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diff --git a/18179-h/18179-h.htm b/18179-h/18179-h.htm new file mode 100644 index 0000000..95d9400 --- /dev/null +++ b/18179-h/18179-h.htm @@ -0,0 +1,6376 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Othello, by Shakespeare</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Othello + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: April 15, 2006 [EBook #18179] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>===========================================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 4</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.</p> +<p>Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1863</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>==========================================================</p> + </div> </div> +<br><br> + + +<h1>OTHELLO</h1> + +<h4>OU</h4> + +<h2>LE MORE DE VENISE</h2> + +<h3>TRAGÉDIE</h3> +<br><br> + + + +<h3>NOTICE SUR OTHELLO</h3> + + +<p>«Il y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoure +et les preuves de prudence et d'habileté qu'il avait données à la +guerre avaient rendu cher aux seigneurs de la république... Il advint +qu'une vertueuse dame d'une merveilleuse beauté, nommée Disdémona, +séduite, non par de secrets désirs, mais par la vertu du More, +s'éprit de lui, et que lui à son tour, vaincu par la beauté et les nobles +sentiments de la dame, s'enflamma également pour elle. L'amour +leur fut si favorable qu'ils s'unirent par le mariage, bien que +les parents de la dame fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour +qu'elle prît un autre époux. Tant qu'ils demeurèrent à Venise, ils +vécurent ensemble dans un si parfait accord et un repos si doux que +jamais il n'y eut entre eux, je ne dirai pas la moindre chose, mais +la moindre parole qui ne fût d'amour. Il arriva que les seigneurs +vénitiens changèrent la garnison qu'ils tenaient dans Chypre, et choisirent +le More pour capitaine des troupes qu'ils y envoyaient. Celui-ci, +bien que fort content de l'honneur qui lui était offert, sentait +diminuer sa joie en pensant à la longueur et à la difficulté du voyage... +Disdémona, voyant le More troublé, s'en affligeait, et, n'en devinant +pas la cause, elle lui dit un jour pendant leur repas:—Cher More, +pourquoi, après l'honneur que vous avez reçu de la Seigneurie, paraissez-vous +si triste?—Ce qui trouble ma joie, répondit le More, +c'est l'amour que je te porte; car je vois qu'il faut que je t'emmène +avec moi affronter les périls de la mer, ou que je te laisse à Venise. +Le premier parti m'est douloureux, car toutes les fatigues que tu +auras à éprouver, tous les périls qui surviendront me rempliront de +tourment; le second m'est insupportable, car me séparer de toi, c'est +me séparer de ma vie.—Cher mari, que signifient toutes ces pensées +qui vous agitent le coeur? Je veux venir avec vous partout où vous +irez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais. Qu'est-ce +donc que d'aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et bien +équipé?—Le More charmé jeta ses bras autour du cou de sa femme, +et avec un tendre baiser lui dit: Que Dieu nous conserve longtemps, +ma chère, avec un tel amour!—et ils partirent et arrivèrent à +Chypre après la navigation la plus heureuse.</p> + +<p>«Le More avait avec lui un enseigne d'une très-belle figure, mais +de la nature la plus scélérate qu'il y ait jamais eu au monde...e +méchant homme avait aussi amené à Chypre sa femme, qui était +belle et honnête; et, comme elle était italienne, elle était chère à la +femme du More, et elles passaient ensemble la plus grande partie du +jour. De la même expédition était un officier fort aimé du More; il +allait très-souvent dans la maison du More, et prenait ses repas avec +lui et sa femme. La dame, qui le savait très-agréable à son mari, lui +donnait beaucoup de marques de bienveillance, ce dont le More +était très-satisfait. Le méchant enseigne ne tenant compte ni de +la fidélité qu'il avait jurée à sa femme, ni de l'amitié, ni de la reconnaissance +qu'il devait au More, devint violemment amoureux de Disdémona, +et tenta toutes sortes de moyens pour lui faire connaître et +partager son amour...ais elle, qui n'avait dans sa pensée que le +More, ne faisait pas plus d'attention aux démarches de l'enseigne que +s'il ne les eût pas faites... Celui-ci s'imagina qu'elle était éprise de +l'officier... L'amour qu'il portait à la dame se changea en une terrible +haine, et il se mit à chercher comment il pourrait, après s'être +débarrassé de l'officier, posséder la dame, ou empêcher du moins +que le More ne la possédât; et, machinant dans sa pensée mille +choses toutes infâmes et scélérates, il résolut d'accuser Disdémona +d'adultère auprès de son mari, et de faire croire à ce dernier que +l'officier était son complice... Cela était difficile, et il fallait une +occasion... Peu de temps après, l'officier ayant frappé de son épée +un soldat en sentinelle, le More lui ôta son emploi. Disdémona en +fut affligée et chercha plusieurs fois à le réconcilier avec son mari. +Le More dit un jour à l'enseigne que sa femme le tourmentait tellement +pour l'officier qu'il finirait par le reprendre.—Peut-être, dit le +perfide, que Disdémona a ses raisons pour le voir avec plaisir.—Et +pourquoi, reprit le More?—Je ne veux pas mettre la main entre le +mari et la femme; mais si vous tenez vos yeux ouverts, vous verrez +vous-même.—Et quelques efforts que fît le More, il ne voulut pas +en dire davantage<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p><i>Hecatommythi ovvero cento novelle di G.-B. Giraldi Cinthio</i> +part. I, décad. III, nov. 7, pages 313-321; édition de Venise, 1508.</p></blockquote> + +<p>Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfide +enseigne pour convaincre Othello de l'infidélité de Desdémona. Il n'est +pas, dans la tragédie de Shakspeare, un détail qui ne se retrouve +dans la nouvelle de Cinthio: le mouchoir de Desdémona, ce mouchoir +précieux que le More tenait de sa mère, et qu'il avait donné +à sa femme pendant leurs premières amours; la manière dont l'enseigne +s'en empare, et le fait trouver chez l'officier qu'il veut perdre; +l'insistance du More auprès de Desdémona pour ravoir ce mouchoir, +et le trouble où la jette sa perte; la conversation artificieuse +de l'enseigne avec l'officier, à laquelle assiste de loin le More, et où +il croit entendre tout ce qu'il craint; le complot du More trompé et +du scélérat qui l'abuse pour assassiner l'officier; le coup que l'enseigne +porte par derrière à celui-ci, et qui lui casse la jambe; enfin +tous les faits, considérables ou non, sur lesquels reposent successivement +toutes les scènes de la pièce, ont été fournis au poëte par le +romancier, qui en avait sans doute ajouté un grand nombre à la tradition +historique qu'il avait recueillie. Le dénoûment seul diffère; +dans la nouvelle, le More et l'enseigne assomment ensemble Desdémona +pendant la nuit, font écrouler ensuite sur le lit où elle dormait +le plafond de la chambre, et disent qu'elle a été écrasée par cet +accident. On en ignore quelque temps la vraie cause. Bientôt le More +prend l'enseigne en aversion, et le renvoie de son armée. Une autre +aventure porte l'enseigne, de retour à Venise, à accuser le More du +meurtre de sa femme. Ramené à Venise, le More est mis à la question +et nie tout; il est banni, et les parents de Desdémona le font +assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l'enseigne, et +il meurt brisé par les tortures. «La femme de l'enseigne, dit Giraldi +Cinthio, qui avait tout su, a tout rapporté, depuis la mort de son +mari, comme je viens de le raconter.»</p> + +<p>Il est clair que ce dénoûment ne pouvait convenir à la scène; +Shakspeare l'a changé parce qu'il le fallait absolument. Du reste il a +tout conservé, tout reproduit; et non-seulement il n'a rien omis, +mais il n'a rien ajouté; il semble n'avoir attaché aux faits mêmes +presque aucune importance; il les a pris comme ils se sont offerts, +sans se donner la peine d'inventer le moindre ressort, d'altérer le +plus petit incident.</p> + +<p>Il a tout créé cependant; car, dans ces faits si exactement empruntés +à autrui, il a mis la vie qui n'y était point. Le récit de +Giraldi Cinthio est complet; rien de ce qui semble essentiel à l'intérêt +d'une narration n'y manque; situations, incidents, développement +progressif de l'événement principal, cette construction, pour +ainsi dire extérieure et matérielle, d'une aventure pathétique et singulière, +s'y rencontre toute dressée; quelques-unes des conversations +ne sont même pas dépourvues d'une simplicité naïve et touchante. +Mais le génie qui, à cette scène, fournit des acteurs, qui +crée des individus, impose à chacun d'eux une figure, un caractère, +qui fait voir leurs actions, entendre leurs paroles, pressentir leurs +pensées, pénétrer leur sentiments; cette puissance vivifiante qui +ordonne aux faits de se lever, de marcher, de se déployer, de s'accomplir; +ce souffle créateur qui, se répandant sur le passé, le ressuscite +et le remplit en quelque sorte d'une vie présente et impérissable; +c'est là ce que Shakspeare possédait seul; et c'est avec quoi, +d'une nouvelle oubliée, il a fait <i>Othello</i>.</p> + +<p>Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n'est plus un More, +un officier, un enseigne, une femme, victime de la jalousie et de la +trahison. C'est Othello, Cassio, Jago, Desdémona, êtres réels et +vivants, qui ne ressemblent à aucun autre, qui se présentent en +chair et en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d'une +situation commune, emportés tous par le même événement, mais +ayant chacun sa nature personnelle, sa physionomie distincte, concourant +chacun à l'effet général par des idées, des sentiments, des +actes qui lui sont propres et qui découlent de son individualité. +Ce n'est point le fait, ce n'est point la situation qui a dominé le +poëte et où il a cherché tous ses moyens de saisir et d'émouvoir. La +situation lui a paru posséder les conditions d'une grande scène dramatique; +le fait l'a frappé comme un cadre heureux où pouvait venir +se placer la vie. Soudain il a enfanté des êtres complets en eux-mêmes, +animés et tragiques indépendamment de toute situation particulière +et de tout fait déterminé; il les a enfantés capables de sentir +et de déployer, sous nos yeux, tout ce que pouvait faire éprouver +et produire à la nature humaine l'événement spécial au sein duquel +ils allaient se mouvoir; et il les a lancés dans cet événement, bien +sûr qu'à chaque circonstance qui lui serait fournie par le récit, il +trouverait en eux, tels qu'il les avait faits, une source féconde d'effets +pathétiques et de vérité.</p> + +<p>Ainsi crée le poëte, et tel est le génie poétique. Les événements, +les situations même ne sont pas ce qui lui importe, ce qu'il se complaît +à inventer: sa puissance veut s'exercer autrement que dans la +recherche d'incidents plus ou moins singuliers, d'aventures plus ou +moins touchantes; c'est par la création de l'homme lui-même qu'elle +se manifeste; et quand elle crée l'homme, elle le crée complet, armé +de toutes pièces, tel qu'il doit être pour suffire à toutes les vicissitudes +de la vie, et offrir en tous sens l'aspect de la réalité. Othello est +bien autre chose qu'un mari jaloux et aveuglé, et que la jalousie +pousse au meurtre; ce n'est là que sa situation pendant la pièce, et +son caractère va fort au delà de sa situation. Le More brûlé du +soleil, au sang ardent, à l'imagination vive et brutale, crédule +par la violence de son tempérament aussi bien que par celle de +sa passion; le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa gloire, respectueux +et soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n'oubliant +jamais, dans les transports de l'amour, les devoirs de la guerre, +et regrettant avec amertume les joies de la guerre quand il perd tout +le bonheur de l'amour; l'homme dont la vie a été dure, agitée, pour +qui des plaisirs doux et tendres sont quelque chose de nouveau qui +l'étonne en le charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de la +sécurité, bien que son caractère soit plein de générosité et de confiance; +Othello enfin, peint non-seulement dans les portions de lui-même +qui sont en rapport présent et direct avec la situation accidentelle +où il est placé, mais dans toute l'étendue de sa nature et tel que +l'a fait l'ensemble de sa destinée; c'est là ce que Shakspeare nous +fait voir. De même Jago n'est pas simplement un ennemi irrité et +qui veut se venger, ou un scélérat ordinaire qui veut détruire un +bonheur dont l'aspect l'importune; c'est un scélérat cynique et raisonneur, +qui de l'égoïsme s'est fait une philosophie, et du crime une +science; qui ne voit dans les hommes que des instruments ou des +obstacles à ses intérêts personnels; qui méprise la vertu comme une +absurdité et cependant la hait comme une injure; qui conserve, dans +la conduite la plus servile, toute l'indépendance de sa pensée, et qui, +au moment où ses crimes vont lui coûter la vie, jouit encore, avec +un orgueil féroce, du mal qu'il a fait, comme d'une preuve de sa +supériorité.</p> + +<p>Qu'on appelle l'un après l'autre tous les personnages de la tragédie, +depuis ses héros jusqu'aux moins considérables, Desdémona, Cassio, +Émilia, Bianca: on les verra paraître, non sous des apparences vagues, +et avec les seuls traits qui correspondent à leur situation dramatique, +mais avec des formes précises, complètes, et tout ce qui +constitue la personnalité. Cassio n'est point là simplement pour devenir +l'objet de la jalousie d'Othello, et comme une nécessité du drame, +il a son caractère, ses penchants, ses qualités, ses défauts; et de +là découle naturellement l'influence qu'il exerce sur ce qui arrive. +Émilia n'est point une suivante employée par le poëte comme instrument +soit du noeud, soit de la découverte des perfidies qui amènent +la catastrophe; elle est la femme de Jago qu'elle n'aime point, et +à qui cependant elle obéit parce qu'elle le craint, et quoiqu'elle s'en +méfie; elle a même contracté, dans la société de cet homme, quelque +chose de l'immoralité de son esprit; rien n'est pur dans ses pensées +ni dans ses paroles; cependant elle est bonne, attachée à sa +maîtresse; elle déteste le mal et la noirceur. Bianca elle-même a sa +physionomie tout à fait indépendante du petit rôle qu'elle joue dans +l'action. Oubliez les événements, sortez du drame; tous ces personnages +demeureront réels, animés, distincts; ils sont vivants par +eux-mêmes, leur existence ne s'évanouira point avec leur situation. +C'est en eux que s'est déployé le pouvoir créateur du poëte, et les +faits ne sont, pour lui, que le théâtre sur lequel il leur ordonne de +monter.</p> + +<p>Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio, entre les mains de Shakspeare, +était devenue <i>Othello</i>, de même, entre les mains de Voltaire, +<i>Othello</i> est devenu <i>Zaïre</i>. Je ne veux point comparer. De tels rapprochements +sont presque toujours de vains jeux d'esprit qui ne +prouvent rien, si ce n'est l'opinion personnelle de celui qui juge. +Voltaire aussi était un homme de génie; la meilleure preuve du +génie, c'est l'empire qu'il exerce sur les hommes: là où s'est manifestée +la puissance de saisir, d'émouvoir, de charmer tout un peuple, +ce fait seul répond à tout; le génie est là, quelques reproches qu'on +puisse adresser au système dramatique ou au poëte. Mais il est curieux +d'observer l'infinie variété des moyens par lesquels le génie se +déploie, et combien de formes diverses peut recevoir de lui le même +fond de situations et de sentiments.</p> + +<p>Ce que Shakspeare a emprunté du romancier italien, ce sont les +faits; sauf le dénoûment, il n'en a répudié, il n'en a inventé aucun. +Or les faits sont précisément ce que Voltaire n'a pas emprunté à +Shakspeare. La contexture entière du drame, les lieux, les incidents, +les ressorts, tout est neuf, tout est de sa création. Ce qui a frappé +Voltaire, ce qu'il a fallu reproduire, c'est la passion, la jalousie, son +aveuglement, sa violence, le combat de l'amour et du devoir, et ses +tragiques résultats. Toute son imagination s'est portée sur le développement +de cette situation. La fable, inventée librement, n'est +dressée que vers ce but; Lusignan, Néresian, le rachat des prisonniers, +tout a pour dessein de placer Zaïre entre son amant et la foi de son +père, de motiver l'erreur d'Orosmane, et d'amener ainsi l'explosion +progressive des sentiments que le poëte voulait peindre. Il n'a point +imprimé à ses personnages un caractère individuel, complet, indépendant +des circonstances où ils paraissent. Ils ne vivent que par la +passion et pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Orosmane +et Zaïre n'ont rien qui les distingue, qui leur donne une physionomie +propre et les fît partout reconnaître. Ce ne sont point des +individus réels, en qui se révèlent, à propos d'un des incidents de +leur vie, les traits particuliers de leur nature et l'empreinte de toute +leur existence. Ce sont des êtres en quelque sorte généraux, et par +conséquent un peu vagues, en qui se personnifient momentanément +l'amour, la jalousie, le malheur, et qui intéressent, moins pour leur +propre compte et à cause d'eux-mêmes, que parce qu'ils deviennent +ainsi, et pour un jour, les représentants de cette portion des sentiments +et des destinées possibles de la nature humaine.</p> + +<p>De cette manière de concevoir le sujet, Voltaire a tiré des beautés +admirables. Il en est résulté aussi des lacunes et des défauts graves. +Le plus grave de tous, c'est cette teinte romanesque qui réduit, pour +ainsi dire, à l'amour l'homme tout entier, et rétrécit le champ de la +poésie en même temps qu'elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu'un +exemple des effets de ce système; il suffira pour les faire tous pressentir.</p> + +<p>Le sénat de Venise vient d'assurer à Othello la tranquille possession +de Desdémona; il est heureux, mais il faut qu'il parte, qu'il +s'embarque pour Chypre, qu'il s'occupe de l'expédition qui lui est +confiée: «Viens, dit-il à Desdémona, je n'ai à passer avec toi +qu'une heure d'amour, de plaisir et de tendres soins. Il faut obéir +à la nécessité.»</p> + +<p>Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imitant, +que fait-il dire à Orosmane, aussi heureux et confiant? Précisément +le contraire de ce que dit Othello:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je vais donner une heure aux soins de mon empire</p> +<p>Et le reste du jour sera tout à Zaïre.</p> + </div> </div> + +<p>Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l'heure, parlait +de conquêtes et de guerre, s'inquiétait du sort des Musulmans et +tançait la <i>mollesse</i> de ses voisins, le voilà qui n'est plus ni sultan ni +guerrier; il oublie tout, il n'est plus qu'amoureux. A coup sûr +Othello n'est pas moins passionné qu'Orosmane, et sa passion ne sera +ni moins crédule ni moins violente; mais il n'abdique pas, en un +instant, tous les intérêts, toutes les pensées de sa vie passée et future. +L'amour possède son coeur sans envahir toute son existence. La passion +d'Orosmane est celle d'un jeune homme qui n'a jamais rien fait, +jamais rien eu à faire, qui n'a encore connu ni les nécessités ni les +travaux du monde réel. Celle d'Othello se place dans un caractère +plus complet, plus expérimenté et plus sérieux. Je crois cela moins +factice et plus conforme aux vraisemblances morales aussi bien qu'à +la vérité positive. Mais, quoi qu'il en soit, la différence des deux systèmes +se révèle pleinement dans ce seul trait. Dans l'un, la passion +et la situation sont tout; c'est là que le poëte puise tous ses moyens: +dans l'autre, ce sont les caractères individuels et l'ensemble de la +nature humaine qu'il exploite; une passion, une situation ne sont, +pour lui, qu'une occasion de les mettre en scène avec plus d'énergie +et d'intérêt.</p> + +<p>L'action qui fait le sujet d'<i>Othello</i> doit être rapportée à l'année +1570, époque de la principale attaque des Turcs contre l'île de +Chypre, alors au pouvoir des Vénitiens. Quant à la date de la composition +même de la tragédie, M. Malone la fixe à l'année 1611. +Quelques critiques doutent que Shakspeare ait connu la nouvelle +même de Giraldi Cinthio, et supposent qu'il n'a eu entre les mains +qu'une imitation française, publiée à Paris en 1584 par Gabriel +Chappuys. Mais l'exactitude avec laquelle Shakspeare s'est conformé +au récit italien, jusque dans les moindres détails, me porte à croire +qu'il a fait usage de quelque traduction anglaise plus littérale.</p> + +<br><br> + + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + +<p>LE DUC DE VENISE.<br> +BRABANTIO, sénateur.<br> +GRATIANO, frère de Brabantio.<br> +LODOVICO, parent de Brabantio.<br> +OTHELLO, le More.<br> +CASSIO, lieutenant d'Othello.<br> +JAGO, enseigne d'Othello.<br> +RODERIGO, gentilhomme vénitien.<br> +MONTANO, prédécesseur d'Othello dans le gouvernement de l'île de Chypre.<br> +UN BOUFFON au service d'Othello.<br> +UN HÉRAUT.<br> +DESDÉMONA, fille de Brabantio, et femme d'Othello.<br> +ÉMILIA, femme du Jago.<br> +BIANCA, courtisane, maîtresse de Cassio.<br> +SÉNATEURS, OFFICIERS, MESSAGERS, MUSICIENS, MATELOTS ET SUITE.</p><br> + + + +<p class="stage1">La scène, au premier acte, est à Venise; pendant le reste de la +pièce elle est dans un port de mer, dans l'île de Chypre.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + + + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Venise.—Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> RODERIGO et JAGO.</p> +<br> + +<p>RODERIGO.—Allons, ne m'en parle jamais! Je trouve +très-mauvais que toi, Jago, qui as disposé de ma bourse +comme si les cordons en étaient dans tes mains, tu aies +eu connaissance de cela.</p> + +<p>JAGO.—Au diable! mais vous ne voulez pas m'entendre. +Si jamais j'ai eu le moindre soupçon de cette +affaire, haïssez-moi.</p> + +<p>RODERIGO.—Tu m'avais dit que tu le détestais.</p> + +<p>JAGO.—Méprisez-moi, si cela n'est pas. Trois grands +personnages de la ville, le sollicitant en personne pour +qu'il me fît lieutenant, lui ont souvent ôté leur chapeau; +et foi d'homme, je sais ce que je vaux, je ne vaux pas +moins qu'un tel emploi: mais lui, qui n'aime que son +orgueil et ses idées, il les a payés de phrases pompeuses, +horriblement hérissées de termes de guerre, et finalement +il a éconduit mes protecteurs: «<i>Je vous le proteste,</i> +leur a-t-il dit, <i>j'ai déjà choisi mon officier</i>.» Et qui était-ce? +Vraiment un grand calculateur, un Michel Cassio, +un Florentin, un garçon prêt à se damner pour une +belle femme, qui n'a jamais manoeuvré un escadron sur +le champ de bataille, qui ne connaît pas plus qu'une +vieille fille la conduite d'une bataille; mais savant, le +livre en main, dans la théorie que nos sénateurs en toge +discuteraient aussi bien que lui. Pur bavardage sans +pratique, c'est là tout son talent militaire. Voilà l'homme +sur qui est tombé le choix du More; et moi, que ses yeux +ont vu à l'épreuve à Rhodes, en Chypre, et sur d'autres +terres chrétiennes et infidèles, je me vois rebuté et payé +par ces paroles: «<i>Je sais ce que je vous dois; prenez +patience, je m'acquitterai un jour!</i>» C'est cet autre qui, +dans les bons jours, sera son lieutenant; et moi (Dieu +me bénisse!), je reste l'enseigne de sa moresque seigneurie.</p> + +<p>RODERIGO.—Par le ciel! j'aurais mieux aimé être son +bourreau.</p> + +<p>JAGO—Mais à cela nul remède. Tel est le malheur du +service. La promotion suit la recommandation et la +faveur; elle ne se règle plus par l'ancienne gradation, +lorsque le second était toujours héritier du premier. +Maintenant, seigneur, jugez vous-même si j'ai la moindre +raison d'aimer le More.</p> + +<p>RODERIGO.—En ce cas, je ne resterais pas à son service.</p> + +<p>JAGO.—Seigneur, rassurez-vous. Je le sers pour me +servir moi-même contre lui. Nous ne pouvons tous être +maîtres, et tous les maîtres ne peuvent être fidèlement +servis. Vous trouverez beaucoup de serviteurs soumis, +rampants, qui, passionnés pour leur propre servitude, +usent leur vie comme l'âne de leur maître, seulement +pour la nourriture de la journée. Quand ils sont vieux +on les casse aux gages. Châtiez-moi ces honnêtes esclaves. +Il en est d'autres qui, revêtus des formes et des +apparences du dévouement, tiennent au fond toujours +leur coeur à leur service. Ils ne donnent à leurs seigneurs +que des démonstrations de zèle, prospèrent à leurs dépens; +et dès qu'ils ont mis une bonne doublure à leurs habits, +ce n'est plus qu'à eux-mêmes qu'ils rendent hommage. +Ceux-là ont un peu d'âme, et je professe d'en être; car, +seigneur, aussi vrai que vous êtes Roderigo, si j'étais le +More, je ne voudrais pas être Jago. En le servant, je ne +sers que moi, et le ciel m'est témoin que je ne le fais ni +par amour, ni par dévouement, mais, sous ce masque, +pour mon propre intérêt. Quand mon action visible et +mes compliments extérieurs témoigneront au vrai la +disposition naturelle et le dedans de mon âme, attendez-vous +à me voir bientôt porter mon coeur sur la main, +pour le donner à becqueter aux corneilles. Non, je ne +suis pas ce que je suis.</p> + +<p>RODERIGO.—Quelle bonne fortune pour ce More aux +lèvres épaisses, s'il réussit de la sorte dans son dessein!</p> + +<p>JAGO.—Appelez son père; éveillez-le; faites poursuivre +le More, empoisonnez sa joie; dénoncez-le dans les rues; +excitez les parents de la jeune fille; au sein du paradis +où le More repose, tourmentez-le par des mouches; et +quoiqu'il jouisse du bonheur, mêlez-y de telles inquiétudes +que sa joie en soit troublée et décolorée.</p> + +<p>RODERIGO.—Voici la maison de son père; je vais l'appeler +à haute voix.</p> + +<p>JAGO.—Appelez avec des accents de crainte et des hurlements +de terreur, comme il arrive quand on découvre +l'incendie que la négligence et la nuit ont laissé se glisser +au sein des cités populeuses.</p> + +<p>RODERIGO.—Holà, holà, Brabantio! seigneur Brabantio! +holà!</p> + +<p>JAGO.—Éveillez-vous: holà, Brabantio! des voleurs! +des voleurs! voyez à votre maison, à votre fille, à vos +coffres! au voleur! au voleur!</p> + +<p>BRABANTIO, <span class="stage2"><i>à la fenêtre</i>.</span>—Et quelle est donc la cause de +ces effrayantes clameurs? Qu'y a-t-il?</p> + +<p>RODERIGO.—Seigneur, tout votre monde est-il chez vous?</p> + +<p>JAGO.—Vos portes sont-elles bien fermées?</p> + +<p>BRABANTIO.—Comment, pourquoi me demandez-vous +cela?</p> + +<p>JAGO.—Par Dieu, seigneur, vous êtes volé: pour votre +honneur passez votre robe: votre coeur est frappé; vous +avez perdu la moitié de votre âme: en ce moment, à +l'heure même, un vieux bélier noir ravit votre brebis +blanche. Levez-vous, hâtez-vous, réveillez au son de la +cloche les citoyens qui ronflent; ou le diable va cette +nuit faire de vous un grand-père. Debout, vous dis-je.</p> + +<p>BRABANTIO.—Quoi donc, avez-vous perdu l'esprit?</p> + +<p>RODERIGO.—Vénérable seigneur, reconnaissez-vous ma +voix?</p> + +<p>BRABANTIO.—Moi, non. Qui êtes-vous?</p> + +<p>RODERIGO.—Je m'appelle Roderigo.</p> + +<p>BRABANTIO.—Tu n'en es que plus mal venu. Déjà je +t'ai défendu de rôder autour de ma porte. Je t'ai franchement +déclaré que ma fille n'est pas pour toi: et aujourd'hui +dans ta folie, encore plein de ton souper, et +échauffé de boissons enivrantes, tu viens me braver +méchamment et troubler mon sommeil!</p> + +<p>RODERIGO.—Seigneur, seigneur, seigneur...</p> + +<p>BRABANTIO.—Mais tu peux être bien sûr que j'ai assez +de pouvoir pour te faire repentir de ceci.</p> + +<p>RODERIGO.—Modérez-vous, seigneur.</p> + +<p>BRABANTIO.—Que me parles-tu de vol? C'est ici Venise: +ma maison n'est pas une grange isolée.</p> + +<p>RODERIGO.—Puissant Brabantio, c'est avec une âme +droite et pure que je viens à vous...</p> + +<p>JAGO.—Parbleu, seigneur, vous êtes un de ces hommes +qui ne veulent pas servir Dieu quand c'est Satan qui le +leur commande. Parce que nous venons vous rendre +service, vous nous prenez pour des bandits. Vous voulez +donc voir votre fille associée à un cheval de Barbarie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>? +Vous voulez donc que vos petits-enfants hennissent après +vous? vous voulez avoir des coursiers pour cousins et +des haquenées pour parents?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p><i>Covered with a Barbary horse.</i></p></blockquote> + +<p>BRABANTIO.—Quel impudent misérable es-tu?</p> + +<p>JAGO.—Je suis un homme, seigneur, qui viens vous +dire qu'à l'heure où je vous parle, dans les bras l'un de +l'autre, votre-fille et le More ne font qu'un<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Shakspeare se sert ici d'un proverbe grossier: <i>Your daughter +and the Moor are now making the beast with two backs.</i></p></blockquote> + +<p>BRABANTIO.—Tu es un coquin.</p> + +<p>JAGO.—Vous êtes un sénateur!</p> + +<p>BRABANTIO.—Tu me répondras de ton insolence. Je te +connais, Roderigo.</p> + +<p>RODERIGO.—Seigneur, je consens à répondre de tout. +Mais de grâce écoutez-nous; si (comme je crois le voir +en partie) c'est selon votre bon plaisir et de votre aveu +que votre belle fille, à cette heure sombre et bizarre de +la nuit, sort sans meilleure ni pire escorte qu'un coquin +aux gages du public, un gondolier, et va se livrer aux +grossiers embrassements d'un More débauché; si cela +vous est connu, et que vous l'avez permis, alors nous +vous avons fait un grand et insolent outrage; mais si +vous ignorez tout cela, mon caractère me garantit que +vous nous repoussez à tort. Ne croyez pas que, dépourvu +de tout sentiment des convenances, je voulusse plaisanter +et me jouer ainsi de Votre Excellence. Votre fille, je +le répète, si vous ne lui en avez pas donné la permission, +a commis une étrange faute en attachant ses affections, +sa beauté, son esprit, sa fortune, au sort d'un +vagabond, étranger ici et partout. Éclaircissez-vous sans +délai. Si elle est dans sa chambre ou dans votre maison, +déchaînez contre moi la justice de l'État, pour vous avoir +ainsi abusé.</p> + +<p>BRABANTIO.—Battez le briquet! Vite! donnez-moi un +flambeau! Appelez tous mes gens! Cette aventure ressemble +assez à mon songe: la crainte de sa vérité +oppresse déjà mon coeur. De la lumière! de la lumière!</p> + +<p class="stage1">(Brabantio se retire de la fenêtre.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Roderigo</i></span>.—Adieu, il faut que je vous quitte. Il +n'est ni convenable, ni sain pour ma place, qu'on me +produise comme témoin contre le More, ce qui arrivera +si je reste. Je sais ce qui en est; quoique ceci lui puisse +causer quelque échec, le sénat ne peut avec sûreté le +renvoyer. Il s'est engagé avec tant de succès dans la +guerre de Chypre maintenant en train, que, pour leur +salut, les sénateurs n'ont pas un autre homme de sa +force pour conduire leurs affaires. Aussi, quoique je le +haïsse comme je hais les peines de l'enfer, la nécessité +du moment me contraint à arborer l'étendard du zèle, +et à en donner des signes; des signes, sur mon âme, rien +de plus. Pour être sûr de le trouver, dirigez vers le Sagittaire<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> +la recherche du vieillard; j'y serai avec le More. +Adieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p><i>C'est probablement le nom de quelque auberge de Venise.</i></p></blockquote> + +<p class="stage1">(Jago sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent dans la rue Brabantio et des domestiques avec des +torches.)</p> + +<p>BRABANTIO.—Mon malheur n'est que trop vrai! Elle +est partie; et ce qui me reste d'une vie déshonorée ne +sera plus qu'amertume. Roderigo, où l'as-tu vue?—O +malheureuse fille!... Avec le More, dis-tu?—Qui voudrait +être père?—Comment as-tu su que c'était elle?—Oh! +tu m'as trompé au delà de toute idée.—Et que vous +a-t-elle dit?—Allumez encore des flambeaux. Éveillez +tous mes parents.—Sont-ils mariés, croyez-vous?</p> + +<p>RODERIGO.—En vérité, je crois qu'ils le sont.</p> + +<p>BRABANTIO.—O ciel!—Comment est-elle sortie?—O trahison +de mon sang!—Pères, ne vous fiez plus au coeur +de vos filles d'après la conduite que vous leur voyez +tenir.—Mais n'est-il pas des charmes par lesquels on +peut corrompre la virginité et les penchants de la jeunesse? +Roderigo, n'avez-vous rien lu sur de pareilles +choses?</p> + +<p>RODERIGO.—Oui, en vérité, seigneur, je l'ai lu.</p> + +<p>BRABANTIO.—Appelez mon frère.—Oh! que je voudrais +vous l'avoir donnée!—Que les uns prennent un chemin, +et les autres un autre.—Savez-vous où nous pourrons la +surprendre avec le More?</p> + +<p>RODERIGO.—J'espère pouvoir le découvrir, si vous voulez +emmener une bonne escorte et venir avec moi.</p> + +<p>BRABANTIO.—Ah! je vous prie, conduisez-nous. A +chaque maison je veux appeler: je puis demander du +monde presque partout: Prenez vos armes, courons: +rassemblez quelques officiers chargés du service de nuit. +Allons! marchons.—Honnête Roderigo, je vous récompenserai +de votre peine.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une autre rue.</p> + +<p class="stage1">Les mêmes. <i>Entrent</i> OTHELLO, JAGO +et des SERVITEURS.</p> +<br> + +<p>JAGO.—Quoique dans le métier de la guerre j'aie tué +des hommes, cependant je tiens qu'il est de l'essence de +la conscience de ne pas commettre un meurtre prémédité: +je manque quelquefois de méchanceté quand j'en +aurais besoin. Neuf ou dix fois j'ai été tenté de le piquer +sous les côtes.</p> + +<p>OTHELLO.—La chose vaut mieux comme elle est.</p> + +<p>JAGO.—Soit. Cependant il a tant bavardé, il a vomi +tant de propos révoltants, injurieux à votre honneur, +qu'avec le peu de vertu que je possède, j'ai eu bien de la +peine à me contenir. Mais, dites-moi, je vous prie, seigneur, +êtes-vous solidement marié? Songez-y bien, le +<i>magnifique</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> est très-aimé; et sa voix, quand il le veut, +a deux fois autant de puissance que celle du duc: il va +vous forcer au divorce, ou il fera peser sur vous autant +d'embarras et de chagrins que pourra lui en fournir la +loi, soutenue de tout son crédit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>Magnifiques</i> était le terme d'honneur en usage +pour les seigneurs vénitiens.</p></blockquote> + +<p>OTHELLO.—Qu'il fasse du pis qu'il pourra; les services +que j'ai rendus à la Seigneurie parleront plus haut que +ses plaintes. On ne sait pas encore, et je le publierai si +je vois qu'il y ait de l'honneur à s'en vanter, que je tire +la vie et l'être d'ancêtres assis sur un trône, et mes mérites +peuvent répondre, la tête haute, à la haute fortune +que j'ai conquise. Car sache, Jago, que si je n'aimais la +charmante Desdémona, je ne voudrais pas pour tous les +trésors de la mer, enfermer ni gêner ma destinée jusqu'ici +libre et sans liens.—Mais vois, que sont ces lumières +qui viennent là-bas?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Cassio à distance et quelques officiers avec des +flambeaux.)</p> + +<p>JAGO.—C'est le père irrité avec ses amis. Vous feriez +mieux de rentrer.</p> + +<p>OTHELLO.—Mais, non: il faut qu'on me trouve. Mon +caractère, mon titre, et ma conscience sans reproche me +montreront tel que je suis.—Est-ce bien eux?</p> + +<p>JAGO.—Par Janus, je pense que non.</p> + +<p>OTHELLO.—Les serviteurs du duc et mon lieutenant!—Que +la nuit répande ses faveurs sur vous, amis! quelles +nouvelles?</p> + +<p>CASSIO.—Général, le duc vous salue, et il réclame +votre présence dans son palais en hâte, en toute hâte, à +l'instant même.</p> + +<p>OTHELLO.—Savez-vous pourquoi?</p> + +<p>CASSIO.—Quelques nouvelles de Chypre, autant que je +puis conjecturer; une affaire de quelque importance. +Cette nuit même les galères ont dépêché jusqu'à douze +messagers de suite sur les talons l'un de l'autre. Déjà +nombre de conseillers sont levés, et rassemblés chez le +duc. On vous a demandé plusieurs fois avec empressement; +et, voyant qu'on ne vous trouvait point à votre +demeure, le sénat a envoyé trois bandes différentes pour +vous chercher de tous côtés.</p> + +<p>OTHELLO.—Il est bon que ce soit vous qui m'ayez +rencontré. Je n'ai qu'un mot à dire, ici dans la maison, +et je vais avec vous.</p> + +<p class="stage1">(Othello sort.)</p> + +<p>CASSIO.—Enseigne, que fait-il ici?</p> + +<p>JAGO.—Sur ma foi, il a abordé cette nuit une prise de +grande valeur; si elle est déclarée légitime, il a jeté +l'ancre pour toujours.</p> + +<p>CASSIO.—Je ne comprends pas.</p> + +<p>JAGO.—Il est marié.</p> + +<p>CASSIO.—A qui?</p> + +<p>JAGO.—Marié à... Allons, général, partons-nous?</p> + +<p class="stage1">(Othello rentre.)</p> + +<p>OTHELLO.—Venez, amis.</p> + +<p>CASSIO.—Voici une autre troupe qui vous cherche aussi.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Brabantio et Roderigo, et des officiers du guet avec +des flambeaux et des armes.)</p> + +<p>JAGO.—C'est Brabantio! général, faites attention: +il vient avec de mauvais desseins.</p> + +<p>OTHELLO.—Holà! n'avancez pas plus loin.</p> + +<p>RODERIGO.—Seigneur, c'est le More!</p> + +<p>BRABANTIO, <span class="stage2"><i>avec furie</i></span>.—Tombez sur lui, le brigand!</p> + +<p class="stage1">(Les deux partis mettent l'épée à la main.)</p> + +<p>JAGO.—A vous, Roderigo: allons, vous et moi.</p> + +<p>OTHELLO.—Rentrez vos brillantes épées, la rosée de +la nuit pourrait les ternir. Mon seigneur, vous commanderez +mieux ici avec vos années qu'avec vos armes.</p> + +<p>BRABANTIO.—O toi, infâme ravisseur, où as-tu recélé +ma fille? Damné que tu es, tu l'as subornée par tes maléfices; +car je m'en rapporte à tous les êtres raisonnables: +si elle n'était liée par des chaînes magiques, une fille si +jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu'elle +dédaignait les amants riches et élégants de notre nation, +eût-elle osé, au risque de la risée publique, quitter la +maison paternelle pour fuir dans le sein basané d'un être +tel que toi, fait pour effrayer, non pour plaire? Que le +monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu as +ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des minéraux +qui affaiblissent l'intelligence?—Je veux que cela +soit examiné. La chose est probable; elle est manifeste. +Je te saisis donc, et je t'arrête comme trompant le monde, +comme exerçant un art proscrit et non autorisé.—Mettez +la main sur lui; s'il résiste, emparez-vous de lui au péril +de sa vie.</p> + +<p>OTHELLO.—Retenez vos mains, vous qui me suivez, et +les autres aussi. Si mon devoir était de combattre, je +l'aurais su connaître sans que personne m'en fît la leçon. +(<i>A Brabantio.</i>) Où voulez-vous que je me rende pour répondre +à votre accusation?</p> + +<p>BRABANTIO.—En prison, jusqu'à ce que le temps prescrit +par la loi, et les formes du tribunal t'appellent pour +te défendre.</p> + +<p>OTHELLO.—Et, si j'obéis, comment satisferai-je +aux ordres du duc dont les messagers sont ici, à côté de +moi, réclamant ma présence auprès de lui pour une +grande affaire d'État?</p> + +<p>UN OFFICIER.—Rien n'est plus vrai, digne seigneur; +le duc est au conseil, et, je suis sûr qu'on a envoyé chercher +Votre Excellence.</p> + +<p>BRABANTIO.—Comment! le duc au conseil? à cette +heure de la nuit? Qu'il y soit conduit à l'instant. Ma +cause n'est point d'un intérêt frivole. Le duc même, et +tous mes frères du sénat ne peuvent s'empêcher de ressentir +cet affront comme s'il leur était personnel. Si de +tels attentats avaient un libre cours, des esclaves et des +païens seraient bientôt nos maîtres.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">(Salle du conseil.)</p> + +<p class="stage1"><i>Le</i> DUC <i>et les</i> SÉNATEURS <i>assis autour d'une table, +des</i> OFFICIERS <i>à distance</i>.</p> +<br> + +<p>LE DUC.—Il n'y a, entre ces avis, point d'accord qui +les confirme.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—En effet, ils s'accordent peu: +mes lettres disent cent sept galères.</p> + +<p>LE DUC.—Et les miennes cent quarante.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Et les miennes deux cents: cependant +quoiqu'elles varient sur le nombre, comme il arrive +lorsque le rapport est fondé sur des conjectures, toutes +cependant confirment la nouvelle d'une flotte turque se +portant sur Chypre!</p> + +<p>LE DUC.—Oui, il y en a assez pour asseoir une opinion; +les erreurs ne me rassurent pas tellement que le +fond du récit ne me paraisse fait pour causer une juste +crainte.</p> + +<p>UN MATELOT, <span class="stage2"><i>au dedans</i></span>.—Holà, holà! des nouvelles +des nouvelles.</p> + +<p class="stage1">(Entre un officier avec un matelot.)</p> + +<p>L'OFFICIER.—Un messager de la flotte.</p> + +<p>LE DUC.—Encore! Qu'y a-t-il?</p> + +<p>LE MATELOT.—L'escadre turque s'avance sur Rhodes: +j'ai ordre du seigneur Angelo de venir l'annoncer au +sénat.</p> + +<p>LE DUC.—Que pensez-vous de ce changement?</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Cela ne peut soutenir le moindre +examen de la raison. C'est un piége dressé pour nous +donner le change. Quand on considère l'importance de +Chypre pour le Turc, et si nous réfléchissons seulement +que cette île, qui intéresse beaucoup plus le Turc que +Rhodes, peut d'ailleurs être plus aisément emportée, car +elle n'est pas dans un aussi bon état de défense, mais +manque de toutes les ressources dont Rhodes est munie; +si nous songeons à tout cela, nous ne pouvons croire le +Turc assez malhabile pour laisser derrière lui la place +qui lui importe d'abord, et négliger une tentative facile +et profitable, pour courir après un danger sans profit.</p> + +<p>LE DUC.—Non, il est certain que le Turc n'en veut +point à Rhodes.</p> + +<p>UN OFFICIER.—Voici d'autres nouvelles.</p> + +<p class="stage1">(Entre un autre messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Les Ottomans, magnifiques seigneurs, +gouvernant sur l'île de Rhodes, ont reçu là un renfort +qui vient de se joindre à leur flotte.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Oui, c'est ce que je pensais.—De +quelle force, suivant votre estimation?</p> + +<p>LE MESSAGER.—De trente voiles; et soudain virant de +bord, ils retournent sur leurs pas et portent franchement +leur entreprise sur Chypre. Le seigneur Montano, votre +fidèle et brave commandant, avec l'assurance de sa foi, +vous envoie cet avis, et vous prie de l'en croire.</p> + +<p>LE DUC.—Nous voilà donc certains que c'est Chypre +qu'ils menacent. Marc Lucchese n'est-il pas à Venise?</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Il est actuellement à Florence.</p> + +<p>LE DUC—Écrivez-lui en notre nom, dites-lui de se hâter +au plus vite. Dépêchez-vous.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Voici Brabantio et le vaillant More.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Brabantio, Othello, Roderigo, Jago et des officiers.)</p> + +<p>LE DUC.—Brave Othello, nous avons besoin de vous +à l'instant, contre le Turc, cet ennemi commun. <span class="stage2"><i>(A Brabantio</i>.)</span> +Je ne vous voyais pas, seigneur, soyez le bienvenu: +vos conseils et votre secours nous manquaient +cette nuit.</p> + +<p>BRABANTIO.—Moi, j'avais bien besoin des vôtres. Que +Votre Grandeur me pardonne; ce n'est point ma place +ni aucun avis de l'affaire qui vous rassemble, qui m'ont +fait sortir de mon lit: l'intérêt public n'a plus de prise +sur mon âme. Ma douleur personnelle est d'une nature +si démesurée et si violente, qu'elle engloutit et absorbe +tout autre chagrin, sans cesser d'être toujours la même.</p> + +<p>LE DUC.—Quoi donc? et de quoi s'agit-il?</p> + +<p>BRABANTIO.—Ma fille! ô ma fille!</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Quoi! morte?</p> + +<p>BRABANTIO.—Oui, pour moi; elle m'est ravie; elle est +séduite, corrompue par des sortiléges et des philtres +achetés à des charlatans. Car une nature qui n'est ni +aveugle, ni incomplète, ni dénuée de sens, ne pourrait +s'égarer de la sorte si les piéges de la magie...</p> + +<p>LE DUC.—Quel que soit l'homme qui, par ces manoeuvres +criminelles, ait privé votre fille de sa raison, et vous +de votre fille, vous lirez vous-même le livre sanglant des +lois; vous interpréterez à votre gré son texte sévère; oui, +le coupable fût-il notre propre fils.</p> + +<p>BRABANTIO.—Je remercie humblement Votre Grandeur: +voilà l'homme, ce More, que vos ordres exprès ont, +à ce qu'il paraît, mandé devant vous pour les affaires de +l'État.</p> + +<p>LE DUC ET LES SÉNATEURS.—Nous en sommes désolés.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Othello</i></span>.—Qu'avez-vous à répondre pour votre +défense?</p> + +<p>BRABANTIO.—Rien; sinon que le fait est vrai.</p> + +<p>OTHELLO.—Très-puissants, très-graves et respectables +seigneurs, mes nobles et généreux maîtres;—que j'aie +enlevé la fille de ce vieillard, cela est vrai; il est vrai +que je l'ai épousée: voilà mon offense sans voile et dans +sa nudité; elle va jusque-là et pas au delà. Je suis rude +dans mon langage et peu doué du talent des douces paroles +de paix; car depuis que ces bras ont atteint l'âge de +sept ans, à l'exception des neuf lunes dernières, ils ont +trouvé dans les champs couverts de tentes leur plus chers +exercices; et je ne puis pas dire, sur ce grand univers, +grand'chose qui n'ait rapport à des faits de bataille et de +guerre; en parlant pour moi-même j'embellirai donc peu +ma cause. Cependant, avec la permission de votre bienveillante +patience, je vous ferai un récit simple et sans +ornement du cours entier de mon amour; je vous dirai +par quels philtres, quels charmes et quelle magie puissante +(car c'est là ce dont je suis accusé), j'ai gagné le +coeur de sa fille.</p> + +<p>BRABANTIO.—Une fille si timide, d'un caractère si calme +et si doux qu'au moindre mouvement, elle rougissait +d'elle-même! Elle! en dépit de sa nature, de son âge, de +son pays, de son rang, de tout enfin, se prendre d'amour +pour ce qu'elle craignait de regarder!—Il faut un jugement +faussé ou estropié pour croire que la perfection ait +pu errer ainsi contre toutes les lois de la nature; il faut +absolument recourir, pour l'expliquer, aux pratiques +d'un art infernal. J'affirme donc encore que c'est par la +force de mélanges qui agissent sur le sang, ou de quelque +boisson préparée à cet effet, que ce More a triomphé d'elle.</p> + +<p>LE DUC.—L'affirmer n'est pas le prouver: il faut +des témoins plus certains et plus clairs que ces légers +soupçons et ces faibles vraisemblances fondées sur des +apparences frivoles, que vous fournissez contre lui.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Mais, vous, Othello, parlez, +avez-vous par des moyens iniques et violents soumis et +empoisonné les affections de cette jeune fille? ou l'avez-vous +gagnée par la prière, et par ces questions permises +que le coeur adresse au coeur?</p> + +<p>OTHELLO.—Envoyez-la chercher au Sagittaire, seigneurs, +je vous en conjure, et laissez-la parler elle-même +de moi devant son père. Si vous me trouvez +coupable dans son récit, non-seulement ôtez-moi la confiance +et le grade que je tiens de vous; mais que votre +sentence tombe sur ma vie même.</p> + +<p>LE DUC.—Qu'on fasse venir Desdémona.</p> + +<p class="stage1">(Quelques officiers sortent.)</p> + +<p>OTHELLO.—Enseigne, conduisez-les: vous connaissez +bien le lieu. <span class="stage2">(<i>Jago s'incline et part.</i>)</span> Et en attendant qu'elle +arrive, aussi sincèrement que je confesse au ciel toutes +les fautes de ma vie, je vais exposer à vos respectables +oreilles comment j'ai fait des progrès dans l'amour de +cette belle dame, et elle dans le mien.</p> + +<p>LE DUC.—Parlez, Othello.</p> + +<p>OTHELLO.—Son père m'aimait; il m'invitait souvent: +toujours il me questionnait sur l'histoire de ma vie, +année par année, sur les batailles, les siéges où je me +suis trouvé, les hasards que j'ai courus. Je repassais ma +vie entière, depuis les jours de mon enfance jusqu'au +moment où il me demandait de parler. Je parlais de +beaucoup d'aventures désastreuses, d'accidents émouvants +de terre et de mer; de périls imminents où, sur la +brèche meurtrière, je n'échappais à la mort que de l'épaisseur +d'un cheveu. Je dis comment j'avais été pris +par l'insolent ennemi et vendu en esclavage; comment +je fus racheté de mes fers, et ce qui se passa dans le +cours de mes voyages, la profondeur des cavernes, et +l'aridité des déserts, et les rudes carrières, et les rochers +et les montagnes dont la tête touche aux cieux: +on m'avait invité à parler; telle fut la marche de mon +récit. Je parlais encore des cannibales qui se mangent les +uns les autres, et des anthropophages et des hommes dont +la tête est placée au-dessous de leurs épaules. Desdémona +avait un goût très-vif pour toutes ces histoires; +mais sans cesse les affaires de la maison rappelaient +ailleurs; et toujours, dès qu'elle avait pu les expédier à la +hâte, elle revenait, et d'une oreille avide elle dévorait +mes discours. M'en étant aperçu, je saisis un jour une +heure favorable, et trouvai le moyen de l'amener à me +faire du fond de son coeur la prière de lui raconter tout +mon pèlerinage, dont elle avait bien entendu quelques +fragments, mais jamais de suite et avec attention. J'y +consentis, et souvent je lui surpris des larmes, quand je +rappelais quelqu'un des coups désastreux qu'avait essuyés +ma jeunesse. Mon récit achevé, elle me donna, pour ma +peine, un torrent de soupirs; elle s'écria: «Qu'en vérité +tout cela était étrange! mais bien étrange! que c'était +digne de pitié; profondément digne de pitié!—Elle eût +voulu ne l'avoir pas entendu; et cependant elle souhaitait +que le ciel eût fait d'elle un pareil homme.»—Elle +me remercia, et me dit que, si j'avais un ami qui +l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon +histoire, et que cela gagnerait son amour. Sur cette ouverture, +je parlai: elle m'aima pour les dangers que +j'avais courus; je l'aimai parce qu'elle en avait pitié. +Voilà toute la magie dont j'ai usé.—La voilà qui vient. +Qu'elle en rende elle-même témoignage.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Desdémona, Jago et des serviteurs.)</p> + +<p>LE DUC.—Je crois que ce récit gagnerait aussi le coeur +de ma fille. Cher Brabantio, prenez aussi bien qu'il se +peut cette mauvaise affaire. Avec leurs armes brisées, +les hommes se défendent encore mieux qu'avec leurs +seules mains.</p> + +<p>BRABANTIO.—Je vous en prie, écoutez-la parler: si elle +avoue qu'elle a été de moitié dans cet amour, que la +ruine tombe sur ma tête si mes reproches tombent sur +l'homme.—Approchez, belle madame. Distinguez-vous, +dans cette illustre assemblée, celui à qui vous devez le +plus d'obéissance?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon noble père, j'aperçois ici un devoir +partagé: je tiens à vous par la vie et l'éducation que j'ai +reçues de vous. Toutes deux m'enseignent à vous révérer. +Vous êtes le seigneur de mon devoir: jusqu'ici je n'ai +été que votre fille: mais voilà mon mari; et autant ma +mère vous a montré de dévouement, en vous préférant à +son père, autant je déclare que j'en puis et dois témoigner +au More, mon seigneur.</p> + +<p>BRABANTIO.—Dieu soit avec vous! J'ai fini. <span class="stage2">(<i>Au duc.</i>)</span> +Passons s'il vous plaît, seigneur, aux affaires d'État. +J'eusse mieux fait d'adopter un enfant que de lui donner +la vie; More; approche: je te donne ici de tout mon +coeur, ce que (si tu ne l'avais déjà) je voudrais de tout mon +coeur te refuser. Grâce à vous, mon trésor, je suis ravi de +n'avoir pas d'autres enfants. Ta fuite m'eût appris à les +tenir en tyran dans des chaînes de fer. J'ai fini, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Laissez-moi parler comme vous, et exprimer +un avis qui pourra servir de marche, ou de degré à +ces amants pour retrouver votre faveur. Quand on a +épuisé les remèdes, et qu'on a éprouvé ce coup fatal que +suspendait encore l'espérance, tous les chagrins sont +finis. Déplorer un malheur fini et passé, c'est le sûr +moyen d'attirer un malheur nouveau. Quand on ne peut +sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les +rigueurs du sort, en les supportant avec patience. +L'homme qu'on a volé et qui sourit vole lui-même quelque +chose au voleur; mais celui qui s'épuise en regrets +inutiles se vole lui-même.</p> + +<p>BRABANTIO.—Ainsi laissons le Turc nous enlever +Chypre; nous ne l'aurons pas perdue tant que nous pourrons +sourire. Celui-là supporte bien les avis, qui n'a rien +à leur demander que les consolations qu'il en recueille; +mais celui qui, pour payer le chagrin, est obligé d'emprunter +à la pauvre patience, supporte à la fois et le +chagrin et l'avis. Ces maximes qui s'appliquent des deux +côtés, pleines de sucre ou de fiel, sont équivoques; les +mots ne sont que des mots; je n'ai jamais ouï dire +que ce fût par l'oreille qu'on eût atteint le coeur brisé. +Je vous en conjure humblement, passons aux affaires de +l'État.</p> + +<p>LE DUC.—Le Turc s'avance sur Chypre avec une flotte +formidable. Othello, vous connaissez mieux que personne +les ressources de la place. Nous y avons, il est +vrai, un officier d'une capacité reconnue; mais l'opinion, +maîtresse souveraine des événements, croit, en +vous donnant son suffrage, assurer le succès. Il vous +faut donc laisser obscurcir l'éclat de votre nouveau bonheur +par cette expédition pénible et hasardeuse.</p> + +<p>OTHELLO.—Graves sénateurs, ce tyran de l'homme, +l'habitude, a changé pour moi la couche de fer et de +cailloux des camps en un lit de duvet. Je ressens +cette ardeur vive et naturelle qu'éveillent en moi les +pénibles travaux: j'entreprends cette guerre contre +les Ottomans, et, m'inclinant avec respect devant vous, +je demande un état convenable pour ma femme, le traitement +et le rang dus à ma place, en un mot, un sort et +une situation qui répondent à sa naissance.</p> + +<p>LE DUC.—Si cela vous convient, elle habitera chez son +père.</p> + +<p>BRABANTIO.—Je ne veux pas qu'il en soit ainsi.</p> + +<p>OTHELLO.—Ni moi.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ni moi: je ne voudrais pas demeurer +dans la maison de mon père, pour exciter en lui mille +pensées pénibles en étant toujours sous ses yeux. Généreux +duc, prêtez à mes raisons une oreille propice, et +que votre suffrage m'accorde un privilége pour venir en +aide à mon ignorance.</p> + +<p>LE DUC.—Que désirez-vous, Desdémona?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que j'aie assez aimé le More pour vivre +avec lui, c'est ce que peuvent proclamer dans le monde +la violence que j'ai faite aux règles ordinaires, et la +façon dont j'ai pris d'assaut la fortune. Mon coeur a été +dompté par les rares qualités de mon seigneur. C'est +dans l'âme d'Othello que j'ai vu son visage; et c'est à sa +gloire, à ses belliqueuses vertus que j'ai dévoué mon +âme et ma destinée. Ainsi, chers seigneurs, si, tandis +qu'il part pour la guerre, je reste ici comme un papillon +de paix, les honneurs pour lesquels je l'ai aimé me sont +ravis, et j'aurai un pesant ennui à supporter durant son +absence. Laissez-moi partir avec lui.</p> + +<p>OTHELLO.—Vos voix, seigneurs: je vous en conjure, +que sa volonté s'accomplisse librement. Je ne le demande +point pour complaire à l'ardeur de mes désirs, ni pour +assouvir les premiers transports d'une passion nouvelle +par une satisfaction personnelle; mais pour me montrer +bon et propice à ses voeux. Et que le ciel éloigne de vos +âmes généreuses la pensée que, parce que je l'aurai près +de moi, je négligerai vos grandes et sérieuses affaires! +Non, si les jeux légers de l'amour ailé plongent dans une +molle inertie mes facultés de pensée et d'action, si mes +plaisirs gâtent mes travaux et leur font tort, que vos +ménagères fassent de mon casque un vil poêlon, et que +tous les affronts les plus honteux s'élèvent ensemble +contre ma renommée!</p> + +<p>LE DUC.—Qu'il en soit comme vous le déciderez entre +vous; qu'elle reste ou qu'elle vous suive. Le danger +presse, que votre célérité y réponde. Il faut partir cette +nuit.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Cette nuit, seigneur?</p> + +<p>LE DUC.—Cette nuit.</p> + +<p>OTHELLO.—De tout mon coeur.</p> + +<p>LE DUC.—A neuf heures du matin nous nous retrouverons +ici. Othello, laissez un officier auprès de nous; il +vous portera votre commission, ainsi que tout ce qui +pourra intéresser votre poste ou vos affaires.</p> + +<p>OTHELLO.—Je laisserai mon enseigne, s'il plaît à Votre +Seigneurie; c'est un homme d'honneur et de confiance; +je remets ma femme à sa conduite, ainsi que tout ce +que Vos Excellences jugeront à propos de m'adresser.</p> + +<p>LE DUC.—Qu'il en soit ainsi.—Je vous salue tous. <span class="stage2">(<i>A +Brabantio.</i>)</span> Et vous, noble seigneur, s'il est vrai que la +vertu ne manque jamais de beauté, votre gendre est bien +plus beau qu'il n'est noir.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Adieu, brave More. Traitez bien +Desdémona.</p> + +<p>BRABANTIO.—Veille sur elle, More; aie l'oeil ouvert sur +elle; elle a trompé son père, et pourra te tromper.</p> + +<p>OTHELLO.—Ma vie sur sa foi! <span class="stage2">(<i>Le duc sort avec les +sénateurs.</i>)</span> Honnête Jago, il faut que je te laisse ma Desdémona. +Donne-lui, je te prie, ta femme pour compagne; +et choisis pour les amener le temps le plus favorable.—Viens, +Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure +pour l'amour, les affaires et les ordres à donner. Il faut +obéir à la nécessité.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>RODERIGO.—Jago?</p> + +<p>JAGO.—Que dites-vous, noble coeur?</p> + +<p>RODERIGO.—Devines-tu ce que je médite?</p> + +<p>JAGO.—Mais, de gagner votre lit et de dormir.</p> + +<p>RODERIGO.—Je veux à l'instant me noyer.</p> + +<p>JAGO.—Oh! si vous vous noyez, je ne vous aimerai +plus après; et pourquoi, homme insensé?</p> + +<p>RODERIGO.—C'est folie de vivre quand la vie est un +tourment: et quand la mort est notre seul médecin, alors +nous avons une ordonnance pour mourir.</p> + +<p>JAGO.—O lâche! depuis quatre fois sept ans j'ai promené +ma vue sur ce monde; et, depuis que j'ai su discerner +un bienfait d'une injure, je n'ai pas encore trouvé +d'homme qui sût bien s'aimer lui-même. Plutôt que de +dire que je veux me noyer pour l'amour d'une fille<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, je +changerais ma qualité d'homme contre celle de singe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p><i>A guinea-hen</i>; littéralement, <i>une poule de +Guinée</i>. C'était une +expression usitée du temps de Shakspeare, pour désigner une +fille publique.</p></blockquote> + +<p>RODERIGO.—Que puis-je faire? Je l'avoue, c'est une +honte que d'être épris de la sorte; mais il n'est pas au +pouvoir de la vertu de m'en corriger.</p> + +<p>JAGO.—La vertu! baliverne: c'est de nous-mêmes qu'il +dépend d'être tels ou tels. Notre corps est le jardin, +notre volonté le jardinier qui le cultive. Que nous y +semions l'ortie ou la laitue, l'hysope ou le thym, des +plantes variées ou d'une seule espèce; que nous le rendions +stérile par notre oisiveté, ou que notre industrie +le féconde, c'est en nous que réside la puissance de donner +au sol ses fruits, et de changer à notre gré. Si la +balance de la vie n'avait pas le poids de la raison à opposer +au poids des passions, la fougue du sang et la bassesse +de nos penchants nous porteraient aux plus +absurdes inconséquences; mais nous avons la raison +pour calmer la fureur des sens, émousser l'aiguillon de +nos désirs, et dompter nos passions effrénées; d'où je +conclus que ce que vous appelez amour est une bouture +ou un rejeton.</p> + +<p>RODERIGO.—Cela ne peut être.</p> + +<p>JAGO.—C'est uniquement un bouillonnement du sang +que permet la volonté. Allons, soyez homme. Vous +noyer! Noyez les chats et les petits chiens aveugles. J'ai +fait profession d'être votre ami; et je proteste que je suis +attaché à votre mérite par des câbles solides. Jamais je +n'aurais pu vous être plus utile qu'à présent. Mettez de +l'argent dans votre bourse; suivez ces guerres; déguisez +votre bonne grâce sous une barbe empruntée. Je le +répète, mettez de l'argent dans votre bourse. Il est +impossible que la passion de Desdémona pour le More +dure longtemps;... mettez de l'argent dans votre bourse;... +ni la sienne pour elle. Le début en fut violent: vous +verrez cela finir par une rupture aussi brusque.—Mettez +seulement de l'argent dans votre bourse... Ces Mores +sont changeants dans leurs volontés... Remplissez votre +bourse d'argent... La nourriture qu'il trouve aujourd'hui +aussi délicieuse que les sauterelles, bientôt lui semblera +aussi amère que la coloquinte... Elle doit changer, car +elle est jeune; dès qu'elle sera rassasiée des caresses du +More, elle verra l'erreur de son choix... Elle doit changer; +elle le doit; ainsi mettez de l'argent dans votre +bourse. Si vous voulez absolument vous damner, faites-le +d'une manière plus agréable qu'en vous noyant... +Recueillez autant d'argent que vous pouvez. Si le sacrement +et un voeu fragile, contracté entre un barbare +vagabond et une rusée Vénitienne, ne sont pas plus forts +que mon esprit et toute la bande de l'enfer, vous la +posséderez: ainsi ramassez de l'argent. La peste soit de la +noyade, il est bien question de cela! Faites-vous pendre +s'il le faut, en satisfaisant vos désirs, plutôt que de vous +noyer en vous passant d'elle.</p> + +<p>RODERIGO.—Promets-tu de servir fidèlement mes espérances, +si je consens à en attendre le succès?</p> + +<p>JAGO.—Comptez sur moi.—Allez, amassez de l'argent.—Je +vous l'ai dit souvent, et vous le redis encore, je +hais le More. Ma cause me tient au coeur; la vôtre n'est +pas moins fondée. Unissons-nous dans notre vengeance +contre lui. Si vous pouvez le déshonorer, vous vous procurez +un plaisir, et à moi un divertissement. Il y a dans +le sein du temps plus d'un événement dont il accouchera. +En avant, allez, procurez-vous de l'argent: nous +en parlerons plus au long demain. Adieu.</p> + +<p>RODERIGO.—Où nous retrouverons-nous demain matin?</p> + +<p>JAGO.—A mon logement.</p> + +<p>RODERIGO.—Je serai avec vous de bonne heure.</p> + +<p>JAGO.—Partez, adieu. Entendez-vous, Roderigo?</p> + +<p>RODERIGO.—Quoi?</p> + +<p>JAGO.—Ne songez plus à vous noyer. Entendez-vous?</p> + +<p>RODERIGO.—J'ai changé de pensée. Je vais vendre +toutes mes terres.</p> + +<p>JAGO.—Allez, adieu; remplissez bien votre bourse. +(<i>Roderigo sort.</i>)—C'est ainsi que je fais ma bourse de la +dupe qui m'écoute: et ne serait-ce pas profaner l'habileté +que j'ai acquise, que d'aller perdre le temps avec un +pareil idiot sans plaisir ni profit pour moi? Je hais le +More: et c'est l'opinion commune qu'entre mes draps il +a rempli mon office; j'ignore si c'est vrai: mais pour un +simple soupçon de ce genre, j'agirai comme si j'en étais +sûr. Il m'estime; mes desseins n'en auront que plus d'effet +sur lui.—Cassio est l'homme qu'il me faut.—Voyons +maintenant... Gagner sa place, et donner un plein essor +à mon désir.—Double adresse.—Mais comment? +comment?—Voyons. Au bout de quelque temps tromper +l'oreille d'Othello en insinuant que Cassio est trop familier +avec sa femme. Cassio a une personne, une fraîcheur, +qui prêtent aux soupçons. Il est fait pour rendre +les femmes infidèles. Le More est d'un naturel franc et +ouvert, prêt à croire les hommes honnêtes dès qu'ils le +paraissent: il se laissera conduire par le nez aussi aisément +que les ânes.—Je le tiens.—Le voilà conçu... L'enfer +et la nuit feront éclore à la lumière ce fruit monstrueux.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Un port de mer dans l'île de Chypre.—Une plate-forme.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> MONTANO et DEUX OFFICIERS.</p> +<br> + +<p>MONTANO.—De la pointe du cap que découvrez-vous +en mer?</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—Rien du tout, tant les vagues sont +fortes! Entre la mer et le ciel je ne puis reconnaître une +voile.</p> + +<p>MONTANO.—Il me semble que le vent a soufflé bien fort +sur terre; jamais plus fougueux ouragan n'ébranla nos +remparts. S'il s'est ainsi déchaîné sur les eaux, quels +flancs de chêne pourraient garder leur emboîture, quand +des montagnes viennent fondre sur eux? Qu'apprendrons-nous +de ceci?</p> + +<p>SECOND OFFICIER.—La dispersion de la flotte ottomane. +Avancez seulement sur le rivage écumant: les +flots grondants semblent frapper les nuages; les lames +chassées par le vent, soulevées en masses énormes, semblent +jeter leurs eaux sur l'ourse brûlante, et éteindre +les étoiles qui gardent le pôle immobile. Je n'ai point +encore vu de semblable tourmente sur la mer en furie.</p> + +<p>MONTANO.—Si la flotte turque n'a pas gagné l'abri de +quelque rade, ils sont noyés: il est impossible de supporter +ceci au large.</p> + +<p class="stage1">(Entre un troisième officier.)</p> + +<p>TROISIÈME OFFICIER-.—Des nouvelles, seigneurs! Nos +campagnes sont finies: la tempête effrénée a tellement +accablé les Turcs, que leurs projets en sont arrêtés. Un +noble vaisseau de Venise a vu la détresse et le terrible +naufrage atteindre la plus grande partie de leur flotte.</p> + +<p>MONTANO.—Quoi! dites-vous vrai?</p> + +<p>TROISIÈME OFFICIER.—Le navire est déjà sous le môle, +un bâtiment de Vérone; Michel Cassio, lieutenant d'Othello, +le vaillant More, est déjà à terre; le More lui-même +est en mer, muni d'une commission expresse pour commander +en Chypre.</p> + +<p>MONTANO.—J'en suis ravi; c'est un digne gouverneur.</p> + +<p>TROISIÈME OFFICIER.—Mais ce même Cassio, en exprimant +sa joie du désastre des Turcs, paraît cependant +triste, et prie pour le salut du More; car ils ont été séparés +par cette horrible et violente tempête.</p> + +<p>MONTANO.—Plaise au ciel qu'il soit en sûreté! J'ai +servi sous lui, et l'homme commande en vrai soldat. +Allons sur la plage pour voir le navire qui vient d'aborder, +et pour chercher des yeux ce brave Othello, jusqu'à +ce que les flots et le bleu des airs se confondent sous nos +regards en une seule et même étendue.</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—Allons, car à chaque minute on +attend de nouvelles arrivées.</p> + +<p class="stage1">(Entre Cassio.)</p> + +<p>CASSIO.—Grâces au vaillant officier de cette île belliqueuse +qui rend ainsi justice au More! Oh! que le ciel +prenne sa défense contre les éléments, car je l'ai perdu +sur une dangereuse mer!</p> + +<p>MONTANO.—Monte-t-il un bon vaisseau?</p> + +<p>CASSIO.—Sa barque est solidement pontée; son pilote +est habile, et d'une expérience consommée. Aussi l'espérance +n'est pas morte dans mon coeur; elle s'enhardit à +l'idée des ressources.</p> + +<p>DES VOIX, <span class="stage2"><i>dans le lointain</i></span>.—Une voile! une voile! une +voile!</p> + +<p class="stage1">(Entre un quatrième officier.)</p> + +<p>CASSIO.—Quel est ce bruit?</p> + +<p>UN OFFICIER.—La ville est déserte: des rangées de +peuple debout sur le bord de la mer crient: <span class="stage2"><i>une voile!</i></span></p> + +<p>CASSIO.—Mes espérances lui font prendre la forme du +gouverneur. (Le canon tire.)</p> + +<p>L'OFFICIER.—On tire la salve d'honneur. Ce sont nos +amis du moins.</p> + +<p>CASSIO.—Allez, je vous prie, et revenez nous apprendre +qui est arrivé.</p> + +<p>L'OFFICIER.—J'y cours.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>MONTANO.—Dites-moi, cher lieutenant, votre général +est-il marié?</p> + +<p>CASSIO.—Très-heureusement... Il a conquis une jeune +fille au-dessus de toute description et des récits de la +renommée, chef-d'oeuvre que ne sauraient peindre les +plus habiles pinceaux, et qui dépasse tout ce que la création +a de plus parfait. (<i>L'officier rentre.</i>) Eh bien! qui a +pris terre?</p> + +<p>L'OFFICIER.—Un officier nommé Jago, l'enseigne du +général.</p> + +<p>CASSIO.—Il a fait une heureuse et rapide traversée! +Ainsi les tempêtes elles-mêmes, les mers en courroux, et +les vents mugissants, et les tranchants écueils, et les +sables amoncelés, traîtres cachés sous les eaux pour +arrêter la nef innocente, toutes ces puissances, comme si +elles étaient sensibles à la beauté, oublient leur nature +malfaisante, et laissent passer en sûreté la divine +Desdémona.</p> + +<p>MONTANO.—Qui est-elle?</p> + +<p>CASSIO.—Celle dont je vous parlais; le général de +notre grand général qui l'a remise à la conduite du hardi +Jago. Son arrivée ici devance nos pensées; en sept jours +de passage! Grand Jupiter! garde Othello. Enfle sa voile +de ton souffle puissant; permets que son grand vaisseau +apporte la joie dans cette rade; qu'il vienne sentir les +vifs transports de l'amour dans les bras de Desdémona, +allumer notre courage éteint, et répandre la confiance +dans Chypre. <span class="stage2">(<i>Entrent Desdémona, Émilia, Jago, Roderigo +et des serviteurs.</i>)</span>—Oh! voyez! le trésor du vaisseau est +descendu à terre! Habitants de Chypre, fléchissez le +genou devant elle. Salut à toi, noble dame; que la faveur +des cieux te précède, te suive, t'environne de toutes +parts!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je vous remercie, brave Cassio; quelles +nouvelles pouvez-vous m'apprendre de mon seigneur?</p> + +<p>CASSIO.—Il n'est pas encore arrivé; tout ce que je sais, +c'est qu'il est bien et sera bientôt ici.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh!... Je crains pourtant... Comment +avez-vous été séparés?</p> + +<p>CASSIO.—C'est ce grand combat des cieux et des mers +qui nous a séparés.—Mais écoutons; une voile!</p> + +<p>DES VOIX <span class="stage2"><i>au loin</i></span>.—Une voile! une voile!</p> + +<p class="stage1">(On entend des coups de canon.)</p> + +<p>UN OFFICIER.—Ils saluent la citadelle. C'est sans doute +encore un ami.</p> + +<p>CASSIO.—Allez aux nouvelles.—Cher enseigne, vous +êtes le bienvenu. (<i>A Émilia.</i>) Et vous aussi, +madame.—Bon +Jago, ne vous offensez point de ma hardiesse; c'est +mon éducation qui me donne cette courtoisie téméraire.</p> + +<p>JAGO.—Si elle était pour vous aussi prodigue de ses +lèvres qu'elle l'est souvent pour moi de sa langue, vous +en auriez bientôt assez.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! elle ne parle jamais.</p> + +<p>JAGO.—Beaucoup trop, sur mon âme. Je l'éprouve toujours, +quand j'ai envie de dormir. Devant vous, madame, +je l'avoue, elle retient sa langue au fond de son coeur, et +ne querelle que dans ses pensées.</p> + +<p>ÉMILIA.—Vous avez peu de raisons de parler ainsi.</p> + +<p>JAGO.—Allez, allez, vous êtes muettes comme des +peintures hors de chez vous, et bruyantes comme des +cloches dans vos chambres; de vrais chats sauvages dans +la maison, des saintes quand vous injuriez; des démons +quand on vous offense; vous perdez à vous divertir le +temps que vous devriez à vos affaires, et vous n'êtes des +femmes de ménage que dans vos lits.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Fi! calomniateur!</p> + +<p>JAGO.—Oui, que je sois un Turc s'il n'est pas vrai que +vous vous levez pour jouer, et que vous vous couchez +pour travailler.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je ne vous chargerai pas d'écrire mon éloge.</p> + +<p>JAGO.—Non, ne m'en chargez pas.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que dirais-tu de moi si tu avais à me louer?</p> + +<p>JAGO.—Belle dame, dispensez-m'en; je ne suis rien si +je ne puis critiquer.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Allons, essaye. A-t-on couru vers le +port?</p> + +<p>JAGO.—Oui, madame.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne suis pas gaie; mais je trompe ce +que je suis en m'efforçant de paraître autrement.—Voyons, +comment ferais-tu mon éloge?</p> + +<p>JAGO.—J'y songe, mais ma pensée tient à ma tête +comme la glu à la laine; il faut, pour l'en faire sortir, +arracher le cerveau et tout.—Cependant ma muse est +en travail, et voici de quoi elle accouche:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sa femme est belle et spirituelle.</p> +<p>La beauté est faite pour qu'on en jouisse,</p> +<p>Et l'esprit sert à faire jouir de la beauté.</p> + </div> </div> + +<p>DESDÉMONA.—Bel éloge!—Et si elle est noire et spirituelle?</p> + +<p>JAGO.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Si elle est noire et spirituelle,</p> +<p>Elle trouvera un blanc qui s'accommodera de sa noirceur.</p> + </div> </div> + +<p>DESDÉMONA.—C'est pis encore.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mais si elle est belle et sotte?</p> + +<p>JAGO.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Celle qui est belle n'est jamais sotte;</p> +<p>Car sa sottise même l'aide à avoir un enfant.</p> + </div> </div> + +<p>DESDÉMONA.—Ce sont de vieux propos bons pour faire +rire les fous dans un cabaret. Et quel misérable éloge +as-tu à donner à celle qui est laide et sotte?</p> + +<p>JAGO.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il n'y en a point de si laide et de si sotte</p> +<p>Qui ne fasse tous les malins tours que font celles</p> +<p>Qui sont spirituelles et jolies.</p> + </div> </div> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! quelle lourde ignorance! tu loues +le mieux celle qui le mérite le moins. Mais quel éloge +réserves-tu à la femme vraiment méritante qui, par l'autorité +de sa vertu, obtient de force les hommages de la +malice même?</p> + +<p>JAGO.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Celle qui a toujours été belle et jamais vaine,</p> +<p>Qui a su parler et n'a jamais crié;</p> +<p>Qui n'a jamais manqué d'or, et cependant n'a jamais fait de sottises;</p> +<p>Qui s'est refusé ses fantaisies, en disant:—Maintenant je pourrais;—</p> +<p>Celle qui, étant courroucée et maîtresse de se venger,</p> +<p>A ordonné à l'offense de demeurer et à la colère de s'enfuir;</p> +<p>Celle qui n'a jamais été assez fragile dans sa sagesse</p> +<p>Pour échanger la tête d'un brochet contre la queue d'un saumon<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>;</p> +<p>Celle qui a pu penser et ne pas découvrir sa pensée;</p> +<p>Qui a pu voir des amants la suivre, et ne pas regarder par derrière,</p> +<p>Celle-là est un phénix, si jamais il y a eu un phénix.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Proverbe du temps qui signifie échanger ce qui est excellent +pour ce qui ne le vaut pas.</p></blockquote> + +<p>DESDÉMONA.—Et à quoi est-elle bonne?</p> + +<p>JAGO.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A allaiter des idiots et à inscrire le compte de la petite bière.</p> + </div> </div> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! la sotte et ridicule conclusion! Émilia, +n'apprends rien de lui, quoiqu'il soit ton mari. Qu'en +dites-vous, Cassio? N'est-ce pas un censeur bien hardi et +bien libre?</p> + +<p>CASSIO.—Il parle grossièrement, madame: vous l'aimerez +mieux comme soldat que comme bel esprit.</p> + +<p class="stage1">(Desdémona fait quelques pas vers le port, Cassio lui donne la +main et s'éloigne avec elle.)</p> + +<p>JAGO.—Il lui prend la main.—Ah! bon, parle-lui à +l'oreille.—Oui, avec ce réseau si frêle, je prendrai ce +grand papillon de Cassio.—Souris-lui; bon, va.—C'est +avec ta galanterie même que je t'attraperai.—Tu parles +bien: c'est cela.—Si pour ces fadaises tu te vois dépouillé +de ta lieutenance, mieux eût valu baiser moins souvent +tes trois doigts;—voilà que tu recommences à te donner +les airs d'un aimable galant.—A merveille<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>! beau +baiser, superbe révérence!—Rien de mieux.—Comment, +encore! tes doigts pressés sur tes lèvres?—Je voudrais, +tant je t'aime, qu'ils fussent des tuyaux de seringue!—<span class="stage2">(<i>Une +trompette se fait entendre.</i>)</span>—Ah! le More; je reconnais +sa trompette.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>En regardant de loin Desdémona et Cassio qui causent, Jago +voit Cassio envoyer des baisers avec la main, pendant que +Desdémona lui fait la révérence.</p></blockquote> + +<p>CASSIO.—C'est lui-même.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Courons au-devant de lui; allons le recevoir.</p> + +<p>CASSIO.—Regardez, le voici qui s'avance.</p> + +<p class="stage1">(Entre Othello avec sa suite.)</p> + +<p>OTHELLO.—O ma belle guerrière!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon cher Othello!</p> + +<p>OTHELLO.—Je suis aussi surpris que charmé de vous +trouver ici arrivée avant moi! O joie de mon âme! Si +chaque tempête doit être suivie de pareils calmes, que +les vents se déchaînent jusqu'à réveiller la mort; que la +barque labourant les mers s'élève sur des montagnes de +vagues aussi hautes que l'Olympe, et redescende ensuite +aussi bas que l'enfer! Ah! c'est maintenant qu'il faudrait +mourir pour comble de bonheur; car mon âme est pleine +d'une joie si parfaite qu'aucun ravissement semblable +ne pourra m'être accordé dans le cours inconnu de ma +destinée.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que le ciel ne le permette pas! mais plutôt +puissent notre amour et nos joies aller toujours +croissant avec le nombre de nos jours!</p> + +<p>OTHELLO.—Exaucez son voeu, puissances célestes! Je +ne saurais assez parler de mon bonheur: il m'étouffe. +C'est trop de joie! Ah! que ce baiser, et cet autre +encore... (<i>Il l'embrasse</i>) soient toute la dispute que +jamais nos coeurs élèvent entre nous!</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Oh! vous voilà à l'unisson: mais sur +mon honneur je relâcherai les cordes qui font cette +musique.</p> + +<p>OTHELLO.—Venez, allons à la citadelle: j'ai des nouvelles, +amis, nos guerres sont terminées: les Turcs sont +engloutis. Comment se portent nos vieilles connaissances +de l'île?—Mon amour, vous êtes bien accueillie en +Chypre: j'ai trouvé beaucoup d'affection parmi eux. O +ma chère, je parle à tort et à travers, je suis fou de joie. +Bon Jago, je te prie; va au port, et fais débarquer mon +bagage: amène avec toi le pilote à la citadelle; c'est un +brave marin, et son mérite a droit à nos égards. Viens, +Desdémona, encore une fois sois la bienvenue à Chypre!</p> + +<p class="stage1">(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)</p> + +<p>JAGO.—Viens me retrouver au port; viens.—On dit +que les hommes pusillanimes, quand ils sont amoureux, +ont plus de courage qu'ils n'en ont reçu de la nature. Si +donc tu as du coeur, écoute-moi. Le lieutenant veille +cette nuit au corps de garde: avant tout, je dois te prévenir +que Desdémona est décidément éprise de lui.</p> + +<p>RODERIGO.—De lui? cela n'est pas possible.</p> + +<p>JAGO.—Mets ainsi le doigt sur tes lèvres, et laisse ton +âme s'instruire. Remarque avec quelle violence elle a +d'abord aimé le More; et pourquoi? pour ses forfanteries, +et les mensonges bizarres qu'il lui débitait. L'aimera-t-elle +toujours pour ce bavardage? garde-toi de le +penser. Il faut à ses yeux quelque chose qui nourrisse +son amour; et quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le +diable?—Quand la jouissance a refroidi le sang, pour +l'enflammer de nouveau et redonner à la satiété de nouveaux +désirs, il faut de l'agrément dans la figure, de la +sympathie d'âge, de goûts, de beauté, toutes choses qui +manquent au More. Faute de ces convenances nécessaires, +sa délicatesse va sentir qu'elle a été abusée; +bientôt son coeur commencera à se soulever, elle se +dégoûtera du More, et le détestera: la nature elle-même +saura bien l'instruire, et la pousser à quelque nouveau +choix. Maintenant, Roderigo, cela convenu (et c'est une +conséquence naturelle, et qui n'est pas forcée), quel +homme est placé aussi près de cette bonne fortune que +Cassio? C'est un drôle très-bavard; sa conscience ne va +pas plus loin qu'à lui faire prendre des formes décentes +et convenables, pour satisfaire plus sûrement ses désirs +cachés et ses penchants déréglés. Non, nul n'est mieux +placé que lui: le drôle est adroit et souple, habile à saisir +l'occasion: il sait feindre et revêtir les apparences de +toutes les qualités qu'il n'a pas. C'est un fourbe diabolique: +d'ailleurs le drôle est beau, jeune; il a tout ce +que cherchent la folie et les esprits sans expérience. +C'est un fourbe accompli, dangereux comme la peste, et +déjà la femme a appris à le connaître.</p> + +<p>RODERIGO.—Je ne puis croire ce que vous dites; elle +est du naturel le plus vertueux.</p> + +<p>JAGO.—Fausse monnaie! le vin qu'elle boit est fait de +raisin. Si elle avait été si vertueuse, elle n'eût jamais +aimé le More. Pure grimace! Ne l'avez-vous pas vue jouer +avec la main de Cassio? ne l'avez-vous pas remarqué?</p> + +<p>RODERIGO.—Oui, je l'ai vu; mais c'était une pure politesse.</p> + +<p>JAGO.—Pure corruption; j'en jure par cette main: c'est +le prélude mystérieux de toute l'histoire des voluptés et +des pensées impures. Leurs lèvres s'approchaient de si +près que leurs haleines s'embrassaient: pensées honteuses, +Roderigo! quand ces avances mutuelles ouvrent +ainsi la voie, les actions décisives suivent de près, +comme un dénoûment infaillible. Allons donc...—Mais +seigneur, laissez-moi vous diriger. Je vous ai amené de +Venise; veillez cette nuit; voici la consigne que je vous +impose: Cassio ne vous connaît point; je ne serai pas +loin de vous; trouvez quelque occasion d'irriter Cassio, +soit en prenant un ton haut, soit en vous moquant de sa +discipline, ou sur tout autre prétexte qu'il vous plaira: +le moment vous le fournira mieux que moi.</p> + +<p>RODERIGO.—Soit.</p> + +<p>JAGO.—Il est violent et prompt à la colère; peut-être +vous frappera-t-il de sa canne. Provoquez-le pour qu'il +vous frappe; car, sous ce prétexte, j'exciterai dans l'île +une émeute si forte que, pour l'apaiser, il faudra que +Cassio tombe. Par là, aidé des moyens que j'aurai alors +pour vous servir, vous vous verrez plus tôt au terme de +vos désirs; et les obstacles seront tous écartés: sans +quoi nul espoir de succès pour nous.</p> + +<p>RODERIGO.—Je le ferai, si j'en trouve une occasion +favorable.</p> + +<p>JAGO.—Je vous le garantis. Venez dans un moment me +rejoindre à la citadelle. Je suis chargé de transporter +ses équipages à terre. Adieu.</p> + +<p>RODERIGO.—Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Roderigo sort.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Que Cassio l'aime, je le crois sans peine: +qu'elle aime Cassio, cela est naturel et très-vraisemblable. +Le More, quoique je ne le puisse souffrir, est +d'une nature constante, aimante et noble; j'ose répondre +qu'il sera pour Desdémona un mari tendre.—Et moi je +l'aime, non pas précisément par amour du plaisir, quoique +peut-être j'aie à répondre d'un péché aussi grave; +mais j'y suis conduit en partie par le besoin de nourrir +ma vengeance, car je soupçonne que ce More lascif s'est +glissé dans ma couche. Cette pensée, comme une substance +empoisonnée, me ronge le coeur: et rien ne peut, +rien ne pourra satisfaire mon âme, que je ne lui aie rendu +la pareille, femme pour femme, ou si j'échoue de ce +côté, que je n'aie plongé le More dans une jalousie si +terrible, qu'elle soit incurable à la raison. Or, pour y +réussir, si ce pauvre traqueur amené de Venise, et que +j'emploie à cause de l'ardeur qu'il met à chasser, +demeure ferme où je l'ai mis, je tiendrai notre Michel +Cassio à la gorge, je le noircirai auprès du More sans +ménagement;—oui; car je crains que Cassio n'ait eu +envie aussi de mon bonnet de nuit.—Je veux amener le +More à me chérir, à me remercier, à me récompenser +d'avoir si bien fait de lui un âne, et d'avoir troublé la +paix de son âme jusqu'à la frénésie:—Tout est ici; +<span class="stage2">(<i>Ridant son front</i>)</span> mais confus encore. La fourberie ne +se laisse jamais voir en face qu'au moment d'agir.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">(Une rue.)</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> UN HÉRAUT <i>tenant une proclamation; le peuple +le suit</i>.</p> +<br> + +<p>LE HÉRAUT.—C'est le bon plaisir d'Othello, notre vaillant +et noble général, que, sur les nouvelles certaines +du naufrage complet de l'escadre ottomane, ce triomphe +soit célébré par tous les habitants: que les uns forment +des danses, que d'autres allument des feux de joie; enfin +que chacun se livre au genre de divertissement qui lui +plaira; car outre ces bonnes nouvelles, aujourd'hui se +célèbrent aussi les noces d'Othello. Voilà ce qu'il est de +son bon plaisir de faire proclamer. Tous les lieux publics +sont ouverts, et pleine liberté de se livrer aux fêtes +depuis cette cinquième heure du soir, jusqu'à ce que la +cloche sonne onze heures. Que le ciel bénisse l'île de +Chypre et notre illustre général Othello!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Une salle du château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, DESDÉMONA, CASSIO <i>et leur suite</i>.</p> +<br> + + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à Cassio</i></span>.—Bon Michel, veillez à la garde +cette nuit: dans ce poste honorable, montrons nous-mêmes +l'exemple de la discipline, et non l'oubli de nos +devoirs dans les plaisirs.</p> + +<p>CASSIO.—Jago a déjà reçu ses instructions; mais cependant +je verrai à tout de mes yeux.</p> + +<p>OTHELLO.—Jago est très-fidèle. Ami, bonne nuit: +demain, à l'heure de votre réveil, j'aurai à vous parler.—Venez, +ma bien-aimée; le marché conclu, il faut en +goûter les fruits: ce bonheur est encore à venir entre +vous et moi. <span class="stage2">(<i>A Cassio et à d'autres officiers.</i>)</span> Bonne nuit.</p> + +<p class="stage1">(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Jago.)</p> + +<p>CASSIO.—Vous arrivez à propos, Jago; voici l'heure de +nous rendre au poste de garde.</p> + +<p>JAGO.—Pas encore; il n'est pas dix heures, lieutenant. +Notre général nous congédie de bonne heure pour l'amour +de sa Desdémona. Gardons-nous bien de le blâmer; +il n'a pas encore passé avec elle la joyeuse nuit des noces, +et c'est un gibier digne de Jupiter.</p> + +<p>CASSIO.—C'est une dame accomplie.</p> + +<p>JAGO.—Et, j'en réponds, une femme friande de plaisir.</p> + +<p>CASSIO.—C'est à vrai dire une créature bien délicate et +bien fraîche.</p> + +<p>JAGO.—Quel oeil elle a! Il semble qu'il appelle les +désirs.</p> + +<p>CASSIO.—Ses regards sont tendres et cependant bien +modestes.</p> + +<p>JAGO.—Et dès qu'elle parle, n'est-ce pas comme la +trompette de l'amour?</p> + +<p>CASSIO.—En vérité, elle est la perfection!</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! que le bonheur soit entre leurs draps!—Allons, +lieutenant, j'ai un flacon de vin; et ici tout +près il y a une paire de braves garçons de Chypre, prêts à +boire à la santé du noir Othello.</p> + +<p>CASSIO.—Non pas ce soir, bon Jago. J'ai une pauvre +et malheureuse tête pour le vin... Je voudrais que la +courtoisie pût inventer quelque autre manière de s'égayer +ensemble.</p> + +<p>JAGO.—Oh! ce sont nos amis: seulement un verre; +après, je boirai pour vous.</p> + +<p>CASSIO.—J'ai bu ce soir un seul verre et encore adroitement +mitigé, et voyez à mes yeux l'impression qu'il m'a +déjà faite. Je suis malheureux de cette infirmité, et n'ose +pas imposer quelque chose de plus à ma faiblesse.</p> + +<p>JAGO.—Allons, monsieur, c'est une nuit de réjouissance; +nos amis vous invitent.</p> + +<p>CASSIO.—Où sont-ils?</p> + +<p>JAGO.—A cette porte. De grâce, faites-les entrer.</p> + +<p>CASSIO.—J'y consens, mais cela me déplaît.</p> + +<p class="stage1">(Cassio sort.)</p> + +<p>JAGO.—Si je puis le déterminer à verser encore un +verre de vin sur celui qu'il a déjà bu, il deviendra plus +colère et plus querelleux que le chien de ma jeune maîtresse.—D'une +autre part, mon imbécile Roderigo, dont +l'amour a presque mis la tête à l'envers, a bu ce soir à la +santé de Desdémona de profondes rasades, et il doit +veiller. Enfin, grâce aux coupes débordantes, j'ai bien +excité trois braves Cypriotes, caractères bouillants et +fiers, qui, sans cesse en arrêt sur le point d'honneur, +vrais enfants de cette île guerrière, sont toujours prêts à +se quereller comme le feu et l'eau; et ceux-là sont de garde +aussi. Maintenant, au milieu de ce troupeau d'ivrognes, +il faut, moi, que je porte notre Cassio à quelque imprudence +qui fasse éclat dans l'île. Mais ils viennent. Pourvu +que l'effet réponde à ce que je rêve, ma barque cingle +rapidement avec vent et marée.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Cassio avec Montano et d'autres officiers.)</p> + +<p>CASSIO.—Par le ciel, ils m'ont déjà versé à pleins bords.</p> + +<p>MONTANO.—Ah! bien peu. Foi de soldat, pas plus d'une +pinte.</p> + +<p>JAGO.—Du vin, holà!</p> + +<p class="stage1">(Il chante.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et que la cloche sonne, sonne,</p> +<p>Et que la cloche sonne, sonne;</p> +<p>Un soldat est un homme;</p> +<p>Sa vie n'est qu'un moment:</p> +<p>Eh bien! alors, que le soldat boive.</p> + </div> </div> + +<p>Allons du vin, garçon.</p> + +<p>CASSIO.—Par le ciel! voilà une chanson impayable.</p> + +<p>JAGO.—Je l'ai apprise en Angleterre où, certes, ils sont +puissants quand il faut boire. Votre Danois, votre Allemand, +votre Hollandais au gros ventre... holà du vin!—ne +sont rien auprès d'un Anglais.</p> + +<p>CASSIO.—Quoi! votre Anglais est donc bien habile à +boire?</p> + +<p>JAGO.—Comment! votre Danois est déjà ivre-mort que +mon Anglais boit encore sans se gêner; il n'a pas besoin +de se mettre en nage pour jeter bas votre Allemand; et +votre Hollandais est déjà prêt à rendre gorge qu'il fait +encore remplir la bouteille.</p> + +<p>CASSIO.—A la santé de notre général!</p> + +<p>MONTANO.—J'en suis, lieutenant et je vous fais raison.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le roi Étienne était un digne seigneur;</p> +<p>Ses culottes ne lui coûtaient qu'une couronne:</p> +<p>Il les trouvait de douze sous trop chères,</p> +<p>Et il appelait le tailleur un drôle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'était un homme de grand renom,</p> +<p>Et tu n'es que de bas étage;</p> +<p>C'est l'orgueil qui renverse les pays,</p> +<p>Prends donc sur toi ton vieux manteau<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<p>Ho! du vin!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Les couplets sont tirés d'une vieille ballade populaire du +temps de Shakspeare, et qui se trouve dans un recueil intitulé: +<i>Relicks of ancient poetry</i>, 3 vol. in-12.</p></blockquote> + + + +<p>CASSIO.—Comment, cette chanson-ci est encore +meilleure que la première!</p> + +<p>JAGO.—Voulez-vous que je la répète?</p> + +<p>CASSIO.—Non, je tiens pour indigne de son poste quiconque +fait de pareilles choses, eh bien! le ciel est au-dessus +de tout, et il y a des âmes qui ne seront pas +sauvées.</p> + +<p>JAGO.—C'est une vérité, lieutenant.</p> + +<p>CASSIO.—Quant à moi, sans offenser mon général, ni +aucun de mes chefs, j'espère bien être sauvé.</p> + +<p>JAGO.—Et moi aussi, lieutenant.</p> + +<p>CASSIO.—Soit, mais avec votre permission, pas avant +moi. Le lieutenant doit être sauvé avant l'enseigne; n'en +parlons plus: allons à nos affaires. Que Dieu pardonne +nos fautes, messieurs, songeons à nos affaires.—Messieurs, +n'allez pas croire que je sois ivre; c'est là mon +enseigne, voici ma main droite, et voilà ma main gauche. +Je ne suis pas ivre, je puis bien marcher et bien parler.</p> + +<p>TOUS.—Parfaitement bien.</p> + +<p>CASSIO.—C'est bon, c'est bon, alors, ne croyez pas +que je sois ivre. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p> + +<p>MONTANO.—Allons, camarades, allons à l'esplanade. +Allons placer la garde.</p> + +<p class="stage1">(Les Cypriotes sortent.)</p> + +<p>JAGO.—Vous voyez cet officier qui est sorti le premier; +c'est un soldat capable de marcher à côté de César, et de +commander une armée; mais aussi voyez son vice; c'est +l'équinoxe de sa vertu, l'un est aussi long que l'autre; +cela fait pitié pour lui. Je crains que la confiance qu'Othello +place en lui, quelque jour, dans un accès de cette +maladie, ne mette cette île en désordre.</p> + +<p>MONTANO.—Mais est-il souvent ainsi?</p> + +<p>JAGO.—C'est toujours le prélude de son sommeil. Il +verra tout éveillé l'aiguille faire deux fois le tour du +cadran, si son lit n'est bercé par l'ivresse.</p> + +<p>MONTANO.—Il serait bon d'en avertir le général. Peut-être +ne s'en aperçoit-il pas, ou son bon naturel ne voit-il +dans Cassio que les vertus qui le frappent, et ferme-t-il +les yeux sur ses défauts. N'est-il pas vrai?</p> + +<p class="stage1">(Entre Roderigo.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à voix basse</i></span>.—Quoi, Roderigo, ici! je vous en +prie, suivez le lieutenant; allez.</p> + +<p class="stage1">(Roderigo sort.)</p> + +<p>MONTANO.—Et c'est une vraie pitié que le noble +More hasarde une place aussi importante que celle de +son second aux mains d'un homme sujet à cette faiblesse +invétérée. Ce serait une bonne action d'en informer le +More.</p> + +<p>JAGO.—Moi! je ne le ferais pas pour cette belle île. +J'aime infiniment Cassio, et je ferais beaucoup pour le +guérir de ce vice.—Mais, écoutons; quel bruit!</p> + +<p class="stage1">(On entend des cris: Au secours, au secours!)</p> + +<p class="stage1">(Cassio rentre l'épée à la main, poursuivant Roderigo.)</p> + +<p>CASSIO.—Impudent! lâche!</p> + +<p>MONTANO.—Qu'y a-t-il, lieutenant?</p> + +<p>CASSIO.—Un drôle me remontrer mon devoir! je veux +le rosser, jusqu'à ce qu'il puisse tenir dans une bouteille +d'osier.</p> + +<p>RODERIGO.—Me rosser?</p> + +<p>CASSIO.—Tu bavardes, misérable!</p> + +<p class="stage1">(Il frappe Roderigo.)</p> + +<p>MONTANO.—Y pensez-vous, cher lieutenant? de grâce, +retenez-vous.</p> + +<p>CASSIO.—Laissez-moi, monsieur! ou je vais vous casser +le museau.</p> + +<p>MONTANO.—Allons, allons; vous êtes ivre.</p> + +<p>CASSIO.—Ivre?</p> + +<p class="stage1">(Cassio l'attaque.—Ils se battent.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>bas à Roderigo</i></span>.—Sortez donc, je vous dis, sortez, +et criez à l'émeute. <span class="stage2"><i>(Roderigo sort.) (A Cassio.)</i></span> Quoi, cher +lieutenant!—Hélas, messieurs!—Au secours, +holà!—Lieutenant!—Montano!—Camarades, au secours!—Voilà +une belle garde en vérité!—<span class="stage2">(<i>La cloche du beffroi +se fait entendre.</i>)</span> Et qui donc sonne le tocsin? Diable! La +ville va prendre l'alarme. A la volonté de Dieu, lieutenant, +arrêtez! vous allez vous couvrir de honte à jamais.</p> + +<p class="stage1">(Entre Othello avec sa suite.)</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'est-ce? De quoi s'agit-il?</p> + +<p>MONTANO.—Mon sang coule: je suis blessé à mort. +Qu'il meure.</p> + +<p>OTHELLO.—Sur votre vie, arrêtez.</p> + +<p>JAGO.—Arrêtez! arrêtez! lieutenant,—seigneur +Montano,—lieutenant,—officiers:—avez-vous perdu +tout sentiment de votre devoir, et du lieu où vous êtes? +Arrêtez, le général vous parle. Arrêtez, arrêtez, au nom +de l'honneur!</p> + +<p>OTHELLO.—Eh! quoi donc? Comment! d'où vient tout +ceci? Sommes-nous devenus Turcs pour exercer sur +nous-mêmes les fureurs que le ciel a interdites aux Ottomans? +Par pudeur chrétienne, finissez cette barbare +querelle: le premier qui fera un pas pour assouvir sa +rage ne fait pas grand cas de sa vie, car il mourra au +premier mouvement. Qu'on fasse taire cette terrible +cloche, elle épouvante l'île et trouble son repos. Quel est +le sujet de ceci, messieurs?—Honnête Jago, qui semblez +mort de douleur, parlez. Qui a commencé ceci? Au +nom de votre amitié, je l'exige.</p> + +<p>JAGO.—Je n'en sais rien. Ils étaient tous amis, au +quartier, il n'y a qu'un instant, et en aussi bons rapports +que le marié et la mariée lorsqu'on les déshabille pour +les mettre au lit; et puis, tout à l'heure, comme si quelque +étoile les eût soudain privés de leur raison, voilà les +épées nues, et dans un sanglant combat pointées contre +le coeur l'un de l'autre. Je ne puis dire l'origine de cette +folle rixe, et je voudrais avoir perdu dans une action +glorieuse ces jambes qui m'ont conduit ici pour en être +le témoin.</p> + +<p>OTHELLO.—Comment avez-vous pu, Michel, vous oublier +à ce point?</p> + +<p>CASSIO.—Excusez-moi, de grâce; je ne puis parler.</p> + +<p>OTHELLO.—Digne Montano, vous avez toujours été +doux. Le monde a remarqué la gravité, le calme de votre +jeunesse; et votre nom sort avec éloge de la bouche des +plus sévères. Quel motif vous porte à souiller ainsi votre +réputation, à perdre la haute estime où vous êtes pour +mériter le nom de querelleur de nuit? Répondez-moi.</p> + +<p>MONTANO.—Noble Othello, je suis dangereusement +blessé. Pendant que je m'abstiendrai de parler, ce qui me +fait un peu souffrir pour le moment, votre officier Jago +peut vous instruire de tout ce que je sais de l'affaire. +Je ne sache pas avoir cette nuit rien dit ou fait de déplacé +à moins que ce ne soit parfois un vice de s'aimer +soi-même, et un péché de se défendre, quand la violence +fond sur nous.</p> + +<p>OTHELLO.—Par le ciel! mon sang commence enfin à +l'emporter sur le frein de ma raison, et l'indignation qui +obscurcit mon bon jugement menace de me gouverner +seule. Si je fais un pas, ou que seulement je lève ce bras, +le meilleur d'entre vous disparaîtra sous ma colère. +Faites-moi savoir comment a commencé ce honteux désordre; +qui l'a mis en train; et celui qui en sera prouvé +l'auteur, fût-il mon frère jumeau né en même temps que +moi, sera perdu sans retour.—Quoi, dans une ville de +guerre, encore émue, tandis que le coeur du peuple palpite +encore de terreur, engager ainsi une querelle domestique, +au milieu de la nuit, au corps de garde et de sûreté! +Cela est monstrueux.—Jago, qui a commencé?</p> + +<p>MONTANO.—Si par quelque partialité ou quelque +communauté d'emplois, tu dis plus ou moins que la +vérité, tu n'es pas un soldat.</p> + +<p>JAGO.—Ne me pressez pas de si près. J'aimerais mieux +voir ma langue coupée dans ma bouche, que de m'en +servir pour nuire à Michel Cassio: mais je me persuade +que la vérité ne peut lui faire tort. Voici le fait, général: +Montano et moi nous conversions paisiblement ensemble; +tout à coup est entré un homme criant au secours; +Cassio le suivait l'épée nue, prêt à le frapper. Ce gentilhomme, +seigneur, va au-devant de Cassio, et le prie de +s'arrêter: et moi je poursuis le fuyard qui poussait des +cris; craignant, comme il est arrivé, que ses clameurs +ne jetassent l'effroi dans la ville. Lui, plus leste à la course, +échappe à mon dessein: je revenais en grande hâte, +entendant de loin le choc et le cliquetis des épées, et +Cassio jurant de toutes ses forces, ce que je ne lui avais +jamais entendu faire jusqu'à ce soir. Dès que je suis +rentré, car tout ce mouvement a été court, je les ai trouvés +pied contre pied, à l'attaque et à la défense, comme ils +étaient encore quand vous les avez vous-même séparés. +Voilà tout ce que je peux vous rapporter: mais les +hommes sont hommes; les plus sages s'oublient quelquefois. +Quoique Cassio ait fait à celui-ci quelque légère +injure, comme il peut arriver à tout homme en fureur +de frapper son meilleur ami, il faut sûrement que Cassio, +je le crois, eût reçu de celui qui fuyait quelque étrange +indignité que sa patience n'a pu supporter.</p> + +<p>OTHELLO.—Je vois bien, Jago, que ton honnêteté et ton +amitié veulent adoucir l'affaire pour rendre la part de +Cassio plus légère. Cassio, je t'aime; mais tu ne seras +plus mon officier. <span class="stage2">(<i>Entre Desdémona avec sa suite.</i>)</span>—Voyez +si ma bien-aimée n'a pas été réveillée.—Je ferai de toi +un exemple.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que s'est-il donc passé, mon ami?</p> + +<p>OTHELLO.—Tout est fini maintenant, ma chère. Venez +vous coucher. Montano, quant à vos blessures, je serai +moi-même votre chirurgien.—Emmenez-le d'ici.—Jago, +faites une ronde exacte dans la ville, et calmez ceux que +ce sot tumulte a effrayés. Rentrons, Desdémona; c'est la +vie des soldats de voir leur doux sommeil troublé par la +discorde.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Cassio</i></span>.—Quoi, lieutenant, êtes-vous blessé?</p> + +<p>CASSIO.—Oui, et hors du pouvoir de la chirurgie.</p> + +<p>JAGO.—Que le ciel nous en préserve!</p> + +<p>CASSIO.—Ma réputation, ma réputation, ma réputation! +Ah! j'ai perdu ma réputation! j'ai perdu la portion +immortelle de moi-même; celle qui me reste est grossière +et brutale. Ma réputation, Jago, ma réputation!</p> + +<p>JAGO.—Foi d'honnête homme, j'ai cru que vous aviez +reçu quelque blessure dans le corps; c'est là qu'une +plaie est sensible, bien plus que dans la réputation: la +réputation est une vaine et fausse imposture, acquise +souvent sans mérite, et perdue sans qu'on l'ait mérité: +mais vous n'avez rien perdu de votre réputation, à moins +que votre esprit ne rêve cette perte.—Allons, homme, +quoi donc? il y a des moyens de ramener le général: +vous êtes simplement réformé par Son Honneur; c'est +une peine de discipline, non d'inimitié; comme on battrait +un chien qui ne peut faire aucun mal, pour effrayer +un lion terrible. Implorez-le, et il revient à vous.</p> + +<p>CASSIO.—J'implorerais le mépris, plutôt que de tromper +un si digne commandant, en lui offrant encore un +officier si imprudent, si léger, si ivrogne.—Ivre, et parlant +comme un perroquet, et querellant, et faisant le +rodomont, et jurant et bavardant avec l'ombre qui passe.—O +toi, invisible esprit du vin, si tu n'as pas encore de +nom qui te fasse reconnaître, je veux t'appeler démon.</p> + +<p>JAGO.—Quel est celui que vous poursuiviez l'épée à la +main? que vous avait-il fait?</p> + +<p>CASSIO.—Je n'en sais rien.</p> + +<p>JAGO.—Est-il possible?</p> + +<p>CASSIO.—Je me rappelle une foule de choses, mais rien +distinctement: une querelle, oui; mais le sujet, non. +Oh! comment les hommes peuvent-ils introduire un +ennemi dans leur bouche pour leur dérober leur raison! +Se peut-il que ce soit avec joie, volupté, délices, transport, +que nous nous transformions nous-mêmes en +brutes?</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! voilà que vous êtes assez bien à présent; +comment êtes-vous revenu à vous?</p> + +<p>CASSIO.—Il a plu au démon de l'ivresse de céder la +place au démon de la colère. Ainsi une faiblesse m'en +découvre une autre pour me forcer à me mépriser franchement +moi-même.</p> + +<p>JAGO.—Allons, vous êtes un moraliste trop sévère. +Dans ce moment, dans ce lieu, et dans les circonstances +actuelles où se trouve l'île, je voudrais de toute mon âme +que cela ne fût pas arrivé; mais puisque ce qui est fait +est fait, ne songez qu'à le réparer pour votre propre +avantage.</p> + +<p>CASSIO.—- J'irai lui redemander ma place; il me dira +que je suis un ivrogne. Eussé-je autant de bouches que +l'hydre, une telle réponse les fermerait toutes. Être +maintenant un homme sensé, l'instant d'après un frénétique +et tout de suite après une brute!—Oui, chaque +verre donné à l'intempérance est maudit, et il y a +dedans un démon.</p> + +<p>JAGO.—Allons, allons: le bon vin est une bonne et +douce créature si on en use bien. N'en dites pas tant de +mal: et, cher lieutenant, j'espère que vous croyez que +je vous aime.</p> + +<p>CASSIO.—Je l'ai bien éprouvé, monsieur.—Moi ivre!</p> + +<p>JAGO.—Vous ou tout autre homme vivant, vous pouvez +l'être quelquefois. Je vous dirai ce que vous devez faire: +la femme de notre général est notre général aujourd'hui; +je peux bien l'appeler ainsi, puisqu'il s'est dévoué +tout entier à la contemplation, à l'adoration de ses +talents et de ses grâces. Confessez-vous librement à elle; +importunez-la; elle vous aidera à rentrer dans votre +emploi. Elle est d'un naturel si affable, si doux, si obligeant, +qu'elle croirait manquer de bonté, si elle ne faisait +beaucoup plus qu'on ne lui demande. Conjurez-la +de renouer ce noeud d'amitié, rompu entre vous et son +époux, et je parie ma fortune contre le moindre gage +qui en vaille la peine, que votre amitié en deviendra +plus forte que jamais.</p> + +<p>CASSIO.—Le conseil que vous me donnez là est bon.</p> + +<p>JAGO.—Il est donné, je vous proteste, dans la sincérité +de mon amitié et de mon honnête zèle.</p> + +<p>CASSIO.—Je le crois sans peine. Ainsi dès demain +matin, de bonne heure, j'irai prier la vertueuse Desdémona +de solliciter pour moi. Je désespère de ma fortune, +si ce coup en arrête le cours.</p> + +<p>JAGO.—Vous avez raison. Adieu, lieutenant; il faut +que j'aille faire la ronde.</p> + +<p>CASSIO.—Bonne nuit, honnête Jago.</p> + +<p class="stage1">(Cassio sort.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Eh bien! qui dira maintenant que je joue le +rôle d'un fourbe, après un conseil gratuit honnête, et +dans ma pensée, le seul moyen de fléchir le More? Car +rien de plus aisé que d'engager Desdémona à écouter une +honorable requête, elle y est toujours disposée; elle est +d'une nature aussi libérale que les libres éléments. Et +qu'est-ce pour elle que de gagner le More? Fallût-il renoncer +à son baptême, abjurer tous les signes, tous les symboles +de sa rédemption, son âme est tellement enchaînée +dans cet amour qu'elle peut faire, défaire, gouverner +comme il lui plaît, tant son caprice règne en dieu sur la +faible volonté du More. Suis-je donc un fourbe, quand je +mets Cassio sur la route facile qui le mène droit au succès? +Divinité d'enfer! quand les démons veulent insinuer +aux hommes leurs oeuvres les plus noires, ils les +suggèrent d'abord sous une forme céleste, comme je fais +maintenant. Car tandis que cet honnête idiot pressera +Desdémona de réparer sa disgrâce, et qu'elle plaidera +pour lui avec chaleur auprès du More, moi je glisserai +dans l'oreille de celui-ci le soupçon empoisonné qu'elle +rappelle cet homme par volupté; et plus elle fera d'efforts +pour le rétablir, plus elle perdra de son crédit sur +Othello. Ainsi, je ternirai sa vertu; et sa bonté même +ourdira le filet qui les enveloppera tous.—Qu'y a-t-il, +Roderigo?</p> + +<p class="stage1">(Entre Roderigo.)</p> + +<p>RODERIGO.—Me voilà courant, non comme le chien qui +suit sa proie, mais comme celui qui remplit vainement +l'air de ses cris. Mon argent est presque tout dépensé; +j'ai été cette nuit cruellement rossé, et je crois que l'issue +de tout ceci sera d'avoir acquis de l'expérience pour +ma peine.—Je retournerai à Venise sans argent et avec +un peu plus d'esprit.</p> + +<p>JAGO.—Les pauvres gens que ceux qui n'ont point de +patience! Quelle blessure fut jamais guérie autrement +que par degrés? Nous opérons, vous le savez, avec notre +seul esprit, et sans aucune magie; et l'esprit compte sur +le temps qui traîne tout en longueur. Tout ne va-t-il pas +bien? Cassio t'a frappé; et toi, au prix de ce léger coup, +tu as perdu Cassio: quoique le soleil fasse croître mille +choses à la fois, les plantes qui fleurissent les premières +doivent porter les premiers fruits; prends un peu patience.—Par +la messe, il est jour. Le plaisir et l'action +abrégent les heures. Retire-toi; va à ton logis; sors, te +dis-je. Tu en sauras plus tard davantage—Encore une +fois, sors. (<i>Roderigo sort.</i>) Il reste deux choses à faire: +d'abord que ma femme agisse auprès de sa maîtresse en +faveur de Cassio; je cours l'y pousser;—et moi, pendant +ce temps, je tire le More à l'écart; puis au moment où il +pourra trouver Cassio sollicitant sa femme, je le ramène +pour fondre brusquement sur eux. Oui, c'est là ce qu'il +faut faire. N'engourdissons pas ce dessein par la négligence +et les retards.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Devant le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CASSIO et DES MUSICIENS.</p> +<br> + +<p>CASSIO.—Messieurs, jouez ici; je récompenserai vos +peines:—quelque chose de court.—Saluez le général à +son réveil.</p> + +<p class="stage1">(Musique.)</p> + +<p class="stage1">(Entre le bouffon.)</p> + +<p>LE BOUFFON.—Comment, messieurs, est-ce que vos +instruments ont été à Naples, pour parler ainsi du nez?</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Quoi donc, monsieur?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je vous en prie, n'est-ce pas là ce qu'on +appelle des instruments à vent?</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Oui, certes.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Dans ce cas, certainement il y a une +queue à cette histoire.</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Quelle histoire, monsieur?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je vous dis que plus d'un instrument à +vent, à moi bien connu, a une queue. Mais, mes maîtres, +voici de l'argent pour vous. Le général aime tant la +musique qu'il vous prie par amour pour lui de n'en plus +faire.</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Nous allons cesser.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Si vous avez de la musique qu'on n'entende +pas, à la bonne heure; car, comme on dit, le général +ne tient pas beaucoup à entendre la musique.</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Nous n'en avons point de cette +espèce, monsieur.</p> + +<p>LE BOUFFON.—En ce cas, mettez vos flûtes dans votre +sac, car je vous chasse. Allons, partez; allons.</p> + +<p class="stage1">(Les musiciens s'en vont.)</p> + +<p>CASSIO, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.—Entends-tu, mon bon ami?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Non, je n'entends pas votre bon ami; +c'est vous que j'entends.</p> + +<p>CASSIO.—De grâce, garde tes calembours. Prends cette +petite pièce d'or. Si la dame qui accompagne l'épouse +du général est levée, dis-lui qu'un nommé Cassio lui +demande la faveur de lui parler. Veux-tu me rendre ce +service?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Elle est levée, monsieur; si elle veut se +rendre ici, je vais lui dire votre prière.</p> + +<p>CASSIO.—Fais-le, mon cher ami. <span class="stage2">(<i>Le bouffon sort.</i>)(<i>Entre +Jago.</i>)</span> Ah, Jago, fort à propos.</p> + +<p>JAGO.—Quoi, vous ne vous êtes donc pas couché?</p> + +<p>CASSIO.—Non. Avant que nous nous soyons séparés, le +jour commençait à poindre. J'ai pris la liberté, Jago, de +faire demander votre femme: mon objet est de la prier +de me procurer quelque accès auprès de la vertueuse +Desdémona.</p> + +<p>JAGO.—Je vous l'enverrai à l'instant. Et j'inventerai un +moyen d'écarter le More, afin que vous puissiez causer +et traiter librement votre affaire.</p> + +<p class="stage1">(Jago sort.)</p> + +<p>CASSIO.—Je vous en remercie humblement. Jamais je +n'ai connu de Florentin plus obligeant et si honnête.</p> + +<p class="stage1">(Entre Émilia.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Bonjour, brave lieutenant; je suis fâchée de +votre chagrin; mais tout sera bientôt réparé. Le général +et sa femme s'en entretiennent, et elle parle avec chaleur +pour vous. Le More répond que celui que vous avez +blessé jouit d'une haute considération dans Chypre, +tient à une noble famille; qu'ainsi la saine prudence le +force à vous refuser: mais il proteste qu'il vous aime et +n'a besoin d'aucune sollicitation autre que son affection +pour vous, pour saisir aux cheveux la première occasion +de vous remettre en place.</p> + +<p>CASSIO.—Néanmoins, je vous en supplie, si vous le +jugez à propos, et si cela se peut, ménagez-moi un +moment d'entretien avec Desdémona seule.</p> + +<p>ÉMILIA.—Venez donc, entrez: je veux vous mettre à +portée de lui ouvrir librement votre âme.</p> + +<p>CASSIO.—Que je vous ai d'obligations!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une chambre dans le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, JAGO et DES OFFICIERS.</p> +<br> + +<p>OTHELLO.—Jago, remettez ces lettres au pilote, et chargez-le +d'offrir mes hommages au sénat; après quoi, +revenez me joindre aux forts que je vais visiter.</p> + +<p>JAGO.—Bon, mon seigneur, je vais le faire.</p> + +<p>OTHELLO, <i>aux officiers</i>.—Ces fortifications, messieurs, +allons-nous les voir?</p> + +<p>LES OFFICIERS.—Nous voilà prêts à suivre Votre Seigneurie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h4>SCÈNE III</h4> + +<p class="stage1">Devant le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DESDÉMONA, CASSIO ET ÉMILIA.</p> +<br> + +<p>DESDÉMONA.—Soyez sûr, bon Cassio, que j'emploirai en +votre faveur toute mon éloquence.</p> + +<p>ÉMILIA.—Faites-le, chère madame. Je sais que ceci +afflige mon mari comme si c'était sa propre affaire.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! c'est un brave homme. N'en doutez +point, Cassio; je vous reverrai, mon seigneur et vous, +aussi bons amis qu'auparavant.</p> + +<p>CASSIO.—Généreuse dame, quoi qu'il arrive de Michel +Cassio, il ne sera jamais autre chose que votre fidèle +serviteur.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! je vous en remercie. Vous aimez +mon seigneur, vous le connaissez depuis longtemps. +Soyez bien sûr qu'il ne vous laissera éloigné de lui +qu'aussi longtemps qu'il y sera forcé par une politique +nécessaire.</p> + +<p>CASSIO.—Oui; mais, madame, cette politique peut +durer si longtemps, se nourrir d'une suite de prétextes +si faibles et si subtils, renaître de tant de circonstances, +que ma place étant remplie et moi absent, mon général +oubliera mon zèle et mes services.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ne le craignez pas. Ici, devant Émilia, je +vous réponds de votre place. Soyez certain que lorsqu'une +fois je promets de rendre un service, je m'en +acquitte jusqu'au moindre détail. Mon seigneur n'aura +point de repos; je le tiendrai éveillé jusqu'à ce qu'il +s'adoucisse<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>; je lui parlerai jusqu'à lui faire perdre +patience; son lit deviendra pour lui une école, sa table +un confessional; je mêlerai à tout ce qu'il fera la requête +de Cassio. Allons, un peu de gaieté, Cassio: votre défenseur +mourra plutôt que d'abandonner votre cause.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>I'll watch him tame: comparaison avec les animaux qu'on +apprivoise, et à qui on apprend des tours en les privant du sommeil. +Ce moyen a été employé avec succès pour les chevaux; il +l'était autrefois pour les faucons et autres oiseaux de chasse.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entrent Othello et Jago, à distance.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Madame, voilà mon seigneur qui vient.</p> + +<p>CASSIO.—Madame, je vais prendre congé de vous.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Pourquoi? demeurez, entendez-moi lui +parler.</p> + +<p>CASSIO.—Pas en ce moment, madame. Je suis fort mal +à l'aise et très-peu propre à me servir moi-même.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Bien, faites comme il vous plaira.</p> + +<p class="stage1">(Cassio sort.)</p> + +<p>JAGO.—Ah! ah! ceci me déplaît.</p> + +<p>OTHELLO.—Que dis-tu?</p> + +<p>JAGO.—Rien, seigneur, ou si... Je ne sais trop...</p> + +<p>OTHELLO.—N'est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma +femme?</p> + +<p>JAGO.—Cassio, seigneur? Non sûrement, je ne puis +croire qu'il eût voulu s'enfuir ainsi comme un coupable, +en vous voyant arriver.</p> + +<p>OTHELLO.—Je crois que c'était lui.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Vous voilà de retour, mon seigneur? Je +m'entretenais ici avec un suppliant, un homme qui languit +sous le poids de votre déplaisir.</p> + +<p>OTHELLO.—De qui voulez-vous parler?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Eh! de Cassio, votre lieutenant. Mon +cher seigneur, si j'ai quelque attrait à vos yeux, quelque +pouvoir de vous toucher, réconciliez-vous tout de +suite avec lui; car si ce n'est pas un homme qui vous +aime de bonne foi, qui ne s'est égaré que par ignorance +et sans dessein, je ne me connais pas à l'honnêteté d'un +visage. Je t'en prie, rappelle-le.</p> + +<p>OTHELLO.—Est-ce lui qui vient de sortir?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Lui-même, mais si humilié, qu'il m'a +laissé une partie de ses chagrins: je souffre avec lui.—Mon +cher amour, rappelle-le.</p> + +<p>OTHELLO.—Pas encore, douce Desdémona; dans quelque +autre moment.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mais sera-ce bientôt?</p> + +<p>OTHELLO.—Aussitôt qu'il se pourra, chère amie, à +cause de vous.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Sera-ce ce soir au souper?</p> + +<p>OTHELLO.—Non, pas ce soir.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Demain donc au dîner?</p> + +<p>OTHELLO.—Je ne dîne pas demain au logis; je suis +invité par les officiers à la citadelle.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Eh bien! demain soir, ou mardi matin, +ou mardi à midi ou le soir, ou mercredi matin: je t'en +prie, fixe le moment, mais qu'il ne passe pas trois jours.—En +vérité, il est repentant, et cependant sa faute, +selon l'opinion commune, et si ce n'est que la guerre +exige, dit-on, qu'on fasse quelquefois des exemples sur +les meilleurs sujets, est une faute qui mérite à peine une +réprimande secrète. Quand reviendra-t-il? Dis-le-moi, +Othello. Je me demande avec étonnement dans mon +âme ce que vous pourriez demander que je voulusse +vous refuser, ou qui pût me faire hésiter si longtemps +sur la réponse. Comment, Michel Cassio, lui qui venait +avec vous quand vous me faisiez la cour, qui plus d'une +fois, lorsque je parlais de vous d'un ton de blâme, a pris +votre parti, avoir tant à plaider pour obtenir son rappel! +Croyez-moi, je vous accorderais beaucoup plus...</p> + +<p>OTHELLO.—Assez, assez, je t'en prie; qu'il revienne +quand il voudra; je ne veux te rien refuser.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Quoi! mais ce n'est point une grâce; +c'est comme si je vous conjurais de porter vos gants, de +vous nourrir de mets sains, de vous vêtir chaudement, +comme si je vous suppliais de faire quelque chose qui +dût tourner à votre propre avantage. Oh! quand j'aurai +à demander une grâce où je voudrai véritablement intéresser +votre amour, ce sera une chose de poids, difficile +et dangereuse à accorder.</p> + +<p>OTHELLO.—Je ne veux rien te refuser: mais à mon +tour, je t'en prie, laisse-moi un moment à moi-même.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Vous refuserai-je? Non. Adieu, seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Adieu, ma Desdémona; je te joindrai +bientôt.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Émilia, venez.—<span class="stage2">(<i>A Othello.</i>)</span> Qu'il en +soit selon votre fantaisie: quelle qu'elle soit, je suis soumise.</p> + +<p class="stage1">(Desdémona sort avec Émilia.)</p> + +<p>OTHELLO.—Adorable créature!—Que l'enfer me saisisse, +s'il n'est pas vrai que je t'aime; et si je ne t'aimais +plus, le chaos reviendrait.</p> + +<p>JAGO.—Mon noble seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Que veux-tu, Jago?</p> + +<p>JAGO.—Quand vous faisiez la cour à Desdémona, Michel +Cassio eut-il connaissance de vos amours?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, du commencement à la fin. Pourquoi +me le demandes-tu?</p> + +<p>JAGO.—Seulement pour le savoir, rien de plus.</p> + +<p>OTHELLO.—Et à quoi donc pensais-tu, Jago?</p> + +<p>JAGO.—Je ne croyais pas qu'il la connût.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! parfaitement; et il nous a souvent +servi d'intermédiaire.</p> + +<p>JAGO.—En vérité?</p> + +<p>OTHELLO.—En vérité. Oui, en vérité. Vois-tu là quelque +chose? Cassio n'est-il pas honnête?</p> + +<p>JAGO.—Honnête, seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, honnête?</p> + +<p>JAGO.—Seigneur, autant que je puis savoir...</p> + +<p>OTHELLO.—Comment? Que penses-tu?</p> + +<p>JAGO.—Ce que je pense? Par le ciel!</p> + +<p>OTHELLO.—<i>Ce que je pense, Seigneur? Par le ciel</i>... il +répète mes paroles, comme si sa pensée recélait quelque +monstre trop hideux pour être montré. Tu veux dire +quelque chose? Tout à l'heure, à l'instant où Cassio +quittait ma femme, je t'ai entendu dire: <i>Ceci me déplaît. +</i> Qu'est-ce donc qui te déplaisait? Et encore, quand je t'ai +dit qu'il avait ma confiance pendant tout le temps de +mes amours, tu t'es écrié: <i>En vérité?</i> Et je t'ai vu froncer +et rapprocher tes sourcils, comme si tu eusses enfermé +dans ton cerveau quelque horrible soupçon. Si tu +m'aimes, montre-moi ta pensée.</p> + +<p>JAGO.—Seigneur, vous savez que je vous aime.</p> + +<p>OTHELLO.—Je le crois, et c'est parce que je te sais +plein d'honneur, d'attachement pour moi, parce que tu +pèses tes paroles, avant de les prononcer, que ces pauses +de ta part m'alarment davantage. Dans un misérable +déloyal et faux, de telles choses sont des ruses d'habitude; +mais dans l'homme sincère ce sont de secrètes +délations qui s'échappent d'un coeur à qui la vérité fait +violence.</p> + +<p>JAGO.—Pour Michel Cassio, j'ose jurer que je le crois +honnête.</p> + +<p>OTHELLO.—Je le crois comme toi.</p> + +<p>JAGO.—Les hommes devraient bien être ce qu'ils paraissent; +ou plût au ciel du moins que ceux qui ne sont +pas ce qu'ils paraissent fussent enfin forcés de paraître +ce qu'ils sont!</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, certes, les hommes devraient être ce +qu'ils paraissent.</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! alors je pense que Cassio est un +homme d'honneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Il y a quelque chose de plus dans tout +cela; je te prie, parle-moi comme à toi-même, comme tu +te parles dans ton âme; exprime ta pensée la plus sinistre +par le plus sinistre des mots.</p> + +<p>JAGO.—Mon bon seigneur, pardonnez-moi. Quoique +je sois tenu envers vous à tous les actes d'obéissance, je +ne le suis point à ce dont les esclaves mêmes sont affranchis; +proférer mes pensées!—Quoi! supposez qu'elles +soient basses et fausses; et quel est le palais où n'entrent +pas quelquefois des choses souillées? Quel homme a le +coeur assez pur pour n'y avoir jamais admis quelques +soupçons téméraires qui viennent y tenir leur cour, +y plaider leur cause et siéger à côté de ses opinions légitimes?</p> + +<p>OTHELLO.—Jago, tu conspires contre ton ami, si, dès +que tu le crois offensé, tu refuses à son oreille la confidence +de tes pensées.</p> + +<p>JAGO.—Je vous conjure... doutant plus... que peut-être +je suis injuste dans mes conjectures;... et c'est, je +l'avoue, c'est le malheur de mon caractère de soupçonner +toujours le mal; souvent ma défiance voit des fautes qui +n'existent pas. Je vous supplie donc de ne pas prendre +garde à un homme qui conjecture ainsi de travers, de ne +pas vous forger des inquiétudes sur ses observations +vagues et peu sûres. Il n'est bon ni pour votre repos, +ni pour votre bien, il ne l'est pas pour mon honneur, +mon honnêteté, ma prudence, que je vous laisse connaître +mes pensées.</p> + +<p>OTHELLO.—Que veux-tu dire?</p> + +<p>JAGO.—Mon cher seigneur, pour les hommes et pour les +femmes, le premier trésor de l'âme, c'est une bonne renommée. +Qui dérobe ma bourse, dérobe une bagatelle: +c'est quelque chose, ce n'est rien; elle fut à moi, elle est +à lui, et elle a eu mille autres maîtres; mais celui qui +me vole ma bonne renommée me vole un bien dont la +perte m'appauvrit réellement, sans l'enrichir lui-même.</p> + +<p>OTHELLO.—Par le ciel! je connaîtrai tes pensées!</p> + +<p>JAGO.—Vous ne les pourriez connaître, quand mon +coeur serait dans votre main; vous ne les connaîtrez pas +tandis qu'il est sous ma garde.</p> + +<p>OTHELLO.—Ah!</p> + +<p>JAGO.—Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie. C'est +un monstre aux yeux verdâtres qui prépare lui-même +l'aliment dont il se nourrit. Ce mari trompé vit heureux, +qui, certain de son sort, n'aime point son infidèle: mais, +ô quelles heures d'enfer compte celui qui idolâtre, et qui +doute; qui soupçonne, mais aime avec passion!</p> + +<p>OTHELLO.—O malheur!</p> + +<p>JAGO.—L'homme pauvre, mais content, est riche et +assez riche; mais la richesse fût-elle infinie, elle est +stérile comme l'hiver pour celui qui craint toujours de +devenir pauvre. Bonté céleste, préserve de la jalousie les +coeurs de tous mes amis!</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! qu'est ceci? Penses-tu que je voulusse +me faire une vie de jalousie? suivre sans cesse tous +les changements de la lune, avec de nouveaux soupçons? +Non, être une fois dans le doute, c'est être décidé sans +retour. Regarde-moi comme une chèvre si jamais, semblable +à celui que tu viens de peindre, j'échange les +occupations de mon âme contre ces suppositions exagérées +et légères. On ne me rendra point jaloux pour me +dire que ma femme est belle, mange bien, aime le monde, +parle librement, chante, joue et danse bien. Où règne la +vertu, tous ces plaisirs sont vertueux. Je ne veux pas +même puiser dans le sentiment de mon peu de mérite la +moindre alarme, le plus léger soupçon de son infidélité: +elle avait des yeux et elle m'a choisi. Non, Jago, je verrai +avant de douter; quand je douterai, je chercherai la +preuve; et après la preuve il ne reste plus qu'un parti: +au diable à l'instant l'amour ou la jalousie.</p> + +<p>JAGO.—J'en suis ravi. Je pourrai désormais vous +montrer plus librement l'amour et le dévouement que je +vous porte. Recevez donc de moi cet avis. Je ne parle +point de preuves encore; mais veillez sur votre femme, +observez-la bien avec Cassio: regardez-les d'un oeil qui +ne soit ni jaloux, ni rassuré. Je ne voudrais pas voir votre +noble et généreuse nature trompée ainsi par sa propre +bonté: veillez à cela. Je connais bien les moeurs de notre +contrée. Nos Vénitiennes laissent voir au ciel des tours +qu'elles n'osent montrer à leurs maris. Leur conscience +la plus scrupuleuse consiste, non à ne pas faire, mais à +tenir caché.</p> + +<p>OTHELLO.—C'est là ce que tu dis?</p> + +<p>JAGO.—Elle a trompé son père en vous épousant, et +quand elle semblait repousser ou craindre vos regards +c'était alors qu'elle les aimait le plus.</p> + +<p>OTHELLO.—Il est vrai: elle faisait ainsi.</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! alors! allez: celle qui sut si jeune +soutenir un rôle pareil, fermer les yeux de son père +aussi serrés que le coeur d'un chêne... Il crut qu'il y +avait de la magie.—Mais je suis bien blâmable. Je vous +demande humblement pardon de mon trop d'amitié +pour vous.</p> + +<p>OTHELLO.—Je te suis obligé pour jamais.</p> + +<p>JAGO.—Tout ceci je le vois, a un peu troublé vos esprits.</p> + +<p>OTHELLO.—Non, pas du tout, pas du tout.</p> + +<p>JAGO.—Avouez-le-moi, je crains que cela ne soit. Vous +voudrez bien, je l'espère, considérer que tout ce qui s'est +dit part de mon amitié. Mais, je le vois, vous êtes ému.—Je +vous en prie, ne donnez pas trop d'étendue à mes +remarques, ni plus de portée que celle d'un simple +soupçon.</p> + +<p>OTHELLO.—Je n'y veux rien voir de plus.</p> + +<p>JAGO.—Si vous le faisiez, seigneur, mes paroles +pourraient conduire à d'odieuses conséquences où ne +tendent nullement mes pensées. Cassio est mon digne +ami.—Seigneur, je le vois, vous êtes ému.</p> + +<p>OTHELLO.—Non, très-peu ému.—Je pense seulement +que Desdémona est vertueuse.</p> + +<p>JAGO.—Puisse-t-elle vivre longtemps ainsi, et puissiez-vous +vivre longtemps pour le croire!</p> + +<p>OTHELLO.—Et cependant comment la nature s'écartant +de sa propre tendance?...</p> + +<p>JAGO.—Oui, voilà le point;—et pour vous parler +franchement—dédaigner, comme elle l'a fait, plusieurs +mariages qui lui ont été proposés, assortis à son rang, à +son âge, de la même patrie, rapports vers lesquels nous +voyons tendre toujours la nature... Hum! on pourrait +démêler dans tout cela un caprice bien déréglé, des goûts +désordonnés, des penchants bien étranges.—Mais excusez-moi, +ce n'est pas d'elle précisément que je prétends +parler; quoique je puisse craindre que son esprit, reprenant +toute la netteté de son jugement, ne vienne à vous +comparer avec les hommes de son pays, et peut-être à se +repentir.</p> + +<p>OTHELLO.—Adieu, adieu; si tu en découvres davantage, +instruis-moi de tout, charge ta femme d'observer. +Laisse-moi, Jago.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>faisant quelques pas pour sortir</i></span>.—Seigneur, je +me retire.</p> + +<p>OTHELLO.—Pourquoi me suis-je marié?—Certainement +cet honnête homme en voit et en sait plus, beaucoup +plus qu'il ne m'en révèle.</p> + +<p>JAGO.—Seigneur, je voudrais, je supplie Votre Honneur +de ne pas sonder plus avant cette affaire. Laissez-la +au temps... Il est sans doute à propos de rendre à +Cassio sa place, car certes il la remplit avec une grande +habileté; cependant, s'il vous plaît, seigneur, de le tenir +éloigné quelque temps, vous en connaîtrez mieux +l'homme et ses ressources. Remarquez si Desdémona +presse son rétablissement avec beaucoup d'importunité, +d'instances: on verra par là bien des choses. En attendant +tenez-moi pour un homme de craintes trop précipitées, +comme en effet j'ai de fortes raisons de le craindre +moi-même; et tenez Desdémona pour innocente; je vous +en conjure.</p> + +<p>OTHELLO.—Ne te défie point de ma conduite.</p> + +<p>JAGO.—Je prends encore une fois congé de vous.</p> + +<p class="stage1">(Jago sort.)</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Cet homme est d'une honnêteté rare! +son esprit plein d'expérience voit toutes les faces des +actions des hommes.—Si je la trouve rebelle à ma voix, +quand les liens qui l'attachent à moi seraient les fibres +mêmes de mon coeur, je la repousserai en sifflant et je +l'abandonnerai au vent pour chercher sa proie au +hasard.—Cela est possible, car je suis noir, et n'ai +point ce doux talent de parole que possèdent ces citadins.—D'ailleurs +je commence à pencher vers le déclin des +ans.—Cependant pas tout à fait encore.—Oui, elle est +perdue, je suis trompé, et ma seule ressource doit être +de la haïr. O malédiction du mariage! que nous puissions +nous dire maîtres de ces frêles créatures, et jamais de +leurs désirs! J'aimerais mieux être un crapaud, et vivre +des vapeurs d'un donjon, que de garder une place dans +ce que j'aime pour l'usage d'autrui. Et cependant c'est le +malheur des grandes âmes; elles sont moins bien traitées +que les hommes vulgaires. C'est un sort inévitable, +comme la mort. Oui, cette plaie honteuse nous est destinée +dès que nous venons à la vie.—Desdémona vient! +<span class="stage2">(<i>Entrent Desdémona et Émilia.</i>)</span>—Si elle est perfide, ah! +le ciel se trahit lui-même. Je ne veux pas le croire.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Eh bien! venez-vous, mon cher Othello? +Le repas est prêt, et les nobles insulaires invités par vous +n'attendent que votre présence.</p> + +<p>OTHELLO.—Je suis dans mon tort.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Pourquoi parlez-vous d'une voix si faible? +ne seriez-vous pas bien?</p> + +<p>OTHELLO.—J'ai une douleur, là, dans le front.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Sans doute c'est d'avoir veillé.—Cela +passera. Laissez-moi seulement vous serrer bien le front; +dans quelques moments le mal sera dissipé.</p> + +<p>OTHELLO.—Votre mouchoir est trop petit. <span class="stage2">(<i>Il ôte de son +front le mouchoir qui tombe à terre.</i>)</span> Laissez cela tranquille. +Venez, je vais rentrer avec vous.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je suis bien fâchée que vous ne soyez +pas bien.</p> + +<p class="stage1">(Othello et Desdémona sortent ensemble.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Je suis bien aise d'avoir trouvé ce mouchoir; +c'est le premier souvenir qu'elle ait reçu du More. Cent +fois mon fantasque époux m'a pressé de le dérober; mais +Othello l'a priée de le garder toujours, et elle aime tant +ce gage d'amour, qu'elle le porte sans cesse sur elle, +pour le baiser ou lui parler. Je ferai copier le dessin et +je le donnerai à Jago. Qu'en veut-il faire? le ciel le sait, +non pas moi; je ne veux que complaire à sa fantaisie.</p> + +<p class="stage1">(Entre Jago.)</p> + +<p>JAGO.—Quoi, vous voilà! Que faites-vous ici seule?</p> + +<p>ÉMILIA.—Ne grondez pas; j'ai quelque chose pour +vous.</p> + +<p>JAGO.—Pour moi? C'est quelque chose qui n'est pas +rare.</p> + +<p>ÉMILIA.—Ha! ha!</p> + +<p>JAGO.—Oui, une femme sans cervelle.</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! est-ce là tout? Que me donnerez-vous +maintenant pour ce mouchoir?</p> + +<p>JAGO.—Quel mouchoir?</p> + +<p>ÉMILIA.—Quel mouchoir? Celui que le More a donné +à Desdémona dans les premiers temps, et que tant de fois +vous m'avez dit de dérober.</p> + +<p>JAGO.—Tu le lui as dérobé?</p> + +<p>ÉMILIA.—Non, ma foi; par inadvertance elle l'a laissé +tomber, et moi, me trouvant heureusement là, je l'ai +ramassé; regardez, le voilà.</p> + +<p>JAGO.—Brave femme! Donne-le-moi.</p> + +<p>ÉMILIA.—Qu'en voulez-vous donc faire, pour m'avoir +tant sollicitée de m'en emparer?</p> + +<p>JAGO.—Quoi! que vous importe?</p> + +<p class="stage">(Il lui arrache le mouchoir.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Si ce n'est pas pour quelque dessein important, +rendez-le-moi. Ma pauvre maîtresse! elle va devenir +folle, quand elle ne le trouvera plus.</p> + +<p>JAGO.—Prenez garde qu'on ne vous soupçonne. J'en ai +besoin. Allez, laissez-moi.—<span class="stage2">(<i>Émilia sort.</i>)</span> Je veux laisser +tomber ce mouchoir dans l'appartement de Cassio, afin +qu'il l'y trouve lui-même. Des bagatelles légères comme +l'air sont aux yeux du jaloux des autorités aussi fortes +que les preuves de la sainte Écriture. Ceci peut produire +quelque effet: déjà le More ressent l'atteinte de mes +poisons;—de dangereux soupçons sont au fait des poisons +véritables qui d'abord causent à peine quelque +dégoût, mais qui, une fois en action sur le sang, l'enflamment +comme une mine de soufre.—Je le disais +bien<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>... <span class="stage2">(<i>Entre Othello.</i>)</span> Le voilà; il s'avance. Va, ni +l'opium, ni la mandragore, ni toutes les potions assoupissantes +du monde ne te rendront jamais ce doux sommeil +que tu goûtais hier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>En voyant entrer Othello préoccupé et sombre, Jago se dit à +lui-même que tout ce qu'il vient de dire sur les effets de la jalousie +est vrai: <i>Je le disais bien</i>. C'est l'explication de Steevens et la +seule qu'on puisse donner, avec vraisemblance de ces mots: <i>I did say so</i>.</p></blockquote> + +<p>OTHELLO.—Ah! ah! perfide! Envers moi! envers moi!</p> + +<p>JAGO.—Quoi! encore, général? ne pensez plus à cela.</p> + +<p>OTHELLO.—Va-t'en; fuis; tu m'as mis sur la roue! Je +jure qu'il vaut mieux être trompé tout à fait que d'en +avoir seulement quelque soupçon.</p> + +<p>JAGO.—Comment, seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Quel sentiment avais-je des heures de plaisir +qu'elle dérobait? Aucun. Je n'en souffrais point; je +dormais bien la nuit suivante; j'avais l'esprit libre et +l'humeur gaie; je n'ai point trouvé les baisers de Cassio +sur ses lèvres. Quand celui qu'on a volé ne s'aperçoit +point de ce qui lui manque, s'il n'en sait rien, c'est +comme s'il n'avait rien perdu.</p> + +<p>JAGO.—Je suis fâché de vous entendre parler ainsi.</p> + +<p>OTHELLO.—Quand toute l'armée, soldats et pionniers, +aurait goûté la douceur de ses charmes, si je n'en avais +rien su, j'aurais été heureux.—Et maintenant, adieu +pour jamais le repos de mon âme; adieu, contentement! +Adieu, bataillons aux panaches flottants; adieu, grandes +guerres, qui faites de l'ambition une vertu: oh! adieu +pour toujours! Adieu, le coursier hennissant, et la trompette +éclatante, et le fifre qui frappe l'oreille, et le tambour +qui anime le courage, et la royale bannière, et tout +l'appareil, l'orgueil, la pompe, l'éclat de la glorieuse +guerre! Et vous, instruments de mort, dont les bouches +terribles imitent la formidable voix de l'immortel Jupiter; +adieu! adieu! La tâche d'Othello est finie.</p> + +<p>JAGO.—Est-il possible, seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Misérable, compte qu'il faut que tu me +prouves que ma bien-aimée est une prostituée: comptes-y +bien: donne-m'en la preuve oculaire. (<i>Il le saisit à la +gorge.</i>) Ou par la valeur de mon âme immortelle, il eût +mieux valu pour toi naître un chien, que d'avoir à +répondre à ma colère, maintenant que tu l'as éveillée.</p> + +<p>JAGO.—En êtes-vous là?</p> + +<p>OTHELLO.—Fais-le-moi voir;—ou du moins prouve-le +de manière que ta preuve ne laisse ni place ni prise au +moindre doute<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>; ou malheur à ta vie!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>That the probation bear no hinge nor loop</i></p> +<p><i>To hang a doubt on</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Littéralement: <i> Que la preuve n'ait ni crochet ni noeud où se puisse +suspendre un doute</i>.</p></blockquote> + +<p>JAGO.—Mon noble seigneur...</p> + +<p>OTHELLO.—Si tu la calomnies, et que tu me mettes à +la torture, renonce à prier le ciel, étouffe tout remords, +entasse horreurs sur horreurs, fais des actions qui épouvantent +la terre et fassent pleurer le ciel; tu ne peux +rien ajouter à ce que tu as déjà fait; tu ne peux rien +faire qui consomme plus sûrement ta damnation.</p> + +<p>JAGO.—O grâce! que le ciel me défende. Êtes-vous un +homme? avez-vous une âme et votre raison? Dieu soit +avec vous! Reprenez mon emploi.—O malheureux +insensé, qui as vécu pour faire de ta droiture un vice! ô +monde pervers! Prends-y garde, ô monde; prends-y +garde; il est dangereux d'être honnête et sincère. Je +vous remercie de cette leçon; j'en profiterai, et désormais +je n'aurai plus aucun ami, puisque l'amitié suscite +un pareil outrage.</p> + +<p class="stage1">(Jago veut sortir.)</p> + +<p>OTHELLO.—Non, demeure.—Tu devrais être honnête!</p> + +<p>JAGO.—Je devrais être sage: car la probité est une +insensée qui travaille pour des ingrats.</p> + +<p>OTHELLO.—Par l'univers, je crois que ma femme est +vertueuse, et je crois qu'elle ne l'est pas: je crois que tu +es honnête, et je crois que tu ne l'es pas. Je veux avoir +quelque preuve.—Son image, qui était pour moi aussi +pure que les traits de Diane, est maintenant noire et +hideuse comme mon propre visage. S'il est des lacets, +des poignards, des poisons, des flammes, des vapeurs +suffocantes, je ne le souffrirai pas... Que je voudrais +être satisfait!..</p> + +<p>JAGO.—Je vois, seigneur, que la passion vous dévore: +je me repens de l'avoir allumée en vous. Vous voudriez +vous satisfaire?</p> + +<p>OTHELLO.—Je le voudrais?—Oui, je le veux.</p> + +<p>JAGO.—Et vous le pouvez: mais de quelle manière? +comment voulez-vous être satisfait, seigneur? Voudriez-vous +être le témoin... et la voir, la bouche béante, dans +les bras d'un autre<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>?</p> + +<p>OTHELLO.—Mort et damnation! oh!</p> + +<p>JAGO.—Ce serait, je crois, une grave difficulté, que de +les amener à vous offrir cet aspect. Que le diable les +emporte, si jamais d'autres yeux que les leurs les voient +dans les bras l'un de l'autre<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Quoi donc? Comment? +que dirai-je? le moyen de vous satisfaire? Il vous est +impossible de voir cela, quand ils seraient aussi éhontés +que les chèvres, aussi ardents que les singes, aussi +pétris d'orgueil que les loups, et aussi imprudents qu'on +peut l'être dans l'ivresse. Mais cependant, si des indices +et de fortes probabilités, qui vous mèneront tout droit à +la porte de la vérité, suffisent à vous satisfaire, vous +pouvez être satisfait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p><i>Behold her</i> topp'd.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>Bolster</i>.</p></blockquote> + +<p>OTHELLO.—Donne-moi une preuve vivante qu'elle est +déloyale.</p> + +<p>JAGO.—Je n'aime pas ce rôle; mais puisque, entraîné +par mon zèle et ma sotte franchise, je me suis avancé si +loin dans cette affaire, je poursuivrai. La nuit dernière +j'étais couché près de Cassio, et tourmenté d'une violente +douleur de dents, je ne pouvais dormir.—Il est des +hommes dont l'âme est si abandonnée que dans leur +sommeil ils révèlent leurs affaires. Cassio est de cette +espèce. Dans son sommeil je l'entendis qui murmurait: +<i>Chère Desdémona, soyons circonspects, cachons nos amours!</i> +Et alors, seigneur, il saisit ma main, et en la serrant il +s'écriait, <i>ô douce créature</i>! et puis il m'embrassait avec +ardeur comme s'il eût voulu arracher des baisers qui +croissaient sur mes lèvres, et il soupirait, et s'écriait: <i>ô +maudite destinée, qui t'a donnée au More<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a></i>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Voici le texte qu'il était impossible de traduire exactement:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>And then, sir, would he gripe and wring my hand,</p> +<p>Cry:—o sweet creature!—And then kiss me hard,</p> +<p>As if he pluck'd up kisses by the roots</p> +<p>That grew upon my lips; then lay'd his leg</p> +<p>Over my thigh and sigh'd and kiss'd and then</p> +<p>Cri'd: «cursed fate gave thee to the Moor!</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p>OTHELLO.—O monstrueux, monstrueux!</p> + +<p>JAGO.—Ce n'était qu'un songe.</p> + +<p>OTHELLO.—Mais ce songe révèle l'action qui l'a précédé. +C'est une violente présomption, quoique ce ne soit +qu'un songe.</p> + +<p>JAGO.—Et ceci peut aider à ajouter aux autres preuves +qui témoignent faiblement.</p> + +<p>OTHELLO.—Je la mettrai en pièces.</p> + +<p>JAGO.—Non. Soyez prudent; nous n'avons encore rien +vu; il se peut encore qu'elle soit innocente.—Dites-moi +seulement, n'avez-vous jamais vu un mouchoir parsemé +de fraises dans les mains de votre femme?</p> + +<p>OTHELLO.—Je lui en ai donné un pareil; ce fut mon +premier présent.</p> + +<p>JAGO.—Je ne sais pas cela; mais c'est avec un pareil +mouchoir, qui j'en suis sûr était celui de votre femme, +que j'ai vu aujourd'hui Cassio essuyer sa barbe.</p> + +<p>OTHELLO.—Si c'est celui-là!...</p> + +<p>JAGO.—Si c'est celui-là, ou tout autre qui soit à elle, +cela, joint aux autres preuves, dépose contre elle.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! que le misérable n'a-t-il quarante +mille vies? Une seule est trop faible, trop chétive pour +ma vengeance! Je vois maintenant que c'est vrai.—Regarde-moi, +Jago; j'exhale ainsi tout mon fol amour; +il est parti.—Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre +obscur! Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne +et le trône de mon coeur! soulève-toi, ô mon sein, car +tu es gonflé du venin de l'aspic.</p> + +<p>JAGO.—Je vous en prie, contenez-vous.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! du sang! Jago, du sang!</p> + +<p>JAGO.—Patience, vous dis-je; vous changerez peut-être +d'idée.</p> + +<p>OTHELLO.—Jamais, Jago. Comme le Pont-Euxin dont +les courants glacés et le cours uniforme ne subissent +jamais l'action du reflux, et se précipitent sans relâche +vers la Propontide et l'Hellespont, ainsi mes sanglantes +pensées, dans la violence de leur cours, ne reviendront +jamais en arrière, ne reflueront pas vers l'humble +amour; il faut qu'elles aillent s'abîmer dans une vaste +et profonde vengeance. Oui, par cette voûte immuable +du ciel (<i>il se met à genoux</i>), j'engage ici ma parole avec le +respect dû à un voeu sacré.</p> + +<p>JAGO.—Ne vous levez pas encore. (<i>Il se met aussi à +genoux.</i>) Soyez témoins, vous flambeaux toujours brûlants +sur nos têtes, vous éléments qui nous enfermez de +toutes parts, soyez témoins qu'ici Jago dévoue son esprit, +son bras et son coeur au service d'Othello outragé. Qu'il +commande, et, quelque sanglants que soient ses ordres, +l'obéissance m'affranchira de tout repentir.</p> + +<p>OTHELLO.—J'accepte ton dévouement, non avec de +vains remerciements, mais avec une sincère reconnaissance; +je vais à l'instant te mettre à l'épreuve: que dans +ces trois jours je t'entende dire que Cassio ne vit plus.</p> + +<p>JAGO.—Mon ami est mort! vous le voulez; c'en est +fait.—Mais laissez-la vivre.</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'elle soit damnée, l'infâme traîtresse! +oh! qu'elle soit damnée! Viens, suis-moi; je veux sortir +et me pourvoir de quelque prompt instrument de mort +pour ce charmant démon. De ce moment, tu es mon +lieutenant.</p> + +<p>JAGO.—Je suis à vous pour jamais.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Toujours dans le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DESDÉMONA et ÉMILIA <i>suivies du</i> BOUFFON.</p> +<br> + +<p>DESDÉMONA.—Savez-vous, drôle, où est caché le lieutenant +Cassio?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je ne puis dire qu'il soit caché quelque +part<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Dans l'impossibilité de rendre avec exactitude tous les calembours +du bouffon, on a tâché de suppléer par des équivalents; +il joue sans cesse sur les mots <i>to lie</i>, être couché, être dans +quelque endroit, et <i>to lie</i>, mentir. Ce jeu de mots est très-fréquent +dans Shakspeare.</p></blockquote> + +<p>DESDÉMONA.—Quoi donc?</p> + +<p>LE BOUFFON.—C'est un soldat, et, pour moi, dire qu'un +soldat se cache, c'est le frapper.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Allons-donc, où loge-t-il?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Vous dire où il loge, ce serait vous dire +par où je mens.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que veut dire tout cela?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je ne sais où il loge; et pour moi, supposer +un logement et vous dire: «Il loge ici ou là,» ce +serait mentir par ma gorge.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Pouvez-vous aller le chercher et vous +informer du lieu où il est?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je questionnerai tout le monde sur lui, +et par mes questions, je dicterai les réponses.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Cherchez-le, dites-lui de venir, annoncez-lui +que j'ai touché mon seigneur en sa faveur, et que +j'espère que tout ira bien.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Ceci est à la portée de l'esprit d'un +homme, et je vais l'entreprendre.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Où puis-je avoir perdu ce mouchoir, +Émilia?</p> + +<p>ÉMILIA.—Je ne sais, madame.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Crois-moi, j'aimerais mieux avoir perdu +ma bourse pleine de crusades: et si mon noble More +n'avait pas une belle âme où n'entrent point les bassesses +de tant de jalouses créatures, il y en aurait assez +pour lui donner de mauvaises pensées.</p> + +<p>ÉMILIA.—Il n'est donc pas jaloux?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Qui, lui? Je crois que le soleil sous lequel +il est né a purgé son sang de toutes ces humeurs.</p> + +<p>ÉMILIA.—Regardez, le voilà qui vient.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne le quitte plus qu'il n'ait rappelé +Cassio. <span class="stage2">(<i>Entre Othello.</i>)</span> Eh bien! seigneur, comment allez-vous?</p> + +<p>OTHELLO.—Bien, ma bonne dame. <span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span> Oh! qu'il +est difficile de dissimuler!—Comment vous portez-vous, +Desdémona?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Bien, mon bon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO—Donnez-moi votre main. Cette main est +moite, madame.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Elle n'a encore éprouvé ni les atteintes +de l'âge, ni celles du chagrin.</p> + +<p>OTHELLO.—Ceci dénote une grande fécondité et un +coeur facile.—Chaude, chaude et moite!—Cette main dit +qu'il vous faut de la retraite, moins de liberté, des jeûnes, +des prières, des mortifications, de pieux exercices; car il +y a ici un jeune et ardent démon, qui souvent se révolte: +voilà une bonne main, une main bien franche!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! vous pouvez bien le dire avec vérité, +car ce fut cette main qui donna mon coeur.</p> + +<p>OTHELLO.—Une main libérale! Jadis le coeur donnait +la main; maintenant, dans notre blason moderne, c'est +la main qu'on donne et non plus le coeur.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne sais ce que vous voulez dire; revenons +à votre promesse.</p> + +<p>OTHELLO.—Quelle promesse, ma belle?</p> + +<p>DESDÉMONA.—J'ai envoyé dire à Cassio de venir vous +parler.</p> + +<p>OTHELLO.—J'ai un rhume opiniâtre qui m'importune: +prêtez-moi votre mouchoir.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Le voilà, seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Celui que je vous ai donné.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne l'ai pas sur moi.</p> + +<p>OTHELLO.—Non?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, en vérité, seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Vous avez tort. C'est une Égyptienne qui +avait donné ce mouchoir à ma mère! et c'était une magicienne +qui savait presque lire dans les pensées. Elle lui +promit que, tant qu'elle le conserverait, il la rendrait +toujours aimable et soumettrait complétement mon père +à son amour; mais que si elle le perdait ou le donnait, +les yeux de mon père ne la verraient plus qu'avec +dégoût, et chercheraient ailleurs de nouveaux caprices. +En mourant elle me le donna, et me recommanda, +quand ma destinée me ferait épouser une femme, de le +lui donner aussi. Je l'ai fait, et prenez-en bien soin. +Conservez-le précieusement comme la prunelle de votre +oeil. Le perdre ou le donner serait un malheur que +n'égalerait aucun autre.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Est-il possible?</p> + +<p>OTHELLO.—Cela est vrai.—Il y a une vertu magique +dans le tissu de ce mouchoir.—Une prêtresse, qui deux +cents fois avait vu le soleil parcourir le cercle de l'année, +en ourdit la trame dans ses fureurs prophétiques; +les vers qui ont fourni la soie étaient consacrés; et il +fut teint avec la couleur de momie que d'habiles gens +tiraient des coeurs de jeunes filles.</p> + +<p>DESDÉMONA.—En vérité, cela est-il vrai?</p> + +<p>OTHELLO.—Rien n'est plus vrai. Ainsi prenez-y bien +garde.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ah! plût au ciel que je ne l'eusse jamais +vu!</p> + +<p>OTHELLO.—Ah! pourquoi?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Pourquoi me parlez-vous d'un ton si +brusque et emporté?</p> + +<p>OTHELLO.—Est-il perdu? Est-il sorti de vos mains? +parlez, ne l'avez-vous plus?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Le ciel nous bénisse!</p> + +<p>OTHELLO.—Que dites-vous?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Il n'est pas perdu: mais quoi? quand il +le serait?</p> + +<p>OTHELLO.—Ah!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je vous dis qu'il n'est pas perdu.</p> + +<p>OTHELLO.—Allez le chercher, je veux le voir.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oui, monsieur, je le pourrais; mais en +ce moment, je ne veux pas. C'est une ruse de votre part, +pour me faire perdre de vue ma demande. Je vous en +prie, que Cassio rentre en grâce.</p> + +<p>OTHELLO.—Trouvez-moi le mouchoir; j'augure mal...</p> + +<p>DESDÉMONA.—Allons, cédez, vous ne retrouverez jamais +un officier plus capable.</p> + +<p>OTHELLO.—Le mouchoir!</p> + +<p>DESDÉMONA.—De grâce, parlez-moi de Cassio.</p> + +<p>OTHELLO.—Le mouchoir!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Un homme qui toute sa vie a fondé l'espoir +de sa fortune sur votre amitié, qui partagea tous +vos dangers.</p> + +<p>OTHELLO.—Le mouchoir!</p> + +<p>DESDÉMONA.—En vérité, vous méritez mes reproches.</p> + +<p>OTHELLO.—Allez-vous-en! <span class="stage2">(Il sort.)</span></p> + +<p>ÉMILIA.—Cet homme n'est-il pas jaloux?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je n'avais encore rien vu de semblable! +Sûrement il y a quelque charme dans ce mouchoir. Je +suis bien malheureuse de l'avoir perdu!</p> + +<p>ÉMILIA.—Ce n'est pas une année ou deux qui nous +montrent le coeur d'un homme: d'abord ils sont comme +affamés, et nous sommes leur proie; ils nous dévorent +avec avidité; puis, quand ils sont rassasiés, ils nous +repoussent.—Voyez! C'est Cassio et mon mari.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Jago et Cassio.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Cassio</i></span>.—Il n'y a pas d'autre moyen: c'est elle +qui peut l'obtenir. <span class="stage2">(<i>Apercevant Desdémona.</i>)</span> Et voyez, le +bonheur! Allez, pressez-la.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Qu'y a-t-il, bon Cassio? Quel nouveau +sujet vous amène?</p> + +<p>CASSIO.—Madame, toujours mon ancienne prière. Je +vous en conjure, que par vos généreux secours je +revienne à la vie et reprenne ma place dans l'amitié de +celui que j'honore de tout l'hommage de mon coeur. Je +ne voudrais pas essuyer tant de délais. Si mon offense +est mortelle; si mes chagrins actuels, ni mes services +passés, ni ceux que je me propose pour l'avenir ne peuvent +racheter son amitié, en être instruit est du moins +une grâce qui m'est due. Alors, je me revêtirai d'une +satisfaction forcée, j'irai me jeter dans quelque autre +route à la merci de la fortune.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! trop honnête Cassio, mes sollicitations +ne sont pas maintenant à l'unisson de son âme. +Mon seigneur n'est plus mon seigneur! Et je ne le reconnaîtrais +pas si ses traits étaient aussi changés que son +humeur. Que tous les saints esprits du ciel me soient +propices, comme il est vrai que j'ai parlé pour vous de +mon mieux, et que je suis restée en butte à son déplaisir +pour m'être expliquée librement! Il vous faut patienter +quelque temps: ce que je puis, je le ferai; et je tenterai +pour vous plus que je n'oserais pour moi-même. Que +cela vous suffise.</p> + +<p>JAGO.—Mon seigneur est-il en colère?</p> + +<p>ÉMILIA.—Il vient de sortir, et certes dans une étrange +agitation.</p> + +<p>JAGO.—Peut-il être en colère? J'ai vu le canon faire +voler en l'air les files de ses soldats, et, comme le diable +lui-même, venir emporter son frère jusque dans ses +bras... Et il serait en colère! Il faut quelque chose de +bien grave... Je vais aller le trouver. La chose doit être +bien grave, s'il est en colère.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je t'en prie, vas-y.—<span class="stage2">(<i>Jago sort.</i>)</span> Sûrement +quelque nouvelle importante arrivée de Venise, ou +quelque complot tramé sourdement dans Chypre, et +dont il aura découvert le secret, aura troublé la paix de +son âme; et dans de tels cas l'humeur des hommes s'en +prend à de petites choses, bien que ce soient les grandes +qui les occupent: voilà comme nous sommes; que nous +ayons mal à un doigt, le sentiment de la douleur se +répand dans tous nos autres membres qui se portent +bien; car enfin nous devons penser que les hommes ne +sont pas des dieux. Nous ne devons pas toujours nous +attendre, de leur part, à ces soins qui conviennent au +jour des noces. Gronde-moi, Émilia; juge injuste que +j'étais, je l'accusais dans mon âme de dureté, mais +je reconnais maintenant que le témoin était suborné, et +qu'il était faussement accusé.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je prie le ciel que ce soit, comme vous le +croyez, quelque affaire d'État, et non aucune idée, +aucun soupçon de jalousie, qui l'aigrisse contre vous.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! le malheureux jour!—Jamais je +ne lui en donnai sujet.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mais les coeurs jaloux ne se satisfont pas de +cette réponse: ils ne sont pas toujours jaloux pour quelque +raison; mais ils sont toujours jaloux, parce qu'ils +sont jaloux. La jalousie est un monstre qui s'engendre +lui-même, et qui naît de lui-même.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que le ciel écarte ce monstre du coeur +d'Othello!</p> + +<p>ÉMILIA.—Amen, madame!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je veux l'aller chercher. Cassio, promenez-vous +par ici. Si je le trouve disposé, je lui rappellerai +votre demande, et je ferai tout ce que je pourrai +pour en obtenir le succès.</p> + +<p>CASSIO.—Je remercie humblement Votre Seigneurie.</p> + +<p class="stage1">(Desdémona et Émilia sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Bianca.)</p> + +<p>BIANCA.—Ah! Dieu vous garde, cher Cassio!</p> + +<p>CASSIO.—Qui est-ce qui vous fait sortir de chez vous? +Comment vous portez-vous, ma belle Bianca? D'honneur, +ma douce amie, j'allais de ce pas chez vous.</p> + +<p>BIANCA.—Et moi j'allais chez vous, Cassio. Comment! +me fuir une semaine entière, sept jours et sept nuits, +huit fois vingt heures! Et les heures de l'absence des +amants sont cent fois plus lentes que les heures du +cadran. Oh! triste calcul!</p> + +<p>CASSIO.—Excusez-moi, Bianca; tout ce temps j'ai été +oppressé de pensées accablantes; mais avec moins d'interruptions +j'effacerai le souvenir de cette longue suite +d'absences. Chère Bianca <span class="stage2">(<i>il tire de sa poche le mouchoir +de Desdémona et le lui présente</i>)</span>, copiez-moi ce dessin.</p> + +<p>BIANCA.—Oh! Cassio, d'où vient ceci? C'est le don de +quelque nouvelle amie? Ah! je devine la cause d'une +absence que j'ai trop sentie. En êtes-vous là? Bien, bien!</p> + +<p>CASSIO.—Allez, femme, rejetez vos vils soupçons dans +la gueule du diable où vous les avez pris. Vous êtes +jalouse, maintenant? Vous croyez que ceci vient de +quelque maîtresse, que c'est un souvenir? Non, en bonne +foi, Bianca.</p> + +<p>BIANCA.—Eh bien! à qui appartient-il?</p> + +<p>CASSIO.—Je n'en sais rien encore, ma chère. Je l'ai +trouvé dans ma chambre; le travail m'en plaît fort: +avant qu'on le redemande, comme cela arrivera probablement, +je voudrais en avoir le dessin: prenez-le, +copiez-le, et laissez-moi pour le moment.</p> + +<p>BIANCA.—Vous laisser, et pourquoi?</p> + +<p>CASSIO.—J'attends ici le général, et je n'ai pas envie, +car ce ne serait pas une recommandation pour moi, qu'il +me trouve accosté d'une femme.</p> + +<p>BIANCA.—Et pourquoi, s'il vous plaît?</p> + +<p>CASSIO.—Ce n'est pas que je ne vous aime.</p> + +<p>BIANCA.—Non, non, vous ne m'aimez point: je vous +prie, du moins reconduisez-moi quelques pas; et dites si +je vous verrai de bonne heure ce soir?</p> + +<p>CASSIO.—Je ne puis vous accompagner bien loin, car +c'est ici même que j'attends; mais je vous verrai de +bonne heure.</p> + +<p>BIANCA.—C'est bon, bon. Il faut bien que je me plie +aux circonstances.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> + +<br><br> + + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Devant le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO et JAGO</p> +<br> + +<p>JAGO.—Voulez-vous vous arrêter à cette pensée?</p> + +<p>OTHELLO.—A cette pensée, Jago.</p> + +<p>JAGO.—Quoi, donner en secret un baiser!</p> + +<p>OTHELLO.—Un baiser que rien ne légitime!</p> + +<p>JAGO.—Ou s'enfermer seule avec un amant, dans la +nuit<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, une heure ou deux, sans aucun mauvais dessein!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Or to be naked with her friend abed</i></p> +<p><i>An hour or more, not meaning any harm!</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>OTH.—<i>Naked abed, Jago, and not mean harm</i>!</p> + </div> </div> +</blockquote> + +<p>OTHELLO.—S'enfermer seule, Jago, et sans mauvais +dessein! C'est vouloir user d'hypocrisie avec le diable. +Ceux qui, avec des intentions pures, s'exposent ainsi, +tentent le ciel, et le diable tente leur vertu.</p> + +<p>JAGO.—S'ils s'en tiennent là, c'est une faute légère: +mais si je donne à ma femme un mouchoir...</p> + +<p>OTHELLO.—Eh bien?</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! alors il est à elle, seigneur; et dès +qu'il est à elle, elle est libre, je pense, de le donner à +qui il lui plaît.</p> + +<p>OTHELLO.—Son honneur lui appartient de même: +peut-elle aussi le donner?</p> + +<p>JAGO.—L'honneur est un être invisible. Bien des +femmes qui ne l'ont plus l'ont encore à nos yeux: mais +pour le mouchoir...</p> + +<p>OTHELLO.—Par le ciel, je l'aurais oublié volontiers.—Tu +dis?—Oh! cette idée revient dans ma mémoire, +comme sur la maison infestée revient le corbeau, présage +de malheur.—Il a eu mon mouchoir!</p> + +<p>JAGO.—Oui, qu'importe?</p> + +<p>OTHELLO.—Cela se gâte, maintenant...</p> + +<p>JAGO.—Que serait-ce si je disais l'avoir vu vous faire +outrage, lui avoir entendu dire...? Car il est de par le +monde des misérables qui, après avoir, à force de poursuites +importunes, subjugué une maîtresse, ou reçu +d'elle de volontaires faveurs, ne peuvent s'empêcher de +bavarder.</p> + +<p>OTHELLO.—A-t-il dit quelque chose?</p> + +<p>JAGO.—Oui, seigneur; mais, soyez-en bien sûr, il n'a +rien dit qu'il ne soit prêt à nier.</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'a-t-il dit?</p> + +<p>JAGO.—Ma foi... qu'il a... Je ne sais pas ce qu'il a fait.</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi, quoi?</p> + +<p>JAGO.—Été reçu...</p> + +<p>OTHELLO.—Où?</p> + +<p>JAGO.—Dans son lit.</p> + +<p>OTHELLO.—Avec elle?</p> + +<p>JAGO.—Avec elle, auprès d'elle.—Tout ce que vous +voudrez.</p> + +<p>OTHELLO.—Reçu dans son lit!—Avec elle!—Auprès +d'elle!—Dans son lit!—O cela est horrible!—Le mouchoir!—Des +aveux!—Le mouchoir!—Qu'il avoue et qu'il +soit pendu pour son forfait.—Non, d'abord pendu, et il +avouera après...—J'en frissonne.—Non, la nature ne +serait point ainsi saisie et possédée par une passion souveraine, +sans un motif réel<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.—Non, ce ne sont point des +paroles qui me bouleversent de la sorte!—Ses yeux!—Ses +joues!—Ses lèvres!—Est-il possible?—Avoue.—Le +mouchoir!—O démon!</p> + +<p class="stage1">(Il tombe sans connaissance.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Nature would not vest herself in such shadowing passion without +some instruction</i> Les commentateurs ont tourmenté de mille façons +le passage dont le sens tel que nous l'avons donné est parfaitement +clair et d'accord avec les mots qui précèdent comme avec +toute la situation.</p></blockquote> + +<p>JAGO.—Opérez, mes poisons, opérez. Voilà comment +se laissent prendre les fous crédules, et comment, malgré +leur innocence, de chastes et vertueuses dames +subissent les reproches.—Holà, seigneur! mon seigneur! +Othello! <span class="stage2">(<i>Entre Cassio.</i>)</span> Ah! Cassio, quelle nouvelle!</p> + +<p>CASSIO.—Qu'est-il donc arrivé?</p> + +<p>JAGO.—Mon seigneur vient de tomber dans une attaque +d'épilepsie; c'est la seconde; il en eut une hier.</p> + +<p>CASSIO.—Frottons-lui les tempes.</p> + +<p>JAGO.—Non, laissez; il faut que cet engourdissement +léthargique ait son libre cours, autrement vous le verrez +écumer et passer bientôt à une sauvage frénésie.—Regardez, +il s'agite: retirez-vous pour quelque temps; il +va reprendre ses sens: dès qu'il m'aura quitté, j'ai à +vous parler d'une affaire importante. <span class="stage2"><i>(Cassio sort.)</i></span> Eh +bien! général, comment vous trouvez-vous? ne vous +êtes-vous pas blessé à la tête!</p> + +<p>OTHELLO.—Te moques-tu de moi?</p> + +<p>JAGO.—Me moquer de vous? non par le ciel; je voudrais +que vous supportassiez votre sort en homme.</p> + +<p>OTHELLO.—Un homme qui porte des cornes n'est plus +qu'une brute, un monstre.</p> + +<p>JAGO.—Il y a donc bien des brutes et des monstres dans +une grande ville?</p> + +<p>OTHELLO.—L'a-t-il avoué?</p> + +<p>JAGO.—Mon bon seigneur, soyez un homme. Croyez +qu'un même sort attelle avec vous tout homme qui a +subi le joug du mariage. Il y a, à l'heure qu'il est, des +millions de maris qui la nuit dorment dans des lits où +d'autres ont pris place, et qu'ils jureraient n'appartenir +qu'à eux seuls. Votre situation vaut mieux: oh! c'est +être le jouet de l'enfer, et subir les suprêmes moqueries +du démon, que d'embrasser une prostituée et de reposer +avec sécurité près d'elle, en la croyant chaste.—Non, +que je sache tout; et sachant ce que je suis, je saurai +aussi ce qu'elle doit devenir à son tour.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! tu as raison! cela est certain.</p> + +<p>JAGO.—Restez un moment à l'écart, et prêtez l'oreille +avec patience. Tandis que vous étiez ici, il y a un +moment, fou de votre malheur (passion indigne d'un +homme tel que vous), Cassio est arrivé; je l'ai congédié +en donnant à votre évanouissement une cause naturelle; +mais je lui ai dit de revenir bientôt me parler, et il l'a +promis. Cachez-vous dans cet enfoncement, et de là +observez les airs moqueurs, les dédains, les sourires +insultants qui viendront se peindre sur chaque trait de +son visage. Je lui ferai raconter de nouveau toute l'aventure, +où, comment, combien de fois, depuis quelle +époque et quand il a été et doit être encore reçu par votre +femme; remarquez seulement ses gestes; mais de la +patience, seigneur, ou je dirai que vous n'êtes après tout +que colère et que vous n'avez rien d'un homme.</p> + +<p>OTHELLO.—Entends-tu, Jago? je serai bien prudent +dans ma patience; mais aussi, entends-tu? bien sanguinaire.</p> + +<p>JAGO.—Et ce ne sera pas sans raison; mais laissez +venir le temps pour tout. Voulez-vous vous retirer? +<span class="stage2">(<i>Othello s'éloigne et se cache.</i>)</span> Maintenant je veux questionner +Cassio sur Bianca. C'est une aventurière qui, en +vendant ses caresses, s'achète du pain et des vêtements. +Cette créature est passionnée pour Cassio; car c'est le +fléau des filles de tromper cent hommes, pour être trompées +par un seul. Quand on parle d'elle à Cassio, il ne +peut s'empêcher d'éclater de rire.—Il vient.—Dès qu'il +va sourire, Othello deviendra furieux, et son aveugle +jalousie verra tout de travers les sourires, les gestes, les +airs libres du pauvre Cassio. <span class="stage2">(<i>Entre Cassio.</i>)</span> Eh bien! +lieutenant, comment êtes-vous maintenant?</p> + +<p>CASSIO.—D'autant plus mal, que vous me donnez un +titre dont la privation me tue.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>élevant la voix</i></span>.—Cultivez bien Desdémona et vous +êtes sûr du succès. <span class="stage2">(<i>Baissant le ton.</i>)</span> Oh! si cette grâce +dépendait de Bianca, comme vos désirs seraient bientôt +satisfaits!</p> + +<p>CASSIO.—Ah! bonne petite âme!</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Voyez comme il sourit déjà.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à voix haute</i></span>.—Je n'ai jamais vu femme si passionnée +pour un homme.</p> + +<p>CASSIO.—Oh! la pauvre créature, je crois en effet +qu'elle m'aime.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Oui, il le nie faiblement, et sourit.</p> + +<p>JAGO.—M'entendez-vous, Cassio?</p> + +<p>OTHELLO, à <span class="stage2"><i>part</i></span>.—Maintenant il le presse de tout +raconter. Va; poursuis: bien dit, bien dit.</p> + +<p>JAGO.—Elle fait courir le bruit que vous comptez +l'épouser: en avez-vous l'intention?</p> + +<p>CASSIO.—Ha! ha! ha!</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Triomphes-tu, Romain? triomphes-tu?</p> + +<p>CASSIO.—Moi l'épouser? Qui? une fille! Aie, je t'en +prie, un peu meilleure opinion de mon esprit; ne lui crois +pas si mauvais goût. Ha! ha! ha!</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>— Oui, oui, ils rient ceux qui remportent +la victoire.</p> + +<p>JAGO.—En vérité, le bruit court que vous l'épouserez.</p> + +<p>CASSIO.—De grâce, parle vrai.</p> + +<p>JAGO.—Je suis un drôle si je mens.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—As-tu fait mon compte? Bien, bien.</p> + +<p>CASSIO.—C'est un propos de cette créature: elle s'est, +dans son amour et sa vanterie, persuadée que je l'épouserais; +mais je ne lui ai rien promis.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Jago me fait signe: sans doute Cassio +commence l'histoire.</p> + +<p>CASSIO.—Elle était ici, il n'y a qu'un moment; elle me +poursuit partout. L'autre jour j'étais sur le bord de la +mer, causant avec quelques Vénitiens; tout à coup +arrive la folle, et elle se jette ainsi à mon cou...</p> + +<p class="stage1">(Cassio peint, par son geste, le mouvement de Bianca.)</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—S'écriant, <i>ô mon cher Cassio</i>! c'est +ce que son geste exprime, je le vois.</p> + +<p>CASSIO.—Et elle se pend à mon cou, et s'y balance, et +pleure, et me tire, et me pousse. Ha! ha! ha!</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Il raconte maintenant comment +elle l'a entraîné dans ma chambre. Oh! je vois maintenant +ton nez, mais non le chien auquel je le jetterai.</p> + +<p>CASSIO.—Il faut que j'évite sa rencontre.</p> + +<p>JAGO.—Devant moi! Tenez, la voilà qui vient.</p> + +<p class="stage1">(Entre Bianca.)</p> + +<p>CASSIO.—Ardente comme une chatte sauvage!—Mais +celle-ci est parfumée.—<span class="stage2">(<i>A Bianca.</i>)</span> Que me voulez-vous +en me poursuivant de la sorte?</p> + +<p>BIANCA.—Que le diable et sa femme vous poursuivent! +Que me vouliez-vous vous-même, avec ce mouchoir que +vous m'avez remis tantôt? J'étais une grande dupe de le +prendre: et ne faut-il pas que j'en copie le dessin? Oui, +sans doute, il est bien vraisemblable que vous l'ayez +trouvé dans votre chambre, sans savoir qui peut l'y +avoir laissé. C'est un don de quelque péronnelle, et il +faut que j'en copie le dessin! <span class="stage2">(<i>Elle lui jette le mouchoir.</i>)</span> +Tenez, rendez-le à votre belle. Où que vous l'ayez pris, +je n'en copierai pas un point.</p> + +<p>CASSIO.—Comment, ma douce Bianca? Quoi donc? quoi +donc?</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Par le ciel, voilà sûrement mon +mouchoir!</p> + +<p>BIANCA.—Si vous voulez venir souper ce soir, vous en +êtes le maître; sinon, venez quand il vous plaira.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>JAGO.—Suivez-la, suivez-la.</p> + +<p>CASSIO.—Il le faut bien, sans quoi elle va bavarder +dans la rue.</p> + +<p>JAGO.—Soupez-vous chez elle?</p> + +<p>CASSIO.—Oui, c'est mon projet.</p> + +<p>JAGO.—Peut-être pourrai-je vous y voir; car j'ai vraiment +besoin de causer avec vous.</p> + +<p>CASSIO.—Venez-y, je vous prie: voulez-vous?</p> + +<p>JAGO.—N'en dites pas plus, partez.</p> + +<p class="stage1">(Cassio sort.)</p> + +<p class="stage1">(Othello s'avance.)</p> + +<p>OTHELLO.—Comment le tuerai-je, Jago?</p> + +<p>JAGO.—Avez-vous remarqué comme il s'applaudissait +de son infâme action?</p> + +<p>OTHELLO.—O Jago!</p> + +<p>JAGO.—Et le mouchoir, l'avez-vous vu?</p> + +<p>OTHELLO.—Était-ce le mien?</p> + +<p>JAGO.—Le vôtre: je vous jure. Et de voir le cas qu'il +fait de cette femme insensée, votre femme! Elle lui +a donné ce mouchoir, et il l'a donné à sa maîtresse!</p> + +<p>OTHELLO.—Je voudrais que son supplice pût durer +neuf ans.—Une femme accomplie! une femme si belle! +une femme si douce!</p> + +<p>JAGO.—Allons, il faut oublier tout cela.</p> + +<p>OTHELLO.—Oui; qu'elle meure, qu'elle périsse, qu'elle +soit damnée cette nuit; elle ne vivra point.—Non, mon +coeur est changé en pierre, je le frappe et cela me fait +mal à la main.—Oh! l'univers n'avait pas une plus +douce créature.—Elle était digne de partager la couche +d'un empereur, et de lui imposer ses lois.</p> + +<p>JAGO.—Eh! ce n'est pas là votre objet.</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'elle soit maudite! Je ne dis que ce +qu'elle est en effet.—Si habile avec son aiguille!—Une +musicienne admirable!—Oh! elle adoucirait en chantant +la férocité d'un ours.—D'un esprit si élevé, d'une imagination +si féconde!</p> + +<p>JAGO.—Elle n'en est que plus coupable.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! mille, mille fois plus!—Et puis, de si +bonne naissance!</p> + +<p>JAGO.—Oui, trop bonne!</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, cela est certain: mais vois, Jago, +quelle pitié!—Oh! Jago! quelle pitié, Jago!</p> + +<p>JAGO.—Si vous êtes si épris même de sa perfidie, donnez-lui +pleine licence de vous outrager; car si l'injure +ne vous touche point, elle n'offense personne.</p> + +<p>OTHELLO.—Je veux la mettre en pièces.—Me déshonorer!</p> + +<p>JAGO.—Oh! cela est infâme de sa part.</p> + +<p>OTHELLO.—Avec mon officier!</p> + +<p>JAGO.—Cela est plus infâme encore.</p> + +<p>OTHELLO.—Procure-moi du poison, Jago, pour cette +nuit; je ne veux point entrer en explication avec elle, +de peur que ses grâces et sa beauté ne désarment encore +mon âme.—Cette nuit, Jago.</p> + +<p>JAGO.—Ne vous servez pas de poison: étranglez-la +plutôt dans son lit; dans ce lit même qu'elle a souillé.</p> + +<p>OTHELLO.—Bon, bon! cette justice me plaît.—Excellente +idée.</p> + +<p>JAGO.—Et pour Cassio, laissez-moi faire, je me charge +de lui: vers minuit vous en saurez davantage.</p> + +<p class="stage1">(Une trompette se fait entendre au dehors.)</p> + +<p>OTHELLO.—Excellente idée. Qu'annonce cette trompette?</p> + +<p>JAGO.—Sûrement quelque nouvelle de Venise. Ah! +c'est Lodovico envoyé par le duc: et voyez, votre femme +l'accompagne.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lodovico, Desdémona et leur suite.)</p> + +<p>LODOVICO.—Salut, brave général.</p> + +<p>OTHELLO.—De tout mon coeur, seigneur.</p> + +<p>LODOVICO.—Le duc et le sénat de Venise vous saluent.</p> + +<p class="stage1">(Il remet une dépêche à Othello.)</p> + +<p>OTHELLO.—Je baise cet écrit, interprète de leur bon +plaisir.</p> + +<p class="stage1">(Othello ouvre et lit la dépêche.)</p> + +<p>DESDÉMONA.—Et quelles nouvelles, cher cousin Lodovico?</p> + +<p>JAGO.—Je suis ravi de vous voir, seigneur: soyez le +bienvenu en Chypre.</p> + +<p>LODOVICO.—Je vous remercie; comment se porte le +lieutenant Cassio?</p> + +<p>JAGO.—Il vit, seigneur.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon cousin, il est survenu entre lui et +mon seigneur une mésintelligence fâcheuse: mais vous +saurez tout arranger.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à demi-voix.</i></span>—En êtes-vous bien sûre?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon seigneur?</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>continuant de lire</i></span>.—«Ne manquez pas de +vous y conformer! Si vous voulez...</p> + +<p>LODOVICO, <span class="stage2"><i>à Desdémona</i></span>.—Il ne s'adressait à personne; +c'est de la lettre qu'il est occupé.—Est-ce qu'il y a de la +division entre le général et Cassio?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Une division tout à fait malheureuse; je +ferais beaucoup pour les réconcilier, à cause de l'amitié +que je porte à Cassio.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>d'une voix étouffée</i></span>.—Feux et soufre!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Avez-vous votre bon sens?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Quoi, est-il en colère?</p> + +<p>LODOVICO.—Il se peut que la lettre lui cause cette émotion; +car le sénat, je crois, le rappelle à Venise, et donne +à Cassio son gouvernement.</p> + +<p>DESDÉMONA.—En vérité, j'en suis bien aise.</p> + +<p>OTHELLO.—En vérité?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Je suis bien aise, moi, de vous voir folle.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Pourquoi, cher Othello?</p> + +<p>OTHELLO.—Démon!</p> + +<p class="stage1">(Il la frappe.)</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je n'ai pas mérité ceci.</p> + +<p>LODOVICO.—Seigneur, on ne croirait pas cela à Venise, +quand je jurerais que je l'ai vu de mes yeux. C'est beaucoup +trop. Consolez-la, elle pleure.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! démon, démon! Si les pleurs d'une +femme pouvaient féconder la terre, chaque larme qu'elle +laisse tomber deviendrait un crocodile.—<span class="stage2">(<i>A Desdémona.</i>)</span> +Hors de ma vue!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne veux pas rester, puisque je vous +offense.</p> + +<p class="stage1">(Elle fait quelques pas pour sortir.)</p> + +<p>LODOVICO.—En vérité, voilà une femme bien soumise. +Je vous en conjure, seigneur, rappelez-la.</p> + +<p>OTHELLO.—Madame?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon seigneur?</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à Lodovico</i></span>.—Que lui voulez-vous?</p> + +<p>LODOVICO.—Qui! moi, seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, vous; vous avez désiré que je la fisse +revenir: seigneur, elle peut revenir et s'en aller, et +revenir encore: et elle peut pleurer, seigneur, pleurer; +et elle est soumise, comme vous dites, soumise, oh! +très-soumise.—<span class="stage2">(A <i>Desdémona</i>.)</span> Continuez, pleurez, pleurez. +<span class="stage2">(A <i>Lodovico</i>.)</span> Quant à cette lettre, seigneur...—<span class="stage2">(<i>A +Desdémona.</i>)</span> Oh! passion bien jouée!—<span class="stage2">(A <i>lui-même.</i>)</span> On +me rappelle à Venise.—<span class="stage2">(A <i>Desdémona</i></span>.) Sortez; je vous +enverrai chercher tout à l'heure.—<span class="stage2">(A <i>Lodovico</i>.)</span> Seigneur, +j'obéis aux ordres; et je vais me rendre à Venise.—<span class="stage2">(A +<i>Desdémona</i>.)</span> Hors d'ici, sortez! <span class="stage2">(<i>Desdémona sort.</i>)</span> +Cassio prendra ma place: et <span class="stage2">(à <i>Lodovico</i>)</span> seigneur, je +vous invite à souper chez moi ce soir. Vous êtes le bienvenu +à Chypre.—<span class="stage2">(<i>En s'en allant.</i>)</span> Chèvres et guenons<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>!!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Othello se rappelle ici les perfides comparaisons +de Jago, lorsqu'il +cherche pour la première fois à exciter la jalousie du More.</p></blockquote> + +<p>LODOVICO.—Est-ce là ce noble More que tout notre +sénat regarde comme suffisant à tout et pour tout?—Est-ce +là ce grand caractère que la passion ne peut +ébranler, et ce ferme courage qu'aucun accident, ni +aucun coup du sort ne peut troubler ni abattre?</p> + +<p>JAGO.—Il est bien changé.</p> + +<p>LODOVICO.—Sa tête est-elle saine? son cerveau n'est-il +pas dérangé?</p> + +<p>JAGO.—Il est ce qu'il est: je ne puis me permettre de +dire ce que je pense de lui, ce qu'il pourrait être...—S'il +n'est pas tout ce qu'il pourrait être, je prie le ciel qu'il +le soit.</p> + +<p>LODOVICO.—Comment! frapper sa femme!</p> + +<p>JAGO.—En effet cela n'était pas trop bien; et cependant +je voudrais être sûr que ce coup-là sera le plus +violent.</p> + +<p>LODOVICO.—Est-ce son habitude? ou les lettres du +sénat lui auraient-elles allumé le sang, et l'ont-elles jeté +pour la première fois dans cet emportement?</p> + +<p>JAGO.—Hélas! hélas! il ne serait pas honnête à moi de +dire ce que j'ai vu et su. Vous l'observerez, et ses propres +démarches le feront assez connaître pour me dispenser +de parler. Suivez-le seulement, et voyez comment +il agit.</p> + +<p>LODOVICO.—Je suis fâché de m'être trompé sur son +compte.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une chambre dans le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, ÉMILIA.</p> +<br> + +<p>OTHELLO.—Vous n'avez donc rien vu?</p> + +<p>ÉMILIA.—Ni rien entendu, ni jamais rien soupçonné.</p> + +<p>OTHELLO.—Mais vous les avez vus elle et Cassio +ensemble.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mais alors je n'ai rien vu de mal; et cependant +j'entendais chaque syllabe qui était prononcée +entre eux.</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! ils ne se sont jamais parlé bas?</p> + +<p>ÉMILIA.—Jamais, mon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Ils ne vous ont jamais renvoyée?</p> + +<p>ÉMILIA.—Jamais.</p> + +<p>OTHELLO.—Pour aller lui chercher son éventail, ses +gants, son masque, ou quoi que ce soit?</p> + +<p>ÉMILIA.—Jamais, mon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Cela est étrange.</p> + +<p>ÉMILIA.—J'ose vous répondre, seigneur, qu'elle est +fidèle: j'y engage mon âme. Si vous pensez autre chose, +bannissez cette pensée, elle abuse votre coeur. Si quelque +misérable vous a mis des soupçons en tête, que le +ciel lui envoie pour salaire la malédiction du serpent; +car si elle n'est pas vertueuse, chaste et sincère, il n'y a +point de mari heureux; la plus pure des femmes est +impure comme la calomnie.</p> + +<p>OTHELLO.—Dites-lui de venir, allez. <span class="stage2">(<i>Émilia sort.</i>)</span> Elle +en dit assez; mais ce n'est qu'une entremetteuse qui +n'en peut dire davantage.—L'autre est une adroite +coquine qui tient enfermés sous le verrou et la clef +d'infâmes secrets, et cependant elle se met à genoux, et +elle prie!... Je le lui ai vu faire.</p> + +<p class="stage1">(Entre Desdémona avec Émilia.)</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon seigneur, que voulez-vous de moi?</p> + +<p>OTHELLO.—Je vous prie, ma poule, venez ici.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Où vous plaît-il?</p> + +<p>OTHELLO.—Que je voie dans vos yeux. Regardez-moi +en face.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Quelle horrible fantaisie vous saisit?</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à Émilia</i></span>.—Les femmes de votre métier, +madame, laissent les amants tête-à-tête et ferment la +porte; puis elles toussent ou crient <i>hem! hem!</i> si quelqu'un +survient. A votre office, à votre office.—Allons, +dépêchez-vous. <span class="stage2">(Émilia sort.)</span></p> + +<p>DESDÉMONA <span class="stage2"><i>tombe à genoux</i></span>.—Je vous le demande à +genoux, mon seigneur, que signifie votre discours? J'entends +votre fureur dans vos paroles, mais je ne comprends +pas vos paroles.</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'es-tu?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Votre femme, monseigneur, votre fidèle +et loyale femme.</p> + +<p>OTHELLO.—Viens, jure-le, damne-toi, de peur, comme +tu ressembles aux êtres célestes, que les démons eux-mêmes +n'osent s'emparer de toi. Damne-toi donc par un +double crime; jure que tu m'es fidèle.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Le ciel sait que cela est vrai!</p> + +<p>OTHELLO.—Le ciel sait que tu es perfide comme l'enfer.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Envers qui, mon seigneur? avec qui? +Comment suis-je perfide?</p> + +<p>OTHELLO.—Ah! Desdémona! va-t'en, va-t'en, va-t'en!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! jour fatal! pourquoi pleurez-vous? +Suis-je la cause de ces larmes, mon seigneur? Si +vous soupçonnez mon père d'être l'auteur de votre rappel, +n'en rejetez pas le reproche sur moi: si vous l'avez +perdu, moi aussi je l'ai perdu.</p> + +<p>OTHELLO.—S'il avait plu au ciel de m'éprouver par le +malheur, s'il avait fait pleuvoir sur ma tête nue tous les +maux et toutes les humiliations, s'il m'avait plongé jusqu'au +cou dans la pauvreté, s'il avait livré aux fers moi +et mes plus belles espérances, j'aurais trouvé dans quelque +coin de mon âme un reste de patience: mais, hélas! +faire de moi un objet en butte au mépris qui dirigera +vers moi son doigt immobile... Oh! oh!... Eh bien! cela +même, j'aurais pu le supporter.—Oui, oui, je l'aurais +pu.—Mais l'asile où j'avais enfermé tous les trésors de +mon coeur, là où je dois vivre ou perdre la vie, la source +où je puise mon existence, qui autrement se tarit, en +être chassé, ou ne la garder que comme une citerne où +d'impurs crapauds viennent s'unir!—Toi-même, ô +patience, jeune chérubin aux lèvres de rose, voilà de +quoi décolorer ton teint et rendre ta face aussi sombre +que l'enfer!</p> + +<p>DESDÉMONA.—J'espère que mon noble seigneur me +tient pour vertueuse.</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, comme les mouches d'été, dans les +boucheries, qui s'animent en battant des ailes<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.—O toi, +fleur des bois qui es si belle et exhales un parfum si doux +que tu enivres les sens!...—Je voudrais que tu ne fusses +jamais née!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>O ay; as summer flies are in the shambles</i>,</p> +<p><i>That quicken even with blowing</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Littéralement: <i>Oui, comme sont, dans les boucheries, les mouches +d'été qui s'accouplent en étendant leurs ailes</i>.</p></blockquote> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! quel crime ai-je commis, sans le +savoir?</p> + +<p>OTHELLO.—Ce beau visage, ce livre admirable était-il +donc fait pour écrire dessus <i>prostituée</i>?—Ce que tu as, +ce que tu as commis?—O fille publique, si je disais ce +que tu as fait, un feu ardent embraserait mes joues et +toute pudeur serait réduite en cendres<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>! Ce que tu as +commis? le ciel s'en bouche le nez et la lune ferme les +yeux; le souffle lascif du vent qui baise tout ce qu'il rencontre +se tait dans le sein de la terre, pour ne pas l'entendre. +Ce que tu as commis? Indigne effrontée!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>I should make very forges of my cheeks</i></p> +<p><i>That would to cinders burn up modesty</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Littéralement: <i>Je ferais, de mes joues, des forges qui réduiraient en +cendres la pudeur elle-même.</i></p></blockquote> + +<p>DESDÉMONA.—Au nom du ciel, vous me faites injure.</p> + +<p>OTHELLO.—N'êtes-vous pas une prostituée?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, comme il est vrai que je suis chrétienne. +Si me conserver à mon époux pure de tout +attouchement illégitime, c'est n'être pas une impudique; +non, je ne suis pas une...</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! tu n'es pas une prostituée?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, sur mon salut.</p> + +<p>OTHELLO.—Est-il possible?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! Dieu, aie pitié de nous!</p> + +<p>OTHELLO.—En ce cas je vous demande grâce. Je vous +prenais pour cette rusée courtisane de Venise qui a +épousé Othello. <span class="stage2">(<i>Rentre Émilia.</i>)</span>—Vous, madame, qui +remplissez l'office opposé à celui de saint Pierre, et qui +ouvrez les portes de l'enfer: vous! vous! oui, vous! nous +avons fini.—Voilà de l'argent pour votre peine: je vous +prie, tournez la clef et gardez-nous le secret.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! que rêve donc cet homme? comment +êtes-vous, madame? ma chère maîtresse, comment êtes-vous?</p> + +<p>DESDÉMONA.—A moitié endormie, je crois.</p> + +<p>ÉMILIA.—Chère maîtresse, qu'est-il arrivé à mon +seigneur?</p> + +<p>DESDÉMONA.—A qui?</p> + +<p>ÉMILIA.—Hé! à mon seigneur, madame.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Qui est ton seigneur?</p> + +<p>ÉMILIA.—Celui qui est aussi le vôtre, chère maîtresse.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je n'en ai point: ne me parle pas, Émilia. +Je ne puis pas pleurer, et je ne pourrais te répondre +que par mes larmes.—Je t'en prie, place ce soir sur mon +lit les draps du jour de mes noces;—ne l'oublie pas; et +va cherches ton mari.</p> + +<p>ÉMILIA.—Dieu! quel changement!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>DESDÉMONA.—Il était juste que je fusse ainsi traitée. +Oui, bien juste.—Comment me suis-je conduite pour +qu'il ait pu concevoir sur moi le moindre soupçon du +plus grand des crimes?</p> + +<p class="stage1">(Rentrent Jago et Émilia.)</p> + +<p>JAGO.—Quel est votre bon plaisir, madame? comment +vous trouvez-vous?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne saurais le dire. Ceux qui instruisent +de jeunes enfants s'y prennent avec douceur et en leur +imposant des tâches légères. Il aurait dû me gronder +ainsi; car en vérité je suis une enfant quand on me +gronde.</p> + +<p>JAGO.—Qu'y a-t-il donc, madame?</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! Jago, mon seigneur l'a traitée d'infâme; +il l'a accablée de tant de mépris et d'outrages +qu'un coeur fidèle ne peut le supporter.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Suis-je ce qu'il m'a nommée, Jago?</p> + +<p>JAGO.—Quel nom, belle dame?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Celui qu'elle a dit que mon mari m'avait +donné.</p> + +<p>ÉMILIA.—Il l'a appelée prostituée. Un mendiant dans +son ivresse n'eût pas vomi de semblables injures sur la +compagne de sa misère.</p> + +<p>JAGO.—Pourquoi s'est-il emporté de la sorte?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je n'en sais rien: je suis certaine que je +ne suis pas ce qu'il dit.</p> + +<p>JAGO.—Ne pleurez pas, ne pleurez pas: hélas! funeste +jour!</p> + +<p>ÉMILIA.—A-t-elle renoncé à tant de nobles alliances, à +son père et à son pays, et à ses amis, pour s'entendre +appeler prostituée? Cela ne ferait-il pas pleurer?</p> + +<p>DESDÉMONA.—C'est ma misérable destinée.</p> + +<p>JAGO.—Que le ciel le punisse de son emportement! +D'où lui vient cette fantaisie?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ah! Dieu le sait.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je veux être pendue si ce n'est pas quelque +infatigable coquin, quelque drôle actif et adroit, quelque +esclave perfide et flagorneur, qui, pour surprendre +quelque emploi, aura forgé cette calomnie: je veux être +pendue, si cela n'est pas!</p> + +<p>JAGO.—Fi! cela est impossible; il n'y a point d'homme +semblable.</p> + +<p>DESDÉMONA.—S'il y en a un, que le ciel lui pardonne!</p> + +<p>ÉMILIA.—Que le gibet lui pardonne, et que l'enfer +dévore ses os!—Pourquoi l'appellerait-il prostituée? Qui +lui fait la cour? en quel lieu? dans quel temps? de quelle +manière? avec quelle apparence? Le More est trompé +par quelque indigne misérable, quelque grossier coquin, +quelque méchant fourbe. O ciel! que ne démasques-tu +de pareils scélérats? Que ne mets-tu à la main de +chaque honnête homme un fouet pour flageller le drôle +tout nu, d'un bout du monde à l'autre, depuis l'orient +jusqu'au couchant!</p> + +<p>JAGO.—Parlez plus bas.</p> + +<p>ÉMILIA.—O fi! fi! de cet homme. C'était aussi quelque +compagnon de cette trempe qui vous mit l'esprit sens +dessus dessous, quand vous me soupçonnâtes d'une +intrigue avec le More.</p> + +<p>JAGO.—Allez, vous êtes une écervelée.</p> + +<p>DESDÉMONA.—O bon Jago, que ferai-je pour ramener +le coeur de mon mari? Bon ami, va le trouver; par cette +lumière du ciel, j'ignore comment j'ai pu le perdre. Je +tombe ici à genoux; si jamais ma volonté eut quelque +tort envers son amour, en pensée, en parole ou en +action; si jamais mes yeux, mes oreilles, aucun de mes +sens, ont pu se complaire en quelque autre objet que +lui; et s'il n'est pas vrai que je l'aime encore, que je l'ai +toujours aimé, et que je l'aimerai toujours tendrement +quand il me rejetterait loin de lui dans la misère par +un divorce... que toute consolation m'abandonne! La +dureté peut beaucoup, et sa dureté peut détruire ma +vie, mais jamais altérer mon amour. Je ne peux pas dire +prostituée:—ce mot me fait horreur maintenant que je +le prononce; mais tous les vains trésors du monde ne +me feraient pas commettre l'action qui pourrait mériter +ce titre.</p> + +<p>JAGO.—Calmez-vous, je vous prie; ce n'est qu'un +moment d'humeur. Les affaires d'État l'irritent, et c'est +vous qu'il gronde.</p> + +<p>DESDÉMONA.—S'il n'y avait pas d'autre cause...</p> + +<p>JAGO.—Ce n'est que cela, je le garantis. <span class="stage2">(<i>Des trompettes.</i>)</span> +Écoutez: ces trompettes annoncent le souper. Les +grands messagers de Venise vous attendent. Entrez et +ne pleurez plus; tout ira bien. <span class="stage2">(<i>Sortent Desdémona et +Émilia.</i>)(<i>Entre Roderigo.</i>)</span> Eh bien! Roderigo?</p> + +<p>RODERIGO.—Je ne trouve pas que tu agisses franchement +avec moi.</p> + +<p>JAGO.—Quelle preuve du contraire?</p> + +<p>RODERIGO.—Chaque jour tu me trompes par quelque +nouvelle ruse, et à ce qu'il me semble, tu m'éloignes de +toutes les occasions, bien plutôt que tu ne me procures +quelque espérance. Je ne veux pas le supporter plus +longtemps; et même je ne suis pas encore décidé à digérer +en silence ce que j'ai déjà follement souffert.</p> + +<p>JAGO.—Voulez-vous m'écouter, Roderigo?</p> + +<p>RODERIGO.—Bah! je n'ai que trop écouté. Vos paroles +et vos actions ne sont pas cousines.</p> + +<p>JAGO.—Vous m'accusez très-injustement.</p> + +<p>RODERIGO.—De rien qui ne soit vrai. Je me suis +dépouillé de toutes mes ressources. Les bijoux que vous +avez reçus de moi pour les offrir à Desdémona auraient +à demi corrompu une religieuse. Vous m'avez dit qu'elle +les avait acceptés; et en retour vous m'avez apporté l'espoir +et la consolation d'égards prochains et d'un payement +assuré; mais je ne vois rien.</p> + +<p>JAGO.—Bon, poursuivez, fort bien.</p> + +<p>RODERIGO.—<i>Fort bien, poursuivez</i>: je ne puis poursuivre, +voyez-vous, et cela n'est pas fort bien; au contraire, +je dis qu'il y a ici de la fraude, et je commence à +croire que je suis dupe.</p> + +<p>JAGO.—Fort bien.</p> + +<p>RODERIGO.—Je vous répète que ce n'est pas fort bien.—Je +veux me faire connaître à Desdémona. Si elle me +rend mes bijoux, j'abandonnerai ma poursuite, et je me +repentirai de mes recherches illégitimes. Sinon, soyez +sûr que j'aurai raison de vous.</p> + +<p>JAGO.—Vous avez tout dit?</p> + +<p>RODERIGO.—Oui; et je n'ai rien dit que je ne sois bien +résolu d'exécuter.</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! je vois maintenant que tu as du sang +dans les veines, et je commence à prendre de toi meilleure +opinion que par le passé. Donne-moi ta main, +Roderigo; tu as conçu contre moi de très-justes soupçons; +cependant je te jure que j'ai agi très-sincèrement +dans ton intérêt.</p> + +<p>RODERIGO.—Il n'y a pas paru.</p> + +<p>JAGO.—Il n'y a pas paru, je l'avoue; et vos doutes ne +sont point dénués de raison et de jugement. Mais, Roderigo, +si tu as vraiment en toi ce que je suis maintenant +plus disposé que jamais à y croire, je veux dire de la +résolution, du courage et de la valeur, montre-le cette +nuit; et si la nuit suivante tu ne possèdes pas Desdémona, +fais-moi sortir traîtreusement de ce monde, et +dresse des embûches contre ma vie.</p> + +<p>RODERIGO.—Quoi! qu'est ceci? Y a-t-il en cela quelque +lueur, quelque apparence de raison?</p> + +<p>JAGO.—Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de +Venise pour mettre Cassio à la place d'Othello.</p> + +<p>RODERIGO.—Est-il vrai? Othello et Desdémona vont +donc retourner à Venise?</p> + +<p>JAGO.—Non, non; il va en Mauritanie, et emmène avec +lui la belle Desdémona, à moins que son séjour ici ne +soit prolongé par quelque accident; et pour cela, il n'est +point de plus sûr moyen que d'écarter ce Cassio.</p> + +<p>RODERIGO.—Que voulez-vous dire?—L'écarter?</p> + +<p>JAGO.—Quoi! en le mettant hors d'état de succéder à +Othello, en lui faisant sauter la cervelle.</p> + +<p>RODERIGO.—Et c'est là ce que vous voulez que je fasse?</p> + +<p>JAGO.—Oui, si vous osez vous rendre service et justice +vous-même. Ce soir il soupe chez une fille de mauvaise +vie, et je dois aller l'y trouver. Il ne sait rien +encore de sa brillante fortune. Si vous voulez l'épier au +sortir de là (et je m'arrangerai pour que ce soit entre +minuit et une heure), vous pourrez faire de lui tout ce +qu'il vous plaira. Je serai à deux pas prêt à vous seconder; +il tombera entre nous deux. Venez, ne restez pas +ébahi du projet; mais suivez-moi. Je vous prouverai si +bien la nécessité de sa mort, que vous vous sentirez +obligé de la lui donner. Allons, il est grandement l'heure +de souper, et la nuit s'avance vers son milieu. A l'oeuvre.</p> + +<p>RODERIGO.—Je veux bien savoir auparavant la raison +de tout ceci.</p> + +<p>JAGO.—Vous serez satisfait.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Un appartement dans le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, LODOVICO, DESDÉMONA, +ÉMILIA <i>et leur suite</i>.</p> +<br> + +<p>LODOVICO.—Seigneur, je vous en conjure, ne venez pas +plus loin.</p> + +<p>OTHELLO.—Excusez-moi, la promenade me fera du +bien.</p> + +<p>LODOVICO.—Madame, bonne nuit; je remercie humblement +Votre Seigneurie.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Votre Honneur est le bienvenu.</p> + +<p>OTHELLO.—Vous plaît-il de venir, seigneur? <span class="stage2"><i>(A voix +basse.)</i></span> Oh! Desdémona!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Allez à l'instant vous mettre au lit, je +reviens tout à l'heure. Renvoyez votre suivante. N'y +manquez pas.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je le ferai, mon seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Othello, Lodovico et la suite.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Comment cela va-t-il à présent? Il a l'air plus +doux que tantôt.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Il dit qu'il va revenir tout à l'heure. Il +m'a ordonné de me mettre au lit, et de te renvoyer.</p> + +<p>ÉMILIA.—De me renvoyer?</p> + +<p>DESDÉMONA.—C'est son ordre. Ainsi, bonne Émilia, +donne-moi mes vêtements de nuit, et adieu. Il ne faut +pas lui déplaire maintenant.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! moi, non. Mon amour le chérit tellement +que même son humeur bourrue, ses dédains, ses +brusqueries (je t'en prie, délace-moi) ont de la grâce et +du charme pour moi.</p> + +<p>ÉMILIA.—J'ai mis au lit les draps que vous m'avez +demandés.</p> + +<p>DESDÉMONA.—O mon père, que nos coeurs sont insensés!—<span class="stage2">(<i>A +Émilia.</i>)</span> Si je meurs avant toi, ensevelis-moi, +je t'en prie, dans un de ces draps.</p> + +<p>ÉMILIA.—Allons, allons, comme vous bavardez.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ma mère avait auprès d'elle une jeune +fille, elle s'appelait Barbara. Elle était amoureuse, et +celui qu'elle aimait devint fou et l'abandonna. Elle avait +une chanson du saule: c'était une vieille chanson, mais +qui exprimait sa destinée, et elle mourut en la chantant. +Ce soir, cette chanson ne veut pas me sortir de l'esprit: +j'ai bien de la peine à m'empêcher de laisser tomber de +côté ma tête, et de chanter la chanson comme la pauvre +Barbara.—Je t'en prie, dépêche-toi.</p> + +<p>ÉMILIA.—Irai-je chercher votre robe de nuit?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, détache cela.—Ce Lodovico est un +homme agréable.</p> + +<p>ÉMILIA.—Un très-bel homme.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Et il parle bien.</p> + +<p>ÉMILIA.—J'ai connu à Venise une dame qui aurait fait +pieds nus le pèlerinage de la Palestine, seulement pour +toucher à ses lèvres.</p> + +<p>DESDÉMONA.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La pauvre enfant était assise, en soupirant, auprès d'un sycomore.</p> +<p class="i4">Chantez tous le saule vert.</p> +<p class="i2">Sa main sur son coeur, sa tête sur ses genoux;</p> +<p class="i4">Chantez le saule, le saule, le saule.</p> +<p>Le frais ruisseau coulait près d'elle, et répétait en murmurant ses gémissements;</p> +<p class="i4">Chantez le saule, le saule, le saule.</p> +<p>Ses larmes amères coulaient de ses yeux et amollissaient les pierres;</p> + </div> </div> + +<p><span class="stage2">(A Émilia.)</span> Laisse ceci là:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Chantez le saule, le saule, le saule,</p> + </div> </div> + +<p><span class="stage2">(A Émilia.)</span> Je t'en prie, dépêche-toi; il va rentrer.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Chantez tous le saule vert; ses rameaux feront ma guirlande.</p> +<p>Que personne le blâme; j'approuve ses dédains:</p> + </div> </div> + +<p>Non; ce n'est pas là ce qui suit.—Écoute; qui +frappe?</p> + +<p>ÉMILIA.—C'est le vent.</p> + +<p>DESDÉMONA.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'appelais mon amour, amour trompeur; mais que me disait-il, alors?</p> +<p class="i2">Chantez le saule, le saule, le saule.</p> + </div> </div> + +<p>—Si je fais la cour à plus de femmes, plus d'hommes vous +feront la cour<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + +<p><span class="stage2">(A Émilia.)</span> Va-t'en. Bonne nuit. Les yeux me font mal. Cela présage-t-il +des pleurs?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Cette chanson est une ancienne ballade qui se trouve dans +les <i>Relicks of ancient Poetry</i>. Le saule était alors, en Angleterre, +l'arbre de l'amour malheureux.</p></blockquote> + +<p>ÉMILIA.—Ce n'est ni ici ni là.</p> + +<p>DESDÉMONA—Je l'avais ouï dire ainsi. Oh! ces hommes, +ces hommes!—Dis-moi, Émilia:—crois-tu en conscience +qu'il y ait des femmes qui trompent si indignement +leurs maris?</p> + +<p>ÉMILIA.—Il y en a; cela n'est pas douteux.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Voudrais-tu faire une pareille chose +pour le monde entier?</p> + +<p>ÉMILIA.—Et vous, madame, ne le voudriez-vous pas?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, par cette lumière du ciel.</p> + +<p>ÉMILIA.—Ni moi non plus, par cette lumière du ciel. +Je le ferais tout aussi bien dans l'obscurité.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mais, voudrais-tu faire une pareille chose +pour le monde entier?</p> + +<p>ÉMILIA.—Le monde est bien grand; c'est un grand +prix pour une petite faute!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, en vérité, je pense que tu ne le +voudrais pas.</p> + +<p>ÉMILIA.—En vérité, je crois le contraire, et que je +voudrais le défaire après l'avoir fait. Certes, je ne ferais +pas une pareille chose pour un anneau d'alliance, une +pièce de linon, des robes, des jupons, des chapeaux, ni +pour une médiocre récompense; mais pour le monde +entier... Et qui refuserait d'être infidèle à son mari pour +le faire roi? A ce prix je risquerais le purgatoire.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que je sois maudite si je voudrais commettre +un pareil crime pour le monde entier!</p> + +<p>ÉMILIA.—Bah! Le crime n'est qu'un crime dans le +monde, et si vous aviez le monde pour votre peine, votre +crime serait dans votre monde, et vous en feriez sur-le-champ +une vertu.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Et moi je ne crois pas qu'il y ait de +pareilles femmes.</p> + +<p>ÉMILIA.—Il y en a par douzaines, et encore autant +par-dessus le marché qu'il en tiendrait dans ce monde +entier qui serait le prix de leur faute: mais je pense +que la faute en est aux maris si les femmes succombent; +voyez-vous, ils négligent leurs devoirs, et versent nos +trésors dans le sein des étrangères, ou ils éclatent en +accès d'une insupportable jalousie, et nous accablent de +contraintes, ou ils nous battent et diminuent pour nous +faire enrager ce que nous avions à dépenser; eh bien! +alors nous avons de la rancune, et en dépit de notre +douceur, nous sommes capables de vengeance. Que les +maris sachent que leurs femmes sont sensibles comme +eux; elles voient, elles sentent, elles ont un palais qui +sait distinguer ce qui est doux et ce qui est amer comme +les maris. Que font-ils quand ils nous abandonnent pour +d'autres? est-ce par plaisir? je le crois; est-ce par passion? +je le crois encore; est-ce la légèreté qui les entraîne? +c'est aussi cela. Et nous, donc, n'avons-nous pas +des passions, et le goût du plaisir et de la légèreté +comme les hommes? Qu'ils nous traitent donc bien; +sinon qu'ils sachent que, nos torts envers eux, ce sont +leurs torts envers nous qui les amènent.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel +m'inspire l'habitude de ne pas apprendre le mal par le +mal, et de me corriger au contraire par la vue du mal!</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> JAGO et RODERIGO.</p> +<br> + +<p>JAGO.—Là, mets-toi derrière cette borne.—Dans l'instant +il va venir. Tiens ta bonne épée nue, et plonge-la +dans son sein: ferme, ferme, ne crains rien; je serai à +côté de toi. Ceci nous sauve ou nous perd: songes-y et +affermis-toi dans ta résolution.</p> + +<p>RODERIGO.—Tiens-toi près de moi: je peux manquer +mon coup.</p> + +<p>JAGO.—Ici, sous ta main.—Sois ferme et tire ton épée.</p> + +<p class="stage1">(Il se retire à peu de distance.)</p> + +<p>RODERIGO.—Je ne me sens pas très-porté à cette action. +Cependant il m'a donné des motifs déterminants.—Après +tout, ce n'est qu'un homme mort.—Allons, mon +épée, sors du fourreau.—Il mourra.</p> + +<p class="stage1">(Il va à son poste.)</p> + +<p>JAGO.—J'ai frotté ce jeune bouton presque jusqu'à +le rendre sensible, et le voilà qui s'irrite. Maintenant +qu'il tue Cassio, que Cassio le tue, ou qu'ils se tuent +tous deux, quoi qu'il arrive, j'y trouve mon profit.—Si +Roderigo vit, il me somme de lui restituer l'or et tous +les bijoux que je lui ai escamotés sous le nom de présents +pour Desdémona. Il ne faut pas que cela soit. Si +Cassio survit, il y a dans sa vie un éclat de tous les +jours qui me rend hideux.—D'ailleurs le More peut me +dévoiler à lui: je vois là un grand péril pour moi.—Non, +il faut qu'il meure.—Mais chut! je l'entends qui vient.</p> + +<p class="stage1">(Entre Cassio.)</p> + +<p>RODERIGO.—Je reconnais sa démarche. C'est lui. <span class="stage2">(<i>Il +s'élance et fond sur Cassio.</i>)</span> Misérable, tu meurs.</p> + +<p>CASSIO.—Ce coup en effet m'eût été fatal, si mon +armure n'était meilleure que tu ne croyais. Je veux +éprouver la tienne.</p> + +<p class="stage1">(Il tire son épée et blesse Roderigo.)</p> + +<p>RODERIGO.—Oh! je suis mort.</p> + +<p class="stage1">(Jago s'élance de sa place, frappe Cassio par derrière à la +jambe, et s'en va.)</p> + +<p>CASSIO.—Je suis estropié pour toujours. Oh! du +secours! au meurtre! au meurtre!</p> + +<p class="stage1">(Il tombe.)</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>dans l'éloignement</i></span>.—La voix de Cassio!—Jago +tient sa parole.</p> + +<p>RODERIGO.—O misérable que je suis!</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, c'est cela même.</p> + +<p>CASSIO.—Oh! du secours! un chirurgien! de la lumière!</p> + +<p>OTHELLO.—C'est lui.—O brave Jago, homme juste et +honnête qui ressens si généreusement l'injure de ton +ami, tu m'enseignes mon devoir.—Femme, votre amant +est couché mort et votre destin arrive à grands pas.—Prostituée, +j'arrive. Hors de mon coeur et ces charmes +et tes yeux, tout est effacé. Ton lit, ce lit souillé par +l'impudicité, va être taché du sang de l'impudique.</p> + +<p class="stage1">(Il s'éloigne.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lodovico et Gratiano, à distance.)</p> + +<p>CASSIO.—Oh! comment! point de garde, pas un seul +passant? au meurtre! au meurtre!</p> + +<p>GRATIANO.—C'est quelque accident sinistre; ces cris +sont terribles.</p> + +<p>CASSIO.—Oh! du secours!</p> + +<p>LODOVICO.—Écoutez!</p> + +<p>RODERIGO.—O perfide scélérat!</p> + +<p>LODOVICO.—Deux ou trois gémissements! la nuit est +noire; ces cris pourraient être feints.—Croyez qu'il n'est +pas sûr d'avancer vers ces cris sans plus de monde.</p> + +<p>RODERIGO.—Personne ne vient. Alors je vais mourir en +perdant tout mon sang.</p> + +<p class="stage1">(Entre Jago un flambeau à la main.)</p> + +<p>LODOVICO.—Écoutons.</p> + +<p>GRATIANO.—Voici quelqu'un qui vient en chemise, +avec un flambeau et des armes.</p> + +<p>JAGO.—Qui est là? Quel est ce bruit? On crie au +meurtre?</p> + +<p>LODOVICO.—Nous ne savons pas.</p> + +<p>JAGO.—N'avez-vous pas entendu un cri?</p> + +<p>CASSIO.—Ici, ici: au nom du ciel, secourez-moi!</p> + +<p>JAGO.—Qu'est-il arrivé?</p> + +<p>GRATIANO.—C'est l'enseigne d'Othello, à ce qu'il me +semble.</p> + +<p>LODOVICO.—Lui-même en effet, un brave soldat.</p> + +<p>JAGO.—Qui êtes-vous, vous qui criez si piteusement?</p> + +<p>CASSIO.—Jago!—Oh! je suis perdu, assassiné par des +traîtres. Donne-moi quelque secours.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>accourant</i></span>.—Hélas! vous, lieutenant? Quels sont +les misérables qui ont fait ceci?</p> + +<p>CASSIO.—Il y en a un, je crois, à quelques pas, et qui +est hors d'état de s'enfuir.</p> + +<p>JAGO.—O lâches assassins! <span class="stage2">(<i>à Lodovico et Gratiano.</i>)</span> Qui +êtes-vous là? approchez, et venez à notre aide.</p> + +<p>RODERIGO.—Oh! secourez-moi.</p> + +<p>CASSIO.—C'est l'un d'entre eux.</p> + +<p>JAGO.—Exécrable meurtrier! O scélérat!</p> + +<p class="stage1">(Il perce Roderigo.)</p> + +<p>RODERIGO.—O infernal Jago! Chien inhumain! oh! +oh! oh!</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>élevant la voix</i></span>.—Égorger les gens dans l'obscurité! +où sont ces bandits sanguinaires? Quel silence dans +cette ville! Au meurtre! au meurtre!—<span class="stage2">(<i>Se tournant vers +Lodovico.</i>)</span> Qui pouvez-vous être? Êtes-vous des bons ou +des méchants?</p> + +<p>LODOVICO.—Comme nous agirons, jugez-nous.</p> + +<p>JAGO.—Seigneur Lodovico?</p> + +<p>LODOVICO.—Lui-même.</p> + +<p>JAGO.—Je vous demande pardon, seigneur.—Voici +Cassio blessé par des bandits.</p> + +<p>GRATIANO.—Cassio?</p> + +<p>JAGO, <i>à Cassio</i>.—Comment cela va-t-il, frère?</p> + +<p>CASSIO.—Ma jambe est en deux.</p> + +<p>JAGO.—Le ciel nous en préserve!—Messieurs, de la +lumière, je vais bander sa plaie avec ma chemise.</p> + +<p class="stage1">(Entre Bianca.)</p> + +<p>BIANCA.—Quoi? qu'est-il donc arrivé? Qui est-ce qui +criait?</p> + +<p>JAGO.—Qui est-ce qui criait?</p> + +<p>BIANCA.—O mon doux Cassio! mon cher Cassio! O Cassio, +Cassio, Cassio!</p> + +<p>JAGO.—O impudente coquine!—Cassio, pourriez-vous +soupçonner quels sont ceux qui vous ont ainsi mutilé?</p> + +<p>CASSIO.—Non.</p> + +<p>GRATIANO.—Je suis désolé de vous trouver en cet état. +J'ai été vous chercher chez vous.</p> + +<p>JAGO.—Prêtez-moi une jarretière. Bon.—Oh! si nous +avions une chaise pour l'emporter doucement d'ici!</p> + +<p>BIANCA.—Hélas! il s'évanouit. O Cassio, Cassio, +Cassio!</p> + +<p>JAGO.—Nobles seigneurs, vous tous, je soupçonne cette +malheureuse d'être de compagnie dans cet attentat. Un +peu de patience, cher Cassio.—Venez, venez; prêtez-moi +une lumière. <span class="stage2">(<i>Il va à Roderigo.</i>)</span> Voyons, connaissons-nous +ce visage, ou non?—Comment, mon ami, mon +cher compatriote, Roderigo!—Non...—Oui, c'est lui-même, +ô ciel! c'est Roderigo.</p> + +<p>GRATIANO.—Quoi! Roderigo de Venise?</p> + +<p>JAGO.—Lui-même: le connaissiez-vous?</p> + +<p>GRATIANO.—Si je le connaissais? oui.</p> + +<p>JAGO.—Le seigneur Gratiano! J'implore votre pardon. +Ces sanglants accidents doivent excuser la négligence de +mes manières envers vous.</p> + +<p>GRATIANO.—Je suis bien aise de vous voir.</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! Cassio, comment vous trouvez-vous? +oh! une chaise, une chaise!</p> + +<p>GRATIANO, <span class="stage2"><i>avec étonnement</i>.</span>—Roderigo!</p> + +<p>JAGO.—C'est lui, c'est lui.—Ah! bonne nouvelle! voilà +la chaise.—Que quelque bonne âme l'emporte soigneusement. +Je cours chercher le chirurgien du général. <span class="stage2">(<i>A +Bianca.</i>)</span> Pour vous, madame, ne prenez pas tant de +peines. Celui qui est étendu là, Cassio, était mon intime +ami. <span class="stage2">(<i>A Cassio.</i>)</span> Quelle querelle y avait-il donc entre vous +deux?</p> + +<p>CASSIO.—Nulle au monde, et je ne connais pas cet +homme.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Bianca</i></span>.—Pourquoi êtes-vous si pâle? <span class="stage2">(<i>Aux porteurs +du brancard.</i>)</span> Marchez, qu'il ne reste pas plus longtemps +à l'air. <span class="stage2">(<i>On emporte Cassio et Roderigo.</i>)</span> Vous, +dignes seigneurs, demeurez. Pourquoi êtes-vous si pâle, +madame?—Remarquez-vous l'égarement de ses yeux?—Ah! +si vous avez <i>le</i> regard fixe, nous en saurons davantage +tout à l'heure.—Regardez-la bien, je vous prie; +observez-la: voyez-vous, messieurs? quand les langues +seraient muettes, le crime parlerait encore.</p> + +<p class="stage1">(Entre Émilia.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il, mon +mari?</p> + +<p>JAGO.—Cassio vient d'être attaqué dans l'obscurité par +Roderigo et des drôles qui se sont sauvés. Il est presque +assassiné et Roderigo est mort.</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! brave homme! Hélas! bon Cassio!</p> + +<p>JAGO.—Voilà ce qu'on gagne à aller chez des créatures.—Émilia, +je t'en prie, va savoir de Cassio où il a +soupé ce soir.—<span class="stage2">(<i>Regardant Bianca.</i>)</span> Quoi, vous frémissez +à cette question?</p> + +<p>BIANCA.—C'est chez moi qu'il a soupé, mais je ne frémis +point de le dire.</p> + +<p>JAGO.—Ah! chez vous! je vous accuse, suivez-moi.</p> + +<p>ÉMILIA.—Fi donc! fi donc, coquine!</p> + +<p>BIANCA.—Je ne suis pas une coquine. Je mène une vie +aussi honnête que vous qui m'insultez.</p> + +<p>ÉMILIA.—Que moi? pouah! fi donc!</p> + +<p>JAGO.—Généreux et nobles seigneurs, allons voir panser +le pauvre Cassio.—Venez, madame, vous avez d'autres +histoires à nous conter.—Émilia, cours à la citadelle, +va dire à mon seigneur et à sa femme ce qui vient +d'arriver. <span class="stage2">(<i>Aux autres.</i>)</span> Voulez-vous venir, je vous prie? +<span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span> Voici la nuit qui fait ma fortune ou qui me perd.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une chambre à coucher.—Un flambeau allumé.</p> + +<p class="stage1">DESDÉMONA <i>endormie dans son lit. Entre</i> OTHELLO.</p> +<br> + +<p>OTHELLO.—C'est la cause, c'est la cause, ô mon âme! +ne permettez pas que je la dise devant vous, chastes +étoiles! c'est la cause! cependant je ne veux pas verser +son sang, je ne veux pas percer son sein, ce sein plus +blanc que la neige, plus uni que l'albâtre des tombeaux. +<span class="stage2">(<i>Il pose à terre son épée.</i>)</span> Pourtant il faut qu'elle meure, +autrement elle trahira encore d'autres hommes. Éteignons +ce flambeau et ensuite éteignons le flambeau de +sa vie<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.—Si je t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis +ressusciter ta flamme, si je venais à me repentir.—Mais +que j'éteigne une fois ta flamme, toi le plus merveilleux +ouvrage de la souveraine nature, je ne sais où se +retrouverait le feu de Prométhée qui pourrait rallumer +ta lumière.—Quand j'ai cueilli la rose, je ne puis plus +la faire refleurir; il faut qu'elle se fane.—Je veux sentir +encore la rose sur sa tige. <span class="stage2">(<i>Il l'embrasse.</i>)</span> O haleine embaumée +qui persuaderait presque à la justice de briser +son glaive!—Encore un baiser; encore un! sois telle +que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer et +je t'aimerai après.—Encore un, voici le dernier.—Jamais +baiser si doux ne fut si fatal.—Il faut que je +pleure; mais ce sont de cruelles larmes!—C'est le courroux +du ciel, il frappe ce qu'il aime.—Elle s'éveille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Put out the light and then put out the light</i>:</p> + </div> </div> + +<p>Ce passage a beaucoup occupé les commentateurs: son sens +le plus naturel est celui que nous avons adopté; Othello applique +successivement l'expression <i>put out the light, éteindre la lumière</i>, +au flambeau allumé qu'il éteint, et au flambeau de la vie +de Desdémona, rien n'est plus commun dans Shakspeare que ce +double emploi du même mot appliqué, dans le même vers, à +deux objets différents. Warburton avait changé le sens, en changeant +la ponctuation.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Put <i>out the light, and then</i>.—<i>Put out the light</i>!</p> + </div> </div> + +<p>«Éteignons ce flambeau et alors...—Éteindre ce flambeau? Si +je t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis ressusciter la flamme, +etc. etc.»</p> + +<p>Ce changement ne me paraît nullement nécessaire; un jeu de +mots, ou ce qui y ressemble, est souvent le texte original le plus +vraisemblable.</p></blockquote> + +<p>DESDÉMONA.—Qui est là? Othello?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, Desdémona.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Voulez-vous vous mettre au lit, seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oui, mon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Si vous vous souvenez dans votre âme de +quelque crime pour lequel vous ne soyez pas encore +assurée de la grâce du ciel, implorez-la sur-le-champ.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! mon seigneur, que voulez-vous +dire?</p> + +<p>OTHELLO.—Allons, faites ce que je dis, et soyez +prompte; je vais me promener en attendant;—je ne +voudrais pas tuer votre âme avant qu'elle se fût préparée;—non, +le ciel m'en préserve! je ne voudrais pas +tuer ton âme.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Vous parlez de tuer?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, j'en parle.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que le ciel ait donc pitié de moi!</p> + +<p>OTHELLO.—Amen, de tout mon coeur.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Si vous parlez ainsi, j'espère que vous ne +me tuerez pas.</p> + +<p>OTHELLO.—Hum!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Et cependant je vous crains; car vous +êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi je +craindrais, je n'en sais rien, car je ne me connais pas +de crime; et pourtant je sens que je crains.</p> + +<p>OTHELLO.—Pense à tes péchés.</p> + +<p>DESDÉMONA.—C'est l'amour que je vous porte.</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, c'est pour cela que tu meurs.</p> + +<p>DESDÉMONA.—C'est une mort bien contre nature, que +d'être tuée pour aimer. Hélas! pourquoi mordez-vous +ainsi votre lèvre inférieure? Quelque violente passion +ébranle tout votre corps: ce sont des présages sinistres; +cependant j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.</p> + +<p>OTHELLO.—Paix, tiens-toi tranquille.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je le fais. Qu'est-ce?</p> + +<p>OTHELLO.—Ce mouchoir que j'aimais tant et que je +t'avais donné, tu l'as donné à Cassio.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, sur ma vie et mon âme: envoyez-le +chercher, et demandez-lui.</p> + +<p>OTHELLO.—Ma chère âme, prends garde, prends garde +au parjure; tu es sur ton lit de mort.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mais non pas pour y mourir encore.</p> + +<p>OTHELLO.—Si, tout à l'heure: ainsi, confesse sincèrement +ton crime: en vain nierais-tu chaque article avec +serment, tu n'écarterais point, tu n'étoufferais point la +terrible pensée qui me fait gémir. Tu vas mourir.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Dieu du ciel, ayez pitié de moi!</p> + +<p>OTHELLO.—Je dis amen.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Et vous aussi, ayez pitié de moi!—Je ne +vous ai jamais offensé de ma vie: jamais je n'aimai +Cassio que de cette bienveillance générale dont le ciel +me permettait de l'aimer. Je ne lui donnai jamais aucun +gage.</p> + +<p>OTHELLO.—Par le ciel, j'ai vu mon mouchoir dans ses +mains: ô femme parjure! tu changes mon coeur en +pierre, et tu m'obligeras à appeler ce que je vais faire un +meurtre, quand je croyais n'accomplir qu'un sacrifice. +J'ai vu le mouchoir.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Il l'a donc trouvé; je ne le lui ai jamais +donné: faites-le venir ici, qu'il déclare la vérité.</p> + +<p>OTHELLO.—Il l'a déclarée.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Quoi, mon seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'il t'avait... possédée.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Quoi! illégitimement?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Il ne le dira pas.</p> + +<p>OTHELLO.—Non, sa bouche est fermée; l'honnête Jago +y a mis ordre.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ma crainte m'explique tout.—Quoi! il est +mort?</p> + +<p>OTHELLO.—Quand tous les cheveux de sa tête auraient +été autant de vies, ma terrible vengeance avait de quoi +les détruire toutes.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! il est trahi, et moi perdue!</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! prostituée, tu le pleures sous mes +yeux!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! bannissez-moi, seigneur; mais ne +me tuez pas.</p> + +<p>OTHELLO.—A bas, infâme!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette +nuit.</p> + +<p>OTHELLO.—Ah! si vous résistez...</p> + +<p>DESDÉMONA.—Seulement une demi-heure.</p> + +<p>OTHELLO.—Le parti pris, point de délai.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mais seulement pendant que je dis une +prière!</p> + +<p>OTHELLO.—Il est trop tard.</p> + +<p class="stage1">(Il l'étouffe.)</p> + +<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>du dehors</i></span>.—Mon seigneur, mon seigneur! de +grâce, mon seigneur, mon seigneur!</p> + +<p>OTHELLO.—Quel est ce bruit?... Elle n'est pas morte, +pas encore tout à fait morte... Moi qui suis cruel, je suis +cependant miséricordieux... Je ne veux pas te laisser +languir dans ta souffrance... Non, non.</p> + +<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>en dehors</i></span>.—Mon seigneur, mon seigneur!</p> + +<p>OTHELLO.—Qui est là?</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! mon bon seigneur! je voudrais vous dire +un seul mot.</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, c'est Émilia... Tout à l'heure... Elle +est morte... Elle vient sans doute me parler de la mort +de Cassio; le bruit a été grand... Ah! elle ne remue plus. +Immobile comme la tombe... Entrera-t-elle? Ferai-je +bien?... Je crois qu'elle remue encore... Non... Qui est-ce +qui vaut le mieux?... Si elle entre, elle voudra sûrement +parler à ma femme... ma femme! ma femme! +Quelle femme?... Je n'ai plus de femme!... O pensée +insupportable! O heure accablante!... Il me semble qu'il +devrait y avoir à présent une éclipse totale de lune et de +soleil, et que le globe épouvanté devrait s'entr'ouvrir +dans un tel bouleversement.</p> + +<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>toujours en dehors.</i></span>—Je vous conjure, que je +puisse vous parler, mon bon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Je t'avais oubliée; ah! entre, Émilia... +Doucement... Tout à l'heure... Tirons ces rideaux. Où +es-tu? <span class="stage2">(<i>Il ouvre la porte.</i>)</span> Que me veux-tu maintenant?</p> + +<p class="stage1">(Entre Émilia.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! mon digne seigneur! un meurtre affreux +vient d'être commis là-bas.</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! tout à l'heure?</p> + +<p>ÉMILIA.—A l'heure même, mon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—C'est l'influence de la lune elle-même; elle +s'approche de la terre plus que de coutume et rend les +hommes fous.</p> + +<p>ÉMILIA.—Cassio, mon seigneur, a tué un jeune Vénitien +nommé Roderigo.</p> + +<p>OTHELLO.—Roderigo tué!—Et Cassio tué?</p> + +<p>ÉMILIA.—Non, Cassio n'est pas tué.</p> + +<p>OTHELLO.—Cassio n'est pas tué? Le meurtre n'est plus +d'accord, et la douce vengeance devient dure.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! injustement, injustement massacrée!</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! quel est ce cri?</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! quel cri?</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! bon Dieu! c'était la voix de ma maîtresse. +Du secours! du secours! oh! parlez-moi, madame, +douce Desdémona! O ma chère maîtresse, parlez.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je meurs innocente.</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! qui a fait cela?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Personne, moi-même.—Adieu. Recommande-moi +à mon cher seigneur. Oh! adieu!</p> + +<p class="stage1">(Elle expire.)</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! comment a-t-elle pu être assassinée?</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! qui le sait?</p> + +<p>OTHELLO.—Vous l'avez entendue le dire elle-même; ce +n'est pas moi.</p> + +<p>ÉMILIA.—Elle l'a dit; je ne puis rapporter que la vérité.</p> + +<p>OTHELLO.—Eh bien! elle est partie, comme une menteuse, +pour les flammes de l'enfer. C'est moi qui l'ai tuée.</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! elle n'en est que plus un ange et vous +un plus noir démon.</p> + +<p>OTHELLO.—Elle tournait au vice; c'était une prostituée.</p> + +<p>ÉMILIA.—Tu la calomnies; tu es un démon.</p> + +<p>OTHELLO.—Elle était perfide, comme l'onde.</p> + +<p>ÉMILIA.—Tu es effréné comme le feu d'oser dire qu'elle +était perfide! Oh! elle était d'une candeur céleste.</p> + +<p>OTHELLO.—Cassio l'avait déshonorée: demande à ton +mari. Oh! je serais damné dans le gouffre le plus profond +de l'enfer, si je m'étais porté, sans de justes motifs, +à cette dernière extrémité. Ton mari savait tout.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mon mari?</p> + +<p>OTHELLO.—Ton mari.</p> + +<p>ÉMILIA.—Qu'elle était infidèle au mariage?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, avec Cassio. Ah! si elle avait été fidèle, +le ciel eût-il créé pour moi un autre univers d'une +seule et parfaite chrysolithe, je ne l'aurais pas changée +pour cet univers.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mon mari?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, c'est lui qui me l'a dit le premier. +C'est un homme d'honneur; il abhorre l'opprobre qui +s'attache aux actions infâmes.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mon mari!</p> + +<p>OTHELLO.—A quoi bon ces répétitions, femme? Ton +mari, te dis-je.</p> + +<p>ÉMILIA.—O ma maîtresse! la scélératesse s'est cruellement +moquée de l'amour. Mon mari dire qu'elle était +infidèle!</p> + +<p>OTHELLO.—Lui, femme; je dis ton mari, comprends-tu +ce mot? Mon ami, ton mari, l'honnête, l'honnête Jago.</p> + +<p>ÉMILIA.—S'il dit cela, puisse son coeur pervers pourrir +d'un demi-grain par jour! Il ment à sa conscience. +Elle était trop éprise de son indigne choix.</p> + +<p>OTHELLO.—Ah!</p> + +<p>ÉMILIA.—Faites du pis que vous pourrez. Cette action +que vous avez faite n'est pas plus digne du ciel que vous +n'étiez digne d'elle.</p> + +<p>OTHELLO.—Tais-toi, tu feras bien.</p> + +<p>ÉMILIA.—Va, tu n'as pas pour me faire du mal la moitié +de la force que j'ai pour l'endurer. O dupe! ô insensé! +stupide comme la fange! Tu as commis là une action!...—Je +ne m'inquiète pas de ton épée. Je te ferai connaître, +dussé-je perdre vingt vies!... Du secours! du secours! +holà! du secours!... Le More a tué ma maîtresse! Au +meurtre! au meurtre!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Montano, Gratiano et Jago.)</p> + +<p>MONTANO.—Quoi donc? que s'est-il passé, général?</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! vous voilà donc, Jago! Il faut que votre +conduite ait été belle, pour que les meurtriers vous +chargent de leurs assassinats.</p> + +<p>GRATIANO.—De quoi s'agit-il?</p> + +<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>à Jago</i></span>.—Démens ce misérable, si tu es un +homme. Il dit que tu as dit que sa femme était infidèle: +je sais que tu ne l'as pas dit, car tu n'es pas assez scélérat. +Parle, car mon coeur est plein.</p> + +<p>JAGO.—Je lui ai dit ce que je pensais, et ne lui ai rien +dit qu'il n'ait lui-même trouvé juste et vrai.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mais lui avez-vous jamais dit qu'elle était +infidèle?</p> + +<p>JAGO.—Je l'ai dit.</p> + +<p>ÉMILIA.—Vous avez dit un mensonge, un odieux, un +infernal mensonge, sur mon âme, un mensonge, un +mensonge atroce. Elle infidèle avec Cassio! Avez-vous dit +avec Cassio?</p> + +<p>JAGO.—Avec Cassio, femme;—allez, réprimez votre +langue.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je ne veux pas réprimer ma langue! Je suis +tenue de parler; ma maîtresse est là assassinée dans son +lit.</p> + +<p>TOUS.—Oh! le ciel nous en préserve!</p> + +<p>ÉMILIA.—Et ce sont vos rapports qui ont amené le +meurtre.</p> + +<p>OTHELLO.—Allons, n'ayez pas l'air égaré, messieurs; +c'est la vérité.</p> + +<p>GRATIANO.—C'est une étrange vérité!</p> + +<p>MONTANO.—O action monstrueuse!</p> + +<p>ÉMILIA.—Scélératesse! scélératesse! scélératesse!—J'y +songe, j'y songe.—Je démêle tout.—O scélératesse! J'en +ai eu la pensée alors... Je me tuerai de douleur.—O scélératesse! +scélératesse!</p> + +<p>JAGO.—Quoi! êtes-vous folle? Je vous ordonne de vous +rendre au logis.</p> + +<p>ÉMILIA.—Dignes seigneurs, que j'aie la liberté de parler. +Il convient que je lui obéisse, mais non pas en ce +moment.—Peut-être, Jago, ne rentrerai-je jamais au logis.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>se précipitant sur le lit</i></span>.—Oh! oh! oh!</p> + +<p>ÉMILIA.—Oui, couche-toi et rugis; car tu as tué la plus +douce, la plus innocente femme qui jamais ait levé les +yeux vers le ciel.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! elle était coupable. <span class="stage2"><i>(A Gratiano</i>.)</span> Je +vous reconnaissais à peine, mon oncle.—Voilà votre +nièce; elle est morte: oui, ces mains viennent en effet +d'arrêter le souffle de sa vie. Je sais que cette action +paraît horrible et hideuse.</p> + +<p>GRATIANO.—Pauvre Desdémona! je suis bien aise que +ton père soit mort. Ton mariage lui a été mortel et le +chagrin seul a tranché le fil usé de ses jours. S'il vivait +encore, cette vue le plongerait dans l'égarement du +désespoir: oui, il maudirait son ange tutélaire, et tomberait +dans la réprobation du ciel.</p> + +<p>OTHELLO.—Cela est lamentable; mais Jago sait qu'elle +s'est abandonnée mille fois à Cassio; Cassio l'a avoué et +elle a récompensé ses transports d'amour avec le premier +signe, le premier gage d'amour que je lui eusse +donné; je l'ai vu dans les mains de Cassio; c'était un +mouchoir, un ancien présent que ma mère avait reçu de +mon père.</p> + +<p>ÉMILIA.—O ciel! O puissances célestes!</p> + +<p>JAGO.—Allons, taisez-vous.</p> + +<p>ÉMILIA.—La vérité veut sortir, elle veut sortir.—Que +je me taise! monsieur, non, non, je parlerai, libre +comme l'air. Quand le ciel, les hommes, les démons, +quand tous devraient crier ensemble honte sur moi, je +parlerai.</p> + +<p>JAGO.—Prenez garde... Allez-vous-en chez vous.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je ne veux pas.</p> + +<p class="stage1">(Jago essaye de frapper sa femme de son épée.)</p> + +<p>GRATIANO.—Fi! tirer votre épée contre une femme!</p> + +<p>ÉMILIA.—O toi, More stupide! ce mouchoir dont tu +parles, je le trouvai par hasard et le donnai à mon +mari; car souvent, par des instances plus sérieuses que +ne méritait en effet cette bagatelle, il m'avait sollicitée +de m'en emparer.</p> + +<p>JAGO.—Infâme coquine!</p> + +<p>ÉMILIA.—Elle l'a donné à Cassio! non, hélas! c'est moi +qui l'ai trouvé, et je l'ai donné à mon mari.</p> + +<p>JAGO.—Malheureuse, tu mens.</p> + +<p>ÉMILIA.—Par le ciel! je ne mens point, je ne mens +point, seigneurs.—O meurtrier imbécile! qu'avait à faire +un pareil fou d'une si bonne femme?</p> + +<p class="stage1">(Jago blesse Émilia et s'enfuit.)</p> + +<p>OTHELLO.—N'y a-t-il de foudres dans le ciel que celles +qui servent au tonnerre? <span class="stage2">(<i>Il tombe à la renverse.</i>)</span> O scélérat +inouï!</p> + +<p>GRATIANO.—Sa femme tombe; sûrement il a tué sa +femme.</p> + +<p>ÉMILIA.—Oui, oui, oh! couchez-moi à côté de ma +maîtresse.</p> + +<p>GRATIANO.—Il s'est enfui, mais sa femme est frappée à +mort!</p> + +<p>MONTANO.—C'est un scélérat, bien évidemment. Prenez +cette épée que je viens d'arracher au More. Gardez la +porte au dehors: ne le laissez pas sortir, tuez-le plutôt; +je cours après ce monstre, car c'est un misérable damné.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Montano et Gratiano.)</p> + +<p>OTHELLO.—Je ne suis même plus brave! le premier +petit gringalet m'enlève mon épée. Mais pourquoi l'honneur +survivrait-il à la vertu? Que tout périsse à la fois.</p> + +<p>ÉMILIA.—Que présageait ta chanson, ô ma maîtresse! +écoute, peux-tu m'entendre encore! je veux faire comme +le cygne et mourir en chantant: <i>Le saule, le saule, le +saule!</i>—More, elle était chaste, elle t'aimait, cruel More! +Que mon âme entre en paradis, comme il est vrai que je +dis la vérité; en disant ce que je pense, je meurs, je +meurs.</p> + +<p class="stage1">(Elle expire.)</p> + +<p>OTHELLO.—J'ai dans cette chambre une autre épée; +c'est une épée d'Espagne, de la trempe de l'Èbre<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.—Ah! +la voici.—Mon oncle, il faut que je sorte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Les armes trempées dans les eaux de l'Èbre avaient une +réputation particulière.</p></blockquote> + +<p>GRATIANO, <span class="stage2"><i>en dehors</i></span>.—Si tu le tentes, il t'en coûtera +cher: tu n'as point d'armes, il faut que tu te soumettes +de force.</p> + +<p>OTHELLO.—Regarde-moi donc, et me parle; ou, désarmé +comme je suis, je vais fondre sur toi.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Gratiano.)</p> + +<p>GRATIANO.—Que veux-tu?</p> + +<p>OTHELLO.—Vois! j'ai une épée. Jamais arme plus sûre +ne reposa sur la cuisse d'un soldat. J'ai vu le temps où +avec ce faible bras et cette bonne épée je me suis fait +jour à travers des obstacles vingt fois plus puissants que +celui que tu m'opposes. Mais, ô vaine bravade! qui peut +surmonter sa destinée? Il n'en est plus de même. Ne +crains point quoique tu me voies armé: je suis au terme +du voyage: me voilà au but, voilà l'écueil où finit ma +dernière course. Tu recules troublé? Va, c'est une crainte +perdue. Avance seulement un roseau contre le sein +d'Othello et il va fuir. Où irait Othello maintenant?... <span class="stage2">(<i>Il +se tourne vers Desdémona.</i>)</span> Voyons, quelle mine as-tu +maintenant?—Malheureuse enfant, née sous une étoile +fatale! pâle comme ta chemise! Quand nous nous rencontrerons +au jour du jugement, ton regard précipitera +mon âme des cieux, et soudain les démons s'en saisiront.—Froide, +froide, ma fille! comme ta vertu.—O maudit! +maudit scélérat!—Prenez vos fouets, démons! frappez! +éloignez-moi de la contemplation de cet objet céleste! +lancez-moi dans les tourbillons de l'orage, rôtissez-moi +dans le soufre, baignez-moi dans les abîmes où roulent +des torrents de feu.—O Desdémona! Desdémona! Morte! +morte! oh! oh!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lodovico, Cassio qu'on apporte blessé, Montano, +Jago prisonnier, et des officiers.)</p> + +<p>LODOVICO.—Où est ce forcené et malheureux homme?</p> + +<p>OTHELLO.—Voici celui qui fut Othello. Me voici.</p> + +<p>LODOVICO.—Où est cette vipère? Faites avancer ce +scélérat.</p> + +<p>OTHELLO.—Je regarde ses pieds.—Mais c'est une fable. +Si tu es un démon, je ne puis te tuer.</p> + +<p class="stage1">(Il blesse Jago.)</p> + +<p>LODOVICO.—Arrachez-lui son épée.</p> + +<p>JAGO.—Mon sang coule, seigneur, mais je ne suis pas +mort.</p> + +<p>OTHELLO.—Je n'en suis pas fâché non plus: je désire +que tu vives; car, à mon sens, c'est un bonheur de +mourir.</p> + +<p>LODOVICO.—O toi, Othello, jadis si bon et maintenant +tombé dans les piéges d'un esclave maudit, que te dira-t-on?</p> + +<p>OTHELLO.—Tout, tout. Dites, si vous voulez, que je +suis un honorable assassin, car je n'ai rien fait par +haine, mais tout par honneur.</p> + +<p>LODOVICO.—Ce misérable vient d'avouer une partie de +ses perfidies. Est-il vrai que vous ayez conspiré avec lui +la mort de Cassio?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui.</p> + +<p>CASSIO.—Cher général, je ne vous en ai jamais donné +sujet.</p> + +<p>OTHELLO.—Je le crois, et je vous demande pardon.—Voulez-vous, +je vous prie, demander à ce demi-démon +pourquoi il m'a ainsi enveloppé corps et âme dans ses +piéges?</p> + +<p>JAGO.—Ne me demandez rien: vous savez ce que vous +savez; à partir de ce moment je ne dirai plus un mot.</p> + +<p>LODOVICO.—Quoi! pas même pour prier?</p> + +<p>GRATIANO.—Les tortures te desserreront les lèvres.</p> + +<p>OTHELLO.—Bien, vous ferez bien.</p> + +<p>LODOVICO.—Je présume, Othello, que vous comprendrez +ce qui est arrivé; je crois que vous ne le savez pas +encore. Voici une lettre trouvée dans la poche de Roderigo, +et en voici une autre. L'une annonce que Roderigo +se chargeait de l'assassinat de Cassio.</p> + +<p>OTHELLO.—Traître!</p> + +<p>CASSIO.—Complot barbare! Action de païen!</p> + +<p>LODOVICO.—La seconde est une lettre de reproches, +trouvée aussi dans la poche de Roderigo. Il paraît qu'il +avait dessein de l'envoyer à cet infernal scélérat, mais +que Jago survint dans l'intervalle et le satisfit.</p> + +<p>OTHELLO.—O le pernicieux scélérat!—Cassio, comment +étiez-vous venu en possession de ce mouchoir qui appartenait +à ma femme?</p> + +<p>CASSIO.—Je le trouvai dans ma chambre; et il vient +d'avouer lui-même tout à l'heure qu'il l'y avait laissé +exprès pour un projet qui a réussi au gré de ses désirs.</p> + +<p>OTHELLO.—O insensé! insensé! insensé!</p> + +<p>CASSIO.—Il y a encore, dans la lettre de Roderigo, des +reproches à Jago de l'avoir excité à m'insulter pendant +que j'étais de garde, ce qui a causé ma disgrâce; et lui-même, +qui avait longtemps paru mort, il a parlé tout à +l'heure: «Jago l'avait aposté, et Jago l'a poignardé.»</p> + +<p>LODOVICO, <span class="stage2"><i>à Othello</i></span>.—Il vous faut quitter ce lieu et +nous suivre; voire pouvoir et votre emploi vous sont +ôtés, et Cassio commande en Chypre. Quant à cet esclave, +si par quelque torture raffinée on peut le tourmenter et +le laisser vivre longtemps, elle sera son partage. Vous +<span class="stage2">(<i>à Othello</i>)</span>, vous resterez prisonnier jusqu'à ce que le +genre de votre crime soit connu du sénat de Venise. +Allons, qu'on l'emmène.</p> + +<p>OTHELLO.—Doucement: encore un mot ou deux avant +que vous partiez. J'ai rendu à l'État quelques services; +on le sait, n'en parlons plus. Je vous en prie, dans vos +lettres, quand vous rendrez compte de ces faits déplorables, +parlez de moi comme je suis, sans rien atténuer, +sans rien aggraver par malignité. Alors vous parlerez +d'un homme qui a trop aimé, mais qui ne sut pas aimer +sagement; d'un homme qui ne devint pas aisément +jaloux, mais qui, une fois excité, fut poussé jusqu'aux +derniers excès; d'un homme dont la main, comme celle +du Juif pervers<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, a détruit une perle plus précieuse que +toute sa race, d'un homme dont les yeux vaincus, quoique +peu accoutumés à fondre en eau, répandent des +larmes aussi abondamment que les arbres d'Arabie +répandent leurs parfums.—Parlez de moi ainsi—et dites +encore qu'un jour, dans Alep, un Turc insolent, portant +le turban, frappait un Vénitien et insultait l'État, je saisis +à la gorge ce chien circoncis, et le frappai ainsi.</p> + +<p class="stage1">(Il se perce de son épée.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Allusion à Hérode et à Marianne.</p></blockquote> + +<p>LODOVICO.—O sanglante catastrophe!</p> + +<p>GRATIANO.—Tout ce que nous avons dit ne peut plus +s'accomplir.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>s'approchant du lit en chancelant</i></span>.—Je t'ai +donné un baiser avant de te tuer.—En me tuant, je ne +puis m'empêcher d'aller mourir sur tes lèvres.</p> + +<p class="stage1">(Il meurt en embrassant Desdémona.)</p> + +<p>CASSIO.—Voilà ce que je craignais.—Mais je croyais +qu'il n'avait point d'arme, car il avait le coeur grand.</p> + +<p>LODOVICO, <span class="stage2"><i>à Jago</i></span>.—Chien de Sparte, plus impitoyable +que la douleur, la faim ou la mer, contemple le tragique +fardeau dont ce lit est chargé. Voilà ton ouvrage. Ce +spectacle empoisonne la vue.—Qu'on le cache.—Gratiano, +gardez la maison et prenez possession des biens +du More; ils vous reviennent en héritage. <span class="stage2">(<i>A Cassio.</i>)</span> +C'est à vous, seigneur gouverneur, qu'appartient le châtiment +de cet infernal traître: choisissez le temps, le +lieu, les tortures: oh! redoublez les tortures. Moi je +m'embarque à l'instant, et je vais d'un coeur désolé +raconter au sénat cette désolante aventure.</p> + + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO *** + +***** This file should be named 18179-h.htm or 18179-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/7/18179/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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