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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Notes d'une mère + Cours d'éducation maternelle + +Author: Louise d'Alq + +Release Date: April 18, 2006 [EBook #18197] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES D'UNE MÈRE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +NOTES D'UNE MÈRE + +COURS D'ÉDUCATION MATERNELLE + +PAR + +MADAME Louise d'Alq + +NOUVELLE ÉDITION CORRIGÉE ET AUGMENTÉE + +LA SEULE AUTORISÉE PAR L'AUTEUR + +PARIS + +BUREAUX DES _CAUSERIES FAMILIÈRES_ + +1883 + + * * * * * + +AVIS IMPORTANT + +_Extrait de la Gazette des Tribunaux du 28 mars 1881_: + +2e CHAMBRE DU TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE.--Présidence de M. +Cazanave.--_Jugement du 24 juillet 1880_: + +Attendu... le Tribunal déclare que la dame Louise d'Alq reprendra la +libre disposition de ses ouvrages, sans que F. Ebhardt, son ancien +éditeur, avec lequel ses traités se trouvent résiliés, puisse en faire +usage ni en tirer profit, etc., etc. + +1ère CHAMBRE DE LA COUR D'APPEL DE PARIS.--Présidence de M. +Larombière.--_Arrêt du 22 mars 1881_: + +Après avoir entendu les plaidoiries de Me Georges Lachaud pour Mme +Louise d'Alq, Me Beaupré pour M. Ebhardt; la Cour, considérant et +adoptant les motifs des premiers juges, etc., etc.; confirme le jugement +et _notamment en ce qui concerne l'interdiction faite à Ebhardt de +vendre aucun exemplaire des OEuvres de la dame Louise d'Alq, du jour du +présent arrêt._ + +CHAMBRE DES RÉFÉRÉS.--_Ordonnance du 30 juin 1881_: + +Attendu que M. Rozez, de Bruxelles, a fait déposer pour être vendus chez +un intermédiaire, à Paris, des milliers de volumes achetés à Ebhardt +depuis l'arrêt; attendu que Mme Louise d'Alq les a fait saisir, sur la +demande en référé du sieur Rozez, prétendant qu'ils sont sa propriété, +M. le président Vannier, après avoir entendu Me Martin du Gard, avoué de +Mme d'Alq, a rendu _ordonnance qu'il n'y avait pas lieu à lever la +saisie_, et que les parties devront se pourvoir au fond, etc. + +De ces divers jugements, arrêts et référés, il s'ensuit que Mme L. d'Alq +a seule le droit d'éditer ses oeuvres, et peut poursuivre tout détenteur +des éditions interdites ci-dessus. En conséquence, elle fait paraître +une _nouvelle édition_ de ces oeuvres, _corrigée_, _remaniée_ et +_augmentée_, que le public a tout intérêt à se procurer en place des +anciens volumes. + +Le public est donc prévenu, afin qu'on ne puisse l'induire en erreur, +que tout volume de Mme L. d'Alq, _non revêtu_ de la _signature +autographe_ de l'auteur, fait partie des éditions _belges_, +_incomplètes_ et _surannées_, dont la vente a été interdite par l'arrêt +de la Cour d'appel du 22 mars, prononcé en faveur de Mme L. d'Alq contre +son ancien éditeur. Il est facile de vérifier le lieu de l'impression à +la fin des volumes. + +Le public est en droit d'_exiger la signature autographe_ de l'auteur et +de refuser tout autre exemplaire qui lui serait présenté. + + * * * * * + +Je vous ai amené ma fillette, me dit après un bout de conversation +générale, et comme d'autres visiteurs venaient de sortir, une charmante +et aimable jeune femme; voyez comme elle est grande, elle a dix ans et +demi! + +--C'est une bien belle enfant, l'oeil éveillé, bien fraîche! Je suis sûre +qu'elle est bonne aussi, studieuse, et ne fait jamais de peine à sa +maman! dis-je en attirant la petite pour l'embrasser. + +Je n'avais pas beaucoup remarqué l'enfant lors de son entrée dans le +salon, entourée que j'étais de nombreuses visites masculines et +féminines, et maintenant il me revenait tout à coup que nous avions +parlé en gens du monde de choses et d'autres, et qu'il avait bien pu se +glisser des phrases peu faites pour l'oreille d'une enfant, et surtout +d'une enfant intelligente. + +--Oh! oui, elle est assez bien; elle fait mes délices par ses beaux +cheveux! je la peigne du matin au soir; voyez, me répondit la mère en +faisant retourner sa fille et en soulevant à poignée une superbe +chevelure ondulée avec soin qui recouvrait les épaules de l'enfant. + +Je dois ajouter que celle-ci parut se prêter avec complaisance et non +sans vanité à l'exhibition. + +--Cependant, d'un autre côté, elle me désespère, reprit la jeune mère: +elle n'aime pas l'étude, elle ne pense qu'à aller au théâtre, aux +matinées d'enfants; elle n'a pas de goût pour la musique;... elle est +très en retard, elle n'apprend pas..., on me dit que ça lui passera!... + +Et elle s'interrompit en me regardant, attendant évidemment que, selon +l'usage, je répondisse par les banalités ordinaires:--Certainement! ça +lui passera, laissez-la donc s'amuser... Elle en saura toujours assez, +etc. + +Et tout au contraire, je dis: + +--Ça dépend de vous de le lui faire passer, ma chère amie; c'est à vous +de la diriger. + +A cette réponse, si peu conforme à _l'esprit de société_, je l'avoue, la +mère ne put retenir un mouvement, et l'enfant elle-même me lança un +regard étonné. Je me mis à rire. + +--Voyons, ma chère, vous vous êtes fort révoltée la semaine dernière +contre un article dans mes _Causeries familières_ sur l'_esprit de +société_, où j'ose émettre que dans le monde on dit rarement la vérité, +ou du moins toute la vérité, et même qu'il n'est pas possible de la +dire. Je sais bien qu'en ne tombant pas dans votre sens je me mets tout +à fait en dehors des usages, et je deviens une personne qui ne connaît +rien au savoir-vivre... C'est une idée qui me passe par la tête, +maintenant que je suis assez vieille pour me passer du monde et pour +voir les choses de haut, d'essayer d'user de l'influence de ma position +et de mes cheveux blancs pour moraliser un peu. Tant que j'ai été jeune, +j'ai fait comme les autres, j'ai toujours approuvé, flatté; cela finit +par devenir écoeurant!--Pauvre chère dame! combien je vous plains d'avoir +un mari pareil!--Ah! chère, vous êtes en effet bien malheureuse d'avoir +une telle belle-mère!--Oui, c'est bien terrible pour vous, qui êtes +jeune et jolie, de ne pouvoir prendre tous les plaisirs de votre +âge!--Et ce sont des serrements de mains compatissants, des exclamations +lamentables; on signale les torts de la partie adverse qui pourraient +passer inaperçus, on excite ainsi encore davantage à la rébellion et à +la révolte la personne qui nous fait ses plaintes, tandis qu'on se dit à +soi-même:--Bah! son mari n'a pas tous les torts.--Allons donc, c'est +bien naturel que sa belle-mère agisse ainsi!--Est-elle égoïste! elle +voudrait tout pour elle! Et ainsi de suite... Et je me demande si l'on +ne devient pas complice ainsi des aggravations de malheur qui résultent +de cette condescendance; si l'on n'en portera pas, au jugement dernier, +une sorte de responsabilité? Que de fois une observation raisonnable et +sincère pourrait ramener une tête légère à de meilleurs sentiments, +tandis qu'au contraire elle s'affirme dans son erreur sous l'égide de +votre approbation! + +Et comme ma jeune amie me regardait d'un air profondément désappointé, +je continuai en riant: + +--Allons! voilà que vous vous dites: Je suis joliment mal tombée +aujourd'hui! elle a l'esprit de travers, ma vieille amie, elle est +grincheuse, on voit bien qu'elle vieillit! + +--Mais non! Mais non! protesta la jeune femme. + +--Et maintenant, voilà que vous faites de l'_esprit de société_! + +--Ah! vous êtes taquine! quand je vous dis que non! au contraire, votre +critique me plaît; je veux absolument que vous me donniez des conseils +sincères sur l'éducation de ma fille... Je suis gâtée; vous avez raison; +ces banalités qu'on débite nous gâtent, nous déroutent; c'est un service +que vous me rendrez... Vous savez que j'ai été privée d'une éducation +maternelle; mettez votre expérience à ma disposition, je vous en +supplie... J'adore ma fillette: je ne sais peut-être pas m'y prendre, +donnez-moi vos conseils! + +--Soit!... quand je vous ai dit tout à l'heure que je me proposais +maintenant de morigéner le monde, ne me prenez pas exactement au mot. +D'abord, je n'ai pas envie de me faire prendre en grippe par l'humanité +entière, mais encore il y a parfois de la cruauté à dessiller les +yeux... En résumé, je ne m'arrogerai jamais le droit de critique sévère; +mais à ceux qui font appel à mes conseils et à ma sincérité, à ceux +qu'il me semblera qu'il est un devoir pour moi d'éclairer, eh bien, je +tenterai l'essai, au risque d'encourir leur courroux, et si je vois +qu'on se regimbe trop, je m'arrêterai et je les abandonnerai à leur +sort, reprenant les phrases banales de l'esprit de société. + +--Non, je ne me fâcherai pas, je ne vous en voudrai pas... J'insiste de +toutes mes forces pour que vous me disiez comment je dois faire pour +faire de ma fille une femme, une vraie femme... Vous avez votre +expérience personnelle... + +--C'est-à-dire, je suis un peu, comme dit Chateaubriand dans son _Génie +du Christianisme_, le grand nombre d'exemples que j'ai sous les yeux me +rendent habile sans expérience. + +J'embrassai la charmante petite mère et je continuai ma morale. + +--Apprendre à être mère, apprendre à élever ses enfants, voilà un cours +qu'il y aurait bien lieu d'ouvrir dans les nouveaux lycées de filles +entre le cours de cuisine et le cours de couture! Il semble même que ces +trois cours pourraient suffire à l'éducation des femmes. Grâce aux +oeuvres et au journal du docteur Brochard qui s'est dévoué à ce thème, +les jeunes femmes maintenant ne peuvent plus ignorer les soins corporels +à donner à leurs bébés; c'est un très grand résultat, mais ce n'est pas +tout. Dans le corps de ce bébé, il y a une âme à former, un coeur à +guider, une intelligence à développer. Comment s'y prendre? J'ai vu de +bonnes et tendres mères bien embarrassées; je ne parle pas des mauvaises +mères, mais de celles qui chérissent leurs enfants et s'en occupent +comme vous le faites de votre fillette. + +Je connais intimement une femme dont les amies envient beaucoup +certaines réussites dans la vie; l'accusant surtout d'avoir été +favorisée d'une chance énorme. Vous la connaissez aussi, c'est Mme X***. + +--Est-elle heureuse! Voilà une femme qui a de la chance, tout lui +réussit! s'écrie aussitôt mon interlocutrice. + +--Jamais vous ne diriez: qu'a-t-elle fait pour avoir cette chance? Ne +dépend-elle pas de ses mérites? Je choisis un type que je connais, que +vous connaissez, je le répète, pour le dépeindre; mais ce type existe à +beaucoup d'exemplaires, et si vous ne connaissiez pas celle dont je +parle, vous en avez de pareilles dans votre entourage, et je pourrais +vous citer des centaines de noms célèbres qui se trouvent dans le même +cas. Les femmes qui réussissent et les hommes qui atteignent les sommets +à l'aide de leurs capacités seules, ont bien des talents que les autres +n'ont pas. Mme X. que je prends pour modèle connaît à fond cinq langues +étrangères; elle est musicienne consommée et peintre; aucun ouvrage +d'aiguille ne lui est inconnu; et les devoirs de la femme d'intérieur ne +l'effraient pas. + +--Oui, je le sais, Mme X. est universelle, c'est une nature +exceptionnellement douée... elle avait un cerveau exprès pour apprendre! + +--Vous êtes dans l'erreur; Mme X. était une enfant très ordinaire, elle +a eu certainement plus de mal que votre Odette à apprendre... Elle n'a +appris ce qu'elle sait que parce qu'elle a pris la peine de l'apprendre. + +--Encore a-t-il fallu qu'elle voulût prendre cette peine... Odette ne +veut pas travailler! + +--Mais elle non plus n'aurait pas voulu travailler... C'est sa mère qui +l'y a obligée. + +--Oh! la sévérité! la dureté! jamais je ne pourrai rendre ma fille +malheureuse... + +--Mon amie n'a pas rendu sa fille malheureuse et n'a jamais été une mère +sévère! + +--Je ne vous comprends pas alors. + +La jeune mère paraissait vivement s'intéresser à ma _leçon_ dans cet art +d'être mère; j'avais envie d'envoyer l'enfant dans la pièce voisine, +mais je réfléchis qu'elle en avait déjà tant entendu qu'il n'y avait pas +danger à ce qu'elle connût la suite, car c'est une erreur de croire +qu'une enfant de dix ans ne comprend pas, quoiqu'elle comprenne souvent +mal. + +--Ses parents se sont donné la peine de la dégourdir, repris-je. Sa mère +s'est dévouée à son éducation dès sa première enfance; elle lui ouvrait +l'intelligence, non par des morales au-dessus de son âge, ni en lui +laissant écouter les conversations des personnes plus âgées, ni en +confiant ces soins intellectuels à une bonne, pas plus que les soins +physiques. Elle inventait pour son bébé des petits contes, ayant +toujours une morale directe pour l'enfant. Il n'y était pas question des +minerais que l'on trouve dans la terre, ni des constellations des +étoiles, mais de petites filles obéissantes, savantes, qui faisaient le +bonheur de leur maman, mises en opposition avec d'autres petites filles +méchantes, ignorantes, méprisées de tout le monde, et n'arrivant à rien. +Et, selon les circonstances, la maman créait des aventures et des +péripéties, où il n'était pas question de prince Charmant venant +délivrer sa belle ni des habits de peau d'âne. «Raconte encore... et +qu'est-elle devenue après, la méchante petite fille?» demandait l'enfant +avec de grands yeux terrifiés, car elle saisissait bien la ressemblance +avec elle, mais la maman ne faisait pas semblant de le faire exprès; +c'était une histoire qu'elle racontait avec indifférence; alors elle lui +disait comment la petite fille était devenue bonne, et combien sa maman +avait de bontés pour elle, et combien elle lui devait de la +reconnaissance. Et la petite fille grandissait avec l'idée de +s'instruire, de travailler pour devenir l'orgueil et la joie de ses +parents, de les soigner quand ils seraient vieux en échange de ce qu'ils +faisaient pour elle, elle étant jeune. + +Dès l'âge de quatre ans, sa mère lui apprit à lire sans qu'elle s'en +doutât; elle lui fit désirer de savoir lire. Elle entendait tant parler +autour d'elle du bonheur de faire de la musique et d'être instruit, +qu'elle ne rêvait à cinq ans que de pouvoir mettre les doigts sur le +piano et avoir un professeur d'écriture. Ces premières leçons lui furent +promises comme une récompense. Et cependant elle était si enfant, qu'à +la première visite de ce professeur d'écriture tant désiré, elle ne +voulut jamais consentir à le regarder, tenant la tête cachée dans les +jupes de sa mère comme une petite sauvage; mais l'envie de tenir une +plume dans ses mains vainquit sa timidité. Quel bonheur de pouvoir +écrire à ses petites amies, à son papa, quand elle serait à la campagne! +En trois semaines, elle sut écrire; en quelques mois elle jouait des +petites ariettes sur le piano et faisait ses gammes de ses petits doigts +frêles; mais c'était sa mère qui lui inculquait chaque jour dans la tête +quelques lignes de cette théorie musicale si abstraite, s'arrêtant à +tout moment pour ne pas la fatiguer; et, sans s'en apercevoir, l'enfant +apprenait. A cinq ans et demi, elle conjuguait ses verbes comme une +grande demoiselle; la géographie l'intéressait fort; comme il lui +tardait de pouvoir entreprendre un grand voyage sur la carte! Et les +exploits de Clovis la ravissaient! + +--C'était un prodige! une enfant étiolée! + +--Mme X. une enfant étiolée! vous n'y pensez pas! Elle a toujours eu la +plus belle santé du monde. Elle était plus que potelée, fraîche sans +être rouge, gaie et rieuse comme pas une... C'est que sa mère la +soignait autant au physique qu'au moral. De bonnes panades faites par la +maman, et non par une bonne qui aurait pris le beurre, des petites +côtelettes grillées à point, et si elle ne voulait pas manger, une +histoire venait l'exciter, un baiser était promis en récompense. Aucune +influence étrangère ne venait entraver la mère; l'enfant n'était pas +fatiguée par des veillées inutiles; elle n'était point traînée à des +théâtres ou à des bals; elle n'avait non plus le crève-coeur de voir sa +mère sortir sans elle. + +A huit heures du soir, elle s'endormait dans son petit berceau, ses +parents veillant dans la pièce voisine, seuls ou avec quelques intimes: +elle se réveillait fraîche et dispos, à six heures du matin, et se +mettait au travail pour surprendre son papa, en sachant sitôt sa leçon. +N'étant point excitée par les mauvaises passions, la vanité, la +jalousie, les fatigues mondaines, qui développent une intelligence +maladive chez les enfants que l'on appelle «petits prodiges», elle +apprenait peu à peu, sans soubresaut. + +La mère n'excitait pas son esprit inutilement en applaudissant à ses +saillies, aussi aurait-elle paru un peu bêta auprès de ces petites +poupées qui scrutent déjà les grandes personnes d'un oeil investigateur, +et savent les tourner en ridicule avec un esprit bien au-dessus de leur +âge, mais qui sauront à peine écrire, et n'auront aucune disposition +pour une étude sérieuse. + +L'enfant s'habituait à une existence régulière, faite de travail et de +jeux, jeux bruyants, exercices de corps, la changeant du tout au tout de +ses études; et toujours, la mère à son côté, lui montrant le but à +atteindre, la nécessité d'être instruite, autant pour pouvoir faire face +à un revirement de fortune que pour tenir sa place au foyer domestique. + +Après sa première communion, accomplie avec cette piété, cette foi, +cette candeur qui n'est pas hélas! le partage de bien des petites filles +sottes, ignorantes et mal élevées, elle fut mise au courant des soins de +la maison. Sa mère se faisait remplacer par elle à la lingerie, dans +tous les comptes avec les domestiques. Toujours levée dès six heures du +matin, se couchant à neuf heures, la journée était occupée dans ses +moindres minutes. Mais ces travaux étaient rendus amusants; c'étaient +des récréations pour elle que de compter les bottes de foin à l'écurie, +de distribuer l'avoine pour les chevaux, de donner le linge à la femme +de chambre, et de vérifier le livre de la cuisinière: car les parents de +Mme X. avaient de la fortune et un certain train de maison. + +A quinze ans, elle avait terminé ses études françaises et pouvait passer +ses examens. Elle tenait en partie double les livres de compte de son +père, car une grande fortune exige une certaine comptabilité. Il faut se +rendre compte des opérations de l'agent de change, des paiements faits +par tels fermiers, des ventes à crédit, des coupes de bois, savoir ce +qu'on aura à toucher chez son banquier à telle époque, les versements à +faire sur les souscriptions aux emprunts d'État et ne pas oublier +l'affaire en commandite avec celui-ci et celui-là. Il faut vérifier les +comptes, les notes d'impositions et les polices d'assurances. + +Elle n'en appréciait pas moins une bonne partie de cache-cache ou de +quatre coins, et elle serait allée au bout du monde pour jouer au volant +avec une camarade. Quant au bal, au bal où il y aurait des jeunes gens, +elle ne comprenait pas encore le plaisir que l'on peut y trouver. Elle +dansait avec ses amies, cela lui suffisait. + +Il est vrai que ses dernières années s'étaient écoulées à la campagne, +en dehors des séductions de la ville; comme elle atteignait l'âge de +seize ans, ses parents jugèrent opportun de venir passer l'hiver à +Paris: ils comprenaient que l'imagination de la jeune fille commençait à +demander de nouveaux aliments, et, n'en trouvant pas, elle tombait dans +le mysticisme: à tort ou à raison, son père ne désirait pas qu'elle +entrât dans la vie religieuse. + +Le monde eût bientôt fait raison de ces aspirations! Aux parties de +cache-cache succédèrent les petites réunions et les soirées au Théâtre +Français et au Théâtre Italien. + +La mère de Mme X. n'était point austère: nous ne demandons pas, ma chère +enfant, la mort du pécheur! elle était très fière de la beauté de sa +fille, qui était à peu de chose près celle que vous et moi avons eue, et +que toutes les jeunes filles ont à cet heureux âge; elle ne demandait +pas mieux que sa fille connût ces jouissances éphémères, dont on +n'apprécie bien le vide que lorsqu'on les a éprouvées... elle jouissait +de ses succès de toute sa force. + +Moi, qui ai suivi Mme X. pas à pas, pendant son stage dans le monde, je +puis vous dire qu'elle était réputée pour aider admirablement sa mère à +recevoir. Ce qui faisait son grand charme, c'était son absence de +coquetterie. Très sensible aux hommages, aussi flattée qu'une autre de +plaire et d'être aimée, elle préférait la qualité à la quantité, et +c'est peut-être pour cela qu'elle était si généreuse de ses danseurs +envers ses amies; elle n'a jamais su qu'on pouvait éprouver quelque +plaisir à écraser une amie... + +--Enfin, vous convenez qu'elle a eu le bonheur immense d'avoir une +jeunesse brillante, et de jouir des plaisirs du monde que procure une +grande fortune! + +--Oui! Elle a eu ce bonheur, puisque bonheur il y a, mais elle le +gagnait, elle le méritait. Après être restée quatre heures devant son +chevalet, de huit heures du matin à midi, après avoir pris ses leçons +d'allemand, d'italien et d'accompagnement, avoir arrangé elle-même ses +chapeaux et ses toilettes, contrôlé les domestiques, elle allait au Bois +vers cinq heures avec sa mère, et deux ou trois soirées par semaine +étaient consacrées au monde. Elle jouissait de tous ces plaisirs avec +délices, mais comme on jouit du parfum d'un bouquet, momentanément. + +--Mme X. est une femme du monde accomplie... une parfaite maîtresse de +maison... + +--Sa mère lui a enseigné autre chose encore, cependant, que vous ne +soupçonnez pas: c'est l'énergie et le contentement de peu... + +--Le contentement de peu? comment, puisqu'elle avait tout ce qu'elle +pouvait désirer? + +--A-t-on jamais tout ce qu'on peut désirer? Que vous êtes enfant de dire +cela! + +--Enfin, elle avait une voiture! + +--Une voiture! Ignorez-vous que ceux qui ont une voiture voudraient en +avoir deux, trois, quatre? Un coupé ne fait la plupart du temps que +rendre très malheureuse une femme du monde, car elle ne rêve dès lors +que le dorsay à huit ressorts. + +--Je m'en contenterais bien, moi! + +--Vous dites cela aujourd'hui parce que vous n'en avez pas... mais le +luxe est comme la gangrène, il ne sait pas s'arrêter, et c'est là que le +proverbe est vrai plus que jamais: l'appétit vient en mangeant. + +--Bref, ma fille ne connaîtra jamais le plaisir d'être recherchée dans +le monde et d'être admirée dans une loge de l'Opéra! + +--Pourquoi? + +--Vous êtes agaçante, ma bonne amie, avec vos pourquoi? Vous le savez +bien! Il faut de la fortune et elle n'en aura pas! + +--Dussé-je vous irriter encore, je vais répéter: pourquoi la fortune +est-elle indispensable? et pourquoi d'ailleurs n'en aurait-elle pas? + +La jeune femme me jeta un regard de courroux et de découragement. + +--Ne vous fâchez pas contre moi, continuai-je toujours en souriant, car +je ne pouvais m'empêcher de m'amuser un peu de lui tenir ce langage si +nouveau pour elle. Mais si votre fille devenait une artiste, comme Mme +Massart, professeur de piano au Conservatoire, ou Mme Mirbel, la célèbre +miniaturiste, pu encore un écrivain comme Mme Guizot (je vous cite les +premiers noms qui me viennent en tête, mais combien de femmes se font +une position par leur talent: Mme Pape-Carpentier, Mme Deslignières et +tant d'autres), n'acquerrait-elle pas une réputation, sinon de la +fortune, qui la ferait rechercher, ou au moins améliorerait sa position? + +La jeune femme me regardait comme si je lui eusse parlé grec. + +--Mais pour cela, se décida-t-elle à dire, il faut du talent, du génie! + +--Eh! bien, votre fillette n'est-elle pas aussi intelligente que bien +d'autres? + +--Certes! mais elle ne travaille pas! + +--Faites-la travailler; stimulez-la; donnez-lui de l'ambition. Au lieu +de vous lamenter devant elle de votre manque de fortune, faites-lui +comprendre qu'elle peut en acquérir par son travail, et si elle n'arrive +pas à ce résultat, au moins vous atteindrez un but bien désirable, celui +qu'elle apprenne à se satisfaire de la destinée qui lui est échue, si +elle n'a pas l'énergie de la changer!... Quand on est mère, il ne suffit +pas de dire: L'enfant est paresseux ou n'a pas de génie! Il faut tâcher +de vaincre ses défauts et d'ouvrir la porte à ses qualités. C'est à cela +qu'une bonne mère comme vous excelle quand on lui montre le chemin, si +elle ne le voit pas. + +Une visite arriva qui nous interrompit. + +--Je voudrais bien reparler avec vous encore de tout cela, me dit la +jeune mère, en se levant; ce que vous me dites m'intéresse vivement, je +vous assure; vous m'ouvrez de nouveaux aperçus! + +--Eh! bien, je suis à votre disposition! Mais je ne vous parlerai de la +sorte que lorsque vous viendrez chez moi me le demander. Je n'irai +jamais vous imposer ce qu'on appelle en anglais des _lectures_ et en +français des _sermons_! + +--Je reviendrai... et j'amènerai, si vous voulez, mon amie de pension, +la richissime Aglaé que vous connaissez; je crois qu'elle aura besoin +passablement de vos conseils, quoiqu'elle soit dans une position bien +différente. + +--Bah! ce sera un vrai cours, alors! + +--C'est vous qui l'avez dit! + +La mère d'Odette et son amie Aglaé revinrent, ainsi qu'on le verra dans +quelques-uns des chapitres du livre. Mais les événements de la vie les +empêchèrent aussi bien que moi de venir avec une assiduité régulière. + +Néanmoins, je pensai utile de poursuivre l'idée d'un Cours d'éducation +maternelle, et de réunir, de classer sous cette rubrique, les nombreux +articles ayant trait à l'éducation des enfants que j'ai écrit dans mes +journaux, dont les collections sont épuisées pour la plupart. Tour à +tour, j'emploierai la forme conversation, la forme personnelle, la forme +sérieuse de la morale générale, car il faut pouvoir, dût l'attrait de la +lecture en souffrir, être utile à tous, et non à quelque cas +particulier, comme peut l'être une histoire suivie. + +Quoique je n'aie pas divisé ce livre, il pourrait l'être en trois +parties, car j'ai suivi un classement progressif autant que possible. Je +commence par l'éducation du bébé, pour le suivre dans son développement +physique et intellectuel; après l'éducation, je m'occupe de +l'instruction à donner aux garçonnets et fillettes, et je termine enfin +par l'éducation de l'adolescent, qui conduit à son entrée dans le monde. + + + + +CHAPITRE I + +LES ENFANTS D'AUJOURD'HUI. L'ÉDUCATION. + + +Je ne suis pas encore, cependant, tout à fait une vieille femme, eh +bien, c'est étrange, je me prends souvent à dire: c'était mieux il y a +vingt ans! + +Mais si je le dis, je crois que c'est aussi la vérité, et les affreux +résultats de cette différence, ceux qui en sont cause, les subiront dans +une vingtaine d'années; je veux parler de l'éducation des enfants. + +Il faut une période de quarante ans, environ, un demi-siècle, pour que +des changements bien radicaux se produisent dans les moeurs et les +allures, changements qui ne peuvent arriver qu'insensiblement. C'est +pourquoi on a entendu et entendra les grands parents de tout temps +récriminer; c'est que toujours tout a changé, et à mesure que nous avons +avancé dans la civilisation, comme l'ancienne Rome, nous avons avancé +dans la connaissance de l'arbre du mal; ne s'appelle-t-il pas aussi +l'arbre de la science? Hélas! oui, la science, que l'on reçoit +aujourd'hui en lieu d'éducation, sans parvenir à remplacer celle-ci. +S'il était dévolu à l'homme d'être parfait, il les posséderait toutes +les deux; on en trouve des exemples, mais rares: la science étouffe les +sentiments. + +Je me demande aussi si le bien n'est pas plus étendu qu'on ne le croit. +Le mal fait tant de bruit, comme toutes les minorités, qu'on n'entend +que lui, parce que la majorité, le Bien, est calme. Je me pose cette +question devant les lettres si nombreuses que je reçois, exprimant comme +une soif de morale. + +Si je m'en rapportais aux récriminations qui courent, je m'arrêterais, +hésitante, me demandant si je ne hasarde pas trop, et si grand nombre de +mes lectrices ne jetteront pas loin d'elles ces feuilles où elles +trouvent une critique si sévère de leur conduite. Mais il paraît qu'il y +a encore assez de femmes vertueuses et sincères, grâce au Ciel, pour +fournir à une oeuvre morale un contingent de lecteurs; et certes, sans +tapage, en catimini, que de volumes essentiellement moraux et devant +leur principal succès à ce mérite positif, se publient à un nombre +d'exemplaires que n'ont jamais atteint ces ouvrages à scandale dont on +crie si haut le succès! + +Il est difficile de parler éducation sans s'attaquer, indirectement, il +est vrai, aux parents; ce sont des conseils qu'on leur offre, mais +parfois ces conseils peuvent les choquer comme un blâme, s'ils se +sentent en faute, c'est-à-dire, ont l'idée invétérée de ne pas changer +de manière d'agir. + +La fureur, maintenant, est de gâter les enfants, de les laisser +indépendants. «Ça viendra tout seul,» «il a le temps!» «Jamais on ne m'a +rien dit, et je ne suis pas plus mal pour cela.» Ah! voilà, la grande +phrase! le grand dada. C'est l'orgueil, la personnalité qui domine! +Quelques parents ont le bon sens de dire: «J'ai été mal élevé, je ne +veux pas que mes enfants soient comme moi.» Beaucoup d'autres pensent +qu'il suffit qu'on leur ressemble. + +Cela me rappelle une Américaine que je rencontrai à une table d'hôte, +pendant la guerre de 1870, à Bruxelles; elle était phtisique au dernier +degré, sa figure était recouverte d'une épaisse couche de blanc et de +rouge, afin de lui enlever l'aspect cadavérique naturel et que l'on +pouvait apercevoir sur son long cou décharné. Elle mélangeait à tous ses +aliments du poivre rouge, du gingembre, du vinaigre et autres +assaisonnements pimentés à l'excès; elle ne se couchait jamais avant +deux heures du matin; elle engageait ses voisines à l'imiter, et comme +nous répondions que ce régime abîmait la santé, elle nous répondit: + +--C'est une erreur; voyez, moi! + +En même temps, une forte quinte la secouait, ses yeux fiévreux et +bistrés s'enfonçaient, sa frêle taille s'ébranlait. Il était difficile +de se retenir de lui répondre: «Je serais bien fâchée de vous +ressembler!» + +Que de parents disent: «Voyez, moi! J'ai toujours été mauvaise tête +comme mon fils; je n'ai jamais voulu rien apprendre!... Eh bien, je m'en +suis sorti tout de même! + +--Moi, je n'ai jamais aimé le ménage; ma fille me ressemble! Il m'a été +impossible de tout temps de coudre un point, et de rester un jour sans +sortir... + +--Elle est un peu moqueuse, c'est vrai, reprend une autre, c'est un +défaut qu'elle tient de famille; nous avons trop d'esprit. Elle ne fait +pas grand mal!» + +Que dire? que répondre? sinon s'incliner bien bas en parodiant la +chanson de Nadaud: + +... Vous avez raison! + +L'erreur greffée sur l'orgueil humain est indéracinable, et voilà +pourquoi le mal fait sans cesse des progrès. + +Il est donc résolu de laisser les enfants s'élever eux-mêmes; à eux de +choisir la religion qu'ils veulent suivre, la carrière, les sentiments! + +Aussi, dans toutes les classes, chez le millionnaire comme chez +l'ouvrier, l'enfance se gangrène; l'enfance n'existe plus; il n'y a que +de petits hommes, de petites femmes, sauf la raison que donne +l'expérience des années. + +Voyez le gamin de la rue, non pas le voyou seulement dont le défaut +d'éducation pourrait servir d'excuse, mais l'enfant des commerçants, dès +le plus bas âge: il est hardi et insolent; il ne connaît pas le respect +qu'il doit aux gens âgés et qui sont ses supérieurs! il est impossible +de lui en imposer, s'il lui plaît de vous insulter. Il se sait soutenu +par ses parents. Que sera sa hardiesse à vingt ans? + +Et la fillette qu'un équipage fringant va promener, sa morgue, son +impertinence n'ont pas de limites; elle parle argot et affecte les +allures de l'actrice... Sa mère, son père même, l'adorent ainsi! Les +parents sont beaucoup trop aveugles, mais c'est l'amour-propre et non +l'amour paternel qui leur met un bandeau sur les yeux. Cet enfant, qui +est à eux, fait à leur image, ne peut être, ne doit être qu'une +perfection! + +Certes, il y a des exceptions, beaucoup d'exceptions; si, autour de moi, +je connais bon nombre d'enfants mal élevés, je pourrais prendre modèle +sur d'autres bien charmants; je n'aurais qu'à jeter les yeux sur telle +ou telle famille que je connais, dans le commerce, dans la bourgeoisie, +où une mère sensée, industrieuse et active a su élever ses filles à son +côté, les accoutumer au travail, à la docilité, leur faire conserver la +simplicité, la douceur, la modestie de la jeunesse, et leur a appris à +respecter la vieillesse, à écouter ceux qui en savent plus qu'elles. + +Oui! il y a encore des pères qui savent dresser leurs fils, quoiqu'il +puisse leur en coûter à rester sévères, sans cesser d'être tendres; qui +élèvent leurs enfants en vue du bonheur de ces enfants et non du leur; +et ces fils, enseignés à aimer le foyer domestique, à être prudents dans +leurs amitiés et dans leurs affaires, se laissent guider par une main +expérimentée et arrivent aux meilleures positions. + +Mais, pour obtenir ces résultats, il faut se vaincre, se donner de la +peine, voir le devoir avant tout, et mettre souvent de côté le plaisir, +la lassitude... et surtout le faux amour-propre. + + + + +CHAPITRE II + +NOTES D'UNE MÈRE SUR L'ÉDUCATION DES ENFANTS. + + +L'éducation de l'enfant commence, on peut dire, dès sa naissance; il est +même avéré que, dans le lait de sa nourrice, l'enfant suce avec la force +et la santé, au physique, une certaine dose de qualités morales et +d'intelligence; cette pensée devrait faire réfléchir les mères avant de +confier leurs enfants à des mains mercenaires. + +Je m'émerveille toujours quand je vois des pères avoir plus de confiance +dans des nourrices dont ils ne connaissent les antécédents matériels ni +intellectuels que dans leurs propres femmes. Avouons que ce n'est pas +flatteur! Cela provient de ce qu'on est toujours porté à admirer ce +qu'on ne connaît pas! + +Il n'y a qu'un cas où une femme est obligée de renoncer à nourrir son +enfant, c'est celui de maladie sérieuse, avérée. Mais il n'entre pas +dans mon plan de traiter ce sujet, pas plus que celui de l'hygiène de +l'enfance; je laisse ce soin au docteur Brochard, connu de la plupart de +mes lectrices, et dont c'est la compétence; je me réserve à l'éducation +spéciale et, sur les demandes de mes correspondantes, je voudrais leur +dire «comment doit être une petite fille de cinq ou six ans, bien +élevée», puisque c'est ainsi que m'est posée la question. + +Il est bien difficile d'indiquer une méthode pour bien élever les +enfants, car cela dépend du caractère de l'enfant, des caractères des +parents et des circonstances dans lesquelles on se trouve. + +Il y a des parents qui semblent incapables de bien élever les enfants, +et cependant ils en font des perfections, tandis que d'autres, ayant +étudié le sujet sous tous ses aspects, et se croyant bien forts, +réussissent fort mal, tellement le caractère humain défie tous les +partis pris. + +Une petite fille bien élevée ne doit être ni sauvage ni trop hardie, je +dirai presque trop aimable. + +Je crois qu'une enfant un peu sauvage est préférable, car cette +sauvagerie, cette timidité se dissiperont avec le temps, tandis que la +hardiesse s'accroîtra et deviendra insupportable. + +Ce qu'on appelle une enfant terrible, est, en général, une enfant gâtée, +que sa mère emmène partout avec elle, sans se contraindre ni la +contraindre, à la moindre gêne. L'enfant entend tout, voit tout, +s'habitue à parler de tout; elle dit des choses drôles que l'on +applaudit, ce qui l'encourage à parler encore davantage, à dire tout ce +qui lui passe par l'esprit, et elle s'habitue à ce qu'on admire tout ce +qu'elle dit. Si, parfois, on la fait taire, comme elle n'en pense pas +moins, elle devient hypocrite, dissimulée, menteuse... + +Ce qu'il faut obtenir, c'est que l'enfant reste naïve, qu'elle ne pense +pas à ce qu'elle ne doit pas penser. + +J'ai connu bien des enfants terribles, bien des enfants désagréables, et +d'autres aussi bien élevés, du moins qui en avaient l'apparence; car la +bonne éducation n'est pas toujours sincère. + +Marie, à six ans, lit et écrit et commence à conjuguer ses verbes; elle +commence aussi le piano, joue déjà un grand morceau, et déchiffre +l'album de Bleuettes, de M. Schmoll; c'est une petite fille bien +portante, sans être d'une santé exubérante; elle a bon appétit aux +heures voulues, car les règles d'hygiène sont exactement suivies: elle +se couche à huit heures du soir, sans exception, se lève à six heures du +matin, même en hiver; les ablutions sont toujours faites à l'eau froide; +en été, la promenade a lieu à huit heures du matin, en mangeant la +tartine qui compose le premier déjeuner; cette promenade consiste à +aller au bon air, en jouant au cerceau et au ballon dans les prés, où se +cueillent des pâquerettes; puis, quand le soleil monte, on apprend sa +leçon au grand air; on rentre à onze heures et du meilleur appétit on +déjeune d'un beefteak ou d'une côtelette saignante. Le piano vient comme +recréation après le déjeuner; l'après-midi se passe, à l'abri de la +chaleur, à faire les devoirs et prendre les leçons; le goûter consiste +en un morceau de pain sec ou une tartine très légère de fromage blanc ou +de confitures, ou encore en _bons_ fruits, cerises, groseilles, etc. +Vers cinq heures, récréation jusqu'au dîner. Après dîner, promenade ou +jeux et coucher à huit heures. + +En hiver, les leçons se prennent le matin; la promenade a lieu après le +déjeuner de midi; cette promenade se passe en jeux de corps; Marie a +surtout cette naïveté, cette fraîcheur d'impression qui fait le charme +de l'enfance et aussi de l'adolescence. Les parents, les professeurs, +les gens âgés quels qu'ils soient, sont, à ses yeux, des êtres +supérieurs avec lesquels elle ne discute pas; tout ce qu'ils font est +bien. Devant eux, elle n'ose bouger ni parler; elle écoute, questionne +peu, et répond quand on la questionne; elle se tient tranquille et +respectueuse. La toilette se résume pour elle dans la propreté; et +lorsqu'on lui demande si une autre petite fille est bien gentille, c'est +pour elle le synonyme de bonne. Sa pensée sérieuse est de satisfaire ses +parents, de les rendre heureux; ses projets sont d'arriver à être très +savante, à bien travailler; son grand désir est de bien jouer, bien +s'amuser. Quant à faire de l'esprit, à critiquer, elle n'y songe pas. + +Julie a tous les dehors de Marie, sauf qu'elle est pâle et mince et a un +petit air rusé et concentré; elle sait faire la dame, et bien se tenir, +mais ce n'est que par hypocrisie; ça lui est imposé. C'est une sournoise +qui attend que sa mère ou sa bonne ne soient pas là pour pincer sa soeur. + +Fanny n'est pas élevée du tout; pas de tenue, pas d'heures d'étude; elle +a six ans, elle ne sait pas lire; elle voudrait bien jouer du piano, +mais elle ne peut arriver à apprendre les principes. Elle est grande et +forte et paraît dix ans. Elle est d'une santé exubérante; sa mère craint +de la fatiguer, et lui fait prendre un exercice qui ne fait que +l'enforcir au physique, et l'abrutir au moral. Elle ne peut supporter +aucune gêne, aucune contrariété; elle sera toujours très en retard dans +ses études; elle n'a aucun maintien; elle est fort belle enfant, et, +comme on le lui répète à l'envi, elle sait fort bien montrer ses jambes, +et sauter très haut devant les messieurs. C'est un garçon en jupon. + +Alix est une futée; avec ses grands yeux enfiévrés, son petit corps +mignon, la petite gâtée est un vrai démon d'esprit, elle saisit tout et +apprend tout, caresse tout le monde et passe de main en main comme un +petit chien ou un bibelot curieux; il est impossible d'avoir une +conversation sérieuse en sa présence, sans qu'elle vienne vous +interrompre; il faut toujours s'occuper d'elle et l'admirer. Elle +cherche, cherche, et vous lance au visage une observation, souvent plus +impertinente et désagréable que spirituelle. + +--Madame, pourquoi tu portes un chignon noir quand hier tu avais des +cheveux blancs? + +La mère gronde. + +--Veux-tu bien te taire! + +Mais quand la dame est partie et que le mari rentre, elle lui raconte en +riant comme la petite est observatrice, et elle embrasse l'enfant, en +lui disant:--Tu as bien fait, va, ma chérie, de lui dire cela! Elle a +été bien attrapée! + +L'oncle, le parrain, le vieux cousin, tous gâtent l'enfant à l'envi, +l'excitant à dire des mots drôles, et le soir, lorsqu'il y a du monde, +on a toute la peine du monde à obtenir qu'elle aille se coucher à dix ou +onze heures du soir; il faut l'emporter moitié en pleurs, moitié +endormie; on la lève à huit heures le lendemain, pâle, fatiguée; le +déjeuner succulent la tente peu; on ne sait que lui offrir pour éveiller +son appétit; c'est une petite femme en herbe, déjà nerveuse, +capricieuse, coquette, mais que la fièvre dévore avant l'âge. + +Il serait bien difficile de dire ce que deviendront ces petits +caractères, quand ils se développeront; mais quand on fait parler un +enfant, qu'on l'observe, qu'on l'étudie avec l'intention d'en déduire +son caractère futur, on trouve si rarement la fleur d'innocence et le +caractère sincère et bien intentionné, qui sont les bases d'une +existence vertueuse et bonne, qu'on n'est plus étonné de toutes les +vilenies qu'on rencontre dans le monde. En étudiant l'enfance, on peut +prédire ce que sera l'avenir. + +Il n'y a rien de plus délicieux au monde et qui ne vous ouvre l'âme à +plus de délices qu'une enfant telle qu'elle doit être. + + + + +CHAPITRE III + +LES BESOINS ET LES PLAISIRS DE L'ENFANCE. + + +La plupart des parents de la génération actuelle ne comprennent pas les +besoins de l'enfance. + +Ils répètent à satiété que leur père et leur mère ne se souviennent pas +d'avoir été jeunes, et eux-mêmes ne se souviennent pas d'avoir été +enfants, ne se rappellent pas les soins que l'on a pris d'eux; on ne +peut nier que l'éducation des enfants a subi des modifications +importantes, quelques-unes au grand avantage de ceux qui en sont +l'objet, d'autres provenant de l'égoïsme le mieux entendu. Le +démaillottage, pratiqué d'ailleurs de longue date par les mères +intelligentes, se propage heureusement, et les préjugés nuisibles se +détruisent; mais du désir de fortifier l'enfant en lui faisant une +éducation physique un peu forte, on tombe dans l'égoïsme en délaissant +de s'en occuper. + +Rien n'est meilleur pour un enfant qu'une forte éducation au physique +comme au moral, mais elle n'imprime nullement qu'on le délaisse pour +cela à lui-même, pas plus au moral qu'au physique. + +Le développement physique ne consiste pas à devenir agile comme un petit +singe, à monter dans un omnibus et à en descendre pendant qu'il marche, +avec des jambes grêles, de même que je ne regarde pas comme un +développement moral bien utile celui de donner des reparties +malicieuses, de se moquer plus ou moins spirituellement de choses +respectables. + +Il est évident qu'aujourd'hui on ne comprend pas les besoins de +l'enfance, pas plus que ses plaisirs. Pour qu'un livre pour enfants ait +du succès, on exige d'abord que les parents le puissent lire avec +plaisir; or, il est absolument impossible que ce qui a de l'attrait pour +un esprit de trente ans, en ait pour une intelligence vieille de six +années, et non seulement de l'attrait, mais de l'utilité. + +On se figure moraliser par une histoire romanesque, où tous les +personnages sont revêtus de la plus haute vertu à peu d'exceptions, et +lesquelles absolument abhorrées; il en résulte que les enfants sont +appelés à faire des comparaisons très fâcheuses à l'égard de leurs +parents. + +Ils s'aperçoivent des défauts de ceux-ci, se regardent très malheureux +pour ce motif, et de là la leçon est complètement perdue. Dans les +contes de Mmes Guizot, de Bouilly, de Berquin, etc., on s'y occupait +bien davantage des enfants que des parents; les premiers seuls étaient +en scène avec leurs défauts à corriger, leurs qualités à acquérir, +défauts et qualités d'enfants. C'était l'histoire de la _petite fille +pressée_, de la _petite gourmande_, de la _désobéissante_, etc. Les +enfants trouvaient à chaque ligne des morales contre leurs défauts; à +force de vouloir raffiner et perfectionner, on tombe dans l'excès +contraire. + +A l'égard des plaisirs, les enfants ambitionnent d'imiter les grands, il +faut leur laisser ce plaisir, tout en le comprimant dans ce qui pourrait +être nuisible. L'enfant qui ne désire pas être grand et vieillir, n'est +plus un enfant, car pour connaître le prix du jeune âge, il faut être +déjà désabusé, désillusionné de la vie. Maintenant bien des enfants, des +fillettes surtout, apprécient parfaitement la valeur d'être jeunes, et +ne souhaitent en aucune façon quitter leur fourreau court pour la robe à +panier ou la traîne de la soeur aînée. C'est vers douze ans que cette +science précoce commence, eh bien! les plus jeunes, qui heureusement ne +la possèdent pas encore, conservent ce désir d'imiter papa et maman. +Pour les satisfaire, maman consent à leur mettre de la poudre de riz, à +flatter leur amour-propre, par des vêtements aussi riches que les siens, +et en leur passant des caprices comme les siens aussi; imitations fort +nuisibles. + +Quant à celles qui ne le sont pas, on les supprime parce qu'on ne les +comprend pas; exemple: il existe aux Champs-Elysées des petites voitures +traînées par des chèvres qui font le bonheur des bébés; il y avait jadis +un petit omnibus, une petite calèche, et c'était un grand bonheur pour +les enfants d'avoir à leur taille ce que leurs parents ont. J'ai connu +une toute mignonne petite fille, encore à l'âge où l'on porte la petite +douillette bleue et la petite capote à bavolet; à peine si elle +commençait à marcher, et le secret désir de ce petit être était de +monter dans le petit omnibus; elle allait dans de grandes calèches avec +ses parents, mais on la tenait sur les genoux; dans les grands omnibus, +si elle y avait été, cela aurait été dans les bras de sa bonne; mais +quel plaisir de monter dans le petit omnibus aux chèvres! On acquiesce +avec plaisir à sa demande; elle va donc enfin jouir de la douce +sensation de passer sur ces marches, d'entrer par cette petite porte, de +marcher entre les deux rangs «jusqu'au fond»; quelle volupté! + +--Près de la porte, n'est-ce pas fillette? lui dit son père. + +--Non, au fond! balbutie l'enfant qui parle à peine. + +Alors, il enlève le bébé dans ses bras, et le passe en riant à travers +la fenêtre de l'omnibus. Oh! désespoir concentré de la pauvrette, qui +retient ses larmes pour ne pas faire voir à son père qu'il lui a gâté +son plaisir; entrer par la fenêtre, quelle honte! entrer comme une +poupée, au lieu de faire la grande demoiselle! Eh! bien, aujourd'hui, on +a voulu raffiner ce plaisir charmant des enfants, on a remplacé +l'omnibus et la calèche par une corbeille, où l'on assied en rond les +voyageurs; cette corbeille est ornée de fleurs, et l'aspect des bébés +dans une corbeille de fleurs est ravissant de poésie, mais je doute fort +que les bébés y trouvent autant de plaisir! + +Les parents commencent par se satisfaire à eux-mêmes. Ils emmèneront +leurs enfants au théâtre avec eux, mais ne les accompagneront pas à +Robert Houdin. Ils les rendront agiles, afin de n'avoir pas à s'occuper +d'eux, mais non dans le but de les rendre forts et courageux. Ils leur +donneront de la science et non du coeur; puis ils se plaindront, quand +ils seront vieux, de les trouver, égoïstes, durs ingrats. + +La plupart du temps, ce sont les domestiques qui sont chargés de la +première éducation; quel triste exemple dans ces affaires jugées par les +tribunaux! Cette bonne qui martyrisait les enfants que sa maîtresse lui +laissait du matin au soir, pendant qu'elle-même allait à son travail! +Mais gagnait-elle seulement de quoi payer sa bonne? C'est qu'elle +préférait ses travaux qui lui apportaient de la distraction à s'occuper +de sa maison et de ses enfants; ce qui eût été plus triste, plus terre à +terre. + +Il est vraiment triste qu'une femme ayant des enfants soit obligée +d'aller travailler au dehors; il semble que si son mari n'est pas assez +fort pour subvenir aux besoins de sa famille, elle pourrait trouver un +travail à faire chez elle. Mais on n'aime pas à se gêner, même pour ses +enfants. + +Telle autre mère dont la lamentable histoire s'est déroulée aussi devant +les tribunaux, ayant une conduite fautive, faisait élever sa fille loin +d'elle, pour qu'elle n'eût pas son mauvais exemple. Pourquoi ne se +rangeait-elle plutôt? + +Les jeunes femmes ont facilement confiance. Dernièrement je fus témoin +de la scène suivante: + +C'était une jeune gouvernante; elle avait de doux yeux bleus, des +cheveux blonds soyeux, son petit chapeau noir fermé la coiffait +gentiment, un voile loup tombait un peu plus bas que sa bouche, tiré +soigneusement sur son visage; elle retenait gracieusement d'une main sa +mantille, dans l'autre elle avait pris la main d'un bébé ravissant, âgé +de quatre ans environ, pendant que l'aîné, qui n'avait certainement pas +six ans, donnait la main à son petit frère; elle se disposait à +traverser ainsi en courant le large boulevard Haussmann, au carrefour de +l'église Saint-Augustin, sillonné en cet endroit par des tramways venant +de tous côtés, de nombreuses lignes d'omnibus, des charrettes, des +voitures en multitude. D'ailleurs, la rareté des voitures ne fait +quelquefois qu'augmenter le danger, car elle endort les précautions. Une +voiture arrive rapidement par un tournant ou sort d'une porte, on court, +on s'affole et le malheur est arrivé. Un homme d'un certain âge, sur le +refuge en face, examinait à travers son binocle la jeune fille, qui, +parfaitement consciencieuse de cet examen, rougissait, se troublait et +se préoccupait beaucoup plus du monsieur et d'elle-même que des enfants. +La mère qui lui confie ses deux bébés, sait qu'elle est incapable de +leur faire du mal; elle est bonne, pure, une vraie perle; mais si, +pendant qu'ils vont traverser, une voiture survient trop vite, qu'un +passant se jette brutalement dans le petit groupe, les mains des deux +enfants se séparent, et le bébé éperdu est renversé sous la voiture; ah! +certes, la pauvre gouvernante est désespérée, elle souffre sincèrement, +elle s'évanouit, car elle se demande comment elle affrontera la vue de +sa maîtresse! mais le malheur n'en est pas moins arrivé. + +Journellement on voit les mêmes imprudences se renouveler; les bonnes, +les gouvernantes, et, faut-il l'ajouter, les mères parfois, ne +comprennent pas ce que c'est qu'un enfant. On veut qu'il ait de la +raison. + +La plupart du temps, aujourd'hui, on ne donne plus la main aux enfants; +vous voyez des petites filles de cinq et six ans courir dans les rues de +Paris, devant et derrière leurs mères, leur petit parapluie à la main, +s'il pleut. + +--Il est bon que les enfants apprennent de bonne heure à se suffire à +eux-mêmes, dit-on. + +Oui! mais il faut le leur apprendre, et on ne fait rien pour cela. Il +faut se donner la peine de les gronder en temps opportun et pour des +faits qui les concernent bien eux-mêmes et ne servent pas seulement à +nos aises. + +Élever les enfants est certainement une tâche difficile sous bien des +rapports; et pour former un caractère, que de peine doit-on prendre! Je +me dis cela souvent, en regardant jouer des petites filles avec leurs +compagnes. Quelle différence dans les caractères, et comme on peut tirer +de petits faits de grandes déductions! + +Voici Juliette et Gabrielle qui sautent et gambadent; mais, ô terreur! +elles glissent sur l'asphalte et s'étalent, s'entraînant l'une l'autre, +car Juliette s'est cramponnée à Gabrielle; celle-ci est tombée sur les +genoux et a dû se faire du mal, cependant elle se relève précipitamment, +regarde autour d'elle pour voir si on l'a vue. + +La mère, qui était devant, se retourne et la voit déjà debout: + +--Tu es tombée! s'écrie-t-elle alarmée. + +--Oh! à peine ai-je touché la terre, s'écrie l'enfant en riant, quoique +des larmes de douleur brillent dans ses yeux. + +--Tu t'es fais mal, dis-moi où. + +--Mais non, mère, je t'assure! Ne dis donc rien!... tout le monde nous +regarde. Allons-nous-en vite! + +Et elle s'échappe en courant dans une allée latérale; arrivée derrière +un gros arbre, auprès d'une fontaine, elle soulève le bord de son +pantalon et découvre une bosse rouge, sur laquelle elle applique de +l'eau fraîche, en se cachant. + +Il est évident que le caractère de Gabrielle est énergique, fier et bon; +il n'est ni égoïste, ni mou. + +Qu'a fait Juliette pendant ce temps? Elle s'est laissée aller assise, et +comme elle n'a que six ans, de même que sa compagne elle n'est pas +tombée de bien haut et ne s'est pas fait grand mal. Cependant elle +pousse des cris perçants et reste à terre. + +Tout le monde s'empresse autour d'elle. Sa mère la prend par un bras et +la relève rondement. + +--Allons, maladroite, sotte! relève-toi! + +--Mais elle s'est peut-être blessée grièvement, ma chère, fait observer +la maman de Gabrielle, qui juge par sa fille: où t'es tu fait mal, mon +enfant? + +Et comme la petite continue à hurler sans répondre: + +--Voyons, où? répète la dame alarmée; à la hanche? + +--Je ne sais pas! hi! hi! + +--Vous ne la connaissez pas, ma chère, elle pleure pour un rien, ne +faites donc pas attention... Allons, viens; tu vois, on fait cercle +autour de nous! dit la mère. + +Et elle cherche à l'entraîner. + +--Hi! hi! + +--Tu ne peux donc pas marcher? + +--Je ne sais pas! hi! hi! + +--Essaie. + +Juliette avance un pied, puis l'autre, et paraît tout étonnée de pouvoir +marcher; mais elle se suspend au bras de sa mère et ne veut plus courir +avec sa compagne, qui lui demande avec intérêt où elle a mal. + +On rencontre à la porte de la maison le papa de Juliette, qui arrivait. + +--Papa! papa! hi! hi! + +--Qu'est-ce qu'il y a, ma chérie? + +--Je suis tombée! + +--Tu es tombée!... oh!... tu t'es fait mal? + +--Oh! oui! hi! hi! + +--Tu ne la tiens donc pas par la main! dit le père à sa femme d'un ton +de reproche; tu ne surveilles pas assez cette enfant, il lui arrivera +malheur! + +Il prend la petite dans ses bras et la monte l'escalier. + +Il l'assied sur le canapé. + +--Où t'es-tu fait mal, dis-le à papa, ma chérie? Nous allons y mettre +des compresses; où, où? + +--Ça ne me fait plus bien mal, dit l'enfant, qui ne se soucie pas de +compresses; mais... j'ai un peu mal là, et elle montre son estomac. + +--Prépare-lui le quart d'un verre d'eau de fleurs d'oranger avec +beaucoup de sucre, Thérèse, ça la remettra. + +Un éclair de joie brilla dans les yeux de Juliette; elle se coucha sur +la poitrine de son père et se fit câliner. + +--Gabrielle aussi est tombée, fit observer Mme Thérèse, en mettant du +sucre dans un verre. + +--Oh! madame! s'écria Gabrielle d'un air fâché; il n'y avait pas besoin +de le dire! Je ne suis presque pas tombée, vous n'avez même pas eu le +temps de me voir à terre! + +--Vous êtes-vous fait du mal? + +--Jamais je ne me fais du mal, moi! je tombe, me relève; ça ne vaut pas +la peine qu'on y fasse attention. + +--Oui! elle est robuste comme un petit cheval, cette petite Gabrielle! +remarqua le père de Juliette. + +Cependant Gabrielle était mignonne et pâle auprès de sa fille, si forte +et si rouge. + +--Qu'est-ce que je vois donc là, cependant? fit la mère de Gabrielle, en +soulevant du bout de son ombrelle le bord de la jupe courte de sa fille, +laquelle, assise sur une chaise haute, laissait un peu voir ses jambes +nues au-dessus des chaussettes. Une large tache violacée apparaissait +au-dessous du genou. + +--Oh! ce n'est rien! un petit bleu, dit-elle en ramenant sa jupe bien +vite. + +--Comment donc! un petit bleu! Mais vous auriez pu vous faire beaucoup +de mal! dit le père; _vous auriez pu_ vous casser la jambe! _vous auriez +pu_ vous luxer le genou... Prenez garde! je vous engage à veiller à +cela, il _pourrait bien_ se former un phlegmon... c'est excessivement +grave... Quand j'étais au collège, j'ai eu un de mes camarades qui a +fait une chute de ce genre, et il a fallu lui faire l'amputation... il +en est mort! + +La mère de Gabrielle était devenue triste et pâle en entendant ces +fâcheux pronostics. + +--Gabrielle, je veux que tu te soignes! + +--Mère! j'y ai déjà mis de l'eau fraîche...je veux bien en mettre +encore, mais je t'assure que je ne sens plus rien et il ne vaut pas la +peine de tant s'occuper de moi! + +--Je ne sais pas pourquoi tu ne veux jamais qu'on s'occupe de toi quand +tu tombes! + +--Je suis en colère contre moi! c'est si bête! si maladroit!... Montre +donc tes bleus, Juliette? + +--Non! répondit la petite gâtée en se pressant contre son père; c'est +bien laid ton bleu! je ne voudrais pas l'avoir! + +--Voulez-vous un peu d'eau de fleurs d'oranger, Gabrielle? + +--Oh! merci, madame... je vais boire de l'eau pure et tremper mon +mouchoir dans le restant du verre pour faire une compresse... C'est-y +bête de se jeter par terre comme ça! Imbéciles de jambes, va!--et elle +tapait sur ses mollets--je vous apprendrai à ne pas mieux vous tenir!... +encore, c'était un chemin tout uni! + +--Comme ce doit être froid! dit Juliette en regardant la compresse que +sa petite amie s'appliquait, et tout en sirotant le sucre dans l'eau de +fleurs d'oranger. + +De tels caractères sont difficiles à métamorphoser par l'éducation; on +peut cependant y arriver. Livrées à elles-mêmes, Juliette et Gabrielle +deviendront, il est facile de le deviner, la première une +petite-maîtresse égoïste et toujours geignante, l'autre une fille +dévouée, énergique, ne s'occupant jamais d elle. + + + + +CHAPITRE IV + +LES BONNES. + + +Que d'abus, que de victimes les illusions, la légèreté, l'ignorance, +peuvent occasionner, mais non excuser! Malheureusement tout concourt +souvent à entretenir et à confirmer ces illusions et ces ignorances. + +Une voix s'élève-t-elle de temps à autre pour combattre les erreurs, +elle est étouffée ou oubliée bientôt. + +Le docteur Brochard a dit et répété combien les nourrices et les bonnes +maltraitaient ou pervertissaient les pauvres petits enfants qui leur +étaient confiés; pour moi, je voudrais pouvoir inculquer cette méfiance +dans le coeur de toutes les mères; au risque de me répéter encore, je +veux faire une nouvelle campagne à ce sujet. + +Existe-t-il une cause plus intéressante que celle de ces pauvres bébés? +Oh! je ne viens pas, mesdames, vous parler des malheureux petits +Chinois, que leurs parents jettent à la voirie, ni des enfants orphelins +à recueillir par la charité et si dignes de pitié; je veux seulement +attirer votre attention sur vos propres enfants, ceux qui sont nés de +votre chair et de votre sang, ceux qui sont là tout auprès de vous, +tendant leurs petites lèvres roses toutes gonflées, et leurs petits bras +blancs potelés vers vous, et qui voudraient vous dire s'ils le +pouvaient: + +--Maman! donne de l'argent pour sauver les petits Chinois, tant mieux! +que le bon Dieu me le rende, mais donne ton temps à la surveillance de +ton bébé... et n'accorde pas ta confiance illimitée en la nourrice ou en +la bonne. + +Je ne voudrais pas m'attirer l'aversion des bonnes, et paraître chercher +à dénigrer cette classe de femmes, parmi lesquelles il peut y avoir, +comme dans toutes les classes, mais moins dans celle-ci que dans +d'autres par suite des circonstances, des coeurs d'or et dévoués. Mais, +en ne prenant même que ces derniers, vous ne pouvez nier que par le +défaut d'éducation, par le milieu généralement campagnard, sinon +vicieux, où la bonne et la nourrice ont été éduquées, enfin par la force +des choses, la meilleure de toutes est brutale sans en avoir conscience, +dénuée de délicatesse dans ses paroles et dans ses actions, et votre +enfant, ce trésor, né de parents citadins, fortunés, c'est-à-dire +délicats, ne peut supporter sans mauvais résultats d'être traité comme +un enfant né dans d'autres conditions, et pour lesquelles la nature +l'aurait doué d'une constitution _ad hoc_ et dont l'éducation doit +répondre à l'avenir. + +C'est pourquoi la meilleure des bonnes ou des nourrices ne peut élever +un bébé comme le ferait sa mère. Le plus que vous pouvez exiger d'elle, +sans même l'espérer, est qu'elle agisse comme s'il s'agissait de son +propre enfant; or, regardez autour de vous, et voyez comme elles +agissent envers leurs propres enfants! + +Citer des exemples entraînerait trop loin, mais l'imagination ne pourra +jamais exagérer ce qui se passe entre les bonnes et les enfants. +J'aurais presque crainte, sinon horreur, de raconter certains faits, de +peur d'en suggérer l'idée! On a vu des bonnes adorant les enfants qui +leur étaient confiés, leur donner l'habitude de boire des liqueurs pour +les satisfaire...! + +Une, qui buvait de l'eau-de-vie en cachette de sa maîtresse, en frottait +légèrement les lèvres de l'enfant, qui y prenait grand plaisir et lui +fit ainsi contracter le vice de l'alcoolisme! + +Il serait à désirer que les maris et les mères n'appréhendassent pas +autant de dévoiler aux jeunes femmes certains vices, afin de les +éclairer sur les dangers à éviter. + +Mais j'entends ici maintes voix s'élever: + +--Oh! j'ai une excellente vieille bonne! je puis avoir la plus grande +confiance en elle! + +--La mienne est une fille douce et honnête, qui n'a aucun vice. + +--Celle-ci a élevé des enfants dans les meilleures maisons!... + +Les jeunes femmes ont facilement confiance, d'abord parce qu'elles n'ont +pas l'expérience du mal, triste expérience, hélas! qu'on acquiert avec +les ans et toujours trop tard! ensuite, elles ont le caractère indécis +et faible; quittant la tutelle paternelle pour entrer sous le joug +conjugal, l'obéissance, la douceur sont de leurs principales qualités; +leur bonne, leur nourrice sont plus âgées qu'elles, en savent plus +qu'elles sur bien des points: elles cèdent et se laissent dominer. +Ensuite encore, la confiance s'accorde d'autant plus facilement que +c'est un soulagement pour les caractères légers qui aiment bien à se +décharger des corvées ennuyeuses. + +La jeune femme donne un coup d'oeil de temps à autre à la _nursery_; elle +aperçoit tout bien en règle. Plus une bonne est une maîtresse femme, +plus elle a d'aptitude pour réglementer seule, sans surveillance, plus +elle est à craindre pour l'enfant. + +Comment une mère peut-elle souffrir qu'on morigène, qu'on caresse son +enfant à sa place? Comment peut-elle renoncer pour... pour qui? grand +Dieu! pour un monde... indifférent! à essuyer ces grosses larmes que les +gronderies font couler, à entendre cette petite voix implorer son +pardon; à donner une petite correction même, toujours mesurée par +l'amour maternel, puis à voir ces ris faire des fossettes aux joues +roses, à démêler ces fins cheveux encore si faibles, à chausser ces +pieds si mignons et si vifs! + +Petite fille, cette femme a aimé à habiller sa poupée, à la bercer, et +aujourd'hui que Dieu met entre ses mains une poupée vivante bien +autrement intéressante que celle aux yeux d'émail, où il y a plus qu'un +corps à soigner, mais une âme à former, elle s'empresse de confier ce +précieux trésor à une femme à laquelle elle n'aurait certainement pas +voulu confier sa poupée de bois! + +Pour se rendre compte du peu de confiance qu'il faut mettre dans les +domestiques même les plus éprouvés, il n'y a qu'à parcourir les jardins +publics, et on s'étonnera que là où il y a des gardiens pour empêcher de +maltraiter les chevaux, on ne songe pas à en mettre pour empêcher de +maltraiter les enfants! + +Que d'accidents funestes sont dus, sans qu'on le sache jamais, à la +malveillance ou simplement à l'ignorance des domestiques auxquels on +confie les bébés! Lésion du cerveau, idiotisme, déviation de l'épine +dorsale, bras et jambes démis, mort souvent, hélas! anémie, fièvres +typhoïdes, maladies diverses et horribles, dartres, etc., puis +infirmités morales, caractères faussés, pervertis dès l'enfance, +dépravation de moeurs et de sentiment, etc.! + +Tout petit, l'enfant est terriblement exposé loin des yeux vigilants de +sa mère, éclairés par cet amour instinctif qui surpasse tous les autres. + +Un peu plus âgé, il réclame, je ne dirai pas davantage, mais tout autant +la surveillance continuelle de la mère, et il n'y a qu'une institutrice +tout à fait d'élite qui puisse _à peu près_, mais _jamais tout à fait_, +la remplacer entièrement. + +Heureux les bébés de parents de position médiocre, où la mère peut +s'occuper d'eux et les environner de ses soins! Heureux les bébés qui ne +sont pas entourés de valets, et qui s'ébattent sous la sauvegarde +maternelle, recevant les gronderies et les baisers de leur mère! + + + + +CHAPITRE V + +LE DÉVELOPPEMENT DE L'ENFANT. + + + + +I + + +Voilà un bien grand mot, pour l'associer à la personne mignonne de +l'enfance! mais il exprime si bien l'action de la croissance qui se +produit dans la première partie de la vie humaine! des changements qui +surviennent! + +Parmi toutes les sciences sur lesquelles on appelle l'attention des +jeunes filles, au nombre de tous les arts qu'on leur apprend, au milieu +des talents qu'on leur donne, des préceptes qu'on leur inculque, pour +les rendre des épouses modèles, des maîtresses de maison capables, des +femmes instruites et mondaines, il y a un chapitre sur lequel on néglige +de les éclairer, c'est sur les soins à donner aux enfants, quoique +cependant ce soit un des événements les plus prévus de la vie que +d'avoir une famille à élever. + +La jeune fille la mieux éduquée, la plus instruite, la plus capable pour +diriger sa maison, s'en remettra du soin d'élever son enfant, au +physique comme au moral, à sa nourrice et à sa bonne. + +Certes il arrive que la nourrice ou la bonne peut être capable et +experte, mais n'est-ce pas triste d'entendre un mari obligé de dire à sa +jeune femme: «Laisse donc faire ta nourrice, elle en sait plus que toi à +ce sujet? » N'est-ce pas humiliant? + +Ah! je sais bien, et là-dessus j'aurai beaucoup à dire; c'est une +habitude dans beaucoup de familles de tenir les enfants sous la tutelle +des domestiques, d'en faire leurs supérieurs, jusqu'au moment où l'âge +leur fait secouer une partie de cette dépendance et conserver la plus +fâcheuse. + +La supériorité d'un inférieur, d'un subordonné, est néfaste, car elle +intervertit les rôles. Il est très commode pour une mère frivole et +mondaine de se débarrasser du poids de l'éducation de ses enfants sur +les autres. Mais elle ne réfléchit pas si les gens auxquels elle donne +cette effrayante responsabilité en sont dignes. Je sais bien qu'elle +nous assurera que les domestiques sont de véritables perfections. + +Que j'en ai connu de jeunes femmes, qui ont gardé ainsi, plus ou moins +d'années, des domestiques précieux, faisant un éloge pompeux de leurs +qualités éminentes, consentant à peine à leur reconnaître quelques +imperfections insignifiantes... puis, un beau jour, patatras! on +découvrait qu'il n'y avait pas de monstres pareils! + +La domesticité, à la ville, est presque fatalement vouée à sa perte; +mais, en mettant les choses au mieux, en admettant que ceux à qui vous +confiez vos enfants soient braves, ils ne sont pas moins sans éducation. + +Malheureusement, les pères ne s'inquiètent pas des bébés, et les femmes +sont bien entraînées sur cette pente par leurs maris. Le bébé est _une +chose_; il sera temps de s'occuper de lui quand il aura six ou sept +ans... Mais alors on se trouve en présence d'une nature qu'on doit se +féliciter si elle n'est qu'hébétée et si elle n'est pas viciée. + +Lorsqu'une mère dit à son bébé, âgé de quatre ou cinq ans: «Obéis à ta +bonne... Si elle t'a grondé, c'est que tu le méritais... Ce sont des +mensonges que tu me fais;» elle donne à cette bonne le droit de torturer +son enfant, et elle brise le germe de la dignité et de la justice qui +naissait dans l'esprit de cet enfant... + +Entre autres, je connaissais une élégante jeune femme... mais j'en ai +connu et en connais des centaines dans le même cas... elle avait une +adorable petite fille qu'elle adorait, et une femme de chambre des plus +adroites, un phénix de femme de chambre... qui embrassait constamment +l'enfant, à en user la peau de ses petites joues... (Encore une triste +habitude de laisser embrasser ses enfants! Dans les maisons riches, les +pauvres bébés n'arrivent dans les bras de leurs parents que chauds des +baisers de l'office!) La jeune mondaine ne pouvait toujours suivre son +enfant. Ne fallait-il pas, le matin, trouver, bien sauvegardée de tous +bruits, dans un sommeil réparateur, le repos des fatigues du bal de la +veille? ne fallait-il pas faire des visites, aller chez sa couturière, +etc.? L'enfant eût été bien à plaindre si elle avait dû attendre que sa +mère eût le temps de s'occuper d'elle! + +--Oui! on m'a dit que ma femme de chambre brutalise ma fille... quand +elle est seule avec elle, me disait-elle en réponse à une observation... +Je ne peux pas le croire..., je la surveille beaucoup...; j'arrive à +toute heure, au moment qu'elle ne m'attend pas, aux Champs-Elysées par +derrière les buissons... Je la surprends... Un jour, il est vrai, j'ai +trouvé l'enfant qui pleurait pitoyablement sur un bout du banc, pendant +qu'Eudoxie causait, avec d'autres gouvernantes. Je l'ai réprimandée +vertement et cela n'est plus arrivé! + +--Comment le savez-vous, que ce n'est plus arrivé? + +--Je ne l'ai plus surprise en faute. + +--Mais la petite est toujours si rouge qu'on dirait qu'elle vient de +pleurer! + +--La petite est capricieuse, nerveuse, elle crie et pleure pour un rien. +Elle a besoin d'être corrigée. + +--Elle ne pleure jamais quand elle est avec vous! + +--C'est vrai... Ma femme de chambre me raconte toutes les méchancetés +qu'elle lui fait. C'est un diable... + +La petite fille, lorsqu'elle eut huit ans, eut le caractère dissimulé, +l'intelligence obtuse, les sentiments corrompus, le parler vulgaire... +Ce fut toute une éducation à refaire, et cette première empreinte +s'efface difficilement à fond. + +En revanche, elle avait un grand respect pour les domestiques. L'opinion +de la femme de chambre avait beaucoup plus d'influence sur elle que +celle de sa mère. Cette femme de chambre était véritablement la +maîtresse de la maison. Cependant elle la détestait; la haine s'était +accumulée dans son coeur avec la fourberie, et il lui tardait d'être +elle-même mariée pour se soustraire à cette dépendance. + +Mais lorsqu'elle sera mariée, elle s'empressera, au contraire, d'y +retomber, afin de se décharger de ses devoirs, elle aussi. + +Ce ne sont pas seulement les femmes qui ont de la fortune qui devraient +apprendre à être mères, mais il faudrait que dans les écoles primaires +on réservât quelques heures à cette étude. + +Dans le peuple on traite les enfants un peu plus mal que les animaux, et +telle concierge qui sacrifiera son lait à son chat, et le couchera sur +son lit dans son édredon, sautant à la gorge de celui qui se permettrait +le geste d'un coup de pied, brutalisera son enfant, ne lui donnera pas +une nourriture convenable, le couchera dans un placard humide, et ne +saura en aucune façon former son caractère! elle n'en comprendra même +pas l'obligation. En corrigeant son enfant, elle n'a en vue, la plupart +du temps, que sa satisfaction personnelle; en tous cas, elle ne sait +guère comment s'y prendre. + +L'amour maternel, dit-on, est instinctif à la mère et lui apprend à +soigner son enfant; qui enseigne aux oiseaux à donner la becquée à leurs +petits? Oui, ce serait très vrai, si nous étions laissés à l'état +naturel, comme les oiseaux. Mais la civilisation est précisément là pour +nous enlever nos instincts, et c'est l'éducation qui doit nous les +rendre. Le coeur pris intellectuellement et l'instinct sont deux organes +différents. + +Des animaux ont de l'instinct, ils n'ont pas de coeur. Ensuite, le coeur +ne suffit pas à tout dans la vie, et s'il est indispensable pour aimer +et bien élever ses enfants, il faut aussi en avoir la science. + +Il n'y a pas à nier que le coeur puisse jusqu'à un certain degré suppléer +à la science qui manque et inspire une sorte de devination indiquant ce +qui doit être fait. Une mère qui s'adonne de tout coeur à l'éducation de +son enfant peut arriver, certainement, à posséder cette science +d'intuition, mais à ces caractères légers si nombreux tant soit peu +qu'ils soient distraits et éloignés du point de vue unique qu'il faut +avoir pour arriver à ce degré, à ceux-là il faut enseigner les soins à +apporter pour développer l'enfant au moral comme on le développe au +physique. + +Les hommes pour la plupart, je le répète, ne s'intéressent pas plus aux +bébés qu'aux petits chiens. De ce que l'enfant ne les comprend pas tout +de suite, ils assurent qu'il n'a pas d'âme, et que la nourriture +corporelle seule lui est nécessaire. Le corps seul selon eux a à se +développer pendant les premières années de sa vie; encore le +développement du corps doit-il se faire n'importe dans quelle condition, +et la croyance est invétérée qu'un enfant de faible constitution sera +fortifié en étant élevé par une paysanne et, si l'on peut, au milieu de +paysans.--Voyez comme leurs enfants sont robustes! s'écrie-t-on à +l'appui; ils ne sont ni anémiques ni étiolés! + +Il n'y a pas de règles sans exception, et un enfant peut devenir très +robuste élevé par une paysanne à la campagne, mais il est nécessaire +qu'il soit lui-même d'une origine robuste, et c'est bien pour cela qu'il +meurt en si grande quantité des petits citadins en nourrice; qui ne +connaît le proverbe «à brebis tondue Dieu mesure le vent»? aux poumons +faibles et délicats il faut un climat doux, l'air vif les tue. + +Dieu, dans sa sagesse infinie, a gradué la force du lait maternel, +proportionnellement au nombre de jours de l'enfant, ce qui n'empêche pas +que l'on donne fréquemment des nourrices qui ont déjà nourri deux ou +trois bébés, c'est-à-dire qui ont du lait de deux ou trois ans [J'ai vu +ce fait dans une des premières familles de France. La fille du duc de +M., aujourd'hui marquise de B., a été nourrie en quatrième nourrisson +par une robuste femme de quarante-deux ans, une maîtresse femme! la +jeune femme n'en est pas moins anémique.]. L'enfant du paysan hérite de +la force musculaire de ses parents et il peut supporter les brutalités, +tandis que l'enfant d'une femme frêle aura les membres abîmés, mais non +enforcis, par ces brutalités; on peut refaire une seconde nature, mais +par des soins bien entendus. La mortalité des enfants est bien plus +considérable à la campagne qu'à la ville, ou plutôt dans la classe +populaire, parce que le faible y est condamné d'avance. Le fort seul +peut résister et subsister. + +Les parents ne se douteront jamais, parce qu'ils éloignent autant que +possible de leurs yeux et de leur pensée ce spectacle et cette idée +désagréables, que de fois leurs enfants meurent, ou sont malades, mal +bâtis, abrutis ou pervertis par la faute de ceux qui ont été chargés à +leur place, moyennant une récompense pécuniaire, de remplir leurs +devoirs. + +Le développement intellectuel demande au moins autant d'attention; +certainement, on redressera le caractère, les habitudes, l'intelligence, +comme on redressera les jambes, c'est-à-dire, à grand renfort de peine, +et si l'on peut, et si cette intelligence n'est pas tuée comme il arrive +du corps. Pour se développer, l'intelligence doit être exercée, mais +d'une façon salutaire et entendue. Une jeune mère doit savoir qu'il lui +appartient de former, de développer peu à peu, sans fatigue et avec +douceur, l'intelligence de son enfant, en s'occupant de lui, en ne le +laissant pas à lui-même, sans le gâter et sans le rudoyer, afin que +cette intelligence se développe, droite et vigoureuse, pure de toute +souillure, comme le corps. Alors seulement que les jeunes femmes seront +elles-mêmes des mères parfaites, connaissant leur devoir et le +remplissant, on pourra espérer une génération meilleure. + + + + +II + + +Je n'en ai pas fini avec ce sujet, et ce qu'il me reste à dire, qui est, +je crois, le plus important, ne concerne pas seulement les bébés, les +grands peuvent aussi en faire leur profit. + +Constamment l'on entend dire, aussi bien chez les riches que dans les +classes pauvres: «Cet enfant ne doit pas travailler: il est très +intelligent, mais nous sommes obligés de le retenir dans ses études; le +docteur recommande de ne point trop le tenir au travail.» + +Ici, j'ouvre une parenthèse à l'égard des propos de docteurs; loin de +moi l'idée d'attaquer un corps aussi honorable; il n'en est pas moins +vrai que la Faculté tient souvent des propos un peu jetés à la légère et +dont elle ne pèse pas toute l'importance. Il est de ces conseils qui +sont bientôt donnés et qui débarrassent d'une grande responsabilité. Un +médecin qui conseille à un pauvre hère du repos, une bonne nourriture, +du bon air, des toniques, a bien plutôt fait que d'écrire une +ordonnance. + +Un médecin est appelé auprès d'un enfant fiévreux au teint excité, à +l'oeil brillant; cet enfant a des reparties vives, des rires et des +gestes nerveux; il paraît plus avancé que son âge ne le comporte. Le +docteur l'entend parler de ses études, raisonner d'une façon étonnante; +il en conclut que l'enfant est surmené et il recommande de ne pas le +fatiguer. Il est indispensable de s'entendre: est-ce bien l'étude qui +fatigue les enfants? Parents, rappelons nos souvenirs et jugeons par +nous-mêmes. + +Nous souvenons-nous avoir jamais été fatigués par l'étude? par le +travail? Nous avons été fatigués et énervés quand on nous a menés au +théâtre, au cirque, aux bals costumés; après une veillée prolongée, +après avoir siroté un peu de café noir, goûté à de bonnes liqueurs; le +lendemain nous avons dû nous remettre, la tête pleine de nouvelles +images, à l'étude; et notre petite intelligence aussi bien que nos +membres ont été las! + +La nourriture pimentée ou trop sucrée, le farniente énervant des +vacances, les courses forcées du dimanche, les habillements gênants, les +conversations intrigantes des grandes personnes, les excitations hélas! +que trop d'enfants rencontrent dans leur entourage, voilà qui les +fatigue et les énerve; mais ce n'est ni le travail ni l'étude; bien au +contraire, l'étude calme les effervescences de la nature. + +Prenez un enfant aussi nerveux, aussi délicat de physique, aussi vif +d'intelligence qu'il soit: placez-le dans un milieu d'hygiène parfait, +au bon air; donnez-lui une nourriture essentiellement saine et +régulière, procurez-lui une existence calme, méthodique, vous pouvez le +faire avancer dans ses études autant qu'il vous plaira, vous ne lui +verrez jamais les yeux enfiévrés, ni la tête exaltée. + +Que ses récréations se passent à des exercices du corps, qu'il se lève +de bonne heure et se couche tôt, qu'il soit préservé des commotions +humaines. + +Le travail calme, mate les nerfs et ne les excite pas, c'est donc à tort +qu'un médecin dit: «Ne faites pas travailler cet enfant,» il doit dire +plutôt: «Ne le fatiguez pas», ce qui est tout autre chose. Il ne faut +pas confondre; or les parents, dans la croyance de faire reposer leur +enfant parce qu'ils ne lui feront rien faire d'utile, se mettent la +plupart du temps à le surmener de plaisirs, de courses, de veillées. + +Je le répète, je rappelle mes souvenirs et il ne me revient pas que +l'étude m'ait excitée, tandis que je l'étais fort après des parties de +plaisir. + +Ce qui rend les enfants incapables de travail, ce qui affaiblit leur +constitution, c'est la vie excitante de la ville d'une part, pour ceux +qui ont de l'intelligence naturelle, c'est le manque d'encouragement +pour ceux qui sont apathiques. En ayant peur de fatiguer les enfants par +une contrainte quelconque, en ne craignant pas de les laisser se +fatiguer, toujours par le même motif, c'est-à-dire en contraignant pour +le bien, en laissant faire pour le mal, l'éducation ne peut aller que de +mal en pis. Le fait est qu'avec la méthode de vouloir enseigner les +sciences aux bébés dès le berceau, d'applaudir à leurs reparties +spirituelles, et en les condamnant au repos pour ce qui est d'une étude +suivie, on arrive à une instruction irrégulière. + +J'ai dit que je m'adressais aussi bien aux grands qu'aux petits, parce +qu'à tout âge on peut réparer le mal, et puis les jeunes filles qui me +liront et qui ont pu se croire très maltraitées parce qu'on les forçait +à travailler, verront que leurs parents n'étaient que justement +préoccupés de leur avenir; celles qui ont été gâtées n'en voudront pas à +leurs parents et essaieront de réparer le mal sans crainte de se +fatiguer. + +Jamais on ne doit exprimer devant un enfant un sentiment qui puisse le +retarder en quoi que ce soit. On ne doit pas le consulter, ce n'est pas +à lui à juger de ses forces. Les parents sont là pour le diriger, le +guider, l'envoyer coucher, le faire lever, travailler et se reposer, non +pas selon leur bon plaisir à eux, mais selon ce qui est bon pour +l'enfant. La régularité est un des meilleurs principes hygiéniques de la +santé, ainsi que le calme et l'absence des émotions malsaines; mais si +l'enfant nerveux est guéri par le travail régulier, une nourriture +saine, des exercices de corps, l'enfant apathique et engourdi sera +développé et fortifié de même par un travail continu, un régime +hygiénique, une volonté au-dessus de la sienne; il devra être secoué. + +Les vices, le manque de soin, les plaisirs hors d'âge, l'indifférence +qu'il rencontre, le manque de direction, voilà ce qui étiole l'enfant et +le rend incapable de travail. + +Et c'est pourquoi l'intelligence, l'adresse, le jugement doivent +toujours être développés chez les enfants; il faut les habituer à +compter sur eux-mêmes, à savoir se retourner, juger d'une position, ne +pas être timorés, esclaves d'habitudes qui les rendraient maniaques. Au +physique comme au moral, ils doivent être dégourdis, quand même, +c'est-à-dire en dépit de leur position de fortune, et d'autant plus que +leur caractère naturel peut être porté, davantage à l'apathie. + +Ce qui engourdit beaucoup les enfants, c'est d'être servis, et vraiment +je me demande comment des mères intelligentes elles-mêmes peuvent +supporter chez leurs filles certaines manières... + +--Vous avez un exemple au bout de la langue, dites-le, me dit la mère +d'Odette. + +--Eh bien, oui! l'autre jour je regardais sortir de chez moi une dame +avec sa fille, jolie personne de dix-sept à dix-huit ans; la porte de la +rue était fermée; la fille avait les mains dans son manchon, elle se mit +un peu de côté; la mère ouvrit la porte qui est assez lourde, la fille +passa, la mère la suivit et ferma la porte, pendant que la première +faisait demi-tour, toujours les mains dans son manchon, d'un air +parfaitement stupide. Comment une mère peut-elle tolérer cela? + +--Et comment une personne intelligente peut-elle se contenter d'être une +poupée? + +--J'en connais d'autres dont les mères portent toujours les paquets +quand elles vont faire des emplettes! + +--Ah! oui, voilà encore où l'on aperçoit l'adresse; Mme X*** a, vous le +savez, des mains d'enfant, encore d'enfant qui les a petites; elles sont +blanches, frêles, ravissantes; eh bien, elle est d'une adresse +remarquable; de ses mains mignonnes, elle porte des multitudes de +paquets, dont même de forts lourds, sans avoir l'air gênée; on se +demande comment elle s'y prend, tandis, que vous voyez d'autres femmes +embarrassées aussitôt qu'elles ont deux choses à porter; on est sûr +qu'elles en laisseront tomber une, ou la perdront; elles auront un air +gauche et maladroit. + +--Ce ne sera pas la petite fille de Mme C., car elle n'a que huit ans et +elle suit déjà sa mère dans les rues de Paris sans donner la main, +portant son rouleau de musique, son buvard plein de cahiers, son petit +parapluie, que sais-je encore? + +--Mme C. a sept enfants, elle n'a donc pas le temps de s'occuper à les +gâter. Elle pousse peut-être les choses à l'excès, et il ne faut pas +tourner à la négligence ou à la cruauté: cependant, dans les pays +étrangers, on enseigne bien plus qu'en France aux enfants à se tirer +d'affaire eux mêmes. En Angleterre, en Amérique, en Allemagne, une +fillette de douze ans est une petite mère pour ses jeunes frères, et +elle pense sérieusement en allant à ses cours à se chercher un mari, +mais cela d'une façon très sensée. + +--Certainement; et, sans sortir de France, je vous assure que le nombre +d'enfants intelligents, de jeunes filles adroites, de femmes actives et +dévouées que l'on rencontre est bien plus grand qu'on ne le croit +généralement. Je connais une femme du monde élégant--Mais je vous +raconterai cela une autre fois. + + + + +III + + +Mes amies me quittèrent à regret; la conversation est toujours si animée +quand il s'agit de parler du prochain et d'en dévoiler les faiblesses! +surtout s'il peut y avoir corrélation avec nous. + +Mais la mère d'Odette revint peu de jours après et ramena la +conversation sur le même chapitre. + +--Figurez-vous que ce que vous avez dit devant ma fille, il y a trois +semaines, lui a fait beaucoup de bien. Elle ne fait que répéter qu'elle +veut acquérir en travaillant cette fortune qui lui fait tant défaut!... +Mais n'est-ce pas trop l'exciter à l'ambition? + +--Je suis très contente de ce résultat; l'ambition n'est pas encore à +craindre à son âge. Cependant je préférerais lui voir l'ambition du +talent, de la réputation, à celle des richesses. + +--C'est que la fortune, voyez-vous, est la source de tous les bonheurs! + +--Comment vous, d'un naturel si aimant, si poétique, qui appréciez si +bien les délicatesses du coeur et les bienfaits d'une intelligence +éclairée, pouvez-vous avancer un tel paradoxe? Est-ce avec de l'argent +que vous remplaceriez votre enfant, si Dieu vous l'enlevait? La femme la +plus riche arrive-t-elle à mieux conserver l'amour de son époux? Au +contraire, bien des maris mènent fort bon ménage tant qu'ils sont +pauvres et doivent travailler aux côtés de leurs femmes; lorsqu'ils ont +de l'argent, ils ont l'occasion de prendre des plaisirs qui les +détournent de leur intérieur; que de femmes ai-je connues qui +regrettaient le temps de leur pauvreté! La jeune fille qui a une belle +dot ne peut jamais se flatter d'être aimée pour elle-même; sa dot lui +fera trouver un mari, mais ne la fera pas aimer de ce mari! + +--Ce sera la chance, ma chère! Après tout, son mari pourra l'aimer, +quoiqu'elle soit riche. + +--Certes! Et si elle a des vertus et des talents, du bon sens, du coeur, +et une foule de qualités domestiques, il l'aimera encore plus sûrement. + +--Tout le monde ne peut pas avoir du génie! + +--Non; mais chacun peut être heureux en sachant se contenter de sa +position, à la condition qu'il n'ait pas de peines de coeur, que sa santé +soit à peu près bonne, je dis à peu près, parce qu'il ne faut jamais +demander la perfection!... Vous vous plaignez toujours de votre manque +de fortune... Nous ne nous entendrons jamais à cet égard. Je ne +consentirai jamais à trouver que vous êtes malheureuse par le seul motif +que vous n'êtes point fortunée, êtes obligée de vous servir vous-même, +ne pouvez aller en loge à l'Opéra. Vous n'avez perdu ni mari ni enfants, +pas même vos parents; ils sont tous, ainsi que vous, en jouissance de +leurs quatre membres et de leurs cinq sens; le déshonneur, Dieu merci, +n'a pas pénétré dans votre maison; la concorde y règne. Toutes ces +choses sont autant de bonheurs dont vous devez remercier la Providence, +au lieu de vous plaindre de ne pouvoir avoir le luxe que possède telle +ou telle de vos amies. Que diriez-vous donc si vous étiez comme la +petite miss O'k, qui devient aveugle et ne pourra plus travailler pour +gagner sa vie? ou comme Mme ***, qui est étendue sur son lit, raide +depuis cinq mois? ou encore comme telle autre, dont le mari vient de se +suicider, la laissant dans la misère et la douleur? + +--Je ne pourrais pas supporter de tels chagrins! + +--Pourquoi? les autres les supportent bien! et il faut bien les +supporter! Croyez-vous donc que vous êtes la seule à souffrir et à +ressentir, non seulement les peines cruelles et terribles, mais même les +piqûres continuelles de la vie quotidienne? Ah! chère amie, regardez +donc tous ceux qui souffrent autour de vous, et ne vous croyez pas d'une +nature plus délicate. + +Mais voilà, que vous me trouvez, dure, dans votre for intérieur! C'est +que moi je connais les véritables peines de la vie! Vous êtes jeune +encore, vous voudriez voir tout vous sourire, et la fortune qui vous +tient rigueur vous fait envie. Hélas! je vous souhaite seulement de ne +jamais avoir de plus grands motifs de chagrin que ceux que vous avez en +ce moment! Quand vous serez vieille, vous jugerez la vie différemment, +et vous verrez que la part vous a encore été faite belle et que le +bonheur peut exister, aussi bien dans une mansarde, que d'ailleurs vous +êtes bien loin d'habiter, que sous des lambris... quand on a jeunesse, +santé et famille! Remarquez bien que je ne vous blâme pas d'essayer par +tous les moyens dont vous disposez d'améliorer votre position; fondez un +cours un pensionnat; utilisez votre talent de pianiste, surtout élevez +votre fille dans ces sentiments; demandez à vos amis de vous être +utiles, s'ils le peuvent, mais ne vous estimez pas malheureuse! + +--Mais voyez comme Aglaé a eu plus de chance que moi! + +--Aglaé a été épousée pour sa dot, et son mari est occupé à la manger! +Il n'est un mystère pour personne que le bonheur du foyer n'existe pas +dans cette maison. + +--Elle va à l'Opéra toutes les semaines, et presque tous les soirs dans +le monde montrer ses diamants. + +--Et vous enviez cette occupation spirituelle de montrer ses diamants? +Pendant qu'elle est dans le monde, son mari se déshabitue de sa société, +et sa fille prend, en compagnie de la femme de chambre, ces jolies +manières, ces sentiments, ces principes qui nous promettent en elle une +mère de famille encore pis que sa mère!... Dieu préserve nos fils de ses +filles! + +--Je ne sais si elle est heureuse dans le fond, mais elle prend bien du +plaisir! + +--Eh! bien, elle n'en a pas l'air! Et je l'ai surprise bien des fois +avec une expression amère et découragée sur la figure en mettant sa +sortie de bal!... En admettant qu'elle fasse consister son bonheur dans +ses succès dans le monde, je la plains! Oui! je la plains plus que +vous!... Nous avons autre chose à faire ici-bas qu'à nous dorloter dans +la fortune ou à nous rendre heureux par des satisfactions de vanité; et +cette tâche, dans quelque humble position que nous soyons, elle existe; +elle n'est pas toujours facile et agréable, mais où serait le mérite si +elle l'était? Ce qui nous la facilite, c'est la conviction de faire +notre devoir, de faire quelque chose d'utile, pas seulement à nous, mais +à l'humanité, de contribuer, ne serait-ce que pour un atome, à la grande +machine humaine. + +Et ce n'est pas en s'occupant de futilités, de toilettes, de valses, +d'intrigues, de succès de beauté qu'on y apporte un mouvement bien +utile. + +A ce moment, le timbre de la porte de l'escalier se fit entendre, et une +voix d'enfant éclata dans l'antichambre. + +--Voilà une visiteuse qui vous amène son bébé! Je ne pus retenir un +mouvement d'ennui. + +--Comment! ça vous contrarie qu'on vous amène les enfants, vous qui +dites toujours qu'une mère ne doit pas les quitter? Vous ne les aimez +donc pas? + +--J'adore les enfants bien élevés, et j'ai reconnu la voix de celui-ci; +vous allez voir! + +Une charmante jeune femme, alerte et fraîche, entra vivement, et, avec +elle, fit irruption dans le salon un beau petit garçon de six ans +environ, aux grands yeux noirs et brillants, comme ceux de sa mère, +plein de gaîté et de santé. Il tenait une baguette à la main; à peine +avions-nous échangé quelques paroles qu'il nous interrompait: + +--Donnez-moi de la ficelle, madame, je veux de la ficelle pour faire un +fouet! + +--Reste donc tranquille, mon enfant! lui dit sa mère. + +--Je veux faire un fouet avec ma baguette; je veux de la ficelle! + +--Je vais sonner la bonne, dis-je en me levant pour atteindre le cordon. + +--Je vais sonner, madame! je veux sonner! s'écria aussitôt le petit +garçon en se précipitant vers le coin de la cheminée, et avec la +pétulance de mouvement qui distingue les enfants... intelligents et +robustes, je le reconnais, le voilà qui se cramponne comme après une +échelle à une petite étagère, afin d'atteindre le cordon de sonnette; +sous les petits pieds chaussés de souliers forts et ferrés, l'étagère de +peluche chancelle et s'effondre; encrier, livres, papiers, corbeilles +qui se trouvaient dessus roulent à terre avec le petit garçon! Brouhaha +général! tout le monde se récrie et environne le désastre! + +Heureusement il n'y avait pas de bimbelots précieux sur mon étagère; +j'en riais donc, en voyant que l'enfant, relevé par sa mère, n'avait +aucun mal. + +--Je vais sonner, repris-je, la bonne ramassera tout cela. + +Mais aussitôt le petit diable de se débattre et de crier de nouveau: + +--C'est moi qui sonnerai; attendez, je veux sonner! + +Et la mère, complaisante, me dit en élevant son fils dans ses bras: + +--Pardonnez-le, Madame, c'est un enfant gâté! Une fois qu'il aura sonné, +il se tiendra tranquille! + +Le petit garçon saisit le cordon de ses deux mains et le tira avec +violence. Un violent coup de sonnette fut entendu à travers les +murailles, pendant qu'un bruit comme le cinglement d'un fouet +retentissait dans le salon et que la maman avec son enfant tombait +renversée sur un fauteuil qui se trouvait heureusement là! il avait +arraché le cordon de sonnette! En le voyant dans ses mains, il voulut +bien s'arrêter de crier, un peu penaud. + +Mais la honte du petit garçon ne dura pas longtemps et il se mit à crier +en s'échappant des bras de sa mère et en gambadant: + +--C'est moi qui ai sonné! c'est moi qui ai sonné! + +Nous nous attendions à ce que sa mère le grondât, mais elle se contenta +de me regarder d'un air moitié suppliant, moitié rieur, guettant mon +indulgence. + +--C'est un enfant terrible! lui dis-je en riant. + +Quand elle vit que je riais, elle se remit tout-à-fait. + +--Ah! oui! répondit-elle; il est si fort, si vigoureux qu'on ne peut le +tenir! Il est excessivement intelligent, comme vous voyez, et il faut +toujours qu'il en arrive à son but. + +L'enfant, qui avait d'abord accompagné la bonne au dehors, était revenu +et s'accoudait pensif, maintenant, sur les genoux de sa mère. Il avait +laissé la porte du salon ouverte. Je fis un mouvement pour me lever afin +de l'aller fermer; puis, me reprenant, je dis: + +--Tenez, mon petit homme, allez fermer la porte comme un grand monsieur. + +Mais la jeune mère courut aussitôt la fermer, en disant: + +--Tu vois comme tu déranges! + +L'enfant aurait très bien pu aller fermer la porte, puisqu'il était si +intelligent et si fort; mais c'est ainsi que les parents pratiquent la +plupart du temps. Sous le prétexte de santé, de développement, ils +laissent faire le mal et ne pensent pas à l'utile et au bien. + +--Je ne doute pas que ce petit garçon, de même qu'Odette, dis-je à la +mère de celle-ci quand les autres furent partis, ne deviennent, elle une +jeune femme et lui un jeune homme charmants, par la suite des années; +mais ils n'en comporteront pas moins en eux-mêmes les défauts que leurs +parents laissent prendre pied en eux, tandis qu'il aurait été facile de +les détruire à l'état de germe. + + + + +CHAPITRE VI + +PUNITIONS ET RÉCOMPENSES. + + +Il faut avouer que dans la science d'élever les enfants, on rencontre +des questions terriblement difficiles à résoudre, et sur lesquelles les +conseils les plus divers se trouvent également bons et mauvais. J'avoue +que, pour mon compte, je trouve que la meilleure éducation (non pas +instruction) est celle que la mère donne avec son coeur, sans principes +arrêtés, et en en modifiant ainsi le mode, suivant les circonstances +innombrables qui se présentent et la nature de l'enfant. Pour obtenir un +résultat satisfaisant, il est indispensable que le coeur de la mère soit +droit et sain, ainsi que son jugement; mais l'instinct maternel est si +puissant, que les règles définies doivent être laissées aux personnes +qui élèvent des enfants étrangers. + +Sur le chapitre des punitions et des récompenses, les données sont assez +certaines, et peuvent s'appliquer à peu près à toutes les natures; +cependant il en est sur lesquelles bien des parents ou des maîtres font +facilement fausse route. Il est des récompenses nuisibles, des punitions +que les enfants désirent, et alors le but se trouve complètement manqué. +Il faut se garder, par-dessus tout, de se servir d'un défaut de l'enfant +pour le corriger d'un autre. Le remède serait souvent, dans ce cas, pire +que le mal; et c'est une erreur dans laquelle il est facile de tomber. +L'autre jour, une belle petite fille, capricieuse comme un petit démon, +pleurait devant moi pour un bobo insignifiant. Sa mère, afin d'obtenir +qu'elle se tût, lui dit: «Tu n'es pas jolie, va, quand tu pleures; si tu +savais comme tu deviens laide!» + +L'enfant sécha ses larmes à l'instant, et se mit de suite à sourire en +faisant briller ses yeux. Il est évident que cette petite fille sera +d'une coquetterie effrénée, si on continue à la menacer de devenir +laide. A huit ans, une enfant ne doit pas savoir ce que c'est que la +beauté, et je me rappellerai toujours cette réponse pleine de candeur +que j'ai entendue, de la part d'une fillette de douze ans, fort avancée +pour son âgé dans ses études, mais à l'âme naïve comme une enfant la +conserve naturellement si elle est bien élevée par une mère tendre et +pieuse. + +--Cette petite amie dont vous nous parlez tant, et qui a quatorze ans, +est-elle bien? lui demandait une jeune femme du monde, à qui _être +bien_, semblait le point le plus important. + +--Oh! oui, elle est très bonne! répondit l'enfant. + +--Mais est-elle bien physiquement? + +--Elle a l'air très doux et très aimable....... + +--Oui, certainement, mais je vous demande si elle est jolie? + +--Ah! je ne sais pas, dit la petite interloquée, je crois que oui; elle +est si bonne, si instruite, si sage, que, bien sûr, elle doit être +jolie! + +Pour cette candide enfant, la beauté ne pouvait marcher sans la sagesse. + +Menacer une enfant, lorsqu'elle fait mal ses devoirs, de ne pas lui +mettre sa robe neuve, ou de lui donner du pain sec, c'est l'exciter à la +vanité et à la gourmandise; si elle n'est pas encline à ces défauts, +c'est la porter à répondre: Ça m'est égal. + +Mais, dira-t-on, que faire? Priver une enfant de sortir peut nuire à sa +santé; lui faire faire des pensums la dégoûtera du travail. + +Tout cela dépend beaucoup des circonstances et des dispositions de +chaque enfant; une mère sérieuse et attentive sentira instinctivement ce +qui peut être utile au sien. Si ce dernier a été bien élevé, il suffira +de le prendre par le coeur, par les sentiments; de lui faire sentir +combien sa conduite est ingrate envers ses parents, comme il les +afflige, au lieu d'être leur consolation, et lui inculquer qu'on n'est +quelque chose dans le monde que par les bonnes qualités et le savoir. + +Si l'enfant a du coeur, c'est-à-dire si l'égoïsme des parents ne l'a pas +desséché, cela suffira la plupart du temps; sinon, il faudra user d'une +grande fermeté. «Si tu ne veux rien faire pour tes parents, si tu es +mauvais contre toi-même, lui dira-t-on, moi je veux accomplir mon +devoir, je ne veux pas être une mère coupable, et c'est pourquoi je ne +te céderai pas.» + +Mais il ne faut pas faire durer le châtiment plus que la faute; il faut, +au contraire, accorder bien vite le pardon comme la meilleure +récompense. + +Il est évident que, pour cela, il faut s'occuper de son enfant, et ne +point l'abandonner aux mains de _bonnes_, décorées du titre de +gouvernante, comme cela arrive souvent pour imiter les _nurseries_ +anglaises; dans ces familles où l'on veut singer le luxe, et où, ne +pouvant le posséder à fond, on se contente de l'écorce, les enfants sont +plus souvent à l'office qu'au salon. + +De là viennent les éducations déplorables que nous avons sous les yeux; +nos enfants ne se donnent même plus la peine de dissimuler leurs +défauts, et ce sont les manières et les propos de la cuisine et de +l'écurie que nous voyons introduits dans nos salons. + +La privation de récréation est la meilleure punition sans contredit; je +ne dis pas la privation de _sortie_, mais celle de _jouer_. La mère qui +laissera son enfant seule, pour la punir, pendant qu'elle-même sortira, +fera naître dans ce petit coeur de l'aigreur et de l'envie; lorsqu'elle +rentrera, l'enfant n'aura rien fait, se sera peut-être, au contraire, +amusée. La priver de jouer est une vraie punition.--«Mais il y a des +enfants qui n'aiment point le jeu.»--C'est un malheur. Un enfant +n'aimant point à jouer m'a toujours semblé une anomalie; c'est un cas +fort rare, sinon nul, provenant de la nature; mais la mauvaise éducation +actuelle le fait naître souvent. Ces petites filles dont on fait de +véritables poupées, qu'on pare comme de petites cocodettes, qui savent, +au sortir du berceau, endurer des chaussures étroites, et se priver de +sauter à la corde pour ne point faire craquer leurs corsages, préfèrent +ne point jouer et se pavaner comme des dames. C'est, je le crains bien, +perdre son temps, que de dire: «Habillez vos enfants simplement, +laissez-les _jeunes_, _candides_, tant que vous pourrez», car ces +mauvaises habitudes sont invétérées partout maintenant. + +Comment des parents qui osent dire souvent que la sagesse et le savoir +viendront à leurs enfants tout seuls avec l'âge, sans les corriger ni +les forcer à travailler, comment ne pensent-ils pas alors que les goûts +de coquetterie et les idées du mal et du luxe sauront bien aussi venir +aussi vite et sans encouragement? + +Il existe une grande controverse sur la question de savoir si l'on doit +frapper les enfants. Certaines personnes y sont complètement hostiles; +d'autres, en ayant vu d'excellents résultats, soutiennent ce système. Il +est bon dans certaines données très restreintes. Une claque, une +fouettée, sont, dans bien des cas, le meilleur et l'unique moyen pour +venir à bout, je ne dirai pas d'une mauvaise nature, car c'est +précisément avec celles-là qu'il faut employer le plus de douceur, mais +d'une nature apathique, indifférente, comme on en rencontre quelquefois. +Premièrement, l'enfant ne doit jamais être frappé par des étrangers ou +des subalternes; ensuite, c'est sur le moment même, cédant à +l'impatience, qu'on administrera une calotte, mais je désapprouve +absolument cette mère de ma connaissance, qui disait à une gouvernante: +«Demain vous donnerez le fouet à Charles, parce qu'il m'a désobéi ce +matin.» C'est l'humiliation, la crainte de se trouver en face d'une +colère plus grande, qui produit une émotion salutaire dont l'enfant ne +se rend pas compte et qui l'impressionne. Ensuite, on ne doit jamais +frapper un enfant après huit ans. A cet âge, le raisonnement que, plus +jeune, il ne pouvait comprendre, doit suffire. + +Bien des parents disent:--«Voyez mon enfant, je ne l'ai jamais frappé, +jamais puni,»--et on est tenté de leur répondre:--«Il est facile de s'en +apercevoir, car il en aurait bien besoin.»--Certes, avec l'âge, tous ces +défauts, ces caprices de l'enfant qu'on n'a jamais puni, s'aplanissent +aux yeux des indifférents, mais ils n'ont point disparu du naturel; +l'hypocrisie, l'usage du monde seuls les recouvrent, et on peut dire +d'eux: Grattez le Russe, vous retrouverez le Tartare. + +On doit aviser que les récompenses aient toujours un côté utile. Ainsi +on promettra à l'enfant de lui laisser lire une histoire qu'on aura +choisie instructive, de lui laisser faire une robe pour sa poupée; la +mère qui aura su inspirer à sa fille de regarder ses leçons de piano et +de dessin comme des récompenses, et l'en privera en punition, aura +obtenu un excellent résultat. + + + + +CHAPITRE VII + +JE SUIS COMME ÇA! + + +Que voulez-vous! je suis comme ça! Il n'y a rien à faire; je le sais +bien, je suis méchante, je suis entêtée, paresseuse, bornée, mauvaise +tête, etc., mais c'est dans ma nature!--Elle est comme ça! Elle +ressemble à son père, il faut tâcher de s'en arranger! ajoute la mère. + +Entre les défauts et les petits travers qu'il est bon de corriger dans +les enfants, et de se défendre quand on est à l'âge de raison, le pis +est celui de se résigner à ses défauts. C'est d'un orgueil inique +d'avouer sa faute avec ostentation; c'est d'une indifférence coupable +que de s'y résigner au lieu de chercher à s'en défendre. + +A aucun prix, il ne faut permettre à un enfant de dire et de penser une +chose pareille. + +Très souvent, à force de répéter à un enfant: «Tu es un niais, tu seras +toute ta vie un imbécile,» il arrive qu'au lieu de le stimuler, on le +paralyse. Il s'entête dans ses mauvaises dispositions, il en prend son +parti, et arrange sa petite vie avec son défaut. + +Tous les caractères ne sont pas énergiques; il y en a qui sont +apathiques et n'aiment pas la lutte: d'ailleurs, il est bien plus facile +de s'abandonner à ses défauts que de lutter avec eux. + +--Que voulez-vous? J'ai toujours été paresseux et ivrogne: je tiens cela +de mon père; on n'a jamais rien pu faire des garçons dans notre famille: +misérable je suis, misérable je resterai... à quoi bon me donner de la +peine; je n'y arriverai pas. Ainsi parle celui qui préfère ne pas se +corriger. + +Certes, il n'est pas toujours facile de vaincre ses habitudes ou ses +instincts, de se refaire une seconde nature; c'est d'autant plus +difficile qu'on n'a pas été habitué dès l'enfance à considérer les +difficultés en face. Ensuite, c'est là une excuse si facile pour ne pas +se contraindre et pour se laisser aller! + +Mais c'est surtout dès l'enfance qu'il faut prévenir l'homme de cette +faiblesse et ne pas la lui permettre. Pour bien élever un enfant, il +faut étudier son caractère, non pour s'y conformer, mais pour savoir +comment le redresser. + +Il y a des natures qui sont faites pour la lutte, et qui n'ont pas +besoin d'être stimulées; en piquant légèrement leur amour-propre, en les +humiliant, on les réveille, ne serait-ce que par esprit de +contradiction. D'autres, au contraire, se découragent par les reproches, +prennent les choses pour définitives et irrévocables, se buttent, +s'habituent au mal, deviennent indifférents. Ceux-là ont besoin d'être +soutenus par des éloges, d'être encouragés, secoués. + +--Tu n'es ni plus maladroit ni plus stupide qu'un autre, et tu peux +réussir aussi bien; seulement la volonté te manque; Dieu t'a doué comme +ses autres créatures, mais c'est à toi de te développer, de te ciseler; +tu ne veux pas prendre autant de peine que ton voisin; c'est une +mauvaise paresse dont il faut que tu te corriges, et dont tu te +corrigeras, je le veux!» + +Ainsi parlait une mère à son enfant, qui se hasardait à lui tenir le +langage d'une résignation feinte et ridicule. + +C'est de la lâcheté de se laisser aller à l'existence passive. Et +combien de gens se persuadent qu'ils ne peuvent pas faire telle ou telle +chose, simplement parce qu'ils ne se donnent pas la peine de l'essayer! + +Il est vrai qu'il y a des aptitudes, des vocations; mais la plupart du +temps ces aptitudes proviennent encore plus de la direction donnée par +l'éducation que du naturel. Que de défauts proviennent de l'éducation et +combien d'autres sont supprimés aussi par l'éducation! + +Le naturel existe évidemment, mais il peut être modifié, et il demande à +être combattu, dirigé et mis à profit avec opportunité. + +N'est-il pas prouvé qu'un fieffé voleur peut devenir un excellent +surveillant? La plupart du temps, nous allons vers le mal faute de +savoir nous diriger dans la voie du bien. + +En résumé, si notre prochain est forcé de nous accepter comme nous +sommes et de s'arranger de notre caractère et de nos défauts, nous, nous +devons travailler sans nous laisser à nous améliorer, et non nous +considérer, avec un fanatisme oriental, comme une chose indépendante de +notre propre volonté. + +Combien il est d'un esprit faible et étroit de renier ainsi l'étincelle +si noble et si curieuse de la volonté que la Providence a mise en nous, +et qui nous permet de nous diriger selon notre guise! La devise +belliqueuse «vouloir c'est pouvoir» est parfaitement vraie dans ce qui +concerne ce qui est réellement en notre pouvoir, ce qui nous appartient +en propre. Ainsi, nous voulons faire mouvoir notre bras, nous le +pouvons; nous voulons modérer notre colère, il suffît d'y penser, pour +nous calmer. + +Avec une attention continue, un exercice constant, nous pouvons aussi +bien rendre nos doigts agiles que plier notre caractère. + +Cela ne dépend absolument que de notre volonté, et il est absurde et +faux de dire: «Je suis comme ça! je n'y puis rien!» + + + + +CHAPITRE VIII + +RÈGLEMENT DE LA JOURNÉE D'UN ENFANT A L'ÉPOQUE DE SON INSTRUCTION. + + +Je ne saurais trop le répéter il ne faut pas songer à élever un enfant +sans s'en occuper beaucoup, et c'est bien là le motif qui décide tant de +mères à mettre leurs enfants en pension. Elles ne veulent ou ne peuvent +s'en occuper. Les mères qu'un travail matériel ou intellectuel, mais +nécessaire, retient, sont tout à fait excusables; et ce n'est pas elles +que nous blâmerons. Mais je ne puis m'empêcher de m'étonner, et de juger +un peu sévèrement, ces jeunes femmes instruites, possédant tous les +talents et toutes les connaissances utiles, n'ayant rien à faire, toute +la journée, que pianoter, broder, faire des visites et en recevoir, et +qui se dérobent au soin d'élever leurs enfants, de les instruire, sous +le prétexte qu'elles n'ont pas le temps ou que leurs enfants ne leur +obéiraient pas et qu'elles n'obtiendraient aucun bon résultat. C'est un +peu vrai, parce qu'elles ne sauraient pas ou ne voudraient pas s'y +prendre comme il le faut. + +Une des principales causes réside dans l'irrégularité que les mères, les +femmes du monde, apportent, ou apporteraient à l'instruction de leurs +enfants; il est indispensable, pour obtenir un bon résultat, que les +heures du travail soient absolument régulières; pour n'importe quel +motif on ne doit permettre de dérogation à ce principe. «Oh! maman, je +t'en prie, une toute petite fois... laisse-moi sortir à cette heure-ci; +je ferai mon devoir quand je rentrerai, ou demain.» Il faut savoir être +inflexible. C'est l'heure du travail, elle doit être observée; mais pour +cela il faut aussi que la mère elle-même soit exacte. Si, par exemple, +elle dérange l'enfant dans sa récréation pour lui donner sa leçon, sous +prétexte qu'une occupation quelconque l'empêchera plus tard, ou si elle +n'est pas prête à l'heure fixée et qu'elle fasse attendre son élève, +elle n'aura jamais qu'une enfant grognon, inattentive, fatiguée. Le +caprice gâte le caractère d'un enfant. + +Les enfants doivent se lever matin, et, sous aucun prétexte, on ne doit +les faire ou les laisser veiller. Je blâme énergiquement les parents +conduisant aux théâtres des fillettes au-dessous de quatorze ans, et +même toutes celles qui n'ont pas fini leur éducation. Au reste, c'est +une erreur de croire que les enfants s'amusent au spectacle; ils croient +qu'ils s'y amuseront, parce que c'est le fruit défendu; mais une fois +qu'ils y sont, ils s'y ennuient, ne comprenant pas les finesses de la +pièce; ils luttent en vain contre la fatigue et finissent par s'endormir +sur le rebord de la loge. Il n'est rien de plus triste, de plus anormal +que de voir s'endormir, à un grand théâtre, un pauvre enfant qui +dormirait bien mieux dans son lit, et qui en revient blasé sur un +plaisir dont il se promettait tant de bonheur avant de l'avoir goûté. +N'oublions pas qu'il vaut mieux désirer qu'être rassasié! + +Voici un règlement pour la journée d'une fillette, que j'ai vu suivre +avec d'excellents résultats, et dont la plupart des articles sont +indispensables à une bonne éducation: + +Lever à six heures du matin en été, sept heures en hiver, dans une +chambre sans feu. L'enfant fait son lit et sa chambre ou aide à les +faire dans la mesure de ses forces. Ablutions à l'eau froide ou, par les +grands froids, légèrement dégourdie.--Déjeuner léger, pain rassis, lait +chaud ou bouillon. + +--L'enfant doit se mettre à l'étude à huit heures du matin en été et à +huit heures et demie en hiver. Commencer par apprendre les leçons par +coeur. Bien des personnes prétendent qu'on retient mieux en apprenant +avant de se coucher et en dormant par-dessus; d'autres que la mémoire +est moins fatiguée le matin. On peut essayer et même employer les deux +moyens, mais le matin l'emporte généralement. En été, les enfants +peuvent apprendre leurs leçons au jardin, au grand air, c'est encore +meilleur; les études sérieuses durent jusqu'à dix heures et demie. Puis +une heure et demie d'arts d'agrément: dessin, langues étrangères ou +piano, en alternant un jour sur deux.--A midi, déjeuner à la fourchette +et récréation. Le déjeuner doit se composer d'une côtelette ou beefteak +grillé, oeuf, légumes verts, puis d'un fruit pour dessert. Jamais de vin +pur ni café. Le chocolat quotidien ou trop fréquent échauffe.--De une à +deux heures, piano, puis devoirs écrits; au moment de goûter, à 3 +heures, une demi-heure de repos; le goûter se compose d'une tartine de +fromage blanc ou de confiture et d'un verre d'eau.--Reprise des devoirs +jusqu'à 6 heures. Dîner, menu des parents ou à peu près. Le soir, piano, +travail à l'aiguille; lectures, dictées.--Neuf heures sonnant, coucher +dans une chambre sans feu, aussi froid qu'il fasse; l'enfant sera bien +couvert dans son lit, qui ne sera jamais chauffé. Avant de se coucher, +il peut boire un verre d'eau sans sucre, mais avec de la réglisse ou une +pastille à la menthe. + +Les heures de la promenade et des différentes études seront changées +selon les saisons. En été, la sortie aura lieu de préférence entre 8 et +11 heures du matin; bien des leçons peuvent se donner dehors, comme +celle du travail à l'aiguille; en vue des leçons dehors, on prolonge la +durée de la sortie. En hiver, la sortie aura lieu après le déjeuner de +midi. Pour les enfants qui sont élevés en pension, la promenade est +remplacée par la récréation, ce qui vaut beaucoup mieux. Les mères qui +élèvent leurs enfants chez elles doivent s'efforcer d'établir cet état +de choses; c'est-à-dire ne pas habituer leurs enfants «à la promenade +tous les jours», mais les mener jouer et courir une heure avec de +petites compagnes. + +Les jeunes femmes à Paris ne deviennent si coureuses, c'est le mot, que +parce que leurs mères ont cru obligatoire de les faire promener des +heures entières avec leurs gouvernantes. Elles ne peuvent plus se passer +des promenades sempiternelles. Jouer, c'est encore s'occuper; se +promener, arpenter dix fois les Champs-Elysées, les bras ballants, c'est +être oisif; de plus, c'est éreintant, les promenades étant rarement +plates. Il ne faut pas qu'une enfant regarde la promenade comme +indispensable à sa santé, autrement elle se croira perdue dès qu'elle ne +pourra pas sortir. + +Je connais une jeune femme qui a été tellement habituée à sortir tous +les jours quelque temps qu'il fasse, pendant qu'elle était enfant, +qu'une fois jeune fille elle a cru cette promenade indispensable à sa +santé; le médecin avait répété tant de fois devant elle qu'il fallait +qu'elle fît un exercice quotidien au grand air, qu'elle s'est persuadée +qu'elle était très malade quand elle ne le faisait pas et que sa vie +était en péril. Elle fourbissait, s'il est possible de s'exprimer ainsi, +toutes les institutrices, gouvernantes, femmes de chambre qu'on mettait +pour l'accompagner, car sa mère avait dû renoncer à cette tâche. +Maintenant qu'elle est mariée, précisément avec un homme peu marcheur, +du matin au soir elle est dehors, par tous les temps, seule, sous le +prétexte de faire de l'exercice. Mais, chose étrange, ces jeunes femmes +si sorteuses, si marcheuses, ne le sont plus, ou du moins ne sont pas +disposées à l'être lorsqu'il s'agit de promener leurs enfants! Elles +courent de côté et d'autre, à tous les points de la ville, toute la +journée, pendant qu'à une étrangère sont confiés ces précieux trésors! + +Mais revenons à notre règlement. Il ne faut pas trop morceler les heures +de travail, sous prétexte de repos; autrement l'enfant a à peine le +temps de se mettre au travail qu'il se trouve dérangé. Les heures les +plus mauvaises, car on est accablé par la chaleur et la fatigue, sont de +quatre à six heures; aussi doit-on réserver un travail peu fatigant pour +ces heures, la musique par exemple. Le dessin, demandant un grand jour, +doit se faire plus tôt. Il suffit de travailler les arts d'agrément tous +les deux ou trois jours; le piano seul demande à être pratiqué tous les +jours. Trois heures d'étude bien employées suffisent pour faire une +virtuose, et une heure à la fois seulement, si l'on veut. Une heure de +gammes, une heure d'étude, une heure de morceaux d'agrément. De chacune +de ces deux dernières heures, une demi-heure sera consacrée à +déchiffrer. + +Le piano est très hygiénique avant et après le repas; il repose +l'intelligence, dont une occupation trop active fatiguerait la +digestion. Bien des jeunes filles font des gammes en lisant. C'est trop +machinal, et aucune des deux choses ne profite. D'autres se font coiffer +pendant qu'elles font des gammes. Comme une jeune fille doit se coiffer +elle-même selon notre manière d'élever les enfants, ceci n'est donc pas +admissible. + +La gymnastique et la danse se placent dans les heures de récréation. + +Les enfants que l'on mène au cours n'ont pas besoin de sortie spéciale, +mais il leur faut néanmoins une récréation avec des camarades. + +Les langues étrangères peuvent en partie s'apprendre en même temps que +le travail à l'aiguille ou les ouvrages de main. Les enfants ont tant de +choses à apprendre qu'il faut utiliser les moindres minutes. Les +Anglaises et les Allemandes sont très adroites en matière de petits +ouvrages; une gouvernante chargée d'apprendre ces langues pourra donc, +en même temps, démontrer les travaux et aussi promener les enfants. A +Paris, on a, pour les fillettes élevées dans leurs familles, presque +universellement adopté les cours. Une gouvernante étrangère, connaissant +assez le français pour servir de répétiteur, est parfaite, si la mère ne +veut pas se consacrer entièrement à l'éducation de ses filles. + +Car il n'y a pas de milieu: ou il faut s'en occuper presque +exclusivement et renoncer au monde, à ses plaisirs, ou ne pas s'en +mêler. + +Comme il est impossible d'apprendre tout à la fois et que les heures du +jour n'y suffiraient pas, il faut savoir faire un choix dans les études +qui doivent marcher de front, ensuite le travail doit augmenter +progressivement. A cinq ans, une enfant de force ordinaire peut +commencer en même temps la lecture, l'écriture et la musique: la mémoire +s'exercera sur de petites fables. Aussitôt qu'elle saura écrire, on +commencera les petits devoirs, la grammaire, l'histoire, la géographie, +un peu de calcul, un peu de travail à l'aiguille et une langue +étrangère. Une fois entré en pleine période de l'instruction, +c'est-à-dire de huit à quatorze ans, on appuiera surtout sur la langue +française, l'histoire; la préparation à la première communion prend +beaucoup de temps, s'il est permis d'appeler temps perdu les leçons +qu'on reçoit au catéchisme; les analyses sont d'excellents devoirs de +style. + +Les arts d'agrément doivent être de préférence laissés de côté pendant +cette période. Les quelques heures consacrées au dessin, par exemple, +risqueraient fort d'être perdues. On peut à tout âge apprendre à +dessiner ou à parler l'anglais; il serait ridicule de ne pas connaître +la grammaire à quinze ans, et le mécanisme du piano s'obtiendrait +difficilement à cet âge. Lorsque la fillette est devenue jeune fille, +qu'elle a franchi les principales difficultés de l'instruction, que son +intelligence développée, son jugement formé, lui permettent de saisir +plus promptement, de travailler plus sérieusement, alors de pianiste +elle devient musicienne, ses doigts ont conquis l'agilité nécessaire au +mécanisme, son goût va se former. Elle apprend la peinture, elle se +perfectionne dans les langues étrangères et dans les branches de +l'instruction si intéressantes qu'elle a effleurées surtout pendant les +vacances, la botanique, l'histoire naturelle, les littératures +étrangères, etc. + +Je termine ce long chapitre, dont le sujet est cependant bien loin +d'être épuisé et sur lequel j'aurai occasion de revenir, en appuyant +surtout sur la nécessité d'apprendre à la jeune fille à rester chez +elle, à s'occuper chez elle, à savoir se dispenser de sortir, même +pendant plusieurs jours de suite! Pour combien de femmes ceci semblera +une énormité! Combien j'en connais à Paris, qui me disent d'un air tout +à fait candide: + +--Oh! moi, je sors très peu; il m'arrive très fréquemment de ne sortir +que deux fois par jour! + +Le règlement que j'ai donné pour la journée d'une petite fille a pu +paraître sévère, et cependant je dois reconnaître qu'il n'est que juste, +et la plupart des parents sensés le reconnaîtront tel. On ne saurait +trop appuyer sur un régime hygiénique très sévère. + +Il y a surtout quelques points précisément hygiéniques sur lesquels il +est nécessaire de revenir, afin d'attirer de nouveau l'attention sur +leur urgence: le lever tôt et le coucher tôt, les soins de la chambre, +et l'éloignement du feu. Un enfant qui se remue n'a jamais froid; +d'ailleurs, il est préférable de le couvrir chaudement, de lui mettre de +bons bas fourrés et des corsages de laine, que de l'habituer à +s'approcher du feu, si l'on ne veut avoir un petit être étiolé, fané et +ridé. + +Aussitôt qu'une température modérée arrive, un enfant doit aller bras, +jambes, cou et tête nus. La tête principalement doit être tenue à l'air +autant que le soleil le permet, et le chapeau doit être aussi léger que +possible. Un pantalon court et fermé est indispensable à toute petite +fille, autant par hygiène que par décence. On peut le faire en flanelle +ou en finette en hiver. Il n'est rien de plus sale et qui indique un +enfant mal tenu que les bas mal tirés; cependant il arrive souvent qu'on +doive entamer une vraie lutte avec ces chers petits démons pour obtenir +ce résultat. Mais l'on doit être inflexible sur ce point. La jarretière +doit être en élastique et mise au-dessus du genou; mais un moyen très +employé et préférable, c'est d'attacher le bas au corsage de dessous, au +moyen d'un long ruban. Les chaussures fortes, à semelles épaisses +surtout, ni larges ni étroites, maintiennent le pied et empêchent qu'il +ne se déforme. Si l'on permet des talons, ils doivent être très peu +hauts et plats. + +On ne doit pas permettre à une petite fille de rester en robe de chambre +et en pantoufles pour prendre ses leçons. + +La nourriture d'un enfant doit être simple et fortifiante, jamais +excitante ni stimulante; les piments en sont exclus, ainsi que le café, +le thé, le vin pur, les liqueurs. Les sucreries méritent aussi +l'expulsion et les farineux s'y trouveront mélangés en petite quantité. +De la viande rouge saignante, un peu de viande blanche et du poisson, +des légumes aqueux et rafraîchissants, du bon bouillon, du bouillon +froid en été, du pain, de bons fruits, jamais ou fort rarement de la +charcuterie... On voit qu'ils ne sont pas très à plaindre et que leur +menu est déjà assez varié. + +Le grand air est leur meilleur apéritif, et ils ne doivent pas en avoir +besoin d'autres. Au reste l'éducation est pour beaucoup dans la santé +d'un enfant, l'éducation morale aussi bien que l'éducation physique. Les +enfants deviennent souvent irritables, nerveux, souffreteux, parce +qu'ils sont entourés de trop de soins, qu'ils entendent trop répéter +autour d'eux: «Il est si délicat! ça lui fera mal! Il ne faut pas le +contrarier, il est nerveux! Il faut lui céder! + +L'enfant qui entend ces choses est perdu comme caractère; il ne guérira +jamais de la maladie morale qu'on lui inculque; il se croira tout +permis, colère, attaque de nerfs, vapeurs, il deviendra bientôt une +véritable petite-maîtresse, un tyran. En éducation, le mal est difficile +à réparer; on compare souvent l'enfance à une jeune plante, c'est tant +qu'elle est jeune qu'il faut la redresser, le moindrement qu'on attende +ce sera trop tard, il y aura à craindre de la briser, et il faudra bien +plus de ménagement et de temps. + +L'habitude a une grande influence sur la santé. On s'habitue au froid, à +la chaleur, à la fatigue, au repos. Habituez donc vos enfants de bonne +heure à une vie dure, mais qui ne leur semblera pas telle. + +A propos de gymnastique, sujet toujours actuel quand il s'agit +d'enfants, il est quelques règles hygiéniques qu'il est bon de connaître +pour les observer. On doit se livrer à cet exercice de préférence avant +le repas, afin de ne pas troubler la digestion et en même temps +d'exciter l'appétit. Il faut remarquer que la large ceinture qui +accompagne le costume à cet usage, n'est pas simplement un ornement +dicté par la mode; elle doit serrer la taille pour maintenir les reins +de façon à préserver de faux mouvements. La personne présidant aux +exercices de gymnastique doit les faire ralentir et modérer vers la fin +du temps qui leur est consacré, au lieu de s'arrêter brusquement, afin +que l'effervescence dans laquelle les enfants se trouvent se calme peu à +peu. Si les enfants sont en transpiration, on les fera changer de linge +après un moment de repos, et s'être essuyés, frottés fortement même, +avec une serviette spongieuse. + + + + +CHAPITRE IX + +ESSAIS SUR L'ÉDUCATION DES GARÇONS. + + + + +I + + +Presque tout ce qu'on a écrit sur l'éducation des enfants concerne notre +sexe; le chef-d'oeuvre de Fénelon n'est-il pas encore intitulé +_l'Éducation des filles_? C'est qu'on prétend, à juste titre, que ce +sont elles qui sont appelées à élever les hommes; mais ne serait-il pas +bon alors de se préoccuper, non seulement de leur en fournir les moyens, +mais encore de leur apprendre à s'en servir? + +Lorsqu'il naît un petit garçon dans une famille, c'est toujours une +grande joie; souvent même on voit les jeunes mères en concevoir plus de +plaisir que de la naissance d'une petite fille, et reporter sur lui la +plus grande part de leur affection. Cependant, depuis son enfance, où la +mère est obligée de _masculiniser_ son propre caractère pour ne pas lui +donner une éducation efféminée, jusqu'à l'époque où il s'émancipera tout +à fait, elle aura à subir des appréhensions continuelles. + +Pour l'éducation physique d'un garçon, il faut qu'elle s'arme d'énergie +et de courage; dès son bas âge, il est essentiel de l'habituer aux +exercices du corps, et aussi aux luttes et aux périls. Il arrive presque +toujours malheur aux enfants qu'on entoure sans cesse de précautions et +de craintes. Il ne faut jamais les arrêter dans un acte de bravoure et +de témérité, et plutôt leur apprendre à _se défendre qu'à éviter_; car +une éducation mâle, en formant des membres robustes, une forte santé, +formera aussi un caractère droit et énergique; il est rare de voir des +hommes grands, agiles et bien portants, ne pas être francs, loyaux et +fiers, tandis que les corps chétifs, efféminés, mal conformés, +renferment pour la plupart des esprits tortueux, timorés, enclins à la +bassesse et à la platitude. Une mauvaise santé produit généralement un +caractère inquiet et indécis. L'homme doit pouvoir résister aux attaques +de tous genres que la vie lui réserve, et c'est à son éducation qu'il +devra les forces morales et physiques qui lui permettront de supporter +la lutte. La mère doit donc se résigner à le voir s'exposer à certains +périls, à se séparer de lui, à le confier à des mains qui lui paraîtront +bien rudes. + +L'instruction hors le toit paternel est indispensable pour les garçons. +Quelque fortune qu'ils aient, il faut absolument qu'ils s'habituent aux +poussées des camarades, aux légères humiliations, aux privations qui +leur seraient épargnées à la maison. + +Dans un bon collège, l'égalité règne en souveraine, aucune distinction +n'est tolérée, excepté celle du savoir aux salles d'étude, et celle de +la force et du bon naturel aux récréations. Les bouderies, la vanité, +n'y sont point supportées. Les angles d'un caractère aigu s'émoussent +forcément au contact journalier des indifférents. Les plaintes sans +motifs, les exigences, les doléances inspirées par la paresse et l'amour +du bien-être ne rencontrent point l'oreille indulgente de la tendre +mère, toujours prête à s'effrayer. La nature de l'enfant se conforme à +ce régime au physique comme au moral, et il n'en apprécie que mieux les +douceurs de la maison paternelle lorsqu'il y revient; il n'en chérit que +davantage ses parents, parce qu'il a été privé de leurs soins et de leur +affection. Un jour viendra où l'enfant devenu homme éprouvera de tout +autres sentiments, jour néfaste, où son coeur semblera pour quelque temps +se fermer à l'amour filial pour s'ouvrir à une autre affection, qu'il +regrettera plus tard, mais qui pour le moment semble absorber son être +tout entier. C'est celui où des étrangères quelconques, d'autant plus +aimées qu'elles en sont moins dignes, accapareront sa confiance, son +argent. La pauvre mère, ayant à peine le droit alors de donner un +conseil, sera obligée de feindre, d'ignorer, et n'osera plus demander à +son fils: D'où viens-tu? pour ne pas le forcer au mensonge. + +Avec sa fille, la mère éprouve l'ineffable consolation de diriger ses +affections, d'être la confidente du réveil de son coeur, d'assister aux +douces émotions d'un amour pur et avouable. Et cependant les conseils +maternels sont aussi nécessaires au fils qu'à la fille, car il est +exposé à autant de dangers, quoiqu'ils ne soient pas du même genre. + +Savoir conserver de l'influence sur son fils est, sans contredit, le but +à quoi tendent toutes les mères; peu réussissent à l'atteindre, quelques +moyens qu'elles emploient pour y arriver, et celles qui l'atteignent +savent rarement s'en servir pour le bonheur de leur enfant. + +Lorsque le petit garçon est encore tout jeune, la mère doit commencer à +s'en faire tendrement aimer. Au père, qui doit conserver intacte son +autorité, est réservée la sévérité quelquefois inflexible. La mère, au +contraire, représente l'indulgence, la mansuétude; c'est elle qui +implore le pardon, adoucit les rigueurs paternelles; c'est elle qui +console l'écolier, qui fait parfois les pensums, qui accueille les +confidences de l'adolescent. C'est à elle, si elle tient à bien diriger +son fils, qu'il appartient de préparer le terrain où viendront s'ébattre +les passions humaines. + +Bien des mères s'imaginent mieux conserver leur fils pour elles, ou +contribuer davantage à son bonheur futur, en agissant comme cette +_Nany_, dans la pièce de ce nom, représentée au Théâtre-Français; +c'est-à-dire en faisant un égoïste, incapable d'un attachement profond; +en brisant son coeur, en détruisant ses illusions et son enthousiasme +pour notre sexe. Le résultat le plus prompt de cette éducation est de +faire des parents les premières victimes; chaque fois qu'ils détruisent +le coeur de leur enfant, ce sont eux qui sont appelés à en souffrir le +plus. + +Combien de mères croient, en enseignant à leur fils le mépris des +femmes, lui assurer la conquête de lui-même et annuler tout empire du +sexe féminin sur lui! ces mères ne songent pas que les passions +subsistent toujours; et que si, guidées par le coeur, elles peuvent être +nobles et avoir un but élevé, sans coeur, elles deviennent viles, et +descendent sur les objets les plus bas. Pourquoi voit-on si souvent des +hommes égoïstes, d'une avance sordide, n'ayant jamais éprouvé +d'affection pour qui que ce soit, incapables de bons sentiments, se +ruiner et commettre les plus grandes folies pour des créatures abjectes? +On se dit avec stupéfaction: «C'est étonnant, il n'aurait point fait +cela pour sa mère, ou pour une honnête femme, comment peut-il aimer +cette créature et tout sacrifier pour elle?» + +L'explication en est bien simple. Non, ils n'aiment pas; un faux +amour-propre et leurs passions sont seuls en jeu. Ces hommes n'ont point +de coeur; leurs mauvais instincts, dépourvus de guide, les gouvernent +seuls; et les créatures qui dominent de tels hommes, ne pouvant y +arriver que par des moyens pernicieux, ne sont que des êtres pervertis. + +Il est donc deux choses qu'une mère doit s'appliquer à développer en son +fils: le coeur et l'estime de la femme. Au lieu de lui en montrer la +perversité, en croyant l'en dégoûter, elle doit lui faire considérer les +êtres méprisables qui déshonorent notre sexe, comme des exceptions, trop +hideuses pour s'y arrêter longtemps, et diriger sans cesse ses regards +sur celles qui sont chastes et vertueuses comme étant les seules dignes +d'attention. + +S'il est besoin, pour les enfants des deux sexes, que les parents soient +infaillibles, c'est encore plus indispensable, s'il est possible, pour +la mère qui désire conserver quelque ascendant sur son fils. Il est +essentiel qu'à ses yeux elle soit entourée d'une auréole de sainteté et +de vertu, afin qu'il ne perde pas toute confiance dans le bien; mais il +ne faut pas qu'elle soit trop sévère, de peur qu'il ne craigne de +s'épancher dans son sein. + +--S'il a un coeur sensible, il souffrira, m'objectera-t-on. + +Non; souffrir de trop aimer est encore jouir; combien seraient heureux +de sentir leurs coeurs palpiter au prix même de quelques souffrances! +Quelle émulation pour de nobles ambitions on y puise! quel intérêt pour +la vie! + +Et lorsqu'il rapportera à sa mère son pauvre coeur meurtri, ce sera le +moment de lui faire comprendre que, parce qu'il a rencontré une femme +méprisable, elles ne le sont point toutes; qu'avec une épouse chaste et +pure il n'aura point de déceptions ni de désillusions, car le but +principal d'une mère doit être d'amener son fils au mariage; non à un +mariage de convenance, qui laisserait son coeur inoccupé, et lui +apporterait seulement plus de fortune et de liberté pour satisfaire des +goûts de dissipation, mais vers un mariage d'inclination, qui le +retiendra à son foyer. Que de mères imprudentes, n'ayant en vue que leur +ambition, éloignent leurs fils de celle qu'ils choisiraient, et les +jettent ainsi, par l'isolement de sentiments purs où elles les forcent à +vivre, dans le libertinage et la dépravation! Il est à remarquer, quoi +qu'en puissent dire quelques esprits forts, que les jeunes gens mariés +de bonne heure et suivant leur coeur, sont les plus rangés et les plus +heureux, tandis que ceux qui ont été contrariés dans leur première +inclination, qui d'ordinaire est toujours honorable, ou se sont jetés +dans la débauche, ou bien ont fait des mariages d'argent et n'y ont +trouvé ni bonheur ni gloire. Que de malheurs irréparables, que de crimes +même, arrivent par suite d'unions mal assorties! + +Pour préserver son fils de la mauvaise société, une mère saura sacrifier +ses goûts, ses habitudes les plus chères; elle rendra son intérieur +aussi gai que possible, afin qu'il s'y plaise; elle fera bon accueil aux +amis de son fils, attirera de jolies et vertueuses jeunes filles, des +femmes aimables et distinguées. Les relations avec les femmes du monde +n'ont jamais, en les mettant même au pis, des suites aussi néfastes pour +l'avenir d'un jeune homme que celles avec la mauvaise compagnie, sans +parler des habitudes vulgaires et triviales qu'il puise dans cette +dernière. + +De même que j'ai dit au commencement qu'un homme doit apprendre plutôt à +vaincre le danger qu'à l'éviter, il faut aussi lui enseigner plutôt à +gagner de l'argent qu'à l'épargner. La générosité et le courage, l'amour +et le travail marchent de pair. N'est-il pas odieux de voir des hommes +lésiner et rapiner quelques sous sur les besoins de leurs familles ou +sur leurs aumônes, et passer leur vie, les bras croisés, sans utiliser +cette force et cette intelligence que Dieu leurs a données! L'occupation +est une loi pour un jeune homme, quelque fortune qu'il ait. + +La tâche des mères est donc délicate et difficile à remplir, autant que +noble et douce; s'il est vrai que ce soient elles qui élèvent les +hommes, que devons-nous penser, en voyant notre génération actuelle de +jeunes gens? Âpres au gain et débauchés en même temps, reniant la vertu +de notre sexe, sans s'apercevoir qu'ils blasphèment, qu'ils oublient +qu'ils ont une mère et des soeurs, qu'ils auront une épouse et des +filles; efféminés, fanfarons du vice, blagueurs devant les faibles, +plats et vils devant ceux qui crient plus fort qu'eux, ne croyant qu'au +mal, regardant le bien comme une illusion; voilà les plaies hideuses +qu'il appartient aux jeunes mères de guérir, en élevant leurs fils en +véritables hommes, lesquels, à leur tour, par leur contact, régénéreront +les femmes; car tout se suit et s'enchaîne en ce monde. Les mauvais +hommes font les mauvaises femmes; mais les mauvaises mères font les +mauvais hommes. Ce sont ces mères inconséquentes, ne voulant déroger en +rien à leurs préjugés, à leurs manies, à leur égoïsme, qui nous élèvent +ces époux sans coeur, lesquels cherchent en vain le bonheur où leur mère +le leur a montré, uniquement dans l'amour d'eux-mêmes, et ne l'y +trouvent pas. + +Quand un fils délaisse sa mère, c'est toujours de la faute de celle-ci; +c'est souvent parce qu'elle a trop brusqué ses inclinations, et qu'il +reconnaît plus tard l'égoïsme des doctrines dont elle l'a imbu, et qui +ont causé son malheur. La mère a donc le plus grand intérêt à marier de +bonne heure son fils avec une jeune fille aux habitudes simples; il lui +sera plus facile alors de le retenir près d'elle; les petits-enfants +arrivent bientôt, et forment l'entourage le plus charmant et le plus +doux auquel une femme âgée puisse aspirer, en place de l'isolement où +les plaisirs du jeune homme la laisseraient indubitablement. + +Pendant que le professeur cultive l'esprit du jeune garçon, que le père +lui apprend ses devoirs envers la société et envers lui-même, c'est à la +mère qu'est dévolue la tâche de lui former, dès son enfance, un corps +robuste, et plus tard une âme énergique et sensible qui lui permette +d'être heureux toute sa vie, que la fortune lui réserve ses sourires ou +ses rebuts. + + + + +II + + +Pendant que le ministre de l'instruction publique et les savants +s'occupent de réformer l'instruction de nos fils au lycée et de modifier +les méthodes, à nous, mères, il appartient de nous occuper de leur +éducation, et non seulement de leur former le coeur, mais aussi les +manières, la tenue, le caractère; c'est à nous de leur apprendre à vivre +dans le monde, dans celui de la famille et dans celui de la société. + +«J'ai connu un homme, a dit Diderot, qui savait tout, excepté dire +bonjour et saluer; il vécut pauvre et méprisé.» Cet exemple se retrouve +tous les jours. Chaque être humain n'est pas doué au même point d'un +esprit analysateur; le temps manque parfois aussi souvent que le moyen, +et c'est pour cela qu'on aime à trouver dans un livre, un journal, une +publication quelconque, le résumé, la quintessence des observations que +l'écrivain a faites à votre place. En rencontrant des jeunes gens aux +manières polies et réservées, à l'abord sympathique, à l'extérieur je ne +dirai pas beau, car la perfection des traits ne fait rien à la +distinction, mais soigné et élégant, n'importe dans quelle position ils +se trouvent, aux habitudes nobles, aux sentiments chevaleresques, et en +voyant d'autres, à leur côté, sauvages, gauches, butors, malpropres, je +me suis enquise de la cause de cette différence et je l'ai toujours +trouvée dans l'éducation maternelle qu'ils avaient reçue. + +Le jeune garçon élevé par une mère qui s'en occupe, lorsqu'il est +enfant, puis pendant les sorties du collège, chaque fois qu'il revient à +la maison, est toujours plus doux et moins brutal qu'un autre. + +C'est à tort qu'on s'imagine qu'une éducation par les femmes effémine un +homme; cela n'a pas lieu, du moins lorsqu'elle est bien dirigée. C'est +une erreur de croire qu'un jeune homme, parce qu'il jurera, cravachera +sans pitié son cheval ou son chien, boira de l'absinthe et toute espèce +de liqueurs fortes, ne fréquentera que les estaminets, les clubs, en +aura plus de courage et d'énergie. + +Les femmes n'empêcheront jamais un garçon de devenir fort et courageux, +car elles détestent la pusillanimité. Sans être ni une Spartiate, ni une +mère des Gracques, je ne crois pas qu'il y ait eu, pendant la dernière +guerre, une mère qui ait empêché son fils d'aller se joindre à ses +frères d'armes. La mère endure mille douleurs, son coeur saigne par mille +plaies, mais elle aime mieux donner sa propre vie que de voir le fruit +de son sein atteint dans son honneur! Quelle est la mère, la soeur ou +l'épouse qui voudrait que son fils, son frère, ou son mari fût un lâche? +Qui plus que nous méprise les hommes qui ne savent pas être fermes et +énergiques, lors même que nous profitons de leur faiblesse? Les femmes +aiment et cherchent instinctivement dans tout homme, même dans leur +fils, soutien et protection. Et c'est sur la mère qui agirait autrement +que retomberait plus tard en grande partie le malheureux résultat de +cette éducation déplorable. + +Mais c'est elle aussi qui a à souffrir cruellement d'une éducation +abandonnée entièrement aux mains masculines. + +L'homme, qu'il soit enfant ou adolescent, qu'il ait atteint la maturité +ou la vieillesse, a toujours besoin de la femme près de lui, pour le +soigner et pour le civiliser. L'homme, loin de la femme, s'abrutit; il +devient féroce, sans être plus brave pour cela. Dieu, à la prévoyance de +qui rien n'a échappé dans la création, n'a pas placé sans motifs un être +faible et doux près de l'être fort et rude. + +Une mère doit donc s'appliquer, chaque fois qu'elle a son fils auprès +d'elle, à le civiliser, à lui faire envisager la fréquentation du sexe +féminin sous un point de vue chevaleresque et respectueux, à +l'accoutumer à la bonne société, de façon qu'il trouvé triviale, sotte +et insupportable celle qui ne pourrait que causer sa perte. + +Ces dernières vacances, j'ai eu occasion de voir de jeunes collégiens de +quatorze ans ne pouvant parler sans accentuer leurs phrases de jurons, +incapables de saluer poliment, de se tenir avec décence, et d'avoir pour +leurs mères la moindre attention délicate. On se demande avec terreur +quels maris ces jeunes garçons feront plus tard; quelle désillusion +éprouveront les jeunes filles qu'ils auront épousées, lorsqu'au +lendemain de leur mariage ils se comporteront vis-à-vis d'elles avec un +manque total d'égards et de bonne éducation? Si celles-ci sont aimantes, +douces, réservées, bien élevées, quelle existence mèneront-elles? + +La mère est faible; elle rit d'abord de voir jouer au _sacripant_ son +fils encore baby; on lui dit: laissez-le faire; ne doit-il pas devenir +un homme? Lorsqu'il est plus âgé, elle en a déjà peur, et plus tard il +devient son tyran et cause sa désolation. + +Une femme d'esprit et du monde me disait dernièrement: Je ne donnerai +jamais mes filles à des hommes qui n'aient été élevés par une mère ou +une soeur. Je me permettrai d'ajouter: Encore faut-il que celles-ci se +soient donné la peine de faire leur devoir! + +Un jeune garçon élevé ainsi est accoutumé à avoir mille petites +condescendances, à remplir une infinité de petits soins, à subir une +masse de petits caprices qu'un autre ignore. Supposons, au contraire, un +orphelin, ayant passé de bruyantes récréations avec ses camarades aux +salles d'étude, près de professeurs raides, secs et parfois vulgaires; +si ce pauvre enfant a vu ses vacances s'écouler dans le préau solitaire +et silencieux du collège, échangé plus tard contre les écoles +supérieures et les cours, où, sans guide, il a pu souvent se trouver en +contact avec des êtres pervertis, certes celui-là qui n'a eu pour foyer +que le restaurant, pour réunion de famille que la table d'hôte, pour le +conseiller et l'aimer que des indifférents et des intéressés, est +pardonnable de manquer de douceur et de distinction. Et souvent il est +le meilleur des deux, parce qu'il sent plus que l'autre le besoin +d'inspirer de l'affection. + +C'est à la mère qu'il appartient d'apprendre à son fils à saluer, à se +présenter devant le monde, à faire sa cour aux dames; qui le lui +apprendra, si ce n'est elle? Consentirait-elle, d'ailleurs, que d'autres +se chargeassent de ce soin? + +C'est elle qui, dès son jeune âge, doit policer son langage, sa tenue, +son caractère; c'est à elle qu'il revient de diriger ses goûts vers ce +qui est bon et noble; de lui inspirer l'horreur de ces piliers +d'estaminet, de ces buveurs d'absinthe, de cette hardiesse grossière +envers le sexe féminin que la génération masculine actuelle tend à +substituer à l'ancienne galanterie française si chevaleresque et si +réputée! Ah! il est vrai que celles qui l'ont laissé se perdre en ont +été les premières punies; et pour réparer ce tort, elles ont cru que ce +qu'il y avait de mieux à faire était de mettre l'éducation des filles à +la hauteur de celle des garçons; et afin qu'elles ne fussent plus +choquées par la brutalité et le sans-gêne de ceux-ci, de les rendre +elles-mêmes cavalières et vulgaires. + +Si nous n'opposons une digue énergique à ce torrent de laisser-aller et +de mauvaises façons qui nous envahit, la politesse, la galanterie, le +bel esprit, qualités éminemment françaises et que nous nous +enorgueillissions tant de posséder, cesseront bientôt de briller parmi +nous. Ce sont elles, cependant, qui firent du siècle de Louis XIV le +plus grand de l'ère chrétienne, en nous amenant des moeurs douces et +civilisées, en produisant les plus grands génies littéraires et +artistiques, et en rendant nos armées victorieuses. Oui, même cela, et +surtout cela, j'ose l'affirmer, car le soldat chevaleresque qui veut se +rendre digne des éloges de sa dame, fait des prouesses de valeur; il +craint moins la mort lorsqu'il sait qu'il sera pleuré et regretté. + +Je connais plusieurs jeunes femmes de la même famille; distinguées et +remarquables sous tous les rapports, qui ont formé une ligue contre +l'envahissement dans les salons et la famille des moeurs d'estaminet. Le +cigare est éloigné, les expressions trop énergiques sont soigneusement +prohibées. Elles ne supportent aucun laisser-aller en leur présence; +elles admettent la repartie fine, spirituelle, le demi-sourire, mais +jamais elles ne permettront devant elles une plaisanterie dont la +crudité puisse les faire rougir, une pose qui leur fasse baisser les +yeux; il n'est point besoin pour elles d'entrer sur ce sujet dans des +discussions pénibles à soutenir et d'argumenter; le silence gardé à +propos, un froncement de sourcils, un plissement de lèvres dédaigneux, +un regard d'étonnement, sont de suffisantes protestations, le but de +tout homme étant de plaire aux femmes présentes; elles ont su persuader +leurs maris par la douceur, l'affection, le raisonnement, et surtout par +le contact de leur distinction. Elles élèvent leurs fils dans ces mêmes +principes, ceux de l'homme qui se respecte. + +Je n'ai jamais vu personne fuir leurs maisons à cause des obligations +qu'elles imposent; au contraire, leurs réceptions sont suivies et +recherchées du sexe masculin, qui les respecte, les estime et les aime +davantage pour leur retenue et leur dignité, lesquelles ne diminuent en +rien leur grâce et leur esprit. J'ai eu occasion de remarquer que des +jeunes gens, après les avoir fréquentées quelque temps, étaient +singulièrement transformés à leur avantage, tellement l'influence d'une +maîtresse de maison est indéniable sur ce point. + +Il est nécessaire de vaincre autant que possible la timidité d'un jeune +garçon, car elle se changerait plus tard en gaucherie lorsqu'il +s'agirait d'être poli, et en effronterie pour se conduire +malhonnêtement; il est bon, au contraire, d'accoutumer les enfants à ne +jamais manquer d'aplomb, excepté pour mal agir. + +Pour les petites filles, la société des garçons est parfois à +appréhender; pour ceux-ci, celle des filles est, au contraire, à +désirer; si ce rapprochement risque d'éveiller chez les premières des +idées de coquetterie dangereuse, il ne peut développer chez les autres +que d'excellents penchants; mais il serait bien préférable qu'on arrivât +à ce que cette fréquentation ne pût, comme en Amérique, amener de +résultat nuisible pour aucun des deux sexes. + +Un des grands écueils, en province, pour les jeunes gens, c'est d'abord +l'ennui qu'ils rencontrent dans les sociétés, la plupart soumises à la +monotonie d'habitudes routinières et dépourvues de tout attrait +intellectuel; puis l'espèce de cordon sanitaire que les mères forment +autour de leurs filles, qui ajoute, parfois, à l'insipidité de ces +dernières. Les jeunes gens ne trouvant dans le monde aucun intérêt, +aucune bienveillance, aucun plaisir, prennent en dégoût les visites et +les soirées, et se rejettent sur une compagnie plus équivoque, mais qui +leur offre plus de gaieté et un meilleur accueil. + +Une mère devra donc faire un choix, et conduire son fils où il puisse +trouver de l'agrément en même temps que la respectabilité. Nul doute, +s'il est bien élevé, empressé, galant, dans le bon sens du mot, doué de +petits talents de société, s'il a appris à se rendre utile et agréable +auprès des femmes, nul doute, dis-je, que les familles les plus prudes +ne soient enchantées de pouvoir admettre un élément masculin convenable +dans le cercle de leurs filles, et le jeune homme, y trouvant alors +distraction et attrait, s'habitue ainsi aux moeurs du foyer domestique et +de la famille. + +Il faut que les mères inspirent à leur fils un grand respect de +lui-même, qu'elles lui inculquent de bonne heure que la jalousie et +l'envie seules font naître cette fanfaronnade du vice si pernicieuse, et +qui fait tant de victimes; il faut que le jeune homme se sente avili à +ses propres yeux de se montrer dans une tenue délabrée et en mauvaise +compagnie. + +J'ai toujours vu que les mères les plus chéries de leurs fils, et qui en +recevaient le plus de satisfaction, étaient celles qui avaient été les +plus fermes pendant la jeunesse de ceux-ci et avaient su en faire des +hommes du monde. + +Pour mon compte, je ne crois pas aux mauvaises natures dans les enfants, +ou plutôt je crois que nous portons tous, en naissant, le germe des bons +et des mauvais instincts, des bons et des mauvais sentiments; il ne +s'agit que de développer les uns aux dépens des autres; et ce résultat +dérive de la première éducation; les personnes qui affirment qu'un +enfant se corrigera en grandissant sont dans la plus grande erreur. Plus +le mauvais penchant sera développé, plus on aura de peine à le réprimer. + +Souvent les défauts d'un enfant sont éveillés par la nourrice, puis par +la bonne; et si, à la place de celles-ci, c'était une mère intelligente +et dévouée qui présidât au réveil de son intelligence, ce seraient des +qualités qu'on verrait éclore à la place des défauts. + +C'est dès le plus bas âge, on ne saurait trop le répéter, que doit +commencer l'éducation d'un enfant. Les premières impressions que cette +nature malléable reçoit sont ineffaçables, et cela prouve derechef +l'erreur de ceux qui disent: Cet enfant est trop jeune pour comprendre +ceci ou cela. Il ne comprend pas, il ne raisonne pas, il ne peut juger +ni discuter ce que vous lui dites, ce que vous exigez de lui! C'est très +vrai, mais ce n'est qu'un motif de plus pour que _cela_ s'imprime en lui +d'une manière indélébile. Les habitudes du collège, et plus tard de +l'étudiant, viendront essayer de chasser les premiers principes, mais +ils trouveront ceux-ci enracinés; ensuite la mère continuera son oeuvre, +sans relâche, à chaque vacance, à chaque retour du jeune homme auprès +d'elle et elle restera victorieuse, comme me le prouvent nombre +d'exemples que j'ai sous les yeux; lorsque le contraire arrive, c'est +toujours à la négligence, à la faiblesse ou à l'incapacité maternelle +qu'il faut l'attribuer. + + + + +III + + +Il règne une singulière ostentation: l'orgueil du mal, l'amour propre du +vice; nous aimons à étaler, à exagérer nos défauts; puis nous faisons +une pirouette, un calembour, et nous nous admirons nous-mêmes en nous +répétant: Quel esprit nous avons! Pauvres gens qui oublient ce qu'un +véritable grand homme a dit: L'esprit sans le bon sens ne sert à rien. + +Nous croyons tout sauvé quand nous avons répondu par une saillie ou même +tout bonnement par un mot d'argot entendu dans telle ou telle comédie. +Que de cervelles vides se figurent s'instruire et apprendre le beau +langage en retenant les phrases et les reparties qui se récitent au +théâtre! + +Nos jeunes gens se corrompent le coeur autant qu'ils le peuvent, et s'ils +n'y parviennent pas, ils feignent d'y être arrivés. Ils rougissent de la +vertu; ce qui doit être une honte pour tout homme raisonnable leur +paraît le _nec plus ultra_ du bon genre. Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils +n'inspirent que de la pitié aux gens sérieux, et qu'on a envie de leur +répondre: + +--Si vous êtes réellement aussi perverti, tant pis pour vous, ayez au +moins le tact de nous dissimuler ces plaies de votre nature vicieuse; +mais si vous vous plaisez à vous faire croire plus mauvais que vous ne +l'êtes, vous êtes un fameux idiot. + +Ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ne s'attirent l'admiration que de plus +sots qu'eux et ne sont applaudis que par les jaloux et les envieux, +enchantés de leur voir perdre le prestige qu'ils conserveraient +au-dessus d'eux. + +Il fait pitié, et c'est grand dommage de voir, au milieu de ces ombres +d'adolescents sans cervelles, sans coeur, sans âme, sans physique même, +de voir, dis-je, s'égarer parmi cette plèbe une belle et forte +organisation qui se laisse envahir et ronger par cette vermine! C'est +précisément aux plus magnifiques natures, aux coeurs d'élite, que le +démon du mal s'acharne, les considérant comme une proie, sans nul doute, +plus digne de ses efforts, et il lance après elles une armée de lutins +qui en deviennent d'autant plus facilement vainqueurs, qu'elles n'ont +pas les ruses et les fourberies qui pourraient les garantir contre les +attaques de leurs ennemis. Ils ne combattent pas à armes égales. Ils +pourraient dominer; tout leur est donné par le ciel pour avoir un avenir +illustre: fortune, jeunesse, physique, intelligence, savoir, position, +tout, et ils perdent, ils jettent au vent toutes ces richesses, pour +tomber dans les lacets tendus par quelques marsouins! + +Nous venons de traverser une époque où le bon ton, grâce à certaines +pièces en vogue, a été mis à la porte de la société française, même la +plus aristocratique, et il serait facile de citer telle duchesse, dont +les ancêtres furent au nombre des croisés et dont la noblesse remonte à +un trône, qui, la voix haute et la _canne_ à la main, faisait des, +_fromages_ en plein Champs-Elysées. C'était à qui aurait le plus mauvais +genre. Il est triste de l'avouer, le sexe féminin s'est laissé entraîner +dans ce précipice avec une promptitude tenant du vertige. Qui avait été +cause de cet entraînement? Évidemment des jeunes gens mal éduqués, aux +sentiments bas, à l'intelligence bornée. Cette mode, car c'en était une, +a eu son temps; espérons qu'elle est tombée, remplacée; répétons-le bien +haut, afin que tous ses enthousiastes le sachent bien. Avec les chignons +bouclés, les gardénias à la boutonnière, les vestons courts, la mode de +l'air impertinent a cessé d'exister; ceux chez qui elle a laissé +subsister quelques lueurs d'esprit se hâtent de l'abandonner, afin de ne +pas être en retard, et d'ici peu ils nargueront qui la suivront encore. +Le bon ton, les manières distinguées, le respect de ce qui est vénérable +et sacré va donc revenir. L'influence du bon reprendra le dessus. Nous +ne nous laisserons plus mener par des êtres qui valent moins que nous. + +Mais de la généralité descendons aux détails et étudions quelques moyens +pour commencer à améliorer ces manières si sacrifiées. + +Lorsque nos yeux, notre ouïe, sont agréablement frappés, il est très +difficile que nous ne soyons pas favorablement impressionnés et +influencés. Ce n'est pas un bel extérieur, un joli visage, mais surtout +la distinction et la convenance de cet extérieur qui séduisent le plus +dans un homme. Il est de ces mouvements, de ces gestes qui classent de +suite un homme encore plus vite qu'une femme dans la société. Celles-ci +s'assimilent vite toutes les positions; il n'en est pas de même du sexe +masculin. Or, quelle est la mère qui n'aspire pas aux plus hautes +situations sociales pour son fils? quelle est la mère qui ne désire +qu'il en soit digne? Qu'elle ne néglige donc pas cette partie de +l'éducation de son enfant. + +Il ne s'agit pas de leçons d'un jour, mais de conseils persévérants. +S'il faut commencer, dès ses premières années, l'_éducation_ du petit +garçon, il faut aussi la continuer, même lorsqu'il est homme. C'est là +précisément que la tâche devient difficile; que de fois voit-on de +jeunes garçons tout à fait charmants pendant leur adolescence, dont on +augure mille biens pour leur avenir, et qui, une fois échappés à la +sainte influence de la mère, perdent peu à peu toutes leurs qualités et +ne font que des _fruits secs!_ + +Je me bornerai à signaler d'une façon spéciale aux mères qui ont des +fils, deux gestes, dont l'un est à propager, autant que l'autre est à +éviter. + +Le premier est un certain mouvement des jambes rapprochant les talons, +qui n'est d'ailleurs que le pas de la valse. Ce mouvement est +excessivement élégant et gracieux. Ainsi, pour saluer, un homme ne doit +pas plier la jambe, courber le corps; au contraire, il redresse la tête, +rapproche les deux talons comme s'il se mettait au port d'armes et +présente légèrement le buste en avant. Tout jeune homme ayant appris la +danse, la gymnastique, et ayant de la grâce, de la désinvolture dans les +mouvements, saluera de cette façon. Ce rapprochement des pieds a +l'avantage de rehausser la stature (chacun sait qu'en éloignant les +jambes l'une de l'autre, on perd plusieurs centimètres de hauteur). En +résumé, ce mouvement dénote l'homme de bonne société. Ce serait une +erreur de croire qu'il est dévolu particulièrement aux tailles élevées; +il sied et est propre à tous, depuis le bambin de cinq ans jusqu'à +l'homme âgé, tant qu'il a assez de force dans ses nerfs pour le faire. +Certes, l'homme de haute taille possède toujours une facilité et une +grâce de mouvement qui lui est absolument propre, et l'on ne saurait +trop la mettre en oeuvre pour développer le physique d'un jeune garçon. +Mais cette distinction innée, l'homme de petite taille peut parfaitement +l'acquérir; il ne faut jamais oublier que _tout_ dépend de la volonté, +et que _tout_ le bien et le mal surtout est toujours en notre pouvoir. +Il en coûte parfois de la peine et de la persévérance, mais le succès +qui vient couronner nos efforts est un ample dédommagement. L'être le +plus laid, le plus commun, peut, en s'étudiant, en se réformant, arriver +à être beaucoup mieux que celui qui se fie sur les dons de la nature et +croit qu'il ne lui reste rien à faire. + +Le geste à éviter,--j'ai déjà eu occasion de le signaler, mais je suis +heureuse de trouver celle d'en parler encore,--c'est cette habitude du +sexe masculin de mettre la main dans la poche du pantalon. + +On peut être un très brave garçon et avoir cette habitude, mais on ne +saurait être un homme de bonne société; de plus, n'oublions pas que les +gestes vulgaires dénotent nécessairement une certaine vulgarité dans +l'esprit et dans les relations. + +Je connais un jeune homme tout à fait charmant, et qui tient à l'être, +ayant l'excellente ambition de fréquenter le monde de la famille. Il +s'applique, et l'on ne saurait que l'en louer, à avoir une bonne tenue; +il y arrive. Chacun l'aime, le recherche et le préfère à ses camarades, +malgré quelques défauts de caractère qui pourraient le rendre inférieur +à eux, mais qui disparaissent derrière son abord agréable. +Malheureusement lorsque, surtout, il est sous l'empire d'une grande +préoccupation, qu'il discute, par exemple, il s'oublie et plonge avec +frénésie la main dans la poche de son pantalon. Un jour qu'il déployait, +au milieu d'un salon, ses petits talents oratoires et qu'il se livrait +avec succès à une improvisation réussie, il se laissa aller, sans s'en +douter, à ce mouvement peu gracieux. Peu s'en fallut qu'il ne perdît +aussitôt tout son prestige. Hommes et femmes s'entre-regardaient tout +étonnés de trouver des manières si peu conformes aux règles de la bonne +société dans un jeune homme à l'extérieur si distingué et si capable, +car le monde est porté à blâmer chez les autres ce qu'il pratique +lui-même. Tout à coup un petit garçon de six ans vient se camper devant +l'orateur et le considère fixement. Le jeune homme s'arrête en riant +devant ce petit observateur en herbe. + +--Qu'as-tu à me regarder, mon petit ami? + +--Mais, Monsieur, tu n'as donc pas de maman? lui répond l'enfant d'un +air courroucé et sérieux. + +--Pourquoi cette question? repartit l'autre, un peu interloqué. + +--Parce que, si tu en avais une, elle te dirait que ce n'est pas beau, +dans un salon, de mettre la main dans la poche de son pantalon. + +Je n'essaierai pas de dire quelle fut la honte, le courroux du pauvre +jeune homme, si justement et si vertement tancé. Le petit garçon avait +tort, sans doute, dans sa franchise, mais nous lui pardonnons, dans +l'espoir qu'elle aura servi à corriger notre jeune héros. + + + + +IV + + +S'il n'est pas bon, s'il n'est pas possible même, dans l'éducation des +enfants, de suivre un système relativement à leurs caractères, puisqu'il +faut nécessairement modifier les moyens à employer selon ces caractères +mêmes, il n'en est pas de même de la direction à donner à l'éducation +concernant leur avenir et leur position sociale. Le choix d'une +carrière, pour un garçon, est une affaire sérieuse; pour une fille, on +voudrait bien qu'elle n'eût que celle de mère de famille, qui est sans +contredit celle qui lui revient de droit. + +Il est excessivement difficile, et presque impossible, de prévoir, dès +son jeune âge, quelle carrière l'enfant embrassera; on fait des projets, +on a une préférence, et la plupart du temps, lorsque l'âge est arrivé, +les circonstances sont changées, la roue de la fortune a tourné; toutes +les précautions, les préparations, les plans se trouvent déjoués et sont +devenus inutiles. + +Ensuite, tel enfant qui semble turbulent, impétueux, et qu'on destinera, +sur cet échantillon de son caractère, à l'état militaire, peut se +modifier, sa santé devenir faible et ne plus le rendre apte au métier +des armes. Tel autre qu'on voudra consacrer aux sciences ne sera doué +que d'une intelligence médiocre, et toute étude trop soutenue menacera +d'altérer sa santé. + +Il est certain, cependant, qu'on peut disposer un enfant à la carrière +que l'on désire en s'y prenant de bonne heure. On développera en lui +certaines facultés, on restreindra les autres. + +Pour arriver à ce but, il est indispensable, ainsi que dans toute +éducation, de s'occuper d'élever ses enfants; il ne suffit pas de les +faire instruire. Les malheureuses théories sur la liberté individuelle +qu'on met tant en avant, portent beaucoup maintenant à respecter la +soi-disant liberté de l'enfant! Pauvre petit être! mais si on lui +laissait ainsi sa liberté physique et matérielle, il se tuerait bientôt, +n'est-il pas vrai? puisqu'il serait sans expérience pour se prémunir du +danger. De même il se tue au moral, si on le laisse libre. Il ne suffit +pas de le guider, il faut vouloir pour lui. + +Si on laisse germer les défauts, comment l'en accuser? + +Il est vrai qu'il faut les étouffer, ces défauts, d'une certaine façon; +c'est là que gît la science de l'éducation. La répression demande à être +faite de telle ou telle manière, suivant la nature de l'enfant, et +suivant la nature du défaut à réprimer. + +Comment se fait-il que les pères avares ont presque toujours des fils +prodigues? Parce qu'ils ne procèdent pas par le raisonnement, par la +persuasion. Ils laissent grandir l'enfant sans lui inculquer les lois de +l'économie; ils se bornent à le sevrer de toute jouissance, sans lui +donner aucune compensation. + +Ensuite, le prestige de l'autorité tombe, lorsque celui qui l'exerce ne +sait pas se faire estimer et respecter en tous points. Pour conserver du +pouvoir sur un enfant, il faut rester pour lui sur les hauteurs de la +perfection. Il ne faut pas qu'un fils puisse accuser son père +d'injustice, d'avidité dans le gain, d'égoïsme, etc. C'est pourquoi le +père économe et rangé aura un fils économe à son tour, et le père avare +aura un fils prodigue. + +Dans une famille de mes connaissances, il se trouvait un jeune homme de +vingt ans que son père obligeait de s'habiller avec la plus stricte +simplicité, ou, pour mieux dire, presque avec pauvreté, quoiqu'il eût +une fort belle fortune. Le pauvre enfant, d'un caractère un peu +orgueilleux, préférait souvent ne pas aller dans un endroit public que +s'y montrer ainsi vêtu; et lorsque son père le forçait à aller dans le +monde, comme il ne s'y rendait qu'à contre-coeur, il y était gauche, +timoré, morose. Rien ne donne de l'aisance et de l'aplomb comme de se +sentir au niveau des gens qui vous entourent. + +On peut juger facilement de toutes les dissensions qui devaient exister +entre le père et le fils, lesquelles, depuis l'adolescence de celui-ci, +ne faisaient que s'aggraver; le père redoublant de sévérité, le fils +finissant par se réjouir de la perspective de liberté que lui montrait +pour un temps peu éloigné l'âge avancé de l'auteur de ses jours. + +Ce triste événement arriva plus tôt qu'on ne s'y attendait; mis en +possession de la part d'héritage qui lui revenait, il n'eut rien de plus +pressé que d'avoir des habits venant du tailleur en renom et de mener +cette vie dispendieuse dont il avait été tenu si éloigné. De regrets, il +ne pouvait en avoir. Il ne connaissait pas la valeur de l'argent, +précisément parce qu'en ne lui en laissant jamais, il n'avait pas pu +apprendre à la connaître. Son père avait toujours paru regarder cent +francs une si grosse somme qu'il crut qu'un billet de mille francs +devait être éternel; bientôt les dettes et la ruine s'amoncelèrent +autour de lui. + +Il est évident que c'est la valeur de l'argent qu'il faut apprendre à un +enfant, et non l'économie, pas plus que la prodigalité. Car celui qui +n'a pas conscience de cette valeur versera aussi bien sa bourse pour une +superfluité, qu'il la fermera devant un besoin réel. + +Mais je m'aperçois que je me suis un peu éloignée du sujet primitif de +ma causerie. + +Parfois, une décision prise trop tôt au sujet de la carrière d'un enfant +peut étouffer une vocation véritable, un talent réel; il est difficile +de reconnaître les véritables vocations, et il arrive souvent qu'on +sacrifie un avenir sérieux à une chimère purement fantaisiste. + +Un enfant saisit-il par hasard quelques notes d'une chansonnette, +montre-t-il quelque sensibilité à la musique: aussitôt on déclare qu'il +a des millions dans le gosier. Déclame-t-il gentiment une petite fable, +nul doute qu'il ne puisse devenir un Talma, et s'il barbouille quelques +bonshommes, il est clair qu'il possédera le talent de Rubens. Il +s'ensuit souvent des discussions entre les membres de la famille, +discussions qui toujours, plus ou moins comprises du petit héros, +produisent sur lui l'effet le plus pernicieux. Ne cède-t-on pas, il se +croit incompris, ne se met qu'avec dégoût au travail qu'on lui impose, +et ne produit généralement qu'un _fruit sec_. Donne-t-on, au contraire, +libre cours à cette prétendue vocation, le premier enthousiasme +s'évanouit bientôt et il ne reste rien. On s'aperçoit trop tard de +l'erreur dans laquelle on est tombé. + +Le premier point à considérer pour décider de la direction à donner à +l'éducation d'un enfant, est qu'elle puisse lui servir en mettant au pis +les circonstances de sa vie. L'élever dans l'espoir qu'il jouira de la +fortune, lors même qu'on en possède au moment où l'on prend cette +décision, est un leurre; l'élever dans la conviction qu'il saura s'en +faire une, conduira au même résultat. + +Si l'on est dans une position médiocre ou inférieure, on doit éviter, +n'importe à quel sexe il appartienne, de lui donner une éducation +tendant à l'exciter à sortir de sa sphère, ce qui n'arriverait qu'à en +faire un déclassé. C'est un but pratique et non chimérique qu'il faut +poursuivre avant tout; les circonstances suppléeront au reste. + +L'ambition de chacun dans sa sphère: voilà ce qu'il faut inspirer, sans +chercher à ouvrir des horizons plus larges avant que le caractère ait +assez de poids pour savoir en faire une juste appréciation. Ceci est +plus spécial à l'instruction qu'à l'éducation. + +Bien des pères veulent élever leurs fils au-dessus de leur niveau à eux; +ils croient les rendre plus heureux en leur donnant les moyens de +pénétrer dans un monde qui n'a pas été le leur. Ils n'arrivent qu'à se +faire mépriser de leurs enfants, et à les exposer aux railleries de ceux +qui se croient leurs supérieurs. + +Le mérite personnel seul, avéré et positif, peut remplacer la naissance; +une instruction incomplète mais prétentieuse qui ne sert qu'à vous faire +duper, ne suffit pas, même accompagnée de la fortune. + +Il est des natures exceptionnelles,--on en voit des exemples assez +fréquents en Angleterre,--qui savent, tout en restant dans leur sphère, +s'élever par leurs aptitudes et leurs sentiments. Le type du gentilhomme +campagnard, cultivant ses terres, aimant et goûtant les beaux-arts, +s'instruisant tous les jours par les lectures sérieuses, à la piste de +nouvelle découvertes pour perfectionner les instruments servant à +l'agriculture, mais ne cherchant pas à aller briller à la ville ni à +faire partie de la Chambre des lords, est digne d'être cité. Le +négociant, qui dépense généreusement sa fortune à se former une galerie +des chefs-d'oeuvre de nos peintres contemporains, qui fonde des prix et +des pensions de retraite pour les artistes, qui possède des collections +à faire pâlir d'envie des bibliophiles, mais qui passe une partie de sa +journée derrière le guichet de sa caisse, sans jamais songer à toucher +lui-même le crayon ou l'archet, et sans avoir la moindre prétention à +envoyer sa prose pour prendre place dans les colonnes d'un journal +politique, voilà un bel exemple à suivre. + +Donnons donc à nos enfants une profession quelconque, serait-ce celle de +sabotier, mais que ce soit une profession pratique, un métier dont ils +puissent se servir en toute occasion; un jour ou l'autre, ils nous en +sauront gré. + + + + +CHAPITRE X + +SUR LE CHOIX DES MOYENS D'INSTRUCTION. + + +Dès qu'un jeune ménage voit poindre l'espoir d'avoir à élever une petite +famille, la question des moyens d'éducation ou plutôt d'instruction à +employer est débattue et mise à l'étude. La mère penche pour garder ses +enfants auprès d'elle, le père craint la faiblesse du coeur maternel et +veut les éloigner. La plupart du temps ces beaux projets et ces grandes +décisions sont changées lorsque arrive le moment de commencer à +instruire l'enfant. Chacun prône son dieu; les uns affirment, non sans +raison, que l'instruction en commun est nécessaire au développement du +caractère; d'autres vantent l'avantage de l'éducation en famille, et ils +n'ont pas tort; une _bonne_ éducation eh commun est excellente, mais +comme il est très difficile de l'avoir bonne, celle de la famille est +alors de beaucoup supérieure. Je pense qu'on doit essayer de réunir les +deux, et cela n'offre pas autant de difficultés qu'il le paraît au +premier abord. Le garçon sera gardé à la maison jusqu'à l'âge de dix +ans, mais envoyé comme demi-interne au collège; de cette façon il +bénéficiera des deux avantages. Plus tard, il est indispensable, pour +qu'il apprenne à être homme, de le mettre absolument hors de la maison +paternelle, sans l'en éloigner totalement cependant, quoique cela puisse +paraître un contresens, tellement la nuance est délicate. + +La petite fille a moins besoin de s'habituer à se passer des siens, mais +il est bon aussi qu'elle soit initiée à la vie commune; on lui fera +suivre les cours, ou bien on la placera, de neuf à douze ans, dans une +bonne maison d'éducation. Après cet âge, elle ne doit plus quitter sa +mère, et les cours qu'on pourra lui faire suivre suffiront parfaitement. + +On peut aussi procurer à son enfant les avantages de l'éducation en +commun en réunissant chez soi quelques enfants de ses amis. Je connais +une famille très estimable et jouissant d'une jolie aisance, où se +trouvent une fille de dix-huit ans et un petit garçon de dix ans. Les +parents ont pris chez eux le fils d'un de leurs amis, qui est du même +âge que le leur, et on leur amène chaque jour un autre enfant du +voisinage. Ils reçoivent tous les trois les mêmes leçons, travaillent et +prennent leurs récréations ensemble. En outre, la jeune fille est +chargée des fonctions de répétiteur et de surveillante, ce qui lui +permet de compléter ses études et l'oblige à occuper son temps d'une +manière utile. Elle prend, en assistant aux leçons, quelques notions de +langues mortes et des sciences positives; cette éducation par la soeur +aînée présente, ainsi que je viens de le dire, plusieurs avantages, dont +les principaux sont l'initiation de la jeune fille aux devoirs de mère +de famille et un but sérieux à ses travaux de chaque jour. + +Il est évident qu'il est fastidieux de travailler sans but; c'est un peu +là le malheur des jeunes filles en général et ce qui les entraîne vers +les futilités et le monde. On étudie lorsqu'on est enfant afin de ne pas +être ignorant plus tard. Les jeunes gens poursuivent une carrière dans +leurs études. Mais la jeune fille de dix-huit à vingt ans, dont +l'instruction est tout à fait suffisante pour une femme, à qui même il +est interdit d'en acquérir davantage, de franchir des échelons plus +élevés sans prendre rang parmi les bas-bleus et la femme savante, quel +but, quel encouragement a-t-elle? Elle étudie son piano pour briller en +société; elle peint si elle veut devenir une artiste; autrement, tout ce +qu'elle fait n'est guère qu'en vue de passer son temps, en attendant... +quoi? qu'elle se marie ou que sa vie s'écoule peu à peu. On se fatigue +vite de travailler et même de vivre en vue d'un espoir chimérique; +combien plus grand est l'encouragement, lorsque le but est là tout près, +et qu'on voit le résultat chaque jour! + +Mais la décision sur la façon d'instruire un enfant étant prise, on +n'est pas encore délivré de tout embarras; il faut choisir des +professeurs ou une maison d'éducation. Dans le premier cas, une mère, +ayant surtout plusieurs enfants, ne peut, quel que soit son dévouement +et sa bonne volonté, les instruire elle-même. La direction d'une maison +dans tous ses détails, la surveillance de sa famille, de ses domestiques +et forcément ses devoirs d'épouse, ne peuvent laisser à une femme le +temps de s'occuper sérieusement de l'instruction de ses enfants. + +Je suis loin d'approuver celle qui les abandonne du matin au soir à une +institutrice, ou à un précepteur; les récréations, les promenades, les +soirées, appartiennent à la famille, mais les leçons ont plutôt à gagner +à être données par des étrangers; premièrement, aussi capables que +soient les parents, ne s'étant pas consacrés à l'instruction, ils ne +peuvent connaître les secrets du métier de professeur; devant les +enfants, il ne faut jamais faillir, hésiter, ni se tromper. Ensuite, le +professorat exige une certaine habitude. Il faut d'abord une grande +patience, une précision, une certaine expérience de l'enfance et des +méthodes. C'est pour ainsi dire une vocation demandant des aptitudes +spéciales. Les utopistes, en voulant que la mère instruise ses filles, +sont donc dans l'erreur. Sauf de rares cas, le résultat ne sera jamais +aussi complet que lorsque la mère s'occupe beaucoup de l'instruction et +surtout de l'éducation, mais se fait aider par d'habiles professeurs. + +On comprend facilement, d'ailleurs, ainsi que le dit vulgairement le +proverbe, qu'il y a plus dans deux têtes que dans une; quelle que soit +l'initiative que le coeur maternel puisse avoir pour former le caractère +de ses enfants et pour les élever, il peut ne pas trouver les arides +combinaisons nécessaires à l'instruction. Ces deux genres sont très +distincts. Ensuite il y a le prestige de l'autorité, de l'intimidation, +de la sévérité. La mère sera là comme répétiteur; elle atténuera les +fautes, elle encouragera dans les moments de faiblesse; elle achèvera, +parfois, le _devoir_ au risque d'encourir la colère du professeur, et +c'est pourquoi la mère et l'instituteur ne peuvent être une seule et +même personne. + +Par suite de ces considérations, il est préférable de choisir une +personne s'étant déjà occupée d'éducation et ayant fait à ce sujet des +études entières et complètes. Une novice en cette matière, aussi +instruite et capable qu'elle soit, ne vaudra jamais ceux ayant de +l'expérience. J'ai eu occasion de vérifier _de visu_ cette assertion. + +On me donna, étant jeune fille, un professeur de littérature et un +professeur de musique; le premier, homme très savant et très érudit, +avait rempli de hauts emplois nécessitant beaucoup de savoir, mais +n'avait jamais exercé le professorat; le second était excellent +compositeur, grand artiste, mais dans le même cas que le premier, eu +égard à ses nouvelles fonctions. Je perdais totalement mon temps avec +eux, et on dut les changer. J'ai connu une illustre maîtresse de piano, +donnant d'excellentes leçons, faisant d'habiles élèves, mais incapable +d'exécuter un morceau par elle-même. Elle était supérieure dans sa façon +d'enseigner. Pour être professeur, il ne suffit pas de savoir, il faut +encore savoir enseigner, et en outre savoir suivre le caractère de +l'élève. + +Il n'y a là ni manuel, ni traité qui puissent donner des règles, et +dire: aujourd'hui telle leçon, demain telle autre. Il faut, avant tout, +se conformer aux aptitudes des enfants, les aider, les encourager; +parfois, forcer le côté faible. Ce qu'aucun livre n'apprendra non plus, +c'est la patience, c'est la façon d'expliquer pour se faire comprendre +des jeunes imaginations, c'est la manière de s'occuper de son élève, de +prendre de l'autorité sur son esprit. Certains professeurs obtiennent +souvent des mêmes enfants ce que d'autres n'ont jamais pu obtenir. Cela +vient de la manière d'enseigner. + +L'âge préféré pour une institutrice ou un précepteur est de vingt-six à +trente-cinq ans. Plus jeunes, ils n'ont pu acquérir assez d'expérience; +plus âgés, ils sont souvent aigris sur leur position, malades, fatigués, +maniaques, etc. Il ne faut pas exiger qu'ils sachent tout, de crainte +qu'ils ne sachent rien à fond. Or, il ne faut pas oublier que, pour +enseigner, il est nécessaire de savoir dix fois plus que ce qu'on doit +démontrer. Il est impossible qu'une jeune fille ayant passé ses trois +examens à la Sorbonne ait pu trouver le temps d'étudier quatre ou cinq +heures par jour, au moins, le piano, pour devenir une musicienne de +première force, puis de consacrer des journées entières à la peinture, +et en outre d'avoir pu s'exercer suffisamment dans les langues +étrangères, avoir même fait les voyages nécessaires pour les connaître +véritablement. C'est demander l'impossible. Une institutrice universelle +peut _commencer_ un enfant, mais bientôt des leçons spéciales sur chaque +branche seront beaucoup plus fructueuses. L'institutrice restera comme +répétitrice, si ce n'est pas la mère qui joue ce rôle. + +Elle doit être choisie assez distinguée dans son extérieur, afin que son +élève puisse la respecter et ne pas prendre de mauvais exemples; mais +ses principes et ses moeurs doivent surtout être de la plus grande +rigidité. La moindre coquetterie de sa part serait funeste à l'élève; un +caractère léger, peu sérieux, n'est pas compatible non plus avec ces +fonctions. + +Ce n'est donc pas chose facile que le choix d'un professeur à admettre +dans l'intimité de la famille. Lorsqu'on habite la ville, le mieux est +qu'il soit _externe_, c'est-à-dire, arrive le matin et parte à l'heure +du dîner. Et si la mère pouvait prendre sur ses autres occupations de se +consacrer à son enfant depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures +du soir, il serait encore mieux de se contenter des cours et des leçons +spéciales. C'est aussi le cas des familles auxquelles leurs ressources +ne permettent point de trop fortes dépenses. + +Quant au choix d'une maison d'éducation, le choix est encore plus +difficile. On veut l'air des champs pour les petits êtres qu'on se +propose d'y enfermer, et on veut en même temps la proximité de la ville, +pour que l'enfant puisse jouir des leçons spéciales qui, là aussi, sont +indispensables. On cherche les soins maternels, l'instruction solide et +l'éducation du monde, tout à la fois. + +Il y a à Paris des maisons laïques et religieuses réunissant toutes ces +diverses qualités. + +Les bonnes maisons d'éducation acceptent difficilement des élèves +sortant d'une autre maison. + +Il est excessivement important d'ailleurs de ne point changer, autant +que possible, les professeurs; c'est toujours très nuisible aux progrès +de l'enfant aussi bien qu'à son caractère. + +Recommandons aussi à nos lectrices, quoiqu'il puisse y avoir de +nombreuses exceptions, de se méfier des petites pensions, aux élèves peu +nombreux, dites de famille. Généralement l'économie s'y métamorphose en +mesquineries. + + + + +CHAPITRE XI + +DE L'INSTRUCTION. + + + + +I + + +Il y a quelques années, il s'est produit un fait très singulier et qui, +probablement, a passé inaperçu pour bien du monde; il avait été donné +pour sujet au concours d'un prix de l'Académie, _l'Instruction des +femmes en général_. Chose étrange, personne ne s'est présenté, ou plutôt +n'a envoyé de travail, et l'Académie a été obligée de changer le sujet +du concours afin de pouvoir décerner le prix. + +Il semble, cependant, qu'il y ait beaucoup à dire aussi bien que +beaucoup à faire sur ce sujet. C'est une étude encore neuve, car il ne +faut pas remonter bien loin les siècles passés, pour trouver les femmes +reléguées dans l'ignorance. Je ne parle ici qu'en général, car de tout +temps il y en eut exceptionnellement de très instruites. Depuis les +_hétaïres_ de la Grèce, qui apprenaient les langues étrangères, la +musique, les beaux-arts, et tout ce qui est susceptible de rendre leur +conversation attrayante et intéressante pour les hommes, dont elles +étaient surnommées les _amies_ [En grec _hétaïre_ signifie amie de +l'homme.], et en passant par Marguerite de Valois, qui jouait de +l'épinette, faisait à onze ans de petits discours en latin, et écrivait +des lettres si charmantes à son royal frère, alors que les plus grands +seigneurs se piquaient de ne pas savoir signer leurs noms, nous arrivons +vite aux salons de Mlle Scudéry et de l'hôtel Lafayette. Mais ce ne sont +là que des exceptions, je le répète, réservées à des femmes d'une +certaine société et dans certaines positions. + +Les Athéniens tenaient leurs femmes et leurs filles soigneusement +enfermées dans le gynécée, où l'instruction ne pouvait leur arriver; +dans le tiers-état du moyen-âge, et dans la bourgeoisie du XVIIIe +siècle, on s'occupait peu d'initier les femmes aux sciences et aux +beaux-arts, dont l'ère ne faisait que commencer à ouvrir réellement ses +portes. + +Maintenant, tout le monde a un droit égal de s'abreuver aux sources de +l'instruction; la femme de la cour ne jouit pas de plus de privilèges +que la simple boutiquière, et c'est cette instruction qui est le grand +niveleur de toutes les classes. + +Mais, depuis qu'on est plus instruit, en est-on meilleur? Je crains +qu'il faille, malheureusement, répondre non. Pourquoi? C'est qu'on +semble avoir pour objet de remplir la tête et d'isoler le coeur; +l'intelligence absorbe l'âme, et de cet état de choses il ne faut +attendre que des désastres. + +«De la culture de l'esprit des femmes, a dit Shéridan, dépend la sagesse +des hommes; » c'est pourquoi cette instruction des femmes mérite de nous +préoccuper à un si haut degré. + +L'instruction pour les deux sexes, dans quelque position qu'on soit, +n'est jamais trop grande, mais c'est à la condition d'être bien dirigée. + +Il semble, et on affirme, que plus on sait, plus on s'aperçoit de la +profondeur de son ignorance. La jeune fille qui sort de pension à +dix-huit ans s'écrie: «Je n'ai plus rien à apprendre, je sais tout; +n'ai-je pas remporté tous les premiers prix?» Le savant de +soixante-quinze ans, sur le bord de la tombe, après avoir travaillé +toute sa vie, se dit: «Que de choses j'ignore encore! une nouvelle vie +devant moi pour apprendre suffirait à peine.» + +Mais, pour arriver à confesser cette grande vérité, il faut avoir pu +acquérir cette profonde instruction qui la découvre à nos yeux, et que +la médiocrité couvre d'un voile; tout le monde n'est pas dans la +position matérielle aussi bien que morale d'y arriver; c'est donc à ceux +qui _savent_ qu'il appartient de dispenser cette richesse morale à +chacun selon sa position, son degré d'intelligence et l'existence à +laquelle il est destiné. C'est une erreur trop répandue de croire que +cette demi-instruction qu'on reçoit au pensionnat nivelle et aplanisse +tous les chemins; qu'elle donne accès dans les salons de l'aristocratie, +et remplit la bourse au besoin. Ce demi-savoir ne fait, au contraire, +que déclasser ceux qui l'ont acquis, les placer dans une fausse position +et les mettre hors d'état d'en acquérir une meilleure. + +Il est impossible que l'instruction soit la même pour tous; il est des +portes qu'il vaut mieux ne jamais voir ouvertes, lorsqu'on ne doit pas +les franchir; il est des horizons tellement grands que certains esprits +ne peuvent les embrasser. L'égalité n'est pas plus possible en +instruction qu'en fortune. Le jour où l'ouvrière jouera du piano et ira +aux cours de la Sorbonne, elle rougira d'avoir les mains rouges et ne +travaillera plus le soir. Or, les mains rouges et le travail du soir, +c'est la vertu de l'ouvrière. Le jour où la femme du commerçant, croyant +que l'instruction nivelle tout, voudra aller chanter dans le salon de la +duchesse, ou _causer_ chez le savant de l'Académie, elle négligera les +livres de compte de son mari et recevra mal les clients. + +Envisagée d'une façon générale, la femme n'a pas besoin d'une grande +érudition; notre sexe possède une intelligence bien plus vive et plus +perçante que celle de l'homme, elle sait s'approprier merveilleusement +et tirer parti des moindres choses; il suffit de nous ouvrir quelques +aperçus pour que, plus tard, au besoin, nous puissions acquérir ce qui +pourra nous manquer; ce qu'on doit s'efforcer de nous donner, à cause +précisément de nos aptitudes à tout saisir avec ardeur, c'est le +contentement de notre position et la modération de nos désirs ambitieux. +Ceux qui nous dirigent doivent mettre à profit nos dispositions pour +nous faire approfondir une branche quelconque, qui ne soit pas seulement +une futilité, mais qui puisse nous offrir un gagne-pain en cas de +besoin. + +Ce qui donne le plus de poids à un caractère, c'est de se savoir capable +de quelque chose, c'est de sentir qu'il peut se passer des autres. + +Si une instruction différente dans les détails doit être attribuée à +chaque classe, il est cependant possible de la résumer dans son +ensemble: la femme de tout rang, celle qui vient au monde dans une +chaumière aussi bien que celle qui naît dans un palais, outre des +principes inébranlables de vertu et de religion, doit apprendre, avec +les notions plus ou moins élémentaires des sciences et des arts, à +travailler à l'aiguille, à faire le ménage et la cuisine, et avoir une +profession en rapport avec ses habitudes. + +J'ai connu un père de famille qui possédait une très belle, sinon une +grande fortune; sa femme savait ordonner à ses domestiques, mais non +exécuter ni commander, car pour bien commander quelque chose, il faut +savoir le faire par soi-même, au besoin, pouvoir le démontrer et se +faire voir à l'oeuvre. Comment une pauvre paysanne saura-t-elle +épousseter et soigner de beaux meubles, si personne ne le lui apprend? A +la campagne surtout on est exposé à avoir des serviteurs qui ne +connaissent pas bien le service; comment les reprendre, si l'on ne sait +pas soi-même d'où vient le mal? Chez M. B. (la famille vivait alors à +Paris), à un dîner de cérémonie, le _cordon-bleu_, servit un jour une +volaille rôtie qui n'avait pas été vidée. Mme B. n'y connaissait rien; +elle témoignait sans cesse d'une ignorance terrible, indiquant à sa +cuisinière des moyens ridicules d'accommoder certains plats, lui +adressant des reproches hors de propos, etc. Des incidents de ce genre +amenaient souvent des discussions entre elle et son mari, quoique sous +tous les rapports, ils fissent très bon ménage. Ayant, plus tard, acheté +une magnifique propriété à une vingtaine de lieues de Paris, ils se +trouvèrent parfois, par suite de divers incidents, sans cuisinière; et +Mme B. était dans l'impossibilité d'y suppléer, même par conseils à sa +femme de chambre. Ce n'était pas sa faute, mais celle de son éducation. + +Elle reconnaissait ses torts, seulement elle était trop âgée pour y +remédier, car ce n'est pas lorsque les maladies et les soucis de la vie +et de la famille sont arrivés qu'on peut changer ses habitudes et +s'assujettir à des occupations qu'on n'a jamais pratiquées. Elle était +parfaitement d'accord avec son mari pour élever sa fille autrement +qu'elle ne l'avait été elle-même: le père voulut, dès que l'enfant eut +fait sa première communion, qu'elle s'occupât de la maison, travaillant +avec les domestiques dans la mesure de ses forces, et voyant ainsi par +elle-même les améliorations qu'il serait bon d'introduire; on fit venir +un cuisinier pour lui donner des leçons: «Je veux que ma fille, disait +M. B., puisse faire une omelette à son mari, et quelques plats +recherchés, s'il est malade, et préfère que la main blanche de sa femme +les apprête; puis encore qu'elle sache commander ses domestiques et les +enseigner.» + +Il y des pensions en Belgique et en Allemagne, je crois même qu'on le +fait dans quelques couvents de France, où, tour à tour, par semaine, les +élèves passent à la lingerie, à la buanderie, à la cuisine, à +l'infirmerie. Voilà la vraie instruction des femmes dans toutes les +conditions, je le répète, avec quelques éléments d'érudition et une +occupation principale pouvant leur être d'une utilité sérieuse. + +Telle est, en résumé, l'instruction que doit recevoir notre sexe en +général: le sujet est si grave que, pour l'approfondir, il faudrait y +consacrer, non un chapitre détaché, mais un volume entier; néanmoins on +peut essayer de donner un exposé succinct de l'instruction particulière +inspirée par le bon sens et l'expérience, pour les filles, depuis celle +de l'ouvrier jusqu'à celle du duc. + +Ayant établi que l'instruction de toute femme, à quelque degré de +l'échelle sociale qu'elle appartienne, doit se composer d'un peu +d'érudition, des soins du ménage, et d'une profession lui permettant de +gagner sa vie au besoin, il reste à définir les limites auxquelles ces +différentes parties doivent s'arrêter, suivant les positions de fortune +de chacune. + +Nous nous occuperons, d'abord, de la classe moyenne, comme étant la plus +nombreuse, et à laquelle il est laissé assez de loisir pour cultiver son +esprit, tout en s'occupant d'économie domestique. + +En quoi fait-on consister généralement ce qu'on appelle une belle +éducation pour une jeune fille appartenant à la bourgeoisie? + +On lui apprend comme principes solides de bonne conduite et de vertu, à +assister machinalement, le dimanche, aux offices religieux, en toilette +tapageuse, et à s'incliner imperceptiblement devant les jeunes gens de +sa connaissance; puis on lui enseigne à se faire obéir et servir des +domestiques, sous le prétexte de gouverner sa maison; et aussi à +contraindre son caractère en société, afin de paraître une femme du +monde. + +Quand elle a appris, à la pension, un peu d'anglais, quelques morceaux +de piano très bruyants, voire même des notions de dessin, et les petits +ouvrages de main en vogue, on se déclare hautement satisfait, ne +paraissant pas se douter que la femme pendant son séjour sur cette +terre, ait un autre rôle à remplir que celui de briller et régner, et +que les épreuves peuvent lui être prodiguées. + +Hélas! chaque année a son hiver, chaque existence sa saison de +tristesse; nous autres, parents, ne sommes-nous pas payés pour ne pas +l'oublier? + +Cette éducation ressemble beaucoup à celle que reçoit la jeune fille +riche. On pousse celle-ci quelquefois un peu plus du côté des arts +d'agrément; comme principes, on lui inculque, sûrement, une plus forte +dose de vanité d'elle-même et de mépris pour son prochain. En gravissant +le marchepied de sa calèche à huit ressorts, la petite personne est bien +prête à se croire très supérieure à l'espèce humaine qui végète autour +d'elle. Cette instruction ne présente que des surfaces polies et +glissantes à celle qu'on a placée au sommet; rien n'est là pour lui +permettre de se raccrocher; fatalement elle doit tomber dans le gouffre +du vide qui l'entoure. + +Il est vrai qu'on se trouve pris souvent entre deux dilemmes: entre la +femme savante qui se masculinise et devient pédante, ridicule, veut +dominer le sexe fort, et la femme ignorante qui est sotte, frivole, et +incapable d'être une société et une compagne pour son mari, un guide +pour ses enfants, un soutien pour elle-même. + +Mais entre ces deux exagérations n'est-il donc pas un juste milieu? Par +une instruction sérieuse, la femme ne peut-elle être initiée aux études +des hommes, de façon à les comprendre et à pouvoir les écouter avec +plaisir? Ne peut-elle surtout être apprise à savoir supporter +l'adversité et à aider les siens à la supporter? + +Ce n'est pas vers les sciences abstraites qu'il faut diriger les têtes, +déjà si exaltées naturellement et si impressionnables, du sexe féminin. +La femme doit être instruite, mais non savante. «L'érudition donne, même +à la femme la plus aimable, une teinte apparente, parfois réelle, de +philosophie hommasse qui éloigne d'elle,» a dit je ne sais quel grand +moraliste. + +En l'entraînant dans la politique, dans les controverses religieuses, +dans le baccalauréat, comme quelques-uns veulent le faire, suivant de +rares exemples d'outre-mer, c'est l'enlever à son ménage; c'est la +masculiniser. Il ne faut pas confondre ces différentes directions avec +la profession que je demande qu'on lui donne. Celle-ci la laisse toute à +ses devoirs féminins. Elle lui est un point d'appui sur le terrain +glissant de l'oisiveté dont je parlais tout à l'heure. Elle la protège +et lui offre un crampon, non seulement dans ces heures où la monotonie +et la régularité de sa vie la livrent à l'ennui, mais encore au jour, +qui arrive tôt ou tard presque dans chaque existence, où la roue de la +fortune s'éloigne de sa route. + +La femme qui semble appelée à vivre dans une sphère très élevée doit, +plus que toute autre, recevoir une instruction excessivement profonde; à +celle-là même, on pourra permettre d'être savante, car c'est elle +surtout qu'il faut préserver de cette oisiveté qui la jetterait dans la +frivolité et la nullité la plus complète. Puisqu'on ne peut la stimuler +en la faisant travailler pour vivre, il faut la faire travailler, si ce +n'est pour son prochain, au moins pour la gloire; à tout prix il faut +lui imposer une tâche, un but, lui montrer quelque chose de plus sérieux +dans la vie que s'habiller, faire des visites et en rendre. A tout prix, +il faut remplir le vide que laisseraient tous ses désirs satisfaits et +le bien-être matériel, autour de son imagination et de son coeur; vide +qui ne tarderait pas à être rempli par des caprices malsains, des +énervements sans motifs, des rêves exaltés, finissant par conduire au +mal ou au spleen. + +A la fille de l'ouvrier, de l'artisan, du petit commerçant même, rien +n'est plus funeste qu'une grande instruction, restant fatalement +incomplète, laquelle est juste suffisante à lui ouvrir les yeux sur des +fleurs aux corolles magiques, sans lui donner la perspicacité de percer +jusqu'au précipice qu'elles recouvrent. L'instruction, comme tous les +biens, veut n'être dispensée qu'avec sobriété, prudence, presque +parcimonie et discernement. + +Un homme doué d'une intelligence supérieure, de talents extraordinaires, +peut, on a vu des exemples, s'élever au premier rang; une femme jamais! +ou à de si rares exceptions qu'elles ne sont là que pour confirmer la +règle; encore a-t-elle dû pour cela abandonner les privilèges de son +sexe. La femme ne peut changer de position que par le mariage. Là est un +grand écueil pour les jeunes imaginations. + +Imbues de cette idée, les jeunes filles croient avoir le droit, ou +veulent, par leur instruction, l'acquérir, de trouver ce prince des +contes de fées, qui les sortira de leur position. L'ouvrière aspire +après un _monsieur_; la bourgeoise, après un gentilhomme, et ainsi de +suite. + +En attendant ce bienheureux libérateur, on se pose en femme incomprise, +on méprise ceux qui vous entourent, se croyant appelée à une destinée +bien supérieure; en un mot, on est malheureuse dans sa position. On se +trouve _déclassée_. Il m'a été donné de voir cependant, je le constate +avec plaisir, au milieu de cette fièvre d'ambition qui est éclose dans +les cerveaux féminins d'abord, comme de juste, pour pénétrer ensuite +dans ceux des hommes, de même que notre mère Ève a mangé du fruit +défendu avant Adam, quelques caractères qu'elle n'avait point atteints. + +J'ai vu des commerçants, donnant par extraordinaire à leurs filles une +instruction commerciale, dont les beaux-arts n'étaient pas absolument +exclus, mais qui ne les enlevait pas à leur milieu; dès leur enfance, +elles étaient nourries de l'idée qu'elles épouseraient un négociant +comme leur père, qu'elles l'aideraient dans son bureau, qu'elles +contribueraient à la prospérité de la famille, etc. + +Elles ne regardaient point d'un oeil d'envie les clientes qui +contribuaient à leur fortune, et ne croyaient point déroger en faisant +acte de présence au magasin. Celles-là ont été vraiment gaies et +heureuses toute leur vie, car il est toujours heureux celui qui sait se +contenter de ce qu'il a. + +L'ambition est un noble sentiment quand il est bien dirigé et qu'il ne +dépasse pas le but qu'il est donné d'atteindre en faisant le bien. + +La partie de l'instruction concernant le ménage comprend la couture, le +repassage, la cuisine, le soin des malades et des enfants, la +connaissance de la viande pour l'alimentation, celle des problèmes de +l'économie domestique, etc. + +La jeune fille, élevée par sa mère à s'occuper dans la maison, se trouve +insensiblement initiée à ces travaux. Malheureusement, il arrive souvent +que les mères, soit par faiblesse, soit par ambition mal-placée de +rester maîtresses souveraines de leur intérieur, soit, la plupart du +temps, par amour-propre maternel, pour laisser à leurs filles plus de +loisir à jouer la femme du monde, se réservent ces occupations +prosaïques, et lorsque la jeune personne se trouve subitement, par le +mariage, à la tête d'une maison et d'une famille, tout est à refaire +dans son éducation et ses habitudes. + +L'érudition féminine doit porter spécialement sur l'arithmétique, +généralement trop négligée; sans repousser l'étude de l'histoire et de +la géographie, ainsi que celle de la littérature, on devrait appuyer +plus qu'on ne le fait sur la botanique, enseigner un peu de médecine, un +peu de chimie au point de vue domestique; ces notions seraient bien +utiles à une mère de famille ou à une maîtresse de maison, que l'art de +pianoter très imparfaitement, ou de savoir analyser les matières qui +composent le soleil ou la lune, ainsi qu'on l'enseigne dans tous les +cours de physique spéciaux aux jeunes personnes. + +J'ai déjà eu l'occasion d'entretenir mes lectrices sur l'éducation +professionnelle des femmes. Je pense donc inutile de répéter ce qui a +été dit à ce sujet. La profession faisant partie de toute instruction +féminine bien entendue, ne doit pas être purement nominale, de sorte +que, lorsqu'il s'agit d'en faire usage, elle s'évanouisse en fumée et en +projets; telle jeune fille se croit capable, parce qu'elle chante +agréablement, de pouvoir, le jour qu'elle le voudra, aborder l'Opéra et +gagner cent mille francs par an. Telle autre, qui réussit assez joliment +la copie d'un petit tableau, ne doute pas que dans son pinceau, elle ne +possède une fortune, et considère ses moindres esquisses comme des +objets précieux. + +Les personnes qui n'ont jamais travaillé pour de l'argent sont +généralement imbues de l'idée que rien n'est plus facile que d'en +gagner, et c'est une chose extraordinaire combien les débutants ont +d'exigence et de prétentions exorbitantes. + +Je n'entends pas non plus pour les femmes de ces professions masculines, +comme certains économistes voudraient leur en faire prendre, professions +les entraînant dans un milieu hors des attributions de leur sexe. + +Il faut leur enseigner des professions pratiques, véritables, n'existant +pas que dans l'imagination, susceptibles de leur être utiles d'un jour à +l'autre, n'exigeant ni bassesse, ni aptitudes exceptionnelles, ni +protections spéciales, mais seulement du travail, comme il en faut pour +tout. + +Il leur faut, surtout, apprendre à ne point rougir de les avouer, à se +faire honneur d'être capables de quelque chose d'utile. + +Il serait trop long, et je sortirais du cadre que je me suis tracé, si +je voulais entrer ici dans les détails de l'éducation de l'âme et du +coeur, appelée à tenir bien plus de place dans la vie d'une femme et à +avoir bien plus d'influence sur son existence que l'instruction: +éducation qui ne doit pas se borner, ainsi que je l'ai fait entendre au +commencement de ce chapitre, à leur donner de la piété et de la vertu en +apparence seulement, mais à pratiquer le bien dans la solitude comme +devant la foule, et à avoir horreur et répulsion pour tout ce qui est +mal, plutôt pour l'acquit de leur conscience que pour le _qu'en +dira-t-on_ du monde. + + + + +CHAPITRE XII + +LES ARTS D'AGRÉMENT. + + + + +I + +_La musique au point de vue de l'instruction masculine._ + + +Est-il utile que mes fils apprennent la musique? demande une mère. + +Oui, certainement oui. Faites tout votre possible, employez toute votre +autorité, pour que vos fils soient aussi musiciens que vos filles, et +apprennent un instrument quelconque. + +Quelle jouissance, quel agrément, quel bienfait pour leur avenir cela +peut leur procurer, de quelle utilité, de quelle ressource cela peut +leur devenir, vous ne vous en faites pas une idée, puisque vous posez +cette question. + +Dans le monde, à part la petite satisfaction de vanité, ce talent, aussi +petit qu'ils l'aient, les fera rechercher et aimer de leurs supérieurs; +un aide-de-camp, un secrétaire, un fonctionnaire de l'administration, un +jeune magistrat, arrivant dans une petite ville, présenté dans une +société, se voit de suite agréé, accueilli d'une manière bien +différente, s'il est précédé d'une réputation de musicien. Il sera donc +bon à autre chose qu'à danser, qu'à dire des niaiseries, qu'à stationner +devant le buffet, se dit-on, et on en conclut, avant même de le voir, +qu'il doit être un homme distingué, ou du moins qu'il en a reçu +l'éducation. Il trouve plus facilement accès dans les familles et près +des femmes de la bonne société; étant plus à même qu'un autre de se +plaire avec ces dernières, d'apprécier leurs distractions et d'en jouir, +il est, par ces motifs, éloigné des compagnies communes et perverses. + +Car, en laissant de côté la considération que cela puisse contribuer, +dans bien des cas, à l'avancement d'un jeune homme et à sa position dans +le monde, l'influence que la connaissance de cet art a sur ses +sentiments et sur ses habitudes, est incontestable. «Dieu nous a donné +la musique pour calmer nos passions», a dit Platon. Lorsqu'on est initié +aux pensées sublimes et élevées des grandes conceptions musicales, +lorsqu'on est sensible aux accents de la divine harmonie, on ne saurait +être vulgaire, ni mauvais. Même regardée comme puérile, la musique offre +à l'homme, aussi bien qu'à la femme, un délassement noble et pur, au +lieu des délassements trivials dans lesquels le sexe masculin est obligé +de se jeter, pour se reposer des luttes et des travaux positifs de la +vie. + +Pourquoi, ce qu'on apprend à la fille, ne pas l'apprendre au garçon, qui +doit devenir son compagnon plus tard? Quelle jouissance, s'ils sont tous +deux musiciens, le mari et la femme goûteront ensemble! Ce sera une +puissante raison qui le retiendra à la maison, que la plupart du temps +il quitte parce qu'il ne sait qu'y faire. C'est une similitude de goûts +qui les rapprochera (il n'en existe jamais trop), qui leur rendra courts +et agréables les moments qu'ils ont à passer ensemble; d'un autre côté, +combien de jeunes femmes vont chercher au dehors un auditoire qu'elles +ne trouvent pas dans leurs maris! Et encore, quels compagnons pour la +solitude, quelle consolation pour les moments de découragement, existent +dans Mozart et ses émules. + +Tout homme insensible à la musique n'est homme qu'à demi; la musique est +la langue des dieux, elle est un bienfait du ciel dont elle est +descendue. Mais, pour la goûter, il est à peu près indispensable d'être +musicien soi-même. Quelques parents objecteront que les jeunes gens sont +obligés, dans les lycées, de sacrifier leurs heures de récréation à +cette étude, et que cela peut nuire à leur santé! + +Et comment fait-on dans les autres pays? car, il faut bien l'avouer, +l'éducation masculine sous le rapport des arts d'agrément est +singulièrement négligée en France; cependant, les études de philosophie +et de sciences ne sont pas inférieures aux nôtres à l'étranger, et les +hommes n'en sont pas moins forts et robustes, adroits à la gymnastique +et à tous les exercices du corps qui ont développé leurs facultés +physiques, sans avoir exigé qu'on négligeât le développement de leurs +facultés morales. + +Il ne peut pas être donné à tous d'acquérir un grand talent musical; il +faut d'ailleurs, pour cela, une disposition particulière; pourvu qu'ils +en sachent assez pour cultiver leur voix s'ils en ont, et pour jouer une +valse ou un accompagnement, ce sera suffisant pour avoir quelque +influence sur leurs moeurs et leurs idées. + +A une certaine époque de ses études scolaires, le jeune garçon sera +obligé d'abandonner momentanément cet art, du moins en partie; mais le +connaissant déjà, il y reviendra après, avec d'autant plus de délices. +Dans l'enfance, le petit garçon se prête volontiers, comme tous les +enfants, à apprendre la musique. Il appartient alors à la mère de lui en +inculquer, lorsqu'il est encore tout jeune, le goût et les principes +élémentaires. C'est un précieux fondement que vous jetez pour plus tard. +Avant que le latin et le grec viennent s'emparer de lui, faites +commencer le violon à votre enfant, si vous lui voyez les moindres +dispositions. Si vous ne lui en voyez pas, tâchez de les lui faire +naître, de les développer, par tous les moyens possibles; qu'il +apprenne, surtout, à en faire un délassement, et point un travail. +Autrement; lorsqu'il entrerait au collège, la force de l'âge, les heures +sédentaires que réclament les études, le poussant aux exercices +turbulents, s'il fallait qu'il commençât la musique, l'y feraient +renoncer ou la prendre en dégoût. La connaissant déjà, il ne se refusera +pas à la continuer. Dès l'âge de dix-huit ans, parfois plus tôt, le +jeune homme s'aperçoit de tout le plaisir qu'il peut en retirer et il ne +regrette plus le temps qu'il y a passé, ni les récréations qu'il y a +sacrifiées. Il n'y a pas d'exemple d'un jeune homme de cet âge qui ne +soit satisfait d'être musicien, ou qui ne regrette de ne pas l'être. +Avec les années, cette satisfaction ne fait que s'accroître, ou ces +regrets ne deviennent que plus amers; j'en ai été témoin, maintes fois, +chères lectrices, et c'est par expérience que je vous parle. + +Parfois, des personnes qui, soit par la négligence de leurs parents, +soit par nonchalance ou inaptitude totale de leur part, ne possèdent pas +telles ou telles connaissances, ont le mauvais goût, comme fiche de +consolation, d'en faire fi, de les dédaigner, devant ceux mêmes qui ont +le bonheur de les posséder. «A quoi bon jouer du piano ou du violon, +savoir la musique! on en fera toujours bien assez sans moi! disent-ils; +les soucis de la vie vous forcent souvent à abandonner ça! A quoi bon +apprendre les langues étrangères? dans tous pays, on trouve des gens qui +parlent le français!» + +Pauvres gens! l'ignorance, la fatuité et la jalousie les font parler +ainsi, et ils en sont les premières victimes; ils ne s'aperçoivent pas +qu'ils se couvrent de ridicule aux yeux des gens sensés! Alors même que +cela ne leur serait d'aucune utilité, le fait seul d'acquérir une +amélioration quelconque est un devoir pour nous. Autant vaudrait-il +qu'ils dissent: «A quoi bon distinguer, le ciel des ténèbres, penser et +aimer, avoir un coeur, une intelligence, on peut remplacer tout cela... +avec de l'argent peut-être?» Ne nous laissons pas influencer par des +raisonnements aussi absurdes, provenant d'esprits bornés et envieux; +contentons-nous de leur répondre: + +«Vous parlez ainsi, mes bons amis, parce que vous êtes comme le renard +de la fable de Lafontaine, qui, regardant les raisins qu'il ne pouvait +atteindre, disait qu'il les trouvait trop verts. Les raisins sont trop +verts pour vous, voilà tout!» + + + + +II + +_Les langues étrangères._ + + +Quel est le meilleur moyen pour apprendre les langues étrangères aux +enfants? + +Il est en très grand usage maintenant de donner aux enfants en bas âge +des bonnes étrangères pour leur apprendre les langues. Cet usage offre +des inconvénients, si les parents ne connaissent pas la langue qu'ils +font apprendre à leurs enfants. + +Les bonnes étrangères ont, comme celles de France, des accents, des +prononciations vicieuses, et emploient des mots vulgaires, grossiers, et +des locutions peu grammaticales. Imaginez un enfant qui apprendrait le +français avec une Provençale, ou une Alsacienne! ou encore avec une +Auvergnate, et qui répéterait, d'après sa bonne:--_Fouchtra!... j'avons +ben faim à c'te heure!_--C'est exactement le même cas. Dans les pays +étrangers, comme dans le nôtre, chaque province a son patois et chaque +classe a ses expressions de politesse. Si des domestiques français +apprennent à votre enfant des mots insolites, vous vous en apercevez de +suite, et le reprenez. S'il vient vous dire: _C'est-y-embêtant_, ou +bien: _Ma bonne m'a dit que la dame d'en face est une....._ vous le +faites taire, et vous réprimandez la bonne; vous ne laissez pas aux +mauvaises habitudes le temps de s'invétérer, et vous êtes à même de +juger du degré d'éducation morale de votre domestique. Mais s'il s'agit +d'une langue que vous ne compreniez pas, tout moyen de contrôle vous +échappe. + +On se réserve, il est vrai, de faire prendre plus tard des leçons à +l'enfant, mais il aura beaucoup de mal, alors, à renoncer aux travers +qu'il aura contractés; il faudra qu'il passe du temps à les perdre, +comme il aura passé du temps à les prendre. Je connais un Anglais du +meilleur monde, qui a appris le français avec une bonne, et qui n'a +jamais pu perdre la prononciation de:_ Mam'zelle, et qué que vous +v'lez._ + +Il est des nuances délicates qui dénotent la bonne société. On entend +souvent des étrangers de distinction, des princes russes, etc., dire: +_Ça m'embête!_ Ce sont des domestiques qui leur ont appris cette +expression élégante! et personne n'ose et n'a le courage de les avertir. + +Il en sera de même pour vos enfants, si vous les faites examiner par +quelqu'un connaissant la langue qu'on leur a apprise de cette manière. +Il est bien difficile de se rapporter à des jugements, la plupart du +temps trop indifférents ou trop intéressés, poussés à la flatterie par +le désir de plaire ou à la dénigration par la jalousie. + +Une de mes amies m'assurait, dernièrement, que son fils, ayant appris +l'anglais avec une bonne anglaise, le parlait parfaitement. Comment le +savait-elle? elle ne pouvait en être juge. En Angleterre l'usage, le bon +ton, ne permettent pas qu'on emploie souvent les mots _monsieur_ ou +_madame_; on dit: _oui_, _non_, ou _merci_, tout court. Les inférieurs, +les boutiquiers seuls répètent, à tout propos et à chaque minute: _Yes, +sir, yes sir_. Le fils de cette personne avait contracté cette habitude, +ainsi que celle d'abréviations qui ont lieu dans la langue anglaise +parlée familièrement et vulgairement, et il laissait à tous les Anglais +avec lesquels il causait l'impression qu'il était un valet. + +Mais, en admettant même que l'accent soit bon, le langage correct, +devez-vous consentir que la première venue puisse dire à votre petite +fille, et même à votre petit garçon, des choses dont vous ne pouvez +apprécier l'opportunité; éveiller des idées, inculquer des prétextes, +précisément à l'âge où les enfants, comme de la cire molle, reçoivent la +moindre empreinte qui passe sur eux, et d'autant plus vite qu'elle +répond davantage aux instincts pernicieux que dame Nature jette au fond +de tout être humain? Naturellement, je ne m'adresse pas ici aux mères +frivoles, qui abandonnent la première éducation de leurs enfants à des +mains mercenaires; celles-là ne se donneront pas d'ailleurs la peine de +me lire; d'autres occupations, hélas! réclament leur temps et leur +attention. Je parle à ces bonnes et tendres mères de famille qui se +préoccupent du développement, autant au moral qu'au physique, des petits +êtres que Dieu leur a envoyés. + +Si vous ne pouvez donner à vos enfants une _gouvernante_, c'est-à-dire, +une personne possédant une certaine instruction, et sur la moralité de +laquelle vous puissiez avoir les meilleurs renseignements, ainsi que sur +son accent, ne leur donnez pas de bonne étrangère ordinaire; +permettez-moi cet avis. On peut parfaitement apprendre une langue sans +cela; j'en vois constamment d'excellents exemples. + +Voici la méthode que j'ai vu réussir, qui est simple et à la portée de +tout le monde. En même temps que les autres branches de la science, et +avec l'aide d'un bon professeur, l'enfant apprend grammaticalement la +langue étrangère, c'est-à-dire qu'il apprend à la lire et à l'écrire; +des dictées et des lectures à haute voix le familiarisent déjà avec la +prononciation; il est évident que l'élève ne parlera et ne comprendra +que fort peu, mais il pourra, je le répète, lire et écrire; c'est la +méthode Robertson. Quand l'instruction est finie, instruction, si c'est +un garçon, dans laquelle il a acquis la connaissance du latin et du +grec, qui facilite énormément l'étude des langues vivantes, vous le +conduisez ou l'envoyez passer six mois dans le pays même, en pension, +dans une famille particulière et distinguée (il s'en trouve beaucoup en +Angleterre et en Allemagne qui prennent des pensionnaires; ce sont +surtout des familles de pasteurs); et après quelques semaines, comme si +un voile se déchirait tout d'un coup, il comprendra et il parlera; mais +alors il le fera correctement et avec élégance, ses précédentes études +grammaticales et littéraires, son jugement ainsi que ses habitudes de la +bonne société l'y ayant préparé. + +Si vous ne pouvez procurer ce séjour, ou si c'est d'une jeune fille +qu'il s'agit, qui ne puisse s'éloigner, vous lui donnez deux ou trois +heures par jour, pour converser avec elle dans la langue désirée, une +institutrice capable, qui ne parle pas un mot de français. Je vous +garantis qu'on apprend tout aussi bien de cette manière et avec moins de +risque. + +On objecte que le jeune homme a tant de choses à étudier au collège, +qu'il n'a que peu de temps à consacrer aux langues étrangères. Dans ce +cas, il oubliera ce qu'il en aura appris, étant enfant, car rien ne +s'oublie aussi facilement qu'une langue qu'on ne parle pas, pour ainsi +dire, journellement, et j'en connais des cas; mais s'il veut plus tard +reprendre l'étude de cette langue, il réussira en peu de temps à se +familiariser avec elle. + +Mon opinion est différente si vous parlez la langue que vous voulez +enseigner à votre enfant; alors, donnez-lui une bonne du pays, et qu'il +l'apprenne en même temps que le français; cela ne présente plus les +mêmes inconvénients; il en sera de même, si vous le conduisez dès son +enfance dans le pays où, entendant parler la langue par un grand nombre +de personnes, il n'est pas soumis à une influence unique. + +En Allemagne, les accents diffèrent, suivant les provinces, encore +davantage peut-être qu'en France. Celui du Hanovre est le meilleur et le +plus pur; il équivaut à notre accent de Touraine, qui est supérieur à +celui de Paris, où l'on grasseie; l'accent berlinois est à celui de +Hanovre ce que celui de Paris est à celui de Tours; ensuite, vient +l'accent silésien, qui est bon aussi; mais évitez à tout prix de prendre +pour gouvernante une Bavaroise, une Saxonne ou une Autrichienne; votre +enfant apprendrait un allemand presque incompréhensible; dans le duché +de Bade, il est corrompu par le voisinage de la Suisse, et dans les +provinces du Rhin il n'est pas non plus très pur. + +Pour la langue italienne, c'est l'accent florentin qui est le meilleur, +le seul bon; le romain est peut-être plus doux, mais tourne au patois, +ainsi que celui de Venise, les canzonnetas n'en ont que plus la couleur +locale; mais nous ne nous occupons pas ici de la fantaisie, qui vient +toujours assez facilement ensuite, si on le veut. + +Quant à la langue anglaise, c'est la prononciation de la province de +Galles qui est la plus claire, ainsi que celle de la Louisiane en +Amérique. L'anglais de Boston, et de presque toutes les provinces +américaines, est corrompu par l'émigration allemande, si abondante. Le +vrai Anglais chante, bredouille, et mange toutes ses paroles en parlant; +aussi, en arrivant en Angleterre, un étranger, connaissant bien +d'ailleurs cette langue, mais dont les oreilles ne sont pas habituées à +ce mélange, éprouve une véritable difficulté à comprendre. + +Les Irlandais et les Ecossais ne parlent que des patois, lesquels sont +excessivement pittoresques dans les ballades et les romans, mais +manqueraient totalement de charme dans la bouche de nos enfants, et +quand on pense que les bonnes anglaises sont la plupart irlandaises! + +L'étude des langues s'est tellement propagée tout d'un coup en France, +qu'avec cet enthousiasme, peut-être un peu trop entraînant et +superficiel qui distingue notre caractère, nous nous sommes emparés à +tout prix de cette idée, et quelques personnes ont imaginé de faire +faire les premières études scolaires en langues étrangères. A première +vue, cette idée paraît sublime; en y réfléchissant cependant, on trouve +que nos enfants français sont, après tout, destinés à vivre en France, à +faire leur carrière en France, à parler, à écrire en français; or, notre +belle langue, chacun le sait, est d'une difficulté extrême; elle +renferme des règles et des exceptions innombrables, des délicatesses et +des nuances infinies; peu même de ceux qui consacrent leur vie à +l'étudier peuvent se flatter de s'en servir dans toute sa pureté et sa +correction; on ne saurait donc apporter trop de soins, trop de temps, ni +commencer trop tôt à en inculquer les principes. Au contraire, pour une +langue étrangère, il suffit de pouvoir se faire comprendre, de +l'entendre, de la lire et l'écrire assez convenablement pour des +relations d'affaires ou d'amitié; on ne prétendra jamais remplir la +carrière d'avocat ou de littérateur en pays étranger; une connaissance +plus superficielle est donc suffisante. + + + + +III + +_La peinture._ + + +L'étude de la peinture se divise en deux catégories; la première +comprend le dessin et l'aquarelle, la seconde le pastel et l'huile. On +pourrait encore en admettre une troisième, la peinture industrielle; +mais cette dernière ne rentre pas absolument dans l'éducation des +enfants, tandis qu'au contraire la première surtout en fait partie +essentiellement. + +Il est très utile et très agréable pour tout le monde, lors même qu'on +ne se sent pas de dispositions, ou qu'on n'a pas le loisir d'apprendre +la peinture, de connaître au moins le _dessin_ et l'_aquarelle_. C'est +une étude qui ne demande pas beaucoup de temps et qui est plutôt un +délassement qu'un travail. Au contraire des autres branches de +l'éducation, elle n'exige pas d'être inculquée dès l'enfance, le +jugement en étant la principale base. + +Certainement, il en est à peu près de même pour tout, et la musique peut +à peine être comprise et interprétée avec sentiment par un adolescent. +Mais le mécanisme du piano et du violon exige impérieusement qu'on +commence de bonne heure l'étude de ces instruments; de même que les +doigts, la mémoire doit aussi être exercée, lorsqu'on est encore tout +jeune, et les noms, les dates, les règles, tout ce qui est routine, en +un mot, se retient alors bien plus facilement. + +Pour le dessin, c'est tout différent, il n'y a ni mécanisme ni routine; +tout y est sentiment et jugement, et, à moins de dispositions +particulières, on n'entreprend guère cette étude avec fruit, avant l'âge +de quinze ans. + +Si l'on se borne à l'étude du paysage au crayon ou à l'aquarelle, il +n'est pas besoin de longues années de travail, pour y trouver une source +de jouissances infinies, particulièrement pour les personnes qui +habitent la campagne ou qui voyagent. + +Quel délassement plus charmant, en se reposant d'une longue marche, à +l'ombre d'un arbre touffu, que de prendre l'esquisse d'un point de vue +préféré! quel plus gracieux souvenir à envoyer aux parents, à l'amie +éloignée, que le croquis de l'endroit où leur pensée s'efforce de nous +voir! et quoi de plus agréable que de pouvoir rapporter dans notre album +les vues de sites qui nous rappellent une sensation ou un souvenir? de +fixer les couleurs chatoyantes de ces fleurs que la saison va nous +enlever! et, par ce moyen, être à même, plus tard, de les reproduire +avec notre aiguille et de varier ainsi à l'infini nos tapisseries! Il +est impossible d'énumérer tous les côtés utiles et agréables du dessin. +Les notions du dessin sont exigées maintenant dans tous les examens de +jeunes filles comme de jeunes gens. + +Les Anglais, sous le rapport de l'aquarelle, ont toujours été très +supérieurs, et dans toutes les pensions des Iles Britanniques les jeunes +_misses_ apprennent les _water-colours_, et arrivent facilement à un +degré de perfection étonnant. Ils ont une manière à eux de saisir un +paysage et de l'esquisser; j'ai vu des aquarelles faites par de jeunes +élèves anglaises, qui ont étonné des peintres français. Un professeur +anglais, pour ce genre de peinture, serait donc à préférer. + +Le petit bagage de l'aquarelliste n'est pas bien embarrassant. Il +consiste en un _block_ et une petite boîte de fer-blanc formant palette, +et contenant couleurs et pinceaux. Ces matériaux nous viennent +d'Angleterre; les boîtes françaises, généralement, ne sont point +commodes, et les couleurs pas aussi bonnes. Quant au _block_, tout à +fait d'importation anglaise, c'est ce qu'on peut imaginer de plus +confortable pour dessiner ou peindre en plein vent. C'est une espèce +d'album dont toutes les feuilles collées ensemble forment un pupitre +résistant pour placer sur les genoux; une case est réservée aux crayons, +et on n'a pas besoin de s'embarrasser de carton, ni de craindre de +chiffonner son papier. Quand le travail est fini, à l'aide de la lame +d'un canif, on décolle la feuille de Bristol. + +Certes, si vous en avez le loisir, l'étude de la peinture sérieuse, et à +l'huile, est bien celle dont on retire le plus de jouissances +personnelles, et qu'on pourrait, en quelque sorte, qualifier d'égoïste, +si rien de ce qui touche à l'art pouvait mériter cette atroce +qualification. Quoique nous réservant les plus pures sensations, même +lorsque nous en faisons seuls, la musique nous laisse toujours une +impression mondaine, et nous ne pouvons nous défendre de désirer un +auditoire. Pour la peinture, au contraire, on n'éprouve le besoin de +personne, on peut passer des journées entières devant son chevalet sans +s'apercevoir qu'on est seul. «Créer est un plaisir de Dieu!» a dit un +homme illustre. + +Mais, que de temps et de travail il faut pour arriver à un résultat +passable! Que de menus frais à faire qui finissent par devenir onéreux, +que de choses à abandonner! car, pour peindre, la tranquillité d'esprit +et de longues heures sans dérangement sont de toute nécessité. + +Les femmes ne peuvent arriver que difficilement à bien dessiner, et +cependant le dessin est la base essentielle de la bonne peinture. Le +motif en est qu'elles ne peuvent aller dans les ateliers et dans les +musées faire des _académies_ et étudier le _nu_; elles ne peuvent non +plus apprendre l'anatomie; il faut donc qu'elles renoncent aux figures +d'ensemble, et se contentent d'études de la tête et de copies. + +Je m'arrête, car je n'ai pas la prétention de faire ici un cours de +peinture, mais simplement, comme le titre que j'ai choisi l'indique, de +communiquer quelques idées sur certaines branches de l'instruction, +idées qui puissent ou éclaircir des doutes ou ouvrir des aperçus. + +La peinture s'apprend à tout âge; et ceux qui prétendent s'ennuyer à la +campagne ou à la ville, qui ont des loisirs dont ils ne savent que +faire, peuvent y chercher le plus noble délassement manuel et +intellectuel. Le simple dessin linéaire, le paysage à l'aquarelle, je le +répète, est indispensable à toute éducation un peu complète. Quant à la +troisième catégorie, la peinture industrielle, au point de vue +utilitaire, elle devrait tenir la première place dans l'instruction de +toutes les jeunes filles. Tout en étant un art charmant de pouvoir +dessiner sur bois et graver, faire une eau-forte comme la reine +d'Angleterre, peindre sur étoffe et sur porcelaine, comme Mme Sardou, la +femme de l'auteur éminent, le faisait avant son mariage, on peut faire +des objets utiles, lors même qu'on n'a pas besoin d'y chercher un gain, +tandis que dans la peinture artistique on n'arrive le plus souvent qu'à +faire des _croûtes_ bonnes à mettre au grenier. + + + + +CHAPITRE XIII + +EXERCICES DE CORPS. + + +L'éducation physique des enfants mérite autant d'attention que celle de +leur intelligence. La _gymnastique_, la _danse_, la _natation_, +l'_équitation_, les _armes_ sont des moyens agréables pour développer la +santé et la force corporelle de nos enfants, lesquels moyens ne sont pas +dépourvus d'influence sur leur moral. Une nature étiolée ne pourra +jamais trouver la somme d'énergie nécessaire à supporter les épreuves de +la vie, et un caractère timoré ayant peur de l'eau, d'un saut périlleux, +d'un animal ombrageux, n'osera jamais non seulement faire une action +courageuse, mais même soutenir ses opinions; son caractère sera bas et +vil. + +La danse est certainement un exercice qui donne de la grâce et de +l'aisance aux mouvements; cependant je ne conseillerai pas à une mère de +famille de la faire apprendre de trop bonne heure à ses filles, car elle +développe en même temps les goûts de la coquetterie et des plaisirs du +monde; goûts qui s'éveillent toujours assez vite, surtout dans le sexe +féminin, et qui ôtent à l'enfance cette naïveté, ce naturel si charmant +à voir. Pour les mêmes motifs je me déclare tout à fait hostile aux bals +d'enfants, que je regarde comme pernicieux, et ne pouvant que vicier +leurs natures. Pourrait-on me citer quel bien nos enfants en retirent? +Qu'ils dansent en rond ou à la corde, sans façon, avec la gaieté et le +sans-souci de leur âge, à la bonne heure! mais qu'ils dansent les +lanciers et la polka sérieusement, comme de grandes personnes, gênés et +guindés dans leurs habillements, et que leurs petits traits soient +altérés par le dépit, la jalousie et l'envie, inséparables de ces +réunions, où l'amour-propre est toujours en jeu peu ou prou, c'est ce +que je ne puis tolérer. Éloignons le plus qu'il est en notre pouvoir, de +ces chers petits êtres, la coupe d'amertume, que le monde présente à +ceux qui veulent prendre part à son festin! + +De toutes façons, cela ne peut avoir qu'un résultat funeste. Si vous +n'êtes pas dans une grande position de fortune, vous risquez d'éveiller +en eux des goûts que vous ne serez pas en mesure de satisfaire plus +tard, et dans le cas contraire ces goûts prendront toujours d'eux-mêmes +une telle extension que vous ne devez vous préoccuper que de les +modérer. + +Les leçons de danse ne sont donc utiles qu'à l'époque où la jeune fille +et le jeune homme vont faire leur entrée dans le monde. Dans certaines +maisons d'éducation, on les remplace par des cours de maintien et de +démarche, qui peuvent n'être que profitables. + +La _gymnastique_ est l'exercice le plus indispensable et le plus utile. +Tout s'y trouve réuni; amusement, déploiement des forces et des grâces +du corps, intrépidité, utilité. + +Les heures de récréation passées au gymnase sont des heures utilement +employées. Quant à moi, j'éprouve un véritable plaisir à assister aux +cours de gymnastique dans un établissement bien monté. Ce qui est +excessivement intéressant, c'est d'y suivre les progrès d'un enfant qui +arrive; les premières fois, chétif, nerveux, pâlissant de frayeur devant +le plus petit saut, accompagné de sa mère qui lui recommande sans cesse +la prudence et stimule ses craintes par ses précautions, poussant des +cris lorsqu'elle voit le maître le lancer sur l'échelle de cordes. Puis, +progressivement, si elle est vraiment animée du désir de faire le +bonheur de son enfant, si c'est une femme de bon sens, ou si une volonté +plus ferme et au-dessus d'elle l'oblige à la persévérance, la mère et +l'enfant se transforment au bout de quelques mois; elle est joyeuse +d'avoir su vaincre ses appréhensions ridicules et de lui voir des joues +fraîches et roses, des membres robustes; lui, aussi vigoureux maintenant +au physique qu'au moral, est tout fier de ses exploits, de sa témérité, +et raille les nouveaux arrivants. + +La gymnastique développe les membres, la taille, et, en donnant de +l'assurance aux mouvements, en donne aussi au caractère. Cet exercice +est éminemment salutaire de toute façon pour la femme. De quelle utilité +immense il peut lui être en cas d'incendie, de guerre, de désastre +quelconque, de pouvoir se sauver et sauver les autres! En voyage, en +excursion, combien il est agréable de ne pas connaître le vertige et de +posséder de l'agilité! Au reste, tous ces avantages sont maintenant +tellement reconnus partout, qu'on voit peu de jardins et même de maisons +où il y ait des enfants, qui ne soient munis d'un appareil de +gymnastique. + +La natation est aussi excellente au point de vue de la santé qu'au point +de vue de l'utilité, et aucun parent ne doit négliger d'y habituer ses +enfants pendant les chaudes journées d'été. Il est nécessaire de +commencer jeune ces exercices, afin que les membres et l'organisation +s'y accoutument; plus tard, il serait difficile de remédier à des +habitudes de mollesse invétérée, et aux vices de conformation intérieurs +et extérieurs qui en résultent. + +L'équitation, les armes, rentrent dans la catégorie de l'étude de la +danse. Il est excellent de les connaître, pour les hommes surtout, mais +ils ne peuvent être recommandés qu'aux familles jouissant d'une grande +fortune, et dont les enfants peuvent disposer de loisirs et d'argent. En +un mot, ils ne sont point indispensables et leur utilité est +contestable. + +Beaucoup de jeux se rapprochent de la gymnastique, et les parents +doivent les choisir de préférence pour récréer leurs enfants. Le ballon, +le jeu de grâce, le volant, le criquet, sont bien préférables aux +simples jeux de cache-cache, de colin-maillard, de quatre-coins, etc., +qui n'exercent que les jambes, tandis que les autres, outre les +mouvements divers qu'ils exigent des bras et de la taille, mettent à +contribution l'adresse, le coup d'oeil, le jugement en même temps que +l'agilité. + +Les personnes entre les mains desquelles repose le soin d'élever des +hommes et des femmes futures, doivent naturellement s'efforcer à ce +qu'une seule heure même de l'existence de l'enfant ne soit pas perdue +inutilement; c'est pendant ces courtes années de l'éducation qu'il +s'agit de former leur corps et leur intelligence, ainsi que de leur +donner de quoi les mettre à même de fournir une carrière longue et +brillante. Si les bons professeurs ont le talent de rendre intéressantes +et attrayantes des études arides et abstraites, il faut une certaine +aptitude pour savoir diriger les heures de récréation, de façon à ce +qu'il en sorte un enseignement utile sans que ce jeune monde s'en +aperçoive, et sans être obligé de les tenir dans le sérieux +indispensable aux heures d'étude. Rien de plus funeste que de les faire +promener, roides et silencieux au côté de leurs gouvernantes, au lieu de +laisser un peu la nature à elle-même, tout en sachant, je le répète, y +trouver un avantage pour eux. + +Je crois donc qu'on ne saurait trop insister pour procurer aux enfants +élevés chez leurs parents, des récréations utiles, prises en commun: au +gymnase, en hiver, à l'école de natation, en été. + +Le développement de la taille a chez les enfants une importance +considérable, non seulement au point de vue de la beauté, mais à celui +de la santé, et il doit être l'objet de la sollicitude constante des +mères. + +Dès l'âge le plus tendre, l'enfant doit s'ébattre en plein air, en toute +liberté, et les mouvements de ses membres ne doivent pas être gênés par +des vêtements trop étroits. A la campagne surtout, on doit laisser les +enfants se livrer à la gymnastique naturelle, si nécessaire à leur âge, +courir, sauter, grimper aux arbres: par ces exercices, ils acquièrent de +la force et de l'adresse. + +Certains parents timorés qui retiennent toujours leurs enfants et, dans +la crainte d'un danger imaginaire, les empêchent de courir, de sauter, +de grimper, leur rendent le plus mauvais service; ils se développent +lentement ou mal et deviennent d'une grande maladresse. Dès qu'ils +veulent se mêler aux jeux des autres enfants, ils tombent et souvent se +blessent malheureusement, là où un autre enfant en eût été quitte pour +une bosse ou une légère écorchure. + +Laissez donc les enfants s'ébattre en liberté et suivre généralement +leur volonté, tant qu'elle n'est pas contraire à l'accroissement de leur +corps ou de leur esprit. Une bonne gymnastique bien dirigée, suivant les +principes de l'art, est encore préférable à celle que font +instinctivement les enfants; pour les filles comme pour les garçons, +elle aura les plus heureux résultats; pour les filles surtout, +auxquelles elle fera perdre cette sotte timidité, ces peurs ridicules +qui leur font pousser des cris au moindre accident et les mettent hors +d'état de se tirer du moindre mauvais pas auquel elles peuvent se +trouver exposées. La gymnastique est donc absolument indispensable; mais +on n'a pas toujours sous la main un établissement bien monté et des +professeurs. Quelques notions et conseils sur cette étude pourront donc +rendre service à bien des mères. + +La _gymnastique_ comprend l'enseignement pratique d'exercices +particuliers propres à développer la force et la souplesse du corps; +c'est un art précieux, non seulement à cause des heureux effets qu'il +produit sur la santé des jeunes gens des deux sexes, mais encore par la +confiance qu'il leur inspire dans certaines circonstances difficiles. + +Mais on doit bannir de l'enseignement de la gymnastique tout exercice +dangereux qui expose les enfants à des efforts, des foulures ou des +entorses; avant tout, il importe de donner aux enfants de bonnes +habitudes et d'aider au développement de leur force et de leur adresse; +tels sont, les exercices sur place qui ont pour but d'assouplir les bras +et les jambes; la course, le saut, les exercices du trapèze, du cheval +de bois, des cordes à noeuds, des mâts, des échelles, etc. + +Quels que soient les exercices gymnastiques que l'on fasse faire aux +enfants, il faut toujours observer certaines règles hygiéniques et +certaines précautions. Les meilleures heures pour se livrer à ces +exercices sont celles qui précèdent les repas; car ils pourraient +troubler la digestion. Il ne faut pas non plus excéder les forces de +l'enfant, le surmener; on le fatiguerait sans profit. + +Les vêtements dont on se sert pour faire la gymnastique doivent être +larges et légers, ne gêner en rien les mouvements et ne serrer trop +nulle part. Une large ceinture qui serre un peu la taille est cependant +utile pour maintenir le ventre et le préserver de faux mouvements. + +Il est prudent de se modérer vers la fin des exercices, de manière à ne +pas se trouver trop en sueur au moment où l'on se reposera, mais il ne +faut pas non plus s'arrêter brusquement, de crainte de s'exposer à un +refroidissement subit, ce qui est toujours dangereux. + +Si les vêtements sont mouillés, on aura soin d'en changer et de +s'essuyer parfaitement avec une serviette bien sèche; mais il faudra +surtout éviter de se laver à l'eau froide, de se coucher par terre ou de +boire frais. + +Il existe une gymnastique, que j'appellerai une gymnastique maternelle, +qui se fait sans appareils, basée sur un ensemble de mouvements +rationnels; on la prétend même préférable à celle qui s'exécute avec des +instruments; elle seule peut donner à l'homme le _summum_ de ses forces +et le maintenir dans un état constant de santé et de souplesse. + +Que les mères soient bien persuadées que faire faire à leurs enfants +pendant cinq minutes quelques exercices libres bien ordonnés, est plus +salutaire que de les promener pendant une demi-heure. Rien n'égale ces +exercices pour mettre le corps en activité, pour le préparer aux +mouvements quelquefois brusques et toujours beaucoup plus violents aux +engins. Puis enfin beaucoup de familles ne peuvent, ou faire la dépense +de tous les instruments de gymnastique, ou trouver assez de place pour +les installer chez elles. + +Je ne puis ici indiquer ces mouvements rationnels, limités de façon à ce +qu'on puisse les exécuter chez soi sans aucun inconvénient; mais il +existe des livres spéciaux faciles à se procurer. Les formes des +mouvements, les exercices sont en général coordonnés de manière à +pouvoir s'adapter à toutes les circonstances, à toutes les conditions +d'âge et de sexe. Il va sans dire que les exercices doivent être rejetés +dans tous les états inflammatoires et fébriles bien déclarés. + +Il est très important de faire des exercices tous les jours, autant que +possible à la même heure et avant un repas, en ayant bien soin de +laisser un intervalle d'une demi-heure entre la fin des exercices et le +repas. + +Il faut avoir soin de se débarrasser des parties du vêtement qui peuvent +serrer, soit au ventre, soit au cou, soit à la poitrine. + +Les exercices devront être exécutés lentement, sans hâte ni brusquerie, +en ayant soin de ménager des intervalles de repos convenables; cependant +il faut y mettre de la vigueur et toute la plénitude de la force de +tension des muscles. + + + + +CHAPITRE XIV + +LES VACANCES. + + +Au lieu de répéter ces vieux clichés, célébrant le retour des enfants au +foyer et le bonheur des parents à les embrasser, je veux envisager cette +période de l'année sous un aspect plus sérieux et plus important. Le +temps des vacances, qui semble n'offrir à l'esprit que plaisir et joie, +constitue néanmoins des devoirs spéciaux aux parents et aux enfants, que +les uns et les autres sont coupables de ne pas remplir et qui ont +l'influence la plus grave sur leur existence. + +Bien des parents, dans leur bonheur de posséder près d'eux ces êtres +chéris, dont les circonstances les forcent à se séparer le reste de +l'année, se laissent aller à les soustraire à toute contrainte; ils +s'efforcent de leur procurer le plus d'amusement possible, de leur +donner du _bon temps_, comme ils disent. + +On les dorlote, on les laisse dormir la matinée (c'est de rigueur; ne +faut-il pas les dédommager de se lever matin toute l'année au lycée ou à +la pension?). Ensuite, on laisse paresser l'enfant en déshabillé, aussi +longtemps qu'il le désire; on ne l'assujettit à aucune étude, on +supporte tous ses caprices: pauvres petits, il faut bien les laisser +faire un peu ce qu'ils veulent, ils sont si tenus le restant de l'année! +Quel est le résultat de ce régime? Premièrement, qu'avant que la +première quinzaine des vacances soit écoulée, les parents sont +littéralement harassés de la présence de leurs enfants, et qu'ils +appellent de tous leurs voeux le terme du laps de temps dont ils +s'étaient promis tant de jouissances. Les enfants, de leur côté, +s'ennuient bientôt de ce _farniente_, tout en étant trop jeunes et trop +faibles pour avoir le courage d'y remédier eux-mêmes; ils deviennent de +plus en plus désagréables, et finissent parfois par arriver au même +résultat que les parents, c'est-à-dire à désirer revoir leurs +professeurs et leurs camarades. Mais tout cela n'est encore que le +moindre malheur. Ce qui est bien plus grave et mérite une sérieuse +considération, c'est que par ce moyen on détruit en quelques semaines +tout le bien qu'une année d'efforts de part et d'autre a pu faire. + +L'enfant qui ne se lève de bonne heure, qui ne consent à travailler +régulièrement, à avoir de l'ordre, etc., que parce que la règle de la +maison d'éducation où il est l'y oblige, qui n'est pas _convaincu_ qu'il +faut que les choses marchent ainsi dans la vie, et qui sait que ses +parents l'autoriseront à faire autrement, cet enfant prend en haine +d'abord la vie de la pension, et ensuite il ne vit qu'avec l'espoir que, +lorsqu'il sera son maître, il pourra suivre tous ses penchants. Sa +soumission, ses bonnes habitudes ne sont que factices; il brûle de s'y +soustraire, et il le fera à la première occasion. On voit des jeunes +filles consentant à se marier avec le premier venu, afin de pouvoir +faire leur volonté: déjeuner au lit, par exemple, ce qui est le rêve de +tout pensionnaire à quelque sexe qu'il appartienne, et rester couché +jusqu'à onze heures, à lire paresseusement quelque niaiserie. Ils +veulent ainsi réagir contre ce qu'ils appellent les exigences de ceux +qui les ont élevés; ils ne comprennent pas qu'à n'importe quel âge et +dans quelque position qu'on se trouve, il ne faut jamais perdre son +temps inutilement, et que, toute la vie, on est obligé de pratiquer la +soumission les uns envers les autres, si l'on veut vivre avec ses +semblables. + +Autre inconvénient de ce changement de vie: non seulement il leur est +dur, à la rentrée, de reprendre leurs anciennes habitudes, mais leur +santé est presque toujours atteinte: les épidémies de fièvres, de +bronchites, de cholérine, etc., qui éclatent dans les maisons +d'éducation, arrivent d'ordinaire à la rentrée de vacances quelconques, +courtes ou longues. L'organisme, l'estomac de l'enfant sont gâtés de +même que son caractère. + +Le devoir des parents pendant les vacances est de continuer et même de +perfectionner l'oeuvre d'éducation et d'instruction commencée à la +pension. Les habitudes des enfants doivent, autant que possible, rester +les mêmes; leurs travaux seuls sont modifiés; ils se lèveront de bonne +heure, mais au lieu d'aller à la salle d'étude, ils iront faire une +longue promenade à la campagne, en compagnie de gens instruits, si c'est +possible, herborisant, étudiant la botanique, l'histoire naturelle; dans +la journée, après avoir appris les leçons que les professeurs leur +donnent toujours pour ces quelques semaines, ils consacreront leurs +heures de loisir aux arts d'agrément, qu'ils sont obligés, par leurs +études plus sérieuses, de négliger dans le courant de l'année. La +musique, le dessin, auxquels ils ne peuvent ordinairement donner plus +d'une demi-heure par jour au lycée, doivent être leur grande occupation +pendant les vacances; n'est-ce pas, en effet, une distraction et une +récréation? + +Il faut se rappeler que dans la vie d'un enfant une heure ne doit pas +être perdue. Les promenades auront toujours un but instructif. On les +mènera visiter les musées, les monuments publics, où l'on trouvera moyen +d'exercer leur mémoire et d'accroître leurs connaissances historiques. + +Je conseille de mener rarement les enfants au théâtre, mais beaucoup à +la campagne. Pour la première distraction, si on en use, il faut faire +un choix scrupuleux, et s'en tenir exclusivement aux oeuvres classiques. +Il ne faut pas croire que ce qui nous ennuie ne soit pas capable +d'amuser un lycéen. Il sera heureux d'y retrouver des rapprochements +avec ce qu'il sait déjà; entendre dire sur le théâtre de ces beaux vers +qu'on lui fait apprendre au collège, ne fera que l'encourager et lui +être profitable; de même pour les jeunes musiciennes, elles auront un +double plaisir à entendre avec orchestre et chant ce qu'elles jouent sur +le piano. Les tableaux représentant les faits de l'histoire les +intéresseront vivement, et une visite au Jardin des plantes, au Jardin +d'acclimatation, etc., les amusera bien autrement qu'une longue station +sur une promenade publique. Un voyage, outre son utilité pour la santé +et son agrément, peut être un excellent sujet d'étude, s'il est fait +dans de bonnes conditions; mais il ne faut pas qu'il consiste simplement +à introduire la jeune pensionnaire dans la vie des hôtels et des +casinos. Le bord de la mer est une école où l'on peut agrandir le cercle +de ses connaissances. Les collections minéralogiques, les herbiers +trouvent largement à s'y compléter, et instruisent en amusant. + +Après les arts d'agrément qui, dans leur genre, exercent l'esprit et +meublent l'intelligence, les sports fortifient le corps et développent +les forces musculaires. Il ne faut pas craindre d'y consacrer un temps +convenable. Les bains froids, la gymnastique, l'équitation, s'il est +possible, le cricket, sont des amusements utiles. C'est ainsi que tout +est gain pour les jeunes gens, que tout doit avoir un but d'utilité. On +ne leur permettra surtout, sous aucun prétexte, de _balandrer_. + +Combien voit-on d'enfants passer leurs vacances, les traits alanguis et +pâlis par le désoeuvrement, à torturer des animaux, à passer de fauteuil +en fauteuil, s'endormant sur un livre à moitié lu, ne retrouvant leur +énergie qu'à l'heure d'aller se coucher, afin de solliciter une +prolongation de veille qui ne leur sera d'aucune utilité. + +Tous les jours, ils promettent de travailler le lendemain, et ce +lendemain, comme celui de l'aubergiste qui avait écrit sur son enseigne: +_Demain je donnerai à boire pour rien_; ce lendemain est toujours pour +le jour suivant! + +Mais ce n'est pas seulement à orner leur esprit que nous devons nous +appliquer, ou à maintenir leur santé dans un état florissant, il est +encore un point que les mères ne sauraient négliger pendant les +vacances, et sur lequel elles ont une influence toute-puissante: c'est +l'éducation du coeur et la culture des bonnes manières. Cette partie de +l'éducation d'un enfant est malheureusement trop souvent négligée dans +les institutions; il est peut-être même impossible qu'il en soit +autrement là où le nombre des élèves ne permet pas de s'occuper de +chaque nature en détail, et où la multitude de choses arides et sèches à +enseigner rend forcément les rapports entre maîtres et élèves moins +affectueux et plus raides. + +Mais s'il incombe aux parents des devoirs sérieux, parfois pénibles même +à remplir, de leur côté, les enfants doivent songer à leur faciliter la +tâche; car, outre tout le bien qui leur en revient, ne doivent-ils pas +laisser à ces pauvres parents, si heureux de leur présence, un bon +souvenir de ce court espace de temps passé auprès d'eux? Si les enfants +sont désagréables, taquins, volontaires, capricieux, les parents se +sentiront comme délivrés par leur départ et de cette façon l'amour de la +famille se trouve peu à peu amoindri, effacé, pour faire bientôt place à +l'indifférence, sinon à pis encore! + +Pour l'enfant, qui est en pension, comme pour celui élevé à la maison, +le temps des vacances le rapproche toujours de sa mère par les loisirs +qu'il lui donne; c'est donc une occasion qui se présente à elle de +prodiguer plus largement ses conseils et ses soins. + +Il est toujours dommage de s'arrêter pendant cette vie qui est si +courte, et les temps d'arrêt sont encore plus à éviter pendant +l'enfance; si l'homme mûr et le vieillard peuvent se permettre de +chercher dans les vacances qu'ils prennent, comme magistrats, +fonctionnaires, administrateurs, travailleurs; en un mot, de la grande +machine du monde, un repos absolu, un délassement complet de la faculté +qu'ils exercent sans relâche et qui a besoin de se reposer par +intermittence, il n'en est pas de même de l'enfant, lequel ne doit pas +plus s'arrêter dans son éducation qu'il ne s'arrête dans sa croissance. + +Mettre un enfant au repos intellectuellement, sous le prétexte qu'il a +le temps, qu'il apprendra plus tard, c'est comme si on voulait +l'empêcher de grandir, en disant: «Il grandira plus tard.» On ne grandit +plus après un âge à peu près fixe, on n'apprend plus certaines choses +avec la même facilité à un certain âge. + +Les vacances ne doivent donc être qu'un changement de travail, mais non +pas un arrêt; et si l'on en profite pour s'occuper davantage des +exercices du corps, si l'on recherche l'amélioration physique, c'est +toujours un progrès, et il ne faut pas oublier que, dans ce qui est +humanité, ce qui ne progresse plus recule, puisque rien ne reste +stationnaire. De l'instant où la lumière ne croît plus, elle baisse; +aussi les jeunes gens, et même les hommes, dont je parlais tout à +l'heure, profitent-ils des vacances simplement pour s'adonner à d'autres +études que leurs occupations ordinaires ne leur laissent pas le temps de +pratiquer dans le cours de l'année. + +Pendant les vacances, au lieu de travailler dans les livres imprimés, +devant une table d'étude, l'enfant travaille dans le grand livre de la +nature ouvert devant lui, en plein air, sous la voûte céleste; au lieu +de s'astreindre aux définitions abstraites, il a les démonstrations +matérielles, au lieu de la rigidité de la leçon du professeur, il reçoit +les doux conseils de sa mère. + +Pendant les quelques semaines que dure ce laps de temps consacré à +renouveler nos forces, afin de ne pas reculer, les enfants doivent +toujours travailler un peu à leurs études habituelles, de façon qu'au +retour des classes, qu'il s'agisse des bancs du collège, du couvent ou +de ceux des cours, ils aient plutôt gagné des places que d'en perdre. + +Mais ce à quoi la mère doit s'attacher particulièrement, c'est à +profiter de l'occasion où l'enfant lui appartient plus spécialement pour +lui inculquer cette éducation spéciale du coeur et de l'âme que personne, +sauf elle, peut lui donner. + +En voyageant avec lui aux bords de la mer, ou dans les montagnes, en sus +des enseignements géographiques et topographiques, elle lui apprendra, +s'il est en âge, à observer les moeurs et les coutumes, à apprécier les +gens et les choses; elle formera son jugement par les comparaisons et la +vue des choses nouvelles. + +Il est vrai que pour cela la mère doit avoir elle-même du discernement, +cette qualité si rare et si précieuse; elle doit surtout se dévouer et +penser au plaisir et au bien des autres, de préférence à son agrément +personnel; mais il faut espérer que nous possédons encore parmi les +femmes de France grand nombre de ce cas! + +Les familles sont fortement émotionnées souvent par les concours: ce +sont là de ces solennités importantes dans la période de la vie que l'on +appelle la jeunesse. Que de gros chagrins, et aussi que de joie, selon +que l'on reçoit la récompense ou la semonce justement méritée! + +On est porté un peu trop souvent à accuser l'impartialité des +professeurs; certes, c'est une bien grande déception pour celui qui a +conscience de sa valeur, de se voir méconnu et préféré un rival moins +digne! L'injustice est ce qu'il y a de plus cruel au monde pour un coeur +droit et sincère. + +Mais, bien souvent aussi, les enfants, et les parents encore davantage, +sont aveuglés par l'orgueil, et se figurent lésés parce qu'ils ne +s'aperçoivent pas de la valeur réelle de leurs concurrents, au lieu de +puiser dans la préférence donnée un nouveau motif d'émulation. + +Tous ne peuvent avoir les premiers prix, même tous les méritants, et +s'il s'en trouve forcément parmi eux d'évincés; c'est une raison de plus +pour ceux-là de s'efforcer de démontrer par l'avenir l'erreur qu'on a pu +commettre en ne les plaçant pas au premier rang. + +Les vacances sont pour beaucoup aussi, chaque année, la rentrée +définitive dans la famille; l'instruction, appelée à tort l'éducation, +est terminée... pour la partie indispensable à toute personne qui ne +veut pas se distinguer des autres par une honteuse ignorance. Mais ce +sont là deux appellations fausses. L'instruction n'est à proprement +parler que commencée. Et, tandis que le jeune homme ne quitte les bancs +du collège que pour s'adonner à des études plus sérieuses, soit qu'il +fasse son droit, soit qu'il se dispose à entrer dans des écoles +spéciales, soit encore qu'il se destine aux affaires commerciales, la +jeune fille ne doit pas oublier que c'est bien à tort et doublement à +tort que l'usage autorise à dire qu'elle a terminé son éducation; c'est +là l'expression consacrée, mais qu'il faut avoir soin d'interpréter avec +une signification tout autre que littérale. + +C'est de son instruction et non de son éducation qu'il s'agit; cette +dernière, qu'il ne faut pas confondre avec l'autre, peut être à peu près +terminée, car l'enfant est _élevé_, est éduqué, mais l'instruction est +bien loin d'être terminée. + +C'est à elle, à elle seule qu'il appartient de compléter les deux, qui +doivent faire d'elle une femme accomplie. Les moyens un peu obligatoires +employés jusqu'alors, ne sont plus de mise; l'étude n'est plus par elle +considérée comme un travail désagréable, mais comme un besoin +nécessaire, un emploi utile de son temps; on lui a donné des éléments, +on lui a ouvert la voie; c'est à elle à se perfectionner librement et +sans y être forcée; elle est en âge d'en comprendre la nécessité. + +Comme éducation, elle a aussi à se perfectionner dans les usages du +monde, dans les obligations et les devoirs de la maîtresse de maison, de +la mère de famille; il lui reste donc encore beaucoup à faire, beaucoup +à apprendre sous d'autres formes, et dans d'autres branches peut-être; +et sûrement elle n'a pas terminé... Ses vacances, qu'elle a cru en songe +devoir être désormais perpétuelles, ont de quoi être bien employées, car +c'est le véritable travail de la vie qui commence. + + + + +CHAPITRE XV + +DE L'UTILITÉ DES VOYAGES POUR LA JEUNESSE. + + +J'ai quelque peine à me décider à résoudre cette question, parce que +j'ai pour principe de ne jamais donner de ces conseils, bons seulement +pour ceux qui ont de la fortune, et ne servant qu'à donner des regrets à +ceux qui ne peuvent les suivre, parce qu'il leur en manque les moyens +pécuniers, mais qui sont néanmoins susceptibles de les apprécier et de +les envier. + +Les voyages, il faut bien l'avouer, sont indispensables à former les +hommes, à ouvrir l'intelligence, à permettre les comparaisons, à donner +du jugement, à instruire, à enseigner. + +Cependant, si les voyages lointains ont cette utilité, j'ajouterai que +même le plus petit déplacement porte son fruit. + +Pour la jeune fille, le voyage, le déplacement, n'est pas aussi +indispensable que pour le jeune homme. A quoi bon lui ouvrir tant +d'horizons qu'elle ne saurait jamais atteindre? et combien en voit-on, +au retour, ne plus trouver autour d'elles assez d'espace pour leurs +aspirations! + +Il faut élever les enfants pour le milieu où ils doivent vivre, si l'on +ne veut pas courir la chance de les déclasser. Le sexe masculin peut +toujours changer de milieu; il dépend de lui d'en sortir, de s'élever, +et il n'a jamais trop d'ambition, si cette ambition est soutenue par de +l'énergie et des capacités. De la femme il n'en est pas ainsi; à moins +de faire partie de la brillante cohorte des artistes, où, s'il est +beaucoup d'appelées, il y a peu d'élues, la femme ne peut changer de +position que par le mariage; et c'est une bien grande exception que +celle-là. + +J'ai connu plusieurs jeunes filles appartenant au commerce ou à la +petite bourgeoisie, n'ayant que des dots modestes, chaleureusement +encouragées par leurs parents à étendre leur esprit et leurs +connaissances. Pas une de mes lectrices qui n'ait aussi de ces exemples +dans son entourage. Bientôt leur intelligence développée, les talents +qu'elles acquièrent, les placent en dehors de leur cercle, au-dessus des +autres membres de leur famille; leur donnent le droit d'aspirer à un +cadre plus large; les parents en sont fiers, les louanges ne manquent +pas, elles sont recherchées, attirées, reçues là où leurs parents sont à +peine tolérés à cause d'elles. + +Vient le moment de les marier; les épouseurs, en rapport avec leurs dots +et leurs naissances, ne leur paraissent plus dignes d'elles; peut-être +eux-mêmes en auraient-ils peur, et cependant elles ne peuvent espérer en +trouver là où elles ne sont regardées que comme des intrus. Elles +luttent quelque temps, se figurent qu'elles sont au-dessus de leur +entourage et, en définitive, finissent par devenir des incomprises; +elles murmurent contre leur destinée qui les entoure d'un cercle de fer. +C'est pourquoi, à moins d'être bien sûr de pouvoir lui faire franchir le +cercle qui l'enserre, il n'est pas nécessaire de donner à la jeune fille +des aperçus qui ne seraient cause que de regrets et de déceptions. + +Cette doctrine semblera peut-être un peu étroite; elle est le fruit de +l'expérience faite _de visu!_--Que de jeunes filles les parents font +élever à Paris, dans de grands pensionnats, et qui, lorsqu'elles doivent +rentrer dans leurs villages, ne rêvent qu'aux succès de Paris, et +s'étiolent ou s'aigrissent et deviennent malheureuses! Elles sentent en +elles les moyens, le savoir; mais qu'en faire? D'autres essaient de +briser le fameux cercle, et elles ne réussissent qu'à se mettre entre +deux fers. + +Pour la jeune fille qui a de la fortune, qui est destinée à voir le +monde, ou à combattre par une profession libérale, les voyages sont très +utiles. + +Mais pour le jeune homme ils sont le complément indispensable, et je +regarde comme très fortunés ceux que les événements entraînent au loin. + +J'ai connu une pauvre mère, veuve, isolée, qui travaillait pour nourrir +et élever son fils. Elle ne vivait que pour lui... je n'oserais ajouter +qu'il ne vivait que pour elle, car il n'en était malheureusement rien! +Les plus grands soins, l'éducation la plus tendre, l'instruction la plus +sévère, n'avaient donné que les résultats les plus piètres; c'était une +mauvaise nature. + +A l'âge de dix-huit ans, petit employé de commerce, il ne pouvait +arriver à se suffire; sa mère travaillait toujours pour lui!... On lui +proposa une position excessivement avantageuse, mais il fallait faire un +voyage au Japon. + +Le Japon, ce pays si différent du nôtre! Puis l'inconnu, l'imprévu qui +pouvait en résulter, n'était-ce pas fait pour tenter l'esprit aventureux +d'un jeune garçon léger, un peu indolent, aimant le plaisir, détestant +le travail? Ce qu'il aurait trouvé... peut-être pas ce qu'il croyait! et +une fois loin de sa mère, n'ayant plus à compter que sur lui, sa nature +se serait transformée! Les étrangers n'auraient pas supporté ses +caprices, ses humeurs; combien son caractère aurait pu y gagner! + +La pauvre mère ne vit qu'une chose, la séparation; son fils sans elle, +elle sans son fils. Elle n'était pas personnelle, car le jeune homme ne +lui rendait aucun soin, ne lui causait que des ennuis, mais son amour +était égoïste en cela qu'elle songeait davantage au bonheur qu'elle +éprouvait à le voir, à s'occuper de lui, qu'au bien qui pourrait +résulter pour lui de son éloignement. + +Il ne partit pas... Quelques mois après, il se laissait entraîner par +ses camarades dans une orgie, et ivre il roulait sous une voiture qui +l'écrasait; on rapportait son cadavre à la pauvre mère; je n'ai jamais +connu une infortune plus grande!... Pourquoi ne l'avait-elle pas laissé +partir? + +Nous avons, il est vrai, cette autre infortune illustre, cette mère qui +a été pleurer son fils sur sa tombe, au Zululand! mais il n'est pas +besoin d'aller s'exposer chez les sauvages pour se former, et un tour +d'Europe est déjà suffisant. + +Pour un jeune homme destiné au commerce, rien n'est meilleur, quelque +haute position qu'il occupe, de le placer pendant une année chez un +négociant d'un pays étranger, où il se perfectionne dans la langue et +apprend les affaires. Nos commerçants notables ne manquent pas de le +faire pour leurs fils. + +Il n'y a pas d'argent mieux employé que celui consacré à un voyage; la +preuve en est: les séjours à Rome accordés comme récompense aux +artistes. + +Aussi je me permettrai de signaler aux oncles et aux parents généreux, +et je suis persuadée que mon avis recevra un assentiment enthousiaste de +la part des jeunes gens, comme un excellent encouragement, un cadeau +utile, de payer un voyage pour les vacances à l'étudiant ou au collégien +studieux. + +Je ne m'oppose pas à ce que les jeunes filles voyagent, seulement il est +positif que la vie d'hôtel et des grands chemins ne leur est pas aussi +indispensable qu'au sexe masculin, mais les voyages n'en restent pas +moins le plaisir le plus utile pour l'un et pour l'autre sexe. + +A défaut de voyage lointain, le déplacement est déjà un avantage autant +intellectuel que physique, dont on ne doit pas négliger de faire jouir +même les enfants. + +Sous le rapport de l'utilité, je ne recommande pas l'installation dans +une ville d'eaux en vogue, où l'on recommence à peu de chose près +l'existence oisive et élégante des villes, avec la facilité en plus de +faire des connaissances à la légère, et de prendre de mauvaises +habitudes. + +La villégiature dans la campagne véritable, le séjour sur une plage +agreste où les sorties consistent à aller en robe de toile, sur les +falaises, cueillir les plantes marines et dans les galets chercher le +coquillage, et non pas à poser, serrée en une toilette de satin et de +gaze, au milieu du sable, autour du kiosque de musique, voilà ce qui est +profitable à la santé et même à l'esprit, quand on ne peut ou ne +préfère, avide de nouveau, parcourir les pays étrangers, étudier les +moeurs, visiter les monuments, admirer les musées, se repaître d'objets +inconnus à nos yeux et qui présentent à l'intelligence ouverte, à +l'imagination vive et impressionnable, un charme dont on ne se fatigue +jamais. + +Voyagez et faites voyager les vôtres, donc, autant que possible, ne +serait-ce que quelques journées par année; mais si des devoirs impérieux +vous attachent à la maison, lisez des livres de voyages, des livres +ayant rapport aux pays étrangers, car on ne peut bien s'apprécier +soi-même qu'en apprenant à connaître les autres. + + + + +CHAPITRE XVI + +LE CHOIX D'UNE PROFESSION. + + +On peut dire que ce chapitre fait suite en quelque sorte à ceux sur le +développement de l'enfant, et quoique le choix d'une profession ne soit +mis en question qu'à l'âge de l'adolescence, il est, selon le système +que je vais expliquer, indispensable de s'y préparer à l'avance. Je veux +parler spécialement des professions à donner à une enfant riche, parce +que c'est principalement pour les filles que la solution de cette +question présente des difficultés, et ce sont toujours des questions +difficiles que je dois m'occuper, les autres n'ayant pas besoin d'être +approfondies; ensuite parce que l'embarras est double quand il s'agit de +filles de familles aisées ou riches. + +C'est maintenant un fait avéré qu'on peut être certain de ne pas +conserver toute sa vie la même position de fortune. + +Parmi un nombre assez considérable de personnes qu'il m'a été donné de +connaître directement ou indirectement, je puis dire qu'à quelques rares +exceptions près, je les ai toutes vues dans un espace de vingt années +changer de position du tout au tout. Ceux-ci, en petit nombre, que +j'avais laissés dans une humble position, désolés, sinon désespérés, je +les ai retrouvés superbes et brillants. Ceux-là, toute une pléiade, que +j'ai vus planer dans les hautes régions de l'opulence et des honneurs, +sont descendus dans la plus obscure pauvreté. + +Il n'y a pas encore bien longtemps que j'ai eu un nouvel exemple +frappant. Il y a quelque dix ans à peine, dans la cour d'un splendide +hôtel du boulevard Haussmann, vous eussiez vu monter dans son landau +confortable superbement attelé, une belle femme de quarante ans environ, +le véritable portrait de la matrone antique; il n'était que deux heures +de l'après-midi, car ce n'était pas aux heures préférées de la foule +élégante qu'elle se rendait au Bois, mais aux heures où le soleil est le +plus doux à respirer, où les allées désertes permettaient à ses cinq +petits garçons qui faisaient échelon depuis l'âge de dix ans jusqu'à +deux ans, de s'ébattre sous ses yeux. + +Ce landau était donc plein de têtes blondes et enfantines. Le dimanche +on prenait deux voitures; dans le clarence, étaient une gouvernante et +une bonne avec les deux plus jeunes bébés; dans le landau, sur le +devant, se plaçaient les trois aînés; dans le fond l'heureuse mère, ne +laissant à personne le soin de bercer son sixième, nouveau-né, une +mignonne fillette qu'elle nourrissait; le père était assis à côté. +Quelle belle famille! Quelle bonne mère! Quelle union parfaite! Jamais +elle n'allait au théâtre ni au bal, pour ne pas quitter ses enfants. +Elle présidait à leurs études, à leurs jeux, à leur toilette, malgré le +nombreux personnel de domestiques qui l'entourait. + +Elle avait droit dans ses armes à une couronne fermée par son père, à un +manteau de lord par sa mère... Le bonheur, la fortune, les honneurs, +tout lui souriait... Aujourd'hui, c'est dans une petite ruelle, à +Montrouge, que l'on habite! Quel vent de malheur a soufflé sur tout +cela? et la petite fille bercée dans le landau, quelle va être sa +destinée de jeune fille? + +Les fortunes sont tellement peu sûres, que personne ne se fait même +illusion. Il est impossible de prévoir les événements, et de dire ce +qu'on sera demain; aussi c'est une préoccupation constante de tous les +parents sérieux, de mettre leurs enfants à même de pouvoir, en cas de +besoin, trouver des ressources en eux-mêmes. + +Il y a aussi une classe plus modeste qui se préoccupe de la même +question, c'est cette classe où le chef de la famille gagne, chaque +année, de quoi faire mener aux siens une existence tout juste +convenable, mais qu'il laissera sans ressources, le jour qu'il tombera +malade. C'est une misère dorée avec un précipice au bout. + +Ce que je reçois de demandes, d'avis, de ces deux positions, on peut se +l'imaginer. Une mère jouissant d'une fortune moyenne me dit: «J'ai envie +de faire apprendre à mes filles l'état de modiste ou de couturière.» + +Une autre m'écrit: «Je donne à mon enfant une profonde instruction; il +me semble que je ne puis lui laisser une fortune plus solide. Avec de +l'instruction on arrive à tout.» + +Cette autre encore: «Parmi les beaux-arts que ma fille apprend, je veux +qu'elle en approfondisse un, sous le rapport industriel. C'est une sorte +de métier artistique qu'elle aura toujours sous la main.» + +Je réponds, en prenant les demandes à reculons, et je commence par la +dernière solution: + +--Si votre fille a besoin de gagner sa vie dès à présent ou du moins +dans un court délai, vous avez pleinement raison de choisir un art +industriel, celui le plus en vogue pour le moment. On ne peut guère +faire un tel choix quand il s'agit d'un avenir incertain et éloigné, +parce que la mode change; à un moment donné, la peinture sur porcelaine +et la peinture sur éventail étaient d'un bon rapport; aujourd'hui elles +rapportent à peu près de quoi mourir de faim. + +Le dessin sur bois est beaucoup plus recherché; on fait tant de +publications illustrées que l'on manque d'artistes. Ici, on se trouve +devant une difficulté: les maîtres en ce genre ne veulent pas faire +d'élèves. Ils ont peur des concurrents. Mais la mode, la science, les +découvertes peuvent changer tout cela, et, d'ici quelques années, un +autre art viendra détrôner celui-là. La miniature sur ivoire s'est vue +ruinée par la photographie, quoiqu'il ne puisse y avoir rivalité ni +comparaison. Mais il est bien rare maintenant qu'on fasse faire un +portrait à la miniature. + +A la première question je répondrai: + +--Madame, il n'y a que les petites filles de classes ouvrières qui vont +à l'apprentissage, puis en journée. Ce n'est pas à un si maigre résultat +que vous songez. Si vos filles étaient réduites par une immense +adversité à être ouvrières (cela s'est vu), elles sauraient mieux +travailler que des ouvrières de profession, rien qu'en sachant ce que +toute jeune fille de famille sait. Il n'y en a pas une, aujourd'hui, qui +ne sache tailler et coudre, monter un chapeau aussi bien qu'une ouvrière +de profession; du moins, il lui manquerait peu pour se perfectionner. +Mais si vous entendez qu'elle soit capable de fonder une maison de modes +ou une maison de couture, cela est différent: il n'est pas nécessaire +d'avoir été à l'apprentissage, et je vais vous répondre, en même temps +qu'à la seconde maman, qui pense que l'instruction peut tenir lieu de +tout: celle-ci se rapproche du but. + +Il y a quelque chose de plus à enseigner à un enfant qu'un métier, sans +contester que la connaissance approfondie d'un métier soit excellente: +c'est à être intelligent, c'est à savoir employer, mettre à profit son +savoir, son talent. En un mot, pour employer une expression vulgaire, il +doit apprendre à «savoir se retourner». + +D'où vient que l'on rencontre fréquemment des gens d'un talent +incontestable qui restent en route et qu'on voit arriver des personnes +bien moins capables professionnellement que les premiers? Elles savent +mieux s'y prendre; leur intelligence a été plus développée, et si, +parfois, c'est par un don naturel, très souvent aussi cela provient du +développement que l'on a donné à l'intelligence pendant leur enfance. +L'intelligence vaut encore mieux qu'un métier, que du talent; elle leur +suppléera, mais si elle est secondée par eux, elle aidera à sortir du +milieu ordinaire. + +Vous donnez une profession à un jeune homme; vous apprenez un métier +artistique ou un art industriel, comme vous voudrez, à une jeune fille, +le gouvernement se renouvelle, les temps changent, la mode fuit, il faut +qu'ils sachent aussi changer et se modifier. Les circonstances de la vie +sont si diverses que la première chance pour réussir est de savoir s'y +plier, s y conformer. + +L'énergie et l'intelligence, voilà deux soutiens puissants pour le +malheur. Je n'admets le suicide dans aucun cas. Je puis le comprendre +par déshonneur, encore même du déshonneur on peut se racheter; mais le +suicide par misère, je ne le comprends pas; les peines de coeur peuvent +abattre, tuer, parce qu'elles sont souvent irrémissibles; les pertes +d'argent peuvent toujours se réparer. + +Un enfant, aussi fortuné qu'il soit, doit s'habituer à l'idée que cette +fortune, dont il _jouit_, ne lui appartient pas, qu'il n'en a qu'une +jouissance temporaire, momentanée, et il doit se tenir prêt aux revers +et à gagner sa vie. Un jeune homme doit être convaincu qu'il est +absolument déshonorant de vivre aux croûtes de ses parents. + +Je connais des jeunes gens dont les parents sont dans l'aisance, +d'autres qui sont excessivement riches, et qui, en attendant que leurs +fils aient atteint l'époque où la profession qu'ils ont choisie leur +rapporte, leur font gagner leur vie par des répétitions, des articles +dans les journaux, etc. Par exemple, un jeune stagiaire, en attendant +que les causes lui arrivent se met secrétaire d'une illustration du +barreau, etc. + +Une femme peut posséder un talent à fond, un homme choisir une carrière; +mais en outre ils doivent avoir l'intelligence de savoir se plier aux +circonstances. + +La plupart du temps, on arrive précisément par la voie à laquelle on +pensait le moins. + +On retrouve des exemples à chaque pas. Un tel qui avait été élevé pour +les arts, où il végétera toute sa vie, serait arrivé s'il s'était mis +dans le commerce. Tel autre s'obstine à ne pas vouloir accepter une +position qu'il croit au-dessous de lui. + +Quand on se trouve dans l'adversité, il y a mille moyens de se +retourner. On parle toujours que la femme seule est misérable, mais j'en +connais des quantités qui se sortent parfaitement d'affaires. Ce sont +des femmes intelligentes qui ne se laissent pas abattre. Un exemple +entre autres: Une femme de ma connaissance et du meilleur monde, par +suite du décès d'un parent âgé qui mourut sans avoir fait de testament, +se trouva sans fortune; elle avait un mobilier assez complet; au lieu +d'attendre dans l'inaction d'avoir mangé son modeste pécule et d'être +forcée de vendre son mobilier, elle loua un petit appartement, le +choisissant avec deux sorties sur l'escalier; elle le disposa le plus +coquettement possible, faisant des rideaux avec une robe de bal, +habillant un pouf d'une jupe de satinette brochée; ne craignant pas de +grimper sur une chaise posée sur une table, pour atteindre le haut des +fenêtres, ni de se taper sur les doigts avec le marteau, car il ne +fallait pas penser à prendre un tapissier; elle se renferma dans la plus +petite pièce, et sous-loua les deux autres; ayant trouvé à louer le tout +ensemble, elle se transporta autre part, où elle recommença; l'année +d'après elle avait loué peu à peu la maison entière, et faisait des +affaires prospères. + +Bien des personnes choisissent une profession et ne savent pas ou ne +veulent pas se sortir de là. Elles se lamentent, implorent tous les +échos, accusent le ciel de les oublier, mais elles ne feraient pas le +moindre effort; cela leur paraît impossible même; n'ayant jamais fait +attention à rien qu'à ce qui se trouvait sous leur nez, elles n'ont +jamais vu au delà, et, il faut bien le dire, leurs parents ne les ont +pas secoués, développés. + +En général, les personnes qui ont joui réellement de la fortune, sont +intelligentes, et savent mettre de côté un faux amour-propre qui les +empêcherait de chercher à se relever. Mais il y en a une foule qui n'ont +fait que côtoyer cette fortune, la voyant assez de près pour pouvoir en +parier, et elles se trouvent déplacées et malheureuses. + +Une femme qui se trouve dans ces conditions, vient de temps en temps me +demander de lui indiquer une occupation. Depuis plusieurs années, elle +est à la recherche d'un emploi, et chaque fois qu'on lui en indique un, +quelque chose, oh! toujours un excellent motif, l'empêche d'accepter. +L'autre jour, elle me racontait que l'an dernier, après avoir imploré le +baron de R., elle en avait reçu un secours de cinquante francs, et +qu'elle compte en faire autant cette année. Je me sentais vraiment +saisie de commisération pour elle, je ne l'en pensais pas là, +lorsqu'elle continua ses doléances, disant: + +--On me dit: Travaillez, travaillez! C'est bientôt dit: il faut des +aptitudes, je n'en ai pas; je ne peux cependant pas aller balayer la +rue! + +Je restai stupéfaite. Voilà une femme qui aurait été humiliée de gagner +sa journée en balayant la rue, et qui ne rougissait pas de recevoir une +aumône du baron R.! Mais si elle avait eu réellement un peu de fierté +vraie, avant d'implorer un secours, elle aurait d'abord été se mêler à +l'escouade des balayeurs, qui ont certainement des sentiments de fierté +que n'a pas celle qui mange le pain de l'infirme, du vieillard, quand +elle a en elle des facultés suffisantes à se suffire. + +Ce qu'il faut enseigner aux enfants, outre un métier, ou un talent, +c'est à savoir s'en servir, c'est à connaître la vie, la valeur des +mots, la conséquence des choses. + +Les enfants riches sont mieux à même d'apprendre tout cela et d'avoir +leur intelligence ouverte, parce qu'ils reçoivent plus d'instruction, +voyagent, lisent, entendent raisonner; et le jour où l'infortune arrive, +ils ne sont pas aussi malheureux d'être obligés de déroger, que +d'autres, élevés en regardant en haut et qui se morfondent d'envie. + +Dans la plus haute société, on voit se donner des fêtes où les convives +se plaisent à s'habiller en paysans, en grisettes, en ouvriers. La +grande dame est heureuse d'échapper au poids des grandeurs, et de +courir, une journée entière, inconnue comme une petite bourgeoise. + +Observez les jeux des enfants. Les bébés de parents très riches jouent à +la bonne, à la marchande, à la ruine; ceux des pauvres, joueront au +grand seigneur, au carrosse. + +Enseignez donc à votre enfant ce que vous voudrez, mais enseignez-lui, +surtout, à ne pas regarder le travail comme indigne de lui. Qu'il soit +bien persuadé de la véracité de ce proverbe: «il n'y a pas de sots +métiers, il n'y a que de sottes gens.» + +C'est par son mérite et ses capacités, par la manière supérieure dont il +s'en acquittera, qu'il prouvera que la tâche entreprise est au-dessous +de lui. + +Avec du travail, de la persévérance, de l'intelligence, on peut toujours +se sortir d'affaire; il faut compter sur soi, sur ses efforts personnels +et matériels, et non sur des protections, des passe-droits. + +On peut reconnaître le vrai riche qui a eu des revers, à ce qu'il ne +parle jamais de son temps de splendeur. Le pauvre, qui a eu soi-disant +des malheurs, est _chipie_ et _pimbêche_ à l'excès (pardon, mais ces +deux mots n'ont pas de masculin, ces défauts étant très particuliers aux +femmes); il tient à faire sentir à tout instant qu'il vaut mieux que sa +position, tellement il a peur qu'on ne s'en aperçoive pas! + +Il y a des personnes auxquelles il manque toujours quelque chose pour +réussir; la plupart du temps, elles se plaignent de ne pas avoir de +fonds; ceux qui en ont, s'empressent de les perdre; d'autres réussissent +sans capitaux, ou avec capitaux! + +--C'est la chance! disent les premières. + +C'est-à-dire, c'est de savoir saisir la chance quand elle passe et de +savoir aussi la retenir. + +Ce que je vois de bonnes occasions auprès desquelles passent quantité de +gens qui ne les voient pas parce qu'ils regardent trop haut ou qui ne +veulent pas prendre la peine de se baisser! + +Aujourd'hui, le commerce, les affaires, sont, peut-on dire, à la mode; +nous ne sommes plus au temps où l'on dédaignait de gagner de l'argent. +Mais malheur à l'incapable! + +L'autre jour, on introduisit auprès de moi une élégante visiteuse, une +femme du grand monde; elle voulait me demander des conseils. Elle +désirait vendre un secret de parfumerie, puis elle me raconta qu'elle +allait gagner de l'argent cet hiver. Elle allait s'occuper de placer du +vin parmi ses connaissances. Le marchand lui avait promis une belle +commission, mais elle ne voulait pas qu'on le sût. + +J'avoue que je n'approuve pas tout à fait ce manège, parce que j'aime +que l'on ait le courage de son opinion. Les personnes qui sont obligées +de chercher de cette façon à se procurer de l'argent sont à plaindre, +car elles souffrent réellement; il faut les plaindre d'autant plus que, +la plupart du temps, l'argent qu'elles cherchent ainsi à se procurer ne +servira qu'à leur fournir des satisfactions d'amour-propre, bientôt +suivies de déceptions cruelles. + +Pour en revenir au choix d'une profession, une instruction complète +donnant la connaissance d'une foule de choses pratiques, c'est-à-dire ne +se bornant pas aux études scientifiques et aux beaux-arts superficiels, +mais ayant enseigné aussi une partie commerciale et, avec cela, la +volonté et l'intelligence des choses, voilà la meilleure profession. + + + + +CHAPITRE XVII + +L'AGE INGRAT. + + +Cet âge (de onze à dix-huit ans) réclame, pour les deux sexes, une +attention particulière sous tous les rapports, même sous celui de la +toilette; néanmoins, c'est l'âge dont on se préoccupe le moins d'une +façon spéciale. Il est souvent question de l'enfant, du bébé; on parle +fréquemment de la jeune fille, mais la fillette et le garçonnet sont +laissés dans l'ombre. Il est évident qu'en perdant ses dents de lait, +l'enfant acquiert sa première laideur. Sa croissance, en le rendant +disproportionné, lui ôte les grâces potelées du premier âge; les études +auxquelles on le soumet, le travail de la nature qui s'opère en lui avec +force et rapidité, le rendent maussade et méchant parfois. Voilà pour le +physique; au moral, sans pouvoir offrir les compensations de la +communion d'idées, il comprend trop et gêne les conversations. En somme, +c'est l'âge ingrat, et cependant c'est à cet âge que nous commençons à +juger ce qui nous entoure, c'est à cet âge que nos convictions se +forment, que tout nous frappe, que des impressions ineffaçables se +gravent en nous; c'est à cet âge que notre coeur comme notre intelligence +se développent en même temps que nos membres; et qu'avides de les +exercer, nous nous jetons sur tout ce qui se présente, nous nous en +emparons, et nous nous l'approprions pour notre vie entière +généralement. + +Ces quelques années exigent une surveillance de tous les instants, et +lorsqu'on a pris toutes les précautions possibles pour que le petit être +ait été bien entouré dans ses premiers pas dans la vie, matériellement +et intellectuellement, afin qu'il n'arrive aucun accident à ses frêles +petits membres, et que sa fraîche mémoire ne soit pas souillée de mots +impropres ou de mauvaises impressions, il ne faut pas se lasser, car le +moment important arrive seulement. Le corps et l'âme doivent être plus +que jamais préservés, sous peine de les voir l'un et l'autre s'étioler. +La santé pour le physique, la toilette et les manières pour l'extérieur, +l'âme et le coeur, le jugement et l'intelligence pour le moral, voilà +toutes les choses importantes qu'il s'agit de diriger et sur lesquelles +il est indispensable d'attirer l'attention des parents. + +Par la santé, j'entends aussi le développement et la conformation du +corps de dix à dix-huit ans. Le tempérament se constitue, les membres se +forment à peu près tels qu'ils doivent rester toute la vie. Aussi les +précautions qu'on a prises pendant l'enfance ne doivent-elles être +continuées qu'avec plus d'attention pendant l'adolescence. La +gymnastique pour les deux sexes est indispensable; elle est préférable à +tout autre exercice du corps, car elle ne rend pas seulement fort et +alerte, elle rend aussi adroit et agile. + +Généralement on fait beaucoup _sortir_ les enfants; c'est un tort, +vis-à-vis surtout des petites filles. (Les garçons sont d'ordinaire au +collège à cet âge, et je parle des filles élevées par leurs mères.) +C'est pourquoi l'éducation de la pension ou du couvent peut être +préférable. La fillette y joue, y court, mais ne _sort_ pas, +c'est-à-dire ne prend pas l'habitude de se parer tous les jours, et +d'aller faire de grandes courses, silencieuse et guindée, à côté de sa +mère ou de son institutrice. + +Je connais des femmes qui ont été tellement accoutumées dès leur enfance +à _sortir_, à aller arpenter les boulevards et les Champs-Elysées, que, +jeunes filles, un jour de réclusion les rend déjà malades, et, jeunes +femmes, elles ne peuvent supporter leur intérieur. La femme doit vivre +chez elle, et comme le tempérament se plie aux habitudes de longue date, +il n'y a qu'à lui donner celle-ci pour qu'il s'y conforme. + +L'estomac a besoin aussi d'être formé, mais non _gâté_. Peu à peu, il +arrivera à supporter tous les bons aliments, mais jamais les mauvais, ni +l'irrégularité des repas. + +Le sommeil est nécessaire aux jeunes gens. Le sommeil du soir, qui est +dans l'ordre de la nature, répare les forces, tandis que celui du matin, +au moment où la terre se réveille, énerve et alanguit. Se lever tard est +une habitude perverse qu'il ne faut pas laisser prendre; et pour cela il +faut éviter avec soin d'en faire une récompense, ainsi que cela a lieu +très souvent. Je connais une mère prudente, pour les enfants de laquelle +la plus grande punition qu'on puisse leur infliger est de les obliger à +rester tard au lit. + +Il est vrai que c'est souvent de nos propres défauts qu'héritent ces +petits êtres, et nous croyons, nouvelle erreur, y trouver un titre à +notre indulgence; tandis que nous devrions n'y voir qu'une leçon et un +ordre sévère, pour nous qui les avons expérimentés à nos dépens, de les +en préserver. Mais l'amour-propre est là pour nous aveugler! Que de +parents se mirent avec complaisance dans les défauts de leurs enfants! + +Pour bien élever un enfant, surtout à l'âge où il est _clairvoyant_, il +faudrait être parfait, et je connais bien des parents qui ont plutôt +l'héroïsme d'une séparation qu'ils reconnaissent nécessaire que celui de +se corriger! + +Comme toilette et comme manières, la démarcation est bien tranchée. +Depuis la première communion jusqu'à son entrée dans le monde, +c'est-à-dire de onze à dix-huit ans, la fillette et la jeune fille +doivent s'abstenir de tout ce qui est trop recherché, trop compliqué, +sous peine de paraître, non pas de petites femmes en miniature, comme +lorsqu'elles avaient six ans, et que leurs mères se plaisaient à modeler +leurs toilettes sur les leurs propres, mais à de petites bonnes femmes; +car, à quinze ans, si l'on s'affuble trop, on peut très facilement en +paraître vingt ou davantage. + +Il faut aussi éviter de tomber dans l'excès contraire, ce qui arrive +fréquemment aujourd'hui: pour une raison ou pour une autre, coquetterie +de mère, de soeur, ou de jeune fille même, est maintenu l'habillement de +la fillette, jusqu'à l'entrée dans le monde; la jupe reste courte, les +cheveux ondulés flottant dans le dos, et l'on supprime ainsi ces +quelques années si suaves et si pleines de charme de l'adolescence; +restons dans la règle commune; suivons les usages reçus par la majorité +et bons à suivre par les gens sensés. Dès que la petite fille atteint sa +douzième année, on supprime les falbalas, les bijoux, les plumes, les +corsages décolletés et à manches courtes. La jupe doit s'allonger et ne +plus découvrir le mollet, les cheveux sont nattés ou relevés dans un +réseau. + +Les manières et le langage subissent la même transformation. La démarche +devient moins libre, plus posée; les reparties, les saillies d'enfant, +qu'on appelle spirituelles, et qui sont toujours, d'ailleurs, ridicules +dans la bouche d'un enfant, ne sont absolument plus tolérées; en un mot, +la fillette doit rentrer dans l'ombre, comme la fleur, qui est son +emblème, se cache sous les feuilles. + +Les bonnes habitudes, avons-nous dit, se prennent à cet âge, +physiquement aussi bien que moralement. La jeune fille, prenant +l'habitude de se tenir courbée, la gardera, de même si elle contracte +celle de la paresse. Le caractère demande à être formé dès la première +enfance, et il est presque impossible de transformer, à douze ans, +l'enfant colère, gourmande, menteuse, dont les défauts n'ont pas été +réprimés plus jeune. Il faut alors la _briser_, la contraindre, et la +tâche est devenue excessivement difficile; il s'agit de ne pas laisser +perdre les bons fruits que la première enfance donne, ou plutôt ces +fleurs que le printemps fait éclore. Il nous appartient de les cultiver +pour qu'elles se changent en fruits; ces fruits eux-mêmes doivent +arriver à la maturité, sans qu'aucun insecte vienne y mordre et +s'introduire jusqu'au coeur. + +N'arrive-t-il pas parfois que dans notre verger nous trouvons notre plus +beau fruit attaqué? et ne sommes-nous pas obligés de veiller sans cesse? +Nous craignons, au moindre coup de vent, que le faible lien qui le +retient à l'arbre et lui donne la vie ne vienne à se briser; mais ce qui +est plus pénible encore, n'est-ce pas de le voir ronger par un ver que +nous ne pouvons extraire, si nous ne nous y prenons à temps? Rien ne +peut mieux donner l'idée de l'âme d'un enfant. Il faut veiller, jusqu'à +ce qu'elle soit formée, et si la moindre gelée peut perdre la fleur, une +main étrangère peut nous ravir le fruit. + +Le genre d'éducation se modifie totalement lorsque commence l'âge de +raison. + +Les corrections, les caresses, les choses palpables, pour ainsi dire, +ont seules le dessus dans le bas âge; le raisonnement, la persuasion n'y +peuvent rien. Mais quand arrive l'époque dont je m'occupe, ce n'est au +contraire qu'à la persuasion et au raisonnement qu'on doit recourir. Et +c'est pourquoi la tâche devient de plus en plus difficile et se +restreint davantage dans le cercle maternel. Il ne suffit plus +d'exprimer sa volonté, de la faire obéir, il faut l'expliquer, la +déterminer, savoir s'adresser à l'entendement de l'enfant et s'appliquer +à le lui former. + +Mais ce qui offre une double difficulté, c'est que dans les choses mêmes +qu'il faut lui apprendre, il est nécessaire de lui en céler une partie; +c'est une pierre d'achoppement que bien des mères ne savent pas tourner. +Sous le prétexte de conserver la candeur de la fillette, elles lui +interdisent toute lecture; elles ne veulent rien lui faire connaître de +la vie ou du monde; puis, l'âge venu, sans préparation aucune, elles lui +ouvrent toutes les portes et lui permettent, elles y sont bien obligées +d'ailleurs, toutes les lectures. C'est par paresse, la plupart du temps, +et simplement pour se dispenser de prendre une peine, un soin +quelconque. Une mère qui entend bien sa mission et son devoir initie peu +à peu sa fille à la vie; elle la lui explique, la lui analyse, lui ouvre +le chemin, la guide par la main, non en en éloignant complètement les +ronces pour ne lui laisser que les fleurs, mais en lui apprenant à les +éviter elle-même ou à les supporter; car l'existence est pleine +d'entraves, d'épines, et la jeunesse ne doit pas l'ignorer. + +De douze à quinze ans, les jeunes imaginations veulent tout saisir; le +mal surtout les attire comme l'abîme qui donne le vertige; essayer de le +leur dissimuler tout à fait est impossible. Leur apprendre à le regarder +froidement, à l'envisager avec horreur, est un grand bienfait. +L'ignorance n'empêche pas de tomber; au contraire, elle précipite à +mesure que l'entendement se développe, que l'intelligence arrive sans la +science; on doit donc insensiblement démontrer le bien du mal. + +Aussi, c'est précisément à cet âge si intéressant où la petite personne +devient fillette, que la mère doit quitter le moins son enfant. C'est +alors que les impressions sont les plus fortes, d'autant plus qu'elle +croit savoir et ne sait rien. + +La tâche devient aussi plus difficile, parce que l'enfant veut déjà +essayer son jugement, et, l'expérience ainsi que la science lui +manquant, elle est entraînée à juger à faux. C'est une grande victoire +de lui enseigner à se défier de son propre jugement et de lui laisser +apercevoir l'étendue de son ignorance. + +Les liaisons, les fréquentations sont d'une haute importance à cette +époque de la vie. Elles s'emparent de nous avec une intensité telle, +qu'elles sont la source souvent de bien des entraînements et de bien des +malheurs. Essayer d'y soustraire la jeunesse est presque impossible sans +froisser son coeur. Seulement, la vigilance doit redoubler. Il faut +surtout éviter d'exiger de brusques ruptures, qui font tourner en +intrigues un simple engouement qui serait tombé de lui-même. Le meilleur +moyen, l'unique, pour garantir la jeunesse de toute influence, est de +l'occuper, de la fatiguer, physiquement et moralement; lui donner le +moyen de dépenser amplement l'exubérance de forces que lui donne son +âge, et qui, concentrée, ne manquerait pas de se déverser d'un autre +côté. + +Les jeunes filles s'éprennent les unes pour les autres de vives amitiés; +elles se figurent bientôt qu'elles sont victimes et tyrannisées, si on +veut les priver de voir celles qu'elles ont choisies pour amies; elles +trouvent aisément des personnes qui croient bien faire en facilitant un +rapprochement à l'insu de la mère, entre les jeunes amies, comme si tout +ce qu'on dissimule aux parents ne soit pas déjà une faute par cela même, +et qu'ils n'aient pas des motifs puissants pour désirer être obéis. + +Malheureusement, on est toujours tenté de penser que les parents ont +tort; on n'a pas assez de confiance dans leur morale, et c'est là que se +trouvent le danger et la cause de l'indiscipline, de l'insubordination. +Les jeunes n'ont plus foi aux vieux. Hélas! on est forcé d'avouer que +c'est un peu la faute de ceux-ci; s'ils ne se montraient pas aussi +souvent fautifs et répréhensibles, la jeunesse s'habituerait à les +respecter davantage et à s'en rapporter à leurs décisions. + +Il y a cependant des enfants bien élevés qui ne se permettent pas de +juger leurs parents et agissent comme Sem envers Noé. Cela dépend encore +de l'éducation qu'on leur a donnée. + +Pour en revenir aux mauvaises liaisons, je répète et j'insiste, comme +étant un point important, pour qu'on ne brusque pas les ruptures, à +moins qu'on puisse mettre une distance matérielle entre les deux amies +et opposer une forte distraction à l'ennui qui résulterait de la +séparation. Dans le cas contraire, il faut se contenter de veiller, de +persuader doucement, et d'attendre, ce qui ne tarde souvent pas, que les +circonstances de la vie viennent dénouer d'elles-mêmes les liens +qu'elles ont formés. + +Si la jeune fille arrivait à voir son amie en cachette de sa mère, même +rarement, cela pourrait lui être beaucoup plus nuisible que de la voir +souvent en sa présence. Le fruit défendu possède un attrait puissant. +Puis on prend l'habitude des cachotteries, des intrigues, et tout cela +décline en besoin, qui se rejette plus tard sur des objets où le péril +est plus grand. + + + + +CHAPITRE XVIII + +NOTES D'UNE MÈRE DE FAMILLE. + + + + +I + +_Le monde de province._ + + +Mon mari vient d'obtenir d'être nommé directeur d'une mine importante, +dont la société a son siège à Paris; nous allons donc quitter notre +tranquille appartement de l'avenue de Neuilly où nous jouissions du +voisinage de la grande ville et des libertés qu'elle donne, en même +temps que de l'air de la campagne et aussi des libertés de celle-ci! +Ici, comme à Paris, on connaît à peine ses voisins; on va, on vient, +sans se préoccuper de personne! Il paraît que D. où nous allons est une +ville charmante; il y a de belles promenades, de l'animation, une +garnison très forte... «Il faudra tenir nos filles!» a dit mon mari. Une +préfecture... il y aura des bals! qui sait? Notre aînée, Berthe, est +jolie... elle trouvera là plus facilement à se marier que dans ce grand +Paris où l'on vit si isolé! C'est l'indépendance, dit-on; j'en conviens, +mais c'est aussi l'isolement!» + +Ainsi pensais-je et écrivais-je sur mes tablettes, il y a un an à peine, +et aujourd'hui que je connais la vie à D., qu'est-ce que j'y ai trouvé? +mes espérances de mère se sont-elles réalisées? Par quel moyen suis-je +arrivée à les réaliser? + +Arrivant dans une ville où l'on ne connaît personne, il n'est pas facile +d'établir des relations. Mon mari, excessivement occupé de son +installation, était aux mines du matin au soir. Mes filles, impatientes +de voir et de se faire voir, me tourmentaient, et nous allâmes, le +premier dimanche, entendre la musique sur le Cours. Quelle foule! On +nous regardait avec une certaine curiosité, car nous étions _nouvelles_ +et nous n'étions connues de personne! Aussi je ne pourrais pas affirmer +que cette curiosité fût tout à fait bienveillante. Les femmes paraissant +appartenir à la haute société de la ville nous jetaient à la dérobée des +regards dédaigneux et scrutateurs, comme si nous étions des bêtes +dangereuses (mes filles peut-être leur semblaient à craindre, avec leur +expression spirituelle, simple, naturelle à la fois, que donne la vie de +Paris); les bourgeoises et les commerçants ne se gênaient pas pour nous +examiner. Les hommes paraissaient plus discrets et plus bienveillants en +même temps; des jeunes filles jolies, bien mises, l'air point sottes, +attirent toujours la sympathie du sexe masculin, ce qui leur vaut, +immédiatement la haine de l'autre sexe. Il est vraiment périlleux d'être +d'une supériorité trop écrasante, et je crois préférable pour une femme +de rester un peu dans l'ombre que de faire pâlir tout autour d'elle par +son éclat. + +Il n'en est pas moins vrai que, le premier moment de curiosité passé, +nous allions avoir l'air, si nous restions sans société, de gens mis en +quarantaine. Or, les connaissances qui s'offraient à nous nous auraient +placés dans un milieu d'où plus tard nous n'aurions jamais pu sortir. + +Il faut avoir bien soin, en province, de ne pas se déclasser et de se +mettre de prime abord à la place que l'on veut tenir. + +A Paris on peut fréquenter un peu de tous les mondes; sans appartenir à +l'aristocratie, on a parmi ses relations bon nombre de familles titrées +qui ne vous dédaignent pas; on les reçoit en même temps que des +négociants, toujours très estimés; on mélange les opinions politiques et +religieuses. Chacun s'enquiert peu, dans un salon, de ce que peut être +son voisin. C'est le cas de le dire, «le pavillon couvre la +marchandise»; du moment qu'on se rencontre sous le toit d'un ami commun, +c'est qu'on se vaut. D'ailleurs, on ne se retrouve guère autre part, et +il n'y a pas de conséquence à craindre de s'être rencontrés. + +Ainsi que me l'expliquèrent le docteur en renom que j'appelai sous le +plus petit prétexte et afin de faire une connaissance, et aussi le curé +de la paroisse à qui j'allai faire une visite de nouvelle paroissienne, +dans cette petite ville de D., de même que dans la plupart des villes de +province, il y a quatre ou cinq sociétés parfaitement distinctes qui ne +se fréquentent jamais l'une l'autre: celle des commerçants; celle de la +noblesse, qui est cléricale et légitimiste, qui se croirait déshonorée +de mettre le pied à la préfecture, et ne sort guère de ses hôtels que +pour aller à l'église; la bourgeoisie, composée de la magistrature et du +haut négoce, et le monde officiel. Malheureusement, chacune de ces +sociétés se subdivise en deux ou trois partis politiques ou religieux. +Il y a les légitimistes, qui sont admis à cause de leurs opinions dans +les salons de la noblesse; les partisans du gouvernement actuel, qui +composent plus essentiellement le monde officiel; les républicains; puis +les protestants qui forment à part un clan rigide et puritain, et encore +les israélites, société riche, brillante et gaie... J'en oublie, bien +sûr! + +Mon mari est républicain libéral;... mais ce serait nous fermer bien des +portes que d'embrasser trop chaudement ce parti;... quand on a des +filles à marier, est-il permis d'avoir une opinion politique? La +majorité serait contre nous. Le parti dit de l'opposition donne bien un +bal par cotisation chaque hiver, mais ce ne sont pas là les réceptions +nécessaires pour trouver un mari! + +Le curé m'a reçu avec beaucoup de bienveillance; il avait déjà remarqué +depuis huit jours que nous étions des paroissiennes assidues, et il a +bien voulu m'admettre, ainsi que mes filles, membre dans une société de +dames patronnesses, où, moyennant une légère cotisation et certaines +démarches et visites, nous parviendrons à faire un peu de bien à +quelques familles pauvres de la ville, et en même temps nous nous +trouverons en contact avec les femmes les plus distinguées de D. + +Le médecin (en province les médecins ont le temps de devenir des amis de +leurs malades), qui est le médecin du préfet, et va beaucoup dans le +monde officiel où il est protégé par sa famille et par ses opinions +calmes et raisonnables (il est toujours, paraît-il, pour le +gouvernement, quel qu'il soit, m'a-t-il dit; c'est un homme qui a la +bosse du droit et de la discipline); il doit nous présenter au maire, au +receveur, et se félicite déjà d'avoir une nouvelle maison pour passer +ses soirées, car j'ai annoncé hautement l'intention de recevoir. + +Enfin mon mari, par ses rapports d'affaires, a eu bientôt quelques amis +dans son parti, ce qui va nous permettre d'avoir un pied dans tous les +clans. Il ne me déplaît pas de passer pour ne pas être de l'avis de mon +mari en matière politique, cela autorise tous les genres de relations. + +--M. un tel y va? + +--Oh! c'est le mari qui l'attire! n'y faites pas attention; la femme le +reçoit à contre-coeur. + +--Mais une telle y est toujours fourrée? + +--Peu importe! c'est une amie de madame; mais monsieur saura y mettre +bon ordre, si cela devient trop fort! + +Aussitôt notre salon arrangé, j'ai annoncé que je donnerais le thé le +mercredi de chaque semaine; je n'ai invité personne directement et tout +le monde est venu. J'avais assuré le curé qu'il trouverait sa table de +whist installée, mais il a eu peur de manquer de partner et a cru +prudent d'amener un vieux colonel retraité et une vieille baronne, qui a +coiffé Sainte-Catherine une cinquantaine de fois au moins. Notre premier +thé n'était pas très brillant; mes filles, auxquelles j'ai appris à +aimer, à respecter la vieillesse et à s'amuser de peu, ont été ravies de +la distraction qui leur était apportée par cette soirée. Le docteur +ayant prouvé qu'il était un excellent partner, le colonel lui a voué sa +sympathie, et ils se sont promis de se retrouver chez nous chaque +semaine, comme sur un terrain neutre, où l'on peut se rencontrer sans se +compromettre. + +Avais-je donc réussi à constituer d'emblée un _salon_, ce qui se forme +si difficilement en province, un salon neutre où je pourrais recevoir +tout le monde? Je n'osais l'espérer. + +La baronne prit vite ma fille aînée en amitié; elle voulait la donner +pour amie et modèle à ses nièces; je me tenais un peu sur la défensive, +car je me méfie beaucoup des amitiés féminines, spontanées surtout, +provenant de femmes dans une position plus élevée; elles sont portées à +prendre avec vous certains tons protecteurs qui vous déplacent bien +vite. + +Je ne désirais recevoir de femmes que ce qu'il était nécessaire pour +prouver que l'_on peut nous voir_, et aussi pour être invitées aux +grandes réceptions; quant à aller jouer les comparses dans des réunions +intimes, j'étais décidée à l'éviter. + +Le colonel, qui trouve ma cadette un «charmant démon», veut absolument +la faire danser, et comme j'ai objecté que nous ne connaissions pas de +danseurs, il a amené trois de ses protégés, le dessus du panier des +officiers de la garnison. Le docteur n'a pas voulu être en reste, et +lorsque les mères de filles à marier ont su que nous avions des +cavaliers, elles ont désiré vivement faire partie de notre coterie. + +Nos petits thés, commencés en décembre avec quatre joueurs de whist, +étaient devenus de vrais bals de cinquante personnes au moment du +carnaval! + +Il ne s'est pas donné une fête à laquelle nous n'ayons été invitées. +J'ai surtout tenu à ne jamais donner à mes réceptions un cachet trop +cérémonieux, mais j'ai eu beaucoup de peine, car, soit par flatterie, +soit par ironie, on voulait à toute force les décorer du nom de bal, et +quelques femmes y arrivaient en toilettes parées; mais on me trouvait +toujours en robe de soie noire montante, et mes filles en robe de +cachemire gris avec de simples rubans bleus ou roses dans les cheveux. +En revanche, le côté _rafraîchissements_ a sans cesse été l'objet de mes +soins d'une façon particulière; mon punch (rien n'anime une soirée comme +du bon punch), le chocolat, le thé et les petits fours servis en +abondance et de premier choix m'ont toujours valu des remerciements. + +Par exemple, j'ai évité les grands dîners si dispendieux et si +dérangeants; mais le curé et le docteur avec autorisation d'amener un de +leurs jeunes amis, ont toujours eu leur couvert mis. + +Pour aller dans le monde, mes filles n'ont eu qu'une robe blanche avec +fleurs variées; les envieuses les ont surnommées les _demoiselles +blanches_; on leur a demandé sournoisement si elles étaient vouées au +blanc; ce qui n'empêche pas qu'avec peu de frais elles n'ont jamais été +fanées comme les autres. Je n'ai souffert, de leur part, aucune +préférence pour un danseur plus que pour un autre. + +Enfin, j'ai essayé de réaliser ce problème difficile d'être très stricte +sans pruderie. Mais j'étais bien décidée à ne pas recommencer l'hiver +prochain, si je n'avais pas réussi; il faut vaincre ou mourir dans ces +cas difficiles! Si j'eusse échoué, j'aurais envoyé la plus jeune passer +l'hiver chez sa grand-mère et j'aurais tenté un voyage avec l'aînée. + +Il n'y a rien qui fasse plus mauvais effet que de mener plusieurs hivers +de suite deux soeurs dans le monde. Heureusement, la nouveauté a un si +grand charme et un si grand attrait, que plusieurs jeunes gens de la +ville s'enthousiasmèrent pour les Parisiennes et, au grand désespoir et +à la profonde déception des familles du crû, eurent le mauvais goût de +préférer des _étrangères_. C'est cependant ce qui arrive le plus +communément, et, de même, les jeunes filles épousent le plus souvent des +jeunes gens étrangers que des jeunes gens de la ville. En province on se +voit si souvent, on vit si étroitement ensemble, que l'on est un peu +comme frères et soeurs. + +Un des protégés du docteur, jeune avocat de belle espérance, a demandé +ma fille aînée en mariage vers la fin de l'hiver; c'est un honnête +homme, d'un caractère égal et bon, aimant la vie de famille, aspirant +après un foyer à lui. Un jeune homme qui a de tels sentiments fera un +bon mari, quelle que soit sa fortune. Nous ne donnons qu'une petite +rente pour dot à nos filles; les jeunes époux auront un peu de peine à +joindre les deux bouts dans le commencement; mais on s'aime mieux quand +on a souffert et lutté ensemble. J'ai pour principe, lorsque l'on a des +filles à marier, qu'il ne faut pas laisser échapper le premier honnête +homme que l'on rencontre. + +Maintenant je n'ai plus à m'inquiéter du monde. Notre famille agrandie +possède de bons amis à D., et nous commençons à ne plus être considérés +en étrangers. J'occupe une place qui était vacante; je tiens le milieu +entre les diverses sociétés; je suis restée la _Parisienne_, comme on +m'a surnommée. J'espère bien marier ma cadette l'hiver prochain; elle a +un caractère éveillé et aventureux, qui fait que j'aimerais assez lui +voir épouser un brave officier qui l'emmènerait voyager un peu. Je la +suivrai volontiers en Afrique, et lorsque je reviendrai, je resterai +encore plus «la Parisienne» que jamais, car n'ayant plus à observer +certaines considérations à cause de mes filles, je me donnerai le +plaisir de ne recevoir que ceux qui me plairont; je me consacrerai +autant qu'une mère peut le faire à l'établissement et à l'éducation de +mes deux fils, dont l'un va arriver de l'École polytechnique, et l'autre +du collège. + + + + +II + +_La veille du jour de l'an._ + + +Le jour de l'an est une de ces éphémérides qui restent dans le souvenir +et se représentent à la pensée chaque fois que l'époque les renouvelle. + +Lorsqu'on est enfant, le jour de l'an est un grand jour, on vit de +longues heures dans l'espérance de ce qu'il vous apportera, et d'aussi +longues heures dans le souvenir de ce qu'il vous a apporté. + +Peu à peu on grandit, et chaque année enlève un nom des nombreux +donataires; à vingt ans, on reçoit peu d'étrennes, du moins elles ont +perdu du caractère de surprise qui a tant de charme. + +On sait très bien que M. un tel va apporter un sac de bonbons, c'est +obligatoire; une dizaine d'autres jeunes gens en feront autant; ce sont +les habitués des quinzaines, les danseurs de l'hiver; c'est comme une +carte de visite, et l'on n'y ajoute pas plus d'importance. + +Lorsque nous sommes mariées et que nous avons des bébés, les jours de +l'an redeviennent des journées mémorables, nous revivons dans les +autres. Les bébés pensent encore à nous; ce sont de petites fables +copiées à grande peine en cachette, des broderies faites dans des coins +noirs à des heures indues, que les chers petits êtres vous apportent la +joue empourprée, le coeur battant bien fort, puis se sauvent tout honteux +et suffoqués par le rire, après avoir déposé leur offrande naïve sur vos +genoux; mais l'émotion que l'on éprouve n'est rien en comparaison de la +leur à eux, car à tout âge il est bien vrai que celui qui donne jouit +plus que celui qui reçoit! + +Ensuite les enfants deviennent grands, et... c'est une grande tâche +d'essayer de réunir la famille autour de soi, au moins une fois l'an, +lorsque les ailes ont poussé aux oisillons et leur ont permis de voleter +hors du nid! + +Cette année est la première que je vais commencer, depuis plus de vingt +ans, sans avoir ma nichée autour de moi! C'est vraiment une année +infortunée qui s'annonce! + +Mon mari est si occupé, qu'il se doute à peine que c'est demain le +premier jour de l'an. Depuis longtemps, nous nous sommes blasés sur ces +petites attentions en les reportant sur nos enfants. Mais Berthe est +mariée, et... son mari l'a emmenée passer les vacances de la +magistrature dans sa famille à lui. La vieille tante va avoir un jeune +ménage pour lui fêter ses quatre-vingt-deux ans, et moi... moi, je perds +ma fille! + +Mon fils aîné, ce brave et loyal Gustave... s'est laissé entraîner par +son coeur! Il a prêté à un ami inconséquent deux mois de sa pension et +les petites économies que je lui envoyais pour ses plaisirs du dimanche. +Son père a été inexorable: il le condamne à ne pas faire le voyage de D. +pour les fêtes! Pauvre enfant! Son jour de l'an va être bien sombre, +dans les rues de Paris, pleines de boue et de brouillard! + +Il fera des visites officielles! Cela ne lui nuira pas et le formera! Il +commencera à midi, en grande tenue, et cela ira encore bien jusqu'au +soir! Mais la soirée? Il n'y a que des dîners et des réunions de +famille, ce jour-là; les théâtres même sont déserts! C'est alors qu'il +sentira le vide et l'isolement autour de lui, en se voyant seul, sans +une table où son couvert soit mis, sans une famille pour le fêter et +l'accueillir! + +Bernard, lui aussi, ne sera pas près de nous, mais il ne sera pas seul. +Il a été décidé que pour le récompenser des bonnes études qu'il a +faites, il irait passer les vacances de Noël et du nouvel an chez un de +ses bons amis, où il y a de belles chasses. C'est drôle! Nous punissons +Gustave en le tenant éloigné de nous, et nous récompensons Bernard de la +même façon... Mais Bernard sera dans une famille qui l'entourera +d'affection!... Cela ne fait rien; je suis jalouse de ce genre de +récompense où nous sommes si peu en cause! + +_Le jour de l'an_. Jeanne est donc seule auprès de moi. Nous avons +commencé la journée par nos visites à l'église, au Seigneur, puis à son +vicaire notre bon curé, et à quelques pauvres malades, ou invalides, +mais qui n'auraient osé venir à nous. «Ce sont là nos visites +officielles, à nous autres femmes,» ai-je dit à Jeanne. + +Je l'ai envoyée ensuite avec la femme de chambre rendre ses devoirs à la +vieille baronne, et la petite sournoise a remis en passant un petit +paquet chez son vieil ami le colonel. Le paquet contenait une blague à +tabac joliment brodée. + +Je ne l'en blâme pas, et ce qui prouve qu'elle n'a pas eu tort, c'est la +coïncidence des deux pensées. Pendant son absence, son vieil ami a fait +porter ici par son ancien planton deux fort beaux bouquets; l'un était +enfoncé dans un grand sac de bonbons à double fond, l'autre, plus +mignon, paraissait avoir une bien grosse queue; un ruban frangé d'argent +en sortait, et quand Jeanne le tira, il amena un petit écrin, dans +lequel se trouvait une parure en turquoise, formant des myosotis. Un +homme de soixante-dix ans peut se permettre une telle liberté envers une +petite amie de vingt! Jeanne avait dit, il y a quelques jours, devant +lui, sans penser à rien, qu'en fait de bijoux elle n'aimait que ceux qui +représentaient des fleurs, et en fleurs que le myosotis! + +C'est une attention délicate qui quadruple la valeur du moindre petit +présent que de chercher à réaliser un désir exprimé. Le bouquet se +composait de myosotis, de roses blanches et de réséda. + +Allons! ma Jeanne sera encore heureuse comme un enfant ce nouvel an! + +Mon bouquet à moi se compose de camélias rouges et blancs, entourés d'un +cordon de primevères mélangées d'azaléas et de gardénias; les chocolats +à la crème, qui sont au pied, ont la meilleure mine. C'est ce qui peut +s'offrir à tout le monde, surtout à une femme. + +Mais le timbre de la porte retentit; les visites vont commencer. Depuis +que les usages parisiens s'introduisent partout, à D. comme ailleurs, +les femmes restent chez elles, le jour de l'an, ce qui fait qu'on ne +reçoit que des hommes. + +M. le curé ne me rendra sa visite que demain, car, de même que les +personnages officiels, il reçoit lui aussi. + +Mon mari fait sa tournée en habit noir et en cravate blanche; une vraie +corvée! s'inscrivant ou laissant un petit morceau de bristol glacé, sur +lequel son nom est écrit, et qu'on a convenu d'appeler carte de visite, +dans les rares maisons où il ne trouve personne. + +Notre médecin et le colonel arrivent les premiers. Jeanne saute sans +façon au cou du colonel pour le remercier. Un petit gland rouge sort de +sa poche; c'est la _blague_ de Jeanne qu'il porte sur son coeur! Le +docteur est un peu gêné, car il n'a pas pensé qu'il fût nécessaire de +nous donner des étrennes. + +Mais voilà les jeunes de l'armée et de la magistrature qui font +irruption; les mieux renseignés offrent en entrant un élégant sac de +bonbons. + +--Madame, vous permettez... cette année qui commence... mon modeste sac +sera bien heureux que vous daigniez... balbutie-t-on. + +--Monsieur... c'est bien aimable d'avoir pensé à nous, dis-je en venant +au secours de l'arrivant. + +--Mademoiselle, veuillez me permettre de déposer à vos pieds mon modeste +tribut... avec mes souhaits de bonne santé... + +--Oh! monsieur! vous êtes bien aimable... + +--Que tous vos voeux soient exaucés, mademoiselle, dans cette année qui +commence... + +--Et qu'il y ait beaucoup de bals, que nous dansions beaucoup de +cotillons, n'est-ce pas, monsieur? + +--Madame, je vous présente mes hommages... voulez-vous me permettre, à +mes souhaits sincères, d'ajouter le sac traditionnel? + +Et ça dure comme ça plusieurs heures. Les uns balbutient des phrases de +l'incohérence desquelles on ne s'aperçoit pas, car la formule varie si +peu, qu'on la devine dès le premier mot et qu'on ne laisse pas finir. + +Cependant vers trois heures arrive le receveur; c'est un gros galantin +de quarante ans aux allures conquérantes, qui cherche toujours à se +distinguer et ne fait rien comme tout le monde. Il tient à passer pour +un original; il a fait un mystérieux voyage la semaine dernière, et tout +le monde est persuadé qu'il a acheté ses cadeaux à Paris! C'est du plus +grand genre! Entre nous soit dit, il fait une cour assidue à Jeanne, qui +l'a piqué un peu par un dédain à peine nuancé. + +Il arrive les mains vides... c'est surprenant! il a dîné chez nous et +pris le thé une vingtaine de fois! + +Mais il jette des yeux étonnés sur tous les meubles et paraît en faire +l'inspection; serait-il indiscret? Ses paroles sont entrecoupées, il +répond d'un air distrait... qu'a-t-il? il ouvre la bouche et il la +referme comme s'il voulait dire quelque chose. + +Enfin, il paraît faire un effort comme quelqu'un qui va briser ses +vaisseaux. + +--Est-ce que ma petite boîte a eu le bonheur de vous plaire? dit-il à +demi-voix à Jeanne. + +--Votre boîte? s'écrie-t-elle en rougissant, se troublant et jetant des +regards désespérés autour d'elle. Mais, je n'ai rien reçu de vous, on ne +m'a rien remis de vous! + +--Comment! vous n'avez rien reçu?... oh! quel désagrément! Voilà de ces +choses qui n'arrivent qu'à moi! + +Et le pauvre monsieur de se désoler. + +--Comment!... Vous m'aviez fait envoyer quelque chose? Comme c'est +gracieux de votre part! Ça se sera perdu! Quel malheur! Je vous en sais +toujours bien gré! + +Et ma gentille fille débitait toute cette menue monnaie de paroles +aimables en vraie femme du monde, tandis que je devinais, moi, pour qui +le fond de ses yeux est visible comme celui d'un lac limpide, à la +malice qui les animait, qu'elle doutait bien un peu de la sincérité du +visiteur. + +Eh bien, non, elle avait tort! Mais aussi quelle mésaventure! Après nous +avoir quittés tout penaud, il revint encore plus penaud vers la fin de +l'après-midi; il avait découvert d'où venait l'erreur. En se présentant +chez la femme de son payeur, sa dernière visite, il fut reçu par les +plus vives démonstrations de joie et de gratitude. + +La mère et la fille le remerciaient à qui mieux mieux! + +--Vous nous gâtez! Une boîte à gants et une boîte à mouchoirs! Cette +dernière étant la plus belle, je l'ai prise pour moi, disait la mère. + +--Et quels délicieux bonbons! ajoutait la fille; dans la boîte de maman +il y en a qui sont de vrais objets d'art! + +En effet, sur la table s'étalaient deux coffrets: l'un simple; l'autre, +celui qui était destiné à Jeanne, plus riche. + +Que faire? Avouer que le marchand s'était trompé, qu'on avait eu +l'intention de ne donner qu'un seul présent? Ce n'eût pas été d'un +galant homme. Mais il ne pouvait s'empêcher de faire une mine assez +piteuse. En revenant nous conter l'explication qui avait eu des témoins, +il s'arrêta au télégraphe pour expédier l'ordre d'un nouvel envoi à +notre adresse, car il ne voulait pas avoir le démenti d'offrir des +nouveautés parisiennes. + +Je le consolai de mon mieux en lui contant l'histoire du cheval de bois +qui arriva, un jour de l'an, chez un grave savant du premier étage, au +lieu d'aller chez la jeune mère de l'entresol. Le grave savant crut +qu'on se moquait de lui, et ferma la porte pour toujours à l'envoyeur... + +Enfin, la voilà terminée cette journée! Je suis littéralement harassée; +j'ai la langue sèche et l'âme desséchée de répéter les mêmes phrases, le +cerveau fatigué de chercher à varier les formules. Sans l'incident du +receveur, c'eût été bien monotone! + +Jeanne est un peu pâle et ses yeux sont cernés, maintenant que +l'animation causée par les visites est tombée. Elle n'est pas aussi +lasse que moi, parce qu'elle est soutenue par les illusions si vivaces +de la jeunesse. Tant mieux pour elle, puisse-t-elle les conserver +longtemps! Mais c'est bien difficile quand une fille est instruite, +point sotte, qu'elle lit et comprend ce qu'elle lit, qu'elle sait lire +autre part que dans des livres, surtout sur les figures et dans les +coeurs! Elle ne tardera pas à se détourner, lasse et ennuyée, de ces +masques souriants, aussi ennuyés qu'elle, qui viennent, comme ils l'ont +fait aujourd'hui, sans but, se suivant comme des moutons de Panurge, +répétant les mêmes mots comme des perroquets! + +Heureusement que, de même que dans le ciel le plus nuageux il y a des +éclaircies, quelques bons amis, quelques coeurs sincères viennent nous +réchauffer de leur soleil! + +Le jour de l'an, ce jour de corvée est passé, et c'est dans la vie calme +quotidienne qu'on a bien plus le temps et l'occasion d'en jouir et de +les apprécier! + + + + +III + +_Le rêve et la réalité._ + + +Une année s'est encore écoulée, et mon projet de marier Jeanne ne s'est +pas réalisé. Mademoiselle embellit de jour en jour; elle a vingt-deux +ans, et l'on comprend qu'elle sera encore plus jolie quand elle en aura +vingt-quatre, quoiqu'elle soit déjà mieux qu'elle ne l'était à dix-huit. +Ses succès dans le monde augmentent, car à sa beauté vient s'ajouter +l'esprit, l'instruction, l'aplomb, la science de la toilette qu'une +toute jeune fille ne peut posséder. Elle est plus éclatante; mais je ne +vois pas que ce soit là un motif pour ne pas se marier! Cependant, je +l'ai remarqué très souvent, ce sont les filles les plus douées qui ne se +marient pas, pourquoi? Parce que, comme ma Jeanne, elles ont le travers +d'être trop difficiles! Sous le prétexte que sa soeur a épousé un homme +qui n'est pas précisément un héros, ce qui ne l'empêche pas d'être un +excellent mari et de faire ses affaires, ma cadette s'est mise dans la +tête de ne devenir la femme que d'un homme supérieur! Elle est si +entourée et si recherchée, qu'elle ne doute pas, avec le temps, pouvoir +arrêter l'attention de quelque grand personnage, un prince +peut-être,--Dieu sait jusqu'où vont les jeunes imaginations!--tout au +moins un prince dans le royaume des arts ou des lettres. + +Aussi que de frais me fait-elle faire! et où ne me conduit-elle pas, +croyant toujours rencontrer son prince charmant? et en attendant se +prodiguant, rivalisant, combattant, l'emportant dans tous les endroits +de la ville où une jeune fille «du monde» peut se montrer, toujours sous +les armes, mise à ravir, l'oeil ouvert, l'esprit présent! Puisse son coeur +n'y pas recueillir de l'amertume pour plus tard! + +Ce n'était pas là le but que je poursuivais; j'avais toujours tenu à +faire de mes filles plutôt de bonnes ménagères, des épouses sérieuses, +que de brillantes femmes du monde. Comment un résultat si différent +s'est-il produit pour Jeanne? Je me le demande avec anxiété... hélas! je +n'ai pas assez veillé, ma défiance a été endormie un seul instant, et il +a suffi pour laisser introduire dans la bergerie... non, chez moi, +veux-je dire... le loup... non, une «femme charmante» (style masculin). + +Il m'était revenu quelques commérages sur ce que nous ne recevions pas +de jolies femmes par jalousie. Je voulus prouver le contraire et +j'accueillis la personne qui a fait tant de ravages chez nous. Mme +Bathilde ne s'occupe guère de son mari, ni de ses enfants. Du mauvais +côté de la quarantaine, elle voit le monde s'éloigner d'elle, et elle a +trouvé bon de s'emparer de Jeanne pour la sauver de son isolement. Elle +a tout à fait réussi. Lasse et un peu souffrante, j'ai consenti à lui +laisser chaperonner ma fille une fois ou deux... C'était trop! Elle lui +mit en tête une foule de sottises beaucoup trop enrubannées et +enfleuries pour que l'enfant n'en fût pas charmée, et si la mère veut +souffler dessus avec sa sévérité et sa morale, on lui répond: + +--Mais vous ne vous souvenez donc pas que vous avez été jeune? + +--Mais si, je me souviens, et c'est précisément pour cela! Je me +souviens trop, peut-être... je sais que ce que vous dites est faux, et +je voudrais que mes filles profitassent de mon expérience! + +Mais allez donc lutter contre les séductions et l'attrait du flatteur +avenir que l'on fait luire à ses yeux! Je me briserais comme le pot +d'argile contre le pot de fer! Je me ferais détester de mon enfant! Je +l'éloignerais de moi! Il vaut donc mieux user d'indulgence et rester à +son côté pour veiller! + +Lui faire briser ses relations immédiatement avec Mme Bathilde, c'eût +été exciter la rébellion, et de la femme évincée me faire une ennemie. +Le mal est fait; il faut en tirer le meilleur parti possible; tout en +essayant de l'enrayer peu à peu. Ce n'est pas en administrant un kilo de +quinine à la fois que l'on guérit la fièvre, mais par de petites doses +données avec persévérance chaque jour. + +Ma chère Jeanne n'est d'ailleurs pas pervertie, Mme Bathilde n'en a pas +eu le temps; elle a seulement pris des idées extravagantes que je +n'aurais pas voulu lui voir. Peut-être en reconnaîtra-t-elle à temps +l'abus! + +Je me trouve donc lancée bien plus dans le monde que je ne me le +proposais. D'un côté, je ne le regrette pas, car j'en profite pour y +entraîner mes fils autant qu'il est en mon pouvoir. + +Gustave, sorti de l'école, reste avec nous, dans l'administration, où il +a trouvé un emploi avantageux; et Bernard va faire son droit à D. même, +ce qui est une grande chance pour moi de pouvoir guider mon jeune fils +dès ses premiers pas dans le monde. + +Je sais bien que les hommes graves, et mon mari tout le premier, +trouvent très ridicule la prétention des mères de vouloir bien éduquer +leurs fils; à quoi bon les bonnes manières? Il semble qu'un homme sache +toujours faire ce qu'il veut! Oui! un homme d'une nature très supérieure +sait se donner plus tard le vernis qui peut lui manquer par la faute de +son éducation; d'ailleurs, dans les hommes supérieurs dont je parle, qui +apprennent tout, connaissent tout, comprennent tout, dont l'esprit +embrasse les détails aussi bien que les généralités, les bonnes manières +sont d'intuition; ils aiment le beau, le grand, le noble +instinctivement, et ils ne veulent pas rester au-dessous de leur propre +appréciation. Mais d'autres natures, moins richement douées, ne +reconnaissent le besoin de l'éducation qu'en acquérant l'expérience à +leurs dépens, en faisant ce qu'on appelle des écoles. Alors, ils +déplorent les circonstances qui les ont privés, dans leur jeunesse, de +cette précieuse éducation, et ce n'est qu'au prix de grands efforts +qu'ils parviennent à la remplacer. Souvent ils se rebutent, deviennent +sauvages, se persuadent qu'ils n'ont rien à faire dans le monde policé, +et s'abrutissent de plus en plus dans une société au-dessous du niveau +social qu'ils pourraient fréquenter, mais avec laquelle ils n'ont pas +besoin de se gêner. + +J'ai lu quelque part que les lutteurs et les combattants de la vie +n'avaient point le temps d'apprendre les belles manières! Quelle +rhapsodie! Est-ce que l'on perd du temps à lever son chapeau un peu plus +haut en saluant (on remarquera que je ne dis pas le tenir plus bas!), ou +à se tenir en équilibre sur sa chaise? + +Les jeunes gens ne s'imaginent pas quelle autorité les bonnes manières +donnent sur ceux qui vous entourent! Loin de moi l'idée d'élever mes +fils pour en faire des hommes fats et banals, recherchant les succès de +salon! Mais la distinction, la réserve, le bon ton procurent une +influence extrême à un homme, dans le monde qu'il fréquente; ses +inférieurs, et même ses supérieurs, le respectent davantage; il leur +impose, et il s'impose! + +On n'ose pas lui manquer, se permettre devant lui des incartades; on le +respecte; «la familiarité amène le mépris»; j'ajoute: «la politesse +tient à distance». J'ai vu des gens grossiers et insolents se calmer et +céder devant les manières distinguées de leur adversaire. + +D'ailleurs les bonnes manières et le bon ton influent aussi énormément +sur le caractère, et si je cherche tant à faire prendre à mes fils le +goût de la bonne compagnie, c'est que je suis certaine de les éloigner +ainsi de la mauvaise! A ceux qui sont habitués de respirer le parfum des +roses, le fumier répugne toujours plus qu'à ceux qui vivent dans les +étables; je ne nie pas qu'il y ait des exceptions, des anomalies, qui ne +font que confirmer la règle, des instincts pervers qui, comme dans +certaines maladies, ont le goût des acides et des pourritures. + +Oui! le bon ton, de même que la vertu, impose le respect à ceux qui nous +fréquentent. Il est rarement le partage du vice abject. + +Ainsi, un ivrogne, un homme rusé, cruel, violent, peut difficilement +conserver les manières élégantes d'un homme sobre, doux, bienveillant et +franc. Notre âme se reflète toujours sur notre extérieur. + +Voilà ce que je répète à mes fils et ce qui est très vrai. En leur +enseignant et en les habituant à être soignés dans leur mise, à +pratiquer cette propreté exquise qui est le plus grand luxe d'un homme, +je leur inspire l'horreur des gens vulgaires; en leur faisant fréquenter +des femmes du monde spirituelles, élégantes, j'espère les éloigner d'une +classe de femmes où ils ne pourraient trouver d'épouses dignes d'eux. + +Gustave se prête facilement à mes idées, et m'a déjà répété souvent +qu'il ne comprend pas comment un homme qui a de l'instruction, qui est +habitué à une atmosphère spirituelle, artistique et élégante, puisse +éprouver un sentiment réel pour une femme, laissant, à chaque parole +qu'elle prononce, échapper une si grande discordance avec ce qu'il est +habitué à entendre. + +Ce n'est pas par un orgueil malentendu que je me réjouis de voir mon +fils penser ainsi, et je puis ajouter qu'il s'y mêle une pensée très +charitable envers les femmes de position inférieure. Ne seraient-elles +pas réellement plus à plaindre encore que lui, puisque inévitablement il +arriverait toujours un moment où il s'apercevrait de sa méprise et où la +femme qu'il aurait entraînée d'autant plus facilement qu'il l'aurait +éblouie, se trouverait déclassée et délaissée? + +Chacun doit rester à sa place; l'ouvrière qui cherche à se faire +distinguer d'un jeune homme d'une classe plus élevée que la sienne perd +sans s'en douter tout au moins le bonheur de sa vie, lors même qu'il +viendrait à l'épouser et à l'introduire au sein d'une famille qui la +considérerait comme une intruse, tandis qu'elle pourra être une petite +reine en restant dans son monde! + +De même, ma petite Jeanne, en cherchant un mari trop au-dessus de sa +position, ne se déclassera pas, parce qu'elle est auprès de sa mère; +mais elle joue aussi le bonheur de son existence en risquant fort +d'essuyer bien des désillusions et des déceptions pour finalement rester +vieille fille! + +Mais, à son âge, on ne s'imagine pas encore combien le temps marche +vite; on trouve la jeunesse si longue que l'on croit avoir le temps de +trouver ce que l'on cherche; et on se laisse ainsi surprendre par les +années qui fondent sur nous au galop. + + + + +IV + +_Mes fils._ + + +Bernard est tout l'opposé de Gustave, comme caractère, et un peu aussi +comme physique. + +Celui-ci influe-t-il sur celui-là? On serait porté à le croire. Très +brun, pas grand, trapu, une figure étiolée quoique intelligente, mon +pauvre Bernard est brusque, timide, peu communicatif; il aime à se +vanter du mal qu'il ne serait pas capable de faire. + +Il est vraiment des moments où une mère ne reconnaît pas ses enfants, +ses propres enfants qu'elle a élevés! + +J'aime mes quatre enfants également. Je les ai chéris, choyés, éduqués +avec la même tendresse et le même zèle... mais quels résultats +différents! Lorsqu'ils étaient petits, je ne constatais pas une grande +dissemblance; il a fallu des circonstances, presque des événements, +maintenant qu'ils ne sont plus des enfants, pour me la montrer. Berthe +et Gustave, les aînés, sont bien tels que je les désirais; Jeanne et +Bernard me déroutent. + +Hier, nous allions au bal du général. + +Ce n'est pas qu'à mon âge on tienne beaucoup au bal; j'avoue que ce +n'est pas sans un soupir qu'à huit heures du soir j'ai quitté mon feu... +et mon mari, pour aller m'habiller. + +Mon mari... mais oui... qui peut satisfaire son goût pour le coin du +feu! Je suis triste de l'y laisser seul! Mais une mère a des devoirs! + +Je sais le danger qu'il y aurait à tenir Jeanne sevrée des plaisirs +mondains qu'elle a goûtés. + +Mon mari ne se croit pas obligé de se dévouer! + +Tant que je n'avais pas mes fils, il endossait l'habit noir en +rechignant, et il venait promener une figure ennuyée aux portes des +salons. Le fait est que ce que les pères viennent faire dans un bal +n'est guère amusant! Ils ont mille affaires en tête dont ils voudraient +parler, et ils doivent causer de futilités; ils auraient des lettres à +écrire, des journaux à lire, et ils doivent s'asseoir à une table de +whist! + +Ils aimeraient à se délasser des corvées de la journée en robe de +chambre et en pantoufles, ils doivent chausser l'escarpin et mettre le +menton dans le faux-col! Mon pauvre mari est d'ailleurs tellement +accablé d'affaires, qu'il est devenu légèrement morose depuis quelque +temps; en tout cas, il paraît préférer aller au café ou se coucher, que +causer et rire. La maison n'est donc pas gaie le soir, et il est de mon +devoir de saisir les occasions de distraire mes enfants, afin qu'ils ne +cherchent pas eux-mêmes leurs distractions. + +Jeanne et moi, nous sortons (ensemble) à dix heures de notre cabinet de +toilette commun. Nous nous servons mutuellement de femme de chambre, et +nous sommes assez vite prêtes, parce que nos toilettes sont toujours +préparées d'avance. Hier, Jeanne portait une toilette d'ondine qui ne +nous avait pas coûté cher! Sur de la tarlatane vert-d'eau nous avions +disposé des écharpes en tarlatane blanche un peu défraîchie, mais dont +le vert du dessous faisait ressortir la blancheur. De longues +algues-marines faisaient l'office de rubans pour draper les écharpes. +Une longue guirlande de nénuphars blancs, entremêlés d'herbes, prenant +dans sa coiffure, venait s'attacher sur l'épaule, faisait le tour du +décolleté de la robe, traversait le corsage en sautoir et se terminait +après avoir traversé la jupe. C'était excessivement frais. Cette +guirlande avait été cueillie dans la matinée par Gustave, qui nous a +même aidées à l'épingler. Il aime beaucoup sa soeur, et était tout +heureux de la voir jolie. C'est lui aussi qui lui avait dicté sa +coiffure. Ses cheveux divisés en deux parties, ondulés et frisés par le +bout, étaient un peu soulevés devant par des peignes posés en dessous, +puis réunis derrière par une broche catogan. + +J'oubliais de mentionner que des ruches panachées blanches et vertes en +tarlatane ornaient le bord inférieur de la jupe. Ces ruches même nous +avaient donné assez de mal pour les poser, comme nous n'avions pas +beaucoup de temps. + +De ma toilette je ne dirai pas grand'chose, se composant invariablement +d'une robe de velours noir en hiver et de soie en été, accompagnée d'une +mantille de dentelle noire. + +Quoique bien des femmes de mon âge posent encore pour trouver des +danseurs, je trouve que lorsqu'on a une fille qui danse, c'est le comble +du ridicule d'avoir l'air de se mettre pour ainsi dire en concurrence +avec elle. + +Gustave est habillé en un tour de main, et s'applique, en galant +cavalier, à ne jamais nous faire attendre. Bernard flâne, il veut finir +sa lecture, fumer sa cigarette au jardin; bah! la toilette d'un homme, +ça marche bien plus vite que celle d'une femme! Il sera encore prêt +avant nous... il faudra qu'il attende!... Enfin il monte dans sa +chambre, lambine, ne se presse pas, essaie tel ou tel vêtement; descend +faire faire le noeud de sa cravate par sa soeur, remonte, le défait parce +qu'il ne le trouve pas bien, redescend, veut visiter la boîte de poudre +de riz de sa soeur et la répand sur son pantalon noir! Il faut brosser +pendant une demi-heure! Il met trop de cosmétique à ses moustaches +naissantes et se tache les joues; il doit se débarbouiller de nouveau, +mais comme il défraîchit ses manchettes, je remonte lui en donner +d'autres! Bref, la toilette de Bernard, c'est un dérangement perpétuel +pour toute la maison. Il est d'une coquetterie, ce petit sauvage, dont +on ne peut se faire une idée. Il ne se trouve jamais suffisamment bien; +il nous accuse d'égoïsme, si nous ne l'admirons pas avec enthousiasme, +et en même temps si nous ne paraissons pas assez difficiles dans ce qui +le concerne. + +Après environ une heure de retard, poussé par Gustave, il finit par +descendre définitivement comme un ouragan en mettant ses gants. + +--Partons-nous? s'écrie-t-il; allons! il va encore falloir une +demi-heure à Jeanne pour mettre sa sortie de bal! Oh! les femmes! les +femmes! + +En disant ces mots, il se précipite vers sa soeur pour qu'elle lui +boutonne ses gants, dont il enfile le dernier avec précipitation. En ce +moment précisément, Jeanne se pliait gracieusement en arrière pour que +Gustave lui plaçât son manteau sur les épaules, ce qui faisait traîner +sa robe un peu plus... crac... crac! + +--Ma robe! + +--Mon gant! + +--Maladroit! + +--Au diable les femmes avec leurs queues! voilà mon gant crevé! + +Le groupe se divise... Que vois-je? Hélas! les pauvres ruches gisant +pantelantes sur le parquet, détachées de la jupe; la main de Bernard +sortant par la déchirure faite au gant, en voulant passer le pouce trop +vite!... Allons! il faut se mettre à faufiler ou à épingler; la bonne +n'est pas encore couchée, elle aidera; mais voilà un nouveau retard qui +ne serait rien sans les petites choses peu avenantes que l'on échange. + +--Tu ne sauras donc jamais faire glisser tes pieds sous les traînes? + +--Elles sont ridicules, tes traînes; voilà! qui m'a acheté ces gants-là? + +--C'est moi, mon frère! + +--Eh bien! ils ne sont pas bons. + +--Ils vont avec le caractère de celui qui les porte, réplique Jeanne qui +était irritée. + +--Ne l'excite pas, lui dit Gustave tout bas, ou nous allons avoir une +scène. + +--Mais voici le père qui rentre du café, car il est près de onze heures +et demie. + +--Comment! pas encore partis? Vous devriez être rentrés! Eh bien, par +exemple, c'est insensé de sortir à cette heure!... moi, je vais au lit! + +J'avoue que j'aurais bien envie d'en faire autant, et j'ai le coeur +légèrement meurtri par ces petites escarmouches. Jeanne voit la +lassitude peinte sur ma figure et ses yeux deviennent humides. + +Je devine qu'elle craint que je renonce... Non, je suis trop bon soldat +pour reculer! Le retard ne fait pas peur à Jeanne, qui sait au contraire +qu'on fait plus d'effet en arrivant tard. + +Le bal est dans tout son essor quand nous arrivons; j'entre au bras de +Gustave, Bernard donne le bras à sa soeur, je m'efface pour laisser voir +ma fille, si jolie; elle est immédiatement enlevée par un danseur. Le +maître de la maison, me voyant revenir de saluer sa femme, m'offre son +bras pour me trouver un siège; de cette façon Gustave peut s'envoler, et +je le vois bientôt tournoyer avec une des plus élégantes jeunes femmes +de la ville. + +Je me retourne... où est Bernard? J'aperçois sa figure rechignée dans le +chambranle de la porte. Je l'appelle d'un signe. + +--Pourquoi ne danses-tu pas? + +--Gustave a précisément pris la seule danseuse que j'aurais voulue. + +--Bah!... il y a cent jolies personnes ici... Vois là-bas cette jeune +fille en rose! + +--C'est ça! un paquet! Personne n'en a voulu, puisqu'elle est sur sa +banquette! J'aime mieux aller boire du punch au buffet! + +Or, quand Bernard commence à boire du punch au buffet... il ne quitte +guère ce coin-là. Que faire? il faudrait lui trouver une femme qui lui +plût pour le former un peu, ce pauvre enfant! Précisément je vois Mme +Bathilde qui s'avance... Pourquoi pas elle? à l'âge qu'elle a, plein de +prestige pour tous les jeunes gens, on aime à faire des éducations! Elle +n'a pas de danseur. Mais, si je lui dis de l'inviter, ce sera un motif +pour qu'il ne veuille pas! + +--Eh bien, monsieur le ténébreux, vous vous en allez quand j'arrive! Mon +valseur vient de se fouler le pied! voulez-vous que nous finissions la +danse ensemble? Je vous prends votre fils! conclut-elle, en me jetant un +regard vainqueur. + +Je m'empresse de faire un signe d'assentiment très prononcé. + +--Mais je danse mal, madame, dit Bernard se défendant, ma soeur me dit +toujours que je suis un valseur détestable. + +--Eh bien, je vous apprendrai, venez donc! + +Elle brûlait de faire voir qu'elle trouvait des cavaliers! Je la +connaissais assez pour savoir qu'elle ne le lâcherait pas si vite, +saurait se faire offrir le bras pour aller au buffet, puis pour danser +un quadrille, et je la pensais même capable de se faire inviter pour le +cotillon. Je n'avais donc pas à m'occuper de mon Bernard de toute la +soirée. Quelques bonnes amies s'approchèrent pour voir ce que je dirais +des uns et des autres, mais je les laissai parler et je me renfermai +dans des réponses monosyllabiques qui durent leur donner une pauvre +opinion de mon esprit; je préférais observer... d'abord ma fille, ma +jolie Jeanne, si fêtée, si adulée, qui se posait à mes côtés entre les +danses comme une libellule, repartant aussitôt, et dont les succès +cependant me laissaient triste et le coeur serré... puis mon beau +Gustave, empressé, galant avec toutes les femmes, ne méprisant pas les +paquets, comme avait dit son frère, les faisant danser au contraire, ce +qui les rendait fort enthousiastes de lui... mais ayant cependant une +préférence, oh, oui! sans cela, il eût été banal et j'en aurais été +affligée! n'oubliant pas de venir m'offrir son bras et de s'informer de +mes besoins de temps en temps. + +Je me plaisais aussi à examiner les physionomies si singulières qu'ont +le plus grand nombre des femmes en toilette de bal. + +Il faut être jeune, et surtout jolie, bien faite, distinguée, et +habillée avec beaucoup de goût; faute de réunir ces conditions, une +femme est tout simplement grotesque en toilette de bal; aussi que de +caricatures voit-on! Le rang des mères est tout à fait curieux à +lorgner! Que d'épaules anguleuses ou de rotondités trop prononcées! Que +de coiffures ressemblant à tout ce que l'on peut imaginer! La mère avec +des panaches, des couronnes, accompagnées de robes de couleurs inouïes! + +Il est si facile de s'abstenir de toutes prétentions, d'avoir une mise +simple et peu voyante; de passer, inaperçue quand on a un certain âge! +Mais c'est précisément ce que l'on ne veut pas, en général, et on +recherche le contraire. On l'obtient, mais à quel prix? + + * * * * * + +Les _notes personnelles d'une mère de famille_ s'arrêtent ici, car notre +livre n'est pas un roman, l'histoire d'une seule famille, limitée par de +certaines circonstances; il doit convenir à tout le monde, et ne perdre +son ton de généralité que partiellement pour des sortes de citations. + + + + +CHAPITRE XIX + +L'INITIATIVE. + + +L'initiative est certainement une fille de l'intelligence. Comme +celle-ci, elle demande à être développée chez les enfants. +Malheureusement on tombe souvent dans les excès; tantôt, sous prétexte +de donner à l'enfant de la décision de caractère, on voit des parents +encourager la hardiesse, l'impertinence, les sentiments d'une +indépendance allant jusqu'à la licence, tantôt on voit au contraire +l'initiative complètement supprimée, et l'enfant presque réduit à +l'idiotisme. + +On croit donner du caractère à un enfant en lui accordant une entière +liberté dans tout; on oublie combien il a besoin d'être guidé. On +n'arrive nullement au résultat désiré; un enfant ainsi habitué est +indiscipliné, volontaire, et malgré cela peut avoir parfaitement un +caractère faible et indécis. Le caractère doit être formé, dressé, et +non pas laissé à lui-même. Les digues qu'on peut lui imposer ne nuisent +en rien à l'initiative ni à la fermeté. + +Il y a des parents très brusques, très autoritaires, qui paralysent les +caractères. Ils arrêtent l'élan, l'enthousiasme, les efforts. Ceci est +très malheureux pour l'enfant; cependant, lorsque l'apathie n'est pas +naturelle, une fois la pression éloignée, on voit bientôt l'intelligence +instinctive se réveiller. + +Il est donc très essentiel de ne pas confondre l'initiative avec la +hardiesse et l'indépendance; je connais une mère qui tient sa fille dans +une complète ignorance des choses de la vie, sous le prétexte de ne pas +lui donner le goût de l'indépendance; elle lui a fait une règle de +conduite, de tenue, dont elle ne doit pas se départir. Or, quelle est la +règle qui puisse être suivie sans exception? Il n'y a rien d'absolu dans +le monde. Par exemple: «Sous aucun prétexte tu ne feras ceci ou cela!» +Mais il peut se présenter une circonstance impérieuse qui oblige à +enfreindre cette règle. Il est vrai que la jeune fille a l'esprit très +étroit et elle prend à la lettre ce qui lui est dit. Elle n'a aucune +timidité vraie, mais elle est timorée à l'excès. + +Tout en enseignant à une jeune fille à ne pas faire certaines choses, +par exemple, stationner sur la porte, courir dans la rue, sortir sans +que son manteau soit boutonné, parler à un monsieur dans la rue et mille +autres choses, il faut cependant lui faire comprendre qu'il y a mille +circonstances dans la vie où il est, au contraire, nécessaire de faire +ces choses. D'abord, cela dépend de la position que l'on occupe; ainsi, +vous êtes riche, mademoiselle, vous avez des domestiques, vous vous +faites servir, cependant au besoin vous vous servez très bien vous-même; +mais venez-vous à perdre votre fortune, aussitôt sachez abandonner vos +grands airs, et mettez-vous au niveau de votre position; laissez de côté +vos délicatesses et vos susceptibilités intempestives. Dans certains +moments, dans certaines occasions, telles choses sont à propos qui ne le +sont pas dans d'autres. Il faut savoir distinguer; mais ici nous +retombons dans le discernement, dans le jugement, qui est sans contredit +la qualité la plus utile à posséder, la mère de toutes, pourrait-on +dire. + +L'initiative ne doit pas être inspirée par l'orgueil, mais par une +certaine confiance en soi-même, qui n'enlève cependant la modestie en +quoi que ce soit. Ce n'est pas la confiance en ses talents que l'on a, +mais la foi en sa persévérance et dans les études que l'on a faites. + +Que de jeunes filles sont pleines de bonne volonté, mais persuadées +qu'elles sont incapables de faire telle ou telle chose par elles-mêmes! +elles ne veulent même pas essayer. Elles manquent d'idée, d'activité, +d'ingéniosité. Elles paraissent intelligentes, car elles raisonnent sur +toutes les choses de la vie, mais elles ne savent rien faire par +elles-mêmes; elles n'osent pas; elles hésitent si elles doivent ou non. +Elles n'ont pas soif d'apprendre et de se rendre utiles. + +Un exemple bien frappant que l'on voit à tout propos: un membre d'une +famille se sent-il indisposé, la première pensée est d'aller quérir le +médecin; celui-ci n'est pas chez lui, on l'attend avec impatience, mais +on ne songe pas à ce qui pourrait être fait. Le médecin arrive, il +ordonne la moindre chose, des serviettes chaudes, un cataplasme; mais la +domestique n'est pas là; impossible de faire sans elle; on serait tenté +de croire que la jeune fille est une enfant ignare. + +J'ai vu une jeune mariée, qui avait reçu une éducation de ce genre, +terriblement embarrassée. + +Elle et son mari passaient seuls leur premier mois de noces dans l'hôtel +de leurs parents à la ville, ceux-ci étant à la campagne. Un jour, ils +avaient dîné dehors, et les domestiques en avaient profité pour sortir. +Le mari fut pris d'une gastrite; ils montèrent dans une voiture et en +route s'arrêtèrent chez un pharmacien pour acheter du tilleul. + +C'était amusant de voir cette jeune femme embarrassée avec son petit +paquet de tilleul dans les mains, effrayée à l'idée que son mari était +malade. Elle n'avait pas eu la précaution de prendre avec elle une clef +de l'appartement. Elle n'avait pas l'habitude!... Quant aux malades, +jamais elle ne s'était occupée de les soigner; sa mère l'avait toujours +soignée, elle, et lui avait évité les moindres soucis avec soin. Le +concierge fut obligé de passer par une fenêtre pour s'introduire dans +l'appartement et ouvrir la porte en dedans. Puis, il s'agit d'allumer le +feu, de faire bouillir de l'eau; jamais de la vie elle ne s'était +occupée de tout cela, elle ne savait par quel bout s'y prendre. Elle fut +obligée de descendre réclamer le service de la concierge, qui était une +fraîche brune aux yeux pers, et qui soigna le mari avec des attentions +de toute espèce, pendant que la jeune inutile fut engagée à rester dans +sa chambre, pour ne pas se fatiguer. + +On n'apprendra jamais assez aux enfants, non seulement en bas âge, mais +surtout dans l'adolescence, à savoir ce qu'on appelle en langage +vulgaire, _se retourner_: faire usage de leurs dix doigts en temps +opportun, utiliser leurs capacités selon les circonstances et les +occasions. + +Une fois, j'allais rejoindre une amie avec laquelle je devais me rendre +à Saint-Germain, pour visiter une maison de campagne. Sa fille venait +avec nous: c'était une jolie personne de dix-huit ans. Ses grands yeux +noirs brillaient comme des diamants, et un gracieux sourire était +stéréotypé sur ses lèvres. + +Il était convenu que nous partirions par le train d'une heure, afin +d'avoir l'après-midi à nous, mais «Laure n'est pas prête,» me dit la +mère quand j'arrivai chez elle pour les chercher. La femme de chambre +était occupée à l'habiller. A vrai dire, cela m'eût étonnée qu'il en fût +autrement, car je connais Mme C. de longue date et je sais qu'elle +attend toujours après sa fille. Le train d'une heure fut bientôt manqué, +et je prévoyais déjà que nous manquerions le train de 2 heures, ce qui +me donnait grande envie de renoncer à l'excursion pour ce jour-là, quand +Mme C., s'étant absentée du salon, vint annoncer que nous pouvions +descendre, Laure était prête; la jeune fille sortit enfin du corridor +qui conduisait à sa chambre du pas égal et mesuré qui lui est +particulier. Rien au monde ne peut la sortir de sa placidité immuable. +Pendant que nous piétinions sur place, et que nous avancions sur le +palier pour devancer le moment de monter dans la voiture, Mlle Laure, +tenant absolument à ne pas franchir la porte sans avoir mis le dernier +bouton de ses gants, s'était arrêtée pour accomplir ce travail de haute +importance. + +--Viens donc, lui dit sa mère; nous allons encore manquer ce train: tu +mettras tes gants dans la voiture. + +Je regardais Mme C., elle tenait ses gants à la main; il lui semblait +ainsi entraîner plus vite sa fille. Elle lut sans doute dans mes yeux, +car elle me dit d'un ton d'excuse: + +--C'est dans sa pension qu'on l'a rendue chipie comme cela! Elle +croirait commettre une faute énorme d'être vue dans la rue sans ses +gants! + +Enfin nous étions sur le trottoir, sa mère la poussa dans la voiture. + +--N'as-tu rien oublié, au moins? As-tu ton parapluie, ton mouchoir? + +--J'ai oublié mon mouchoir, répondit Laure. + +--Ah! quelle enfant! Fanny, vite, montez chercher le mouchoir que +mademoiselle a oublié, dit la mère à la femme de chambre qui était +descendue nous aider. + +En ce moment deux jeunes gens passaient sur le trottoir, et plongeaient +leurs regards dans la voiture. J'entendis qu'ils disaient: + +--Jolie personne! Quels yeux expressifs!... Quel vif esprit ils +reflètent!... + +Enfin, nous partons; en chemin, Mme C., selon une excellente méthode, +apprête l'argent pour pouvoir payer le cocher en descendant sans perdre +de temps; mais il lui manquait de la monnaie; j'en étais munie; +auparavant je voulus voir un peu ce que ferait Laure, et je lui demandai +si elle n'avait pas sa bourse. Elle me répondit qu'elle n'avait jamais +plus de cinquante centimes dans sa poche. + +Sa mère prit la parole: + +--Si je lui laissais de l'argent, elle le perdrait; elle a seulement +quelques sous pour donner aux pauvres. Comme elle ne sort jamais sans +moi ou son institutrice, elle n'en a pas besoin. + +--Oui, mais vous pensez à la marier, elle est en âge; elle sortira +seule; il faudra bien qu'elle s'habitue à avoir de l'argent! + +--Bah! son mari en aura pour elle! + +--Mais son mari ne sera pas toujours cousu à sa jupe! + +Pendant ce temps, je comptai ma monnaie. + +--Il manque pour le pourboire, dis-je; eh bien, mademoiselle Laure, nous +allons utiliser vos sous. + +--Combien faut-il? dit-elle. + +--Cinq sous. + +--On ne donne que cinq sous de pourboire? + +--Comment! tu trouves que ce n'est pas assez? dit sa mère. + +--Moi, je ne sais pas! + +--Alors, si vous prenez une voiture, quelques jours après vos noces, +vous ne saurez pas combien il faut donner de pourboire à votre cocher? + +--Oh! mon Dieu, non! je lui donnerai aussi bien un franc que deux sous! + +Quelle éducation! + +Nous arrivions à la gare; l'heure sonnait, il n'y avait pas une minute à +perdre. Malheureusement Mme C. et moi étions peu ingambes, lourdes, +épaisses; il eût fallu courir pour arriver à temps au guichet; Laure y +serait arrivée en une seconde; précisément une jeune fille comme elle +nous dépassa, alerte et vive, envoyée par sa mère; elle prit ses +billets, tandis que nous n'arrivâmes que pour voir le guichet se fermer +à notre nez, pendant que Laure nous suivait de son petit pas. Quel +désappointement! Attendre une heure et partir par le train de trois +heures pour arriver à quatre, c'était à y renoncer! Heureusement qu'un +vieux monsieur qui se trouvait là vit notre ennui; il venait précisément +de prendre des billets pour des amis qui n'étaient pas arrivés, et comme +on sonnait pour la dernière fois et qu'on allait fermer les portes, il +nous les céda obligeamment, attendu qu'il avait une heure pour en +prendre d'autres. + +Une fois dans le wagon, un peu reposées de nos émotions, je dis à Mme +C.: + +--Et vous auriez vu inconvénient à faire courir Laure devant nous +prendre les billets tout à l'heure? + +--Elle n'aurait pas su... Ensuite, on lui a appris à la pension à ne +jamais presser le pas dehors... Puis, voyez-vous, je ne tiens pas à ce +qu'elle s'émancipe trop... Elle ne songe pas, comme d'autres jeunes +filles, à avoir de l'indépendance, elle ne saurait qu'en faire! Elle est +incapable de rien faire par elle-même! + +Franchement, je ne savais trop que répondre à de telles raisons. En ce +moment, je vis que la figure de Laure s'était assombrie. Elle venait de +faire sauter un bouton de son gant; il est bien vrai que rien n'est laid +comme des gants non boutonnés qui retombent sur le poignet; mais +nécessité fait loi! Voyant son ennui je sortis de ma poche une toute +mignonne ménagère, dont j'ai l'habitude de me munir quand je vais en +excursion. + +--Tenez, lui dis-je en la lui passant, vous trouverez là de quoi réparer +l'accident. + +--Coudre en wagon? fit-elle avec des yeux étonnés. + +--Pourquoi pas? C'est peut-être un peu plus difficile. + +--C'est que ce n'est pas moi qui raccommode mes gants; c'est ma femme de +chambre. + +J'avais presque envie de dire: «Il faudra aussi choisir un mari qui +sache coudre les boutons!» + +--Vous trouvez Laure peu dégourdie, me dit la mère qui lisait mes +pensées sur mon visage. Il est vrai que, de son naturel, timorée et un +peu lente de perception, il n'a rien été fait pour la secouer, parce que +nous avons longtemps pensé qu'_elle se ferait_. D'ailleurs ce n'est pas +amusant de gronder une enfant! Je crois que le mariage la développera. + +--C'est ainsi qu'on a fait pour vous? + +--Oh! non. J'étais aussi un peu engourdie, mais j'avais une mère qui ne +m'aurait pas supportée telle que, et il faut bien avouer que j'ai été +rudoyée et ai reçu bien des sermons peu agréables. + +--Vous vous en êtes mal trouvée? Vous regrettez d'être intelligente, +active? + +--Oh! non. Je bénis tous les jours le souvenir de ma mère pour cela; +mais, sur le moment même, je vous assure que je ne l'aimais pas! Les +circonstances de la vie m'ont appris combien il est agréable de savoir +un peu de tout! + +Que pouvais-je répondre à cela? Mettre davantage les points sur les _i_ +eût été absolument contraire à l'esprit de société. + + + + +CHAPITRE XX + +LES JEUNES FILLES DANS LE MONDE. + + +Tout change... il y a aussi des choses qui ne changent point! Tous, tant +que nous sommes, nous rions de nos parents qui disent: «Autrefois, quand +nous étions jeunes, il n'en était pas ainsi!» Nous, à notre tour, nous +répétons bientôt: «Quand nous étions enfants, il n'en était pas ainsi!» + +En effet, des femmes encore jeunes, mères actuellement, peuvent se +rappeler combien il leur tardait de vieillir, alors qu'elles avaient +quatorze ans! On avançait de tous ses voeux le jour où la robe +s'allongerait enfin un peu; on hâtait par maintes tentatives le moment +où la coiffure pourrait prendre un aspect plus sérieux; on anticipait +sur le temps, en laissant volontiers croire à quelques années de plus, +quand il était question d'âge. Quel bonheur de passer pour avoir +dix-huit ans, quand on n'en avait que quinze! + +Il n'en est plus de même aujourd'hui; la plupart du temps la jeune fille +de quinze ans sait parfaitement ce que lui enlève chaque jour; elle +prolonge autant que possible son adolescence; elle ne quitte qu'à +regret, à dix-huit ans, la coiffure de cheveux épars (encore tente-t-on +d'introduire l'usage de la porter même par de jeunes femmes), elle se +garderait d'échanger sa frange sur le front en bandeaux ondulés; la robe +courte ne peut pas s'allonger, puisque la maman la porte courte aussi. +Le chapeau fermé n'est plus à envier, mais plutôt à craindre; en un mot, +qui résume tout, peut-on dire, le cachemire n'est plus de mode! La jeune +fille d'il y a vingt ans aspirait à se marier pour porter un cachemire. +Aujourd'hui, elle aimerait mieux renoncer au mariage, si c'était à ce +prix? Ce qu'elle craint, avant tout, c'est de se vieillir, c'est de +perdre le moindre de ses avantages. + +La fillette de douze ans commence à se rajeunir, afin de paraître plus +avancée dans ses études; elle connaît déjà cette terrible valeur du +temps, et dès lors plus de candeur, plus de naïveté; elle n'est plus +pressée de jouer à la maman et préfère prolonger la durée de la +flirtation en la commençant tôt. + +Ceci provient évidemment de la faute des mères; précisément parce +qu'elles ont eu le tort de se vieillir trop vite dès l'abord, elles se +rattrapent dans une seconde jeunesse à laquelle, pour la faire durer, il +est nécessaire de ne point produire de grandes filles. + +La grande préoccupation de ces quelques mères est de tenir leurs filles +jeunes, fillettes le plus longtemps possible; ne croyez pas que ce soit +dans le but unique de se rajeunir elles-mêmes, c'est bien dans l'intérêt +de ces chères filles, assurent-elles; elles oublient que le temps est ce +qui échappe le plus à la volonté humaine. + +Nous pouvons nous préserver du soleil et de la pluie, nous pouvons faire +de la clarté en pleine nuit, nous pouvons disperser les nuages à l'aide +du canon, commander aux vagues, au feu, grâce aux perfectionnements de +la science, mais devant le temps qui s'écoule nous restons impuissants. +En vain nous cherchons à nous tromper nous-mêmes par de fausses +apparences, en vain nous nous figurons arrêter les années en les +empêchant de marquer sur nous et nos filles l'empreinte de leurs +griffes; un peu plus tôt, un peu plus tard, le temps reprend ses droits, +car il ne nous a pas fait grâce d'une minute. + +Que vous introduisiez votre fille dans le monde à dix-sept ou à vingt +ans, sa trentième année arrivera toujours à son heure. Elle aura eu dix +ans ou treize ans de jeunesse selon votre volonté. + +Chaque chose a son opportunité dans la vie. Il y a l'âge de l'étude, +l'âge des plaisirs mondains, l'âge de l'ambition, l'âge du calme. Il est +bon de ne pas empiéter; on n'arrive qu'à supprimer. + +La fillette doit passer sa tendre adolescence à l'abri du monde et des +idées de coquetterie, afin de se donner sans distraction à l'étude, afin +de ne pas avancer trop vite dans la connaissance des désillusions. + +Mais lorsque l'âge de vivre humainement est arrivé, lorsqu'il est temps +de goûter des plaisirs doux et permis, puis de songer à devenir épouse +et mère de famille, pourquoi en retarder l'instant? Pendant un très +petit nombre d'années seulement, il est possible de danser avec ce +bonheur pur et sans mélange, qui est l'apanage de la jeunesse! + +Il n'y a qu'un âge pour croquer les pommes vertes à belles dents; +certes, il ne faut pas en abuser au point d'abîmer son estomac; de même, +des petites sauteries, des petits bals, des petits plaisirs qu'on ne +saurait plus goûter à cinquante ans, doivent être permis à la jeunesse, +lorsque l'étude ne réclame plus aussi strictement l'attention, et avant +que les grands devoirs de la famille ne viennent nous accaparer. + +En ne contrecarrant pas, pour des motifs d'un intérêt relatif, ce que la +nature a en quelque sorte institué, on évite bien des heurts. Pourquoi +voyons-nous tant de femmes d'un certain âge ridiculement coquettes et +avides de plaisirs mondains? parce qu'elles ont été contrecarrées à +l'époque où il aurait été rationnel pour elles de les prendre. +Maintenues en arrière sévèrement par une mère trop coquette ou très +rigide, du couvent elles ont passé dans la maison du mari où les +douceurs de la maternité leur ont fait l'effet de devoirs amers, parce +qu'elles les privaient de cette liberté chérie si vivement attendue et +espérée. Ces désirs, cette soif inassouvie se concentrent, s'attirent et +font explosion enfin, précisément au moment où il serait temps de se +retirer. + +Que de femmes je connais dans ce cas, et que de maris déçus! Ils ont +épousé des jeunes filles aux yeux baissés, n'étant jamais sorties, ne +connaissant rien du monde, et qui, secrètement, dans le fond de leur +âme, n'avaient que le désir de le connaître; mariées, elles se sont +métamorphosées en les créatures les plus mondaines. Au contraire, une +jeune fille qui est allée deux ou trois ans dans le monde ne demande pas +mieux que de vivre un peu retirée, sans être pour cela blasée. + +Il ne faut rien exagérer, et c'est là cependant ce qui a lieu le plus +souvent. + +Il y a deux courants très différents dans la manière de diriger les +jeunes filles dans le monde; tous les deux exagérés, l'un où, copiant +les Américaines, les artistes, la jeune fille s'émancipe beaucoup trop; +l'autre où sa retenue devient une pruderie gauche, maladroite; parfois +même on trouve les deux excès réunis dans la même personne. + + + + +II + + +Les jeunes filles ont beaucoup de peine à rester dans un juste milieu: +ou elles sont trop raides, ou elles ont trop d'abandon, c'est le naturel +qui manque. La femme cherche toujours à poser quand elle est dans le +monde, et c'est ce qui lui ôte son plus grand charme. Que de fois +prend-on une fausse opinion de telle et telle personne, sur laquelle on +a beaucoup à revenir quand on les fréquente dans l'intimité! Que de fois +une jeune fille diffère de ce qu'on la voit dans le monde! + +Celle-ci paraît froide et compassée, elle ne répond que par monosyllabes +et sans lever les yeux; ses cheveux sont mis en bandeaux plats, sa mère +répète qu'elle n'a pas encore porté de robe en soie; elle étudie, +dit-on, du matin au soir, mais son savoir ne perce pas. On ne la laisse +lire ni journal, ni revue; même l'innocente nouvelle de son journal de +modes est prohibée; le théâtre, la valse, lui sont défendus. En sa +présence, sa mère fait baisser la voix des visiteuses au moindre mot +risqué. Mais pénètre-t-on dans son intimité, on la trouve tout autre, +elle ne se contient plus; si elle ne parlait pas, c'est qu'elle ne sait +rien dire; quand elle se laisse aller à parler, son langage est commun +et vulgaire, sa démarche guindée dissimule une ignorance complète des +usages du monde et de vilains gestes sur lesquels sa mère la sermonne +sans cesse; elle est colère, fausse, menteuse, gourmande, curieuse, et +cache tous ses défauts sous ses paupières baissées. La simplicité de sa +mise lui est imposée et elle brûle du désir de la remplacer par les plus +élégantes futilités; on la croit occupée à étudier, tandis qu'elle passe +son temps à de mauvaises lectures, que sa femme de chambre lui passe en +cachette, mais dont elle a bien soin de feindre l'ignorance la plus +complète, afin de ne pas se dévoiler. + +Telle autre, au contraire, a le nez au vent et l'oeil ouvert; sa tête +tourne dix fois en une seconde, elle parle à tort et à travers, disant +tout ce qui lui passe par la tête, croyant avoir de l'esprit; elle +s'habille autrement que tout le monde, afin d'être remarquée, elle se +vante d'être incapable de tenir une aiguille, elle se vante de tout +savoir, de parler de tout, précisément parce qu'elle ignore tout ce que +cette connaissance avancée lui imposerait, et chez elle, douce, +mélancolique, elle travaille tous les matins à coudre sa toilette du +soir; elle est beaucoup moins pervertie qu'elle ne le dit, et en somme +est un excellent coeur. + +Telle encore pose pour ne pas vouloir se marier, et en meurt d'envie, +tandis que telle autre pose pour la franchise et la flirtation +américaine et ne se tourmente pas de rester fille. + +Une jeune fille bien élevée doit s'étudier à ne pas poser, à être simple +et naturelle sans excès; afficher un grand désir de se marier peut être +naturel, mais ce n'est pas modeste, et puis c'est poser pour être +naturelle, et il faut l'être sans poser; répéter à tout instant qu'on ne +veut pas se marier, n'a pas l'air sincère, quand même ça le serait; +affecter une simplicité outrée dans sa mise et ne porter que de la bure +est aussi excentrique que de ne porter que du velours. + +Une jeune fille, dans le monde, doit s'attacher à passer inaperçue... +Voilà certes une phrase qui va appeler des larmes dans bien des yeux, +quoique toutes les bouches doivent s'empresser de dire que c'est leur +avis et leur désir. + +Je sais bien que passer inaperçue, c'est donner le pas à des rivales qui +sont loin de mériter la préférence; passer inaperçue, c'est renoncer à +des succès bruyants, mais aussi à des défaites cruelles, à des +déceptions blessantes. + +Pour cela aussi, il ne faut pas poser. J'ai connu une mère qui +prétendait désirer que ses filles ne se fissent pas remarquer; elle +l'assurait à tout propos et elle les menait à outrance dans le monde +avec de nouvelles toilettes chaque fois, toujours fort remarquables. Ses +filles, fort jolies, étaient fort recherchées; mais on ne pouvait +s'empêcher de rire au nez de cette mère, qui aurait pu se contenter +d'assurer qu'elle cherchait à ce que ses filles ne fussent remarquées +qu'en bien, ce qui était vrai, et au moins n'aurait pas avoué +l'exagération et la pose. + +La timidité est l'un des plus grands charmes de la jeunesse, mais il ne +faut pas la confondre avec la gaucherie ou la pruderie. + +Vous voyez entrer dans un salon des jeunes filles, le front haut, le +regard hardi, raides, ayant crainte de répondre au salut d'un homme, ce +n'est pas par timidité; la rougeur ne leur monte pas au visage, elles ne +ressentent aucune émotion, elles sont parfaitement maîtresses +d'elles-mêmes, mais elles sont retenues par la crainte d'être trop +aimables; à un moment donné, elles mettent cette morgue de côté, et +elles deviennent alors beaucoup trop familières, et manquent absolument +de tenue. + +_La tenue_, voilà le grand mot, et Gondinet, dans sa pièce des _Braves +Gens_, nous l'explique par la bouche du colonel (l'excellent Landrol). + +Il reproche à ses officiers de trop aimer l'habit civil, en place de la +_tenue_, ou plutôt l'uniforme qui les obligerait à avoir de la tenue! + +Dans le monde une jeune fille doit avoir une tenue très réservée, mais +non pas être malhonnête; jamais elle ne doit être familière avec un +jeune homme, lui parler avec laisser aller, ou paraître le rechercher, +mais il ne lui est pas interdit d'être polie et gracieuse. + +Une jeune fille ne fera pas un profond salut à un homme, surtout à un +homme jeune; elle ne le fera pas passer devant elle, elle ne lui offrira +pas une chaise; mais, si lui, lui fait ces politesses, elle l'en +remerciera avec grâce, sans un empressement intempestif. + +Sans être coquette, on peut être aimable, et il vaut mieux l'être +convenablement avec tous que d'avoir des préférences. C'est là ce qu'une +jeune fille doit éviter. Réserver meilleur accueil aux plus riches, aux +mieux posés, être fière avec les petits, est le meilleur moyen de se +créer des ennemis mortels et de faire mal parler de soi. + +Il est reçu que les jeunes filles se laissent tantôt secouer la main par +les jeunes gens, et tantôt font une inclination absolument +imperceptible, lorsqu'un homme les salue. Il vaudrait beaucoup mieux ne +pas donner sa main à serrer, et incliner la tête ou le corps un peu +plus. Le moyen d'empêcher ces démonstrations familières? me dira-t-on; +une femme peut-elle refuser nettement la main à un homme qui lui tend la +sienne? Un refus catégorique serait difficile et impoli; j'ai vu mainte +fois des jeunes filles et des jeunes femmes être bien ennuyées dans de +telles circonstances, et obligées de surmonter leur répugnance; le seul +moyen est d'observer l'étiquette, d'en imposer par le cérémonial, de ne +pas accepter ce laisser aller, cette camaraderie qui annule presque les +sexes et enlève par conséquent à la femme son plus grand avantage, celui +que lui donne le respect de son sexe; savoir se faire respecter, garder +sa dignité féminine, voilà ce qu'il faut inculquer à une jeune fille; +pour cela, il n'est pas besoin d'être raide, il suffit par son bon ton +personnel, une dignité gracieuse, de conserver comme une auréole de +supériorité sur les esprits vulgaires qui oseraient se permettre trop de +familiarité. C'est ainsi que, tout en étant bonnes, affectueuses avec +les pauvres et les domestiques, les femmes de la véritable aristocratie, +c'est-à-dire celles qui en font partie, non pas uniquement par leurs +aïeux, mais par leurs sentiments, savent en imposer à leurs subalternes. + +La vogue du moment est aux airs cassants, à la démarche hardie, aux +allures provoquantes, comme aux chapeaux tapageurs; au gymnase, au +manège, aux bains froids, puis aux eaux en été, les fillettes prennent +de bonne heure des façons peu compatibles avec la pudeur de la jeune +fille. Les cheveux épars sur les épaules, les jupes courtes y +contribuent pour leur part; les pères (le sexe masculin, en somme), sont +la cause de ce mal qu'ils sont les premiers à déplorer plus tard; ils +s'amusent de ces mines diaboliques, et cette petite fille singeant le +garçonnet ou l'actrice en vogue est amusante au possible, rien n'est +plus vrai... et cependant qu'il apparaisse une fillette aux allures +modestes, à la toilette vaporeuse comme celle d'une petite vierge, à +l'expression candide et timide, osant à peine lever ses grands yeux, +répondant d'une voix presque basse, rougissant quand on s'adresse à +elle, ne sachant pas tout, questionnant encore, se troublant lorsque les +regards se fixent sur elle, eh! bien, cette apparition effacera +immédiatement les autres, et les mêmes hommes ne pourront s'empêcher de +la préférer. + +Je connais bien des hommes, et des hommes dont le haut mérite et la +grande position ont dû leur donner l'habitude d'être en vue, qui ne +laissent pas d'éprouver une certaine émotion au moment où les deux +battants de la porte d'un salon s'ouvrent devant eux, où ils se sentent +le point de mire d'une assemblée; et de toutes jeunes filles bravent +avec le plus superbe aplomb cette terrible critique féminine! L'aplomb +ne doit venir qu'avec l'âge, ou ce n'est plus que de la hardiesse. Après +la vingtième année, la timidité de la jeune fille de quinze ans serait +de la gaucherie ou de la stupidité, mais il faut laisser un changement à +venir pour la femme, la jeune mère de trente ans, et enfin pour la +matrone de quarante. Ce sont ces transformations successives qui font le +charme de chaque âge. + + + + +III + + +Autant il est mauvais de retarder jusqu'à l'âge de vingt ans l'entrée +d'une jeune fille dans le monde, autant il est peu rationnel de l'y +mener étant fillette. Les bals d'enfants, avec leur cortège de vanités +et de prétentions, sont les cauchemars des gens sensés. + +La fillette a besoin d'avoir des amies; il est obligatoire qu'elle joue, +s'amuse avec des compagnes, mais comme on le fait dans les pensions, +pour la fête de sainte Catherine, en robe de tous les jours, à sauter et +à faire la dînette, voire même à jouer des charades ou des proverbes, +seules ou devant les parents. Mais ces matinées pour lesquelles il y a +lutte de toilettes, où les enfants arrivent empesés, se toisant les uns +les autres, parés par leurs mères comme de petites châsses; où les +petits garçons sont stylés à ne danser qu'avec les petites filles les +plus élégantes, et où la pauvrette qui n'est pas jolie ou bien habillée +se voit délaissée et prend un avant-goût des amertumes que le monde +futile nous réserve, ces réunions sont des plus immorales, et ne +contribuent qu'à pervertir les enfants. + +Pour qu'une éducation puisse être menée à bien, il faudrait que les +enfants fussent persuadés que leur mérite seul peut leur obtenir une +préférence, et au premier pas qu'ils font dans le monde, ils +s'aperçoivent du contraire; pour qu'ils puissent résister au choc, ils +doivent être déjà bien forts, et c'est pourquoi il faut retarder ce +moment. + +A dix-sept ou dix-huit ans, selon qu'elle est avancée dans ses études, +une jeune fille peut être conduite à quelques bals, à quelques dîners, +et aux sauteries, aux huitaines. Mais il faut en éviter l'abus. Cet abus +donne un des deux résultats suivants: ou il sature, il blase, il fatigue +l'âme et le corps, ou le plus souvent, tout en blasant et fatiguant, il +donne une telle habitude du monde que l'on ne sait plus s'en passer. + +Les visites, les fêtes, ne doivent être qu'un accessoire, qu'une +distraction nullement indispensable; une femme doit être habituée à se +suffire elle-même et à aimer son intérieur. Ce n'est pas un défaut dans +une jeune fille, si elle n'est pas toujours désireuse de sortir +n'importe par quel temps ni à quel moment; cependant elle doit toujours +être prête, si c'est une nécessité ou si ses parents le lui demandent. + +Les quelques années s'écoulant entre l'adolescence et le mariage doivent +préparer la jeune fille à devenir épouse et mère de famille, +c'est-à-dire à faire très rarement sa volonté; à sortir ou à rester à la +maison, non pas selon son bon plaisir, mais selon que ses devoirs ou les +désirs de son mari et les besoins de ses enfants le lui imposeront. +C'est ce que les jeunes filles ne s'imaginent jamais assez. + + + + +CHAPITRE XXI + +LE RÈGLEMENT DE LA JOURNÉE D'UNE JEUNE FILLE. + + +Ceci m'a été demandé par quelques correspondantes, dont les filles ont +fini leur instruction, c'est-à-dire ne rentrent pas en pension, car, +ainsi que j'ai eu occasion de l'expliquer dans un article précédent, +c'est à tort qu'on dit avoir fini ou son instruction ou son éducation, +quand on sort de pension; il reste encore beaucoup de choses à +apprendre. + +J'ai donné le règlement de la journée d'une petite fille. Pour la jeune +fille de quatorze à dix-huit ans, c'est-à-dire alors qu'elle n'est pas +encore d'âge à aller partout dans le monde avec sa mère, il y a quelques +différences à introduire. + +La jeune fille continuera à se lever à la même heure qu'à la pension ou +au couvent, c'est-à-dire très matin, mettons sept heures, au plus tard, +en hiver. Sous aucun prétexte, on ne doit lui permettre de lire au lit, +pas plus le matin que le soir; je m'élève absolument contre cette +fâcheuse habitude qui entraîne, entre autres inconvénients très graves, +de s'enrhumer, de mettre le feu et d'alanguir l'esprit en même temps que +le corps. De même, celle de déjeuner au lit. J'avoue que j'aimerais bien +voir les parents prêcher d'exemple. + +La jeune fille se lèvera, et fera sa chambre elle-même, sans feu, bien +entendu; je proteste encore contre le feu, surtout le matin et le soir. +Si la jeune fille travaille dans sa chambre ou y reçoit ses amies, on +peut permettre un petit feu de bois dans l'après-midi. + +J'insiste pour un déjeuner très matinal, presque en se levant, et +_chaud_; il ne faut jamais sortir sans avoir pris quelque chose de +chaud, lait, café, chocolat, soupe, etc. + +Une jeune fille ne doit pas flâner la matinée en robe de chambre et +décoiffée. Elle ne doit même pas avoir de robe de chambre, mais des +sauts de lit ou peignoirs pour se coiffer. A neuf heures du matin, elle +doit être prête, corsetée, coiffée, la chambre faite, tout mis en ordre. +Elle se met alors au travail jusqu'au déjeuner, travail sérieux, +perfectionnant ses études en littérature, botanique, physique, langues, +etc. L'étude des arts d'agrément est réservée pour l'après-midi et la +soirée, parce que les visiteurs peuvent l'interrompre. C'est aussi le +matin qu'elle s'occupe de ménage et de toilette. + +L'étude du piano est réservée pour avant et après les repas, et sert à +utiliser les moments perdus que l'on a souvent à cette heure. Par +exemple, on fait des gammes, au moment du crépuscule, en attendant que +les lampes soient allumées; au contraire, on dessine à l'heure du plus +beau jour. + +Je n'aime pas beaucoup voir une jeune fille prendre l'habitude de sortir +tous les jours à heure fixe. Une jeune fille ne doit pas prendre +d'habitudes; il faut laisser cela aux vieilles routinières. Elle doit +toujours être prête à tout, et surtout toujours _visible_, toujours +propre, _nette_, mais simple et sans prétention. + +Elle doit beaucoup s'occuper de la confection et des réparations de sa +toilette, mais sans ostentation, sans en tirer vanité, sans l'afficher +et jamais au salon, à moins que ce ne soit tout à fait entre intimes. +Par contre, elle doit toujours avoir sous la main un ouvrage d'aiguille +pour s'occuper, ne jamais rester oisive. + +La lecture est réservée pour le soir; je n'ose interdire la broderie le +soir, surtout lorsqu'il y a un petit cercle, et que l'on cause ou qu'un +membre fait la lecture à haute voix, mais c'est fatigant pour la vue. + +Bien remarquer que les ouvrages de main sont surtout bons en causant, +mais non dans la solitude. Comme lecture, des livres et des journaux +choisis soigneusement; pas de journaux politiques; amis et connaissances +doivent être aussi très éliminés. Les mères ne sauraient prendre trop de +précautions sur l'entourage de leurs filles, femmes de chambre, +institutrices, fournisseurs, etc. Je voudrais bien que la mère pût +accompagner sa fille partout, et vivre avec elle constamment; ce n'est +pas toujours possible! + +La jeune fille à quelquefois besoin d'être laissée seule avec ses amies. +Comme celles-ci sont choisies ça peut être toléré, mais chez la mère +même; éviter de la laisser seule chez ses amies. + +La jeune fille devant aussi être initiée aux soins du ménage, au +gouvernail de la maison, on voit qu'il ne lui restera pas beaucoup de +temps de loisir; c'est ce qu'il faut: ce qu'il y a de plus à craindre +pour elle, c'est le temps de rêver! + +Il est dommage si la mère va beaucoup dans le monde et au théâtre et est +obligée de laisser sa fille seule le soir! Une mère doit un peu se +sacrifier pendant ces quelques années où une tâche si précieuse lui est +dévolue. Une mère doit se sacrifier à son enfant, principalement à deux +époques de sa vie, sinon toujours; pendant la première enfance jusqu'à +l'âge de cinq ans, où les soins mercenaires sont si périlleux, puis +pendant l'entrée dans l'adolescence, où le péril est d'un autre genre, +mais non moins grand. + + + + +CHAPITRE XXII + +SUR LA MANIÈRE DE VIVRE D'UNE JEUNE FILLE. + + +En indiquant succinctement le règlement de la journée d'une jeune fille, +je n'ai pas fait de distinction de fortune. Autant que possible, les +jeunes gens des deux sexes doivent être tenus éloignés des douceurs du +luxe. Peu de parents, cependant, savent être assez fermes contre leur +propre tendance; que de mères se complaisent, au contraire, à orner +leurs idoles! + +Une fillette, à partir de douze ou quatorze ans, peut avoir sa chambre, +ne serait-ce qu'un petit cabinet, auprès de celle de sa mère; si elle a +une soeur, elle partagera la chambre avec elle. La porte, donnant dans la +chambre de la mère, restera ouverte le plus souvent possible. La fenêtre +sera aussi ouverte fréquemment. + +Les meubles d'une chambre de jeune fille se composent d'un lit, d'un +chiffonnier ou d'une commode, d'une table à toilette, à moins que la +commode puisse en servir; d'un petit bureau, auquel le chiffonnier peut +suppléer s'il forme «secrétaire», d'une table à ouvrage, d'une table de +nuit; on peut ajouter un guéridon ou table de milieu et une armoire à +glace, mais ces derniers meubles ne sont pas indispensables. + +La mère tâchera de pouvoir lui donner un placard pour suspendre ses +robes. On s'efforce d'installer ainsi confortablement une fillette, afin +de lui apprendre à avoir de l'ordre, à ranger elle-même ses affaires, à +aimer son chez elle. + +Ces douces émotions si pures qu'éprouve une jeune fille à avoir une +gentille chambre, aussi petite que soit celle-ci, ne se retrouvent guère +dans la vie, et alors qu'elle aura un appartement en entier, tant doré +qu'il puisse être, elle éprouvera une jouissance bien moins vive et +moins bonne que dans la possession de sa simple chambrette. Quelle est +celle de nous qui ne me comprendra, en se reportant en arrière par la +pensée dans sa chambre de jeune fille? C'est la seule qui ait été +vraiment à elle! + +En sièges: un prie-Dieu, une ou deux chauffeuses, deux chaises volantes; +je prohibe absolument la chaise longue; tout au plus, dans une chambre +grande et luxueuse, un petit tête-à-tête et deux petits fauteuils. + +J'oubliais une petite bibliothèque ou étagère, pour les livres d'études +et de prières. + +Sur la cheminée, à la place d'une pendule, une statue de piété ou une +corbeille de fleurs, des flambeaux, un bougeoir, des vases, un +porte-montre, car c'est encore là une des grandes jouissances de la +fillette que de posséder une montre; elle n'a donc pas besoin de +pendule, quoique ce soit tout à fait facultatif. + +Les meubles seront en tapisserie faite de sa main; elle pourra ainsi, à +peu de frais, embellir sa chambre par des coussins en application, des +petits tapis, des voiles de fauteuil en filet, etc. + +Aussi riche qu'elle soit, une jeune fille doit être apprise à ranger ses +affaires elle-même, à se coiffer, à s'habiller et se déshabiller seule. +Elle raccommodera ses gants, brossera ses manteaux, rafraîchira un +chapeau, et fera encore bien d'autres travaux de ce genre, selon le +temps que peuvent lui laisser ses études et autres occupations. Une +excellente habitude est de ranger sa toilette le soir avant de se +coucher, même aussi tard que l'on puisse revenir du bal et aussi +fatiguée que l'on soit. + +Des habitudes de la jeunesse et surtout de la plus tendre jeunesse, +dépendent les forces de l'avenir; mais ces habitudes, il ne faut pas +qu'elles soient imposées, il faut qu'elles soient prises simplement, par +le contact de l'exemple, par le raisonnement, la persuasion. + +Bien des jeunes filles ne font que subir, et de mauvaise grâce, le +règlement un peu sévère imposé par leurs mères, ne voient pas le moment +de se marier pour rester au lit jusqu'à dix heures, y déjeuner, y lire, +etc. comme leurs mères. Elles ne comprennent pas que leurs mères ont +souvent la santé ébranlée, et ce n'est pas toujours par plaisir qu'elles +agissent ainsi. + +Voici un petit tableau journalier des heures que les enfants, suivant +leur âge, doivent consacrer au sommeil, à l'exercice, à l'étude et au +repos. + +Il est dressé par le docteur Friedlander, et s'applique aux enfants des +deux sexes, de sept à quinze ans, qui se trouvent dans des conditions +normales. + +Age sommeil exercice étude repos + +7 ans 9 h. 9 h. 2 h. 4 h. +8-- 9-- 9-- 2-- 2-- +9-- 9-- 8-- 3-- 4-- +10-- 8-- 7-- 3-- 4-- +11-- 8-- 7-- 5-- 4-- +12-- 8-- 6-- 6-- 4-- +13-- 8-- 5-- 7-- 4-- +14-- 7-- 5-- 8-- 4-- +15-- 7-- 4-- 9-- 4-- + +J'avoue que je ne partage pas en tous points l'avis de ce docteur. Je +crois qu'il faut à l'enfance plus de sommeil. + +A un adulte, même, selon moi, pour ne pas s'user trop vite, huit heures +de sommeil sont indispensables; en revanche, je sais par expérience +qu'un enfant de sept ans peut travailler plus de deux heures, et que +neuf heures d'exercice peuvent l'épuiser. Le tableau suivant me paraît +plus normal pour les jeunes Français et surtout les jeunes Françaises. + +Age sommeil exercice étude repos + +7 ans 10 h. 6 h. 4 h. 4 h. +8-- 10-- 6-- 4-- 4-- +9-- 10-- 6-- 4-- 4-- +10-- 9-- 6-- 5-- 5-- +11-- 9-- 5-- 6-- 4-- +12-- 9-- 5-- 6-- 4-- +13-- 9-- 4-- 7-- 4-- +14-- 9-- 4-- 7-- 4-- +15-- 8-- 4-- 8-- 4-- + +Ainsi, jusqu'à dix ans, l'enfant se levant à six heures du matin sera +couché à huit heures du soir; à dix ans, on commencera à le laisser +veiller jusqu'à neuf heures, et à quinze ans seulement il lui sera +permis d'attendre dix heures. + +Les heures de repos sont consacrées aux repas et à la toilette, bains, +etc. Les heures d'exercice comprennent la promenade, les leçons de +gymnastique, de danse, de natation, etc. + + + + +CHAPITRE XXIII + +PARALLELE ENTRE JEUNES FILLES. + + +J'ai eu hier la visite de deux jeunes abonnées bien dissemblables, et je +pourrais dire que si la première pouvait s'appeler «comme il faut être», +la seconde serait désignée «comme il ne faut pas être». + +Toutes les deux avaient dix-huit ans, mais leur éducation a été bien +différente, ou plutôt le principe, l'idée qui y a présidé, car toutes +les deux ont été élevées en pension; toutes les deux ont d'excellents +parents qui les aiment tendrement, toutes les deux sont de familles +respectables, quoique n'appartenant pas à la même position sociale. + +Eudoxie est héritière d'une fortune immense; fille unique d'un père qui +a gagné des millions dans la manipulation des cuirs, elle a été gâtée à +l'excès. Sa grosse maman n'a d'yeux que pour elle, et son papa n'a +jamais voulu admettre que l'on pût contrarier sa fillette. Elle a été +élevée dans la première maison d'éducation de Paris, c'est-à-dire +qu'elle a la réputation d'y avoir été élevée parce qu'elle y est restée +une année à l'époque de sa première communion, et y va faire une petite +retraite tous les ans à la même époque. Le reste du temps, elle l'a +passé chez ses parents, à être tour à tour gourmandée ou gâtée avec +excès par sa mère, flattée par son père, tiraillée par une miss anglaise +qui essayait en vain de la faire travailler. Elle est très mal élevée; +sa voix est rude et forte, son geste beaucoup trop violent et libre, +elle a le ton cassant qu'elle a emprunté aux pièces de théâtre où sa +mère la conduit depuis son enfance, sous le prétexte de ne pas la +laisser avec les domestiques. + +Elle a l'habitude de prendre part à la conversation, de couper la parole +à son père quand il parle, et de dire au nez des gens tout ce qui lui +passe par la tête, à tort et à travers, enfin une vraie enfant terrible. +Elle se croit fort spirituelle parce qu'on rit lorsqu'elle parle, et +qu'on s'écrie: «Est-elle drôle! oh! oh!... ah! ah! est-elle amusante!» +Ne voulant pas faire un mauvais compliment à ses parents, on ajoute +quelquefois: «Elle a bien raison! Elle est franche!... ah! c'est +charmant... Vous avez une charmante fille... un vrai petit démon!» + +Et le papa et la maman se rengorgent de fierté. + +--Tiens-toi donc! lui dit sa mère, un peu honteuse de temps en temps de +son laisser-aller. + +Elle est du reste très jolie, piquante, brunette, et a l'air fort +intelligente. Elle a touché à tout chez moi, a essayé tous les sièges de +mon salon, feuilleté les livres et albums, remué les objets d'étagère, +demandé ce qu'il y avait de l'autre côté des portes, et finalement, pour +avoir un prétexte à changer de place, demandé un verre d'eau! Elle a +laissé tomber trois fois son ombrelle, m'a posé des questions qui, pour +être ingénues, n'en étaient pas moins assez embarrassantes, et comme je +finissais par ne plus trop faire attention à elle, elle a posé +câlinement la tête sur l'épaule de son père, témoignant son désir de +voir la visite se terminer, ce qui m'a rappelé certain petit chien de ma +connaissance, lequel, quand une visite se prolonge trop, s'asseoit +devant la personne, et aboie de façon à interrompre la conversation. + +Pendant cette visite, elle avait fait, à diverses reprises, des +remarques pleines de franchise, de beaucoup trop de franchise, même sur +certaines personnes de connaissance commune. + +A un moment donné, elle s'est mise à se regarder dans la glace, et à +faire la bouche en coeur, à glisser ses yeux en coulisse; en somme, je +lui crois bon coeur, mais c'est une petite prétentieuse insupportable. + +Jeanne, au contraire, est tout l'opposé. Elle a été élevée, cependant, +dans la même maison d'éducation, mais y a resté huit années +consécutives, ayant eu le malheur de perdre sa mère en bas âge. + +Son père prétend, et sa fille en est un exemple, que l'éducation est +instinctive. Je crois qu'il y est pour beaucoup. Je ne sais si sa +fortune est aussi grande que celle des parvenus dont je viens de parler, +mais il appartient à la haute aristocratie, et sa fille, gracieuse et +mignonne, a surtout un cachet de distinction exquise et du plus parfait +comme il faut. + +Elle apporte dans la conversation la timidité et la candeur de son âge, +ne parle que lorsqu'on l'interroge et répond avec bon sens, écoute +attentivement sans remuer, n'ose toucher à rien, et ne pose jamais une +question; sa mise est simple et sans prétention, elle sait se suffire à +elle-même, en s'occupant de mille petits travaux; la musique et tous les +arts d'agrément font ses délices; elle travaille, non en vue du monde, +mais pour elle-même et les siens. + +Si elle juge, elle ne se permet pas de faire connaître son jugement; +mais je crois plutôt qu'elle ne s'arroge pas ce droit, elle respecte +trop les personnes plus âgées et plus expérimentées qu'elle pour oser +les juger; elle accepte ce qu'on lui dit et n'est pas habile à découvrir +les ridicules; elle a encore l'enthousiasme et les illusions de la +jeunesse qui font trouver tout beau et sans défaut; elle admire, elle +s'étonne, elle souhaite, trois sentiments que la vieillesse expérimentée +et blasée ne sait plus éprouver. Quel charme une jeune fille bien élevée +apporte dans l'intérieur où un mari l'introduira! Et combien l'homme qui +se marie doit étudier le caractère et le genre de l'éducation reçue par +la femme qu'il va prendre! + +Ce qui distinguait en outre mes deux visiteuses, c'est que Jeanne se +possède parfaitement. Sans affecter en aucune façon, elle se retient, +elle subit l'influence de la personne en présence de laquelle elle se +trouve; elle sait respecter et tenir sa place. C'est là une qualité +beaucoup plus rare que l'on ne croit. La plupart des jeunes filles ou +jeunes gens se laissent emporter par la force de l'habitude, la fougue, +le naturel peut-être; et les gestes, les éclats de voix, l'abandon +indiscret, la familiarité prennent le dessus bien vite. On ne leur en +impose pas longtemps. Mais, eux aussi, ils perdent leur prestige, et on +voit bientôt ce qu'ils valent. + +En habituant les enfants à se contenir, non seulement devant les +étrangers mais aussi en famille, on obtient de grands succès de réaction +sur une mauvaise éducation. + + + + +XXIV + +LES JEUNES MÈRES DE GRANDES FILLES. + + +«J'ai trente-cinq ans; puis-je me permettre le chapeau Gainsborough +placé crânement? Mon mari trouve que c'est trop jeune pour moi, que j'ai +l'air de la soeur de ma fille (est-ce donc un malheur, madame?); mon mari +ne montre-t-il pas par là qu'il ne tient pas à moi? Si je paraissais +vieille, il ne m'aimerait plus peut-être, et il m'en veut de mon air +jeune dont je suis si fière! Mme S..., la femme du sous-préfet, qui a +quarante-cinq ans au moins, vient de faire venir de Paris un chapeau +cabossé, avec un gros noeud alsacien devant, en ruban écossais, que ma +fille qui a dix-sept ans, oserait à peine mettre au jardin! Veuillez +donc me conseiller, madame; forte de votre appui, votre réponse à la +main, je me présenterai devant mon mari, et il lui sera bien difficile +d'aller contre!...» + +Hélas! chère madame, au risque de m'attirer votre courroux et celui de +bien d'autres lectrices, je suis forcée de vous dire que votre mari a +raison, en paraissant croire que «c'est un malheur de paraître la soeur +de sa fille!» + +Il est des grâces de profession comme il est des grâces d'état. +Seulement ici le sens est pris en sens contraire, ou plutôt +d'obligations. + +Une mère doit imposer du respect; la question n'est pas si elle est +jolie ou non, si elle a la chance de conserver une beauté éternelle; une +mère qui veut être mère ne peut pas paraître la soeur de sa fille, sans +risquer de perdre aux yeux de celle-ci le prestige d'autorité qui lui +est donné par son âge. + +Si votre fille voit en vous une soeur, une compagne, elle ne pourra avoir +cette confiance que l'on a en celui dont l'âge et la gravité, +l'expérience et la connaissance des choses paraissent au-dessus des +siens propres, et produisent ainsi l'impression salutaire. + +L'habit ne fait pas le moine, est un proverbe faux et vrai tour à tour +comme tous les proverbes; l'habit ne change pas le coeur de l'hypocrite, +c'est vrai, mais l'habit non seulement métamorphose tellement la +physionomie que l'être beau et distingué peut devenir commun et laid, et +celui qui est affreux s'améliorer beaucoup, mais encore l'habit +métamorphose le moral. Osez donc avoir le même maintien, la même tenue +avec certains vêtements comme avec d'autres? Et il est impossible de +soutenir que l'habillement n'ait une influence énorme sur les moeurs et +sur les idées. + +Pourquoi est-ce l'usage de s'envelopper de crêpe noir quand on a eu la +douleur de perdre un être aimé? Parce qu'il semblerait incompatible de +se revêtir de rose quand on a le coeur triste. La couleur des habits +est-elle donc l'interprète des sentiments? Pourquoi se moque-t-on d'une +vieille femme qui s'habille de nuances claires? Parce qu'il semble +incompatible d'allier le caractère sérieux de la vieillesse avec un +vêtement jeune, parce qu'il semble que la personne qui le porte doit +avoir le caractère de son vêtement. Donc, si l'habit ne fait pas +toujours l'homme, l'homme choisissant l'habit d'après son caractère, on +peut presque toujours le juger d'après cet habit, et souvent on peut +dire que la personne fait la toilette. + +La femme qui conserve, en dépit d'un certain âge, une taille mignonne, +une expression juvénile et riante, conserve aussi la plupart du temps un +caractère gai et enfantin. + +Ne l'aurait-elle pas, on est tenté de le lui supposer. D'ailleurs, +elle-même, en passant, se regarde dans une glace, elle aperçoit cette +image gentille, et elle sent poindre en elle les idées et les sentiments +de son allure. Avec une robe courte et un chapeau rond, on se sent, plus +légère, plus portée à courir, à se dissiper. + +Comment voulez-vous que votre fille vous obéisse si elle ne voit en vous +qu'une soeur? si votre extérieur ne lui en impose pas? Comment serez-vous +son chaperon, son porte-respect auprès d'autrui, si votre attitude, +votre mise, donnent le droit de vous adresser les mêmes paroles qu'à +elle? + +Vous paraissez croire qu'il est très avantageux pour vous de paraître +jeune! Je ne saisis pas bien à quel point de vue vous vous placez. Il +est très avantageux, certes, d'être jeune; il est très avantageux de +conserver les symptômes de la jeunesse, parce qu'ils sont synonymes de +force, de santé, mais il n'est pas absolument utile de conserver les +apparences d'une jeune femme quand on est mère d'une fille de dix-sept +ans; cela ne vous empêche pas de garder un aspect très agréable dans +votre intérieur, aux yeux de votre mari; mais après une vingtaine +d'années de mariage, lorsqu'on a surtout des enfants grands, il ne +déplaît pas à un mari que sa femme prenne un air tant soit peu imposant +et autoritaire, de façon qu'elle puisse supporter avec lui une partie de +la grande responsabilité qui lui incombe comme chef de famille. + +Certes, à trente-cinq ans, une femme, et surtout certaines femmes, pas +principalement les grandes beautés, mais plutôt les figures chiffonnées, +sont encore jeunes d'aspect. Cependant, êtes-vous bien sûre que vous +paraissez réellement aussi jeune que vous croyez? Peut-être la manière +dont vous vous habillez y contribue; vous pouvez faire illusion, mais ne +supporteriez pas un examen attentif. + +Quant à la femme du sous-préfet que vous me citez, il y a plusieurs +motifs pour lesquels vous ne devez pas l'imiter aveuglément. + +D'abord, parce que les autres commettent des erreurs, nous ne sommes pas +obligées de les suivre dans cette voie; ensuite, et surtout, cette femme +n'a pas d'enfants, et par conséquent elle n'a pas besoin d'avoir l'air +d'une matrone. + +En outre, elle occupe dans le monde une position qui lui fait presque +une obligation d'être coquette, de représenter. Néanmoins, j'insiste sur +ce que, si elle avait une grande fille, elle devrait être plus +circonspecte. + +Les mamans de garçons ne sont pas tenues à autant de sévérité que celles +des fillettes. + +Vous êtes appelée à rencontrer bientôt un futur gendre: il faut qu'il +puisse vous distinguer de sa fiancée! Appelée au rôle de mentor, vous ne +pouvez pas avoir l'air d'en avoir besoin d'un vous-même. + +Et puis, voyez quel malheur! si vous alliez être plus jolie que votre +fille!... Cela peut très bien arriver!... Une femme de trente-cinq ans, +attifée avec science, ajoutant à une beauté savante et étudiée le charme +de l'esprit et de l'expérience du monde, peut effacer facilement une +jeune fille modeste et retenue! + +Donc, ne vous en déplaise, évitez de paraître la soeur de votre fille; ni +chapeaux cabossés, ni toques sur le front. Le chapeau tricorne, avec +pointe abaissée sur le front, garni de deux longues plumes, vous offrira +l'élégance et la majesté réunies, sans tomber déjà dans la coiffure de +la femme âgée; comme formes, comme nuances, séparez-vous bien de ce que +vous adoptez pour votre fille, tout en conservant l'harmonie. + +Au reste, à votre âge, les vêtements amples et majestueux rajeunissent +plutôt, parce qu'ils dissimulent, encadrent les petites défectuosités +qui commencent à se laisser apercevoir, tandis que les vêtements jeunes +les dévoilent. + +Gardez-vous avec soin de vous mettre sur le même rang que votre fille +dans les réunions et les lieux publics; poussez-la en avant, faites-la +valoir; une mère doit s'oublier elle-même, vous gagnerez en influence, +en hommages respectueux, en dignité, ce que votre coquetterie pourra +perdre; et je ne crois pas que vous perdiez au change, car les succès de +la jeunesse n'ont qu'une durée très éphémère et très relative, tandis +que l'influence acquise par l'estime et la vénération ne fait que +s'accroître avec le temps. + +Tout le monde, votre fille la première, vous sauront gré de ce léger +sacrifice, seulement anticipé, puisque le moment où vous seriez obligée +à le faire ne tarderait pas, et vous en récompenseront largement. + + + + +DÉDICACE + +_A MA MÈRE_ + + +C'est le livre terminé que l'on voit ce qu'il est, car par l'ensemble il +se complète; d'ailleurs, les préfaces et les dédicaces, que l'on place +au commencement du volume, sont toujours écrites et imprimées quand il +est terminé. Je trouve donc plus logique de mettre ces quelques mots à +la fin. + +Une famille qui possède un vieillard possède un trésor, dit un proverbe +chinois. + +C'est ce trésor précieux qui m'a inspiré, dans sa grande expérience, ce +_Cours d'éducation maternelle_, auquel j'ai essayé d'enlever l'aridité +du sujet par des exemples pris sur le vif, _vécus_, et par cela même +intéressants, car chacun s'y retrouve ainsi que son entourage et peut en +tirer profit, s'il veut. + +Fénelon a écrit _l'Éducation des filles_, beaucoup d'autres écrivains +féminins se sont occupés de cette question; mon plan a été _de former +des mères qui sachent élever des garçons_, tâche autrement difficile que +d'élever des filles. Je n'ai pas l'ambition d'une réussite complète; je +me contente d'apporter ma goutte d'eau au petit ruisseau qui va à +l'océan. + +L. D'ALQ. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Notes d'une mère, by Louise d'Alq + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOTES D'UNE MÈRE *** + +***** This file should be named 18197-8.txt or 18197-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/9/18197/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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