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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:45 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Notes d'une mère, by Louise d'Alq
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Notes d'une mère
+ Cours d'éducation maternelle
+
+Author: Louise d'Alq
+
+Release Date: April 18, 2006 [EBook #18197]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES D'UNE MÈRE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+NOTES D'UNE MÈRE
+
+COURS D'ÉDUCATION MATERNELLE
+
+PAR
+
+MADAME Louise d'Alq
+
+NOUVELLE ÉDITION CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
+
+LA SEULE AUTORISÉE PAR L'AUTEUR
+
+PARIS
+
+BUREAUX DES _CAUSERIES FAMILIÈRES_
+
+1883
+
+ * * * * *
+
+AVIS IMPORTANT
+
+_Extrait de la Gazette des Tribunaux du 28 mars 1881_:
+
+2e CHAMBRE DU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE.--Présidence de M.
+Cazanave.--_Jugement du 24 juillet 1880_:
+
+Attendu... le Tribunal déclare que la dame Louise d'Alq reprendra la
+libre disposition de ses ouvrages, sans que F. Ebhardt, son ancien
+éditeur, avec lequel ses traités se trouvent résiliés, puisse en faire
+usage ni en tirer profit, etc., etc.
+
+1ère CHAMBRE DE LA COUR D'APPEL DE PARIS.--Présidence de M.
+Larombière.--_Arrêt du 22 mars 1881_:
+
+Après avoir entendu les plaidoiries de Me Georges Lachaud pour Mme
+Louise d'Alq, Me Beaupré pour M. Ebhardt; la Cour, considérant et
+adoptant les motifs des premiers juges, etc., etc.; confirme le jugement
+et _notamment en ce qui concerne l'interdiction faite à Ebhardt de
+vendre aucun exemplaire des Å’uvres de la dame Louise d'Alq, du jour du
+présent arrêt._
+
+CHAMBRE DES RÉFÉRÉS.--_Ordonnance du 30 juin 1881_:
+
+Attendu que M. Rozez, de Bruxelles, a fait déposer pour être vendus chez
+un intermédiaire, à Paris, des milliers de volumes achetés à Ebhardt
+depuis l'arrêt; attendu que Mme Louise d'Alq les a fait saisir, sur la
+demande en référé du sieur Rozez, prétendant qu'ils sont sa propriété,
+M. le président Vannier, après avoir entendu Me Martin du Gard, avoué de
+Mme d'Alq, a rendu _ordonnance qu'il n'y avait pas lieu à lever la
+saisie_, et que les parties devront se pourvoir au fond, etc.
+
+De ces divers jugements, arrêts et référés, il s'ensuit que Mme L. d'Alq
+a seule le droit d'éditer ses œuvres, et peut poursuivre tout détenteur
+des éditions interdites ci-dessus. En conséquence, elle fait paraître
+une _nouvelle édition_ de ces œuvres, _corrigée_, _remaniée_ et
+_augmentée_, que le public a tout intérêt à se procurer en place des
+anciens volumes.
+
+Le public est donc prévenu, afin qu'on ne puisse l'induire en erreur,
+que tout volume de Mme L. d'Alq, _non revêtu_ de la _signature
+autographe_ de l'auteur, fait partie des éditions _belges_,
+_incomplètes_ et _surannées_, dont la vente a été interdite par l'arrêt
+de la Cour d'appel du 22 mars, prononcé en faveur de Mme L. d'Alq contre
+son ancien éditeur. Il est facile de vérifier le lieu de l'impression à
+la fin des volumes.
+
+Le public est en droit d'_exiger la signature autographe_ de l'auteur et
+de refuser tout autre exemplaire qui lui serait présenté.
+
+ * * * * *
+
+Je vous ai amené ma fillette, me dit après un bout de conversation
+générale, et comme d'autres visiteurs venaient de sortir, une charmante
+et aimable jeune femme; voyez comme elle est grande, elle a dix ans et
+demi!
+
+--C'est une bien belle enfant, l'œil éveillé, bien fraîche! Je suis sûre
+qu'elle est bonne aussi, studieuse, et ne fait jamais de peine à sa
+maman! dis-je en attirant la petite pour l'embrasser.
+
+Je n'avais pas beaucoup remarqué l'enfant lors de son entrée dans le
+salon, entourée que j'étais de nombreuses visites masculines et
+féminines, et maintenant il me revenait tout à coup que nous avions
+parlé en gens du monde de choses et d'autres, et qu'il avait bien pu se
+glisser des phrases peu faites pour l'oreille d'une enfant, et surtout
+d'une enfant intelligente.
+
+--Oh! oui, elle est assez bien; elle fait mes délices par ses beaux
+cheveux! je la peigne du matin au soir; voyez, me répondit la mère en
+faisant retourner sa fille et en soulevant à poignée une superbe
+chevelure ondulée avec soin qui recouvrait les épaules de l'enfant.
+
+Je dois ajouter que celle-ci parut se prêter avec complaisance et non
+sans vanité à l'exhibition.
+
+--Cependant, d'un autre côté, elle me désespère, reprit la jeune mère:
+elle n'aime pas l'étude, elle ne pense qu'à aller au théâtre, aux
+matinées d'enfants; elle n'a pas de goût pour la musique;... elle est
+très en retard, elle n'apprend pas..., on me dit que ça lui passera!...
+
+Et elle s'interrompit en me regardant, attendant évidemment que, selon
+l'usage, je répondisse par les banalités ordinaires:--Certainement! ça
+lui passera, laissez-la donc s'amuser... Elle en saura toujours assez,
+etc.
+
+Et tout au contraire, je dis:
+
+--Ça dépend de vous de le lui faire passer, ma chère amie; c'est à vous
+de la diriger.
+
+A cette réponse, si peu conforme à _l'esprit de société_, je l'avoue, la
+mère ne put retenir un mouvement, et l'enfant elle-même me lança un
+regard étonné. Je me mis à rire.
+
+--Voyons, ma chère, vous vous êtes fort révoltée la semaine dernière
+contre un article dans mes _Causeries familières_ sur l'_esprit de
+société_, où j'ose émettre que dans le monde on dit rarement la vérité,
+ou du moins toute la vérité, et même qu'il n'est pas possible de la
+dire. Je sais bien qu'en ne tombant pas dans votre sens je me mets tout
+à fait en dehors des usages, et je deviens une personne qui ne connaît
+rien au savoir-vivre... C'est une idée qui me passe par la tête,
+maintenant que je suis assez vieille pour me passer du monde et pour
+voir les choses de haut, d'essayer d'user de l'influence de ma position
+et de mes cheveux blancs pour moraliser un peu. Tant que j'ai été jeune,
+j'ai fait comme les autres, j'ai toujours approuvé, flatté; cela finit
+par devenir écœurant!--Pauvre chère dame! combien je vous plains d'avoir
+un mari pareil!--Ah! chère, vous êtes en effet bien malheureuse d'avoir
+une telle belle-mère!--Oui, c'est bien terrible pour vous, qui êtes
+jeune et jolie, de ne pouvoir prendre tous les plaisirs de votre
+âge!--Et ce sont des serrements de mains compatissants, des exclamations
+lamentables; on signale les torts de la partie adverse qui pourraient
+passer inaperçus, on excite ainsi encore davantage à la rébellion et à
+la révolte la personne qui nous fait ses plaintes, tandis qu'on se dit à
+soi-même:--Bah! son mari n'a pas tous les torts.--Allons donc, c'est
+bien naturel que sa belle-mère agisse ainsi!--Est-elle égoïste! elle
+voudrait tout pour elle! Et ainsi de suite... Et je me demande si l'on
+ne devient pas complice ainsi des aggravations de malheur qui résultent
+de cette condescendance; si l'on n'en portera pas, au jugement dernier,
+une sorte de responsabilité? Que de fois une observation raisonnable et
+sincère pourrait ramener une tête légère à de meilleurs sentiments,
+tandis qu'au contraire elle s'affirme dans son erreur sous l'égide de
+votre approbation!
+
+Et comme ma jeune amie me regardait d'un air profondément désappointé,
+je continuai en riant:
+
+--Allons! voilà que vous vous dites: Je suis joliment mal tombée
+aujourd'hui! elle a l'esprit de travers, ma vieille amie, elle est
+grincheuse, on voit bien qu'elle vieillit!
+
+--Mais non! Mais non! protesta la jeune femme.
+
+--Et maintenant, voilà que vous faites de l'_esprit de société_!
+
+--Ah! vous êtes taquine! quand je vous dis que non! au contraire, votre
+critique me plaît; je veux absolument que vous me donniez des conseils
+sincères sur l'éducation de ma fille... Je suis gâtée; vous avez raison;
+ces banalités qu'on débite nous gâtent, nous déroutent; c'est un service
+que vous me rendrez... Vous savez que j'ai été privée d'une éducation
+maternelle; mettez votre expérience à ma disposition, je vous en
+supplie... J'adore ma fillette: je ne sais peut-être pas m'y prendre,
+donnez-moi vos conseils!
+
+--Soit!... quand je vous ai dit tout à l'heure que je me proposais
+maintenant de morigéner le monde, ne me prenez pas exactement au mot.
+D'abord, je n'ai pas envie de me faire prendre en grippe par l'humanité
+entière, mais encore il y a parfois de la cruauté à dessiller les
+yeux... En résumé, je ne m'arrogerai jamais le droit de critique sévère;
+mais à ceux qui font appel à mes conseils et à ma sincérité, à ceux
+qu'il me semblera qu'il est un devoir pour moi d'éclairer, eh bien, je
+tenterai l'essai, au risque d'encourir leur courroux, et si je vois
+qu'on se regimbe trop, je m'arrêterai et je les abandonnerai à leur
+sort, reprenant les phrases banales de l'esprit de société.
+
+--Non, je ne me fâcherai pas, je ne vous en voudrai pas... J'insiste de
+toutes mes forces pour que vous me disiez comment je dois faire pour
+faire de ma fille une femme, une vraie femme... Vous avez votre
+expérience personnelle...
+
+--C'est-à-dire, je suis un peu, comme dit Chateaubriand dans son _Génie
+du Christianisme_, le grand nombre d'exemples que j'ai sous les yeux me
+rendent habile sans expérience.
+
+J'embrassai la charmante petite mère et je continuai ma morale.
+
+--Apprendre à être mère, apprendre à élever ses enfants, voilà un cours
+qu'il y aurait bien lieu d'ouvrir dans les nouveaux lycées de filles
+entre le cours de cuisine et le cours de couture! Il semble même que ces
+trois cours pourraient suffire à l'éducation des femmes. Grâce aux
+œuvres et au journal du docteur Brochard qui s'est dévoué à ce thème,
+les jeunes femmes maintenant ne peuvent plus ignorer les soins corporels
+à donner à leurs bébés; c'est un très grand résultat, mais ce n'est pas
+tout. Dans le corps de ce bébé, il y a une âme à former, un cœur à
+guider, une intelligence à développer. Comment s'y prendre? J'ai vu de
+bonnes et tendres mères bien embarrassées; je ne parle pas des mauvaises
+mères, mais de celles qui chérissent leurs enfants et s'en occupent
+comme vous le faites de votre fillette.
+
+Je connais intimement une femme dont les amies envient beaucoup
+certaines réussites dans la vie; l'accusant surtout d'avoir été
+favorisée d'une chance énorme. Vous la connaissez aussi, c'est Mme X***.
+
+--Est-elle heureuse! Voilà une femme qui a de la chance, tout lui
+réussit! s'écrie aussitôt mon interlocutrice.
+
+--Jamais vous ne diriez: qu'a-t-elle fait pour avoir cette chance? Ne
+dépend-elle pas de ses mérites? Je choisis un type que je connais, que
+vous connaissez, je le répète, pour le dépeindre; mais ce type existe à
+beaucoup d'exemplaires, et si vous ne connaissiez pas celle dont je
+parle, vous en avez de pareilles dans votre entourage, et je pourrais
+vous citer des centaines de noms célèbres qui se trouvent dans le même
+cas. Les femmes qui réussissent et les hommes qui atteignent les sommets
+à l'aide de leurs capacités seules, ont bien des talents que les autres
+n'ont pas. Mme X. que je prends pour modèle connaît à fond cinq langues
+étrangères; elle est musicienne consommée et peintre; aucun ouvrage
+d'aiguille ne lui est inconnu; et les devoirs de la femme d'intérieur ne
+l'effraient pas.
+
+--Oui, je le sais, Mme X. est universelle, c'est une nature
+exceptionnellement douée... elle avait un cerveau exprès pour apprendre!
+
+--Vous êtes dans l'erreur; Mme X. était une enfant très ordinaire, elle
+a eu certainement plus de mal que votre Odette à apprendre... Elle n'a
+appris ce qu'elle sait que parce qu'elle a pris la peine de l'apprendre.
+
+--Encore a-t-il fallu qu'elle voulût prendre cette peine... Odette ne
+veut pas travailler!
+
+--Mais elle non plus n'aurait pas voulu travailler... C'est sa mère qui
+l'y a obligée.
+
+--Oh! la sévérité! la dureté! jamais je ne pourrai rendre ma fille
+malheureuse...
+
+--Mon amie n'a pas rendu sa fille malheureuse et n'a jamais été une mère
+sévère!
+
+--Je ne vous comprends pas alors.
+
+La jeune mère paraissait vivement s'intéresser à ma _leçon_ dans cet art
+d'être mère; j'avais envie d'envoyer l'enfant dans la pièce voisine,
+mais je réfléchis qu'elle en avait déjà tant entendu qu'il n'y avait pas
+danger à ce qu'elle connût la suite, car c'est une erreur de croire
+qu'une enfant de dix ans ne comprend pas, quoiqu'elle comprenne souvent
+mal.
+
+--Ses parents se sont donné la peine de la dégourdir, repris-je. Sa mère
+s'est dévouée à son éducation dès sa première enfance; elle lui ouvrait
+l'intelligence, non par des morales au-dessus de son âge, ni en lui
+laissant écouter les conversations des personnes plus âgées, ni en
+confiant ces soins intellectuels à une bonne, pas plus que les soins
+physiques. Elle inventait pour son bébé des petits contes, ayant
+toujours une morale directe pour l'enfant. Il n'y était pas question des
+minerais que l'on trouve dans la terre, ni des constellations des
+étoiles, mais de petites filles obéissantes, savantes, qui faisaient le
+bonheur de leur maman, mises en opposition avec d'autres petites filles
+méchantes, ignorantes, méprisées de tout le monde, et n'arrivant à rien.
+Et, selon les circonstances, la maman créait des aventures et des
+péripéties, où il n'était pas question de prince Charmant venant
+délivrer sa belle ni des habits de peau d'âne. «Raconte encore... et
+qu'est-elle devenue après, la méchante petite fille?» demandait l'enfant
+avec de grands yeux terrifiés, car elle saisissait bien la ressemblance
+avec elle, mais la maman ne faisait pas semblant de le faire exprès;
+c'était une histoire qu'elle racontait avec indifférence; alors elle lui
+disait comment la petite fille était devenue bonne, et combien sa maman
+avait de bontés pour elle, et combien elle lui devait de la
+reconnaissance. Et la petite fille grandissait avec l'idée de
+s'instruire, de travailler pour devenir l'orgueil et la joie de ses
+parents, de les soigner quand ils seraient vieux en échange de ce qu'ils
+faisaient pour elle, elle étant jeune.
+
+Dès l'âge de quatre ans, sa mère lui apprit à lire sans qu'elle s'en
+doutât; elle lui fit désirer de savoir lire. Elle entendait tant parler
+autour d'elle du bonheur de faire de la musique et d'être instruit,
+qu'elle ne rêvait à cinq ans que de pouvoir mettre les doigts sur le
+piano et avoir un professeur d'écriture. Ces premières leçons lui furent
+promises comme une récompense. Et cependant elle était si enfant, qu'à
+la première visite de ce professeur d'écriture tant désiré, elle ne
+voulut jamais consentir à le regarder, tenant la tête cachée dans les
+jupes de sa mère comme une petite sauvage; mais l'envie de tenir une
+plume dans ses mains vainquit sa timidité. Quel bonheur de pouvoir
+écrire à ses petites amies, à son papa, quand elle serait à la campagne!
+En trois semaines, elle sut écrire; en quelques mois elle jouait des
+petites ariettes sur le piano et faisait ses gammes de ses petits doigts
+frêles; mais c'était sa mère qui lui inculquait chaque jour dans la tête
+quelques lignes de cette théorie musicale si abstraite, s'arrêtant à
+tout moment pour ne pas la fatiguer; et, sans s'en apercevoir, l'enfant
+apprenait. A cinq ans et demi, elle conjuguait ses verbes comme une
+grande demoiselle; la géographie l'intéressait fort; comme il lui
+tardait de pouvoir entreprendre un grand voyage sur la carte! Et les
+exploits de Clovis la ravissaient!
+
+--C'était un prodige! une enfant étiolée!
+
+--Mme X. une enfant étiolée! vous n'y pensez pas! Elle a toujours eu la
+plus belle santé du monde. Elle était plus que potelée, fraîche sans
+être rouge, gaie et rieuse comme pas une... C'est que sa mère la
+soignait autant au physique qu'au moral. De bonnes panades faites par la
+maman, et non par une bonne qui aurait pris le beurre, des petites
+côtelettes grillées à point, et si elle ne voulait pas manger, une
+histoire venait l'exciter, un baiser était promis en récompense. Aucune
+influence étrangère ne venait entraver la mère; l'enfant n'était pas
+fatiguée par des veillées inutiles; elle n'était point traînée à des
+théâtres ou à des bals; elle n'avait non plus le crève-cœur de voir sa
+mère sortir sans elle.
+
+A huit heures du soir, elle s'endormait dans son petit berceau, ses
+parents veillant dans la pièce voisine, seuls ou avec quelques intimes:
+elle se réveillait fraîche et dispos, à six heures du matin, et se
+mettait au travail pour surprendre son papa, en sachant sitôt sa leçon.
+N'étant point excitée par les mauvaises passions, la vanité, la
+jalousie, les fatigues mondaines, qui développent une intelligence
+maladive chez les enfants que l'on appelle «petits prodiges», elle
+apprenait peu à peu, sans soubresaut.
+
+La mère n'excitait pas son esprit inutilement en applaudissant à ses
+saillies, aussi aurait-elle paru un peu bêta auprès de ces petites
+poupées qui scrutent déjà les grandes personnes d'un œil investigateur,
+et savent les tourner en ridicule avec un esprit bien au-dessus de leur
+âge, mais qui sauront à peine écrire, et n'auront aucune disposition
+pour une étude sérieuse.
+
+L'enfant s'habituait à une existence régulière, faite de travail et de
+jeux, jeux bruyants, exercices de corps, la changeant du tout au tout de
+ses études; et toujours, la mère à son côté, lui montrant le but à
+atteindre, la nécessité d'être instruite, autant pour pouvoir faire face
+à un revirement de fortune que pour tenir sa place au foyer domestique.
+
+Après sa première communion, accomplie avec cette piété, cette foi,
+cette candeur qui n'est pas hélas! le partage de bien des petites filles
+sottes, ignorantes et mal élevées, elle fut mise au courant des soins de
+la maison. Sa mère se faisait remplacer par elle à la lingerie, dans
+tous les comptes avec les domestiques. Toujours levée dès six heures du
+matin, se couchant à neuf heures, la journée était occupée dans ses
+moindres minutes. Mais ces travaux étaient rendus amusants; c'étaient
+des récréations pour elle que de compter les bottes de foin à l'écurie,
+de distribuer l'avoine pour les chevaux, de donner le linge à la femme
+de chambre, et de vérifier le livre de la cuisinière: car les parents de
+Mme X. avaient de la fortune et un certain train de maison.
+
+A quinze ans, elle avait terminé ses études françaises et pouvait passer
+ses examens. Elle tenait en partie double les livres de compte de son
+père, car une grande fortune exige une certaine comptabilité. Il faut se
+rendre compte des opérations de l'agent de change, des paiements faits
+par tels fermiers, des ventes à crédit, des coupes de bois, savoir ce
+qu'on aura à toucher chez son banquier à telle époque, les versements à
+faire sur les souscriptions aux emprunts d'État et ne pas oublier
+l'affaire en commandite avec celui-ci et celui-là. Il faut vérifier les
+comptes, les notes d'impositions et les polices d'assurances.
+
+Elle n'en appréciait pas moins une bonne partie de cache-cache ou de
+quatre coins, et elle serait allée au bout du monde pour jouer au volant
+avec une camarade. Quant au bal, au bal où il y aurait des jeunes gens,
+elle ne comprenait pas encore le plaisir que l'on peut y trouver. Elle
+dansait avec ses amies, cela lui suffisait.
+
+Il est vrai que ses dernières années s'étaient écoulées à la campagne,
+en dehors des séductions de la ville; comme elle atteignait l'âge de
+seize ans, ses parents jugèrent opportun de venir passer l'hiver à
+Paris: ils comprenaient que l'imagination de la jeune fille commençait à
+demander de nouveaux aliments, et, n'en trouvant pas, elle tombait dans
+le mysticisme: à tort ou à raison, son père ne désirait pas qu'elle
+entrât dans la vie religieuse.
+
+Le monde eût bientôt fait raison de ces aspirations! Aux parties de
+cache-cache succédèrent les petites réunions et les soirées au Théâtre
+Français et au Théâtre Italien.
+
+La mère de Mme X. n'était point austère: nous ne demandons pas, ma chère
+enfant, la mort du pécheur! elle était très fière de la beauté de sa
+fille, qui était à peu de chose près celle que vous et moi avons eue, et
+que toutes les jeunes filles ont à cet heureux âge; elle ne demandait
+pas mieux que sa fille connût ces jouissances éphémères, dont on
+n'apprécie bien le vide que lorsqu'on les a éprouvées... elle jouissait
+de ses succès de toute sa force.
+
+Moi, qui ai suivi Mme X. pas à pas, pendant son stage dans le monde, je
+puis vous dire qu'elle était réputée pour aider admirablement sa mère à
+recevoir. Ce qui faisait son grand charme, c'était son absence de
+coquetterie. Très sensible aux hommages, aussi flattée qu'une autre de
+plaire et d'être aimée, elle préférait la qualité à la quantité, et
+c'est peut-être pour cela qu'elle était si généreuse de ses danseurs
+envers ses amies; elle n'a jamais su qu'on pouvait éprouver quelque
+plaisir à écraser une amie...
+
+--Enfin, vous convenez qu'elle a eu le bonheur immense d'avoir une
+jeunesse brillante, et de jouir des plaisirs du monde que procure une
+grande fortune!
+
+--Oui! Elle a eu ce bonheur, puisque bonheur il y a, mais elle le
+gagnait, elle le méritait. Après être restée quatre heures devant son
+chevalet, de huit heures du matin à midi, après avoir pris ses leçons
+d'allemand, d'italien et d'accompagnement, avoir arrangé elle-même ses
+chapeaux et ses toilettes, contrôlé les domestiques, elle allait au Bois
+vers cinq heures avec sa mère, et deux ou trois soirées par semaine
+étaient consacrées au monde. Elle jouissait de tous ces plaisirs avec
+délices, mais comme on jouit du parfum d'un bouquet, momentanément.
+
+--Mme X. est une femme du monde accomplie... une parfaite maîtresse de
+maison...
+
+--Sa mère lui a enseigné autre chose encore, cependant, que vous ne
+soupçonnez pas: c'est l'énergie et le contentement de peu...
+
+--Le contentement de peu? comment, puisqu'elle avait tout ce qu'elle
+pouvait désirer?
+
+--A-t-on jamais tout ce qu'on peut désirer? Que vous êtes enfant de dire
+cela!
+
+--Enfin, elle avait une voiture!
+
+--Une voiture! Ignorez-vous que ceux qui ont une voiture voudraient en
+avoir deux, trois, quatre? Un coupé ne fait la plupart du temps que
+rendre très malheureuse une femme du monde, car elle ne rêve dès lors
+que le dorsay à huit ressorts.
+
+--Je m'en contenterais bien, moi!
+
+--Vous dites cela aujourd'hui parce que vous n'en avez pas... mais le
+luxe est comme la gangrène, il ne sait pas s'arrêter, et c'est là que le
+proverbe est vrai plus que jamais: l'appétit vient en mangeant.
+
+--Bref, ma fille ne connaîtra jamais le plaisir d'être recherchée dans
+le monde et d'être admirée dans une loge de l'Opéra!
+
+--Pourquoi?
+
+--Vous êtes agaçante, ma bonne amie, avec vos pourquoi? Vous le savez
+bien! Il faut de la fortune et elle n'en aura pas!
+
+--Dussé-je vous irriter encore, je vais répéter: pourquoi la fortune
+est-elle indispensable? et pourquoi d'ailleurs n'en aurait-elle pas?
+
+La jeune femme me jeta un regard de courroux et de découragement.
+
+--Ne vous fâchez pas contre moi, continuai-je toujours en souriant, car
+je ne pouvais m'empêcher de m'amuser un peu de lui tenir ce langage si
+nouveau pour elle. Mais si votre fille devenait une artiste, comme Mme
+Massart, professeur de piano au Conservatoire, ou Mme Mirbel, la célèbre
+miniaturiste, pu encore un écrivain comme Mme Guizot (je vous cite les
+premiers noms qui me viennent en tête, mais combien de femmes se font
+une position par leur talent: Mme Pape-Carpentier, Mme Deslignières et
+tant d'autres), n'acquerrait-elle pas une réputation, sinon de la
+fortune, qui la ferait rechercher, ou au moins améliorerait sa position?
+
+La jeune femme me regardait comme si je lui eusse parlé grec.
+
+--Mais pour cela, se décida-t-elle à dire, il faut du talent, du génie!
+
+--Eh! bien, votre fillette n'est-elle pas aussi intelligente que bien
+d'autres?
+
+--Certes! mais elle ne travaille pas!
+
+--Faites-la travailler; stimulez-la; donnez-lui de l'ambition. Au lieu
+de vous lamenter devant elle de votre manque de fortune, faites-lui
+comprendre qu'elle peut en acquérir par son travail, et si elle n'arrive
+pas à ce résultat, au moins vous atteindrez un but bien désirable, celui
+qu'elle apprenne à se satisfaire de la destinée qui lui est échue, si
+elle n'a pas l'énergie de la changer!... Quand on est mère, il ne suffit
+pas de dire: L'enfant est paresseux ou n'a pas de génie! Il faut tâcher
+de vaincre ses défauts et d'ouvrir la porte à ses qualités. C'est à cela
+qu'une bonne mère comme vous excelle quand on lui montre le chemin, si
+elle ne le voit pas.
+
+Une visite arriva qui nous interrompit.
+
+--Je voudrais bien reparler avec vous encore de tout cela, me dit la
+jeune mère, en se levant; ce que vous me dites m'intéresse vivement, je
+vous assure; vous m'ouvrez de nouveaux aperçus!
+
+--Eh! bien, je suis à votre disposition! Mais je ne vous parlerai de la
+sorte que lorsque vous viendrez chez moi me le demander. Je n'irai
+jamais vous imposer ce qu'on appelle en anglais des _lectures_ et en
+français des _sermons_!
+
+--Je reviendrai... et j'amènerai, si vous voulez, mon amie de pension,
+la richissime Aglaé que vous connaissez; je crois qu'elle aura besoin
+passablement de vos conseils, quoiqu'elle soit dans une position bien
+différente.
+
+--Bah! ce sera un vrai cours, alors!
+
+--C'est vous qui l'avez dit!
+
+La mère d'Odette et son amie Aglaé revinrent, ainsi qu'on le verra dans
+quelques-uns des chapitres du livre. Mais les événements de la vie les
+empêchèrent aussi bien que moi de venir avec une assiduité régulière.
+
+Néanmoins, je pensai utile de poursuivre l'idée d'un Cours d'éducation
+maternelle, et de réunir, de classer sous cette rubrique, les nombreux
+articles ayant trait à l'éducation des enfants que j'ai écrit dans mes
+journaux, dont les collections sont épuisées pour la plupart. Tour à
+tour, j'emploierai la forme conversation, la forme personnelle, la forme
+sérieuse de la morale générale, car il faut pouvoir, dût l'attrait de la
+lecture en souffrir, être utile à tous, et non à quelque cas
+particulier, comme peut l'être une histoire suivie.
+
+Quoique je n'aie pas divisé ce livre, il pourrait l'être en trois
+parties, car j'ai suivi un classement progressif autant que possible. Je
+commence par l'éducation du bébé, pour le suivre dans son développement
+physique et intellectuel; après l'éducation, je m'occupe de
+l'instruction à donner aux garçonnets et fillettes, et je termine enfin
+par l'éducation de l'adolescent, qui conduit à son entrée dans le monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LES ENFANTS D'AUJOURD'HUI. L'ÉDUCATION.
+
+
+Je ne suis pas encore, cependant, tout à fait une vieille femme, eh
+bien, c'est étrange, je me prends souvent à dire: c'était mieux il y a
+vingt ans!
+
+Mais si je le dis, je crois que c'est aussi la vérité, et les affreux
+résultats de cette différence, ceux qui en sont cause, les subiront dans
+une vingtaine d'années; je veux parler de l'éducation des enfants.
+
+Il faut une période de quarante ans, environ, un demi-siècle, pour que
+des changements bien radicaux se produisent dans les mœurs et les
+allures, changements qui ne peuvent arriver qu'insensiblement. C'est
+pourquoi on a entendu et entendra les grands parents de tout temps
+récriminer; c'est que toujours tout a changé, et à mesure que nous avons
+avancé dans la civilisation, comme l'ancienne Rome, nous avons avancé
+dans la connaissance de l'arbre du mal; ne s'appelle-t-il pas aussi
+l'arbre de la science? Hélas! oui, la science, que l'on reçoit
+aujourd'hui en lieu d'éducation, sans parvenir à remplacer celle-ci.
+S'il était dévolu à l'homme d'être parfait, il les posséderait toutes
+les deux; on en trouve des exemples, mais rares: la science étouffe les
+sentiments.
+
+Je me demande aussi si le bien n'est pas plus étendu qu'on ne le croit.
+Le mal fait tant de bruit, comme toutes les minorités, qu'on n'entend
+que lui, parce que la majorité, le Bien, est calme. Je me pose cette
+question devant les lettres si nombreuses que je reçois, exprimant comme
+une soif de morale.
+
+Si je m'en rapportais aux récriminations qui courent, je m'arrêterais,
+hésitante, me demandant si je ne hasarde pas trop, et si grand nombre de
+mes lectrices ne jetteront pas loin d'elles ces feuilles où elles
+trouvent une critique si sévère de leur conduite. Mais il paraît qu'il y
+a encore assez de femmes vertueuses et sincères, grâce au Ciel, pour
+fournir à une œuvre morale un contingent de lecteurs; et certes, sans
+tapage, en catimini, que de volumes essentiellement moraux et devant
+leur principal succès à ce mérite positif, se publient à un nombre
+d'exemplaires que n'ont jamais atteint ces ouvrages à scandale dont on
+crie si haut le succès!
+
+Il est difficile de parler éducation sans s'attaquer, indirectement, il
+est vrai, aux parents; ce sont des conseils qu'on leur offre, mais
+parfois ces conseils peuvent les choquer comme un blâme, s'ils se
+sentent en faute, c'est-à-dire, ont l'idée invétérée de ne pas changer
+de manière d'agir.
+
+La fureur, maintenant, est de gâter les enfants, de les laisser
+indépendants. «Ça viendra tout seul,» «il a le temps!» «Jamais on ne m'a
+rien dit, et je ne suis pas plus mal pour cela.» Ah! voilà, la grande
+phrase! le grand dada. C'est l'orgueil, la personnalité qui domine!
+Quelques parents ont le bon sens de dire: «J'ai été mal élevé, je ne
+veux pas que mes enfants soient comme moi.» Beaucoup d'autres pensent
+qu'il suffit qu'on leur ressemble.
+
+Cela me rappelle une Américaine que je rencontrai à une table d'hôte,
+pendant la guerre de 1870, à Bruxelles; elle était phtisique au dernier
+degré, sa figure était recouverte d'une épaisse couche de blanc et de
+rouge, afin de lui enlever l'aspect cadavérique naturel et que l'on
+pouvait apercevoir sur son long cou décharné. Elle mélangeait à tous ses
+aliments du poivre rouge, du gingembre, du vinaigre et autres
+assaisonnements pimentés à l'excès; elle ne se couchait jamais avant
+deux heures du matin; elle engageait ses voisines à l'imiter, et comme
+nous répondions que ce régime abîmait la santé, elle nous répondit:
+
+--C'est une erreur; voyez, moi!
+
+En même temps, une forte quinte la secouait, ses yeux fiévreux et
+bistrés s'enfonçaient, sa frêle taille s'ébranlait. Il était difficile
+de se retenir de lui répondre: «Je serais bien fâchée de vous
+ressembler!»
+
+Que de parents disent: «Voyez, moi! J'ai toujours été mauvaise tête
+comme mon fils; je n'ai jamais voulu rien apprendre!... Eh bien, je m'en
+suis sorti tout de même!
+
+--Moi, je n'ai jamais aimé le ménage; ma fille me ressemble! Il m'a été
+impossible de tout temps de coudre un point, et de rester un jour sans
+sortir...
+
+--Elle est un peu moqueuse, c'est vrai, reprend une autre, c'est un
+défaut qu'elle tient de famille; nous avons trop d'esprit. Elle ne fait
+pas grand mal!»
+
+Que dire? que répondre? sinon s'incliner bien bas en parodiant la
+chanson de Nadaud:
+
+... Vous avez raison!
+
+L'erreur greffée sur l'orgueil humain est indéracinable, et voilà
+pourquoi le mal fait sans cesse des progrès.
+
+Il est donc résolu de laisser les enfants s'élever eux-mêmes; à eux de
+choisir la religion qu'ils veulent suivre, la carrière, les sentiments!
+
+Aussi, dans toutes les classes, chez le millionnaire comme chez
+l'ouvrier, l'enfance se gangrène; l'enfance n'existe plus; il n'y a que
+de petits hommes, de petites femmes, sauf la raison que donne
+l'expérience des années.
+
+Voyez le gamin de la rue, non pas le voyou seulement dont le défaut
+d'éducation pourrait servir d'excuse, mais l'enfant des commerçants, dès
+le plus bas âge: il est hardi et insolent; il ne connaît pas le respect
+qu'il doit aux gens âgés et qui sont ses supérieurs! il est impossible
+de lui en imposer, s'il lui plaît de vous insulter. Il se sait soutenu
+par ses parents. Que sera sa hardiesse à vingt ans?
+
+Et la fillette qu'un équipage fringant va promener, sa morgue, son
+impertinence n'ont pas de limites; elle parle argot et affecte les
+allures de l'actrice... Sa mère, son père même, l'adorent ainsi! Les
+parents sont beaucoup trop aveugles, mais c'est l'amour-propre et non
+l'amour paternel qui leur met un bandeau sur les yeux. Cet enfant, qui
+est à eux, fait à leur image, ne peut être, ne doit être qu'une
+perfection!
+
+Certes, il y a des exceptions, beaucoup d'exceptions; si, autour de moi,
+je connais bon nombre d'enfants mal élevés, je pourrais prendre modèle
+sur d'autres bien charmants; je n'aurais qu'à jeter les yeux sur telle
+ou telle famille que je connais, dans le commerce, dans la bourgeoisie,
+où une mère sensée, industrieuse et active a su élever ses filles à son
+côté, les accoutumer au travail, à la docilité, leur faire conserver la
+simplicité, la douceur, la modestie de la jeunesse, et leur a appris à
+respecter la vieillesse, à écouter ceux qui en savent plus qu'elles.
+
+Oui! il y a encore des pères qui savent dresser leurs fils, quoiqu'il
+puisse leur en coûter à rester sévères, sans cesser d'être tendres; qui
+élèvent leurs enfants en vue du bonheur de ces enfants et non du leur;
+et ces fils, enseignés à aimer le foyer domestique, à être prudents dans
+leurs amitiés et dans leurs affaires, se laissent guider par une main
+expérimentée et arrivent aux meilleures positions.
+
+Mais, pour obtenir ces résultats, il faut se vaincre, se donner de la
+peine, voir le devoir avant tout, et mettre souvent de côté le plaisir,
+la lassitude... et surtout le faux amour-propre.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+NOTES D'UNE MÈRE SUR L'ÉDUCATION DES ENFANTS.
+
+
+L'éducation de l'enfant commence, on peut dire, dès sa naissance; il est
+même avéré que, dans le lait de sa nourrice, l'enfant suce avec la force
+et la santé, au physique, une certaine dose de qualités morales et
+d'intelligence; cette pensée devrait faire réfléchir les mères avant de
+confier leurs enfants à des mains mercenaires.
+
+Je m'émerveille toujours quand je vois des pères avoir plus de confiance
+dans des nourrices dont ils ne connaissent les antécédents matériels ni
+intellectuels que dans leurs propres femmes. Avouons que ce n'est pas
+flatteur! Cela provient de ce qu'on est toujours porté à admirer ce
+qu'on ne connaît pas!
+
+Il n'y a qu'un cas où une femme est obligée de renoncer à nourrir son
+enfant, c'est celui de maladie sérieuse, avérée. Mais il n'entre pas
+dans mon plan de traiter ce sujet, pas plus que celui de l'hygiène de
+l'enfance; je laisse ce soin au docteur Brochard, connu de la plupart de
+mes lectrices, et dont c'est la compétence; je me réserve à l'éducation
+spéciale et, sur les demandes de mes correspondantes, je voudrais leur
+dire «comment doit être une petite fille de cinq ou six ans, bien
+élevée», puisque c'est ainsi que m'est posée la question.
+
+Il est bien difficile d'indiquer une méthode pour bien élever les
+enfants, car cela dépend du caractère de l'enfant, des caractères des
+parents et des circonstances dans lesquelles on se trouve.
+
+Il y a des parents qui semblent incapables de bien élever les enfants,
+et cependant ils en font des perfections, tandis que d'autres, ayant
+étudié le sujet sous tous ses aspects, et se croyant bien forts,
+réussissent fort mal, tellement le caractère humain défie tous les
+partis pris.
+
+Une petite fille bien élevée ne doit être ni sauvage ni trop hardie, je
+dirai presque trop aimable.
+
+Je crois qu'une enfant un peu sauvage est préférable, car cette
+sauvagerie, cette timidité se dissiperont avec le temps, tandis que la
+hardiesse s'accroîtra et deviendra insupportable.
+
+Ce qu'on appelle une enfant terrible, est, en général, une enfant gâtée,
+que sa mère emmène partout avec elle, sans se contraindre ni la
+contraindre, à la moindre gêne. L'enfant entend tout, voit tout,
+s'habitue à parler de tout; elle dit des choses drôles que l'on
+applaudit, ce qui l'encourage à parler encore davantage, à dire tout ce
+qui lui passe par l'esprit, et elle s'habitue à ce qu'on admire tout ce
+qu'elle dit. Si, parfois, on la fait taire, comme elle n'en pense pas
+moins, elle devient hypocrite, dissimulée, menteuse...
+
+Ce qu'il faut obtenir, c'est que l'enfant reste naïve, qu'elle ne pense
+pas à ce qu'elle ne doit pas penser.
+
+J'ai connu bien des enfants terribles, bien des enfants désagréables, et
+d'autres aussi bien élevés, du moins qui en avaient l'apparence; car la
+bonne éducation n'est pas toujours sincère.
+
+Marie, à six ans, lit et écrit et commence à conjuguer ses verbes; elle
+commence aussi le piano, joue déjà un grand morceau, et déchiffre
+l'album de Bleuettes, de M. Schmoll; c'est une petite fille bien
+portante, sans être d'une santé exubérante; elle a bon appétit aux
+heures voulues, car les règles d'hygiène sont exactement suivies: elle
+se couche à huit heures du soir, sans exception, se lève à six heures du
+matin, même en hiver; les ablutions sont toujours faites à l'eau froide;
+en été, la promenade a lieu à huit heures du matin, en mangeant la
+tartine qui compose le premier déjeuner; cette promenade consiste à
+aller au bon air, en jouant au cerceau et au ballon dans les prés, où se
+cueillent des pâquerettes; puis, quand le soleil monte, on apprend sa
+leçon au grand air; on rentre à onze heures et du meilleur appétit on
+déjeune d'un beefteak ou d'une côtelette saignante. Le piano vient comme
+recréation après le déjeuner; l'après-midi se passe, à l'abri de la
+chaleur, à faire les devoirs et prendre les leçons; le goûter consiste
+en un morceau de pain sec ou une tartine très légère de fromage blanc ou
+de confitures, ou encore en _bons_ fruits, cerises, groseilles, etc.
+Vers cinq heures, récréation jusqu'au dîner. Après dîner, promenade ou
+jeux et coucher à huit heures.
+
+En hiver, les leçons se prennent le matin; la promenade a lieu après le
+déjeuner de midi; cette promenade se passe en jeux de corps; Marie a
+surtout cette naïveté, cette fraîcheur d'impression qui fait le charme
+de l'enfance et aussi de l'adolescence. Les parents, les professeurs,
+les gens âgés quels qu'ils soient, sont, à ses yeux, des êtres
+supérieurs avec lesquels elle ne discute pas; tout ce qu'ils font est
+bien. Devant eux, elle n'ose bouger ni parler; elle écoute, questionne
+peu, et répond quand on la questionne; elle se tient tranquille et
+respectueuse. La toilette se résume pour elle dans la propreté; et
+lorsqu'on lui demande si une autre petite fille est bien gentille, c'est
+pour elle le synonyme de bonne. Sa pensée sérieuse est de satisfaire ses
+parents, de les rendre heureux; ses projets sont d'arriver à être très
+savante, à bien travailler; son grand désir est de bien jouer, bien
+s'amuser. Quant à faire de l'esprit, à critiquer, elle n'y songe pas.
+
+Julie a tous les dehors de Marie, sauf qu'elle est pâle et mince et a un
+petit air rusé et concentré; elle sait faire la dame, et bien se tenir,
+mais ce n'est que par hypocrisie; ça lui est imposé. C'est une sournoise
+qui attend que sa mère ou sa bonne ne soient pas là pour pincer sa sœur.
+
+Fanny n'est pas élevée du tout; pas de tenue, pas d'heures d'étude; elle
+a six ans, elle ne sait pas lire; elle voudrait bien jouer du piano,
+mais elle ne peut arriver à apprendre les principes. Elle est grande et
+forte et paraît dix ans. Elle est d'une santé exubérante; sa mère craint
+de la fatiguer, et lui fait prendre un exercice qui ne fait que
+l'enforcir au physique, et l'abrutir au moral. Elle ne peut supporter
+aucune gêne, aucune contrariété; elle sera toujours très en retard dans
+ses études; elle n'a aucun maintien; elle est fort belle enfant, et,
+comme on le lui répète à l'envi, elle sait fort bien montrer ses jambes,
+et sauter très haut devant les messieurs. C'est un garçon en jupon.
+
+Alix est une futée; avec ses grands yeux enfiévrés, son petit corps
+mignon, la petite gâtée est un vrai démon d'esprit, elle saisit tout et
+apprend tout, caresse tout le monde et passe de main en main comme un
+petit chien ou un bibelot curieux; il est impossible d'avoir une
+conversation sérieuse en sa présence, sans qu'elle vienne vous
+interrompre; il faut toujours s'occuper d'elle et l'admirer. Elle
+cherche, cherche, et vous lance au visage une observation, souvent plus
+impertinente et désagréable que spirituelle.
+
+--Madame, pourquoi tu portes un chignon noir quand hier tu avais des
+cheveux blancs?
+
+La mère gronde.
+
+--Veux-tu bien te taire!
+
+Mais quand la dame est partie et que le mari rentre, elle lui raconte en
+riant comme la petite est observatrice, et elle embrasse l'enfant, en
+lui disant:--Tu as bien fait, va, ma chérie, de lui dire cela! Elle a
+été bien attrapée!
+
+L'oncle, le parrain, le vieux cousin, tous gâtent l'enfant à l'envi,
+l'excitant à dire des mots drôles, et le soir, lorsqu'il y a du monde,
+on a toute la peine du monde à obtenir qu'elle aille se coucher à dix ou
+onze heures du soir; il faut l'emporter moitié en pleurs, moitié
+endormie; on la lève à huit heures le lendemain, pâle, fatiguée; le
+déjeuner succulent la tente peu; on ne sait que lui offrir pour éveiller
+son appétit; c'est une petite femme en herbe, déjà nerveuse,
+capricieuse, coquette, mais que la fièvre dévore avant l'âge.
+
+Il serait bien difficile de dire ce que deviendront ces petits
+caractères, quand ils se développeront; mais quand on fait parler un
+enfant, qu'on l'observe, qu'on l'étudie avec l'intention d'en déduire
+son caractère futur, on trouve si rarement la fleur d'innocence et le
+caractère sincère et bien intentionné, qui sont les bases d'une
+existence vertueuse et bonne, qu'on n'est plus étonné de toutes les
+vilenies qu'on rencontre dans le monde. En étudiant l'enfance, on peut
+prédire ce que sera l'avenir.
+
+Il n'y a rien de plus délicieux au monde et qui ne vous ouvre l'âme à
+plus de délices qu'une enfant telle qu'elle doit être.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES BESOINS ET LES PLAISIRS DE L'ENFANCE.
+
+
+La plupart des parents de la génération actuelle ne comprennent pas les
+besoins de l'enfance.
+
+Ils répètent à satiété que leur père et leur mère ne se souviennent pas
+d'avoir été jeunes, et eux-mêmes ne se souviennent pas d'avoir été
+enfants, ne se rappellent pas les soins que l'on a pris d'eux; on ne
+peut nier que l'éducation des enfants a subi des modifications
+importantes, quelques-unes au grand avantage de ceux qui en sont
+l'objet, d'autres provenant de l'égoïsme le mieux entendu. Le
+démaillottage, pratiqué d'ailleurs de longue date par les mères
+intelligentes, se propage heureusement, et les préjugés nuisibles se
+détruisent; mais du désir de fortifier l'enfant en lui faisant une
+éducation physique un peu forte, on tombe dans l'égoïsme en délaissant
+de s'en occuper.
+
+Rien n'est meilleur pour un enfant qu'une forte éducation au physique
+comme au moral, mais elle n'imprime nullement qu'on le délaisse pour
+cela à lui-même, pas plus au moral qu'au physique.
+
+Le développement physique ne consiste pas à devenir agile comme un petit
+singe, à monter dans un omnibus et à en descendre pendant qu'il marche,
+avec des jambes grêles, de même que je ne regarde pas comme un
+développement moral bien utile celui de donner des reparties
+malicieuses, de se moquer plus ou moins spirituellement de choses
+respectables.
+
+Il est évident qu'aujourd'hui on ne comprend pas les besoins de
+l'enfance, pas plus que ses plaisirs. Pour qu'un livre pour enfants ait
+du succès, on exige d'abord que les parents le puissent lire avec
+plaisir; or, il est absolument impossible que ce qui a de l'attrait pour
+un esprit de trente ans, en ait pour une intelligence vieille de six
+années, et non seulement de l'attrait, mais de l'utilité.
+
+On se figure moraliser par une histoire romanesque, où tous les
+personnages sont revêtus de la plus haute vertu à peu d'exceptions, et
+lesquelles absolument abhorrées; il en résulte que les enfants sont
+appelés à faire des comparaisons très fâcheuses à l'égard de leurs
+parents.
+
+Ils s'aperçoivent des défauts de ceux-ci, se regardent très malheureux
+pour ce motif, et de là la leçon est complètement perdue. Dans les
+contes de Mmes Guizot, de Bouilly, de Berquin, etc., on s'y occupait
+bien davantage des enfants que des parents; les premiers seuls étaient
+en scène avec leurs défauts à corriger, leurs qualités à acquérir,
+défauts et qualités d'enfants. C'était l'histoire de la _petite fille
+pressée_, de la _petite gourmande_, de la _désobéissante_, etc. Les
+enfants trouvaient à chaque ligne des morales contre leurs défauts; à
+force de vouloir raffiner et perfectionner, on tombe dans l'excès
+contraire.
+
+A l'égard des plaisirs, les enfants ambitionnent d'imiter les grands, il
+faut leur laisser ce plaisir, tout en le comprimant dans ce qui pourrait
+être nuisible. L'enfant qui ne désire pas être grand et vieillir, n'est
+plus un enfant, car pour connaître le prix du jeune âge, il faut être
+déjà désabusé, désillusionné de la vie. Maintenant bien des enfants, des
+fillettes surtout, apprécient parfaitement la valeur d'être jeunes, et
+ne souhaitent en aucune façon quitter leur fourreau court pour la robe à
+panier ou la traîne de la sœur aînée. C'est vers douze ans que cette
+science précoce commence, eh bien! les plus jeunes, qui heureusement ne
+la possèdent pas encore, conservent ce désir d'imiter papa et maman.
+Pour les satisfaire, maman consent à leur mettre de la poudre de riz, à
+flatter leur amour-propre, par des vêtements aussi riches que les siens,
+et en leur passant des caprices comme les siens aussi; imitations fort
+nuisibles.
+
+Quant à celles qui ne le sont pas, on les supprime parce qu'on ne les
+comprend pas; exemple: il existe aux Champs-Elysées des petites voitures
+traînées par des chèvres qui font le bonheur des bébés; il y avait jadis
+un petit omnibus, une petite calèche, et c'était un grand bonheur pour
+les enfants d'avoir à leur taille ce que leurs parents ont. J'ai connu
+une toute mignonne petite fille, encore à l'âge où l'on porte la petite
+douillette bleue et la petite capote à bavolet; à peine si elle
+commençait à marcher, et le secret désir de ce petit être était de
+monter dans le petit omnibus; elle allait dans de grandes calèches avec
+ses parents, mais on la tenait sur les genoux; dans les grands omnibus,
+si elle y avait été, cela aurait été dans les bras de sa bonne; mais
+quel plaisir de monter dans le petit omnibus aux chèvres! On acquiesce
+avec plaisir à sa demande; elle va donc enfin jouir de la douce
+sensation de passer sur ces marches, d'entrer par cette petite porte, de
+marcher entre les deux rangs «jusqu'au fond»; quelle volupté!
+
+--Près de la porte, n'est-ce pas fillette? lui dit son père.
+
+--Non, au fond! balbutie l'enfant qui parle à peine.
+
+Alors, il enlève le bébé dans ses bras, et le passe en riant à travers
+la fenêtre de l'omnibus. Oh! désespoir concentré de la pauvrette, qui
+retient ses larmes pour ne pas faire voir à son père qu'il lui a gâté
+son plaisir; entrer par la fenêtre, quelle honte! entrer comme une
+poupée, au lieu de faire la grande demoiselle! Eh! bien, aujourd'hui, on
+a voulu raffiner ce plaisir charmant des enfants, on a remplacé
+l'omnibus et la calèche par une corbeille, où l'on assied en rond les
+voyageurs; cette corbeille est ornée de fleurs, et l'aspect des bébés
+dans une corbeille de fleurs est ravissant de poésie, mais je doute fort
+que les bébés y trouvent autant de plaisir!
+
+Les parents commencent par se satisfaire à eux-mêmes. Ils emmèneront
+leurs enfants au théâtre avec eux, mais ne les accompagneront pas à
+Robert Houdin. Ils les rendront agiles, afin de n'avoir pas à s'occuper
+d'eux, mais non dans le but de les rendre forts et courageux. Ils leur
+donneront de la science et non du cœur; puis ils se plaindront, quand
+ils seront vieux, de les trouver, égoïstes, durs ingrats.
+
+La plupart du temps, ce sont les domestiques qui sont chargés de la
+première éducation; quel triste exemple dans ces affaires jugées par les
+tribunaux! Cette bonne qui martyrisait les enfants que sa maîtresse lui
+laissait du matin au soir, pendant qu'elle-même allait à son travail!
+Mais gagnait-elle seulement de quoi payer sa bonne? C'est qu'elle
+préférait ses travaux qui lui apportaient de la distraction à s'occuper
+de sa maison et de ses enfants; ce qui eût été plus triste, plus terre à
+terre.
+
+Il est vraiment triste qu'une femme ayant des enfants soit obligée
+d'aller travailler au dehors; il semble que si son mari n'est pas assez
+fort pour subvenir aux besoins de sa famille, elle pourrait trouver un
+travail à faire chez elle. Mais on n'aime pas à se gêner, même pour ses
+enfants.
+
+Telle autre mère dont la lamentable histoire s'est déroulée aussi devant
+les tribunaux, ayant une conduite fautive, faisait élever sa fille loin
+d'elle, pour qu'elle n'eût pas son mauvais exemple. Pourquoi ne se
+rangeait-elle plutôt?
+
+Les jeunes femmes ont facilement confiance. Dernièrement je fus témoin
+de la scène suivante:
+
+C'était une jeune gouvernante; elle avait de doux yeux bleus, des
+cheveux blonds soyeux, son petit chapeau noir fermé la coiffait
+gentiment, un voile loup tombait un peu plus bas que sa bouche, tiré
+soigneusement sur son visage; elle retenait gracieusement d'une main sa
+mantille, dans l'autre elle avait pris la main d'un bébé ravissant, âgé
+de quatre ans environ, pendant que l'aîné, qui n'avait certainement pas
+six ans, donnait la main à son petit frère; elle se disposait à
+traverser ainsi en courant le large boulevard Haussmann, au carrefour de
+l'église Saint-Augustin, sillonné en cet endroit par des tramways venant
+de tous côtés, de nombreuses lignes d'omnibus, des charrettes, des
+voitures en multitude. D'ailleurs, la rareté des voitures ne fait
+quelquefois qu'augmenter le danger, car elle endort les précautions. Une
+voiture arrive rapidement par un tournant ou sort d'une porte, on court,
+on s'affole et le malheur est arrivé. Un homme d'un certain âge, sur le
+refuge en face, examinait à travers son binocle la jeune fille, qui,
+parfaitement consciencieuse de cet examen, rougissait, se troublait et
+se préoccupait beaucoup plus du monsieur et d'elle-même que des enfants.
+La mère qui lui confie ses deux bébés, sait qu'elle est incapable de
+leur faire du mal; elle est bonne, pure, une vraie perle; mais si,
+pendant qu'ils vont traverser, une voiture survient trop vite, qu'un
+passant se jette brutalement dans le petit groupe, les mains des deux
+enfants se séparent, et le bébé éperdu est renversé sous la voiture; ah!
+certes, la pauvre gouvernante est désespérée, elle souffre sincèrement,
+elle s'évanouit, car elle se demande comment elle affrontera la vue de
+sa maîtresse! mais le malheur n'en est pas moins arrivé.
+
+Journellement on voit les mêmes imprudences se renouveler; les bonnes,
+les gouvernantes, et, faut-il l'ajouter, les mères parfois, ne
+comprennent pas ce que c'est qu'un enfant. On veut qu'il ait de la
+raison.
+
+La plupart du temps, aujourd'hui, on ne donne plus la main aux enfants;
+vous voyez des petites filles de cinq et six ans courir dans les rues de
+Paris, devant et derrière leurs mères, leur petit parapluie à la main,
+s'il pleut.
+
+--Il est bon que les enfants apprennent de bonne heure à se suffire à
+eux-mêmes, dit-on.
+
+Oui! mais il faut le leur apprendre, et on ne fait rien pour cela. Il
+faut se donner la peine de les gronder en temps opportun et pour des
+faits qui les concernent bien eux-mêmes et ne servent pas seulement à
+nos aises.
+
+Élever les enfants est certainement une tâche difficile sous bien des
+rapports; et pour former un caractère, que de peine doit-on prendre! Je
+me dis cela souvent, en regardant jouer des petites filles avec leurs
+compagnes. Quelle différence dans les caractères, et comme on peut tirer
+de petits faits de grandes déductions!
+
+Voici Juliette et Gabrielle qui sautent et gambadent; mais, ô terreur!
+elles glissent sur l'asphalte et s'étalent, s'entraînant l'une l'autre,
+car Juliette s'est cramponnée à Gabrielle; celle-ci est tombée sur les
+genoux et a dû se faire du mal, cependant elle se relève précipitamment,
+regarde autour d'elle pour voir si on l'a vue.
+
+La mère, qui était devant, se retourne et la voit déjà debout:
+
+--Tu es tombée! s'écrie-t-elle alarmée.
+
+--Oh! à peine ai-je touché la terre, s'écrie l'enfant en riant, quoique
+des larmes de douleur brillent dans ses yeux.
+
+--Tu t'es fais mal, dis-moi où.
+
+--Mais non, mère, je t'assure! Ne dis donc rien!... tout le monde nous
+regarde. Allons-nous-en vite!
+
+Et elle s'échappe en courant dans une allée latérale; arrivée derrière
+un gros arbre, auprès d'une fontaine, elle soulève le bord de son
+pantalon et découvre une bosse rouge, sur laquelle elle applique de
+l'eau fraîche, en se cachant.
+
+Il est évident que le caractère de Gabrielle est énergique, fier et bon;
+il n'est ni égoïste, ni mou.
+
+Qu'a fait Juliette pendant ce temps? Elle s'est laissée aller assise, et
+comme elle n'a que six ans, de même que sa compagne elle n'est pas
+tombée de bien haut et ne s'est pas fait grand mal. Cependant elle
+pousse des cris perçants et reste à terre.
+
+Tout le monde s'empresse autour d'elle. Sa mère la prend par un bras et
+la relève rondement.
+
+--Allons, maladroite, sotte! relève-toi!
+
+--Mais elle s'est peut-être blessée grièvement, ma chère, fait observer
+la maman de Gabrielle, qui juge par sa fille: où t'es tu fait mal, mon
+enfant?
+
+Et comme la petite continue à hurler sans répondre:
+
+--Voyons, où? répète la dame alarmée; à la hanche?
+
+--Je ne sais pas! hi! hi!
+
+--Vous ne la connaissez pas, ma chère, elle pleure pour un rien, ne
+faites donc pas attention... Allons, viens; tu vois, on fait cercle
+autour de nous! dit la mère.
+
+Et elle cherche à l'entraîner.
+
+--Hi! hi!
+
+--Tu ne peux donc pas marcher?
+
+--Je ne sais pas! hi! hi!
+
+--Essaie.
+
+Juliette avance un pied, puis l'autre, et paraît tout étonnée de pouvoir
+marcher; mais elle se suspend au bras de sa mère et ne veut plus courir
+avec sa compagne, qui lui demande avec intérêt où elle a mal.
+
+On rencontre à la porte de la maison le papa de Juliette, qui arrivait.
+
+--Papa! papa! hi! hi!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie?
+
+--Je suis tombée!
+
+--Tu es tombée!... oh!... tu t'es fait mal?
+
+--Oh! oui! hi! hi!
+
+--Tu ne la tiens donc pas par la main! dit le père à sa femme d'un ton
+de reproche; tu ne surveilles pas assez cette enfant, il lui arrivera
+malheur!
+
+Il prend la petite dans ses bras et la monte l'escalier.
+
+Il l'assied sur le canapé.
+
+--Où t'es-tu fait mal, dis-le à papa, ma chérie? Nous allons y mettre
+des compresses; où, où?
+
+--Ça ne me fait plus bien mal, dit l'enfant, qui ne se soucie pas de
+compresses; mais... j'ai un peu mal là, et elle montre son estomac.
+
+--Prépare-lui le quart d'un verre d'eau de fleurs d'oranger avec
+beaucoup de sucre, Thérèse, ça la remettra.
+
+Un éclair de joie brilla dans les yeux de Juliette; elle se coucha sur
+la poitrine de son père et se fit câliner.
+
+--Gabrielle aussi est tombée, fit observer Mme Thérèse, en mettant du
+sucre dans un verre.
+
+--Oh! madame! s'écria Gabrielle d'un air fâché; il n'y avait pas besoin
+de le dire! Je ne suis presque pas tombée, vous n'avez même pas eu le
+temps de me voir à terre!
+
+--Vous êtes-vous fait du mal?
+
+--Jamais je ne me fais du mal, moi! je tombe, me relève; ça ne vaut pas
+la peine qu'on y fasse attention.
+
+--Oui! elle est robuste comme un petit cheval, cette petite Gabrielle!
+remarqua le père de Juliette.
+
+Cependant Gabrielle était mignonne et pâle auprès de sa fille, si forte
+et si rouge.
+
+--Qu'est-ce que je vois donc là, cependant? fit la mère de Gabrielle, en
+soulevant du bout de son ombrelle le bord de la jupe courte de sa fille,
+laquelle, assise sur une chaise haute, laissait un peu voir ses jambes
+nues au-dessus des chaussettes. Une large tache violacée apparaissait
+au-dessous du genou.
+
+--Oh! ce n'est rien! un petit bleu, dit-elle en ramenant sa jupe bien
+vite.
+
+--Comment donc! un petit bleu! Mais vous auriez pu vous faire beaucoup
+de mal! dit le père; _vous auriez pu_ vous casser la jambe! _vous auriez
+pu_ vous luxer le genou... Prenez garde! je vous engage à veiller à
+cela, il _pourrait bien_ se former un phlegmon... c'est excessivement
+grave... Quand j'étais au collège, j'ai eu un de mes camarades qui a
+fait une chute de ce genre, et il a fallu lui faire l'amputation... il
+en est mort!
+
+La mère de Gabrielle était devenue triste et pâle en entendant ces
+fâcheux pronostics.
+
+--Gabrielle, je veux que tu te soignes!
+
+--Mère! j'y ai déjà mis de l'eau fraîche...je veux bien en mettre
+encore, mais je t'assure que je ne sens plus rien et il ne vaut pas la
+peine de tant s'occuper de moi!
+
+--Je ne sais pas pourquoi tu ne veux jamais qu'on s'occupe de toi quand
+tu tombes!
+
+--Je suis en colère contre moi! c'est si bête! si maladroit!... Montre
+donc tes bleus, Juliette?
+
+--Non! répondit la petite gâtée en se pressant contre son père; c'est
+bien laid ton bleu! je ne voudrais pas l'avoir!
+
+--Voulez-vous un peu d'eau de fleurs d'oranger, Gabrielle?
+
+--Oh! merci, madame... je vais boire de l'eau pure et tremper mon
+mouchoir dans le restant du verre pour faire une compresse... C'est-y
+bête de se jeter par terre comme ça! Imbéciles de jambes, va!--et elle
+tapait sur ses mollets--je vous apprendrai à ne pas mieux vous tenir!...
+encore, c'était un chemin tout uni!
+
+--Comme ce doit être froid! dit Juliette en regardant la compresse que
+sa petite amie s'appliquait, et tout en sirotant le sucre dans l'eau de
+fleurs d'oranger.
+
+De tels caractères sont difficiles à métamorphoser par l'éducation; on
+peut cependant y arriver. Livrées à elles-mêmes, Juliette et Gabrielle
+deviendront, il est facile de le deviner, la première une
+petite-maîtresse égoïste et toujours geignante, l'autre une fille
+dévouée, énergique, ne s'occupant jamais d elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES BONNES.
+
+
+Que d'abus, que de victimes les illusions, la légèreté, l'ignorance,
+peuvent occasionner, mais non excuser! Malheureusement tout concourt
+souvent à entretenir et à confirmer ces illusions et ces ignorances.
+
+Une voix s'élève-t-elle de temps à autre pour combattre les erreurs,
+elle est étouffée ou oubliée bientôt.
+
+Le docteur Brochard a dit et répété combien les nourrices et les bonnes
+maltraitaient ou pervertissaient les pauvres petits enfants qui leur
+étaient confiés; pour moi, je voudrais pouvoir inculquer cette méfiance
+dans le cœur de toutes les mères; au risque de me répéter encore, je
+veux faire une nouvelle campagne à ce sujet.
+
+Existe-t-il une cause plus intéressante que celle de ces pauvres bébés?
+Oh! je ne viens pas, mesdames, vous parler des malheureux petits
+Chinois, que leurs parents jettent à la voirie, ni des enfants orphelins
+à recueillir par la charité et si dignes de pitié; je veux seulement
+attirer votre attention sur vos propres enfants, ceux qui sont nés de
+votre chair et de votre sang, ceux qui sont là tout auprès de vous,
+tendant leurs petites lèvres roses toutes gonflées, et leurs petits bras
+blancs potelés vers vous, et qui voudraient vous dire s'ils le
+pouvaient:
+
+--Maman! donne de l'argent pour sauver les petits Chinois, tant mieux!
+que le bon Dieu me le rende, mais donne ton temps à la surveillance de
+ton bébé... et n'accorde pas ta confiance illimitée en la nourrice ou en
+la bonne.
+
+Je ne voudrais pas m'attirer l'aversion des bonnes, et paraître chercher
+à dénigrer cette classe de femmes, parmi lesquelles il peut y avoir,
+comme dans toutes les classes, mais moins dans celle-ci que dans
+d'autres par suite des circonstances, des cœurs d'or et dévoués. Mais,
+en ne prenant même que ces derniers, vous ne pouvez nier que par le
+défaut d'éducation, par le milieu généralement campagnard, sinon
+vicieux, où la bonne et la nourrice ont été éduquées, enfin par la force
+des choses, la meilleure de toutes est brutale sans en avoir conscience,
+dénuée de délicatesse dans ses paroles et dans ses actions, et votre
+enfant, ce trésor, né de parents citadins, fortunés, c'est-à-dire
+délicats, ne peut supporter sans mauvais résultats d'être traité comme
+un enfant né dans d'autres conditions, et pour lesquelles la nature
+l'aurait doué d'une constitution _ad hoc_ et dont l'éducation doit
+répondre à l'avenir.
+
+C'est pourquoi la meilleure des bonnes ou des nourrices ne peut élever
+un bébé comme le ferait sa mère. Le plus que vous pouvez exiger d'elle,
+sans même l'espérer, est qu'elle agisse comme s'il s'agissait de son
+propre enfant; or, regardez autour de vous, et voyez comme elles
+agissent envers leurs propres enfants!
+
+Citer des exemples entraînerait trop loin, mais l'imagination ne pourra
+jamais exagérer ce qui se passe entre les bonnes et les enfants.
+J'aurais presque crainte, sinon horreur, de raconter certains faits, de
+peur d'en suggérer l'idée! On a vu des bonnes adorant les enfants qui
+leur étaient confiés, leur donner l'habitude de boire des liqueurs pour
+les satisfaire...!
+
+Une, qui buvait de l'eau-de-vie en cachette de sa maîtresse, en frottait
+légèrement les lèvres de l'enfant, qui y prenait grand plaisir et lui
+fit ainsi contracter le vice de l'alcoolisme!
+
+Il serait à désirer que les maris et les mères n'appréhendassent pas
+autant de dévoiler aux jeunes femmes certains vices, afin de les
+éclairer sur les dangers à éviter.
+
+Mais j'entends ici maintes voix s'élever:
+
+--Oh! j'ai une excellente vieille bonne! je puis avoir la plus grande
+confiance en elle!
+
+--La mienne est une fille douce et honnête, qui n'a aucun vice.
+
+--Celle-ci a élevé des enfants dans les meilleures maisons!...
+
+Les jeunes femmes ont facilement confiance, d'abord parce qu'elles n'ont
+pas l'expérience du mal, triste expérience, hélas! qu'on acquiert avec
+les ans et toujours trop tard! ensuite, elles ont le caractère indécis
+et faible; quittant la tutelle paternelle pour entrer sous le joug
+conjugal, l'obéissance, la douceur sont de leurs principales qualités;
+leur bonne, leur nourrice sont plus âgées qu'elles, en savent plus
+qu'elles sur bien des points: elles cèdent et se laissent dominer.
+Ensuite encore, la confiance s'accorde d'autant plus facilement que
+c'est un soulagement pour les caractères légers qui aiment bien à se
+décharger des corvées ennuyeuses.
+
+La jeune femme donne un coup d'œil de temps à autre à la _nursery_; elle
+aperçoit tout bien en règle. Plus une bonne est une maîtresse femme,
+plus elle a d'aptitude pour réglementer seule, sans surveillance, plus
+elle est à craindre pour l'enfant.
+
+Comment une mère peut-elle souffrir qu'on morigène, qu'on caresse son
+enfant à sa place? Comment peut-elle renoncer pour... pour qui? grand
+Dieu! pour un monde... indifférent! à essuyer ces grosses larmes que les
+gronderies font couler, à entendre cette petite voix implorer son
+pardon; à donner une petite correction même, toujours mesurée par
+l'amour maternel, puis à voir ces ris faire des fossettes aux joues
+roses, à démêler ces fins cheveux encore si faibles, à chausser ces
+pieds si mignons et si vifs!
+
+Petite fille, cette femme a aimé à habiller sa poupée, à la bercer, et
+aujourd'hui que Dieu met entre ses mains une poupée vivante bien
+autrement intéressante que celle aux yeux d'émail, où il y a plus qu'un
+corps à soigner, mais une âme à former, elle s'empresse de confier ce
+précieux trésor à une femme à laquelle elle n'aurait certainement pas
+voulu confier sa poupée de bois!
+
+Pour se rendre compte du peu de confiance qu'il faut mettre dans les
+domestiques même les plus éprouvés, il n'y a qu'à parcourir les jardins
+publics, et on s'étonnera que là où il y a des gardiens pour empêcher de
+maltraiter les chevaux, on ne songe pas à en mettre pour empêcher de
+maltraiter les enfants!
+
+Que d'accidents funestes sont dus, sans qu'on le sache jamais, à la
+malveillance ou simplement à l'ignorance des domestiques auxquels on
+confie les bébés! Lésion du cerveau, idiotisme, déviation de l'épine
+dorsale, bras et jambes démis, mort souvent, hélas! anémie, fièvres
+typhoïdes, maladies diverses et horribles, dartres, etc., puis
+infirmités morales, caractères faussés, pervertis dès l'enfance,
+dépravation de mœurs et de sentiment, etc.!
+
+Tout petit, l'enfant est terriblement exposé loin des yeux vigilants de
+sa mère, éclairés par cet amour instinctif qui surpasse tous les autres.
+
+Un peu plus âgé, il réclame, je ne dirai pas davantage, mais tout autant
+la surveillance continuelle de la mère, et il n'y a qu'une institutrice
+tout à fait d'élite qui puisse _à peu près_, mais _jamais tout à fait_,
+la remplacer entièrement.
+
+Heureux les bébés de parents de position médiocre, où la mère peut
+s'occuper d'eux et les environner de ses soins! Heureux les bébés qui ne
+sont pas entourés de valets, et qui s'ébattent sous la sauvegarde
+maternelle, recevant les gronderies et les baisers de leur mère!
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE DÉVELOPPEMENT DE L'ENFANT.
+
+
+
+
+I
+
+
+Voilà un bien grand mot, pour l'associer à la personne mignonne de
+l'enfance! mais il exprime si bien l'action de la croissance qui se
+produit dans la première partie de la vie humaine! des changements qui
+surviennent!
+
+Parmi toutes les sciences sur lesquelles on appelle l'attention des
+jeunes filles, au nombre de tous les arts qu'on leur apprend, au milieu
+des talents qu'on leur donne, des préceptes qu'on leur inculque, pour
+les rendre des épouses modèles, des maîtresses de maison capables, des
+femmes instruites et mondaines, il y a un chapitre sur lequel on néglige
+de les éclairer, c'est sur les soins à donner aux enfants, quoique
+cependant ce soit un des événements les plus prévus de la vie que
+d'avoir une famille à élever.
+
+La jeune fille la mieux éduquée, la plus instruite, la plus capable pour
+diriger sa maison, s'en remettra du soin d'élever son enfant, au
+physique comme au moral, à sa nourrice et à sa bonne.
+
+Certes il arrive que la nourrice ou la bonne peut être capable et
+experte, mais n'est-ce pas triste d'entendre un mari obligé de dire à sa
+jeune femme: «Laisse donc faire ta nourrice, elle en sait plus que toi à
+ce sujet? » N'est-ce pas humiliant?
+
+Ah! je sais bien, et là-dessus j'aurai beaucoup à dire; c'est une
+habitude dans beaucoup de familles de tenir les enfants sous la tutelle
+des domestiques, d'en faire leurs supérieurs, jusqu'au moment où l'âge
+leur fait secouer une partie de cette dépendance et conserver la plus
+fâcheuse.
+
+La supériorité d'un inférieur, d'un subordonné, est néfaste, car elle
+intervertit les rôles. Il est très commode pour une mère frivole et
+mondaine de se débarrasser du poids de l'éducation de ses enfants sur
+les autres. Mais elle ne réfléchit pas si les gens auxquels elle donne
+cette effrayante responsabilité en sont dignes. Je sais bien qu'elle
+nous assurera que les domestiques sont de véritables perfections.
+
+Que j'en ai connu de jeunes femmes, qui ont gardé ainsi, plus ou moins
+d'années, des domestiques précieux, faisant un éloge pompeux de leurs
+qualités éminentes, consentant à peine à leur reconnaître quelques
+imperfections insignifiantes... puis, un beau jour, patatras! on
+découvrait qu'il n'y avait pas de monstres pareils!
+
+La domesticité, à la ville, est presque fatalement vouée à sa perte;
+mais, en mettant les choses au mieux, en admettant que ceux à qui vous
+confiez vos enfants soient braves, ils ne sont pas moins sans éducation.
+
+Malheureusement, les pères ne s'inquiètent pas des bébés, et les femmes
+sont bien entraînées sur cette pente par leurs maris. Le bébé est _une
+chose_; il sera temps de s'occuper de lui quand il aura six ou sept
+ans... Mais alors on se trouve en présence d'une nature qu'on doit se
+féliciter si elle n'est qu'hébétée et si elle n'est pas viciée.
+
+Lorsqu'une mère dit à son bébé, âgé de quatre ou cinq ans: «Obéis à ta
+bonne... Si elle t'a grondé, c'est que tu le méritais... Ce sont des
+mensonges que tu me fais;» elle donne à cette bonne le droit de torturer
+son enfant, et elle brise le germe de la dignité et de la justice qui
+naissait dans l'esprit de cet enfant...
+
+Entre autres, je connaissais une élégante jeune femme... mais j'en ai
+connu et en connais des centaines dans le même cas... elle avait une
+adorable petite fille qu'elle adorait, et une femme de chambre des plus
+adroites, un phénix de femme de chambre... qui embrassait constamment
+l'enfant, à en user la peau de ses petites joues... (Encore une triste
+habitude de laisser embrasser ses enfants! Dans les maisons riches, les
+pauvres bébés n'arrivent dans les bras de leurs parents que chauds des
+baisers de l'office!) La jeune mondaine ne pouvait toujours suivre son
+enfant. Ne fallait-il pas, le matin, trouver, bien sauvegardée de tous
+bruits, dans un sommeil réparateur, le repos des fatigues du bal de la
+veille? ne fallait-il pas faire des visites, aller chez sa couturière,
+etc.? L'enfant eût été bien à plaindre si elle avait dû attendre que sa
+mère eût le temps de s'occuper d'elle!
+
+--Oui! on m'a dit que ma femme de chambre brutalise ma fille... quand
+elle est seule avec elle, me disait-elle en réponse à une observation...
+Je ne peux pas le croire..., je la surveille beaucoup...; j'arrive à
+toute heure, au moment qu'elle ne m'attend pas, aux Champs-Elysées par
+derrière les buissons... Je la surprends... Un jour, il est vrai, j'ai
+trouvé l'enfant qui pleurait pitoyablement sur un bout du banc, pendant
+qu'Eudoxie causait, avec d'autres gouvernantes. Je l'ai réprimandée
+vertement et cela n'est plus arrivé!
+
+--Comment le savez-vous, que ce n'est plus arrivé?
+
+--Je ne l'ai plus surprise en faute.
+
+--Mais la petite est toujours si rouge qu'on dirait qu'elle vient de
+pleurer!
+
+--La petite est capricieuse, nerveuse, elle crie et pleure pour un rien.
+Elle a besoin d'être corrigée.
+
+--Elle ne pleure jamais quand elle est avec vous!
+
+--C'est vrai... Ma femme de chambre me raconte toutes les méchancetés
+qu'elle lui fait. C'est un diable...
+
+La petite fille, lorsqu'elle eut huit ans, eut le caractère dissimulé,
+l'intelligence obtuse, les sentiments corrompus, le parler vulgaire...
+Ce fut toute une éducation à refaire, et cette première empreinte
+s'efface difficilement à fond.
+
+En revanche, elle avait un grand respect pour les domestiques. L'opinion
+de la femme de chambre avait beaucoup plus d'influence sur elle que
+celle de sa mère. Cette femme de chambre était véritablement la
+maîtresse de la maison. Cependant elle la détestait; la haine s'était
+accumulée dans son cœur avec la fourberie, et il lui tardait d'être
+elle-même mariée pour se soustraire à cette dépendance.
+
+Mais lorsqu'elle sera mariée, elle s'empressera, au contraire, d'y
+retomber, afin de se décharger de ses devoirs, elle aussi.
+
+Ce ne sont pas seulement les femmes qui ont de la fortune qui devraient
+apprendre à être mères, mais il faudrait que dans les écoles primaires
+on réservât quelques heures à cette étude.
+
+Dans le peuple on traite les enfants un peu plus mal que les animaux, et
+telle concierge qui sacrifiera son lait à son chat, et le couchera sur
+son lit dans son édredon, sautant à la gorge de celui qui se permettrait
+le geste d'un coup de pied, brutalisera son enfant, ne lui donnera pas
+une nourriture convenable, le couchera dans un placard humide, et ne
+saura en aucune façon former son caractère! elle n'en comprendra même
+pas l'obligation. En corrigeant son enfant, elle n'a en vue, la plupart
+du temps, que sa satisfaction personnelle; en tous cas, elle ne sait
+guère comment s'y prendre.
+
+L'amour maternel, dit-on, est instinctif à la mère et lui apprend à
+soigner son enfant; qui enseigne aux oiseaux à donner la becquée à leurs
+petits? Oui, ce serait très vrai, si nous étions laissés à l'état
+naturel, comme les oiseaux. Mais la civilisation est précisément là pour
+nous enlever nos instincts, et c'est l'éducation qui doit nous les
+rendre. Le cœur pris intellectuellement et l'instinct sont deux organes
+différents.
+
+Des animaux ont de l'instinct, ils n'ont pas de cœur. Ensuite, le cœur
+ne suffit pas à tout dans la vie, et s'il est indispensable pour aimer
+et bien élever ses enfants, il faut aussi en avoir la science.
+
+Il n'y a pas à nier que le cœur puisse jusqu'à un certain degré suppléer
+à la science qui manque et inspire une sorte de devination indiquant ce
+qui doit être fait. Une mère qui s'adonne de tout cœur à l'éducation de
+son enfant peut arriver, certainement, à posséder cette science
+d'intuition, mais à ces caractères légers si nombreux tant soit peu
+qu'ils soient distraits et éloignés du point de vue unique qu'il faut
+avoir pour arriver à ce degré, à ceux-là il faut enseigner les soins à
+apporter pour développer l'enfant au moral comme on le développe au
+physique.
+
+Les hommes pour la plupart, je le répète, ne s'intéressent pas plus aux
+bébés qu'aux petits chiens. De ce que l'enfant ne les comprend pas tout
+de suite, ils assurent qu'il n'a pas d'âme, et que la nourriture
+corporelle seule lui est nécessaire. Le corps seul selon eux a à se
+développer pendant les premières années de sa vie; encore le
+développement du corps doit-il se faire n'importe dans quelle condition,
+et la croyance est invétérée qu'un enfant de faible constitution sera
+fortifié en étant élevé par une paysanne et, si l'on peut, au milieu de
+paysans.--Voyez comme leurs enfants sont robustes! s'écrie-t-on à
+l'appui; ils ne sont ni anémiques ni étiolés!
+
+Il n'y a pas de règles sans exception, et un enfant peut devenir très
+robuste élevé par une paysanne à la campagne, mais il est nécessaire
+qu'il soit lui-même d'une origine robuste, et c'est bien pour cela qu'il
+meurt en si grande quantité des petits citadins en nourrice; qui ne
+connaît le proverbe «à brebis tondue Dieu mesure le vent»? aux poumons
+faibles et délicats il faut un climat doux, l'air vif les tue.
+
+Dieu, dans sa sagesse infinie, a gradué la force du lait maternel,
+proportionnellement au nombre de jours de l'enfant, ce qui n'empêche pas
+que l'on donne fréquemment des nourrices qui ont déjà nourri deux ou
+trois bébés, c'est-à-dire qui ont du lait de deux ou trois ans [J'ai vu
+ce fait dans une des premières familles de France. La fille du duc de
+M., aujourd'hui marquise de B., a été nourrie en quatrième nourrisson
+par une robuste femme de quarante-deux ans, une maîtresse femme! la
+jeune femme n'en est pas moins anémique.]. L'enfant du paysan hérite de
+la force musculaire de ses parents et il peut supporter les brutalités,
+tandis que l'enfant d'une femme frêle aura les membres abîmés, mais non
+enforcis, par ces brutalités; on peut refaire une seconde nature, mais
+par des soins bien entendus. La mortalité des enfants est bien plus
+considérable à la campagne qu'à la ville, ou plutôt dans la classe
+populaire, parce que le faible y est condamné d'avance. Le fort seul
+peut résister et subsister.
+
+Les parents ne se douteront jamais, parce qu'ils éloignent autant que
+possible de leurs yeux et de leur pensée ce spectacle et cette idée
+désagréables, que de fois leurs enfants meurent, ou sont malades, mal
+bâtis, abrutis ou pervertis par la faute de ceux qui ont été chargés à
+leur place, moyennant une récompense pécuniaire, de remplir leurs
+devoirs.
+
+Le développement intellectuel demande au moins autant d'attention;
+certainement, on redressera le caractère, les habitudes, l'intelligence,
+comme on redressera les jambes, c'est-à-dire, à grand renfort de peine,
+et si l'on peut, et si cette intelligence n'est pas tuée comme il arrive
+du corps. Pour se développer, l'intelligence doit être exercée, mais
+d'une façon salutaire et entendue. Une jeune mère doit savoir qu'il lui
+appartient de former, de développer peu à peu, sans fatigue et avec
+douceur, l'intelligence de son enfant, en s'occupant de lui, en ne le
+laissant pas à lui-même, sans le gâter et sans le rudoyer, afin que
+cette intelligence se développe, droite et vigoureuse, pure de toute
+souillure, comme le corps. Alors seulement que les jeunes femmes seront
+elles-mêmes des mères parfaites, connaissant leur devoir et le
+remplissant, on pourra espérer une génération meilleure.
+
+
+
+
+II
+
+
+Je n'en ai pas fini avec ce sujet, et ce qu'il me reste à dire, qui est,
+je crois, le plus important, ne concerne pas seulement les bébés, les
+grands peuvent aussi en faire leur profit.
+
+Constamment l'on entend dire, aussi bien chez les riches que dans les
+classes pauvres: «Cet enfant ne doit pas travailler: il est très
+intelligent, mais nous sommes obligés de le retenir dans ses études; le
+docteur recommande de ne point trop le tenir au travail.»
+
+Ici, j'ouvre une parenthèse à l'égard des propos de docteurs; loin de
+moi l'idée d'attaquer un corps aussi honorable; il n'en est pas moins
+vrai que la Faculté tient souvent des propos un peu jetés à la légère et
+dont elle ne pèse pas toute l'importance. Il est de ces conseils qui
+sont bientôt donnés et qui débarrassent d'une grande responsabilité. Un
+médecin qui conseille à un pauvre hère du repos, une bonne nourriture,
+du bon air, des toniques, a bien plutôt fait que d'écrire une
+ordonnance.
+
+Un médecin est appelé auprès d'un enfant fiévreux au teint excité, à
+l'œil brillant; cet enfant a des reparties vives, des rires et des
+gestes nerveux; il paraît plus avancé que son âge ne le comporte. Le
+docteur l'entend parler de ses études, raisonner d'une façon étonnante;
+il en conclut que l'enfant est surmené et il recommande de ne pas le
+fatiguer. Il est indispensable de s'entendre: est-ce bien l'étude qui
+fatigue les enfants? Parents, rappelons nos souvenirs et jugeons par
+nous-mêmes.
+
+Nous souvenons-nous avoir jamais été fatigués par l'étude? par le
+travail? Nous avons été fatigués et énervés quand on nous a menés au
+théâtre, au cirque, aux bals costumés; après une veillée prolongée,
+après avoir siroté un peu de café noir, goûté à de bonnes liqueurs; le
+lendemain nous avons dû nous remettre, la tête pleine de nouvelles
+images, à l'étude; et notre petite intelligence aussi bien que nos
+membres ont été las!
+
+La nourriture pimentée ou trop sucrée, le farniente énervant des
+vacances, les courses forcées du dimanche, les habillements gênants, les
+conversations intrigantes des grandes personnes, les excitations hélas!
+que trop d'enfants rencontrent dans leur entourage, voilà qui les
+fatigue et les énerve; mais ce n'est ni le travail ni l'étude; bien au
+contraire, l'étude calme les effervescences de la nature.
+
+Prenez un enfant aussi nerveux, aussi délicat de physique, aussi vif
+d'intelligence qu'il soit: placez-le dans un milieu d'hygiène parfait,
+au bon air; donnez-lui une nourriture essentiellement saine et
+régulière, procurez-lui une existence calme, méthodique, vous pouvez le
+faire avancer dans ses études autant qu'il vous plaira, vous ne lui
+verrez jamais les yeux enfiévrés, ni la tête exaltée.
+
+Que ses récréations se passent à des exercices du corps, qu'il se lève
+de bonne heure et se couche tôt, qu'il soit préservé des commotions
+humaines.
+
+Le travail calme, mate les nerfs et ne les excite pas, c'est donc à tort
+qu'un médecin dit: «Ne faites pas travailler cet enfant,» il doit dire
+plutôt: «Ne le fatiguez pas», ce qui est tout autre chose. Il ne faut
+pas confondre; or les parents, dans la croyance de faire reposer leur
+enfant parce qu'ils ne lui feront rien faire d'utile, se mettent la
+plupart du temps à le surmener de plaisirs, de courses, de veillées.
+
+Je le répète, je rappelle mes souvenirs et il ne me revient pas que
+l'étude m'ait excitée, tandis que je l'étais fort après des parties de
+plaisir.
+
+Ce qui rend les enfants incapables de travail, ce qui affaiblit leur
+constitution, c'est la vie excitante de la ville d'une part, pour ceux
+qui ont de l'intelligence naturelle, c'est le manque d'encouragement
+pour ceux qui sont apathiques. En ayant peur de fatiguer les enfants par
+une contrainte quelconque, en ne craignant pas de les laisser se
+fatiguer, toujours par le même motif, c'est-à-dire en contraignant pour
+le bien, en laissant faire pour le mal, l'éducation ne peut aller que de
+mal en pis. Le fait est qu'avec la méthode de vouloir enseigner les
+sciences aux bébés dès le berceau, d'applaudir à leurs reparties
+spirituelles, et en les condamnant au repos pour ce qui est d'une étude
+suivie, on arrive à une instruction irrégulière.
+
+J'ai dit que je m'adressais aussi bien aux grands qu'aux petits, parce
+qu'à tout âge on peut réparer le mal, et puis les jeunes filles qui me
+liront et qui ont pu se croire très maltraitées parce qu'on les forçait
+à travailler, verront que leurs parents n'étaient que justement
+préoccupés de leur avenir; celles qui ont été gâtées n'en voudront pas à
+leurs parents et essaieront de réparer le mal sans crainte de se
+fatiguer.
+
+Jamais on ne doit exprimer devant un enfant un sentiment qui puisse le
+retarder en quoi que ce soit. On ne doit pas le consulter, ce n'est pas
+à lui à juger de ses forces. Les parents sont là pour le diriger, le
+guider, l'envoyer coucher, le faire lever, travailler et se reposer, non
+pas selon leur bon plaisir à eux, mais selon ce qui est bon pour
+l'enfant. La régularité est un des meilleurs principes hygiéniques de la
+santé, ainsi que le calme et l'absence des émotions malsaines; mais si
+l'enfant nerveux est guéri par le travail régulier, une nourriture
+saine, des exercices de corps, l'enfant apathique et engourdi sera
+développé et fortifié de même par un travail continu, un régime
+hygiénique, une volonté au-dessus de la sienne; il devra être secoué.
+
+Les vices, le manque de soin, les plaisirs hors d'âge, l'indifférence
+qu'il rencontre, le manque de direction, voilà ce qui étiole l'enfant et
+le rend incapable de travail.
+
+Et c'est pourquoi l'intelligence, l'adresse, le jugement doivent
+toujours être développés chez les enfants; il faut les habituer à
+compter sur eux-mêmes, à savoir se retourner, juger d'une position, ne
+pas être timorés, esclaves d'habitudes qui les rendraient maniaques. Au
+physique comme au moral, ils doivent être dégourdis, quand même,
+c'est-à-dire en dépit de leur position de fortune, et d'autant plus que
+leur caractère naturel peut être porté, davantage à l'apathie.
+
+Ce qui engourdit beaucoup les enfants, c'est d'être servis, et vraiment
+je me demande comment des mères intelligentes elles-mêmes peuvent
+supporter chez leurs filles certaines manières...
+
+--Vous avez un exemple au bout de la langue, dites-le, me dit la mère
+d'Odette.
+
+--Eh bien, oui! l'autre jour je regardais sortir de chez moi une dame
+avec sa fille, jolie personne de dix-sept à dix-huit ans; la porte de la
+rue était fermée; la fille avait les mains dans son manchon, elle se mit
+un peu de côté; la mère ouvrit la porte qui est assez lourde, la fille
+passa, la mère la suivit et ferma la porte, pendant que la première
+faisait demi-tour, toujours les mains dans son manchon, d'un air
+parfaitement stupide. Comment une mère peut-elle tolérer cela?
+
+--Et comment une personne intelligente peut-elle se contenter d'être une
+poupée?
+
+--J'en connais d'autres dont les mères portent toujours les paquets
+quand elles vont faire des emplettes!
+
+--Ah! oui, voilà encore où l'on aperçoit l'adresse; Mme X*** a, vous le
+savez, des mains d'enfant, encore d'enfant qui les a petites; elles sont
+blanches, frêles, ravissantes; eh bien, elle est d'une adresse
+remarquable; de ses mains mignonnes, elle porte des multitudes de
+paquets, dont même de forts lourds, sans avoir l'air gênée; on se
+demande comment elle s'y prend, tandis, que vous voyez d'autres femmes
+embarrassées aussitôt qu'elles ont deux choses à porter; on est sûr
+qu'elles en laisseront tomber une, ou la perdront; elles auront un air
+gauche et maladroit.
+
+--Ce ne sera pas la petite fille de Mme C., car elle n'a que huit ans et
+elle suit déjà sa mère dans les rues de Paris sans donner la main,
+portant son rouleau de musique, son buvard plein de cahiers, son petit
+parapluie, que sais-je encore?
+
+--Mme C. a sept enfants, elle n'a donc pas le temps de s'occuper à les
+gâter. Elle pousse peut-être les choses à l'excès, et il ne faut pas
+tourner à la négligence ou à la cruauté: cependant, dans les pays
+étrangers, on enseigne bien plus qu'en France aux enfants à se tirer
+d'affaire eux mêmes. En Angleterre, en Amérique, en Allemagne, une
+fillette de douze ans est une petite mère pour ses jeunes frères, et
+elle pense sérieusement en allant à ses cours à se chercher un mari,
+mais cela d'une façon très sensée.
+
+--Certainement; et, sans sortir de France, je vous assure que le nombre
+d'enfants intelligents, de jeunes filles adroites, de femmes actives et
+dévouées que l'on rencontre est bien plus grand qu'on ne le croit
+généralement. Je connais une femme du monde élégant--Mais je vous
+raconterai cela une autre fois.
+
+
+
+
+III
+
+
+Mes amies me quittèrent à regret; la conversation est toujours si animée
+quand il s'agit de parler du prochain et d'en dévoiler les faiblesses!
+surtout s'il peut y avoir corrélation avec nous.
+
+Mais la mère d'Odette revint peu de jours après et ramena la
+conversation sur le même chapitre.
+
+--Figurez-vous que ce que vous avez dit devant ma fille, il y a trois
+semaines, lui a fait beaucoup de bien. Elle ne fait que répéter qu'elle
+veut acquérir en travaillant cette fortune qui lui fait tant défaut!...
+Mais n'est-ce pas trop l'exciter à l'ambition?
+
+--Je suis très contente de ce résultat; l'ambition n'est pas encore à
+craindre à son âge. Cependant je préférerais lui voir l'ambition du
+talent, de la réputation, à celle des richesses.
+
+--C'est que la fortune, voyez-vous, est la source de tous les bonheurs!
+
+--Comment vous, d'un naturel si aimant, si poétique, qui appréciez si
+bien les délicatesses du cœur et les bienfaits d'une intelligence
+éclairée, pouvez-vous avancer un tel paradoxe? Est-ce avec de l'argent
+que vous remplaceriez votre enfant, si Dieu vous l'enlevait? La femme la
+plus riche arrive-t-elle à mieux conserver l'amour de son époux? Au
+contraire, bien des maris mènent fort bon ménage tant qu'ils sont
+pauvres et doivent travailler aux côtés de leurs femmes; lorsqu'ils ont
+de l'argent, ils ont l'occasion de prendre des plaisirs qui les
+détournent de leur intérieur; que de femmes ai-je connues qui
+regrettaient le temps de leur pauvreté! La jeune fille qui a une belle
+dot ne peut jamais se flatter d'être aimée pour elle-même; sa dot lui
+fera trouver un mari, mais ne la fera pas aimer de ce mari!
+
+--Ce sera la chance, ma chère! Après tout, son mari pourra l'aimer,
+quoiqu'elle soit riche.
+
+--Certes! Et si elle a des vertus et des talents, du bon sens, du cœur,
+et une foule de qualités domestiques, il l'aimera encore plus sûrement.
+
+--Tout le monde ne peut pas avoir du génie!
+
+--Non; mais chacun peut être heureux en sachant se contenter de sa
+position, à la condition qu'il n'ait pas de peines de cœur, que sa santé
+soit à peu près bonne, je dis à peu près, parce qu'il ne faut jamais
+demander la perfection!... Vous vous plaignez toujours de votre manque
+de fortune... Nous ne nous entendrons jamais à cet égard. Je ne
+consentirai jamais à trouver que vous êtes malheureuse par le seul motif
+que vous n'êtes point fortunée, êtes obligée de vous servir vous-même,
+ne pouvez aller en loge à l'Opéra. Vous n'avez perdu ni mari ni enfants,
+pas même vos parents; ils sont tous, ainsi que vous, en jouissance de
+leurs quatre membres et de leurs cinq sens; le déshonneur, Dieu merci,
+n'a pas pénétré dans votre maison; la concorde y règne. Toutes ces
+choses sont autant de bonheurs dont vous devez remercier la Providence,
+au lieu de vous plaindre de ne pouvoir avoir le luxe que possède telle
+ou telle de vos amies. Que diriez-vous donc si vous étiez comme la
+petite miss O'k, qui devient aveugle et ne pourra plus travailler pour
+gagner sa vie? ou comme Mme ***, qui est étendue sur son lit, raide
+depuis cinq mois? ou encore comme telle autre, dont le mari vient de se
+suicider, la laissant dans la misère et la douleur?
+
+--Je ne pourrais pas supporter de tels chagrins!
+
+--Pourquoi? les autres les supportent bien! et il faut bien les
+supporter! Croyez-vous donc que vous êtes la seule à souffrir et à
+ressentir, non seulement les peines cruelles et terribles, mais même les
+piqûres continuelles de la vie quotidienne? Ah! chère amie, regardez
+donc tous ceux qui souffrent autour de vous, et ne vous croyez pas d'une
+nature plus délicate.
+
+Mais voilà, que vous me trouvez, dure, dans votre for intérieur! C'est
+que moi je connais les véritables peines de la vie! Vous êtes jeune
+encore, vous voudriez voir tout vous sourire, et la fortune qui vous
+tient rigueur vous fait envie. Hélas! je vous souhaite seulement de ne
+jamais avoir de plus grands motifs de chagrin que ceux que vous avez en
+ce moment! Quand vous serez vieille, vous jugerez la vie différemment,
+et vous verrez que la part vous a encore été faite belle et que le
+bonheur peut exister, aussi bien dans une mansarde, que d'ailleurs vous
+êtes bien loin d'habiter, que sous des lambris... quand on a jeunesse,
+santé et famille! Remarquez bien que je ne vous blâme pas d'essayer par
+tous les moyens dont vous disposez d'améliorer votre position; fondez un
+cours un pensionnat; utilisez votre talent de pianiste, surtout élevez
+votre fille dans ces sentiments; demandez à vos amis de vous être
+utiles, s'ils le peuvent, mais ne vous estimez pas malheureuse!
+
+--Mais voyez comme Aglaé a eu plus de chance que moi!
+
+--Aglaé a été épousée pour sa dot, et son mari est occupé à la manger!
+Il n'est un mystère pour personne que le bonheur du foyer n'existe pas
+dans cette maison.
+
+--Elle va à l'Opéra toutes les semaines, et presque tous les soirs dans
+le monde montrer ses diamants.
+
+--Et vous enviez cette occupation spirituelle de montrer ses diamants?
+Pendant qu'elle est dans le monde, son mari se déshabitue de sa société,
+et sa fille prend, en compagnie de la femme de chambre, ces jolies
+manières, ces sentiments, ces principes qui nous promettent en elle une
+mère de famille encore pis que sa mère!... Dieu préserve nos fils de ses
+filles!
+
+--Je ne sais si elle est heureuse dans le fond, mais elle prend bien du
+plaisir!
+
+--Eh! bien, elle n'en a pas l'air! Et je l'ai surprise bien des fois
+avec une expression amère et découragée sur la figure en mettant sa
+sortie de bal!... En admettant qu'elle fasse consister son bonheur dans
+ses succès dans le monde, je la plains! Oui! je la plains plus que
+vous!... Nous avons autre chose à faire ici-bas qu'à nous dorloter dans
+la fortune ou à nous rendre heureux par des satisfactions de vanité; et
+cette tâche, dans quelque humble position que nous soyons, elle existe;
+elle n'est pas toujours facile et agréable, mais où serait le mérite si
+elle l'était? Ce qui nous la facilite, c'est la conviction de faire
+notre devoir, de faire quelque chose d'utile, pas seulement à nous, mais
+à l'humanité, de contribuer, ne serait-ce que pour un atome, à la grande
+machine humaine.
+
+Et ce n'est pas en s'occupant de futilités, de toilettes, de valses,
+d'intrigues, de succès de beauté qu'on y apporte un mouvement bien
+utile.
+
+A ce moment, le timbre de la porte de l'escalier se fit entendre, et une
+voix d'enfant éclata dans l'antichambre.
+
+--Voilà une visiteuse qui vous amène son bébé! Je ne pus retenir un
+mouvement d'ennui.
+
+--Comment! ça vous contrarie qu'on vous amène les enfants, vous qui
+dites toujours qu'une mère ne doit pas les quitter? Vous ne les aimez
+donc pas?
+
+--J'adore les enfants bien élevés, et j'ai reconnu la voix de celui-ci;
+vous allez voir!
+
+Une charmante jeune femme, alerte et fraîche, entra vivement, et, avec
+elle, fit irruption dans le salon un beau petit garçon de six ans
+environ, aux grands yeux noirs et brillants, comme ceux de sa mère,
+plein de gaîté et de santé. Il tenait une baguette à la main; à peine
+avions-nous échangé quelques paroles qu'il nous interrompait:
+
+--Donnez-moi de la ficelle, madame, je veux de la ficelle pour faire un
+fouet!
+
+--Reste donc tranquille, mon enfant! lui dit sa mère.
+
+--Je veux faire un fouet avec ma baguette; je veux de la ficelle!
+
+--Je vais sonner la bonne, dis-je en me levant pour atteindre le cordon.
+
+--Je vais sonner, madame! je veux sonner! s'écria aussitôt le petit
+garçon en se précipitant vers le coin de la cheminée, et avec la
+pétulance de mouvement qui distingue les enfants... intelligents et
+robustes, je le reconnais, le voilà qui se cramponne comme après une
+échelle à une petite étagère, afin d'atteindre le cordon de sonnette;
+sous les petits pieds chaussés de souliers forts et ferrés, l'étagère de
+peluche chancelle et s'effondre; encrier, livres, papiers, corbeilles
+qui se trouvaient dessus roulent à terre avec le petit garçon! Brouhaha
+général! tout le monde se récrie et environne le désastre!
+
+Heureusement il n'y avait pas de bimbelots précieux sur mon étagère;
+j'en riais donc, en voyant que l'enfant, relevé par sa mère, n'avait
+aucun mal.
+
+--Je vais sonner, repris-je, la bonne ramassera tout cela.
+
+Mais aussitôt le petit diable de se débattre et de crier de nouveau:
+
+--C'est moi qui sonnerai; attendez, je veux sonner!
+
+Et la mère, complaisante, me dit en élevant son fils dans ses bras:
+
+--Pardonnez-le, Madame, c'est un enfant gâté! Une fois qu'il aura sonné,
+il se tiendra tranquille!
+
+Le petit garçon saisit le cordon de ses deux mains et le tira avec
+violence. Un violent coup de sonnette fut entendu à travers les
+murailles, pendant qu'un bruit comme le cinglement d'un fouet
+retentissait dans le salon et que la maman avec son enfant tombait
+renversée sur un fauteuil qui se trouvait heureusement là! il avait
+arraché le cordon de sonnette! En le voyant dans ses mains, il voulut
+bien s'arrêter de crier, un peu penaud.
+
+Mais la honte du petit garçon ne dura pas longtemps et il se mit à crier
+en s'échappant des bras de sa mère et en gambadant:
+
+--C'est moi qui ai sonné! c'est moi qui ai sonné!
+
+Nous nous attendions à ce que sa mère le grondât, mais elle se contenta
+de me regarder d'un air moitié suppliant, moitié rieur, guettant mon
+indulgence.
+
+--C'est un enfant terrible! lui dis-je en riant.
+
+Quand elle vit que je riais, elle se remit tout-à-fait.
+
+--Ah! oui! répondit-elle; il est si fort, si vigoureux qu'on ne peut le
+tenir! Il est excessivement intelligent, comme vous voyez, et il faut
+toujours qu'il en arrive à son but.
+
+L'enfant, qui avait d'abord accompagné la bonne au dehors, était revenu
+et s'accoudait pensif, maintenant, sur les genoux de sa mère. Il avait
+laissé la porte du salon ouverte. Je fis un mouvement pour me lever afin
+de l'aller fermer; puis, me reprenant, je dis:
+
+--Tenez, mon petit homme, allez fermer la porte comme un grand monsieur.
+
+Mais la jeune mère courut aussitôt la fermer, en disant:
+
+--Tu vois comme tu déranges!
+
+L'enfant aurait très bien pu aller fermer la porte, puisqu'il était si
+intelligent et si fort; mais c'est ainsi que les parents pratiquent la
+plupart du temps. Sous le prétexte de santé, de développement, ils
+laissent faire le mal et ne pensent pas à l'utile et au bien.
+
+--Je ne doute pas que ce petit garçon, de même qu'Odette, dis-je à la
+mère de celle-ci quand les autres furent partis, ne deviennent, elle une
+jeune femme et lui un jeune homme charmants, par la suite des années;
+mais ils n'en comporteront pas moins en eux-mêmes les défauts que leurs
+parents laissent prendre pied en eux, tandis qu'il aurait été facile de
+les détruire à l'état de germe.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+PUNITIONS ET RÉCOMPENSES.
+
+
+Il faut avouer que dans la science d'élever les enfants, on rencontre
+des questions terriblement difficiles à résoudre, et sur lesquelles les
+conseils les plus divers se trouvent également bons et mauvais. J'avoue
+que, pour mon compte, je trouve que la meilleure éducation (non pas
+instruction) est celle que la mère donne avec son cœur, sans principes
+arrêtés, et en en modifiant ainsi le mode, suivant les circonstances
+innombrables qui se présentent et la nature de l'enfant. Pour obtenir un
+résultat satisfaisant, il est indispensable que le cœur de la mère soit
+droit et sain, ainsi que son jugement; mais l'instinct maternel est si
+puissant, que les règles définies doivent être laissées aux personnes
+qui élèvent des enfants étrangers.
+
+Sur le chapitre des punitions et des récompenses, les données sont assez
+certaines, et peuvent s'appliquer à peu près à toutes les natures;
+cependant il en est sur lesquelles bien des parents ou des maîtres font
+facilement fausse route. Il est des récompenses nuisibles, des punitions
+que les enfants désirent, et alors le but se trouve complètement manqué.
+Il faut se garder, par-dessus tout, de se servir d'un défaut de l'enfant
+pour le corriger d'un autre. Le remède serait souvent, dans ce cas, pire
+que le mal; et c'est une erreur dans laquelle il est facile de tomber.
+L'autre jour, une belle petite fille, capricieuse comme un petit démon,
+pleurait devant moi pour un bobo insignifiant. Sa mère, afin d'obtenir
+qu'elle se tût, lui dit: «Tu n'es pas jolie, va, quand tu pleures; si tu
+savais comme tu deviens laide!»
+
+L'enfant sécha ses larmes à l'instant, et se mit de suite à sourire en
+faisant briller ses yeux. Il est évident que cette petite fille sera
+d'une coquetterie effrénée, si on continue à la menacer de devenir
+laide. A huit ans, une enfant ne doit pas savoir ce que c'est que la
+beauté, et je me rappellerai toujours cette réponse pleine de candeur
+que j'ai entendue, de la part d'une fillette de douze ans, fort avancée
+pour son âgé dans ses études, mais à l'âme naïve comme une enfant la
+conserve naturellement si elle est bien élevée par une mère tendre et
+pieuse.
+
+--Cette petite amie dont vous nous parlez tant, et qui a quatorze ans,
+est-elle bien? lui demandait une jeune femme du monde, à qui _être
+bien_, semblait le point le plus important.
+
+--Oh! oui, elle est très bonne! répondit l'enfant.
+
+--Mais est-elle bien physiquement?
+
+--Elle a l'air très doux et très aimable.......
+
+--Oui, certainement, mais je vous demande si elle est jolie?
+
+--Ah! je ne sais pas, dit la petite interloquée, je crois que oui; elle
+est si bonne, si instruite, si sage, que, bien sûr, elle doit être
+jolie!
+
+Pour cette candide enfant, la beauté ne pouvait marcher sans la sagesse.
+
+Menacer une enfant, lorsqu'elle fait mal ses devoirs, de ne pas lui
+mettre sa robe neuve, ou de lui donner du pain sec, c'est l'exciter à la
+vanité et à la gourmandise; si elle n'est pas encline à ces défauts,
+c'est la porter à répondre: Ça m'est égal.
+
+Mais, dira-t-on, que faire? Priver une enfant de sortir peut nuire à sa
+santé; lui faire faire des pensums la dégoûtera du travail.
+
+Tout cela dépend beaucoup des circonstances et des dispositions de
+chaque enfant; une mère sérieuse et attentive sentira instinctivement ce
+qui peut être utile au sien. Si ce dernier a été bien élevé, il suffira
+de le prendre par le cœur, par les sentiments; de lui faire sentir
+combien sa conduite est ingrate envers ses parents, comme il les
+afflige, au lieu d'être leur consolation, et lui inculquer qu'on n'est
+quelque chose dans le monde que par les bonnes qualités et le savoir.
+
+Si l'enfant a du cœur, c'est-à-dire si l'égoïsme des parents ne l'a pas
+desséché, cela suffira la plupart du temps; sinon, il faudra user d'une
+grande fermeté. «Si tu ne veux rien faire pour tes parents, si tu es
+mauvais contre toi-même, lui dira-t-on, moi je veux accomplir mon
+devoir, je ne veux pas être une mère coupable, et c'est pourquoi je ne
+te céderai pas.»
+
+Mais il ne faut pas faire durer le châtiment plus que la faute; il faut,
+au contraire, accorder bien vite le pardon comme la meilleure
+récompense.
+
+Il est évident que, pour cela, il faut s'occuper de son enfant, et ne
+point l'abandonner aux mains de _bonnes_, décorées du titre de
+gouvernante, comme cela arrive souvent pour imiter les _nurseries_
+anglaises; dans ces familles où l'on veut singer le luxe, et où, ne
+pouvant le posséder à fond, on se contente de l'écorce, les enfants sont
+plus souvent à l'office qu'au salon.
+
+De là viennent les éducations déplorables que nous avons sous les yeux;
+nos enfants ne se donnent même plus la peine de dissimuler leurs
+défauts, et ce sont les manières et les propos de la cuisine et de
+l'écurie que nous voyons introduits dans nos salons.
+
+La privation de récréation est la meilleure punition sans contredit; je
+ne dis pas la privation de _sortie_, mais celle de _jouer_. La mère qui
+laissera son enfant seule, pour la punir, pendant qu'elle-même sortira,
+fera naître dans ce petit cœur de l'aigreur et de l'envie; lorsqu'elle
+rentrera, l'enfant n'aura rien fait, se sera peut-être, au contraire,
+amusée. La priver de jouer est une vraie punition.--«Mais il y a des
+enfants qui n'aiment point le jeu.»--C'est un malheur. Un enfant
+n'aimant point à jouer m'a toujours semblé une anomalie; c'est un cas
+fort rare, sinon nul, provenant de la nature; mais la mauvaise éducation
+actuelle le fait naître souvent. Ces petites filles dont on fait de
+véritables poupées, qu'on pare comme de petites cocodettes, qui savent,
+au sortir du berceau, endurer des chaussures étroites, et se priver de
+sauter à la corde pour ne point faire craquer leurs corsages, préfèrent
+ne point jouer et se pavaner comme des dames. C'est, je le crains bien,
+perdre son temps, que de dire: «Habillez vos enfants simplement,
+laissez-les _jeunes_, _candides_, tant que vous pourrez», car ces
+mauvaises habitudes sont invétérées partout maintenant.
+
+Comment des parents qui osent dire souvent que la sagesse et le savoir
+viendront à leurs enfants tout seuls avec l'âge, sans les corriger ni
+les forcer à travailler, comment ne pensent-ils pas alors que les goûts
+de coquetterie et les idées du mal et du luxe sauront bien aussi venir
+aussi vite et sans encouragement?
+
+Il existe une grande controverse sur la question de savoir si l'on doit
+frapper les enfants. Certaines personnes y sont complètement hostiles;
+d'autres, en ayant vu d'excellents résultats, soutiennent ce système. Il
+est bon dans certaines données très restreintes. Une claque, une
+fouettée, sont, dans bien des cas, le meilleur et l'unique moyen pour
+venir à bout, je ne dirai pas d'une mauvaise nature, car c'est
+précisément avec celles-là qu'il faut employer le plus de douceur, mais
+d'une nature apathique, indifférente, comme on en rencontre quelquefois.
+Premièrement, l'enfant ne doit jamais être frappé par des étrangers ou
+des subalternes; ensuite, c'est sur le moment même, cédant à
+l'impatience, qu'on administrera une calotte, mais je désapprouve
+absolument cette mère de ma connaissance, qui disait à une gouvernante:
+«Demain vous donnerez le fouet à Charles, parce qu'il m'a désobéi ce
+matin.» C'est l'humiliation, la crainte de se trouver en face d'une
+colère plus grande, qui produit une émotion salutaire dont l'enfant ne
+se rend pas compte et qui l'impressionne. Ensuite, on ne doit jamais
+frapper un enfant après huit ans. A cet âge, le raisonnement que, plus
+jeune, il ne pouvait comprendre, doit suffire.
+
+Bien des parents disent:--«Voyez mon enfant, je ne l'ai jamais frappé,
+jamais puni,»--et on est tenté de leur répondre:--«Il est facile de s'en
+apercevoir, car il en aurait bien besoin.»--Certes, avec l'âge, tous ces
+défauts, ces caprices de l'enfant qu'on n'a jamais puni, s'aplanissent
+aux yeux des indifférents, mais ils n'ont point disparu du naturel;
+l'hypocrisie, l'usage du monde seuls les recouvrent, et on peut dire
+d'eux: Grattez le Russe, vous retrouverez le Tartare.
+
+On doit aviser que les récompenses aient toujours un côté utile. Ainsi
+on promettra à l'enfant de lui laisser lire une histoire qu'on aura
+choisie instructive, de lui laisser faire une robe pour sa poupée; la
+mère qui aura su inspirer à sa fille de regarder ses leçons de piano et
+de dessin comme des récompenses, et l'en privera en punition, aura
+obtenu un excellent résultat.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+JE SUIS COMME ÇA!
+
+
+Que voulez-vous! je suis comme ça! Il n'y a rien à faire; je le sais
+bien, je suis méchante, je suis entêtée, paresseuse, bornée, mauvaise
+tête, etc., mais c'est dans ma nature!--Elle est comme ça! Elle
+ressemble à son père, il faut tâcher de s'en arranger! ajoute la mère.
+
+Entre les défauts et les petits travers qu'il est bon de corriger dans
+les enfants, et de se défendre quand on est à l'âge de raison, le pis
+est celui de se résigner à ses défauts. C'est d'un orgueil inique
+d'avouer sa faute avec ostentation; c'est d'une indifférence coupable
+que de s'y résigner au lieu de chercher à s'en défendre.
+
+A aucun prix, il ne faut permettre à un enfant de dire et de penser une
+chose pareille.
+
+Très souvent, à force de répéter à un enfant: «Tu es un niais, tu seras
+toute ta vie un imbécile,» il arrive qu'au lieu de le stimuler, on le
+paralyse. Il s'entête dans ses mauvaises dispositions, il en prend son
+parti, et arrange sa petite vie avec son défaut.
+
+Tous les caractères ne sont pas énergiques; il y en a qui sont
+apathiques et n'aiment pas la lutte: d'ailleurs, il est bien plus facile
+de s'abandonner à ses défauts que de lutter avec eux.
+
+--Que voulez-vous? J'ai toujours été paresseux et ivrogne: je tiens cela
+de mon père; on n'a jamais rien pu faire des garçons dans notre famille:
+misérable je suis, misérable je resterai... à quoi bon me donner de la
+peine; je n'y arriverai pas. Ainsi parle celui qui préfère ne pas se
+corriger.
+
+Certes, il n'est pas toujours facile de vaincre ses habitudes ou ses
+instincts, de se refaire une seconde nature; c'est d'autant plus
+difficile qu'on n'a pas été habitué dès l'enfance à considérer les
+difficultés en face. Ensuite, c'est là une excuse si facile pour ne pas
+se contraindre et pour se laisser aller!
+
+Mais c'est surtout dès l'enfance qu'il faut prévenir l'homme de cette
+faiblesse et ne pas la lui permettre. Pour bien élever un enfant, il
+faut étudier son caractère, non pour s'y conformer, mais pour savoir
+comment le redresser.
+
+Il y a des natures qui sont faites pour la lutte, et qui n'ont pas
+besoin d'être stimulées; en piquant légèrement leur amour-propre, en les
+humiliant, on les réveille, ne serait-ce que par esprit de
+contradiction. D'autres, au contraire, se découragent par les reproches,
+prennent les choses pour définitives et irrévocables, se buttent,
+s'habituent au mal, deviennent indifférents. Ceux-là ont besoin d'être
+soutenus par des éloges, d'être encouragés, secoués.
+
+--Tu n'es ni plus maladroit ni plus stupide qu'un autre, et tu peux
+réussir aussi bien; seulement la volonté te manque; Dieu t'a doué comme
+ses autres créatures, mais c'est à toi de te développer, de te ciseler;
+tu ne veux pas prendre autant de peine que ton voisin; c'est une
+mauvaise paresse dont il faut que tu te corriges, et dont tu te
+corrigeras, je le veux!»
+
+Ainsi parlait une mère à son enfant, qui se hasardait à lui tenir le
+langage d'une résignation feinte et ridicule.
+
+C'est de la lâcheté de se laisser aller à l'existence passive. Et
+combien de gens se persuadent qu'ils ne peuvent pas faire telle ou telle
+chose, simplement parce qu'ils ne se donnent pas la peine de l'essayer!
+
+Il est vrai qu'il y a des aptitudes, des vocations; mais la plupart du
+temps ces aptitudes proviennent encore plus de la direction donnée par
+l'éducation que du naturel. Que de défauts proviennent de l'éducation et
+combien d'autres sont supprimés aussi par l'éducation!
+
+Le naturel existe évidemment, mais il peut être modifié, et il demande à
+être combattu, dirigé et mis à profit avec opportunité.
+
+N'est-il pas prouvé qu'un fieffé voleur peut devenir un excellent
+surveillant? La plupart du temps, nous allons vers le mal faute de
+savoir nous diriger dans la voie du bien.
+
+En résumé, si notre prochain est forcé de nous accepter comme nous
+sommes et de s'arranger de notre caractère et de nos défauts, nous, nous
+devons travailler sans nous laisser à nous améliorer, et non nous
+considérer, avec un fanatisme oriental, comme une chose indépendante de
+notre propre volonté.
+
+Combien il est d'un esprit faible et étroit de renier ainsi l'étincelle
+si noble et si curieuse de la volonté que la Providence a mise en nous,
+et qui nous permet de nous diriger selon notre guise! La devise
+belliqueuse «vouloir c'est pouvoir» est parfaitement vraie dans ce qui
+concerne ce qui est réellement en notre pouvoir, ce qui nous appartient
+en propre. Ainsi, nous voulons faire mouvoir notre bras, nous le
+pouvons; nous voulons modérer notre colère, il suffît d'y penser, pour
+nous calmer.
+
+Avec une attention continue, un exercice constant, nous pouvons aussi
+bien rendre nos doigts agiles que plier notre caractère.
+
+Cela ne dépend absolument que de notre volonté, et il est absurde et
+faux de dire: «Je suis comme ça! je n'y puis rien!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+RÈGLEMENT DE LA JOURNÉE D'UN ENFANT A L'ÉPOQUE DE SON INSTRUCTION.
+
+
+Je ne saurais trop le répéter il ne faut pas songer à élever un enfant
+sans s'en occuper beaucoup, et c'est bien là le motif qui décide tant de
+mères à mettre leurs enfants en pension. Elles ne veulent ou ne peuvent
+s'en occuper. Les mères qu'un travail matériel ou intellectuel, mais
+nécessaire, retient, sont tout à fait excusables; et ce n'est pas elles
+que nous blâmerons. Mais je ne puis m'empêcher de m'étonner, et de juger
+un peu sévèrement, ces jeunes femmes instruites, possédant tous les
+talents et toutes les connaissances utiles, n'ayant rien à faire, toute
+la journée, que pianoter, broder, faire des visites et en recevoir, et
+qui se dérobent au soin d'élever leurs enfants, de les instruire, sous
+le prétexte qu'elles n'ont pas le temps ou que leurs enfants ne leur
+obéiraient pas et qu'elles n'obtiendraient aucun bon résultat. C'est un
+peu vrai, parce qu'elles ne sauraient pas ou ne voudraient pas s'y
+prendre comme il le faut.
+
+Une des principales causes réside dans l'irrégularité que les mères, les
+femmes du monde, apportent, ou apporteraient à l'instruction de leurs
+enfants; il est indispensable, pour obtenir un bon résultat, que les
+heures du travail soient absolument régulières; pour n'importe quel
+motif on ne doit permettre de dérogation à ce principe. «Oh! maman, je
+t'en prie, une toute petite fois... laisse-moi sortir à cette heure-ci;
+je ferai mon devoir quand je rentrerai, ou demain.» Il faut savoir être
+inflexible. C'est l'heure du travail, elle doit être observée; mais pour
+cela il faut aussi que la mère elle-même soit exacte. Si, par exemple,
+elle dérange l'enfant dans sa récréation pour lui donner sa leçon, sous
+prétexte qu'une occupation quelconque l'empêchera plus tard, ou si elle
+n'est pas prête à l'heure fixée et qu'elle fasse attendre son élève,
+elle n'aura jamais qu'une enfant grognon, inattentive, fatiguée. Le
+caprice gâte le caractère d'un enfant.
+
+Les enfants doivent se lever matin, et, sous aucun prétexte, on ne doit
+les faire ou les laisser veiller. Je blâme énergiquement les parents
+conduisant aux théâtres des fillettes au-dessous de quatorze ans, et
+même toutes celles qui n'ont pas fini leur éducation. Au reste, c'est
+une erreur de croire que les enfants s'amusent au spectacle; ils croient
+qu'ils s'y amuseront, parce que c'est le fruit défendu; mais une fois
+qu'ils y sont, ils s'y ennuient, ne comprenant pas les finesses de la
+pièce; ils luttent en vain contre la fatigue et finissent par s'endormir
+sur le rebord de la loge. Il n'est rien de plus triste, de plus anormal
+que de voir s'endormir, à un grand théâtre, un pauvre enfant qui
+dormirait bien mieux dans son lit, et qui en revient blasé sur un
+plaisir dont il se promettait tant de bonheur avant de l'avoir goûté.
+N'oublions pas qu'il vaut mieux désirer qu'être rassasié!
+
+Voici un règlement pour la journée d'une fillette, que j'ai vu suivre
+avec d'excellents résultats, et dont la plupart des articles sont
+indispensables à une bonne éducation:
+
+Lever à six heures du matin en été, sept heures en hiver, dans une
+chambre sans feu. L'enfant fait son lit et sa chambre ou aide à les
+faire dans la mesure de ses forces. Ablutions à l'eau froide ou, par les
+grands froids, légèrement dégourdie.--Déjeuner léger, pain rassis, lait
+chaud ou bouillon.
+
+--L'enfant doit se mettre à l'étude à huit heures du matin en été et à
+huit heures et demie en hiver. Commencer par apprendre les leçons par
+cœur. Bien des personnes prétendent qu'on retient mieux en apprenant
+avant de se coucher et en dormant par-dessus; d'autres que la mémoire
+est moins fatiguée le matin. On peut essayer et même employer les deux
+moyens, mais le matin l'emporte généralement. En été, les enfants
+peuvent apprendre leurs leçons au jardin, au grand air, c'est encore
+meilleur; les études sérieuses durent jusqu'à dix heures et demie. Puis
+une heure et demie d'arts d'agrément: dessin, langues étrangères ou
+piano, en alternant un jour sur deux.--A midi, déjeuner à la fourchette
+et récréation. Le déjeuner doit se composer d'une côtelette ou beefteak
+grillé, œuf, légumes verts, puis d'un fruit pour dessert. Jamais de vin
+pur ni café. Le chocolat quotidien ou trop fréquent échauffe.--De une à
+deux heures, piano, puis devoirs écrits; au moment de goûter, à 3
+heures, une demi-heure de repos; le goûter se compose d'une tartine de
+fromage blanc ou de confiture et d'un verre d'eau.--Reprise des devoirs
+jusqu'à 6 heures. Dîner, menu des parents ou à peu près. Le soir, piano,
+travail à l'aiguille; lectures, dictées.--Neuf heures sonnant, coucher
+dans une chambre sans feu, aussi froid qu'il fasse; l'enfant sera bien
+couvert dans son lit, qui ne sera jamais chauffé. Avant de se coucher,
+il peut boire un verre d'eau sans sucre, mais avec de la réglisse ou une
+pastille à la menthe.
+
+Les heures de la promenade et des différentes études seront changées
+selon les saisons. En été, la sortie aura lieu de préférence entre 8 et
+11 heures du matin; bien des leçons peuvent se donner dehors, comme
+celle du travail à l'aiguille; en vue des leçons dehors, on prolonge la
+durée de la sortie. En hiver, la sortie aura lieu après le déjeuner de
+midi. Pour les enfants qui sont élevés en pension, la promenade est
+remplacée par la récréation, ce qui vaut beaucoup mieux. Les mères qui
+élèvent leurs enfants chez elles doivent s'efforcer d'établir cet état
+de choses; c'est-à-dire ne pas habituer leurs enfants «à la promenade
+tous les jours», mais les mener jouer et courir une heure avec de
+petites compagnes.
+
+Les jeunes femmes à Paris ne deviennent si coureuses, c'est le mot, que
+parce que leurs mères ont cru obligatoire de les faire promener des
+heures entières avec leurs gouvernantes. Elles ne peuvent plus se passer
+des promenades sempiternelles. Jouer, c'est encore s'occuper; se
+promener, arpenter dix fois les Champs-Elysées, les bras ballants, c'est
+être oisif; de plus, c'est éreintant, les promenades étant rarement
+plates. Il ne faut pas qu'une enfant regarde la promenade comme
+indispensable à sa santé, autrement elle se croira perdue dès qu'elle ne
+pourra pas sortir.
+
+Je connais une jeune femme qui a été tellement habituée à sortir tous
+les jours quelque temps qu'il fasse, pendant qu'elle était enfant,
+qu'une fois jeune fille elle a cru cette promenade indispensable à sa
+santé; le médecin avait répété tant de fois devant elle qu'il fallait
+qu'elle fît un exercice quotidien au grand air, qu'elle s'est persuadée
+qu'elle était très malade quand elle ne le faisait pas et que sa vie
+était en péril. Elle fourbissait, s'il est possible de s'exprimer ainsi,
+toutes les institutrices, gouvernantes, femmes de chambre qu'on mettait
+pour l'accompagner, car sa mère avait dû renoncer à cette tâche.
+Maintenant qu'elle est mariée, précisément avec un homme peu marcheur,
+du matin au soir elle est dehors, par tous les temps, seule, sous le
+prétexte de faire de l'exercice. Mais, chose étrange, ces jeunes femmes
+si sorteuses, si marcheuses, ne le sont plus, ou du moins ne sont pas
+disposées à l'être lorsqu'il s'agit de promener leurs enfants! Elles
+courent de côté et d'autre, à tous les points de la ville, toute la
+journée, pendant qu'à une étrangère sont confiés ces précieux trésors!
+
+Mais revenons à notre règlement. Il ne faut pas trop morceler les heures
+de travail, sous prétexte de repos; autrement l'enfant a à peine le
+temps de se mettre au travail qu'il se trouve dérangé. Les heures les
+plus mauvaises, car on est accablé par la chaleur et la fatigue, sont de
+quatre à six heures; aussi doit-on réserver un travail peu fatigant pour
+ces heures, la musique par exemple. Le dessin, demandant un grand jour,
+doit se faire plus tôt. Il suffit de travailler les arts d'agrément tous
+les deux ou trois jours; le piano seul demande à être pratiqué tous les
+jours. Trois heures d'étude bien employées suffisent pour faire une
+virtuose, et une heure à la fois seulement, si l'on veut. Une heure de
+gammes, une heure d'étude, une heure de morceaux d'agrément. De chacune
+de ces deux dernières heures, une demi-heure sera consacrée à
+déchiffrer.
+
+Le piano est très hygiénique avant et après le repas; il repose
+l'intelligence, dont une occupation trop active fatiguerait la
+digestion. Bien des jeunes filles font des gammes en lisant. C'est trop
+machinal, et aucune des deux choses ne profite. D'autres se font coiffer
+pendant qu'elles font des gammes. Comme une jeune fille doit se coiffer
+elle-même selon notre manière d'élever les enfants, ceci n'est donc pas
+admissible.
+
+La gymnastique et la danse se placent dans les heures de récréation.
+
+Les enfants que l'on mène au cours n'ont pas besoin de sortie spéciale,
+mais il leur faut néanmoins une récréation avec des camarades.
+
+Les langues étrangères peuvent en partie s'apprendre en même temps que
+le travail à l'aiguille ou les ouvrages de main. Les enfants ont tant de
+choses à apprendre qu'il faut utiliser les moindres minutes. Les
+Anglaises et les Allemandes sont très adroites en matière de petits
+ouvrages; une gouvernante chargée d'apprendre ces langues pourra donc,
+en même temps, démontrer les travaux et aussi promener les enfants. A
+Paris, on a, pour les fillettes élevées dans leurs familles, presque
+universellement adopté les cours. Une gouvernante étrangère, connaissant
+assez le français pour servir de répétiteur, est parfaite, si la mère ne
+veut pas se consacrer entièrement à l'éducation de ses filles.
+
+Car il n'y a pas de milieu: ou il faut s'en occuper presque
+exclusivement et renoncer au monde, à ses plaisirs, ou ne pas s'en
+mêler.
+
+Comme il est impossible d'apprendre tout à la fois et que les heures du
+jour n'y suffiraient pas, il faut savoir faire un choix dans les études
+qui doivent marcher de front, ensuite le travail doit augmenter
+progressivement. A cinq ans, une enfant de force ordinaire peut
+commencer en même temps la lecture, l'écriture et la musique: la mémoire
+s'exercera sur de petites fables. Aussitôt qu'elle saura écrire, on
+commencera les petits devoirs, la grammaire, l'histoire, la géographie,
+un peu de calcul, un peu de travail à l'aiguille et une langue
+étrangère. Une fois entré en pleine période de l'instruction,
+c'est-à-dire de huit à quatorze ans, on appuiera surtout sur la langue
+française, l'histoire; la préparation à la première communion prend
+beaucoup de temps, s'il est permis d'appeler temps perdu les leçons
+qu'on reçoit au catéchisme; les analyses sont d'excellents devoirs de
+style.
+
+Les arts d'agrément doivent être de préférence laissés de côté pendant
+cette période. Les quelques heures consacrées au dessin, par exemple,
+risqueraient fort d'être perdues. On peut à tout âge apprendre à
+dessiner ou à parler l'anglais; il serait ridicule de ne pas connaître
+la grammaire à quinze ans, et le mécanisme du piano s'obtiendrait
+difficilement à cet âge. Lorsque la fillette est devenue jeune fille,
+qu'elle a franchi les principales difficultés de l'instruction, que son
+intelligence développée, son jugement formé, lui permettent de saisir
+plus promptement, de travailler plus sérieusement, alors de pianiste
+elle devient musicienne, ses doigts ont conquis l'agilité nécessaire au
+mécanisme, son goût va se former. Elle apprend la peinture, elle se
+perfectionne dans les langues étrangères et dans les branches de
+l'instruction si intéressantes qu'elle a effleurées surtout pendant les
+vacances, la botanique, l'histoire naturelle, les littératures
+étrangères, etc.
+
+Je termine ce long chapitre, dont le sujet est cependant bien loin
+d'être épuisé et sur lequel j'aurai occasion de revenir, en appuyant
+surtout sur la nécessité d'apprendre à la jeune fille à rester chez
+elle, à s'occuper chez elle, à savoir se dispenser de sortir, même
+pendant plusieurs jours de suite! Pour combien de femmes ceci semblera
+une énormité! Combien j'en connais à Paris, qui me disent d'un air tout
+à fait candide:
+
+--Oh! moi, je sors très peu; il m'arrive très fréquemment de ne sortir
+que deux fois par jour!
+
+Le règlement que j'ai donné pour la journée d'une petite fille a pu
+paraître sévère, et cependant je dois reconnaître qu'il n'est que juste,
+et la plupart des parents sensés le reconnaîtront tel. On ne saurait
+trop appuyer sur un régime hygiénique très sévère.
+
+Il y a surtout quelques points précisément hygiéniques sur lesquels il
+est nécessaire de revenir, afin d'attirer de nouveau l'attention sur
+leur urgence: le lever tôt et le coucher tôt, les soins de la chambre,
+et l'éloignement du feu. Un enfant qui se remue n'a jamais froid;
+d'ailleurs, il est préférable de le couvrir chaudement, de lui mettre de
+bons bas fourrés et des corsages de laine, que de l'habituer à
+s'approcher du feu, si l'on ne veut avoir un petit être étiolé, fané et
+ridé.
+
+Aussitôt qu'une température modérée arrive, un enfant doit aller bras,
+jambes, cou et tête nus. La tête principalement doit être tenue à l'air
+autant que le soleil le permet, et le chapeau doit être aussi léger que
+possible. Un pantalon court et fermé est indispensable à toute petite
+fille, autant par hygiène que par décence. On peut le faire en flanelle
+ou en finette en hiver. Il n'est rien de plus sale et qui indique un
+enfant mal tenu que les bas mal tirés; cependant il arrive souvent qu'on
+doive entamer une vraie lutte avec ces chers petits démons pour obtenir
+ce résultat. Mais l'on doit être inflexible sur ce point. La jarretière
+doit être en élastique et mise au-dessus du genou; mais un moyen très
+employé et préférable, c'est d'attacher le bas au corsage de dessous, au
+moyen d'un long ruban. Les chaussures fortes, à semelles épaisses
+surtout, ni larges ni étroites, maintiennent le pied et empêchent qu'il
+ne se déforme. Si l'on permet des talons, ils doivent être très peu
+hauts et plats.
+
+On ne doit pas permettre à une petite fille de rester en robe de chambre
+et en pantoufles pour prendre ses leçons.
+
+La nourriture d'un enfant doit être simple et fortifiante, jamais
+excitante ni stimulante; les piments en sont exclus, ainsi que le café,
+le thé, le vin pur, les liqueurs. Les sucreries méritent aussi
+l'expulsion et les farineux s'y trouveront mélangés en petite quantité.
+De la viande rouge saignante, un peu de viande blanche et du poisson,
+des légumes aqueux et rafraîchissants, du bon bouillon, du bouillon
+froid en été, du pain, de bons fruits, jamais ou fort rarement de la
+charcuterie... On voit qu'ils ne sont pas très à plaindre et que leur
+menu est déjà assez varié.
+
+Le grand air est leur meilleur apéritif, et ils ne doivent pas en avoir
+besoin d'autres. Au reste l'éducation est pour beaucoup dans la santé
+d'un enfant, l'éducation morale aussi bien que l'éducation physique. Les
+enfants deviennent souvent irritables, nerveux, souffreteux, parce
+qu'ils sont entourés de trop de soins, qu'ils entendent trop répéter
+autour d'eux: «Il est si délicat! ça lui fera mal! Il ne faut pas le
+contrarier, il est nerveux! Il faut lui céder!
+
+L'enfant qui entend ces choses est perdu comme caractère; il ne guérira
+jamais de la maladie morale qu'on lui inculque; il se croira tout
+permis, colère, attaque de nerfs, vapeurs, il deviendra bientôt une
+véritable petite-maîtresse, un tyran. En éducation, le mal est difficile
+à réparer; on compare souvent l'enfance à une jeune plante, c'est tant
+qu'elle est jeune qu'il faut la redresser, le moindrement qu'on attende
+ce sera trop tard, il y aura à craindre de la briser, et il faudra bien
+plus de ménagement et de temps.
+
+L'habitude a une grande influence sur la santé. On s'habitue au froid, à
+la chaleur, à la fatigue, au repos. Habituez donc vos enfants de bonne
+heure à une vie dure, mais qui ne leur semblera pas telle.
+
+A propos de gymnastique, sujet toujours actuel quand il s'agit
+d'enfants, il est quelques règles hygiéniques qu'il est bon de connaître
+pour les observer. On doit se livrer à cet exercice de préférence avant
+le repas, afin de ne pas troubler la digestion et en même temps
+d'exciter l'appétit. Il faut remarquer que la large ceinture qui
+accompagne le costume à cet usage, n'est pas simplement un ornement
+dicté par la mode; elle doit serrer la taille pour maintenir les reins
+de façon à préserver de faux mouvements. La personne présidant aux
+exercices de gymnastique doit les faire ralentir et modérer vers la fin
+du temps qui leur est consacré, au lieu de s'arrêter brusquement, afin
+que l'effervescence dans laquelle les enfants se trouvent se calme peu à
+peu. Si les enfants sont en transpiration, on les fera changer de linge
+après un moment de repos, et s'être essuyés, frottés fortement même,
+avec une serviette spongieuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ESSAIS SUR L'ÉDUCATION DES GARÇONS.
+
+
+
+
+I
+
+
+Presque tout ce qu'on a écrit sur l'éducation des enfants concerne notre
+sexe; le chef-d'œuvre de Fénelon n'est-il pas encore intitulé
+_l'Éducation des filles_? C'est qu'on prétend, à juste titre, que ce
+sont elles qui sont appelées à élever les hommes; mais ne serait-il pas
+bon alors de se préoccuper, non seulement de leur en fournir les moyens,
+mais encore de leur apprendre à s'en servir?
+
+Lorsqu'il naît un petit garçon dans une famille, c'est toujours une
+grande joie; souvent même on voit les jeunes mères en concevoir plus de
+plaisir que de la naissance d'une petite fille, et reporter sur lui la
+plus grande part de leur affection. Cependant, depuis son enfance, où la
+mère est obligée de _masculiniser_ son propre caractère pour ne pas lui
+donner une éducation efféminée, jusqu'à l'époque où il s'émancipera tout
+à fait, elle aura à subir des appréhensions continuelles.
+
+Pour l'éducation physique d'un garçon, il faut qu'elle s'arme d'énergie
+et de courage; dès son bas âge, il est essentiel de l'habituer aux
+exercices du corps, et aussi aux luttes et aux périls. Il arrive presque
+toujours malheur aux enfants qu'on entoure sans cesse de précautions et
+de craintes. Il ne faut jamais les arrêter dans un acte de bravoure et
+de témérité, et plutôt leur apprendre à _se défendre qu'à éviter_; car
+une éducation mâle, en formant des membres robustes, une forte santé,
+formera aussi un caractère droit et énergique; il est rare de voir des
+hommes grands, agiles et bien portants, ne pas être francs, loyaux et
+fiers, tandis que les corps chétifs, efféminés, mal conformés,
+renferment pour la plupart des esprits tortueux, timorés, enclins à la
+bassesse et à la platitude. Une mauvaise santé produit généralement un
+caractère inquiet et indécis. L'homme doit pouvoir résister aux attaques
+de tous genres que la vie lui réserve, et c'est à son éducation qu'il
+devra les forces morales et physiques qui lui permettront de supporter
+la lutte. La mère doit donc se résigner à le voir s'exposer à certains
+périls, à se séparer de lui, à le confier à des mains qui lui paraîtront
+bien rudes.
+
+L'instruction hors le toit paternel est indispensable pour les garçons.
+Quelque fortune qu'ils aient, il faut absolument qu'ils s'habituent aux
+poussées des camarades, aux légères humiliations, aux privations qui
+leur seraient épargnées à la maison.
+
+Dans un bon collège, l'égalité règne en souveraine, aucune distinction
+n'est tolérée, excepté celle du savoir aux salles d'étude, et celle de
+la force et du bon naturel aux récréations. Les bouderies, la vanité,
+n'y sont point supportées. Les angles d'un caractère aigu s'émoussent
+forcément au contact journalier des indifférents. Les plaintes sans
+motifs, les exigences, les doléances inspirées par la paresse et l'amour
+du bien-être ne rencontrent point l'oreille indulgente de la tendre
+mère, toujours prête à s'effrayer. La nature de l'enfant se conforme à
+ce régime au physique comme au moral, et il n'en apprécie que mieux les
+douceurs de la maison paternelle lorsqu'il y revient; il n'en chérit que
+davantage ses parents, parce qu'il a été privé de leurs soins et de leur
+affection. Un jour viendra où l'enfant devenu homme éprouvera de tout
+autres sentiments, jour néfaste, où son cœur semblera pour quelque temps
+se fermer à l'amour filial pour s'ouvrir à une autre affection, qu'il
+regrettera plus tard, mais qui pour le moment semble absorber son être
+tout entier. C'est celui où des étrangères quelconques, d'autant plus
+aimées qu'elles en sont moins dignes, accapareront sa confiance, son
+argent. La pauvre mère, ayant à peine le droit alors de donner un
+conseil, sera obligée de feindre, d'ignorer, et n'osera plus demander à
+son fils: D'où viens-tu? pour ne pas le forcer au mensonge.
+
+Avec sa fille, la mère éprouve l'ineffable consolation de diriger ses
+affections, d'être la confidente du réveil de son cœur, d'assister aux
+douces émotions d'un amour pur et avouable. Et cependant les conseils
+maternels sont aussi nécessaires au fils qu'à la fille, car il est
+exposé à autant de dangers, quoiqu'ils ne soient pas du même genre.
+
+Savoir conserver de l'influence sur son fils est, sans contredit, le but
+à quoi tendent toutes les mères; peu réussissent à l'atteindre, quelques
+moyens qu'elles emploient pour y arriver, et celles qui l'atteignent
+savent rarement s'en servir pour le bonheur de leur enfant.
+
+Lorsque le petit garçon est encore tout jeune, la mère doit commencer à
+s'en faire tendrement aimer. Au père, qui doit conserver intacte son
+autorité, est réservée la sévérité quelquefois inflexible. La mère, au
+contraire, représente l'indulgence, la mansuétude; c'est elle qui
+implore le pardon, adoucit les rigueurs paternelles; c'est elle qui
+console l'écolier, qui fait parfois les pensums, qui accueille les
+confidences de l'adolescent. C'est à elle, si elle tient à bien diriger
+son fils, qu'il appartient de préparer le terrain où viendront s'ébattre
+les passions humaines.
+
+Bien des mères s'imaginent mieux conserver leur fils pour elles, ou
+contribuer davantage à son bonheur futur, en agissant comme cette
+_Nany_, dans la pièce de ce nom, représentée au Théâtre-Français;
+c'est-à-dire en faisant un égoïste, incapable d'un attachement profond;
+en brisant son cœur, en détruisant ses illusions et son enthousiasme
+pour notre sexe. Le résultat le plus prompt de cette éducation est de
+faire des parents les premières victimes; chaque fois qu'ils détruisent
+le cœur de leur enfant, ce sont eux qui sont appelés à en souffrir le
+plus.
+
+Combien de mères croient, en enseignant à leur fils le mépris des
+femmes, lui assurer la conquête de lui-même et annuler tout empire du
+sexe féminin sur lui! ces mères ne songent pas que les passions
+subsistent toujours; et que si, guidées par le cœur, elles peuvent être
+nobles et avoir un but élevé, sans cœur, elles deviennent viles, et
+descendent sur les objets les plus bas. Pourquoi voit-on si souvent des
+hommes égoïstes, d'une avance sordide, n'ayant jamais éprouvé
+d'affection pour qui que ce soit, incapables de bons sentiments, se
+ruiner et commettre les plus grandes folies pour des créatures abjectes?
+On se dit avec stupéfaction: «C'est étonnant, il n'aurait point fait
+cela pour sa mère, ou pour une honnête femme, comment peut-il aimer
+cette créature et tout sacrifier pour elle?»
+
+L'explication en est bien simple. Non, ils n'aiment pas; un faux
+amour-propre et leurs passions sont seuls en jeu. Ces hommes n'ont point
+de cœur; leurs mauvais instincts, dépourvus de guide, les gouvernent
+seuls; et les créatures qui dominent de tels hommes, ne pouvant y
+arriver que par des moyens pernicieux, ne sont que des êtres pervertis.
+
+Il est donc deux choses qu'une mère doit s'appliquer à développer en son
+fils: le cœur et l'estime de la femme. Au lieu de lui en montrer la
+perversité, en croyant l'en dégoûter, elle doit lui faire considérer les
+êtres méprisables qui déshonorent notre sexe, comme des exceptions, trop
+hideuses pour s'y arrêter longtemps, et diriger sans cesse ses regards
+sur celles qui sont chastes et vertueuses comme étant les seules dignes
+d'attention.
+
+S'il est besoin, pour les enfants des deux sexes, que les parents soient
+infaillibles, c'est encore plus indispensable, s'il est possible, pour
+la mère qui désire conserver quelque ascendant sur son fils. Il est
+essentiel qu'à ses yeux elle soit entourée d'une auréole de sainteté et
+de vertu, afin qu'il ne perde pas toute confiance dans le bien; mais il
+ne faut pas qu'elle soit trop sévère, de peur qu'il ne craigne de
+s'épancher dans son sein.
+
+--S'il a un cœur sensible, il souffrira, m'objectera-t-on.
+
+Non; souffrir de trop aimer est encore jouir; combien seraient heureux
+de sentir leurs cœurs palpiter au prix même de quelques souffrances!
+Quelle émulation pour de nobles ambitions on y puise! quel intérêt pour
+la vie!
+
+Et lorsqu'il rapportera à sa mère son pauvre cœur meurtri, ce sera le
+moment de lui faire comprendre que, parce qu'il a rencontré une femme
+méprisable, elles ne le sont point toutes; qu'avec une épouse chaste et
+pure il n'aura point de déceptions ni de désillusions, car le but
+principal d'une mère doit être d'amener son fils au mariage; non à un
+mariage de convenance, qui laisserait son cœur inoccupé, et lui
+apporterait seulement plus de fortune et de liberté pour satisfaire des
+goûts de dissipation, mais vers un mariage d'inclination, qui le
+retiendra à son foyer. Que de mères imprudentes, n'ayant en vue que leur
+ambition, éloignent leurs fils de celle qu'ils choisiraient, et les
+jettent ainsi, par l'isolement de sentiments purs où elles les forcent à
+vivre, dans le libertinage et la dépravation! Il est à remarquer, quoi
+qu'en puissent dire quelques esprits forts, que les jeunes gens mariés
+de bonne heure et suivant leur cœur, sont les plus rangés et les plus
+heureux, tandis que ceux qui ont été contrariés dans leur première
+inclination, qui d'ordinaire est toujours honorable, ou se sont jetés
+dans la débauche, ou bien ont fait des mariages d'argent et n'y ont
+trouvé ni bonheur ni gloire. Que de malheurs irréparables, que de crimes
+même, arrivent par suite d'unions mal assorties!
+
+Pour préserver son fils de la mauvaise société, une mère saura sacrifier
+ses goûts, ses habitudes les plus chères; elle rendra son intérieur
+aussi gai que possible, afin qu'il s'y plaise; elle fera bon accueil aux
+amis de son fils, attirera de jolies et vertueuses jeunes filles, des
+femmes aimables et distinguées. Les relations avec les femmes du monde
+n'ont jamais, en les mettant même au pis, des suites aussi néfastes pour
+l'avenir d'un jeune homme que celles avec la mauvaise compagnie, sans
+parler des habitudes vulgaires et triviales qu'il puise dans cette
+dernière.
+
+De même que j'ai dit au commencement qu'un homme doit apprendre plutôt à
+vaincre le danger qu'à l'éviter, il faut aussi lui enseigner plutôt à
+gagner de l'argent qu'à l'épargner. La générosité et le courage, l'amour
+et le travail marchent de pair. N'est-il pas odieux de voir des hommes
+lésiner et rapiner quelques sous sur les besoins de leurs familles ou
+sur leurs aumônes, et passer leur vie, les bras croisés, sans utiliser
+cette force et cette intelligence que Dieu leurs a données! L'occupation
+est une loi pour un jeune homme, quelque fortune qu'il ait.
+
+La tâche des mères est donc délicate et difficile à remplir, autant que
+noble et douce; s'il est vrai que ce soient elles qui élèvent les
+hommes, que devons-nous penser, en voyant notre génération actuelle de
+jeunes gens? Âpres au gain et débauchés en même temps, reniant la vertu
+de notre sexe, sans s'apercevoir qu'ils blasphèment, qu'ils oublient
+qu'ils ont une mère et des sœurs, qu'ils auront une épouse et des
+filles; efféminés, fanfarons du vice, blagueurs devant les faibles,
+plats et vils devant ceux qui crient plus fort qu'eux, ne croyant qu'au
+mal, regardant le bien comme une illusion; voilà les plaies hideuses
+qu'il appartient aux jeunes mères de guérir, en élevant leurs fils en
+véritables hommes, lesquels, à leur tour, par leur contact, régénéreront
+les femmes; car tout se suit et s'enchaîne en ce monde. Les mauvais
+hommes font les mauvaises femmes; mais les mauvaises mères font les
+mauvais hommes. Ce sont ces mères inconséquentes, ne voulant déroger en
+rien à leurs préjugés, à leurs manies, à leur égoïsme, qui nous élèvent
+ces époux sans cœur, lesquels cherchent en vain le bonheur où leur mère
+le leur a montré, uniquement dans l'amour d'eux-mêmes, et ne l'y
+trouvent pas.
+
+Quand un fils délaisse sa mère, c'est toujours de la faute de celle-ci;
+c'est souvent parce qu'elle a trop brusqué ses inclinations, et qu'il
+reconnaît plus tard l'égoïsme des doctrines dont elle l'a imbu, et qui
+ont causé son malheur. La mère a donc le plus grand intérêt à marier de
+bonne heure son fils avec une jeune fille aux habitudes simples; il lui
+sera plus facile alors de le retenir près d'elle; les petits-enfants
+arrivent bientôt, et forment l'entourage le plus charmant et le plus
+doux auquel une femme âgée puisse aspirer, en place de l'isolement où
+les plaisirs du jeune homme la laisseraient indubitablement.
+
+Pendant que le professeur cultive l'esprit du jeune garçon, que le père
+lui apprend ses devoirs envers la société et envers lui-même, c'est à la
+mère qu'est dévolue la tâche de lui former, dès son enfance, un corps
+robuste, et plus tard une âme énergique et sensible qui lui permette
+d'être heureux toute sa vie, que la fortune lui réserve ses sourires ou
+ses rebuts.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pendant que le ministre de l'instruction publique et les savants
+s'occupent de réformer l'instruction de nos fils au lycée et de modifier
+les méthodes, à nous, mères, il appartient de nous occuper de leur
+éducation, et non seulement de leur former le cœur, mais aussi les
+manières, la tenue, le caractère; c'est à nous de leur apprendre à vivre
+dans le monde, dans celui de la famille et dans celui de la société.
+
+«J'ai connu un homme, a dit Diderot, qui savait tout, excepté dire
+bonjour et saluer; il vécut pauvre et méprisé.» Cet exemple se retrouve
+tous les jours. Chaque être humain n'est pas doué au même point d'un
+esprit analysateur; le temps manque parfois aussi souvent que le moyen,
+et c'est pour cela qu'on aime à trouver dans un livre, un journal, une
+publication quelconque, le résumé, la quintessence des observations que
+l'écrivain a faites à votre place. En rencontrant des jeunes gens aux
+manières polies et réservées, à l'abord sympathique, à l'extérieur je ne
+dirai pas beau, car la perfection des traits ne fait rien à la
+distinction, mais soigné et élégant, n'importe dans quelle position ils
+se trouvent, aux habitudes nobles, aux sentiments chevaleresques, et en
+voyant d'autres, à leur côté, sauvages, gauches, butors, malpropres, je
+me suis enquise de la cause de cette différence et je l'ai toujours
+trouvée dans l'éducation maternelle qu'ils avaient reçue.
+
+Le jeune garçon élevé par une mère qui s'en occupe, lorsqu'il est
+enfant, puis pendant les sorties du collège, chaque fois qu'il revient à
+la maison, est toujours plus doux et moins brutal qu'un autre.
+
+C'est à tort qu'on s'imagine qu'une éducation par les femmes effémine un
+homme; cela n'a pas lieu, du moins lorsqu'elle est bien dirigée. C'est
+une erreur de croire qu'un jeune homme, parce qu'il jurera, cravachera
+sans pitié son cheval ou son chien, boira de l'absinthe et toute espèce
+de liqueurs fortes, ne fréquentera que les estaminets, les clubs, en
+aura plus de courage et d'énergie.
+
+Les femmes n'empêcheront jamais un garçon de devenir fort et courageux,
+car elles détestent la pusillanimité. Sans être ni une Spartiate, ni une
+mère des Gracques, je ne crois pas qu'il y ait eu, pendant la dernière
+guerre, une mère qui ait empêché son fils d'aller se joindre à ses
+frères d'armes. La mère endure mille douleurs, son cœur saigne par mille
+plaies, mais elle aime mieux donner sa propre vie que de voir le fruit
+de son sein atteint dans son honneur! Quelle est la mère, la sœur ou
+l'épouse qui voudrait que son fils, son frère, ou son mari fût un lâche?
+Qui plus que nous méprise les hommes qui ne savent pas être fermes et
+énergiques, lors même que nous profitons de leur faiblesse? Les femmes
+aiment et cherchent instinctivement dans tout homme, même dans leur
+fils, soutien et protection. Et c'est sur la mère qui agirait autrement
+que retomberait plus tard en grande partie le malheureux résultat de
+cette éducation déplorable.
+
+Mais c'est elle aussi qui a à souffrir cruellement d'une éducation
+abandonnée entièrement aux mains masculines.
+
+L'homme, qu'il soit enfant ou adolescent, qu'il ait atteint la maturité
+ou la vieillesse, a toujours besoin de la femme près de lui, pour le
+soigner et pour le civiliser. L'homme, loin de la femme, s'abrutit; il
+devient féroce, sans être plus brave pour cela. Dieu, à la prévoyance de
+qui rien n'a échappé dans la création, n'a pas placé sans motifs un être
+faible et doux près de l'être fort et rude.
+
+Une mère doit donc s'appliquer, chaque fois qu'elle a son fils auprès
+d'elle, à le civiliser, à lui faire envisager la fréquentation du sexe
+féminin sous un point de vue chevaleresque et respectueux, à
+l'accoutumer à la bonne société, de façon qu'il trouvé triviale, sotte
+et insupportable celle qui ne pourrait que causer sa perte.
+
+Ces dernières vacances, j'ai eu occasion de voir de jeunes collégiens de
+quatorze ans ne pouvant parler sans accentuer leurs phrases de jurons,
+incapables de saluer poliment, de se tenir avec décence, et d'avoir pour
+leurs mères la moindre attention délicate. On se demande avec terreur
+quels maris ces jeunes garçons feront plus tard; quelle désillusion
+éprouveront les jeunes filles qu'ils auront épousées, lorsqu'au
+lendemain de leur mariage ils se comporteront vis-à-vis d'elles avec un
+manque total d'égards et de bonne éducation? Si celles-ci sont aimantes,
+douces, réservées, bien élevées, quelle existence mèneront-elles?
+
+La mère est faible; elle rit d'abord de voir jouer au _sacripant_ son
+fils encore baby; on lui dit: laissez-le faire; ne doit-il pas devenir
+un homme? Lorsqu'il est plus âgé, elle en a déjà peur, et plus tard il
+devient son tyran et cause sa désolation.
+
+Une femme d'esprit et du monde me disait dernièrement: Je ne donnerai
+jamais mes filles à des hommes qui n'aient été élevés par une mère ou
+une sœur. Je me permettrai d'ajouter: Encore faut-il que celles-ci se
+soient donné la peine de faire leur devoir!
+
+Un jeune garçon élevé ainsi est accoutumé à avoir mille petites
+condescendances, à remplir une infinité de petits soins, à subir une
+masse de petits caprices qu'un autre ignore. Supposons, au contraire, un
+orphelin, ayant passé de bruyantes récréations avec ses camarades aux
+salles d'étude, près de professeurs raides, secs et parfois vulgaires;
+si ce pauvre enfant a vu ses vacances s'écouler dans le préau solitaire
+et silencieux du collège, échangé plus tard contre les écoles
+supérieures et les cours, où, sans guide, il a pu souvent se trouver en
+contact avec des êtres pervertis, certes celui-là qui n'a eu pour foyer
+que le restaurant, pour réunion de famille que la table d'hôte, pour le
+conseiller et l'aimer que des indifférents et des intéressés, est
+pardonnable de manquer de douceur et de distinction. Et souvent il est
+le meilleur des deux, parce qu'il sent plus que l'autre le besoin
+d'inspirer de l'affection.
+
+C'est à la mère qu'il appartient d'apprendre à son fils à saluer, à se
+présenter devant le monde, à faire sa cour aux dames; qui le lui
+apprendra, si ce n'est elle? Consentirait-elle, d'ailleurs, que d'autres
+se chargeassent de ce soin?
+
+C'est elle qui, dès son jeune âge, doit policer son langage, sa tenue,
+son caractère; c'est à elle qu'il revient de diriger ses goûts vers ce
+qui est bon et noble; de lui inspirer l'horreur de ces piliers
+d'estaminet, de ces buveurs d'absinthe, de cette hardiesse grossière
+envers le sexe féminin que la génération masculine actuelle tend à
+substituer à l'ancienne galanterie française si chevaleresque et si
+réputée! Ah! il est vrai que celles qui l'ont laissé se perdre en ont
+été les premières punies; et pour réparer ce tort, elles ont cru que ce
+qu'il y avait de mieux à faire était de mettre l'éducation des filles à
+la hauteur de celle des garçons; et afin qu'elles ne fussent plus
+choquées par la brutalité et le sans-gêne de ceux-ci, de les rendre
+elles-mêmes cavalières et vulgaires.
+
+Si nous n'opposons une digue énergique à ce torrent de laisser-aller et
+de mauvaises façons qui nous envahit, la politesse, la galanterie, le
+bel esprit, qualités éminemment françaises et que nous nous
+enorgueillissions tant de posséder, cesseront bientôt de briller parmi
+nous. Ce sont elles, cependant, qui firent du siècle de Louis XIV le
+plus grand de l'ère chrétienne, en nous amenant des mœurs douces et
+civilisées, en produisant les plus grands génies littéraires et
+artistiques, et en rendant nos armées victorieuses. Oui, même cela, et
+surtout cela, j'ose l'affirmer, car le soldat chevaleresque qui veut se
+rendre digne des éloges de sa dame, fait des prouesses de valeur; il
+craint moins la mort lorsqu'il sait qu'il sera pleuré et regretté.
+
+Je connais plusieurs jeunes femmes de la même famille; distinguées et
+remarquables sous tous les rapports, qui ont formé une ligue contre
+l'envahissement dans les salons et la famille des mœurs d'estaminet. Le
+cigare est éloigné, les expressions trop énergiques sont soigneusement
+prohibées. Elles ne supportent aucun laisser-aller en leur présence;
+elles admettent la repartie fine, spirituelle, le demi-sourire, mais
+jamais elles ne permettront devant elles une plaisanterie dont la
+crudité puisse les faire rougir, une pose qui leur fasse baisser les
+yeux; il n'est point besoin pour elles d'entrer sur ce sujet dans des
+discussions pénibles à soutenir et d'argumenter; le silence gardé à
+propos, un froncement de sourcils, un plissement de lèvres dédaigneux,
+un regard d'étonnement, sont de suffisantes protestations, le but de
+tout homme étant de plaire aux femmes présentes; elles ont su persuader
+leurs maris par la douceur, l'affection, le raisonnement, et surtout par
+le contact de leur distinction. Elles élèvent leurs fils dans ces mêmes
+principes, ceux de l'homme qui se respecte.
+
+Je n'ai jamais vu personne fuir leurs maisons à cause des obligations
+qu'elles imposent; au contraire, leurs réceptions sont suivies et
+recherchées du sexe masculin, qui les respecte, les estime et les aime
+davantage pour leur retenue et leur dignité, lesquelles ne diminuent en
+rien leur grâce et leur esprit. J'ai eu occasion de remarquer que des
+jeunes gens, après les avoir fréquentées quelque temps, étaient
+singulièrement transformés à leur avantage, tellement l'influence d'une
+maîtresse de maison est indéniable sur ce point.
+
+Il est nécessaire de vaincre autant que possible la timidité d'un jeune
+garçon, car elle se changerait plus tard en gaucherie lorsqu'il
+s'agirait d'être poli, et en effronterie pour se conduire
+malhonnêtement; il est bon, au contraire, d'accoutumer les enfants à ne
+jamais manquer d'aplomb, excepté pour mal agir.
+
+Pour les petites filles, la société des garçons est parfois à
+appréhender; pour ceux-ci, celle des filles est, au contraire, à
+désirer; si ce rapprochement risque d'éveiller chez les premières des
+idées de coquetterie dangereuse, il ne peut développer chez les autres
+que d'excellents penchants; mais il serait bien préférable qu'on arrivât
+à ce que cette fréquentation ne pût, comme en Amérique, amener de
+résultat nuisible pour aucun des deux sexes.
+
+Un des grands écueils, en province, pour les jeunes gens, c'est d'abord
+l'ennui qu'ils rencontrent dans les sociétés, la plupart soumises à la
+monotonie d'habitudes routinières et dépourvues de tout attrait
+intellectuel; puis l'espèce de cordon sanitaire que les mères forment
+autour de leurs filles, qui ajoute, parfois, à l'insipidité de ces
+dernières. Les jeunes gens ne trouvant dans le monde aucun intérêt,
+aucune bienveillance, aucun plaisir, prennent en dégoût les visites et
+les soirées, et se rejettent sur une compagnie plus équivoque, mais qui
+leur offre plus de gaieté et un meilleur accueil.
+
+Une mère devra donc faire un choix, et conduire son fils où il puisse
+trouver de l'agrément en même temps que la respectabilité. Nul doute,
+s'il est bien élevé, empressé, galant, dans le bon sens du mot, doué de
+petits talents de société, s'il a appris à se rendre utile et agréable
+auprès des femmes, nul doute, dis-je, que les familles les plus prudes
+ne soient enchantées de pouvoir admettre un élément masculin convenable
+dans le cercle de leurs filles, et le jeune homme, y trouvant alors
+distraction et attrait, s'habitue ainsi aux mœurs du foyer domestique et
+de la famille.
+
+Il faut que les mères inspirent à leur fils un grand respect de
+lui-même, qu'elles lui inculquent de bonne heure que la jalousie et
+l'envie seules font naître cette fanfaronnade du vice si pernicieuse, et
+qui fait tant de victimes; il faut que le jeune homme se sente avili à
+ses propres yeux de se montrer dans une tenue délabrée et en mauvaise
+compagnie.
+
+J'ai toujours vu que les mères les plus chéries de leurs fils, et qui en
+recevaient le plus de satisfaction, étaient celles qui avaient été les
+plus fermes pendant la jeunesse de ceux-ci et avaient su en faire des
+hommes du monde.
+
+Pour mon compte, je ne crois pas aux mauvaises natures dans les enfants,
+ou plutôt je crois que nous portons tous, en naissant, le germe des bons
+et des mauvais instincts, des bons et des mauvais sentiments; il ne
+s'agit que de développer les uns aux dépens des autres; et ce résultat
+dérive de la première éducation; les personnes qui affirment qu'un
+enfant se corrigera en grandissant sont dans la plus grande erreur. Plus
+le mauvais penchant sera développé, plus on aura de peine à le réprimer.
+
+Souvent les défauts d'un enfant sont éveillés par la nourrice, puis par
+la bonne; et si, à la place de celles-ci, c'était une mère intelligente
+et dévouée qui présidât au réveil de son intelligence, ce seraient des
+qualités qu'on verrait éclore à la place des défauts.
+
+C'est dès le plus bas âge, on ne saurait trop le répéter, que doit
+commencer l'éducation d'un enfant. Les premières impressions que cette
+nature malléable reçoit sont ineffaçables, et cela prouve derechef
+l'erreur de ceux qui disent: Cet enfant est trop jeune pour comprendre
+ceci ou cela. Il ne comprend pas, il ne raisonne pas, il ne peut juger
+ni discuter ce que vous lui dites, ce que vous exigez de lui! C'est très
+vrai, mais ce n'est qu'un motif de plus pour que _cela_ s'imprime en lui
+d'une manière indélébile. Les habitudes du collège, et plus tard de
+l'étudiant, viendront essayer de chasser les premiers principes, mais
+ils trouveront ceux-ci enracinés; ensuite la mère continuera son œuvre,
+sans relâche, à chaque vacance, à chaque retour du jeune homme auprès
+d'elle et elle restera victorieuse, comme me le prouvent nombre
+d'exemples que j'ai sous les yeux; lorsque le contraire arrive, c'est
+toujours à la négligence, à la faiblesse ou à l'incapacité maternelle
+qu'il faut l'attribuer.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il règne une singulière ostentation: l'orgueil du mal, l'amour propre du
+vice; nous aimons à étaler, à exagérer nos défauts; puis nous faisons
+une pirouette, un calembour, et nous nous admirons nous-mêmes en nous
+répétant: Quel esprit nous avons! Pauvres gens qui oublient ce qu'un
+véritable grand homme a dit: L'esprit sans le bon sens ne sert à rien.
+
+Nous croyons tout sauvé quand nous avons répondu par une saillie ou même
+tout bonnement par un mot d'argot entendu dans telle ou telle comédie.
+Que de cervelles vides se figurent s'instruire et apprendre le beau
+langage en retenant les phrases et les reparties qui se récitent au
+théâtre!
+
+Nos jeunes gens se corrompent le cœur autant qu'ils le peuvent, et s'ils
+n'y parviennent pas, ils feignent d'y être arrivés. Ils rougissent de la
+vertu; ce qui doit être une honte pour tout homme raisonnable leur
+paraît le _nec plus ultra_ du bon genre. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils
+n'inspirent que de la pitié aux gens sérieux, et qu'on a envie de leur
+répondre:
+
+--Si vous êtes réellement aussi perverti, tant pis pour vous, ayez au
+moins le tact de nous dissimuler ces plaies de votre nature vicieuse;
+mais si vous vous plaisez à vous faire croire plus mauvais que vous ne
+l'êtes, vous êtes un fameux idiot.
+
+Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ne s'attirent l'admiration que de plus
+sots qu'eux et ne sont applaudis que par les jaloux et les envieux,
+enchantés de leur voir perdre le prestige qu'ils conserveraient
+au-dessus d'eux.
+
+Il fait pitié, et c'est grand dommage de voir, au milieu de ces ombres
+d'adolescents sans cervelles, sans cœur, sans âme, sans physique même,
+de voir, dis-je, s'égarer parmi cette plèbe une belle et forte
+organisation qui se laisse envahir et ronger par cette vermine! C'est
+précisément aux plus magnifiques natures, aux cœurs d'élite, que le
+démon du mal s'acharne, les considérant comme une proie, sans nul doute,
+plus digne de ses efforts, et il lance après elles une armée de lutins
+qui en deviennent d'autant plus facilement vainqueurs, qu'elles n'ont
+pas les ruses et les fourberies qui pourraient les garantir contre les
+attaques de leurs ennemis. Ils ne combattent pas à armes égales. Ils
+pourraient dominer; tout leur est donné par le ciel pour avoir un avenir
+illustre: fortune, jeunesse, physique, intelligence, savoir, position,
+tout, et ils perdent, ils jettent au vent toutes ces richesses, pour
+tomber dans les lacets tendus par quelques marsouins!
+
+Nous venons de traverser une époque où le bon ton, grâce à certaines
+pièces en vogue, a été mis à la porte de la société française, même la
+plus aristocratique, et il serait facile de citer telle duchesse, dont
+les ancêtres furent au nombre des croisés et dont la noblesse remonte à
+un trône, qui, la voix haute et la _canne_ à la main, faisait des,
+_fromages_ en plein Champs-Elysées. C'était à qui aurait le plus mauvais
+genre. Il est triste de l'avouer, le sexe féminin s'est laissé entraîner
+dans ce précipice avec une promptitude tenant du vertige. Qui avait été
+cause de cet entraînement? Évidemment des jeunes gens mal éduqués, aux
+sentiments bas, à l'intelligence bornée. Cette mode, car c'en était une,
+a eu son temps; espérons qu'elle est tombée, remplacée; répétons-le bien
+haut, afin que tous ses enthousiastes le sachent bien. Avec les chignons
+bouclés, les gardénias à la boutonnière, les vestons courts, la mode de
+l'air impertinent a cessé d'exister; ceux chez qui elle a laissé
+subsister quelques lueurs d'esprit se hâtent de l'abandonner, afin de ne
+pas être en retard, et d'ici peu ils nargueront qui la suivront encore.
+Le bon ton, les manières distinguées, le respect de ce qui est vénérable
+et sacré va donc revenir. L'influence du bon reprendra le dessus. Nous
+ne nous laisserons plus mener par des êtres qui valent moins que nous.
+
+Mais de la généralité descendons aux détails et étudions quelques moyens
+pour commencer à améliorer ces manières si sacrifiées.
+
+Lorsque nos yeux, notre ouïe, sont agréablement frappés, il est très
+difficile que nous ne soyons pas favorablement impressionnés et
+influencés. Ce n'est pas un bel extérieur, un joli visage, mais surtout
+la distinction et la convenance de cet extérieur qui séduisent le plus
+dans un homme. Il est de ces mouvements, de ces gestes qui classent de
+suite un homme encore plus vite qu'une femme dans la société. Celles-ci
+s'assimilent vite toutes les positions; il n'en est pas de même du sexe
+masculin. Or, quelle est la mère qui n'aspire pas aux plus hautes
+situations sociales pour son fils? quelle est la mère qui ne désire
+qu'il en soit digne? Qu'elle ne néglige donc pas cette partie de
+l'éducation de son enfant.
+
+Il ne s'agit pas de leçons d'un jour, mais de conseils persévérants.
+S'il faut commencer, dès ses premières années, l'_éducation_ du petit
+garçon, il faut aussi la continuer, même lorsqu'il est homme. C'est là
+précisément que la tâche devient difficile; que de fois voit-on de
+jeunes garçons tout à fait charmants pendant leur adolescence, dont on
+augure mille biens pour leur avenir, et qui, une fois échappés à la
+sainte influence de la mère, perdent peu à peu toutes leurs qualités et
+ne font que des _fruits secs!_
+
+Je me bornerai à signaler d'une façon spéciale aux mères qui ont des
+fils, deux gestes, dont l'un est à propager, autant que l'autre est à
+éviter.
+
+Le premier est un certain mouvement des jambes rapprochant les talons,
+qui n'est d'ailleurs que le pas de la valse. Ce mouvement est
+excessivement élégant et gracieux. Ainsi, pour saluer, un homme ne doit
+pas plier la jambe, courber le corps; au contraire, il redresse la tête,
+rapproche les deux talons comme s'il se mettait au port d'armes et
+présente légèrement le buste en avant. Tout jeune homme ayant appris la
+danse, la gymnastique, et ayant de la grâce, de la désinvolture dans les
+mouvements, saluera de cette façon. Ce rapprochement des pieds a
+l'avantage de rehausser la stature (chacun sait qu'en éloignant les
+jambes l'une de l'autre, on perd plusieurs centimètres de hauteur). En
+résumé, ce mouvement dénote l'homme de bonne société. Ce serait une
+erreur de croire qu'il est dévolu particulièrement aux tailles élevées;
+il sied et est propre à tous, depuis le bambin de cinq ans jusqu'à
+l'homme âgé, tant qu'il a assez de force dans ses nerfs pour le faire.
+Certes, l'homme de haute taille possède toujours une facilité et une
+grâce de mouvement qui lui est absolument propre, et l'on ne saurait
+trop la mettre en œuvre pour développer le physique d'un jeune garçon.
+Mais cette distinction innée, l'homme de petite taille peut parfaitement
+l'acquérir; il ne faut jamais oublier que _tout_ dépend de la volonté,
+et que _tout_ le bien et le mal surtout est toujours en notre pouvoir.
+Il en coûte parfois de la peine et de la persévérance, mais le succès
+qui vient couronner nos efforts est un ample dédommagement. L'être le
+plus laid, le plus commun, peut, en s'étudiant, en se réformant, arriver
+à être beaucoup mieux que celui qui se fie sur les dons de la nature et
+croit qu'il ne lui reste rien à faire.
+
+Le geste à éviter,--j'ai déjà eu occasion de le signaler, mais je suis
+heureuse de trouver celle d'en parler encore,--c'est cette habitude du
+sexe masculin de mettre la main dans la poche du pantalon.
+
+On peut être un très brave garçon et avoir cette habitude, mais on ne
+saurait être un homme de bonne société; de plus, n'oublions pas que les
+gestes vulgaires dénotent nécessairement une certaine vulgarité dans
+l'esprit et dans les relations.
+
+Je connais un jeune homme tout à fait charmant, et qui tient à l'être,
+ayant l'excellente ambition de fréquenter le monde de la famille. Il
+s'applique, et l'on ne saurait que l'en louer, à avoir une bonne tenue;
+il y arrive. Chacun l'aime, le recherche et le préfère à ses camarades,
+malgré quelques défauts de caractère qui pourraient le rendre inférieur
+à eux, mais qui disparaissent derrière son abord agréable.
+Malheureusement lorsque, surtout, il est sous l'empire d'une grande
+préoccupation, qu'il discute, par exemple, il s'oublie et plonge avec
+frénésie la main dans la poche de son pantalon. Un jour qu'il déployait,
+au milieu d'un salon, ses petits talents oratoires et qu'il se livrait
+avec succès à une improvisation réussie, il se laissa aller, sans s'en
+douter, à ce mouvement peu gracieux. Peu s'en fallut qu'il ne perdît
+aussitôt tout son prestige. Hommes et femmes s'entre-regardaient tout
+étonnés de trouver des manières si peu conformes aux règles de la bonne
+société dans un jeune homme à l'extérieur si distingué et si capable,
+car le monde est porté à blâmer chez les autres ce qu'il pratique
+lui-même. Tout à coup un petit garçon de six ans vient se camper devant
+l'orateur et le considère fixement. Le jeune homme s'arrête en riant
+devant ce petit observateur en herbe.
+
+--Qu'as-tu à me regarder, mon petit ami?
+
+--Mais, Monsieur, tu n'as donc pas de maman? lui répond l'enfant d'un
+air courroucé et sérieux.
+
+--Pourquoi cette question? repartit l'autre, un peu interloqué.
+
+--Parce que, si tu en avais une, elle te dirait que ce n'est pas beau,
+dans un salon, de mettre la main dans la poche de son pantalon.
+
+Je n'essaierai pas de dire quelle fut la honte, le courroux du pauvre
+jeune homme, si justement et si vertement tancé. Le petit garçon avait
+tort, sans doute, dans sa franchise, mais nous lui pardonnons, dans
+l'espoir qu'elle aura servi à corriger notre jeune héros.
+
+
+
+
+IV
+
+
+S'il n'est pas bon, s'il n'est pas possible même, dans l'éducation des
+enfants, de suivre un système relativement à leurs caractères, puisqu'il
+faut nécessairement modifier les moyens à employer selon ces caractères
+mêmes, il n'en est pas de même de la direction à donner à l'éducation
+concernant leur avenir et leur position sociale. Le choix d'une
+carrière, pour un garçon, est une affaire sérieuse; pour une fille, on
+voudrait bien qu'elle n'eût que celle de mère de famille, qui est sans
+contredit celle qui lui revient de droit.
+
+Il est excessivement difficile, et presque impossible, de prévoir, dès
+son jeune âge, quelle carrière l'enfant embrassera; on fait des projets,
+on a une préférence, et la plupart du temps, lorsque l'âge est arrivé,
+les circonstances sont changées, la roue de la fortune a tourné; toutes
+les précautions, les préparations, les plans se trouvent déjoués et sont
+devenus inutiles.
+
+Ensuite, tel enfant qui semble turbulent, impétueux, et qu'on destinera,
+sur cet échantillon de son caractère, à l'état militaire, peut se
+modifier, sa santé devenir faible et ne plus le rendre apte au métier
+des armes. Tel autre qu'on voudra consacrer aux sciences ne sera doué
+que d'une intelligence médiocre, et toute étude trop soutenue menacera
+d'altérer sa santé.
+
+Il est certain, cependant, qu'on peut disposer un enfant à la carrière
+que l'on désire en s'y prenant de bonne heure. On développera en lui
+certaines facultés, on restreindra les autres.
+
+Pour arriver à ce but, il est indispensable, ainsi que dans toute
+éducation, de s'occuper d'élever ses enfants; il ne suffit pas de les
+faire instruire. Les malheureuses théories sur la liberté individuelle
+qu'on met tant en avant, portent beaucoup maintenant à respecter la
+soi-disant liberté de l'enfant! Pauvre petit être! mais si on lui
+laissait ainsi sa liberté physique et matérielle, il se tuerait bientôt,
+n'est-il pas vrai? puisqu'il serait sans expérience pour se prémunir du
+danger. De même il se tue au moral, si on le laisse libre. Il ne suffit
+pas de le guider, il faut vouloir pour lui.
+
+Si on laisse germer les défauts, comment l'en accuser?
+
+Il est vrai qu'il faut les étouffer, ces défauts, d'une certaine façon;
+c'est là que gît la science de l'éducation. La répression demande à être
+faite de telle ou telle manière, suivant la nature de l'enfant, et
+suivant la nature du défaut à réprimer.
+
+Comment se fait-il que les pères avares ont presque toujours des fils
+prodigues? Parce qu'ils ne procèdent pas par le raisonnement, par la
+persuasion. Ils laissent grandir l'enfant sans lui inculquer les lois de
+l'économie; ils se bornent à le sevrer de toute jouissance, sans lui
+donner aucune compensation.
+
+Ensuite, le prestige de l'autorité tombe, lorsque celui qui l'exerce ne
+sait pas se faire estimer et respecter en tous points. Pour conserver du
+pouvoir sur un enfant, il faut rester pour lui sur les hauteurs de la
+perfection. Il ne faut pas qu'un fils puisse accuser son père
+d'injustice, d'avidité dans le gain, d'égoïsme, etc. C'est pourquoi le
+père économe et rangé aura un fils économe à son tour, et le père avare
+aura un fils prodigue.
+
+Dans une famille de mes connaissances, il se trouvait un jeune homme de
+vingt ans que son père obligeait de s'habiller avec la plus stricte
+simplicité, ou, pour mieux dire, presque avec pauvreté, quoiqu'il eût
+une fort belle fortune. Le pauvre enfant, d'un caractère un peu
+orgueilleux, préférait souvent ne pas aller dans un endroit public que
+s'y montrer ainsi vêtu; et lorsque son père le forçait à aller dans le
+monde, comme il ne s'y rendait qu'à contre-cœur, il y était gauche,
+timoré, morose. Rien ne donne de l'aisance et de l'aplomb comme de se
+sentir au niveau des gens qui vous entourent.
+
+On peut juger facilement de toutes les dissensions qui devaient exister
+entre le père et le fils, lesquelles, depuis l'adolescence de celui-ci,
+ne faisaient que s'aggraver; le père redoublant de sévérité, le fils
+finissant par se réjouir de la perspective de liberté que lui montrait
+pour un temps peu éloigné l'âge avancé de l'auteur de ses jours.
+
+Ce triste événement arriva plus tôt qu'on ne s'y attendait; mis en
+possession de la part d'héritage qui lui revenait, il n'eut rien de plus
+pressé que d'avoir des habits venant du tailleur en renom et de mener
+cette vie dispendieuse dont il avait été tenu si éloigné. De regrets, il
+ne pouvait en avoir. Il ne connaissait pas la valeur de l'argent,
+précisément parce qu'en ne lui en laissant jamais, il n'avait pas pu
+apprendre à la connaître. Son père avait toujours paru regarder cent
+francs une si grosse somme qu'il crut qu'un billet de mille francs
+devait être éternel; bientôt les dettes et la ruine s'amoncelèrent
+autour de lui.
+
+Il est évident que c'est la valeur de l'argent qu'il faut apprendre à un
+enfant, et non l'économie, pas plus que la prodigalité. Car celui qui
+n'a pas conscience de cette valeur versera aussi bien sa bourse pour une
+superfluité, qu'il la fermera devant un besoin réel.
+
+Mais je m'aperçois que je me suis un peu éloignée du sujet primitif de
+ma causerie.
+
+Parfois, une décision prise trop tôt au sujet de la carrière d'un enfant
+peut étouffer une vocation véritable, un talent réel; il est difficile
+de reconnaître les véritables vocations, et il arrive souvent qu'on
+sacrifie un avenir sérieux à une chimère purement fantaisiste.
+
+Un enfant saisit-il par hasard quelques notes d'une chansonnette,
+montre-t-il quelque sensibilité à la musique: aussitôt on déclare qu'il
+a des millions dans le gosier. Déclame-t-il gentiment une petite fable,
+nul doute qu'il ne puisse devenir un Talma, et s'il barbouille quelques
+bonshommes, il est clair qu'il possédera le talent de Rubens. Il
+s'ensuit souvent des discussions entre les membres de la famille,
+discussions qui toujours, plus ou moins comprises du petit héros,
+produisent sur lui l'effet le plus pernicieux. Ne cède-t-on pas, il se
+croit incompris, ne se met qu'avec dégoût au travail qu'on lui impose,
+et ne produit généralement qu'un _fruit sec_. Donne-t-on, au contraire,
+libre cours à cette prétendue vocation, le premier enthousiasme
+s'évanouit bientôt et il ne reste rien. On s'aperçoit trop tard de
+l'erreur dans laquelle on est tombé.
+
+Le premier point à considérer pour décider de la direction à donner à
+l'éducation d'un enfant, est qu'elle puisse lui servir en mettant au pis
+les circonstances de sa vie. L'élever dans l'espoir qu'il jouira de la
+fortune, lors même qu'on en possède au moment où l'on prend cette
+décision, est un leurre; l'élever dans la conviction qu'il saura s'en
+faire une, conduira au même résultat.
+
+Si l'on est dans une position médiocre ou inférieure, on doit éviter,
+n'importe à quel sexe il appartienne, de lui donner une éducation
+tendant à l'exciter à sortir de sa sphère, ce qui n'arriverait qu'à en
+faire un déclassé. C'est un but pratique et non chimérique qu'il faut
+poursuivre avant tout; les circonstances suppléeront au reste.
+
+L'ambition de chacun dans sa sphère: voilà ce qu'il faut inspirer, sans
+chercher à ouvrir des horizons plus larges avant que le caractère ait
+assez de poids pour savoir en faire une juste appréciation. Ceci est
+plus spécial à l'instruction qu'à l'éducation.
+
+Bien des pères veulent élever leurs fils au-dessus de leur niveau à eux;
+ils croient les rendre plus heureux en leur donnant les moyens de
+pénétrer dans un monde qui n'a pas été le leur. Ils n'arrivent qu'à se
+faire mépriser de leurs enfants, et à les exposer aux railleries de ceux
+qui se croient leurs supérieurs.
+
+Le mérite personnel seul, avéré et positif, peut remplacer la naissance;
+une instruction incomplète mais prétentieuse qui ne sert qu'à vous faire
+duper, ne suffit pas, même accompagnée de la fortune.
+
+Il est des natures exceptionnelles,--on en voit des exemples assez
+fréquents en Angleterre,--qui savent, tout en restant dans leur sphère,
+s'élever par leurs aptitudes et leurs sentiments. Le type du gentilhomme
+campagnard, cultivant ses terres, aimant et goûtant les beaux-arts,
+s'instruisant tous les jours par les lectures sérieuses, à la piste de
+nouvelle découvertes pour perfectionner les instruments servant à
+l'agriculture, mais ne cherchant pas à aller briller à la ville ni à
+faire partie de la Chambre des lords, est digne d'être cité. Le
+négociant, qui dépense généreusement sa fortune à se former une galerie
+des chefs-d'œuvre de nos peintres contemporains, qui fonde des prix et
+des pensions de retraite pour les artistes, qui possède des collections
+à faire pâlir d'envie des bibliophiles, mais qui passe une partie de sa
+journée derrière le guichet de sa caisse, sans jamais songer à toucher
+lui-même le crayon ou l'archet, et sans avoir la moindre prétention à
+envoyer sa prose pour prendre place dans les colonnes d'un journal
+politique, voilà un bel exemple à suivre.
+
+Donnons donc à nos enfants une profession quelconque, serait-ce celle de
+sabotier, mais que ce soit une profession pratique, un métier dont ils
+puissent se servir en toute occasion; un jour ou l'autre, ils nous en
+sauront gré.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+SUR LE CHOIX DES MOYENS D'INSTRUCTION.
+
+
+Dès qu'un jeune ménage voit poindre l'espoir d'avoir à élever une petite
+famille, la question des moyens d'éducation ou plutôt d'instruction à
+employer est débattue et mise à l'étude. La mère penche pour garder ses
+enfants auprès d'elle, le père craint la faiblesse du cœur maternel et
+veut les éloigner. La plupart du temps ces beaux projets et ces grandes
+décisions sont changées lorsque arrive le moment de commencer à
+instruire l'enfant. Chacun prône son dieu; les uns affirment, non sans
+raison, que l'instruction en commun est nécessaire au développement du
+caractère; d'autres vantent l'avantage de l'éducation en famille, et ils
+n'ont pas tort; une _bonne_ éducation eh commun est excellente, mais
+comme il est très difficile de l'avoir bonne, celle de la famille est
+alors de beaucoup supérieure. Je pense qu'on doit essayer de réunir les
+deux, et cela n'offre pas autant de difficultés qu'il le paraît au
+premier abord. Le garçon sera gardé à la maison jusqu'à l'âge de dix
+ans, mais envoyé comme demi-interne au collège; de cette façon il
+bénéficiera des deux avantages. Plus tard, il est indispensable, pour
+qu'il apprenne à être homme, de le mettre absolument hors de la maison
+paternelle, sans l'en éloigner totalement cependant, quoique cela puisse
+paraître un contresens, tellement la nuance est délicate.
+
+La petite fille a moins besoin de s'habituer à se passer des siens, mais
+il est bon aussi qu'elle soit initiée à la vie commune; on lui fera
+suivre les cours, ou bien on la placera, de neuf à douze ans, dans une
+bonne maison d'éducation. Après cet âge, elle ne doit plus quitter sa
+mère, et les cours qu'on pourra lui faire suivre suffiront parfaitement.
+
+On peut aussi procurer à son enfant les avantages de l'éducation en
+commun en réunissant chez soi quelques enfants de ses amis. Je connais
+une famille très estimable et jouissant d'une jolie aisance, où se
+trouvent une fille de dix-huit ans et un petit garçon de dix ans. Les
+parents ont pris chez eux le fils d'un de leurs amis, qui est du même
+âge que le leur, et on leur amène chaque jour un autre enfant du
+voisinage. Ils reçoivent tous les trois les mêmes leçons, travaillent et
+prennent leurs récréations ensemble. En outre, la jeune fille est
+chargée des fonctions de répétiteur et de surveillante, ce qui lui
+permet de compléter ses études et l'oblige à occuper son temps d'une
+manière utile. Elle prend, en assistant aux leçons, quelques notions de
+langues mortes et des sciences positives; cette éducation par la sœur
+aînée présente, ainsi que je viens de le dire, plusieurs avantages, dont
+les principaux sont l'initiation de la jeune fille aux devoirs de mère
+de famille et un but sérieux à ses travaux de chaque jour.
+
+Il est évident qu'il est fastidieux de travailler sans but; c'est un peu
+là le malheur des jeunes filles en général et ce qui les entraîne vers
+les futilités et le monde. On étudie lorsqu'on est enfant afin de ne pas
+être ignorant plus tard. Les jeunes gens poursuivent une carrière dans
+leurs études. Mais la jeune fille de dix-huit à vingt ans, dont
+l'instruction est tout à fait suffisante pour une femme, à qui même il
+est interdit d'en acquérir davantage, de franchir des échelons plus
+élevés sans prendre rang parmi les bas-bleus et la femme savante, quel
+but, quel encouragement a-t-elle? Elle étudie son piano pour briller en
+société; elle peint si elle veut devenir une artiste; autrement, tout ce
+qu'elle fait n'est guère qu'en vue de passer son temps, en attendant...
+quoi? qu'elle se marie ou que sa vie s'écoule peu à peu. On se fatigue
+vite de travailler et même de vivre en vue d'un espoir chimérique;
+combien plus grand est l'encouragement, lorsque le but est là tout près,
+et qu'on voit le résultat chaque jour!
+
+Mais la décision sur la façon d'instruire un enfant étant prise, on
+n'est pas encore délivré de tout embarras; il faut choisir des
+professeurs ou une maison d'éducation. Dans le premier cas, une mère,
+ayant surtout plusieurs enfants, ne peut, quel que soit son dévouement
+et sa bonne volonté, les instruire elle-même. La direction d'une maison
+dans tous ses détails, la surveillance de sa famille, de ses domestiques
+et forcément ses devoirs d'épouse, ne peuvent laisser à une femme le
+temps de s'occuper sérieusement de l'instruction de ses enfants.
+
+Je suis loin d'approuver celle qui les abandonne du matin au soir à une
+institutrice, ou à un précepteur; les récréations, les promenades, les
+soirées, appartiennent à la famille, mais les leçons ont plutôt à gagner
+à être données par des étrangers; premièrement, aussi capables que
+soient les parents, ne s'étant pas consacrés à l'instruction, ils ne
+peuvent connaître les secrets du métier de professeur; devant les
+enfants, il ne faut jamais faillir, hésiter, ni se tromper. Ensuite, le
+professorat exige une certaine habitude. Il faut d'abord une grande
+patience, une précision, une certaine expérience de l'enfance et des
+méthodes. C'est pour ainsi dire une vocation demandant des aptitudes
+spéciales. Les utopistes, en voulant que la mère instruise ses filles,
+sont donc dans l'erreur. Sauf de rares cas, le résultat ne sera jamais
+aussi complet que lorsque la mère s'occupe beaucoup de l'instruction et
+surtout de l'éducation, mais se fait aider par d'habiles professeurs.
+
+On comprend facilement, d'ailleurs, ainsi que le dit vulgairement le
+proverbe, qu'il y a plus dans deux têtes que dans une; quelle que soit
+l'initiative que le cœur maternel puisse avoir pour former le caractère
+de ses enfants et pour les élever, il peut ne pas trouver les arides
+combinaisons nécessaires à l'instruction. Ces deux genres sont très
+distincts. Ensuite il y a le prestige de l'autorité, de l'intimidation,
+de la sévérité. La mère sera là comme répétiteur; elle atténuera les
+fautes, elle encouragera dans les moments de faiblesse; elle achèvera,
+parfois, le _devoir_ au risque d'encourir la colère du professeur, et
+c'est pourquoi la mère et l'instituteur ne peuvent être une seule et
+même personne.
+
+Par suite de ces considérations, il est préférable de choisir une
+personne s'étant déjà occupée d'éducation et ayant fait à ce sujet des
+études entières et complètes. Une novice en cette matière, aussi
+instruite et capable qu'elle soit, ne vaudra jamais ceux ayant de
+l'expérience. J'ai eu occasion de vérifier _de visu_ cette assertion.
+
+On me donna, étant jeune fille, un professeur de littérature et un
+professeur de musique; le premier, homme très savant et très érudit,
+avait rempli de hauts emplois nécessitant beaucoup de savoir, mais
+n'avait jamais exercé le professorat; le second était excellent
+compositeur, grand artiste, mais dans le même cas que le premier, eu
+égard à ses nouvelles fonctions. Je perdais totalement mon temps avec
+eux, et on dut les changer. J'ai connu une illustre maîtresse de piano,
+donnant d'excellentes leçons, faisant d'habiles élèves, mais incapable
+d'exécuter un morceau par elle-même. Elle était supérieure dans sa façon
+d'enseigner. Pour être professeur, il ne suffit pas de savoir, il faut
+encore savoir enseigner, et en outre savoir suivre le caractère de
+l'élève.
+
+Il n'y a là ni manuel, ni traité qui puissent donner des règles, et
+dire: aujourd'hui telle leçon, demain telle autre. Il faut, avant tout,
+se conformer aux aptitudes des enfants, les aider, les encourager;
+parfois, forcer le côté faible. Ce qu'aucun livre n'apprendra non plus,
+c'est la patience, c'est la façon d'expliquer pour se faire comprendre
+des jeunes imaginations, c'est la manière de s'occuper de son élève, de
+prendre de l'autorité sur son esprit. Certains professeurs obtiennent
+souvent des mêmes enfants ce que d'autres n'ont jamais pu obtenir. Cela
+vient de la manière d'enseigner.
+
+L'âge préféré pour une institutrice ou un précepteur est de vingt-six à
+trente-cinq ans. Plus jeunes, ils n'ont pu acquérir assez d'expérience;
+plus âgés, ils sont souvent aigris sur leur position, malades, fatigués,
+maniaques, etc. Il ne faut pas exiger qu'ils sachent tout, de crainte
+qu'ils ne sachent rien à fond. Or, il ne faut pas oublier que, pour
+enseigner, il est nécessaire de savoir dix fois plus que ce qu'on doit
+démontrer. Il est impossible qu'une jeune fille ayant passé ses trois
+examens à la Sorbonne ait pu trouver le temps d'étudier quatre ou cinq
+heures par jour, au moins, le piano, pour devenir une musicienne de
+première force, puis de consacrer des journées entières à la peinture,
+et en outre d'avoir pu s'exercer suffisamment dans les langues
+étrangères, avoir même fait les voyages nécessaires pour les connaître
+véritablement. C'est demander l'impossible. Une institutrice universelle
+peut _commencer_ un enfant, mais bientôt des leçons spéciales sur chaque
+branche seront beaucoup plus fructueuses. L'institutrice restera comme
+répétitrice, si ce n'est pas la mère qui joue ce rôle.
+
+Elle doit être choisie assez distinguée dans son extérieur, afin que son
+élève puisse la respecter et ne pas prendre de mauvais exemples; mais
+ses principes et ses mœurs doivent surtout être de la plus grande
+rigidité. La moindre coquetterie de sa part serait funeste à l'élève; un
+caractère léger, peu sérieux, n'est pas compatible non plus avec ces
+fonctions.
+
+Ce n'est donc pas chose facile que le choix d'un professeur à admettre
+dans l'intimité de la famille. Lorsqu'on habite la ville, le mieux est
+qu'il soit _externe_, c'est-à-dire, arrive le matin et parte à l'heure
+du dîner. Et si la mère pouvait prendre sur ses autres occupations de se
+consacrer à son enfant depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures
+du soir, il serait encore mieux de se contenter des cours et des leçons
+spéciales. C'est aussi le cas des familles auxquelles leurs ressources
+ne permettent point de trop fortes dépenses.
+
+Quant au choix d'une maison d'éducation, le choix est encore plus
+difficile. On veut l'air des champs pour les petits êtres qu'on se
+propose d'y enfermer, et on veut en même temps la proximité de la ville,
+pour que l'enfant puisse jouir des leçons spéciales qui, là aussi, sont
+indispensables. On cherche les soins maternels, l'instruction solide et
+l'éducation du monde, tout à la fois.
+
+Il y a à Paris des maisons laïques et religieuses réunissant toutes ces
+diverses qualités.
+
+Les bonnes maisons d'éducation acceptent difficilement des élèves
+sortant d'une autre maison.
+
+Il est excessivement important d'ailleurs de ne point changer, autant
+que possible, les professeurs; c'est toujours très nuisible aux progrès
+de l'enfant aussi bien qu'à son caractère.
+
+Recommandons aussi à nos lectrices, quoiqu'il puisse y avoir de
+nombreuses exceptions, de se méfier des petites pensions, aux élèves peu
+nombreux, dites de famille. Généralement l'économie s'y métamorphose en
+mesquineries.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+DE L'INSTRUCTION.
+
+
+
+
+I
+
+
+Il y a quelques années, il s'est produit un fait très singulier et qui,
+probablement, a passé inaperçu pour bien du monde; il avait été donné
+pour sujet au concours d'un prix de l'Académie, _l'Instruction des
+femmes en général_. Chose étrange, personne ne s'est présenté, ou plutôt
+n'a envoyé de travail, et l'Académie a été obligée de changer le sujet
+du concours afin de pouvoir décerner le prix.
+
+Il semble, cependant, qu'il y ait beaucoup à dire aussi bien que
+beaucoup à faire sur ce sujet. C'est une étude encore neuve, car il ne
+faut pas remonter bien loin les siècles passés, pour trouver les femmes
+reléguées dans l'ignorance. Je ne parle ici qu'en général, car de tout
+temps il y en eut exceptionnellement de très instruites. Depuis les
+_hétaïres_ de la Grèce, qui apprenaient les langues étrangères, la
+musique, les beaux-arts, et tout ce qui est susceptible de rendre leur
+conversation attrayante et intéressante pour les hommes, dont elles
+étaient surnommées les _amies_ [En grec _hétaïre_ signifie amie de
+l'homme.], et en passant par Marguerite de Valois, qui jouait de
+l'épinette, faisait à onze ans de petits discours en latin, et écrivait
+des lettres si charmantes à son royal frère, alors que les plus grands
+seigneurs se piquaient de ne pas savoir signer leurs noms, nous arrivons
+vite aux salons de Mlle Scudéry et de l'hôtel Lafayette. Mais ce ne sont
+là que des exceptions, je le répète, réservées à des femmes d'une
+certaine société et dans certaines positions.
+
+Les Athéniens tenaient leurs femmes et leurs filles soigneusement
+enfermées dans le gynécée, où l'instruction ne pouvait leur arriver;
+dans le tiers-état du moyen-âge, et dans la bourgeoisie du XVIIIe
+siècle, on s'occupait peu d'initier les femmes aux sciences et aux
+beaux-arts, dont l'ère ne faisait que commencer à ouvrir réellement ses
+portes.
+
+Maintenant, tout le monde a un droit égal de s'abreuver aux sources de
+l'instruction; la femme de la cour ne jouit pas de plus de privilèges
+que la simple boutiquière, et c'est cette instruction qui est le grand
+niveleur de toutes les classes.
+
+Mais, depuis qu'on est plus instruit, en est-on meilleur? Je crains
+qu'il faille, malheureusement, répondre non. Pourquoi? C'est qu'on
+semble avoir pour objet de remplir la tête et d'isoler le cœur;
+l'intelligence absorbe l'âme, et de cet état de choses il ne faut
+attendre que des désastres.
+
+«De la culture de l'esprit des femmes, a dit Shéridan, dépend la sagesse
+des hommes; » c'est pourquoi cette instruction des femmes mérite de nous
+préoccuper à un si haut degré.
+
+L'instruction pour les deux sexes, dans quelque position qu'on soit,
+n'est jamais trop grande, mais c'est à la condition d'être bien dirigée.
+
+Il semble, et on affirme, que plus on sait, plus on s'aperçoit de la
+profondeur de son ignorance. La jeune fille qui sort de pension à
+dix-huit ans s'écrie: «Je n'ai plus rien à apprendre, je sais tout;
+n'ai-je pas remporté tous les premiers prix?» Le savant de
+soixante-quinze ans, sur le bord de la tombe, après avoir travaillé
+toute sa vie, se dit: «Que de choses j'ignore encore! une nouvelle vie
+devant moi pour apprendre suffirait à peine.»
+
+Mais, pour arriver à confesser cette grande vérité, il faut avoir pu
+acquérir cette profonde instruction qui la découvre à nos yeux, et que
+la médiocrité couvre d'un voile; tout le monde n'est pas dans la
+position matérielle aussi bien que morale d'y arriver; c'est donc à ceux
+qui _savent_ qu'il appartient de dispenser cette richesse morale à
+chacun selon sa position, son degré d'intelligence et l'existence à
+laquelle il est destiné. C'est une erreur trop répandue de croire que
+cette demi-instruction qu'on reçoit au pensionnat nivelle et aplanisse
+tous les chemins; qu'elle donne accès dans les salons de l'aristocratie,
+et remplit la bourse au besoin. Ce demi-savoir ne fait, au contraire,
+que déclasser ceux qui l'ont acquis, les placer dans une fausse position
+et les mettre hors d'état d'en acquérir une meilleure.
+
+Il est impossible que l'instruction soit la même pour tous; il est des
+portes qu'il vaut mieux ne jamais voir ouvertes, lorsqu'on ne doit pas
+les franchir; il est des horizons tellement grands que certains esprits
+ne peuvent les embrasser. L'égalité n'est pas plus possible en
+instruction qu'en fortune. Le jour où l'ouvrière jouera du piano et ira
+aux cours de la Sorbonne, elle rougira d'avoir les mains rouges et ne
+travaillera plus le soir. Or, les mains rouges et le travail du soir,
+c'est la vertu de l'ouvrière. Le jour où la femme du commerçant, croyant
+que l'instruction nivelle tout, voudra aller chanter dans le salon de la
+duchesse, ou _causer_ chez le savant de l'Académie, elle négligera les
+livres de compte de son mari et recevra mal les clients.
+
+Envisagée d'une façon générale, la femme n'a pas besoin d'une grande
+érudition; notre sexe possède une intelligence bien plus vive et plus
+perçante que celle de l'homme, elle sait s'approprier merveilleusement
+et tirer parti des moindres choses; il suffit de nous ouvrir quelques
+aperçus pour que, plus tard, au besoin, nous puissions acquérir ce qui
+pourra nous manquer; ce qu'on doit s'efforcer de nous donner, à cause
+précisément de nos aptitudes à tout saisir avec ardeur, c'est le
+contentement de notre position et la modération de nos désirs ambitieux.
+Ceux qui nous dirigent doivent mettre à profit nos dispositions pour
+nous faire approfondir une branche quelconque, qui ne soit pas seulement
+une futilité, mais qui puisse nous offrir un gagne-pain en cas de
+besoin.
+
+Ce qui donne le plus de poids à un caractère, c'est de se savoir capable
+de quelque chose, c'est de sentir qu'il peut se passer des autres.
+
+Si une instruction différente dans les détails doit être attribuée à
+chaque classe, il est cependant possible de la résumer dans son
+ensemble: la femme de tout rang, celle qui vient au monde dans une
+chaumière aussi bien que celle qui naît dans un palais, outre des
+principes inébranlables de vertu et de religion, doit apprendre, avec
+les notions plus ou moins élémentaires des sciences et des arts, à
+travailler à l'aiguille, à faire le ménage et la cuisine, et avoir une
+profession en rapport avec ses habitudes.
+
+J'ai connu un père de famille qui possédait une très belle, sinon une
+grande fortune; sa femme savait ordonner à ses domestiques, mais non
+exécuter ni commander, car pour bien commander quelque chose, il faut
+savoir le faire par soi-même, au besoin, pouvoir le démontrer et se
+faire voir à l'œuvre. Comment une pauvre paysanne saura-t-elle
+épousseter et soigner de beaux meubles, si personne ne le lui apprend? A
+la campagne surtout on est exposé à avoir des serviteurs qui ne
+connaissent pas bien le service; comment les reprendre, si l'on ne sait
+pas soi-même d'où vient le mal? Chez M. B. (la famille vivait alors à
+Paris), à un dîner de cérémonie, le _cordon-bleu_, servit un jour une
+volaille rôtie qui n'avait pas été vidée. Mme B. n'y connaissait rien;
+elle témoignait sans cesse d'une ignorance terrible, indiquant à sa
+cuisinière des moyens ridicules d'accommoder certains plats, lui
+adressant des reproches hors de propos, etc. Des incidents de ce genre
+amenaient souvent des discussions entre elle et son mari, quoique sous
+tous les rapports, ils fissent très bon ménage. Ayant, plus tard, acheté
+une magnifique propriété à une vingtaine de lieues de Paris, ils se
+trouvèrent parfois, par suite de divers incidents, sans cuisinière; et
+Mme B. était dans l'impossibilité d'y suppléer, même par conseils à sa
+femme de chambre. Ce n'était pas sa faute, mais celle de son éducation.
+
+Elle reconnaissait ses torts, seulement elle était trop âgée pour y
+remédier, car ce n'est pas lorsque les maladies et les soucis de la vie
+et de la famille sont arrivés qu'on peut changer ses habitudes et
+s'assujettir à des occupations qu'on n'a jamais pratiquées. Elle était
+parfaitement d'accord avec son mari pour élever sa fille autrement
+qu'elle ne l'avait été elle-même: le père voulut, dès que l'enfant eut
+fait sa première communion, qu'elle s'occupât de la maison, travaillant
+avec les domestiques dans la mesure de ses forces, et voyant ainsi par
+elle-même les améliorations qu'il serait bon d'introduire; on fit venir
+un cuisinier pour lui donner des leçons: «Je veux que ma fille, disait
+M. B., puisse faire une omelette à son mari, et quelques plats
+recherchés, s'il est malade, et préfère que la main blanche de sa femme
+les apprête; puis encore qu'elle sache commander ses domestiques et les
+enseigner.»
+
+Il y des pensions en Belgique et en Allemagne, je crois même qu'on le
+fait dans quelques couvents de France, où, tour à tour, par semaine, les
+élèves passent à la lingerie, à la buanderie, à la cuisine, à
+l'infirmerie. Voilà la vraie instruction des femmes dans toutes les
+conditions, je le répète, avec quelques éléments d'érudition et une
+occupation principale pouvant leur être d'une utilité sérieuse.
+
+Telle est, en résumé, l'instruction que doit recevoir notre sexe en
+général: le sujet est si grave que, pour l'approfondir, il faudrait y
+consacrer, non un chapitre détaché, mais un volume entier; néanmoins on
+peut essayer de donner un exposé succinct de l'instruction particulière
+inspirée par le bon sens et l'expérience, pour les filles, depuis celle
+de l'ouvrier jusqu'à celle du duc.
+
+Ayant établi que l'instruction de toute femme, à quelque degré de
+l'échelle sociale qu'elle appartienne, doit se composer d'un peu
+d'érudition, des soins du ménage, et d'une profession lui permettant de
+gagner sa vie au besoin, il reste à définir les limites auxquelles ces
+différentes parties doivent s'arrêter, suivant les positions de fortune
+de chacune.
+
+Nous nous occuperons, d'abord, de la classe moyenne, comme étant la plus
+nombreuse, et à laquelle il est laissé assez de loisir pour cultiver son
+esprit, tout en s'occupant d'économie domestique.
+
+En quoi fait-on consister généralement ce qu'on appelle une belle
+éducation pour une jeune fille appartenant à la bourgeoisie?
+
+On lui apprend comme principes solides de bonne conduite et de vertu, à
+assister machinalement, le dimanche, aux offices religieux, en toilette
+tapageuse, et à s'incliner imperceptiblement devant les jeunes gens de
+sa connaissance; puis on lui enseigne à se faire obéir et servir des
+domestiques, sous le prétexte de gouverner sa maison; et aussi à
+contraindre son caractère en société, afin de paraître une femme du
+monde.
+
+Quand elle a appris, à la pension, un peu d'anglais, quelques morceaux
+de piano très bruyants, voire même des notions de dessin, et les petits
+ouvrages de main en vogue, on se déclare hautement satisfait, ne
+paraissant pas se douter que la femme pendant son séjour sur cette
+terre, ait un autre rôle à remplir que celui de briller et régner, et
+que les épreuves peuvent lui être prodiguées.
+
+Hélas! chaque année a son hiver, chaque existence sa saison de
+tristesse; nous autres, parents, ne sommes-nous pas payés pour ne pas
+l'oublier?
+
+Cette éducation ressemble beaucoup à celle que reçoit la jeune fille
+riche. On pousse celle-ci quelquefois un peu plus du côté des arts
+d'agrément; comme principes, on lui inculque, sûrement, une plus forte
+dose de vanité d'elle-même et de mépris pour son prochain. En gravissant
+le marchepied de sa calèche à huit ressorts, la petite personne est bien
+prête à se croire très supérieure à l'espèce humaine qui végète autour
+d'elle. Cette instruction ne présente que des surfaces polies et
+glissantes à celle qu'on a placée au sommet; rien n'est là pour lui
+permettre de se raccrocher; fatalement elle doit tomber dans le gouffre
+du vide qui l'entoure.
+
+Il est vrai qu'on se trouve pris souvent entre deux dilemmes: entre la
+femme savante qui se masculinise et devient pédante, ridicule, veut
+dominer le sexe fort, et la femme ignorante qui est sotte, frivole, et
+incapable d'être une société et une compagne pour son mari, un guide
+pour ses enfants, un soutien pour elle-même.
+
+Mais entre ces deux exagérations n'est-il donc pas un juste milieu? Par
+une instruction sérieuse, la femme ne peut-elle être initiée aux études
+des hommes, de façon à les comprendre et à pouvoir les écouter avec
+plaisir? Ne peut-elle surtout être apprise à savoir supporter
+l'adversité et à aider les siens à la supporter?
+
+Ce n'est pas vers les sciences abstraites qu'il faut diriger les têtes,
+déjà si exaltées naturellement et si impressionnables, du sexe féminin.
+La femme doit être instruite, mais non savante. «L'érudition donne, même
+à la femme la plus aimable, une teinte apparente, parfois réelle, de
+philosophie hommasse qui éloigne d'elle,» a dit je ne sais quel grand
+moraliste.
+
+En l'entraînant dans la politique, dans les controverses religieuses,
+dans le baccalauréat, comme quelques-uns veulent le faire, suivant de
+rares exemples d'outre-mer, c'est l'enlever à son ménage; c'est la
+masculiniser. Il ne faut pas confondre ces différentes directions avec
+la profession que je demande qu'on lui donne. Celle-ci la laisse toute à
+ses devoirs féminins. Elle lui est un point d'appui sur le terrain
+glissant de l'oisiveté dont je parlais tout à l'heure. Elle la protège
+et lui offre un crampon, non seulement dans ces heures où la monotonie
+et la régularité de sa vie la livrent à l'ennui, mais encore au jour,
+qui arrive tôt ou tard presque dans chaque existence, où la roue de la
+fortune s'éloigne de sa route.
+
+La femme qui semble appelée à vivre dans une sphère très élevée doit,
+plus que toute autre, recevoir une instruction excessivement profonde; à
+celle-là même, on pourra permettre d'être savante, car c'est elle
+surtout qu'il faut préserver de cette oisiveté qui la jetterait dans la
+frivolité et la nullité la plus complète. Puisqu'on ne peut la stimuler
+en la faisant travailler pour vivre, il faut la faire travailler, si ce
+n'est pour son prochain, au moins pour la gloire; à tout prix il faut
+lui imposer une tâche, un but, lui montrer quelque chose de plus sérieux
+dans la vie que s'habiller, faire des visites et en rendre. A tout prix,
+il faut remplir le vide que laisseraient tous ses désirs satisfaits et
+le bien-être matériel, autour de son imagination et de son cœur; vide
+qui ne tarderait pas à être rempli par des caprices malsains, des
+énervements sans motifs, des rêves exaltés, finissant par conduire au
+mal ou au spleen.
+
+A la fille de l'ouvrier, de l'artisan, du petit commerçant même, rien
+n'est plus funeste qu'une grande instruction, restant fatalement
+incomplète, laquelle est juste suffisante à lui ouvrir les yeux sur des
+fleurs aux corolles magiques, sans lui donner la perspicacité de percer
+jusqu'au précipice qu'elles recouvrent. L'instruction, comme tous les
+biens, veut n'être dispensée qu'avec sobriété, prudence, presque
+parcimonie et discernement.
+
+Un homme doué d'une intelligence supérieure, de talents extraordinaires,
+peut, on a vu des exemples, s'élever au premier rang; une femme jamais!
+ou à de si rares exceptions qu'elles ne sont là que pour confirmer la
+règle; encore a-t-elle dû pour cela abandonner les privilèges de son
+sexe. La femme ne peut changer de position que par le mariage. Là est un
+grand écueil pour les jeunes imaginations.
+
+Imbues de cette idée, les jeunes filles croient avoir le droit, ou
+veulent, par leur instruction, l'acquérir, de trouver ce prince des
+contes de fées, qui les sortira de leur position. L'ouvrière aspire
+après un _monsieur_; la bourgeoise, après un gentilhomme, et ainsi de
+suite.
+
+En attendant ce bienheureux libérateur, on se pose en femme incomprise,
+on méprise ceux qui vous entourent, se croyant appelée à une destinée
+bien supérieure; en un mot, on est malheureuse dans sa position. On se
+trouve _déclassée_. Il m'a été donné de voir cependant, je le constate
+avec plaisir, au milieu de cette fièvre d'ambition qui est éclose dans
+les cerveaux féminins d'abord, comme de juste, pour pénétrer ensuite
+dans ceux des hommes, de même que notre mère Ève a mangé du fruit
+défendu avant Adam, quelques caractères qu'elle n'avait point atteints.
+
+J'ai vu des commerçants, donnant par extraordinaire à leurs filles une
+instruction commerciale, dont les beaux-arts n'étaient pas absolument
+exclus, mais qui ne les enlevait pas à leur milieu; dès leur enfance,
+elles étaient nourries de l'idée qu'elles épouseraient un négociant
+comme leur père, qu'elles l'aideraient dans son bureau, qu'elles
+contribueraient à la prospérité de la famille, etc.
+
+Elles ne regardaient point d'un œil d'envie les clientes qui
+contribuaient à leur fortune, et ne croyaient point déroger en faisant
+acte de présence au magasin. Celles-là ont été vraiment gaies et
+heureuses toute leur vie, car il est toujours heureux celui qui sait se
+contenter de ce qu'il a.
+
+L'ambition est un noble sentiment quand il est bien dirigé et qu'il ne
+dépasse pas le but qu'il est donné d'atteindre en faisant le bien.
+
+La partie de l'instruction concernant le ménage comprend la couture, le
+repassage, la cuisine, le soin des malades et des enfants, la
+connaissance de la viande pour l'alimentation, celle des problèmes de
+l'économie domestique, etc.
+
+La jeune fille, élevée par sa mère à s'occuper dans la maison, se trouve
+insensiblement initiée à ces travaux. Malheureusement, il arrive souvent
+que les mères, soit par faiblesse, soit par ambition mal-placée de
+rester maîtresses souveraines de leur intérieur, soit, la plupart du
+temps, par amour-propre maternel, pour laisser à leurs filles plus de
+loisir à jouer la femme du monde, se réservent ces occupations
+prosaïques, et lorsque la jeune personne se trouve subitement, par le
+mariage, à la tête d'une maison et d'une famille, tout est à refaire
+dans son éducation et ses habitudes.
+
+L'érudition féminine doit porter spécialement sur l'arithmétique,
+généralement trop négligée; sans repousser l'étude de l'histoire et de
+la géographie, ainsi que celle de la littérature, on devrait appuyer
+plus qu'on ne le fait sur la botanique, enseigner un peu de médecine, un
+peu de chimie au point de vue domestique; ces notions seraient bien
+utiles à une mère de famille ou à une maîtresse de maison, que l'art de
+pianoter très imparfaitement, ou de savoir analyser les matières qui
+composent le soleil ou la lune, ainsi qu'on l'enseigne dans tous les
+cours de physique spéciaux aux jeunes personnes.
+
+J'ai déjà eu l'occasion d'entretenir mes lectrices sur l'éducation
+professionnelle des femmes. Je pense donc inutile de répéter ce qui a
+été dit à ce sujet. La profession faisant partie de toute instruction
+féminine bien entendue, ne doit pas être purement nominale, de sorte
+que, lorsqu'il s'agit d'en faire usage, elle s'évanouisse en fumée et en
+projets; telle jeune fille se croit capable, parce qu'elle chante
+agréablement, de pouvoir, le jour qu'elle le voudra, aborder l'Opéra et
+gagner cent mille francs par an. Telle autre, qui réussit assez joliment
+la copie d'un petit tableau, ne doute pas que dans son pinceau, elle ne
+possède une fortune, et considère ses moindres esquisses comme des
+objets précieux.
+
+Les personnes qui n'ont jamais travaillé pour de l'argent sont
+généralement imbues de l'idée que rien n'est plus facile que d'en
+gagner, et c'est une chose extraordinaire combien les débutants ont
+d'exigence et de prétentions exorbitantes.
+
+Je n'entends pas non plus pour les femmes de ces professions masculines,
+comme certains économistes voudraient leur en faire prendre, professions
+les entraînant dans un milieu hors des attributions de leur sexe.
+
+Il faut leur enseigner des professions pratiques, véritables, n'existant
+pas que dans l'imagination, susceptibles de leur être utiles d'un jour à
+l'autre, n'exigeant ni bassesse, ni aptitudes exceptionnelles, ni
+protections spéciales, mais seulement du travail, comme il en faut pour
+tout.
+
+Il leur faut, surtout, apprendre à ne point rougir de les avouer, à se
+faire honneur d'être capables de quelque chose d'utile.
+
+Il serait trop long, et je sortirais du cadre que je me suis tracé, si
+je voulais entrer ici dans les détails de l'éducation de l'âme et du
+cœur, appelée à tenir bien plus de place dans la vie d'une femme et à
+avoir bien plus d'influence sur son existence que l'instruction:
+éducation qui ne doit pas se borner, ainsi que je l'ai fait entendre au
+commencement de ce chapitre, à leur donner de la piété et de la vertu en
+apparence seulement, mais à pratiquer le bien dans la solitude comme
+devant la foule, et à avoir horreur et répulsion pour tout ce qui est
+mal, plutôt pour l'acquit de leur conscience que pour le _qu'en
+dira-t-on_ du monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES ARTS D'AGRÉMENT.
+
+
+
+
+I
+
+_La musique au point de vue de l'instruction masculine._
+
+
+Est-il utile que mes fils apprennent la musique? demande une mère.
+
+Oui, certainement oui. Faites tout votre possible, employez toute votre
+autorité, pour que vos fils soient aussi musiciens que vos filles, et
+apprennent un instrument quelconque.
+
+Quelle jouissance, quel agrément, quel bienfait pour leur avenir cela
+peut leur procurer, de quelle utilité, de quelle ressource cela peut
+leur devenir, vous ne vous en faites pas une idée, puisque vous posez
+cette question.
+
+Dans le monde, à part la petite satisfaction de vanité, ce talent, aussi
+petit qu'ils l'aient, les fera rechercher et aimer de leurs supérieurs;
+un aide-de-camp, un secrétaire, un fonctionnaire de l'administration, un
+jeune magistrat, arrivant dans une petite ville, présenté dans une
+société, se voit de suite agréé, accueilli d'une manière bien
+différente, s'il est précédé d'une réputation de musicien. Il sera donc
+bon à autre chose qu'à danser, qu'à dire des niaiseries, qu'à stationner
+devant le buffet, se dit-on, et on en conclut, avant même de le voir,
+qu'il doit être un homme distingué, ou du moins qu'il en a reçu
+l'éducation. Il trouve plus facilement accès dans les familles et près
+des femmes de la bonne société; étant plus à même qu'un autre de se
+plaire avec ces dernières, d'apprécier leurs distractions et d'en jouir,
+il est, par ces motifs, éloigné des compagnies communes et perverses.
+
+Car, en laissant de côté la considération que cela puisse contribuer,
+dans bien des cas, à l'avancement d'un jeune homme et à sa position dans
+le monde, l'influence que la connaissance de cet art a sur ses
+sentiments et sur ses habitudes, est incontestable. «Dieu nous a donné
+la musique pour calmer nos passions», a dit Platon. Lorsqu'on est initié
+aux pensées sublimes et élevées des grandes conceptions musicales,
+lorsqu'on est sensible aux accents de la divine harmonie, on ne saurait
+être vulgaire, ni mauvais. Même regardée comme puérile, la musique offre
+à l'homme, aussi bien qu'à la femme, un délassement noble et pur, au
+lieu des délassements trivials dans lesquels le sexe masculin est obligé
+de se jeter, pour se reposer des luttes et des travaux positifs de la
+vie.
+
+Pourquoi, ce qu'on apprend à la fille, ne pas l'apprendre au garçon, qui
+doit devenir son compagnon plus tard? Quelle jouissance, s'ils sont tous
+deux musiciens, le mari et la femme goûteront ensemble! Ce sera une
+puissante raison qui le retiendra à la maison, que la plupart du temps
+il quitte parce qu'il ne sait qu'y faire. C'est une similitude de goûts
+qui les rapprochera (il n'en existe jamais trop), qui leur rendra courts
+et agréables les moments qu'ils ont à passer ensemble; d'un autre côté,
+combien de jeunes femmes vont chercher au dehors un auditoire qu'elles
+ne trouvent pas dans leurs maris! Et encore, quels compagnons pour la
+solitude, quelle consolation pour les moments de découragement, existent
+dans Mozart et ses émules.
+
+Tout homme insensible à la musique n'est homme qu'à demi; la musique est
+la langue des dieux, elle est un bienfait du ciel dont elle est
+descendue. Mais, pour la goûter, il est à peu près indispensable d'être
+musicien soi-même. Quelques parents objecteront que les jeunes gens sont
+obligés, dans les lycées, de sacrifier leurs heures de récréation à
+cette étude, et que cela peut nuire à leur santé!
+
+Et comment fait-on dans les autres pays? car, il faut bien l'avouer,
+l'éducation masculine sous le rapport des arts d'agrément est
+singulièrement négligée en France; cependant, les études de philosophie
+et de sciences ne sont pas inférieures aux nôtres à l'étranger, et les
+hommes n'en sont pas moins forts et robustes, adroits à la gymnastique
+et à tous les exercices du corps qui ont développé leurs facultés
+physiques, sans avoir exigé qu'on négligeât le développement de leurs
+facultés morales.
+
+Il ne peut pas être donné à tous d'acquérir un grand talent musical; il
+faut d'ailleurs, pour cela, une disposition particulière; pourvu qu'ils
+en sachent assez pour cultiver leur voix s'ils en ont, et pour jouer une
+valse ou un accompagnement, ce sera suffisant pour avoir quelque
+influence sur leurs mœurs et leurs idées.
+
+A une certaine époque de ses études scolaires, le jeune garçon sera
+obligé d'abandonner momentanément cet art, du moins en partie; mais le
+connaissant déjà, il y reviendra après, avec d'autant plus de délices.
+Dans l'enfance, le petit garçon se prête volontiers, comme tous les
+enfants, à apprendre la musique. Il appartient alors à la mère de lui en
+inculquer, lorsqu'il est encore tout jeune, le goût et les principes
+élémentaires. C'est un précieux fondement que vous jetez pour plus tard.
+Avant que le latin et le grec viennent s'emparer de lui, faites
+commencer le violon à votre enfant, si vous lui voyez les moindres
+dispositions. Si vous ne lui en voyez pas, tâchez de les lui faire
+naître, de les développer, par tous les moyens possibles; qu'il
+apprenne, surtout, à en faire un délassement, et point un travail.
+Autrement; lorsqu'il entrerait au collège, la force de l'âge, les heures
+sédentaires que réclament les études, le poussant aux exercices
+turbulents, s'il fallait qu'il commençât la musique, l'y feraient
+renoncer ou la prendre en dégoût. La connaissant déjà, il ne se refusera
+pas à la continuer. Dès l'âge de dix-huit ans, parfois plus tôt, le
+jeune homme s'aperçoit de tout le plaisir qu'il peut en retirer et il ne
+regrette plus le temps qu'il y a passé, ni les récréations qu'il y a
+sacrifiées. Il n'y a pas d'exemple d'un jeune homme de cet âge qui ne
+soit satisfait d'être musicien, ou qui ne regrette de ne pas l'être.
+Avec les années, cette satisfaction ne fait que s'accroître, ou ces
+regrets ne deviennent que plus amers; j'en ai été témoin, maintes fois,
+chères lectrices, et c'est par expérience que je vous parle.
+
+Parfois, des personnes qui, soit par la négligence de leurs parents,
+soit par nonchalance ou inaptitude totale de leur part, ne possèdent pas
+telles ou telles connaissances, ont le mauvais goût, comme fiche de
+consolation, d'en faire fi, de les dédaigner, devant ceux mêmes qui ont
+le bonheur de les posséder. «A quoi bon jouer du piano ou du violon,
+savoir la musique! on en fera toujours bien assez sans moi! disent-ils;
+les soucis de la vie vous forcent souvent à abandonner ça! A quoi bon
+apprendre les langues étrangères? dans tous pays, on trouve des gens qui
+parlent le français!»
+
+Pauvres gens! l'ignorance, la fatuité et la jalousie les font parler
+ainsi, et ils en sont les premières victimes; ils ne s'aperçoivent pas
+qu'ils se couvrent de ridicule aux yeux des gens sensés! Alors même que
+cela ne leur serait d'aucune utilité, le fait seul d'acquérir une
+amélioration quelconque est un devoir pour nous. Autant vaudrait-il
+qu'ils dissent: «A quoi bon distinguer, le ciel des ténèbres, penser et
+aimer, avoir un cœur, une intelligence, on peut remplacer tout cela...
+avec de l'argent peut-être?» Ne nous laissons pas influencer par des
+raisonnements aussi absurdes, provenant d'esprits bornés et envieux;
+contentons-nous de leur répondre:
+
+«Vous parlez ainsi, mes bons amis, parce que vous êtes comme le renard
+de la fable de Lafontaine, qui, regardant les raisins qu'il ne pouvait
+atteindre, disait qu'il les trouvait trop verts. Les raisins sont trop
+verts pour vous, voilà tout!»
+
+
+
+
+II
+
+_Les langues étrangères._
+
+
+Quel est le meilleur moyen pour apprendre les langues étrangères aux
+enfants?
+
+Il est en très grand usage maintenant de donner aux enfants en bas âge
+des bonnes étrangères pour leur apprendre les langues. Cet usage offre
+des inconvénients, si les parents ne connaissent pas la langue qu'ils
+font apprendre à leurs enfants.
+
+Les bonnes étrangères ont, comme celles de France, des accents, des
+prononciations vicieuses, et emploient des mots vulgaires, grossiers, et
+des locutions peu grammaticales. Imaginez un enfant qui apprendrait le
+français avec une Provençale, ou une Alsacienne! ou encore avec une
+Auvergnate, et qui répéterait, d'après sa bonne:--_Fouchtra!... j'avons
+ben faim à c'te heure!_--C'est exactement le même cas. Dans les pays
+étrangers, comme dans le nôtre, chaque province a son patois et chaque
+classe a ses expressions de politesse. Si des domestiques français
+apprennent à votre enfant des mots insolites, vous vous en apercevez de
+suite, et le reprenez. S'il vient vous dire: _C'est-y-embêtant_, ou
+bien: _Ma bonne m'a dit que la dame d'en face est une....._ vous le
+faites taire, et vous réprimandez la bonne; vous ne laissez pas aux
+mauvaises habitudes le temps de s'invétérer, et vous êtes à même de
+juger du degré d'éducation morale de votre domestique. Mais s'il s'agit
+d'une langue que vous ne compreniez pas, tout moyen de contrôle vous
+échappe.
+
+On se réserve, il est vrai, de faire prendre plus tard des leçons à
+l'enfant, mais il aura beaucoup de mal, alors, à renoncer aux travers
+qu'il aura contractés; il faudra qu'il passe du temps à les perdre,
+comme il aura passé du temps à les prendre. Je connais un Anglais du
+meilleur monde, qui a appris le français avec une bonne, et qui n'a
+jamais pu perdre la prononciation de:_ Mam'zelle, et qué que vous
+v'lez._
+
+Il est des nuances délicates qui dénotent la bonne société. On entend
+souvent des étrangers de distinction, des princes russes, etc., dire:
+_Ça m'embête!_ Ce sont des domestiques qui leur ont appris cette
+expression élégante! et personne n'ose et n'a le courage de les avertir.
+
+Il en sera de même pour vos enfants, si vous les faites examiner par
+quelqu'un connaissant la langue qu'on leur a apprise de cette manière.
+Il est bien difficile de se rapporter à des jugements, la plupart du
+temps trop indifférents ou trop intéressés, poussés à la flatterie par
+le désir de plaire ou à la dénigration par la jalousie.
+
+Une de mes amies m'assurait, dernièrement, que son fils, ayant appris
+l'anglais avec une bonne anglaise, le parlait parfaitement. Comment le
+savait-elle? elle ne pouvait en être juge. En Angleterre l'usage, le bon
+ton, ne permettent pas qu'on emploie souvent les mots _monsieur_ ou
+_madame_; on dit: _oui_, _non_, ou _merci_, tout court. Les inférieurs,
+les boutiquiers seuls répètent, à tout propos et à chaque minute: _Yes,
+sir, yes sir_. Le fils de cette personne avait contracté cette habitude,
+ainsi que celle d'abréviations qui ont lieu dans la langue anglaise
+parlée familièrement et vulgairement, et il laissait à tous les Anglais
+avec lesquels il causait l'impression qu'il était un valet.
+
+Mais, en admettant même que l'accent soit bon, le langage correct,
+devez-vous consentir que la première venue puisse dire à votre petite
+fille, et même à votre petit garçon, des choses dont vous ne pouvez
+apprécier l'opportunité; éveiller des idées, inculquer des prétextes,
+précisément à l'âge où les enfants, comme de la cire molle, reçoivent la
+moindre empreinte qui passe sur eux, et d'autant plus vite qu'elle
+répond davantage aux instincts pernicieux que dame Nature jette au fond
+de tout être humain? Naturellement, je ne m'adresse pas ici aux mères
+frivoles, qui abandonnent la première éducation de leurs enfants à des
+mains mercenaires; celles-là ne se donneront pas d'ailleurs la peine de
+me lire; d'autres occupations, hélas! réclament leur temps et leur
+attention. Je parle à ces bonnes et tendres mères de famille qui se
+préoccupent du développement, autant au moral qu'au physique, des petits
+êtres que Dieu leur a envoyés.
+
+Si vous ne pouvez donner à vos enfants une _gouvernante_, c'est-à-dire,
+une personne possédant une certaine instruction, et sur la moralité de
+laquelle vous puissiez avoir les meilleurs renseignements, ainsi que sur
+son accent, ne leur donnez pas de bonne étrangère ordinaire;
+permettez-moi cet avis. On peut parfaitement apprendre une langue sans
+cela; j'en vois constamment d'excellents exemples.
+
+Voici la méthode que j'ai vu réussir, qui est simple et à la portée de
+tout le monde. En même temps que les autres branches de la science, et
+avec l'aide d'un bon professeur, l'enfant apprend grammaticalement la
+langue étrangère, c'est-à-dire qu'il apprend à la lire et à l'écrire;
+des dictées et des lectures à haute voix le familiarisent déjà avec la
+prononciation; il est évident que l'élève ne parlera et ne comprendra
+que fort peu, mais il pourra, je le répète, lire et écrire; c'est la
+méthode Robertson. Quand l'instruction est finie, instruction, si c'est
+un garçon, dans laquelle il a acquis la connaissance du latin et du
+grec, qui facilite énormément l'étude des langues vivantes, vous le
+conduisez ou l'envoyez passer six mois dans le pays même, en pension,
+dans une famille particulière et distinguée (il s'en trouve beaucoup en
+Angleterre et en Allemagne qui prennent des pensionnaires; ce sont
+surtout des familles de pasteurs); et après quelques semaines, comme si
+un voile se déchirait tout d'un coup, il comprendra et il parlera; mais
+alors il le fera correctement et avec élégance, ses précédentes études
+grammaticales et littéraires, son jugement ainsi que ses habitudes de la
+bonne société l'y ayant préparé.
+
+Si vous ne pouvez procurer ce séjour, ou si c'est d'une jeune fille
+qu'il s'agit, qui ne puisse s'éloigner, vous lui donnez deux ou trois
+heures par jour, pour converser avec elle dans la langue désirée, une
+institutrice capable, qui ne parle pas un mot de français. Je vous
+garantis qu'on apprend tout aussi bien de cette manière et avec moins de
+risque.
+
+On objecte que le jeune homme a tant de choses à étudier au collège,
+qu'il n'a que peu de temps à consacrer aux langues étrangères. Dans ce
+cas, il oubliera ce qu'il en aura appris, étant enfant, car rien ne
+s'oublie aussi facilement qu'une langue qu'on ne parle pas, pour ainsi
+dire, journellement, et j'en connais des cas; mais s'il veut plus tard
+reprendre l'étude de cette langue, il réussira en peu de temps à se
+familiariser avec elle.
+
+Mon opinion est différente si vous parlez la langue que vous voulez
+enseigner à votre enfant; alors, donnez-lui une bonne du pays, et qu'il
+l'apprenne en même temps que le français; cela ne présente plus les
+mêmes inconvénients; il en sera de même, si vous le conduisez dès son
+enfance dans le pays où, entendant parler la langue par un grand nombre
+de personnes, il n'est pas soumis à une influence unique.
+
+En Allemagne, les accents diffèrent, suivant les provinces, encore
+davantage peut-être qu'en France. Celui du Hanovre est le meilleur et le
+plus pur; il équivaut à notre accent de Touraine, qui est supérieur à
+celui de Paris, où l'on grasseie; l'accent berlinois est à celui de
+Hanovre ce que celui de Paris est à celui de Tours; ensuite, vient
+l'accent silésien, qui est bon aussi; mais évitez à tout prix de prendre
+pour gouvernante une Bavaroise, une Saxonne ou une Autrichienne; votre
+enfant apprendrait un allemand presque incompréhensible; dans le duché
+de Bade, il est corrompu par le voisinage de la Suisse, et dans les
+provinces du Rhin il n'est pas non plus très pur.
+
+Pour la langue italienne, c'est l'accent florentin qui est le meilleur,
+le seul bon; le romain est peut-être plus doux, mais tourne au patois,
+ainsi que celui de Venise, les canzonnetas n'en ont que plus la couleur
+locale; mais nous ne nous occupons pas ici de la fantaisie, qui vient
+toujours assez facilement ensuite, si on le veut.
+
+Quant à la langue anglaise, c'est la prononciation de la province de
+Galles qui est la plus claire, ainsi que celle de la Louisiane en
+Amérique. L'anglais de Boston, et de presque toutes les provinces
+américaines, est corrompu par l'émigration allemande, si abondante. Le
+vrai Anglais chante, bredouille, et mange toutes ses paroles en parlant;
+aussi, en arrivant en Angleterre, un étranger, connaissant bien
+d'ailleurs cette langue, mais dont les oreilles ne sont pas habituées à
+ce mélange, éprouve une véritable difficulté à comprendre.
+
+Les Irlandais et les Ecossais ne parlent que des patois, lesquels sont
+excessivement pittoresques dans les ballades et les romans, mais
+manqueraient totalement de charme dans la bouche de nos enfants, et
+quand on pense que les bonnes anglaises sont la plupart irlandaises!
+
+L'étude des langues s'est tellement propagée tout d'un coup en France,
+qu'avec cet enthousiasme, peut-être un peu trop entraînant et
+superficiel qui distingue notre caractère, nous nous sommes emparés à
+tout prix de cette idée, et quelques personnes ont imaginé de faire
+faire les premières études scolaires en langues étrangères. A première
+vue, cette idée paraît sublime; en y réfléchissant cependant, on trouve
+que nos enfants français sont, après tout, destinés à vivre en France, à
+faire leur carrière en France, à parler, à écrire en français; or, notre
+belle langue, chacun le sait, est d'une difficulté extrême; elle
+renferme des règles et des exceptions innombrables, des délicatesses et
+des nuances infinies; peu même de ceux qui consacrent leur vie à
+l'étudier peuvent se flatter de s'en servir dans toute sa pureté et sa
+correction; on ne saurait donc apporter trop de soins, trop de temps, ni
+commencer trop tôt à en inculquer les principes. Au contraire, pour une
+langue étrangère, il suffit de pouvoir se faire comprendre, de
+l'entendre, de la lire et l'écrire assez convenablement pour des
+relations d'affaires ou d'amitié; on ne prétendra jamais remplir la
+carrière d'avocat ou de littérateur en pays étranger; une connaissance
+plus superficielle est donc suffisante.
+
+
+
+
+III
+
+_La peinture._
+
+
+L'étude de la peinture se divise en deux catégories; la première
+comprend le dessin et l'aquarelle, la seconde le pastel et l'huile. On
+pourrait encore en admettre une troisième, la peinture industrielle;
+mais cette dernière ne rentre pas absolument dans l'éducation des
+enfants, tandis qu'au contraire la première surtout en fait partie
+essentiellement.
+
+Il est très utile et très agréable pour tout le monde, lors même qu'on
+ne se sent pas de dispositions, ou qu'on n'a pas le loisir d'apprendre
+la peinture, de connaître au moins le _dessin_ et l'_aquarelle_. C'est
+une étude qui ne demande pas beaucoup de temps et qui est plutôt un
+délassement qu'un travail. Au contraire des autres branches de
+l'éducation, elle n'exige pas d'être inculquée dès l'enfance, le
+jugement en étant la principale base.
+
+Certainement, il en est à peu près de même pour tout, et la musique peut
+à peine être comprise et interprétée avec sentiment par un adolescent.
+Mais le mécanisme du piano et du violon exige impérieusement qu'on
+commence de bonne heure l'étude de ces instruments; de même que les
+doigts, la mémoire doit aussi être exercée, lorsqu'on est encore tout
+jeune, et les noms, les dates, les règles, tout ce qui est routine, en
+un mot, se retient alors bien plus facilement.
+
+Pour le dessin, c'est tout différent, il n'y a ni mécanisme ni routine;
+tout y est sentiment et jugement, et, à moins de dispositions
+particulières, on n'entreprend guère cette étude avec fruit, avant l'âge
+de quinze ans.
+
+Si l'on se borne à l'étude du paysage au crayon ou à l'aquarelle, il
+n'est pas besoin de longues années de travail, pour y trouver une source
+de jouissances infinies, particulièrement pour les personnes qui
+habitent la campagne ou qui voyagent.
+
+Quel délassement plus charmant, en se reposant d'une longue marche, à
+l'ombre d'un arbre touffu, que de prendre l'esquisse d'un point de vue
+préféré! quel plus gracieux souvenir à envoyer aux parents, à l'amie
+éloignée, que le croquis de l'endroit où leur pensée s'efforce de nous
+voir! et quoi de plus agréable que de pouvoir rapporter dans notre album
+les vues de sites qui nous rappellent une sensation ou un souvenir? de
+fixer les couleurs chatoyantes de ces fleurs que la saison va nous
+enlever! et, par ce moyen, être à même, plus tard, de les reproduire
+avec notre aiguille et de varier ainsi à l'infini nos tapisseries! Il
+est impossible d'énumérer tous les côtés utiles et agréables du dessin.
+Les notions du dessin sont exigées maintenant dans tous les examens de
+jeunes filles comme de jeunes gens.
+
+Les Anglais, sous le rapport de l'aquarelle, ont toujours été très
+supérieurs, et dans toutes les pensions des Iles Britanniques les jeunes
+_misses_ apprennent les _water-colours_, et arrivent facilement à un
+degré de perfection étonnant. Ils ont une manière à eux de saisir un
+paysage et de l'esquisser; j'ai vu des aquarelles faites par de jeunes
+élèves anglaises, qui ont étonné des peintres français. Un professeur
+anglais, pour ce genre de peinture, serait donc à préférer.
+
+Le petit bagage de l'aquarelliste n'est pas bien embarrassant. Il
+consiste en un _block_ et une petite boîte de fer-blanc formant palette,
+et contenant couleurs et pinceaux. Ces matériaux nous viennent
+d'Angleterre; les boîtes françaises, généralement, ne sont point
+commodes, et les couleurs pas aussi bonnes. Quant au _block_, tout à
+fait d'importation anglaise, c'est ce qu'on peut imaginer de plus
+confortable pour dessiner ou peindre en plein vent. C'est une espèce
+d'album dont toutes les feuilles collées ensemble forment un pupitre
+résistant pour placer sur les genoux; une case est réservée aux crayons,
+et on n'a pas besoin de s'embarrasser de carton, ni de craindre de
+chiffonner son papier. Quand le travail est fini, à l'aide de la lame
+d'un canif, on décolle la feuille de Bristol.
+
+Certes, si vous en avez le loisir, l'étude de la peinture sérieuse, et à
+l'huile, est bien celle dont on retire le plus de jouissances
+personnelles, et qu'on pourrait, en quelque sorte, qualifier d'égoïste,
+si rien de ce qui touche à l'art pouvait mériter cette atroce
+qualification. Quoique nous réservant les plus pures sensations, même
+lorsque nous en faisons seuls, la musique nous laisse toujours une
+impression mondaine, et nous ne pouvons nous défendre de désirer un
+auditoire. Pour la peinture, au contraire, on n'éprouve le besoin de
+personne, on peut passer des journées entières devant son chevalet sans
+s'apercevoir qu'on est seul. «Créer est un plaisir de Dieu!» a dit un
+homme illustre.
+
+Mais, que de temps et de travail il faut pour arriver à un résultat
+passable! Que de menus frais à faire qui finissent par devenir onéreux,
+que de choses à abandonner! car, pour peindre, la tranquillité d'esprit
+et de longues heures sans dérangement sont de toute nécessité.
+
+Les femmes ne peuvent arriver que difficilement à bien dessiner, et
+cependant le dessin est la base essentielle de la bonne peinture. Le
+motif en est qu'elles ne peuvent aller dans les ateliers et dans les
+musées faire des _académies_ et étudier le _nu_; elles ne peuvent non
+plus apprendre l'anatomie; il faut donc qu'elles renoncent aux figures
+d'ensemble, et se contentent d'études de la tête et de copies.
+
+Je m'arrête, car je n'ai pas la prétention de faire ici un cours de
+peinture, mais simplement, comme le titre que j'ai choisi l'indique, de
+communiquer quelques idées sur certaines branches de l'instruction,
+idées qui puissent ou éclaircir des doutes ou ouvrir des aperçus.
+
+La peinture s'apprend à tout âge; et ceux qui prétendent s'ennuyer à la
+campagne ou à la ville, qui ont des loisirs dont ils ne savent que
+faire, peuvent y chercher le plus noble délassement manuel et
+intellectuel. Le simple dessin linéaire, le paysage à l'aquarelle, je le
+répète, est indispensable à toute éducation un peu complète. Quant à la
+troisième catégorie, la peinture industrielle, au point de vue
+utilitaire, elle devrait tenir la première place dans l'instruction de
+toutes les jeunes filles. Tout en étant un art charmant de pouvoir
+dessiner sur bois et graver, faire une eau-forte comme la reine
+d'Angleterre, peindre sur étoffe et sur porcelaine, comme Mme Sardou, la
+femme de l'auteur éminent, le faisait avant son mariage, on peut faire
+des objets utiles, lors même qu'on n'a pas besoin d'y chercher un gain,
+tandis que dans la peinture artistique on n'arrive le plus souvent qu'à
+faire des _croûtes_ bonnes à mettre au grenier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+EXERCICES DE CORPS.
+
+
+L'éducation physique des enfants mérite autant d'attention que celle de
+leur intelligence. La _gymnastique_, la _danse_, la _natation_,
+l'_équitation_, les _armes_ sont des moyens agréables pour développer la
+santé et la force corporelle de nos enfants, lesquels moyens ne sont pas
+dépourvus d'influence sur leur moral. Une nature étiolée ne pourra
+jamais trouver la somme d'énergie nécessaire à supporter les épreuves de
+la vie, et un caractère timoré ayant peur de l'eau, d'un saut périlleux,
+d'un animal ombrageux, n'osera jamais non seulement faire une action
+courageuse, mais même soutenir ses opinions; son caractère sera bas et
+vil.
+
+La danse est certainement un exercice qui donne de la grâce et de
+l'aisance aux mouvements; cependant je ne conseillerai pas à une mère de
+famille de la faire apprendre de trop bonne heure à ses filles, car elle
+développe en même temps les goûts de la coquetterie et des plaisirs du
+monde; goûts qui s'éveillent toujours assez vite, surtout dans le sexe
+féminin, et qui ôtent à l'enfance cette naïveté, ce naturel si charmant
+à voir. Pour les mêmes motifs je me déclare tout à fait hostile aux bals
+d'enfants, que je regarde comme pernicieux, et ne pouvant que vicier
+leurs natures. Pourrait-on me citer quel bien nos enfants en retirent?
+Qu'ils dansent en rond ou à la corde, sans façon, avec la gaieté et le
+sans-souci de leur âge, à la bonne heure! mais qu'ils dansent les
+lanciers et la polka sérieusement, comme de grandes personnes, gênés et
+guindés dans leurs habillements, et que leurs petits traits soient
+altérés par le dépit, la jalousie et l'envie, inséparables de ces
+réunions, où l'amour-propre est toujours en jeu peu ou prou, c'est ce
+que je ne puis tolérer. Éloignons le plus qu'il est en notre pouvoir, de
+ces chers petits êtres, la coupe d'amertume, que le monde présente à
+ceux qui veulent prendre part à son festin!
+
+De toutes façons, cela ne peut avoir qu'un résultat funeste. Si vous
+n'êtes pas dans une grande position de fortune, vous risquez d'éveiller
+en eux des goûts que vous ne serez pas en mesure de satisfaire plus
+tard, et dans le cas contraire ces goûts prendront toujours d'eux-mêmes
+une telle extension que vous ne devez vous préoccuper que de les
+modérer.
+
+Les leçons de danse ne sont donc utiles qu'à l'époque où la jeune fille
+et le jeune homme vont faire leur entrée dans le monde. Dans certaines
+maisons d'éducation, on les remplace par des cours de maintien et de
+démarche, qui peuvent n'être que profitables.
+
+La _gymnastique_ est l'exercice le plus indispensable et le plus utile.
+Tout s'y trouve réuni; amusement, déploiement des forces et des grâces
+du corps, intrépidité, utilité.
+
+Les heures de récréation passées au gymnase sont des heures utilement
+employées. Quant à moi, j'éprouve un véritable plaisir à assister aux
+cours de gymnastique dans un établissement bien monté. Ce qui est
+excessivement intéressant, c'est d'y suivre les progrès d'un enfant qui
+arrive; les premières fois, chétif, nerveux, pâlissant de frayeur devant
+le plus petit saut, accompagné de sa mère qui lui recommande sans cesse
+la prudence et stimule ses craintes par ses précautions, poussant des
+cris lorsqu'elle voit le maître le lancer sur l'échelle de cordes. Puis,
+progressivement, si elle est vraiment animée du désir de faire le
+bonheur de son enfant, si c'est une femme de bon sens, ou si une volonté
+plus ferme et au-dessus d'elle l'oblige à la persévérance, la mère et
+l'enfant se transforment au bout de quelques mois; elle est joyeuse
+d'avoir su vaincre ses appréhensions ridicules et de lui voir des joues
+fraîches et roses, des membres robustes; lui, aussi vigoureux maintenant
+au physique qu'au moral, est tout fier de ses exploits, de sa témérité,
+et raille les nouveaux arrivants.
+
+La gymnastique développe les membres, la taille, et, en donnant de
+l'assurance aux mouvements, en donne aussi au caractère. Cet exercice
+est éminemment salutaire de toute façon pour la femme. De quelle utilité
+immense il peut lui être en cas d'incendie, de guerre, de désastre
+quelconque, de pouvoir se sauver et sauver les autres! En voyage, en
+excursion, combien il est agréable de ne pas connaître le vertige et de
+posséder de l'agilité! Au reste, tous ces avantages sont maintenant
+tellement reconnus partout, qu'on voit peu de jardins et même de maisons
+où il y ait des enfants, qui ne soient munis d'un appareil de
+gymnastique.
+
+La natation est aussi excellente au point de vue de la santé qu'au point
+de vue de l'utilité, et aucun parent ne doit négliger d'y habituer ses
+enfants pendant les chaudes journées d'été. Il est nécessaire de
+commencer jeune ces exercices, afin que les membres et l'organisation
+s'y accoutument; plus tard, il serait difficile de remédier à des
+habitudes de mollesse invétérée, et aux vices de conformation intérieurs
+et extérieurs qui en résultent.
+
+L'équitation, les armes, rentrent dans la catégorie de l'étude de la
+danse. Il est excellent de les connaître, pour les hommes surtout, mais
+ils ne peuvent être recommandés qu'aux familles jouissant d'une grande
+fortune, et dont les enfants peuvent disposer de loisirs et d'argent. En
+un mot, ils ne sont point indispensables et leur utilité est
+contestable.
+
+Beaucoup de jeux se rapprochent de la gymnastique, et les parents
+doivent les choisir de préférence pour récréer leurs enfants. Le ballon,
+le jeu de grâce, le volant, le criquet, sont bien préférables aux
+simples jeux de cache-cache, de colin-maillard, de quatre-coins, etc.,
+qui n'exercent que les jambes, tandis que les autres, outre les
+mouvements divers qu'ils exigent des bras et de la taille, mettent à
+contribution l'adresse, le coup d'œil, le jugement en même temps que
+l'agilité.
+
+Les personnes entre les mains desquelles repose le soin d'élever des
+hommes et des femmes futures, doivent naturellement s'efforcer à ce
+qu'une seule heure même de l'existence de l'enfant ne soit pas perdue
+inutilement; c'est pendant ces courtes années de l'éducation qu'il
+s'agit de former leur corps et leur intelligence, ainsi que de leur
+donner de quoi les mettre à même de fournir une carrière longue et
+brillante. Si les bons professeurs ont le talent de rendre intéressantes
+et attrayantes des études arides et abstraites, il faut une certaine
+aptitude pour savoir diriger les heures de récréation, de façon à ce
+qu'il en sorte un enseignement utile sans que ce jeune monde s'en
+aperçoive, et sans être obligé de les tenir dans le sérieux
+indispensable aux heures d'étude. Rien de plus funeste que de les faire
+promener, roides et silencieux au côté de leurs gouvernantes, au lieu de
+laisser un peu la nature à elle-même, tout en sachant, je le répète, y
+trouver un avantage pour eux.
+
+Je crois donc qu'on ne saurait trop insister pour procurer aux enfants
+élevés chez leurs parents, des récréations utiles, prises en commun: au
+gymnase, en hiver, à l'école de natation, en été.
+
+Le développement de la taille a chez les enfants une importance
+considérable, non seulement au point de vue de la beauté, mais à celui
+de la santé, et il doit être l'objet de la sollicitude constante des
+mères.
+
+Dès l'âge le plus tendre, l'enfant doit s'ébattre en plein air, en toute
+liberté, et les mouvements de ses membres ne doivent pas être gênés par
+des vêtements trop étroits. A la campagne surtout, on doit laisser les
+enfants se livrer à la gymnastique naturelle, si nécessaire à leur âge,
+courir, sauter, grimper aux arbres: par ces exercices, ils acquièrent de
+la force et de l'adresse.
+
+Certains parents timorés qui retiennent toujours leurs enfants et, dans
+la crainte d'un danger imaginaire, les empêchent de courir, de sauter,
+de grimper, leur rendent le plus mauvais service; ils se développent
+lentement ou mal et deviennent d'une grande maladresse. Dès qu'ils
+veulent se mêler aux jeux des autres enfants, ils tombent et souvent se
+blessent malheureusement, là où un autre enfant en eût été quitte pour
+une bosse ou une légère écorchure.
+
+Laissez donc les enfants s'ébattre en liberté et suivre généralement
+leur volonté, tant qu'elle n'est pas contraire à l'accroissement de leur
+corps ou de leur esprit. Une bonne gymnastique bien dirigée, suivant les
+principes de l'art, est encore préférable à celle que font
+instinctivement les enfants; pour les filles comme pour les garçons,
+elle aura les plus heureux résultats; pour les filles surtout,
+auxquelles elle fera perdre cette sotte timidité, ces peurs ridicules
+qui leur font pousser des cris au moindre accident et les mettent hors
+d'état de se tirer du moindre mauvais pas auquel elles peuvent se
+trouver exposées. La gymnastique est donc absolument indispensable; mais
+on n'a pas toujours sous la main un établissement bien monté et des
+professeurs. Quelques notions et conseils sur cette étude pourront donc
+rendre service à bien des mères.
+
+La _gymnastique_ comprend l'enseignement pratique d'exercices
+particuliers propres à développer la force et la souplesse du corps;
+c'est un art précieux, non seulement à cause des heureux effets qu'il
+produit sur la santé des jeunes gens des deux sexes, mais encore par la
+confiance qu'il leur inspire dans certaines circonstances difficiles.
+
+Mais on doit bannir de l'enseignement de la gymnastique tout exercice
+dangereux qui expose les enfants à des efforts, des foulures ou des
+entorses; avant tout, il importe de donner aux enfants de bonnes
+habitudes et d'aider au développement de leur force et de leur adresse;
+tels sont, les exercices sur place qui ont pour but d'assouplir les bras
+et les jambes; la course, le saut, les exercices du trapèze, du cheval
+de bois, des cordes à nœuds, des mâts, des échelles, etc.
+
+Quels que soient les exercices gymnastiques que l'on fasse faire aux
+enfants, il faut toujours observer certaines règles hygiéniques et
+certaines précautions. Les meilleures heures pour se livrer à ces
+exercices sont celles qui précèdent les repas; car ils pourraient
+troubler la digestion. Il ne faut pas non plus excéder les forces de
+l'enfant, le surmener; on le fatiguerait sans profit.
+
+Les vêtements dont on se sert pour faire la gymnastique doivent être
+larges et légers, ne gêner en rien les mouvements et ne serrer trop
+nulle part. Une large ceinture qui serre un peu la taille est cependant
+utile pour maintenir le ventre et le préserver de faux mouvements.
+
+Il est prudent de se modérer vers la fin des exercices, de manière à ne
+pas se trouver trop en sueur au moment où l'on se reposera, mais il ne
+faut pas non plus s'arrêter brusquement, de crainte de s'exposer à un
+refroidissement subit, ce qui est toujours dangereux.
+
+Si les vêtements sont mouillés, on aura soin d'en changer et de
+s'essuyer parfaitement avec une serviette bien sèche; mais il faudra
+surtout éviter de se laver à l'eau froide, de se coucher par terre ou de
+boire frais.
+
+Il existe une gymnastique, que j'appellerai une gymnastique maternelle,
+qui se fait sans appareils, basée sur un ensemble de mouvements
+rationnels; on la prétend même préférable à celle qui s'exécute avec des
+instruments; elle seule peut donner à l'homme le _summum_ de ses forces
+et le maintenir dans un état constant de santé et de souplesse.
+
+Que les mères soient bien persuadées que faire faire à leurs enfants
+pendant cinq minutes quelques exercices libres bien ordonnés, est plus
+salutaire que de les promener pendant une demi-heure. Rien n'égale ces
+exercices pour mettre le corps en activité, pour le préparer aux
+mouvements quelquefois brusques et toujours beaucoup plus violents aux
+engins. Puis enfin beaucoup de familles ne peuvent, ou faire la dépense
+de tous les instruments de gymnastique, ou trouver assez de place pour
+les installer chez elles.
+
+Je ne puis ici indiquer ces mouvements rationnels, limités de façon à ce
+qu'on puisse les exécuter chez soi sans aucun inconvénient; mais il
+existe des livres spéciaux faciles à se procurer. Les formes des
+mouvements, les exercices sont en général coordonnés de manière à
+pouvoir s'adapter à toutes les circonstances, à toutes les conditions
+d'âge et de sexe. Il va sans dire que les exercices doivent être rejetés
+dans tous les états inflammatoires et fébriles bien déclarés.
+
+Il est très important de faire des exercices tous les jours, autant que
+possible à la même heure et avant un repas, en ayant bien soin de
+laisser un intervalle d'une demi-heure entre la fin des exercices et le
+repas.
+
+Il faut avoir soin de se débarrasser des parties du vêtement qui peuvent
+serrer, soit au ventre, soit au cou, soit à la poitrine.
+
+Les exercices devront être exécutés lentement, sans hâte ni brusquerie,
+en ayant soin de ménager des intervalles de repos convenables; cependant
+il faut y mettre de la vigueur et toute la plénitude de la force de
+tension des muscles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LES VACANCES.
+
+
+Au lieu de répéter ces vieux clichés, célébrant le retour des enfants au
+foyer et le bonheur des parents à les embrasser, je veux envisager cette
+période de l'année sous un aspect plus sérieux et plus important. Le
+temps des vacances, qui semble n'offrir à l'esprit que plaisir et joie,
+constitue néanmoins des devoirs spéciaux aux parents et aux enfants, que
+les uns et les autres sont coupables de ne pas remplir et qui ont
+l'influence la plus grave sur leur existence.
+
+Bien des parents, dans leur bonheur de posséder près d'eux ces êtres
+chéris, dont les circonstances les forcent à se séparer le reste de
+l'année, se laissent aller à les soustraire à toute contrainte; ils
+s'efforcent de leur procurer le plus d'amusement possible, de leur
+donner du _bon temps_, comme ils disent.
+
+On les dorlote, on les laisse dormir la matinée (c'est de rigueur; ne
+faut-il pas les dédommager de se lever matin toute l'année au lycée ou à
+la pension?). Ensuite, on laisse paresser l'enfant en déshabillé, aussi
+longtemps qu'il le désire; on ne l'assujettit à aucune étude, on
+supporte tous ses caprices: pauvres petits, il faut bien les laisser
+faire un peu ce qu'ils veulent, ils sont si tenus le restant de l'année!
+Quel est le résultat de ce régime? Premièrement, qu'avant que la
+première quinzaine des vacances soit écoulée, les parents sont
+littéralement harassés de la présence de leurs enfants, et qu'ils
+appellent de tous leurs vœux le terme du laps de temps dont ils
+s'étaient promis tant de jouissances. Les enfants, de leur côté,
+s'ennuient bientôt de ce _farniente_, tout en étant trop jeunes et trop
+faibles pour avoir le courage d'y remédier eux-mêmes; ils deviennent de
+plus en plus désagréables, et finissent parfois par arriver au même
+résultat que les parents, c'est-à-dire à désirer revoir leurs
+professeurs et leurs camarades. Mais tout cela n'est encore que le
+moindre malheur. Ce qui est bien plus grave et mérite une sérieuse
+considération, c'est que par ce moyen on détruit en quelques semaines
+tout le bien qu'une année d'efforts de part et d'autre a pu faire.
+
+L'enfant qui ne se lève de bonne heure, qui ne consent à travailler
+régulièrement, à avoir de l'ordre, etc., que parce que la règle de la
+maison d'éducation où il est l'y oblige, qui n'est pas _convaincu_ qu'il
+faut que les choses marchent ainsi dans la vie, et qui sait que ses
+parents l'autoriseront à faire autrement, cet enfant prend en haine
+d'abord la vie de la pension, et ensuite il ne vit qu'avec l'espoir que,
+lorsqu'il sera son maître, il pourra suivre tous ses penchants. Sa
+soumission, ses bonnes habitudes ne sont que factices; il brûle de s'y
+soustraire, et il le fera à la première occasion. On voit des jeunes
+filles consentant à se marier avec le premier venu, afin de pouvoir
+faire leur volonté: déjeuner au lit, par exemple, ce qui est le rêve de
+tout pensionnaire à quelque sexe qu'il appartienne, et rester couché
+jusqu'à onze heures, à lire paresseusement quelque niaiserie. Ils
+veulent ainsi réagir contre ce qu'ils appellent les exigences de ceux
+qui les ont élevés; ils ne comprennent pas qu'à n'importe quel âge et
+dans quelque position qu'on se trouve, il ne faut jamais perdre son
+temps inutilement, et que, toute la vie, on est obligé de pratiquer la
+soumission les uns envers les autres, si l'on veut vivre avec ses
+semblables.
+
+Autre inconvénient de ce changement de vie: non seulement il leur est
+dur, à la rentrée, de reprendre leurs anciennes habitudes, mais leur
+santé est presque toujours atteinte: les épidémies de fièvres, de
+bronchites, de cholérine, etc., qui éclatent dans les maisons
+d'éducation, arrivent d'ordinaire à la rentrée de vacances quelconques,
+courtes ou longues. L'organisme, l'estomac de l'enfant sont gâtés de
+même que son caractère.
+
+Le devoir des parents pendant les vacances est de continuer et même de
+perfectionner l'œuvre d'éducation et d'instruction commencée à la
+pension. Les habitudes des enfants doivent, autant que possible, rester
+les mêmes; leurs travaux seuls sont modifiés; ils se lèveront de bonne
+heure, mais au lieu d'aller à la salle d'étude, ils iront faire une
+longue promenade à la campagne, en compagnie de gens instruits, si c'est
+possible, herborisant, étudiant la botanique, l'histoire naturelle; dans
+la journée, après avoir appris les leçons que les professeurs leur
+donnent toujours pour ces quelques semaines, ils consacreront leurs
+heures de loisir aux arts d'agrément, qu'ils sont obligés, par leurs
+études plus sérieuses, de négliger dans le courant de l'année. La
+musique, le dessin, auxquels ils ne peuvent ordinairement donner plus
+d'une demi-heure par jour au lycée, doivent être leur grande occupation
+pendant les vacances; n'est-ce pas, en effet, une distraction et une
+récréation?
+
+Il faut se rappeler que dans la vie d'un enfant une heure ne doit pas
+être perdue. Les promenades auront toujours un but instructif. On les
+mènera visiter les musées, les monuments publics, où l'on trouvera moyen
+d'exercer leur mémoire et d'accroître leurs connaissances historiques.
+
+Je conseille de mener rarement les enfants au théâtre, mais beaucoup à
+la campagne. Pour la première distraction, si on en use, il faut faire
+un choix scrupuleux, et s'en tenir exclusivement aux œuvres classiques.
+Il ne faut pas croire que ce qui nous ennuie ne soit pas capable
+d'amuser un lycéen. Il sera heureux d'y retrouver des rapprochements
+avec ce qu'il sait déjà; entendre dire sur le théâtre de ces beaux vers
+qu'on lui fait apprendre au collège, ne fera que l'encourager et lui
+être profitable; de même pour les jeunes musiciennes, elles auront un
+double plaisir à entendre avec orchestre et chant ce qu'elles jouent sur
+le piano. Les tableaux représentant les faits de l'histoire les
+intéresseront vivement, et une visite au Jardin des plantes, au Jardin
+d'acclimatation, etc., les amusera bien autrement qu'une longue station
+sur une promenade publique. Un voyage, outre son utilité pour la santé
+et son agrément, peut être un excellent sujet d'étude, s'il est fait
+dans de bonnes conditions; mais il ne faut pas qu'il consiste simplement
+à introduire la jeune pensionnaire dans la vie des hôtels et des
+casinos. Le bord de la mer est une école où l'on peut agrandir le cercle
+de ses connaissances. Les collections minéralogiques, les herbiers
+trouvent largement à s'y compléter, et instruisent en amusant.
+
+Après les arts d'agrément qui, dans leur genre, exercent l'esprit et
+meublent l'intelligence, les sports fortifient le corps et développent
+les forces musculaires. Il ne faut pas craindre d'y consacrer un temps
+convenable. Les bains froids, la gymnastique, l'équitation, s'il est
+possible, le cricket, sont des amusements utiles. C'est ainsi que tout
+est gain pour les jeunes gens, que tout doit avoir un but d'utilité. On
+ne leur permettra surtout, sous aucun prétexte, de _balandrer_.
+
+Combien voit-on d'enfants passer leurs vacances, les traits alanguis et
+pâlis par le désœuvrement, à torturer des animaux, à passer de fauteuil
+en fauteuil, s'endormant sur un livre à moitié lu, ne retrouvant leur
+énergie qu'à l'heure d'aller se coucher, afin de solliciter une
+prolongation de veille qui ne leur sera d'aucune utilité.
+
+Tous les jours, ils promettent de travailler le lendemain, et ce
+lendemain, comme celui de l'aubergiste qui avait écrit sur son enseigne:
+_Demain je donnerai à boire pour rien_; ce lendemain est toujours pour
+le jour suivant!
+
+Mais ce n'est pas seulement à orner leur esprit que nous devons nous
+appliquer, ou à maintenir leur santé dans un état florissant, il est
+encore un point que les mères ne sauraient négliger pendant les
+vacances, et sur lequel elles ont une influence toute-puissante: c'est
+l'éducation du cœur et la culture des bonnes manières. Cette partie de
+l'éducation d'un enfant est malheureusement trop souvent négligée dans
+les institutions; il est peut-être même impossible qu'il en soit
+autrement là où le nombre des élèves ne permet pas de s'occuper de
+chaque nature en détail, et où la multitude de choses arides et sèches à
+enseigner rend forcément les rapports entre maîtres et élèves moins
+affectueux et plus raides.
+
+Mais s'il incombe aux parents des devoirs sérieux, parfois pénibles même
+à remplir, de leur côté, les enfants doivent songer à leur faciliter la
+tâche; car, outre tout le bien qui leur en revient, ne doivent-ils pas
+laisser à ces pauvres parents, si heureux de leur présence, un bon
+souvenir de ce court espace de temps passé auprès d'eux? Si les enfants
+sont désagréables, taquins, volontaires, capricieux, les parents se
+sentiront comme délivrés par leur départ et de cette façon l'amour de la
+famille se trouve peu à peu amoindri, effacé, pour faire bientôt place à
+l'indifférence, sinon à pis encore!
+
+Pour l'enfant, qui est en pension, comme pour celui élevé à la maison,
+le temps des vacances le rapproche toujours de sa mère par les loisirs
+qu'il lui donne; c'est donc une occasion qui se présente à elle de
+prodiguer plus largement ses conseils et ses soins.
+
+Il est toujours dommage de s'arrêter pendant cette vie qui est si
+courte, et les temps d'arrêt sont encore plus à éviter pendant
+l'enfance; si l'homme mûr et le vieillard peuvent se permettre de
+chercher dans les vacances qu'ils prennent, comme magistrats,
+fonctionnaires, administrateurs, travailleurs; en un mot, de la grande
+machine du monde, un repos absolu, un délassement complet de la faculté
+qu'ils exercent sans relâche et qui a besoin de se reposer par
+intermittence, il n'en est pas de même de l'enfant, lequel ne doit pas
+plus s'arrêter dans son éducation qu'il ne s'arrête dans sa croissance.
+
+Mettre un enfant au repos intellectuellement, sous le prétexte qu'il a
+le temps, qu'il apprendra plus tard, c'est comme si on voulait
+l'empêcher de grandir, en disant: «Il grandira plus tard.» On ne grandit
+plus après un âge à peu près fixe, on n'apprend plus certaines choses
+avec la même facilité à un certain âge.
+
+Les vacances ne doivent donc être qu'un changement de travail, mais non
+pas un arrêt; et si l'on en profite pour s'occuper davantage des
+exercices du corps, si l'on recherche l'amélioration physique, c'est
+toujours un progrès, et il ne faut pas oublier que, dans ce qui est
+humanité, ce qui ne progresse plus recule, puisque rien ne reste
+stationnaire. De l'instant où la lumière ne croît plus, elle baisse;
+aussi les jeunes gens, et même les hommes, dont je parlais tout à
+l'heure, profitent-ils des vacances simplement pour s'adonner à d'autres
+études que leurs occupations ordinaires ne leur laissent pas le temps de
+pratiquer dans le cours de l'année.
+
+Pendant les vacances, au lieu de travailler dans les livres imprimés,
+devant une table d'étude, l'enfant travaille dans le grand livre de la
+nature ouvert devant lui, en plein air, sous la voûte céleste; au lieu
+de s'astreindre aux définitions abstraites, il a les démonstrations
+matérielles, au lieu de la rigidité de la leçon du professeur, il reçoit
+les doux conseils de sa mère.
+
+Pendant les quelques semaines que dure ce laps de temps consacré à
+renouveler nos forces, afin de ne pas reculer, les enfants doivent
+toujours travailler un peu à leurs études habituelles, de façon qu'au
+retour des classes, qu'il s'agisse des bancs du collège, du couvent ou
+de ceux des cours, ils aient plutôt gagné des places que d'en perdre.
+
+Mais ce à quoi la mère doit s'attacher particulièrement, c'est à
+profiter de l'occasion où l'enfant lui appartient plus spécialement pour
+lui inculquer cette éducation spéciale du cœur et de l'âme que personne,
+sauf elle, peut lui donner.
+
+En voyageant avec lui aux bords de la mer, ou dans les montagnes, en sus
+des enseignements géographiques et topographiques, elle lui apprendra,
+s'il est en âge, à observer les mœurs et les coutumes, à apprécier les
+gens et les choses; elle formera son jugement par les comparaisons et la
+vue des choses nouvelles.
+
+Il est vrai que pour cela la mère doit avoir elle-même du discernement,
+cette qualité si rare et si précieuse; elle doit surtout se dévouer et
+penser au plaisir et au bien des autres, de préférence à son agrément
+personnel; mais il faut espérer que nous possédons encore parmi les
+femmes de France grand nombre de ce cas!
+
+Les familles sont fortement émotionnées souvent par les concours: ce
+sont là de ces solennités importantes dans la période de la vie que l'on
+appelle la jeunesse. Que de gros chagrins, et aussi que de joie, selon
+que l'on reçoit la récompense ou la semonce justement méritée!
+
+On est porté un peu trop souvent à accuser l'impartialité des
+professeurs; certes, c'est une bien grande déception pour celui qui a
+conscience de sa valeur, de se voir méconnu et préféré un rival moins
+digne! L'injustice est ce qu'il y a de plus cruel au monde pour un cœur
+droit et sincère.
+
+Mais, bien souvent aussi, les enfants, et les parents encore davantage,
+sont aveuglés par l'orgueil, et se figurent lésés parce qu'ils ne
+s'aperçoivent pas de la valeur réelle de leurs concurrents, au lieu de
+puiser dans la préférence donnée un nouveau motif d'émulation.
+
+Tous ne peuvent avoir les premiers prix, même tous les méritants, et
+s'il s'en trouve forcément parmi eux d'évincés; c'est une raison de plus
+pour ceux-là de s'efforcer de démontrer par l'avenir l'erreur qu'on a pu
+commettre en ne les plaçant pas au premier rang.
+
+Les vacances sont pour beaucoup aussi, chaque année, la rentrée
+définitive dans la famille; l'instruction, appelée à tort l'éducation,
+est terminée... pour la partie indispensable à toute personne qui ne
+veut pas se distinguer des autres par une honteuse ignorance. Mais ce
+sont là deux appellations fausses. L'instruction n'est à proprement
+parler que commencée. Et, tandis que le jeune homme ne quitte les bancs
+du collège que pour s'adonner à des études plus sérieuses, soit qu'il
+fasse son droit, soit qu'il se dispose à entrer dans des écoles
+spéciales, soit encore qu'il se destine aux affaires commerciales, la
+jeune fille ne doit pas oublier que c'est bien à tort et doublement à
+tort que l'usage autorise à dire qu'elle a terminé son éducation; c'est
+là l'expression consacrée, mais qu'il faut avoir soin d'interpréter avec
+une signification tout autre que littérale.
+
+C'est de son instruction et non de son éducation qu'il s'agit; cette
+dernière, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre, peut être à peu près
+terminée, car l'enfant est _élevé_, est éduqué, mais l'instruction est
+bien loin d'être terminée.
+
+C'est à elle, à elle seule qu'il appartient de compléter les deux, qui
+doivent faire d'elle une femme accomplie. Les moyens un peu obligatoires
+employés jusqu'alors, ne sont plus de mise; l'étude n'est plus par elle
+considérée comme un travail désagréable, mais comme un besoin
+nécessaire, un emploi utile de son temps; on lui a donné des éléments,
+on lui a ouvert la voie; c'est à elle à se perfectionner librement et
+sans y être forcée; elle est en âge d'en comprendre la nécessité.
+
+Comme éducation, elle a aussi à se perfectionner dans les usages du
+monde, dans les obligations et les devoirs de la maîtresse de maison, de
+la mère de famille; il lui reste donc encore beaucoup à faire, beaucoup
+à apprendre sous d'autres formes, et dans d'autres branches peut-être;
+et sûrement elle n'a pas terminé... Ses vacances, qu'elle a cru en songe
+devoir être désormais perpétuelles, ont de quoi être bien employées, car
+c'est le véritable travail de la vie qui commence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+DE L'UTILITÉ DES VOYAGES POUR LA JEUNESSE.
+
+
+J'ai quelque peine à me décider à résoudre cette question, parce que
+j'ai pour principe de ne jamais donner de ces conseils, bons seulement
+pour ceux qui ont de la fortune, et ne servant qu'à donner des regrets à
+ceux qui ne peuvent les suivre, parce qu'il leur en manque les moyens
+pécuniers, mais qui sont néanmoins susceptibles de les apprécier et de
+les envier.
+
+Les voyages, il faut bien l'avouer, sont indispensables à former les
+hommes, à ouvrir l'intelligence, à permettre les comparaisons, à donner
+du jugement, à instruire, à enseigner.
+
+Cependant, si les voyages lointains ont cette utilité, j'ajouterai que
+même le plus petit déplacement porte son fruit.
+
+Pour la jeune fille, le voyage, le déplacement, n'est pas aussi
+indispensable que pour le jeune homme. A quoi bon lui ouvrir tant
+d'horizons qu'elle ne saurait jamais atteindre? et combien en voit-on,
+au retour, ne plus trouver autour d'elles assez d'espace pour leurs
+aspirations!
+
+Il faut élever les enfants pour le milieu où ils doivent vivre, si l'on
+ne veut pas courir la chance de les déclasser. Le sexe masculin peut
+toujours changer de milieu; il dépend de lui d'en sortir, de s'élever,
+et il n'a jamais trop d'ambition, si cette ambition est soutenue par de
+l'énergie et des capacités. De la femme il n'en est pas ainsi; à moins
+de faire partie de la brillante cohorte des artistes, où, s'il est
+beaucoup d'appelées, il y a peu d'élues, la femme ne peut changer de
+position que par le mariage; et c'est une bien grande exception que
+celle-là.
+
+J'ai connu plusieurs jeunes filles appartenant au commerce ou à la
+petite bourgeoisie, n'ayant que des dots modestes, chaleureusement
+encouragées par leurs parents à étendre leur esprit et leurs
+connaissances. Pas une de mes lectrices qui n'ait aussi de ces exemples
+dans son entourage. Bientôt leur intelligence développée, les talents
+qu'elles acquièrent, les placent en dehors de leur cercle, au-dessus des
+autres membres de leur famille; leur donnent le droit d'aspirer à un
+cadre plus large; les parents en sont fiers, les louanges ne manquent
+pas, elles sont recherchées, attirées, reçues là où leurs parents sont à
+peine tolérés à cause d'elles.
+
+Vient le moment de les marier; les épouseurs, en rapport avec leurs dots
+et leurs naissances, ne leur paraissent plus dignes d'elles; peut-être
+eux-mêmes en auraient-ils peur, et cependant elles ne peuvent espérer en
+trouver là où elles ne sont regardées que comme des intrus. Elles
+luttent quelque temps, se figurent qu'elles sont au-dessus de leur
+entourage et, en définitive, finissent par devenir des incomprises;
+elles murmurent contre leur destinée qui les entoure d'un cercle de fer.
+C'est pourquoi, à moins d'être bien sûr de pouvoir lui faire franchir le
+cercle qui l'enserre, il n'est pas nécessaire de donner à la jeune fille
+des aperçus qui ne seraient cause que de regrets et de déceptions.
+
+Cette doctrine semblera peut-être un peu étroite; elle est le fruit de
+l'expérience faite _de visu!_--Que de jeunes filles les parents font
+élever à Paris, dans de grands pensionnats, et qui, lorsqu'elles doivent
+rentrer dans leurs villages, ne rêvent qu'aux succès de Paris, et
+s'étiolent ou s'aigrissent et deviennent malheureuses! Elles sentent en
+elles les moyens, le savoir; mais qu'en faire? D'autres essaient de
+briser le fameux cercle, et elles ne réussissent qu'à se mettre entre
+deux fers.
+
+Pour la jeune fille qui a de la fortune, qui est destinée à voir le
+monde, ou à combattre par une profession libérale, les voyages sont très
+utiles.
+
+Mais pour le jeune homme ils sont le complément indispensable, et je
+regarde comme très fortunés ceux que les événements entraînent au loin.
+
+J'ai connu une pauvre mère, veuve, isolée, qui travaillait pour nourrir
+et élever son fils. Elle ne vivait que pour lui... je n'oserais ajouter
+qu'il ne vivait que pour elle, car il n'en était malheureusement rien!
+Les plus grands soins, l'éducation la plus tendre, l'instruction la plus
+sévère, n'avaient donné que les résultats les plus piètres; c'était une
+mauvaise nature.
+
+A l'âge de dix-huit ans, petit employé de commerce, il ne pouvait
+arriver à se suffire; sa mère travaillait toujours pour lui!... On lui
+proposa une position excessivement avantageuse, mais il fallait faire un
+voyage au Japon.
+
+Le Japon, ce pays si différent du nôtre! Puis l'inconnu, l'imprévu qui
+pouvait en résulter, n'était-ce pas fait pour tenter l'esprit aventureux
+d'un jeune garçon léger, un peu indolent, aimant le plaisir, détestant
+le travail? Ce qu'il aurait trouvé... peut-être pas ce qu'il croyait! et
+une fois loin de sa mère, n'ayant plus à compter que sur lui, sa nature
+se serait transformée! Les étrangers n'auraient pas supporté ses
+caprices, ses humeurs; combien son caractère aurait pu y gagner!
+
+La pauvre mère ne vit qu'une chose, la séparation; son fils sans elle,
+elle sans son fils. Elle n'était pas personnelle, car le jeune homme ne
+lui rendait aucun soin, ne lui causait que des ennuis, mais son amour
+était égoïste en cela qu'elle songeait davantage au bonheur qu'elle
+éprouvait à le voir, à s'occuper de lui, qu'au bien qui pourrait
+résulter pour lui de son éloignement.
+
+Il ne partit pas... Quelques mois après, il se laissait entraîner par
+ses camarades dans une orgie, et ivre il roulait sous une voiture qui
+l'écrasait; on rapportait son cadavre à la pauvre mère; je n'ai jamais
+connu une infortune plus grande!... Pourquoi ne l'avait-elle pas laissé
+partir?
+
+Nous avons, il est vrai, cette autre infortune illustre, cette mère qui
+a été pleurer son fils sur sa tombe, au Zululand! mais il n'est pas
+besoin d'aller s'exposer chez les sauvages pour se former, et un tour
+d'Europe est déjà suffisant.
+
+Pour un jeune homme destiné au commerce, rien n'est meilleur, quelque
+haute position qu'il occupe, de le placer pendant une année chez un
+négociant d'un pays étranger, où il se perfectionne dans la langue et
+apprend les affaires. Nos commerçants notables ne manquent pas de le
+faire pour leurs fils.
+
+Il n'y a pas d'argent mieux employé que celui consacré à un voyage; la
+preuve en est: les séjours à Rome accordés comme récompense aux
+artistes.
+
+Aussi je me permettrai de signaler aux oncles et aux parents généreux,
+et je suis persuadée que mon avis recevra un assentiment enthousiaste de
+la part des jeunes gens, comme un excellent encouragement, un cadeau
+utile, de payer un voyage pour les vacances à l'étudiant ou au collégien
+studieux.
+
+Je ne m'oppose pas à ce que les jeunes filles voyagent, seulement il est
+positif que la vie d'hôtel et des grands chemins ne leur est pas aussi
+indispensable qu'au sexe masculin, mais les voyages n'en restent pas
+moins le plaisir le plus utile pour l'un et pour l'autre sexe.
+
+A défaut de voyage lointain, le déplacement est déjà un avantage autant
+intellectuel que physique, dont on ne doit pas négliger de faire jouir
+même les enfants.
+
+Sous le rapport de l'utilité, je ne recommande pas l'installation dans
+une ville d'eaux en vogue, où l'on recommence à peu de chose près
+l'existence oisive et élégante des villes, avec la facilité en plus de
+faire des connaissances à la légère, et de prendre de mauvaises
+habitudes.
+
+La villégiature dans la campagne véritable, le séjour sur une plage
+agreste où les sorties consistent à aller en robe de toile, sur les
+falaises, cueillir les plantes marines et dans les galets chercher le
+coquillage, et non pas à poser, serrée en une toilette de satin et de
+gaze, au milieu du sable, autour du kiosque de musique, voilà ce qui est
+profitable à la santé et même à l'esprit, quand on ne peut ou ne
+préfère, avide de nouveau, parcourir les pays étrangers, étudier les
+mœurs, visiter les monuments, admirer les musées, se repaître d'objets
+inconnus à nos yeux et qui présentent à l'intelligence ouverte, à
+l'imagination vive et impressionnable, un charme dont on ne se fatigue
+jamais.
+
+Voyagez et faites voyager les vôtres, donc, autant que possible, ne
+serait-ce que quelques journées par année; mais si des devoirs impérieux
+vous attachent à la maison, lisez des livres de voyages, des livres
+ayant rapport aux pays étrangers, car on ne peut bien s'apprécier
+soi-même qu'en apprenant à connaître les autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LE CHOIX D'UNE PROFESSION.
+
+
+On peut dire que ce chapitre fait suite en quelque sorte à ceux sur le
+développement de l'enfant, et quoique le choix d'une profession ne soit
+mis en question qu'à l'âge de l'adolescence, il est, selon le système
+que je vais expliquer, indispensable de s'y préparer à l'avance. Je veux
+parler spécialement des professions à donner à une enfant riche, parce
+que c'est principalement pour les filles que la solution de cette
+question présente des difficultés, et ce sont toujours des questions
+difficiles que je dois m'occuper, les autres n'ayant pas besoin d'être
+approfondies; ensuite parce que l'embarras est double quand il s'agit de
+filles de familles aisées ou riches.
+
+C'est maintenant un fait avéré qu'on peut être certain de ne pas
+conserver toute sa vie la même position de fortune.
+
+Parmi un nombre assez considérable de personnes qu'il m'a été donné de
+connaître directement ou indirectement, je puis dire qu'à quelques rares
+exceptions près, je les ai toutes vues dans un espace de vingt années
+changer de position du tout au tout. Ceux-ci, en petit nombre, que
+j'avais laissés dans une humble position, désolés, sinon désespérés, je
+les ai retrouvés superbes et brillants. Ceux-là, toute une pléiade, que
+j'ai vus planer dans les hautes régions de l'opulence et des honneurs,
+sont descendus dans la plus obscure pauvreté.
+
+Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai eu un nouvel exemple
+frappant. Il y a quelque dix ans à peine, dans la cour d'un splendide
+hôtel du boulevard Haussmann, vous eussiez vu monter dans son landau
+confortable superbement attelé, une belle femme de quarante ans environ,
+le véritable portrait de la matrone antique; il n'était que deux heures
+de l'après-midi, car ce n'était pas aux heures préférées de la foule
+élégante qu'elle se rendait au Bois, mais aux heures où le soleil est le
+plus doux à respirer, où les allées désertes permettaient à ses cinq
+petits garçons qui faisaient échelon depuis l'âge de dix ans jusqu'à
+deux ans, de s'ébattre sous ses yeux.
+
+Ce landau était donc plein de têtes blondes et enfantines. Le dimanche
+on prenait deux voitures; dans le clarence, étaient une gouvernante et
+une bonne avec les deux plus jeunes bébés; dans le landau, sur le
+devant, se plaçaient les trois aînés; dans le fond l'heureuse mère, ne
+laissant à personne le soin de bercer son sixième, nouveau-né, une
+mignonne fillette qu'elle nourrissait; le père était assis à côté.
+Quelle belle famille! Quelle bonne mère! Quelle union parfaite! Jamais
+elle n'allait au théâtre ni au bal, pour ne pas quitter ses enfants.
+Elle présidait à leurs études, à leurs jeux, à leur toilette, malgré le
+nombreux personnel de domestiques qui l'entourait.
+
+Elle avait droit dans ses armes à une couronne fermée par son père, à un
+manteau de lord par sa mère... Le bonheur, la fortune, les honneurs,
+tout lui souriait... Aujourd'hui, c'est dans une petite ruelle, à
+Montrouge, que l'on habite! Quel vent de malheur a soufflé sur tout
+cela? et la petite fille bercée dans le landau, quelle va être sa
+destinée de jeune fille?
+
+Les fortunes sont tellement peu sûres, que personne ne se fait même
+illusion. Il est impossible de prévoir les événements, et de dire ce
+qu'on sera demain; aussi c'est une préoccupation constante de tous les
+parents sérieux, de mettre leurs enfants à même de pouvoir, en cas de
+besoin, trouver des ressources en eux-mêmes.
+
+Il y a aussi une classe plus modeste qui se préoccupe de la même
+question, c'est cette classe où le chef de la famille gagne, chaque
+année, de quoi faire mener aux siens une existence tout juste
+convenable, mais qu'il laissera sans ressources, le jour qu'il tombera
+malade. C'est une misère dorée avec un précipice au bout.
+
+Ce que je reçois de demandes, d'avis, de ces deux positions, on peut se
+l'imaginer. Une mère jouissant d'une fortune moyenne me dit: «J'ai envie
+de faire apprendre à mes filles l'état de modiste ou de couturière.»
+
+Une autre m'écrit: «Je donne à mon enfant une profonde instruction; il
+me semble que je ne puis lui laisser une fortune plus solide. Avec de
+l'instruction on arrive à tout.»
+
+Cette autre encore: «Parmi les beaux-arts que ma fille apprend, je veux
+qu'elle en approfondisse un, sous le rapport industriel. C'est une sorte
+de métier artistique qu'elle aura toujours sous la main.»
+
+Je réponds, en prenant les demandes à reculons, et je commence par la
+dernière solution:
+
+--Si votre fille a besoin de gagner sa vie dès à présent ou du moins
+dans un court délai, vous avez pleinement raison de choisir un art
+industriel, celui le plus en vogue pour le moment. On ne peut guère
+faire un tel choix quand il s'agit d'un avenir incertain et éloigné,
+parce que la mode change; à un moment donné, la peinture sur porcelaine
+et la peinture sur éventail étaient d'un bon rapport; aujourd'hui elles
+rapportent à peu près de quoi mourir de faim.
+
+Le dessin sur bois est beaucoup plus recherché; on fait tant de
+publications illustrées que l'on manque d'artistes. Ici, on se trouve
+devant une difficulté: les maîtres en ce genre ne veulent pas faire
+d'élèves. Ils ont peur des concurrents. Mais la mode, la science, les
+découvertes peuvent changer tout cela, et, d'ici quelques années, un
+autre art viendra détrôner celui-là. La miniature sur ivoire s'est vue
+ruinée par la photographie, quoiqu'il ne puisse y avoir rivalité ni
+comparaison. Mais il est bien rare maintenant qu'on fasse faire un
+portrait à la miniature.
+
+A la première question je répondrai:
+
+--Madame, il n'y a que les petites filles de classes ouvrières qui vont
+à l'apprentissage, puis en journée. Ce n'est pas à un si maigre résultat
+que vous songez. Si vos filles étaient réduites par une immense
+adversité à être ouvrières (cela s'est vu), elles sauraient mieux
+travailler que des ouvrières de profession, rien qu'en sachant ce que
+toute jeune fille de famille sait. Il n'y en a pas une, aujourd'hui, qui
+ne sache tailler et coudre, monter un chapeau aussi bien qu'une ouvrière
+de profession; du moins, il lui manquerait peu pour se perfectionner.
+Mais si vous entendez qu'elle soit capable de fonder une maison de modes
+ou une maison de couture, cela est différent: il n'est pas nécessaire
+d'avoir été à l'apprentissage, et je vais vous répondre, en même temps
+qu'à la seconde maman, qui pense que l'instruction peut tenir lieu de
+tout: celle-ci se rapproche du but.
+
+Il y a quelque chose de plus à enseigner à un enfant qu'un métier, sans
+contester que la connaissance approfondie d'un métier soit excellente:
+c'est à être intelligent, c'est à savoir employer, mettre à profit son
+savoir, son talent. En un mot, pour employer une expression vulgaire, il
+doit apprendre à «savoir se retourner».
+
+D'où vient que l'on rencontre fréquemment des gens d'un talent
+incontestable qui restent en route et qu'on voit arriver des personnes
+bien moins capables professionnellement que les premiers? Elles savent
+mieux s'y prendre; leur intelligence a été plus développée, et si,
+parfois, c'est par un don naturel, très souvent aussi cela provient du
+développement que l'on a donné à l'intelligence pendant leur enfance.
+L'intelligence vaut encore mieux qu'un métier, que du talent; elle leur
+suppléera, mais si elle est secondée par eux, elle aidera à sortir du
+milieu ordinaire.
+
+Vous donnez une profession à un jeune homme; vous apprenez un métier
+artistique ou un art industriel, comme vous voudrez, à une jeune fille,
+le gouvernement se renouvelle, les temps changent, la mode fuit, il faut
+qu'ils sachent aussi changer et se modifier. Les circonstances de la vie
+sont si diverses que la première chance pour réussir est de savoir s'y
+plier, s y conformer.
+
+L'énergie et l'intelligence, voilà deux soutiens puissants pour le
+malheur. Je n'admets le suicide dans aucun cas. Je puis le comprendre
+par déshonneur, encore même du déshonneur on peut se racheter; mais le
+suicide par misère, je ne le comprends pas; les peines de cœur peuvent
+abattre, tuer, parce qu'elles sont souvent irrémissibles; les pertes
+d'argent peuvent toujours se réparer.
+
+Un enfant, aussi fortuné qu'il soit, doit s'habituer à l'idée que cette
+fortune, dont il _jouit_, ne lui appartient pas, qu'il n'en a qu'une
+jouissance temporaire, momentanée, et il doit se tenir prêt aux revers
+et à gagner sa vie. Un jeune homme doit être convaincu qu'il est
+absolument déshonorant de vivre aux croûtes de ses parents.
+
+Je connais des jeunes gens dont les parents sont dans l'aisance,
+d'autres qui sont excessivement riches, et qui, en attendant que leurs
+fils aient atteint l'époque où la profession qu'ils ont choisie leur
+rapporte, leur font gagner leur vie par des répétitions, des articles
+dans les journaux, etc. Par exemple, un jeune stagiaire, en attendant
+que les causes lui arrivent se met secrétaire d'une illustration du
+barreau, etc.
+
+Une femme peut posséder un talent à fond, un homme choisir une carrière;
+mais en outre ils doivent avoir l'intelligence de savoir se plier aux
+circonstances.
+
+La plupart du temps, on arrive précisément par la voie à laquelle on
+pensait le moins.
+
+On retrouve des exemples à chaque pas. Un tel qui avait été élevé pour
+les arts, où il végétera toute sa vie, serait arrivé s'il s'était mis
+dans le commerce. Tel autre s'obstine à ne pas vouloir accepter une
+position qu'il croit au-dessous de lui.
+
+Quand on se trouve dans l'adversité, il y a mille moyens de se
+retourner. On parle toujours que la femme seule est misérable, mais j'en
+connais des quantités qui se sortent parfaitement d'affaires. Ce sont
+des femmes intelligentes qui ne se laissent pas abattre. Un exemple
+entre autres: Une femme de ma connaissance et du meilleur monde, par
+suite du décès d'un parent âgé qui mourut sans avoir fait de testament,
+se trouva sans fortune; elle avait un mobilier assez complet; au lieu
+d'attendre dans l'inaction d'avoir mangé son modeste pécule et d'être
+forcée de vendre son mobilier, elle loua un petit appartement, le
+choisissant avec deux sorties sur l'escalier; elle le disposa le plus
+coquettement possible, faisant des rideaux avec une robe de bal,
+habillant un pouf d'une jupe de satinette brochée; ne craignant pas de
+grimper sur une chaise posée sur une table, pour atteindre le haut des
+fenêtres, ni de se taper sur les doigts avec le marteau, car il ne
+fallait pas penser à prendre un tapissier; elle se renferma dans la plus
+petite pièce, et sous-loua les deux autres; ayant trouvé à louer le tout
+ensemble, elle se transporta autre part, où elle recommença; l'année
+d'après elle avait loué peu à peu la maison entière, et faisait des
+affaires prospères.
+
+Bien des personnes choisissent une profession et ne savent pas ou ne
+veulent pas se sortir de là. Elles se lamentent, implorent tous les
+échos, accusent le ciel de les oublier, mais elles ne feraient pas le
+moindre effort; cela leur paraît impossible même; n'ayant jamais fait
+attention à rien qu'à ce qui se trouvait sous leur nez, elles n'ont
+jamais vu au delà, et, il faut bien le dire, leurs parents ne les ont
+pas secoués, développés.
+
+En général, les personnes qui ont joui réellement de la fortune, sont
+intelligentes, et savent mettre de côté un faux amour-propre qui les
+empêcherait de chercher à se relever. Mais il y en a une foule qui n'ont
+fait que côtoyer cette fortune, la voyant assez de près pour pouvoir en
+parier, et elles se trouvent déplacées et malheureuses.
+
+Une femme qui se trouve dans ces conditions, vient de temps en temps me
+demander de lui indiquer une occupation. Depuis plusieurs années, elle
+est à la recherche d'un emploi, et chaque fois qu'on lui en indique un,
+quelque chose, oh! toujours un excellent motif, l'empêche d'accepter.
+L'autre jour, elle me racontait que l'an dernier, après avoir imploré le
+baron de R., elle en avait reçu un secours de cinquante francs, et
+qu'elle compte en faire autant cette année. Je me sentais vraiment
+saisie de commisération pour elle, je ne l'en pensais pas là,
+lorsqu'elle continua ses doléances, disant:
+
+--On me dit: Travaillez, travaillez! C'est bientôt dit: il faut des
+aptitudes, je n'en ai pas; je ne peux cependant pas aller balayer la
+rue!
+
+Je restai stupéfaite. Voilà une femme qui aurait été humiliée de gagner
+sa journée en balayant la rue, et qui ne rougissait pas de recevoir une
+aumône du baron R.! Mais si elle avait eu réellement un peu de fierté
+vraie, avant d'implorer un secours, elle aurait d'abord été se mêler à
+l'escouade des balayeurs, qui ont certainement des sentiments de fierté
+que n'a pas celle qui mange le pain de l'infirme, du vieillard, quand
+elle a en elle des facultés suffisantes à se suffire.
+
+Ce qu'il faut enseigner aux enfants, outre un métier, ou un talent,
+c'est à savoir s'en servir, c'est à connaître la vie, la valeur des
+mots, la conséquence des choses.
+
+Les enfants riches sont mieux à même d'apprendre tout cela et d'avoir
+leur intelligence ouverte, parce qu'ils reçoivent plus d'instruction,
+voyagent, lisent, entendent raisonner; et le jour où l'infortune arrive,
+ils ne sont pas aussi malheureux d'être obligés de déroger, que
+d'autres, élevés en regardant en haut et qui se morfondent d'envie.
+
+Dans la plus haute société, on voit se donner des fêtes où les convives
+se plaisent à s'habiller en paysans, en grisettes, en ouvriers. La
+grande dame est heureuse d'échapper au poids des grandeurs, et de
+courir, une journée entière, inconnue comme une petite bourgeoise.
+
+Observez les jeux des enfants. Les bébés de parents très riches jouent à
+la bonne, à la marchande, à la ruine; ceux des pauvres, joueront au
+grand seigneur, au carrosse.
+
+Enseignez donc à votre enfant ce que vous voudrez, mais enseignez-lui,
+surtout, à ne pas regarder le travail comme indigne de lui. Qu'il soit
+bien persuadé de la véracité de ce proverbe: «il n'y a pas de sots
+métiers, il n'y a que de sottes gens.»
+
+C'est par son mérite et ses capacités, par la manière supérieure dont il
+s'en acquittera, qu'il prouvera que la tâche entreprise est au-dessous
+de lui.
+
+Avec du travail, de la persévérance, de l'intelligence, on peut toujours
+se sortir d'affaire; il faut compter sur soi, sur ses efforts personnels
+et matériels, et non sur des protections, des passe-droits.
+
+On peut reconnaître le vrai riche qui a eu des revers, à ce qu'il ne
+parle jamais de son temps de splendeur. Le pauvre, qui a eu soi-disant
+des malheurs, est _chipie_ et _pimbêche_ à l'excès (pardon, mais ces
+deux mots n'ont pas de masculin, ces défauts étant très particuliers aux
+femmes); il tient à faire sentir à tout instant qu'il vaut mieux que sa
+position, tellement il a peur qu'on ne s'en aperçoive pas!
+
+Il y a des personnes auxquelles il manque toujours quelque chose pour
+réussir; la plupart du temps, elles se plaignent de ne pas avoir de
+fonds; ceux qui en ont, s'empressent de les perdre; d'autres réussissent
+sans capitaux, ou avec capitaux!
+
+--C'est la chance! disent les premières.
+
+C'est-à-dire, c'est de savoir saisir la chance quand elle passe et de
+savoir aussi la retenir.
+
+Ce que je vois de bonnes occasions auprès desquelles passent quantité de
+gens qui ne les voient pas parce qu'ils regardent trop haut ou qui ne
+veulent pas prendre la peine de se baisser!
+
+Aujourd'hui, le commerce, les affaires, sont, peut-on dire, à la mode;
+nous ne sommes plus au temps où l'on dédaignait de gagner de l'argent.
+Mais malheur à l'incapable!
+
+L'autre jour, on introduisit auprès de moi une élégante visiteuse, une
+femme du grand monde; elle voulait me demander des conseils. Elle
+désirait vendre un secret de parfumerie, puis elle me raconta qu'elle
+allait gagner de l'argent cet hiver. Elle allait s'occuper de placer du
+vin parmi ses connaissances. Le marchand lui avait promis une belle
+commission, mais elle ne voulait pas qu'on le sût.
+
+J'avoue que je n'approuve pas tout à fait ce manège, parce que j'aime
+que l'on ait le courage de son opinion. Les personnes qui sont obligées
+de chercher de cette façon à se procurer de l'argent sont à plaindre,
+car elles souffrent réellement; il faut les plaindre d'autant plus que,
+la plupart du temps, l'argent qu'elles cherchent ainsi à se procurer ne
+servira qu'à leur fournir des satisfactions d'amour-propre, bientôt
+suivies de déceptions cruelles.
+
+Pour en revenir au choix d'une profession, une instruction complète
+donnant la connaissance d'une foule de choses pratiques, c'est-à-dire ne
+se bornant pas aux études scientifiques et aux beaux-arts superficiels,
+mais ayant enseigné aussi une partie commerciale et, avec cela, la
+volonté et l'intelligence des choses, voilà la meilleure profession.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+L'AGE INGRAT.
+
+
+Cet âge (de onze à dix-huit ans) réclame, pour les deux sexes, une
+attention particulière sous tous les rapports, même sous celui de la
+toilette; néanmoins, c'est l'âge dont on se préoccupe le moins d'une
+façon spéciale. Il est souvent question de l'enfant, du bébé; on parle
+fréquemment de la jeune fille, mais la fillette et le garçonnet sont
+laissés dans l'ombre. Il est évident qu'en perdant ses dents de lait,
+l'enfant acquiert sa première laideur. Sa croissance, en le rendant
+disproportionné, lui ôte les grâces potelées du premier âge; les études
+auxquelles on le soumet, le travail de la nature qui s'opère en lui avec
+force et rapidité, le rendent maussade et méchant parfois. Voilà pour le
+physique; au moral, sans pouvoir offrir les compensations de la
+communion d'idées, il comprend trop et gêne les conversations. En somme,
+c'est l'âge ingrat, et cependant c'est à cet âge que nous commençons à
+juger ce qui nous entoure, c'est à cet âge que nos convictions se
+forment, que tout nous frappe, que des impressions ineffaçables se
+gravent en nous; c'est à cet âge que notre cœur comme notre intelligence
+se développent en même temps que nos membres; et qu'avides de les
+exercer, nous nous jetons sur tout ce qui se présente, nous nous en
+emparons, et nous nous l'approprions pour notre vie entière
+généralement.
+
+Ces quelques années exigent une surveillance de tous les instants, et
+lorsqu'on a pris toutes les précautions possibles pour que le petit être
+ait été bien entouré dans ses premiers pas dans la vie, matériellement
+et intellectuellement, afin qu'il n'arrive aucun accident à ses frêles
+petits membres, et que sa fraîche mémoire ne soit pas souillée de mots
+impropres ou de mauvaises impressions, il ne faut pas se lasser, car le
+moment important arrive seulement. Le corps et l'âme doivent être plus
+que jamais préservés, sous peine de les voir l'un et l'autre s'étioler.
+La santé pour le physique, la toilette et les manières pour l'extérieur,
+l'âme et le cœur, le jugement et l'intelligence pour le moral, voilà
+toutes les choses importantes qu'il s'agit de diriger et sur lesquelles
+il est indispensable d'attirer l'attention des parents.
+
+Par la santé, j'entends aussi le développement et la conformation du
+corps de dix à dix-huit ans. Le tempérament se constitue, les membres se
+forment à peu près tels qu'ils doivent rester toute la vie. Aussi les
+précautions qu'on a prises pendant l'enfance ne doivent-elles être
+continuées qu'avec plus d'attention pendant l'adolescence. La
+gymnastique pour les deux sexes est indispensable; elle est préférable à
+tout autre exercice du corps, car elle ne rend pas seulement fort et
+alerte, elle rend aussi adroit et agile.
+
+Généralement on fait beaucoup _sortir_ les enfants; c'est un tort,
+vis-à-vis surtout des petites filles. (Les garçons sont d'ordinaire au
+collège à cet âge, et je parle des filles élevées par leurs mères.)
+C'est pourquoi l'éducation de la pension ou du couvent peut être
+préférable. La fillette y joue, y court, mais ne _sort_ pas,
+c'est-à-dire ne prend pas l'habitude de se parer tous les jours, et
+d'aller faire de grandes courses, silencieuse et guindée, à côté de sa
+mère ou de son institutrice.
+
+Je connais des femmes qui ont été tellement accoutumées dès leur enfance
+à _sortir_, à aller arpenter les boulevards et les Champs-Elysées, que,
+jeunes filles, un jour de réclusion les rend déjà malades, et, jeunes
+femmes, elles ne peuvent supporter leur intérieur. La femme doit vivre
+chez elle, et comme le tempérament se plie aux habitudes de longue date,
+il n'y a qu'à lui donner celle-ci pour qu'il s'y conforme.
+
+L'estomac a besoin aussi d'être formé, mais non _gâté_. Peu à peu, il
+arrivera à supporter tous les bons aliments, mais jamais les mauvais, ni
+l'irrégularité des repas.
+
+Le sommeil est nécessaire aux jeunes gens. Le sommeil du soir, qui est
+dans l'ordre de la nature, répare les forces, tandis que celui du matin,
+au moment où la terre se réveille, énerve et alanguit. Se lever tard est
+une habitude perverse qu'il ne faut pas laisser prendre; et pour cela il
+faut éviter avec soin d'en faire une récompense, ainsi que cela a lieu
+très souvent. Je connais une mère prudente, pour les enfants de laquelle
+la plus grande punition qu'on puisse leur infliger est de les obliger à
+rester tard au lit.
+
+Il est vrai que c'est souvent de nos propres défauts qu'héritent ces
+petits êtres, et nous croyons, nouvelle erreur, y trouver un titre à
+notre indulgence; tandis que nous devrions n'y voir qu'une leçon et un
+ordre sévère, pour nous qui les avons expérimentés à nos dépens, de les
+en préserver. Mais l'amour-propre est là pour nous aveugler! Que de
+parents se mirent avec complaisance dans les défauts de leurs enfants!
+
+Pour bien élever un enfant, surtout à l'âge où il est _clairvoyant_, il
+faudrait être parfait, et je connais bien des parents qui ont plutôt
+l'héroïsme d'une séparation qu'ils reconnaissent nécessaire que celui de
+se corriger!
+
+Comme toilette et comme manières, la démarcation est bien tranchée.
+Depuis la première communion jusqu'à son entrée dans le monde,
+c'est-à-dire de onze à dix-huit ans, la fillette et la jeune fille
+doivent s'abstenir de tout ce qui est trop recherché, trop compliqué,
+sous peine de paraître, non pas de petites femmes en miniature, comme
+lorsqu'elles avaient six ans, et que leurs mères se plaisaient à modeler
+leurs toilettes sur les leurs propres, mais à de petites bonnes femmes;
+car, à quinze ans, si l'on s'affuble trop, on peut très facilement en
+paraître vingt ou davantage.
+
+Il faut aussi éviter de tomber dans l'excès contraire, ce qui arrive
+fréquemment aujourd'hui: pour une raison ou pour une autre, coquetterie
+de mère, de sœur, ou de jeune fille même, est maintenu l'habillement de
+la fillette, jusqu'à l'entrée dans le monde; la jupe reste courte, les
+cheveux ondulés flottant dans le dos, et l'on supprime ainsi ces
+quelques années si suaves et si pleines de charme de l'adolescence;
+restons dans la règle commune; suivons les usages reçus par la majorité
+et bons à suivre par les gens sensés. Dès que la petite fille atteint sa
+douzième année, on supprime les falbalas, les bijoux, les plumes, les
+corsages décolletés et à manches courtes. La jupe doit s'allonger et ne
+plus découvrir le mollet, les cheveux sont nattés ou relevés dans un
+réseau.
+
+Les manières et le langage subissent la même transformation. La démarche
+devient moins libre, plus posée; les reparties, les saillies d'enfant,
+qu'on appelle spirituelles, et qui sont toujours, d'ailleurs, ridicules
+dans la bouche d'un enfant, ne sont absolument plus tolérées; en un mot,
+la fillette doit rentrer dans l'ombre, comme la fleur, qui est son
+emblème, se cache sous les feuilles.
+
+Les bonnes habitudes, avons-nous dit, se prennent à cet âge,
+physiquement aussi bien que moralement. La jeune fille, prenant
+l'habitude de se tenir courbée, la gardera, de même si elle contracte
+celle de la paresse. Le caractère demande à être formé dès la première
+enfance, et il est presque impossible de transformer, à douze ans,
+l'enfant colère, gourmande, menteuse, dont les défauts n'ont pas été
+réprimés plus jeune. Il faut alors la _briser_, la contraindre, et la
+tâche est devenue excessivement difficile; il s'agit de ne pas laisser
+perdre les bons fruits que la première enfance donne, ou plutôt ces
+fleurs que le printemps fait éclore. Il nous appartient de les cultiver
+pour qu'elles se changent en fruits; ces fruits eux-mêmes doivent
+arriver à la maturité, sans qu'aucun insecte vienne y mordre et
+s'introduire jusqu'au cœur.
+
+N'arrive-t-il pas parfois que dans notre verger nous trouvons notre plus
+beau fruit attaqué? et ne sommes-nous pas obligés de veiller sans cesse?
+Nous craignons, au moindre coup de vent, que le faible lien qui le
+retient à l'arbre et lui donne la vie ne vienne à se briser; mais ce qui
+est plus pénible encore, n'est-ce pas de le voir ronger par un ver que
+nous ne pouvons extraire, si nous ne nous y prenons à temps? Rien ne
+peut mieux donner l'idée de l'âme d'un enfant. Il faut veiller, jusqu'à
+ce qu'elle soit formée, et si la moindre gelée peut perdre la fleur, une
+main étrangère peut nous ravir le fruit.
+
+Le genre d'éducation se modifie totalement lorsque commence l'âge de
+raison.
+
+Les corrections, les caresses, les choses palpables, pour ainsi dire,
+ont seules le dessus dans le bas âge; le raisonnement, la persuasion n'y
+peuvent rien. Mais quand arrive l'époque dont je m'occupe, ce n'est au
+contraire qu'à la persuasion et au raisonnement qu'on doit recourir. Et
+c'est pourquoi la tâche devient de plus en plus difficile et se
+restreint davantage dans le cercle maternel. Il ne suffit plus
+d'exprimer sa volonté, de la faire obéir, il faut l'expliquer, la
+déterminer, savoir s'adresser à l'entendement de l'enfant et s'appliquer
+à le lui former.
+
+Mais ce qui offre une double difficulté, c'est que dans les choses mêmes
+qu'il faut lui apprendre, il est nécessaire de lui en céler une partie;
+c'est une pierre d'achoppement que bien des mères ne savent pas tourner.
+Sous le prétexte de conserver la candeur de la fillette, elles lui
+interdisent toute lecture; elles ne veulent rien lui faire connaître de
+la vie ou du monde; puis, l'âge venu, sans préparation aucune, elles lui
+ouvrent toutes les portes et lui permettent, elles y sont bien obligées
+d'ailleurs, toutes les lectures. C'est par paresse, la plupart du temps,
+et simplement pour se dispenser de prendre une peine, un soin
+quelconque. Une mère qui entend bien sa mission et son devoir initie peu
+à peu sa fille à la vie; elle la lui explique, la lui analyse, lui ouvre
+le chemin, la guide par la main, non en en éloignant complètement les
+ronces pour ne lui laisser que les fleurs, mais en lui apprenant à les
+éviter elle-même ou à les supporter; car l'existence est pleine
+d'entraves, d'épines, et la jeunesse ne doit pas l'ignorer.
+
+De douze à quinze ans, les jeunes imaginations veulent tout saisir; le
+mal surtout les attire comme l'abîme qui donne le vertige; essayer de le
+leur dissimuler tout à fait est impossible. Leur apprendre à le regarder
+froidement, à l'envisager avec horreur, est un grand bienfait.
+L'ignorance n'empêche pas de tomber; au contraire, elle précipite à
+mesure que l'entendement se développe, que l'intelligence arrive sans la
+science; on doit donc insensiblement démontrer le bien du mal.
+
+Aussi, c'est précisément à cet âge si intéressant où la petite personne
+devient fillette, que la mère doit quitter le moins son enfant. C'est
+alors que les impressions sont les plus fortes, d'autant plus qu'elle
+croit savoir et ne sait rien.
+
+La tâche devient aussi plus difficile, parce que l'enfant veut déjà
+essayer son jugement, et, l'expérience ainsi que la science lui
+manquant, elle est entraînée à juger à faux. C'est une grande victoire
+de lui enseigner à se défier de son propre jugement et de lui laisser
+apercevoir l'étendue de son ignorance.
+
+Les liaisons, les fréquentations sont d'une haute importance à cette
+époque de la vie. Elles s'emparent de nous avec une intensité telle,
+qu'elles sont la source souvent de bien des entraînements et de bien des
+malheurs. Essayer d'y soustraire la jeunesse est presque impossible sans
+froisser son cœur. Seulement, la vigilance doit redoubler. Il faut
+surtout éviter d'exiger de brusques ruptures, qui font tourner en
+intrigues un simple engouement qui serait tombé de lui-même. Le meilleur
+moyen, l'unique, pour garantir la jeunesse de toute influence, est de
+l'occuper, de la fatiguer, physiquement et moralement; lui donner le
+moyen de dépenser amplement l'exubérance de forces que lui donne son
+âge, et qui, concentrée, ne manquerait pas de se déverser d'un autre
+côté.
+
+Les jeunes filles s'éprennent les unes pour les autres de vives amitiés;
+elles se figurent bientôt qu'elles sont victimes et tyrannisées, si on
+veut les priver de voir celles qu'elles ont choisies pour amies; elles
+trouvent aisément des personnes qui croient bien faire en facilitant un
+rapprochement à l'insu de la mère, entre les jeunes amies, comme si tout
+ce qu'on dissimule aux parents ne soit pas déjà une faute par cela même,
+et qu'ils n'aient pas des motifs puissants pour désirer être obéis.
+
+Malheureusement, on est toujours tenté de penser que les parents ont
+tort; on n'a pas assez de confiance dans leur morale, et c'est là que se
+trouvent le danger et la cause de l'indiscipline, de l'insubordination.
+Les jeunes n'ont plus foi aux vieux. Hélas! on est forcé d'avouer que
+c'est un peu la faute de ceux-ci; s'ils ne se montraient pas aussi
+souvent fautifs et répréhensibles, la jeunesse s'habituerait à les
+respecter davantage et à s'en rapporter à leurs décisions.
+
+Il y a cependant des enfants bien élevés qui ne se permettent pas de
+juger leurs parents et agissent comme Sem envers Noé. Cela dépend encore
+de l'éducation qu'on leur a donnée.
+
+Pour en revenir aux mauvaises liaisons, je répète et j'insiste, comme
+étant un point important, pour qu'on ne brusque pas les ruptures, à
+moins qu'on puisse mettre une distance matérielle entre les deux amies
+et opposer une forte distraction à l'ennui qui résulterait de la
+séparation. Dans le cas contraire, il faut se contenter de veiller, de
+persuader doucement, et d'attendre, ce qui ne tarde souvent pas, que les
+circonstances de la vie viennent dénouer d'elles-mêmes les liens
+qu'elles ont formés.
+
+Si la jeune fille arrivait à voir son amie en cachette de sa mère, même
+rarement, cela pourrait lui être beaucoup plus nuisible que de la voir
+souvent en sa présence. Le fruit défendu possède un attrait puissant.
+Puis on prend l'habitude des cachotteries, des intrigues, et tout cela
+décline en besoin, qui se rejette plus tard sur des objets où le péril
+est plus grand.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+NOTES D'UNE MÈRE DE FAMILLE.
+
+
+
+
+I
+
+_Le monde de province._
+
+
+Mon mari vient d'obtenir d'être nommé directeur d'une mine importante,
+dont la société a son siège à Paris; nous allons donc quitter notre
+tranquille appartement de l'avenue de Neuilly où nous jouissions du
+voisinage de la grande ville et des libertés qu'elle donne, en même
+temps que de l'air de la campagne et aussi des libertés de celle-ci!
+Ici, comme à Paris, on connaît à peine ses voisins; on va, on vient,
+sans se préoccuper de personne! Il paraît que D. où nous allons est une
+ville charmante; il y a de belles promenades, de l'animation, une
+garnison très forte... «Il faudra tenir nos filles!» a dit mon mari. Une
+préfecture... il y aura des bals! qui sait? Notre aînée, Berthe, est
+jolie... elle trouvera là plus facilement à se marier que dans ce grand
+Paris où l'on vit si isolé! C'est l'indépendance, dit-on; j'en conviens,
+mais c'est aussi l'isolement!»
+
+Ainsi pensais-je et écrivais-je sur mes tablettes, il y a un an à peine,
+et aujourd'hui que je connais la vie à D., qu'est-ce que j'y ai trouvé?
+mes espérances de mère se sont-elles réalisées? Par quel moyen suis-je
+arrivée à les réaliser?
+
+Arrivant dans une ville où l'on ne connaît personne, il n'est pas facile
+d'établir des relations. Mon mari, excessivement occupé de son
+installation, était aux mines du matin au soir. Mes filles, impatientes
+de voir et de se faire voir, me tourmentaient, et nous allâmes, le
+premier dimanche, entendre la musique sur le Cours. Quelle foule! On
+nous regardait avec une certaine curiosité, car nous étions _nouvelles_
+et nous n'étions connues de personne! Aussi je ne pourrais pas affirmer
+que cette curiosité fût tout à fait bienveillante. Les femmes paraissant
+appartenir à la haute société de la ville nous jetaient à la dérobée des
+regards dédaigneux et scrutateurs, comme si nous étions des bêtes
+dangereuses (mes filles peut-être leur semblaient à craindre, avec leur
+expression spirituelle, simple, naturelle à la fois, que donne la vie de
+Paris); les bourgeoises et les commerçants ne se gênaient pas pour nous
+examiner. Les hommes paraissaient plus discrets et plus bienveillants en
+même temps; des jeunes filles jolies, bien mises, l'air point sottes,
+attirent toujours la sympathie du sexe masculin, ce qui leur vaut,
+immédiatement la haine de l'autre sexe. Il est vraiment périlleux d'être
+d'une supériorité trop écrasante, et je crois préférable pour une femme
+de rester un peu dans l'ombre que de faire pâlir tout autour d'elle par
+son éclat.
+
+Il n'en est pas moins vrai que, le premier moment de curiosité passé,
+nous allions avoir l'air, si nous restions sans société, de gens mis en
+quarantaine. Or, les connaissances qui s'offraient à nous nous auraient
+placés dans un milieu d'où plus tard nous n'aurions jamais pu sortir.
+
+Il faut avoir bien soin, en province, de ne pas se déclasser et de se
+mettre de prime abord à la place que l'on veut tenir.
+
+A Paris on peut fréquenter un peu de tous les mondes; sans appartenir à
+l'aristocratie, on a parmi ses relations bon nombre de familles titrées
+qui ne vous dédaignent pas; on les reçoit en même temps que des
+négociants, toujours très estimés; on mélange les opinions politiques et
+religieuses. Chacun s'enquiert peu, dans un salon, de ce que peut être
+son voisin. C'est le cas de le dire, «le pavillon couvre la
+marchandise»; du moment qu'on se rencontre sous le toit d'un ami commun,
+c'est qu'on se vaut. D'ailleurs, on ne se retrouve guère autre part, et
+il n'y a pas de conséquence à craindre de s'être rencontrés.
+
+Ainsi que me l'expliquèrent le docteur en renom que j'appelai sous le
+plus petit prétexte et afin de faire une connaissance, et aussi le curé
+de la paroisse à qui j'allai faire une visite de nouvelle paroissienne,
+dans cette petite ville de D., de même que dans la plupart des villes de
+province, il y a quatre ou cinq sociétés parfaitement distinctes qui ne
+se fréquentent jamais l'une l'autre: celle des commerçants; celle de la
+noblesse, qui est cléricale et légitimiste, qui se croirait déshonorée
+de mettre le pied à la préfecture, et ne sort guère de ses hôtels que
+pour aller à l'église; la bourgeoisie, composée de la magistrature et du
+haut négoce, et le monde officiel. Malheureusement, chacune de ces
+sociétés se subdivise en deux ou trois partis politiques ou religieux.
+Il y a les légitimistes, qui sont admis à cause de leurs opinions dans
+les salons de la noblesse; les partisans du gouvernement actuel, qui
+composent plus essentiellement le monde officiel; les républicains; puis
+les protestants qui forment à part un clan rigide et puritain, et encore
+les israélites, société riche, brillante et gaie... J'en oublie, bien
+sûr!
+
+Mon mari est républicain libéral;... mais ce serait nous fermer bien des
+portes que d'embrasser trop chaudement ce parti;... quand on a des
+filles à marier, est-il permis d'avoir une opinion politique? La
+majorité serait contre nous. Le parti dit de l'opposition donne bien un
+bal par cotisation chaque hiver, mais ce ne sont pas là les réceptions
+nécessaires pour trouver un mari!
+
+Le curé m'a reçu avec beaucoup de bienveillance; il avait déjà remarqué
+depuis huit jours que nous étions des paroissiennes assidues, et il a
+bien voulu m'admettre, ainsi que mes filles, membre dans une société de
+dames patronnesses, où, moyennant une légère cotisation et certaines
+démarches et visites, nous parviendrons à faire un peu de bien à
+quelques familles pauvres de la ville, et en même temps nous nous
+trouverons en contact avec les femmes les plus distinguées de D.
+
+Le médecin (en province les médecins ont le temps de devenir des amis de
+leurs malades), qui est le médecin du préfet, et va beaucoup dans le
+monde officiel où il est protégé par sa famille et par ses opinions
+calmes et raisonnables (il est toujours, paraît-il, pour le
+gouvernement, quel qu'il soit, m'a-t-il dit; c'est un homme qui a la
+bosse du droit et de la discipline); il doit nous présenter au maire, au
+receveur, et se félicite déjà d'avoir une nouvelle maison pour passer
+ses soirées, car j'ai annoncé hautement l'intention de recevoir.
+
+Enfin mon mari, par ses rapports d'affaires, a eu bientôt quelques amis
+dans son parti, ce qui va nous permettre d'avoir un pied dans tous les
+clans. Il ne me déplaît pas de passer pour ne pas être de l'avis de mon
+mari en matière politique, cela autorise tous les genres de relations.
+
+--M. un tel y va?
+
+--Oh! c'est le mari qui l'attire! n'y faites pas attention; la femme le
+reçoit à contre-cœur.
+
+--Mais une telle y est toujours fourrée?
+
+--Peu importe! c'est une amie de madame; mais monsieur saura y mettre
+bon ordre, si cela devient trop fort!
+
+Aussitôt notre salon arrangé, j'ai annoncé que je donnerais le thé le
+mercredi de chaque semaine; je n'ai invité personne directement et tout
+le monde est venu. J'avais assuré le curé qu'il trouverait sa table de
+whist installée, mais il a eu peur de manquer de partner et a cru
+prudent d'amener un vieux colonel retraité et une vieille baronne, qui a
+coiffé Sainte-Catherine une cinquantaine de fois au moins. Notre premier
+thé n'était pas très brillant; mes filles, auxquelles j'ai appris à
+aimer, à respecter la vieillesse et à s'amuser de peu, ont été ravies de
+la distraction qui leur était apportée par cette soirée. Le docteur
+ayant prouvé qu'il était un excellent partner, le colonel lui a voué sa
+sympathie, et ils se sont promis de se retrouver chez nous chaque
+semaine, comme sur un terrain neutre, où l'on peut se rencontrer sans se
+compromettre.
+
+Avais-je donc réussi à constituer d'emblée un _salon_, ce qui se forme
+si difficilement en province, un salon neutre où je pourrais recevoir
+tout le monde? Je n'osais l'espérer.
+
+La baronne prit vite ma fille aînée en amitié; elle voulait la donner
+pour amie et modèle à ses nièces; je me tenais un peu sur la défensive,
+car je me méfie beaucoup des amitiés féminines, spontanées surtout,
+provenant de femmes dans une position plus élevée; elles sont portées à
+prendre avec vous certains tons protecteurs qui vous déplacent bien
+vite.
+
+Je ne désirais recevoir de femmes que ce qu'il était nécessaire pour
+prouver que l'_on peut nous voir_, et aussi pour être invitées aux
+grandes réceptions; quant à aller jouer les comparses dans des réunions
+intimes, j'étais décidée à l'éviter.
+
+Le colonel, qui trouve ma cadette un «charmant démon», veut absolument
+la faire danser, et comme j'ai objecté que nous ne connaissions pas de
+danseurs, il a amené trois de ses protégés, le dessus du panier des
+officiers de la garnison. Le docteur n'a pas voulu être en reste, et
+lorsque les mères de filles à marier ont su que nous avions des
+cavaliers, elles ont désiré vivement faire partie de notre coterie.
+
+Nos petits thés, commencés en décembre avec quatre joueurs de whist,
+étaient devenus de vrais bals de cinquante personnes au moment du
+carnaval!
+
+Il ne s'est pas donné une fête à laquelle nous n'ayons été invitées.
+J'ai surtout tenu à ne jamais donner à mes réceptions un cachet trop
+cérémonieux, mais j'ai eu beaucoup de peine, car, soit par flatterie,
+soit par ironie, on voulait à toute force les décorer du nom de bal, et
+quelques femmes y arrivaient en toilettes parées; mais on me trouvait
+toujours en robe de soie noire montante, et mes filles en robe de
+cachemire gris avec de simples rubans bleus ou roses dans les cheveux.
+En revanche, le côté _rafraîchissements_ a sans cesse été l'objet de mes
+soins d'une façon particulière; mon punch (rien n'anime une soirée comme
+du bon punch), le chocolat, le thé et les petits fours servis en
+abondance et de premier choix m'ont toujours valu des remerciements.
+
+Par exemple, j'ai évité les grands dîners si dispendieux et si
+dérangeants; mais le curé et le docteur avec autorisation d'amener un de
+leurs jeunes amis, ont toujours eu leur couvert mis.
+
+Pour aller dans le monde, mes filles n'ont eu qu'une robe blanche avec
+fleurs variées; les envieuses les ont surnommées les _demoiselles
+blanches_; on leur a demandé sournoisement si elles étaient vouées au
+blanc; ce qui n'empêche pas qu'avec peu de frais elles n'ont jamais été
+fanées comme les autres. Je n'ai souffert, de leur part, aucune
+préférence pour un danseur plus que pour un autre.
+
+Enfin, j'ai essayé de réaliser ce problème difficile d'être très stricte
+sans pruderie. Mais j'étais bien décidée à ne pas recommencer l'hiver
+prochain, si je n'avais pas réussi; il faut vaincre ou mourir dans ces
+cas difficiles! Si j'eusse échoué, j'aurais envoyé la plus jeune passer
+l'hiver chez sa grand-mère et j'aurais tenté un voyage avec l'aînée.
+
+Il n'y a rien qui fasse plus mauvais effet que de mener plusieurs hivers
+de suite deux sœurs dans le monde. Heureusement, la nouveauté a un si
+grand charme et un si grand attrait, que plusieurs jeunes gens de la
+ville s'enthousiasmèrent pour les Parisiennes et, au grand désespoir et
+à la profonde déception des familles du crû, eurent le mauvais goût de
+préférer des _étrangères_. C'est cependant ce qui arrive le plus
+communément, et, de même, les jeunes filles épousent le plus souvent des
+jeunes gens étrangers que des jeunes gens de la ville. En province on se
+voit si souvent, on vit si étroitement ensemble, que l'on est un peu
+comme frères et sœurs.
+
+Un des protégés du docteur, jeune avocat de belle espérance, a demandé
+ma fille aînée en mariage vers la fin de l'hiver; c'est un honnête
+homme, d'un caractère égal et bon, aimant la vie de famille, aspirant
+après un foyer à lui. Un jeune homme qui a de tels sentiments fera un
+bon mari, quelle que soit sa fortune. Nous ne donnons qu'une petite
+rente pour dot à nos filles; les jeunes époux auront un peu de peine à
+joindre les deux bouts dans le commencement; mais on s'aime mieux quand
+on a souffert et lutté ensemble. J'ai pour principe, lorsque l'on a des
+filles à marier, qu'il ne faut pas laisser échapper le premier honnête
+homme que l'on rencontre.
+
+Maintenant je n'ai plus à m'inquiéter du monde. Notre famille agrandie
+possède de bons amis à D., et nous commençons à ne plus être considérés
+en étrangers. J'occupe une place qui était vacante; je tiens le milieu
+entre les diverses sociétés; je suis restée la _Parisienne_, comme on
+m'a surnommée. J'espère bien marier ma cadette l'hiver prochain; elle a
+un caractère éveillé et aventureux, qui fait que j'aimerais assez lui
+voir épouser un brave officier qui l'emmènerait voyager un peu. Je la
+suivrai volontiers en Afrique, et lorsque je reviendrai, je resterai
+encore plus «la Parisienne» que jamais, car n'ayant plus à observer
+certaines considérations à cause de mes filles, je me donnerai le
+plaisir de ne recevoir que ceux qui me plairont; je me consacrerai
+autant qu'une mère peut le faire à l'établissement et à l'éducation de
+mes deux fils, dont l'un va arriver de l'École polytechnique, et l'autre
+du collège.
+
+
+
+
+II
+
+_La veille du jour de l'an._
+
+
+Le jour de l'an est une de ces éphémérides qui restent dans le souvenir
+et se représentent à la pensée chaque fois que l'époque les renouvelle.
+
+Lorsqu'on est enfant, le jour de l'an est un grand jour, on vit de
+longues heures dans l'espérance de ce qu'il vous apportera, et d'aussi
+longues heures dans le souvenir de ce qu'il vous a apporté.
+
+Peu à peu on grandit, et chaque année enlève un nom des nombreux
+donataires; à vingt ans, on reçoit peu d'étrennes, du moins elles ont
+perdu du caractère de surprise qui a tant de charme.
+
+On sait très bien que M. un tel va apporter un sac de bonbons, c'est
+obligatoire; une dizaine d'autres jeunes gens en feront autant; ce sont
+les habitués des quinzaines, les danseurs de l'hiver; c'est comme une
+carte de visite, et l'on n'y ajoute pas plus d'importance.
+
+Lorsque nous sommes mariées et que nous avons des bébés, les jours de
+l'an redeviennent des journées mémorables, nous revivons dans les
+autres. Les bébés pensent encore à nous; ce sont de petites fables
+copiées à grande peine en cachette, des broderies faites dans des coins
+noirs à des heures indues, que les chers petits êtres vous apportent la
+joue empourprée, le cœur battant bien fort, puis se sauvent tout honteux
+et suffoqués par le rire, après avoir déposé leur offrande naïve sur vos
+genoux; mais l'émotion que l'on éprouve n'est rien en comparaison de la
+leur à eux, car à tout âge il est bien vrai que celui qui donne jouit
+plus que celui qui reçoit!
+
+Ensuite les enfants deviennent grands, et... c'est une grande tâche
+d'essayer de réunir la famille autour de soi, au moins une fois l'an,
+lorsque les ailes ont poussé aux oisillons et leur ont permis de voleter
+hors du nid!
+
+Cette année est la première que je vais commencer, depuis plus de vingt
+ans, sans avoir ma nichée autour de moi! C'est vraiment une année
+infortunée qui s'annonce!
+
+Mon mari est si occupé, qu'il se doute à peine que c'est demain le
+premier jour de l'an. Depuis longtemps, nous nous sommes blasés sur ces
+petites attentions en les reportant sur nos enfants. Mais Berthe est
+mariée, et... son mari l'a emmenée passer les vacances de la
+magistrature dans sa famille à lui. La vieille tante va avoir un jeune
+ménage pour lui fêter ses quatre-vingt-deux ans, et moi... moi, je perds
+ma fille!
+
+Mon fils aîné, ce brave et loyal Gustave... s'est laissé entraîner par
+son cœur! Il a prêté à un ami inconséquent deux mois de sa pension et
+les petites économies que je lui envoyais pour ses plaisirs du dimanche.
+Son père a été inexorable: il le condamne à ne pas faire le voyage de D.
+pour les fêtes! Pauvre enfant! Son jour de l'an va être bien sombre,
+dans les rues de Paris, pleines de boue et de brouillard!
+
+Il fera des visites officielles! Cela ne lui nuira pas et le formera! Il
+commencera à midi, en grande tenue, et cela ira encore bien jusqu'au
+soir! Mais la soirée? Il n'y a que des dîners et des réunions de
+famille, ce jour-là; les théâtres même sont déserts! C'est alors qu'il
+sentira le vide et l'isolement autour de lui, en se voyant seul, sans
+une table où son couvert soit mis, sans une famille pour le fêter et
+l'accueillir!
+
+Bernard, lui aussi, ne sera pas près de nous, mais il ne sera pas seul.
+Il a été décidé que pour le récompenser des bonnes études qu'il a
+faites, il irait passer les vacances de Noël et du nouvel an chez un de
+ses bons amis, où il y a de belles chasses. C'est drôle! Nous punissons
+Gustave en le tenant éloigné de nous, et nous récompensons Bernard de la
+même façon... Mais Bernard sera dans une famille qui l'entourera
+d'affection!... Cela ne fait rien; je suis jalouse de ce genre de
+récompense où nous sommes si peu en cause!
+
+_Le jour de l'an_. Jeanne est donc seule auprès de moi. Nous avons
+commencé la journée par nos visites à l'église, au Seigneur, puis à son
+vicaire notre bon curé, et à quelques pauvres malades, ou invalides,
+mais qui n'auraient osé venir à nous. «Ce sont là nos visites
+officielles, à nous autres femmes,» ai-je dit à Jeanne.
+
+Je l'ai envoyée ensuite avec la femme de chambre rendre ses devoirs à la
+vieille baronne, et la petite sournoise a remis en passant un petit
+paquet chez son vieil ami le colonel. Le paquet contenait une blague à
+tabac joliment brodée.
+
+Je ne l'en blâme pas, et ce qui prouve qu'elle n'a pas eu tort, c'est la
+coïncidence des deux pensées. Pendant son absence, son vieil ami a fait
+porter ici par son ancien planton deux fort beaux bouquets; l'un était
+enfoncé dans un grand sac de bonbons à double fond, l'autre, plus
+mignon, paraissait avoir une bien grosse queue; un ruban frangé d'argent
+en sortait, et quand Jeanne le tira, il amena un petit écrin, dans
+lequel se trouvait une parure en turquoise, formant des myosotis. Un
+homme de soixante-dix ans peut se permettre une telle liberté envers une
+petite amie de vingt! Jeanne avait dit, il y a quelques jours, devant
+lui, sans penser à rien, qu'en fait de bijoux elle n'aimait que ceux qui
+représentaient des fleurs, et en fleurs que le myosotis!
+
+C'est une attention délicate qui quadruple la valeur du moindre petit
+présent que de chercher à réaliser un désir exprimé. Le bouquet se
+composait de myosotis, de roses blanches et de réséda.
+
+Allons! ma Jeanne sera encore heureuse comme un enfant ce nouvel an!
+
+Mon bouquet à moi se compose de camélias rouges et blancs, entourés d'un
+cordon de primevères mélangées d'azaléas et de gardénias; les chocolats
+à la crème, qui sont au pied, ont la meilleure mine. C'est ce qui peut
+s'offrir à tout le monde, surtout à une femme.
+
+Mais le timbre de la porte retentit; les visites vont commencer. Depuis
+que les usages parisiens s'introduisent partout, à D. comme ailleurs,
+les femmes restent chez elles, le jour de l'an, ce qui fait qu'on ne
+reçoit que des hommes.
+
+M. le curé ne me rendra sa visite que demain, car, de même que les
+personnages officiels, il reçoit lui aussi.
+
+Mon mari fait sa tournée en habit noir et en cravate blanche; une vraie
+corvée! s'inscrivant ou laissant un petit morceau de bristol glacé, sur
+lequel son nom est écrit, et qu'on a convenu d'appeler carte de visite,
+dans les rares maisons où il ne trouve personne.
+
+Notre médecin et le colonel arrivent les premiers. Jeanne saute sans
+façon au cou du colonel pour le remercier. Un petit gland rouge sort de
+sa poche; c'est la _blague_ de Jeanne qu'il porte sur son cœur! Le
+docteur est un peu gêné, car il n'a pas pensé qu'il fût nécessaire de
+nous donner des étrennes.
+
+Mais voilà les jeunes de l'armée et de la magistrature qui font
+irruption; les mieux renseignés offrent en entrant un élégant sac de
+bonbons.
+
+--Madame, vous permettez... cette année qui commence... mon modeste sac
+sera bien heureux que vous daigniez... balbutie-t-on.
+
+--Monsieur... c'est bien aimable d'avoir pensé à nous, dis-je en venant
+au secours de l'arrivant.
+
+--Mademoiselle, veuillez me permettre de déposer à vos pieds mon modeste
+tribut... avec mes souhaits de bonne santé...
+
+--Oh! monsieur! vous êtes bien aimable...
+
+--Que tous vos vœux soient exaucés, mademoiselle, dans cette année qui
+commence...
+
+--Et qu'il y ait beaucoup de bals, que nous dansions beaucoup de
+cotillons, n'est-ce pas, monsieur?
+
+--Madame, je vous présente mes hommages... voulez-vous me permettre, à
+mes souhaits sincères, d'ajouter le sac traditionnel?
+
+Et ça dure comme ça plusieurs heures. Les uns balbutient des phrases de
+l'incohérence desquelles on ne s'aperçoit pas, car la formule varie si
+peu, qu'on la devine dès le premier mot et qu'on ne laisse pas finir.
+
+Cependant vers trois heures arrive le receveur; c'est un gros galantin
+de quarante ans aux allures conquérantes, qui cherche toujours à se
+distinguer et ne fait rien comme tout le monde. Il tient à passer pour
+un original; il a fait un mystérieux voyage la semaine dernière, et tout
+le monde est persuadé qu'il a acheté ses cadeaux à Paris! C'est du plus
+grand genre! Entre nous soit dit, il fait une cour assidue à Jeanne, qui
+l'a piqué un peu par un dédain à peine nuancé.
+
+Il arrive les mains vides... c'est surprenant! il a dîné chez nous et
+pris le thé une vingtaine de fois!
+
+Mais il jette des yeux étonnés sur tous les meubles et paraît en faire
+l'inspection; serait-il indiscret? Ses paroles sont entrecoupées, il
+répond d'un air distrait... qu'a-t-il? il ouvre la bouche et il la
+referme comme s'il voulait dire quelque chose.
+
+Enfin, il paraît faire un effort comme quelqu'un qui va briser ses
+vaisseaux.
+
+--Est-ce que ma petite boîte a eu le bonheur de vous plaire? dit-il à
+demi-voix à Jeanne.
+
+--Votre boîte? s'écrie-t-elle en rougissant, se troublant et jetant des
+regards désespérés autour d'elle. Mais, je n'ai rien reçu de vous, on ne
+m'a rien remis de vous!
+
+--Comment! vous n'avez rien reçu?... oh! quel désagrément! Voilà de ces
+choses qui n'arrivent qu'à moi!
+
+Et le pauvre monsieur de se désoler.
+
+--Comment!... Vous m'aviez fait envoyer quelque chose? Comme c'est
+gracieux de votre part! Ça se sera perdu! Quel malheur! Je vous en sais
+toujours bien gré!
+
+Et ma gentille fille débitait toute cette menue monnaie de paroles
+aimables en vraie femme du monde, tandis que je devinais, moi, pour qui
+le fond de ses yeux est visible comme celui d'un lac limpide, à la
+malice qui les animait, qu'elle doutait bien un peu de la sincérité du
+visiteur.
+
+Eh bien, non, elle avait tort! Mais aussi quelle mésaventure! Après nous
+avoir quittés tout penaud, il revint encore plus penaud vers la fin de
+l'après-midi; il avait découvert d'où venait l'erreur. En se présentant
+chez la femme de son payeur, sa dernière visite, il fut reçu par les
+plus vives démonstrations de joie et de gratitude.
+
+La mère et la fille le remerciaient à qui mieux mieux!
+
+--Vous nous gâtez! Une boîte à gants et une boîte à mouchoirs! Cette
+dernière étant la plus belle, je l'ai prise pour moi, disait la mère.
+
+--Et quels délicieux bonbons! ajoutait la fille; dans la boîte de maman
+il y en a qui sont de vrais objets d'art!
+
+En effet, sur la table s'étalaient deux coffrets: l'un simple; l'autre,
+celui qui était destiné à Jeanne, plus riche.
+
+Que faire? Avouer que le marchand s'était trompé, qu'on avait eu
+l'intention de ne donner qu'un seul présent? Ce n'eût pas été d'un
+galant homme. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une mine assez
+piteuse. En revenant nous conter l'explication qui avait eu des témoins,
+il s'arrêta au télégraphe pour expédier l'ordre d'un nouvel envoi à
+notre adresse, car il ne voulait pas avoir le démenti d'offrir des
+nouveautés parisiennes.
+
+Je le consolai de mon mieux en lui contant l'histoire du cheval de bois
+qui arriva, un jour de l'an, chez un grave savant du premier étage, au
+lieu d'aller chez la jeune mère de l'entresol. Le grave savant crut
+qu'on se moquait de lui, et ferma la porte pour toujours à l'envoyeur...
+
+Enfin, la voilà terminée cette journée! Je suis littéralement harassée;
+j'ai la langue sèche et l'âme desséchée de répéter les mêmes phrases, le
+cerveau fatigué de chercher à varier les formules. Sans l'incident du
+receveur, c'eût été bien monotone!
+
+Jeanne est un peu pâle et ses yeux sont cernés, maintenant que
+l'animation causée par les visites est tombée. Elle n'est pas aussi
+lasse que moi, parce qu'elle est soutenue par les illusions si vivaces
+de la jeunesse. Tant mieux pour elle, puisse-t-elle les conserver
+longtemps! Mais c'est bien difficile quand une fille est instruite,
+point sotte, qu'elle lit et comprend ce qu'elle lit, qu'elle sait lire
+autre part que dans des livres, surtout sur les figures et dans les
+cœurs! Elle ne tardera pas à se détourner, lasse et ennuyée, de ces
+masques souriants, aussi ennuyés qu'elle, qui viennent, comme ils l'ont
+fait aujourd'hui, sans but, se suivant comme des moutons de Panurge,
+répétant les mêmes mots comme des perroquets!
+
+Heureusement que, de même que dans le ciel le plus nuageux il y a des
+éclaircies, quelques bons amis, quelques cœurs sincères viennent nous
+réchauffer de leur soleil!
+
+Le jour de l'an, ce jour de corvée est passé, et c'est dans la vie calme
+quotidienne qu'on a bien plus le temps et l'occasion d'en jouir et de
+les apprécier!
+
+
+
+
+III
+
+_Le rêve et la réalité._
+
+
+Une année s'est encore écoulée, et mon projet de marier Jeanne ne s'est
+pas réalisé. Mademoiselle embellit de jour en jour; elle a vingt-deux
+ans, et l'on comprend qu'elle sera encore plus jolie quand elle en aura
+vingt-quatre, quoiqu'elle soit déjà mieux qu'elle ne l'était à dix-huit.
+Ses succès dans le monde augmentent, car à sa beauté vient s'ajouter
+l'esprit, l'instruction, l'aplomb, la science de la toilette qu'une
+toute jeune fille ne peut posséder. Elle est plus éclatante; mais je ne
+vois pas que ce soit là un motif pour ne pas se marier! Cependant, je
+l'ai remarqué très souvent, ce sont les filles les plus douées qui ne se
+marient pas, pourquoi? Parce que, comme ma Jeanne, elles ont le travers
+d'être trop difficiles! Sous le prétexte que sa sœur a épousé un homme
+qui n'est pas précisément un héros, ce qui ne l'empêche pas d'être un
+excellent mari et de faire ses affaires, ma cadette s'est mise dans la
+tête de ne devenir la femme que d'un homme supérieur! Elle est si
+entourée et si recherchée, qu'elle ne doute pas, avec le temps, pouvoir
+arrêter l'attention de quelque grand personnage, un prince
+peut-être,--Dieu sait jusqu'où vont les jeunes imaginations!--tout au
+moins un prince dans le royaume des arts ou des lettres.
+
+Aussi que de frais me fait-elle faire! et où ne me conduit-elle pas,
+croyant toujours rencontrer son prince charmant? et en attendant se
+prodiguant, rivalisant, combattant, l'emportant dans tous les endroits
+de la ville où une jeune fille «du monde» peut se montrer, toujours sous
+les armes, mise à ravir, l'œil ouvert, l'esprit présent! Puisse son cœur
+n'y pas recueillir de l'amertume pour plus tard!
+
+Ce n'était pas là le but que je poursuivais; j'avais toujours tenu à
+faire de mes filles plutôt de bonnes ménagères, des épouses sérieuses,
+que de brillantes femmes du monde. Comment un résultat si différent
+s'est-il produit pour Jeanne? Je me le demande avec anxiété... hélas! je
+n'ai pas assez veillé, ma défiance a été endormie un seul instant, et il
+a suffi pour laisser introduire dans la bergerie... non, chez moi,
+veux-je dire... le loup... non, une «femme charmante» (style masculin).
+
+Il m'était revenu quelques commérages sur ce que nous ne recevions pas
+de jolies femmes par jalousie. Je voulus prouver le contraire et
+j'accueillis la personne qui a fait tant de ravages chez nous. Mme
+Bathilde ne s'occupe guère de son mari, ni de ses enfants. Du mauvais
+côté de la quarantaine, elle voit le monde s'éloigner d'elle, et elle a
+trouvé bon de s'emparer de Jeanne pour la sauver de son isolement. Elle
+a tout à fait réussi. Lasse et un peu souffrante, j'ai consenti à lui
+laisser chaperonner ma fille une fois ou deux... C'était trop! Elle lui
+mit en tête une foule de sottises beaucoup trop enrubannées et
+enfleuries pour que l'enfant n'en fût pas charmée, et si la mère veut
+souffler dessus avec sa sévérité et sa morale, on lui répond:
+
+--Mais vous ne vous souvenez donc pas que vous avez été jeune?
+
+--Mais si, je me souviens, et c'est précisément pour cela! Je me
+souviens trop, peut-être... je sais que ce que vous dites est faux, et
+je voudrais que mes filles profitassent de mon expérience!
+
+Mais allez donc lutter contre les séductions et l'attrait du flatteur
+avenir que l'on fait luire à ses yeux! Je me briserais comme le pot
+d'argile contre le pot de fer! Je me ferais détester de mon enfant! Je
+l'éloignerais de moi! Il vaut donc mieux user d'indulgence et rester à
+son côté pour veiller!
+
+Lui faire briser ses relations immédiatement avec Mme Bathilde, c'eût
+été exciter la rébellion, et de la femme évincée me faire une ennemie.
+Le mal est fait; il faut en tirer le meilleur parti possible; tout en
+essayant de l'enrayer peu à peu. Ce n'est pas en administrant un kilo de
+quinine à la fois que l'on guérit la fièvre, mais par de petites doses
+données avec persévérance chaque jour.
+
+Ma chère Jeanne n'est d'ailleurs pas pervertie, Mme Bathilde n'en a pas
+eu le temps; elle a seulement pris des idées extravagantes que je
+n'aurais pas voulu lui voir. Peut-être en reconnaîtra-t-elle à temps
+l'abus!
+
+Je me trouve donc lancée bien plus dans le monde que je ne me le
+proposais. D'un côté, je ne le regrette pas, car j'en profite pour y
+entraîner mes fils autant qu'il est en mon pouvoir.
+
+Gustave, sorti de l'école, reste avec nous, dans l'administration, où il
+a trouvé un emploi avantageux; et Bernard va faire son droit à D. même,
+ce qui est une grande chance pour moi de pouvoir guider mon jeune fils
+dès ses premiers pas dans le monde.
+
+Je sais bien que les hommes graves, et mon mari tout le premier,
+trouvent très ridicule la prétention des mères de vouloir bien éduquer
+leurs fils; à quoi bon les bonnes manières? Il semble qu'un homme sache
+toujours faire ce qu'il veut! Oui! un homme d'une nature très supérieure
+sait se donner plus tard le vernis qui peut lui manquer par la faute de
+son éducation; d'ailleurs, dans les hommes supérieurs dont je parle, qui
+apprennent tout, connaissent tout, comprennent tout, dont l'esprit
+embrasse les détails aussi bien que les généralités, les bonnes manières
+sont d'intuition; ils aiment le beau, le grand, le noble
+instinctivement, et ils ne veulent pas rester au-dessous de leur propre
+appréciation. Mais d'autres natures, moins richement douées, ne
+reconnaissent le besoin de l'éducation qu'en acquérant l'expérience à
+leurs dépens, en faisant ce qu'on appelle des écoles. Alors, ils
+déplorent les circonstances qui les ont privés, dans leur jeunesse, de
+cette précieuse éducation, et ce n'est qu'au prix de grands efforts
+qu'ils parviennent à la remplacer. Souvent ils se rebutent, deviennent
+sauvages, se persuadent qu'ils n'ont rien à faire dans le monde policé,
+et s'abrutissent de plus en plus dans une société au-dessous du niveau
+social qu'ils pourraient fréquenter, mais avec laquelle ils n'ont pas
+besoin de se gêner.
+
+J'ai lu quelque part que les lutteurs et les combattants de la vie
+n'avaient point le temps d'apprendre les belles manières! Quelle
+rhapsodie! Est-ce que l'on perd du temps à lever son chapeau un peu plus
+haut en saluant (on remarquera que je ne dis pas le tenir plus bas!), ou
+à se tenir en équilibre sur sa chaise?
+
+Les jeunes gens ne s'imaginent pas quelle autorité les bonnes manières
+donnent sur ceux qui vous entourent! Loin de moi l'idée d'élever mes
+fils pour en faire des hommes fats et banals, recherchant les succès de
+salon! Mais la distinction, la réserve, le bon ton procurent une
+influence extrême à un homme, dans le monde qu'il fréquente; ses
+inférieurs, et même ses supérieurs, le respectent davantage; il leur
+impose, et il s'impose!
+
+On n'ose pas lui manquer, se permettre devant lui des incartades; on le
+respecte; «la familiarité amène le mépris»; j'ajoute: «la politesse
+tient à distance». J'ai vu des gens grossiers et insolents se calmer et
+céder devant les manières distinguées de leur adversaire.
+
+D'ailleurs les bonnes manières et le bon ton influent aussi énormément
+sur le caractère, et si je cherche tant à faire prendre à mes fils le
+goût de la bonne compagnie, c'est que je suis certaine de les éloigner
+ainsi de la mauvaise! A ceux qui sont habitués de respirer le parfum des
+roses, le fumier répugne toujours plus qu'à ceux qui vivent dans les
+étables; je ne nie pas qu'il y ait des exceptions, des anomalies, qui ne
+font que confirmer la règle, des instincts pervers qui, comme dans
+certaines maladies, ont le goût des acides et des pourritures.
+
+Oui! le bon ton, de même que la vertu, impose le respect à ceux qui nous
+fréquentent. Il est rarement le partage du vice abject.
+
+Ainsi, un ivrogne, un homme rusé, cruel, violent, peut difficilement
+conserver les manières élégantes d'un homme sobre, doux, bienveillant et
+franc. Notre âme se reflète toujours sur notre extérieur.
+
+Voilà ce que je répète à mes fils et ce qui est très vrai. En leur
+enseignant et en les habituant à être soignés dans leur mise, à
+pratiquer cette propreté exquise qui est le plus grand luxe d'un homme,
+je leur inspire l'horreur des gens vulgaires; en leur faisant fréquenter
+des femmes du monde spirituelles, élégantes, j'espère les éloigner d'une
+classe de femmes où ils ne pourraient trouver d'épouses dignes d'eux.
+
+Gustave se prête facilement à mes idées, et m'a déjà répété souvent
+qu'il ne comprend pas comment un homme qui a de l'instruction, qui est
+habitué à une atmosphère spirituelle, artistique et élégante, puisse
+éprouver un sentiment réel pour une femme, laissant, à chaque parole
+qu'elle prononce, échapper une si grande discordance avec ce qu'il est
+habitué à entendre.
+
+Ce n'est pas par un orgueil malentendu que je me réjouis de voir mon
+fils penser ainsi, et je puis ajouter qu'il s'y mêle une pensée très
+charitable envers les femmes de position inférieure. Ne seraient-elles
+pas réellement plus à plaindre encore que lui, puisque inévitablement il
+arriverait toujours un moment où il s'apercevrait de sa méprise et où la
+femme qu'il aurait entraînée d'autant plus facilement qu'il l'aurait
+éblouie, se trouverait déclassée et délaissée?
+
+Chacun doit rester à sa place; l'ouvrière qui cherche à se faire
+distinguer d'un jeune homme d'une classe plus élevée que la sienne perd
+sans s'en douter tout au moins le bonheur de sa vie, lors même qu'il
+viendrait à l'épouser et à l'introduire au sein d'une famille qui la
+considérerait comme une intruse, tandis qu'elle pourra être une petite
+reine en restant dans son monde!
+
+De même, ma petite Jeanne, en cherchant un mari trop au-dessus de sa
+position, ne se déclassera pas, parce qu'elle est auprès de sa mère;
+mais elle joue aussi le bonheur de son existence en risquant fort
+d'essuyer bien des désillusions et des déceptions pour finalement rester
+vieille fille!
+
+Mais, à son âge, on ne s'imagine pas encore combien le temps marche
+vite; on trouve la jeunesse si longue que l'on croit avoir le temps de
+trouver ce que l'on cherche; et on se laisse ainsi surprendre par les
+années qui fondent sur nous au galop.
+
+
+
+
+IV
+
+_Mes fils._
+
+
+Bernard est tout l'opposé de Gustave, comme caractère, et un peu aussi
+comme physique.
+
+Celui-ci influe-t-il sur celui-là? On serait porté à le croire. Très
+brun, pas grand, trapu, une figure étiolée quoique intelligente, mon
+pauvre Bernard est brusque, timide, peu communicatif; il aime à se
+vanter du mal qu'il ne serait pas capable de faire.
+
+Il est vraiment des moments où une mère ne reconnaît pas ses enfants,
+ses propres enfants qu'elle a élevés!
+
+J'aime mes quatre enfants également. Je les ai chéris, choyés, éduqués
+avec la même tendresse et le même zèle... mais quels résultats
+différents! Lorsqu'ils étaient petits, je ne constatais pas une grande
+dissemblance; il a fallu des circonstances, presque des événements,
+maintenant qu'ils ne sont plus des enfants, pour me la montrer. Berthe
+et Gustave, les aînés, sont bien tels que je les désirais; Jeanne et
+Bernard me déroutent.
+
+Hier, nous allions au bal du général.
+
+Ce n'est pas qu'à mon âge on tienne beaucoup au bal; j'avoue que ce
+n'est pas sans un soupir qu'à huit heures du soir j'ai quitté mon feu...
+et mon mari, pour aller m'habiller.
+
+Mon mari... mais oui... qui peut satisfaire son goût pour le coin du
+feu! Je suis triste de l'y laisser seul! Mais une mère a des devoirs!
+
+Je sais le danger qu'il y aurait à tenir Jeanne sevrée des plaisirs
+mondains qu'elle a goûtés.
+
+Mon mari ne se croit pas obligé de se dévouer!
+
+Tant que je n'avais pas mes fils, il endossait l'habit noir en
+rechignant, et il venait promener une figure ennuyée aux portes des
+salons. Le fait est que ce que les pères viennent faire dans un bal
+n'est guère amusant! Ils ont mille affaires en tête dont ils voudraient
+parler, et ils doivent causer de futilités; ils auraient des lettres à
+écrire, des journaux à lire, et ils doivent s'asseoir à une table de
+whist!
+
+Ils aimeraient à se délasser des corvées de la journée en robe de
+chambre et en pantoufles, ils doivent chausser l'escarpin et mettre le
+menton dans le faux-col! Mon pauvre mari est d'ailleurs tellement
+accablé d'affaires, qu'il est devenu légèrement morose depuis quelque
+temps; en tout cas, il paraît préférer aller au café ou se coucher, que
+causer et rire. La maison n'est donc pas gaie le soir, et il est de mon
+devoir de saisir les occasions de distraire mes enfants, afin qu'ils ne
+cherchent pas eux-mêmes leurs distractions.
+
+Jeanne et moi, nous sortons (ensemble) à dix heures de notre cabinet de
+toilette commun. Nous nous servons mutuellement de femme de chambre, et
+nous sommes assez vite prêtes, parce que nos toilettes sont toujours
+préparées d'avance. Hier, Jeanne portait une toilette d'ondine qui ne
+nous avait pas coûté cher! Sur de la tarlatane vert-d'eau nous avions
+disposé des écharpes en tarlatane blanche un peu défraîchie, mais dont
+le vert du dessous faisait ressortir la blancheur. De longues
+algues-marines faisaient l'office de rubans pour draper les écharpes.
+Une longue guirlande de nénuphars blancs, entremêlés d'herbes, prenant
+dans sa coiffure, venait s'attacher sur l'épaule, faisait le tour du
+décolleté de la robe, traversait le corsage en sautoir et se terminait
+après avoir traversé la jupe. C'était excessivement frais. Cette
+guirlande avait été cueillie dans la matinée par Gustave, qui nous a
+même aidées à l'épingler. Il aime beaucoup sa sœur, et était tout
+heureux de la voir jolie. C'est lui aussi qui lui avait dicté sa
+coiffure. Ses cheveux divisés en deux parties, ondulés et frisés par le
+bout, étaient un peu soulevés devant par des peignes posés en dessous,
+puis réunis derrière par une broche catogan.
+
+J'oubliais de mentionner que des ruches panachées blanches et vertes en
+tarlatane ornaient le bord inférieur de la jupe. Ces ruches même nous
+avaient donné assez de mal pour les poser, comme nous n'avions pas
+beaucoup de temps.
+
+De ma toilette je ne dirai pas grand'chose, se composant invariablement
+d'une robe de velours noir en hiver et de soie en été, accompagnée d'une
+mantille de dentelle noire.
+
+Quoique bien des femmes de mon âge posent encore pour trouver des
+danseurs, je trouve que lorsqu'on a une fille qui danse, c'est le comble
+du ridicule d'avoir l'air de se mettre pour ainsi dire en concurrence
+avec elle.
+
+Gustave est habillé en un tour de main, et s'applique, en galant
+cavalier, à ne jamais nous faire attendre. Bernard flâne, il veut finir
+sa lecture, fumer sa cigarette au jardin; bah! la toilette d'un homme,
+ça marche bien plus vite que celle d'une femme! Il sera encore prêt
+avant nous... il faudra qu'il attende!... Enfin il monte dans sa
+chambre, lambine, ne se presse pas, essaie tel ou tel vêtement; descend
+faire faire le nœud de sa cravate par sa sœur, remonte, le défait parce
+qu'il ne le trouve pas bien, redescend, veut visiter la boîte de poudre
+de riz de sa sœur et la répand sur son pantalon noir! Il faut brosser
+pendant une demi-heure! Il met trop de cosmétique à ses moustaches
+naissantes et se tache les joues; il doit se débarbouiller de nouveau,
+mais comme il défraîchit ses manchettes, je remonte lui en donner
+d'autres! Bref, la toilette de Bernard, c'est un dérangement perpétuel
+pour toute la maison. Il est d'une coquetterie, ce petit sauvage, dont
+on ne peut se faire une idée. Il ne se trouve jamais suffisamment bien;
+il nous accuse d'égoïsme, si nous ne l'admirons pas avec enthousiasme,
+et en même temps si nous ne paraissons pas assez difficiles dans ce qui
+le concerne.
+
+Après environ une heure de retard, poussé par Gustave, il finit par
+descendre définitivement comme un ouragan en mettant ses gants.
+
+--Partons-nous? s'écrie-t-il; allons! il va encore falloir une
+demi-heure à Jeanne pour mettre sa sortie de bal! Oh! les femmes! les
+femmes!
+
+En disant ces mots, il se précipite vers sa sœur pour qu'elle lui
+boutonne ses gants, dont il enfile le dernier avec précipitation. En ce
+moment précisément, Jeanne se pliait gracieusement en arrière pour que
+Gustave lui plaçât son manteau sur les épaules, ce qui faisait traîner
+sa robe un peu plus... crac... crac!
+
+--Ma robe!
+
+--Mon gant!
+
+--Maladroit!
+
+--Au diable les femmes avec leurs queues! voilà mon gant crevé!
+
+Le groupe se divise... Que vois-je? Hélas! les pauvres ruches gisant
+pantelantes sur le parquet, détachées de la jupe; la main de Bernard
+sortant par la déchirure faite au gant, en voulant passer le pouce trop
+vite!... Allons! il faut se mettre à faufiler ou à épingler; la bonne
+n'est pas encore couchée, elle aidera; mais voilà un nouveau retard qui
+ne serait rien sans les petites choses peu avenantes que l'on échange.
+
+--Tu ne sauras donc jamais faire glisser tes pieds sous les traînes?
+
+--Elles sont ridicules, tes traînes; voilà! qui m'a acheté ces gants-là?
+
+--C'est moi, mon frère!
+
+--Eh bien! ils ne sont pas bons.
+
+--Ils vont avec le caractère de celui qui les porte, réplique Jeanne qui
+était irritée.
+
+--Ne l'excite pas, lui dit Gustave tout bas, ou nous allons avoir une
+scène.
+
+--Mais voici le père qui rentre du café, car il est près de onze heures
+et demie.
+
+--Comment! pas encore partis? Vous devriez être rentrés! Eh bien, par
+exemple, c'est insensé de sortir à cette heure!... moi, je vais au lit!
+
+J'avoue que j'aurais bien envie d'en faire autant, et j'ai le cœur
+légèrement meurtri par ces petites escarmouches. Jeanne voit la
+lassitude peinte sur ma figure et ses yeux deviennent humides.
+
+Je devine qu'elle craint que je renonce... Non, je suis trop bon soldat
+pour reculer! Le retard ne fait pas peur à Jeanne, qui sait au contraire
+qu'on fait plus d'effet en arrivant tard.
+
+Le bal est dans tout son essor quand nous arrivons; j'entre au bras de
+Gustave, Bernard donne le bras à sa sœur, je m'efface pour laisser voir
+ma fille, si jolie; elle est immédiatement enlevée par un danseur. Le
+maître de la maison, me voyant revenir de saluer sa femme, m'offre son
+bras pour me trouver un siège; de cette façon Gustave peut s'envoler, et
+je le vois bientôt tournoyer avec une des plus élégantes jeunes femmes
+de la ville.
+
+Je me retourne... où est Bernard? J'aperçois sa figure rechignée dans le
+chambranle de la porte. Je l'appelle d'un signe.
+
+--Pourquoi ne danses-tu pas?
+
+--Gustave a précisément pris la seule danseuse que j'aurais voulue.
+
+--Bah!... il y a cent jolies personnes ici... Vois là-bas cette jeune
+fille en rose!
+
+--C'est ça! un paquet! Personne n'en a voulu, puisqu'elle est sur sa
+banquette! J'aime mieux aller boire du punch au buffet!
+
+Or, quand Bernard commence à boire du punch au buffet... il ne quitte
+guère ce coin-là. Que faire? il faudrait lui trouver une femme qui lui
+plût pour le former un peu, ce pauvre enfant! Précisément je vois Mme
+Bathilde qui s'avance... Pourquoi pas elle? à l'âge qu'elle a, plein de
+prestige pour tous les jeunes gens, on aime à faire des éducations! Elle
+n'a pas de danseur. Mais, si je lui dis de l'inviter, ce sera un motif
+pour qu'il ne veuille pas!
+
+--Eh bien, monsieur le ténébreux, vous vous en allez quand j'arrive! Mon
+valseur vient de se fouler le pied! voulez-vous que nous finissions la
+danse ensemble? Je vous prends votre fils! conclut-elle, en me jetant un
+regard vainqueur.
+
+Je m'empresse de faire un signe d'assentiment très prononcé.
+
+--Mais je danse mal, madame, dit Bernard se défendant, ma sœur me dit
+toujours que je suis un valseur détestable.
+
+--Eh bien, je vous apprendrai, venez donc!
+
+Elle brûlait de faire voir qu'elle trouvait des cavaliers! Je la
+connaissais assez pour savoir qu'elle ne le lâcherait pas si vite,
+saurait se faire offrir le bras pour aller au buffet, puis pour danser
+un quadrille, et je la pensais même capable de se faire inviter pour le
+cotillon. Je n'avais donc pas à m'occuper de mon Bernard de toute la
+soirée. Quelques bonnes amies s'approchèrent pour voir ce que je dirais
+des uns et des autres, mais je les laissai parler et je me renfermai
+dans des réponses monosyllabiques qui durent leur donner une pauvre
+opinion de mon esprit; je préférais observer... d'abord ma fille, ma
+jolie Jeanne, si fêtée, si adulée, qui se posait à mes côtés entre les
+danses comme une libellule, repartant aussitôt, et dont les succès
+cependant me laissaient triste et le cœur serré... puis mon beau
+Gustave, empressé, galant avec toutes les femmes, ne méprisant pas les
+paquets, comme avait dit son frère, les faisant danser au contraire, ce
+qui les rendait fort enthousiastes de lui... mais ayant cependant une
+préférence, oh, oui! sans cela, il eût été banal et j'en aurais été
+affligée! n'oubliant pas de venir m'offrir son bras et de s'informer de
+mes besoins de temps en temps.
+
+Je me plaisais aussi à examiner les physionomies si singulières qu'ont
+le plus grand nombre des femmes en toilette de bal.
+
+Il faut être jeune, et surtout jolie, bien faite, distinguée, et
+habillée avec beaucoup de goût; faute de réunir ces conditions, une
+femme est tout simplement grotesque en toilette de bal; aussi que de
+caricatures voit-on! Le rang des mères est tout à fait curieux à
+lorgner! Que d'épaules anguleuses ou de rotondités trop prononcées! Que
+de coiffures ressemblant à tout ce que l'on peut imaginer! La mère avec
+des panaches, des couronnes, accompagnées de robes de couleurs inouïes!
+
+Il est si facile de s'abstenir de toutes prétentions, d'avoir une mise
+simple et peu voyante; de passer, inaperçue quand on a un certain âge!
+Mais c'est précisément ce que l'on ne veut pas, en général, et on
+recherche le contraire. On l'obtient, mais à quel prix?
+
+ * * * * *
+
+Les _notes personnelles d'une mère de famille_ s'arrêtent ici, car notre
+livre n'est pas un roman, l'histoire d'une seule famille, limitée par de
+certaines circonstances; il doit convenir à tout le monde, et ne perdre
+son ton de généralité que partiellement pour des sortes de citations.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+L'INITIATIVE.
+
+
+L'initiative est certainement une fille de l'intelligence. Comme
+celle-ci, elle demande à être développée chez les enfants.
+Malheureusement on tombe souvent dans les excès; tantôt, sous prétexte
+de donner à l'enfant de la décision de caractère, on voit des parents
+encourager la hardiesse, l'impertinence, les sentiments d'une
+indépendance allant jusqu'à la licence, tantôt on voit au contraire
+l'initiative complètement supprimée, et l'enfant presque réduit à
+l'idiotisme.
+
+On croit donner du caractère à un enfant en lui accordant une entière
+liberté dans tout; on oublie combien il a besoin d'être guidé. On
+n'arrive nullement au résultat désiré; un enfant ainsi habitué est
+indiscipliné, volontaire, et malgré cela peut avoir parfaitement un
+caractère faible et indécis. Le caractère doit être formé, dressé, et
+non pas laissé à lui-même. Les digues qu'on peut lui imposer ne nuisent
+en rien à l'initiative ni à la fermeté.
+
+Il y a des parents très brusques, très autoritaires, qui paralysent les
+caractères. Ils arrêtent l'élan, l'enthousiasme, les efforts. Ceci est
+très malheureux pour l'enfant; cependant, lorsque l'apathie n'est pas
+naturelle, une fois la pression éloignée, on voit bientôt l'intelligence
+instinctive se réveiller.
+
+Il est donc très essentiel de ne pas confondre l'initiative avec la
+hardiesse et l'indépendance; je connais une mère qui tient sa fille dans
+une complète ignorance des choses de la vie, sous le prétexte de ne pas
+lui donner le goût de l'indépendance; elle lui a fait une règle de
+conduite, de tenue, dont elle ne doit pas se départir. Or, quelle est la
+règle qui puisse être suivie sans exception? Il n'y a rien d'absolu dans
+le monde. Par exemple: «Sous aucun prétexte tu ne feras ceci ou cela!»
+Mais il peut se présenter une circonstance impérieuse qui oblige à
+enfreindre cette règle. Il est vrai que la jeune fille a l'esprit très
+étroit et elle prend à la lettre ce qui lui est dit. Elle n'a aucune
+timidité vraie, mais elle est timorée à l'excès.
+
+Tout en enseignant à une jeune fille à ne pas faire certaines choses,
+par exemple, stationner sur la porte, courir dans la rue, sortir sans
+que son manteau soit boutonné, parler à un monsieur dans la rue et mille
+autres choses, il faut cependant lui faire comprendre qu'il y a mille
+circonstances dans la vie où il est, au contraire, nécessaire de faire
+ces choses. D'abord, cela dépend de la position que l'on occupe; ainsi,
+vous êtes riche, mademoiselle, vous avez des domestiques, vous vous
+faites servir, cependant au besoin vous vous servez très bien vous-même;
+mais venez-vous à perdre votre fortune, aussitôt sachez abandonner vos
+grands airs, et mettez-vous au niveau de votre position; laissez de côté
+vos délicatesses et vos susceptibilités intempestives. Dans certains
+moments, dans certaines occasions, telles choses sont à propos qui ne le
+sont pas dans d'autres. Il faut savoir distinguer; mais ici nous
+retombons dans le discernement, dans le jugement, qui est sans contredit
+la qualité la plus utile à posséder, la mère de toutes, pourrait-on
+dire.
+
+L'initiative ne doit pas être inspirée par l'orgueil, mais par une
+certaine confiance en soi-même, qui n'enlève cependant la modestie en
+quoi que ce soit. Ce n'est pas la confiance en ses talents que l'on a,
+mais la foi en sa persévérance et dans les études que l'on a faites.
+
+Que de jeunes filles sont pleines de bonne volonté, mais persuadées
+qu'elles sont incapables de faire telle ou telle chose par elles-mêmes!
+elles ne veulent même pas essayer. Elles manquent d'idée, d'activité,
+d'ingéniosité. Elles paraissent intelligentes, car elles raisonnent sur
+toutes les choses de la vie, mais elles ne savent rien faire par
+elles-mêmes; elles n'osent pas; elles hésitent si elles doivent ou non.
+Elles n'ont pas soif d'apprendre et de se rendre utiles.
+
+Un exemple bien frappant que l'on voit à tout propos: un membre d'une
+famille se sent-il indisposé, la première pensée est d'aller quérir le
+médecin; celui-ci n'est pas chez lui, on l'attend avec impatience, mais
+on ne songe pas à ce qui pourrait être fait. Le médecin arrive, il
+ordonne la moindre chose, des serviettes chaudes, un cataplasme; mais la
+domestique n'est pas là; impossible de faire sans elle; on serait tenté
+de croire que la jeune fille est une enfant ignare.
+
+J'ai vu une jeune mariée, qui avait reçu une éducation de ce genre,
+terriblement embarrassée.
+
+Elle et son mari passaient seuls leur premier mois de noces dans l'hôtel
+de leurs parents à la ville, ceux-ci étant à la campagne. Un jour, ils
+avaient dîné dehors, et les domestiques en avaient profité pour sortir.
+Le mari fut pris d'une gastrite; ils montèrent dans une voiture et en
+route s'arrêtèrent chez un pharmacien pour acheter du tilleul.
+
+C'était amusant de voir cette jeune femme embarrassée avec son petit
+paquet de tilleul dans les mains, effrayée à l'idée que son mari était
+malade. Elle n'avait pas eu la précaution de prendre avec elle une clef
+de l'appartement. Elle n'avait pas l'habitude!... Quant aux malades,
+jamais elle ne s'était occupée de les soigner; sa mère l'avait toujours
+soignée, elle, et lui avait évité les moindres soucis avec soin. Le
+concierge fut obligé de passer par une fenêtre pour s'introduire dans
+l'appartement et ouvrir la porte en dedans. Puis, il s'agit d'allumer le
+feu, de faire bouillir de l'eau; jamais de la vie elle ne s'était
+occupée de tout cela, elle ne savait par quel bout s'y prendre. Elle fut
+obligée de descendre réclamer le service de la concierge, qui était une
+fraîche brune aux yeux pers, et qui soigna le mari avec des attentions
+de toute espèce, pendant que la jeune inutile fut engagée à rester dans
+sa chambre, pour ne pas se fatiguer.
+
+On n'apprendra jamais assez aux enfants, non seulement en bas âge, mais
+surtout dans l'adolescence, à savoir ce qu'on appelle en langage
+vulgaire, _se retourner_: faire usage de leurs dix doigts en temps
+opportun, utiliser leurs capacités selon les circonstances et les
+occasions.
+
+Une fois, j'allais rejoindre une amie avec laquelle je devais me rendre
+à Saint-Germain, pour visiter une maison de campagne. Sa fille venait
+avec nous: c'était une jolie personne de dix-huit ans. Ses grands yeux
+noirs brillaient comme des diamants, et un gracieux sourire était
+stéréotypé sur ses lèvres.
+
+Il était convenu que nous partirions par le train d'une heure, afin
+d'avoir l'après-midi à nous, mais «Laure n'est pas prête,» me dit la
+mère quand j'arrivai chez elle pour les chercher. La femme de chambre
+était occupée à l'habiller. A vrai dire, cela m'eût étonnée qu'il en fût
+autrement, car je connais Mme C. de longue date et je sais qu'elle
+attend toujours après sa fille. Le train d'une heure fut bientôt manqué,
+et je prévoyais déjà que nous manquerions le train de 2 heures, ce qui
+me donnait grande envie de renoncer à l'excursion pour ce jour-là, quand
+Mme C., s'étant absentée du salon, vint annoncer que nous pouvions
+descendre, Laure était prête; la jeune fille sortit enfin du corridor
+qui conduisait à sa chambre du pas égal et mesuré qui lui est
+particulier. Rien au monde ne peut la sortir de sa placidité immuable.
+Pendant que nous piétinions sur place, et que nous avancions sur le
+palier pour devancer le moment de monter dans la voiture, Mlle Laure,
+tenant absolument à ne pas franchir la porte sans avoir mis le dernier
+bouton de ses gants, s'était arrêtée pour accomplir ce travail de haute
+importance.
+
+--Viens donc, lui dit sa mère; nous allons encore manquer ce train: tu
+mettras tes gants dans la voiture.
+
+Je regardais Mme C., elle tenait ses gants à la main; il lui semblait
+ainsi entraîner plus vite sa fille. Elle lut sans doute dans mes yeux,
+car elle me dit d'un ton d'excuse:
+
+--C'est dans sa pension qu'on l'a rendue chipie comme cela! Elle
+croirait commettre une faute énorme d'être vue dans la rue sans ses
+gants!
+
+Enfin nous étions sur le trottoir, sa mère la poussa dans la voiture.
+
+--N'as-tu rien oublié, au moins? As-tu ton parapluie, ton mouchoir?
+
+--J'ai oublié mon mouchoir, répondit Laure.
+
+--Ah! quelle enfant! Fanny, vite, montez chercher le mouchoir que
+mademoiselle a oublié, dit la mère à la femme de chambre qui était
+descendue nous aider.
+
+En ce moment deux jeunes gens passaient sur le trottoir, et plongeaient
+leurs regards dans la voiture. J'entendis qu'ils disaient:
+
+--Jolie personne! Quels yeux expressifs!... Quel vif esprit ils
+reflètent!...
+
+Enfin, nous partons; en chemin, Mme C., selon une excellente méthode,
+apprête l'argent pour pouvoir payer le cocher en descendant sans perdre
+de temps; mais il lui manquait de la monnaie; j'en étais munie;
+auparavant je voulus voir un peu ce que ferait Laure, et je lui demandai
+si elle n'avait pas sa bourse. Elle me répondit qu'elle n'avait jamais
+plus de cinquante centimes dans sa poche.
+
+Sa mère prit la parole:
+
+--Si je lui laissais de l'argent, elle le perdrait; elle a seulement
+quelques sous pour donner aux pauvres. Comme elle ne sort jamais sans
+moi ou son institutrice, elle n'en a pas besoin.
+
+--Oui, mais vous pensez à la marier, elle est en âge; elle sortira
+seule; il faudra bien qu'elle s'habitue à avoir de l'argent!
+
+--Bah! son mari en aura pour elle!
+
+--Mais son mari ne sera pas toujours cousu à sa jupe!
+
+Pendant ce temps, je comptai ma monnaie.
+
+--Il manque pour le pourboire, dis-je; eh bien, mademoiselle Laure, nous
+allons utiliser vos sous.
+
+--Combien faut-il? dit-elle.
+
+--Cinq sous.
+
+--On ne donne que cinq sous de pourboire?
+
+--Comment! tu trouves que ce n'est pas assez? dit sa mère.
+
+--Moi, je ne sais pas!
+
+--Alors, si vous prenez une voiture, quelques jours après vos noces,
+vous ne saurez pas combien il faut donner de pourboire à votre cocher?
+
+--Oh! mon Dieu, non! je lui donnerai aussi bien un franc que deux sous!
+
+Quelle éducation!
+
+Nous arrivions à la gare; l'heure sonnait, il n'y avait pas une minute à
+perdre. Malheureusement Mme C. et moi étions peu ingambes, lourdes,
+épaisses; il eût fallu courir pour arriver à temps au guichet; Laure y
+serait arrivée en une seconde; précisément une jeune fille comme elle
+nous dépassa, alerte et vive, envoyée par sa mère; elle prit ses
+billets, tandis que nous n'arrivâmes que pour voir le guichet se fermer
+à notre nez, pendant que Laure nous suivait de son petit pas. Quel
+désappointement! Attendre une heure et partir par le train de trois
+heures pour arriver à quatre, c'était à y renoncer! Heureusement qu'un
+vieux monsieur qui se trouvait là vit notre ennui; il venait précisément
+de prendre des billets pour des amis qui n'étaient pas arrivés, et comme
+on sonnait pour la dernière fois et qu'on allait fermer les portes, il
+nous les céda obligeamment, attendu qu'il avait une heure pour en
+prendre d'autres.
+
+Une fois dans le wagon, un peu reposées de nos émotions, je dis à Mme
+C.:
+
+--Et vous auriez vu inconvénient à faire courir Laure devant nous
+prendre les billets tout à l'heure?
+
+--Elle n'aurait pas su... Ensuite, on lui a appris à la pension à ne
+jamais presser le pas dehors... Puis, voyez-vous, je ne tiens pas à ce
+qu'elle s'émancipe trop... Elle ne songe pas, comme d'autres jeunes
+filles, à avoir de l'indépendance, elle ne saurait qu'en faire! Elle est
+incapable de rien faire par elle-même!
+
+Franchement, je ne savais trop que répondre à de telles raisons. En ce
+moment, je vis que la figure de Laure s'était assombrie. Elle venait de
+faire sauter un bouton de son gant; il est bien vrai que rien n'est laid
+comme des gants non boutonnés qui retombent sur le poignet; mais
+nécessité fait loi! Voyant son ennui je sortis de ma poche une toute
+mignonne ménagère, dont j'ai l'habitude de me munir quand je vais en
+excursion.
+
+--Tenez, lui dis-je en la lui passant, vous trouverez là de quoi réparer
+l'accident.
+
+--Coudre en wagon? fit-elle avec des yeux étonnés.
+
+--Pourquoi pas? C'est peut-être un peu plus difficile.
+
+--C'est que ce n'est pas moi qui raccommode mes gants; c'est ma femme de
+chambre.
+
+J'avais presque envie de dire: «Il faudra aussi choisir un mari qui
+sache coudre les boutons!»
+
+--Vous trouvez Laure peu dégourdie, me dit la mère qui lisait mes
+pensées sur mon visage. Il est vrai que, de son naturel, timorée et un
+peu lente de perception, il n'a rien été fait pour la secouer, parce que
+nous avons longtemps pensé qu'_elle se ferait_. D'ailleurs ce n'est pas
+amusant de gronder une enfant! Je crois que le mariage la développera.
+
+--C'est ainsi qu'on a fait pour vous?
+
+--Oh! non. J'étais aussi un peu engourdie, mais j'avais une mère qui ne
+m'aurait pas supportée telle que, et il faut bien avouer que j'ai été
+rudoyée et ai reçu bien des sermons peu agréables.
+
+--Vous vous en êtes mal trouvée? Vous regrettez d'être intelligente,
+active?
+
+--Oh! non. Je bénis tous les jours le souvenir de ma mère pour cela;
+mais, sur le moment même, je vous assure que je ne l'aimais pas! Les
+circonstances de la vie m'ont appris combien il est agréable de savoir
+un peu de tout!
+
+Que pouvais-je répondre à cela? Mettre davantage les points sur les _i_
+eût été absolument contraire à l'esprit de société.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LES JEUNES FILLES DANS LE MONDE.
+
+
+Tout change... il y a aussi des choses qui ne changent point! Tous, tant
+que nous sommes, nous rions de nos parents qui disent: «Autrefois, quand
+nous étions jeunes, il n'en était pas ainsi!» Nous, à notre tour, nous
+répétons bientôt: «Quand nous étions enfants, il n'en était pas ainsi!»
+
+En effet, des femmes encore jeunes, mères actuellement, peuvent se
+rappeler combien il leur tardait de vieillir, alors qu'elles avaient
+quatorze ans! On avançait de tous ses vœux le jour où la robe
+s'allongerait enfin un peu; on hâtait par maintes tentatives le moment
+où la coiffure pourrait prendre un aspect plus sérieux; on anticipait
+sur le temps, en laissant volontiers croire à quelques années de plus,
+quand il était question d'âge. Quel bonheur de passer pour avoir
+dix-huit ans, quand on n'en avait que quinze!
+
+Il n'en est plus de même aujourd'hui; la plupart du temps la jeune fille
+de quinze ans sait parfaitement ce que lui enlève chaque jour; elle
+prolonge autant que possible son adolescence; elle ne quitte qu'à
+regret, à dix-huit ans, la coiffure de cheveux épars (encore tente-t-on
+d'introduire l'usage de la porter même par de jeunes femmes), elle se
+garderait d'échanger sa frange sur le front en bandeaux ondulés; la robe
+courte ne peut pas s'allonger, puisque la maman la porte courte aussi.
+Le chapeau fermé n'est plus à envier, mais plutôt à craindre; en un mot,
+qui résume tout, peut-on dire, le cachemire n'est plus de mode! La jeune
+fille d'il y a vingt ans aspirait à se marier pour porter un cachemire.
+Aujourd'hui, elle aimerait mieux renoncer au mariage, si c'était à ce
+prix? Ce qu'elle craint, avant tout, c'est de se vieillir, c'est de
+perdre le moindre de ses avantages.
+
+La fillette de douze ans commence à se rajeunir, afin de paraître plus
+avancée dans ses études; elle connaît déjà cette terrible valeur du
+temps, et dès lors plus de candeur, plus de naïveté; elle n'est plus
+pressée de jouer à la maman et préfère prolonger la durée de la
+flirtation en la commençant tôt.
+
+Ceci provient évidemment de la faute des mères; précisément parce
+qu'elles ont eu le tort de se vieillir trop vite dès l'abord, elles se
+rattrapent dans une seconde jeunesse à laquelle, pour la faire durer, il
+est nécessaire de ne point produire de grandes filles.
+
+La grande préoccupation de ces quelques mères est de tenir leurs filles
+jeunes, fillettes le plus longtemps possible; ne croyez pas que ce soit
+dans le but unique de se rajeunir elles-mêmes, c'est bien dans l'intérêt
+de ces chères filles, assurent-elles; elles oublient que le temps est ce
+qui échappe le plus à la volonté humaine.
+
+Nous pouvons nous préserver du soleil et de la pluie, nous pouvons faire
+de la clarté en pleine nuit, nous pouvons disperser les nuages à l'aide
+du canon, commander aux vagues, au feu, grâce aux perfectionnements de
+la science, mais devant le temps qui s'écoule nous restons impuissants.
+En vain nous cherchons à nous tromper nous-mêmes par de fausses
+apparences, en vain nous nous figurons arrêter les années en les
+empêchant de marquer sur nous et nos filles l'empreinte de leurs
+griffes; un peu plus tôt, un peu plus tard, le temps reprend ses droits,
+car il ne nous a pas fait grâce d'une minute.
+
+Que vous introduisiez votre fille dans le monde à dix-sept ou à vingt
+ans, sa trentième année arrivera toujours à son heure. Elle aura eu dix
+ans ou treize ans de jeunesse selon votre volonté.
+
+Chaque chose a son opportunité dans la vie. Il y a l'âge de l'étude,
+l'âge des plaisirs mondains, l'âge de l'ambition, l'âge du calme. Il est
+bon de ne pas empiéter; on n'arrive qu'à supprimer.
+
+La fillette doit passer sa tendre adolescence à l'abri du monde et des
+idées de coquetterie, afin de se donner sans distraction à l'étude, afin
+de ne pas avancer trop vite dans la connaissance des désillusions.
+
+Mais lorsque l'âge de vivre humainement est arrivé, lorsqu'il est temps
+de goûter des plaisirs doux et permis, puis de songer à devenir épouse
+et mère de famille, pourquoi en retarder l'instant? Pendant un très
+petit nombre d'années seulement, il est possible de danser avec ce
+bonheur pur et sans mélange, qui est l'apanage de la jeunesse!
+
+Il n'y a qu'un âge pour croquer les pommes vertes à belles dents;
+certes, il ne faut pas en abuser au point d'abîmer son estomac; de même,
+des petites sauteries, des petits bals, des petits plaisirs qu'on ne
+saurait plus goûter à cinquante ans, doivent être permis à la jeunesse,
+lorsque l'étude ne réclame plus aussi strictement l'attention, et avant
+que les grands devoirs de la famille ne viennent nous accaparer.
+
+En ne contrecarrant pas, pour des motifs d'un intérêt relatif, ce que la
+nature a en quelque sorte institué, on évite bien des heurts. Pourquoi
+voyons-nous tant de femmes d'un certain âge ridiculement coquettes et
+avides de plaisirs mondains? parce qu'elles ont été contrecarrées à
+l'époque où il aurait été rationnel pour elles de les prendre.
+Maintenues en arrière sévèrement par une mère trop coquette ou très
+rigide, du couvent elles ont passé dans la maison du mari où les
+douceurs de la maternité leur ont fait l'effet de devoirs amers, parce
+qu'elles les privaient de cette liberté chérie si vivement attendue et
+espérée. Ces désirs, cette soif inassouvie se concentrent, s'attirent et
+font explosion enfin, précisément au moment où il serait temps de se
+retirer.
+
+Que de femmes je connais dans ce cas, et que de maris déçus! Ils ont
+épousé des jeunes filles aux yeux baissés, n'étant jamais sorties, ne
+connaissant rien du monde, et qui, secrètement, dans le fond de leur
+âme, n'avaient que le désir de le connaître; mariées, elles se sont
+métamorphosées en les créatures les plus mondaines. Au contraire, une
+jeune fille qui est allée deux ou trois ans dans le monde ne demande pas
+mieux que de vivre un peu retirée, sans être pour cela blasée.
+
+Il ne faut rien exagérer, et c'est là cependant ce qui a lieu le plus
+souvent.
+
+Il y a deux courants très différents dans la manière de diriger les
+jeunes filles dans le monde; tous les deux exagérés, l'un où, copiant
+les Américaines, les artistes, la jeune fille s'émancipe beaucoup trop;
+l'autre où sa retenue devient une pruderie gauche, maladroite; parfois
+même on trouve les deux excès réunis dans la même personne.
+
+
+
+
+II
+
+
+Les jeunes filles ont beaucoup de peine à rester dans un juste milieu:
+ou elles sont trop raides, ou elles ont trop d'abandon, c'est le naturel
+qui manque. La femme cherche toujours à poser quand elle est dans le
+monde, et c'est ce qui lui ôte son plus grand charme. Que de fois
+prend-on une fausse opinion de telle et telle personne, sur laquelle on
+a beaucoup à revenir quand on les fréquente dans l'intimité! Que de fois
+une jeune fille diffère de ce qu'on la voit dans le monde!
+
+Celle-ci paraît froide et compassée, elle ne répond que par monosyllabes
+et sans lever les yeux; ses cheveux sont mis en bandeaux plats, sa mère
+répète qu'elle n'a pas encore porté de robe en soie; elle étudie,
+dit-on, du matin au soir, mais son savoir ne perce pas. On ne la laisse
+lire ni journal, ni revue; même l'innocente nouvelle de son journal de
+modes est prohibée; le théâtre, la valse, lui sont défendus. En sa
+présence, sa mère fait baisser la voix des visiteuses au moindre mot
+risqué. Mais pénètre-t-on dans son intimité, on la trouve tout autre,
+elle ne se contient plus; si elle ne parlait pas, c'est qu'elle ne sait
+rien dire; quand elle se laisse aller à parler, son langage est commun
+et vulgaire, sa démarche guindée dissimule une ignorance complète des
+usages du monde et de vilains gestes sur lesquels sa mère la sermonne
+sans cesse; elle est colère, fausse, menteuse, gourmande, curieuse, et
+cache tous ses défauts sous ses paupières baissées. La simplicité de sa
+mise lui est imposée et elle brûle du désir de la remplacer par les plus
+élégantes futilités; on la croit occupée à étudier, tandis qu'elle passe
+son temps à de mauvaises lectures, que sa femme de chambre lui passe en
+cachette, mais dont elle a bien soin de feindre l'ignorance la plus
+complète, afin de ne pas se dévoiler.
+
+Telle autre, au contraire, a le nez au vent et l'œil ouvert; sa tête
+tourne dix fois en une seconde, elle parle à tort et à travers, disant
+tout ce qui lui passe par la tête, croyant avoir de l'esprit; elle
+s'habille autrement que tout le monde, afin d'être remarquée, elle se
+vante d'être incapable de tenir une aiguille, elle se vante de tout
+savoir, de parler de tout, précisément parce qu'elle ignore tout ce que
+cette connaissance avancée lui imposerait, et chez elle, douce,
+mélancolique, elle travaille tous les matins à coudre sa toilette du
+soir; elle est beaucoup moins pervertie qu'elle ne le dit, et en somme
+est un excellent cœur.
+
+Telle encore pose pour ne pas vouloir se marier, et en meurt d'envie,
+tandis que telle autre pose pour la franchise et la flirtation
+américaine et ne se tourmente pas de rester fille.
+
+Une jeune fille bien élevée doit s'étudier à ne pas poser, à être simple
+et naturelle sans excès; afficher un grand désir de se marier peut être
+naturel, mais ce n'est pas modeste, et puis c'est poser pour être
+naturelle, et il faut l'être sans poser; répéter à tout instant qu'on ne
+veut pas se marier, n'a pas l'air sincère, quand même ça le serait;
+affecter une simplicité outrée dans sa mise et ne porter que de la bure
+est aussi excentrique que de ne porter que du velours.
+
+Une jeune fille, dans le monde, doit s'attacher à passer inaperçue...
+Voilà certes une phrase qui va appeler des larmes dans bien des yeux,
+quoique toutes les bouches doivent s'empresser de dire que c'est leur
+avis et leur désir.
+
+Je sais bien que passer inaperçue, c'est donner le pas à des rivales qui
+sont loin de mériter la préférence; passer inaperçue, c'est renoncer à
+des succès bruyants, mais aussi à des défaites cruelles, à des
+déceptions blessantes.
+
+Pour cela aussi, il ne faut pas poser. J'ai connu une mère qui
+prétendait désirer que ses filles ne se fissent pas remarquer; elle
+l'assurait à tout propos et elle les menait à outrance dans le monde
+avec de nouvelles toilettes chaque fois, toujours fort remarquables. Ses
+filles, fort jolies, étaient fort recherchées; mais on ne pouvait
+s'empêcher de rire au nez de cette mère, qui aurait pu se contenter
+d'assurer qu'elle cherchait à ce que ses filles ne fussent remarquées
+qu'en bien, ce qui était vrai, et au moins n'aurait pas avoué
+l'exagération et la pose.
+
+La timidité est l'un des plus grands charmes de la jeunesse, mais il ne
+faut pas la confondre avec la gaucherie ou la pruderie.
+
+Vous voyez entrer dans un salon des jeunes filles, le front haut, le
+regard hardi, raides, ayant crainte de répondre au salut d'un homme, ce
+n'est pas par timidité; la rougeur ne leur monte pas au visage, elles ne
+ressentent aucune émotion, elles sont parfaitement maîtresses
+d'elles-mêmes, mais elles sont retenues par la crainte d'être trop
+aimables; à un moment donné, elles mettent cette morgue de côté, et
+elles deviennent alors beaucoup trop familières, et manquent absolument
+de tenue.
+
+_La tenue_, voilà le grand mot, et Gondinet, dans sa pièce des _Braves
+Gens_, nous l'explique par la bouche du colonel (l'excellent Landrol).
+
+Il reproche à ses officiers de trop aimer l'habit civil, en place de la
+_tenue_, ou plutôt l'uniforme qui les obligerait à avoir de la tenue!
+
+Dans le monde une jeune fille doit avoir une tenue très réservée, mais
+non pas être malhonnête; jamais elle ne doit être familière avec un
+jeune homme, lui parler avec laisser aller, ou paraître le rechercher,
+mais il ne lui est pas interdit d'être polie et gracieuse.
+
+Une jeune fille ne fera pas un profond salut à un homme, surtout à un
+homme jeune; elle ne le fera pas passer devant elle, elle ne lui offrira
+pas une chaise; mais, si lui, lui fait ces politesses, elle l'en
+remerciera avec grâce, sans un empressement intempestif.
+
+Sans être coquette, on peut être aimable, et il vaut mieux l'être
+convenablement avec tous que d'avoir des préférences. C'est là ce qu'une
+jeune fille doit éviter. Réserver meilleur accueil aux plus riches, aux
+mieux posés, être fière avec les petits, est le meilleur moyen de se
+créer des ennemis mortels et de faire mal parler de soi.
+
+Il est reçu que les jeunes filles se laissent tantôt secouer la main par
+les jeunes gens, et tantôt font une inclination absolument
+imperceptible, lorsqu'un homme les salue. Il vaudrait beaucoup mieux ne
+pas donner sa main à serrer, et incliner la tête ou le corps un peu
+plus. Le moyen d'empêcher ces démonstrations familières? me dira-t-on;
+une femme peut-elle refuser nettement la main à un homme qui lui tend la
+sienne? Un refus catégorique serait difficile et impoli; j'ai vu mainte
+fois des jeunes filles et des jeunes femmes être bien ennuyées dans de
+telles circonstances, et obligées de surmonter leur répugnance; le seul
+moyen est d'observer l'étiquette, d'en imposer par le cérémonial, de ne
+pas accepter ce laisser aller, cette camaraderie qui annule presque les
+sexes et enlève par conséquent à la femme son plus grand avantage, celui
+que lui donne le respect de son sexe; savoir se faire respecter, garder
+sa dignité féminine, voilà ce qu'il faut inculquer à une jeune fille;
+pour cela, il n'est pas besoin d'être raide, il suffit par son bon ton
+personnel, une dignité gracieuse, de conserver comme une auréole de
+supériorité sur les esprits vulgaires qui oseraient se permettre trop de
+familiarité. C'est ainsi que, tout en étant bonnes, affectueuses avec
+les pauvres et les domestiques, les femmes de la véritable aristocratie,
+c'est-à-dire celles qui en font partie, non pas uniquement par leurs
+aïeux, mais par leurs sentiments, savent en imposer à leurs subalternes.
+
+La vogue du moment est aux airs cassants, à la démarche hardie, aux
+allures provoquantes, comme aux chapeaux tapageurs; au gymnase, au
+manège, aux bains froids, puis aux eaux en été, les fillettes prennent
+de bonne heure des façons peu compatibles avec la pudeur de la jeune
+fille. Les cheveux épars sur les épaules, les jupes courtes y
+contribuent pour leur part; les pères (le sexe masculin, en somme), sont
+la cause de ce mal qu'ils sont les premiers à déplorer plus tard; ils
+s'amusent de ces mines diaboliques, et cette petite fille singeant le
+garçonnet ou l'actrice en vogue est amusante au possible, rien n'est
+plus vrai... et cependant qu'il apparaisse une fillette aux allures
+modestes, à la toilette vaporeuse comme celle d'une petite vierge, à
+l'expression candide et timide, osant à peine lever ses grands yeux,
+répondant d'une voix presque basse, rougissant quand on s'adresse à
+elle, ne sachant pas tout, questionnant encore, se troublant lorsque les
+regards se fixent sur elle, eh! bien, cette apparition effacera
+immédiatement les autres, et les mêmes hommes ne pourront s'empêcher de
+la préférer.
+
+Je connais bien des hommes, et des hommes dont le haut mérite et la
+grande position ont dû leur donner l'habitude d'être en vue, qui ne
+laissent pas d'éprouver une certaine émotion au moment où les deux
+battants de la porte d'un salon s'ouvrent devant eux, où ils se sentent
+le point de mire d'une assemblée; et de toutes jeunes filles bravent
+avec le plus superbe aplomb cette terrible critique féminine! L'aplomb
+ne doit venir qu'avec l'âge, ou ce n'est plus que de la hardiesse. Après
+la vingtième année, la timidité de la jeune fille de quinze ans serait
+de la gaucherie ou de la stupidité, mais il faut laisser un changement à
+venir pour la femme, la jeune mère de trente ans, et enfin pour la
+matrone de quarante. Ce sont ces transformations successives qui font le
+charme de chaque âge.
+
+
+
+
+III
+
+
+Autant il est mauvais de retarder jusqu'à l'âge de vingt ans l'entrée
+d'une jeune fille dans le monde, autant il est peu rationnel de l'y
+mener étant fillette. Les bals d'enfants, avec leur cortège de vanités
+et de prétentions, sont les cauchemars des gens sensés.
+
+La fillette a besoin d'avoir des amies; il est obligatoire qu'elle joue,
+s'amuse avec des compagnes, mais comme on le fait dans les pensions,
+pour la fête de sainte Catherine, en robe de tous les jours, à sauter et
+à faire la dînette, voire même à jouer des charades ou des proverbes,
+seules ou devant les parents. Mais ces matinées pour lesquelles il y a
+lutte de toilettes, où les enfants arrivent empesés, se toisant les uns
+les autres, parés par leurs mères comme de petites châsses; où les
+petits garçons sont stylés à ne danser qu'avec les petites filles les
+plus élégantes, et où la pauvrette qui n'est pas jolie ou bien habillée
+se voit délaissée et prend un avant-goût des amertumes que le monde
+futile nous réserve, ces réunions sont des plus immorales, et ne
+contribuent qu'à pervertir les enfants.
+
+Pour qu'une éducation puisse être menée à bien, il faudrait que les
+enfants fussent persuadés que leur mérite seul peut leur obtenir une
+préférence, et au premier pas qu'ils font dans le monde, ils
+s'aperçoivent du contraire; pour qu'ils puissent résister au choc, ils
+doivent être déjà bien forts, et c'est pourquoi il faut retarder ce
+moment.
+
+A dix-sept ou dix-huit ans, selon qu'elle est avancée dans ses études,
+une jeune fille peut être conduite à quelques bals, à quelques dîners,
+et aux sauteries, aux huitaines. Mais il faut en éviter l'abus. Cet abus
+donne un des deux résultats suivants: ou il sature, il blase, il fatigue
+l'âme et le corps, ou le plus souvent, tout en blasant et fatiguant, il
+donne une telle habitude du monde que l'on ne sait plus s'en passer.
+
+Les visites, les fêtes, ne doivent être qu'un accessoire, qu'une
+distraction nullement indispensable; une femme doit être habituée à se
+suffire elle-même et à aimer son intérieur. Ce n'est pas un défaut dans
+une jeune fille, si elle n'est pas toujours désireuse de sortir
+n'importe par quel temps ni à quel moment; cependant elle doit toujours
+être prête, si c'est une nécessité ou si ses parents le lui demandent.
+
+Les quelques années s'écoulant entre l'adolescence et le mariage doivent
+préparer la jeune fille à devenir épouse et mère de famille,
+c'est-à-dire à faire très rarement sa volonté; à sortir ou à rester à la
+maison, non pas selon son bon plaisir, mais selon que ses devoirs ou les
+désirs de son mari et les besoins de ses enfants le lui imposeront.
+C'est ce que les jeunes filles ne s'imaginent jamais assez.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+LE RÈGLEMENT DE LA JOURNÉE D'UNE JEUNE FILLE.
+
+
+Ceci m'a été demandé par quelques correspondantes, dont les filles ont
+fini leur instruction, c'est-à-dire ne rentrent pas en pension, car,
+ainsi que j'ai eu occasion de l'expliquer dans un article précédent,
+c'est à tort qu'on dit avoir fini ou son instruction ou son éducation,
+quand on sort de pension; il reste encore beaucoup de choses à
+apprendre.
+
+J'ai donné le règlement de la journée d'une petite fille. Pour la jeune
+fille de quatorze à dix-huit ans, c'est-à-dire alors qu'elle n'est pas
+encore d'âge à aller partout dans le monde avec sa mère, il y a quelques
+différences à introduire.
+
+La jeune fille continuera à se lever à la même heure qu'à la pension ou
+au couvent, c'est-à-dire très matin, mettons sept heures, au plus tard,
+en hiver. Sous aucun prétexte, on ne doit lui permettre de lire au lit,
+pas plus le matin que le soir; je m'élève absolument contre cette
+fâcheuse habitude qui entraîne, entre autres inconvénients très graves,
+de s'enrhumer, de mettre le feu et d'alanguir l'esprit en même temps que
+le corps. De même, celle de déjeuner au lit. J'avoue que j'aimerais bien
+voir les parents prêcher d'exemple.
+
+La jeune fille se lèvera, et fera sa chambre elle-même, sans feu, bien
+entendu; je proteste encore contre le feu, surtout le matin et le soir.
+Si la jeune fille travaille dans sa chambre ou y reçoit ses amies, on
+peut permettre un petit feu de bois dans l'après-midi.
+
+J'insiste pour un déjeuner très matinal, presque en se levant, et
+_chaud_; il ne faut jamais sortir sans avoir pris quelque chose de
+chaud, lait, café, chocolat, soupe, etc.
+
+Une jeune fille ne doit pas flâner la matinée en robe de chambre et
+décoiffée. Elle ne doit même pas avoir de robe de chambre, mais des
+sauts de lit ou peignoirs pour se coiffer. A neuf heures du matin, elle
+doit être prête, corsetée, coiffée, la chambre faite, tout mis en ordre.
+Elle se met alors au travail jusqu'au déjeuner, travail sérieux,
+perfectionnant ses études en littérature, botanique, physique, langues,
+etc. L'étude des arts d'agrément est réservée pour l'après-midi et la
+soirée, parce que les visiteurs peuvent l'interrompre. C'est aussi le
+matin qu'elle s'occupe de ménage et de toilette.
+
+L'étude du piano est réservée pour avant et après les repas, et sert à
+utiliser les moments perdus que l'on a souvent à cette heure. Par
+exemple, on fait des gammes, au moment du crépuscule, en attendant que
+les lampes soient allumées; au contraire, on dessine à l'heure du plus
+beau jour.
+
+Je n'aime pas beaucoup voir une jeune fille prendre l'habitude de sortir
+tous les jours à heure fixe. Une jeune fille ne doit pas prendre
+d'habitudes; il faut laisser cela aux vieilles routinières. Elle doit
+toujours être prête à tout, et surtout toujours _visible_, toujours
+propre, _nette_, mais simple et sans prétention.
+
+Elle doit beaucoup s'occuper de la confection et des réparations de sa
+toilette, mais sans ostentation, sans en tirer vanité, sans l'afficher
+et jamais au salon, à moins que ce ne soit tout à fait entre intimes.
+Par contre, elle doit toujours avoir sous la main un ouvrage d'aiguille
+pour s'occuper, ne jamais rester oisive.
+
+La lecture est réservée pour le soir; je n'ose interdire la broderie le
+soir, surtout lorsqu'il y a un petit cercle, et que l'on cause ou qu'un
+membre fait la lecture à haute voix, mais c'est fatigant pour la vue.
+
+Bien remarquer que les ouvrages de main sont surtout bons en causant,
+mais non dans la solitude. Comme lecture, des livres et des journaux
+choisis soigneusement; pas de journaux politiques; amis et connaissances
+doivent être aussi très éliminés. Les mères ne sauraient prendre trop de
+précautions sur l'entourage de leurs filles, femmes de chambre,
+institutrices, fournisseurs, etc. Je voudrais bien que la mère pût
+accompagner sa fille partout, et vivre avec elle constamment; ce n'est
+pas toujours possible!
+
+La jeune fille à quelquefois besoin d'être laissée seule avec ses amies.
+Comme celles-ci sont choisies ça peut être toléré, mais chez la mère
+même; éviter de la laisser seule chez ses amies.
+
+La jeune fille devant aussi être initiée aux soins du ménage, au
+gouvernail de la maison, on voit qu'il ne lui restera pas beaucoup de
+temps de loisir; c'est ce qu'il faut: ce qu'il y a de plus à craindre
+pour elle, c'est le temps de rêver!
+
+Il est dommage si la mère va beaucoup dans le monde et au théâtre et est
+obligée de laisser sa fille seule le soir! Une mère doit un peu se
+sacrifier pendant ces quelques années où une tâche si précieuse lui est
+dévolue. Une mère doit se sacrifier à son enfant, principalement à deux
+époques de sa vie, sinon toujours; pendant la première enfance jusqu'à
+l'âge de cinq ans, où les soins mercenaires sont si périlleux, puis
+pendant l'entrée dans l'adolescence, où le péril est d'un autre genre,
+mais non moins grand.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+SUR LA MANIÈRE DE VIVRE D'UNE JEUNE FILLE.
+
+
+En indiquant succinctement le règlement de la journée d'une jeune fille,
+je n'ai pas fait de distinction de fortune. Autant que possible, les
+jeunes gens des deux sexes doivent être tenus éloignés des douceurs du
+luxe. Peu de parents, cependant, savent être assez fermes contre leur
+propre tendance; que de mères se complaisent, au contraire, à orner
+leurs idoles!
+
+Une fillette, à partir de douze ou quatorze ans, peut avoir sa chambre,
+ne serait-ce qu'un petit cabinet, auprès de celle de sa mère; si elle a
+une sœur, elle partagera la chambre avec elle. La porte, donnant dans la
+chambre de la mère, restera ouverte le plus souvent possible. La fenêtre
+sera aussi ouverte fréquemment.
+
+Les meubles d'une chambre de jeune fille se composent d'un lit, d'un
+chiffonnier ou d'une commode, d'une table à toilette, à moins que la
+commode puisse en servir; d'un petit bureau, auquel le chiffonnier peut
+suppléer s'il forme «secrétaire», d'une table à ouvrage, d'une table de
+nuit; on peut ajouter un guéridon ou table de milieu et une armoire à
+glace, mais ces derniers meubles ne sont pas indispensables.
+
+La mère tâchera de pouvoir lui donner un placard pour suspendre ses
+robes. On s'efforce d'installer ainsi confortablement une fillette, afin
+de lui apprendre à avoir de l'ordre, à ranger elle-même ses affaires, à
+aimer son chez elle.
+
+Ces douces émotions si pures qu'éprouve une jeune fille à avoir une
+gentille chambre, aussi petite que soit celle-ci, ne se retrouvent guère
+dans la vie, et alors qu'elle aura un appartement en entier, tant doré
+qu'il puisse être, elle éprouvera une jouissance bien moins vive et
+moins bonne que dans la possession de sa simple chambrette. Quelle est
+celle de nous qui ne me comprendra, en se reportant en arrière par la
+pensée dans sa chambre de jeune fille? C'est la seule qui ait été
+vraiment à elle!
+
+En sièges: un prie-Dieu, une ou deux chauffeuses, deux chaises volantes;
+je prohibe absolument la chaise longue; tout au plus, dans une chambre
+grande et luxueuse, un petit tête-à-tête et deux petits fauteuils.
+
+J'oubliais une petite bibliothèque ou étagère, pour les livres d'études
+et de prières.
+
+Sur la cheminée, à la place d'une pendule, une statue de piété ou une
+corbeille de fleurs, des flambeaux, un bougeoir, des vases, un
+porte-montre, car c'est encore là une des grandes jouissances de la
+fillette que de posséder une montre; elle n'a donc pas besoin de
+pendule, quoique ce soit tout à fait facultatif.
+
+Les meubles seront en tapisserie faite de sa main; elle pourra ainsi, à
+peu de frais, embellir sa chambre par des coussins en application, des
+petits tapis, des voiles de fauteuil en filet, etc.
+
+Aussi riche qu'elle soit, une jeune fille doit être apprise à ranger ses
+affaires elle-même, à se coiffer, à s'habiller et se déshabiller seule.
+Elle raccommodera ses gants, brossera ses manteaux, rafraîchira un
+chapeau, et fera encore bien d'autres travaux de ce genre, selon le
+temps que peuvent lui laisser ses études et autres occupations. Une
+excellente habitude est de ranger sa toilette le soir avant de se
+coucher, même aussi tard que l'on puisse revenir du bal et aussi
+fatiguée que l'on soit.
+
+Des habitudes de la jeunesse et surtout de la plus tendre jeunesse,
+dépendent les forces de l'avenir; mais ces habitudes, il ne faut pas
+qu'elles soient imposées, il faut qu'elles soient prises simplement, par
+le contact de l'exemple, par le raisonnement, la persuasion.
+
+Bien des jeunes filles ne font que subir, et de mauvaise grâce, le
+règlement un peu sévère imposé par leurs mères, ne voient pas le moment
+de se marier pour rester au lit jusqu'à dix heures, y déjeuner, y lire,
+etc. comme leurs mères. Elles ne comprennent pas que leurs mères ont
+souvent la santé ébranlée, et ce n'est pas toujours par plaisir qu'elles
+agissent ainsi.
+
+Voici un petit tableau journalier des heures que les enfants, suivant
+leur âge, doivent consacrer au sommeil, à l'exercice, à l'étude et au
+repos.
+
+Il est dressé par le docteur Friedlander, et s'applique aux enfants des
+deux sexes, de sept à quinze ans, qui se trouvent dans des conditions
+normales.
+
+Age sommeil exercice étude repos
+
+7 ans 9 h. 9 h. 2 h. 4 h.
+8-- 9-- 9-- 2-- 2--
+9-- 9-- 8-- 3-- 4--
+10-- 8-- 7-- 3-- 4--
+11-- 8-- 7-- 5-- 4--
+12-- 8-- 6-- 6-- 4--
+13-- 8-- 5-- 7-- 4--
+14-- 7-- 5-- 8-- 4--
+15-- 7-- 4-- 9-- 4--
+
+J'avoue que je ne partage pas en tous points l'avis de ce docteur. Je
+crois qu'il faut à l'enfance plus de sommeil.
+
+A un adulte, même, selon moi, pour ne pas s'user trop vite, huit heures
+de sommeil sont indispensables; en revanche, je sais par expérience
+qu'un enfant de sept ans peut travailler plus de deux heures, et que
+neuf heures d'exercice peuvent l'épuiser. Le tableau suivant me paraît
+plus normal pour les jeunes Français et surtout les jeunes Françaises.
+
+Age sommeil exercice étude repos
+
+7 ans 10 h. 6 h. 4 h. 4 h.
+8-- 10-- 6-- 4-- 4--
+9-- 10-- 6-- 4-- 4--
+10-- 9-- 6-- 5-- 5--
+11-- 9-- 5-- 6-- 4--
+12-- 9-- 5-- 6-- 4--
+13-- 9-- 4-- 7-- 4--
+14-- 9-- 4-- 7-- 4--
+15-- 8-- 4-- 8-- 4--
+
+Ainsi, jusqu'à dix ans, l'enfant se levant à six heures du matin sera
+couché à huit heures du soir; à dix ans, on commencera à le laisser
+veiller jusqu'à neuf heures, et à quinze ans seulement il lui sera
+permis d'attendre dix heures.
+
+Les heures de repos sont consacrées aux repas et à la toilette, bains,
+etc. Les heures d'exercice comprennent la promenade, les leçons de
+gymnastique, de danse, de natation, etc.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+PARALLELE ENTRE JEUNES FILLES.
+
+
+J'ai eu hier la visite de deux jeunes abonnées bien dissemblables, et je
+pourrais dire que si la première pouvait s'appeler «comme il faut être»,
+la seconde serait désignée «comme il ne faut pas être».
+
+Toutes les deux avaient dix-huit ans, mais leur éducation a été bien
+différente, ou plutôt le principe, l'idée qui y a présidé, car toutes
+les deux ont été élevées en pension; toutes les deux ont d'excellents
+parents qui les aiment tendrement, toutes les deux sont de familles
+respectables, quoique n'appartenant pas à la même position sociale.
+
+Eudoxie est héritière d'une fortune immense; fille unique d'un père qui
+a gagné des millions dans la manipulation des cuirs, elle a été gâtée à
+l'excès. Sa grosse maman n'a d'yeux que pour elle, et son papa n'a
+jamais voulu admettre que l'on pût contrarier sa fillette. Elle a été
+élevée dans la première maison d'éducation de Paris, c'est-à-dire
+qu'elle a la réputation d'y avoir été élevée parce qu'elle y est restée
+une année à l'époque de sa première communion, et y va faire une petite
+retraite tous les ans à la même époque. Le reste du temps, elle l'a
+passé chez ses parents, à être tour à tour gourmandée ou gâtée avec
+excès par sa mère, flattée par son père, tiraillée par une miss anglaise
+qui essayait en vain de la faire travailler. Elle est très mal élevée;
+sa voix est rude et forte, son geste beaucoup trop violent et libre,
+elle a le ton cassant qu'elle a emprunté aux pièces de théâtre où sa
+mère la conduit depuis son enfance, sous le prétexte de ne pas la
+laisser avec les domestiques.
+
+Elle a l'habitude de prendre part à la conversation, de couper la parole
+à son père quand il parle, et de dire au nez des gens tout ce qui lui
+passe par la tête, à tort et à travers, enfin une vraie enfant terrible.
+Elle se croit fort spirituelle parce qu'on rit lorsqu'elle parle, et
+qu'on s'écrie: «Est-elle drôle! oh! oh!... ah! ah! est-elle amusante!»
+Ne voulant pas faire un mauvais compliment à ses parents, on ajoute
+quelquefois: «Elle a bien raison! Elle est franche!... ah! c'est
+charmant... Vous avez une charmante fille... un vrai petit démon!»
+
+Et le papa et la maman se rengorgent de fierté.
+
+--Tiens-toi donc! lui dit sa mère, un peu honteuse de temps en temps de
+son laisser-aller.
+
+Elle est du reste très jolie, piquante, brunette, et a l'air fort
+intelligente. Elle a touché à tout chez moi, a essayé tous les sièges de
+mon salon, feuilleté les livres et albums, remué les objets d'étagère,
+demandé ce qu'il y avait de l'autre côté des portes, et finalement, pour
+avoir un prétexte à changer de place, demandé un verre d'eau! Elle a
+laissé tomber trois fois son ombrelle, m'a posé des questions qui, pour
+être ingénues, n'en étaient pas moins assez embarrassantes, et comme je
+finissais par ne plus trop faire attention à elle, elle a posé
+câlinement la tête sur l'épaule de son père, témoignant son désir de
+voir la visite se terminer, ce qui m'a rappelé certain petit chien de ma
+connaissance, lequel, quand une visite se prolonge trop, s'asseoit
+devant la personne, et aboie de façon à interrompre la conversation.
+
+Pendant cette visite, elle avait fait, à diverses reprises, des
+remarques pleines de franchise, de beaucoup trop de franchise, même sur
+certaines personnes de connaissance commune.
+
+A un moment donné, elle s'est mise à se regarder dans la glace, et à
+faire la bouche en cœur, à glisser ses yeux en coulisse; en somme, je
+lui crois bon cœur, mais c'est une petite prétentieuse insupportable.
+
+Jeanne, au contraire, est tout l'opposé. Elle a été élevée, cependant,
+dans la même maison d'éducation, mais y a resté huit années
+consécutives, ayant eu le malheur de perdre sa mère en bas âge.
+
+Son père prétend, et sa fille en est un exemple, que l'éducation est
+instinctive. Je crois qu'il y est pour beaucoup. Je ne sais si sa
+fortune est aussi grande que celle des parvenus dont je viens de parler,
+mais il appartient à la haute aristocratie, et sa fille, gracieuse et
+mignonne, a surtout un cachet de distinction exquise et du plus parfait
+comme il faut.
+
+Elle apporte dans la conversation la timidité et la candeur de son âge,
+ne parle que lorsqu'on l'interroge et répond avec bon sens, écoute
+attentivement sans remuer, n'ose toucher à rien, et ne pose jamais une
+question; sa mise est simple et sans prétention, elle sait se suffire à
+elle-même, en s'occupant de mille petits travaux; la musique et tous les
+arts d'agrément font ses délices; elle travaille, non en vue du monde,
+mais pour elle-même et les siens.
+
+Si elle juge, elle ne se permet pas de faire connaître son jugement;
+mais je crois plutôt qu'elle ne s'arroge pas ce droit, elle respecte
+trop les personnes plus âgées et plus expérimentées qu'elle pour oser
+les juger; elle accepte ce qu'on lui dit et n'est pas habile à découvrir
+les ridicules; elle a encore l'enthousiasme et les illusions de la
+jeunesse qui font trouver tout beau et sans défaut; elle admire, elle
+s'étonne, elle souhaite, trois sentiments que la vieillesse expérimentée
+et blasée ne sait plus éprouver. Quel charme une jeune fille bien élevée
+apporte dans l'intérieur où un mari l'introduira! Et combien l'homme qui
+se marie doit étudier le caractère et le genre de l'éducation reçue par
+la femme qu'il va prendre!
+
+Ce qui distinguait en outre mes deux visiteuses, c'est que Jeanne se
+possède parfaitement. Sans affecter en aucune façon, elle se retient,
+elle subit l'influence de la personne en présence de laquelle elle se
+trouve; elle sait respecter et tenir sa place. C'est là une qualité
+beaucoup plus rare que l'on ne croit. La plupart des jeunes filles ou
+jeunes gens se laissent emporter par la force de l'habitude, la fougue,
+le naturel peut-être; et les gestes, les éclats de voix, l'abandon
+indiscret, la familiarité prennent le dessus bien vite. On ne leur en
+impose pas longtemps. Mais, eux aussi, ils perdent leur prestige, et on
+voit bientôt ce qu'ils valent.
+
+En habituant les enfants à se contenir, non seulement devant les
+étrangers mais aussi en famille, on obtient de grands succès de réaction
+sur une mauvaise éducation.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LES JEUNES MÈRES DE GRANDES FILLES.
+
+
+«J'ai trente-cinq ans; puis-je me permettre le chapeau Gainsborough
+placé crânement? Mon mari trouve que c'est trop jeune pour moi, que j'ai
+l'air de la sœur de ma fille (est-ce donc un malheur, madame?); mon mari
+ne montre-t-il pas par là qu'il ne tient pas à moi? Si je paraissais
+vieille, il ne m'aimerait plus peut-être, et il m'en veut de mon air
+jeune dont je suis si fière! Mme S..., la femme du sous-préfet, qui a
+quarante-cinq ans au moins, vient de faire venir de Paris un chapeau
+cabossé, avec un gros nœud alsacien devant, en ruban écossais, que ma
+fille qui a dix-sept ans, oserait à peine mettre au jardin! Veuillez
+donc me conseiller, madame; forte de votre appui, votre réponse à la
+main, je me présenterai devant mon mari, et il lui sera bien difficile
+d'aller contre!...»
+
+Hélas! chère madame, au risque de m'attirer votre courroux et celui de
+bien d'autres lectrices, je suis forcée de vous dire que votre mari a
+raison, en paraissant croire que «c'est un malheur de paraître la sœur
+de sa fille!»
+
+Il est des grâces de profession comme il est des grâces d'état.
+Seulement ici le sens est pris en sens contraire, ou plutôt
+d'obligations.
+
+Une mère doit imposer du respect; la question n'est pas si elle est
+jolie ou non, si elle a la chance de conserver une beauté éternelle; une
+mère qui veut être mère ne peut pas paraître la sœur de sa fille, sans
+risquer de perdre aux yeux de celle-ci le prestige d'autorité qui lui
+est donné par son âge.
+
+Si votre fille voit en vous une sœur, une compagne, elle ne pourra avoir
+cette confiance que l'on a en celui dont l'âge et la gravité,
+l'expérience et la connaissance des choses paraissent au-dessus des
+siens propres, et produisent ainsi l'impression salutaire.
+
+L'habit ne fait pas le moine, est un proverbe faux et vrai tour à tour
+comme tous les proverbes; l'habit ne change pas le cœur de l'hypocrite,
+c'est vrai, mais l'habit non seulement métamorphose tellement la
+physionomie que l'être beau et distingué peut devenir commun et laid, et
+celui qui est affreux s'améliorer beaucoup, mais encore l'habit
+métamorphose le moral. Osez donc avoir le même maintien, la même tenue
+avec certains vêtements comme avec d'autres? Et il est impossible de
+soutenir que l'habillement n'ait une influence énorme sur les mœurs et
+sur les idées.
+
+Pourquoi est-ce l'usage de s'envelopper de crêpe noir quand on a eu la
+douleur de perdre un être aimé? Parce qu'il semblerait incompatible de
+se revêtir de rose quand on a le cœur triste. La couleur des habits
+est-elle donc l'interprète des sentiments? Pourquoi se moque-t-on d'une
+vieille femme qui s'habille de nuances claires? Parce qu'il semble
+incompatible d'allier le caractère sérieux de la vieillesse avec un
+vêtement jeune, parce qu'il semble que la personne qui le porte doit
+avoir le caractère de son vêtement. Donc, si l'habit ne fait pas
+toujours l'homme, l'homme choisissant l'habit d'après son caractère, on
+peut presque toujours le juger d'après cet habit, et souvent on peut
+dire que la personne fait la toilette.
+
+La femme qui conserve, en dépit d'un certain âge, une taille mignonne,
+une expression juvénile et riante, conserve aussi la plupart du temps un
+caractère gai et enfantin.
+
+Ne l'aurait-elle pas, on est tenté de le lui supposer. D'ailleurs,
+elle-même, en passant, se regarde dans une glace, elle aperçoit cette
+image gentille, et elle sent poindre en elle les idées et les sentiments
+de son allure. Avec une robe courte et un chapeau rond, on se sent, plus
+légère, plus portée à courir, à se dissiper.
+
+Comment voulez-vous que votre fille vous obéisse si elle ne voit en vous
+qu'une sœur? si votre extérieur ne lui en impose pas? Comment serez-vous
+son chaperon, son porte-respect auprès d'autrui, si votre attitude,
+votre mise, donnent le droit de vous adresser les mêmes paroles qu'à
+elle?
+
+Vous paraissez croire qu'il est très avantageux pour vous de paraître
+jeune! Je ne saisis pas bien à quel point de vue vous vous placez. Il
+est très avantageux, certes, d'être jeune; il est très avantageux de
+conserver les symptômes de la jeunesse, parce qu'ils sont synonymes de
+force, de santé, mais il n'est pas absolument utile de conserver les
+apparences d'une jeune femme quand on est mère d'une fille de dix-sept
+ans; cela ne vous empêche pas de garder un aspect très agréable dans
+votre intérieur, aux yeux de votre mari; mais après une vingtaine
+d'années de mariage, lorsqu'on a surtout des enfants grands, il ne
+déplaît pas à un mari que sa femme prenne un air tant soit peu imposant
+et autoritaire, de façon qu'elle puisse supporter avec lui une partie de
+la grande responsabilité qui lui incombe comme chef de famille.
+
+Certes, à trente-cinq ans, une femme, et surtout certaines femmes, pas
+principalement les grandes beautés, mais plutôt les figures chiffonnées,
+sont encore jeunes d'aspect. Cependant, êtes-vous bien sûre que vous
+paraissez réellement aussi jeune que vous croyez? Peut-être la manière
+dont vous vous habillez y contribue; vous pouvez faire illusion, mais ne
+supporteriez pas un examen attentif.
+
+Quant à la femme du sous-préfet que vous me citez, il y a plusieurs
+motifs pour lesquels vous ne devez pas l'imiter aveuglément.
+
+D'abord, parce que les autres commettent des erreurs, nous ne sommes pas
+obligées de les suivre dans cette voie; ensuite, et surtout, cette femme
+n'a pas d'enfants, et par conséquent elle n'a pas besoin d'avoir l'air
+d'une matrone.
+
+En outre, elle occupe dans le monde une position qui lui fait presque
+une obligation d'être coquette, de représenter. Néanmoins, j'insiste sur
+ce que, si elle avait une grande fille, elle devrait être plus
+circonspecte.
+
+Les mamans de garçons ne sont pas tenues à autant de sévérité que celles
+des fillettes.
+
+Vous êtes appelée à rencontrer bientôt un futur gendre: il faut qu'il
+puisse vous distinguer de sa fiancée! Appelée au rôle de mentor, vous ne
+pouvez pas avoir l'air d'en avoir besoin d'un vous-même.
+
+Et puis, voyez quel malheur! si vous alliez être plus jolie que votre
+fille!... Cela peut très bien arriver!... Une femme de trente-cinq ans,
+attifée avec science, ajoutant à une beauté savante et étudiée le charme
+de l'esprit et de l'expérience du monde, peut effacer facilement une
+jeune fille modeste et retenue!
+
+Donc, ne vous en déplaise, évitez de paraître la sœur de votre fille; ni
+chapeaux cabossés, ni toques sur le front. Le chapeau tricorne, avec
+pointe abaissée sur le front, garni de deux longues plumes, vous offrira
+l'élégance et la majesté réunies, sans tomber déjà dans la coiffure de
+la femme âgée; comme formes, comme nuances, séparez-vous bien de ce que
+vous adoptez pour votre fille, tout en conservant l'harmonie.
+
+Au reste, à votre âge, les vêtements amples et majestueux rajeunissent
+plutôt, parce qu'ils dissimulent, encadrent les petites défectuosités
+qui commencent à se laisser apercevoir, tandis que les vêtements jeunes
+les dévoilent.
+
+Gardez-vous avec soin de vous mettre sur le même rang que votre fille
+dans les réunions et les lieux publics; poussez-la en avant, faites-la
+valoir; une mère doit s'oublier elle-même, vous gagnerez en influence,
+en hommages respectueux, en dignité, ce que votre coquetterie pourra
+perdre; et je ne crois pas que vous perdiez au change, car les succès de
+la jeunesse n'ont qu'une durée très éphémère et très relative, tandis
+que l'influence acquise par l'estime et la vénération ne fait que
+s'accroître avec le temps.
+
+Tout le monde, votre fille la première, vous sauront gré de ce léger
+sacrifice, seulement anticipé, puisque le moment où vous seriez obligée
+à le faire ne tarderait pas, et vous en récompenseront largement.
+
+
+
+
+DÉDICACE
+
+_A MA MÈRE_
+
+
+C'est le livre terminé que l'on voit ce qu'il est, car par l'ensemble il
+se complète; d'ailleurs, les préfaces et les dédicaces, que l'on place
+au commencement du volume, sont toujours écrites et imprimées quand il
+est terminé. Je trouve donc plus logique de mettre ces quelques mots à
+la fin.
+
+Une famille qui possède un vieillard possède un trésor, dit un proverbe
+chinois.
+
+C'est ce trésor précieux qui m'a inspiré, dans sa grande expérience, ce
+_Cours d'éducation maternelle_, auquel j'ai essayé d'enlever l'aridité
+du sujet par des exemples pris sur le vif, _vécus_, et par cela même
+intéressants, car chacun s'y retrouve ainsi que son entourage et peut en
+tirer profit, s'il veut.
+
+Fénelon a écrit _l'Éducation des filles_, beaucoup d'autres écrivains
+féminins se sont occupés de cette question; mon plan a été _de former
+des mères qui sachent élever des garçons_, tâche autrement difficile que
+d'élever des filles. Je n'ai pas l'ambition d'une réussite complète; je
+me contente d'apporter ma goutte d'eau au petit ruisseau qui va à
+l'océan.
+
+L. D'ALQ.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Notes d'une mère, by Louise d'Alq
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES D'UNE MÈRE ***
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
index 0000000..f037df3
--- /dev/null
+++ b/18197-8.txt
@@ -0,0 +1,7907 @@
+The Project Gutenberg EBook of Notes d'une mère, by Louise d'Alq
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Notes d'une mère
+ Cours d'éducation maternelle
+
+Author: Louise d'Alq
+
+Release Date: April 18, 2006 [EBook #18197]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES D'UNE MÈRE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+NOTES D'UNE MÈRE
+
+COURS D'ÉDUCATION MATERNELLE
+
+PAR
+
+MADAME Louise d'Alq
+
+NOUVELLE ÉDITION CORRIGÉE ET AUGMENTÉE
+
+LA SEULE AUTORISÉE PAR L'AUTEUR
+
+PARIS
+
+BUREAUX DES _CAUSERIES FAMILIÈRES_
+
+1883
+
+ * * * * *
+
+AVIS IMPORTANT
+
+_Extrait de la Gazette des Tribunaux du 28 mars 1881_:
+
+2e CHAMBRE DU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE.--Présidence de M.
+Cazanave.--_Jugement du 24 juillet 1880_:
+
+Attendu... le Tribunal déclare que la dame Louise d'Alq reprendra la
+libre disposition de ses ouvrages, sans que F. Ebhardt, son ancien
+éditeur, avec lequel ses traités se trouvent résiliés, puisse en faire
+usage ni en tirer profit, etc., etc.
+
+1ère CHAMBRE DE LA COUR D'APPEL DE PARIS.--Présidence de M.
+Larombière.--_Arrêt du 22 mars 1881_:
+
+Après avoir entendu les plaidoiries de Me Georges Lachaud pour Mme
+Louise d'Alq, Me Beaupré pour M. Ebhardt; la Cour, considérant et
+adoptant les motifs des premiers juges, etc., etc.; confirme le jugement
+et _notamment en ce qui concerne l'interdiction faite à Ebhardt de
+vendre aucun exemplaire des OEuvres de la dame Louise d'Alq, du jour du
+présent arrêt._
+
+CHAMBRE DES RÉFÉRÉS.--_Ordonnance du 30 juin 1881_:
+
+Attendu que M. Rozez, de Bruxelles, a fait déposer pour être vendus chez
+un intermédiaire, à Paris, des milliers de volumes achetés à Ebhardt
+depuis l'arrêt; attendu que Mme Louise d'Alq les a fait saisir, sur la
+demande en référé du sieur Rozez, prétendant qu'ils sont sa propriété,
+M. le président Vannier, après avoir entendu Me Martin du Gard, avoué de
+Mme d'Alq, a rendu _ordonnance qu'il n'y avait pas lieu à lever la
+saisie_, et que les parties devront se pourvoir au fond, etc.
+
+De ces divers jugements, arrêts et référés, il s'ensuit que Mme L. d'Alq
+a seule le droit d'éditer ses oeuvres, et peut poursuivre tout détenteur
+des éditions interdites ci-dessus. En conséquence, elle fait paraître
+une _nouvelle édition_ de ces oeuvres, _corrigée_, _remaniée_ et
+_augmentée_, que le public a tout intérêt à se procurer en place des
+anciens volumes.
+
+Le public est donc prévenu, afin qu'on ne puisse l'induire en erreur,
+que tout volume de Mme L. d'Alq, _non revêtu_ de la _signature
+autographe_ de l'auteur, fait partie des éditions _belges_,
+_incomplètes_ et _surannées_, dont la vente a été interdite par l'arrêt
+de la Cour d'appel du 22 mars, prononcé en faveur de Mme L. d'Alq contre
+son ancien éditeur. Il est facile de vérifier le lieu de l'impression à
+la fin des volumes.
+
+Le public est en droit d'_exiger la signature autographe_ de l'auteur et
+de refuser tout autre exemplaire qui lui serait présenté.
+
+ * * * * *
+
+Je vous ai amené ma fillette, me dit après un bout de conversation
+générale, et comme d'autres visiteurs venaient de sortir, une charmante
+et aimable jeune femme; voyez comme elle est grande, elle a dix ans et
+demi!
+
+--C'est une bien belle enfant, l'oeil éveillé, bien fraîche! Je suis sûre
+qu'elle est bonne aussi, studieuse, et ne fait jamais de peine à sa
+maman! dis-je en attirant la petite pour l'embrasser.
+
+Je n'avais pas beaucoup remarqué l'enfant lors de son entrée dans le
+salon, entourée que j'étais de nombreuses visites masculines et
+féminines, et maintenant il me revenait tout à coup que nous avions
+parlé en gens du monde de choses et d'autres, et qu'il avait bien pu se
+glisser des phrases peu faites pour l'oreille d'une enfant, et surtout
+d'une enfant intelligente.
+
+--Oh! oui, elle est assez bien; elle fait mes délices par ses beaux
+cheveux! je la peigne du matin au soir; voyez, me répondit la mère en
+faisant retourner sa fille et en soulevant à poignée une superbe
+chevelure ondulée avec soin qui recouvrait les épaules de l'enfant.
+
+Je dois ajouter que celle-ci parut se prêter avec complaisance et non
+sans vanité à l'exhibition.
+
+--Cependant, d'un autre côté, elle me désespère, reprit la jeune mère:
+elle n'aime pas l'étude, elle ne pense qu'à aller au théâtre, aux
+matinées d'enfants; elle n'a pas de goût pour la musique;... elle est
+très en retard, elle n'apprend pas..., on me dit que ça lui passera!...
+
+Et elle s'interrompit en me regardant, attendant évidemment que, selon
+l'usage, je répondisse par les banalités ordinaires:--Certainement! ça
+lui passera, laissez-la donc s'amuser... Elle en saura toujours assez,
+etc.
+
+Et tout au contraire, je dis:
+
+--Ça dépend de vous de le lui faire passer, ma chère amie; c'est à vous
+de la diriger.
+
+A cette réponse, si peu conforme à _l'esprit de société_, je l'avoue, la
+mère ne put retenir un mouvement, et l'enfant elle-même me lança un
+regard étonné. Je me mis à rire.
+
+--Voyons, ma chère, vous vous êtes fort révoltée la semaine dernière
+contre un article dans mes _Causeries familières_ sur l'_esprit de
+société_, où j'ose émettre que dans le monde on dit rarement la vérité,
+ou du moins toute la vérité, et même qu'il n'est pas possible de la
+dire. Je sais bien qu'en ne tombant pas dans votre sens je me mets tout
+à fait en dehors des usages, et je deviens une personne qui ne connaît
+rien au savoir-vivre... C'est une idée qui me passe par la tête,
+maintenant que je suis assez vieille pour me passer du monde et pour
+voir les choses de haut, d'essayer d'user de l'influence de ma position
+et de mes cheveux blancs pour moraliser un peu. Tant que j'ai été jeune,
+j'ai fait comme les autres, j'ai toujours approuvé, flatté; cela finit
+par devenir écoeurant!--Pauvre chère dame! combien je vous plains d'avoir
+un mari pareil!--Ah! chère, vous êtes en effet bien malheureuse d'avoir
+une telle belle-mère!--Oui, c'est bien terrible pour vous, qui êtes
+jeune et jolie, de ne pouvoir prendre tous les plaisirs de votre
+âge!--Et ce sont des serrements de mains compatissants, des exclamations
+lamentables; on signale les torts de la partie adverse qui pourraient
+passer inaperçus, on excite ainsi encore davantage à la rébellion et à
+la révolte la personne qui nous fait ses plaintes, tandis qu'on se dit à
+soi-même:--Bah! son mari n'a pas tous les torts.--Allons donc, c'est
+bien naturel que sa belle-mère agisse ainsi!--Est-elle égoïste! elle
+voudrait tout pour elle! Et ainsi de suite... Et je me demande si l'on
+ne devient pas complice ainsi des aggravations de malheur qui résultent
+de cette condescendance; si l'on n'en portera pas, au jugement dernier,
+une sorte de responsabilité? Que de fois une observation raisonnable et
+sincère pourrait ramener une tête légère à de meilleurs sentiments,
+tandis qu'au contraire elle s'affirme dans son erreur sous l'égide de
+votre approbation!
+
+Et comme ma jeune amie me regardait d'un air profondément désappointé,
+je continuai en riant:
+
+--Allons! voilà que vous vous dites: Je suis joliment mal tombée
+aujourd'hui! elle a l'esprit de travers, ma vieille amie, elle est
+grincheuse, on voit bien qu'elle vieillit!
+
+--Mais non! Mais non! protesta la jeune femme.
+
+--Et maintenant, voilà que vous faites de l'_esprit de société_!
+
+--Ah! vous êtes taquine! quand je vous dis que non! au contraire, votre
+critique me plaît; je veux absolument que vous me donniez des conseils
+sincères sur l'éducation de ma fille... Je suis gâtée; vous avez raison;
+ces banalités qu'on débite nous gâtent, nous déroutent; c'est un service
+que vous me rendrez... Vous savez que j'ai été privée d'une éducation
+maternelle; mettez votre expérience à ma disposition, je vous en
+supplie... J'adore ma fillette: je ne sais peut-être pas m'y prendre,
+donnez-moi vos conseils!
+
+--Soit!... quand je vous ai dit tout à l'heure que je me proposais
+maintenant de morigéner le monde, ne me prenez pas exactement au mot.
+D'abord, je n'ai pas envie de me faire prendre en grippe par l'humanité
+entière, mais encore il y a parfois de la cruauté à dessiller les
+yeux... En résumé, je ne m'arrogerai jamais le droit de critique sévère;
+mais à ceux qui font appel à mes conseils et à ma sincérité, à ceux
+qu'il me semblera qu'il est un devoir pour moi d'éclairer, eh bien, je
+tenterai l'essai, au risque d'encourir leur courroux, et si je vois
+qu'on se regimbe trop, je m'arrêterai et je les abandonnerai à leur
+sort, reprenant les phrases banales de l'esprit de société.
+
+--Non, je ne me fâcherai pas, je ne vous en voudrai pas... J'insiste de
+toutes mes forces pour que vous me disiez comment je dois faire pour
+faire de ma fille une femme, une vraie femme... Vous avez votre
+expérience personnelle...
+
+--C'est-à-dire, je suis un peu, comme dit Chateaubriand dans son _Génie
+du Christianisme_, le grand nombre d'exemples que j'ai sous les yeux me
+rendent habile sans expérience.
+
+J'embrassai la charmante petite mère et je continuai ma morale.
+
+--Apprendre à être mère, apprendre à élever ses enfants, voilà un cours
+qu'il y aurait bien lieu d'ouvrir dans les nouveaux lycées de filles
+entre le cours de cuisine et le cours de couture! Il semble même que ces
+trois cours pourraient suffire à l'éducation des femmes. Grâce aux
+oeuvres et au journal du docteur Brochard qui s'est dévoué à ce thème,
+les jeunes femmes maintenant ne peuvent plus ignorer les soins corporels
+à donner à leurs bébés; c'est un très grand résultat, mais ce n'est pas
+tout. Dans le corps de ce bébé, il y a une âme à former, un coeur à
+guider, une intelligence à développer. Comment s'y prendre? J'ai vu de
+bonnes et tendres mères bien embarrassées; je ne parle pas des mauvaises
+mères, mais de celles qui chérissent leurs enfants et s'en occupent
+comme vous le faites de votre fillette.
+
+Je connais intimement une femme dont les amies envient beaucoup
+certaines réussites dans la vie; l'accusant surtout d'avoir été
+favorisée d'une chance énorme. Vous la connaissez aussi, c'est Mme X***.
+
+--Est-elle heureuse! Voilà une femme qui a de la chance, tout lui
+réussit! s'écrie aussitôt mon interlocutrice.
+
+--Jamais vous ne diriez: qu'a-t-elle fait pour avoir cette chance? Ne
+dépend-elle pas de ses mérites? Je choisis un type que je connais, que
+vous connaissez, je le répète, pour le dépeindre; mais ce type existe à
+beaucoup d'exemplaires, et si vous ne connaissiez pas celle dont je
+parle, vous en avez de pareilles dans votre entourage, et je pourrais
+vous citer des centaines de noms célèbres qui se trouvent dans le même
+cas. Les femmes qui réussissent et les hommes qui atteignent les sommets
+à l'aide de leurs capacités seules, ont bien des talents que les autres
+n'ont pas. Mme X. que je prends pour modèle connaît à fond cinq langues
+étrangères; elle est musicienne consommée et peintre; aucun ouvrage
+d'aiguille ne lui est inconnu; et les devoirs de la femme d'intérieur ne
+l'effraient pas.
+
+--Oui, je le sais, Mme X. est universelle, c'est une nature
+exceptionnellement douée... elle avait un cerveau exprès pour apprendre!
+
+--Vous êtes dans l'erreur; Mme X. était une enfant très ordinaire, elle
+a eu certainement plus de mal que votre Odette à apprendre... Elle n'a
+appris ce qu'elle sait que parce qu'elle a pris la peine de l'apprendre.
+
+--Encore a-t-il fallu qu'elle voulût prendre cette peine... Odette ne
+veut pas travailler!
+
+--Mais elle non plus n'aurait pas voulu travailler... C'est sa mère qui
+l'y a obligée.
+
+--Oh! la sévérité! la dureté! jamais je ne pourrai rendre ma fille
+malheureuse...
+
+--Mon amie n'a pas rendu sa fille malheureuse et n'a jamais été une mère
+sévère!
+
+--Je ne vous comprends pas alors.
+
+La jeune mère paraissait vivement s'intéresser à ma _leçon_ dans cet art
+d'être mère; j'avais envie d'envoyer l'enfant dans la pièce voisine,
+mais je réfléchis qu'elle en avait déjà tant entendu qu'il n'y avait pas
+danger à ce qu'elle connût la suite, car c'est une erreur de croire
+qu'une enfant de dix ans ne comprend pas, quoiqu'elle comprenne souvent
+mal.
+
+--Ses parents se sont donné la peine de la dégourdir, repris-je. Sa mère
+s'est dévouée à son éducation dès sa première enfance; elle lui ouvrait
+l'intelligence, non par des morales au-dessus de son âge, ni en lui
+laissant écouter les conversations des personnes plus âgées, ni en
+confiant ces soins intellectuels à une bonne, pas plus que les soins
+physiques. Elle inventait pour son bébé des petits contes, ayant
+toujours une morale directe pour l'enfant. Il n'y était pas question des
+minerais que l'on trouve dans la terre, ni des constellations des
+étoiles, mais de petites filles obéissantes, savantes, qui faisaient le
+bonheur de leur maman, mises en opposition avec d'autres petites filles
+méchantes, ignorantes, méprisées de tout le monde, et n'arrivant à rien.
+Et, selon les circonstances, la maman créait des aventures et des
+péripéties, où il n'était pas question de prince Charmant venant
+délivrer sa belle ni des habits de peau d'âne. «Raconte encore... et
+qu'est-elle devenue après, la méchante petite fille?» demandait l'enfant
+avec de grands yeux terrifiés, car elle saisissait bien la ressemblance
+avec elle, mais la maman ne faisait pas semblant de le faire exprès;
+c'était une histoire qu'elle racontait avec indifférence; alors elle lui
+disait comment la petite fille était devenue bonne, et combien sa maman
+avait de bontés pour elle, et combien elle lui devait de la
+reconnaissance. Et la petite fille grandissait avec l'idée de
+s'instruire, de travailler pour devenir l'orgueil et la joie de ses
+parents, de les soigner quand ils seraient vieux en échange de ce qu'ils
+faisaient pour elle, elle étant jeune.
+
+Dès l'âge de quatre ans, sa mère lui apprit à lire sans qu'elle s'en
+doutât; elle lui fit désirer de savoir lire. Elle entendait tant parler
+autour d'elle du bonheur de faire de la musique et d'être instruit,
+qu'elle ne rêvait à cinq ans que de pouvoir mettre les doigts sur le
+piano et avoir un professeur d'écriture. Ces premières leçons lui furent
+promises comme une récompense. Et cependant elle était si enfant, qu'à
+la première visite de ce professeur d'écriture tant désiré, elle ne
+voulut jamais consentir à le regarder, tenant la tête cachée dans les
+jupes de sa mère comme une petite sauvage; mais l'envie de tenir une
+plume dans ses mains vainquit sa timidité. Quel bonheur de pouvoir
+écrire à ses petites amies, à son papa, quand elle serait à la campagne!
+En trois semaines, elle sut écrire; en quelques mois elle jouait des
+petites ariettes sur le piano et faisait ses gammes de ses petits doigts
+frêles; mais c'était sa mère qui lui inculquait chaque jour dans la tête
+quelques lignes de cette théorie musicale si abstraite, s'arrêtant à
+tout moment pour ne pas la fatiguer; et, sans s'en apercevoir, l'enfant
+apprenait. A cinq ans et demi, elle conjuguait ses verbes comme une
+grande demoiselle; la géographie l'intéressait fort; comme il lui
+tardait de pouvoir entreprendre un grand voyage sur la carte! Et les
+exploits de Clovis la ravissaient!
+
+--C'était un prodige! une enfant étiolée!
+
+--Mme X. une enfant étiolée! vous n'y pensez pas! Elle a toujours eu la
+plus belle santé du monde. Elle était plus que potelée, fraîche sans
+être rouge, gaie et rieuse comme pas une... C'est que sa mère la
+soignait autant au physique qu'au moral. De bonnes panades faites par la
+maman, et non par une bonne qui aurait pris le beurre, des petites
+côtelettes grillées à point, et si elle ne voulait pas manger, une
+histoire venait l'exciter, un baiser était promis en récompense. Aucune
+influence étrangère ne venait entraver la mère; l'enfant n'était pas
+fatiguée par des veillées inutiles; elle n'était point traînée à des
+théâtres ou à des bals; elle n'avait non plus le crève-coeur de voir sa
+mère sortir sans elle.
+
+A huit heures du soir, elle s'endormait dans son petit berceau, ses
+parents veillant dans la pièce voisine, seuls ou avec quelques intimes:
+elle se réveillait fraîche et dispos, à six heures du matin, et se
+mettait au travail pour surprendre son papa, en sachant sitôt sa leçon.
+N'étant point excitée par les mauvaises passions, la vanité, la
+jalousie, les fatigues mondaines, qui développent une intelligence
+maladive chez les enfants que l'on appelle «petits prodiges», elle
+apprenait peu à peu, sans soubresaut.
+
+La mère n'excitait pas son esprit inutilement en applaudissant à ses
+saillies, aussi aurait-elle paru un peu bêta auprès de ces petites
+poupées qui scrutent déjà les grandes personnes d'un oeil investigateur,
+et savent les tourner en ridicule avec un esprit bien au-dessus de leur
+âge, mais qui sauront à peine écrire, et n'auront aucune disposition
+pour une étude sérieuse.
+
+L'enfant s'habituait à une existence régulière, faite de travail et de
+jeux, jeux bruyants, exercices de corps, la changeant du tout au tout de
+ses études; et toujours, la mère à son côté, lui montrant le but à
+atteindre, la nécessité d'être instruite, autant pour pouvoir faire face
+à un revirement de fortune que pour tenir sa place au foyer domestique.
+
+Après sa première communion, accomplie avec cette piété, cette foi,
+cette candeur qui n'est pas hélas! le partage de bien des petites filles
+sottes, ignorantes et mal élevées, elle fut mise au courant des soins de
+la maison. Sa mère se faisait remplacer par elle à la lingerie, dans
+tous les comptes avec les domestiques. Toujours levée dès six heures du
+matin, se couchant à neuf heures, la journée était occupée dans ses
+moindres minutes. Mais ces travaux étaient rendus amusants; c'étaient
+des récréations pour elle que de compter les bottes de foin à l'écurie,
+de distribuer l'avoine pour les chevaux, de donner le linge à la femme
+de chambre, et de vérifier le livre de la cuisinière: car les parents de
+Mme X. avaient de la fortune et un certain train de maison.
+
+A quinze ans, elle avait terminé ses études françaises et pouvait passer
+ses examens. Elle tenait en partie double les livres de compte de son
+père, car une grande fortune exige une certaine comptabilité. Il faut se
+rendre compte des opérations de l'agent de change, des paiements faits
+par tels fermiers, des ventes à crédit, des coupes de bois, savoir ce
+qu'on aura à toucher chez son banquier à telle époque, les versements à
+faire sur les souscriptions aux emprunts d'État et ne pas oublier
+l'affaire en commandite avec celui-ci et celui-là. Il faut vérifier les
+comptes, les notes d'impositions et les polices d'assurances.
+
+Elle n'en appréciait pas moins une bonne partie de cache-cache ou de
+quatre coins, et elle serait allée au bout du monde pour jouer au volant
+avec une camarade. Quant au bal, au bal où il y aurait des jeunes gens,
+elle ne comprenait pas encore le plaisir que l'on peut y trouver. Elle
+dansait avec ses amies, cela lui suffisait.
+
+Il est vrai que ses dernières années s'étaient écoulées à la campagne,
+en dehors des séductions de la ville; comme elle atteignait l'âge de
+seize ans, ses parents jugèrent opportun de venir passer l'hiver à
+Paris: ils comprenaient que l'imagination de la jeune fille commençait à
+demander de nouveaux aliments, et, n'en trouvant pas, elle tombait dans
+le mysticisme: à tort ou à raison, son père ne désirait pas qu'elle
+entrât dans la vie religieuse.
+
+Le monde eût bientôt fait raison de ces aspirations! Aux parties de
+cache-cache succédèrent les petites réunions et les soirées au Théâtre
+Français et au Théâtre Italien.
+
+La mère de Mme X. n'était point austère: nous ne demandons pas, ma chère
+enfant, la mort du pécheur! elle était très fière de la beauté de sa
+fille, qui était à peu de chose près celle que vous et moi avons eue, et
+que toutes les jeunes filles ont à cet heureux âge; elle ne demandait
+pas mieux que sa fille connût ces jouissances éphémères, dont on
+n'apprécie bien le vide que lorsqu'on les a éprouvées... elle jouissait
+de ses succès de toute sa force.
+
+Moi, qui ai suivi Mme X. pas à pas, pendant son stage dans le monde, je
+puis vous dire qu'elle était réputée pour aider admirablement sa mère à
+recevoir. Ce qui faisait son grand charme, c'était son absence de
+coquetterie. Très sensible aux hommages, aussi flattée qu'une autre de
+plaire et d'être aimée, elle préférait la qualité à la quantité, et
+c'est peut-être pour cela qu'elle était si généreuse de ses danseurs
+envers ses amies; elle n'a jamais su qu'on pouvait éprouver quelque
+plaisir à écraser une amie...
+
+--Enfin, vous convenez qu'elle a eu le bonheur immense d'avoir une
+jeunesse brillante, et de jouir des plaisirs du monde que procure une
+grande fortune!
+
+--Oui! Elle a eu ce bonheur, puisque bonheur il y a, mais elle le
+gagnait, elle le méritait. Après être restée quatre heures devant son
+chevalet, de huit heures du matin à midi, après avoir pris ses leçons
+d'allemand, d'italien et d'accompagnement, avoir arrangé elle-même ses
+chapeaux et ses toilettes, contrôlé les domestiques, elle allait au Bois
+vers cinq heures avec sa mère, et deux ou trois soirées par semaine
+étaient consacrées au monde. Elle jouissait de tous ces plaisirs avec
+délices, mais comme on jouit du parfum d'un bouquet, momentanément.
+
+--Mme X. est une femme du monde accomplie... une parfaite maîtresse de
+maison...
+
+--Sa mère lui a enseigné autre chose encore, cependant, que vous ne
+soupçonnez pas: c'est l'énergie et le contentement de peu...
+
+--Le contentement de peu? comment, puisqu'elle avait tout ce qu'elle
+pouvait désirer?
+
+--A-t-on jamais tout ce qu'on peut désirer? Que vous êtes enfant de dire
+cela!
+
+--Enfin, elle avait une voiture!
+
+--Une voiture! Ignorez-vous que ceux qui ont une voiture voudraient en
+avoir deux, trois, quatre? Un coupé ne fait la plupart du temps que
+rendre très malheureuse une femme du monde, car elle ne rêve dès lors
+que le dorsay à huit ressorts.
+
+--Je m'en contenterais bien, moi!
+
+--Vous dites cela aujourd'hui parce que vous n'en avez pas... mais le
+luxe est comme la gangrène, il ne sait pas s'arrêter, et c'est là que le
+proverbe est vrai plus que jamais: l'appétit vient en mangeant.
+
+--Bref, ma fille ne connaîtra jamais le plaisir d'être recherchée dans
+le monde et d'être admirée dans une loge de l'Opéra!
+
+--Pourquoi?
+
+--Vous êtes agaçante, ma bonne amie, avec vos pourquoi? Vous le savez
+bien! Il faut de la fortune et elle n'en aura pas!
+
+--Dussé-je vous irriter encore, je vais répéter: pourquoi la fortune
+est-elle indispensable? et pourquoi d'ailleurs n'en aurait-elle pas?
+
+La jeune femme me jeta un regard de courroux et de découragement.
+
+--Ne vous fâchez pas contre moi, continuai-je toujours en souriant, car
+je ne pouvais m'empêcher de m'amuser un peu de lui tenir ce langage si
+nouveau pour elle. Mais si votre fille devenait une artiste, comme Mme
+Massart, professeur de piano au Conservatoire, ou Mme Mirbel, la célèbre
+miniaturiste, pu encore un écrivain comme Mme Guizot (je vous cite les
+premiers noms qui me viennent en tête, mais combien de femmes se font
+une position par leur talent: Mme Pape-Carpentier, Mme Deslignières et
+tant d'autres), n'acquerrait-elle pas une réputation, sinon de la
+fortune, qui la ferait rechercher, ou au moins améliorerait sa position?
+
+La jeune femme me regardait comme si je lui eusse parlé grec.
+
+--Mais pour cela, se décida-t-elle à dire, il faut du talent, du génie!
+
+--Eh! bien, votre fillette n'est-elle pas aussi intelligente que bien
+d'autres?
+
+--Certes! mais elle ne travaille pas!
+
+--Faites-la travailler; stimulez-la; donnez-lui de l'ambition. Au lieu
+de vous lamenter devant elle de votre manque de fortune, faites-lui
+comprendre qu'elle peut en acquérir par son travail, et si elle n'arrive
+pas à ce résultat, au moins vous atteindrez un but bien désirable, celui
+qu'elle apprenne à se satisfaire de la destinée qui lui est échue, si
+elle n'a pas l'énergie de la changer!... Quand on est mère, il ne suffit
+pas de dire: L'enfant est paresseux ou n'a pas de génie! Il faut tâcher
+de vaincre ses défauts et d'ouvrir la porte à ses qualités. C'est à cela
+qu'une bonne mère comme vous excelle quand on lui montre le chemin, si
+elle ne le voit pas.
+
+Une visite arriva qui nous interrompit.
+
+--Je voudrais bien reparler avec vous encore de tout cela, me dit la
+jeune mère, en se levant; ce que vous me dites m'intéresse vivement, je
+vous assure; vous m'ouvrez de nouveaux aperçus!
+
+--Eh! bien, je suis à votre disposition! Mais je ne vous parlerai de la
+sorte que lorsque vous viendrez chez moi me le demander. Je n'irai
+jamais vous imposer ce qu'on appelle en anglais des _lectures_ et en
+français des _sermons_!
+
+--Je reviendrai... et j'amènerai, si vous voulez, mon amie de pension,
+la richissime Aglaé que vous connaissez; je crois qu'elle aura besoin
+passablement de vos conseils, quoiqu'elle soit dans une position bien
+différente.
+
+--Bah! ce sera un vrai cours, alors!
+
+--C'est vous qui l'avez dit!
+
+La mère d'Odette et son amie Aglaé revinrent, ainsi qu'on le verra dans
+quelques-uns des chapitres du livre. Mais les événements de la vie les
+empêchèrent aussi bien que moi de venir avec une assiduité régulière.
+
+Néanmoins, je pensai utile de poursuivre l'idée d'un Cours d'éducation
+maternelle, et de réunir, de classer sous cette rubrique, les nombreux
+articles ayant trait à l'éducation des enfants que j'ai écrit dans mes
+journaux, dont les collections sont épuisées pour la plupart. Tour à
+tour, j'emploierai la forme conversation, la forme personnelle, la forme
+sérieuse de la morale générale, car il faut pouvoir, dût l'attrait de la
+lecture en souffrir, être utile à tous, et non à quelque cas
+particulier, comme peut l'être une histoire suivie.
+
+Quoique je n'aie pas divisé ce livre, il pourrait l'être en trois
+parties, car j'ai suivi un classement progressif autant que possible. Je
+commence par l'éducation du bébé, pour le suivre dans son développement
+physique et intellectuel; après l'éducation, je m'occupe de
+l'instruction à donner aux garçonnets et fillettes, et je termine enfin
+par l'éducation de l'adolescent, qui conduit à son entrée dans le monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+LES ENFANTS D'AUJOURD'HUI. L'ÉDUCATION.
+
+
+Je ne suis pas encore, cependant, tout à fait une vieille femme, eh
+bien, c'est étrange, je me prends souvent à dire: c'était mieux il y a
+vingt ans!
+
+Mais si je le dis, je crois que c'est aussi la vérité, et les affreux
+résultats de cette différence, ceux qui en sont cause, les subiront dans
+une vingtaine d'années; je veux parler de l'éducation des enfants.
+
+Il faut une période de quarante ans, environ, un demi-siècle, pour que
+des changements bien radicaux se produisent dans les moeurs et les
+allures, changements qui ne peuvent arriver qu'insensiblement. C'est
+pourquoi on a entendu et entendra les grands parents de tout temps
+récriminer; c'est que toujours tout a changé, et à mesure que nous avons
+avancé dans la civilisation, comme l'ancienne Rome, nous avons avancé
+dans la connaissance de l'arbre du mal; ne s'appelle-t-il pas aussi
+l'arbre de la science? Hélas! oui, la science, que l'on reçoit
+aujourd'hui en lieu d'éducation, sans parvenir à remplacer celle-ci.
+S'il était dévolu à l'homme d'être parfait, il les posséderait toutes
+les deux; on en trouve des exemples, mais rares: la science étouffe les
+sentiments.
+
+Je me demande aussi si le bien n'est pas plus étendu qu'on ne le croit.
+Le mal fait tant de bruit, comme toutes les minorités, qu'on n'entend
+que lui, parce que la majorité, le Bien, est calme. Je me pose cette
+question devant les lettres si nombreuses que je reçois, exprimant comme
+une soif de morale.
+
+Si je m'en rapportais aux récriminations qui courent, je m'arrêterais,
+hésitante, me demandant si je ne hasarde pas trop, et si grand nombre de
+mes lectrices ne jetteront pas loin d'elles ces feuilles où elles
+trouvent une critique si sévère de leur conduite. Mais il paraît qu'il y
+a encore assez de femmes vertueuses et sincères, grâce au Ciel, pour
+fournir à une oeuvre morale un contingent de lecteurs; et certes, sans
+tapage, en catimini, que de volumes essentiellement moraux et devant
+leur principal succès à ce mérite positif, se publient à un nombre
+d'exemplaires que n'ont jamais atteint ces ouvrages à scandale dont on
+crie si haut le succès!
+
+Il est difficile de parler éducation sans s'attaquer, indirectement, il
+est vrai, aux parents; ce sont des conseils qu'on leur offre, mais
+parfois ces conseils peuvent les choquer comme un blâme, s'ils se
+sentent en faute, c'est-à-dire, ont l'idée invétérée de ne pas changer
+de manière d'agir.
+
+La fureur, maintenant, est de gâter les enfants, de les laisser
+indépendants. «Ça viendra tout seul,» «il a le temps!» «Jamais on ne m'a
+rien dit, et je ne suis pas plus mal pour cela.» Ah! voilà, la grande
+phrase! le grand dada. C'est l'orgueil, la personnalité qui domine!
+Quelques parents ont le bon sens de dire: «J'ai été mal élevé, je ne
+veux pas que mes enfants soient comme moi.» Beaucoup d'autres pensent
+qu'il suffit qu'on leur ressemble.
+
+Cela me rappelle une Américaine que je rencontrai à une table d'hôte,
+pendant la guerre de 1870, à Bruxelles; elle était phtisique au dernier
+degré, sa figure était recouverte d'une épaisse couche de blanc et de
+rouge, afin de lui enlever l'aspect cadavérique naturel et que l'on
+pouvait apercevoir sur son long cou décharné. Elle mélangeait à tous ses
+aliments du poivre rouge, du gingembre, du vinaigre et autres
+assaisonnements pimentés à l'excès; elle ne se couchait jamais avant
+deux heures du matin; elle engageait ses voisines à l'imiter, et comme
+nous répondions que ce régime abîmait la santé, elle nous répondit:
+
+--C'est une erreur; voyez, moi!
+
+En même temps, une forte quinte la secouait, ses yeux fiévreux et
+bistrés s'enfonçaient, sa frêle taille s'ébranlait. Il était difficile
+de se retenir de lui répondre: «Je serais bien fâchée de vous
+ressembler!»
+
+Que de parents disent: «Voyez, moi! J'ai toujours été mauvaise tête
+comme mon fils; je n'ai jamais voulu rien apprendre!... Eh bien, je m'en
+suis sorti tout de même!
+
+--Moi, je n'ai jamais aimé le ménage; ma fille me ressemble! Il m'a été
+impossible de tout temps de coudre un point, et de rester un jour sans
+sortir...
+
+--Elle est un peu moqueuse, c'est vrai, reprend une autre, c'est un
+défaut qu'elle tient de famille; nous avons trop d'esprit. Elle ne fait
+pas grand mal!»
+
+Que dire? que répondre? sinon s'incliner bien bas en parodiant la
+chanson de Nadaud:
+
+... Vous avez raison!
+
+L'erreur greffée sur l'orgueil humain est indéracinable, et voilà
+pourquoi le mal fait sans cesse des progrès.
+
+Il est donc résolu de laisser les enfants s'élever eux-mêmes; à eux de
+choisir la religion qu'ils veulent suivre, la carrière, les sentiments!
+
+Aussi, dans toutes les classes, chez le millionnaire comme chez
+l'ouvrier, l'enfance se gangrène; l'enfance n'existe plus; il n'y a que
+de petits hommes, de petites femmes, sauf la raison que donne
+l'expérience des années.
+
+Voyez le gamin de la rue, non pas le voyou seulement dont le défaut
+d'éducation pourrait servir d'excuse, mais l'enfant des commerçants, dès
+le plus bas âge: il est hardi et insolent; il ne connaît pas le respect
+qu'il doit aux gens âgés et qui sont ses supérieurs! il est impossible
+de lui en imposer, s'il lui plaît de vous insulter. Il se sait soutenu
+par ses parents. Que sera sa hardiesse à vingt ans?
+
+Et la fillette qu'un équipage fringant va promener, sa morgue, son
+impertinence n'ont pas de limites; elle parle argot et affecte les
+allures de l'actrice... Sa mère, son père même, l'adorent ainsi! Les
+parents sont beaucoup trop aveugles, mais c'est l'amour-propre et non
+l'amour paternel qui leur met un bandeau sur les yeux. Cet enfant, qui
+est à eux, fait à leur image, ne peut être, ne doit être qu'une
+perfection!
+
+Certes, il y a des exceptions, beaucoup d'exceptions; si, autour de moi,
+je connais bon nombre d'enfants mal élevés, je pourrais prendre modèle
+sur d'autres bien charmants; je n'aurais qu'à jeter les yeux sur telle
+ou telle famille que je connais, dans le commerce, dans la bourgeoisie,
+où une mère sensée, industrieuse et active a su élever ses filles à son
+côté, les accoutumer au travail, à la docilité, leur faire conserver la
+simplicité, la douceur, la modestie de la jeunesse, et leur a appris à
+respecter la vieillesse, à écouter ceux qui en savent plus qu'elles.
+
+Oui! il y a encore des pères qui savent dresser leurs fils, quoiqu'il
+puisse leur en coûter à rester sévères, sans cesser d'être tendres; qui
+élèvent leurs enfants en vue du bonheur de ces enfants et non du leur;
+et ces fils, enseignés à aimer le foyer domestique, à être prudents dans
+leurs amitiés et dans leurs affaires, se laissent guider par une main
+expérimentée et arrivent aux meilleures positions.
+
+Mais, pour obtenir ces résultats, il faut se vaincre, se donner de la
+peine, voir le devoir avant tout, et mettre souvent de côté le plaisir,
+la lassitude... et surtout le faux amour-propre.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+NOTES D'UNE MÈRE SUR L'ÉDUCATION DES ENFANTS.
+
+
+L'éducation de l'enfant commence, on peut dire, dès sa naissance; il est
+même avéré que, dans le lait de sa nourrice, l'enfant suce avec la force
+et la santé, au physique, une certaine dose de qualités morales et
+d'intelligence; cette pensée devrait faire réfléchir les mères avant de
+confier leurs enfants à des mains mercenaires.
+
+Je m'émerveille toujours quand je vois des pères avoir plus de confiance
+dans des nourrices dont ils ne connaissent les antécédents matériels ni
+intellectuels que dans leurs propres femmes. Avouons que ce n'est pas
+flatteur! Cela provient de ce qu'on est toujours porté à admirer ce
+qu'on ne connaît pas!
+
+Il n'y a qu'un cas où une femme est obligée de renoncer à nourrir son
+enfant, c'est celui de maladie sérieuse, avérée. Mais il n'entre pas
+dans mon plan de traiter ce sujet, pas plus que celui de l'hygiène de
+l'enfance; je laisse ce soin au docteur Brochard, connu de la plupart de
+mes lectrices, et dont c'est la compétence; je me réserve à l'éducation
+spéciale et, sur les demandes de mes correspondantes, je voudrais leur
+dire «comment doit être une petite fille de cinq ou six ans, bien
+élevée», puisque c'est ainsi que m'est posée la question.
+
+Il est bien difficile d'indiquer une méthode pour bien élever les
+enfants, car cela dépend du caractère de l'enfant, des caractères des
+parents et des circonstances dans lesquelles on se trouve.
+
+Il y a des parents qui semblent incapables de bien élever les enfants,
+et cependant ils en font des perfections, tandis que d'autres, ayant
+étudié le sujet sous tous ses aspects, et se croyant bien forts,
+réussissent fort mal, tellement le caractère humain défie tous les
+partis pris.
+
+Une petite fille bien élevée ne doit être ni sauvage ni trop hardie, je
+dirai presque trop aimable.
+
+Je crois qu'une enfant un peu sauvage est préférable, car cette
+sauvagerie, cette timidité se dissiperont avec le temps, tandis que la
+hardiesse s'accroîtra et deviendra insupportable.
+
+Ce qu'on appelle une enfant terrible, est, en général, une enfant gâtée,
+que sa mère emmène partout avec elle, sans se contraindre ni la
+contraindre, à la moindre gêne. L'enfant entend tout, voit tout,
+s'habitue à parler de tout; elle dit des choses drôles que l'on
+applaudit, ce qui l'encourage à parler encore davantage, à dire tout ce
+qui lui passe par l'esprit, et elle s'habitue à ce qu'on admire tout ce
+qu'elle dit. Si, parfois, on la fait taire, comme elle n'en pense pas
+moins, elle devient hypocrite, dissimulée, menteuse...
+
+Ce qu'il faut obtenir, c'est que l'enfant reste naïve, qu'elle ne pense
+pas à ce qu'elle ne doit pas penser.
+
+J'ai connu bien des enfants terribles, bien des enfants désagréables, et
+d'autres aussi bien élevés, du moins qui en avaient l'apparence; car la
+bonne éducation n'est pas toujours sincère.
+
+Marie, à six ans, lit et écrit et commence à conjuguer ses verbes; elle
+commence aussi le piano, joue déjà un grand morceau, et déchiffre
+l'album de Bleuettes, de M. Schmoll; c'est une petite fille bien
+portante, sans être d'une santé exubérante; elle a bon appétit aux
+heures voulues, car les règles d'hygiène sont exactement suivies: elle
+se couche à huit heures du soir, sans exception, se lève à six heures du
+matin, même en hiver; les ablutions sont toujours faites à l'eau froide;
+en été, la promenade a lieu à huit heures du matin, en mangeant la
+tartine qui compose le premier déjeuner; cette promenade consiste à
+aller au bon air, en jouant au cerceau et au ballon dans les prés, où se
+cueillent des pâquerettes; puis, quand le soleil monte, on apprend sa
+leçon au grand air; on rentre à onze heures et du meilleur appétit on
+déjeune d'un beefteak ou d'une côtelette saignante. Le piano vient comme
+recréation après le déjeuner; l'après-midi se passe, à l'abri de la
+chaleur, à faire les devoirs et prendre les leçons; le goûter consiste
+en un morceau de pain sec ou une tartine très légère de fromage blanc ou
+de confitures, ou encore en _bons_ fruits, cerises, groseilles, etc.
+Vers cinq heures, récréation jusqu'au dîner. Après dîner, promenade ou
+jeux et coucher à huit heures.
+
+En hiver, les leçons se prennent le matin; la promenade a lieu après le
+déjeuner de midi; cette promenade se passe en jeux de corps; Marie a
+surtout cette naïveté, cette fraîcheur d'impression qui fait le charme
+de l'enfance et aussi de l'adolescence. Les parents, les professeurs,
+les gens âgés quels qu'ils soient, sont, à ses yeux, des êtres
+supérieurs avec lesquels elle ne discute pas; tout ce qu'ils font est
+bien. Devant eux, elle n'ose bouger ni parler; elle écoute, questionne
+peu, et répond quand on la questionne; elle se tient tranquille et
+respectueuse. La toilette se résume pour elle dans la propreté; et
+lorsqu'on lui demande si une autre petite fille est bien gentille, c'est
+pour elle le synonyme de bonne. Sa pensée sérieuse est de satisfaire ses
+parents, de les rendre heureux; ses projets sont d'arriver à être très
+savante, à bien travailler; son grand désir est de bien jouer, bien
+s'amuser. Quant à faire de l'esprit, à critiquer, elle n'y songe pas.
+
+Julie a tous les dehors de Marie, sauf qu'elle est pâle et mince et a un
+petit air rusé et concentré; elle sait faire la dame, et bien se tenir,
+mais ce n'est que par hypocrisie; ça lui est imposé. C'est une sournoise
+qui attend que sa mère ou sa bonne ne soient pas là pour pincer sa soeur.
+
+Fanny n'est pas élevée du tout; pas de tenue, pas d'heures d'étude; elle
+a six ans, elle ne sait pas lire; elle voudrait bien jouer du piano,
+mais elle ne peut arriver à apprendre les principes. Elle est grande et
+forte et paraît dix ans. Elle est d'une santé exubérante; sa mère craint
+de la fatiguer, et lui fait prendre un exercice qui ne fait que
+l'enforcir au physique, et l'abrutir au moral. Elle ne peut supporter
+aucune gêne, aucune contrariété; elle sera toujours très en retard dans
+ses études; elle n'a aucun maintien; elle est fort belle enfant, et,
+comme on le lui répète à l'envi, elle sait fort bien montrer ses jambes,
+et sauter très haut devant les messieurs. C'est un garçon en jupon.
+
+Alix est une futée; avec ses grands yeux enfiévrés, son petit corps
+mignon, la petite gâtée est un vrai démon d'esprit, elle saisit tout et
+apprend tout, caresse tout le monde et passe de main en main comme un
+petit chien ou un bibelot curieux; il est impossible d'avoir une
+conversation sérieuse en sa présence, sans qu'elle vienne vous
+interrompre; il faut toujours s'occuper d'elle et l'admirer. Elle
+cherche, cherche, et vous lance au visage une observation, souvent plus
+impertinente et désagréable que spirituelle.
+
+--Madame, pourquoi tu portes un chignon noir quand hier tu avais des
+cheveux blancs?
+
+La mère gronde.
+
+--Veux-tu bien te taire!
+
+Mais quand la dame est partie et que le mari rentre, elle lui raconte en
+riant comme la petite est observatrice, et elle embrasse l'enfant, en
+lui disant:--Tu as bien fait, va, ma chérie, de lui dire cela! Elle a
+été bien attrapée!
+
+L'oncle, le parrain, le vieux cousin, tous gâtent l'enfant à l'envi,
+l'excitant à dire des mots drôles, et le soir, lorsqu'il y a du monde,
+on a toute la peine du monde à obtenir qu'elle aille se coucher à dix ou
+onze heures du soir; il faut l'emporter moitié en pleurs, moitié
+endormie; on la lève à huit heures le lendemain, pâle, fatiguée; le
+déjeuner succulent la tente peu; on ne sait que lui offrir pour éveiller
+son appétit; c'est une petite femme en herbe, déjà nerveuse,
+capricieuse, coquette, mais que la fièvre dévore avant l'âge.
+
+Il serait bien difficile de dire ce que deviendront ces petits
+caractères, quand ils se développeront; mais quand on fait parler un
+enfant, qu'on l'observe, qu'on l'étudie avec l'intention d'en déduire
+son caractère futur, on trouve si rarement la fleur d'innocence et le
+caractère sincère et bien intentionné, qui sont les bases d'une
+existence vertueuse et bonne, qu'on n'est plus étonné de toutes les
+vilenies qu'on rencontre dans le monde. En étudiant l'enfance, on peut
+prédire ce que sera l'avenir.
+
+Il n'y a rien de plus délicieux au monde et qui ne vous ouvre l'âme à
+plus de délices qu'une enfant telle qu'elle doit être.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES BESOINS ET LES PLAISIRS DE L'ENFANCE.
+
+
+La plupart des parents de la génération actuelle ne comprennent pas les
+besoins de l'enfance.
+
+Ils répètent à satiété que leur père et leur mère ne se souviennent pas
+d'avoir été jeunes, et eux-mêmes ne se souviennent pas d'avoir été
+enfants, ne se rappellent pas les soins que l'on a pris d'eux; on ne
+peut nier que l'éducation des enfants a subi des modifications
+importantes, quelques-unes au grand avantage de ceux qui en sont
+l'objet, d'autres provenant de l'égoïsme le mieux entendu. Le
+démaillottage, pratiqué d'ailleurs de longue date par les mères
+intelligentes, se propage heureusement, et les préjugés nuisibles se
+détruisent; mais du désir de fortifier l'enfant en lui faisant une
+éducation physique un peu forte, on tombe dans l'égoïsme en délaissant
+de s'en occuper.
+
+Rien n'est meilleur pour un enfant qu'une forte éducation au physique
+comme au moral, mais elle n'imprime nullement qu'on le délaisse pour
+cela à lui-même, pas plus au moral qu'au physique.
+
+Le développement physique ne consiste pas à devenir agile comme un petit
+singe, à monter dans un omnibus et à en descendre pendant qu'il marche,
+avec des jambes grêles, de même que je ne regarde pas comme un
+développement moral bien utile celui de donner des reparties
+malicieuses, de se moquer plus ou moins spirituellement de choses
+respectables.
+
+Il est évident qu'aujourd'hui on ne comprend pas les besoins de
+l'enfance, pas plus que ses plaisirs. Pour qu'un livre pour enfants ait
+du succès, on exige d'abord que les parents le puissent lire avec
+plaisir; or, il est absolument impossible que ce qui a de l'attrait pour
+un esprit de trente ans, en ait pour une intelligence vieille de six
+années, et non seulement de l'attrait, mais de l'utilité.
+
+On se figure moraliser par une histoire romanesque, où tous les
+personnages sont revêtus de la plus haute vertu à peu d'exceptions, et
+lesquelles absolument abhorrées; il en résulte que les enfants sont
+appelés à faire des comparaisons très fâcheuses à l'égard de leurs
+parents.
+
+Ils s'aperçoivent des défauts de ceux-ci, se regardent très malheureux
+pour ce motif, et de là la leçon est complètement perdue. Dans les
+contes de Mmes Guizot, de Bouilly, de Berquin, etc., on s'y occupait
+bien davantage des enfants que des parents; les premiers seuls étaient
+en scène avec leurs défauts à corriger, leurs qualités à acquérir,
+défauts et qualités d'enfants. C'était l'histoire de la _petite fille
+pressée_, de la _petite gourmande_, de la _désobéissante_, etc. Les
+enfants trouvaient à chaque ligne des morales contre leurs défauts; à
+force de vouloir raffiner et perfectionner, on tombe dans l'excès
+contraire.
+
+A l'égard des plaisirs, les enfants ambitionnent d'imiter les grands, il
+faut leur laisser ce plaisir, tout en le comprimant dans ce qui pourrait
+être nuisible. L'enfant qui ne désire pas être grand et vieillir, n'est
+plus un enfant, car pour connaître le prix du jeune âge, il faut être
+déjà désabusé, désillusionné de la vie. Maintenant bien des enfants, des
+fillettes surtout, apprécient parfaitement la valeur d'être jeunes, et
+ne souhaitent en aucune façon quitter leur fourreau court pour la robe à
+panier ou la traîne de la soeur aînée. C'est vers douze ans que cette
+science précoce commence, eh bien! les plus jeunes, qui heureusement ne
+la possèdent pas encore, conservent ce désir d'imiter papa et maman.
+Pour les satisfaire, maman consent à leur mettre de la poudre de riz, à
+flatter leur amour-propre, par des vêtements aussi riches que les siens,
+et en leur passant des caprices comme les siens aussi; imitations fort
+nuisibles.
+
+Quant à celles qui ne le sont pas, on les supprime parce qu'on ne les
+comprend pas; exemple: il existe aux Champs-Elysées des petites voitures
+traînées par des chèvres qui font le bonheur des bébés; il y avait jadis
+un petit omnibus, une petite calèche, et c'était un grand bonheur pour
+les enfants d'avoir à leur taille ce que leurs parents ont. J'ai connu
+une toute mignonne petite fille, encore à l'âge où l'on porte la petite
+douillette bleue et la petite capote à bavolet; à peine si elle
+commençait à marcher, et le secret désir de ce petit être était de
+monter dans le petit omnibus; elle allait dans de grandes calèches avec
+ses parents, mais on la tenait sur les genoux; dans les grands omnibus,
+si elle y avait été, cela aurait été dans les bras de sa bonne; mais
+quel plaisir de monter dans le petit omnibus aux chèvres! On acquiesce
+avec plaisir à sa demande; elle va donc enfin jouir de la douce
+sensation de passer sur ces marches, d'entrer par cette petite porte, de
+marcher entre les deux rangs «jusqu'au fond»; quelle volupté!
+
+--Près de la porte, n'est-ce pas fillette? lui dit son père.
+
+--Non, au fond! balbutie l'enfant qui parle à peine.
+
+Alors, il enlève le bébé dans ses bras, et le passe en riant à travers
+la fenêtre de l'omnibus. Oh! désespoir concentré de la pauvrette, qui
+retient ses larmes pour ne pas faire voir à son père qu'il lui a gâté
+son plaisir; entrer par la fenêtre, quelle honte! entrer comme une
+poupée, au lieu de faire la grande demoiselle! Eh! bien, aujourd'hui, on
+a voulu raffiner ce plaisir charmant des enfants, on a remplacé
+l'omnibus et la calèche par une corbeille, où l'on assied en rond les
+voyageurs; cette corbeille est ornée de fleurs, et l'aspect des bébés
+dans une corbeille de fleurs est ravissant de poésie, mais je doute fort
+que les bébés y trouvent autant de plaisir!
+
+Les parents commencent par se satisfaire à eux-mêmes. Ils emmèneront
+leurs enfants au théâtre avec eux, mais ne les accompagneront pas à
+Robert Houdin. Ils les rendront agiles, afin de n'avoir pas à s'occuper
+d'eux, mais non dans le but de les rendre forts et courageux. Ils leur
+donneront de la science et non du coeur; puis ils se plaindront, quand
+ils seront vieux, de les trouver, égoïstes, durs ingrats.
+
+La plupart du temps, ce sont les domestiques qui sont chargés de la
+première éducation; quel triste exemple dans ces affaires jugées par les
+tribunaux! Cette bonne qui martyrisait les enfants que sa maîtresse lui
+laissait du matin au soir, pendant qu'elle-même allait à son travail!
+Mais gagnait-elle seulement de quoi payer sa bonne? C'est qu'elle
+préférait ses travaux qui lui apportaient de la distraction à s'occuper
+de sa maison et de ses enfants; ce qui eût été plus triste, plus terre à
+terre.
+
+Il est vraiment triste qu'une femme ayant des enfants soit obligée
+d'aller travailler au dehors; il semble que si son mari n'est pas assez
+fort pour subvenir aux besoins de sa famille, elle pourrait trouver un
+travail à faire chez elle. Mais on n'aime pas à se gêner, même pour ses
+enfants.
+
+Telle autre mère dont la lamentable histoire s'est déroulée aussi devant
+les tribunaux, ayant une conduite fautive, faisait élever sa fille loin
+d'elle, pour qu'elle n'eût pas son mauvais exemple. Pourquoi ne se
+rangeait-elle plutôt?
+
+Les jeunes femmes ont facilement confiance. Dernièrement je fus témoin
+de la scène suivante:
+
+C'était une jeune gouvernante; elle avait de doux yeux bleus, des
+cheveux blonds soyeux, son petit chapeau noir fermé la coiffait
+gentiment, un voile loup tombait un peu plus bas que sa bouche, tiré
+soigneusement sur son visage; elle retenait gracieusement d'une main sa
+mantille, dans l'autre elle avait pris la main d'un bébé ravissant, âgé
+de quatre ans environ, pendant que l'aîné, qui n'avait certainement pas
+six ans, donnait la main à son petit frère; elle se disposait à
+traverser ainsi en courant le large boulevard Haussmann, au carrefour de
+l'église Saint-Augustin, sillonné en cet endroit par des tramways venant
+de tous côtés, de nombreuses lignes d'omnibus, des charrettes, des
+voitures en multitude. D'ailleurs, la rareté des voitures ne fait
+quelquefois qu'augmenter le danger, car elle endort les précautions. Une
+voiture arrive rapidement par un tournant ou sort d'une porte, on court,
+on s'affole et le malheur est arrivé. Un homme d'un certain âge, sur le
+refuge en face, examinait à travers son binocle la jeune fille, qui,
+parfaitement consciencieuse de cet examen, rougissait, se troublait et
+se préoccupait beaucoup plus du monsieur et d'elle-même que des enfants.
+La mère qui lui confie ses deux bébés, sait qu'elle est incapable de
+leur faire du mal; elle est bonne, pure, une vraie perle; mais si,
+pendant qu'ils vont traverser, une voiture survient trop vite, qu'un
+passant se jette brutalement dans le petit groupe, les mains des deux
+enfants se séparent, et le bébé éperdu est renversé sous la voiture; ah!
+certes, la pauvre gouvernante est désespérée, elle souffre sincèrement,
+elle s'évanouit, car elle se demande comment elle affrontera la vue de
+sa maîtresse! mais le malheur n'en est pas moins arrivé.
+
+Journellement on voit les mêmes imprudences se renouveler; les bonnes,
+les gouvernantes, et, faut-il l'ajouter, les mères parfois, ne
+comprennent pas ce que c'est qu'un enfant. On veut qu'il ait de la
+raison.
+
+La plupart du temps, aujourd'hui, on ne donne plus la main aux enfants;
+vous voyez des petites filles de cinq et six ans courir dans les rues de
+Paris, devant et derrière leurs mères, leur petit parapluie à la main,
+s'il pleut.
+
+--Il est bon que les enfants apprennent de bonne heure à se suffire à
+eux-mêmes, dit-on.
+
+Oui! mais il faut le leur apprendre, et on ne fait rien pour cela. Il
+faut se donner la peine de les gronder en temps opportun et pour des
+faits qui les concernent bien eux-mêmes et ne servent pas seulement à
+nos aises.
+
+Élever les enfants est certainement une tâche difficile sous bien des
+rapports; et pour former un caractère, que de peine doit-on prendre! Je
+me dis cela souvent, en regardant jouer des petites filles avec leurs
+compagnes. Quelle différence dans les caractères, et comme on peut tirer
+de petits faits de grandes déductions!
+
+Voici Juliette et Gabrielle qui sautent et gambadent; mais, ô terreur!
+elles glissent sur l'asphalte et s'étalent, s'entraînant l'une l'autre,
+car Juliette s'est cramponnée à Gabrielle; celle-ci est tombée sur les
+genoux et a dû se faire du mal, cependant elle se relève précipitamment,
+regarde autour d'elle pour voir si on l'a vue.
+
+La mère, qui était devant, se retourne et la voit déjà debout:
+
+--Tu es tombée! s'écrie-t-elle alarmée.
+
+--Oh! à peine ai-je touché la terre, s'écrie l'enfant en riant, quoique
+des larmes de douleur brillent dans ses yeux.
+
+--Tu t'es fais mal, dis-moi où.
+
+--Mais non, mère, je t'assure! Ne dis donc rien!... tout le monde nous
+regarde. Allons-nous-en vite!
+
+Et elle s'échappe en courant dans une allée latérale; arrivée derrière
+un gros arbre, auprès d'une fontaine, elle soulève le bord de son
+pantalon et découvre une bosse rouge, sur laquelle elle applique de
+l'eau fraîche, en se cachant.
+
+Il est évident que le caractère de Gabrielle est énergique, fier et bon;
+il n'est ni égoïste, ni mou.
+
+Qu'a fait Juliette pendant ce temps? Elle s'est laissée aller assise, et
+comme elle n'a que six ans, de même que sa compagne elle n'est pas
+tombée de bien haut et ne s'est pas fait grand mal. Cependant elle
+pousse des cris perçants et reste à terre.
+
+Tout le monde s'empresse autour d'elle. Sa mère la prend par un bras et
+la relève rondement.
+
+--Allons, maladroite, sotte! relève-toi!
+
+--Mais elle s'est peut-être blessée grièvement, ma chère, fait observer
+la maman de Gabrielle, qui juge par sa fille: où t'es tu fait mal, mon
+enfant?
+
+Et comme la petite continue à hurler sans répondre:
+
+--Voyons, où? répète la dame alarmée; à la hanche?
+
+--Je ne sais pas! hi! hi!
+
+--Vous ne la connaissez pas, ma chère, elle pleure pour un rien, ne
+faites donc pas attention... Allons, viens; tu vois, on fait cercle
+autour de nous! dit la mère.
+
+Et elle cherche à l'entraîner.
+
+--Hi! hi!
+
+--Tu ne peux donc pas marcher?
+
+--Je ne sais pas! hi! hi!
+
+--Essaie.
+
+Juliette avance un pied, puis l'autre, et paraît tout étonnée de pouvoir
+marcher; mais elle se suspend au bras de sa mère et ne veut plus courir
+avec sa compagne, qui lui demande avec intérêt où elle a mal.
+
+On rencontre à la porte de la maison le papa de Juliette, qui arrivait.
+
+--Papa! papa! hi! hi!
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie?
+
+--Je suis tombée!
+
+--Tu es tombée!... oh!... tu t'es fait mal?
+
+--Oh! oui! hi! hi!
+
+--Tu ne la tiens donc pas par la main! dit le père à sa femme d'un ton
+de reproche; tu ne surveilles pas assez cette enfant, il lui arrivera
+malheur!
+
+Il prend la petite dans ses bras et la monte l'escalier.
+
+Il l'assied sur le canapé.
+
+--Où t'es-tu fait mal, dis-le à papa, ma chérie? Nous allons y mettre
+des compresses; où, où?
+
+--Ça ne me fait plus bien mal, dit l'enfant, qui ne se soucie pas de
+compresses; mais... j'ai un peu mal là, et elle montre son estomac.
+
+--Prépare-lui le quart d'un verre d'eau de fleurs d'oranger avec
+beaucoup de sucre, Thérèse, ça la remettra.
+
+Un éclair de joie brilla dans les yeux de Juliette; elle se coucha sur
+la poitrine de son père et se fit câliner.
+
+--Gabrielle aussi est tombée, fit observer Mme Thérèse, en mettant du
+sucre dans un verre.
+
+--Oh! madame! s'écria Gabrielle d'un air fâché; il n'y avait pas besoin
+de le dire! Je ne suis presque pas tombée, vous n'avez même pas eu le
+temps de me voir à terre!
+
+--Vous êtes-vous fait du mal?
+
+--Jamais je ne me fais du mal, moi! je tombe, me relève; ça ne vaut pas
+la peine qu'on y fasse attention.
+
+--Oui! elle est robuste comme un petit cheval, cette petite Gabrielle!
+remarqua le père de Juliette.
+
+Cependant Gabrielle était mignonne et pâle auprès de sa fille, si forte
+et si rouge.
+
+--Qu'est-ce que je vois donc là, cependant? fit la mère de Gabrielle, en
+soulevant du bout de son ombrelle le bord de la jupe courte de sa fille,
+laquelle, assise sur une chaise haute, laissait un peu voir ses jambes
+nues au-dessus des chaussettes. Une large tache violacée apparaissait
+au-dessous du genou.
+
+--Oh! ce n'est rien! un petit bleu, dit-elle en ramenant sa jupe bien
+vite.
+
+--Comment donc! un petit bleu! Mais vous auriez pu vous faire beaucoup
+de mal! dit le père; _vous auriez pu_ vous casser la jambe! _vous auriez
+pu_ vous luxer le genou... Prenez garde! je vous engage à veiller à
+cela, il _pourrait bien_ se former un phlegmon... c'est excessivement
+grave... Quand j'étais au collège, j'ai eu un de mes camarades qui a
+fait une chute de ce genre, et il a fallu lui faire l'amputation... il
+en est mort!
+
+La mère de Gabrielle était devenue triste et pâle en entendant ces
+fâcheux pronostics.
+
+--Gabrielle, je veux que tu te soignes!
+
+--Mère! j'y ai déjà mis de l'eau fraîche...je veux bien en mettre
+encore, mais je t'assure que je ne sens plus rien et il ne vaut pas la
+peine de tant s'occuper de moi!
+
+--Je ne sais pas pourquoi tu ne veux jamais qu'on s'occupe de toi quand
+tu tombes!
+
+--Je suis en colère contre moi! c'est si bête! si maladroit!... Montre
+donc tes bleus, Juliette?
+
+--Non! répondit la petite gâtée en se pressant contre son père; c'est
+bien laid ton bleu! je ne voudrais pas l'avoir!
+
+--Voulez-vous un peu d'eau de fleurs d'oranger, Gabrielle?
+
+--Oh! merci, madame... je vais boire de l'eau pure et tremper mon
+mouchoir dans le restant du verre pour faire une compresse... C'est-y
+bête de se jeter par terre comme ça! Imbéciles de jambes, va!--et elle
+tapait sur ses mollets--je vous apprendrai à ne pas mieux vous tenir!...
+encore, c'était un chemin tout uni!
+
+--Comme ce doit être froid! dit Juliette en regardant la compresse que
+sa petite amie s'appliquait, et tout en sirotant le sucre dans l'eau de
+fleurs d'oranger.
+
+De tels caractères sont difficiles à métamorphoser par l'éducation; on
+peut cependant y arriver. Livrées à elles-mêmes, Juliette et Gabrielle
+deviendront, il est facile de le deviner, la première une
+petite-maîtresse égoïste et toujours geignante, l'autre une fille
+dévouée, énergique, ne s'occupant jamais d elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LES BONNES.
+
+
+Que d'abus, que de victimes les illusions, la légèreté, l'ignorance,
+peuvent occasionner, mais non excuser! Malheureusement tout concourt
+souvent à entretenir et à confirmer ces illusions et ces ignorances.
+
+Une voix s'élève-t-elle de temps à autre pour combattre les erreurs,
+elle est étouffée ou oubliée bientôt.
+
+Le docteur Brochard a dit et répété combien les nourrices et les bonnes
+maltraitaient ou pervertissaient les pauvres petits enfants qui leur
+étaient confiés; pour moi, je voudrais pouvoir inculquer cette méfiance
+dans le coeur de toutes les mères; au risque de me répéter encore, je
+veux faire une nouvelle campagne à ce sujet.
+
+Existe-t-il une cause plus intéressante que celle de ces pauvres bébés?
+Oh! je ne viens pas, mesdames, vous parler des malheureux petits
+Chinois, que leurs parents jettent à la voirie, ni des enfants orphelins
+à recueillir par la charité et si dignes de pitié; je veux seulement
+attirer votre attention sur vos propres enfants, ceux qui sont nés de
+votre chair et de votre sang, ceux qui sont là tout auprès de vous,
+tendant leurs petites lèvres roses toutes gonflées, et leurs petits bras
+blancs potelés vers vous, et qui voudraient vous dire s'ils le
+pouvaient:
+
+--Maman! donne de l'argent pour sauver les petits Chinois, tant mieux!
+que le bon Dieu me le rende, mais donne ton temps à la surveillance de
+ton bébé... et n'accorde pas ta confiance illimitée en la nourrice ou en
+la bonne.
+
+Je ne voudrais pas m'attirer l'aversion des bonnes, et paraître chercher
+à dénigrer cette classe de femmes, parmi lesquelles il peut y avoir,
+comme dans toutes les classes, mais moins dans celle-ci que dans
+d'autres par suite des circonstances, des coeurs d'or et dévoués. Mais,
+en ne prenant même que ces derniers, vous ne pouvez nier que par le
+défaut d'éducation, par le milieu généralement campagnard, sinon
+vicieux, où la bonne et la nourrice ont été éduquées, enfin par la force
+des choses, la meilleure de toutes est brutale sans en avoir conscience,
+dénuée de délicatesse dans ses paroles et dans ses actions, et votre
+enfant, ce trésor, né de parents citadins, fortunés, c'est-à-dire
+délicats, ne peut supporter sans mauvais résultats d'être traité comme
+un enfant né dans d'autres conditions, et pour lesquelles la nature
+l'aurait doué d'une constitution _ad hoc_ et dont l'éducation doit
+répondre à l'avenir.
+
+C'est pourquoi la meilleure des bonnes ou des nourrices ne peut élever
+un bébé comme le ferait sa mère. Le plus que vous pouvez exiger d'elle,
+sans même l'espérer, est qu'elle agisse comme s'il s'agissait de son
+propre enfant; or, regardez autour de vous, et voyez comme elles
+agissent envers leurs propres enfants!
+
+Citer des exemples entraînerait trop loin, mais l'imagination ne pourra
+jamais exagérer ce qui se passe entre les bonnes et les enfants.
+J'aurais presque crainte, sinon horreur, de raconter certains faits, de
+peur d'en suggérer l'idée! On a vu des bonnes adorant les enfants qui
+leur étaient confiés, leur donner l'habitude de boire des liqueurs pour
+les satisfaire...!
+
+Une, qui buvait de l'eau-de-vie en cachette de sa maîtresse, en frottait
+légèrement les lèvres de l'enfant, qui y prenait grand plaisir et lui
+fit ainsi contracter le vice de l'alcoolisme!
+
+Il serait à désirer que les maris et les mères n'appréhendassent pas
+autant de dévoiler aux jeunes femmes certains vices, afin de les
+éclairer sur les dangers à éviter.
+
+Mais j'entends ici maintes voix s'élever:
+
+--Oh! j'ai une excellente vieille bonne! je puis avoir la plus grande
+confiance en elle!
+
+--La mienne est une fille douce et honnête, qui n'a aucun vice.
+
+--Celle-ci a élevé des enfants dans les meilleures maisons!...
+
+Les jeunes femmes ont facilement confiance, d'abord parce qu'elles n'ont
+pas l'expérience du mal, triste expérience, hélas! qu'on acquiert avec
+les ans et toujours trop tard! ensuite, elles ont le caractère indécis
+et faible; quittant la tutelle paternelle pour entrer sous le joug
+conjugal, l'obéissance, la douceur sont de leurs principales qualités;
+leur bonne, leur nourrice sont plus âgées qu'elles, en savent plus
+qu'elles sur bien des points: elles cèdent et se laissent dominer.
+Ensuite encore, la confiance s'accorde d'autant plus facilement que
+c'est un soulagement pour les caractères légers qui aiment bien à se
+décharger des corvées ennuyeuses.
+
+La jeune femme donne un coup d'oeil de temps à autre à la _nursery_; elle
+aperçoit tout bien en règle. Plus une bonne est une maîtresse femme,
+plus elle a d'aptitude pour réglementer seule, sans surveillance, plus
+elle est à craindre pour l'enfant.
+
+Comment une mère peut-elle souffrir qu'on morigène, qu'on caresse son
+enfant à sa place? Comment peut-elle renoncer pour... pour qui? grand
+Dieu! pour un monde... indifférent! à essuyer ces grosses larmes que les
+gronderies font couler, à entendre cette petite voix implorer son
+pardon; à donner une petite correction même, toujours mesurée par
+l'amour maternel, puis à voir ces ris faire des fossettes aux joues
+roses, à démêler ces fins cheveux encore si faibles, à chausser ces
+pieds si mignons et si vifs!
+
+Petite fille, cette femme a aimé à habiller sa poupée, à la bercer, et
+aujourd'hui que Dieu met entre ses mains une poupée vivante bien
+autrement intéressante que celle aux yeux d'émail, où il y a plus qu'un
+corps à soigner, mais une âme à former, elle s'empresse de confier ce
+précieux trésor à une femme à laquelle elle n'aurait certainement pas
+voulu confier sa poupée de bois!
+
+Pour se rendre compte du peu de confiance qu'il faut mettre dans les
+domestiques même les plus éprouvés, il n'y a qu'à parcourir les jardins
+publics, et on s'étonnera que là où il y a des gardiens pour empêcher de
+maltraiter les chevaux, on ne songe pas à en mettre pour empêcher de
+maltraiter les enfants!
+
+Que d'accidents funestes sont dus, sans qu'on le sache jamais, à la
+malveillance ou simplement à l'ignorance des domestiques auxquels on
+confie les bébés! Lésion du cerveau, idiotisme, déviation de l'épine
+dorsale, bras et jambes démis, mort souvent, hélas! anémie, fièvres
+typhoïdes, maladies diverses et horribles, dartres, etc., puis
+infirmités morales, caractères faussés, pervertis dès l'enfance,
+dépravation de moeurs et de sentiment, etc.!
+
+Tout petit, l'enfant est terriblement exposé loin des yeux vigilants de
+sa mère, éclairés par cet amour instinctif qui surpasse tous les autres.
+
+Un peu plus âgé, il réclame, je ne dirai pas davantage, mais tout autant
+la surveillance continuelle de la mère, et il n'y a qu'une institutrice
+tout à fait d'élite qui puisse _à peu près_, mais _jamais tout à fait_,
+la remplacer entièrement.
+
+Heureux les bébés de parents de position médiocre, où la mère peut
+s'occuper d'eux et les environner de ses soins! Heureux les bébés qui ne
+sont pas entourés de valets, et qui s'ébattent sous la sauvegarde
+maternelle, recevant les gronderies et les baisers de leur mère!
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE DÉVELOPPEMENT DE L'ENFANT.
+
+
+
+
+I
+
+
+Voilà un bien grand mot, pour l'associer à la personne mignonne de
+l'enfance! mais il exprime si bien l'action de la croissance qui se
+produit dans la première partie de la vie humaine! des changements qui
+surviennent!
+
+Parmi toutes les sciences sur lesquelles on appelle l'attention des
+jeunes filles, au nombre de tous les arts qu'on leur apprend, au milieu
+des talents qu'on leur donne, des préceptes qu'on leur inculque, pour
+les rendre des épouses modèles, des maîtresses de maison capables, des
+femmes instruites et mondaines, il y a un chapitre sur lequel on néglige
+de les éclairer, c'est sur les soins à donner aux enfants, quoique
+cependant ce soit un des événements les plus prévus de la vie que
+d'avoir une famille à élever.
+
+La jeune fille la mieux éduquée, la plus instruite, la plus capable pour
+diriger sa maison, s'en remettra du soin d'élever son enfant, au
+physique comme au moral, à sa nourrice et à sa bonne.
+
+Certes il arrive que la nourrice ou la bonne peut être capable et
+experte, mais n'est-ce pas triste d'entendre un mari obligé de dire à sa
+jeune femme: «Laisse donc faire ta nourrice, elle en sait plus que toi à
+ce sujet? » N'est-ce pas humiliant?
+
+Ah! je sais bien, et là-dessus j'aurai beaucoup à dire; c'est une
+habitude dans beaucoup de familles de tenir les enfants sous la tutelle
+des domestiques, d'en faire leurs supérieurs, jusqu'au moment où l'âge
+leur fait secouer une partie de cette dépendance et conserver la plus
+fâcheuse.
+
+La supériorité d'un inférieur, d'un subordonné, est néfaste, car elle
+intervertit les rôles. Il est très commode pour une mère frivole et
+mondaine de se débarrasser du poids de l'éducation de ses enfants sur
+les autres. Mais elle ne réfléchit pas si les gens auxquels elle donne
+cette effrayante responsabilité en sont dignes. Je sais bien qu'elle
+nous assurera que les domestiques sont de véritables perfections.
+
+Que j'en ai connu de jeunes femmes, qui ont gardé ainsi, plus ou moins
+d'années, des domestiques précieux, faisant un éloge pompeux de leurs
+qualités éminentes, consentant à peine à leur reconnaître quelques
+imperfections insignifiantes... puis, un beau jour, patatras! on
+découvrait qu'il n'y avait pas de monstres pareils!
+
+La domesticité, à la ville, est presque fatalement vouée à sa perte;
+mais, en mettant les choses au mieux, en admettant que ceux à qui vous
+confiez vos enfants soient braves, ils ne sont pas moins sans éducation.
+
+Malheureusement, les pères ne s'inquiètent pas des bébés, et les femmes
+sont bien entraînées sur cette pente par leurs maris. Le bébé est _une
+chose_; il sera temps de s'occuper de lui quand il aura six ou sept
+ans... Mais alors on se trouve en présence d'une nature qu'on doit se
+féliciter si elle n'est qu'hébétée et si elle n'est pas viciée.
+
+Lorsqu'une mère dit à son bébé, âgé de quatre ou cinq ans: «Obéis à ta
+bonne... Si elle t'a grondé, c'est que tu le méritais... Ce sont des
+mensonges que tu me fais;» elle donne à cette bonne le droit de torturer
+son enfant, et elle brise le germe de la dignité et de la justice qui
+naissait dans l'esprit de cet enfant...
+
+Entre autres, je connaissais une élégante jeune femme... mais j'en ai
+connu et en connais des centaines dans le même cas... elle avait une
+adorable petite fille qu'elle adorait, et une femme de chambre des plus
+adroites, un phénix de femme de chambre... qui embrassait constamment
+l'enfant, à en user la peau de ses petites joues... (Encore une triste
+habitude de laisser embrasser ses enfants! Dans les maisons riches, les
+pauvres bébés n'arrivent dans les bras de leurs parents que chauds des
+baisers de l'office!) La jeune mondaine ne pouvait toujours suivre son
+enfant. Ne fallait-il pas, le matin, trouver, bien sauvegardée de tous
+bruits, dans un sommeil réparateur, le repos des fatigues du bal de la
+veille? ne fallait-il pas faire des visites, aller chez sa couturière,
+etc.? L'enfant eût été bien à plaindre si elle avait dû attendre que sa
+mère eût le temps de s'occuper d'elle!
+
+--Oui! on m'a dit que ma femme de chambre brutalise ma fille... quand
+elle est seule avec elle, me disait-elle en réponse à une observation...
+Je ne peux pas le croire..., je la surveille beaucoup...; j'arrive à
+toute heure, au moment qu'elle ne m'attend pas, aux Champs-Elysées par
+derrière les buissons... Je la surprends... Un jour, il est vrai, j'ai
+trouvé l'enfant qui pleurait pitoyablement sur un bout du banc, pendant
+qu'Eudoxie causait, avec d'autres gouvernantes. Je l'ai réprimandée
+vertement et cela n'est plus arrivé!
+
+--Comment le savez-vous, que ce n'est plus arrivé?
+
+--Je ne l'ai plus surprise en faute.
+
+--Mais la petite est toujours si rouge qu'on dirait qu'elle vient de
+pleurer!
+
+--La petite est capricieuse, nerveuse, elle crie et pleure pour un rien.
+Elle a besoin d'être corrigée.
+
+--Elle ne pleure jamais quand elle est avec vous!
+
+--C'est vrai... Ma femme de chambre me raconte toutes les méchancetés
+qu'elle lui fait. C'est un diable...
+
+La petite fille, lorsqu'elle eut huit ans, eut le caractère dissimulé,
+l'intelligence obtuse, les sentiments corrompus, le parler vulgaire...
+Ce fut toute une éducation à refaire, et cette première empreinte
+s'efface difficilement à fond.
+
+En revanche, elle avait un grand respect pour les domestiques. L'opinion
+de la femme de chambre avait beaucoup plus d'influence sur elle que
+celle de sa mère. Cette femme de chambre était véritablement la
+maîtresse de la maison. Cependant elle la détestait; la haine s'était
+accumulée dans son coeur avec la fourberie, et il lui tardait d'être
+elle-même mariée pour se soustraire à cette dépendance.
+
+Mais lorsqu'elle sera mariée, elle s'empressera, au contraire, d'y
+retomber, afin de se décharger de ses devoirs, elle aussi.
+
+Ce ne sont pas seulement les femmes qui ont de la fortune qui devraient
+apprendre à être mères, mais il faudrait que dans les écoles primaires
+on réservât quelques heures à cette étude.
+
+Dans le peuple on traite les enfants un peu plus mal que les animaux, et
+telle concierge qui sacrifiera son lait à son chat, et le couchera sur
+son lit dans son édredon, sautant à la gorge de celui qui se permettrait
+le geste d'un coup de pied, brutalisera son enfant, ne lui donnera pas
+une nourriture convenable, le couchera dans un placard humide, et ne
+saura en aucune façon former son caractère! elle n'en comprendra même
+pas l'obligation. En corrigeant son enfant, elle n'a en vue, la plupart
+du temps, que sa satisfaction personnelle; en tous cas, elle ne sait
+guère comment s'y prendre.
+
+L'amour maternel, dit-on, est instinctif à la mère et lui apprend à
+soigner son enfant; qui enseigne aux oiseaux à donner la becquée à leurs
+petits? Oui, ce serait très vrai, si nous étions laissés à l'état
+naturel, comme les oiseaux. Mais la civilisation est précisément là pour
+nous enlever nos instincts, et c'est l'éducation qui doit nous les
+rendre. Le coeur pris intellectuellement et l'instinct sont deux organes
+différents.
+
+Des animaux ont de l'instinct, ils n'ont pas de coeur. Ensuite, le coeur
+ne suffit pas à tout dans la vie, et s'il est indispensable pour aimer
+et bien élever ses enfants, il faut aussi en avoir la science.
+
+Il n'y a pas à nier que le coeur puisse jusqu'à un certain degré suppléer
+à la science qui manque et inspire une sorte de devination indiquant ce
+qui doit être fait. Une mère qui s'adonne de tout coeur à l'éducation de
+son enfant peut arriver, certainement, à posséder cette science
+d'intuition, mais à ces caractères légers si nombreux tant soit peu
+qu'ils soient distraits et éloignés du point de vue unique qu'il faut
+avoir pour arriver à ce degré, à ceux-là il faut enseigner les soins à
+apporter pour développer l'enfant au moral comme on le développe au
+physique.
+
+Les hommes pour la plupart, je le répète, ne s'intéressent pas plus aux
+bébés qu'aux petits chiens. De ce que l'enfant ne les comprend pas tout
+de suite, ils assurent qu'il n'a pas d'âme, et que la nourriture
+corporelle seule lui est nécessaire. Le corps seul selon eux a à se
+développer pendant les premières années de sa vie; encore le
+développement du corps doit-il se faire n'importe dans quelle condition,
+et la croyance est invétérée qu'un enfant de faible constitution sera
+fortifié en étant élevé par une paysanne et, si l'on peut, au milieu de
+paysans.--Voyez comme leurs enfants sont robustes! s'écrie-t-on à
+l'appui; ils ne sont ni anémiques ni étiolés!
+
+Il n'y a pas de règles sans exception, et un enfant peut devenir très
+robuste élevé par une paysanne à la campagne, mais il est nécessaire
+qu'il soit lui-même d'une origine robuste, et c'est bien pour cela qu'il
+meurt en si grande quantité des petits citadins en nourrice; qui ne
+connaît le proverbe «à brebis tondue Dieu mesure le vent»? aux poumons
+faibles et délicats il faut un climat doux, l'air vif les tue.
+
+Dieu, dans sa sagesse infinie, a gradué la force du lait maternel,
+proportionnellement au nombre de jours de l'enfant, ce qui n'empêche pas
+que l'on donne fréquemment des nourrices qui ont déjà nourri deux ou
+trois bébés, c'est-à-dire qui ont du lait de deux ou trois ans [J'ai vu
+ce fait dans une des premières familles de France. La fille du duc de
+M., aujourd'hui marquise de B., a été nourrie en quatrième nourrisson
+par une robuste femme de quarante-deux ans, une maîtresse femme! la
+jeune femme n'en est pas moins anémique.]. L'enfant du paysan hérite de
+la force musculaire de ses parents et il peut supporter les brutalités,
+tandis que l'enfant d'une femme frêle aura les membres abîmés, mais non
+enforcis, par ces brutalités; on peut refaire une seconde nature, mais
+par des soins bien entendus. La mortalité des enfants est bien plus
+considérable à la campagne qu'à la ville, ou plutôt dans la classe
+populaire, parce que le faible y est condamné d'avance. Le fort seul
+peut résister et subsister.
+
+Les parents ne se douteront jamais, parce qu'ils éloignent autant que
+possible de leurs yeux et de leur pensée ce spectacle et cette idée
+désagréables, que de fois leurs enfants meurent, ou sont malades, mal
+bâtis, abrutis ou pervertis par la faute de ceux qui ont été chargés à
+leur place, moyennant une récompense pécuniaire, de remplir leurs
+devoirs.
+
+Le développement intellectuel demande au moins autant d'attention;
+certainement, on redressera le caractère, les habitudes, l'intelligence,
+comme on redressera les jambes, c'est-à-dire, à grand renfort de peine,
+et si l'on peut, et si cette intelligence n'est pas tuée comme il arrive
+du corps. Pour se développer, l'intelligence doit être exercée, mais
+d'une façon salutaire et entendue. Une jeune mère doit savoir qu'il lui
+appartient de former, de développer peu à peu, sans fatigue et avec
+douceur, l'intelligence de son enfant, en s'occupant de lui, en ne le
+laissant pas à lui-même, sans le gâter et sans le rudoyer, afin que
+cette intelligence se développe, droite et vigoureuse, pure de toute
+souillure, comme le corps. Alors seulement que les jeunes femmes seront
+elles-mêmes des mères parfaites, connaissant leur devoir et le
+remplissant, on pourra espérer une génération meilleure.
+
+
+
+
+II
+
+
+Je n'en ai pas fini avec ce sujet, et ce qu'il me reste à dire, qui est,
+je crois, le plus important, ne concerne pas seulement les bébés, les
+grands peuvent aussi en faire leur profit.
+
+Constamment l'on entend dire, aussi bien chez les riches que dans les
+classes pauvres: «Cet enfant ne doit pas travailler: il est très
+intelligent, mais nous sommes obligés de le retenir dans ses études; le
+docteur recommande de ne point trop le tenir au travail.»
+
+Ici, j'ouvre une parenthèse à l'égard des propos de docteurs; loin de
+moi l'idée d'attaquer un corps aussi honorable; il n'en est pas moins
+vrai que la Faculté tient souvent des propos un peu jetés à la légère et
+dont elle ne pèse pas toute l'importance. Il est de ces conseils qui
+sont bientôt donnés et qui débarrassent d'une grande responsabilité. Un
+médecin qui conseille à un pauvre hère du repos, une bonne nourriture,
+du bon air, des toniques, a bien plutôt fait que d'écrire une
+ordonnance.
+
+Un médecin est appelé auprès d'un enfant fiévreux au teint excité, à
+l'oeil brillant; cet enfant a des reparties vives, des rires et des
+gestes nerveux; il paraît plus avancé que son âge ne le comporte. Le
+docteur l'entend parler de ses études, raisonner d'une façon étonnante;
+il en conclut que l'enfant est surmené et il recommande de ne pas le
+fatiguer. Il est indispensable de s'entendre: est-ce bien l'étude qui
+fatigue les enfants? Parents, rappelons nos souvenirs et jugeons par
+nous-mêmes.
+
+Nous souvenons-nous avoir jamais été fatigués par l'étude? par le
+travail? Nous avons été fatigués et énervés quand on nous a menés au
+théâtre, au cirque, aux bals costumés; après une veillée prolongée,
+après avoir siroté un peu de café noir, goûté à de bonnes liqueurs; le
+lendemain nous avons dû nous remettre, la tête pleine de nouvelles
+images, à l'étude; et notre petite intelligence aussi bien que nos
+membres ont été las!
+
+La nourriture pimentée ou trop sucrée, le farniente énervant des
+vacances, les courses forcées du dimanche, les habillements gênants, les
+conversations intrigantes des grandes personnes, les excitations hélas!
+que trop d'enfants rencontrent dans leur entourage, voilà qui les
+fatigue et les énerve; mais ce n'est ni le travail ni l'étude; bien au
+contraire, l'étude calme les effervescences de la nature.
+
+Prenez un enfant aussi nerveux, aussi délicat de physique, aussi vif
+d'intelligence qu'il soit: placez-le dans un milieu d'hygiène parfait,
+au bon air; donnez-lui une nourriture essentiellement saine et
+régulière, procurez-lui une existence calme, méthodique, vous pouvez le
+faire avancer dans ses études autant qu'il vous plaira, vous ne lui
+verrez jamais les yeux enfiévrés, ni la tête exaltée.
+
+Que ses récréations se passent à des exercices du corps, qu'il se lève
+de bonne heure et se couche tôt, qu'il soit préservé des commotions
+humaines.
+
+Le travail calme, mate les nerfs et ne les excite pas, c'est donc à tort
+qu'un médecin dit: «Ne faites pas travailler cet enfant,» il doit dire
+plutôt: «Ne le fatiguez pas», ce qui est tout autre chose. Il ne faut
+pas confondre; or les parents, dans la croyance de faire reposer leur
+enfant parce qu'ils ne lui feront rien faire d'utile, se mettent la
+plupart du temps à le surmener de plaisirs, de courses, de veillées.
+
+Je le répète, je rappelle mes souvenirs et il ne me revient pas que
+l'étude m'ait excitée, tandis que je l'étais fort après des parties de
+plaisir.
+
+Ce qui rend les enfants incapables de travail, ce qui affaiblit leur
+constitution, c'est la vie excitante de la ville d'une part, pour ceux
+qui ont de l'intelligence naturelle, c'est le manque d'encouragement
+pour ceux qui sont apathiques. En ayant peur de fatiguer les enfants par
+une contrainte quelconque, en ne craignant pas de les laisser se
+fatiguer, toujours par le même motif, c'est-à-dire en contraignant pour
+le bien, en laissant faire pour le mal, l'éducation ne peut aller que de
+mal en pis. Le fait est qu'avec la méthode de vouloir enseigner les
+sciences aux bébés dès le berceau, d'applaudir à leurs reparties
+spirituelles, et en les condamnant au repos pour ce qui est d'une étude
+suivie, on arrive à une instruction irrégulière.
+
+J'ai dit que je m'adressais aussi bien aux grands qu'aux petits, parce
+qu'à tout âge on peut réparer le mal, et puis les jeunes filles qui me
+liront et qui ont pu se croire très maltraitées parce qu'on les forçait
+à travailler, verront que leurs parents n'étaient que justement
+préoccupés de leur avenir; celles qui ont été gâtées n'en voudront pas à
+leurs parents et essaieront de réparer le mal sans crainte de se
+fatiguer.
+
+Jamais on ne doit exprimer devant un enfant un sentiment qui puisse le
+retarder en quoi que ce soit. On ne doit pas le consulter, ce n'est pas
+à lui à juger de ses forces. Les parents sont là pour le diriger, le
+guider, l'envoyer coucher, le faire lever, travailler et se reposer, non
+pas selon leur bon plaisir à eux, mais selon ce qui est bon pour
+l'enfant. La régularité est un des meilleurs principes hygiéniques de la
+santé, ainsi que le calme et l'absence des émotions malsaines; mais si
+l'enfant nerveux est guéri par le travail régulier, une nourriture
+saine, des exercices de corps, l'enfant apathique et engourdi sera
+développé et fortifié de même par un travail continu, un régime
+hygiénique, une volonté au-dessus de la sienne; il devra être secoué.
+
+Les vices, le manque de soin, les plaisirs hors d'âge, l'indifférence
+qu'il rencontre, le manque de direction, voilà ce qui étiole l'enfant et
+le rend incapable de travail.
+
+Et c'est pourquoi l'intelligence, l'adresse, le jugement doivent
+toujours être développés chez les enfants; il faut les habituer à
+compter sur eux-mêmes, à savoir se retourner, juger d'une position, ne
+pas être timorés, esclaves d'habitudes qui les rendraient maniaques. Au
+physique comme au moral, ils doivent être dégourdis, quand même,
+c'est-à-dire en dépit de leur position de fortune, et d'autant plus que
+leur caractère naturel peut être porté, davantage à l'apathie.
+
+Ce qui engourdit beaucoup les enfants, c'est d'être servis, et vraiment
+je me demande comment des mères intelligentes elles-mêmes peuvent
+supporter chez leurs filles certaines manières...
+
+--Vous avez un exemple au bout de la langue, dites-le, me dit la mère
+d'Odette.
+
+--Eh bien, oui! l'autre jour je regardais sortir de chez moi une dame
+avec sa fille, jolie personne de dix-sept à dix-huit ans; la porte de la
+rue était fermée; la fille avait les mains dans son manchon, elle se mit
+un peu de côté; la mère ouvrit la porte qui est assez lourde, la fille
+passa, la mère la suivit et ferma la porte, pendant que la première
+faisait demi-tour, toujours les mains dans son manchon, d'un air
+parfaitement stupide. Comment une mère peut-elle tolérer cela?
+
+--Et comment une personne intelligente peut-elle se contenter d'être une
+poupée?
+
+--J'en connais d'autres dont les mères portent toujours les paquets
+quand elles vont faire des emplettes!
+
+--Ah! oui, voilà encore où l'on aperçoit l'adresse; Mme X*** a, vous le
+savez, des mains d'enfant, encore d'enfant qui les a petites; elles sont
+blanches, frêles, ravissantes; eh bien, elle est d'une adresse
+remarquable; de ses mains mignonnes, elle porte des multitudes de
+paquets, dont même de forts lourds, sans avoir l'air gênée; on se
+demande comment elle s'y prend, tandis, que vous voyez d'autres femmes
+embarrassées aussitôt qu'elles ont deux choses à porter; on est sûr
+qu'elles en laisseront tomber une, ou la perdront; elles auront un air
+gauche et maladroit.
+
+--Ce ne sera pas la petite fille de Mme C., car elle n'a que huit ans et
+elle suit déjà sa mère dans les rues de Paris sans donner la main,
+portant son rouleau de musique, son buvard plein de cahiers, son petit
+parapluie, que sais-je encore?
+
+--Mme C. a sept enfants, elle n'a donc pas le temps de s'occuper à les
+gâter. Elle pousse peut-être les choses à l'excès, et il ne faut pas
+tourner à la négligence ou à la cruauté: cependant, dans les pays
+étrangers, on enseigne bien plus qu'en France aux enfants à se tirer
+d'affaire eux mêmes. En Angleterre, en Amérique, en Allemagne, une
+fillette de douze ans est une petite mère pour ses jeunes frères, et
+elle pense sérieusement en allant à ses cours à se chercher un mari,
+mais cela d'une façon très sensée.
+
+--Certainement; et, sans sortir de France, je vous assure que le nombre
+d'enfants intelligents, de jeunes filles adroites, de femmes actives et
+dévouées que l'on rencontre est bien plus grand qu'on ne le croit
+généralement. Je connais une femme du monde élégant--Mais je vous
+raconterai cela une autre fois.
+
+
+
+
+III
+
+
+Mes amies me quittèrent à regret; la conversation est toujours si animée
+quand il s'agit de parler du prochain et d'en dévoiler les faiblesses!
+surtout s'il peut y avoir corrélation avec nous.
+
+Mais la mère d'Odette revint peu de jours après et ramena la
+conversation sur le même chapitre.
+
+--Figurez-vous que ce que vous avez dit devant ma fille, il y a trois
+semaines, lui a fait beaucoup de bien. Elle ne fait que répéter qu'elle
+veut acquérir en travaillant cette fortune qui lui fait tant défaut!...
+Mais n'est-ce pas trop l'exciter à l'ambition?
+
+--Je suis très contente de ce résultat; l'ambition n'est pas encore à
+craindre à son âge. Cependant je préférerais lui voir l'ambition du
+talent, de la réputation, à celle des richesses.
+
+--C'est que la fortune, voyez-vous, est la source de tous les bonheurs!
+
+--Comment vous, d'un naturel si aimant, si poétique, qui appréciez si
+bien les délicatesses du coeur et les bienfaits d'une intelligence
+éclairée, pouvez-vous avancer un tel paradoxe? Est-ce avec de l'argent
+que vous remplaceriez votre enfant, si Dieu vous l'enlevait? La femme la
+plus riche arrive-t-elle à mieux conserver l'amour de son époux? Au
+contraire, bien des maris mènent fort bon ménage tant qu'ils sont
+pauvres et doivent travailler aux côtés de leurs femmes; lorsqu'ils ont
+de l'argent, ils ont l'occasion de prendre des plaisirs qui les
+détournent de leur intérieur; que de femmes ai-je connues qui
+regrettaient le temps de leur pauvreté! La jeune fille qui a une belle
+dot ne peut jamais se flatter d'être aimée pour elle-même; sa dot lui
+fera trouver un mari, mais ne la fera pas aimer de ce mari!
+
+--Ce sera la chance, ma chère! Après tout, son mari pourra l'aimer,
+quoiqu'elle soit riche.
+
+--Certes! Et si elle a des vertus et des talents, du bon sens, du coeur,
+et une foule de qualités domestiques, il l'aimera encore plus sûrement.
+
+--Tout le monde ne peut pas avoir du génie!
+
+--Non; mais chacun peut être heureux en sachant se contenter de sa
+position, à la condition qu'il n'ait pas de peines de coeur, que sa santé
+soit à peu près bonne, je dis à peu près, parce qu'il ne faut jamais
+demander la perfection!... Vous vous plaignez toujours de votre manque
+de fortune... Nous ne nous entendrons jamais à cet égard. Je ne
+consentirai jamais à trouver que vous êtes malheureuse par le seul motif
+que vous n'êtes point fortunée, êtes obligée de vous servir vous-même,
+ne pouvez aller en loge à l'Opéra. Vous n'avez perdu ni mari ni enfants,
+pas même vos parents; ils sont tous, ainsi que vous, en jouissance de
+leurs quatre membres et de leurs cinq sens; le déshonneur, Dieu merci,
+n'a pas pénétré dans votre maison; la concorde y règne. Toutes ces
+choses sont autant de bonheurs dont vous devez remercier la Providence,
+au lieu de vous plaindre de ne pouvoir avoir le luxe que possède telle
+ou telle de vos amies. Que diriez-vous donc si vous étiez comme la
+petite miss O'k, qui devient aveugle et ne pourra plus travailler pour
+gagner sa vie? ou comme Mme ***, qui est étendue sur son lit, raide
+depuis cinq mois? ou encore comme telle autre, dont le mari vient de se
+suicider, la laissant dans la misère et la douleur?
+
+--Je ne pourrais pas supporter de tels chagrins!
+
+--Pourquoi? les autres les supportent bien! et il faut bien les
+supporter! Croyez-vous donc que vous êtes la seule à souffrir et à
+ressentir, non seulement les peines cruelles et terribles, mais même les
+piqûres continuelles de la vie quotidienne? Ah! chère amie, regardez
+donc tous ceux qui souffrent autour de vous, et ne vous croyez pas d'une
+nature plus délicate.
+
+Mais voilà, que vous me trouvez, dure, dans votre for intérieur! C'est
+que moi je connais les véritables peines de la vie! Vous êtes jeune
+encore, vous voudriez voir tout vous sourire, et la fortune qui vous
+tient rigueur vous fait envie. Hélas! je vous souhaite seulement de ne
+jamais avoir de plus grands motifs de chagrin que ceux que vous avez en
+ce moment! Quand vous serez vieille, vous jugerez la vie différemment,
+et vous verrez que la part vous a encore été faite belle et que le
+bonheur peut exister, aussi bien dans une mansarde, que d'ailleurs vous
+êtes bien loin d'habiter, que sous des lambris... quand on a jeunesse,
+santé et famille! Remarquez bien que je ne vous blâme pas d'essayer par
+tous les moyens dont vous disposez d'améliorer votre position; fondez un
+cours un pensionnat; utilisez votre talent de pianiste, surtout élevez
+votre fille dans ces sentiments; demandez à vos amis de vous être
+utiles, s'ils le peuvent, mais ne vous estimez pas malheureuse!
+
+--Mais voyez comme Aglaé a eu plus de chance que moi!
+
+--Aglaé a été épousée pour sa dot, et son mari est occupé à la manger!
+Il n'est un mystère pour personne que le bonheur du foyer n'existe pas
+dans cette maison.
+
+--Elle va à l'Opéra toutes les semaines, et presque tous les soirs dans
+le monde montrer ses diamants.
+
+--Et vous enviez cette occupation spirituelle de montrer ses diamants?
+Pendant qu'elle est dans le monde, son mari se déshabitue de sa société,
+et sa fille prend, en compagnie de la femme de chambre, ces jolies
+manières, ces sentiments, ces principes qui nous promettent en elle une
+mère de famille encore pis que sa mère!... Dieu préserve nos fils de ses
+filles!
+
+--Je ne sais si elle est heureuse dans le fond, mais elle prend bien du
+plaisir!
+
+--Eh! bien, elle n'en a pas l'air! Et je l'ai surprise bien des fois
+avec une expression amère et découragée sur la figure en mettant sa
+sortie de bal!... En admettant qu'elle fasse consister son bonheur dans
+ses succès dans le monde, je la plains! Oui! je la plains plus que
+vous!... Nous avons autre chose à faire ici-bas qu'à nous dorloter dans
+la fortune ou à nous rendre heureux par des satisfactions de vanité; et
+cette tâche, dans quelque humble position que nous soyons, elle existe;
+elle n'est pas toujours facile et agréable, mais où serait le mérite si
+elle l'était? Ce qui nous la facilite, c'est la conviction de faire
+notre devoir, de faire quelque chose d'utile, pas seulement à nous, mais
+à l'humanité, de contribuer, ne serait-ce que pour un atome, à la grande
+machine humaine.
+
+Et ce n'est pas en s'occupant de futilités, de toilettes, de valses,
+d'intrigues, de succès de beauté qu'on y apporte un mouvement bien
+utile.
+
+A ce moment, le timbre de la porte de l'escalier se fit entendre, et une
+voix d'enfant éclata dans l'antichambre.
+
+--Voilà une visiteuse qui vous amène son bébé! Je ne pus retenir un
+mouvement d'ennui.
+
+--Comment! ça vous contrarie qu'on vous amène les enfants, vous qui
+dites toujours qu'une mère ne doit pas les quitter? Vous ne les aimez
+donc pas?
+
+--J'adore les enfants bien élevés, et j'ai reconnu la voix de celui-ci;
+vous allez voir!
+
+Une charmante jeune femme, alerte et fraîche, entra vivement, et, avec
+elle, fit irruption dans le salon un beau petit garçon de six ans
+environ, aux grands yeux noirs et brillants, comme ceux de sa mère,
+plein de gaîté et de santé. Il tenait une baguette à la main; à peine
+avions-nous échangé quelques paroles qu'il nous interrompait:
+
+--Donnez-moi de la ficelle, madame, je veux de la ficelle pour faire un
+fouet!
+
+--Reste donc tranquille, mon enfant! lui dit sa mère.
+
+--Je veux faire un fouet avec ma baguette; je veux de la ficelle!
+
+--Je vais sonner la bonne, dis-je en me levant pour atteindre le cordon.
+
+--Je vais sonner, madame! je veux sonner! s'écria aussitôt le petit
+garçon en se précipitant vers le coin de la cheminée, et avec la
+pétulance de mouvement qui distingue les enfants... intelligents et
+robustes, je le reconnais, le voilà qui se cramponne comme après une
+échelle à une petite étagère, afin d'atteindre le cordon de sonnette;
+sous les petits pieds chaussés de souliers forts et ferrés, l'étagère de
+peluche chancelle et s'effondre; encrier, livres, papiers, corbeilles
+qui se trouvaient dessus roulent à terre avec le petit garçon! Brouhaha
+général! tout le monde se récrie et environne le désastre!
+
+Heureusement il n'y avait pas de bimbelots précieux sur mon étagère;
+j'en riais donc, en voyant que l'enfant, relevé par sa mère, n'avait
+aucun mal.
+
+--Je vais sonner, repris-je, la bonne ramassera tout cela.
+
+Mais aussitôt le petit diable de se débattre et de crier de nouveau:
+
+--C'est moi qui sonnerai; attendez, je veux sonner!
+
+Et la mère, complaisante, me dit en élevant son fils dans ses bras:
+
+--Pardonnez-le, Madame, c'est un enfant gâté! Une fois qu'il aura sonné,
+il se tiendra tranquille!
+
+Le petit garçon saisit le cordon de ses deux mains et le tira avec
+violence. Un violent coup de sonnette fut entendu à travers les
+murailles, pendant qu'un bruit comme le cinglement d'un fouet
+retentissait dans le salon et que la maman avec son enfant tombait
+renversée sur un fauteuil qui se trouvait heureusement là! il avait
+arraché le cordon de sonnette! En le voyant dans ses mains, il voulut
+bien s'arrêter de crier, un peu penaud.
+
+Mais la honte du petit garçon ne dura pas longtemps et il se mit à crier
+en s'échappant des bras de sa mère et en gambadant:
+
+--C'est moi qui ai sonné! c'est moi qui ai sonné!
+
+Nous nous attendions à ce que sa mère le grondât, mais elle se contenta
+de me regarder d'un air moitié suppliant, moitié rieur, guettant mon
+indulgence.
+
+--C'est un enfant terrible! lui dis-je en riant.
+
+Quand elle vit que je riais, elle se remit tout-à-fait.
+
+--Ah! oui! répondit-elle; il est si fort, si vigoureux qu'on ne peut le
+tenir! Il est excessivement intelligent, comme vous voyez, et il faut
+toujours qu'il en arrive à son but.
+
+L'enfant, qui avait d'abord accompagné la bonne au dehors, était revenu
+et s'accoudait pensif, maintenant, sur les genoux de sa mère. Il avait
+laissé la porte du salon ouverte. Je fis un mouvement pour me lever afin
+de l'aller fermer; puis, me reprenant, je dis:
+
+--Tenez, mon petit homme, allez fermer la porte comme un grand monsieur.
+
+Mais la jeune mère courut aussitôt la fermer, en disant:
+
+--Tu vois comme tu déranges!
+
+L'enfant aurait très bien pu aller fermer la porte, puisqu'il était si
+intelligent et si fort; mais c'est ainsi que les parents pratiquent la
+plupart du temps. Sous le prétexte de santé, de développement, ils
+laissent faire le mal et ne pensent pas à l'utile et au bien.
+
+--Je ne doute pas que ce petit garçon, de même qu'Odette, dis-je à la
+mère de celle-ci quand les autres furent partis, ne deviennent, elle une
+jeune femme et lui un jeune homme charmants, par la suite des années;
+mais ils n'en comporteront pas moins en eux-mêmes les défauts que leurs
+parents laissent prendre pied en eux, tandis qu'il aurait été facile de
+les détruire à l'état de germe.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+PUNITIONS ET RÉCOMPENSES.
+
+
+Il faut avouer que dans la science d'élever les enfants, on rencontre
+des questions terriblement difficiles à résoudre, et sur lesquelles les
+conseils les plus divers se trouvent également bons et mauvais. J'avoue
+que, pour mon compte, je trouve que la meilleure éducation (non pas
+instruction) est celle que la mère donne avec son coeur, sans principes
+arrêtés, et en en modifiant ainsi le mode, suivant les circonstances
+innombrables qui se présentent et la nature de l'enfant. Pour obtenir un
+résultat satisfaisant, il est indispensable que le coeur de la mère soit
+droit et sain, ainsi que son jugement; mais l'instinct maternel est si
+puissant, que les règles définies doivent être laissées aux personnes
+qui élèvent des enfants étrangers.
+
+Sur le chapitre des punitions et des récompenses, les données sont assez
+certaines, et peuvent s'appliquer à peu près à toutes les natures;
+cependant il en est sur lesquelles bien des parents ou des maîtres font
+facilement fausse route. Il est des récompenses nuisibles, des punitions
+que les enfants désirent, et alors le but se trouve complètement manqué.
+Il faut se garder, par-dessus tout, de se servir d'un défaut de l'enfant
+pour le corriger d'un autre. Le remède serait souvent, dans ce cas, pire
+que le mal; et c'est une erreur dans laquelle il est facile de tomber.
+L'autre jour, une belle petite fille, capricieuse comme un petit démon,
+pleurait devant moi pour un bobo insignifiant. Sa mère, afin d'obtenir
+qu'elle se tût, lui dit: «Tu n'es pas jolie, va, quand tu pleures; si tu
+savais comme tu deviens laide!»
+
+L'enfant sécha ses larmes à l'instant, et se mit de suite à sourire en
+faisant briller ses yeux. Il est évident que cette petite fille sera
+d'une coquetterie effrénée, si on continue à la menacer de devenir
+laide. A huit ans, une enfant ne doit pas savoir ce que c'est que la
+beauté, et je me rappellerai toujours cette réponse pleine de candeur
+que j'ai entendue, de la part d'une fillette de douze ans, fort avancée
+pour son âgé dans ses études, mais à l'âme naïve comme une enfant la
+conserve naturellement si elle est bien élevée par une mère tendre et
+pieuse.
+
+--Cette petite amie dont vous nous parlez tant, et qui a quatorze ans,
+est-elle bien? lui demandait une jeune femme du monde, à qui _être
+bien_, semblait le point le plus important.
+
+--Oh! oui, elle est très bonne! répondit l'enfant.
+
+--Mais est-elle bien physiquement?
+
+--Elle a l'air très doux et très aimable.......
+
+--Oui, certainement, mais je vous demande si elle est jolie?
+
+--Ah! je ne sais pas, dit la petite interloquée, je crois que oui; elle
+est si bonne, si instruite, si sage, que, bien sûr, elle doit être
+jolie!
+
+Pour cette candide enfant, la beauté ne pouvait marcher sans la sagesse.
+
+Menacer une enfant, lorsqu'elle fait mal ses devoirs, de ne pas lui
+mettre sa robe neuve, ou de lui donner du pain sec, c'est l'exciter à la
+vanité et à la gourmandise; si elle n'est pas encline à ces défauts,
+c'est la porter à répondre: Ça m'est égal.
+
+Mais, dira-t-on, que faire? Priver une enfant de sortir peut nuire à sa
+santé; lui faire faire des pensums la dégoûtera du travail.
+
+Tout cela dépend beaucoup des circonstances et des dispositions de
+chaque enfant; une mère sérieuse et attentive sentira instinctivement ce
+qui peut être utile au sien. Si ce dernier a été bien élevé, il suffira
+de le prendre par le coeur, par les sentiments; de lui faire sentir
+combien sa conduite est ingrate envers ses parents, comme il les
+afflige, au lieu d'être leur consolation, et lui inculquer qu'on n'est
+quelque chose dans le monde que par les bonnes qualités et le savoir.
+
+Si l'enfant a du coeur, c'est-à-dire si l'égoïsme des parents ne l'a pas
+desséché, cela suffira la plupart du temps; sinon, il faudra user d'une
+grande fermeté. «Si tu ne veux rien faire pour tes parents, si tu es
+mauvais contre toi-même, lui dira-t-on, moi je veux accomplir mon
+devoir, je ne veux pas être une mère coupable, et c'est pourquoi je ne
+te céderai pas.»
+
+Mais il ne faut pas faire durer le châtiment plus que la faute; il faut,
+au contraire, accorder bien vite le pardon comme la meilleure
+récompense.
+
+Il est évident que, pour cela, il faut s'occuper de son enfant, et ne
+point l'abandonner aux mains de _bonnes_, décorées du titre de
+gouvernante, comme cela arrive souvent pour imiter les _nurseries_
+anglaises; dans ces familles où l'on veut singer le luxe, et où, ne
+pouvant le posséder à fond, on se contente de l'écorce, les enfants sont
+plus souvent à l'office qu'au salon.
+
+De là viennent les éducations déplorables que nous avons sous les yeux;
+nos enfants ne se donnent même plus la peine de dissimuler leurs
+défauts, et ce sont les manières et les propos de la cuisine et de
+l'écurie que nous voyons introduits dans nos salons.
+
+La privation de récréation est la meilleure punition sans contredit; je
+ne dis pas la privation de _sortie_, mais celle de _jouer_. La mère qui
+laissera son enfant seule, pour la punir, pendant qu'elle-même sortira,
+fera naître dans ce petit coeur de l'aigreur et de l'envie; lorsqu'elle
+rentrera, l'enfant n'aura rien fait, se sera peut-être, au contraire,
+amusée. La priver de jouer est une vraie punition.--«Mais il y a des
+enfants qui n'aiment point le jeu.»--C'est un malheur. Un enfant
+n'aimant point à jouer m'a toujours semblé une anomalie; c'est un cas
+fort rare, sinon nul, provenant de la nature; mais la mauvaise éducation
+actuelle le fait naître souvent. Ces petites filles dont on fait de
+véritables poupées, qu'on pare comme de petites cocodettes, qui savent,
+au sortir du berceau, endurer des chaussures étroites, et se priver de
+sauter à la corde pour ne point faire craquer leurs corsages, préfèrent
+ne point jouer et se pavaner comme des dames. C'est, je le crains bien,
+perdre son temps, que de dire: «Habillez vos enfants simplement,
+laissez-les _jeunes_, _candides_, tant que vous pourrez», car ces
+mauvaises habitudes sont invétérées partout maintenant.
+
+Comment des parents qui osent dire souvent que la sagesse et le savoir
+viendront à leurs enfants tout seuls avec l'âge, sans les corriger ni
+les forcer à travailler, comment ne pensent-ils pas alors que les goûts
+de coquetterie et les idées du mal et du luxe sauront bien aussi venir
+aussi vite et sans encouragement?
+
+Il existe une grande controverse sur la question de savoir si l'on doit
+frapper les enfants. Certaines personnes y sont complètement hostiles;
+d'autres, en ayant vu d'excellents résultats, soutiennent ce système. Il
+est bon dans certaines données très restreintes. Une claque, une
+fouettée, sont, dans bien des cas, le meilleur et l'unique moyen pour
+venir à bout, je ne dirai pas d'une mauvaise nature, car c'est
+précisément avec celles-là qu'il faut employer le plus de douceur, mais
+d'une nature apathique, indifférente, comme on en rencontre quelquefois.
+Premièrement, l'enfant ne doit jamais être frappé par des étrangers ou
+des subalternes; ensuite, c'est sur le moment même, cédant à
+l'impatience, qu'on administrera une calotte, mais je désapprouve
+absolument cette mère de ma connaissance, qui disait à une gouvernante:
+«Demain vous donnerez le fouet à Charles, parce qu'il m'a désobéi ce
+matin.» C'est l'humiliation, la crainte de se trouver en face d'une
+colère plus grande, qui produit une émotion salutaire dont l'enfant ne
+se rend pas compte et qui l'impressionne. Ensuite, on ne doit jamais
+frapper un enfant après huit ans. A cet âge, le raisonnement que, plus
+jeune, il ne pouvait comprendre, doit suffire.
+
+Bien des parents disent:--«Voyez mon enfant, je ne l'ai jamais frappé,
+jamais puni,»--et on est tenté de leur répondre:--«Il est facile de s'en
+apercevoir, car il en aurait bien besoin.»--Certes, avec l'âge, tous ces
+défauts, ces caprices de l'enfant qu'on n'a jamais puni, s'aplanissent
+aux yeux des indifférents, mais ils n'ont point disparu du naturel;
+l'hypocrisie, l'usage du monde seuls les recouvrent, et on peut dire
+d'eux: Grattez le Russe, vous retrouverez le Tartare.
+
+On doit aviser que les récompenses aient toujours un côté utile. Ainsi
+on promettra à l'enfant de lui laisser lire une histoire qu'on aura
+choisie instructive, de lui laisser faire une robe pour sa poupée; la
+mère qui aura su inspirer à sa fille de regarder ses leçons de piano et
+de dessin comme des récompenses, et l'en privera en punition, aura
+obtenu un excellent résultat.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+JE SUIS COMME ÇA!
+
+
+Que voulez-vous! je suis comme ça! Il n'y a rien à faire; je le sais
+bien, je suis méchante, je suis entêtée, paresseuse, bornée, mauvaise
+tête, etc., mais c'est dans ma nature!--Elle est comme ça! Elle
+ressemble à son père, il faut tâcher de s'en arranger! ajoute la mère.
+
+Entre les défauts et les petits travers qu'il est bon de corriger dans
+les enfants, et de se défendre quand on est à l'âge de raison, le pis
+est celui de se résigner à ses défauts. C'est d'un orgueil inique
+d'avouer sa faute avec ostentation; c'est d'une indifférence coupable
+que de s'y résigner au lieu de chercher à s'en défendre.
+
+A aucun prix, il ne faut permettre à un enfant de dire et de penser une
+chose pareille.
+
+Très souvent, à force de répéter à un enfant: «Tu es un niais, tu seras
+toute ta vie un imbécile,» il arrive qu'au lieu de le stimuler, on le
+paralyse. Il s'entête dans ses mauvaises dispositions, il en prend son
+parti, et arrange sa petite vie avec son défaut.
+
+Tous les caractères ne sont pas énergiques; il y en a qui sont
+apathiques et n'aiment pas la lutte: d'ailleurs, il est bien plus facile
+de s'abandonner à ses défauts que de lutter avec eux.
+
+--Que voulez-vous? J'ai toujours été paresseux et ivrogne: je tiens cela
+de mon père; on n'a jamais rien pu faire des garçons dans notre famille:
+misérable je suis, misérable je resterai... à quoi bon me donner de la
+peine; je n'y arriverai pas. Ainsi parle celui qui préfère ne pas se
+corriger.
+
+Certes, il n'est pas toujours facile de vaincre ses habitudes ou ses
+instincts, de se refaire une seconde nature; c'est d'autant plus
+difficile qu'on n'a pas été habitué dès l'enfance à considérer les
+difficultés en face. Ensuite, c'est là une excuse si facile pour ne pas
+se contraindre et pour se laisser aller!
+
+Mais c'est surtout dès l'enfance qu'il faut prévenir l'homme de cette
+faiblesse et ne pas la lui permettre. Pour bien élever un enfant, il
+faut étudier son caractère, non pour s'y conformer, mais pour savoir
+comment le redresser.
+
+Il y a des natures qui sont faites pour la lutte, et qui n'ont pas
+besoin d'être stimulées; en piquant légèrement leur amour-propre, en les
+humiliant, on les réveille, ne serait-ce que par esprit de
+contradiction. D'autres, au contraire, se découragent par les reproches,
+prennent les choses pour définitives et irrévocables, se buttent,
+s'habituent au mal, deviennent indifférents. Ceux-là ont besoin d'être
+soutenus par des éloges, d'être encouragés, secoués.
+
+--Tu n'es ni plus maladroit ni plus stupide qu'un autre, et tu peux
+réussir aussi bien; seulement la volonté te manque; Dieu t'a doué comme
+ses autres créatures, mais c'est à toi de te développer, de te ciseler;
+tu ne veux pas prendre autant de peine que ton voisin; c'est une
+mauvaise paresse dont il faut que tu te corriges, et dont tu te
+corrigeras, je le veux!»
+
+Ainsi parlait une mère à son enfant, qui se hasardait à lui tenir le
+langage d'une résignation feinte et ridicule.
+
+C'est de la lâcheté de se laisser aller à l'existence passive. Et
+combien de gens se persuadent qu'ils ne peuvent pas faire telle ou telle
+chose, simplement parce qu'ils ne se donnent pas la peine de l'essayer!
+
+Il est vrai qu'il y a des aptitudes, des vocations; mais la plupart du
+temps ces aptitudes proviennent encore plus de la direction donnée par
+l'éducation que du naturel. Que de défauts proviennent de l'éducation et
+combien d'autres sont supprimés aussi par l'éducation!
+
+Le naturel existe évidemment, mais il peut être modifié, et il demande à
+être combattu, dirigé et mis à profit avec opportunité.
+
+N'est-il pas prouvé qu'un fieffé voleur peut devenir un excellent
+surveillant? La plupart du temps, nous allons vers le mal faute de
+savoir nous diriger dans la voie du bien.
+
+En résumé, si notre prochain est forcé de nous accepter comme nous
+sommes et de s'arranger de notre caractère et de nos défauts, nous, nous
+devons travailler sans nous laisser à nous améliorer, et non nous
+considérer, avec un fanatisme oriental, comme une chose indépendante de
+notre propre volonté.
+
+Combien il est d'un esprit faible et étroit de renier ainsi l'étincelle
+si noble et si curieuse de la volonté que la Providence a mise en nous,
+et qui nous permet de nous diriger selon notre guise! La devise
+belliqueuse «vouloir c'est pouvoir» est parfaitement vraie dans ce qui
+concerne ce qui est réellement en notre pouvoir, ce qui nous appartient
+en propre. Ainsi, nous voulons faire mouvoir notre bras, nous le
+pouvons; nous voulons modérer notre colère, il suffît d'y penser, pour
+nous calmer.
+
+Avec une attention continue, un exercice constant, nous pouvons aussi
+bien rendre nos doigts agiles que plier notre caractère.
+
+Cela ne dépend absolument que de notre volonté, et il est absurde et
+faux de dire: «Je suis comme ça! je n'y puis rien!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+RÈGLEMENT DE LA JOURNÉE D'UN ENFANT A L'ÉPOQUE DE SON INSTRUCTION.
+
+
+Je ne saurais trop le répéter il ne faut pas songer à élever un enfant
+sans s'en occuper beaucoup, et c'est bien là le motif qui décide tant de
+mères à mettre leurs enfants en pension. Elles ne veulent ou ne peuvent
+s'en occuper. Les mères qu'un travail matériel ou intellectuel, mais
+nécessaire, retient, sont tout à fait excusables; et ce n'est pas elles
+que nous blâmerons. Mais je ne puis m'empêcher de m'étonner, et de juger
+un peu sévèrement, ces jeunes femmes instruites, possédant tous les
+talents et toutes les connaissances utiles, n'ayant rien à faire, toute
+la journée, que pianoter, broder, faire des visites et en recevoir, et
+qui se dérobent au soin d'élever leurs enfants, de les instruire, sous
+le prétexte qu'elles n'ont pas le temps ou que leurs enfants ne leur
+obéiraient pas et qu'elles n'obtiendraient aucun bon résultat. C'est un
+peu vrai, parce qu'elles ne sauraient pas ou ne voudraient pas s'y
+prendre comme il le faut.
+
+Une des principales causes réside dans l'irrégularité que les mères, les
+femmes du monde, apportent, ou apporteraient à l'instruction de leurs
+enfants; il est indispensable, pour obtenir un bon résultat, que les
+heures du travail soient absolument régulières; pour n'importe quel
+motif on ne doit permettre de dérogation à ce principe. «Oh! maman, je
+t'en prie, une toute petite fois... laisse-moi sortir à cette heure-ci;
+je ferai mon devoir quand je rentrerai, ou demain.» Il faut savoir être
+inflexible. C'est l'heure du travail, elle doit être observée; mais pour
+cela il faut aussi que la mère elle-même soit exacte. Si, par exemple,
+elle dérange l'enfant dans sa récréation pour lui donner sa leçon, sous
+prétexte qu'une occupation quelconque l'empêchera plus tard, ou si elle
+n'est pas prête à l'heure fixée et qu'elle fasse attendre son élève,
+elle n'aura jamais qu'une enfant grognon, inattentive, fatiguée. Le
+caprice gâte le caractère d'un enfant.
+
+Les enfants doivent se lever matin, et, sous aucun prétexte, on ne doit
+les faire ou les laisser veiller. Je blâme énergiquement les parents
+conduisant aux théâtres des fillettes au-dessous de quatorze ans, et
+même toutes celles qui n'ont pas fini leur éducation. Au reste, c'est
+une erreur de croire que les enfants s'amusent au spectacle; ils croient
+qu'ils s'y amuseront, parce que c'est le fruit défendu; mais une fois
+qu'ils y sont, ils s'y ennuient, ne comprenant pas les finesses de la
+pièce; ils luttent en vain contre la fatigue et finissent par s'endormir
+sur le rebord de la loge. Il n'est rien de plus triste, de plus anormal
+que de voir s'endormir, à un grand théâtre, un pauvre enfant qui
+dormirait bien mieux dans son lit, et qui en revient blasé sur un
+plaisir dont il se promettait tant de bonheur avant de l'avoir goûté.
+N'oublions pas qu'il vaut mieux désirer qu'être rassasié!
+
+Voici un règlement pour la journée d'une fillette, que j'ai vu suivre
+avec d'excellents résultats, et dont la plupart des articles sont
+indispensables à une bonne éducation:
+
+Lever à six heures du matin en été, sept heures en hiver, dans une
+chambre sans feu. L'enfant fait son lit et sa chambre ou aide à les
+faire dans la mesure de ses forces. Ablutions à l'eau froide ou, par les
+grands froids, légèrement dégourdie.--Déjeuner léger, pain rassis, lait
+chaud ou bouillon.
+
+--L'enfant doit se mettre à l'étude à huit heures du matin en été et à
+huit heures et demie en hiver. Commencer par apprendre les leçons par
+coeur. Bien des personnes prétendent qu'on retient mieux en apprenant
+avant de se coucher et en dormant par-dessus; d'autres que la mémoire
+est moins fatiguée le matin. On peut essayer et même employer les deux
+moyens, mais le matin l'emporte généralement. En été, les enfants
+peuvent apprendre leurs leçons au jardin, au grand air, c'est encore
+meilleur; les études sérieuses durent jusqu'à dix heures et demie. Puis
+une heure et demie d'arts d'agrément: dessin, langues étrangères ou
+piano, en alternant un jour sur deux.--A midi, déjeuner à la fourchette
+et récréation. Le déjeuner doit se composer d'une côtelette ou beefteak
+grillé, oeuf, légumes verts, puis d'un fruit pour dessert. Jamais de vin
+pur ni café. Le chocolat quotidien ou trop fréquent échauffe.--De une à
+deux heures, piano, puis devoirs écrits; au moment de goûter, à 3
+heures, une demi-heure de repos; le goûter se compose d'une tartine de
+fromage blanc ou de confiture et d'un verre d'eau.--Reprise des devoirs
+jusqu'à 6 heures. Dîner, menu des parents ou à peu près. Le soir, piano,
+travail à l'aiguille; lectures, dictées.--Neuf heures sonnant, coucher
+dans une chambre sans feu, aussi froid qu'il fasse; l'enfant sera bien
+couvert dans son lit, qui ne sera jamais chauffé. Avant de se coucher,
+il peut boire un verre d'eau sans sucre, mais avec de la réglisse ou une
+pastille à la menthe.
+
+Les heures de la promenade et des différentes études seront changées
+selon les saisons. En été, la sortie aura lieu de préférence entre 8 et
+11 heures du matin; bien des leçons peuvent se donner dehors, comme
+celle du travail à l'aiguille; en vue des leçons dehors, on prolonge la
+durée de la sortie. En hiver, la sortie aura lieu après le déjeuner de
+midi. Pour les enfants qui sont élevés en pension, la promenade est
+remplacée par la récréation, ce qui vaut beaucoup mieux. Les mères qui
+élèvent leurs enfants chez elles doivent s'efforcer d'établir cet état
+de choses; c'est-à-dire ne pas habituer leurs enfants «à la promenade
+tous les jours», mais les mener jouer et courir une heure avec de
+petites compagnes.
+
+Les jeunes femmes à Paris ne deviennent si coureuses, c'est le mot, que
+parce que leurs mères ont cru obligatoire de les faire promener des
+heures entières avec leurs gouvernantes. Elles ne peuvent plus se passer
+des promenades sempiternelles. Jouer, c'est encore s'occuper; se
+promener, arpenter dix fois les Champs-Elysées, les bras ballants, c'est
+être oisif; de plus, c'est éreintant, les promenades étant rarement
+plates. Il ne faut pas qu'une enfant regarde la promenade comme
+indispensable à sa santé, autrement elle se croira perdue dès qu'elle ne
+pourra pas sortir.
+
+Je connais une jeune femme qui a été tellement habituée à sortir tous
+les jours quelque temps qu'il fasse, pendant qu'elle était enfant,
+qu'une fois jeune fille elle a cru cette promenade indispensable à sa
+santé; le médecin avait répété tant de fois devant elle qu'il fallait
+qu'elle fît un exercice quotidien au grand air, qu'elle s'est persuadée
+qu'elle était très malade quand elle ne le faisait pas et que sa vie
+était en péril. Elle fourbissait, s'il est possible de s'exprimer ainsi,
+toutes les institutrices, gouvernantes, femmes de chambre qu'on mettait
+pour l'accompagner, car sa mère avait dû renoncer à cette tâche.
+Maintenant qu'elle est mariée, précisément avec un homme peu marcheur,
+du matin au soir elle est dehors, par tous les temps, seule, sous le
+prétexte de faire de l'exercice. Mais, chose étrange, ces jeunes femmes
+si sorteuses, si marcheuses, ne le sont plus, ou du moins ne sont pas
+disposées à l'être lorsqu'il s'agit de promener leurs enfants! Elles
+courent de côté et d'autre, à tous les points de la ville, toute la
+journée, pendant qu'à une étrangère sont confiés ces précieux trésors!
+
+Mais revenons à notre règlement. Il ne faut pas trop morceler les heures
+de travail, sous prétexte de repos; autrement l'enfant a à peine le
+temps de se mettre au travail qu'il se trouve dérangé. Les heures les
+plus mauvaises, car on est accablé par la chaleur et la fatigue, sont de
+quatre à six heures; aussi doit-on réserver un travail peu fatigant pour
+ces heures, la musique par exemple. Le dessin, demandant un grand jour,
+doit se faire plus tôt. Il suffit de travailler les arts d'agrément tous
+les deux ou trois jours; le piano seul demande à être pratiqué tous les
+jours. Trois heures d'étude bien employées suffisent pour faire une
+virtuose, et une heure à la fois seulement, si l'on veut. Une heure de
+gammes, une heure d'étude, une heure de morceaux d'agrément. De chacune
+de ces deux dernières heures, une demi-heure sera consacrée à
+déchiffrer.
+
+Le piano est très hygiénique avant et après le repas; il repose
+l'intelligence, dont une occupation trop active fatiguerait la
+digestion. Bien des jeunes filles font des gammes en lisant. C'est trop
+machinal, et aucune des deux choses ne profite. D'autres se font coiffer
+pendant qu'elles font des gammes. Comme une jeune fille doit se coiffer
+elle-même selon notre manière d'élever les enfants, ceci n'est donc pas
+admissible.
+
+La gymnastique et la danse se placent dans les heures de récréation.
+
+Les enfants que l'on mène au cours n'ont pas besoin de sortie spéciale,
+mais il leur faut néanmoins une récréation avec des camarades.
+
+Les langues étrangères peuvent en partie s'apprendre en même temps que
+le travail à l'aiguille ou les ouvrages de main. Les enfants ont tant de
+choses à apprendre qu'il faut utiliser les moindres minutes. Les
+Anglaises et les Allemandes sont très adroites en matière de petits
+ouvrages; une gouvernante chargée d'apprendre ces langues pourra donc,
+en même temps, démontrer les travaux et aussi promener les enfants. A
+Paris, on a, pour les fillettes élevées dans leurs familles, presque
+universellement adopté les cours. Une gouvernante étrangère, connaissant
+assez le français pour servir de répétiteur, est parfaite, si la mère ne
+veut pas se consacrer entièrement à l'éducation de ses filles.
+
+Car il n'y a pas de milieu: ou il faut s'en occuper presque
+exclusivement et renoncer au monde, à ses plaisirs, ou ne pas s'en
+mêler.
+
+Comme il est impossible d'apprendre tout à la fois et que les heures du
+jour n'y suffiraient pas, il faut savoir faire un choix dans les études
+qui doivent marcher de front, ensuite le travail doit augmenter
+progressivement. A cinq ans, une enfant de force ordinaire peut
+commencer en même temps la lecture, l'écriture et la musique: la mémoire
+s'exercera sur de petites fables. Aussitôt qu'elle saura écrire, on
+commencera les petits devoirs, la grammaire, l'histoire, la géographie,
+un peu de calcul, un peu de travail à l'aiguille et une langue
+étrangère. Une fois entré en pleine période de l'instruction,
+c'est-à-dire de huit à quatorze ans, on appuiera surtout sur la langue
+française, l'histoire; la préparation à la première communion prend
+beaucoup de temps, s'il est permis d'appeler temps perdu les leçons
+qu'on reçoit au catéchisme; les analyses sont d'excellents devoirs de
+style.
+
+Les arts d'agrément doivent être de préférence laissés de côté pendant
+cette période. Les quelques heures consacrées au dessin, par exemple,
+risqueraient fort d'être perdues. On peut à tout âge apprendre à
+dessiner ou à parler l'anglais; il serait ridicule de ne pas connaître
+la grammaire à quinze ans, et le mécanisme du piano s'obtiendrait
+difficilement à cet âge. Lorsque la fillette est devenue jeune fille,
+qu'elle a franchi les principales difficultés de l'instruction, que son
+intelligence développée, son jugement formé, lui permettent de saisir
+plus promptement, de travailler plus sérieusement, alors de pianiste
+elle devient musicienne, ses doigts ont conquis l'agilité nécessaire au
+mécanisme, son goût va se former. Elle apprend la peinture, elle se
+perfectionne dans les langues étrangères et dans les branches de
+l'instruction si intéressantes qu'elle a effleurées surtout pendant les
+vacances, la botanique, l'histoire naturelle, les littératures
+étrangères, etc.
+
+Je termine ce long chapitre, dont le sujet est cependant bien loin
+d'être épuisé et sur lequel j'aurai occasion de revenir, en appuyant
+surtout sur la nécessité d'apprendre à la jeune fille à rester chez
+elle, à s'occuper chez elle, à savoir se dispenser de sortir, même
+pendant plusieurs jours de suite! Pour combien de femmes ceci semblera
+une énormité! Combien j'en connais à Paris, qui me disent d'un air tout
+à fait candide:
+
+--Oh! moi, je sors très peu; il m'arrive très fréquemment de ne sortir
+que deux fois par jour!
+
+Le règlement que j'ai donné pour la journée d'une petite fille a pu
+paraître sévère, et cependant je dois reconnaître qu'il n'est que juste,
+et la plupart des parents sensés le reconnaîtront tel. On ne saurait
+trop appuyer sur un régime hygiénique très sévère.
+
+Il y a surtout quelques points précisément hygiéniques sur lesquels il
+est nécessaire de revenir, afin d'attirer de nouveau l'attention sur
+leur urgence: le lever tôt et le coucher tôt, les soins de la chambre,
+et l'éloignement du feu. Un enfant qui se remue n'a jamais froid;
+d'ailleurs, il est préférable de le couvrir chaudement, de lui mettre de
+bons bas fourrés et des corsages de laine, que de l'habituer à
+s'approcher du feu, si l'on ne veut avoir un petit être étiolé, fané et
+ridé.
+
+Aussitôt qu'une température modérée arrive, un enfant doit aller bras,
+jambes, cou et tête nus. La tête principalement doit être tenue à l'air
+autant que le soleil le permet, et le chapeau doit être aussi léger que
+possible. Un pantalon court et fermé est indispensable à toute petite
+fille, autant par hygiène que par décence. On peut le faire en flanelle
+ou en finette en hiver. Il n'est rien de plus sale et qui indique un
+enfant mal tenu que les bas mal tirés; cependant il arrive souvent qu'on
+doive entamer une vraie lutte avec ces chers petits démons pour obtenir
+ce résultat. Mais l'on doit être inflexible sur ce point. La jarretière
+doit être en élastique et mise au-dessus du genou; mais un moyen très
+employé et préférable, c'est d'attacher le bas au corsage de dessous, au
+moyen d'un long ruban. Les chaussures fortes, à semelles épaisses
+surtout, ni larges ni étroites, maintiennent le pied et empêchent qu'il
+ne se déforme. Si l'on permet des talons, ils doivent être très peu
+hauts et plats.
+
+On ne doit pas permettre à une petite fille de rester en robe de chambre
+et en pantoufles pour prendre ses leçons.
+
+La nourriture d'un enfant doit être simple et fortifiante, jamais
+excitante ni stimulante; les piments en sont exclus, ainsi que le café,
+le thé, le vin pur, les liqueurs. Les sucreries méritent aussi
+l'expulsion et les farineux s'y trouveront mélangés en petite quantité.
+De la viande rouge saignante, un peu de viande blanche et du poisson,
+des légumes aqueux et rafraîchissants, du bon bouillon, du bouillon
+froid en été, du pain, de bons fruits, jamais ou fort rarement de la
+charcuterie... On voit qu'ils ne sont pas très à plaindre et que leur
+menu est déjà assez varié.
+
+Le grand air est leur meilleur apéritif, et ils ne doivent pas en avoir
+besoin d'autres. Au reste l'éducation est pour beaucoup dans la santé
+d'un enfant, l'éducation morale aussi bien que l'éducation physique. Les
+enfants deviennent souvent irritables, nerveux, souffreteux, parce
+qu'ils sont entourés de trop de soins, qu'ils entendent trop répéter
+autour d'eux: «Il est si délicat! ça lui fera mal! Il ne faut pas le
+contrarier, il est nerveux! Il faut lui céder!
+
+L'enfant qui entend ces choses est perdu comme caractère; il ne guérira
+jamais de la maladie morale qu'on lui inculque; il se croira tout
+permis, colère, attaque de nerfs, vapeurs, il deviendra bientôt une
+véritable petite-maîtresse, un tyran. En éducation, le mal est difficile
+à réparer; on compare souvent l'enfance à une jeune plante, c'est tant
+qu'elle est jeune qu'il faut la redresser, le moindrement qu'on attende
+ce sera trop tard, il y aura à craindre de la briser, et il faudra bien
+plus de ménagement et de temps.
+
+L'habitude a une grande influence sur la santé. On s'habitue au froid, à
+la chaleur, à la fatigue, au repos. Habituez donc vos enfants de bonne
+heure à une vie dure, mais qui ne leur semblera pas telle.
+
+A propos de gymnastique, sujet toujours actuel quand il s'agit
+d'enfants, il est quelques règles hygiéniques qu'il est bon de connaître
+pour les observer. On doit se livrer à cet exercice de préférence avant
+le repas, afin de ne pas troubler la digestion et en même temps
+d'exciter l'appétit. Il faut remarquer que la large ceinture qui
+accompagne le costume à cet usage, n'est pas simplement un ornement
+dicté par la mode; elle doit serrer la taille pour maintenir les reins
+de façon à préserver de faux mouvements. La personne présidant aux
+exercices de gymnastique doit les faire ralentir et modérer vers la fin
+du temps qui leur est consacré, au lieu de s'arrêter brusquement, afin
+que l'effervescence dans laquelle les enfants se trouvent se calme peu à
+peu. Si les enfants sont en transpiration, on les fera changer de linge
+après un moment de repos, et s'être essuyés, frottés fortement même,
+avec une serviette spongieuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ESSAIS SUR L'ÉDUCATION DES GARÇONS.
+
+
+
+
+I
+
+
+Presque tout ce qu'on a écrit sur l'éducation des enfants concerne notre
+sexe; le chef-d'oeuvre de Fénelon n'est-il pas encore intitulé
+_l'Éducation des filles_? C'est qu'on prétend, à juste titre, que ce
+sont elles qui sont appelées à élever les hommes; mais ne serait-il pas
+bon alors de se préoccuper, non seulement de leur en fournir les moyens,
+mais encore de leur apprendre à s'en servir?
+
+Lorsqu'il naît un petit garçon dans une famille, c'est toujours une
+grande joie; souvent même on voit les jeunes mères en concevoir plus de
+plaisir que de la naissance d'une petite fille, et reporter sur lui la
+plus grande part de leur affection. Cependant, depuis son enfance, où la
+mère est obligée de _masculiniser_ son propre caractère pour ne pas lui
+donner une éducation efféminée, jusqu'à l'époque où il s'émancipera tout
+à fait, elle aura à subir des appréhensions continuelles.
+
+Pour l'éducation physique d'un garçon, il faut qu'elle s'arme d'énergie
+et de courage; dès son bas âge, il est essentiel de l'habituer aux
+exercices du corps, et aussi aux luttes et aux périls. Il arrive presque
+toujours malheur aux enfants qu'on entoure sans cesse de précautions et
+de craintes. Il ne faut jamais les arrêter dans un acte de bravoure et
+de témérité, et plutôt leur apprendre à _se défendre qu'à éviter_; car
+une éducation mâle, en formant des membres robustes, une forte santé,
+formera aussi un caractère droit et énergique; il est rare de voir des
+hommes grands, agiles et bien portants, ne pas être francs, loyaux et
+fiers, tandis que les corps chétifs, efféminés, mal conformés,
+renferment pour la plupart des esprits tortueux, timorés, enclins à la
+bassesse et à la platitude. Une mauvaise santé produit généralement un
+caractère inquiet et indécis. L'homme doit pouvoir résister aux attaques
+de tous genres que la vie lui réserve, et c'est à son éducation qu'il
+devra les forces morales et physiques qui lui permettront de supporter
+la lutte. La mère doit donc se résigner à le voir s'exposer à certains
+périls, à se séparer de lui, à le confier à des mains qui lui paraîtront
+bien rudes.
+
+L'instruction hors le toit paternel est indispensable pour les garçons.
+Quelque fortune qu'ils aient, il faut absolument qu'ils s'habituent aux
+poussées des camarades, aux légères humiliations, aux privations qui
+leur seraient épargnées à la maison.
+
+Dans un bon collège, l'égalité règne en souveraine, aucune distinction
+n'est tolérée, excepté celle du savoir aux salles d'étude, et celle de
+la force et du bon naturel aux récréations. Les bouderies, la vanité,
+n'y sont point supportées. Les angles d'un caractère aigu s'émoussent
+forcément au contact journalier des indifférents. Les plaintes sans
+motifs, les exigences, les doléances inspirées par la paresse et l'amour
+du bien-être ne rencontrent point l'oreille indulgente de la tendre
+mère, toujours prête à s'effrayer. La nature de l'enfant se conforme à
+ce régime au physique comme au moral, et il n'en apprécie que mieux les
+douceurs de la maison paternelle lorsqu'il y revient; il n'en chérit que
+davantage ses parents, parce qu'il a été privé de leurs soins et de leur
+affection. Un jour viendra où l'enfant devenu homme éprouvera de tout
+autres sentiments, jour néfaste, où son coeur semblera pour quelque temps
+se fermer à l'amour filial pour s'ouvrir à une autre affection, qu'il
+regrettera plus tard, mais qui pour le moment semble absorber son être
+tout entier. C'est celui où des étrangères quelconques, d'autant plus
+aimées qu'elles en sont moins dignes, accapareront sa confiance, son
+argent. La pauvre mère, ayant à peine le droit alors de donner un
+conseil, sera obligée de feindre, d'ignorer, et n'osera plus demander à
+son fils: D'où viens-tu? pour ne pas le forcer au mensonge.
+
+Avec sa fille, la mère éprouve l'ineffable consolation de diriger ses
+affections, d'être la confidente du réveil de son coeur, d'assister aux
+douces émotions d'un amour pur et avouable. Et cependant les conseils
+maternels sont aussi nécessaires au fils qu'à la fille, car il est
+exposé à autant de dangers, quoiqu'ils ne soient pas du même genre.
+
+Savoir conserver de l'influence sur son fils est, sans contredit, le but
+à quoi tendent toutes les mères; peu réussissent à l'atteindre, quelques
+moyens qu'elles emploient pour y arriver, et celles qui l'atteignent
+savent rarement s'en servir pour le bonheur de leur enfant.
+
+Lorsque le petit garçon est encore tout jeune, la mère doit commencer à
+s'en faire tendrement aimer. Au père, qui doit conserver intacte son
+autorité, est réservée la sévérité quelquefois inflexible. La mère, au
+contraire, représente l'indulgence, la mansuétude; c'est elle qui
+implore le pardon, adoucit les rigueurs paternelles; c'est elle qui
+console l'écolier, qui fait parfois les pensums, qui accueille les
+confidences de l'adolescent. C'est à elle, si elle tient à bien diriger
+son fils, qu'il appartient de préparer le terrain où viendront s'ébattre
+les passions humaines.
+
+Bien des mères s'imaginent mieux conserver leur fils pour elles, ou
+contribuer davantage à son bonheur futur, en agissant comme cette
+_Nany_, dans la pièce de ce nom, représentée au Théâtre-Français;
+c'est-à-dire en faisant un égoïste, incapable d'un attachement profond;
+en brisant son coeur, en détruisant ses illusions et son enthousiasme
+pour notre sexe. Le résultat le plus prompt de cette éducation est de
+faire des parents les premières victimes; chaque fois qu'ils détruisent
+le coeur de leur enfant, ce sont eux qui sont appelés à en souffrir le
+plus.
+
+Combien de mères croient, en enseignant à leur fils le mépris des
+femmes, lui assurer la conquête de lui-même et annuler tout empire du
+sexe féminin sur lui! ces mères ne songent pas que les passions
+subsistent toujours; et que si, guidées par le coeur, elles peuvent être
+nobles et avoir un but élevé, sans coeur, elles deviennent viles, et
+descendent sur les objets les plus bas. Pourquoi voit-on si souvent des
+hommes égoïstes, d'une avance sordide, n'ayant jamais éprouvé
+d'affection pour qui que ce soit, incapables de bons sentiments, se
+ruiner et commettre les plus grandes folies pour des créatures abjectes?
+On se dit avec stupéfaction: «C'est étonnant, il n'aurait point fait
+cela pour sa mère, ou pour une honnête femme, comment peut-il aimer
+cette créature et tout sacrifier pour elle?»
+
+L'explication en est bien simple. Non, ils n'aiment pas; un faux
+amour-propre et leurs passions sont seuls en jeu. Ces hommes n'ont point
+de coeur; leurs mauvais instincts, dépourvus de guide, les gouvernent
+seuls; et les créatures qui dominent de tels hommes, ne pouvant y
+arriver que par des moyens pernicieux, ne sont que des êtres pervertis.
+
+Il est donc deux choses qu'une mère doit s'appliquer à développer en son
+fils: le coeur et l'estime de la femme. Au lieu de lui en montrer la
+perversité, en croyant l'en dégoûter, elle doit lui faire considérer les
+êtres méprisables qui déshonorent notre sexe, comme des exceptions, trop
+hideuses pour s'y arrêter longtemps, et diriger sans cesse ses regards
+sur celles qui sont chastes et vertueuses comme étant les seules dignes
+d'attention.
+
+S'il est besoin, pour les enfants des deux sexes, que les parents soient
+infaillibles, c'est encore plus indispensable, s'il est possible, pour
+la mère qui désire conserver quelque ascendant sur son fils. Il est
+essentiel qu'à ses yeux elle soit entourée d'une auréole de sainteté et
+de vertu, afin qu'il ne perde pas toute confiance dans le bien; mais il
+ne faut pas qu'elle soit trop sévère, de peur qu'il ne craigne de
+s'épancher dans son sein.
+
+--S'il a un coeur sensible, il souffrira, m'objectera-t-on.
+
+Non; souffrir de trop aimer est encore jouir; combien seraient heureux
+de sentir leurs coeurs palpiter au prix même de quelques souffrances!
+Quelle émulation pour de nobles ambitions on y puise! quel intérêt pour
+la vie!
+
+Et lorsqu'il rapportera à sa mère son pauvre coeur meurtri, ce sera le
+moment de lui faire comprendre que, parce qu'il a rencontré une femme
+méprisable, elles ne le sont point toutes; qu'avec une épouse chaste et
+pure il n'aura point de déceptions ni de désillusions, car le but
+principal d'une mère doit être d'amener son fils au mariage; non à un
+mariage de convenance, qui laisserait son coeur inoccupé, et lui
+apporterait seulement plus de fortune et de liberté pour satisfaire des
+goûts de dissipation, mais vers un mariage d'inclination, qui le
+retiendra à son foyer. Que de mères imprudentes, n'ayant en vue que leur
+ambition, éloignent leurs fils de celle qu'ils choisiraient, et les
+jettent ainsi, par l'isolement de sentiments purs où elles les forcent à
+vivre, dans le libertinage et la dépravation! Il est à remarquer, quoi
+qu'en puissent dire quelques esprits forts, que les jeunes gens mariés
+de bonne heure et suivant leur coeur, sont les plus rangés et les plus
+heureux, tandis que ceux qui ont été contrariés dans leur première
+inclination, qui d'ordinaire est toujours honorable, ou se sont jetés
+dans la débauche, ou bien ont fait des mariages d'argent et n'y ont
+trouvé ni bonheur ni gloire. Que de malheurs irréparables, que de crimes
+même, arrivent par suite d'unions mal assorties!
+
+Pour préserver son fils de la mauvaise société, une mère saura sacrifier
+ses goûts, ses habitudes les plus chères; elle rendra son intérieur
+aussi gai que possible, afin qu'il s'y plaise; elle fera bon accueil aux
+amis de son fils, attirera de jolies et vertueuses jeunes filles, des
+femmes aimables et distinguées. Les relations avec les femmes du monde
+n'ont jamais, en les mettant même au pis, des suites aussi néfastes pour
+l'avenir d'un jeune homme que celles avec la mauvaise compagnie, sans
+parler des habitudes vulgaires et triviales qu'il puise dans cette
+dernière.
+
+De même que j'ai dit au commencement qu'un homme doit apprendre plutôt à
+vaincre le danger qu'à l'éviter, il faut aussi lui enseigner plutôt à
+gagner de l'argent qu'à l'épargner. La générosité et le courage, l'amour
+et le travail marchent de pair. N'est-il pas odieux de voir des hommes
+lésiner et rapiner quelques sous sur les besoins de leurs familles ou
+sur leurs aumônes, et passer leur vie, les bras croisés, sans utiliser
+cette force et cette intelligence que Dieu leurs a données! L'occupation
+est une loi pour un jeune homme, quelque fortune qu'il ait.
+
+La tâche des mères est donc délicate et difficile à remplir, autant que
+noble et douce; s'il est vrai que ce soient elles qui élèvent les
+hommes, que devons-nous penser, en voyant notre génération actuelle de
+jeunes gens? Âpres au gain et débauchés en même temps, reniant la vertu
+de notre sexe, sans s'apercevoir qu'ils blasphèment, qu'ils oublient
+qu'ils ont une mère et des soeurs, qu'ils auront une épouse et des
+filles; efféminés, fanfarons du vice, blagueurs devant les faibles,
+plats et vils devant ceux qui crient plus fort qu'eux, ne croyant qu'au
+mal, regardant le bien comme une illusion; voilà les plaies hideuses
+qu'il appartient aux jeunes mères de guérir, en élevant leurs fils en
+véritables hommes, lesquels, à leur tour, par leur contact, régénéreront
+les femmes; car tout se suit et s'enchaîne en ce monde. Les mauvais
+hommes font les mauvaises femmes; mais les mauvaises mères font les
+mauvais hommes. Ce sont ces mères inconséquentes, ne voulant déroger en
+rien à leurs préjugés, à leurs manies, à leur égoïsme, qui nous élèvent
+ces époux sans coeur, lesquels cherchent en vain le bonheur où leur mère
+le leur a montré, uniquement dans l'amour d'eux-mêmes, et ne l'y
+trouvent pas.
+
+Quand un fils délaisse sa mère, c'est toujours de la faute de celle-ci;
+c'est souvent parce qu'elle a trop brusqué ses inclinations, et qu'il
+reconnaît plus tard l'égoïsme des doctrines dont elle l'a imbu, et qui
+ont causé son malheur. La mère a donc le plus grand intérêt à marier de
+bonne heure son fils avec une jeune fille aux habitudes simples; il lui
+sera plus facile alors de le retenir près d'elle; les petits-enfants
+arrivent bientôt, et forment l'entourage le plus charmant et le plus
+doux auquel une femme âgée puisse aspirer, en place de l'isolement où
+les plaisirs du jeune homme la laisseraient indubitablement.
+
+Pendant que le professeur cultive l'esprit du jeune garçon, que le père
+lui apprend ses devoirs envers la société et envers lui-même, c'est à la
+mère qu'est dévolue la tâche de lui former, dès son enfance, un corps
+robuste, et plus tard une âme énergique et sensible qui lui permette
+d'être heureux toute sa vie, que la fortune lui réserve ses sourires ou
+ses rebuts.
+
+
+
+
+II
+
+
+Pendant que le ministre de l'instruction publique et les savants
+s'occupent de réformer l'instruction de nos fils au lycée et de modifier
+les méthodes, à nous, mères, il appartient de nous occuper de leur
+éducation, et non seulement de leur former le coeur, mais aussi les
+manières, la tenue, le caractère; c'est à nous de leur apprendre à vivre
+dans le monde, dans celui de la famille et dans celui de la société.
+
+«J'ai connu un homme, a dit Diderot, qui savait tout, excepté dire
+bonjour et saluer; il vécut pauvre et méprisé.» Cet exemple se retrouve
+tous les jours. Chaque être humain n'est pas doué au même point d'un
+esprit analysateur; le temps manque parfois aussi souvent que le moyen,
+et c'est pour cela qu'on aime à trouver dans un livre, un journal, une
+publication quelconque, le résumé, la quintessence des observations que
+l'écrivain a faites à votre place. En rencontrant des jeunes gens aux
+manières polies et réservées, à l'abord sympathique, à l'extérieur je ne
+dirai pas beau, car la perfection des traits ne fait rien à la
+distinction, mais soigné et élégant, n'importe dans quelle position ils
+se trouvent, aux habitudes nobles, aux sentiments chevaleresques, et en
+voyant d'autres, à leur côté, sauvages, gauches, butors, malpropres, je
+me suis enquise de la cause de cette différence et je l'ai toujours
+trouvée dans l'éducation maternelle qu'ils avaient reçue.
+
+Le jeune garçon élevé par une mère qui s'en occupe, lorsqu'il est
+enfant, puis pendant les sorties du collège, chaque fois qu'il revient à
+la maison, est toujours plus doux et moins brutal qu'un autre.
+
+C'est à tort qu'on s'imagine qu'une éducation par les femmes effémine un
+homme; cela n'a pas lieu, du moins lorsqu'elle est bien dirigée. C'est
+une erreur de croire qu'un jeune homme, parce qu'il jurera, cravachera
+sans pitié son cheval ou son chien, boira de l'absinthe et toute espèce
+de liqueurs fortes, ne fréquentera que les estaminets, les clubs, en
+aura plus de courage et d'énergie.
+
+Les femmes n'empêcheront jamais un garçon de devenir fort et courageux,
+car elles détestent la pusillanimité. Sans être ni une Spartiate, ni une
+mère des Gracques, je ne crois pas qu'il y ait eu, pendant la dernière
+guerre, une mère qui ait empêché son fils d'aller se joindre à ses
+frères d'armes. La mère endure mille douleurs, son coeur saigne par mille
+plaies, mais elle aime mieux donner sa propre vie que de voir le fruit
+de son sein atteint dans son honneur! Quelle est la mère, la soeur ou
+l'épouse qui voudrait que son fils, son frère, ou son mari fût un lâche?
+Qui plus que nous méprise les hommes qui ne savent pas être fermes et
+énergiques, lors même que nous profitons de leur faiblesse? Les femmes
+aiment et cherchent instinctivement dans tout homme, même dans leur
+fils, soutien et protection. Et c'est sur la mère qui agirait autrement
+que retomberait plus tard en grande partie le malheureux résultat de
+cette éducation déplorable.
+
+Mais c'est elle aussi qui a à souffrir cruellement d'une éducation
+abandonnée entièrement aux mains masculines.
+
+L'homme, qu'il soit enfant ou adolescent, qu'il ait atteint la maturité
+ou la vieillesse, a toujours besoin de la femme près de lui, pour le
+soigner et pour le civiliser. L'homme, loin de la femme, s'abrutit; il
+devient féroce, sans être plus brave pour cela. Dieu, à la prévoyance de
+qui rien n'a échappé dans la création, n'a pas placé sans motifs un être
+faible et doux près de l'être fort et rude.
+
+Une mère doit donc s'appliquer, chaque fois qu'elle a son fils auprès
+d'elle, à le civiliser, à lui faire envisager la fréquentation du sexe
+féminin sous un point de vue chevaleresque et respectueux, à
+l'accoutumer à la bonne société, de façon qu'il trouvé triviale, sotte
+et insupportable celle qui ne pourrait que causer sa perte.
+
+Ces dernières vacances, j'ai eu occasion de voir de jeunes collégiens de
+quatorze ans ne pouvant parler sans accentuer leurs phrases de jurons,
+incapables de saluer poliment, de se tenir avec décence, et d'avoir pour
+leurs mères la moindre attention délicate. On se demande avec terreur
+quels maris ces jeunes garçons feront plus tard; quelle désillusion
+éprouveront les jeunes filles qu'ils auront épousées, lorsqu'au
+lendemain de leur mariage ils se comporteront vis-à-vis d'elles avec un
+manque total d'égards et de bonne éducation? Si celles-ci sont aimantes,
+douces, réservées, bien élevées, quelle existence mèneront-elles?
+
+La mère est faible; elle rit d'abord de voir jouer au _sacripant_ son
+fils encore baby; on lui dit: laissez-le faire; ne doit-il pas devenir
+un homme? Lorsqu'il est plus âgé, elle en a déjà peur, et plus tard il
+devient son tyran et cause sa désolation.
+
+Une femme d'esprit et du monde me disait dernièrement: Je ne donnerai
+jamais mes filles à des hommes qui n'aient été élevés par une mère ou
+une soeur. Je me permettrai d'ajouter: Encore faut-il que celles-ci se
+soient donné la peine de faire leur devoir!
+
+Un jeune garçon élevé ainsi est accoutumé à avoir mille petites
+condescendances, à remplir une infinité de petits soins, à subir une
+masse de petits caprices qu'un autre ignore. Supposons, au contraire, un
+orphelin, ayant passé de bruyantes récréations avec ses camarades aux
+salles d'étude, près de professeurs raides, secs et parfois vulgaires;
+si ce pauvre enfant a vu ses vacances s'écouler dans le préau solitaire
+et silencieux du collège, échangé plus tard contre les écoles
+supérieures et les cours, où, sans guide, il a pu souvent se trouver en
+contact avec des êtres pervertis, certes celui-là qui n'a eu pour foyer
+que le restaurant, pour réunion de famille que la table d'hôte, pour le
+conseiller et l'aimer que des indifférents et des intéressés, est
+pardonnable de manquer de douceur et de distinction. Et souvent il est
+le meilleur des deux, parce qu'il sent plus que l'autre le besoin
+d'inspirer de l'affection.
+
+C'est à la mère qu'il appartient d'apprendre à son fils à saluer, à se
+présenter devant le monde, à faire sa cour aux dames; qui le lui
+apprendra, si ce n'est elle? Consentirait-elle, d'ailleurs, que d'autres
+se chargeassent de ce soin?
+
+C'est elle qui, dès son jeune âge, doit policer son langage, sa tenue,
+son caractère; c'est à elle qu'il revient de diriger ses goûts vers ce
+qui est bon et noble; de lui inspirer l'horreur de ces piliers
+d'estaminet, de ces buveurs d'absinthe, de cette hardiesse grossière
+envers le sexe féminin que la génération masculine actuelle tend à
+substituer à l'ancienne galanterie française si chevaleresque et si
+réputée! Ah! il est vrai que celles qui l'ont laissé se perdre en ont
+été les premières punies; et pour réparer ce tort, elles ont cru que ce
+qu'il y avait de mieux à faire était de mettre l'éducation des filles à
+la hauteur de celle des garçons; et afin qu'elles ne fussent plus
+choquées par la brutalité et le sans-gêne de ceux-ci, de les rendre
+elles-mêmes cavalières et vulgaires.
+
+Si nous n'opposons une digue énergique à ce torrent de laisser-aller et
+de mauvaises façons qui nous envahit, la politesse, la galanterie, le
+bel esprit, qualités éminemment françaises et que nous nous
+enorgueillissions tant de posséder, cesseront bientôt de briller parmi
+nous. Ce sont elles, cependant, qui firent du siècle de Louis XIV le
+plus grand de l'ère chrétienne, en nous amenant des moeurs douces et
+civilisées, en produisant les plus grands génies littéraires et
+artistiques, et en rendant nos armées victorieuses. Oui, même cela, et
+surtout cela, j'ose l'affirmer, car le soldat chevaleresque qui veut se
+rendre digne des éloges de sa dame, fait des prouesses de valeur; il
+craint moins la mort lorsqu'il sait qu'il sera pleuré et regretté.
+
+Je connais plusieurs jeunes femmes de la même famille; distinguées et
+remarquables sous tous les rapports, qui ont formé une ligue contre
+l'envahissement dans les salons et la famille des moeurs d'estaminet. Le
+cigare est éloigné, les expressions trop énergiques sont soigneusement
+prohibées. Elles ne supportent aucun laisser-aller en leur présence;
+elles admettent la repartie fine, spirituelle, le demi-sourire, mais
+jamais elles ne permettront devant elles une plaisanterie dont la
+crudité puisse les faire rougir, une pose qui leur fasse baisser les
+yeux; il n'est point besoin pour elles d'entrer sur ce sujet dans des
+discussions pénibles à soutenir et d'argumenter; le silence gardé à
+propos, un froncement de sourcils, un plissement de lèvres dédaigneux,
+un regard d'étonnement, sont de suffisantes protestations, le but de
+tout homme étant de plaire aux femmes présentes; elles ont su persuader
+leurs maris par la douceur, l'affection, le raisonnement, et surtout par
+le contact de leur distinction. Elles élèvent leurs fils dans ces mêmes
+principes, ceux de l'homme qui se respecte.
+
+Je n'ai jamais vu personne fuir leurs maisons à cause des obligations
+qu'elles imposent; au contraire, leurs réceptions sont suivies et
+recherchées du sexe masculin, qui les respecte, les estime et les aime
+davantage pour leur retenue et leur dignité, lesquelles ne diminuent en
+rien leur grâce et leur esprit. J'ai eu occasion de remarquer que des
+jeunes gens, après les avoir fréquentées quelque temps, étaient
+singulièrement transformés à leur avantage, tellement l'influence d'une
+maîtresse de maison est indéniable sur ce point.
+
+Il est nécessaire de vaincre autant que possible la timidité d'un jeune
+garçon, car elle se changerait plus tard en gaucherie lorsqu'il
+s'agirait d'être poli, et en effronterie pour se conduire
+malhonnêtement; il est bon, au contraire, d'accoutumer les enfants à ne
+jamais manquer d'aplomb, excepté pour mal agir.
+
+Pour les petites filles, la société des garçons est parfois à
+appréhender; pour ceux-ci, celle des filles est, au contraire, à
+désirer; si ce rapprochement risque d'éveiller chez les premières des
+idées de coquetterie dangereuse, il ne peut développer chez les autres
+que d'excellents penchants; mais il serait bien préférable qu'on arrivât
+à ce que cette fréquentation ne pût, comme en Amérique, amener de
+résultat nuisible pour aucun des deux sexes.
+
+Un des grands écueils, en province, pour les jeunes gens, c'est d'abord
+l'ennui qu'ils rencontrent dans les sociétés, la plupart soumises à la
+monotonie d'habitudes routinières et dépourvues de tout attrait
+intellectuel; puis l'espèce de cordon sanitaire que les mères forment
+autour de leurs filles, qui ajoute, parfois, à l'insipidité de ces
+dernières. Les jeunes gens ne trouvant dans le monde aucun intérêt,
+aucune bienveillance, aucun plaisir, prennent en dégoût les visites et
+les soirées, et se rejettent sur une compagnie plus équivoque, mais qui
+leur offre plus de gaieté et un meilleur accueil.
+
+Une mère devra donc faire un choix, et conduire son fils où il puisse
+trouver de l'agrément en même temps que la respectabilité. Nul doute,
+s'il est bien élevé, empressé, galant, dans le bon sens du mot, doué de
+petits talents de société, s'il a appris à se rendre utile et agréable
+auprès des femmes, nul doute, dis-je, que les familles les plus prudes
+ne soient enchantées de pouvoir admettre un élément masculin convenable
+dans le cercle de leurs filles, et le jeune homme, y trouvant alors
+distraction et attrait, s'habitue ainsi aux moeurs du foyer domestique et
+de la famille.
+
+Il faut que les mères inspirent à leur fils un grand respect de
+lui-même, qu'elles lui inculquent de bonne heure que la jalousie et
+l'envie seules font naître cette fanfaronnade du vice si pernicieuse, et
+qui fait tant de victimes; il faut que le jeune homme se sente avili à
+ses propres yeux de se montrer dans une tenue délabrée et en mauvaise
+compagnie.
+
+J'ai toujours vu que les mères les plus chéries de leurs fils, et qui en
+recevaient le plus de satisfaction, étaient celles qui avaient été les
+plus fermes pendant la jeunesse de ceux-ci et avaient su en faire des
+hommes du monde.
+
+Pour mon compte, je ne crois pas aux mauvaises natures dans les enfants,
+ou plutôt je crois que nous portons tous, en naissant, le germe des bons
+et des mauvais instincts, des bons et des mauvais sentiments; il ne
+s'agit que de développer les uns aux dépens des autres; et ce résultat
+dérive de la première éducation; les personnes qui affirment qu'un
+enfant se corrigera en grandissant sont dans la plus grande erreur. Plus
+le mauvais penchant sera développé, plus on aura de peine à le réprimer.
+
+Souvent les défauts d'un enfant sont éveillés par la nourrice, puis par
+la bonne; et si, à la place de celles-ci, c'était une mère intelligente
+et dévouée qui présidât au réveil de son intelligence, ce seraient des
+qualités qu'on verrait éclore à la place des défauts.
+
+C'est dès le plus bas âge, on ne saurait trop le répéter, que doit
+commencer l'éducation d'un enfant. Les premières impressions que cette
+nature malléable reçoit sont ineffaçables, et cela prouve derechef
+l'erreur de ceux qui disent: Cet enfant est trop jeune pour comprendre
+ceci ou cela. Il ne comprend pas, il ne raisonne pas, il ne peut juger
+ni discuter ce que vous lui dites, ce que vous exigez de lui! C'est très
+vrai, mais ce n'est qu'un motif de plus pour que _cela_ s'imprime en lui
+d'une manière indélébile. Les habitudes du collège, et plus tard de
+l'étudiant, viendront essayer de chasser les premiers principes, mais
+ils trouveront ceux-ci enracinés; ensuite la mère continuera son oeuvre,
+sans relâche, à chaque vacance, à chaque retour du jeune homme auprès
+d'elle et elle restera victorieuse, comme me le prouvent nombre
+d'exemples que j'ai sous les yeux; lorsque le contraire arrive, c'est
+toujours à la négligence, à la faiblesse ou à l'incapacité maternelle
+qu'il faut l'attribuer.
+
+
+
+
+III
+
+
+Il règne une singulière ostentation: l'orgueil du mal, l'amour propre du
+vice; nous aimons à étaler, à exagérer nos défauts; puis nous faisons
+une pirouette, un calembour, et nous nous admirons nous-mêmes en nous
+répétant: Quel esprit nous avons! Pauvres gens qui oublient ce qu'un
+véritable grand homme a dit: L'esprit sans le bon sens ne sert à rien.
+
+Nous croyons tout sauvé quand nous avons répondu par une saillie ou même
+tout bonnement par un mot d'argot entendu dans telle ou telle comédie.
+Que de cervelles vides se figurent s'instruire et apprendre le beau
+langage en retenant les phrases et les reparties qui se récitent au
+théâtre!
+
+Nos jeunes gens se corrompent le coeur autant qu'ils le peuvent, et s'ils
+n'y parviennent pas, ils feignent d'y être arrivés. Ils rougissent de la
+vertu; ce qui doit être une honte pour tout homme raisonnable leur
+paraît le _nec plus ultra_ du bon genre. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils
+n'inspirent que de la pitié aux gens sérieux, et qu'on a envie de leur
+répondre:
+
+--Si vous êtes réellement aussi perverti, tant pis pour vous, ayez au
+moins le tact de nous dissimuler ces plaies de votre nature vicieuse;
+mais si vous vous plaisez à vous faire croire plus mauvais que vous ne
+l'êtes, vous êtes un fameux idiot.
+
+Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ne s'attirent l'admiration que de plus
+sots qu'eux et ne sont applaudis que par les jaloux et les envieux,
+enchantés de leur voir perdre le prestige qu'ils conserveraient
+au-dessus d'eux.
+
+Il fait pitié, et c'est grand dommage de voir, au milieu de ces ombres
+d'adolescents sans cervelles, sans coeur, sans âme, sans physique même,
+de voir, dis-je, s'égarer parmi cette plèbe une belle et forte
+organisation qui se laisse envahir et ronger par cette vermine! C'est
+précisément aux plus magnifiques natures, aux coeurs d'élite, que le
+démon du mal s'acharne, les considérant comme une proie, sans nul doute,
+plus digne de ses efforts, et il lance après elles une armée de lutins
+qui en deviennent d'autant plus facilement vainqueurs, qu'elles n'ont
+pas les ruses et les fourberies qui pourraient les garantir contre les
+attaques de leurs ennemis. Ils ne combattent pas à armes égales. Ils
+pourraient dominer; tout leur est donné par le ciel pour avoir un avenir
+illustre: fortune, jeunesse, physique, intelligence, savoir, position,
+tout, et ils perdent, ils jettent au vent toutes ces richesses, pour
+tomber dans les lacets tendus par quelques marsouins!
+
+Nous venons de traverser une époque où le bon ton, grâce à certaines
+pièces en vogue, a été mis à la porte de la société française, même la
+plus aristocratique, et il serait facile de citer telle duchesse, dont
+les ancêtres furent au nombre des croisés et dont la noblesse remonte à
+un trône, qui, la voix haute et la _canne_ à la main, faisait des,
+_fromages_ en plein Champs-Elysées. C'était à qui aurait le plus mauvais
+genre. Il est triste de l'avouer, le sexe féminin s'est laissé entraîner
+dans ce précipice avec une promptitude tenant du vertige. Qui avait été
+cause de cet entraînement? Évidemment des jeunes gens mal éduqués, aux
+sentiments bas, à l'intelligence bornée. Cette mode, car c'en était une,
+a eu son temps; espérons qu'elle est tombée, remplacée; répétons-le bien
+haut, afin que tous ses enthousiastes le sachent bien. Avec les chignons
+bouclés, les gardénias à la boutonnière, les vestons courts, la mode de
+l'air impertinent a cessé d'exister; ceux chez qui elle a laissé
+subsister quelques lueurs d'esprit se hâtent de l'abandonner, afin de ne
+pas être en retard, et d'ici peu ils nargueront qui la suivront encore.
+Le bon ton, les manières distinguées, le respect de ce qui est vénérable
+et sacré va donc revenir. L'influence du bon reprendra le dessus. Nous
+ne nous laisserons plus mener par des êtres qui valent moins que nous.
+
+Mais de la généralité descendons aux détails et étudions quelques moyens
+pour commencer à améliorer ces manières si sacrifiées.
+
+Lorsque nos yeux, notre ouïe, sont agréablement frappés, il est très
+difficile que nous ne soyons pas favorablement impressionnés et
+influencés. Ce n'est pas un bel extérieur, un joli visage, mais surtout
+la distinction et la convenance de cet extérieur qui séduisent le plus
+dans un homme. Il est de ces mouvements, de ces gestes qui classent de
+suite un homme encore plus vite qu'une femme dans la société. Celles-ci
+s'assimilent vite toutes les positions; il n'en est pas de même du sexe
+masculin. Or, quelle est la mère qui n'aspire pas aux plus hautes
+situations sociales pour son fils? quelle est la mère qui ne désire
+qu'il en soit digne? Qu'elle ne néglige donc pas cette partie de
+l'éducation de son enfant.
+
+Il ne s'agit pas de leçons d'un jour, mais de conseils persévérants.
+S'il faut commencer, dès ses premières années, l'_éducation_ du petit
+garçon, il faut aussi la continuer, même lorsqu'il est homme. C'est là
+précisément que la tâche devient difficile; que de fois voit-on de
+jeunes garçons tout à fait charmants pendant leur adolescence, dont on
+augure mille biens pour leur avenir, et qui, une fois échappés à la
+sainte influence de la mère, perdent peu à peu toutes leurs qualités et
+ne font que des _fruits secs!_
+
+Je me bornerai à signaler d'une façon spéciale aux mères qui ont des
+fils, deux gestes, dont l'un est à propager, autant que l'autre est à
+éviter.
+
+Le premier est un certain mouvement des jambes rapprochant les talons,
+qui n'est d'ailleurs que le pas de la valse. Ce mouvement est
+excessivement élégant et gracieux. Ainsi, pour saluer, un homme ne doit
+pas plier la jambe, courber le corps; au contraire, il redresse la tête,
+rapproche les deux talons comme s'il se mettait au port d'armes et
+présente légèrement le buste en avant. Tout jeune homme ayant appris la
+danse, la gymnastique, et ayant de la grâce, de la désinvolture dans les
+mouvements, saluera de cette façon. Ce rapprochement des pieds a
+l'avantage de rehausser la stature (chacun sait qu'en éloignant les
+jambes l'une de l'autre, on perd plusieurs centimètres de hauteur). En
+résumé, ce mouvement dénote l'homme de bonne société. Ce serait une
+erreur de croire qu'il est dévolu particulièrement aux tailles élevées;
+il sied et est propre à tous, depuis le bambin de cinq ans jusqu'à
+l'homme âgé, tant qu'il a assez de force dans ses nerfs pour le faire.
+Certes, l'homme de haute taille possède toujours une facilité et une
+grâce de mouvement qui lui est absolument propre, et l'on ne saurait
+trop la mettre en oeuvre pour développer le physique d'un jeune garçon.
+Mais cette distinction innée, l'homme de petite taille peut parfaitement
+l'acquérir; il ne faut jamais oublier que _tout_ dépend de la volonté,
+et que _tout_ le bien et le mal surtout est toujours en notre pouvoir.
+Il en coûte parfois de la peine et de la persévérance, mais le succès
+qui vient couronner nos efforts est un ample dédommagement. L'être le
+plus laid, le plus commun, peut, en s'étudiant, en se réformant, arriver
+à être beaucoup mieux que celui qui se fie sur les dons de la nature et
+croit qu'il ne lui reste rien à faire.
+
+Le geste à éviter,--j'ai déjà eu occasion de le signaler, mais je suis
+heureuse de trouver celle d'en parler encore,--c'est cette habitude du
+sexe masculin de mettre la main dans la poche du pantalon.
+
+On peut être un très brave garçon et avoir cette habitude, mais on ne
+saurait être un homme de bonne société; de plus, n'oublions pas que les
+gestes vulgaires dénotent nécessairement une certaine vulgarité dans
+l'esprit et dans les relations.
+
+Je connais un jeune homme tout à fait charmant, et qui tient à l'être,
+ayant l'excellente ambition de fréquenter le monde de la famille. Il
+s'applique, et l'on ne saurait que l'en louer, à avoir une bonne tenue;
+il y arrive. Chacun l'aime, le recherche et le préfère à ses camarades,
+malgré quelques défauts de caractère qui pourraient le rendre inférieur
+à eux, mais qui disparaissent derrière son abord agréable.
+Malheureusement lorsque, surtout, il est sous l'empire d'une grande
+préoccupation, qu'il discute, par exemple, il s'oublie et plonge avec
+frénésie la main dans la poche de son pantalon. Un jour qu'il déployait,
+au milieu d'un salon, ses petits talents oratoires et qu'il se livrait
+avec succès à une improvisation réussie, il se laissa aller, sans s'en
+douter, à ce mouvement peu gracieux. Peu s'en fallut qu'il ne perdît
+aussitôt tout son prestige. Hommes et femmes s'entre-regardaient tout
+étonnés de trouver des manières si peu conformes aux règles de la bonne
+société dans un jeune homme à l'extérieur si distingué et si capable,
+car le monde est porté à blâmer chez les autres ce qu'il pratique
+lui-même. Tout à coup un petit garçon de six ans vient se camper devant
+l'orateur et le considère fixement. Le jeune homme s'arrête en riant
+devant ce petit observateur en herbe.
+
+--Qu'as-tu à me regarder, mon petit ami?
+
+--Mais, Monsieur, tu n'as donc pas de maman? lui répond l'enfant d'un
+air courroucé et sérieux.
+
+--Pourquoi cette question? repartit l'autre, un peu interloqué.
+
+--Parce que, si tu en avais une, elle te dirait que ce n'est pas beau,
+dans un salon, de mettre la main dans la poche de son pantalon.
+
+Je n'essaierai pas de dire quelle fut la honte, le courroux du pauvre
+jeune homme, si justement et si vertement tancé. Le petit garçon avait
+tort, sans doute, dans sa franchise, mais nous lui pardonnons, dans
+l'espoir qu'elle aura servi à corriger notre jeune héros.
+
+
+
+
+IV
+
+
+S'il n'est pas bon, s'il n'est pas possible même, dans l'éducation des
+enfants, de suivre un système relativement à leurs caractères, puisqu'il
+faut nécessairement modifier les moyens à employer selon ces caractères
+mêmes, il n'en est pas de même de la direction à donner à l'éducation
+concernant leur avenir et leur position sociale. Le choix d'une
+carrière, pour un garçon, est une affaire sérieuse; pour une fille, on
+voudrait bien qu'elle n'eût que celle de mère de famille, qui est sans
+contredit celle qui lui revient de droit.
+
+Il est excessivement difficile, et presque impossible, de prévoir, dès
+son jeune âge, quelle carrière l'enfant embrassera; on fait des projets,
+on a une préférence, et la plupart du temps, lorsque l'âge est arrivé,
+les circonstances sont changées, la roue de la fortune a tourné; toutes
+les précautions, les préparations, les plans se trouvent déjoués et sont
+devenus inutiles.
+
+Ensuite, tel enfant qui semble turbulent, impétueux, et qu'on destinera,
+sur cet échantillon de son caractère, à l'état militaire, peut se
+modifier, sa santé devenir faible et ne plus le rendre apte au métier
+des armes. Tel autre qu'on voudra consacrer aux sciences ne sera doué
+que d'une intelligence médiocre, et toute étude trop soutenue menacera
+d'altérer sa santé.
+
+Il est certain, cependant, qu'on peut disposer un enfant à la carrière
+que l'on désire en s'y prenant de bonne heure. On développera en lui
+certaines facultés, on restreindra les autres.
+
+Pour arriver à ce but, il est indispensable, ainsi que dans toute
+éducation, de s'occuper d'élever ses enfants; il ne suffit pas de les
+faire instruire. Les malheureuses théories sur la liberté individuelle
+qu'on met tant en avant, portent beaucoup maintenant à respecter la
+soi-disant liberté de l'enfant! Pauvre petit être! mais si on lui
+laissait ainsi sa liberté physique et matérielle, il se tuerait bientôt,
+n'est-il pas vrai? puisqu'il serait sans expérience pour se prémunir du
+danger. De même il se tue au moral, si on le laisse libre. Il ne suffit
+pas de le guider, il faut vouloir pour lui.
+
+Si on laisse germer les défauts, comment l'en accuser?
+
+Il est vrai qu'il faut les étouffer, ces défauts, d'une certaine façon;
+c'est là que gît la science de l'éducation. La répression demande à être
+faite de telle ou telle manière, suivant la nature de l'enfant, et
+suivant la nature du défaut à réprimer.
+
+Comment se fait-il que les pères avares ont presque toujours des fils
+prodigues? Parce qu'ils ne procèdent pas par le raisonnement, par la
+persuasion. Ils laissent grandir l'enfant sans lui inculquer les lois de
+l'économie; ils se bornent à le sevrer de toute jouissance, sans lui
+donner aucune compensation.
+
+Ensuite, le prestige de l'autorité tombe, lorsque celui qui l'exerce ne
+sait pas se faire estimer et respecter en tous points. Pour conserver du
+pouvoir sur un enfant, il faut rester pour lui sur les hauteurs de la
+perfection. Il ne faut pas qu'un fils puisse accuser son père
+d'injustice, d'avidité dans le gain, d'égoïsme, etc. C'est pourquoi le
+père économe et rangé aura un fils économe à son tour, et le père avare
+aura un fils prodigue.
+
+Dans une famille de mes connaissances, il se trouvait un jeune homme de
+vingt ans que son père obligeait de s'habiller avec la plus stricte
+simplicité, ou, pour mieux dire, presque avec pauvreté, quoiqu'il eût
+une fort belle fortune. Le pauvre enfant, d'un caractère un peu
+orgueilleux, préférait souvent ne pas aller dans un endroit public que
+s'y montrer ainsi vêtu; et lorsque son père le forçait à aller dans le
+monde, comme il ne s'y rendait qu'à contre-coeur, il y était gauche,
+timoré, morose. Rien ne donne de l'aisance et de l'aplomb comme de se
+sentir au niveau des gens qui vous entourent.
+
+On peut juger facilement de toutes les dissensions qui devaient exister
+entre le père et le fils, lesquelles, depuis l'adolescence de celui-ci,
+ne faisaient que s'aggraver; le père redoublant de sévérité, le fils
+finissant par se réjouir de la perspective de liberté que lui montrait
+pour un temps peu éloigné l'âge avancé de l'auteur de ses jours.
+
+Ce triste événement arriva plus tôt qu'on ne s'y attendait; mis en
+possession de la part d'héritage qui lui revenait, il n'eut rien de plus
+pressé que d'avoir des habits venant du tailleur en renom et de mener
+cette vie dispendieuse dont il avait été tenu si éloigné. De regrets, il
+ne pouvait en avoir. Il ne connaissait pas la valeur de l'argent,
+précisément parce qu'en ne lui en laissant jamais, il n'avait pas pu
+apprendre à la connaître. Son père avait toujours paru regarder cent
+francs une si grosse somme qu'il crut qu'un billet de mille francs
+devait être éternel; bientôt les dettes et la ruine s'amoncelèrent
+autour de lui.
+
+Il est évident que c'est la valeur de l'argent qu'il faut apprendre à un
+enfant, et non l'économie, pas plus que la prodigalité. Car celui qui
+n'a pas conscience de cette valeur versera aussi bien sa bourse pour une
+superfluité, qu'il la fermera devant un besoin réel.
+
+Mais je m'aperçois que je me suis un peu éloignée du sujet primitif de
+ma causerie.
+
+Parfois, une décision prise trop tôt au sujet de la carrière d'un enfant
+peut étouffer une vocation véritable, un talent réel; il est difficile
+de reconnaître les véritables vocations, et il arrive souvent qu'on
+sacrifie un avenir sérieux à une chimère purement fantaisiste.
+
+Un enfant saisit-il par hasard quelques notes d'une chansonnette,
+montre-t-il quelque sensibilité à la musique: aussitôt on déclare qu'il
+a des millions dans le gosier. Déclame-t-il gentiment une petite fable,
+nul doute qu'il ne puisse devenir un Talma, et s'il barbouille quelques
+bonshommes, il est clair qu'il possédera le talent de Rubens. Il
+s'ensuit souvent des discussions entre les membres de la famille,
+discussions qui toujours, plus ou moins comprises du petit héros,
+produisent sur lui l'effet le plus pernicieux. Ne cède-t-on pas, il se
+croit incompris, ne se met qu'avec dégoût au travail qu'on lui impose,
+et ne produit généralement qu'un _fruit sec_. Donne-t-on, au contraire,
+libre cours à cette prétendue vocation, le premier enthousiasme
+s'évanouit bientôt et il ne reste rien. On s'aperçoit trop tard de
+l'erreur dans laquelle on est tombé.
+
+Le premier point à considérer pour décider de la direction à donner à
+l'éducation d'un enfant, est qu'elle puisse lui servir en mettant au pis
+les circonstances de sa vie. L'élever dans l'espoir qu'il jouira de la
+fortune, lors même qu'on en possède au moment où l'on prend cette
+décision, est un leurre; l'élever dans la conviction qu'il saura s'en
+faire une, conduira au même résultat.
+
+Si l'on est dans une position médiocre ou inférieure, on doit éviter,
+n'importe à quel sexe il appartienne, de lui donner une éducation
+tendant à l'exciter à sortir de sa sphère, ce qui n'arriverait qu'à en
+faire un déclassé. C'est un but pratique et non chimérique qu'il faut
+poursuivre avant tout; les circonstances suppléeront au reste.
+
+L'ambition de chacun dans sa sphère: voilà ce qu'il faut inspirer, sans
+chercher à ouvrir des horizons plus larges avant que le caractère ait
+assez de poids pour savoir en faire une juste appréciation. Ceci est
+plus spécial à l'instruction qu'à l'éducation.
+
+Bien des pères veulent élever leurs fils au-dessus de leur niveau à eux;
+ils croient les rendre plus heureux en leur donnant les moyens de
+pénétrer dans un monde qui n'a pas été le leur. Ils n'arrivent qu'à se
+faire mépriser de leurs enfants, et à les exposer aux railleries de ceux
+qui se croient leurs supérieurs.
+
+Le mérite personnel seul, avéré et positif, peut remplacer la naissance;
+une instruction incomplète mais prétentieuse qui ne sert qu'à vous faire
+duper, ne suffit pas, même accompagnée de la fortune.
+
+Il est des natures exceptionnelles,--on en voit des exemples assez
+fréquents en Angleterre,--qui savent, tout en restant dans leur sphère,
+s'élever par leurs aptitudes et leurs sentiments. Le type du gentilhomme
+campagnard, cultivant ses terres, aimant et goûtant les beaux-arts,
+s'instruisant tous les jours par les lectures sérieuses, à la piste de
+nouvelle découvertes pour perfectionner les instruments servant à
+l'agriculture, mais ne cherchant pas à aller briller à la ville ni à
+faire partie de la Chambre des lords, est digne d'être cité. Le
+négociant, qui dépense généreusement sa fortune à se former une galerie
+des chefs-d'oeuvre de nos peintres contemporains, qui fonde des prix et
+des pensions de retraite pour les artistes, qui possède des collections
+à faire pâlir d'envie des bibliophiles, mais qui passe une partie de sa
+journée derrière le guichet de sa caisse, sans jamais songer à toucher
+lui-même le crayon ou l'archet, et sans avoir la moindre prétention à
+envoyer sa prose pour prendre place dans les colonnes d'un journal
+politique, voilà un bel exemple à suivre.
+
+Donnons donc à nos enfants une profession quelconque, serait-ce celle de
+sabotier, mais que ce soit une profession pratique, un métier dont ils
+puissent se servir en toute occasion; un jour ou l'autre, ils nous en
+sauront gré.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+SUR LE CHOIX DES MOYENS D'INSTRUCTION.
+
+
+Dès qu'un jeune ménage voit poindre l'espoir d'avoir à élever une petite
+famille, la question des moyens d'éducation ou plutôt d'instruction à
+employer est débattue et mise à l'étude. La mère penche pour garder ses
+enfants auprès d'elle, le père craint la faiblesse du coeur maternel et
+veut les éloigner. La plupart du temps ces beaux projets et ces grandes
+décisions sont changées lorsque arrive le moment de commencer à
+instruire l'enfant. Chacun prône son dieu; les uns affirment, non sans
+raison, que l'instruction en commun est nécessaire au développement du
+caractère; d'autres vantent l'avantage de l'éducation en famille, et ils
+n'ont pas tort; une _bonne_ éducation eh commun est excellente, mais
+comme il est très difficile de l'avoir bonne, celle de la famille est
+alors de beaucoup supérieure. Je pense qu'on doit essayer de réunir les
+deux, et cela n'offre pas autant de difficultés qu'il le paraît au
+premier abord. Le garçon sera gardé à la maison jusqu'à l'âge de dix
+ans, mais envoyé comme demi-interne au collège; de cette façon il
+bénéficiera des deux avantages. Plus tard, il est indispensable, pour
+qu'il apprenne à être homme, de le mettre absolument hors de la maison
+paternelle, sans l'en éloigner totalement cependant, quoique cela puisse
+paraître un contresens, tellement la nuance est délicate.
+
+La petite fille a moins besoin de s'habituer à se passer des siens, mais
+il est bon aussi qu'elle soit initiée à la vie commune; on lui fera
+suivre les cours, ou bien on la placera, de neuf à douze ans, dans une
+bonne maison d'éducation. Après cet âge, elle ne doit plus quitter sa
+mère, et les cours qu'on pourra lui faire suivre suffiront parfaitement.
+
+On peut aussi procurer à son enfant les avantages de l'éducation en
+commun en réunissant chez soi quelques enfants de ses amis. Je connais
+une famille très estimable et jouissant d'une jolie aisance, où se
+trouvent une fille de dix-huit ans et un petit garçon de dix ans. Les
+parents ont pris chez eux le fils d'un de leurs amis, qui est du même
+âge que le leur, et on leur amène chaque jour un autre enfant du
+voisinage. Ils reçoivent tous les trois les mêmes leçons, travaillent et
+prennent leurs récréations ensemble. En outre, la jeune fille est
+chargée des fonctions de répétiteur et de surveillante, ce qui lui
+permet de compléter ses études et l'oblige à occuper son temps d'une
+manière utile. Elle prend, en assistant aux leçons, quelques notions de
+langues mortes et des sciences positives; cette éducation par la soeur
+aînée présente, ainsi que je viens de le dire, plusieurs avantages, dont
+les principaux sont l'initiation de la jeune fille aux devoirs de mère
+de famille et un but sérieux à ses travaux de chaque jour.
+
+Il est évident qu'il est fastidieux de travailler sans but; c'est un peu
+là le malheur des jeunes filles en général et ce qui les entraîne vers
+les futilités et le monde. On étudie lorsqu'on est enfant afin de ne pas
+être ignorant plus tard. Les jeunes gens poursuivent une carrière dans
+leurs études. Mais la jeune fille de dix-huit à vingt ans, dont
+l'instruction est tout à fait suffisante pour une femme, à qui même il
+est interdit d'en acquérir davantage, de franchir des échelons plus
+élevés sans prendre rang parmi les bas-bleus et la femme savante, quel
+but, quel encouragement a-t-elle? Elle étudie son piano pour briller en
+société; elle peint si elle veut devenir une artiste; autrement, tout ce
+qu'elle fait n'est guère qu'en vue de passer son temps, en attendant...
+quoi? qu'elle se marie ou que sa vie s'écoule peu à peu. On se fatigue
+vite de travailler et même de vivre en vue d'un espoir chimérique;
+combien plus grand est l'encouragement, lorsque le but est là tout près,
+et qu'on voit le résultat chaque jour!
+
+Mais la décision sur la façon d'instruire un enfant étant prise, on
+n'est pas encore délivré de tout embarras; il faut choisir des
+professeurs ou une maison d'éducation. Dans le premier cas, une mère,
+ayant surtout plusieurs enfants, ne peut, quel que soit son dévouement
+et sa bonne volonté, les instruire elle-même. La direction d'une maison
+dans tous ses détails, la surveillance de sa famille, de ses domestiques
+et forcément ses devoirs d'épouse, ne peuvent laisser à une femme le
+temps de s'occuper sérieusement de l'instruction de ses enfants.
+
+Je suis loin d'approuver celle qui les abandonne du matin au soir à une
+institutrice, ou à un précepteur; les récréations, les promenades, les
+soirées, appartiennent à la famille, mais les leçons ont plutôt à gagner
+à être données par des étrangers; premièrement, aussi capables que
+soient les parents, ne s'étant pas consacrés à l'instruction, ils ne
+peuvent connaître les secrets du métier de professeur; devant les
+enfants, il ne faut jamais faillir, hésiter, ni se tromper. Ensuite, le
+professorat exige une certaine habitude. Il faut d'abord une grande
+patience, une précision, une certaine expérience de l'enfance et des
+méthodes. C'est pour ainsi dire une vocation demandant des aptitudes
+spéciales. Les utopistes, en voulant que la mère instruise ses filles,
+sont donc dans l'erreur. Sauf de rares cas, le résultat ne sera jamais
+aussi complet que lorsque la mère s'occupe beaucoup de l'instruction et
+surtout de l'éducation, mais se fait aider par d'habiles professeurs.
+
+On comprend facilement, d'ailleurs, ainsi que le dit vulgairement le
+proverbe, qu'il y a plus dans deux têtes que dans une; quelle que soit
+l'initiative que le coeur maternel puisse avoir pour former le caractère
+de ses enfants et pour les élever, il peut ne pas trouver les arides
+combinaisons nécessaires à l'instruction. Ces deux genres sont très
+distincts. Ensuite il y a le prestige de l'autorité, de l'intimidation,
+de la sévérité. La mère sera là comme répétiteur; elle atténuera les
+fautes, elle encouragera dans les moments de faiblesse; elle achèvera,
+parfois, le _devoir_ au risque d'encourir la colère du professeur, et
+c'est pourquoi la mère et l'instituteur ne peuvent être une seule et
+même personne.
+
+Par suite de ces considérations, il est préférable de choisir une
+personne s'étant déjà occupée d'éducation et ayant fait à ce sujet des
+études entières et complètes. Une novice en cette matière, aussi
+instruite et capable qu'elle soit, ne vaudra jamais ceux ayant de
+l'expérience. J'ai eu occasion de vérifier _de visu_ cette assertion.
+
+On me donna, étant jeune fille, un professeur de littérature et un
+professeur de musique; le premier, homme très savant et très érudit,
+avait rempli de hauts emplois nécessitant beaucoup de savoir, mais
+n'avait jamais exercé le professorat; le second était excellent
+compositeur, grand artiste, mais dans le même cas que le premier, eu
+égard à ses nouvelles fonctions. Je perdais totalement mon temps avec
+eux, et on dut les changer. J'ai connu une illustre maîtresse de piano,
+donnant d'excellentes leçons, faisant d'habiles élèves, mais incapable
+d'exécuter un morceau par elle-même. Elle était supérieure dans sa façon
+d'enseigner. Pour être professeur, il ne suffit pas de savoir, il faut
+encore savoir enseigner, et en outre savoir suivre le caractère de
+l'élève.
+
+Il n'y a là ni manuel, ni traité qui puissent donner des règles, et
+dire: aujourd'hui telle leçon, demain telle autre. Il faut, avant tout,
+se conformer aux aptitudes des enfants, les aider, les encourager;
+parfois, forcer le côté faible. Ce qu'aucun livre n'apprendra non plus,
+c'est la patience, c'est la façon d'expliquer pour se faire comprendre
+des jeunes imaginations, c'est la manière de s'occuper de son élève, de
+prendre de l'autorité sur son esprit. Certains professeurs obtiennent
+souvent des mêmes enfants ce que d'autres n'ont jamais pu obtenir. Cela
+vient de la manière d'enseigner.
+
+L'âge préféré pour une institutrice ou un précepteur est de vingt-six à
+trente-cinq ans. Plus jeunes, ils n'ont pu acquérir assez d'expérience;
+plus âgés, ils sont souvent aigris sur leur position, malades, fatigués,
+maniaques, etc. Il ne faut pas exiger qu'ils sachent tout, de crainte
+qu'ils ne sachent rien à fond. Or, il ne faut pas oublier que, pour
+enseigner, il est nécessaire de savoir dix fois plus que ce qu'on doit
+démontrer. Il est impossible qu'une jeune fille ayant passé ses trois
+examens à la Sorbonne ait pu trouver le temps d'étudier quatre ou cinq
+heures par jour, au moins, le piano, pour devenir une musicienne de
+première force, puis de consacrer des journées entières à la peinture,
+et en outre d'avoir pu s'exercer suffisamment dans les langues
+étrangères, avoir même fait les voyages nécessaires pour les connaître
+véritablement. C'est demander l'impossible. Une institutrice universelle
+peut _commencer_ un enfant, mais bientôt des leçons spéciales sur chaque
+branche seront beaucoup plus fructueuses. L'institutrice restera comme
+répétitrice, si ce n'est pas la mère qui joue ce rôle.
+
+Elle doit être choisie assez distinguée dans son extérieur, afin que son
+élève puisse la respecter et ne pas prendre de mauvais exemples; mais
+ses principes et ses moeurs doivent surtout être de la plus grande
+rigidité. La moindre coquetterie de sa part serait funeste à l'élève; un
+caractère léger, peu sérieux, n'est pas compatible non plus avec ces
+fonctions.
+
+Ce n'est donc pas chose facile que le choix d'un professeur à admettre
+dans l'intimité de la famille. Lorsqu'on habite la ville, le mieux est
+qu'il soit _externe_, c'est-à-dire, arrive le matin et parte à l'heure
+du dîner. Et si la mère pouvait prendre sur ses autres occupations de se
+consacrer à son enfant depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures
+du soir, il serait encore mieux de se contenter des cours et des leçons
+spéciales. C'est aussi le cas des familles auxquelles leurs ressources
+ne permettent point de trop fortes dépenses.
+
+Quant au choix d'une maison d'éducation, le choix est encore plus
+difficile. On veut l'air des champs pour les petits êtres qu'on se
+propose d'y enfermer, et on veut en même temps la proximité de la ville,
+pour que l'enfant puisse jouir des leçons spéciales qui, là aussi, sont
+indispensables. On cherche les soins maternels, l'instruction solide et
+l'éducation du monde, tout à la fois.
+
+Il y a à Paris des maisons laïques et religieuses réunissant toutes ces
+diverses qualités.
+
+Les bonnes maisons d'éducation acceptent difficilement des élèves
+sortant d'une autre maison.
+
+Il est excessivement important d'ailleurs de ne point changer, autant
+que possible, les professeurs; c'est toujours très nuisible aux progrès
+de l'enfant aussi bien qu'à son caractère.
+
+Recommandons aussi à nos lectrices, quoiqu'il puisse y avoir de
+nombreuses exceptions, de se méfier des petites pensions, aux élèves peu
+nombreux, dites de famille. Généralement l'économie s'y métamorphose en
+mesquineries.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+DE L'INSTRUCTION.
+
+
+
+
+I
+
+
+Il y a quelques années, il s'est produit un fait très singulier et qui,
+probablement, a passé inaperçu pour bien du monde; il avait été donné
+pour sujet au concours d'un prix de l'Académie, _l'Instruction des
+femmes en général_. Chose étrange, personne ne s'est présenté, ou plutôt
+n'a envoyé de travail, et l'Académie a été obligée de changer le sujet
+du concours afin de pouvoir décerner le prix.
+
+Il semble, cependant, qu'il y ait beaucoup à dire aussi bien que
+beaucoup à faire sur ce sujet. C'est une étude encore neuve, car il ne
+faut pas remonter bien loin les siècles passés, pour trouver les femmes
+reléguées dans l'ignorance. Je ne parle ici qu'en général, car de tout
+temps il y en eut exceptionnellement de très instruites. Depuis les
+_hétaïres_ de la Grèce, qui apprenaient les langues étrangères, la
+musique, les beaux-arts, et tout ce qui est susceptible de rendre leur
+conversation attrayante et intéressante pour les hommes, dont elles
+étaient surnommées les _amies_ [En grec _hétaïre_ signifie amie de
+l'homme.], et en passant par Marguerite de Valois, qui jouait de
+l'épinette, faisait à onze ans de petits discours en latin, et écrivait
+des lettres si charmantes à son royal frère, alors que les plus grands
+seigneurs se piquaient de ne pas savoir signer leurs noms, nous arrivons
+vite aux salons de Mlle Scudéry et de l'hôtel Lafayette. Mais ce ne sont
+là que des exceptions, je le répète, réservées à des femmes d'une
+certaine société et dans certaines positions.
+
+Les Athéniens tenaient leurs femmes et leurs filles soigneusement
+enfermées dans le gynécée, où l'instruction ne pouvait leur arriver;
+dans le tiers-état du moyen-âge, et dans la bourgeoisie du XVIIIe
+siècle, on s'occupait peu d'initier les femmes aux sciences et aux
+beaux-arts, dont l'ère ne faisait que commencer à ouvrir réellement ses
+portes.
+
+Maintenant, tout le monde a un droit égal de s'abreuver aux sources de
+l'instruction; la femme de la cour ne jouit pas de plus de privilèges
+que la simple boutiquière, et c'est cette instruction qui est le grand
+niveleur de toutes les classes.
+
+Mais, depuis qu'on est plus instruit, en est-on meilleur? Je crains
+qu'il faille, malheureusement, répondre non. Pourquoi? C'est qu'on
+semble avoir pour objet de remplir la tête et d'isoler le coeur;
+l'intelligence absorbe l'âme, et de cet état de choses il ne faut
+attendre que des désastres.
+
+«De la culture de l'esprit des femmes, a dit Shéridan, dépend la sagesse
+des hommes; » c'est pourquoi cette instruction des femmes mérite de nous
+préoccuper à un si haut degré.
+
+L'instruction pour les deux sexes, dans quelque position qu'on soit,
+n'est jamais trop grande, mais c'est à la condition d'être bien dirigée.
+
+Il semble, et on affirme, que plus on sait, plus on s'aperçoit de la
+profondeur de son ignorance. La jeune fille qui sort de pension à
+dix-huit ans s'écrie: «Je n'ai plus rien à apprendre, je sais tout;
+n'ai-je pas remporté tous les premiers prix?» Le savant de
+soixante-quinze ans, sur le bord de la tombe, après avoir travaillé
+toute sa vie, se dit: «Que de choses j'ignore encore! une nouvelle vie
+devant moi pour apprendre suffirait à peine.»
+
+Mais, pour arriver à confesser cette grande vérité, il faut avoir pu
+acquérir cette profonde instruction qui la découvre à nos yeux, et que
+la médiocrité couvre d'un voile; tout le monde n'est pas dans la
+position matérielle aussi bien que morale d'y arriver; c'est donc à ceux
+qui _savent_ qu'il appartient de dispenser cette richesse morale à
+chacun selon sa position, son degré d'intelligence et l'existence à
+laquelle il est destiné. C'est une erreur trop répandue de croire que
+cette demi-instruction qu'on reçoit au pensionnat nivelle et aplanisse
+tous les chemins; qu'elle donne accès dans les salons de l'aristocratie,
+et remplit la bourse au besoin. Ce demi-savoir ne fait, au contraire,
+que déclasser ceux qui l'ont acquis, les placer dans une fausse position
+et les mettre hors d'état d'en acquérir une meilleure.
+
+Il est impossible que l'instruction soit la même pour tous; il est des
+portes qu'il vaut mieux ne jamais voir ouvertes, lorsqu'on ne doit pas
+les franchir; il est des horizons tellement grands que certains esprits
+ne peuvent les embrasser. L'égalité n'est pas plus possible en
+instruction qu'en fortune. Le jour où l'ouvrière jouera du piano et ira
+aux cours de la Sorbonne, elle rougira d'avoir les mains rouges et ne
+travaillera plus le soir. Or, les mains rouges et le travail du soir,
+c'est la vertu de l'ouvrière. Le jour où la femme du commerçant, croyant
+que l'instruction nivelle tout, voudra aller chanter dans le salon de la
+duchesse, ou _causer_ chez le savant de l'Académie, elle négligera les
+livres de compte de son mari et recevra mal les clients.
+
+Envisagée d'une façon générale, la femme n'a pas besoin d'une grande
+érudition; notre sexe possède une intelligence bien plus vive et plus
+perçante que celle de l'homme, elle sait s'approprier merveilleusement
+et tirer parti des moindres choses; il suffit de nous ouvrir quelques
+aperçus pour que, plus tard, au besoin, nous puissions acquérir ce qui
+pourra nous manquer; ce qu'on doit s'efforcer de nous donner, à cause
+précisément de nos aptitudes à tout saisir avec ardeur, c'est le
+contentement de notre position et la modération de nos désirs ambitieux.
+Ceux qui nous dirigent doivent mettre à profit nos dispositions pour
+nous faire approfondir une branche quelconque, qui ne soit pas seulement
+une futilité, mais qui puisse nous offrir un gagne-pain en cas de
+besoin.
+
+Ce qui donne le plus de poids à un caractère, c'est de se savoir capable
+de quelque chose, c'est de sentir qu'il peut se passer des autres.
+
+Si une instruction différente dans les détails doit être attribuée à
+chaque classe, il est cependant possible de la résumer dans son
+ensemble: la femme de tout rang, celle qui vient au monde dans une
+chaumière aussi bien que celle qui naît dans un palais, outre des
+principes inébranlables de vertu et de religion, doit apprendre, avec
+les notions plus ou moins élémentaires des sciences et des arts, à
+travailler à l'aiguille, à faire le ménage et la cuisine, et avoir une
+profession en rapport avec ses habitudes.
+
+J'ai connu un père de famille qui possédait une très belle, sinon une
+grande fortune; sa femme savait ordonner à ses domestiques, mais non
+exécuter ni commander, car pour bien commander quelque chose, il faut
+savoir le faire par soi-même, au besoin, pouvoir le démontrer et se
+faire voir à l'oeuvre. Comment une pauvre paysanne saura-t-elle
+épousseter et soigner de beaux meubles, si personne ne le lui apprend? A
+la campagne surtout on est exposé à avoir des serviteurs qui ne
+connaissent pas bien le service; comment les reprendre, si l'on ne sait
+pas soi-même d'où vient le mal? Chez M. B. (la famille vivait alors à
+Paris), à un dîner de cérémonie, le _cordon-bleu_, servit un jour une
+volaille rôtie qui n'avait pas été vidée. Mme B. n'y connaissait rien;
+elle témoignait sans cesse d'une ignorance terrible, indiquant à sa
+cuisinière des moyens ridicules d'accommoder certains plats, lui
+adressant des reproches hors de propos, etc. Des incidents de ce genre
+amenaient souvent des discussions entre elle et son mari, quoique sous
+tous les rapports, ils fissent très bon ménage. Ayant, plus tard, acheté
+une magnifique propriété à une vingtaine de lieues de Paris, ils se
+trouvèrent parfois, par suite de divers incidents, sans cuisinière; et
+Mme B. était dans l'impossibilité d'y suppléer, même par conseils à sa
+femme de chambre. Ce n'était pas sa faute, mais celle de son éducation.
+
+Elle reconnaissait ses torts, seulement elle était trop âgée pour y
+remédier, car ce n'est pas lorsque les maladies et les soucis de la vie
+et de la famille sont arrivés qu'on peut changer ses habitudes et
+s'assujettir à des occupations qu'on n'a jamais pratiquées. Elle était
+parfaitement d'accord avec son mari pour élever sa fille autrement
+qu'elle ne l'avait été elle-même: le père voulut, dès que l'enfant eut
+fait sa première communion, qu'elle s'occupât de la maison, travaillant
+avec les domestiques dans la mesure de ses forces, et voyant ainsi par
+elle-même les améliorations qu'il serait bon d'introduire; on fit venir
+un cuisinier pour lui donner des leçons: «Je veux que ma fille, disait
+M. B., puisse faire une omelette à son mari, et quelques plats
+recherchés, s'il est malade, et préfère que la main blanche de sa femme
+les apprête; puis encore qu'elle sache commander ses domestiques et les
+enseigner.»
+
+Il y des pensions en Belgique et en Allemagne, je crois même qu'on le
+fait dans quelques couvents de France, où, tour à tour, par semaine, les
+élèves passent à la lingerie, à la buanderie, à la cuisine, à
+l'infirmerie. Voilà la vraie instruction des femmes dans toutes les
+conditions, je le répète, avec quelques éléments d'érudition et une
+occupation principale pouvant leur être d'une utilité sérieuse.
+
+Telle est, en résumé, l'instruction que doit recevoir notre sexe en
+général: le sujet est si grave que, pour l'approfondir, il faudrait y
+consacrer, non un chapitre détaché, mais un volume entier; néanmoins on
+peut essayer de donner un exposé succinct de l'instruction particulière
+inspirée par le bon sens et l'expérience, pour les filles, depuis celle
+de l'ouvrier jusqu'à celle du duc.
+
+Ayant établi que l'instruction de toute femme, à quelque degré de
+l'échelle sociale qu'elle appartienne, doit se composer d'un peu
+d'érudition, des soins du ménage, et d'une profession lui permettant de
+gagner sa vie au besoin, il reste à définir les limites auxquelles ces
+différentes parties doivent s'arrêter, suivant les positions de fortune
+de chacune.
+
+Nous nous occuperons, d'abord, de la classe moyenne, comme étant la plus
+nombreuse, et à laquelle il est laissé assez de loisir pour cultiver son
+esprit, tout en s'occupant d'économie domestique.
+
+En quoi fait-on consister généralement ce qu'on appelle une belle
+éducation pour une jeune fille appartenant à la bourgeoisie?
+
+On lui apprend comme principes solides de bonne conduite et de vertu, à
+assister machinalement, le dimanche, aux offices religieux, en toilette
+tapageuse, et à s'incliner imperceptiblement devant les jeunes gens de
+sa connaissance; puis on lui enseigne à se faire obéir et servir des
+domestiques, sous le prétexte de gouverner sa maison; et aussi à
+contraindre son caractère en société, afin de paraître une femme du
+monde.
+
+Quand elle a appris, à la pension, un peu d'anglais, quelques morceaux
+de piano très bruyants, voire même des notions de dessin, et les petits
+ouvrages de main en vogue, on se déclare hautement satisfait, ne
+paraissant pas se douter que la femme pendant son séjour sur cette
+terre, ait un autre rôle à remplir que celui de briller et régner, et
+que les épreuves peuvent lui être prodiguées.
+
+Hélas! chaque année a son hiver, chaque existence sa saison de
+tristesse; nous autres, parents, ne sommes-nous pas payés pour ne pas
+l'oublier?
+
+Cette éducation ressemble beaucoup à celle que reçoit la jeune fille
+riche. On pousse celle-ci quelquefois un peu plus du côté des arts
+d'agrément; comme principes, on lui inculque, sûrement, une plus forte
+dose de vanité d'elle-même et de mépris pour son prochain. En gravissant
+le marchepied de sa calèche à huit ressorts, la petite personne est bien
+prête à se croire très supérieure à l'espèce humaine qui végète autour
+d'elle. Cette instruction ne présente que des surfaces polies et
+glissantes à celle qu'on a placée au sommet; rien n'est là pour lui
+permettre de se raccrocher; fatalement elle doit tomber dans le gouffre
+du vide qui l'entoure.
+
+Il est vrai qu'on se trouve pris souvent entre deux dilemmes: entre la
+femme savante qui se masculinise et devient pédante, ridicule, veut
+dominer le sexe fort, et la femme ignorante qui est sotte, frivole, et
+incapable d'être une société et une compagne pour son mari, un guide
+pour ses enfants, un soutien pour elle-même.
+
+Mais entre ces deux exagérations n'est-il donc pas un juste milieu? Par
+une instruction sérieuse, la femme ne peut-elle être initiée aux études
+des hommes, de façon à les comprendre et à pouvoir les écouter avec
+plaisir? Ne peut-elle surtout être apprise à savoir supporter
+l'adversité et à aider les siens à la supporter?
+
+Ce n'est pas vers les sciences abstraites qu'il faut diriger les têtes,
+déjà si exaltées naturellement et si impressionnables, du sexe féminin.
+La femme doit être instruite, mais non savante. «L'érudition donne, même
+à la femme la plus aimable, une teinte apparente, parfois réelle, de
+philosophie hommasse qui éloigne d'elle,» a dit je ne sais quel grand
+moraliste.
+
+En l'entraînant dans la politique, dans les controverses religieuses,
+dans le baccalauréat, comme quelques-uns veulent le faire, suivant de
+rares exemples d'outre-mer, c'est l'enlever à son ménage; c'est la
+masculiniser. Il ne faut pas confondre ces différentes directions avec
+la profession que je demande qu'on lui donne. Celle-ci la laisse toute à
+ses devoirs féminins. Elle lui est un point d'appui sur le terrain
+glissant de l'oisiveté dont je parlais tout à l'heure. Elle la protège
+et lui offre un crampon, non seulement dans ces heures où la monotonie
+et la régularité de sa vie la livrent à l'ennui, mais encore au jour,
+qui arrive tôt ou tard presque dans chaque existence, où la roue de la
+fortune s'éloigne de sa route.
+
+La femme qui semble appelée à vivre dans une sphère très élevée doit,
+plus que toute autre, recevoir une instruction excessivement profonde; à
+celle-là même, on pourra permettre d'être savante, car c'est elle
+surtout qu'il faut préserver de cette oisiveté qui la jetterait dans la
+frivolité et la nullité la plus complète. Puisqu'on ne peut la stimuler
+en la faisant travailler pour vivre, il faut la faire travailler, si ce
+n'est pour son prochain, au moins pour la gloire; à tout prix il faut
+lui imposer une tâche, un but, lui montrer quelque chose de plus sérieux
+dans la vie que s'habiller, faire des visites et en rendre. A tout prix,
+il faut remplir le vide que laisseraient tous ses désirs satisfaits et
+le bien-être matériel, autour de son imagination et de son coeur; vide
+qui ne tarderait pas à être rempli par des caprices malsains, des
+énervements sans motifs, des rêves exaltés, finissant par conduire au
+mal ou au spleen.
+
+A la fille de l'ouvrier, de l'artisan, du petit commerçant même, rien
+n'est plus funeste qu'une grande instruction, restant fatalement
+incomplète, laquelle est juste suffisante à lui ouvrir les yeux sur des
+fleurs aux corolles magiques, sans lui donner la perspicacité de percer
+jusqu'au précipice qu'elles recouvrent. L'instruction, comme tous les
+biens, veut n'être dispensée qu'avec sobriété, prudence, presque
+parcimonie et discernement.
+
+Un homme doué d'une intelligence supérieure, de talents extraordinaires,
+peut, on a vu des exemples, s'élever au premier rang; une femme jamais!
+ou à de si rares exceptions qu'elles ne sont là que pour confirmer la
+règle; encore a-t-elle dû pour cela abandonner les privilèges de son
+sexe. La femme ne peut changer de position que par le mariage. Là est un
+grand écueil pour les jeunes imaginations.
+
+Imbues de cette idée, les jeunes filles croient avoir le droit, ou
+veulent, par leur instruction, l'acquérir, de trouver ce prince des
+contes de fées, qui les sortira de leur position. L'ouvrière aspire
+après un _monsieur_; la bourgeoise, après un gentilhomme, et ainsi de
+suite.
+
+En attendant ce bienheureux libérateur, on se pose en femme incomprise,
+on méprise ceux qui vous entourent, se croyant appelée à une destinée
+bien supérieure; en un mot, on est malheureuse dans sa position. On se
+trouve _déclassée_. Il m'a été donné de voir cependant, je le constate
+avec plaisir, au milieu de cette fièvre d'ambition qui est éclose dans
+les cerveaux féminins d'abord, comme de juste, pour pénétrer ensuite
+dans ceux des hommes, de même que notre mère Ève a mangé du fruit
+défendu avant Adam, quelques caractères qu'elle n'avait point atteints.
+
+J'ai vu des commerçants, donnant par extraordinaire à leurs filles une
+instruction commerciale, dont les beaux-arts n'étaient pas absolument
+exclus, mais qui ne les enlevait pas à leur milieu; dès leur enfance,
+elles étaient nourries de l'idée qu'elles épouseraient un négociant
+comme leur père, qu'elles l'aideraient dans son bureau, qu'elles
+contribueraient à la prospérité de la famille, etc.
+
+Elles ne regardaient point d'un oeil d'envie les clientes qui
+contribuaient à leur fortune, et ne croyaient point déroger en faisant
+acte de présence au magasin. Celles-là ont été vraiment gaies et
+heureuses toute leur vie, car il est toujours heureux celui qui sait se
+contenter de ce qu'il a.
+
+L'ambition est un noble sentiment quand il est bien dirigé et qu'il ne
+dépasse pas le but qu'il est donné d'atteindre en faisant le bien.
+
+La partie de l'instruction concernant le ménage comprend la couture, le
+repassage, la cuisine, le soin des malades et des enfants, la
+connaissance de la viande pour l'alimentation, celle des problèmes de
+l'économie domestique, etc.
+
+La jeune fille, élevée par sa mère à s'occuper dans la maison, se trouve
+insensiblement initiée à ces travaux. Malheureusement, il arrive souvent
+que les mères, soit par faiblesse, soit par ambition mal-placée de
+rester maîtresses souveraines de leur intérieur, soit, la plupart du
+temps, par amour-propre maternel, pour laisser à leurs filles plus de
+loisir à jouer la femme du monde, se réservent ces occupations
+prosaïques, et lorsque la jeune personne se trouve subitement, par le
+mariage, à la tête d'une maison et d'une famille, tout est à refaire
+dans son éducation et ses habitudes.
+
+L'érudition féminine doit porter spécialement sur l'arithmétique,
+généralement trop négligée; sans repousser l'étude de l'histoire et de
+la géographie, ainsi que celle de la littérature, on devrait appuyer
+plus qu'on ne le fait sur la botanique, enseigner un peu de médecine, un
+peu de chimie au point de vue domestique; ces notions seraient bien
+utiles à une mère de famille ou à une maîtresse de maison, que l'art de
+pianoter très imparfaitement, ou de savoir analyser les matières qui
+composent le soleil ou la lune, ainsi qu'on l'enseigne dans tous les
+cours de physique spéciaux aux jeunes personnes.
+
+J'ai déjà eu l'occasion d'entretenir mes lectrices sur l'éducation
+professionnelle des femmes. Je pense donc inutile de répéter ce qui a
+été dit à ce sujet. La profession faisant partie de toute instruction
+féminine bien entendue, ne doit pas être purement nominale, de sorte
+que, lorsqu'il s'agit d'en faire usage, elle s'évanouisse en fumée et en
+projets; telle jeune fille se croit capable, parce qu'elle chante
+agréablement, de pouvoir, le jour qu'elle le voudra, aborder l'Opéra et
+gagner cent mille francs par an. Telle autre, qui réussit assez joliment
+la copie d'un petit tableau, ne doute pas que dans son pinceau, elle ne
+possède une fortune, et considère ses moindres esquisses comme des
+objets précieux.
+
+Les personnes qui n'ont jamais travaillé pour de l'argent sont
+généralement imbues de l'idée que rien n'est plus facile que d'en
+gagner, et c'est une chose extraordinaire combien les débutants ont
+d'exigence et de prétentions exorbitantes.
+
+Je n'entends pas non plus pour les femmes de ces professions masculines,
+comme certains économistes voudraient leur en faire prendre, professions
+les entraînant dans un milieu hors des attributions de leur sexe.
+
+Il faut leur enseigner des professions pratiques, véritables, n'existant
+pas que dans l'imagination, susceptibles de leur être utiles d'un jour à
+l'autre, n'exigeant ni bassesse, ni aptitudes exceptionnelles, ni
+protections spéciales, mais seulement du travail, comme il en faut pour
+tout.
+
+Il leur faut, surtout, apprendre à ne point rougir de les avouer, à se
+faire honneur d'être capables de quelque chose d'utile.
+
+Il serait trop long, et je sortirais du cadre que je me suis tracé, si
+je voulais entrer ici dans les détails de l'éducation de l'âme et du
+coeur, appelée à tenir bien plus de place dans la vie d'une femme et à
+avoir bien plus d'influence sur son existence que l'instruction:
+éducation qui ne doit pas se borner, ainsi que je l'ai fait entendre au
+commencement de ce chapitre, à leur donner de la piété et de la vertu en
+apparence seulement, mais à pratiquer le bien dans la solitude comme
+devant la foule, et à avoir horreur et répulsion pour tout ce qui est
+mal, plutôt pour l'acquit de leur conscience que pour le _qu'en
+dira-t-on_ du monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+LES ARTS D'AGRÉMENT.
+
+
+
+
+I
+
+_La musique au point de vue de l'instruction masculine._
+
+
+Est-il utile que mes fils apprennent la musique? demande une mère.
+
+Oui, certainement oui. Faites tout votre possible, employez toute votre
+autorité, pour que vos fils soient aussi musiciens que vos filles, et
+apprennent un instrument quelconque.
+
+Quelle jouissance, quel agrément, quel bienfait pour leur avenir cela
+peut leur procurer, de quelle utilité, de quelle ressource cela peut
+leur devenir, vous ne vous en faites pas une idée, puisque vous posez
+cette question.
+
+Dans le monde, à part la petite satisfaction de vanité, ce talent, aussi
+petit qu'ils l'aient, les fera rechercher et aimer de leurs supérieurs;
+un aide-de-camp, un secrétaire, un fonctionnaire de l'administration, un
+jeune magistrat, arrivant dans une petite ville, présenté dans une
+société, se voit de suite agréé, accueilli d'une manière bien
+différente, s'il est précédé d'une réputation de musicien. Il sera donc
+bon à autre chose qu'à danser, qu'à dire des niaiseries, qu'à stationner
+devant le buffet, se dit-on, et on en conclut, avant même de le voir,
+qu'il doit être un homme distingué, ou du moins qu'il en a reçu
+l'éducation. Il trouve plus facilement accès dans les familles et près
+des femmes de la bonne société; étant plus à même qu'un autre de se
+plaire avec ces dernières, d'apprécier leurs distractions et d'en jouir,
+il est, par ces motifs, éloigné des compagnies communes et perverses.
+
+Car, en laissant de côté la considération que cela puisse contribuer,
+dans bien des cas, à l'avancement d'un jeune homme et à sa position dans
+le monde, l'influence que la connaissance de cet art a sur ses
+sentiments et sur ses habitudes, est incontestable. «Dieu nous a donné
+la musique pour calmer nos passions», a dit Platon. Lorsqu'on est initié
+aux pensées sublimes et élevées des grandes conceptions musicales,
+lorsqu'on est sensible aux accents de la divine harmonie, on ne saurait
+être vulgaire, ni mauvais. Même regardée comme puérile, la musique offre
+à l'homme, aussi bien qu'à la femme, un délassement noble et pur, au
+lieu des délassements trivials dans lesquels le sexe masculin est obligé
+de se jeter, pour se reposer des luttes et des travaux positifs de la
+vie.
+
+Pourquoi, ce qu'on apprend à la fille, ne pas l'apprendre au garçon, qui
+doit devenir son compagnon plus tard? Quelle jouissance, s'ils sont tous
+deux musiciens, le mari et la femme goûteront ensemble! Ce sera une
+puissante raison qui le retiendra à la maison, que la plupart du temps
+il quitte parce qu'il ne sait qu'y faire. C'est une similitude de goûts
+qui les rapprochera (il n'en existe jamais trop), qui leur rendra courts
+et agréables les moments qu'ils ont à passer ensemble; d'un autre côté,
+combien de jeunes femmes vont chercher au dehors un auditoire qu'elles
+ne trouvent pas dans leurs maris! Et encore, quels compagnons pour la
+solitude, quelle consolation pour les moments de découragement, existent
+dans Mozart et ses émules.
+
+Tout homme insensible à la musique n'est homme qu'à demi; la musique est
+la langue des dieux, elle est un bienfait du ciel dont elle est
+descendue. Mais, pour la goûter, il est à peu près indispensable d'être
+musicien soi-même. Quelques parents objecteront que les jeunes gens sont
+obligés, dans les lycées, de sacrifier leurs heures de récréation à
+cette étude, et que cela peut nuire à leur santé!
+
+Et comment fait-on dans les autres pays? car, il faut bien l'avouer,
+l'éducation masculine sous le rapport des arts d'agrément est
+singulièrement négligée en France; cependant, les études de philosophie
+et de sciences ne sont pas inférieures aux nôtres à l'étranger, et les
+hommes n'en sont pas moins forts et robustes, adroits à la gymnastique
+et à tous les exercices du corps qui ont développé leurs facultés
+physiques, sans avoir exigé qu'on négligeât le développement de leurs
+facultés morales.
+
+Il ne peut pas être donné à tous d'acquérir un grand talent musical; il
+faut d'ailleurs, pour cela, une disposition particulière; pourvu qu'ils
+en sachent assez pour cultiver leur voix s'ils en ont, et pour jouer une
+valse ou un accompagnement, ce sera suffisant pour avoir quelque
+influence sur leurs moeurs et leurs idées.
+
+A une certaine époque de ses études scolaires, le jeune garçon sera
+obligé d'abandonner momentanément cet art, du moins en partie; mais le
+connaissant déjà, il y reviendra après, avec d'autant plus de délices.
+Dans l'enfance, le petit garçon se prête volontiers, comme tous les
+enfants, à apprendre la musique. Il appartient alors à la mère de lui en
+inculquer, lorsqu'il est encore tout jeune, le goût et les principes
+élémentaires. C'est un précieux fondement que vous jetez pour plus tard.
+Avant que le latin et le grec viennent s'emparer de lui, faites
+commencer le violon à votre enfant, si vous lui voyez les moindres
+dispositions. Si vous ne lui en voyez pas, tâchez de les lui faire
+naître, de les développer, par tous les moyens possibles; qu'il
+apprenne, surtout, à en faire un délassement, et point un travail.
+Autrement; lorsqu'il entrerait au collège, la force de l'âge, les heures
+sédentaires que réclament les études, le poussant aux exercices
+turbulents, s'il fallait qu'il commençât la musique, l'y feraient
+renoncer ou la prendre en dégoût. La connaissant déjà, il ne se refusera
+pas à la continuer. Dès l'âge de dix-huit ans, parfois plus tôt, le
+jeune homme s'aperçoit de tout le plaisir qu'il peut en retirer et il ne
+regrette plus le temps qu'il y a passé, ni les récréations qu'il y a
+sacrifiées. Il n'y a pas d'exemple d'un jeune homme de cet âge qui ne
+soit satisfait d'être musicien, ou qui ne regrette de ne pas l'être.
+Avec les années, cette satisfaction ne fait que s'accroître, ou ces
+regrets ne deviennent que plus amers; j'en ai été témoin, maintes fois,
+chères lectrices, et c'est par expérience que je vous parle.
+
+Parfois, des personnes qui, soit par la négligence de leurs parents,
+soit par nonchalance ou inaptitude totale de leur part, ne possèdent pas
+telles ou telles connaissances, ont le mauvais goût, comme fiche de
+consolation, d'en faire fi, de les dédaigner, devant ceux mêmes qui ont
+le bonheur de les posséder. «A quoi bon jouer du piano ou du violon,
+savoir la musique! on en fera toujours bien assez sans moi! disent-ils;
+les soucis de la vie vous forcent souvent à abandonner ça! A quoi bon
+apprendre les langues étrangères? dans tous pays, on trouve des gens qui
+parlent le français!»
+
+Pauvres gens! l'ignorance, la fatuité et la jalousie les font parler
+ainsi, et ils en sont les premières victimes; ils ne s'aperçoivent pas
+qu'ils se couvrent de ridicule aux yeux des gens sensés! Alors même que
+cela ne leur serait d'aucune utilité, le fait seul d'acquérir une
+amélioration quelconque est un devoir pour nous. Autant vaudrait-il
+qu'ils dissent: «A quoi bon distinguer, le ciel des ténèbres, penser et
+aimer, avoir un coeur, une intelligence, on peut remplacer tout cela...
+avec de l'argent peut-être?» Ne nous laissons pas influencer par des
+raisonnements aussi absurdes, provenant d'esprits bornés et envieux;
+contentons-nous de leur répondre:
+
+«Vous parlez ainsi, mes bons amis, parce que vous êtes comme le renard
+de la fable de Lafontaine, qui, regardant les raisins qu'il ne pouvait
+atteindre, disait qu'il les trouvait trop verts. Les raisins sont trop
+verts pour vous, voilà tout!»
+
+
+
+
+II
+
+_Les langues étrangères._
+
+
+Quel est le meilleur moyen pour apprendre les langues étrangères aux
+enfants?
+
+Il est en très grand usage maintenant de donner aux enfants en bas âge
+des bonnes étrangères pour leur apprendre les langues. Cet usage offre
+des inconvénients, si les parents ne connaissent pas la langue qu'ils
+font apprendre à leurs enfants.
+
+Les bonnes étrangères ont, comme celles de France, des accents, des
+prononciations vicieuses, et emploient des mots vulgaires, grossiers, et
+des locutions peu grammaticales. Imaginez un enfant qui apprendrait le
+français avec une Provençale, ou une Alsacienne! ou encore avec une
+Auvergnate, et qui répéterait, d'après sa bonne:--_Fouchtra!... j'avons
+ben faim à c'te heure!_--C'est exactement le même cas. Dans les pays
+étrangers, comme dans le nôtre, chaque province a son patois et chaque
+classe a ses expressions de politesse. Si des domestiques français
+apprennent à votre enfant des mots insolites, vous vous en apercevez de
+suite, et le reprenez. S'il vient vous dire: _C'est-y-embêtant_, ou
+bien: _Ma bonne m'a dit que la dame d'en face est une....._ vous le
+faites taire, et vous réprimandez la bonne; vous ne laissez pas aux
+mauvaises habitudes le temps de s'invétérer, et vous êtes à même de
+juger du degré d'éducation morale de votre domestique. Mais s'il s'agit
+d'une langue que vous ne compreniez pas, tout moyen de contrôle vous
+échappe.
+
+On se réserve, il est vrai, de faire prendre plus tard des leçons à
+l'enfant, mais il aura beaucoup de mal, alors, à renoncer aux travers
+qu'il aura contractés; il faudra qu'il passe du temps à les perdre,
+comme il aura passé du temps à les prendre. Je connais un Anglais du
+meilleur monde, qui a appris le français avec une bonne, et qui n'a
+jamais pu perdre la prononciation de:_ Mam'zelle, et qué que vous
+v'lez._
+
+Il est des nuances délicates qui dénotent la bonne société. On entend
+souvent des étrangers de distinction, des princes russes, etc., dire:
+_Ça m'embête!_ Ce sont des domestiques qui leur ont appris cette
+expression élégante! et personne n'ose et n'a le courage de les avertir.
+
+Il en sera de même pour vos enfants, si vous les faites examiner par
+quelqu'un connaissant la langue qu'on leur a apprise de cette manière.
+Il est bien difficile de se rapporter à des jugements, la plupart du
+temps trop indifférents ou trop intéressés, poussés à la flatterie par
+le désir de plaire ou à la dénigration par la jalousie.
+
+Une de mes amies m'assurait, dernièrement, que son fils, ayant appris
+l'anglais avec une bonne anglaise, le parlait parfaitement. Comment le
+savait-elle? elle ne pouvait en être juge. En Angleterre l'usage, le bon
+ton, ne permettent pas qu'on emploie souvent les mots _monsieur_ ou
+_madame_; on dit: _oui_, _non_, ou _merci_, tout court. Les inférieurs,
+les boutiquiers seuls répètent, à tout propos et à chaque minute: _Yes,
+sir, yes sir_. Le fils de cette personne avait contracté cette habitude,
+ainsi que celle d'abréviations qui ont lieu dans la langue anglaise
+parlée familièrement et vulgairement, et il laissait à tous les Anglais
+avec lesquels il causait l'impression qu'il était un valet.
+
+Mais, en admettant même que l'accent soit bon, le langage correct,
+devez-vous consentir que la première venue puisse dire à votre petite
+fille, et même à votre petit garçon, des choses dont vous ne pouvez
+apprécier l'opportunité; éveiller des idées, inculquer des prétextes,
+précisément à l'âge où les enfants, comme de la cire molle, reçoivent la
+moindre empreinte qui passe sur eux, et d'autant plus vite qu'elle
+répond davantage aux instincts pernicieux que dame Nature jette au fond
+de tout être humain? Naturellement, je ne m'adresse pas ici aux mères
+frivoles, qui abandonnent la première éducation de leurs enfants à des
+mains mercenaires; celles-là ne se donneront pas d'ailleurs la peine de
+me lire; d'autres occupations, hélas! réclament leur temps et leur
+attention. Je parle à ces bonnes et tendres mères de famille qui se
+préoccupent du développement, autant au moral qu'au physique, des petits
+êtres que Dieu leur a envoyés.
+
+Si vous ne pouvez donner à vos enfants une _gouvernante_, c'est-à-dire,
+une personne possédant une certaine instruction, et sur la moralité de
+laquelle vous puissiez avoir les meilleurs renseignements, ainsi que sur
+son accent, ne leur donnez pas de bonne étrangère ordinaire;
+permettez-moi cet avis. On peut parfaitement apprendre une langue sans
+cela; j'en vois constamment d'excellents exemples.
+
+Voici la méthode que j'ai vu réussir, qui est simple et à la portée de
+tout le monde. En même temps que les autres branches de la science, et
+avec l'aide d'un bon professeur, l'enfant apprend grammaticalement la
+langue étrangère, c'est-à-dire qu'il apprend à la lire et à l'écrire;
+des dictées et des lectures à haute voix le familiarisent déjà avec la
+prononciation; il est évident que l'élève ne parlera et ne comprendra
+que fort peu, mais il pourra, je le répète, lire et écrire; c'est la
+méthode Robertson. Quand l'instruction est finie, instruction, si c'est
+un garçon, dans laquelle il a acquis la connaissance du latin et du
+grec, qui facilite énormément l'étude des langues vivantes, vous le
+conduisez ou l'envoyez passer six mois dans le pays même, en pension,
+dans une famille particulière et distinguée (il s'en trouve beaucoup en
+Angleterre et en Allemagne qui prennent des pensionnaires; ce sont
+surtout des familles de pasteurs); et après quelques semaines, comme si
+un voile se déchirait tout d'un coup, il comprendra et il parlera; mais
+alors il le fera correctement et avec élégance, ses précédentes études
+grammaticales et littéraires, son jugement ainsi que ses habitudes de la
+bonne société l'y ayant préparé.
+
+Si vous ne pouvez procurer ce séjour, ou si c'est d'une jeune fille
+qu'il s'agit, qui ne puisse s'éloigner, vous lui donnez deux ou trois
+heures par jour, pour converser avec elle dans la langue désirée, une
+institutrice capable, qui ne parle pas un mot de français. Je vous
+garantis qu'on apprend tout aussi bien de cette manière et avec moins de
+risque.
+
+On objecte que le jeune homme a tant de choses à étudier au collège,
+qu'il n'a que peu de temps à consacrer aux langues étrangères. Dans ce
+cas, il oubliera ce qu'il en aura appris, étant enfant, car rien ne
+s'oublie aussi facilement qu'une langue qu'on ne parle pas, pour ainsi
+dire, journellement, et j'en connais des cas; mais s'il veut plus tard
+reprendre l'étude de cette langue, il réussira en peu de temps à se
+familiariser avec elle.
+
+Mon opinion est différente si vous parlez la langue que vous voulez
+enseigner à votre enfant; alors, donnez-lui une bonne du pays, et qu'il
+l'apprenne en même temps que le français; cela ne présente plus les
+mêmes inconvénients; il en sera de même, si vous le conduisez dès son
+enfance dans le pays où, entendant parler la langue par un grand nombre
+de personnes, il n'est pas soumis à une influence unique.
+
+En Allemagne, les accents diffèrent, suivant les provinces, encore
+davantage peut-être qu'en France. Celui du Hanovre est le meilleur et le
+plus pur; il équivaut à notre accent de Touraine, qui est supérieur à
+celui de Paris, où l'on grasseie; l'accent berlinois est à celui de
+Hanovre ce que celui de Paris est à celui de Tours; ensuite, vient
+l'accent silésien, qui est bon aussi; mais évitez à tout prix de prendre
+pour gouvernante une Bavaroise, une Saxonne ou une Autrichienne; votre
+enfant apprendrait un allemand presque incompréhensible; dans le duché
+de Bade, il est corrompu par le voisinage de la Suisse, et dans les
+provinces du Rhin il n'est pas non plus très pur.
+
+Pour la langue italienne, c'est l'accent florentin qui est le meilleur,
+le seul bon; le romain est peut-être plus doux, mais tourne au patois,
+ainsi que celui de Venise, les canzonnetas n'en ont que plus la couleur
+locale; mais nous ne nous occupons pas ici de la fantaisie, qui vient
+toujours assez facilement ensuite, si on le veut.
+
+Quant à la langue anglaise, c'est la prononciation de la province de
+Galles qui est la plus claire, ainsi que celle de la Louisiane en
+Amérique. L'anglais de Boston, et de presque toutes les provinces
+américaines, est corrompu par l'émigration allemande, si abondante. Le
+vrai Anglais chante, bredouille, et mange toutes ses paroles en parlant;
+aussi, en arrivant en Angleterre, un étranger, connaissant bien
+d'ailleurs cette langue, mais dont les oreilles ne sont pas habituées à
+ce mélange, éprouve une véritable difficulté à comprendre.
+
+Les Irlandais et les Ecossais ne parlent que des patois, lesquels sont
+excessivement pittoresques dans les ballades et les romans, mais
+manqueraient totalement de charme dans la bouche de nos enfants, et
+quand on pense que les bonnes anglaises sont la plupart irlandaises!
+
+L'étude des langues s'est tellement propagée tout d'un coup en France,
+qu'avec cet enthousiasme, peut-être un peu trop entraînant et
+superficiel qui distingue notre caractère, nous nous sommes emparés à
+tout prix de cette idée, et quelques personnes ont imaginé de faire
+faire les premières études scolaires en langues étrangères. A première
+vue, cette idée paraît sublime; en y réfléchissant cependant, on trouve
+que nos enfants français sont, après tout, destinés à vivre en France, à
+faire leur carrière en France, à parler, à écrire en français; or, notre
+belle langue, chacun le sait, est d'une difficulté extrême; elle
+renferme des règles et des exceptions innombrables, des délicatesses et
+des nuances infinies; peu même de ceux qui consacrent leur vie à
+l'étudier peuvent se flatter de s'en servir dans toute sa pureté et sa
+correction; on ne saurait donc apporter trop de soins, trop de temps, ni
+commencer trop tôt à en inculquer les principes. Au contraire, pour une
+langue étrangère, il suffit de pouvoir se faire comprendre, de
+l'entendre, de la lire et l'écrire assez convenablement pour des
+relations d'affaires ou d'amitié; on ne prétendra jamais remplir la
+carrière d'avocat ou de littérateur en pays étranger; une connaissance
+plus superficielle est donc suffisante.
+
+
+
+
+III
+
+_La peinture._
+
+
+L'étude de la peinture se divise en deux catégories; la première
+comprend le dessin et l'aquarelle, la seconde le pastel et l'huile. On
+pourrait encore en admettre une troisième, la peinture industrielle;
+mais cette dernière ne rentre pas absolument dans l'éducation des
+enfants, tandis qu'au contraire la première surtout en fait partie
+essentiellement.
+
+Il est très utile et très agréable pour tout le monde, lors même qu'on
+ne se sent pas de dispositions, ou qu'on n'a pas le loisir d'apprendre
+la peinture, de connaître au moins le _dessin_ et l'_aquarelle_. C'est
+une étude qui ne demande pas beaucoup de temps et qui est plutôt un
+délassement qu'un travail. Au contraire des autres branches de
+l'éducation, elle n'exige pas d'être inculquée dès l'enfance, le
+jugement en étant la principale base.
+
+Certainement, il en est à peu près de même pour tout, et la musique peut
+à peine être comprise et interprétée avec sentiment par un adolescent.
+Mais le mécanisme du piano et du violon exige impérieusement qu'on
+commence de bonne heure l'étude de ces instruments; de même que les
+doigts, la mémoire doit aussi être exercée, lorsqu'on est encore tout
+jeune, et les noms, les dates, les règles, tout ce qui est routine, en
+un mot, se retient alors bien plus facilement.
+
+Pour le dessin, c'est tout différent, il n'y a ni mécanisme ni routine;
+tout y est sentiment et jugement, et, à moins de dispositions
+particulières, on n'entreprend guère cette étude avec fruit, avant l'âge
+de quinze ans.
+
+Si l'on se borne à l'étude du paysage au crayon ou à l'aquarelle, il
+n'est pas besoin de longues années de travail, pour y trouver une source
+de jouissances infinies, particulièrement pour les personnes qui
+habitent la campagne ou qui voyagent.
+
+Quel délassement plus charmant, en se reposant d'une longue marche, à
+l'ombre d'un arbre touffu, que de prendre l'esquisse d'un point de vue
+préféré! quel plus gracieux souvenir à envoyer aux parents, à l'amie
+éloignée, que le croquis de l'endroit où leur pensée s'efforce de nous
+voir! et quoi de plus agréable que de pouvoir rapporter dans notre album
+les vues de sites qui nous rappellent une sensation ou un souvenir? de
+fixer les couleurs chatoyantes de ces fleurs que la saison va nous
+enlever! et, par ce moyen, être à même, plus tard, de les reproduire
+avec notre aiguille et de varier ainsi à l'infini nos tapisseries! Il
+est impossible d'énumérer tous les côtés utiles et agréables du dessin.
+Les notions du dessin sont exigées maintenant dans tous les examens de
+jeunes filles comme de jeunes gens.
+
+Les Anglais, sous le rapport de l'aquarelle, ont toujours été très
+supérieurs, et dans toutes les pensions des Iles Britanniques les jeunes
+_misses_ apprennent les _water-colours_, et arrivent facilement à un
+degré de perfection étonnant. Ils ont une manière à eux de saisir un
+paysage et de l'esquisser; j'ai vu des aquarelles faites par de jeunes
+élèves anglaises, qui ont étonné des peintres français. Un professeur
+anglais, pour ce genre de peinture, serait donc à préférer.
+
+Le petit bagage de l'aquarelliste n'est pas bien embarrassant. Il
+consiste en un _block_ et une petite boîte de fer-blanc formant palette,
+et contenant couleurs et pinceaux. Ces matériaux nous viennent
+d'Angleterre; les boîtes françaises, généralement, ne sont point
+commodes, et les couleurs pas aussi bonnes. Quant au _block_, tout à
+fait d'importation anglaise, c'est ce qu'on peut imaginer de plus
+confortable pour dessiner ou peindre en plein vent. C'est une espèce
+d'album dont toutes les feuilles collées ensemble forment un pupitre
+résistant pour placer sur les genoux; une case est réservée aux crayons,
+et on n'a pas besoin de s'embarrasser de carton, ni de craindre de
+chiffonner son papier. Quand le travail est fini, à l'aide de la lame
+d'un canif, on décolle la feuille de Bristol.
+
+Certes, si vous en avez le loisir, l'étude de la peinture sérieuse, et à
+l'huile, est bien celle dont on retire le plus de jouissances
+personnelles, et qu'on pourrait, en quelque sorte, qualifier d'égoïste,
+si rien de ce qui touche à l'art pouvait mériter cette atroce
+qualification. Quoique nous réservant les plus pures sensations, même
+lorsque nous en faisons seuls, la musique nous laisse toujours une
+impression mondaine, et nous ne pouvons nous défendre de désirer un
+auditoire. Pour la peinture, au contraire, on n'éprouve le besoin de
+personne, on peut passer des journées entières devant son chevalet sans
+s'apercevoir qu'on est seul. «Créer est un plaisir de Dieu!» a dit un
+homme illustre.
+
+Mais, que de temps et de travail il faut pour arriver à un résultat
+passable! Que de menus frais à faire qui finissent par devenir onéreux,
+que de choses à abandonner! car, pour peindre, la tranquillité d'esprit
+et de longues heures sans dérangement sont de toute nécessité.
+
+Les femmes ne peuvent arriver que difficilement à bien dessiner, et
+cependant le dessin est la base essentielle de la bonne peinture. Le
+motif en est qu'elles ne peuvent aller dans les ateliers et dans les
+musées faire des _académies_ et étudier le _nu_; elles ne peuvent non
+plus apprendre l'anatomie; il faut donc qu'elles renoncent aux figures
+d'ensemble, et se contentent d'études de la tête et de copies.
+
+Je m'arrête, car je n'ai pas la prétention de faire ici un cours de
+peinture, mais simplement, comme le titre que j'ai choisi l'indique, de
+communiquer quelques idées sur certaines branches de l'instruction,
+idées qui puissent ou éclaircir des doutes ou ouvrir des aperçus.
+
+La peinture s'apprend à tout âge; et ceux qui prétendent s'ennuyer à la
+campagne ou à la ville, qui ont des loisirs dont ils ne savent que
+faire, peuvent y chercher le plus noble délassement manuel et
+intellectuel. Le simple dessin linéaire, le paysage à l'aquarelle, je le
+répète, est indispensable à toute éducation un peu complète. Quant à la
+troisième catégorie, la peinture industrielle, au point de vue
+utilitaire, elle devrait tenir la première place dans l'instruction de
+toutes les jeunes filles. Tout en étant un art charmant de pouvoir
+dessiner sur bois et graver, faire une eau-forte comme la reine
+d'Angleterre, peindre sur étoffe et sur porcelaine, comme Mme Sardou, la
+femme de l'auteur éminent, le faisait avant son mariage, on peut faire
+des objets utiles, lors même qu'on n'a pas besoin d'y chercher un gain,
+tandis que dans la peinture artistique on n'arrive le plus souvent qu'à
+faire des _croûtes_ bonnes à mettre au grenier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+EXERCICES DE CORPS.
+
+
+L'éducation physique des enfants mérite autant d'attention que celle de
+leur intelligence. La _gymnastique_, la _danse_, la _natation_,
+l'_équitation_, les _armes_ sont des moyens agréables pour développer la
+santé et la force corporelle de nos enfants, lesquels moyens ne sont pas
+dépourvus d'influence sur leur moral. Une nature étiolée ne pourra
+jamais trouver la somme d'énergie nécessaire à supporter les épreuves de
+la vie, et un caractère timoré ayant peur de l'eau, d'un saut périlleux,
+d'un animal ombrageux, n'osera jamais non seulement faire une action
+courageuse, mais même soutenir ses opinions; son caractère sera bas et
+vil.
+
+La danse est certainement un exercice qui donne de la grâce et de
+l'aisance aux mouvements; cependant je ne conseillerai pas à une mère de
+famille de la faire apprendre de trop bonne heure à ses filles, car elle
+développe en même temps les goûts de la coquetterie et des plaisirs du
+monde; goûts qui s'éveillent toujours assez vite, surtout dans le sexe
+féminin, et qui ôtent à l'enfance cette naïveté, ce naturel si charmant
+à voir. Pour les mêmes motifs je me déclare tout à fait hostile aux bals
+d'enfants, que je regarde comme pernicieux, et ne pouvant que vicier
+leurs natures. Pourrait-on me citer quel bien nos enfants en retirent?
+Qu'ils dansent en rond ou à la corde, sans façon, avec la gaieté et le
+sans-souci de leur âge, à la bonne heure! mais qu'ils dansent les
+lanciers et la polka sérieusement, comme de grandes personnes, gênés et
+guindés dans leurs habillements, et que leurs petits traits soient
+altérés par le dépit, la jalousie et l'envie, inséparables de ces
+réunions, où l'amour-propre est toujours en jeu peu ou prou, c'est ce
+que je ne puis tolérer. Éloignons le plus qu'il est en notre pouvoir, de
+ces chers petits êtres, la coupe d'amertume, que le monde présente à
+ceux qui veulent prendre part à son festin!
+
+De toutes façons, cela ne peut avoir qu'un résultat funeste. Si vous
+n'êtes pas dans une grande position de fortune, vous risquez d'éveiller
+en eux des goûts que vous ne serez pas en mesure de satisfaire plus
+tard, et dans le cas contraire ces goûts prendront toujours d'eux-mêmes
+une telle extension que vous ne devez vous préoccuper que de les
+modérer.
+
+Les leçons de danse ne sont donc utiles qu'à l'époque où la jeune fille
+et le jeune homme vont faire leur entrée dans le monde. Dans certaines
+maisons d'éducation, on les remplace par des cours de maintien et de
+démarche, qui peuvent n'être que profitables.
+
+La _gymnastique_ est l'exercice le plus indispensable et le plus utile.
+Tout s'y trouve réuni; amusement, déploiement des forces et des grâces
+du corps, intrépidité, utilité.
+
+Les heures de récréation passées au gymnase sont des heures utilement
+employées. Quant à moi, j'éprouve un véritable plaisir à assister aux
+cours de gymnastique dans un établissement bien monté. Ce qui est
+excessivement intéressant, c'est d'y suivre les progrès d'un enfant qui
+arrive; les premières fois, chétif, nerveux, pâlissant de frayeur devant
+le plus petit saut, accompagné de sa mère qui lui recommande sans cesse
+la prudence et stimule ses craintes par ses précautions, poussant des
+cris lorsqu'elle voit le maître le lancer sur l'échelle de cordes. Puis,
+progressivement, si elle est vraiment animée du désir de faire le
+bonheur de son enfant, si c'est une femme de bon sens, ou si une volonté
+plus ferme et au-dessus d'elle l'oblige à la persévérance, la mère et
+l'enfant se transforment au bout de quelques mois; elle est joyeuse
+d'avoir su vaincre ses appréhensions ridicules et de lui voir des joues
+fraîches et roses, des membres robustes; lui, aussi vigoureux maintenant
+au physique qu'au moral, est tout fier de ses exploits, de sa témérité,
+et raille les nouveaux arrivants.
+
+La gymnastique développe les membres, la taille, et, en donnant de
+l'assurance aux mouvements, en donne aussi au caractère. Cet exercice
+est éminemment salutaire de toute façon pour la femme. De quelle utilité
+immense il peut lui être en cas d'incendie, de guerre, de désastre
+quelconque, de pouvoir se sauver et sauver les autres! En voyage, en
+excursion, combien il est agréable de ne pas connaître le vertige et de
+posséder de l'agilité! Au reste, tous ces avantages sont maintenant
+tellement reconnus partout, qu'on voit peu de jardins et même de maisons
+où il y ait des enfants, qui ne soient munis d'un appareil de
+gymnastique.
+
+La natation est aussi excellente au point de vue de la santé qu'au point
+de vue de l'utilité, et aucun parent ne doit négliger d'y habituer ses
+enfants pendant les chaudes journées d'été. Il est nécessaire de
+commencer jeune ces exercices, afin que les membres et l'organisation
+s'y accoutument; plus tard, il serait difficile de remédier à des
+habitudes de mollesse invétérée, et aux vices de conformation intérieurs
+et extérieurs qui en résultent.
+
+L'équitation, les armes, rentrent dans la catégorie de l'étude de la
+danse. Il est excellent de les connaître, pour les hommes surtout, mais
+ils ne peuvent être recommandés qu'aux familles jouissant d'une grande
+fortune, et dont les enfants peuvent disposer de loisirs et d'argent. En
+un mot, ils ne sont point indispensables et leur utilité est
+contestable.
+
+Beaucoup de jeux se rapprochent de la gymnastique, et les parents
+doivent les choisir de préférence pour récréer leurs enfants. Le ballon,
+le jeu de grâce, le volant, le criquet, sont bien préférables aux
+simples jeux de cache-cache, de colin-maillard, de quatre-coins, etc.,
+qui n'exercent que les jambes, tandis que les autres, outre les
+mouvements divers qu'ils exigent des bras et de la taille, mettent à
+contribution l'adresse, le coup d'oeil, le jugement en même temps que
+l'agilité.
+
+Les personnes entre les mains desquelles repose le soin d'élever des
+hommes et des femmes futures, doivent naturellement s'efforcer à ce
+qu'une seule heure même de l'existence de l'enfant ne soit pas perdue
+inutilement; c'est pendant ces courtes années de l'éducation qu'il
+s'agit de former leur corps et leur intelligence, ainsi que de leur
+donner de quoi les mettre à même de fournir une carrière longue et
+brillante. Si les bons professeurs ont le talent de rendre intéressantes
+et attrayantes des études arides et abstraites, il faut une certaine
+aptitude pour savoir diriger les heures de récréation, de façon à ce
+qu'il en sorte un enseignement utile sans que ce jeune monde s'en
+aperçoive, et sans être obligé de les tenir dans le sérieux
+indispensable aux heures d'étude. Rien de plus funeste que de les faire
+promener, roides et silencieux au côté de leurs gouvernantes, au lieu de
+laisser un peu la nature à elle-même, tout en sachant, je le répète, y
+trouver un avantage pour eux.
+
+Je crois donc qu'on ne saurait trop insister pour procurer aux enfants
+élevés chez leurs parents, des récréations utiles, prises en commun: au
+gymnase, en hiver, à l'école de natation, en été.
+
+Le développement de la taille a chez les enfants une importance
+considérable, non seulement au point de vue de la beauté, mais à celui
+de la santé, et il doit être l'objet de la sollicitude constante des
+mères.
+
+Dès l'âge le plus tendre, l'enfant doit s'ébattre en plein air, en toute
+liberté, et les mouvements de ses membres ne doivent pas être gênés par
+des vêtements trop étroits. A la campagne surtout, on doit laisser les
+enfants se livrer à la gymnastique naturelle, si nécessaire à leur âge,
+courir, sauter, grimper aux arbres: par ces exercices, ils acquièrent de
+la force et de l'adresse.
+
+Certains parents timorés qui retiennent toujours leurs enfants et, dans
+la crainte d'un danger imaginaire, les empêchent de courir, de sauter,
+de grimper, leur rendent le plus mauvais service; ils se développent
+lentement ou mal et deviennent d'une grande maladresse. Dès qu'ils
+veulent se mêler aux jeux des autres enfants, ils tombent et souvent se
+blessent malheureusement, là où un autre enfant en eût été quitte pour
+une bosse ou une légère écorchure.
+
+Laissez donc les enfants s'ébattre en liberté et suivre généralement
+leur volonté, tant qu'elle n'est pas contraire à l'accroissement de leur
+corps ou de leur esprit. Une bonne gymnastique bien dirigée, suivant les
+principes de l'art, est encore préférable à celle que font
+instinctivement les enfants; pour les filles comme pour les garçons,
+elle aura les plus heureux résultats; pour les filles surtout,
+auxquelles elle fera perdre cette sotte timidité, ces peurs ridicules
+qui leur font pousser des cris au moindre accident et les mettent hors
+d'état de se tirer du moindre mauvais pas auquel elles peuvent se
+trouver exposées. La gymnastique est donc absolument indispensable; mais
+on n'a pas toujours sous la main un établissement bien monté et des
+professeurs. Quelques notions et conseils sur cette étude pourront donc
+rendre service à bien des mères.
+
+La _gymnastique_ comprend l'enseignement pratique d'exercices
+particuliers propres à développer la force et la souplesse du corps;
+c'est un art précieux, non seulement à cause des heureux effets qu'il
+produit sur la santé des jeunes gens des deux sexes, mais encore par la
+confiance qu'il leur inspire dans certaines circonstances difficiles.
+
+Mais on doit bannir de l'enseignement de la gymnastique tout exercice
+dangereux qui expose les enfants à des efforts, des foulures ou des
+entorses; avant tout, il importe de donner aux enfants de bonnes
+habitudes et d'aider au développement de leur force et de leur adresse;
+tels sont, les exercices sur place qui ont pour but d'assouplir les bras
+et les jambes; la course, le saut, les exercices du trapèze, du cheval
+de bois, des cordes à noeuds, des mâts, des échelles, etc.
+
+Quels que soient les exercices gymnastiques que l'on fasse faire aux
+enfants, il faut toujours observer certaines règles hygiéniques et
+certaines précautions. Les meilleures heures pour se livrer à ces
+exercices sont celles qui précèdent les repas; car ils pourraient
+troubler la digestion. Il ne faut pas non plus excéder les forces de
+l'enfant, le surmener; on le fatiguerait sans profit.
+
+Les vêtements dont on se sert pour faire la gymnastique doivent être
+larges et légers, ne gêner en rien les mouvements et ne serrer trop
+nulle part. Une large ceinture qui serre un peu la taille est cependant
+utile pour maintenir le ventre et le préserver de faux mouvements.
+
+Il est prudent de se modérer vers la fin des exercices, de manière à ne
+pas se trouver trop en sueur au moment où l'on se reposera, mais il ne
+faut pas non plus s'arrêter brusquement, de crainte de s'exposer à un
+refroidissement subit, ce qui est toujours dangereux.
+
+Si les vêtements sont mouillés, on aura soin d'en changer et de
+s'essuyer parfaitement avec une serviette bien sèche; mais il faudra
+surtout éviter de se laver à l'eau froide, de se coucher par terre ou de
+boire frais.
+
+Il existe une gymnastique, que j'appellerai une gymnastique maternelle,
+qui se fait sans appareils, basée sur un ensemble de mouvements
+rationnels; on la prétend même préférable à celle qui s'exécute avec des
+instruments; elle seule peut donner à l'homme le _summum_ de ses forces
+et le maintenir dans un état constant de santé et de souplesse.
+
+Que les mères soient bien persuadées que faire faire à leurs enfants
+pendant cinq minutes quelques exercices libres bien ordonnés, est plus
+salutaire que de les promener pendant une demi-heure. Rien n'égale ces
+exercices pour mettre le corps en activité, pour le préparer aux
+mouvements quelquefois brusques et toujours beaucoup plus violents aux
+engins. Puis enfin beaucoup de familles ne peuvent, ou faire la dépense
+de tous les instruments de gymnastique, ou trouver assez de place pour
+les installer chez elles.
+
+Je ne puis ici indiquer ces mouvements rationnels, limités de façon à ce
+qu'on puisse les exécuter chez soi sans aucun inconvénient; mais il
+existe des livres spéciaux faciles à se procurer. Les formes des
+mouvements, les exercices sont en général coordonnés de manière à
+pouvoir s'adapter à toutes les circonstances, à toutes les conditions
+d'âge et de sexe. Il va sans dire que les exercices doivent être rejetés
+dans tous les états inflammatoires et fébriles bien déclarés.
+
+Il est très important de faire des exercices tous les jours, autant que
+possible à la même heure et avant un repas, en ayant bien soin de
+laisser un intervalle d'une demi-heure entre la fin des exercices et le
+repas.
+
+Il faut avoir soin de se débarrasser des parties du vêtement qui peuvent
+serrer, soit au ventre, soit au cou, soit à la poitrine.
+
+Les exercices devront être exécutés lentement, sans hâte ni brusquerie,
+en ayant soin de ménager des intervalles de repos convenables; cependant
+il faut y mettre de la vigueur et toute la plénitude de la force de
+tension des muscles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LES VACANCES.
+
+
+Au lieu de répéter ces vieux clichés, célébrant le retour des enfants au
+foyer et le bonheur des parents à les embrasser, je veux envisager cette
+période de l'année sous un aspect plus sérieux et plus important. Le
+temps des vacances, qui semble n'offrir à l'esprit que plaisir et joie,
+constitue néanmoins des devoirs spéciaux aux parents et aux enfants, que
+les uns et les autres sont coupables de ne pas remplir et qui ont
+l'influence la plus grave sur leur existence.
+
+Bien des parents, dans leur bonheur de posséder près d'eux ces êtres
+chéris, dont les circonstances les forcent à se séparer le reste de
+l'année, se laissent aller à les soustraire à toute contrainte; ils
+s'efforcent de leur procurer le plus d'amusement possible, de leur
+donner du _bon temps_, comme ils disent.
+
+On les dorlote, on les laisse dormir la matinée (c'est de rigueur; ne
+faut-il pas les dédommager de se lever matin toute l'année au lycée ou à
+la pension?). Ensuite, on laisse paresser l'enfant en déshabillé, aussi
+longtemps qu'il le désire; on ne l'assujettit à aucune étude, on
+supporte tous ses caprices: pauvres petits, il faut bien les laisser
+faire un peu ce qu'ils veulent, ils sont si tenus le restant de l'année!
+Quel est le résultat de ce régime? Premièrement, qu'avant que la
+première quinzaine des vacances soit écoulée, les parents sont
+littéralement harassés de la présence de leurs enfants, et qu'ils
+appellent de tous leurs voeux le terme du laps de temps dont ils
+s'étaient promis tant de jouissances. Les enfants, de leur côté,
+s'ennuient bientôt de ce _farniente_, tout en étant trop jeunes et trop
+faibles pour avoir le courage d'y remédier eux-mêmes; ils deviennent de
+plus en plus désagréables, et finissent parfois par arriver au même
+résultat que les parents, c'est-à-dire à désirer revoir leurs
+professeurs et leurs camarades. Mais tout cela n'est encore que le
+moindre malheur. Ce qui est bien plus grave et mérite une sérieuse
+considération, c'est que par ce moyen on détruit en quelques semaines
+tout le bien qu'une année d'efforts de part et d'autre a pu faire.
+
+L'enfant qui ne se lève de bonne heure, qui ne consent à travailler
+régulièrement, à avoir de l'ordre, etc., que parce que la règle de la
+maison d'éducation où il est l'y oblige, qui n'est pas _convaincu_ qu'il
+faut que les choses marchent ainsi dans la vie, et qui sait que ses
+parents l'autoriseront à faire autrement, cet enfant prend en haine
+d'abord la vie de la pension, et ensuite il ne vit qu'avec l'espoir que,
+lorsqu'il sera son maître, il pourra suivre tous ses penchants. Sa
+soumission, ses bonnes habitudes ne sont que factices; il brûle de s'y
+soustraire, et il le fera à la première occasion. On voit des jeunes
+filles consentant à se marier avec le premier venu, afin de pouvoir
+faire leur volonté: déjeuner au lit, par exemple, ce qui est le rêve de
+tout pensionnaire à quelque sexe qu'il appartienne, et rester couché
+jusqu'à onze heures, à lire paresseusement quelque niaiserie. Ils
+veulent ainsi réagir contre ce qu'ils appellent les exigences de ceux
+qui les ont élevés; ils ne comprennent pas qu'à n'importe quel âge et
+dans quelque position qu'on se trouve, il ne faut jamais perdre son
+temps inutilement, et que, toute la vie, on est obligé de pratiquer la
+soumission les uns envers les autres, si l'on veut vivre avec ses
+semblables.
+
+Autre inconvénient de ce changement de vie: non seulement il leur est
+dur, à la rentrée, de reprendre leurs anciennes habitudes, mais leur
+santé est presque toujours atteinte: les épidémies de fièvres, de
+bronchites, de cholérine, etc., qui éclatent dans les maisons
+d'éducation, arrivent d'ordinaire à la rentrée de vacances quelconques,
+courtes ou longues. L'organisme, l'estomac de l'enfant sont gâtés de
+même que son caractère.
+
+Le devoir des parents pendant les vacances est de continuer et même de
+perfectionner l'oeuvre d'éducation et d'instruction commencée à la
+pension. Les habitudes des enfants doivent, autant que possible, rester
+les mêmes; leurs travaux seuls sont modifiés; ils se lèveront de bonne
+heure, mais au lieu d'aller à la salle d'étude, ils iront faire une
+longue promenade à la campagne, en compagnie de gens instruits, si c'est
+possible, herborisant, étudiant la botanique, l'histoire naturelle; dans
+la journée, après avoir appris les leçons que les professeurs leur
+donnent toujours pour ces quelques semaines, ils consacreront leurs
+heures de loisir aux arts d'agrément, qu'ils sont obligés, par leurs
+études plus sérieuses, de négliger dans le courant de l'année. La
+musique, le dessin, auxquels ils ne peuvent ordinairement donner plus
+d'une demi-heure par jour au lycée, doivent être leur grande occupation
+pendant les vacances; n'est-ce pas, en effet, une distraction et une
+récréation?
+
+Il faut se rappeler que dans la vie d'un enfant une heure ne doit pas
+être perdue. Les promenades auront toujours un but instructif. On les
+mènera visiter les musées, les monuments publics, où l'on trouvera moyen
+d'exercer leur mémoire et d'accroître leurs connaissances historiques.
+
+Je conseille de mener rarement les enfants au théâtre, mais beaucoup à
+la campagne. Pour la première distraction, si on en use, il faut faire
+un choix scrupuleux, et s'en tenir exclusivement aux oeuvres classiques.
+Il ne faut pas croire que ce qui nous ennuie ne soit pas capable
+d'amuser un lycéen. Il sera heureux d'y retrouver des rapprochements
+avec ce qu'il sait déjà; entendre dire sur le théâtre de ces beaux vers
+qu'on lui fait apprendre au collège, ne fera que l'encourager et lui
+être profitable; de même pour les jeunes musiciennes, elles auront un
+double plaisir à entendre avec orchestre et chant ce qu'elles jouent sur
+le piano. Les tableaux représentant les faits de l'histoire les
+intéresseront vivement, et une visite au Jardin des plantes, au Jardin
+d'acclimatation, etc., les amusera bien autrement qu'une longue station
+sur une promenade publique. Un voyage, outre son utilité pour la santé
+et son agrément, peut être un excellent sujet d'étude, s'il est fait
+dans de bonnes conditions; mais il ne faut pas qu'il consiste simplement
+à introduire la jeune pensionnaire dans la vie des hôtels et des
+casinos. Le bord de la mer est une école où l'on peut agrandir le cercle
+de ses connaissances. Les collections minéralogiques, les herbiers
+trouvent largement à s'y compléter, et instruisent en amusant.
+
+Après les arts d'agrément qui, dans leur genre, exercent l'esprit et
+meublent l'intelligence, les sports fortifient le corps et développent
+les forces musculaires. Il ne faut pas craindre d'y consacrer un temps
+convenable. Les bains froids, la gymnastique, l'équitation, s'il est
+possible, le cricket, sont des amusements utiles. C'est ainsi que tout
+est gain pour les jeunes gens, que tout doit avoir un but d'utilité. On
+ne leur permettra surtout, sous aucun prétexte, de _balandrer_.
+
+Combien voit-on d'enfants passer leurs vacances, les traits alanguis et
+pâlis par le désoeuvrement, à torturer des animaux, à passer de fauteuil
+en fauteuil, s'endormant sur un livre à moitié lu, ne retrouvant leur
+énergie qu'à l'heure d'aller se coucher, afin de solliciter une
+prolongation de veille qui ne leur sera d'aucune utilité.
+
+Tous les jours, ils promettent de travailler le lendemain, et ce
+lendemain, comme celui de l'aubergiste qui avait écrit sur son enseigne:
+_Demain je donnerai à boire pour rien_; ce lendemain est toujours pour
+le jour suivant!
+
+Mais ce n'est pas seulement à orner leur esprit que nous devons nous
+appliquer, ou à maintenir leur santé dans un état florissant, il est
+encore un point que les mères ne sauraient négliger pendant les
+vacances, et sur lequel elles ont une influence toute-puissante: c'est
+l'éducation du coeur et la culture des bonnes manières. Cette partie de
+l'éducation d'un enfant est malheureusement trop souvent négligée dans
+les institutions; il est peut-être même impossible qu'il en soit
+autrement là où le nombre des élèves ne permet pas de s'occuper de
+chaque nature en détail, et où la multitude de choses arides et sèches à
+enseigner rend forcément les rapports entre maîtres et élèves moins
+affectueux et plus raides.
+
+Mais s'il incombe aux parents des devoirs sérieux, parfois pénibles même
+à remplir, de leur côté, les enfants doivent songer à leur faciliter la
+tâche; car, outre tout le bien qui leur en revient, ne doivent-ils pas
+laisser à ces pauvres parents, si heureux de leur présence, un bon
+souvenir de ce court espace de temps passé auprès d'eux? Si les enfants
+sont désagréables, taquins, volontaires, capricieux, les parents se
+sentiront comme délivrés par leur départ et de cette façon l'amour de la
+famille se trouve peu à peu amoindri, effacé, pour faire bientôt place à
+l'indifférence, sinon à pis encore!
+
+Pour l'enfant, qui est en pension, comme pour celui élevé à la maison,
+le temps des vacances le rapproche toujours de sa mère par les loisirs
+qu'il lui donne; c'est donc une occasion qui se présente à elle de
+prodiguer plus largement ses conseils et ses soins.
+
+Il est toujours dommage de s'arrêter pendant cette vie qui est si
+courte, et les temps d'arrêt sont encore plus à éviter pendant
+l'enfance; si l'homme mûr et le vieillard peuvent se permettre de
+chercher dans les vacances qu'ils prennent, comme magistrats,
+fonctionnaires, administrateurs, travailleurs; en un mot, de la grande
+machine du monde, un repos absolu, un délassement complet de la faculté
+qu'ils exercent sans relâche et qui a besoin de se reposer par
+intermittence, il n'en est pas de même de l'enfant, lequel ne doit pas
+plus s'arrêter dans son éducation qu'il ne s'arrête dans sa croissance.
+
+Mettre un enfant au repos intellectuellement, sous le prétexte qu'il a
+le temps, qu'il apprendra plus tard, c'est comme si on voulait
+l'empêcher de grandir, en disant: «Il grandira plus tard.» On ne grandit
+plus après un âge à peu près fixe, on n'apprend plus certaines choses
+avec la même facilité à un certain âge.
+
+Les vacances ne doivent donc être qu'un changement de travail, mais non
+pas un arrêt; et si l'on en profite pour s'occuper davantage des
+exercices du corps, si l'on recherche l'amélioration physique, c'est
+toujours un progrès, et il ne faut pas oublier que, dans ce qui est
+humanité, ce qui ne progresse plus recule, puisque rien ne reste
+stationnaire. De l'instant où la lumière ne croît plus, elle baisse;
+aussi les jeunes gens, et même les hommes, dont je parlais tout à
+l'heure, profitent-ils des vacances simplement pour s'adonner à d'autres
+études que leurs occupations ordinaires ne leur laissent pas le temps de
+pratiquer dans le cours de l'année.
+
+Pendant les vacances, au lieu de travailler dans les livres imprimés,
+devant une table d'étude, l'enfant travaille dans le grand livre de la
+nature ouvert devant lui, en plein air, sous la voûte céleste; au lieu
+de s'astreindre aux définitions abstraites, il a les démonstrations
+matérielles, au lieu de la rigidité de la leçon du professeur, il reçoit
+les doux conseils de sa mère.
+
+Pendant les quelques semaines que dure ce laps de temps consacré à
+renouveler nos forces, afin de ne pas reculer, les enfants doivent
+toujours travailler un peu à leurs études habituelles, de façon qu'au
+retour des classes, qu'il s'agisse des bancs du collège, du couvent ou
+de ceux des cours, ils aient plutôt gagné des places que d'en perdre.
+
+Mais ce à quoi la mère doit s'attacher particulièrement, c'est à
+profiter de l'occasion où l'enfant lui appartient plus spécialement pour
+lui inculquer cette éducation spéciale du coeur et de l'âme que personne,
+sauf elle, peut lui donner.
+
+En voyageant avec lui aux bords de la mer, ou dans les montagnes, en sus
+des enseignements géographiques et topographiques, elle lui apprendra,
+s'il est en âge, à observer les moeurs et les coutumes, à apprécier les
+gens et les choses; elle formera son jugement par les comparaisons et la
+vue des choses nouvelles.
+
+Il est vrai que pour cela la mère doit avoir elle-même du discernement,
+cette qualité si rare et si précieuse; elle doit surtout se dévouer et
+penser au plaisir et au bien des autres, de préférence à son agrément
+personnel; mais il faut espérer que nous possédons encore parmi les
+femmes de France grand nombre de ce cas!
+
+Les familles sont fortement émotionnées souvent par les concours: ce
+sont là de ces solennités importantes dans la période de la vie que l'on
+appelle la jeunesse. Que de gros chagrins, et aussi que de joie, selon
+que l'on reçoit la récompense ou la semonce justement méritée!
+
+On est porté un peu trop souvent à accuser l'impartialité des
+professeurs; certes, c'est une bien grande déception pour celui qui a
+conscience de sa valeur, de se voir méconnu et préféré un rival moins
+digne! L'injustice est ce qu'il y a de plus cruel au monde pour un coeur
+droit et sincère.
+
+Mais, bien souvent aussi, les enfants, et les parents encore davantage,
+sont aveuglés par l'orgueil, et se figurent lésés parce qu'ils ne
+s'aperçoivent pas de la valeur réelle de leurs concurrents, au lieu de
+puiser dans la préférence donnée un nouveau motif d'émulation.
+
+Tous ne peuvent avoir les premiers prix, même tous les méritants, et
+s'il s'en trouve forcément parmi eux d'évincés; c'est une raison de plus
+pour ceux-là de s'efforcer de démontrer par l'avenir l'erreur qu'on a pu
+commettre en ne les plaçant pas au premier rang.
+
+Les vacances sont pour beaucoup aussi, chaque année, la rentrée
+définitive dans la famille; l'instruction, appelée à tort l'éducation,
+est terminée... pour la partie indispensable à toute personne qui ne
+veut pas se distinguer des autres par une honteuse ignorance. Mais ce
+sont là deux appellations fausses. L'instruction n'est à proprement
+parler que commencée. Et, tandis que le jeune homme ne quitte les bancs
+du collège que pour s'adonner à des études plus sérieuses, soit qu'il
+fasse son droit, soit qu'il se dispose à entrer dans des écoles
+spéciales, soit encore qu'il se destine aux affaires commerciales, la
+jeune fille ne doit pas oublier que c'est bien à tort et doublement à
+tort que l'usage autorise à dire qu'elle a terminé son éducation; c'est
+là l'expression consacrée, mais qu'il faut avoir soin d'interpréter avec
+une signification tout autre que littérale.
+
+C'est de son instruction et non de son éducation qu'il s'agit; cette
+dernière, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre, peut être à peu près
+terminée, car l'enfant est _élevé_, est éduqué, mais l'instruction est
+bien loin d'être terminée.
+
+C'est à elle, à elle seule qu'il appartient de compléter les deux, qui
+doivent faire d'elle une femme accomplie. Les moyens un peu obligatoires
+employés jusqu'alors, ne sont plus de mise; l'étude n'est plus par elle
+considérée comme un travail désagréable, mais comme un besoin
+nécessaire, un emploi utile de son temps; on lui a donné des éléments,
+on lui a ouvert la voie; c'est à elle à se perfectionner librement et
+sans y être forcée; elle est en âge d'en comprendre la nécessité.
+
+Comme éducation, elle a aussi à se perfectionner dans les usages du
+monde, dans les obligations et les devoirs de la maîtresse de maison, de
+la mère de famille; il lui reste donc encore beaucoup à faire, beaucoup
+à apprendre sous d'autres formes, et dans d'autres branches peut-être;
+et sûrement elle n'a pas terminé... Ses vacances, qu'elle a cru en songe
+devoir être désormais perpétuelles, ont de quoi être bien employées, car
+c'est le véritable travail de la vie qui commence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+DE L'UTILITÉ DES VOYAGES POUR LA JEUNESSE.
+
+
+J'ai quelque peine à me décider à résoudre cette question, parce que
+j'ai pour principe de ne jamais donner de ces conseils, bons seulement
+pour ceux qui ont de la fortune, et ne servant qu'à donner des regrets à
+ceux qui ne peuvent les suivre, parce qu'il leur en manque les moyens
+pécuniers, mais qui sont néanmoins susceptibles de les apprécier et de
+les envier.
+
+Les voyages, il faut bien l'avouer, sont indispensables à former les
+hommes, à ouvrir l'intelligence, à permettre les comparaisons, à donner
+du jugement, à instruire, à enseigner.
+
+Cependant, si les voyages lointains ont cette utilité, j'ajouterai que
+même le plus petit déplacement porte son fruit.
+
+Pour la jeune fille, le voyage, le déplacement, n'est pas aussi
+indispensable que pour le jeune homme. A quoi bon lui ouvrir tant
+d'horizons qu'elle ne saurait jamais atteindre? et combien en voit-on,
+au retour, ne plus trouver autour d'elles assez d'espace pour leurs
+aspirations!
+
+Il faut élever les enfants pour le milieu où ils doivent vivre, si l'on
+ne veut pas courir la chance de les déclasser. Le sexe masculin peut
+toujours changer de milieu; il dépend de lui d'en sortir, de s'élever,
+et il n'a jamais trop d'ambition, si cette ambition est soutenue par de
+l'énergie et des capacités. De la femme il n'en est pas ainsi; à moins
+de faire partie de la brillante cohorte des artistes, où, s'il est
+beaucoup d'appelées, il y a peu d'élues, la femme ne peut changer de
+position que par le mariage; et c'est une bien grande exception que
+celle-là.
+
+J'ai connu plusieurs jeunes filles appartenant au commerce ou à la
+petite bourgeoisie, n'ayant que des dots modestes, chaleureusement
+encouragées par leurs parents à étendre leur esprit et leurs
+connaissances. Pas une de mes lectrices qui n'ait aussi de ces exemples
+dans son entourage. Bientôt leur intelligence développée, les talents
+qu'elles acquièrent, les placent en dehors de leur cercle, au-dessus des
+autres membres de leur famille; leur donnent le droit d'aspirer à un
+cadre plus large; les parents en sont fiers, les louanges ne manquent
+pas, elles sont recherchées, attirées, reçues là où leurs parents sont à
+peine tolérés à cause d'elles.
+
+Vient le moment de les marier; les épouseurs, en rapport avec leurs dots
+et leurs naissances, ne leur paraissent plus dignes d'elles; peut-être
+eux-mêmes en auraient-ils peur, et cependant elles ne peuvent espérer en
+trouver là où elles ne sont regardées que comme des intrus. Elles
+luttent quelque temps, se figurent qu'elles sont au-dessus de leur
+entourage et, en définitive, finissent par devenir des incomprises;
+elles murmurent contre leur destinée qui les entoure d'un cercle de fer.
+C'est pourquoi, à moins d'être bien sûr de pouvoir lui faire franchir le
+cercle qui l'enserre, il n'est pas nécessaire de donner à la jeune fille
+des aperçus qui ne seraient cause que de regrets et de déceptions.
+
+Cette doctrine semblera peut-être un peu étroite; elle est le fruit de
+l'expérience faite _de visu!_--Que de jeunes filles les parents font
+élever à Paris, dans de grands pensionnats, et qui, lorsqu'elles doivent
+rentrer dans leurs villages, ne rêvent qu'aux succès de Paris, et
+s'étiolent ou s'aigrissent et deviennent malheureuses! Elles sentent en
+elles les moyens, le savoir; mais qu'en faire? D'autres essaient de
+briser le fameux cercle, et elles ne réussissent qu'à se mettre entre
+deux fers.
+
+Pour la jeune fille qui a de la fortune, qui est destinée à voir le
+monde, ou à combattre par une profession libérale, les voyages sont très
+utiles.
+
+Mais pour le jeune homme ils sont le complément indispensable, et je
+regarde comme très fortunés ceux que les événements entraînent au loin.
+
+J'ai connu une pauvre mère, veuve, isolée, qui travaillait pour nourrir
+et élever son fils. Elle ne vivait que pour lui... je n'oserais ajouter
+qu'il ne vivait que pour elle, car il n'en était malheureusement rien!
+Les plus grands soins, l'éducation la plus tendre, l'instruction la plus
+sévère, n'avaient donné que les résultats les plus piètres; c'était une
+mauvaise nature.
+
+A l'âge de dix-huit ans, petit employé de commerce, il ne pouvait
+arriver à se suffire; sa mère travaillait toujours pour lui!... On lui
+proposa une position excessivement avantageuse, mais il fallait faire un
+voyage au Japon.
+
+Le Japon, ce pays si différent du nôtre! Puis l'inconnu, l'imprévu qui
+pouvait en résulter, n'était-ce pas fait pour tenter l'esprit aventureux
+d'un jeune garçon léger, un peu indolent, aimant le plaisir, détestant
+le travail? Ce qu'il aurait trouvé... peut-être pas ce qu'il croyait! et
+une fois loin de sa mère, n'ayant plus à compter que sur lui, sa nature
+se serait transformée! Les étrangers n'auraient pas supporté ses
+caprices, ses humeurs; combien son caractère aurait pu y gagner!
+
+La pauvre mère ne vit qu'une chose, la séparation; son fils sans elle,
+elle sans son fils. Elle n'était pas personnelle, car le jeune homme ne
+lui rendait aucun soin, ne lui causait que des ennuis, mais son amour
+était égoïste en cela qu'elle songeait davantage au bonheur qu'elle
+éprouvait à le voir, à s'occuper de lui, qu'au bien qui pourrait
+résulter pour lui de son éloignement.
+
+Il ne partit pas... Quelques mois après, il se laissait entraîner par
+ses camarades dans une orgie, et ivre il roulait sous une voiture qui
+l'écrasait; on rapportait son cadavre à la pauvre mère; je n'ai jamais
+connu une infortune plus grande!... Pourquoi ne l'avait-elle pas laissé
+partir?
+
+Nous avons, il est vrai, cette autre infortune illustre, cette mère qui
+a été pleurer son fils sur sa tombe, au Zululand! mais il n'est pas
+besoin d'aller s'exposer chez les sauvages pour se former, et un tour
+d'Europe est déjà suffisant.
+
+Pour un jeune homme destiné au commerce, rien n'est meilleur, quelque
+haute position qu'il occupe, de le placer pendant une année chez un
+négociant d'un pays étranger, où il se perfectionne dans la langue et
+apprend les affaires. Nos commerçants notables ne manquent pas de le
+faire pour leurs fils.
+
+Il n'y a pas d'argent mieux employé que celui consacré à un voyage; la
+preuve en est: les séjours à Rome accordés comme récompense aux
+artistes.
+
+Aussi je me permettrai de signaler aux oncles et aux parents généreux,
+et je suis persuadée que mon avis recevra un assentiment enthousiaste de
+la part des jeunes gens, comme un excellent encouragement, un cadeau
+utile, de payer un voyage pour les vacances à l'étudiant ou au collégien
+studieux.
+
+Je ne m'oppose pas à ce que les jeunes filles voyagent, seulement il est
+positif que la vie d'hôtel et des grands chemins ne leur est pas aussi
+indispensable qu'au sexe masculin, mais les voyages n'en restent pas
+moins le plaisir le plus utile pour l'un et pour l'autre sexe.
+
+A défaut de voyage lointain, le déplacement est déjà un avantage autant
+intellectuel que physique, dont on ne doit pas négliger de faire jouir
+même les enfants.
+
+Sous le rapport de l'utilité, je ne recommande pas l'installation dans
+une ville d'eaux en vogue, où l'on recommence à peu de chose près
+l'existence oisive et élégante des villes, avec la facilité en plus de
+faire des connaissances à la légère, et de prendre de mauvaises
+habitudes.
+
+La villégiature dans la campagne véritable, le séjour sur une plage
+agreste où les sorties consistent à aller en robe de toile, sur les
+falaises, cueillir les plantes marines et dans les galets chercher le
+coquillage, et non pas à poser, serrée en une toilette de satin et de
+gaze, au milieu du sable, autour du kiosque de musique, voilà ce qui est
+profitable à la santé et même à l'esprit, quand on ne peut ou ne
+préfère, avide de nouveau, parcourir les pays étrangers, étudier les
+moeurs, visiter les monuments, admirer les musées, se repaître d'objets
+inconnus à nos yeux et qui présentent à l'intelligence ouverte, à
+l'imagination vive et impressionnable, un charme dont on ne se fatigue
+jamais.
+
+Voyagez et faites voyager les vôtres, donc, autant que possible, ne
+serait-ce que quelques journées par année; mais si des devoirs impérieux
+vous attachent à la maison, lisez des livres de voyages, des livres
+ayant rapport aux pays étrangers, car on ne peut bien s'apprécier
+soi-même qu'en apprenant à connaître les autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LE CHOIX D'UNE PROFESSION.
+
+
+On peut dire que ce chapitre fait suite en quelque sorte à ceux sur le
+développement de l'enfant, et quoique le choix d'une profession ne soit
+mis en question qu'à l'âge de l'adolescence, il est, selon le système
+que je vais expliquer, indispensable de s'y préparer à l'avance. Je veux
+parler spécialement des professions à donner à une enfant riche, parce
+que c'est principalement pour les filles que la solution de cette
+question présente des difficultés, et ce sont toujours des questions
+difficiles que je dois m'occuper, les autres n'ayant pas besoin d'être
+approfondies; ensuite parce que l'embarras est double quand il s'agit de
+filles de familles aisées ou riches.
+
+C'est maintenant un fait avéré qu'on peut être certain de ne pas
+conserver toute sa vie la même position de fortune.
+
+Parmi un nombre assez considérable de personnes qu'il m'a été donné de
+connaître directement ou indirectement, je puis dire qu'à quelques rares
+exceptions près, je les ai toutes vues dans un espace de vingt années
+changer de position du tout au tout. Ceux-ci, en petit nombre, que
+j'avais laissés dans une humble position, désolés, sinon désespérés, je
+les ai retrouvés superbes et brillants. Ceux-là, toute une pléiade, que
+j'ai vus planer dans les hautes régions de l'opulence et des honneurs,
+sont descendus dans la plus obscure pauvreté.
+
+Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai eu un nouvel exemple
+frappant. Il y a quelque dix ans à peine, dans la cour d'un splendide
+hôtel du boulevard Haussmann, vous eussiez vu monter dans son landau
+confortable superbement attelé, une belle femme de quarante ans environ,
+le véritable portrait de la matrone antique; il n'était que deux heures
+de l'après-midi, car ce n'était pas aux heures préférées de la foule
+élégante qu'elle se rendait au Bois, mais aux heures où le soleil est le
+plus doux à respirer, où les allées désertes permettaient à ses cinq
+petits garçons qui faisaient échelon depuis l'âge de dix ans jusqu'à
+deux ans, de s'ébattre sous ses yeux.
+
+Ce landau était donc plein de têtes blondes et enfantines. Le dimanche
+on prenait deux voitures; dans le clarence, étaient une gouvernante et
+une bonne avec les deux plus jeunes bébés; dans le landau, sur le
+devant, se plaçaient les trois aînés; dans le fond l'heureuse mère, ne
+laissant à personne le soin de bercer son sixième, nouveau-né, une
+mignonne fillette qu'elle nourrissait; le père était assis à côté.
+Quelle belle famille! Quelle bonne mère! Quelle union parfaite! Jamais
+elle n'allait au théâtre ni au bal, pour ne pas quitter ses enfants.
+Elle présidait à leurs études, à leurs jeux, à leur toilette, malgré le
+nombreux personnel de domestiques qui l'entourait.
+
+Elle avait droit dans ses armes à une couronne fermée par son père, à un
+manteau de lord par sa mère... Le bonheur, la fortune, les honneurs,
+tout lui souriait... Aujourd'hui, c'est dans une petite ruelle, à
+Montrouge, que l'on habite! Quel vent de malheur a soufflé sur tout
+cela? et la petite fille bercée dans le landau, quelle va être sa
+destinée de jeune fille?
+
+Les fortunes sont tellement peu sûres, que personne ne se fait même
+illusion. Il est impossible de prévoir les événements, et de dire ce
+qu'on sera demain; aussi c'est une préoccupation constante de tous les
+parents sérieux, de mettre leurs enfants à même de pouvoir, en cas de
+besoin, trouver des ressources en eux-mêmes.
+
+Il y a aussi une classe plus modeste qui se préoccupe de la même
+question, c'est cette classe où le chef de la famille gagne, chaque
+année, de quoi faire mener aux siens une existence tout juste
+convenable, mais qu'il laissera sans ressources, le jour qu'il tombera
+malade. C'est une misère dorée avec un précipice au bout.
+
+Ce que je reçois de demandes, d'avis, de ces deux positions, on peut se
+l'imaginer. Une mère jouissant d'une fortune moyenne me dit: «J'ai envie
+de faire apprendre à mes filles l'état de modiste ou de couturière.»
+
+Une autre m'écrit: «Je donne à mon enfant une profonde instruction; il
+me semble que je ne puis lui laisser une fortune plus solide. Avec de
+l'instruction on arrive à tout.»
+
+Cette autre encore: «Parmi les beaux-arts que ma fille apprend, je veux
+qu'elle en approfondisse un, sous le rapport industriel. C'est une sorte
+de métier artistique qu'elle aura toujours sous la main.»
+
+Je réponds, en prenant les demandes à reculons, et je commence par la
+dernière solution:
+
+--Si votre fille a besoin de gagner sa vie dès à présent ou du moins
+dans un court délai, vous avez pleinement raison de choisir un art
+industriel, celui le plus en vogue pour le moment. On ne peut guère
+faire un tel choix quand il s'agit d'un avenir incertain et éloigné,
+parce que la mode change; à un moment donné, la peinture sur porcelaine
+et la peinture sur éventail étaient d'un bon rapport; aujourd'hui elles
+rapportent à peu près de quoi mourir de faim.
+
+Le dessin sur bois est beaucoup plus recherché; on fait tant de
+publications illustrées que l'on manque d'artistes. Ici, on se trouve
+devant une difficulté: les maîtres en ce genre ne veulent pas faire
+d'élèves. Ils ont peur des concurrents. Mais la mode, la science, les
+découvertes peuvent changer tout cela, et, d'ici quelques années, un
+autre art viendra détrôner celui-là. La miniature sur ivoire s'est vue
+ruinée par la photographie, quoiqu'il ne puisse y avoir rivalité ni
+comparaison. Mais il est bien rare maintenant qu'on fasse faire un
+portrait à la miniature.
+
+A la première question je répondrai:
+
+--Madame, il n'y a que les petites filles de classes ouvrières qui vont
+à l'apprentissage, puis en journée. Ce n'est pas à un si maigre résultat
+que vous songez. Si vos filles étaient réduites par une immense
+adversité à être ouvrières (cela s'est vu), elles sauraient mieux
+travailler que des ouvrières de profession, rien qu'en sachant ce que
+toute jeune fille de famille sait. Il n'y en a pas une, aujourd'hui, qui
+ne sache tailler et coudre, monter un chapeau aussi bien qu'une ouvrière
+de profession; du moins, il lui manquerait peu pour se perfectionner.
+Mais si vous entendez qu'elle soit capable de fonder une maison de modes
+ou une maison de couture, cela est différent: il n'est pas nécessaire
+d'avoir été à l'apprentissage, et je vais vous répondre, en même temps
+qu'à la seconde maman, qui pense que l'instruction peut tenir lieu de
+tout: celle-ci se rapproche du but.
+
+Il y a quelque chose de plus à enseigner à un enfant qu'un métier, sans
+contester que la connaissance approfondie d'un métier soit excellente:
+c'est à être intelligent, c'est à savoir employer, mettre à profit son
+savoir, son talent. En un mot, pour employer une expression vulgaire, il
+doit apprendre à «savoir se retourner».
+
+D'où vient que l'on rencontre fréquemment des gens d'un talent
+incontestable qui restent en route et qu'on voit arriver des personnes
+bien moins capables professionnellement que les premiers? Elles savent
+mieux s'y prendre; leur intelligence a été plus développée, et si,
+parfois, c'est par un don naturel, très souvent aussi cela provient du
+développement que l'on a donné à l'intelligence pendant leur enfance.
+L'intelligence vaut encore mieux qu'un métier, que du talent; elle leur
+suppléera, mais si elle est secondée par eux, elle aidera à sortir du
+milieu ordinaire.
+
+Vous donnez une profession à un jeune homme; vous apprenez un métier
+artistique ou un art industriel, comme vous voudrez, à une jeune fille,
+le gouvernement se renouvelle, les temps changent, la mode fuit, il faut
+qu'ils sachent aussi changer et se modifier. Les circonstances de la vie
+sont si diverses que la première chance pour réussir est de savoir s'y
+plier, s y conformer.
+
+L'énergie et l'intelligence, voilà deux soutiens puissants pour le
+malheur. Je n'admets le suicide dans aucun cas. Je puis le comprendre
+par déshonneur, encore même du déshonneur on peut se racheter; mais le
+suicide par misère, je ne le comprends pas; les peines de coeur peuvent
+abattre, tuer, parce qu'elles sont souvent irrémissibles; les pertes
+d'argent peuvent toujours se réparer.
+
+Un enfant, aussi fortuné qu'il soit, doit s'habituer à l'idée que cette
+fortune, dont il _jouit_, ne lui appartient pas, qu'il n'en a qu'une
+jouissance temporaire, momentanée, et il doit se tenir prêt aux revers
+et à gagner sa vie. Un jeune homme doit être convaincu qu'il est
+absolument déshonorant de vivre aux croûtes de ses parents.
+
+Je connais des jeunes gens dont les parents sont dans l'aisance,
+d'autres qui sont excessivement riches, et qui, en attendant que leurs
+fils aient atteint l'époque où la profession qu'ils ont choisie leur
+rapporte, leur font gagner leur vie par des répétitions, des articles
+dans les journaux, etc. Par exemple, un jeune stagiaire, en attendant
+que les causes lui arrivent se met secrétaire d'une illustration du
+barreau, etc.
+
+Une femme peut posséder un talent à fond, un homme choisir une carrière;
+mais en outre ils doivent avoir l'intelligence de savoir se plier aux
+circonstances.
+
+La plupart du temps, on arrive précisément par la voie à laquelle on
+pensait le moins.
+
+On retrouve des exemples à chaque pas. Un tel qui avait été élevé pour
+les arts, où il végétera toute sa vie, serait arrivé s'il s'était mis
+dans le commerce. Tel autre s'obstine à ne pas vouloir accepter une
+position qu'il croit au-dessous de lui.
+
+Quand on se trouve dans l'adversité, il y a mille moyens de se
+retourner. On parle toujours que la femme seule est misérable, mais j'en
+connais des quantités qui se sortent parfaitement d'affaires. Ce sont
+des femmes intelligentes qui ne se laissent pas abattre. Un exemple
+entre autres: Une femme de ma connaissance et du meilleur monde, par
+suite du décès d'un parent âgé qui mourut sans avoir fait de testament,
+se trouva sans fortune; elle avait un mobilier assez complet; au lieu
+d'attendre dans l'inaction d'avoir mangé son modeste pécule et d'être
+forcée de vendre son mobilier, elle loua un petit appartement, le
+choisissant avec deux sorties sur l'escalier; elle le disposa le plus
+coquettement possible, faisant des rideaux avec une robe de bal,
+habillant un pouf d'une jupe de satinette brochée; ne craignant pas de
+grimper sur une chaise posée sur une table, pour atteindre le haut des
+fenêtres, ni de se taper sur les doigts avec le marteau, car il ne
+fallait pas penser à prendre un tapissier; elle se renferma dans la plus
+petite pièce, et sous-loua les deux autres; ayant trouvé à louer le tout
+ensemble, elle se transporta autre part, où elle recommença; l'année
+d'après elle avait loué peu à peu la maison entière, et faisait des
+affaires prospères.
+
+Bien des personnes choisissent une profession et ne savent pas ou ne
+veulent pas se sortir de là. Elles se lamentent, implorent tous les
+échos, accusent le ciel de les oublier, mais elles ne feraient pas le
+moindre effort; cela leur paraît impossible même; n'ayant jamais fait
+attention à rien qu'à ce qui se trouvait sous leur nez, elles n'ont
+jamais vu au delà, et, il faut bien le dire, leurs parents ne les ont
+pas secoués, développés.
+
+En général, les personnes qui ont joui réellement de la fortune, sont
+intelligentes, et savent mettre de côté un faux amour-propre qui les
+empêcherait de chercher à se relever. Mais il y en a une foule qui n'ont
+fait que côtoyer cette fortune, la voyant assez de près pour pouvoir en
+parier, et elles se trouvent déplacées et malheureuses.
+
+Une femme qui se trouve dans ces conditions, vient de temps en temps me
+demander de lui indiquer une occupation. Depuis plusieurs années, elle
+est à la recherche d'un emploi, et chaque fois qu'on lui en indique un,
+quelque chose, oh! toujours un excellent motif, l'empêche d'accepter.
+L'autre jour, elle me racontait que l'an dernier, après avoir imploré le
+baron de R., elle en avait reçu un secours de cinquante francs, et
+qu'elle compte en faire autant cette année. Je me sentais vraiment
+saisie de commisération pour elle, je ne l'en pensais pas là,
+lorsqu'elle continua ses doléances, disant:
+
+--On me dit: Travaillez, travaillez! C'est bientôt dit: il faut des
+aptitudes, je n'en ai pas; je ne peux cependant pas aller balayer la
+rue!
+
+Je restai stupéfaite. Voilà une femme qui aurait été humiliée de gagner
+sa journée en balayant la rue, et qui ne rougissait pas de recevoir une
+aumône du baron R.! Mais si elle avait eu réellement un peu de fierté
+vraie, avant d'implorer un secours, elle aurait d'abord été se mêler à
+l'escouade des balayeurs, qui ont certainement des sentiments de fierté
+que n'a pas celle qui mange le pain de l'infirme, du vieillard, quand
+elle a en elle des facultés suffisantes à se suffire.
+
+Ce qu'il faut enseigner aux enfants, outre un métier, ou un talent,
+c'est à savoir s'en servir, c'est à connaître la vie, la valeur des
+mots, la conséquence des choses.
+
+Les enfants riches sont mieux à même d'apprendre tout cela et d'avoir
+leur intelligence ouverte, parce qu'ils reçoivent plus d'instruction,
+voyagent, lisent, entendent raisonner; et le jour où l'infortune arrive,
+ils ne sont pas aussi malheureux d'être obligés de déroger, que
+d'autres, élevés en regardant en haut et qui se morfondent d'envie.
+
+Dans la plus haute société, on voit se donner des fêtes où les convives
+se plaisent à s'habiller en paysans, en grisettes, en ouvriers. La
+grande dame est heureuse d'échapper au poids des grandeurs, et de
+courir, une journée entière, inconnue comme une petite bourgeoise.
+
+Observez les jeux des enfants. Les bébés de parents très riches jouent à
+la bonne, à la marchande, à la ruine; ceux des pauvres, joueront au
+grand seigneur, au carrosse.
+
+Enseignez donc à votre enfant ce que vous voudrez, mais enseignez-lui,
+surtout, à ne pas regarder le travail comme indigne de lui. Qu'il soit
+bien persuadé de la véracité de ce proverbe: «il n'y a pas de sots
+métiers, il n'y a que de sottes gens.»
+
+C'est par son mérite et ses capacités, par la manière supérieure dont il
+s'en acquittera, qu'il prouvera que la tâche entreprise est au-dessous
+de lui.
+
+Avec du travail, de la persévérance, de l'intelligence, on peut toujours
+se sortir d'affaire; il faut compter sur soi, sur ses efforts personnels
+et matériels, et non sur des protections, des passe-droits.
+
+On peut reconnaître le vrai riche qui a eu des revers, à ce qu'il ne
+parle jamais de son temps de splendeur. Le pauvre, qui a eu soi-disant
+des malheurs, est _chipie_ et _pimbêche_ à l'excès (pardon, mais ces
+deux mots n'ont pas de masculin, ces défauts étant très particuliers aux
+femmes); il tient à faire sentir à tout instant qu'il vaut mieux que sa
+position, tellement il a peur qu'on ne s'en aperçoive pas!
+
+Il y a des personnes auxquelles il manque toujours quelque chose pour
+réussir; la plupart du temps, elles se plaignent de ne pas avoir de
+fonds; ceux qui en ont, s'empressent de les perdre; d'autres réussissent
+sans capitaux, ou avec capitaux!
+
+--C'est la chance! disent les premières.
+
+C'est-à-dire, c'est de savoir saisir la chance quand elle passe et de
+savoir aussi la retenir.
+
+Ce que je vois de bonnes occasions auprès desquelles passent quantité de
+gens qui ne les voient pas parce qu'ils regardent trop haut ou qui ne
+veulent pas prendre la peine de se baisser!
+
+Aujourd'hui, le commerce, les affaires, sont, peut-on dire, à la mode;
+nous ne sommes plus au temps où l'on dédaignait de gagner de l'argent.
+Mais malheur à l'incapable!
+
+L'autre jour, on introduisit auprès de moi une élégante visiteuse, une
+femme du grand monde; elle voulait me demander des conseils. Elle
+désirait vendre un secret de parfumerie, puis elle me raconta qu'elle
+allait gagner de l'argent cet hiver. Elle allait s'occuper de placer du
+vin parmi ses connaissances. Le marchand lui avait promis une belle
+commission, mais elle ne voulait pas qu'on le sût.
+
+J'avoue que je n'approuve pas tout à fait ce manège, parce que j'aime
+que l'on ait le courage de son opinion. Les personnes qui sont obligées
+de chercher de cette façon à se procurer de l'argent sont à plaindre,
+car elles souffrent réellement; il faut les plaindre d'autant plus que,
+la plupart du temps, l'argent qu'elles cherchent ainsi à se procurer ne
+servira qu'à leur fournir des satisfactions d'amour-propre, bientôt
+suivies de déceptions cruelles.
+
+Pour en revenir au choix d'une profession, une instruction complète
+donnant la connaissance d'une foule de choses pratiques, c'est-à-dire ne
+se bornant pas aux études scientifiques et aux beaux-arts superficiels,
+mais ayant enseigné aussi une partie commerciale et, avec cela, la
+volonté et l'intelligence des choses, voilà la meilleure profession.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+L'AGE INGRAT.
+
+
+Cet âge (de onze à dix-huit ans) réclame, pour les deux sexes, une
+attention particulière sous tous les rapports, même sous celui de la
+toilette; néanmoins, c'est l'âge dont on se préoccupe le moins d'une
+façon spéciale. Il est souvent question de l'enfant, du bébé; on parle
+fréquemment de la jeune fille, mais la fillette et le garçonnet sont
+laissés dans l'ombre. Il est évident qu'en perdant ses dents de lait,
+l'enfant acquiert sa première laideur. Sa croissance, en le rendant
+disproportionné, lui ôte les grâces potelées du premier âge; les études
+auxquelles on le soumet, le travail de la nature qui s'opère en lui avec
+force et rapidité, le rendent maussade et méchant parfois. Voilà pour le
+physique; au moral, sans pouvoir offrir les compensations de la
+communion d'idées, il comprend trop et gêne les conversations. En somme,
+c'est l'âge ingrat, et cependant c'est à cet âge que nous commençons à
+juger ce qui nous entoure, c'est à cet âge que nos convictions se
+forment, que tout nous frappe, que des impressions ineffaçables se
+gravent en nous; c'est à cet âge que notre coeur comme notre intelligence
+se développent en même temps que nos membres; et qu'avides de les
+exercer, nous nous jetons sur tout ce qui se présente, nous nous en
+emparons, et nous nous l'approprions pour notre vie entière
+généralement.
+
+Ces quelques années exigent une surveillance de tous les instants, et
+lorsqu'on a pris toutes les précautions possibles pour que le petit être
+ait été bien entouré dans ses premiers pas dans la vie, matériellement
+et intellectuellement, afin qu'il n'arrive aucun accident à ses frêles
+petits membres, et que sa fraîche mémoire ne soit pas souillée de mots
+impropres ou de mauvaises impressions, il ne faut pas se lasser, car le
+moment important arrive seulement. Le corps et l'âme doivent être plus
+que jamais préservés, sous peine de les voir l'un et l'autre s'étioler.
+La santé pour le physique, la toilette et les manières pour l'extérieur,
+l'âme et le coeur, le jugement et l'intelligence pour le moral, voilà
+toutes les choses importantes qu'il s'agit de diriger et sur lesquelles
+il est indispensable d'attirer l'attention des parents.
+
+Par la santé, j'entends aussi le développement et la conformation du
+corps de dix à dix-huit ans. Le tempérament se constitue, les membres se
+forment à peu près tels qu'ils doivent rester toute la vie. Aussi les
+précautions qu'on a prises pendant l'enfance ne doivent-elles être
+continuées qu'avec plus d'attention pendant l'adolescence. La
+gymnastique pour les deux sexes est indispensable; elle est préférable à
+tout autre exercice du corps, car elle ne rend pas seulement fort et
+alerte, elle rend aussi adroit et agile.
+
+Généralement on fait beaucoup _sortir_ les enfants; c'est un tort,
+vis-à-vis surtout des petites filles. (Les garçons sont d'ordinaire au
+collège à cet âge, et je parle des filles élevées par leurs mères.)
+C'est pourquoi l'éducation de la pension ou du couvent peut être
+préférable. La fillette y joue, y court, mais ne _sort_ pas,
+c'est-à-dire ne prend pas l'habitude de se parer tous les jours, et
+d'aller faire de grandes courses, silencieuse et guindée, à côté de sa
+mère ou de son institutrice.
+
+Je connais des femmes qui ont été tellement accoutumées dès leur enfance
+à _sortir_, à aller arpenter les boulevards et les Champs-Elysées, que,
+jeunes filles, un jour de réclusion les rend déjà malades, et, jeunes
+femmes, elles ne peuvent supporter leur intérieur. La femme doit vivre
+chez elle, et comme le tempérament se plie aux habitudes de longue date,
+il n'y a qu'à lui donner celle-ci pour qu'il s'y conforme.
+
+L'estomac a besoin aussi d'être formé, mais non _gâté_. Peu à peu, il
+arrivera à supporter tous les bons aliments, mais jamais les mauvais, ni
+l'irrégularité des repas.
+
+Le sommeil est nécessaire aux jeunes gens. Le sommeil du soir, qui est
+dans l'ordre de la nature, répare les forces, tandis que celui du matin,
+au moment où la terre se réveille, énerve et alanguit. Se lever tard est
+une habitude perverse qu'il ne faut pas laisser prendre; et pour cela il
+faut éviter avec soin d'en faire une récompense, ainsi que cela a lieu
+très souvent. Je connais une mère prudente, pour les enfants de laquelle
+la plus grande punition qu'on puisse leur infliger est de les obliger à
+rester tard au lit.
+
+Il est vrai que c'est souvent de nos propres défauts qu'héritent ces
+petits êtres, et nous croyons, nouvelle erreur, y trouver un titre à
+notre indulgence; tandis que nous devrions n'y voir qu'une leçon et un
+ordre sévère, pour nous qui les avons expérimentés à nos dépens, de les
+en préserver. Mais l'amour-propre est là pour nous aveugler! Que de
+parents se mirent avec complaisance dans les défauts de leurs enfants!
+
+Pour bien élever un enfant, surtout à l'âge où il est _clairvoyant_, il
+faudrait être parfait, et je connais bien des parents qui ont plutôt
+l'héroïsme d'une séparation qu'ils reconnaissent nécessaire que celui de
+se corriger!
+
+Comme toilette et comme manières, la démarcation est bien tranchée.
+Depuis la première communion jusqu'à son entrée dans le monde,
+c'est-à-dire de onze à dix-huit ans, la fillette et la jeune fille
+doivent s'abstenir de tout ce qui est trop recherché, trop compliqué,
+sous peine de paraître, non pas de petites femmes en miniature, comme
+lorsqu'elles avaient six ans, et que leurs mères se plaisaient à modeler
+leurs toilettes sur les leurs propres, mais à de petites bonnes femmes;
+car, à quinze ans, si l'on s'affuble trop, on peut très facilement en
+paraître vingt ou davantage.
+
+Il faut aussi éviter de tomber dans l'excès contraire, ce qui arrive
+fréquemment aujourd'hui: pour une raison ou pour une autre, coquetterie
+de mère, de soeur, ou de jeune fille même, est maintenu l'habillement de
+la fillette, jusqu'à l'entrée dans le monde; la jupe reste courte, les
+cheveux ondulés flottant dans le dos, et l'on supprime ainsi ces
+quelques années si suaves et si pleines de charme de l'adolescence;
+restons dans la règle commune; suivons les usages reçus par la majorité
+et bons à suivre par les gens sensés. Dès que la petite fille atteint sa
+douzième année, on supprime les falbalas, les bijoux, les plumes, les
+corsages décolletés et à manches courtes. La jupe doit s'allonger et ne
+plus découvrir le mollet, les cheveux sont nattés ou relevés dans un
+réseau.
+
+Les manières et le langage subissent la même transformation. La démarche
+devient moins libre, plus posée; les reparties, les saillies d'enfant,
+qu'on appelle spirituelles, et qui sont toujours, d'ailleurs, ridicules
+dans la bouche d'un enfant, ne sont absolument plus tolérées; en un mot,
+la fillette doit rentrer dans l'ombre, comme la fleur, qui est son
+emblème, se cache sous les feuilles.
+
+Les bonnes habitudes, avons-nous dit, se prennent à cet âge,
+physiquement aussi bien que moralement. La jeune fille, prenant
+l'habitude de se tenir courbée, la gardera, de même si elle contracte
+celle de la paresse. Le caractère demande à être formé dès la première
+enfance, et il est presque impossible de transformer, à douze ans,
+l'enfant colère, gourmande, menteuse, dont les défauts n'ont pas été
+réprimés plus jeune. Il faut alors la _briser_, la contraindre, et la
+tâche est devenue excessivement difficile; il s'agit de ne pas laisser
+perdre les bons fruits que la première enfance donne, ou plutôt ces
+fleurs que le printemps fait éclore. Il nous appartient de les cultiver
+pour qu'elles se changent en fruits; ces fruits eux-mêmes doivent
+arriver à la maturité, sans qu'aucun insecte vienne y mordre et
+s'introduire jusqu'au coeur.
+
+N'arrive-t-il pas parfois que dans notre verger nous trouvons notre plus
+beau fruit attaqué? et ne sommes-nous pas obligés de veiller sans cesse?
+Nous craignons, au moindre coup de vent, que le faible lien qui le
+retient à l'arbre et lui donne la vie ne vienne à se briser; mais ce qui
+est plus pénible encore, n'est-ce pas de le voir ronger par un ver que
+nous ne pouvons extraire, si nous ne nous y prenons à temps? Rien ne
+peut mieux donner l'idée de l'âme d'un enfant. Il faut veiller, jusqu'à
+ce qu'elle soit formée, et si la moindre gelée peut perdre la fleur, une
+main étrangère peut nous ravir le fruit.
+
+Le genre d'éducation se modifie totalement lorsque commence l'âge de
+raison.
+
+Les corrections, les caresses, les choses palpables, pour ainsi dire,
+ont seules le dessus dans le bas âge; le raisonnement, la persuasion n'y
+peuvent rien. Mais quand arrive l'époque dont je m'occupe, ce n'est au
+contraire qu'à la persuasion et au raisonnement qu'on doit recourir. Et
+c'est pourquoi la tâche devient de plus en plus difficile et se
+restreint davantage dans le cercle maternel. Il ne suffit plus
+d'exprimer sa volonté, de la faire obéir, il faut l'expliquer, la
+déterminer, savoir s'adresser à l'entendement de l'enfant et s'appliquer
+à le lui former.
+
+Mais ce qui offre une double difficulté, c'est que dans les choses mêmes
+qu'il faut lui apprendre, il est nécessaire de lui en céler une partie;
+c'est une pierre d'achoppement que bien des mères ne savent pas tourner.
+Sous le prétexte de conserver la candeur de la fillette, elles lui
+interdisent toute lecture; elles ne veulent rien lui faire connaître de
+la vie ou du monde; puis, l'âge venu, sans préparation aucune, elles lui
+ouvrent toutes les portes et lui permettent, elles y sont bien obligées
+d'ailleurs, toutes les lectures. C'est par paresse, la plupart du temps,
+et simplement pour se dispenser de prendre une peine, un soin
+quelconque. Une mère qui entend bien sa mission et son devoir initie peu
+à peu sa fille à la vie; elle la lui explique, la lui analyse, lui ouvre
+le chemin, la guide par la main, non en en éloignant complètement les
+ronces pour ne lui laisser que les fleurs, mais en lui apprenant à les
+éviter elle-même ou à les supporter; car l'existence est pleine
+d'entraves, d'épines, et la jeunesse ne doit pas l'ignorer.
+
+De douze à quinze ans, les jeunes imaginations veulent tout saisir; le
+mal surtout les attire comme l'abîme qui donne le vertige; essayer de le
+leur dissimuler tout à fait est impossible. Leur apprendre à le regarder
+froidement, à l'envisager avec horreur, est un grand bienfait.
+L'ignorance n'empêche pas de tomber; au contraire, elle précipite à
+mesure que l'entendement se développe, que l'intelligence arrive sans la
+science; on doit donc insensiblement démontrer le bien du mal.
+
+Aussi, c'est précisément à cet âge si intéressant où la petite personne
+devient fillette, que la mère doit quitter le moins son enfant. C'est
+alors que les impressions sont les plus fortes, d'autant plus qu'elle
+croit savoir et ne sait rien.
+
+La tâche devient aussi plus difficile, parce que l'enfant veut déjà
+essayer son jugement, et, l'expérience ainsi que la science lui
+manquant, elle est entraînée à juger à faux. C'est une grande victoire
+de lui enseigner à se défier de son propre jugement et de lui laisser
+apercevoir l'étendue de son ignorance.
+
+Les liaisons, les fréquentations sont d'une haute importance à cette
+époque de la vie. Elles s'emparent de nous avec une intensité telle,
+qu'elles sont la source souvent de bien des entraînements et de bien des
+malheurs. Essayer d'y soustraire la jeunesse est presque impossible sans
+froisser son coeur. Seulement, la vigilance doit redoubler. Il faut
+surtout éviter d'exiger de brusques ruptures, qui font tourner en
+intrigues un simple engouement qui serait tombé de lui-même. Le meilleur
+moyen, l'unique, pour garantir la jeunesse de toute influence, est de
+l'occuper, de la fatiguer, physiquement et moralement; lui donner le
+moyen de dépenser amplement l'exubérance de forces que lui donne son
+âge, et qui, concentrée, ne manquerait pas de se déverser d'un autre
+côté.
+
+Les jeunes filles s'éprennent les unes pour les autres de vives amitiés;
+elles se figurent bientôt qu'elles sont victimes et tyrannisées, si on
+veut les priver de voir celles qu'elles ont choisies pour amies; elles
+trouvent aisément des personnes qui croient bien faire en facilitant un
+rapprochement à l'insu de la mère, entre les jeunes amies, comme si tout
+ce qu'on dissimule aux parents ne soit pas déjà une faute par cela même,
+et qu'ils n'aient pas des motifs puissants pour désirer être obéis.
+
+Malheureusement, on est toujours tenté de penser que les parents ont
+tort; on n'a pas assez de confiance dans leur morale, et c'est là que se
+trouvent le danger et la cause de l'indiscipline, de l'insubordination.
+Les jeunes n'ont plus foi aux vieux. Hélas! on est forcé d'avouer que
+c'est un peu la faute de ceux-ci; s'ils ne se montraient pas aussi
+souvent fautifs et répréhensibles, la jeunesse s'habituerait à les
+respecter davantage et à s'en rapporter à leurs décisions.
+
+Il y a cependant des enfants bien élevés qui ne se permettent pas de
+juger leurs parents et agissent comme Sem envers Noé. Cela dépend encore
+de l'éducation qu'on leur a donnée.
+
+Pour en revenir aux mauvaises liaisons, je répète et j'insiste, comme
+étant un point important, pour qu'on ne brusque pas les ruptures, à
+moins qu'on puisse mettre une distance matérielle entre les deux amies
+et opposer une forte distraction à l'ennui qui résulterait de la
+séparation. Dans le cas contraire, il faut se contenter de veiller, de
+persuader doucement, et d'attendre, ce qui ne tarde souvent pas, que les
+circonstances de la vie viennent dénouer d'elles-mêmes les liens
+qu'elles ont formés.
+
+Si la jeune fille arrivait à voir son amie en cachette de sa mère, même
+rarement, cela pourrait lui être beaucoup plus nuisible que de la voir
+souvent en sa présence. Le fruit défendu possède un attrait puissant.
+Puis on prend l'habitude des cachotteries, des intrigues, et tout cela
+décline en besoin, qui se rejette plus tard sur des objets où le péril
+est plus grand.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+NOTES D'UNE MÈRE DE FAMILLE.
+
+
+
+
+I
+
+_Le monde de province._
+
+
+Mon mari vient d'obtenir d'être nommé directeur d'une mine importante,
+dont la société a son siège à Paris; nous allons donc quitter notre
+tranquille appartement de l'avenue de Neuilly où nous jouissions du
+voisinage de la grande ville et des libertés qu'elle donne, en même
+temps que de l'air de la campagne et aussi des libertés de celle-ci!
+Ici, comme à Paris, on connaît à peine ses voisins; on va, on vient,
+sans se préoccuper de personne! Il paraît que D. où nous allons est une
+ville charmante; il y a de belles promenades, de l'animation, une
+garnison très forte... «Il faudra tenir nos filles!» a dit mon mari. Une
+préfecture... il y aura des bals! qui sait? Notre aînée, Berthe, est
+jolie... elle trouvera là plus facilement à se marier que dans ce grand
+Paris où l'on vit si isolé! C'est l'indépendance, dit-on; j'en conviens,
+mais c'est aussi l'isolement!»
+
+Ainsi pensais-je et écrivais-je sur mes tablettes, il y a un an à peine,
+et aujourd'hui que je connais la vie à D., qu'est-ce que j'y ai trouvé?
+mes espérances de mère se sont-elles réalisées? Par quel moyen suis-je
+arrivée à les réaliser?
+
+Arrivant dans une ville où l'on ne connaît personne, il n'est pas facile
+d'établir des relations. Mon mari, excessivement occupé de son
+installation, était aux mines du matin au soir. Mes filles, impatientes
+de voir et de se faire voir, me tourmentaient, et nous allâmes, le
+premier dimanche, entendre la musique sur le Cours. Quelle foule! On
+nous regardait avec une certaine curiosité, car nous étions _nouvelles_
+et nous n'étions connues de personne! Aussi je ne pourrais pas affirmer
+que cette curiosité fût tout à fait bienveillante. Les femmes paraissant
+appartenir à la haute société de la ville nous jetaient à la dérobée des
+regards dédaigneux et scrutateurs, comme si nous étions des bêtes
+dangereuses (mes filles peut-être leur semblaient à craindre, avec leur
+expression spirituelle, simple, naturelle à la fois, que donne la vie de
+Paris); les bourgeoises et les commerçants ne se gênaient pas pour nous
+examiner. Les hommes paraissaient plus discrets et plus bienveillants en
+même temps; des jeunes filles jolies, bien mises, l'air point sottes,
+attirent toujours la sympathie du sexe masculin, ce qui leur vaut,
+immédiatement la haine de l'autre sexe. Il est vraiment périlleux d'être
+d'une supériorité trop écrasante, et je crois préférable pour une femme
+de rester un peu dans l'ombre que de faire pâlir tout autour d'elle par
+son éclat.
+
+Il n'en est pas moins vrai que, le premier moment de curiosité passé,
+nous allions avoir l'air, si nous restions sans société, de gens mis en
+quarantaine. Or, les connaissances qui s'offraient à nous nous auraient
+placés dans un milieu d'où plus tard nous n'aurions jamais pu sortir.
+
+Il faut avoir bien soin, en province, de ne pas se déclasser et de se
+mettre de prime abord à la place que l'on veut tenir.
+
+A Paris on peut fréquenter un peu de tous les mondes; sans appartenir à
+l'aristocratie, on a parmi ses relations bon nombre de familles titrées
+qui ne vous dédaignent pas; on les reçoit en même temps que des
+négociants, toujours très estimés; on mélange les opinions politiques et
+religieuses. Chacun s'enquiert peu, dans un salon, de ce que peut être
+son voisin. C'est le cas de le dire, «le pavillon couvre la
+marchandise»; du moment qu'on se rencontre sous le toit d'un ami commun,
+c'est qu'on se vaut. D'ailleurs, on ne se retrouve guère autre part, et
+il n'y a pas de conséquence à craindre de s'être rencontrés.
+
+Ainsi que me l'expliquèrent le docteur en renom que j'appelai sous le
+plus petit prétexte et afin de faire une connaissance, et aussi le curé
+de la paroisse à qui j'allai faire une visite de nouvelle paroissienne,
+dans cette petite ville de D., de même que dans la plupart des villes de
+province, il y a quatre ou cinq sociétés parfaitement distinctes qui ne
+se fréquentent jamais l'une l'autre: celle des commerçants; celle de la
+noblesse, qui est cléricale et légitimiste, qui se croirait déshonorée
+de mettre le pied à la préfecture, et ne sort guère de ses hôtels que
+pour aller à l'église; la bourgeoisie, composée de la magistrature et du
+haut négoce, et le monde officiel. Malheureusement, chacune de ces
+sociétés se subdivise en deux ou trois partis politiques ou religieux.
+Il y a les légitimistes, qui sont admis à cause de leurs opinions dans
+les salons de la noblesse; les partisans du gouvernement actuel, qui
+composent plus essentiellement le monde officiel; les républicains; puis
+les protestants qui forment à part un clan rigide et puritain, et encore
+les israélites, société riche, brillante et gaie... J'en oublie, bien
+sûr!
+
+Mon mari est républicain libéral;... mais ce serait nous fermer bien des
+portes que d'embrasser trop chaudement ce parti;... quand on a des
+filles à marier, est-il permis d'avoir une opinion politique? La
+majorité serait contre nous. Le parti dit de l'opposition donne bien un
+bal par cotisation chaque hiver, mais ce ne sont pas là les réceptions
+nécessaires pour trouver un mari!
+
+Le curé m'a reçu avec beaucoup de bienveillance; il avait déjà remarqué
+depuis huit jours que nous étions des paroissiennes assidues, et il a
+bien voulu m'admettre, ainsi que mes filles, membre dans une société de
+dames patronnesses, où, moyennant une légère cotisation et certaines
+démarches et visites, nous parviendrons à faire un peu de bien à
+quelques familles pauvres de la ville, et en même temps nous nous
+trouverons en contact avec les femmes les plus distinguées de D.
+
+Le médecin (en province les médecins ont le temps de devenir des amis de
+leurs malades), qui est le médecin du préfet, et va beaucoup dans le
+monde officiel où il est protégé par sa famille et par ses opinions
+calmes et raisonnables (il est toujours, paraît-il, pour le
+gouvernement, quel qu'il soit, m'a-t-il dit; c'est un homme qui a la
+bosse du droit et de la discipline); il doit nous présenter au maire, au
+receveur, et se félicite déjà d'avoir une nouvelle maison pour passer
+ses soirées, car j'ai annoncé hautement l'intention de recevoir.
+
+Enfin mon mari, par ses rapports d'affaires, a eu bientôt quelques amis
+dans son parti, ce qui va nous permettre d'avoir un pied dans tous les
+clans. Il ne me déplaît pas de passer pour ne pas être de l'avis de mon
+mari en matière politique, cela autorise tous les genres de relations.
+
+--M. un tel y va?
+
+--Oh! c'est le mari qui l'attire! n'y faites pas attention; la femme le
+reçoit à contre-coeur.
+
+--Mais une telle y est toujours fourrée?
+
+--Peu importe! c'est une amie de madame; mais monsieur saura y mettre
+bon ordre, si cela devient trop fort!
+
+Aussitôt notre salon arrangé, j'ai annoncé que je donnerais le thé le
+mercredi de chaque semaine; je n'ai invité personne directement et tout
+le monde est venu. J'avais assuré le curé qu'il trouverait sa table de
+whist installée, mais il a eu peur de manquer de partner et a cru
+prudent d'amener un vieux colonel retraité et une vieille baronne, qui a
+coiffé Sainte-Catherine une cinquantaine de fois au moins. Notre premier
+thé n'était pas très brillant; mes filles, auxquelles j'ai appris à
+aimer, à respecter la vieillesse et à s'amuser de peu, ont été ravies de
+la distraction qui leur était apportée par cette soirée. Le docteur
+ayant prouvé qu'il était un excellent partner, le colonel lui a voué sa
+sympathie, et ils se sont promis de se retrouver chez nous chaque
+semaine, comme sur un terrain neutre, où l'on peut se rencontrer sans se
+compromettre.
+
+Avais-je donc réussi à constituer d'emblée un _salon_, ce qui se forme
+si difficilement en province, un salon neutre où je pourrais recevoir
+tout le monde? Je n'osais l'espérer.
+
+La baronne prit vite ma fille aînée en amitié; elle voulait la donner
+pour amie et modèle à ses nièces; je me tenais un peu sur la défensive,
+car je me méfie beaucoup des amitiés féminines, spontanées surtout,
+provenant de femmes dans une position plus élevée; elles sont portées à
+prendre avec vous certains tons protecteurs qui vous déplacent bien
+vite.
+
+Je ne désirais recevoir de femmes que ce qu'il était nécessaire pour
+prouver que l'_on peut nous voir_, et aussi pour être invitées aux
+grandes réceptions; quant à aller jouer les comparses dans des réunions
+intimes, j'étais décidée à l'éviter.
+
+Le colonel, qui trouve ma cadette un «charmant démon», veut absolument
+la faire danser, et comme j'ai objecté que nous ne connaissions pas de
+danseurs, il a amené trois de ses protégés, le dessus du panier des
+officiers de la garnison. Le docteur n'a pas voulu être en reste, et
+lorsque les mères de filles à marier ont su que nous avions des
+cavaliers, elles ont désiré vivement faire partie de notre coterie.
+
+Nos petits thés, commencés en décembre avec quatre joueurs de whist,
+étaient devenus de vrais bals de cinquante personnes au moment du
+carnaval!
+
+Il ne s'est pas donné une fête à laquelle nous n'ayons été invitées.
+J'ai surtout tenu à ne jamais donner à mes réceptions un cachet trop
+cérémonieux, mais j'ai eu beaucoup de peine, car, soit par flatterie,
+soit par ironie, on voulait à toute force les décorer du nom de bal, et
+quelques femmes y arrivaient en toilettes parées; mais on me trouvait
+toujours en robe de soie noire montante, et mes filles en robe de
+cachemire gris avec de simples rubans bleus ou roses dans les cheveux.
+En revanche, le côté _rafraîchissements_ a sans cesse été l'objet de mes
+soins d'une façon particulière; mon punch (rien n'anime une soirée comme
+du bon punch), le chocolat, le thé et les petits fours servis en
+abondance et de premier choix m'ont toujours valu des remerciements.
+
+Par exemple, j'ai évité les grands dîners si dispendieux et si
+dérangeants; mais le curé et le docteur avec autorisation d'amener un de
+leurs jeunes amis, ont toujours eu leur couvert mis.
+
+Pour aller dans le monde, mes filles n'ont eu qu'une robe blanche avec
+fleurs variées; les envieuses les ont surnommées les _demoiselles
+blanches_; on leur a demandé sournoisement si elles étaient vouées au
+blanc; ce qui n'empêche pas qu'avec peu de frais elles n'ont jamais été
+fanées comme les autres. Je n'ai souffert, de leur part, aucune
+préférence pour un danseur plus que pour un autre.
+
+Enfin, j'ai essayé de réaliser ce problème difficile d'être très stricte
+sans pruderie. Mais j'étais bien décidée à ne pas recommencer l'hiver
+prochain, si je n'avais pas réussi; il faut vaincre ou mourir dans ces
+cas difficiles! Si j'eusse échoué, j'aurais envoyé la plus jeune passer
+l'hiver chez sa grand-mère et j'aurais tenté un voyage avec l'aînée.
+
+Il n'y a rien qui fasse plus mauvais effet que de mener plusieurs hivers
+de suite deux soeurs dans le monde. Heureusement, la nouveauté a un si
+grand charme et un si grand attrait, que plusieurs jeunes gens de la
+ville s'enthousiasmèrent pour les Parisiennes et, au grand désespoir et
+à la profonde déception des familles du crû, eurent le mauvais goût de
+préférer des _étrangères_. C'est cependant ce qui arrive le plus
+communément, et, de même, les jeunes filles épousent le plus souvent des
+jeunes gens étrangers que des jeunes gens de la ville. En province on se
+voit si souvent, on vit si étroitement ensemble, que l'on est un peu
+comme frères et soeurs.
+
+Un des protégés du docteur, jeune avocat de belle espérance, a demandé
+ma fille aînée en mariage vers la fin de l'hiver; c'est un honnête
+homme, d'un caractère égal et bon, aimant la vie de famille, aspirant
+après un foyer à lui. Un jeune homme qui a de tels sentiments fera un
+bon mari, quelle que soit sa fortune. Nous ne donnons qu'une petite
+rente pour dot à nos filles; les jeunes époux auront un peu de peine à
+joindre les deux bouts dans le commencement; mais on s'aime mieux quand
+on a souffert et lutté ensemble. J'ai pour principe, lorsque l'on a des
+filles à marier, qu'il ne faut pas laisser échapper le premier honnête
+homme que l'on rencontre.
+
+Maintenant je n'ai plus à m'inquiéter du monde. Notre famille agrandie
+possède de bons amis à D., et nous commençons à ne plus être considérés
+en étrangers. J'occupe une place qui était vacante; je tiens le milieu
+entre les diverses sociétés; je suis restée la _Parisienne_, comme on
+m'a surnommée. J'espère bien marier ma cadette l'hiver prochain; elle a
+un caractère éveillé et aventureux, qui fait que j'aimerais assez lui
+voir épouser un brave officier qui l'emmènerait voyager un peu. Je la
+suivrai volontiers en Afrique, et lorsque je reviendrai, je resterai
+encore plus «la Parisienne» que jamais, car n'ayant plus à observer
+certaines considérations à cause de mes filles, je me donnerai le
+plaisir de ne recevoir que ceux qui me plairont; je me consacrerai
+autant qu'une mère peut le faire à l'établissement et à l'éducation de
+mes deux fils, dont l'un va arriver de l'École polytechnique, et l'autre
+du collège.
+
+
+
+
+II
+
+_La veille du jour de l'an._
+
+
+Le jour de l'an est une de ces éphémérides qui restent dans le souvenir
+et se représentent à la pensée chaque fois que l'époque les renouvelle.
+
+Lorsqu'on est enfant, le jour de l'an est un grand jour, on vit de
+longues heures dans l'espérance de ce qu'il vous apportera, et d'aussi
+longues heures dans le souvenir de ce qu'il vous a apporté.
+
+Peu à peu on grandit, et chaque année enlève un nom des nombreux
+donataires; à vingt ans, on reçoit peu d'étrennes, du moins elles ont
+perdu du caractère de surprise qui a tant de charme.
+
+On sait très bien que M. un tel va apporter un sac de bonbons, c'est
+obligatoire; une dizaine d'autres jeunes gens en feront autant; ce sont
+les habitués des quinzaines, les danseurs de l'hiver; c'est comme une
+carte de visite, et l'on n'y ajoute pas plus d'importance.
+
+Lorsque nous sommes mariées et que nous avons des bébés, les jours de
+l'an redeviennent des journées mémorables, nous revivons dans les
+autres. Les bébés pensent encore à nous; ce sont de petites fables
+copiées à grande peine en cachette, des broderies faites dans des coins
+noirs à des heures indues, que les chers petits êtres vous apportent la
+joue empourprée, le coeur battant bien fort, puis se sauvent tout honteux
+et suffoqués par le rire, après avoir déposé leur offrande naïve sur vos
+genoux; mais l'émotion que l'on éprouve n'est rien en comparaison de la
+leur à eux, car à tout âge il est bien vrai que celui qui donne jouit
+plus que celui qui reçoit!
+
+Ensuite les enfants deviennent grands, et... c'est une grande tâche
+d'essayer de réunir la famille autour de soi, au moins une fois l'an,
+lorsque les ailes ont poussé aux oisillons et leur ont permis de voleter
+hors du nid!
+
+Cette année est la première que je vais commencer, depuis plus de vingt
+ans, sans avoir ma nichée autour de moi! C'est vraiment une année
+infortunée qui s'annonce!
+
+Mon mari est si occupé, qu'il se doute à peine que c'est demain le
+premier jour de l'an. Depuis longtemps, nous nous sommes blasés sur ces
+petites attentions en les reportant sur nos enfants. Mais Berthe est
+mariée, et... son mari l'a emmenée passer les vacances de la
+magistrature dans sa famille à lui. La vieille tante va avoir un jeune
+ménage pour lui fêter ses quatre-vingt-deux ans, et moi... moi, je perds
+ma fille!
+
+Mon fils aîné, ce brave et loyal Gustave... s'est laissé entraîner par
+son coeur! Il a prêté à un ami inconséquent deux mois de sa pension et
+les petites économies que je lui envoyais pour ses plaisirs du dimanche.
+Son père a été inexorable: il le condamne à ne pas faire le voyage de D.
+pour les fêtes! Pauvre enfant! Son jour de l'an va être bien sombre,
+dans les rues de Paris, pleines de boue et de brouillard!
+
+Il fera des visites officielles! Cela ne lui nuira pas et le formera! Il
+commencera à midi, en grande tenue, et cela ira encore bien jusqu'au
+soir! Mais la soirée? Il n'y a que des dîners et des réunions de
+famille, ce jour-là; les théâtres même sont déserts! C'est alors qu'il
+sentira le vide et l'isolement autour de lui, en se voyant seul, sans
+une table où son couvert soit mis, sans une famille pour le fêter et
+l'accueillir!
+
+Bernard, lui aussi, ne sera pas près de nous, mais il ne sera pas seul.
+Il a été décidé que pour le récompenser des bonnes études qu'il a
+faites, il irait passer les vacances de Noël et du nouvel an chez un de
+ses bons amis, où il y a de belles chasses. C'est drôle! Nous punissons
+Gustave en le tenant éloigné de nous, et nous récompensons Bernard de la
+même façon... Mais Bernard sera dans une famille qui l'entourera
+d'affection!... Cela ne fait rien; je suis jalouse de ce genre de
+récompense où nous sommes si peu en cause!
+
+_Le jour de l'an_. Jeanne est donc seule auprès de moi. Nous avons
+commencé la journée par nos visites à l'église, au Seigneur, puis à son
+vicaire notre bon curé, et à quelques pauvres malades, ou invalides,
+mais qui n'auraient osé venir à nous. «Ce sont là nos visites
+officielles, à nous autres femmes,» ai-je dit à Jeanne.
+
+Je l'ai envoyée ensuite avec la femme de chambre rendre ses devoirs à la
+vieille baronne, et la petite sournoise a remis en passant un petit
+paquet chez son vieil ami le colonel. Le paquet contenait une blague à
+tabac joliment brodée.
+
+Je ne l'en blâme pas, et ce qui prouve qu'elle n'a pas eu tort, c'est la
+coïncidence des deux pensées. Pendant son absence, son vieil ami a fait
+porter ici par son ancien planton deux fort beaux bouquets; l'un était
+enfoncé dans un grand sac de bonbons à double fond, l'autre, plus
+mignon, paraissait avoir une bien grosse queue; un ruban frangé d'argent
+en sortait, et quand Jeanne le tira, il amena un petit écrin, dans
+lequel se trouvait une parure en turquoise, formant des myosotis. Un
+homme de soixante-dix ans peut se permettre une telle liberté envers une
+petite amie de vingt! Jeanne avait dit, il y a quelques jours, devant
+lui, sans penser à rien, qu'en fait de bijoux elle n'aimait que ceux qui
+représentaient des fleurs, et en fleurs que le myosotis!
+
+C'est une attention délicate qui quadruple la valeur du moindre petit
+présent que de chercher à réaliser un désir exprimé. Le bouquet se
+composait de myosotis, de roses blanches et de réséda.
+
+Allons! ma Jeanne sera encore heureuse comme un enfant ce nouvel an!
+
+Mon bouquet à moi se compose de camélias rouges et blancs, entourés d'un
+cordon de primevères mélangées d'azaléas et de gardénias; les chocolats
+à la crème, qui sont au pied, ont la meilleure mine. C'est ce qui peut
+s'offrir à tout le monde, surtout à une femme.
+
+Mais le timbre de la porte retentit; les visites vont commencer. Depuis
+que les usages parisiens s'introduisent partout, à D. comme ailleurs,
+les femmes restent chez elles, le jour de l'an, ce qui fait qu'on ne
+reçoit que des hommes.
+
+M. le curé ne me rendra sa visite que demain, car, de même que les
+personnages officiels, il reçoit lui aussi.
+
+Mon mari fait sa tournée en habit noir et en cravate blanche; une vraie
+corvée! s'inscrivant ou laissant un petit morceau de bristol glacé, sur
+lequel son nom est écrit, et qu'on a convenu d'appeler carte de visite,
+dans les rares maisons où il ne trouve personne.
+
+Notre médecin et le colonel arrivent les premiers. Jeanne saute sans
+façon au cou du colonel pour le remercier. Un petit gland rouge sort de
+sa poche; c'est la _blague_ de Jeanne qu'il porte sur son coeur! Le
+docteur est un peu gêné, car il n'a pas pensé qu'il fût nécessaire de
+nous donner des étrennes.
+
+Mais voilà les jeunes de l'armée et de la magistrature qui font
+irruption; les mieux renseignés offrent en entrant un élégant sac de
+bonbons.
+
+--Madame, vous permettez... cette année qui commence... mon modeste sac
+sera bien heureux que vous daigniez... balbutie-t-on.
+
+--Monsieur... c'est bien aimable d'avoir pensé à nous, dis-je en venant
+au secours de l'arrivant.
+
+--Mademoiselle, veuillez me permettre de déposer à vos pieds mon modeste
+tribut... avec mes souhaits de bonne santé...
+
+--Oh! monsieur! vous êtes bien aimable...
+
+--Que tous vos voeux soient exaucés, mademoiselle, dans cette année qui
+commence...
+
+--Et qu'il y ait beaucoup de bals, que nous dansions beaucoup de
+cotillons, n'est-ce pas, monsieur?
+
+--Madame, je vous présente mes hommages... voulez-vous me permettre, à
+mes souhaits sincères, d'ajouter le sac traditionnel?
+
+Et ça dure comme ça plusieurs heures. Les uns balbutient des phrases de
+l'incohérence desquelles on ne s'aperçoit pas, car la formule varie si
+peu, qu'on la devine dès le premier mot et qu'on ne laisse pas finir.
+
+Cependant vers trois heures arrive le receveur; c'est un gros galantin
+de quarante ans aux allures conquérantes, qui cherche toujours à se
+distinguer et ne fait rien comme tout le monde. Il tient à passer pour
+un original; il a fait un mystérieux voyage la semaine dernière, et tout
+le monde est persuadé qu'il a acheté ses cadeaux à Paris! C'est du plus
+grand genre! Entre nous soit dit, il fait une cour assidue à Jeanne, qui
+l'a piqué un peu par un dédain à peine nuancé.
+
+Il arrive les mains vides... c'est surprenant! il a dîné chez nous et
+pris le thé une vingtaine de fois!
+
+Mais il jette des yeux étonnés sur tous les meubles et paraît en faire
+l'inspection; serait-il indiscret? Ses paroles sont entrecoupées, il
+répond d'un air distrait... qu'a-t-il? il ouvre la bouche et il la
+referme comme s'il voulait dire quelque chose.
+
+Enfin, il paraît faire un effort comme quelqu'un qui va briser ses
+vaisseaux.
+
+--Est-ce que ma petite boîte a eu le bonheur de vous plaire? dit-il à
+demi-voix à Jeanne.
+
+--Votre boîte? s'écrie-t-elle en rougissant, se troublant et jetant des
+regards désespérés autour d'elle. Mais, je n'ai rien reçu de vous, on ne
+m'a rien remis de vous!
+
+--Comment! vous n'avez rien reçu?... oh! quel désagrément! Voilà de ces
+choses qui n'arrivent qu'à moi!
+
+Et le pauvre monsieur de se désoler.
+
+--Comment!... Vous m'aviez fait envoyer quelque chose? Comme c'est
+gracieux de votre part! Ça se sera perdu! Quel malheur! Je vous en sais
+toujours bien gré!
+
+Et ma gentille fille débitait toute cette menue monnaie de paroles
+aimables en vraie femme du monde, tandis que je devinais, moi, pour qui
+le fond de ses yeux est visible comme celui d'un lac limpide, à la
+malice qui les animait, qu'elle doutait bien un peu de la sincérité du
+visiteur.
+
+Eh bien, non, elle avait tort! Mais aussi quelle mésaventure! Après nous
+avoir quittés tout penaud, il revint encore plus penaud vers la fin de
+l'après-midi; il avait découvert d'où venait l'erreur. En se présentant
+chez la femme de son payeur, sa dernière visite, il fut reçu par les
+plus vives démonstrations de joie et de gratitude.
+
+La mère et la fille le remerciaient à qui mieux mieux!
+
+--Vous nous gâtez! Une boîte à gants et une boîte à mouchoirs! Cette
+dernière étant la plus belle, je l'ai prise pour moi, disait la mère.
+
+--Et quels délicieux bonbons! ajoutait la fille; dans la boîte de maman
+il y en a qui sont de vrais objets d'art!
+
+En effet, sur la table s'étalaient deux coffrets: l'un simple; l'autre,
+celui qui était destiné à Jeanne, plus riche.
+
+Que faire? Avouer que le marchand s'était trompé, qu'on avait eu
+l'intention de ne donner qu'un seul présent? Ce n'eût pas été d'un
+galant homme. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une mine assez
+piteuse. En revenant nous conter l'explication qui avait eu des témoins,
+il s'arrêta au télégraphe pour expédier l'ordre d'un nouvel envoi à
+notre adresse, car il ne voulait pas avoir le démenti d'offrir des
+nouveautés parisiennes.
+
+Je le consolai de mon mieux en lui contant l'histoire du cheval de bois
+qui arriva, un jour de l'an, chez un grave savant du premier étage, au
+lieu d'aller chez la jeune mère de l'entresol. Le grave savant crut
+qu'on se moquait de lui, et ferma la porte pour toujours à l'envoyeur...
+
+Enfin, la voilà terminée cette journée! Je suis littéralement harassée;
+j'ai la langue sèche et l'âme desséchée de répéter les mêmes phrases, le
+cerveau fatigué de chercher à varier les formules. Sans l'incident du
+receveur, c'eût été bien monotone!
+
+Jeanne est un peu pâle et ses yeux sont cernés, maintenant que
+l'animation causée par les visites est tombée. Elle n'est pas aussi
+lasse que moi, parce qu'elle est soutenue par les illusions si vivaces
+de la jeunesse. Tant mieux pour elle, puisse-t-elle les conserver
+longtemps! Mais c'est bien difficile quand une fille est instruite,
+point sotte, qu'elle lit et comprend ce qu'elle lit, qu'elle sait lire
+autre part que dans des livres, surtout sur les figures et dans les
+coeurs! Elle ne tardera pas à se détourner, lasse et ennuyée, de ces
+masques souriants, aussi ennuyés qu'elle, qui viennent, comme ils l'ont
+fait aujourd'hui, sans but, se suivant comme des moutons de Panurge,
+répétant les mêmes mots comme des perroquets!
+
+Heureusement que, de même que dans le ciel le plus nuageux il y a des
+éclaircies, quelques bons amis, quelques coeurs sincères viennent nous
+réchauffer de leur soleil!
+
+Le jour de l'an, ce jour de corvée est passé, et c'est dans la vie calme
+quotidienne qu'on a bien plus le temps et l'occasion d'en jouir et de
+les apprécier!
+
+
+
+
+III
+
+_Le rêve et la réalité._
+
+
+Une année s'est encore écoulée, et mon projet de marier Jeanne ne s'est
+pas réalisé. Mademoiselle embellit de jour en jour; elle a vingt-deux
+ans, et l'on comprend qu'elle sera encore plus jolie quand elle en aura
+vingt-quatre, quoiqu'elle soit déjà mieux qu'elle ne l'était à dix-huit.
+Ses succès dans le monde augmentent, car à sa beauté vient s'ajouter
+l'esprit, l'instruction, l'aplomb, la science de la toilette qu'une
+toute jeune fille ne peut posséder. Elle est plus éclatante; mais je ne
+vois pas que ce soit là un motif pour ne pas se marier! Cependant, je
+l'ai remarqué très souvent, ce sont les filles les plus douées qui ne se
+marient pas, pourquoi? Parce que, comme ma Jeanne, elles ont le travers
+d'être trop difficiles! Sous le prétexte que sa soeur a épousé un homme
+qui n'est pas précisément un héros, ce qui ne l'empêche pas d'être un
+excellent mari et de faire ses affaires, ma cadette s'est mise dans la
+tête de ne devenir la femme que d'un homme supérieur! Elle est si
+entourée et si recherchée, qu'elle ne doute pas, avec le temps, pouvoir
+arrêter l'attention de quelque grand personnage, un prince
+peut-être,--Dieu sait jusqu'où vont les jeunes imaginations!--tout au
+moins un prince dans le royaume des arts ou des lettres.
+
+Aussi que de frais me fait-elle faire! et où ne me conduit-elle pas,
+croyant toujours rencontrer son prince charmant? et en attendant se
+prodiguant, rivalisant, combattant, l'emportant dans tous les endroits
+de la ville où une jeune fille «du monde» peut se montrer, toujours sous
+les armes, mise à ravir, l'oeil ouvert, l'esprit présent! Puisse son coeur
+n'y pas recueillir de l'amertume pour plus tard!
+
+Ce n'était pas là le but que je poursuivais; j'avais toujours tenu à
+faire de mes filles plutôt de bonnes ménagères, des épouses sérieuses,
+que de brillantes femmes du monde. Comment un résultat si différent
+s'est-il produit pour Jeanne? Je me le demande avec anxiété... hélas! je
+n'ai pas assez veillé, ma défiance a été endormie un seul instant, et il
+a suffi pour laisser introduire dans la bergerie... non, chez moi,
+veux-je dire... le loup... non, une «femme charmante» (style masculin).
+
+Il m'était revenu quelques commérages sur ce que nous ne recevions pas
+de jolies femmes par jalousie. Je voulus prouver le contraire et
+j'accueillis la personne qui a fait tant de ravages chez nous. Mme
+Bathilde ne s'occupe guère de son mari, ni de ses enfants. Du mauvais
+côté de la quarantaine, elle voit le monde s'éloigner d'elle, et elle a
+trouvé bon de s'emparer de Jeanne pour la sauver de son isolement. Elle
+a tout à fait réussi. Lasse et un peu souffrante, j'ai consenti à lui
+laisser chaperonner ma fille une fois ou deux... C'était trop! Elle lui
+mit en tête une foule de sottises beaucoup trop enrubannées et
+enfleuries pour que l'enfant n'en fût pas charmée, et si la mère veut
+souffler dessus avec sa sévérité et sa morale, on lui répond:
+
+--Mais vous ne vous souvenez donc pas que vous avez été jeune?
+
+--Mais si, je me souviens, et c'est précisément pour cela! Je me
+souviens trop, peut-être... je sais que ce que vous dites est faux, et
+je voudrais que mes filles profitassent de mon expérience!
+
+Mais allez donc lutter contre les séductions et l'attrait du flatteur
+avenir que l'on fait luire à ses yeux! Je me briserais comme le pot
+d'argile contre le pot de fer! Je me ferais détester de mon enfant! Je
+l'éloignerais de moi! Il vaut donc mieux user d'indulgence et rester à
+son côté pour veiller!
+
+Lui faire briser ses relations immédiatement avec Mme Bathilde, c'eût
+été exciter la rébellion, et de la femme évincée me faire une ennemie.
+Le mal est fait; il faut en tirer le meilleur parti possible; tout en
+essayant de l'enrayer peu à peu. Ce n'est pas en administrant un kilo de
+quinine à la fois que l'on guérit la fièvre, mais par de petites doses
+données avec persévérance chaque jour.
+
+Ma chère Jeanne n'est d'ailleurs pas pervertie, Mme Bathilde n'en a pas
+eu le temps; elle a seulement pris des idées extravagantes que je
+n'aurais pas voulu lui voir. Peut-être en reconnaîtra-t-elle à temps
+l'abus!
+
+Je me trouve donc lancée bien plus dans le monde que je ne me le
+proposais. D'un côté, je ne le regrette pas, car j'en profite pour y
+entraîner mes fils autant qu'il est en mon pouvoir.
+
+Gustave, sorti de l'école, reste avec nous, dans l'administration, où il
+a trouvé un emploi avantageux; et Bernard va faire son droit à D. même,
+ce qui est une grande chance pour moi de pouvoir guider mon jeune fils
+dès ses premiers pas dans le monde.
+
+Je sais bien que les hommes graves, et mon mari tout le premier,
+trouvent très ridicule la prétention des mères de vouloir bien éduquer
+leurs fils; à quoi bon les bonnes manières? Il semble qu'un homme sache
+toujours faire ce qu'il veut! Oui! un homme d'une nature très supérieure
+sait se donner plus tard le vernis qui peut lui manquer par la faute de
+son éducation; d'ailleurs, dans les hommes supérieurs dont je parle, qui
+apprennent tout, connaissent tout, comprennent tout, dont l'esprit
+embrasse les détails aussi bien que les généralités, les bonnes manières
+sont d'intuition; ils aiment le beau, le grand, le noble
+instinctivement, et ils ne veulent pas rester au-dessous de leur propre
+appréciation. Mais d'autres natures, moins richement douées, ne
+reconnaissent le besoin de l'éducation qu'en acquérant l'expérience à
+leurs dépens, en faisant ce qu'on appelle des écoles. Alors, ils
+déplorent les circonstances qui les ont privés, dans leur jeunesse, de
+cette précieuse éducation, et ce n'est qu'au prix de grands efforts
+qu'ils parviennent à la remplacer. Souvent ils se rebutent, deviennent
+sauvages, se persuadent qu'ils n'ont rien à faire dans le monde policé,
+et s'abrutissent de plus en plus dans une société au-dessous du niveau
+social qu'ils pourraient fréquenter, mais avec laquelle ils n'ont pas
+besoin de se gêner.
+
+J'ai lu quelque part que les lutteurs et les combattants de la vie
+n'avaient point le temps d'apprendre les belles manières! Quelle
+rhapsodie! Est-ce que l'on perd du temps à lever son chapeau un peu plus
+haut en saluant (on remarquera que je ne dis pas le tenir plus bas!), ou
+à se tenir en équilibre sur sa chaise?
+
+Les jeunes gens ne s'imaginent pas quelle autorité les bonnes manières
+donnent sur ceux qui vous entourent! Loin de moi l'idée d'élever mes
+fils pour en faire des hommes fats et banals, recherchant les succès de
+salon! Mais la distinction, la réserve, le bon ton procurent une
+influence extrême à un homme, dans le monde qu'il fréquente; ses
+inférieurs, et même ses supérieurs, le respectent davantage; il leur
+impose, et il s'impose!
+
+On n'ose pas lui manquer, se permettre devant lui des incartades; on le
+respecte; «la familiarité amène le mépris»; j'ajoute: «la politesse
+tient à distance». J'ai vu des gens grossiers et insolents se calmer et
+céder devant les manières distinguées de leur adversaire.
+
+D'ailleurs les bonnes manières et le bon ton influent aussi énormément
+sur le caractère, et si je cherche tant à faire prendre à mes fils le
+goût de la bonne compagnie, c'est que je suis certaine de les éloigner
+ainsi de la mauvaise! A ceux qui sont habitués de respirer le parfum des
+roses, le fumier répugne toujours plus qu'à ceux qui vivent dans les
+étables; je ne nie pas qu'il y ait des exceptions, des anomalies, qui ne
+font que confirmer la règle, des instincts pervers qui, comme dans
+certaines maladies, ont le goût des acides et des pourritures.
+
+Oui! le bon ton, de même que la vertu, impose le respect à ceux qui nous
+fréquentent. Il est rarement le partage du vice abject.
+
+Ainsi, un ivrogne, un homme rusé, cruel, violent, peut difficilement
+conserver les manières élégantes d'un homme sobre, doux, bienveillant et
+franc. Notre âme se reflète toujours sur notre extérieur.
+
+Voilà ce que je répète à mes fils et ce qui est très vrai. En leur
+enseignant et en les habituant à être soignés dans leur mise, à
+pratiquer cette propreté exquise qui est le plus grand luxe d'un homme,
+je leur inspire l'horreur des gens vulgaires; en leur faisant fréquenter
+des femmes du monde spirituelles, élégantes, j'espère les éloigner d'une
+classe de femmes où ils ne pourraient trouver d'épouses dignes d'eux.
+
+Gustave se prête facilement à mes idées, et m'a déjà répété souvent
+qu'il ne comprend pas comment un homme qui a de l'instruction, qui est
+habitué à une atmosphère spirituelle, artistique et élégante, puisse
+éprouver un sentiment réel pour une femme, laissant, à chaque parole
+qu'elle prononce, échapper une si grande discordance avec ce qu'il est
+habitué à entendre.
+
+Ce n'est pas par un orgueil malentendu que je me réjouis de voir mon
+fils penser ainsi, et je puis ajouter qu'il s'y mêle une pensée très
+charitable envers les femmes de position inférieure. Ne seraient-elles
+pas réellement plus à plaindre encore que lui, puisque inévitablement il
+arriverait toujours un moment où il s'apercevrait de sa méprise et où la
+femme qu'il aurait entraînée d'autant plus facilement qu'il l'aurait
+éblouie, se trouverait déclassée et délaissée?
+
+Chacun doit rester à sa place; l'ouvrière qui cherche à se faire
+distinguer d'un jeune homme d'une classe plus élevée que la sienne perd
+sans s'en douter tout au moins le bonheur de sa vie, lors même qu'il
+viendrait à l'épouser et à l'introduire au sein d'une famille qui la
+considérerait comme une intruse, tandis qu'elle pourra être une petite
+reine en restant dans son monde!
+
+De même, ma petite Jeanne, en cherchant un mari trop au-dessus de sa
+position, ne se déclassera pas, parce qu'elle est auprès de sa mère;
+mais elle joue aussi le bonheur de son existence en risquant fort
+d'essuyer bien des désillusions et des déceptions pour finalement rester
+vieille fille!
+
+Mais, à son âge, on ne s'imagine pas encore combien le temps marche
+vite; on trouve la jeunesse si longue que l'on croit avoir le temps de
+trouver ce que l'on cherche; et on se laisse ainsi surprendre par les
+années qui fondent sur nous au galop.
+
+
+
+
+IV
+
+_Mes fils._
+
+
+Bernard est tout l'opposé de Gustave, comme caractère, et un peu aussi
+comme physique.
+
+Celui-ci influe-t-il sur celui-là? On serait porté à le croire. Très
+brun, pas grand, trapu, une figure étiolée quoique intelligente, mon
+pauvre Bernard est brusque, timide, peu communicatif; il aime à se
+vanter du mal qu'il ne serait pas capable de faire.
+
+Il est vraiment des moments où une mère ne reconnaît pas ses enfants,
+ses propres enfants qu'elle a élevés!
+
+J'aime mes quatre enfants également. Je les ai chéris, choyés, éduqués
+avec la même tendresse et le même zèle... mais quels résultats
+différents! Lorsqu'ils étaient petits, je ne constatais pas une grande
+dissemblance; il a fallu des circonstances, presque des événements,
+maintenant qu'ils ne sont plus des enfants, pour me la montrer. Berthe
+et Gustave, les aînés, sont bien tels que je les désirais; Jeanne et
+Bernard me déroutent.
+
+Hier, nous allions au bal du général.
+
+Ce n'est pas qu'à mon âge on tienne beaucoup au bal; j'avoue que ce
+n'est pas sans un soupir qu'à huit heures du soir j'ai quitté mon feu...
+et mon mari, pour aller m'habiller.
+
+Mon mari... mais oui... qui peut satisfaire son goût pour le coin du
+feu! Je suis triste de l'y laisser seul! Mais une mère a des devoirs!
+
+Je sais le danger qu'il y aurait à tenir Jeanne sevrée des plaisirs
+mondains qu'elle a goûtés.
+
+Mon mari ne se croit pas obligé de se dévouer!
+
+Tant que je n'avais pas mes fils, il endossait l'habit noir en
+rechignant, et il venait promener une figure ennuyée aux portes des
+salons. Le fait est que ce que les pères viennent faire dans un bal
+n'est guère amusant! Ils ont mille affaires en tête dont ils voudraient
+parler, et ils doivent causer de futilités; ils auraient des lettres à
+écrire, des journaux à lire, et ils doivent s'asseoir à une table de
+whist!
+
+Ils aimeraient à se délasser des corvées de la journée en robe de
+chambre et en pantoufles, ils doivent chausser l'escarpin et mettre le
+menton dans le faux-col! Mon pauvre mari est d'ailleurs tellement
+accablé d'affaires, qu'il est devenu légèrement morose depuis quelque
+temps; en tout cas, il paraît préférer aller au café ou se coucher, que
+causer et rire. La maison n'est donc pas gaie le soir, et il est de mon
+devoir de saisir les occasions de distraire mes enfants, afin qu'ils ne
+cherchent pas eux-mêmes leurs distractions.
+
+Jeanne et moi, nous sortons (ensemble) à dix heures de notre cabinet de
+toilette commun. Nous nous servons mutuellement de femme de chambre, et
+nous sommes assez vite prêtes, parce que nos toilettes sont toujours
+préparées d'avance. Hier, Jeanne portait une toilette d'ondine qui ne
+nous avait pas coûté cher! Sur de la tarlatane vert-d'eau nous avions
+disposé des écharpes en tarlatane blanche un peu défraîchie, mais dont
+le vert du dessous faisait ressortir la blancheur. De longues
+algues-marines faisaient l'office de rubans pour draper les écharpes.
+Une longue guirlande de nénuphars blancs, entremêlés d'herbes, prenant
+dans sa coiffure, venait s'attacher sur l'épaule, faisait le tour du
+décolleté de la robe, traversait le corsage en sautoir et se terminait
+après avoir traversé la jupe. C'était excessivement frais. Cette
+guirlande avait été cueillie dans la matinée par Gustave, qui nous a
+même aidées à l'épingler. Il aime beaucoup sa soeur, et était tout
+heureux de la voir jolie. C'est lui aussi qui lui avait dicté sa
+coiffure. Ses cheveux divisés en deux parties, ondulés et frisés par le
+bout, étaient un peu soulevés devant par des peignes posés en dessous,
+puis réunis derrière par une broche catogan.
+
+J'oubliais de mentionner que des ruches panachées blanches et vertes en
+tarlatane ornaient le bord inférieur de la jupe. Ces ruches même nous
+avaient donné assez de mal pour les poser, comme nous n'avions pas
+beaucoup de temps.
+
+De ma toilette je ne dirai pas grand'chose, se composant invariablement
+d'une robe de velours noir en hiver et de soie en été, accompagnée d'une
+mantille de dentelle noire.
+
+Quoique bien des femmes de mon âge posent encore pour trouver des
+danseurs, je trouve que lorsqu'on a une fille qui danse, c'est le comble
+du ridicule d'avoir l'air de se mettre pour ainsi dire en concurrence
+avec elle.
+
+Gustave est habillé en un tour de main, et s'applique, en galant
+cavalier, à ne jamais nous faire attendre. Bernard flâne, il veut finir
+sa lecture, fumer sa cigarette au jardin; bah! la toilette d'un homme,
+ça marche bien plus vite que celle d'une femme! Il sera encore prêt
+avant nous... il faudra qu'il attende!... Enfin il monte dans sa
+chambre, lambine, ne se presse pas, essaie tel ou tel vêtement; descend
+faire faire le noeud de sa cravate par sa soeur, remonte, le défait parce
+qu'il ne le trouve pas bien, redescend, veut visiter la boîte de poudre
+de riz de sa soeur et la répand sur son pantalon noir! Il faut brosser
+pendant une demi-heure! Il met trop de cosmétique à ses moustaches
+naissantes et se tache les joues; il doit se débarbouiller de nouveau,
+mais comme il défraîchit ses manchettes, je remonte lui en donner
+d'autres! Bref, la toilette de Bernard, c'est un dérangement perpétuel
+pour toute la maison. Il est d'une coquetterie, ce petit sauvage, dont
+on ne peut se faire une idée. Il ne se trouve jamais suffisamment bien;
+il nous accuse d'égoïsme, si nous ne l'admirons pas avec enthousiasme,
+et en même temps si nous ne paraissons pas assez difficiles dans ce qui
+le concerne.
+
+Après environ une heure de retard, poussé par Gustave, il finit par
+descendre définitivement comme un ouragan en mettant ses gants.
+
+--Partons-nous? s'écrie-t-il; allons! il va encore falloir une
+demi-heure à Jeanne pour mettre sa sortie de bal! Oh! les femmes! les
+femmes!
+
+En disant ces mots, il se précipite vers sa soeur pour qu'elle lui
+boutonne ses gants, dont il enfile le dernier avec précipitation. En ce
+moment précisément, Jeanne se pliait gracieusement en arrière pour que
+Gustave lui plaçât son manteau sur les épaules, ce qui faisait traîner
+sa robe un peu plus... crac... crac!
+
+--Ma robe!
+
+--Mon gant!
+
+--Maladroit!
+
+--Au diable les femmes avec leurs queues! voilà mon gant crevé!
+
+Le groupe se divise... Que vois-je? Hélas! les pauvres ruches gisant
+pantelantes sur le parquet, détachées de la jupe; la main de Bernard
+sortant par la déchirure faite au gant, en voulant passer le pouce trop
+vite!... Allons! il faut se mettre à faufiler ou à épingler; la bonne
+n'est pas encore couchée, elle aidera; mais voilà un nouveau retard qui
+ne serait rien sans les petites choses peu avenantes que l'on échange.
+
+--Tu ne sauras donc jamais faire glisser tes pieds sous les traînes?
+
+--Elles sont ridicules, tes traînes; voilà! qui m'a acheté ces gants-là?
+
+--C'est moi, mon frère!
+
+--Eh bien! ils ne sont pas bons.
+
+--Ils vont avec le caractère de celui qui les porte, réplique Jeanne qui
+était irritée.
+
+--Ne l'excite pas, lui dit Gustave tout bas, ou nous allons avoir une
+scène.
+
+--Mais voici le père qui rentre du café, car il est près de onze heures
+et demie.
+
+--Comment! pas encore partis? Vous devriez être rentrés! Eh bien, par
+exemple, c'est insensé de sortir à cette heure!... moi, je vais au lit!
+
+J'avoue que j'aurais bien envie d'en faire autant, et j'ai le coeur
+légèrement meurtri par ces petites escarmouches. Jeanne voit la
+lassitude peinte sur ma figure et ses yeux deviennent humides.
+
+Je devine qu'elle craint que je renonce... Non, je suis trop bon soldat
+pour reculer! Le retard ne fait pas peur à Jeanne, qui sait au contraire
+qu'on fait plus d'effet en arrivant tard.
+
+Le bal est dans tout son essor quand nous arrivons; j'entre au bras de
+Gustave, Bernard donne le bras à sa soeur, je m'efface pour laisser voir
+ma fille, si jolie; elle est immédiatement enlevée par un danseur. Le
+maître de la maison, me voyant revenir de saluer sa femme, m'offre son
+bras pour me trouver un siège; de cette façon Gustave peut s'envoler, et
+je le vois bientôt tournoyer avec une des plus élégantes jeunes femmes
+de la ville.
+
+Je me retourne... où est Bernard? J'aperçois sa figure rechignée dans le
+chambranle de la porte. Je l'appelle d'un signe.
+
+--Pourquoi ne danses-tu pas?
+
+--Gustave a précisément pris la seule danseuse que j'aurais voulue.
+
+--Bah!... il y a cent jolies personnes ici... Vois là-bas cette jeune
+fille en rose!
+
+--C'est ça! un paquet! Personne n'en a voulu, puisqu'elle est sur sa
+banquette! J'aime mieux aller boire du punch au buffet!
+
+Or, quand Bernard commence à boire du punch au buffet... il ne quitte
+guère ce coin-là. Que faire? il faudrait lui trouver une femme qui lui
+plût pour le former un peu, ce pauvre enfant! Précisément je vois Mme
+Bathilde qui s'avance... Pourquoi pas elle? à l'âge qu'elle a, plein de
+prestige pour tous les jeunes gens, on aime à faire des éducations! Elle
+n'a pas de danseur. Mais, si je lui dis de l'inviter, ce sera un motif
+pour qu'il ne veuille pas!
+
+--Eh bien, monsieur le ténébreux, vous vous en allez quand j'arrive! Mon
+valseur vient de se fouler le pied! voulez-vous que nous finissions la
+danse ensemble? Je vous prends votre fils! conclut-elle, en me jetant un
+regard vainqueur.
+
+Je m'empresse de faire un signe d'assentiment très prononcé.
+
+--Mais je danse mal, madame, dit Bernard se défendant, ma soeur me dit
+toujours que je suis un valseur détestable.
+
+--Eh bien, je vous apprendrai, venez donc!
+
+Elle brûlait de faire voir qu'elle trouvait des cavaliers! Je la
+connaissais assez pour savoir qu'elle ne le lâcherait pas si vite,
+saurait se faire offrir le bras pour aller au buffet, puis pour danser
+un quadrille, et je la pensais même capable de se faire inviter pour le
+cotillon. Je n'avais donc pas à m'occuper de mon Bernard de toute la
+soirée. Quelques bonnes amies s'approchèrent pour voir ce que je dirais
+des uns et des autres, mais je les laissai parler et je me renfermai
+dans des réponses monosyllabiques qui durent leur donner une pauvre
+opinion de mon esprit; je préférais observer... d'abord ma fille, ma
+jolie Jeanne, si fêtée, si adulée, qui se posait à mes côtés entre les
+danses comme une libellule, repartant aussitôt, et dont les succès
+cependant me laissaient triste et le coeur serré... puis mon beau
+Gustave, empressé, galant avec toutes les femmes, ne méprisant pas les
+paquets, comme avait dit son frère, les faisant danser au contraire, ce
+qui les rendait fort enthousiastes de lui... mais ayant cependant une
+préférence, oh, oui! sans cela, il eût été banal et j'en aurais été
+affligée! n'oubliant pas de venir m'offrir son bras et de s'informer de
+mes besoins de temps en temps.
+
+Je me plaisais aussi à examiner les physionomies si singulières qu'ont
+le plus grand nombre des femmes en toilette de bal.
+
+Il faut être jeune, et surtout jolie, bien faite, distinguée, et
+habillée avec beaucoup de goût; faute de réunir ces conditions, une
+femme est tout simplement grotesque en toilette de bal; aussi que de
+caricatures voit-on! Le rang des mères est tout à fait curieux à
+lorgner! Que d'épaules anguleuses ou de rotondités trop prononcées! Que
+de coiffures ressemblant à tout ce que l'on peut imaginer! La mère avec
+des panaches, des couronnes, accompagnées de robes de couleurs inouïes!
+
+Il est si facile de s'abstenir de toutes prétentions, d'avoir une mise
+simple et peu voyante; de passer, inaperçue quand on a un certain âge!
+Mais c'est précisément ce que l'on ne veut pas, en général, et on
+recherche le contraire. On l'obtient, mais à quel prix?
+
+ * * * * *
+
+Les _notes personnelles d'une mère de famille_ s'arrêtent ici, car notre
+livre n'est pas un roman, l'histoire d'une seule famille, limitée par de
+certaines circonstances; il doit convenir à tout le monde, et ne perdre
+son ton de généralité que partiellement pour des sortes de citations.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+L'INITIATIVE.
+
+
+L'initiative est certainement une fille de l'intelligence. Comme
+celle-ci, elle demande à être développée chez les enfants.
+Malheureusement on tombe souvent dans les excès; tantôt, sous prétexte
+de donner à l'enfant de la décision de caractère, on voit des parents
+encourager la hardiesse, l'impertinence, les sentiments d'une
+indépendance allant jusqu'à la licence, tantôt on voit au contraire
+l'initiative complètement supprimée, et l'enfant presque réduit à
+l'idiotisme.
+
+On croit donner du caractère à un enfant en lui accordant une entière
+liberté dans tout; on oublie combien il a besoin d'être guidé. On
+n'arrive nullement au résultat désiré; un enfant ainsi habitué est
+indiscipliné, volontaire, et malgré cela peut avoir parfaitement un
+caractère faible et indécis. Le caractère doit être formé, dressé, et
+non pas laissé à lui-même. Les digues qu'on peut lui imposer ne nuisent
+en rien à l'initiative ni à la fermeté.
+
+Il y a des parents très brusques, très autoritaires, qui paralysent les
+caractères. Ils arrêtent l'élan, l'enthousiasme, les efforts. Ceci est
+très malheureux pour l'enfant; cependant, lorsque l'apathie n'est pas
+naturelle, une fois la pression éloignée, on voit bientôt l'intelligence
+instinctive se réveiller.
+
+Il est donc très essentiel de ne pas confondre l'initiative avec la
+hardiesse et l'indépendance; je connais une mère qui tient sa fille dans
+une complète ignorance des choses de la vie, sous le prétexte de ne pas
+lui donner le goût de l'indépendance; elle lui a fait une règle de
+conduite, de tenue, dont elle ne doit pas se départir. Or, quelle est la
+règle qui puisse être suivie sans exception? Il n'y a rien d'absolu dans
+le monde. Par exemple: «Sous aucun prétexte tu ne feras ceci ou cela!»
+Mais il peut se présenter une circonstance impérieuse qui oblige à
+enfreindre cette règle. Il est vrai que la jeune fille a l'esprit très
+étroit et elle prend à la lettre ce qui lui est dit. Elle n'a aucune
+timidité vraie, mais elle est timorée à l'excès.
+
+Tout en enseignant à une jeune fille à ne pas faire certaines choses,
+par exemple, stationner sur la porte, courir dans la rue, sortir sans
+que son manteau soit boutonné, parler à un monsieur dans la rue et mille
+autres choses, il faut cependant lui faire comprendre qu'il y a mille
+circonstances dans la vie où il est, au contraire, nécessaire de faire
+ces choses. D'abord, cela dépend de la position que l'on occupe; ainsi,
+vous êtes riche, mademoiselle, vous avez des domestiques, vous vous
+faites servir, cependant au besoin vous vous servez très bien vous-même;
+mais venez-vous à perdre votre fortune, aussitôt sachez abandonner vos
+grands airs, et mettez-vous au niveau de votre position; laissez de côté
+vos délicatesses et vos susceptibilités intempestives. Dans certains
+moments, dans certaines occasions, telles choses sont à propos qui ne le
+sont pas dans d'autres. Il faut savoir distinguer; mais ici nous
+retombons dans le discernement, dans le jugement, qui est sans contredit
+la qualité la plus utile à posséder, la mère de toutes, pourrait-on
+dire.
+
+L'initiative ne doit pas être inspirée par l'orgueil, mais par une
+certaine confiance en soi-même, qui n'enlève cependant la modestie en
+quoi que ce soit. Ce n'est pas la confiance en ses talents que l'on a,
+mais la foi en sa persévérance et dans les études que l'on a faites.
+
+Que de jeunes filles sont pleines de bonne volonté, mais persuadées
+qu'elles sont incapables de faire telle ou telle chose par elles-mêmes!
+elles ne veulent même pas essayer. Elles manquent d'idée, d'activité,
+d'ingéniosité. Elles paraissent intelligentes, car elles raisonnent sur
+toutes les choses de la vie, mais elles ne savent rien faire par
+elles-mêmes; elles n'osent pas; elles hésitent si elles doivent ou non.
+Elles n'ont pas soif d'apprendre et de se rendre utiles.
+
+Un exemple bien frappant que l'on voit à tout propos: un membre d'une
+famille se sent-il indisposé, la première pensée est d'aller quérir le
+médecin; celui-ci n'est pas chez lui, on l'attend avec impatience, mais
+on ne songe pas à ce qui pourrait être fait. Le médecin arrive, il
+ordonne la moindre chose, des serviettes chaudes, un cataplasme; mais la
+domestique n'est pas là; impossible de faire sans elle; on serait tenté
+de croire que la jeune fille est une enfant ignare.
+
+J'ai vu une jeune mariée, qui avait reçu une éducation de ce genre,
+terriblement embarrassée.
+
+Elle et son mari passaient seuls leur premier mois de noces dans l'hôtel
+de leurs parents à la ville, ceux-ci étant à la campagne. Un jour, ils
+avaient dîné dehors, et les domestiques en avaient profité pour sortir.
+Le mari fut pris d'une gastrite; ils montèrent dans une voiture et en
+route s'arrêtèrent chez un pharmacien pour acheter du tilleul.
+
+C'était amusant de voir cette jeune femme embarrassée avec son petit
+paquet de tilleul dans les mains, effrayée à l'idée que son mari était
+malade. Elle n'avait pas eu la précaution de prendre avec elle une clef
+de l'appartement. Elle n'avait pas l'habitude!... Quant aux malades,
+jamais elle ne s'était occupée de les soigner; sa mère l'avait toujours
+soignée, elle, et lui avait évité les moindres soucis avec soin. Le
+concierge fut obligé de passer par une fenêtre pour s'introduire dans
+l'appartement et ouvrir la porte en dedans. Puis, il s'agit d'allumer le
+feu, de faire bouillir de l'eau; jamais de la vie elle ne s'était
+occupée de tout cela, elle ne savait par quel bout s'y prendre. Elle fut
+obligée de descendre réclamer le service de la concierge, qui était une
+fraîche brune aux yeux pers, et qui soigna le mari avec des attentions
+de toute espèce, pendant que la jeune inutile fut engagée à rester dans
+sa chambre, pour ne pas se fatiguer.
+
+On n'apprendra jamais assez aux enfants, non seulement en bas âge, mais
+surtout dans l'adolescence, à savoir ce qu'on appelle en langage
+vulgaire, _se retourner_: faire usage de leurs dix doigts en temps
+opportun, utiliser leurs capacités selon les circonstances et les
+occasions.
+
+Une fois, j'allais rejoindre une amie avec laquelle je devais me rendre
+à Saint-Germain, pour visiter une maison de campagne. Sa fille venait
+avec nous: c'était une jolie personne de dix-huit ans. Ses grands yeux
+noirs brillaient comme des diamants, et un gracieux sourire était
+stéréotypé sur ses lèvres.
+
+Il était convenu que nous partirions par le train d'une heure, afin
+d'avoir l'après-midi à nous, mais «Laure n'est pas prête,» me dit la
+mère quand j'arrivai chez elle pour les chercher. La femme de chambre
+était occupée à l'habiller. A vrai dire, cela m'eût étonnée qu'il en fût
+autrement, car je connais Mme C. de longue date et je sais qu'elle
+attend toujours après sa fille. Le train d'une heure fut bientôt manqué,
+et je prévoyais déjà que nous manquerions le train de 2 heures, ce qui
+me donnait grande envie de renoncer à l'excursion pour ce jour-là, quand
+Mme C., s'étant absentée du salon, vint annoncer que nous pouvions
+descendre, Laure était prête; la jeune fille sortit enfin du corridor
+qui conduisait à sa chambre du pas égal et mesuré qui lui est
+particulier. Rien au monde ne peut la sortir de sa placidité immuable.
+Pendant que nous piétinions sur place, et que nous avancions sur le
+palier pour devancer le moment de monter dans la voiture, Mlle Laure,
+tenant absolument à ne pas franchir la porte sans avoir mis le dernier
+bouton de ses gants, s'était arrêtée pour accomplir ce travail de haute
+importance.
+
+--Viens donc, lui dit sa mère; nous allons encore manquer ce train: tu
+mettras tes gants dans la voiture.
+
+Je regardais Mme C., elle tenait ses gants à la main; il lui semblait
+ainsi entraîner plus vite sa fille. Elle lut sans doute dans mes yeux,
+car elle me dit d'un ton d'excuse:
+
+--C'est dans sa pension qu'on l'a rendue chipie comme cela! Elle
+croirait commettre une faute énorme d'être vue dans la rue sans ses
+gants!
+
+Enfin nous étions sur le trottoir, sa mère la poussa dans la voiture.
+
+--N'as-tu rien oublié, au moins? As-tu ton parapluie, ton mouchoir?
+
+--J'ai oublié mon mouchoir, répondit Laure.
+
+--Ah! quelle enfant! Fanny, vite, montez chercher le mouchoir que
+mademoiselle a oublié, dit la mère à la femme de chambre qui était
+descendue nous aider.
+
+En ce moment deux jeunes gens passaient sur le trottoir, et plongeaient
+leurs regards dans la voiture. J'entendis qu'ils disaient:
+
+--Jolie personne! Quels yeux expressifs!... Quel vif esprit ils
+reflètent!...
+
+Enfin, nous partons; en chemin, Mme C., selon une excellente méthode,
+apprête l'argent pour pouvoir payer le cocher en descendant sans perdre
+de temps; mais il lui manquait de la monnaie; j'en étais munie;
+auparavant je voulus voir un peu ce que ferait Laure, et je lui demandai
+si elle n'avait pas sa bourse. Elle me répondit qu'elle n'avait jamais
+plus de cinquante centimes dans sa poche.
+
+Sa mère prit la parole:
+
+--Si je lui laissais de l'argent, elle le perdrait; elle a seulement
+quelques sous pour donner aux pauvres. Comme elle ne sort jamais sans
+moi ou son institutrice, elle n'en a pas besoin.
+
+--Oui, mais vous pensez à la marier, elle est en âge; elle sortira
+seule; il faudra bien qu'elle s'habitue à avoir de l'argent!
+
+--Bah! son mari en aura pour elle!
+
+--Mais son mari ne sera pas toujours cousu à sa jupe!
+
+Pendant ce temps, je comptai ma monnaie.
+
+--Il manque pour le pourboire, dis-je; eh bien, mademoiselle Laure, nous
+allons utiliser vos sous.
+
+--Combien faut-il? dit-elle.
+
+--Cinq sous.
+
+--On ne donne que cinq sous de pourboire?
+
+--Comment! tu trouves que ce n'est pas assez? dit sa mère.
+
+--Moi, je ne sais pas!
+
+--Alors, si vous prenez une voiture, quelques jours après vos noces,
+vous ne saurez pas combien il faut donner de pourboire à votre cocher?
+
+--Oh! mon Dieu, non! je lui donnerai aussi bien un franc que deux sous!
+
+Quelle éducation!
+
+Nous arrivions à la gare; l'heure sonnait, il n'y avait pas une minute à
+perdre. Malheureusement Mme C. et moi étions peu ingambes, lourdes,
+épaisses; il eût fallu courir pour arriver à temps au guichet; Laure y
+serait arrivée en une seconde; précisément une jeune fille comme elle
+nous dépassa, alerte et vive, envoyée par sa mère; elle prit ses
+billets, tandis que nous n'arrivâmes que pour voir le guichet se fermer
+à notre nez, pendant que Laure nous suivait de son petit pas. Quel
+désappointement! Attendre une heure et partir par le train de trois
+heures pour arriver à quatre, c'était à y renoncer! Heureusement qu'un
+vieux monsieur qui se trouvait là vit notre ennui; il venait précisément
+de prendre des billets pour des amis qui n'étaient pas arrivés, et comme
+on sonnait pour la dernière fois et qu'on allait fermer les portes, il
+nous les céda obligeamment, attendu qu'il avait une heure pour en
+prendre d'autres.
+
+Une fois dans le wagon, un peu reposées de nos émotions, je dis à Mme
+C.:
+
+--Et vous auriez vu inconvénient à faire courir Laure devant nous
+prendre les billets tout à l'heure?
+
+--Elle n'aurait pas su... Ensuite, on lui a appris à la pension à ne
+jamais presser le pas dehors... Puis, voyez-vous, je ne tiens pas à ce
+qu'elle s'émancipe trop... Elle ne songe pas, comme d'autres jeunes
+filles, à avoir de l'indépendance, elle ne saurait qu'en faire! Elle est
+incapable de rien faire par elle-même!
+
+Franchement, je ne savais trop que répondre à de telles raisons. En ce
+moment, je vis que la figure de Laure s'était assombrie. Elle venait de
+faire sauter un bouton de son gant; il est bien vrai que rien n'est laid
+comme des gants non boutonnés qui retombent sur le poignet; mais
+nécessité fait loi! Voyant son ennui je sortis de ma poche une toute
+mignonne ménagère, dont j'ai l'habitude de me munir quand je vais en
+excursion.
+
+--Tenez, lui dis-je en la lui passant, vous trouverez là de quoi réparer
+l'accident.
+
+--Coudre en wagon? fit-elle avec des yeux étonnés.
+
+--Pourquoi pas? C'est peut-être un peu plus difficile.
+
+--C'est que ce n'est pas moi qui raccommode mes gants; c'est ma femme de
+chambre.
+
+J'avais presque envie de dire: «Il faudra aussi choisir un mari qui
+sache coudre les boutons!»
+
+--Vous trouvez Laure peu dégourdie, me dit la mère qui lisait mes
+pensées sur mon visage. Il est vrai que, de son naturel, timorée et un
+peu lente de perception, il n'a rien été fait pour la secouer, parce que
+nous avons longtemps pensé qu'_elle se ferait_. D'ailleurs ce n'est pas
+amusant de gronder une enfant! Je crois que le mariage la développera.
+
+--C'est ainsi qu'on a fait pour vous?
+
+--Oh! non. J'étais aussi un peu engourdie, mais j'avais une mère qui ne
+m'aurait pas supportée telle que, et il faut bien avouer que j'ai été
+rudoyée et ai reçu bien des sermons peu agréables.
+
+--Vous vous en êtes mal trouvée? Vous regrettez d'être intelligente,
+active?
+
+--Oh! non. Je bénis tous les jours le souvenir de ma mère pour cela;
+mais, sur le moment même, je vous assure que je ne l'aimais pas! Les
+circonstances de la vie m'ont appris combien il est agréable de savoir
+un peu de tout!
+
+Que pouvais-je répondre à cela? Mettre davantage les points sur les _i_
+eût été absolument contraire à l'esprit de société.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LES JEUNES FILLES DANS LE MONDE.
+
+
+Tout change... il y a aussi des choses qui ne changent point! Tous, tant
+que nous sommes, nous rions de nos parents qui disent: «Autrefois, quand
+nous étions jeunes, il n'en était pas ainsi!» Nous, à notre tour, nous
+répétons bientôt: «Quand nous étions enfants, il n'en était pas ainsi!»
+
+En effet, des femmes encore jeunes, mères actuellement, peuvent se
+rappeler combien il leur tardait de vieillir, alors qu'elles avaient
+quatorze ans! On avançait de tous ses voeux le jour où la robe
+s'allongerait enfin un peu; on hâtait par maintes tentatives le moment
+où la coiffure pourrait prendre un aspect plus sérieux; on anticipait
+sur le temps, en laissant volontiers croire à quelques années de plus,
+quand il était question d'âge. Quel bonheur de passer pour avoir
+dix-huit ans, quand on n'en avait que quinze!
+
+Il n'en est plus de même aujourd'hui; la plupart du temps la jeune fille
+de quinze ans sait parfaitement ce que lui enlève chaque jour; elle
+prolonge autant que possible son adolescence; elle ne quitte qu'à
+regret, à dix-huit ans, la coiffure de cheveux épars (encore tente-t-on
+d'introduire l'usage de la porter même par de jeunes femmes), elle se
+garderait d'échanger sa frange sur le front en bandeaux ondulés; la robe
+courte ne peut pas s'allonger, puisque la maman la porte courte aussi.
+Le chapeau fermé n'est plus à envier, mais plutôt à craindre; en un mot,
+qui résume tout, peut-on dire, le cachemire n'est plus de mode! La jeune
+fille d'il y a vingt ans aspirait à se marier pour porter un cachemire.
+Aujourd'hui, elle aimerait mieux renoncer au mariage, si c'était à ce
+prix? Ce qu'elle craint, avant tout, c'est de se vieillir, c'est de
+perdre le moindre de ses avantages.
+
+La fillette de douze ans commence à se rajeunir, afin de paraître plus
+avancée dans ses études; elle connaît déjà cette terrible valeur du
+temps, et dès lors plus de candeur, plus de naïveté; elle n'est plus
+pressée de jouer à la maman et préfère prolonger la durée de la
+flirtation en la commençant tôt.
+
+Ceci provient évidemment de la faute des mères; précisément parce
+qu'elles ont eu le tort de se vieillir trop vite dès l'abord, elles se
+rattrapent dans une seconde jeunesse à laquelle, pour la faire durer, il
+est nécessaire de ne point produire de grandes filles.
+
+La grande préoccupation de ces quelques mères est de tenir leurs filles
+jeunes, fillettes le plus longtemps possible; ne croyez pas que ce soit
+dans le but unique de se rajeunir elles-mêmes, c'est bien dans l'intérêt
+de ces chères filles, assurent-elles; elles oublient que le temps est ce
+qui échappe le plus à la volonté humaine.
+
+Nous pouvons nous préserver du soleil et de la pluie, nous pouvons faire
+de la clarté en pleine nuit, nous pouvons disperser les nuages à l'aide
+du canon, commander aux vagues, au feu, grâce aux perfectionnements de
+la science, mais devant le temps qui s'écoule nous restons impuissants.
+En vain nous cherchons à nous tromper nous-mêmes par de fausses
+apparences, en vain nous nous figurons arrêter les années en les
+empêchant de marquer sur nous et nos filles l'empreinte de leurs
+griffes; un peu plus tôt, un peu plus tard, le temps reprend ses droits,
+car il ne nous a pas fait grâce d'une minute.
+
+Que vous introduisiez votre fille dans le monde à dix-sept ou à vingt
+ans, sa trentième année arrivera toujours à son heure. Elle aura eu dix
+ans ou treize ans de jeunesse selon votre volonté.
+
+Chaque chose a son opportunité dans la vie. Il y a l'âge de l'étude,
+l'âge des plaisirs mondains, l'âge de l'ambition, l'âge du calme. Il est
+bon de ne pas empiéter; on n'arrive qu'à supprimer.
+
+La fillette doit passer sa tendre adolescence à l'abri du monde et des
+idées de coquetterie, afin de se donner sans distraction à l'étude, afin
+de ne pas avancer trop vite dans la connaissance des désillusions.
+
+Mais lorsque l'âge de vivre humainement est arrivé, lorsqu'il est temps
+de goûter des plaisirs doux et permis, puis de songer à devenir épouse
+et mère de famille, pourquoi en retarder l'instant? Pendant un très
+petit nombre d'années seulement, il est possible de danser avec ce
+bonheur pur et sans mélange, qui est l'apanage de la jeunesse!
+
+Il n'y a qu'un âge pour croquer les pommes vertes à belles dents;
+certes, il ne faut pas en abuser au point d'abîmer son estomac; de même,
+des petites sauteries, des petits bals, des petits plaisirs qu'on ne
+saurait plus goûter à cinquante ans, doivent être permis à la jeunesse,
+lorsque l'étude ne réclame plus aussi strictement l'attention, et avant
+que les grands devoirs de la famille ne viennent nous accaparer.
+
+En ne contrecarrant pas, pour des motifs d'un intérêt relatif, ce que la
+nature a en quelque sorte institué, on évite bien des heurts. Pourquoi
+voyons-nous tant de femmes d'un certain âge ridiculement coquettes et
+avides de plaisirs mondains? parce qu'elles ont été contrecarrées à
+l'époque où il aurait été rationnel pour elles de les prendre.
+Maintenues en arrière sévèrement par une mère trop coquette ou très
+rigide, du couvent elles ont passé dans la maison du mari où les
+douceurs de la maternité leur ont fait l'effet de devoirs amers, parce
+qu'elles les privaient de cette liberté chérie si vivement attendue et
+espérée. Ces désirs, cette soif inassouvie se concentrent, s'attirent et
+font explosion enfin, précisément au moment où il serait temps de se
+retirer.
+
+Que de femmes je connais dans ce cas, et que de maris déçus! Ils ont
+épousé des jeunes filles aux yeux baissés, n'étant jamais sorties, ne
+connaissant rien du monde, et qui, secrètement, dans le fond de leur
+âme, n'avaient que le désir de le connaître; mariées, elles se sont
+métamorphosées en les créatures les plus mondaines. Au contraire, une
+jeune fille qui est allée deux ou trois ans dans le monde ne demande pas
+mieux que de vivre un peu retirée, sans être pour cela blasée.
+
+Il ne faut rien exagérer, et c'est là cependant ce qui a lieu le plus
+souvent.
+
+Il y a deux courants très différents dans la manière de diriger les
+jeunes filles dans le monde; tous les deux exagérés, l'un où, copiant
+les Américaines, les artistes, la jeune fille s'émancipe beaucoup trop;
+l'autre où sa retenue devient une pruderie gauche, maladroite; parfois
+même on trouve les deux excès réunis dans la même personne.
+
+
+
+
+II
+
+
+Les jeunes filles ont beaucoup de peine à rester dans un juste milieu:
+ou elles sont trop raides, ou elles ont trop d'abandon, c'est le naturel
+qui manque. La femme cherche toujours à poser quand elle est dans le
+monde, et c'est ce qui lui ôte son plus grand charme. Que de fois
+prend-on une fausse opinion de telle et telle personne, sur laquelle on
+a beaucoup à revenir quand on les fréquente dans l'intimité! Que de fois
+une jeune fille diffère de ce qu'on la voit dans le monde!
+
+Celle-ci paraît froide et compassée, elle ne répond que par monosyllabes
+et sans lever les yeux; ses cheveux sont mis en bandeaux plats, sa mère
+répète qu'elle n'a pas encore porté de robe en soie; elle étudie,
+dit-on, du matin au soir, mais son savoir ne perce pas. On ne la laisse
+lire ni journal, ni revue; même l'innocente nouvelle de son journal de
+modes est prohibée; le théâtre, la valse, lui sont défendus. En sa
+présence, sa mère fait baisser la voix des visiteuses au moindre mot
+risqué. Mais pénètre-t-on dans son intimité, on la trouve tout autre,
+elle ne se contient plus; si elle ne parlait pas, c'est qu'elle ne sait
+rien dire; quand elle se laisse aller à parler, son langage est commun
+et vulgaire, sa démarche guindée dissimule une ignorance complète des
+usages du monde et de vilains gestes sur lesquels sa mère la sermonne
+sans cesse; elle est colère, fausse, menteuse, gourmande, curieuse, et
+cache tous ses défauts sous ses paupières baissées. La simplicité de sa
+mise lui est imposée et elle brûle du désir de la remplacer par les plus
+élégantes futilités; on la croit occupée à étudier, tandis qu'elle passe
+son temps à de mauvaises lectures, que sa femme de chambre lui passe en
+cachette, mais dont elle a bien soin de feindre l'ignorance la plus
+complète, afin de ne pas se dévoiler.
+
+Telle autre, au contraire, a le nez au vent et l'oeil ouvert; sa tête
+tourne dix fois en une seconde, elle parle à tort et à travers, disant
+tout ce qui lui passe par la tête, croyant avoir de l'esprit; elle
+s'habille autrement que tout le monde, afin d'être remarquée, elle se
+vante d'être incapable de tenir une aiguille, elle se vante de tout
+savoir, de parler de tout, précisément parce qu'elle ignore tout ce que
+cette connaissance avancée lui imposerait, et chez elle, douce,
+mélancolique, elle travaille tous les matins à coudre sa toilette du
+soir; elle est beaucoup moins pervertie qu'elle ne le dit, et en somme
+est un excellent coeur.
+
+Telle encore pose pour ne pas vouloir se marier, et en meurt d'envie,
+tandis que telle autre pose pour la franchise et la flirtation
+américaine et ne se tourmente pas de rester fille.
+
+Une jeune fille bien élevée doit s'étudier à ne pas poser, à être simple
+et naturelle sans excès; afficher un grand désir de se marier peut être
+naturel, mais ce n'est pas modeste, et puis c'est poser pour être
+naturelle, et il faut l'être sans poser; répéter à tout instant qu'on ne
+veut pas se marier, n'a pas l'air sincère, quand même ça le serait;
+affecter une simplicité outrée dans sa mise et ne porter que de la bure
+est aussi excentrique que de ne porter que du velours.
+
+Une jeune fille, dans le monde, doit s'attacher à passer inaperçue...
+Voilà certes une phrase qui va appeler des larmes dans bien des yeux,
+quoique toutes les bouches doivent s'empresser de dire que c'est leur
+avis et leur désir.
+
+Je sais bien que passer inaperçue, c'est donner le pas à des rivales qui
+sont loin de mériter la préférence; passer inaperçue, c'est renoncer à
+des succès bruyants, mais aussi à des défaites cruelles, à des
+déceptions blessantes.
+
+Pour cela aussi, il ne faut pas poser. J'ai connu une mère qui
+prétendait désirer que ses filles ne se fissent pas remarquer; elle
+l'assurait à tout propos et elle les menait à outrance dans le monde
+avec de nouvelles toilettes chaque fois, toujours fort remarquables. Ses
+filles, fort jolies, étaient fort recherchées; mais on ne pouvait
+s'empêcher de rire au nez de cette mère, qui aurait pu se contenter
+d'assurer qu'elle cherchait à ce que ses filles ne fussent remarquées
+qu'en bien, ce qui était vrai, et au moins n'aurait pas avoué
+l'exagération et la pose.
+
+La timidité est l'un des plus grands charmes de la jeunesse, mais il ne
+faut pas la confondre avec la gaucherie ou la pruderie.
+
+Vous voyez entrer dans un salon des jeunes filles, le front haut, le
+regard hardi, raides, ayant crainte de répondre au salut d'un homme, ce
+n'est pas par timidité; la rougeur ne leur monte pas au visage, elles ne
+ressentent aucune émotion, elles sont parfaitement maîtresses
+d'elles-mêmes, mais elles sont retenues par la crainte d'être trop
+aimables; à un moment donné, elles mettent cette morgue de côté, et
+elles deviennent alors beaucoup trop familières, et manquent absolument
+de tenue.
+
+_La tenue_, voilà le grand mot, et Gondinet, dans sa pièce des _Braves
+Gens_, nous l'explique par la bouche du colonel (l'excellent Landrol).
+
+Il reproche à ses officiers de trop aimer l'habit civil, en place de la
+_tenue_, ou plutôt l'uniforme qui les obligerait à avoir de la tenue!
+
+Dans le monde une jeune fille doit avoir une tenue très réservée, mais
+non pas être malhonnête; jamais elle ne doit être familière avec un
+jeune homme, lui parler avec laisser aller, ou paraître le rechercher,
+mais il ne lui est pas interdit d'être polie et gracieuse.
+
+Une jeune fille ne fera pas un profond salut à un homme, surtout à un
+homme jeune; elle ne le fera pas passer devant elle, elle ne lui offrira
+pas une chaise; mais, si lui, lui fait ces politesses, elle l'en
+remerciera avec grâce, sans un empressement intempestif.
+
+Sans être coquette, on peut être aimable, et il vaut mieux l'être
+convenablement avec tous que d'avoir des préférences. C'est là ce qu'une
+jeune fille doit éviter. Réserver meilleur accueil aux plus riches, aux
+mieux posés, être fière avec les petits, est le meilleur moyen de se
+créer des ennemis mortels et de faire mal parler de soi.
+
+Il est reçu que les jeunes filles se laissent tantôt secouer la main par
+les jeunes gens, et tantôt font une inclination absolument
+imperceptible, lorsqu'un homme les salue. Il vaudrait beaucoup mieux ne
+pas donner sa main à serrer, et incliner la tête ou le corps un peu
+plus. Le moyen d'empêcher ces démonstrations familières? me dira-t-on;
+une femme peut-elle refuser nettement la main à un homme qui lui tend la
+sienne? Un refus catégorique serait difficile et impoli; j'ai vu mainte
+fois des jeunes filles et des jeunes femmes être bien ennuyées dans de
+telles circonstances, et obligées de surmonter leur répugnance; le seul
+moyen est d'observer l'étiquette, d'en imposer par le cérémonial, de ne
+pas accepter ce laisser aller, cette camaraderie qui annule presque les
+sexes et enlève par conséquent à la femme son plus grand avantage, celui
+que lui donne le respect de son sexe; savoir se faire respecter, garder
+sa dignité féminine, voilà ce qu'il faut inculquer à une jeune fille;
+pour cela, il n'est pas besoin d'être raide, il suffit par son bon ton
+personnel, une dignité gracieuse, de conserver comme une auréole de
+supériorité sur les esprits vulgaires qui oseraient se permettre trop de
+familiarité. C'est ainsi que, tout en étant bonnes, affectueuses avec
+les pauvres et les domestiques, les femmes de la véritable aristocratie,
+c'est-à-dire celles qui en font partie, non pas uniquement par leurs
+aïeux, mais par leurs sentiments, savent en imposer à leurs subalternes.
+
+La vogue du moment est aux airs cassants, à la démarche hardie, aux
+allures provoquantes, comme aux chapeaux tapageurs; au gymnase, au
+manège, aux bains froids, puis aux eaux en été, les fillettes prennent
+de bonne heure des façons peu compatibles avec la pudeur de la jeune
+fille. Les cheveux épars sur les épaules, les jupes courtes y
+contribuent pour leur part; les pères (le sexe masculin, en somme), sont
+la cause de ce mal qu'ils sont les premiers à déplorer plus tard; ils
+s'amusent de ces mines diaboliques, et cette petite fille singeant le
+garçonnet ou l'actrice en vogue est amusante au possible, rien n'est
+plus vrai... et cependant qu'il apparaisse une fillette aux allures
+modestes, à la toilette vaporeuse comme celle d'une petite vierge, à
+l'expression candide et timide, osant à peine lever ses grands yeux,
+répondant d'une voix presque basse, rougissant quand on s'adresse à
+elle, ne sachant pas tout, questionnant encore, se troublant lorsque les
+regards se fixent sur elle, eh! bien, cette apparition effacera
+immédiatement les autres, et les mêmes hommes ne pourront s'empêcher de
+la préférer.
+
+Je connais bien des hommes, et des hommes dont le haut mérite et la
+grande position ont dû leur donner l'habitude d'être en vue, qui ne
+laissent pas d'éprouver une certaine émotion au moment où les deux
+battants de la porte d'un salon s'ouvrent devant eux, où ils se sentent
+le point de mire d'une assemblée; et de toutes jeunes filles bravent
+avec le plus superbe aplomb cette terrible critique féminine! L'aplomb
+ne doit venir qu'avec l'âge, ou ce n'est plus que de la hardiesse. Après
+la vingtième année, la timidité de la jeune fille de quinze ans serait
+de la gaucherie ou de la stupidité, mais il faut laisser un changement à
+venir pour la femme, la jeune mère de trente ans, et enfin pour la
+matrone de quarante. Ce sont ces transformations successives qui font le
+charme de chaque âge.
+
+
+
+
+III
+
+
+Autant il est mauvais de retarder jusqu'à l'âge de vingt ans l'entrée
+d'une jeune fille dans le monde, autant il est peu rationnel de l'y
+mener étant fillette. Les bals d'enfants, avec leur cortège de vanités
+et de prétentions, sont les cauchemars des gens sensés.
+
+La fillette a besoin d'avoir des amies; il est obligatoire qu'elle joue,
+s'amuse avec des compagnes, mais comme on le fait dans les pensions,
+pour la fête de sainte Catherine, en robe de tous les jours, à sauter et
+à faire la dînette, voire même à jouer des charades ou des proverbes,
+seules ou devant les parents. Mais ces matinées pour lesquelles il y a
+lutte de toilettes, où les enfants arrivent empesés, se toisant les uns
+les autres, parés par leurs mères comme de petites châsses; où les
+petits garçons sont stylés à ne danser qu'avec les petites filles les
+plus élégantes, et où la pauvrette qui n'est pas jolie ou bien habillée
+se voit délaissée et prend un avant-goût des amertumes que le monde
+futile nous réserve, ces réunions sont des plus immorales, et ne
+contribuent qu'à pervertir les enfants.
+
+Pour qu'une éducation puisse être menée à bien, il faudrait que les
+enfants fussent persuadés que leur mérite seul peut leur obtenir une
+préférence, et au premier pas qu'ils font dans le monde, ils
+s'aperçoivent du contraire; pour qu'ils puissent résister au choc, ils
+doivent être déjà bien forts, et c'est pourquoi il faut retarder ce
+moment.
+
+A dix-sept ou dix-huit ans, selon qu'elle est avancée dans ses études,
+une jeune fille peut être conduite à quelques bals, à quelques dîners,
+et aux sauteries, aux huitaines. Mais il faut en éviter l'abus. Cet abus
+donne un des deux résultats suivants: ou il sature, il blase, il fatigue
+l'âme et le corps, ou le plus souvent, tout en blasant et fatiguant, il
+donne une telle habitude du monde que l'on ne sait plus s'en passer.
+
+Les visites, les fêtes, ne doivent être qu'un accessoire, qu'une
+distraction nullement indispensable; une femme doit être habituée à se
+suffire elle-même et à aimer son intérieur. Ce n'est pas un défaut dans
+une jeune fille, si elle n'est pas toujours désireuse de sortir
+n'importe par quel temps ni à quel moment; cependant elle doit toujours
+être prête, si c'est une nécessité ou si ses parents le lui demandent.
+
+Les quelques années s'écoulant entre l'adolescence et le mariage doivent
+préparer la jeune fille à devenir épouse et mère de famille,
+c'est-à-dire à faire très rarement sa volonté; à sortir ou à rester à la
+maison, non pas selon son bon plaisir, mais selon que ses devoirs ou les
+désirs de son mari et les besoins de ses enfants le lui imposeront.
+C'est ce que les jeunes filles ne s'imaginent jamais assez.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+LE RÈGLEMENT DE LA JOURNÉE D'UNE JEUNE FILLE.
+
+
+Ceci m'a été demandé par quelques correspondantes, dont les filles ont
+fini leur instruction, c'est-à-dire ne rentrent pas en pension, car,
+ainsi que j'ai eu occasion de l'expliquer dans un article précédent,
+c'est à tort qu'on dit avoir fini ou son instruction ou son éducation,
+quand on sort de pension; il reste encore beaucoup de choses à
+apprendre.
+
+J'ai donné le règlement de la journée d'une petite fille. Pour la jeune
+fille de quatorze à dix-huit ans, c'est-à-dire alors qu'elle n'est pas
+encore d'âge à aller partout dans le monde avec sa mère, il y a quelques
+différences à introduire.
+
+La jeune fille continuera à se lever à la même heure qu'à la pension ou
+au couvent, c'est-à-dire très matin, mettons sept heures, au plus tard,
+en hiver. Sous aucun prétexte, on ne doit lui permettre de lire au lit,
+pas plus le matin que le soir; je m'élève absolument contre cette
+fâcheuse habitude qui entraîne, entre autres inconvénients très graves,
+de s'enrhumer, de mettre le feu et d'alanguir l'esprit en même temps que
+le corps. De même, celle de déjeuner au lit. J'avoue que j'aimerais bien
+voir les parents prêcher d'exemple.
+
+La jeune fille se lèvera, et fera sa chambre elle-même, sans feu, bien
+entendu; je proteste encore contre le feu, surtout le matin et le soir.
+Si la jeune fille travaille dans sa chambre ou y reçoit ses amies, on
+peut permettre un petit feu de bois dans l'après-midi.
+
+J'insiste pour un déjeuner très matinal, presque en se levant, et
+_chaud_; il ne faut jamais sortir sans avoir pris quelque chose de
+chaud, lait, café, chocolat, soupe, etc.
+
+Une jeune fille ne doit pas flâner la matinée en robe de chambre et
+décoiffée. Elle ne doit même pas avoir de robe de chambre, mais des
+sauts de lit ou peignoirs pour se coiffer. A neuf heures du matin, elle
+doit être prête, corsetée, coiffée, la chambre faite, tout mis en ordre.
+Elle se met alors au travail jusqu'au déjeuner, travail sérieux,
+perfectionnant ses études en littérature, botanique, physique, langues,
+etc. L'étude des arts d'agrément est réservée pour l'après-midi et la
+soirée, parce que les visiteurs peuvent l'interrompre. C'est aussi le
+matin qu'elle s'occupe de ménage et de toilette.
+
+L'étude du piano est réservée pour avant et après les repas, et sert à
+utiliser les moments perdus que l'on a souvent à cette heure. Par
+exemple, on fait des gammes, au moment du crépuscule, en attendant que
+les lampes soient allumées; au contraire, on dessine à l'heure du plus
+beau jour.
+
+Je n'aime pas beaucoup voir une jeune fille prendre l'habitude de sortir
+tous les jours à heure fixe. Une jeune fille ne doit pas prendre
+d'habitudes; il faut laisser cela aux vieilles routinières. Elle doit
+toujours être prête à tout, et surtout toujours _visible_, toujours
+propre, _nette_, mais simple et sans prétention.
+
+Elle doit beaucoup s'occuper de la confection et des réparations de sa
+toilette, mais sans ostentation, sans en tirer vanité, sans l'afficher
+et jamais au salon, à moins que ce ne soit tout à fait entre intimes.
+Par contre, elle doit toujours avoir sous la main un ouvrage d'aiguille
+pour s'occuper, ne jamais rester oisive.
+
+La lecture est réservée pour le soir; je n'ose interdire la broderie le
+soir, surtout lorsqu'il y a un petit cercle, et que l'on cause ou qu'un
+membre fait la lecture à haute voix, mais c'est fatigant pour la vue.
+
+Bien remarquer que les ouvrages de main sont surtout bons en causant,
+mais non dans la solitude. Comme lecture, des livres et des journaux
+choisis soigneusement; pas de journaux politiques; amis et connaissances
+doivent être aussi très éliminés. Les mères ne sauraient prendre trop de
+précautions sur l'entourage de leurs filles, femmes de chambre,
+institutrices, fournisseurs, etc. Je voudrais bien que la mère pût
+accompagner sa fille partout, et vivre avec elle constamment; ce n'est
+pas toujours possible!
+
+La jeune fille à quelquefois besoin d'être laissée seule avec ses amies.
+Comme celles-ci sont choisies ça peut être toléré, mais chez la mère
+même; éviter de la laisser seule chez ses amies.
+
+La jeune fille devant aussi être initiée aux soins du ménage, au
+gouvernail de la maison, on voit qu'il ne lui restera pas beaucoup de
+temps de loisir; c'est ce qu'il faut: ce qu'il y a de plus à craindre
+pour elle, c'est le temps de rêver!
+
+Il est dommage si la mère va beaucoup dans le monde et au théâtre et est
+obligée de laisser sa fille seule le soir! Une mère doit un peu se
+sacrifier pendant ces quelques années où une tâche si précieuse lui est
+dévolue. Une mère doit se sacrifier à son enfant, principalement à deux
+époques de sa vie, sinon toujours; pendant la première enfance jusqu'à
+l'âge de cinq ans, où les soins mercenaires sont si périlleux, puis
+pendant l'entrée dans l'adolescence, où le péril est d'un autre genre,
+mais non moins grand.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+SUR LA MANIÈRE DE VIVRE D'UNE JEUNE FILLE.
+
+
+En indiquant succinctement le règlement de la journée d'une jeune fille,
+je n'ai pas fait de distinction de fortune. Autant que possible, les
+jeunes gens des deux sexes doivent être tenus éloignés des douceurs du
+luxe. Peu de parents, cependant, savent être assez fermes contre leur
+propre tendance; que de mères se complaisent, au contraire, à orner
+leurs idoles!
+
+Une fillette, à partir de douze ou quatorze ans, peut avoir sa chambre,
+ne serait-ce qu'un petit cabinet, auprès de celle de sa mère; si elle a
+une soeur, elle partagera la chambre avec elle. La porte, donnant dans la
+chambre de la mère, restera ouverte le plus souvent possible. La fenêtre
+sera aussi ouverte fréquemment.
+
+Les meubles d'une chambre de jeune fille se composent d'un lit, d'un
+chiffonnier ou d'une commode, d'une table à toilette, à moins que la
+commode puisse en servir; d'un petit bureau, auquel le chiffonnier peut
+suppléer s'il forme «secrétaire», d'une table à ouvrage, d'une table de
+nuit; on peut ajouter un guéridon ou table de milieu et une armoire à
+glace, mais ces derniers meubles ne sont pas indispensables.
+
+La mère tâchera de pouvoir lui donner un placard pour suspendre ses
+robes. On s'efforce d'installer ainsi confortablement une fillette, afin
+de lui apprendre à avoir de l'ordre, à ranger elle-même ses affaires, à
+aimer son chez elle.
+
+Ces douces émotions si pures qu'éprouve une jeune fille à avoir une
+gentille chambre, aussi petite que soit celle-ci, ne se retrouvent guère
+dans la vie, et alors qu'elle aura un appartement en entier, tant doré
+qu'il puisse être, elle éprouvera une jouissance bien moins vive et
+moins bonne que dans la possession de sa simple chambrette. Quelle est
+celle de nous qui ne me comprendra, en se reportant en arrière par la
+pensée dans sa chambre de jeune fille? C'est la seule qui ait été
+vraiment à elle!
+
+En sièges: un prie-Dieu, une ou deux chauffeuses, deux chaises volantes;
+je prohibe absolument la chaise longue; tout au plus, dans une chambre
+grande et luxueuse, un petit tête-à-tête et deux petits fauteuils.
+
+J'oubliais une petite bibliothèque ou étagère, pour les livres d'études
+et de prières.
+
+Sur la cheminée, à la place d'une pendule, une statue de piété ou une
+corbeille de fleurs, des flambeaux, un bougeoir, des vases, un
+porte-montre, car c'est encore là une des grandes jouissances de la
+fillette que de posséder une montre; elle n'a donc pas besoin de
+pendule, quoique ce soit tout à fait facultatif.
+
+Les meubles seront en tapisserie faite de sa main; elle pourra ainsi, à
+peu de frais, embellir sa chambre par des coussins en application, des
+petits tapis, des voiles de fauteuil en filet, etc.
+
+Aussi riche qu'elle soit, une jeune fille doit être apprise à ranger ses
+affaires elle-même, à se coiffer, à s'habiller et se déshabiller seule.
+Elle raccommodera ses gants, brossera ses manteaux, rafraîchira un
+chapeau, et fera encore bien d'autres travaux de ce genre, selon le
+temps que peuvent lui laisser ses études et autres occupations. Une
+excellente habitude est de ranger sa toilette le soir avant de se
+coucher, même aussi tard que l'on puisse revenir du bal et aussi
+fatiguée que l'on soit.
+
+Des habitudes de la jeunesse et surtout de la plus tendre jeunesse,
+dépendent les forces de l'avenir; mais ces habitudes, il ne faut pas
+qu'elles soient imposées, il faut qu'elles soient prises simplement, par
+le contact de l'exemple, par le raisonnement, la persuasion.
+
+Bien des jeunes filles ne font que subir, et de mauvaise grâce, le
+règlement un peu sévère imposé par leurs mères, ne voient pas le moment
+de se marier pour rester au lit jusqu'à dix heures, y déjeuner, y lire,
+etc. comme leurs mères. Elles ne comprennent pas que leurs mères ont
+souvent la santé ébranlée, et ce n'est pas toujours par plaisir qu'elles
+agissent ainsi.
+
+Voici un petit tableau journalier des heures que les enfants, suivant
+leur âge, doivent consacrer au sommeil, à l'exercice, à l'étude et au
+repos.
+
+Il est dressé par le docteur Friedlander, et s'applique aux enfants des
+deux sexes, de sept à quinze ans, qui se trouvent dans des conditions
+normales.
+
+Age sommeil exercice étude repos
+
+7 ans 9 h. 9 h. 2 h. 4 h.
+8-- 9-- 9-- 2-- 2--
+9-- 9-- 8-- 3-- 4--
+10-- 8-- 7-- 3-- 4--
+11-- 8-- 7-- 5-- 4--
+12-- 8-- 6-- 6-- 4--
+13-- 8-- 5-- 7-- 4--
+14-- 7-- 5-- 8-- 4--
+15-- 7-- 4-- 9-- 4--
+
+J'avoue que je ne partage pas en tous points l'avis de ce docteur. Je
+crois qu'il faut à l'enfance plus de sommeil.
+
+A un adulte, même, selon moi, pour ne pas s'user trop vite, huit heures
+de sommeil sont indispensables; en revanche, je sais par expérience
+qu'un enfant de sept ans peut travailler plus de deux heures, et que
+neuf heures d'exercice peuvent l'épuiser. Le tableau suivant me paraît
+plus normal pour les jeunes Français et surtout les jeunes Françaises.
+
+Age sommeil exercice étude repos
+
+7 ans 10 h. 6 h. 4 h. 4 h.
+8-- 10-- 6-- 4-- 4--
+9-- 10-- 6-- 4-- 4--
+10-- 9-- 6-- 5-- 5--
+11-- 9-- 5-- 6-- 4--
+12-- 9-- 5-- 6-- 4--
+13-- 9-- 4-- 7-- 4--
+14-- 9-- 4-- 7-- 4--
+15-- 8-- 4-- 8-- 4--
+
+Ainsi, jusqu'à dix ans, l'enfant se levant à six heures du matin sera
+couché à huit heures du soir; à dix ans, on commencera à le laisser
+veiller jusqu'à neuf heures, et à quinze ans seulement il lui sera
+permis d'attendre dix heures.
+
+Les heures de repos sont consacrées aux repas et à la toilette, bains,
+etc. Les heures d'exercice comprennent la promenade, les leçons de
+gymnastique, de danse, de natation, etc.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+PARALLELE ENTRE JEUNES FILLES.
+
+
+J'ai eu hier la visite de deux jeunes abonnées bien dissemblables, et je
+pourrais dire que si la première pouvait s'appeler «comme il faut être»,
+la seconde serait désignée «comme il ne faut pas être».
+
+Toutes les deux avaient dix-huit ans, mais leur éducation a été bien
+différente, ou plutôt le principe, l'idée qui y a présidé, car toutes
+les deux ont été élevées en pension; toutes les deux ont d'excellents
+parents qui les aiment tendrement, toutes les deux sont de familles
+respectables, quoique n'appartenant pas à la même position sociale.
+
+Eudoxie est héritière d'une fortune immense; fille unique d'un père qui
+a gagné des millions dans la manipulation des cuirs, elle a été gâtée à
+l'excès. Sa grosse maman n'a d'yeux que pour elle, et son papa n'a
+jamais voulu admettre que l'on pût contrarier sa fillette. Elle a été
+élevée dans la première maison d'éducation de Paris, c'est-à-dire
+qu'elle a la réputation d'y avoir été élevée parce qu'elle y est restée
+une année à l'époque de sa première communion, et y va faire une petite
+retraite tous les ans à la même époque. Le reste du temps, elle l'a
+passé chez ses parents, à être tour à tour gourmandée ou gâtée avec
+excès par sa mère, flattée par son père, tiraillée par une miss anglaise
+qui essayait en vain de la faire travailler. Elle est très mal élevée;
+sa voix est rude et forte, son geste beaucoup trop violent et libre,
+elle a le ton cassant qu'elle a emprunté aux pièces de théâtre où sa
+mère la conduit depuis son enfance, sous le prétexte de ne pas la
+laisser avec les domestiques.
+
+Elle a l'habitude de prendre part à la conversation, de couper la parole
+à son père quand il parle, et de dire au nez des gens tout ce qui lui
+passe par la tête, à tort et à travers, enfin une vraie enfant terrible.
+Elle se croit fort spirituelle parce qu'on rit lorsqu'elle parle, et
+qu'on s'écrie: «Est-elle drôle! oh! oh!... ah! ah! est-elle amusante!»
+Ne voulant pas faire un mauvais compliment à ses parents, on ajoute
+quelquefois: «Elle a bien raison! Elle est franche!... ah! c'est
+charmant... Vous avez une charmante fille... un vrai petit démon!»
+
+Et le papa et la maman se rengorgent de fierté.
+
+--Tiens-toi donc! lui dit sa mère, un peu honteuse de temps en temps de
+son laisser-aller.
+
+Elle est du reste très jolie, piquante, brunette, et a l'air fort
+intelligente. Elle a touché à tout chez moi, a essayé tous les sièges de
+mon salon, feuilleté les livres et albums, remué les objets d'étagère,
+demandé ce qu'il y avait de l'autre côté des portes, et finalement, pour
+avoir un prétexte à changer de place, demandé un verre d'eau! Elle a
+laissé tomber trois fois son ombrelle, m'a posé des questions qui, pour
+être ingénues, n'en étaient pas moins assez embarrassantes, et comme je
+finissais par ne plus trop faire attention à elle, elle a posé
+câlinement la tête sur l'épaule de son père, témoignant son désir de
+voir la visite se terminer, ce qui m'a rappelé certain petit chien de ma
+connaissance, lequel, quand une visite se prolonge trop, s'asseoit
+devant la personne, et aboie de façon à interrompre la conversation.
+
+Pendant cette visite, elle avait fait, à diverses reprises, des
+remarques pleines de franchise, de beaucoup trop de franchise, même sur
+certaines personnes de connaissance commune.
+
+A un moment donné, elle s'est mise à se regarder dans la glace, et à
+faire la bouche en coeur, à glisser ses yeux en coulisse; en somme, je
+lui crois bon coeur, mais c'est une petite prétentieuse insupportable.
+
+Jeanne, au contraire, est tout l'opposé. Elle a été élevée, cependant,
+dans la même maison d'éducation, mais y a resté huit années
+consécutives, ayant eu le malheur de perdre sa mère en bas âge.
+
+Son père prétend, et sa fille en est un exemple, que l'éducation est
+instinctive. Je crois qu'il y est pour beaucoup. Je ne sais si sa
+fortune est aussi grande que celle des parvenus dont je viens de parler,
+mais il appartient à la haute aristocratie, et sa fille, gracieuse et
+mignonne, a surtout un cachet de distinction exquise et du plus parfait
+comme il faut.
+
+Elle apporte dans la conversation la timidité et la candeur de son âge,
+ne parle que lorsqu'on l'interroge et répond avec bon sens, écoute
+attentivement sans remuer, n'ose toucher à rien, et ne pose jamais une
+question; sa mise est simple et sans prétention, elle sait se suffire à
+elle-même, en s'occupant de mille petits travaux; la musique et tous les
+arts d'agrément font ses délices; elle travaille, non en vue du monde,
+mais pour elle-même et les siens.
+
+Si elle juge, elle ne se permet pas de faire connaître son jugement;
+mais je crois plutôt qu'elle ne s'arroge pas ce droit, elle respecte
+trop les personnes plus âgées et plus expérimentées qu'elle pour oser
+les juger; elle accepte ce qu'on lui dit et n'est pas habile à découvrir
+les ridicules; elle a encore l'enthousiasme et les illusions de la
+jeunesse qui font trouver tout beau et sans défaut; elle admire, elle
+s'étonne, elle souhaite, trois sentiments que la vieillesse expérimentée
+et blasée ne sait plus éprouver. Quel charme une jeune fille bien élevée
+apporte dans l'intérieur où un mari l'introduira! Et combien l'homme qui
+se marie doit étudier le caractère et le genre de l'éducation reçue par
+la femme qu'il va prendre!
+
+Ce qui distinguait en outre mes deux visiteuses, c'est que Jeanne se
+possède parfaitement. Sans affecter en aucune façon, elle se retient,
+elle subit l'influence de la personne en présence de laquelle elle se
+trouve; elle sait respecter et tenir sa place. C'est là une qualité
+beaucoup plus rare que l'on ne croit. La plupart des jeunes filles ou
+jeunes gens se laissent emporter par la force de l'habitude, la fougue,
+le naturel peut-être; et les gestes, les éclats de voix, l'abandon
+indiscret, la familiarité prennent le dessus bien vite. On ne leur en
+impose pas longtemps. Mais, eux aussi, ils perdent leur prestige, et on
+voit bientôt ce qu'ils valent.
+
+En habituant les enfants à se contenir, non seulement devant les
+étrangers mais aussi en famille, on obtient de grands succès de réaction
+sur une mauvaise éducation.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LES JEUNES MÈRES DE GRANDES FILLES.
+
+
+«J'ai trente-cinq ans; puis-je me permettre le chapeau Gainsborough
+placé crânement? Mon mari trouve que c'est trop jeune pour moi, que j'ai
+l'air de la soeur de ma fille (est-ce donc un malheur, madame?); mon mari
+ne montre-t-il pas par là qu'il ne tient pas à moi? Si je paraissais
+vieille, il ne m'aimerait plus peut-être, et il m'en veut de mon air
+jeune dont je suis si fière! Mme S..., la femme du sous-préfet, qui a
+quarante-cinq ans au moins, vient de faire venir de Paris un chapeau
+cabossé, avec un gros noeud alsacien devant, en ruban écossais, que ma
+fille qui a dix-sept ans, oserait à peine mettre au jardin! Veuillez
+donc me conseiller, madame; forte de votre appui, votre réponse à la
+main, je me présenterai devant mon mari, et il lui sera bien difficile
+d'aller contre!...»
+
+Hélas! chère madame, au risque de m'attirer votre courroux et celui de
+bien d'autres lectrices, je suis forcée de vous dire que votre mari a
+raison, en paraissant croire que «c'est un malheur de paraître la soeur
+de sa fille!»
+
+Il est des grâces de profession comme il est des grâces d'état.
+Seulement ici le sens est pris en sens contraire, ou plutôt
+d'obligations.
+
+Une mère doit imposer du respect; la question n'est pas si elle est
+jolie ou non, si elle a la chance de conserver une beauté éternelle; une
+mère qui veut être mère ne peut pas paraître la soeur de sa fille, sans
+risquer de perdre aux yeux de celle-ci le prestige d'autorité qui lui
+est donné par son âge.
+
+Si votre fille voit en vous une soeur, une compagne, elle ne pourra avoir
+cette confiance que l'on a en celui dont l'âge et la gravité,
+l'expérience et la connaissance des choses paraissent au-dessus des
+siens propres, et produisent ainsi l'impression salutaire.
+
+L'habit ne fait pas le moine, est un proverbe faux et vrai tour à tour
+comme tous les proverbes; l'habit ne change pas le coeur de l'hypocrite,
+c'est vrai, mais l'habit non seulement métamorphose tellement la
+physionomie que l'être beau et distingué peut devenir commun et laid, et
+celui qui est affreux s'améliorer beaucoup, mais encore l'habit
+métamorphose le moral. Osez donc avoir le même maintien, la même tenue
+avec certains vêtements comme avec d'autres? Et il est impossible de
+soutenir que l'habillement n'ait une influence énorme sur les moeurs et
+sur les idées.
+
+Pourquoi est-ce l'usage de s'envelopper de crêpe noir quand on a eu la
+douleur de perdre un être aimé? Parce qu'il semblerait incompatible de
+se revêtir de rose quand on a le coeur triste. La couleur des habits
+est-elle donc l'interprète des sentiments? Pourquoi se moque-t-on d'une
+vieille femme qui s'habille de nuances claires? Parce qu'il semble
+incompatible d'allier le caractère sérieux de la vieillesse avec un
+vêtement jeune, parce qu'il semble que la personne qui le porte doit
+avoir le caractère de son vêtement. Donc, si l'habit ne fait pas
+toujours l'homme, l'homme choisissant l'habit d'après son caractère, on
+peut presque toujours le juger d'après cet habit, et souvent on peut
+dire que la personne fait la toilette.
+
+La femme qui conserve, en dépit d'un certain âge, une taille mignonne,
+une expression juvénile et riante, conserve aussi la plupart du temps un
+caractère gai et enfantin.
+
+Ne l'aurait-elle pas, on est tenté de le lui supposer. D'ailleurs,
+elle-même, en passant, se regarde dans une glace, elle aperçoit cette
+image gentille, et elle sent poindre en elle les idées et les sentiments
+de son allure. Avec une robe courte et un chapeau rond, on se sent, plus
+légère, plus portée à courir, à se dissiper.
+
+Comment voulez-vous que votre fille vous obéisse si elle ne voit en vous
+qu'une soeur? si votre extérieur ne lui en impose pas? Comment serez-vous
+son chaperon, son porte-respect auprès d'autrui, si votre attitude,
+votre mise, donnent le droit de vous adresser les mêmes paroles qu'à
+elle?
+
+Vous paraissez croire qu'il est très avantageux pour vous de paraître
+jeune! Je ne saisis pas bien à quel point de vue vous vous placez. Il
+est très avantageux, certes, d'être jeune; il est très avantageux de
+conserver les symptômes de la jeunesse, parce qu'ils sont synonymes de
+force, de santé, mais il n'est pas absolument utile de conserver les
+apparences d'une jeune femme quand on est mère d'une fille de dix-sept
+ans; cela ne vous empêche pas de garder un aspect très agréable dans
+votre intérieur, aux yeux de votre mari; mais après une vingtaine
+d'années de mariage, lorsqu'on a surtout des enfants grands, il ne
+déplaît pas à un mari que sa femme prenne un air tant soit peu imposant
+et autoritaire, de façon qu'elle puisse supporter avec lui une partie de
+la grande responsabilité qui lui incombe comme chef de famille.
+
+Certes, à trente-cinq ans, une femme, et surtout certaines femmes, pas
+principalement les grandes beautés, mais plutôt les figures chiffonnées,
+sont encore jeunes d'aspect. Cependant, êtes-vous bien sûre que vous
+paraissez réellement aussi jeune que vous croyez? Peut-être la manière
+dont vous vous habillez y contribue; vous pouvez faire illusion, mais ne
+supporteriez pas un examen attentif.
+
+Quant à la femme du sous-préfet que vous me citez, il y a plusieurs
+motifs pour lesquels vous ne devez pas l'imiter aveuglément.
+
+D'abord, parce que les autres commettent des erreurs, nous ne sommes pas
+obligées de les suivre dans cette voie; ensuite, et surtout, cette femme
+n'a pas d'enfants, et par conséquent elle n'a pas besoin d'avoir l'air
+d'une matrone.
+
+En outre, elle occupe dans le monde une position qui lui fait presque
+une obligation d'être coquette, de représenter. Néanmoins, j'insiste sur
+ce que, si elle avait une grande fille, elle devrait être plus
+circonspecte.
+
+Les mamans de garçons ne sont pas tenues à autant de sévérité que celles
+des fillettes.
+
+Vous êtes appelée à rencontrer bientôt un futur gendre: il faut qu'il
+puisse vous distinguer de sa fiancée! Appelée au rôle de mentor, vous ne
+pouvez pas avoir l'air d'en avoir besoin d'un vous-même.
+
+Et puis, voyez quel malheur! si vous alliez être plus jolie que votre
+fille!... Cela peut très bien arriver!... Une femme de trente-cinq ans,
+attifée avec science, ajoutant à une beauté savante et étudiée le charme
+de l'esprit et de l'expérience du monde, peut effacer facilement une
+jeune fille modeste et retenue!
+
+Donc, ne vous en déplaise, évitez de paraître la soeur de votre fille; ni
+chapeaux cabossés, ni toques sur le front. Le chapeau tricorne, avec
+pointe abaissée sur le front, garni de deux longues plumes, vous offrira
+l'élégance et la majesté réunies, sans tomber déjà dans la coiffure de
+la femme âgée; comme formes, comme nuances, séparez-vous bien de ce que
+vous adoptez pour votre fille, tout en conservant l'harmonie.
+
+Au reste, à votre âge, les vêtements amples et majestueux rajeunissent
+plutôt, parce qu'ils dissimulent, encadrent les petites défectuosités
+qui commencent à se laisser apercevoir, tandis que les vêtements jeunes
+les dévoilent.
+
+Gardez-vous avec soin de vous mettre sur le même rang que votre fille
+dans les réunions et les lieux publics; poussez-la en avant, faites-la
+valoir; une mère doit s'oublier elle-même, vous gagnerez en influence,
+en hommages respectueux, en dignité, ce que votre coquetterie pourra
+perdre; et je ne crois pas que vous perdiez au change, car les succès de
+la jeunesse n'ont qu'une durée très éphémère et très relative, tandis
+que l'influence acquise par l'estime et la vénération ne fait que
+s'accroître avec le temps.
+
+Tout le monde, votre fille la première, vous sauront gré de ce léger
+sacrifice, seulement anticipé, puisque le moment où vous seriez obligée
+à le faire ne tarderait pas, et vous en récompenseront largement.
+
+
+
+
+DÉDICACE
+
+_A MA MÈRE_
+
+
+C'est le livre terminé que l'on voit ce qu'il est, car par l'ensemble il
+se complète; d'ailleurs, les préfaces et les dédicaces, que l'on place
+au commencement du volume, sont toujours écrites et imprimées quand il
+est terminé. Je trouve donc plus logique de mettre ces quelques mots à
+la fin.
+
+Une famille qui possède un vieillard possède un trésor, dit un proverbe
+chinois.
+
+C'est ce trésor précieux qui m'a inspiré, dans sa grande expérience, ce
+_Cours d'éducation maternelle_, auquel j'ai essayé d'enlever l'aridité
+du sujet par des exemples pris sur le vif, _vécus_, et par cela même
+intéressants, car chacun s'y retrouve ainsi que son entourage et peut en
+tirer profit, s'il veut.
+
+Fénelon a écrit _l'Éducation des filles_, beaucoup d'autres écrivains
+féminins se sont occupés de cette question; mon plan a été _de former
+des mères qui sachent élever des garçons_, tâche autrement difficile que
+d'élever des filles. Je n'ai pas l'ambition d'une réussite complète; je
+me contente d'apporter ma goutte d'eau au petit ruisseau qui va à
+l'océan.
+
+L. D'ALQ.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Notes d'une mère, by Louise d'Alq
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES D'UNE MÈRE ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
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+works. See paragraph 1.E below.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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Binary files differ
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #18197 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18197)