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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Othello, by Shakespeare</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Othello
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+Author: William Shakespeare
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
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+Release Date: April 15, 2006 [EBook #18179]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO ***
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Note du transcripteur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>===========================================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 4</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mesure pour mesure.&mdash;Othello.&mdash;Comme il vous plaira.</p>
+<p>Le conte d'hiver.&mdash;Troïlus et Cressida.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1863</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>==========================================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+
+
+<h1>OTHELLO</h1>
+
+<h4>OU</h4>
+
+<h2>LE MORE DE VENISE</h2>
+
+<h3>TRAGÉDIE</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>NOTICE SUR OTHELLO</h3>
+
+
+<p>«Il y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoure
+et les preuves de prudence et d'habileté qu'il avait données à la
+guerre avaient rendu cher aux seigneurs de la république... Il advint
+qu'une vertueuse dame d'une merveilleuse beauté, nommée Disdémona,
+séduite, non par de secrets désirs, mais par la vertu du More,
+s'éprit de lui, et que lui à son tour, vaincu par la beauté et les nobles
+sentiments de la dame, s'enflamma également pour elle. L'amour
+leur fut si favorable qu'ils s'unirent par le mariage, bien que
+les parents de la dame fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour
+qu'elle prît un autre époux. Tant qu'ils demeurèrent à Venise, ils
+vécurent ensemble dans un si parfait accord et un repos si doux que
+jamais il n'y eut entre eux, je ne dirai pas la moindre chose, mais
+la moindre parole qui ne fût d'amour. Il arriva que les seigneurs
+vénitiens changèrent la garnison qu'ils tenaient dans Chypre, et choisirent
+le More pour capitaine des troupes qu'ils y envoyaient. Celui-ci,
+bien que fort content de l'honneur qui lui était offert, sentait
+diminuer sa joie en pensant à la longueur et à la difficulté du voyage...
+Disdémona, voyant le More troublé, s'en affligeait, et, n'en devinant
+pas la cause, elle lui dit un jour pendant leur repas:&mdash;Cher More,
+pourquoi, après l'honneur que vous avez reçu de la Seigneurie, paraissez-vous
+si triste?&mdash;Ce qui trouble ma joie, répondit le More,
+c'est l'amour que je te porte; car je vois qu'il faut que je t'emmène
+avec moi affronter les périls de la mer, ou que je te laisse à Venise.
+Le premier parti m'est douloureux, car toutes les fatigues que tu
+auras à éprouver, tous les périls qui surviendront me rempliront de
+tourment; le second m'est insupportable, car me séparer de toi, c'est
+me séparer de ma vie.&mdash;Cher mari, que signifient toutes ces pensées
+qui vous agitent le coeur? Je veux venir avec vous partout où vous
+irez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais. Qu'est-ce
+donc que d'aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et bien
+équipé?&mdash;Le More charmé jeta ses bras autour du cou de sa femme,
+et avec un tendre baiser lui dit: Que Dieu nous conserve longtemps,
+ma chère, avec un tel amour!&mdash;et ils partirent et arrivèrent à
+Chypre après la navigation la plus heureuse.</p>
+
+<p>«Le More avait avec lui un enseigne d'une très-belle figure, mais
+de la nature la plus scélérate qu'il y ait jamais eu au monde...e
+méchant homme avait aussi amené à Chypre sa femme, qui était
+belle et honnête; et, comme elle était italienne, elle était chère à la
+femme du More, et elles passaient ensemble la plus grande partie du
+jour. De la même expédition était un officier fort aimé du More; il
+allait très-souvent dans la maison du More, et prenait ses repas avec
+lui et sa femme. La dame, qui le savait très-agréable à son mari, lui
+donnait beaucoup de marques de bienveillance, ce dont le More
+était très-satisfait. Le méchant enseigne ne tenant compte ni de
+la fidélité qu'il avait jurée à sa femme, ni de l'amitié, ni de la reconnaissance
+qu'il devait au More, devint violemment amoureux de Disdémona,
+et tenta toutes sortes de moyens pour lui faire connaître et
+partager son amour...ais elle, qui n'avait dans sa pensée que le
+More, ne faisait pas plus d'attention aux démarches de l'enseigne que
+s'il ne les eût pas faites... Celui-ci s'imagina qu'elle était éprise de
+l'officier... L'amour qu'il portait à la dame se changea en une terrible
+haine, et il se mit à chercher comment il pourrait, après s'être
+débarrassé de l'officier, posséder la dame, ou empêcher du moins
+que le More ne la possédât; et, machinant dans sa pensée mille
+choses toutes infâmes et scélérates, il résolut d'accuser Disdémona
+d'adultère auprès de son mari, et de faire croire à ce dernier que
+l'officier était son complice... Cela était difficile, et il fallait une
+occasion... Peu de temps après, l'officier ayant frappé de son épée
+un soldat en sentinelle, le More lui ôta son emploi. Disdémona en
+fut affligée et chercha plusieurs fois à le réconcilier avec son mari.
+Le More dit un jour à l'enseigne que sa femme le tourmentait tellement
+pour l'officier qu'il finirait par le reprendre.&mdash;Peut-être, dit le
+perfide, que Disdémona a ses raisons pour le voir avec plaisir.&mdash;Et
+pourquoi, reprit le More?&mdash;Je ne veux pas mettre la main entre le
+mari et la femme; mais si vous tenez vos yeux ouverts, vous verrez
+vous-même.&mdash;Et quelques efforts que fît le More, il ne voulut pas
+en dire davantage<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p><i>Hecatommythi ovvero cento novelle di G.-B. Giraldi Cinthio</i>
+part. I, décad. III, nov. 7, pages 313-321; édition de Venise, 1508.</p></blockquote>
+
+<p>Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfide
+enseigne pour convaincre Othello de l'infidélité de Desdémona. Il n'est
+pas, dans la tragédie de Shakspeare, un détail qui ne se retrouve
+dans la nouvelle de Cinthio: le mouchoir de Desdémona, ce mouchoir
+précieux que le More tenait de sa mère, et qu'il avait donné
+à sa femme pendant leurs premières amours; la manière dont l'enseigne
+s'en empare, et le fait trouver chez l'officier qu'il veut perdre;
+l'insistance du More auprès de Desdémona pour ravoir ce mouchoir,
+et le trouble où la jette sa perte; la conversation artificieuse
+de l'enseigne avec l'officier, à laquelle assiste de loin le More, et où
+il croit entendre tout ce qu'il craint; le complot du More trompé et
+du scélérat qui l'abuse pour assassiner l'officier; le coup que l'enseigne
+porte par derrière à celui-ci, et qui lui casse la jambe; enfin
+tous les faits, considérables ou non, sur lesquels reposent successivement
+toutes les scènes de la pièce, ont été fournis au poëte par le
+romancier, qui en avait sans doute ajouté un grand nombre à la tradition
+historique qu'il avait recueillie. Le dénoûment seul diffère;
+dans la nouvelle, le More et l'enseigne assomment ensemble Desdémona
+pendant la nuit, font écrouler ensuite sur le lit où elle dormait
+le plafond de la chambre, et disent qu'elle a été écrasée par cet
+accident. On en ignore quelque temps la vraie cause. Bientôt le More
+prend l'enseigne en aversion, et le renvoie de son armée. Une autre
+aventure porte l'enseigne, de retour à Venise, à accuser le More du
+meurtre de sa femme. Ramené à Venise, le More est mis à la question
+et nie tout; il est banni, et les parents de Desdémona le font
+assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l'enseigne, et
+il meurt brisé par les tortures. «La femme de l'enseigne, dit Giraldi
+Cinthio, qui avait tout su, a tout rapporté, depuis la mort de son
+mari, comme je viens de le raconter.»</p>
+
+<p>Il est clair que ce dénoûment ne pouvait convenir à la scène;
+Shakspeare l'a changé parce qu'il le fallait absolument. Du reste il a
+tout conservé, tout reproduit; et non-seulement il n'a rien omis,
+mais il n'a rien ajouté; il semble n'avoir attaché aux faits mêmes
+presque aucune importance; il les a pris comme ils se sont offerts,
+sans se donner la peine d'inventer le moindre ressort, d'altérer le
+plus petit incident.</p>
+
+<p>Il a tout créé cependant; car, dans ces faits si exactement empruntés
+à autrui, il a mis la vie qui n'y était point. Le récit de
+Giraldi Cinthio est complet; rien de ce qui semble essentiel à l'intérêt
+d'une narration n'y manque; situations, incidents, développement
+progressif de l'événement principal, cette construction, pour
+ainsi dire extérieure et matérielle, d'une aventure pathétique et singulière,
+s'y rencontre toute dressée; quelques-unes des conversations
+ne sont même pas dépourvues d'une simplicité naïve et touchante.
+Mais le génie qui, à cette scène, fournit des acteurs, qui
+crée des individus, impose à chacun d'eux une figure, un caractère,
+qui fait voir leurs actions, entendre leurs paroles, pressentir leurs
+pensées, pénétrer leur sentiments; cette puissance vivifiante qui
+ordonne aux faits de se lever, de marcher, de se déployer, de s'accomplir;
+ce souffle créateur qui, se répandant sur le passé, le ressuscite
+et le remplit en quelque sorte d'une vie présente et impérissable;
+c'est là ce que Shakspeare possédait seul; et c'est avec quoi,
+d'une nouvelle oubliée, il a fait <i>Othello</i>.</p>
+
+<p>Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n'est plus un More,
+un officier, un enseigne, une femme, victime de la jalousie et de la
+trahison. C'est Othello, Cassio, Jago, Desdémona, êtres réels et
+vivants, qui ne ressemblent à aucun autre, qui se présentent en
+chair et en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d'une
+situation commune, emportés tous par le même événement, mais
+ayant chacun sa nature personnelle, sa physionomie distincte, concourant
+chacun à l'effet général par des idées, des sentiments, des
+actes qui lui sont propres et qui découlent de son individualité.
+Ce n'est point le fait, ce n'est point la situation qui a dominé le
+poëte et où il a cherché tous ses moyens de saisir et d'émouvoir. La
+situation lui a paru posséder les conditions d'une grande scène dramatique;
+le fait l'a frappé comme un cadre heureux où pouvait venir
+se placer la vie. Soudain il a enfanté des êtres complets en eux-mêmes,
+animés et tragiques indépendamment de toute situation particulière
+et de tout fait déterminé; il les a enfantés capables de sentir
+et de déployer, sous nos yeux, tout ce que pouvait faire éprouver
+et produire à la nature humaine l'événement spécial au sein duquel
+ils allaient se mouvoir; et il les a lancés dans cet événement, bien
+sûr qu'à chaque circonstance qui lui serait fournie par le récit, il
+trouverait en eux, tels qu'il les avait faits, une source féconde d'effets
+pathétiques et de vérité.</p>
+
+<p>Ainsi crée le poëte, et tel est le génie poétique. Les événements,
+les situations même ne sont pas ce qui lui importe, ce qu'il se complaît
+à inventer: sa puissance veut s'exercer autrement que dans la
+recherche d'incidents plus ou moins singuliers, d'aventures plus ou
+moins touchantes; c'est par la création de l'homme lui-même qu'elle
+se manifeste; et quand elle crée l'homme, elle le crée complet, armé
+de toutes pièces, tel qu'il doit être pour suffire à toutes les vicissitudes
+de la vie, et offrir en tous sens l'aspect de la réalité. Othello est
+bien autre chose qu'un mari jaloux et aveuglé, et que la jalousie
+pousse au meurtre; ce n'est là que sa situation pendant la pièce, et
+son caractère va fort au delà de sa situation. Le More brûlé du
+soleil, au sang ardent, à l'imagination vive et brutale, crédule
+par la violence de son tempérament aussi bien que par celle de
+sa passion; le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa gloire, respectueux
+et soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n'oubliant
+jamais, dans les transports de l'amour, les devoirs de la guerre,
+et regrettant avec amertume les joies de la guerre quand il perd tout
+le bonheur de l'amour; l'homme dont la vie a été dure, agitée, pour
+qui des plaisirs doux et tendres sont quelque chose de nouveau qui
+l'étonne en le charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de la
+sécurité, bien que son caractère soit plein de générosité et de confiance;
+Othello enfin, peint non-seulement dans les portions de lui-même
+qui sont en rapport présent et direct avec la situation accidentelle
+où il est placé, mais dans toute l'étendue de sa nature et tel que
+l'a fait l'ensemble de sa destinée; c'est là ce que Shakspeare nous
+fait voir. De même Jago n'est pas simplement un ennemi irrité et
+qui veut se venger, ou un scélérat ordinaire qui veut détruire un
+bonheur dont l'aspect l'importune; c'est un scélérat cynique et raisonneur,
+qui de l'égoïsme s'est fait une philosophie, et du crime une
+science; qui ne voit dans les hommes que des instruments ou des
+obstacles à ses intérêts personnels; qui méprise la vertu comme une
+absurdité et cependant la hait comme une injure; qui conserve, dans
+la conduite la plus servile, toute l'indépendance de sa pensée, et qui,
+au moment où ses crimes vont lui coûter la vie, jouit encore, avec
+un orgueil féroce, du mal qu'il a fait, comme d'une preuve de sa
+supériorité.</p>
+
+<p>Qu'on appelle l'un après l'autre tous les personnages de la tragédie,
+depuis ses héros jusqu'aux moins considérables, Desdémona, Cassio,
+Émilia, Bianca: on les verra paraître, non sous des apparences vagues,
+et avec les seuls traits qui correspondent à leur situation dramatique,
+mais avec des formes précises, complètes, et tout ce qui
+constitue la personnalité. Cassio n'est point là simplement pour devenir
+l'objet de la jalousie d'Othello, et comme une nécessité du drame,
+il a son caractère, ses penchants, ses qualités, ses défauts; et de
+là découle naturellement l'influence qu'il exerce sur ce qui arrive.
+Émilia n'est point une suivante employée par le poëte comme instrument
+soit du noeud, soit de la découverte des perfidies qui amènent
+la catastrophe; elle est la femme de Jago qu'elle n'aime point, et
+à qui cependant elle obéit parce qu'elle le craint, et quoiqu'elle s'en
+méfie; elle a même contracté, dans la société de cet homme, quelque
+chose de l'immoralité de son esprit; rien n'est pur dans ses pensées
+ni dans ses paroles; cependant elle est bonne, attachée à sa
+maîtresse; elle déteste le mal et la noirceur. Bianca elle-même a sa
+physionomie tout à fait indépendante du petit rôle qu'elle joue dans
+l'action. Oubliez les événements, sortez du drame; tous ces personnages
+demeureront réels, animés, distincts; ils sont vivants par
+eux-mêmes, leur existence ne s'évanouira point avec leur situation.
+C'est en eux que s'est déployé le pouvoir créateur du poëte, et les
+faits ne sont, pour lui, que le théâtre sur lequel il leur ordonne de
+monter.</p>
+
+<p>Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio, entre les mains de Shakspeare,
+était devenue <i>Othello</i>, de même, entre les mains de Voltaire,
+<i>Othello</i> est devenu <i>Zaïre</i>. Je ne veux point comparer. De tels rapprochements
+sont presque toujours de vains jeux d'esprit qui ne
+prouvent rien, si ce n'est l'opinion personnelle de celui qui juge.
+Voltaire aussi était un homme de génie; la meilleure preuve du
+génie, c'est l'empire qu'il exerce sur les hommes: là où s'est manifestée
+la puissance de saisir, d'émouvoir, de charmer tout un peuple,
+ce fait seul répond à tout; le génie est là, quelques reproches qu'on
+puisse adresser au système dramatique ou au poëte. Mais il est curieux
+d'observer l'infinie variété des moyens par lesquels le génie se
+déploie, et combien de formes diverses peut recevoir de lui le même
+fond de situations et de sentiments.</p>
+
+<p>Ce que Shakspeare a emprunté du romancier italien, ce sont les
+faits; sauf le dénoûment, il n'en a répudié, il n'en a inventé aucun.
+Or les faits sont précisément ce que Voltaire n'a pas emprunté à
+Shakspeare. La contexture entière du drame, les lieux, les incidents,
+les ressorts, tout est neuf, tout est de sa création. Ce qui a frappé
+Voltaire, ce qu'il a fallu reproduire, c'est la passion, la jalousie, son
+aveuglement, sa violence, le combat de l'amour et du devoir, et ses
+tragiques résultats. Toute son imagination s'est portée sur le développement
+de cette situation. La fable, inventée librement, n'est
+dressée que vers ce but; Lusignan, Néresian, le rachat des prisonniers,
+tout a pour dessein de placer Zaïre entre son amant et la foi de son
+père, de motiver l'erreur d'Orosmane, et d'amener ainsi l'explosion
+progressive des sentiments que le poëte voulait peindre. Il n'a point
+imprimé à ses personnages un caractère individuel, complet, indépendant
+des circonstances où ils paraissent. Ils ne vivent que par la
+passion et pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Orosmane
+et Zaïre n'ont rien qui les distingue, qui leur donne une physionomie
+propre et les fît partout reconnaître. Ce ne sont point des
+individus réels, en qui se révèlent, à propos d'un des incidents de
+leur vie, les traits particuliers de leur nature et l'empreinte de toute
+leur existence. Ce sont des êtres en quelque sorte généraux, et par
+conséquent un peu vagues, en qui se personnifient momentanément
+l'amour, la jalousie, le malheur, et qui intéressent, moins pour leur
+propre compte et à cause d'eux-mêmes, que parce qu'ils deviennent
+ainsi, et pour un jour, les représentants de cette portion des sentiments
+et des destinées possibles de la nature humaine.</p>
+
+<p>De cette manière de concevoir le sujet, Voltaire a tiré des beautés
+admirables. Il en est résulté aussi des lacunes et des défauts graves.
+Le plus grave de tous, c'est cette teinte romanesque qui réduit, pour
+ainsi dire, à l'amour l'homme tout entier, et rétrécit le champ de la
+poésie en même temps qu'elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu'un
+exemple des effets de ce système; il suffira pour les faire tous pressentir.</p>
+
+<p>Le sénat de Venise vient d'assurer à Othello la tranquille possession
+de Desdémona; il est heureux, mais il faut qu'il parte, qu'il
+s'embarque pour Chypre, qu'il s'occupe de l'expédition qui lui est
+confiée: «Viens, dit-il à Desdémona, je n'ai à passer avec toi
+qu'une heure d'amour, de plaisir et de tendres soins. Il faut obéir
+à la nécessité.»</p>
+
+<p>Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imitant,
+que fait-il dire à Orosmane, aussi heureux et confiant? Précisément
+le contraire de ce que dit Othello:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je vais donner une heure aux soins de mon empire</p>
+<p>Et le reste du jour sera tout à Zaïre.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l'heure, parlait
+de conquêtes et de guerre, s'inquiétait du sort des Musulmans et
+tançait la <i>mollesse</i> de ses voisins, le voilà qui n'est plus ni sultan ni
+guerrier; il oublie tout, il n'est plus qu'amoureux. A coup sûr
+Othello n'est pas moins passionné qu'Orosmane, et sa passion ne sera
+ni moins crédule ni moins violente; mais il n'abdique pas, en un
+instant, tous les intérêts, toutes les pensées de sa vie passée et future.
+L'amour possède son coeur sans envahir toute son existence. La passion
+d'Orosmane est celle d'un jeune homme qui n'a jamais rien fait,
+jamais rien eu à faire, qui n'a encore connu ni les nécessités ni les
+travaux du monde réel. Celle d'Othello se place dans un caractère
+plus complet, plus expérimenté et plus sérieux. Je crois cela moins
+factice et plus conforme aux vraisemblances morales aussi bien qu'à
+la vérité positive. Mais, quoi qu'il en soit, la différence des deux systèmes
+se révèle pleinement dans ce seul trait. Dans l'un, la passion
+et la situation sont tout; c'est là que le poëte puise tous ses moyens:
+dans l'autre, ce sont les caractères individuels et l'ensemble de la
+nature humaine qu'il exploite; une passion, une situation ne sont,
+pour lui, qu'une occasion de les mettre en scène avec plus d'énergie
+et d'intérêt.</p>
+
+<p>L'action qui fait le sujet d'<i>Othello</i> doit être rapportée à l'année
+1570, époque de la principale attaque des Turcs contre l'île de
+Chypre, alors au pouvoir des Vénitiens. Quant à la date de la composition
+même de la tragédie, M. Malone la fixe à l'année 1611.
+Quelques critiques doutent que Shakspeare ait connu la nouvelle
+même de Giraldi Cinthio, et supposent qu'il n'a eu entre les mains
+qu'une imitation française, publiée à Paris en 1584 par Gabriel
+Chappuys. Mais l'exactitude avec laquelle Shakspeare s'est conformé
+au récit italien, jusque dans les moindres détails, me porte à croire
+qu'il a fait usage de quelque traduction anglaise plus littérale.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<p><b>PERSONNAGES</b></p>
+
+<p>LE DUC DE VENISE.<br>
+BRABANTIO, sénateur.<br>
+GRATIANO, frère de Brabantio.<br>
+LODOVICO, parent de Brabantio.<br>
+OTHELLO, le More.<br>
+CASSIO, lieutenant d'Othello.<br>
+JAGO, enseigne d'Othello.<br>
+RODERIGO, gentilhomme vénitien.<br>
+MONTANO, prédécesseur d'Othello dans le gouvernement de l'île de Chypre.<br>
+UN BOUFFON au service d'Othello.<br>
+UN HÉRAUT.<br>
+DESDÉMONA, fille de Brabantio, et femme d'Othello.<br>
+ÉMILIA, femme du Jago.<br>
+BIANCA, courtisane, maîtresse de Cassio.<br>
+SÉNATEURS, OFFICIERS, MESSAGERS, MUSICIENS, MATELOTS ET SUITE.</p><br>
+
+
+
+<p class="stage1">La scène, au premier acte, est à Venise; pendant le reste de la
+pièce elle est dans un port de mer, dans l'île de Chypre.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Venise.&mdash;Une rue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> RODERIGO et JAGO.</p>
+<br>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Allons, ne m'en parle jamais! Je trouve
+très-mauvais que toi, Jago, qui as disposé de ma bourse
+comme si les cordons en étaient dans tes mains, tu aies
+eu connaissance de cela.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Au diable! mais vous ne voulez pas m'entendre.
+Si jamais j'ai eu le moindre soupçon de cette
+affaire, haïssez-moi.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Tu m'avais dit que tu le détestais.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Méprisez-moi, si cela n'est pas. Trois grands
+personnages de la ville, le sollicitant en personne pour
+qu'il me fît lieutenant, lui ont souvent ôté leur chapeau;
+et foi d'homme, je sais ce que je vaux, je ne vaux pas
+moins qu'un tel emploi: mais lui, qui n'aime que son
+orgueil et ses idées, il les a payés de phrases pompeuses,
+horriblement hérissées de termes de guerre, et finalement
+il a éconduit mes protecteurs: «<i>Je vous le proteste,</i>
+leur a-t-il dit, <i>j'ai déjà choisi mon officier</i>.» Et qui était-ce?
+Vraiment un grand calculateur, un Michel Cassio,
+un Florentin, un garçon prêt à se damner pour une
+belle femme, qui n'a jamais manoeuvré un escadron sur
+le champ de bataille, qui ne connaît pas plus qu'une
+vieille fille la conduite d'une bataille; mais savant, le
+livre en main, dans la théorie que nos sénateurs en toge
+discuteraient aussi bien que lui. Pur bavardage sans
+pratique, c'est là tout son talent militaire. Voilà l'homme
+sur qui est tombé le choix du More; et moi, que ses yeux
+ont vu à l'épreuve à Rhodes, en Chypre, et sur d'autres
+terres chrétiennes et infidèles, je me vois rebuté et payé
+par ces paroles: «<i>Je sais ce que je vous dois; prenez
+patience, je m'acquitterai un jour!</i>» C'est cet autre qui,
+dans les bons jours, sera son lieutenant; et moi (Dieu
+me bénisse!), je reste l'enseigne de sa moresque seigneurie.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Par le ciel! j'aurais mieux aimé être son
+bourreau.</p>
+
+<p>JAGO&mdash;Mais à cela nul remède. Tel est le malheur du
+service. La promotion suit la recommandation et la
+faveur; elle ne se règle plus par l'ancienne gradation,
+lorsque le second était toujours héritier du premier.
+Maintenant, seigneur, jugez vous-même si j'ai la moindre
+raison d'aimer le More.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;En ce cas, je ne resterais pas à son service.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Seigneur, rassurez-vous. Je le sers pour me
+servir moi-même contre lui. Nous ne pouvons tous être
+maîtres, et tous les maîtres ne peuvent être fidèlement
+servis. Vous trouverez beaucoup de serviteurs soumis,
+rampants, qui, passionnés pour leur propre servitude,
+usent leur vie comme l'âne de leur maître, seulement
+pour la nourriture de la journée. Quand ils sont vieux
+on les casse aux gages. Châtiez-moi ces honnêtes esclaves.
+Il en est d'autres qui, revêtus des formes et des
+apparences du dévouement, tiennent au fond toujours
+leur coeur à leur service. Ils ne donnent à leurs seigneurs
+que des démonstrations de zèle, prospèrent à leurs dépens;
+et dès qu'ils ont mis une bonne doublure à leurs habits,
+ce n'est plus qu'à eux-mêmes qu'ils rendent hommage.
+Ceux-là ont un peu d'âme, et je professe d'en être; car,
+seigneur, aussi vrai que vous êtes Roderigo, si j'étais le
+More, je ne voudrais pas être Jago. En le servant, je ne
+sers que moi, et le ciel m'est témoin que je ne le fais ni
+par amour, ni par dévouement, mais, sous ce masque,
+pour mon propre intérêt. Quand mon action visible et
+mes compliments extérieurs témoigneront au vrai la
+disposition naturelle et le dedans de mon âme, attendez-vous
+à me voir bientôt porter mon coeur sur la main,
+pour le donner à becqueter aux corneilles. Non, je ne
+suis pas ce que je suis.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Quelle bonne fortune pour ce More aux
+lèvres épaisses, s'il réussit de la sorte dans son dessein!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Appelez son père; éveillez-le; faites poursuivre
+le More, empoisonnez sa joie; dénoncez-le dans les rues;
+excitez les parents de la jeune fille; au sein du paradis
+où le More repose, tourmentez-le par des mouches; et
+quoiqu'il jouisse du bonheur, mêlez-y de telles inquiétudes
+que sa joie en soit troublée et décolorée.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Voici la maison de son père; je vais l'appeler
+à haute voix.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Appelez avec des accents de crainte et des hurlements
+de terreur, comme il arrive quand on découvre
+l'incendie que la négligence et la nuit ont laissé se glisser
+au sein des cités populeuses.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Holà, holà, Brabantio! seigneur Brabantio!
+holà!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Éveillez-vous: holà, Brabantio! des voleurs!
+des voleurs! voyez à votre maison, à votre fille, à vos
+coffres! au voleur! au voleur!</p>
+
+<p>BRABANTIO, <span class="stage2"><i>à la fenêtre</i>.</span>&mdash;Et quelle est donc la cause de
+ces effrayantes clameurs? Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Seigneur, tout votre monde est-il chez vous?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Vos portes sont-elles bien fermées?</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Comment, pourquoi me demandez-vous
+cela?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Par Dieu, seigneur, vous êtes volé: pour votre
+honneur passez votre robe: votre coeur est frappé; vous
+avez perdu la moitié de votre âme: en ce moment, à
+l'heure même, un vieux bélier noir ravit votre brebis
+blanche. Levez-vous, hâtez-vous, réveillez au son de la
+cloche les citoyens qui ronflent; ou le diable va cette
+nuit faire de vous un grand-père. Debout, vous dis-je.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Quoi donc, avez-vous perdu l'esprit?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Vénérable seigneur, reconnaissez-vous ma
+voix?</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Moi, non. Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Je m'appelle Roderigo.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Tu n'en es que plus mal venu. Déjà je
+t'ai défendu de rôder autour de ma porte. Je t'ai franchement
+déclaré que ma fille n'est pas pour toi: et aujourd'hui
+dans ta folie, encore plein de ton souper, et
+échauffé de boissons enivrantes, tu viens me braver
+méchamment et troubler mon sommeil!</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Seigneur, seigneur, seigneur...</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Mais tu peux être bien sûr que j'ai assez
+de pouvoir pour te faire repentir de ceci.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Modérez-vous, seigneur.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Que me parles-tu de vol? C'est ici Venise:
+ma maison n'est pas une grange isolée.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Puissant Brabantio, c'est avec une âme
+droite et pure que je viens à vous...</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Parbleu, seigneur, vous êtes un de ces hommes
+qui ne veulent pas servir Dieu quand c'est Satan qui le
+leur commande. Parce que nous venons vous rendre
+service, vous nous prenez pour des bandits. Vous voulez
+donc voir votre fille associée à un cheval de Barbarie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>?
+Vous voulez donc que vos petits-enfants hennissent après
+vous? vous voulez avoir des coursiers pour cousins et
+des haquenées pour parents?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p><i>Covered with a Barbary horse.</i></p></blockquote>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Quel impudent misérable es-tu?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je suis un homme, seigneur, qui viens vous
+dire qu'à l'heure où je vous parle, dans les bras l'un de
+l'autre, votre-fille et le More ne font qu'un<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Shakspeare se sert ici d'un proverbe grossier: <i>Your daughter
+and the Moor are now making the beast with two backs.</i></p></blockquote>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Tu es un coquin.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Vous êtes un sénateur!</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Tu me répondras de ton insolence. Je te
+connais, Roderigo.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Seigneur, je consens à répondre de tout.
+Mais de grâce écoutez-nous; si (comme je crois le voir
+en partie) c'est selon votre bon plaisir et de votre aveu
+que votre belle fille, à cette heure sombre et bizarre de
+la nuit, sort sans meilleure ni pire escorte qu'un coquin
+aux gages du public, un gondolier, et va se livrer aux
+grossiers embrassements d'un More débauché; si cela
+vous est connu, et que vous l'avez permis, alors nous
+vous avons fait un grand et insolent outrage; mais si
+vous ignorez tout cela, mon caractère me garantit que
+vous nous repoussez à tort. Ne croyez pas que, dépourvu
+de tout sentiment des convenances, je voulusse plaisanter
+et me jouer ainsi de Votre Excellence. Votre fille, je
+le répète, si vous ne lui en avez pas donné la permission,
+a commis une étrange faute en attachant ses affections,
+sa beauté, son esprit, sa fortune, au sort d'un
+vagabond, étranger ici et partout. Éclaircissez-vous sans
+délai. Si elle est dans sa chambre ou dans votre maison,
+déchaînez contre moi la justice de l'État, pour vous avoir
+ainsi abusé.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Battez le briquet! Vite! donnez-moi un
+flambeau! Appelez tous mes gens! Cette aventure ressemble
+assez à mon songe: la crainte de sa vérité
+oppresse déjà mon coeur. De la lumière! de la lumière!</p>
+
+<p class="stage1">(Brabantio se retire de la fenêtre.)</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Roderigo</i></span>.&mdash;Adieu, il faut que je vous quitte. Il
+n'est ni convenable, ni sain pour ma place, qu'on me
+produise comme témoin contre le More, ce qui arrivera
+si je reste. Je sais ce qui en est; quoique ceci lui puisse
+causer quelque échec, le sénat ne peut avec sûreté le
+renvoyer. Il s'est engagé avec tant de succès dans la
+guerre de Chypre maintenant en train, que, pour leur
+salut, les sénateurs n'ont pas un autre homme de sa
+force pour conduire leurs affaires. Aussi, quoique je le
+haïsse comme je hais les peines de l'enfer, la nécessité
+du moment me contraint à arborer l'étendard du zèle,
+et à en donner des signes; des signes, sur mon âme, rien
+de plus. Pour être sûr de le trouver, dirigez vers le Sagittaire<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>
+la recherche du vieillard; j'y serai avec le More.
+Adieu.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p><i>C'est probablement le nom de quelque auberge de Venise.</i></p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Jago sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent dans la rue Brabantio et des domestiques avec des
+torches.)</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Mon malheur n'est que trop vrai! Elle
+est partie; et ce qui me reste d'une vie déshonorée ne
+sera plus qu'amertume. Roderigo, où l'as-tu vue?&mdash;O
+malheureuse fille!... Avec le More, dis-tu?&mdash;Qui voudrait
+être père?&mdash;Comment as-tu su que c'était elle?&mdash;Oh!
+tu m'as trompé au delà de toute idée.&mdash;Et que vous
+a-t-elle dit?&mdash;Allumez encore des flambeaux. Éveillez
+tous mes parents.&mdash;Sont-ils mariés, croyez-vous?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;En vérité, je crois qu'ils le sont.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;O ciel!&mdash;Comment est-elle sortie?&mdash;O trahison
+de mon sang!&mdash;Pères, ne vous fiez plus au coeur
+de vos filles d'après la conduite que vous leur voyez
+tenir.&mdash;Mais n'est-il pas des charmes par lesquels on
+peut corrompre la virginité et les penchants de la jeunesse?
+Roderigo, n'avez-vous rien lu sur de pareilles
+choses?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Oui, en vérité, seigneur, je l'ai lu.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Appelez mon frère.&mdash;Oh! que je voudrais
+vous l'avoir donnée!&mdash;Que les uns prennent un chemin,
+et les autres un autre.&mdash;Savez-vous où nous pourrons la
+surprendre avec le More?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;J'espère pouvoir le découvrir, si vous voulez
+emmener une bonne escorte et venir avec moi.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Ah! je vous prie, conduisez-nous. A
+chaque maison je veux appeler: je puis demander du
+monde presque partout: Prenez vos armes, courons:
+rassemblez quelques officiers chargés du service de nuit.
+Allons! marchons.&mdash;Honnête Roderigo, je vous récompenserai
+de votre peine.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une autre rue.</p>
+
+<p class="stage1">Les mêmes. <i>Entrent</i> OTHELLO, JAGO
+et des SERVITEURS.</p>
+<br>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quoique dans le métier de la guerre j'aie tué
+des hommes, cependant je tiens qu'il est de l'essence de
+la conscience de ne pas commettre un meurtre prémédité:
+je manque quelquefois de méchanceté quand j'en
+aurais besoin. Neuf ou dix fois j'ai été tenté de le piquer
+sous les côtes.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;La chose vaut mieux comme elle est.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Soit. Cependant il a tant bavardé, il a vomi
+tant de propos révoltants, injurieux à votre honneur,
+qu'avec le peu de vertu que je possède, j'ai eu bien de la
+peine à me contenir. Mais, dites-moi, je vous prie, seigneur,
+êtes-vous solidement marié? Songez-y bien, le
+<i>magnifique</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> est très-aimé; et sa voix, quand il le veut,
+a deux fois autant de puissance que celle du duc: il va
+vous forcer au divorce, ou il fera peser sur vous autant
+d'embarras et de chagrins que pourra lui en fournir la
+loi, soutenue de tout son crédit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>Magnifiques</i> était le terme d'honneur en usage
+pour les seigneurs vénitiens.</p></blockquote>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Qu'il fasse du pis qu'il pourra; les services
+que j'ai rendus à la Seigneurie parleront plus haut que
+ses plaintes. On ne sait pas encore, et je le publierai si
+je vois qu'il y ait de l'honneur à s'en vanter, que je tire
+la vie et l'être d'ancêtres assis sur un trône, et mes mérites
+peuvent répondre, la tête haute, à la haute fortune
+que j'ai conquise. Car sache, Jago, que si je n'aimais la
+charmante Desdémona, je ne voudrais pas pour tous les
+trésors de la mer, enfermer ni gêner ma destinée jusqu'ici
+libre et sans liens.&mdash;Mais vois, que sont ces lumières
+qui viennent là-bas?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Cassio à distance et quelques officiers avec des
+flambeaux.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;C'est le père irrité avec ses amis. Vous feriez
+mieux de rentrer.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Mais, non: il faut qu'on me trouve. Mon
+caractère, mon titre, et ma conscience sans reproche me
+montreront tel que je suis.&mdash;Est-ce bien eux?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Par Janus, je pense que non.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Les serviteurs du duc et mon lieutenant!&mdash;Que
+la nuit répande ses faveurs sur vous, amis! quelles
+nouvelles?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Général, le duc vous salue, et il réclame
+votre présence dans son palais en hâte, en toute hâte, à
+l'instant même.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Savez-vous pourquoi?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Quelques nouvelles de Chypre, autant que je
+puis conjecturer; une affaire de quelque importance.
+Cette nuit même les galères ont dépêché jusqu'à douze
+messagers de suite sur les talons l'un de l'autre. Déjà
+nombre de conseillers sont levés, et rassemblés chez le
+duc. On vous a demandé plusieurs fois avec empressement;
+et, voyant qu'on ne vous trouvait point à votre
+demeure, le sénat a envoyé trois bandes différentes pour
+vous chercher de tous côtés.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Il est bon que ce soit vous qui m'ayez
+rencontré. Je n'ai qu'un mot à dire, ici dans la maison,
+et je vais avec vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Othello sort.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Enseigne, que fait-il ici?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Sur ma foi, il a abordé cette nuit une prise de
+grande valeur; si elle est déclarée légitime, il a jeté
+l'ancre pour toujours.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Il est marié.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;A qui?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Marié à... Allons, général, partons-nous?</p>
+
+<p class="stage1">(Othello rentre.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Venez, amis.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Voici une autre troupe qui vous cherche aussi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Brabantio et Roderigo, et des officiers du guet avec
+des flambeaux et des armes.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;C'est Brabantio! général, faites attention:
+il vient avec de mauvais desseins.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Holà! n'avancez pas plus loin.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Seigneur, c'est le More!</p>
+
+<p>BRABANTIO, <span class="stage2"><i>avec furie</i></span>.&mdash;Tombez sur lui, le brigand!</p>
+
+<p class="stage1">(Les deux partis mettent l'épée à la main.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;A vous, Roderigo: allons, vous et moi.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Rentrez vos brillantes épées, la rosée de
+la nuit pourrait les ternir. Mon seigneur, vous commanderez
+mieux ici avec vos années qu'avec vos armes.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;O toi, infâme ravisseur, où as-tu recélé
+ma fille? Damné que tu es, tu l'as subornée par tes maléfices;
+car je m'en rapporte à tous les êtres raisonnables:
+si elle n'était liée par des chaînes magiques, une fille si
+jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu'elle
+dédaignait les amants riches et élégants de notre nation,
+eût-elle osé, au risque de la risée publique, quitter la
+maison paternelle pour fuir dans le sein basané d'un être
+tel que toi, fait pour effrayer, non pour plaire? Que le
+monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu as
+ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des minéraux
+qui affaiblissent l'intelligence?&mdash;Je veux que cela
+soit examiné. La chose est probable; elle est manifeste.
+Je te saisis donc, et je t'arrête comme trompant le monde,
+comme exerçant un art proscrit et non autorisé.&mdash;Mettez
+la main sur lui; s'il résiste, emparez-vous de lui au péril
+de sa vie.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Retenez vos mains, vous qui me suivez, et
+les autres aussi. Si mon devoir était de combattre, je
+l'aurais su connaître sans que personne m'en fît la leçon.
+(<i>A Brabantio.</i>) Où voulez-vous que je me rende pour répondre
+à votre accusation?</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;En prison, jusqu'à ce que le temps prescrit
+par la loi, et les formes du tribunal t'appellent pour
+te défendre.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Et, si j'obéis, comment satisferai-je
+aux ordres du duc dont les messagers sont ici, à côté de
+moi, réclamant ma présence auprès de lui pour une
+grande affaire d'État?</p>
+
+<p>UN OFFICIER.&mdash;Rien n'est plus vrai, digne seigneur;
+le duc est au conseil, et, je suis sûr qu'on a envoyé chercher
+Votre Excellence.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Comment! le duc au conseil? à cette
+heure de la nuit? Qu'il y soit conduit à l'instant. Ma
+cause n'est point d'un intérêt frivole. Le duc même, et
+tous mes frères du sénat ne peuvent s'empêcher de ressentir
+cet affront comme s'il leur était personnel. Si de
+tels attentats avaient un libre cours, des esclaves et des
+païens seraient bientôt nos maîtres.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">(Salle du conseil.)</p>
+
+<p class="stage1"><i>Le</i> DUC <i>et les</i> SÉNATEURS <i>assis autour d'une table,
+des</i> OFFICIERS <i>à distance</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Il n'y a, entre ces avis, point d'accord qui
+les confirme.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;En effet, ils s'accordent peu:
+mes lettres disent cent sept galères.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Et les miennes cent quarante.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Et les miennes deux cents: cependant
+quoiqu'elles varient sur le nombre, comme il arrive
+lorsque le rapport est fondé sur des conjectures, toutes
+cependant confirment la nouvelle d'une flotte turque se
+portant sur Chypre!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Oui, il y en a assez pour asseoir une opinion;
+les erreurs ne me rassurent pas tellement que le
+fond du récit ne me paraisse fait pour causer une juste
+crainte.</p>
+
+<p>UN MATELOT, <span class="stage2"><i>au dedans</i></span>.&mdash;Holà, holà! des nouvelles
+des nouvelles.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un officier avec un matelot.)</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Un messager de la flotte.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Encore! Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>LE MATELOT.&mdash;L'escadre turque s'avance sur Rhodes:
+j'ai ordre du seigneur Angelo de venir l'annoncer au
+sénat.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Que pensez-vous de ce changement?</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Cela ne peut soutenir le moindre
+examen de la raison. C'est un piége dressé pour nous
+donner le change. Quand on considère l'importance de
+Chypre pour le Turc, et si nous réfléchissons seulement
+que cette île, qui intéresse beaucoup plus le Turc que
+Rhodes, peut d'ailleurs être plus aisément emportée, car
+elle n'est pas dans un aussi bon état de défense, mais
+manque de toutes les ressources dont Rhodes est munie;
+si nous songeons à tout cela, nous ne pouvons croire le
+Turc assez malhabile pour laisser derrière lui la place
+qui lui importe d'abord, et négliger une tentative facile
+et profitable, pour courir après un danger sans profit.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Non, il est certain que le Turc n'en veut
+point à Rhodes.</p>
+
+<p>UN OFFICIER.&mdash;Voici d'autres nouvelles.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un autre messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Les Ottomans, magnifiques seigneurs,
+gouvernant sur l'île de Rhodes, ont reçu là un renfort
+qui vient de se joindre à leur flotte.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Oui, c'est ce que je pensais.&mdash;De
+quelle force, suivant votre estimation?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;De trente voiles; et soudain virant de
+bord, ils retournent sur leurs pas et portent franchement
+leur entreprise sur Chypre. Le seigneur Montano, votre
+fidèle et brave commandant, avec l'assurance de sa foi,
+vous envoie cet avis, et vous prie de l'en croire.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Nous voilà donc certains que c'est Chypre
+qu'ils menacent. Marc Lucchese n'est-il pas à Venise?</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Il est actuellement à Florence.</p>
+
+<p>LE DUC&mdash;Écrivez-lui en notre nom, dites-lui de se hâter
+au plus vite. Dépêchez-vous.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Voici Brabantio et le vaillant More.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Brabantio, Othello, Roderigo, Jago et des officiers.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Brave Othello, nous avons besoin de vous
+à l'instant, contre le Turc, cet ennemi commun. <span class="stage2"><i>(A Brabantio</i>.)</span>
+Je ne vous voyais pas, seigneur, soyez le bienvenu:
+vos conseils et votre secours nous manquaient
+cette nuit.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Moi, j'avais bien besoin des vôtres. Que
+Votre Grandeur me pardonne; ce n'est point ma place
+ni aucun avis de l'affaire qui vous rassemble, qui m'ont
+fait sortir de mon lit: l'intérêt public n'a plus de prise
+sur mon âme. Ma douleur personnelle est d'une nature
+si démesurée et si violente, qu'elle engloutit et absorbe
+tout autre chagrin, sans cesser d'être toujours la même.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Quoi donc? et de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Ma fille! ô ma fille!</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Quoi! morte?</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Oui, pour moi; elle m'est ravie; elle est
+séduite, corrompue par des sortiléges et des philtres
+achetés à des charlatans. Car une nature qui n'est ni
+aveugle, ni incomplète, ni dénuée de sens, ne pourrait
+s'égarer de la sorte si les piéges de la magie...</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Quel que soit l'homme qui, par ces manoeuvres
+criminelles, ait privé votre fille de sa raison, et vous
+de votre fille, vous lirez vous-même le livre sanglant des
+lois; vous interpréterez à votre gré son texte sévère; oui,
+le coupable fût-il notre propre fils.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Je remercie humblement Votre Grandeur:
+voilà l'homme, ce More, que vos ordres exprès ont,
+à ce qu'il paraît, mandé devant vous pour les affaires de
+l'État.</p>
+
+<p>LE DUC ET LES SÉNATEURS.&mdash;Nous en sommes désolés.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Othello</i></span>.&mdash;Qu'avez-vous à répondre pour votre
+défense?</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Rien; sinon que le fait est vrai.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Très-puissants, très-graves et respectables
+seigneurs, mes nobles et généreux maîtres;&mdash;que j'aie
+enlevé la fille de ce vieillard, cela est vrai; il est vrai
+que je l'ai épousée: voilà mon offense sans voile et dans
+sa nudité; elle va jusque-là et pas au delà. Je suis rude
+dans mon langage et peu doué du talent des douces paroles
+de paix; car depuis que ces bras ont atteint l'âge de
+sept ans, à l'exception des neuf lunes dernières, ils ont
+trouvé dans les champs couverts de tentes leur plus chers
+exercices; et je ne puis pas dire, sur ce grand univers,
+grand'chose qui n'ait rapport à des faits de bataille et de
+guerre; en parlant pour moi-même j'embellirai donc peu
+ma cause. Cependant, avec la permission de votre bienveillante
+patience, je vous ferai un récit simple et sans
+ornement du cours entier de mon amour; je vous dirai
+par quels philtres, quels charmes et quelle magie puissante
+(car c'est là ce dont je suis accusé), j'ai gagné le
+coeur de sa fille.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Une fille si timide, d'un caractère si calme
+et si doux qu'au moindre mouvement, elle rougissait
+d'elle-même! Elle! en dépit de sa nature, de son âge, de
+son pays, de son rang, de tout enfin, se prendre d'amour
+pour ce qu'elle craignait de regarder!&mdash;Il faut un jugement
+faussé ou estropié pour croire que la perfection ait
+pu errer ainsi contre toutes les lois de la nature; il faut
+absolument recourir, pour l'expliquer, aux pratiques
+d'un art infernal. J'affirme donc encore que c'est par la
+force de mélanges qui agissent sur le sang, ou de quelque
+boisson préparée à cet effet, que ce More a triomphé d'elle.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;L'affirmer n'est pas le prouver: il faut
+des témoins plus certains et plus clairs que ces légers
+soupçons et ces faibles vraisemblances fondées sur des
+apparences frivoles, que vous fournissez contre lui.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Mais, vous, Othello, parlez,
+avez-vous par des moyens iniques et violents soumis et
+empoisonné les affections de cette jeune fille? ou l'avez-vous
+gagnée par la prière, et par ces questions permises
+que le coeur adresse au coeur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Envoyez-la chercher au Sagittaire, seigneurs,
+je vous en conjure, et laissez-la parler elle-même
+de moi devant son père. Si vous me trouvez
+coupable dans son récit, non-seulement ôtez-moi la confiance
+et le grade que je tiens de vous; mais que votre
+sentence tombe sur ma vie même.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Qu'on fasse venir Desdémona.</p>
+
+<p class="stage1">(Quelques officiers sortent.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Enseigne, conduisez-les: vous connaissez
+bien le lieu. <span class="stage2">(<i>Jago s'incline et part.</i>)</span> Et en attendant qu'elle
+arrive, aussi sincèrement que je confesse au ciel toutes
+les fautes de ma vie, je vais exposer à vos respectables
+oreilles comment j'ai fait des progrès dans l'amour de
+cette belle dame, et elle dans le mien.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Parlez, Othello.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Son père m'aimait; il m'invitait souvent:
+toujours il me questionnait sur l'histoire de ma vie,
+année par année, sur les batailles, les siéges où je me
+suis trouvé, les hasards que j'ai courus. Je repassais ma
+vie entière, depuis les jours de mon enfance jusqu'au
+moment où il me demandait de parler. Je parlais de
+beaucoup d'aventures désastreuses, d'accidents émouvants
+de terre et de mer; de périls imminents où, sur la
+brèche meurtrière, je n'échappais à la mort que de l'épaisseur
+d'un cheveu. Je dis comment j'avais été pris
+par l'insolent ennemi et vendu en esclavage; comment
+je fus racheté de mes fers, et ce qui se passa dans le
+cours de mes voyages, la profondeur des cavernes, et
+l'aridité des déserts, et les rudes carrières, et les rochers
+et les montagnes dont la tête touche aux cieux:
+on m'avait invité à parler; telle fut la marche de mon
+récit. Je parlais encore des cannibales qui se mangent les
+uns les autres, et des anthropophages et des hommes dont
+la tête est placée au-dessous de leurs épaules. Desdémona
+avait un goût très-vif pour toutes ces histoires;
+mais sans cesse les affaires de la maison rappelaient
+ailleurs; et toujours, dès qu'elle avait pu les expédier à la
+hâte, elle revenait, et d'une oreille avide elle dévorait
+mes discours. M'en étant aperçu, je saisis un jour une
+heure favorable, et trouvai le moyen de l'amener à me
+faire du fond de son coeur la prière de lui raconter tout
+mon pèlerinage, dont elle avait bien entendu quelques
+fragments, mais jamais de suite et avec attention. J'y
+consentis, et souvent je lui surpris des larmes, quand je
+rappelais quelqu'un des coups désastreux qu'avait essuyés
+ma jeunesse. Mon récit achevé, elle me donna, pour ma
+peine, un torrent de soupirs; elle s'écria: «Qu'en vérité
+tout cela était étrange! mais bien étrange! que c'était
+digne de pitié; profondément digne de pitié!&mdash;Elle eût
+voulu ne l'avoir pas entendu; et cependant elle souhaitait
+que le ciel eût fait d'elle un pareil homme.»&mdash;Elle
+me remercia, et me dit que, si j'avais un ami qui
+l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon
+histoire, et que cela gagnerait son amour. Sur cette ouverture,
+je parlai: elle m'aima pour les dangers que
+j'avais courus; je l'aimai parce qu'elle en avait pitié.
+Voilà toute la magie dont j'ai usé.&mdash;La voilà qui vient.
+Qu'elle en rende elle-même témoignage.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Desdémona, Jago et des serviteurs.)</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je crois que ce récit gagnerait aussi le coeur
+de ma fille. Cher Brabantio, prenez aussi bien qu'il se
+peut cette mauvaise affaire. Avec leurs armes brisées,
+les hommes se défendent encore mieux qu'avec leurs
+seules mains.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Je vous en prie, écoutez-la parler: si elle
+avoue qu'elle a été de moitié dans cet amour, que la
+ruine tombe sur ma tête si mes reproches tombent sur
+l'homme.&mdash;Approchez, belle madame. Distinguez-vous,
+dans cette illustre assemblée, celui à qui vous devez le
+plus d'obéissance?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mon noble père, j'aperçois ici un devoir
+partagé: je tiens à vous par la vie et l'éducation que j'ai
+reçues de vous. Toutes deux m'enseignent à vous révérer.
+Vous êtes le seigneur de mon devoir: jusqu'ici je n'ai
+été que votre fille: mais voilà mon mari; et autant ma
+mère vous a montré de dévouement, en vous préférant à
+son père, autant je déclare que j'en puis et dois témoigner
+au More, mon seigneur.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Dieu soit avec vous! J'ai fini. <span class="stage2">(<i>Au duc.</i>)</span>
+Passons s'il vous plaît, seigneur, aux affaires d'État.
+J'eusse mieux fait d'adopter un enfant que de lui donner
+la vie; More; approche: je te donne ici de tout mon
+coeur, ce que (si tu ne l'avais déjà) je voudrais de tout mon
+coeur te refuser. Grâce à vous, mon trésor, je suis ravi de
+n'avoir pas d'autres enfants. Ta fuite m'eût appris à les
+tenir en tyran dans des chaînes de fer. J'ai fini, seigneur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Laissez-moi parler comme vous, et exprimer
+un avis qui pourra servir de marche, ou de degré à
+ces amants pour retrouver votre faveur. Quand on a
+épuisé les remèdes, et qu'on a éprouvé ce coup fatal que
+suspendait encore l'espérance, tous les chagrins sont
+finis. Déplorer un malheur fini et passé, c'est le sûr
+moyen d'attirer un malheur nouveau. Quand on ne peut
+sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les
+rigueurs du sort, en les supportant avec patience.
+L'homme qu'on a volé et qui sourit vole lui-même quelque
+chose au voleur; mais celui qui s'épuise en regrets
+inutiles se vole lui-même.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Ainsi laissons le Turc nous enlever
+Chypre; nous ne l'aurons pas perdue tant que nous pourrons
+sourire. Celui-là supporte bien les avis, qui n'a rien
+à leur demander que les consolations qu'il en recueille;
+mais celui qui, pour payer le chagrin, est obligé d'emprunter
+à la pauvre patience, supporte à la fois et le
+chagrin et l'avis. Ces maximes qui s'appliquent des deux
+côtés, pleines de sucre ou de fiel, sont équivoques; les
+mots ne sont que des mots; je n'ai jamais ouï dire
+que ce fût par l'oreille qu'on eût atteint le coeur brisé.
+Je vous en conjure humblement, passons aux affaires de
+l'État.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Le Turc s'avance sur Chypre avec une flotte
+formidable. Othello, vous connaissez mieux que personne
+les ressources de la place. Nous y avons, il est
+vrai, un officier d'une capacité reconnue; mais l'opinion,
+maîtresse souveraine des événements, croit, en
+vous donnant son suffrage, assurer le succès. Il vous
+faut donc laisser obscurcir l'éclat de votre nouveau bonheur
+par cette expédition pénible et hasardeuse.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Graves sénateurs, ce tyran de l'homme,
+l'habitude, a changé pour moi la couche de fer et de
+cailloux des camps en un lit de duvet. Je ressens
+cette ardeur vive et naturelle qu'éveillent en moi les
+pénibles travaux: j'entreprends cette guerre contre
+les Ottomans, et, m'inclinant avec respect devant vous,
+je demande un état convenable pour ma femme, le traitement
+et le rang dus à ma place, en un mot, un sort et
+une situation qui répondent à sa naissance.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Si cela vous convient, elle habitera chez son
+père.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Je ne veux pas qu'il en soit ainsi.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ni moi.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Ni moi: je ne voudrais pas demeurer
+dans la maison de mon père, pour exciter en lui mille
+pensées pénibles en étant toujours sous ses yeux. Généreux
+duc, prêtez à mes raisons une oreille propice, et
+que votre suffrage m'accorde un privilége pour venir en
+aide à mon ignorance.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Que désirez-vous, Desdémona?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Que j'aie assez aimé le More pour vivre
+avec lui, c'est ce que peuvent proclamer dans le monde
+la violence que j'ai faite aux règles ordinaires, et la
+façon dont j'ai pris d'assaut la fortune. Mon coeur a été
+dompté par les rares qualités de mon seigneur. C'est
+dans l'âme d'Othello que j'ai vu son visage; et c'est à sa
+gloire, à ses belliqueuses vertus que j'ai dévoué mon
+âme et ma destinée. Ainsi, chers seigneurs, si, tandis
+qu'il part pour la guerre, je reste ici comme un papillon
+de paix, les honneurs pour lesquels je l'ai aimé me sont
+ravis, et j'aurai un pesant ennui à supporter durant son
+absence. Laissez-moi partir avec lui.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Vos voix, seigneurs: je vous en conjure,
+que sa volonté s'accomplisse librement. Je ne le demande
+point pour complaire à l'ardeur de mes désirs, ni pour
+assouvir les premiers transports d'une passion nouvelle
+par une satisfaction personnelle; mais pour me montrer
+bon et propice à ses voeux. Et que le ciel éloigne de vos
+âmes généreuses la pensée que, parce que je l'aurai près
+de moi, je négligerai vos grandes et sérieuses affaires!
+Non, si les jeux légers de l'amour ailé plongent dans une
+molle inertie mes facultés de pensée et d'action, si mes
+plaisirs gâtent mes travaux et leur font tort, que vos
+ménagères fassent de mon casque un vil poêlon, et que
+tous les affronts les plus honteux s'élèvent ensemble
+contre ma renommée!</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Qu'il en soit comme vous le déciderez entre
+vous; qu'elle reste ou qu'elle vous suive. Le danger
+presse, que votre célérité y réponde. Il faut partir cette
+nuit.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Cette nuit, seigneur?</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cette nuit.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;De tout mon coeur.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;A neuf heures du matin nous nous retrouverons
+ici. Othello, laissez un officier auprès de nous; il
+vous portera votre commission, ainsi que tout ce qui
+pourra intéresser votre poste ou vos affaires.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je laisserai mon enseigne, s'il plaît à Votre
+Seigneurie; c'est un homme d'honneur et de confiance;
+je remets ma femme à sa conduite, ainsi que tout ce
+que Vos Excellences jugeront à propos de m'adresser.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Qu'il en soit ainsi.&mdash;Je vous salue tous. <span class="stage2">(<i>A
+Brabantio.</i>)</span> Et vous, noble seigneur, s'il est vrai que la
+vertu ne manque jamais de beauté, votre gendre est bien
+plus beau qu'il n'est noir.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Adieu, brave More. Traitez bien
+Desdémona.</p>
+
+<p>BRABANTIO.&mdash;Veille sur elle, More; aie l'oeil ouvert sur
+elle; elle a trompé son père, et pourra te tromper.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ma vie sur sa foi! <span class="stage2">(<i>Le duc sort avec les
+sénateurs.</i>)</span> Honnête Jago, il faut que je te laisse ma Desdémona.
+Donne-lui, je te prie, ta femme pour compagne;
+et choisis pour les amener le temps le plus favorable.&mdash;Viens,
+Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure
+pour l'amour, les affaires et les ordres à donner. Il faut
+obéir à la nécessité.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Jago?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Que dites-vous, noble coeur?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Devines-tu ce que je médite?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mais, de gagner votre lit et de dormir.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Je veux à l'instant me noyer.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oh! si vous vous noyez, je ne vous aimerai
+plus après; et pourquoi, homme insensé?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;C'est folie de vivre quand la vie est un
+tourment: et quand la mort est notre seul médecin, alors
+nous avons une ordonnance pour mourir.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;O lâche! depuis quatre fois sept ans j'ai promené
+ma vue sur ce monde; et, depuis que j'ai su discerner
+un bienfait d'une injure, je n'ai pas encore trouvé
+d'homme qui sût bien s'aimer lui-même. Plutôt que de
+dire que je veux me noyer pour l'amour d'une fille<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, je
+changerais ma qualité d'homme contre celle de singe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p><i>A guinea-hen</i>; littéralement, <i>une poule de
+Guinée</i>. C'était une
+expression usitée du temps de Shakspeare, pour désigner une
+fille publique.</p></blockquote>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Que puis-je faire? Je l'avoue, c'est une
+honte que d'être épris de la sorte; mais il n'est pas au
+pouvoir de la vertu de m'en corriger.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;La vertu! baliverne: c'est de nous-mêmes qu'il
+dépend d'être tels ou tels. Notre corps est le jardin,
+notre volonté le jardinier qui le cultive. Que nous y
+semions l'ortie ou la laitue, l'hysope ou le thym, des
+plantes variées ou d'une seule espèce; que nous le rendions
+stérile par notre oisiveté, ou que notre industrie
+le féconde, c'est en nous que réside la puissance de donner
+au sol ses fruits, et de changer à notre gré. Si la
+balance de la vie n'avait pas le poids de la raison à opposer
+au poids des passions, la fougue du sang et la bassesse
+de nos penchants nous porteraient aux plus
+absurdes inconséquences; mais nous avons la raison
+pour calmer la fureur des sens, émousser l'aiguillon de
+nos désirs, et dompter nos passions effrénées; d'où je
+conclus que ce que vous appelez amour est une bouture
+ou un rejeton.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Cela ne peut être.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;C'est uniquement un bouillonnement du sang
+que permet la volonté. Allons, soyez homme. Vous
+noyer! Noyez les chats et les petits chiens aveugles. J'ai
+fait profession d'être votre ami; et je proteste que je suis
+attaché à votre mérite par des câbles solides. Jamais je
+n'aurais pu vous être plus utile qu'à présent. Mettez de
+l'argent dans votre bourse; suivez ces guerres; déguisez
+votre bonne grâce sous une barbe empruntée. Je le
+répète, mettez de l'argent dans votre bourse. Il est
+impossible que la passion de Desdémona pour le More
+dure longtemps;... mettez de l'argent dans votre bourse;...
+ni la sienne pour elle. Le début en fut violent: vous
+verrez cela finir par une rupture aussi brusque.&mdash;Mettez
+seulement de l'argent dans votre bourse... Ces Mores
+sont changeants dans leurs volontés... Remplissez votre
+bourse d'argent... La nourriture qu'il trouve aujourd'hui
+aussi délicieuse que les sauterelles, bientôt lui semblera
+aussi amère que la coloquinte... Elle doit changer, car
+elle est jeune; dès qu'elle sera rassasiée des caresses du
+More, elle verra l'erreur de son choix... Elle doit changer;
+elle le doit; ainsi mettez de l'argent dans votre
+bourse. Si vous voulez absolument vous damner, faites-le
+d'une manière plus agréable qu'en vous noyant...
+Recueillez autant d'argent que vous pouvez. Si le sacrement
+et un voeu fragile, contracté entre un barbare
+vagabond et une rusée Vénitienne, ne sont pas plus forts
+que mon esprit et toute la bande de l'enfer, vous la
+posséderez: ainsi ramassez de l'argent. La peste soit de la
+noyade, il est bien question de cela! Faites-vous pendre
+s'il le faut, en satisfaisant vos désirs, plutôt que de vous
+noyer en vous passant d'elle.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Promets-tu de servir fidèlement mes espérances,
+si je consens à en attendre le succès?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Comptez sur moi.&mdash;Allez, amassez de l'argent.&mdash;Je
+vous l'ai dit souvent, et vous le redis encore, je
+hais le More. Ma cause me tient au coeur; la vôtre n'est
+pas moins fondée. Unissons-nous dans notre vengeance
+contre lui. Si vous pouvez le déshonorer, vous vous procurez
+un plaisir, et à moi un divertissement. Il y a dans
+le sein du temps plus d'un événement dont il accouchera.
+En avant, allez, procurez-vous de l'argent: nous
+en parlerons plus au long demain. Adieu.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Où nous retrouverons-nous demain matin?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;A mon logement.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Je serai avec vous de bonne heure.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Partez, adieu. Entendez-vous, Roderigo?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ne songez plus à vous noyer. Entendez-vous?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;J'ai changé de pensée. Je vais vendre
+toutes mes terres.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Allez, adieu; remplissez bien votre bourse.
+(<i>Roderigo sort.</i>)&mdash;C'est ainsi que je fais ma bourse de la
+dupe qui m'écoute: et ne serait-ce pas profaner l'habileté
+que j'ai acquise, que d'aller perdre le temps avec un
+pareil idiot sans plaisir ni profit pour moi? Je hais le
+More: et c'est l'opinion commune qu'entre mes draps il
+a rempli mon office; j'ignore si c'est vrai: mais pour un
+simple soupçon de ce genre, j'agirai comme si j'en étais
+sûr. Il m'estime; mes desseins n'en auront que plus d'effet
+sur lui.&mdash;Cassio est l'homme qu'il me faut.&mdash;Voyons
+maintenant... Gagner sa place, et donner un plein essor
+à mon désir.&mdash;Double adresse.&mdash;Mais comment?
+comment?&mdash;Voyons. Au bout de quelque temps tromper
+l'oreille d'Othello en insinuant que Cassio est trop familier
+avec sa femme. Cassio a une personne, une fraîcheur,
+qui prêtent aux soupçons. Il est fait pour rendre
+les femmes infidèles. Le More est d'un naturel franc et
+ouvert, prêt à croire les hommes honnêtes dès qu'ils le
+paraissent: il se laissera conduire par le nez aussi aisément
+que les ânes.&mdash;Je le tiens.&mdash;Le voilà conçu... L'enfer
+et la nuit feront éclore à la lumière ce fruit monstrueux.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Un port de mer dans l'île de Chypre.&mdash;Une plate-forme.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> MONTANO et DEUX OFFICIERS.</p>
+<br>
+
+<p>MONTANO.&mdash;De la pointe du cap que découvrez-vous
+en mer?</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.&mdash;Rien du tout, tant les vagues sont
+fortes! Entre la mer et le ciel je ne puis reconnaître une
+voile.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Il me semble que le vent a soufflé bien fort
+sur terre; jamais plus fougueux ouragan n'ébranla nos
+remparts. S'il s'est ainsi déchaîné sur les eaux, quels
+flancs de chêne pourraient garder leur emboîture, quand
+des montagnes viennent fondre sur eux? Qu'apprendrons-nous
+de ceci?</p>
+
+<p>SECOND OFFICIER.&mdash;La dispersion de la flotte ottomane.
+Avancez seulement sur le rivage écumant: les
+flots grondants semblent frapper les nuages; les lames
+chassées par le vent, soulevées en masses énormes, semblent
+jeter leurs eaux sur l'ourse brûlante, et éteindre
+les étoiles qui gardent le pôle immobile. Je n'ai point
+encore vu de semblable tourmente sur la mer en furie.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Si la flotte turque n'a pas gagné l'abri de
+quelque rade, ils sont noyés: il est impossible de supporter
+ceci au large.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un troisième officier.)</p>
+
+<p>TROISIÈME OFFICIER-.&mdash;Des nouvelles, seigneurs! Nos
+campagnes sont finies: la tempête effrénée a tellement
+accablé les Turcs, que leurs projets en sont arrêtés. Un
+noble vaisseau de Venise a vu la détresse et le terrible
+naufrage atteindre la plus grande partie de leur flotte.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Quoi! dites-vous vrai?</p>
+
+<p>TROISIÈME OFFICIER.&mdash;Le navire est déjà sous le môle,
+un bâtiment de Vérone; Michel Cassio, lieutenant d'Othello,
+le vaillant More, est déjà à terre; le More lui-même
+est en mer, muni d'une commission expresse pour commander
+en Chypre.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;J'en suis ravi; c'est un digne gouverneur.</p>
+
+<p>TROISIÈME OFFICIER.&mdash;Mais ce même Cassio, en exprimant
+sa joie du désastre des Turcs, paraît cependant
+triste, et prie pour le salut du More; car ils ont été séparés
+par cette horrible et violente tempête.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Plaise au ciel qu'il soit en sûreté! J'ai
+servi sous lui, et l'homme commande en vrai soldat.
+Allons sur la plage pour voir le navire qui vient d'aborder,
+et pour chercher des yeux ce brave Othello, jusqu'à
+ce que les flots et le bleu des airs se confondent sous nos
+regards en une seule et même étendue.</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.&mdash;Allons, car à chaque minute on
+attend de nouvelles arrivées.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Cassio.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Grâces au vaillant officier de cette île belliqueuse
+qui rend ainsi justice au More! Oh! que le ciel
+prenne sa défense contre les éléments, car je l'ai perdu
+sur une dangereuse mer!</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Monte-t-il un bon vaisseau?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Sa barque est solidement pontée; son pilote
+est habile, et d'une expérience consommée. Aussi l'espérance
+n'est pas morte dans mon coeur; elle s'enhardit à
+l'idée des ressources.</p>
+
+<p>DES VOIX, <span class="stage2"><i>dans le lointain</i></span>.&mdash;Une voile! une voile! une
+voile!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un quatrième officier.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Quel est ce bruit?</p>
+
+<p>UN OFFICIER.&mdash;La ville est déserte: des rangées de
+peuple debout sur le bord de la mer crient: <span class="stage2"><i>une voile!</i></span></p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Mes espérances lui font prendre la forme du
+gouverneur. (Le canon tire.)</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;On tire la salve d'honneur. Ce sont nos
+amis du moins.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Allez, je vous prie, et revenez nous apprendre
+qui est arrivé.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;J'y cours.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Dites-moi, cher lieutenant, votre général
+est-il marié?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Très-heureusement... Il a conquis une jeune
+fille au-dessus de toute description et des récits de la
+renommée, chef-d'oeuvre que ne sauraient peindre les
+plus habiles pinceaux, et qui dépasse tout ce que la création
+a de plus parfait. (<i>L'officier rentre.</i>) Eh bien! qui a
+pris terre?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Un officier nommé Jago, l'enseigne du
+général.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Il a fait une heureuse et rapide traversée!
+Ainsi les tempêtes elles-mêmes, les mers en courroux, et
+les vents mugissants, et les tranchants écueils, et les
+sables amoncelés, traîtres cachés sous les eaux pour
+arrêter la nef innocente, toutes ces puissances, comme si
+elles étaient sensibles à la beauté, oublient leur nature
+malfaisante, et laissent passer en sûreté la divine
+Desdémona.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Qui est-elle?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Celle dont je vous parlais; le général de
+notre grand général qui l'a remise à la conduite du hardi
+Jago. Son arrivée ici devance nos pensées; en sept jours
+de passage! Grand Jupiter! garde Othello. Enfle sa voile
+de ton souffle puissant; permets que son grand vaisseau
+apporte la joie dans cette rade; qu'il vienne sentir les
+vifs transports de l'amour dans les bras de Desdémona,
+allumer notre courage éteint, et répandre la confiance
+dans Chypre. <span class="stage2">(<i>Entrent Desdémona, Émilia, Jago, Roderigo
+et des serviteurs.</i>)</span>&mdash;Oh! voyez! le trésor du vaisseau est
+descendu à terre! Habitants de Chypre, fléchissez le
+genou devant elle. Salut à toi, noble dame; que la faveur
+des cieux te précède, te suive, t'environne de toutes
+parts!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je vous remercie, brave Cassio; quelles
+nouvelles pouvez-vous m'apprendre de mon seigneur?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Il n'est pas encore arrivé; tout ce que je sais,
+c'est qu'il est bien et sera bientôt ici.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oh!... Je crains pourtant... Comment
+avez-vous été séparés?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;C'est ce grand combat des cieux et des mers
+qui nous a séparés.&mdash;Mais écoutons; une voile!</p>
+
+<p>DES VOIX <span class="stage2"><i>au loin</i></span>.&mdash;Une voile! une voile!</p>
+
+<p class="stage1">(On entend des coups de canon.)</p>
+
+<p>UN OFFICIER.&mdash;Ils saluent la citadelle. C'est sans doute
+encore un ami.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Allez aux nouvelles.&mdash;Cher enseigne, vous
+êtes le bienvenu. (<i>A Émilia.</i>) Et vous aussi,
+madame.&mdash;Bon
+Jago, ne vous offensez point de ma hardiesse; c'est
+mon éducation qui me donne cette courtoisie téméraire.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Si elle était pour vous aussi prodigue de ses
+lèvres qu'elle l'est souvent pour moi de sa langue, vous
+en auriez bientôt assez.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Hélas! elle ne parle jamais.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Beaucoup trop, sur mon âme. Je l'éprouve toujours,
+quand j'ai envie de dormir. Devant vous, madame,
+je l'avoue, elle retient sa langue au fond de son coeur, et
+ne querelle que dans ses pensées.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Vous avez peu de raisons de parler ainsi.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Allez, allez, vous êtes muettes comme des
+peintures hors de chez vous, et bruyantes comme des
+cloches dans vos chambres; de vrais chats sauvages dans
+la maison, des saintes quand vous injuriez; des démons
+quand on vous offense; vous perdez à vous divertir le
+temps que vous devriez à vos affaires, et vous n'êtes des
+femmes de ménage que dans vos lits.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Fi! calomniateur!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oui, que je sois un Turc s'il n'est pas vrai que
+vous vous levez pour jouer, et que vous vous couchez
+pour travailler.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Je ne vous chargerai pas d'écrire mon éloge.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Non, ne m'en chargez pas.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Que dirais-tu de moi si tu avais à me louer?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Belle dame, dispensez-m'en; je ne suis rien si
+je ne puis critiquer.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Allons, essaye. A-t-on couru vers le
+port?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je ne suis pas gaie; mais je trompe ce
+que je suis en m'efforçant de paraître autrement.&mdash;Voyons,
+comment ferais-tu mon éloge?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;J'y songe, mais ma pensée tient à ma tête
+comme la glu à la laine; il faut, pour l'en faire sortir,
+arracher le cerveau et tout.&mdash;Cependant ma muse est
+en travail, et voici de quoi elle accouche:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sa femme est belle et spirituelle.</p>
+<p>La beauté est faite pour qu'on en jouisse,</p>
+<p>Et l'esprit sert à faire jouir de la beauté.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Bel éloge!&mdash;Et si elle est noire et spirituelle?</p>
+
+<p>JAGO.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Si elle est noire et spirituelle,</p>
+<p>Elle trouvera un blanc qui s'accommodera de sa noirceur.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;C'est pis encore.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Mais si elle est belle et sotte?</p>
+
+<p>JAGO.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Celle qui est belle n'est jamais sotte;</p>
+<p>Car sa sottise même l'aide à avoir un enfant.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Ce sont de vieux propos bons pour faire
+rire les fous dans un cabaret. Et quel misérable éloge
+as-tu à donner à celle qui est laide et sotte?</p>
+
+<p>JAGO.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il n'y en a point de si laide et de si sotte</p>
+<p>Qui ne fasse tous les malins tours que font celles</p>
+<p>Qui sont spirituelles et jolies.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oh! quelle lourde ignorance! tu loues
+le mieux celle qui le mérite le moins. Mais quel éloge
+réserves-tu à la femme vraiment méritante qui, par l'autorité
+de sa vertu, obtient de force les hommages de la
+malice même?</p>
+
+<p>JAGO.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Celle qui a toujours été belle et jamais vaine,</p>
+<p>Qui a su parler et n'a jamais crié;</p>
+<p>Qui n'a jamais manqué d'or, et cependant n'a jamais fait de sottises;</p>
+<p>Qui s'est refusé ses fantaisies, en disant:&mdash;Maintenant je pourrais;&mdash;</p>
+<p>Celle qui, étant courroucée et maîtresse de se venger,</p>
+<p>A ordonné à l'offense de demeurer et à la colère de s'enfuir;</p>
+<p>Celle qui n'a jamais été assez fragile dans sa sagesse</p>
+<p>Pour échanger la tête d'un brochet contre la queue d'un saumon<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>;</p>
+<p>Celle qui a pu penser et ne pas découvrir sa pensée;</p>
+<p>Qui a pu voir des amants la suivre, et ne pas regarder par derrière,</p>
+<p>Celle-là est un phénix, si jamais il y a eu un phénix.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Proverbe du temps qui signifie échanger ce qui est excellent
+pour ce qui ne le vaut pas.</p></blockquote>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Et à quoi est-elle bonne?</p>
+
+<p>JAGO.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>A allaiter des idiots et à inscrire le compte de la petite bière.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oh! la sotte et ridicule conclusion! Émilia,
+n'apprends rien de lui, quoiqu'il soit ton mari. Qu'en
+dites-vous, Cassio? N'est-ce pas un censeur bien hardi et
+bien libre?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Il parle grossièrement, madame: vous l'aimerez
+mieux comme soldat que comme bel esprit.</p>
+
+<p class="stage1">(Desdémona fait quelques pas vers le port, Cassio lui donne la
+main et s'éloigne avec elle.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Il lui prend la main.&mdash;Ah! bon, parle-lui à
+l'oreille.&mdash;Oui, avec ce réseau si frêle, je prendrai ce
+grand papillon de Cassio.&mdash;Souris-lui; bon, va.&mdash;C'est
+avec ta galanterie même que je t'attraperai.&mdash;Tu parles
+bien: c'est cela.&mdash;Si pour ces fadaises tu te vois dépouillé
+de ta lieutenance, mieux eût valu baiser moins souvent
+tes trois doigts;&mdash;voilà que tu recommences à te donner
+les airs d'un aimable galant.&mdash;A merveille<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>! beau
+baiser, superbe révérence!&mdash;Rien de mieux.&mdash;Comment,
+encore! tes doigts pressés sur tes lèvres?&mdash;Je voudrais,
+tant je t'aime, qu'ils fussent des tuyaux de seringue!&mdash;<span class="stage2">(<i>Une
+trompette se fait entendre.</i>)</span>&mdash;Ah! le More; je reconnais
+sa trompette.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>En regardant de loin Desdémona et Cassio qui causent, Jago
+voit Cassio envoyer des baisers avec la main, pendant que
+Desdémona lui fait la révérence.</p></blockquote>
+
+<p>CASSIO.&mdash;C'est lui-même.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Courons au-devant de lui; allons le recevoir.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Regardez, le voici qui s'avance.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Othello avec sa suite.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;O ma belle guerrière!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mon cher Othello!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je suis aussi surpris que charmé de vous
+trouver ici arrivée avant moi! O joie de mon âme! Si
+chaque tempête doit être suivie de pareils calmes, que
+les vents se déchaînent jusqu'à réveiller la mort; que la
+barque labourant les mers s'élève sur des montagnes de
+vagues aussi hautes que l'Olympe, et redescende ensuite
+aussi bas que l'enfer! Ah! c'est maintenant qu'il faudrait
+mourir pour comble de bonheur; car mon âme est pleine
+d'une joie si parfaite qu'aucun ravissement semblable
+ne pourra m'être accordé dans le cours inconnu de ma
+destinée.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Que le ciel ne le permette pas! mais plutôt
+puissent notre amour et nos joies aller toujours
+croissant avec le nombre de nos jours!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Exaucez son voeu, puissances célestes! Je
+ne saurais assez parler de mon bonheur: il m'étouffe.
+C'est trop de joie! Ah! que ce baiser, et cet autre
+encore... (<i>Il l'embrasse</i>) soient toute la dispute que
+jamais nos coeurs élèvent entre nous!</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Oh! vous voilà à l'unisson: mais sur
+mon honneur je relâcherai les cordes qui font cette
+musique.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Venez, allons à la citadelle: j'ai des nouvelles,
+amis, nos guerres sont terminées: les Turcs sont
+engloutis. Comment se portent nos vieilles connaissances
+de l'île?&mdash;Mon amour, vous êtes bien accueillie en
+Chypre: j'ai trouvé beaucoup d'affection parmi eux. O
+ma chère, je parle à tort et à travers, je suis fou de joie.
+Bon Jago, je te prie; va au port, et fais débarquer mon
+bagage: amène avec toi le pilote à la citadelle; c'est un
+brave marin, et son mérite a droit à nos égards. Viens,
+Desdémona, encore une fois sois la bienvenue à Chypre!</p>
+
+<p class="stage1">(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Viens me retrouver au port; viens.&mdash;On dit
+que les hommes pusillanimes, quand ils sont amoureux,
+ont plus de courage qu'ils n'en ont reçu de la nature. Si
+donc tu as du coeur, écoute-moi. Le lieutenant veille
+cette nuit au corps de garde: avant tout, je dois te prévenir
+que Desdémona est décidément éprise de lui.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;De lui? cela n'est pas possible.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mets ainsi le doigt sur tes lèvres, et laisse ton
+âme s'instruire. Remarque avec quelle violence elle a
+d'abord aimé le More; et pourquoi? pour ses forfanteries,
+et les mensonges bizarres qu'il lui débitait. L'aimera-t-elle
+toujours pour ce bavardage? garde-toi de le
+penser. Il faut à ses yeux quelque chose qui nourrisse
+son amour; et quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le
+diable?&mdash;Quand la jouissance a refroidi le sang, pour
+l'enflammer de nouveau et redonner à la satiété de nouveaux
+désirs, il faut de l'agrément dans la figure, de la
+sympathie d'âge, de goûts, de beauté, toutes choses qui
+manquent au More. Faute de ces convenances nécessaires,
+sa délicatesse va sentir qu'elle a été abusée;
+bientôt son coeur commencera à se soulever, elle se
+dégoûtera du More, et le détestera: la nature elle-même
+saura bien l'instruire, et la pousser à quelque nouveau
+choix. Maintenant, Roderigo, cela convenu (et c'est une
+conséquence naturelle, et qui n'est pas forcée), quel
+homme est placé aussi près de cette bonne fortune que
+Cassio? C'est un drôle très-bavard; sa conscience ne va
+pas plus loin qu'à lui faire prendre des formes décentes
+et convenables, pour satisfaire plus sûrement ses désirs
+cachés et ses penchants déréglés. Non, nul n'est mieux
+placé que lui: le drôle est adroit et souple, habile à saisir
+l'occasion: il sait feindre et revêtir les apparences de
+toutes les qualités qu'il n'a pas. C'est un fourbe diabolique:
+d'ailleurs le drôle est beau, jeune; il a tout ce
+que cherchent la folie et les esprits sans expérience.
+C'est un fourbe accompli, dangereux comme la peste, et
+déjà la femme a appris à le connaître.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Je ne puis croire ce que vous dites; elle
+est du naturel le plus vertueux.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Fausse monnaie! le vin qu'elle boit est fait de
+raisin. Si elle avait été si vertueuse, elle n'eût jamais
+aimé le More. Pure grimace! Ne l'avez-vous pas vue jouer
+avec la main de Cassio? ne l'avez-vous pas remarqué?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Oui, je l'ai vu; mais c'était une pure politesse.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Pure corruption; j'en jure par cette main: c'est
+le prélude mystérieux de toute l'histoire des voluptés et
+des pensées impures. Leurs lèvres s'approchaient de si
+près que leurs haleines s'embrassaient: pensées honteuses,
+Roderigo! quand ces avances mutuelles ouvrent
+ainsi la voie, les actions décisives suivent de près,
+comme un dénoûment infaillible. Allons donc...&mdash;Mais
+seigneur, laissez-moi vous diriger. Je vous ai amené de
+Venise; veillez cette nuit; voici la consigne que je vous
+impose: Cassio ne vous connaît point; je ne serai pas
+loin de vous; trouvez quelque occasion d'irriter Cassio,
+soit en prenant un ton haut, soit en vous moquant de sa
+discipline, ou sur tout autre prétexte qu'il vous plaira:
+le moment vous le fournira mieux que moi.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Soit.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Il est violent et prompt à la colère; peut-être
+vous frappera-t-il de sa canne. Provoquez-le pour qu'il
+vous frappe; car, sous ce prétexte, j'exciterai dans l'île
+une émeute si forte que, pour l'apaiser, il faudra que
+Cassio tombe. Par là, aidé des moyens que j'aurai alors
+pour vous servir, vous vous verrez plus tôt au terme de
+vos désirs; et les obstacles seront tous écartés: sans
+quoi nul espoir de succès pour nous.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Je le ferai, si j'en trouve une occasion
+favorable.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je vous le garantis. Venez dans un moment me
+rejoindre à la citadelle. Je suis chargé de transporter
+ses équipages à terre. Adieu.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Roderigo sort.)</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Que Cassio l'aime, je le crois sans peine:
+qu'elle aime Cassio, cela est naturel et très-vraisemblable.
+Le More, quoique je ne le puisse souffrir, est
+d'une nature constante, aimante et noble; j'ose répondre
+qu'il sera pour Desdémona un mari tendre.&mdash;Et moi je
+l'aime, non pas précisément par amour du plaisir, quoique
+peut-être j'aie à répondre d'un péché aussi grave;
+mais j'y suis conduit en partie par le besoin de nourrir
+ma vengeance, car je soupçonne que ce More lascif s'est
+glissé dans ma couche. Cette pensée, comme une substance
+empoisonnée, me ronge le coeur: et rien ne peut,
+rien ne pourra satisfaire mon âme, que je ne lui aie rendu
+la pareille, femme pour femme, ou si j'échoue de ce
+côté, que je n'aie plongé le More dans une jalousie si
+terrible, qu'elle soit incurable à la raison. Or, pour y
+réussir, si ce pauvre traqueur amené de Venise, et que
+j'emploie à cause de l'ardeur qu'il met à chasser,
+demeure ferme où je l'ai mis, je tiendrai notre Michel
+Cassio à la gorge, je le noircirai auprès du More sans
+ménagement;&mdash;oui; car je crains que Cassio n'ait eu
+envie aussi de mon bonnet de nuit.&mdash;Je veux amener le
+More à me chérir, à me remercier, à me récompenser
+d'avoir si bien fait de lui un âne, et d'avoir troublé la
+paix de son âme jusqu'à la frénésie:&mdash;Tout est ici;
+<span class="stage2">(<i>Ridant son front</i>)</span> mais confus encore. La fourberie ne
+se laisse jamais voir en face qu'au moment d'agir.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">(Une rue.)</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> UN HÉRAUT <i>tenant une proclamation; le peuple
+le suit</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LE HÉRAUT.&mdash;C'est le bon plaisir d'Othello, notre vaillant
+et noble général, que, sur les nouvelles certaines
+du naufrage complet de l'escadre ottomane, ce triomphe
+soit célébré par tous les habitants: que les uns forment
+des danses, que d'autres allument des feux de joie; enfin
+que chacun se livre au genre de divertissement qui lui
+plaira; car outre ces bonnes nouvelles, aujourd'hui se
+célèbrent aussi les noces d'Othello. Voilà ce qu'il est de
+son bon plaisir de faire proclamer. Tous les lieux publics
+sont ouverts, et pleine liberté de se livrer aux fêtes
+depuis cette cinquième heure du soir, jusqu'à ce que la
+cloche sonne onze heures. Que le ciel bénisse l'île de
+Chypre et notre illustre général Othello!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Une salle du château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, DESDÉMONA, CASSIO <i>et leur suite</i>.</p>
+<br>
+
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à Cassio</i></span>.&mdash;Bon Michel, veillez à la garde
+cette nuit: dans ce poste honorable, montrons nous-mêmes
+l'exemple de la discipline, et non l'oubli de nos
+devoirs dans les plaisirs.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Jago a déjà reçu ses instructions; mais cependant
+je verrai à tout de mes yeux.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Jago est très-fidèle. Ami, bonne nuit:
+demain, à l'heure de votre réveil, j'aurai à vous parler.&mdash;Venez,
+ma bien-aimée; le marché conclu, il faut en
+goûter les fruits: ce bonheur est encore à venir entre
+vous et moi. <span class="stage2">(<i>A Cassio et à d'autres officiers.</i>)</span> Bonne nuit.</p>
+
+<p class="stage1">(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Jago.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Vous arrivez à propos, Jago; voici l'heure de
+nous rendre au poste de garde.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Pas encore; il n'est pas dix heures, lieutenant.
+Notre général nous congédie de bonne heure pour l'amour
+de sa Desdémona. Gardons-nous bien de le blâmer;
+il n'a pas encore passé avec elle la joyeuse nuit des noces,
+et c'est un gibier digne de Jupiter.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;C'est une dame accomplie.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Et, j'en réponds, une femme friande de plaisir.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;C'est à vrai dire une créature bien délicate et
+bien fraîche.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quel oeil elle a! Il semble qu'il appelle les
+désirs.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Ses regards sont tendres et cependant bien
+modestes.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Et dès qu'elle parle, n'est-ce pas comme la
+trompette de l'amour?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;En vérité, elle est la perfection!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Eh bien! que le bonheur soit entre leurs draps!&mdash;Allons,
+lieutenant, j'ai un flacon de vin; et ici tout
+près il y a une paire de braves garçons de Chypre, prêts à
+boire à la santé du noir Othello.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Non pas ce soir, bon Jago. J'ai une pauvre
+et malheureuse tête pour le vin... Je voudrais que la
+courtoisie pût inventer quelque autre manière de s'égayer
+ensemble.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oh! ce sont nos amis: seulement un verre;
+après, je boirai pour vous.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;J'ai bu ce soir un seul verre et encore adroitement
+mitigé, et voyez à mes yeux l'impression qu'il m'a
+déjà faite. Je suis malheureux de cette infirmité, et n'ose
+pas imposer quelque chose de plus à ma faiblesse.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Allons, monsieur, c'est une nuit de réjouissance;
+nos amis vous invitent.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Où sont-ils?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;A cette porte. De grâce, faites-les entrer.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;J'y consens, mais cela me déplaît.</p>
+
+<p class="stage1">(Cassio sort.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Si je puis le déterminer à verser encore un
+verre de vin sur celui qu'il a déjà bu, il deviendra plus
+colère et plus querelleux que le chien de ma jeune maîtresse.&mdash;D'une
+autre part, mon imbécile Roderigo, dont
+l'amour a presque mis la tête à l'envers, a bu ce soir à la
+santé de Desdémona de profondes rasades, et il doit
+veiller. Enfin, grâce aux coupes débordantes, j'ai bien
+excité trois braves Cypriotes, caractères bouillants et
+fiers, qui, sans cesse en arrêt sur le point d'honneur,
+vrais enfants de cette île guerrière, sont toujours prêts à
+se quereller comme le feu et l'eau; et ceux-là sont de garde
+aussi. Maintenant, au milieu de ce troupeau d'ivrognes,
+il faut, moi, que je porte notre Cassio à quelque imprudence
+qui fasse éclat dans l'île. Mais ils viennent. Pourvu
+que l'effet réponde à ce que je rêve, ma barque cingle
+rapidement avec vent et marée.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Cassio avec Montano et d'autres officiers.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Par le ciel, ils m'ont déjà versé à pleins bords.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Ah! bien peu. Foi de soldat, pas plus d'une
+pinte.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Du vin, holà!</p>
+
+<p class="stage1">(Il chante.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et que la cloche sonne, sonne,</p>
+<p>Et que la cloche sonne, sonne;</p>
+<p>Un soldat est un homme;</p>
+<p>Sa vie n'est qu'un moment:</p>
+<p>Eh bien! alors, que le soldat boive.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Allons du vin, garçon.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Par le ciel! voilà une chanson impayable.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je l'ai apprise en Angleterre où, certes, ils sont
+puissants quand il faut boire. Votre Danois, votre Allemand,
+votre Hollandais au gros ventre... holà du vin!&mdash;ne
+sont rien auprès d'un Anglais.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Quoi! votre Anglais est donc bien habile à
+boire?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Comment! votre Danois est déjà ivre-mort que
+mon Anglais boit encore sans se gêner; il n'a pas besoin
+de se mettre en nage pour jeter bas votre Allemand; et
+votre Hollandais est déjà prêt à rendre gorge qu'il fait
+encore remplir la bouteille.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;A la santé de notre général!</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;J'en suis, lieutenant et je vous fais raison.</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le roi Étienne était un digne seigneur;</p>
+<p>Ses culottes ne lui coûtaient qu'une couronne:</p>
+<p>Il les trouvait de douze sous trop chères,</p>
+<p>Et il appelait le tailleur un drôle.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'était un homme de grand renom,</p>
+<p>Et tu n'es que de bas étage;</p>
+<p>C'est l'orgueil qui renverse les pays,</p>
+<p>Prends donc sur toi ton vieux manteau<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ho! du vin!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Les couplets sont tirés d'une vieille ballade populaire du
+temps de Shakspeare, et qui se trouve dans un recueil intitulé:
+<i>Relicks of ancient poetry</i>, 3 vol. in-12.</p></blockquote>
+
+
+
+<p>CASSIO.&mdash;Comment, cette chanson-ci est encore
+meilleure que la première!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Voulez-vous que je la répète?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Non, je tiens pour indigne de son poste quiconque
+fait de pareilles choses, eh bien! le ciel est au-dessus
+de tout, et il y a des âmes qui ne seront pas
+sauvées.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;C'est une vérité, lieutenant.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Quant à moi, sans offenser mon général, ni
+aucun de mes chefs, j'espère bien être sauvé.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Et moi aussi, lieutenant.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Soit, mais avec votre permission, pas avant
+moi. Le lieutenant doit être sauvé avant l'enseigne; n'en
+parlons plus: allons à nos affaires. Que Dieu pardonne
+nos fautes, messieurs, songeons à nos affaires.&mdash;Messieurs,
+n'allez pas croire que je sois ivre; c'est là mon
+enseigne, voici ma main droite, et voilà ma main gauche.
+Je ne suis pas ivre, je puis bien marcher et bien parler.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Parfaitement bien.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;C'est bon, c'est bon, alors, ne croyez pas
+que je sois ivre. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Allons, camarades, allons à l'esplanade.
+Allons placer la garde.</p>
+
+<p class="stage1">(Les Cypriotes sortent.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Vous voyez cet officier qui est sorti le premier;
+c'est un soldat capable de marcher à côté de César, et de
+commander une armée; mais aussi voyez son vice; c'est
+l'équinoxe de sa vertu, l'un est aussi long que l'autre;
+cela fait pitié pour lui. Je crains que la confiance qu'Othello
+place en lui, quelque jour, dans un accès de cette
+maladie, ne mette cette île en désordre.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Mais est-il souvent ainsi?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;C'est toujours le prélude de son sommeil. Il
+verra tout éveillé l'aiguille faire deux fois le tour du
+cadran, si son lit n'est bercé par l'ivresse.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Il serait bon d'en avertir le général. Peut-être
+ne s'en aperçoit-il pas, ou son bon naturel ne voit-il
+dans Cassio que les vertus qui le frappent, et ferme-t-il
+les yeux sur ses défauts. N'est-il pas vrai?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Roderigo.)</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à voix basse</i></span>.&mdash;Quoi, Roderigo, ici! je vous en
+prie, suivez le lieutenant; allez.</p>
+
+<p class="stage1">(Roderigo sort.)</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Et c'est une vraie pitié que le noble
+More hasarde une place aussi importante que celle de
+son second aux mains d'un homme sujet à cette faiblesse
+invétérée. Ce serait une bonne action d'en informer le
+More.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Moi! je ne le ferais pas pour cette belle île.
+J'aime infiniment Cassio, et je ferais beaucoup pour le
+guérir de ce vice.&mdash;Mais, écoutons; quel bruit!</p>
+
+<p class="stage1">(On entend des cris: Au secours, au secours!)</p>
+
+<p class="stage1">(Cassio rentre l'épée à la main, poursuivant Roderigo.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Impudent! lâche!</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Qu'y a-t-il, lieutenant?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Un drôle me remontrer mon devoir! je veux
+le rosser, jusqu'à ce qu'il puisse tenir dans une bouteille
+d'osier.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Me rosser?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Tu bavardes, misérable!</p>
+
+<p class="stage1">(Il frappe Roderigo.)</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Y pensez-vous, cher lieutenant? de grâce,
+retenez-vous.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Laissez-moi, monsieur! ou je vais vous casser
+le museau.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Allons, allons; vous êtes ivre.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Ivre?</p>
+
+<p class="stage1">(Cassio l'attaque.&mdash;Ils se battent.)</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>bas à Roderigo</i></span>.&mdash;Sortez donc, je vous dis, sortez,
+et criez à l'émeute. <span class="stage2"><i>(Roderigo sort.) (A Cassio.)</i></span> Quoi, cher
+lieutenant!&mdash;Hélas, messieurs!&mdash;Au secours,
+holà!&mdash;Lieutenant!&mdash;Montano!&mdash;Camarades, au secours!&mdash;Voilà
+une belle garde en vérité!&mdash;<span class="stage2">(<i>La cloche du beffroi
+se fait entendre.</i>)</span> Et qui donc sonne le tocsin? Diable! La
+ville va prendre l'alarme. A la volonté de Dieu, lieutenant,
+arrêtez! vous allez vous couvrir de honte à jamais.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Othello avec sa suite.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Qu'est-ce? De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Mon sang coule: je suis blessé à mort.
+Qu'il meure.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Sur votre vie, arrêtez.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Arrêtez! arrêtez! lieutenant,&mdash;seigneur
+Montano,&mdash;lieutenant,&mdash;officiers:&mdash;avez-vous perdu
+tout sentiment de votre devoir, et du lieu où vous êtes?
+Arrêtez, le général vous parle. Arrêtez, arrêtez, au nom
+de l'honneur!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Eh! quoi donc? Comment! d'où vient tout
+ceci? Sommes-nous devenus Turcs pour exercer sur
+nous-mêmes les fureurs que le ciel a interdites aux Ottomans?
+Par pudeur chrétienne, finissez cette barbare
+querelle: le premier qui fera un pas pour assouvir sa
+rage ne fait pas grand cas de sa vie, car il mourra au
+premier mouvement. Qu'on fasse taire cette terrible
+cloche, elle épouvante l'île et trouble son repos. Quel est
+le sujet de ceci, messieurs?&mdash;Honnête Jago, qui semblez
+mort de douleur, parlez. Qui a commencé ceci? Au
+nom de votre amitié, je l'exige.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je n'en sais rien. Ils étaient tous amis, au
+quartier, il n'y a qu'un instant, et en aussi bons rapports
+que le marié et la mariée lorsqu'on les déshabille pour
+les mettre au lit; et puis, tout à l'heure, comme si quelque
+étoile les eût soudain privés de leur raison, voilà les
+épées nues, et dans un sanglant combat pointées contre
+le coeur l'un de l'autre. Je ne puis dire l'origine de cette
+folle rixe, et je voudrais avoir perdu dans une action
+glorieuse ces jambes qui m'ont conduit ici pour en être
+le témoin.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Comment avez-vous pu, Michel, vous oublier
+à ce point?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Excusez-moi, de grâce; je ne puis parler.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Digne Montano, vous avez toujours été
+doux. Le monde a remarqué la gravité, le calme de votre
+jeunesse; et votre nom sort avec éloge de la bouche des
+plus sévères. Quel motif vous porte à souiller ainsi votre
+réputation, à perdre la haute estime où vous êtes pour
+mériter le nom de querelleur de nuit? Répondez-moi.</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Noble Othello, je suis dangereusement
+blessé. Pendant que je m'abstiendrai de parler, ce qui me
+fait un peu souffrir pour le moment, votre officier Jago
+peut vous instruire de tout ce que je sais de l'affaire.
+Je ne sache pas avoir cette nuit rien dit ou fait de déplacé
+à moins que ce ne soit parfois un vice de s'aimer
+soi-même, et un péché de se défendre, quand la violence
+fond sur nous.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Par le ciel! mon sang commence enfin à
+l'emporter sur le frein de ma raison, et l'indignation qui
+obscurcit mon bon jugement menace de me gouverner
+seule. Si je fais un pas, ou que seulement je lève ce bras,
+le meilleur d'entre vous disparaîtra sous ma colère.
+Faites-moi savoir comment a commencé ce honteux désordre;
+qui l'a mis en train; et celui qui en sera prouvé
+l'auteur, fût-il mon frère jumeau né en même temps que
+moi, sera perdu sans retour.&mdash;Quoi, dans une ville de
+guerre, encore émue, tandis que le coeur du peuple palpite
+encore de terreur, engager ainsi une querelle domestique,
+au milieu de la nuit, au corps de garde et de sûreté!
+Cela est monstrueux.&mdash;Jago, qui a commencé?</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Si par quelque partialité ou quelque
+communauté d'emplois, tu dis plus ou moins que la
+vérité, tu n'es pas un soldat.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ne me pressez pas de si près. J'aimerais mieux
+voir ma langue coupée dans ma bouche, que de m'en
+servir pour nuire à Michel Cassio: mais je me persuade
+que la vérité ne peut lui faire tort. Voici le fait, général:
+Montano et moi nous conversions paisiblement ensemble;
+tout à coup est entré un homme criant au secours;
+Cassio le suivait l'épée nue, prêt à le frapper. Ce gentilhomme,
+seigneur, va au-devant de Cassio, et le prie de
+s'arrêter: et moi je poursuis le fuyard qui poussait des
+cris; craignant, comme il est arrivé, que ses clameurs
+ne jetassent l'effroi dans la ville. Lui, plus leste à la course,
+échappe à mon dessein: je revenais en grande hâte,
+entendant de loin le choc et le cliquetis des épées, et
+Cassio jurant de toutes ses forces, ce que je ne lui avais
+jamais entendu faire jusqu'à ce soir. Dès que je suis
+rentré, car tout ce mouvement a été court, je les ai trouvés
+pied contre pied, à l'attaque et à la défense, comme ils
+étaient encore quand vous les avez vous-même séparés.
+Voilà tout ce que je peux vous rapporter: mais les
+hommes sont hommes; les plus sages s'oublient quelquefois.
+Quoique Cassio ait fait à celui-ci quelque légère
+injure, comme il peut arriver à tout homme en fureur
+de frapper son meilleur ami, il faut sûrement que Cassio,
+je le crois, eût reçu de celui qui fuyait quelque étrange
+indignité que sa patience n'a pu supporter.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je vois bien, Jago, que ton honnêteté et ton
+amitié veulent adoucir l'affaire pour rendre la part de
+Cassio plus légère. Cassio, je t'aime; mais tu ne seras
+plus mon officier. <span class="stage2">(<i>Entre Desdémona avec sa suite.</i>)</span>&mdash;Voyez
+si ma bien-aimée n'a pas été réveillée.&mdash;Je ferai de toi
+un exemple.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Que s'est-il donc passé, mon ami?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Tout est fini maintenant, ma chère. Venez
+vous coucher. Montano, quant à vos blessures, je serai
+moi-même votre chirurgien.&mdash;Emmenez-le d'ici.&mdash;Jago,
+faites une ronde exacte dans la ville, et calmez ceux que
+ce sot tumulte a effrayés. Rentrons, Desdémona; c'est la
+vie des soldats de voir leur doux sommeil troublé par la
+discorde.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Cassio</i></span>.&mdash;Quoi, lieutenant, êtes-vous blessé?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Oui, et hors du pouvoir de la chirurgie.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Que le ciel nous en préserve!</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Ma réputation, ma réputation, ma réputation!
+Ah! j'ai perdu ma réputation! j'ai perdu la portion
+immortelle de moi-même; celle qui me reste est grossière
+et brutale. Ma réputation, Jago, ma réputation!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Foi d'honnête homme, j'ai cru que vous aviez
+reçu quelque blessure dans le corps; c'est là qu'une
+plaie est sensible, bien plus que dans la réputation: la
+réputation est une vaine et fausse imposture, acquise
+souvent sans mérite, et perdue sans qu'on l'ait mérité:
+mais vous n'avez rien perdu de votre réputation, à moins
+que votre esprit ne rêve cette perte.&mdash;Allons, homme,
+quoi donc? il y a des moyens de ramener le général:
+vous êtes simplement réformé par Son Honneur; c'est
+une peine de discipline, non d'inimitié; comme on battrait
+un chien qui ne peut faire aucun mal, pour effrayer
+un lion terrible. Implorez-le, et il revient à vous.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;J'implorerais le mépris, plutôt que de tromper
+un si digne commandant, en lui offrant encore un
+officier si imprudent, si léger, si ivrogne.&mdash;Ivre, et parlant
+comme un perroquet, et querellant, et faisant le
+rodomont, et jurant et bavardant avec l'ombre qui passe.&mdash;O
+toi, invisible esprit du vin, si tu n'as pas encore de
+nom qui te fasse reconnaître, je veux t'appeler démon.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quel est celui que vous poursuiviez l'épée à la
+main? que vous avait-il fait?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Est-il possible?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je me rappelle une foule de choses, mais rien
+distinctement: une querelle, oui; mais le sujet, non.
+Oh! comment les hommes peuvent-ils introduire un
+ennemi dans leur bouche pour leur dérober leur raison!
+Se peut-il que ce soit avec joie, volupté, délices, transport,
+que nous nous transformions nous-mêmes en
+brutes?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Eh bien! voilà que vous êtes assez bien à présent;
+comment êtes-vous revenu à vous?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Il a plu au démon de l'ivresse de céder la
+place au démon de la colère. Ainsi une faiblesse m'en
+découvre une autre pour me forcer à me mépriser franchement
+moi-même.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Allons, vous êtes un moraliste trop sévère.
+Dans ce moment, dans ce lieu, et dans les circonstances
+actuelles où se trouve l'île, je voudrais de toute mon âme
+que cela ne fût pas arrivé; mais puisque ce qui est fait
+est fait, ne songez qu'à le réparer pour votre propre
+avantage.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;- J'irai lui redemander ma place; il me dira
+que je suis un ivrogne. Eussé-je autant de bouches que
+l'hydre, une telle réponse les fermerait toutes. Être
+maintenant un homme sensé, l'instant d'après un frénétique
+et tout de suite après une brute!&mdash;Oui, chaque
+verre donné à l'intempérance est maudit, et il y a
+dedans un démon.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Allons, allons: le bon vin est une bonne et
+douce créature si on en use bien. N'en dites pas tant de
+mal: et, cher lieutenant, j'espère que vous croyez que
+je vous aime.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je l'ai bien éprouvé, monsieur.&mdash;Moi ivre!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Vous ou tout autre homme vivant, vous pouvez
+l'être quelquefois. Je vous dirai ce que vous devez faire:
+la femme de notre général est notre général aujourd'hui;
+je peux bien l'appeler ainsi, puisqu'il s'est dévoué
+tout entier à la contemplation, à l'adoration de ses
+talents et de ses grâces. Confessez-vous librement à elle;
+importunez-la; elle vous aidera à rentrer dans votre
+emploi. Elle est d'un naturel si affable, si doux, si obligeant,
+qu'elle croirait manquer de bonté, si elle ne faisait
+beaucoup plus qu'on ne lui demande. Conjurez-la
+de renouer ce noeud d'amitié, rompu entre vous et son
+époux, et je parie ma fortune contre le moindre gage
+qui en vaille la peine, que votre amitié en deviendra
+plus forte que jamais.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Le conseil que vous me donnez là est bon.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Il est donné, je vous proteste, dans la sincérité
+de mon amitié et de mon honnête zèle.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je le crois sans peine. Ainsi dès demain
+matin, de bonne heure, j'irai prier la vertueuse Desdémona
+de solliciter pour moi. Je désespère de ma fortune,
+si ce coup en arrête le cours.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Vous avez raison. Adieu, lieutenant; il faut
+que j'aille faire la ronde.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Bonne nuit, honnête Jago.</p>
+
+<p class="stage1">(Cassio sort.)</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Eh bien! qui dira maintenant que je joue le
+rôle d'un fourbe, après un conseil gratuit honnête, et
+dans ma pensée, le seul moyen de fléchir le More? Car
+rien de plus aisé que d'engager Desdémona à écouter une
+honorable requête, elle y est toujours disposée; elle est
+d'une nature aussi libérale que les libres éléments. Et
+qu'est-ce pour elle que de gagner le More? Fallût-il renoncer
+à son baptême, abjurer tous les signes, tous les symboles
+de sa rédemption, son âme est tellement enchaînée
+dans cet amour qu'elle peut faire, défaire, gouverner
+comme il lui plaît, tant son caprice règne en dieu sur la
+faible volonté du More. Suis-je donc un fourbe, quand je
+mets Cassio sur la route facile qui le mène droit au succès?
+Divinité d'enfer! quand les démons veulent insinuer
+aux hommes leurs oeuvres les plus noires, ils les
+suggèrent d'abord sous une forme céleste, comme je fais
+maintenant. Car tandis que cet honnête idiot pressera
+Desdémona de réparer sa disgrâce, et qu'elle plaidera
+pour lui avec chaleur auprès du More, moi je glisserai
+dans l'oreille de celui-ci le soupçon empoisonné qu'elle
+rappelle cet homme par volupté; et plus elle fera d'efforts
+pour le rétablir, plus elle perdra de son crédit sur
+Othello. Ainsi, je ternirai sa vertu; et sa bonté même
+ourdira le filet qui les enveloppera tous.&mdash;Qu'y a-t-il,
+Roderigo?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Roderigo.)</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Me voilà courant, non comme le chien qui
+suit sa proie, mais comme celui qui remplit vainement
+l'air de ses cris. Mon argent est presque tout dépensé;
+j'ai été cette nuit cruellement rossé, et je crois que l'issue
+de tout ceci sera d'avoir acquis de l'expérience pour
+ma peine.&mdash;Je retournerai à Venise sans argent et avec
+un peu plus d'esprit.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Les pauvres gens que ceux qui n'ont point de
+patience! Quelle blessure fut jamais guérie autrement
+que par degrés? Nous opérons, vous le savez, avec notre
+seul esprit, et sans aucune magie; et l'esprit compte sur
+le temps qui traîne tout en longueur. Tout ne va-t-il pas
+bien? Cassio t'a frappé; et toi, au prix de ce léger coup,
+tu as perdu Cassio: quoique le soleil fasse croître mille
+choses à la fois, les plantes qui fleurissent les premières
+doivent porter les premiers fruits; prends un peu patience.&mdash;Par
+la messe, il est jour. Le plaisir et l'action
+abrégent les heures. Retire-toi; va à ton logis; sors, te
+dis-je. Tu en sauras plus tard davantage&mdash;Encore une
+fois, sors. (<i>Roderigo sort.</i>) Il reste deux choses à faire:
+d'abord que ma femme agisse auprès de sa maîtresse en
+faveur de Cassio; je cours l'y pousser;&mdash;et moi, pendant
+ce temps, je tire le More à l'écart; puis au moment où il
+pourra trouver Cassio sollicitant sa femme, je le ramène
+pour fondre brusquement sur eux. Oui, c'est là ce qu'il
+faut faire. N'engourdissons pas ce dessein par la négligence
+et les retards.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Devant le château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CASSIO et DES MUSICIENS.</p>
+<br>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Messieurs, jouez ici; je récompenserai vos
+peines:&mdash;quelque chose de court.&mdash;Saluez le général à
+son réveil.</p>
+
+<p class="stage1">(Musique.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le bouffon.)</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Comment, messieurs, est-ce que vos
+instruments ont été à Naples, pour parler ainsi du nez?</p>
+
+<p>PREMIER MUSICIEN.&mdash;Quoi donc, monsieur?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je vous en prie, n'est-ce pas là ce qu'on
+appelle des instruments à vent?</p>
+
+<p>PREMIER MUSICIEN.&mdash;Oui, certes.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Dans ce cas, certainement il y a une
+queue à cette histoire.</p>
+
+<p>PREMIER MUSICIEN.&mdash;Quelle histoire, monsieur?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je vous dis que plus d'un instrument à
+vent, à moi bien connu, a une queue. Mais, mes maîtres,
+voici de l'argent pour vous. Le général aime tant la
+musique qu'il vous prie par amour pour lui de n'en plus
+faire.</p>
+
+<p>PREMIER MUSICIEN.&mdash;Nous allons cesser.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Si vous avez de la musique qu'on n'entende
+pas, à la bonne heure; car, comme on dit, le général
+ne tient pas beaucoup à entendre la musique.</p>
+
+<p>PREMIER MUSICIEN.&mdash;Nous n'en avons point de cette
+espèce, monsieur.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;En ce cas, mettez vos flûtes dans votre
+sac, car je vous chasse. Allons, partez; allons.</p>
+
+<p class="stage1">(Les musiciens s'en vont.)</p>
+
+<p>CASSIO, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.&mdash;Entends-tu, mon bon ami?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Non, je n'entends pas votre bon ami;
+c'est vous que j'entends.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;De grâce, garde tes calembours. Prends cette
+petite pièce d'or. Si la dame qui accompagne l'épouse
+du général est levée, dis-lui qu'un nommé Cassio lui
+demande la faveur de lui parler. Veux-tu me rendre ce
+service?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Elle est levée, monsieur; si elle veut se
+rendre ici, je vais lui dire votre prière.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Fais-le, mon cher ami. <span class="stage2">(<i>Le bouffon sort.</i>)(<i>Entre
+Jago.</i>)</span> Ah, Jago, fort à propos.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quoi, vous ne vous êtes donc pas couché?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Non. Avant que nous nous soyons séparés, le
+jour commençait à poindre. J'ai pris la liberté, Jago, de
+faire demander votre femme: mon objet est de la prier
+de me procurer quelque accès auprès de la vertueuse
+Desdémona.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je vous l'enverrai à l'instant. Et j'inventerai un
+moyen d'écarter le More, afin que vous puissiez causer
+et traiter librement votre affaire.</p>
+
+<p class="stage1">(Jago sort.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je vous en remercie humblement. Jamais je
+n'ai connu de Florentin plus obligeant et si honnête.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Émilia.)</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Bonjour, brave lieutenant; je suis fâchée de
+votre chagrin; mais tout sera bientôt réparé. Le général
+et sa femme s'en entretiennent, et elle parle avec chaleur
+pour vous. Le More répond que celui que vous avez
+blessé jouit d'une haute considération dans Chypre,
+tient à une noble famille; qu'ainsi la saine prudence le
+force à vous refuser: mais il proteste qu'il vous aime et
+n'a besoin d'aucune sollicitation autre que son affection
+pour vous, pour saisir aux cheveux la première occasion
+de vous remettre en place.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Néanmoins, je vous en supplie, si vous le
+jugez à propos, et si cela se peut, ménagez-moi un
+moment d'entretien avec Desdémona seule.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Venez donc, entrez: je veux vous mettre à
+portée de lui ouvrir librement votre âme.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Que je vous ai d'obligations!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une chambre dans le château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, JAGO et DES OFFICIERS.</p>
+<br>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Jago, remettez ces lettres au pilote, et chargez-le
+d'offrir mes hommages au sénat; après quoi,
+revenez me joindre aux forts que je vais visiter.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Bon, mon seigneur, je vais le faire.</p>
+
+<p>OTHELLO, <i>aux officiers</i>.&mdash;Ces fortifications, messieurs,
+allons-nous les voir?</p>
+
+<p>LES OFFICIERS.&mdash;Nous voilà prêts à suivre Votre Seigneurie.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h4>SCÈNE III</h4>
+
+<p class="stage1">Devant le château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DESDÉMONA, CASSIO ET ÉMILIA.</p>
+<br>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Soyez sûr, bon Cassio, que j'emploirai en
+votre faveur toute mon éloquence.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Faites-le, chère madame. Je sais que ceci
+afflige mon mari comme si c'était sa propre affaire.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oh! c'est un brave homme. N'en doutez
+point, Cassio; je vous reverrai, mon seigneur et vous,
+aussi bons amis qu'auparavant.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Généreuse dame, quoi qu'il arrive de Michel
+Cassio, il ne sera jamais autre chose que votre fidèle
+serviteur.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oh! je vous en remercie. Vous aimez
+mon seigneur, vous le connaissez depuis longtemps.
+Soyez bien sûr qu'il ne vous laissera éloigné de lui
+qu'aussi longtemps qu'il y sera forcé par une politique
+nécessaire.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Oui; mais, madame, cette politique peut
+durer si longtemps, se nourrir d'une suite de prétextes
+si faibles et si subtils, renaître de tant de circonstances,
+que ma place étant remplie et moi absent, mon général
+oubliera mon zèle et mes services.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Ne le craignez pas. Ici, devant Émilia, je
+vous réponds de votre place. Soyez certain que lorsqu'une
+fois je promets de rendre un service, je m'en
+acquitte jusqu'au moindre détail. Mon seigneur n'aura
+point de repos; je le tiendrai éveillé jusqu'à ce qu'il
+s'adoucisse<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>; je lui parlerai jusqu'à lui faire perdre
+patience; son lit deviendra pour lui une école, sa table
+un confessional; je mêlerai à tout ce qu'il fera la requête
+de Cassio. Allons, un peu de gaieté, Cassio: votre défenseur
+mourra plutôt que d'abandonner votre cause.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>I'll watch him tame: comparaison avec les animaux qu'on
+apprivoise, et à qui on apprend des tours en les privant du sommeil.
+Ce moyen a été employé avec succès pour les chevaux; il
+l'était autrefois pour les faucons et autres oiseaux de chasse.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entrent Othello et Jago, à distance.)</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Madame, voilà mon seigneur qui vient.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Madame, je vais prendre congé de vous.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Pourquoi? demeurez, entendez-moi lui
+parler.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Pas en ce moment, madame. Je suis fort mal
+à l'aise et très-peu propre à me servir moi-même.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Bien, faites comme il vous plaira.</p>
+
+<p class="stage1">(Cassio sort.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ah! ah! ceci me déplaît.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Que dis-tu?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Rien, seigneur, ou si... Je ne sais trop...</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;N'est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma
+femme?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Cassio, seigneur? Non sûrement, je ne puis
+croire qu'il eût voulu s'enfuir ainsi comme un coupable,
+en vous voyant arriver.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je crois que c'était lui.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Vous voilà de retour, mon seigneur? Je
+m'entretenais ici avec un suppliant, un homme qui languit
+sous le poids de votre déplaisir.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;De qui voulez-vous parler?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Eh! de Cassio, votre lieutenant. Mon
+cher seigneur, si j'ai quelque attrait à vos yeux, quelque
+pouvoir de vous toucher, réconciliez-vous tout de
+suite avec lui; car si ce n'est pas un homme qui vous
+aime de bonne foi, qui ne s'est égaré que par ignorance
+et sans dessein, je ne me connais pas à l'honnêteté d'un
+visage. Je t'en prie, rappelle-le.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Est-ce lui qui vient de sortir?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Lui-même, mais si humilié, qu'il m'a
+laissé une partie de ses chagrins: je souffre avec lui.&mdash;Mon
+cher amour, rappelle-le.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Pas encore, douce Desdémona; dans quelque
+autre moment.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mais sera-ce bientôt?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Aussitôt qu'il se pourra, chère amie, à
+cause de vous.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Sera-ce ce soir au souper?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Non, pas ce soir.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Demain donc au dîner?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je ne dîne pas demain au logis; je suis
+invité par les officiers à la citadelle.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Eh bien! demain soir, ou mardi matin,
+ou mardi à midi ou le soir, ou mercredi matin: je t'en
+prie, fixe le moment, mais qu'il ne passe pas trois jours.&mdash;En
+vérité, il est repentant, et cependant sa faute,
+selon l'opinion commune, et si ce n'est que la guerre
+exige, dit-on, qu'on fasse quelquefois des exemples sur
+les meilleurs sujets, est une faute qui mérite à peine une
+réprimande secrète. Quand reviendra-t-il? Dis-le-moi,
+Othello. Je me demande avec étonnement dans mon
+âme ce que vous pourriez demander que je voulusse
+vous refuser, ou qui pût me faire hésiter si longtemps
+sur la réponse. Comment, Michel Cassio, lui qui venait
+avec vous quand vous me faisiez la cour, qui plus d'une
+fois, lorsque je parlais de vous d'un ton de blâme, a pris
+votre parti, avoir tant à plaider pour obtenir son rappel!
+Croyez-moi, je vous accorderais beaucoup plus...</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Assez, assez, je t'en prie; qu'il revienne
+quand il voudra; je ne veux te rien refuser.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Quoi! mais ce n'est point une grâce;
+c'est comme si je vous conjurais de porter vos gants, de
+vous nourrir de mets sains, de vous vêtir chaudement,
+comme si je vous suppliais de faire quelque chose qui
+dût tourner à votre propre avantage. Oh! quand j'aurai
+à demander une grâce où je voudrai véritablement intéresser
+votre amour, ce sera une chose de poids, difficile
+et dangereuse à accorder.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je ne veux rien te refuser: mais à mon
+tour, je t'en prie, laisse-moi un moment à moi-même.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Vous refuserai-je? Non. Adieu, seigneur.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Adieu, ma Desdémona; je te joindrai
+bientôt.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Émilia, venez.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Othello.</i>)</span> Qu'il en
+soit selon votre fantaisie: quelle qu'elle soit, je suis soumise.</p>
+
+<p class="stage1">(Desdémona sort avec Émilia.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Adorable créature!&mdash;Que l'enfer me saisisse,
+s'il n'est pas vrai que je t'aime; et si je ne t'aimais
+plus, le chaos reviendrait.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mon noble seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Que veux-tu, Jago?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quand vous faisiez la cour à Desdémona, Michel
+Cassio eut-il connaissance de vos amours?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, du commencement à la fin. Pourquoi
+me le demandes-tu?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Seulement pour le savoir, rien de plus.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Et à quoi donc pensais-tu, Jago?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je ne croyais pas qu'il la connût.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oh! parfaitement; et il nous a souvent
+servi d'intermédiaire.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;En vérité?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;En vérité. Oui, en vérité. Vois-tu là quelque
+chose? Cassio n'est-il pas honnête?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Honnête, seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, honnête?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Seigneur, autant que je puis savoir...</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Comment? Que penses-tu?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ce que je pense? Par le ciel!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;<i>Ce que je pense, Seigneur? Par le ciel</i>... il
+répète mes paroles, comme si sa pensée recélait quelque
+monstre trop hideux pour être montré. Tu veux dire
+quelque chose? Tout à l'heure, à l'instant où Cassio
+quittait ma femme, je t'ai entendu dire: <i>Ceci me déplaît.
+</i> Qu'est-ce donc qui te déplaisait? Et encore, quand je t'ai
+dit qu'il avait ma confiance pendant tout le temps de
+mes amours, tu t'es écrié: <i>En vérité?</i> Et je t'ai vu froncer
+et rapprocher tes sourcils, comme si tu eusses enfermé
+dans ton cerveau quelque horrible soupçon. Si tu
+m'aimes, montre-moi ta pensée.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Seigneur, vous savez que je vous aime.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je le crois, et c'est parce que je te sais
+plein d'honneur, d'attachement pour moi, parce que tu
+pèses tes paroles, avant de les prononcer, que ces pauses
+de ta part m'alarment davantage. Dans un misérable
+déloyal et faux, de telles choses sont des ruses d'habitude;
+mais dans l'homme sincère ce sont de secrètes
+délations qui s'échappent d'un coeur à qui la vérité fait
+violence.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Pour Michel Cassio, j'ose jurer que je le crois
+honnête.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je le crois comme toi.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Les hommes devraient bien être ce qu'ils paraissent;
+ou plût au ciel du moins que ceux qui ne sont
+pas ce qu'ils paraissent fussent enfin forcés de paraître
+ce qu'ils sont!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, certes, les hommes devraient être ce
+qu'ils paraissent.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Eh bien! alors je pense que Cassio est un
+homme d'honneur.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Il y a quelque chose de plus dans tout
+cela; je te prie, parle-moi comme à toi-même, comme tu
+te parles dans ton âme; exprime ta pensée la plus sinistre
+par le plus sinistre des mots.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mon bon seigneur, pardonnez-moi. Quoique
+je sois tenu envers vous à tous les actes d'obéissance, je
+ne le suis point à ce dont les esclaves mêmes sont affranchis;
+proférer mes pensées!&mdash;Quoi! supposez qu'elles
+soient basses et fausses; et quel est le palais où n'entrent
+pas quelquefois des choses souillées? Quel homme a le
+coeur assez pur pour n'y avoir jamais admis quelques
+soupçons téméraires qui viennent y tenir leur cour,
+y plaider leur cause et siéger à côté de ses opinions légitimes?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Jago, tu conspires contre ton ami, si, dès
+que tu le crois offensé, tu refuses à son oreille la confidence
+de tes pensées.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je vous conjure... doutant plus... que peut-être
+je suis injuste dans mes conjectures;... et c'est, je
+l'avoue, c'est le malheur de mon caractère de soupçonner
+toujours le mal; souvent ma défiance voit des fautes qui
+n'existent pas. Je vous supplie donc de ne pas prendre
+garde à un homme qui conjecture ainsi de travers, de ne
+pas vous forger des inquiétudes sur ses observations
+vagues et peu sûres. Il n'est bon ni pour votre repos,
+ni pour votre bien, il ne l'est pas pour mon honneur,
+mon honnêteté, ma prudence, que je vous laisse connaître
+mes pensées.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mon cher seigneur, pour les hommes et pour les
+femmes, le premier trésor de l'âme, c'est une bonne renommée.
+Qui dérobe ma bourse, dérobe une bagatelle:
+c'est quelque chose, ce n'est rien; elle fut à moi, elle est
+à lui, et elle a eu mille autres maîtres; mais celui qui
+me vole ma bonne renommée me vole un bien dont la
+perte m'appauvrit réellement, sans l'enrichir lui-même.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Par le ciel! je connaîtrai tes pensées!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Vous ne les pourriez connaître, quand mon
+coeur serait dans votre main; vous ne les connaîtrez pas
+tandis qu'il est sous ma garde.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ah!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie. C'est
+un monstre aux yeux verdâtres qui prépare lui-même
+l'aliment dont il se nourrit. Ce mari trompé vit heureux,
+qui, certain de son sort, n'aime point son infidèle: mais,
+ô quelles heures d'enfer compte celui qui idolâtre, et qui
+doute; qui soupçonne, mais aime avec passion!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;O malheur!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;L'homme pauvre, mais content, est riche et
+assez riche; mais la richesse fût-elle infinie, elle est
+stérile comme l'hiver pour celui qui craint toujours de
+devenir pauvre. Bonté céleste, préserve de la jalousie les
+coeurs de tous mes amis!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quoi! qu'est ceci? Penses-tu que je voulusse
+me faire une vie de jalousie? suivre sans cesse tous
+les changements de la lune, avec de nouveaux soupçons?
+Non, être une fois dans le doute, c'est être décidé sans
+retour. Regarde-moi comme une chèvre si jamais, semblable
+à celui que tu viens de peindre, j'échange les
+occupations de mon âme contre ces suppositions exagérées
+et légères. On ne me rendra point jaloux pour me
+dire que ma femme est belle, mange bien, aime le monde,
+parle librement, chante, joue et danse bien. Où règne la
+vertu, tous ces plaisirs sont vertueux. Je ne veux pas
+même puiser dans le sentiment de mon peu de mérite la
+moindre alarme, le plus léger soupçon de son infidélité:
+elle avait des yeux et elle m'a choisi. Non, Jago, je verrai
+avant de douter; quand je douterai, je chercherai la
+preuve; et après la preuve il ne reste plus qu'un parti:
+au diable à l'instant l'amour ou la jalousie.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;J'en suis ravi. Je pourrai désormais vous
+montrer plus librement l'amour et le dévouement que je
+vous porte. Recevez donc de moi cet avis. Je ne parle
+point de preuves encore; mais veillez sur votre femme,
+observez-la bien avec Cassio: regardez-les d'un oeil qui
+ne soit ni jaloux, ni rassuré. Je ne voudrais pas voir votre
+noble et généreuse nature trompée ainsi par sa propre
+bonté: veillez à cela. Je connais bien les moeurs de notre
+contrée. Nos Vénitiennes laissent voir au ciel des tours
+qu'elles n'osent montrer à leurs maris. Leur conscience
+la plus scrupuleuse consiste, non à ne pas faire, mais à
+tenir caché.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;C'est là ce que tu dis?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Elle a trompé son père en vous épousant, et
+quand elle semblait repousser ou craindre vos regards
+c'était alors qu'elle les aimait le plus.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Il est vrai: elle faisait ainsi.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Eh bien! alors! allez: celle qui sut si jeune
+soutenir un rôle pareil, fermer les yeux de son père
+aussi serrés que le coeur d'un chêne... Il crut qu'il y
+avait de la magie.&mdash;Mais je suis bien blâmable. Je vous
+demande humblement pardon de mon trop d'amitié
+pour vous.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je te suis obligé pour jamais.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Tout ceci je le vois, a un peu troublé vos esprits.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Non, pas du tout, pas du tout.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Avouez-le-moi, je crains que cela ne soit. Vous
+voudrez bien, je l'espère, considérer que tout ce qui s'est
+dit part de mon amitié. Mais, je le vois, vous êtes ému.&mdash;Je
+vous en prie, ne donnez pas trop d'étendue à mes
+remarques, ni plus de portée que celle d'un simple
+soupçon.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je n'y veux rien voir de plus.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Si vous le faisiez, seigneur, mes paroles
+pourraient conduire à d'odieuses conséquences où ne
+tendent nullement mes pensées. Cassio est mon digne
+ami.&mdash;Seigneur, je le vois, vous êtes ému.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Non, très-peu ému.&mdash;Je pense seulement
+que Desdémona est vertueuse.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Puisse-t-elle vivre longtemps ainsi, et puissiez-vous
+vivre longtemps pour le croire!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Et cependant comment la nature s'écartant
+de sa propre tendance?...</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oui, voilà le point;&mdash;et pour vous parler
+franchement&mdash;dédaigner, comme elle l'a fait, plusieurs
+mariages qui lui ont été proposés, assortis à son rang, à
+son âge, de la même patrie, rapports vers lesquels nous
+voyons tendre toujours la nature... Hum! on pourrait
+démêler dans tout cela un caprice bien déréglé, des goûts
+désordonnés, des penchants bien étranges.&mdash;Mais excusez-moi,
+ce n'est pas d'elle précisément que je prétends
+parler; quoique je puisse craindre que son esprit, reprenant
+toute la netteté de son jugement, ne vienne à vous
+comparer avec les hommes de son pays, et peut-être à se
+repentir.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Adieu, adieu; si tu en découvres davantage,
+instruis-moi de tout, charge ta femme d'observer.
+Laisse-moi, Jago.</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>faisant quelques pas pour sortir</i></span>.&mdash;Seigneur, je
+me retire.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Pourquoi me suis-je marié?&mdash;Certainement
+cet honnête homme en voit et en sait plus, beaucoup
+plus qu'il ne m'en révèle.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Seigneur, je voudrais, je supplie Votre Honneur
+de ne pas sonder plus avant cette affaire. Laissez-la
+au temps... Il est sans doute à propos de rendre à
+Cassio sa place, car certes il la remplit avec une grande
+habileté; cependant, s'il vous plaît, seigneur, de le tenir
+éloigné quelque temps, vous en connaîtrez mieux
+l'homme et ses ressources. Remarquez si Desdémona
+presse son rétablissement avec beaucoup d'importunité,
+d'instances: on verra par là bien des choses. En attendant
+tenez-moi pour un homme de craintes trop précipitées,
+comme en effet j'ai de fortes raisons de le craindre
+moi-même; et tenez Desdémona pour innocente; je vous
+en conjure.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ne te défie point de ma conduite.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je prends encore une fois congé de vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Jago sort.)</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.&mdash;Cet homme est d'une honnêteté rare!
+son esprit plein d'expérience voit toutes les faces des
+actions des hommes.&mdash;Si je la trouve rebelle à ma voix,
+quand les liens qui l'attachent à moi seraient les fibres
+mêmes de mon coeur, je la repousserai en sifflant et je
+l'abandonnerai au vent pour chercher sa proie au
+hasard.&mdash;Cela est possible, car je suis noir, et n'ai
+point ce doux talent de parole que possèdent ces citadins.&mdash;D'ailleurs
+je commence à pencher vers le déclin des
+ans.&mdash;Cependant pas tout à fait encore.&mdash;Oui, elle est
+perdue, je suis trompé, et ma seule ressource doit être
+de la haïr. O malédiction du mariage! que nous puissions
+nous dire maîtres de ces frêles créatures, et jamais de
+leurs désirs! J'aimerais mieux être un crapaud, et vivre
+des vapeurs d'un donjon, que de garder une place dans
+ce que j'aime pour l'usage d'autrui. Et cependant c'est le
+malheur des grandes âmes; elles sont moins bien traitées
+que les hommes vulgaires. C'est un sort inévitable,
+comme la mort. Oui, cette plaie honteuse nous est destinée
+dès que nous venons à la vie.&mdash;Desdémona vient!
+<span class="stage2">(<i>Entrent Desdémona et Émilia.</i>)</span>&mdash;Si elle est perfide, ah!
+le ciel se trahit lui-même. Je ne veux pas le croire.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Eh bien! venez-vous, mon cher Othello?
+Le repas est prêt, et les nobles insulaires invités par vous
+n'attendent que votre présence.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je suis dans mon tort.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Pourquoi parlez-vous d'une voix si faible?
+ne seriez-vous pas bien?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;J'ai une douleur, là, dans le front.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Sans doute c'est d'avoir veillé.&mdash;Cela
+passera. Laissez-moi seulement vous serrer bien le front;
+dans quelques moments le mal sera dissipé.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Votre mouchoir est trop petit. <span class="stage2">(<i>Il ôte de son
+front le mouchoir qui tombe à terre.</i>)</span> Laissez cela tranquille.
+Venez, je vais rentrer avec vous.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je suis bien fâchée que vous ne soyez
+pas bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Othello et Desdémona sortent ensemble.)</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Je suis bien aise d'avoir trouvé ce mouchoir;
+c'est le premier souvenir qu'elle ait reçu du More. Cent
+fois mon fantasque époux m'a pressé de le dérober; mais
+Othello l'a priée de le garder toujours, et elle aime tant
+ce gage d'amour, qu'elle le porte sans cesse sur elle,
+pour le baiser ou lui parler. Je ferai copier le dessin et
+je le donnerai à Jago. Qu'en veut-il faire? le ciel le sait,
+non pas moi; je ne veux que complaire à sa fantaisie.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Jago.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quoi, vous voilà! Que faites-vous ici seule?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Ne grondez pas; j'ai quelque chose pour
+vous.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Pour moi? C'est quelque chose qui n'est pas
+rare.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Ha! ha!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oui, une femme sans cervelle.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Oh! est-ce là tout? Que me donnerez-vous
+maintenant pour ce mouchoir?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quel mouchoir?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Quel mouchoir? Celui que le More a donné
+à Desdémona dans les premiers temps, et que tant de fois
+vous m'avez dit de dérober.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Tu le lui as dérobé?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Non, ma foi; par inadvertance elle l'a laissé
+tomber, et moi, me trouvant heureusement là, je l'ai
+ramassé; regardez, le voilà.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Brave femme! Donne-le-moi.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Qu'en voulez-vous donc faire, pour m'avoir
+tant sollicitée de m'en emparer?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quoi! que vous importe?</p>
+
+<p class="stage">(Il lui arrache le mouchoir.)</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Si ce n'est pas pour quelque dessein important,
+rendez-le-moi. Ma pauvre maîtresse! elle va devenir
+folle, quand elle ne le trouvera plus.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Prenez garde qu'on ne vous soupçonne. J'en ai
+besoin. Allez, laissez-moi.&mdash;<span class="stage2">(<i>Émilia sort.</i>)</span> Je veux laisser
+tomber ce mouchoir dans l'appartement de Cassio, afin
+qu'il l'y trouve lui-même. Des bagatelles légères comme
+l'air sont aux yeux du jaloux des autorités aussi fortes
+que les preuves de la sainte Écriture. Ceci peut produire
+quelque effet: déjà le More ressent l'atteinte de mes
+poisons;&mdash;de dangereux soupçons sont au fait des poisons
+véritables qui d'abord causent à peine quelque
+dégoût, mais qui, une fois en action sur le sang, l'enflamment
+comme une mine de soufre.&mdash;Je le disais
+bien<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>... <span class="stage2">(<i>Entre Othello.</i>)</span> Le voilà; il s'avance. Va, ni
+l'opium, ni la mandragore, ni toutes les potions assoupissantes
+du monde ne te rendront jamais ce doux sommeil
+que tu goûtais hier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>En voyant entrer Othello préoccupé et sombre, Jago se dit à
+lui-même que tout ce qu'il vient de dire sur les effets de la jalousie
+est vrai: <i>Je le disais bien</i>. C'est l'explication de Steevens et la
+seule qu'on puisse donner, avec vraisemblance de ces mots: <i>I did say so</i>.</p></blockquote>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ah! ah! perfide! Envers moi! envers moi!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quoi! encore, général? ne pensez plus à cela.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Va-t'en; fuis; tu m'as mis sur la roue! Je
+jure qu'il vaut mieux être trompé tout à fait que d'en
+avoir seulement quelque soupçon.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Comment, seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quel sentiment avais-je des heures de plaisir
+qu'elle dérobait? Aucun. Je n'en souffrais point; je
+dormais bien la nuit suivante; j'avais l'esprit libre et
+l'humeur gaie; je n'ai point trouvé les baisers de Cassio
+sur ses lèvres. Quand celui qu'on a volé ne s'aperçoit
+point de ce qui lui manque, s'il n'en sait rien, c'est
+comme s'il n'avait rien perdu.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je suis fâché de vous entendre parler ainsi.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quand toute l'armée, soldats et pionniers,
+aurait goûté la douceur de ses charmes, si je n'en avais
+rien su, j'aurais été heureux.&mdash;Et maintenant, adieu
+pour jamais le repos de mon âme; adieu, contentement!
+Adieu, bataillons aux panaches flottants; adieu, grandes
+guerres, qui faites de l'ambition une vertu: oh! adieu
+pour toujours! Adieu, le coursier hennissant, et la trompette
+éclatante, et le fifre qui frappe l'oreille, et le tambour
+qui anime le courage, et la royale bannière, et tout
+l'appareil, l'orgueil, la pompe, l'éclat de la glorieuse
+guerre! Et vous, instruments de mort, dont les bouches
+terribles imitent la formidable voix de l'immortel Jupiter;
+adieu! adieu! La tâche d'Othello est finie.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Est-il possible, seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Misérable, compte qu'il faut que tu me
+prouves que ma bien-aimée est une prostituée: comptes-y
+bien: donne-m'en la preuve oculaire. (<i>Il le saisit à la
+gorge.</i>) Ou par la valeur de mon âme immortelle, il eût
+mieux valu pour toi naître un chien, que d'avoir à
+répondre à ma colère, maintenant que tu l'as éveillée.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;En êtes-vous là?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Fais-le-moi voir;&mdash;ou du moins prouve-le
+de manière que ta preuve ne laisse ni place ni prise au
+moindre doute<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>; ou malheur à ta vie!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>That the probation bear no hinge nor loop</i></p>
+<p><i>To hang a doubt on</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Littéralement: <i> Que la preuve n'ait ni crochet ni noeud où se puisse
+suspendre un doute</i>.</p></blockquote>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mon noble seigneur...</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Si tu la calomnies, et que tu me mettes à
+la torture, renonce à prier le ciel, étouffe tout remords,
+entasse horreurs sur horreurs, fais des actions qui épouvantent
+la terre et fassent pleurer le ciel; tu ne peux
+rien ajouter à ce que tu as déjà fait; tu ne peux rien
+faire qui consomme plus sûrement ta damnation.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;O grâce! que le ciel me défende. Êtes-vous un
+homme? avez-vous une âme et votre raison? Dieu soit
+avec vous! Reprenez mon emploi.&mdash;O malheureux
+insensé, qui as vécu pour faire de ta droiture un vice! ô
+monde pervers! Prends-y garde, ô monde; prends-y
+garde; il est dangereux d'être honnête et sincère. Je
+vous remercie de cette leçon; j'en profiterai, et désormais
+je n'aurai plus aucun ami, puisque l'amitié suscite
+un pareil outrage.</p>
+
+<p class="stage1">(Jago veut sortir.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Non, demeure.&mdash;Tu devrais être honnête!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je devrais être sage: car la probité est une
+insensée qui travaille pour des ingrats.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Par l'univers, je crois que ma femme est
+vertueuse, et je crois qu'elle ne l'est pas: je crois que tu
+es honnête, et je crois que tu ne l'es pas. Je veux avoir
+quelque preuve.&mdash;Son image, qui était pour moi aussi
+pure que les traits de Diane, est maintenant noire et
+hideuse comme mon propre visage. S'il est des lacets,
+des poignards, des poisons, des flammes, des vapeurs
+suffocantes, je ne le souffrirai pas... Que je voudrais
+être satisfait!..</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je vois, seigneur, que la passion vous dévore:
+je me repens de l'avoir allumée en vous. Vous voudriez
+vous satisfaire?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je le voudrais?&mdash;Oui, je le veux.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Et vous le pouvez: mais de quelle manière?
+comment voulez-vous être satisfait, seigneur? Voudriez-vous
+être le témoin... et la voir, la bouche béante, dans
+les bras d'un autre<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Mort et damnation! oh!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ce serait, je crois, une grave difficulté, que de
+les amener à vous offrir cet aspect. Que le diable les
+emporte, si jamais d'autres yeux que les leurs les voient
+dans les bras l'un de l'autre<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Quoi donc? Comment?
+que dirai-je? le moyen de vous satisfaire? Il vous est
+impossible de voir cela, quand ils seraient aussi éhontés
+que les chèvres, aussi ardents que les singes, aussi
+pétris d'orgueil que les loups, et aussi imprudents qu'on
+peut l'être dans l'ivresse. Mais cependant, si des indices
+et de fortes probabilités, qui vous mèneront tout droit à
+la porte de la vérité, suffisent à vous satisfaire, vous
+pouvez être satisfait.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p><i>Behold her</i> topp'd.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>Bolster</i>.</p></blockquote>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Donne-moi une preuve vivante qu'elle est
+déloyale.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je n'aime pas ce rôle; mais puisque, entraîné
+par mon zèle et ma sotte franchise, je me suis avancé si
+loin dans cette affaire, je poursuivrai. La nuit dernière
+j'étais couché près de Cassio, et tourmenté d'une violente
+douleur de dents, je ne pouvais dormir.&mdash;Il est des
+hommes dont l'âme est si abandonnée que dans leur
+sommeil ils révèlent leurs affaires. Cassio est de cette
+espèce. Dans son sommeil je l'entendis qui murmurait:
+<i>Chère Desdémona, soyons circonspects, cachons nos amours!</i>
+Et alors, seigneur, il saisit ma main, et en la serrant il
+s'écriait, <i>ô douce créature</i>! et puis il m'embrassait avec
+ardeur comme s'il eût voulu arracher des baisers qui
+croissaient sur mes lèvres, et il soupirait, et s'écriait: <i>ô
+maudite destinée, qui t'a donnée au More<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a></i>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Voici le texte qu'il était impossible de traduire exactement:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>And then, sir, would he gripe and wring my hand,</p>
+<p>Cry:&mdash;o sweet creature!&mdash;And then kiss me hard,</p>
+<p>As if he pluck'd up kisses by the roots</p>
+<p>That grew upon my lips; then lay'd his leg</p>
+<p>Over my thigh and sigh'd and kiss'd and then</p>
+<p>Cri'd: «cursed fate gave thee to the Moor!</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+<p>OTHELLO.&mdash;O monstrueux, monstrueux!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ce n'était qu'un songe.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Mais ce songe révèle l'action qui l'a précédé.
+C'est une violente présomption, quoique ce ne soit
+qu'un songe.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Et ceci peut aider à ajouter aux autres preuves
+qui témoignent faiblement.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je la mettrai en pièces.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Non. Soyez prudent; nous n'avons encore rien
+vu; il se peut encore qu'elle soit innocente.&mdash;Dites-moi
+seulement, n'avez-vous jamais vu un mouchoir parsemé
+de fraises dans les mains de votre femme?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je lui en ai donné un pareil; ce fut mon
+premier présent.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je ne sais pas cela; mais c'est avec un pareil
+mouchoir, qui j'en suis sûr était celui de votre femme,
+que j'ai vu aujourd'hui Cassio essuyer sa barbe.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Si c'est celui-là!...</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Si c'est celui-là, ou tout autre qui soit à elle,
+cela, joint aux autres preuves, dépose contre elle.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oh! que le misérable n'a-t-il quarante
+mille vies? Une seule est trop faible, trop chétive pour
+ma vengeance! Je vois maintenant que c'est vrai.&mdash;Regarde-moi,
+Jago; j'exhale ainsi tout mon fol amour;
+il est parti.&mdash;Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre
+obscur! Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne
+et le trône de mon coeur! soulève-toi, ô mon sein, car
+tu es gonflé du venin de l'aspic.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je vous en prie, contenez-vous.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oh! du sang! Jago, du sang!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Patience, vous dis-je; vous changerez peut-être
+d'idée.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Jamais, Jago. Comme le Pont-Euxin dont
+les courants glacés et le cours uniforme ne subissent
+jamais l'action du reflux, et se précipitent sans relâche
+vers la Propontide et l'Hellespont, ainsi mes sanglantes
+pensées, dans la violence de leur cours, ne reviendront
+jamais en arrière, ne reflueront pas vers l'humble
+amour; il faut qu'elles aillent s'abîmer dans une vaste
+et profonde vengeance. Oui, par cette voûte immuable
+du ciel (<i>il se met à genoux</i>), j'engage ici ma parole avec le
+respect dû à un voeu sacré.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ne vous levez pas encore. (<i>Il se met aussi à
+genoux.</i>) Soyez témoins, vous flambeaux toujours brûlants
+sur nos têtes, vous éléments qui nous enfermez de
+toutes parts, soyez témoins qu'ici Jago dévoue son esprit,
+son bras et son coeur au service d'Othello outragé. Qu'il
+commande, et, quelque sanglants que soient ses ordres,
+l'obéissance m'affranchira de tout repentir.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;J'accepte ton dévouement, non avec de
+vains remerciements, mais avec une sincère reconnaissance;
+je vais à l'instant te mettre à l'épreuve: que dans
+ces trois jours je t'entende dire que Cassio ne vit plus.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mon ami est mort! vous le voulez; c'en est
+fait.&mdash;Mais laissez-la vivre.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Qu'elle soit damnée, l'infâme traîtresse!
+oh! qu'elle soit damnée! Viens, suis-moi; je veux sortir
+et me pourvoir de quelque prompt instrument de mort
+pour ce charmant démon. De ce moment, tu es mon
+lieutenant.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je suis à vous pour jamais.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours dans le château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DESDÉMONA et ÉMILIA <i>suivies du</i> BOUFFON.</p>
+<br>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Savez-vous, drôle, où est caché le lieutenant
+Cassio?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je ne puis dire qu'il soit caché quelque
+part<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Dans l'impossibilité de rendre avec exactitude tous les calembours
+du bouffon, on a tâché de suppléer par des équivalents;
+il joue sans cesse sur les mots <i>to lie</i>, être couché, être dans
+quelque endroit, et <i>to lie</i>, mentir. Ce jeu de mots est très-fréquent
+dans Shakspeare.</p></blockquote>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;C'est un soldat, et, pour moi, dire qu'un
+soldat se cache, c'est le frapper.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Allons-donc, où loge-t-il?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Vous dire où il loge, ce serait vous dire
+par où je mens.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Que veut dire tout cela?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je ne sais où il loge; et pour moi, supposer
+un logement et vous dire: «Il loge ici ou là,» ce
+serait mentir par ma gorge.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Pouvez-vous aller le chercher et vous
+informer du lieu où il est?</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Je questionnerai tout le monde sur lui,
+et par mes questions, je dicterai les réponses.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Cherchez-le, dites-lui de venir, annoncez-lui
+que j'ai touché mon seigneur en sa faveur, et que
+j'espère que tout ira bien.</p>
+
+<p>LE BOUFFON.&mdash;Ceci est à la portée de l'esprit d'un
+homme, et je vais l'entreprendre.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Où puis-je avoir perdu ce mouchoir,
+Émilia?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Je ne sais, madame.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Crois-moi, j'aimerais mieux avoir perdu
+ma bourse pleine de crusades: et si mon noble More
+n'avait pas une belle âme où n'entrent point les bassesses
+de tant de jalouses créatures, il y en aurait assez
+pour lui donner de mauvaises pensées.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Il n'est donc pas jaloux?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Qui, lui? Je crois que le soleil sous lequel
+il est né a purgé son sang de toutes ces humeurs.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Regardez, le voilà qui vient.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je ne le quitte plus qu'il n'ait rappelé
+Cassio. <span class="stage2">(<i>Entre Othello.</i>)</span> Eh bien! seigneur, comment allez-vous?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Bien, ma bonne dame. <span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span> Oh! qu'il
+est difficile de dissimuler!&mdash;Comment vous portez-vous,
+Desdémona?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Bien, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>OTHELLO&mdash;Donnez-moi votre main. Cette main est
+moite, madame.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Elle n'a encore éprouvé ni les atteintes
+de l'âge, ni celles du chagrin.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ceci dénote une grande fécondité et un
+coeur facile.&mdash;Chaude, chaude et moite!&mdash;Cette main dit
+qu'il vous faut de la retraite, moins de liberté, des jeûnes,
+des prières, des mortifications, de pieux exercices; car il
+y a ici un jeune et ardent démon, qui souvent se révolte:
+voilà une bonne main, une main bien franche!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oh! vous pouvez bien le dire avec vérité,
+car ce fut cette main qui donna mon coeur.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Une main libérale! Jadis le coeur donnait
+la main; maintenant, dans notre blason moderne, c'est
+la main qu'on donne et non plus le coeur.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je ne sais ce que vous voulez dire; revenons
+à votre promesse.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quelle promesse, ma belle?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;J'ai envoyé dire à Cassio de venir vous
+parler.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;J'ai un rhume opiniâtre qui m'importune:
+prêtez-moi votre mouchoir.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Le voilà, seigneur.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Celui que je vous ai donné.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je ne l'ai pas sur moi.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Non?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Non, en vérité, seigneur.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Vous avez tort. C'est une Égyptienne qui
+avait donné ce mouchoir à ma mère! et c'était une magicienne
+qui savait presque lire dans les pensées. Elle lui
+promit que, tant qu'elle le conserverait, il la rendrait
+toujours aimable et soumettrait complétement mon père
+à son amour; mais que si elle le perdait ou le donnait,
+les yeux de mon père ne la verraient plus qu'avec
+dégoût, et chercheraient ailleurs de nouveaux caprices.
+En mourant elle me le donna, et me recommanda,
+quand ma destinée me ferait épouser une femme, de le
+lui donner aussi. Je l'ai fait, et prenez-en bien soin.
+Conservez-le précieusement comme la prunelle de votre
+oeil. Le perdre ou le donner serait un malheur que
+n'égalerait aucun autre.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Est-il possible?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Cela est vrai.&mdash;Il y a une vertu magique
+dans le tissu de ce mouchoir.&mdash;Une prêtresse, qui deux
+cents fois avait vu le soleil parcourir le cercle de l'année,
+en ourdit la trame dans ses fureurs prophétiques;
+les vers qui ont fourni la soie étaient consacrés; et il
+fut teint avec la couleur de momie que d'habiles gens
+tiraient des coeurs de jeunes filles.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;En vérité, cela est-il vrai?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Rien n'est plus vrai. Ainsi prenez-y bien
+garde.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Ah! plût au ciel que je ne l'eusse jamais
+vu!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ah! pourquoi?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Pourquoi me parlez-vous d'un ton si
+brusque et emporté?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Est-il perdu? Est-il sorti de vos mains?
+parlez, ne l'avez-vous plus?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Le ciel nous bénisse!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Il n'est pas perdu: mais quoi? quand il
+le serait?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ah!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je vous dis qu'il n'est pas perdu.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Allez le chercher, je veux le voir.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oui, monsieur, je le pourrais; mais en
+ce moment, je ne veux pas. C'est une ruse de votre part,
+pour me faire perdre de vue ma demande. Je vous en
+prie, que Cassio rentre en grâce.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Trouvez-moi le mouchoir; j'augure mal...</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Allons, cédez, vous ne retrouverez jamais
+un officier plus capable.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Le mouchoir!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;De grâce, parlez-moi de Cassio.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Le mouchoir!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Un homme qui toute sa vie a fondé l'espoir
+de sa fortune sur votre amitié, qui partagea tous
+vos dangers.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Le mouchoir!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;En vérité, vous méritez mes reproches.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Allez-vous-en! <span class="stage2">(Il sort.)</span></p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Cet homme n'est-il pas jaloux?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je n'avais encore rien vu de semblable!
+Sûrement il y a quelque charme dans ce mouchoir. Je
+suis bien malheureuse de l'avoir perdu!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Ce n'est pas une année ou deux qui nous
+montrent le coeur d'un homme: d'abord ils sont comme
+affamés, et nous sommes leur proie; ils nous dévorent
+avec avidité; puis, quand ils sont rassasiés, ils nous
+repoussent.&mdash;Voyez! C'est Cassio et mon mari.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Jago et Cassio.)</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Cassio</i></span>.&mdash;Il n'y a pas d'autre moyen: c'est elle
+qui peut l'obtenir. <span class="stage2">(<i>Apercevant Desdémona.</i>)</span> Et voyez, le
+bonheur! Allez, pressez-la.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Qu'y a-t-il, bon Cassio? Quel nouveau
+sujet vous amène?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Madame, toujours mon ancienne prière. Je
+vous en conjure, que par vos généreux secours je
+revienne à la vie et reprenne ma place dans l'amitié de
+celui que j'honore de tout l'hommage de mon coeur. Je
+ne voudrais pas essuyer tant de délais. Si mon offense
+est mortelle; si mes chagrins actuels, ni mes services
+passés, ni ceux que je me propose pour l'avenir ne peuvent
+racheter son amitié, en être instruit est du moins
+une grâce qui m'est due. Alors, je me revêtirai d'une
+satisfaction forcée, j'irai me jeter dans quelque autre
+route à la merci de la fortune.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Hélas! trop honnête Cassio, mes sollicitations
+ne sont pas maintenant à l'unisson de son âme.
+Mon seigneur n'est plus mon seigneur! Et je ne le reconnaîtrais
+pas si ses traits étaient aussi changés que son
+humeur. Que tous les saints esprits du ciel me soient
+propices, comme il est vrai que j'ai parlé pour vous de
+mon mieux, et que je suis restée en butte à son déplaisir
+pour m'être expliquée librement! Il vous faut patienter
+quelque temps: ce que je puis, je le ferai; et je tenterai
+pour vous plus que je n'oserais pour moi-même. Que
+cela vous suffise.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mon seigneur est-il en colère?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Il vient de sortir, et certes dans une étrange
+agitation.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Peut-il être en colère? J'ai vu le canon faire
+voler en l'air les files de ses soldats, et, comme le diable
+lui-même, venir emporter son frère jusque dans ses
+bras... Et il serait en colère! Il faut quelque chose de
+bien grave... Je vais aller le trouver. La chose doit être
+bien grave, s'il est en colère.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je t'en prie, vas-y.&mdash;<span class="stage2">(<i>Jago sort.</i>)</span> Sûrement
+quelque nouvelle importante arrivée de Venise, ou
+quelque complot tramé sourdement dans Chypre, et
+dont il aura découvert le secret, aura troublé la paix de
+son âme; et dans de tels cas l'humeur des hommes s'en
+prend à de petites choses, bien que ce soient les grandes
+qui les occupent: voilà comme nous sommes; que nous
+ayons mal à un doigt, le sentiment de la douleur se
+répand dans tous nos autres membres qui se portent
+bien; car enfin nous devons penser que les hommes ne
+sont pas des dieux. Nous ne devons pas toujours nous
+attendre, de leur part, à ces soins qui conviennent au
+jour des noces. Gronde-moi, Émilia; juge injuste que
+j'étais, je l'accusais dans mon âme de dureté, mais
+je reconnais maintenant que le témoin était suborné, et
+qu'il était faussement accusé.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Je prie le ciel que ce soit, comme vous le
+croyez, quelque affaire d'État, et non aucune idée,
+aucun soupçon de jalousie, qui l'aigrisse contre vous.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Hélas! le malheureux jour!&mdash;Jamais je
+ne lui en donnai sujet.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Mais les coeurs jaloux ne se satisfont pas de
+cette réponse: ils ne sont pas toujours jaloux pour quelque
+raison; mais ils sont toujours jaloux, parce qu'ils
+sont jaloux. La jalousie est un monstre qui s'engendre
+lui-même, et qui naît de lui-même.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Que le ciel écarte ce monstre du coeur
+d'Othello!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Amen, madame!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je veux l'aller chercher. Cassio, promenez-vous
+par ici. Si je le trouve disposé, je lui rappellerai
+votre demande, et je ferai tout ce que je pourrai
+pour en obtenir le succès.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je remercie humblement Votre Seigneurie.</p>
+
+<p class="stage1">(Desdémona et Émilia sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Bianca.)</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Ah! Dieu vous garde, cher Cassio!</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Qui est-ce qui vous fait sortir de chez vous?
+Comment vous portez-vous, ma belle Bianca? D'honneur,
+ma douce amie, j'allais de ce pas chez vous.</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Et moi j'allais chez vous, Cassio. Comment!
+me fuir une semaine entière, sept jours et sept nuits,
+huit fois vingt heures! Et les heures de l'absence des
+amants sont cent fois plus lentes que les heures du
+cadran. Oh! triste calcul!</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Excusez-moi, Bianca; tout ce temps j'ai été
+oppressé de pensées accablantes; mais avec moins d'interruptions
+j'effacerai le souvenir de cette longue suite
+d'absences. Chère Bianca <span class="stage2">(<i>il tire de sa poche le mouchoir
+de Desdémona et le lui présente</i>)</span>, copiez-moi ce dessin.</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Oh! Cassio, d'où vient ceci? C'est le don de
+quelque nouvelle amie? Ah! je devine la cause d'une
+absence que j'ai trop sentie. En êtes-vous là? Bien, bien!</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Allez, femme, rejetez vos vils soupçons dans
+la gueule du diable où vous les avez pris. Vous êtes
+jalouse, maintenant? Vous croyez que ceci vient de
+quelque maîtresse, que c'est un souvenir? Non, en bonne
+foi, Bianca.</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Eh bien! à qui appartient-il?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je n'en sais rien encore, ma chère. Je l'ai
+trouvé dans ma chambre; le travail m'en plaît fort:
+avant qu'on le redemande, comme cela arrivera probablement,
+je voudrais en avoir le dessin: prenez-le,
+copiez-le, et laissez-moi pour le moment.</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Vous laisser, et pourquoi?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;J'attends ici le général, et je n'ai pas envie,
+car ce ne serait pas une recommandation pour moi, qu'il
+me trouve accosté d'une femme.</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Et pourquoi, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Ce n'est pas que je ne vous aime.</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Non, non, vous ne m'aimez point: je vous
+prie, du moins reconduisez-moi quelques pas; et dites si
+je vous verrai de bonne heure ce soir?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je ne puis vous accompagner bien loin, car
+c'est ici même que j'attends; mais je vous verrai de
+bonne heure.</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;C'est bon, bon. Il faut bien que je me plie
+aux circonstances.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Devant le château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO et JAGO</p>
+<br>
+
+<p>JAGO.&mdash;Voulez-vous vous arrêter à cette pensée?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;A cette pensée, Jago.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quoi, donner en secret un baiser!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Un baiser que rien ne légitime!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ou s'enfermer seule avec un amant, dans la
+nuit<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, une heure ou deux, sans aucun mauvais dessein!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Or to be naked with her friend abed</i></p>
+<p><i>An hour or more, not meaning any harm!</i></p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>OTH.&mdash;<i>Naked abed, Jago, and not mean harm</i>!</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;S'enfermer seule, Jago, et sans mauvais
+dessein! C'est vouloir user d'hypocrisie avec le diable.
+Ceux qui, avec des intentions pures, s'exposent ainsi,
+tentent le ciel, et le diable tente leur vertu.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;S'ils s'en tiennent là, c'est une faute légère:
+mais si je donne à ma femme un mouchoir...</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Eh bien! alors il est à elle, seigneur; et dès
+qu'il est à elle, elle est libre, je pense, de le donner à
+qui il lui plaît.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Son honneur lui appartient de même:
+peut-elle aussi le donner?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;L'honneur est un être invisible. Bien des
+femmes qui ne l'ont plus l'ont encore à nos yeux: mais
+pour le mouchoir...</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Par le ciel, je l'aurais oublié volontiers.&mdash;Tu
+dis?&mdash;Oh! cette idée revient dans ma mémoire,
+comme sur la maison infestée revient le corbeau, présage
+de malheur.&mdash;Il a eu mon mouchoir!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oui, qu'importe?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Cela se gâte, maintenant...</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Que serait-ce si je disais l'avoir vu vous faire
+outrage, lui avoir entendu dire...? Car il est de par le
+monde des misérables qui, après avoir, à force de poursuites
+importunes, subjugué une maîtresse, ou reçu
+d'elle de volontaires faveurs, ne peuvent s'empêcher de
+bavarder.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;A-t-il dit quelque chose?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oui, seigneur; mais, soyez-en bien sûr, il n'a
+rien dit qu'il ne soit prêt à nier.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ma foi... qu'il a... Je ne sais pas ce qu'il a fait.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quoi, quoi?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Été reçu...</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Où?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Dans son lit.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Avec elle?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Avec elle, auprès d'elle.&mdash;Tout ce que vous
+voudrez.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Reçu dans son lit!&mdash;Avec elle!&mdash;Auprès
+d'elle!&mdash;Dans son lit!&mdash;O cela est horrible!&mdash;Le mouchoir!&mdash;Des
+aveux!&mdash;Le mouchoir!&mdash;Qu'il avoue et qu'il
+soit pendu pour son forfait.&mdash;Non, d'abord pendu, et il
+avouera après...&mdash;J'en frissonne.&mdash;Non, la nature ne
+serait point ainsi saisie et possédée par une passion souveraine,
+sans un motif réel<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.&mdash;Non, ce ne sont point des
+paroles qui me bouleversent de la sorte!&mdash;Ses yeux!&mdash;Ses
+joues!&mdash;Ses lèvres!&mdash;Est-il possible?&mdash;Avoue.&mdash;Le
+mouchoir!&mdash;O démon!</p>
+
+<p class="stage1">(Il tombe sans connaissance.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Nature would not vest herself in such shadowing passion without
+some instruction</i> Les commentateurs ont tourmenté de mille façons
+le passage dont le sens tel que nous l'avons donné est parfaitement
+clair et d'accord avec les mots qui précèdent comme avec
+toute la situation.</p></blockquote>
+
+<p>JAGO.&mdash;Opérez, mes poisons, opérez. Voilà comment
+se laissent prendre les fous crédules, et comment, malgré
+leur innocence, de chastes et vertueuses dames
+subissent les reproches.&mdash;Holà, seigneur! mon seigneur!
+Othello! <span class="stage2">(<i>Entre Cassio.</i>)</span> Ah! Cassio, quelle nouvelle!</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Qu'est-il donc arrivé?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mon seigneur vient de tomber dans une attaque
+d'épilepsie; c'est la seconde; il en eut une hier.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Frottons-lui les tempes.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Non, laissez; il faut que cet engourdissement
+léthargique ait son libre cours, autrement vous le verrez
+écumer et passer bientôt à une sauvage frénésie.&mdash;Regardez,
+il s'agite: retirez-vous pour quelque temps; il
+va reprendre ses sens: dès qu'il m'aura quitté, j'ai à
+vous parler d'une affaire importante. <span class="stage2"><i>(Cassio sort.)</i></span> Eh
+bien! général, comment vous trouvez-vous? ne vous
+êtes-vous pas blessé à la tête!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Te moques-tu de moi?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Me moquer de vous? non par le ciel; je voudrais
+que vous supportassiez votre sort en homme.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Un homme qui porte des cornes n'est plus
+qu'une brute, un monstre.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Il y a donc bien des brutes et des monstres dans
+une grande ville?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;L'a-t-il avoué?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mon bon seigneur, soyez un homme. Croyez
+qu'un même sort attelle avec vous tout homme qui a
+subi le joug du mariage. Il y a, à l'heure qu'il est, des
+millions de maris qui la nuit dorment dans des lits où
+d'autres ont pris place, et qu'ils jureraient n'appartenir
+qu'à eux seuls. Votre situation vaut mieux: oh! c'est
+être le jouet de l'enfer, et subir les suprêmes moqueries
+du démon, que d'embrasser une prostituée et de reposer
+avec sécurité près d'elle, en la croyant chaste.&mdash;Non,
+que je sache tout; et sachant ce que je suis, je saurai
+aussi ce qu'elle doit devenir à son tour.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oh! tu as raison! cela est certain.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Restez un moment à l'écart, et prêtez l'oreille
+avec patience. Tandis que vous étiez ici, il y a un
+moment, fou de votre malheur (passion indigne d'un
+homme tel que vous), Cassio est arrivé; je l'ai congédié
+en donnant à votre évanouissement une cause naturelle;
+mais je lui ai dit de revenir bientôt me parler, et il l'a
+promis. Cachez-vous dans cet enfoncement, et de là
+observez les airs moqueurs, les dédains, les sourires
+insultants qui viendront se peindre sur chaque trait de
+son visage. Je lui ferai raconter de nouveau toute l'aventure,
+où, comment, combien de fois, depuis quelle
+époque et quand il a été et doit être encore reçu par votre
+femme; remarquez seulement ses gestes; mais de la
+patience, seigneur, ou je dirai que vous n'êtes après tout
+que colère et que vous n'avez rien d'un homme.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Entends-tu, Jago? je serai bien prudent
+dans ma patience; mais aussi, entends-tu? bien sanguinaire.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Et ce ne sera pas sans raison; mais laissez
+venir le temps pour tout. Voulez-vous vous retirer?
+<span class="stage2">(<i>Othello s'éloigne et se cache.</i>)</span> Maintenant je veux questionner
+Cassio sur Bianca. C'est une aventurière qui, en
+vendant ses caresses, s'achète du pain et des vêtements.
+Cette créature est passionnée pour Cassio; car c'est le
+fléau des filles de tromper cent hommes, pour être trompées
+par un seul. Quand on parle d'elle à Cassio, il ne
+peut s'empêcher d'éclater de rire.&mdash;Il vient.&mdash;Dès qu'il
+va sourire, Othello deviendra furieux, et son aveugle
+jalousie verra tout de travers les sourires, les gestes, les
+airs libres du pauvre Cassio. <span class="stage2">(<i>Entre Cassio.</i>)</span> Eh bien!
+lieutenant, comment êtes-vous maintenant?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;D'autant plus mal, que vous me donnez un
+titre dont la privation me tue.</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>élevant la voix</i></span>.&mdash;Cultivez bien Desdémona et vous
+êtes sûr du succès. <span class="stage2">(<i>Baissant le ton.</i>)</span> Oh! si cette grâce
+dépendait de Bianca, comme vos désirs seraient bientôt
+satisfaits!</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Ah! bonne petite âme!</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Voyez comme il sourit déjà.</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à voix haute</i></span>.&mdash;Je n'ai jamais vu femme si passionnée
+pour un homme.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Oh! la pauvre créature, je crois en effet
+qu'elle m'aime.</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Oui, il le nie faiblement, et sourit.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;M'entendez-vous, Cassio?</p>
+
+<p>OTHELLO, à <span class="stage2"><i>part</i></span>.&mdash;Maintenant il le presse de tout
+raconter. Va; poursuis: bien dit, bien dit.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Elle fait courir le bruit que vous comptez
+l'épouser: en avez-vous l'intention?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Ha! ha! ha!</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Triomphes-tu, Romain? triomphes-tu?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Moi l'épouser? Qui? une fille! Aie, je t'en
+prie, un peu meilleure opinion de mon esprit; ne lui crois
+pas si mauvais goût. Ha! ha! ha!</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>&mdash; Oui, oui, ils rient ceux qui remportent
+la victoire.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;En vérité, le bruit court que vous l'épouserez.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;De grâce, parle vrai.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je suis un drôle si je mens.</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;As-tu fait mon compte? Bien, bien.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;C'est un propos de cette créature: elle s'est,
+dans son amour et sa vanterie, persuadée que je l'épouserais;
+mais je ne lui ai rien promis.</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Jago me fait signe: sans doute Cassio
+commence l'histoire.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Elle était ici, il n'y a qu'un moment; elle me
+poursuit partout. L'autre jour j'étais sur le bord de la
+mer, causant avec quelques Vénitiens; tout à coup
+arrive la folle, et elle se jette ainsi à mon cou...</p>
+
+<p class="stage1">(Cassio peint, par son geste, le mouvement de Bianca.)</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;S'écriant, <i>ô mon cher Cassio</i>! c'est
+ce que son geste exprime, je le vois.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Et elle se pend à mon cou, et s'y balance, et
+pleure, et me tire, et me pousse. Ha! ha! ha!</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Il raconte maintenant comment
+elle l'a entraîné dans ma chambre. Oh! je vois maintenant
+ton nez, mais non le chien auquel je le jetterai.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Il faut que j'évite sa rencontre.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Devant moi! Tenez, la voilà qui vient.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Bianca.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Ardente comme une chatte sauvage!&mdash;Mais
+celle-ci est parfumée.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Bianca.</i>)</span> Que me voulez-vous
+en me poursuivant de la sorte?</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Que le diable et sa femme vous poursuivent!
+Que me vouliez-vous vous-même, avec ce mouchoir que
+vous m'avez remis tantôt? J'étais une grande dupe de le
+prendre: et ne faut-il pas que j'en copie le dessin? Oui,
+sans doute, il est bien vraisemblable que vous l'ayez
+trouvé dans votre chambre, sans savoir qui peut l'y
+avoir laissé. C'est un don de quelque péronnelle, et il
+faut que j'en copie le dessin! <span class="stage2">(<i>Elle lui jette le mouchoir.</i>)</span>
+Tenez, rendez-le à votre belle. Où que vous l'ayez pris,
+je n'en copierai pas un point.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Comment, ma douce Bianca? Quoi donc? quoi
+donc?</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Par le ciel, voilà sûrement mon
+mouchoir!</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Si vous voulez venir souper ce soir, vous en
+êtes le maître; sinon, venez quand il vous plaira.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Suivez-la, suivez-la.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Il le faut bien, sans quoi elle va bavarder
+dans la rue.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Soupez-vous chez elle?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Oui, c'est mon projet.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Peut-être pourrai-je vous y voir; car j'ai vraiment
+besoin de causer avec vous.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Venez-y, je vous prie: voulez-vous?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;N'en dites pas plus, partez.</p>
+
+<p class="stage1">(Cassio sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Othello s'avance.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Comment le tuerai-je, Jago?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Avez-vous remarqué comme il s'applaudissait
+de son infâme action?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;O Jago!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Et le mouchoir, l'avez-vous vu?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Était-ce le mien?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Le vôtre: je vous jure. Et de voir le cas qu'il
+fait de cette femme insensée, votre femme! Elle lui
+a donné ce mouchoir, et il l'a donné à sa maîtresse!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je voudrais que son supplice pût durer
+neuf ans.&mdash;Une femme accomplie! une femme si belle!
+une femme si douce!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Allons, il faut oublier tout cela.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui; qu'elle meure, qu'elle périsse, qu'elle
+soit damnée cette nuit; elle ne vivra point.&mdash;Non, mon
+coeur est changé en pierre, je le frappe et cela me fait
+mal à la main.&mdash;Oh! l'univers n'avait pas une plus
+douce créature.&mdash;Elle était digne de partager la couche
+d'un empereur, et de lui imposer ses lois.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Eh! ce n'est pas là votre objet.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Qu'elle soit maudite! Je ne dis que ce
+qu'elle est en effet.&mdash;Si habile avec son aiguille!&mdash;Une
+musicienne admirable!&mdash;Oh! elle adoucirait en chantant
+la férocité d'un ours.&mdash;D'un esprit si élevé, d'une imagination
+si féconde!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Elle n'en est que plus coupable.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oh! mille, mille fois plus!&mdash;Et puis, de si
+bonne naissance!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oui, trop bonne!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, cela est certain: mais vois, Jago,
+quelle pitié!&mdash;Oh! Jago! quelle pitié, Jago!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Si vous êtes si épris même de sa perfidie, donnez-lui
+pleine licence de vous outrager; car si l'injure
+ne vous touche point, elle n'offense personne.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je veux la mettre en pièces.&mdash;Me déshonorer!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oh! cela est infâme de sa part.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Avec mon officier!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Cela est plus infâme encore.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Procure-moi du poison, Jago, pour cette
+nuit; je ne veux point entrer en explication avec elle,
+de peur que ses grâces et sa beauté ne désarment encore
+mon âme.&mdash;Cette nuit, Jago.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ne vous servez pas de poison: étranglez-la
+plutôt dans son lit; dans ce lit même qu'elle a souillé.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Bon, bon! cette justice me plaît.&mdash;Excellente
+idée.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Et pour Cassio, laissez-moi faire, je me charge
+de lui: vers minuit vous en saurez davantage.</p>
+
+<p class="stage1">(Une trompette se fait entendre au dehors.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Excellente idée. Qu'annonce cette trompette?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Sûrement quelque nouvelle de Venise. Ah!
+c'est Lodovico envoyé par le duc: et voyez, votre femme
+l'accompagne.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Lodovico, Desdémona et leur suite.)</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Salut, brave général.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;De tout mon coeur, seigneur.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Le duc et le sénat de Venise vous saluent.</p>
+
+<p class="stage1">(Il remet une dépêche à Othello.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je baise cet écrit, interprète de leur bon
+plaisir.</p>
+
+<p class="stage1">(Othello ouvre et lit la dépêche.)</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Et quelles nouvelles, cher cousin Lodovico?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je suis ravi de vous voir, seigneur: soyez le
+bienvenu en Chypre.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Je vous remercie; comment se porte le
+lieutenant Cassio?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Il vit, seigneur.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mon cousin, il est survenu entre lui et
+mon seigneur une mésintelligence fâcheuse: mais vous
+saurez tout arranger.</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à demi-voix.</i></span>&mdash;En êtes-vous bien sûre?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mon seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>continuant de lire</i></span>.&mdash;«Ne manquez pas de
+vous y conformer! Si vous voulez...</p>
+
+<p>LODOVICO, <span class="stage2"><i>à Desdémona</i></span>.&mdash;Il ne s'adressait à personne;
+c'est de la lettre qu'il est occupé.&mdash;Est-ce qu'il y a de la
+division entre le général et Cassio?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Une division tout à fait malheureuse; je
+ferais beaucoup pour les réconcilier, à cause de l'amitié
+que je porte à Cassio.</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>d'une voix étouffée</i></span>.&mdash;Feux et soufre!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Avez-vous votre bon sens?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Quoi, est-il en colère?</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Il se peut que la lettre lui cause cette émotion;
+car le sénat, je crois, le rappelle à Venise, et donne
+à Cassio son gouvernement.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;En vérité, j'en suis bien aise.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;En vérité?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mon seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je suis bien aise, moi, de vous voir folle.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Pourquoi, cher Othello?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Démon!</p>
+
+<p class="stage1">(Il la frappe.)</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je n'ai pas mérité ceci.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Seigneur, on ne croirait pas cela à Venise,
+quand je jurerais que je l'ai vu de mes yeux. C'est beaucoup
+trop. Consolez-la, elle pleure.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oh! démon, démon! Si les pleurs d'une
+femme pouvaient féconder la terre, chaque larme qu'elle
+laisse tomber deviendrait un crocodile.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Desdémona.</i>)</span>
+Hors de ma vue!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je ne veux pas rester, puisque je vous
+offense.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle fait quelques pas pour sortir.)</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;En vérité, voilà une femme bien soumise.
+Je vous en conjure, seigneur, rappelez-la.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Madame?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mon seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à Lodovico</i></span>.&mdash;Que lui voulez-vous?</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Qui! moi, seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, vous; vous avez désiré que je la fisse
+revenir: seigneur, elle peut revenir et s'en aller, et
+revenir encore: et elle peut pleurer, seigneur, pleurer;
+et elle est soumise, comme vous dites, soumise, oh!
+très-soumise.&mdash;<span class="stage2">(A <i>Desdémona</i>.)</span> Continuez, pleurez, pleurez.
+<span class="stage2">(A <i>Lodovico</i>.)</span> Quant à cette lettre, seigneur...&mdash;<span class="stage2">(<i>A
+Desdémona.</i>)</span> Oh! passion bien jouée!&mdash;<span class="stage2">(A <i>lui-même.</i>)</span> On
+me rappelle à Venise.&mdash;<span class="stage2">(A <i>Desdémona</i></span>.) Sortez; je vous
+enverrai chercher tout à l'heure.&mdash;<span class="stage2">(A <i>Lodovico</i>.)</span> Seigneur,
+j'obéis aux ordres; et je vais me rendre à Venise.&mdash;<span class="stage2">(A
+<i>Desdémona</i>.)</span> Hors d'ici, sortez! <span class="stage2">(<i>Desdémona sort.</i>)</span>
+Cassio prendra ma place: et <span class="stage2">(à <i>Lodovico</i>)</span> seigneur, je
+vous invite à souper chez moi ce soir. Vous êtes le bienvenu
+à Chypre.&mdash;<span class="stage2">(<i>En s'en allant.</i>)</span> Chèvres et guenons<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>!!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Othello se rappelle ici les perfides comparaisons
+de Jago, lorsqu'il
+cherche pour la première fois à exciter la jalousie du More.</p></blockquote>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Est-ce là ce noble More que tout notre
+sénat regarde comme suffisant à tout et pour tout?&mdash;Est-ce
+là ce grand caractère que la passion ne peut
+ébranler, et ce ferme courage qu'aucun accident, ni
+aucun coup du sort ne peut troubler ni abattre?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Il est bien changé.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Sa tête est-elle saine? son cerveau n'est-il
+pas dérangé?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Il est ce qu'il est: je ne puis me permettre de
+dire ce que je pense de lui, ce qu'il pourrait être...&mdash;S'il
+n'est pas tout ce qu'il pourrait être, je prie le ciel qu'il
+le soit.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Comment! frapper sa femme!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;En effet cela n'était pas trop bien; et cependant
+je voudrais être sûr que ce coup-là sera le plus
+violent.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Est-ce son habitude? ou les lettres du
+sénat lui auraient-elles allumé le sang, et l'ont-elles jeté
+pour la première fois dans cet emportement?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Hélas! hélas! il ne serait pas honnête à moi de
+dire ce que j'ai vu et su. Vous l'observerez, et ses propres
+démarches le feront assez connaître pour me dispenser
+de parler. Suivez-le seulement, et voyez comment
+il agit.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Je suis fâché de m'être trompé sur son
+compte.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une chambre dans le château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, ÉMILIA.</p>
+<br>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Vous n'avez donc rien vu?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Ni rien entendu, ni jamais rien soupçonné.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Mais vous les avez vus elle et Cassio
+ensemble.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Mais alors je n'ai rien vu de mal; et cependant
+j'entendais chaque syllabe qui était prononcée
+entre eux.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quoi! ils ne se sont jamais parlé bas?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Jamais, mon seigneur.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ils ne vous ont jamais renvoyée?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Jamais.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Pour aller lui chercher son éventail, ses
+gants, son masque, ou quoi que ce soit?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Jamais, mon seigneur.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Cela est étrange.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;J'ose vous répondre, seigneur, qu'elle est
+fidèle: j'y engage mon âme. Si vous pensez autre chose,
+bannissez cette pensée, elle abuse votre coeur. Si quelque
+misérable vous a mis des soupçons en tête, que le
+ciel lui envoie pour salaire la malédiction du serpent;
+car si elle n'est pas vertueuse, chaste et sincère, il n'y a
+point de mari heureux; la plus pure des femmes est
+impure comme la calomnie.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Dites-lui de venir, allez. <span class="stage2">(<i>Émilia sort.</i>)</span> Elle
+en dit assez; mais ce n'est qu'une entremetteuse qui
+n'en peut dire davantage.&mdash;L'autre est une adroite
+coquine qui tient enfermés sous le verrou et la clef
+d'infâmes secrets, et cependant elle se met à genoux, et
+elle prie!... Je le lui ai vu faire.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Desdémona avec Émilia.)</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mon seigneur, que voulez-vous de moi?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je vous prie, ma poule, venez ici.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Où vous plaît-il?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Que je voie dans vos yeux. Regardez-moi
+en face.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Quelle horrible fantaisie vous saisit?</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à Émilia</i></span>.&mdash;Les femmes de votre métier,
+madame, laissent les amants tête-à-tête et ferment la
+porte; puis elles toussent ou crient <i>hem! hem!</i> si quelqu'un
+survient. A votre office, à votre office.&mdash;Allons,
+dépêchez-vous. <span class="stage2">(Émilia sort.)</span></p>
+
+<p>DESDÉMONA <span class="stage2"><i>tombe à genoux</i></span>.&mdash;Je vous le demande à
+genoux, mon seigneur, que signifie votre discours? J'entends
+votre fureur dans vos paroles, mais je ne comprends
+pas vos paroles.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Qu'es-tu?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Votre femme, monseigneur, votre fidèle
+et loyale femme.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Viens, jure-le, damne-toi, de peur, comme
+tu ressembles aux êtres célestes, que les démons eux-mêmes
+n'osent s'emparer de toi. Damne-toi donc par un
+double crime; jure que tu m'es fidèle.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Le ciel sait que cela est vrai!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Le ciel sait que tu es perfide comme l'enfer.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Envers qui, mon seigneur? avec qui?
+Comment suis-je perfide?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ah! Desdémona! va-t'en, va-t'en, va-t'en!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Hélas! jour fatal! pourquoi pleurez-vous?
+Suis-je la cause de ces larmes, mon seigneur? Si
+vous soupçonnez mon père d'être l'auteur de votre rappel,
+n'en rejetez pas le reproche sur moi: si vous l'avez
+perdu, moi aussi je l'ai perdu.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;S'il avait plu au ciel de m'éprouver par le
+malheur, s'il avait fait pleuvoir sur ma tête nue tous les
+maux et toutes les humiliations, s'il m'avait plongé jusqu'au
+cou dans la pauvreté, s'il avait livré aux fers moi
+et mes plus belles espérances, j'aurais trouvé dans quelque
+coin de mon âme un reste de patience: mais, hélas!
+faire de moi un objet en butte au mépris qui dirigera
+vers moi son doigt immobile... Oh! oh!... Eh bien! cela
+même, j'aurais pu le supporter.&mdash;Oui, oui, je l'aurais
+pu.&mdash;Mais l'asile où j'avais enfermé tous les trésors de
+mon coeur, là où je dois vivre ou perdre la vie, la source
+où je puise mon existence, qui autrement se tarit, en
+être chassé, ou ne la garder que comme une citerne où
+d'impurs crapauds viennent s'unir!&mdash;Toi-même, ô
+patience, jeune chérubin aux lèvres de rose, voilà de
+quoi décolorer ton teint et rendre ta face aussi sombre
+que l'enfer!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;J'espère que mon noble seigneur me
+tient pour vertueuse.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, comme les mouches d'été, dans les
+boucheries, qui s'animent en battant des ailes<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.&mdash;O toi,
+fleur des bois qui es si belle et exhales un parfum si doux
+que tu enivres les sens!...&mdash;Je voudrais que tu ne fusses
+jamais née!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>O ay; as summer flies are in the shambles</i>,</p>
+<p><i>That quicken even with blowing</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Littéralement: <i>Oui, comme sont, dans les boucheries, les mouches
+d'été qui s'accouplent en étendant leurs ailes</i>.</p></blockquote>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Hélas! quel crime ai-je commis, sans le
+savoir?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ce beau visage, ce livre admirable était-il
+donc fait pour écrire dessus <i>prostituée</i>?&mdash;Ce que tu as,
+ce que tu as commis?&mdash;O fille publique, si je disais ce
+que tu as fait, un feu ardent embraserait mes joues et
+toute pudeur serait réduite en cendres<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>! Ce que tu as
+commis? le ciel s'en bouche le nez et la lune ferme les
+yeux; le souffle lascif du vent qui baise tout ce qu'il rencontre
+se tait dans le sein de la terre, pour ne pas l'entendre.
+Ce que tu as commis? Indigne effrontée!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>I should make very forges of my cheeks</i></p>
+<p><i>That would to cinders burn up modesty</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Littéralement: <i>Je ferais, de mes joues, des forges qui réduiraient en
+cendres la pudeur elle-même.</i></p></blockquote>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Au nom du ciel, vous me faites injure.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;N'êtes-vous pas une prostituée?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Non, comme il est vrai que je suis chrétienne.
+Si me conserver à mon époux pure de tout
+attouchement illégitime, c'est n'être pas une impudique;
+non, je ne suis pas une...</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quoi! tu n'es pas une prostituée?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Non, sur mon salut.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Est-il possible?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oh! Dieu, aie pitié de nous!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;En ce cas je vous demande grâce. Je vous
+prenais pour cette rusée courtisane de Venise qui a
+épousé Othello. <span class="stage2">(<i>Rentre Émilia.</i>)</span>&mdash;Vous, madame, qui
+remplissez l'office opposé à celui de saint Pierre, et qui
+ouvrez les portes de l'enfer: vous! vous! oui, vous! nous
+avons fini.&mdash;Voilà de l'argent pour votre peine: je vous
+prie, tournez la clef et gardez-nous le secret.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Hélas! que rêve donc cet homme? comment
+êtes-vous, madame? ma chère maîtresse, comment êtes-vous?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;A moitié endormie, je crois.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Chère maîtresse, qu'est-il arrivé à mon
+seigneur?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;A qui?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Hé! à mon seigneur, madame.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Qui est ton seigneur?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Celui qui est aussi le vôtre, chère maîtresse.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je n'en ai point: ne me parle pas, Émilia.
+Je ne puis pas pleurer, et je ne pourrais te répondre
+que par mes larmes.&mdash;Je t'en prie, place ce soir sur mon
+lit les draps du jour de mes noces;&mdash;ne l'oublie pas; et
+va cherches ton mari.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Dieu! quel changement!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Il était juste que je fusse ainsi traitée.
+Oui, bien juste.&mdash;Comment me suis-je conduite pour
+qu'il ait pu concevoir sur moi le moindre soupçon du
+plus grand des crimes?</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent Jago et Émilia.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quel est votre bon plaisir, madame? comment
+vous trouvez-vous?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je ne saurais le dire. Ceux qui instruisent
+de jeunes enfants s'y prennent avec douceur et en leur
+imposant des tâches légères. Il aurait dû me gronder
+ainsi; car en vérité je suis une enfant quand on me
+gronde.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Qu'y a-t-il donc, madame?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Hélas! Jago, mon seigneur l'a traitée d'infâme;
+il l'a accablée de tant de mépris et d'outrages
+qu'un coeur fidèle ne peut le supporter.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Suis-je ce qu'il m'a nommée, Jago?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quel nom, belle dame?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Celui qu'elle a dit que mon mari m'avait
+donné.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Il l'a appelée prostituée. Un mendiant dans
+son ivresse n'eût pas vomi de semblables injures sur la
+compagne de sa misère.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Pourquoi s'est-il emporté de la sorte?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je n'en sais rien: je suis certaine que je
+ne suis pas ce qu'il dit.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ne pleurez pas, ne pleurez pas: hélas! funeste
+jour!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;A-t-elle renoncé à tant de nobles alliances, à
+son père et à son pays, et à ses amis, pour s'entendre
+appeler prostituée? Cela ne ferait-il pas pleurer?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;C'est ma misérable destinée.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Que le ciel le punisse de son emportement!
+D'où lui vient cette fantaisie?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Ah! Dieu le sait.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Je veux être pendue si ce n'est pas quelque
+infatigable coquin, quelque drôle actif et adroit, quelque
+esclave perfide et flagorneur, qui, pour surprendre
+quelque emploi, aura forgé cette calomnie: je veux être
+pendue, si cela n'est pas!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Fi! cela est impossible; il n'y a point d'homme
+semblable.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;S'il y en a un, que le ciel lui pardonne!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Que le gibet lui pardonne, et que l'enfer
+dévore ses os!&mdash;Pourquoi l'appellerait-il prostituée? Qui
+lui fait la cour? en quel lieu? dans quel temps? de quelle
+manière? avec quelle apparence? Le More est trompé
+par quelque indigne misérable, quelque grossier coquin,
+quelque méchant fourbe. O ciel! que ne démasques-tu
+de pareils scélérats? Que ne mets-tu à la main de
+chaque honnête homme un fouet pour flageller le drôle
+tout nu, d'un bout du monde à l'autre, depuis l'orient
+jusqu'au couchant!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Parlez plus bas.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;O fi! fi! de cet homme. C'était aussi quelque
+compagnon de cette trempe qui vous mit l'esprit sens
+dessus dessous, quand vous me soupçonnâtes d'une
+intrigue avec le More.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Allez, vous êtes une écervelée.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;O bon Jago, que ferai-je pour ramener
+le coeur de mon mari? Bon ami, va le trouver; par cette
+lumière du ciel, j'ignore comment j'ai pu le perdre. Je
+tombe ici à genoux; si jamais ma volonté eut quelque
+tort envers son amour, en pensée, en parole ou en
+action; si jamais mes yeux, mes oreilles, aucun de mes
+sens, ont pu se complaire en quelque autre objet que
+lui; et s'il n'est pas vrai que je l'aime encore, que je l'ai
+toujours aimé, et que je l'aimerai toujours tendrement
+quand il me rejetterait loin de lui dans la misère par
+un divorce... que toute consolation m'abandonne! La
+dureté peut beaucoup, et sa dureté peut détruire ma
+vie, mais jamais altérer mon amour. Je ne peux pas dire
+prostituée:&mdash;ce mot me fait horreur maintenant que je
+le prononce; mais tous les vains trésors du monde ne
+me feraient pas commettre l'action qui pourrait mériter
+ce titre.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Calmez-vous, je vous prie; ce n'est qu'un
+moment d'humeur. Les affaires d'État l'irritent, et c'est
+vous qu'il gronde.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;S'il n'y avait pas d'autre cause...</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ce n'est que cela, je le garantis. <span class="stage2">(<i>Des trompettes.</i>)</span>
+Écoutez: ces trompettes annoncent le souper. Les
+grands messagers de Venise vous attendent. Entrez et
+ne pleurez plus; tout ira bien. <span class="stage2">(<i>Sortent Desdémona et
+Émilia.</i>)(<i>Entre Roderigo.</i>)</span> Eh bien! Roderigo?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Je ne trouve pas que tu agisses franchement
+avec moi.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quelle preuve du contraire?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Chaque jour tu me trompes par quelque
+nouvelle ruse, et à ce qu'il me semble, tu m'éloignes de
+toutes les occasions, bien plutôt que tu ne me procures
+quelque espérance. Je ne veux pas le supporter plus
+longtemps; et même je ne suis pas encore décidé à digérer
+en silence ce que j'ai déjà follement souffert.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Voulez-vous m'écouter, Roderigo?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Bah! je n'ai que trop écouté. Vos paroles
+et vos actions ne sont pas cousines.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Vous m'accusez très-injustement.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;De rien qui ne soit vrai. Je me suis
+dépouillé de toutes mes ressources. Les bijoux que vous
+avez reçus de moi pour les offrir à Desdémona auraient
+à demi corrompu une religieuse. Vous m'avez dit qu'elle
+les avait acceptés; et en retour vous m'avez apporté l'espoir
+et la consolation d'égards prochains et d'un payement
+assuré; mais je ne vois rien.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Bon, poursuivez, fort bien.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;<i>Fort bien, poursuivez</i>: je ne puis poursuivre,
+voyez-vous, et cela n'est pas fort bien; au contraire,
+je dis qu'il y a ici de la fraude, et je commence à
+croire que je suis dupe.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Fort bien.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Je vous répète que ce n'est pas fort bien.&mdash;Je
+veux me faire connaître à Desdémona. Si elle me
+rend mes bijoux, j'abandonnerai ma poursuite, et je me
+repentirai de mes recherches illégitimes. Sinon, soyez
+sûr que j'aurai raison de vous.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Vous avez tout dit?</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Oui; et je n'ai rien dit que je ne sois bien
+résolu d'exécuter.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Eh bien! je vois maintenant que tu as du sang
+dans les veines, et je commence à prendre de toi meilleure
+opinion que par le passé. Donne-moi ta main,
+Roderigo; tu as conçu contre moi de très-justes soupçons;
+cependant je te jure que j'ai agi très-sincèrement
+dans ton intérêt.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Il n'y a pas paru.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Il n'y a pas paru, je l'avoue; et vos doutes ne
+sont point dénués de raison et de jugement. Mais, Roderigo,
+si tu as vraiment en toi ce que je suis maintenant
+plus disposé que jamais à y croire, je veux dire de la
+résolution, du courage et de la valeur, montre-le cette
+nuit; et si la nuit suivante tu ne possèdes pas Desdémona,
+fais-moi sortir traîtreusement de ce monde, et
+dresse des embûches contre ma vie.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Quoi! qu'est ceci? Y a-t-il en cela quelque
+lueur, quelque apparence de raison?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de
+Venise pour mettre Cassio à la place d'Othello.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Est-il vrai? Othello et Desdémona vont
+donc retourner à Venise?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Non, non; il va en Mauritanie, et emmène avec
+lui la belle Desdémona, à moins que son séjour ici ne
+soit prolongé par quelque accident; et pour cela, il n'est
+point de plus sûr moyen que d'écarter ce Cassio.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Que voulez-vous dire?&mdash;L'écarter?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quoi! en le mettant hors d'état de succéder à
+Othello, en lui faisant sauter la cervelle.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Et c'est là ce que vous voulez que je fasse?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Oui, si vous osez vous rendre service et justice
+vous-même. Ce soir il soupe chez une fille de mauvaise
+vie, et je dois aller l'y trouver. Il ne sait rien
+encore de sa brillante fortune. Si vous voulez l'épier au
+sortir de là (et je m'arrangerai pour que ce soit entre
+minuit et une heure), vous pourrez faire de lui tout ce
+qu'il vous plaira. Je serai à deux pas prêt à vous seconder;
+il tombera entre nous deux. Venez, ne restez pas
+ébahi du projet; mais suivez-moi. Je vous prouverai si
+bien la nécessité de sa mort, que vous vous sentirez
+obligé de la lui donner. Allons, il est grandement l'heure
+de souper, et la nuit s'avance vers son milieu. A l'oeuvre.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Je veux bien savoir auparavant la raison
+de tout ceci.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Vous serez satisfait.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Un appartement dans le château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, LODOVICO, DESDÉMONA,
+ÉMILIA <i>et leur suite</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Seigneur, je vous en conjure, ne venez pas
+plus loin.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Excusez-moi, la promenade me fera du
+bien.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Madame, bonne nuit; je remercie humblement
+Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Votre Honneur est le bienvenu.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Vous plaît-il de venir, seigneur? <span class="stage2"><i>(A voix
+basse.)</i></span> Oh! Desdémona!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mon seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Allez à l'instant vous mettre au lit, je
+reviens tout à l'heure. Renvoyez votre suivante. N'y
+manquez pas.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je le ferai, mon seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Othello, Lodovico et la suite.)</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Comment cela va-t-il à présent? Il a l'air plus
+doux que tantôt.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Il dit qu'il va revenir tout à l'heure. Il
+m'a ordonné de me mettre au lit, et de te renvoyer.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;De me renvoyer?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;C'est son ordre. Ainsi, bonne Émilia,
+donne-moi mes vêtements de nuit, et adieu. Il ne faut
+pas lui déplaire maintenant.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oh! moi, non. Mon amour le chérit tellement
+que même son humeur bourrue, ses dédains, ses
+brusqueries (je t'en prie, délace-moi) ont de la grâce et
+du charme pour moi.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;J'ai mis au lit les draps que vous m'avez
+demandés.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;O mon père, que nos coeurs sont insensés!&mdash;<span class="stage2">(<i>A
+Émilia.</i>)</span> Si je meurs avant toi, ensevelis-moi,
+je t'en prie, dans un de ces draps.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Allons, allons, comme vous bavardez.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Ma mère avait auprès d'elle une jeune
+fille, elle s'appelait Barbara. Elle était amoureuse, et
+celui qu'elle aimait devint fou et l'abandonna. Elle avait
+une chanson du saule: c'était une vieille chanson, mais
+qui exprimait sa destinée, et elle mourut en la chantant.
+Ce soir, cette chanson ne veut pas me sortir de l'esprit:
+j'ai bien de la peine à m'empêcher de laisser tomber de
+côté ma tête, et de chanter la chanson comme la pauvre
+Barbara.&mdash;Je t'en prie, dépêche-toi.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Irai-je chercher votre robe de nuit?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Non, détache cela.&mdash;Ce Lodovico est un
+homme agréable.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Un très-bel homme.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Et il parle bien.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;J'ai connu à Venise une dame qui aurait fait
+pieds nus le pèlerinage de la Palestine, seulement pour
+toucher à ses lèvres.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La pauvre enfant était assise, en soupirant, auprès d'un sycomore.</p>
+<p class="i4">Chantez tous le saule vert.</p>
+<p class="i2">Sa main sur son coeur, sa tête sur ses genoux;</p>
+<p class="i4">Chantez le saule, le saule, le saule.</p>
+<p>Le frais ruisseau coulait près d'elle, et répétait en murmurant ses gémissements;</p>
+<p class="i4">Chantez le saule, le saule, le saule.</p>
+<p>Ses larmes amères coulaient de ses yeux et amollissaient les pierres;</p>
+ </div> </div>
+
+<p><span class="stage2">(A Émilia.)</span> Laisse ceci là:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Chantez le saule, le saule, le saule,</p>
+ </div> </div>
+
+<p><span class="stage2">(A Émilia.)</span> Je t'en prie, dépêche-toi; il va rentrer.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Chantez tous le saule vert; ses rameaux feront ma guirlande.</p>
+<p>Que personne le blâme; j'approuve ses dédains:</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Non; ce n'est pas là ce qui suit.&mdash;Écoute; qui
+frappe?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;C'est le vent.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'appelais mon amour, amour trompeur; mais que me disait-il, alors?</p>
+<p class="i2">Chantez le saule, le saule, le saule.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Si je fais la cour à plus de femmes, plus d'hommes vous
+feront la cour<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p>
+
+<p><span class="stage2">(A Émilia.)</span> Va-t'en. Bonne nuit. Les yeux me font mal. Cela présage-t-il
+des pleurs?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Cette chanson est une ancienne ballade qui se trouve dans
+les <i>Relicks of ancient Poetry</i>. Le saule était alors, en Angleterre,
+l'arbre de l'amour malheureux.</p></blockquote>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Ce n'est ni ici ni là.</p>
+
+<p>DESDÉMONA&mdash;Je l'avais ouï dire ainsi. Oh! ces hommes,
+ces hommes!&mdash;Dis-moi, Émilia:&mdash;crois-tu en conscience
+qu'il y ait des femmes qui trompent si indignement
+leurs maris?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Il y en a; cela n'est pas douteux.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Voudrais-tu faire une pareille chose
+pour le monde entier?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Et vous, madame, ne le voudriez-vous pas?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Non, par cette lumière du ciel.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Ni moi non plus, par cette lumière du ciel.
+Je le ferais tout aussi bien dans l'obscurité.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mais, voudrais-tu faire une pareille chose
+pour le monde entier?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Le monde est bien grand; c'est un grand
+prix pour une petite faute!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Non, en vérité, je pense que tu ne le
+voudrais pas.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;En vérité, je crois le contraire, et que je
+voudrais le défaire après l'avoir fait. Certes, je ne ferais
+pas une pareille chose pour un anneau d'alliance, une
+pièce de linon, des robes, des jupons, des chapeaux, ni
+pour une médiocre récompense; mais pour le monde
+entier... Et qui refuserait d'être infidèle à son mari pour
+le faire roi? A ce prix je risquerais le purgatoire.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Que je sois maudite si je voudrais commettre
+un pareil crime pour le monde entier!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Bah! Le crime n'est qu'un crime dans le
+monde, et si vous aviez le monde pour votre peine, votre
+crime serait dans votre monde, et vous en feriez sur-le-champ
+une vertu.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Et moi je ne crois pas qu'il y ait de
+pareilles femmes.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Il y en a par douzaines, et encore autant
+par-dessus le marché qu'il en tiendrait dans ce monde
+entier qui serait le prix de leur faute: mais je pense
+que la faute en est aux maris si les femmes succombent;
+voyez-vous, ils négligent leurs devoirs, et versent nos
+trésors dans le sein des étrangères, ou ils éclatent en
+accès d'une insupportable jalousie, et nous accablent de
+contraintes, ou ils nous battent et diminuent pour nous
+faire enrager ce que nous avions à dépenser; eh bien!
+alors nous avons de la rancune, et en dépit de notre
+douceur, nous sommes capables de vengeance. Que les
+maris sachent que leurs femmes sont sensibles comme
+eux; elles voient, elles sentent, elles ont un palais qui
+sait distinguer ce qui est doux et ce qui est amer comme
+les maris. Que font-ils quand ils nous abandonnent pour
+d'autres? est-ce par plaisir? je le crois; est-ce par passion?
+je le crois encore; est-ce la légèreté qui les entraîne?
+c'est aussi cela. Et nous, donc, n'avons-nous pas
+des passions, et le goût du plaisir et de la légèreté
+comme les hommes? Qu'ils nous traitent donc bien;
+sinon qu'ils sachent que, nos torts envers eux, ce sont
+leurs torts envers nous qui les amènent.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel
+m'inspire l'habitude de ne pas apprendre le mal par le
+mal, et de me corriger au contraire par la vue du mal!</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> JAGO et RODERIGO.</p>
+<br>
+
+<p>JAGO.&mdash;Là, mets-toi derrière cette borne.&mdash;Dans l'instant
+il va venir. Tiens ta bonne épée nue, et plonge-la
+dans son sein: ferme, ferme, ne crains rien; je serai à
+côté de toi. Ceci nous sauve ou nous perd: songes-y et
+affermis-toi dans ta résolution.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Tiens-toi près de moi: je peux manquer
+mon coup.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ici, sous ta main.&mdash;Sois ferme et tire ton épée.</p>
+
+<p class="stage1">(Il se retire à peu de distance.)</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Je ne me sens pas très-porté à cette action.
+Cependant il m'a donné des motifs déterminants.&mdash;Après
+tout, ce n'est qu'un homme mort.&mdash;Allons, mon
+épée, sors du fourreau.&mdash;Il mourra.</p>
+
+<p class="stage1">(Il va à son poste.)</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;J'ai frotté ce jeune bouton presque jusqu'à
+le rendre sensible, et le voilà qui s'irrite. Maintenant
+qu'il tue Cassio, que Cassio le tue, ou qu'ils se tuent
+tous deux, quoi qu'il arrive, j'y trouve mon profit.&mdash;Si
+Roderigo vit, il me somme de lui restituer l'or et tous
+les bijoux que je lui ai escamotés sous le nom de présents
+pour Desdémona. Il ne faut pas que cela soit. Si
+Cassio survit, il y a dans sa vie un éclat de tous les
+jours qui me rend hideux.&mdash;D'ailleurs le More peut me
+dévoiler à lui: je vois là un grand péril pour moi.&mdash;Non,
+il faut qu'il meure.&mdash;Mais chut! je l'entends qui vient.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Cassio.)</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Je reconnais sa démarche. C'est lui. <span class="stage2">(<i>Il
+s'élance et fond sur Cassio.</i>)</span> Misérable, tu meurs.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Ce coup en effet m'eût été fatal, si mon
+armure n'était meilleure que tu ne croyais. Je veux
+éprouver la tienne.</p>
+
+<p class="stage1">(Il tire son épée et blesse Roderigo.)</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Oh! je suis mort.</p>
+
+<p class="stage1">(Jago s'élance de sa place, frappe Cassio par derrière à la
+jambe, et s'en va.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je suis estropié pour toujours. Oh! du
+secours! au meurtre! au meurtre!</p>
+
+<p class="stage1">(Il tombe.)</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>dans l'éloignement</i></span>.&mdash;La voix de Cassio!&mdash;Jago
+tient sa parole.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;O misérable que je suis!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, c'est cela même.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Oh! du secours! un chirurgien! de la lumière!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;C'est lui.&mdash;O brave Jago, homme juste et
+honnête qui ressens si généreusement l'injure de ton
+ami, tu m'enseignes mon devoir.&mdash;Femme, votre amant
+est couché mort et votre destin arrive à grands pas.&mdash;Prostituée,
+j'arrive. Hors de mon coeur et ces charmes
+et tes yeux, tout est effacé. Ton lit, ce lit souillé par
+l'impudicité, va être taché du sang de l'impudique.</p>
+
+<p class="stage1">(Il s'éloigne.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Lodovico et Gratiano, à distance.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Oh! comment! point de garde, pas un seul
+passant? au meurtre! au meurtre!</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;C'est quelque accident sinistre; ces cris
+sont terribles.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Oh! du secours!</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Écoutez!</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;O perfide scélérat!</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Deux ou trois gémissements! la nuit est
+noire; ces cris pourraient être feints.&mdash;Croyez qu'il n'est
+pas sûr d'avancer vers ces cris sans plus de monde.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Personne ne vient. Alors je vais mourir en
+perdant tout mon sang.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Jago un flambeau à la main.)</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Écoutons.</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Voici quelqu'un qui vient en chemise,
+avec un flambeau et des armes.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Qui est là? Quel est ce bruit? On crie au
+meurtre?</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Nous ne savons pas.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;N'avez-vous pas entendu un cri?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Ici, ici: au nom du ciel, secourez-moi!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Qu'est-il arrivé?</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;C'est l'enseigne d'Othello, à ce qu'il me
+semble.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Lui-même en effet, un brave soldat.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Qui êtes-vous, vous qui criez si piteusement?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Jago!&mdash;Oh! je suis perdu, assassiné par des
+traîtres. Donne-moi quelque secours.</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>accourant</i></span>.&mdash;Hélas! vous, lieutenant? Quels sont
+les misérables qui ont fait ceci?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Il y en a un, je crois, à quelques pas, et qui
+est hors d'état de s'enfuir.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;O lâches assassins! <span class="stage2">(<i>à Lodovico et Gratiano.</i>)</span> Qui
+êtes-vous là? approchez, et venez à notre aide.</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;Oh! secourez-moi.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;C'est l'un d'entre eux.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Exécrable meurtrier! O scélérat!</p>
+
+<p class="stage1">(Il perce Roderigo.)</p>
+
+<p>RODERIGO.&mdash;O infernal Jago! Chien inhumain! oh!
+oh! oh!</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>élevant la voix</i></span>.&mdash;Égorger les gens dans l'obscurité!
+où sont ces bandits sanguinaires? Quel silence dans
+cette ville! Au meurtre! au meurtre!&mdash;<span class="stage2">(<i>Se tournant vers
+Lodovico.</i>)</span> Qui pouvez-vous être? Êtes-vous des bons ou
+des méchants?</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Comme nous agirons, jugez-nous.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Seigneur Lodovico?</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je vous demande pardon, seigneur.&mdash;Voici
+Cassio blessé par des bandits.</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Cassio?</p>
+
+<p>JAGO, <i>à Cassio</i>.&mdash;Comment cela va-t-il, frère?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Ma jambe est en deux.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Le ciel nous en préserve!&mdash;Messieurs, de la
+lumière, je vais bander sa plaie avec ma chemise.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Bianca.)</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Quoi? qu'est-il donc arrivé? Qui est-ce qui
+criait?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Qui est-ce qui criait?</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;O mon doux Cassio! mon cher Cassio! O Cassio,
+Cassio, Cassio!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;O impudente coquine!&mdash;Cassio, pourriez-vous
+soupçonner quels sont ceux qui vous ont ainsi mutilé?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Non.</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Je suis désolé de vous trouver en cet état.
+J'ai été vous chercher chez vous.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Prêtez-moi une jarretière. Bon.&mdash;Oh! si nous
+avions une chaise pour l'emporter doucement d'ici!</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Hélas! il s'évanouit. O Cassio, Cassio,
+Cassio!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Nobles seigneurs, vous tous, je soupçonne cette
+malheureuse d'être de compagnie dans cet attentat. Un
+peu de patience, cher Cassio.&mdash;Venez, venez; prêtez-moi
+une lumière. <span class="stage2">(<i>Il va à Roderigo.</i>)</span> Voyons, connaissons-nous
+ce visage, ou non?&mdash;Comment, mon ami, mon
+cher compatriote, Roderigo!&mdash;Non...&mdash;Oui, c'est lui-même,
+ô ciel! c'est Roderigo.</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Quoi! Roderigo de Venise?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Lui-même: le connaissiez-vous?</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Si je le connaissais? oui.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Le seigneur Gratiano! J'implore votre pardon.
+Ces sanglants accidents doivent excuser la négligence de
+mes manières envers vous.</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Je suis bien aise de vous voir.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Eh bien! Cassio, comment vous trouvez-vous?
+oh! une chaise, une chaise!</p>
+
+<p>GRATIANO, <span class="stage2"><i>avec étonnement</i>.</span>&mdash;Roderigo!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;C'est lui, c'est lui.&mdash;Ah! bonne nouvelle! voilà
+la chaise.&mdash;Que quelque bonne âme l'emporte soigneusement.
+Je cours chercher le chirurgien du général. <span class="stage2">(<i>A
+Bianca.</i>)</span> Pour vous, madame, ne prenez pas tant de
+peines. Celui qui est étendu là, Cassio, était mon intime
+ami. <span class="stage2">(<i>A Cassio.</i>)</span> Quelle querelle y avait-il donc entre vous
+deux?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Nulle au monde, et je ne connais pas cet
+homme.</p>
+
+<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Bianca</i></span>.&mdash;Pourquoi êtes-vous si pâle? <span class="stage2">(<i>Aux porteurs
+du brancard.</i>)</span> Marchez, qu'il ne reste pas plus longtemps
+à l'air. <span class="stage2">(<i>On emporte Cassio et Roderigo.</i>)</span> Vous,
+dignes seigneurs, demeurez. Pourquoi êtes-vous si pâle,
+madame?&mdash;Remarquez-vous l'égarement de ses yeux?&mdash;Ah!
+si vous avez <i>le</i> regard fixe, nous en saurons davantage
+tout à l'heure.&mdash;Regardez-la bien, je vous prie;
+observez-la: voyez-vous, messieurs? quand les langues
+seraient muettes, le crime parlerait encore.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Émilia.)</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Hélas! qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il, mon
+mari?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Cassio vient d'être attaqué dans l'obscurité par
+Roderigo et des drôles qui se sont sauvés. Il est presque
+assassiné et Roderigo est mort.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Hélas! brave homme! Hélas! bon Cassio!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Voilà ce qu'on gagne à aller chez des créatures.&mdash;Émilia,
+je t'en prie, va savoir de Cassio où il a
+soupé ce soir.&mdash;<span class="stage2">(<i>Regardant Bianca.</i>)</span> Quoi, vous frémissez
+à cette question?</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;C'est chez moi qu'il a soupé, mais je ne frémis
+point de le dire.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ah! chez vous! je vous accuse, suivez-moi.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Fi donc! fi donc, coquine!</p>
+
+<p>BIANCA.&mdash;Je ne suis pas une coquine. Je mène une vie
+aussi honnête que vous qui m'insultez.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Que moi? pouah! fi donc!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Généreux et nobles seigneurs, allons voir panser
+le pauvre Cassio.&mdash;Venez, madame, vous avez d'autres
+histoires à nous conter.&mdash;Émilia, cours à la citadelle,
+va dire à mon seigneur et à sa femme ce qui vient
+d'arriver. <span class="stage2">(<i>Aux autres.</i>)</span> Voulez-vous venir, je vous prie?
+<span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span> Voici la nuit qui fait ma fortune ou qui me perd.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une chambre à coucher.&mdash;Un flambeau allumé.</p>
+
+<p class="stage1">DESDÉMONA <i>endormie dans son lit. Entre</i> OTHELLO.</p>
+<br>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;C'est la cause, c'est la cause, ô mon âme!
+ne permettez pas que je la dise devant vous, chastes
+étoiles! c'est la cause! cependant je ne veux pas verser
+son sang, je ne veux pas percer son sein, ce sein plus
+blanc que la neige, plus uni que l'albâtre des tombeaux.
+<span class="stage2">(<i>Il pose à terre son épée.</i>)</span> Pourtant il faut qu'elle meure,
+autrement elle trahira encore d'autres hommes. Éteignons
+ce flambeau et ensuite éteignons le flambeau de
+sa vie<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.&mdash;Si je t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis
+ressusciter ta flamme, si je venais à me repentir.&mdash;Mais
+que j'éteigne une fois ta flamme, toi le plus merveilleux
+ouvrage de la souveraine nature, je ne sais où se
+retrouverait le feu de Prométhée qui pourrait rallumer
+ta lumière.&mdash;Quand j'ai cueilli la rose, je ne puis plus
+la faire refleurir; il faut qu'elle se fane.&mdash;Je veux sentir
+encore la rose sur sa tige. <span class="stage2">(<i>Il l'embrasse.</i>)</span> O haleine embaumée
+qui persuaderait presque à la justice de briser
+son glaive!&mdash;Encore un baiser; encore un! sois telle
+que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer et
+je t'aimerai après.&mdash;Encore un, voici le dernier.&mdash;Jamais
+baiser si doux ne fut si fatal.&mdash;Il faut que je
+pleure; mais ce sont de cruelles larmes!&mdash;C'est le courroux
+du ciel, il frappe ce qu'il aime.&mdash;Elle s'éveille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Put out the light and then put out the light</i>:</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce passage a beaucoup occupé les commentateurs: son sens
+le plus naturel est celui que nous avons adopté; Othello applique
+successivement l'expression <i>put out the light, éteindre la lumière</i>,
+au flambeau allumé qu'il éteint, et au flambeau de la vie
+de Desdémona, rien n'est plus commun dans Shakspeare que ce
+double emploi du même mot appliqué, dans le même vers, à
+deux objets différents. Warburton avait changé le sens, en changeant
+la ponctuation.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Put <i>out the light, and then</i>.&mdash;<i>Put out the light</i>!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Éteignons ce flambeau et alors...&mdash;Éteindre ce flambeau? Si
+je t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis ressusciter la flamme,
+etc. etc.»</p>
+
+<p>Ce changement ne me paraît nullement nécessaire; un jeu de
+mots, ou ce qui y ressemble, est souvent le texte original le plus
+vraisemblable.</p></blockquote>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Qui est là? Othello?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, Desdémona.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Voulez-vous vous mettre au lit, seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oui, mon seigneur.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Si vous vous souvenez dans votre âme de
+quelque crime pour lequel vous ne soyez pas encore
+assurée de la grâce du ciel, implorez-la sur-le-champ.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Hélas! mon seigneur, que voulez-vous
+dire?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Allons, faites ce que je dis, et soyez
+prompte; je vais me promener en attendant;&mdash;je ne
+voudrais pas tuer votre âme avant qu'elle se fût préparée;&mdash;non,
+le ciel m'en préserve! je ne voudrais pas
+tuer ton âme.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Vous parlez de tuer?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, j'en parle.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Que le ciel ait donc pitié de moi!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Amen, de tout mon coeur.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Si vous parlez ainsi, j'espère que vous ne
+me tuerez pas.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Hum!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Et cependant je vous crains; car vous
+êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi je
+craindrais, je n'en sais rien, car je ne me connais pas
+de crime; et pourtant je sens que je crains.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Pense à tes péchés.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;C'est l'amour que je vous porte.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, c'est pour cela que tu meurs.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;C'est une mort bien contre nature, que
+d'être tuée pour aimer. Hélas! pourquoi mordez-vous
+ainsi votre lèvre inférieure? Quelque violente passion
+ébranle tout votre corps: ce sont des présages sinistres;
+cependant j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Paix, tiens-toi tranquille.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je le fais. Qu'est-ce?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ce mouchoir que j'aimais tant et que je
+t'avais donné, tu l'as donné à Cassio.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Non, sur ma vie et mon âme: envoyez-le
+chercher, et demandez-lui.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ma chère âme, prends garde, prends garde
+au parjure; tu es sur ton lit de mort.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mais non pas pour y mourir encore.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Si, tout à l'heure: ainsi, confesse sincèrement
+ton crime: en vain nierais-tu chaque article avec
+serment, tu n'écarterais point, tu n'étoufferais point la
+terrible pensée qui me fait gémir. Tu vas mourir.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Dieu du ciel, ayez pitié de moi!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je dis amen.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Et vous aussi, ayez pitié de moi!&mdash;Je ne
+vous ai jamais offensé de ma vie: jamais je n'aimai
+Cassio que de cette bienveillance générale dont le ciel
+me permettait de l'aimer. Je ne lui donnai jamais aucun
+gage.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Par le ciel, j'ai vu mon mouchoir dans ses
+mains: ô femme parjure! tu changes mon coeur en
+pierre, et tu m'obligeras à appeler ce que je vais faire un
+meurtre, quand je croyais n'accomplir qu'un sacrifice.
+J'ai vu le mouchoir.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Il l'a donc trouvé; je ne le lui ai jamais
+donné: faites-le venir ici, qu'il déclare la vérité.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Il l'a déclarée.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Quoi, mon seigneur?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Qu'il t'avait... possédée.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Quoi! illégitimement?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Il ne le dira pas.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Non, sa bouche est fermée; l'honnête Jago
+y a mis ordre.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Ma crainte m'explique tout.&mdash;Quoi! il est
+mort?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quand tous les cheveux de sa tête auraient
+été autant de vies, ma terrible vengeance avait de quoi
+les détruire toutes.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Hélas! il est trahi, et moi perdue!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quoi! prostituée, tu le pleures sous mes
+yeux!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oh! bannissez-moi, seigneur; mais ne
+me tuez pas.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;A bas, infâme!</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette
+nuit.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ah! si vous résistez...</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Seulement une demi-heure.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Le parti pris, point de délai.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Mais seulement pendant que je dis une
+prière!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Il est trop tard.</p>
+
+<p class="stage1">(Il l'étouffe.)</p>
+
+<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>du dehors</i></span>.&mdash;Mon seigneur, mon seigneur! de
+grâce, mon seigneur, mon seigneur!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quel est ce bruit?... Elle n'est pas morte,
+pas encore tout à fait morte... Moi qui suis cruel, je suis
+cependant miséricordieux... Je ne veux pas te laisser
+languir dans ta souffrance... Non, non.</p>
+
+<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>en dehors</i></span>.&mdash;Mon seigneur, mon seigneur!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Oh! mon bon seigneur! je voudrais vous dire
+un seul mot.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, c'est Émilia... Tout à l'heure... Elle
+est morte... Elle vient sans doute me parler de la mort
+de Cassio; le bruit a été grand... Ah! elle ne remue plus.
+Immobile comme la tombe... Entrera-t-elle? Ferai-je
+bien?... Je crois qu'elle remue encore... Non... Qui est-ce
+qui vaut le mieux?... Si elle entre, elle voudra sûrement
+parler à ma femme... ma femme! ma femme!
+Quelle femme?... Je n'ai plus de femme!... O pensée
+insupportable! O heure accablante!... Il me semble qu'il
+devrait y avoir à présent une éclipse totale de lune et de
+soleil, et que le globe épouvanté devrait s'entr'ouvrir
+dans un tel bouleversement.</p>
+
+<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>toujours en dehors.</i></span>&mdash;Je vous conjure, que je
+puisse vous parler, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je t'avais oubliée; ah! entre, Émilia...
+Doucement... Tout à l'heure... Tirons ces rideaux. Où
+es-tu? <span class="stage2">(<i>Il ouvre la porte.</i>)</span> Que me veux-tu maintenant?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Émilia.)</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Oh! mon digne seigneur! un meurtre affreux
+vient d'être commis là-bas.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quoi! tout à l'heure?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;A l'heure même, mon seigneur.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;C'est l'influence de la lune elle-même; elle
+s'approche de la terre plus que de coutume et rend les
+hommes fous.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Cassio, mon seigneur, a tué un jeune Vénitien
+nommé Roderigo.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Roderigo tué!&mdash;Et Cassio tué?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Non, Cassio n'est pas tué.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Cassio n'est pas tué? Le meurtre n'est plus
+d'accord, et la douce vengeance devient dure.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Oh! injustement, injustement massacrée!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Hélas! quel est ce cri?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quoi! quel cri?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Hélas! bon Dieu! c'était la voix de ma maîtresse.
+Du secours! du secours! oh! parlez-moi, madame,
+douce Desdémona! O ma chère maîtresse, parlez.</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Je meurs innocente.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Oh! qui a fait cela?</p>
+
+<p>DESDÉMONA.&mdash;Personne, moi-même.&mdash;Adieu. Recommande-moi
+à mon cher seigneur. Oh! adieu!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle expire.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Quoi! comment a-t-elle pu être assassinée?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Hélas! qui le sait?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Vous l'avez entendue le dire elle-même; ce
+n'est pas moi.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Elle l'a dit; je ne puis rapporter que la vérité.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Eh bien! elle est partie, comme une menteuse,
+pour les flammes de l'enfer. C'est moi qui l'ai tuée.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Oh! elle n'en est que plus un ange et vous
+un plus noir démon.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Elle tournait au vice; c'était une prostituée.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Tu la calomnies; tu es un démon.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Elle était perfide, comme l'onde.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Tu es effréné comme le feu d'oser dire qu'elle
+était perfide! Oh! elle était d'une candeur céleste.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Cassio l'avait déshonorée: demande à ton
+mari. Oh! je serais damné dans le gouffre le plus profond
+de l'enfer, si je m'étais porté, sans de justes motifs,
+à cette dernière extrémité. Ton mari savait tout.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Mon mari?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ton mari.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Qu'elle était infidèle au mariage?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, avec Cassio. Ah! si elle avait été fidèle,
+le ciel eût-il créé pour moi un autre univers d'une
+seule et parfaite chrysolithe, je ne l'aurais pas changée
+pour cet univers.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Mon mari?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui, c'est lui qui me l'a dit le premier.
+C'est un homme d'honneur; il abhorre l'opprobre qui
+s'attache aux actions infâmes.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Mon mari!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;A quoi bon ces répétitions, femme? Ton
+mari, te dis-je.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;O ma maîtresse! la scélératesse s'est cruellement
+moquée de l'amour. Mon mari dire qu'elle était
+infidèle!</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Lui, femme; je dis ton mari, comprends-tu
+ce mot? Mon ami, ton mari, l'honnête, l'honnête Jago.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;S'il dit cela, puisse son coeur pervers pourrir
+d'un demi-grain par jour! Il ment à sa conscience.
+Elle était trop éprise de son indigne choix.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Ah!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Faites du pis que vous pourrez. Cette action
+que vous avez faite n'est pas plus digne du ciel que vous
+n'étiez digne d'elle.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Tais-toi, tu feras bien.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Va, tu n'as pas pour me faire du mal la moitié
+de la force que j'ai pour l'endurer. O dupe! ô insensé!
+stupide comme la fange! Tu as commis là une action!...&mdash;Je
+ne m'inquiète pas de ton épée. Je te ferai connaître,
+dussé-je perdre vingt vies!... Du secours! du secours!
+holà! du secours!... Le More a tué ma maîtresse! Au
+meurtre! au meurtre!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Montano, Gratiano et Jago.)</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;Quoi donc? que s'est-il passé, général?</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Oh! vous voilà donc, Jago! Il faut que votre
+conduite ait été belle, pour que les meurtriers vous
+chargent de leurs assassinats.</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>à Jago</i></span>.&mdash;Démens ce misérable, si tu es un
+homme. Il dit que tu as dit que sa femme était infidèle:
+je sais que tu ne l'as pas dit, car tu n'es pas assez scélérat.
+Parle, car mon coeur est plein.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je lui ai dit ce que je pensais, et ne lui ai rien
+dit qu'il n'ait lui-même trouvé juste et vrai.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Mais lui avez-vous jamais dit qu'elle était
+infidèle?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Je l'ai dit.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Vous avez dit un mensonge, un odieux, un
+infernal mensonge, sur mon âme, un mensonge, un
+mensonge atroce. Elle infidèle avec Cassio! Avez-vous dit
+avec Cassio?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Avec Cassio, femme;&mdash;allez, réprimez votre
+langue.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Je ne veux pas réprimer ma langue! Je suis
+tenue de parler; ma maîtresse est là assassinée dans son
+lit.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Oh! le ciel nous en préserve!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Et ce sont vos rapports qui ont amené le
+meurtre.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Allons, n'ayez pas l'air égaré, messieurs;
+c'est la vérité.</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;C'est une étrange vérité!</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;O action monstrueuse!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Scélératesse! scélératesse! scélératesse!&mdash;J'y
+songe, j'y songe.&mdash;Je démêle tout.&mdash;O scélératesse! J'en
+ai eu la pensée alors... Je me tuerai de douleur.&mdash;O scélératesse!
+scélératesse!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Quoi! êtes-vous folle? Je vous ordonne de vous
+rendre au logis.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Dignes seigneurs, que j'aie la liberté de parler.
+Il convient que je lui obéisse, mais non pas en ce
+moment.&mdash;Peut-être, Jago, ne rentrerai-je jamais au logis.</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>se précipitant sur le lit</i></span>.&mdash;Oh! oh! oh!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Oui, couche-toi et rugis; car tu as tué la plus
+douce, la plus innocente femme qui jamais ait levé les
+yeux vers le ciel.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oh! elle était coupable. <span class="stage2"><i>(A Gratiano</i>.)</span> Je
+vous reconnaissais à peine, mon oncle.&mdash;Voilà votre
+nièce; elle est morte: oui, ces mains viennent en effet
+d'arrêter le souffle de sa vie. Je sais que cette action
+paraît horrible et hideuse.</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Pauvre Desdémona! je suis bien aise que
+ton père soit mort. Ton mariage lui a été mortel et le
+chagrin seul a tranché le fil usé de ses jours. S'il vivait
+encore, cette vue le plongerait dans l'égarement du
+désespoir: oui, il maudirait son ange tutélaire, et tomberait
+dans la réprobation du ciel.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Cela est lamentable; mais Jago sait qu'elle
+s'est abandonnée mille fois à Cassio; Cassio l'a avoué et
+elle a récompensé ses transports d'amour avec le premier
+signe, le premier gage d'amour que je lui eusse
+donné; je l'ai vu dans les mains de Cassio; c'était un
+mouchoir, un ancien présent que ma mère avait reçu de
+mon père.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;O ciel! O puissances célestes!</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Allons, taisez-vous.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;La vérité veut sortir, elle veut sortir.&mdash;Que
+je me taise! monsieur, non, non, je parlerai, libre
+comme l'air. Quand le ciel, les hommes, les démons,
+quand tous devraient crier ensemble honte sur moi, je
+parlerai.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Prenez garde... Allez-vous-en chez vous.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Je ne veux pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Jago essaye de frapper sa femme de son épée.)</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Fi! tirer votre épée contre une femme!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;O toi, More stupide! ce mouchoir dont tu
+parles, je le trouvai par hasard et le donnai à mon
+mari; car souvent, par des instances plus sérieuses que
+ne méritait en effet cette bagatelle, il m'avait sollicitée
+de m'en emparer.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Infâme coquine!</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Elle l'a donné à Cassio! non, hélas! c'est moi
+qui l'ai trouvé, et je l'ai donné à mon mari.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Malheureuse, tu mens.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Par le ciel! je ne mens point, je ne mens
+point, seigneurs.&mdash;O meurtrier imbécile! qu'avait à faire
+un pareil fou d'une si bonne femme?</p>
+
+<p class="stage1">(Jago blesse Émilia et s'enfuit.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;N'y a-t-il de foudres dans le ciel que celles
+qui servent au tonnerre? <span class="stage2">(<i>Il tombe à la renverse.</i>)</span> O scélérat
+inouï!</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Sa femme tombe; sûrement il a tué sa
+femme.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Oui, oui, oh! couchez-moi à côté de ma
+maîtresse.</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Il s'est enfui, mais sa femme est frappée à
+mort!</p>
+
+<p>MONTANO.&mdash;C'est un scélérat, bien évidemment. Prenez
+cette épée que je viens d'arracher au More. Gardez la
+porte au dehors: ne le laissez pas sortir, tuez-le plutôt;
+je cours après ce monstre, car c'est un misérable damné.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Montano et Gratiano.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je ne suis même plus brave! le premier
+petit gringalet m'enlève mon épée. Mais pourquoi l'honneur
+survivrait-il à la vertu? Que tout périsse à la fois.</p>
+
+<p>ÉMILIA.&mdash;Que présageait ta chanson, ô ma maîtresse!
+écoute, peux-tu m'entendre encore! je veux faire comme
+le cygne et mourir en chantant: <i>Le saule, le saule, le
+saule!</i>&mdash;More, elle était chaste, elle t'aimait, cruel More!
+Que mon âme entre en paradis, comme il est vrai que je
+dis la vérité; en disant ce que je pense, je meurs, je
+meurs.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle expire.)</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;J'ai dans cette chambre une autre épée;
+c'est une épée d'Espagne, de la trempe de l'Èbre<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.&mdash;Ah!
+la voici.&mdash;Mon oncle, il faut que je sorte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Les armes trempées dans les eaux de l'Èbre avaient une
+réputation particulière.</p></blockquote>
+
+<p>GRATIANO, <span class="stage2"><i>en dehors</i></span>.&mdash;Si tu le tentes, il t'en coûtera
+cher: tu n'as point d'armes, il faut que tu te soumettes
+de force.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Regarde-moi donc, et me parle; ou, désarmé
+comme je suis, je vais fondre sur toi.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Gratiano.)</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Que veux-tu?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Vois! j'ai une épée. Jamais arme plus sûre
+ne reposa sur la cuisse d'un soldat. J'ai vu le temps où
+avec ce faible bras et cette bonne épée je me suis fait
+jour à travers des obstacles vingt fois plus puissants que
+celui que tu m'opposes. Mais, ô vaine bravade! qui peut
+surmonter sa destinée? Il n'en est plus de même. Ne
+crains point quoique tu me voies armé: je suis au terme
+du voyage: me voilà au but, voilà l'écueil où finit ma
+dernière course. Tu recules troublé? Va, c'est une crainte
+perdue. Avance seulement un roseau contre le sein
+d'Othello et il va fuir. Où irait Othello maintenant?... <span class="stage2">(<i>Il
+se tourne vers Desdémona.</i>)</span> Voyons, quelle mine as-tu
+maintenant?&mdash;Malheureuse enfant, née sous une étoile
+fatale! pâle comme ta chemise! Quand nous nous rencontrerons
+au jour du jugement, ton regard précipitera
+mon âme des cieux, et soudain les démons s'en saisiront.&mdash;Froide,
+froide, ma fille! comme ta vertu.&mdash;O maudit!
+maudit scélérat!&mdash;Prenez vos fouets, démons! frappez!
+éloignez-moi de la contemplation de cet objet céleste!
+lancez-moi dans les tourbillons de l'orage, rôtissez-moi
+dans le soufre, baignez-moi dans les abîmes où roulent
+des torrents de feu.&mdash;O Desdémona! Desdémona! Morte!
+morte! oh! oh!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Lodovico, Cassio qu'on apporte blessé, Montano,
+Jago prisonnier, et des officiers.)</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Où est ce forcené et malheureux homme?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Voici celui qui fut Othello. Me voici.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Où est cette vipère? Faites avancer ce
+scélérat.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je regarde ses pieds.&mdash;Mais c'est une fable.
+Si tu es un démon, je ne puis te tuer.</p>
+
+<p class="stage1">(Il blesse Jago.)</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Arrachez-lui son épée.</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Mon sang coule, seigneur, mais je ne suis pas
+mort.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je n'en suis pas fâché non plus: je désire
+que tu vives; car, à mon sens, c'est un bonheur de
+mourir.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;O toi, Othello, jadis si bon et maintenant
+tombé dans les piéges d'un esclave maudit, que te dira-t-on?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Tout, tout. Dites, si vous voulez, que je
+suis un honorable assassin, car je n'ai rien fait par
+haine, mais tout par honneur.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Ce misérable vient d'avouer une partie de
+ses perfidies. Est-il vrai que vous ayez conspiré avec lui
+la mort de Cassio?</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Cher général, je ne vous en ai jamais donné
+sujet.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Je le crois, et je vous demande pardon.&mdash;Voulez-vous,
+je vous prie, demander à ce demi-démon
+pourquoi il m'a ainsi enveloppé corps et âme dans ses
+piéges?</p>
+
+<p>JAGO.&mdash;Ne me demandez rien: vous savez ce que vous
+savez; à partir de ce moment je ne dirai plus un mot.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Quoi! pas même pour prier?</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Les tortures te desserreront les lèvres.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Bien, vous ferez bien.</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;Je présume, Othello, que vous comprendrez
+ce qui est arrivé; je crois que vous ne le savez pas
+encore. Voici une lettre trouvée dans la poche de Roderigo,
+et en voici une autre. L'une annonce que Roderigo
+se chargeait de l'assassinat de Cassio.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Traître!</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Complot barbare! Action de païen!</p>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;La seconde est une lettre de reproches,
+trouvée aussi dans la poche de Roderigo. Il paraît qu'il
+avait dessein de l'envoyer à cet infernal scélérat, mais
+que Jago survint dans l'intervalle et le satisfit.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;O le pernicieux scélérat!&mdash;Cassio, comment
+étiez-vous venu en possession de ce mouchoir qui appartenait
+à ma femme?</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Je le trouvai dans ma chambre; et il vient
+d'avouer lui-même tout à l'heure qu'il l'y avait laissé
+exprès pour un projet qui a réussi au gré de ses désirs.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;O insensé! insensé! insensé!</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Il y a encore, dans la lettre de Roderigo, des
+reproches à Jago de l'avoir excité à m'insulter pendant
+que j'étais de garde, ce qui a causé ma disgrâce; et lui-même,
+qui avait longtemps paru mort, il a parlé tout à
+l'heure: «Jago l'avait aposté, et Jago l'a poignardé.»</p>
+
+<p>LODOVICO, <span class="stage2"><i>à Othello</i></span>.&mdash;Il vous faut quitter ce lieu et
+nous suivre; voire pouvoir et votre emploi vous sont
+ôtés, et Cassio commande en Chypre. Quant à cet esclave,
+si par quelque torture raffinée on peut le tourmenter et
+le laisser vivre longtemps, elle sera son partage. Vous
+<span class="stage2">(<i>à Othello</i>)</span>, vous resterez prisonnier jusqu'à ce que le
+genre de votre crime soit connu du sénat de Venise.
+Allons, qu'on l'emmène.</p>
+
+<p>OTHELLO.&mdash;Doucement: encore un mot ou deux avant
+que vous partiez. J'ai rendu à l'État quelques services;
+on le sait, n'en parlons plus. Je vous en prie, dans vos
+lettres, quand vous rendrez compte de ces faits déplorables,
+parlez de moi comme je suis, sans rien atténuer,
+sans rien aggraver par malignité. Alors vous parlerez
+d'un homme qui a trop aimé, mais qui ne sut pas aimer
+sagement; d'un homme qui ne devint pas aisément
+jaloux, mais qui, une fois excité, fut poussé jusqu'aux
+derniers excès; d'un homme dont la main, comme celle
+du Juif pervers<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, a détruit une perle plus précieuse que
+toute sa race, d'un homme dont les yeux vaincus, quoique
+peu accoutumés à fondre en eau, répandent des
+larmes aussi abondamment que les arbres d'Arabie
+répandent leurs parfums.&mdash;Parlez de moi ainsi&mdash;et dites
+encore qu'un jour, dans Alep, un Turc insolent, portant
+le turban, frappait un Vénitien et insultait l'État, je saisis
+à la gorge ce chien circoncis, et le frappai ainsi.</p>
+
+<p class="stage1">(Il se perce de son épée.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Allusion à Hérode et à Marianne.</p></blockquote>
+
+<p>LODOVICO.&mdash;O sanglante catastrophe!</p>
+
+<p>GRATIANO.&mdash;Tout ce que nous avons dit ne peut plus
+s'accomplir.</p>
+
+<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>s'approchant du lit en chancelant</i></span>.&mdash;Je t'ai
+donné un baiser avant de te tuer.&mdash;En me tuant, je ne
+puis m'empêcher d'aller mourir sur tes lèvres.</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt en embrassant Desdémona.)</p>
+
+<p>CASSIO.&mdash;Voilà ce que je craignais.&mdash;Mais je croyais
+qu'il n'avait point d'arme, car il avait le coeur grand.</p>
+
+<p>LODOVICO, <span class="stage2"><i>à Jago</i></span>.&mdash;Chien de Sparte, plus impitoyable
+que la douleur, la faim ou la mer, contemple le tragique
+fardeau dont ce lit est chargé. Voilà ton ouvrage. Ce
+spectacle empoisonne la vue.&mdash;Qu'on le cache.&mdash;Gratiano,
+gardez la maison et prenez possession des biens
+du More; ils vous reviennent en héritage. <span class="stage2">(<i>A Cassio.</i>)</span>
+C'est à vous, seigneur gouverneur, qu'appartient le châtiment
+de cet infernal traître: choisissez le temps, le
+lieu, les tortures: oh! redoublez les tortures. Moi je
+m'embarque à l'instant, et je vais d'un coeur désolé
+raconter au sénat cette désolante aventure.</p>
+
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO ***
+
+***** This file should be named 18179-h.htm or 18179-h.zip *****
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+