante.</p>
+
+<p>&mdash;Je c&egrave;de, monsieur, dit la comtesse. D'ailleurs, comment discuter avec
+une preuve vivante?</p>
+
+<p>&mdash;Alors moi, dit piteusement Taverney, je suis condamn&eacute;; je m'y suis
+pris trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Richelieu a &eacute;t&eacute; plus habile que vous, dit na&iuml;vement La P&eacute;rouse
+avec sa franchise de marin, et j'ai toujours ou&iuml; dire que le mar&eacute;chal
+avait certaine recette...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un bruit que les femmes ont r&eacute;pandu, dit en riant le comte de
+Haga.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une raison pour n'y pas croire, duc? demanda Mme du Barry.</p>
+
+<p>Le vieux mar&eacute;chal rougit, lui qui ne rougissait gu&egrave;re.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Ma recette, voulez-vous savoir, messieurs, en quoi elle a consist&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, nous voulons le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! &agrave; me m&eacute;nager.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela, fit le mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>&mdash;Je contesterais la recette, r&eacute;pondit la comtesse, si je ne venais de
+voir l'effet de celle de M. de Cagliostro. Aussi, tenez-vous bien,
+monsieur le sorcier, je ne suis pas au bout de mes questions.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, madame, faites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez donc que lorsque vous avez fait pour la premi&egrave;re fois
+usage de votre &eacute;lixir de vie, vous aviez quarante ans?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et que depuis cette &eacute;poque, c'est-&agrave;-dire depuis le si&egrave;ge de Troie...</p>
+
+<p>&mdash;Un peu auparavant, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; vous avez conserv&eacute; quarante ans?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors vous nous prouvez, monsieur, dit Condorcet, plus que votre
+th&eacute;or&egrave;me ne le comporte...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous prouv&eacute;-je, monsieur le marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous prouvez non seulement la perp&eacute;tuation de la jeunesse, mais
+la conservation de la vie. Car si vous avez quarante ans depuis la
+guerre de Troie, c'est que vous n'&ecirc;tes jamais mort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur le marquis, je ne suis jamais mort, je l'avoue
+humblement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant, vous n'&ecirc;tes pas invuln&eacute;rable comme Achille, et encore,
+quand je dis invuln&eacute;rable comme Achille, Achille n'&eacute;tait pas
+invuln&eacute;rable, puisque P&acirc;ris le tua d'une fl&egrave;che dans le talon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas invuln&eacute;rable, et cela &agrave; mon grand regret, dit
+Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous pouvez &ecirc;tre tu&eacute;, mourir de mort violente?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous fait pour &eacute;chapper aux accidents depuis trois mille
+cinq cents ans, alors?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chance, monsieur le comte; veuillez suivre mon raisonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le suivons.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent tous les convives.</p>
+
+<p>Et avec des signes d'int&eacute;r&ecirc;t non &eacute;quivoques, chacun s'accouda sur la
+table et se mit &agrave; &eacute;couter.</p>
+
+<p>La voix de Cagliostro rompit le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la premi&egrave;re condition de la vie? dit-il en d&eacute;veloppant par
+un geste &eacute;l&eacute;gant et facile, deux belles mains blanches charg&eacute;es de
+bagues, parmi lesquelles celle de la reine Cl&eacute;op&acirc;tre brillait comme
+l'&eacute;toile polaire. La sant&eacute;, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, r&eacute;pondirent toutes les voix.</p>
+
+<p>&mdash;Et la condition de la sant&eacute;, c'est...</p>
+
+<p>&mdash;Le r&eacute;gime, dit le comte de Haga.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur le comte, c'est le r&eacute;gime qui fait la
+sant&eacute;. Eh bien! pourquoi ces gouttes de mon &eacute;lixir ne
+constitueraient-elles pas le meilleur r&eacute;gime possible?</p>
+
+<p>&mdash;Qui le sait?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas d'autres, fit Mme du Barry.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, madame, c'est une question que nous traiterons tout &agrave; l'heure.
+Donc, j'ai toujours suivi le r&eacute;gime de mes gouttes, et comme elles sont
+la r&eacute;alisation du r&ecirc;ve &eacute;ternel des hommes de tout temps, comme elles
+sont ce que les Anciens cherchaient sous le nom d'eau de jeunesse, ce
+que les Modernes ont cherch&eacute; sous le nom d'&eacute;lixir de vie, j'ai
+constamment conserv&eacute; ma jeunesse; par cons&eacute;quent, ma sant&eacute;; par
+cons&eacute;quent, ma vie. C'est clair.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant tout s'use, comte, le plus beau corps comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Celui de P&acirc;ris comme celui de Vulcain, dit la comtesse. Vous avez sans
+doute connu P&acirc;ris, monsieur de Cagliostro?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, madame; c'&eacute;tait un fort joli gar&ccedil;on; mais, en somme, il
+ne m&eacute;rite pas tout &agrave; fait ce qu'Hom&egrave;re en dit et ce que les femmes en
+pensent. D'abord, il &eacute;tait roux.</p>
+
+<p>&mdash;Roux! oh! fi! l'horreur! dit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, dit Cagliostro, H&eacute;l&egrave;ne n'&eacute;tait pas de votre avis,
+madame. Mais revenons &agrave; notre &eacute;lixir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dirent toutes les voix.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pr&eacute;tendiez donc, monsieur de Taverney, que tout s'use. Soit. Mais
+vous savez aussi que tout se raccommode, tout se r&eacute;g&eacute;n&egrave;re ou se
+remplace, comme vous voudrez. Le fameux couteau de saint Hubert, qui a
+tant de fois chang&eacute; de lame et de poign&eacute;e, en est un exemple; car,
+malgr&eacute; ce double changement, il est rest&eacute; le couteau de saint Hubert. Le
+vin que conservent dans leur cellier les moines d'Heidelberg est
+toujours le m&ecirc;me vin, cependant on verse chaque ann&eacute;e dans la tonne
+gigantesque une r&eacute;colte nouvelle. Aussi le vin des moines d'Heidelberg
+est-il toujours clair, vif et savoureux, tandis que le vin cachet&eacute; par
+Opimius et moi dans des amphores de terre n'&eacute;tait plus, lorsque cent ans
+apr&egrave;s j'essayai d'en boire, qu'une boue &eacute;paisse, qui peut-&ecirc;tre pouvait
+&ecirc;tre mang&eacute;e, mais qui, certes, ne pouvait pas &ecirc;tre bue.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien! au lieu de suivre l'exemple d'Opimius, j'ai devin&eacute; celui que
+devaient donner les moines d'Heidelberg. J'ai entretenu mon corps en y
+versant chaque ann&eacute;e de nouveaux principes charg&eacute;s d'y r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer les
+vieux &eacute;l&eacute;ments Chaque matin un atome jeune et frais a remplac&eacute; dans mon
+sang, dans ma chair, dans mes os, une mol&eacute;cule us&eacute;e, inerte.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai ranim&eacute; les d&eacute;tritus par lesquels l'homme vulgaire laisse envahir
+insensiblement toute la masse de son &ecirc;tre: j'ai forc&eacute; tous ces soldats
+que Dieu a donn&eacute;s &agrave; la nature humaine pour se d&eacute;fendre contre la
+destruction, soldats que le commun des cr&eacute;atures r&eacute;forme ou laisse se
+paralyser dans l'oisivet&eacute;, je les ai forc&eacute;s &agrave; un travail soutenu que
+facilitait, que commandait m&ecirc;me l'introduction d'un stimulant toujours
+nouveau; il r&eacute;sulte de cette &eacute;tude assidue de la vie, que ma pens&eacute;e, mes
+gestes, mes nerfs, mon c&oelig;ur, mon &acirc;me, n'ont jamais d&eacute;sappris leurs
+fonctions; et comme tout s'encha&icirc;ne dans ce monde, comme ceux-l&agrave;
+r&eacute;ussissent le mieux &agrave; une chose qui font toujours cette chose, je me
+suis trouv&eacute; naturellement plus habile que tout autre &agrave; &eacute;viter les
+dangers d'une existence de trois mille ann&eacute;es, et cela parce que j'ai
+r&eacute;ussi &agrave; prendre de tout une telle exp&eacute;rience que je pr&eacute;vois les
+d&eacute;savantages, que je sens les dangers d'une position quelconque. Ainsi
+vous ne me ferez pas entrer dans une maison qui risque de s'&eacute;crouler.
+Oh! non, j'ai vu trop de maisons pour ne pas, du premier coup d'&oelig;il,
+distinguer les bonnes des mauvaises. Vous ne me ferez pas chasser avec
+un maladroit qui manie mal son fusil. Depuis C&eacute;phale, qui tua sa femme
+Procris, jusqu'au r&eacute;gent, qui creva l'&oelig;il de M. le Prince, j'ai vu trop
+de maladroits; vous ne me ferez pas prendre &agrave; la guerre tel ou tel poste
+que le premier venu acceptera, attendu que j'aurai calcul&eacute; en un instant
+toutes les lignes droites et toutes les lignes paraboliques qui
+aboutissent d'une fa&ccedil;on mortelle &agrave; ce poste. Vous me direz qu'on ne
+pr&eacute;voit pas une balle perdue. Je vous r&eacute;pondrai qu'un homme ayant &eacute;vit&eacute;
+un million de coups de fusil n'est pas excusable de se laisser tuer par
+une balle perdue. Ah! ne faites pas de gestes d'incr&eacute;dulit&eacute;, car, enfin,
+je suis l&agrave; comme une preuve vivante. Je ne vous dis pas que je suis
+immortel; je vous dis seulement que je sais ce que personne ne sait,
+c'est-&agrave;-dire &eacute;viter la mort quand elle vient par accident. Ainsi, par
+exemple, pour rien au monde je ne resterais un quart d'heure seul ici
+avec M. de Launay, qui pense en ce moment que, s'il me tenait dans un de
+ses cabanons de la Bastille, il exp&eacute;rimenterait mon immortalit&eacute; &agrave; l'aide
+de la faim. Je ne resterais pas non plus avec M. de Condorcet, car il
+pense en ce moment &agrave; jeter dans mon verre le contenu de la bague qu'il
+porte &agrave; l'index de la main gauche, et ce contenu c'est du poison; le
+tout sans m&eacute;chante intention aucune, mais par mani&egrave;re de curiosit&eacute;
+scientifique, pour savoir tout simplement si j'en mourrais.</p>
+
+<p>Les deux personnages que venait de nommer le comte de Cagliostro firent
+un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez-le hardiment, monsieur de Launay, nous ne sommes pas une cour
+de justice, et d'ailleurs on ne punit pas l'intention! Voyons, avez-vous
+pens&eacute; &agrave; ce que je viens de dire? et vous, monsieur de Condorcet,
+avez-vous r&eacute;ellement dans cet anneau un poison que vous voudriez me
+faire go&ucirc;ter, au nom de votre ma&icirc;tresse bien-aim&eacute;e la science?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit M. de Launay en riant et en rougissant, j'avoue que vous
+avez raison, monsieur le comte, c'&eacute;tait folie. Mais cette folie m'a
+pass&eacute; par l'esprit juste au moment m&ecirc;me o&ugrave; vous m'accusiez.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Condorcet, je ne serai pas moins franc que M. de Launay.
+J'ai song&eacute; effectivement que si vous go&ucirc;tiez de ce que j'ai dans ma
+bague, je ne donnerais pas une obole de votre immortalit&eacute;.</p>
+
+<p>Un cri d'admiration partit de la table &agrave; l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cet aveu donnait raison, non pas &agrave; l'immortalit&eacute;, mais &agrave; la p&eacute;n&eacute;tration
+du comte de Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, dit tranquillement Cagliostro, vous voyez bien que
+j'ai devin&eacute;. Eh bien! il en est de m&ecirc;me de tout ce qui doit arriver.
+L'habitude de vivre m'a r&eacute;v&eacute;l&eacute; au premier coup d'&oelig;il le pass&eacute; et
+l'avenir des gens que je vois.</p>
+
+<p>&laquo;Mon infaillibilit&eacute; sur ce point est telle, qu'elle s'&eacute;tend aux animaux,
+&agrave; la mati&egrave;re inerte. Si je monte dans un carrosse, je vois &agrave; l'air des
+chevaux qu'ils s'emporteront, &agrave; la mine du cocher qu'il me versera ou
+m'accrochera; si je m'embarque sur un navire, je devine que le capitaine
+sera un ignorant ou un ent&ecirc;t&eacute;, et que, par cons&eacute;quent, il ne pourra ou
+il ne voudra pas faire la man&oelig;uvre n&eacute;cessaire. J'&eacute;vite alors le cocher
+et le capitaine; je laisse les chevaux comme le navire. Je ne nie pas le
+hasard, je l'amoindris; au lieu de lui laisser cent chances comme fait
+tout le monde, je lui en &ocirc;te quatre-vingt-dix-neuf, et je me d&eacute;fie de la
+centi&egrave;me. Voil&agrave; &agrave; quoi cela me sert d'avoir v&eacute;cu trois mille ans.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit en riant La P&eacute;rouse au milieu de l'enthousiasme ou du
+d&eacute;sappointement soulev&eacute; par les paroles de Cagliostro, alors, mon cher
+proph&egrave;te, vous devriez bien venir avec moi jusqu'aux embarcations qui
+doivent me faire faire le tour du monde. Vous me rendriez un signal&eacute;
+service.</p>
+
+<p>Cagliostro ne r&eacute;pondit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le mar&eacute;chal, continua en riant le navigateur, puisque M. le
+comte de Cagliostro, et je comprends cela, ne veut pas quitter si bonne
+compagnie, il faut que vous me permettiez de le faire. Pardonnez-moi,
+monsieur le comte de Haga, pardonnez-moi, madame, mais voil&agrave; sept heures
+qui sonnent, et j'ai promis au roi de monter en chaise &agrave; sept heures et
+un quart. Maintenant, puisque M. le comte de Cagliostro n'est pas tent&eacute;
+de venir voir mes deux fl&ucirc;tes, qu'il me dise au moins ce qui m'arrivera
+de Versailles &agrave; Brest. De Brest au p&ocirc;le, je le tiens quitte, c'est mon
+affaire. Mais, pardieu! de Versailles &agrave; Brest, il me doit une
+consultation.</p>
+
+<p>Cagliostro regarda encore une fois La P&eacute;rouse, et d'un &oelig;il si
+m&eacute;lancolique, avec un air si doux et si triste &agrave; la fois, que la plupart
+des convives en furent frapp&eacute;s &eacute;trangement. Mais le navigateur ne
+remarqua rien. Il prenait cong&eacute; des convives; ses valets lui faisaient
+endosser une lourde houppelande de fourrures, et Mme du Barry glissait
+dans sa poche quelques-uns de ces cordiaux exquis qui sont si doux au
+voyageur, auxquels cependant le voyageur ne pense presque jamais de
+lui-m&ecirc;me, et qui lui rappellent les amis absents pendant les longues
+nuits d'une route accomplie par une atmosph&egrave;re glaciale.</p>
+
+<p>La P&eacute;rouse, toujours riant, salua respectueusement le comte de Haga, et
+tendit la main au vieux mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon cher La P&eacute;rouse, lui dit le duc de Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monsieur le duc, au revoir, r&eacute;pondit La P&eacute;rouse. Mais, en
+v&eacute;rit&eacute;, on dirait que je pars pour l'&eacute;ternit&eacute;: le tour du monde &agrave; faire,
+voil&agrave; tout, quatre ou cinq ans d'absence, pas davantage; il ne faut pas
+se dire adieu pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre ou cinq ans! s'&eacute;cria le mar&eacute;chal. Eh! monsieur, pourquoi ne
+dites-vous pas quatre ou cinq si&egrave;cles? Les jours sont des ann&eacute;es &agrave; mon
+&acirc;ge. Adieu, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! demandez au devin, dit La P&eacute;rouse en riant: il vous promet vingt
+ans encore. N'est-ce pas, monsieur de Cagliostro? Ah! comte, que ne
+m'avez-vous parl&eacute; plus t&ocirc;t de vos divines gouttes? &agrave; quelque prix que ce
+f&ucirc;t, j'en eusse embarqu&eacute; une tonne sur l'<i>Astrolabe</i>. C'est le nom de
+mon b&acirc;timent, messieurs. Madame, encore un baiser sur votre belle main,
+la plus belle que je sois bien certainement destin&eacute; &agrave; voir d'ici &agrave; mon
+retour. Au revoir!</p>
+
+<p>Et il partit.</p>
+
+<p>Cagliostro gardait toujours le m&ecirc;me silence de mauvais augure.</p>
+
+<p>On entendit le pas du capitaine sur les degr&eacute;s sonores du perron, sa
+voix toujours gaie dans la cour, et ses derniers compliments aux
+personnes rassembl&eacute;es pour le voir.</p>
+
+<p>Puis les chevaux secou&egrave;rent leurs t&ecirc;tes charg&eacute;es de grelots, la porti&egrave;re
+de la chaise se ferma avec un bruit sec, et les roues grond&egrave;rent sur le
+pav&eacute; de la rue.</p>
+
+<p>La P&eacute;rouse venait de faire le premier pas dans ce voyage myst&eacute;rieux dont
+il ne devait pas revenir.</p>
+
+<p>Chacun &eacute;coutait.</p>
+
+<p>Lorsqu'on n'entendit plus rien, tous les regards se trouv&egrave;rent comme par
+une force sup&eacute;rieure ramen&eacute;s sur Cagliostro.</p>
+
+<p>Il y avait en ce moment sur les traits de cet homme une illumination
+pythique qui fit tressaillir les convives.</p>
+
+<p>Un silence &eacute;trange dura quelques instants.</p>
+
+<p>Le comte de Haga le rompit le premier.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne lui avez-vous rien r&eacute;pondu, monsieur?</p>
+
+<p>Cette interrogation &eacute;tait l'expression de l'anxi&eacute;t&eacute; g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>Cagliostro tressaillit, comme si cette demande l'avait tir&eacute; de sa
+contemplation.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dit-il en r&eacute;pondant au comte, il m'e&ucirc;t fallu lui dire un
+mensonge ou une duret&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il m'e&ucirc;t fallu lui dire: &laquo;Monsieur de La P&eacute;rouse, M. le duc
+de Richelieu a raison de vous dire adieu et non pas au revoir.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais, fit Richelieu p&acirc;lissant, que diable! monsieur Cagliostro,
+dites vous donc l&agrave; de La P&eacute;rouse?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rassurez-vous, monsieur le mar&eacute;chal, reprit vivement Cagliostro,
+ce n'est pas pour vous que la pr&eacute;diction est triste.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! s'&eacute;cria Mme du Barry, ce pauvre La P&eacute;rouse qui vient de me
+baiser la main...</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement ne vous la baisera plus, madame, mais ne reverra jamais
+ceux qu'il vient de quitter ce soir, dit Cagliostro en consid&eacute;rant
+attentivement son verre plein d'eau, et dans lequel, par la fa&ccedil;on dont
+il &eacute;tait plac&eacute;, se jouaient des couches lumineuses d'une couleur
+d'opale, coup&eacute;es transversalement par les ombres des objets
+environnants.</p>
+
+<p>Un cri d'&eacute;tonnement sortit de toutes les bouches.</p>
+
+<p>La conversation en &eacute;tait venue &agrave; ce point que chaque minute faisait
+grandir l'int&eacute;r&ecirc;t; on e&ucirc;t dit, &agrave; l'air grave, solennel et presque
+anxieux avec lequel les assistants interrogeaient Cagliostro, soit de la
+voix, soit du regard, qu'il s'agissait des pr&eacute;dictions infaillibles d'un
+oracle antique.</p>
+
+<p>Au milieu de cette pr&eacute;occupation, M. de Favras, r&eacute;sumant le sentiment
+g&eacute;n&eacute;ral, se leva, fit un signe, et s'en alla sur la pointe du pied
+&eacute;couter dans les antichambres si quelque valet ne guettait pas.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait, nous l'avons dit, une maison bien tenue que celle de M. le
+mar&eacute;chal de Richelieu, et M. de Favras ne trouva dans l'antichambre
+qu'un vieil intendant qui, s&eacute;v&egrave;re comme une sentinelle &agrave; un poste perdu,
+d&eacute;fendait les abords de la salle &agrave; manger &agrave; l'heure solennelle du
+dessert.</p>
+
+<p>Il revint prendre sa place, et s'assit en faisant signe aux convives
+qu'ils &eacute;taient bien seuls.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, dit Mme du Barry, r&eacute;pondant &agrave; l'assurance de M. de Favras
+comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;mise &agrave; haute voix, en ce cas, racontez-nous ce
+qui attend ce pauvre La P&eacute;rouse.</p>
+
+<p>Cagliostro secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, monsieur de Cagliostro! dirent les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous vous en prions du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, M. de La P&eacute;rouse part, comme il vous l'a dit, dans
+l'intention de faire le tour du monde, et pour continuer les voyages de
+Cook, du pauvre Cook! vous le savez, assassin&eacute; aux &icirc;les Sandwich.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! nous savons, dirent toutes les t&ecirc;tes plut&ocirc;t que toutes les
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;Tout pr&eacute;sage un heureux succ&egrave;s &agrave; l'entreprise. C'est un bon marin que
+M. de La P&eacute;rouse; d'ailleurs, le roi Louis XVI lui a habilement trac&eacute;
+son itin&eacute;raire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, interrompit le comte de Haga, le roi de France est un habile
+g&eacute;ographe; n'est-il pas vrai, monsieur de Condorcet?</p>
+
+<p>&mdash;Plus habile g&eacute;ographe qu'il n'est besoin pour un roi, r&eacute;pondit le
+marquis. Les rois ne devraient tout conna&icirc;tre qu'&agrave; la surface. Alors ils
+se laisseraient peut-&ecirc;tre guider par les hommes qui connaissent le fond.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une le&ccedil;on, monsieur le marquis, dit en souriant M. le comte de
+Haga.</p>
+
+<p>Condorcet rougit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, monsieur le comte, dit-il, c'est une simple r&eacute;flexion, une
+g&eacute;n&eacute;ralit&eacute; philosophique.</p>
+
+<p>&mdash;Donc il part? dit Mme du Barry, empress&eacute;e &agrave; rompre toute conversation
+particuli&egrave;re dispos&eacute;e &agrave; faire d&eacute;vier du chemin qu'avait pris la
+conversation g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>&mdash;Donc il part, reprit Cagliostro. Mais ne croyez pas, si press&eacute; qu'il
+vous ait paru, qu'il va partir tout de suite; non, je le vois perdant
+beaucoup de temps &agrave; Brest.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, dit Condorcet, c'est l'&eacute;poque des d&eacute;parts. Il est m&ecirc;me
+d&eacute;j&agrave; un peu tard, f&eacute;vrier ou mars aurait mieux valu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne lui reprochez pas ces deux ou trois mois, monsieur de
+Condorcet, il vit au moins pendant ce temps, il vit et il esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;On lui a donn&eacute; bonne compagnie, je suppose? dit Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Cagliostro, celui qui commande le second b&acirc;timent est un
+officier distingu&eacute;. Je le vois, jeune encore, aventureux, brave
+malheureusement.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! malheureusement!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! un an apr&egrave;s, je cherche cet ami, et ne le vois plus, dit
+Cagliostro avec inqui&eacute;tude en consultant son verre. Nul de vous n'est
+parent ni alli&eacute; de M. de Langle?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Nul ne le conna&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la mort commencera par lui. Je ne le vois plus.</p>
+
+<p>Un murmure d'effroi s'&eacute;chappa de la poitrine des assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Mais lui... lui... La P&eacute;rouse? dirent plusieurs voix haletantes.</p>
+
+<p>&mdash;Il vogue, il aborde, il se rembarque. Un an, deux ans de navigation
+heureuse. On re&ccedil;oit de ses nouvelles. Et puis...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Les ann&eacute;es passent.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Enfin l'oc&eacute;an est grand, le ciel est sombre. &Ccedil;&agrave; et l&agrave; surgissent des
+terres inexplor&eacute;es, &ccedil;&agrave; et l&agrave; des figures hideuses comme les monstres de
+l'archipel grec. Elles guettent le navire qui fuit dans la brume entre
+les r&eacute;cifs, emport&eacute; par le courant; enfin, la temp&ecirc;te, la temp&ecirc;te plus
+hospitali&egrave;re que le rivage, puis des feux sinistres. Oh! La P&eacute;rouse! La
+P&eacute;rouse! Si tu pouvais m'entendre, je te dirais: &laquo;Tu pars comme
+Christophe Colomb pour d&eacute;couvrir un monde, La P&eacute;rouse, d&eacute;fie-toi des
+&icirc;les inconnues!&raquo;</p>
+
+<p>Il se tut.</p>
+
+<p>Un frisson glacial courait dans l'assembl&eacute;e, tandis qu'au-dessus de la
+table vibraient encore ses derni&egrave;res paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne pas l'avoir averti? s'&eacute;cria le comte de Haga,
+subissant comme les autres l'influence de cet homme extraordinaire qui
+remuait tous les c&oelig;urs &agrave; son caprice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Mme du Barry; pourquoi ne pas courir, pourquoi ne pas le
+rattraper? La vie d'un homme comme La P&eacute;rouse vaut bien le voyage d'un
+courrier, mon cher mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal comprit et se leva &agrave; demi pour sonner.</p>
+
+<p>Cagliostro &eacute;tendit le bras.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal retomba dans son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! continua Cagliostro, tout avis serait inutile: l'homme qui
+pr&eacute;voit la destin&eacute;e ne change pas la destin&eacute;e. M. de La P&eacute;rouse rirait,
+s'il avait entendu mes paroles, comme riaient les fils de Priam quand
+proph&eacute;tisait Cassandre; mais, tenez, vous riez vous-m&ecirc;me, monsieur le
+comte de Haga, et le rire va gagner vos compagnons. Oh! ne vous
+contraignez pas, monsieur de Favras; je n'ai jamais trouv&eacute; un auditeur
+cr&eacute;dule.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous croyons, s'&eacute;cri&egrave;rent Mme du Barry et le vieux duc de
+Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, murmura Taverney.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, dit poliment le comte de Haga.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit Cagliostro, vous croyez, vous croyez, parce qu'il s'agit
+de La P&eacute;rouse, mais s'il s'agissait de vous, vous ne croiriez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que ce qui me ferait croire, dit le comte de Haga, ce serait
+que M. de Cagliostro e&ucirc;t dit &agrave; M. de La P&eacute;rouse: &laquo;Gardez-vous des &icirc;les
+inconnues.&raquo; Il s'en f&ucirc;t gard&eacute; alors. C'&eacute;tait toujours une chance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que non, monsieur le comte, et m'e&ucirc;t-il cru, voyez ce
+que cette r&eacute;v&eacute;lation avait d'horrible, alors qu'en pr&eacute;sence du danger, &agrave;
+l'aspect de ces &icirc;les inconnues qui doivent lui &ecirc;tre fatales, le
+malheureux, cr&eacute;dule &agrave; ma proph&eacute;tie, e&ucirc;t senti la mort myst&eacute;rieuse qui le
+menace s'approcher de lui sans pouvoir la fuir. Ce n'est point une mort,
+ce sont mille morts qu'il e&ucirc;t alors souffertes; car c'est souffrir mille
+morts que de marcher dans l'ombre avec le d&eacute;sespoir &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.
+L'espoir que je lui enlevais, songez-y donc, c'est la derni&egrave;re
+consolation que le malheureux garde sous le couteau, alors que d&eacute;j&agrave; le
+couteau le touche, qu'il sent le tranchant de l'acier, que son sang
+coule. La vie s'&eacute;teint, l'homme esp&egrave;re encore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dirent &agrave; voix basse quelques-uns des assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua Condorcet, le voile qui couvre la fin de notre vie est
+le seul bien r&eacute;el que Dieu ait fait &agrave; l'homme sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi qu'il en soit, dit le comte de Haga, s'il m'arrivait
+d'entendre dire par un homme comme vous: &laquo;D&eacute;fiez-vous de tel homme ou de
+telle chose&raquo;, je prendrais l'avis pour bon, et je remercierais le
+conseiller.</p>
+
+<p>Cagliostro secoua doucement la t&ecirc;te, en accompagnant ce geste d'un
+triste sourire.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, monsieur de Cagliostro, continua le comte, avertissez-moi,
+et je vous remercierai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voudriez que je vous dise, &agrave; vous, ce que je n'ai point voulu
+dire &agrave; M. de La P&eacute;rouse?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le voudrais.</p>
+
+<p>Cagliostro fit un mouvement comme s'il allait parler; puis, s'arr&ecirc;tant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, dit-il, monsieur le comte, non.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie.</p>
+
+<p>Cagliostro d&eacute;tourna la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, dit le comte avec un sourire, vous allez encore me
+rendre incr&eacute;dule.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaut l'incr&eacute;dulit&eacute; que l'angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Cagliostro, dit gravement le comte, vous oubliez une
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda respectueusement le proph&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, s'il est certains hommes qui, sans inconv&eacute;nient, peuvent
+ignorer leur destin&eacute;e, il en est d'autres qui auraient besoin de
+conna&icirc;tre l'avenir, attendu que leur destin&eacute;e importe non seulement &agrave;
+eux, mais &agrave; des millions d'hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit Cagliostro, un ordre. Non, je ne ferai rien sans un ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majest&eacute; commande, dit Cagliostro &agrave; voix basse, et j'ob&eacute;irai.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous commande de me r&eacute;v&eacute;ler ma destin&eacute;e, monsieur de Cagliostro,
+reprit le roi avec une majest&eacute; pleine de courtoisie.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, comme le comte de Haga s'&eacute;tait laiss&eacute; traiter en roi et
+avait rompu l'incognito en donnant un ordre, M. de Richelieu se leva,
+vint humblement saluer le prince, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Merci pour l'honneur que le roi de Su&egrave;de a fait &agrave; ma maison, sire; que
+Votre Majest&eacute; veuille prendre la place d'honneur. &Agrave; partir de ce moment,
+elle ne peut plus appartenir qu'&agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Restons, restons comme nous sommes, monsieur le mar&eacute;chal, et ne
+perdons pas un mot de ce que M. le comte de Cagliostro va me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Aux rois on ne dit pas la v&eacute;rit&eacute;, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! je ne suis pas dans mon royaume. Reprenez votre place, monsieur
+le duc; parlez, monsieur de Cagliostro, je vous en conjure.</p>
+
+<p>Cagliostro jeta les yeux sur son verre; des globules pareils &agrave; ceux qui
+traversent le vin de champagne montaient du fond &agrave; la surface; l'eau
+semblait, attir&eacute;e par son regard puissant, s'agiter sous sa volont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dites-moi ce que vous voulez savoir, dit Cagliostro; me voil&agrave;
+pr&ecirc;t &agrave; vous r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi de quelle mort je mourrai.</p>
+
+<p>&mdash;D'un coup de feu, Sire.</p>
+
+<p>Le front de Gustave rayonna.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dans une bataille, dit-il, de la mort d'un soldat. Merci, monsieur
+de Cagliostro, cent fois merci. Oh! je pr&eacute;vois des batailles, et
+Gustave-Adolphe et Charles XII m'ont montr&eacute; comment l'on mourait
+lorsqu'on est roi de Su&egrave;de.</p>
+
+<p>Cagliostro baissa la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Le comte de Haga fron&ccedil;a le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit-il, n'est-ce pas dans une bataille que le coup de feu sera
+tir&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Sire.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une s&eacute;dition; oui, c'est encore possible.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point dans une s&eacute;dition.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; sera-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Dans un bal, Sire.</p>
+
+<p>Le roi devint r&ecirc;veur.</p>
+
+<p>Cagliostro, qui s'&eacute;tait lev&eacute;, se rassit et laissa tomber sa t&ecirc;te dans
+ses deux mains o&ugrave; elle s'ensevelit.</p>
+
+<p>Tous p&acirc;lissaient autour de l'auteur de la proph&eacute;tie et de celui qui en
+&eacute;tait l'objet.</p>
+
+<p>M. de Condorcet s'approcha du verre d'eau dans lequel le devin avait lu
+le sinistre augure, le prit par le pied, le souleva &agrave; la hauteur de son
+&oelig;il, et en examina soigneusement les facettes brillantes et le contenu
+myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>On voyait cet &oelig;il intelligent, mais froid, scrutateur, demander au
+double cristal solide et liquide la solution d'un probl&egrave;me que sa raison
+&agrave; lui r&eacute;duisait &agrave; la valeur d'une sp&eacute;culation purement physique.</p>
+
+<p>En effet, le savant supputait la profondeur, les r&eacute;fractions lumineuses
+et les jeux microscopiques de l'eau. Il se demandait, lui qui voulait
+une cause &agrave; tout, la cause et le pr&eacute;texte de ce charlatanisme exerc&eacute; sur
+des hommes de la valeur de ceux qui entouraient cette table, par un
+homme auquel on ne pouvait refuser une port&eacute;e extraordinaire.</p>
+
+<p>Sans doute il ne trouva point la solution de son probl&egrave;me, car il cessa
+d'examiner le verre, le repla&ccedil;a sur la table et, au milieu de la
+stup&eacute;faction r&eacute;sultant du pronostic de Cagliostro:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi aussi, dit-il, je prierai notre illustre proph&egrave;te
+d'interroger son miroir magique. Malheureusement, moi, ajouta-t-il, je
+ne suis pas un seigneur puissant, je ne commande pas, et ma vie obscure
+n'appartient point &agrave; des millions d'hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le comte de Haga, vous commandez au nom de la science,
+et votre vie importe non seulement &agrave; un peuple, mais &agrave; l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur le comte; mais peut-&ecirc;tre votre avis sur ce point
+n'est-il point celui de M. de Cagliostro.</p>
+
+<p>Cagliostro releva la t&ecirc;te, comme fait un coursier sous l'aiguillon.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, marquis, dit-il avec un commencement d'irritabilit&eacute; nerveuse,
+que dans les temps antiques on e&ucirc;t attribu&eacute; &agrave; l'influence du dieu qui le
+tourmentait. Si fait, vous &ecirc;tes un seigneur puissant dans le royaume de
+l'intelligence. Voyons, regardez-moi en face; vous aussi, souhaitez-vous
+s&eacute;rieusement que je vous fasse une pr&eacute;diction?</p>
+
+<p>&mdash;S&eacute;rieusement, monsieur le comte, reprit Condorcet, sur l'honneur! on
+ne peut plus s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! marquis, dit Cagliostro d'une voix sourde et en abaissant la
+paupi&egrave;re sur son regard fixe, vous mourrez du poison que vous portez
+dans la bague que vous avez au doigt. Vous mourrez...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais si je la jetais? interrompit Condorcet.</p>
+
+<p>&mdash;Jetez-la.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous avouez que c'est bien facile?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, jetez-la, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, marquis! s'&eacute;cria Mme du Barry, par gr&acirc;ce, jetez ce vilain
+poison; jetez-le, ne f&ucirc;t-ce que pour faire mentir un peu ce proph&egrave;te
+malencontreux qui nous afflige tous de ses proph&eacute;ties. Car, enfin, si
+vous le jetez, il est certain que vous ne serez pas empoisonn&eacute; par
+celui-l&agrave;; et comme c'est par celui-l&agrave; que M. de Cagliostro pr&eacute;tend que
+vous le serez, alors, bon gr&eacute; mal gr&eacute;, M. de Cagliostro aura menti.</p>
+
+<p>&mdash;Mme la comtesse a raison, dit le comte de Haga.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! comtesse, dit Richelieu. Voyons, marquis, jetez ce poison; &ccedil;a
+fera d'autant mieux que maintenant que je sais que vous portez &agrave; la main
+la mort d'un homme, je tremblerai toutes les fois que nous trinquerons
+ensemble. La bague peut s'ouvrir toute seule... Eh! eh!</p>
+
+<p>&mdash;Et deux verres qui se choquent sont bien pr&egrave;s l'un de l'autre, dit
+Taverney. Jetez, marquis, jetez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, dit tranquillement Cagliostro, M. de Condorcet ne le
+jettera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le marquis, je ne le quitterai pas, c'est vrai, et ce n'est
+pas parce que j'aide la destin&eacute;e, c'est parce que Cabanis m'a compos&eacute; ce
+poison qui est unique, qui est une substance solidifi&eacute;e par l'effet du
+hasard, et qu'il ne retrouvera jamais ce hasard peut-&ecirc;tre; voil&agrave;
+pourquoi je ne jetterai pas ce poison. Triomphez si vous voulez,
+monsieur de Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;Le destin, dit celui-ci, trouve toujours des agents fid&egrave;les pour aider
+&agrave; l'ex&eacute;cution de ses arr&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, je mourrai empoisonn&eacute;, dit le marquis. Eh bien! soit. Ne meurt
+pas empoisonn&eacute; qui veut. C'est une mort admirable que vous me pr&eacute;disez
+l&agrave;; un peu de poison sur le bout de ma langue, et je suis an&eacute;anti. Ce
+n'est plus la mort, cela; c'est moins la vie, comme nous disons en
+alg&egrave;bre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne tiens pas &agrave; ce que vous souffriez, monsieur, r&eacute;pondit froidement
+Cagliostro.</p>
+
+<p>Et il fit un signe qui indiquait qu'il d&eacute;sirait en rester l&agrave;, avec M. de
+Condorcet du moins.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit alors le marquis de Favras en s'allongeant sur la table,
+comme pour aller au-devant de Cagliostro, voil&agrave; un naufrage, un coup de
+feu et un empoisonnement qui me font venir l'eau &agrave; la bouche. Est-ce que
+vous ne me ferez pas la gr&acirc;ce de me pr&eacute;dire, &agrave; moi aussi, quelque petit
+tr&eacute;pas du m&ecirc;me genre?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur le marquis, dit Cagliostro commen&ccedil;ant &agrave; s'animer sous
+l'ironie, vous auriez vainement tort de jalouser ces messieurs, car, sur
+ma foi de gentilhomme, vous aurez mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mieux! s'&eacute;cria M. de Favras en riant; prenez garde, c'est vous engager
+beaucoup: mieux que la mer, le feu et le poison; c'est difficile.</p>
+
+<p>&mdash;Il reste la corde, monsieur le marquis, dit gracieusement Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;La corde... oh! oh! que me dites-vous l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous serez pendu, r&eacute;pondit Cagliostro avec une esp&egrave;ce
+de rage proph&eacute;tique dont il n'&eacute;tait plus le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Pendu! r&eacute;p&eacute;ta l'assembl&eacute;e; diable!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur oublie que je suis gentilhomme, dit Favras, un peu refroidi;
+et s'il veut, par hasard, parler d'un suicide, je le pr&eacute;viens que je
+compte me respecter assez jusqu'au dernier moment pour ne pas me servir
+d'une corde tant que j'aurai une &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous parle pas d'un suicide, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous parlez d'un supplice.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes &eacute;tranger, monsieur, et, en cette qualit&eacute;, je vous pardonne.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Votre ignorance. En France, on d&eacute;capite les gentilshommes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;glerez cette affaire avec le bourreau, monsieur, dit
+Cagliostro, &eacute;crasant son interlocuteur sous cette brutale r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Il y eut un instant d'h&eacute;sitation dans l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous que je tremble &agrave; pr&eacute;sent, dit M. de Launay; mes
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs ont si tristement choisi que j'augure mal pour moi si je
+fouille au m&ecirc;me sac qu'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous &ecirc;tes plus raisonnable qu'eux, et vous ne voulez pas
+conna&icirc;tre l'avenir. Vous avez raison; bon ou mauvais, respectons le
+secret de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! monsieur de Launay, dit Mme du Barry, j'esp&egrave;re que vous aurez
+bien autant de courage que ces messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je l'esp&egrave;re aussi, madame, dit le gouverneur en s'inclinant.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Cagliostro:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur, lui dit-il; &agrave; mon tour, gratifiez-moi de mon
+horoscope, je vous en conjure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est facile, dit Cagliostro: un coup de hache sur la t&ecirc;te et tout
+sera dit.</p>
+
+<p>Un cri d'effroi retentit dans la salle. MM. de Richelieu et Taverney
+suppli&egrave;rent Cagliostro de ne pas aller plus loin; mais la curiosit&eacute;
+f&eacute;minine l'emporta.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, &agrave; vous entendre, vraiment, comte, lui dit Mme du Barry,
+l'univers entier finirait de mort violente. Comment, nous voil&agrave; huit, et
+sur huit, cinq d&eacute;j&agrave; sont condamn&eacute;s par vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous comprenez bien que c'est un parti pris et que nous en rions,
+madame, dit M. de Favras en essayant de rire effectivement.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que nous en rions, dit le comte de Haga, que cela soit
+vrai ou que cela soit faux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en rirais bien aussi, dit Mme du Barry, car je ne voudrais pas,
+par ma l&acirc;chet&eacute;, faire d&eacute;shonneur &agrave; l'assembl&eacute;e. Mais, h&eacute;las! je ne suis
+qu'une femme, et n'aurai pas m&ecirc;me l'honneur d'&ecirc;tre mise &agrave; votre rang
+pour un d&eacute;nouement sinistre. Une femme, cela meurt dans son lit. H&eacute;las!
+ma mort de vieille femme triste et oubli&eacute;e sera la pire de toutes les
+morts, n'est-ce pas, monsieur de Cagliostro?</p>
+
+<p>Et en disant ces mots elle h&eacute;sitait; elle donnait, non seulement par ses
+paroles, mais par son air, un pr&eacute;texte au devin de la rassurer; mais
+Cagliostro ne la rassurait pas.</p>
+
+<p>La curiosit&eacute; fut plus forte que l'inqui&eacute;tude et l'emporta sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur de Cagliostro, dit Mme du Barry, r&eacute;pondez-moi donc!</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous que je vous r&eacute;ponde, madame, vous ne me
+questionnez pas.</p>
+
+<p>La comtesse h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, demanda Cagliostro, m'interrogez-vous, oui ou non?</p>
+
+<p>La comtesse fit un effort, et apr&egrave;s avoir puis&eacute; du courage dans le
+sourire de l'assembl&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, s'&eacute;cria-t-elle, je me risque; voyons, dites comment
+finira Jeanne de Vaubernier, comtesse du Barry.</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'&eacute;chafaud, madame, r&eacute;pondit le fun&egrave;bre proph&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisanterie! n'est-ce pas, monsieur? balbutia la comtesse avec un
+regard suppliant.</p>
+
+<p>Mais on avait pouss&eacute; &agrave; bout Cagliostro, et il ne vit pas ce regard.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi plaisanterie? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que, pour monter sur l'&eacute;chafaud, il faut avoir tu&eacute;,
+assassin&eacute;, commis un crime enfin, et que, selon toute probabilit&eacute;, je ne
+commettrai jamais de crime. Plaisanterie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, oui, dit Cagliostro, plaisanterie comme tout ce que j'ai
+pr&eacute;dit.</p>
+
+<p>La comtesse partit d'un &eacute;clat de rire qu'un habile observateur e&ucirc;t
+trouv&eacute; un peu trop strident pour &ecirc;tre naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monsieur de Favras, dit-elle, voyons, commandons nos voitures
+de deuil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce serait bien inutile pour vous, comtesse, dit Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous irez &agrave; l'&eacute;chafaud dans une charrette.</p>
+
+<p>&mdash;Fi! l'horreur! s'&eacute;cria Mme du Barry. Oh! le vilain homme! Mar&eacute;chal,
+une autre fois choisissez des convives d'une autre humeur, ou je ne
+reviens pas chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, madame, dit Cagliostro, mais vous comme les autres vous
+l'avez voulu.</p>
+
+<p>&mdash;Moi comme les autres; au moins vous m'accorderez bien le temps, n'est
+ce pas, de choisir mon confesseur?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait peine superflue, comtesse, dit Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le dernier qui montera &agrave; l'&eacute;chafaud avec un confesseur, ce sera...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera? demanda toute l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera le roi de France.</p>
+
+<p>Et Cagliostro dit ces derniers mots d'une voix sourde et tellement
+lugubre, qu'elle passa comme un souffle de mort sur les assistants, et
+les gla&ccedil;a jusqu'au fond du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Alors, il se fit un silence de quelques minutes.</p>
+
+<p>Pendant ce silence, Cagliostro approcha de ses l&egrave;vres le verre d'eau
+dans lequel il avait lu toutes ces sanglantes proph&eacute;ties; mais &agrave; peine
+eut-il touch&eacute; &agrave; sa bouche qu'avec un d&eacute;go&ucirc;t invincible il le repoussa
+comme il e&ucirc;t fait d'un amer calice.</p>
+
+<p>Tandis qu'il accomplissait ce mouvement, les yeux de Cagliostro se
+port&egrave;rent sur Taverney.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria celui-ci, qui crut qu'il allait parler, ne me dites pas ce
+que je deviendrai; je ne vous le demande pas, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi je le demande &agrave; sa place, dit Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur le mar&eacute;chal, dit Cagliostro, rassurez-vous, car vous
+&ecirc;tes le seul de nous tous qui mourrez dans votre lit.</p>
+
+<p>&mdash;Le caf&eacute;, messieurs! dit le vieux mar&eacute;chal, enchant&eacute; de la pr&eacute;diction.
+Le caf&eacute;!</p>
+
+<p>Chacun se leva.</p>
+
+<p>Mais, avant de passer au salon, le comte de Haga, s'approchant de
+Cagliostro:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, je ne songe pas &agrave; fuir le destin, mais dites-moi de
+quoi il faut que je me d&eacute;fie?</p>
+
+<p>&mdash;D'un manchon, sire, r&eacute;pondit Cagliostro.</p>
+
+<p>M. de Haga s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi? demanda Condorcet.</p>
+
+<p>&mdash;D'une omelette.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, je renonce aux &oelig;ufs.</p>
+
+<p>Et il rejoignit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit Favras, qu'ai-je &agrave; craindre?</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, merci.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi? demanda de Launay.</p>
+
+<p>&mdash;La prise de la Bastille.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! me voil&agrave; tranquille.</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;loigna en riant.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; mon tour, monsieur, fit la comtesse toute troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, belle comtesse, d&eacute;fiez-vous de la place Louis XV!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! r&eacute;pondit la comtesse, d&eacute;j&agrave; un jour je m'y suis &eacute;gar&eacute;e; j'ai
+bien souffert. Ce jour-l&agrave;, j'avais perdu la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cette fois encore, vous la perdrez, comtesse, mais vous ne la
+retrouverez pas.</p>
+
+<p>Mme du Barry poussa un cri et s'enfuit au salon pr&egrave;s des autres
+convives.</p>
+
+<p>Cagliostro allait y suivre ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, fit Richelieu, il ne reste plus que Taverney et moi &agrave; qui
+vous n'ayez rien dit, mon cher sorcier.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Taverney m'a pri&eacute; de ne rien dire, et vous, monsieur le
+mar&eacute;chal, vous ne m'avez rien demand&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! et je vous en prie encore, s'&eacute;cria Taverney les mains jointes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, voyons, pour nous prouver la puissance de votre g&eacute;nie, ne
+pourriez-vous pas nous dire une chose que nous deux savons seuls?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? demanda Cagliostro en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est ce que ce brave Taverney vient faire &agrave; Versailles au
+lieu de vivre tranquillement dans sa belle terre de Maison-Rouge, que le
+roi a rachet&eacute;e pour lui il y a trois ans?</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple, monsieur le mar&eacute;chal, r&eacute;pondit Cagliostro. Voici
+dix ans, monsieur avait voulu donner sa fille, Mlle Andr&eacute;e, au roi Louis
+XV; mais monsieur n'a pas r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! grogna Taverney.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, monsieur veut donner son fils, Philippe de Taverney, &agrave; la
+reine Marie-Antoinette. Demandez-lui si je mens.</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi! dit Taverney tout tremblant, cet homme est sorcier, ou le
+diable m'emporte!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit le mar&eacute;chal, ne parle pas si cavali&egrave;rement du diable, mon
+vieux Taverney.</p>
+
+<p>&mdash;Effrayant! effrayant! murmura Taverney.</p>
+
+<p>Et il se retourna pour implorer une derni&egrave;re fois la discr&eacute;tion de
+Cagliostro; mais celui-ci avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Taverney, allons au salon, dit le mar&eacute;chal; on prendrait le
+caf&eacute; sans nous, ou nous prendrions le caf&eacute; froid, ce qui serait bien
+pis.</p>
+
+<p>Et il courut au salon.</p>
+
+<p>Mais le salon &eacute;tait d&eacute;sert; pas un des convives n'avait eu le courage de
+revoir en face l'auteur des terribles pr&eacute;dictions.</p>
+
+<p>Les bougies br&ucirc;laient sur les cand&eacute;labres; le caf&eacute; fumait dans
+l'aigui&egrave;re; le feu sifflait dans l'&acirc;tre.</p>
+
+<p>Tout cela inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! mon vieux camarade, il para&icirc;t que nous allons prendre notre
+caf&eacute; en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te... Eh bien! o&ugrave; diable es-tu donc pass&eacute;?</p>
+
+<p>Et Richelieu regarda de tous c&ocirc;t&eacute;s; mais le petit vieillard s'&eacute;tait
+esquiv&eacute; comme les autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, dit le mar&eacute;chal en ricanant comme e&ucirc;t fait Voltaire, et en
+frottant l'une contre l'autre ses mains s&egrave;ches et blanches toutes
+charg&eacute;es de bagues, je serai le seul de tous mes convives qui mourrai
+dans mon lit. Eh! eh! dans mon lit! Comte de Cagliostro, je ne suis pas
+un incr&eacute;dule, moi. Dans mon lit, et le plus tard possible? Hol&agrave;! mon
+valet de chambre, et mes gouttes?</p>
+
+<p>Le valet de chambre entra un flacon &agrave; la main, et le mar&eacute;chal et lui
+pass&egrave;rent dans la chambre &agrave; coucher.</p>
+
+<p>FIN DU PROLOGUE</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#table">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Deux femmes inconnues</a></h3>
+
+
+<p>L'hiver de 1784, ce monstre qui d&eacute;vora un sixi&egrave;me de la France, nous
+n'avons pu, quoiqu'il grond&acirc;t aux portes, le voir chez M. le duc de
+Richelieu, enferm&eacute;s que nous &eacute;tions dans cette salle &agrave; manger si chaude
+et si parfum&eacute;e.</p>
+
+<p>Un peu de givre aux vitres, c'est le luxe de la nature ajout&eacute; au luxe
+des hommes. L'hiver a ses diamants, sa poudre et ses broderies d'argent
+pour le riche, enseveli sous sa fourrure, ou calfeutr&eacute; dans son
+carrosse, ou emball&eacute; dans les ouates et les velours d'un appartement
+chauff&eacute;. Tout frimas est une pompe, toute intemp&eacute;rie un changement de
+d&eacute;cor, que le riche regarde ex&eacute;cuter &agrave; travers les vitres de ses
+fen&ecirc;tres, par ce grand et &eacute;ternel machiniste que l'on appelle Dieu.</p>
+
+<p>En effet, qui a chaud peut admirer les arbres noirs, et trouver du
+charme aux sombres perspectives des plaines embaum&eacute;es par l'hiver.</p>
+
+<p>Celui qui sent monter &agrave; son cerveau les suaves parfums du d&icirc;ner qui
+l'attend peut humer de temps en temps, &agrave; travers une fen&ecirc;tre
+entrouverte, l'&acirc;pre parfum de la bise, et la glaciale vapeur des neiges
+qui r&eacute;g&eacute;n&egrave;rent ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>Celui, enfin, qui, apr&egrave;s une journ&eacute;e sans souffrances, quand des
+millions de ses concitoyens ont souffert, s'&eacute;tend sous un &eacute;dredon, dans
+des draps bien fins, dans un lit bien chaud; celui-l&agrave;, comme cet &eacute;go&iuml;ste
+dont parle Lucr&egrave;ce, et que glorifie Voltaire, peut trouver que tout est
+bien dans le meilleur des mondes possibles.</p>
+
+<p>Mais celui qui a froid ne voit rien de toutes ces splendeurs de la
+nature, aussi riche de son manteau blanc que de son manteau vert.</p>
+
+<p>Celui qui a faim cherche la terre et fuit le ciel: le ciel sans soleil
+et par cons&eacute;quent sans sourire pour le malheureux.</p>
+
+<p>Or, &agrave; cette &eacute;poque o&ugrave; nous sommes arriv&eacute;s, c'est-&agrave;-dire vers la moiti&eacute;
+du mois d'avril, trois cent mille malheureux, mourant de froid et de
+faim, g&eacute;missaient dans Paris seulement, dans Paris o&ugrave;, sous pr&eacute;texte que
+nulle ville ne renferme plus de riches, rien n'&eacute;tait pr&eacute;vu pour emp&ecirc;cher
+les pauvres de p&eacute;rir par le froid et par la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Depuis ces quatre mois, un ciel d'airain chassait les malheureux des
+villages dans les villes, comme d'habitude l'hiver chasse les loups des
+bois dans le village.</p>
+
+<p>Plus de pain, plus de bois.</p>
+
+<p>Plus de pain pour ceux qui supportaient le froid, plus de bois pour
+cuire le pain.</p>
+
+<p>Toutes les provisions faites, Paris les avait d&eacute;vor&eacute;es en un mois; le
+pr&eacute;v&ocirc;t des marchands, impr&eacute;voyant et incapable, ne savait pas faire
+entrer dans Paris, confi&eacute; &agrave; ses soins, deux cent mille cordes de bois
+disponibles dans un rayon de dix lieues autour de la capitale.</p>
+
+<p>Il donnait pour excuse: quand il gelait, la gel&eacute;e qui emp&ecirc;che les
+chevaux de marcher; quand il d&eacute;gelait, l'insuffisance des charrettes et
+des chevaux. Louis XVI toujours bon, toujours humain, toujours le
+premier frapp&eacute; des besoins physiques du peuple, dont les besoins sociaux
+lui &eacute;chappaient plus facilement, Louis XVI commen&ccedil;a par affecter une
+somme de deux cent mille livres &agrave; la location de chariots et de chevaux,
+puis ensuite il mit les uns et les autres en r&eacute;quisition forc&eacute;e.</p>
+
+<p>Cependant, la consommation continuait d'emporter les arrivages. Il
+fallait taxer les acheteurs. Nul n'eut le droit d'enlever d'abord du
+chantier g&eacute;n&eacute;ral plus d'une voie de bois, puis plus d'une demi-voie. On
+vit alors la queue s'allonger &agrave; la porte des chantiers, comme, plus
+tard, on devait la voir s'allonger &agrave; la porte des boulangers.</p>
+
+<p>Le roi d&eacute;pensa tout l'argent de sa cassette en aum&ocirc;nes, il leva trois
+millions sur les recettes des octrois, et appliqua ces trois millions au
+soulagement des malheureux, d&eacute;clarant que toute urgence devait c&eacute;der et
+se taire devant l'urgence du froid et de la famine.</p>
+
+<p>La reine, de son c&ocirc;t&eacute;, donna cinq cents louis sur ses &eacute;pargnes. On
+convertit en salles d'asile les couvents, les h&ocirc;pitaux, les monuments
+publics, et chaque porte coch&egrave;re s'ouvrit &agrave; l'ordre de ses ma&icirc;tres, &agrave;
+l'exemple de celles des ch&acirc;teaux royaux, pour donner acc&egrave;s dans les
+cours des h&ocirc;tels &agrave; des pauvres qui venaient s'accroupir autour d'un
+grand feu.</p>
+
+<p>On esp&eacute;rait gagner ainsi les bons d&eacute;gels!</p>
+
+<p>Mais le ciel &eacute;tait inflexible! Chaque soir un voile de cuivre rose
+s'&eacute;tendait sur le firmament; l'&eacute;toile brillait s&egrave;che et froide comme un
+falot de la mort, et la gel&eacute;e nocturne condensait de nouveau, dans un
+lac de diamant, la neige p&acirc;le que le soleil de midi avait un instant
+liqu&eacute;fi&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant le jour, des milliers d'ouvriers, la pioche et la pelle en main,
+&eacute;chafaudaient la neige et la glace le long des maisons, en sorte qu'un
+double rempart &eacute;pais et humide obstruait la moiti&eacute; des rues, d&eacute;j&agrave; trop
+&eacute;troites pour la plupart. Carrosses pesants aux roues glissantes,
+chevaux vacillants et abattus &agrave; chaque minute refoulaient sur ces murs
+glac&eacute;s le passant expos&eacute; au triple danger des chutes, des chocs et des
+&eacute;croulements.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, les amas de neige et de glaces devinrent tels que les boutiques
+en furent masqu&eacute;es, les passages bouch&eacute;s, et qu'il fallut renoncer &agrave;
+enlever les glaces, les forces et les moyens de charroi ne suffisant
+plus.</p>
+
+<p>Paris, impuissant, s'avoua vaincu et laissa faire l'hiver. D&eacute;cembre,
+janvier, f&eacute;vrier et mars se pass&egrave;rent ainsi; quelquefois un d&eacute;gel de
+deux ou trois jours changeait en un oc&eacute;an tout Paris, d&eacute;pourvu d'&eacute;gouts
+et de pentes.</p>
+
+<p>Certaines rues, dans ces moments-l&agrave;, ne pouvaient &ecirc;tre travers&eacute;es qu'&agrave;
+la nage. Des chevaux s'y perdirent et se noy&egrave;rent. Les carrosses ne s'y
+hasard&egrave;rent plus, m&ecirc;me au pas; ils se fussent chang&eacute;s en bateaux.</p>
+
+<p>Paris, fid&egrave;le &agrave; son caract&egrave;re, chansonna la mort par le froid, comme il
+avait chansonn&eacute; la mort par la famine. On alla en procession aux Halles
+pour voir les poissardes d&eacute;biter leur marchandise, et courir le chaland
+avec d'&eacute;normes bottes de cuir, des culottes dans leurs bottes et la jupe
+retrouss&eacute;e jusqu'&agrave; la ceinture, le tout en riant, gesticulant et
+s'&eacute;claboussant les unes les autres dans le mar&eacute;cage qu'elles habitaient;
+mais comme les d&eacute;gels &eacute;taient &eacute;ph&eacute;m&egrave;res, comme la glace succ&eacute;dait plus
+opaque et plus opini&acirc;tre, comme les lacs de la veille devenaient un
+cristal glissant le lendemain, des tra&icirc;neaux rempla&ccedil;aient les carrosses
+et couraient, pouss&eacute;s par des patineurs ou tra&icirc;n&eacute;s par des chevaux
+ferr&eacute;s &agrave; pointes, sur les chauss&eacute;es des rues, chang&eacute;es en miroirs unis.
+La Seine, gel&eacute;e &agrave; une profondeur de plusieurs pieds, &eacute;tait devenue le
+rendez-vous des oisifs qui s'y exer&ccedil;aient &agrave; la course, c'est-&agrave;-dire &agrave; la
+chute, aux glissades, au patinage, aux jeux de toute sorte enfin, et
+qui, &eacute;chauff&eacute;s par cette gymnastique, couraient au feu le plus voisin,
+d&egrave;s que la fatigue les for&ccedil;ait au repos, pour emp&ecirc;cher la sueur de geler
+sur leurs membres.</p>
+
+<p>On pr&eacute;voyait le moment o&ugrave; les communications par eau &eacute;tant interrompues,
+o&ugrave; les communications par terre &eacute;tant devenues impossibles, on pr&eacute;voyait
+le moment o&ugrave; les vivres n'arriveraient plus et o&ugrave; Paris, ce corps
+gigantesque, succomberait faute d'aliments, comme ces monstres c&eacute;tac&eacute;s
+qui, ayant d&eacute;peupl&eacute; leurs cantons, demeurent enferm&eacute;s par les glaces
+polaires et meurent d'inanition faute d'avoir pu, par les fissures,
+s'&eacute;chapper, comme les petits poissons leur proie, et gagner des zones
+plus temp&eacute;r&eacute;es, des eaux plus f&eacute;condes.</p>
+
+<p>Le roi, dans cette extr&eacute;mit&eacute;, assembla son conseil. Il y d&eacute;cida qu'on
+exilerait de Paris, c'est-&agrave;-dire que l'on prierait de retourner dans
+leurs provinces les &eacute;v&ecirc;ques, les abb&eacute;s, les moines trop insoucieux de la
+r&eacute;sidence; les gouverneurs, les intendants de province, qui avaient fait
+de Paris le si&egrave;ge de leur gouvernement; enfin les magistrats, qui
+pr&eacute;f&eacute;raient l'Op&eacute;ra et le monde &agrave; leurs fauteuils fleurdelis&eacute;s.</p>
+
+<p>En effet, tous ces gens faisaient grosse d&eacute;pense de bois dans leurs
+riches h&ocirc;tels, tous ces gens consommaient beaucoup de vivres dans leurs
+immenses cuisines.</p>
+
+<p>Il y avait encore tous les seigneurs de terres provinciales, que l'on
+inviterait &agrave; s'enfermer dans leurs ch&acirc;teaux. Mais M. Lenoir, lieutenant
+de police, fit observer au roi que tous ces gens n'&eacute;tant pas des
+coupables, on ne pouvait les forcer &agrave; quitter Paris du jour au
+lendemain; que par cons&eacute;quent ils mettraient &agrave; se retirer une lenteur
+r&eacute;sultant &agrave; la fois du mauvais vouloir et de la difficult&eacute; des chemins,
+et qu'ainsi le d&eacute;gel arriverait avant qu'on e&ucirc;t obtenu l'avantage de la
+mesure, tandis que tous les inconv&eacute;nients s'en seraient produits.</p>
+
+<p>Cependant, cette piti&eacute; du roi qui avait mis ses coffres &agrave; sec, cette
+mis&eacute;ricorde de la reine qui avait &eacute;puis&eacute; son &eacute;pargne, avaient excit&eacute; la
+reconnaissance ing&eacute;nieuse du peuple, qui consacra par des monuments,
+&eacute;ph&eacute;m&egrave;res comme le mal et comme le bienfait, la m&eacute;moire des charit&eacute;s que
+Louis XVI et la reine avaient vers&eacute;es sur les indigents. Comme,
+autrefois, les soldats &eacute;rigeaient des troph&eacute;es au g&eacute;n&eacute;ral vainqueur,
+avec les armes de l'ennemi dont le g&eacute;n&eacute;ral les avait d&eacute;livr&eacute;s, les
+Parisiens, sur le champ de bataille m&ecirc;me o&ugrave; ils luttaient contre
+l'hiver, &eacute;lev&egrave;rent donc au roi et &agrave; la reine des ob&eacute;lisques de neige et
+de glace. Chacun y concourut: le man&oelig;uvre donna ses bras, l'ouvrier son
+industrie, l'artiste son talent, et les ob&eacute;lisques s'&eacute;lev&egrave;rent &eacute;l&eacute;gants,
+hardis et solides, &agrave; chaque coin des principales rues, et le pauvre
+homme de lettres que le bienfait du souverain avait &eacute;t&eacute; chercher dans sa
+mansarde apporta l'offrande d'une inscription r&eacute;dig&eacute;e plus encore par le
+c&oelig;ur que par l'esprit.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin de mars, le d&eacute;gel &eacute;tait venu, mais in&eacute;gal, incomplet, avec des
+reprises de gel&eacute;e qui prolongeaient la mis&egrave;re, la douleur et la faim,
+dans la population parisienne, en m&ecirc;me temps qu'elles conservaient
+debout et solides les monuments de neige.</p>
+
+<p>Jamais la mis&egrave;re n'avait &eacute;t&eacute; aussi grande que dans cette derni&egrave;re
+p&eacute;riode; c'est que les intermittences d'un soleil d&eacute;j&agrave; ti&egrave;de faisaient
+para&icirc;tre plus dures encore les nuits de gel&eacute;e et de bise: les grandes
+couches de glace avaient fondu et s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es dans la Seine
+d&eacute;bordant de toutes parts. Mais, aux premiers jours d'avril, une de ces
+recrudescences de froid dont nous avons parl&eacute; se manifesta; les
+ob&eacute;lisques, le long desquels avait d&eacute;j&agrave; coul&eacute; cette sueur qui pr&eacute;sageait
+leur mort, les ob&eacute;lisques, &agrave; moiti&eacute; fondus, se solidifi&egrave;rent de nouveau,
+informes et amoindris; une belle couche de neige couvrit les boulevards
+et les quais, et l'on vit les tra&icirc;neaux repara&icirc;tre avec leurs chevaux
+fringants. Cela faisait merveille sur les quais et sur les boulevards.
+Mais dans les rues, les carrosses et les cabriolets rapides devenaient
+la terreur des pi&eacute;tons, qui ne les entendaient pas venir, qui, souvent
+emp&ecirc;ch&eacute;s par les murailles de glace, ne pouvaient les &eacute;viter; enfin qui,
+le plus souvent, tombaient sous les roues en essayant de fuir.</p>
+
+<p>En peu de jours, Paris se couvrit de bless&eacute;s et de mourants. Ici, une
+jambe bris&eacute;e par une chute faite sur le verglas; l&agrave;, une poitrine
+enfonc&eacute;e par le brancard d'un cabriolet qui, emport&eacute; dans la rapidit&eacute; de
+sa course, n'avait pu s'arr&ecirc;ter sur la glace. Alors, la police commen&ccedil;a
+de s'occuper &agrave; pr&eacute;server des roues ceux qui avaient &eacute;chapp&eacute; au froid, &agrave;
+la faim et aux inondations. On fit donc payer des amendes aux riches qui
+&eacute;crasaient les pauvres. C'est qu'en ce temps-l&agrave;, r&egrave;gne des
+aristocraties, il y avait aristocratie m&ecirc;me dans la mani&egrave;re de conduire
+les chevaux: un prince du sang se menait &agrave; toute bride et sans crier
+gare; un duc et pair, un gentilhomme et une fille d'Op&eacute;ra, au grand
+trot; un pr&eacute;sident et un financier, au trot; le petit-ma&icirc;tre, dans son
+cabriolet, se conduisait lui-m&ecirc;me comme &agrave; la chasse, et le jockey,
+debout derri&egrave;re, criait &laquo;Gare!&raquo; quand le ma&icirc;tre avait accroch&eacute; ou
+renvers&eacute; un malheureux.</p>
+
+<p>Et puis, comme dit Mercier, se ramassait qui pouvait; mais, en somme,
+pourvu que le Parisien v&icirc;t de beaux tra&icirc;neaux au col de cygne courir sur
+le boulevard, pourvu qu'il admir&acirc;t dans leurs pelisses de martre ou
+d'hermine les belles dames de la cour, entra&icirc;n&eacute;es comme des m&eacute;t&eacute;ores sur
+les sillons reluisants de la glace, pourvu que les grelots dor&eacute;s, les
+filets de pourpre et les panaches des chevaux amusassent les enfants
+&eacute;chelonn&eacute;s sur le passage de toutes ces belles choses, le bourgeois de
+Paris oubliait l'incurie des gens de police et les brutalit&eacute;s des
+cochers, tandis que le pauvre, de son c&ocirc;t&eacute;, du moins pour un instant,
+oubliait sa mis&egrave;re, habitu&eacute; qu'il &eacute;tait encore en ce temps-l&agrave; &agrave; &ecirc;tre
+patronn&eacute; par les gens riches ou par ceux qui affectaient de l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Or, c'est dans les circonstances que nous venons de rapporter, huit
+jours apr&egrave;s ce d&icirc;ner donn&eacute; &agrave; Versailles par M. de Richelieu, que l'on
+vit, par un beau mais froid soleil, entrer &agrave; Paris quatre tra&icirc;neaux
+&eacute;l&eacute;gants, glissant sur la neige durcie qui couvrait le Cours-la-Reine et
+l'extr&eacute;mit&eacute; des boulevards, &agrave; partir des Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Hors Paris, la
+glace peut garder longtemps sa blancheur virginale, les pieds du passant
+sont rares. &Agrave; Paris, au contraire, cent mille pas &agrave; l'heure d&eacute;florent
+vite, en le noircissant, le manteau splendide de l'hiver.</p>
+
+<p>Les tra&icirc;neaux, qui avaient gliss&eacute; &agrave; sec sur la route, s'arr&ecirc;t&egrave;rent
+d'abord au boulevard, c'est-&agrave;-dire d&egrave;s que la boue succ&eacute;da aux neiges.
+En effet, le soleil de la journ&eacute;e avait amolli l'atmosph&egrave;re, et le d&eacute;gel
+momentan&eacute; commen&ccedil;ait; nous disons momentan&eacute;, car la puret&eacute; de l'air
+promettait pour la nuit cette bise glaciale qui br&ucirc;le en avril les
+premi&egrave;res feuilles et les premi&egrave;res fleurs.</p>
+
+<p>Dans le tra&icirc;neau qui marchait en t&ecirc;te se trouvaient deux hommes v&ecirc;tus
+d'une houppelande brune en drap, avec un collet double; la seule
+diff&eacute;rence que l'on remarqu&acirc;t entre les deux habits, c'est que l'un
+avait des boutons et des brandebourgs d'or, et l'autre des brandebourgs
+de soie et des boutons pareils aux brandebourgs.</p>
+
+<p>Ces deux hommes, tra&icirc;n&eacute;s par un cheval noir dont les naseaux soufflaient
+une &eacute;paisse fum&eacute;e, pr&eacute;c&eacute;daient un second tra&icirc;neau, sur lequel ils
+jetaient de temps en temps les yeux, comme pour le surveiller.</p>
+
+<p>Dans ce second tra&icirc;neau se trouvaient deux femmes si bien envelopp&eacute;es de
+fourrures que nul n'e&ucirc;t pu voir leurs visages. On pourrait m&ecirc;me ajouter
+qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de dire &agrave; quel sexe appartenaient ces deux
+personnages, si on ne les e&ucirc;t reconnus femmes &agrave; la hauteur de leur
+coiffure, au sommet de laquelle un petit chapeau secouait ses plumes.</p>
+
+<p>De l'&eacute;difice colossal de cette coiffure enchev&ecirc;tr&eacute;e de nattes, de rubans
+et de menus joyaux, un nuage de poudre blanche s'&eacute;chappait, comme
+l'hiver s'&eacute;chappe un nuage de givre des branches que la bise secoue.</p>
+
+<p>Ces deux dames, assises l'une &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, et tellement
+rapproch&eacute;es que leur si&egrave;ge se confondait, s'entretenaient sans faire
+attention aux nombreux spectateurs qui les regardaient passer sur le
+boulevard.</p>
+
+<p>Nous avons oubli&eacute; de dire qu'apr&egrave;s un instant d'h&eacute;sitation elles avaient
+repris leur course.</p>
+
+<p>L'une d'elles, la plus grande et la plus majestueuse, appuyait sur ses
+l&egrave;vres un mouchoir de fine batiste brod&eacute;e, tenait sa t&ecirc;te droite et
+ferme, malgr&eacute; la bise que fendait le tra&icirc;neau dans sa course rapide.
+Cinq heures venaient de sonner &agrave; l'&eacute;glise Sainte-Croix-d'Antin, et la
+nuit commen&ccedil;ait &agrave; descendre sur Paris, et avec la nuit le froid.</p>
+
+<p>En ce moment, les &eacute;quipages &eacute;taient parvenus &agrave; la Porte Saint-Denis &agrave;
+peu pr&egrave;s.</p>
+
+<p>La dame du tra&icirc;neau, la m&ecirc;me qui tenait un mouchoir sur sa bouche, fit
+un signe aux deux hommes de l'avant-garde qui distanc&egrave;rent le tra&icirc;neau
+des deux dames, en pressant le pas du cheval noir. Puis la m&ecirc;me dame se
+retourna vers l'arri&egrave;re-garde, compos&eacute;e de deux autres tra&icirc;neaux
+conduits chacun par un cocher sans livr&eacute;e, et les deux cochers,
+ob&eacute;issant de leur c&ocirc;t&eacute; au signe qu'ils venaient de comprendre,
+disparurent par la rue Saint-Denis, dans la profondeur de laquelle ils
+s'engouffr&egrave;rent.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, comme nous l'avons dit, le tra&icirc;neau des deux hommes gagna
+sur celui des deux femmes, et finit par dispara&icirc;tre dans les premi&egrave;res
+brumes du soir, qui s'&eacute;paississaient autour de la colossale construction
+de la Bastille.</p>
+
+<p>Le second tra&icirc;neau, arriv&eacute; au boulevard de M&eacute;nilmontant, s'arr&ecirc;ta; de ce
+c&ocirc;t&eacute;, les promeneurs &eacute;taient rares, la nuit les avait dispers&eacute;s;
+d'ailleurs, en ce quartier lointain, peu de bourgeois se hasardaient
+sans falot et sans escorte, depuis que l'hiver avait aiguis&eacute; les dents
+de trois ou quatre mille mendiants suspects, chang&eacute;s tout doucement en
+voleurs.</p>
+
+<p>La dame que nous avons d&eacute;j&agrave; d&eacute;sign&eacute;e &agrave; nos lecteurs comme donnant des
+ordres toucha du doigt l'&eacute;paule du cocher qui conduisait le tra&icirc;neau.</p>
+
+<p>Le tra&icirc;neau s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Weber, dit-elle, combien vous faut-il de temps pour amener le
+cabriolet o&ugrave; vous savez?</p>
+
+<p>&mdash;Matame brend le gapriolet? demanda le cocher, avec un accent allemand
+des mieux prononc&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je reviendrai par les rues pour voir les feux. Or, les rues sont
+encore plus boueuses que les boulevards, et on roulerait mal en
+tra&icirc;neau. Et puis, j'ai gagn&eacute; un peu de froid. Vous aussi, n'est-ce pas,
+petite? dit la dame s'adressant &agrave; sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, r&eacute;pondit celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous entendez, Weber? o&ugrave; vous savez, avec le cabriolet.</p>
+
+<p>&mdash;Pien, matame.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps vous faut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Une temi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; voyez l'heure, petite.</p>
+
+<p>La plus jeune des deux dames fouilla dans sa pelisse et regarda l'heure
+&agrave; sa montre avec assez de difficult&eacute;, car, nous l'avons dit, la nuit
+s'&eacute;paississait.</p>
+
+<p>&mdash;Six heures moins un quart, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, &agrave; sept heures moins un quart, Weber.</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, la dame sauta l&eacute;g&egrave;rement hors du tra&icirc;neau, donna
+la main &agrave; son amie, et commen&ccedil;a de s'&eacute;loigner, tandis que le cocher,
+avec des gestes d'un respectueux d&eacute;sespoir, murmura assez haut pour &ecirc;tre
+entendu de sa ma&icirc;tresse:</p>
+
+<p>&mdash;Imbrutence! ah! mein Gott! quelle imbrutence!</p>
+
+<p>Les deux jeunes femmes se mirent &agrave; rire, s'enferm&egrave;rent dans leurs
+pelisses, dont les collets montaient jusqu'&agrave; la hauteur des oreilles, et
+travers&egrave;rent la contre-all&eacute;e du boulevard en s'amusant &agrave; faire craquer
+la neige sous leurs petits pieds, chauss&eacute;s de fines mules fourr&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui avez de bons yeux, Andr&eacute;e, fit la dame qui paraissait la plus
+&acirc;g&eacute;e, et qui, cependant, ne devait pas avoir plus de trente &agrave;
+trente-deux ans, essayez donc de lire &agrave; cet angle le nom de la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Pont-aux-Choux, madame, dit la jeune femme en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle rue est-ce l&agrave;, rue du Pont-aux-Choux? Ah! mon Dieu! mais nous
+sommes perdues! rue du Pont-aux-Choux! on m'avait dit la deuxi&egrave;me rue &agrave;
+droite. Mais sentez-vous, Andr&eacute;e, comme il flaire bon le pain chaud?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas &eacute;tonnant, r&eacute;pondit sa compagne, nous sommes &agrave; la porte
+d'un boulanger.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demandons-lui o&ugrave; est la rue Saint-Claude.</p>
+
+<p>Et celle qui venait de parler fit un mouvement vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'entrez pas, madame! fit vivement l'autre femme; laissez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;La rue Saint-Claude, mes mignonnes dames, dit une voix enjou&eacute;e, vous
+voulez savoir o&ugrave; est la rue Saint-Claude?</p>
+
+<p>Les deux femmes se retourn&egrave;rent en m&ecirc;me temps, et d'un seul mouvement,
+dans la direction de la voix, et elles virent, debout et appuy&eacute; &agrave; la
+porte du boulanger, un geindre<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> affubl&eacute; de sa jaquette, et les jambes
+et la poitrine d&eacute;couvertes, malgr&eacute; le froid glacial qu'il faisait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un homme nu! s'&eacute;cria la plus jeune des deux femmes. Sommes nous
+donc en Oc&eacute;anie?</p>
+
+<p>Et elle fit un pas en arri&egrave;re et se cacha derri&egrave;re sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous cherchez la rue Saint-Claude? poursuivit le mitron qui ne
+comprenait rien au mouvement qu'avait fait la plus jeune des deux dames,
+et qui, habitu&eacute; &agrave; son costume, &eacute;tait loin de lui attribuer la force
+centrifuge dont nous venons de voir le r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, la rue Saint-Claude, r&eacute;pondit l'a&icirc;n&eacute;e des deux femmes,
+en comprimant elle-m&ecirc;me une forte envie de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas difficile &agrave; trouver, et, d'ailleurs, je vais vous y
+conduire, reprit le joyeux gar&ccedil;on enfarin&eacute;, qui, joignant le fait &agrave; la
+parole, se mit &agrave; d&eacute;ployer le compas de ses immenses jambes maigres, au
+bout desquelles s'emmanchaient deux savates larges comme des bateaux.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas! non pas! dit l'a&icirc;n&eacute;e des deux femmes, qui ne se souciait sans
+doute pas d'&ecirc;tre rencontr&eacute;e avec un pareil guide; indiquez-nous la rue,
+sans vous d&eacute;ranger, et nous t&acirc;cherons de suivre votre indication.</p>
+
+<p>&mdash;Premi&egrave;re rue &agrave; droite, madame, r&eacute;pondit le guide en se retirant avec
+discr&eacute;tion.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dirent ensemble les deux femmes.</p>
+
+<p>Et elles se mirent &agrave; courir dans la direction indiqu&eacute;e, en &eacute;touffant
+leurs rires sous leurs manchons.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#table">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Un int&eacute;rieur</a></h3>
+
+
+<p>Ou nous avons trop compt&eacute; sur la m&eacute;moire de notre lecteur, ou nous
+pouvons esp&eacute;rer qu'il conna&icirc;t d&eacute;j&agrave; cette rue Saint-Claude, qui touche
+par l'est au boulevard et par l'ouest &agrave; la rue Saint-Louis; en effet, il
+a vu plus d'un des personnages qui ont jou&eacute; ou qui joueront un r&ocirc;le dans
+cette histoire la parcourir dans un autre temps, c'est-&agrave;-dire lorsque le
+grand physicien Joseph Balsamo y habitait avec sa sibylle Lorenza et son
+ma&icirc;tre Althotas.</p>
+
+<p>En 1784 comme en 1770, &eacute;poque &agrave; laquelle nous y avons conduit pour la
+premi&egrave;re fois nos lecteurs, la rue Saint-Claude &eacute;tait une honn&ecirc;te rue,
+peu claire, c'est vrai, peu nette, c'est encore vrai; enfin peu
+fr&eacute;quent&eacute;e, peu b&acirc;tie et peu connue. Mais elle avait son nom de saint et
+sa qualit&eacute; de rue du Marais, et comme telle elle abritait, dans les
+trois ou quatre maisons qui composaient son effectif, plusieurs pauvres
+rentiers, plusieurs pauvres marchands et plusieurs pauvres pauvres,
+oubli&eacute;s sur les &eacute;tats de la paroisse.</p>
+
+<p>Outre ces trois ou quatre maisons, il y avait bien encore, au coin du
+boulevard, un h&ocirc;tel de grande mine, dont la rue Saint-Claude e&ucirc;t pu se
+glorifier comme d'un b&acirc;timent aristocratique; mais ce b&acirc;timent, dont les
+hautes fen&ecirc;tres eussent, par-dessus le mur de la cour, &eacute;clair&eacute; toute la
+rue dans un jour de f&ecirc;te avec le simple reflet de ses cand&eacute;labres et de
+ses lustres; ce b&acirc;timent, disions-nous, &eacute;tait la plus noire, la plus
+muette et la plus close de toutes les maisons du quartier.</p>
+
+<p>La porte ne s'ouvrait jamais; les fen&ecirc;tres, matelass&eacute;es de coussins de
+cuir, avaient sur chaque feuille des jalousies, sur chaque plinthe des
+volets, une couche de poussi&egrave;re que les physiologistes ou les g&eacute;ologues
+eussent accus&eacute;e de remonter &agrave; dix ans.</p>
+
+<p>Quelquefois un passant d&eacute;s&oelig;uvr&eacute;, un curieux ou un voisin, s'approchait
+de la porte coch&egrave;re, et au travers de la vaste serrure examinait
+l'int&eacute;rieur de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Alors, il ne voyait que touffes d'herbe entre les pav&eacute;s, moisissures et
+mousse sur les dalles. Parfois un &eacute;norme rat, suzerain de ce domaine
+abandonn&eacute;, traversait tranquillement la cour et s'allait plonger dans
+les caves, modestie bien superflue, quand il avait &agrave; sa pleine et
+enti&egrave;re disposition des salons et des cabinets si commodes, o&ugrave; les chats
+ne pouvaient le venir troubler.</p>
+
+<p>Si c'&eacute;tait un passant ou un curieux, apr&egrave;s avoir constat&eacute; vis-&agrave;-vis de
+lui-m&ecirc;me la solitude de cet h&ocirc;tel, il continuait son chemin; mais si
+c'&eacute;tait un voisin, comme l'int&eacute;r&ecirc;t qui s'attachait &agrave; l'h&ocirc;tel &eacute;tait plus
+grand, il restait presque toujours assez longtemps en observation pour
+qu'un autre voisin v&icirc;nt prendre place aupr&egrave;s de lui, attir&eacute; par une
+curiosit&eacute; pareille &agrave; la sienne; et alors presque toujours s'&eacute;tablissait
+une conversation dont nous sommes &agrave; peu pr&egrave;s certain de rappeler le
+fond, sinon les d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&mdash;Voisin, disait celui qui ne regardait pas &agrave; celui qui regardait, que
+voyez-vous donc dans la maison de M. le comte de Balsamo?</p>
+
+<p>&mdash;Voisin, r&eacute;pondait celui qui regardait &agrave; celui qui ne regardait pas, je
+vois le rat.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voulez-vous permettre?</p>
+
+<p>Et le second curieux s'installait &agrave; son tour au trou de la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;Le voyez-vous? disait le voisin d&eacute;poss&eacute;d&eacute; au voisin en possession.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondait celui-ci, je le vois. Ah! monsieur, il a engraiss&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien, rien ne le g&ecirc;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Et certainement, quoiqu'on en dise, il doit rester de bons morceaux
+dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;De bons morceaux, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! M. de Balsamo a disparu trop t&ocirc;t pour n'avoir pas oubli&eacute; quelque
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! voisin, quand une maison est &agrave; moiti&eacute; br&ucirc;l&eacute;e, que voulez-vous
+qu'on y oublie?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, voisin, vous pourriez bien avoir raison.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s avoir de nouveau regard&eacute; le rat, on se s&eacute;parait effray&eacute; d'en
+avoir tant dit sur une mati&egrave;re si myst&eacute;rieuse et si d&eacute;licate. En effet,
+depuis l'incendie de cette maison, ou plut&ocirc;t d'une partie de la maison,
+Balsamo avait disparu, nulle r&eacute;paration ne s'&eacute;tait faite, l'h&ocirc;tel avait
+&eacute;t&eacute; abandonn&eacute;.</p>
+
+<p>Laissons-le surgir tout sombre et tout humide dans la nuit avec ses
+terrasses couvertes de neige et son toit &eacute;chancr&eacute; par les flammes, ce
+vieil h&ocirc;tel pr&egrave;s duquel nous n'avons pas voulu passer sans nous arr&ecirc;ter
+devant lui comme devant une vieille connaissance; puis, traversant la
+rue pour passer de gauche &agrave; droite, regardons, attenante &agrave; un petit
+jardin ferm&eacute; par un grand mur, une maison &eacute;troite et haute, qui s'&eacute;l&egrave;ve
+pareille &agrave; une longue tour blanche sur le fond gris-bleu du ciel.</p>
+
+<p>Au fa&icirc;te de cette maison, une chemin&eacute;e se dresse comme un paratonnerre,
+et juste au z&eacute;nith de cette chemin&eacute;e, une brillante &eacute;toile tourbillonne
+et scintille.</p>
+
+<p>Le dernier &eacute;tage de la maison se perdrait inaper&ccedil;u dans l'espace, sans
+un rayon de lumi&egrave;re qui rougit deux fen&ecirc;tres sur trois qui composent la
+fa&ccedil;ade.</p>
+
+<p>Les autres &eacute;tages sont mornes et sombres. Les locataires dorment-ils
+d&eacute;j&agrave;? &Eacute;conomisent-ils, dans leurs couvertures, et la chandelle si ch&egrave;re,
+et le bois si rare cette ann&eacute;e? Toujours est-il que les quatre &eacute;tages ne
+donnent pas signe d'existence, tandis que le cinqui&egrave;me non seulement
+vit, mais encore rayonne avec une certaine affectation.</p>
+
+<p>Frappons &agrave; la porte; montons l'escalier sombre, il finit &agrave; ce cinqui&egrave;me
+&eacute;tage o&ugrave; nous avons affaire. Une simple &eacute;chelle pos&eacute;e contre le mur
+conduit &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Un pied-de-biche pend &agrave; la porte; un paillasson de natte et une pat&egrave;re
+de bois meublent l'escalier.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re porte ouverte, nous entrerons dans une chambre obscure et
+nue; c'est celle dont la fen&ecirc;tre n'est pas &eacute;clair&eacute;e. Cette pi&egrave;ce sert
+d'antichambre et donne dans une seconde dont l'ameublement et les
+d&eacute;tails m&eacute;ritent toute notre attention.</p>
+
+<p>Du carreau au lieu de parquet, des portes grossi&egrave;rement peintes, trois
+fauteuils de bois blanc garnis de velours jaune, un pauvre sofa dont les
+coussins ondulent sous les plis d'un amaigrissement produit par l'&acirc;ge.</p>
+
+<p>Les plis et la flaccidit&eacute;<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> sont les rides et l'atonie d'un vieux
+fauteuil: jeune, il rebondissait et chatoyait; hors d'&acirc;ge, il suit son
+h&ocirc;te au lieu de le repousser; et quand il a &eacute;t&eacute; vaincu, c'est-&agrave;-dire
+lorsqu'on s'est assis dedans, il crie.</p>
+
+<p>Deux portraits pendus au mur attirent d'abord les regards. Une chandelle
+et une lampe, plac&eacute;es l'une sur un gu&eacute;ridon &agrave; trois pieds, l'autre sur
+la chemin&eacute;e, combinent leurs feux de mani&egrave;re &agrave; faire de ces deux
+portraits deux foyers de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Toquet sur la t&ecirc;te, figure longue et p&acirc;le, &oelig;il mat, barbe pointue,
+fraise au col, le premier de ces portraits se recommande par sa
+notori&eacute;t&eacute;; c'est le visage h&eacute;ro&iuml;quement ressemblant de Henri III, roi de
+France et de Pologne.</p>
+
+<p>Au-dessus se lit une inscription trac&eacute;e en lettres noires sur un cadre
+mal dor&eacute;:</p>
+
+<p class="center">
+<i>HENRI DE VALOIS</i>
+</p>
+
+<p>L'autre portrait, dor&eacute; plus r&eacute;cemment, aussi frais de peinture que
+l'autre est surann&eacute;, repr&eacute;sente une jeune femme &agrave; l'&oelig;il noir, au nez
+fin et droit, aux pommettes saillantes, &agrave; la bouche circonspecte. Elle
+est coiff&eacute;e, ou plut&ocirc;t &eacute;cras&eacute;e d'un &eacute;difice de cheveux et de soieries,
+pr&egrave;s duquel le toquet de Henri III prend les proportions d'une
+taupini&egrave;re pr&egrave;s d'une pyramide.</p>
+
+<p>Sous ce portrait se lit &eacute;galement en lettres noires:</p>
+
+<p class="center">
+<i>JEANNE DE VALOIS</i>
+</p>
+
+<p>Et si l'on veut, apr&egrave;s avoir inspect&eacute; l'&acirc;tre &eacute;teint, les pauvres rideaux
+de siamoise du lit recouvert de damas vert jauni, si l'on veut savoir
+quel rapport ont ces portraits avec les habitants de ce cinqui&egrave;me &eacute;tage,
+il n'est besoin que de se tourner vers une petite table de ch&ecirc;ne sur
+laquelle, accoud&eacute;e du bras gauche, une femme simplement v&ecirc;tue r&eacute;vise
+plusieurs lettres cachet&eacute;es et en contr&ocirc;le les adresses.</p>
+
+<p>Cette jeune femme est l'original du portrait.</p>
+
+<p>&Agrave; trois pas d'elle, dans une attitude semi-curieuse, semi-respectueuse,
+une petite vieille suivante, de soixante ans, v&ecirc;tue comme une du&egrave;gne de
+Greuze, attend et regarde.</p>
+
+<p>&laquo;Jeanne de Valois&raquo;, disait l'inscription.</p>
+
+<p>Mais alors, si cette dame &eacute;tait une Valois, comment Henri III, le roi
+sybarite, le voluptueux frais&eacute;, supportait-il, m&ecirc;me en peinture, le
+spectacle d'une mis&egrave;re pareille, lorsqu'il s'agissait, non seulement
+d'une personne de sa race, mais encore de son nom?</p>
+
+<p>Au reste, la dame du cinqui&egrave;me ne d&eacute;mentait point, personnellement,
+l'origine qu'elle se donnait. Elle avait des mains blanches et d&eacute;licates
+qu'elle r&eacute;chauffait, de temps en temps, sous ses bras crois&eacute;s. Elle
+avait un pied petit, fin, allong&eacute;, chauss&eacute; d'une pantoufle de velours
+encore coquette, et qu'elle essayait de r&eacute;chauffer aussi en battant le
+carreau luisant et froid comme cette glace qui couvrait Paris.</p>
+
+<p>Puis comme la bise sifflait sous les portes et par les fentes des
+fen&ecirc;tres, la suivante secouait tristement les &eacute;paules et regardait le
+foyer sans feu.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la dame ma&icirc;tresse du logis, elle comptait toujours les lettres
+et lisait les adresses.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s chaque lecture d'adresse, elle faisait un petit calcul.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Misery, murmura-t-elle, premi&egrave;re dame d'atours de Sa Majest&eacute;.
+Il ne faut compter de ce c&ocirc;t&eacute; que six louis, car on m'a d&eacute;j&agrave; donn&eacute;.</p>
+
+<p>Et elle poussa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Mme Patrix, femme de chambre de Sa Majest&eacute;, deux louis. M. d'Ormesson,
+une audience. M. de Calonne, un conseil. M. de Rohan, une visite. Et
+nous t&acirc;cherons qu'il nous la rende, fit la jeune femme.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons donc, continua-t-elle du m&ecirc;me ton de psalmodie, huit louis
+assur&eacute;s d'ici &agrave; huit jours.</p>
+
+<p>Et elle leva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Dame Clotilde, dit-elle, mouchez donc cette chandelle!</p>
+
+<p>La vieille ob&eacute;it et se remit en place, s&eacute;rieuse et attentive.</p>
+
+<p>Cette esp&egrave;ce d'inquisition dont elle &eacute;tait l'objet parut fatiguer la
+jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez donc, ma ch&egrave;re, dit-elle, s'il ne reste pas ici quelque bout
+de bougie, et donnez-le-moi. Il m'est odieux de br&ucirc;ler de la chandelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a pas, r&eacute;pondit la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez toujours.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait bien froid par l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! tenez, justement on sonne, dit la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Madame se trompe, dit la vieille, opini&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avais cru, dame Clotilde.</p>
+
+<p>Et, voyant que la vieille r&eacute;sistait, elle c&eacute;da, grondant doucement,
+comme font les personnes qui, par une cause quelconque, ont laiss&eacute;
+prendre sur elles par des inf&eacute;rieurs des droits qui ne devraient pas
+leur appartenir.</p>
+
+<p>Puis elle se remit &agrave; son calcul.</p>
+
+<p>&mdash;Huit louis, sur lesquels j'en dois trois dans le quartier.</p>
+
+<p>Elle prit la plume et &eacute;crivit:</p>
+
+<p>&mdash;Trois louis... Cinq promis &agrave; M. de La Motte pour lui faire supporter
+le s&eacute;jour de Bar-sur-Aube. Pauvre diable! notre mariage ne l'a pas
+enrichi; mais patience!</p>
+
+<p>Et elle sourit encore, mais en se regardant cette fois dans un miroir
+plac&eacute; entre les deux portraits.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, continua-t-elle, courses de Versailles &agrave; Paris et de Paris
+&agrave; Versailles. Courses, un louis.</p>
+
+<p>Et elle &eacute;crivit ce nouveau chiffre &agrave; la colonne des d&eacute;penses.</p>
+
+<p>&mdash;La vie maintenant pour huit jours, un louis.</p>
+
+<p>Elle &eacute;crivit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Toilettes, fiacres, gratifications aux suisses des maisons o&ugrave; je
+sollicite: quatre louis. Est-ce bien tout? Additionnons.</p>
+
+<p>Mais, au milieu de son addition, elle s'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;On sonne, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, r&eacute;pondit la vieille, engourdie &agrave; sa place. Ce n'est pas
+ici; c'est dessous, au quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre, six, onze, quatorze louis: six de moins qu'il n'en faut, et
+toute une garde-robe &agrave; renouveler, et cette vieille brute &agrave; payer pour
+la cong&eacute;dier.</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous dis qu'on sonne, malheureuse! s'&eacute;cria-t-elle en col&egrave;re.</p>
+
+<p>Et cette fois, il faut l'avouer, l'oreille la plus indocile n'e&ucirc;t pu se
+refuser &agrave; comprendre l'appel ext&eacute;rieur; la sonnette, agit&eacute;e avec
+vigueur, fr&eacute;mit dans son angle et vibra si longtemps que le battant
+frappa les parois d'une douzaine de chocs.</p>
+
+<p>&Agrave; ce bruit, et tandis que la vieille, r&eacute;veill&eacute;e enfin, courait &agrave;
+l'antichambre, sa ma&icirc;tresse, agile comme un &eacute;cureuil, enlevait les
+lettres et les papiers &eacute;pars sur la table, jetait le tout dans un
+tiroir, et, apr&egrave;s un rapide coup d'&oelig;il lanc&eacute; sur la chambre pour
+s'assurer que tout y &eacute;tait en ordre, prenait place sur le sofa dans
+l'attitude humble et triste d'une personne souffrante, mais r&eacute;sign&eacute;e.</p>
+
+<p>Seulement, h&acirc;tons-nous de le dire, les membres seuls se reposaient.
+L'&oelig;il, actif, inquiet, vigilant, interrogeait le miroir, qui refl&eacute;tait
+la porte d'entr&eacute;e, tandis que l'oreille aux aguets se pr&eacute;parait &agrave; saisir
+le moindre son.</p>
+
+<p>La du&egrave;gne ouvrit la porte, et l'on entendit murmurer quelques mots dans
+l'antichambre.</p>
+
+<p>Alors une voix fra&icirc;che et suave, et cependant empreinte de fermet&eacute;,
+pronon&ccedil;a ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ici que demeure Mme la comtesse de La Motte?</p>
+
+<p>&mdash;Mme la comtesse de La Motte Valois? r&eacute;p&eacute;ta en nasillant Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela m&ecirc;me, ma bonne dame. Mme de La Motte est-elle chez elle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, et trop souffrante pour sortir.</p>
+
+<p>Pendant ce colloque, dont elle n'avait pas perdu une syllabe, la
+pr&eacute;tendue malade, ayant regard&eacute; dans le miroir, vit qu'une femme
+questionnait Clotilde, et que cette femme, selon toutes les apparences,
+appartenait &agrave; une classe &eacute;lev&eacute;e de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Elle quitta aussit&ocirc;t le sofa et gagna le fauteuil, afin de laisser le
+meuble d'honneur &agrave; l'&eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle accomplissait ce mouvement, elle ne put remarquer que la
+visiteuse s'&eacute;tait retourn&eacute;e sur le palier et avait dit &agrave; une autre
+personne rest&eacute;e dans l'ombre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez entrer, madame, c'est ici.</p>
+
+<p>La porte se referma, et les deux femmes que nous avons vues demander le
+chemin de la rue Saint-Claude venaient de p&eacute;n&eacute;trer chez la comtesse de
+La Motte Valois.</p>
+
+<p>&mdash;Qui faut-il que j'annonce &agrave; Mme la comtesse? demanda Clotilde en
+promenant curieusement, quoique avec respect, la chandelle devant le
+visage des deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Annoncez une dame des Bonnes-&OElig;uvres, dit la plus &acirc;g&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;De Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Non; de Versailles.</p>
+
+<p>Clotilde entra chez sa ma&icirc;tresse, et les &eacute;trang&egrave;res, la suivant, se
+trouv&egrave;rent dans la chambre &eacute;clair&eacute;e au moment o&ugrave; Jeanne de Valois se
+soulevait p&eacute;niblement de dessus son fauteuil pour saluer tr&egrave;s civilement
+ses deux h&ocirc;tesses.</p>
+
+<p>Clotilde avan&ccedil;a les deux autres fauteuils, afin que les visiteuses
+eussent le choix, et se retira dans l'antichambre avec une sage lenteur,
+qui laissait deviner qu'elle suivrait derri&egrave;re la porte la conversation
+qui allait avoir lieu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#table">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Jeanne de La Motte de Valois</a></h3>
+
+
+<p>Le premier soin de Jeanne de La Motte, lorsqu'elle put d&eacute;cemment lever
+les yeux, fut de voir &agrave; quels visages elle avait affaire.</p>
+
+<p>La plus &acirc;g&eacute;e des deux femmes pouvait, comme nous l'avons dit, avoir de
+trente &agrave; trente-deux ans; elle &eacute;tait d'une beaut&eacute; remarquable, quoiqu'un
+air de hauteur r&eacute;pandu sur tout son visage d&ucirc;t naturellement &ocirc;ter &agrave; sa
+physionomie une partie du charme qu'elle pouvait avoir. Du moins Jeanne
+en jugea ainsi par le peu qu'elle aper&ccedil;ut de la physionomie de la
+visiteuse.</p>
+
+<p>En effet, pr&eacute;f&eacute;rant un des fauteuils au sofa, elle s'&eacute;tait rang&eacute;e loin
+du jet de lumi&egrave;re qui s'&eacute;lan&ccedil;ait de la lampe, se reculant dans un coin
+de la chambre, et allongeant au-devant de son front la cal&egrave;che de
+taffetas ouat&eacute;e de son mantelet, laquelle, par cette disposition,
+projetait une ombre sur son visage.</p>
+
+<p>Mais le port de la t&ecirc;te &eacute;tait si fier, l'&oelig;il si vif et si naturellement
+dilat&eacute;, que, tout d&eacute;tail f&ucirc;t-il effac&eacute;, la visiteuse, par son ensemble,
+devait &ecirc;tre reconnue pour &ecirc;tre de belle race, et surtout de noble race.</p>
+
+<p>Sa compagne, moins timide, en apparence du moins, quoique plus jeune de
+quatre ou cinq ans, ne dissimulait point sa r&eacute;elle beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Un visage admirable de teint et de contour, une coiffure qui d&eacute;couvrait
+les tempes et faisait valoir l'ovale parfait du masque; deux grands yeux
+bleus calmes jusqu'&agrave; la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;, clairvoyants jusqu'&agrave; la profondeur;
+une bouche d'un dessin suave &agrave; qui la nature avait donn&eacute; la franchise,
+et &agrave; qui l'&eacute;ducation et l'&eacute;tiquette avaient donn&eacute; la discr&eacute;tion; un nez
+qui, pour la forme, n'e&ucirc;t rien &agrave; envier &agrave; celui de la V&eacute;nus de M&eacute;dicis,
+voil&agrave; ce que saisit le rapide coup d'&oelig;il de Jeanne. Puis, en s'&eacute;garant
+encore &agrave; d'autres d&eacute;tails, la comtesse put remarquer dans la plus jeune
+des deux femmes une taille plus fine et plus flexible que celle de sa
+compagne, une poitrine plus large et d'un galbe plus riche, enfin une
+main aussi potel&eacute;e que celle de l'autre dame &eacute;tait &agrave; la fois nerveuse et
+fine.</p>
+
+<p>Jeanne de Valois fit toutes ces remarques en quelques secondes,
+c'est-&agrave;-dire en moins de temps que nous n'en avons mis pour les
+consigner ici.</p>
+
+<p>Puis, ces remarques faites, elle demanda doucement &agrave; quelle heureuse
+circonstance elle devait la visite de ces dames.</p>
+
+<p>Les deux femmes se regardaient, et sur un signe de l'a&icirc;n&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit la plus jeune, car vous &ecirc;tes mari&eacute;e, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur d'&ecirc;tre la femme de M. le comte de La Motte, madame, un
+excellent gentilhomme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous, madame la comtesse, nous sommes les dames sup&eacute;rieures
+d'une fondation de Bonnes-&OElig;uvres. On nous a dit, touchant votre
+condition, des choses qui nous ont int&eacute;ress&eacute;es, et nous avons en
+cons&eacute;quence voulu avoir quelques d&eacute;tails pr&eacute;cis sur vous et sur ce qui
+vous concerne.</p>
+
+<p>Jeanne attendit un instant avant de r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, dit-elle en remarquant la r&eacute;serve de la seconde visiteuse,
+vous voyez l&agrave; le portrait de Henri III, c'est-&agrave;-dire du fr&egrave;re de mon
+a&iuml;eul, car je suis bien v&eacute;ritablement du sang des Valois, comme on vous
+l'a dit sans doute.</p>
+
+<p>Et elle attendit une nouvelle question en regardant ses h&ocirc;tesses avec
+une sorte d'humilit&eacute; orgueilleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, interrompit alors la voix grave et douce de l'a&icirc;n&eacute;e des deux
+dames, est-il vrai, comme on le dit, que Mme votre m&egrave;re ait &eacute;t&eacute;
+concierge d'une maison nomm&eacute;e Fontette, sise aupr&egrave;s de Bar-sur-Seine?</p>
+
+<p>Jeanne rougit &agrave; ce souvenir, mais aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;C'est la v&eacute;rit&eacute;, madame, r&eacute;pliqua-t-elle sans se troubler, ma m&egrave;re
+&eacute;tait la concierge d'une maison nomm&eacute;e Fontette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit l'interlocutrice.</p>
+
+<p>&mdash;Et, comme Marie Jossel, ma m&egrave;re, &eacute;tait d'une rare beaut&eacute;, poursuivit
+Jeanne, mon p&egrave;re devint amoureux d'elle et l'&eacute;pousa. C'est par mon p&egrave;re
+que je suis de race noble. Madame, mon p&egrave;re &eacute;tait un Saint-R&eacute;my de
+Valois, descendant direct des Valois qui ont r&eacute;gn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment &ecirc;tes-vous descendue &agrave; ce degr&eacute; de mis&egrave;re, madame? demanda
+la m&ecirc;me dame qui avait d&eacute;j&agrave; questionn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! c'est facile &agrave; comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'ignorez pas qu'apr&egrave;s l'av&egrave;nement de Henri IV, qui fit passer la
+couronne de la maison des Valois dans celle des Bourbons, la famille
+d&eacute;chue avait encore quelques rejetons, obscurs sans doute, mais
+incontestablement sortis de la souche commune aux quatre fr&egrave;res, qui
+tous quatre p&eacute;rirent si fatalement.</p>
+
+<p>Les deux dames firent un signe qui pouvait passer pour un assentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Or, continua Jeanne, les rejetons des Valois, craignant de faire
+ombrage, malgr&eacute; leur obscurit&eacute;, &agrave; la nouvelle famille royale, chang&egrave;rent
+leur nom de Valois en celui de R&eacute;my, emprunt&eacute; d'une terre, et on les
+retrouve, &agrave; partir de Louis XIII, sous ce nom, dans la g&eacute;n&eacute;alogie
+jusqu'&agrave; l'avant-dernier Valois, mon a&iuml;eul, qui, voyant la monarchie
+affermie et l'ancienne branche oubli&eacute;e, ne crut pas devoir se priver
+plus longtemps d'un nom illustre, son seul apanage. Il reprit donc le
+nom de Valois, et le tra&icirc;na dans l'ombre et la pauvret&eacute;, au fond de sa
+province, sans que nul, &agrave; la cour de France, songe&acirc;t que, hors du
+rayonnement du tr&ocirc;ne, v&eacute;g&eacute;tait un descendant des anciens rois de France,
+sinon les plus glorieux de la monarchie, du moins les plus infortun&eacute;s.</p>
+
+<p>Jeanne s'interrompit &agrave; ces mots.</p>
+
+<p>Elle avait parl&eacute; simplement et avec une mod&eacute;ration qui avait &eacute;t&eacute;
+remarqu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez sans doute vos preuves en bon ordre, madame, dit l'a&icirc;n&eacute;e des
+deux visiteuses avec douceur, et en fixant un regard profond sur celle
+qui se disait la descendante des Valois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, r&eacute;pondit celle-ci avec un sourire amer, les preuves ne
+manquent pas. Mon p&egrave;re les avait fait faire, et en mourant me les a
+laiss&eacute;es toutes, &agrave; d&eacute;faut d'autre h&eacute;ritage; mais &agrave; quoi bon les preuves
+d'une inutile v&eacute;rit&eacute; ou d'une v&eacute;rit&eacute; que nul ne veut reconna&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Votre p&egrave;re est mort? demanda la plus jeune des deux dames.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui.</p>
+
+<p>&mdash;En province?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Paris alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cet appartement?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame; mon p&egrave;re, baron de Valois, petit-neveu du roi Henri III,
+est mort de mis&egrave;re et de faim.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois les deux dames.</p>
+
+<p>&mdash;Et non pas ici, continua Jeanne, non pas dans ce pauvre r&eacute;duit, non
+pas sur son lit, ce lit f&ucirc;t-il un grabat! Non, mon p&egrave;re est mort c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te des plus mis&eacute;rables et des plus souffrants. Mon p&egrave;re est mort &agrave;
+l'H&ocirc;tel-Dieu de Paris.</p>
+
+<p>Les deux femmes pouss&egrave;rent un cri de surprise qui ressemblait &agrave; un cri
+d'effroi.</p>
+
+<p>Jeanne, satisfaite de l'effet qu'elle avait produit par l'art avec
+lequel elle avait conduit la p&eacute;riode et amen&eacute; son d&eacute;nouement, Jeanne
+resta immobile, l'&oelig;il baiss&eacute;, la main inerte.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;e des deux dames l'examinait &agrave; la fois avec attention et
+intelligence, et ne voyant dans cette douleur, si simple et si naturelle
+&agrave; la fois, rien de ce qui caract&eacute;rise le charlatanisme ou la vulgarit&eacute;,
+elle reprit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s ce que vous me dites, madame, vous avez &eacute;prouv&eacute; de bien grands
+malheurs, et la mort de M. votre p&egrave;re, surtout...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je vous racontais ma vie, madame, vous verriez que la mort de
+mon p&egrave;re ne compte pas au nombre des plus grands.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, madame, vous regardez comme un moindre malheur la perte d'un
+p&egrave;re? dit la dame en fron&ccedil;ant le sourcil avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame; et en disant cela, je parle en fille pieuse. Car mon
+p&egrave;re, en mourant, s'est trouv&eacute; d&eacute;livr&eacute; de tous les maux qui
+l'assi&eacute;geaient sur cette terre et qui continuent d'assi&eacute;ger sa
+malheureuse famille. J'&eacute;prouve donc, au milieu de la douleur que me
+cause sa perte, une certaine joie &agrave; songer que mon p&egrave;re est mort, et que
+le descendant des rois n'en est plus r&eacute;duit &agrave; mendier son pain!</p>
+
+<p>&mdash;Mendier son pain!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le dis sans honte, car, dans nos malheurs, il n'y a ni la faute
+de mon p&egrave;re, ni la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Mme votre m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! avec la m&ecirc;me franchise que je vous disais tout &agrave; l'heure que
+je remerciais Dieu d'avoir appel&eacute; &agrave; lui mon p&egrave;re, je me plains &agrave; Dieu
+d'avoir laiss&eacute; vivre ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>Les deux femmes se regardaient, frissonnant presque &agrave; ces &eacute;tranges
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-ce une indiscr&eacute;tion, madame, que de vous demander un r&eacute;cit plus
+d&eacute;taill&eacute; de vos malheurs? fit l'a&icirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;L'indiscr&eacute;tion, madame, viendrait de moi, qui fatiguerais vos oreilles
+du r&eacute;cit de douleurs qui ne peuvent que vous &ecirc;tre indiff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute, madame, r&eacute;pondit majestueusement l'a&icirc;n&eacute;e des deux dames, &agrave;
+qui sa compagne adressa &agrave; l'instant m&ecirc;me un coup d'&oelig;il en forme
+d'avertissement pour l'inviter &agrave; s'observer.</p>
+
+<p>En effet, Mme de La Motte avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e elle-m&ecirc;me de l'accent
+imp&eacute;rieux de cette voix, et elle regardait la dame avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute donc, reprit celle-ci d'une voix moins accentu&eacute;e, si vous
+voulez bien me faire la gr&acirc;ce de parler.</p>
+
+<p>Et, c&eacute;dant &agrave; un mouvement de malaise inspir&eacute; par le froid sans doute,
+celle qui venait de parler avec un frissonnement d'&eacute;paules agita son
+pied qui se gla&ccedil;ait au contact du carreau humide.</p>
+
+<p>La plus jeune alors lui poussa une sorte de tapis de pied qui se
+trouvait sous son fauteuil &agrave; elle, attention que bl&acirc;ma &agrave; son tour un
+regard de sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez ce tapis pour vous, ma s&oelig;ur, vous &ecirc;tes plus d&eacute;licate que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, dit la comtesse de La Motte, je suis au plus
+douloureux regret de sentir le froid qui vous gagne; mais le bois vient
+d'ench&eacute;rir de six livres encore, ce qui le porte &agrave; soixante-dix livres
+la voie, et ma provision a fini il y a huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez, madame, reprit l'a&icirc;n&eacute;e des deux visiteuses, que vous
+&eacute;tiez malheureuse d'avoir une m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je con&ccedil;ois, un pareil blasph&egrave;me demande &agrave; &ecirc;tre expliqu&eacute;, n'est-ce
+pas, madame? dit Jeanne. Voici donc l'explication, puisque vous m'avez
+dit que vous la d&eacute;siriez.</p>
+
+<p>L'interlocutrice de la comtesse fit un signe affirmatif de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; eu l'honneur de vous dire, madame, que mon p&egrave;re avait fait
+une m&eacute;salliance.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en &eacute;pousant sa concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Marie Jossel, ma m&egrave;re, au lieu d'&ecirc;tre &agrave; jamais fi&egrave;re et
+reconnaissante de l'honneur qu'on lui faisait, commen&ccedil;a par ruiner mon
+p&egrave;re, ce qui n'&eacute;tait pas difficile au reste, en satisfaisant, aux d&eacute;pens
+du peu que poss&eacute;dait son mari, l'avidit&eacute; de ses exigences. Puis l'ayant
+r&eacute;duit &agrave; vendre jusqu'&agrave; son dernier morceau de terre, elle lui persuada
+qu'il devait aller &agrave; Paris pour revendiquer les droits qu'il tenait de
+son nom. Mon p&egrave;re fut facile &agrave; s&eacute;duire, peut-&ecirc;tre esp&eacute;rait-il dans la
+justice du roi. Il vint donc, ayant converti en argent le peu qu'il
+poss&eacute;dait.</p>
+
+<p>&laquo;Moi &agrave; part, mon p&egrave;re avait encore un fils et une fille. Le fils,
+malheureux comme moi, v&eacute;g&egrave;te dans les derniers rangs de l'arm&eacute;e; la
+fille, ma pauvre s&oelig;ur, fut abandonn&eacute;e, la veille du d&eacute;part de mon p&egrave;re
+pour Paris, devant la maison d'un fermier, son parrain.</p>
+
+<p>&laquo;Ce voyage &eacute;puisa le peu d'argent qui nous restait. Mon p&egrave;re se fatigua
+en demandes inutiles et infructueuses. &Agrave; peine le voyait-on appara&icirc;tre &agrave;
+la maison, o&ugrave;, rapportant la mis&egrave;re, il trouvait la mis&egrave;re. En son
+absence, ma m&egrave;re, &agrave; qui il fallait une victime, s'aigrit contre moi.
+Elle commen&ccedil;a de me reprocher la part que je prenais aux repas. Je
+pr&eacute;f&eacute;rai peu &agrave; peu ne manger que du pain, ou m&ecirc;me ne pas manger du tout,
+&agrave; m'asseoir &agrave; notre pauvre table; mais les pr&eacute;textes de ch&acirc;timent ne
+manqu&egrave;rent point &agrave; ma m&egrave;re: &agrave; la moindre faute, faute qui quelquefois
+e&ucirc;t fait sourire une autre m&egrave;re, la mienne me battait; des voisins,
+croyant me rendre service, d&eacute;nonc&egrave;rent &agrave; mon p&egrave;re les mauvais
+traitements dont j'&eacute;tais l'objet. Mon p&egrave;re essaya de me d&eacute;fendre contre
+ma m&egrave;re, mais il ne s'aper&ccedil;ut point que, par sa protection, il changeait
+mon ennemie d'un moment en mar&acirc;tre &eacute;ternelle. H&eacute;las! je ne pouvais lui
+donner un conseil dans mon propre int&eacute;r&ecirc;t, j'&eacute;tais trop jeune, trop
+enfant. Je ne m'expliquais rien, j'&eacute;prouvais les effets sans chercher &agrave;
+deviner les causes. Je connaissais la douleur, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&laquo;Mon p&egrave;re tomba malade et fut d'abord forc&eacute; de garder la chambre, puis
+le lit. Alors on me fit sortir de la chambre de mon p&egrave;re, sous pr&eacute;texte
+que ma pr&eacute;sence le fatiguait et que je ne savais point r&eacute;primer ce
+besoin de mouvement qui est le cri de la jeunesse. Une fois hors de la
+chambre, j'appartins comme auparavant &agrave; ma m&egrave;re. Elle m'apprit une
+phrase qu'elle entrecoupa de coups et de meurtrissures; puis, quand je
+sus par c&oelig;ur cette phrase humiliante qu'instinctivement je ne voulais
+pas retenir, quand mes yeux furent rougis jusqu'aux larmes, elle me fit
+descendre &agrave; la porte de la rue, et de la porte, elle me lan&ccedil;a sur le
+premier passant de bonne mine, avec ordre de lui d&eacute;biter cette phrase,
+si je ne voulais pas &ecirc;tre battue jusqu'&agrave; la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! affreux! murmura la plus jeune des deux dames.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle &eacute;tait cette phrase? demanda l'a&icirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Cette phrase, la voici, continua Jeanne: &laquo;Monsieur, ayez piti&eacute; d'une
+petite orpheline qui descend en ligne droite de Henri de Valois.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fi donc! s'&eacute;cria l'a&icirc;n&eacute;e des deux visiteuses avec un geste de
+d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel effet produisait cette phrase &agrave; ceux auxquels elle &eacute;tait
+adress&eacute;e? demanda la plus jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Les uns m'&eacute;coutaient et avaient piti&eacute;, dit Jeanne. Les autres
+s'irritaient et me faisaient des menaces. D'autres, enfin, encore plus
+charitables que les premiers, m'avertirent que je courais un grand
+danger en pronon&ccedil;ant des paroles semblables, qui pouvaient tomber dans
+des oreilles pr&eacute;venues. Mais moi, je ne connaissais qu'un danger, celui
+de d&eacute;sob&eacute;ir &agrave; ma m&egrave;re. Je n'avais qu'une crainte, celle d'&ecirc;tre battue.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'arriva-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! madame, ce qu'esp&eacute;rait ma m&egrave;re; je rapportais un peu
+d'argent &agrave; la maison, et mon p&egrave;re vit reculer de quelques jours cette
+affreuse perspective qui l'attendait: l'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Les traits de l'a&icirc;n&eacute;e des deux jeunes femmes se contract&egrave;rent, des
+larmes vinrent aux yeux de la plus jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, madame, quelque soulagement qu'il apport&acirc;t &agrave; mon p&egrave;re, ce
+hideux m&eacute;tier me r&eacute;volta. Un jour, au lieu de courir apr&egrave;s les passants
+et de les poursuivre de ma phrase accoutum&eacute;e, je m'assis au pied d'une
+borne, o&ugrave; je restai une partie de la journ&eacute;e comme an&eacute;antie. Le soir, je
+rentrai les mains vides. Ma m&egrave;re me battit tant que le lendemain je
+tombai malade.</p>
+
+<p>&laquo;Ce fut alors que mon p&egrave;re, priv&eacute; de toute ressource, fut forc&eacute; de
+partir pour l'h&ocirc;tel-Dieu, o&ugrave; il mourut.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'horrible histoire! murmur&egrave;rent les deux dames.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors que f&icirc;tes-vous, votre p&egrave;re mort? demanda la plus jeune des
+deux visiteuses.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu eut piti&eacute; de moi. Un mois apr&egrave;s la mort de mon pauvre p&egrave;re, ma
+m&egrave;re partit avec un soldat, son amant, nous abandonnant, mon fr&egrave;re et
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rest&acirc;tes orphelins!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, nous, tout au contraire des autres, nous ne f&ucirc;mes
+orphelins que tant que nous e&ucirc;mes une m&egrave;re. La charit&eacute; publique nous
+adopta. Mais comme mendier nous r&eacute;pugnait, nous ne mendiions que dans la
+mesure de nos besoins. Dieu commande &agrave; ses cr&eacute;atures de chercher &agrave;
+vivre.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous dirai-je, madame? un jour j'eus le bonheur de rencontrer un
+carrosse qui montait lentement la c&ocirc;te du faubourg Saint-Marcel; quatre
+laquais &eacute;taient derri&egrave;re; dedans, une femme belle et jeune encore; je
+lui tendis la main: elle me questionna; ma r&eacute;ponse et mon nom la
+frapp&egrave;rent de surprise, puis d'incr&eacute;dulit&eacute;. Je donnai adresse et
+renseignements. D&egrave;s le lendemain, elle savait que je n'avais pas menti;
+elle nous adopta, mon fr&egrave;re et moi, pla&ccedil;a mon fr&egrave;re dans un r&eacute;giment, et
+me pla&ccedil;a dans une maison de couture. Nous &eacute;tions sauv&eacute;s tous deux de la
+faim.</p>
+
+<p>&mdash;Cette dame, n'est-ce pas Mme Boulainvilliers?</p>
+
+<p>&mdash;Elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et sa mort m'a replong&eacute;e dans l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mais son mari vit encore; il est riche.</p>
+
+<p>&mdash;Son mari, madame, c'est &agrave; lui que je dois tous mes malheurs de jeune
+fille, comme c'est &agrave; ma m&egrave;re que je dois tous mes malheurs d'enfant.
+J'avais grandi, j'avais embelli peut-&ecirc;tre; il s'en aper&ccedil;ut; il voulut
+mettre un prix &agrave; ses bienfaits: je refusai. Ce fut sur ces entrefaites
+que Mme de Boulainvilliers mourut, et moi, moi qu'elle avait mari&eacute;e &agrave; un
+brave et loyal militaire, M. de La Motte, je me trouvai, s&eacute;par&eacute;e que
+j'&eacute;tais de mon mari, plus abandonn&eacute;e apr&egrave;s sa mort que je ne l'avais &eacute;t&eacute;
+apr&egrave;s la mort de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; mon histoire, madame. J'ai abr&eacute;g&eacute;: les souffrances sont toujours
+des longueurs qu'il faut &eacute;pargner aux gens heureux, fussent-ils
+bienfaisants, comme vous paraissez l'&ecirc;tre, mesdames.</p>
+
+<p>Un long silence succ&eacute;da &agrave; cette derni&egrave;re p&eacute;riode de l'histoire de Mme de
+La Motte.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;e des deux dames le rompit la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre mari, que fait-il? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari est en garnison &agrave; Bar-sur-Aube, madame; il sert dans la
+gendarmerie, et, de son c&ocirc;t&eacute;, attend des temps meilleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez sollicit&eacute; aupr&egrave;s de la cour?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Le nom des Valois, justifi&eacute; par des titres, a d&ucirc; &eacute;veiller des
+sympathies?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, madame, quels sont les sentiments que mon nom a pu
+&eacute;veiller, car &agrave; aucune de mes demandes je n'ai re&ccedil;u de r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vous avez vu les ministres, le roi, la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Personne. Partout, tentatives vaines, r&eacute;pliqua Mme de La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez mendier, pourtant!</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, j'en ai perdu l'habitude. Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je puis mourir de faim comme mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez point d'enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, et mon mari, en se faisant tuer pour le service du roi,
+trouvera de son c&ocirc;t&eacute; au moins une fin glorieuse &agrave; nos mis&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous, madame, je regrette d'insister sur ce sujet, pouvez-vous
+fournir les preuves justificatives de votre g&eacute;n&eacute;alogie?</p>
+
+<p>Jeanne se leva, fouilla dans un meuble, et en tira quelques papiers
+qu'elle pr&eacute;senta &agrave; la dame.</p>
+
+<p>Mais comme elle voulait profiter du moment o&ugrave; cette dame, pour les
+examiner, s'approcherait de la lumi&egrave;re et d&eacute;couvrirait enti&egrave;rement ses
+traits, Jeanne laissa deviner sa man&oelig;uvre par le soin qu'elle mit &agrave;
+lever la m&egrave;che de la lampe afin de doubler la clart&eacute;.</p>
+
+<p>Alors la dame de charit&eacute;, comme si la lumi&egrave;re blessait ses yeux, tourna
+le dos &agrave; la lampe et, par cons&eacute;quent &agrave; Mme de La Motte.</p>
+
+<p>Ce fut dans cette position qu'elle lut attentivement et compulsa chaque
+pi&egrave;ce l'une apr&egrave;s l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-elle, ce sont l&agrave; des copies d'actes, madame, et je ne vois
+aucune pi&egrave;ce authentique.</p>
+
+<p>&mdash;Les minutes, madame, r&eacute;pondit Jeanne, sont d&eacute;pos&eacute;es en lieu s&ucirc;r, et je
+les produirais...</p>
+
+<p>&mdash;Si une occasion importante se pr&eacute;sentait, n'est-ce pas? dit en
+souriant la dame.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute, madame, une occasion importante que celle qui me
+procure l'honneur de vous voir; mais les documents dont vous parlez sont
+tellement pr&eacute;cieux pour moi que...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends. Vous ne pouvez les livrer au premier venu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, s'&eacute;cria la comtesse qui venait enfin d'entrevoir le visage
+plein de dignit&eacute; de la protectrice; oh! madame, il me semble que, pour
+moi, vous n'&ecirc;tes pas la premi&egrave;re venue.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t, ouvrant avec rapidit&eacute; un autre meuble dans lequel jouait un
+tiroir secret, elle en tira les originaux des pi&egrave;ces justificatives,
+soigneusement enferm&eacute;es dans un vieux portefeuille armori&eacute; au blason de
+Valois.</p>
+
+<p>La dame les prit, et apr&egrave;s un examen plein d'intelligence et
+d'attention:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit la dame de charit&eacute;, ces titres sont parfaitement
+en r&egrave;gle; je vous engage &agrave; ne pas manquer de les fournir &agrave; qui de droit.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en obtiendrais-je &agrave; votre avis, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans nul doute une pension pour vous, un avancement pour M. de La
+Motte, pour peu que ce gentilhomme se recommande par lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari est le mod&egrave;le de l'honneur, madame, et jamais il n'a manqu&eacute;
+aux devoirs du service militaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, madame, dit la dame de charit&eacute; en abattant tout &agrave; fait la
+cal&egrave;che sur son visage.</p>
+
+<p>Mme de La Motte suivait avec anxi&eacute;t&eacute; chacun de ses mouvements.</p>
+
+<p>Elle la vit fouiller dans sa poche, dont elle tira d'abord le mouchoir
+brod&eacute; qui lui avait servi &agrave; cacher son visage quand elle glissait en
+tra&icirc;neau le long des boulevards.</p>
+
+<p>Puis au mouchoir succ&eacute;da un petit rouleau d'un pouce de diam&egrave;tre et de
+trois &agrave; quatre pouces de longueur.</p>
+
+<p>La dame de charit&eacute; d&eacute;posa le rouleau sur le chiffonnier en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Le bureau des Bonnes-&OElig;uvres m'autorise, madame, &agrave; vous offrir ce
+l&eacute;ger secours, en attendant mieux.</p>
+
+<p>Mme de La Motte jeta un rapide coup d'&oelig;il sur le rouleau.</p>
+
+<p>&laquo;Des &eacute;cus de trois livres, pensa-t-elle; il doit y en avoir au moins
+cinquante ou m&ecirc;me cent. Allons, c'est cent cinquante ou peut-&ecirc;tre trois
+cents livres qui nous tombent du ciel. Cependant, pour cent il est bien
+court; mais aussi pour cinquante il est bien long.&raquo;</p>
+
+<p>Tandis qu'elle faisait ces observations, les deux dames &eacute;taient pass&eacute;es
+dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce, o&ugrave; dame Clotilde dormait sur une chaise pr&egrave;s
+d'une chandelle dont la m&egrave;che rouge et fumeuse s'allongeait au milieu
+d'une nappe de suif liqu&eacute;fi&eacute;.</p>
+
+<p>L'odeur &acirc;cre et naus&eacute;abonde saisit &agrave; la gorge celle des deux dames de
+charit&eacute; qui avait d&eacute;pos&eacute; le rouleau sur le chiffonnier. Elle porta
+vivement la main &agrave; sa poche et en tira un flacon.</p>
+
+<p>Mais &agrave; l'appel de Jeanne, dame Clotilde s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;e en saisissant
+&agrave; belles mains le reste de la chandelle. Elle l'&eacute;levait comme un phare
+au-dessus des mont&eacute;es obscures, malgr&eacute; les protestations des deux
+&eacute;trang&egrave;res qu'on &eacute;clairait en les empoisonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, au revoir, madame la comtesse! cri&egrave;rent-elles.</p>
+
+<p>Et elles se pr&eacute;cipit&egrave;rent dans les escaliers.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; pourrai-je avoir l'honneur de vous remercier, mesdames? demanda
+Jeanne de Valois.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous le ferons savoir, dit l'a&icirc;n&eacute;e des deux dames en descendant
+le plus rapidement possible.</p>
+
+<p>Et le bruit de leurs pas se perdit dans les profondeurs des &eacute;tages
+inf&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>Mme de Valois rentra chez elle, impatiente de v&eacute;rifier si ses
+observations sur le rouleau &eacute;taient justes. Mais en traversant la
+premi&egrave;re chambre, elle heurta du pied un objet qui roula de la natte qui
+servait &agrave; calfeutrer le dessous de la porte sur le carreau.</p>
+
+<p>Se baisser, ramasser cet objet, courir &agrave; la lampe, telle fut la premi&egrave;re
+inspiration de la comtesse de La Motte.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une bo&icirc;te en or, ronde, plate et assez simplement guilloch&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette bo&icirc;te renfermait quelques pastilles de chocolat parfum&eacute;; mais, si
+plate qu'elle f&ucirc;t, il &eacute;tait visible que cette bo&icirc;te avait un double
+fond, dont la comtesse fut quelque temps &agrave; trouver le secret ressort.</p>
+
+<p>Enfin, elle trouva ce ressort et le fit jouer.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t un portrait de femme lui apparut, s&eacute;v&egrave;re, &eacute;clatant de beaut&eacute;
+m&acirc;le et d'imp&eacute;rieuse majest&eacute;.</p>
+
+<p>Une coiffure allemande, un magnifique collier semblable &agrave; celui d'un
+ordre donnaient &agrave; la physionomie de ce portrait une &eacute;tranget&eacute; &eacute;tonnante.</p>
+
+<p>Un chiffre compos&eacute; d'un M et d'un T, entrelac&eacute;s dans une couronne de
+laurier, occupait le dessus de la bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Mme de La Motte supposa, gr&acirc;ce &agrave; la ressemblance de ce portrait avec le
+visage de la jeune dame, sa bienfaitrice, que c'&eacute;tait un portrait de
+m&egrave;re ou d'a&iuml;eule, et son premier mouvement, il faut le dire, fut de
+courir &agrave; l'escalier pour rappeler les dames.</p>
+
+<p>La porte de l'all&eacute;e se refermait.</p>
+
+<p>Puis &agrave; la fen&ecirc;tre pour les appeler, puisqu'il &eacute;tait trop tard pour les
+rejoindre.</p>
+
+<p>Mais &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la rue Saint-Claude, d&eacute;bouchant dans la rue Saint
+Louis, un cabriolet rapide fut le seul objet qu'elle aper&ccedil;ut.</p>
+
+<p>La comtesse, n'ayant plus d'espoir de rappeler les deux protectrices,
+consid&eacute;ra encore la bo&icirc;te, en se promettant de la faire passer &agrave;
+Versailles; puis, saisissant le rouleau laiss&eacute; sur le chiffonnier:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompais pas, dit-elle, il n'y a que cinquante &eacute;cus.</p>
+
+<p>Et le papier &eacute;ventr&eacute; roula sur le carreau.</p>
+
+<p>&mdash;Des louis, des doubles louis! s'&eacute;cria la comtesse. Cinquante doubles
+louis! deux mille quatre cents livres!</p>
+
+<p>Et la joie la plus avide se peignit dans ses yeux, tandis que dame
+Clotilde, &eacute;merveill&eacute;e &agrave; l'aspect de plus d'or qu'elle n'en avait jamais
+vu, demeurait la bouche ouverte et les mains jointes.</p>
+
+<p>&mdash;Cent louis! r&eacute;p&eacute;ta Mme de La Motte... Ces dames sont donc bien riches?
+Oh! je les retrouverai!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#table">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">B&eacute;lus</a></h3>
+
+
+<p>Mme de La Motte ne s'&eacute;tait pas tromp&eacute;e en croyant que le cabriolet qui
+venait de dispara&icirc;tre emportait les deux dames de charit&eacute;.</p>
+
+<p>Ces deux dames, en effet, avaient trouv&eacute; au bas de la maison un
+cabriolet, comme on les construisait &agrave; cette &eacute;poque, c'est-&agrave;-dire haut
+de roues, caisse l&eacute;g&egrave;re, tablier &eacute;lev&eacute;, avec une sellette commode pour
+le jockey qui se tenait derri&egrave;re.</p>
+
+<p>Ce cabriolet, attel&eacute; d'un magnifique cheval irlandais, &agrave; courte queue, &agrave;
+croupe charnue, sous poil bai, avait &eacute;t&eacute; amen&eacute; rue Saint-Claude par ce
+m&ecirc;me domestique conducteur du tra&icirc;neau que la dame de charit&eacute; avait
+appel&eacute; Weber, ainsi que nous l'avons vu plus haut.</p>
+
+<p>Weber tenait le cheval au mors quand les dames arriv&egrave;rent; il essayait
+de mod&eacute;rer l'impatience du fougueux animal, qui battait d'un pied
+nerveux la neige durcissant peu &agrave; peu depuis le retour de la nuit.</p>
+
+<p>Lorsque les deux dames parurent:</p>
+
+<p>&mdash;Matame, dit Weber, j'afais fait gommanter Scibion, qui est fort toux
+et fazile &agrave; mener, mais Scibion il s'est tonn&eacute; un &eacute;gart hier au zoir; il
+ne restait que P&eacute;lus, et P&eacute;lus il est diffizile.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour moi, vous le savez, Weber, r&eacute;pondit l'a&icirc;n&eacute;e des deux dames,
+la chose n'a pas d'importance; j'ai la main nerveuse et je suis habitu&eacute;e
+&agrave; conduire.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que Matame m&egrave;ne fort pien, mais les chemins l'&ecirc;tre pien
+mauvais. O&ugrave; fa Matame?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;Bar les poulefards, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, Weber, il g&egrave;le, et les boulevards seraient pleins de verglas.
+Les rues doivent offrir moins de r&eacute;sistance, gr&acirc;ce aux milliers de
+promeneurs qui &eacute;chauffent la neige. Allons, vite, Weber, vite.</p>
+
+<p>Weber retint le cheval, tandis que les dames mont&egrave;rent lestement dans le
+cabriolet; puis il s'&eacute;lan&ccedil;a derri&egrave;re et avertit qu'il &eacute;tait mont&eacute;.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;e des deux dames alors, s'adressant &agrave; sa compagne:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, que vous semble de cette comtesse, Andr&eacute;e?</p>
+
+<p>Et en disant ces mots, elle rendit les r&ecirc;nes au cheval qui partit comme
+un &eacute;clair et tourna le coin de la rue Saint-Louis.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le moment o&ugrave; Mme de La Motte ouvrait sa fen&ecirc;tre pour rappeler
+les deux dames de charit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, madame, r&eacute;pondit celle des deux femmes que l'on appelait
+Andr&eacute;e, je pense que Mme de La Motte est pauvre et tr&egrave;s malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Bien &eacute;lev&eacute;e, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es froide &agrave; son &eacute;gard, Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;S'il faut que je vous l'avoue, elle a quelque chose de rus&eacute; dans sa
+physionomie qui ne me pla&icirc;t pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes d&eacute;fiante, vous, Andr&eacute;e, je le sais; et pour vous plaire,
+il faut r&eacute;unir tout. Moi, je trouve cette petite comtesse int&eacute;ressante
+et simple dans son orgueil comme dans son humilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une fortune pour elle, madame, que d'avoir eu le bonheur de
+plaire &agrave; Votre...</p>
+
+<p>&mdash;Gare! s'&eacute;cria la dame en jetant vivement de c&ocirc;t&eacute; son cheval qui allait
+renverser un portefaix au coin de la rue Saint-Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Gare! cria Weber d'une voix de stentor.</p>
+
+<p>Et le cabriolet continua sa course.</p>
+
+<p>Seulement, on entendit les impr&eacute;cations de l'homme qui avait &eacute;chapp&eacute; aux
+roues, et plusieurs voix grondant comme un &eacute;cho lui donn&egrave;rent &agrave;
+l'instant m&ecirc;me l'appui d'une clameur on ne peut plus hostile au
+cabriolet.</p>
+
+<p>Mais en quelques secondes B&eacute;lus mit entre sa ma&icirc;tresse et les
+blasph&eacute;mateurs tout l'espace qui s'&eacute;tend de la rue Sainte-Catherine &agrave; la
+place Baudoyer.</p>
+
+<p>L&agrave;, comme on sait, le chemin se bifurque, mais l'habile conductrice se
+jeta r&eacute;solument dans la rue de la Tix&eacute;randerie, rue populeuse, &eacute;troite
+et fort peu aristocratique.</p>
+
+<p>Aussi, malgr&eacute; les <i>gare</i> tr&egrave;s r&eacute;it&eacute;r&eacute;s qu'elle lan&ccedil;ait, malgr&eacute; les
+rugissements de Weber, on n'entendait qu'exclamations furieuses des
+passants: &laquo;Oh! le cabriolet! &Agrave; bas le cabriolet!&raquo;</p>
+
+<p>B&eacute;lus passait toujours, et son cocher, malgr&eacute; la d&eacute;licatesse d'une main
+d'enfant, le faisait courir rapidement et surtout habilement dans les
+mares de neige liquide ou dans les glaciers plus dangereux qui formaient
+ruisseaux et d&eacute;pavements.</p>
+
+<p>Cependant, contre toute attente, aucun malheur n'&eacute;tait arriv&eacute;: une
+lanterne brillante envoyait ses rayons en avant, et c'&eacute;tait un luxe de
+pr&eacute;voyance que la police n'avait point encore impos&eacute; aux cabriolets de
+ce temps-l&agrave;.</p>
+
+<p>Aucun malheur, disons-nous, n'&eacute;tait donc arriv&eacute;, pas une voiture
+accroch&eacute;e, par une borne fr&ocirc;l&eacute;e, pas un passant touch&eacute;, c'&eacute;tait miracle,
+et cependant les cris et les menaces se succ&eacute;daient toujours.</p>
+
+<p>Le cabriolet traversa avec la m&ecirc;me rapidit&eacute; et le m&ecirc;me bonheur la rue
+Saint-M&eacute;d&eacute;ric, la rue Saint-Martin, la rue Aubry-le-Boucher.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre semble-t-il &agrave; nos lecteurs qu'en approchant des quartiers
+civilis&eacute;s la haine port&eacute;e &agrave; l'&eacute;quipage aristocratique deviendrait moins
+farouche.</p>
+
+<p>Mais tout au contraire; &agrave; peine B&eacute;lus entrait-il dans la rue de la
+Ferronnerie, que Weber, toujours poursuivi par les vocif&eacute;rations de la
+populace, remarqua des groupes sur le passage du cabriolet. Plusieurs
+personnes m&ecirc;me faisaient mine de courir apr&egrave;s lui pour l'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>Toutefois, Weber ne voulut pas inqui&eacute;ter sa ma&icirc;tresse. Il remarquait
+combien elle d&eacute;ployait de sang-froid et d'adresse, combien habilement
+elle glissait entre tous ces obstacles, inertes ou vivants, qui sont &agrave;
+la fois le d&eacute;sespoir ou le triomphe du cocher de Paris.</p>
+
+<p>Quant &agrave; B&eacute;lus, solide sur ses jarrets d'acier, il n'avait pas m&ecirc;me
+gliss&eacute; une fois, tant la main qui soutenait la bouche savait pr&eacute;voir
+pour lui les pentes et les accidents du terrain.</p>
+
+<p>On ne murmurait plus autour du cabriolet, on vocif&eacute;rait; la dame qui
+tenait les r&ecirc;nes s'en aper&ccedil;ut et, attribuant cette hostilit&eacute; &agrave; quelque
+cause banale comme la rigueur des temps et l'indisposition des esprits,
+elle r&eacute;solut d'abr&eacute;ger l'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>Elle fit clapper sa langue, et &agrave; cette seule invitation B&eacute;lus
+tressaillit et passa du trot retenu au trot allong&eacute;.</p>
+
+<p>Les boutiques fuyaient, les passants se jetaient de c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Les <i>gare</i>! <i>gare</i>! ne discontinuaient pas.</p>
+
+<p>Le cabriolet touchait presque au Palais-Royal, et venait de passer
+devant la rue du Coq-Saint-Honor&eacute;, en avant de laquelle le plus beau des
+ob&eacute;lisques de neige levait assez fi&egrave;rement encore son aiguille diminu&eacute;e
+par les d&eacute;gels, comme un b&acirc;ton de sucre d'orge que les enfants
+transforment en pointe aigu&euml; &agrave; force de le sucer.</p>
+
+<p>Cet ob&eacute;lisque &eacute;tait surmont&eacute; d'un glorieux panache de rubans un peu
+fl&eacute;tris, c'est vrai; rubans qui retenaient un &eacute;criteau sur lequel
+l'&eacute;crivain public du quartier avait trac&eacute; en majuscules le quatrain
+suivant, qui se balan&ccedil;ait entre deux lanternes:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Reine dont la beaut&eacute; surpasse les appas,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pr&egrave;s d'un roi bienfaisant occupe ici ta place.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Si ce fr&ecirc;le &eacute;difice est de neige et de glace,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Nos c&oelig;urs pour toi ne le sont pas.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Ce fut l&agrave; que B&eacute;lus &eacute;prouva la premi&egrave;re difficult&eacute; s&eacute;rieuse. Le monument
+qu'on &eacute;tait en train d'illuminer avait attir&eacute; bon nombre de curieux: les
+curieux faisaient masse, et l'on ne pouvait traverser cette masse au
+trot.</p>
+
+<p>Force fut donc de mettre B&eacute;lus au pas.</p>
+
+<p>Mais on avait vu venir B&eacute;lus comme la foudre; mais on entendait les cris
+qui le poursuivaient, et, bien qu'&agrave; l'aspect de l'obstacle il se f&ucirc;t
+arr&ecirc;t&eacute; court, la vue du cabriolet parut produire dans la foule le plus
+mauvais effet.</p>
+
+<p>Cependant la foule s'ouvrit encore.</p>
+
+<p>Mais apr&egrave;s l'ob&eacute;lisque venait une autre cause de rassemblement.</p>
+
+<p>Les grilles du Palais-Royal &eacute;taient ouvertes et dans la cour d'immenses
+brasiers chauffaient toute une arm&eacute;e de mendiants, &agrave; qui des laquais de
+M. le duc d'Orl&eacute;ans distribuaient des soupes dans des &eacute;cuelles de terre.</p>
+
+<p>Mais les gens qui mangeaient et les gens qui se chauffaient, si nombreux
+qu'ils fussent, l'&eacute;taient encore moins que ceux qui les regardaient se
+chauffer et manger. &Agrave; Paris, c'est une habitude: pour un acteur, quelque
+chose qu'il fasse, il y a toujours des spectateurs.</p>
+
+<p>Le cabriolet, apr&egrave;s avoir surmont&eacute; le premier obstacle, fut donc forc&eacute;
+de s'arr&ecirc;ter au second, comme fait un navire au milieu des brisants.</p>
+
+<p>&Agrave; l'instant m&ecirc;me, les cris que jusque-l&agrave; les deux femmes n'avaient
+entendus que comme un bruit vague et confus leur arriv&egrave;rent distincts au
+milieu de la cohue.</p>
+
+<p>On criait:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; bas le cabriolet! &agrave; bas les &eacute;craseurs!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc &agrave; nous que ces cris s'adressent? demanda la dame qui
+conduisait &agrave; sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, madame, j'en ai peur, r&eacute;pondit celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Avons-nous donc &eacute;cras&eacute; quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;Personne.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; bas le cabriolet! &agrave; bas les &eacute;craseurs! criait la foule avec furie.</p>
+
+<p>L'orage se formait, le cheval venait d'&ecirc;tre saisi &agrave; la bride, et B&eacute;lus,
+qui go&ucirc;tait peu le contact de ces mains rudes, piaffait et &eacute;cumait
+terriblement.</p>
+
+<p>&mdash;Chez le commissaire! chez le commissaire! cria une voix.</p>
+
+<p>Les deux femmes se regard&egrave;rent au comble de l'&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t mille voix de r&eacute;p&eacute;ter:</p>
+
+<p>&mdash;Chez le commissaire! chez le commissaire!</p>
+
+<p>Cependant les t&ecirc;tes curieuses s'avan&ccedil;aient sous la capote du cabriolet.</p>
+
+<p>Les commentaires couraient dans la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, ce sont des femmes, dit une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, des poup&eacute;es aux Soubises, des ma&icirc;tresses au d'Hennin.</p>
+
+<p>&mdash;Des filles d'Op&eacute;ra, qui croient avoir le droit d'&eacute;craser le pauvre
+monde parce qu'elles ont dix mille livres par mois pour payer les frais
+d'h&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Un hourra furieux accueillit cette derni&egrave;re flagellation. Les deux
+femmes &eacute;prouv&egrave;rent diversement la commotion. L'une s'enfon&ccedil;a tremblante
+et p&acirc;le dans le cabriolet. L'autre avan&ccedil;a r&eacute;solument la t&ecirc;te, les
+sourcils fronc&eacute;s et les l&egrave;vres serr&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, s'&eacute;cria sa compagne en l'attirant en arri&egrave;re, que
+faites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Chez le commissaire! chez le commissaire! continuaient de crier les
+acharn&eacute;s, et qu'on les connaisse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, nous sommes perdues, dit la plus jeune des deux femmes &agrave;
+l'oreille de sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Courage, Andr&eacute;e, courage, r&eacute;pondit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on va vous voir, vous reconna&icirc;tre peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Regardez par le carreau du fond si Weber est toujours derri&egrave;re le
+cabriolet.</p>
+
+<p>&mdash;Il essaie de descendre, mais on l'assi&egrave;ge; il se d&eacute;fend. Ah! voici
+qu'il vient.</p>
+
+<p>&mdash;Weber! Weber! dit la dame en allemand, faites-nous descendre.</p>
+
+<p>Le valet de chambre ob&eacute;it, et, gr&acirc;ce &agrave; deux chocs d'&eacute;paule qui
+repouss&egrave;rent les assaillants, il ouvrit le tablier du cabriolet.</p>
+
+<p>Les deux femmes saut&egrave;rent l&eacute;g&egrave;rement &agrave; terre.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la foule s'en prenait au cheval et au cabriolet, dont
+elle commen&ccedil;ait &agrave; briser la caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'y a-t-il, au nom du Ciel! continua en allemand la plus &acirc;g&eacute;e
+des deux dames; y comprenez-vous quelque chose, Weber?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! non, madame, r&eacute;pondit le serviteur, beaucoup plus &agrave; son aise
+dans cette langue que dans la langue fran&ccedil;aise, et tout en distribuant
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; de grands coups de pied pour d&eacute;gager sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce ne sont pas des hommes, ce sont des b&ecirc;tes f&eacute;roces! continua la
+dame toujours en allemand. Que me reprochent-ils donc? Voyons.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant une voix polie, qui contrastait singuli&egrave;rement avec les
+menaces et les injures dont les deux dames &eacute;taient l'objet, r&eacute;pondit
+dans le pur saxon:</p>
+
+<p>&mdash;Ils vous reprochent, madame, de braver l'ordonnance de police qui a
+paru dans Paris ce matin, et qui prohibe jusqu'au printemps la
+circulation des cabriolets, d&eacute;j&agrave; fort dangereux quand le pav&eacute; est bon,
+mais qui devient mortel aux pi&eacute;tons quand il g&egrave;le et qu'on ne peut
+&eacute;viter les roues.</p>
+
+<p>La dame se retourna pour voir d'o&ugrave; venait cette voix courtoise, au
+milieu de toutes ces voix mena&ccedil;antes.</p>
+
+<p>Elle aper&ccedil;ut alors un jeune officier qui, pour s'approcher d'elle, avait
+d&ucirc;, certes, guerroyer aussi vaillamment que le faisait Weber pour se
+maintenir o&ugrave; il &eacute;tait.</p>
+
+<p>La figure gracieuse et distingu&eacute;e, la taille &eacute;lev&eacute;e, l'air martial du
+jeune homme plurent &agrave; la dame, qui s'empressa de r&eacute;pliquer en allemand:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! monsieur, j'ignorais cette ordonnance; je l'ignorais
+compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes &eacute;trang&egrave;re, madame? demanda le jeune officier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur; mais, dites-moi, que dois-je faire? on brise mon
+cabriolet.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le laisser briser, madame, et vous d&eacute;rober pendant ce
+temps-l&agrave;. Le peuple de Paris est furieux contre les riches qui affichent
+le luxe en face de la mis&egrave;re, et en vertu de l'ordonnance rendue ce
+matin, on vous conduira chez le commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais, s'&eacute;cria la plus jeune des deux dames, jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit l'officier en riant, profitez de la trou&eacute;e que je vais
+faire dans la foule, et disparaissez.</p>
+
+<p>Ces mots furent dits d'un ton d&eacute;gag&eacute;, qui fit comprendre aux &eacute;trang&egrave;res
+que l'officier avait entendu les commentaires du peuple sur les filles
+entretenues par MM. de Soubise et d'Hennin.</p>
+
+<p>Mais ce n'&eacute;tait pas le moment de pointiller.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-nous le bras jusqu'&agrave; une voiture de place, monsieur, dit
+l'a&icirc;n&eacute;e des deux dames avec une voix pleine d'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais faire cabrer votre cheval, et dans le trouble produit
+n&eacute;cessairement par ce mouvement, vous vous seriez enfuies; car, ajouta
+le jeune homme, qui ne demandait pas mieux que de d&eacute;cliner la
+responsabilit&eacute; d'un hasardeux patronage, le peuple se fatigue de nous
+entendre parler une langue qu'il ne comprend pas.</p>
+
+<p>&mdash;Weber! cria la dame d'une voix forte, fais cabrer B&eacute;lus pour que toute
+cette foule s'effraie et s'&eacute;carte.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, reste pendant que nous partirons.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'ils brisent la caisse?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils brisent, que t'importe; sauve B&eacute;lus si tu peux, et toi surtout;
+voil&agrave; la seule chose que je te recommande.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, madame, r&eacute;pondit Weber.</p>
+
+<p>Et, au m&ecirc;me instant, il chatouilla l'irritable irlandais, qui bondit au
+milieu de la cour, et renversa les plus passionn&eacute;s, qui s'&eacute;taient
+cramponn&eacute;s &agrave; la bride et aux brancards.</p>
+
+<p>Grandes furent en ce moment la terreur et la confusion.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bras, monsieur, dit alors la dame &agrave; l'officier; venez, petite,
+ajouta-t elle, en se retournant vers Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, femme de courage! murmura tout bas l'officier, qui
+donna sur-le-champ, et avec une admiration r&eacute;elle, son bras &agrave; celle qui
+le lui demandait.</p>
+
+<p>En quelques minutes, il avait conduit les deux femmes &agrave; la place
+voisine, o&ugrave; des fiacres stationnaient en attendant la pratique, les
+cochers dormant sur leurs si&egrave;ges, tandis que leurs chevaux, l'&oelig;il &agrave;
+demi ferm&eacute; et la t&ecirc;te basse, attendaient la maigre pitance du soir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#table">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Route de Versailles</a></h3>
+
+
+<p>Les deux dames se trouvaient hors des atteintes de la foule, mais il
+&eacute;tait &agrave; craindre que quelques curieux les ayant suivies ne les fissent
+reconna&icirc;tre, ne renouvelassent une sc&egrave;ne pareille &agrave; celle qui venait
+d'avoir lieu et &agrave; laquelle, cette fois, elles &eacute;chapperaient peut-&ecirc;tre
+plus difficilement.</p>
+
+<p>Le jeune officier comprit cette alternative; on le vit bien &agrave; l'activit&eacute;
+qu'il d&eacute;ploya en &eacute;veillant sur son si&egrave;ge le cocher encore plus gel&eacute;
+qu'endormi.</p>
+
+<p>Il faisait si horriblement froid que, contrairement &agrave; l'habitude des
+cochers qui se piquent d'&eacute;mulation en se volant les pratiques l'un &agrave;
+l'autre, aucun des autom&eacute;dons &agrave; vingt-quatre sous l'heure ne bougea, pas
+m&ecirc;me celui auquel on s'adressait.</p>
+
+<p>L'officier saisit le cocher par le collet de son pauvre surtout, et le
+secoua si rudement qu'il le tira de son engourdissement.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! h&eacute;! cria le jeune homme &agrave; son oreille, voyant qu'il donnait
+signe de vie.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, ma&icirc;tre, voil&agrave;, dit le cocher r&ecirc;vant encore et chancelant sur
+son si&egrave;ge comme un homme ivre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous, mesdames? demanda l'officier, en allemand toujours.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Versailles, r&eacute;pondit l'a&icirc;n&eacute;e des deux dames en continuant toujours
+la m&ecirc;me langue.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Versailles! s'&eacute;cria le cocher, vous avez dit &agrave; Versailles?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien oui, &agrave; Versailles! Quatre lieues et demie par une glace
+pareille! Non, non, non.</p>
+
+<p>&mdash;On paiera bien, dit l'a&icirc;n&eacute;e des Allemandes.</p>
+
+<p>&mdash;On paiera, r&eacute;p&eacute;ta en fran&ccedil;ais l'officier au cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien paiera-t-on? fit celui-ci du haut de son si&egrave;ge, car il ne
+paraissait pas avoir une &eacute;norme confiance. Ce n'est pas le tout,
+voyez-vous, mon officier, d'aller &agrave; Versailles: une fois qu'on y est
+all&eacute;, il faut en revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Un louis, est-ce assez? dit la plus jeune des deux dames &agrave; l'officier,
+en continuant de germaniser.</p>
+
+<p>&mdash;On t'offre un louis, r&eacute;p&eacute;ta le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Un louis, c'est bien juste, grommela le cocher, car je risque de
+casser les jambes &agrave; mes chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Dr&ocirc;le! s'&eacute;cria l'officier, tu n'as droit qu'&agrave; trois livres pour aller
+d'ici au ch&acirc;teau de la Muette, qui est &agrave; moiti&eacute; chemin. Tu vois bien
+qu'&agrave; ce calcul-l&agrave;, en te payant l'aller et le retour, tu n'as droit qu'&agrave;
+douze livres, et, au lieu de douze, tu vas en recevoir vingt-quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne marchandez pas, dit l'a&icirc;n&eacute;e des deux dames. Deux louis, trois
+louis, vingt louis, pourvu qu'il parte &agrave; l'instant m&ecirc;me et qu'il marche
+sans s'arr&ecirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;Un louis suffit, madame, r&eacute;pondit l'officier.</p>
+
+<p>Puis, revenant au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, coquin, en bas de ton si&egrave;ge et ouvre la porti&egrave;re, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux &ecirc;tre pay&eacute; d'abord, dit le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux!</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon droit.</p>
+
+<p>L'officier fit un mouvement en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Payons d'avance; payons, dit l'a&icirc;n&eacute;e des Allemandes.</p>
+
+<p>Et elle fouilla rapidement &agrave; sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit-elle tout bas &agrave; sa compagne, je n'ai pas ma bourse.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Andr&eacute;e, avez-vous la v&ocirc;tre?</p>
+
+<p>La jeune femme se fouilla &agrave; son tour avec la m&ecirc;me anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Moi... moi, non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez dans toutes vos poches.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, s'&eacute;cria la jeune femme avec d&eacute;pit, car elle voyait l'officier
+les suivre de l'&oelig;il pendant ce d&eacute;bat, et le cocher goguenard ouvrait
+d&eacute;j&agrave; une large bouche pour sourire en se f&eacute;licitant de ce qu'il appelait
+peut-&ecirc;tre plus bas une heureuse pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>En vain les deux dames cherch&egrave;rent-elles, ni l'une ni l'autre ne trouva
+un sou.</p>
+
+<p>L'officier les vit s'impatienter, rougir et p&acirc;lir; la situation se
+compliquait.</p>
+
+<p>Les dames allaient se d&eacute;cider &agrave; donner une cha&icirc;ne ou un bijou comme
+gage, lorsque l'officier, pour leur &eacute;pargner tout regret qui e&ucirc;t bless&eacute;
+leur d&eacute;licatesse, tira de sa bourse un louis qu'il tendit au cocher.</p>
+
+<p>Celui-ci prit le louis, l'examina, le soupesa, tandis que l'une des deux
+dames remerciait l'officier; puis il ouvrit sa porti&egrave;re, et la dame
+monta, suivie de sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, ma&icirc;tre dr&ocirc;le, dit le jeune homme au cocher, conduis ces
+dames, et rondement, loyalement surtout, entends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous n'avez pas besoin de me recommander cela, mon officier. Cela
+va sans dire.</p>
+
+<p>Pendant ce court colloque, les dames se consultaient.</p>
+
+<p>En effet, elles voyaient avec terreur leur guide, leur protecteur, pr&ecirc;t
+&agrave; les quitter.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit tout bas la plus jeune &agrave; sa compagne, il ne faut pas qu'il
+s'&eacute;loigne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? demandons-lui son nom et son adresse; demain, nous lui
+enverrons son louis d'or avec un petit mot de remerciement que vous lui
+&eacute;crirez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, non, gardons-le, je vous en supplie: si le cocher est de
+mauvaise foi, s'il fait des difficult&eacute;s en route... Par un pareil temps,
+les chemins sont mauvais, &agrave; qui nous adresserions-nous pour demander
+secours?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous avons son num&eacute;ro et la lettre de sa r&eacute;gie.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, madame, et je ne nie pas que, plus tard, vous ne le fassiez
+rouer de coups; mais, en attendant, vous n'arriveriez pas cette nuit &agrave;
+Versailles; et que dira-t-on, grand Dieu!</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;e des deux dames r&eacute;fl&eacute;chit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit-elle.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; l'officier s'inclinait pour prendre cong&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, monsieur, dit en allemand Andr&eacute;e, un mot, un mot encore,
+s'il vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vos ordres, madame, r&eacute;pliqua l'officier visiblement contrari&eacute;, mais
+conservant dans son air, dans son ton et jusque dans l'accent de sa voix
+la plus exquise politesse.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, continua Andr&eacute;e, vous ne pouvez nous refuser une gr&acirc;ce apr&egrave;s
+tant de services que vous nous avez d&eacute;j&agrave; rendus.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous vous l'avouerons, nous avons peur de ce cocher, qui a si
+mal entam&eacute; la n&eacute;gociation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort de vous alarmer, dit-il; je sais son num&eacute;ro, 107, la
+lettre de sa r&eacute;gie, Z. S'il vous causait quelque contrari&eacute;t&eacute;,
+adressez-vous &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous! dit en fran&ccedil;ais Andr&eacute;e qui s'oublia; comment voulez-vous que
+nous nous adressions &agrave; vous, nous ne savons pas m&ecirc;me votre nom.</p>
+
+<p>Le jeune homme fit un pas en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez fran&ccedil;ais, s'&eacute;cria-t-il stup&eacute;fait, vous parlez fran&ccedil;ais, et
+vous me condamnez, depuis une demi-heure, &agrave; &eacute;corcher l'allemand! Oh!
+vraiment, madame, c'est mal.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez, monsieur, reprit en fran&ccedil;ais l'autre dame, qui vint bravement
+au secours de sa compagne interdite. Vous voyez bien, monsieur, que,
+sans &ecirc;tre &eacute;trang&egrave;res peut-&ecirc;tre, nous nous trouvons d&eacute;pays&eacute;es dans Paris,
+d&eacute;pays&eacute;es dans un fiacre surtout. Vous &ecirc;tes assez homme du monde pour
+comprendre que nous ne nous trouvons pas dans une position naturelle. Ne
+nous obliger qu'&agrave; moiti&eacute;, ce serait nous d&eacute;sobliger. &Ecirc;tre moins discret
+que vous ne l'avez &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, ce serait &ecirc;tre indiscret. Nous
+vous jugeons bien, monsieur; veuillez ne pas nous juger mal; et, si vous
+pouvez nous rendre service, eh bien! faites-le sans r&eacute;serve, ou
+permettez-nous de vous remercier et de chercher un autre appui.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit l'officier, frapp&eacute; du ton &agrave; la fois noble et charmant
+de l'inconnue, disposez de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur, ayez l'obligeance de monter avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le fiacre?</p>
+
+<p>&mdash;Et de nous accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'&agrave; Versailles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>L'officier, sans r&eacute;pliquer, monta dans le fiacre, se pla&ccedil;a sur le devant
+et cria au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Touche!</p>
+
+<p>Les porti&egrave;res ferm&eacute;es, les mantelets et les fourrures mis en commun, le
+fiacre prit la rue Saint-Thomas-du-Louvre, traversa la place du
+Carrousel, et se mit &agrave; rouler par les quais.</p>
+
+<p>L'officier se blottit dans un coin, en face de l'a&icirc;n&eacute;e des deux femmes,
+sa redingote soigneusement &eacute;tendue sur ses genoux.</p>
+
+<p>Le silence le plus profond r&eacute;gnait &agrave; l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Le cocher, soit qu'il voul&ucirc;t fid&egrave;lement tenir le march&eacute;, soit que la
+pr&eacute;sence de l'officier le maint&icirc;nt par une crainte respectueuse dans le
+cercle de la loyaut&eacute;, le cocher fit courir ses maigres rosses avec
+pers&eacute;v&eacute;rance sur le pav&eacute; glissant des quais et du chemin de la
+Conf&eacute;rence.</p>
+
+<p>Cependant, l'haleine des trois voyageurs &eacute;chauffait insensiblement le
+fiacre. Un parfum d&eacute;licat &eacute;paississait l'air et portait au cerveau du
+jeune homme des impressions qui, d'instants en instants, devenaient
+moins d&eacute;favorables &agrave; ses compagnes.</p>
+
+<p>&laquo;Ce sont, pensait-il, des femmes attard&eacute;es dans quelque rendez-vous, et
+les voil&agrave; qui regagnent Versailles, un peu effray&eacute;es, un peu honteuses.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, comment ces dames, continuait en lui-m&ecirc;me l'officier, si
+elles sont femmes de quelque distinction, vont-elles dans un cabriolet,
+et surtout le conduisent-elles elles-m&ecirc;mes?</p>
+
+<p>&laquo;Oh! &agrave; cela, il y a une r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&laquo;Le cabriolet &eacute;tait trop &eacute;troit pour trois personnes, et deux femmes
+n'iront pas se g&ecirc;ner pour mettre un laquais aupr&egrave;s d'elles.</p>
+
+<p>&laquo;Mais pas d'argent sur l'une ni l'autre! objection f&acirc;cheuse et qui
+m&eacute;rite qu'on y r&eacute;fl&eacute;chisse.</p>
+
+<p>&laquo;Sans doute le laquais avait la bourse. Le cabriolet, qui doit &ecirc;tre en
+pi&egrave;ces maintenant, &eacute;tait d'une &eacute;l&eacute;gance parfaite, et le cheval... si je
+me connais en chevaux, valait cent cinquante louis. Il n'y a que des
+femmes riches qui puissent abandonner un pareil cabriolet et un pareil
+cheval sans le regretter. L'absence d'argent ne signifie donc absolument
+rien.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, mais cette manie de parler une langue &eacute;trang&egrave;re quand on est
+Fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&laquo;Bon; mais cela prouve justement une &eacute;ducation distingu&eacute;e. Il n'est pas
+naturel aux aventuri&egrave;res de parler l'allemand avec cette puret&eacute; toute
+germanique, et le fran&ccedil;ais comme des Parisiennes.</p>
+
+<p>&laquo;D'ailleurs, il y a une distinction native chez ces femmes.</p>
+
+<p>&laquo;La supplique de la jeune &eacute;tait touchante.</p>
+
+<p>&laquo;La requ&ecirc;te de l'a&icirc;n&eacute;e &eacute;tait noblement imp&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&laquo;Puis, vraiment, continuait le jeune homme en rangeant son &eacute;p&eacute;e dans le
+fiacre, de mani&egrave;re qu'elle n'incommod&acirc;t pas ses voisines, ne dirait-on
+pas qu'il y a danger pour un militaire &agrave; passer deux heures en fiacre
+avec deux jolies femmes?</p>
+
+<p>&laquo;Jolies et discr&egrave;tes, ajouta-t-il, car elles ne parlent pas et attendent
+que j'engage la conversation.&raquo;</p>
+
+<p>De leur c&ocirc;t&eacute;, sans doute, les deux jeunes femmes songeaient au jeune
+officier, comme le jeune officier songeait &agrave; elles; car, au moment o&ugrave; il
+achevait de formuler cette id&eacute;e, l'une des deux dames, s'adressant &agrave; sa
+compagne, lui dit en anglais:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, ch&egrave;re amie, ce cocher nous m&egrave;ne comme des morts; jamais
+nous n'arriverons &agrave; Versailles. Je gage que notre pauvre compagnon
+s'ennuie &agrave; mourir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'aussi, r&eacute;pondit en souriant la plus jeune, notre conversation
+n'est pas des plus divertissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas qu'il a l'air d'un homme tout &agrave; fait comme il
+faut?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, madame.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, vous avez remarqu&eacute; qu'il porte l'uniforme de marine?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me connais pas beaucoup en uniformes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il porte, comme je vous le disais, l'uniforme d'officier de
+marine, et tous les officiers de marine sont de bonne maison; au reste,
+l'uniforme lui va bien, et il est beau cavalier, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>La jeune femme allait r&eacute;pondre et probablement abonder dans le sens de
+son interlocutrice, lorsque l'officier fit un geste qui l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mesdames, dit-il en excellent anglais, je crois devoir vous
+dire que je parle et comprends l'anglais assez facilement, mais je ne
+sais pas l'espagnol, et si vous le savez, et qu'il vous plaise de vous
+entretenir dans cette langue, vous serez s&ucirc;res au moins de ne pas &ecirc;tre
+comprises.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pliqua la dame en riant, nous ne voulions pas dire du mal
+de vous, comme vous avez pu vous en apercevoir; aussi ne nous g&ecirc;nons
+pas, et ne parlons plus que le fran&ccedil;ais, si nous avons quelque chose &agrave;
+nous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de cette gr&acirc;ce, madame; mais, cependant, au cas o&ugrave; ma pr&eacute;sence
+vous serait g&ecirc;nante...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez supposer cela, monsieur, puisque c'est nous qui l'avons
+demand&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Exig&eacute;e m&ecirc;me, dit la plus jeune des deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me rendez pas confus, madame, et pardonnez-moi un moment
+d'ind&eacute;cision; vous connaissez Paris, n'est-ce pas? Paris est plein de
+pi&egrave;ges, de d&eacute;convenues et de d&eacute;ceptions.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous nous avez prises... Voyons, parlez franc.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur nous a prises pour des pi&egrave;ges; voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mesdames, dit le jeune homme en s'humiliant, je vous jure que rien
+de pareil n'est entr&eacute; dans mon esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, qu'y a-t-il? Le fiacre s'arr&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais y voir, mesdames.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que nous versons; prenez garde, monsieur!</p>
+
+<p>Et la main de la plus jeune, s'allongeant par un brusque mouvement,
+s'arr&ecirc;ta sur l'&eacute;paule du jeune homme, qui d&eacute;j&agrave; se pr&eacute;parait &agrave; sauter
+hors du fiacre.</p>
+
+<p>La pression de cette main le fit frissonner.</p>
+
+<p>Par un mouvement tout naturel, il essaya de la saisir; mais d&eacute;j&agrave; Andr&eacute;e,
+qui avait c&eacute;d&eacute; &agrave; un premier mouvement de crainte, s'&eacute;tait rejet&eacute;e au
+fond du fiacre.</p>
+
+<p>L'officier, que rien ne retenait plus, sortit donc, et trouva le cocher
+fort occup&eacute; &agrave; relever un de ses chevaux qui s'emp&ecirc;trait dans le timon et
+dans les traits.</p>
+
+<p>On &eacute;tait un peu en avant du pont de S&egrave;vres.</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; l'aide que l'officier donna au conducteur du fiacre, le pauvre
+cheval fut bient&ocirc;t sur ses jambes.</p>
+
+<p>Le jeune homme rentra dans le fiacre.</p>
+
+<p>Quant au cocher, se f&eacute;licitant d'avoir une si aimable pratique, il fit
+gaiement claquer son fouet dans le double but sans doute d'animer ses
+rosses et de se r&eacute;chauffer lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais on e&ucirc;t dit que par la porti&egrave;re ouverte le froid qui venait d'entrer
+avait glac&eacute; la conversation, et congel&eacute; cette intimit&eacute; naissante &agrave;
+laquelle le jeune homme commen&ccedil;ait &agrave; trouver un charme dont il ne se
+rendait pas raison.</p>
+
+<p>On lui demanda simplement compte de l'accident, il raconta ce qui &eacute;tait
+arriv&eacute;.</p>
+
+<p>Puis ce fut tout, et le silence revint de nouveau peser sur le trio
+voyageur.</p>
+
+<p>L'officier, que cette main ti&egrave;de et palpitante avait fort occup&eacute;, voulut
+au moins avoir un pied en &eacute;change.</p>
+
+<p>Il allongea donc la jambe, mais si adroit qu'il f&ucirc;t, il ne rencontra
+rien, ou plut&ocirc;t, s'il rencontrait, il avait la douleur de voir fuir ce
+qu'il rencontrait devant lui.</p>
+
+<p>Une fois m&ecirc;me, ayant effleur&eacute; le pied de l'a&icirc;n&eacute;e des deux femmes:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous g&ecirc;ne horriblement, n'est-ce pas, monsieur, lui dit cette
+derni&egrave;re avec le plus grand sang-froid, pardon!</p>
+
+<p>Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles, en se f&eacute;licitant que la nuit
+f&ucirc;t assez &eacute;paisse pour cacher sa rougeur.</p>
+
+<p>Aussi tout fut dit, et l&agrave; se termin&egrave;rent ses entreprises.</p>
+
+<p>Redevenu muet, immobile et respectueux, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dans un
+temple, il craignit de respirer, et se fit petit comme un enfant.</p>
+
+<p>Mais peu &agrave; peu, et malgr&eacute; lui, une impression &eacute;trange envahissait toute
+sa pens&eacute;e, tout son &ecirc;tre.</p>
+
+<p>Il sentait, sans les toucher, les deux charmantes femmes, il les voyait
+sans les voir; peu &agrave; peu s'accoutumant &agrave; vivre pr&egrave;s d'elles, il lui
+semblait qu'une parcelle de leur existence venait de se fondre dans la
+sienne. Pour tout au monde, il e&ucirc;t voulu renouer la conversation
+&eacute;teinte, et maintenant il n'osait, car il craignait les banalit&eacute;s; lui
+qui au d&eacute;part d&eacute;daignait de placer m&ecirc;me un de ces mots les plus simples
+de la langue du monde, il s'alarmait de para&icirc;tre niais ou impertinent
+devant ces femmes, auxquelles une heure avant il croyait accorder
+beaucoup d'honneur en leur faisant l'aum&ocirc;ne d'un louis et d'une
+politesse.</p>
+
+<p>En un mot, comme toutes les sympathies en cette vie s'expliquent par les
+rapports des fluides mis en contact &agrave; propos, un magn&eacute;tisme puissant,
+&eacute;man&eacute; des parfums et de la chaleur juv&eacute;nile de ces trois corps assembl&eacute;s
+par hasard, dominait le jeune homme et lui &eacute;panouissait la pens&eacute;e en lui
+dilatant le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ainsi naissent parfois, vivent et meurent dans l'espace de quelques
+moments les plus r&eacute;elles, les plus suaves, les plus ardentes passions.
+Elles ont le charme, parce qu'elles sont &eacute;ph&eacute;m&egrave;res; elles ont la force,
+parce qu'elles sont contenues.</p>
+
+<p>L'officier ne dit plus un seul mot. Les dames parl&egrave;rent bas entre elles.</p>
+
+<p>Cependant, comme son oreille &eacute;tait incessamment ouverte, il saisissait
+des mots sans suite, qui cependant pr&eacute;sentaient un sens &agrave; son
+imagination.</p>
+
+<p>Voici ce qu'il entendit:</p>
+
+<p>&mdash;L'heure avanc&eacute;e... les portes... le pr&eacute;texte de la sortie...</p>
+
+<p>Le fiacre s'arr&ecirc;ta de nouveau.</p>
+
+<p>Cette fois, ce n'&eacute;tait ni un cheval tomb&eacute;, ni une roue bris&eacute;e. Apr&egrave;s
+trois heures de courageux efforts, le brave cocher s'&eacute;tait r&eacute;chauff&eacute; les
+bras, c'est-&agrave;-dire qu'il avait mis ses chevaux en nage et avait atteint
+Versailles, dont les longues avenues sombres et d&eacute;sertes apparaissaient,
+sous les lueurs rouge&acirc;tres de quelques lanternes blanchies par le givre,
+comme une double procession de spectres noirs et d&eacute;charn&eacute;s.</p>
+
+<p>Le jeune homme comprit qu'on &eacute;tait arriv&eacute;. Par quelle magie le temps lui
+avait-il donc paru si court?</p>
+
+<p>Le cocher se pencha vers la glace de devant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ma&icirc;tre, dit-il, nous sommes &agrave; Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; faut-il arr&ecirc;ter, mesdames? demanda l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la place d'Armes.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la place d'Armes! cria le jeune homme au cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut aller &agrave; la place d'Armes? demanda celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, puisqu'on te le dit.</p>
+
+<p>&mdash;Il y aura bien un petit pourboire? fit l'Auvergnat en ricanant.</p>
+
+<p>&mdash;Va toujours.</p>
+
+<p>Les coups de fouet recommenc&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut pourtant que je parle, pensa tout bas l'officier. Je vais
+passer pour un imb&eacute;cile, apr&egrave;s avoir pass&eacute; pour un impertinent.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, dit-il, non sans h&eacute;siter encore, vous voil&agrave; chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; votre g&eacute;n&eacute;reux secours.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle peine nous vous avons donn&eacute;e! dit la plus jeune des deux
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je l'ai plus qu'oubli&eacute;e, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous, monsieur, nous ne l'oublierons pas. Votre nom, s'il vous
+pla&icirc;t, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom? Oh!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la seconde fois qu'on vous le demande. Prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne voulez pas nous faire cadeau d'un louis, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'il en est ainsi, madame, dit l'officier un peu piqu&eacute;, je c&egrave;de:
+je suis le comte de Charny; comme l'a remarqu&eacute; madame, au reste,
+officier dans la marine royale.</p>
+
+<p>&mdash;Charny! r&eacute;p&eacute;ta l'a&icirc;n&eacute;e des deux dames, du ton qu'elle e&ucirc;t mis &agrave; dire:
+&laquo;C'est bien, je ne l'oublierai pas.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Olivier, Olivier de Charny, ajouta l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Olivier! murmura la plus jeune des dames.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous demeurez?</p>
+
+<p>&mdash;H&ocirc;tel des Princes, rue de Richelieu.</p>
+
+<p>Le fiacre s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>L'a&icirc;n&eacute;e des dames ouvrit elle-m&ecirc;me la porti&egrave;re &agrave; sa gauche et d'un bond
+agile sauta &agrave; terre, tendant la main &agrave; sa compagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins, s'&eacute;cria le jeune homme qui s'appr&ecirc;tait &agrave; les suivre,
+mesdames, acceptez mon bras; vous n'&ecirc;tes pas chez vous, et la place
+d'Armes n'est pas un domicile.</p>
+
+<p>&mdash;Ne bougez pas, dirent simultan&eacute;ment les deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, que je ne bouge pas!</p>
+
+<p>&mdash;Non, restez dans le fiacre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais marcher seules, mesdames, la nuit, par ce temps, impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! voil&agrave; maintenant qu'apr&egrave;s avoir presque refus&eacute; de nous obliger,
+vous voulez absolument nous obliger trop, dit avec gaiet&eacute; l'a&icirc;n&eacute;e des
+deux dames.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de cependant. Soyez jusqu'au bout un galant et loyal
+cavalier. Merci, monsieur de Charny, merci du fond du c&oelig;ur, et comme
+vous &ecirc;tes un galant et loyal cavalier, comme je vous le disais tout &agrave;
+l'heure, nous ne vous demandons pas m&ecirc;me votre parole.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi ma parole?</p>
+
+<p>&mdash;De fermer la porti&egrave;re et de dire au cocher de retourner &agrave; Paris; ce
+que vous allez faire, n'est-ce pas, sans m&ecirc;me regarder de notre c&ocirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mesdames, et ma parole serait inutile. Cocher,
+retournons, mon ami.</p>
+
+<p>Et le jeune homme glissa un second louis dans la grosse main du cocher.</p>
+
+<p>Le digne Auvergnat fr&eacute;mit de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu, dit-il, les chevaux en cr&egrave;veront s'ils veulent!</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, ils sont pay&eacute;s, murmura l'officier.</p>
+
+<p>Le fiacre roula, et roula vite. Il &eacute;touffa par le bruit de ses roues un
+soupir de jeune homme, soupir voluptueux, car le sybarite s'&eacute;tait couch&eacute;
+sur les deux coussins, ti&egrave;des encore de la pr&eacute;sence des deux belles
+inconnues.</p>
+
+<p>Quant &agrave; elles, elles &eacute;taient rest&eacute;es &agrave; la m&ecirc;me place, et ce ne fut que
+lorsque le fiacre eut disparu qu'elles se dirig&egrave;rent vers le ch&acirc;teau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#table">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La consigne</a></h3>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; elles se mettaient en chemin, les bouff&eacute;es d'un vent rude
+apport&egrave;rent &agrave; l'oreille des voyageuses les trois quarts sonnant &agrave;
+l'horloge de l'&eacute;glise de Saint-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;O mon Dieu! onze heures trois quarts, s'&eacute;cri&egrave;rent ensemble les deux
+femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, toutes les grilles sont ferm&eacute;es, ajouta la plus jeune.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, je m'en inqui&egrave;te peu, ch&egrave;re Andr&eacute;e; car la grille
+f&ucirc;t-elle rest&eacute;e ouverte, nous ne serions certes pas rentr&eacute;es par la cour
+d'honneur. Allons, vite, vite, allons-nous-en par les R&eacute;servoirs.</p>
+
+<p>Et toutes deux se dirig&egrave;rent vers la droite du ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Chacun sait, en effet, qu'il y a de ce c&ocirc;t&eacute; un passage particulier qui
+m&egrave;ne aux jardins.</p>
+
+<p>On arriva &agrave; ce passage.</p>
+
+<p>&mdash;La petite porte est ferm&eacute;e, Andr&eacute;e, dit avec inqui&eacute;tude l'a&icirc;n&eacute;e des
+deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Heurtons, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Non, appelons. Laurent doit m'attendre, je l'ai pr&eacute;venu que peut-&ecirc;tre
+rentrerais-je tard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais appeler.</p>
+
+<p>Et Andr&eacute;e s'approcha de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui va l&agrave;? dit une voix de l'int&eacute;rieur, qui n'attendit m&ecirc;me point
+qu'on appel&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas la voix de Laurent, dit la jeune femme effray&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Non, en effet.</p>
+
+<p>L'autre femme s'approcha &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Laurent! murmura-t-elle &agrave; travers la porte.</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&mdash;Laurent! r&eacute;p&eacute;ta la dame en heurtant.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de Laurent ici, r&eacute;pliqua rudement la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, fit Andr&eacute;e avec insistance, que ce soit Laurent ou non, ouvrez
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ouvre pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, vous ne savez pas que Laurent a l'habitude de nous
+ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Je me moque pas mal de Laurent! j'ai ma consigne.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous? dit la voix.</p>
+
+<p>L'interrogation &eacute;tait un peu brutale, mais il n'y avait pas &agrave;
+marchander, il fallait r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des dames de la suite de Sa Majest&eacute;. Nous logeons au
+ch&acirc;teau, et nous voudrions rentrer chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, mesdames, je suis un Suisse de la premi&egrave;re compagnie
+Salis-Samade, et je ferai tout le contraire de Laurent, je vous
+laisserai &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmur&egrave;rent les deux femmes, dont l'une serra avec col&egrave;re les
+mains de l'autre.</p>
+
+<p>Puis, faisant un effort sur elle-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit-elle, je con&ccedil;ois que vous observiez votre consigne, c'est
+d'un bon soldat, et je ne veux pas vous y faire manquer. Rendez-moi
+seulement, je vous prie, le service de faire pr&eacute;venir Laurent, qui ne
+doit pas &ecirc;tre &eacute;loign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis quitter mon poste.</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai personne.</p>
+
+<p>&mdash;Par gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mordieu! madame, couchez en ville. Ne voil&agrave;-t-il pas une belle
+affaire! Oh! si l'on me fermait la porte de la caserne au nez, je
+trouverais bien un g&icirc;te, moi, allez.</p>
+
+<p>&mdash;Grenadier, &eacute;coutez, dit avec r&eacute;solution l'a&icirc;n&eacute;e des deux dames. Vingt
+louis pour vous, si vous ouvrez.</p>
+
+<p>&mdash;Et dix ans de fers; merci! Quarante-huit livres par an, ce n'est point
+assez.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai nommer sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et celui qui m'a donn&eacute; ma consigne me fera fusiller; merci!</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc vous a donn&eacute; cette consigne?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les deux femmes avec &eacute;pouvante; oh! nous sommes
+perdues.</p>
+
+<p>La plus jeune semblait presque folle.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, dit l'a&icirc;n&eacute;e, y a-t-il d'autres portes?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, si on a ferm&eacute; celle-ci, on a ferm&eacute; les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, c'est un parti pris.</p>
+
+<p>&mdash;Et si nous ne trouvons pas Laurent &agrave; cette porte, qui est la sienne,
+o&ugrave; croyez-vous que nous le trouvions?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, et tu as raison. Oh! Andr&eacute;e, Andr&eacute;e, voil&agrave; un horrible
+tour du roi. Oh! oh!</p>
+
+<p>Et la dame accentua ses derni&egrave;res paroles avec un m&eacute;pris mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>Cette porte des R&eacute;servoirs &eacute;tait pratiqu&eacute;e dans l'&eacute;paisseur d'une
+muraille assez profonde pour faire de cette niche une esp&egrave;ce de
+vestibule.</p>
+
+<p>Un banc de pierre r&eacute;gnait des deux c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>Les dames s'y laiss&egrave;rent tomber, dans un &eacute;tat d'agitation qui
+ressemblait au d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>On y voyait sous la porte une raie lumineuse; on entendait derri&egrave;re la
+porte le pas du Suisse, qui tant&ocirc;t levait, tant&ocirc;t posait son fusil.</p>
+
+<p>Au-del&agrave; de ce mince obstacle de ch&ecirc;ne, le salut; en de&ccedil;&agrave;, la honte, un
+scandale, presque la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! demain, demain, quand on saura! murmura l'a&icirc;n&eacute;e des deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous direz la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;La croira-t-on?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez des preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, en effet, je serai admise &agrave; donner des preuves, s'&eacute;cria la
+dame avec un rire amer.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, le soldat ne va pas veiller toute la nuit, dit la jeune femme
+qui semblait reprendre courage au fur et &agrave; mesure que le perdait sa
+compagne; &agrave; une heure ou l'autre, on le rel&egrave;vera, et son successeur sera
+plus complaisant peut-&ecirc;tre. Attendons.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais des patrouilles vont passer une fois minuit sonn&eacute;; on me
+trouvera dehors attendant, me cachant. C'est inf&acirc;me! Tenez, Andr&eacute;e, le
+sang me monte au visage et me suffoque.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du courage, madame; vous si forte d'habitude, moi si faible tout &agrave;
+l'heure, et c'est moi qui vous soutiens!</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un complot l&agrave;-dessous, Andr&eacute;e, nous en sommes les victimes.
+Jamais cela n'est arriv&eacute;, jamais la porte n'a &eacute;t&eacute; ferm&eacute;e; j'en mourrai,
+Andr&eacute;e, j'en meurs!</p>
+
+<p>Et elle se renversa en arri&egrave;re, comme si elle suffoquait effectivement.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, sur ce pav&eacute; sec et blanc de Versailles, que si peu de
+pas foulent aujourd'hui, un pas retentit.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, une voix se fit entendre, voix l&eacute;g&egrave;re et joyeuse, voix de
+jeune homme chantant.</p>
+
+<p>Il chantait une de ces chansons mani&eacute;r&eacute;es qui appartiennent
+essentiellement &agrave; l'&eacute;poque que nous essayons de peindre:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Pourquoi ne puis-je pas le croire?</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Oh! que n'est-ce pas la v&eacute;rit&eacute;!</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ce que tous deux, dans l'ombre noire,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Cette nuit nous avons &eacute;t&eacute;.</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Morph&eacute;e, en fermant ma paupi&egrave;re,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Fit de moi l'acier le plus doux;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>D'aimant vous &eacute;tiez une pierre</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Et vous m'entra&icirc;niez pr&egrave;s de vous!</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;Cette voix! s'&eacute;cri&egrave;rent en m&ecirc;me temps les deux femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais, dit l'a&icirc;n&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle de...</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ce dieu, par un beau stratag&egrave;me,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>De cet aimant fit un &eacute;cho.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>continua la voix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! dit &agrave; l'oreille d'Andr&eacute;e, la dame dont l'inqui&eacute;tude s'&eacute;tait
+si &eacute;nergiquement manifest&eacute;e; c'est lui, il nous sauvera.</p>
+
+<p>En ce moment, un jeune homme, enseveli dans une grande redingote de
+fourrure, p&eacute;n&eacute;tra dans le petit vestibule, et, sans voir les deux
+femmes, heurta la porte en appelant:</p>
+
+<p>&mdash;Laurent!</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re! dit l'a&icirc;n&eacute;e des deux femmes en touchant l'&eacute;paule du jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;La reine! s'&eacute;cria celui-ci en reculant d'un pas et en mettant le
+chapeau &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! Bonsoir, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, madame; bonsoir ma s&oelig;ur; vous n'&ecirc;tes pas seule.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je suis avec Mlle Andr&eacute;e de Taverney.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fort bien. Bonsoir, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, murmura Andr&eacute;e en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous sortez, mesdames? dit le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rentrez, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Nous le voudrions bien, rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous n'avez pas appel&eacute; Laurent?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, appelez un peu Laurent, &agrave; votre tour, et vous allez voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, appelez, monseigneur, et vous verrez.</p>
+
+<p>Le jeune homme, que l'on a sans doute reconnu pour le comte d'Artois,
+s'approcha &agrave; son tour, et de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Laurent! cria-t-il en frappant &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, voil&agrave; la plaisanterie qui va recommencer, dit la voix du Suisse;
+je vous pr&eacute;viens que si vous me tourmentez plus longtemps, je vais
+appeler mon officier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? dit le jeune homme interdit en se retournant vers
+la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Un Suisse que l'on a substitu&eacute; &agrave; Laurent, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui cela?</p>
+
+<p>&mdash;Le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi!</p>
+
+<p>&mdash;Dame! lui-m&ecirc;me nous l'a dit tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec une consigne?...</p>
+
+<p>&mdash;F&eacute;roce, &agrave; ce qu'il para&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! capitulons.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Donnons de l'argent &agrave; ce dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui en ai offert; il a refus&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Offrons-lui des galons.</p>
+
+<p>&mdash;Je les lui ai offerts.</p>
+
+<p>&mdash;Et?...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a voulu entendre &agrave; rien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un moyen, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais faire du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez nous compromettre; non, mon cher Charles, je vous en
+supplie!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous compromettrai pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez vous mettre &agrave; l'&eacute;cart, je frapperai comme un sourd, je
+crierai comme un aveugle, on finira par m'ouvrir, et vous passerez
+derri&egrave;re moi.</p>
+
+<p>&mdash;Essayez.</p>
+
+<p>Le jeune prince se mit de nouveau &agrave; appeler Laurent, puis &agrave; heurter,
+puis &agrave; faire un tel vacarme avec la poign&eacute;e de son &eacute;p&eacute;e que le Suisse
+furieux lui cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est comme cela. Eh bien! j'appelle mon officier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pardieu! appelle, dr&ocirc;le! C'est ce que je demande depuis un quart
+d'heure.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, on entendit des pas de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la porte. La
+reine et Andr&eacute;e se plac&egrave;rent derri&egrave;re le comte d'Artois, toutes pr&ecirc;tes &agrave;
+profiter du passage qui, selon toute probabilit&eacute;, allait lui &ecirc;tre
+ouvert.</p>
+
+<p>On entendit le Suisse expliquer toute la cause de ce bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon lieutenant, dit-il, ce sont des dames avec un homme qui vient de
+m'appeler dr&ocirc;le. Ils veulent entrer de force.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il d'&eacute;tonnant &agrave; cela que nous d&eacute;sirions rentrer,
+puisque nous sommes du ch&acirc;teau?</p>
+
+<p>&mdash;Ce peut &ecirc;tre un d&eacute;sir naturel, monsieur, mais c'est d&eacute;fendu, r&eacute;pliqua
+l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;fendu! et par qui donc? morbleu!</p>
+
+<p>&mdash;Par le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon; mais le roi ne peut pas vouloir qu'un officier
+du ch&acirc;teau couche dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ce n'est point &agrave; moi de scruter les intentions du roi; c'est
+&agrave; moi de faire ce que le roi m'ordonne, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, lieutenant, ouvrez un peu la porte, afin que nous causions
+autrement qu'&agrave; travers une planche.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous r&eacute;p&egrave;te que ma consigne est de tenir la porte ferm&eacute;e.
+Or, si vous &ecirc;tes officier, comme vous le dites, vous devez savoir ce que
+c'est qu'une consigne.</p>
+
+<p>&mdash;Lieutenant, vous parlez au colonel d'un r&eacute;giment.</p>
+
+<p>&mdash;Mon colonel, excusez-moi, mais ma consigne est formelle.</p>
+
+<p>&mdash;La consigne n'est pas faite pour un prince. Voyons, monsieur, un
+prince ne couche pas dehors, et je suis prince.</p>
+
+<p>&mdash;Mon prince, vous me mettez au d&eacute;sespoir, mais il y a un ordre du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi vous a-t-il ordonn&eacute; de chasser son fr&egrave;re comme un mendiant ou
+un voleur? Je suis le comte d'Artois, monsieur! Mordieu! vous risquez
+gros &agrave; me faire ainsi geler &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur le comte d'Artois, dit le lieutenant, Dieu m'est t&eacute;moin
+que je donnerais tout mon sang pour Votre Altesse Royale; mais le roi
+m'a fait l'honneur de me dire &agrave; moi-m&ecirc;me, en me confiant la garde de
+cette porte, de n'ouvrir &agrave; personne, pas m&ecirc;me &agrave; lui, le roi, s'il se
+pr&eacute;sentait apr&egrave;s onze heures. Ainsi, monseigneur, je vous demande pardon
+en toute humilit&eacute;; mais je suis un soldat, et quand je verrais &agrave; votre
+place, derri&egrave;re cette porte, Sa Majest&eacute; la reine transie de froid, je
+r&eacute;pondrais &agrave; Sa Majest&eacute; ce que je viens d'avoir la douleur de vous
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Cela dit, l'officier murmura un bonsoir des plus respectueux et regagna
+lentement son poste.</p>
+
+<p>Quant au soldat, coll&eacute; au port d'armes contre la cloison m&ecirc;me, il
+n'osait plus respirer, et son c&oelig;ur battait si fort, que le comte
+d'Artois, en s'adossant de son c&ocirc;t&eacute; &agrave; la porte, en e&ucirc;t senti les
+pulsations.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes perdues! dit la reine &agrave; son beau-fr&egrave;re en lui prenant la
+main.</p>
+
+<p>Celui-ci ne r&eacute;pliqua rien.</p>
+
+<p>&mdash;On sait que vous &ecirc;tes sortie? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! je l'ignore, dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre aussi n'est-ce que contre moi, ma s&oelig;ur, que le roi a dirig&eacute;
+cette consigne. Le roi sait que je sors la nuit, que je rentre
+quelquefois tard. Mme la comtesse d'Artois aura su quelque chose, elle
+se sera plainte &agrave; Sa Majest&eacute;: de l&agrave; cet ordre tyrannique!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, mon fr&egrave;re; je vous remercie de tout mon c&oelig;ur de la
+d&eacute;licatesse que vous mettez &agrave; me rassurer. Mais c'est bien pour moi, ou
+plut&ocirc;t contre moi, que la mesure est prise, allez!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, ma s&oelig;ur, le roi a trop d'estime...</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, je suis &agrave; la porte, et demain un scandale affreux
+r&eacute;sultera d'une chose bien innocente. Oh! j'ai un ennemi pr&egrave;s du roi; je
+le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un ennemi pr&egrave;s du roi, petite s&oelig;ur; c'est possible. Eh
+bien, moi, j'ai une id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Une id&eacute;e? Voyons vite.</p>
+
+<p>&mdash;Une id&eacute;e qui va rendre votre ennemi plus sot qu'un &acirc;ne pendu &agrave; son
+licou.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pourvu que vous nous sauviez du ridicule de cette position, voil&agrave;
+tout ce que je vous demande.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous sauverai! je l'esp&egrave;re bien. Oh! je ne suis pas plus niais
+que lui, quoiqu'il soit plus savant que moi!</p>
+
+<p>&mdash;Qui, lui?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pardieu! M. le comte de Provence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous reconnaissez donc comme moi qu'il est mon ennemi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! n'est-il pas l'ennemi de tout ce qui est jeune, de tout ce qui est
+beau, de tout ce qui peut... ce qu'il ne peut pas, lui!</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, vous savez quelque chose sur cette consigne?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre; mais d'abord ne restons pas sous cette porte, il y fait un
+froid de loup. Venez avec moi, ch&egrave;re s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez; quelque part o&ugrave; il fera chaud, au moins; venez et en
+route je vous dirai ce que je pense &agrave; propos de cette fermeture de
+porte. Ah! monsieur de Provence, mon cher et indigne fr&egrave;re! Donnez-moi
+le bras, ma s&oelig;ur; prenez mon autre bras, mademoiselle de Taverney, et
+tournons &agrave; droite.</p>
+
+<p>On se mit en marche.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous disiez donc que M. de Provence?... fit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voil&agrave;. Ce soir, apr&egrave;s le souper du roi, il vint au grand
+cabinet; le roi avait beaucoup caus&eacute; dans la journ&eacute;e avec le comte de
+Haga, et l'on ne vous avait pas vue.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; deux heures, je suis partie pour Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Je le savais bien; le roi, permettez-moi de vous le dire, ch&egrave;re s&oelig;ur,
+le roi ne songeait pas plus &agrave; vous qu'&agrave; Aroun-al-Raschild et &agrave; son grand
+vizir Giaffar; il causait g&eacute;ographie, je l'&eacute;coutais, assez impatient,
+car j'avais aussi &agrave; sortir, moi. Ah! pardon, nous ne sortions
+probablement pas pour la m&ecirc;me cause, de sorte que j'ai tort...</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez toujours, dites...</p>
+
+<p>&mdash;Tournons &agrave; gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; me menez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vingt pas. Prenez garde, il y a un tas de neige. Ah! mademoiselle de
+Taverney, si vous quittez mon bras, vous allez tomber, je vous en
+pr&eacute;viens. Bref, pour en revenir au roi, il ne songeait qu'&agrave; la latitude
+et &agrave; la longitude, lorsque M. de Provence lui dit: &laquo;Je voudrais bien
+cependant pr&eacute;senter mes hommages &agrave; la reine.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>&mdash;La reine soupe chez elle, r&eacute;pondit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, je la croyais &agrave; Paris, ajouta mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Non, elle est chez elle, dit tranquillement le roi.</p>
+
+<p>&mdash;J'en sors, et l'on ne m'a point re&ccedil;u, riposta M. de Provence.</p>
+
+<p>Alors je vis le sourcil du roi se froncer. Il nous cong&eacute;dia, mon fr&egrave;re
+et moi, et sans doute, nous partis, il s'informa. Louis est jaloux par
+boutades, vous le savez; il aura voulu vous voir, on lui aura refus&eacute;
+l'entr&eacute;e, et il se sera dout&eacute; de quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment, Mme de Misery en avait l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela; et pour s'assurer de votre absence, le roi aura donn&eacute;
+cette s&eacute;v&egrave;re consigne qui nous met dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ceci, c'est un trait affreux, avouez-le, comte.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue; mais nous voici arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Cette maison...?</p>
+
+<p>&mdash;Vous d&eacute;pla&icirc;t-elle, ma s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne dis pas cela; elle me charme, au contraire. Mais vos gens?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;S'ils me voient.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, entrez toujours, et je vous garantis que personne ne vous
+verra.</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me celui qui m'ouvrira la porte? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Pas m&ecirc;me celui-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons essayer, dit le comte d'Artois en riant.</p>
+
+<p>Et il approcha sa main de la porte.</p>
+
+<p>La reine lui arr&ecirc;ta le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, mon fr&egrave;re, prenez garde.</p>
+
+<p>Le prince appuya son autre main sur un panneau sculpt&eacute; avec &eacute;l&eacute;gance.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>La reine ne put r&eacute;primer un mouvement de crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez donc, ma s&oelig;ur, je vous en conjure, dit le prince; vous voyez
+bien que jusqu'&agrave; pr&eacute;sent il n'y a personne.</p>
+
+<p>La reine regarda Mlle de Taverney, puis, comme une personne qui se
+risque, elle franchit le seuil avec un de ces gestes si charmants chez
+les femmes, et qui veulent dire: &laquo;&Agrave; la gr&acirc;ce de Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>La porte se referma sans bruit derri&egrave;re elle.</p>
+
+<p>Alors elle se trouva dans un vestibule de stuc avec des soubassements de
+marbre, vestibule d'une m&eacute;diocre &eacute;tendue, mais d'un go&ucirc;t parfait; les
+dalles &eacute;taient une mosa&iuml;que figurant des bouquets de fleurs, tandis que
+sur des consoles en marbre cent rosiers bas et touffus faisaient
+pleuvoir leurs feuilles parfum&eacute;es, si rares &agrave; cette &eacute;poque de l'ann&eacute;e,
+hors de leurs vases du Japon.</p>
+
+<p>Une douce chaleur, une senteur, plus douce encore, captivaient si bien
+les sens, qu'&agrave; leur arriv&eacute;e dans le vestibule les deux dames oubli&egrave;rent
+non seulement une partie de leurs craintes mais encore une partie de
+leurs scrupules.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, c'est bien, nous sommes &agrave; l'abri, dit la reine, et m&ecirc;me,
+s'il faut l'avouer, l'abri est assez commode. Mais ne serait-il pas bon
+de vous occuper d'une chose, mon fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;De laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;D'&eacute;loigner de vous vos serviteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien de plus facile.</p>
+
+<p>Et le prince, saisissant une sonnette plac&eacute;e dans la cannelure d'une
+colonne, fit r&eacute;sonner un timbre qui, apr&egrave;s avoir frapp&eacute; un seul coup,
+vibra myst&eacute;rieusement dans les profondeurs de l'escalier.</p>
+
+<p>Les deux femmes pouss&egrave;rent un petit cri d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce ainsi que vous &eacute;loignez vos gens, mon fr&egrave;re? demanda la reine;
+j'eusse cru, au contraire, que c'&eacute;tait ainsi que vous les appeliez.</p>
+
+<p>&mdash;Si je sonnais une seconde fois, oui, quelqu'un viendrait; mais comme
+je n'ai donn&eacute; qu'un seul coup de sonnette, soyez tranquille, ma s&oelig;ur,
+personne ne viendra.</p>
+
+<p>La reine se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous &ecirc;tes un homme de pr&eacute;caution, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ch&egrave;re s&oelig;ur, continua le prince, vous ne pouvez habiter un
+vestibule; prenez la peine de monter un &eacute;tage.</p>
+
+<p>&mdash;Ob&eacute;issons, dit la reine; le g&eacute;nie de la maison ne me para&icirc;t pas trop
+malveillant.</p>
+
+<p>Et elle monta.</p>
+
+<p>Le prince la pr&eacute;c&eacute;dait.</p>
+
+<p>On n'entendit les pas d'aucun d'eux sur les tapis d'Aubusson qui
+garnissaient les marches de l'escalier.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; le premier, le prince agita une seconde sonnette, dont le bruit
+fit de nouveau tressaillir la reine et Mlle de Taverney, qui n'&eacute;taient
+pas pr&eacute;venues.</p>
+
+<p>Mais leur &eacute;tonnement redoubla lorsqu'elles virent les portes de cet
+&eacute;tage s'ouvrir seules.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, Andr&eacute;e, dit la reine, je commence &agrave; trembler; et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame, tant que Votre Majest&eacute; marchera en avant, je la suivrai
+avec confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, ma s&oelig;ur, n'est plus simple que ce qui se passe, dit le jeune
+prince: la porte qui vous fait face est celle de votre appartement.
+Voyez!</p>
+
+<p>Et il indiquait &agrave; la reine un charmant r&eacute;duit dont nous ne saurions
+omettre la description.</p>
+
+<p>Une petite antichambre en bois de rose, avec deux &eacute;tag&egrave;res de Boule,
+plafond de Boucher, parquet de bois de rose, donnait dans un boudoir de
+cachemire blanc sem&eacute; de fleurs brod&eacute;es &agrave; la main par les plus habiles
+artistes en broderie.</p>
+
+<p>L'ameublement de ce boudoir &eacute;tait une tapisserie au petit point de soie,
+nuanc&eacute; avec cet art qui faisait d'un tapis des Gobelins de cette &eacute;poque
+un tableau de ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le boudoir, une belle chambre &agrave; coucher bleue tendue de rideaux de
+dentelle et de soie de Tours, un lit somptueux dans une alc&ocirc;ve obscure,
+un feu &eacute;blouissant dans une chemin&eacute;e de marbre blanc, douze bougies
+parfum&eacute;es br&ucirc;lant dans des cand&eacute;labres de Clodion, un paravent de laque
+azur&eacute;e avec ses chinoiseries d'or, telles &eacute;taient les merveilles qui
+apparurent aux yeux des dames lorsqu'elles entr&egrave;rent timidement dans cet
+&eacute;l&eacute;gant r&eacute;duit.</p>
+
+<p>Nul &ecirc;tre vivant ne se montrait: partout la chaleur, la lumi&egrave;re, sans
+qu'on p&ucirc;t en quelque point deviner les causes de tant d'heureux effets.</p>
+
+<p>La reine, qui avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; avec r&eacute;serve d&eacute;j&agrave; dans le boudoir, demeura
+un instant au seuil de la chambre &agrave; coucher.</p>
+
+<p>Le prince s'excusa d'une fa&ccedil;on toute civile sur la n&eacute;cessit&eacute; qui le
+poussait &agrave; mettre sa s&oelig;ur dans une confidence indigne d'elle.</p>
+
+<p>La reine r&eacute;pondit par un demi-sourire qui exprimait beaucoup plus de
+choses que toutes les paroles qu'elle aurait pu prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, ajouta alors le comte d'Artois, cet appartement est mon
+logis de gar&ccedil;on, seul j'y p&eacute;n&egrave;tre, et j'y p&eacute;n&egrave;tre toujours seul.</p>
+
+<p>&mdash;Presque toujours, dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Au surplus, continua-t-il, il y a dans le boudoir o&ugrave; vous &ecirc;tes un sofa
+et une berg&egrave;re sur lesquels bien des fois, quand la nuit me surprenait,
+apr&egrave;s la chasse, j'ai dormi aussi bien que dans mon lit.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit la reine, que Mme la comtesse d'Artois soit parfois
+inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais avouez, ma s&oelig;ur, que si Mme la comtesse est inqui&egrave;te
+de moi, cette nuit elle aura bien tort.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit, je ne dis pas, mais les autres nuits...</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, quiconque a tort une fois peut avoir tort toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Abr&eacute;geons, dit la reine en s'asseyant sur un fauteuil. Je suis
+horriblement lasse; et vous, ma pauvre Andr&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oh, moi, je succombe de fatigue, et si Votre Majest&eacute; le permet...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, vous p&acirc;lissez, mademoiselle, dit le comte d'Artois.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, faites, ma ch&egrave;re, dit la reine; asseyez-vous, couchez-vous
+m&ecirc;me; M. le comte d'Artois nous abandonne cet appartement, n'est-ce pas,
+Charles?</p>
+
+<p>&mdash;En toute propri&eacute;t&eacute;, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Un instant, comte, un dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous partez, comment vous rappellerons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez en rien besoin de moi, ma s&oelig;ur; une fois install&eacute;e,
+disposez de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc d'autres pi&egrave;ces que celles-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute. Il y a d'abord une salle &agrave; manger, que je vous engage
+&agrave; visiter.</p>
+
+<p>&mdash;Avec une table toute servie, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, et sur laquelle Mlle de Taverney, qui me para&icirc;t en avoir
+grand besoin, trouvera un consomm&eacute;, une aile de volaille et un doigt de
+vin de X&eacute;r&egrave;s, et o&ugrave; vous trouverez, vous, ma s&oelig;ur, une collection de
+ces fruits cuits que vous aimez.</p>
+
+<p>&mdash;Et tout cela sans valets?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moindre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons. Mais ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pour retourner au ch&acirc;teau?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas songer &agrave; y rentrer du tout de la nuit, puisque la
+consigne est donn&eacute;e. Mais la consigne donn&eacute;e pour la nuit tombe avec le
+jour; &agrave; six heures les portes s'ouvrent, sortez d'ici &agrave; six heures moins
+un quart. Vous trouverez dans les armoires des mantes de toutes couleurs
+et de toutes formes, si vous d&eacute;sirez vous d&eacute;guiser; entrez donc, comme
+je vous le dis, au ch&acirc;teau, gagnez votre chambre, couchez-vous, et ne
+vous inqui&eacute;tez pas du reste.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je sors de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! nous vous chassons, mon pauvre fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne serait pas convenable que j'eusse pass&eacute; la nuit sous le m&ecirc;me
+toit que vous, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore il vous faut un g&icirc;te, et nous vous volons le v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! il m'en reste trois pareils &agrave; celui-ci.</p>
+
+<p>La reine se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et il dit que Mme la comtesse d'Artois a tort de s'inqui&eacute;ter; oh! je
+la pr&eacute;viendrai, fit-elle avec un charmant geste de menace.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, moi, je dirai tout au roi, r&eacute;pliqua le prince sur le m&ecirc;me ton.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison, nous sommes sous sa d&eacute;pendance.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; fait. C'est humiliant; mais qu'y faire?</p>
+
+<p>&mdash;Se soumettre. Ainsi, vous dites donc que pour sortir demain matin sans
+rencontrer personne...</p>
+
+<p>&mdash;Un seul coup de sonnette, &agrave; la colonne en bas.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; laquelle? &agrave; celle de droite ou &agrave; celle de gauche?</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe.</p>
+
+<p>&mdash;La porte s'ouvrira?</p>
+
+<p>&mdash;Et se fermera.</p>
+
+<p>&mdash;Toute seule?</p>
+
+<p>&mdash;Toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Merci. Bonsoir, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le prince salua, Andr&eacute;e ferma les portes derri&egrave;re lui. Il disparut.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a><a href="#table">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'alc&ocirc;ve de la reine</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain, ou plut&ocirc;t le matin m&ecirc;me, car notre dernier chapitre a d&ucirc;
+se fermer vers les deux heures de la nuit; le matin m&ecirc;me, disons-nous,
+le roi Louis XVI, en petit habit violet du matin, sans ordre et sans
+poudre, et tel qu'il venait de sortir de son lit enfin, heurta aux
+portes de l'antichambre de la reine.</p>
+
+<p>Une femme de service entreb&acirc;illa cette porte, et reconnaissant le roi:</p>
+
+<p>&mdash;Sire!... dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La reine! demanda Louis XVI d'un ton bref.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest&eacute; dort, sire.</p>
+
+<p>Le roi fit un geste comme pour &eacute;loigner la femme, mais celle-ci ne
+bougea point.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le roi, vous bougerez-vous? Vous voyez bien que je veux
+passer.</p>
+
+<p>Le roi avait par moments une promptitude de mouvement que ses ennemis
+appelaient de la brutalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;La reine repose, sire, objecta timidement la femme de service.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit de me livrer passage, r&eacute;pliqua le roi.</p>
+
+<p>En effet, &agrave; ces mots il &eacute;carta la femme et passa outre.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; la porte m&ecirc;me de la chambre &agrave; coucher, le roi vit Mme de
+Misery, premi&egrave;re femme de chambre de la reine, qui lisait la messe dans
+son livre d'heures.</p>
+
+<p>Cette dame se leva d&egrave;s qu'elle aper&ccedil;ut le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-elle &agrave; voix basse et avec un profond salut, Sa Majest&eacute; n'a
+pas encore appel&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, fit le roi d'un air railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sire, il n'est gu&egrave;re que six heures et demie, je crois, et
+jamais Sa Majest&eacute; ne sonne avant sept heures.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous &ecirc;tes s&ucirc;re que la reine est dans son lit? Vous &ecirc;tes s&ucirc;re
+qu'elle dort?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'affirmerais pas, sire, que Sa Majest&eacute; dort; mais je suis s&ucirc;re
+qu'elle est dans son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Elle y est?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>Le roi n'y put tenir plus longtemps. Il marcha droit &agrave; la porte, tourna
+le bouton dor&eacute; avec une pr&eacute;cipitation bruyante, et entra.</p>
+
+<p>La chambre de la reine &eacute;tait obscure comme en pleine nuit: volets,
+rideaux et stores, herm&eacute;tiquement ferm&eacute;s, y maintenaient les plus
+&eacute;paisses t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>Une veilleuse, br&ucirc;lant sur un gu&eacute;ridon dans l'angle le plus &eacute;loign&eacute; de
+l'appartement, laissait l'alc&ocirc;ve de la reine enti&egrave;rement baign&eacute;e dans
+l'ombre, et les immenses rideaux de soie blanche &agrave; fleurs de lis d'or
+pendaient &agrave; plis ondoyants sur le lit en d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>Le roi marcha d'un pas rapide vers le lit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame de Misery, s'&eacute;cria la reine, que vous &ecirc;tes bruyante, voil&agrave;
+que vous m'avez r&eacute;veill&eacute;e.</p>
+
+<p>Le roi s'arr&ecirc;ta, stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point Mme de Misery, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vous, sire, ajouta Marie-Antoinette en se soulevant.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, madame, articula le roi d'un ton aigre-doux.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bon vent vous am&egrave;ne, sire? demanda la reine. Madame de Misery!
+madame de Misery! ouvrez donc les fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Les femmes entr&egrave;rent et, selon l'habitude que leur avait fait prendre la
+reine, elles ouvrirent &agrave; l'instant portes et fen&ecirc;tres, pour donner
+passage &agrave; l'invasion d'air pur que Marie-Antoinette respirait avec
+d&eacute;lices en s'&eacute;veillant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dormez de bon app&eacute;tit, madame, dit le roi en s'asseyant pr&egrave;s du
+lit, apr&egrave;s avoir promen&eacute; son regard investigateur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, j'ai lu tard, et par cons&eacute;quent, si Votre Majest&eacute; ne m'e&ucirc;t
+point r&eacute;veill&eacute;e, je dormirais encore.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; vient qu'hier vous n'avez pas re&ccedil;u, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Re&ccedil;u qui? votre fr&egrave;re, M. de Provence? fit la reine avec une pr&eacute;sence
+d'esprit qui allait au-devant des soup&ccedil;ons du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Justement oui, mon fr&egrave;re; il a voulu vous saluer, et on l'a laiss&eacute;
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;En lui disant que vous &eacute;tiez absente?</p>
+
+<p>&mdash;Lui a-t-on dit cela? demanda n&eacute;gligemment la reine. Madame de Misery!
+Madame de Misery?</p>
+
+<p>La premi&egrave;re femme de chambre parut &agrave; la porte, tenant sur un plateau
+d'or une quantit&eacute; de lettres adress&eacute;es &agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest&eacute; m'appelle? demanda Mme de Misery.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Est-ce qu'on a dit hier &agrave; M. de Provence que j'&eacute;tais absente du
+ch&acirc;teau?</p>
+
+<p>Mme de Misery, pour ne pas passer devant le roi, tourna autour de lui et
+tendit le plateau de lettres &agrave; la reine. Elle tenait sous son doigt une
+de ces lettres dont la reine reconnut l'&eacute;criture.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;pondez au roi madame de Misery, continua Marie-Antoinette avec la
+m&ecirc;me n&eacute;gligence; dites &agrave; Sa Majest&eacute; ce que l'on a r&eacute;pondu hier &agrave; M. de
+Provence lorsqu'il s'est pr&eacute;sent&eacute; &agrave; ma porte. Quant &agrave; moi, je ne me le
+rappelle plus.</p>
+
+<p>&mdash;Sire dit Mme de Misery, tandis que la reine d&eacute;cachetait la lettre, Mgr
+le comte de Provence s'est pr&eacute;sent&eacute; hier pour offrir ses respects &agrave; Sa
+Majest&eacute;, et je lui ai r&eacute;pondu que Sa Majest&eacute; ne recevait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et par quel ordre?</p>
+
+<p>&mdash;Par ordre de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit le roi.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la reine avait d&eacute;cachet&eacute; la lettre et lu ces deux
+lignes:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes revenue hier de Paris et rentr&eacute;e au ch&acirc;teau &agrave; huit heures du
+soir. Laurent vous a vue.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, toujours avec le m&ecirc;me air de nonchalance, la reine avait d&eacute;cachet&eacute;
+une demi-douzaine de billets, de lettres et de placets, qui gisaient
+&eacute;pars sur un &eacute;dredon.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit-elle en relevant la t&ecirc;te vers le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, madame, dit celui-ci &agrave; la premi&egrave;re femme de chambre.</p>
+
+<p>Mme de Misery s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, sire, dit la reine, &eacute;clairez-moi sur un point.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je suis ou ne suis plus libre de voir M. de Provence?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parfaitement libre, madame; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais son esprit me fatigue, que voulez-vous? d'ailleurs, il ne m'aime
+pas; il est vrai que je le lui rends bien. J'attendais sa mauvaise
+visite et me suis mise au lit &agrave; huit heures, afin de ne pas recevoir
+cette visite. Qu'avez-vous donc, sire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que vous doutez.</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous croyais hier &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'heure &agrave; laquelle vous pr&eacute;tendez que vous vous &ecirc;tes couch&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, j'y suis all&eacute;e &agrave; Paris. Eh bien! est-ce que l'on ne
+revient pas de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. Le tout d&eacute;pend de l'heure &agrave; laquelle on en revient.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous voulez savoir l'heure juste &agrave; laquelle je suis revenue de
+Paris, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile, sire.</p>
+
+<p>La reine appela:</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Misery!</p>
+
+<p>La femme de chambre reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure &eacute;tait-il quand je revins de Paris, hier, madame de
+Misery? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; peu pr&egrave;s huit heures, Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, dit le roi; vous devez vous tromper, madame de
+Misery; informez-vous.</p>
+
+<p>La femme de chambre, droite et impassible, se tourna vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Duval! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! r&eacute;pliqua une voix.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle heure Sa Majest&eacute; est-elle rentr&eacute;e de Paris hier soir?</p>
+
+<p>&mdash;Il pouvait &ecirc;tre huit heures, madame, r&eacute;pliqua la deuxi&egrave;me femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez vous tromper, madame Duval, dit Mme de Misery.</p>
+
+<p>Mme Duval se pencha vers la fen&ecirc;tre de l'antichambre et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Laurent!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que Laurent? demanda le roi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le concierge de la porte par laquelle Sa Majest&eacute; est rentr&eacute;e
+hier, dit Mme de Misery.</p>
+
+<p>&mdash;Laurent! cria Mme Duval, &agrave; quelle heure Sa Majest&eacute; la reine est-elle
+rentr&eacute;e hier?</p>
+
+<p>&mdash;Vers huit heures, r&eacute;pliqua le concierge du bas de la terrasse.</p>
+
+<p>Le roi baissa la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Mme de Misery cong&eacute;dia Mme Duval, qui cong&eacute;dia Laurent.</p>
+
+<p>Les deux &eacute;poux demeur&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>Louis XVI &eacute;tait honteux et faisait tous ses efforts pour dissimuler
+cette honte.</p>
+
+<p>Mais la reine, au lieu de triompher de la victoire qu'elle venait de
+remporter, lui dit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sire, voyons, que d&eacute;sirez-vous savoir encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien, s'&eacute;cria le roi en pressant les mains de sa femme, rien!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame; je ne sais trop ce qui m'&eacute;tait pass&eacute; par la
+t&ecirc;te. Voyez ma joie; elle est aussi grande que mon repentir. Vous ne
+m'en voulez point, n'est-ce pas? Ne boudez plus: foi de gentilhomme!
+j'en serais au d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>La reine retira sa main de celle du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que faites-vous, madame? demanda Louis.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, r&eacute;pondit Marie-Antoinette, une reine de France ne ment pas!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda le roi &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sire, moi, je viens de mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que je ne suis pas rentr&eacute;e hier &agrave; huit heures du soir!</p>
+
+<p>Le roi recula surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, continua la reine avec le m&ecirc;me sang-froid, que je suis
+rentr&eacute;e ce matin &agrave; six heures seulement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Et que sans M. le comte d'Artois, qui m'a offert un asile et log&eacute;e par
+piti&eacute; dans une maison &agrave; lui, je restais &agrave; la porte comme une mendiante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'&eacute;tiez pas rentr&eacute;e, dit le roi d'un air sombre; alors,
+j'avais donc raison?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, vous tirez, je vous en demande pardon, de ce que je viens de
+dire une solution d'arithm&eacute;ticien, mais non une conclusion de galant
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi, madame?</p>
+
+<p>&mdash;En ceci que, pour vous assurer si je rentrais t&ocirc;t ou tard, vous
+n'aviez besoin ni de fermer votre porte, ni de donner vos consignes,
+mais seulement de venir me trouver et de me demander: &laquo;&Agrave; quelle heure
+&ecirc;tes-vous rentr&eacute;e, madame?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous est plus permis de douter, monsieur; vos espions avaient
+&eacute;t&eacute; tromp&eacute;s ou gagn&eacute;s, vos portes forc&eacute;es ou ouvertes, votre
+appr&eacute;hension combattue, vos soup&ccedil;ons dissip&eacute;s. Je vous voyais honteux
+d'avoir us&eacute; de violence envers une femme dans son droit. Je pouvais
+continuer &agrave; jouir de ma victoire. Mais je trouve vos proc&eacute;d&eacute;s honteux
+pour un roi, mals&eacute;ants pour un gentilhomme, et je ne veux pas me refuser
+la satisfaction de vous le dire.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;pousseta son jabot en homme qui m&eacute;dite une r&eacute;plique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous avez beau faire, monsieur, dit la reine en secouant la t&ecirc;te,
+vous n'arriverez pas &agrave; excuser votre conduite envers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, madame, j'y arriverai facilement, r&eacute;pondit le roi.
+Est-ce que, dans le ch&acirc;teau, par exemple, une seule personne se doutait
+que vous ne fussiez pas rentr&eacute;e? Eh bien! si chacun vous savait rentr&eacute;e,
+personne n'a pu prendre pour vous ma consigne de la fermeture des
+portes. Qu'on l'ait attribu&eacute;e aux dissipations de M. le comte d'Artois
+ou de tout autre, vous comprenez bien que je ne m'en inqui&egrave;te pas.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s, sire? interrompit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je me r&eacute;sume, et je dis: si j'ai sauv&eacute; envers vous les
+apparences, madame, j'ai raison, et je vous dis: vous avez tort, vous
+qui n'en avez pas fait autant envers moi; et si j'ai voulu tout
+simplement vous donner une secr&egrave;te le&ccedil;on, si la le&ccedil;on vous profite, ce
+que je crois, d'apr&egrave;s l'irritation que vous me t&eacute;moignez, eh bien! j'ai
+raison encore, et je ne reviens sur rien de ce que j'ai fait.</p>
+
+<p>La reine avait &eacute;cout&eacute; la r&eacute;ponse de son auguste &eacute;poux en se calmant peu
+&agrave; peu; non pas qu'elle f&ucirc;t moins irrit&eacute;e, mais elle voulait garder
+toutes ses forces pour la lutte qui, dans son opinion, au lieu d'&ecirc;tre
+termin&eacute;e, commen&ccedil;ait &agrave; peine.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien! dit-elle. Ainsi, vous ne vous excusez pas d'avoir fait
+languir &agrave; la porte de sa demeure, comme vous eussiez pu faire de la
+premi&egrave;re venue, la fille de Marie-Th&eacute;r&egrave;se, votre femme, la m&egrave;re de vos
+enfants? Non, c'est &agrave; votre avis une plaisanterie toute royale, pleine
+de sel attique, dont la moralit&eacute; d'ailleurs double la valeur. Ainsi, &agrave;
+vos yeux, ce n'est rien qu'une chose toute naturelle que d'avoir forc&eacute;
+la reine de France &agrave; passer la nuit dans la petite maison o&ugrave; le comte
+d'Artois re&ccedil;oit les demoiselles de l'Op&eacute;ra et les femmes galantes de
+votre cour? Ah! ce n'est rien, non, un roi plane au-dessus de toutes ces
+mis&egrave;res, un roi philosophe surtout. Et vous &ecirc;tes philosophe, vous sire!
+Notez bien qu'en ceci M. d'Artois a jou&eacute; le beau r&ocirc;le. Notez qu'il m'a
+rendu un service signal&eacute;. Notez que, pour cette fois, j'ai eu &agrave;
+remercier le Ciel que mon beau-fr&egrave;re f&ucirc;t un homme dissip&eacute;, puisque sa
+dissipation a servi de manteau &agrave; ma honte, puisque ses vices ont
+sauvegard&eacute; mon honneur.</p>
+
+<p>Le roi rougit et se remua bruyamment sur son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit la reine, avec un rire amer, je sais bien que vous &ecirc;tes un roi
+moral, sire! Mais avez-vous song&eacute; &agrave; quel r&eacute;sultat votre morale arrive?
+Nul n'a su que je n'&eacute;tais pas rentr&eacute;e, dites-vous? Et vous-m&ecirc;me m'avez
+crue ici! Direz-vous que M. de Provence, votre instigateur, l'a cru,
+lui? Direz-vous que M. d'Artois l'a cru? Direz-vous que mes femmes, qui,
+par mon ordre, vous ont menti ce matin, l'ont cru? Direz-vous que
+Laurent, achet&eacute; par M. le comte d'Artois et moi, l'a cru? Allez, le roi
+a toujours raison, mais parfois la reine peut avoir raison aussi.
+Prenons cette habitude, voulez-vous, sire? vous de m'envoyer espions et
+gardes suisses, moi d'acheter vos suisses et vos espions, et je vous le
+dis, avant un mois, car vous me connaissez et vous savez que je ne me
+contiendrai pas, eh bien! avant un mois la majest&eacute; du tr&ocirc;ne et la
+dignit&eacute; du mariage, nous additionnerons tout cela ensemble un matin,
+comme aujourd'hui, par exemple, et nous verrons ce que cela nous co&ucirc;tera
+&agrave; tous deux.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident que ces paroles avaient fait un grand effet sur celui &agrave;
+qui elles &eacute;taient adress&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit le roi d'une voix alt&eacute;r&eacute;e, vous savez que je suis
+sinc&egrave;re, et que j'avoue toujours mes torts. Voulez-vous me prouver,
+madame, que vous avez raison de partir de Versailles en tra&icirc;neau, avec
+des gentilshommes &agrave; vous? Folle troupe qui vous compromet dans les
+graves circonstances o&ugrave; nous vivons! Voulez-vous me prouver que vous
+avez raison de dispara&icirc;tre avec eux dans Paris, comme des masques dans
+un bal, et de ne plus repara&icirc;tre que dans la nuit, scandaleusement tard,
+tandis que ma lampe s'est &eacute;puis&eacute;e au travail et que tout le monde dort?
+Vous avez parl&eacute; de la dignit&eacute; du mariage, de la majest&eacute; du tr&ocirc;ne et de
+votre qualit&eacute; de m&egrave;re. Est-ce d'une &eacute;pouse, est-ce d'une reine, est-ce
+d'une m&egrave;re ce que vous avez fait l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous r&eacute;pondre en deux mots, monsieur, et, vous le dirai-je
+d'avance, je vais r&eacute;pondre encore plus d&eacute;daigneusement que je n'ai fait
+jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, car il me semble, en v&eacute;rit&eacute;, que certaines parties de
+votre accusation ne m&eacute;ritent que mon d&eacute;dain. J'ai quitt&eacute; Versailles en
+tra&icirc;neau pour arriver plus vite &agrave; Paris; je suis sortie avec Mlle de
+Taverney, dont, Dieu merci! la r&eacute;putation est une des plus pures de la
+cour, et je suis all&eacute;e &agrave; Paris v&eacute;rifier de moi-m&ecirc;me que le roi de
+France, ce p&egrave;re de la grande famille, ce roi philosophe, ce soutien
+moral de toutes les consciences, lui qui a nourri les pauvres &eacute;trangers,
+r&eacute;chauff&eacute; les mendiants et m&eacute;rit&eacute; l'amour du peuple par sa bienfaisance;
+j'ai voulu v&eacute;rifier, dis-je, que le roi laissait mourir de faim, croupir
+dans l'oubli, expos&eacute; &agrave; toutes les attaques du vice et de la mis&egrave;re,
+quelqu'un de sa famille, en tant que roi: un des descendants enfin d'un
+des rois qui ont gouvern&eacute; la France.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! fit le roi surpris.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mont&eacute;, continua la reine, dans une esp&egrave;ce de grenier, et j'ai vu,
+sans feu, sans lumi&egrave;re, sans argent, la petite-fille d'un grand prince;
+j'ai donn&eacute; cent louis &agrave; cette victime de l'oubli, de la n&eacute;gligence
+royale. Et comme je m'&eacute;tais attard&eacute;e, en r&eacute;fl&eacute;chissant sur le n&eacute;ant de
+nos grandeurs, car moi aussi parfois je suis philosophe, comme la gel&eacute;e
+&eacute;tait rude, et que par la gel&eacute;e les chevaux marchent mal, et surtout les
+chevaux de fiacre...</p>
+
+<p>&mdash;Les chevaux de fiacre! s'&eacute;cria le roi. Vous &ecirc;tes revenue en fiacre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, dans le n&deg; 107.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! murmura le roi en balan&ccedil;ant sa jambe droite crois&eacute;e sur la
+gauche, ce qui &eacute;tait chez lui le sympt&ocirc;me d'une vive impatience. En
+fiacre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et trop heureuse encore d'avoir trouv&eacute; ce fiacre, r&eacute;pliqua la
+reine.</p>
+
+<p>&mdash;Madame! interrompit le roi, vous avez bien agi; vous avez toujours de
+nobles aspirations, &eacute;closes trop l&eacute;g&egrave;rement peut-&ecirc;tre; mais la faute en
+est &agrave; cette chaleur de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; qui vous distingue.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, sire, r&eacute;pondit la reine d'un ton railleur.</p>
+
+<p>&mdash;Songez bien, continua le roi, que je ne vous ai soup&ccedil;onn&eacute;e de rien qui
+ne f&ucirc;t parfaitement droit et honn&ecirc;te; la d&eacute;marche seule, et
+l'aventureuse allure de la reine, m'ont d&eacute;plu; vous avez fait le bien
+comme toujours; mais en faisant le bien aux autres, vous avez trouv&eacute; le
+moyen de vous faire du mal &agrave; vous. Voil&agrave; ce que je vous reproche.
+Maintenant, j'ai &agrave; r&eacute;parer quelque oubli, j'ai &agrave; veiller au sort d'une
+famille de rois. Je suis pr&ecirc;t: d&eacute;noncez-moi ces infortunes, et mes
+bienfaits ne se feront pas attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de Valois, sire, est assez illustre, je pense, pour que vous
+l'ayez &agrave; pr&eacute;sent &agrave; la m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria Louis XVI avec un bruyant &eacute;clat de rire, je sais
+maintenant ce qui vous occupe. La petite Valois, n'est-ce pas, une
+comtesse de... de... Attendez donc...</p>
+
+<p>&mdash;De La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment, de La Motte; son mari est gendarme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et la femme est une intrigante. Oh! ne vous f&acirc;chez pas, elle remue
+ciel et terre; elle accable les ministres; elle harc&egrave;le mes tantes; elle
+m'&eacute;crase moi-m&ecirc;me de suppliques, de placets, de preuves g&eacute;n&eacute;alogiques.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, cela prouve qu'elle a jusqu'ici r&eacute;clam&eacute; inutilement, voil&agrave;
+tout.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non!</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle ou non Valois?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je crois qu'elle l'est!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! une pension. Une pension honorable pour elle, un r&eacute;giment
+pour son mari, un &eacute;tat enfin pour des rejetons de souche royale.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! doucement, doucement, madame. Diable! comme vous y allez. La
+petite Valois m'arrachera toujours bien assez de plumes sans que vous
+vous mettiez &agrave; l'aider; elle a bon bec, la petite Valois, allez!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne crains pas pour vous, sire; vos plumes tiennent fort.</p>
+
+<p>&mdash;Une pension honorable, Dieu merci! Comme vous y allez, madame!
+Savez-vous quelle saign&eacute;e terrible cet hiver a faite &agrave; ma cassette? Un
+r&eacute;giment &agrave; ce petit gendarme qui a fait la sp&eacute;culation d'&eacute;pouser une
+Valois! Eh! je n'en ai plus de r&eacute;giment &agrave; donner, madame, m&ecirc;me &agrave; ceux
+qui les paient et qui les m&eacute;ritent. Un &eacute;tat digne des rois dont ils
+descendent, &agrave; ces mendiants! Allons donc! quand nous autres rois nous
+n'avons plus m&ecirc;me un &eacute;tat digne des riches particuliers! M. le duc
+d'Orl&eacute;ans a envoy&eacute; ses chevaux et ses meutes en Angleterre pour les
+faire vendre, et supprim&eacute; les deux tiers de sa maison. J'ai supprim&eacute; ma
+louveterie, moi. M. de Saint-Germain m'a fait r&eacute;former ma maison
+militaire. Nous vivons de privations, tous, grands et petits, ma ch&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant, sire, des Valois ne peuvent mourir de faim!</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit que vous aviez donn&eacute; cent louis?</p>
+
+<p>&mdash;La belle aum&ocirc;ne!</p>
+
+<p>&mdash;C'est royal.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-en autant, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en garderai bien. Ce que vous avez donn&eacute; suffit pour nous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, une petite pension.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; rien de fixe. Ces gens-l&agrave; vous soutireront assez pour
+eux-m&ecirc;mes; ils sont de la famille des rongeurs. Quand j'aurai envie de
+donner, eh bien! je donnerai une somme sans pr&eacute;c&eacute;dents, sans obligations
+pour l'avenir. En un mot, je donnerai quand j'aurai trop d'argent. Cette
+petite Valois, mais, en v&eacute;rit&eacute;, je ne puis vous conter tout ce que je
+sais sur elle. Votre bon c&oelig;ur est pris au pi&egrave;ge, ma ch&egrave;re Antoinette.
+J'en demande pardon &agrave; votre bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, Louis tendit la main &agrave; la reine, qui, c&eacute;dant &agrave;
+un premier mouvement, l'approcha de ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Puis, tout &agrave; coup, la repoussant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, dit-elle, vous n'&ecirc;tes pas bon pour moi. Je vous en veux!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en voulez, dit le roi, vous! Eh bien! moi... moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, dites que vous ne m'en voulez pas, vous qui me faites fermer
+les portes de Versailles; vous qui arrivez &agrave; six heures et demie du
+matin dans mes antichambres, qui ouvrez ma porte de force, et qui entrez
+chez moi en roulant des yeux furibonds.</p>
+
+<p>Le roi se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, je ne vous en veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'en voulez plus, &agrave; la bonne heure!</p>
+
+<p>&mdash;Que me donnerez-vous, si je vous prouve que je ne vous en voulais pas,
+m&ecirc;me en venant ici?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons d'abord la preuve de ce que vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est bien ais&eacute;, r&eacute;pliqua le roi, je l'ai dans ma poche, la
+preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! s'&eacute;cria la reine avec curiosit&eacute; en se soulevant sur son s&eacute;ant;
+vous avez quelque chose &agrave; me donner?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &agrave; vous donner vos &oelig;ufs de P&acirc;ques.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! r&eacute;ellement, alors vous &ecirc;tes bien aimable; mais je ne vous croirai,
+comprenez-vous bien, que si vous &eacute;talez la preuve tout de suite. Oh! pas
+de subterfuge. Je parie que vous m'allez encore promettre?</p>
+
+<p>Alors, avec un sourire plein de bont&eacute;, le roi fouilla dans sa poche, en
+y mettant cette lenteur qui double la convoitise, cette lenteur qui fait
+tr&eacute;pigner d'impatience l'enfant pour son jouet, l'animal pour sa
+friandise, la femme pour son cadeau.</p>
+
+<p>Enfin, il finit par tirer de cette poche une bo&icirc;te de maroquin rouge
+artistement gaufr&eacute;e et rehauss&eacute;e de dorures.</p>
+
+<p>&mdash;Un &eacute;crin! dit la reine, ah! voyons.</p>
+
+<p>Le roi d&eacute;posa l'&eacute;crin sur le lit.</p>
+
+<p>La reine le saisit vivement et l'attira &agrave; elle.</p>
+
+<p>&Agrave; peine eut-elle ouvert la bo&icirc;te, qu'enivr&eacute;e, &eacute;blouie, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que c'est beau! mon Dieu! que c'est beau!</p>
+
+<p>Le roi sentit comme un frisson de joie qui lui chatouillait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez? dit-il.</p>
+
+<p>La reine ne pouvait r&eacute;pondre, elle &eacute;tait haletante.</p>
+
+<p>Alors elle tira de l'&eacute;crin un collier de diamants si gros, si purs, si
+lumineux et si habilement assortis, qu'il lui sembla voir courir sur ses
+belles mains un fleuve de phosphore et de flammes.</p>
+
+<p>Le collier ondulait comme les anneaux d'un serpent dont chaque &eacute;caille
+aurait &eacute;t&eacute; un &eacute;clair.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est magnifique, dit enfin la reine retrouvant la parole,
+magnifique, r&eacute;p&eacute;ta-t-elle avec des yeux qui s'animaient, soit au contact
+de ces diamants splendides, soit parce qu'elle songeait que nulle femme
+au monde ne pourrait avoir un collier pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous &ecirc;tes contente? dit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Enthousiasm&eacute;e, sire. Vous me rendez trop heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc ce premier rang, les diamants sont gros comme des
+noisettes.</p>
+
+<p>&mdash;En effet.</p>
+
+<p>&mdash;Et assortis. On ne les distinguerait pas les uns des autres. Comme la
+gradation des grosseurs est habilement m&eacute;nag&eacute;e! Quelles savantes
+proportions entre les diff&eacute;rences du premier et du second rang, et du
+second au troisi&egrave;me! Le joaillier qui a r&eacute;uni ces diamants et fait ce
+collier est un artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont deux.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie alors que c'est B&oelig;hmer et Bossange.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez devin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, il n'y a qu'eux pour oser faire des entreprises pareilles.
+Que c'est beau, sire, que c'est beau!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, madame, dit le roi, vous payez ce collier beaucoup trop cher,
+prenez-y garde.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria la reine, oh! sire.</p>
+
+<p>Et tout &agrave; coup son front radieux s'assombrit, se pencha.</p>
+
+<p>Ce changement dans sa physionomie s'op&eacute;ra si rapide et s'effa&ccedil;a si
+rapidement encore, que le roi n'eut pas m&ecirc;me le temps de le remarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il, laissez-moi un plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de mettre ce collier &agrave; votre cou.</p>
+
+<p>La reine l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cher, n'est-ce pas? dit-elle tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! oui, r&eacute;pliqua le roi en riant; mais je vous l'ai dit, vous
+venez de le payer plus qu'il ne vaut, et ce n'est qu'&agrave; sa place,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; votre col, qu'il prendra son v&eacute;ritable prix.</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, Louis s'approchait de la reine, tenant de ses
+deux mains les deux extr&eacute;mit&eacute;s du magnifique collier, pour le fixer par
+l'agrafe faite elle-m&ecirc;me d'un gros diamant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit la reine, pas d'enfantillage. Remettez ce collier dans
+votre &eacute;crin, sire.</p>
+
+<p>Et elle secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me refusez de le voir le premier sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Dieu ne plaise que je vous refusasse cette joie, sire, si je prenais
+le collier; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... fit le roi surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ni vous ni personne, sire, ne verra un collier de ce prix &agrave; mon
+cou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le porterez pas, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous me refusez?</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse de me pendre un million, et peut-&ecirc;tre un million et demi au
+cou, car j'estime ce collier quinze cent mille livres, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je ne dis pas non, r&eacute;pliqua le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Et je refuse de pendre &agrave; mon col un million et demi quand les coffres
+du roi sont vides, quand le roi est forc&eacute; de mesurer ses secours et de
+dire aux pauvres: &laquo;Je n'ai plus d'argent, Dieu vous assiste!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est s&eacute;rieux ce que vous me dites l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, sire, M. de Sartine me disait un jour qu'avec quinze cent mille
+livres on pouvait avoir un vaisseau de ligne, et, en v&eacute;rit&eacute;, sire, le
+roi de France a plus besoin d'un vaisseau de ligne que la reine de
+France n'a besoin d'un collier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria le roi, au comble de la joie et les yeux mouill&eacute;s de
+larmes, oh! ce que vous venez de faire l&agrave; est sublime. Merci, merci!...
+Antoinette, vous &ecirc;tes une bonne femme.</p>
+
+<p>Et pour couronner dignement sa d&eacute;monstration cordiale et bourgeoise, le
+bon roi jeta ses deux bras au cou de Marie-Antoinette, et l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comme on vous b&eacute;nira en France, madame, s'&eacute;cria-t-il, quand on
+saura le mot que vous venez de dire.</p>
+
+<p>La reine soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Il est encore temps, dit le roi avec vivacit&eacute;. Un soupir de regrets!</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, un soupir de soulagement; fermez cet &eacute;crin et rendez-le aux
+joailliers.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais d&eacute;j&agrave; dispos&eacute; mes termes de paiements; l'argent est pr&ecirc;t;
+voyons, qu'en ferai-je? Ne soyez pas si d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai bien r&eacute;fl&eacute;chi. Non, bien d&eacute;cid&eacute;ment, sire, je ne veux pas de
+ce collier; mais je veux autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! voil&agrave; mes seize cents mille livres &eacute;corn&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Seize cents mille livres? Voyez-vous! Eh quoi, c'&eacute;tait si cher?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! madame, j'ai l&acirc;ch&eacute; le mot, je ne m'en d&eacute;dis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous; ce que je vous demande co&ucirc;tera moins cher.</p>
+
+<p>&mdash;Que me demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de me laisser aller &agrave; Paris encore une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais c'est facile, et pas cher surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez! attendez!</p>
+
+<p>&mdash;Diable!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Paris, place Vend&ocirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! diable!</p>
+
+<p>&mdash;Chez M. Mesmer.</p>
+
+<p>Le roi se gratta l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit-il, vous avez refus&eacute; une fantaisie de seize cent mille
+livres; je puis bien vous passer celle-l&agrave;. Allez donc chez M. Mesmer;
+mais, &agrave; mon tour, &agrave; une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous ferez accompagner d'une princesse du sang.</p>
+
+<p>La reine r&eacute;fl&eacute;chit.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous Mme de Lamballe? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Lamballe, soit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Je signe.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>&mdash;Et de ce pas, ajouta le roi, je vais commander mon vaisseau de ligne,
+et le baptiser <i>Le Collier de la Reine</i>. Vous en serez la marraine,
+madame; puis je l'enverrai &agrave; La P&eacute;rouse.</p>
+
+<p>Le roi baisa la main de sa femme, et sortit de l'appartement tout
+joyeux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a><a href="#table">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le petit lever de la reine</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; peine le roi fut-il sorti que la reine se leva et vint &agrave; la fen&ecirc;tre
+respirer l'air vif et glacial du matin.</p>
+
+<p>Le jour s'annon&ccedil;ait brillant et plein de ce charme qu'une avance du
+printemps donne &agrave; certains jours d'avril: aux gel&eacute;es de la nuit
+succ&eacute;dait la douce chaleur d'un soleil d&eacute;j&agrave; sensible; le vent avait
+tourn&eacute; depuis la veille du nord &agrave; l'est.</p>
+
+<p>S'il demeurait dans cette direction, l'hiver, ce terrible hiver de 1784,
+&eacute;tait fini.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, en effet, on voyait &agrave; l'horizon rose sourdre cette vapeur
+gris&acirc;tre, qui n'est autre chose que l'humidit&eacute; fuyant devant le soleil.</p>
+
+<p>Dans les parterres, le givre tombait peu &agrave; peu des branches, et les
+petits oiseaux commen&ccedil;aient &agrave; poser librement sur les bourgeons d&eacute;j&agrave;
+form&eacute;s leurs griffes d&eacute;licates.</p>
+
+<p>La fleur d'avril, la ravenelle, courb&eacute;e sous la gel&eacute;e, comme ces pauvres
+fleurs dont parle Dante, levait sa t&ecirc;te noircissante du sein de la neige
+&agrave; peine fondue, et sous les feuilles de la violette, feuilles &eacute;paissies,
+dures et larges, le bouton oblong de la fleur myst&eacute;rieuse lan&ccedil;ait les
+deux follioles elliptiques qui pr&eacute;c&egrave;dent l'&eacute;panouissement et le parfum.</p>
+
+<p>Dans les all&eacute;es, sur les statues, sur les rampes des grilles, la glace
+glissait en diamants rapides; elle n'&eacute;tait pas encore de l'eau, elle
+n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; plus de la glace.</p>
+
+<p>Tout annon&ccedil;ait la lutte sourde du printemps contre les frimas, et
+pr&eacute;sageait la prochaine d&eacute;faite de l'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous voulons profiter de la glace, s'&eacute;cria la reine interrogeant
+l'atmosph&egrave;re, je crois qu'il faut se h&acirc;ter. N'est-ce pas, madame de
+Misery? ajouta-t-elle en se retournant, car voil&agrave; le printemps qui
+pousse.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; avait envie depuis longtemps d'aller faire une partie
+sur la pi&egrave;ce d'eau des Suisses, r&eacute;pliqua la premi&egrave;re femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! aujourd'hui m&ecirc;me nous ferons cette partie, dit la reine, car
+demain peut-&ecirc;tre, serait-il trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pour quelle heure la toilette de Votre Majest&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pour tout de suite. Je d&eacute;jeunerai l&eacute;g&egrave;rement et je sortirai.</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ce l&agrave; les seuls ordres de la reine?</p>
+
+<p>&mdash;On s'informera si Mlle de Taverney est lev&eacute;e, et on lui dira que je
+d&eacute;sire la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Mlle de Taverney est d&eacute;j&agrave; dans le boudoir de Sa Majest&eacute;, r&eacute;pliqua la
+femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave;! demanda la reine, qui savait mieux que personne &agrave; quelle heure
+Andr&eacute;e avait d&ucirc; se coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, elle attend d&eacute;j&agrave; depuis plus de vingt minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Introduisez-la.</p>
+
+<p>En effet, Andr&eacute;e entra chez la reine au moment o&ugrave; le premier coup de
+neuf heures sonnait &agrave; l'horloge de la cour de Marbre.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; v&ecirc;tue avec soin, comme toute femme de la cour qui n'avait pas le
+droit de se montrer en n&eacute;glig&eacute; chez sa souveraine, Mlle de Taverney se
+pr&eacute;senta souriante et presque inqui&egrave;te.</p>
+
+<p>La reine souriait aussi, ce qui rassura Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, ma bonne Misery, dit-elle; envoyez-moi L&eacute;onard et mon tailleur.</p>
+
+<p>Puis, ayant suivi des yeux Mme Misery et vu la porti&egrave;re se fermer
+derri&egrave;re elle:</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit-elle &agrave; Andr&eacute;e; le roi a &eacute;t&eacute; charmant, il a ri, il a &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sarm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais a-t-il su? demanda Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, Andr&eacute;e, que l'on ne ment pas lorsqu'on n'a pas tort et
+que l'on est reine de France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, madame, r&eacute;pondit Andr&eacute;e en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, ma ch&egrave;re Andr&eacute;e, il para&icirc;t que nous avons eu un tort.</p>
+
+<p>&mdash;Un tort, madame, dit Andr&eacute;e; oh! plus d'un, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, mais enfin voil&agrave; le premier: c'est d'avoir plaint Mme
+de La Motte; le roi ne l'aime pas. J'avoue pourtant qu'elle m'a plu, &agrave;
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Votre Majest&eacute; est trop bon juge pour que l'on ne s'incline pas
+devant ses arr&ecirc;ts.</p>
+
+<p>&mdash;Voici L&eacute;onard, dit Mme de Misery en rentrant.</p>
+
+<p>La reine s'assit devant sa toilette de vermeil, et le c&eacute;l&egrave;bre coiffeur
+commen&ccedil;a son office.</p>
+
+<p>La reine avait les plus beaux cheveux du monde, et sa coquetterie
+consistait &agrave; faire admirer ses cheveux.</p>
+
+<p>L&eacute;onard le savait, et au lieu de proc&eacute;der avec rapidit&eacute;, comme il l'e&ucirc;t
+fait &agrave; l'&eacute;gard de toute autre femme, il laissait &agrave; la reine le temps et
+le plaisir de s'admirer elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, Marie-Antoinette &eacute;tait contente, joyeuse m&ecirc;me: elle &eacute;tait en
+beaut&eacute;; de son miroir, elle passait &agrave; Andr&eacute;e, &agrave; qui elle envoyait les
+plus affectueux regards.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas &eacute;t&eacute; grond&eacute;e, vous, dit-elle, vous, libre et fi&egrave;re,
+vous de qui tout le monde a un peu peur parce que, comme la divine
+Minerve, vous &ecirc;tes trop sage.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame, balbutia Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous, vous le rabat-joie de tous les &eacute;tourneaux de la cour. Oh!
+mon Dieu! que vous &ecirc;tes heureuse d'&ecirc;tre fille, Andr&eacute;e, et surtout de
+vous trouver heureuse de l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e rougit et essaya un triste sourire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un v&oelig;u que j'ai fait, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous tiendrez, ma belle vestale? demanda la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, s'&eacute;cria la reine, je me rappelle...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que, sans &ecirc;tre mari&eacute;e, vous avez cependant un ma&icirc;tre depuis hier.</p>
+
+<p>&mdash;Un ma&icirc;tre, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, votre cher fr&egrave;re; comment l'appelez-vous? Philippe, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Il est arriv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis hier, comme Votre Majest&eacute; me faisait l'honneur de me le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne l'avez pas encore vu? &Eacute;go&iuml;ste que je suis, je vous ai
+arrach&eacute;e &agrave; lui hier pour vous mener &agrave; Paris; en v&eacute;rit&eacute;, c'est
+impardonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit Andr&eacute;e en souriant, je vous pardonne de grand c&oelig;ur,
+et Philippe aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce bien s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;J'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi et pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours beau et bon, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &acirc;ge a-t-il maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Trente-deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Philippe, savez-vous que voil&agrave; tant&ocirc;t quatorze ans que je le
+connais, et que sur les quatorze ans j'ai &eacute;t&eacute; neuf ou dix ans sans le
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Quand Votre Majest&eacute; voudra bien le recevoir, il sera heureux d'assurer
+&agrave; Votre Majest&eacute; que l'absence n'apporte aucune atteinte aux sentiments
+de respectueux d&eacute;vouement qu'il avait vou&eacute;s &agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je le voir tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans un quart d'heure il sera aux pieds de Votre Majest&eacute;, si
+Votre Majest&eacute; le permet.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien&mdash;je le permets&mdash;, je le veux m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La reine achevait &agrave; peine, que quelqu'un de vif, de rapide, de bruyant,
+glissa, ou plut&ocirc;t bondit sur le tapis du cabinet de toilette et vint
+r&eacute;fl&eacute;chir son visage rieur et narquois dans la m&ecirc;me glace o&ugrave;
+Marie-Antoinette souriait au sien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re d'Artois, dit la reine, ah! en v&eacute;rit&eacute;, vous m'avez fait
+peur.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour &agrave; Votre Majest&eacute;, dit le jeune prince. Comment Votre Majest&eacute; a
+t-elle pass&eacute; la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s mal, merci, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et la matin&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; l'essentiel. Tout &agrave; l'heure je me suis bien dout&eacute; que l'&eacute;preuve
+avait &eacute;t&eacute; support&eacute;e heureusement, car j'ai rencontr&eacute; le roi qui m'a
+d&eacute;licieusement souri. Ce que c'est que la confiance!</p>
+
+<p>La reine se mit &agrave; rire. Le comte d'Artois, qui n'en savait pas plus, rit
+aussi pour un tout autre motif.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y pense, dit-il, &eacute;tourdi que je suis, je n'ai seulement pas
+questionn&eacute; cette pauvre demoiselle de Taverney sur l'emploi de son
+temps.</p>
+
+<p>La reine se mit &agrave; regarder dans son miroir, gr&acirc;ce aux r&eacute;flexions duquel
+rien de ce qui se passait dans la chambre ne lui &eacute;chappait.</p>
+
+<p>L&eacute;onard venait de terminer son &oelig;uvre, et la reine, d&eacute;livr&eacute;e du peignoir
+de mousseline des Indes, endossait sa robe du matin.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit-elle au comte d'Artois, si vous avez quelque chose &agrave; savoir
+d'Andr&eacute;e, la voici.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e entrait en effet au moment m&ecirc;me, tenant par la main un beau
+gentilhomme brun de visage, aux yeux noirs profond&eacute;ment empreints de
+noblesse et de m&eacute;lancolie, un vigoureux soldat au front intelligent, au
+maintien s&eacute;v&egrave;re, pareil &agrave; l'un de ces beaux portraits de famille comme
+les a peints Coypel ou Gainsborough.</p>
+
+<p>Philippe de Taverney &eacute;tait v&ecirc;tu d'un habit gris fonc&eacute; finement brod&eacute;
+d'argent, mais ce gris semblait noir, cet argent semblait du fer: la
+cravate blanche, le jabot blanc mat tranchaient sur la veste de couleur
+sombre, et la poudre de la coiffure rehaussait la m&acirc;le &eacute;nergie du teint
+et des traits.</p>
+
+<p>Philippe s'avan&ccedil;a, une main dans celle de sa s&oelig;ur, l'autre arrondie
+autour de son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute;, dit Andr&eacute;e en s'inclinant avec respect, voici mon
+fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Philippe salua gravement et avec lenteur.</p>
+
+<p>Quand il releva la t&ecirc;te, la reine n'avait pas encore cess&eacute; de regarder
+dans son miroir. Il est vrai qu'elle voyait dans son miroir tout aussi
+bien que si elle e&ucirc;t regard&eacute; Philippe en face.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur de Taverney, dit la reine.</p>
+
+<p>Et elle se retourna.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait belle de cet &eacute;clat royal qui confondait autour de son tr&ocirc;ne
+les amis de la royaut&eacute; et les adorateurs de la femme, elle avait la
+puissance de la beaut&eacute;, et qu'on nous pardonne cette inversion de
+l'id&eacute;e, elle avait aussi la beaut&eacute; de la puissance.</p>
+
+<p>Philippe, en la voyant sourire, en sentant cet &oelig;il limpide, fier et
+doux &agrave; la fois, s'arr&ecirc;ter sur lui, Philippe p&acirc;lit et laissa voir dans
+toute sa personne l'&eacute;motion la plus vive.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, monsieur de Taverney, continua la reine, que vous nous
+donnez votre premi&egrave;re visite. Merci.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; daigne oublier que c'est &agrave; moi de la remercier, r&eacute;pliqua
+Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Que d'ann&eacute;es, dit la reine, que de temps pass&eacute; depuis que nous ne nous
+sommes vus; le temps le plus beau de la vie, h&eacute;las!</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, oui, madame, mais non pour Votre Majest&eacute;, &agrave; qui tous les
+jours sont de beaux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc pris du go&ucirc;t &agrave; l'Am&eacute;rique, monsieur de Taverney, que
+vous y &ecirc;tes rest&eacute; alors que tout le monde en revenait?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Philippe, M. de La Fayette, en quittant le Nouveau-Monde,
+avait besoin d'un officier de confiance &agrave; qui il p&ucirc;t laisser une part
+dans le commandement des auxiliaires. M. de La Fayette m'a en
+cons&eacute;quence propos&eacute; au g&eacute;n&eacute;ral Washington, qui a bien voulu m'accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, dit la reine, que de ce Nouveau-Monde dont vous me parlez
+nous reviennent force h&eacute;ros.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas pour moi que Votre Majest&eacute; dit cela, r&eacute;pondit Philippe en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? fit la reine.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers le comte d'Artois:</p>
+
+<p>&mdash;Regardez donc, mon fr&egrave;re, la belle mine et l'air martial de M. de
+Taverney.</p>
+
+<p>Philippe, se voyant ainsi mis en rapport avec M. le comte d'Artois,
+qu'il ne connaissait pas, fit un pas vers lui, sollicitant du prince la
+permission de le saluer.</p>
+
+<p>Le comte fit un signe de la main, Philippe s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Un bel officier, s'&eacute;cria le jeune prince; un noble gentilhomme, dont
+je suis heureux de faire la connaissance. Quelles sont vos intentions en
+revenant en France?</p>
+
+<p>Philippe regarda sa s&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-il, j'ai l'int&eacute;r&ecirc;t de ma s&oelig;ur qui domine le mien; ce
+qu'elle voudra que je fasse, je le ferai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a M. de Taverney le p&egrave;re, je crois? dit le comte d'Artois.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons eu le bonheur de conserver notre p&egrave;re, oui, monseigneur,
+r&eacute;pliqua Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'importe, interrompit vivement la reine; j'aime mieux Andr&eacute;e
+sous la protection de son fr&egrave;re, et son fr&egrave;re sous la v&ocirc;tre, monsieur le
+comte. Vous vous chargez donc de M. de Taverney, c'est dit, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>Le comte d'Artois fit un signe d'assentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, continua la reine, que des liens tr&egrave;s &eacute;troits nous lient?</p>
+
+<p>&mdash;Des liens tr&egrave;s &eacute;troits, vous, ma s&oelig;ur? Oh! contez-moi cela, je vous
+prie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, M. Philippe de Taverney fut le premier Fran&ccedil;ais qui s'offrit &agrave;
+mes yeux quand j'arrivai en France et je m'&eacute;tais promis bien sinc&egrave;rement
+de faire le bonheur du premier Fran&ccedil;ais que je rencontrerais.</p>
+
+<p>Philippe sentit la rougeur monter &agrave; son front. Il mordit ses l&egrave;vres pour
+rester impassible.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e le regarda et baissa la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette surprit un de ces regards que le fr&egrave;re et la s&oelig;ur
+avaient &eacute;chang&eacute;s; mais comment e&ucirc;t-elle devin&eacute; tout ce qu'un pareil
+regard cachait de secrets douloureusement entass&eacute;s!</p>
+
+<p>Marie-Antoinette ne savait rien des &eacute;v&eacute;nements que nous avons racont&eacute;s
+dans la premi&egrave;re partie de cette histoire.</p>
+
+<p>L'apparente tristesse que saisit la reine, elle l'attribua &agrave; une autre
+cause. Pourquoi, lorsque tant de gens s'&eacute;taient &eacute;pris d'amour pour la
+dauphine, en 1774, pourquoi M. de Taverney n'aurait-il pas un peu
+souffert de cet amour &eacute;pid&eacute;mique des Fran&ccedil;ais pour la fille de
+Marie-Th&eacute;r&egrave;se?</p>
+
+<p>Rien ne rendrait cette supposition invraisemblable, rien, pas m&ecirc;me
+l'inspection pass&eacute;e au miroir de cette beaut&eacute; de jeune fille devenue
+femme et reine.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette attribua donc le soupir de Philippe &agrave; quelque
+confidence de ce genre, faite &agrave; la s&oelig;ur par le fr&egrave;re. Elle sourit au
+fr&egrave;re et caressa la s&oelig;ur de ses plus aimables regards; elle n'avait pas
+devin&eacute; tout &agrave; fait, elle ne s'&eacute;tait pas tout &agrave; fait tromp&eacute;e, et dans
+cette innocente coquetterie que nul ne voie un crime! La reine fut
+toujours femme, elle se glorifiait d'&ecirc;tre aim&eacute;e. Certaines &acirc;mes ont
+cette aspiration vers la sympathie de tous ceux qui les entourent: ce ne
+sont pas les &acirc;mes les moins g&eacute;n&eacute;reuses en ce monde.</p>
+
+<p>H&eacute;las! il viendra un moment, pauvre reine, o&ugrave; ce sourire qu'on te
+reproche envers les gens qui t'aiment, tu l'adresseras en vain aux gens
+qui ne t'aiment plus.</p>
+
+<p>Le comte d'Artois s'approcha de Philippe, tandis que la reine consultait
+Andr&eacute;e sur une garniture de la robe de chasse.</p>
+
+<p>&mdash;S&eacute;rieusement, dit le comte d'Artois, est-ce un bien grand g&eacute;n&eacute;ral que
+M. de Washington?</p>
+
+<p>&mdash;Un grand homme, oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel effet faisaient les Fran&ccedil;ais l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>&mdash;En bien, l'effet que les Anglais faisaient en mal.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord. Vous &ecirc;tes partisan des id&eacute;es nouvelles, mon cher monsieur
+Philippe de Taverney; mais avez-vous bien r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; une chose?</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, monseigneur? Je vous avouerai que l&agrave;-bas, sur l'herbe des
+camps, dans les savanes du bord des grands lacs, j'ai eu souvent le
+temps de r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; bien des choses.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; celle-ci, par exemple, qu'en faisant la guerre l&agrave;-bas, ce n'est ni
+aux Indiens, ni aux Anglais que vous l'avez faite.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui donc, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, je ne vous d&eacute;mentirai pas, la chose est bien
+possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouez...</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue le malheureux contrecoup d'un &eacute;v&eacute;nement qui a sauv&eacute; la
+monarchie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais un contrecoup peut-&ecirc;tre mortel &agrave; ceux qui avaient gu&eacute;ri de
+l'accident primitif.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourquoi je ne trouve pas aussi heureuses qu'on le pr&eacute;tend les
+victoires de M. Washington et du marquis de La Fayette. C'est de
+l'&eacute;go&iuml;sme, je le veux bien, mais passez-le-moi; ce n'est pas de
+l'&eacute;go&iuml;sme pour moi seul.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et savez-vous pourquoi je vous aiderai de toutes mes forces?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, quelle que soit la raison, j'en aurai &agrave; Votre Altesse
+Royale la plus vive reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, mon cher monsieur de Taverney, vous n'&ecirc;tes pas un de ceux
+que la trompette a h&eacute;ro&iuml;s&eacute;s dans nos carrefours; vous avez fait
+bravement votre service, mais vous ne vous &ecirc;tes pas coul&eacute; sans cesse
+dans l'embouchure de la trompette. On ne vous conna&icirc;t pas &agrave; Paris, voil&agrave;
+pourquoi je vous aime, sinon... ah! ma foi! monsieur de
+Taverney... sinon... je suis &eacute;go&iuml;ste, voyez-vous.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, le prince baisa la main de la reine en riant, salua Andr&eacute;e
+d'un air affable et plus respectueux qu'il n'en avait l'habitude avec
+les femmes, puis la porte s'ouvrit et il disparut.</p>
+
+<p>La reine alors quitta presque brusquement l'entretien qu'elle avait avec
+Andr&eacute;e, se tourna vers Philippe, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu votre p&egrave;re, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Avant de venir ici, oui, madame, je l'ai trouv&eacute; dans les antichambres;
+ma s&oelig;ur l'avait fait pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'avoir pas &eacute;t&eacute; voir votre p&egrave;re d'abord?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais envoy&eacute; chez lui mon valet de chambre, madame, et mon mince
+bagage, mais M. de Taverney m'a renvoy&eacute; ce gar&ccedil;on avec l'ordre de me
+pr&eacute;senter d'abord chez le roi ou chez Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez ob&eacute;i?</p>
+
+<p>&mdash;Avec bonheur, madame; de cette fa&ccedil;on, j'ai pu embrasser ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait un temps superbe! s'&eacute;cria la reine avec un mouvement de joie.
+Madame de Misery, demain la glace sera fondue, il me faut tout de suite
+un tra&icirc;neau.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re femme de chambre sortit pour faire ex&eacute;cuter l'ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon chocolat ici, ajouta la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; ne d&eacute;jeunera pas, dit Mme de Misery. Ah! d&eacute;j&agrave; hier Votre
+Majest&eacute; n'a pas soup&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui vous trompe, ma bonne Misery, nous avons soup&eacute; hier,
+demandez &agrave; Mlle de Taverney.</p>
+
+<p>&mdash;Et tr&egrave;s bien, r&eacute;pliqua Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui n'emp&ecirc;chera pas que je prenne mon chocolat, ajouta la reine.
+Vite, vite, ma bonne Misery, ce beau soleil m'attire: il y aura bien du
+monde sur la pi&egrave;ce d'eau des Suisses.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; se propose de patiner? dit Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous allez vous moquer de nous, monsieur l'Am&eacute;ricain, s'&eacute;cria la
+reine, vous qui avez parcouru des lacs immenses, sur lesquels on fait
+plus de lieues qu'ici nous ne faisons de pas.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pondit Philippe, ici Votre Majest&eacute; s'amuse du froid et du
+chemin; l&agrave;-bas on en meurt.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici mon chocolat: Andr&eacute;e, vous en prendrez une tasse.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e rougit de plaisir et s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur de Taverney, je suis toujours la m&ecirc;me,
+l'&eacute;tiquette me fait horreur comme autrefois; vous souvient-il
+d'autrefois, monsieur Philippe, &ecirc;tes-vous chang&eacute;, vous?</p>
+
+<p>Ces mots all&egrave;rent au c&oelig;ur du jeune homme; souvent le regret d'une femme
+est un coup de poignard pour les int&eacute;ress&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, r&eacute;pondit-il d'une voix br&egrave;ve, non, je ne suis pas chang&eacute;,
+de c&oelig;ur au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si vous avez gard&eacute; le m&ecirc;me c&oelig;ur, dit la reine avec enjouement,
+comme le c&oelig;ur &eacute;tait bon, nous vous en remercions &agrave; notre mani&egrave;re: une
+tasse pour M. de Taverney, madame Misery.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, s'&eacute;cria Philippe, tout boulevers&eacute;, Votre Majest&eacute; n'y pense
+pas, un tel honneur &agrave; un pauvre soldat obscur comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Un ancien ami, s'&eacute;cria la reine, voil&agrave; tout. Ce jour me fait monter au
+cerveau tous les parfums de la jeunesse; ce jour me trouve heureuse,
+libre, fi&egrave;re, folle!... Ce jour me rappelle mes premiers tours dans mon
+Trianon ch&eacute;ri, et les escapades que nous faisions, Andr&eacute;e et moi. Mes
+roses, mes fraises, mes verveines, les oiseaux que j'essayais &agrave;
+reconna&icirc;tre dans mes parterres, tout, jusqu'&agrave; mes jardiniers ch&eacute;ris,
+dont les bonnes figures signifiaient toujours une fleur nouvelle, un
+fruit savoureux; et M. de Jussieu, et cet original Rousseau, qui est
+mort... Ce jour... je vous dis que ce jour... me rend folle! Mais
+qu'avez-vous, Andr&eacute;e? vous &ecirc;tes rouge; qu'avez vous, monsieur Philippe?
+vous &ecirc;tes p&acirc;le.</p>
+
+<p>La physionomie de ces deux jeunes gens avait, en effet, support&eacute; mal
+l'&eacute;preuve de ce souvenir cruel.</p>
+
+<p>Tous deux, aux premiers mots de la reine, rappel&egrave;rent leur courage.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis br&ucirc;l&eacute; le palais, dit Andr&eacute;e, excusez-moi, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, madame, dit Philippe, je ne puis encore me faire &agrave; cette id&eacute;e
+que Votre Majest&eacute; m'honore comme un grand seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, interrompit Marie-Antoinette en versant elle-m&ecirc;me le
+chocolat dans la tasse de Philippe, vous &ecirc;tes un soldat, avez-vous dit,
+et comme tel accoutum&eacute; au feu: br&ucirc;lez-vous glorieusement avec le
+chocolat, je n'ai pas le temps d'attendre.</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; rire. Mais Philippe prit la chose au s&eacute;rieux, comme un
+campagnard e&ucirc;t pu le faire; seulement, ce que celui-ci e&ucirc;t accompli par
+embarras, Philippe l'accomplit par h&eacute;ro&iuml;sme.</p>
+
+<p>La reine ne le perdait pas de vue, son rire redoubla.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un parfait caract&egrave;re, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle se leva...</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; ses femmes lui avaient donn&eacute; un charmant chapeau, une mante
+d'hermine et des gants.</p>
+
+<p>La toilette d'Andr&eacute;e se fit aussi rapidement.</p>
+
+<p>Philippe remit son chapeau sous son bras et suivit les dames.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Taverney, je ne veux pas que vous me quittiez, dit la
+reine, et je pr&eacute;tends aujourd'hui, par politique, confisquer un
+Am&eacute;ricain. Prenez ma droite, monsieur de Taverney.</p>
+
+<p>Taverney ob&eacute;it. Andr&eacute;e passa vers la gauche de la reine.</p>
+
+<p>Quand la reine descendit le grand escalier, quand les tambours battirent
+aux champs, quand le clairon des gardes du corps et le froissement des
+armes qu'on appr&ecirc;tait mont&egrave;rent dans le palais, pouss&eacute;s par le vent des
+vestibules, cette pompe royale, ce respect de tous, ces adorations qui
+venaient au c&oelig;ur de la reine et rencontraient Taverney en chemin, ce
+triomphe, disons-nous, frappa de vertige la t&ecirc;te d&eacute;j&agrave; embarrass&eacute;e du
+jeune homme.</p>
+
+<p>Une sueur de fi&egrave;vre perla sur son front, ses pas h&eacute;sit&egrave;rent.</p>
+
+<p>Sans le tourbillon froid qui le frappa aux yeux et aux l&egrave;vres, il se f&ucirc;t
+certainement &eacute;vanoui.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait pour ce jeune homme, apr&egrave;s tant de jours lugubrement us&eacute;s dans
+le chagrin et dans l'exil, un retour trop soudain aux grandes joies de
+l'orgueil et du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Tandis que sur le passage de la reine, &eacute;tincelante de beaut&eacute;, se
+courbaient les fronts et se dressaient les armes, on e&ucirc;t pu voir un
+petit vieillard &agrave; qui la pr&eacute;occupation faisait oublier l'&eacute;tiquette.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait rest&eacute; la t&ecirc;te tendue, l'&oelig;il braqu&eacute; sur la reine et sur
+Taverney, au lieu de baisser sa t&ecirc;te et ses regards.</p>
+
+<p>Lorsque la reine s'&eacute;loigna, le petit vieillard rompit son rang avec la
+haie qui se d&eacute;molissait autour de lui, et on le vit courir aussi vite
+que le lui permettaient ses petites jambes bl&egrave;ches<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> de soixante-dix
+ans.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a><a href="#table">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">La pi&egrave;ce d'eau des Suisses</a></h3>
+
+
+<p>Chacun conna&icirc;t ce long carr&eacute; glauque et moir&eacute; dans la belle saison,
+blanc et rugueux dans l'hiver, qui se nomme encore aujourd'hui la pi&egrave;ce
+d'eau des Suisses.</p>
+
+<p>Une all&eacute;e de tilleuls, qui tendent joyeusement au soleil leurs bras
+rougissants, borde chaque rive de l'&eacute;tang; cette all&eacute;e est peupl&eacute;e de
+promeneurs de tous rangs et de tous &acirc;ges qui vont jouir du spectacle des
+tra&icirc;neaux et des patins.</p>
+
+<p>Les toilettes des femmes offrent ce bruyant p&ecirc;le-m&ecirc;le du luxe un peu
+g&ecirc;nant de l'ancienne cour, et la d&eacute;sinvolture un peu capricieuse de la
+nouvelle mode.</p>
+
+<p>Les hautes coiffures, les mantes ombrageant de jeunes fronts, les
+chapeaux d'&eacute;toffe en majorit&eacute;, les manteaux de fourrure et les vastes
+falbalas des robes de soie font une bigarrure assez curieuse avec les
+habits rouges, les redingotes bleu de ciel, les livr&eacute;es jaunes et les
+grandes l&eacute;vites blanches.</p>
+
+<p>Des valets bleus et rouges fendent toute cette foule, comme des
+coquelicots et des bleuets que le vent fait onduler sur les &eacute;pis ou les
+tr&egrave;fles.</p>
+
+<p>Parfois un cri d'admiration part du milieu de l'assembl&eacute;e. C'est que
+Saint-Georges, le hardi patineur, vient d'ex&eacute;cuter un cercle si parfait,
+qu'un g&eacute;om&egrave;tre en le mesurant n'y trouverait pas un d&eacute;faut sensible.</p>
+
+<p>Tandis que les rives de la pi&egrave;ce d'eau sont couvertes d'un tel nombre de
+spectateurs qu'ils se r&eacute;chauffent par le contact et pr&eacute;sentent de loin
+l'aspect d'un tapis bariol&eacute;, au-dessus duquel flotte une vapeur, celle
+des haleines que le froid saisit, la pi&egrave;ce d'eau elle-m&ecirc;me, devenue un
+&eacute;pais miroir de glace, pr&eacute;sente l'aspect le plus vari&eacute; et surtout le
+plus mouvant.</p>
+
+<p>L&agrave;, c'est un tra&icirc;neau que trois &eacute;normes molosses, attel&eacute;s comme aux
+tro&iuml;kas russes, font voler sur la glace.</p>
+
+<p>Ces chiens v&ecirc;tus de capara&ccedil;ons de velours armori&eacute;s la t&ecirc;te coiff&eacute;e de
+plumes flottantes, ressemblent &agrave; ces chim&eacute;riques animaux des diableries
+de Callot ou des sorcelleries de Goya.</p>
+
+<p>Leur ma&icirc;tre, M. de Lauzun, nonchalamment assis dans le tra&icirc;neau bourr&eacute;
+de peaux de tigre, se penche sur le c&ocirc;t&eacute; pour respirer librement, ce
+qu'il ne r&eacute;ussirait probablement pas &agrave; faire en suivant le fil du vent.</p>
+
+<p>&Ccedil;&agrave; et l&agrave;, quelques tra&icirc;neaux d'une modeste allure cherchent l'isolement.
+Une dame masqu&eacute;e, sans doute &agrave; cause du froid, monte un de ces tra&icirc;neaux
+tandis qu'un beau patineur, v&ecirc;tu d'une houppelande de velours &agrave;
+brandebourgs d'or, se penche sur le dossier pour donner une impulsion
+plus rapide au tra&icirc;neau qu'il pousse et dirige en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>Les paroles entre la dame masqu&eacute;e et le patineur &agrave; la houppelande de
+velours s'&eacute;changent &agrave; la port&eacute;e du souffle, et nul ne saurait bl&acirc;mer un
+rendez-vous secret donn&eacute; sous la vo&ucirc;te des cieux, &agrave; la vue de Versailles
+tout entier.</p>
+
+<p>Ce qu'ils disent, qu'importe aux autres puisqu'on les voit; qu'importe &agrave;
+eux qu'on les voie puisqu'on ne les entend pas: il est &eacute;vident qu'au
+milieu de tout ce monde ils vivent d'une vie isol&eacute;e, ils passent dans la
+foule comme deux oiseaux voyageurs: o&ugrave; vont-ils? &agrave; ce monde inconnu que
+toute &acirc;me cherche, et qu'on appelle le bonheur.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, au milieu de ces sylphes qui glissent bien plus qu'ils ne
+marchent, il se fait un grand mouvement il s'&eacute;l&egrave;ve un grand tumulte.</p>
+
+<p>C'est que la reine vient d'appara&icirc;tre au bord de la pi&egrave;ce d'eau des
+Suisses, qu'on l'a reconnue, et qu'on s'appr&ecirc;te &agrave; lui c&eacute;der la place,
+quand elle fait de la main signe &agrave; chacun de demeurer.</p>
+
+<p>Le cri de &laquo;Vive la reine!&raquo; retentit; puis, forts de la permission,
+patineurs qui volent et tra&icirc;neaux qu'on pousse forment, comme par un
+mouvement &eacute;lectrique, un grand cercle autour de l'endroit o&ugrave; l'auguste
+visiteuse s'est arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>L'attention g&eacute;n&eacute;rale est fix&eacute;e sur elle.</p>
+
+<p>Les hommes alors se rapprochent par de savantes man&oelig;uvres, les femmes
+s'ajustent avec une respectueuse d&eacute;cence, enfin chacun trouve moyen de
+se m&ecirc;ler presque aux groupes de gentilshommes et de grands officiers qui
+viennent offrir leurs compliments &agrave; la reine.</p>
+
+<p>Parmi les principaux personnages que le public a remarqu&eacute;s, il en est un
+fort remarquable qui, au lieu de suivre l'impulsion g&eacute;n&eacute;rale et de venir
+au-devant de la reine, il en est un qui, au contraire, reconnaissant sa
+toilette et son entourage, quitte son tra&icirc;neau et se jette dans une
+contre-all&eacute;e o&ugrave; il dispara&icirc;t avec les personnes de sa suite.</p>
+
+<p>Le comte d'Artois, que l'on remarquait au nombre des plus &eacute;l&eacute;gants et
+plus l&eacute;gers patineurs, ne fut pas des derniers &agrave; franchir l'espace qui
+le s&eacute;parait de sa belle-s&oelig;ur, et &agrave; venir lui baiser la main.</p>
+
+<p>Puis, en lui baisant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, lui dit-il &agrave; l'oreille, comme notre fr&egrave;re M. de Provence
+vous &eacute;vite?</p>
+
+<p>Et en disant ces mots, il d&eacute;signait du doigt l'altesse royale qui, &agrave;
+grands pas, marchait dans le taillis plein de givre, pour aller par un
+d&eacute;tour &agrave; la recherche de son carrosse.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne veut pas que je lui fasse des reproches, dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant aux reproches qu'il attend, cela me regarde, et ce n'est
+point pour cela qu'il vous craint.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour sa conscience alors, dit gaiement la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Pour autre chose encore, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire. Il vient d'apprendre que M. de Suffren, le
+glorieux vainqueur, doit arriver ce soir, et comme la nouvelle est
+importante, il veut vous la laisser ignorer.</p>
+
+<p>La reine vit autour d'elle quelques curieux, dont le respect n'&eacute;loignait
+pas tellement les oreilles qu'ils ne pussent entendre les paroles de son
+beau fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Taverney, dit-elle, soyez assez bon pour vous occuper de
+mon tra&icirc;neau, je vous prie, et si votre p&egrave;re est l&agrave;, embrassez-le, je
+vous donne cong&eacute; pour un quart d'heure.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'inclina et traversa la foule pour aller ex&eacute;cuter
+l'ordre de la reine.</p>
+
+<p>La foule aussi avait compris: elle a parfois des instincts merveilleux;
+elle &eacute;largit le cercle, et la reine et le comte d'Artois se trouv&egrave;rent
+plus &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, dit alors la reine, expliquez-moi, je vous prie, ce que mon
+fr&egrave;re gagne &agrave; ne point me faire part de l'arriv&eacute;e de M. de Suffren.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma s&oelig;ur, est-il bien possible que vous, femme, reine et ennemie,
+vous ne saisissiez pas tout &agrave; coup l'intention de ce rus&eacute; politique? M.
+de Suffren arrive, nul ne le sait &agrave; la cour. M. de Suffren est le h&eacute;ros
+des mers de l'Inde, et, par cons&eacute;quent, a droit &agrave; une r&eacute;ception
+magnifique &agrave; Versailles. Donc, M. de Suffren arrive; le roi ignore son
+arriv&eacute;e, le roi le n&eacute;glige sans le savoir, et, par cons&eacute;quent, sans le
+vouloir; vous de m&ecirc;me, ma s&oelig;ur. Tout au contraire, pendant ce temps, M.
+de Provence, qui sait l'arriv&eacute;e de M. de Suffren, lui, M. de Provence
+accueille le marin, lui sourit, le caresse, lui fait un quatrain, et, en
+se frottant au h&eacute;ros de l'Inde, il devient le h&eacute;ros de la France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est clair, dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'oubliez qu'un seul point, mon cher gazetier.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous tout ce beau projet de notre cher fr&egrave;re et beau
+fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Comment je le sais? Comme je sais tout ce qu'il fait. C'est bien
+simple: m'&eacute;tant aper&ccedil;u que M. de Provence prend &agrave; t&acirc;che de savoir tout
+ce que je fais, j'ai pay&eacute; des gens qui me content tout ce qu'il fait,
+lui. Oh! cela pourra m'&ecirc;tre utile, et &agrave; vous aussi, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de votre alliance, mon fr&egrave;re, mais le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le roi est pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>&mdash;Par vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non pas, par son ministre de la Marine que je lui ai envoy&eacute;. Tout
+cela ne me regarde pas, vous comprenez, moi, je suis trop frivole, trop
+dissipateur, trop fou, pour m'occuper de choses de cette importance.</p>
+
+<p>&mdash;Et le ministre de la Marine ignorait aussi, lui, l'arriv&eacute;e de M. de
+Suffren en France?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! ma ch&egrave;re s&oelig;ur, vous avez connu assez de ministres,
+n'est-ce pas, depuis quatorze ans que vous &ecirc;tes ou dauphine ou reine de
+France, pour savoir que ces messieurs ignorent toujours la chose
+importante. Eh bien! j'ai pr&eacute;venu le n&ocirc;tre et il est enthousiasm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, ch&egrave;re s&oelig;ur, voil&agrave; un homme qui me sera reconnaissant
+toute sa vie, et justement, j'ai besoin de sa reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour n&eacute;gocier un emprunt.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria la reine en riant, voil&agrave; que vous me g&acirc;tez votre belle
+action.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, dit le comte d'Artois d'un air grave, vous devez avoir
+besoin d'argent; foi de fils de France! je mets &agrave; votre disposition la
+moiti&eacute; de la somme que je toucherai.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon fr&egrave;re! s'&eacute;cria Marie-Antoinette, gardez, gardez; Dieu merci!
+je n'ai besoin de rien en ce moment.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! n'attendez pas trop longtemps pour r&eacute;clamer ma promesse, ch&egrave;re
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je pourrais bien, si vous attendiez trop longtemps, n'&ecirc;tre
+plus en mesure de la tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en ce cas, je m'arrangerai aussi, moi, de fa&ccedil;on &agrave; d&eacute;couvrir
+quelque secret d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, vous prenez froid, dit le prince, vos joues bleuissent, je
+vous en pr&eacute;viens.</p>
+
+<p>&mdash;Voici M. de Taverney qui revient avec mon tra&icirc;neau.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous n'avez plus besoin de moi, ma s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, chassez-moi, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? vous figurez-vous, par hasard, que vous me g&ecirc;nez en quelque
+chose que ce soit?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, c'est moi, au contraire, qui ai besoin de ma libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu alors.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, ch&egrave;re s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas, mais il y aura.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'y aura-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il y aura grand monde au jeu du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que le ministre am&egrave;nera ce soir M. de Suffren.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, &agrave; ce soir alors.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, le jeune prince salua sa s&oelig;ur avec cette charmante
+courtoisie qui lui &eacute;tait naturelle, et disparut dans la foule.</p>
+
+<p>Taverney p&egrave;re avait suivi des yeux son fils, tandis qu'il s'&eacute;loignait de
+la reine pour s'occuper du tra&icirc;neau.</p>
+
+<p>Mais bient&ocirc;t son regard vigilant &eacute;tait revenu &agrave; la reine. Cette
+conversation anim&eacute;e de Marie-Antoinette avec son beau-fr&egrave;re n'&eacute;tait pas
+sans lui donner quelques inqui&eacute;tudes, car cette conversation coupait en
+deux toute la familiarit&eacute; t&eacute;moign&eacute;e nagu&egrave;re encore &agrave; son fils par la
+reine.</p>
+
+<p>Aussi se contenta-t-il de faire un geste amical &agrave; Philippe quand
+celui-ci acheva de terminer les pr&eacute;paratifs indispensables au d&eacute;part du
+tra&icirc;neau, et le jeune homme ayant voulu, comme le lui prescrivait la
+reine, aller embrasser son p&egrave;re qu'il n'avait pas embrass&eacute; depuis dix
+ans, celui-ci l'&eacute;loigna de la main en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, plus tard; reviens apr&egrave;s ton service et nous causerons.</p>
+
+<p>Philippe s'&eacute;loigna donc, et le baron vit avec joie que M. le comte
+d'Artois avait pris cong&eacute; de la reine.</p>
+
+<p>Celle-ci entra dans le tra&icirc;neau et y fit entrer Andr&eacute;e avec elle, et
+comme deux grands heiduques se pr&eacute;sentaient pour pousser le tra&icirc;neau:</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, dit la reine, je ne veux point aller de cette fa&ccedil;on.
+Est-ce que vous ne patinez pas, monsieur de Taverney?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, madame, r&eacute;pondit Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez des patins &agrave; M. le chevalier, ordonna la reine; puis, se
+retournant de son c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais quoi me dit que vous patinez aussi bien que Saint-Georges,
+ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d&eacute;j&agrave; autrefois, dit Andr&eacute;e, Philippe patinait fort &eacute;l&eacute;gamment.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant vous ne connaissez plus de rival, n'est-ce pas, monsieur
+de Taverney?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Philippe, puisque Votre Majest&eacute; a cette confiance en moi,
+je vais faire de mon mieux.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Philippe s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; arm&eacute; de patins tranchants et
+affil&eacute;s comme des lames.</p>
+
+<p>Il se pla&ccedil;a alors derri&egrave;re le tra&icirc;neau, lui donna l'impulsion d'une
+main, et la course commen&ccedil;a.</p>
+
+<p>On vit alors un curieux spectacle.</p>
+
+<p>Saint-Georges, le roi des gymnastes, Saint-Georges, l'&eacute;l&eacute;gant mul&acirc;tre,
+l'homme &agrave; la mode, l'homme sup&eacute;rieur dans tous les exercices du corps,
+Saint-Georges devina un rival dans ce jeune homme qui osait se lancer
+pr&egrave;s de lui dans la carri&egrave;re.</p>
+
+<p>Aussi se mit-il aussit&ocirc;t &agrave; voltiger autour du tra&icirc;neau de la reine avec
+des r&eacute;v&eacute;rences si respectueuses, si pleines de charme, que jamais
+courtisan solide sur le parquet de Versailles n'en avait ex&eacute;cut&eacute; de plus
+s&eacute;duisantes; il d&eacute;crivait autour du tra&icirc;neau les cercles les plus
+rapides et les plus justes, l'enla&ccedil;ant par une suite d'anneaux
+merveilleusement soud&eacute;s l'un &agrave; l'autre, de sorte que sa courbe nouvelle
+pr&eacute;venait toujours l'arriv&eacute;e du tra&icirc;neau, lequel le laissait derri&egrave;re;
+apr&egrave;s quoi, d'un coup de patin vigoureux, il regagnait par l'ellipse
+tout ce qu'il avait perdu d'avance.</p>
+
+<p>Nul, pas m&ecirc;me avec le regard, ne pouvait suivre cette man&oelig;uvre sans
+&ecirc;tre &eacute;tourdi, &eacute;bloui, &eacute;merveill&eacute;.</p>
+
+<p>Alors Philippe, piqu&eacute; au jeu, prit un parti plein de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;: il lan&ccedil;a
+le tra&icirc;neau avec une si effrayante rapidit&eacute; que deux fois Saint-Georges,
+au lieu de se trouver devant lui, acheva son cercle derri&egrave;re lui, et
+comme la vitesse du tra&icirc;neau faisait pousser &agrave; beaucoup de gens des cris
+d'effroi qui eussent pu effrayer la reine:</p>
+
+<p>&mdash;Si Sa Majest&eacute; le d&eacute;sire, dit Philippe, je m'arr&ecirc;terai, ou du moins je
+ralentirai la course.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, s'&eacute;cria la reine avec cette ardeur fougueuse qu'elle
+mettait dans le travail comme dans le plaisir, non, je n'ai pas peur;
+plus vite si vous pouvez, chevalier, plus vite.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tant mieux, merci de la permission, madame, je vous tiens bien,
+rapportez-vous-en &agrave; moi.</p>
+
+<p>Et comme sa robuste main s'affermit de nouveau au triangle du dossier,
+le mouvement fut si vigoureux que tout le tra&icirc;neau trembla.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit qu'il venait de le soulever &agrave; bras tendu.</p>
+
+<p>Alors, appliquant au tra&icirc;neau sa seconde main, effort qu'il avait
+d&eacute;daign&eacute; jusque-l&agrave;, il entra&icirc;na la machine comme un jouet dans ses mains
+d'acier.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de ce moment, il croisa chacun des cercles de Saint-Georges par
+des cercles plus grands encore, de sorte que le tra&icirc;neau se mouvait
+comme l'homme le plus souple, tournant et se retournant sur toute sa
+longueur, comme s'il se f&ucirc;t agi de ces simples semelles sur lesquelles
+Saint-Georges labourait la glace; malgr&eacute; la masse, malgr&eacute; le poids,
+malgr&eacute; l'&eacute;tendue, le tra&icirc;neau de la reine s'&eacute;tait fait patin, il vivait,
+il volait, il tourbillonnait comme un danseur.</p>
+
+<p>Saint-Georges, plus gracieux, plus fin, plus correct dans ses m&eacute;andres,
+commen&ccedil;a bient&ocirc;t &agrave; s'inqui&eacute;ter. Il patinait d&eacute;j&agrave; depuis une heure;
+Philippe, en le voyant tout en sueur, en remarquant les efforts de ses
+jarrets fr&eacute;missants, r&eacute;solut de l'abattre par la fatigue.</p>
+
+<p>Il changea de marche et abandonnant les cercles qui lui donnaient la
+peine de soulever chaque fois le tra&icirc;neau, il lan&ccedil;a droit devant lui
+l'&eacute;quipage.</p>
+
+<p>Le tra&icirc;neau partit plus rapide qu'une fl&egrave;che.</p>
+
+<p>Saint-Georges, d'un seul coup de jarret, l'eut bient&ocirc;t rejoint, mais
+Philippe avait saisi le moment o&ugrave; la seconde impulsion multiplie l'&eacute;lan
+de la premi&egrave;re, il poussa donc le tra&icirc;neau sur une couche de glace
+encore intacte, et ce fut avec tant de raideur qu'il demeura, lui, en
+arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Saint-Georges s'&eacute;lan&ccedil;a pour rattraper le tra&icirc;neau, mais alors Philippe,
+rassemblant sa force, glissa si finement sur l'extr&ecirc;me courbure du patin
+qu'il passa devant Saint-Georges et vint poser ses deux mains sur le
+tra&icirc;neau; puis, par un mouvement hercul&eacute;en, il fit faire au tra&icirc;neau
+volte-face et le lan&ccedil;a de nouveau dans le sens contraire, tandis que
+Saint-Georges, emport&eacute; par son supr&ecirc;me effort, ne pouvant retenir sa
+course, et perdant un espace irr&eacute;cup&eacute;rable, demeura compl&egrave;tement
+distanc&eacute;.</p>
+
+<p>L'air retentit de telles acclamations que Philippe en rougit de honte.</p>
+
+<p>Mais il fut bien surpris quand la reine, apr&egrave;s avoir battu elle-m&ecirc;me des
+mains, se retourna de son c&ocirc;t&eacute; et, avec l'accent d'une voluptueuse
+oppression, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur de Taverney, &agrave; pr&eacute;sent que la victoire vous est rest&eacute;e,
+gr&acirc;ce! gr&acirc;ce! vous me tueriez.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a><a href="#table">Chapitre X</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le tentateur</a></h3>
+
+
+<p>Philippe, &agrave; cet ordre, ou plut&ocirc;t &agrave; cette pri&egrave;re de la reine, serra ses
+muscles d'acier, se cramponna sur ses jarrets, et le tra&icirc;neau s'arr&ecirc;ta
+court, comme le cheval arabe qui fr&eacute;mit sur ses jarrets dans le sable de
+la plaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maintenant reposez-vous, dit la reine en sortant du tra&icirc;neau toute
+vacillante. En v&eacute;rit&eacute;, je n'eusse jamais cru qu'il y e&ucirc;t un tel
+enivrement dans la vitesse, vous avez failli me rendre folle.</p>
+
+<p>Et toute vacillante en effet, elle s'appuya sur le bras de Philippe.</p>
+
+<p>Un fr&eacute;missement de stupeur, qui courut par toute cette foule dor&eacute;e et
+chamarr&eacute;e, l'avertit qu'une fois encore elle venait de commettre une de
+ses fautes contre l'&eacute;tiquette; fautes &eacute;normes aux yeux de la jalousie et
+de la servilit&eacute;.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Philippe, tout &eacute;tourdi de cet exc&egrave;s d'honneur, il &eacute;tait plus
+tremblant et plus honteux que si sa souveraine l'e&ucirc;t outrag&eacute;
+publiquement.</p>
+
+<p>Il baissait les yeux, son c&oelig;ur battait &agrave; rompre sa poitrine.</p>
+
+<p>Une singuli&egrave;re &eacute;motion, celle de sa course sans doute, agitait la reine,
+car elle retira imm&eacute;diatement son bras et prit celui de Mlle de Taverney
+en demandant un si&egrave;ge.</p>
+
+<p>On lui apporta un pliant.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur de Taverney, dit-elle &agrave; Philippe.</p>
+
+<p>Puis brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! que c'est un grand malheur, ajouta-t-elle, que d'&ecirc;tre
+environn&eacute;e sans cesse de curieux et de sots, fit-elle tout bas.</p>
+
+<p>Les gentilshommes ordinaires et les dames d'honneur l'avaient jointe et
+d&eacute;voraient des yeux Philippe qui, pour cacher sa rougeur, d&eacute;la&ccedil;ait ses
+patins.</p>
+
+<p>Les patins d&eacute;lac&eacute;s, Philippe recula pour laisser la place aux
+courtisans.</p>
+
+<p>La reine demeura quelques moments pensive, puis relevant la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sens que je me refroidirais &agrave; rester ainsi immobile, dit-elle,
+encore un tour.</p>
+
+<p>Et elle remonta dans son tra&icirc;neau.</p>
+
+<p>Philippe attendit, mais inutilement, un ordre.</p>
+
+<p>Alors vingt gentilshommes se pr&eacute;sent&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mes heiduques, dit-elle; merci, messieurs.</p>
+
+<p>Puis, lorsque les valets furent &agrave; leur poste:</p>
+
+<p>&mdash;Doucement, dit-elle, doucement.</p>
+
+<p>Et, fermant les yeux, elle se laissa aller &agrave; une r&ecirc;verie int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Le tra&icirc;neau s'&eacute;loigna doucement, comme l'avait ordonn&eacute; la reine, suivi
+d'une foule d'avides, de curieux et de jaloux.</p>
+
+<p>Philippe demeura seul, essuyant sur son front les gouttes de sueur.</p>
+
+<p>Il cherchait des yeux Saint-Georges, pour le consoler de sa d&eacute;faite par
+quelque loyal compliment.</p>
+
+<p>Mais celui-ci avait re&ccedil;u un message du duc d'Orl&eacute;ans, son protecteur, et
+avait quitt&eacute; le champ de bataille.</p>
+
+<p>Philippe, un peu triste, un peu las, presque effray&eacute; lui-m&ecirc;me de ce qui
+venait de se passer, &eacute;tait rest&eacute; immobile &agrave; sa place, suivant des yeux
+le tra&icirc;neau de la reine qui s'&eacute;loignait, lorsqu'il sentit quelque chose
+qui lui effleurait les flancs.</p>
+
+<p>Il se retourna et reconnut son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Le petit vieillard, tout ratatin&eacute; comme un homme d'Hoffmann, tout
+envelopp&eacute; de fourrures comme un Samoy&egrave;de, avait heurt&eacute; son fils avec le
+coude pour ne pas sortir ses mains du manchon qu'il portait &agrave; son col.</p>
+
+<p>Son &oelig;il, dilat&eacute; par le froid ou par la joie, parut flamboyant &agrave;
+Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'embrassez pas, mon fils? dit-il.</p>
+
+<p>Et il pronon&ccedil;a ces paroles du ton que le p&egrave;re de l'athl&egrave;te grec dut
+prendre pour remercier son fils de la victoire remport&eacute;e dans le cirque.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher p&egrave;re, de tout mon c&oelig;ur, r&eacute;pliqua Philippe.</p>
+
+<p>Mais on pouvait comprendre qu'il n'y avait aucune harmonie entre
+l'accent des paroles et leur signification.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, l&agrave;, et maintenant que vous m'avez embrass&eacute;, allez, allez vite.</p>
+
+<p>Et il le poussa en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; donc voulez-vous que j'aille, monsieur? demanda Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l&agrave;-bas, morbleu!</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pr&egrave;s de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, mon p&egrave;re, non, merci.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, non! comment, merci! &Ecirc;tes-vous fou? Vous ne voulez pas aller
+rejoindre la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, c'est impossible; vous n'y pensez pas, mon cher p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, impossible! impossible d'aller rejoindre la reine qui vous
+attend?</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'attend, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui; oui, la reine qui vous d&eacute;sire.</p>
+
+<p>&mdash;Qui me d&eacute;sire!</p>
+
+<p>Et Taverney regarda fixement le baron.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, mon p&egrave;re, dit-il froidement, je crois que vous vous
+oubliez.</p>
+
+<p>&mdash;Il est &eacute;tonnant! parole d'honneur, dit le vieillard en se redressant
+et en frappant du pied. Ah! &ccedil;&agrave;, Philippe, faites-moi le plaisir de me
+dire un peu d'o&ugrave; vous venez.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit tristement le chevalier, j'ai peur en v&eacute;rit&eacute; de prendre
+une certitude.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous vous moquez de moi, ou bien...</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, mon p&egrave;re; ou bien... vous devenez fou.</p>
+
+<p>Le vieillard saisit son fils par le bras avec un mouvement nerveux si
+&eacute;nergique, que le jeune homme fron&ccedil;a le sourcil de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, monsieur Philippe, dit le vieillard. L'Am&eacute;rique est un pays
+fort &eacute;loign&eacute; de la France, je le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon p&egrave;re, tr&egrave;s &eacute;loign&eacute;, r&eacute;p&eacute;ta Philippe; mais je ne comprends
+point ce que vous voulez dire; expliquez-vous donc, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Un pays o&ugrave; il n'y a ni roi ni reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ni sujets.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! ni sujets, monsieur le philosophe. Je ne nie pas cela, ce
+point ne m'int&eacute;resse aucunement et m'est fort &eacute;gal; mais ce qui ne m'est
+point &eacute;gal, ce qui me peine, ce qui m'humilie, c'est que j'ai peur, moi
+aussi, d'avoir une certitude.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, mon p&egrave;re? En tout cas, je pense que nos certitudes diff&egrave;rent
+tout &agrave; fait l'une de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;La mienne est que vous &ecirc;tes un niais, mon fils, et cela n'est point
+permis &agrave; un grand gaillard taill&eacute; comme vous l'&ecirc;tes; voyez, mais voyez
+donc l&agrave; bas!</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la reine se retourne, et c'est pour la troisi&egrave;me fois; oui,
+monsieur, la reine s'est retourn&eacute;e trois fois, et tenez, la voil&agrave; qui se
+retourne encore; elle cherche qui, monsieur le niais, monsieur le
+puritain, monsieur de l'Am&eacute;rique, oh!</p>
+
+<p>Et le petit vieillard mordit, non plus avec ses dents, mais avec ses
+gencives, le gant de daim gris qui e&ucirc;t enferm&eacute; deux mains comme la
+sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, fit le jeune homme, quand il serait vrai, ce qui ne
+l'est probablement point, que c'est moi que la reine cherche?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! r&eacute;p&eacute;ta encore le vieillard en tr&eacute;pignant, il a dit: &laquo;Quand ce
+serait vrai&raquo;; mais cet homme-l&agrave; n'est pas de mon sang, cet homme-l&agrave;
+n'est pas un Taverney!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas de votre sang, murmura Philippe.</p>
+
+<p>Puis, tout bas et les yeux au ciel:</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il en remercier Dieu? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le vieillard, je vous dis que la reine vous demande;
+monsieur, je vous dis que la reine vous cherche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bonne vue, mon p&egrave;re, dit s&egrave;chement Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit plus doucement le vieillard en essayant de mod&eacute;rer son
+impatience, voyons, laisse-moi t'expliquer. Il est vrai, tu as tes
+raisons, mais enfin, moi, j'ai l'exp&eacute;rience; voyons, mon bon Philippe,
+es-tu ou n'es-tu pas un homme?</p>
+
+<p>Philippe haussa l&eacute;g&egrave;rement les &eacute;paules et ne r&eacute;pondit rien.</p>
+
+<p>Le vieillard, en ce moment, et voyant qu'il attendait vainement une
+r&eacute;ponse, se hasarda, plut&ocirc;t par m&eacute;pris que par besoin, &agrave; fixer les yeux
+sur son fils, et alors il s'aper&ccedil;ut de toute la dignit&eacute;, de toute
+l'imp&eacute;n&eacute;trable r&eacute;serve, de toute la volont&eacute; inexpugnable dont ce visage
+&eacute;tait arm&eacute; pour le bien, h&eacute;las!</p>
+
+<p>Il comprima sa douleur, passa son manchon caressant sur le bout rouge de
+son nez, et d'une voix douce comme celle d'Orph&eacute;e parlant aux rochers
+thessaliens:</p>
+
+<p>&mdash;Philippe, mon ami, dit-il, voyons, &eacute;coute-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! r&eacute;pondit le jeune homme, il me semble que je ne fais pas autre
+chose depuis un quart d'heure, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! pensa le vieillard, je vais te faire tomber du haut de ta majest&eacute;,
+monsieur l'Am&eacute;ricain; tu as bien ton c&ocirc;t&eacute; faible, colosse, laisse-moi te
+saisir ce c&ocirc;t&eacute; avec mes vieilles griffes, et tu vas voir.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne t'es pas aper&ccedil;u d'une chose? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;De laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;D'une chose qui fait honneur &agrave; ta na&iuml;vet&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dites, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple, tu arrives d'Am&eacute;rique, tu es parti dans un moment
+o&ugrave; il n'y avait plus qu'un roi et plus de reine, si ce n'est la Du
+Barry, majest&eacute; peu respectable; tu reviens, tu vois une reine et tu te
+dis: &laquo;Respectons-la.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre enfant! fit le vieillard.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; &eacute;touffer &agrave; la fois, dans son manchon, une toux et un
+&eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit Philippe, vous me plaignez, monsieur, de ce que je
+respecte la royaut&eacute;, vous un Taverney-Maison-Rouge; vous, un des bons
+gentilshommes de France.</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, je ne te parle pas de la royaut&eacute;, moi, je te parle de la
+reine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous faites une diff&eacute;rence?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! qu'est-ce que la royaut&eacute;, mon cher? une couronne; on n'y
+touche pas, &agrave; cela, peste! Qu'est-ce que la reine? une femme; oh! une
+femme, c'est diff&eacute;rent, on y touche.</p>
+
+<p>&mdash;On y touche! s'&eacute;cria Philippe rougissant &agrave; la fois de col&egrave;re et de
+m&eacute;pris, accompagnant ces paroles d'un geste si superbe, que nulle femme
+n'e&ucirc;t pu le voir sans l'aimer, nulle reine sans l'adorer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en crois rien, non; eh bien! demande, reprit le petit vieillard
+avec un accent bas et presque farouche, tant il mit de cynisme dans son
+sourire, demande &agrave; M. de Coigny, demande &agrave; M. de Lauzun, demande &agrave; M. de
+Vaudreuil.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! silence, mon p&egrave;re, s'&eacute;cria Philippe d'une voix sourde, ou
+pour ces trois blasph&egrave;mes, ne pouvant vous frapper trois fois de mon
+&eacute;p&eacute;e, c'est moi, je vous le jure, qui me frapperai moi-m&ecirc;me, et sans
+piti&eacute;, et sur l'heure.</p>
+
+<p>Taverney fit un pas &agrave; reculons, tourna sur lui-m&ecirc;me comme e&ucirc;t fait
+Richelieu &agrave; trente ans, et secouant son manchon:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en v&eacute;rit&eacute;, l'animal est stupide, dit-il; le cheval est un &acirc;ne,
+l'aigle une oie, le coq un chapon. Bonsoir, tu m'as r&eacute;joui; je me
+croyais l'anc&ecirc;tre, le Cassandre, et voil&agrave; que je suis Val&egrave;re, que je
+suis Adonis, que je suis Apollon; bonsoir.</p>
+
+<p>Et il pirouetta encore une fois sur ses talons.</p>
+
+<p>Philippe &eacute;tait devenu sombre; il arr&ecirc;ta le vieillard au demi-tour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez point parl&eacute; s&eacute;rieusement, n'est-ce pas, mon p&egrave;re? dit-il,
+car il est impossible qu'un gentilhomme d'aussi bonne race que vous ait
+contribu&eacute; &agrave; accr&eacute;diter de telles calomnies, sem&eacute;es par les ennemis, non
+seulement de la femme, non seulement de la reine, mais encore de la
+royaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il en doute encore, la double brute! s'&eacute;cria Taverney.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez parl&eacute; comme vous parleriez devant Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Devant Dieu de qui vous vous rapprochez chaque jour?</p>
+
+<p>Le jeune homme avait repris la conversation si d&eacute;daigneusement
+interrompue par lui; c'&eacute;tait un succ&egrave;s pour le baron, il se rapprocha.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-il, il me semble que je suis quelque peu gentilhomme,
+monsieur mon fils, et que je ne mens pas... toujours.</p>
+
+<p>Ce toujours &eacute;tait quelque peu risible, et cependant Philippe ne rit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, monsieur, c'est votre opinion que la reine a eu des
+amants?</p>
+
+<p>&mdash;Belle nouvelle!</p>
+
+<p>&mdash;Ceux que vous avez cit&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Et d'autres... que sais-je? Interroge la ville et la cour. Il faut
+revenir d'Am&eacute;rique pour ignorer ce qu'on dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui dit cela, monsieur, de vils pamphl&eacute;taires?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! est-ce que vous me prenez pour un gazetier, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et c'est l&agrave; le malheur, c'est que des hommes comme vous r&eacute;p&egrave;tent
+de pareilles infamies, qui se dissoudraient comme les vapeurs
+malfaisantes qui obscurcissent parfois le plus beau soleil. C'est vous,
+et les gens de race, qui donnez en les r&eacute;p&eacute;tant &agrave; ces propos une
+terrible consistance. Oh! monsieur, par religion, ne r&eacute;p&eacute;tez plus de
+pareilles choses!</p>
+
+<p>&mdash;Je les r&eacute;p&egrave;te cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi les r&eacute;p&eacute;tez-vous? s'&eacute;cria le jeune homme en frappant du
+pied.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dit le vieillard en se cramponnant au bras de son fils et en le
+regardant avec son sourire de d&eacute;mon, pour te prouver que je n'avais pas
+tort de te dire: &laquo;Philippe, la reine se retourne; Philippe, la reine
+cherche; Philippe, la reine d&eacute;sire; Philippe, cours, cours, la reine
+attend!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria le jeune homme en cachant sa t&ecirc;te dans ses mains, au nom
+du Ciel! taisez-vous, mon p&egrave;re, vous me rendriez fou.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, Philippe, je ne te comprends pas, r&eacute;pondit le vieillard;
+est-ce un crime d'aimer? Cela prouve qu'on a du c&oelig;ur, et dans les yeux
+de cette femme, dans sa voix, dans sa d&eacute;marche, ne sent-on pas son
+c&oelig;ur? Elle aime, elle aime, te dis-je; mais tu es un philosophe, un
+puritain, un quaker, un homme d'Am&eacute;rique, tu n'aimes pas, toi; laisse-la
+donc regarder, laisse-la se retourner, laisse-la attendre, insulte-la,
+m&eacute;prise-la, repousse-la, Philippe, c'est-&agrave;-dire <i>Joseph de Taverney</i>.</p>
+
+<p>Et, sur ces mots accentu&eacute;s avec une ironie sauvage, le petit vieillard,
+voyant l'effet qu'il avait produit, se sauva comme le tentateur apr&egrave;s
+avoir donn&eacute; le premier conseil du crime.</p>
+
+<p>Philippe demeura seul, le c&oelig;ur gonfl&eacute;, le cerveau bouillonnant; il ne
+songea m&ecirc;me pas que depuis une demi-heure il &eacute;tait rest&eacute; clou&eacute; &agrave; la m&ecirc;me
+place; que la reine avait fini son tour de promenade, qu'elle revenait,
+qu'elle le regardait, et que, du milieu de son cort&egrave;ge, elle cria en
+passant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez &ecirc;tre bien repos&eacute;, monsieur de Taverney, venez donc, il
+n'est tel que vous pour promener royalement une reine. Rangez-vous,
+messieurs.</p>
+
+<p>Philippe courut &agrave; elle, aveugle, &eacute;tourdi, ivre.</p>
+
+<p>En posant sa main sur le dossier du tra&icirc;neau, il se sentit br&ucirc;ler; la
+reine &eacute;tait nonchalamment renvers&eacute;e en arri&egrave;re, ses doigts avaient
+effleur&eacute; les cheveux de Marie-Antoinette.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a><a href="#table">Chapitre XI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le &laquo;Suffren&raquo;</a></h3>
+
+
+<p>Contre toutes les habitudes de la cour, le secret avait &eacute;t&eacute; fid&egrave;lement
+gard&eacute; &agrave; Louis XVI et au comte d'Artois.</p>
+
+<p>Nul ne sut &agrave; quelle heure et comment devait arriver M. de Suffren.</p>
+
+<p>Le roi avait indiqu&eacute; son jeu pour le soir.</p>
+
+<p>&Agrave; sept heures, il entra avec les princes et les princesses de sa
+famille.</p>
+
+<p>La reine arriva tenant Madame Royale, qui n'avait que sept ans encore,
+par la main.</p>
+
+<p>L'assembl&eacute;e &eacute;tait nombreuse et brillante.</p>
+
+<p>Pendant les pr&eacute;liminaires de la r&eacute;union, au moment o&ugrave; chacun prenait
+place, le comte d'Artois s'approcha tout doucement de la reine et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, regardez bien autour de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, je regarde.</p>
+
+<p>&mdash;Que voyez-vous?</p>
+
+<p>La reine promena ses yeux dans le cercle, fouilla les &eacute;paisseurs, sonda
+les vides, et apercevant partout des amis, partout des serviteurs, parmi
+lesquels Andr&eacute;e et son fr&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit-elle, je vois des visages fort agr&eacute;ables, des visages amis
+surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Ne regardez pas qui nous avons, ma s&oelig;ur, regardez qui nous manque.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ma foi vrai! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>Le comte d'Artois se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Encore absent, reprit la reine. Ah &ccedil;&agrave;! le ferai-je toujours fuir
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit le comte d'Artois; seulement la plaisanterie se prolonge,
+Monsieur est all&eacute; attendre le bailli de Suffren &agrave; la barri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, en ce cas, je ne vois pas pourquoi vous riez, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez pas pourquoi je ris?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, si Monsieur a &eacute;t&eacute; attendre le bailli de Suffren &agrave; la
+barri&egrave;re, il a &eacute;t&eacute; plus fin que nous, voil&agrave; tout, puisque le premier il
+le verra et, par cons&eacute;quent, le complimentera avant tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, ch&egrave;re s&oelig;ur, r&eacute;pliqua le jeune prince en riant, vous avez
+une bien petite id&eacute;e de notre diplomatie: Monsieur est all&eacute; attendre le
+bailli &agrave; la barri&egrave;re de Fontainebleau, c'est vrai, mais nous avons,
+nous, quelqu'un qui l'attend au relais de Villejuif.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;En sorte, continua le comte d'Artois, que Monsieur se morfondra seul &agrave;
+sa barri&egrave;re, tandis que, sur un ordre du roi, M. de Suffren, tournant
+Paris, arrivera directement &agrave; Versailles, o&ugrave; nous l'attendons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est merveilleusement imagin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas mal, et je suis assez content de moi. Faites votre jeu, ma
+s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il y avait en ce moment dans la salle du jeu cent personnes au moins de
+la plus haute qualit&eacute;: M. de Cond&eacute;, M. de Penthi&egrave;vre, M. de La
+Tr&eacute;mouille, les princesses.</p>
+
+<p>Le roi s'aper&ccedil;ut que M. le comte d'Artois faisait rire la reine, et pour
+se mettre un peu dans leur complot, il leur envoya un coup d'&oelig;il des
+plus significatifs.</p>
+
+<p>La nouvelle de l'arriv&eacute;e du commandeur de Suffren ne s'&eacute;tait point
+r&eacute;pandue, comme nous l'avons dit, et cependant on n'avait pu &eacute;touffer
+comme un pr&eacute;sage qui planait au-dessus des esprits.</p>
+
+<p>On sentait quelque chose de cach&eacute; qui allait appara&icirc;tre, quelque chose
+de nouveau qui allait &eacute;clore; c'&eacute;tait un int&eacute;r&ecirc;t inconnu qui se
+r&eacute;pandait par tout ce monde, o&ugrave; le moindre &eacute;v&eacute;nement prend de
+l'importance d&egrave;s que le ma&icirc;tre a fronc&eacute; le sourcil pour d&eacute;sapprouver ou
+pliss&eacute; la bouche pour sourire.</p>
+
+<p>Le roi, qui avait habitude de jouer un &eacute;cu de six livres, afin de
+mod&eacute;rer le jeu des princes et des seigneurs de la cour, le roi ne
+s'aper&ccedil;ut pas qu'il mettait sur la table tout ce qu'il avait d'or dans
+ses poches.</p>
+
+<p>La reine, enti&egrave;rement &agrave; son r&ocirc;le, fit de la politique et d&eacute;routa
+l'attention du cercle par l'ardeur factice qu'elle mit &agrave; son jeu.</p>
+
+<p>Philippe, admis &agrave; la partie et plac&eacute; en face de sa s&oelig;ur, absorbait par
+tous ses sens &agrave; la fois l'impression inou&iuml;e, stup&eacute;fiante de cette faveur
+qui le r&eacute;chauffait inopin&eacute;ment.</p>
+
+<p>Les paroles de son p&egrave;re lui revenaient, quoi qu'il en e&ucirc;t, &agrave; la m&eacute;moire.
+Il se demandait si, en effet, le vieillard, qui avait vu trois ou quatre
+r&egrave;gnes de favorites, ne savait pas au juste l'histoire des temps et des
+m&oelig;urs.</p>
+
+<p>Il se demandait si ce puritanisme qui tient de l'adoration religieuse
+n'&eacute;tait pas un ridicule de plus qu'il avait rapport&eacute; des pays lointains.</p>
+
+<p>La reine, si po&eacute;tique, si belle, si fraternelle pour lui, n'&eacute;tait-elle
+en somme qu'une coquette terrible, curieuse d'attacher une passion de
+plus &agrave; ses souvenirs, comme l'entomologiste attache un insecte ou un
+papillon de plus sous sa montre, sans s'inqui&eacute;ter de ce que souffre le
+pauvre animal dont une &eacute;pingle traverse le c&oelig;ur?</p>
+
+<p>Et cependant la reine n'&eacute;tait pas une femme vulgaire, un caract&egrave;re
+banal. Un regard d'elle signifiait quelque chose, d'elle qui ne laissait
+jamais tomber son regard sans en calculer la port&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Coigny, Vaudreuil, r&eacute;p&eacute;tait Philippe, ils ont aim&eacute; la reine et ils en
+sont aim&eacute;s. Oh! pourquoi, oh! pourquoi cette calomnie est-elle si
+sombre; pourquoi un rayon de lumi&egrave;re ne glisse-t-il pas dans ce profond
+ab&icirc;me qu'on appelle un c&oelig;ur de femme, plus profond encore lorsque c'est
+un c&oelig;ur de reine?&raquo;</p>
+
+<p>Et lorsque Philippe avait assez ballott&eacute; ces deux noms dans sa pens&eacute;e,
+il regardait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la table MM. de Coigny et de Vaudreuil,
+qui, par un singulier caprice du hasard, se trouvaient assis c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te, les yeux tourn&eacute;s sur un autre point que celui o&ugrave; se trouvait la
+reine, insouciants, pour ne pas dire oublieux.</p>
+
+<p>Et Philippe se disait qu'il &eacute;tait impossible que ces deux hommes eussent
+aim&eacute; et fussent si calmes, qu'ils eussent &eacute;t&eacute; aim&eacute;s et qu'ils fussent si
+oublieux. Oh! si la reine l'aimait, lui, il deviendrait fou de bonheur;
+si elle l'oubliait apr&egrave;s l'avoir aim&eacute;, il se tuerait de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Et de MM. de Coigny et de Vaudreuil, Philippe passait &agrave;
+Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>Et, toujours r&ecirc;vant, il interrogeait ce front si pur, cette bouche si
+imp&eacute;rieuse, ce regard si majestueux; il demandait &agrave; toutes les beaut&eacute;s
+de cette femme la r&eacute;v&eacute;lation du secret de la reine.</p>
+
+<p>Oh! non, calomnies, calomnies! que tous ces bruits vagues qui
+commen&ccedil;aient &agrave; circuler dans le peuple, et auxquels les int&eacute;r&ecirc;ts, les
+haines ou les intrigues de la cour donnaient seuls quelque consistance.</p>
+
+<p>Philippe en &eacute;tait l&agrave; de ses r&eacute;flexions quand sept heures trois quarts
+sonn&egrave;rent &agrave; l'horloge de la salle des gardes. Au m&ecirc;me instant, un grand
+bruit se fit entendre.</p>
+
+<p>Dans cette salle, des pas retentirent press&eacute;s et rapides. La crosse des
+fusils frappa les dalles. Un brouhaha de voix, p&eacute;n&eacute;trant par la porte
+entrouverte, appela l'attention du roi, qui renversa la t&ecirc;te en arri&egrave;re
+pour mieux entendre, puis fit un signe &agrave; la reine.</p>
+
+<p>Celle-ci comprit l'indication et imm&eacute;diatement leva la s&eacute;ance.</p>
+
+<p>Chaque joueur ramassant ce qu'il avait devant lui attendit, pour prendre
+une r&eacute;solution, que la reine e&ucirc;t laiss&eacute; deviner la sienne.</p>
+
+<p>La reine passa dans la grande salle de r&eacute;ception.</p>
+
+<p>Le roi y &eacute;tait arriv&eacute; devant elle.</p>
+
+<p>Un aide de camp de M. de Castries, ministre de la Marine, s'approcha du
+roi et lui dit quelques mots &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, r&eacute;pondit le roi, allez.</p>
+
+<p>Puis &agrave; la reine:</p>
+
+<p>&mdash;Tout va bien, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Chacun interrogea son voisin du regard, le &laquo;tout va bien&raquo; donnant fort &agrave;
+penser &agrave; tout le monde.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, M. le mar&eacute;chal de Castries entra dans la salle en disant &agrave;
+haute voix:</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest&eacute; veut-elle recevoir M. le bailli de Suffren, qui arrive de
+Toulon?</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom, prononc&eacute; d'une voix haute, enjou&eacute;e, triomphante, il se fit
+dans l'assembl&eacute;e un tumulte inexprimable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, r&eacute;pondit le roi, et avec grand plaisir.</p>
+
+<p>M. de Castries sortit.</p>
+
+<p>Il y eut presque un mouvement en masse vers la porte par o&ugrave; M. de
+Castries venait de dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Pour expliquer cette sympathie de la France envers M. de Suffren, pour
+faire comprendre l'int&eacute;r&ecirc;t qu'un roi, qu'une reine, que des princes d'un
+sang royal mettaient &agrave; jouir les premiers d'un coup d'&oelig;il de Suffren,
+peu de mots suffiront. Suffren est un nom essentiellement fran&ccedil;ais:
+comme Turenne, comme Catinat, comme Jean-Bart.</p>
+
+<p>Depuis la guerre avec l'Angleterre, ou plut&ocirc;t depuis la derni&egrave;re p&eacute;riode
+de combats qui avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la paix, M. le commandant de Suffren
+avait livr&eacute; sept grandes batailles navales sans subir une d&eacute;faite; il
+avait pris Trinquemal&eacute; et Gondelour, assur&eacute; les possessions fran&ccedil;aises,
+nettoy&eacute; la mer, et appris au nabab Ha&iuml;der-Ali que la France &eacute;tait la
+premi&egrave;re puissance de l'Europe. Il avait apport&eacute; dans l'exercice de la
+profession de marin toute la diplomatie d'un n&eacute;gociateur fin et honn&ecirc;te,
+toute la bravoure et toute la tactique d'un soldat, toute l'habilet&eacute;
+d'un sage administrateur. Hardi, infatigable, orgueilleux quand il
+s'agissait de l'honneur du pavillon fran&ccedil;ais, il avait fatigu&eacute; les
+Anglais sur terre et sur mer, &agrave; ce point que ces fiers marins n'os&egrave;rent
+jamais achever une victoire commenc&eacute;e, ou tenter une attaque sur Suffren
+quand le lion montrait les dents.</p>
+
+<p>Puis apr&egrave;s l'action, pendant laquelle il avait prodigu&eacute; sa vie avec
+l'insouciance du dernier matelot, on l'avait vu humain, g&eacute;n&eacute;reux,
+compatissant; c'&eacute;tait le type du vrai marin, un peu oubli&eacute; depuis
+Jean-Bart et Duguay-Trouin, que la France retrouvait dans le bailli de
+Suffren.</p>
+
+<p>Nous n'essaierons pas de peindre le bruit et l'enthousiasme que son
+arriv&eacute;e &agrave; Versailles fit &eacute;clater parmi les gentilshommes convoqu&eacute;s &agrave;
+cette r&eacute;union.</p>
+
+<p>Suffren &eacute;tait un homme de cinquante-six ans, gros, court, &agrave; l'&oelig;il de
+feu, au geste noble et facile. Agile malgr&eacute; son ob&eacute;sit&eacute;, majestueux
+malgr&eacute; sa souplesse, il portait fi&egrave;rement sa coiffure, ou plut&ocirc;t sa
+crini&egrave;re et, comme un homme habitu&eacute; &agrave; se jouer de toutes les
+difficult&eacute;s, il avait trouv&eacute; moyen de se faire habiller et coiffer dans
+son carrosse de poste.</p>
+
+<p>Il portait l'habit bleu brod&eacute; d'or, la veste rouge, la culotte bleue. Il
+avait gard&eacute; le col militaire sur lequel son puissant menton venait
+s'arrondir comme le compl&eacute;ment oblig&eacute; de sa t&ecirc;te colossale.</p>
+
+<p>Lorsqu'il &eacute;tait entr&eacute; dans la salle des gardes, quelqu'un avait dit un
+mot &agrave; M. de Castries, lequel se promenait en long et en large avec
+impatience, et aussit&ocirc;t celui-ci s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;M. de Suffren, messieurs!</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t les gardes, sautant sur leurs mousquetons, s'&eacute;taient align&eacute;s
+d'eux-m&ecirc;mes comme s'il se f&ucirc;t agi du roi de France, et, le bailli une
+fois pass&eacute;, ils s'&eacute;taient form&eacute;s derri&egrave;re lui en bon ordre, quatre par
+quatre, comme pour lui servir de cort&egrave;ge.</p>
+
+<p>Lui, serrant les mains de M. de Castries, il avait cherch&eacute; &agrave;
+l'embrasser.</p>
+
+<p>Mais le ministre de la Marine le repoussait doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, monsieur, lui disait-il, non, je ne veux pas priver du
+bonheur de vous embrasser le premier quelqu'un qui en est plus digne que
+moi.</p>
+
+<p>Et il conduisit de cette fa&ccedil;on M. de Suffren jusqu'&agrave; Louis XVI.</p>
+
+<p>&mdash;M. le bailli! s'&eacute;cria le roi tout rayonnant.</p>
+
+<p>Et d&egrave;s qu'il l'aper&ccedil;ut:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu &agrave; Versailles. Vous y apportez la gloire, vous y
+apportez tout ce que les h&eacute;ros donnent &agrave; leurs contemporains sur la
+terre; je ne vous parle point de l'avenir, c'est votre propri&eacute;t&eacute;.
+Embrassez-moi, monsieur le bailli.</p>
+
+<p>M. de Suffren avait fl&eacute;chi le genou, le roi le releva et l'embrassa si
+cordialement qu'un long fr&eacute;missement de joie et de triomphe courut par
+toute l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Sans le respect d&ucirc; au roi, tous les assistants se fussent confondus en
+bravos et en cris d'approbation.</p>
+
+<p>Le roi se tourna vers la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, voici M. de Suffren, le vainqueur de Trinquemal&eacute; et de
+Gondelour, la terreur de nos voisins les Anglais, mon Jean-Bart &agrave; moi!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit la reine, je n'ai pas d'&eacute;loges &agrave; vous faire. Sachez
+seulement que vous n'avez pas tir&eacute; un coup de canon pour la gloire de la
+France sans que mon c&oelig;ur ait battu d'admiration et de reconnaissance
+pour vous.</p>
+
+<p>La reine avait &agrave; peine achev&eacute; que le comte d'Artois, s'approchant avec
+son fils, M. le duc d'Angoul&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, dit-il, vous voyez un h&eacute;ros. Regardez-le bien, la chose est
+rare.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, r&eacute;pondit le jeune prince &agrave; son p&egrave;re, tout &agrave; l'heure
+encore je lisais les grands hommes de Plutarque, mais je ne les voyais
+pas. Je vous remercie de m'avoir montr&eacute; M. de Suffren.</p>
+
+<p>Au murmure qui se fit autour de lui, l'enfant put comprendre qu'il
+venait de dire un mot qui resterait.</p>
+
+<p>Le roi alors prit le bras de M. de Suffren et se disposa tout d'abord &agrave;
+l'emmener dans son cabinet pour l'entretenir en g&eacute;ographe de ses voyages
+et de son exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>Mais M. de Suffren fit une respectueuse r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, veuillez permettre, puisque Votre Majest&eacute; a tant de
+bont&eacute;s pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria le roi, vous demandez, monsieur de Suffren?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, un de mes officiers a commis contre la discipline une faute si
+grave, que j'ai pens&eacute; que Votre Majest&eacute; devait seule &ecirc;tre juge de la
+cause.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur de Suffren, dit le roi, j'esp&eacute;rais que votre premi&egrave;re
+demande serait une faveur et non pas une punition.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, Votre Majest&eacute;, j'ai eu l'honneur de le lui dire, sera juge de ce
+qu'elle doit faire.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Au dernier combat, cet officier dont je parle &agrave; Votre Majest&eacute; montait
+le <i>S&eacute;v&egrave;re</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce b&acirc;timent qui a amen&eacute; son pavillon, dit le roi en fron&ccedil;ant le
+sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, le capitaine du <i>S&eacute;v&egrave;re</i> avait en effet amen&eacute; son pavillon,
+r&eacute;pondit M. de Suffren en s'inclinant, et d&eacute;j&agrave; Sir Hugues, l'amiral
+anglais, envoyait un canot pour amariner la prise; mais le lieutenant du
+b&acirc;timent, qui surveillait les batteries de l'entrepont, s'&eacute;tant aper&ccedil;u
+que le feu cessait, et ayant re&ccedil;u l'ordre de faire taire les canons,
+monta sur le pont; il vit alors le pavillon amen&eacute; et le capitaine pr&ecirc;t &agrave;
+se rendre. J'en demande pardon &agrave; Votre Majest&eacute;, sire, mais &agrave; cette vue,
+tout ce qu'il avait de sang fran&ccedil;ais en lui se r&eacute;volta. Il prit le
+pavillon qui se trouvait &agrave; port&eacute;e de sa main, s'empara d'un marteau et,
+tout en ordonnant de recommencer le feu, il alla clouer le pavillon
+au-dessous de la flamme. C'est par cet &eacute;v&eacute;nement, sire, que le <i>S&eacute;v&egrave;re</i>
+fut conserv&eacute; &agrave; Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Beau trait! fit le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Brave action! dit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, oui, madame; mais grave r&eacute;bellion contre la discipline.
+L'ordre &eacute;tait donn&eacute; par le capitaine, le lieutenant devait ob&eacute;ir Je vous
+demande donc la gr&acirc;ce de cet officier, sire, et je vous la demande avec
+d'autant plus d'insistance qu'il est mon neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Votre neveu! s'&eacute;cria le roi, et vous ne m'en avez point parl&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Au roi, non, mais j'ai eu l'honneur de faire mon rapport &agrave; M. le
+ministre de le Marine, en le priant de n'en rien dire &agrave; Sa Majest&eacute; avant
+que j'eusse obtenu la gr&acirc;ce du coupable.</p>
+
+<p>&mdash;Accord&eacute;e, accord&eacute;e, s'&eacute;cria le roi; et je promets d'avance ma
+protection &agrave; tout indisciplin&eacute; qui saura venger ainsi l'honneur du
+pavillon et du roi de France. Vous eussiez d&ucirc; me pr&eacute;senter cet officier,
+monsieur le bailli.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici, r&eacute;pliqua M. de Suffren, et puisque Votre Majest&eacute; le
+permet...</p>
+
+<p>M. de Suffren se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Approchez, monsieur de Charny, dit-il.</p>
+
+<p>La reine tressaillit. Ce nom &eacute;veillait dans son esprit un souvenir trop
+r&eacute;cent pour &ecirc;tre effac&eacute;.</p>
+
+<p>Alors un jeune officier se d&eacute;tacha du groupe form&eacute; par M. de Suffren et
+apparut tout &agrave; coup aux yeux du roi.</p>
+
+<p>La reine avait fait un mouvement de son c&ocirc;t&eacute; pour aller au-devant du
+jeune homme, tout enthousiasm&eacute;e qu'elle &eacute;tait du r&eacute;cit de sa belle
+action.</p>
+
+<p>Mais au nom, mais &agrave; la vue du marin que M. de Suffren pr&eacute;sentait au roi,
+elle s'arr&ecirc;ta, p&acirc;lit et poussa comme un petit murmure.</p>
+
+<p>Mlle de Taverney, elle aussi, p&acirc;lit et regarda avec anxi&eacute;t&eacute; la reine.</p>
+
+<p>Quant &agrave; M. de Charny, sans rien voir, sans rien regarder, sans que son
+visage exprim&acirc;t d'autre &eacute;motion que le respect, il s'inclina devant le
+roi qui lui donna sa main &agrave; baiser; puis il rentra modeste et tremblant,
+sous les regards avides de l'assembl&eacute;e, dans le cercle d'officiers qui
+le f&eacute;licitaient bruyamment et l'&eacute;touffaient de caresses.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence et d'&eacute;motion, pendant lequel on e&ucirc;t pu
+voir le roi radieux, la reine souriante et ind&eacute;cise, M. de Charny les
+yeux baiss&eacute;s, et Philippe, &agrave; qui l'&eacute;motion de la reine n'avait point
+&eacute;chapp&eacute;, inquiet et interrogateur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit enfin le roi, venez, monsieur de Suffren, venez,
+que nous causions; je meurs du d&eacute;sir de vous entendre et de vous prouver
+combien j'ai pens&eacute; &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, tant de bont&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous verrez mes cartes, monsieur le bailli; vous verrez chaque
+phase de votre exp&eacute;dition pr&eacute;vue ou devin&eacute;e d'avance par ma sollicitude.
+Venez, venez.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s avoir fait quelques pas, en entra&icirc;nant M. de Suffren, il se
+retourna tout &agrave; coup vers la reine:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, madame, dit-il, je fais construire, comme vous savez, un
+vaisseau de cent canons; j'ai chang&eacute; d'avis sur le nom qu'il doit
+porter. Au lieu de l'appeler comme nous avions dit, n'est-ce pas,
+madame...</p>
+
+<p>Marie-Antoinette, un peu revenue &agrave; elle, saisit au vol la pens&eacute;e du roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit-elle, nous l'appellerons le <i>Suffren</i>, et j'en serai la
+marraine avec M. le bailli.</p>
+
+<p>Des cris, jusque-l&agrave; contenus, se firent jour avec violence:</p>
+
+<p>&mdash;Vive le roi! Vive la reine!</p>
+
+<p>&mdash;Et vive le <i>Suffren</i>! ajouta le roi avec une exquise d&eacute;licatesse&mdash;car
+nul ne pouvait crier: &laquo;Vive M. de Suffren!&raquo; en pr&eacute;sence du roi, tandis
+que les plus minutieux observateurs de l'&eacute;tiquette pouvaient crier:
+&laquo;Vive le vaisseau de Sa Majest&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vive le <i>Suffren</i>! r&eacute;p&eacute;ta donc l'assembl&eacute;e avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Le roi fit un signe de remerciement de ce que l'on avait si bien compris
+sa pens&eacute;e, et emmena le bailli chez lui.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a><a href="#table">Chapitre XII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M. de Charny</a></h3>
+
+
+<p>Aussit&ocirc;t que le roi eut disparu, tout ce qu'il y avait dans la salle de
+princes et de princesses vint se grouper autour de la reine.</p>
+
+<p>Un signe du bailli de Suffren avait ordonn&eacute; &agrave; son neveu de l'attendre;
+et, apr&egrave;s un salut indiquant l'ob&eacute;issance, il &eacute;tait rest&eacute; dans le groupe
+o&ugrave; nous l'avons vu.</p>
+
+<p>La reine, qui avait &eacute;chang&eacute; avec Andr&eacute;e plusieurs coups d'&oelig;il
+significatifs, ne perdait presque plus de vue le jeune homme, et chaque
+fois qu'elle le regardait, elle se disait: &laquo;C'est lui, &agrave; n'en pas
+douter.&raquo;</p>
+
+<p>Ce &agrave; quoi Mlle de Taverney r&eacute;pondait par une pantomime qui ne devait
+laisser aucun doute &agrave; la reine, attendu qu'elle signifiait: &laquo;Oh! mon
+Dieu! oui, madame; c'est lui, c'est bien lui!&raquo;</p>
+
+<p>Philippe, nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit, voyait cette pr&eacute;occupation de la reine;
+il la voyait et il en sentait sinon la cause, du moins le sens vague.</p>
+
+<p>Jamais celui qui aime ne s'abuse sur l'impression de ceux qu'il aime.</p>
+
+<p>Il devinait donc que la reine venait d'&ecirc;tre frapp&eacute;e par quelque
+&eacute;v&eacute;nement singulier, myst&eacute;rieux, inconnu &agrave; tout le monde, except&eacute; &agrave; elle
+et &agrave; Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>En effet, la reine avait perdu contenance et cherch&eacute; un refuge derri&egrave;re
+son &eacute;ventail, elle qui d'habitude faisait baisser les yeux &agrave; tout le
+monde.</p>
+
+<p>Tandis que le jeune homme se demandait &agrave; quoi aboutirait cette
+pr&eacute;occupation de Sa Majest&eacute;, tandis qu'il cherchait &agrave; sonder la
+physionomie de MM. de Coigny et de Vaudreuil afin de s'assurer s'ils
+n'&eacute;taient pour rien dans ce myst&egrave;re, et qu'il les voyait fort
+indiff&eacute;remment occup&eacute;s &agrave; entretenir M. de Haga, qui &eacute;tait venu faire sa
+cour &agrave; Versailles, un personnage, rev&ecirc;tu du majestueux habit de
+cardinal, entra suivi d'officiers et de pr&eacute;lats dans le salon o&ugrave; l'on se
+trouvait.</p>
+
+<p>La reine reconnut M. Louis de Rohan; elle le vit d'un bout de la salle &agrave;
+l'autre, et aussit&ocirc;t d&eacute;tourna la t&ecirc;te sans m&ecirc;me prendre la peine de
+dissimuler le froncement de ses sourcils.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;lat traversa toute l'assembl&eacute;e sans saluer personne, et vint droit
+&agrave; la reine, devant laquelle il s'inclina bien plus en homme du monde qui
+salue une femme qu'en sujet qui salue une reine.</p>
+
+<p>Puis il adressa un compliment fort galant &agrave; Sa Majest&eacute;, qui d&eacute;tourna la
+t&ecirc;te, murmura deux ou trois mots d'un c&eacute;r&eacute;monial glac&eacute;, et reprit sa
+conversation avec Mme de Lamballe et Mme de Polignac.</p>
+
+<p>Le prince Louis ne parut point s'&ecirc;tre aper&ccedil;u du mauvais accueil de la
+reine. Il accomplit ses r&eacute;v&eacute;rences, se retourna sans pr&eacute;cipitation, et
+avec toute la gr&acirc;ce d'un parfait homme de cour, s'adressa &agrave; Mesdames,
+tantes du roi, qu'il entretint longtemps, attendu qu'en vertu du jeu de
+bascule en usage &agrave; la cour, il obtenait l&agrave; un accueil aussi bienveillant
+que celui de la reine avait &eacute;t&eacute; glac&eacute;.</p>
+
+<p>Le cardinal Louis de Rohan &eacute;tait un homme dans la force de l'&acirc;ge, d'une
+imposante figure, d'un noble maintien; ses traits respiraient
+l'intelligence et la douceur; il avait la bouche fine et circonspecte,
+la main admirable; son front, un peu d&eacute;garni, accusait l'homme de
+plaisir ou l'homme d'&eacute;tude; et chez le prince de Rohan, il y avait
+effectivement de l'un et de l'autre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme recherch&eacute; par les femmes qui aimaient la galanterie
+sans fadeur et sans bruit. On le citait pour sa magnificence. Il avait
+en effet trouv&eacute; moyen de se croire pauvre avec seize cent mille livres
+de revenu.</p>
+
+<p>Le roi l'aimait parce qu'il &eacute;tait savant; la reine le ha&iuml;ssait au
+contraire.</p>
+
+<p>Les raisons de cette haine n'ont jamais &eacute;t&eacute; bien connues &agrave; fond, mais
+elles peuvent soutenir deux sortes de commentaires.</p>
+
+<p>D'abord, en sa qualit&eacute; d'ambassadeur &agrave; Vienne, le prince Louis aurait
+&eacute;crit, disait-on, au roi Louis XV, sur Marie-Th&eacute;r&egrave;se, des lettres
+pleines d'ironie que jamais Marie-Antoinette n'aurait pu pardonner &agrave; ce
+diplomate.</p>
+
+<p>En outre, et ceci est plus humain et surtout plus vraisemblable,
+l'ambassadeur, &agrave; propos du mariage de la jeune archiduchesse avec le
+dauphin, aurait &eacute;crit, toujours au roi Louis XV, qui aurait lu tout haut
+la lettre &agrave; un souper chez Mme Du Barry, aurait &eacute;crit, disons-nous,
+certaines particularit&eacute;s hostiles &agrave; l'amour-propre de la jeune femme,
+fort maigre &agrave; cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Ces attaques auraient vivement bless&eacute; Marie-Antoinette, qui ne pouvait
+s'en reconna&icirc;tre publiquement la victime, et se serait jur&eacute; d'en punir
+t&ocirc;t ou tard l'auteur.</p>
+
+<p>Il y avait naturellement l&agrave;-dessous toute une intrigue politique.</p>
+
+<p>L'ambassade de Vienne avait &eacute;t&eacute; retir&eacute;e &agrave; M. de Breteuil au b&eacute;n&eacute;fice de
+M. de Rohan.</p>
+
+<p>M. de Breteuil, trop faible pour lutter ouvertement contre le prince,
+avait alors employ&eacute; ce qu'en diplomatie on appelle l'adresse. Il s'&eacute;tait
+procur&eacute; les copies, ou m&ecirc;me les originaux des lettres du pr&eacute;lat, alors
+ambassadeur, et balan&ccedil;ant les services r&eacute;els rendus par le diplomate
+avec la petite hostilit&eacute; qu'il exer&ccedil;ait contre la famille imp&eacute;riale
+autrichienne, il avait trouv&eacute; dans la dauphine un auxiliaire d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+perdre un jour M. le prince de Rohan.</p>
+
+<p>Cette haine couvait sourdement &agrave; la cour: elle y rendait difficile la
+position du cardinal.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il voyait la reine, il subissait ce glacial accueil dont
+nous avons essay&eacute; de donner une id&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais plus grand que le d&eacute;dain, soit qu'il f&ucirc;t r&eacute;ellement fort, soit
+qu'un sentiment irr&eacute;sistible l'entra&icirc;n&acirc;t &agrave; pardonner tout &agrave; son ennemie,
+Louis de Rohan ne n&eacute;gligeait aucune occasion de se rapprocher de
+Marie-Antoinette, et les moyens ne lui manquaient pas, le prince Louis
+de Rohan &eacute;tant grand aum&ocirc;nier de la cour.</p>
+
+<p>Jamais il ne s'&eacute;tait plaint, jamais il n'avait rien avanc&eacute; &agrave; personne.
+Un petit cercle d'amis, parmi lesquels on distinguait le baron de
+Planta, officier allemand, son confident intime, servait &agrave; le consoler
+des rebuffades royales quand les dames de la cour, qui en fait de
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; pour le cardinal ne se modelaient pas toutes sur la reine,
+n'avaient point op&eacute;r&eacute; cet heureux r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Le cardinal venait de passer comme une ombre sur le tableau riant qui se
+jouait dans l'imagination de la reine. Aussi, &agrave; peine se fut-il &eacute;loign&eacute;
+d'elle, que Marie-Antoinette se rass&eacute;r&eacute;nant:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, dit-elle &agrave; Mme la princesse de Lamballe, que le trait de
+ce jeune officier, neveu de M. le bailli, est un des plus remarquables
+de cette guerre? Comment l'appelle-t-on, d&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Charny, je crois, r&eacute;pondit la princesse.</p>
+
+<p>Puis, se retournant du c&ocirc;t&eacute; d'Andr&eacute;e pour l'interroger:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce point cela, mademoiselle de Taverney? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Charny, oui, Votre Altesse, r&eacute;pondit Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, continua la reine, que M. de Charny nous raconte &agrave; nous-m&ecirc;me
+cet &eacute;pisode, sans nous faire gr&acirc;ce d'un seul d&eacute;tail. Qu'on le cherche.
+Est-il toujours ici?</p>
+
+<p>Un officier se d&eacute;tacha et s'empressa de sortir pour ex&eacute;cuter l'ordre de
+la reine.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, comme elle regardait autour d'elle, elle aper&ccedil;ut
+Philippe, et, impatiente comme toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Taverney, dit-elle, voyez donc.</p>
+
+<p>Philippe rougit; peut-&ecirc;tre pensait-il qu'il e&ucirc;t d&ucirc; pr&eacute;venir le d&eacute;sir de
+sa souveraine. Il se mit donc &agrave; la recherche de ce bienheureux officier
+qu'il n'avait pas quitt&eacute; de l'&oelig;il depuis sa pr&eacute;sentation.</p>
+
+<p>La recherche lui fut donc bien facile.</p>
+
+<p>M. de Charny arriva l'instant d'apr&egrave;s entre les deux messagers de la
+reine.</p>
+
+<p>Le cercle s'&eacute;largit devant lui; la reine put alors l'examiner avec plus
+d'attention qu'il ne lui avait &eacute;t&eacute; possible de le faire la veille.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un jeune homme de vingt-sept &agrave; vingt-huit ans, &agrave; la taille
+droite et mince, aux &eacute;paules larges, &agrave; la jambe parfaite. Sa figure,
+fine et douce &agrave; la fois, prenait un caract&egrave;re d'&eacute;nergie singuli&egrave;re &agrave;
+chaque fois qu'il dilatait son grand &oelig;il bleu au regard profond.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait, chose &eacute;tonnante pour un homme arrivant de faire les guerres de
+l'Inde, il &eacute;tait aussi blanc de teint que Philippe &eacute;tait brun; son col
+nerveux, et d'un dessin admirable, se jouait dans une cravate d'une
+blancheur moins &eacute;clatante que celle de sa peau.</p>
+
+<p>Lorsqu'il s'approcha du groupe au centre duquel se tenait la reine, il
+n'avait encore en aucune fa&ccedil;on manifest&eacute; qu'il conn&ucirc;t soit Mlle de
+Taverney, soit la reine elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Entour&eacute; d'officiers qui le questionnaient et auxquels il r&eacute;pondait
+civilement, il semblait avoir oubli&eacute; qu'il y e&ucirc;t un roi auquel il avait
+parl&eacute;, une reine qui l'avait regard&eacute;.</p>
+
+<p>Cette politesse, cette r&eacute;serve &eacute;taient de nature &agrave; le faire remarquer
+beaucoup plus encore par la reine, si d&eacute;licate sur tout ce qui tenait
+aux proc&eacute;d&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas seulement aux autres que M. de Charny avait raison de
+cacher sa surprise &agrave; la vue si inattendue de la dame du fiacre. Le
+comble de la prud'homie, c'&eacute;tait de lui laisser, s'il &eacute;tait possible,
+ignorer &agrave; elle-m&ecirc;me qu'elle venait d'&ecirc;tre reconnue.</p>
+
+<p>Le regard de Charny, demeur&eacute; naturel, et charg&eacute; d'une timidit&eacute; de bon
+go&ucirc;t, ne se leva donc point avant que la reine ne lui e&ucirc;t adress&eacute; la
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Charny, lui dit-elle, ces dames &eacute;prouvent le d&eacute;sir, d&eacute;sir
+bien naturel puisque je l'&eacute;prouve comme elles, ces dames &eacute;prouvent le
+d&eacute;sir de conna&icirc;tre l'affaire du vaisseau dans tous ses d&eacute;tails;
+contez-nous cela, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pliqua le jeune marin au milieu d'un profond silence, je
+supplie Votre Majest&eacute;, non point par modestie, mais par humanit&eacute;, de me
+dispenser de ce r&eacute;cit; ce que j'ai fait comme lieutenant du <i>S&eacute;v&egrave;re</i>,
+dix officiers, mes camarades, ont pens&eacute; &agrave; le faire en m&ecirc;me temps que
+moi; j'ai ex&eacute;cut&eacute; le premier, voil&agrave; tout mon m&eacute;rite. Quant &agrave; donner &agrave; ce
+qui a &eacute;t&eacute; fait l'importance d'une narration adress&eacute;e &agrave; Sa Majest&eacute;, non,
+madame, c'est impossible, et votre grand c&oelig;ur, votre c&oelig;ur royal,
+surtout, le comprendra.</p>
+
+<p>&laquo;L'ex-commandant du <i>S&eacute;v&egrave;re</i> est un brave officier qui, ce jour-l&agrave;,
+avait perdu la t&ecirc;te. H&eacute;las! madame, vous avez d&ucirc; l'entendre dire aux
+plus courageux, on n'est pas brave tous les jours. Il lui fallait dix
+minutes pour se remettre; notre d&eacute;termination de ne pas nous rendre lui
+a donn&eacute; ce r&eacute;pit, et le courage lui est revenu; d&egrave;s ce moment, il a &eacute;t&eacute;
+le plus brave de nous tous; voil&agrave; pourquoi je conjure Votre Majest&eacute; de
+ne pas exag&eacute;rer le m&eacute;rite de mon action, ce serait une occasion
+d'&eacute;craser ce pauvre officier qui pleure tous les jours l'oubli d'une
+minute.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! dit la reine touch&eacute;e et rayonnante de joie, en entendant
+le favorable murmure que les g&eacute;n&eacute;reuses paroles du jeune officier
+avaient soulev&eacute; autour d'elle; bien! monsieur de Charny, vous &ecirc;tes un
+honn&ecirc;te homme, c'est ainsi que je vous connaissais.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, l'officier releva la t&ecirc;te, une rougeur toute juv&eacute;nile
+empourprait son visage; ses yeux allaient de la reine &agrave; Andr&eacute;e avec une
+sorte d'effroi. Il redoutait la vue de cette nature si g&eacute;n&eacute;reuse et si
+t&eacute;m&eacute;raire dans sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, M. de Charny n'&eacute;tait pas au bout.</p>
+
+<p>&mdash;Car, continua l'intr&eacute;pide reine, il est bon que vous sachiez tous que
+M. de Charny, ce jeune officier, ce d&eacute;barqu&eacute; d'hier, cet inconnu, &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; fort connu de nous avant qu'il nous f&ucirc;t pr&eacute;sent&eacute; ce soir, et m&eacute;rite
+d'&ecirc;tre connu et admir&eacute; de toutes les femmes.</p>
+
+<p>On vit que la reine allait parler, qu'elle allait raconter une histoire
+dans laquelle chacun pouvait glaner, soit un petit scandale, soit un
+petit secret. On fit donc cercle, on &eacute;couta, on s'&eacute;touffa.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, mesdames, dit la reine, que M. de Charny est aussi
+indulgent envers les dames qu'il est impitoyable envers les Anglais. On
+m'a cont&eacute; de lui une histoire qui, je vous le d&eacute;clare d'avance, lui a
+fait le plus grand honneur dans mon esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, balbutia le jeune officier.</p>
+
+<p>On devine que les paroles de la reine, la pr&eacute;sence de celui auquel elles
+s'adressaient, ne firent que redoubler la curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Un fr&eacute;missement courut dans tout l'auditoire.</p>
+
+<p>Charny, le front couvert de sueur, e&ucirc;t donn&eacute; un an de sa vie pour &ecirc;tre
+encore dans l'Inde.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le fait, poursuivit la reine: Deux dames que je connais &eacute;taient
+attard&eacute;es, embarrass&eacute;es dans une foule. Elles couraient un danger r&eacute;el,
+un grand danger. M. de Charny passait en ce moment, par hasard ou plut&ocirc;t
+par bonheur; il &eacute;carta la foule et prit, sans les conna&icirc;tre et quoiqu'il
+f&ucirc;t difficile de reconna&icirc;tre leur rang, il prit les deux dames sous sa
+protection, les accompagna fort loin... &agrave; dix lieues de Paris, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Votre Majest&eacute; exag&egrave;re, dit en riant Charny rassur&eacute; par le tour
+qu'avait pris la narration.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mettons cinq lieues et n'en parlons plus, interrompit le comte
+d'Artois, se m&ecirc;lant soudain &agrave; la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mon fr&egrave;re, continua la reine; mais ce qu'il y eut de plus beau,
+c'est que M. de Charny ne chercha m&ecirc;me pas &agrave; savoir le nom des deux
+dames auxquelles il avait rendu ce service, c'est qu'il les d&eacute;posa &agrave;
+l'endroit qu'elles lui indiqu&egrave;rent, c'est qu'il s'&eacute;loigna sans retourner
+la t&ecirc;te, de sorte qu'elles &eacute;chapp&egrave;rent de ses mains protectrices sans
+avoir &eacute;t&eacute; inqui&eacute;t&eacute;es un seul instant.</p>
+
+<p>On se r&eacute;cria, on admira; Charny fut compliment&eacute; par vingt femmes &agrave; la
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau, n'est-ce pas? acheva la reine; un chevalier de la Table
+Ronde n'e&ucirc;t pas fait mieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est superbe! s'&eacute;cria le ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Charny, continua la reine, le roi est occup&eacute; sans doute de
+r&eacute;compenser M. de Suffren, votre oncle; moi, de mon c&ocirc;t&eacute;, je voudrais
+bien faire quelque chose pour le neveu de ce grand homme.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>Et tandis que Charny, p&acirc;le de joie, y collait ses l&egrave;vres, Philippe, p&acirc;le
+de douleur, s'ensevelissait dans les amples rideaux du salon.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e avait aussi p&acirc;li, et cependant elle ne pouvait deviner tout ce
+que souffrait son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>La voix de M. le comte d'Artois rompit cette sc&egrave;ne, qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; si
+curieuse pour un observateur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon fr&egrave;re de Provence, dit-il tout haut, arrivez donc, monsieur,
+arrivez donc; vous avez manqu&eacute; un beau spectacle, la r&eacute;ception de M. de
+Suffren. En v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;tait un moment que n'oublieront jamais les c&oelig;urs
+fran&ccedil;ais! Comment diable avez-vous manqu&eacute; cela, vous, mon fr&egrave;re, l'homme
+exact par excellence?</p>
+
+<p>Monsieur pin&ccedil;a ses l&egrave;vres, salua distraitement la reine, et r&eacute;pondit une
+banalit&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, tout bas, &agrave; M. de Favras, son capitaine des gardes:</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il qu'il soit &agrave; Versailles?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monseigneur, r&eacute;pliqua celui-ci, je me le demande depuis une heure
+et ne l'ai point encore compris.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a><a href="#table">Chapitre XIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Les cent louis de la reine</a></h3>
+
+
+<p>Maintenant que nous avons fait faire ou fait renouveler connaissance &agrave;
+nos lecteurs avec les principaux personnages de cette histoire,
+maintenant que nous les avons introduits, et dans la petite maison du
+comte d'Artois, et dans le palais de Louis XIV, &agrave; Versailles, nous
+allons les mener &agrave; cette maison de la rue Saint-Claude o&ugrave; la reine de
+France est entr&eacute;e incognito, et est mont&eacute;e, avec Andr&eacute;e de Taverney, au
+quatri&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>Une fois la reine disparue, Mme de La Motte, nous le savons, compta et
+recompta joyeusement les cent louis qui venaient de lui choir si
+miraculeusement du ciel.</p>
+
+<p>Cinquante beaux doubles louis de quarante-huit livres qui, &eacute;tal&eacute;s sur la
+pauvre table, et rayonnant aux reflets de la lampe, semblaient humilier
+par leur pr&eacute;sence aristocratique tout ce qu'il y avait de pauvres choses
+dans l'humble galetas.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le plaisir d'avoir, Mme de La Motte n'en connaissait pas de plus
+grand que de faire voir. La possession n'&eacute;tait rien pour elle si la
+possession ne faisait pas na&icirc;tre l'envie.</p>
+
+<p>Il lui r&eacute;pugnait d&eacute;j&agrave;, depuis quelque temps, d'avoir sa femme de chambre
+pour confidente de sa mis&egrave;re; elle se h&acirc;ta donc de la prendre pour
+confidente de sa fortune.</p>
+
+<p>Alors elle appela dame Clotilde, demeur&eacute;e dans l'antichambre, et
+m&eacute;nageant habilement le jour de la lampe de mani&egrave;re que l'or resplend&icirc;t
+sur la table:</p>
+
+<p>&mdash;Clotilde? lui dit-elle.</p>
+
+<p>La femme de m&eacute;nage fit un pas dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Venez ici et regardez, ajouta Mme de La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame... s'&eacute;cria la vieille en joignant les mains et en
+allongeant le cou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;tiez inqui&egrave;te de vos gages? dit Mme la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, jamais je n'ai dit un mot de cela. Dame! j'ai demand&eacute; &agrave;
+Madame la comtesse quand elle pourrait me payer, et c'&eacute;tait bien
+naturel, n'ayant rien re&ccedil;u depuis trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'il y ait l&agrave; de quoi vous payer?</p>
+
+<p>&mdash;J&eacute;sus! madame, si j'avais ce qu'il y a l&agrave;, je me trouverais riche pour
+toute ma vie.</p>
+
+<p>Mme de La Motte regarda la vieille en haussant les &eacute;paules avec un
+mouvement d'inexprimable d&eacute;dain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux, dit-elle, que certaines gens aient souvenir du nom que
+je porte, tandis que ceux qui devraient s'en souvenir l'oublient.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; quoi allez-vous employer tout cet argent? demanda dame Clotilde.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, moi, madame, ce que je trouverais de plus important, &agrave; mon
+avis, ce serait de monter ma cuisine, car vous allez donner &agrave; d&icirc;ner,
+n'est-ce pas, maintenant que vous avez de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit Mme de La Motte, on frappe.</p>
+
+<p>&mdash;Madame se trompe, dit la vieille, toujours &eacute;conome de ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous dis que si.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je promets bien &agrave; madame...</p>
+
+<p>&mdash;Allez voir.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comme tout &agrave; l'heure; tout &agrave; l'heure, vous n'aviez rien entendu
+non plus: eh bien! si les deux dames &eacute;taient parties sans entrer?</p>
+
+<p>Cette raison parut convaincre dame Clotilde, qui s'achemina vers la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous? s'&eacute;cria Mme de La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, dit la vieille; j'y vais, j'y vais.</p>
+
+<p>Mme de La Motte se h&acirc;ta de faire glisser les cinquante doubles louis de
+la table dans sa main, puis elle les jeta dans un tiroir.</p>
+
+<p>Et elle murmura en repoussant le tiroir:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Providence, encore une centaine de louis.</p>
+
+<p>Et ces mots furent prononc&eacute;s avec une expression de sceptique avidit&eacute;
+qui e&ucirc;t fait sourire Voltaire.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, la porte du palier s'ouvrait, et un pas d'homme se
+faisait entendre dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Quelques mots s'&eacute;chang&egrave;rent entre cet homme et dame Clotilde sans que la
+comtesse p&ucirc;t en saisir le sens.</p>
+
+<p>Puis la porte se referma, les pas se perdirent dans l'escalier, et la
+vieille rentra une lettre &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit-elle, en donnant la lettre &agrave; sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>La comtesse en examina attentivement l'&eacute;criture, l'enveloppe et le
+cachet, puis, relevant la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Un domestique? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle livr&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en avait pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un grison?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais ces armes, reprit Mme de La Motte en donnant un nouveau
+coup d'&oelig;il au cachet.</p>
+
+<p>Puis, approchant le cachet de la lampe:</p>
+
+<p>&mdash;De gueules &agrave; neuf macles d'or, dit-elle; qui donc porte de gueules &agrave;
+neuf macles d'or?</p>
+
+<p>Elle chercha un instant dans ses souvenirs, mais inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons toujours la lettre, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Et, l'ayant ouverte avec soin pour n'en point endommager le cachet, elle
+lut:</p>
+
+<p>&laquo;Madame, la personne que vous avez sollicit&eacute;e pourra vous voir demain au
+soir, si vous avez pour agr&eacute;able de lui ouvrir votre porte.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout?</p>
+
+<p>La comtesse fit un nouvel effort de m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &eacute;crit &agrave; tant de personnes, dit-elle. Voyons un peu, &agrave; qui ai-je
+&eacute;crit?... &Agrave; tout le monde. Est-ce un homme, est-ce une femme qui me
+r&eacute;pond?... L'&eacute;criture ne dit rien... insignifiante... une v&eacute;ritable
+&eacute;criture de secr&eacute;taire... Ce style? style de protecteur... plat et
+vieux.</p>
+
+<p>Puis elle r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&laquo;La personne que vous avez sollicit&eacute;e...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;La phrase a l'intention d'&ecirc;tre humiliante. C'est certainement d'une
+femme.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&laquo;...viendra demain soir, si vous avez pour agr&eacute;able de lui ouvrir votre
+porte.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Une femme e&ucirc;t dit: &laquo;Vous attendra demain soir.&raquo; C'est d'un homme...
+Et, cependant, ces dames d'hier, elles sont bien venues, et pourtant
+c'&eacute;tait de grandes dames. Pas de signature... Qui donc porte de gueules
+&agrave; neuf macles d'or? Oh! s'&eacute;cria-t-elle, ai-je donc perdu la t&ecirc;te? Les
+Rohan, pardieu! Oui, j'ai &eacute;crit &agrave; M. de Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;e et &agrave; M. de Rohan; l'un
+d'eux me r&eacute;pond, c'est tout simple... Mais l'&eacute;cusson n'est pas &eacute;cartel&eacute;,
+la lettre est du cardinal... Ah! le cardinal de Rohan, ce galant, ce
+dameret, cet ambitieux; il viendra voir Mme de La Motte, si Mme de La
+Motte lui ouvre sa porte!</p>
+
+<p>&laquo;Bon! qu'il soit tranquille, la porte lui sera ouverte. Et quand cela?
+demain soir.&raquo;</p>
+
+<p>Elle se mit &agrave; r&ecirc;ver.</p>
+
+<p>&mdash;Une dame de charit&eacute; qui donne cent louis peut &ecirc;tre re&ccedil;ue dans un
+galetas; elle peut geler sur mon carreau froid, souffrir sur mes chaises
+dures comme le gril de saint Laurent, moins le feu. Mais un prince de
+l'&Eacute;glise, un homme de boudoir, un seigneur des c&oelig;urs! Non, non, il faut
+&agrave; la mis&egrave;re que visitera un pareil aum&ocirc;nier, il faut plus de luxe que
+n'en ont certains riches.</p>
+
+<p>Puis se retournant vers la femme de m&eacute;nage qui achevait de pr&eacute;parer son
+lit:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; demain, dame Clotilde, dit-elle, n'oubliez pas de me r&eacute;veiller de
+bonne heure.</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, pour penser plus &agrave; son aise sans doute, la comtesse fit signe
+&agrave; la vieille de la laisser seule.</p>
+
+<p>Dame Clotilde raviva le feu qu'on avait enterr&eacute; dans les cendres pour
+donner un aspect plus mis&eacute;rable &agrave; l'appartement, ferma la porte et se
+retira dans l'appentis o&ugrave; elle couchait.</p>
+
+<p>Jeanne de Valois, au lieu de dormir, fit ses plans pendant toute la
+nuit. Elle prit des notes au crayon &agrave; la lueur de la veilleuse; puis,
+s&ucirc;re de la journ&eacute;e du lendemain, elle se laissa, vers trois heures du
+matin, engourdir dans un repos dont dame Clotilde, qui n'avait gu&egrave;re
+plus dormi qu'elle, vint, fid&egrave;le &agrave; sa recommandation, la tirer au point
+du jour.</p>
+
+<p>Vers huit heures, elle avait achev&eacute; sa toilette, compos&eacute;e d'une robe de
+soie &eacute;l&eacute;gante et d'une coiffure pleine de go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Chauss&eacute;e &agrave; la fois en grande dame et en jolie femme, la mouche sur la
+pommette gauche, la militaire brod&eacute;e au poignet, elle envoya qu&eacute;rir une
+esp&egrave;ce de brouette &agrave; la place o&ugrave; l'on trouvait ce genre de locomotive,
+c'est-&agrave;-dire rue du Pont-aux-Choux.</p>
+
+<p>Elle e&ucirc;t pr&eacute;f&eacute;r&eacute; une chaise &agrave; porteurs, mais il e&ucirc;t fallu l'aller qu&eacute;rir
+trop loin.</p>
+
+<p>La brouette-chaise roulante, attel&eacute;e d'un robuste Auvergnat, re&ccedil;ut
+l'ordre de d&eacute;poser Mme la comtesse &agrave; la place Royale, o&ugrave;, sous les
+arcades du Midi, dans un ancien rez-de-chauss&eacute;e d'un h&ocirc;tel abandonn&eacute;,
+logeait ma&icirc;tre Fingret, tapissier d&eacute;corateur, tenant meubles d'occasion
+et autres au plus juste prix pour la vente et la location.</p>
+
+<p>L'Auvergnat brouetta rapidement sa pratique de la rue Saint-Claude &agrave; la
+place Royale.</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s sa sortie, la comtesse abordait aux magasins de ma&icirc;tre
+Fingret, o&ugrave; nous allons la trouver tout &agrave; l'heure admirant et
+choisissant dans une esp&egrave;ce de pand&eacute;monium dont nous allons essayer de
+faire l'esquisse.</p>
+
+<p>Qu'on se figure des remises d'une longueur de cinquante pieds environ
+sur trente de large, avec une hauteur de dix-sept; sur les murs toutes
+les tapisseries du r&egrave;gne de Henri IV et de Louis XIII; aux plafonds,
+dissimul&eacute;s par le nombre des objets suspendus, des lustres &agrave; girandoles
+du XVII<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle heurtant les l&eacute;zards empaill&eacute;s, les lampes d'&eacute;glise et
+les poissons volants.</p>
+
+<p>Sur le sol entass&eacute;s tapis et nattes, meubles &agrave; colonnes torses, &agrave; pieds
+&eacute;quarris, buffets de ch&ecirc;ne sculpt&eacute;s, consoles Louis XV &agrave; pattes dor&eacute;es,
+sofas couverts de damas rose ou de velours d'Utrecht, lits de repos,
+vastes fauteuils de cuir, comme les aimait Sully, armoires d'&eacute;b&egrave;ne aux
+panneaux en relief et aux baguettes de cuivre, tables de Boule &agrave; dessus
+d'&eacute;maux ou de porcelaine, trictracs, toilettes toutes garnies, commodes
+aux marqueteries d'instruments ou de fleurs.</p>
+
+<p>Lits en bois de rose ou en ch&ecirc;ne &agrave; estrade ou &agrave; baldaquin, rideaux de
+toutes formes, de tous dessins, de toutes &eacute;toffes, s'enchev&ecirc;trant, se
+confondant, se mariant ou se heurtant dans les p&eacute;nombres de la remise.</p>
+
+<p>Des clavecins, des &eacute;pinettes, des harpes, des sistres sur un gu&eacute;ridon;
+le chien de Marlborough empaill&eacute;, avec des yeux d'&eacute;mail.</p>
+
+<p>Puis du linge de toute qualit&eacute;: des robes pendues &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'habits de
+velours, des poign&eacute;es d'acier, d'argent, de nacre.</p>
+
+<p>Des flambeaux, des portraits d'anc&ecirc;tres, des grisailles, des gravures
+encadr&eacute;es, et toutes les imitations de Vernet, alors en vogue, de ce
+Vernet &agrave; qui la reine disait si gracieusement et si finement:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, monsieur Vernet, il n'y a que vous en France pour faire la
+pluie et le beau temps.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a><a href="#table">Chapitre XIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Ma&icirc;tre Fingret</a></h3>
+
+
+<p>Voici tout ce qui s&eacute;duisait les yeux, et par cons&eacute;quent l'imagination
+des petites fortunes, dans les magasins de ma&icirc;tre Fingret, place Royale.</p>
+
+<p>Toutes marchandises qui n'&eacute;taient pas neuves, l'enseigne le disait
+loyalement, mais qui, r&eacute;unies, se faisaient valoir l'une l'autre et
+finissaient par repr&eacute;senter un total beaucoup plus consid&eacute;rable que les
+marchandeurs les plus d&eacute;daigneux ne l'eussent exig&eacute;.</p>
+
+<p>Mme de La Motte, une fois admise &agrave; consid&eacute;rer toutes ces richesses,
+s'aper&ccedil;ut seulement alors de ce qui lui manquait rue Saint-Claude.</p>
+
+<p>Il lui manquait un salon pour contenir sofa, fauteuils et berg&egrave;res.</p>
+
+<p>Une salle &agrave; manger pour renfermer buffets, &eacute;tag&egrave;res et dressoirs.</p>
+
+<p>Un boudoir pour renfermer les rideaux perses, les gu&eacute;ridons et les
+&eacute;crans.</p>
+
+<p>Puis, enfin, ce qui lui manquait, e&ucirc;t-elle salon, salle &agrave; manger et
+boudoir, c'&eacute;tait l'argent pour avoir les meubles &agrave; mettre dans ce nouvel
+appartement.</p>
+
+<p>Mais avec les tapissiers de Paris, il y a eu des transactions faciles
+dans toutes les &eacute;poques, et nous n'avons jamais entendu dire qu'une
+jeune et jolie femme soit morte sur le seuil d'une porte qu'elle n'ait
+pas pu se faire ouvrir.</p>
+
+<p>&Agrave; Paris, ce qu'on n'ach&egrave;te point, on le loue, et ce sont les locataires
+en garni qui ont mis en circulation le proverbe: &laquo;Voir, c'est avoir.&raquo;</p>
+
+<p>Mme de La Motte, dans l'esp&eacute;rance d'une location possible, apr&egrave;s avoir
+pris des mesures, avisa un certain meuble de soie jaune bouton d'or qui
+lui plut au premier coup d'&oelig;il. Elle &eacute;tait brune.</p>
+
+<p>Mais jamais ce meuble, compos&eacute; de dix pi&egrave;ces, ne tiendrait au quatri&egrave;me
+de la rue Saint-Claude.</p>
+
+<p>Pour tout arranger, il fallait prendre &agrave; loyer le troisi&egrave;me &eacute;tage,
+compos&eacute; d'une antichambre, d'une salle &agrave; manger, d'un petit salon et
+d'une chambre &agrave; coucher.</p>
+
+<p>De telle sorte que l'on recevrait au troisi&egrave;me &eacute;tage les aum&ocirc;nes des
+cardinaux, et au quatri&egrave;me celles des bureaux de charit&eacute;, c'est-&agrave;-dire
+dans le luxe les aum&ocirc;nes des gens qui font la charit&eacute; par ostentation,
+et dans la mis&egrave;re les offrandes de ces gens &agrave; pr&eacute;jug&eacute;s qui n'aiment
+point &agrave; donner &agrave; ceux qui n'ont pas besoin de recevoir.</p>
+
+<p>La comtesse, ayant ainsi pris son parti, tourna les yeux du c&ocirc;t&eacute; obscur
+de la remise, c'est-&agrave;-dire du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; les richesses se pr&eacute;sentaient les
+plus splendides, c&ocirc;t&eacute; des cristaux, des dorures et des glaces.</p>
+
+<p>Elle y vit, le bonnet &agrave; la main, l'air impatient et le sourire un peu
+goguenard, une figure de bourgeois parisien qui faisait tourner une clef
+dans les deux index de ses deux mains, soud&eacute;s l'un &agrave; l'autre par les
+deux ongles.</p>
+
+<p>Ce digne inspecteur des marchandises d'occasion n'&eacute;tait autre que M.
+Fingret, &agrave; qui ses commis avaient annonc&eacute; la visite d'une belle dame
+venue en brouette.</p>
+
+<p>On pouvait voir dans la cour les m&ecirc;mes commis v&ecirc;tus court et &eacute;troit de
+bure et de camelot, leurs petits mollets &agrave; l'air sous des bas quelque
+peu riants. Ils s'occupaient &agrave; restaurer, avec les plus vieux meubles,
+les moins vieux, ou, pour mieux dire, &eacute;ventrer sofas, fauteuils et
+carreaux antiques, pour en tirer le crin et la plume qui devaient servir
+&agrave; rembourrer leurs successeurs.</p>
+
+<p>L'un cardait le crin, le m&eacute;langeait g&eacute;n&eacute;reusement d'&eacute;toupes et en
+bourrait un nouveau meuble.</p>
+
+<p>L'autre lessivait de bons fauteuils.</p>
+
+<p>Un troisi&egrave;me repassait des &eacute;toffes nettoy&eacute;es avec des savons
+aromatiques.</p>
+
+<p>Et l'on composait de ces vieux ingr&eacute;dients les meubles d'occasion si
+beaux que Mme de La Motte admirait en ce moment.</p>
+
+<p>M. Fingret, s'apercevant que sa pratique pouvait voir les op&eacute;rations de
+ses commis et comprendre moins favorablement l'occasion qu'il n'&eacute;tait
+exp&eacute;dient &agrave; ses int&eacute;r&ecirc;ts, ferma une porte vitr&eacute;e donnant sur la cour, de
+crainte que la poussi&egrave;re n'aveugl&acirc;t Madame...</p>
+
+<p>Sur ce Madame... il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une interrogation.</p>
+
+<p>&mdash;Mme la comtesse de La Motte Valois, r&eacute;pliqua nonchalamment Jeanne.</p>
+
+<p>On vit alors sur ce titre bien sonnant M. Fingret dissoudre ses ongles,
+mettre sa clef dans sa poche et se rapprocher.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, il n'y a rien ici de ce qui convient &agrave; Madame. J'ai du
+neuf, j'ai du beau, j'ai du magnifique. Il ne faudrait pas que Madame la
+comtesse se figur&acirc;t, parce qu'elle est &agrave; la place Royale, que la maison
+Fingret n'a pas d'aussi beaux meubles que le tapissier du roi. Laissez
+tout cela, madame, s'il vous pla&icirc;t, et voyons dans l'autre magasin.</p>
+
+<p>Jeanne rougit.</p>
+
+<p>Tout ce qu'elle avait vu l&agrave; lui paraissait fort beau, si beau qu'elle
+n'esp&eacute;rait pas pouvoir l'acqu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Flatt&eacute;e sans aucun doute d'&ecirc;tre si favorablement jug&eacute;e par M. Fingret,
+elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher de craindre qu'il ne la juge&acirc;t trop bien.</p>
+
+<p>Elle maudit son orgueil, et regretta de ne s'&ecirc;tre pas annonc&eacute;e simple
+bourgeoise.</p>
+
+<p>Mais de tout mauvais vice un esprit habile se tire avec avantage.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de neuf, monsieur, dit-elle, je n'en veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Madame a sans doute quelques appartements d'amis &agrave; meubler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit, monsieur, un appartement d'ami. Or, vous comprenez
+que pour un appartement d'ami...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille. Que Madame choisisse, r&eacute;pliqua Fingret, rus&eacute; comme un
+marchand de Paris, lequel ne met pas d'amour-propre &agrave; vendre du neuf
+plut&ocirc;t que du vieux, s'il peut gagner autant sur l'un que sur l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ce petit meuble bouton d'or, par exemple, demanda la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais c'est peu de chose, madame, il n'y a que dix pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>&mdash;La chambre est m&eacute;diocre, repartit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tout neuf, comme peut le voir Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Neuf... pour de l'occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, fit M. Fingret en riant; mais, enfin, tel qu'il est, il
+vaut huit cents livres.</p>
+
+<p>Ce prix fit tressaillir la comtesse; comment avouer que l'h&eacute;riti&egrave;re des
+Valois se contentait d'un meuble d'occasion, mais ne pouvait le payer
+huit cents livres?</p>
+
+<p>Elle prit le parti de la mauvaise humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'&eacute;cria-t-elle, on ne vous parle pas d'acheter, monsieur. O&ugrave;
+prenez vous que j'aille acheter ces vieilleries? Il ne s'agit que de
+louer, et encore...</p>
+
+<p>Fingret fit la grimace, car, insensiblement, la pratique perdait de sa
+valeur. Ce n'&eacute;tait plus un meuble neuf, ni m&ecirc;me un meuble d'occasion &agrave;
+vendre, mais une location.</p>
+
+<p>&mdash;Vous d&eacute;sireriez tout ce meuble bouton d'or, dit-il; est-ce pour un an?</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est pour un mois. J'ai un provincial &agrave; meubler.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera cent livres par mois, dit ma&icirc;tre Fingret.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, je suppose, monsieur; car &agrave; ce compte, au bout de
+huit mois, mon meuble serait &agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, madame la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, madame, s'il &eacute;tait &agrave; vous, il ne serait plus &agrave; moi et,
+par cons&eacute;quent, je n'aurais pas &agrave; m'occuper de le faire restaurer,
+rafra&icirc;chir: toutes choses qui co&ucirc;tent.</p>
+
+<p>Mme de La Motte r&eacute;fl&eacute;chit.</p>
+
+<p>&laquo;Cent livres pour un mois, se dit-elle, c'est beaucoup; mais il faut
+raisonner: ou ce sera trop cher dans un mois et alors je rends les
+meubles en laissant une grande opinion au tapissier, ou dans un mois je
+puis commander un meuble neuf. Je comptais employer cinq &agrave; six cents
+livres; faisons les choses en grand, d&eacute;pensons cent &eacute;cus.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Je garde, dit-elle tout haut, ce meuble bouton d'or pour un salon,
+avec tous les rideaux pareils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et les tapis?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici.</p>
+
+<p>&mdash;Que me donnerez-vous pour une autre chambre?</p>
+
+<p>&mdash;Ces banquettes vertes, ce corps d'armoire en ch&ecirc;ne, cette table &agrave;
+pieds tordus, des rideaux verts en damas.</p>
+
+<p>&mdash;Bien; et pour une chambre &agrave; coucher?</p>
+
+<p>&mdash;Un lit large et beau, un coucher excellent, une courtepointe de
+velours brod&eacute;e rose et argent, rideaux bleus, garniture de chemin&eacute;e un
+peu gothique, mais d'une riche dorure.</p>
+
+<p>&mdash;Toilette?</p>
+
+<p>&mdash;Dont les dentelles sont de Malines. Regardez-les, madame. Commode
+d'une marqueterie d&eacute;licate, chiffonnier pareil, sofa de tapisserie,
+chaises pareilles, feu &eacute;l&eacute;gant, qui vient de la chambre &agrave; coucher de Mme
+de Pompadour, &agrave; Choisy.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela pour quel prix?</p>
+
+<p>&mdash;Un mois?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quatre cents livres.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur Fingret, ne me prenez pas pour une grisette, je vous
+prie. On n'&eacute;blouit pas les gens de ma qualit&eacute; avec des drapeaux.
+Voulez-vous r&eacute;fl&eacute;chir, s'il vous pla&icirc;t, que quatre cents livres par mois
+valent quatre mille huit cents livres par an, et que, pour ce prix,
+j'aurais un h&ocirc;tel tout meubl&eacute;.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Fingret se gratta l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me d&eacute;go&ucirc;tez de la place Royale, continua la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;J'en serais au d&eacute;sespoir, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Prouvez-le. Je ne veux donner que cent &eacute;cus de tout ce mobilier.</p>
+
+<p>Jeanne pronon&ccedil;a ces derniers mots avec une telle autorit&eacute; que le
+marchand songea de nouveau &agrave; l'avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-il, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; une condition, ma&icirc;tre Fingret.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, madame?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que tout sera pos&eacute;, arrang&eacute;, dans l'appartement que je vous
+indiquerai, d'ici &agrave; trois heures de l'apr&egrave;s-midi.</p>
+
+<p>&mdash;Il est dix heures, madame; r&eacute;fl&eacute;chissez-y, dix heures sonnent.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; faut-il aller, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Rue Saint-Claude, au Marais.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; deux pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>Le tapissier ouvrit la porte de la cour et se mit &agrave; crier:</p>
+
+<p>&mdash;Sylvain! Landry! R&eacute;my!</p>
+
+<p>Trois des apprentis accoururent, enchant&eacute;s d'avoir un pr&eacute;texte pour
+interrompre leur ouvrage, un pr&eacute;texte pour voir la belle dame.</p>
+
+<p>&mdash;Les civi&egrave;res, messieurs, les chariots &agrave; bras! R&eacute;my, vous allez charger
+le meuble bouton d'or. Sylvain, l'antichambre dans le chariot, tandis
+que vous, qui &ecirc;tes soigneux, vous aurez la chambre &agrave; coucher. Relevons
+la note, madame, et, s'il vous pla&icirc;t, je signerai le re&ccedil;u.</p>
+
+<p>&mdash;Voici six doubles louis, dit la comtesse, plus un louis simple,
+rendez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voici deux &eacute;cus de six livres, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Desquels je donnerai l'un &agrave; ces messieurs, si la besogne est bien
+faite, r&eacute;pondit la comtesse.</p>
+
+<p>Et, ayant donn&eacute; son adresse, elle regagna la brouette.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, le logement du troisi&egrave;me &eacute;tait lou&eacute; par elle, et deux
+heures ne s'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;es que, d&eacute;j&agrave;, le salon, l'antichambre et
+la chambre &agrave; coucher se meublaient et se tapissaient simultan&eacute;ment.</p>
+
+<p>L'&eacute;cu de six livres fut gagn&eacute; par MM. Landry, R&eacute;my et Sylvain, &agrave; dix
+minutes pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Le logement ainsi transform&eacute;, les vitres nettoy&eacute;es, les chemin&eacute;es
+garnies de feu, Jeanne se mit &agrave; sa toilette et savoura le bonheur deux
+heures, le bonheur de fouler un bon tapis, autour de soi, la
+r&eacute;percussion d'une atmosph&egrave;re chaude sur des murailles ouat&eacute;es, et de
+respirer le parfum de quelques girofl&eacute;es qui baignaient avec joie leur
+tige dans des vases du Japon, leur t&ecirc;te dans la ti&egrave;de vapeur de
+l'appartement.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Fingret n'avait pas oubli&eacute; les bras dor&eacute;s qui portent les
+bougies; aux deux c&ocirc;t&eacute;s des glaces, les lustres &agrave; girandoles de verre,
+qui, sous le feu des cires, s'irisent de toutes les nuances de
+l'arc-en-ciel.</p>
+
+<p>Feu, fleurs, cires, roses parfum&eacute;es, Jeanne employa tout &agrave;
+l'embellissement du paradis qu'elle destinait &agrave; Son Excellence.</p>
+
+<p>Elle donna m&ecirc;me ses soins &agrave; ce que la porte de la chambre &agrave; coucher,
+coquettement entrouverte, laiss&acirc;t voir un beau feu doux et rouge, aux
+reflets duquel reluisaient les pieds des fauteuils, le bois du lit et
+les chenets de Mme de Pompadour, t&ecirc;tes de chim&egrave;res sur lesquelles avait
+pos&eacute; le pied charmant de la marquise.</p>
+
+<p>Cette coquetterie de Jeanne ne se bornait pas l&agrave;.</p>
+
+<p>Si le feu relevait l'int&eacute;rieur de cette chambre myst&eacute;rieuse, si les
+parfums d&eacute;celaient la femme, la femme d&eacute;celait une race, une beaut&eacute;, un
+esprit, un go&ucirc;t dignes d'une &eacute;minence.</p>
+
+<p>Jeanne mit dans sa toilette une recherche dont M. de La Motte, son mari
+absent, lui e&ucirc;t demand&eacute; compte. La femme fut digne de l'appartement et
+du mobilier lou&eacute; par ma&icirc;tre Fingret.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un repas qu'elle fit l&eacute;ger, afin d'avoir toute sa pr&eacute;sence
+d'esprit et de conserver sa p&acirc;leur &eacute;l&eacute;gante, Jeanne s'ensevelit dans un
+grand fauteuil &agrave; bergeries, pr&egrave;s de son feu, dans sa chambre &agrave; coucher.</p>
+
+<p>Un livre &agrave; la main, une mule sur un tabouret, elle attendit, &eacute;coutant &agrave;
+la fois les tintements du balancier de la pendule et les bruits
+lointains des voitures qui troublaient rarement la tranquillit&eacute; du
+d&eacute;sert du Marais.</p>
+
+<p>Elle attendit. L'horloge sonna neuf heures, dix et onze heures; personne
+ne vint, soit en voiture, soit &agrave; pied.</p>
+
+<p>Onze heures! c'est pourtant l'heure des pr&eacute;lats galants qui ont aiguis&eacute;
+leur charit&eacute; dans un souper du faubourg, et qui, n'ayant que vingt tours
+de roue &agrave; faire pour entrer rue Saint-Claude, s'applaudissent d'&ecirc;tre
+humains, philanthropes et religieux &agrave; si bon compte.</p>
+
+<p>Minuit sonna lugubrement aux Filles-du-Calvaire.</p>
+
+<p>Ni pr&eacute;lat ni voiture; les bougies commen&ccedil;aient &agrave; p&acirc;lir, quelques-unes
+envahissaient en nappes diaphanes leurs pat&egrave;res de cuivre dor&eacute;.</p>
+
+<p>Le feu, renouvel&eacute; avec des soupirs, s'&eacute;tait transform&eacute; en braise, puis
+en cendres. Il faisait une chaleur africaine dans les deux chambres.</p>
+
+<p>La vieille servante, qui s'&eacute;tait pr&eacute;par&eacute;e, grommelait en regrettant son
+bonnet &agrave; rubans pr&eacute;tentieux, dont les n&oelig;uds, s'inclinant avec sa t&ecirc;te
+quand elle s'endormait devant sa bougie dans l'antichambre, ne se
+relevaient pas intacts, soit des baisers de la flamme, soit des outrages
+de la cire liquide.</p>
+
+<p>&Agrave; minuit et demi, Jeanne se leva toute furieuse de son fauteuil, qu'elle
+avait plus de cent fois, dans la soir&eacute;e, quitt&eacute; pour ouvrir la fen&ecirc;tre
+et plonger son regard dans les profondeurs de la rue.</p>
+
+<p>Le quartier &eacute;tait calme comme avant la cr&eacute;ation du monde.</p>
+
+<p>Elle se fit d&eacute;shabiller, refusa de souper, cong&eacute;dia la vieille, dont les
+questions commen&ccedil;aient &agrave; l'importuner.</p>
+
+<p>Et, seule au milieu de ses tentures de soie, sous ses beaux rideaux,
+dans son excellent lit, elle ne dormit pas mieux que la veille, car la
+veille son insouciance &eacute;tait plus heureuse: elle naissait de l'espoir.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; force de se retourner, de se crisper, de se raidir contre
+le mauvais sort, Jeanne trouva une excuse au cardinal.</p>
+
+<p>D'abord celle-ci: qu'il &eacute;tait cardinal, grand aum&ocirc;nier, qu'il avait
+mille affaires inqui&eacute;tantes et, par cons&eacute;quent, plus importantes qu'une
+visite rue Saint-Claude.</p>
+
+<p>Puis cette autre excuse: il ne conna&icirc;t pas cette petite comtesse de
+Valois, excuse bien consolante pour Jeanne. Oh! certes, elle ne se f&ucirc;t
+pas consol&eacute;e si M. de Rohan e&ucirc;t manqu&eacute; de parole apr&egrave;s une premi&egrave;re
+visite.</p>
+
+<p>Cette raison que se donnait Jeanne &agrave; elle-m&ecirc;me avait besoin d'une
+&eacute;preuve pour para&icirc;tre tout &agrave; fait bonne.</p>
+
+<p>Jeanne n'y tint pas; elle sauta en bas du lit, toute blanche qu'elle
+&eacute;tait dans son peignoir, et alluma les bougies &agrave; la veilleuse; elle se
+regarda longtemps dans la glace.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'examen, elle sourit, souffla les bougies et se recoucha.
+L'excuse &eacute;tait bonne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XV" id="Chapitre_XV"></a><a href="#table">Chapitre XV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le cardinal de Rohan</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain, Jeanne, sans se d&eacute;courager, recommen&ccedil;a toilette
+d'appartement et toilette de femme.</p>
+
+<p>Le miroir lui avait appris que M. de Rohan viendrait, pour peu qu'il e&ucirc;t
+entendu parler d'elle.</p>
+
+<p>Sept heures sonnaient donc, et le feu du salon br&ucirc;lait dans tout son
+&eacute;clat, lorsqu'un carrosse roula dans la descente de la rue Saint-Claude.</p>
+
+<p>Jeanne n'avait pas encore eu le temps de se mettre &agrave; la fen&ecirc;tre et de
+s'impatienter.</p>
+
+<p>De ce carrosse descendit un homme envelopp&eacute; d'une grosse redingote;
+puis, la porte de la maison s'&eacute;tant referm&eacute;e sur cet homme, le carrosse
+alla dans une petite rue voisine attendre le retour du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, la sonnette retentit, et le c&oelig;ur de Mme de La Motte battit si
+fort qu'on e&ucirc;t pu l'entendre.</p>
+
+<p>Mais, honteuse de c&eacute;der &agrave; une &eacute;motion d&eacute;raisonnable, Jeanne commanda le
+silence &agrave; son c&oelig;ur, arrangea du mieux qu'il lui fut possible une
+broderie sur la table, un air nouveau sur le clavecin, une gazette au
+coin de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes, dame Clotilde vint annoncer &agrave; Mme la
+comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;La personne qui avait &eacute;crit avant-hier.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, r&eacute;pliqua Jeanne.</p>
+
+<p>Un pas l&eacute;ger, des souliers craquants, un beau personnage v&ecirc;tu de velours
+et de soie, portant haut la t&ecirc;te et paraissant grand de dix coud&eacute;es dans
+ce petit appartement, voil&agrave; ce que vit Jeanne en se levant pour
+recevoir.</p>
+
+<p>Elle avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute;e d&eacute;sagr&eacute;ablement de l'<i>incognito</i> gard&eacute; par la
+<i>personne</i>.</p>
+
+<p>Aussi, se d&eacute;cidant &agrave; prendre tout l'avantage de la femme qui a r&eacute;fl&eacute;chi:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui ai-je l'honneur de parler? dit-elle avec une r&eacute;v&eacute;rence, non pas
+de prot&eacute;g&eacute;e, mais de protectrice.</p>
+
+<p>Le prince regarda la porte du salon derri&egrave;re laquelle la vieille avait
+disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le cardinal de Rohan, r&eacute;pliqua-t-il.</p>
+
+<p>Ce &agrave; quoi Mme de La Motte, feignant de rougir et de se confondre en
+humilit&eacute;s, r&eacute;pondit par une r&eacute;v&eacute;rence comme on en fait aux rois.</p>
+
+<p>Puis elle avan&ccedil;a un fauteuil et, au lieu de se placer sur une chaise,
+ainsi que l'e&ucirc;t voulu l'&eacute;tiquette, elle se mit dans le grand fauteuil.
+Le cardinal, voyant que chacun pouvait prendre ses aises, pla&ccedil;a son
+chapeau sur la table, et, regardant en face Jeanne qui le regardait
+aussi:</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc vrai, mademoiselle?... dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, interrompit Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon. J'oubliais... Il est donc vrai, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari s'appelle le comte de La Motte, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, parfaitement, gendarme du roi ou de la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, madame, dit-il, vous &ecirc;tes n&eacute;e Valois?</p>
+
+<p>&mdash;Valois, oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Grand nom! dit le cardinal en croisant les jambes, nom rare, &eacute;teint.</p>
+
+<p>Jeanne devina le doute du cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;teint; non pas, monseigneur, dit-elle, puisque je le porte et que
+j'ai un fr&egrave;re baron de Valois.</p>
+
+<p>&mdash;Reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas besoin qu'il soit reconnu, monseigneur; mon fr&egrave;re peut
+&ecirc;tre riche ou pauvre, il ne sera pas moins ce qu'il est n&eacute;, baron de
+Valois.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, contez-moi un peu cette transmission, je vous prie. Vous
+m'int&eacute;ressez; j'aime le blason.</p>
+
+<p>Jeanne conta simplement, nonchalamment, ce que le lecteur sait d&eacute;j&agrave;.</p>
+
+<p>Le cardinal &eacute;coutait et regardait.</p>
+
+<p>Il ne prenait pas la peine de dissimuler ses impressions. &Agrave; quoi bon? il
+ne croyait ni au m&eacute;rite ni &agrave; la qualit&eacute; de Jeanne; il la voyait jolie,
+pauvre; il regardait, c'&eacute;tait assez.</p>
+
+<p>Jeanne, qui s'apercevait de tout, devina la mauvaise id&eacute;e du futur
+protecteur.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, dit M. de Rohan avec insouciance, que vous avez &eacute;t&eacute;
+r&eacute;ellement malheureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me plains pas, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, on m'avait beaucoup exag&eacute;r&eacute; les difficult&eacute;s de votre
+position.</p>
+
+<p>Il regarda autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce logement est commode, agr&eacute;ablement meubl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une grisette, sans doute, r&eacute;pliqua durement Jeanne, impatiente
+d'engager l'action. Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>Le cardinal fit un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit-il, vous appelez ce mobilier un mobilier de grisette?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, monseigneur, dit-elle, que vous puissiez l'appeler un
+mobilier de princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous &ecirc;tes princesse, dit-il avec une de ces imperceptibles ironies
+que les esprits tr&egrave;s distingu&eacute;s ou les gens de grande race ont seuls le
+secret de m&ecirc;ler &agrave; leur langage sans devenir tout &agrave; fait impertinents.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis n&eacute;e Valois, monseigneur, comme vous Rohan. Voil&agrave; tout ce que
+je sais, dit-elle.</p>
+
+<p>Et ces mots furent prononc&eacute;s avec tant de douce majest&eacute; du malheur qui
+se r&eacute;volte, majest&eacute; de la femme qui se sent m&eacute;connue, ils furent si
+harmonieux et si dignes &agrave; la fois, que le prince ne fut pas bless&eacute; et
+que l'homme fut &eacute;mu.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, j'oubliais que mon premier mot e&ucirc;t d&ucirc; &ecirc;tre une excuse.
+Je vous avais &eacute;crit hier que je viendrais ici, mais j'avais affaire &agrave;
+Versailles, pour la r&eacute;ception de M. de Suffren. J'ai d&ucirc; renoncer au
+plaisir de vous visiter.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur me fait encore trop d'honneur d'avoir song&eacute; &agrave; moi
+aujourd'hui, et M. le comte de La Motte, mon mari, regrettera bien plus
+vivement encore l'exil o&ugrave; le tient la mis&egrave;re, puisque cet exil l'emp&ecirc;che
+de jouir d'une si illustre pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>Ce mot &laquo;mari&raquo; appela l'attention du cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vivez seule, madame? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument seule, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beau de la part d'une femme jeune et jolie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est simple, monseigneur, de la part d'une femme qui serait d&eacute;plac&eacute;e
+en toute autre soci&eacute;t&eacute; que celle dont sa pauvret&eacute; l'&eacute;loigne.</p>
+
+<p>Le cardinal se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t, reprit-il, que les g&eacute;n&eacute;alogistes ne contestent pas votre
+g&eacute;n&eacute;alogie?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi cela me sert-il? dit d&eacute;daigneusement Jeanne, en relevant par un
+geste charmant les petits anneaux fris&eacute;s et poudr&eacute;s des tempes.</p>
+
+<p>Le cardinal rapprocha son fauteuil, comme pour atteindre au feu avec ses
+pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, je voudrais savoir et j'ai voulu savoir &agrave; quoi je puis
+vous &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; rien, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment &agrave; rien?</p>
+
+<p>&mdash;Votre &Eacute;minence me comble d'honneur, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons plus franc.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais &ecirc;tre plus franche que je ne le suis, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous plaigniez tout &agrave; l'heure, dit le cardinal en regardant
+autour de lui comme pour rappeler &agrave; Jeanne ce qu'elle avait dit du
+mobilier de la grisette.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui, je me plaignais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, je vois que Votre &Eacute;minence veut me faire
+l'aum&ocirc;ne, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame!...</p>
+
+<p>&mdash;Pas autre chose. L'aum&ocirc;ne, je la recevais, mais je ne la recevrai
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce &agrave; dire?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je suis assez humili&eacute;e depuis quelque temps; il n'est
+plus possible pour moi d'y r&eacute;sister.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, vous abusez des mots. Dans le malheur on n'est pas
+d&eacute;shonor&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me avec le nom que je porte! Voyons, mendieriez-vous, vous, monsieur
+de Rohan?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne parle pas de moi, dit le cardinal avec un embarras m&ecirc;l&eacute; de
+hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je ne connais que deux fa&ccedil;ons de demander l'aum&ocirc;ne: en
+carrosse ou &agrave; la porte d'une &eacute;glise: avec or et velours ou en haillons.
+Eh bien! tout &agrave; l'heure je n'attendais pas l'honneur de votre visite; je
+me croyais oubli&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous saviez donc que c'&eacute;tait moi qui avais &eacute;crit? dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;N'ai-je pas vu vos armes sur le cachet de la lettre que vous m'avez
+fait l'honneur de m'&eacute;crire?</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vous avez feint de ne point me reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne me faisiez pas l'honneur de vous faire annoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cette fiert&eacute; me pla&icirc;t, dit vivement le cardinal, en regardant
+avec une attention complaisante les yeux anim&eacute;s, la physionomie hautaine
+de Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Je disais donc, reprit celle-ci, que j'avais pris avant de vous voir
+la r&eacute;solution de laisser l&agrave; ce mis&eacute;rable manteau qui voile ma mis&egrave;re,
+qui couvre la nudit&eacute; de mon nom, et de m'en aller en haillons, comme
+toute mendiante chr&eacute;tienne, implorer mon pain, non pas de l'orgueil,
+mais de la charit&eacute; des passants.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas &agrave; bout de ressources, j'esp&egrave;re, madame?</p>
+
+<p>Jeanne ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une terre quelconque, f&ucirc;t-elle hypoth&eacute;qu&eacute;e; des bijoux de
+famille: celui-ci, par exemple?</p>
+
+<p>Il montrait une bo&icirc;te avec laquelle jouaient les doigts blancs et
+d&eacute;licats de la jeune femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Une bo&icirc;te originale, sur ma parole. Permettez-vous?</p>
+
+<p>Il la prit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! un portrait!</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, il fit un mouvement de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez l'original de ce portrait? demanda Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui de Marie-Th&eacute;r&egrave;se.</p>
+
+<p>&mdash;De Marie-Th&eacute;r&egrave;se?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'imp&eacute;ratrice d'Autriche.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! s'&eacute;cria Jeanne. Vous croyez, monseigneur?</p>
+
+<p>Le cardinal se mit de plus belle &agrave; regarder la bo&icirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; tenez-vous cela? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'une dame qui est venue avant-hier.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;D'une dame?...</p>
+
+<p>Et le cardinal regarda la bo&icirc;te avec une nouvelle attention.</p>
+
+<p>&mdash;Je me trompe, monseigneur, reprit la comtesse, il y avait deux dames.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'une de ces deux dames vous a remis la bo&icirc;te que voici?
+demanda-t-il avec d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne me l'a pas donn&eacute;e, non.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-elle entre vos mains, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'a oubli&eacute;e chez moi.</p>
+
+<p>Le cardinal demeura pensif, tellement pensif que la comtesse de Valois
+en fut intrigu&eacute;e, et songea qu'il &eacute;tait &agrave; propos qu'elle se t&icirc;nt sur ses
+gardes.</p>
+
+<p>Puis le cardinal leva la t&ecirc;te, et regardant attentivement la comtesse:</p>
+
+<p>&mdash;Et comment s'appelle cette dame? Vous me pardonnerez, n'est-ce pas,
+dit-il, de vous adresser cette question; j'en suis tout honteux moi-m&ecirc;me
+et je me fais l'effet d'un juge.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monseigneur, dit Mme de La Motte, la question est &eacute;trange.</p>
+
+<p>&mdash;Indiscr&egrave;te, peut-&ecirc;tre, mais &eacute;trange...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;trange, je le r&eacute;p&egrave;te Si je connaissais la dame qui a laiss&eacute; ici cette
+bonbonni&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je la lui eusse d&eacute;j&agrave; renvoy&eacute;e. Sans doute elle y tient, et je
+ne voudrais pas payer par une inqui&eacute;tude de quarante-huit heures sa
+gracieuse visite.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous ne la connaissez pas...</p>
+
+<p>&mdash;Non, je sais seulement que c'est la dame sup&eacute;rieure d'une maison de
+charit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;De Paris?</p>
+
+<p>&mdash;De Versailles...</p>
+
+<p>&mdash;De Versailles?... la sup&eacute;rieure d'une maison de charit&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, j'accepte des femmes, les femmes n'humilient pas une
+femme pauvre en lui portant secours et cette dame, que des avis
+charitables avaient &eacute;clair&eacute;e sur ma position, a mis cent louis sur ma
+chemin&eacute;e en me faisant visite.</p>
+
+<p>&mdash;Cent louis! dit le cardinal avec surprise.</p>
+
+<p>Puis, voyant qu'il pouvait blesser la susceptibilit&eacute; de Jeanne&mdash;en
+effet, Jeanne avait fait un mouvement:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, ajouta-t-il, je ne m'&eacute;tonne pas qu'on vous ait donn&eacute;
+cette somme. Vous m&eacute;ritez au contraire toute la sollicitude des gens
+charitables, et votre naissance leur fait une loi de vous &ecirc;tre utile.
+C'est seulement le titre de dame de charit&eacute; qui m'&eacute;tonne; les dames de
+charit&eacute; font d'habitude des aum&ocirc;nes plus l&eacute;g&egrave;res. Pourriez-vous me faire
+le portrait de cette dame, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Difficilement, monseigneur, r&eacute;pliqua Jeanne, pour aiguiser la
+curiosit&eacute; de son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, difficilement? puisqu'elle est venue ici.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Cette dame, qui ne voulait probablement pas &ecirc;tre reconnue,
+cachait son visage dans une cal&egrave;che assez ample; en outre, elle &eacute;tait
+envelopp&eacute;e de fourrures. Cependant...</p>
+
+<p>La comtesse eut l'air de chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, r&eacute;p&eacute;ta le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru voir... Je n'affirme pas, monseigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous cru voir?</p>
+
+<p>&mdash;Des yeux bleus.</p>
+
+<p>&mdash;La bouche?</p>
+
+<p>&mdash;Petite, quoique les l&egrave;vres un peu &eacute;paisses, la l&egrave;vre inf&eacute;rieure
+surtout.</p>
+
+<p>&mdash;De haute ou de moyenne taille?</p>
+
+<p>&mdash;De moyenne taille.</p>
+
+<p>&mdash;Les mains?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaites.</p>
+
+<p>&mdash;Le col?</p>
+
+<p>&mdash;Long et mince.</p>
+
+<p>&mdash;La physionomie?</p>
+
+<p>&mdash;S&eacute;v&egrave;re et noble.</p>
+
+<p>&mdash;L'accent?</p>
+
+<p>&mdash;L&eacute;g&egrave;rement embarrass&eacute;. Mais vous connaissez peut-&ecirc;tre cette dame,
+monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Comment la conna&icirc;trais-je, madame la comtesse? demanda vivement le
+pr&eacute;lat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; la fa&ccedil;on dont vous me questionnez, monseigneur, ou m&ecirc;me par la
+sympathie que tous les ouvriers de bonnes &oelig;uvres &eacute;prouvent les uns pour
+les autres.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, non, je ne la connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monseigneur, si vous aviez quelque soup&ccedil;on?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; quel propos?</p>
+
+<p>&mdash;Inspir&eacute; par ce portrait, par exemple?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! r&eacute;pliqua vivement le cardinal, qui craignait d'en avoir trop
+laiss&eacute; soup&ccedil;onner, oui, certes, ce portrait...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce portrait, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce portrait me fait toujours l'effet d'&ecirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Celui de l'imp&eacute;ratrice Marie-Th&eacute;r&egrave;se, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je crois que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pensez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous aurez re&ccedil;u la visite de quelque dame allemande, de
+celles, par exemple, qui ont fond&eacute; une maison de secours...</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Versailles?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Versailles, oui, madame.</p>
+
+<p>Et le cardinal se tut.</p>
+
+<p>Mais on voyait clairement qu'il doutait encore, et que la pr&eacute;sence de
+cette bo&icirc;te dans la maison de la comtesse avait renouvel&eacute; toutes ses
+d&eacute;fiances.</p>
+
+<p>Seulement, ce que Jeanne ne distinguait pas compl&egrave;tement, ce qu'elle
+cherchait vainement d'expliquer, c'&eacute;tait le fond de la pens&eacute;e du prince,
+pens&eacute;e visiblement d&eacute;savantageuse pour elle, et qui n'allait &agrave; rien de
+moins qu'&agrave; la soup&ccedil;onner de lui tendre un pi&egrave;ge avec des apparences.</p>
+
+<p>En effet, on pouvait avoir su l'int&eacute;r&ecirc;t que le cardinal prenait aux
+affaires de la reine, c'&eacute;tait un bruit de cour qui &eacute;tait loin d'&ecirc;tre
+demeur&eacute; m&ecirc;me &agrave; l'&eacute;tat de demi-secret, et nous avons signal&eacute; tout le soin
+que mettaient certains ennemis &agrave; entretenir l'animosit&eacute; entre la reine
+et son grand aum&ocirc;nier.</p>
+
+<p>Ce portrait de Marie-Th&eacute;r&egrave;se, cette bo&icirc;te dont elle se servait
+habituellement et que le cardinal lui avait vue cent fois entre les
+mains, comment cela se trouvait-il entre les mains de Jeanne la
+mendiante?</p>
+
+<p>La reine &eacute;tait-elle r&eacute;ellement venue ici elle-m&ecirc;me dans ce pauvre logis?</p>
+
+<p>Si elle &eacute;tait venue, &eacute;tait-elle rest&eacute;e inconnue &agrave; Jeanne? Pour un motif
+quelconque, dissimulait-elle l'honneur qu'elle avait re&ccedil;u?</p>
+
+<p>Le pr&eacute;lat doutait.</p>
+
+<p>Il doutait d&eacute;j&agrave; la veille. Le nom de Valois lui avait appris &agrave; se tenir
+en garde, et voil&agrave; qu'il ne s'agissait plus d'une femme pauvre, mais
+d'une princesse secourue par une reine apportant ses bienfaits en
+personne.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette &eacute;tait-elle charitable &agrave; ce point?</p>
+
+<p>Tandis que le cardinal doutait ainsi, Jeanne, qui ne le perdait pas de
+vue, Jeanne, &agrave; qui aucun des sentiments du prince n'&eacute;chappait, Jeanne
+&eacute;tait au supplice C'est, en effet, un v&eacute;ritable martyre, pour les
+consciences charg&eacute;es d'une arri&egrave;re-pens&eacute;e, que le doute de ceux que l'on
+voudrait convaincre avec la v&eacute;rit&eacute; pure.</p>
+
+<p>Le silence &eacute;tait embarrassant pour tous deux; le cardinal le rompit par
+une nouvelle interruption.</p>
+
+<p>&mdash;Et la dame qui accompagnait votre bienfaitrice, l'avez-vous remarqu&eacute;e?
+Pouvez-vous me dire quel air elle avait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celle-l&agrave;, je l'ai bien vue, dit la comtesse; elle est grande et
+belle, elle a le visage r&eacute;solu, le teint superbe, les formes riches.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre dame ne l'a pas nomm&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, une fois, mais par son nom de bapt&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Et de son nom de bapt&ecirc;me elle s'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Andr&eacute;e! s'&eacute;cria le cardinal.</p>
+
+<p>Et il tressaillit.</p>
+
+<p>Ce mouvement n'&eacute;chappa pas plus que les autres &agrave; la comtesse de La
+Motte.</p>
+
+<p>Le cardinal savait maintenant &agrave; quoi s'en tenir, le nom d'Andr&eacute;e lui
+avait enlev&eacute; tous ses doutes.</p>
+
+<p>En effet, la surveille, on savait que la reine &eacute;tait venue &agrave; Paris avec
+Mlle de Taverney. Certaine histoire de retard, de porte ferm&eacute;e, de
+querelle conjugale entre le roi et la reine avait couru dans Versailles.</p>
+
+<p>Le cardinal respira.</p>
+
+<p>Il n'y avait ni pi&egrave;ge ni complot rue Saint-Claude. Mme de La Motte lui
+parut belle et pure comme l'ange de la candeur.</p>
+
+<p>Pourtant il fallait tenter une derni&egrave;re &eacute;preuve. Le prince &eacute;tait
+diplomate.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, dit-il, une chose m'&eacute;tonne par-dessus tout, je l'avouerai.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'avec votre nom et vos titres vous ne vous soyez pas adress&eacute;e
+au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Au roi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur, je lui ai envoy&eacute; vingt placets, vingt suppliques,
+au roi.</p>
+
+<p>&mdash;Sans r&eacute;sultat?</p>
+
+<p>&mdash;Sans r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, &agrave; d&eacute;faut du roi, tous les princes de la maison royale eussent
+accueilli vos r&eacute;clamations. M. le duc d'Orl&eacute;ans, par exemple, est
+charitable, et puis il aime &agrave; faire souvent ce que ne fait pas le roi.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait solliciter Son Altesse le duc d'Orl&eacute;ans, monseigneur, mais
+inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;Inutilement! Cela m'&eacute;tonne.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, quand on n'est pas riche ou qu'on n'est pas
+recommand&eacute;e, on voit chaque placet s'engloutir dans l'antichambre des
+princes.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore Mgr le comte d'Artois. Les gens dissip&eacute;s font parfois de
+meilleures actions que les gens charitables.</p>
+
+<p>&mdash;Il en a &eacute;t&eacute; de Mgr le comte d'Artois comme de Son Altesse le duc
+d'Orl&eacute;ans, comme de Sa Majest&eacute; le roi de France.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, il y a Mesdames, tantes du roi. Oh! celles-l&agrave;, comtesse,
+ou je me trompe fort, ou elles ont d&ucirc; vous r&eacute;pondre favorablement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne puis croire que Mme Elisabeth, s&oelig;ur du roi, ait eu le c&oelig;ur
+insensible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monseigneur. Son Altesse Royale, sollicit&eacute;e par moi, avait
+promis de me recevoir; mais je ne sais vraiment comment cela s'est fait,
+apr&egrave;s avoir re&ccedil;u mon mari, elle n'a plus voulu, quelques instances que
+j'aie faites aupr&egrave;s d'elle, daigner donner de ses nouvelles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange, en v&eacute;rit&eacute;! dit le cardinal.</p>
+
+<p>Puis, soudain, et comme si cette pens&eacute;e se pr&eacute;sentait seulement &agrave; cette
+heure en son esprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu! s'&eacute;cria-t-il, nous oublions...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais la personne &agrave; laquelle vous eussiez d&ucirc; vous adresser d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; qui euss&eacute;-je d&ucirc; m'adresser?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la dispensatrice des faveurs, &agrave; celle qui n'a jamais refus&eacute; un
+secours m&eacute;rit&eacute;, &agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; la reine. L'avez-vous vue?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, r&eacute;pondit Jeanne avec une parfaite simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous n'avez pas pr&eacute;sent&eacute; de supplique &agrave; la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez jamais cherch&eacute; &agrave; obtenir de Sa Majest&eacute; une audience?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cherch&eacute;, mais je n'ai point r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins avez-vous d&ucirc; essayer de vous placer sur son passage, pour
+vous faire remarquer, pour vous faire appeler &agrave; la cour. C'&eacute;tait un
+moyen.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai jamais employ&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, madame, vous me dites des choses incroyables.</p>
+
+<p>&mdash;Non, en v&eacute;rit&eacute;, je n'ai jamais &eacute;t&eacute; que deux fois &agrave; Versailles, et je
+n'y ai vu que deux personnes, M. le docteur Louis, qui avait soign&eacute; mon
+malheureux p&egrave;re &agrave; l'H&ocirc;tel-Dieu, et M. le baron de Taverney, &agrave; qui
+j'&eacute;tais recommand&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous a dit M. de Taverney? Il &eacute;tait tout &agrave; fait en mesure de vous
+acheminer vers la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'a r&eacute;pondu que j'&eacute;tais bien maladroite.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;De revendiquer comme un titre &agrave; la bienveillance du roi une parent&eacute;
+qui devait naturellement contrarier Sa Majest&eacute;, puisque jamais parent
+pauvre ne pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien le baron &eacute;go&iuml;ste et brutal, dit le prince.</p>
+
+<p>Puis, r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; cette visite d'Andr&eacute;e chez la comtesse:</p>
+
+<p>&laquo;Chose bizarre, pensa-t-il, le p&egrave;re &eacute;vite la solliciteuse, et la reine
+am&egrave;ne la fille chez elle. En v&eacute;rit&eacute;, il doit sortir quelque chose de
+cette contradiction&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Foi de gentilhomme! reprit-il tout haut, je suis &eacute;merveill&eacute; d'entendre
+dire &agrave; une solliciteuse, &agrave; une femme de la premi&egrave;re noblesse, qu'elle
+n'a jamais vu le roi ni la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est en peinture, dit Jeanne en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'&eacute;cria le cardinal, convaincu cette fois de l'ignorance et
+de la sinc&eacute;rit&eacute; de la comtesse, je vous m&egrave;nerai, s'il le faut, moi-m&ecirc;me
+&agrave; Versailles, et je vous en ferai ouvrir les portes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, que de bont&eacute;s! s'&eacute;cria la comtesse au comble de la
+joie.</p>
+
+<p>Le cardinal se rapprocha d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est impossible, dit-il, qu'avant peu de temps tout le monde ne
+s'int&eacute;resse pas &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! monseigneur, dit Jeanne avec un adorable soupir, le croyez-vous
+sinc&egrave;rement?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous me flattez, monseigneur.</p>
+
+<p>Et elle le regarda fixement.</p>
+
+<p>En effet, ce changement subit avait droit de surprendre la comtesse,
+elle que le cardinal, dix minutes auparavant, traitait avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute;
+toute princi&egrave;re.</p>
+
+<p>Le regard de Jeanne, d&eacute;coch&eacute; comme par la fl&egrave;che d'un archer, frappa le
+cardinal soit dans son c&oelig;ur soit dans sa sensualit&eacute;. Il renfermait ou
+le feu de l'ambition ou le feu du d&eacute;sir; mais c'&eacute;tait du feu.</p>
+
+<p>Monseigneur de Rohan, qui se connaissait en femmes, dut s'avouer en
+lui-m&ecirc;me qu'il en avait vu peu d'aussi s&eacute;duisantes.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! par ma foi! se dit-il avec cette arri&egrave;re-pens&eacute;e &eacute;ternelle des gens
+de cour &eacute;lev&eacute;s pour la diplomatie, ah! par ma foi! il serait trop
+extraordinaire ou trop heureux que je rencontrasse &agrave; la fois et une
+honn&ecirc;te femme qui a les dehors d'une rus&eacute;e, et dans la mis&egrave;re une
+protectrice toute-puissante.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, interrompit la sir&egrave;ne, vous gardez parfois un silence qui
+m'inqui&egrave;te; pardonnez-moi de vous le dire.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi, comtesse? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;En ceci, monseigneur: un homme comme vous ne manque jamais de
+politesse qu'avec deux sortes de femmes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! qu'allez-vous me dire, comtesse? Sur ma parole! vous
+m'effrayez.</p>
+
+<p>Il lui prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit la comtesse, avec deux sortes de femmes, je l'ai dit et
+je le r&eacute;p&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles, voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Des femmes qu'on aime trop, ou des femmes qu'on n'estime pas assez.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, comtesse, vous me faites rougir. J'aurais moi-m&ecirc;me manqu&eacute; de
+politesse envers vous?</p>
+
+<p>&mdash;Dame!</p>
+
+<p>&mdash;Ne dites point cela, ce serait affreux!</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monseigneur, car vous ne pouvez m'aimer trop, et je ne vous
+ai point, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent du moins, donn&eacute; le droit de m'estimer trop
+peu.</p>
+
+<p>Le cardinal prit la main de Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comtesse, en v&eacute;rit&eacute;, vous me parlez comme si vous &eacute;tiez f&acirc;ch&eacute;e
+contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur, car vous n'avez pas encore m&eacute;rit&eacute; ma col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne la m&eacute;riterai jamais, madame, &agrave; partir de ce jour o&ugrave; j'ai eu
+le plaisir de vous voir et de vous conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! mon miroir, mon miroir!&raquo; pensa Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Et, &agrave; partir de ce jour, continua le cardinal, ma sollicitude ne vous
+quittera plus.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tenez, monseigneur, dit la comtesse qui n'avait pas retir&eacute; sa main
+des mains du cardinal, assez comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas de votre protection.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Dieu ne plaise que je prononce ce mot protection! Oh! madame, ce
+n'est pas vous qu'il humilierait, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur le cardinal, admettons une chose qui va me flatter
+infiniment...</p>
+
+<p>&mdash;Si cela est, madame, admettons cette chose.</p>
+
+<p>&mdash;Admettons, monseigneur, que vous avez rendu une visite de politesse &agrave;
+Mme de La Motte-Valois. Rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais rien de moins alors, r&eacute;pondit le galant cardinal.</p>
+
+<p>Et portant les doigts de Jeanne &agrave; ses l&egrave;vres, il y imprima un assez long
+baiser.</p>
+
+<p>La comtesse retira sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! politesse, dit le cardinal avec un go&ucirc;t et un s&eacute;rieux exquis.</p>
+
+<p>Jeanne rendit sa main, sur laquelle cette fois le pr&eacute;lat appuya un
+baiser tout respectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est fort bien ainsi, monseigneur.</p>
+
+<p>Le cardinal s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Savoir, continua la comtesse, que je poss&eacute;derai une part, si faible
+qu'elle soit, dans l'esprit si &eacute;minent et si occup&eacute; d'un homme tel que
+vous, voil&agrave;, je vous jure, de quoi me consoler un an.</p>
+
+<p>&mdash;Un an! c'est bien court... Esp&eacute;rons plus, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je ne dis pas non, monsieur le cardinal, r&eacute;pondit-elle en
+souriant.</p>
+
+<p><i>Monsieur le cardinal</i> tout court &eacute;tait une familiarit&eacute; dont, pour la
+seconde fois, se rendait coupable Mme de La Motte. Le pr&eacute;lat, irritable
+dans son orgueil, aurait pu s'en &eacute;tonner; mais les choses en &eacute;taient &agrave;
+ce point, que non seulement il ne s'en &eacute;tonna pas, mais encore qu'il en
+fut satisfait comme d'une faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! de la confiance, s'&eacute;cria-t-il en se rapprochant encore. Tant
+mieux, tant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai confiance, oui, monseigneur, parce que je sens dans Votre
+&Eacute;minence...</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez monsieur tout &agrave; l'heure, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut me pardonner, monseigneur; je ne connais pas la cour. Je dis
+donc que j'ai confiance, parce que vous &ecirc;tes capable de comprendre un
+esprit comme le mien, aventureux, brave, et un c&oelig;ur tout pur. Malgr&eacute;
+les &eacute;preuves de la pauvret&eacute;, malgr&eacute; les combats que m'ont livr&eacute;s de vils
+ennemis, Votre &Eacute;minence saura prendre en moi, c'est-&agrave;-dire en ma
+conversation, ce qu'il y a de digne d'elle. Votre &Eacute;minence saura me
+t&eacute;moigner de l'indulgence pour le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voil&agrave; donc amis, madame. C'est sign&eacute;, jur&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien.</p>
+
+<p>Le cardinal se leva et s'avan&ccedil;a vers Mme de La Motte; mais, comme il
+avait les bras un peu trop ouverts pour un simple serment... l&eacute;g&egrave;re et
+souple, la comtesse &eacute;vita le cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Amiti&eacute; &agrave; trois! dit-elle avec un inimitable accent de raillerie et
+d'innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, amiti&eacute; &agrave; trois? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; est-ce qu'il n'y a pas, de par le monde, un pauvre
+gendarme, un exil&eacute;, qu'on appelle le comte de La Motte?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comtesse, quelle d&eacute;plorable m&eacute;moire vous poss&eacute;dez!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faut bien que je vous parle de lui, puisque vous ne m'en
+parlez pas, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous pourquoi je ne vous parle pas de lui, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Dites un peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il parlera toujours bien assez lui-m&ecirc;me; les maris ne
+s'oublient jamais, croyez-moi bien.</p>
+
+<p>&mdash;Et s'il parle de lui?</p>
+
+<p>&mdash;Alors on parlera de vous, alors on parlera de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;On dira, par exemple, que M. le comte de La Motte a trouv&eacute; bon, ou
+trouv&eacute; mauvais, que M. le cardinal de Rohan v&icirc;nt trois, quatre ou cinq
+fois la semaine visiter Mme de La Motte, rue Saint-Claude.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais vous m'en direz tant, monsieur le cardinal! Trois, quatre ou
+cinq fois la semaine?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; serait l'amiti&eacute; alors, comtesse? J'ai dit cinq fois; je me
+trompais. C'est six ou sept qu'il faut dire, sans compter les jours
+bissextiles.</p>
+
+<p>Jeanne se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>Le cardinal remarqua qu'elle faisait pour la premi&egrave;re fois honneur &agrave; ses
+plaisanteries, et il en fut encore flatt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Emp&ecirc;cherez-vous qu'on ne parle? dit-elle; vous savez bien que c'est
+chose impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pliqua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! une chose toute simple; &agrave; tort ou &agrave; raison, le peuple de Paris me
+conna&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes, et &agrave; raison, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, il a le malheur de ne pas vous conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;pla&ccedil;ons la question.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;placez-la, c'est-&agrave;-dire...</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez... Si, par exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous sortiez au lieu de me faire sortir?</p>
+
+<p>&mdash;Que j'aille dans votre h&ocirc;tel, moi, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Vous iriez bien chez un ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Un ministre n'est pas un homme, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes adorable. Eh bien! il ne s'agit pas de mon h&ocirc;tel, j'ai une
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Une petite maison, tranchons le mot.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, une maison &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fit la comtesse, une maison &agrave; moi! Et o&ugrave; cela? Je ne me
+connaissais pas cette maison.</p>
+
+<p>Le cardinal, qui s'&eacute;tait rassis, se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, &agrave; dix heures du matin, vous en recevrez l'adresse.</p>
+
+<p>La comtesse rougit, le cardinal lui prit galamment la main.</p>
+
+<p>Et cette fois le baiser fut respectueux, tendre et hardi tout ensemble.</p>
+
+<p>Tous deux se salu&egrave;rent alors avec ce reste de c&eacute;r&eacute;monie souriante qui
+indique une prochaine intimit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;clairez &agrave; monseigneur, cria la comtesse.</p>
+
+<p>La vieille parut et &eacute;claira.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;lat sortit.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! mais, pensa Jeanne, voil&agrave; un grand pas fait dans le monde, ce me
+semble.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons, pensa le cardinal, en montant dans son carrosse, j'ai
+fait une double affaire. Cette femme a trop d'esprit pour ne pas prendre
+la reine comme elle m'a pris.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVI" id="Chapitre_XVI"></a><a href="#table">Chapitre XVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Mesmer et Saint-Martin</a></h3>
+
+
+<p>Il fut un temps o&ugrave; Paris, libre d'affaires, Paris, plein de loisirs, se
+passionnait tout entier pour des questions qui, de nos jours, sont le
+monopole des riches, qu'on appelle les inutiles, et des savants, qu'on
+appelle les paresseux.</p>
+
+<p>En 1784, c'est-&agrave;-dire &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; nous sommes arriv&eacute;s, la question &agrave;
+la mode, celle qui surnageait au-dessus de toutes, qui flottait dans
+l'air, qui s'arr&ecirc;tait &agrave; toutes les t&ecirc;tes un peu &eacute;lev&eacute;es, comme font les
+vapeurs aux montagnes, c'&eacute;tait le mesm&eacute;risme, science myst&eacute;rieuse, mal
+d&eacute;finie par ses inventeurs, qui, n'&eacute;prouvant pas le besoin de
+d&eacute;mocratiser une d&eacute;couverte d&egrave;s sa naissance, avaient laiss&eacute; prendre &agrave;
+celle-l&agrave; un nom d'homme, c'est-&agrave;-dire un titre aristocratique, au lieu
+d'un de ces noms de science tir&eacute;s du grec &agrave; l'aide desquels la pudibonde
+modestie des savants modernes vulgarise aujourd'hui tout &eacute;l&eacute;ment
+scientifique.</p>
+
+<p>En effet, &agrave; quoi bon, en 1784, d&eacute;mocratiser une science? Le peuple qui,
+depuis plus d'un si&egrave;cle et demi, n'avait pas &eacute;t&eacute; consult&eacute; par ceux qui
+le gouvernaient, comptait-il pour quelque chose dans l'&Eacute;tat? Non: le
+peuple, c'&eacute;tait la terre f&eacute;conde qui rapportait, c'&eacute;tait la riche
+moisson que l'on fauchait; mais le ma&icirc;tre de la terre, c'&eacute;tait le roi;
+mais les moissonneurs, c'&eacute;tait la noblesse.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, tout est chang&eacute;: la France ressemble &agrave; un sablier
+s&eacute;culaire; pendant neuf cents ans, il a marqu&eacute; l'heure de la royaut&eacute;; la
+droite puissante du Seigneur l'a retourn&eacute;: pendant des si&egrave;cles, il va
+marquer l'&egrave;re du peuple.</p>
+
+<p>En 1784, c'&eacute;tait donc une recommandation qu'un nom d'homme. Aujourd'hui,
+au contraire, le succ&egrave;s serait un nom de choses.</p>
+
+<p>Mais abandonnons <i>aujourd'hui</i> pour jeter les yeux sur <i>hier</i>. Au compte
+de l'&eacute;ternit&eacute;, qu'est-ce que cette distance d'un demi-si&egrave;cle? pas m&ecirc;me
+celle qui existe entre la veille et le lendemain.</p>
+
+<p>Le docteur Mesmer &eacute;tait donc &agrave; Paris, comme Marie-Antoinette nous l'a
+appris elle-m&ecirc;me en demandant au roi la permission de lui faire une
+visite. Qu'on nous permette donc de dire quelques mots du docteur
+Mesmer, dont le nom, retenu aujourd'hui d'un petit nombre d'adeptes,
+&eacute;tait, &agrave; cette &eacute;poque que nous essayons de peindre, dans toutes les
+bouches.</p>
+
+<p>Le docteur Mesmer avait, vers 1777, apport&eacute; d'Allemagne, ce pays des
+r&ecirc;ves brumeux, une science toute gonfl&eacute;e de nuages et d'&eacute;clairs. &Agrave; la
+lueur de ces &eacute;clairs, les savants ne voyaient que les nuages qui
+faisaient, au-dessus de leur t&ecirc;te, une vo&ucirc;te sombre; le vulgaire ne
+voyait que des &eacute;clairs.</p>
+
+<p>Mesmer avait d&eacute;but&eacute; en Allemagne par une th&egrave;se sur l'influence des
+plan&egrave;tes. Il avait essay&eacute; d'&eacute;tablir que les corps c&eacute;lestes, en vertu de
+cette force qui produit leurs attractions mutuelles, exercent une
+influence sur les corps anim&eacute;s, et particuli&egrave;rement sur le syst&egrave;me
+nerveux, par l'interm&eacute;diaire d'un fluide subtil qui remplit tout
+l'univers. Mais cette premi&egrave;re th&eacute;orie &eacute;tait bien abstraite. Il fallait,
+pour la comprendre &ecirc;tre initi&eacute; &agrave; la science des Galil&eacute;e et des Newton.
+C'&eacute;tait un m&eacute;lange de grandes vari&eacute;t&eacute;s astronomiques avec les r&ecirc;veries
+astrologiques qui ne pouvait, nous ne disons pas se populariser, mais
+s'aristocratiser: car il e&ucirc;t fallu pour cela que le corps de la noblesse
+f&ucirc;t converti en soci&eacute;t&eacute; savante. Mesmer abandonna donc ce premier
+syst&egrave;me pour se jeter dans celui des aimants.</p>
+
+<p>Les aimants, &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;taient fort &eacute;tudi&eacute;s; leurs facult&eacute;s
+sympathiques ou antipathiques faisaient vivre les min&eacute;raux d'une vie &agrave;
+peu pr&egrave;s pareille &agrave; la vie humaine, en leur pr&ecirc;tant les deux grandes
+passions de la vie humaine: l'amour et la haine. En cons&eacute;quence, on
+attribuait aux aimants des vertus surprenantes pour la gu&eacute;rison des
+maladies. Mesmer joignit donc l'action des aimants &agrave; son premier
+syst&egrave;me, et essaya de voir ce qu'il pourrait tirer de cette adjonction.</p>
+
+<p>Malheureusement pour Mesmer, il trouva, en arrivant &agrave; Vienne, un rival
+&eacute;tabli. Ce rival, qui se nommait Hell, pr&eacute;tendit que Mesmer lui avait
+d&eacute;rob&eacute; ses proc&eacute;d&eacute;s. Ce que voyant, Mesmer, en homme d'imagination qu'il
+&eacute;tait, d&eacute;clara qu'il abandonnerait les aimants comme inutiles, et qu'il
+ne gu&eacute;rirait plus par le magn&eacute;tisme min&eacute;ral, mais par le magn&eacute;tisme
+animal.</p>
+
+<p>Ce mot, prononc&eacute; comme un mot nouveau, ne d&eacute;signait pas cependant une
+d&eacute;couverte nouvelle; le magn&eacute;tisme, connu des Anciens, employ&eacute; dans les
+initiations &eacute;gyptiennes et dans le pythisme grec, s'&eacute;tait conserv&eacute; dans
+le Moyen Age &agrave; l'&eacute;tat de tradition; quelques lambeaux de cette science,
+recueillis, avaient fait les sorciers des XIII<sup>e</sup>, XIV<sup>e</sup> et XV<sup>e</sup>
+si&egrave;cles. Beaucoup furent br&ucirc;l&eacute;s qui confess&egrave;rent, au milieu des flammes,
+la religion &eacute;trange dont ils &eacute;taient les martyrs.</p>
+
+<p>Urbain Grandier n'&eacute;tait rien autre chose qu'un magn&eacute;tiseur.</p>
+
+<p>Mesmer avait entendu parler des miracles de cette science.</p>
+
+<p>Joseph Balsamo, le h&eacute;ros d'un de nos livres, avait laiss&eacute; trace de son
+passage en Allemagne, et surtout &agrave; Strasbourg. Mesmer se mit en qu&ecirc;te de
+cette science &eacute;parse et voltigeante comme ces feux follets qui courent
+la nuit au-dessus des &eacute;tangs; il en fit une th&eacute;orie compl&egrave;te, un syst&egrave;me
+uniforme auquel il donna le nom de mesm&eacute;risme.</p>
+
+<p>Mesmer, arriv&eacute; &agrave; ce point, communiqua son syst&egrave;me &agrave; l'Acad&eacute;mie des
+sciences &agrave; Paris, &agrave; la Soci&eacute;t&eacute; royale de Londres, et &agrave; l'Acad&eacute;mie de
+Berlin; les deux premi&egrave;res ne lui r&eacute;pondirent m&ecirc;me pas, la troisi&egrave;me dit
+qu'il &eacute;tait un fou.</p>
+
+<p>Mesmer se rappela ce philosophe grec qui niait le mouvement, et que son
+antagoniste confondit en marchant. Il vint en France, prit, aux mains du
+docteur Stoerck et de l'oculiste Wenzel, une jeune fille de dix-sept ans
+atteinte d'une maladie de foie et d'une goutte sereine, et, apr&egrave;s trois
+mois de traitement, la malade &eacute;tait gu&eacute;rie, l'aveugle voyait clair.</p>
+
+<p>Cette cure avait convaincu nombre de gens, et, entre autres, un m&eacute;decin
+nomm&eacute; Deslon: d'ennemi, il devint ap&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de ce moment, la r&eacute;putation de Mesmer avait &eacute;t&eacute; grandissant;
+l'Acad&eacute;mie s'&eacute;tait d&eacute;clar&eacute;e contre le novateur, la cour se d&eacute;clara pour
+lui; des n&eacute;gociations furent ouvertes par le minist&egrave;re pour engager
+Mesmer &agrave; enrichir l'humanit&eacute; par la publication de sa doctrine. Le
+docteur fit son prix. On marchanda, M. de Breteuil lui offrit, au nom du
+roi, une rente viag&egrave;re de vingt mille livres et un traitement de dix
+mille livres pour former trois personnes, indiqu&eacute;es par le gouvernement,
+&agrave; la pratique de ses proc&eacute;d&eacute;s. Mais Mesmer, indign&eacute; de la parcimonie
+royale, refusa et partit pour les eaux de Spa, avec quelques-uns de ses
+malades.</p>
+
+<p>Une catastrophe inattendue mena&ccedil;ait Mesmer. Deslon, son &eacute;l&egrave;ve, Deslon,
+possesseur du fameux secret que Mesmer avait refus&eacute; de vendre pour
+trente mille livres par an; Deslon ouvrit chez lui un traitement public
+par la m&eacute;thode mesm&eacute;rienne.</p>
+
+<p>Mesmer apprit cette douloureuse nouvelle; il cria au vol, &agrave; la fraude;
+il pensa devenir fou. Alors, un de ses malades, M. de Bergasse, eut
+l'heureuse id&eacute;e de mettre la science de l'illustre professeur en
+commandite; il fut form&eacute; un comit&eacute; de cent personnes au capital de trois
+cent quarante mille livres, &agrave; la condition qu'il r&eacute;v&eacute;lerait la doctrine
+aux actionnaires. Mesmer s'engagea &agrave; cette r&eacute;v&eacute;lation, toucha le capital
+et revint &agrave; Paris.</p>
+
+<p>L'heure &eacute;tait propice. Il y a des instants dans l'&acirc;ge des peuples, ceux
+qui touchent aux &eacute;poques de transformation, o&ugrave; la nation tout enti&egrave;re
+s'arr&ecirc;te comme devant un obstacle inconnu, h&eacute;site et sent l'ab&icirc;me au
+bord duquel elle est arriv&eacute;e, et qu'elle devine sans le voir.</p>
+
+<p>La France &eacute;tait dans un de ces moments-l&agrave;; elle pr&eacute;sentait l'aspect
+d'une soci&eacute;t&eacute; calme, dont l'esprit &eacute;tait agit&eacute;; on &eacute;tait en quelque
+sorte engourdi dans un bonheur factice, dont on entrevoyait la fin,
+comme, en arrivant &agrave; la lisi&egrave;re d'une for&ecirc;t, on devine la plaine par les
+interstices des arbres. Ce calme, qui n'avait rien de constant, rien de
+r&eacute;el, fatiguait; on cherchait partout des &eacute;motions, et les nouveaut&eacute;s,
+quelles qu'elles fussent, &eacute;taient bien re&ccedil;ues. On &eacute;tait devenu trop
+frivole pour s'occuper, comme autrefois, des graves questions du
+gouvernement et du molinisme; mais on se querellait &agrave; propos de musique,
+on prenait parti pour Gluck ou pour Piccini, on se passionnait pour
+l'<i>Encyclop&eacute;die</i>, on s'enflammait pour les m&eacute;moires de Beaumarchais.</p>
+
+<p>L'apparition d'un op&eacute;ra nouveau pr&eacute;occupait plus les imaginations que le
+trait&eacute; de paix avec l'Angleterre et la reconnaissance de la R&eacute;publique
+des &Eacute;tats-Unis. C'&eacute;tait enfin une de ces p&eacute;riodes o&ugrave; les esprits, amen&eacute;s
+par les philosophes vers le vrai, c'est-&agrave;-dire vers le d&eacute;senchantement,
+se lassent de cette limpidit&eacute; du possible qui laisse voir le fond de
+toute chose, et, par un pas en avant, essaie de franchir les bornes du
+monde r&eacute;el pour entrer dans le monde des r&ecirc;ves et des fictions.</p>
+
+<p>En effet, s'il est prouv&eacute; que les v&eacute;rit&eacute;s bien claires, bien lucides,
+sont les seules qui se popularisent promptement, il n'en est pas moins
+prouv&eacute; que les myst&egrave;res sont une attraction toute-puissante pour les
+peuples.</p>
+
+<p>Le peuple de France &eacute;tait donc entra&icirc;n&eacute;, attir&eacute; d'une fa&ccedil;on irr&eacute;sistible
+par ce myst&egrave;re &eacute;trange du fluide mesm&eacute;rien, qui, selon les adeptes,
+rendait la sant&eacute; aux malades, donnait l'esprit aux fous et la folie aux
+sages.</p>
+
+<p>Partout, on s'inqui&eacute;tait de Mesmer. Qu'avait-il fait? sur qui avait-il
+op&eacute;r&eacute; ses divins miracles? &Agrave; quel grand seigneur avait-il rendu la vue
+ou la force? &agrave; quelle dame fatigu&eacute;e de la veille et du jeu avait-il
+assoupli les nerfs? &agrave; quelle jeune fille avait-il fait pr&eacute;voir l'avenir
+dans une crise magn&eacute;tique?</p>
+
+<p>L'avenir! ce grand mot de tous les temps, ce grand int&eacute;r&ecirc;t de tous les
+esprits, solution de tous les probl&egrave;mes. En effet, qu'&eacute;tait le pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>Une royaut&eacute; sans rayons, une noblesse sans autorit&eacute;, un pays sans
+commerce, un peuple sans droits, une soci&eacute;t&eacute; sans confiance.</p>
+
+<p>Depuis la famille royale, inqui&egrave;te et isol&eacute;e sur son tr&ocirc;ne, jusqu'&agrave; la
+famille pl&eacute;b&eacute;ienne affam&eacute;e dans son taudis&mdash;mis&egrave;re, honte et peur
+partout.</p>
+
+<p>Oublier les autres pour ne songer qu'&agrave; soi, puiser &agrave; des sources
+nouvelles, &eacute;tranges, inconnues, l'assurance d'une vie plus longue et
+d'une sant&eacute; inalt&eacute;rable pendant ce prolongement d'existence, arracher
+quelque chose au ciel avare, n'&eacute;tait-ce pas l&agrave; l'objet d'une aspiration
+facile &agrave; comprendre vers cet inconnu dont Mesmer d&eacute;voilait un repli?</p>
+
+<p>Voltaire &eacute;tait mort, et il n'y avait plus en France un seul &eacute;clat de
+rire, except&eacute; le rire de Beaumarchais, plus amer encore que celui du
+ma&icirc;tre. Rousseau &eacute;tait mort: il n'y avait plus en France de philosophie
+religieuse. Rousseau voulait bien soutenir Dieu; mais depuis que
+Rousseau n'&eacute;tait plus, personne n'osait s'y risquer, de peur d'&ecirc;tre
+&eacute;cras&eacute; sous le poids.</p>
+
+<p>La guerre avait &eacute;t&eacute; autrefois une grave occupation pour les Fran&ccedil;ais.
+Les rois entretenaient &agrave; leur compte l'h&eacute;ro&iuml;sme national; maintenant, la
+seule guerre fran&ccedil;aise &eacute;tait une guerre am&eacute;ricaine, et encore le roi n'y
+&eacute;tait-il personnellement pour rien. En effet, ne se battait-on pas pour
+cette chose inconnue que les Am&eacute;ricains appellent ind&eacute;pendance, mot que
+les Fran&ccedil;ais traduisent par une abstraction: la libert&eacute;?</p>
+
+<p>Encore, cette guerre lointaine, cette guerre, non seulement d'un autre
+peuple, mais encore d'un autre monde venait de finir.</p>
+
+<p>Tout bien consid&eacute;r&eacute;, ne valait-il pas mieux s'occuper de Mesmer, ce
+m&eacute;decin allemand qui, pour la deuxi&egrave;me fois depuis six ans, passionnait
+la France, que de lord Cornwallis ou de M. Washington, qui &eacute;taient si
+loin qu'il &eacute;tait probable qu'on ne les verrait jamais ni l'un ni
+l'autre!</p>
+
+<p>Tandis que Mesmer &eacute;tait l&agrave;: on pouvait le voir, le toucher, et, ce qui
+&eacute;tait l'ambition supr&ecirc;me des trois quarts de Paris, &ecirc;tre touch&eacute; par lui.</p>
+
+<p>Ainsi, cet homme qui, &agrave; son arriv&eacute;e &agrave; Paris, n'avait &eacute;t&eacute; soutenu par
+personne, pas m&ecirc;me par la reine sa compatriote, qui cependant soutenait
+si volontiers les gens de son pays; cet homme qui, sans le docteur
+Deslon, qui l'avait trahi depuis, f&ucirc;t demeur&eacute; dans l'obscurit&eacute;, cet
+homme r&eacute;gnait v&eacute;ritablement sur l'opinion publique, laissant bien loin
+derri&egrave;re lui le roi, dont on n'avait jamais parl&eacute;, M. de La Fayette,
+dont on ne parlait pas encore, et M. de Necker, dont on ne parlait plus.</p>
+
+<p>Et, comme si ce si&egrave;cle avait pris &agrave; t&acirc;che de donner &agrave; chaque esprit son
+aptitude, &agrave; chaque c&oelig;ur selon sa sympathie, &agrave; chaque corps selon ses
+besoins, en face de Mesmer, l'homme du mat&eacute;rialisme, s'&eacute;levait
+Saint-Martin, l'homme du spiritualisme, dont la doctrine venait consoler
+toutes les &acirc;mes que blessait le positivisme du docteur allemand.</p>
+
+<p>Qu'on se figure l'ath&eacute;e avec une religion plus douce que la religion
+elle-m&ecirc;me; qu'on se figure un r&eacute;publicain plein de politesse et de
+regards pour les rois; un gentilhomme des classes privil&eacute;gi&eacute;es,
+affectueux, tendre, amoureux du peuple; qu'on se repr&eacute;sente la triple
+attaque de cet homme, dou&eacute; de l'&eacute;loquence la plus logique, la plus
+s&eacute;duisante contre les cultes de la terre, qu'il appelle insens&eacute;s, par la
+seule raison qu'ils sont divins!</p>
+
+<p>Qu'on se figure enfin &Eacute;picure poudr&eacute; &agrave; blanc, en habit brod&eacute;, en veste &agrave;
+paillettes, en culotte de satin, en bas de soie et en talons rouges;
+&Eacute;picure ne se contentant pas de renverser les dieux auxquels il ne croit
+pas, mais &eacute;branlant les gouvernements qu'il traite comme les cultes,
+parce que jamais ils ne concordent, et presque toujours ne font
+qu'aboutir au malheur de l'humanit&eacute;, agissant contre la loi sociale
+qu'il infirme avec ce seul mot: elle punit semblablement des fautes
+dissemblables, elle punit l'effet sans appr&eacute;cier la cause.</p>
+
+<p>Supposez, maintenant, que ce tentateur, qui s'intitule le philosophe
+inconnu, r&eacute;un&icirc;t, pour fixer les hommes dans un cercle d'id&eacute;es
+diff&eacute;rentes, tout ce que l'imagination peut ajouter de charmes aux
+promesses d'un paradis moral, et qu'au lieu de dire: les hommes sont
+&eacute;gaux, ce qui est une absurdit&eacute;, il invente cette formule qui semble
+&eacute;chapp&eacute;e &agrave; la bouche m&ecirc;me qui la nie:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Les &ecirc;tres intelligents sont tous rois!</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Et puis, rendez-vous compte d'une pareille morale tombant tout &agrave; coup au
+milieu d'une soci&eacute;t&eacute; sans esp&eacute;rances, sans guides; d'une soci&eacute;t&eacute;,
+archipel sem&eacute; d'id&eacute;es c'est-&agrave;-dire d'&eacute;cueils. Rappelez-vous qu'&agrave; cette
+&eacute;poque les femmes sont tendres et folles, les hommes avides de pouvoir,
+d'honneurs et de plaisirs; enfin, que les rois laissent pencher la
+couronne sur laquelle, pour la premi&egrave;re fois, le peuple, debout et perdu
+dans l'ombre, attache un regard &agrave; la fois curieux et mena&ccedil;ant,
+trouvera-t-on &eacute;tonnant qu'elle f&icirc;t des pros&eacute;lytes, cette doctrine qui
+disait aux &acirc;mes: &laquo;Choisissez parmi vous l'&acirc;me sup&eacute;rieure, mais
+sup&eacute;rieure par l'amour, par la charit&eacute;, par la volont&eacute; puissante de bien
+aimer, de bien rendre heureux; puis, quand cette &acirc;me, faite homme, se
+sera r&eacute;v&eacute;l&eacute;e, courbez-vous, humiliez-vous, an&eacute;antissez-vous toutes, &acirc;mes
+inf&eacute;rieures, afin de laisser l'espace &agrave; la dictature de cette &acirc;me, qui
+a pour mission de vous r&eacute;habiliter dans votre principe essentiel,
+c'est-&agrave;-dire dans l'&eacute;galit&eacute; des souffrances, au sein de l'in&eacute;galit&eacute;
+forc&eacute;e des aptitudes et des fonctionnements.&raquo;</p>
+
+<p>Ajoutez &agrave; cela que le philosophe inconnu s'entourait de myst&egrave;res; qu'il
+adoptait l'ombre profonde pour discuter en paix, loin des espions et des
+parasites, la grande th&eacute;orie sociale qui pouvait devenir la politique du
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, disait-il, &acirc;mes fid&egrave;les, c&oelig;urs croyants, &eacute;coutez-moi et
+t&acirc;chez de me comprendre, ou plut&ocirc;t ne m'&eacute;coutez que si vous avez int&eacute;r&ecirc;t
+et curiosit&eacute; &agrave; me comprendre, car vous y aurez de la peine, et je ne
+livrerai pas mes secrets &agrave; quiconque n'arrachera point le voile.</p>
+
+<p>&laquo;Je dis les choses que je ne veux point para&icirc;tre dire, voil&agrave; pourquoi je
+para&icirc;trai souvent dire autre chose que ce que je dis.&raquo;</p>
+
+<p>Et Saint-Martin avait raison, et il avait bien r&eacute;ellement autour de son
+&oelig;uvre les d&eacute;fenseurs silencieux, sombres et jaloux de ses id&eacute;es,
+myst&eacute;rieux c&eacute;nacle dont nul ne per&ccedil;ait l'obscure et religieuse
+mysticit&eacute;.</p>
+
+<p>Ainsi travaillaient &agrave; la glorification de l'&acirc;me et de la mati&egrave;re, tout
+en r&ecirc;vant l'an&eacute;antissement de Dieu et l'an&eacute;antissement de la religion du
+Christ, ces deux hommes qui avaient divis&eacute; en deux camps et en deux
+besoins tous les esprits intelligents, toutes les natures choisies de
+France.</p>
+
+<p>Ainsi se groupaient autour du baquet de Mesmer, d'o&ugrave; jaillissait le
+bien-&ecirc;tre, toute la vie de sensualit&eacute;, tout le mat&eacute;rialisme &eacute;l&eacute;gant de
+cette nation d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute;e, tandis qu'autour du livre <i>Des erreurs et de la
+v&eacute;rit&eacute;</i> se r&eacute;unissaient les &acirc;mes pieuses, charitables, aimantes,
+alt&eacute;r&eacute;es de la r&eacute;alisation apr&egrave;s avoir savour&eacute; des chim&egrave;res.</p>
+
+<p>Que si, au-dessous de ces sph&egrave;res privil&eacute;gi&eacute;es, les id&eacute;es divergeaient
+ou se troublaient; que si les bruits s'en &eacute;chappant se transformaient en
+tonnerres, comme les lueurs s'&eacute;taient transform&eacute;es en &eacute;clairs, on
+comprendra l'&eacute;tat d'&eacute;bauche dans lequel demeurait la soci&eacute;t&eacute; subalterne,
+c'est-&agrave;-dire la bourgeoisie et le peuple, ce que plus tard on appela le
+tiers, lequel devinait seulement que l'on s'occupait de lui, et qui dans
+son impatience et sa r&eacute;signation br&ucirc;lait du d&eacute;sir de voler le feu sacr&eacute;,
+comme Prom&eacute;th&eacute;e, d'en animer un monde qui serait le sien et dans lequel
+il ferait ses affaires lui m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Les conspirations &agrave; l'&eacute;tat de conversations, les associations &agrave; l'&eacute;tat
+de cercles, les partis sociaux &agrave; l'&eacute;tat de quadrilles, c'est-&agrave;-dire la
+guerre civile et l'anarchie, voil&agrave; ce qui apparaissait sous tout cela au
+penseur, lequel ne voyait pas encore la seconde vie de cette soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>H&eacute;las! aujourd'hui que les voiles ont &eacute;t&eacute; d&eacute;chir&eacute;s, aujourd'hui que les
+peuples Prom&eacute;th&eacute;es ont dix fois &eacute;t&eacute; renvers&eacute;s par le feu qu'ils ont
+d&eacute;rob&eacute; eux-m&ecirc;mes, dites-nous ce que pouvait voir le penseur dans la fin
+de cet &eacute;trange XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle, sinon la d&eacute;composition d'un monde, sinon
+quelque chose de pareil &agrave; ce qui se passait apr&egrave;s la mort de C&eacute;sar et
+avant l'av&egrave;nement d'Auguste.</p>
+
+<p>Auguste fut l'homme qui s&eacute;para le monde pa&iuml;en du monde chr&eacute;tien, comme
+Napol&eacute;on est l'homme qui s&eacute;para le monde f&eacute;odal du monde d&eacute;mocratique.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre venons-nous de jeter et de conduire nos lecteurs apr&egrave;s nous
+dans une digression qui a d&ucirc; leur para&icirc;tre un peu longue; mais en v&eacute;rit&eacute;
+il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de toucher &agrave; cette &eacute;poque sans effleurer de la
+plume ces graves questions qui en sont la chair et la vie.</p>
+
+<p>Maintenant l'effort est fait: effort d'un enfant qui gratterait avec son
+ongle la rouille d'une statue antique, pour lire sous cette rouille une
+inscription aux trois quarts effac&eacute;e.</p>
+
+<p>Rentrons dans l'apparence. En continuant de nous occuper de la r&eacute;alit&eacute;,
+nous en dirions trop pour le romancier, trop peu pour l'historien.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVII" id="Chapitre_XVII"></a><a href="#table">Chapitre XVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Le baquet</a></h3>
+
+
+<p>La peinture que nous avons essay&eacute; de tracer dans le pr&eacute;c&eacute;dent chapitre,
+et du temps dans lequel on vivait, et des hommes dont on s'occupait en
+ce moment, peut l&eacute;gitimer aux yeux de nos lecteurs cet empressement
+inexprimable des Parisiens pour le spectacle des cures op&eacute;r&eacute;es
+publiquement par Mesmer.</p>
+
+<p>Aussi le roi Louis XVI, qui avait sinon la curiosit&eacute;, du moins
+l'appr&eacute;ciation des nouveaut&eacute;s qui faisaient bruit dans sa bonne ville de
+Paris, avait-il permis &agrave; la reine, &agrave; la condition, on se le rappelle,
+que l'auguste visiteuse serait accompagn&eacute;e d'une princesse, le roi
+avait-il permis &agrave; la reine d'aller voir une fois &agrave; son tour ce que tout
+le monde avait vu.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &agrave; deux jours de cette visite que M. le cardinal de Rohan avait
+rendue &agrave; Mme de La Motte.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait adouci; le d&eacute;gel &eacute;tait arriv&eacute;. Une arm&eacute;e de balayeurs,
+heureux et fiers d'en finir avec l'hiver, repoussait aux &eacute;gouts, avec
+l'ardeur de soldats qui ouvrent une tranch&eacute;e, les derni&egrave;res neiges,
+toutes souill&eacute;es et fondant en ruisseaux noirs.</p>
+
+<p>Le ciel, bleu et limpide, s'illuminait des premi&egrave;res &eacute;toiles, quand Mme
+de La Motte, v&ecirc;tue en femme &eacute;l&eacute;gante, offrant toutes les apparences de
+la richesse, arriva dans un fiacre que dame Clotilde avait choisi le
+plus neuf possible, et s'arr&ecirc;ta sur la place Vend&ocirc;me, en face d'une
+maison d'aspect grandiose et dont les hautes fen&ecirc;tres &eacute;taient
+splendidement &eacute;clair&eacute;es sur toute la fa&ccedil;ade.</p>
+
+<p>Cette maison &eacute;tait celle du docteur Mesmer.</p>
+
+<p>Outre le fiacre de Mme de La Motte, bon nombre d'&eacute;quipages ou chaises
+stationnaient devant cette maison; enfin, outre ces &eacute;quipages et ces
+chaises, deux ou trois cents curieux pi&eacute;tinaient dans la boue, et
+attendaient la sortie des malades gu&eacute;ris ou l'entr&eacute;e des malades &agrave;
+gu&eacute;rir.</p>
+
+<p>Ceux-ci, presque tous riches et titr&eacute;s, arrivaient dans leurs voitures
+armori&eacute;es, se faisaient descendre et porter par leurs laquais, et ces
+colis de nouvelle esp&egrave;ce, renferm&eacute;s dans des pelisses de fourrures ou
+dans des mantes de satin, n'&eacute;taient pas une mince consolation pour ces
+malheureux affam&eacute;s et demi-nus, qui guettaient &agrave; la porte cette preuve
+&eacute;vidente que Dieu fait les hommes sains ou malsains sans consulter leur
+arbre g&eacute;n&eacute;alogique.</p>
+
+<p>Quand un de ces malades au teint p&acirc;le, aux membres languissants, avait
+disparu sous la grande porte, un murmure se faisait dans les assistants,
+et il &eacute;tait bien rare que cette foule curieuse et inintelligente, qui
+voyait se presser &agrave; la porte des bals et sous les portiques des th&eacute;&acirc;tres
+toute cette aristocratie avide de plaisirs, ce qui &eacute;tait son plaisir &agrave;
+elle, ne reconn&ucirc;t pas, soit tel duc paralys&eacute; d'un bras ou d'une jambe,
+soit tel mar&eacute;chal de camp dont les pieds refusaient le service, moins &agrave;
+cause des fatigues de la marche militaire que de l'engourdissement des
+haltes faites chez les dames de l'Op&eacute;ra ou de la Com&eacute;die italienne.</p>
+
+<p>Il va sans dire que les investigations de la foule ne s'arr&ecirc;taient pas
+aux hommes seulement.</p>
+
+<p>Cette femme aussi, qu'on avait vue passer dans les bras de ses
+heiduques, la t&ecirc;te pendante, l'&oelig;il atone, comme les dames romaines que
+portaient leurs Thessaliens apr&egrave;s le repas, cette dame, sujette aux
+douleurs nerveuses, ou d&eacute;bilit&eacute;e par des exc&egrave;s et des veilles, et qui
+n'avait pu &ecirc;tre gu&eacute;rie ou ressuscit&eacute;e par ces com&eacute;diens &agrave; la mode ou ces
+anges vigoureux dont Mme Dugazon pouvait faire de si merveilleux r&eacute;cits,
+venait demander au baquet de Mesmer ce qu'elle avait vainement cherch&eacute;
+ailleurs.</p>
+
+<p>Et qu'on ne croie pas que nous exag&eacute;rions ici &agrave; plaisir l'avilissement
+des m&oelig;urs. Il faut bien l'avouer, &agrave; cette &eacute;poque, il y avait assaut
+entre les dames de la cour et les demoiselles du th&eacute;&acirc;tre. Celles-ci
+prenaient aux femmes du monde leurs amants et leurs maris, celles-l&agrave;
+volaient aux demoiselles du th&eacute;&acirc;tre leurs camarades et leurs cousins &agrave;
+la mode de Bretagne.</p>
+
+<p>Quelques-unes de ces dames &eacute;taient tout aussi connues que les hommes, et
+leurs noms circulaient dans la foule d'une fa&ccedil;on tout aussi bruyante,
+mais beaucoup, et sans doute ce n'&eacute;taient point celles dont le nom e&ucirc;t
+produit le moindre esclandre, beaucoup &eacute;chappaient ce soir-l&agrave; du moins
+au bruit et &agrave; la publicit&eacute;, en venant chez Mesmer le visage couvert d'un
+masque de satin.</p>
+
+<p>C'est que ce jour-l&agrave;, qui marquait la moiti&eacute; du car&ecirc;me, il y avait bal
+masqu&eacute; &agrave; l'Op&eacute;ra, et que ces dames ne comptaient quitter la place
+Vend&ocirc;me que pour passer imm&eacute;diatement au Palais-Royal.</p>
+
+<p>C'est au milieu de cette foule r&eacute;pandue en plaintes, en ironie, en
+admiration et surtout en murmures, que Mme la comtesse de La Motte passa
+droite et ferme, un masque sur la figure, et ne laissant d'autres traces
+de son passage que cette phrase r&eacute;p&eacute;t&eacute;e sur son chemin: &laquo;Ah! celle-ci ne
+doit pas &ecirc;tre bien malade.&raquo;</p>
+
+<p>Mais qu'on ne s'y trompe point, cette phrase n'impliquait point absence
+de commentaires.</p>
+
+<p>Car si Mme de La Motte n'&eacute;tait point malade, que venait-elle faire chez
+Mesmer?</p>
+
+<p>Si la foule e&ucirc;t, comme nous, &eacute;t&eacute; au courant des &eacute;v&eacute;nements que nous
+venons de raconter, elle e&ucirc;t trouv&eacute; que rien n'&eacute;tait plus simple que
+cette v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, Mme de La Motte avait beaucoup r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; son entretien avec
+M. le cardinal de Rohan, et surtout &agrave; l'attention toute particuli&egrave;re
+dont le cardinal avait honor&eacute; cette bo&icirc;te au portrait, oubli&eacute;e ou plut&ocirc;t
+perdue chez elle.</p>
+
+<p>Et comme dans le nom de la propri&eacute;taire de cette bo&icirc;te &agrave; portrait gisait
+toute la r&eacute;v&eacute;lation de la soudaine gracieuset&eacute; du cardinal, Mme de La
+Motte avait avis&eacute; &agrave; deux moyens de savoir ce nom.</p>
+
+<p>D'abord elle avait eu recours au plus simple.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait all&eacute;e &agrave; Versailles pour s'informer du bureau de charit&eacute; des
+dames allemandes.</p>
+
+<p>L&agrave;, comme on le pense bien, elle n'avait recueilli aucun renseignement.</p>
+
+<p>Les dames allemandes qui habitaient Versailles &eacute;taient en grand nombre,
+&agrave; cause de la sympathie ouverte que la reine &eacute;prouvait pour ses
+compatriotes; on en comptait cent cinquante ou deux cents.</p>
+
+<p>Seulement toutes &eacute;taient fort charitables, mais aucune n'avait eu l'id&eacute;e
+de mettre une enseigne sur le bureau de charit&eacute;.</p>
+
+<p>Jeanne avait donc demand&eacute; inutilement des renseignements sur les deux
+dames qui &eacute;taient venues la visiter; elle avait dit inutilement que
+l'une d'elles s'appelait Andr&eacute;e. On ne connaissait dans Versailles
+aucune dame allemande portant ce nom, du reste assez peu allemand.</p>
+
+<p>Les recherches n'avaient donc, de ce c&ocirc;t&eacute;, amen&eacute; aucun r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Demander directement &agrave; M. de Rohan le nom qu'il soup&ccedil;onnait, c'&eacute;tait
+d'abord lui laisser voir qu'on avait des id&eacute;es sur lui; c'&eacute;tait ensuite
+se retirer le plaisir et le m&eacute;rite d'une d&eacute;couverte faite malgr&eacute; tout le
+monde et en dehors de toutes les possibilit&eacute;s.</p>
+
+<p>Or, puisqu'il y avait eu myst&egrave;re dans la d&eacute;marche de ces dames chez
+Jeanne, myst&egrave;re dans les &eacute;tonnements et les r&eacute;ticences de M. de Rohan,
+c'est avec myst&egrave;re qu'il fallait arriver &agrave; savoir le mot de tant
+d'&eacute;nigmes.</p>
+
+<p>Il y avait d'ailleurs un attrait puissant dans le caract&egrave;re de Jeanne
+pour cette lutte avec l'inconnu.</p>
+
+<p>Elle avait entendu dire qu'&agrave; Paris, depuis quelque temps, un homme, un
+illumin&eacute;, un faiseur de miracles avait trouv&eacute; le moyen d'expulser du
+corps humain les maladies et les douleurs, comme autrefois le Christ
+chassait les d&eacute;mons du corps des poss&eacute;d&eacute;s.</p>
+
+<p>Elle savait que non seulement cet homme gu&eacute;rissait les maux physiques,
+mais qu'il arrachait de l'&acirc;me le secret douloureux qui la minait. On
+avait vu, sous sa conjuration toute-puissante, la volont&eacute; tenace de ses
+clients s'amollir et se transformer en une docilit&eacute; d'esclave.</p>
+
+<p>Ainsi, dans le sommeil qui succ&eacute;dait aux douleurs, apr&egrave;s que le savant
+m&eacute;decin avait calm&eacute; l'organisation la plus irrit&eacute;e en la plongeant dans
+un oubli complet, l'&acirc;me charm&eacute;e du repos qu'elle devait &agrave; l'enchanteur
+se mettait &agrave; l'enti&egrave;re disposition de ce nouveau ma&icirc;tre. Il en dirigeait
+d&egrave;s lors toutes les op&eacute;rations; il en dirigeait d&egrave;s lors tous les fils;
+aussi chaque pens&eacute;e de cette &acirc;me reconnaissante lui apparaissait
+transmise par un langage qui avait sur le langage humain l'avantage ou
+le d&eacute;savantage de ne jamais mentir.</p>
+
+<p>Bien plus, sortant du corps qui lui servait de prison au premier ordre
+de celui qui momentan&eacute;ment la dominait, cette &acirc;me courait le monde, se
+m&ecirc;lait aux autres &acirc;mes, les sondait sans rel&acirc;che, les fouillait
+impitoyablement, et faisait si bien que, comme le chien de chasse qui
+fait sortir le gibier du buisson dans lequel il se cache, s'y croyant en
+s&ucirc;ret&eacute;, elle finissait par faire sortir ce secret du c&oelig;ur o&ugrave; il &eacute;tait
+enseveli, le poursuivait, le joignait, et finissait par le rapporter aux
+pieds du ma&icirc;tre. Image assez fid&egrave;le du faucon ou de l'&eacute;pervier bien
+dress&eacute;, qui va chercher sous les nuages, pour le compte du fauconnier
+son ma&icirc;tre, le h&eacute;ron, la perdrix ou l'alouette d&eacute;sign&eacute;s &agrave; sa f&eacute;roce
+servilit&eacute;.</p>
+
+<p>De l&agrave;, r&eacute;v&eacute;lation d'une quantit&eacute; de secrets merveilleux.</p>
+
+<p>Mme de Duras avait retrouv&eacute; de la sorte un enfant vol&eacute; en nourrice; Mme
+de Chanton&eacute; un chien anglais, gros comme le poing, pour lequel elle e&ucirc;t
+donn&eacute; tous les enfants de la terre; et M. de Vaudreuil une boucle de
+cheveux pour laquelle il e&ucirc;t donn&eacute; la moiti&eacute; de sa fortune.</p>
+
+<p>Ces aveux avaient &eacute;t&eacute; faits par des <i>voyants</i> ou des <i>voyantes</i>, &agrave; la
+suite des op&eacute;rations magn&eacute;tiques du docteur Mesmer.</p>
+
+<p>Aussi pouvait-on venir choisir, dans la maison de l'illustre docteur,
+les secrets les plus propres &agrave; exercer cette facult&eacute; de divination
+surnaturelle; et Mme de La Motte comptait bien, en assistant &agrave; une
+s&eacute;ance, rencontrer ce ph&eacute;nix de ses curieuses recherches, et d&eacute;couvrir,
+par son moyen, la propri&eacute;taire de la bo&icirc;te qui faisait pour le moment
+l'objet de ses plus ardentes pr&eacute;occupations.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pourquoi elle se rendait en si grande h&acirc;te dans la salle o&ugrave; les
+malades se r&eacute;unissaient.</p>
+
+<p>Cette salle, nous en demandons pardon &agrave; nos lecteurs, va demander une
+description toute particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Nous l'aborderons franchement.</p>
+
+<p>L'appartement se divisait en deux salles principales.</p>
+
+<p>Lorsqu'on avait travers&eacute; les antichambres et exhib&eacute; les passeports
+n&eacute;cessaires aux huissiers de service, on &eacute;tait admis dans un salon dont
+les fen&ecirc;tres, herm&eacute;tiquement ferm&eacute;es, interceptaient le jour et l'air
+dans le jour, le bruit et l'air pendant la nuit.</p>
+
+<p>Au milieu du salon, sous un lustre dont les bougies ne donnaient qu'une
+clart&eacute; affaiblie et presque mourante, on remarquait une vaste cuve
+ferm&eacute;e par un couvercle.</p>
+
+<p>Cette cuve n'avait rien d'&eacute;l&eacute;gant dans la forme. Elle n'&eacute;tait pas orn&eacute;e;
+nulle draperie ne dissimulait la nudit&eacute; de ses flancs de m&eacute;tal.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait cette cuve que l'on appelait le baquet de Mesmer.</p>
+
+<p>Quelle vertu renfermait ce baquet? Rien de plus simple &agrave; expliquer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait presque enti&egrave;rement rempli d'eau charg&eacute;e de principes
+sulfureux, laquelle eau concentrait ses miasmes sous le couvercle pour
+en saturer &agrave; leur tour les bouteilles rang&eacute;es m&eacute;thodiquement au fond du
+baquet dans des positions inverses.</p>
+
+<p>Il y avait ainsi croisement des courants myst&eacute;rieux &agrave; l'influence
+desquels les malades devaient leur gu&eacute;rison.</p>
+
+<p>Au couvercle &eacute;tait soud&eacute; un anneau de fer soutenant une longue corde,
+dont nous allons conna&icirc;tre la destination en jetant un coup d'&oelig;il sur
+les malades.</p>
+
+<p>Ceux-ci, que nous avons vus entrer tout &agrave; l'heure dans l'h&ocirc;tel, se
+tenaient, p&acirc;les et languissants, assis sur des fauteuils rang&eacute;s autour
+de la cuve.</p>
+
+<p>Hommes et femmes entrem&ecirc;l&eacute;s, indiff&eacute;rents, s&eacute;rieux ou inquiets,
+attendaient le r&eacute;sultat de l'&eacute;preuve.</p>
+
+<p>Un valet, prenant le bout de cette longue corde, attach&eacute;e au couvercle
+du baquet, la roulait en anneau autour des membres malades, de telle
+sorte que tous, li&eacute;s par la m&ecirc;me cha&icirc;ne, per&ccedil;ussent en m&ecirc;me temps les
+effets de l'&eacute;lectricit&eacute; contenue dans le baquet.</p>
+
+<p>Puis, afin de n'interrompre aucunement l'action des fluides animaux
+transmis et modifi&eacute;s &agrave; chaque nature, les malades avaient soin, sur la
+recommandation du docteur, de se toucher l'un l'autre, soit du coude,
+soit de l'&eacute;paule, soit des pieds, en sorte que le baquet sauveur
+envoyait simultan&eacute;ment &agrave; tous les corps sa chaleur et sa r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration
+puissantes.</p>
+
+<p>Certes, c'&eacute;tait un curieux spectacle que celui de cette c&eacute;r&eacute;monie
+m&eacute;dicale, et l'on ne s'&eacute;tonnera pas qu'il excit&acirc;t la curiosit&eacute;
+parisienne &agrave; un si haut degr&eacute;.</p>
+
+<p>Vingt ou trente malades rang&eacute;s autour de cette cuve; un valet muet comme
+les assistants et les enla&ccedil;ant d'une corde comme Laocoon et ses fils,
+des replis de leurs serpents; puis cet homme lui-m&ecirc;me se retirant d'un
+pas furtif, apr&egrave;s avoir d&eacute;sign&eacute; aux malades les tringles de fer qui,
+s'embo&icirc;tant &agrave; certains trous de la cuve, devaient servir de conducteurs
+plus imm&eacute;diatement locaux &agrave; l'action salutaire du fluide mesm&eacute;rien.</p>
+
+<p>Et d'abord, d&egrave;s que la s&eacute;ance &eacute;tait ouverte, une certaine chaleur douce
+et p&eacute;n&eacute;trante commen&ccedil;ait &agrave; circuler dans le salon; elle amollissait les
+fibres un peu tendues des malades; elle montait, par degr&eacute;s, du parquet
+au plafond et bient&ocirc;t se chargeait de parfums d&eacute;licats, sous la vapeur
+desquels se penchaient, alourdis, les cerveaux les plus rebelles.</p>
+
+<p>Alors on voyait les malades s'abandonner &agrave; l'impression toute
+voluptueuse de cette atmosph&egrave;re, lorsque soudain une musique suave et
+vibrante, ex&eacute;cut&eacute;e par des instruments et des musiciens invisibles, se
+perdait comme une douce flamme au milieu de ces parfums et de cette
+chaleur.</p>
+
+<p>Pure comme le cristal au bord duquel elle prenait naissance, cette
+musique frappait les nerfs avec une puissance irr&eacute;sistible. On e&ucirc;t dit
+un de ces bruits myst&eacute;rieux et inconnus de la nature qui &eacute;tonnent et
+charment les animaux eux-m&ecirc;mes, une plainte du vent dans les spirales
+sonores des rochers.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, aux sons de l'harmonica se joignaient des voix harmonieuses,
+group&eacute;es comme une masse de fleurs dont bient&ocirc;t les notes &eacute;parpill&eacute;es
+comme des feuilles allaient sur la t&ecirc;te des assistants.</p>
+
+<p>Sur tous les visages que la surprise avait anim&eacute;s d'abord, se peignait
+peu &agrave; peu la satisfaction mat&eacute;rielle, caress&eacute;e par tous ses endroits
+sensibles. L'&acirc;me c&eacute;dait; elle sortait de ce refuge o&ugrave; elle se cache
+quand les maux du corps l'assi&egrave;gent, et se r&eacute;pandant libre et joyeuse
+dans toute l'organisation, elle domptait la mati&egrave;re et se transformait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le moment o&ugrave; chacun des malades avait pris dans ses doigts une
+tringle de fer assujettie au couvercle du baquet et dirigeait cette
+tringle sur sa poitrine, son c&oelig;ur ou sa t&ecirc;te, si&egrave;ge plus sp&eacute;cial de la
+maladie.</p>
+
+<p>Qu'on se figure alors la b&eacute;atitude rempla&ccedil;ant sur tous les visages la
+souffrance et l'anxi&eacute;t&eacute;, qu'on se repr&eacute;sente l'assoupissement &eacute;go&iuml;ste de
+ces satisfactions qui absorbent, le silence, entrecoup&eacute; de soupirs, qui
+p&egrave;se sur toute cette assembl&eacute;e, et l'on aura l'id&eacute;e la plus exacte
+possible de la sc&egrave;ne que nous venons d'esquisser &agrave; deux tiers de si&egrave;cle
+du jour o&ugrave; elle avait lieu.</p>
+
+<p>Maintenant, quelques mots plus particuliers sur les acteurs.</p>
+
+<p>Et d'abord les acteurs se divisaient en deux classes:</p>
+
+<p>Les uns, malades, peu soucieux de ce qu'on appelle le respect humain,
+limite fort v&eacute;n&eacute;r&eacute;e des gens de condition m&eacute;diocre, mais toujours
+franchie par les tr&egrave;s grands ou les tr&egrave;s petits; les uns, disons-nous,
+v&eacute;ritables acteurs, n'&eacute;taient venus dans ce salon que pour &ecirc;tre gu&eacute;ris,
+et ils essayaient de tout leur c&oelig;ur d'arriver &agrave; ce but.</p>
+
+<p>Les autres, sceptiques ou simples curieux, ne souffrant d'aucune
+maladie, avaient p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la maison de Mesmer comme on entre dans un
+th&eacute;&acirc;tre, soit qu'ils eussent voulu se rendre compte de l'effet &eacute;prouv&eacute;
+quand on entourait le baquet enchant&eacute;, soit que, simples spectateurs,
+ils eussent voulu simplement &eacute;tudier ce nouveau syst&egrave;me physique, et ne
+s'occupassent que de regarder les malades et m&ecirc;me ceux qui partageaient
+la cure en se portant bien.</p>
+
+<p>Parmi les premiers, fougueux adeptes de Mesmer, li&eacute;s &agrave; sa doctrine par
+la reconnaissance peut-&ecirc;tre, on distinguait une jeune femme d'une belle
+taille, d'une belle figure, d'une mise une peu extravagante, qui,
+soumise &agrave; l'action du fluide et s'appliquant &agrave; elle-m&ecirc;me avec la tringle
+les plus fortes doses sur la t&ecirc;te et sur l'&eacute;pigastre, commen&ccedil;ait &agrave;
+rouler ses beaux yeux comme si tout languissait en elle, tandis que ses
+mains frissonnaient sous ces premi&egrave;res titillations nerveuses qui
+indiquent l'envahissement du fluide magn&eacute;tique.</p>
+
+<p>Lorsque sa t&ecirc;te se renversait en arri&egrave;re sur le dossier du fauteuil, les
+assistants pouvaient regarder tout &agrave; leur aise ce front p&acirc;le, ces l&egrave;vres
+convulsives, et ce beau cou marbr&eacute; peu &agrave; peu par le flux et le reflux
+plus rapide du sang.</p>
+
+<p>Alors, parmi les assistants, dont beaucoup tenaient avec &eacute;tonnement les
+yeux fix&eacute;s sur cette jeune femme, deux ou trois t&ecirc;tes, s'inclinant l'une
+vers l'autre, se communiquaient une id&eacute;e &eacute;trange sans doute qui
+redoublait l'attention r&eacute;ciproque de ces curieux.</p>
+
+<p>Au nombre de ces curieux &eacute;tait Mme de La Motte, qui, sans crainte d'&ecirc;tre
+reconnue, ou s'inqui&eacute;tant peu de l'&ecirc;tre, tenait &agrave; la main le masque de
+satin qu'elle avait pos&eacute; sur son visage pour traverser la foule.</p>
+
+<p>Au reste, par la fa&ccedil;on dont elle s'&eacute;tait plac&eacute;e, elle &eacute;chappait &agrave; peu
+pr&egrave;s &agrave; tous les regards.</p>
+
+<p>Elle se tenait pr&egrave;s de la porte, adoss&eacute;e &agrave; un pilastre, voil&eacute;e par une
+draperie, et de l&agrave; elle voyait tout sans &ecirc;tre vue.</p>
+
+<p>Mais, parmi tout ce qu'elle voyait, la chose qui lui paraissait la plus
+digne d'attention &eacute;tait sans doute la figure de cette jeune femme
+&eacute;lectris&eacute;e par le fluide mesm&eacute;rien.</p>
+
+<p>En effet, cette figure l'avait tellement frapp&eacute;e, que depuis plusieurs
+minutes elle restait &agrave; sa place, fix&eacute;e par une irr&eacute;sistible avidit&eacute; de
+voir et de savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmurait-elle sans d&eacute;tacher les yeux de la belle malade, c'est &agrave;
+n'en pas douter la dame de charit&eacute; qui est venue chez moi l'autre soir,
+et qui est la cause singuli&egrave;re de tout l'int&eacute;r&ecirc;t que m'a t&eacute;moign&eacute; Mgr de
+Rohan.</p>
+
+<p>Et, bien convaincue qu'elle ne se trompait pas, d&eacute;sireuse du hasard qui
+faisait pour elle ce que ses recherches n'avaient pu faire, elle
+s'approcha.</p>
+
+<p>Mais en ce moment la jeune convulsionnaire ferma ses yeux, crispa sa
+bouche, et battit faiblement l'air avec ses deux mains.</p>
+
+<p>Avec ses deux mains qui, il faut bien le dire, n'&eacute;taient pas tout &agrave; fait
+ces mains fines et effil&eacute;es, ces mains d'une blancheur de cire que Mme
+de La Motte avait admir&eacute;es chez elles quelques jours auparavant.</p>
+
+<p>La contagion de la crise fut &eacute;lectrique chez la plupart des malades, le
+cerveau s'&eacute;tait satur&eacute; de bruits et de parfums. Toute l'irritation
+nerveuse &eacute;tait sollicit&eacute;e. Bient&ocirc;t, hommes et femmes, entra&icirc;n&eacute;s par
+l'exemple de leur jeune compagne, se mirent &agrave; pousser des soupirs, des
+murmures, des cris, et, remuant bras, jambes et t&ecirc;tes, entr&egrave;rent
+franchement et irr&eacute;sistiblement dans cet acc&egrave;s auquel le ma&icirc;tre avait
+donn&eacute; le nom de crise.</p>
+
+<p>En ce moment, un homme parut dans la salle, sans que nul l'y e&ucirc;t vu
+entrer, sans que personne p&ucirc;t dire comment il y &eacute;tait entr&eacute;.</p>
+
+<p>Sortait-il de la cuve comme Phoebus? Apollon des eaux, &eacute;tait-il la
+vapeur embaum&eacute;e et harmonieuse de la salle qui se condensait? Toujours
+est-il qu'il se trouva l&agrave; subitement, et que son habit lilas, doux et
+frais &agrave; l'&oelig;il, sa belle figure p&acirc;le, intelligente et sereine, ne
+d&eacute;mentirent pas le caract&egrave;re un peu divin de cette apparition.</p>
+
+<p>Il tenait &agrave; la main une longue baguette, appuy&eacute;e ou plut&ocirc;t tremp&eacute;e pour
+ainsi dire au fameux baquet.</p>
+
+<p>Il fit un signe: les portes s'ouvrirent, vingt robustes valets
+accoururent, et, saisissant avec une rapide adresse chacun des malades,
+qui commen&ccedil;aient &agrave; perdre l'&eacute;quilibre sur leurs fauteuils, ils les
+transport&egrave;rent en moins d'une minute dans la salle voisine.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; s'accomplissait cette op&eacute;ration, devenue int&eacute;ressante par
+le paroxysme de b&eacute;atitude furieuse auquel s'abandonnait la jeune
+convulsionnaire, Mme de La Motte, qui s'&eacute;tait avanc&eacute;e avec les curieux
+jusqu'&agrave; cette nouvelle salle destin&eacute;e aux malades, entendit un homme
+s'&eacute;crier:</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est elle, c'est bien elle!</p>
+
+<p>Mme de La Motte se pr&eacute;parait &agrave; demander &agrave; cet homme:</p>
+
+<p>&mdash;Qui, elle?</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, deux dames entr&egrave;rent au fond de la premi&egrave;re salle, appuy&eacute;es
+l'une sur l'autre et suivies, &agrave; une certaine distance, d'un homme qui
+avait tout l'ext&eacute;rieur d'un valet de confiance, bien qu'il f&ucirc;t d&eacute;guis&eacute;
+sous un habit bourgeois.</p>
+
+<p>La tournure de ces deux femmes, de l'une d'elles surtout, frappa si bien
+la comtesse, qu'elle fit un pas vers elles.</p>
+
+<p>En ce moment un grand cri, parti de la salle et &eacute;chapp&eacute; aux l&egrave;vres de la
+convulsionnaire, entra&icirc;na tout le monde de son c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t l'homme qui avait d&eacute;j&agrave; dit: &laquo;C'est elle!&raquo; et qui se trouvait
+pr&egrave;s de Mme de La Motte, s'&eacute;cria d'une voix sourde et myst&eacute;rieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, messieurs, regardez donc, c'est la reine.</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot, Jeanne tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;La reine! s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois plusieurs voix effray&eacute;es et surprises.</p>
+
+<p>&mdash;La reine chez Mesmer!</p>
+
+<p>&mdash;La reine dans une crise! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent d'autres voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! disait l'un, c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, r&eacute;pondit l'inconnu avec tranquillit&eacute;; connaissez-vous la
+reine, oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, murmur&egrave;rent la plupart des assistants, la ressemblance est
+incroyable.</p>
+
+<p>Mme de La Motte avait un masque comme toutes les femmes qui, en sortant
+de chez Mesmer, devaient se rendre au bal de l'Op&eacute;ra. Elle pouvait donc
+questionner sans risque.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, demanda-t-elle &agrave; l'homme aux exclamations, lequel &eacute;tait un
+corps volumineux, un visage plein et color&eacute; avec des yeux &eacute;tincelants et
+singuli&egrave;rement observateurs, ne dites-vous pas que la reine est ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, c'est &agrave; n'en pas douter, r&eacute;pondit celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Et o&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette jeune femme que vous apercevez l&agrave;-bas, sur des coussins
+violets, dans une crise si ardente qu'elle ne peut mod&eacute;rer ses
+transports, c'est la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sur quoi fondez-vous votre id&eacute;e, monsieur, que la reine est cette
+femme?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout simplement sur ceci, madame, que cette femme est la reine,
+r&eacute;pliqua imperturbablement le personnage accusateur.</p>
+
+<p>Et il quitta son interlocutrice pour aller appuyer et propager la
+nouvelle dans les groupes.</p>
+
+<p>Jeanne se d&eacute;tourna du spectacle presque r&eacute;voltant que donnait
+l'&eacute;pileptique. Mais &agrave; peine eut-elle fait quelques pas vers la porte,
+qu'elle se trouva presque face &agrave; face avec les deux dames qui, en
+attendant qu'elles passassent aux convulsionnaires, regardaient, non
+sans un vif int&eacute;r&ecirc;t, le baquet, les tringles et le couvercle.</p>
+
+<p>&Agrave; peine Jeanne e&ucirc;t-elle vu le visage de la plus &acirc;g&eacute;e des deux dames,
+qu'elle poussa un cri &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda celle-ci.</p>
+
+<p>Jeanne arracha vivement son masque.</p>
+
+<p>&mdash;Me reconnaissez-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>La dame fit et presque aussit&ocirc;t r&eacute;prima un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, fit-elle avec un certain trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je vous reconnais, et je vais vous en donner une preuve.</p>
+
+<p>Les deux dames, &agrave; cette interpellation, se serr&egrave;rent l'une contre
+l'autre avec effroi.</p>
+
+<p>Jeanne tira de sa poche la bo&icirc;te au portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez oubli&eacute; cela chez moi, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand cela serait, madame, demanda l'a&icirc;n&eacute;e, pourquoi tant
+d'&eacute;motion?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &eacute;mue du danger que court ici Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas avant que vous ayez mis ce masque, madame.</p>
+
+<p>Et elle tendit son loup &agrave; la reine, qui h&eacute;sitait, se croyant
+suffisamment cach&eacute;e sous sa coiffe.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce! pas un instant &agrave; perdre, continua Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, faites, madame, dit tout bas la seconde femme &agrave; la reine.</p>
+
+<p>La reine mit machinalement le masque sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, venez, venez, dit Jeanne.</p>
+
+<p>Et elle entra&icirc;na les deux femmes si vivement, qu'elles ne s'arr&ecirc;t&egrave;rent
+qu'&agrave; la porte de la rue, o&ugrave; elles se trouv&egrave;rent au bout de quelques
+secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit la reine en respirant.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; n'a &eacute;t&eacute; vue de personne?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, m'expliquerez-vous...</p>
+
+<p>&mdash;Que, pour le moment, Votre Majest&eacute; en croie sa fid&egrave;le servante quand
+celle-ci vient de lui dire qu'elle court le plus grand danger.</p>
+
+<p>&mdash;Encore, ce danger, quel est-il?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai l'honneur de tout dire &agrave; Sa Majest&eacute;, si elle daigne un jour
+m'accorder une heure d'audience. Mais la chose est longue; Sa Majest&eacute;
+peut &ecirc;tre connue, remarqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Et comme elle voyait que la reine manifestait quelque impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit-elle &agrave; la princesse de Lamballe, joignez-vous &agrave; moi,
+je vous en supplie, pour obtenir que Sa Majest&eacute; parte, et parte &agrave;
+l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La princesse fit un geste suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit la reine, puisque vous le voulez.</p>
+
+<p>Puis, se retournant vers Mme de La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez demand&eacute; une audience? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'aspire &agrave; l'honneur de donner &agrave; Votre Majest&eacute; l'explication de ma
+conduite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! rapportez-moi cette bo&icirc;te et demandez le concierge Laurent;
+il sera pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>Et, se retournant vers la rue:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Kommen Sie da</i>, <i>Weber</i><a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>! cria-t-elle en allemand.</p>
+
+<p>Un carrosse s'approcha avec rapidit&eacute;; les deux princesses s'y
+&eacute;lanc&egrave;rent.</p>
+
+<p>Mme de La Motte resta sur la porte jusqu'&agrave; ce qu'elle l'e&ucirc;t perdu de
+vue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle tout bas, j'ai bien fait de faire ce que j'ai fait; mais
+pour la suite... r&eacute;fl&eacute;chissons.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVIII" id="Chapitre_XVIII"></a><a href="#table">Chapitre XVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">Mademoiselle Oliva</a></h3>
+
+
+<p>Pendant ce temps, l'homme qui avait signal&eacute; la pr&eacute;tendue reine aux
+regards des assistants frappait sur l'&eacute;paule d'un des spectateurs &agrave;
+l'&oelig;il avide, &agrave; l'habit r&acirc;p&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous qui &ecirc;tes journaliste, dit-il, le beau sujet d'article!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;En voulez-vous le sommaire?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici: &laquo;Du danger qu'il y a de na&icirc;tre sujet d'un pays dont le roi
+est gouvern&eacute; par la reine, laquelle reine aime les crises.&raquo;</p>
+
+<p>Le gazetier se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Et la Bastille? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! Est-ce qu'il n'y a pas les anagrammes, &agrave; l'aide
+desquelles on &eacute;vite tous les censeurs royaux? Je vous demande un peu si
+jamais un censeur vous interdira de raconter l'histoire du prince Silou
+et de la princesse Etteniotna, souveraine de Narfec? Hein! qu'en
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, s'&eacute;cria le gazetier enflamm&eacute;, l'id&eacute;e est admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous prie de croire qu'un chapitre intitul&eacute;: <i>Les crises de la
+princesse Etteniotna chez le fakir Remsem</i> obtiendrait un joli succ&egrave;s
+dans les salons.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, et r&eacute;digez-nous cela de votre meilleure encre.</p>
+
+<p>Le gazetier serra la main de l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous enverrai-je quelques num&eacute;ros? dit-il; je le ferai avec bien du
+plaisir, s'il vous pla&icirc;t de me dire votre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui! L'id&eacute;e me ravit, et ex&eacute;cut&eacute;e par vous, elle gagnera cent
+pour cent. &Agrave; combien tirez-vous ordinairement vos petits pamphlets?</p>
+
+<p>&mdash;Deux mille.</p>
+
+<p>&mdash;Rendez-moi donc un service?</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez ces cinquante louis et faites tirer &agrave; six mille.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! monsieur; oh! mais vous me comblez... Que je sache au moins
+le nom d'un si g&eacute;n&eacute;reux protecteur des lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le dirai en faisant prendre chez vous un millier d'exemplaires
+&agrave; deux livres la pi&egrave;ce, dans huit jours, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'y travaillerai jour et nuit, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ce soit divertissant.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; faire rire aux larmes tout Paris, except&eacute; une personne.</p>
+
+<p>&mdash;Qui pleurera jusqu'au sang, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, que vous avez d'esprit!</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien bon. &Agrave; propos, datez la publication de Londres.</p>
+
+<p>&mdash;Comme toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis bien votre serviteur.</p>
+
+<p>Et le gros inconnu cong&eacute;dia le folliculaire, lequel, ses cinquante louis
+en poche, s'enfuit l&eacute;ger comme un oiseau de mauvais augure.</p>
+
+<p>L'inconnu demeur&eacute; seul, ou plut&ocirc;t sans compagnon, regarda encore, dans
+la salle des crises, la jeune femme dont l'extase avait fait place &agrave; une
+prostration absolue, et dont une femme de chambre affect&eacute;e au service
+des dames en travail de crise abaissait chastement les jupes un peu
+indiscr&egrave;tes.</p>
+
+<p>Il remarqua dans cette d&eacute;licate beaut&eacute; des traits fins et voluptueux, la
+gr&acirc;ce noble de ce sommeil abandonn&eacute;; puis, revenant sur ses pas:</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;cid&eacute;ment, dit-il, la ressemblance est effrayante. Dieu, qui l'a
+faite, avait ses desseins; il a condamn&eacute; d'avance celle de l&agrave;-bas, &agrave; qui
+celle-ci ressemble.&raquo;</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il achevait de formuler cette pens&eacute;e mena&ccedil;ante, la jeune
+femme se souleva lentement du milieu des coussins, et, s'aidant du bras
+d'un voisin r&eacute;veill&eacute; d&eacute;j&agrave; de l'extase, elle s'occupa de remettre un peu
+d'ordre dans sa toilette fort compromise.</p>
+
+<p>Elle rougit un peu de voir l'attention que les assistants lui donnaient,
+r&eacute;pondit avec une politesse coquette aux questions graves et avenantes &agrave;
+la fois de Mesmer; puis, &eacute;tirant ses bras ronds et ses jolies jambes
+comme une chatte qui sort du sommeil, elle traversa les trois salons,
+r&eacute;coltant, sans en perdre un seul, tous les regards, soit railleurs,
+soit convoiteurs, soit effar&eacute;s, que lui envoyaient les assistants.</p>
+
+<p>Mais ce qui la surprit au point de la faire sourire, c'est qu'en passant
+devant un groupe chuchotant dans un coin du salon, elle essuya, au lieu
+d'&oelig;illades mutines et de propos galants, une bord&eacute;e de r&eacute;v&eacute;rences si
+respectueuses que nul courtisan fran&ccedil;ais n'en e&ucirc;t trouv&eacute; de plus
+guind&eacute;es et de plus s&eacute;v&egrave;res pour saluer sa reine.</p>
+
+<p>Et r&eacute;ellement ce groupe stup&eacute;fait et r&eacute;v&eacute;rencieux avait &eacute;t&eacute; compos&eacute; &agrave; la
+h&acirc;te par cet inconnu infatigable qui, cach&eacute; derri&egrave;re eux, leur disait &agrave;
+demi voix:</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, messieurs, n'importe, ce n'est pas moins la reine de
+France; saluons, saluons bas.</p>
+
+<p>La petite personne, objet de tant de respect, franchit avec une sorte
+d'inqui&eacute;tude le dernier vestibule et arriva dans la cour.</p>
+
+<p>L&agrave; ses yeux fatigu&eacute;s cherch&egrave;rent un fiacre ou une chaise &agrave; porteurs:
+elle ne trouva ni l'un ni l'autre; seulement, au bout d'une minute
+d'ind&eacute;cision &agrave; peu pr&egrave;s, lorsqu'elle posait d&eacute;j&agrave; son pied mignon sur le
+pav&eacute;, un grand laquais s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;La voiture de madame! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pliqua la jeune femme, je n'ai pas de voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Madame est venue dans un fiacre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;De la rue Dauphine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais ramener madame chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, ramenez-moi, dit la petite personne d'un air fort d&eacute;lib&eacute;r&eacute;, sans
+avoir conserv&eacute; plus d'une minute l'esp&egrave;ce d'inqui&eacute;tude que l'impr&eacute;vu de
+cette position e&ucirc;t caus&eacute;e &agrave; toute autre femme.</p>
+
+<p>Le laquais fit un signe auquel r&eacute;pondit aussit&ocirc;t un carrosse de bonne
+apparence, qui vint recevoir la dame au p&eacute;ristyle.</p>
+
+<p>Le laquais releva le marchepied, cria au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Rue Dauphine!</p>
+
+<p>Les chevaux partirent avec rapidit&eacute;; arriv&eacute;s au Pont-Neuf, la petite
+dame, qui go&ucirc;tait fort cette fa&ccedil;on d'aller, comme dit La Fontaine,
+regrettait de ne pas loger au Jardin des Plantes.</p>
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;ta. Le marchepied s'abaissa; d&eacute;j&agrave; le laquais bien
+appris tendait la main pour recevoir le passe-partout &agrave; l'aide duquel
+rentraient chez eux les habitants des trente mille maisons de Paris qui
+n'&eacute;taient pas des h&ocirc;tels et qui n'avaient ni concierge ni suisse.</p>
+
+<p>Ce laquais ouvrit donc la porte pour m&eacute;nager les doigts de la petite
+dame; puis, au moment o&ugrave; celle-ci p&eacute;n&eacute;trait dans l'all&eacute;e sombre, il
+salua et referma la porte.</p>
+
+<p>Le carrosse se remit &agrave; rouler et disparut.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! s'&eacute;cria la jeune femme, voil&agrave; une agr&eacute;able aventure. C'est
+bien galant de la part de M. de Mesmer. Oh! que je suis fatigu&eacute;e. Il
+aura pr&eacute;vu cela. C'est un bien grand m&eacute;decin.</p>
+
+<p>En disant ces mots, elle &eacute;tait arriv&eacute;e au deuxi&egrave;me &eacute;tage de la maison,
+sur un palier command&eacute; par deux portes.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'elle eut frapp&eacute;, une vieille lui ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bonsoir, m&egrave;re; le souper est-il pr&ecirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et m&ecirc;me il refroidit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il l&agrave;, <i>lui</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore; mais le monsieur y est.</p>
+
+<p>&mdash;Quel monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Celui auquel vous avez besoin de parler ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous.</p>
+
+<p>Ce colloque avait lieu dans une esp&egrave;ce de petite antichambre vitr&eacute;e, qui
+s&eacute;parait le palier d'une grande chambre donnant sur la rue.</p>
+
+<p>Au travers du vitrage, on voyait distinctement la lampe qui &eacute;clairait
+cette chambre, dont l'aspect &eacute;tait, sinon satisfaisant, du moins
+supportable.</p>
+
+<p>De vieux rideaux, d'une soie jaune, que le temps avait vein&eacute;s et
+blanchis par places, quelques chaises de velours d'Utrecht vert &agrave; c&ocirc;tes,
+et un grand chiffonnier &agrave; douze tiroirs, en marqueterie, un vieux sofa
+jaune, telles &eacute;taient les magnificences de l'appartement.</p>
+
+<p>Elle ne reconnut pas cet homme, mais nos lecteurs le reconna&icirc;tront bien;
+c'&eacute;tait celui qui avait ameut&eacute; les curieux sur le passage de la
+pr&eacute;tendue reine, l'homme aux cinquante louis donn&eacute;s pour le pamphlet.</p>
+
+<p>Un cartel meublait la chemin&eacute;e, flanqu&eacute; de deux potiches bleu-Japon
+visiblement f&ecirc;l&eacute;es.</p>
+
+<p>La jeune femme ouvrit brusquement la porte vitr&eacute;e et vint jusqu'au sofa,
+sur lequel elle vit assis fort tranquillement un homme d'une bonne mine,
+gras plut&ocirc;t que maigre, qui jouait d'une fort belle main blanche avec un
+tr&egrave;s riche jabot de dentelle.</p>
+
+<p>La jeune femme n'eut pas le temps de commencer l'entretien.</p>
+
+<p>Ce singulier personnage fit une esp&egrave;ce de salut, moiti&eacute; mouvement,
+moiti&eacute; inclination, et attachant sur son h&ocirc;tesse un regard brillant et
+plein de bienveillance:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit-il, ce que vous allez me demander; mais je vous r&eacute;pondrai
+mieux en vous questionnant moi-m&ecirc;me. Vous &ecirc;tes Mlle Oliva?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Charmante femme tr&egrave;s nerveuse et tr&egrave;s &eacute;prise du syst&egrave;me de M. Mesmer.</p>
+
+<p>&mdash;J'arrive de chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien! cela ne vous explique pas, &agrave; ce que me disent vos beaux
+yeux, pourquoi vous me trouvez sur votre sofa, et voil&agrave; ce que vous
+d&eacute;sirez plus particuli&egrave;rement conna&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez devin&eacute; juste, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me faire la gr&acirc;ce de vous asseoir; si vous restiez debout,
+je serais forc&eacute; de me lever aussi; alors nous ne causerions plus
+commod&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez vous flatter d'avoir des mani&egrave;res fort extraordinaires,
+r&eacute;pliqua la jeune femme que nous appellerons d&eacute;sormais Mlle Oliva,
+puisqu'elle daignait r&eacute;pondre &agrave; ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je vous ai vue tout &agrave; l'heure chez M. Mesmer; je vous ai
+trouv&eacute;e telle que je vous souhaitais.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous alarmez pas, mademoiselle; je ne vous dis pas que je vous
+ai trouv&eacute;e charmante; non, cela vous ferait l'effet d'une d&eacute;claration
+d'amour, et telle n'est pas mon intention. Ne vous reculez pas, je vous
+prie, vous allez me forcer de crier comme un sourd.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, alors? fit na&iuml;vement Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, continua l'inconnu, que vous &ecirc;tes habitu&eacute;e &agrave; vous entendre
+dire que vous &ecirc;tes belle; moi, je le pense; d'ailleurs, j'ai autre chose
+&agrave; vous proposer.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, en v&eacute;rit&eacute;, vous me parlez sur un ton...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous effarouchez donc pas avant de m'avoir entendu... Est-ce qu'il
+y a quelqu'un de cach&eacute;, ici?</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'est cach&eacute;, monsieur, mais enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si personne n'est cach&eacute;, ne nous g&ecirc;nons pas pour parier... Que
+diriez-vous d'une petite association entre nous?</p>
+
+<p>&mdash;Une association... Vous voyez bien...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; encore que vous confondez. Je ne vous dis pas liaison, je vous
+dis association. Je ne vous dis pas amour, je vous dis affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle sorte d'affaires? demanda Oliva, dont la curiosit&eacute; se
+trahissait par un v&eacute;ritable &eacute;bahissement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous faites toute la journ&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez point; je ne suis point pour vous bl&acirc;mer; dites-moi ce
+qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais rien, ou du moins je fais le moins possible.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes paresseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous dites tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Qu'est-ce que cela me fait, &agrave; moi, que vous soyez
+paresseuse? Aimez-vous &agrave; vous promener?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; courir les spectacles, les bals?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; bien vivre?</p>
+
+<p>&mdash;Surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous donnais vingt-cinq louis par mois, me refuseriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Ma ch&egrave;re demoiselle Oliva, voil&agrave; que vous recommencez &agrave; douter. Il
+&eacute;tait pourtant convenu que vous ne vous effaroucheriez pas. J'ai dit
+vingt cinq louis comme j'aurais dit cinquante.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux cinquante que vingt-cinq; mais ce que j'aime encore
+mieux que cinquante, c'est le droit de choisir mon amant.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! je vous ai d&eacute;j&agrave; dit que je ne voulais pas &ecirc;tre votre amant.
+Tenez-vous donc l'esprit en repos.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, morbleu! aussi, que voulez-vous que je fasse pour gagner vos
+cinquante louis?</p>
+
+<p>&mdash;Avons-nous dit cinquante?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, cinquante. Vous me recevrez chez vous, vous ferez le meilleur
+visage possible, vous me donnerez le bras quand je le d&eacute;sirerai, vous
+m'attendrez o&ugrave; je vous dirai de m'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'ai un amant, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... chassez-le, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'on ne chasse pas Beausire comme on veut.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je vous y aide?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Un peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pr&eacute;cis&eacute;ment trop.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, passe pour le Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes commode, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; charge de revanche; les conditions vous vont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Elles me vont si vous me les avez dites au complet.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez donc, ma ch&egrave;re, j'ai dit tout ce que j'ai &agrave; dire pour le
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur?</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur! Mais, cependant, vous comprenez une chose...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que si, par hasard, j'avais besoin que vous fussiez r&eacute;ellement
+ma ma&icirc;tresse...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyez-vous. On n'a jamais besoin de cela, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de le para&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour cela, passe encore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Tope.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le premier mois d'avance.</p>
+
+<p>Il lui tendit un rouleau de cinquante louis, sans m&ecirc;me effleurer le bout
+de ses doigts. Et, comme elle h&eacute;sitait, il le lui glissa dans la poche
+de sa robe, sans m&ecirc;me fr&ocirc;ler de la main cette hanche si ronde et si
+mobile que les fins gourmets de l'Espagne ne l'eussent pas d&eacute;daign&eacute;e
+comme lui.</p>
+
+<p>&Agrave; peine l'or avait-il touch&eacute; le fond de la poche, que deux coups secs,
+frapp&eacute;s &agrave; la porte de la rue, firent bondir Oliva vers la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! s'&eacute;cria-t-elle, sauvez-vous vite, c'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Lui. Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Beausire... mon amant... Remuez-vous donc, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma foi! tant pis!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tant pis! Mais il va vous mettre en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous comme il frappe; il va enfoncer la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-lui ouvrir. Que diable! aussi, pourquoi ne lui donnez-vous pas
+de passe-partout?</p>
+
+<p>Et l'inconnu s'&eacute;tendit sur le sofa en disant tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je voie ce dr&ocirc;le et que je le juge.</p>
+
+<p>Les coups continuaient, ils s'entrecoupaient d'affreux jurons qui
+montaient bien plus haut que le deuxi&egrave;me &eacute;tage.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, m&egrave;re, allez ouvrir, dit Oliva toute furieuse. Et quant &agrave; vous,
+monsieur, tant pis s'il vous arrive un malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous dites, tant pis! r&eacute;pliqua l'impassible inconnu sans bouger
+du sofa.</p>
+
+<p>Oliva &eacute;coutait, palpitante, sur le palier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIX" id="Chapitre_XIX"></a><a href="#table">Chapitre XIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">M. Beausire</a></h3>
+
+
+<p>Oliva se jeta au-devant d'un homme furieux qui, les deux mains &eacute;tendues,
+le visage p&acirc;le, les habits en d&eacute;sordre, faisait invasion dans
+l'appartement en poussant de rauques impr&eacute;cations.</p>
+
+<p>&mdash;Beausire! voyons! Beausire, dit-elle d'une voix qui n'&eacute;tait pas assez
+&eacute;pouvant&eacute;e pour faire tort au courage de cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;L&acirc;chez-moi! cria le nouveau venu en se d&eacute;barrassant avec brutalit&eacute; des
+&eacute;treintes d'Oliva.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; continuer sur un ton progressif:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est parce qu'il y avait ici un homme qu'on ne m'ouvrait pas la
+porte! Ah! ah!</p>
+
+<p>L'inconnu, nous le savons, &eacute;tait demeur&eacute; sur le sofa dans une attitude
+calme et immobile, que M. Beausire dut prendre peur de l'ind&eacute;cision ou
+m&ecirc;me de l'effroi.</p>
+
+<p>Il arriva en face de l'homme avec des grincements de dents de mauvais
+augure.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que vous me r&eacute;pondrez, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, mon cher monsieur
+Beausire? r&eacute;pliqua l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous ici? et d'abord qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un homme tr&egrave;s tranquille &agrave; qui vous faites des yeux
+effrayants, et puis je causais avec madame en tout bien tout honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, certainement, murmura Oliva, en tout bien tout honneur.</p>
+
+<p>&mdash;T&acirc;chez de vous taire, vous, vocif&eacute;ra Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, l&agrave;! dit l'inconnu, ne rudoyez pas ainsi madame qui est
+parfaitement innocente; et si vous avez de la mauvaise humeur...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en ai.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura perdu au jeu, dit &agrave; demi-voix Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d&eacute;pouill&eacute;, mort de tous les diables! hurla Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne seriez pas f&acirc;ch&eacute; de d&eacute;pouiller un peu quelqu'un, dit en
+riant l'inconnu; cela se con&ccedil;oit, cher monsieur Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&ecirc;ve de mauvaises plaisanteries, vous! et faites-moi le plaisir de
+d&eacute;guerpir d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Beausire, de l'indulgence!</p>
+
+<p>&mdash;Mort de tous les diables de l'enfer! levez-vous et partez, ou je brise
+le sofa et tout ce qu'il y a dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'aviez pas dit, mademoiselle, que M. Beausire avait de ces
+lunes rousses. Tudieu! quelle f&eacute;rocit&eacute;!</p>
+
+<p>Beausire, exasp&eacute;r&eacute;, fit un grand mouvement de com&eacute;die, et, pour tirer
+l'&eacute;p&eacute;e, d&eacute;crivit avec ses bras et la lame un cercle d'au moins dix pieds
+de circonf&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un coup, dit-il, levez-vous, ou sinon je vous cloue sur le
+dossier.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, on n'est pas plus d&eacute;sagr&eacute;able, r&eacute;pondit l'inconnu en
+faisant doucement, et de sa seule main gauche, sortir du fourreau la
+petite &eacute;p&eacute;e qu'il avait mise en verrou, derri&egrave;re lui, sur le sofa.</p>
+
+<p>Oliva poussa des cris per&ccedil;ants.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mademoiselle, mademoiselle, taisez-vous, dit l'homme tranquille
+qui avait enfin l'&eacute;p&eacute;e au poing sans s'&ecirc;tre lev&eacute; de son si&egrave;ge;
+taisez-vous, car il arrivera deux choses: la premi&egrave;re, c'est que vous
+&eacute;tourdirez M. Beausire et qu'il se fera embrocher; la seconde, c'est que
+le guet montera, vous frappera, et vous m&egrave;nera droit &agrave; Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Oliva rempla&ccedil;a les cris par une pantomime des plus expressives.</p>
+
+<p>Ce spectacle &eacute;tait curieux. D'un c&ocirc;t&eacute;, M. Beausire d&eacute;braill&eacute;, avin&eacute;,
+tremblant de rage, bourrait de coups droits sans port&eacute;e, sans tactique,
+&agrave; un adversaire imp&eacute;n&eacute;trable.</p>
+
+<p>De l'autre, un homme assis sur le sofa, une main le long du genou,
+l'autre arm&eacute;e, parant avec agilit&eacute;, sans secousses, et riant de fa&ccedil;on &agrave;
+&eacute;pouvanter Saint-Georges lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>L'&eacute;p&eacute;e de Beausire n'avait pu, un seul instant, garder la ligne,
+ballott&eacute;e qu'elle &eacute;tait toujours par les parades de l'adversaire.</p>
+
+<p>Beausire commen&ccedil;ait &agrave; se fatiguer, &agrave; souffler, mais la col&egrave;re avait fait
+place &agrave; une terreur involontaire; il r&eacute;fl&eacute;chissait que si cette &eacute;p&eacute;e
+complaisante voulait s'allonger, se fendre dans un d&eacute;gagement, c'en
+&eacute;tait fait de lui, Beausire. L'incertitude le prit, il rompit et ne
+donna plus que sur le faible de l'&eacute;p&eacute;e de l'adversaire. Celui-ci le prit
+vigoureusement en tierce, lui enleva l'&eacute;p&eacute;e de la main, et la fit voler
+comme une plume.</p>
+
+<p>L'&eacute;p&eacute;e fila par la chambre, traversa une vitre de la fen&ecirc;tre et disparut
+au dehors.</p>
+
+<p>Beausire ne savait plus quelle contenance garder.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur Beausire, dit l'inconnu, prenez donc garde, si votre &eacute;p&eacute;e
+tombe par la pointe, et qu'il passe quelqu'un dessous, voil&agrave; un homme
+mort!</p>
+
+<p>Beausire, rappel&eacute; &agrave; lui, courut &agrave; la porte et se pr&eacute;cipita par les
+mont&eacute;es pour rattraper son arme et pr&eacute;venir un malheur qui l'e&ucirc;t
+brouill&eacute; avec la police.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Oliva saisit la main du vainqueur et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, vous &ecirc;tes tr&egrave;s brave; mais M. Beausire est tra&icirc;tre, et
+puis vous me compromettrez en restant; lorsque vous serez parti,
+certainement il me battra.</p>
+
+<p>&mdash;Je reste alors.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, par gr&acirc;ce; quand il me bat, je le bats aussi, et je suis
+toujours la plus forte; mais c'est parce que je n'ai rien &agrave; m&eacute;nager.
+Retirez-vous, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc bien attention &agrave; une chose, ma toute belle; c'est que si
+je pars, je le trouverai en bas ou me guettant dans l'escalier; on se
+rebattra; sur un escalier on ne pare pas toujours double contre de
+quarte, double contre de tierce et demi-cercle, comme sur un canap&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je tuerai ma&icirc;tre Beausire ou il me tuera.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! c'est vrai; nous aurions un bel esclandre dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; &eacute;viter; donc, je reste.</p>
+
+<p>&mdash;Pour l'amour du Ciel! sortez: vous monterez &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur
+jusqu'&agrave; ce qu'il soit rentr&eacute;. Lui, croyant vous retrouver ici, ne
+cherchera nulle part. Une fois qu'il aura mis le pied dans
+l'appartement, vous m'entendrez fermer la porte &agrave; double tour. C'est moi
+qui aurai emprisonn&eacute; mon homme et mis la clef dans ma poche. Prenez
+alors votre retraite pendant que je me battrai courageusement pour
+occuper le temps.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes une charmante fille; au revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir! quand cela?</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit, s'il vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! cette nuit! &Ecirc;tes-vous fou?</p>
+
+<p>&mdash;Pardi! oui, cette nuit. Est-ce qu'il n'y a pas bal &agrave; l'Op&eacute;ra, ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Songez donc qu'il est d&eacute;j&agrave; minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, mais que m'importe?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut des dominos.</p>
+
+<p>&mdash;Beausire en ira chercher, si vous avez su le battre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit Oliva en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; dix louis pour les costumes, dit l'inconnu en riant aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! adieu! Merci!</p>
+
+<p>Et elle le poussa vers le palier.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! il referme la porte d'en bas, dit l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est qu'un p&ecirc;ne et un verrou &agrave; l'int&eacute;rieur. Adieu! Il monte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si par hasard vous &eacute;tiez battue, vous, comment me le ferez-vous
+dire?</p>
+
+<p>Elle r&eacute;fl&eacute;chit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez avoir des valets? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en mettrai un sous vos fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, et il regardera en l'air jusqu'&agrave; ce qu'il lui tombe un
+petit billet sur le nez.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Adieu.</p>
+
+<p>L'inconnu monta aux &eacute;tages sup&eacute;rieurs. Rien n'&eacute;tait plus facile,
+l'escalier &eacute;tait sombre, et Oliva, en interpellant &agrave; haute voix
+Beausire, couvrait le bruit des pas de son nouveau complice.</p>
+
+<p>&mdash;Arriverez-vous, enrag&eacute;! criait-elle &agrave; Beausire, qui ne remontait pas
+sans faire de s&eacute;rieuses r&eacute;flexions sur la sup&eacute;riorit&eacute; morale et physique
+de cet intrus, si insolemment emm&eacute;nag&eacute; dans le domicile d'autrui.</p>
+
+<p>Il parvint cependant &agrave; l'&eacute;tage o&ugrave; l'attendait Oliva. Il avait l'&eacute;p&eacute;e au
+fourreau, il ruminait un discours.</p>
+
+<p>Oliva le prit par les &eacute;paules, le poussa dans l'antichambre, et referma
+la porte &agrave; double tour comme elle l'avait promis.</p>
+
+<p>L'inconnu, en se retirant, put entendre le commencement d'une lutte dans
+laquelle brillaient par leur son &eacute;clatant, comme des cuivres dans
+l'orchestre, ces sortes de horions qui s'appellent vulgairement et par
+onomatop&eacute;e des claques.</p>
+
+<p>Aux claques se m&ecirc;laient des cris et des reproches. La voix de Beausire
+tonnait, celle d'Oliva &eacute;tonnait. Qu'on nous passe ce mauvais jeu de
+mots, car il rend au complet notre id&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;En effet, disait l'inconnu en s'&eacute;loignant, on n'e&ucirc;t jamais pu croire
+que cette femme, si stup&eacute;fi&eacute;e tout &agrave; l'heure par l'arriv&eacute;e du ma&icirc;tre,
+poss&eacute;d&acirc;t une pareille facult&eacute; de r&eacute;sistance.&raquo;</p>
+
+<p>L'inconnu ne perdit pas de temps &agrave; suivre la fin de la sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a trop de chaleur au d&eacute;but, dit-il, pour que le d&eacute;nouement soit
+&eacute;loign&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Il tourna l'angle de la petite rue d'Anjou-Dauphine, dans laquelle il
+trouva son carrosse qui l'attendait, et qui s'&eacute;tait remis&eacute; &agrave; reculons
+dans cette ruelle.</p>
+
+<p>Il dit un mot &agrave; un de ses gens, qui se d&eacute;tacha, vint prendre position en
+face des fen&ecirc;tres d'Oliva, et se blottit dans l'ombre &eacute;paisse d'une
+petite arcade surplombant l'all&eacute;e d'une maison antique.</p>
+
+<p>Ainsi plac&eacute;, l'homme, qui voyait les fen&ecirc;tres &eacute;clair&eacute;es, put juger par
+la mobilit&eacute; des silhouettes de tout ce qui se passait dans l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Ces images, d'abord tr&egrave;s agit&eacute;es, finirent par se calmer un peu. Enfin,
+il n'en resta plus qu'une.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XX" id="Chapitre_XX"></a><a href="#table">Chapitre XX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table">L'or</a></h3>
+
+<p>D'abord, Beausire avait &eacute;t&eacute; surpris de voir fermer cette porte au
+verrou.</p>
+
+<p>Ensuite surpris d'entendre crier si haut Mlle Oliva.</p>
+
+<p>Enfin, plus surpris encore d'entrer dans la chambre et de n'y plus
+trouver son farouche rival.</p>
+
+<p>Perquisitions, menaces, appel, puisque l'homme se cachait, c'est qu'il
+avait peur; s'il avait peur, c'est que Beausire triomphait.</p>
+
+<p>Oliva le for&ccedil;a de cesser ses recherches et de r&eacute;pondre &agrave; ses
+interrogations.</p>
+
+<p>Beausire, un peu rudoy&eacute;, prit le haut ton &agrave; son tour.</p>
+
+<p>Oliva, qui savait ne plus &ecirc;tre coupable, puisque le corps du d&eacute;lit avait
+disparu, <i>Quia corpus delicti aberat</i>, comme dit le texte; Oliva cria si
+haut que, pour la faire taire, Beausire lui appliqua la main sur la
+bouche, ou voulut la lui appliquer.</p>
+
+<p>Mais il se trompa; Oliva comprit autrement le geste tout persuasif et
+conciliateur de Beausire. &Agrave; cette main rapide qui se dirigeait vers son
+visage, elle opposa une main aussi adroite, aussi l&eacute;g&egrave;re que l'&eacute;tait
+nagu&egrave;re l'&eacute;p&eacute;e de l'inconnu.</p>
+
+<p>Cette main para quarte et tierce subitement et se porta en avant, &agrave;
+fond, et frappa sur la joue de Beausire.</p>
+
+<p>Beausire riposta par une flanconade de la main droite un coup qui
+abattit les deux mains d'Oliva, et lui fit rougir la joue gauche avec un
+bruit scandaleux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le passage de la conversation qu'avait saisi l'inconnu au moment
+de son d&eacute;part.</p>
+
+<p>Une explication commenc&eacute;e de la sorte am&egrave;ne vite, disons-nous, un
+d&eacute;nouement; toutefois, un d&eacute;nouement, si bon qu'il soit &agrave; pr&eacute;senter, a
+besoin, pour &ecirc;tre dramatique, d'une foule de pr&eacute;parations.</p>
+
+<p>Oliva r&eacute;pondit au soufflet de Beausire par un projectile lourd et
+dangereux: une cruche de fa&iuml;ence; Beausire riposta au projectile par le
+moulinet d'une canne, qui brisa plusieurs tasses, &eacute;corna une bougie et
+finit par rencontrer l'&eacute;paule de la jeune femme.</p>
+
+<p>Celle-ci, furieuse, bondit sur Beausire et l'&eacute;treignit au gosier. Force
+fut au malheureux Beausire de saisir ce qu'il put trouver de la
+mena&ccedil;ante Oliva.</p>
+
+<p>Il d&eacute;chira une robe. Oliva, sensible &agrave; cet affront et &agrave; cette perte,
+l&acirc;cha prise et envoya Beausire rouler au milieu de la chambre. Il se
+releva &eacute;cumant.</p>
+
+<p>Mais comme la valeur d'un ennemi se mesure sur la d&eacute;fense, et que la
+d&eacute;fense se fait toujours respecter, m&ecirc;me du vainqueur, Beausire, qui
+avait con&ccedil;u beaucoup de respect pour Oliva, reprit la conversation
+verbale o&ugrave; il l'avait laiss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes, dit-il, une m&eacute;chante cr&eacute;ature; vous me ruinez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui me ruinez, dit Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je la ruine. Elle n'a rien.</p>
+
+<p>&mdash;Dites que je n'ai plus rien. Dites que vous avez vendu et mang&eacute;, bu ou
+jou&eacute; tout ce que j'avais.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous osez me reprocher ma pauvret&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi &ecirc;tes-vous pauvre? C'est un vice.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous corrigerai de tous les v&ocirc;tres d'un seul coup.</p>
+
+<p>&mdash;En me battant?</p>
+
+<p>Et Oliva brandit une pincette fort lourde dont l'aspect fit reculer
+Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous manquait plus, dit-il, que de prendre des amants.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, comment appelez-vous toutes ces mis&eacute;rables qui s'asseyent &agrave;
+vos c&ocirc;t&eacute;s dans les tripots o&ugrave; vous passez vos jours et vos nuits?</p>
+
+<p>&mdash;Je joue pour vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous y r&eacute;ussissez joliment; nous mourons de faim; charmante
+industrie, ma foi!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, avec la v&ocirc;tre, vous &ecirc;tes forc&eacute;e de pleurer quand on vous
+d&eacute;chire une robe, parce que vous n'avez pas le moyen d'en acheter une
+autre. Belle industrie, pardieu!</p>
+
+<p>&mdash;Meilleure que la v&ocirc;tre! s'&eacute;cria Oliva furieuse, et en voici la preuve!</p>
+
+<p>Et elle saisit dans sa poche une poign&eacute;e d'or qu'elle jeta tout au
+travers de la chambre.</p>
+
+<p>Les louis se mirent &agrave; rouler sur leurs disques et &agrave; trembler sur leurs
+faces, les uns se cachant sous les meubles, les autres continuant leurs
+&eacute;volutions sonores jusque sous les portes. Les autres enfin,
+s'arr&ecirc;taient &agrave; plat, fatigu&eacute;s, et faisant reluire leurs effigies comme
+des paillettes de feu.</p>
+
+<p>Lorsque Beausire entendit cette pluie m&eacute;tallique tinter sur le bois des
+meubles et sur le carreau de la chambre, il fut saisi comme d'un
+vertige, nous devrions plut&ocirc;t dire comme d'un remords.</p>
+
+<p>&mdash;Des louis, des doubles louis! s'&eacute;cria-t-il atterr&eacute;.</p>
+
+<p>Oliva tenait dans sa main une autre poign&eacute;e de ce m&eacute;tal. Elle le lan&ccedil;a
+dans le visage et les mains ouvertes de Beausire, qui en fut aveugl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit-il encore. Est-elle riche, cette Oliva!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ce que me rapporte mon industrie, r&eacute;pliqua cyniquement la
+cr&eacute;ature en repoussant &agrave; la fois d'un grand coup de sa mule, et l'or qui
+jonchait le plancher, et Beausire qui s'agenouillait pour ramasser l'or.</p>
+
+<p>&mdash;Seize, dix-sept, dix-huit, disait Beausire pantelant de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable, grommela Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Dix-neuf, vingt et un, vingt-deux.</p>
+
+<p>&mdash;L&acirc;che.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-six.</p>
+
+<p>&mdash;Inf&acirc;me.</p>
+
+<p>Soit qu'il e&ucirc;t entendu, soit qu'il e&ucirc;t rougi sans entendre, Beausire se
+releva.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit-il, d'un ton si s&eacute;rieux que rien ne pouvait en &eacute;galer le
+comique, ainsi, mademoiselle, vous faisiez des &eacute;conomies en me privant
+du n&eacute;cessaire?</p>
+
+<p>Oliva, confondue, ne trouva rien &agrave; r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, continua le dr&ocirc;le, vous me laissez courir avec des bas fan&eacute;s,
+avec un chapeau roux, avec des doublures sci&eacute;es et &eacute;ventr&eacute;es, tandis que
+vous gardez des louis dans votre cassette. D'o&ugrave; viennent ces louis? de
+la vente que je fis de mes hardes en associant ma triste destin&eacute;e &agrave; la
+v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Coquin! murmura tout bas Oliva.</p>
+
+<p>Et elle lui lan&ccedil;a un regard plein de m&eacute;pris. Il ne s'en effaroucha pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne, dit-il, non pas votre avarice, mais votre &eacute;conomie.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vouliez me tuer tout &agrave; l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;J'avais raison tout &agrave; l'heure, j'aurais tort &agrave; pr&eacute;sent.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'&agrave; pr&eacute;sent, vous &ecirc;tes une vraie m&eacute;nag&egrave;re, vous rapportez au
+m&eacute;nage.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que vous &ecirc;tes un mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Oliva!</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous allez me rendre cet or.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma ch&eacute;rie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez me le rendre, sinon je vous passe votre &eacute;p&eacute;e au travers du
+corps.</p>
+
+<p>&mdash;Oliva!</p>
+
+<p>&mdash;C'est oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;C'est non, Oliva; je ne consentirai jamais que tu me traverses le
+corps.</p>
+
+<p>&mdash;Ne remuez pas, ou vous &ecirc;tre travers&eacute;. L'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-le-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l&acirc;che! ah! cr&eacute;ature avilie! vous mendiez, vous sollicitez les
+bienfaits de ma mauvaise conduite! Ah! voil&agrave; ce qu'on appelle un homme!
+je vous ai toujours m&eacute;pris&eacute;s, tous m&eacute;pris&eacute;s, entendez-vous? plus encore
+celui qui donne que celui qui re&ccedil;oit.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui donne, repartit gravement Beausire, peut donner, il est
+heureux. Moi aussi, je vous ai donn&eacute;, Nicole.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas qu'on m'appelle Nicole.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Oliva. Je disais donc que je vous avais donn&eacute; lorsque je
+pouvais.</p>
+
+<p>&mdash;Belles largesses! des boucles d'argent, six louis d'or, deux robes de
+soie, trois mouchoirs brod&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est beaucoup pour un soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous; ces boucles, vous les aviez vol&eacute;es &agrave; quelque autre pour
+me les offrir; ces louis d'or, on vous les avait pr&ecirc;t&eacute;s, vous ne les
+avez jamais rendus; les robes de soie...</p>
+
+<p>&mdash;Oliva! Oliva!</p>
+
+<p>&mdash;Rendez-moi mon argent.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu en retour?</p>
+
+<p>&mdash;Le double.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit, dit le coquin avec gravit&eacute;. Je vais aller jouer rue de
+Bussy; je te rapporte, non pas le double, mais le quintuple.</p>
+
+<p>Il fit deux pas vers la porte. Elle le saisit par la basque de son habit
+trop m&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bien! fit-il, l'habit est d&eacute;chir&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, vous en aurez un neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Six louis! Oliva, six louis. Heureusement que, rue de Bussy, les
+banquiers et les pontes ne sont pas rigoureux sur l'article de la
+toilette.</p>
+
+<p>Oliva saisit tranquillement l'autre basque de l'habit et l'arracha.
+Beausire devint furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mort de tous les diables! s'&eacute;cria-t-il, tu vas te faire tuer.
+Voil&agrave;-t-il pas que la dr&ocirc;lesse me d&eacute;shabille. Je ne puis plus sortir
+d'ici, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, vous allez sortir tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait curieux, sans habit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mettrez la redingote d'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Trou&eacute;e, rapi&eacute;c&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne la mettrez pas, si cela vous pla&icirc;t mieux, mais vous sortirez.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>Oliva prit dans sa poche ce qui lui restait d'or, une quarantaine de
+louis environ, et les fit sauter entre ses deux mains rassembl&eacute;es.</p>
+
+<p>Beausire faillit devenir fou; il s'agenouilla encore une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Ordonne, dit-il, ordonne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez courir au Capucin-Magique, rue de Seine, on y vend des
+dominos pour le bal masqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en ach&egrave;terez un complet, masque et bas pareils.</p>
+
+<p>&mdash;Bon.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, un noir; pour moi, un blanc de satin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne vous donne que vingt minutes pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons au bal?</p>
+
+<p>&mdash;Au bal.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu me conduis au boulevard souper?</p>
+
+<p>&mdash;Certes; mais &agrave; une condition.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous &ecirc;tes ob&eacute;issant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toujours, toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, montrez votre z&egrave;le.</p>
+
+<p>&mdash;Je cours.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous n'&ecirc;tes pas encore parti?</p>
+
+<p>&mdash;Mais la d&eacute;pense...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vingt-cinq louis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, j'ai vingt-cinq louis! Et o&ugrave; prenez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ceux que vous avez ramass&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oliva, Oliva, ce n'est pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oliva, vous me les aviez donn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas que vous ne les aurez pas; mais si je vous les donnais &agrave;
+pr&eacute;sent, vous ne reviendriez pas. Allez donc, et revenez vite.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a, pardieu! raison, dit le coquin un peu confus. C'&eacute;tait mon
+intention de ne pas revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq minutes, entendez-vous? cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ob&eacute;is.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce moment que le valet plac&eacute; en embuscade dans la niche situ&eacute;e
+en face des fen&ecirc;tres vit un des deux interlocuteurs dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait M. Beausire, lequel sortit avec un habit sans basque, derri&egrave;re
+lequel l'&eacute;p&eacute;e se balan&ccedil;ait insolemment, tandis que la chemise
+boursouflait sous la veste comme au temps de Louis XIII.</p>
+
+<p>Tandis que le vaurien gagnait du c&ocirc;t&eacute; de la rue de Seine, Oliva &eacute;crivit
+rapidement sur un papier ces mots, qui r&eacute;sumaient tout l'&eacute;pisode:</p>
+
+<p>&laquo;La paix est sign&eacute;e, le partage est fait, le bal adopt&eacute;. &Agrave; deux heures,
+nous serons &agrave; l'Op&eacute;ra. J'aurai un domino blanc, et sur l'&eacute;paule gauche
+un ruban de soie bleue.&raquo;</p>
+
+<p>Oliva roula le papier autour d'un d&eacute;bris de la cruche de fa&iuml;ence,
+aventura la t&ecirc;te par la fen&ecirc;tre, et jeta le billet dans la rue.</p>
+
+<p>Le valet fondit sur sa proie, la ramassa et s'enfuit.</p>
+
+<p>Il est &agrave; peu pr&egrave;s certain que M. Beausire ne resta pas plus de trente
+minutes &agrave; revenir, suivi de deux gar&ccedil;ons tailleurs qui apportaient, au
+prix de dix-huit louis, deux dominos d'un go&ucirc;t exquis, comme on les
+faisait au Capucin-Magique, chez le bon faiseur, fournisseur de Sa
+Majest&eacute; la reine et des dames d'honneur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXI" id="Chapitre_XXI"></a><a href="#table_a">Chapitre XXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">La petite maison</a></h3>
+
+
+<p>Nous avons laiss&eacute; Mme de La Motte sur la porte de l'h&ocirc;tel, suivant des
+yeux la voiture de la reine, qui disparaissait rapidement.</p>
+
+<p>Quand sa forme cessa d'&ecirc;tre visible, quand son roulement cessa d'&ecirc;tre
+distinct, Jeanne remonta &agrave; son tour dans sa remise, et rentra chez elle
+pour prendre un domino et un autre masque, et pour voir en m&ecirc;me temps si
+rien de nouveau ne s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave; son domicile.</p>
+
+<p>Mme de La Motte s'&eacute;tait promis, pour cette bienheureuse nuit, un
+rafra&icirc;chissement &agrave; toutes les &eacute;motions du jour. Elle avait r&eacute;solu, une
+fois, en femme forte qu'elle &eacute;tait, de faire le gar&ccedil;on, comme on dit
+vulgairement ou expressivement, et de s'en aller en cons&eacute;quence respirer
+toute seule les d&eacute;lices de l'impr&eacute;vu.</p>
+
+<p>Mais un contretemps l'attendait au premier pas qu'elle faisait dans
+cette route si s&eacute;duisante pour les imaginations vives et longtemps
+contenues.</p>
+
+<p>En effet, un grison l'attendait chez le concierge.</p>
+
+<p>Ce grison appartenait &agrave; M. le prince de Rohan, et &eacute;tait porteur, de la
+part de Son &Eacute;minence, d'un billet con&ccedil;u en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Madame la comtesse,</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'avez pas oubli&eacute; sans doute que nous avons des affaires &agrave; r&eacute;gler
+ensemble. Peut-&ecirc;tre avez-vous la m&eacute;moire br&egrave;ve; moi je n'oublie jamais
+ce qui m'a plu.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai l'honneur de vous attendre l&agrave; o&ugrave; le porteur vous conduira, si vous
+le voulez bien.&raquo;</p>
+
+<p>La lettre &eacute;tait sign&eacute;e de la croix pastorale.</p>
+
+<p>Mme de La Motte, d'abord contrari&eacute;e de ce contretemps, r&eacute;fl&eacute;chit un
+instant et prit son parti avec cette rapidit&eacute; de d&eacute;cision qui la
+caract&eacute;risait.</p>
+
+<p>&mdash;Montez avec mon cocher, dit-elle au grison, ou donnez-lui l'adresse.</p>
+
+<p>Le grison monta avec le cocher, Mme de La Motte dans la voiture.</p>
+
+<p>Dix minutes suffirent pour mener la comtesse &agrave; l'entr&eacute;e du faubourg
+Saint-Antoine, dans un renfoncement nouvellement aplani, o&ugrave; de grands
+arbres, vieux comme le faubourg lui-m&ecirc;me, cachaient &agrave; tous les yeux une
+de ces jolies maisons b&acirc;ties sous Louis XV, avec le go&ucirc;t ext&eacute;rieur du
+XVI<sup>&egrave;me</sup> si&egrave;cle et le confort incomparable du XVIII<sup>&egrave;me</sup>.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! une petite maison, murmura la comtesse: c'est bien naturel de
+la part d'un grand prince, mais bien humiliant pour une Valois. Enfin!</p>
+
+<p>Ce mot, dont la r&eacute;signation a fait un soupir ou l'impatience une
+exclamation, d&eacute;celait tout ce qui sommeillait de d&eacute;vorante ambition et
+de folle convoitise dans son esprit.</p>
+
+<p>Mais elle n'eut pas plut&ocirc;t d&eacute;pass&eacute; le seuil de l'h&ocirc;tel que sa r&eacute;solution
+&eacute;tait prise.</p>
+
+<p>On la mena de chambre en chambre, c'est-&agrave;-dire de surprises en
+surprises, jusqu'&agrave; une petite salle &agrave; manger du go&ucirc;t le plus exquis.</p>
+
+<p>Elle y trouva le cardinal seul et l'attendant.</p>
+
+<p>Son &Eacute;minence feuilletait des brochures qui ressemblaient fort &agrave; une
+collection de ces pamphlets qui pleuvaient par milliers &agrave; cette &eacute;poque,
+quand le vent venait d'Angleterre ou de la Hollande.</p>
+
+<p>&Agrave; sa vue, il se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voici; merci, madame la comtesse, dit-il.</p>
+
+<p>Et il s'approcha pour lui baiser la main.</p>
+
+<p>La comtesse recula d'un air d&eacute;daigneux et bless&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc! fit le cardinal, et qu'avez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas accoutum&eacute;, n'est-ce pas, monseigneur, &agrave; voir une
+pareille figure aux femmes &agrave; qui Votre &Eacute;minence fait l'honneur de les
+appeler ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes dans votre petite maison, n'est-ce pas, monseigneur? dit
+la comtesse en jetant autour d'elle un regard d&eacute;daigneux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame...</p>
+
+<p>&mdash;J'esp&eacute;rais, monseigneur, que Votre &Eacute;minence daignerait se rappeler
+dans quelle condition je suis n&eacute;e. J'esp&eacute;rais que Votre &Eacute;minence
+daignerait se souvenir que si Dieu m'a faite pauvre, il m'a laiss&eacute; au
+moins l'orgueil de mon rang.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, comtesse, je vous avais prise pour une femme d'esprit,
+dit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous appelez femme d'esprit, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, monseigneur, toute
+femme indiff&eacute;rente, qui rit &agrave; tout, m&ecirc;me au d&eacute;shonneur; &agrave; ces femmes,
+j'en demande pardon &agrave; Votre &Eacute;minence, j'ai pris l'habitude, moi, de
+donner un autre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, comtesse, vous vous trompez: j'appelle femme d'esprit toute
+femme qui &eacute;coute quand on lui parle ou qui ne parle pas avant d'avoir
+&eacute;cout&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute, voyons.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais &agrave; vous entretenir d'objets s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'avez fait venir pour cela dans une salle &agrave; manger?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui; eussiez-vous mieux aim&eacute; que je vous attendisse dans un
+boudoir, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;La distinction est d&eacute;licate.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois ainsi, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, il ne s'agit que de souper avec monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Pas autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre &Eacute;minence soit persuad&eacute;e que je ressens cet honneur comme je
+le dois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous raillez, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Aimez-vous mieux que je me f&acirc;che? Ah! vous &ecirc;tes d'humeur
+difficile, monseigneur, &agrave; ce qu'il para&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous &ecirc;tes charmante quand vous riez, et je ne demanderais rien de
+mieux que de vous voir rire toujours. Mais vous ne riez pas en ce
+moment. Oh! non, non; il y a de la col&egrave;re derri&egrave;re ces belles l&egrave;vres qui
+montrent les dents.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde, monseigneur, et la salle &agrave; manger me rassure.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure!</p>
+
+<p>&mdash;Et j'esp&egrave;re que vous y souperez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, que j'y souperai bien. Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, madame, vous me refusez &agrave; souper?</p>
+
+<p>&mdash;Pla&icirc;t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me chassez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, ch&egrave;re comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous &eacute;tiez moins courrouc&eacute;e, je vous dirais que vous avez beau
+faire, vous ne pouvez pas vous emp&ecirc;cher d'&ecirc;tre charmante; mais, comme &agrave;
+chaque compliment je crains d'&ecirc;tre cong&eacute;di&eacute;, je m'abstiens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous craignez d'&ecirc;tre cong&eacute;di&eacute;! En v&eacute;rit&eacute;, monseigneur, j'en demande
+pardon &agrave; Votre &Eacute;minence, mais vous devenez inintelligible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant limpide, ce qui se passe.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez mon &eacute;blouissement, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! l'autre jour, vous m'avez re&ccedil;u avec beaucoup de g&ecirc;ne; vous
+trouviez que vous &eacute;tiez log&eacute;e d'une fa&ccedil;on peu convenable pour une
+personne de votre rang et de votre nom. Cela m'a forc&eacute; d'abr&eacute;ger ma
+visite; cela, en outre, vous a rendue un peu froide avec moi. J'ai pens&eacute;
+alors que vous remettre dans votre milieu, dans vos conditions de vivre,
+c'&eacute;tait rendre l'air &agrave; l'oiseau que le physicien place sous la machine
+pneumatique.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors? demanda la comtesse avec anxi&eacute;t&eacute;, car elle commen&ccedil;ait &agrave;
+comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, belle comtesse, pour que vous puissiez me recevoir avec
+franchise, pour que, de mon c&ocirc;t&eacute;, je puisse venir vous visiter sans me
+compromettre, ou vous compromettre vous-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Le cardinal regardait fixement la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? demanda celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'ai esp&eacute;r&eacute; que vous daigneriez accepter cette &eacute;troite
+maison. Vous comprenez, comtesse, je ne dis pas petite maison.</p>
+
+<p>&mdash;Accepter, moi? Vous me donnez cette maison, monseigneur? s'&eacute;cria la
+comtesse dont le c&oelig;ur battait &agrave; la fois d'orgueil et d'avidit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bien peu de chose, comtesse, trop peu; mais si je vous donnais plus,
+vous n'eussiez point accept&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ni plus ni moins, monseigneur, dit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis qu'il est impossible que j'accepte un pareil don.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que c'est impossible, tout simplement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne prononcez pas ce mot-l&agrave; pr&egrave;s de moi, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne veux pas y croire pr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, la maison vous appartient, les clefs sont l&agrave;, sur un plat de
+vermeil. Je vous traite comme un triomphateur. Voyez-vous encore une
+humiliation dans cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, acceptez.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous l'ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, madame, vous &eacute;crivez aux ministres pour solliciter une
+pension; vous acceptez cent louis de deux dames inconnues, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, c'est bien diff&eacute;rent. Qui re&ccedil;oit...</p>
+
+<p>&mdash;Qui re&ccedil;oit oblige, comtesse, dit noblement le prince. Voyez, je vous
+ai attendue dans votre salle &agrave; manger; je n'ai pas m&ecirc;me vu le boudoir,
+ni les salons, ni les chambres: seulement, je suppose qu'il y a tout
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, pardon; car vous me forcez d'avouer qu'il n'existe
+pas d'homme plus d&eacute;licat que vous.</p>
+
+<p>Et la comtesse, si longtemps contenue, rougit de plaisir en songeant
+qu'elle allait pouvoir dire: ma maison.</p>
+
+<p>Puis voyant tout &agrave; coup qu'elle se laissait entra&icirc;ner, &agrave; un geste que
+fit le prince:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit-elle en reculant d'un pas, je prie Votre &Eacute;minence de
+me donner &agrave; souper.</p>
+
+<p>Le cardinal &ocirc;ta un manteau dont il ne s'&eacute;tait pas encore d&eacute;barrass&eacute;,
+approcha un si&egrave;ge pour la comtesse et, v&ecirc;tu d'un habit de ville qui lui
+seyait &agrave; merveille, il commen&ccedil;a son office de ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Le souper se trouva servi en un moment.</p>
+
+<p>Tandis que les laquais p&eacute;n&eacute;traient dans l'antichambre, Jeanne avait
+replac&eacute; un loup sur son visage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui devrais me masquer, dit le cardinal, car vous &ecirc;tes chez
+vous; car vous &ecirc;tes au milieu de vos gens; car c'est moi qui suis
+l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>Jeanne se mit &agrave; rire, mais n'en garda pas moins son masque. Et, malgr&eacute;
+le plaisir et la surprise qui l'&eacute;touffaient, elle fit honneur au repas.</p>
+
+<p>Le cardinal, nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit en plusieurs occasions, &eacute;tait un
+homme d'un grand c&oelig;ur et d'un r&eacute;el esprit.</p>
+
+<p>La longue habitude des cours les plus civilis&eacute;es de l'Europe, des cours
+gouvern&eacute;es par des reines, l'habitude des femmes qui, &agrave; cette &eacute;poque,
+compliquaient, mais souvent aussi r&eacute;solvaient toutes les questions de
+politique; cette exp&eacute;rience, pour ainsi dire transmise par la voie du
+sang, et multipli&eacute;e par une &eacute;tude personnelle; toutes ces qualit&eacute;s, si
+rares aujourd'hui, d&eacute;j&agrave; rares alors, faisaient du prince un homme
+extr&ecirc;mement difficile &agrave; p&eacute;n&eacute;trer pour les diplomates ses rivaux et pour
+les femmes ses ma&icirc;tresses.</p>
+
+<p>C'est que sa bonne fa&ccedil;on et sa haute courtoisie &eacute;taient une cuirasse que
+rien ne pouvait entamer.</p>
+
+<p>Aussi le cardinal se croyait-il bien sup&eacute;rieur &agrave; Jeanne. Cette
+provinciale, bouffie de pr&eacute;tentions, et qui, sous son faux orgueil,
+n'avait pu lui cacher son avidit&eacute;, lui paraissait une facile conqu&ecirc;te,
+d&eacute;sirable sans doute &agrave; cause de sa beaut&eacute;, de son esprit, de je ne sais
+quoi de provocant qui s&eacute;duit beaucoup plus les hommes blas&eacute;s que les
+hommes na&iuml;fs. Peut-&ecirc;tre, cette fois, le cardinal, plus difficile &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer qu'il n'&eacute;tait p&eacute;n&eacute;trant lui-m&ecirc;me, se trompait-il; mais le fait
+est que Jeanne, belle qu'elle &eacute;tait, ne lui inspirait aucune d&eacute;fiance.</p>
+
+<p>Ce fut la perte de cet homme sup&eacute;rieur. Il ne se fit pas seulement moins
+fort qu'il n'&eacute;tait, il se fit pygm&eacute;e; de Marie-Th&eacute;r&egrave;se &agrave; Jeanne de La
+Motte, la diff&eacute;rence &eacute;tait trop grande pour qu'un Rohan de cette trempe
+se donn&acirc;t la peine de lutter.</p>
+
+<p>Aussi une fois la lutte engag&eacute;e, Jeanne, qui sentait son inf&eacute;riorit&eacute;
+apparente, se garda-t-elle de laisser voir sa sup&eacute;riorit&eacute; r&eacute;elle; elle
+joua toujours la provinciale coquette, elle fit la femmelette pour se
+conserver un adversaire confiant dans sa force et, par cons&eacute;quent,
+faible dans ses attaques.</p>
+
+<p>Le cardinal, qui avait surpris chez elle tous les mouvements qu'elle
+n'avait pu r&eacute;primer, la crut donc enivr&eacute;e du pr&eacute;sent qu'il venait de lui
+faire; elle l'&eacute;tait effectivement, car le pr&eacute;sent &eacute;tait non seulement
+au-dessus de ses esp&eacute;rances, mais m&ecirc;me de ses pr&eacute;tentions.</p>
+
+<p>Seulement, il oubliait que c'&eacute;tait lui qui &eacute;tait au-dessous de
+l'ambition et de l'orgueil d'une femme telle que Jeanne.</p>
+
+<p>Ce qui dissipa d'ailleurs l'enivrement chez elle, c'est la succession de
+d&eacute;sirs nouveaux imm&eacute;diatement substitu&eacute;s aux anciens.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit le cardinal, en versant &agrave; la comtesse un verre de vin de
+Chypre dans une petite coupe de cristal &eacute;toil&eacute;e d'or; allons, puisque
+vous avez sign&eacute; votre contrat avec moi, ne me boudez plus, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous bouder, oh! non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me recevrez donc quelquefois ici sans trop de r&eacute;pugnance?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne serai assez ingrate pour oublier que vous &ecirc;tes ici chez
+vous, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi? folie!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, chez vous, bien chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous me contrariez, prenez garde!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'arrivera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous imposer d'autres conditions.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! prenez garde &agrave; votre tour.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je trouve vos conditions d&eacute;raisonnables, j'appelle mes gens.</p>
+
+<p>Le cardinal se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous voyez? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois rien du tout, fit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, vous voyez bien que vous vous moquiez de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est le moment, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est le moment, car vous savez bien que si j'appelais mes gens,
+ils ne viendraient pas.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si fait! le diable m'emporte!</p>
+
+<p>&mdash;Fi! monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ai-je donc fait?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez jur&eacute;, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis plus cardinal ici, comtesse; je suis chez vous,
+c'est-&agrave;-dire en bonne fortune.</p>
+
+<p>Et il se mit encore &agrave; rire.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, dit la comtesse en elle-m&ecirc;me, d&eacute;cid&eacute;ment, c'est un excellent
+homme.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, fit tout &agrave; coup le cardinal, comme si une pens&eacute;e bien
+&eacute;loign&eacute;e de son esprit venait d'y rentrer par hasard, que me disiez-vous
+l'autre jour de ces deux dames de charit&eacute;, de ces deux Allemandes?</p>
+
+<p>&mdash;De ces deux dames au portrait? fit Jeanne qui, ayant vu la reine,
+arrivait &agrave; la parade et se tenait pr&ecirc;te &agrave; la riposte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de ces dames au portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, fit Mme de La Motte en regardant le cardinal, vous les
+connaissez aussi bien et m&ecirc;me mieux que moi, je parie.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? oh! comtesse, vous me faites tort. N'avez-vous point paru d&eacute;sirer
+savoir qui elles sont?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; et c'est bien naturel de d&eacute;sirer conna&icirc;tre ses
+bienfaitrices, ce me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si je savais qui elles sont, vous le sauriez d&eacute;j&agrave;, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, ces dames, vous les connaissez, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un non, et je vous appelle menteur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! et moi je me venge de l'insulte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;En vous embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'ambassadeur pr&egrave;s la cour de Vienne! monsieur le grand ami
+de l'imp&eacute;ratrice Marie-Th&eacute;r&egrave;se! il me semble, &agrave; moins qu'il ne soit
+gu&egrave;re ressemblant, que vous auriez d&ucirc; reconna&icirc;tre le portrait de votre
+amie.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vraiment, comtesse, c'&eacute;tait le portrait de Marie-Th&eacute;r&egrave;se!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! faites donc l'ignorant, monsieur le diplomate!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voyons, quand cela serait, quand j'aurais reconnu
+l'imp&eacute;ratrice Marie-Th&eacute;r&egrave;se, o&ugrave; cela nous m&egrave;nerait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ayant reconnu le portrait de Marie-Th&eacute;r&egrave;se, vous devez bien avoir
+quelque soup&ccedil;on des femmes &agrave; qui un pareil portrait appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi voulez-vous que je sache cela? dit le cardinal, assez
+inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! parce qu'il n'est pas tr&egrave;s ordinaire de voir un portrait de
+m&egrave;re&mdash;car, remarquez bien que ce portrait est portrait de m&egrave;re et non
+d'imp&eacute;ratrice&mdash;en d'autres mains qu'entre les mains...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entre les mains d'une fille...</p>
+
+<p>&mdash;La reine! s'&eacute;cria Louis de Rohan avec une v&eacute;rit&eacute; d'intonation qui dupa
+Jeanne. La reine! Sa Majest&eacute; serait venue chez vous!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quoi, vous n'aviez pas devin&eacute; que c'&eacute;tait elle, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! non, dit le cardinal d'un ton parfaitement simple; non, il
+est d'habitude, en Hongrie, que les portraits des princes r&eacute;gnants
+passent de famille en famille. Ainsi, moi qui vous parle, par exemple,
+je ne suis ni fils, ni fille, ni m&ecirc;me parent de Marie-Th&eacute;r&egrave;se, eh bien!
+j'ai un portrait d'elle sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Sur vous, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit froidement le cardinal.</p>
+
+<p>Et il tira de sa poche une tabati&egrave;re qu'il montra &agrave; Jeanne, confondue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, ajouta-t-il, que si j'ai ce portrait, moi qui, comme
+je vous le disais, n'ai pas l'honneur d'&ecirc;tre de la famille imp&eacute;riale, un
+autre que moi peut bien l'avoir oubli&eacute; chez vous, sans &ecirc;tre pour cela de
+l'auguste maison d'Autriche.</p>
+
+<p>Jeanne se tut. Elle avait tous les instincts de la diplomatie; mais la
+pratique lui manquait encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, &agrave; votre avis, continua le prince Louis, c'est la reine Marie
+Antoinette qui est all&eacute;e vous rendre visite?</p>
+
+<p>&mdash;La reine avec une autre dame.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Polignac?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Lamballe?</p>
+
+<p>&mdash;Une jeune femme fort belle et fort s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mlle de Taverney peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible; je ne la connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si Sa Majest&eacute; vous est venue rendre visite, vous voil&agrave; s&ucirc;re de
+la protection de la reine. C'est un grand pas pour votre fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest&eacute;, pardonnez-moi cette question, a-t-elle &eacute;t&eacute; g&eacute;n&eacute;reuse
+envers vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle m'a donn&eacute; une centaine de louis, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Sa Majest&eacute; n'est pas riche, surtout dans ce moment-ci.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qui double ma reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous a-t-elle t&eacute;moign&eacute; quelque int&eacute;r&ecirc;t particulier?</p>
+
+<p>&mdash;Un assez vif.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tout va bien, dit le pr&eacute;lat pensif et oubliant la prot&eacute;g&eacute;e pour
+penser &agrave; la protectrice; il ne vous reste donc plus &agrave; faire qu'une seule
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;P&eacute;n&eacute;trer &agrave; Versailles.</p>
+
+<p>La comtesse sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne nous le dissimulons pas, comtesse, l&agrave; est la v&eacute;ritable
+difficult&eacute;.</p>
+
+<p>La comtesse sourit une seconde fois, mais d'une fa&ccedil;on plus significative
+que la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Le cardinal sourit &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, vous autres provinciales, dit-il, vous ne doutez jamais de
+rien. Parce que vous avez vu Versailles avec des grilles qui s'ouvrent
+et des escaliers qu'on monte, vous vous figurez que tout le monde ouvre
+ces grilles et monte ces escaliers. Avez-vous vu tous les monstres
+d'airain, de marbre ou de plomb qui garnissent le parc et les terrasses
+de Versailles, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Hippogriffes, chim&egrave;res, gorgones, goules et autres b&ecirc;tes malfaisantes,
+il y en a des centaines; eh bien! figurez-vous dix fois plus de
+m&eacute;chantes b&ecirc;tes vivantes entre les princes et leurs bienfaits que vous
+n'avez vu de monstres fabriqu&eacute;s entre les fleurs du jardin et les
+passants.</p>
+
+<p>&mdash;Votre &Eacute;minence m'aiderait bien &agrave; passer dans les rangs de ces monstres
+s'ils me fermaient le passage.</p>
+
+<p>&mdash;J'essaierai, mais j'aurai bien du mal. Et d'abord si vous prononciez
+mon nom, si vous d&eacute;couvriez votre talisman, au bout de deux visites, il
+vous serait devenu inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, dit la comtesse, je suis gard&eacute;e de ce c&ocirc;t&eacute; par la
+protection imm&eacute;diate de la reine, et si je p&eacute;n&egrave;tre &agrave; Versailles, j'y
+entrerai avec la bonne clef.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle clef, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le cardinal, c'est mon secret... Non, je me trompe, si
+c'&eacute;tait mon secret, je vous le dirais, car je ne veux rien avoir de
+cach&eacute; pour mon plus aimable protecteur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un mais, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, monseigneur, il y a un mais; mais comme ce n'est pas mon
+secret, je le garde. Qu'il vous suffise de savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Que demain j'irai &agrave; Versailles; que je serai re&ccedil;ue, et, j'ai tout lieu
+de l'esp&eacute;rer, bien re&ccedil;ue, monseigneur.</p>
+
+<p>Le cardinal regarda la jeune femme, dont l'aplomb lui paraissait une
+cons&eacute;quence un peu directe des premi&egrave;res vapeurs du souper.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, dit-il en riant, nous verrons si vous entrez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pousseriez la curiosit&eacute; jusqu'&agrave; me faire suivre?</p>
+
+<p>&mdash;Exactement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en d&eacute;dis pas.</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s demain, d&eacute;fiez-vous, comtesse, je d&eacute;clare votre honneur int&eacute;ress&eacute;
+&agrave; entrer &agrave; Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les petits appartements, oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, comtesse, que vous &ecirc;tes pour moi une &eacute;nigme vivante.</p>
+
+<p>&mdash;Un de ces petits monstres qui habitent le parc de Versailles?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous me croyez homme de go&ucirc;t, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comme me voici &agrave; vos genoux, comme je prends et baise votre
+main, vous ne pourrez plus croire que je place mes l&egrave;vres sur une griffe
+ou ma main sur une queue de poisson &agrave; &eacute;cailles.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous supplie, monseigneur, de vous souvenir, dit froidement Jeanne,
+que je ne suis ni une grisette, ni une fille d'Op&eacute;ra; c'est-&agrave;-dire que
+je suis tout &agrave; moi, quand je ne suis pas &agrave; mon mari, et que, me sentant
+l'&eacute;gale de tout homme en ce royaume, je prendrai librement et
+spontan&eacute;ment, le jour o&ugrave; cela me plaira, l'homme qui aura su me plaire.
+Ainsi, monseigneur, respectez-moi un peu, vous respecterez ainsi la
+noblesse &agrave; laquelle nous appartenons tous les deux.</p>
+
+<p>Le cardinal se releva.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit-il, vous voulez que je vous aime s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela, monsieur le cardinal; mais je veux, moi, vous
+aimer. Croyez-moi, quand le moment sera venu, s'il vient, vous le
+devinerez facilement. Je vous le ferai savoir au cas o&ugrave; vous ne vous en
+apercevriez pas, car je me sens assez jeune, assez passable, pour ne pas
+redouter de faire des avances. Un honn&ecirc;te homme ne me repoussera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, dit le cardinal, je vous assure que s'il ne d&eacute;pend que de
+moi, vous m'aimerez.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez d&eacute;j&agrave; de l'amiti&eacute; pour moi, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Plus.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? Nous serions alors &agrave; moiti&eacute; chemin.</p>
+
+<p>&mdash;N'arpentons pas la route avec la toise, marchons.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, vous &ecirc;tes une femme que j'adorerais...</p>
+
+<p>Et il soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'adorerais... dit-elle surprise, si?...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le permettiez, se h&acirc;ta de r&eacute;pondre le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous le permettrai peut-&ecirc;tre quand la fortune m'aura
+souri assez longtemps pour que vous vous dispensiez de tomber &agrave; mes
+genoux si vite et de me baiser les mains si pr&eacute;matur&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand je serai au-dessus de vos bienfaits, vous ne soup&ccedil;onnerez
+plus que je recherche vos visites par un int&eacute;r&ecirc;t quelconque; alors vos
+vues sur moi s'ennobliront, j'y gagnerai, monseigneur, et vous n'y
+perdrez pas.</p>
+
+<p>Elle se leva encore, car elle s'&eacute;tait rassise pour mieux d&eacute;biter sa
+morale.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le cardinal, vous m'enfermez dans des impossibilit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'emp&ecirc;chez de vous faire ma cour.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Est-ce qu'il n'y a, pour faire la cour &agrave; une
+femme, que le moyen de la g&eacute;nuflexion et la prestidigitation?</p>
+
+<p>&mdash;Commen&ccedil;ons vivement, comtesse. Que voulez-vous me permettre?</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qui est compatible avec mes go&ucirc;ts et mes devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! vous prenez l&agrave; les deux plus vagues terrains qu'il y ait au
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu tort de m'interrompre, monseigneur, j'allais y ajouter un
+troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel? bon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Celui de mes caprices.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous reculez?</p>
+
+<p>Le cardinal subissait en ce moment beaucoup moins la direction de sa
+pens&eacute;e int&eacute;rieure que le charme de cette provocante enchanteresse.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, je ne reculerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ni devant mes devoirs?</p>
+
+<p>&mdash;Ni devant vos go&ucirc;ts et vos caprices.</p>
+
+<p>&mdash;La preuve?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux aller ce soir au bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous regarde, comtesse, vous &ecirc;tes libre comme l'air, et je ne
+vois pas en quoi vous seriez emp&ecirc;ch&eacute;e d'aller au bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment; vous ne voyez que la moiti&eacute; de mon d&eacute;sir; l'autre, c'est
+que, vous aussi, vous veniez &agrave; l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! &agrave; l'Op&eacute;ra... Oh! comtesse!</p>
+
+<p>Et le cardinal fit un mouvement qui, tout simple pour un particulier
+ordinaire, &eacute;tait un bond prodigieux pour un Rohan de cette qualit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; d&eacute;j&agrave; comme vous cherchez &agrave; me plaire? dit la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Un cardinal ne va pas au bal de l'Op&eacute;ra, comtesse; c'est comme si, &agrave;
+vous, je vous proposais d'entrer dans... une tabagie.</p>
+
+<p>&mdash;Un cardinal ne danse pas non plus, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pourquoi donc ai-je lu que M. le cardinal de Richelieu avait
+dans&eacute; une sarabande?</p>
+
+<p>&mdash;Devant Anne d'Autriche, oui... laissa &eacute;chapper le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Devant une reine, c'est vrai, r&eacute;p&eacute;ta Jeanne en le regardant fixement.
+Eh bien! vous feriez peut-&ecirc;tre cela pour une reine...</p>
+
+<p>Le prince ne put s'emp&ecirc;cher de rougir, tout habile, tout fort qu'il
+&eacute;tait.</p>
+
+<p>Soit que la maligne cr&eacute;ature e&ucirc;t piti&eacute; de son embarras, soit qu'il lui
+f&ucirc;t exp&eacute;dient de ne pas prolonger cette g&ecirc;ne, elle se h&acirc;ta d'ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne me blesserais-je pas, moi, &agrave; qui vous faites tant de
+protestations, de voir que vous m'estimez moins qu'une reine, lorsqu'il
+s'agit d'&ecirc;tre cach&eacute; sous un domino et sous un masque, lorsqu'il s'agit
+de faire dans mon esprit, avec une complaisance que je ne saurais
+reconna&icirc;tre, un de ces pas de g&eacute;ant que votre fameuse toise de tout &agrave;
+l'heure ne mesurerait jamais?</p>
+
+<p>Le cardinal, heureux d'en &ecirc;tre quitte &agrave; si bon march&eacute;, heureux surtout
+de cette perp&eacute;tuelle victoire que l'adresse de Jeanne lui laissait
+remporter &agrave; chaque &eacute;tourderie, se jeta sur la main de la comtesse en la
+serrant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, dit-il, tout, m&ecirc;me l'impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monseigneur, l'homme qui vient de faire ce sacrifice pour moi
+est un ami bien pr&eacute;cieux; je vous dispense de la corv&eacute;e, maintenant que
+vous l'avez accept&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, celui-l&agrave; seul peut r&eacute;clamer le salaire qui vient
+d'accomplir sa t&acirc;che. Comtesse, je vous suis; mais en domino.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons passer dans la rue Saint-Denis, qui avoisine l'Op&eacute;ra;
+j'entrerai masqu&eacute;e dans un magasin: j'y ach&egrave;terai pour vous domino et
+masque; vous vous v&ecirc;tirez dans le carrosse.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, c'est une partie charmante, savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, vous &ecirc;tes pour moi d'une bont&eacute; qui me couvre de
+confusion... Mais, j'y pense, peut-&ecirc;tre, &agrave; l'h&ocirc;tel de Rohan, Votre
+Excellence aurait-elle trouv&eacute; un domino plus &agrave; son go&ucirc;t que celui dont
+nous allons faire emplette.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une malice impardonnable, comtesse. Si je vais au bal de
+l'Op&eacute;ra, croyez bien une chose...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je serai aussi surpris de m'y voir que vous le f&ucirc;tes, vous,
+de souper en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec un autre homme que votre mari.</p>
+
+<p>Jeanne sentit qu'elle n'avait rien &agrave; r&eacute;pondre; elle remercia.</p>
+
+<p>Un carrosse sans armoiries vint &agrave; la petite porte de la maison recevoir
+les deux fugitifs, et prit au grand trot le chemin des boulevards.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXII" id="Chapitre_XXII"></a><a href="#table_a">Chapitre XXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Quelques mots sur l'Op&eacute;ra</a></h3>
+
+
+<p>L'Op&eacute;ra, ce temple du plaisir &agrave; Paris, avait br&ucirc;l&eacute; en 1781, au mois de
+juin.</p>
+
+<p>Vingt personnes avaient p&eacute;ri sous les d&eacute;combres, et comme, depuis
+dix-huit ans, c'&eacute;tait la deuxi&egrave;me fois que ce malheur arrivait,
+l'emplacement habituel de l'Op&eacute;ra, c'est-&agrave;-dire le Palais-Royal, avait
+paru fatal aux joies parisiennes; une ordonnance du roi avait transf&eacute;r&eacute;
+ce s&eacute;jour dans un autre quartier moins central.</p>
+
+<p>Ce fut toujours pour les voisins une grande pr&eacute;occupation que cette
+ville de toile et de bois blanc, de cartons et de peintures. L'Op&eacute;ra
+sain et sauf enflammait les c&oelig;urs des financiers et des gens de
+qualit&eacute;, d&eacute;pla&ccedil;ait les rangs et les fortunes. L'Op&eacute;ra en combustion
+pouvait d&eacute;truire un quartier, la ville tout enti&egrave;re. Il ne s'agissait
+que d'un coup de vent.</p>
+
+<p>L'emplacement choisi fut la Porte Saint-Martin. Le roi, pein&eacute; de voir
+que sa bonne ville de Paris allait manquer d'Op&eacute;ra pendant bien
+longtemps, devint triste comme il le devenait chaque fois que les
+arrivages de grains ne se faisaient point, ou que le pain d&eacute;passait sept
+sols les quatre livres.</p>
+
+<p>Il fallait voir toute la vieille noblesse et toute la jeune robe, toute
+l'&eacute;p&eacute;e et toute la finance d&eacute;sorient&eacute;es par ce vide de l'apr&egrave;s-d&icirc;ner; il
+fallait voir errer sur les promenades les divinit&eacute;s sans asile, depuis
+l'espalier jusqu'&agrave; la premi&egrave;re chanteuse.</p>
+
+<p>Pour consoler le roi et m&ecirc;me un peu la reine, on fit voir &agrave; Leurs
+Majest&eacute;s un architecte, M. Lenoir, qui promettait monts et merveilles.</p>
+
+<p>Ce galant homme avait des plans nouveaux, un syst&egrave;me de circulation si
+parfait, que, m&ecirc;me en cas d'incendie, nul ne pourrait &ecirc;tre &eacute;touff&eacute; dans
+les corridors. Il ouvrait huit portes aux fuyards, sans compter un
+premier &eacute;tage &agrave; cinq larges fen&ecirc;tres, si basses que les plus poltrons
+pourraient sauter sur le boulevard sans rien craindre que des entorses.</p>
+
+<p>M. Lenoir donnait, pour remplacer la belle salle de Moreau et les
+peintures de Durameaux, un b&acirc;timent de quatre-vingt-seize pieds de
+fa&ccedil;ade sur le boulevard; une fa&ccedil;ade orn&eacute;e de huit cariatides adoss&eacute;es
+aux piliers, pour former trois portes d'entr&eacute;e; huit colonnes posant sur
+le soubassement; de plus, un bas-relief au-dessus des chapiteaux, un
+balcon &agrave; trois crois&eacute;es orn&eacute;es d'archivoltes.</p>
+
+<p>La sc&egrave;ne aurait trente-six pieds d'ouverture, le th&eacute;&acirc;tre, soixante-douze
+pieds de profondeur et quatre-vingt-quatre pieds dans sa largeur, d'un
+mur &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Il y aurait des foyers orn&eacute;s de glaces, d'une d&eacute;coration simple, mais
+noble.</p>
+
+<p>Dans toute la largeur de la salle, sous l'orchestre, M. Lenoir
+m&eacute;nagerait un espace de douze pieds pour contenir un immense r&eacute;servoir
+et deux corps de pompes au service desquelles seraient affect&eacute;s vingt
+Gardes fran&ccedil;aises.</p>
+
+<p>Enfin, pour combler la mesure, l'architecte demandait soixante-quinze
+jours et soixante-quinze nuits pour livrer la salle au public, pas une
+heure de plus ou de moins.</p>
+
+<p>Ce dernier article parut &ecirc;tre une gasconnade; on rit beaucoup d'abord,
+mais le roi fit son calcul avec M. Lenoir, et accorda tout.</p>
+
+<p>M. Lenoir se mit &agrave; l'&oelig;uvre et tint sa promesse. La salle fut achev&eacute;e
+dans le d&eacute;lai convenu.</p>
+
+<p>Mais alors le public, qui n'est jamais satisfait ou rassur&eacute;, se mit &agrave;
+r&eacute;fl&eacute;chir que la salle &eacute;tait en charpentes, que c'&eacute;tait le seul moyen de
+construire vite, mais que la c&eacute;l&eacute;rit&eacute; &eacute;tait une condition d'infirmit&eacute;,
+que, par cons&eacute;quent, l'Op&eacute;ra nouveau n'&eacute;tait pas solide Ce th&eacute;&acirc;tre,
+apr&egrave;s lequel on avait tant soupir&eacute;, que les curieux avaient si bien
+regard&eacute; s'&eacute;lever poutre &agrave; poutre, ce monument que tout Paris &eacute;tait venu
+voir grandir chaque soir, en y fixant d'avance sa place, nul n'y voulut
+entrer lorsqu'il fut achev&eacute;. Les plus hardis, les fous, retinrent leurs
+billets pour la premi&egrave;re repr&eacute;sentation <i>d'Ad&egrave;le de Ponthieu</i>, musique
+de Piccini, mais, en m&ecirc;me temps, ils firent leur testament.</p>
+
+<p>Ce que voyant, l'architecte d&eacute;sol&eacute; eut recours au roi, qui lui donna une
+id&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de poltrons en France, dit Sa Majest&eacute;, ce sont les gens
+qui paient; ceux-l&agrave; veulent bien vous donner dix mille livres de rente
+et se faire &eacute;touffer dans la presse, mais ils ne veulent pas risquer
+d'&ecirc;tre &eacute;touff&eacute;s sous des plafonds croulants. Laissez-moi ces gens-l&agrave;, et
+invitez les braves qui ne paient pas. La reine m'a donn&eacute; un dauphin; la
+ville nage dans la joie. Faites annoncer qu'en r&eacute;jouissance de la
+naissance de mon fils, l'Op&eacute;ra ouvrira un spectacle gratuit; et si deux
+mille cinq cents personnes entass&eacute;es, c'est-&agrave;-dire une moyenne de trois
+cent mille livres, ne vous suffisent pas pour &eacute;prouver la solidit&eacute;,
+priez tous ces lurons de se tr&eacute;mousser un peu; vous savez, monsieur
+Lenoir, que le poids se quintuple quand il tombe de quatre pouces. Vos
+deux mille cinq cents braves p&egrave;seront quinze cent mille si vous les
+faites danser; donnez donc un bal apr&egrave;s le spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, merci, dit l'architecte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais auparavant, r&eacute;fl&eacute;chissez, ce sera lourd.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je suis s&ucirc;r de mon fait, et j'irai &agrave; ce bal.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, r&eacute;pliqua le roi, je vous promets d'assister &agrave; la deuxi&egrave;me
+repr&eacute;sentation.</p>
+
+<p>L'architecte suivit le conseil du roi. On joua <i>Ad&egrave;le de Ponthieu</i>
+devant trois mille pl&eacute;b&eacute;iens, qui applaudirent plus que des rois.</p>
+
+<p>Ces pl&eacute;b&eacute;iens voulurent bien danser apr&egrave;s le spectacle et se divertir
+consid&eacute;rablement. Ils d&eacute;cupl&egrave;rent leur poids au lieu de le quintupler.</p>
+
+<p>Rien ne bougea dans la salle.</p>
+
+<p>S'il y avait eu quelque malheur &agrave; craindre, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; aux
+repr&eacute;sentations suivantes, car les nobles peureux encombr&egrave;rent la salle,
+cette salle dans laquelle allaient se rendre, pour le bal, trois ans
+apr&egrave;s son ouverture, M. le cardinal de Rohan et Mme de La Motte.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait le pr&eacute;ambule que nous devions &agrave; nos lecteurs; maintenant,
+retrouvons nos personnages.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXIII" id="Chapitre_XXIII"></a><a href="#table_a">Chapitre XXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Le bal de l'Op&eacute;ra</a></h3>
+
+
+<p>Le bal &eacute;tait dans son plus grand &eacute;clat lorsque le cardinal Louis de
+Rohan et Mme de La Motte s'y gliss&egrave;rent furtivement, le pr&eacute;lat du moins,
+parmi des milliers de dominos et de masques de toute esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Ils furent bient&ocirc;t envelopp&eacute;s dans la foule, o&ugrave; ils disparurent comme
+disparaissent dans les grands tourbillons ces petits remous un moment
+remarqu&eacute;s par les promeneurs de la rive, puis entra&icirc;n&eacute;s et effac&eacute;s par
+le courant.</p>
+
+<p>Deux dominos c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, autant qu'il est possible de se tenir c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te dans un pareil p&ecirc;le-m&ecirc;le, essayaient, en combinant leurs forces, de
+r&eacute;sister &agrave; l'envahissement; mais, voyant qu'ils n'y pouvaient parvenir,
+ils prirent le parti de se r&eacute;fugier sous la loge de la reine, o&ugrave; la
+foule &eacute;tait moins intense, et o&ugrave; d'ailleurs la muraille leur offrait un
+point d'appui.</p>
+
+<p>Domino noir et domino blanc, l'un grand, l'autre de moyenne taille; l'un
+homme, et l'autre femme; l'un agitant les bras, l'autre tournant et
+retournant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Ces deux dominos se livraient &eacute;videmment &agrave; un colloque des plus anim&eacute;s.
+&Eacute;coutons.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, Oliva, que vous attendez quelqu'un, r&eacute;p&eacute;tait le plus
+grand; votre col n'est plus un col, c'est le rapport d'une girouette qui
+ne tourne pas seulement &agrave; tout vent, mais &agrave; tout venant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qu'y a-t-il d'&eacute;tonnant &agrave; ce que ma t&ecirc;te tourne? Est-ce que je ne
+suis pas ici pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais si vous la faites tourner aux autres...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, pourquoi donc vient-on &agrave; l'Op&eacute;ra?</p>
+
+<p>&mdash;Pour mille motifs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, les hommes, mais les femmes n'y viennent que pour un seul.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Celui que vous avez dit, pour faire tourner autant de t&ecirc;tes que
+possible. Vous m'avez amen&eacute;e au bal de l'Op&eacute;ra; j'y suis, r&eacute;signez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Oliva!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne faites pas votre grosse voix. Vous savez que votre grosse voix
+ne me fait pas peur, et surtout privez-vous de m'appeler par mon nom.
+Vous savez que rien n'est de plus mauvais go&ucirc;t que d'appeler les gens
+par leur nom au bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Le domino noir fit un geste de col&egrave;re, qui fut interrompu tout net par
+l'arriv&eacute;e d'un domino bleu, assez gros, assez grand, et d'une belle
+tournure.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, l&agrave;, monsieur, dit le nouveau venu, laissez donc Madame s'amuser
+tout &agrave; son aise. Que diable! ce n'est pas tous les jours la mi-car&ecirc;me,
+et &agrave; toutes les mi-car&ecirc;mes on ne vient point au bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;lez-vous de ce qui vous regarde, repartit brutalement le domino
+noir.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, fit le domino bleu, rappelez-vous donc une fois pour
+toutes qu'un peu de courtoisie ne g&acirc;te jamais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous connais pas, r&eacute;pondit le domino noir, pourquoi diable me
+g&ecirc;nerais-je avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me connaissez pas, soit; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi, je vous connais, monsieur de Beausire.</p>
+
+<p>&Agrave; son nom prononc&eacute;, lui qui pronon&ccedil;ait si facilement le nom des autres,
+le domino noir fr&eacute;mit, sensation qui fut visible aux oscillations
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;es de son capuchon soyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'ayez pas peur, monsieur de Beausire, reprit le masque, je ne
+suis pas ce que vous pensez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pardieu! qu'est-ce que je pense? Est-ce que vous, qui devinez les
+noms, vous ne vous contenteriez pas de cela et auriez la pr&eacute;tention de
+deviner aussi les pens&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, devinez donc un peu ce que je pense. Je n'ai jamais vu de
+sorcier, et il me fera, en v&eacute;rit&eacute;, plaisir d'en rencontrer un.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce que vous demandez de moi n'est pas assez difficile pour me
+m&eacute;riter un titre que vous paraissez octroyer bien facilement.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Non, trouvez autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me suffira. Devinez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous m'avez pris pour un agent de M. de Crosne.</p>
+
+<p>&mdash;De M. de Crosne?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, vous ne connaissez que cela, pardieu! de M. de Crosne, le
+lieutenant de police.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Tout beau, cher monsieur Beausire; en v&eacute;rit&eacute;, on dirait que vous
+cherchez une &eacute;p&eacute;e &agrave; votre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement que je la cherche.</p>
+
+<p>&mdash;Tudieu! quelle belliqueuse nature. Mais remettez-vous, cher monsieur
+Beausire, vous avez laiss&eacute; votre &eacute;p&eacute;e chez vous, et vous avez bien fait.
+Parlons d'autre chose. Voulez-vous, s'il vous pla&icirc;t, me laisser le bras
+de madame?...</p>
+
+<p>&mdash;Le bras de madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de madame. Cela se fait, ce me semble, au bal de l'Op&eacute;ra, ou bien
+arriverais-je des Grandes-Indes?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, monsieur, cela se fait quand cela convient au cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit quelquefois, cher monsieur Beausire, que cela convienne &agrave; la
+dame.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour longtemps que vous demandez ce bras?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cher monsieur Beausire, vous &ecirc;tes trop curieux: peut-&ecirc;tre pour dix
+minutes, peut-&ecirc;tre pour une heure, peut-&ecirc;tre pour toute la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, monsieur, vous vous moquez de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cher monsieur, r&eacute;pondez oui ou non. Oui ou non, voulez-vous me donner
+le bras de madame?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, ne faites pas le m&eacute;chant.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, puisque vous avez un masque, il est inutile d'en prendre
+deux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, bien, voil&agrave; que vous vous f&acirc;chez, vous qui &eacute;tiez si doux tout
+&agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Rue Dauphine.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Dauphine! exclama Beausire, stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>Oliva &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! madame, lui grin&ccedil;a le domino noir.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers le domino bleu:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends rien &agrave; ce que vous dites, monsieur. Intriguez-moi
+honn&ecirc;tement, si cela vous est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cher monsieur, il me semble que rien n'est plus honn&ecirc;te que la
+v&eacute;rit&eacute;; n'est-ce pas, mademoiselle Oliva?</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais! fit celle-ci, vous me connaissez donc aussi, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur ne vous a-t-il pas nomm&eacute;e tout haut par votre nom, tout &agrave;
+l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Et la v&eacute;rit&eacute;, dit Beausire, revenant &agrave; la conversation, la v&eacute;rit&eacute;,
+c'est...</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'au moment de tuer cette pauvre dame, car il y a une heure
+vous vouliez la tuer; c'est qu'au moment de tuer cette pauvre dame, vous
+vous &ecirc;tes arr&ecirc;t&eacute; devant le son d'une vingtaine de louis.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; donnez-moi le bras de madame, alors, puisque vous en avez assez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vois bien, murmura Beausire, que Madame et vous...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Madame et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous entendez.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure que non.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! peut-on dire! s'&eacute;cria Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ailleurs... ajouta le domino bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, d'ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand nous nous entendrions, ce ne serait que pour votre bien.</p>
+
+<p>&mdash;Pour mon bien?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on avance une chose, on la prouve, dit cavali&egrave;rement Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je serais curieux...</p>
+
+<p>&mdash;Je prouverai donc, continua le domino bleu, que votre pr&eacute;sence ici
+vous est aussi nuisible que votre absence vous serait profitable.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes membre d'une certaine acad&eacute;mie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous f&acirc;chez point, cher monsieur de Beausire, je ne parle pas
+de l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&mdash;Acad&eacute;mie... acad&eacute;mie... grommela le chevalier d'Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Rue du Pot-de-Fer, un &eacute;tage au-dessous du rez-de-chauss&eacute;e, est-ce bien
+cela, cher monsieur de Beausire?</p>
+
+<p>&mdash;Chut!</p>
+
+<p>&mdash;Bah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chut! Oh! l'homme d&eacute;sagr&eacute;able que vous faites, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;On ne dit pas cela.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! parce que vous n'en pouvez croire un mot. Revenons donc &agrave;
+cette acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>Le domino bleu tira sa montre, une belle montre enrichie de brillants,
+sur laquelle se fix&egrave;rent comme deux lentilles enflamm&eacute;es les deux
+prunelles de Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! r&eacute;p&eacute;ta ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dans un quart d'heure, &agrave; votre acad&eacute;mie de la rue du
+Pot-de-Fer, cher monsieur de Beausire, on va discuter un petit projet
+tendant &agrave; donner un b&eacute;n&eacute;fice de deux millions aux douze vrais associ&eacute;s,
+dont vous &ecirc;tes un, monsieur de Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Et dont vous &ecirc;tes un autre, si toutefois...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez.</p>
+
+<p>&mdash;Si toutefois vous n'&ecirc;tes pas un mouchard.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, je vous croyais un homme d'esprit, monsieur de Beausire,
+mais je vois avec douleur que vous n'&ecirc;tes qu'un sot; si j'&eacute;tais de la
+police, je vous aurais d&eacute;j&agrave; pris et repris vingt fois pour des affaires
+moins honorables que cette sp&eacute;culation de deux millions que l'on va
+discuter &agrave; l'acad&eacute;mie dans quelques minutes.</p>
+
+<p>Beausire r&eacute;fl&eacute;chit un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable! si vous n'avez pas raison, dit-il.</p>
+
+<p>Puis, se ravisant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, dit-il, vous m'envoyez rue du Pot-de-Fer!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous envoie rue du Pot-de-Fer.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien pourquoi.</p>
+
+<p>&mdash;Dites!</p>
+
+<p>&mdash;Pour m'y faire pincer. Mais pas si fou.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une sottise.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, si j'ai le pouvoir de faire ce que vous dites, si j'ai le
+pouvoir plus grand encore de deviner ce qui se trame &agrave; votre acad&eacute;mie,
+pourquoi viens-je vous demander la permission d'entretenir madame? Non.
+Je vous ferais, en ce cas, arr&ecirc;ter tout de suite, et nous serions
+d&eacute;barrass&eacute;s de vous, madame et moi; mais, au contraire, tout par la
+douceur et la persuasion, cher monsieur de Beausire, c'est ma devise.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, s'&eacute;cria tout &agrave; coup Beausire en quittant le bras d'Oliva,
+c'est vous qui &eacute;tiez sur le sofa de Madame il y a deux heures? Hein!
+R&eacute;pondez.</p>
+
+<p>&mdash;Quel sofa? demanda le domino bleu, &agrave; qui Oliva pin&ccedil;a l&eacute;g&egrave;rement le
+bout du petit doigt; je ne connais, moi, en fait de sofa, que celui de
+M. Cr&eacute;billon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, cela m'est bien &eacute;gal, reprit Beausire, vos raisons sont
+bonnes, voil&agrave; tout ce qu'il me faut. Je dis bonnes, c'est excellentes
+qu'il faudrait dire. Prenez donc le bras de madame, et si vous avez
+conduit un galant homme &agrave; mal, rougissez!</p>
+
+<p>Le domino bleu se mit &agrave; rire &agrave; cette &eacute;pith&egrave;te de galant homme dont se
+gratifiait si lib&eacute;ralement Beausire; puis, lui frappant sur l'&eacute;paule:</p>
+
+<p>&mdash;Dormez tranquille, lui dit-il; en vous envoyant l&agrave;-bas, je vous fais
+cadeau d'une part de cent mille livres au moins; car si vous n'alliez
+pas &agrave; l'acad&eacute;mie ce soir, selon l'habitude de vos associ&eacute;s, vous seriez
+mis hors de partage, tandis qu'en y allant...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit, au petit bonheur, murmura Beausire.</p>
+
+<p>Et, saluant avec une pirouette, il disparut.</p>
+
+<p>Le domino bleu prit possession du bras de Mlle Oliva, devenu vacant par
+la disparition de Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, &agrave; nous deux, dit celle-ci. Je vous ai laiss&eacute; intriguer
+tout &agrave; votre aise ce pauvre Beausire, mais je vous pr&eacute;viens que je serai
+plus difficile &agrave; d&eacute;monter, moi qui vous connais. Ainsi, comme il s'agit
+de continuer, trouvez-moi de jolies choses, ou sinon...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas de plus jolies choses au monde que votre histoire,
+ch&egrave;re mademoiselle Nicole, dit le domino bleu en serrant agr&eacute;ablement le
+bras rond de la petite femme, qui poussa un cri &eacute;touff&eacute; &agrave; ce nom que le
+masque venait de lui glisser dans l'oreille.</p>
+
+<p>Mais elle se remit aussit&ocirc;t, en personne habitu&eacute;e &agrave; ne point se laisser
+prendre par surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! qu'est-ce que ce nom-l&agrave;? demanda-t-elle. Nicole!...
+Est-ce de moi qu'il s'agit? Voulez-vous, par hasard, me d&eacute;signer par ce
+nom? En ce cas, vous faites naufrage en sortant du port, vous &eacute;chouez au
+premier rocher. Je ne m'appelle pas Nicole.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, je sais, oui; maintenant, vous vous appelez Oliva. Nicole
+sentait par trop la province. Il y a deux femmes en vous, je le sais
+bien: Oliva et Nicole. Nous parlerons tout &agrave; l'heure d'Oliva, parlons
+d'abord de Nicole. Avez-vous oubli&eacute; le temps o&ugrave; vous r&eacute;pondiez &agrave; ce nom?
+Je n'en crois rien. Ah! ma ch&egrave;re enfant, lorsqu'on a port&eacute; un nom &eacute;tant
+jeune fille, c'est toujours celui-l&agrave; que l'on garde, sinon au-dehors, du
+moins au fond de son c&oelig;ur, quel que soit l'autre nom qu'on a &eacute;t&eacute; forc&eacute;
+de prendre pour faire oublier le premier. Pauvre Oliva! Heureuse Nicole!</p>
+
+<p>En ce moment, un flot de masques vint heurter comme une lame d'orage les
+deux promeneurs enlac&eacute;s, et Nicole ou Oliva fut forc&eacute;e, presque malgr&eacute;
+elle, de serrer son compagnon de plus pr&egrave;s encore qu'elle ne le faisait.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, lui dit-il, voyez toute cette foule bigarr&eacute;e; voyez tous ces
+groupes qui se pressent, sous les coqueluchons l'un de l'autre, pour
+d&eacute;vorer les mots de galanterie ou d'amour qu'ils &eacute;changent; voyez ces
+groupes qui se font et se d&eacute;font, les uns avec des rires, les autres
+avec des reproches. Tous ces gens-l&agrave; ont peut-&ecirc;tre autant de noms que
+vous, et il y en a beaucoup que j'&eacute;tonnerais en leur disant des noms
+dont ils se souviennent, et qu'ils croient qu'on a oubli&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez dit: &laquo;Pauvre Oliva!...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me croyez donc pas heureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Il serait difficile que vous fussiez heureuse avec un homme comme
+Beausire.</p>
+
+<p>Oliva poussa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi ne le suis-je point! dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'aimez, cependant?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! raisonnablement.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne l'aimez pas, quittez-le.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je ne l'aurais pas plut&ocirc;t quitt&eacute; que je le regretterais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le regretteriez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;Et que regretteriez-vous donc dans un ivrogne, dans un joueur, dans un
+homme qui vous bat, dans un escroc qui sera un jour rou&eacute; en Gr&egrave;ve?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre ne comprendrez-vous point ce que je vais vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Dites toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Je regretterais le bruit qu'il fait autour de moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais d&ucirc; le deviner. Voil&agrave; ce que c'est que d'avoir pass&eacute; sa
+jeunesse avec des gens silencieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez ma jeunesse?</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher monsieur, dit Oliva en riant et en secouant la t&ecirc;te d'un
+air de d&eacute;fi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous doutez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne doute pas, je suis s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons donc causer de votre jeunesse, mademoiselle Nicole.</p>
+
+<p>&mdash;Causons; mais je vous pr&eacute;viens que je ne vous donnerai pas la
+r&eacute;plique.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'en ai pas besoin.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous prendrai point &agrave; l'enfance, temps qui ne compte pas dans la
+vie, je vous prendrai &agrave; la pubert&eacute;, au moment o&ugrave; vous vous aper&ccedil;&ucirc;tes que
+Dieu avait mis en vous un c&oelig;ur pour aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Pour aimer qui?</p>
+
+<p>&mdash;Pour aimer Gilbert.</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot, &agrave; ce nom, un frisson courut par toutes les veines de la jeune
+femme, et le domino bleu la sentit fr&eacute;missante &agrave; son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, comment savez-vous, mon Dieu?</p>
+
+<p>Et elle s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup, dardant &agrave; travers son masque, et avec une
+&eacute;motion ind&eacute;finissable, ses yeux sur le domino bleu.</p>
+
+<p>Le domino bleu resta muet. Oliva, ou plut&ocirc;t Nicole, poussa un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, dit-elle sans chercher &agrave; lutter plus longtemps, vous
+venez de prononcer un nom pour moi bien fertile en souvenirs. Vous
+connaissez donc ce Gilbert?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, puisque je vous en parle.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las!</p>
+
+<p>&mdash;Un charmant gar&ccedil;on, sur ma foi! Vous l'aimiez?</p>
+
+<p>&mdash;Il &eacute;tait beau. Non... ce n'est pas cela... mais je le trouvais beau,
+moi. Il &eacute;tait plein d'esprit; il &eacute;tait mon &eacute;gal par la naissance... Mais
+non, cette fois surtout, je me trompe. &Eacute;gal, non, jamais. Tant que
+Gilbert le voudra, aucune femme ne sera son &eacute;gale.</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me...</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me qui?</p>
+
+<p>&mdash;M&ecirc;me Mlle de Ta...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais ce que vous voulez dire, interrompit Nicole; oh! vous &ecirc;tes
+bien instruit, monsieur, je le vois; oui, il aimait plus haut que la
+pauvre Nicole.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'arr&ecirc;te, vous voyez.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, vous savez des secrets bien terribles, monsieur, dit Oliva
+en tressaillant; maintenant...</p>
+
+<p>Elle regarda l'inconnu comme si elle e&ucirc;t pu lire &agrave; travers son masque.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je crois que vous pourriez le dire mieux que personne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? grand Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, s'il vous a suivie de Taverney &agrave; Paris, vous l'avez suivi,
+vous, de Paris &agrave; Trianon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai, mais il y a dix ans de cela; aussi n'est-ce pas de ce
+temps que je vous parle. Je vous parle des dix ans qui se sont &eacute;coul&eacute;s
+depuis que je me suis enfuie et qu'il a disparu. Mon Dieu! il se passe
+tant de choses en dix ans!</p>
+
+<p>Le domino bleu garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, insista Nicole, presque suppliante, dites-moi ce
+qu'est devenu Gilbert? Vous vous taisez, vous d&eacute;tournez la t&ecirc;te.
+Peut-&ecirc;tre ce souvenir vous blesse-t-il, vous attriste-t-il?</p>
+
+<p>Le domino bleu avait, en effet, non pas d&eacute;tourn&eacute;, mais inclin&eacute; la t&ecirc;te,
+comme si le poids de ses souvenirs e&ucirc;t &eacute;t&eacute; trop lourd.</p>
+
+<p>&mdash;Quand Gilbert aimait Mlle de Taverney... dit Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas les noms, dit le domino bleu. N'avez-vous point remarqu&eacute; que
+je ne les prononce point moi-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Quand il &eacute;tait si amoureux, continua Oliva avec un soupir, que chaque
+arbre de Trianon savait son amour.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous ne l'aimiez plus, vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, au contraire, plus que jamais; et ce fut cet amour qui me perdit.
+Je suis belle, je suis fi&egrave;re, et quand je veux, je suis insolente. Je
+mettrais ma t&ecirc;te sur un billot pour la faire abattre, plut&ocirc;t que de
+laisser dire que j'ai courb&eacute; la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez du c&oelig;ur, Nicole.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en ai eu... dans ce temps-l&agrave;, dit la jeune fille en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;La conversation vous attriste?</p>
+
+<p>&mdash;Non, au contraire, cela me fait du bien de remonter vers ma jeunesse.
+Il en est de la vie comme des rivi&egrave;res, la rivi&egrave;re la plus troubl&eacute;e a
+une source pure. Continuez, et ne faites pas attention &agrave; un pauvre
+soupir perdu qui sort de ma poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le domino bleu avec un doux balancement qui trahissait un
+sourire &eacute;clos sous le masque: de vous, de Gilbert et d'une autre
+personne, je sais, ma pauvre enfant, tout ce que vous pouvez savoir
+vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, s'&eacute;cria Oliva, dites-moi pourquoi Gilbert s'est enfui de
+Trianon; et si vous me le dites...</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez convaincue? Eh bien! je ne vous le dirai pas, et vous serez
+bien mieux convaincue encore.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;En me demandant pourquoi Gilbert a quitt&eacute; Trianon, ce n'est pas une
+v&eacute;rit&eacute; que vous voulez constater dans ma r&eacute;ponse, c'est une chose que
+vous ne savez pas et que vous d&eacute;sirez apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, elle tressaillit plus vivement qu'elle n'avait fait encore,
+et lui saisissant les mains de ses deux mains crisp&eacute;es:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit-elle, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi?</p>
+
+<p>Nicole parut se remettre &agrave; &eacute;carter l'id&eacute;e qui l'avait amen&eacute;e &agrave; cette
+d&eacute;monstration.</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, vous vouliez me demander quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dites-moi tout franc ce qu'est devenu Gilbert?</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas entendu dire qu'il &eacute;tait mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort? fit Nicole d'un air de doute.</p>
+
+<p>Puis, avec une secousse soudaine qui ressemblait &agrave; la premi&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, monsieur, dit-elle, un service?</p>
+
+<p>&mdash;Deux, dix, tant que vous en voudrez, ma ch&egrave;re Nicole.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai vu chez moi, il y a deux heures, n'est-ce pas, car c'est
+bien vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux heures, vous ne cherchiez pas &agrave; vous cacher de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; je cherchais au contraire &agrave; me faire bien voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! folle, folle que je suis! moi qui vous ai tant regard&eacute;. Folle,
+folle, stupide! femme, rien que femme! comme disait Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! l&agrave;, laissez vos beaux cheveux. &Eacute;pargnez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je veux me punir de vous avoir regard&eacute; sans vous avoir vu.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que je vous demande?</p>
+
+<p>&mdash;Demandez.</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc;tez votre masque.</p>
+
+<p>&mdash;Ici? impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas la crainte d'&ecirc;tre vu par d'autres regards que les
+miens qui vous en emp&ecirc;che; car l&agrave;, derri&egrave;re cette colonne, dans l'ombre
+de la galerie, personne ne vous verrait que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chose m'emp&ecirc;che donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur que je ne vous reconnaisse.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Et que je m'&eacute;crie: &laquo;C'est vous, c'est Gilbert!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez bien dit: &laquo;Folle! folle!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;&Ocirc;tez votre masque.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit; mais &agrave; une condition...</p>
+
+<p>&mdash;Elle est accord&eacute;e d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que si je veux &agrave; mon tour que vous &ocirc;tiez votre masque...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'&ocirc;terai. Si je ne l'&ocirc;te pas, vous me l'arracherez.</p>
+
+<p>Le domino bleu ne se fit pas prier plus longtemps; il gagna l'endroit
+obscur que la jeune femme lui avait indiqu&eacute;, et arriv&eacute; l&agrave;, d&eacute;tachant son
+masque, il se posa devant Oliva qui le d&eacute;vora du regard pendant une
+minute.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! non, dit-elle en battant le sol du pied et en grattant la paume
+de ses mains avec ses ongles. H&eacute;las! non, ce n'est pas Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Qui suis-je?</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! du moment que vous n'&ecirc;tes pas lui.</p>
+
+<p>&mdash;Et si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; Gilbert? demanda l'inconnu en rattachant son masque.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; Gilbert! s'&eacute;cria la jeune fille avec passion.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;S'il m'e&ucirc;t dit: &laquo;Nicole, Nicole, souviens-toi
+de Taverney-Maison-Rouge.&raquo; Oh! alors!</p>
+
+<p>&mdash;Alors?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait plus de Beausire au monde, voyez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, ma ch&egrave;re enfant, que Gilbert &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! peut-&ecirc;tre cela vaut-il mieux, soupira Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Gilbert ne vous aurait pas aim&eacute;e, toute belle que vous &ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire que Gilbert me m&eacute;prisait?</p>
+
+<p>&mdash;Non, il vous craignait plut&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible. J'avais de lui en moi, et il se connaissait si bien
+que je lui faisais peur.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, vous l'avez dit, mieux vaut qu'il soit mort.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi r&eacute;p&eacute;ter mes paroles? Dans votre bouche, elles me blessent.
+Pourquoi vaut-il mieux qu'il soit mort, dites?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'aujourd'hui, ma ch&egrave;re Oliva&mdash;vous voyez, j'abandonne
+Nicole&mdash;parce qu'aujourd'hui, ma ch&egrave;re Oliva, vous avez en perspective
+tout un avenir heureux, riche, &eacute;clatant!</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si vous &ecirc;tes bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave; tout faire pour arriver au but que je
+vous promets.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, il ne faut plus soupirer comme vous soupiriez tout &agrave;
+l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Je soupirais pour Gilbert; et comme il n'y avait pas deux
+Gilbert au monde, puisque Gilbert est mort, je ne soupirerai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Gilbert &eacute;tait jeune; il avait les d&eacute;fauts et les qualit&eacute;s de la
+jeunesse. Aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Gilbert n'est pas plus vieux aujourd'hui qu'il y a dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute, puisque Gilbert est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, il est mort; les Gilbert ne vieillissent pas, ils
+meurent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria l'inconnu, &ocirc; jeunesse! &ocirc; courage! &ocirc; beaut&eacute;! semences
+&eacute;ternelles d'amour, d'h&eacute;ro&iuml;sme et de d&eacute;vouement, celui-l&agrave; qui vous perd,
+perd v&eacute;ritablement la vie. La jeunesse c'est le paradis, c'est le ciel,
+c'est tout. Ce que Dieu nous donne ensuite, ce n'est que la triste
+compensation de la jeunesse. Plus il donne aux hommes, une fois la
+jeunesse perdue, plus il a cru devoir les indemniser. Mais rien ne
+remplace, grand Dieu! les tr&eacute;sors que cette jeunesse prodiguait &agrave;
+l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Gilbert e&ucirc;t pens&eacute; ce que vous dites si bien, fit Oliva; mais assez sur
+ce sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, parlons de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons de ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous fui avec Beausire?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je voulais quitter Trianon, et qu'il me fallait fuir avec
+quelqu'un. Il m'&eacute;tait impossible de demeurer plus longtemps pour Gilbert
+un pis aller, un reste d&eacute;daign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Dix ans de fid&eacute;lit&eacute; par orgueil, dit le domino bleu; oh! que vous avez
+pay&eacute; cher cette vanit&eacute;!</p>
+
+<p>Oliva se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien de quoi vous riez, dit gravement l'inconnu. Vous riez
+de ce qu'un homme qui pr&eacute;tend tout savoir vous accuse d'avoir &eacute;t&eacute; dix
+ans fid&egrave;le, quand vous ne vous doutiez pas vous &ecirc;tre rendue coupable
+d'un pareil ridicule. Oh! mon Dieu! s'il est question de fid&eacute;lit&eacute;
+mat&eacute;rielle, pauvre jeune femme, je sais &agrave; quoi m'en tenir l&agrave;-dessus.
+Oui, je sais que vous avez &eacute;t&eacute; en Portugal avec Beausire, que vous y
+&ecirc;tes rest&eacute;e deux ans, que, de l&agrave;, vous &ecirc;tes pass&eacute;e dans l'Inde, sans
+Beausire, avec un capitaine de fr&eacute;gate, qui vous cacha dans sa cabine,
+et vous oublia &agrave; Chandernagor, en terre ferme, au moment o&ugrave; il revint en
+Europe. Je sais que vous avez eu deux millions de roupies &agrave; d&eacute;penser
+dans la maison d'un nabab, qui vous enfermait sous trois grilles. Je
+sais que vous avez fui en sautant par-dessus ces grilles sur les &eacute;paules
+d'un esclave. Je sais enfin que, riche, car vous aviez emport&eacute; deux
+bracelets de perles fines, deux diamants et trois gros rubis, vous
+rev&icirc;ntes en France, &agrave; Brest, o&ugrave;, sur le port, votre mauvais g&eacute;nie vous
+fit, au d&eacute;barquer, retrouver Beausire, lequel faillit s'&eacute;vanouir en vous
+reconnaissant vous-m&ecirc;me, toute bronz&eacute;e et amaigrie que vous reveniez en
+France, pauvre exil&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Nicole, qui &ecirc;tes-vous donc, mon Dieu! pour savoir toutes ces
+choses?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais enfin que Beausire vous emmena, vous prouva qu'il vous aimait,
+vendit vos pierreries, et vous r&eacute;duisit &agrave; la mis&egrave;re... Je sais que vous
+l'aimez, que vous le dites, du moins, et que, comme l'amour est la
+source de tout bien, vous devez &ecirc;tre la plus heureuse femme qui soit au
+monde.</p>
+
+<p>Oliva baissa la t&ecirc;te, appuya son front sur sa main, et &agrave; travers les
+doigts de cette main, on vit rouler deux larmes, perles liquides, plus
+pr&eacute;cieuses peut-&ecirc;tre que celles de ses bracelets, et que, cependant,
+personne, h&eacute;las! n'e&ucirc;t voulu acheter &agrave; Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme si fi&egrave;re, cette femme si heureuse, dit-elle, vous
+l'avez acquise ce soir pour une cinquantaine de louis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est trop peu, madame, je le sais bien, dit l'inconnu avec cette
+gr&acirc;ce exquise et cette courtoisie parfaite qui n'abandonnent jamais
+l'homme comme il faut, parl&acirc;t-il &agrave; la plus infime des courtisanes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est beaucoup trop cher, monsieur, au contraire; et cela m'a
+&eacute;trangement surprise, je vous le jure, qu'une femme comme moi val&ucirc;t
+encore cinquante louis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous valez bien plus que cela, et je vous le prouverai. Oh! ne me
+r&eacute;pondez rien, car vous ne me comprenez pas; et puis, ajouta l'inconnu
+en se penchant de c&ocirc;t&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis?</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, en ce moment, j'ai besoin de toute mon attention.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je dois me taire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tout au contraire, parlez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de ce que vous voudrez, mon Dieu! Dites-moi les choses les plus
+oiseuses de la terre, peu m'importe, pourvu que nous ayons l'air
+occup&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; mais vous &ecirc;tes un homme singulier.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi le bras et marchons.</p>
+
+<p>Et ils march&egrave;rent dans les groupes, elle cambrant sa fine taille et
+donnant &agrave; sa t&ecirc;te, &eacute;l&eacute;gante m&ecirc;me sous le capuce, &agrave; son col, flexible
+m&ecirc;me sous le domino, des mouvements que tout connaisseur regardait avec
+envie; car, au bal de l'Op&eacute;ra, en ce temps de galantes prouesses, le
+passant suivait de l'&oelig;il une marche de femme aussi curieusement
+qu'aujourd'hui quelques amateurs suivent le train d'un beau cheval.</p>
+
+<p>Oliva, au bout de quelques minutes, hasarda une question.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! dit l'inconnu, ou plut&ocirc;t parlez, si vous voulez, tant que
+vous voudrez; mais ne me forcez pas &agrave; r&eacute;pondre. Seulement, tout en
+parlant, d&eacute;guisez votre voix, tenez la t&ecirc;te droite, et grattez-vous le
+col avec votre &eacute;ventail.</p>
+
+<p>Elle ob&eacute;it.</p>
+
+<p>En ce moment, nos deux promeneurs passaient contre un groupe tout
+parfum&eacute;, au centre duquel un homme d'une taille &eacute;l&eacute;gante, d'une tournure
+svelte et libre, parlait &agrave; trois compagnons, qui paraissaient l'&eacute;couter
+respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc est ce jeune homme? demanda Oliva. Oh! le charmant domino
+gris perle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. le comte d'Artois, r&eacute;pondit l'inconnu, mais ne parlez plus,
+par gr&acirc;ce!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXIV" id="Chapitre_XXIV"></a><a href="#table_a">Chapitre XXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Le bal de l'Op&eacute;ra&mdash;(suite)</a></h3>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; Oliva, toute stup&eacute;faite du grand nom que venait de prof&eacute;rer
+son domino bleu, se rangeait pour mieux voir et se tenait droite,
+suivant la recommandation plusieurs fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;e, deux autres dominos,
+se d&eacute;barrassant d'un groupe bavard et bruyant, se r&eacute;fugi&egrave;rent pr&egrave;s du
+pourtour, &agrave; un endroit o&ugrave; les banquettes manquaient.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; une sorte d'&icirc;lot d&eacute;sert, que mordaient par intervalles les
+groupes de promeneurs refoul&eacute;s du centre &agrave; la circonf&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Adossez-vous sur ce pilier, comtesse, dit tout bas une voix qui fit
+impression sur le domino bleu.</p>
+
+<p>Et presque au m&ecirc;me instant, un grand domino orange, dont les allures
+hardies r&eacute;v&eacute;laient l'homme utile plut&ocirc;t que le courtisan agr&eacute;able,
+fendit la foule et vint dire au domino bleu:</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, r&eacute;pliqua celui-ci.</p>
+
+<p>Et du geste, il cong&eacute;dia le domino jaune.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, fit-il alors &agrave; l'oreille d'Oliva, ma bonne petite amie,
+nous allons commencer &agrave; nous r&eacute;jouir un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, car vous m'avez deux fois attrist&eacute;e, la premi&egrave;re en
+m'&ocirc;tant Beausire, qui me fait rire toujours, la seconde en me parlant de
+Gilbert, qui me fit tant de fois pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai pour vous et Gilbert et Beausire, dit gravement le domino
+bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soupira Nicole.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas de m'aimer, comprenez cela; je vous demande de
+recevoir la vie telle que je vous la ferai, c'est-&agrave;-dire
+l'accomplissement de toutes vos fantaisies, pourvu que de temps en temps
+vous souscriviez au miennes. Or, en voici une que j'ai.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Le domino noir que vous voyez, c'est un Allemand de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Un perfide qui m'a refus&eacute; de venir au bal sous pr&eacute;texte d'une
+migraine.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; qui, vous aussi, avez dit que vous n'iriez point.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Il a une femme avec lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la connais pas. Nous allons nous rapprocher, n'est-ce pas? Nous
+feindrons que vous &ecirc;tes une Allemande; vous n'ouvrirez pas la bouche, de
+peur qu'il reconnaisse &agrave; votre accent que vous &ecirc;tes une Parisienne pure.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien. Et vous l'intriguerez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en r&eacute;ponds. Tenez, commencez &agrave; me le d&eacute;signer du bout de
+votre &eacute;ventail.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tr&egrave;s bien; et parlez-moi &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>Oliva ob&eacute;it avec une docilit&eacute; et une intelligence qui charm&egrave;rent son
+compagnon.</p>
+
+<p>Le domino noir, objet de cette d&eacute;monstration, tournait le dos &agrave; la
+salle; il causait avec la dame, sa compagne. Celle-ci, dont les yeux
+&eacute;tincelaient sous le masque, aper&ccedil;ut le geste d'Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, dit-elle tout bas, monseigneur, il y a l&agrave; deux masques qui
+s'occupent de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne craignez rien, comtesse; impossible qu'on nous reconnaisse.
+Laissez-moi, puisque nous voil&agrave; en chemin de perdition, laissez-moi vous
+r&eacute;p&eacute;ter que jamais taille ne fut enchanteresse comme la v&ocirc;tre, jamais
+regard aussi br&ucirc;lant; permettez-moi de vous dire...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'on dit sous le masque.</p>
+
+<p>&mdash;Non, comtesse; tout ce qu'on dit sous...</p>
+
+<p>&mdash;N'achevez pas, vous vous damneriez... Et puis, danger plus grand, nos
+espions entendraient.</p>
+
+<p>&mdash;Deux espions! s'&eacute;cria le cardinal &eacute;mu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les voil&agrave; qui se d&eacute;cident; ils s'approchent.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;guisez bien votre voix, comtesse, si l'on vous fait parler.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, la v&ocirc;tre, monseigneur.</p>
+
+<p>Oliva et son domino bleu s'approchaient en effet.</p>
+
+<p>Celui-ci, s'adressant au cardinal:</p>
+
+<p>&mdash;Masque, dit-il.</p>
+
+<p>Et il se pencha &agrave; l'oreille d'Oliva qui lui fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu? demanda le cardinal en d&eacute;guisant sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Cette dame qui m'accompagne, r&eacute;pondit le domino bleu, me charge de
+t'adresser plusieurs questions.</p>
+
+<p>&mdash;Fais vite, dit M. de Rohan.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'elles soient bien indiscr&egrave;tes, ajouta, d'une voix fl&ucirc;t&eacute;e, Mme de
+La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Si indiscr&egrave;tes, r&eacute;pliqua le domino bleu, que tu ne les entendras pas,
+curieuse.</p>
+
+<p>Et il se pencha encore &agrave; l'oreille d'Oliva qui joua le m&ecirc;me jeu.</p>
+
+<p>Alors l'inconnu, dans un allemand irr&eacute;prochable, adressa au cardinal
+cette question:</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, est-ce que vous &ecirc;tes amoureux de la femme qui vous
+accompagne?</p>
+
+<p>Le cardinal tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas dit monseigneur? r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, alors, et je ne suis pas celui que vous croyez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que si fait, monsieur le cardinal; ne niez point, c'est inutile;
+quand bien m&ecirc;me moi je ne vous reconna&icirc;trais pas, la dame &agrave; laquelle je
+sers de cavalier me charge de vous dire qu'elle vous reconna&icirc;t &agrave;
+merveille.</p>
+
+<p>Il se pencha vers Oliva et lui dit tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Faites signe que oui. Faites ce signe chaque fois que je vous serrerai
+le bras.</p>
+
+<p>Elle fit ce signe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'&eacute;tonnez, r&eacute;pondit le cardinal tout d&eacute;sorient&eacute;; quelle est cette
+dame qui vous accompagne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monseigneur, je croyais que vous l'aviez d&eacute;j&agrave; reconnue. Elle vous
+a bien devin&eacute;. Il est vrai que la jalousie...</p>
+
+<p>&mdash;Madame est jalouse de moi! s'&eacute;cria le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne disons pas cela, fit l'inconnu avec une sorte de hauteur.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous dit-on l&agrave;? demanda vivement Mme de La Motte, que ce dialogue
+allemand, c'est-&agrave;-dire inintelligible pour elle, contrariait au supr&ecirc;me
+degr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien.</p>
+
+<p>Mme de La Motte frappa du pied avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit alors le cardinal &agrave; Oliva, un mot de vous, je vous en
+prie, et je promets de vous deviner avec ce seul mot.</p>
+
+<p>M. de Rohan avait parl&eacute; allemand; Oliva ne comprit pas un mot et se
+pencha vers le domino bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en conjure, s'&eacute;cria celui-ci, madame, ne parlez pas.</p>
+
+<p>Ce myst&egrave;re piqua la curiosit&eacute; du cardinal. Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! un seul mot allemand! cela compromettrait bien peu madame.</p>
+
+<p>Le domino bleu, qui feignait d'avoir pris les ordres d'Oliva, r&eacute;pliqua
+aussit&ocirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le cardinal, voici les propres paroles de Madame: &laquo;Celui dont
+la pens&eacute;e ne veille pas toujours, celui dont l'imagination ne remplace
+pas perp&eacute;tuellement la pr&eacute;sence de l'objet aim&eacute;, celui-l&agrave; n'aime pas; il
+aurait tort de le dire.&raquo;</p>
+
+<p>Le cardinal parut frapp&eacute; du sens de ces paroles. Toute son attitude
+exprima au plus haut degr&eacute; la surprise, le respect, l'exaltation du
+d&eacute;vouement, puis ses bras retomb&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, murmura-t-il en fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc impossible? s'&eacute;cria Mme de La Motte, qui venait de saisir
+avidement ces seuls mots &eacute;chapp&eacute;s dans toute la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, madame, rien.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, en v&eacute;rit&eacute;, je crois que vous me faites jouer un triste
+r&ocirc;le, dit-elle avec d&eacute;pit.</p>
+
+<p>Et elle quitta le bras du cardinal. Celui-ci non seulement ne le reprit
+pas, mais il parut ne pas l'avoir remarqu&eacute;, tant fut grand son
+empressement aupr&egrave;s de la dame allemande.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il &agrave; cette derni&egrave;re, toujours raide et immobile derri&egrave;re
+son rempart de satin, ces paroles que votre compagnon m'a dites en votre
+nom... ce sont des vers allemands que j'ai lus dans une maison connue de
+vous, peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>L'inconnu serra le bras d'Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit-elle de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Le cardinal frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Cette maison, dit-il en h&eacute;sitant, ne s'appelle-t-elle pas Schoenbrunn?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Ils furent &eacute;crits sur une table de merisier avec un poin&ccedil;on d'or par
+une main auguste?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Oliva.</p>
+
+<p>Le cardinal s'arr&ecirc;ta. Une sorte de r&eacute;volution venait de s'op&eacute;rer en lui.
+Il chancela et &eacute;tendit la main pour chercher un point d'appui. Mme de La
+Motte guettait &agrave; deux pas le r&eacute;sultat de cette sc&egrave;ne &eacute;trange.</p>
+
+<p>Le bras du cardinal se posa sur celui du domino bleu.</p>
+
+<p>&mdash;Et, dit-il, en voici la suite... &laquo;Mais celui-l&agrave; qui voit partout
+l'objet aim&eacute;, qui le devine &agrave; une fleur, &agrave; un parfum, sous des voiles
+imp&eacute;n&eacute;trables, celui-l&agrave; peut se taire, sa voix est dans son c&oelig;ur, il
+suffit qu'un autre c&oelig;ur l'entende pour qu'il soit heureux.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;&agrave;, mais on parle allemand, par ici! dit tout &agrave; coup une voix
+jeune et fra&icirc;che partie d'un groupe qui avait rejoint le cardinal.
+Voyons donc un peu cela; vous comprenez l'allemand, vous, mar&eacute;chal?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, Charny?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte d'Artois! dit Oliva en se serrant contre le domino bleu,
+car les quatre masques venaient de la serrer un peu cavali&egrave;rement.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, l'orchestre &eacute;clatait en fanfares bruyantes, et la poudre du
+parquet, la poudre des coiffures montaient en nuages iris&eacute;s
+jusqu'au-dessus des lustres enflamm&eacute;s qui doraient ce brouillard d'ambre
+et de rose.</p>
+
+<p>Dans le mouvement que firent les masques, le domino bleu se sentit
+heurt&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! messieurs, dit-il d'un ton d'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pliqua le prince toujours masqu&eacute;, vous voyez bien qu'on
+nous pousse. Excusez-nous, mesdames.</p>
+
+<p>&mdash;Partons, partons, monsieur le cardinal, dit tout bas Mme de La Motte.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t le capuchon d'Oliva fut froiss&eacute;, tir&eacute; en arri&egrave;re par une main
+invisible, son masque d&eacute;nou&eacute; tomba; ses traits apparurent une seconde
+dans la p&eacute;nombre de l'entablement form&eacute; par la premi&egrave;re galerie
+au-dessus du parterre.</p>
+
+<p>Le domino bleu poussa un cri d'inqui&eacute;tude affect&eacute;e; Oliva, un cri
+d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Trois ou quatre cris de surprise r&eacute;pondirent &agrave; cette double exclamation.</p>
+
+<p>Le cardinal faillit s'&eacute;vanouir. S'il f&ucirc;t tomb&eacute; &agrave; ce moment, il f&ucirc;t tomb&eacute;
+&agrave; genoux. Mme de La Motte le soutint.</p>
+
+<p>Un flot de masques, emport&eacute;s par le courant, venait de s&eacute;parer le comte
+d'Artois du cardinal et de Mme de La Motte.</p>
+
+<p>Le domino bleu, qui, rapide comme l'&eacute;clair venait de rabaisser le
+capuchon d'Oliva et de rattacher le masque, s'approcha du cardinal en
+lui serrant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, monsieur, lui dit-il, un malheur irr&eacute;parable; vous voyez que
+l'honneur de cette dame est &agrave; votre merci.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, monsieur... murmura le prince Louis en s'inclinant.</p>
+
+<p>Et il passa sur son front ruisselant de sueur un mouchoir qui tremblait
+dans sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Partons vite, dit le domino bleu &agrave; Oliva.</p>
+
+<p>Et ils disparurent.</p>
+
+<p>&laquo;Je sais &agrave; pr&eacute;sent ce que le cardinal croyait &ecirc;tre impossible, se dit
+Mme de La Motte; il a pris cette femme pour la reine, et voil&agrave; l'effet
+que produit sur lui cette ressemblance. Bien! encore une observation &agrave;
+conserver.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que nous quittions le bal, comtesse? dit M. de Rohan d'une
+voix affaiblie.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira, monseigneur, r&eacute;pondit tranquillement Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y vois pas grand int&eacute;r&ecirc;t, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, je n'y en vois plus.</p>
+
+<p>Et ils se fray&egrave;rent p&eacute;niblement un chemin &agrave; travers les causeurs. Le
+cardinal, qui &eacute;tait de haute taille, regardait partout s'il retrouvait
+la vision disparue.</p>
+
+<p>Mais, d&egrave;s lors, dominos bleus, rouges, jaunes, verts et gris
+tourbillonn&egrave;rent &agrave; ses yeux dans la vapeur lumineuse, en confondant
+leurs nuances comme les couleurs du prisme. Tout fut bleu de loin pour
+le pauvre seigneur; rien ne le fut de pr&egrave;s.</p>
+
+<p>Il regagna dans cet &eacute;tat le carrosse qui l'attendait, lui et sa
+compagne.</p>
+
+<p>Ce carrosse roulait depuis cinq minutes, que le pr&eacute;lat n'avait pas
+encore adress&eacute; la parole &agrave; Jeanne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXV" id="Chapitre_XXV"></a><a href="#table_a">Chapitre XXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Sapho</a></h3>
+
+
+<p>Madame de La Motte, qui ne s'oubliait pas, elle, tira le pr&eacute;lat de la
+r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; me conduit cette voiture? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, s'&eacute;cria le cardinal, ne craignez rien: vous &ecirc;tes partie de
+votre maison, eh bien! le carrosse vous y ram&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma maison!... du faubourg?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comtesse... Une bien petite maison pour contenir tant de charmes.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le prince saisit une des mains de Jeanne et
+l'&eacute;chauffa d'un baiser galant.</p>
+
+<p>Le carrosse s'arr&ecirc;ta devant la petite maison o&ugrave; tant de charmes allaient
+essayer de tenir.</p>
+
+<p>Jeanne sauta l&eacute;g&egrave;rement en bas de la voiture; le cardinal se pr&eacute;parait &agrave;
+l'imiter.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, monseigneur, lui dit tout bas ce d&eacute;mon femelle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, comtesse, ce n'est pas la peine de passer quelques heures
+avec vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et dormir, monseigneur? dit Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien que vous trouverez plusieurs chambres &agrave; coucher chez
+vous, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, oui; mais pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, non?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, dit-elle d'un air si gracieux et si provocant que le refus
+valait une promesse.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc, r&eacute;pliqua le cardinal, si vivement piqu&eacute; au jeu qu'il
+oublia un moment toute la sc&egrave;ne du bal.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, je l'aime mieux ainsi, dit-il en partant.</p>
+
+<p>Jeanne entra seule dans sa maison nouvelle.</p>
+
+<p>Six laquais, dont le sommeil avait &eacute;t&eacute; interrompu par le marteau du
+coureur, s'align&egrave;rent dans le vestibule.</p>
+
+<p>Jeanne les regarda tous avec cet air de sup&eacute;riorit&eacute; calme que la fortune
+ne donne pas &agrave; tous les riches.</p>
+
+<p>&mdash;Et les femmes de chambre? dit-elle.</p>
+
+<p>L'un des valets s'avan&ccedil;a respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;Deux femmes attendent madame dans la chambre, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez-les.</p>
+
+<p>Le valet ob&eacute;it. Deux femmes entr&egrave;rent quelques minutes apr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; couchez-vous d'ordinaire? leur demanda Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... nous n'avons pas encore d'habitude, r&eacute;pliqua la plus &acirc;g&eacute;e;
+nous coucherons o&ugrave; il plaira &agrave; madame.</p>
+
+<p>&mdash;Les clefs des appartements?</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, pour cette nuit, vous coucherez hors de la maison.</p>
+
+<p>Les femmes regard&egrave;rent leur ma&icirc;tresse avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un g&icirc;te dehors?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, madame, mais il est un peu tard; toutefois, si madame veut
+&ecirc;tre seule...</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs vous accompagneront, ajouta la comtesse en cong&eacute;diant
+les six valets, plus satisfaits encore que les femmes de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Et... quand reviendrons-nous? dit l'un d'eux avec timidit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Demain &agrave; midi.</p>
+
+<p>Les six valets et les deux femmes se regard&egrave;rent un instant; puis, tenus
+en &eacute;chec par l'&oelig;il imp&eacute;rieux de Jeanne, ils se dirig&egrave;rent vers la
+porte.</p>
+
+<p>Jeanne les reconduisit, les mit dehors, et avant de fermer la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Reste-t-il encore quelqu'un dans la maison? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! non, madame, il ne restera personne. C'est impossible que
+madame demeure ainsi abandonn&eacute;e; au moins faut-il qu'une femme veille
+dans les communs, dans les offices, n'importe o&ugrave;, mais qu'elle veille.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai besoin de personne.</p>
+
+<p>&mdash;Il peut survenir le feu, madame peut se trouver mal.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nuit, allez tous.</p>
+
+<p>Elle tira sa bourse:</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; pour que vous &eacute;trenniez mon service, dit-elle.</p>
+
+<p>Un murmure joyeux, un remerciement de valets de bonne compagnie, fut la
+seule r&eacute;ponse, le dernier mot des valets. Tous disparurent en saluant
+jusqu'&agrave; terre.</p>
+
+<p>Jeanne les &eacute;couta de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la porte: ils se r&eacute;p&eacute;taient l'un &agrave;
+l'autre que le sort venait de leur donner une fantasque ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>Lorsque le bruit des voix et le bruit des pas se furent amortis dans le
+lointain, Jeanne poussa les verrous et dit d'un air triomphant:</p>
+
+<p>&mdash;Seule! je suis seule ici chez moi!</p>
+
+<p>Elle alluma un flambeau &agrave; trois branches aux bougies qui br&ucirc;laient dans
+le vestibule, et ferma &eacute;galement les verrous de la porte massive de
+cette antichambre.</p>
+
+<p>Alors commen&ccedil;a une sc&egrave;ne muette et singuli&egrave;re qui e&ucirc;t bien vivement
+int&eacute;ress&eacute; l'un de ces spectateurs nocturnes que les fictions du po&egrave;te
+ont fait planer au-dessus des villes et des palais.</p>
+
+<p>Jeanne visitait ses &eacute;tats; elle admirait, pi&egrave;ce &agrave; pi&egrave;ce, toute cette
+maison dont le moindre d&eacute;tail acqu&eacute;rait &agrave; ses yeux une immense valeur
+depuis que l'&eacute;go&iuml;sme du propri&eacute;taire avait remplac&eacute; la curiosit&eacute; du
+passant.</p>
+
+<p>Le rez-de-chauss&eacute;e, tout calfeutr&eacute;, tout bois&eacute;, renfermait la salle de
+bains, les offices, les salles &agrave; manger, trois salons et deux cabinets
+de r&eacute;ception.</p>
+
+<p>Le mobilier de ces vastes chambres n'&eacute;tait pas riche comme celui de la
+Guimard, ou coquet comme celui des amies de M. de Soubise, mais il
+sentait son luxe de grand seigneur; il n'&eacute;tait pas neuf. La maison e&ucirc;t
+moins plu &agrave; Jeanne si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; meubl&eacute;e de la veille expr&egrave;s pour
+elle.</p>
+
+<p>Toutes ces richesses antiques, d&eacute;daign&eacute;es par les dames &agrave; la mode, ces
+merveilleux meubles d'&eacute;b&egrave;ne sculpt&eacute;, ces lustres &agrave; girandoles de
+cristal, dont les branchages dor&eacute;s lan&ccedil;aient du sein des bougies roses
+des lis brillants; ces horloges gothiques, chefs-d'&oelig;uvre de ciselure et
+d'&eacute;mail; ces paravents brod&eacute;s de figures chinoises, ces &eacute;normes potiches
+du Japon, gonfl&eacute;es de fleurs rares; ces dessus de porte en grisaille ou
+en couleurs de Boucher ou de Watteau, jetaient la nouvelle propri&eacute;taire
+dans d'indicibles extases.</p>
+
+<p>Ici, sur une chemin&eacute;e, deux tritons dor&eacute;s soulevaient des gerbes de
+corail, aux branches desquelles s'accrochaient comme des fruits toutes
+les fantaisies de la joaillerie de l'&eacute;poque. Plus loin, sur une console
+de bois dor&eacute; &agrave; dessus de marbre blanc, un &eacute;norme &eacute;l&eacute;phant de c&eacute;ladon,
+aux oreilles charg&eacute;es de pendeloques de saphir, supportait une tour
+pleine de parfums et de flacons.</p>
+
+<p>Des livres de femme dor&eacute;s et enlumin&eacute;s brillaient sur des &eacute;tag&egrave;res de
+bois de rose &agrave; coins d'arabesques d'or.</p>
+
+<p>Un meuble tout entier de fines tapisseries des Gobelins, chef-d'&oelig;uvre
+de patience qui avait co&ucirc;t&eacute; cent mille livres &agrave; la manufacture m&ecirc;me,
+remplissait un petit salon gris et or, dont chaque panneau &eacute;tait une
+toile oblongue peinte par Vernet ou par Greuze. Le cabinet de travail
+&eacute;tait rempli des meilleurs portraits de Chardin, des plus fines terres
+cuites de Clodion.</p>
+
+<p>Tout t&eacute;moignait, non pas de l'empressement qu'un riche parvenu met &agrave;
+satisfaire sa fantaisie ou celle de sa ma&icirc;tresse, mais du long, du
+patient travail de ces riches s&eacute;culaires qui entassent sur les tr&eacute;sors
+de leurs p&egrave;res des tr&eacute;sors pour leurs enfants.</p>
+
+<p>Jeanne examina d'abord l'ensemble, elle d&eacute;nombra les pi&egrave;ces; puis elle
+se rendit compte des d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Et comme son domino la g&ecirc;nait, et comme son corps de baleine la serrait,
+elle entra dans sa chambre &agrave; coucher, se d&eacute;shabilla rapidement et
+rev&ecirc;tit un peignoir de soie ouat&eacute;e, charmant habit que nos m&egrave;res, peu
+scrupuleuses quand il s'agissait de nommer les choses utiles, avaient
+d&eacute;sign&eacute; par une appellation que nous ne pouvons plus &eacute;crire.</p>
+
+<p>Frissonnante, demi-nue dans le satin qui caressait son sein et sa
+taille, sa jambe fine et nerveuse cambr&eacute;e dans les plis de sa robe
+courte, elle montait hardiment les degr&eacute;s, sa lumi&egrave;re &agrave; la main.</p>
+
+<p>Familiaris&eacute;e avec la solitude, s&ucirc;re de n'avoir plus &agrave; redouter le regard
+m&ecirc;me d'un valet, elle bondissait de chambre en chambre, laissant flotter
+au gr&eacute; du vent qui sifflait sous les portes son fin peignoir de batiste
+relev&eacute; dix fois en dix minutes sur son genou charmant.</p>
+
+<p>Et quand pour ouvrir une armoire elle &eacute;levait le bras, quand la robe
+s'&eacute;cartant laissait voir la blanche rotondit&eacute; de l'&eacute;paule jusqu'&agrave; la
+naissance du bras, que dorait un rutilant reflet de lumi&egrave;re familier aux
+pinceaux de Rubens, alors les esprits invisibles, cach&eacute;s sous les
+tentures, abrit&eacute;s derri&egrave;re les panneaux peints, devaient se r&eacute;jouir
+d'avoir en leur possession cette charmante h&ocirc;tesse qui croyait les
+poss&eacute;der.</p>
+
+<p>Une fois, apr&egrave;s toutes ses courses, &eacute;puis&eacute;e, haletante, sa bougie aux
+trois quarts consum&eacute;e, elle rentra dans la chambre &agrave; coucher, tendue de
+satin bleu brod&eacute; de larges fleurs toutes chim&eacute;riques.</p>
+
+<p>Elle avait tout vu, tout compt&eacute;, tout caress&eacute; du regard et du toucher;
+il ne lui restait plus &agrave; admirer qu'elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Elle posa la bougie sur un gu&eacute;ridon de S&egrave;vres &agrave; galerie d'or; et, tout &agrave;
+coup, ses yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur un Endymion de marbre, d&eacute;licate et
+voluptueuse figure de Bouchardon, qui se renversait ivre d'amour sur un
+socle de porphyre rouge-brun.</p>
+
+<p>Jeanne alla fermer la porte et les porti&egrave;res de sa chambre, tira les
+rideaux &eacute;pais, revint en face de la statue, et d&eacute;vora des regards ce bel
+amant de Phoeb&eacute; qui lui donnait le dernier baiser en remontant vers le
+ciel.</p>
+
+<p>Le feu rouge, r&eacute;duit en braise, &eacute;chauffait cette chambre, o&ugrave; tout
+vivait, except&eacute; le plaisir.</p>
+
+<p>Jeanne sentit ses pieds s'enfoncer doucement dans la haute laine si
+moelleuse du tapis; ses jambes vacillaient et pliaient sous elle, une
+langueur qui n'&eacute;tait pas la fatigue, ou le sommeil, pressait son sein et
+ses paupi&egrave;res avec la d&eacute;licatesse d'un toucher d'amant, tandis qu'un feu
+qui n'&eacute;tait pas la chaleur de l'&acirc;tre montait de ses pieds &agrave; son corps
+et, en montant, tordait dans ses veines toute l'&eacute;lectricit&eacute; vivante qui,
+chez la b&ecirc;te, s'appelle le plaisir, chez l'homme, l'amour.</p>
+
+<p>En ce moment de sensations &eacute;tranges, Jeanne s'aper&ccedil;ut elle-m&ecirc;me dans un
+trumeau plac&eacute; derri&egrave;re l'Endymion. Sa robe avait gliss&eacute; de ses &eacute;paules
+sur le tapis. La batiste si fine avait, entra&icirc;n&eacute;e par le satin plus
+lourd, descendu jusqu'&agrave; la moiti&eacute; des bras blancs et arrondis.</p>
+
+<p>Deux yeux noirs, doux de mollesse, brillants de d&eacute;sir, les deux yeux de
+Jeanne frapp&egrave;rent Jeanne au plus profond du c&oelig;ur; elle se trouva belle,
+elle se sentit jeune et ardente; elle s'avoua que dans tout ce qui
+l'entourait, rien, pas m&ecirc;me Phoeb&eacute;, n'&eacute;tait aussi digne d'&ecirc;tre aim&eacute;.
+Elle s'approcha du marbre pour voir si l'Endymion s'animait, et si pour
+la mortelle il d&eacute;daignerait la d&eacute;esse.</p>
+
+<p>Ce transport l'enivra; elle pencha la t&ecirc;te sur son &eacute;paule avec des
+fr&eacute;missements inconnus, appuya ses l&egrave;vres sur sa chair palpitante, et
+comme elle n'avait pas cess&eacute; de plonger son regard, &agrave; elle, dans les
+yeux qui l'appelaient dans la glace, tout &agrave; coup ses yeux s'alanguirent,
+sa t&ecirc;te roula sur sa poitrine avec un soupir et Jeanne alla tomber
+endormie, inanim&eacute;e, sur le lit, dont les rideaux s'inclin&egrave;rent au-dessus
+d'elle.</p>
+
+<p>La bougie lan&ccedil;a un dernier jet de flamme du sein d'une nappe de cire
+liquide, puis exhala son dernier parfum avec sa derni&egrave;re clart&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXVI" id="Chapitre_XXVI"></a><a href="#table_a">Chapitre XXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">L'acad&eacute;mie de M. de Beausire</a></h3>
+
+
+<p>Beausire avait pris &agrave; la lettre le conseil du domino bleu; il s'&eacute;tait
+rendu &agrave; ce qu'on appelait son acad&eacute;mie.</p>
+
+<p>Le digne ami d'Oliva, affriand&eacute; par le chiffre &eacute;norme de deux millions,
+redoutait bien plus encore la sorte d'exclusion que ses coll&egrave;gues
+avaient faite de lui dans la soir&eacute;e en ne lui donnant pas communication
+d'un plan aussi avantageux.</p>
+
+<p>Il savait qu'entre gens d'acad&eacute;mie on ne se pique pas toujours de
+scrupules, et c'&eacute;tait pour lui une raison de se h&acirc;ter, les absents ayant
+toujours tort quand ils sont absents par hasard, et bien plus tort
+encore lorsqu'on profite de leur absence.</p>
+
+<p>Beausire s'&eacute;tait fait, parmi les associ&eacute;s de l'acad&eacute;mie, une r&eacute;putation
+d'homme terrible. Cela n'&eacute;tait pas &eacute;tonnant ni difficile. Beausire avait
+&eacute;t&eacute; exempt; il avait port&eacute; l'uniforme; il savait mettre une main sur la
+hanche, l'autre sur la garde de l'&eacute;p&eacute;e. Il avait l'habitude, au moindre
+mot, d'enfoncer son chapeau sur ses yeux: toutes fa&ccedil;ons qui, pour des
+gens m&eacute;diocrement braves, paraissaient assez effrayantes, surtout si ces
+gens ont &agrave; redouter l'&eacute;clat d'un duel et les curiosit&eacute;s de la justice.</p>
+
+<p>Beausire comptait donc se venger du d&eacute;dain qu'on avait profess&eacute; pour
+lui, en faisant quelque peur aux confr&egrave;res du tripot de la rue du
+Pot-de-Fer.</p>
+
+<p>De la porte Saint-Martin &agrave; l'&eacute;glise Saint-Sulpice, il y a loin; mais
+Beausire &eacute;tait riche; il se jeta dans un fiacre et promit cinquante sols
+au cocher, c'est-&agrave;-dire une gratification d'une livre; la course
+nocturne valant d'apr&egrave;s le tarif de cette &eacute;poque ce qu'elle vaut
+aujourd'hui pendant le jour.</p>
+
+<p>Les chevaux partirent rapidement. Beausire se donna un petit air
+furibond et, &agrave; d&eacute;faut du chapeau qu'il n'avait pas, puisqu'il portait un
+domino, &agrave; d&eacute;faut de l'&eacute;p&eacute;e, il se composa une mine assez hargneuse pour
+donner de l'inqui&eacute;tude &agrave; tout passant attard&eacute;.</p>
+
+<p>Son entr&eacute;e dans l'acad&eacute;mie produisit une certaine sensation.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave;, dans le premier salon, un beau salon tout gris avec un
+lustre et force tables de jeu, il y avait, disons-nous, une vingtaine de
+joueurs qui buvaient de la bi&egrave;re et du sirop, en souriant du bout des
+dents &agrave; sept ou huit femmes affreusement fard&eacute;es qui regardaient les
+cartes.</p>
+
+<p>On jouait le pharaon &agrave; la principale table; les enjeux &eacute;taient maigres,
+l'animation en proportion des enjeux.</p>
+
+<p>&Agrave; l'arriv&eacute;e du domino, qui froissait son coqueluchon en se cambrant dans
+les plis de la robe, quelques femmes se mirent &agrave; ricaner, moiti&eacute;
+raillerie, moiti&eacute; agacerie. M. Beausire &eacute;tait un bell&acirc;tre, et les dames
+ne le maltraitaient pas.</p>
+
+<p>Cependant il s'avan&ccedil;a comme s'il n'avait rien entendu, rien vu, et une
+fois pr&egrave;s de la table, il attendit en silence une r&eacute;plique &agrave; sa mauvaise
+humeur.</p>
+
+<p>Un des joueurs, esp&egrave;ce de vieux financier &eacute;quivoque dont la figure ne
+manquait pas de bonhomie, fut la premi&egrave;re voix qui d&eacute;cida Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! chevalier, dit ce brave homme, vous arrivez du bal avec une
+figure renvers&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dirent les dames.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cher chevalier, demanda un autre joueur, le domino vous
+blesse-t-il &agrave; la t&ecirc;te?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le domino qui me blesse, r&eacute;pondit Beausire avec duret&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, l&agrave;, fit le banquier qui venait de racler une douzaine de louis, M.
+le chevalier de Beausire nous a fait une infid&eacute;lit&eacute;: ne voyez-vous pas
+qu'il a &eacute;t&eacute; au bal de l'Op&eacute;ra, qu'aux environs de l'Op&eacute;ra il a trouv&eacute;
+quelque bonne mise &agrave; faire, et qu'il a perdu?</p>
+
+<p>Chacun rit ou s'apitoya, suivant son caract&egrave;re; les femmes eurent
+compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas vrai de dire que j'aie fait des infid&eacute;lit&eacute;s &agrave; mes amis,
+r&eacute;pliqua Beausire; j'en suis incapable des infid&eacute;lit&eacute;s, moi! C'est bon
+pour certaines gens de ma connaissance de faire des infid&eacute;lit&eacute;s &agrave; leurs
+amis.</p>
+
+<p>Et, pour donner plus de poids &agrave; sa parole, il eut recours au geste,
+c'est-&agrave;-dire qu'il voulut enfoncer son chapeau sur sa t&ecirc;te.
+Malheureusement, il n'aplatit qu'un morceau de soie qui lui donna une
+largeur ridicule, ce qui fit qu'au lieu d'un effet s&eacute;rieux, il ne
+produisit qu'un effet comique.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, cher chevalier? demand&egrave;rent deux ou trois de ses
+associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je veux dire, r&eacute;pondit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela ne nous suffit pas, &agrave; nous, fit observer le vieillard de
+belle humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous regarde pas, vous, monsieur le financier, repartit
+maladroitement Beausire.</p>
+
+<p>Un coup d'&oelig;il assez expressif du banquier avertit Beausire que sa
+phrase avait &eacute;t&eacute; d&eacute;plac&eacute;e. En effet, il ne fallait pas op&eacute;rer de
+d&eacute;marcation dans cette audience entre ceux qui payaient et ceux qui
+empochaient l'argent.</p>
+
+<p>Beausire le comprit, mais il &eacute;tait lanc&eacute;; les faux braves s'arr&ecirc;tent
+plus difficilement que les braves &eacute;prouv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais avoir des amis ici, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... oui, r&eacute;pondirent plusieurs voix.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je me suis tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi?</p>
+
+<p>&mdash;En ceci: que beaucoup de choses se font sans moi.</p>
+
+<p>Nouveau signe du banquier, nouvelles protestations de ceux des associ&eacute;s
+qui &eacute;taient pr&eacute;sents.</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit que je sache, dit Beausire, et les faux amis seront punis.</p>
+
+<p>Il chercha la poign&eacute;e de l'&eacute;p&eacute;e, mais ne trouva que son gousset, lequel
+&eacute;tait plein de louis et rendit un son r&eacute;v&eacute;lateur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! s'&eacute;cri&egrave;rent deux dames, M. de Beausire est en bonne
+disposition ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui, r&eacute;pondit sournoisement le banquier; il me para&icirc;t que s'il a
+perdu, il n'a pas perdu tout, et que, s'il a fait infid&eacute;lit&eacute; aux
+l&eacute;gitimes, ce n'est pas une infid&eacute;lit&eacute; sans retour. Voyons, pontez, cher
+chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! dit s&egrave;chement Beausire, puisque chacun garde ce qu'il a, je
+garde aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Que diable veux-tu dire? lui glissa &agrave; l'oreille un des joueurs.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous expliquerons tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Jouez donc, dit le banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Un simple louis, dit une dame en caressant l'&eacute;paule de Beausire pour
+se rapprocher le plus possible du gousset.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne joue que des millions, dit Beausire avec audace, et, vraiment,
+je ne con&ccedil;ois pas qu'on joue ici de mis&eacute;rables louis. Des millions!
+Allons, messieurs du Pot-de-Fer, puisqu'il s'agit de millions sans qu'on
+s'en doute, &agrave; bas les enjeux d'un louis! Des millions, millionnaires!</p>
+
+<p>Beausire en &eacute;tait &agrave; ce moment d'exaltation qui pousse l'homme au-del&agrave;
+des bornes du sens commun. Une ivresse plus dangereuse que celle du vin
+l'animait. Tout &agrave; coup, il re&ccedil;ut par derri&egrave;re, dans les jambes, un coup
+assez violent pour s'interrompre soudain.</p>
+
+<p>Il se retourna et vit &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s une grande figure oliv&acirc;tre, raide et
+trou&eacute;e, aux deux yeux noirs lumineux comme des charbons ardents.</p>
+
+<p>Au geste de col&egrave;re que fit Beausire, ce personnage &eacute;trange r&eacute;pondit par
+un salut c&eacute;r&eacute;monieux accompagn&eacute; d'un regard long comme une rapi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Le Portugais! dit Beausire stup&eacute;fait de cette salutation d'un homme
+qui venait de lui appliquer une bourrade.</p>
+
+<p>&mdash;Le Portugais! r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les dames qui abandonn&egrave;rent Beausire pour
+aller papillonner autour de l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>Ce Portugais &eacute;tait, en r&eacute;alit&eacute;, l'enfant ch&eacute;ri de ces dames, auxquelles,
+sous pr&eacute;texte qu'il ne parlait pas fran&ccedil;ais, il apportait constamment
+des friandises, quelquefois envelopp&eacute;es dans des billets de caisse de
+cinquante &agrave; soixante livres.</p>
+
+<p>Beausire connaissait ce Portugais pour un des associ&eacute;s. Le Portugais
+perdait toujours avec les habitu&eacute;s du tripot. Il fixait ses mises &agrave; une
+centaine de louis par semaine, et r&eacute;guli&egrave;rement les habitu&eacute;s lui
+emportaient ses cent louis.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'amorceur de la soci&eacute;t&eacute;. Tandis qu'il se laissait d&eacute;pouiller de
+cent plumes dor&eacute;es, les autres confr&egrave;res d&eacute;pouillaient les joueurs
+all&eacute;ch&eacute;s.</p>
+
+<p>Aussi le Portugais &eacute;tait-il consid&eacute;r&eacute; par les associ&eacute;s comme l'homme
+utile; par les habitu&eacute;s, comme l'homme agr&eacute;able. Beausire avait pour lui
+cette consid&eacute;ration tacite qui s'attache toujours &agrave; l'inconnu&mdash;quand
+m&ecirc;me la d&eacute;fiance y entrerait pour quelque chose.</p>
+
+<p>Beausire, ayant donc re&ccedil;u le petit coup de pied que le Portugais lui
+venait d'appliquer dans les mollets, attendit, se tut, et s'assit.</p>
+
+<p>Le Portugais prit place au jeu, mit vingt louis sur la table, et en
+vingt coups, qui dur&egrave;rent un quart d'heure &agrave; se d&eacute;battre, il fut
+d&eacute;barrass&eacute; de ses vingt louis par six pontes affam&eacute;s qui oubli&egrave;rent un
+moment les coups de griffes du banquier et des autres comp&egrave;res.</p>
+
+<p>L'horloge sonna trois heures du matin, Beausire achevait un verre de
+bi&egrave;re.</p>
+
+<p>Deux laquais entr&egrave;rent, le banquier fit tomber son argent dans le double
+fond de la table, car les statuts de l'association &eacute;taient si empreints
+de confiance envers les membres que jamais l'on ne remettait &agrave; l'un
+d'eux le maniement complet des fonds de la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>L'argent tombait donc &agrave; la fin de la s&eacute;ance, par un petit guichet, dans
+le double fond de la table, et il &eacute;tait ajout&eacute; en post-scriptum &agrave; cet
+article des statuts que jamais le banquier n'aurait de manches longues,
+comme aussi il ne pourrait jamais porter d'argent sur lui.</p>
+
+<p>Ce qui signifiait qu'on lui interdisait de faire passer une vingtaine de
+louis dans ses manches, et que l'assembl&eacute;e se r&eacute;servait le droit de le
+fouiller pour lui enlever l'or qu'il aurait su faire couler dans ses
+poches.</p>
+
+<p>Les laquais, disons-nous, apport&egrave;rent aux membres du cercle les
+houppelandes, les mantes et les &eacute;p&eacute;es: plusieurs des joueurs heureux
+donn&egrave;rent le bras aux dames; les malheureux se guind&egrave;rent dans une
+chaise &agrave; porteurs, encore de mode en ces quartiers paisibles, et la nuit
+se fit dans le salon de jeu.</p>
+
+<p>Beausire, aussi, avait paru s'envelopper dans son domino comme pour
+faire un voyage &eacute;ternel; mais il ne passa pas le premier &eacute;tage, et, la
+porte s'&eacute;tant referm&eacute;e, tandis que les fiacres, les chaises et les
+pi&eacute;tons disparaissaient, il rentra dans le salon o&ugrave; douze des associ&eacute;s
+venaient de rentrer aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons nous expliquer, dit Beausire, enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Rallumez votre quinquet et ne parlez pas si haut, lui dit froidement
+et en bon fran&ccedil;ais le Portugais, qui de son c&ocirc;t&eacute; allumait une bougie
+plac&eacute;e sur la table.</p>
+
+<p>Beausire grommela quelques mots auxquels personne ne fit attention; le
+Portugais s'assit &agrave; la place du banquier; on examina si les volets, les
+rideaux et les portes &eacute;taient soigneusement ferm&eacute;s; on s'assit
+doucement, les coudes sur le tapis, avec une curiosit&eacute; d&eacute;vorante.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une communication &agrave; faire, dit le Portugais; heureusement suis-je
+arriv&eacute; &agrave; temps, car M. de Beausire est d&eacute;mang&eacute;, ce soir, par une
+intemp&eacute;rance de langue...</p>
+
+<p>Beausire voulut s'&eacute;crier.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! paix! fit le Portugais; pas de paroles perdues. Vous avez
+prononc&eacute; des mots qui sont plus qu'imprudents. Vous avez eu connaissance
+de mon id&eacute;e, c'est bien. Vous &ecirc;tes homme d'esprit, vous pouvez l'avoir
+devin&eacute;e; mais il me semble que jamais l'amour-propre ne doit primer
+l'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne comprenons pas, dit la respectable assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait. M. de Beausire a voulu prouver que le premier il avait trouv&eacute;
+l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle affaire? dirent les int&eacute;ress&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire des deux millions! s'&eacute;cria Beausire avec emphase.</p>
+
+<p>&mdash;Deux millions! firent les associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'abord, se h&acirc;ta de dire le Portugais, vous exag&eacute;rez; il est
+impossible que l'affaire aille l&agrave;. Je vais le prouver &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Nul ne sait ici ce que vous voulez dire, s'exclama le banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais nous n'en sommes pas moins tout oreilles, ajouta un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez le premier, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien.</p>
+
+<p>Et le Portugais se versa un immense verre de sirop d'orgeat, qu'il but
+tranquillement sans rien changer &agrave; ses allures d'homme glac&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sachez, dit-il&mdash;je ne parle pas pour M. de Beausire&mdash;que le collier ne
+vaut pas plus de quinze cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il s'agit d'un collier, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, n'est-ce pas l&agrave; votre affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Il va faire le discret apr&egrave;s avoir fait l'indiscret.</p>
+
+<p>Et le Portugais haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous vois &agrave; regret prendre un ton qui me d&eacute;pla&icirc;t, dit Beausire,
+avec l'accent d'un coq qui monte sur ses &eacute;perons.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Mira! mira!</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> dit le Portugais froid comme un marbre, vous direz
+apr&egrave;s ce que vous direz, je dis avant ce que j'ai &agrave; dire, et le temps
+presse, car vous devez savoir que l'ambassadeur arrive dans huit jours
+au plus tard.</p>
+
+<p>&laquo;Cela se complique, pensa l'assembl&eacute;e palpitante d'int&eacute;r&ecirc;t: le collier,
+les quinze cent mille livres, un ambassadeur... qu'est-ce cela?&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;En deux mots, voici, fit le Portugais. MM. B&oelig;hmer et Bossange ont
+fait offrir &agrave; la reine un collier de diamants qui vaut quinze cent mille
+livres. La reine a refus&eacute;. Les joailliers ne savent qu'en faire et le
+cachent. Ils sont bien embarrass&eacute;s, car ce collier ne peut &ecirc;tre achet&eacute;
+que par une fortune royale; eh bien! j'ai trouv&eacute; la personne royale qui
+ach&egrave;tera ce collier et le fera sortir du coffre-fort de MM. B&oelig;hmer et
+Bossange.</p>
+
+<p>&mdash;C'est?... dirent les associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma gracieuse souveraine, la reine de Portugal.</p>
+
+<p>Et le Portugais se rengorgea.</p>
+
+<p>&mdash;Nous comprenons moins que jamais, dirent les associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Moi, je ne comprends plus du tout&raquo;, pensa Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous nettement, cher monsieur Mano&euml;l, dit-il, car les
+dissentiments particuliers doivent c&eacute;der devant l'int&eacute;r&ecirc;t public. Vous
+&ecirc;tes le p&egrave;re de l'id&eacute;e, je le reconnais franchement. Je renonce &agrave; tout
+droit de paternit&eacute;; mais, pour l'amour de Dieu! soyez clair.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure, fit Mano&euml;l, en avalant une deuxi&egrave;me jatte d'orgeat.
+Je vais rendre cette question limpide.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes d&eacute;j&agrave; certains qu'il existe un collier de quinze cent mille
+livres, dit le banquier. Voil&agrave; un point important.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce collier est dans le coffre de MM. B&oelig;hmer et Bossange. Voil&agrave; le
+second point, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais don Mano&euml;l a dit que Sa Majest&eacute; la reine du Portugal achetait le
+collier. Voil&agrave; qui nous d&eacute;route.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus clair pourtant, dit le Portugais. Il ne s'agit que de
+faire attention &agrave; mes paroles. L'ambassade est vacante. Il y a int&eacute;rim;
+l'ambassadeur nouveau, M. de Souza, n'arrive que dans huit jours au plus
+t&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;En huit jours, qui emp&ecirc;che que cet ambassadeur press&eacute; de voir Paris
+n'arrive et ne s'installe?</p>
+
+<p>Les assistants s'entre-regard&egrave;rent bouche b&eacute;ante.</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez donc, fit vivement Beausire; don Mano&euml;l veut vous dire qu'il
+peut arriver un ambassadeur vrai ou faux.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment, ajouta le Portugais. Si l'ambassadeur qui se pr&eacute;sentera
+avait envie du collier pour Sa Majest&eacute; la reine de Portugal, n'en a-t-il
+pas le droit?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! firent les assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Et alors il traite avec MM. B&oelig;hmer et Bossange. Voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Absolument tout.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, il faut payer quand on a trait&eacute;, fit observer le banquier
+du pharaon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! oui, r&eacute;pliqua le Portugais.</p>
+
+<p>&mdash;MM. B&oelig;hmer et Bossange ne laisseront pas aller le collier dans les
+mains d'un ambassadeur, f&ucirc;t-ce un vrai Souza, sans avoir de bonnes
+garanties.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai bien pens&eacute; &agrave; une garantie, objecta le futur ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;L'ambassade, avons-nous dit, est d&eacute;serte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y reste plus qu'un chancelier, brave homme de Fran&ccedil;ais, qui parle
+la langue portugaise aussi mal qu'homme du monde, et qui est enchant&eacute;
+quand les Portugais lui parlent fran&ccedil;ais, parce qu'il ne souffre pas;
+quand les Fran&ccedil;ais lui parlent portugais, parce qu'il brille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, nous nous pr&eacute;senterons &agrave; ce brave homme avec tous
+les dehors de la l&eacute;gation nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Les dehors sont bons, dit Beausire, mais les papiers valent mieux.</p>
+
+<p>&mdash;On aura les papiers, r&eacute;pliqua laconiquement don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait inutile de contester que don Mano&euml;l soit un homme pr&eacute;cieux,
+dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Les dehors et les papiers ayant convaincu le chancelier de l'identit&eacute;
+de la l&eacute;gation, nous nous installons &agrave; l'ambassade.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! c'est fort, interrompit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est forc&eacute;, continua le Portugais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple, affirm&egrave;rent les autres associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le chancelier? objecta Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'avons dit: convaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Si par hasard il devenait moins cr&eacute;dule, dix minutes avant qu'il
+dout&acirc;t, on le cong&eacute;dierait. Je pense qu'un ambassadeur a le droit de
+changer son chancelier?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, nous sommes ma&icirc;tres de l'ambassade, et notre premi&egrave;re op&eacute;ration,
+c'est d'aller rendre visite &agrave; messieurs B&oelig;hmer et Bossange.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non pas, dit vivement Beausire, vous me paraissez ignorer un
+point capital que je sais pertinemment, moi qui ai v&eacute;cu dans les cours.
+C'est qu'une op&eacute;ration comme vous dites ne se fait pas par un
+ambassadeur sans que, pr&eacute;alablement &agrave; toute d&eacute;marche, il ait &eacute;t&eacute; re&ccedil;u en
+audience solennelle, et l&agrave;, ma foi! il y a un danger. Le fameux
+Riza-Bey, qui fut admis devant Louis XIV en qualit&eacute; d'ambassadeur du
+shah de Perse, et qui eut l'aplomb d'offrir &agrave; Sa Majest&eacute; Tr&egrave;s Chr&eacute;tienne
+pour trente francs de turquoises, Riza-Bey, dis-je, &eacute;tait tr&egrave;s fort sur
+la langue persane, et du diable s'il y avait en France des savants
+capables de lui prouver qu'il ne venait pas d'Ispahan. Mais nous serions
+reconnus tout de suite. On nous dirait &agrave; l'instant m&ecirc;me que nous parlons
+le portugais en pur gaulois, et pour le cadeau de protestation, on nous
+enverrait &agrave; la Bastille. Prenons garde.</p>
+
+<p>&mdash;Votre imagination vous entra&icirc;ne trop loin, cher coll&egrave;gue, dit le
+Portugais; nous ne nous jetterons pas au-devant de tous ces dangers,
+nous resterons chacun dans notre h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, monsieur B&oelig;hmer ne nous croira pas aussi Portugais, aussi
+ambassadeur qu'il serait besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur B&oelig;hmer comprendra que nous venions en France avec la mission
+toute simple d'acheter le collier, l'ambassadeur ayant &eacute;t&eacute; chang&eacute;
+pendant que nous &eacute;tions en chemin. L'ordre seul de venir le remplacer
+nous a &eacute;t&eacute; remis. Cet ordre, eh bien! on le montrera s'il le faut &agrave;
+monsieur Bossange, puisqu'on l'aura bien montr&eacute; &agrave; monsieur le chancelier
+de l'ambassade; seulement, c'est aux ministres du roi qu'il faut t&acirc;cher
+de ne pas le montrer, cet ordre, car les ministres sont curieux, ils
+sont d&eacute;fiants, ils nous tracasseraient sur une foule de petits d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, s'&eacute;cria l'assembl&eacute;e, ne nous mettons pas en rapport avec le
+minist&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et si messieurs B&oelig;hmer et Bossange demandaient...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? fit don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Un acompte, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela compliquerait l'affaire, fit le Portugais, embarrass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Car enfin, poursuivit Beausire, il est d'usage qu'un ambassadeur
+arrive avec des lettres de cr&eacute;dit, sinon avec de l'argent frais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dirent les associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire manquerait l&agrave;, continua Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez toujours, dit Mano&euml;l avec une aigreur glaciale, des
+moyens pour faire manquer l'affaire. Vous n'en trouvez pas pour la faire
+r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pr&eacute;cis&eacute;ment parce que j'en veux trouver que je soul&egrave;ve des
+difficult&eacute;s, r&eacute;pliqua Beausire. Et tenez, tenez, je les trouve.</p>
+
+<p>Toutes les t&ecirc;tes se rapproch&egrave;rent dans un m&ecirc;me cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Dans toute chancellerie, il y a une caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une caisse et un cr&eacute;dit.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas du cr&eacute;dit, reprit Beausire, car rien n'est si cher &agrave; se
+procurer. Pour avoir du cr&eacute;dit, il nous faudrait des chevaux, des
+&eacute;quipages, des valets, des meubles, un attirail, qui sont la base de
+tout cr&eacute;dit possible. Parlons de la caisse. Que pensez-vous de celle de
+votre ambassade?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours regard&eacute; ma souveraine, Sa Majest&eacute; Tr&egrave;s Fid&egrave;le, comme une
+magnifique reine. Elle doit avoir bien fait les choses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons; et puis admettons qu'il n'y ait rien dans
+la caisse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, firent en souriant les associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, plus d'embarras, car aussit&ocirc;t, nous, ambassadeurs, nous
+demandons &agrave; messieurs B&oelig;hmer et Bossange quel est leur correspondant &agrave;
+Lisbonne, et nous leur signons, nous leur estampillons, nous leur
+scellons des lettres de change sur ce correspondant pour la somme
+demand&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; qui est bien, dit don Mano&euml;l majestueusement, pr&eacute;occup&eacute; de
+l'invention, je n'avais pas descendu aux d&eacute;tails.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont exquis, dit le banquier du pharaon en passant sa langue sur
+ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, avisons &agrave; nous partager les r&ocirc;les, dit Beausire. Je vois
+don Mano&euml;l dans l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes, oui, fit en ch&oelig;ur l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vois monsieur de Beausire dans mon secr&eacute;taire-interpr&egrave;te, ajouta
+don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? reprit Beausire un peu inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas que je parle un mot de fran&ccedil;ais, moi qui suis monsieur
+de Souza; car je le connais, ce seigneur, et s'il parle, ce qui est
+rare, c'est tout au plus le portugais, sa langue naturelle. Vous, au
+contraire, monsieur de Beausire, qui avez voyag&eacute;, qui avez une grande
+habitude des transactions parisiennes, qui parlez agr&eacute;ablement le
+portugais...</p>
+
+<p>&mdash;Mal, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Assez pour qu'on ne vous croie pas Parisien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ajouta don Mano&euml;l en attachant son regard noir sur Beausire,
+aux plus utiles agents les plus gros b&eacute;n&eacute;fices.</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, dirent les associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, je suis secr&eacute;taire-interpr&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons-en tout de suite, interrompit le banquier; comment
+divisera-t-on l'affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Tout simplement, dit don Mano&euml;l, nous sommes douze.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, douze, dirent les associ&eacute;s en se comptant.</p>
+
+<p>&mdash;Par douzi&egrave;mes, alors, ajouta don Mano&euml;l, avec cette r&eacute;serve toutefois
+que certains parmi nous auront une part et demie; moi, par exemple,
+comme p&egrave;re de l'id&eacute;e et ambassadeur; monsieur de Beausire parce qu'il
+avait flair&eacute; le coup et parl&eacute; millions en arrivant ici.</p>
+
+<p>Beausire fit un signe d'adh&eacute;sion.</p>
+
+<p>&mdash;Et enfin, dit le Portugais, une part et demi aussi &agrave; celui qui vendra
+les diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cri&egrave;rent tout d'une voix les associ&eacute;s, rien &agrave; celui-l&agrave;, rien
+qu'une demi-part.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? fit don Mano&euml;l, surpris; celui-l&agrave; me semble risquer
+beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le banquier, mais il aura les pots-de-vin, les primes, les
+remises, qui lui constitueront un lopin distingu&eacute;.</p>
+
+<p>Chacun de rire: ces honn&ecirc;tes gens se comprenaient &agrave; merveille.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; donc qui est arrang&eacute;, dit Beausire, &agrave; demain les d&eacute;tails, il est
+tard.</p>
+
+<p>Il pensait &agrave; Oliva rest&eacute;e seule au bal avec ce domino bleu vers lequel,
+malgr&eacute; sa facilit&eacute; &agrave; donner des louis d'or, l'amant de Nicole ne se
+sentait pas port&eacute; par une confiance aveugle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, tout de suite, finissons, dirent les associ&eacute;s. Quels sont
+ces d&eacute;tails?</p>
+
+<p>&mdash;Une chaise de voyage aux armes de Souza, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera trop long &agrave; peindre, fit don Mano&euml;l, et &agrave; s&eacute;cher surtout.</p>
+
+<p>&mdash;Un autre moyen alors, s'&eacute;cria Beausire La chaise de monsieur
+l'ambassadeur se sera bris&eacute;e en chemin, et il aura &eacute;t&eacute; contraint de
+prendre celle de son secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc une chaise, vous? demanda le Portugais.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la premi&egrave;re venue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vos armes?</p>
+
+<p>&mdash;Les premi&egrave;res venues.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela simplifie tout. Beaucoup de poussi&egrave;re, d'&eacute;claboussures sur
+les panneaux, beaucoup sur le derri&egrave;re de la chaise, &agrave; l'endroit o&ugrave; sont
+les armoiries, et le chancelier n'y verra que de la poussi&egrave;re et des
+&eacute;claboussures.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le reste de l'ambassade? demanda le banquier.</p>
+
+<p>&mdash;Nous autres, nous arriverons le soir, c'est plus commode pour un
+d&eacute;but, et vous, vous arriverez le lendemain quand nous aurons d&eacute;j&agrave;
+pr&eacute;par&eacute; les voies.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; tout ambassadeur, outre son secr&eacute;taire, il faut un valet de chambre,
+dit don Mano&euml;l, fonction d&eacute;licate!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commandeur, dit le banquier en s'adressant &agrave; l'un des
+aigrefins, vous prenez le r&ocirc;le de valet de chambre.</p>
+
+<p>Le commandeur s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Et des fonds pour des achats? dit don Mano&euml;l. Moi, je suis &agrave; sec.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai de l'argent, dit Beausire, mais il est &agrave; ma ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il en caisse? demand&egrave;rent les associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vos clefs, messieurs, dit le banquier.</p>
+
+<p>Chacun des associ&eacute;s tira une petite clef qui ouvrait un verrou sur
+douze, par lesquels se fermait le double fond de la fameuse table, en
+sorte que, dans cette honn&ecirc;te soci&eacute;t&eacute;, nul ne pouvait visiter la caisse
+sans la permission de ses onze coll&egrave;gues.</p>
+
+<p>Il fut proc&eacute;d&eacute; &agrave; la v&eacute;rification.</p>
+
+<p>&mdash;Cent quatre-vingt-dix-huit louis au-dessus du fonds de r&eacute;serve, dit le
+banquier qui avait &eacute;t&eacute; surveill&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-les &agrave; M. de Beausire et &agrave; moi, ce n'est pas trop? demanda
+Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-en les deux tiers, laissez le tiers au reste de l'ambassade,
+dit Beausire avec une g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; qui concilia tous les suffrages.</p>
+
+<p>De cette fa&ccedil;on, don Mano&euml;l et Beausire re&ccedil;urent cent trente-deux louis
+d'or, et soixante-six rest&egrave;rent aux autres.</p>
+
+<p>On se s&eacute;para, les rendez-vous &eacute;tant pris pour le lendemain. Beausire se
+h&acirc;ta de rouler son domino sous son bras et de courir rue Dauphine, o&ugrave; il
+esp&eacute;rait retrouver Mlle Oliva en possession de tout ce qu'elle avait de
+vertus anciennes et de nouveaux louis d'or.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXVII" id="Chapitre_XXVII"></a><a href="#table_a">Chapitre XXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">L'ambassadeur</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain, vers le soir, une chaise de voyage arrivait par la
+barri&egrave;re d'Enfer, assez poudreuse, assez &eacute;clabouss&eacute;e pour que nul ne p&ucirc;t
+distinguer les armoiries.</p>
+
+<p>Les quatre chevaux qui la menaient br&ucirc;laient le pav&eacute;; les postillons,
+comme on dit, allaient un train de prince.</p>
+
+<p>La chaise s'arr&ecirc;ta devant un h&ocirc;tel d'assez belle apparence, dans la rue
+de la Jussienne.</p>
+
+<p>Sur la porte m&ecirc;me de cet h&ocirc;tel, deux hommes attendaient; l'un, d'une
+mise assez recherch&eacute;e pour annoncer la c&eacute;r&eacute;monie; l'autre, dans une
+sorte de livr&eacute;e banale comme en ont eu de tout temps les officiers
+publics des diff&eacute;rentes administrations parisiennes.</p>
+
+<p>Autrement dit, ce dernier ressemblait &agrave; un suisse en costume d'apparat.</p>
+
+<p>La chaise p&eacute;n&eacute;tra dans l'h&ocirc;tel, dont les portes furent aussit&ocirc;t ferm&eacute;es
+au nez de plusieurs curieux.</p>
+
+<p>L'homme aux habits de c&eacute;r&eacute;monie s'approcha tr&egrave;s respectueusement de la
+porti&egrave;re et, d'une voix un peu chevrotante, il entama une harangue en
+langue portugaise.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? r&eacute;pondit de l'int&eacute;rieur une voix brusque, en portugais
+&eacute;galement, seulement cette voix parlait un excellent portugais.</p>
+
+<p>&mdash;Le chancelier indigne de l'ambassade, Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien. Comme vous parlez mal notre langue, mon cher chancelier.
+Voyons, o&ugrave; descend-on?</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, monseigneur, par ici.</p>
+
+<p>&mdash;Triste r&eacute;ception, dit le seigneur don Mano&euml;l, qui faisait le gros dos
+en s'appuyant sur son valet de chambre et sur son secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence daignera me pardonner, dit le chancelier dans son
+mauvais langage; ce n'est qu'&agrave; deux heures aujourd'hui qu'est descendu &agrave;
+l'ambassade le courrier de Son Excellence pour annoncer votre arriv&eacute;e.
+J'&eacute;tais absent, monseigneur, absent pour les affaires de la l&eacute;gation.
+Aussit&ocirc;t mon retour, j'ai trouv&eacute; la lettre de Votre Excellence. Je n'ai
+eu que le temps de faire ouvrir les appartements; on les &eacute;claire.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce m'est une vive joie de voir l'illustre personne de notre nouvel
+ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! ne divulguons rien jusqu'&agrave; ce que des ordres nouveaux soient
+venus de Lisbonne. Veuillez seulement, monsieur, me faire conduire &agrave; ma
+chambre &agrave; coucher, je tombe de fatigue. Vous vous entendrez avec mon
+secr&eacute;taire, il vous transmettra mes ordres.</p>
+
+<p>Le chancelier s'inclina respectueusement devant Beausire, qui rendit un
+salut affectueux et dit d'un air courtoisement ironique:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez fran&ccedil;ais, cher monsieur, cela vous mettra plus &agrave; l'aise, et moi
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, murmura le chancelier, je serai plus &agrave; l'aise, car je vous
+avouerai, monsieur le secr&eacute;taire, que ma prononciation...</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois bien, r&eacute;pliqua Beausire avec aplomb.</p>
+
+<p>&mdash;Je profiterai de cette occasion, monsieur le secr&eacute;taire, puisque je
+trouve en vous un homme si aimable, se h&acirc;ta de dire le chancelier avec
+effusion, je profiterai, dis-je, de l'occasion, pour vous demander si
+vous croyez que M. de Souza ne m'en voudra pas d'&eacute;corcher ainsi le
+portugais?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, pas du tout, si vous parlez le fran&ccedil;ais purement.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! dit le chancelier joyeusement, moi! un Parisien de la rue Saint
+Honor&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est &agrave; ravir, dit Beausire. Comment vous nomme-t-on?
+Ducorneau, je crois?</p>
+
+<p>&mdash;Ducorneau, oui, monsieur le secr&eacute;taire; nom assez heureux, car il a
+une terminaison espagnole, si l'on veut. Monsieur le secr&eacute;taire savait
+mon nom; c'est bien flatteur pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous &ecirc;tes bien not&eacute; l&agrave;-bas; si bien not&eacute;, que cette bonne
+r&eacute;putation nous a emp&ecirc;ch&eacute;s d'amener un chancelier de Lisbonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que de reconnaissance, monsieur le secr&eacute;taire, et quelle heureuse
+chance pour moi que la nomination de M. de Souza.</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. l'ambassadeur sonne, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Courons.</p>
+
+<p>On courut en effet. M. l'ambassadeur, gr&acirc;ce au z&egrave;le de son valet de
+chambre, venait de se d&eacute;shabiller. Il avait rev&ecirc;tu une magnifique robe
+de chambre. Un barbier, appel&eacute; &agrave; la h&acirc;te, l'accommodait. Quelques boites
+et n&eacute;cessaires de voyage, assez riches en apparence, garnissaient les
+tables et les consoles.</p>
+
+<p>Un grand feu flambait dans la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, entrez, monsieur le chancelier, dit l'ambassadeur qui venait
+de s'ensevelir dans un immense fauteuil &agrave; coussins, tout en travers du
+feu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'ambassadeur se f&acirc;chera-t-il si je lui r&eacute;ponds en fran&ccedil;ais?
+dit le chancelier tout bas &agrave; Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, allez toujours.</p>
+
+<p>Ducorneau fit son compliment en fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais c'est fort commode; vous parlez admirablement le fran&ccedil;ais,
+monsieur du Corno.</p>
+
+<p>&laquo;Il me prend pour un Portugais&raquo;, pensa le chancelier ivre de joie.</p>
+
+<p>Et il serra la main de Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;&agrave;! dit Mano&euml;l, pourra-t-on souper?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui, Votre Excellence. Oui, le Palais-Royal est &agrave; deux pas
+d'ici, et je connais un traiteur excellent qui apportera un bon souper
+pour Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Comme si c'&eacute;tait pour vous, monsieur du Corno.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur... et moi, si Son Excellence le permettait, je
+prendrais la permission d'offrir quelques bouteilles d'un vin du pays,
+comme Votre Excellence n'en aura trouv&eacute; qu'&agrave; Porto m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! notre chancelier a donc bonne cave? dit Beausire gaillardement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon seul luxe, r&eacute;pliqua humblement le brave homme, dont, pour la
+premi&egrave;re fois, aux bougies, Beausire et don Mano&euml;l purent remarquer les
+yeux vifs, les grosses joues rondes et le nez fleuri.</p>
+
+<p>&mdash;Faites comme il vous plaira, monsieur du Corno, dit l'ambassadeur;
+apportez-nous de votre vin, et venez souper avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Un pareil honneur...</p>
+
+<p>&mdash;Sans &eacute;tiquette, aujourd'hui je suis encore un voyageur, je ne serai
+l'ambassadeur que demain. Et puis nous parlerons affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais monseigneur permettra que je donne un coup d'&oelig;il &agrave; ma
+toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes superbe, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Toilette de r&eacute;ception, non de gala, dit Ducorneau.</p>
+
+<p>&mdash;Demeurez comme vous &ecirc;tes, monsieur le chancelier, et donnez &agrave; nos
+pr&eacute;paratifs le temps que vous donneriez &agrave; prendre l'habit de gala.</p>
+
+<p>Ducorneau ravi quitta l'ambassadeur et se mit &agrave; courir pour gagner dix
+minutes &agrave; l'app&eacute;tit de Son Excellence.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les trois coquins, enferm&eacute;s dans la chambre &agrave; coucher,
+passaient en revue le mobilier et les actes de leur nouveau pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Couche-t-il &agrave; l'h&ocirc;tel, ce chancelier? dit don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas: le dr&ocirc;le a une bonne cave et doit avoir quelque part une
+jolie femme ou une grisette. C'est un vieux gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Le suisse?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra bien s'en d&eacute;barrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge.</p>
+
+<p>&mdash;Les autres valets de l'h&ocirc;tel?</p>
+
+<p>&mdash;Valets de louage que nos associ&eacute;s remplaceront demain.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit la cuisine? que dit l'office?</p>
+
+<p>&mdash;Morts! morts! L'ancien ambassadeur ne paraissait jamais &agrave; l'h&ocirc;tel. Il
+avait sa maison en ville.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit la caisse?</p>
+
+<p>&mdash;Pour la caisse, il faut consulter le chancelier: c'est d&eacute;licat.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en charge, dit Beausire: nous sommes d&eacute;j&agrave; les meilleurs amis du
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! le voici.</p>
+
+<p>En effet, Ducorneau revenait essouffl&eacute;. Il avait pr&eacute;venu le traiteur de
+la rue des Bons-Enfants, pris dans son cabinet six bouteilles d'une mine
+respectable, et sa figure r&eacute;jouie annon&ccedil;ait toutes les bonnes
+dispositions que ces soleils, la nature et la diplomatie, savent
+combiner pour dorer ce que les cyniques appellent la fa&ccedil;ade humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence, dit-il, ne descendra pas dans la salle &agrave; manger?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, nous mangerons dans la chambre, entre nous, pr&egrave;s du
+feu.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur me ravit de joie. Voici le vin.</p>
+
+<p>&mdash;Des topazes! dit Beausire en &eacute;levant un des flacons &agrave; la hauteur d'une
+bougie.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, monsieur le chancelier, pendant que mon valet de chambre
+dressera le couvert.</p>
+
+<p>Ducorneau s'assit.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour sont arriv&eacute;es les derni&egrave;res d&eacute;p&ecirc;ches? dit l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;La veille du d&eacute;part de votre... du pr&eacute;d&eacute;cesseur de Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. La l&eacute;gation est en bon &eacute;tat?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de mauvaises affaires d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Pas que je sache.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de dettes... Oh! dites... S'il y en avait, nous commencerions par
+payer. Mon pr&eacute;d&eacute;cesseur est un galant gentilhomme pour qui je me porte
+garant solidaire.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu merci! monseigneur n'en aura pas besoin; les cr&eacute;dits ont &eacute;t&eacute;
+ordonnanc&eacute;s il y a trois semaines, et le lendemain m&ecirc;me du d&eacute;part de
+l'ex-ambassadeur, cent mille livres arrivaient ici.</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille livres! s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois Beausire et don Mano&euml;l,
+effar&eacute;s de joie.</p>
+
+<p>&mdash;En or, dit le chancelier.</p>
+
+<p>&mdash;En or, r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent l'ambassadeur, le secr&eacute;taire, et jusqu'au valet de
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, dit Beausire, en avalant son &eacute;motion, que la caisse
+renferme...</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille trois cent vingt-huit livres, monsieur le secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est peu, dit froidement don Mano&euml;l; mais Sa Majest&eacute; heureusement a
+mis des fonds &agrave; notre disposition. Je vous l'avais bien dit, mon cher,
+ajouta t-il en s'adressant &agrave; Beausire, que nous manquerions &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Hormis ce point que Votre Excellence avait pris ses pr&eacute;cautions,
+r&eacute;pliqua respectueusement Beausire.</p>
+
+<p>&Agrave; partir de cette communication importante du chancelier, l'hilarit&eacute; de
+l'ambassade ne fit que s'accro&icirc;tre.</p>
+
+<p>Un bon souper, compos&eacute; d'un saumon, d'&eacute;crevisses &eacute;normes, de viandes
+noires et de cr&egrave;mes, n'augmenta pas m&eacute;diocrement cette verve des
+seigneurs portugais.</p>
+
+<p>Ducorneau, mis &agrave; l'aise, mangea comme dix grands d'Espagne, et montra &agrave;
+ses sup&eacute;rieurs comme quoi un Parisien de la rue Saint-Honor&eacute; traitait
+les vins de Porto et de X&eacute;r&egrave;s en vins de Brie et de Tonnerre.</p>
+
+<p>M. Ducorneau b&eacute;nissait encore le Ciel de lui avoir envoy&eacute; un ambassadeur
+qui pr&eacute;f&eacute;rait la langue fran&ccedil;aise &agrave; la langue portugaise, et les vins
+portugais aux vins de France; il nageait dans cette d&eacute;licieuse b&eacute;atitude
+que fait au cerveau l'estomac satisfait et reconnaissant, lorsque M. de
+Souza l'interpellant lui demanda de s'aller coucher.</p>
+
+<p>Ducorneau se leva, et dans une r&eacute;v&eacute;rence &eacute;pineuse qui accrocha autant de
+meubles qu'une branche d'&eacute;glantier accroche de feuilles dans un taillis,
+le chancelier gagna la porte de la rue.</p>
+
+<p>Beausire et don Mano&euml;l n'avaient pas assez f&ecirc;t&eacute; le vin de l'ambassade
+pour succomber sur-le-champ au sommeil.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il fallait que le valet de chambre soup&acirc;t &agrave; son tour apr&egrave;s
+ses ma&icirc;tres, op&eacute;ration que le <i>commandeur</i> accomplit minutieusement,
+d'apr&egrave;s les pr&eacute;c&eacute;dents trac&eacute;s par M. l'ambassadeur et son secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>Tout le plan du lendemain se trouva dress&eacute;. Les trois associ&eacute;s
+pouss&egrave;rent une reconnaissance dans l'h&ocirc;tel, apr&egrave;s s'&ecirc;tre assur&eacute;s que le
+suisse dormait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXVIII" id="Chapitre_XXVIII"></a><a href="#table_a">Chapitre XXVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">MM. B&oelig;hmer et Bossange</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain, gr&acirc;ce &agrave; l'activit&eacute; de Ducorneau &agrave; jeun, l'ambassade &eacute;tait
+sortie de sa l&eacute;thargie. Bureaux, cartons, &eacute;critoire, air d'apparat,
+chevaux piaffant dans la cour, indiquaient la vie l&agrave; o&ugrave; la veille encore
+on sentait l'atonie et la mort.</p>
+
+<p>Le bruit se r&eacute;pandit vite, dans le quartier, qu'un grand personnage,
+charg&eacute; d'affaires, &eacute;tait arriv&eacute; de Portugal pendant la nuit.</p>
+
+<p>Ce bruit, qui devait donner du cr&eacute;dit &agrave; nos trois fripons, &eacute;tait pour
+eux une source de frayeurs toujours renaissantes.</p>
+
+<p>En effet, la police de M. de Crosne et celle de M. de Breteuil avaient
+de larges oreilles qu'elles se garderaient bien de clore en pareille
+occurrence; elles avaient des yeux d'Argus que certainement elles ne
+fermeraient pas lorsqu'il s'agirait de MM. les diplomates du Portugal.</p>
+
+<p>Mais don Mano&euml;l fit observer &agrave; Beausire qu'avec de l'audace on
+emp&ecirc;cherait les recherches de la police d'&ecirc;tre soup&ccedil;ons avant huit
+jours; les soup&ccedil;ons d'&ecirc;tre certitudes avant quinze jours; que, par
+cons&eacute;quent, avant dix jours, moyen terme, rien ne g&ecirc;nerait les allures
+de l'association, laquelle association, pour bien agir, devait avoir
+termin&eacute; ses op&eacute;rations avant six jours.</p>
+
+<p>L'aurore venait de poindre quand deux chaises de louage amen&egrave;rent dans
+l'h&ocirc;tel la cargaison des neuf dr&ocirc;les destin&eacute;s &agrave; composer le personnel de
+l'ambassade.</p>
+
+<p>Ils furent install&eacute;s bien vite, ou, pour mieux dire, couch&eacute;s par
+Beausire. On en mit un &agrave; la caisse, l'autre aux archives, un troisi&egrave;me
+rempla&ccedil;a le suisse, auquel Ducorneau lui-m&ecirc;me donna son cong&eacute;, sous
+pr&eacute;texte qu'il ne savait pas le portugais. L'h&ocirc;tel se trouva donc peupl&eacute;
+par cette garnison, qui devait en d&eacute;fendre les abords &agrave; tout profane.</p>
+
+<p>La police est profane au plus haut degr&eacute; pour ceux qui ont des secrets
+politiques ou autres.</p>
+
+<p>Vers midi, don Mano&euml;l dit Souza, s'&eacute;tant habill&eacute; galamment, monta dans
+un carrosse fort propre que Beausire avait lou&eacute; cinq cents livres par
+mois, en payant quinze jours d'avance.</p>
+
+<p>Il partit pour la maison de MM. B&oelig;hmer et Bossange, en compagnie de son
+secr&eacute;taire et de son valet de chambre.</p>
+
+<p>Le chancelier re&ccedil;ut l'ordre d'exp&eacute;dier sous son couvert, et comme
+d'habitude, en l'absence des ambassadeurs, toutes les affaires relatives
+aux passeports, indemnit&eacute;s et secours, avec attention toutefois de ne
+donner des esp&egrave;ces ou de solder des comptes qu'avec l'agr&eacute;ment de M. le
+secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>Ces messieurs voulaient garder intacte la somme de cent mille livres,
+pivot fondamental de toute l'op&eacute;ration.</p>
+
+<p>On apprit &agrave; M. l'ambassadeur que les joailliers de la couronne
+demeuraient sur le quai de l'&Eacute;cole, o&ugrave; ils firent leur entr&eacute;e vers une
+heure de relev&eacute;e.</p>
+
+<p>Le valet de chambre frappa modestement &agrave; la porte du joaillier, qui
+&eacute;tait ferm&eacute;e par de fortes serrures et garnie de gros clous &agrave; large
+t&ecirc;te, comme une porte de prison.</p>
+
+<p>L'art avait dispos&eacute; ces clous de mani&egrave;re &agrave; former des dessins plus ou
+moins agr&eacute;ables. Il &eacute;tait constat&eacute; seulement que jamais vrille, scie ou
+lime n'eut pu mordre un morceau du bois sans se rompre une dent sur un
+morceau de fer.</p>
+
+<p>Un guichet treilliss&eacute; s'ouvrit, et une voix demanda au valet de chambre
+ce qu'il d&eacute;sirait savoir.</p>
+
+<p>&mdash;M. l'ambassadeur de Portugal veut parler &agrave; MM. B&oelig;hmer et Bossange,
+r&eacute;pondit le valet.</p>
+
+<p>Une figure apparut bien vite au premier &eacute;tage, puis un pas pr&eacute;cipit&eacute; se
+fit entendre dans l'escalier. La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l descendit de voiture avec une noble lenteur.</p>
+
+<p>M. Beausire &eacute;tait descendu le premier pour offrir son bras &agrave; Son
+Excellence.</p>
+
+<p>L'homme qui s'avan&ccedil;ait avec tant d'empressement au-devant des deux
+Portugais &eacute;tait M. B&oelig;hmer lui-m&ecirc;me qui, en entendant s'arr&ecirc;ter la
+voiture, avait regard&eacute; par ses vitres, entendu le mot ambassadeur, et
+s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; pour ne pas faire attendre Son Excellence.</p>
+
+<p>Le joaillier se confondit en excuses pendant que don Mano&euml;l montait
+l'escalier.</p>
+
+<p>M. Beausire remarqua que, derri&egrave;re eux, une vieille servante, vigoureuse
+et bien d&eacute;coupl&eacute;e, fermait verrous, serrures, dont il y avait un grand
+luxe &agrave; la porte de la rue.</p>
+
+<p>M. Beausire ayant paru faire ces observations avec une certaine
+recherche, M. B&oelig;hmer lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, pardonnez; nous sommes si fort expos&eacute;s dans notre
+malheureuse profession, que nos habitudes renferment toutes une
+pr&eacute;caution quelconque.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l &eacute;tait demeur&eacute; impassible; B&oelig;hmer le vit et lui r&eacute;it&eacute;ra &agrave;
+lui-m&ecirc;me la phrase qui avait obtenu de Beausire un sourire agr&eacute;able.
+Mais l'ambassadeur n'ayant pas plus sourcill&eacute; &agrave; la seconde fois qu'&agrave; la
+premi&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur l'ambassadeur, dit encore B&oelig;hmer
+d&eacute;contenanc&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence ne parle pas fran&ccedil;ais, dit Beausire, et ne peut vous
+entendre, monsieur; mais je vais lui transmettre vos excuses, &agrave; moins,
+se h&acirc;ta-t-il de dire, que vous-m&ecirc;me, monsieur, ne parliez le portugais.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non.</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai donc pour vous.</p>
+
+<p>Et Beausire baragouina quelques mots portugais &agrave; don Mano&euml;l, qui
+r&eacute;pondit dans la m&ecirc;me langue.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence M. le comte de Souza, ambassadeur de Sa Majest&eacute; Tr&egrave;s
+Fid&egrave;le, accepte gracieusement vos excuses, monsieur, et me charge de
+vous demander s'il est vrai que vous avez encore en votre possession un
+beau collier de diamants?</p>
+
+<p>B&oelig;hmer leva la t&ecirc;te et regarda Beausire en homme qui sait toiser son
+monde.</p>
+
+<p>Beausire soutint le choc en habile diplomate.</p>
+
+<p>&mdash;Un collier de diamants, dit lentement B&oelig;hmer, un fort beau collier?</p>
+
+<p>&mdash;Celui que vous avez offert &agrave; la reine de France, ajouta Beausire, et
+dont Sa Majest&eacute; Tr&egrave;s Fid&egrave;le a entendu parler.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit B&oelig;hmer, est un officier de M. l'ambassadeur?</p>
+
+<p>&mdash;Son secr&eacute;taire particulier, monsieur.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l s'&eacute;tait assis en grand seigneur; il regardait les peintures
+des panneaux d'une assez belle pi&egrave;ce qui donnait sur le quai.</p>
+
+<p>Un beau soleil &eacute;clairait alors la Seine, et les premiers peupliers
+montraient leurs pousses d'un vert tendre au-dessus des eaux, grosses
+encore et jaunies par le d&eacute;gel.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l passa de l'examen des peintures &agrave; celui du paysage.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Beausire, il me semble que vous n'avez pas entendu un
+mot de ce que je vous ai dit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, monsieur? r&eacute;pondit B&oelig;hmer, un peu &eacute;tourdi du ton vif du
+personnage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je vois Son Excellence qui s'impatiente, monsieur le
+joaillier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, pardon, dit B&oelig;hmer tout rouge, je ne dois pas montrer le
+collier sans &ecirc;tre assist&eacute; de mon associ&eacute;, monsieur Bossange.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, faites venir votre associ&eacute;.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l se rapprocha et, de son air glacial qui comportait une
+certaine majest&eacute;, il commen&ccedil;a en portugais une allocution qui fit
+plusieurs fois courber sous le respect la t&ecirc;te de Beausire. Apr&egrave;s quoi
+il tourna le dos et reprit sa contemplation aux vitres.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence me dit, monsieur, qu'il y a d&eacute;j&agrave; dix minutes qu'elle
+attend, et qu'elle n'a pas l'habitude d'attendre nulle part, pas m&ecirc;me
+chez les rois.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer s'inclina, prit un cordon de sonnette et l'agita.</p>
+
+<p>Une minute apr&egrave;s, une autre figure entra dans la chambre. C'&eacute;tait M.
+Bossange, l'associ&eacute;.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer le mit au fait avec deux mots. Bossange donna son coup d'&oelig;il
+aux deux Portugais, et finit par demander &agrave; B&oelig;hmer sa clef pour ouvrir
+le coffre-fort.</p>
+
+<p>&laquo;Il me para&icirc;t que les honn&ecirc;tes gens, pensa Beausire, prennent autant de
+pr&eacute;cautions les uns contre les autres que les voleurs.&raquo;</p>
+
+<p>Dix minutes apr&egrave;s, M. Bossange revint, portant un &eacute;crin dans sa main
+gauche; sa main droite &eacute;tait cach&eacute;e sous son habit. Beausire y vit
+distinctement le relief de deux pistolets.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pouvons avoir bonne mine, dit don Mano&euml;l gravement en portugais;
+mais ces marchands nous prennent plut&ocirc;t pour des filous que pour des
+ambassadeurs.</p>
+
+<p>Et, en pronon&ccedil;ant ces mots, il regarda bien les joailliers pour saisir
+sur leurs visages la moindre &eacute;motion dans le cas o&ugrave; ils comprendraient
+le portugais.</p>
+
+<p>Rien ne parut, rien qu'un collier de diamants si merveilleusement beau
+que l'&eacute;clat &eacute;blouissait.</p>
+
+<p>On mit avec confiance cet &eacute;crin dans les mains de don Mano&euml;l, qui
+soudain avec col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il &agrave; son secr&eacute;taire, dites &agrave; ces dr&ocirc;les qu'ils abusent
+de la permission qu'a un marchand d'&ecirc;tre stupide. Ils me montrent du
+strass quand je leur demande des diamants. Dites-leur que je me
+plaindrai au ministre de France, et qu'au nom de ma reine, je ferai
+jeter &agrave; la Bastille les impertinents qui mystifient un ambassadeur de
+Portugal.</p>
+
+<p>Disant ces mots, il fit voler, d'un revers de main, l'&eacute;crin sur le
+comptoir. Beausire n'eut pas besoin de traduire toutes les paroles, la
+pantomime avait suffi.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer et Bossange se confondirent en excuses et dirent qu'en France on
+montrait des mod&egrave;les de diamants, des semblants de parure, le tout pour
+satisfaire les honn&ecirc;tes gens, mais pour ne pas all&eacute;cher ou tenter les
+voleurs.</p>
+
+<p>M. de Souza fit un geste &eacute;nergique et marcha vers la porte aux yeux des
+marchands inquiets.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence me charge de vous dire, poursuivit Beausire, qu'il est
+f&acirc;cheux que des gens qui portent le titre de joailliers de la couronne
+de France en soient &agrave; distinguer un ambassadeur d'avec un gredin, et Son
+Excellence se retire &agrave; son h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>MM. B&oelig;hmer et Bossange se firent un signe, et s'inclin&egrave;rent en
+protestant de nouveau de tout leur respect.</p>
+
+<p>M. de Souza leur faillit marcher sur les pieds et sortit.</p>
+
+<p>Les marchands se regard&egrave;rent, d&eacute;cid&eacute;ment inquiets et courb&eacute;s jusqu'&agrave;
+terre.</p>
+
+<p>Beausire suivit fi&egrave;rement son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>La vieille ouvrit les serrures de la porte.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'h&ocirc;tel de l'ambassade, rue de la Jussienne! cria Beausire au valet
+de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'h&ocirc;tel de l'ambassade, rue de la Jussienne! cria le valet au
+cocher.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer entendit au travers du guichet.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire manqu&eacute;e! grommela le valet.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire faite, dit Beausire; dans une heure, ces croquants seront chez
+nous.</p>
+
+<p>Le carrosse roula comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; enlev&eacute; par huit chevaux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXIX" id="Chapitre_XXIX"></a><a href="#table_a">Chapitre XXIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">&Agrave; l'ambassade</a></h3>
+
+
+<p>En rentrant &agrave; l'h&ocirc;tel de l'ambassade, ces messieurs trouv&egrave;rent Ducorneau
+qui d&icirc;nait tranquillement dans son bureau.</p>
+
+<p>Beausire le pria de monter chez l'ambassadeur, et lui tint ce langage:</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, cher chancelier, qu'un homme tel que M. de Souza n'est
+pas un ambassadeur ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en suis aper&ccedil;u, dit le chancelier.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence, poursuivit Beausire, veut occuper une place distingu&eacute;e
+&agrave; Paris, parmi les riches et les gens de go&ucirc;t, c'est vous dire que le
+s&eacute;jour de ce vilain h&ocirc;tel, rue de la Jussienne, n'est pas supportable
+pour lui; en cons&eacute;quence, il s'agirait de trouver une autre r&eacute;sidence
+particuli&egrave;re pour M. de Souza.</p>
+
+<p>&mdash;Cela compliquera les relations diplomatiques, dit le chancelier; nous
+aurons &agrave; courir beaucoup pour les signatures.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! Son Excellence vous donnera un carrosse, cher monsieur Ducorneau,
+r&eacute;pondit Beausire.</p>
+
+<p>Ducorneau faillit s'&eacute;vanouir de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Un carrosse &agrave; moi! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il est f&acirc;cheux que vous n'en ayez pas l'habitude, continua Beausire;
+un chancelier d'ambassade un peu digne doit avoir son carrosse; mais
+nous parlerons de ce d&eacute;tail en temps et lieu. Pour le moment, rendons
+compte &agrave; M. l'ambassadeur de l'&eacute;tat des affaires &eacute;trang&egrave;res. La caisse,
+o&ugrave; est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;-haut, monsieur, dans l'appartement m&ecirc;me de M. l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Si loin de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mesure de s&ucirc;ret&eacute;, monsieur; les voleurs ont plus de mal &agrave; p&eacute;n&eacute;trer au
+premier qu'au rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Des voleurs, fit d&eacute;daigneusement Beausire, pour une si petite somme.</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille livres! fit Ducorneau. Peste! on voit bien que M. de Souza
+est riche. Il n'y a pas cent mille livres dans toutes les caisses
+d'ambassade.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que nous v&eacute;rifiions? dit Beausire; j'ai h&acirc;te de me rendre
+&agrave; mes affaires.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'instant, monsieur, &agrave; l'instant, dit Ducorneau en quittant le
+rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>V&eacute;rification faite, les cent mille livres apparurent en belles esp&egrave;ces,
+moiti&eacute; or et moiti&eacute; argent.</p>
+
+<p>Ducorneau offrit sa clef, que Beausire regarda quelque temps, pour en
+admirer les ing&eacute;nieuses guillochures et les tr&egrave;fles compliqu&eacute;s.</p>
+
+<p>Il en avait habilement pris l'empreinte avec de la cire.</p>
+
+<p>Puis il la rendit au chancelier en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Ducorneau, elle est mieux dans vos mains que dans les
+miennes; passons chez M. l'ambassadeur.</p>
+
+<p>On trouva don Mano&euml;l en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec le chocolat national. Il
+semblait fort occup&eacute; d'un papier couvert de chiffres. &Agrave; la vue de son
+chancelier:</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous le chiffre de l'ancienne correspondance? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je veux que d&eacute;sormais vous soyez initi&eacute;, monsieur, vous me
+d&eacute;barrasserez, de cette fa&ccedil;on, d'une foule de d&eacute;tails ennuyeux. &Agrave;
+propos, la caisse? demanda-t-il &agrave; Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;En parfait &eacute;tat, comme tout ce qui est du ressort de M. Ducorneau,
+r&eacute;pliqua Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Les cent mille livres?</p>
+
+<p>&mdash;Liquides, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien; asseyez-vous, monsieur Ducorneau, vous allez me donner un
+renseignement.</p>
+
+<p>&mdash;Aux ordres de Votre Excellence, dit le chancelier radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; le fait: affaire d'&Eacute;tat, monsieur Ducorneau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'&eacute;coute, monseigneur.</p>
+
+<p>Et le digne chancelier approcha son si&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire grave, dans laquelle j'ai besoin de vos lumi&egrave;res.
+Connaissez-vous des joailliers un peu honn&ecirc;tes, &agrave; Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a MM. B&oelig;hmer et Bossange, joailliers de la couronne, dit le
+chancelier.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment, ce sont eux que je ne veux point employer, dit don
+Mano&euml;l; je les quitte pour ne jamais les revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont eu le malheur de m&eacute;contenter Votre Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Gravement, monsieur Corno, gravement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je pouvais &ecirc;tre un peu moins r&eacute;serv&eacute;, si j'osais...</p>
+
+<p>&mdash;Osez.</p>
+
+<p>&mdash;Je demanderais en quoi ces gens, qui ont de la r&eacute;putation dans leur
+m&eacute;tier...</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de v&eacute;ritables juifs, monsieur Corno, et leurs mauvais proc&eacute;d&eacute;s
+leur font perdre comme un million ou deux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria Ducorneau avidement.</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais envoy&eacute; par Sa Majest&eacute; Tr&egrave;s Fid&egrave;le pour n&eacute;gocier l'achat d'un
+collier de diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, le fameux collier, qui avait &eacute;t&eacute; command&eacute; par le feu roi
+pour Mme Du Barry; je sais, je sais.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un homme pr&eacute;cieux; vous savez tout. Eh bien! j'allais
+acheter ce collier; mais, puisque les choses vont ainsi, je ne
+l'ach&egrave;terai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je fasse une d&eacute;marche?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Corno!</p>
+
+<p>&mdash;Diplomatique, monseigneur, tr&egrave;s diplomatique.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait bon si vous connaissiez ces gens l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Bossange est mon petit-cousin &agrave; la mode de Bretagne.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l et Beausire se regard&egrave;rent.</p>
+
+<p>Il se fit un silence. Les deux Portugais aiguisaient leurs r&eacute;flexions.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un des valets ouvrit la porte et annon&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;MM. B&oelig;hmer et Bossange!</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l se leva soudain et, d'une voix irrit&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyez ces gens-l&agrave;! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Le valet fit un pas pour ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, chassez-les vous-m&ecirc;me, monsieur le secr&eacute;taire, reprit
+l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du Ciel! fit Ducorneau suppliant, laissez-moi ex&eacute;cuter l'ordre
+de monseigneur; je l'adoucirai, puisque je ne puis l'&eacute;luder.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, si vous voulez, dit n&eacute;gligemment don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>Beausire se rapprocha de lui au moment o&ugrave; Ducorneau sortait avec
+pr&eacute;cipitation.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! mais cette affaire est destin&eacute;e &agrave; manquer? dit don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, Ducorneau va la raccommoder.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'embrouillera, malheureux! Nous avons parl&eacute; portugais seulement
+chez les joailliers; vous avez dit que je n'entendais pas un mot de
+fran&ccedil;ais. Ducorneau va tout g&acirc;ter.</p>
+
+<p>&mdash;J'y cours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous montrer, c'est peut-&ecirc;tre dangereux, Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez voir que non; laissez-moi plein pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu!</p>
+
+<p>Beausire partit.</p>
+
+<p>Ducorneau avait trouv&eacute; en bas B&oelig;hmer et Bossange, dont la contenance,
+depuis leur entr&eacute;e &agrave; l'ambassade, &eacute;tait toute modifi&eacute;e dans le sens de
+la politesse, sinon dans celui de la confiance.</p>
+
+<p>Ils comptaient peu sur la vue d'un visage de connaissance, et se
+faufilaient avec raideur dans les premiers cabinets.</p>
+
+<p>En apercevant Ducorneau, Bossange poussa un cri de joyeuse surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici! dit-il.</p>
+
+<p>Et il s'approcha pour l'embrasser.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! vous &ecirc;tes bien aimable, dit Ducorneau, vous me reconnaissez
+ici, mon cousin le richard. Est-ce parce que je suis &agrave; une ambassade?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! oui, dit Bossange, si nous avons &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;s un peu,
+pardonnez-le-moi, et rendez-moi un service.</p>
+
+<p>&mdash;Je venais pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci. Vous &ecirc;tes donc attach&eacute; &agrave; l'ambassade?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui.</p>
+
+<p>&mdash;Un renseignement.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel, et sur quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'ambassade m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis le chancelier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &agrave; merveille. Nous voulons parler &agrave; l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de sa part.</p>
+
+<p>&mdash;De sa part! pour nous dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vous prie de sortir bien vite de son h&ocirc;tel, et bien vite,
+messieurs.</p>
+
+<p>Les deux joailliers se regard&egrave;rent penauds.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, dit Ducorneau avec importance, vous avez &eacute;t&eacute; maladroits et
+malhonn&ecirc;tes, &agrave; ce qu'il para&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-nous donc.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, dit tout &agrave; coup la voix de Beausire, qui apparut fier
+et froid au seuil de la chambre. Monsieur Ducorneau, Son Excellence vous
+a dit de cong&eacute;dier ces messieurs. Cong&eacute;diez-les.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le secr&eacute;taire...</p>
+
+<p>&mdash;Ob&eacute;issez, dit Beausire avec d&eacute;dain. Faites!</p>
+
+<p>Et il passa.</p>
+
+<p>Le chancelier prit son parent par l'&eacute;paule droite, l'associ&eacute; du parent
+par l'&eacute;paule gauche, et les poussa doucement dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit-il, c'est une affaire manqu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Que ces &eacute;trangers sont donc susceptibles, mon Dieu! murmura B&oelig;hmer,
+qui &eacute;tait un Allemand.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on s'appelle Souza et qu'on a neuf cent mille livres de revenu,
+mon cher cousin, dit le chancelier, on a le droit d'&ecirc;tre ce qu'on veut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! soupira Bossange, je vous ai bien dit, B&oelig;hmer, que vous &ecirc;tes trop
+raide en affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! r&eacute;pliqua l'ent&ecirc;t&eacute; Allemand, si nous n'avons pas son argent, il
+n'aura pas notre collier.</p>
+
+<p>On approchait de la porte de la rue.</p>
+
+<p>Ducorneau se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous bien ce que c'est qu'un Portugais? dit-il d&eacute;daigneusement;
+savez-vous ce que c'est qu'un ambassadeur, bourgeois que vous &ecirc;tes? Non.
+Eh bien! je vais vous le dire. Un ambassadeur favori d'une reine, M.
+Potemkine, achetait tous les ans, au 1<sup>er</sup> janvier, pour la reine, un
+panier de cerises qui co&ucirc;tait cent mille &eacute;cus, mille livres la cerise;
+c'est joli, n'est-ce pas? Eh bien! M. de Souza ach&egrave;tera les mines du
+Br&eacute;sil pour trouver dans les filons un diamant gros comme tous les
+v&ocirc;tres. Cela lui co&ucirc;tera vingt ann&eacute;es de son revenu, vingt millions;
+mais que lui importe, il n'a pas d'enfants. Voil&agrave;.</p>
+
+<p>Et il leur fermait la porte, quand Bossange, se ravisant:</p>
+
+<p>&mdash;Raccommodez cela, dit-il, et vous aurez...</p>
+
+<p>&mdash;Ici, l'on est incorruptible, r&eacute;pliqua Ducorneau.</p>
+
+<p>Et il ferma la porte.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, l'ambassadeur re&ccedil;ut la lettre suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Monseigneur,</p>
+
+<p>&laquo;Un homme qui attend vos ordres et d&eacute;sire vous pr&eacute;senter les
+respectueuses excuses de vos humbles serviteurs est &agrave; la porte de votre
+h&ocirc;tel; sur un signe de Votre Excellence, il d&eacute;posera dans les mains d'un
+de vos gens le collier qui avait eu le bonheur d'attirer votre
+attention.</p>
+
+<p>&laquo;Daignez recevoir, monseigneur, l'assurance du profond respect, etc.,
+etc.</p>
+
+<p>&laquo;B&oelig;hmer et Bossange.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais, dit don Mano&euml;l en lisant cette &eacute;p&icirc;tre, le collier est &agrave;
+nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, dit Beausire; il ne sera &agrave; nous que quand nous
+l'aurons achet&eacute;; achetons-le!</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence ne sait pas le fran&ccedil;ais, c'est convenu; et, tout
+d'abord, d&eacute;barrassons-nous de M. le chancelier.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;De la fa&ccedil;on la plus simple: il s'agit de lui donner une mission
+diplomatique importante; je m'en charge.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort, dit Mano&euml;l, il sera ici notre caution.</p>
+
+<p>&mdash;Il dira que vous parlez fran&ccedil;ais comme M. Bossange et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne le dira pas; je l'en prierai.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, qu'il reste. Faites entrer l'homme aux diamants.</p>
+
+<p>L'homme fut introduit; c'&eacute;tait B&oelig;hmer en personne, B&oelig;hmer, qui fit les
+plus profondes gentillesses et les excuses les plus soumises.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi il offrit ses diamants, et fit mine de les laisser pour &ecirc;tre
+examin&eacute;s.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l le retint.</p>
+
+<p>&mdash;Assez d'&eacute;preuves comme cela, dit Beausire; vous &ecirc;tes un marchand
+d&eacute;fiant; vous devez &ecirc;tre honn&ecirc;te. Asseyons-nous ici et causons, puisque
+M. l'ambassadeur vous pardonne.</p>
+
+<p>&mdash;Ouf! que l'on a du mal &agrave; vendre! soupira B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&laquo;Que de mal on se donne pour voler!&raquo; pensa Beausire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXX" id="Chapitre_XXX"></a><a href="#table_a">Chapitre XXX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Le march&eacute;</a></h3>
+
+
+<p>Alors, M. l'ambassadeur consentit &agrave; examiner le collier en d&eacute;tail.</p>
+
+<p>M. B&oelig;hmer en montra curieusement chaque pi&egrave;ce, et en fit ressortir
+chaque beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'ensemble de ces pierres, dit Beausire, &agrave; qui don Mano&euml;l venait
+de parler en portugais, M. l'ambassadeur ne voit rien &agrave; dire; l'ensemble
+est satisfaisant.</p>
+
+<p>&laquo;Quant aux diamants en eux-m&ecirc;mes, ce n'est pas la m&ecirc;me chose; Son
+Excellence en a compt&eacute; dix un peu piqu&eacute;s, un peu tach&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence, interrompit Beausire, se conna&icirc;t mieux que vous en
+diamants; les nobles portugais jouent avec les diamants, au Br&eacute;sil,
+comme ici les enfants avec du verre.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l, en effet, posa le doigt sur plusieurs diamants l'un apr&egrave;s
+l'autre, et fit remarquer avec une admirable perspicacit&eacute; les d&eacute;fauts
+imperceptibles que peut-&ecirc;tre un connaisseur n'e&ucirc;t pas relev&eacute;s dans les
+diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Tel qu'il est cependant, ce collier, dit B&oelig;hmer un peu surpris de
+voir un si grand seigneur aussi fin joaillier, tel qu'il est, ce collier
+est la plus belle r&eacute;union de diamants qu'il y ait en ce moment dans
+toute l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, r&eacute;pliqua don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>Et sur un signe Beausire ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur B&oelig;hmer, voici le fait: Sa Majest&eacute; la reine de
+Portugal a entendu parler du collier; elle a charg&eacute; Son Excellence de
+n&eacute;gocier l'affaire apr&egrave;s avoir vu les diamants. Les diamants conviennent
+&agrave; Son Excellence; combien voulez vous vendre ce collier?</p>
+
+<p>&mdash;Seize cent mille livres, dit B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>Beausire r&eacute;p&eacute;ta le chiffre &agrave; son ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cent mille livres trop cher, r&eacute;pliqua don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit le joaillier, on ne peut &eacute;valuer les b&eacute;n&eacute;fices au
+juste sur un objet de cette importance; il a fallu, pour composer une
+parure de ce m&eacute;rite, des recherches et des voyages qui effraieraient si
+on les connaissait comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille livres trop cher, repartit le tenace Portugais.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour que monseigneur vous dise cela, dit Beausire, il faut que ce
+soit chez lui une conviction, car Son Excellence ne marchande jamais.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer parut un peu &eacute;branl&eacute;. Rien ne rassure les marchands soup&ccedil;onneux
+comme un acheteur qui marchande.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais, dit-il apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, souscrire une
+diminution qui fait la diff&eacute;rence du gain ou de la perte entre mon
+associ&eacute; et moi.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l &eacute;couta la traduction de Beausire et se leva.</p>
+
+<p>Beausire ferma l'&eacute;crin et le remit &agrave; B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;J'en parlerai toujours &agrave; M. Bossange, dit ce dernier. Votre Excellence
+y consent-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce &agrave; dire? demanda Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire que M. l'ambassadeur semble avoir offert quinze cent
+mille livres du collier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence maintient-elle son prix?</p>
+
+<p>&mdash;Son Excellence ne recule jamais devant ce qu'elle a dit, r&eacute;pliqua
+portugaisement Beausire; mais Son Excellence ne recule pas toujours
+devant l'ennui de marchander ou d'&ecirc;tre marchand&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le secr&eacute;taire, ne concevez-vous pas que je doive causer avec
+mon associ&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parfaitement, monsieur B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, r&eacute;pondit en portugais don Mano&euml;l, &agrave; qui la phrase de
+B&oelig;hmer &eacute;tait parvenue, mais &agrave; moi aussi une solution prompte est
+n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, si mon associ&eacute; accepte la diminution, moi
+j'accepte d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;Le prix est donc d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent de quinze cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Soit.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne reste plus, dit B&oelig;hmer, sauf toutefois la ratification de M.
+Bossange...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne reste plus que le mode du paiement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aurez pas &agrave; cet &eacute;gard la moindre difficult&eacute;, dit Beausire.
+Comment voulez-vous &ecirc;tre pay&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit B&oelig;hmer en riant, si le comptant est possible...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'appelez-vous le comptant? dit Beausire froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien que nul n'a un million et demi en esp&egrave;ces &agrave; donner!
+s'&eacute;cria B&oelig;hmer en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ailleurs, vous en seriez embarrass&eacute; vous-m&ecirc;me, monsieur B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monsieur le secr&eacute;taire, je ne consentirai jamais &agrave; me
+passer d'argent comptant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop juste.</p>
+
+<p>Et il se tourna vers don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Combien Votre Excellence donnerait-elle comptant &agrave; M. B&oelig;hmer?</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille livres, dit le Portugais.</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille livres, dit Beausire &agrave; B&oelig;hmer, en signant le march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le reste? dit B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps qu'il faut &agrave; une traite de monseigneur pour aller de Paris &agrave;
+Lisbonne, &agrave; moins que vous ne pr&eacute;f&eacute;riez attendre l'avertissement envoy&eacute;
+de Lisbonne &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit B&oelig;hmer, nous avons un correspondant &agrave; Lisbonne; en lui
+&eacute;crivant...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, dit Beausire en riant ironiquement, &eacute;crivez-lui;
+demandez-lui si M. de Souza est solvable, et si Sa Majest&eacute; la reine est
+bonne pour quatorze cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... dit B&oelig;hmer confus.</p>
+
+<p>&mdash;Acceptez-vous, ou bien pr&eacute;f&eacute;rez-vous d'autres conditions?</p>
+
+<p>&mdash;Celles que Monsieur le secr&eacute;taire a bien voulu me poser en premier
+lieu me paraissent acceptables. Y aurait-il des termes aux paiements?</p>
+
+<p>&mdash;Il y aurait trois termes, monsieur B&oelig;hmer, chacun de cinq cent mille
+livres, et ce serait pour vous l'affaire d'un voyage int&eacute;ressant.</p>
+
+<p>&mdash;D'un voyage &agrave; Lisbonne?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?... Toucher un million et demi en trois mois, cela
+vaut-il qu'on se d&eacute;range?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans doute, mais...</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, vous voyagerez aux frais de l'ambassade, et moi ou M. le
+chancelier, nous vous accompagnerons.</p>
+
+<p>&mdash;Je porterai les diamants?</p>
+
+<p>&mdash;Sans nul doute, &agrave; moins que vous ne pr&eacute;f&eacute;riez envoyer d'ici les
+traites, et laisser les diamants aller seuls en Portugal.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... je... crois... que... le voyage serait utile, et que...</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi mon avis, dit Beausire. On signerait ici. Vous recevriez
+vos cent mille livres comptant, vous signeriez la vente, et vous
+porteriez vos diamants &agrave; Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre correspondant?</p>
+
+<p>&mdash;MM. Nunez Balboa fr&egrave;res.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l leva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont mes banquiers, dit-il en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les banquiers de Son Excellence, dit Beausire en souriant
+aussi.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer parut radieux; son aspect n'avait pas conserv&eacute; un nuage; il
+s'inclina comme pour remercier et prendre cong&eacute;.</p>
+
+<p>Soudain une r&eacute;flexion le ramena.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Beausire inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parole donn&eacute;e? fit B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, donn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Sauf...</p>
+
+<p>&mdash;Sauf la ratification de M. Bossange, nous l'avons dit.</p>
+
+<p>&mdash;Sauf un autre cas, ajouta B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, cela est tout d&eacute;licat, et l'honneur du nom portugais est un
+sentiment trop puissant pour que Son Excellence ne comprenne pas ma
+pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Que de d&eacute;tours! Au fait!</p>
+
+<p>&mdash;Voici le fait. Le collier a &eacute;t&eacute; offert &agrave; Sa Majest&eacute; la reine de
+France.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'a refus&eacute;. Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons, monsieur, laisser sortir de France &agrave; tout jamais ce
+collier sans en pr&eacute;venir la reine, et le respect, la loyaut&eacute; m&ecirc;me
+exigent que nous donnions la pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; Sa Majest&eacute; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, dit don Mano&euml;l avec dignit&eacute;. Je voudrais qu'un marchand
+portugais t&icirc;nt le m&ecirc;me langage que M. B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien heureux et bien fier de l'assentiment que Son Excellence
+a daign&eacute; m'accorder. Voil&agrave; donc les deux cas pr&eacute;vus: ratification des
+conditions par Bossange, deuxi&egrave;me et d&eacute;finitif refus de Sa Majest&eacute; la
+reine de France. Je vous demande pour cela trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;De notre c&ocirc;t&eacute;, dit Beausire, cent mille livres comptant, trois traites
+de cinq cent mille livres mises dans vos mains. La bo&icirc;te de diamants
+remise &agrave; M. le chancelier de l'ambassade ou &agrave; moi dispos&eacute; &agrave; vous
+accompagner &agrave; Lisbonne, chez MM. Nunez Balboa fr&egrave;res. Paiement int&eacute;gral
+en trois mois. Frais de voyage nuls.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur, oui, monsieur, dit B&oelig;hmer en faisant la r&eacute;v&eacute;rence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit don Mano&euml;l en portugais.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? fit B&oelig;hmer inquiet &agrave; son tour et revenant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour &eacute;pingles, dit l'ambassadeur, une bague de mille pistoles pour mon
+secr&eacute;taire, ou pour mon chancelier, pour votre compagnon, enfin,
+monsieur le joaillier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop juste, monseigneur, murmura B&oelig;hmer, et j'avais d&eacute;j&agrave; fait
+cette d&eacute;pense dans mon esprit.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l cong&eacute;dia le joaillier avec un geste de grand seigneur.</p>
+
+<p>Les deux associ&eacute;s demeur&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez m'expliquer, dit don Mano&euml;l avec une certaine animation &agrave;
+Beausire, quelle diable d'id&eacute;e vous avez eue de ne pas faire remettre
+ici les diamants? Un voyage en Portugal! &Ecirc;tes-vous fou? Ne pouvait-on
+donner &agrave; ces bijoutiers leur argent et prendre leurs diamants en
+&eacute;change?</p>
+
+<p>&mdash;Vous prenez trop au s&eacute;rieux votre r&ocirc;le d'ambassadeur, r&eacute;pliqua
+Beausire. Vous n'&ecirc;tes pas encore tout &agrave; fait M. de Souza pour M.
+B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! E&ucirc;t-il trait&eacute; s'il e&ucirc;t eu des soup&ccedil;ons?</p>
+
+<p>&mdash;Tant qu'il vous plaira. Il n'e&ucirc;t pas trait&eacute;, c'est possible; mais tout
+homme qui poss&egrave;de quinze cent mille livres se croit au-dessus de tous
+les rois et de tous les ambassadeurs du monde. Tout homme qui troque
+quinze cent mille livres contre des morceaux de papier veut savoir si
+ces papiers valent quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, vous allez en Portugal! Vous qui ne savez pas le portugais...
+Je vous dis que vous &ecirc;tes fou.</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout. Vous irez vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non pas, s'&eacute;cria don Mano&euml;l; retourner en Portugal, moi, j'ai de
+trop fameuses raisons. Non! non!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous d&eacute;clare que B&oelig;hmer n'e&ucirc;t jamais donn&eacute; ses diamants contre
+papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Papiers sign&eacute;s Souza!</p>
+
+<p>&mdash;Quand je dis qu'il se prend pour un Souza! s'&eacute;cria Beausire en
+frappant dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux entendre dire que l'affaire est manqu&eacute;e, r&eacute;p&eacute;ta don
+Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde. Venez ici, monsieur le commandeur, dit Beausire
+au valet de chambre, qui apparaissait sur le seuil. Vous savez de quoi
+il s'agit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'&eacute;coutiez?</p>
+
+<p>&mdash;Certes.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien. &Ecirc;tes-vous d'avis que j'ai fait une sottise?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis d'avis que vous avez cent mille fois raison.</p>
+
+<p>&mdash;Dites pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici. M. B&oelig;hmer n'aurait jamais cess&eacute; de faire surveiller l'h&ocirc;tel
+de l'ambassade et l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ayant son argent &agrave; la main, son argent &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, M.
+B&oelig;hmer ne conservera aucun soup&ccedil;on, il partira tranquillement pour le
+Portugal.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'irons pas jusque-l&agrave;, monsieur l'ambassadeur, dit le valet de
+chambre; n'est-ce pas, monsieur le chevalier de Beausire?</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! voil&agrave; un gar&ccedil;on d'esprit, dit l'amant d'Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, dites votre plan, r&eacute;pondit don Mano&euml;l assez froid.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; cinquante lieues de Paris, dit Beausire, ce gar&ccedil;on d'esprit, avec un
+masque sur le visage, viendra montrer un ou deux pistolets &agrave; notre
+postillon; il vous volera nos traites, nos diamants, rouera de coups M.
+B&oelig;hmer, et le tour sera fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprenais pas cela, dit le valet de chambre. Je voyais M.
+Beausire et M. B&oelig;hmer s'embarquant &agrave; Bayonne pour le Portugal.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien!</p>
+
+<p>&mdash;M. B&oelig;hmer, comme tous les Allemands, aime la mer et se prom&egrave;ne sur le
+pont. Un jour de roulis, il se penche et tombe. L'&eacute;crin est cens&eacute; tomber
+avec lui, voil&agrave;. Pourquoi la mer ne garderait-elle pas quinze cent mille
+livres de diamants, elle qui a bien gard&eacute; les galions des Indes?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je comprends, dit le Portugais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est heureux, grommela Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, reprit don Mano&euml;l, pour avoir subtilis&eacute; les diamants on est
+mis &agrave; la Bastille, pour avoir fait regarder la mer &agrave; M. le joaillier on
+est pendu.</p>
+
+<p>&mdash;Pour avoir vol&eacute; les diamants, on est pris, dit le commandeur; pour
+avoir noy&eacute; cet homme, on ne peut &ecirc;tre soup&ccedil;onn&eacute; une minute.</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons d'ailleurs quand nous en serons l&agrave;, r&eacute;pliqua Beausire.
+Maintenant &agrave; nos r&ocirc;les. Faisons aller l'ambassade comme des Portugais
+mod&egrave;les, afin qu'on dise de nous: &laquo;S'ils n'&eacute;taient pas de vrais
+ambassadeurs, ils en avaient la mine.&raquo; C'est toujours flatteur.
+Attendons les trois jours.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXXI" id="Chapitre_XXXI"></a><a href="#table_a">Chapitre XXXI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">La maison du gazetier</a></h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait le lendemain du jour o&ugrave; les Portugais avaient fait affaire avec
+B&oelig;hmer, et trois jours apr&egrave;s le bal de l'Op&eacute;ra, auquel nous avons vu
+assister quelques-uns des principaux personnages de cette histoire.</p>
+
+<p>Dans la rue Montorgueil, au fond d'une cour ferm&eacute;e par une grille,
+s'&eacute;levait une petite maison longue et mince, d&eacute;fendue du bruit de la rue
+par des contrevents qui rappelaient la vie de province.</p>
+
+<p>Au fond de cette cour, le rez-de-chauss&eacute;e, qu'il fallait aller chercher
+en sondant les diff&eacute;rents gu&eacute;s de deux ou trois trous punais, offrait
+une esp&egrave;ce de boutique &agrave; demi ouverte &agrave; ceux qui avaient franchi
+l'obstacle de la grille et l'espace de la cour.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la maison d'un journaliste assez renomm&eacute;, d'un gazetier, comme
+on disait alors. Le r&eacute;dacteur habitait le premier &eacute;tage. Le
+rez-de-chauss&eacute;e servait &agrave; empiler les livraisons de la gazette,
+&eacute;tiquet&eacute;es par num&eacute;ros. Les deux autres &eacute;tages appartenaient &agrave; des gens
+tranquilles, qui payaient bon march&eacute; le d&eacute;sagr&eacute;ment d'assister plusieurs
+fois l'an &agrave; des sc&egrave;nes bruyantes faites au gazetier par des agents de
+police, des particuliers offens&eacute;s, ou des acteurs trait&eacute;s comme des
+ilotes.</p>
+
+<p>Ces jours-l&agrave;, les locataires de la maison de la <i>Grille</i>, on l'appelait
+ainsi dans le quartier, fermaient leurs crois&eacute;es sur le devant, afin de
+mieux entendre les abois du gazetier, qui, poursuivi, se r&eacute;fugiait
+ordinairement dans la rue des Vieux-Augustins, par une sortie de
+plain-pied avec sa chambre.</p>
+
+<p>Une porte d&eacute;rob&eacute;e s'ouvrait, se refermait; le bruit cessait, l'homme
+menac&eacute; avait disparu; les assaillants se trouvaient seuls en face de
+quatre fusiliers des gardes-fran&ccedil;aises, qu'une vieille servante &eacute;tait
+all&eacute;e vite requ&eacute;rir au poste de la Halle.</p>
+
+<p>Il arrivait bien de &ccedil;&agrave; et de l&agrave; que les assaillants, ne trouvant
+personne sur qui d&eacute;charger leur col&egrave;re, s'en prenaient aux paperasses
+mouill&eacute;es du rez-de-chauss&eacute;e, et lac&eacute;raient, tr&eacute;pignaient ou br&ucirc;laient,
+si par malheur il y avait du feu dans les environs, une certaine
+quantit&eacute; des papiers coupables.</p>
+
+<p>Mais qu'est-ce qu'un morceau de gazette pour une vengeance qui demandait
+des morceaux de peau du gazetier?</p>
+
+<p>&Agrave; ces sc&egrave;nes pr&egrave;s, la tranquillit&eacute; de la maison de la Grille &eacute;tait
+proverbiale.</p>
+
+<p>M. R&eacute;teau sortait le matin, faisait sa ronde sur les quais, les places
+et les boulevards. Il trouvait les ridicules, les vices, les annotait,
+les crayonnait au vif, et les couchait tout portraitur&eacute;s dans son plus
+prochain num&eacute;ro.</p>
+
+<p>Le journal &eacute;tait hebdomadaire.</p>
+
+<p>C'est-&agrave;-dire que, pendant quatre jours, le sieur R&eacute;teau chassait
+l'article, le faisait imprimer pendant les trois autres jours, et menait
+du bon temps le jour de la publication du num&eacute;ro.</p>
+
+<p>La feuille venait de para&icirc;tre le jour dont nous parlons, soixante-douze
+heures apr&egrave;s le bal de l'Op&eacute;ra, o&ugrave; Mlle Oliva avait pris tant de plaisir
+au bras du domino bleu.</p>
+
+<p>M. R&eacute;teau, en se levant &agrave; huit heures, re&ccedil;ut de sa vieille servante le
+num&eacute;ro du jour, encore humide et puant sous sa robe gris-rouge.</p>
+
+<p>Il s'empressa de lire ce num&eacute;ro avec le soin qu'un tendre p&egrave;re met &agrave;
+passer en revue les qualit&eacute;s ou les d&eacute;fauts de son fils ch&eacute;ri.</p>
+
+<p>Puis quand il eut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Aldegonde, dit-il &agrave; la vieille, voil&agrave; un joli num&eacute;ro; l'as-tu lu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore; ma soupe n'est pas finie, dit la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis content de ce num&eacute;ro, dit le gazetier en &eacute;levant sur son
+maigre lit ses bras encore plus maigres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pliqua Aldegonde; mais savez-vous ce qu'on en dit &agrave;
+l'imprimerie?</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-on?</p>
+
+<p>&mdash;On dit que certainement vous n'&eacute;chapperez pas cette fois &agrave; la
+Bastille.</p>
+
+<p>R&eacute;teau se mit sur son s&eacute;ant, et d'une voix calme:</p>
+
+<p>&mdash;Aldegonde, Aldegonde, dit-il, fais-moi une bonne soupe et ne te m&ecirc;le
+pas de litt&eacute;rature.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toujours le m&ecirc;me, r&eacute;pliqua la vieille; t&eacute;m&eacute;raire comme un moineau
+franc.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ach&egrave;terai des boucles avec le num&eacute;ro d'aujourd'hui, fit le
+gazetier, roul&eacute; dans son drap d'une blancheur &eacute;quivoque. Est-on venu
+d&eacute;j&agrave; acheter beaucoup d'exemplaires?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, et mes boucles ne seront pas bien reluisantes, si cela
+continue. Vous rappelez-vous le bon num&eacute;ro contre M. de Broglie? Il
+n'&eacute;tait pas dix heures qu'on avait d&eacute;j&agrave; vendu cent num&eacute;ros.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'avais pass&eacute; trois fois rue des Vieux-Augustins, dit R&eacute;teau;
+chaque bruit me donnait la fi&egrave;vre; ces militaires sont brutaux.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conclus, poursuivit Aldegonde tenace, que ce num&eacute;ro d'aujourd'hui
+ne vaudra pas celui de M. de Broglie.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit R&eacute;teau; mais je n'aurai pas tant &agrave; courir, et je mangerai
+tranquillement ma soupe. Sais-tu pourquoi, Aldegonde?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'au lieu d'attaquer un homme, j'attaque un corps; au lieu
+d'attaquer un militaire, j'attaque une reine.</p>
+
+<p>&mdash;La reine! Dieu soit lou&eacute;, murmura la vieille; alors ne craignez rien;
+si vous attaquez la reine, vous serez port&eacute; en triomphe, et nous allons
+vendre des num&eacute;ros, et j'aurai mes boucles.</p>
+
+<p>&mdash;On sonne, dit R&eacute;teau, rentr&eacute; dans son lit.</p>
+
+<p>La vieille courut vite &agrave; la boutique pour recevoir la visite.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, elle remontait enlumin&eacute;e, triomphante.</p>
+
+<p>&mdash;Mille exemplaires, disait-elle, mille d'un coup; voil&agrave; une commande.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quel nom? dit vivement R&eacute;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le savoir; cours vite.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous avons le temps; ce n'est pas peu de chose que de compter, de
+ficeler et de charger mille num&eacute;ros.</p>
+
+<p>&mdash;Cours vite, te dis-je, et demande au valet... Est-ce un valet?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un commissionnaire, un Auvergnat avec ses crochets.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! questionne, demande-lui o&ugrave; il va porter ces num&eacute;ros.</p>
+
+<p>Aldegonde fit diligence; ses grosses jambes firent g&eacute;mir l'escalier de
+bois criard, et sa voix, qui interrogeait, ne cessa de r&eacute;sonner &agrave;
+travers les planches. Le commissionnaire r&eacute;pliqua qu'il portait ces
+num&eacute;ros rue Neuve Saint-Gilles, au Marais, chez le comte de Cagliostro.</p>
+
+<p>Le gazetier fit un bond de joie qui faillit d&eacute;foncer sa couchette. Il se
+leva, vint lui-m&ecirc;me activer la livraison confi&eacute;e aux soins d'un seul
+commis, sorte d'ombre fam&eacute;lique plus diaphane que les feuilles
+imprim&eacute;es. Les mille exemplaires furent charg&eacute;s sur les crochets de
+l'Auvergnat, lequel disparut par la grille, courb&eacute; sous le poids.</p>
+
+<p>Le sieur R&eacute;teau se disposait &agrave; noter pour le prochain num&eacute;ro le succ&egrave;s
+de celui-ci, et &agrave; consacrer quelques lignes au g&eacute;n&eacute;reux seigneur qui
+voulait bien prendre mille num&eacute;ros d'un pamphlet pr&eacute;tendu politique. M.
+R&eacute;teau, disons-nous, se f&eacute;licitait d'avoir fait une si heureuse
+connaissance, lorsqu'un nouveau coup de sonnette retentit dans la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Encore mille exemplaires, fit Aldegonde all&eacute;ch&eacute;e par ce premier
+succ&egrave;s. Ah! monsieur, ce n'est pas &eacute;tonnant; d&egrave;s qu'il s'agit de
+l'Autrichienne tout le monde va faire chorus.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! silence! Aldegonde; ne parle pas si haut. L'Autrichienne,
+c'est une injure qui me vaudrait la Bastille, que tu m'as pr&eacute;dite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi, dit aigrement la vieille, est-elle, oui ou non,
+l'Autrichienne?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mot que nous autres journalistes nous mettons en circulation,
+mais qu'il ne faut pas prodiguer.</p>
+
+<p>Nouveau coup de sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Va voir, Aldegonde, je ne crois pas que ce soit pour acheter des
+num&eacute;ros.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous fait croire cela? dit la vieille en descendant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; il me semble que je vois un homme de figure lugubre &agrave; la
+grille.</p>
+
+<p>Aldegonde descendait toujours pour ouvrir.</p>
+
+<p>M. R&eacute;teau regardait, lui, avec une attention que l'on comprendra depuis
+que nous avons fait la description du personnage et de son officine.</p>
+
+<p>Aldegonde ouvrit, en effet, &agrave; un homme v&ecirc;tu simplement, qui s'informa si
+l'on trouverait chez lui le r&eacute;dacteur de la gazette.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous &agrave; lui dire? demanda Aldegonde, un peu d&eacute;fiante.</p>
+
+<p>Et elle entreb&acirc;illait &agrave; peine la porte, pr&ecirc;te &agrave; la repousser &agrave; la
+premi&egrave;re apparence de danger.</p>
+
+<p>L'homme fit sonner des &eacute;cus dans sa poche.</p>
+
+<p>Ce son m&eacute;tallique dilata le c&oelig;ur de la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, dit-il, payer les mille exemplaires de la <i>Gazette
+</i>d'aujourd'hui, qu'on est venu prendre au nom de M. le comte de
+Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si c'est ainsi, entrez.</p>
+
+<p>L'homme franchit la grille; mais il ne l'avait pas referm&eacute;e, que
+derri&egrave;re lui un autre visiteur, jeune, grand et de belle mine, retint
+cette grille en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur.</p>
+
+<p>Et sans demander autrement la permission, il se glissa derri&egrave;re le
+payeur envoy&eacute; par le comte de Cagliostro.</p>
+
+<p>Aldegonde, tout enti&egrave;re au gain, fascin&eacute;e par le son des &eacute;cus, arrivait
+au ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit-elle, tout va bien, voici les cinq cents livres du
+monsieur aux mille exemplaires.</p>
+
+<p>&mdash;Recevons-les noblement, dit R&eacute;teau en parodiant Larive dans sa plus
+r&eacute;cente cr&eacute;ation.</p>
+
+<p>Et il se drapa dans une robe de chambre assez belle, qu'il tenait de la
+munificence ou plut&ocirc;t de la terreur de Mme Dugazon, &agrave; laquelle, depuis
+son aventure avec l'&eacute;cuyer Astley, le gazetier soutirait bon nombre de
+cadeaux en tous genres.</p>
+
+<p>Le payeur du comte de Cagliostro se pr&eacute;senta, &eacute;tala un petit sac d'&eacute;cus
+de six livres, en compta jusqu'&agrave; cent qu'il empila en douze tas.</p>
+
+<p>R&eacute;teau comptait scrupuleusement et regardait si les pi&egrave;ces n'&eacute;taient pas
+rogn&eacute;es.</p>
+
+<p>Enfin, ayant trouv&eacute; son compte, il remercia, donna quittance, et
+cong&eacute;dia, par un sourire agr&eacute;able, le payeur, auquel il demanda
+malicieusement des nouvelles de M. le comte de Cagliostro.</p>
+
+<p>L'homme aux &eacute;cus remercia, comme d'un compliment tout naturel, et se
+retira.</p>
+
+<p>&mdash;Dites &agrave; M. le comte que je l'attends &agrave; son premier souhait, dit-il, et
+ajoutez qu'il soit tranquille; je sais garder un secret.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, r&eacute;pliqua le payeur, M. le comte de Cagliostro est
+ind&eacute;pendant, il ne croit pas au magn&eacute;tisme; il veut que l'on rie de M.
+Mesmer, et propage l'aventure du baquet pour ses menus plaisirs.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, murmura une voix sur le seuil de la porte, nous t&acirc;cherons que
+l'on rie aussi aux d&eacute;pens de M. le comte de Cagliostro.</p>
+
+<p>Et M. R&eacute;teau vit appara&icirc;tre dans sa chambre un personnage qui lui parut
+bien autrement lugubre que le premier.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, comme nous l'avons dit, un homme jeune et vigoureux; mais
+R&eacute;teau ne partagea point l'opinion que nous avons &eacute;mise sur sa bonne
+mine.</p>
+
+<p>Il lui trouva l'&oelig;il mena&ccedil;ant et la tournure mena&ccedil;ante.</p>
+
+<p>En effet, il avait la main gauche sur le pommeau d'une &eacute;p&eacute;e, et la main
+droite sur la pomme d'une canne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? demanda R&eacute;teau avec une
+sorte de tremblement qui lui prenait &agrave; chaque occasion un peu difficile.</p>
+
+<p>Il en r&eacute;sulte que, comme les occasions difficiles n'&eacute;taient pas rares,
+R&eacute;teau tremblait souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur R&eacute;teau? demanda l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui se dit de Villette?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Gazetier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien moi toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Auteur de l'article que voici? dit froidement l'inconnu en tirant de
+sa poche un num&eacute;ro frais encore de la gazette du jour.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis effectivement, non pas l'auteur, dit R&eacute;teau, mais le
+publicateur.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien; cela revient exactement au m&ecirc;me; car si vous n'avez pas eu
+le courage d'&eacute;crire l'article, vous avez eu la l&acirc;chet&eacute; de le laisser
+para&icirc;tre. Je dis l&acirc;chet&eacute;, r&eacute;p&eacute;ta l'inconnu froidement, parce qu'&eacute;tant
+gentilhomme, je tiens &agrave; mesurer mes termes, m&ecirc;me dans ce bouge. Mais il
+ne faut pas prendre ce que je dis &agrave; la lettre, car ce que je dis
+n'exprime pas ma pens&eacute;e. Si j'exprimais ma pens&eacute;e, je dirais: &laquo;Celui qui
+a &eacute;crit l'article est un inf&acirc;me! Celui qui l'a publi&eacute; est un mis&eacute;rable!&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! dit R&eacute;teau, devenant fort p&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! voil&agrave; une mauvaise affaire, c'est vrai, continua le jeune
+homme, s'animant au fur et &agrave; mesure qu'il parlait. Mais &eacute;coutez donc,
+monsieur le folliculaire, chaque chose &agrave; son tour; tout &agrave; l'heure, vous
+avez re&ccedil;u les &eacute;cus, maintenant vous allez recevoir les coups de b&acirc;ton.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria R&eacute;teau, nous allons voir.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'allons-nous voir? fit d'un ton bref et tout militaire le jeune
+homme, qui, en pronon&ccedil;ant ces mots, s'avan&ccedil;a vers son adversaire.</p>
+
+<p>Mais celui-ci n'en &eacute;tait pas &agrave; la premi&egrave;re affaire de ce genre; il
+connaissait les d&eacute;tours de sa propre maison; il n'eut qu'&agrave; se retourner
+pour trouver une porte, la franchir, en repousser le battant, s'en
+servir comme d'un bouclier, et gagner de l&agrave; une chambre adjacente qui
+aboutissait &agrave; la fameuse porte de d&eacute;gagement donnant sur la rue des
+Vieux-Augustins.</p>
+
+<p>Une fois l&agrave;, il &eacute;tait en s&ucirc;ret&eacute;: il y trouvait une autre petite grille
+qu'en un tour de clef&mdash;et la clef &eacute;tait toujours pr&ecirc;te&mdash;il ouvrait en se
+sauvant &agrave; toutes jambes.</p>
+
+<p>Mais ce jour-l&agrave; &eacute;tait un jour n&eacute;faste pour ce pauvre gazetier; car au
+moment o&ugrave; il mettait la main sur cette clef, il aper&ccedil;ut par la
+claire-voie un autre homme qui, grandi sans doute par l'agitation du
+sang, lui parut un Hercule, et qui, immobile, mena&ccedil;ant, semblait
+attendre comme jadis le dragon d'Hesp&eacute;rus attendait les mangeurs de
+pommes d'or.</p>
+
+<p>R&eacute;teau e&ucirc;t bien voulu revenir sur ses pas, mais le jeune homme &agrave; la
+canne, celui qui le premier s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; &agrave; ses yeux, avait enfonc&eacute;
+la porte d'un coup de pied, l'avait suivi, et maintenant qu'il &eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute; par la vue de cette autre sentinelle, arm&eacute;e aussi d'une &eacute;p&eacute;e et
+d'une canne, il n'avait qu'une main &agrave; &eacute;tendre pour le saisir.</p>
+
+<p>R&eacute;teau se trouvait pris entre deux feux, ou plut&ocirc;t entre deux cannes,
+dans une esp&egrave;ce de petite cour obscure, perdue, sourde, situ&eacute;e entre les
+derni&egrave;res chambres de l'appartement et la bienheureuse grille qui
+donnait sur la rue des Vieux-Augustins, c'est-&agrave;-dire, si le passage e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; libre, sur le salut et la libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, laissez-moi passer, je vous prie, dit R&eacute;teau au jeune homme
+qui gardait la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, s'&eacute;cria le jeune homme qui poursuivait R&eacute;teau, monsieur,
+arr&ecirc;tez ce mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, monsieur de Charny, il ne passera pas, dit le jeune
+homme de la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Taverney, vous! s'&eacute;cria Charny, car c'&eacute;tait lui en effet
+qui s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; le premier chez R&eacute;teau &agrave; la suite du payeur, et par
+la rue Montorgueil.</p>
+
+<p>Tous deux, en lisant la gazette, le matin, avaient eu la m&ecirc;me id&eacute;e,
+parce qu'ils avaient dans le c&oelig;ur le m&ecirc;me sentiment, et, sans se le
+communiquer le moins du monde l'un &agrave; l'autre, ils avaient mis cette id&eacute;e
+&agrave; ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait de se rendre chez le gazetier, de lui demander satisfaction, et
+de le b&acirc;tonner s'il ne la leur donnait pas.</p>
+
+<p>Seulement chacun d'eux, en apercevant l'autre, &eacute;prouva un mouvement de
+mauvaise humeur; chacun devinait un rival dans l'homme qui avait &eacute;prouv&eacute;
+la m&ecirc;me sensation que lui.</p>
+
+<p>Aussi ce fut avec un accent assez maussade que M. de Charny pronon&ccedil;a ces
+quatre mots:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Taverney, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Moi-m&ecirc;me, r&eacute;pondit Philippe avec le m&ecirc;me accent dans la voix, en
+faisant de son c&ocirc;t&eacute; un mouvement vers le gazetier suppliant, qui passait
+ses deux bras par la grille; moi-m&ecirc;me; mais il para&icirc;t que je suis arriv&eacute;
+trop tard. Eh bien! je ne ferai qu'assister &agrave; la f&ecirc;te, &agrave; moins que vous
+n'ayez la bont&eacute; de m'ouvrir la porte.</p>
+
+<p>&mdash;La f&ecirc;te, murmura le gazetier &eacute;pouvant&eacute;, la f&ecirc;te, que dites-vous donc
+l&agrave;? Allez-vous m'&eacute;gorger, messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Charny, le mot est fort. Non, monsieur, nous ne vous
+&eacute;gorgerons pas, mais nous vous interrogerons d'abord, ensuite nous
+verrons. Vous permettez que j'en use &agrave; ma guise avec cet homme, n'est-ce
+pas, monsieur de Taverney?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment, monsieur, r&eacute;pondit Philippe, vous avez le pas, &eacute;tant
+arriv&eacute; le premier.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;&agrave;, collez-vous au mur, et ne bougez, dit Charny, en remerciant du
+geste Taverney. Vous avouez donc, mon cher monsieur, avoir &eacute;crit et
+publi&eacute; contre la reine le conte badin, vous l'appelez ainsi, qui a paru
+ce matin dans votre gazette?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ce n'est pas contre la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon, il ne manquait plus que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes bien patient, monsieur, dit Philippe rageant de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, r&eacute;pondit Charny; le dr&ocirc;le ne perdra pas pour
+attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura Philippe; mais c'est que, moi aussi, j'attends.</p>
+
+<p>Charny ne r&eacute;pondit pas, &agrave; Taverney du moins.</p>
+
+<p>Mais se retournant vers le malheureux R&eacute;teau:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Etteniotna</i>, c'est Antoinette retourn&eacute;e... Oh! ne mentez pas,
+monsieur... Ce serait si plat et si vil, qu'au lieu de vous battre ou de
+vous tuer proprement, je vous &eacute;corcherais tout vif. R&eacute;pondez donc, et
+cat&eacute;goriquement. Je vous demandais si vous &eacute;tiez le seul auteur de ce
+pamphlet?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas un d&eacute;lateur, r&eacute;pliqua R&eacute;teau en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien! cela veut dire qu'il y a un complice; d'abord, cet homme
+qui vous a fait acheter mille exemplaires de cette diatribe, le comte de
+Cagliostro, comme vous disiez tout &agrave; l'heure, soit! Le comte paiera pour
+lui, lorsque vous aurez pay&eacute; pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, monsieur, je ne l'accuse pas, hurla le gazetier, redoutant
+de se trouver pris entre les deux col&egrave;res de ces deux hommes, sans
+compter celle de Philippe qui p&acirc;lissait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la grille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, continua Charny, comme je vous tiens le premier, vous paierez le
+premier.</p>
+
+<p>Et il leva sa canne.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, si j'avais une &eacute;p&eacute;e, hurla le gazetier.</p>
+
+<p>Charny baissa sa canne.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Philippe, dit-il, pr&ecirc;tez votre &eacute;p&eacute;e &agrave; ce coquin, je vous
+prie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! point de cela, je ne pr&ecirc;te point une &eacute;p&eacute;e honn&ecirc;te &agrave; ce dr&ocirc;le;
+voici ma canne, si vous n'avez point assez de la v&ocirc;tre. Mais je ne puis
+consciencieusement faire autre chose pour lui et pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Corbleu! une canne, dit R&eacute;teau exasp&eacute;r&eacute;; savez-vous, monsieur, que je
+suis gentilhomme?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pr&ecirc;tez-moi votre &eacute;p&eacute;e, &agrave; moi, dit Charny en jetant la sienne
+aux pieds du gazetier, j'en serai quitte pour ne plus toucher &agrave;
+celle-ci.</p>
+
+<p>Et il jeta la sienne aux pieds de R&eacute;teau p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>Philippe n'avait plus d'objection &agrave; faire. Il tira son &eacute;p&eacute;e du fourreau
+et la passa &agrave; travers la grille &agrave; Charny.</p>
+
+<p>Charny la prit en saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es gentilhomme, dit-il en se retournant du c&ocirc;t&eacute; de R&eacute;teau, tu
+es gentilhomme et tu &eacute;cris sur la reine de France de pareilles
+infamies!... Eh bien! ramasse cette &eacute;p&eacute;e et prouve que tu es
+gentilhomme.</p>
+
+<p>Mais R&eacute;teau ne bougea point; on e&ucirc;t dit qu'il avait aussi peur de l'&eacute;p&eacute;e
+qui &eacute;tait &agrave; ses pieds que de la canne qui, un instant, avait &eacute;t&eacute;
+au-dessus de sa t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu! dit Philippe exasp&eacute;r&eacute;, ouvrez-moi donc cette grille.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, dit Charny, mais, vous en &ecirc;tes convenu, cet homme
+est &agrave; moi d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, h&acirc;tez-vous d'en finir, car j'ai, moi, h&acirc;te de commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Je devais &eacute;puiser tous les moyens avant d'en arriver &agrave; ce moyen
+extr&ecirc;me, dit Charny, car je trouve que les coups de canne co&ucirc;tent
+presque autant &agrave; donner qu'&agrave; recevoir; mais puisque bien d&eacute;cid&eacute;ment
+monsieur pr&eacute;f&egrave;re les coups de canne aux coups d'&eacute;p&eacute;e, soit, il sera
+servi &agrave; sa guise.</p>
+
+<p>&Agrave; peine ces mots &eacute;taient-ils achev&eacute;s, qu'un cri pouss&eacute; par R&eacute;teau
+annon&ccedil;a que Charny venait de joindre l'effet aux paroles. Cinq ou six
+coups vigoureusement appliqu&eacute;s, dont chacun tira un cri &eacute;quivalent &agrave; la
+douleur qu'il produisit, suivirent le premier.</p>
+
+<p>Ces cris attir&egrave;rent la vieille Aldegonde; mais Charny s'inqui&eacute;ta aussi
+peu de ses cris qu'il s'&eacute;tait inqui&eacute;t&eacute; de ceux de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Philippe, plac&eacute; comme Adam de l'autre c&ocirc;t&eacute; du paradis,
+se rongeait les doigts, faisant le man&egrave;ge de l'ours qui sent la chair
+fra&icirc;che en avant de ses barreaux.</p>
+
+<p>Enfin Charny s'arr&ecirc;ta, las d'avoir battu, et R&eacute;teau se prosterna, las
+d'&ecirc;tre ross&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;! dit Philippe, avez-vous fini, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Charny.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! maintenant, rendez-moi mon &eacute;p&eacute;e qui vous a &eacute;t&eacute; inutile, et
+ouvrez-moi, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! monsieur! implora R&eacute;teau qui voyait un d&eacute;fenseur dans
+l'homme qui avait termin&eacute; ses comptes avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez que je ne puis laisser Monsieur &agrave; la porte, dit Charny;
+je vais donc lui ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est un meurtre! cria R&eacute;teau; voyons, tuez-moi tout de suite d'un
+coup d'&eacute;p&eacute;e, et que ce soit fini.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maintenant, dit Charny, rassurez-vous, je crois que monsieur ne
+vous touchera m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez raison, dit avec un souverain m&eacute;pris Philippe qui venait
+d'entrer. Je n'ai garde. Vous avez &eacute;t&eacute; rou&eacute;, c'est bien, et, comme dit
+l'axiome l&eacute;gal: <i>Non bis in idem</i>. Mais il reste des num&eacute;ros de
+l'&eacute;dition, et ces num&eacute;ros, il est important de les d&eacute;truire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tr&egrave;s bien! dit Charny; voyez-vous que mieux vaut &ecirc;tre deux qu'un
+seul; j'eusse peut-&ecirc;tre oubli&eacute; cela; mais par quel hasard &eacute;tiez-vous
+donc &agrave; cette porte, monsieur de Taverney?</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit Philippe. Je me suis fait instruire dans le quartier des
+m&oelig;urs de ce coquin. J'ai appris qu'il avait l'habitude de fuir quand on
+lui serrait le bouton. Alors je me suis enquis de ses moyens de fuite,
+et j'ai pens&eacute; qu'en me pr&eacute;sentant par la porte d&eacute;rob&eacute;e au lieu de me
+pr&eacute;senter par la porte ordinaire, et qu'en refermant cette porte
+derri&egrave;re moi, je prendrais mon renard dans son terrier. La m&ecirc;me id&eacute;e de
+vengeance vous &eacute;tait venue: seulement, plus press&eacute; que moi, vous avez
+pris des informations moins compl&egrave;tes; vous &ecirc;tes entr&eacute; par la porte de
+tout le monde, et il allait vous &eacute;chapper, quand heureusement vous
+m'avez trouv&eacute; l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Et je m'en r&eacute;jouis! Venez, monsieur de Taverney... Ce dr&ocirc;le va nous
+conduire &agrave; sa presse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ma presse n'est pas ici, dit R&eacute;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Mensonge! s'&eacute;cria Charny mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'&eacute;cria Philippe, vous voyez bien qu'il a raison, les
+caract&egrave;res sont d&eacute;j&agrave; distribu&eacute;s: il n'y a plus que l'&eacute;dition. Or,
+l'&eacute;dition doit &ecirc;tre enti&egrave;re, sauf les mille vendus &agrave; M. de Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, il va d&eacute;chirer cette &eacute;dition devant nous.</p>
+
+<p>&mdash;Il va la br&ucirc;ler, c'est plus s&ucirc;r.</p>
+
+<p>Et Philippe, approuvant ce mode de satisfaction, poussa R&eacute;teau et le
+dirigea vers la boutique.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXXII" id="Chapitre_XXXII"></a><a href="#table_a">Chapitre XXXII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Comment deux amis deviennent ennemis</a></h3>
+
+
+<p>Cependant Aldegonde, ayant entendu crier son ma&icirc;tre et ayant trouv&eacute; la
+porte ferm&eacute;e, &eacute;tait all&eacute;e chercher la garde.</p>
+
+<p>Mais, avant qu'elle f&ucirc;t de retour, Philippe et Charny avaient eu le
+temps d'allumer un feu brillant avec les premiers num&eacute;ros de la gazette,
+puis d'y jeter lac&eacute;r&eacute;es successivement les autres feuilles, qui
+s'embrasaient &agrave; mesure qu'elles touchaient le rayon de la flamme.</p>
+
+<p>Les deux ex&eacute;cuteurs en &eacute;taient aux derniers num&eacute;ros, lorsque la garde
+parut derri&egrave;re Aldegonde, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la cour, et en m&ecirc;me temps que
+la garde cent polissons et autant de comm&egrave;res.</p>
+
+<p>Les premiers fusils frappaient la dalle du vestibule quand le dernier
+num&eacute;ro de la gazette commen&ccedil;ait &agrave; flamber.</p>
+
+<p>Heureusement Philippe et Charny connaissaient le chemin que leur avait
+imprudemment montr&eacute; R&eacute;teau; ils prirent donc le couloir secret,
+ferm&egrave;rent les verrous, franchirent la grille de la rue des
+Vieux-Augustins, ferm&egrave;rent la grille &agrave; double tour, et en jet&egrave;rent la
+clef dans le premier &eacute;gout qui se trouva l&agrave;.</p>
+
+<p>Pendant ce temps-l&agrave;, R&eacute;teau, devenu libre, criait &agrave; l'aide, au meurtre,
+&agrave; l'assassinat, et Aldegonde qui voyait les vitres s'enflammer aux
+reflets du papier br&ucirc;lant, criait au feu.</p>
+
+<p>Les fusiliers arriv&egrave;rent; mais comme ils trouv&egrave;rent les deux jeunes gens
+partis et le feu &eacute;teint, ils ne jug&egrave;rent pas &agrave; propos de pousser plus
+loin les recherches; ils laiss&egrave;rent R&eacute;teau se bassiner le dos avec de
+l'eau-de-vie camphr&eacute;e et retourn&egrave;rent au corps de garde.</p>
+
+<p>Mais la foule, toujours plus curieuse que la garde, s&eacute;journa jusqu'&agrave;
+pr&egrave;s de midi dans la cour de M. R&eacute;teau, esp&eacute;rant toujours que la sc&egrave;ne
+du matin se renouvellerait.</p>
+
+<p>Aldegonde, dans son d&eacute;sespoir, blasph&eacute;ma le nom de Marie-Antoinette en
+l'appelant l'Autrichienne, et b&eacute;nit celui de M. Cagliostro, en
+l'appelant le protecteur des lettres.</p>
+
+<p>Lorsque Taverney et Charny se trouv&egrave;rent dans la rue des
+Vieux-Augustins:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Charny, maintenant que notre ex&eacute;cution est finie,
+puis-je esp&eacute;rer que j'aurai le bonheur de vous &ecirc;tre bon &agrave; quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Mille gr&acirc;ces, monsieur, j'allais vous faire la m&ecirc;me question.</p>
+
+<p>&mdash;Merci; j'&eacute;tais venu pour affaires particuli&egrave;res qui vont me tenir &agrave;
+Paris probablement une partie de la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez donc que je prenne cong&eacute; de vous, et que je me f&eacute;licite de
+l'honneur et du bonheur que j'ai eu de vous rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous faire le m&ecirc;me compliment, et d'y ajouter tout
+mon d&eacute;sir que l'affaire pour laquelle vous &ecirc;tes venu se termine selon
+vos souhaits.</p>
+
+<p>Et les deux hommes se salu&egrave;rent avec un sourire et une courtoisie &agrave;
+travers lesquels il &eacute;tait facile de voir que, dans toutes les paroles
+qu'ils venaient d'&eacute;changer, les l&egrave;vres seules avaient &eacute;t&eacute; en jeu.</p>
+
+<p>En se quittant, tous deux se tourn&egrave;rent le dos, Philippe remontant vers
+les boulevards, Charny descendant du c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Tous deux se retourn&egrave;rent deux ou trois fois jusqu'&agrave; ce qu'ils se
+fussent perdus de vue. Et alors Charny, qui, ainsi que nous l'avons dit,
+&eacute;tait remont&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la rivi&egrave;re, prit la rue Beaurepaire, puis,
+apr&egrave;s la rue Beaurepaire, la rue du Renard, puis la rue du
+Grand-Hurleur, la rue Jean-Robert, la rue des Gravilliers, la rue
+Pastourelle, les rues d'Anjou, du Perche, Culture Sainte-Catherine, de
+Saint-Anastase et Saint-Louis.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; l&agrave;, il descendit la rue Saint-Louis et s'avan&ccedil;a vers la rue
+Neuve-Saint-Gilles.</p>
+
+<p>Mais &agrave; mesure qu'il approchait, son &oelig;il se fixait sur un jeune homme
+qui, de son c&ocirc;t&eacute;, remontait la rue Saint-Louis, et qu'il croyait
+reconna&icirc;tre. Deux ou trois fois il s'arr&ecirc;ta, doutant; mais bient&ocirc;t le
+doute disparut. Celui qui remontait &eacute;tait Philippe.</p>
+
+<p>Philippe qui, de son c&ocirc;t&eacute;, avait pris la rue Mauconseil, la rue aux
+Ours, la rue du Grenier-Saint-Lazare, la rue Michel-le-Comte, la rue des
+Vieilles-Audriettes, la rue de l'Homme-Arm&eacute;, la rue des Rosiers, &eacute;tait
+pass&eacute; devant l'h&ocirc;tel de Lamoignon, et enfin avait d&eacute;bouch&eacute; sur la rue
+Saint-Louis, &agrave; l'angle de la rue de l'&Eacute;gout Sainte Catherine.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se trouv&egrave;rent ensemble &agrave; l'entr&eacute;e de la rue Neuve
+Saint-Gilles.</p>
+
+<p>Tous deux s'arr&ecirc;t&egrave;rent et se regard&egrave;rent avec des yeux qui, cette fois,
+ne prenaient point la peine de cacher leur pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Chacun d'eux avait encore eu, cette fois, la m&ecirc;me pens&eacute;e; c'&eacute;tait de
+venir demander raison au comte de Cagliostro.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s l&agrave;, ni l'un ni l'autre ne pouvait douter du projet de celui en
+face duquel il se trouvait de nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Charny, dit Philippe, je vous ai laiss&eacute; le vendeur, vous
+pourriez bien me laisser l'acheteur. Je vous ai laiss&eacute; donner les coups
+de canne, laissez-moi donner les coups d'&eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit Charny, vous m'avez fait cette galanterie, je
+crois, parce que j'&eacute;tais arriv&eacute; le premier, et point pour autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais ici, dit Taverney, j'arrive en m&ecirc;me temps que vous, et, je
+vous le dis tout d'abord: ici je ne vous ferai point de concession.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous dit que je vous en demande, monsieur; je d&eacute;fendrai mon
+droit, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et selon vous, votre droit, monsieur de Charny?...</p>
+
+<p>&mdash;Est de faire br&ucirc;ler &agrave; M. de Cagliostro les mille exemplaires qu'il a
+achet&eacute;s &agrave; ce mis&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous rappellerez, monsieur, que c'est moi qui, le premier, ai eu
+l'id&eacute;e de les faire br&ucirc;ler rue Montorgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit, vous les avez fait br&ucirc;ler rue Montorgueil, je les ferai
+d&eacute;chirer, moi, rue Neuve-Saint-Gilles.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de vous dire que, tr&egrave;s s&eacute;rieusement, je
+d&eacute;sire avoir affaire le premier au comte de Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je puis faire pour vous, monsieur, c'est de m'en remettre
+au sort; je jetterai un louis en l'air, celui de nous deux qui gagnera
+aura la priorit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur; mais, en g&eacute;n&eacute;ral, j'ai peu de chance, et peut-&ecirc;tre
+serais je assez malheureux pour perdre.</p>
+
+<p>Et Philippe fit un pas en avant.</p>
+
+<p>Charny l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-il, un mot, et je crois que nous allons nous
+entendre.</p>
+
+<p>Philippe se retourna vivement. Il y avait dans la voix de Charny un
+accent de menace qui lui plaisait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, soit.</p>
+
+<p>&mdash;Si, pour aller demander satisfaction &agrave; M. de Cagliostro, nous passions
+par le bois de Boulogne, ce serait le plus long, je le sais bien; mais
+je crois que cela terminerait notre diff&eacute;rend. L'un de nous deux
+resterait probablement en route, et celui qui reviendrait n'aurait de
+compte &agrave; rendre &agrave; personne.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, monsieur, dit Philippe, vous allez au-devant de ma pens&eacute;e;
+oui, voil&agrave; en effet qui concilie tout. Voulez-vous me dire o&ugrave; nous nous
+retrouverons?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si ma soci&eacute;t&eacute; ne vous est pas trop insupportable, monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc?</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrions ne pas nous quitter. J'ai donn&eacute; ordre &agrave; ma voiture de
+venir m'attendre place Royale, et comme vous savez, c'est &agrave; deux pas
+d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous voudrez bien m'y donner une place.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, avec le plus grand plaisir.</p>
+
+<p>Et les deux jeunes gens, qui s'&eacute;taient sentis rivaux au premier coup
+d'&oelig;il, devenus ennemis &agrave; la premi&egrave;re occasion, se mirent &agrave; allonger le
+pas pour gagner la place Royale. Au coin de la rue du Pas-de-la-Mule,
+ils aper&ccedil;urent le carrosse de Charny.</p>
+
+<p>Celui-ci, sans se donner la peine d'aller plus loin, fit un signe au
+valet de pied. Le carrosse s'approcha. Charny invita Philippe &agrave; y
+prendre sa place. Et le carrosse partit dans la direction des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es.</p>
+
+<p>Avant de monter en voiture, Charny avait &eacute;crit deux mots sur ses
+tablettes, et fait porter ces mots par son valet de pied &agrave; son h&ocirc;tel de
+Paris.</p>
+
+<p>Les chevaux de M. de Charny &eacute;taient excellents; en moins d'une
+demi-heure ils furent au bois de Boulogne.</p>
+
+<p>Charny arr&ecirc;ta son cocher quand il eut trouv&eacute; dans le bois un endroit
+convenable.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait beau, l'air un peu vif, mais d&eacute;j&agrave; le soleil humait avec
+force le premier parfum des violettes et des jeunes pousses de sureaux
+aux bords des chemins et sous la lisi&egrave;re du bois.</p>
+
+<p>Sur les feuilles jaunies de l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, l'herbe montait
+orgueilleusement par&eacute;e de ses graines &agrave; panaches mouvants, les
+ravenelles d'or laissaient tomber leurs t&ecirc;tes parfum&eacute;es le long des
+vieux murs.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait un beau temps pour la promenade, n'est-ce pas, monsieur de
+Taverney? dit Charny.</p>
+
+<p>&mdash;Beau temps, oui, monsieur.</p>
+
+<p>Et tous deux descendaient.</p>
+
+<p>&mdash;Partez, Dauphin, dit Charny &agrave; son cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Taverney, peut-&ecirc;tre avez-vous tort de renvoyer votre
+carrosse, l'un de nous pourrait bien en avoir besoin pour s'en
+retourner.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, monsieur, le secret, dit Charny, le secret sur toute cette
+affaire; confi&eacute;e &agrave; un laquais, elle risque d'&ecirc;tre demain le sujet des
+conversations de tout Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera comme il vous plaira, monsieur; mais le dr&ocirc;le qui nous a
+amen&eacute;s sait certainement d&eacute;j&agrave; de quoi il s'agit. Ces esp&egrave;ces de gens
+connaissent trop les fa&ccedil;ons des gentilshommes pour ne pas se douter que,
+lorsqu'ils se font conduire au bois de Boulogne, de Vincennes ou de
+Satory, au train dont il nous a men&eacute;s, ce n'est point pour y faire une
+simple promenade. Ainsi, je le r&eacute;p&egrave;te, votre cocher sait d&eacute;j&agrave; &agrave; quoi
+s'en tenir. Maintenant, j'admets qu'il ne le sache pas. Il me verra ou
+vous verra bless&eacute;, tu&eacute; peut-&ecirc;tre, et ce sera bien assez pour qu'il
+comprenne, quoiqu'un peu tard. Ne vaut-il pas mieux le garder pour
+emmener celui de nous qui ne pourra pas revenir, que de rester, vous, ou
+de me laisser, moi, dans l'embarras de la solitude?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui avez raison, monsieur, r&eacute;pliqua Charny.</p>
+
+<p>Alors, se retournant vers le cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Dauphin, dit-il, arr&ecirc;tez, vous attendrez ici.</p>
+
+<p>Dauphin s'&eacute;tait dout&eacute; qu'on le rappellerait; il n'avait pas press&eacute; ses
+chevaux, et, par cons&eacute;quent, n'avait point d&eacute;pass&eacute; la port&eacute;e de la voix.</p>
+
+<p>Dauphin s'arr&ecirc;ta donc; et comme, ainsi que l'avait pr&eacute;vu Philippe, il se
+doutait de ce qui allait se passer, il s'accommoda sur son si&egrave;ge de
+fa&ccedil;on &agrave; voir, &agrave; travers les arbres encore d&eacute;garnis de feuilles, la sc&egrave;ne
+dont son ma&icirc;tre lui paraissait devoir &ecirc;tre un des acteurs.</p>
+
+<p>Cependant, peu &agrave; peu, Philippe et Charny gagn&egrave;rent dans le bois; au bout
+de cinq minutes, ils &eacute;taient perdus, ou &agrave; peu pr&egrave;s, dans la demi-teinte
+bleu&acirc;tre qui en estompait les horizons.</p>
+
+<p>Philippe, qui marchait le premier, rencontra une place s&egrave;che, dure sous
+le pied; elle pr&eacute;sentait un carr&eacute; long merveilleusement appropri&eacute; &agrave;
+l'objet qui amenait les deux jeunes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Sauf votre avis, monsieur de Charny, dit Philippe, il me semble que
+voil&agrave; un bon endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent, monsieur, r&eacute;pliqua Charny, en &ocirc;tant son habit.</p>
+
+<p>Philippe &ocirc;ta son habit &agrave; son tour, jeta son chapeau &agrave; terre, et d&eacute;gaina.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Charny dont l'&eacute;p&eacute;e &eacute;tait encore au fourreau, &agrave; tout
+autre qu'&agrave; vous, je dirais: &laquo;Chevalier, un mot, sinon d'excuse, du moins
+de douceur, et nous voil&agrave; bons amis...&raquo; mais, &agrave; vous, mais &agrave; un brave
+qui vient d'Am&eacute;rique, c'est-&agrave;-dire d'un pays o&ugrave; l'on se bat si bien, je
+ne puis...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, &agrave; tout autre r&eacute;pliqua Philippe, je dirais: &laquo;Monsieur, j'ai
+peut-&ecirc;tre eu vis-&agrave;-vis de vous l'apparence d'un tort&raquo;; mais &agrave; vous, mais
+&agrave; ce brave matin qui l'autre soir encore faisait l'admiration de toute
+la cour par un fait d'armes si glorieux; &agrave; vous, monsieur de Charny, je
+ne puis rien dire, sinon: &laquo;Monsieur le comte, faites-moi l'honneur de
+vous mettre en garde.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte salua et tira l'&eacute;p&eacute;e &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Charny, je crois que nous ne touchons ni l'un ni l'autre
+&agrave; la v&eacute;ritable cause de la querelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, comte, r&eacute;pliqua Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous me comprenez, au contraire, monsieur, et parfaitement m&ecirc;me;
+et, comme vous venez d'un pays o&ugrave; l'on ne sait pas mentir, vous avez
+rougi en me disant que vous ne me compreniez pas.</p>
+
+<p>&mdash;En garde! r&eacute;p&eacute;ta Philippe.</p>
+
+<p>Les fers se crois&egrave;rent.</p>
+
+<p>Aux premi&egrave;res passes, Philippe s'aper&ccedil;ut qu'il avait sur son adversaire
+une sup&eacute;riorit&eacute; marqu&eacute;e. Seulement, cette assurance, au lieu de lui
+donner une ardeur nouvelle, sembla le refroidir compl&egrave;tement.</p>
+
+<p>Cette sup&eacute;riorit&eacute;, laissant &agrave; Philippe tout son sang-froid, il en
+r&eacute;sulta que son jeu devint bient&ocirc;t aussi calme que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dans une
+salle d'armes, et, au lieu d'une &eacute;p&eacute;e, e&ucirc;t tenu un fleuret &agrave; la main.</p>
+
+<p>Mais Philippe se contentait de parer, et le combat durait depuis plus
+d'une minute qu'il n'avait pas encore port&eacute; un seul coup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me m&eacute;nagez, monsieur, dit Charny; puis-je vous demander &agrave; quel
+propos?</p>
+
+<p>Et masquant une feinte rapide, il se fendit &agrave; fond sur Philippe.</p>
+
+<p>Mais Philippe enveloppa l'&eacute;p&eacute;e de son adversaire dans un contre encore
+plus rapide que la feinte, et le coup se trouva par&eacute;.</p>
+
+<p>Quoique la parade de Taverney e&ucirc;t &eacute;cart&eacute; l'&eacute;p&eacute;e de Charny de la ligne,
+Taverney ne riposta point.</p>
+
+<p>Charny fit une reprise que Philippe &eacute;carta encore une fois, mais par une
+simple parade; Charny fut forc&eacute; de se relever rapidement.</p>
+
+<p>Charny &eacute;tait plus jeune, plus ardent surtout; il avait honte, en sentant
+bouillir son sang, du calme de son adversaire; il voulut le forcer &agrave;
+sortir de ce calme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais, monsieur, que nous n'avions touch&eacute; ni l'un ni l'autre
+&agrave; la v&eacute;ritable cause du duel.</p>
+
+<p>Philippe ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;La v&eacute;ritable cause, je vais vous la dire: vous m'avez cherch&eacute;
+querelle, car la querelle vient de vous; vous m'avez cherch&eacute; querelle
+par jalousie.</p>
+
+<p>Philippe resta muet.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Charny, s'animant en raison inverse du sang-froid de
+Philippe, quel jeu jouez-vous, monsieur de Taverney? Votre intention
+est-elle de me fatiguer la main? Ce serait un calcul indigne de vous.
+Morbleu! tuez-moi, si vous pouvez, mais au moins tuez-moi en pleine
+d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Philippe secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit-il, le reproche que vous me faites est m&eacute;rit&eacute;; je
+vous ai cherch&eacute; querelle, et j'ai eu tort.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit plus de cela, maintenant, monsieur; vous avez l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la
+main, servez-vous de votre &eacute;p&eacute;e pour autre chose que pour parer, ou, si
+vous ne m'attaquez pas mieux, d&eacute;fendez-vous moins.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Philippe, j'ai l'honneur de vous dire une seconde
+fois que j'ai eu tort et que je me repens.</p>
+
+<p>Mais Charny avait le sang trop enflamm&eacute; pour comprendre la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de
+son adversaire; il la prit &agrave; offense.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, je comprends; vous voulez faire de la magnanimit&eacute;
+vis-&agrave;-vis de moi. C'est cela, n'est-ce pas, chevalier? Ce soir ou demain
+vous comptez dire &agrave; quelques belles dames que vous m'avez amen&eacute; sur le
+terrain, et que l&agrave; vous m'avez donn&eacute; la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit Philippe, en v&eacute;rit&eacute; je crains que vous ne
+deveniez fou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vouliez tuer M. de Cagliostro pour plaire &agrave; la reine, n'est-ce
+pas, et, pour plaire plus s&ucirc;rement encore &agrave; la reine, moi aussi vous
+voulez me tuer, mais par le ridicule?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; un mot de trop, s'&eacute;cria Philippe en fron&ccedil;ant le sourcil; et
+ce mot me prouve que votre c&oelig;ur n'est pas si g&eacute;n&eacute;reux que je le
+croyais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! percez donc ce c&oelig;ur! dit Charny en se d&eacute;couvrant juste au
+moment o&ugrave; Philippe passait un d&eacute;gagement rapide et se fendait.</p>
+
+<p>L'&eacute;p&eacute;e glissa le long des c&ocirc;tes et ouvrit un sillon sanglant sous la
+chemise de toile fine.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit Charny, joyeux, je suis donc bless&eacute;! Maintenant, si je vous
+tue, j'aurai le beau r&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, d&eacute;cid&eacute;ment, dit Philippe, vous &ecirc;tes tout &agrave; fait fou, monsieur;
+vous ne me tuerez pas, et vous aurez un r&ocirc;le tout vulgaire; car vous
+serez bless&eacute; sans cause et sans profit, nul ne sachant pourquoi nous
+nous sommes battus.</p>
+
+<p>Charny poussa un coup droit si rapide que cette fois ce fut &agrave;
+grand-peine que Philippe arriva &agrave; temps &agrave; la parade; mais, en arrivant &agrave;
+la parade, il lia l'&eacute;p&eacute;e, et d'un vigoureux coup de fouet la fit sauter
+&agrave; dix pas de son adversaire.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t il s'&eacute;lan&ccedil;a sur l'&eacute;p&eacute;e qu'il brisa d'un coup de talon.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Charny, dit-il, vous n'aviez pas &agrave; me prouver que vous
+&ecirc;tes brave: vous me d&eacute;testez donc bien que vous avez mis cet acharnement
+&agrave; vous battre contre moi?</p>
+
+<p>Charny ne r&eacute;pondit pas; il p&acirc;lissait visiblement.</p>
+
+<p>Philippe le regarda pendant quelques secondes pour provoquer de sa part
+un aveu ou une d&eacute;n&eacute;gation.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monsieur le comte, dit-il, le sort en est jet&eacute;, nous sommes
+ennemis.</p>
+
+<p>Charny chancela. Philippe s'&eacute;lan&ccedil;a pour le soutenir; mais le comte
+repoussa sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-il, j'esp&egrave;re aller jusqu'&agrave; ma voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez au moins ce mouchoir pour &eacute;tancher le sang.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Et il prit le mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et mon bras, monsieur; au moindre obstacle que vous rencontrerez,
+chancelant comme vous &ecirc;tes, vous tomberez et votre chute vous sera une
+douleur inutile.</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;p&eacute;e n'a travers&eacute; que les chairs, dit Charny. Je ne sens rien dans
+la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'esp&egrave;re &ecirc;tre bient&ocirc;t gu&eacute;ri.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux encore, monsieur. Mais si vous h&acirc;tez de vos veux cette
+gu&eacute;rison pour recommencer ce combat, je vous pr&eacute;viens que vous
+retrouverez difficilement en moi un adversaire.</p>
+
+<p>Charny essaya de r&eacute;pondre, mais les paroles moururent sur ses l&egrave;vres; il
+chancela, et Philippe n'eut que le temps de le retenir entre ses bras.</p>
+
+<p>Alors il le souleva comme il e&ucirc;t fait d'un enfant, et le porta &agrave; moiti&eacute;
+&eacute;vanoui jusqu'&agrave; sa voiture.</p>
+
+<p>Il est vrai que Dauphin, ayant &agrave; travers les arbres vu ce qui se
+passait, abr&eacute;gea le chemin en venant au-devant de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>On d&eacute;posa Charny dans la voiture; il remercia Philippe d'un signe de
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Allez au pas, cocher, dit Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, monsieur? murmura le bless&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne vous inqui&eacute;tez pas de moi.</p>
+
+<p>Et saluant &agrave; son tour, il referma la porti&egrave;re.</p>
+
+<p>Philippe regarda le carrosse s'&eacute;loigner lentement; puis le carrosse
+ayant disparu au d&eacute;tour d'une all&eacute;e, il prit lui-m&ecirc;me la route qui
+devait le ramener &agrave; Paris par le chemin le plus court.</p>
+
+<p>Puis, se retournant une derni&egrave;re fois, et apercevant le carrosse qui, au
+lieu de revenir comme lui vers Paris, tournait du c&ocirc;t&eacute; de Versailles et
+se perdait dans les arbres, il pronon&ccedil;a ces trois mots, mots
+profond&eacute;ment arrach&eacute;s de son c&oelig;ur apr&egrave;s une profonde m&eacute;ditation:</p>
+
+<p>&mdash;Elle le plaindra!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXXIII" id="Chapitre_XXXIII"></a><a href="#table_a">Chapitre XXXIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">La maison de la rue Neuve-Saint-Gilles</a></h3>
+
+
+<p>&Agrave; la porte du garde, Philippe trouva un carrosse de louage et sauta
+dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Rue Neuve-Saint-Gilles, dit-il au cocher, et vivement.</p>
+
+<p>Un homme qui vient de se battre et qui a conserv&eacute; un air vainqueur, un
+homme vigoureux dont la taille annonce la noblesse, un homme v&ecirc;tu en
+bourgeois et dont la tournure d&eacute;nonce un militaire, c'&eacute;tait plus qu'il
+n'en fallait pour stimuler le brave homme, dont le fouet, s'il n'&eacute;tait
+pas comme le trident de Neptune le sceptre du monde, n'en &eacute;tait pas
+moins pour Philippe un sceptre tr&egrave;s important.</p>
+
+<p>L'autom&eacute;don &agrave; vingt-quatre sous d&eacute;vora donc l'espace et apporta Philippe
+tout fr&eacute;missant rue Saint-Gilles, &agrave; l'h&ocirc;tel du comte de Cagliostro.</p>
+
+<p>L'h&ocirc;tel &eacute;tait d'une grande simplicit&eacute; ext&eacute;rieure, d'une grande majest&eacute;
+de lignes, comme la plupart des b&acirc;timents &eacute;lev&eacute;s sous Louis XIV, apr&egrave;s
+les concetti de marbre ou de brique entass&eacute;s par le r&egrave;gne de Louis XIII
+sur la Renaissance.</p>
+
+<p>Un vaste carrosse, attel&eacute; de deux bons chevaux, se balan&ccedil;ait sur ses
+moelleux ressorts, dans une vaste cour d'honneur.</p>
+
+<p>Le cocher, sur son si&egrave;ge, dormait dans sa vaste houppelande fourr&eacute;e de
+renard; deux valets, dont l'un portait un couteau de chasse, arpentaient
+silencieusement le perron.</p>
+
+<p>&Agrave; part ces personnages agissants, nul sympt&ocirc;me d'existence
+n'apparaissait dans l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Le fiacre de Philippe ayant re&ccedil;u l'ordre d'entrer, tout fiacre qu'il
+&eacute;tait, h&eacute;la le suisse, qui fit aussit&ocirc;t crier les gonds de la porte
+massive.</p>
+
+<p>Philippe sauta &agrave; terre, s'&eacute;lan&ccedil;a vers le perron, et s'adressant aux deux
+valets &agrave; la fois:</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte de Cagliostro? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte va sortir, r&eacute;pondit un des valets.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, raison de plus pour que je me h&acirc;te, dit Philippe, car j'ai
+besoin de lui parler avant qu'il sorte. Annoncez le chevalier Philippe
+de Taverney.</p>
+
+<p>Et il suivit le laquais d'un pas si press&eacute; qu'il arriva en m&ecirc;me temps
+que lui au salon.</p>
+
+<p>&mdash;Le chevalier Philippe de Taverney! r&eacute;p&eacute;ta apr&egrave;s le valet une voix m&acirc;le
+et douce &agrave; la fois. Faites entrer.</p>
+
+<p>Philippe entra sous l'influence d'une certaine &eacute;motion que cette voix si
+calme avait fait na&icirc;tre en lui.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, monsieur, dit le chevalier en saluant un homme de grande
+taille, d'une vigueur et d'une fra&icirc;cheur peu communes, et qui n'&eacute;tait
+autre que le personnage qui nous est d&eacute;j&agrave; successivement apparu &agrave; la
+table du mar&eacute;chal de Richelieu, au baquet de Mesmer, dans la chambre de
+Mlle Oliva et au bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Vous excuser, monsieur! Et de quoi? r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de ce que je vais vous emp&ecirc;cher de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Il e&ucirc;t fallu vous excuser si vous &eacute;tiez venu plus tard, chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous attendais.</p>
+
+<p>Philippe fron&ccedil;a le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous m'attendiez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'avais &eacute;t&eacute; pr&eacute;venu de votre visite.</p>
+
+<p>&mdash;De ma visite, &agrave; moi, vous &eacute;tiez pr&eacute;venu?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, depuis deux heures. Il doit y avoir une heure ou deux,
+n'est-ce pas, que vous vouliez venir ici, lorsqu'un accident ind&eacute;pendant
+de votre volont&eacute; vous a forc&eacute; de retarder l'ex&eacute;cution de ce projet?</p>
+
+<p>Philippe serra les poings; il sentait que cet homme prenait une &eacute;trange
+influence sur lui.</p>
+
+<p>Mais lui, sans s'apercevoir le moins du monde des mouvements nerveux qui
+agitaient Philippe:</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous donc, monsieur de Taverney, dit-il, je vous en prie.</p>
+
+<p>Et il avan&ccedil;a &agrave; Philippe un fauteuil plac&eacute; devant la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fauteuil avait &eacute;t&eacute; mis l&agrave; pour vous, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&ecirc;ve de plaisanteries, monsieur le comte, r&eacute;pliqua Philippe d'une
+voix qu'il essayait de rendre aussi calme que celle de son h&ocirc;te, mais de
+laquelle cependant il ne pouvait faire dispara&icirc;tre un l&eacute;ger tremblement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne plaisante pas, monsieur; je vous attendais, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tr&ecirc;ve de charlatanisme, monsieur; si vous &ecirc;tes devin, je ne
+suis pas venu pour mettre &agrave; l'&eacute;preuve votre science divinatoire; si vous
+&ecirc;tes devin, tant mieux pour vous, car vous savez d&eacute;j&agrave; ce que je viens
+vous dire, et vous pouvez &agrave; l'avance vous mettre &agrave; l'abri.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'abri... reprit le comte avec un singulier sourire, et &agrave; l'abri de
+quoi, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Devinez, puisque vous &ecirc;tes devin.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Pour vous faire plaisir, je vais vous &eacute;pargner la peine de
+m'exposer le motif de votre visite: vous venez me chercher une querelle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous savez &agrave; quel propos? s'&eacute;cria Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos de la reine. &Agrave; pr&eacute;sent, monsieur, &agrave; votre tour. Continuez, je
+vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>Et ces derniers mots furent prononc&eacute;s, non plus avec l'accent courtois
+de l'h&ocirc;te, mais avec le ton sec et froid de l'adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, monsieur, dit Philippe, et j'aime mieux cela.</p>
+
+<p>&mdash;La chose tombe &agrave; merveille, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il existe un certain pamphlet...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a beaucoup de pamphlets, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Publi&eacute; par un certain gazetier...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a beaucoup de gazetiers.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez; ce pamphlet... nous nous occuperons du gazetier plus tard.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de vous dire, monsieur, interrompit Cagliostro avec un
+sourire, que vous vous en &ecirc;tes d&eacute;j&agrave; occup&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien; je disais donc qu'il y avait un certain pamphlet dirig&eacute;
+contre la reine.</p>
+
+<p>Cagliostro fit un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez, ce pamphlet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez m&ecirc;me achet&eacute; mille exemplaires.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le nie pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ces mille exemplaires, fort heureusement, ne sont pas parvenus entre
+vos mains?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous fait penser cela, monsieur? dit Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai rencontr&eacute; le commissionnaire qui emportait le ballot,
+c'est que je l'ai pay&eacute;, c'est que je l'ai dirig&eacute; chez moi, o&ugrave; mon
+domestique, pr&eacute;venu d'avance, a d&ucirc; le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne faites-vous pas vous-m&ecirc;me vos affaires jusqu'au bout?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire qu'elles seraient mieux faites.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point fait mes affaires jusqu'au bout, parce que, tandis que
+mon domestique &eacute;tait occup&eacute; de soustraire &agrave; votre singuli&egrave;re bibliomanie
+ces mille exemplaires, moi je d&eacute;truisais le reste de l'&eacute;dition.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous &ecirc;tes s&ucirc;r que les mille exemplaires qui m'&eacute;taient destin&eacute;s
+sont chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, dit Taverney, avec un serrement de c&oelig;ur, et pourquoi
+n'y seraient-ils pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, parce qu'ils sont ici, dit tranquillement le comte en s'adossant
+&agrave; la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Philippe fit un geste mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez, dit le comte, aussi flegmatique que Nestor, vous
+croyez que moi, un devin, comme vous dites, je me laisserai jouer ainsi?
+Vous avez cru avoir une id&eacute;e en soudoyant le commissionnaire, n'est-ce
+pas? Eh bien! j'ai un intendant, moi; mon intendant a eu aussi une id&eacute;e.
+Je le paie pour cela, il a devin&eacute;; c'est tout naturel que l'intendant
+d'un devin devine, il a devin&eacute; que vous viendriez chez le gazetier, que
+vous rencontreriez le commissionnaire, que vous soudoieriez le
+commissionnaire; il l'a donc suivi, il l'a menac&eacute; de lui faire rendre
+l'or que vous lui aviez donn&eacute;: l'homme a eu peur, et au lieu de
+continuer son chemin vers votre h&ocirc;tel, il a suivi mon intendant ici.
+Vous en doutez?</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Vide pedes, vide manus</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>! a dit J&eacute;sus &agrave; saint Thomas. Je vous
+dirai, &agrave; vous, monsieur de Taverney: voyez l'armoire, et palpez les
+brochures.</p>
+
+<p>Et, en disant ces mots, il ouvrit un meuble de ch&ecirc;ne admirablement
+sculpt&eacute;; et, dans le casier principal, il montra au chevalier p&acirc;lissant
+les mille exemplaires de la brochure encore impr&eacute;gn&eacute;s de cette odeur
+moisie du papier humide.</p>
+
+<p>Philippe s'approcha du comte. Celui-ci ne bougea point, quoique
+l'attitude du chevalier f&ucirc;t des plus mena&ccedil;antes.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Philippe, vous me paraissez &ecirc;tre un homme courageux; je
+vous somme de me rendre raison l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de quoi? demanda Cagliostro.</p>
+
+<p>&mdash;De l'insulte faite &agrave; la reine, insulte dont vous vous rendez complice
+en d&eacute;tenant ne f&ucirc;t-ce qu'un exemplaire de cette feuille.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Cagliostro sans changer de posture, vous &ecirc;tes, en
+v&eacute;rit&eacute;, dans une erreur qui me fait peine. J'aime les nouveaut&eacute;s, les
+bruits scandaleux, les choses &eacute;ph&eacute;m&egrave;res. Je collectionne, afin de me
+souvenir plus tard de mille choses que j'oublierais sans cette
+pr&eacute;caution. J'ai achet&eacute; cette gazette; en quoi voyez-vous que j'aie
+insult&eacute; quelqu'un en l'achetant?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez insult&eacute;, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi! moi, monsieur! comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne comprends pas, sur l'honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comment mettez-vous, je vous le demande, une pareille insistance
+&agrave; acheter une si hideuse brochure?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai dit, la manie des collections.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on est homme d'honneur, monsieur, on ne collectionne pas des
+infamies.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez, monsieur; mais je ne suis pas de votre avis sur la
+qualification de cette brochure: c'est un pamphlet peut-&ecirc;tre, mais ce
+n'est pas une infamie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avouerez, au moins, que c'est un mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez encore, monsieur, car Sa Majest&eacute; la reine a &eacute;t&eacute; au
+baquet de Mesmer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire que j'en ai menti?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas le dire, je le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! puisqu'il en est ainsi, je vous r&eacute;pondrai par un seul mot: je
+l'ai vue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez vue?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous vois, monsieur.</p>
+
+<p>Philippe regarda son interlocuteur en face. Il voulut lutter avec son
+regard si franc, si noble, si beau, contre le regard lumineux de
+Cagliostro; mais cette lutte finit par le fatiguer, il d&eacute;tourna la vue
+en s'&eacute;criant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je n'en persiste pas moins &agrave; dire que vous mentez.</p>
+
+<p>Cagliostro haussa les &eacute;paules, comme il e&ucirc;t fait &agrave; l'insulte d'un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'entendez-vous pas? dit sourdement Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, monsieur, je n'ai pas perdu une parole de ce que vous
+dites.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ne savez-vous pas ce que vaut un d&eacute;menti?</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur, r&eacute;pondit Cagliostro; il y a m&ecirc;me un proverbe en France
+qui dit qu'un d&eacute;menti vaut un soufflet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je m'&eacute;tonne d'une chose.</p>
+
+<p>&mdash;De laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est de n'avoir pas encore vu votre main se lever sur mon visage,
+puisque vous &ecirc;tes gentilhomme, puisque vous connaissez le proverbe
+fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de me faire gentilhomme et de m'apprendre le proverbe fran&ccedil;ais,
+Dieu m'a fait homme et m'a dit d'aimer mon semblable.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur, vous me refusez satisfaction l'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne paie que ce que je dois.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous me donnerez satisfaction d'une autre mani&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous traiterai pas plus mal qu'un homme de noblesse n'en doit
+traiter un autre; seulement, j'exigerai que vous br&ucirc;liez en ma pr&eacute;sence
+tous les exemplaires qui sont dans l'armoire.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous refuserai.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;fl&eacute;chissez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est r&eacute;fl&eacute;chi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez m'exposer &agrave; prendre avec vous le parti que j'ai pris avec
+le gazetier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! des coups de canne, dit Cagliostro en riant et sans remuer plus
+que n'e&ucirc;t fait une statue.</p>
+
+<p>&mdash;Ni plus ni moins, monsieur; oh! vous n'appellerez pas vos gens.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? allons donc; et pourquoi appellerais-je mes gens? Cela ne les
+regarde pas; je ferai bien mes affaires moi-m&ecirc;me. Je suis plus fort que
+vous. Vous doutez? Je vous le jure. Ainsi, r&eacute;fl&eacute;chissez &agrave; votre tour.
+Vous allez vous approcher de moi avec votre canne? Je vous prendrai par
+le cou et par l'&eacute;chine, et je vous jetterai &agrave; dix pas de moi, et cela,
+entendez-vous bien, autant de fois que vous essaierez de revenir sur
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Jeu de lord anglais, c'est-&agrave;-dire jeu de crocheteur. Eh bien! soit,
+monsieur l'Hercule, j'accepte.</p>
+
+<p>Et Philippe, ivre de fureur, se jeta sur Cagliostro, qui tout &agrave; coup
+raidit ses bras comme deux crampons d'acier, saisit le chevalier &agrave; la
+gorge et &agrave; la ceinture, et le lan&ccedil;a tout &eacute;tourdi sur une pile de
+coussins &eacute;pais qui garnissait un sofa dans l'angle du salon.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s ce tour de force prodigieux, il se remit devant la chemin&eacute;e,
+dans la m&ecirc;me posture, et comme si rien ne s'&eacute;tait pass&eacute;.</p>
+
+<p>Philippe s'&eacute;tait relev&eacute;, p&acirc;le et &eacute;cumant, mais la r&eacute;action d'un froid
+raisonnement vint soudain lui rendre ses facult&eacute;s morales.</p>
+
+<p>Il se redressa, ajusta son habit et ses manchettes, puis d'une voix
+sinistre:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes en effet fort comme quatre hommes, monsieur, dit le
+chevalier; mais vous avez la logique moins nerveuse que le poignet. En
+me traitant comme vous venez de le faire, vous avez oubli&eacute; que vaincu,
+humili&eacute;, &agrave; jamais votre ennemi, je venais d'acqu&eacute;rir le droit de vous
+dire: &laquo;L'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, comte, ou je vous tue.&raquo;</p>
+
+<p>Cagliostro ne bougea point.</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main, vous dis-je, ou vous &ecirc;tes mort, continua Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas encore assez pr&egrave;s de moi, monsieur, pour que je vous
+traite comme la premi&egrave;re fois, r&eacute;pliqua le comte, et je ne m'exposerai
+pas &agrave; &ecirc;tre bless&eacute; par vous, tu&eacute; m&ecirc;me, comme ce pauvre Gilbert.</p>
+
+<p>&mdash;Gilbert? s'&eacute;cria Philippe chancelant, quel nom avez-vous prononc&eacute;
+l&agrave;?...</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement que vous n'avez pas un fusil, cette fois, mais une &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, s'&eacute;cria Philippe, vous avez prononc&eacute; un nom...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'est-ce pas? qui a &eacute;veill&eacute; un terrible &eacute;cho dans vos souvenirs.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Un nom que vous croyiez n'entendre jamais; car vous &eacute;tiez seul avec le
+pauvre enfant dans cette grotte des A&ccedil;ores, n'est-ce pas, quand vous
+l'avez assassin&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit Philippe, d&eacute;fendez-vous! d&eacute;fendez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous saviez, dit Cagliostro en regardant Philippe, si vous saviez
+comme il serait facile de vous faire tomber l'&eacute;p&eacute;e des mains.</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre &eacute;p&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, d'abord avec mon &eacute;p&eacute;e, si je voulais.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons... voyons donc!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne m'y hasarderai pas; j'ai un moyen plus s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;p&eacute;e &agrave; la main! pour la derni&egrave;re fois, ou vous &ecirc;tes mort, s'&eacute;cria
+Philippe en bondissant vers le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais celui-ci, menac&eacute; cette fois par la pointe de l'&eacute;p&eacute;e distante de
+trois pouces &agrave; peine de sa poitrine, prit dans sa poche un petit flacon
+qu'il d&eacute;boucha, et en jeta le contenu au visage de Philippe.</p>
+
+<p>&Agrave; peine la liqueur eut-elle touch&eacute; le chevalier, que celui-ci chancela,
+laissa &eacute;chapper son &eacute;p&eacute;e, tourna sur lui-m&ecirc;me et, tombant sur les
+genoux, comme si ses jambes eussent perdu la force de le soutenir,
+pendant quelques secondes perdit absolument l'usage de ses sens.</p>
+
+<p>Cagliostro l'emp&ecirc;cha de tomber &agrave; terre tout &agrave; fait, le soutint, lui
+remit son &eacute;p&eacute;e au fourreau, l'assit sur un fauteuil, attendit que sa
+raison f&ucirc;t parfaitement revenue, et alors:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus &agrave; votre &acirc;ge, chevalier, qu'on fait des folies, dit-il;
+cessez donc d'&ecirc;tre fou comme un enfant, et &eacute;coutez-moi.</p>
+
+<p>Philippe se secoua, se raidit, chassa la terreur qui envahissait son
+cerveau, et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, monsieur; est-ce donc l&agrave; ce que vous appelez des armes
+de gentilhomme?</p>
+
+<p>Cagliostro haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Vous r&eacute;p&eacute;tez toujours la m&ecirc;me phrase, dit-il. Quand nous autres, gens
+de noblesse, nous avons ouvert largement notre bouche pour laisser
+passer le mot: gentilhomme, tout est dit. Qu'appelez-vous une arme de
+gentilhomme, voyons? Est-ce votre &eacute;p&eacute;e, qui vous a si mal servi contre
+moi? Est-ce votre fusil, qui vous a si bien servi contre Gilbert? Qui
+fait les hommes sup&eacute;rieurs, chevalier? Croyez-vous que ce soit ce mot
+sonore: gentilhomme? Non. C'est la raison d'abord, la force ensuite, la
+science enfin. Eh bien! j'ai us&eacute; de tout cela vis-&agrave;-vis de vous; avec ma
+raison, j'ai brav&eacute; vos injures, croyant vous amener &agrave; m'&eacute;couter; avec ma
+force, j'ai brav&eacute; votre force; avec ma science, j'ai &eacute;teint &agrave; la fois
+vos forces physiques et morales; il me reste maintenant &agrave; vous prouver
+que vous avez commis deux fautes en venant ici la menace &agrave; la bouche.
+Voulez-vous me faire l'honneur de m'&eacute;couter?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez an&eacute;anti, dit Philippe, je ne puis faire un mouvement; vous
+vous &ecirc;tes rendu ma&icirc;tre de mes muscles, de ma pens&eacute;e, et puis vous venez
+me demander de vous &eacute;couter quand je ne puis faire autrement?</p>
+
+<p>Alors Cagliostro prit un petit flacon d'or que tenait sur la chemin&eacute;e un
+Esculape de bronze.</p>
+
+<p>&mdash;Respirez ce flacon, chevalier, dit-il avec une douceur pleine de
+noblesse.</p>
+
+<p>Philippe ob&eacute;it; les vapeurs qui obscurcissaient son cerveau se
+dissip&egrave;rent, et il lui semblait que le soleil, descendant dans les
+parois de son cr&acirc;ne, en illuminait toutes les id&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je renais! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous sentez bien, c'est-&agrave;-dire libre et fort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la m&eacute;moire du pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et comme j'ai affaire &agrave; un homme de c&oelig;ur, qui a de l'esprit, cette
+m&eacute;moire qui vous revient me donne tout avantage dans ce qui s'est pass&eacute;
+entre nous.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Philippe, car j'agissais en vertu d'un principe sacr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que faisiez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;fendais la monarchie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, vous d&eacute;fendiez la monarchie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, un homme qui est all&eacute; en Am&eacute;rique d&eacute;fendre la r&eacute;publique! Eh!
+mon Dieu! soyez donc franc, ou ce n'est pas la r&eacute;publique que vous
+d&eacute;fendiez l&agrave; bas, ou ce n'est pas la monarchie que vous d&eacute;fendez ici.</p>
+
+<p>Philippe baissa les yeux; un immense sanglot faillit lui briser le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Aimez, continua Cagliostro, aimez ceux qui vous d&eacute;daignent; aimez ceux
+qui vous oublient; aimez ceux qui vous trompent: c'est le propre des
+grandes &acirc;mes d'&ecirc;tre trahies dans leurs grandes affections; c'est la loi
+de J&eacute;sus de rendre le bien pour le mal. Vous &ecirc;tes chr&eacute;tien, monsieur de
+Taverney?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! s'&eacute;cria Philippe effray&eacute; de voir Cagliostro lire ainsi dans
+le pr&eacute;sent et dans le pass&eacute;, pas un mot de plus; car si je ne d&eacute;fendais
+pas la royaut&eacute;, je d&eacute;fendais la reine, c'est-&agrave;-dire une femme
+respectable, innocente; respectable encore quand elle ne le serait plus,
+car c'est une loi divine que de d&eacute;fendre les faibles.</p>
+
+<p>&mdash;Les faibles! une reine, vous appelez cela un &ecirc;tre faible? Celle devant
+qui vingt-huit millions d'&ecirc;tre vivants et pensants plient le genou et la
+t&ecirc;te, allons donc!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, on la calomnie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le croire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pensez que c'est votre droit?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon droit, &agrave; moi, est de croire le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous agissez comme un mauvais g&eacute;nie.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous l'a dit? s'&eacute;cria Cagliostro, dont l'&oelig;il &eacute;tincela tout &agrave; coup
+et inonda Philippe de sueur. D'o&ugrave; vous vient cette t&eacute;m&eacute;rit&eacute; de penser
+que vous avez raison, que moi j'ai tort? D'o&ugrave; vous vient cette audace de
+pr&eacute;f&eacute;rer votre principe au mien? Vous d&eacute;fendez la royaut&eacute;, vous; eh
+bien! si je d&eacute;fendais l'humanit&eacute;, moi? Vous dites: &laquo;Rendez &agrave; C&eacute;sar ce
+qui appartient &agrave; C&eacute;sar&raquo;; je vous dis: &laquo;Rendez &agrave; Dieu ce qui appartient &agrave;
+Dieu.&raquo; R&eacute;publicain de l'Am&eacute;rique! chevalier de l'ordre de Cincinnatus!
+je vous rappelle &agrave; l'amour des hommes, &agrave; l'amour de l'&eacute;galit&eacute;. Vous
+marchez sur les peuples pour baiser les mains des reines, vous; moi, je
+foule aux pieds les reines pour &eacute;lever les peuples d'un degr&eacute;. Je ne
+vous trouble pas dans vos adorations, ne me troublez pas dans mon
+travail. Je vous laisse le grand jour, le soleil des cieux et le soleil
+des cours; laissez-moi l'ombre et la solitude. Vous comprenez la force
+de mon langage, n'est-ce pas, comme vous avez compris tout &agrave; l'heure la
+force de mon individualit&eacute;? Vous me disiez: &laquo;Meurs, toi qui as offens&eacute;
+l'objet de mon culte&raquo;; je vous dis, moi: &laquo;Vis, toi qui combats mes
+adorations&raquo;; et si je vous dis cela, c'est que je me sens tellement fort
+avec mon principe, que ni vous, ni les v&ocirc;tres, quelques efforts que vous
+fassiez, ne retarderez ma marche un seul instant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous m'&eacute;pouvantez, dit Philippe. Le premier peut-&ecirc;tre dans
+ce pays j'entrevois, gr&acirc;ce &agrave; vous, le fond d'un ab&icirc;me o&ugrave; court la
+royaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez prudent, alors, si vous avez vu le pr&eacute;cipice.</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui me dites cela, r&eacute;pliqua Philippe, &eacute;mu du ton paternel avec
+lequel Cagliostro lui avait parl&eacute;; vous qui me r&eacute;v&eacute;lez des secrets si
+terribles; vous manquez encore de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, car vous savez bien que je
+me jetterai dans le gouffre avant d'y voir tomber ceux que je d&eacute;fends.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc, je vous aurai pr&eacute;venu, et, comme le pr&eacute;fet de Tib&egrave;re,
+je me laverai les mains, monsieur de Taverney.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, moi! s'&eacute;cria Philippe en courant &agrave; Cagliostro avec une
+ardeur f&eacute;brile, moi qui ne suis qu'un homme faible et inf&eacute;rieur &agrave; vous,
+j'userai envers vous des armes du faible, je vous aborderai l'&oelig;il
+humide, la voix tremblante, les mains jointes; je vous supplierai de
+m'accorder pour cette fois, du moins, la gr&acirc;ce de ceux que vous
+poursuivez. Je vous demanderai pour moi, pour moi, entendez-vous, pour
+moi qui ne puis, je ne sais pourquoi, m'habituer &agrave; voir en vous un
+ennemi, je vous attendrirai, je vous convaincrai, j'obtiendrai enfin que
+vous ne laissiez pas derri&egrave;re moi le remords d'avoir vu la perte de
+cette pauvre reine et de ne l'avoir pas conjur&eacute;e. Enfin, monsieur,
+j'obtiendrai, n'est-ce pas, que vous d&eacute;truisiez ce pamphlet qui fera
+pleurer une femme; je l'obtiendrai de vous, ou, sur mon honneur, sur cet
+amour fatal que vous connaissez si bien, avec cette &eacute;p&eacute;e impuissante
+contre vous, je me percerai le c&oelig;ur &agrave; vos pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura Cagliostro en regardant Philippe avec des yeux pleins
+d'une &eacute;loquente douleur; ah! que ne sont-ils tous comme vous &ecirc;tes, je
+serais &agrave; eux, et ils ne p&eacute;riraient pas!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, monsieur, je vous en prie, r&eacute;pondez &agrave; ma demande, supplia
+Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez, dit Cagliostro apr&egrave;s un silence, comptez si les mille
+exemplaires sont bien l&agrave;, et br&ucirc;lez-les vous-m&ecirc;me jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>Philippe sentit que son c&oelig;ur montait &agrave; ses l&egrave;vres; il courut &agrave;
+l'armoire, en tira les brochures, les jeta au feu et serrant avec
+effusion la main de Cagliostro:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, adieu, monsieur, dit-il, cent fois merci de ce que vous avez
+fait pour moi.</p>
+
+<p>Et il partit.</p>
+
+<p>&mdash;Je devais au fr&egrave;re, dit Cagliostro en le voyant s'&eacute;loigner, cette
+compensation pour ce qu'a endur&eacute; la s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Puis, haussant la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Mes chevaux!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXXIV" id="Chapitre_XXXIV"></a><a href="#table_a">Chapitre XXXIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">La t&ecirc;te de la famille de Taverney</a></h3>
+
+
+<p>Pendant que ces choses se passaient rue Neuve-Saint-Gilles, M. de
+Taverney le p&egrave;re se promenait dans son jardin, suivi de deux laquais qui
+roulaient un fauteuil.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; Versailles, il y a peut-&ecirc;tre encore aujourd'hui, de ces
+vieux h&ocirc;tels avec des jardins fran&ccedil;ais qui, par une imitation servile
+des go&ucirc;ts et des id&eacute;es du ma&icirc;tre, rappelaient en petit le Versailles de
+Le N&ocirc;tre et de Mansard.</p>
+
+<p>Plusieurs courtisans, M. de la Feuillade en dut &ecirc;tre le mod&egrave;le,
+s'&eacute;taient fait construire en raccourci une orangerie souterraine, une
+pi&egrave;ce d'eau des Suisses et des bains d'Apollon.</p>
+
+<p>Il y avait aussi la cour d'honneur et les Trianons, le tout sur une
+&eacute;chelle au cinq centi&egrave;me: chaque bassin &eacute;tait repr&eacute;sent&eacute; par un seau
+d'eau.</p>
+
+<p>M. de Taverney en avait fait autant depuis que Sa Majest&eacute; Louis XV avait
+adopt&eacute; les Trianons. La maison de Versailles avait eu ses Trianons, ses
+vergers et ses parterres. Depuis que Sa Majest&eacute; Louis XVI avait eu ses
+ateliers de serrurerie et ses tours, Monsieur de Taverney avait sa forge
+et ses copeaux. Depuis que Marie-Antoinette avait dessin&eacute; des jardins
+anglais, des rivi&egrave;res artificielles, des prairies et des ch&acirc;lets, M. de
+Taverney avait fait dans un coin de son jardin un petit Trianon pour des
+poup&eacute;es et une rivi&egrave;re pour des canetons.</p>
+
+<p>Cependant, au moment o&ugrave; nous le prenons, il humait le soleil dans la
+seule all&eacute;e du grand si&egrave;cle qui lui rest&acirc;t: all&eacute;e de tilleuls aux longs
+filets rouges comme du fil de fer sortant du feu. Il marchait &agrave; petits
+pas, les mains dans son manchon, et toutes les cinq minutes le fauteuil
+roul&eacute; par les valets s'approchait pour lui offrir le repos apr&egrave;s
+l'exercice.</p>
+
+<p>Il savourait ce repos et clignotait au grand soleil, lorsque de la
+maison un portier accourut en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le chevalier!</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! dit le vieillard avec une joie orgueilleuse.</p>
+
+<p>Puis, se retournant et apercevant Philippe qui suivait le portier:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher chevalier, dit-il.</p>
+
+<p>Et, du geste, il cong&eacute;dia le laquais.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Philippe, viens, continua le baron, tu arrives &agrave; propos, j'ai
+l'esprit plein de joyeuses id&eacute;es. Eh! quelle mine tu fais... Tu boudes.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur, non.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais d&eacute;j&agrave; le r&eacute;sultat de l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;De quelle affaire?</p>
+
+<p>Le vieillard se retourna, comme pour voir si on l'&eacute;coutait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez parler, monsieur, nul n'&eacute;coute, dit le chevalier.</p>
+
+<p>&mdash;Je te parle de l'affaire du bal.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends encore moins.</p>
+
+<p>&mdash;Du bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>Philippe rougit, le malin vieillard s'en aper&ccedil;ut.</p>
+
+<p>&mdash;Imprudent, dit-il, tu fais comme les mauvais marins; d&egrave;s qu'ils ont le
+vent favorable, ils enflent toutes les voiles. Allons, assieds-toi l&agrave;,
+sur ce banc, et &eacute;coute ma morale, j'ai du bon.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, il y a que tu abuses, que tu tranches, et que toi, si timide
+autrefois, si d&eacute;licat, si r&eacute;serv&eacute;, eh bien! &agrave; pr&eacute;sent, tu la compromets.</p>
+
+<p>Philippe se leva.</p>
+
+<p>&mdash;De qui voulez-vous parler, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;D'elle pardieu! d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, elle?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu crois que j'ignore ton escapade, votre escapade &agrave; tous deux au
+bal de l'Op&eacute;ra: c'est joli!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous proteste...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ne te f&acirc;che pas; ce que je t'en dis, c'est pour ton bien; tu
+n'as aucune pr&eacute;caution, tu seras pris, que diable! On t'a vu avec elle
+au bal, on te verra une autre fois autre part.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a vu?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! avais-tu, oui ou non, un domino bleu?</p>
+
+<p>Taverney allait s'&eacute;crier qu'il n'avait pas de domino bleu, et que l'on
+se trompait, qu'il n'avait point &eacute;t&eacute; au bal, qu'il ne savait pas de quel
+bal son p&egrave;re lui voulait parler; mais il r&eacute;pugne &agrave; certains c&oelig;urs de se
+d&eacute;fendre en des circonstances d&eacute;licates; ceux-l&agrave; seuls se d&eacute;fendent
+&eacute;nergiquement qui savent qu'on les aime, et qu'en se d&eacute;fendant ils
+rendent service &agrave; l'ami qui les accusait.</p>
+
+<p>&laquo;Mais &agrave; quoi bon, pensa Philippe, donner des explications &agrave; mon p&egrave;re?
+D'ailleurs je veux tout savoir.&raquo;</p>
+
+<p>Il baissa la t&ecirc;te comme un coupable qui avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois bien, reprit le vieillard triomphant, tu as &eacute;t&eacute; reconnu, j'en
+&eacute;tais s&ucirc;r. En effet, M. de Richelieu, qui t'aime beaucoup, et qui &eacute;tait
+&agrave; ce bal malgr&eacute; ses quatre-vingt-quatre ans, M. de Richelieu a cherch&eacute;
+qui pouvait &ecirc;tre le domino bleu &agrave; qui la reine donnait le bras, et il
+n'a trouv&eacute; que toi &agrave; soup&ccedil;onner; car il a vu tous les autres, et tu sais
+s'il s'y conna&icirc;t, M. le mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>&mdash;Que l'on m'ait soup&ccedil;onn&eacute;, dit froidement Philippe, je le con&ccedil;ois; mais
+qu'on ait reconnu la reine, voil&agrave; qui est plus extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cela que c'&eacute;tait difficile de la reconna&icirc;tre, puisqu'elle s'est
+d&eacute;masqu&eacute;e. Oh! cela, vois-tu, d&eacute;passe toute imagination. Une audace
+pareille! Il faut que cette femme-l&agrave; soit folle de toi.</p>
+
+<p>Philippe rougit. Aller plus loin, en soutenant la conversation, lui
+&eacute;tait devenu impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pas de l'audace, continua Taverney, ce ne peut &ecirc;tre que du
+hasard tr&egrave;s f&acirc;cheux. Prends-y garde, chevalier, il y a des jaloux, et
+des jaloux &agrave; craindre. C'est un poste envi&eacute; que celui de favori d'une
+reine, quand la reine est le vrai roi.</p>
+
+<p>Et Taverney le p&egrave;re huma longuement une prise de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me pardonneras ma morale, n'est-ce pas, chevalier? Pardonne-la-moi,
+mon cher Je t'ai de la reconnaissance, et je voudrais emp&ecirc;cher que le
+souffle du hasard, puisque hasard il y a, ne v&icirc;nt d&eacute;molir l'&eacute;chafaudage
+que tu as si habilement &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>Philippe se leva en sueur, les poings crisp&eacute;s. Il s'appr&ecirc;tait &agrave; partir
+pour rompre le discours, avec la joie que l'on met &agrave; rompre les
+vert&egrave;bres d'un serpent; mais un sentiment l'arr&ecirc;ta, un sentiment de
+curiosit&eacute; douloureuse, un de ces d&eacute;sirs furieux de savoir le mal,
+aiguillon impitoyable qui laboure les c&oelig;urs pleins d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Je te disais donc qu'on nous porte envie, reprit le vieillard; c'est
+tout simple. Cependant, nous n'avons pas atteint le fa&icirc;te o&ugrave; tu nous
+fais monter. &Agrave; toi la gloire d'avoir fait jaillir le nom des Taverney
+au-dessus de leur humble source. Seulement, sois prudent, sinon nous
+n'arriverons pas, et tes desseins avorteront en route. Ce serait
+dommage, en v&eacute;rit&eacute;, nous allons bien.</p>
+
+<p>Philippe se retourna pour cacher le d&eacute;go&ucirc;t profond, le m&eacute;pris sanglant
+qui donnaient &agrave; ses traits, en ce moment, une expression dont le
+vieillard se f&ucirc;t &eacute;tonn&eacute;, effray&eacute; peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelque temps, tu demanderas une grande charge, dit le vieillard
+qui s'animait. Tu me feras donner une lieutenance de roi quelque part,
+pas trop loin de Paris; tu feras ensuite &eacute;riger en pairie
+Taverney-Maison-Rouge; tu me feras comprendre dans la premi&egrave;re promotion
+de l'ordre. Tu pourras &ecirc;tre duc, pair, et lieutenant-g&eacute;n&eacute;ral. Dans deux
+ans, je vivrai encore; tu me feras donner...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez! gronda Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si tu te tiens pour satisfait, je ne le suis pas. Tu as toute une
+vie, toi; moi, j'ai &agrave; peine quelques mois. Il faut que ces mois me
+paient le pass&eacute; triste et m&eacute;diocre. Du reste, je n'ai pas &agrave; me plaindre.
+Dieu m'avait donn&eacute; deux enfants. C'est beaucoup pour un homme sans
+fortune; mais si ma fille est rest&eacute;e inutile &agrave; notre maison, toi tu
+r&eacute;pares. Tu es l'architecte du temple. Je vois en toi le grand Taverney,
+le h&eacute;ros. Tu m'inspires du respect, et c'est quelque chose, vois-tu. Il
+est vrai que ta conduite avec la cour est admirable. Oh! je n'ai rien vu
+encore de plus adroit.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? fit le jeune homme inquiet de se voir approuv&eacute; par ce
+serpent.</p>
+
+<p>&mdash;Ta ligne de conduite est superbe. Tu ne montres pas de jalousie. Tu
+laisses le champ libre &agrave; tout le monde en apparence, et tu te maintiens
+en r&eacute;alit&eacute;. C'est fort, mais c'est de l'observation.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas, dit Philippe de plus en plus piqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de modestie, vois-tu, c'est mot pour mot la conduite de M.
+Potemkine, qui a &eacute;tonn&eacute; tout le monde par sa fortune. Il a vu que
+Catherine aimait la vanit&eacute; dans ses amours; que si on la laissait libre,
+elle voltigerait de fleur en fleur, revenant &agrave; la plus f&eacute;conde et &agrave; la
+plus belle; que si on la poursuivait, elle s'envolerait hors de toute
+port&eacute;e. Il a pris son parti. C'est lui qui a rendu plus agr&eacute;ables &agrave;
+l'imp&eacute;ratrice les favoris nouveaux qu'elle distinguait; c'est lui qui,
+en les faisant valoir par un c&ocirc;t&eacute;, r&eacute;servait habilement leur c&ocirc;t&eacute;
+vuln&eacute;rable; c'est lui qui fatiguait la souveraine avec les caprices de
+passage, au lieu de la blaser sur ses propres agr&eacute;ments &agrave; lui Potemkine.
+En pr&eacute;parant le r&egrave;gne &eacute;ph&eacute;m&egrave;re de ces favoris qu'on nomma ironiquement
+les Douze C&eacute;sars, Potemkine rendait son r&egrave;gne &agrave; lui &eacute;ternel,
+indestructible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voil&agrave; des infamies incompr&eacute;hensibles, murmurait le pauvre
+Philippe, en regardant son p&egrave;re avec stup&eacute;faction.</p>
+
+<p>Le vieillard continua imperturbablement.</p>
+
+<p>&mdash;Selon le syst&egrave;me de Potemkine, tu aurais pourtant un l&eacute;ger tort. Il
+n'abandonnait pas trop la surveillance, et toi tu te rel&acirc;ches. Je sais
+bien que la politique fran&ccedil;aise n'est pas la politique russe.</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots prononc&eacute;s avec une affectation de finesse qui e&ucirc;t d&eacute;traqu&eacute;
+les plus rudes t&ecirc;tes diplomatiques, Philippe, qui crut son p&egrave;re en
+d&eacute;lire, ne r&eacute;pondit que par un haussement d'&eacute;paules peu respectueux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, interrompit le vieillard, tu crois que je ne t'ai pas
+devin&eacute;? Tu vas voir.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur.</p>
+
+<p>Taverney se croisa les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Me diras-tu, fit-il, que tu n'&eacute;l&egrave;ves pas ton successeur &agrave; la
+brochette?</p>
+
+<p>&mdash;Mon successeur? dit Philippe en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>&mdash;Me diras-tu que tu ne sais pas tout ce qu'il y a de fixit&eacute; dans les
+id&eacute;es amoureuses de la reine, alors qu'elle est poss&eacute;d&eacute;e, et que, dans
+la pr&eacute;vision d'un changement de sa part, tu ne veux pas &ecirc;tre
+compl&egrave;tement sacrifi&eacute;, &eacute;vinc&eacute;, ce qui arrive toujours avec la reine, car
+elle ne peut aimer le pr&eacute;sent et souffrir le pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez h&eacute;breu, monsieur le baron.</p>
+
+<p>Le vieillard se mit &agrave; rire encore de ce rire strident et fun&egrave;bre qui
+faisait tressaillir Philippe comme l'appel d'un mauvais g&eacute;nie.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me feras accroire que ta tactique n'est pas de m&eacute;nager M. de
+Charny.</p>
+
+<p>&mdash;Charny?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ton futur successeur. L'homme qui peut, quand il r&eacute;gnera, te
+faire exiler, comme tu peux faire exiler MM. de Coigny, de Vaudreuil et
+autres.</p>
+
+<p>Le sang monta violemment aux tempes de Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, cria-t-il encore une fois; assez, monsieur; je me fais honte,
+en v&eacute;rit&eacute;, d'avoir &eacute;cout&eacute; si longtemps! Celui qui dit que la reine de
+France est une Messaline, celui-l&agrave;, monsieur, est un criminel
+calomniateur.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! tr&egrave;s bien! s'&eacute;cria le vieillard, tu as raison, c'est ton r&ocirc;le;
+mais je t'assure que personne ne peut nous entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Et quant &agrave; Charny, tu vois que je t'ai p&eacute;n&eacute;tr&eacute;. Tout habile qu'est ton
+plan, deviner, vois-tu, c'est dans le sang des Taverney. Continue,
+Philippe, continue. Flatte, adoucis, console le Charny, aide-le &agrave; passer
+doucement et sans aigreur de l'&eacute;tat d'herbe &agrave; l'&eacute;tat de fleur, et sois
+assur&eacute; que c'est un gentilhomme qui, plus tard, dans sa faveur, te
+revaudra ce que tu auras fait pour lui.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s ces mots, M. de Taverney, tout fier de son exhibition de
+perspicacit&eacute;, fit un petit bond capricieux qui rappelait le jeune homme,
+et le jeune homme insolent de prosp&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Philippe le saisit par la manche et l'arr&ecirc;ta furieux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela, dit-il; eh bien! monsieur, votre logique est
+admirable.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai devin&eacute;, n'est-ce pas, et tu m'en veux? Bah! tu me pardonneras en
+faveur de l'attention. J'aime Charny, d'ailleurs, et suis bien aise que
+tu en agisses de la sorte avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Votre M. de Charny, &agrave; cette heure, est si bien mon favori, mon mignon,
+mon oiseau &eacute;lev&eacute; &agrave; la brochette, qu'en effet je lui ai pass&eacute; tout &agrave;
+l'heure un pied de cette lame &agrave; travers les c&ocirc;tes.</p>
+
+<p>Et Philippe montra son &eacute;p&eacute;e &agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! fit Taverney effarouch&eacute; &agrave; la vue de ces yeux flamboyants, &agrave; la
+nouvelle de cette belliqueuse sortie; ne dis-tu pas que tu t'es battu
+avec M. de Charny?</p>
+
+<p>&mdash;Et que je l'ai embroch&eacute;! Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ma fa&ccedil;on de soigner, d'adoucir et de m&eacute;nager mes successeurs,
+ajouta Philippe; maintenant que vous la connaissez, appliquez votre
+th&eacute;orie &agrave; ma pratique.</p>
+
+<p>Et il fit un mouvement d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; pour s'enfuir.</p>
+
+<p>Le vieillard se cramponna &agrave; son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Philippe! Philippe! dis-moi que tu plaisantais.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez cela une plaisanterie si vous voulez, mais c'est fait.</p>
+
+<p>Le vieillard leva les yeux au ciel, marmotta quelques mots sans suite,
+et, quittant son fils, courut jusqu'&agrave; son antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! vite! cria-t-il, un homme &agrave; cheval, qu'on coure s'informer de M.
+de Charny qui a &eacute;t&eacute; bless&eacute;; qu'on prenne de ses nouvelles, et qu'on
+n'oublie pas de lui dire qu'on vient de ma part! Ce tra&icirc;tre Philippe,
+fit-il en rentrant, n'est-il pas le fr&egrave;re de sa s&oelig;ur! Et moi qui le
+croyais corrig&eacute;! Oh! il n'y avait qu'une t&ecirc;te dans ma famille... la
+mienne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXXV" id="Chapitre_XXXV"></a><a href="#table_a">Chapitre XXXV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Le quatrain de M. de Provence</a></h3>
+
+
+<p>Tandis que tous ces &eacute;v&eacute;nements se passaient &agrave; Paris et &agrave; Versailles, le
+roi, tranquille comme &agrave; son ordinaire, depuis qu'il savait ses flottes
+victorieuses et l'hiver vaincu, se proposait dans son cabinet, au milieu
+des cartes et des mappemondes, des petits plans m&eacute;caniques, et songeait
+&agrave; tracer de nouveaux sillons sur les mers aux vaisseaux de La P&eacute;rouse.</p>
+
+<p>Un coup l&eacute;g&egrave;rement frapp&eacute; &agrave; la porte le tira de ses r&ecirc;veries tout
+&eacute;chauff&eacute;es par un bon go&ucirc;ter qu'il venait de prendre.</p>
+
+<p>En ce moment, une voix se fit entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je p&eacute;n&eacute;trer, mon fr&egrave;re, dit-elle.</p>
+
+<p>&laquo;M. le comte de Provence, le malvenu!&raquo; grommela le roi en poussant un
+livre d'astronomie ouvert aux plus grandes figures.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit-il.</p>
+
+<p>Un personnage gros, court et rouge, &agrave; l'&oelig;il vif, entra d'un pas trop
+respectueux pour un fr&egrave;re, trop familier pour un sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'attendiez pas, mon fr&egrave;re? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma foi!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous d&eacute;range?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais auriez-vous quelque chose &agrave; me dire d'int&eacute;ressant?</p>
+
+<p>&mdash;Un bruit si dr&ocirc;le, si grotesque...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! une m&eacute;disance.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! oui, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a diverti?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &agrave; cause de l'&eacute;tranget&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque m&eacute;chancet&eacute; contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'est t&eacute;moin que je ne rirais pas, s'il en &eacute;tait ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est contre la reine, alors.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, figurez-vous qu'on m'a dit s&eacute;rieusement, mais l&agrave;, tr&egrave;s
+s&eacute;rieusement... je vous le donne en cent, je vous le donne en mille...</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, depuis que mon pr&eacute;cepteur m'a fait admirer cette pr&eacute;caution
+oratoire, comme mod&egrave;le du genre, dans Mme de S&eacute;vign&eacute;, je ne l'admire
+plus... Au fait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon fr&egrave;re, dit le comte de Provence un peu refroidi par cet
+accueil brutal, on dit que la reine a d&eacute;couch&eacute; l'autre jour. Ah! ah! ah!</p>
+
+<p>Et il s'effor&ccedil;a de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait bien triste si cela &eacute;tait vrai, dit le roi avec gravit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela n'est pas vrai, n'est-ce pas, mon fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas vrai, non plus, que l'on ait vu la reine attendre &agrave; la
+porte des R&eacute;servoirs?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour, vous savez, o&ugrave; vous ordonn&acirc;tes de fermer la porte &agrave; onze
+heures?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! figurez-vous, mon fr&egrave;re, que le bruit pr&eacute;tend...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela, le bruit? O&ugrave; est-ce? Qui est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un trait profond, mon fr&egrave;re, tr&egrave;s profond. En effet, qui est le
+bruit? Eh bien! cet &ecirc;tre insaisissable, incompr&eacute;hensible, qu'on appelle
+le bruit, pr&eacute;tend qu'on avait vu la reine avec M. le comte d'Artois,
+bras dessus bras dessous, &agrave; minuit et demi, ce jour-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Allant &agrave; une maison que M. d'Artois poss&egrave;de, l&agrave;, derri&egrave;re les &eacute;curies.
+Est ce que Votre Majest&eacute; n'a pas ou&iuml; parler de cette &eacute;normit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, bien, mon fr&egrave;re; j'en ai entendu parler, il le faut bien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, sire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, est-ce que vous n'avez pas fait quelque chose pour que j'en
+entende parler?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc, sire, qu'ai-je fait?</p>
+
+<p>&mdash;Un quatrain, par exemple, qui a &eacute;t&eacute; imprim&eacute; dans le <i>Mercure</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Un quatrain! fit le comte plus rouge qu'&agrave; son entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;On vous sait favori des Muses.</p>
+
+<p>&mdash;Pas au point de...</p>
+
+<p>&mdash;De faire un quatrain qui finit par ce vers:</p>
+
+<p><i>H&eacute;l&egrave;ne n'en dit rien au bon roi M&eacute;n&eacute;las.</i></p>
+
+<p>&mdash;Moi, sire!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne niez pas, voici l'autographe du quatrain; votre &eacute;criture... hein!
+Je me connais mal en po&eacute;sie, mais en &eacute;criture, oh! comme un expert...</p>
+
+<p>&mdash;Sire, une folie en am&egrave;ne une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Provence, je vous assure qu'il n'y a eu folie que de votre
+part, et je m'&eacute;tonne qu'un philosophe ait commis cette folie; gardons
+cette qualification &agrave; votre quatrain.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, Votre Majest&eacute; est dure pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;La peine du talion, mon fr&egrave;re. Au lieu de faire votre quatrain, vous
+auriez pu vous informer de ce qu'avait fait la reine; je l'ai fait, moi;
+et au lieu du quatrain contre elle, contre moi, par cons&eacute;quent, vous
+eussiez &eacute;crit quelque madrigal pour votre belle-s&oelig;ur. Apr&egrave;s cela,
+direz-vous, ce n'est pas un sujet qui inspire; mais j'aime mieux une
+mauvaise &eacute;p&icirc;tre qu'une bonne satire. Horace disait cela aussi, Horace,
+votre po&egrave;te.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, vous m'accablez.</p>
+
+<p>&mdash;N'eussiez-vous pas &eacute;t&eacute; s&ucirc;r de l'innocence de la reine, comme je le
+suis, r&eacute;p&eacute;ta le roi avec fermet&eacute;, vous eussiez bien fait de relire votre
+Horace. N'est-ce pas lui qui a dit ces belles paroles? Pardon, j'&eacute;corche
+le latin:</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Rectius hoc est:</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Hoc faciens vivum melius, sic dulcis amicis occuram.</i><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>&laquo;Cela est mieux; si je le fais, je serai plus honn&ecirc;te; si je le fais, je
+serai bon pour mes amis.&raquo;</p>
+
+<p>Vous traduiriez plus &eacute;l&eacute;gamment, vous mon fr&egrave;re, mais je crois que c'est
+l&agrave; le sens.</p>
+
+<p>Et le bon roi, apr&egrave;s cette le&ccedil;on donn&eacute;e en p&egrave;re plut&ocirc;t qu'en fr&egrave;re,
+attendit que le coupable commen&ccedil;&acirc;t une justification.</p>
+
+<p>Le comte m&eacute;dita quelque temps sa r&eacute;ponse, moins comme un homme
+embarrass&eacute; que comme un orateur en qu&ecirc;te de d&eacute;licatesses.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-il, tout s&eacute;v&egrave;re qu'est l'arr&ecirc;t de Votre Majest&eacute;, j'ai un
+moyen d'excuse et un espoir de pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'accusez de m'&ecirc;tre tromp&eacute;, n'est-ce pas, et non d'avoir eu
+mauvaise intention?</p>
+
+<p>&mdash;D'accord.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, Votre Majest&eacute;, qui sait que n'est pas homme celui
+qui ne se trompe pas, Votre Majest&eacute; admettra bien que je ne me sois pas
+tromp&eacute; pour quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'accuserai jamais votre esprit, qui est grand et sup&eacute;rieur, mon
+fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sire, comment ne me serais-je pas tromp&eacute; &agrave; entendre tout ce
+qui se d&eacute;bite? Nous autres princes, nous vivons dans l'air de la
+calomnie, nous en sommes impr&eacute;gn&eacute;s. Je ne dis pas que j'ai cru, je dis
+que l'on m'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure! puisqu'il en est ainsi; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Le quatrain? Oh! les po&egrave;tes sont des &ecirc;tres bizarres; et puis, ne
+vaut-il pas mieux r&eacute;pondre par une douce critique qui peut &ecirc;tre un
+avertissement que par un sourcil fronc&eacute;? Des attitudes mena&ccedil;antes mises
+en vers n'offensent pas, sire; ce n'est pas comme les pamphlets, au
+sujet desquels on est fort &agrave; demander coercition &agrave; Votre Majest&eacute;; des
+pamphlets comme celui que je viens vous montrer moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Un pamphlet!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire; il me faut absolument un ordre d'embastillement contre le
+mis&eacute;rable auteur de cette turpitude.</p>
+
+<p>Le roi se leva brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais si je dois, sire...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, vous devez; il n'y a rien &agrave; m&eacute;nager dans cette
+circonstance. Avez-vous ce pamphlet?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez.</p>
+
+<p>Et le comte de Provence tira de sa poche un exemplaire de l'<i>Histoire
+d'Etteniotna,</i> &eacute;preuve fatale que le b&acirc;ton de Charny, que l'&eacute;p&eacute;e de
+Philippe, que le brasier de Cagliostro avaient laiss&eacute; passer dans la
+circulation.</p>
+
+<p>Le roi jeta les yeux avec la rapidit&eacute; d'un homme habitu&eacute; &agrave; lire les
+passages int&eacute;ressants d'un livre ou d'une gazette.</p>
+
+<p>&mdash;Infamie! dit-il, infamie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, sire, qu'on pr&eacute;tend que ma s&oelig;ur a &eacute;t&eacute; au baquet de
+Mesmer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, elle y a &eacute;t&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Elle y a &eacute;t&eacute;! s'&eacute;cria le comte de Provence.</p>
+
+<p>&mdash;Autoris&eacute;e par moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas de sa pr&eacute;sence chez Mesmer que je tire induction
+contre sa sagesse, puisque j'avais permis qu'elle all&acirc;t place Vend&ocirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; n'avait pas permis que la reine s'approch&acirc;t du baquet
+pour exp&eacute;rimenter par elle-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>Le roi frappa du pied. Le comte venait de prononcer ces paroles
+pr&eacute;cis&eacute;ment au moment o&ugrave; les yeux de Louis XVI parcouraient le passage
+le plus insultant pour Marie-Antoinette, l'histoire de sa pr&eacute;tendue
+crise, de ses contorsions, de son voluptueux d&eacute;sordre, de tout ce qui,
+enfin, avait signal&eacute; chez Mesmer le passage de Mlle Oliva.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, impossible, dit le roi devenu p&acirc;le. Oh! la police doit
+savoir &agrave; quoi s'en tenir l&agrave;-dessus!</p>
+
+<p>Il sonna.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Crosne, dit-il, qu'on m'aille chercher M. de Crosne.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, c'est aujourd'hui jour de rapport hebdomadaire et M. de Crosne
+attend dans l'&OElig;il-de-B&oelig;uf.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il entre.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi, mon fr&egrave;re, dit le comte de Provence d'un ton hypocrite.</p>
+
+<p>Et il fit mine de sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Restez, lui dit Louis XVI. Si la reine est coupable, eh bien!
+monsieur, vous &ecirc;tes de la famille, vous pouvez le savoir; si elle est
+innocente, vous devez le savoir aussi, vous qui l'avez soup&ccedil;onn&eacute;e.</p>
+
+<p>M. de Crosne entra.</p>
+
+<p>Ce magistrat, voyant M. de Provence avec le roi, commen&ccedil;a par pr&eacute;senter
+ses respectueux hommages aux deux plus grands du royaume; puis,
+s'adressant au roi:</p>
+
+<p>&mdash;Le rapport est pr&ecirc;t, sire, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, monsieur, fit Louis XVI, expliquez-nous comment il s'est
+publi&eacute; &agrave; Paris un pamphlet aussi indigne contre la reine?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Etteniotna?</i> dit M. de Crosne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sire, c'est un gazetier nomm&eacute; R&eacute;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Vous savez son nom, et vous ne l'avez, ou emp&ecirc;ch&eacute; de publier, ou
+arr&ecirc;t&eacute; apr&egrave;s la publication!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, rien n'&eacute;tait plus facile que de l'arr&ecirc;ter; je vais m&ecirc;me montrer
+&agrave; Votre Majest&eacute; l'ordre d'&eacute;crou tout pr&eacute;par&eacute; dans mon portefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi l'arrestation n'est-elle pas op&eacute;r&eacute;e?</p>
+
+<p>M. de Crosne se tourna du c&ocirc;t&eacute; de M. de Provence.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends cong&eacute; de Votre Majest&eacute;, dit celui-ci plus lentement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, r&eacute;pliqua le roi; je vous ai dit de rester; eh bien! restez.</p>
+
+<p>Le comte s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur de Crosne; parlez ouvertement, sans r&eacute;serve; parlez
+vite et net.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voici, r&eacute;pliqua le lieutenant de police: je n'ai pas fait
+arr&ecirc;ter le gazetier R&eacute;teau, parce qu'il fallait de toute n&eacute;cessit&eacute; que
+j'eusse, avant cette d&eacute;marche, une explication avec Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je la sollicite.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, sire, vaut-il mieux donner &agrave; ce gazetier un sac d'argent et
+l'envoyer se faire pendre ailleurs, tr&egrave;s loin.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, sire, quand ces mis&eacute;rables disent un mensonge, le public &agrave;
+qui on le prouve est fort aise de les voir fouetter, essoriller, pendre
+m&ecirc;me. Mais quand, par malheur, ils mettent la main sur une v&eacute;rit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Une v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>M. de Crosne s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Je sais. La reine a &eacute;t&eacute; en effet au baquet de Mesmer. Elle y a
+&eacute;t&eacute;, c'est un malheur, comme vous dites; mais je le lui avais permis.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire, murmura M. de Crosne.</p>
+
+<p>Cette exclamation du sujet respectueux frappa le roi encore plus qu'elle
+n'avait fait sortant de la bouche du parent jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;La reine n'est pas perdue pour cela, dit-il, je suppose?</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, mais compromise.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Crosne, que vous a dit votre police, voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, beaucoup de choses qui, sauf le respect que je dois &agrave; Votre
+Majest&eacute;, sauf l'adoration toute respectueuse que je professe pour la
+reine, sont d'accord avec quelques all&eacute;gations du pamphlet.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Voici comment: une reine de France qui va dans un costume de femme
+ordinaire, au milieu de ce monde &eacute;quivoque attir&eacute; par ces bizarreries
+magn&eacute;tiques de Mesmer, et qui va seule...</p>
+
+<p>&mdash;Seule! s'&eacute;cria le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur de Crosne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez de mauvais rapports.</p>
+
+<p>&mdash;Tellement exacts, sire, que je puis vous donner le d&eacute;tail de la
+toilette de Sa Majest&eacute;, l'ensemble de sa personne, ses pas, ses gestes,
+ses cris.</p>
+
+<p>&mdash;Ses cris!</p>
+
+<p>Le roi p&acirc;lit et froissa la brochure.</p>
+
+<p>&mdash;Ses soupirs m&ecirc;mes ont &eacute;t&eacute; not&eacute;s par mes agents, ajouta timidement M.
+de Crosne.</p>
+
+<p>&mdash;Ses soupirs! La reine se serait oubli&eacute;e &agrave; ce point!... La reine aurait
+fait si bon march&eacute; de mon honneur de roi, de son honneur de femme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, dit le comte de Provence; ce serait plus qu'un
+scandale, et Sa Majest&eacute; en est incapable.</p>
+
+<p>Cette phrase &eacute;tait un surcro&icirc;t d'accusation plut&ocirc;t qu'une excuse. Le roi
+le sentit; tout en lui se r&eacute;voltait.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il au lieutenant de police, vous maintenez ce que vous
+avez dit?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, jusqu'au dernier mot, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dois &agrave; vous, mon fr&egrave;re, dit Louis XVI en passant son mouchoir
+sur son front mouill&eacute; de sueur, je vous dois une preuve de ce que j'ai
+avanc&eacute;. L'honneur de la reine est celui de toute ma maison. Je ne le
+risque jamais. J'ai permis &agrave; la reine d'aller au baquet de Mesmer; mais
+je lui avais enjoint de mener avec elle une personne s&ucirc;re,
+irr&eacute;prochable, sainte m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit M. de Crosne, s'il en e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le comte de Provence, si une femme comme Mme de Lamballe, par
+exemple...</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment, mon fr&egrave;re, c'est Mme la princesse de Lamballe que j'avais
+d&eacute;sign&eacute;e &agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, sire, la princesse n'a pas &eacute;t&eacute; emmen&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ajouta le roi fr&eacute;missant, si la d&eacute;sob&eacute;issance a &eacute;t&eacute; telle, je
+dois s&eacute;vir et je s&eacute;virai.</p>
+
+<p>Un &eacute;norme soupir lui ferma les l&egrave;vres apr&egrave;s lui avoir d&eacute;chir&eacute; le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, dit-il plus bas, un doute me reste: ce doute, vous ne le
+partagez pas, c'est naturel; vous n'&ecirc;tes pas le roi, l'&eacute;poux, l'ami de
+celle qu'on accuse... Ce doute, je veux l'&eacute;claircir.</p>
+
+<p>Il sonna; l'officier de service parut.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on voie, dit le roi, si Mme la princesse de Lamballe n'est pas chez
+la reine, ou dans son appartement &agrave; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, Mme de Lamballe se prom&egrave;ne dans le petit jardin avec Sa Majest&eacute;
+la reine et une autre dame.</p>
+
+<p>&mdash;Priez Mme la princesse de monter ici sur-le-champ.</p>
+
+<p>L'officier partit.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, messieurs, encore dix minutes; je ne saurais prendre un
+parti jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>Et Louis XVI, contre son habitude, fron&ccedil;a le sourcil et lan&ccedil;a sur les
+deux t&eacute;moins de sa profonde douleur un regard presque mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>Les deux t&eacute;moins gard&egrave;rent le silence. M. de Crosne avait une tristesse
+r&eacute;elle, M. de Provence avait une affectation de tristesse qui se f&ucirc;t
+communiqu&eacute;e au dieu Momus en personne.</p>
+
+<p>Un l&eacute;ger bruit de soie derri&egrave;re les portes avertit le roi que la
+princesse de Lamballe approchait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXXVI" id="Chapitre_XXXVI"></a><a href="#table_a">Chapitre XXXVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">La princesse de Lamballe</a></h3>
+
+
+<p>La princesse de Lamballe entra, belle et calme, le front d&eacute;couvert, les
+boucles &eacute;parses de sa haute coiffure rejet&eacute;es fi&egrave;rement hors des tempes,
+ses sourcils noirs et fins comme deux traits de s&eacute;pia, son &oelig;il bleu,
+limpide, dilat&eacute;, plein de nacre, son nez droit et pur, ses l&egrave;vres
+chastes et voluptueuses &agrave; la fois: toute cette beaut&eacute;, sur un corps
+d'une beaut&eacute; sans rivale, charmait et imposait.</p>
+
+<p>La princesse apportait avec elle, autour d'elle, ce parfum de vertu, de
+gr&acirc;ce, d'immat&eacute;rialit&eacute;, que La Valli&egrave;re r&eacute;pandit avant sa faveur et
+depuis sa disgr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Quand le roi la vit venir, souriante et modeste, il se sentit p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de
+douleur.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! pensa-t-il, ce qui sortira de cette bouche sera une condamnation
+sans appel.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, dit-il, princesse, en la saluant profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>M. de Provence s'approcha pour lui baiser la main.</p>
+
+<p>Le roi se recueillit.</p>
+
+<p>&mdash;Que souhaite de moi Votre Majest&eacute;? dit la princesse avec la voix d'un
+ange.</p>
+
+<p>&mdash;Un renseignement, madame; un renseignement pr&eacute;cis, ma cousine.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour &ecirc;tes-vous all&eacute;e, en compagnie de la reine, &agrave; Paris? Cherchez
+bien.</p>
+
+<p>M. de Crosne et le comte de Provence se regard&egrave;rent surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, messieurs, dit le roi; vous ne doutez pas, vous, je
+doute encore, moi; par cons&eacute;quent j'interroge comme un homme qui doute.</p>
+
+<p>&mdash;Mercredi, sire, r&eacute;pliqua la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me pardonnez, continua Louis XVI; mais, ma cousine, je d&eacute;sire
+savoir la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la conna&icirc;trez en questionnant, sire, dit simplement Mme de
+Lamballe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'all&acirc;tes-vous faire &agrave; Paris, ma cousine?</p>
+
+<p>&mdash;J'allai chez M. Mesmer, place Vend&ocirc;me, sire.</p>
+
+<p>Les deux t&eacute;moins tressaillirent, le roi rougit d'&eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Seule? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sire, avec Sa Majest&eacute; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Avec la reine? vous dites avec la reine! s'&eacute;cria Louis XVI en lui
+prenant la main avidement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>M. de Provence et M. de Crosne se rapproch&egrave;rent, stup&eacute;faits.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; avait autoris&eacute; la reine, dit Mme de Lamballe; du moins,
+Sa Majest&eacute; me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Et Sa Majest&eacute; avait raison, ma cousine... Maintenant... Il me semble
+que je respire, car Mme de Lamballe ne ment jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, sire, dit doucement la princesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais, s'&eacute;cria M. de Crosne avec la conviction la plus
+respectueuse. Mais alors, sire, permettez-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, je vous permets, monsieur de Crosne; questionnez, cherchez,
+je place ma ch&egrave;re princesse sur la sellette, je vous la livre.</p>
+
+<p>Mme de Lamballe sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;te, dit-elle; mais, sire, la torture est abolie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai abolie pour les autres, fit le roi avec un sourire, mais
+on ne l'a pas abolie pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit le lieutenant de police, ayez la bont&eacute; de dire au roi ce
+que vous f&icirc;tes avec Sa Majest&eacute; chez M. Mesmer, et d'abord comment Sa
+Majest&eacute; &eacute;tait-elle mise?</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest&eacute; portait une robe de taffetas gris perle, une mante de
+mousseline brod&eacute;e, un manchon d'hermine, un chapeau de velours rose, &agrave;
+grands rubans noirs.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un signalement tout oppos&eacute; &agrave; celui donn&eacute; pour Oliva.</p>
+
+<p>M. de Crosne manifesta une vive surprise, le comte de Provence se mordit
+les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Le roi se frotta les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a fait la reine en entrant? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, vous avez raison de dire en entrant, car, &agrave; peine &eacute;tions-nous
+entr&eacute;es...</p>
+
+<p>&mdash;Ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire, ensemble; et &agrave; peine &eacute;tions-nous entr&eacute;es dans le premier
+salon, o&ugrave; nul n'avait pu nous remarquer, tant &eacute;tait grande l'attention
+donn&eacute;e aux myst&egrave;res magn&eacute;tiques, qu'une femme s'approcha de Sa Majest&eacute;,
+lui offrit un masque, la suppliant de ne pas pousser plus avant.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous vous arr&ecirc;t&acirc;tes? dit vivement le comte de Provence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas franchi le seuil du premier salon? demanda M. de
+Crosne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas quitt&eacute; le bras de la reine? fit le roi avec un
+reste d'anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pas une seconde; le bras de Sa Majest&eacute; n'a pas cess&eacute; de s'appuyer sur
+le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'&eacute;cria tout &agrave; coup le roi, qu'en pensez-vous, monsieur de
+Crosne? Mon fr&egrave;re, qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;C'est extraordinaire, c'est surnaturel, dit Monsieur en affectant une
+gaiet&eacute; qui d&eacute;celait, mieux que n'e&ucirc;t fait le doute, tout son d&eacute;pit de la
+contradiction.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien de surnaturel l&agrave;-dedans, se h&acirc;ta de r&eacute;pondre M. de
+Crosne, &agrave; qui la joie bien naturelle du roi donnait une sorte de
+remords; ce que Mme la princesse a dit ne peut &ecirc;tre que la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il en r&eacute;sulte?... dit M. de Provence.</p>
+
+<p>&mdash;Il en r&eacute;sulte, monseigneur, que mes agents se sont tromp&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous bien s&eacute;rieusement? demanda le comte de Provence avec le
+m&ecirc;me tressaillement nerveux.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; fait, monseigneur, mes agents se sont tromp&eacute;s; Sa Majest&eacute; a
+fait ce que vient de dire Mme de Lamballe, et pas autre chose. Quant au
+gazetier, si je suis convaincu par les paroles &eacute;minemment vraies de Mme
+la princesse, je crois que ce maraud doit l'&ecirc;tre aussi: je vais envoyer
+l'ordre de l'&eacute;crouer sur-le-champ.</p>
+
+<p>Mme de Lamballe tournait et retournait la t&ecirc;te, avec la placidit&eacute; de
+l'innocence qui s'informe sans plus de curiosit&eacute; que de crainte.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, dit le roi, un moment; il sera toujours temps de faire
+pendre ce gazetier. Vous avez parl&eacute; d'une femme qui aurait arr&ecirc;t&eacute; la
+reine &agrave; l'entr&eacute;e du salon: princesse, dites-nous quelle &eacute;tait cette
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest&eacute; para&icirc;t la conna&icirc;tre, sire; je dirai m&ecirc;me, toujours parce
+que je ne mens pas, que Sa Majest&eacute; la conna&icirc;t, je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, cousine, il faut que je parle &agrave; cette femme,
+c'est indispensable. L&agrave; est toute la v&eacute;rit&eacute;; l&agrave; seulement est la clef du
+myst&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon avis, dit M. de Crosne, vers qui le roi s'&eacute;tait retourn&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Comm&eacute;rage... murmura le comte de Provence. Voil&agrave; une femme qui me fait
+l'effet du dieu des d&eacute;nouements.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine, dit-il tout haut, la reine vous a avou&eacute; qu'elle
+connaissait cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Sa Majest&eacute; ne m'a pas avou&eacute;, monseigneur, elle m'a racont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, pardon.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re veut vous dire, interrompit le roi, que si la reine conna&icirc;t
+cette femme, vous savez aussi son nom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est Mme de La Motte-Valois.</p>
+
+<p>&mdash;Cette intrigante! s'&eacute;cria le roi avec d&eacute;pit.</p>
+
+<p>&mdash;Cette mendiante! dit le comte. Diable! diable! elle sera difficile &agrave;
+interroger; elle est fine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons aussi fins qu'elle, dit M. de Crosne. Et d'ailleurs, il
+n'y a pas de finesse, depuis la d&eacute;claration de Mme de Lamballe. Ainsi,
+au premier mot du roi...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, fit Louis XVI avec d&eacute;couragement, je suis las de voir cette
+mauvaise soci&eacute;t&eacute; autour de la reine. La reine est si bonne, que le
+pr&eacute;texte de la mis&egrave;re lui am&egrave;ne tout ce qu'il y a de gens &eacute;quivoques
+dans la noblesse infime du royaume.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de La Motte est r&eacute;ellement Valois, dit Mme de Lamballe.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle soit ce qu'elle voudra, ma cousine, je ne veux pas qu'elle
+mette les pieds ici. J'aime mieux me priver de cette joie immense que
+m'e&ucirc;t faite l'enti&egrave;re absolution de la reine; oui, j'aime mieux renoncer
+&agrave; cette joie, que de voir en face cette cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant vous la verrez, s'&eacute;cria la reine, p&acirc;le de col&egrave;re, en
+ouvrant la porte du cabinet et en se montrant, belle de noblesse et
+d'indignation, aux yeux &eacute;blouis du comte de Provence, qui salua
+gauchement derri&egrave;re le battant de la porte repli&eacute; sur lui. Oui, sire,
+continua la reine, il ne s'agit pas de dire: &laquo;J'aime &agrave; voir ou je crains
+de voir cette cr&eacute;ature&raquo;; cette cr&eacute;ature est un t&eacute;moin &agrave; qui
+l'intelligence de mes accusateurs...</p>
+
+<p>Elle regarda son beau-fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Et la franchise de mes juges...</p>
+
+<p>Elle se tourna vers le roi et M. de Crosne.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui enfin sa propre conscience, si d&eacute;natur&eacute;e qu'elle soit,
+arracherait un cri de v&eacute;rit&eacute;. Moi, l'accus&eacute;e, je demande qu'on entende
+cette femme, et on l'entendra.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, se h&acirc;ta de dire le roi, vous entendez bien qu'on n'enverra pas
+chercher Mme de La Motte pour lui faire l'honneur de d&eacute;poser pour ou
+contre vous. Je ne mets pas votre honneur dans une balance en parall&egrave;le
+avec la v&eacute;racit&eacute; de cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;On n'enverra pas chercher Mme de La Motte, sire, car elle est ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ici! s'&eacute;cria le roi, en se retournant comme s'il e&ucirc;t march&eacute; sur un
+reptile, ici!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, j'avais, comme vous le savez, rendu visite &agrave; une femme
+malheureuse qui porte un nom illustre. Ce jour, vous savez, o&ugrave; l'on a
+dit tant de choses...</p>
+
+<p>Et elle regarda fixement par-dessus l'&eacute;paule le comte de Provence, qui
+e&ucirc;t voulu &ecirc;tre &agrave; cent pieds sous terre, mais dont le visage large et
+&eacute;panoui grima&ccedil;ait une expression d'acquiescement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Louis XVI.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sire, ce jour-l&agrave;, j'oubliai chez Mme de La Motte un portrait,
+une bo&icirc;te. Elle me la rapporte aujourd'hui; elle est l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... Eh bien! je suis convaincu, dit le roi; j'aime mieux cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je ne suis pas satisfaite, dit la reine; je vais
+l'introduire. D'ailleurs, pourquoi cette r&eacute;pugnance? Qu'a-t-elle fait?
+Qu'est-elle donc? Si je ne le sais pas, instruisez-moi. Voyons, monsieur
+de Crosne, vous qui savez tout, dites...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien qui soit d&eacute;favorable &agrave; cette dame, r&eacute;pondit le
+magistrat.</p>
+
+<p>&mdash;Bien vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment. Elle est pauvre, voil&agrave; tout; un peu ambitieuse, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;L'ambition, c'est la voix du sang. Si vous n'avez que cela contre
+elle, le roi peut bien l'admettre &agrave; donner t&eacute;moignage.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, r&eacute;pliqua Louis XVI, mais j'ai des pressentiments, moi, des
+instincts; je sens que cette femme sera pour un malheur, pour un
+d&eacute;sagr&eacute;ment dans ma vie... c'est bien assez.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sire, de la superstition! Cours la chercher, dit la reine &agrave; la
+princesse de Lamballe.</p>
+
+<p>Cinq minutes apr&egrave;s, Jeanne, toute modeste, toute honteuse, mais
+distingu&eacute;e dans son attitude comme dans sa mise, p&eacute;n&eacute;trait pas &agrave; pas
+dans le cabinet du roi.</p>
+
+<p>Louis XVI, inexpugnable dans son antipathie, avait tourn&eacute; le dos &agrave; la
+porte. Les deux coudes sur son bureau, la t&ecirc;te dans ses mains, il
+semblait &ecirc;tre un &eacute;tranger au milieu des assistants.</p>
+
+<p>Le comte de Provence dardait sur Jeanne des regards tellement g&ecirc;nants
+par leur inquisition, que si la modestie de Jeanne e&ucirc;t &eacute;t&eacute; r&eacute;elle, cette
+femme e&ucirc;t &eacute;t&eacute; paralys&eacute;e, pas un mot ne f&ucirc;t sorti de sa bouche.</p>
+
+<p>Mais il fallait bien autre chose pour troubler la cervelle de Jeanne.</p>
+
+<p>Ni roi, ni empereur avec leurs sceptres, ni pape avec sa tiare, ni
+puissances c&eacute;lestes, ni puissances des t&eacute;n&egrave;bres n'eussent agi sur cet
+esprit de fer, avec la crainte ou la v&eacute;n&eacute;ration.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit la reine, en la menant derri&egrave;re le roi, veuillez dire,
+je vous prie, ce que vous avez fait le jour de ma visite chez M. Mesmer;
+veuillez le dire de point en point.</p>
+
+<p>Jeanne se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de r&eacute;ticences, pas de m&eacute;nagements. Rien que la v&eacute;rit&eacute;, la forme de
+votre id&eacute;e vous apparaissant en relief, telle qu'elle est dans votre
+m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Et la reine s'assit dans un fauteuil, pour ne pas influencer le t&eacute;moin
+par son regard.</p>
+
+<p>Quel r&ocirc;le pour Jeanne! pour elle dont la perspicacit&eacute; avait devin&eacute; que
+sa souveraine avait besoin d'elle, pour elle qui sentait que
+Marie-Antoinette &eacute;tait soup&ccedil;onn&eacute;e &agrave; faux et qu'on pouvait la justifier
+sans s'&eacute;carter du vrai!</p>
+
+<p>Tout autre e&ucirc;t c&eacute;d&eacute;, ayant cette conviction, au plaisir d'innocenter la
+reine par l'exag&eacute;ration des preuves.</p>
+
+<p>Jeanne &eacute;tait une nature si d&eacute;li&eacute;e, si fine, si forte, qu'elle se
+renferma dans la pure expression du fait.</p>
+
+<p>&mdash;Sire, dit-elle, j'&eacute;tais all&eacute;e chez M. Mesmer par curiosit&eacute;, comme tout
+Paris y va. Le spectacle m'a paru un peu grossier. Je m'en retournais,
+quand soudain, sur le seuil de la porte d'entr&eacute;e, j'aper&ccedil;us Sa Majest&eacute;,
+que j'avais eu l'honneur de voir l'avant-veille sans la conna&icirc;tre. Sa
+Majest&eacute; dont la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; m'avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; le rang. Quand je vis ses
+traits augustes, qui jamais ne s'effaceront de ma m&eacute;moire, il me sembla
+que la pr&eacute;sence de Sa Majest&eacute; la reine &eacute;tait peut-&ecirc;tre d&eacute;plac&eacute;e en cet
+endroit, o&ugrave; beaucoup de souffrances et de gu&eacute;risons ridicules
+s'&eacute;talaient en spectacle. Je demande humblement pardon &agrave; Sa Majest&eacute;
+d'avoir os&eacute; penser si librement sur sa conduite, mais ce fut un &eacute;clair,
+un instinct de femme; j'en demande pardon &agrave; genoux, si j'ai outrepass&eacute;
+la ligne de respect que je dois aux moindres mouvements de Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta l&agrave;, feignant l'&eacute;motion, baissant la t&ecirc;te, arrivant, par un
+art inou&iuml;, &agrave; la suffocation qui pr&eacute;c&egrave;de les larmes.</p>
+
+<p>M. de Crosne y fut pris. Mme de Lamballe se sentit entra&icirc;n&eacute;e vers le
+c&oelig;ur de cette femme, qui paraissait &ecirc;tre &agrave; la fois d&eacute;licate, timide,
+spirituelle et bonne.</p>
+
+<p>M. de Provence fut &eacute;tourdi.</p>
+
+<p>La reine remercia Jeanne par un regard, que le regard de celle-ci
+sollicitait ou plut&ocirc;t guettait sournoisement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit la reine, vous avez entendu, sire?</p>
+
+<p>Le roi ne remua pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais pas besoin, dit-il, du t&eacute;moignage de madame.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit de parler, objecta timidement Jeanne, et j'ai d&ucirc; ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit brutalement Louis XVI; quand la reine dit une chose, elle
+n'a pas besoin de t&eacute;moins pour contr&ocirc;ler son dire. Quand la reine a mon
+approbation, elle n'a rien &agrave; chercher aupr&egrave;s de personne; et elle a mon
+approbation.</p>
+
+<p>Il se leva en achevant ces mots, qui &eacute;cras&egrave;rent M. de Provence.</p>
+
+<p>La reine ne se fit point faute d'y ajouter un sourire d&eacute;daigneux.</p>
+
+<p>Le roi tourna le dos &agrave; son fr&egrave;re, vint baiser la main de
+Marie-Antoinette et de la princesse de Lamballe.</p>
+
+<p>Il cong&eacute;dia cette derni&egrave;re en lui demandant pardon de l'avoir d&eacute;rang&eacute;e
+<i>pour rien</i>, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Il n'adressa ni un mot, ni un regard &agrave; Mme de La Motte; mais comme il
+&eacute;tait forc&eacute; de passer devant elle pour regagner son fauteuil, et qu'il
+craignait d'offenser la reine en manquant de politesse en sa pr&eacute;sence
+pour une femme qu'elle recevait, il se contraignit &agrave; faire &agrave; Jeanne un
+petit salut auquel elle r&eacute;pondit sans pr&eacute;cipitation par une profonde
+r&eacute;v&eacute;rence, capable de faire valoir toute sa bonne gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Mme de Lamballe sortit du cabinet la premi&egrave;re, puis Mme de La Motte, que
+la reine poussait devant elle; enfin la reine, qui &eacute;changea un dernier
+regard presque caressant avec le roi.</p>
+
+<p>Et puis on entendit dans le corridor les trois voix de femmes qui
+s'&eacute;loignaient en chuchotant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, dit alors Louis XVI au comte de Provence, je ne vous
+retiens plus. J'ai le travail de la semaine &agrave; terminer avec M. le
+lieutenant de police. Je vous remercie d'avoir accord&eacute; votre attention &agrave;
+cette pleine, enti&egrave;re et &eacute;clatante justification de votre s&oelig;ur. Il est
+ais&eacute; de voir que vous en &ecirc;tes aussi r&eacute;joui que moi, et ce n'est pas peu
+dire. &Agrave; nous deux, monsieur de Crosne. Asseyez-vous l&agrave;, je vous prie.</p>
+
+<p>Le comte de Provence salua, toujours souriant, et sortit du cabinet,
+quand il n'entendit plus les dames, et qu'il se jugea hors de port&eacute;e
+d'un malicieux regard ou d'un mot amer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXXVII" id="Chapitre_XXXVII"></a><a href="#table_a">Chapitre XXXVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Chez la reine</a></h3>
+
+
+<p>La reine, sortie du cabinet de Louis XVI, sonda toute la profondeur du
+danger qu'elle avait couru.</p>
+
+<p>Elle sut appr&eacute;cier ce que Jeanne avait mis de d&eacute;licatesse et de r&eacute;serve
+dans sa d&eacute;position improvis&eacute;e, comme aussi le tact vraiment remarquable
+avec lequel, apr&egrave;s le succ&egrave;s, elle restait dans l'ombre.</p>
+
+<p>En effet, Jeanne, qui venait, par un bonheur inou&iuml;, d'&ecirc;tre initi&eacute;e du
+premier coup &agrave; ces secrets d'intimit&eacute; que les courtisans les plus
+habiles chassent dix ans sans les atteindre, et partant s&ucirc;re d&eacute;sormais
+d'&ecirc;tre pour beaucoup dans une journ&eacute;e importante de la reine, n'en
+prenait pas avantage par un de ces riens que la susceptibilit&eacute;
+orgueilleuse des grands sait deviner sur le visage des inf&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>Aussi la reine, au lieu d'accepter la proposition que lui fit Jeanne de
+lui pr&eacute;senter ses respects et de partir, la retint-elle par un sourire
+aimable en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vraiment heureux, comtesse, que vous m'ayez emp&ecirc;ch&eacute;e d'entrer
+chez Mesmer avec la princesse de Lamballe; car, voyez la noirceur: on
+m'a vue, soit &agrave; la porte, soit &agrave; l'antichambre, et l'on a pris texte de
+l&agrave; pour dire que j'avais &eacute;t&eacute; dans ce qu'ils appellent la salle aux
+crises. N'est-ce pas cela?</p>
+
+<p>&mdash;La salle aux crises, oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit la princesse de Lamballe, comment se fait-il que, si les
+assistants ont su que la reine &eacute;tait l&agrave;, les agents de M. de Crosne s'y
+soient tromp&eacute;s? L&agrave; est le myst&egrave;re, selon moi; les agents du lieutenant
+de police affirment en effet que la reine a &eacute;t&eacute; dans la salle aux
+crises.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit la reine pensive. Et il n'y a nul int&eacute;r&ecirc;t de la part
+de M. de Crosne, qui est un honn&ecirc;te homme et qui m'aime; mais des agents
+peuvent avoir &eacute;t&eacute; soudoy&eacute;s, ch&egrave;re Lamballe. J'ai des ennemis, vous le
+voyez. Il faut que ce bruit ait repos&eacute; sur quelque chose. Dites-nous
+donc le d&eacute;tail, madame la comtesse. D'abord, l'inf&acirc;me brochure me
+repr&eacute;sente enivr&eacute;e, fascin&eacute;e, magn&eacute;tis&eacute;e de telle sorte que j'aurais
+perdu toute dignit&eacute; de femme. Qu'y a-t-il de vraisemblable l&agrave;-dedans? Y
+a-t-il eu, ce jour-l&agrave;, une femme?...</p>
+
+<p>Jeanne rougit. Le secret se pr&eacute;sentait encore &agrave; elle, le secret dont un
+seul mot pouvait d&eacute;truire sa funeste influence sur la destin&eacute;e de la
+reine.</p>
+
+<p>Ce secret, Jeanne, en le r&eacute;v&eacute;lant, perdait l'occasion d'&ecirc;tre utile,
+indispensable m&ecirc;me &agrave; Sa Majest&eacute;. Cette situation ruinait son avenir;
+elle se tint r&eacute;serv&eacute;e comme la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle, il y avait, en effet, une femme tr&egrave;s agit&eacute;e qui
+s'est beaucoup affich&eacute;e par ses contorsions et son d&eacute;lire. Mais il me
+semble...</p>
+
+<p>&mdash;Il vous semble, dit vivement la reine, que cette femme &eacute;tait quelque
+femme de th&eacute;&acirc;tre, ou ce qu'on appelle une fille du monde, et non pas la
+reine de France, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, vous avez tr&egrave;s bien r&eacute;pondu au roi; et maintenant, c'est &agrave;
+moi de parler pour vous. Voyons, o&ugrave; en &ecirc;tes-vous de vos affaires? &Agrave; quel
+moment comptez-vous faire reconna&icirc;tre vos droits? Mais n'y a-t-il pas
+quelqu'un, princesse?...</p>
+
+<p>Mme de Misery entra.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; veut-elle recevoir Mlle de Taverney? demanda la femme de
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle! assur&eacute;ment. Oh! la c&eacute;r&eacute;monieuse! jamais elle ne manquerait &agrave;
+l'&eacute;tiquette. Andr&eacute;e! Andr&eacute;e! venez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; est trop bonne pour moi, dit celle-ci en saluant avec
+gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>Et elle aper&ccedil;ut Jeanne qui, reconnaissant la seconde dame allemande du
+bureau de secours, venait d'appeler &agrave; son aide une rougeur et une
+modestie de commande.</p>
+
+<p>La princesse de Lamballe profita du renfort survenu &agrave; la reine pour
+retourner &agrave; Sceaux, chez le duc de Penthi&egrave;vre.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e prit place &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Marie-Antoinette, ses yeux calmes et
+scrutateurs fix&eacute;s sur Mme de La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Andr&eacute;e, dit la reine, voil&agrave; cette dame que nous all&acirc;mes voir
+le dernier jour de la gel&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai reconnu madame, r&eacute;pliqua Andr&eacute;e en s'inclinant.</p>
+
+<p>Jeanne, d&eacute;j&agrave; orgueilleuse, se h&acirc;ta de chercher sur les traits d'Andr&eacute;e
+un sympt&ocirc;me de jalousie. Elle ne vit rien qu'une parfaite indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e, avec les m&ecirc;mes passions que la reine, Andr&eacute;e, femme et
+sup&eacute;rieure &agrave; toutes les femmes en bont&eacute;, en esprit, en g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, si
+elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; heureuse, Andr&eacute;e se renfermait dans son imp&eacute;n&eacute;trable
+dissimulation que toute la cour prenait pour la fi&egrave;re pudeur de Diane
+virginale.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, lui dit la reine, ce qu'on a dit sur moi au roi?</p>
+
+<p>&mdash;On a d&ucirc; dire tout ce qu'il a de plus mauvais, r&eacute;pliqua Andr&eacute;e,
+pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'on ne saurait dire assez ce qu'il y a de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit Jeanne simplement, la plus belle phrase que j'aie entendue.
+Je la dis belle, parce qu'elle rend, sans en rien &ocirc;ter, le sentiment qui
+est celui de toute ma vie, et que mon faible esprit n'aurait jamais su
+formuler ces paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conterai cela, Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le sais, dit celle-ci; M. le comte de Provence l'a racont&eacute; tout
+&agrave; l'heure; une amie &agrave; moi l'a entendu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un heureux moyen, dit la reine avec col&egrave;re, de propager le
+mensonge apr&egrave;s avoir rendu hommage &agrave; la v&eacute;rit&eacute;. Laissons cela. J'en
+&eacute;tais avec la comtesse &agrave; l'expos&eacute; de sa situation. Qui vous prot&egrave;ge,
+comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, madame, dit hardiment Jeanne; vous qui me permettez de venir
+vous baiser la main.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a du c&oelig;ur, dit Marie-Antoinette &agrave; Andr&eacute;e, et j'aime ses &eacute;lans.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e ne r&eacute;pondit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, continua Jeanne, peu de personnes m'ont os&eacute; prot&eacute;ger quand
+j'&eacute;tais dans la g&ecirc;ne et dans l'obscurit&eacute;; mais &agrave; pr&eacute;sent qu'on m'aura
+vue une fois &agrave; Versailles, tout le monde va se disputer le droit d'&ecirc;tre
+agr&eacute;able &agrave; la reine, je veux dire &agrave; une personne que Sa Majest&eacute; a daign&eacute;
+honorer d'un regard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! dit la reine en s'asseyant, nul n'a &eacute;t&eacute; assez brave ou assez
+corrompu pour vous prot&eacute;ger pour vous-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu d'abord Mme de Boulainvilliers, r&eacute;pondit Jeanne, une femme
+brave; puis M. de Boulainvilliers, un protecteur corrompu... Mais depuis
+mon mariage, personne, oh! personne! dit-elle avec une syncope des plus
+habiles. Oh! pardon, j'oubliais un galant homme, prince g&eacute;n&eacute;reux...</p>
+
+<p>&mdash;Un prince! comtesse; qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;M. le cardinal de Rohan.</p>
+
+<p>La reine fit un mouvement brusque vers Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ennemi! dit-elle en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Ennemi de Votre Majest&eacute;, lui! le cardinal! s'&eacute;cria Jeanne. Oh! madame.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait que cela vous &eacute;tonne, comtesse, qu'une reine ait un ennemi.
+Comme on voit que vous n'avez pas v&eacute;cu &agrave; la cour!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, le cardinal est en adoration devant Votre Majest&eacute;, du
+moins je croyais le savoir; et, si je ne me suis pas tromp&eacute;e, son
+respect pour l'auguste &eacute;pouse du roi &eacute;gale son d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous crois, comtesse, reprit Marie-Antoinette en se livrant &agrave;
+sa gaiet&eacute; habituelle, je vous crois en partie. Oui, c'est cela, le
+cardinal est en adoration.</p>
+
+<p>Et elle se tourna, en disant ces mots, vers Andr&eacute;e de Taverney avec un
+franc &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comtesse, oui, M. le cardinal est en adoration. Voil&agrave;
+pourquoi il est mon ennemi.</p>
+
+<p>Jeanne de La Motte affecta la surprise d'une provinciale.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes la prot&eacute;g&eacute;e de M. le prince archev&ecirc;que Louis de Rohan,
+continua la reine. Contez-nous donc cela, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien simple, madame. Son Excellence, par les proc&eacute;d&eacute;s les plus
+magnanimes, les plus d&eacute;licats, la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; la plus ing&eacute;nieuse, m'a
+secourue.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien. Le prince Louis est prodigue, on ne peut lui refuser cela.
+Est-ce que vous ne pensez pas, Andr&eacute;e, que M. le cardinal pourra bien
+ressentir aussi quelque adoration pour cette jolie comtesse? Hein!
+comtesse, voyons, dites-nous!</p>
+
+<p>Et Marie-Antoinette recommen&ccedil;a ses joyeux &eacute;clats de rire francs et
+heureux, que Mlle de Taverney, toujours s&eacute;rieuse, n'encourageait
+cependant pas.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'est pas possible que toute cette gaiet&eacute; bruyante ne soit pas une
+gaiet&eacute; factice, pensa Jeanne. Voyons.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle d'un air grave et avec un accent p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, j'ai
+l'honneur d'affirmer &agrave; Votre Majest&eacute; que M. de Rohan...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, fit la reine en interrompant la comtesse.
+Puisque vous &ecirc;tes si z&eacute;l&eacute;e pour lui... puisque vous &ecirc;tes son amie...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit Jeanne avec une d&eacute;licieuse expression de pudeur et de
+respect.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, ch&egrave;re petite; bien, reprit la reine avec un doux sourire; mais
+demandez-lui donc un peu ce qu'il a fait des cheveux qu'il m'a fait
+voler par un certain coiffeur, &agrave; qui cette fac&eacute;tie &agrave; co&ucirc;t&eacute; cher, car je
+l'ai chass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; me surprend, dit Jeanne. Quoi! M. de Rohan aurait fait
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui... l'adoration, toujours l'adoration. Apr&egrave;s m'avoir ex&eacute;cr&eacute;e &agrave;
+Vienne, apr&egrave;s avoir tout employ&eacute;, tout essay&eacute; pour rompre le mariage
+projet&eacute; entre le roi et moi, il s'est un jour aper&ccedil;u que j'&eacute;tais femme
+et que j'&eacute;tais sa reine; qu'il avait, lui, grand diplomate, fait une
+&eacute;cole; qu'il aurait toujours maille &agrave; partir avec moi. Il a eu peur
+alors pour son avenir, ce cher prince. Il a fait comme tous les gens de
+sa profession, qui caressent le plus ceux dont ils ont le plus peur; et,
+comme il me savait jeune, comme il me croyait sotte et vaine, il a
+tourn&eacute; au C&eacute;ladon! Apr&egrave;s les soupirs, les airs de langueur, il s'est
+jet&eacute;, comme vous dites, dans l'adoration. Il m'adore, n'est ce pas,
+Andr&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Madame! fit celle-ci en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Andr&eacute;e aussi ne veut pas se compromettre; mais moi, je me
+risque; il faut au moins que la royaut&eacute; soit bonne &agrave; quelque chose.
+Comtesse, je sais, et vous savez que le cardinal m'adore. C'est chose
+convenue; dites-lui que je ne lui en veux pas.</p>
+
+<p>Ces mots, qui contenaient une ironie am&egrave;re, touch&egrave;rent profond&eacute;ment le
+c&oelig;ur gangren&eacute; de Jeanne de La Motte.</p>
+
+<p>Si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; noble, pure et loyale, elle n'y e&ucirc;t vu que ce supr&ecirc;me
+d&eacute;dain de la femme au c&oelig;ur sublime, que le m&eacute;pris complet d'une &acirc;me
+sup&eacute;rieure pour les intrigues subalternes qui s'agitent au-dessous
+d'elle. Ce genre de femmes, ces anges si rares ne d&eacute;fendent jamais leur
+r&eacute;putation contre les emb&ucirc;ches qui leur sont dress&eacute;es sur la terre.</p>
+
+<p>Ils ne veulent pas m&ecirc;me soup&ccedil;onner cette fange &agrave; laquelle ils se
+souillent, cette glu dans laquelle ils laissent les plus brillantes
+plumes de leurs ailes dor&eacute;es.</p>
+
+<p>Jeanne, nature vulgaire et corrompue, vit un grand d&eacute;pit chez la reine
+dans la manifestation de cette col&egrave;re contre la conduite de M. le
+cardinal de Rohan. Elle se souvint des rumeurs de la cour; rumeurs aux
+syllabes scandaleuses, qui avaient couru de l'&OElig;il-de-B&oelig;uf du ch&acirc;teau
+au fond des faubourgs de Paris, et qui avaient trouv&eacute; tant d'&eacute;cho.</p>
+
+<p>Le cardinal, aimant les femmes pour leur sexe, avait dit &agrave; Louis XV,
+qui, lui aussi, aimait les femmes de cette fa&ccedil;on, que la dauphine
+n'&eacute;tait qu'une femme incompl&egrave;te. On sait les phrases singuli&egrave;res de
+Louis XV, au moment du mariage de son petit-fils, et ses questions &agrave;
+certain ambassadeur na&iuml;f.</p>
+
+<p>Jeanne, femme compl&egrave;te s'il en fut, Jeanne, femme de la t&ecirc;te aux pieds,
+Jeanne, vaine d'un seul de ses cheveux qui la distinguaient, Jeanne, qui
+sentait le besoin de plaire et de vaincre par tous ses avantages, ne
+pouvait pas comprendre qu'une femme pens&acirc;t autrement qu'elle sur ces
+mati&egrave;res d&eacute;licates.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a d&eacute;pit chez Sa Majest&eacute;, se dit-elle. Or, s'il y a d&eacute;pit, il doit
+y avoir autre chose.&raquo;</p>
+
+<p>Alors, r&eacute;fl&eacute;chissant que le choc engendre la lumi&egrave;re, elle se mit &agrave;
+d&eacute;fendre M. de Rohan avec tout l'esprit et toute la curiosit&eacute; dont la
+nature, en bonne m&egrave;re, l'avait dou&eacute;e si largement.</p>
+
+<p>La reine &eacute;coutait.</p>
+
+<p>&laquo;Elle &eacute;coute&raquo;, se dit Jeanne.</p>
+
+<p>Et la comtesse, tromp&eacute;e par sa nature mauvaise, n'apercevait m&ecirc;me point
+que la reine &eacute;coutait par g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;&mdash;parce qu'&agrave; la cour il est d'usage
+que jamais nul ne dise du bien de ceux dont le ma&icirc;tre pense du mal.</p>
+
+<p>Cette infraction toute nouvelle aux traditions, cette d&eacute;rogation aux
+habitudes du ch&acirc;teau rendaient la reine contente et presque heureuse.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette voyait un c&oelig;ur l&agrave; o&ugrave; Dieu n'avait plac&eacute; qu'une &eacute;ponge
+aride et alt&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>La conversation continuait sur le pied de cette intimit&eacute; bienveillante
+de la part de la reine. Jeanne &eacute;tait sur les &eacute;pines; sa contenance &eacute;tait
+embarrass&eacute;e; elle ne voyait plus la possibilit&eacute; de sortir sans &ecirc;tre
+cong&eacute;di&eacute;e, elle qui tout &agrave; l'heure encore avait le r&ocirc;le si beau de
+l'&eacute;trang&egrave;re qui demande un cong&eacute;; mais soudain une voix jeune, enjou&eacute;e,
+bruyante, retentit dans le cabinet voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Le comte d'Artois! dit la reine.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e se leva sur-le-champ. Jeanne se disposa au d&eacute;part; mais le prince
+avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; si subitement dans la pi&egrave;ce o&ugrave; se tenait la reine, que la
+sortie devenait presque impossible. Cependant Mme de La Motte fit ce
+qu'on appelle au th&eacute;&acirc;tre dessiner une sortie.</p>
+
+<p>Le prince s'arr&ecirc;ta en voyant cette jolie personne et la salua.</p>
+
+<p>&mdash;Mme la comtesse de La Motte, dit la reine en pr&eacute;sentant Jeanne au
+prince.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit le comte d'Artois. Que je ne vous chasse pas, madame la
+comtesse.</p>
+
+<p>La reine fit un signe &agrave; Andr&eacute;e, qui retint Jeanne.</p>
+
+<p>Ce signe voulait dire: &laquo;J'avais quelque largesse &agrave; faire &agrave; Mme de La
+Motte; je n'ai pas eu le temps; remettons &agrave; plus tard.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous voil&agrave; donc revenu de la chasse au loup, dit la reine en donnant
+la main &agrave; son fr&egrave;re, d'apr&egrave;s la mode anglaise, qui d&eacute;j&agrave; reprenait
+faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma s&oelig;ur, et j'ai fait bonne chasse, car j'en ai tu&eacute; sept, et
+c'est &eacute;norme, r&eacute;pondit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Tu&eacute; vous-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas bien s&ucirc;r, dit-il en riant, mais on me l'a dit. En
+attendant, ma s&oelig;ur, savez-vous que j'ai gagn&eacute; sept cents livres?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Vous saurez que l'on paie cent livres pour chaque t&ecirc;te de ces
+horribles animaux. C'est cher, mais j'en donnerais bien de bon c&oelig;ur
+deux cents par t&ecirc;te de gazetier. Et vous, ma s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit la reine, vous savez d&eacute;j&agrave; l'histoire?</p>
+
+<p>&mdash;M. de Provence me l'a cont&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et de trois, reprit Marie-Antoinette; Monsieur est un conteur
+intr&eacute;pide, infatigable. Contez-nous donc un peu comment il vous a confi&eacute;
+cela.</p>
+
+<p>&mdash;De fa&ccedil;on &agrave; vous faire para&icirc;tre plus blanche que l'hermine, plus
+blanche que V&eacute;nus Aphrodite. Il y a bien encore un autre nom qui finit
+en <i>&egrave;ne</i>; les savants pourraient vous le dire. Mon fr&egrave;re de Provence,
+par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en est pas moins vrai qu'il vous a cont&eacute; l'aventure?</p>
+
+<p>&mdash;Du gazetier! oui, ma s&oelig;ur. Mais Votre Majest&eacute; en est sortie &agrave; son
+honneur. On pourrait m&ecirc;me dire, si on faisait un calembour, comme M. de
+Bi&egrave;vre en fait chaque journ&eacute;e: &laquo;L'affaire du baquet est lav&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'affreux jeu de mots.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, ne maltraitez pas un paladin qui venait mettre &agrave; votre
+disposition sa lance et son bras. Heureusement vous n'avez besoin de
+personne. Ah! ch&egrave;re s&oelig;ur, en avez-vous du vrai bonheur, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Vous appelez cela du bonheur! L'entendez-vous, Andr&eacute;e?</p>
+
+<p>Jeanne se mit &agrave; rire. Le comte, qui ne cessait de la regarder, lui
+donnait courage. On parlait &agrave; Andr&eacute;e, Jeanne r&eacute;pondait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est du bonheur, r&eacute;p&eacute;ta le comte d'Artois; car, enfin, il se pouvait
+fort bien, ma tr&egrave;s ch&egrave;re s&oelig;ur, 1&deg; que Mme de Lamballe n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute;
+avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Y fuss&eacute;-je all&eacute;e seule?</p>
+
+<p>&mdash;2&deg; que Mme de La Motte ne se f&ucirc;t pas rencontr&eacute;e l&agrave; pour vous emp&ecirc;cher
+d'entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez que Mme la comtesse &eacute;tait l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, quand M. le comte de Provence raconte, il raconte tout. Il
+se pouvait enfin que Mme de La Motte ne se f&ucirc;t pas trouv&eacute;e &agrave; Versailles
+tout &agrave; point pour porter t&eacute;moignage. Vous allez, sans aucun doute, me
+dire que la vertu et l'innocence sont comme la violette, qui n'a pas
+besoin d'&ecirc;tre vue pour &ecirc;tre reconnue; mais la violette, ma s&oelig;ur, on en
+fait des bouquets quand on la voit et on la jette quand on l'a respir&eacute;e.
+Voil&agrave; ma morale.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est belle!</p>
+
+<p>&mdash;Je la prends comme je la trouve, et je vous ai prouv&eacute; que vous aviez
+eu du bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Mal prouv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il le prouver mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas superflu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous &ecirc;tes injuste d'accuser la fortune, dit le comte en
+pirouettant pour venir tomber sur un sofa &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la reine, car enfin,
+sauv&eacute;e de la fameuse escapade du cabriolet...</p>
+
+<p>&mdash;Une, dit la reine en comptant sur ses doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Sauv&eacute;e du baquet...</p>
+
+<p>&mdash;Soit, je la compte. Deux. Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Et sauv&eacute;e de l'affaire du bal, lui dit-il &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bal?</p>
+
+<p>&mdash;Le bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Pla&icirc;t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis le bal de l'Op&eacute;ra, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Quel sot je fais d'avoir &eacute;t&eacute; vous parler d'un secret.</p>
+
+<p>&mdash;Un secret! En v&eacute;rit&eacute;, mon fr&egrave;re, on voit que vous parlez du bal de
+l'Op&eacute;ra, car je suis tant intrigu&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces mots: &laquo;bal, Op&eacute;ra&raquo;, venaient de frapper l'oreille de Jeanne. Elle
+redoubla d'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Motus! dit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, pas du tout! Expliquons-nous, riposta la reine. Vous
+parliez d'une affaire d'Op&eacute;ra; qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'implore votre piti&eacute;, ma s&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;J'insiste, comte, pour savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, ma s&oelig;ur, pour me taire.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me d&eacute;sobliger?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement. J'en ai assez dit pour que vous compreniez, je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien dit du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! petite s&oelig;ur, c'est vous qui m'intriguez... Voyons... de bonne
+foi?</p>
+
+<p>&mdash;Parole d'honneur, je ne plaisante pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que je parle?</p>
+
+<p>&mdash;Sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Autre part qu'ici, dit-il en montrant Jeanne et Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ici! ici! Jamais il n'y a trop de monde pour une explication.</p>
+
+<p>&mdash;Gare &agrave; vous, ma s&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Je risque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&eacute;tiez pas au dernier bal de l'Op&eacute;ra?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! s'&eacute;cria la reine, moi, au bal de l'Op&eacute;ra!</p>
+
+<p>&mdash;Chut! de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, crions cela, mon fr&egrave;re... Moi, dites-vous, j'&eacute;tais au bal de
+l'Op&eacute;ra?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, oui, vous y &eacute;tiez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez vue, peut-&ecirc;tre? fit-elle avec ironie, mais en plaisantant
+jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous y ai vue.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! moi!</p>
+
+<p>&mdash;Vous! vous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je me suis dit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne dites-vous pas que vous m'avez parl&eacute;? Ce serait plus
+dr&ocirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! j'allais vous parler, quand un flot de masques nous a s&eacute;par&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou!</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais s&ucirc;r que vous me diriez cela. J'aurais d&ucirc; ne pas m'y exposer,
+c'est ma faute.</p>
+
+<p>La reine se leva tout &agrave; coup, fit quelques pas dans la chambre avec
+agitation.</p>
+
+<p>Le comte la regardait d'un air &eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e frissonnait de crainte et d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Jeanne s'enfon&ccedil;ait les ongles dans la chair pour garder bonne
+contenance.</p>
+
+<p>La reine s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit-elle au jeune prince, ne plaisantons pas; j'ai un si
+mauvais caract&egrave;re, que, vous voyez, je perds d&eacute;j&agrave; patience; avouez-moi
+vite que vous avez voulu vous divertir &agrave; mes d&eacute;pens, et je serai tr&egrave;s
+heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avouerai cela si vous le voulez, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez s&eacute;rieux, Charles.</p>
+
+<p>&mdash;Comme un poisson, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Par gr&acirc;ce, dites-moi, vous avez forg&eacute; ce conte, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Il regarda, en clignant, les dames; puis:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai forg&eacute;, dit-il, veuillez m'excusez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas comprise, mon fr&egrave;re, r&eacute;p&eacute;ta la reine avec
+v&eacute;h&eacute;mence. Oui ou non, devant ces dames, retirez-vous ce que vous avez
+dit? Ne mentez pas; ne me m&eacute;nagez pas.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e et Jeanne s'&eacute;clips&egrave;rent derri&egrave;re la tenture des Gobelins.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s&oelig;ur, dit le prince &agrave; voix basse, quand elles n'y furent
+plus, j'ai dit la v&eacute;rit&eacute;; que ne m'avertissiez-vous plus t&ocirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez vue au bal de l'Op&eacute;ra?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je vous vois, et vous m'avez vu aussi.</p>
+
+<p>La reine poussa un cri, rappela Jeanne et Andr&eacute;e, courut les chercher de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la tapisserie, les ramena chacune par une main, les
+entra&icirc;nant rapidement toutes deux.</p>
+
+<p>&mdash;Mesdames, M. le comte d'Artois affirme, dit-elle, qu'il m'a vue &agrave;
+l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! murmura Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est plus temps de reculer, continua la reine, prouvez, prouvez...</p>
+
+<p>&mdash;Voici, dit le prince. J'&eacute;tais avec le mar&eacute;chal de Richelieu, avec M.
+de Calonne, avec... ma foi! avec du monde. Votre masque est tomb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon masque!</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous dire: &laquo;C'est plus que t&eacute;m&eacute;raire, ma s&oelig;ur&raquo;; mais vous
+avez disparu, entra&icirc;n&eacute;e par le cavalier qui vous donnait le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Le cavalier! Oh! mon Dieu! mais vous me rendez folle.</p>
+
+<p>&mdash;Un domino bleu, fit le prince.</p>
+
+<p>La reine passa sa main sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jour cela? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Samedi, la veille de mon d&eacute;part pour la chasse. Vous dormiez encore,
+le matin, quand je suis parti, sans quoi je vous eusse dit ce que je
+viens de dire.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! &Agrave; quelle heure m'avez-vous vue?</p>
+
+<p>&mdash;Il pouvait &ecirc;tre de deux &agrave; trois heures.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, je suis folle ou vous &ecirc;tes fou.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;p&egrave;te que c'est moi... je me serai tromp&eacute;... cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous faites pas tant de mal... On n'en a rien su... Un moment
+j'avais cru que vous &eacute;tiez avec le roi; mais le personnage parlait
+allemand, et le roi ne sait que l'anglais.</p>
+
+<p>&mdash;Allemand... un Allemand. Oh! j'ai une preuve, mon fr&egrave;re. Samedi,
+j'&eacute;tais couch&eacute;e &agrave; onze heures.</p>
+
+<p>Le comte salua comme un homme incr&eacute;dule, en souriant.</p>
+
+<p>La reine sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Mme de Misery va vous le dire, dit-elle.</p>
+
+<p>Le comte se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Que n'appelez-vous aussi Laurent, le suisse des R&eacute;servoirs; il portera
+aussi t&eacute;moignage. C'est moi qui ai fondu ce canon, petite s&oelig;ur, ne le
+tirez pas sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit la reine avec rage; oh! ne pas &ecirc;tre crue!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous croirais si vous vous mettiez moins en col&egrave;re; mais le moyen!
+Si je vous dis oui, d'autres diront, apr&egrave;s &ecirc;tre venus, non.</p>
+
+<p>&mdash;D'autres? Quels autres?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! ceux qui ont vu comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; qui est curieux, par exemple! Il y a des gens qui m'ont vue.
+Eh bien! montrez-les-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite... Philippe de Taverney est-il l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re! dit Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il y &eacute;tait, mademoiselle, r&eacute;pondit le prince; voulez-vous qu'on
+l'interroge, ma s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Je le demande instamment.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! fit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re appel&eacute; en t&eacute;moignage.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je le veux.</p>
+
+<p>Et la reine appela: on courut, on alla chercher Philippe jusque chez son
+p&egrave;re, qu'il venait de quitter apr&egrave;s la sc&egrave;ne que nous avons d&eacute;crite.</p>
+
+<p>Philippe, ma&icirc;tre du champ de bataille apr&egrave;s son duel avec Charny,
+Philippe, qui venait de rendre un service &agrave; la reine, marchait
+joyeusement vers le ch&acirc;teau de Versailles.</p>
+
+<p>On le trouva en chemin. On lui communiqua l'ordre de la reine. Il
+accourut.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; sa rencontre et, se pla&ccedil;ant en face de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur, dit-elle, &ecirc;tes-vous capable de dire la v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, et incapable de mentir, r&eacute;pliqua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dites... dites franchement si... si vous m'avez vue dans un
+endroit public depuis huit jours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, r&eacute;pondit Philippe.</p>
+
+<p>Les c&oelig;urs battaient dans l'appartement, on e&ucirc;t pu les entendre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; m'avez-vous vue? fit la reine d'une voix terrible.</p>
+
+<p>Philippe se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne m&eacute;nagez rien, monsieur; mon fr&egrave;re, que voil&agrave;, dit bien m'avoir
+vue au bal de l'Op&eacute;ra, lui: et vous, o&ugrave; m'avez-vous vue?</p>
+
+<p>&mdash;Comme monseigneur le comte d'Artois, au bal de l'Op&eacute;ra, madame.</p>
+
+<p>La reine tomba foudroy&eacute;e sur le sofa.</p>
+
+<p>Puis, se relevant avec la rapidit&eacute; d'une panth&egrave;re bless&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible, dit-elle, puisque je n'y &eacute;tais pas. Prenez
+garde, monsieur de Taverney, je m'aper&ccedil;ois que vous prenez ici des airs
+de puritain; c'&eacute;tait bon en Am&eacute;rique, avec M. de Lafayette, mais &agrave;
+Versailles, nous sommes Fran&ccedil;ais, et polis, et simples.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; accable M. de Taverney, dit Andr&eacute;e, p&acirc;le de col&egrave;re et
+d'indignation. S'il dit avoir vu, c'est qu'il a vu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, fit Marie-Antoinette; vous aussi! Il ne manque vraiment
+plus qu'une chose, c'est que vous m'ayez vue. Par Dieu! si j'ai des amis
+qui me d&eacute;fendent, j'ai des ennemis qui m'assassinent. Un seul t&eacute;moin ne
+fait pas un t&eacute;moignage, messieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites souvenir, dit le comte d'Artois, qu'&agrave; ce moment o&ugrave; je
+vous voyais et o&ugrave; je m'aper&ccedil;us que le domino bleu n'&eacute;tait pas le roi, je
+crus que c'&eacute;tait le neveu de M. de Suffren. Comment l'appelez-vous, ce
+brave officier qui a fait cet exploit du pavillon? Vous l'avez si bien
+re&ccedil;u l'autre jour, que je l'ai cru votre chevalier d'honneur.</p>
+
+<p>La reine rougit; Andr&eacute;e devint pale comme la mort. Toutes deux se
+regard&egrave;rent et fr&eacute;mirent de se voir ainsi.</p>
+
+<p>Philippe, lui, devint livide.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Charny? murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Charny, c'est cela, continua le comte d'Artois. N'est-il pas vrai,
+monsieur Philippe, que la tournure de ce domino bleu avait quelque
+analogie avec celle de M. de Charny?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas remarqu&eacute;, monseigneur, dit Philippe en suffoquant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, poursuivit M. le comte d'Artois, je m'aper&ccedil;us bien vite que je
+m'&eacute;tais tromp&eacute;, car M. de Charny s'offrit soudain &agrave; mes yeux. Il &eacute;tait
+l&agrave;, pr&egrave;s de M. de Richelieu, en face de vous, ma s&oelig;ur, au moment o&ugrave;
+votre masque est tomb&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et il m'a vue? s'&eacute;cria la reine hors de toute prudence.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins qu'il ne soit aveugle, dit le prince.</p>
+
+<p>La reine fit un geste d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, agita de nouveau la sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? dit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux interroger aussi M. de Charny, boire le calice jusqu'&agrave; la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas que M. de Charny soit &agrave; Versailles, murmura Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit, je crois, qu'il &eacute;tait... indispos&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la chose est assez grave pour qu'il vienne, monsieur. Moi aussi je
+suis indispos&eacute;e, pourtant j'irais au bout du monde, pieds nus, pour
+prouver...</p>
+
+<p>Philippe, le c&oelig;ur d&eacute;chir&eacute;, s'approcha d'Andr&eacute;e qui regardait par la
+fen&ecirc;tre qui donnait sur les parterres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? fit la reine en s'avan&ccedil;ant vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, rien... on disait M. de Charny malade, et je le vois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez? s'&eacute;cria Philippe en courant &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est lui.</p>
+
+<p>La reine, oubliant tout, ouvrit la fen&ecirc;tre elle-m&ecirc;me avec une vigueur
+extraordinaire, et appela de sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Charny!</p>
+
+<p>Celui-ci tourna la t&ecirc;te, et, tout effar&eacute; d'&eacute;tonnement, se dirigea vers
+le ch&acirc;teau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXXVIII" id="Chapitre_XXXVIII"></a><a href="#table_a">Chapitre XXXVIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Un alibi</a></h3>
+
+
+<p>Monsieur de Charny entra, un peu p&acirc;le, mais droit et sans souffrance
+apparente.</p>
+
+<p>&Agrave; l'aspect de cette compagnie illustre, il prit le maintien respectueux
+et raide de l'homme du monde et du soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, ma s&oelig;ur, dit le comte d'Artois bas &agrave; la reine; il me
+semble que vous interrogez beaucoup de monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re, j'interrogerai le monde entier, jusqu'&agrave; ce que je parvienne
+&agrave; rencontrer quelqu'un qui me dise que vous vous &ecirc;tes tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Charny avait vu Philippe, et l'avait salu&eacute;
+courtoisement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un bourreau de votre sant&eacute;, dit tout bas Philippe &agrave; son
+adversaire. Sortir bless&eacute;! mais, en v&eacute;rit&eacute;, vous voulez mourir.</p>
+
+<p>&mdash;On ne meurt pas de s'&ecirc;tre &eacute;gratign&eacute; &agrave; un buisson du bois de Boulogne,
+r&eacute;pliqua Charny, heureux de rendre &agrave; son ennemi une piq&ucirc;re morale plus
+douloureuse que la blessure de l'&eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>La reine se rapprocha et mit fin &agrave; ce colloque, qui avait &eacute;t&eacute; plut&ocirc;t un
+double <i>a parte</i> qu'un dialogue.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Charny, dit-elle, vous &eacute;tiez, disent ces messieurs, au bal
+de l'Op&eacute;ra?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Majest&eacute;, r&eacute;pondit Charny en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-nous ce que vous y avez vu.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; demande-t-elle ce que j'y ai vu, ou qui j'y ai vu?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment... qui vous y avez vu, et pas de discr&eacute;tion, monsieur de
+Charny, pas de r&eacute;ticence complaisante.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut tout dire, madame?</p>
+
+<p>Les joues de la reine reprirent cette p&acirc;leur qui dix fois depuis le
+matin avait remplac&eacute; une rougeur f&eacute;brile.</p>
+
+<p>&mdash;Pour commencer, d'apr&egrave;s la hi&eacute;rarchie, d'apr&egrave;s la loi de mon respect,
+r&eacute;pliqua Charny.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, vous m'avez vue?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Majest&eacute;, au moment o&ugrave; le masque de la reine est tomb&eacute;, par
+malheur.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette froissa dans ses mains nerveuses la dentelle de son
+fichu.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-elle d'une voix dans laquelle un observateur plus
+intelligent e&ucirc;t devin&eacute; des sanglots pr&ecirc;ts &agrave; s'exhaler, regardez-moi
+bien, &ecirc;tes-vous bien s&ucirc;r?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, les traits de Votre Majest&eacute; sont grav&eacute;s dans les c&oelig;urs de
+tous ses sujets. Avoir vu Votre Majest&eacute; une fois, c'est la voir
+toujours.</p>
+
+<p>Philippe regarda Andr&eacute;e, Andr&eacute;e plongea ses regards dans ceux de
+Philippe. Ces deux douleurs, ces deux jalousies firent une douloureuse
+alliance.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;p&eacute;ta la reine en se rapprochant de Charny, je vous assure
+que je n'ai pas &eacute;t&eacute; au bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, s'&eacute;cria le jeune homme en courbant profond&eacute;ment son front
+vers la terre, Votre Majest&eacute; n'a-t-elle pas le droit d'aller o&ugrave; bon lui
+semble? et, f&ucirc;t-ce en enfer, d&egrave;s que Votre Majest&eacute; y a mis le pied,
+l'enfer est purifi&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande pas d'excuser ma d&eacute;marche, fit la reine; je vous
+prie de croire que je ne l'ai pas faite.</p>
+
+<p>&mdash;Je croirai tout ce que Votre Majest&eacute; m'ordonnera de croire, r&eacute;pondit
+Charny, &eacute;mu jusqu'au fond du c&oelig;ur de cette insistance de la reine, de
+cette humilit&eacute; affectueuse d'une femme si fi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur! ma s&oelig;ur! c'est trop, murmura le comte d'Artois &agrave; l'oreille
+de Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>Car cette sc&egrave;ne avait glac&eacute; tous les assistants; les uns par la douleur
+de leur amour ou de leur amour-propre bless&eacute;; les autres par l'&eacute;motion
+qu'inspire toujours une femme accus&eacute;e qui se d&eacute;fend avec courage contre
+des preuves accablantes.</p>
+
+<p>&mdash;On le croit! on le croit! s'&eacute;cria la reine &eacute;perdue de col&egrave;re; et,
+d&eacute;courag&eacute;e, elle tomba sur un fauteuil, essuyant du bout de son doigt, &agrave;
+la d&eacute;rob&eacute;e, la trace d'une larme que l'orgueil br&ucirc;lait au bord de sa
+paupi&egrave;re. Tout &agrave; coup elle se releva.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur! ma s&oelig;ur! pardonnez-moi, dit tendrement le comte d'Artois,
+vous &ecirc;tes entour&eacute;e d'amis d&eacute;vou&eacute;s; ce secret dont vous vous effrayez
+outre mesure, nous le connaissons seuls, et de nos c&oelig;urs o&ugrave; il est
+renferm&eacute;, nul ne le tirera qu'avec notre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Le secret! le secret! s'&eacute;cria la reine, oh! je n'en veux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Pas de secret. Une preuve.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Andr&eacute;e, on vient.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Philippe d'une voix lente, le roi.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, dit un huissier dans l'antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi! tant mieux. Oh! le roi est mon seul ami; le roi, lui, ne me
+jugerait pas coupable, m&ecirc;me quand il croirait m'avoir vue en faute: le
+roi est le bienvenu.</p>
+
+<p>Le roi entra. Son regard contrastait avec tout ce d&eacute;sordre et tout ce
+bouleversement des figures autour de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Sire! s'&eacute;cria celle-ci, vous venez &agrave; propos. Sire, encore une
+calomnie; encore une insulte &agrave; combattre.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? dit Louis XVI en s'avan&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, un bruit, un bruit inf&acirc;me. Il va se propager. Aidez-moi;
+aidez-moi, sire, car cette fois ce ne sont plus des ennemis qui
+m'accusent: ce sont mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vos amis?</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs; mon fr&egrave;re, pardon! monsieur le comte d'Artois, monsieur
+de Taverney, monsieur de Charny, assurent, m'assurent &agrave; moi, qu'ils
+m'ont vue au bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>&mdash;Au bal de l'Op&eacute;ra! s'&eacute;cria le roi en fron&ccedil;ant le sourcil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>Un silence terrible pesa sur cette assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Madame de La Motte vit la sombre inqui&eacute;tude du roi. Elle vit la p&acirc;leur
+mortelle de la reine; d'un mot, d'un seul mot, elle pouvait faire cesser
+une peine aussi lamentable; elle pouvait d'un mot an&eacute;antir toutes les
+accusations du pass&eacute;, sauver la reine pour l'avenir.</p>
+
+<p>Mais son c&oelig;ur ne l'y porta point; son int&eacute;r&ecirc;t l'en &eacute;carta. Elle se dit
+qu'il n'&eacute;tait plus temps; que d&eacute;j&agrave;, pour le baquet, elle avait menti, et
+qu'en r&eacute;tractant sa parole, en laissant voir qu'elle avait menti une
+fois, en montrant &agrave; la reine qu'elle l'avait laiss&eacute;e aux prises avec la
+premi&egrave;re accusation, la nouvelle favorite se ruinait du premier coup,
+tranchait en herbe le profit de sa faveur future; elle se tut.</p>
+
+<p>Alors le roi r&eacute;p&eacute;ta d'un air plein d'angoisses:</p>
+
+<p>&mdash;Au bal de l'Op&eacute;ra? Qui a parl&eacute; de cela? Monsieur le comte de Provence
+le sait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas vrai, s'&eacute;cria la reine, avec l'accent d'une
+innocence d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Ce n'est pas vrai; monsieur le comte d'Artois se
+trompe, monsieur de Taverney se trompe. Vous vous trompez, monsieur de
+Charny. Enfin, on peut se tromper.</p>
+
+<p>Tous s'inclin&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! s'&eacute;cria la reine, qu'on fasse venir mes gens, tout le monde,
+qu'on interroge! C'&eacute;tait samedi ce bal, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'ai-je fait samedi? Qu'on me le dise, car en v&eacute;rit&eacute; je
+deviens folle, et si cela continue, je croirai moi-m&ecirc;me que je suis
+all&eacute;e &agrave; cet inf&acirc;me bal de l'Op&eacute;ra; mais si j'y &eacute;tais all&eacute;e, messieurs,
+je le dirais.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup le roi s'approcha, l'&oelig;il dilat&eacute;, le front riant, les mains
+&eacute;tendues.</p>
+
+<p>&mdash;Samedi, dit-il, samedi, n'est-ce pas, messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais, continua-t il, de plus en plus calme, de plus en plus
+joyeux, ce n'est pas &agrave; d'autres qu'&agrave; votre femme de chambre, Marie,
+qu'il faut demander cela. Elle se rappellera peut-&ecirc;tre &agrave; quelle heure je
+suis entr&eacute; chez vous ce jour-l&agrave;; c'&eacute;tait, je crois, vers onze heures du
+soir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'&eacute;cria la reine tout enivr&eacute;e de joie, oui, sire.</p>
+
+<p>Elle se jeta dans ses bras; puis, tout &agrave; coup rouge et confuse de se
+voir regard&eacute;e, elle cacha son visage dans la poitrine du roi, qui
+baisait tendrement ses beaux cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit le comte d'Artois h&eacute;b&eacute;t&eacute; de surprise et de joie tout
+ensemble, j'ach&egrave;terai des lunettes; mais, vive Dieu! je ne donnerais pas
+cette sc&egrave;ne pour un million; n'est-ce pas, messieurs?</p>
+
+<p>Philippe &eacute;tait adoss&eacute; au lambris, p&acirc;le comme la mort. Charny, froid et
+impassible, venait d'essuyer son front couvert de sueur.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; pourquoi, messieurs, dit le roi appuyant avec bonheur sur
+l'effet qu'il avait produit, voil&agrave; pourquoi il est impossible que la
+reine ait &eacute;t&eacute; cette nuit-l&agrave; au bal de l'Op&eacute;ra. Croyez-le si bon vous
+semble; la reine, j'en suis s&ucirc;r, se contente d'&ecirc;tre crue par moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ajouta le comte d'Artois, monsieur de Provence en pensera ce
+qu'il voudra, mais je d&eacute;fie sa femme de prouver de la m&ecirc;me fa&ccedil;on un
+alibi, le jour o&ugrave; on l'accusera d'avoir pass&eacute; la nuit dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je vous baise les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Charles, je pars avec vous, dit le roi, apr&egrave;s un dernier baiser donn&eacute;
+&agrave; la reine.</p>
+
+<p>Philippe n'avait pas remu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Taverney, fit la reine s&eacute;v&egrave;rement, est-ce que vous
+n'accompagnez pas monsieur le comte d'Artois?</p>
+
+<p>Philippe se redressa soudain. Le sang afflua &agrave; ses tempes et &agrave; ses yeux.
+Il faillit s'&eacute;vanouir. &Agrave; peine eut-il la force de saluer, de regarder
+Andr&eacute;e, de jeter un regard terrible &agrave; Charny, et de refouler
+l'expression de sa douleur insens&eacute;e.</p>
+
+<p>Il sortit.</p>
+
+<p>La reine garda pr&egrave;s d'elle Andr&eacute;e et monsieur de Charny.</p>
+
+<p>Cette situation d'Andr&eacute;e, plac&eacute;e entre son fr&egrave;re et la reine, entre son
+amiti&eacute; et sa jalousie, nous n'aurions pu l'esquisser sans ralentir la
+marche de la sc&egrave;ne dramatique dans laquelle le roi arriva comme un
+heureux d&eacute;nouement.</p>
+
+<p>Cependant, rien ne m&eacute;ritait plus notre attention que cette souffrance de
+la jeune fille: elle sentait que Philippe e&ucirc;t donn&eacute; sa vie pour emp&ecirc;cher
+le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te de la reine et de Charny, et elle s'avouait qu'elle-m&ecirc;me
+e&ucirc;t senti son c&oelig;ur se briser si, pour suivre et consoler Philippe comme
+elle devait le faire, elle e&ucirc;t laiss&eacute; Charny seul librement avec madame
+de La Motte et la reine, c'est-&agrave;-dire plus librement que seul. Elle le
+devinait &agrave; l'air &agrave; la fois modeste et familier de Jeanne.</p>
+
+<p>Ce qu'elle ressentait, comment se l'expliquer?</p>
+
+<p>&Eacute;tait-ce de l'amour? Oh! l'amour, se f&ucirc;t-elle dit, ne germe pas, ne
+grandit pas avec cette rapidit&eacute; dans la froide atmosph&egrave;re des sentiments
+de cour. L'amour, cette plante rare, se pla&icirc;t &agrave; fleurir dans les c&oelig;urs
+g&eacute;n&eacute;reux, purs, intacts. Il ne va pas pousser ses racines dans un c&oelig;ur
+profan&eacute; par des souvenirs, dans un sol glac&eacute; par des larmes qui s'y
+concentrent depuis des ann&eacute;es. Non, ce n'&eacute;tait pas l'amour que
+mademoiselle de Taverney ressentait pour monsieur de Charny. Elle
+repoussait avec force une pareille id&eacute;e, parce qu'elle s'&eacute;tait jur&eacute; de
+n'aimer jamais rien en ce monde.</p>
+
+<p>Mais alors pourquoi avait-elle tant souffert quand Charny avait adress&eacute;
+&agrave; la reine quelques mots de respect et de d&eacute;vouement? Certes, c'&eacute;tait
+bien l&agrave; de la jalousie.</p>
+
+<p>Oui, Andr&eacute;e s'avouait qu'elle &eacute;tait jalouse, non pas de l'amour qu'un
+homme pouvait sentir pour une autre femme que pour elle, mais jalouse de
+la femme qui pouvait inspirer, accueillir, autoriser cet amour.</p>
+
+<p>Elle regardait passer autour d'elle avec m&eacute;lancolie tous les beaux
+amoureux de la cour nouvelle. Ces gens vaillants et pleins d'ardeur qui
+ne la comprenaient point, et s'&eacute;loignaient apr&egrave;s lui avoir offert
+quelques hommages, les uns parce que sa froideur n'&eacute;tait pas de la
+philosophie, les autres parce que cette froideur &eacute;tait un &eacute;trange
+contraste avec les vieilles l&eacute;g&egrave;ret&eacute;s dans lesquelles Andr&eacute;e avait d&ucirc;
+prendre naissance.</p>
+
+<p>Et puis, les hommes, soit qu'ils cherchent le plaisir, soit qu'ils
+r&ecirc;vent &agrave; l'amour, se d&eacute;fient de la froideur d'une femme de vingt-cinq
+ans, qui est belle, qui est riche, qui est la favorite d'une reine, et
+qui passe seule, glac&eacute;e, silencieuse et p&acirc;le, dans un chemin o&ugrave; la
+supr&ecirc;me joie et le supr&ecirc;me bonheur sont de faire un souverain bruit.</p>
+
+<p>Ce n'est pas un attrait que d'&ecirc;tre un probl&egrave;me vivant; Andr&eacute;e s'en &eacute;tait
+bien aper&ccedil;ue: elle avait vu les yeux se d&eacute;tourner peu &agrave; peu de sa
+beaut&eacute;, les esprits se d&eacute;fier de son esprit ou le nier. Elle vit m&ecirc;me
+plus: cet abandon devint une habitude chez les anciens, un instinct chez
+les nouveaux; il n'&eacute;tait pas plus d'usage d'aborder mademoiselle de
+Taverney et de lui parler, qu'il n'&eacute;tait consacr&eacute; d'aborder Latone ou
+Diane &agrave; Versailles, dans leur froide ceinture d'eau noircie. Quiconque
+avait salu&eacute; mademoiselle de Taverney, fait sa pirouette et souri &agrave; une
+autre femme avait accompli son devoir.</p>
+
+<p>Toutes ces nuances n'&eacute;chapp&egrave;rent point &agrave; l'&oelig;il subtil de la jeune
+fille. Elle, dont le c&oelig;ur avait &eacute;prouv&eacute; tous les chagrins sans
+conna&icirc;tre un seul plaisir; elle, qui sentait l'&acirc;ge s'avancer avec un
+cort&egrave;ge de p&acirc;les ennuis et de noirs souvenirs; elle invoquait tout bas
+celui qui punit plus que celui qui pardonne, et, dans ses insomnies
+douloureuses, passant en revue les d&eacute;lices offertes en p&acirc;ture aux
+heureux amants de Versailles, elle soupirait avec une amertume mortelle.</p>
+
+<p>&laquo;Et moi! mon Dieu! Et moi!&raquo;</p>
+
+<p>Lorsqu'elle trouva Charny, le soir du grand froid, lorsqu'elle vit les
+yeux du jeune homme s'arr&ecirc;ter curieusement sur elle et l'envelopper peu
+&agrave; peu d'un r&eacute;seau sympathique, elle ne reconnut plus cette r&eacute;serve
+&eacute;trange que t&eacute;moignaient devant elle tous ses courtisans. Pour cet
+homme, elle &eacute;tait une femme. Il avait r&eacute;veill&eacute; en elle la jeunesse et
+avait galvanis&eacute; la mort; il avait fait rougir le marbre de Diane et de
+Latone.</p>
+
+<p>Aussi mademoiselle de Taverney s'attacha-t-elle subitement &agrave; ce
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;rateur qui venait de lui faire sentir sa vitalit&eacute;. Aussi fut-elle
+heureuse de regarder ce jeune homme, pour qui elle n'&eacute;tait pas un
+probl&egrave;me. Aussi fut-elle malheureuse de penser qu'une autre femme allait
+couper les ailes &agrave; sa fantaisie azur&eacute;e, confisquer son r&ecirc;ve &agrave; peine
+sorti par la porte d'or.</p>
+
+<p>On nous pardonnera d'avoir expliqu&eacute; ainsi comment Andr&eacute;e ne suivit pas
+Philippe hors du cabinet de la reine, bien qu'elle e&ucirc;t souffert l'injure
+adress&eacute;e &agrave; son fr&egrave;re, bien que ce fr&egrave;re f&ucirc;t pour elle une idol&acirc;trie, une
+religion, presque un amour.</p>
+
+<p>Mademoiselle de Taverney, qui ne voulait pas que la reine rest&acirc;t en t&ecirc;te
+&agrave; t&ecirc;te avec Charny, ne songea plus &agrave; prendre sa part de la conversation,
+apr&egrave;s le renvoi de son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle s'assit au coin de la chemin&eacute;e, le dos presque tourn&eacute; au groupe que
+formait la reine assise, Charny debout et demi inclin&eacute;, madame de La
+Motte droite dans l'embrasure de la fen&ecirc;tre, o&ugrave; sa fausse timidit&eacute;
+cherchait un asile, sa curiosit&eacute; r&eacute;elle une observation favorable.</p>
+
+<p>La reine demeura quelques minutes silencieuse; elle ne savait comment
+renouer une nouvelle conversation &agrave; cette explication si d&eacute;licate qui
+venait d'avoir lieu.</p>
+
+<p>Charny paraissait souffrant, et son attitude ne d&eacute;plaisait pas &agrave; la
+reine.</p>
+
+<p>Enfin, Marie-Antoinette rompit le silence, et r&eacute;pondant en m&ecirc;me temps &agrave;
+sa propre pens&eacute;e et &agrave; celle des autres:</p>
+
+<p>&mdash;Cela prouve, fit-elle tout &agrave; coup, que nous ne manquons pas d'ennemis.
+Croirait-on qu'il se passe d'aussi mis&eacute;rables choses &agrave; la cour de
+France, monsieur? le croirait-on?</p>
+
+<p>Charny ne r&eacute;pliqua pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sur vos vaisseaux, continua la reine, quel bonheur de vivre en plein
+ciel, en pleine mer! On nous parle &agrave; nous, citadins, de la col&egrave;re, de la
+m&eacute;chancet&eacute; des flots. Ah! monsieur, monsieur, regardez-vous! Est-ce que
+les lames de l'Oc&eacute;an, les plus furieuses lames, n'ont pas jet&eacute; sur vous
+l'&eacute;cume de leur col&egrave;re? Est-ce que leurs assauts ne vous ont pas
+renvers&eacute; quelquefois sur le pont du navire, souvent, n'est-ce pas? Eh
+bien! regardez-vous, vous &ecirc;tes sain, vous &ecirc;tes jeune, vous &ecirc;tes honor&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que les Anglais, continua la reine qui s'animait par degr&eacute;s, ne
+vous ont pas envoy&eacute; aussi leurs col&egrave;res de flamme et de mitraille,
+col&egrave;res dangereuses pour la vie, n'est-ce pas? Mais que vous importe, &agrave;
+vous? Vous &ecirc;tes sauf, vous &ecirc;tes fort; et &agrave; cause de cette col&egrave;re des
+ennemis que vous avez vaincus, le roi vous a f&eacute;licit&eacute;, caress&eacute;, le
+peuple sait votre nom et l'aime.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame? murmura Charny, qui voyait avec crainte cette fi&egrave;vre
+exalter insensiblement les nerfs de Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi j'en veux arriver? dit-elle, le voici: b&eacute;nis soient les ennemis
+qui lancent sur nous la flamme, le fer, l'onde &eacute;cumante; b&eacute;nis soient
+les ennemis qui ne menacent que de la mort!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! madame, r&eacute;pliqua Charny, il n'y a pas d'ennemis pour Votre
+Majest&eacute;&mdash;il n'y en a pas plus que de serpents pour l'aigle. Tout ce qui
+rampe en bas attach&eacute; au sol ne g&ecirc;ne pas ceux qui planent dans les
+nuages.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, se h&acirc;ta de r&eacute;pondre la reine, vous &ecirc;tes je le sais, revenu
+sain et sauf de la bataille; sorti sain et sauf de la temp&ecirc;te, vous en
+&ecirc;tes sorti triomphant et aim&eacute;; tandis que ceux dont un ennemi, comme
+nous en avons nous autres, salit la renomm&eacute;e avec sa bave de calomnie,
+ceux-l&agrave; ne courent aucun risque de la vie, c'est vrai, mais ils
+vieillissent apr&egrave;s chaque temp&ecirc;te; ils s'habituent &agrave; courber le front,
+dans la crainte de rencontrer, ainsi que j'ai fait aujourd'hui, la
+double injure des amis et des ennemis fondue en une seule attaque. Et
+puis, monsieur, si vous saviez combien il est dur d'&ecirc;tre ha&iuml;!</p>
+
+<p>Andr&eacute;e attendit avec anxi&eacute;t&eacute; la r&eacute;ponse du jeune homme; elle tremblait
+qu'il ne r&eacute;pliqu&acirc;t par la consolation affectueuse que semblait
+solliciter la reine.</p>
+
+<p>Mais Charny, tout au contraire, essuya son front avec son mouchoir,
+chercha un point d'appui sur le dossier d'un fauteuil et p&acirc;lit.</p>
+
+<p>La reine, le regardant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne fait-il pas trop chaud, ici? dit-elle.</p>
+
+<p>Madame de La Motte ouvrit la fen&ecirc;tre avec sa petite main, qui secoua
+l'espagnolette comme e&ucirc;t fait le poing vigoureux d'un homme. Charny but
+l'air avec d&eacute;lices.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est accoutum&eacute; au vent de la mer, il &eacute;touffera dans les
+boudoirs de Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point cela, madame, r&eacute;pondit Charny, mais j'ai un service &agrave;
+deux heures, et &agrave; moins que Sa Majest&eacute; ne m'ordonne de rester...</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, monsieur, dit la reine; nous savons ce que c'est qu'une
+consigne, n'est-ce pas, Andr&eacute;e?</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Charny, et avec un ton l&eacute;g&egrave;rement piqu&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes libre, monsieur, dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle cong&eacute;dia le jeune officier du geste.</p>
+
+<p>Charny salua en homme qui se h&acirc;te et disparut derri&egrave;re la tapisserie.</p>
+
+<p>Au bout de quelques secondes, on entendit dans l'antichambre comme une
+plainte, et comme le bruit que font plusieurs personnes en se pressant.</p>
+
+<p>La reine se trouvait pr&egrave;s de la porte, soit par hasard, soit qu'elle e&ucirc;t
+voulu suivre des yeux Charny, dont la retraite pr&eacute;cipit&eacute;e lui avait paru
+extraordinaire.</p>
+
+<p>Elle leva la tapisserie, poussa un faible cri et parut pr&ecirc;te &agrave;
+s'&eacute;lancer.</p>
+
+<p>Mais Andr&eacute;e, qui ne l'avait pas perdue de vue, se trouva entre elle et
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame! fit-elle.</p>
+
+<p>La reine regarda fixement Andr&eacute;e, qui soutint fermement ce regard.</p>
+
+<p>Madame de La Motte allongea la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Entre la reine et Andr&eacute; &eacute;tait un l&eacute;ger intervalle, et par cet
+intervalle, elle put voir monsieur de Charny &eacute;vanoui, auquel les
+serviteurs et les gardes portaient secours.</p>
+
+<p>La reine, voyant le mouvement de madame de La Motte, referma vivement la
+porte.</p>
+
+<p>Mais trop tard; madame de La Motte avait vu.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette, le sourcil fronc&eacute;, la d&eacute;marche pensive, alla se
+rasseoir dans son fauteuil; elle &eacute;tait en proie &agrave; cette pr&eacute;occupation
+sombre qui suit toute &eacute;motion violente. On n'e&ucirc;t pas dit qu'elle se
+dout&acirc;t qu'on v&eacute;c&ucirc;t autour d'elle.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e, de son c&ocirc;t&eacute;, quoique rest&eacute;e debout et appuy&eacute;e &agrave; un mur, ne
+semblait pas moins distraite que la reine.</p>
+
+<p>Il se fit un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; quelque chose de bizarre, dit tout haut et tout &agrave; coup la reine,
+dont la parole fit tressaillir ses deux compagnes surprises, tant cette
+parole &eacute;tait inattendue: monsieur de Charny me para&icirc;t douter encore...</p>
+
+<p>Douter de quoi, madame? demanda Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de mon s&eacute;jour au ch&acirc;teau la nuit de ce bal.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, comtesse, n'est-ce pas que j'ai raison, dit la reine, et
+que monsieur de Charny doute encore?</p>
+
+<p>&mdash;Malgr&eacute; la parole du roi? Oh! c'est impossible, madame, fit Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;On peut penser que le roi est venu par amour-propre &agrave; mon secours. Oh!
+il ne croit pas! non, il ne croit pas! c'est facile &agrave; voir.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e se mordit les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re n'est point si incr&eacute;dule que monsieur de Charny, dit-elle;
+il paraissait bien convaincu, lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce serait mal, continua la reine, qui n'avait point &eacute;cout&eacute; la
+r&eacute;ponse d'Andr&eacute;e. Et, dans ce cas-l&agrave;, ce jeune homme n'aurait point le
+c&oelig;ur droit et pur comme je le pensais.</p>
+
+<p>Puis frappant dans ses mains avec col&egrave;re:</p>
+
+<p>&mdash;Mais au bout du compte, s'&eacute;cria-t-elle, s'il a vu, pourquoi
+croirait-il? Monsieur le comte d'Artois aussi a vu, monsieur Philippe
+aussi a vu, il le dit du moins; tout le monde avait vu, et il a fallu la
+parole du roi pour qu'on croie ou plut&ocirc;t pour qu'on fasse semblant de
+croire. Oh! il y a quelque chose sous tout cela, quelque chose que je
+dois &eacute;claircir, puisque nul n'y songe. N'est-ce pas, Andr&eacute;e, qu'il faut
+que je cherche et d&eacute;couvre la raison de tout ceci?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; a raison, dit Andr&eacute;e, et je suis s&ucirc;re que madame de La
+Motte est de mon avis, et qu'elle pense que Votre Majest&eacute; doit chercher
+jusqu'&agrave; ce qu'elle trouve. N'est-ce pas, madame?</p>
+
+<p>Madame de La Motte, prise au d&eacute;pourvu, tressaillit et ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Car enfin, continua la reine, on dit m'avoir vue chez Mesmer.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; y &eacute;tait, se h&acirc;ta de dire madame de La Motte avec un
+sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, r&eacute;pondit la reine, mais je n'y ai point fait ce que dit le
+pamphlet. Et puis, on m'a vue &agrave; l'Op&eacute;ra, et l&agrave; je n'y &eacute;tais point.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;fl&eacute;chit; puis tout &agrave; coup et vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'&eacute;cria-t-elle, je tiens la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;La v&eacute;rit&eacute;? balbutia la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tant mieux! dit Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on fasse venir monsieur de Crosne, interrompit joyeusement la reine
+&agrave; madame de Misery qui entra.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XXXIX" id="Chapitre_XXXIX"></a><a href="#table_a">Chapitre XXXIX</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Monsieur de Crosne</a></h3>
+
+
+<p>Monsieur de Crosne, qui &eacute;tait un homme fort poli, se trouvait on ne peut
+plus embarrass&eacute; depuis l'explication du roi et de la reine.</p>
+
+<p>Ce n'est pas une m&eacute;diocre difficult&eacute; que la parfaite connaissance de
+tous les secrets d'une femme, surtout quand cette femme est la reine, et
+qu'on a mission de prendre les int&eacute;r&ecirc;ts d'une couronne et le soin d'une
+renomm&eacute;e.</p>
+
+<p>Monsieur de Crosne sentit qu'il allait porter tout le poids d'une col&egrave;re
+de femme et d'une indignation de reine; mais il s'&eacute;tait courageusement
+retranch&eacute; dans son devoir, et son urbanit&eacute; bien connue devait lui servir
+de cuirasse pour amortir les premiers coups.</p>
+
+<p>Il entra paisiblement, le sourire sur les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>La reine, elle, ne souriait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur de Crosne, dit-elle, &agrave; notre tour de nous expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis aux ordres de Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez savoir la cause de tout ce qui m'arrive, monsieur le
+lieutenant de police!</p>
+
+<p>Monsieur de Crosne regarda autour de lui d'un air un peu effar&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inqui&eacute;tez pas, poursuivit la reine: vous connaissez
+parfaitement ces deux dames: vous connaissez tout le monde, vous.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; peu pr&egrave;s, dit le magistrat; je connais les personnes, je connais les
+effets, mais je ne connais pas la cause de ce dont parle Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai donc le d&eacute;plaisir de vous l'apprendre, r&eacute;pliqua la reine,
+d&eacute;pit&eacute;e de cette tranquillit&eacute; du lieutenant de police. Il est bien
+&eacute;vident que je pourrais vous donner mon secret, comme on donne ses
+secrets, &agrave; voix basse ou &agrave; l'&eacute;cart; mais j'en suis venue, monsieur, &agrave;
+toujours rechercher le grand jour et la pleine voix. Eh bien! j'attribue
+les effets, vous nommez cela ainsi, les effets dont je me plains &agrave; la
+mauvaise conduite d'une personne qui me ressemble, et qui se donne en
+spectacle partout o&ugrave; vous croyez me voir, vous, monsieur, ou vos agents.</p>
+
+<p>&mdash;Une ressemblance! s'&eacute;cria monsieur de Crosne, trop occup&eacute; de soutenir
+l'attaque de la reine pour remarquer le trouble passager de Jeanne et
+l'exclamation d'Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous trouveriez cette supposition impossible, monsieur le
+lieutenant de police? Est-ce que vous aimeriez mieux croire que je me
+trompe ou que je vous trompe?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je ne dis pas cela; mais, quelle que soit la ressemblance
+entre toute femme et Votre Majest&eacute;, il y a une telle diff&eacute;rence que nul
+regard exerc&eacute; ne pourra s'y tromper.</p>
+
+<p>&mdash;On peut s'y tromper, monsieur, puisque l'on s'y trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'en fournirais un exemple &agrave; Votre Majest&eacute;, fit Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque nous habitions Taverney-Maison-Rouge, avec mon p&egrave;re, nous
+avions une fille de service qui, par une &eacute;trange bizarrerie...</p>
+
+<p>&mdash;Me ressemblait!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Votre Majest&eacute;, c'&eacute;tait &agrave; s'y m&eacute;prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette fille, qu'est-elle devenue?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne savions pas encore &agrave; quel point l'esprit de Sa Majest&eacute; est
+g&eacute;n&eacute;reux, &eacute;lev&eacute;, sup&eacute;rieur; mon p&egrave;re craignit que cette ressemblance
+d&eacute;pl&ucirc;t &agrave; la reine, et, quand nous &eacute;tions &agrave; Trianon, nous cachions cette
+fille aux yeux de toute la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, monsieur de Crosne. Ah! ah! cela vous int&eacute;resse.</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, ma ch&egrave;re Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, cette fille qui &eacute;tait un esprit remuant, ambitieux,
+s'ennuya d'&ecirc;tre ainsi s&eacute;questr&eacute;e; elle fit une mauvaise connaissance,
+sans doute, et un soir, &agrave; mon coucher, je fus surprise de ne la plus
+voir. On la chercha. Rien. Elle avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous avait bien un peu vol&eacute; quelque chose, ma Sosie?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, je ne poss&eacute;dais rien.</p>
+
+<p>Jeanne avait &eacute;cout&eacute; ce colloque avec une attention facile &agrave; comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous ne saviez pas tout cela, monsieur de Crosne? demanda la
+reine.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, il existe une femme dont la ressemblance avec moi est
+frappante, et vous ne le savez pas! Ainsi, un &eacute;v&eacute;nement de cette
+importance se produit dans le royaume et y cause de graves d&eacute;sordres, et
+vous n'&ecirc;tes pas le premier instruit de cet &eacute;v&eacute;nement? Allons, avouons
+le, monsieur: la police est bien mal faite?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pondit le magistrat, je vous assure que non, madame. Libre au
+vulgaire d'&eacute;lever les fonctions du lieutenant de police jusqu'&agrave; la
+hauteur des fonctions d'un Dieu; mais Votre Majest&eacute;, qui si&egrave;ge bien
+au-dessus de moi dans cet Olympe terrestre, sait bien que les magistrats
+du roi ne sont que des hommes. Je ne commande pas aux &eacute;v&eacute;nements, moi;
+il y en a de si &eacute;tranges, que l'intelligence humaine suffit &agrave; peine &agrave;
+les comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, quand un homme a re&ccedil;u tous les pouvoirs possibles pour
+p&eacute;n&eacute;trer jusque dans les pens&eacute;es de ses semblables; quand avec des
+agents il paie des espions, quand avec des espions il peut noter
+jusqu'aux gestes que je fais devant mon miroir, si cet homme n'est pas
+le ma&icirc;tre des &eacute;v&eacute;nements...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, quand Votre Majest&eacute; a pass&eacute; la nuit hors de son appartement,
+je l'ai su. Ma police &eacute;tait-elle bien faite? Oui, n'est-ce pas? Ce
+jour-l&agrave; Votre Majest&eacute; &eacute;tait all&eacute;e chez madame, que voici, rue
+Saint-Claude, au Marais. Cela ne me regarde pas. Lorsque vous avez paru
+au baquet de Mesmer avec madame de Lamballe, vous y &ecirc;tes bien all&eacute;e, je
+crois; ma police a &eacute;t&eacute; bien faite, puisque les agents vous ont vue.
+Quand vous &ecirc;tes all&eacute;e &agrave; l'Op&eacute;ra...</p>
+
+<p>La reine dressa vivement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi dire, madame. Je dis vous, comme monsieur le comte
+d'Artois a dit vous. Si le beau-fr&egrave;re se m&eacute;prend aux traits de sa s&oelig;ur,
+&agrave; plus forte raison se m&eacute;prendra un agent qui touche un petit &eacute;cu par
+jour. L'agent vous a cru voir, il l'a dit. Ma police &eacute;tait encore bien
+faite ce jour-l&agrave;. Direz-vous aussi, madame, que mes agents n'ont pas
+bien suivi cette affaire du gazetier R&eacute;teau, si bien &eacute;trill&eacute; par
+monsieur de Charny?</p>
+
+<p>&mdash;Par monsieur de Charny! s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois Andr&eacute;e et la reine.</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;v&eacute;nement n'est pas vieux, madame, et les coups de canne sont encore
+chauds sur les &eacute;paules du gazetier. Voil&agrave; une de ces aventures qui
+faisaient le triomphe de monsieur de Sartine, mon pr&eacute;d&eacute;cesseur, alors
+qu'il les contait si spirituellement au feu roi ou &agrave; la favorite.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Charny s'est commis avec ce mis&eacute;rable?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai su que par ma police, si calomni&eacute;e, madame, et vous
+m'avouerez qu'il a fallu quelque intelligence &agrave; cette police pour
+d&eacute;couvrir le duel qui a suivi cette affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Un duel de monsieur de Charny! monsieur de Charny s'est battu! s'&eacute;cria
+la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Avec le gazetier? dit ardemment Andr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, mesdames; le gazetier tant battu n'aurait pas donn&eacute; &agrave;
+monsieur de Charny le coup d'&eacute;p&eacute;e qui l'a fait se trouver mal dans votre
+antichambre.</p>
+
+<p>&mdash;Bless&eacute;! il est bless&eacute;! s'&eacute;cria la reine. Bless&eacute;! mais quand cela? mais
+comment? Vous vous trompez monsieur de Crosne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, Votre Majest&eacute; me trouve assez souvent en d&eacute;faut pour
+m'accorder cette fois que je n'y suis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure il &eacute;tait ici.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, dit Andr&eacute;e, j'ai bien vu, moi, qu'il souffrait.</p>
+
+<p>Et ces mots, elle les pronon&ccedil;a de telle fa&ccedil;on que la reine en d&eacute;couvrit
+l'hostilit&eacute;, et se retourna vivement.</p>
+
+<p>Le regard de la reine fut une riposte qu'Andr&eacute;e soutint avec &eacute;nergie.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous? fit Marie-Antoinette; vous avez remarqu&eacute; que monsieur
+de Charny souffrait, et vous ne l'avez pas dit!</p>
+
+<p>Andr&eacute;e ne r&eacute;pondit pas. Jeanne voulut venir au secours de la favorite,
+dont il fallait se faire une amie.</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, reprit-elle, j'ai cru m'apercevoir que monsieur de Charny
+se soutenait difficilement pendant tout le temps que Sa Majest&eacute; lui
+faisait l'honneur de lui parler.</p>
+
+<p>&mdash;Difficilement, oui, dit la fi&egrave;re Andr&eacute;e, qui ne remercia pas m&ecirc;me la
+comtesse avec un regard.</p>
+
+<p>Monsieur de Crosne, lui qu'on interrogeait, savourait &agrave; l'aise ses
+observations sur les trois femmes, dont pas une, Jeanne except&eacute;e, ne se
+doutait qu'elle posait devant un lieutenant de police.</p>
+
+<p>Enfin la reine reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, avec qui et pourquoi monsieur de Charny s'est-il battu?</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Andr&eacute;e put reprendre contenance.</p>
+
+<p>&mdash;Avec un gentilhomme qui... Mais, mon Dieu! madame, c'est bien inutile
+&agrave; pr&eacute;sent... Les deux adversaires sont en fort bonne intelligence &agrave;
+l'heure qu'il est, puisque tout pr&eacute;sentement ils causaient ensemble
+devant Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Devant moi... ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ici m&ecirc;me... d'o&ugrave; le vainqueur est sorti le premier, voil&agrave; vingt
+minutes peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Taverney! s'&eacute;cria la reine avec un &eacute;clair de rage dans les
+yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fr&egrave;re! murmura Andr&eacute;e, qui se reprocha d'avoir &eacute;t&eacute; assez &eacute;go&iuml;ste
+pour ne pas tout comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit monsieur de Crosne, que c'est en effet avec monsieur
+Philippe de Taverney que monsieur de Charny s'est battu.</p>
+
+<p>La reine frappa violemment ses mains l'une contre l'autre, ce qui &eacute;tait
+l'indice de sa plus chaude col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inconvenant... inconvenant, dit-elle... Quoi!... les m&oelig;urs
+d'Am&eacute;rique apport&eacute;es &agrave; Versailles... Oh! non, je ne m'en accommoderai
+pas, moi.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e baissa la t&ecirc;te, monsieur de Crosne &eacute;galement.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, parce qu'on a couru avec monsieur La Fayette et Washington&mdash;la
+reine affecta de prononcer ce nom &agrave; la fran&ccedil;aise-, ainsi l'on
+transformera ma cour en une lice du seizi&egrave;me si&egrave;cle; non, encore une
+fois, non. Andr&eacute;e, vous deviez savoir que votre fr&egrave;re s'est battu.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'apprends, madame, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi s'est-il battu?</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurions pu le demander &agrave; monsieur de Charny, qui s'est battu avec
+lui, fit Andr&eacute;e p&acirc;le et les yeux brillants.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas, r&eacute;pondit arrogamment la reine, ce qu'a fait
+monsieur de Charny, mais bien ce qu'a fait monsieur Philippe de
+Taverney.</p>
+
+<p>&mdash;Si mon fr&egrave;re s'est battu, dit la jeune fille en laissant tomber une &agrave;
+une ses paroles, ce ne peut &ecirc;tre contre le service de Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce &agrave; dire que monsieur de Charny ne se battait pas pour mon
+service, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de faire observer &agrave; Votre Majest&eacute;, r&eacute;pondit Andr&eacute;e, du
+m&ecirc;me ton, que je ne parle &agrave; la reine que de mon fr&egrave;re, et non d'un
+autre.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette se tint calme, et, pour en venir l&agrave;, il lui fallut
+toute la force dont elle &eacute;tait capable.</p>
+
+<p>Elle se leva, fit un tour dans la chambre, feignit de se regarder au
+miroir, prit un volume dans un casier de laque, en parcourut sept &agrave; huit
+lignes, puis le jeta.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur de Crosne, dit-elle au magistrat, vous m'avez
+convaincue. J'avais la t&ecirc;te un peu boulevers&eacute;e par tous ces rapports,
+par toutes ces suppositions. Oui, la police est tr&egrave;s bien faite,
+monsieur; mais, je vous en prie, songez &agrave; cette ressemblance dont je
+vous ai parl&eacute;, n'est-ce pas, monsieur. Adieu.</p>
+
+<p>Elle lui tendit sa main avec une gr&acirc;ce supr&ecirc;me, et il partit doublement
+heureux et renseign&eacute; au d&eacute;cuple.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e sentit la nuance de ce mot: adieu; elle fit une r&eacute;v&eacute;rence longue
+et solennelle.</p>
+
+<p>La reine lui dit adieu n&eacute;gligemment, mais sans rancune apparente.</p>
+
+<p>Jeanne s'inclina comme devant un autel sacr&eacute;; elle se pr&eacute;parait &agrave;
+prendre cong&eacute;.</p>
+
+<p>Madame de Misery entra.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-elle &agrave; la reine, Votre Majest&eacute; n'a-t-elle pas donn&eacute; heure
+&agrave; messieurs B&oelig;hmer et Bossange?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, ma bonne Misery; c'est vrai. Qu'ils entrent. Restez
+encore, madame de La Motte, je veux que le roi fasse une paix plus
+compl&egrave;te avec vous.</p>
+
+<p>La reine, en disant ces mots, guettait dans une glace l'expression du
+visage d'Andr&eacute;e, qui gagnait lentement la porte du vaste cabinet.</p>
+
+<p>Elle voulait peut-&ecirc;tre piquer sa jalousie en favorisant ainsi la
+nouvelle venue.</p>
+
+<p>Andr&eacute;e disparut sous les pans de la tapisserie; elle n'avait ni
+sourcill&eacute; ni tressailli.</p>
+
+<p>&mdash;Acier! acier! s'&eacute;cria la reine en soupirant. Oui, acier, que ces
+Taverney, mais or aussi.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! messieurs les joailliers, bonjour. Que m'apportez-vous de nouveau?
+Vous savez bien que je n'ai pas d'argent.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XL" id="Chapitre_XL"></a><a href="#table_a">Chapitre XL</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">La tentatrice</a></h3>
+
+
+<p>Madame de La Motte avait repris son poste; &agrave; l'&eacute;cart comme une femme
+modeste, debout et attentive comme une femme &agrave; qui l'on a permis de
+rester et d'&eacute;couter.</p>
+
+<p>Messieurs B&oelig;hmer et Bossange, en habits de c&eacute;r&eacute;monie, se pr&eacute;sent&egrave;rent &agrave;
+l'audience de la souveraine. Ils multipli&egrave;rent leurs saluts jusqu'au
+fauteuil de Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>&mdash;Des joailliers, dit-elle soudain, ne viennent ici que pour parler
+joyaux. Vous tombez mal, messieurs.</p>
+
+<p>Monsieur B&oelig;hmer prit la parole: c'&eacute;tait l'orateur de l'association.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pliqua-t-il, nous ne venons point offrir des marchandises &agrave;
+Votre Majest&eacute;, nous craindrions d'&ecirc;tre indiscrets.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit la reine, qui se repentait d&eacute;j&agrave; d'avoir t&eacute;moign&eacute; trop de
+courage, voir des joyaux, ce n'est pas en acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, madame, continua B&oelig;hmer en cherchant le fil de sa phrase;
+mais nous venons pour accomplir un devoir, et cela nous a enhardis.</p>
+
+<p>&mdash;Un devoir... fit la reine avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit encore de ce beau collier de diamants que Votre Majest&eacute; n'a
+pas daign&eacute; prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bien... le collier... Nous y voil&agrave; revenus! s'&eacute;cria
+Marie-Antoinette en riant.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer demeura s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est qu'il &eacute;tait beau, monsieur B&oelig;hmer, poursuivit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Si beau, madame, dit Bossange timidement, que Votre Majest&eacute; seule
+&eacute;tait digne de le porter.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui me console, fit Marie-Antoinette avec un l&eacute;ger soupir qui
+n'&eacute;chappa point &agrave; madame de La Motte, ce qui me console, c'est qu'il
+co&ucirc;tait... un million et demi, n'est-ce pas, monsieur B&oelig;hmer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et que, continua la reine, en cet aimable temps o&ugrave; nous vivons, quand
+les c&oelig;urs des peuples se sont refroidis comme le soleil de Dieu, il
+n'est plus de souverain qui puisse acheter un collier de diamants quinze
+cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze cent mille livres! r&eacute;p&eacute;ta comme un &eacute;cho fid&egrave;le madame de La
+Motte.</p>
+
+<p>&mdash;En sorte que, messieurs, ce que je n'ai pu, ce que je n'ai pas d&ucirc;
+acheter, personne ne l'aura... Vous me r&eacute;pondrez que les morceaux en
+sont bons. C'est vrai; mais je n'envierai &agrave; personne deux ou trois
+diamants; j'en pourrais envier soixante.</p>
+
+<p>La reine se frotta les mains avec une sorte de satisfaction dans
+laquelle entrait pour quelque chose le d&eacute;sir de narguer un peu messieurs
+B&oelig;hmer et Bossange.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; justement en quoi Votre Majest&eacute; fait erreur, dit B&oelig;hmer, et
+voil&agrave; aussi de quelle nature est le devoir que nous venions accomplir
+aupr&egrave;s d'elle: le collier est vendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu! s'&eacute;cria la reine en se retournant.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu! dit madame de La Motte, &agrave; qui le mouvement de sa protectrice
+inspira de l'inqui&eacute;tude pour sa pr&eacute;tendue abn&eacute;gation.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui donc? reprit la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, ceci est un secret d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>&mdash;Un secret d'&Eacute;tat! Bon, nous en pouvons rire, s'exclama joyeusement
+Marie-Antoinette. Ce qu'on ne dit pas, souvent, c'est qu'on ne pourrait
+le dire, n'est-ce pas, B&oelig;hmer?</p>
+
+<p>&mdash;Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les secrets d'&Eacute;tat; mais cela nous est familier &agrave; nous autres.
+Prenez garde, B&oelig;hmer, si vous ne me donnez pas le v&ocirc;tre, je vous le
+ferai voler par un employ&eacute; de monsieur de Crosne.</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; rire de bon c&oelig;ur, manifestant sans voile son opinion
+sur le pr&eacute;tendu secret qui emp&ecirc;chait B&oelig;hmer et Bossange de r&eacute;v&eacute;ler le
+nom des acqu&eacute;reurs du collier.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Votre Majest&eacute;, dit gravement B&oelig;hmer, on ne se comporte pas comme
+avec d'autres clients; nous sommes venus dire &agrave; Votre Majest&eacute; que le
+collier &eacute;tait vendu, parce qu'il est vendu, et nous avons d&ucirc; taire le
+nom de l'acqu&eacute;reur, parce qu'en effet l'acquisition s'est faite
+secr&egrave;tement, &agrave; la suite du voyage d'un ambassadeur envoy&eacute; incognito.</p>
+
+<p>La reine, &agrave; ce mot ambassadeur, fut prise d'un nouvel acc&egrave;s d'hilarit&eacute;.
+Elle se tourna vers madame de La Motte en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a d'admirable dans B&oelig;hmer, c'est qu'il est capable de
+croire ce qu'il vient de me dire. Voyons, B&oelig;hmer, seulement le pays
+d'o&ugrave; vient cet ambassadeur?... Non, c'est trop, fit-elle en riant... la
+premi&egrave;re lettre de son nom? voil&agrave; tout...</p>
+
+<p>Et lanc&eacute;e dans le rire, elle ne s'arr&ecirc;ta plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est monsieur l'ambassadeur de Portugal, dit B&oelig;hmer en baissant la
+voix, comme pour sauver au moins son secret des oreilles de madame de La
+Motte.</p>
+
+<p>&Agrave; cette articulation si positive, si nette, la reine s'arr&ecirc;ta tout &agrave;
+coup.</p>
+
+<p>&mdash;Un ambassadeur de Portugal! dit-elle; il n'y en a pas ici, B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Il en est venu un expr&egrave;s, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous... incognito?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Souza.</p>
+
+<p>La reine ne r&eacute;pliqua pas. Elle balan&ccedil;a un moment sa t&ecirc;te; puis, en femme
+qui a pris son parti:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, tant mieux pour Sa Majest&eacute; la reine de Portugal;
+les diamants sont beaux. N'en parlons plus.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, au contraire; Votre Majest&eacute; daignera me permettre d'en
+parler... Nous permettre, dit B&oelig;hmer en regardant son associ&eacute;.</p>
+
+<p>Bossange salua.</p>
+
+<p>&mdash;Les connaissez-vous, ces diamants, comtesse? s'&eacute;cria la reine avec un
+regard &agrave; l'adresse de Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>&mdash;De beaux diamants!... C'est dommage que ces messieurs ne les aient
+point apport&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Les voici, fit Bossange avec empressement.</p>
+
+<p>Et il tira du fond de son chapeau, qu'il portait sous son bras, la
+petite bo&icirc;te plate qui renfermait cette parure.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, voyez, comtesse, vous &ecirc;tes femme, cela vous amusera, dit la
+reine.</p>
+
+<p>Et elle s'&eacute;carta un peu du gu&eacute;ridon de S&egrave;vres sur lequel B&oelig;hmer venait
+d'&eacute;taler avec art le collier, de fa&ccedil;on que le jour, en frappant les
+pierres, en f&icirc;t jaillir les feux d'un plus grand nombre de facettes.</p>
+
+<p>Jeanne poussa un cri d'admiration. Et de fait, rien n'&eacute;tait plus beau;
+on e&ucirc;t dit une langue de feux, tant&ocirc;t verts et rouges, tant&ocirc;t blancs
+comme la lumi&egrave;re elle-m&ecirc;me. B&oelig;hmer faisait osciller l'&eacute;crin et
+ruisseler les merveilles de ces flammes liquides.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable! admirable! s'&eacute;cria Jeanne en proie au d&eacute;lire d'une
+admiration enthousiaste.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze cent mille livres qui tiendraient dans le creux de la main,
+r&eacute;pliqua la reine avec l'affectation d'un flegme philosophique que
+monsieur Rousseau de Gen&egrave;ve e&ucirc;t d&eacute;ploy&eacute; en pareille circonstance.</p>
+
+<p>Mais Jeanne vit autre chose dans ce d&eacute;dain que le d&eacute;dain lui-m&ecirc;me, car
+elle ne perdit pas l'espoir de convaincre la reine, et apr&egrave;s un long
+examen:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le joaillier avait raison, dit-elle; il n'y a au monde qu'une
+reine digne de porter ce collier, c'est Votre Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, Ma Majest&eacute; ne le portera pas, r&eacute;pliqua Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas d&ucirc; le laisser sortir de France, madame, sans venir
+d&eacute;poser aux pieds de Votre Majest&eacute; tous nos regrets. C'est un joyau que
+toute l'Europe conna&icirc;t maintenant et qu'on se dispute. Que telle ou
+telle souveraine s'en pare au refus de la reine de France, notre orgueil
+national le permettra, quand vous, madame, vous aurez encore une fois,
+d&eacute;finitivement, irr&eacute;vocablement refus&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon refus a &eacute;t&eacute; prononc&eacute;, r&eacute;pondit la reine. Il a &eacute;t&eacute; public. On m'a
+trop lou&eacute;e pour que je m'en repente.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, dit B&oelig;hmer, si le peuple a trouv&eacute; beau que Votre Majest&eacute;
+pr&eacute;f&eacute;r&acirc;t un vaisseau &agrave; un collier, la noblesse, qui est fran&ccedil;aise aussi,
+n'aurait pas trouv&eacute; surprenant que la reine de France achet&acirc;t un collier
+apr&egrave;s avoir achet&eacute; un vaisseau.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de cela, fit Marie-Antoinette en jetant un dernier
+regard &agrave; l'&eacute;crin.</p>
+
+<p>Jeanne soupira, pour aider le soupir de la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous soupirez, vous, comtesse. Si vous &eacute;tiez &agrave; ma place, vous
+feriez comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, murmura Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous bien regard&eacute;? se h&acirc;ta de dire la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Je regarderais toujours, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez cette curieuse, messieurs; elle admire. Cela n'&ocirc;te rien aux
+diamants; ils valent toujours quinze cent mille livres, malheureusement.</p>
+
+<p>Ce mot-l&agrave; sembla une occasion favorable &agrave; la comtesse.</p>
+
+<p>La reine regrettait, donc elle avait eu envie. Elle avait eu envie, donc
+elle devait d&eacute;sirer encore, n'ayant pas &eacute;t&eacute; satisfaite. Telle &eacute;tait la
+logique de Jeanne, il faut le croire, puisqu'elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Quinze cent mille livres, madame, qui, &agrave; votre col, feraient mourir de
+jalousie toutes les femmes, fussent-elles Cl&eacute;op&acirc;tre, fussent-elles
+V&eacute;nus.</p>
+
+<p>Et, saisissant dans l'&eacute;crin le royal collier, elle l'agrafa si
+habilement, si prestidigieusement sur la peau satin&eacute;e de
+Marie-Antoinette, que celle-ci se trouva en un clin d'&oelig;il inond&eacute;e de
+phosphore et de chatoyantes couleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Votre Majest&eacute; est sublime ainsi, dit Jeanne.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette s'approcha vivement d'un miroir: elle &eacute;blouissait.</p>
+
+<p>Son col fin et souple autant que celui de Jeanne Gray, ce col mignon
+comme le tube d'un lis, destin&eacute; comme la fleur de Virgile &agrave; tomber sous
+le fer, s'&eacute;levait gracieusement avec ses boucles dor&eacute;es et fris&eacute;es du
+sein de ce flot lumineux.</p>
+
+<p>Jeanne avait os&eacute; d&eacute;couvrir les &eacute;paules de la reine, en sorte que les
+derniers rangs du collier tombaient sur sa poitrine de nacre. La reine
+&eacute;tait radieuse, la femme &eacute;tait superbe. Amants ou sujets, tout se f&ucirc;t
+prostern&eacute;.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette s'oublia jusqu'&agrave; s'admirer ainsi. Puis, saisie de
+crainte, elle voulut arracher le collier de ses &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, dit-elle, assez!</p>
+
+<p>&mdash;Il a touch&eacute; Votre Majest&eacute;, s'&eacute;cria B&oelig;hmer, il ne peut plus convenir &agrave;
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, r&eacute;pliqua fermement la reine. Messieurs, j'ai un peu jou&eacute;
+avec ces diamants, mais prolonger le jeu, ce serait une faute.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; a tout le temps n&eacute;cessaire pour s'accoutumer &agrave; cette
+id&eacute;e, glissa B&oelig;hmer &agrave; la reine; demain nous reviendrons.</p>
+
+<p>&mdash;Payer tard, c'est toujours payer. Et puis, pourquoi payer tard? Vous
+&ecirc;tes press&eacute;s. On vous paie sans doute plus avantageusement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Majest&eacute;, comptant, riposta le marchand redevenu marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez! prenez! s'&eacute;cria la reine; dans l'&eacute;crin les diamants. Vite!
+vite!</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; oublie peut-&ecirc;tre qu'un pareil joyau, c'est de l'argent,
+et que dans cent ans le collier vaudra toujours ce qu'il vaut
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi quinze cent mille livres, comtesse, r&eacute;pliqua en souriant
+forc&eacute;ment la reine, et nous verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Si je les avais, s'&eacute;cria celle-ci; oh...</p>
+
+<p>Elle se tut. Les longues phrases ne valent pas toujours une heureuse
+r&eacute;ticence.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer et Bossange eurent beau mettre un quart d'heure &agrave; serrer, &agrave;
+cadenasser leurs diamants, la reine ne bougea plus.</p>
+
+<p>On voyait &agrave; son air affect&eacute;, &agrave; son silence, que l'impression avait &eacute;t&eacute;
+vive, la lutte p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Selon son habitude, dans les moments de d&eacute;pit, elle allongea les mains
+vers un livre, dont elle feuilleta quelques pages sans lire.</p>
+
+<p>Les joailliers prirent cong&eacute; en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Votre Majest&eacute; a refus&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et oui, soupira la reine, qui, cette fois, soupira pour tout le
+monde.</p>
+
+<p>Ils sortirent.</p>
+
+<p>Jeanne vit que le pied de Marie-Antoinette s'agitait au-dessus du
+coussin de velours dans lequel son empreinte &eacute;tait marqu&eacute;e encore.</p>
+
+<p>Elle souffre, pensa la comtesse immobile.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la reine se leva, fit un tour dans sa chambre, et s'arr&ecirc;tant
+devant Jeanne dont le regard la fascinait:</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, dit-elle d'une voix br&egrave;ve, il para&icirc;t que le roi ne viendra
+pas. Notre petite supplique est remise &agrave; une prochaine audience.</p>
+
+<p>Jeanne salua respectueusement et se recula jusqu'&agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je penserai &agrave; vous, ajouta la reine avec bont&eacute;.</p>
+
+<p>Jeanne appuya ses l&egrave;vres sur sa main, comme si elle y d&eacute;posait son
+c&oelig;ur, et sortit, laissant Marie-Antoinette toute poss&eacute;d&eacute;e de chagrins
+et de vertiges.</p>
+
+<p>&laquo;Les chagrins de l'impuissance, les vertiges du d&eacute;sir, se dit Jeanne. Et
+elle est la reine! Oh! non! elle est femme!&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse disparut.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XLI" id="Chapitre_XLI"></a><a href="#table_a">Chapitre XLI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Deux ambitions qui veulent passer pour deux amours</a></h3>
+
+
+<p>Jeanne aussi &eacute;tait femme, et sans &ecirc;tre reine.</p>
+
+<p>Il en r&eacute;sulta qu'&agrave; peine dans sa voiture, Jeanne compara ce beau palais
+de Versailles, ce riche et splendide ameublement, &agrave; son quatri&egrave;me &eacute;tage
+de la rue Saint-Claude, ces laquais magnifiques &agrave; sa vieille servante.</p>
+
+<p>Mais presque aussit&ocirc;t l'humble mansarde et la vieille servante
+s'enfuirent dans l'ombre du pass&eacute;, comme une de ces visions qui,
+n'existant plus, n'ont jamais exist&eacute;, et Jeanne vit sa petite maison du
+faubourg Saint-Antoine si distingu&eacute;e, si gracieuse, si confortable,
+comme on dirait de nos jours, avec ses laquais moins brod&eacute;s que ceux de
+Versailles, mais aussi respectueux, aussi ob&eacute;issants.</p>
+
+<p>Cette maison et ces laquais, c'&eacute;tait son Versailles &agrave; elle; elle y &eacute;tait
+non moins reine que Marie-Antoinette, et ses d&eacute;sirs form&eacute;s, pourvu
+qu'elle s&ucirc;t les borner, non pas au n&eacute;cessaire, mais au raisonnable,
+&eacute;taient aussi bien et aussi vite ex&eacute;cut&eacute;s que si elle e&ucirc;t tenu le
+sceptre.</p>
+
+<p>Ce fut donc avec le front &eacute;panoui et le sourire sur les l&egrave;vres que
+Jeanne rentra chez elle. Il &eacute;tait de bonne heure encore; elle prit du
+papier, une plume et de l'encre, &eacute;crivit quelques lignes, les
+introduisit dans une enveloppe fine et parfum&eacute;e, tra&ccedil;a l'adresse et
+sonna.</p>
+
+<p>&Agrave; peine la derni&egrave;re vibration de la sonnette avait-elle retenti que la
+porte s'ouvrait et qu'un laquais, debout, attendait sur le seuil.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais raison, murmura Jeanne, la reine n'est pas mieux servie.</p>
+
+<p>Puis &eacute;tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Cette lettre &agrave; monseigneur le cardinal de Rohan, dit-elle.</p>
+
+<p>Le laquais s'avan&ccedil;a, prit le billet, et sortit sans dire un mot, avec
+cette ob&eacute;issance muette des valets de bonne maison.</p>
+
+<p>La comtesse tomba dans une profonde r&ecirc;verie, r&ecirc;verie qui n'&eacute;tait pas
+nouvelle, mais qui faisait suite &agrave; celle de la route.</p>
+
+<p>Cinq minutes ne s'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;es qu'on gratta &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, dit madame de La Motte.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me laquais reparut.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda madame de La Motte avec un l&eacute;ger mouvement
+d'impatience en voyant que son ordre n'&eacute;tait point ex&eacute;cut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Au moment o&ugrave; je sortais pour ex&eacute;cuter les ordres de madame la
+comtesse, dit le laquais, monseigneur frappait &agrave; la porte. Je lui ai dit
+que j'allais &agrave; son h&ocirc;tel. Il a pris la lettre de madame la comtesse, l'a
+lue, a saut&eacute; en bas de sa voiture, et est entr&eacute; en disant: &laquo;C'est bien;
+annoncez-moi.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur est l&agrave;; il attend qu'il plaise &agrave; madame de le faire
+entrer.</p>
+
+<p>Un l&eacute;ger sourire passa sur les l&egrave;vres de la comtesse. Au bout de deux
+secondes:</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer, dit-elle enfin, avec un accent de satisfaction marqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Ces deux secondes avaient-elles pour but de faire attendre dans son
+antichambre un prince de l'&eacute;glise, ou bien &eacute;taient-elles n&eacute;cessaires &agrave;
+madame de La Motte pour achever son plan?</p>
+
+<p>Le prince parut sur le seuil.</p>
+
+<p>En rentrant chez elle, en envoyant chercher le cardinal, en &eacute;prouvant
+une si grande joie de ce que le cardinal &eacute;tait l&agrave;, Jeanne avait donc un
+plan?</p>
+
+<p>Oui, car la fantaisie de la reine, pareille &agrave; un de ces feux-follets qui
+&eacute;clairent toute une vall&eacute;e aux sombres accidents, cette fantaisie de
+reine et surtout de femme venait d'ouvrir aux regards de l'intrigante
+comtesse tous les secrets replis d'une &acirc;me trop hautaine d'ailleurs,
+pour prendre de grandes pr&eacute;cautions &agrave; les cacher.</p>
+
+<p>La route est longue, de Versailles &agrave; Paris, et quand on la fait c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te avec le d&eacute;mon de la cupidit&eacute;, il a le temps de vous souffler &agrave;
+l'oreille les plus hardis calculs.</p>
+
+<p>Jeanne se sentait ivre de ce chiffre de quinze cent mille livres,
+&eacute;panoui en diamants sur le satin blanc de l'&eacute;crin de messieurs B&oelig;hmer
+et Bossange.</p>
+
+<p>Quinze cent mille livres! n'&eacute;tait-ce pas, en effet, une fortune de
+prince, et surtout pour la pauvre mendiante qui, il y a un mois encore,
+tendait la main &agrave; l'aum&ocirc;ne des grands?</p>
+
+<p>Certes, il y avait plus loin de la Jeanne de Valois de la rue
+Saint-Claude &agrave; la Jeanne de Valois du faubourg Saint-Antoine, qu'il n'y
+en avait de la Jeanne de Valois du faubourg Saint&mdash;- Antoine &agrave; la Jeanne
+de Valois ma&icirc;tresse du collier.</p>
+
+<p>Elle avait donc d&eacute;j&agrave; franchi plus de la moiti&eacute; du chemin qui menait &agrave; la
+fortune.</p>
+
+<p>Et cette fortune que Jeanne convoitait, ce n'&eacute;tait pas une illusion
+comme l'est le mot d'un contrat, comme l'est une possession
+territoriale, toutes choses premi&egrave;res, sans doute, mais auxquelles a
+besoin de s'adjoindre l'intelligence de l'esprit ou des yeux.</p>
+
+<p>Non, ce collier, c'&eacute;tait bien autre chose qu'un contrat ou une terre: ce
+collier, c'&eacute;tait la fortune visible; aussi &eacute;tait-il l&agrave;, toujours l&agrave;,
+br&ucirc;lant et fascinateur; et puisque la reine le d&eacute;sirait, Jeanne de
+Valois pouvait bien y r&ecirc;ver; puisque la reine savait s'en priver, madame
+de La Motte pouvait bien y borner son ambition.</p>
+
+<p>Aussi mille id&eacute;es vagues, ces fant&ocirc;mes &eacute;tranges aux contours nuageux que
+le po&egrave;te Aristophane disait s'assimiler aux hommes dans leurs moments de
+passion, mille envies, mille rages de poss&eacute;der prirent pour Jeanne,
+pendant cette route de Paris &agrave; Versailles, la forme de loups, de renards
+et de serpents ail&eacute;s.</p>
+
+<p>Le cardinal, qui devait r&eacute;aliser ses r&ecirc;ves, les interrompit en r&eacute;pondant
+par sa pr&eacute;sence inattendue au d&eacute;sir que madame de La Motte avait de le
+voir.</p>
+
+<p>Lui aussi avait ses r&ecirc;ves, lui aussi avait son ambition, qu'il cachait
+sous un masque d'empressement, sous un semblant d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ch&egrave;re Jeanne, dit-il, c'est vous. Vous m'&ecirc;tes devenue, en v&eacute;rit&eacute;,
+si n&eacute;cessaire, que toute ma journ&eacute;e s'est assombrie de l'id&eacute;e que vous
+&eacute;tiez loin de moi. &Ecirc;tes-vous venue en bonne sant&eacute; de Versailles au
+moins?</p>
+
+<p>&mdash;Mais comme vous voyez, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et contente?</p>
+
+<p>&mdash;Enchant&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;La reine vous a donc re&ccedil;ue?</p>
+
+<p>&mdash;Aussit&ocirc;t mon arriv&eacute;e, j'ai &eacute;t&eacute; introduite aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez du bonheur. Gageons, &agrave; votre air triomphant, que la reine
+vous a parl&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pass&eacute; trois heures &agrave; peu pr&egrave;s dans le cabinet de Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Le cardinal tressaillit, et peu s'en fallut qu'il ne r&eacute;p&eacute;t&acirc;t apr&egrave;s
+Jeanne, avec l'accent de la d&eacute;clamation:</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures!</p>
+
+<p>Mais il se contint.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes r&eacute;ellement, dit-il, une enchanteresse, et nul ne saurait
+vous r&eacute;sister.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! vous exag&eacute;rez, mon prince.</p>
+
+<p>&mdash;Non, en v&eacute;rit&eacute;, et vous &ecirc;tes rest&eacute;e, dites-vous, trois heures avec la
+reine?</p>
+
+<p>Jeanne fit un signe de t&ecirc;te affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Trois heures! r&eacute;p&eacute;ta le cardinal en souriant; que de choses une femme
+d'esprit comme vous peut dire en trois heures.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous r&eacute;ponds, monseigneur, que je n'ai pas perdu mon temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que pendant ces trois heures, hasarda le cardinal, vous
+n'avez pas pens&eacute; &agrave; moi une seule minute?</p>
+
+<p>&mdash;Ingrat!</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! s'&eacute;cria le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait plus que penser &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai parl&eacute; de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Parl&eacute; de moi, et &agrave; qui? demanda le pr&eacute;lat, dont le c&oelig;ur commen&ccedil;ait &agrave;
+battre, avec une voix dont toute sa puissance sur lui-m&ecirc;me ne pouvait
+dissimuler l'&eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui, sinon &agrave; la reine?</p>
+
+<p>En disant ces mots si pr&eacute;cieux pour le cardinal, Jeanne eut l'art de ne
+point regarder le prince en face, comme si elle se f&ucirc;t peu inqui&eacute;t&eacute;e de
+l'effet qu'ils devaient produire.</p>
+
+<p>Monsieur de Rohan palpitait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, voyons, ch&egrave;re comtesse, racontez-moi cela. En v&eacute;rit&eacute;, je
+m'int&eacute;resse tant &agrave; ce qui vous arrive, que je ne veux pas que vous me
+fassiez gr&acirc;ce du plus petit d&eacute;tail.</p>
+
+<p>Jeanne sourit; elle savait ce qui int&eacute;ressait le cardinal tout aussi
+bien que lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais comme ce r&eacute;cit m&eacute;ticuleux &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; d'avance dans son esprit,
+comme elle l'e&ucirc;t fait d'elle-m&ecirc;me si le cardinal ne l'e&ucirc;t point pri&eacute;e de
+le faire, elle commen&ccedil;a doucement, se faisant tirer chaque syllabe;
+racontant toute l'entrevue, toute la conversation; produisant &agrave; chaque
+mot la preuve que, par un de ces hasards heureux qui font la fortune des
+courtisans, elle &eacute;tait tomb&eacute;e &agrave; Versailles dans une de ces circonstances
+singuli&egrave;res qui font en un jour d'une &eacute;trang&egrave;re une amie presque
+indispensable. En effet, en un jour, Jeanne de La Motte avait &eacute;t&eacute;
+initi&eacute;e &agrave; tous les malheurs de la reine, &agrave; toutes les impuissances de la
+royaut&eacute;.</p>
+
+<p>Monsieur de Rohan ne paraissait retenir du r&eacute;cit que ce que la reine
+avait dit pour Jeanne.</p>
+
+<p>Jeanne, dans son r&eacute;cit, n'appuyait que sur ce que la reine avait dit
+pour monsieur de Rohan.</p>
+
+<p>Le r&eacute;cit venait d'&ecirc;tre achev&eacute; &agrave; peine que le m&ecirc;me laquais entra,
+annon&ccedil;ant que le souper &eacute;tait servi.</p>
+
+<p>Jeanne invita le cardinal d'un coup d'&oelig;il. Le cardinal accepta d'un
+signe.</p>
+
+<p>Il donna le bras &agrave; la ma&icirc;tresse de la maison, qui s'&eacute;tait si vite
+habitu&eacute;e &agrave; en faire les honneurs, et passa dans la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>Quand le souper fut achev&eacute;, quand le pr&eacute;lat eut bu &agrave; longs traits
+l'espoir et l'amour dans les r&eacute;cits vingt fois repris, vingt fois
+interrompus de l'enchanteresse, force lui fut de compter enfin avec
+cette femme qui tenait les c&oelig;urs des puissances dans sa main.</p>
+
+<p>Car il remarquait, avec une surprise qui tenait de l'&eacute;pouvante, qu'au
+lieu de se faire valoir comme toute femme que l'on recherche et dont on
+a besoin, elle allait au-devant des v&oelig;ux de son interlocuteur avec une
+bonne gr&acirc;ce bien diff&eacute;rente de cette fiert&eacute; l&eacute;onine du dernier souper,
+pris &agrave; la m&ecirc;me place et dans la m&ecirc;me maison.</p>
+
+<p>Jeanne, cette fois, faisait les honneurs de chez elle en femme non
+seulement ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me, mais encore ma&icirc;tresse des autres. Nul
+embarras dans son regard, nulle r&eacute;serve dans sa voix. N'avait-elle pas,
+pour prendre ces hautes le&ccedil;ons d'aristocratie, fr&eacute;quent&eacute; tout le jour la
+fleur de la noblesse fran&ccedil;aise; une reine sans rivale ne l'avait-elle
+pas appel&eacute;e ma ch&egrave;re comtesse?</p>
+
+<p>Aussi le cardinal, soumis &agrave; cette sup&eacute;riorit&eacute;, en homme sup&eacute;rieur
+lui-m&ecirc;me, ne tenta-t-il point d'y r&eacute;sister.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, dit-il en lui prenant la main, il y a deux femmes en vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Celle d'hier, et celle d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle pr&eacute;f&egrave;re Votre &Eacute;minence?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais. Seulement, celle de ce soir est une Armide, une Circ&eacute;,
+quelque chose d'irr&eacute;sistible.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; qui vous n'essaierez pas de r&eacute;sister, j'esp&egrave;re, monseigneur, tout
+prince que vous &ecirc;tes.</p>
+
+<p>Le prince se laissa glisser de son si&egrave;ge et tomba aux genoux de madame
+de La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous demandez l'aum&ocirc;ne? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'attends que vous me la fassiez.</p>
+
+<p>&mdash;Jour de largesse, r&eacute;pondit Jeanne; la comtesse de Valois a pris rang,
+elle est une femme de la cour; avant peu elle comptera parmi les femmes
+les plus fi&egrave;res de Versailles. Elle peut donc ouvrir sa main et la
+tendre &agrave; qui bon lui semble.</p>
+
+<p>&mdash;F&ucirc;t-ce &agrave; un prince? dit monsieur de Rohan.</p>
+
+<p>&mdash;F&ucirc;t-ce &agrave; un cardinal, r&eacute;pondit Jeanne.</p>
+
+<p>Le cardinal appuya un long et br&ucirc;lant baiser sur cette jolie main
+mutine; puis, ayant consult&eacute; des yeux le regard et le sourire de la
+comtesse, il se leva. Et, passant dans l'antichambre, dit deux mots &agrave;
+son coureur.</p>
+
+<p>Deux minutes apr&egrave;s, on entendit le bruit de la voiture qui s'&eacute;loignait.</p>
+
+<p>La comtesse releva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! comtesse, dit le cardinal, j'ai br&ucirc;l&eacute; mes vaisseaux.</p>
+
+<p>&mdash;Et il n'y a pas grand m&eacute;rite &agrave; cela, r&eacute;pondit la comtesse, puisque
+vous &ecirc;tes au port.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XLII" id="Chapitre_XLII"></a><a href="#table_a">Chapitre XLII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">O&ugrave; l'on commence &agrave; voir les visages sous les masques</a></h3>
+
+
+<p>Les longues causeries sont le privil&egrave;ge heureux des gens qui n'ont plus
+rien &agrave; se dire. Apr&egrave;s le bonheur de se taire ou de d&eacute;sirer, par
+interjection, le plus grand, sans contredit, est de parler beaucoup sans
+phrases.</p>
+
+<p>Deux heures apr&egrave;s le renvoi de sa voiture, le cardinal et la comtesse en
+&eacute;taient au point o&ugrave; nous disons. La comtesse avait c&eacute;d&eacute;, le cardinal
+avait vaincu, et cependant le cardinal, c'&eacute;tait l'esclave; la comtesse,
+c'&eacute;tait le triomphateur.</p>
+
+<p>Deux hommes se trompent en se donnant la main. Un homme et une femme se
+trompent dans un baiser.</p>
+
+<p>Mais ici chacun ne trompait l'autre que parce que l'autre voulait &ecirc;tre
+tromp&eacute;.</p>
+
+<p>Chacun avait un but. Pour ce but, l'intimit&eacute; &eacute;tait n&eacute;cessaire. Chacun
+avait donc atteint son but.</p>
+
+<p>Aussi le cardinal ne se donna-t-il point la peine de dissimuler son
+impatience. Il se contenta de faire un petit d&eacute;tour, et ramenant la
+conversation sur Versailles et sur les honneurs qui y attendaient la
+nouvelle favorite de la reine:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est g&eacute;n&eacute;reuse, dit-il, et rien ne lui co&ucirc;te pour les gens qu'elle
+aime. Elle a le rare esprit de donner un peu &agrave; beaucoup de monde, et de
+donner beaucoup &agrave; peu d'amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous la croyez donc riche? demanda madame de La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sait se faire des ressources avec un mot, un geste, un sourire.
+Jamais ministre, except&eacute; Turgot peut-&ecirc;tre, n'a eu le courage de refuser
+&agrave; la reine ce qu'elle demandait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, dit madame de La Motte, je la vois moins riche que vous
+ne la faites, pauvre reine, ou plut&ocirc;t pauvre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Est-on riche quand on est oblig&eacute;e de s'imposer des privations?</p>
+
+<p>&mdash;Des privations! contez-moi cela, ch&egrave;re Jeanne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, je vous dirai ce que j'ai vu, rien de plus, rien de
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous deux affreux supplices que cette malheureuse reine a
+endur&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Deux supplices! Lesquels, voyons?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que c'est qu'un d&eacute;sir de femme, mon cher prince?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je voudrais que vous me l'apprissiez, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la reine a un d&eacute;sir qu'elle ne peut satisfaire.</p>
+
+<p>&mdash;De qui?</p>
+
+<p>&mdash;Non, de quoi.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, de quoi?</p>
+
+<p>&mdash;D'un collier de diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc, je sais. Ne voulez-vous point parler des diamants de
+B&oelig;hmer et Bossange?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la vieille histoire, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vieille ou neuve, n'est-ce pas un v&eacute;ritable d&eacute;sespoir pour une reine,
+dites, que de ne pouvoir poss&eacute;der ce qu'a failli poss&eacute;der une simple
+favorite? Quinze jours d'existence de plus au roi Louis XV, et Jeanne
+Vaubernier avait ce que ne peut avoir Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ch&egrave;re comtesse, voil&agrave; ce qui vous trompe, la reine a pu avoir
+cinq ou six fois ces diamants, et la reine les a toujours refus&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous le dis, le roi les lui a offerts, et elle les a refus&eacute;s
+de la main du roi.</p>
+
+<p>Et le cardinal raconta l'histoire du vaisseau.</p>
+
+<p>Jeanne &eacute;couta avidement, et lorsque le cardinal eut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qu'est-ce que cela prouve?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle n'en a point voulu, ce me semble.</p>
+
+<p>Jeanne haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez les femmes, vous connaissez la cour, vous connaissez
+les rois, et vous vous laissez prendre &agrave; une pareille r&eacute;ponse?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je constate un refus.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher prince, cela constate une chose: c'est que la reine a eu
+besoin de faire un mot brillant, un mot populaire, et qu'elle l'a fait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit le cardinal, voil&agrave; comme vous croyez aux vertus royales,
+vous? Ah! sceptique! Mais saint Thomas &eacute;tait un croyant, pr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Sceptique ou croyante, je vous affirme une chose, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que la reine n'a pas eu plut&ocirc;t refus&eacute; le collier, qu'elle a &eacute;t&eacute;
+prise d'une envie folle de l'avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous forgez ces id&eacute;es-l&agrave;, ma ch&egrave;re, et d'abord, croyez bien &agrave; une
+chose, c'est qu'&agrave; travers tous ses d&eacute;fauts, la reine a une qualit&eacute;
+immense.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e! Elle n'aime ni l'or ni l'argent, ni les
+pierres. Elle p&egrave;se les min&eacute;raux &agrave; leur valeur; pour elle une fleur au
+corset vaut un diamant &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non. Seulement, &agrave; cette heure, je soutiens qu'elle a
+envie de se mettre plusieurs diamants au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comtesse, prouvez.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne sera plus facile; tant&ocirc;t j'ai vu le collier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi; non seulement je l'ai vu, mais je l'ai touch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Versailles, toujours.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Versailles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, o&ugrave; les joailliers l'apportaient pour essayer de tenter la reine
+une derni&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est beau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est merveilleux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous qui &ecirc;tes vraiment femme, vous comprenez qu'on pense &agrave; ce
+collier.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends qu'on en perde l'app&eacute;tit et le sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! que n'ai-je un vaisseau &agrave; donner au roi!</p>
+
+<p>&mdash;Un vaisseau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il me donnerait le collier; et une fois que je l'aurais, vous
+pourriez manger et dormir tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous jure.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais vous dire une chose qui vous &eacute;tonnera fort.</p>
+
+<p>&mdash;Dites.</p>
+
+<p>&mdash;Ce collier, je n'en voudrais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, comtesse, car je ne pourrais pas vous le donner.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! ni vous ni personne, c'est bien ce que sent la reine, et voil&agrave;
+pourquoi elle le d&eacute;sire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous r&eacute;p&egrave;te que le roi le lui offrait.</p>
+
+<p>Jeanne fit un mouvement rapide, un mouvement presque importun.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, dit-elle, je vous dis que les femmes aiment surtout ces
+pr&eacute;sents-l&agrave; quand ils ne sont pas faits par des gens qui les forcent de
+les accepter.</p>
+
+<p>Le cardinal regarda Jeanne avec plus d'attention.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas trop, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux; brisons l&agrave;. Que vous fait d'abord ce collier, puisque nous
+ne pouvons pas l'avoir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si j'&eacute;tais le roi et que vous fussiez la reine, je vous forcerais
+bien de l'accepter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! sans &ecirc;tre le roi, forcez la reine &agrave; le prendre, et vous
+verrez si elle est aussi f&acirc;ch&eacute;e que vous croyez de cette violence.</p>
+
+<p>Le cardinal regarda Jeanne encore une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, dit-il, vous &ecirc;tes s&ucirc;re de ne pas vous tromper; la reine a ce
+d&eacute;sir?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;vorant. &Eacute;coutez, cher prince, ne m'avez-vous pas dit une fois, ou
+n'ai-je point entendu dire que vous ne seriez point f&acirc;ch&eacute; d'&ecirc;tre
+ministre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est tr&egrave;s possible que j'aie dit cela, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! gageons, mon cher prince...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Que la reine ferait ministre l'homme qui s'arrangerait de fa&ccedil;on que ce
+collier f&ucirc;t sur sa toilette dans huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis ce que je dis... Aimez-vous mieux que je pense tout bas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, ce que je dis ne vous concerne pas. Il est bien clair que
+vous n'allez pas engloutir un million et demi dans un caprice royal; ce
+serait, par ma foi! payer trop cher un portefeuille que vous aurez pour
+rien et qui vous est d&ucirc;. Prenez donc tout ce que je vous ai dit pour du
+bavardage. Je suis comme les perroquets: on m'a &eacute;blouie au soleil, et me
+voil&agrave; r&eacute;p&eacute;tant toujours qu'il fait chaud. Ah! monseigneur, que c'est une
+rude &eacute;preuve qu'une journ&eacute;e de faveur pour une petite provinciale! Ces
+rayons-l&agrave;, il faut &ecirc;tre aigle comme vous pour les regarder en face.</p>
+
+<p>Le cardinal devint r&ecirc;veur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voyons, dit Jeanne, voil&agrave; que vous me jugez si mal, voil&agrave; que
+vous me trouvez si vulgaire et si mis&eacute;rable, que vous ne daignez plus
+m&ecirc;me me parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;La reine jug&eacute;e par moi, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? j'ai cru qu'elle d&eacute;sirait les diamants parce qu'elle
+a soupir&eacute; en les voyant; je l'ai cru parce qu'&agrave; sa place je les eusse
+d&eacute;sir&eacute;s; excusez ma faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes une adorable femme, comtesse; vous avez, par une alliance
+incroyable, la faiblesse du c&oelig;ur, comme vous dites, et la force de
+l'esprit: vous &ecirc;tes si peu femme en de certains moments, que je m'en
+effraie. Vous l'&ecirc;tes si adorablement dans d'autres, que j'en b&eacute;nis le
+ciel et que je vous en b&eacute;nis.</p>
+
+<p>Et le galant cardinal ponctua cette galanterie par un baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne parlons plus de toutes ces choses-l&agrave;, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, murmura Jeanne tout bas, mais je crois que l'hame&ccedil;on a mordu
+dans les chairs.</p>
+
+<p>Mais tout en disant: &laquo;Ne parlons plus de cela&raquo;, le cardinal reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que c'est B&oelig;hmer qui est revenu &agrave; la charge? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Avec Bossange, oui, r&eacute;pondit innocemment madame de La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Bossange... Attendez donc, fit le cardinal, comme s'il cherchait;
+Bossange, n'est-ce pas son associ&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un grand sec.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Qui demeure?...</p>
+
+<p>&mdash;Il doit demeurer quelque part comme au quai de la Ferraille ou bien de
+l'&Eacute;cole, je ne sais pas trop; mais en tout cas dans les environs du
+Pont-Neuf.</p>
+
+<p>&mdash;Du Pont-Neuf; vous avez raison; j'ai lu ces noms-l&agrave; au-dessus d'une
+porte en passant dans mon carrosse.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons, murmura Jeanne, le poisson mord de plus en plus.&raquo;</p>
+
+<p>Jeanne avait raison, et l'hame&ccedil;on &eacute;tait entr&eacute; au plus profond de la
+proie.</p>
+
+<p>Aussi, le lendemain, en sortant de la petite maison du faubourg
+Saint-Antoine, le cardinal se fit-il conduire directement chez B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>Il comptait garder l'incognito, mais B&oelig;hmer et Bossange &eacute;taient les
+joailliers de la cour, et aux premiers mots qu'il pronon&ccedil;a, ils
+l'appel&egrave;rent monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, monseigneur, dit le cardinal; mais puisque vous me
+reconnaissez, t&acirc;chez au moins que d'autres ne me reconnaissent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur peut &ecirc;tre tranquille. Nous attendons les ordres de
+monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens pour vous acheter le collier en diamants que vous avez montr&eacute;
+&agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, nous sommes au d&eacute;sespoir, mais monseigneur vient trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vendu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible, puisque hier vous avez &eacute;t&eacute; l'offrir de nouveau &agrave; Sa
+Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'a refus&eacute; de nouveau, monseigneur, voil&agrave; pourquoi l'ancien march&eacute;
+subsiste.</p>
+
+<p>&mdash;Et avec qui ce march&eacute; a-t-il &eacute;t&eacute; conclu? demanda le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un secret, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Trop de secrets, monsieur B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>Et le cardinal se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais, monsieur, continua le cardinal, qu'un joaillier de la
+couronne de France devait se trouver content de vendre en France ces
+belles pierreries; vous pr&eacute;f&eacute;rez le Portugal, &agrave; votre aise, monsieur
+B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur sait tout! s'&eacute;cria le joaillier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que voyez-vous d'&eacute;tonnant &agrave; cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si monseigneur sait tout, ce ne peut &ecirc;tre que par la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela serait? dit monsieur de Rohan sans repousser la
+supposition, qui flattait son amour-propre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est que cela changerait bien les choses, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut-il me permettre de lui parler en toute libert&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la reine a envie de notre collier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le croyez?</p>
+
+<p>&mdash;Nous en sommes s&ucirc;rs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et pourquoi ne l'ach&egrave;te-t-elle pas alors?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce qu'elle a refus&eacute; au roi, et que revenir sur cette d&eacute;cision
+qui a valu tant d'&eacute;loges &agrave; Sa Majest&eacute;, ce serait montrer du caprice.</p>
+
+<p>&mdash;La reine est au-dessus de ce que l'on dit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand c'est le peuple, ou m&ecirc;me quand ce sont des courtisans qui
+disent; mais quand c'est le roi qui parle...</p>
+
+<p>&mdash;Le roi, vous le savez bien, a voulu donner ce collier &agrave; la reine?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais il s'est empress&eacute; de remercier la reine quand la
+reine a refus&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, que conclut M. B&oelig;hmer?</p>
+
+<p>&mdash;Que la reine voudrait bien avoir le collier sans para&icirc;tre l'acheter.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous vous trompez, monsieur, dit le cardinal, il ne s'agit
+point de cela.</p>
+
+<p>&mdash;C'est f&acirc;cheux, monseigneur, car c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la seule raison d&eacute;cisive
+pour nous de manquer de parole &agrave; monsieur l'ambassadeur de Portugal.</p>
+
+<p>Le cardinal r&eacute;fl&eacute;chit.</p>
+
+<p>Si forte que soit la diplomatie des diplomates, celle des marchands leur
+est toujours sup&eacute;rieure... D'abord, le diplomate n&eacute;gocie presque
+toujours des valeurs qu'il n'a pas; le marchand tient et serre dans sa
+griffe l'objet qui excite la curiosit&eacute;: le lui acheter, le lui payer
+cher, c'est presque le d&eacute;pouiller.</p>
+
+<p>Monsieur de Rohan, voyant qu'il &eacute;tait au pouvoir de cet homme:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, supposez si vous voulez que la reine ait envie de
+votre collier.</p>
+
+<p>&mdash;Cela change tout, monseigneur. Je puis rompre tous les march&eacute;s quand
+il s'agit de donner la pr&eacute;f&eacute;rence &agrave; la reine.</p>
+
+<p>&mdash;Combien vendez-vous ce collier?</p>
+
+<p>&mdash;Quinze cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Comment organisez-vous le paiement?</p>
+
+<p>&mdash;Le Portugal me payait un acompte, et j'allais porter le collier
+moi-m&ecirc;me &agrave; Lisbonne, o&ugrave; l'on me payait &agrave; vue.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mode de paiement n'est pas praticable avec nous, monsieur B&oelig;hmer;
+un acompte, vous l'aurez s'il est raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;On peut les trouver. Pour le reste?</p>
+
+<p>&mdash;Votre &Eacute;minence voudrait du temps? dit B&oelig;hmer. Avec la garantie de
+Votre &Eacute;minence, tout est faisable. Seulement, le retard implique une
+perte; car, notez bien ceci, monseigneur: dans une affaire de cette
+importance, les chiffres grossissent d'eux-m&ecirc;mes sans raison. Les
+int&eacute;r&ecirc;ts de quinze cent mille livres font, au denier cinq,
+soixante-quinze mille livres, et le denier cinq est une ruine pour les
+marchands. Dix pour cent sont tout au plus le taux acceptable.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait cent cinquante mille livres, &agrave; votre compte?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons que vous vendez le collier seize cent mille livres, monsieur
+B&oelig;hmer, et divisez le paiement de quinze cent mille livres qui
+resteront en trois &eacute;ch&eacute;ances compl&eacute;tant une ann&eacute;e. Est-ce dit?</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, nous perdons cinquante mille livres &agrave; ce march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, monsieur. Si vous aviez &agrave; toucher demain quinze cent
+mille livres, vous seriez embarrass&eacute;: un joaillier n'ach&egrave;te pas une
+terre de ce prix-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes deux, monseigneur, mon associ&eacute; et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, mais n'importe, et vous serez bien plus &agrave; l'aise de
+toucher cinq cent mille livres chaque tiers d'ann&eacute;e, c'est-&agrave;-dire deux
+cent cinquante mille livres chacun.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur oublie que ces diamants ne nous appartiennent pas. Oh!
+s'ils nous appartenaient, nous serions assez riches pour ne nous
+inqui&eacute;ter ni du paiement, ni du placement &agrave; la rentr&eacute;e des fonds.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; qui donc appartiennent-ils alors?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, &agrave; dix cr&eacute;anciers peut-&ecirc;tre: nous avons achet&eacute; ces pierres en
+d&eacute;tail. Nous les devons l'une &agrave; Hambourg, l'autre &agrave; Naples; une &agrave;
+Buenos-Ayres, deux &agrave; Moscou. Nos cr&eacute;anciers attendent la vente du
+collier pour &ecirc;tre rembours&eacute;s. Le b&eacute;n&eacute;fice que nous ferons fait notre
+seule propri&eacute;t&eacute;; mais, h&eacute;las! monseigneur, depuis que ce malheureux
+collier est en vente, c'est-&agrave;-dire depuis deux ans, nous perdons d&eacute;j&agrave;
+deux cent mille livres d'int&eacute;r&ecirc;t. Jugez si nous sommes en b&eacute;n&eacute;fice.</p>
+
+<p>Monsieur de Rohan interrompit B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout cela, dit-il, je ne l'ai pas vu, moi, ce collier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, monseigneur, le voici.</p>
+
+<p>Et B&oelig;hmer, apr&egrave;s toutes les pr&eacute;cautions d'usage, exhiba le pr&eacute;cieux
+joyau.</p>
+
+<p>&mdash;Superbe! s'&eacute;cria le cardinal en touchant avec amour les fermoirs qui
+avaient d&ucirc; s'imprimer sur le col de la reine.</p>
+
+<p>Quand il eut fini et que ses doigts eurent &agrave; sati&eacute;t&eacute; cherch&eacute; sur les
+pierres les effluves sympathiques qui pouvaient lui &ecirc;tre demeur&eacute;es
+adh&eacute;rentes:</p>
+
+<p>&mdash;March&eacute; conclu? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur; et de ce pas, je m'en vais &agrave; l'ambassade pour me
+d&eacute;dire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne croyais pas qu'il y e&ucirc;t d'ambassadeur du Portugal &agrave; Paris en ce
+moment?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, monseigneur, monsieur de Souza s'y trouve en ce moment; il
+est venu incognito.</p>
+
+<p>&mdash;Pour traiter l'affaire, dit le cardinal en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pauvre Souza! Je le connais beaucoup. Pauvre Souza!</p>
+
+<p>Et il redoubla d'hilarit&eacute;.</p>
+
+<p>Monsieur B&oelig;hmer crut devoir s'associer &agrave; la gaiet&eacute; de son client. On
+s'&eacute;gaya longtemps sur cet &eacute;crin, aux d&eacute;pens du Portugal.</p>
+
+<p>Monsieur de Rohan allait partir.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur veut-il me dire comment se r&eacute;glera l'affaire?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout naturellement.</p>
+
+<p>&mdash;L'intendant de monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; personne except&eacute; moi; vous n'aurez affaire qu'&agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand?</p>
+
+<p>&mdash;D&egrave;s demain.</p>
+
+<p>&mdash;Les cent mille livres?</p>
+
+<p>&mdash;Je les apporterai ici demain.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monseigneur. Et les effets?</p>
+
+<p>&mdash;Je les souscrirai ici demain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est au mieux, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Et puisque vous &ecirc;tes un homme de secret, monsieur B&oelig;hmer,
+souvenez-vous bien que vous en tenez dans vos mains un des plus
+importants.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je le sens, et je m&eacute;riterai votre confiance, ainsi que
+celle de Sa Majest&eacute; la reine, ajouta-t-il finement.</p>
+
+<p>Monsieur de Rohan rougit et sortit troubl&eacute;, mais heureux comme tout
+homme qui se ruine dans un paroxysme de passion.</p>
+
+<p>Le lendemain de ce jour, monsieur B&oelig;hmer se dirigea d'un air compos&eacute;
+vers l'ambassade de Portugal.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il allait frapper &agrave; la porte, monsieur Beausire, premier
+secr&eacute;taire, se faisait rendre des comptes par monsieur Ducorneau,
+premier chancelier, et don Mano&euml;l y Souza, l'ambassadeur, expliquait un
+nouveau plan de campagne &agrave; son associ&eacute;, le valet de chambre.</p>
+
+<p>Depuis la derni&egrave;re visite de monsieur B&oelig;hmer &agrave; la rue de la Jussienne,
+l'h&ocirc;tel avait subi beaucoup de transformations.</p>
+
+<p>Tout le personnel d&eacute;barqu&eacute;, comme nous l'avons vu, dans les deux
+voitures de poste, s'&eacute;tait cas&eacute; selon les exigences du besoin, et dans
+les attributions diverses qu'il devait remplir dans la maison du nouvel
+ambassadeur.</p>
+
+<p>Il faut dire que les associ&eacute;s, en se partageant les r&ocirc;les qu'ils
+remplissaient admirablement bien, devant les changer, avaient l'occasion
+de surveiller eux-m&ecirc;mes leurs int&eacute;r&ecirc;ts, ce qui donne toujours un peu de
+courage dans les plus p&eacute;nibles besognes.</p>
+
+<p>Monsieur Ducorneau, enchant&eacute; de l'intelligence de tous ces valets,
+admirait en m&ecirc;me temps que l'ambassadeur se f&ucirc;t assez peu souci&eacute; du
+pr&eacute;jug&eacute; national pour prendre une maison enti&egrave;rement fran&ccedil;aise, depuis
+le premier secr&eacute;taire jusqu'au troisi&egrave;me valet de chambre.</p>
+
+<p>Aussi ce fut &agrave; ce propos qu'en &eacute;tablissant les chiffres avec monsieur de
+Beausire, il entamait avec ce dernier une conversation pleine d'&eacute;loges
+pour le chef de l'ambassade.</p>
+
+<p>&mdash;Les Souza, voyez-vous, disait Beausire, ne sont pas de ces Portugais
+encro&ucirc;t&eacute;s qui s'en tiennent &agrave; la vie du quatorzi&egrave;me si&egrave;cle, comme vous
+en verriez beaucoup dans nos provinces. Non, ce sont des gentilshommes
+voyageurs, riches &agrave; millions, qui seraient rois quelque part si l'envie
+leur en prenait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle ne leur prend pas, dit spirituellement monsieur Ducorneau.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quoi faire, monsieur le chancelier? est-ce qu'avec un certain
+nombre de millions et un nom de prince, on ne vaut pas un roi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais voil&agrave; des doctrines philosophiques, monsieur le secr&eacute;taire,
+dit Ducorneau surpris; je ne m'attendais pas &agrave; voir sortir ces maximes
+&eacute;galitaires de la bouche d'un diplomate.</p>
+
+<p>&mdash;Nous faisons exception, r&eacute;pondit Beausire un peu contrari&eacute; de son
+anachronisme; sans &ecirc;tre un voltairien ou un Arm&eacute;nien &agrave; la fa&ccedil;on de
+Rousseau, on conna&icirc;t son monde philosophique, on conna&icirc;t les th&eacute;ories
+naturelles de l'in&eacute;galit&eacute; des conditions et des forces.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, s'&eacute;cria le chancelier avec &eacute;lan, qu'il est heureux que le
+Portugal soit un petit &Eacute;tat!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, avec de tels hommes &agrave; son sommet, il s'agrandirait vite,
+monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous nous flattez, cher chancelier. Non, nous faisons de la
+politique philosophique. C'est sp&eacute;cieux, mais peu applicable. Maintenant
+brisons l&agrave;. Il y a donc cent huit mille livres dans la caisse,
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le secr&eacute;taire, cent huit mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Et pas de dettes?</p>
+
+<p>&mdash;Pas un denier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est exemplaire. Donnez-moi le bordereau, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici. &Agrave; quand la pr&eacute;sentation, monsieur le secr&eacute;taire? Je vous
+dirai que dans le quartier c'est un sujet de curiosit&eacute;, de commentaires
+in&eacute;puisables, je dirai presque d'inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'on voit de temps en temps r&ocirc;der autour de l'h&ocirc;tel des gens qui
+voudraient que la porte f&ucirc;t en verre.</p>
+
+<p>&mdash;Des gens!... fit Beausire, des gens du quartier?</p>
+
+<p>&mdash;Et autres. Oh! la mission de monsieur l'ambassadeur &eacute;tant secr&egrave;te,
+vous jugez bien que la police s'occupera vite d'en p&eacute;n&eacute;trer les motifs.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pens&eacute; comme vous, dit Beausire assez inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monsieur le secr&eacute;taire, fit Ducorneau en menant Beausire au
+grillage d'une fen&ecirc;tre qui s'ouvrait sur le pan coup&eacute; d'un pavillon de
+l'h&ocirc;tel. Tenez, voyez-vous dans la rue cet homme en surtout brun sale?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le vois.</p>
+
+<p>&mdash;Comme il regarde, hein?</p>
+
+<p>&mdash;En effet. Que croyez-vous qu'il soit, cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Que sais-je, moi... Un espion de monsieur de Crosne, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Entre nous soit dit, monsieur le secr&eacute;taire, monsieur de Crosne n'est
+pas un magistrat de la force de monsieur de Sartine. Avez-vous connu
+monsieur de Sartine?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celui-l&agrave; vous e&ucirc;t dix fois d&eacute;j&agrave; devin&eacute;s. Il est vrai que vous
+prenez des pr&eacute;cautions...</p>
+
+<p>La sonnette retentit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur l'ambassadeur appelle, dit pr&eacute;cipitamment Beausire, que la
+conversation commen&ccedil;ait &agrave; g&ecirc;ner.</p>
+
+<p>Et, ouvrant la porte avec force, il repoussa avec les deux battants de
+cette porte deux associ&eacute;s qui, l'un la plume &agrave; l'oreille et l'autre le
+balai &agrave; la main, l'un service de quatri&egrave;me ordre, l'autre valet de pied,
+trouvaient la conversation longue et voulaient y participer, ne f&ucirc;t-ce
+que par le sens de l'ou&iuml;e.</p>
+
+<p>Beausire jugea qu'il &eacute;tait suspect, et se promit de redoubler de
+vigilance.</p>
+
+<p>Il monta donc chez l'ambassadeur, apr&egrave;s avoir, dans l'ombre, serr&eacute; la
+main de ses deux amis et co-int&eacute;ress&eacute;s.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XLIII" id="Chapitre_XLIII"></a><a href="#table_a">Chapitre XLIII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">O&ugrave; monsieur Ducorneau ne comprend absolument rien &agrave; ce qui se passe</a></h3>
+
+
+<p>Don Mano&euml;l y Souza &eacute;tait moins jaune que de coutume, c'est-&agrave;-dire qu'il
+&eacute;tait plus rouge. Il venait d'avoir avec monsieur le commandeur valet de
+chambre une explication p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Cette explication n'&eacute;tait pas encore termin&eacute;e.</p>
+
+<p>Lorsque Beausire arriva, les deux coqs s'arrachaient les derni&egrave;res
+plumes.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur de Beausire, dit le commandeur, mettez-nous d'accord.</p>
+
+<p>&mdash;En quoi? dit le secr&eacute;taire, qui prit des airs d'arbitre, apr&egrave;s avoir
+&eacute;chang&eacute; un coup d'&oelig;il avec l'ambassadeur, son alli&eacute; naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit le valet de chambre, que monsieur B&oelig;hmer doit venir
+aujourd'hui conclure l'affaire du collier.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'on doit lui compter les cent mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais encore.</p>
+
+<p>&mdash;Ces cent mille livres sont la propri&eacute;t&eacute; de l'association, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qui en doute?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur de Beausire me donne raison, fit le commandeur en se
+retournant vers don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons, attendons, dit le Portugais en faisant un signe de patience
+avec la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous donne raison que sur ce point, dit Beausire, que les cent
+mille livres sont aux associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout; je n'en demande pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, alors, la caisse qui les renferme ne doit pas &ecirc;tre situ&eacute;e
+dans le seul bureau de l'ambassade qui soit contigu &agrave; la chambre de
+monsieur l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela? dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Et monsieur l'ambassadeur, poursuivit le commandeur, doit nous donner
+&agrave; chacun une clef de cette caisse.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, dit le Portugais.</p>
+
+<p>&mdash;Vos raisons?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, vos raisons? demanda Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;On se d&eacute;fie de moi, dit le Portugais en caressant sa barbe fra&icirc;che,
+pourquoi ne me d&eacute;fierais-je pas des autres? Il me semble que si je puis
+&ecirc;tre accus&eacute; de voler l'association, je puis suspecter l'association de
+me vouloir voler. Nous sommes des gens qui se valent.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, dit le valet de chambre; mais justement pour cela, nous
+avons des droits &eacute;gaux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon cher monsieur, si vous voulez faire ici de l'&eacute;galit&eacute;, vous
+eussiez d&ucirc; d&eacute;cider que nous ferions chacun &agrave; notre tour le r&ocirc;le de
+l'ambassadeur. C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; moins vraisemblable peut-&ecirc;tre aux yeux du
+public, mais les associ&eacute;s eussent &eacute;t&eacute; rassur&eacute;s. C'est tout, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>&mdash;Et d'abord, interrompit Beausire, monsieur le commandeur, vous
+n'agissez pas en bon confr&egrave;re; est-ce que le seigneur don Mano&euml;l n'a pas
+un privil&egrave;ge incontestable, celui de l'invention?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui... dit l'ambassadeur, et monsieur de Beausire le partage avec
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! r&eacute;pliqua le commandeur, quand une fois une affaire est en train,
+on ne fait plus attention aux privil&egrave;ges.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord, mais on continue de faire attention aux proc&eacute;d&eacute;s, dit
+Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne viens pas seul faire cette r&eacute;clamation, murmura le commandeur un
+peu honteux, tous nos camarades pensent comme moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils ont tort, r&eacute;pliqua le Portugais.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont tort, dit Beausire.</p>
+
+<p>Le commandeur releva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu tort moi-m&ecirc;me, dit-il d&eacute;pit&eacute;, de prendre l'avis de monsieur de
+Beausire. Le secr&eacute;taire ne pouvait manquer de s'entendre avec
+l'ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le commandeur, r&eacute;pliqua Beausire avec un flegme &eacute;tonnant,
+vous &ecirc;tes un coquin &agrave; qui je couperais les oreilles, si vous aviez
+encore des oreilles; mais on vous les a rogn&eacute;es trop de fois.</p>
+
+<p>&mdash;Pla&icirc;t-il? fit le commandeur en se redressant.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes l&agrave; tr&egrave;s tranquillement dans le cabinet de monsieur
+l'ambassadeur, et nous pourrions traiter l'affaire en famille. Or, vous
+venez de m'insulter en disant que je m'entends avec don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'avez insult&eacute; aussi, dit froidement le Portugais venant en
+aide &agrave; Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'en rendre raison, monsieur le commandeur.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne suis pas un fier-&agrave;-bras, moi, s'&eacute;cria le valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois bien, r&eacute;pliqua Beausire; en cons&eacute;quence, vous serez ross&eacute;,
+commandeur.</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! cria celui-ci, d&eacute;j&agrave; saisi par l'amant de mademoiselle
+Oliva, et presque &eacute;trangl&eacute; par le Portugais.</p>
+
+<p>Mais au moment o&ugrave; les deux chefs allaient se faire justice, la sonnette
+d'en bas avertit qu'une visite entrait.</p>
+
+<p>&mdash;L&acirc;chons-le, dit don Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'il fasse son office, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Les camarades sauront cela, r&eacute;pliqua le commandeur en se rajustant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dites, dites-leur ce que vous voudrez; nous savons ce que nous
+leur r&eacute;pondrons.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur B&oelig;hmer! cria d'en bas le suisse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! voil&agrave; qui finit tout, cher commandeur, dit Beausire en envoyant un
+l&eacute;ger soufflet sur la nuque de son adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'aurons plus de conteste avec les cent mille livres, puisque les
+cent mille livres vont dispara&icirc;tre avec monsieur B&oelig;hmer. &Ccedil;&agrave;, faites le
+beau, monsieur le valet de chambre!</p>
+
+<p>Le commandeur sortit en grommelant, et reprit son air humble pour
+introduire convenablement le joaillier de la couronne.</p>
+
+<p>Dans l'intervalle de son d&eacute;part &agrave; l'entr&eacute;e de B&oelig;hmer, Beausire et le
+Portugais avaient &eacute;chang&eacute; un second coup d'&oelig;il tout aussi significatif
+que le premier.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer entra, suivi de Bossange. Tous deux avaient une contenance
+humble et d&eacute;confite, &agrave; laquelle les fins observateurs de l'ambassade ne
+durent pas se tromper.</p>
+
+<p>Tandis qu'ils prenaient les si&egrave;ges offerts par Beausire, celui-ci
+continuait son investigation, et guettait l'&oelig;il de don Mano&euml;l pour
+entretenir la correspondance.</p>
+
+<p>Mano&euml;l gardait son air digne et officiel.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer, l'homme aux initiatives, prit la parole dans cette circonstance
+difficile.</p>
+
+<p>Il expliqua que des raisons politiques d'une haute importance
+l'emp&ecirc;chaient de donner suite &agrave; la n&eacute;gociation commenc&eacute;e.</p>
+
+<p>Mano&euml;l se r&eacute;cria.</p>
+
+<p>Beausire fit un hum!</p>
+
+<p>Monsieur B&oelig;hmer s'embarrassa de plus en plus.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l lui fit observer que le march&eacute; &eacute;tait conclu, que l'argent de
+l'acompte &eacute;tait pr&ecirc;t.</p>
+
+<p>B&oelig;hmer persista.</p>
+
+<p>L'ambassadeur, toujours par l'entremise de Beausire, r&eacute;pondit que son
+gouvernement avait ou devait avoir connaissance de la conclusion du
+march&eacute;; que le rompre, c'&eacute;tait exposer Sa Majest&eacute; portugaise &agrave; un
+quasi-affront.</p>
+
+<p>Monsieur B&oelig;hmer objecta qu'il avait pes&eacute; toutes les cons&eacute;quences de ces
+r&eacute;flexions, mais que revenir &agrave; ses premi&egrave;res id&eacute;es lui &eacute;tait devenu
+impossible.</p>
+
+<p>Beausire ne se d&eacute;cidait pas &agrave; accepter la rupture: il d&eacute;clara tout net &agrave;
+B&oelig;hmer que se d&eacute;dire &eacute;tait d'un mauvais n&eacute;gociant, d'un homme sans
+parole.</p>
+
+<p>Bossange prit alors la parole pour d&eacute;fendre le commerce incrimin&eacute; dans
+sa personne et celle de son associ&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il ne fut pas &eacute;loquent.</p>
+
+<p>Beausire lui fit clore la bouche avec ce seul mot:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez trouv&eacute; un ench&eacute;risseur?</p>
+
+<p>Les joailliers, qui n'&eacute;taient pas extr&ecirc;mement forts en politique, et qui
+avaient de la diplomatie en g&eacute;n&eacute;ral et des diplomates portugais en
+particulier une id&eacute;e excessivement haute, rougirent, se croyant
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s.</p>
+
+<p>Beausire vit qu'il avait frapp&eacute; juste; et comme il lui importait de
+finir cette affaire, dans laquelle il sentait toute une fortune, il
+feignit de consulter en portugais son ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il alors aux joailliers, on vous a offert un b&eacute;n&eacute;fice;
+rien de plus naturel; cela prouve que les diamants sont d'un beau prix.
+Eh bien! Sa Majest&eacute; portugaise ne veut pas d'un bon march&eacute; qui nuirait &agrave;
+des n&eacute;gociants honn&ecirc;tes. Faut-il vous offrir cinquante mille livres?</p>
+
+<p>B&oelig;hmer fit un signe n&eacute;gatif.</p>
+
+<p>&mdash;Cent mille, cent cinquante mille livres, continua Beausire, d&eacute;cid&eacute;,
+sans se compromettre, &agrave; offrir un million de plus pour gagner sa part
+des quinze cent mille livres.</p>
+
+<p>Les joailliers, &eacute;blouis, demeur&egrave;rent un moment g&ecirc;n&eacute;s; puis, s'&eacute;tant
+consult&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur le secr&eacute;taire, dirent-ils &agrave; Beausire, ne prenez pas la
+peine de nous tenter; le march&eacute; est fini, une volont&eacute; plus puissante que
+la n&ocirc;tre nous contraint de vendre le collier dans ce pays. Vous
+comprenez sans doute; excusez-nous, ce n'est pas nous qui refusons, ne
+nous en veuillez donc point; c'est de quelqu'un plus grand que nous,
+plus grand que vous, que na&icirc;t l'opposition.</p>
+
+<p>Beausire et Mano&euml;l ne trouv&egrave;rent rien &agrave; r&eacute;pondre. Bien au contraire, ils
+firent une sorte de compliment aux joailliers et t&acirc;ch&egrave;rent de se montrer
+indiff&eacute;rents.</p>
+
+<p>Ils s'y appliqu&egrave;rent si activement, qu'ils ne virent pas dans
+l'antichambre monsieur le commandeur, valet de chambre, occup&eacute; &agrave; &eacute;couter
+aux portes, pour savoir comment se traitait l'affaire dont on voulait
+l'exclure.</p>
+
+<p>Ce digne associ&eacute; fut maladroit cependant, car en s'inclinant sur la
+porte, il glissa et tomba dans le panneau qui r&eacute;sonna.</p>
+
+<p>Beausire s'&eacute;lan&ccedil;a vers l'antichambre et trouva le malheureux tout
+effar&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu ici, malheureux? s'&eacute;cria Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit le commandeur, j'apportais le courrier de ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! fit Beausire; allez.</p>
+
+<p>Et, prenant ces d&eacute;p&ecirc;ches, il renvoya le commandeur.</p>
+
+<p>Ces d&eacute;p&ecirc;ches &eacute;taient toute la correspondance de la chancellerie: lettres
+de Portugal ou d'Espagne, fort insignifiantes pour la plupart, qui
+faisaient le travail quotidien de monsieur Ducorneau, mais qui, passant
+toujours par les mains de Beausire ou de don Mano&euml;l avant d'aller &agrave; la
+chancellerie, avaient d&eacute;j&agrave; fourni aux deux chefs d'utiles renseignements
+sur les affaires de l'ambassade.</p>
+
+<p>Au mot d&eacute;p&ecirc;ches que les joailliers entendirent, ils se lev&egrave;rent
+soulag&eacute;s, comme des gens qui viennent de recevoir leur cong&eacute;, apr&egrave;s une
+audience embarrassante.</p>
+
+<p>On les laissa partir, et le valet de chambre re&ccedil;ut l'ordre de les
+accompagner jusque dans la cour.</p>
+
+<p>&Agrave; peine e&ucirc;t-il quitt&eacute; l'escalier que don Mano&euml;l et Beausire, s'envoyant
+de ces regards qui entament vite une action, se rapproch&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit don Mano&euml;l, l'affaire est manqu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Net, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Sur cent mille livres, vol m&eacute;diocre, nous avons chacun 8 400 livres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine, r&eacute;pliqua Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Tandis que l&agrave;, dans la caisse...</p>
+
+<p>Il montrait la caisse si vivement convoit&eacute;e par le commandeur.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, dans la caisse, il y a cent huit mille livres.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante-quatre mille chacun.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est dit, r&eacute;pliqua don Mano&euml;l. Partageons.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, mais le commandeur ne va plus nous quitter &agrave; pr&eacute;sent qu'il sait
+l'affaire manqu&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chercher un moyen, dit don Mano&euml;l d'un air singulier.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi j'en ai trouv&eacute; un, dit Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici. Le commandeur va rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il va demander sa part et celle des associ&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons avoir toute la maison sur les bras?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Appelons le commandeur comme pour lui conter un secret, et laissez-moi
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je devine, dit don Mano&euml;l; allez au-devant de lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous dire d'y aller vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ni l'un ni l'autre ne voulait laisser son <i>ami</i> seul avec la caisse.
+C'est un rare bijou que la confiance.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l r&eacute;pondit que sa qualit&eacute; d'ambassadeur l'emp&ecirc;chait de faire
+cette d&eacute;marche.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas un ambassadeur pour lui, dit Beausire; enfin
+n'importe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y allez?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je l'appelle par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>En effet, Beausire h&eacute;la par la fen&ecirc;tre monsieur le commandeur, qui d&eacute;j&agrave;
+se pr&eacute;parait &agrave; entamer une conversation avec le suisse.</p>
+
+<p>Le commandeur, se voyant appeler, monta.</p>
+
+<p>Il trouva les deux chefs dans la chambre voisine de celle o&ugrave; &eacute;tait la
+caisse.</p>
+
+<p>Beausire, s'adressant &agrave; lui d'un air souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Gageons, dit-il, que je sais ce que vous disiez au suisse.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: vous lui contiez que l'affaire avec B&oelig;hmer avait manqu&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous mentez.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure que non!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure; car si vous aviez parl&eacute;, vous auriez fait une bien
+grande sottise et perdu une bien belle somme d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? s'&eacute;cria le commandeur surpris; quelle somme d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas sans comprendre qu'&agrave; nous trois seuls nous savons le
+secret.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'&agrave; nous trois, par cons&eacute;quent, nous avons les cent huit mille
+livres, puisque tous croient que B&oelig;hmer et Bossange ont emport&eacute; la
+somme.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! s'&eacute;cria le commandeur saisi de joie, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Trente-trois mille trois cent trente-trois livres six sols chacun, dit
+Mano&euml;l.</p>
+
+<p>&mdash;Plus! plus! s'&eacute;cria le commandeur; il y a une fraction de huit mille
+livres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Beausire; vous acceptez?</p>
+
+<p>&mdash;Si j'accepte! fit le valet de chambre en se frottant les mains, je le
+crois bien. &Agrave; la bonne heure, voil&agrave; parler.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; parler comme un coquin! dit Beausire d'une voix tonnante; quand
+je vous disais que vous n'&eacute;tiez qu'un fripon. Allons, don Mano&euml;l, vous
+qui &ecirc;tes robuste, saisissez-moi ce dr&ocirc;le, et livrons-le pour ce qu'il
+est &agrave; nos associ&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! gr&acirc;ce! cria le malheureux, j'ai voulu plaisanter.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! continua Beausire, dans la chambre noire jusqu'&agrave; plus
+ample justice.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! cria encore le commandeur.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, dit Beausire &agrave; don Mano&euml;l, qui serrait le perfide
+commandeur; prenez garde que monsieur Ducorneau n'entende!</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne me l&acirc;chez pas, dit le commandeur, je vous d&eacute;noncerai tous!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je t'&eacute;tranglerai! dit don Mano&euml;l d'une voix pleine de col&egrave;re
+en poussant le valet de chambre vers un cabinet de toilette voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Renvoyez monsieur Ducorneau, fit-il &agrave; l'oreille de Beausire.</p>
+
+<p>Celui-ci ne se le fit pas r&eacute;p&eacute;ter. Il passa rapidement dans la chambre
+contigu&euml; &agrave; celle de l'ambassadeur, tandis que ce dernier enfermait le
+commandeur dans la sourde &eacute;paisseur de ce cachot.</p>
+
+<p>Une minute se passa, Beausire ne revenait pas.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l eut une id&eacute;e; il se sentait seul, la caisse &eacute;tait &agrave; dix pas;
+pour l'ouvrir, pour y prendre les cent huit mille livres en billets,
+pour s'&eacute;lancer par une fen&ecirc;tre et d&eacute;guerpir &agrave; travers le jardin avec la
+proie, tout voleur bien organis&eacute; n'avait besoin que de deux minutes.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l calcula que Beausire, pour le renvoi de Ducorneau et son
+retour &agrave; la chambre, perdrait cinq minutes au moins.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;lan&ccedil;a vers la porte de la chambre o&ugrave; &eacute;tait la caisse. Cette porte
+se trouva ferm&eacute;e au verrou. Don Mano&euml;l &eacute;tait robuste, adroit; il e&ucirc;t
+ouvert la porte d'une ville avec une clef de montre.</p>
+
+<p>&mdash;Beausire s'est d&eacute;fi&eacute; de moi, pensa-t-il, parce que j'ai seul la clef;
+il a mis le verrou; c'est juste.</p>
+
+<p>Avec son &eacute;p&eacute;e, il fit sauter le verrou.</p>
+
+<p>Il arriva sur la caisse et poussa un cri terrible. La caisse ouvrait une
+bouche large et d&eacute;meubl&eacute;e. Rien dans ses profondeurs b&eacute;antes!</p>
+
+<p>Beausire, qui avait une seconde clef, &eacute;tait entr&eacute; par l'autre porte et
+avait rafl&eacute; la somme.</p>
+
+<p>Don Mano&euml;l courut comme un insens&eacute; jusqu'&agrave; la loge du suisse, qu'il
+trouva chantant.</p>
+
+<p>Beausire avait cinq minutes d'avance.</p>
+
+<p>Quand le Portugais, par ses cris et ses dol&eacute;ances, eut mis tout l'h&ocirc;tel
+au fait de l'aventure; quand, pour s'appuyer d'un t&eacute;moignage, il eut
+remis le commandeur en libert&eacute;, il ne trouva que des incr&eacute;dules et des
+furieux.</p>
+
+<p>On l'accusa d'avoir ourdi ce complot avec Beausire, lequel courait
+devant lui en gardant la moiti&eacute; du vol.</p>
+
+<p>Plus de masques, plus de myst&egrave;res, l'honn&ecirc;te monsieur Ducorneau ne
+comprenait plus avec quelles gens il se trouvait li&eacute;.</p>
+
+<p>Il faillit s'&eacute;vanouir quand il vit ces diplomates se pr&eacute;parer &agrave; pendre
+sous un hangar don Mano&euml;l, qui n'en pouvait mais!...</p>
+
+<p>&mdash;Pendre monsieur de Souza! criait le chancelier, mais c'est un crime de
+l&egrave;se-majest&eacute;; prenez garde!</p>
+
+<p>On prit le parti de le jeter dans une cave: il criait trop fort.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce moment que trois coups frapp&eacute;s solennellement &agrave; la porte
+firent tressaillir les associ&eacute;s.</p>
+
+<p>Le silence se r&eacute;tablit parmi eux.</p>
+
+<p>Les trois coups se r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent.</p>
+
+<p>Puis une voix aigu&euml; cria en portugais:</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez! au nom de monsieur l'ambassadeur de Portugal!</p>
+
+<p>&mdash;L'ambassadeur! murmur&egrave;rent tous les coquins en s'&eacute;parpillant dans tout
+l'h&ocirc;tel, et pendant quelques minutes ce fut par les jardins, par les
+murs du voisinage, par les toits, un sauve-qui-peut, un p&ecirc;le-m&ecirc;le
+d&eacute;sordonn&eacute;.</p>
+
+<p>L'ambassadeur v&eacute;ritable, qui venait effectivement d'arriver, ne put
+rentrer chez lui qu'avec des archers de la police, qui enfonc&egrave;rent la
+porte en pr&eacute;sence d'une foule immense, attir&eacute;e par ce spectacle curieux.</p>
+
+<p>Puis on fit main-basse partout, et l'on arr&ecirc;ta monsieur Ducorneau, qui
+fut conduit au Ch&acirc;telet, o&ugrave; il coucha.</p>
+
+<p>C'est ainsi que se termina l'aventure de la fausse ambassade de
+Portugal.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XLIV" id="Chapitre_XLIV"></a><a href="#table_a">Chapitre XLIV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Illusions et r&eacute;alit&eacute;s</a></h3>
+
+
+<p>Si le suisse de l'ambassade e&ucirc;t pu courir apr&egrave;s Beausire, comme le lui
+commandait don Mano&euml;l, avouons qu'il e&ucirc;t eu fort &agrave; faire.</p>
+
+<p>Beausire, &agrave; peine hors de l'antre, avait gagn&eacute; au petit galop la rue
+Coquilli&egrave;re, et au grand galop la rue Saint-Honor&eacute;.</p>
+
+<p>Toujours se d&eacute;fiant d'&ecirc;tre poursuivi, il avait crois&eacute; ses traces en
+courant des bord&eacute;es dans les rues sans alignement et sans raison qui
+ceignent notre halle aux bl&eacute;s; au bout de quelques minutes, il &eacute;tait &agrave;
+peu pr&egrave;s s&ucirc;r que nul n'avait pu le suivre; il &eacute;tait s&ucirc;r aussi d'une
+chose, c'est que ses forces &eacute;taient &eacute;puis&eacute;es, et qu'un bon cheval de
+chasse n'e&ucirc;t pu en faire davantage.</p>
+
+<p>Beausire s'assit sur un sac de bl&eacute;, dans la rue de Viarmes, qui tourne
+autour de la halle, et l&agrave; feignit de consid&eacute;rer avec la plus vive
+attention la colonne de M&eacute;dicis, que Bachaumont avait achet&eacute;e pour
+l'arracher au marteau des d&eacute;molisseurs et en faire pr&eacute;sent &agrave; l'h&ocirc;tel de
+ville.</p>
+
+<p>Le fait est que monsieur de Beausire ne regardait ni la colonne de
+monsieur Philibert Delorme, ni le cadran solaire dont monsieur de Pingr&eacute;
+l'avait d&eacute;cor&eacute;e. Il tirait p&eacute;niblement du fond de ses poumons une
+respiration stridente et rauque comme celle d'un soufflet de forge
+fatigu&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs instants il ne put r&eacute;ussir &agrave; compl&eacute;ter la masse d'air
+qu'il lui fallait d&eacute;gorger de son larynx pour r&eacute;tablir l'&eacute;quilibre entre
+la suffocation et la pl&eacute;thore.</p>
+
+<p>Enfin il y parvint, et ce fut avec un soupir qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; entendu par les
+habitants de la rue de Viarmes s'ils n'eussent &eacute;t&eacute; occup&eacute;s &agrave; vendre ou &agrave;
+peser leurs grains.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! pensa Beausire, voil&agrave; donc mon r&ecirc;ve r&eacute;alis&eacute;, j'ai une fortune.&raquo; Et
+il respira encore.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais donc pouvoir devenir un parfait honn&ecirc;te homme; il me semble
+d&eacute;j&agrave; que j'engraisse.&raquo;</p>
+
+<p>Et de fait, s'il n'engraissait pas, il enflait.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais, continua-t-il en son monologue silencieux, faire d'Oliva une
+femme aussi honn&ecirc;te que je serai moi-m&ecirc;me honn&ecirc;te homme. Elle est belle,
+elle est na&iuml;ve dans ses go&ucirc;ts.&raquo;</p>
+
+<p>Le malheureux!</p>
+
+<p>&laquo;Elle ne ha&iuml;ra pas une vie retir&eacute;e en province, dans une belle m&eacute;tairie
+que nous appellerons notre terre, &agrave; proximit&eacute; d'une petite ville o&ugrave; nous
+serons facilement pris pour des seigneurs.</p>
+
+<p>&laquo;Nicole est bonne; elle n'a que deux d&eacute;fauts: la paresse et l'orgueil.&raquo;</p>
+
+<p>Pas davantage! pauvre Beausire! deux p&eacute;ch&eacute;s mortels! &laquo;Et avec ces
+d&eacute;fauts que je satisferai, moi l'&eacute;quivoque Beausire, je me serai fait
+une femme accomplie.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'alla pas plus loin; la respiration lui &eacute;tait revenue.</p>
+
+<p>Il s'essuya le front, s'assura que les cent mille livres &eacute;taient encore
+dans sa poche, et, plus libre de son corps comme de son esprit, il
+voulut r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>On ne le chercherait pas rue de Viarmes, mais on le chercherait.
+Messieurs de l'ambassade n'&eacute;taient pas gens &agrave; perdre de gaiet&eacute; de c&oelig;ur
+leur part de butin.</p>
+
+<p>On se diviserait donc en plusieurs bandes, et l'on commencerait par
+aller explorer le domicile du voleur.</p>
+
+<p>L&agrave; &eacute;tait toute la difficult&eacute;. Dans ce domicile logeait Oliva. On la
+pr&eacute;viendrait, on la maltraiterait peut-&ecirc;tre; que sait-on? On pousserait
+la cruaut&eacute; jusqu'&agrave; se faire d'elle un otage.</p>
+
+<p>Pourquoi ces gueux-l&agrave; ne sauraient-ils pas que mademoiselle Oliva &eacute;tait
+la passion de Beausire, et pourquoi, le sachant, ne sp&eacute;culeraient-ils
+pas sur cette passion?</p>
+
+<p>Beausire faillit devenir fou sur la lisi&egrave;re de ces deux mortels dangers.</p>
+
+<p>L'amour l'emporta.</p>
+
+<p>Il ne voulut pas que nul touch&acirc;t &agrave; l'objet de son amour. Il courut comme
+un trait &agrave; la maison de la rue Dauphine.</p>
+
+<p>Il avait, d'ailleurs, une confiance illimit&eacute;e dans la rapidit&eacute; de sa
+marche; ses ennemis, si agiles qu'ils fussent, ne pouvaient l'avoir
+pr&eacute;venu.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il se jeta dans un fiacre au cocher duquel il montra un &eacute;cu
+de six livres, en lui disant: &laquo;Au Pont-Neuf.&raquo;</p>
+
+<p>Les chevaux ne coururent pas, ils s'envol&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le soir venait.</p>
+
+<p>Beausire se fit conduire au terre-plein du pont, derri&egrave;re la statue
+d'Henri IV. On y abordait dans ce temps en voiture; c'&eacute;tait un lieu de
+rendez-vous assez trivial, mais usit&eacute;.</p>
+
+<p>Puis, hasardant sa t&ecirc;te par une porti&egrave;re, il plongea ses regards dans la
+rue Dauphine.</p>
+
+<p>Beausire n'&eacute;tait pas sans quelque habitude des gens de police: il avait
+pass&eacute; dix ans &agrave; t&acirc;cher de les reconna&icirc;tre pour les &eacute;viter en temps et
+lieu.</p>
+
+<p>Il remarqua sur la descente du pont, du c&ocirc;t&eacute; de la rue Dauphine, deux
+hommes espac&eacute;s qui tendaient leurs cols vers cette rue pour y consid&eacute;rer
+un spectacle quelconque.</p>
+
+<p>Ces hommes &eacute;taient des espions. Voir des espions sur le Pont-Neuf, ce
+n'&eacute;tait pas rare, puisque le proverbe dit &agrave; cette &eacute;poque que pour voir
+en tout temps un pr&eacute;lat, une fille de joie et un cheval blanc, il n'est
+rien tel que de passer sur le Pont-Neuf.</p>
+
+<p>Or, les chevaux blancs, les habits de pr&ecirc;tres et les filles de joie ont
+toujours &eacute;t&eacute; des points de mire pour les hommes de police.</p>
+
+<p>Beausire ne fut que contrari&eacute;, que g&ecirc;n&eacute;; il se fit tout bossu, tout
+clopinant, pour d&eacute;guiser sa d&eacute;marche, et coupant la foule, il gagna la
+rue Dauphine.</p>
+
+<p>Nulle trace de ce qu'il redoutait pour lui. Il apercevait d&eacute;j&agrave; la maison
+aux fen&ecirc;tres de laquelle se montrait souvent la belle Oliva, son &eacute;toile.</p>
+
+<p>Les fen&ecirc;tres &eacute;taient ferm&eacute;es; sans doute elle reposait sur le sofa ou
+lisait quelque mauvais livre, ou croquait quelque friandise.</p>
+
+<p>Soudain Beausire crut voir un hoqueton de soldat du guet dans l'all&eacute;e en
+face.</p>
+
+<p>Bien plus, il en vit un para&icirc;tre &agrave; la crois&eacute;e du petit salon.</p>
+
+<p>La sueur le reprit; sueur froide, celle-l&agrave; est malsaine. Il n'y avait
+pas &agrave; reculer: il s'agissait de passer devant la maison.</p>
+
+<p>Beausire eut ce courage; il passa et regarda la maison.</p>
+
+<p>Quel spectacle!</p>
+
+<p>Une all&eacute;e gorg&eacute;e de fantassins de la garde de Paris, au milieu desquels
+on voyait un commissaire du Ch&acirc;telet tout en noir.</p>
+
+<p>Ces gens... le rapide coup d'&oelig;il de Beausire les vit troubl&eacute;s, effar&eacute;s,
+d&eacute;sappoint&eacute;s. On a ou l'on n'a pas l'habitude de lire sur les visages
+des gens de la police; quand on l'a comme l'avait Beausire, on n'a pas
+besoin de s'y prendre &agrave; deux fois pour deviner que ces messieurs ont
+manqu&eacute; leur coup.</p>
+
+<p>Beausire se dit que monsieur de Crosne, pr&eacute;venu sans doute n'importe
+comment ou par qui, avait voulu faire prendre Beausire et n'avait trouv&eacute;
+qu'Oliva. <i>Inde iroe</i><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>De l&agrave; le d&eacute;sappointement. Certes, si Beausire se f&ucirc;t trouv&eacute; dans des
+circonstances ordinaires, s'il n'e&ucirc;t eu cent mille livres dans sa poche,
+il se f&ucirc;t jet&eacute; au milieu des alguazils, en criant comme Nisus: &laquo;Me
+voici! me voici! C'est moi qui ai fait tout!&raquo;</p>
+
+<p>Mais l'id&eacute;e que ces gens-l&agrave; palperaient les cent mille livres, en
+feraient des gorges chaudes toute leur vie, l'id&eacute;e que le coup de main
+si audacieux et si subtil tent&eacute; par lui, Beausire, ne profiterait qu'aux
+agents du lieutenant de police, cette id&eacute;e triompha de tous ses
+scrupules, disons-le, et &eacute;touffa tous ses chagrins d'amour.</p>
+
+<p>&laquo;Logique... se dit-il: je me fais prendre... Je fais prendre les cent
+mille livres. Je ne sers pas Oliva... Je me ruine... Je lui prouve que
+je l'aime comme un insens&eacute;... Mais je m&eacute;rite qu'elle me dise: "Vous &ecirc;tes
+une brute; il fallait m'aimer moins et me sauver."</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;cid&eacute;ment, jouons des jambes et mettons en s&ucirc;ret&eacute; l'argent, qui est la
+source de tout: libert&eacute;, bonheur, philosophie.&raquo;</p>
+
+<p>Cela dit, Beausire appuya les billets de caisse sur son c&oelig;ur et se
+reprit &agrave; courir vers le Luxembourg, car il n'allait plus que par
+instinct depuis une heure, et cent fois ayant &eacute;t&eacute; chercher Oliva au
+jardin du Luxembourg, il laissait ses jambes le porter l&agrave;.</p>
+
+<p>Pour un homme aussi ent&ecirc;t&eacute; de logique, c'&eacute;tait un pauvre raisonnement.</p>
+
+<p>En effet, les archers, qui savent les habitudes des voleurs, comme
+Beausire savait les habitudes des archers, eussent &eacute;t&eacute; naturellement
+chercher Beausire au Luxembourg.</p>
+
+<p>Mais le ciel ou le diable avait d&eacute;cid&eacute; que monsieur de Crosne ne ferait
+rien avec Beausire cette fois.</p>
+
+<p>&Agrave; peine l'amant de Nicole tournait-il la rue Saint-Germain-des-Pr&eacute;s,
+qu'il faillit &ecirc;tre renvers&eacute; par un beau carrosse dont les chevaux
+couraient fi&egrave;rement vers la rue Dauphine.</p>
+
+<p>Beausire n'eut que le temps, gr&acirc;ce &agrave; cette l&eacute;g&egrave;ret&eacute; parisienne inconnue
+au reste des Europ&eacute;ens, d'esquiver le timon. Il est vrai qu'il n'esquiva
+pas le juron et le coup de fouet du cocher; mais un propri&eacute;taire de cent
+mille livres ne s'arr&ecirc;te pas aux mis&egrave;res d'un pareil point d'honneur,
+surtout quand il a les compagnies de l'&Eacute;toile et les gardes de Paris &agrave;
+ses trousses.</p>
+
+<p>Beausire se jeta donc de c&ocirc;t&eacute;; mais en se cambrant, il vit dans ce
+carrosse Oliva et un fort bel homme qui causaient avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>Il jeta un petit cri qui ne fit qu'animer davantage les chevaux. Il e&ucirc;t
+bien suivi la voiture, mais cette voiture s'en allait rue Dauphine, la
+seule rue de Paris o&ugrave; Beausire ne voulait point passer en ce moment.</p>
+
+<p>Et puis, quelle apparence que ce f&ucirc;t Oliva qui occup&acirc;t ce
+carrosse&mdash;fant&ocirc;mes, visions, absurdit&eacute;s-, c'&eacute;tait voir, non pas trouble,
+mais double, c'&eacute;tait voir Oliva quand m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il y avait encore ce raisonnement &agrave; se faire, c'est qu'Oliva n'&eacute;tait pas
+dans ce carrosse, puisque les archers l'arr&ecirc;taient chez elle rue
+Dauphine.</p>
+
+<p>Le pauvre Beausire, aux abois, moralement et physiquement, se jeta dans
+la rue des Foss&eacute;s-Monsieur-le-Prince, gagna le Luxembourg, traversa le
+quartier d&eacute;j&agrave; d&eacute;sert, et parvint hors barri&egrave;re &agrave; se r&eacute;fugier dans un
+petit cabinet dont l'h&ocirc;tesse avait pour lui toutes sortes d'&eacute;gards.</p>
+
+<p>Il s'installa dans ce bouge, cacha ses billets sous un carreau de la
+chambre, appuya sur ce carreau le pied de son lit, et se coucha, suant
+et pestant, mais entrem&ecirc;lant ses blasph&egrave;mes de remerciements &agrave; Mercure,
+ses naus&eacute;es fi&eacute;vreuses d'une infusion de vin sucr&eacute; avec de la cannelle,
+breuvage tout &agrave; fait propre &agrave; ranimer la transpiration &agrave; la peau et la
+confiance au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait s&ucirc;r que la police ne le trouverait plus. Il &eacute;tait s&ucirc;r que nul
+ne le d&eacute;pouillerait de son argent.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait s&ucirc;r que Nicole, f&ucirc;t-elle arr&ecirc;t&eacute;e, n'&eacute;tait coupable d'aucun
+crime, et que le temps se passait des &eacute;ternelles r&eacute;clusions sans motif.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait s&ucirc;r enfin que les cent mille livres lui serviraient m&ecirc;me &agrave;
+arracher de la prison, si on la retenait, Oliva, sa compagne
+ins&eacute;parable.</p>
+
+<p>Restaient les compagnons de l'ambassade; avec eux le compte &eacute;tait plus
+difficile &agrave; r&eacute;gler.</p>
+
+<p>Mais Beausire avait pr&eacute;vu les chicanes. Il les laissait tous en France,
+et partait pour la Suisse, pays libre et moral, aussit&ocirc;t que
+mademoiselle Oliva se serait trouv&eacute;e libre.</p>
+
+<p>Rien de tout ce que m&eacute;ditait Beausire, en buvant son vin chaud, ne
+succ&eacute;da selon ses pr&eacute;visions: c'&eacute;tait &eacute;crit.</p>
+
+<p>L'homme a presque toujours le tort de se figurer qu'il voit les choses
+quand il ne les voit pas; il a plus tort encore de se figurer qu'il ne
+les a pas vues quand r&eacute;ellement il les a vues.</p>
+
+<p>Nous allons commenter cette glose au lecteur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XLV" id="Chapitre_XLV"></a><a href="#table_a">Chapitre XLV</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">O&ugrave; mademoiselle Oliva commence &agrave; se demander ce que l'on veut faire d'elle</a></h3>
+
+
+<p>Si monsieur Beausire e&ucirc;t bien voulu s'en rapporter &agrave; ses yeux qui
+&eacute;taient excellents, au lieu de faire travailler son esprit que tout
+aveuglait alors, monsieur de Beausire se f&ucirc;t &eacute;pargn&eacute; beaucoup de
+chagrins et de d&eacute;ceptions.</p>
+
+<p>En effet, c'&eacute;tait bien mademoiselle Oliva qu'il avait vue dans le
+carrosse, aux c&ocirc;t&eacute;s d'un homme qu'il n'avait pas reconnu en ne le
+regardant qu'une fois, et qu'il e&ucirc;t reconnu en le regardant deux fois;
+Oliva, qui le matin avait &eacute;t&eacute; comme d'habitude faire sa promenade dans
+le jardin du Luxembourg, et qui, au lieu de rentrer &agrave; deux heures pour
+d&icirc;ner, avait rencontr&eacute;, accost&eacute;, questionn&eacute; cet &eacute;trange ami qu'elle
+s'&eacute;tait fait le jour du bal de l'Op&eacute;ra.</p>
+
+<p>En effet, au moment o&ugrave; elle payait sa chaise pour revenir, et souriait
+au cafetier du jardin dont elle &eacute;tait la pratique assidue, Cagliostro,
+d&eacute;bouchant d'une all&eacute;e, &eacute;tait accouru vers elle et lui avait pris le
+bras.</p>
+
+<p>Elle poussa un petit cri.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, rue Dauphine, chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui va servir &agrave; souhait les gens qui vous y attendent, repartit
+le seigneur inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Des gens... qui m'attendent... comment cela? Mais personne ne
+m'attend.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si fait; une douzaine de visiteurs &agrave; peu pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Une douzaine de visiteurs! s'&eacute;cria Oliva en riant; pourquoi pas un
+r&eacute;giment tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible d'envoyer un r&eacute;giment rue Dauphine qu'il y
+serait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'&eacute;tonnez!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;tonnerai bien plus encore si je vous laisse aller rue
+Dauphine.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous y serez arr&ecirc;t&eacute;e, ma ch&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;t&eacute;e, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment; ces douze messieurs qui vous attendent sont des archers
+exp&eacute;di&eacute;s par monsieur de Crosne.</p>
+
+<p>Oliva frissonna: certaines gens ont toujours peur de certaines choses.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, se raidissant apr&egrave;s une inspection de conscience un peu plus
+approfondie:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien fait, dit-elle. Pourquoi m'arr&ecirc;terait-on?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi arr&ecirc;te-t-on une femme? Pour des intrigues, pour des
+niaiseries.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point d'intrigues.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez peut-&ecirc;tre bien eu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne dis pas.</p>
+
+<p>&mdash;Bref, on a tort sans doute de vous arr&ecirc;ter; mais on cherche &agrave; vous
+arr&ecirc;ter, c'est le fait. Allons-nous toujours rue Dauphine?</p>
+
+<p>Oliva s'arr&ecirc;ta p&acirc;le et troubl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous jouez avec moi comme un chat avec une pauvre souris, dit-elle.
+Voyons; si vous savez quelque chose, dites-le moi. N'est-ce pas &agrave;
+Beausire qu'on en veut?</p>
+
+<p>Et elle arr&ecirc;tait sur Cagliostro un regard suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre bien. Je le soup&ccedil;onnerais d'avoir la conscience moins nette
+que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre gar&ccedil;on!</p>
+
+<p>&mdash;Plaignez-le, mais s'il est pris, ne l'imitez pas en vous laissant
+prendre &agrave; votre tour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel int&eacute;r&ecirc;t avez-vous &agrave; me prot&eacute;ger? Quel int&eacute;r&ecirc;t avez-vous &agrave;
+vous occuper de moi? Tenez, fit-elle hardiment, ce n'est pas naturel
+qu'un homme tel que vous...</p>
+
+<p>&mdash;N'achevez pas, vous diriez une sottise; et les moments sont pr&eacute;cieux,
+parce que les agents de monsieur de Crosne ne vous voyant pas rentrer,
+seraient capables de venir vous chercher ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ici! on sait que je suis ici?</p>
+
+<p>&mdash;La belle affaire de le savoir; je le sais bien, moi! Je continue.
+Comme je m'int&eacute;resse &agrave; votre personne et vous veux du bien, le reste ne
+vous regarde pas. Vite, gagnons la rue d'Enfer. Mon carrosse vous y
+attend. Ah! vous doutez encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous allons faire une chose assez imprudente, mais qui vous
+convaincra une fois pour toutes, j'esp&egrave;re. Nous allons passer devant
+votre maison dans mon carrosse, et quand vous aurez vu ces messieurs de
+la police d'assez loin pour n'&ecirc;tre pas prise, et d'assez pr&egrave;s pour juger
+de leur disposition, eh bien! alors vous estimerez mes bonnes intentions
+ce qu'elles valent.</p>
+
+<p>En disant ces mots, il avait conduit Oliva jusqu'&agrave; la grille de la rue
+d'Enfer. Le carrosse s'&eacute;tait rapproch&eacute;, avait re&ccedil;u le couple et conduit
+Cagliostro et Oliva dans la rue Dauphine, &agrave; l'endroit o&ugrave; Beausire les
+avait aper&ccedil;us tous deux.</p>
+
+<p>Certes, s'il e&ucirc;t cri&eacute; &agrave; ce moment, s'il e&ucirc;t suivi la voiture, Oliva e&ucirc;t
+out fait pour se rapprocher de lui, pour le sauver, poursuivi, ou se
+sauver avec lui, libre.</p>
+
+<p>Mais Cagliostro vit ce malheureux, d&eacute;tourna l'attention d'Oliva en lui
+montrant la foule qui d&eacute;j&agrave; s'attroupait par curiosit&eacute; autour du guet.</p>
+
+<p>Du moment o&ugrave; Oliva eut distingu&eacute; les soldats de la police et sa maison
+envahie, elle se jeta dans les bras de son protecteur avec un d&eacute;sespoir
+qui e&ucirc;t attendri tout autre homme que cet homme de fer.</p>
+
+<p>Lui se contenta de serrer la main de la jeune femme et de la cacher
+elle-m&ecirc;me en abaissant le store.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez-moi! sauvez-moi! r&eacute;p&eacute;tait pendant ce temps la pauvre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque vous dites que ces hommes de police savent tout, ils me
+trouveront toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas; &agrave; l'endroit o&ugrave; vous serez, nul ne vous d&eacute;couvrira;
+car si l'on vient vous prendre chez vous, on ne viendra pas vous prendre
+chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit-elle avec effroi, chez vous... nous allons chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes folle, r&eacute;pliqua-t-il; on dirait que vous ne vous souvenez
+plus de ce dont nous sommes convenus. Je ne suis pas votre amant, ma
+belle, et ne veux pas l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est la prison que vous m'offrez?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous pr&eacute;f&eacute;rez l'h&ocirc;pital, vous &ecirc;tes libre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, r&eacute;pliqua-t-elle &eacute;pouvant&eacute;e, je me livre &agrave; vous; faites de moi
+ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>Il la conduisit rue Neuve-Saint-Gilles, dans cette maison o&ugrave; nous
+l'avons vu recevoir Philippe de Taverney.</p>
+
+<p>Quand il l'eut install&eacute;e loin du domestique et de toute surveillance,
+dans un petit appartement, au deuxi&egrave;me &eacute;tage:</p>
+
+<p>&mdash;Il importe que vous soyez plus heureuse que vous n'allez &ecirc;tre ici.</p>
+
+<p>&mdash;Heureuse! Comment cela? fit-elle, le c&oelig;ur gros. Heureuse, sans
+libert&eacute;, sans la promenade! C'est si triste ici. Pas m&ecirc;me de jardin.
+J'en mourrai.</p>
+
+<p>Et elle jetait un coup d'&oelig;il vague et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; sur l'ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit-il, je veux que vous ne manquiez de rien; vous
+seriez mal ici, et d'ailleurs mes gens finiraient par vous voir et vous
+g&ecirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Ou par me vendre, ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; cela, ne craignez rien, mes gens ne vendent que ce que je leur
+ach&egrave;te, ma ch&egrave;re enfant; mais pour que vous ayez toute la tranquillit&eacute;
+d&eacute;sirable, je vais m'occuper de vous procurer une autre demeure.</p>
+
+<p>Oliva se montra un peu consol&eacute;e par ces promesses. D'ailleurs le s&eacute;jour
+de son nouvel appartement lui plut. Elle y trouva l'aisance et des
+livres amusants.</p>
+
+<p>Son protecteur la quitta en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux point vous prendre par la famine, ch&egrave;re enfant. Si vous
+voulez me voir, sonnez-moi, j'arriverai tout de suite, si je me trouve
+chez moi, ou sit&ocirc;t mon retour, si je suis sorti.</p>
+
+<p>Il lui baisa la main et la quitta.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cria-t-elle, faites-moi surtout avoir des nouvelles de Beausire.</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, lui r&eacute;pondit le comte.</p>
+
+<p>Et il l'enferma dans sa chambre.</p>
+
+<p>Puis, en descendant l'escalier, r&ecirc;veur:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera, dit-il, une profanation que de la loger dans cette maison de
+la rue Saint-Claude. Mais il faut que nul ne la voie, et dans cette
+maison nul ne la verra. S'il faut, au contraire, qu'une seule personne
+l'aper&ccedil;oive, cette personne l'apercevra dans cette seule maison de la
+rue Saint-Claude. Allons, encore ce sacrifice. &Eacute;teignons cette derni&egrave;re
+&eacute;tincelle du flambeau qui br&ucirc;la autrefois.</p>
+
+<p>Le comte prit un large surtout, chercha des clefs dans son secr&eacute;taire,
+en choisit plusieurs, qu'il regarda d'un air attendri, et sortit seul &agrave;
+pied de son h&ocirc;tel, en remontant la rue Saint-Louis du Marais.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XLVI" id="Chapitre_XLVI"></a><a href="#table_a">Chapitre XLVI</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">La maison d&eacute;serte</a></h3>
+
+
+<p>Monsieur de Cagliostro arriva seul &agrave; cette ancienne maison de la rue
+Saint-Claude, que nos lecteurs ne doivent pas avoir tout &agrave; fait oubli&eacute;e.
+La nuit tombait comme il s'arr&ecirc;tait en face de la porte, et l'on
+n'apercevait plus que quelques rares passants sur la chauss&eacute;e du
+boulevard.</p>
+
+<p>Les pas d'un cheval retentissant dans la rue Saint-Louis, une fen&ecirc;tre
+qui se fermait avec un bruit de vieilles ferrures, le grincement des
+barres de la massive porte coch&egrave;re apr&egrave;s le retour du ma&icirc;tre de l'h&ocirc;tel
+voisin, voici les seuls mouvements de ce quartier &agrave; l'heure o&ugrave; nous
+parlons.</p>
+
+<p>Un chien aboyait, ou plut&ocirc;t hurlait, dans le petit enclos du couvent, et
+une bouff&eacute;e de vent atti&eacute;di roulait jusque dans la rue Saint-Claude les
+trois quarts m&eacute;lancoliques de l'heure sonnant &agrave; Saint-Paul.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait neuf heures moins un quart.</p>
+
+<p>Le comte arriva, comme nous avons dit, en face de la porte coch&egrave;re, tira
+de dessous sa houppelande une grosse clef, broya pour la faire entrer
+dans la serrure une foule de d&eacute;bris qui s'y &eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;s, pouss&eacute;s
+par les vents depuis plusieurs ann&eacute;es.</p>
+
+<p>La paille s&egrave;che, dont un f&eacute;tu s'&eacute;tait introduit dans l'ogivique entr&eacute;e
+de la serrure; la petite graine, qui courait vers le midi pour devenir
+une ravenelle ou une mauve, et qui un jour se trouva emprisonn&eacute;e dans ce
+sombre r&eacute;servoir; l'&eacute;clat de pierre envol&eacute; du b&acirc;timent voisin; les
+mouches casern&eacute;es depuis dix ans dans cet h&ocirc;pital de fer, et dont les
+cadavres avaient fini par combler la profondeur; tout cela cria et se
+moulut en poussi&egrave;re sous la pression de la clef.</p>
+
+<p>Une fois que la clef eut accompli ses &eacute;volutions dans la serrure, il ne
+s'agit plus que d'ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Mais le temps avait fait son &oelig;uvre. Le bois s'&eacute;tait gonfl&eacute; dans les
+jointures, la rouille avait mordu dans les gonds. L'herbe avait pouss&eacute;
+dans tous les interstices du pav&eacute;, verdissant le bas de la porte de ses
+humides &eacute;manations; partout une esp&egrave;ce de mastic pareil aux
+constructions des hirondelles calfeutrait chaque interstice, et les
+vigoureuses v&eacute;g&eacute;tations des madr&eacute;pores terrestres, superposant leurs
+arcades, avaient masqu&eacute; le bois sous la chair vivace de leurs
+cotyl&eacute;dons.</p>
+
+<p>Cagliostro sentit la r&eacute;sistance; il appuya le poing, puis le coude, puis
+l'&eacute;paule, et enfon&ccedil;a toutes ces barricades qui c&eacute;d&egrave;rent l'une apr&egrave;s
+l'autre avec un craquement de mauvaise humeur.</p>
+
+<p>Quand cette porte s'ouvrit, toute la cour apparut d&eacute;sol&eacute;e, moussue comme
+un cimeti&egrave;re, aux yeux de Cagliostro.</p>
+
+<p>Il referma la porte derri&egrave;re lui, et ses pas s'imprim&egrave;rent dans le
+chiendent r&eacute;tif et dru qui avait envahi l'aire des pav&eacute;s eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Nul ne l'avait vu entrer, nul ne le voyait dans l'enceinte de ces murs
+&eacute;normes. Il put s'arr&ecirc;ter un moment et rentrer peu &agrave; peu dans sa vie
+pass&eacute;e comme il venait de rentrer dans sa maison.</p>
+
+<p>L'une &eacute;tait d&eacute;sol&eacute;e et vide, l'autre ruin&eacute;e et d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Le perron, de douze marches, n'avait plus que trois degr&eacute;s entiers.</p>
+
+<p>Les autres, min&eacute;s par le travail de l'eau des pluies, par le jeu des
+pari&eacute;taires et des pavots envahisseurs, avaient d'abord chancel&eacute; puis
+roul&eacute; loin de leurs attaches. En tombant, les pierres s'&eacute;taient bris&eacute;es,
+l'herbe avait mont&eacute; sur les ruines et plant&eacute; fi&egrave;rement, comme les
+&eacute;tendards de la d&eacute;vastation, ses panaches au-dessus d'elles.</p>
+
+<p>Cagliostro monta le perron tremblant sous ses pieds, et &agrave; l'aide d'une
+seconde clef, p&eacute;n&eacute;tra dans l'antichambre immense.</p>
+
+<p>L&agrave; seulement il alluma une lanterne dont il avait pris soin de se munir;
+mais si soigneusement qu'il e&ucirc;t allum&eacute; la bougie, l'haleine sinistre de
+la maison l'&eacute;teignit du premier coup.</p>
+
+<p>Le souffle de la mort r&eacute;agissait violemment contre la vie; l'obscurit&eacute;
+tuait la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Cagliostro ralluma sa lanterne et continua son chemin.</p>
+
+<p>Dans la salle &agrave; manger, les dressoirs moisis dans leurs angles avaient
+presque perdu la forme premi&egrave;re, les dalles visqueuses n'en retenaient
+plus le pied. Toutes les portes int&eacute;rieures &eacute;taient ouvertes, laissant
+la pens&eacute;e p&eacute;n&eacute;trer librement avec la vue dans ces profondeurs fun&egrave;bres
+o&ugrave; elles avaient d&eacute;j&agrave; laiss&eacute; passer la mort.</p>
+
+<p>Le comte sentit comme un frisson h&eacute;risser sa chair, car, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;
+du salon, l&agrave; o&ugrave; jadis commen&ccedil;ait l'escalier, un bruit s'&eacute;tait fait
+entendre.</p>
+
+<p>Ce bruit, autrefois, annon&ccedil;ait une ch&egrave;re pr&eacute;sence, ce bruit &eacute;veillait
+dans tous les sens du ma&icirc;tre de cette maison la vie, l'espoir, le
+bonheur. Ce bruit, qui ne repr&eacute;sentait rien &agrave; l'heure pr&eacute;sente,
+rappelait tout dans le pass&eacute;.</p>
+
+<p>Cagliostro, le sourcil fronc&eacute;, la respiration lente, la main froide, se
+dirigea vers la statue d'Harpocrate, pr&egrave;s de laquelle jouait le ressort
+de l'ancienne porte de communication, lien myst&eacute;rieux, insaisissable,
+qui unissait la maison connue &agrave; la maison secr&egrave;te.</p>
+
+<p>Le ressort fonctionna sans peine, quoique les boiseries vermoulues
+tremblassent &agrave; l'entour. Mais &agrave; peine le comte eut-il pos&eacute; le pied sur
+l'escalier secret, que ce bruit &eacute;trange recommen&ccedil;a de se faire entendre.
+Cagliostro &eacute;tendit sa main avec sa lanterne pour en d&eacute;couvrir la cause:
+il ne vit qu'une grosse couleuvre qui descendait lentement l'escalier et
+fouettait de sa queue chaque marche sonore.</p>
+
+<p>Le reptile attacha tranquillement son &oelig;il noir sur Cagliostro, puis se
+glissa dans le premier trou de la boiserie et disparut.</p>
+
+<p>Sans doute c'&eacute;tait le g&eacute;nie de la solitude.</p>
+
+<p>Le comte poursuivit sa marche.</p>
+
+<p>Partout dans cette ascension l'accompagnait un souvenir, ou, pour mieux
+dire, une ombre; et lorsque sur les parois la lumi&egrave;re dessinait une
+silhouette mobile, le comte tressaillait, pensant que son ombre &agrave; lui
+&eacute;tait une ombre &eacute;trang&egrave;re ressuscit&eacute;e pour faire, elle aussi, la visite
+du myst&eacute;rieux s&eacute;jour.</p>
+
+<p>Ainsi marchant, ainsi r&ecirc;vant, il arriva jusqu'&agrave; la plaque de cette
+chemin&eacute;e qui servait de passage entre la chambre des armes de Balsamo et
+la retraite parfum&eacute;e de Lorenza Feliciani.</p>
+
+<p>Les murs &eacute;taient nus, les chambres vides. Dans le foyer encore b&eacute;ant
+gisait un amas &eacute;norme de cendres, parmi lesquelles scintillaient
+quelques petits lingots d'or et d'argent.</p>
+
+<p>Cette cendre fine, blanche et parfum&eacute;e, c'&eacute;tait le mobilier de Lorenza
+que Balsamo avait br&ucirc;l&eacute; jusqu'&agrave; la derni&egrave;re parcelle; c'&eacute;taient les
+armoires d'&eacute;caille, le clavecin et la corbeille de bois de rose, le beau
+lit diapr&eacute; de porcelaines de S&egrave;vres, dont on retrouvait la poussi&egrave;re
+micac&eacute;e pareille &agrave; celle de la poudre de marbre; c'&eacute;taient les moulures
+et les ornements de m&eacute;tal fondus au grand feu herm&eacute;tique; c'&eacute;taient les
+rideaux et les tapis de brocard de soie; c'&eacute;taient les bo&icirc;tes d'alo&egrave;s et
+de santal dont l'odeur p&eacute;n&eacute;trante s'exhalant par les chemin&eacute;es, lors de
+l'incendie, avait parfum&eacute; toute la zone de Paris sur laquelle avait
+pass&eacute; la fum&eacute;e; en sorte que durant deux jours les passants avaient lev&eacute;
+la t&ecirc;te pour respirer ces ar&ocirc;mes &eacute;tranges m&ecirc;l&eacute;s &agrave; notre air parisien; en
+sorte que le courtaud du quartier des Halles et la grisette du quartier
+Saint-Honor&eacute; avaient v&eacute;cu enivr&eacute;s de ces ar&ocirc;mes violents et enflamm&eacute;s
+que la brise enl&egrave;ve aux rampes du Liban et aux plaines de la Syrie.</p>
+
+<p>Ces parfums, disons-nous, la chambre d&eacute;serte et froide les gardait
+encore. Cagliostro se baissa, prit une pinc&eacute;e de cendres, la respira
+longtemps avec une passion sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi puiss&eacute;-je, murmura-t-il, absorber un reste de cette &acirc;me qui,
+autrefois, se communiquait &agrave; cette poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>Puis il revit les barreaux de fer, la tristesse de la cour voisine, et
+par l'escalier, les hautes d&eacute;chirures que l'incendie avait faites &agrave;
+cette maison int&eacute;rieure, dont il avait d&eacute;vor&eacute; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Spectacle sinistre et beau! La chambre d'Althotas avait disparu; il ne
+restait des murs que sept &agrave; huit cr&eacute;nelures sur lesquelles le feu avait
+promen&eacute; ses langues qui d&eacute;vorent et noircissent.</p>
+
+<p>Pour quiconque e&ucirc;t ignor&eacute; l'histoire douloureuse de Balsamo et de
+Lorenza, il &eacute;tait impossible de ne pas d&eacute;plorer cette ruine. Tout dans
+cette maison respirait la grandeur abaiss&eacute;e, la splendeur &eacute;teinte, le
+bonheur perdu.</p>
+
+<p>Cagliostro s'impr&eacute;gna donc de ces r&ecirc;ves. L'homme descendit des hauteurs
+de sa philosophie pour se rep&eacute;trir dans ce peu d'humanit&eacute; tendre qu'on
+appelle les sentiments du c&oelig;ur, et qui ne sont pas du raisonnement.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;voqu&eacute; les doux fant&ocirc;mes de la solitude et fait la part du
+ciel, il croyait en &ecirc;tre quitte avec la faiblesse humaine, lorsque ses
+yeux s'arr&ecirc;t&egrave;rent sur un objet encore brillant parmi tout ce d&eacute;sastre et
+toutes ces mis&egrave;res.</p>
+
+<p>Il se baissa et vit dans la rainure du parquet, &agrave; moiti&eacute; ensevelie sous
+la poussi&egrave;re, une petite fl&egrave;che d'argent qui semblait r&eacute;cemment tomb&eacute;e
+des cheveux d'une femme.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une de ces &eacute;pingles italiennes comme les dames de ce temps
+aimaient &agrave; en choisir pour retenir les anneaux de la chevelure, devenue
+trop lourde quand elle &eacute;tait poudr&eacute;e.</p>
+
+<p>Le philosophe, le savant, le proph&egrave;te, le contempteur de l'humanit&eacute;,
+celui qui voulait que le ciel lui-m&ecirc;me compt&acirc;t avec lui, cet homme qui
+avait refoul&eacute; tant de douleurs chez lui et tir&eacute; tant de gouttes de sang
+du c&oelig;ur des autres, Cagliostro l'ath&eacute;e, le charlatan, le sceptique
+rieur, ramassa cette &eacute;pingle, l'approcha de ses l&egrave;vres, et, bien s&ucirc;r
+qu'on ne pouvait le voir, il laissa une larme monter jusqu'&agrave; ses yeux en
+murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Lorenza!</p>
+
+<p>Et puis ce fut tout. Il y avait du d&eacute;mon dans cet homme.</p>
+
+<p>Il cherchait la lutte, et, pour son propre bonheur, l'entretenait en
+lui.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir bais&eacute; ardemment cette relique sacr&eacute;e, il ouvrit la fen&ecirc;tre,
+passa son bras &agrave; travers les barreaux et lan&ccedil;a le fr&ecirc;le morceau de m&eacute;tal
+dans l'enclos du couvent voisin, dans les branches, dans l'air, dans la
+poussi&egrave;re, on ne sait o&ugrave;.</p>
+
+<p>Il se punissait ainsi d'avoir fait usage de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu! dit-il &agrave; l'insensible objet qui se perdait peut-&ecirc;tre pour
+jamais. Adieu, souvenir qui m'&eacute;tait envoy&eacute; pour m'attendrir, pour
+m'amoindrir sans doute. D&eacute;sormais, je ne penserai plus qu'&agrave; la terre.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, cette maison va &ecirc;tre profan&eacute;e. Que dis-je? elle l'est d&eacute;j&agrave;! J'ai
+rouvert les portes, j'ai apport&eacute; la lumi&egrave;re aux murailles, j'ai vu
+l'int&eacute;rieur du tombeau, j'ai fouill&eacute; la cendre de la mort.</p>
+
+<p>&laquo;Profan&eacute;e est donc la maison! Qu'elle le soit tout &agrave; fait et pour un
+bien quelconque!</p>
+
+<p>&laquo;Une femme encore traversera cette cour, une femme appuiera ses pieds
+sur l'escalier, une femme chantera peut-&ecirc;tre sous cette vo&ucirc;te o&ugrave; vibre
+encore le dernier soupir de Lorenza!</p>
+
+<p>&laquo;Soit. Mais toutes ces profanations auront lieu dans un but, dans le but
+de servir ma cause. Si Dieu y perd, Satan ne fera qu'y gagner.&raquo;</p>
+
+<p>Il posa sa lanterne sur l'escalier.</p>
+
+<p>&mdash;Toute cette cage d'escalier, dit-il, tombera. Toute cette maison
+int&eacute;rieure tombera aussi. Le myst&egrave;re s'envolera, l'h&ocirc;tel restera
+cachette et cessera d'&ecirc;tre sanctuaire.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit &agrave; la h&acirc;te sur ses tablettes les lignes suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; monsieur Lenoir, mon architecte:</p>
+
+<p>Nettoyer cour et vestibule; restaurer remises et &eacute;curies; d&eacute;molir le
+pavillon int&eacute;rieur; r&eacute;duire l'h&ocirc;tel &agrave; deux &eacute;tages: huit jours.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-il, voyons si l'on aper&ccedil;oit bien d'ici la fen&ecirc;tre de
+la petite comtesse.</p>
+
+<p>Il s'approcha d'une fen&ecirc;tre situ&eacute;e au second &eacute;tage de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>On embrassait de l&agrave; toute la fa&ccedil;ade oppos&eacute;e de la rue Saint-Claude
+par-dessus la porte coch&egrave;re.</p>
+
+<p>En face, &agrave; soixante pieds au plus, on voyait le logement occup&eacute; par
+Jeanne de La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est infaillible, les deux femmes se verront, dit Cagliostro. Bien.</p>
+
+<p>Il reprit sa lanterne et descendit l'escalier.</p>
+
+<p>Une grande heure apr&egrave;s, il &eacute;tait rentr&eacute; chez lui et envoyait son devis &agrave;
+l'architecte.</p>
+
+<p>Il faut dire que d&egrave;s le lendemain cinquante ouvriers avaient envahi
+l'h&ocirc;tel, que le marteau, la scie et les pics r&eacute;sonnaient partout, que
+l'herbe amass&eacute;e en gros tas commen&ccedil;ait &agrave; fumer dans un coin de la cour,
+et que le soir, &agrave; sa rentr&eacute;e, le passant, fid&egrave;le &agrave; son inspection
+quotidienne, vit un gros rat pendu par une patte au bas d'un cerceau
+dans la cour, au milieu d'un cercle de man&oelig;uvres, ma&ccedil;ons, qui
+raillaient sa moustache grisonnante et son embonpoint v&eacute;n&eacute;rable.</p>
+
+<p>Le silencieux habitant de l'h&ocirc;tel avait &eacute;t&eacute; mur&eacute; dans son trou par la
+chute d'une pierre de taille. &Agrave; demi mort quand la grue releva cette
+pierre, il fut saisi par la queue et sacrifi&eacute; aux divertissements des
+jeunes Auvergnats g&acirc;cheurs de pl&acirc;tre; soit honte, soit asphyxie, il en
+mourut.</p>
+
+<p>Le passant lui fit cette oraison fun&egrave;bre:</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; un qui avait &eacute;t&eacute; heureux dix ans!</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Sic transit gloria mundi</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a><br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>La maison en huit jours fut restaur&eacute;e comme Cagliostro l'avait command&eacute;
+&agrave; l'architecte.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XLVII" id="Chapitre_XLVII"></a><a href="#table_a">Chapitre XLVII</a></h2>
+
+<h3><a href="#table_a">Jeanne protectrice</a></h3>
+
+
+<p>Monsieur le cardinal de Rohan re&ccedil;ut, deux jours apr&egrave;s sa visite &agrave;
+B&oelig;hmer, un billet ainsi con&ccedil;u:</p>
+
+<p>&laquo;Son &Eacute;minence, monsieur le cardinal de Rohan, sait sans doute o&ugrave; il
+soupera ce soir.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;De la petite comtesse, dit-il en flairant le papier. J'irai.</p>
+
+<p>Voici &agrave; quel propos madame de La Motte demandait cette entrevue au
+cardinal.</p>
+
+<p>Des cinq laquais mis &agrave; son service par Son &Eacute;minence, elle en avait
+distingu&eacute; un, cheveux noirs, yeux bruns, le teint fleuri du sanguin m&ecirc;l&eacute;
+&agrave; la solide carnation du bilieux. C'&eacute;taient, pour l'observatrice, tous
+les sympt&ocirc;mes d'une organisation active, intelligente et opini&acirc;tre.</p>
+
+<p>Elle fit venir cet homme, et, en un quart d'heure, elle obtint de sa
+docilit&eacute;, de sa perspicacit&eacute;, tout ce qu'elle en voulait tirer.</p>
+
+<p>Cet homme suivit le cardinal et rapporta qu'il avait vu Son &Eacute;minence
+aller deux fois en deux jours chez messieurs B&oelig;hmer et Bossange.</p>
+
+<p>Jeanne en savait assez. Un homme tel que monsieur de Rohan ne marchande
+pas. D'habiles marchands comme B&oelig;hmer ne laissent pas aller l'acheteur.
+Le collier devait &ecirc;tre vendu.</p>
+
+<p>Vendu par B&oelig;hmer.</p>
+
+<p>Achet&eacute; par monsieur de Rohan! et ce dernier n'en aurait pas sonn&eacute; un mot
+&agrave; sa confidente, &agrave; sa ma&icirc;tresse!</p>
+
+<p>Le sympt&ocirc;me &eacute;tait grave. Jeanne plissa son front, pin&ccedil;a ses l&egrave;vres
+fines, et adressa au cardinal le billet que nous avons lu.</p>
+
+<p>Monsieur de Rohan vint le soir. Il s'&eacute;tait fait pr&eacute;c&eacute;der d'un panier de
+Tokay et de quelques raret&eacute;s, absolument comme s'il allait souper chez
+la Guimard ou chez mademoiselle Dangeville.</p>
+
+<p>La nuance n'&eacute;chappa pas plus &agrave; Jeanne que tant d'autres ne lui avaient
+&eacute;chapp&eacute;; elle affecta de ne rien faire servir de ce qu'avait envoy&eacute; le
+cardinal; puis, ouvrant avec lui la conversation avec une certaine
+tendresse, lorsqu'ils furent seuls:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, monseigneur, dit-elle, une chose m'afflige
+consid&eacute;rablement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! laquelle, comtesse? fit monsieur de Rohan avec cette affectation
+de contrari&eacute;t&eacute; qui n'est pas toujours signe que l'on est contrari&eacute;
+v&eacute;ritablement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, la cause de ma contrari&eacute;t&eacute;, c'est de voir, non
+pas que vous ne m'aimez plus, vous ne m'avez jamais aim&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comtesse, que dites-vous l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous excusez pas, monseigneur, ce serait du temps perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, dit galamment le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pour moi, r&eacute;pondit nettement madame de La Motte. D'ailleurs...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comtesse, fit le cardinal.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous d&eacute;solez pas, monseigneur, cela m'est parfaitement indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Que je vous aime ou que je ne vous aime pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela vous est-il indiff&eacute;rent?</p>
+
+<p>&mdash;Mais parce que je ne vous aime pas, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, savez-vous que ce n'est point obligeant ce que vous me
+faites l'honneur de me dire l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, il est vrai que nous ne d&eacute;butons point par des douceurs;
+c'est un fait, constatons le.</p>
+
+<p>&mdash;Quel fait?</p>
+
+<p>&mdash;Que je ne vous ai jamais plus aim&eacute;, monseigneur, que vous ne m'avez
+aim&eacute;e vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quant &agrave; moi, il ne faut pas dire cela, s'&eacute;cria le prince avec un
+accent de presque v&eacute;rit&eacute;. J'ai eu pour vous beaucoup d'affection,
+comtesse. Ne me logez donc pas &agrave; la m&ecirc;me enseigne que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monseigneur, estimons-nous assez l'un et l'autre pour nous
+dire la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et la v&eacute;rit&eacute;, quelle est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a entre nous un lien bien autrement fort que l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;L'int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;L'int&eacute;r&ecirc;t? Fi! comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vous dirai, comme le paysan normand disait de la
+potence &agrave; son fils: si tu en es d&eacute;go&ucirc;t&eacute;, n'en d&eacute;go&ucirc;te pas les autres.
+Fi! de l'int&eacute;r&ecirc;t, monseigneur. Comme vous y allez!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! donc, voyons, comtesse: supposons que nous soyons int&eacute;ress&eacute;s,
+en quoi puis-je servir vos int&eacute;r&ecirc;ts et vous les miens?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, monseigneur, et avant toute chose, il me prend envie de vous
+faire une querelle.</p>
+
+<p>&mdash;Faites, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez manqu&eacute; de confiance envers moi, c'est-&agrave;-dire d'estime.</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Et quand cela, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Quand? Nierez-vous qu'apr&egrave;s m'avoir tir&eacute; habilement de l'esprit des
+d&eacute;tails que je mourais d'envie de vous donner...</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Sur le go&ucirc;t de certaine grande dame pour certaine chose; vous vous
+&ecirc;tes mis en mesure de satisfaire ce go&ucirc;t sans m'en parler.</p>
+
+<p>&mdash;Tirer des d&eacute;tails, deviner le go&ucirc;t de certaine dame pour certaine
+chose, satisfaire ce go&ucirc;t! Comtesse, en v&eacute;rit&eacute; vous &ecirc;tes une &eacute;nigme, un
+sphinx. Ah! j'avais bien vu la t&ecirc;te et le cou de la femme, mais je
+n'avais pas encore vu les griffes du lion. Il para&icirc;t que vous allez me
+les montrer, soit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! non, je ne vous montrerai rien du tout, monseigneur, attendu que
+vous n'avez plus envie de rien voir. Je vous donnerai purement et
+simplement le mot de l'&eacute;nigme: les d&eacute;tails, c'est ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; &agrave;
+Versailles; le go&ucirc;t de certaine dame, c'est la reine; et la satisfaction
+donn&eacute;e &agrave; ce go&ucirc;t de la reine, c'est l'achat que vous avez fait hier &agrave;
+messieurs B&oelig;hmer et Bossange de leur fameux collier.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse! murmura le cardinal, tout vacillant et tout p&acirc;le.</p>
+
+<p>Jeanne attacha sur lui son plus clair regard.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-elle, pourquoi me regarder ainsi d'un air tout effar&eacute;,
+est-ce que vous n'avez point hier pass&eacute; march&eacute; avec les joailliers du
+quai de l'&Eacute;cole?</p>
+
+<p>Un Rohan ne ment pas, m&ecirc;me avec une femme. Le cardinal se tut.</p>
+
+<p>Et comme il allait rougir, sorte de d&eacute;plaisir qu'un homme ne pardonne
+jamais &agrave; la femme qui le cause, Jeanne se h&acirc;ta de lui prendre la main.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon prince, dit-elle, j'ai h&acirc;te de vous dire en quoi vous vous
+trompiez sur moi. Vous m'avez crue sotte et m&eacute;chante?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin...</p>
+
+<p>&mdash;Pas un mot de plus; laissez-moi parler &agrave; mon tour. Je vous persuaderai
+peut-&ecirc;tre, car, d&egrave;s aujourd'hui, je vois clairement &agrave; qui j'ai affaire.
+Je m'attendais &agrave; trouver en vous une jolie femme, une femme d'esprit,
+une ma&icirc;tresse charmante, vous &ecirc;tes mieux que cela. &Eacute;coutez.</p>
+
+<p>Jeanne se rapprocha du cardinal, laissant sa main dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien voulu &ecirc;tre ma ma&icirc;tresse, mon amie, sans m'aimer. Vous
+me l'avez dit vous-m&ecirc;me, poursuivit monsieur de Rohan.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous le redis encore, fit madame de La Motte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un but, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Le but, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez besoin que je vous l'explique?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je le touche du doigt. Vous voulez faire ma fortune. N'est-il pas
+s&ucirc;r qu'une fois ma fortune faite, mon premier soin sera d'assurer la
+v&ocirc;tre? Est-ce bien cela, et me suis-je tromp&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous &ecirc;tes pas tromp&eacute;, monseigneur, et c'est bien cela.
+Seulement, croyez-moi sans phrases, ce but-l&agrave; je ne l'ai pas poursuivi
+au milieu des antipathies et des r&eacute;pugnances, la route a &eacute;t&eacute; agr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes une aimable femme, comtesse, et c'est tout plaisir que de
+causer affaires avec vous. Je disais donc que vous avez devin&eacute; juste.
+Vous savez que j'ai quelque part un respectueux attachement?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu au bal de l'Op&eacute;ra, mon prince.</p>
+
+<p>&mdash;Cet attachement ne sera jamais partag&eacute;. Oh! Dieu me garde de le
+croire!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! fit la comtesse, une femme n'est pas toujours reine, et vous valez
+bien, que je sache, monsieur le cardinal Mazarin.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un fort bel homme aussi, dit en riant monsieur de Rohan.</p>
+
+<p>&mdash;Et un excellent premier ministre, repartit Jeanne avec le plus grand
+calme.</p>
+
+<p>&mdash;Comtesse, avec vous c'est peine perdue de penser, c'est vingt fois
+surabondant de dire. Vous pensez et vous parlez pour vos amis. Oui, je
+tends &agrave; devenir premier ministre. Tout m'y pousse: la naissance,
+l'habitude des affaires, certaine bienveillance que me t&eacute;moignent les
+cours &eacute;trang&egrave;res, beaucoup de sympathie qui m'est accord&eacute;e par le peuple
+fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>&mdash;Tout enfin, dit Jeanne, except&eacute; une chose.</p>
+
+<p>&mdash;Except&eacute; une r&eacute;pugnance, voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de la reine; et cette r&eacute;pugnance, c'est le v&eacute;ritable obstacle. Ce
+qu'elle aime, la reine, il faut toujours que le roi finisse par l'aimer;
+ce qu'elle hait, il le d&eacute;teste d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle me hait?</p>
+
+<p>&mdash;Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Soyons francs. Je ne crois pas qu'il nous soit permis de rester en si
+beau chemin, comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monseigneur, la reine ne vous aime pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je suis perdu! Il n'y a pas de collier qui tienne.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; en quoi vous pouvez vous tromper, prince.</p>
+
+<p>&mdash;Le collier est achet&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Au moins la reine verra-t-elle que si elle ne vous aime pas, vous
+l'aimez, vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! comtesse!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, monseigneur, que nous sommes convenus d'appeler les choses
+par leur nom.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Vous dites donc que vous ne d&eacute;sesp&eacute;rez pas de me voir un jour
+premier ministre?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en voudrais de ne pas vous demander quelles sont vos ambitions.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous les dirai, prince, quand vous serez en &eacute;tat de les satisfaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parler, cela, je vous attends &agrave; ce jour.</p>
+
+<p>&mdash;Merci; maintenant, soupons.</p>
+
+<p>Le cardinal prit la main de Jeanne, et la serra comme Jeanne avait tant
+d&eacute;sir&eacute; que sa main f&ucirc;t serr&eacute;e quelques jours avant. Mais ce temps &eacute;tait
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>Elle retira sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;Soupons, vous dis-je, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai plus faim.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, causons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai plus rien &agrave; dire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, quittons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit-il, ce que vous appelez notre alliance. Vous me cong&eacute;diez?</p>
+
+<p>&mdash;Pour &ecirc;tre vraiment l'un &agrave; l'autre, dit-elle, monseigneur, soyons tout
+&agrave; fait l'un et l'autre &agrave; nous-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, comtesse; pardon de m'&ecirc;tre encore tromp&eacute; cette fois
+sur votre compte. Oh! je vous jure bien que ce sera la derni&egrave;re.</p>
+
+<p>Il lui reprit la main et la baisa si respectueusement, qu'il ne vit pas
+le sourire narquois, diabolique, de la comtesse, au moment o&ugrave; ces mots
+avaient retenti: &laquo;Ce sera la derni&egrave;re fois que je me tromperai sur votre
+compte.&raquo;</p>
+
+<p>Jeanne se leva, reconduisit le prince jusqu'&agrave; l'antichambre. L&agrave;, il
+s'arr&ecirc;ta, et tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;La suite, comtesse?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple.</p>
+
+<p>&mdash;Que ferai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Attendez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous irez?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Versailles.</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Demain.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'aurai r&eacute;ponse?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ma protectrice, je m'abandonne &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi faire.</p>
+
+<p>Elle rentra sur ce mot chez elle, se mit au lit, et consid&eacute;rant
+vaguement le bel Endymion de marbre qui attendait Diane:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, la libert&eacute; vaut mieux, murmura-t-elle.</p>
+
+<h3>FIN DU TOME I.</h3>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Ouvrier boulanger.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Le caract&egrave;re flasque.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Molles et faibles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> &laquo;Venez ici, Weber&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> &laquo;Attendez voir&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> &laquo;Vois mes pieds, vois mes mains&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> &laquo;De l&agrave;, les col&egrave;res&raquo;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> &laquo;Ainsi passe la gloire du monde&raquo;.</p></div>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le Collier de la Reine, Tome I, by Alexandre Dumas
+
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+
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+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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