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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18179-8.txt b/18179-8.txt new file mode 100644 index 0000000..a1af30d --- /dev/null +++ b/18179-8.txt @@ -0,0 +1,5592 @@ +The Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Othello + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: April 15, 2006 [EBook #18179] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + + Note du transcripteur. + + =========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 4 + + Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira. + Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + + ========================================================== + + + OTHELLO + + OU + + LE MORE DE VENISE + + TRAGÉDIE + + + + +NOTICE SUR OTHELLO + + +«Il y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoure et +les preuves de prudence et d'habileté qu'il avait données à la guerre +avaient rendu cher aux seigneurs de la république... Il advint qu'une +vertueuse dame d'une merveilleuse beauté, nommée Disdémona, séduite, non +par de secrets désirs, mais par la vertu du More, s'éprit de lui, et +que lui à son tour, vaincu par la beauté et les nobles sentiments de +la dame, s'enflamma également pour elle. L'amour leur fut si favorable +qu'ils s'unirent par le mariage, bien que les parents de la dame fissent +tout ce qui était en leur pouvoir pour qu'elle prît un autre époux. Tant +qu'ils demeurèrent à Venise, ils vécurent ensemble dans un si parfait +accord et un repos si doux que jamais il n'y eut entre eux, je ne dirai +pas la moindre chose, mais la moindre parole qui ne fût d'amour. +Il arriva que les seigneurs vénitiens changèrent la garnison qu'ils +tenaient dans Chypre, et choisirent le More pour capitaine des troupes +qu'ils y envoyaient. Celui-ci, bien que fort content de l'honneur qui +lui était offert, sentait diminuer sa joie en pensant à la longueur et +à la difficulté du voyage... Disdémona, voyant le More troublé, s'en +affligeait, et, n'en devinant pas la cause, elle lui dit un jour pendant +leur repas:--Cher More, pourquoi, après l'honneur que vous avez reçu +de la Seigneurie, paraissez-vous si triste?--Ce qui trouble ma joie, +répondit le More, c'est l'amour que je te porte; car je vois qu'il faut +que je t'emmène avec moi affronter les périls de la mer, ou que je +te laisse à Venise. Le premier parti m'est douloureux, car toutes les +fatigues que tu auras à éprouver, tous les périls qui surviendront me +rempliront de tourment; le second m'est insupportable, car me séparer de +toi, c'est me séparer de ma vie.--Cher mari, que signifient toutes ces +pensées qui vous agitent le coeur? Je veux venir avec vous partout +où vous irez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais. +Qu'est-ce donc que d'aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et +bien équipé?--Le More charmé jeta ses bras autour du cou de sa femme, +et avec un tendre baiser lui dit: Que Dieu nous conserve longtemps, ma +chère, avec un tel amour!--et ils partirent et arrivèrent à Chypre après +la navigation la plus heureuse. + +«Le More avait avec lui un enseigne d'une très-belle figure, mais de +la nature la plus scélérate qu'il y ait jamais eu au monde...e méchant +homme avait aussi amené à Chypre sa femme, qui était belle et honnête; +et, comme elle était italienne, elle était chère à la femme du More, +et elles passaient ensemble la plus grande partie du jour. De la même +expédition était un officier fort aimé du More; il allait très-souvent +dans la maison du More, et prenait ses repas avec lui et sa femme. La +dame, qui le savait très-agréable à son mari, lui donnait beaucoup +de marques de bienveillance, ce dont le More était très-satisfait. Le +méchant enseigne ne tenant compte ni de la fidélité qu'il avait jurée à +sa femme, ni de l'amitié, ni de la reconnaissance qu'il devait au More, +devint violemment amoureux de Disdémona, et tenta toutes sortes de +moyens pour lui faire connaître et partager son amour...ais elle, qui +n'avait dans sa pensée que le More, ne faisait pas plus d'attention +aux démarches de l'enseigne que s'il ne les eût pas faites... Celui-ci +s'imagina qu'elle était éprise de l'officier... L'amour qu'il portait +à la dame se changea en une terrible haine, et il se mit à chercher +comment il pourrait, après s'être débarrassé de l'officier, posséder +la dame, ou empêcher du moins que le More ne la possédât; et, machinant +dans sa pensée mille choses toutes infâmes et scélérates, il résolut +d'accuser Disdémona d'adultère auprès de son mari, et de faire croire à +ce dernier que l'officier était son complice... Cela était difficile, et +il fallait une occasion... Peu de temps après, l'officier ayant frappé +de son épée un soldat en sentinelle, le More lui ôta son emploi. +Disdémona en fut affligée et chercha plusieurs fois à le réconcilier +avec son mari. Le More dit un jour à l'enseigne que sa femme +le tourmentait tellement pour l'officier qu'il finirait par le +reprendre.--Peut-être, dit le perfide, que Disdémona a ses raisons pour +le voir avec plaisir.--Et pourquoi, reprit le More?--Je ne veux pas +mettre la main entre le mari et la femme; mais si vous tenez vos yeux +ouverts, vous verrez vous-même.--Et quelques efforts que fît le More, il +ne voulut pas en dire davantage[1].» + +[Note 1: _Hecatommythi ovvero cento novelle di G.-B. Giraldi +Cinthio_ part. I, décad. III, nov. 7, pages 313-321; édition de Venise, +1508.] + +Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfide +enseigne pour convaincre Othello de l'infidélité de Desdémona. Il n'est +pas, dans la tragédie de Shakspeare, un détail qui ne se retrouve dans +la nouvelle de Cinthio: le mouchoir de Desdémona, ce mouchoir précieux +que le More tenait de sa mère, et qu'il avait donné à sa femme pendant +leurs premières amours; la manière dont l'enseigne s'en empare, et le +fait trouver chez l'officier qu'il veut perdre; l'insistance du More +auprès de Desdémona pour ravoir ce mouchoir, et le trouble où la jette +sa perte; la conversation artificieuse de l'enseigne avec l'officier, à +laquelle assiste de loin le More, et où il croit entendre tout ce +qu'il craint; le complot du More trompé et du scélérat qui l'abuse +pour assassiner l'officier; le coup que l'enseigne porte par derrière à +celui-ci, et qui lui casse la jambe; enfin tous les faits, considérables +ou non, sur lesquels reposent successivement toutes les scènes de la +pièce, ont été fournis au poëte par le romancier, qui en avait sans +doute ajouté un grand nombre à la tradition historique qu'il avait +recueillie. Le dénoûment seul diffère; dans la nouvelle, le More et +l'enseigne assomment ensemble Desdémona pendant la nuit, font écrouler +ensuite sur le lit où elle dormait le plafond de la chambre, et disent +qu'elle a été écrasée par cet accident. On en ignore quelque temps la +vraie cause. Bientôt le More prend l'enseigne en aversion, et le renvoie +de son armée. Une autre aventure porte l'enseigne, de retour à Venise, à +accuser le More du meurtre de sa femme. Ramené à Venise, le More est mis +à la question et nie tout; il est banni, et les parents de Desdémona le +font assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l'enseigne, +et il meurt brisé par les tortures. «La femme de l'enseigne, dit Giraldi +Cinthio, qui avait tout su, a tout rapporté, depuis la mort de son mari, +comme je viens de le raconter.» + +Il est clair que ce dénoûment ne pouvait convenir à la scène; Shakspeare +l'a changé parce qu'il le fallait absolument. Du reste il a tout +conservé, tout reproduit; et non-seulement il n'a rien omis, mais il n'a +rien ajouté; il semble n'avoir attaché aux faits mêmes presque aucune +importance; il les a pris comme ils se sont offerts, sans se donner la +peine d'inventer le moindre ressort, d'altérer le plus petit incident. + +Il a tout créé cependant; car, dans ces faits si exactement empruntés à +autrui, il a mis la vie qui n'y était point. Le récit de Giraldi Cinthio +est complet; rien de ce qui semble essentiel à l'intérêt d'une +narration n'y manque; situations, incidents, développement progressif de +l'événement principal, cette construction, pour ainsi dire extérieure et +matérielle, d'une aventure pathétique et singulière, s'y rencontre toute +dressée; quelques-unes des conversations ne sont même pas dépourvues +d'une simplicité naïve et touchante. Mais le génie qui, à cette scène, +fournit des acteurs, qui crée des individus, impose à chacun d'eux +une figure, un caractère, qui fait voir leurs actions, entendre leurs +paroles, pressentir leurs pensées, pénétrer leur sentiments; cette +puissance vivifiante qui ordonne aux faits de se lever, de marcher, de +se déployer, de s'accomplir; ce souffle créateur qui, se répandant +sur le passé, le ressuscite et le remplit en quelque sorte d'une vie +présente et impérissable; c'est là ce que Shakspeare possédait seul; et +c'est avec quoi, d'une nouvelle oubliée, il a fait _Othello_. + +Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n'est plus un More, +un officier, un enseigne, une femme, victime de la jalousie et de +la trahison. C'est Othello, Cassio, Jago, Desdémona, êtres réels et +vivants, qui ne ressemblent à aucun autre, qui se présentent en chair et +en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d'une situation +commune, emportés tous par le même événement, mais ayant chacun sa +nature personnelle, sa physionomie distincte, concourant chacun à +l'effet général par des idées, des sentiments, des actes qui lui sont +propres et qui découlent de son individualité. Ce n'est point le fait, +ce n'est point la situation qui a dominé le poëte et où il a cherché +tous ses moyens de saisir et d'émouvoir. La situation lui a paru +posséder les conditions d'une grande scène dramatique; le fait l'a +frappé comme un cadre heureux où pouvait venir se placer la vie. Soudain +il a enfanté des êtres complets en eux-mêmes, animés et tragiques +indépendamment de toute situation particulière et de tout fait +déterminé; il les a enfantés capables de sentir et de déployer, sous nos +yeux, tout ce que pouvait faire éprouver et produire à la nature humaine +l'événement spécial au sein duquel ils allaient se mouvoir; et il les +a lancés dans cet événement, bien sûr qu'à chaque circonstance qui lui +serait fournie par le récit, il trouverait en eux, tels qu'il les avait +faits, une source féconde d'effets pathétiques et de vérité. + +Ainsi crée le poëte, et tel est le génie poétique. Les événements, les +situations même ne sont pas ce qui lui importe, ce qu'il se complaît à +inventer: sa puissance veut s'exercer autrement que dans la recherche +d'incidents plus ou moins singuliers, d'aventures plus ou moins +touchantes; c'est par la création de l'homme lui-même qu'elle se +manifeste; et quand elle crée l'homme, elle le crée complet, armé +de toutes pièces, tel qu'il doit être pour suffire à toutes les +vicissitudes de la vie, et offrir en tous sens l'aspect de la réalité. +Othello est bien autre chose qu'un mari jaloux et aveuglé, et que la +jalousie pousse au meurtre; ce n'est là que sa situation pendant la +pièce, et son caractère va fort au delà de sa situation. Le More brûlé +du soleil, au sang ardent, à l'imagination vive et brutale, crédule par +la violence de son tempérament aussi bien que par celle de sa passion; +le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa gloire, respectueux et +soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n'oubliant jamais, +dans les transports de l'amour, les devoirs de la guerre, et regrettant +avec amertume les joies de la guerre quand il perd tout le bonheur de +l'amour; l'homme dont la vie a été dure, agitée, pour qui des plaisirs +doux et tendres sont quelque chose de nouveau qui l'étonne en le +charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de la sécurité, bien que +son caractère soit plein de générosité et de confiance; Othello enfin, +peint non-seulement dans les portions de lui-même qui sont en rapport +présent et direct avec la situation accidentelle où il est placé, mais +dans toute l'étendue de sa nature et tel que l'a fait l'ensemble de sa +destinée; c'est là ce que Shakspeare nous fait voir. De même Jago n'est +pas simplement un ennemi irrité et qui veut se venger, ou un scélérat +ordinaire qui veut détruire un bonheur dont l'aspect l'importune; c'est +un scélérat cynique et raisonneur, qui de l'égoïsme s'est fait une +philosophie, et du crime une science; qui ne voit dans les hommes que +des instruments ou des obstacles à ses intérêts personnels; qui méprise +la vertu comme une absurdité et cependant la hait comme une injure; qui +conserve, dans la conduite la plus servile, toute l'indépendance de sa +pensée, et qui, au moment où ses crimes vont lui coûter la vie, jouit +encore, avec un orgueil féroce, du mal qu'il a fait, comme d'une preuve +de sa supériorité. + +Qu'on appelle l'un après l'autre tous les personnages de la tragédie, +depuis ses héros jusqu'aux moins considérables, Desdémona, Cassio, +Émilia, Bianca: on les verra paraître, non sous des apparences vagues, +et avec les seuls traits qui correspondent à leur situation dramatique, +mais avec des formes précises, complètes, et tout ce qui constitue la +personnalité. Cassio n'est point là simplement pour devenir l'objet +de la jalousie d'Othello, et comme une nécessité du drame, il a son +caractère, ses penchants, ses qualités, ses défauts; et de là découle +naturellement l'influence qu'il exerce sur ce qui arrive. Émilia n'est +point une suivante employée par le poëte comme instrument soit du noeud, +soit de la découverte des perfidies qui amènent la catastrophe; elle +est la femme de Jago qu'elle n'aime point, et à qui cependant elle +obéit parce qu'elle le craint, et quoiqu'elle s'en méfie; elle a même +contracté, dans la société de cet homme, quelque chose de l'immoralité +de son esprit; rien n'est pur dans ses pensées ni dans ses paroles; +cependant elle est bonne, attachée à sa maîtresse; elle déteste le +mal et la noirceur. Bianca elle-même a sa physionomie tout à fait +indépendante du petit rôle qu'elle joue dans l'action. Oubliez les +événements, sortez du drame; tous ces personnages demeureront réels, +animés, distincts; ils sont vivants par eux-mêmes, leur existence ne +s'évanouira point avec leur situation. C'est en eux que s'est déployé +le pouvoir créateur du poëte, et les faits ne sont, pour lui, que le +théâtre sur lequel il leur ordonne de monter. + +Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio, entre les mains de Shakspeare, +était devenue _Othello_, de même, entre les mains de Voltaire, _Othello_ +est devenu _Zaïre_. Je ne veux point comparer. De tels rapprochements +sont presque toujours de vains jeux d'esprit qui ne prouvent rien, si ce +n'est l'opinion personnelle de celui qui juge. Voltaire aussi était +un homme de génie; la meilleure preuve du génie, c'est l'empire qu'il +exerce sur les hommes: là où s'est manifestée la puissance de saisir, +d'émouvoir, de charmer tout un peuple, ce fait seul répond à tout; +le génie est là, quelques reproches qu'on puisse adresser au système +dramatique ou au poëte. Mais il est curieux d'observer l'infinie variété +des moyens par lesquels le génie se déploie, et combien de formes +diverses peut recevoir de lui le même fond de situations et de +sentiments. + +Ce que Shakspeare a emprunté du romancier italien, ce sont les faits; +sauf le dénoûment, il n'en a répudié, il n'en a inventé aucun. Or les +faits sont précisément ce que Voltaire n'a pas emprunté à Shakspeare. +La contexture entière du drame, les lieux, les incidents, les ressorts, +tout est neuf, tout est de sa création. Ce qui a frappé Voltaire, +ce qu'il a fallu reproduire, c'est la passion, la jalousie, son +aveuglement, sa violence, le combat de l'amour et du devoir, et +ses tragiques résultats. Toute son imagination s'est portée sur le +développement de cette situation. La fable, inventée librement, n'est +dressée que vers ce but; Lusignan, Néresian, le rachat des prisonniers, +tout a pour dessein de placer Zaïre entre son amant et la foi de son +père, de motiver l'erreur d'Orosmane, et d'amener ainsi l'explosion +progressive des sentiments que le poëte voulait peindre. Il n'a point +imprimé à ses personnages un caractère individuel, complet, indépendant +des circonstances où ils paraissent. Ils ne vivent que par la passion +et pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Orosmane et Zaïre +n'ont rien qui les distingue, qui leur donne une physionomie propre et +les fît partout reconnaître. Ce ne sont point des individus réels, en +qui se révèlent, à propos d'un des incidents de leur vie, les traits +particuliers de leur nature et l'empreinte de toute leur existence. +Ce sont des êtres en quelque sorte généraux, et par conséquent un peu +vagues, en qui se personnifient momentanément l'amour, la jalousie, le +malheur, et qui intéressent, moins pour leur propre compte et à cause +d'eux-mêmes, que parce qu'ils deviennent ainsi, et pour un jour, les +représentants de cette portion des sentiments et des destinées possibles +de la nature humaine. + +De cette manière de concevoir le sujet, Voltaire a tiré des beautés +admirables. Il en est résulté aussi des lacunes et des défauts graves. +Le plus grave de tous, c'est cette teinte romanesque qui réduit, pour +ainsi dire, à l'amour l'homme tout entier, et rétrécit le champ de la +poésie en même temps qu'elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu'un +exemple des effets de ce système; il suffira pour les faire tous +pressentir. + +Le sénat de Venise vient d'assurer à Othello la tranquille possession +de Desdémona; il est heureux, mais il faut qu'il parte, qu'il s'embarque +pour Chypre, qu'il s'occupe de l'expédition qui lui est confiée: «Viens, +dit-il à Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure d'amour, de +plaisir et de tendres soins. Il faut obéir à la nécessité.» + +Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imitant, +que fait-il dire à Orosmane, aussi heureux et confiant? Précisément le +contraire de ce que dit Othello: + + Je vais donner une heure aux soins de mon empire + Et le reste du jour sera tout à Zaïre. + +Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l'heure, parlait de +conquêtes et de guerre, s'inquiétait du sort des Musulmans et tançait +la _mollesse_ de ses voisins, le voilà qui n'est plus ni sultan ni +guerrier; il oublie tout, il n'est plus qu'amoureux. A coup sûr Othello +n'est pas moins passionné qu'Orosmane, et sa passion ne sera ni moins +crédule ni moins violente; mais il n'abdique pas, en un instant, tous +les intérêts, toutes les pensées de sa vie passée et future. L'amour +possède son coeur sans envahir toute son existence. La passion +d'Orosmane est celle d'un jeune homme qui n'a jamais rien fait, jamais +rien eu à faire, qui n'a encore connu ni les nécessités ni les travaux +du monde réel. Celle d'Othello se place dans un caractère plus complet, +plus expérimenté et plus sérieux. Je crois cela moins factice et plus +conforme aux vraisemblances morales aussi bien qu'à la vérité positive. +Mais, quoi qu'il en soit, la différence des deux systèmes se révèle +pleinement dans ce seul trait. Dans l'un, la passion et la situation +sont tout; c'est là que le poëte puise tous ses moyens: dans l'autre, ce +sont les caractères individuels et l'ensemble de la nature humaine qu'il +exploite; une passion, une situation ne sont, pour lui, qu'une occasion +de les mettre en scène avec plus d'énergie et d'intérêt. + +L'action qui fait le sujet d'_Othello_ doit être rapportée à l'année +1570, époque de la principale attaque des Turcs contre l'île de Chypre, +alors au pouvoir des Vénitiens. Quant à la date de la composition même +de la tragédie, M. Malone la fixe à l'année 1611. Quelques critiques +doutent que Shakspeare ait connu la nouvelle même de Giraldi Cinthio, +et supposent qu'il n'a eu entre les mains qu'une imitation française, +publiée à Paris en 1584 par Gabriel Chappuys. Mais l'exactitude avec +laquelle Shakspeare s'est conformé au récit italien, jusque dans les +moindres détails, me porte à croire qu'il a fait usage de quelque +traduction anglaise plus littérale. + + + + OTHELLO + + OU + + LE MORE DE VENISE + + TRAGÉDIE + + +PERSONNAGES + +LE DUC DE VENISE. +BRABANTIO, sénateur. +GRATIANO, frère de Brabantio. +LODOVICO, parent de Brabantio. +OTHELLO, le More. CASSIO, lieutenant d'Othello. +JAGO, enseigne d'Othello. +RODERIGO, gentilhomme vénitien. +MONTANO, prédécesseur d'Othello dans le gouvernement de l'île de Chypre. +UN BOUFFON au service d'Othello. +UN HÉRAUT. +DESDÉMONA, fille de Brabantio, et femme d'Othello. +ÉMILIA, femme du Jago. +BIANCA, courtisane, maîtresse de Cassio. +SÉNATEURS, OFFICIERS, MESSAGERS, MUSICIENS, MATELOTS ET SUITE. + + +La scène, au premier acte, est à Venise; pendant le reste de la pièce +elle est dans un port de mer, dans l'île de Chypre. + + + + + ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +Venise.--Une rue. + +_Entrent_ RODERIGO et JAGO. + + +RODERIGO.--Allons, ne m'en parle jamais! Je trouve très-mauvais que toi, +Jago, qui as disposé de ma bourse comme si les cordons en étaient dans +tes mains, tu aies eu connaissance de cela. + +JAGO.--Au diable! mais vous ne voulez pas m'entendre. Si jamais j'ai eu +le moindre soupçon de cette affaire, haïssez-moi. + +RODERIGO.--Tu m'avais dit que tu le détestais. + +JAGO.--Méprisez-moi, si cela n'est pas. Trois grands personnages de la +ville, le sollicitant en personne pour qu'il me fît lieutenant, lui ont +souvent ôté leur chapeau; et foi d'homme, je sais ce que je vaux, je ne +vaux pas moins qu'un tel emploi: mais lui, qui n'aime que son orgueil et +ses idées, il les a payés de phrases pompeuses, horriblement hérissées +de termes de guerre, et finalement il a éconduit mes protecteurs: «_Je +vous le proteste,_ leur a-t-il dit, _j'ai déjà choisi mon officier_.» +Et qui était-ce? Vraiment un grand calculateur, un Michel Cassio, un +Florentin, un garçon prêt à se damner pour une belle femme, qui n'a +jamais manoeuvré un escadron sur le champ de bataille, qui ne connaît +pas plus qu'une vieille fille la conduite d'une bataille; mais +savant, le livre en main, dans la théorie que nos sénateurs en toge +discuteraient aussi bien que lui. Pur bavardage sans pratique, c'est là +tout son talent militaire. Voilà l'homme sur qui est tombé le choix du +More; et moi, que ses yeux ont vu à l'épreuve à Rhodes, en Chypre, et +sur d'autres terres chrétiennes et infidèles, je me vois rebuté et payé +par ces paroles: «_Je sais ce que je vous dois; prenez patience, je +m'acquitterai un jour!_» C'est cet autre qui, dans les bons jours, sera +son lieutenant; et moi (Dieu me bénisse!), je reste l'enseigne de sa +moresque seigneurie. + +RODERIGO.--Par le ciel! j'aurais mieux aimé être son bourreau. + +JAGO--Mais à cela nul remède. Tel est le malheur du service. La +promotion suit la recommandation et la faveur; elle ne se règle plus +par l'ancienne gradation, lorsque le second était toujours héritier du +premier. Maintenant, seigneur, jugez vous-même si j'ai la moindre raison +d'aimer le More. + +RODERIGO.--En ce cas, je ne resterais pas à son service. + +JAGO.--Seigneur, rassurez-vous. Je le sers pour me servir moi-même +contre lui. Nous ne pouvons tous être maîtres, et tous les maîtres ne +peuvent être fidèlement servis. Vous trouverez beaucoup de serviteurs +soumis, rampants, qui, passionnés pour leur propre servitude, usent +leur vie comme l'âne de leur maître, seulement pour la nourriture de la +journée. Quand ils sont vieux on les casse aux gages. Châtiez-moi ces +honnêtes esclaves. Il en est d'autres qui, revêtus des formes et des +apparences du dévouement, tiennent au fond toujours leur coeur à leur +service. Ils ne donnent à leurs seigneurs que des démonstrations +de zèle, prospèrent à leurs dépens; et dès qu'ils ont mis une bonne +doublure à leurs habits, ce n'est plus qu'à eux-mêmes qu'ils rendent +hommage. Ceux-là ont un peu d'âme, et je professe d'en être; car, +seigneur, aussi vrai que vous êtes Roderigo, si j'étais le More, je ne +voudrais pas être Jago. En le servant, je ne sers que moi, et le ciel +m'est témoin que je ne le fais ni par amour, ni par dévouement, mais, +sous ce masque, pour mon propre intérêt. Quand mon action visible et mes +compliments extérieurs témoigneront au vrai la disposition naturelle et +le dedans de mon âme, attendez-vous à me voir bientôt porter mon coeur +sur la main, pour le donner à becqueter aux corneilles. Non, je ne suis +pas ce que je suis. + +RODERIGO.--Quelle bonne fortune pour ce More aux lèvres épaisses, s'il +réussit de la sorte dans son dessein! + +JAGO.--Appelez son père; éveillez-le; faites poursuivre le More, +empoisonnez sa joie; dénoncez-le dans les rues; excitez les parents de +la jeune fille; au sein du paradis où le More repose, tourmentez-le +par des mouches; et quoiqu'il jouisse du bonheur, mêlez-y de telles +inquiétudes que sa joie en soit troublée et décolorée. + +RODERIGO.--Voici la maison de son père; je vais l'appeler à haute voix. + +JAGO.--Appelez avec des accents de crainte et des hurlements de terreur, +comme il arrive quand on découvre l'incendie que la négligence et la +nuit ont laissé se glisser au sein des cités populeuses. + +RODERIGO.--Holà, holà, Brabantio! seigneur Brabantio! holà! + +JAGO.--Éveillez-vous: holà, Brabantio! des voleurs! des voleurs! voyez à +votre maison, à votre fille, à vos coffres! au voleur! au voleur! + +BRABANTIO, _à la fenêtre_.--Et quelle est donc la cause de ces +effrayantes clameurs? Qu'y a-t-il? + +RODERIGO.--Seigneur, tout votre monde est-il chez vous? + +JAGO.--Vos portes sont-elles bien fermées? + +BRABANTIO.--Comment, pourquoi me demandez-vous cela? + +JAGO.--Par Dieu, seigneur, vous êtes volé: pour votre honneur passez +votre robe: votre coeur est frappé; vous avez perdu la moitié de votre +âme: en ce moment, à l'heure même, un vieux bélier noir ravit votre +brebis blanche. Levez-vous, hâtez-vous, réveillez au son de la cloche +les citoyens qui ronflent; ou le diable va cette nuit faire de vous un +grand-père. Debout, vous dis-je. + +BRABANTIO.--Quoi donc, avez-vous perdu l'esprit? + +RODERIGO.--Vénérable seigneur, reconnaissez-vous ma voix? + +BRABANTIO.--Moi, non. Qui êtes-vous? + +RODERIGO.--Je m'appelle Roderigo. + +BRABANTIO.--Tu n'en es que plus mal venu. Déjà je t'ai défendu de rôder +autour de ma porte. Je t'ai franchement déclaré que ma fille n'est pas +pour toi: et aujourd'hui dans ta folie, encore plein de ton souper, +et échauffé de boissons enivrantes, tu viens me braver méchamment et +troubler mon sommeil! + +RODERIGO.--Seigneur, seigneur, seigneur... + +BRABANTIO.--Mais tu peux être bien sûr que j'ai assez de pouvoir pour te +faire repentir de ceci. + +RODERIGO.--Modérez-vous, seigneur. + +BRABANTIO.--Que me parles-tu de vol? C'est ici Venise: ma maison n'est +pas une grange isolée. + +RODERIGO.--Puissant Brabantio, c'est avec une âme droite et pure que je +viens à vous... + +JAGO.--Parbleu, seigneur, vous êtes un de ces hommes qui ne veulent +pas servir Dieu quand c'est Satan qui le leur commande. Parce que nous +venons vous rendre service, vous nous prenez pour des bandits. Vous +voulez donc voir votre fille associée à un cheval de Barbarie[2]? Vous +voulez donc que vos petits-enfants hennissent après vous? vous voulez +avoir des coursiers pour cousins et des haquenées pour parents? + +[Note 2: _Covered with a Barbary horse._] + +BRABANTIO.--Quel impudent misérable es-tu? + +JAGO.--Je suis un homme, seigneur, qui viens vous dire qu'à l'heure où +je vous parle, dans les bras l'un de l'autre, votre-fille et le More ne +font qu'un[3]. + +[Note 3: Shakspeare se sert ici d'un proverbe grossier: _Your +daughter and the Moor are now making the beast with two backs._] + +BRABANTIO.--Tu es un coquin. + +JAGO.--Vous êtes un sénateur! + +BRABANTIO.--Tu me répondras de ton insolence. Je te connais, Roderigo. + +RODERIGO.--Seigneur, je consens à répondre de tout. Mais de grâce +écoutez-nous; si (comme je crois le voir en partie) c'est selon votre +bon plaisir et de votre aveu que votre belle fille, à cette heure sombre +et bizarre de la nuit, sort sans meilleure ni pire escorte qu'un +coquin aux gages du public, un gondolier, et va se livrer aux grossiers +embrassements d'un More débauché; si cela vous est connu, et que vous +l'avez permis, alors nous vous avons fait un grand et insolent outrage; +mais si vous ignorez tout cela, mon caractère me garantit que vous nous +repoussez à tort. Ne croyez pas que, dépourvu de tout sentiment +des convenances, je voulusse plaisanter et me jouer ainsi de Votre +Excellence. Votre fille, je le répète, si vous ne lui en avez pas donné +la permission, a commis une étrange faute en attachant ses affections, +sa beauté, son esprit, sa fortune, au sort d'un vagabond, étranger ici +et partout. Éclaircissez-vous sans délai. Si elle est dans sa chambre ou +dans votre maison, déchaînez contre moi la justice de l'État, pour vous +avoir ainsi abusé. + +BRABANTIO.--Battez le briquet! Vite! donnez-moi un flambeau! Appelez +tous mes gens! Cette aventure ressemble assez à mon songe: la crainte de +sa vérité oppresse déjà mon coeur. De la lumière! de la lumière! + +(Brabantio se retire de la fenêtre.) + +JAGO, _à Roderigo_.--Adieu, il faut que je vous quitte. Il n'est ni +convenable, ni sain pour ma place, qu'on me produise comme témoin contre +le More, ce qui arrivera si je reste. Je sais ce qui en est; quoique +ceci lui puisse causer quelque échec, le sénat ne peut avec sûreté le +renvoyer. Il s'est engagé avec tant de succès dans la guerre de Chypre +maintenant en train, que, pour leur salut, les sénateurs n'ont pas un +autre homme de sa force pour conduire leurs affaires. Aussi, quoique je +le haïsse comme je hais les peines de l'enfer, la nécessité du moment me +contraint à arborer l'étendard du zèle, et à en donner des signes; des +signes, sur mon âme, rien de plus. Pour être sûr de le trouver, dirigez +vers le Sagittaire[4] la recherche du vieillard; j'y serai avec le More. +Adieu. + +[Note 4: _C'est probablement le nom de quelque auberge de Venise._] + +(Jago sort.) + +(Entrent dans la rue Brabantio et des domestiques avec des torches.) + +BRABANTIO.--Mon malheur n'est que trop vrai! Elle est partie; et ce qui +me reste d'une vie déshonorée ne sera plus qu'amertume. Roderigo, +où l'as-tu vue?--O malheureuse fille!... Avec le More, dis-tu?--Qui +voudrait être père?--Comment as-tu su que c'était elle?--Oh! tu m'as +trompé au delà de toute idée.--Et que vous a-t-elle dit?--Allumez encore +des flambeaux. Éveillez tous mes parents.--Sont-ils mariés, croyez-vous? + +RODERIGO.--En vérité, je crois qu'ils le sont. + +BRABANTIO.--O ciel!--Comment est-elle sortie?--O trahison de mon +sang!--Pères, ne vous fiez plus au coeur de vos filles d'après la +conduite que vous leur voyez tenir.--Mais n'est-il pas des charmes par +lesquels on peut corrompre la virginité et les penchants de la jeunesse? +Roderigo, n'avez-vous rien lu sur de pareilles choses? + +RODERIGO.--Oui, en vérité, seigneur, je l'ai lu. + +BRABANTIO.--Appelez mon frère.--Oh! que je voudrais vous l'avoir +donnée!--Que les uns prennent un chemin, et les autres un +autre.--Savez-vous où nous pourrons la surprendre avec le More? + +RODERIGO.--J'espère pouvoir le découvrir, si vous voulez emmener une +bonne escorte et venir avec moi. + +BRABANTIO.--Ah! je vous prie, conduisez-nous. A chaque maison je veux +appeler: je puis demander du monde presque partout: Prenez vos armes, +courons: rassemblez quelques officiers chargés du service de nuit. +Allons! marchons.--Honnête Roderigo, je vous récompenserai de votre +peine. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une autre rue. + +Les mêmes. _Entrent_ OTHELLO, JAGO et des SERVITEURS. + + +JAGO.--Quoique dans le métier de la guerre j'aie tué des hommes, +cependant je tiens qu'il est de l'essence de la conscience de ne pas +commettre un meurtre prémédité: je manque quelquefois de méchanceté +quand j'en aurais besoin. Neuf ou dix fois j'ai été tenté de le piquer +sous les côtes. + +OTHELLO.--La chose vaut mieux comme elle est. + +JAGO.--Soit. Cependant il a tant bavardé, il a vomi tant de propos +révoltants, injurieux à votre honneur, qu'avec le peu de vertu que je +possède, j'ai eu bien de la peine à me contenir. Mais, dites-moi, je +vous prie, seigneur, êtes-vous solidement marié? Songez-y bien, le +_magnifique_[5] est très-aimé; et sa voix, quand il le veut, a deux fois +autant de puissance que celle du duc: il va vous forcer au divorce, ou +il fera peser sur vous autant d'embarras et de chagrins que pourra lui +en fournir la loi, soutenue de tout son crédit. + +[Note 5: _Magnifiques_ était le terme d'honneur en usage pour les +seigneurs vénitiens.] + +OTHELLO.--Qu'il fasse du pis qu'il pourra; les services que j'ai rendus +à la Seigneurie parleront plus haut que ses plaintes. On ne sait pas +encore, et je le publierai si je vois qu'il y ait de l'honneur à s'en +vanter, que je tire la vie et l'être d'ancêtres assis sur un trône, et +mes mérites peuvent répondre, la tête haute, à la haute fortune que j'ai +conquise. Car sache, Jago, que si je n'aimais la charmante Desdémona, +je ne voudrais pas pour tous les trésors de la mer, enfermer ni gêner +ma destinée jusqu'ici libre et sans liens.--Mais vois, que sont ces +lumières qui viennent là-bas? + +(Entrent Cassio à distance et quelques officiers avec des flambeaux.) + +JAGO.--C'est le père irrité avec ses amis. Vous feriez mieux de rentrer. + +OTHELLO.--Mais, non: il faut qu'on me trouve. Mon caractère, mon titre, +et ma conscience sans reproche me montreront tel que je suis.--Est-ce +bien eux? + +JAGO.--Par Janus, je pense que non. + +OTHELLO.--Les serviteurs du duc et mon lieutenant!--Que la nuit répande +ses faveurs sur vous, amis! quelles nouvelles? + +CASSIO.--Général, le duc vous salue, et il réclame votre présence dans +son palais en hâte, en toute hâte, à l'instant même. + +OTHELLO.--Savez-vous pourquoi? + +CASSIO.--Quelques nouvelles de Chypre, autant que je puis conjecturer; +une affaire de quelque importance. Cette nuit même les galères ont +dépêché jusqu'à douze messagers de suite sur les talons l'un de l'autre. +Déjà nombre de conseillers sont levés, et rassemblés chez le duc. On +vous a demandé plusieurs fois avec empressement; et, voyant qu'on ne +vous trouvait point à votre demeure, le sénat a envoyé trois bandes +différentes pour vous chercher de tous côtés. + +OTHELLO.--Il est bon que ce soit vous qui m'ayez rencontré. Je n'ai +qu'un mot à dire, ici dans la maison, et je vais avec vous. + +(Othello sort.) + +CASSIO.--Enseigne, que fait-il ici? + +JAGO.--Sur ma foi, il a abordé cette nuit une prise de grande valeur; si +elle est déclarée légitime, il a jeté l'ancre pour toujours. + +CASSIO.--Je ne comprends pas. + +JAGO.--Il est marié. + +CASSIO.--A qui? + +JAGO.--Marié à... Allons, général, partons-nous? + +(Othello rentre.) + +OTHELLO.--Venez, amis. + +CASSIO.--Voici une autre troupe qui vous cherche aussi. + +(Entrent Brabantio et Roderigo, et des officiers du guet avec des +flambeaux et des armes.) + +JAGO.--C'est Brabantio! général, faites attention: il vient avec de +mauvais desseins. + +OTHELLO.--Holà! n'avancez pas plus loin. + +RODERIGO.--Seigneur, c'est le More! + +BRABANTIO, _avec furie_.--Tombez sur lui, le brigand! + +(Les deux partis mettent l'épée à la main.) + +JAGO.--A vous, Roderigo: allons, vous et moi. + +OTHELLO.--Rentrez vos brillantes épées, la rosée de la nuit pourrait les +ternir. Mon seigneur, vous commanderez mieux ici avec vos années qu'avec +vos armes. + +BRABANTIO.--O toi, infâme ravisseur, où as-tu recélé ma fille? Damné que +tu es, tu l'as subornée par tes maléfices; car je m'en rapporte à tous +les êtres raisonnables: si elle n'était liée par des chaînes magiques, +une fille si jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu'elle +dédaignait les amants riches et élégants de notre nation, eût-elle osé, +au risque de la risée publique, quitter la maison paternelle pour fuir +dans le sein basané d'un être tel que toi, fait pour effrayer, non pour +plaire? Que le monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu +as ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des minéraux qui +affaiblissent l'intelligence?--Je veux que cela soit examiné. La chose +est probable; elle est manifeste. Je te saisis donc, et je t'arrête +comme trompant le monde, comme exerçant un art proscrit et non +autorisé.--Mettez la main sur lui; s'il résiste, emparez-vous de lui au +péril de sa vie. + +OTHELLO.--Retenez vos mains, vous qui me suivez, et les autres aussi. +Si mon devoir était de combattre, je l'aurais su connaître sans que +personne m'en fît la leçon. (_A Brabantio._) Où voulez-vous que je me +rende pour répondre à votre accusation? + +BRABANTIO.--En prison, jusqu'à ce que le temps prescrit par la loi, et +les formes du tribunal t'appellent pour te défendre. + +OTHELLO.--Et, si j'obéis, comment satisferai-je aux ordres du duc dont +les messagers sont ici, à côté de moi, réclamant ma présence auprès de +lui pour une grande affaire d'État? + +UN OFFICIER.--Rien n'est plus vrai, digne seigneur; le duc est au +conseil, et, je suis sûr qu'on a envoyé chercher Votre Excellence. + +BRABANTIO.--Comment! le duc au conseil? à cette heure de la nuit? Qu'il +y soit conduit à l'instant. Ma cause n'est point d'un intérêt frivole. +Le duc même, et tous mes frères du sénat ne peuvent s'empêcher de +ressentir cet affront comme s'il leur était personnel. Si de tels +attentats avaient un libre cours, des esclaves et des païens seraient +bientôt nos maîtres. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +(Salle du conseil.) + +_Le_ DUC _et les_ SÉNATEURS _assis autour d'une table, des_ OFFICIERS _à +distance_. + + +LE DUC.--Il n'y a, entre ces avis, point d'accord qui les confirme. + +PREMIER SÉNATEUR.--En effet, ils s'accordent peu: mes lettres disent +cent sept galères. + +LE DUC.--Et les miennes cent quarante. + +SECOND SÉNATEUR.--Et les miennes deux cents: cependant quoiqu'elles +varient sur le nombre, comme il arrive lorsque le rapport est fondé sur +des conjectures, toutes cependant confirment la nouvelle d'une flotte +turque se portant sur Chypre! + +LE DUC.--Oui, il y en a assez pour asseoir une opinion; les erreurs ne +me rassurent pas tellement que le fond du récit ne me paraisse fait pour +causer une juste crainte. + +UN MATELOT, _au dedans_.--Holà, holà! des nouvelles des nouvelles. + +(Entre un officier avec un matelot.) + +L'OFFICIER.--Un messager de la flotte. + +LE DUC.--Encore! Qu'y a-t-il? + +LE MATELOT.--L'escadre turque s'avance sur Rhodes: j'ai ordre du +seigneur Angelo de venir l'annoncer au sénat. + +LE DUC.--Que pensez-vous de ce changement? + +PREMIER SÉNATEUR.--Cela ne peut soutenir le moindre examen de la raison. +C'est un piége dressé pour nous donner le change. Quand on considère +l'importance de Chypre pour le Turc, et si nous réfléchissons seulement +que cette île, qui intéresse beaucoup plus le Turc que Rhodes, peut +d'ailleurs être plus aisément emportée, car elle n'est pas dans un aussi +bon état de défense, mais manque de toutes les ressources dont Rhodes +est munie; si nous songeons à tout cela, nous ne pouvons croire le +Turc assez malhabile pour laisser derrière lui la place qui lui importe +d'abord, et négliger une tentative facile et profitable, pour courir +après un danger sans profit. + +LE DUC.--Non, il est certain que le Turc n'en veut point à Rhodes. + +UN OFFICIER.--Voici d'autres nouvelles. + +(Entre un autre messager.) + +LE MESSAGER.--Les Ottomans, magnifiques seigneurs, gouvernant sur l'île +de Rhodes, ont reçu là un renfort qui vient de se joindre à leur flotte. + +PREMIER SÉNATEUR.--Oui, c'est ce que je pensais.--De quelle force, +suivant votre estimation? + +LE MESSAGER.--De trente voiles; et soudain virant de bord, ils +retournent sur leurs pas et portent franchement leur entreprise sur +Chypre. Le seigneur Montano, votre fidèle et brave commandant, avec +l'assurance de sa foi, vous envoie cet avis, et vous prie de l'en +croire. + +LE DUC.--Nous voilà donc certains que c'est Chypre qu'ils menacent. Marc +Lucchese n'est-il pas à Venise? + +PREMIER SÉNATEUR.--Il est actuellement à Florence. + +LE DUC--Écrivez-lui en notre nom, dites-lui de se hâter au plus vite. +Dépêchez-vous. + +PREMIER SÉNATEUR.--Voici Brabantio et le vaillant More. + +(Entrent Brabantio, Othello, Roderigo, Jago et des officiers.) + +LE DUC.--Brave Othello, nous avons besoin de vous à l'instant, contre +le Turc, cet ennemi commun. _(A Brabantio_.) Je ne vous voyais pas, +seigneur, soyez le bienvenu: vos conseils et votre secours nous +manquaient cette nuit. + +BRABANTIO.--Moi, j'avais bien besoin des vôtres. Que Votre Grandeur me +pardonne; ce n'est point ma place ni aucun avis de l'affaire qui vous +rassemble, qui m'ont fait sortir de mon lit: l'intérêt public n'a +plus de prise sur mon âme. Ma douleur personnelle est d'une nature +si démesurée et si violente, qu'elle engloutit et absorbe tout autre +chagrin, sans cesser d'être toujours la même. + +LE DUC.--Quoi donc? et de quoi s'agit-il? + +BRABANTIO.--Ma fille! ô ma fille! + +SECOND SÉNATEUR.--Quoi! morte? + +BRABANTIO.--Oui, pour moi; elle m'est ravie; elle est séduite, corrompue +par des sortiléges et des philtres achetés à des charlatans. Car une +nature qui n'est ni aveugle, ni incomplète, ni dénuée de sens, ne +pourrait s'égarer de la sorte si les piéges de la magie... + +LE DUC.--Quel que soit l'homme qui, par ces manoeuvres criminelles, +ait privé votre fille de sa raison, et vous de votre fille, vous lirez +vous-même le livre sanglant des lois; vous interpréterez à votre gré son +texte sévère; oui, le coupable fût-il notre propre fils. + +BRABANTIO.--Je remercie humblement Votre Grandeur: voilà l'homme, ce +More, que vos ordres exprès ont, à ce qu'il paraît, mandé devant vous +pour les affaires de l'État. + +LE DUC ET LES SÉNATEURS.--Nous en sommes désolés. + +LE DUC, _à Othello_.--Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? + +BRABANTIO.--Rien; sinon que le fait est vrai. + +OTHELLO.--Très-puissants, très-graves et respectables seigneurs, mes +nobles et généreux maîtres;--que j'aie enlevé la fille de ce vieillard, +cela est vrai; il est vrai que je l'ai épousée: voilà mon offense sans +voile et dans sa nudité; elle va jusque-là et pas au delà. Je suis rude +dans mon langage et peu doué du talent des douces paroles de paix; car +depuis que ces bras ont atteint l'âge de sept ans, à l'exception des +neuf lunes dernières, ils ont trouvé dans les champs couverts de tentes +leur plus chers exercices; et je ne puis pas dire, sur ce grand univers, +grand'chose qui n'ait rapport à des faits de bataille et de guerre; en +parlant pour moi-même j'embellirai donc peu ma cause. Cependant, avec +la permission de votre bienveillante patience, je vous ferai un récit +simple et sans ornement du cours entier de mon amour; je vous dirai par +quels philtres, quels charmes et quelle magie puissante (car c'est là ce +dont je suis accusé), j'ai gagné le coeur de sa fille. + +BRABANTIO.--Une fille si timide, d'un caractère si calme et si doux +qu'au moindre mouvement, elle rougissait d'elle-même! Elle! en dépit +de sa nature, de son âge, de son pays, de son rang, de tout enfin, +se prendre d'amour pour ce qu'elle craignait de regarder!--Il faut un +jugement faussé ou estropié pour croire que la perfection ait pu errer +ainsi contre toutes les lois de la nature; il faut absolument recourir, +pour l'expliquer, aux pratiques d'un art infernal. J'affirme donc encore +que c'est par la force de mélanges qui agissent sur le sang, ou de +quelque boisson préparée à cet effet, que ce More a triomphé d'elle. + +LE DUC.--L'affirmer n'est pas le prouver: il faut des témoins plus +certains et plus clairs que ces légers soupçons et ces faibles +vraisemblances fondées sur des apparences frivoles, que vous fournissez +contre lui. + +PREMIER SÉNATEUR.--Mais, vous, Othello, parlez, avez-vous par des moyens +iniques et violents soumis et empoisonné les affections de cette +jeune fille? ou l'avez-vous gagnée par la prière, et par ces questions +permises que le coeur adresse au coeur? + +OTHELLO.--Envoyez-la chercher au Sagittaire, seigneurs, je vous en +conjure, et laissez-la parler elle-même de moi devant son père. Si vous +me trouvez coupable dans son récit, non-seulement ôtez-moi la confiance +et le grade que je tiens de vous; mais que votre sentence tombe sur ma +vie même. + +LE DUC.--Qu'on fasse venir Desdémona. + +(Quelques officiers sortent.) + +OTHELLO.--Enseigne, conduisez-les: vous connaissez bien le lieu. (_Jago +s'incline et part._) Et en attendant qu'elle arrive, aussi sincèrement +que je confesse au ciel toutes les fautes de ma vie, je vais exposer à +vos respectables oreilles comment j'ai fait des progrès dans l'amour de +cette belle dame, et elle dans le mien. + +LE DUC.--Parlez, Othello. + +OTHELLO.--Son père m'aimait; il m'invitait souvent: toujours il +me questionnait sur l'histoire de ma vie, année par année, sur les +batailles, les siéges où je me suis trouvé, les hasards que j'ai courus. +Je repassais ma vie entière, depuis les jours de mon enfance jusqu'au +moment où il me demandait de parler. Je parlais de beaucoup d'aventures +désastreuses, d'accidents émouvants de terre et de mer; de périls +imminents où, sur la brèche meurtrière, je n'échappais à la mort que de +l'épaisseur d'un cheveu. Je dis comment j'avais été pris par l'insolent +ennemi et vendu en esclavage; comment je fus racheté de mes fers, et ce +qui se passa dans le cours de mes voyages, la profondeur des cavernes, +et l'aridité des déserts, et les rudes carrières, et les rochers et les +montagnes dont la tête touche aux cieux: on m'avait invité à parler; +telle fut la marche de mon récit. Je parlais encore des cannibales qui +se mangent les uns les autres, et des anthropophages et des hommes dont +la tête est placée au-dessous de leurs épaules. Desdémona avait un goût +très-vif pour toutes ces histoires; mais sans cesse les affaires de +la maison rappelaient ailleurs; et toujours, dès qu'elle avait pu les +expédier à la hâte, elle revenait, et d'une oreille avide elle dévorait +mes discours. M'en étant aperçu, je saisis un jour une heure favorable, +et trouvai le moyen de l'amener à me faire du fond de son coeur la +prière de lui raconter tout mon pèlerinage, dont elle avait bien +entendu quelques fragments, mais jamais de suite et avec attention. +J'y consentis, et souvent je lui surpris des larmes, quand je rappelais +quelqu'un des coups désastreux qu'avait essuyés ma jeunesse. Mon récit +achevé, elle me donna, pour ma peine, un torrent de soupirs; elle +s'écria: «Qu'en vérité tout cela était étrange! mais bien étrange! que +c'était digne de pitié; profondément digne de pitié!--Elle eût voulu ne +l'avoir pas entendu; et cependant elle souhaitait que le ciel eût fait +d'elle un pareil homme.»--Elle me remercia, et me dit que, si j'avais un +ami qui l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon histoire, +et que cela gagnerait son amour. Sur cette ouverture, je parlai: elle +m'aima pour les dangers que j'avais courus; je l'aimai parce qu'elle en +avait pitié. Voilà toute la magie dont j'ai usé.--La voilà qui vient. +Qu'elle en rende elle-même témoignage. + +(Entrent Desdémona, Jago et des serviteurs.) + +LE DUC.--Je crois que ce récit gagnerait aussi le coeur de ma fille. +Cher Brabantio, prenez aussi bien qu'il se peut cette mauvaise affaire. +Avec leurs armes brisées, les hommes se défendent encore mieux qu'avec +leurs seules mains. + +BRABANTIO.--Je vous en prie, écoutez-la parler: si elle avoue qu'elle +a été de moitié dans cet amour, que la ruine tombe sur ma tête si +mes reproches tombent sur l'homme.--Approchez, belle madame. +Distinguez-vous, dans cette illustre assemblée, celui à qui vous devez +le plus d'obéissance? + +DESDÉMONA.--Mon noble père, j'aperçois ici un devoir partagé: je tiens +à vous par la vie et l'éducation que j'ai reçues de vous. Toutes deux +m'enseignent à vous révérer. Vous êtes le seigneur de mon devoir: +jusqu'ici je n'ai été que votre fille: mais voilà mon mari; et autant ma +mère vous a montré de dévouement, en vous préférant à son père, autant +je déclare que j'en puis et dois témoigner au More, mon seigneur. + +BRABANTIO.--Dieu soit avec vous! J'ai fini. (_Au duc._) Passons s'il +vous plaît, seigneur, aux affaires d'État. J'eusse mieux fait d'adopter +un enfant que de lui donner la vie; More; approche: je te donne ici de +tout mon coeur, ce que (si tu ne l'avais déjà) je voudrais de tout mon +coeur te refuser. Grâce à vous, mon trésor, je suis ravi de n'avoir pas +d'autres enfants. Ta fuite m'eût appris à les tenir en tyran dans des +chaînes de fer. J'ai fini, seigneur. + +LE DUC.--Laissez-moi parler comme vous, et exprimer un avis qui pourra +servir de marche, ou de degré à ces amants pour retrouver votre faveur. +Quand on a épuisé les remèdes, et qu'on a éprouvé ce coup fatal que +suspendait encore l'espérance, tous les chagrins sont finis. Déplorer un +malheur fini et passé, c'est le sûr moyen d'attirer un malheur nouveau. +Quand on ne peut sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les +rigueurs du sort, en les supportant avec patience. L'homme qu'on a volé +et qui sourit vole lui-même quelque chose au voleur; mais celui qui +s'épuise en regrets inutiles se vole lui-même. + +BRABANTIO.--Ainsi laissons le Turc nous enlever Chypre; nous ne l'aurons +pas perdue tant que nous pourrons sourire. Celui-là supporte bien +les avis, qui n'a rien à leur demander que les consolations qu'il en +recueille; mais celui qui, pour payer le chagrin, est obligé d'emprunter +à la pauvre patience, supporte à la fois et le chagrin et l'avis. Ces +maximes qui s'appliquent des deux côtés, pleines de sucre ou de fiel, +sont équivoques; les mots ne sont que des mots; je n'ai jamais ouï dire +que ce fût par l'oreille qu'on eût atteint le coeur brisé. Je vous en +conjure humblement, passons aux affaires de l'État. + +LE DUC.--Le Turc s'avance sur Chypre avec une flotte formidable. +Othello, vous connaissez mieux que personne les ressources de la place. +Nous y avons, il est vrai, un officier d'une capacité reconnue; mais +l'opinion, maîtresse souveraine des événements, croit, en vous donnant +son suffrage, assurer le succès. Il vous faut donc laisser obscurcir +l'éclat de votre nouveau bonheur par cette expédition pénible et +hasardeuse. + +OTHELLO.--Graves sénateurs, ce tyran de l'homme, l'habitude, a changé +pour moi la couche de fer et de cailloux des camps en un lit de duvet. +Je ressens cette ardeur vive et naturelle qu'éveillent en moi les +pénibles travaux: j'entreprends cette guerre contre les Ottomans, et, +m'inclinant avec respect devant vous, je demande un état convenable pour +ma femme, le traitement et le rang dus à ma place, en un mot, un sort et +une situation qui répondent à sa naissance. + +LE DUC.--Si cela vous convient, elle habitera chez son père. + +BRABANTIO.--Je ne veux pas qu'il en soit ainsi. + +OTHELLO.--Ni moi. + +DESDÉMONA.--Ni moi: je ne voudrais pas demeurer dans la maison de mon +père, pour exciter en lui mille pensées pénibles en étant toujours sous +ses yeux. Généreux duc, prêtez à mes raisons une oreille propice, et +que votre suffrage m'accorde un privilége pour venir en aide à mon +ignorance. + +LE DUC.--Que désirez-vous, Desdémona? + +DESDÉMONA.--Que j'aie assez aimé le More pour vivre avec lui, c'est +ce que peuvent proclamer dans le monde la violence que j'ai faite aux +règles ordinaires, et la façon dont j'ai pris d'assaut la fortune. Mon +coeur a été dompté par les rares qualités de mon seigneur. C'est dans +l'âme d'Othello que j'ai vu son visage; et c'est à sa gloire, à ses +belliqueuses vertus que j'ai dévoué mon âme et ma destinée. Ainsi, chers +seigneurs, si, tandis qu'il part pour la guerre, je reste ici comme un +papillon de paix, les honneurs pour lesquels je l'ai aimé me sont ravis, +et j'aurai un pesant ennui à supporter durant son absence. Laissez-moi +partir avec lui. + +OTHELLO.--Vos voix, seigneurs: je vous en conjure, que sa volonté +s'accomplisse librement. Je ne le demande point pour complaire à +l'ardeur de mes désirs, ni pour assouvir les premiers transports d'une +passion nouvelle par une satisfaction personnelle; mais pour me +montrer bon et propice à ses voeux. Et que le ciel éloigne de vos +âmes généreuses la pensée que, parce que je l'aurai près de moi, je +négligerai vos grandes et sérieuses affaires! Non, si les jeux légers de +l'amour ailé plongent dans une molle inertie mes facultés de pensée et +d'action, si mes plaisirs gâtent mes travaux et leur font tort, que vos +ménagères fassent de mon casque un vil poêlon, et que tous les affronts +les plus honteux s'élèvent ensemble contre ma renommée! + +LE DUC.--Qu'il en soit comme vous le déciderez entre vous; qu'elle reste +ou qu'elle vous suive. Le danger presse, que votre célérité y réponde. +Il faut partir cette nuit. + +DESDÉMONA.--Cette nuit, seigneur? + +LE DUC.--Cette nuit. + +OTHELLO.--De tout mon coeur. + +LE DUC.--A neuf heures du matin nous nous retrouverons ici. Othello, +laissez un officier auprès de nous; il vous portera votre commission, +ainsi que tout ce qui pourra intéresser votre poste ou vos affaires. + +OTHELLO.--Je laisserai mon enseigne, s'il plaît à Votre Seigneurie; +c'est un homme d'honneur et de confiance; je remets ma femme à sa +conduite, ainsi que tout ce que Vos Excellences jugeront à propos de +m'adresser. + +LE DUC.--Qu'il en soit ainsi.--Je vous salue tous. (_A Brabantio._) Et +vous, noble seigneur, s'il est vrai que la vertu ne manque jamais de +beauté, votre gendre est bien plus beau qu'il n'est noir. + +PREMIER SÉNATEUR.--Adieu, brave More. Traitez bien Desdémona. + +BRABANTIO.--Veille sur elle, More; aie l'oeil ouvert sur elle; elle a +trompé son père, et pourra te tromper. + +OTHELLO.--Ma vie sur sa foi! (_Le duc sort avec les sénateurs._) Honnête +Jago, il faut que je te laisse ma Desdémona. Donne-lui, je te prie, +ta femme pour compagne; et choisis pour les amener le temps le plus +favorable.--Viens, Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure +pour l'amour, les affaires et les ordres à donner. Il faut obéir à la +nécessité. + +(Ils sortent.) + +RODERIGO.--Jago? + +JAGO.--Que dites-vous, noble coeur? + +RODERIGO.--Devines-tu ce que je médite? + +JAGO.--Mais, de gagner votre lit et de dormir. + +RODERIGO.--Je veux à l'instant me noyer. + +JAGO.--Oh! si vous vous noyez, je ne vous aimerai plus après; et +pourquoi, homme insensé? + +RODERIGO.--C'est folie de vivre quand la vie est un tourment: et quand +la mort est notre seul médecin, alors nous avons une ordonnance pour +mourir. + +JAGO.--O lâche! depuis quatre fois sept ans j'ai promené ma vue sur ce +monde; et, depuis que j'ai su discerner un bienfait d'une injure, je +n'ai pas encore trouvé d'homme qui sût bien s'aimer lui-même. Plutôt que +de dire que je veux me noyer pour l'amour d'une fille[6], je changerais +ma qualité d'homme contre celle de singe. + +[Note 6: _A guinea-hen_; littéralement, _une poule de Guinée_. +C'était une expression usitée du temps de Shakspeare, pour désigner une +fille publique.] + +RODERIGO.--Que puis-je faire? Je l'avoue, c'est une honte que d'être +épris de la sorte; mais il n'est pas au pouvoir de la vertu de m'en +corriger. + +JAGO.--La vertu! baliverne: c'est de nous-mêmes qu'il dépend d'être tels +ou tels. Notre corps est le jardin, notre volonté le jardinier qui le +cultive. Que nous y semions l'ortie ou la laitue, l'hysope ou le thym, +des plantes variées ou d'une seule espèce; que nous le rendions stérile +par notre oisiveté, ou que notre industrie le féconde, c'est en nous que +réside la puissance de donner au sol ses fruits, et de changer à notre +gré. Si la balance de la vie n'avait pas le poids de la raison à opposer +au poids des passions, la fougue du sang et la bassesse de nos penchants +nous porteraient aux plus absurdes inconséquences; mais nous avons +la raison pour calmer la fureur des sens, émousser l'aiguillon de nos +désirs, et dompter nos passions effrénées; d'où je conclus que ce que +vous appelez amour est une bouture ou un rejeton. + +RODERIGO.--Cela ne peut être. + +JAGO.--C'est uniquement un bouillonnement du sang que permet la volonté. +Allons, soyez homme. Vous noyer! Noyez les chats et les petits chiens +aveugles. J'ai fait profession d'être votre ami; et je proteste que je +suis attaché à votre mérite par des câbles solides. Jamais je n'aurais +pu vous être plus utile qu'à présent. Mettez de l'argent dans votre +bourse; suivez ces guerres; déguisez votre bonne grâce sous une barbe +empruntée. Je le répète, mettez de l'argent dans votre bourse. Il est +impossible que la passion de Desdémona pour le More dure longtemps;... +mettez de l'argent dans votre bourse;... ni la sienne pour elle. Le +début en fut violent: vous verrez cela finir par une rupture aussi +brusque.--Mettez seulement de l'argent dans votre bourse... Ces +Mores sont changeants dans leurs volontés... Remplissez votre bourse +d'argent... La nourriture qu'il trouve aujourd'hui aussi délicieuse que +les sauterelles, bientôt lui semblera aussi amère que la coloquinte... +Elle doit changer, car elle est jeune; dès qu'elle sera rassasiée des +caresses du More, elle verra l'erreur de son choix... Elle doit changer; +elle le doit; ainsi mettez de l'argent dans votre bourse. Si vous voulez +absolument vous damner, faites-le d'une manière plus agréable qu'en vous +noyant... Recueillez autant d'argent que vous pouvez. Si le sacrement +et un voeu fragile, contracté entre un barbare vagabond et une rusée +Vénitienne, ne sont pas plus forts que mon esprit et toute la bande de +l'enfer, vous la posséderez: ainsi ramassez de l'argent. La peste soit +de la noyade, il est bien question de cela! Faites-vous pendre s'il +le faut, en satisfaisant vos désirs, plutôt que de vous noyer en vous +passant d'elle. + +RODERIGO.--Promets-tu de servir fidèlement mes espérances, si je consens +à en attendre le succès? + +JAGO.--Comptez sur moi.--Allez, amassez de l'argent.--Je vous l'ai dit +souvent, et vous le redis encore, je hais le More. Ma cause me tient +au coeur; la vôtre n'est pas moins fondée. Unissons-nous dans notre +vengeance contre lui. Si vous pouvez le déshonorer, vous vous procurez +un plaisir, et à moi un divertissement. Il y a dans le sein du temps +plus d'un événement dont il accouchera. En avant, allez, procurez-vous +de l'argent: nous en parlerons plus au long demain. Adieu. + +RODERIGO.--Où nous retrouverons-nous demain matin? + +JAGO.--A mon logement. + +RODERIGO.--Je serai avec vous de bonne heure. + +JAGO.--Partez, adieu. Entendez-vous, Roderigo? + +RODERIGO.--Quoi? + +JAGO.--Ne songez plus à vous noyer. Entendez-vous? + +RODERIGO.--J'ai changé de pensée. Je vais vendre toutes mes terres. + +JAGO.--Allez, adieu; remplissez bien votre bourse. (_Roderigo +sort._)--C'est ainsi que je fais ma bourse de la dupe qui m'écoute: +et ne serait-ce pas profaner l'habileté que j'ai acquise, que d'aller +perdre le temps avec un pareil idiot sans plaisir ni profit pour moi? Je +hais le More: et c'est l'opinion commune qu'entre mes draps il a rempli +mon office; j'ignore si c'est vrai: mais pour un simple soupçon de ce +genre, j'agirai comme si j'en étais sûr. Il m'estime; mes desseins +n'en auront que plus d'effet sur lui.--Cassio est l'homme qu'il me +faut.--Voyons maintenant... Gagner sa place, et donner un plein essor à +mon désir.--Double adresse.--Mais comment? comment?--Voyons. Au bout de +quelque temps tromper l'oreille d'Othello en insinuant que Cassio est +trop familier avec sa femme. Cassio a une personne, une fraîcheur, qui +prêtent aux soupçons. Il est fait pour rendre les femmes infidèles. Le +More est d'un naturel franc et ouvert, prêt à croire les hommes honnêtes +dès qu'ils le paraissent: il se laissera conduire par le nez aussi +aisément que les ânes.--Je le tiens.--Le voilà conçu... L'enfer et la +nuit feront éclore à la lumière ce fruit monstrueux. + +(Il sort.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Un port de mer dans l'île de Chypre.--Une plate-forme. + +_Entrent_ MONTANO et DEUX OFFICIERS. + + +MONTANO.--De la pointe du cap que découvrez-vous en mer? + +PREMIER OFFICIER.--Rien du tout, tant les vagues sont fortes! Entre la +mer et le ciel je ne puis reconnaître une voile. + +MONTANO.--Il me semble que le vent a soufflé bien fort sur terre; jamais +plus fougueux ouragan n'ébranla nos remparts. S'il s'est ainsi déchaîné +sur les eaux, quels flancs de chêne pourraient garder leur emboîture, +quand des montagnes viennent fondre sur eux? Qu'apprendrons-nous de +ceci? + +SECOND OFFICIER.--La dispersion de la flotte ottomane. Avancez seulement +sur le rivage écumant: les flots grondants semblent frapper les nuages; +les lames chassées par le vent, soulevées en masses énormes, semblent +jeter leurs eaux sur l'ourse brûlante, et éteindre les étoiles qui +gardent le pôle immobile. Je n'ai point encore vu de semblable tourmente +sur la mer en furie. + +MONTANO.--Si la flotte turque n'a pas gagné l'abri de quelque rade, ils +sont noyés: il est impossible de supporter ceci au large. + +(Entre un troisième officier.) + +TROISIÈME OFFICIER-.--Des nouvelles, seigneurs! Nos campagnes sont +finies: la tempête effrénée a tellement accablé les Turcs, que leurs +projets en sont arrêtés. Un noble vaisseau de Venise a vu la détresse et +le terrible naufrage atteindre la plus grande partie de leur flotte. + +MONTANO.--Quoi! dites-vous vrai? + +TROISIÈME OFFICIER.--Le navire est déjà sous le môle, un bâtiment de +Vérone; Michel Cassio, lieutenant d'Othello, le vaillant More, est déjà +à terre; le More lui-même est en mer, muni d'une commission expresse +pour commander en Chypre. + +MONTANO.--J'en suis ravi; c'est un digne gouverneur. + +TROISIÈME OFFICIER.--Mais ce même Cassio, en exprimant sa joie du +désastre des Turcs, paraît cependant triste, et prie pour le salut du +More; car ils ont été séparés par cette horrible et violente tempête. + +MONTANO.--Plaise au ciel qu'il soit en sûreté! J'ai servi sous lui, et +l'homme commande en vrai soldat. Allons sur la plage pour voir le navire +qui vient d'aborder, et pour chercher des yeux ce brave Othello, jusqu'à +ce que les flots et le bleu des airs se confondent sous nos regards en +une seule et même étendue. + +PREMIER OFFICIER.--Allons, car à chaque minute on attend de nouvelles +arrivées. + +(Entre Cassio.) + +CASSIO.--Grâces au vaillant officier de cette île belliqueuse qui rend +ainsi justice au More! Oh! que le ciel prenne sa défense contre les +éléments, car je l'ai perdu sur une dangereuse mer! + +MONTANO.--Monte-t-il un bon vaisseau? + +CASSIO.--Sa barque est solidement pontée; son pilote est habile, et +d'une expérience consommée. Aussi l'espérance n'est pas morte dans mon +coeur; elle s'enhardit à l'idée des ressources. + +DES VOIX, _dans le lointain_.--Une voile! une voile! une voile! + +(Entre un quatrième officier.) + +CASSIO.--Quel est ce bruit? + +UN OFFICIER.--La ville est déserte: des rangées de peuple debout sur le +bord de la mer crient: _une voile!_ + +CASSIO.--Mes espérances lui font prendre la forme du gouverneur. (Le +canon tire.) + +L'OFFICIER.--On tire la salve d'honneur. Ce sont nos amis du moins. + +CASSIO.--Allez, je vous prie, et revenez nous apprendre qui est arrivé. + +L'OFFICIER.--J'y cours. + +(Il sort.) + +MONTANO.--Dites-moi, cher lieutenant, votre général est-il marié? + +CASSIO.--Très-heureusement... Il a conquis une jeune fille au-dessus +de toute description et des récits de la renommée, chef-d'oeuvre que ne +sauraient peindre les plus habiles pinceaux, et qui dépasse tout ce que +la création a de plus parfait. (_L'officier rentre._) Eh bien! qui a +pris terre? + +L'OFFICIER.--Un officier nommé Jago, l'enseigne du général. + +CASSIO.--Il a fait une heureuse et rapide traversée! Ainsi les tempêtes +elles-mêmes, les mers en courroux, et les vents mugissants, et les +tranchants écueils, et les sables amoncelés, traîtres cachés sous les +eaux pour arrêter la nef innocente, toutes ces puissances, comme si +elles étaient sensibles à la beauté, oublient leur nature malfaisante, +et laissent passer en sûreté la divine Desdémona. + +MONTANO.--Qui est-elle? + +CASSIO.--Celle dont je vous parlais; le général de notre grand général +qui l'a remise à la conduite du hardi Jago. Son arrivée ici devance nos +pensées; en sept jours de passage! Grand Jupiter! garde Othello. Enfle +sa voile de ton souffle puissant; permets que son grand vaisseau apporte +la joie dans cette rade; qu'il vienne sentir les vifs transports de +l'amour dans les bras de Desdémona, allumer notre courage éteint, et +répandre la confiance dans Chypre. (_Entrent Desdémona, Émilia, Jago, +Roderigo et des serviteurs._)--Oh! voyez! le trésor du vaisseau est +descendu à terre! Habitants de Chypre, fléchissez le genou devant elle. +Salut à toi, noble dame; que la faveur des cieux te précède, te suive, +t'environne de toutes parts! + +DESDÉMONA.--Je vous remercie, brave Cassio; quelles nouvelles +pouvez-vous m'apprendre de mon seigneur? + +CASSIO.--Il n'est pas encore arrivé; tout ce que je sais, c'est qu'il +est bien et sera bientôt ici. + +DESDÉMONA.--Oh!... Je crains pourtant... Comment avez-vous été séparés? + +CASSIO.--C'est ce grand combat des cieux et des mers qui nous a +séparés.--Mais écoutons; une voile! + +DES VOIX _au loin_.--Une voile! une voile! + +(On entend des coups de canon.) + +UN OFFICIER.--Ils saluent la citadelle. C'est sans doute encore un ami. + +CASSIO.--Allez aux nouvelles.--Cher enseigne, vous êtes le bienvenu. (_A +Émilia._) Et vous aussi, madame.--Bon Jago, ne vous offensez point de ma +hardiesse; c'est mon éducation qui me donne cette courtoisie téméraire. + +JAGO.--Si elle était pour vous aussi prodigue de ses lèvres qu'elle +l'est souvent pour moi de sa langue, vous en auriez bientôt assez. + +DESDÉMONA.--Hélas! elle ne parle jamais. + +JAGO.--Beaucoup trop, sur mon âme. Je l'éprouve toujours, quand j'ai +envie de dormir. Devant vous, madame, je l'avoue, elle retient sa langue +au fond de son coeur, et ne querelle que dans ses pensées. + +ÉMILIA.--Vous avez peu de raisons de parler ainsi. + +JAGO.--Allez, allez, vous êtes muettes comme des peintures hors de chez +vous, et bruyantes comme des cloches dans vos chambres; de vrais chats +sauvages dans la maison, des saintes quand vous injuriez; des démons +quand on vous offense; vous perdez à vous divertir le temps que vous +devriez à vos affaires, et vous n'êtes des femmes de ménage que dans vos +lits. + +DESDÉMONA.--Fi! calomniateur! + +JAGO.--Oui, que je sois un Turc s'il n'est pas vrai que vous vous levez +pour jouer, et que vous vous couchez pour travailler. + +ÉMILIA.--Je ne vous chargerai pas d'écrire mon éloge. + +JAGO.--Non, ne m'en chargez pas. + +DESDÉMONA.--Que dirais-tu de moi si tu avais à me louer? + +JAGO.--Belle dame, dispensez-m'en; je ne suis rien si je ne puis +critiquer. + +DESDÉMONA.--Allons, essaye. A-t-on couru vers le port? + +JAGO.--Oui, madame. + +DESDÉMONA.--Je ne suis pas gaie; mais je trompe ce que je suis en +m'efforçant de paraître autrement.--Voyons, comment ferais-tu mon éloge? + +JAGO.--J'y songe, mais ma pensée tient à ma tête comme la glu à +la laine; il faut, pour l'en faire sortir, arracher le cerveau et +tout.--Cependant ma muse est en travail, et voici de quoi elle accouche: + + Sa femme est belle et spirituelle. + La beauté est faite pour qu'on en jouisse, + Et l'esprit sert à faire jouir de la beauté. + +DESDÉMONA.--Bel éloge!--Et si elle est noire et spirituelle? + +JAGO. + + Si elle est noire et spirituelle, + Elle trouvera un blanc qui s'accommodera de sa noirceur. + +DESDÉMONA.--C'est pis encore. + +ÉMILIA.--Mais si elle est belle et sotte? + +JAGO. + + Celle qui est belle n'est jamais sotte; + Car sa sottise même l'aide à avoir un enfant. + +DESDÉMONA.--Ce sont de vieux propos bons pour faire rire les fous dans +un cabaret. Et quel misérable éloge as-tu à donner à celle qui est laide +et sotte? + +JAGO. + + Il n'y en a point de si laide et de si sotte + Qui ne fasse tous les malins tours que font celles + Qui sont spirituelles et jolies. + +DESDÉMONA.--Oh! quelle lourde ignorance! tu loues le mieux celle qui +le mérite le moins. Mais quel éloge réserves-tu à la femme vraiment +méritante qui, par l'autorité de sa vertu, obtient de force les hommages +de la malice même? + +JAGO. + + Celle qui a toujours été belle et jamais vaine, + Qui a su parler et n'a jamais crié; + Qui n'a jamais manqué d'or, et cependant n'a jamais fait de sottises; + Qui s'est refusé ses fantaisies, en disant:--Maintenant je pourrais;-- + Celle qui, étant courroucée et maîtresse de se venger, + A ordonné à l'offense de demeurer et à la colère de s'enfuir; + Celle qui n'a jamais été assez fragile dans sa sagesse + Pour échanger la tête d'un brochet contre la queue d'un saumon[7]; + Celle qui a pu penser et ne pas découvrir sa pensée; + Qui a pu voir des amants la suivre, et ne pas regarder par derrière, + Celle-là est un phénix, si jamais il y a eu un phénix. + +[Note 7: Proverbe du temps qui signifie échanger ce qui est +excellent pour ce qui ne le vaut pas.] + +DESDÉMONA.--Et à quoi est-elle bonne? + +JAGO. + + A allaiter des idiots et à inscrire le compte de la petite bière. + +DESDÉMONA.--Oh! la sotte et ridicule conclusion! Émilia, n'apprends rien +de lui, quoiqu'il soit ton mari. Qu'en dites-vous, Cassio? N'est-ce pas +un censeur bien hardi et bien libre? + +CASSIO.--Il parle grossièrement, madame: vous l'aimerez mieux comme +soldat que comme bel esprit. + +(Desdémona fait quelques pas vers le port, Cassio lui donne la main et +s'éloigne avec elle.) + +JAGO.--Il lui prend la main.--Ah! bon, parle-lui à l'oreille.--Oui, +avec ce réseau si frêle, je prendrai ce grand papillon de +Cassio.--Souris-lui; bon, va.--C'est avec ta galanterie même que je +t'attraperai.--Tu parles bien: c'est cela.--Si pour ces fadaises tu te +vois dépouillé de ta lieutenance, mieux eût valu baiser moins souvent +tes trois doigts;--voilà que tu recommences à te donner les airs d'un +aimable galant.--A merveille[8]! beau baiser, superbe révérence!--Rien +de mieux.--Comment, encore! tes doigts pressés sur tes lèvres?--Je +voudrais, tant je t'aime, qu'ils fussent des tuyaux de seringue!--(_Une +trompette se fait entendre._)--Ah! le More; je reconnais sa trompette. + +[Note 8: En regardant de loin Desdémona et Cassio qui causent, Jago +voit Cassio envoyer des baisers avec la main, pendant que Desdémona lui +fait la révérence.] + +CASSIO.--C'est lui-même. + +DESDÉMONA.--Courons au-devant de lui; allons le recevoir. + +CASSIO.--Regardez, le voici qui s'avance. + +(Entre Othello avec sa suite.) + +OTHELLO.--O ma belle guerrière! + +DESDÉMONA.--Mon cher Othello! + +OTHELLO.--Je suis aussi surpris que charmé de vous trouver ici arrivée +avant moi! O joie de mon âme! Si chaque tempête doit être suivie de +pareils calmes, que les vents se déchaînent jusqu'à réveiller la mort; +que la barque labourant les mers s'élève sur des montagnes de vagues +aussi hautes que l'Olympe, et redescende ensuite aussi bas que l'enfer! +Ah! c'est maintenant qu'il faudrait mourir pour comble de bonheur; car +mon âme est pleine d'une joie si parfaite qu'aucun ravissement semblable +ne pourra m'être accordé dans le cours inconnu de ma destinée. + +DESDÉMONA.--Que le ciel ne le permette pas! mais plutôt puissent notre +amour et nos joies aller toujours croissant avec le nombre de nos jours! + +OTHELLO.--Exaucez son voeu, puissances célestes! Je ne saurais assez +parler de mon bonheur: il m'étouffe. C'est trop de joie! Ah! que ce +baiser, et cet autre encore... (_Il l'embrasse_) soient toute la dispute +que jamais nos coeurs élèvent entre nous! + +JAGO, _à part_.--Oh! vous voilà à l'unisson: mais sur mon honneur je +relâcherai les cordes qui font cette musique. + +OTHELLO.--Venez, allons à la citadelle: j'ai des nouvelles, amis, nos +guerres sont terminées: les Turcs sont engloutis. Comment se portent nos +vieilles connaissances de l'île?--Mon amour, vous êtes bien accueillie +en Chypre: j'ai trouvé beaucoup d'affection parmi eux. O ma chère, je +parle à tort et à travers, je suis fou de joie. Bon Jago, je te prie; +va au port, et fais débarquer mon bagage: amène avec toi le pilote à +la citadelle; c'est un brave marin, et son mérite a droit à nos égards. +Viens, Desdémona, encore une fois sois la bienvenue à Chypre! + +(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.) + +JAGO.--Viens me retrouver au port; viens.--On dit que les hommes +pusillanimes, quand ils sont amoureux, ont plus de courage qu'ils n'en +ont reçu de la nature. Si donc tu as du coeur, écoute-moi. Le lieutenant +veille cette nuit au corps de garde: avant tout, je dois te prévenir que +Desdémona est décidément éprise de lui. + +RODERIGO.--De lui? cela n'est pas possible. + +JAGO.--Mets ainsi le doigt sur tes lèvres, et laisse ton âme +s'instruire. Remarque avec quelle violence elle a d'abord aimé le More; +et pourquoi? pour ses forfanteries, et les mensonges bizarres qu'il lui +débitait. L'aimera-t-elle toujours pour ce bavardage? garde-toi de le +penser. Il faut à ses yeux quelque chose qui nourrisse son amour; et +quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le diable?--Quand la jouissance +a refroidi le sang, pour l'enflammer de nouveau et redonner à la +satiété de nouveaux désirs, il faut de l'agrément dans la figure, de +la sympathie d'âge, de goûts, de beauté, toutes choses qui manquent au +More. Faute de ces convenances nécessaires, sa délicatesse va sentir +qu'elle a été abusée; bientôt son coeur commencera à se soulever, elle +se dégoûtera du More, et le détestera: la nature elle-même saura +bien l'instruire, et la pousser à quelque nouveau choix. Maintenant, +Roderigo, cela convenu (et c'est une conséquence naturelle, et qui n'est +pas forcée), quel homme est placé aussi près de cette bonne fortune que +Cassio? C'est un drôle très-bavard; sa conscience ne va pas plus +loin qu'à lui faire prendre des formes décentes et convenables, pour +satisfaire plus sûrement ses désirs cachés et ses penchants déréglés. +Non, nul n'est mieux placé que lui: le drôle est adroit et souple, +habile à saisir l'occasion: il sait feindre et revêtir les apparences +de toutes les qualités qu'il n'a pas. C'est un fourbe diabolique: +d'ailleurs le drôle est beau, jeune; il a tout ce que cherchent la folie +et les esprits sans expérience. C'est un fourbe accompli, dangereux +comme la peste, et déjà la femme a appris à le connaître. + +RODERIGO.--Je ne puis croire ce que vous dites; elle est du naturel le +plus vertueux. + +JAGO.--Fausse monnaie! le vin qu'elle boit est fait de raisin. Si elle +avait été si vertueuse, elle n'eût jamais aimé le More. Pure grimace! +Ne l'avez-vous pas vue jouer avec la main de Cassio? ne l'avez-vous pas +remarqué? + +RODERIGO.--Oui, je l'ai vu; mais c'était une pure politesse. + +JAGO.--Pure corruption; j'en jure par cette main: c'est le prélude +mystérieux de toute l'histoire des voluptés et des pensées +impures. Leurs lèvres s'approchaient de si près que leurs haleines +s'embrassaient: pensées honteuses, Roderigo! quand ces avances mutuelles +ouvrent ainsi la voie, les actions décisives suivent de près, comme un +dénoûment infaillible. Allons donc...--Mais seigneur, laissez-moi +vous diriger. Je vous ai amené de Venise; veillez cette nuit; voici la +consigne que je vous impose: Cassio ne vous connaît point; je ne serai +pas loin de vous; trouvez quelque occasion d'irriter Cassio, soit en +prenant un ton haut, soit en vous moquant de sa discipline, ou sur tout +autre prétexte qu'il vous plaira: le moment vous le fournira mieux que +moi. + +RODERIGO.--Soit. + +JAGO.--Il est violent et prompt à la colère; peut-être vous +frappera-t-il de sa canne. Provoquez-le pour qu'il vous frappe; car, +sous ce prétexte, j'exciterai dans l'île une émeute si forte que, pour +l'apaiser, il faudra que Cassio tombe. Par là, aidé des moyens que +j'aurai alors pour vous servir, vous vous verrez plus tôt au terme de +vos désirs; et les obstacles seront tous écartés: sans quoi nul espoir +de succès pour nous. + +RODERIGO.--Je le ferai, si j'en trouve une occasion favorable. + +JAGO.--Je vous le garantis. Venez dans un moment me rejoindre à la +citadelle. Je suis chargé de transporter ses équipages à terre. Adieu. + +RODERIGO.--Adieu. + +(Roderigo sort.) + +JAGO, _seul_.--Que Cassio l'aime, je le crois sans peine: qu'elle aime +Cassio, cela est naturel et très-vraisemblable. Le More, quoique je ne +le puisse souffrir, est d'une nature constante, aimante et noble; j'ose +répondre qu'il sera pour Desdémona un mari tendre.--Et moi je l'aime, +non pas précisément par amour du plaisir, quoique peut-être j'aie à +répondre d'un péché aussi grave; mais j'y suis conduit en partie par +le besoin de nourrir ma vengeance, car je soupçonne que ce More +lascif s'est glissé dans ma couche. Cette pensée, comme une substance +empoisonnée, me ronge le coeur: et rien ne peut, rien ne pourra +satisfaire mon âme, que je ne lui aie rendu la pareille, femme pour +femme, ou si j'échoue de ce côté, que je n'aie plongé le More dans une +jalousie si terrible, qu'elle soit incurable à la raison. Or, pour y +réussir, si ce pauvre traqueur amené de Venise, et que j'emploie à +cause de l'ardeur qu'il met à chasser, demeure ferme où je l'ai mis, je +tiendrai notre Michel Cassio à la gorge, je le noircirai auprès du More +sans ménagement;--oui; car je crains que Cassio n'ait eu envie aussi de +mon bonnet de nuit.--Je veux amener le More à me chérir, à me remercier, +à me récompenser d'avoir si bien fait de lui un âne, et d'avoir troublé +la paix de son âme jusqu'à la frénésie:--Tout est ici; (_Ridant son +front_) mais confus encore. La fourberie ne se laisse jamais voir en +face qu'au moment d'agir. + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +(Une rue.) + +_Entre_ UN HÉRAUT _tenant une proclamation; le peuple le suit_. + + +LE HÉRAUT.--C'est le bon plaisir d'Othello, notre vaillant et noble +général, que, sur les nouvelles certaines du naufrage complet de +l'escadre ottomane, ce triomphe soit célébré par tous les habitants: +que les uns forment des danses, que d'autres allument des feux de joie; +enfin que chacun se livre au genre de divertissement qui lui plaira; +car outre ces bonnes nouvelles, aujourd'hui se célèbrent aussi les noces +d'Othello. Voilà ce qu'il est de son bon plaisir de faire proclamer. +Tous les lieux publics sont ouverts, et pleine liberté de se livrer aux +fêtes depuis cette cinquième heure du soir, jusqu'à ce que la cloche +sonne onze heures. Que le ciel bénisse l'île de Chypre et notre illustre +général Othello! + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Une salle du château. + +_Entrent_ OTHELLO, DESDÉMONA, CASSIO _et leur suite_. + + +OTHELLO, _à Cassio_.--Bon Michel, veillez à la garde cette nuit: dans ce +poste honorable, montrons nous-mêmes l'exemple de la discipline, et non +l'oubli de nos devoirs dans les plaisirs. + +CASSIO.--Jago a déjà reçu ses instructions; mais cependant je verrai à +tout de mes yeux. + +OTHELLO.--Jago est très-fidèle. Ami, bonne nuit: demain, à l'heure de +votre réveil, j'aurai à vous parler.--Venez, ma bien-aimée; le marché +conclu, il faut en goûter les fruits: ce bonheur est encore à venir +entre vous et moi. (_A Cassio et à d'autres officiers._) Bonne nuit. + +(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.) + +(Entre Jago.) + +CASSIO.--Vous arrivez à propos, Jago; voici l'heure de nous rendre au +poste de garde. + +JAGO.--Pas encore; il n'est pas dix heures, lieutenant. Notre général +nous congédie de bonne heure pour l'amour de sa Desdémona. Gardons-nous +bien de le blâmer; il n'a pas encore passé avec elle la joyeuse nuit des +noces, et c'est un gibier digne de Jupiter. + +CASSIO.--C'est une dame accomplie. + +JAGO.--Et, j'en réponds, une femme friande de plaisir. + +CASSIO.--C'est à vrai dire une créature bien délicate et bien fraîche. + +JAGO.--Quel oeil elle a! Il semble qu'il appelle les désirs. + +CASSIO.--Ses regards sont tendres et cependant bien modestes. + +JAGO.--Et dès qu'elle parle, n'est-ce pas comme la trompette de l'amour? + +CASSIO.--En vérité, elle est la perfection! + +JAGO.--Eh bien! que le bonheur soit entre leurs draps!--Allons, +lieutenant, j'ai un flacon de vin; et ici tout près il y a une paire de +braves garçons de Chypre, prêts à boire à la santé du noir Othello. + +CASSIO.--Non pas ce soir, bon Jago. J'ai une pauvre et malheureuse tête +pour le vin... Je voudrais que la courtoisie pût inventer quelque autre +manière de s'égayer ensemble. + +JAGO.--Oh! ce sont nos amis: seulement un verre; après, je boirai pour +vous. + +CASSIO.--J'ai bu ce soir un seul verre et encore adroitement mitigé, et +voyez à mes yeux l'impression qu'il m'a déjà faite. Je suis malheureux +de cette infirmité, et n'ose pas imposer quelque chose de plus à ma +faiblesse. + +JAGO.--Allons, monsieur, c'est une nuit de réjouissance; nos amis vous +invitent. + +CASSIO.--Où sont-ils? + +JAGO.--A cette porte. De grâce, faites-les entrer. + +CASSIO.--J'y consens, mais cela me déplaît. + +(Cassio sort.) + +JAGO.--Si je puis le déterminer à verser encore un verre de vin sur +celui qu'il a déjà bu, il deviendra plus colère et plus querelleux +que le chien de ma jeune maîtresse.--D'une autre part, mon imbécile +Roderigo, dont l'amour a presque mis la tête à l'envers, a bu ce soir à +la santé de Desdémona de profondes rasades, et il doit veiller. Enfin, +grâce aux coupes débordantes, j'ai bien excité trois braves Cypriotes, +caractères bouillants et fiers, qui, sans cesse en arrêt sur le point +d'honneur, vrais enfants de cette île guerrière, sont toujours prêts +à se quereller comme le feu et l'eau; et ceux-là sont de garde aussi. +Maintenant, au milieu de ce troupeau d'ivrognes, il faut, moi, que je +porte notre Cassio à quelque imprudence qui fasse éclat dans l'île. Mais +ils viennent. Pourvu que l'effet réponde à ce que je rêve, ma barque +cingle rapidement avec vent et marée. + +(Rentre Cassio avec Montano et d'autres officiers.) + +CASSIO.--Par le ciel, ils m'ont déjà versé à pleins bords. + +MONTANO.--Ah! bien peu. Foi de soldat, pas plus d'une pinte. + +JAGO.--Du vin, holà! + +(Il chante.) + + Et que la cloche sonne, sonne, + Et que la cloche sonne, sonne; + Un soldat est un homme; + Sa vie n'est qu'un moment: + Eh bien! alors, que le soldat boive. + +Allons du vin, garçon. + +CASSIO.--Par le ciel! voilà une chanson impayable. + +JAGO.--Je l'ai apprise en Angleterre où, certes, ils sont puissants +quand il faut boire. Votre Danois, votre Allemand, votre Hollandais au +gros ventre... holà du vin!--ne sont rien auprès d'un Anglais. + +CASSIO.--Quoi! votre Anglais est donc bien habile à boire? + +JAGO.--Comment! votre Danois est déjà ivre-mort que mon Anglais boit +encore sans se gêner; il n'a pas besoin de se mettre en nage pour jeter +bas votre Allemand; et votre Hollandais est déjà prêt à rendre gorge +qu'il fait encore remplir la bouteille. + +CASSIO.--A la santé de notre général! + +MONTANO.--J'en suis, lieutenant et je vous fais raison. + +JAGO, _chantant_. + + Le roi Étienne était un digne seigneur; + Ses culottes ne lui coûtaient qu'une couronne: + Il les trouvait de douze sous trop chères, + Et il appelait le tailleur un drôle. + + C'était un homme de grand renom, + Et tu n'es que de bas étage; + C'est l'orgueil qui renverse les pays, + Prends donc sur toi ton vieux manteau[9]. + +Ho! du vin! + +[Note 9: Les couplets sont tirés d'une vieille ballade populaire du +temps de Shakspeare, et qui se trouve dans un recueil intitulé: _Relicks +of ancient poetry_, 3 vol. in-12.] + +CASSIO.--Comment, cette chanson-ci est encore meilleure que la première! + +JAGO.--Voulez-vous que je la répète? + +CASSIO.--Non, je tiens pour indigne de son poste quiconque fait de +pareilles choses, eh bien! le ciel est au-dessus de tout, et il y a des +âmes qui ne seront pas sauvées. + +JAGO.--C'est une vérité, lieutenant. + +CASSIO.--Quant à moi, sans offenser mon général, ni aucun de mes chefs, +j'espère bien être sauvé. + +JAGO.--Et moi aussi, lieutenant. + +CASSIO.--Soit, mais avec votre permission, pas avant moi. Le lieutenant +doit être sauvé avant l'enseigne; n'en parlons plus: allons à nos +affaires. Que Dieu pardonne nos fautes, messieurs, songeons à nos +affaires.--Messieurs, n'allez pas croire que je sois ivre; c'est là mon +enseigne, voici ma main droite, et voilà ma main gauche. Je ne suis pas +ivre, je puis bien marcher et bien parler. + +TOUS.--Parfaitement bien. + +CASSIO.--C'est bon, c'est bon, alors, ne croyez pas que je sois ivre. +(Il sort.) + +MONTANO.--Allons, camarades, allons à l'esplanade. Allons placer la +garde. + +(Les Cypriotes sortent.) + +JAGO.--Vous voyez cet officier qui est sorti le premier; c'est un soldat +capable de marcher à côté de César, et de commander une armée; mais +aussi voyez son vice; c'est l'équinoxe de sa vertu, l'un est aussi +long que l'autre; cela fait pitié pour lui. Je crains que la confiance +qu'Othello place en lui, quelque jour, dans un accès de cette maladie, +ne mette cette île en désordre. + +MONTANO.--Mais est-il souvent ainsi? + +JAGO.--C'est toujours le prélude de son sommeil. Il verra tout éveillé +l'aiguille faire deux fois le tour du cadran, si son lit n'est bercé par +l'ivresse. + +MONTANO.--Il serait bon d'en avertir le général. Peut-être ne s'en +aperçoit-il pas, ou son bon naturel ne voit-il dans Cassio que les +vertus qui le frappent, et ferme-t-il les yeux sur ses défauts. N'est-il +pas vrai? + +(Entre Roderigo.) + +JAGO, _à voix basse_.--Quoi, Roderigo, ici! je vous en prie, suivez le +lieutenant; allez. + +(Roderigo sort.) + +MONTANO.--Et c'est une vraie pitié que le noble More hasarde une place +aussi importante que celle de son second aux mains d'un homme sujet à +cette faiblesse invétérée. Ce serait une bonne action d'en informer le +More. + +JAGO.--Moi! je ne le ferais pas pour cette belle île. J'aime infiniment +Cassio, et je ferais beaucoup pour le guérir de ce vice.--Mais, +écoutons; quel bruit! + +(On entend des cris: Au secours, au secours!) + +(Cassio rentre l'épée à la main, poursuivant Roderigo.) + +CASSIO.--Impudent! lâche! + +MONTANO.--Qu'y a-t-il, lieutenant? + +CASSIO.--Un drôle me remontrer mon devoir! je veux le rosser, jusqu'à ce +qu'il puisse tenir dans une bouteille d'osier. + +RODERIGO.--Me rosser? + +CASSIO.--Tu bavardes, misérable! + +(Il frappe Roderigo.) + +MONTANO.--Y pensez-vous, cher lieutenant? de grâce, retenez-vous. + +CASSIO.--Laissez-moi, monsieur! ou je vais vous casser le museau. + +MONTANO.--Allons, allons; vous êtes ivre. + +CASSIO.--Ivre? + +(Cassio l'attaque.--Ils se battent.) + +JAGO, _bas à Roderigo_.--Sortez donc, je vous dis, sortez, et criez à +l'émeute. _(Roderigo sort.) (A Cassio.) Quoi_, cher lieutenant!--Hélas, +messieurs!--Au secours, holà!--Lieutenant!--Montano!--Camarades, au +secours!--Voilà une belle garde en vérité!--(_La cloche du beffroi +se fait entendre._) Et qui donc sonne le tocsin? Diable! La ville va +prendre l'alarme. A la volonté de Dieu, lieutenant, arrêtez! vous allez +vous couvrir de honte à jamais. + +(Entre Othello avec sa suite.) + +OTHELLO.--Qu'est-ce? De quoi s'agit-il? + +MONTANO.--Mon sang coule: je suis blessé à mort. Qu'il meure. + +OTHELLO.--Sur votre vie, arrêtez. + +JAGO.--Arrêtez! arrêtez! lieutenant,--seigneur +Montano,--lieutenant,--officiers:--avez-vous perdu tout sentiment de +votre devoir, et du lieu où vous êtes? Arrêtez, le général vous parle. +Arrêtez, arrêtez, au nom de l'honneur! + +OTHELLO.--Eh! quoi donc? Comment! d'où vient tout ceci? Sommes-nous +devenus Turcs pour exercer sur nous-mêmes les fureurs que le ciel a +interdites aux Ottomans? Par pudeur chrétienne, finissez cette barbare +querelle: le premier qui fera un pas pour assouvir sa rage ne fait pas +grand cas de sa vie, car il mourra au premier mouvement. Qu'on fasse +taire cette terrible cloche, elle épouvante l'île et trouble son repos. +Quel est le sujet de ceci, messieurs?--Honnête Jago, qui semblez mort +de douleur, parlez. Qui a commencé ceci? Au nom de votre amitié, je +l'exige. + +JAGO.--Je n'en sais rien. Ils étaient tous amis, au quartier, il n'y +a qu'un instant, et en aussi bons rapports que le marié et la mariée +lorsqu'on les déshabille pour les mettre au lit; et puis, tout à +l'heure, comme si quelque étoile les eût soudain privés de leur raison, +voilà les épées nues, et dans un sanglant combat pointées contre le +coeur l'un de l'autre. Je ne puis dire l'origine de cette folle rixe, et +je voudrais avoir perdu dans une action glorieuse ces jambes qui m'ont +conduit ici pour en être le témoin. + +OTHELLO.--Comment avez-vous pu, Michel, vous oublier à ce point? + +CASSIO.--Excusez-moi, de grâce; je ne puis parler. + +OTHELLO.--Digne Montano, vous avez toujours été doux. Le monde a +remarqué la gravité, le calme de votre jeunesse; et votre nom sort avec +éloge de la bouche des plus sévères. Quel motif vous porte à souiller +ainsi votre réputation, à perdre la haute estime où vous êtes pour +mériter le nom de querelleur de nuit? Répondez-moi. + +MONTANO.--Noble Othello, je suis dangereusement blessé. Pendant que je +m'abstiendrai de parler, ce qui me fait un peu souffrir pour le moment, +votre officier Jago peut vous instruire de tout ce que je sais de +l'affaire. Je ne sache pas avoir cette nuit rien dit ou fait de déplacé +à moins que ce ne soit parfois un vice de s'aimer soi-même, et un péché +de se défendre, quand la violence fond sur nous. + +OTHELLO.--Par le ciel! mon sang commence enfin à l'emporter sur le frein +de ma raison, et l'indignation qui obscurcit mon bon jugement menace de +me gouverner seule. Si je fais un pas, ou que seulement je lève ce bras, +le meilleur d'entre vous disparaîtra sous ma colère. Faites-moi savoir +comment a commencé ce honteux désordre; qui l'a mis en train; et celui +qui en sera prouvé l'auteur, fût-il mon frère jumeau né en même temps +que moi, sera perdu sans retour.--Quoi, dans une ville de guerre, encore +émue, tandis que le coeur du peuple palpite encore de terreur, engager +ainsi une querelle domestique, au milieu de la nuit, au corps de garde +et de sûreté! Cela est monstrueux.--Jago, qui a commencé? + +MONTANO.--Si par quelque partialité ou quelque communauté d'emplois, tu +dis plus ou moins que la vérité, tu n'es pas un soldat. + +JAGO.--Ne me pressez pas de si près. J'aimerais mieux voir ma langue +coupée dans ma bouche, que de m'en servir pour nuire à Michel Cassio: +mais je me persuade que la vérité ne peut lui faire tort. Voici le fait, +général: Montano et moi nous conversions paisiblement ensemble; tout à +coup est entré un homme criant au secours; Cassio le suivait l'épée nue, +prêt à le frapper. Ce gentilhomme, seigneur, va au-devant de Cassio, +et le prie de s'arrêter: et moi je poursuis le fuyard qui poussait des +cris; craignant, comme il est arrivé, que ses clameurs ne jetassent +l'effroi dans la ville. Lui, plus leste à la course, échappe à mon +dessein: je revenais en grande hâte, entendant de loin le choc et le +cliquetis des épées, et Cassio jurant de toutes ses forces, ce que je ne +lui avais jamais entendu faire jusqu'à ce soir. Dès que je suis rentré, +car tout ce mouvement a été court, je les ai trouvés pied contre pied, à +l'attaque et à la défense, comme ils étaient encore quand vous les avez +vous-même séparés. Voilà tout ce que je peux vous rapporter: mais les +hommes sont hommes; les plus sages s'oublient quelquefois. Quoique +Cassio ait fait à celui-ci quelque légère injure, comme il peut arriver +à tout homme en fureur de frapper son meilleur ami, il faut sûrement +que Cassio, je le crois, eût reçu de celui qui fuyait quelque étrange +indignité que sa patience n'a pu supporter. + +OTHELLO.--Je vois bien, Jago, que ton honnêteté et ton amitié veulent +adoucir l'affaire pour rendre la part de Cassio plus légère. Cassio, je +t'aime; mais tu ne seras plus mon officier. (_Entre Desdémona avec sa +suite._)--Voyez si ma bien-aimée n'a pas été réveillée.--Je ferai de toi +un exemple. + +DESDÉMONA.--Que s'est-il donc passé, mon ami? + +OTHELLO.--Tout est fini maintenant, ma chère. Venez vous +coucher. Montano, quant à vos blessures, je serai moi-même votre +chirurgien.--Emmenez-le d'ici.--Jago, faites une ronde exacte dans +la ville, et calmez ceux que ce sot tumulte a effrayés. Rentrons, +Desdémona; c'est la vie des soldats de voir leur doux sommeil troublé +par la discorde. + +(Ils sortent.) + +JAGO, _à Cassio_.--Quoi, lieutenant, êtes-vous blessé? + +CASSIO.--Oui, et hors du pouvoir de la chirurgie. + +JAGO.--Que le ciel nous en préserve! + +CASSIO.--Ma réputation, ma réputation, ma réputation! Ah! j'ai perdu ma +réputation! j'ai perdu la portion immortelle de moi-même; celle qui me +reste est grossière et brutale. Ma réputation, Jago, ma réputation! + +JAGO.--Foi d'honnête homme, j'ai cru que vous aviez reçu quelque +blessure dans le corps; c'est là qu'une plaie est sensible, bien plus +que dans la réputation: la réputation est une vaine et fausse imposture, +acquise souvent sans mérite, et perdue sans qu'on l'ait mérité: mais +vous n'avez rien perdu de votre réputation, à moins que votre esprit +ne rêve cette perte.--Allons, homme, quoi donc? il y a des moyens de +ramener le général: vous êtes simplement réformé par Son Honneur; c'est +une peine de discipline, non d'inimitié; comme on battrait un chien qui +ne peut faire aucun mal, pour effrayer un lion terrible. Implorez-le, et +il revient à vous. + +CASSIO.--J'implorerais le mépris, plutôt que de tromper un si digne +commandant, en lui offrant encore un officier si imprudent, si léger, si +ivrogne.--Ivre, et parlant comme un perroquet, et querellant, et faisant +le rodomont, et jurant et bavardant avec l'ombre qui passe.--O toi, +invisible esprit du vin, si tu n'as pas encore de nom qui te fasse +reconnaître, je veux t'appeler démon. + +JAGO.--Quel est celui que vous poursuiviez l'épée à la main? que vous +avait-il fait? + +CASSIO.--Je n'en sais rien. + +JAGO.--Est-il possible? + +CASSIO.--Je me rappelle une foule de choses, mais rien distinctement: +une querelle, oui; mais le sujet, non. Oh! comment les hommes +peuvent-ils introduire un ennemi dans leur bouche pour leur dérober leur +raison! Se peut-il que ce soit avec joie, volupté, délices, transport, +que nous nous transformions nous-mêmes en brutes? + +JAGO.--Eh bien! voilà que vous êtes assez bien à présent; comment +êtes-vous revenu à vous? + +CASSIO.--Il a plu au démon de l'ivresse de céder la place au démon de la +colère. Ainsi une faiblesse m'en découvre une autre pour me forcer à me +mépriser franchement moi-même. + +JAGO.--Allons, vous êtes un moraliste trop sévère. Dans ce moment, dans +ce lieu, et dans les circonstances actuelles où se trouve l'île, je +voudrais de toute mon âme que cela ne fût pas arrivé; mais puisque +ce qui est fait est fait, ne songez qu'à le réparer pour votre propre +avantage. + +CASSIO.--- J'irai lui redemander ma place; il me dira que je suis un +ivrogne. Eussé-je autant de bouches que l'hydre, une telle réponse les +fermerait toutes. Être maintenant un homme sensé, l'instant d'après un +frénétique et tout de suite après une brute!--Oui, chaque verre donné à +l'intempérance est maudit, et il y a dedans un démon. + +JAGO.--Allons, allons: le bon vin est une bonne et douce créature si on +en use bien. N'en dites pas tant de mal: et, cher lieutenant, j'espère +que vous croyez que je vous aime. + +CASSIO.--Je l'ai bien éprouvé, monsieur.--Moi ivre! + +JAGO.--Vous ou tout autre homme vivant, vous pouvez l'être quelquefois. +Je vous dirai ce que vous devez faire: la femme de notre général est +notre général aujourd'hui; je peux bien l'appeler ainsi, puisqu'il s'est +dévoué tout entier à la contemplation, à l'adoration de ses talents et +de ses grâces. Confessez-vous librement à elle; importunez-la; elle vous +aidera à rentrer dans votre emploi. Elle est d'un naturel si affable, +si doux, si obligeant, qu'elle croirait manquer de bonté, si elle ne +faisait beaucoup plus qu'on ne lui demande. Conjurez-la de renouer ce +noeud d'amitié, rompu entre vous et son époux, et je parie ma fortune +contre le moindre gage qui en vaille la peine, que votre amitié en +deviendra plus forte que jamais. + +CASSIO.--Le conseil que vous me donnez là est bon. + +JAGO.--Il est donné, je vous proteste, dans la sincérité de mon amitié +et de mon honnête zèle. + +CASSIO.--Je le crois sans peine. Ainsi dès demain matin, de bonne heure, +j'irai prier la vertueuse Desdémona de solliciter pour moi. Je désespère +de ma fortune, si ce coup en arrête le cours. + +JAGO.--Vous avez raison. Adieu, lieutenant; il faut que j'aille faire la +ronde. + +CASSIO.--Bonne nuit, honnête Jago. + +(Cassio sort.) + +JAGO, _seul_.--Eh bien! qui dira maintenant que je joue le rôle d'un +fourbe, après un conseil gratuit honnête, et dans ma pensée, le seul +moyen de fléchir le More? Car rien de plus aisé que d'engager Desdémona +à écouter une honorable requête, elle y est toujours disposée; elle est +d'une nature aussi libérale que les libres éléments. Et qu'est-ce pour +elle que de gagner le More? Fallût-il renoncer à son baptême, abjurer +tous les signes, tous les symboles de sa rédemption, son âme est +tellement enchaînée dans cet amour qu'elle peut faire, défaire, +gouverner comme il lui plaît, tant son caprice règne en dieu sur la +faible volonté du More. Suis-je donc un fourbe, quand je mets Cassio sur +la route facile qui le mène droit au succès? Divinité d'enfer! quand les +démons veulent insinuer aux hommes leurs oeuvres les plus noires, ils +les suggèrent d'abord sous une forme céleste, comme je fais maintenant. +Car tandis que cet honnête idiot pressera Desdémona de réparer sa +disgrâce, et qu'elle plaidera pour lui avec chaleur auprès du More, moi +je glisserai dans l'oreille de celui-ci le soupçon empoisonné qu'elle +rappelle cet homme par volupté; et plus elle fera d'efforts pour le +rétablir, plus elle perdra de son crédit sur Othello. Ainsi, je +ternirai sa vertu; et sa bonté même ourdira le filet qui les enveloppera +tous.--Qu'y a-t-il, Roderigo? + +(Entre Roderigo.) + +RODERIGO.--Me voilà courant, non comme le chien qui suit sa proie, mais +comme celui qui remplit vainement l'air de ses cris. Mon argent est +presque tout dépensé; j'ai été cette nuit cruellement rossé, et je crois +que l'issue de tout ceci sera d'avoir acquis de l'expérience pour +ma peine.--Je retournerai à Venise sans argent et avec un peu plus +d'esprit. + +JAGO.--Les pauvres gens que ceux qui n'ont point de patience! Quelle +blessure fut jamais guérie autrement que par degrés? Nous opérons, vous +le savez, avec notre seul esprit, et sans aucune magie; et l'esprit +compte sur le temps qui traîne tout en longueur. Tout ne va-t-il pas +bien? Cassio t'a frappé; et toi, au prix de ce léger coup, tu as perdu +Cassio: quoique le soleil fasse croître mille choses à la fois, les +plantes qui fleurissent les premières doivent porter les premiers +fruits; prends un peu patience.--Par la messe, il est jour. Le plaisir +et l'action abrégent les heures. Retire-toi; va à ton logis; sors, +te dis-je. Tu en sauras plus tard davantage--Encore une fois, sors. +(_Roderigo sort._) Il reste deux choses à faire: d'abord que ma +femme agisse auprès de sa maîtresse en faveur de Cassio; je cours l'y +pousser;--et moi, pendant ce temps, je tire le More à l'écart; puis au +moment où il pourra trouver Cassio sollicitant sa femme, je le ramène +pour fondre brusquement sur eux. Oui, c'est là ce qu'il faut faire. +N'engourdissons pas ce dessein par la négligence et les retards. + +FIN DU DEUXIÈME ACTE + + + + + ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +Devant le château. + +_Entrent_ CASSIO et DES MUSICIENS. + + +CASSIO.--Messieurs, jouez ici; je récompenserai vos peines:--quelque +chose de court.--Saluez le général à son réveil. + +(Musique.) + +(Entre le bouffon.) + +LE BOUFFON.--Comment, messieurs, est-ce que vos instruments ont été à +Naples, pour parler ainsi du nez? + +PREMIER MUSICIEN.--Quoi donc, monsieur? + +LE BOUFFON.--Je vous en prie, n'est-ce pas là ce qu'on appelle des +instruments à vent? + +PREMIER MUSICIEN.--Oui, certes. + +LE BOUFFON.--Dans ce cas, certainement il y a une queue à cette +histoire. + +PREMIER MUSICIEN.--Quelle histoire, monsieur? + +LE BOUFFON.--Je vous dis que plus d'un instrument à vent, à moi bien +connu, a une queue. Mais, mes maîtres, voici de l'argent pour vous. Le +général aime tant la musique qu'il vous prie par amour pour lui de n'en +plus faire. + +PREMIER MUSICIEN.--Nous allons cesser. + +LE BOUFFON.--Si vous avez de la musique qu'on n'entende pas, à la bonne +heure; car, comme on dit, le général ne tient pas beaucoup à entendre la +musique. + +PREMIER MUSICIEN.--Nous n'en avons point de cette espèce, monsieur. + +LE BOUFFON.--En ce cas, mettez vos flûtes dans votre sac, car je vous +chasse. Allons, partez; allons. + +(Les musiciens s'en vont.) + +CASSIO, _au bouffon_.--Entends-tu, mon bon ami? + +LE BOUFFON.--Non, je n'entends pas votre bon ami; c'est vous que +j'entends. + +CASSIO.--De grâce, garde tes calembours. Prends cette petite pièce d'or. +Si la dame qui accompagne l'épouse du général est levée, dis-lui qu'un +nommé Cassio lui demande la faveur de lui parler. Veux-tu me rendre ce +service? + +LE BOUFFON.--Elle est levée, monsieur; si elle veut se rendre ici, je +vais lui dire votre prière. + +CASSIO.--Fais-le, mon cher ami. (_Le bouffon sort._)(_Entre Jago._) Ah, +Jago, fort à propos. + +JAGO.--Quoi, vous ne vous êtes donc pas couché? + +CASSIO.--Non. Avant que nous nous soyons séparés, le jour commençait à +poindre. J'ai pris la liberté, Jago, de faire demander votre femme: +mon objet est de la prier de me procurer quelque accès auprès de la +vertueuse Desdémona. + +JAGO.--Je vous l'enverrai à l'instant. Et j'inventerai un moyen +d'écarter le More, afin que vous puissiez causer et traiter librement +votre affaire. + +(Jago sort.) + +CASSIO.--Je vous en remercie humblement. Jamais je n'ai connu de +Florentin plus obligeant et si honnête. + +(Entre Émilia.) + +ÉMILIA.--Bonjour, brave lieutenant; je suis fâchée de votre +chagrin; mais tout sera bientôt réparé. Le général et sa femme s'en +entretiennent, et elle parle avec chaleur pour vous. Le More répond que +celui que vous avez blessé jouit d'une haute considération dans Chypre, +tient à une noble famille; qu'ainsi la saine prudence le force à +vous refuser: mais il proteste qu'il vous aime et n'a besoin d'aucune +sollicitation autre que son affection pour vous, pour saisir aux cheveux +la première occasion de vous remettre en place. + +CASSIO.--Néanmoins, je vous en supplie, si vous le jugez à propos, et si +cela se peut, ménagez-moi un moment d'entretien avec Desdémona seule. + +ÉMILIA.--Venez donc, entrez: je veux vous mettre à portée de lui ouvrir +librement votre âme. + +CASSIO.--Que je vous ai d'obligations! + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une chambre dans le château. + +_Entrent_ OTHELLO, JAGO et DES OFFICIERS. + + +OTHELLO.--Jago, remettez ces lettres au pilote, et chargez-le d'offrir +mes hommages au sénat; après quoi, revenez me joindre aux forts que je +vais visiter. + +JAGO.--Bon, mon seigneur, je vais le faire. + +OTHELLO, _aux officiers_.--Ces fortifications, messieurs, allons-nous +les voir? + +LES OFFICIERS.--Nous voilà prêts à suivre Votre Seigneurie. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Devant le château. + +_Entrent_ DESDÉMONA, CASSIO ET ÉMILIA. + + +DESDÉMONA.--Soyez sûr, bon Cassio, que j'emploirai en votre faveur toute +mon éloquence. + +ÉMILIA.--Faites-le, chère madame. Je sais que ceci afflige mon mari +comme si c'était sa propre affaire. + +DESDÉMONA.--Oh! c'est un brave homme. N'en doutez point, Cassio; je vous +reverrai, mon seigneur et vous, aussi bons amis qu'auparavant. + +CASSIO.--Généreuse dame, quoi qu'il arrive de Michel Cassio, il ne sera +jamais autre chose que votre fidèle serviteur. + +DESDÉMONA.--Oh! je vous en remercie. Vous aimez mon seigneur, vous +le connaissez depuis longtemps. Soyez bien sûr qu'il ne vous laissera +éloigné de lui qu'aussi longtemps qu'il y sera forcé par une politique +nécessaire. + +CASSIO.--Oui; mais, madame, cette politique peut durer si longtemps, se +nourrir d'une suite de prétextes si faibles et si subtils, renaître de +tant de circonstances, que ma place étant remplie et moi absent, mon +général oubliera mon zèle et mes services. + +DESDÉMONA.--Ne le craignez pas. Ici, devant Émilia, je vous réponds de +votre place. Soyez certain que lorsqu'une fois je promets de rendre un +service, je m'en acquitte jusqu'au moindre détail. Mon seigneur n'aura +point de repos; je le tiendrai éveillé jusqu'à ce qu'il s'adoucisse[10]; +je lui parlerai jusqu'à lui faire perdre patience; son lit deviendra +pour lui une école, sa table un confessional; je mêlerai à tout ce +qu'il fera la requête de Cassio. Allons, un peu de gaieté, Cassio: votre +défenseur mourra plutôt que d'abandonner votre cause. + +[Note 10: I'll watch him tame: comparaison avec les animaux qu'on +apprivoise, et à qui on apprend des tours en les privant du sommeil. Ce +moyen a été employé avec succès pour les chevaux; il l'était autrefois +pour les faucons et autres oiseaux de chasse.] + +(Entrent Othello et Jago, à distance.) + +ÉMILIA.--Madame, voilà mon seigneur qui vient. + +CASSIO.--Madame, je vais prendre congé de vous. + +DESDÉMONA.--Pourquoi? demeurez, entendez-moi lui parler. + +CASSIO.--Pas en ce moment, madame. Je suis fort mal à l'aise et très-peu +propre à me servir moi-même. + +DESDÉMONA.--Bien, faites comme il vous plaira. + +(Cassio sort.) + +JAGO.--Ah! ah! ceci me déplaît. + +OTHELLO.--Que dis-tu? + +JAGO.--Rien, seigneur, ou si... Je ne sais trop... + +OTHELLO.--N'est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme? + +JAGO.--Cassio, seigneur? Non sûrement, je ne puis croire qu'il eût voulu +s'enfuir ainsi comme un coupable, en vous voyant arriver. + +OTHELLO.--Je crois que c'était lui. + +DESDÉMONA.--Vous voilà de retour, mon seigneur? Je m'entretenais +ici avec un suppliant, un homme qui languit sous le poids de votre +déplaisir. + +OTHELLO.--De qui voulez-vous parler? + +DESDÉMONA.--Eh! de Cassio, votre lieutenant. Mon cher seigneur, si +j'ai quelque attrait à vos yeux, quelque pouvoir de vous toucher, +réconciliez-vous tout de suite avec lui; car si ce n'est pas un homme +qui vous aime de bonne foi, qui ne s'est égaré que par ignorance et sans +dessein, je ne me connais pas à l'honnêteté d'un visage. Je t'en prie, +rappelle-le. + +OTHELLO.--Est-ce lui qui vient de sortir? + +DESDÉMONA.--Lui-même, mais si humilié, qu'il m'a laissé une partie de +ses chagrins: je souffre avec lui.--Mon cher amour, rappelle-le. + +OTHELLO.--Pas encore, douce Desdémona; dans quelque autre moment. + +DESDÉMONA.--Mais sera-ce bientôt? + +OTHELLO.--Aussitôt qu'il se pourra, chère amie, à cause de vous. + +DESDÉMONA.--Sera-ce ce soir au souper? + +OTHELLO.--Non, pas ce soir. + +DESDÉMONA.--Demain donc au dîner? + +OTHELLO.--Je ne dîne pas demain au logis; je suis invité par les +officiers à la citadelle. + +DESDÉMONA.--Eh bien! demain soir, ou mardi matin, ou mardi à midi ou +le soir, ou mercredi matin: je t'en prie, fixe le moment, mais qu'il +ne passe pas trois jours.--En vérité, il est repentant, et cependant +sa faute, selon l'opinion commune, et si ce n'est que la guerre exige, +dit-on, qu'on fasse quelquefois des exemples sur les meilleurs +sujets, est une faute qui mérite à peine une réprimande secrète. Quand +reviendra-t-il? Dis-le-moi, Othello. Je me demande avec étonnement dans +mon âme ce que vous pourriez demander que je voulusse vous refuser, ou +qui pût me faire hésiter si longtemps sur la réponse. Comment, Michel +Cassio, lui qui venait avec vous quand vous me faisiez la cour, qui plus +d'une fois, lorsque je parlais de vous d'un ton de blâme, a pris votre +parti, avoir tant à plaider pour obtenir son rappel! Croyez-moi, je vous +accorderais beaucoup plus... + +OTHELLO.--Assez, assez, je t'en prie; qu'il revienne quand il voudra; je +ne veux te rien refuser. + +DESDÉMONA.--Quoi! mais ce n'est point une grâce; c'est comme si je vous +conjurais de porter vos gants, de vous nourrir de mets sains, de vous +vêtir chaudement, comme si je vous suppliais de faire quelque chose qui +dût tourner à votre propre avantage. Oh! quand j'aurai à demander une +grâce où je voudrai véritablement intéresser votre amour, ce sera une +chose de poids, difficile et dangereuse à accorder. + +OTHELLO.--Je ne veux rien te refuser: mais à mon tour, je t'en prie, +laisse-moi un moment à moi-même. + +DESDÉMONA.--Vous refuserai-je? Non. Adieu, seigneur. + +OTHELLO.--Adieu, ma Desdémona; je te joindrai bientôt. + +DESDÉMONA.--Émilia, venez.--(_A Othello._) Qu'il en soit selon votre +fantaisie: quelle qu'elle soit, je suis soumise. + +(Desdémona sort avec Émilia.) + +OTHELLO.--Adorable créature!--Que l'enfer me saisisse, s'il n'est pas +vrai que je t'aime; et si je ne t'aimais plus, le chaos reviendrait. + +JAGO.--Mon noble seigneur? + +OTHELLO.--Que veux-tu, Jago? + +JAGO.--Quand vous faisiez la cour à Desdémona, Michel Cassio eut-il +connaissance de vos amours? + +OTHELLO.--Oui, du commencement à la fin. Pourquoi me le demandes-tu? + +JAGO.--Seulement pour le savoir, rien de plus. + +OTHELLO.--Et à quoi donc pensais-tu, Jago? + +JAGO.--Je ne croyais pas qu'il la connût. + +OTHELLO.--Oh! parfaitement; et il nous a souvent servi d'intermédiaire. + +JAGO.--En vérité? + +OTHELLO.--En vérité. Oui, en vérité. Vois-tu là quelque chose? Cassio +n'est-il pas honnête? + +JAGO.--Honnête, seigneur? + +OTHELLO.--Oui, honnête? + +JAGO.--Seigneur, autant que je puis savoir... + +OTHELLO.--Comment? Que penses-tu? + +JAGO.--Ce que je pense? Par le ciel! + +OTHELLO.--_Ce que je pense, Seigneur? Par le ciel_... il répète mes +paroles, comme si sa pensée recélait quelque monstre trop hideux pour +être montré. Tu veux dire quelque chose? Tout à l'heure, à l'instant +où Cassio quittait ma femme, je t'ai entendu dire: _Ceci me déplaît._ +Qu'est-ce donc qui te déplaisait? Et encore, quand je t'ai dit qu'il +avait ma confiance pendant tout le temps de mes amours, tu t'es écrié: +_En vérité?_ Et je t'ai vu froncer et rapprocher tes sourcils, comme +si tu eusses enfermé dans ton cerveau quelque horrible soupçon. Si tu +m'aimes, montre-moi ta pensée. + +JAGO.--Seigneur, vous savez que je vous aime. + +OTHELLO.--Je le crois, et c'est parce que je te sais plein d'honneur, +d'attachement pour moi, parce que tu pèses tes paroles, avant de les +prononcer, que ces pauses de ta part m'alarment davantage. Dans un +misérable déloyal et faux, de telles choses sont des ruses d'habitude; +mais dans l'homme sincère ce sont de secrètes délations qui s'échappent +d'un coeur à qui la vérité fait violence. + +JAGO.--Pour Michel Cassio, j'ose jurer que je le crois honnête. + +OTHELLO.--Je le crois comme toi. + +JAGO.--Les hommes devraient bien être ce qu'ils paraissent; ou plût +au ciel du moins que ceux qui ne sont pas ce qu'ils paraissent fussent +enfin forcés de paraître ce qu'ils sont! + +OTHELLO.--Oui, certes, les hommes devraient être ce qu'ils paraissent. + +JAGO.--Eh bien! alors je pense que Cassio est un homme d'honneur. + +OTHELLO.--Il y a quelque chose de plus dans tout cela; je te prie, +parle-moi comme à toi-même, comme tu te parles dans ton âme; exprime ta +pensée la plus sinistre par le plus sinistre des mots. + +JAGO.--Mon bon seigneur, pardonnez-moi. Quoique je sois tenu envers +vous à tous les actes d'obéissance, je ne le suis point à ce dont les +esclaves mêmes sont affranchis; proférer mes pensées!--Quoi! supposez +qu'elles soient basses et fausses; et quel est le palais où n'entrent +pas quelquefois des choses souillées? Quel homme a le coeur assez pur +pour n'y avoir jamais admis quelques soupçons téméraires qui viennent y +tenir leur cour, y plaider leur cause et siéger à côté de ses opinions +légitimes? + +OTHELLO.--Jago, tu conspires contre ton ami, si, dès que tu le crois +offensé, tu refuses à son oreille la confidence de tes pensées. + +JAGO.--Je vous conjure... doutant plus... que peut-être je suis injuste +dans mes conjectures;... et c'est, je l'avoue, c'est le malheur de mon +caractère de soupçonner toujours le mal; souvent ma défiance voit des +fautes qui n'existent pas. Je vous supplie donc de ne pas prendre garde +à un homme qui conjecture ainsi de travers, de ne pas vous forger des +inquiétudes sur ses observations vagues et peu sûres. Il n'est bon ni +pour votre repos, ni pour votre bien, il ne l'est pas pour mon honneur, +mon honnêteté, ma prudence, que je vous laisse connaître mes pensées. + +OTHELLO.--Que veux-tu dire? + +JAGO.--Mon cher seigneur, pour les hommes et pour les femmes, le premier +trésor de l'âme, c'est une bonne renommée. Qui dérobe ma bourse, dérobe +une bagatelle: c'est quelque chose, ce n'est rien; elle fut à moi, elle +est à lui, et elle a eu mille autres maîtres; mais celui qui me vole +ma bonne renommée me vole un bien dont la perte m'appauvrit réellement, +sans l'enrichir lui-même. + +OTHELLO.--Par le ciel! je connaîtrai tes pensées! + +JAGO.--Vous ne les pourriez connaître, quand mon coeur serait dans votre +main; vous ne les connaîtrez pas tandis qu'il est sous ma garde. + +OTHELLO.--Ah! + +JAGO.--Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie. C'est un monstre aux +yeux verdâtres qui prépare lui-même l'aliment dont il se nourrit. Ce +mari trompé vit heureux, qui, certain de son sort, n'aime point son +infidèle: mais, ô quelles heures d'enfer compte celui qui idolâtre, et +qui doute; qui soupçonne, mais aime avec passion! + +OTHELLO.--O malheur! + +JAGO.--L'homme pauvre, mais content, est riche et assez riche; mais la +richesse fût-elle infinie, elle est stérile comme l'hiver pour celui +qui craint toujours de devenir pauvre. Bonté céleste, préserve de la +jalousie les coeurs de tous mes amis! + +OTHELLO.--Quoi! qu'est ceci? Penses-tu que je voulusse me faire une vie +de jalousie? suivre sans cesse tous les changements de la lune, avec de +nouveaux soupçons? Non, être une fois dans le doute, c'est être décidé +sans retour. Regarde-moi comme une chèvre si jamais, semblable à celui +que tu viens de peindre, j'échange les occupations de mon âme contre ces +suppositions exagérées et légères. On ne me rendra point jaloux pour me +dire que ma femme est belle, mange bien, aime le monde, parle librement, +chante, joue et danse bien. Où règne la vertu, tous ces plaisirs sont +vertueux. Je ne veux pas même puiser dans le sentiment de mon peu de +mérite la moindre alarme, le plus léger soupçon de son infidélité: elle +avait des yeux et elle m'a choisi. Non, Jago, je verrai avant de douter; +quand je douterai, je chercherai la preuve; et après la preuve il ne +reste plus qu'un parti: au diable à l'instant l'amour ou la jalousie. + +JAGO.--J'en suis ravi. Je pourrai désormais vous montrer plus librement +l'amour et le dévouement que je vous porte. Recevez donc de moi cet +avis. Je ne parle point de preuves encore; mais veillez sur votre femme, +observez-la bien avec Cassio: regardez-les d'un oeil qui ne soit ni +jaloux, ni rassuré. Je ne voudrais pas voir votre noble et généreuse +nature trompée ainsi par sa propre bonté: veillez à cela. Je connais +bien les moeurs de notre contrée. Nos Vénitiennes laissent voir au ciel +des tours qu'elles n'osent montrer à leurs maris. Leur conscience la +plus scrupuleuse consiste, non à ne pas faire, mais à tenir caché. + +OTHELLO.--C'est là ce que tu dis? + +JAGO.--Elle a trompé son père en vous épousant, et quand elle semblait +repousser ou craindre vos regards c'était alors qu'elle les aimait le +plus. + +OTHELLO.--Il est vrai: elle faisait ainsi. + +JAGO.--Eh bien! alors! allez: celle qui sut si jeune soutenir un rôle +pareil, fermer les yeux de son père aussi serrés que le coeur d'un +chêne... Il crut qu'il y avait de la magie.--Mais je suis bien blâmable. +Je vous demande humblement pardon de mon trop d'amitié pour vous. + +OTHELLO.--Je te suis obligé pour jamais. + +JAGO.--Tout ceci je le vois, a un peu troublé vos esprits. + +OTHELLO.--Non, pas du tout, pas du tout. + +JAGO.--Avouez-le-moi, je crains que cela ne soit. Vous voudrez bien, je +l'espère, considérer que tout ce qui s'est dit part de mon amitié. +Mais, je le vois, vous êtes ému.--Je vous en prie, ne donnez pas trop +d'étendue à mes remarques, ni plus de portée que celle d'un simple +soupçon. + +OTHELLO.--Je n'y veux rien voir de plus. + +JAGO.--Si vous le faisiez, seigneur, mes paroles pourraient conduire à +d'odieuses conséquences où ne tendent nullement mes pensées. Cassio est +mon digne ami.--Seigneur, je le vois, vous êtes ému. + +OTHELLO.--Non, très-peu ému.--Je pense seulement que Desdémona est +vertueuse. + +JAGO.--Puisse-t-elle vivre longtemps ainsi, et puissiez-vous vivre +longtemps pour le croire! + +OTHELLO.--Et cependant comment la nature s'écartant de sa propre +tendance?... + +JAGO.--Oui, voilà le point;--et pour vous parler franchement--dédaigner, +comme elle l'a fait, plusieurs mariages qui lui ont été proposés, +assortis à son rang, à son âge, de la même patrie, rapports vers +lesquels nous voyons tendre toujours la nature... Hum! on pourrait +démêler dans tout cela un caprice bien déréglé, des goûts désordonnés, +des penchants bien étranges.--Mais excusez-moi, ce n'est pas d'elle +précisément que je prétends parler; quoique je puisse craindre que son +esprit, reprenant toute la netteté de son jugement, ne vienne à vous +comparer avec les hommes de son pays, et peut-être à se repentir. + +OTHELLO.--Adieu, adieu; si tu en découvres davantage, instruis-moi de +tout, charge ta femme d'observer. Laisse-moi, Jago. + +JAGO, _faisant quelques pas pour sortir_.--Seigneur, je me retire. + +OTHELLO.--Pourquoi me suis-je marié?--Certainement cet honnête homme en +voit et en sait plus, beaucoup plus qu'il ne m'en révèle. + +JAGO.--Seigneur, je voudrais, je supplie Votre Honneur de ne pas sonder +plus avant cette affaire. Laissez-la au temps... Il est sans doute à +propos de rendre à Cassio sa place, car certes il la remplit avec une +grande habileté; cependant, s'il vous plaît, seigneur, de le tenir +éloigné quelque temps, vous en connaîtrez mieux l'homme et ses +ressources. Remarquez si Desdémona presse son rétablissement avec +beaucoup d'importunité, d'instances: on verra par là bien des choses. En +attendant tenez-moi pour un homme de craintes trop précipitées, comme en +effet j'ai de fortes raisons de le craindre moi-même; et tenez Desdémona +pour innocente; je vous en conjure. + +OTHELLO.--Ne te défie point de ma conduite. + +JAGO.--Je prends encore une fois congé de vous. + +(Jago sort.) + +OTHELLO, _seul_.--Cet homme est d'une honnêteté rare! son esprit plein +d'expérience voit toutes les faces des actions des hommes.--Si je la +trouve rebelle à ma voix, quand les liens qui l'attachent à moi seraient +les fibres mêmes de mon coeur, je la repousserai en sifflant et je +l'abandonnerai au vent pour chercher sa proie au hasard.--Cela est +possible, car je suis noir, et n'ai point ce doux talent de parole que +possèdent ces citadins.--D'ailleurs je commence à pencher vers le déclin +des ans.--Cependant pas tout à fait encore.--Oui, elle est perdue, je +suis trompé, et ma seule ressource doit être de la haïr. O malédiction +du mariage! que nous puissions nous dire maîtres de ces frêles +créatures, et jamais de leurs désirs! J'aimerais mieux être un crapaud, +et vivre des vapeurs d'un donjon, que de garder une place dans ce que +j'aime pour l'usage d'autrui. Et cependant c'est le malheur des grandes +âmes; elles sont moins bien traitées que les hommes vulgaires. C'est +un sort inévitable, comme la mort. Oui, cette plaie honteuse nous est +destinée dès que nous venons à la vie.--Desdémona vient! (_Entrent +Desdémona et Émilia._)--Si elle est perfide, ah! le ciel se trahit +lui-même. Je ne veux pas le croire. + +DESDÉMONA.--Eh bien! venez-vous, mon cher Othello? Le repas est prêt, et +les nobles insulaires invités par vous n'attendent que votre présence. + +OTHELLO.--Je suis dans mon tort. + +DESDÉMONA.--Pourquoi parlez-vous d'une voix si faible? ne seriez-vous +pas bien? + +OTHELLO.--J'ai une douleur, là, dans le front. + +DESDÉMONA.--Sans doute c'est d'avoir veillé.--Cela passera. Laissez-moi +seulement vous serrer bien le front; dans quelques moments le mal sera +dissipé. + +OTHELLO.--Votre mouchoir est trop petit. (_Il ôte de son front le +mouchoir qui tombe à terre._) Laissez cela tranquille. Venez, je vais +rentrer avec vous. + +DESDÉMONA.--Je suis bien fâchée que vous ne soyez pas bien. + +(Othello et Desdémona sortent ensemble.) + +ÉMILIA.--Je suis bien aise d'avoir trouvé ce mouchoir; c'est le premier +souvenir qu'elle ait reçu du More. Cent fois mon fantasque époux m'a +pressé de le dérober; mais Othello l'a priée de le garder toujours, et +elle aime tant ce gage d'amour, qu'elle le porte sans cesse sur elle, +pour le baiser ou lui parler. Je ferai copier le dessin et je le +donnerai à Jago. Qu'en veut-il faire? le ciel le sait, non pas moi; je +ne veux que complaire à sa fantaisie. + +(Entre Jago.) + +JAGO.--Quoi, vous voilà! Que faites-vous ici seule? + +ÉMILIA.--Ne grondez pas; j'ai quelque chose pour vous. + +JAGO.--Pour moi? C'est quelque chose qui n'est pas rare. + +ÉMILIA.--Ha! ha! + +JAGO.--Oui, une femme sans cervelle. + +ÉMILIA.--Oh! est-ce là tout? Que me donnerez-vous maintenant pour ce +mouchoir? + +JAGO.--Quel mouchoir? + +ÉMILIA.--Quel mouchoir? Celui que le More a donné à Desdémona dans les +premiers temps, et que tant de fois vous m'avez dit de dérober. + +JAGO.--Tu le lui as dérobé? + +ÉMILIA.--Non, ma foi; par inadvertance elle l'a laissé tomber, et moi, +me trouvant heureusement là, je l'ai ramassé; regardez, le voilà. + +JAGO.--Brave femme! Donne-le-moi. + +ÉMILIA.--Qu'en voulez-vous donc faire, pour m'avoir tant sollicitée de +m'en emparer? + +JAGO.--Quoi! que vous importe? + +(Il lui arrache le mouchoir.) + +ÉMILIA.--Si ce n'est pas pour quelque dessein important, rendez-le-moi. +Ma pauvre maîtresse! elle va devenir folle, quand elle ne le trouvera +plus. + +JAGO.--Prenez garde qu'on ne vous soupçonne. J'en ai besoin. Allez, +laissez-moi.--(_Émilia sort._) Je veux laisser tomber ce mouchoir dans +l'appartement de Cassio, afin qu'il l'y trouve lui-même. Des bagatelles +légères comme l'air sont aux yeux du jaloux des autorités aussi fortes +que les preuves de la sainte Écriture. Ceci peut produire quelque effet: +déjà le More ressent l'atteinte de mes poisons;--de dangereux soupçons +sont au fait des poisons véritables qui d'abord causent à peine quelque +dégoût, mais qui, une fois en action sur le sang, l'enflamment comme une +mine de soufre.--Je le disais bien[11]... (_Entre Othello._) Le voilà; +il s'avance. Va, ni l'opium, ni la mandragore, ni toutes les potions +assoupissantes du monde ne te rendront jamais ce doux sommeil que tu +goûtais hier. + +[Note 11: En voyant entrer Othello préoccupé et sombre, Jago se dit +à lui-même que tout ce qu'il vient de dire sur les effets de la jalousie +est vrai: _Je le disais bien_. C'est l'explication de Steevens et la +seule qu'on puisse donner, avec vraisemblance de ces mots: _I did say +so_.] + +OTHELLO.--Ah! ah! perfide! Envers moi! envers moi! + +JAGO.--Quoi! encore, général? ne pensez plus à cela. + +OTHELLO.--Va-t'en; fuis; tu m'as mis sur la roue! Je jure qu'il vaut +mieux être trompé tout à fait que d'en avoir seulement quelque soupçon. + +JAGO.--Comment, seigneur? + +OTHELLO.--Quel sentiment avais-je des heures de plaisir qu'elle +dérobait? Aucun. Je n'en souffrais point; je dormais bien la nuit +suivante; j'avais l'esprit libre et l'humeur gaie; je n'ai point trouvé +les baisers de Cassio sur ses lèvres. Quand celui qu'on a volé ne +s'aperçoit point de ce qui lui manque, s'il n'en sait rien, c'est comme +s'il n'avait rien perdu. + +JAGO.--Je suis fâché de vous entendre parler ainsi. + +OTHELLO.--Quand toute l'armée, soldats et pionniers, aurait goûté +la douceur de ses charmes, si je n'en avais rien su, j'aurais été +heureux.--Et maintenant, adieu pour jamais le repos de mon âme; adieu, +contentement! Adieu, bataillons aux panaches flottants; adieu, grandes +guerres, qui faites de l'ambition une vertu: oh! adieu pour toujours! +Adieu, le coursier hennissant, et la trompette éclatante, et le fifre +qui frappe l'oreille, et le tambour qui anime le courage, et la royale +bannière, et tout l'appareil, l'orgueil, la pompe, l'éclat de la +glorieuse guerre! Et vous, instruments de mort, dont les bouches +terribles imitent la formidable voix de l'immortel Jupiter; adieu! +adieu! La tâche d'Othello est finie. + +JAGO.--Est-il possible, seigneur? + +OTHELLO.--Misérable, compte qu'il faut que tu me prouves que ma +bien-aimée est une prostituée: comptes-y bien: donne-m'en la preuve +oculaire. (_Il le saisit à la gorge._) Ou par la valeur de mon âme +immortelle, il eût mieux valu pour toi naître un chien, que d'avoir à +répondre à ma colère, maintenant que tu l'as éveillée. + +JAGO.--En êtes-vous là? + +OTHELLO.--Fais-le-moi voir;--ou du moins prouve-le de manière que ta +preuve ne laisse ni place ni prise au moindre doute[12]; ou malheur à ta +vie! + +[Note 12: + + _That the probation bear no hinge nor loop_ + _To hang a doubt on_. + +Littéralement: Que _la preuve n'ait ni crochet ni noeud où se puisse +suspendre un doute_.] + +JAGO.--Mon noble seigneur... + +OTHELLO.--Si tu la calomnies, et que tu me mettes à la torture, renonce +à prier le ciel, étouffe tout remords, entasse horreurs sur horreurs, +fais des actions qui épouvantent la terre et fassent pleurer le ciel; tu +ne peux rien ajouter à ce que tu as déjà fait; tu ne peux rien faire qui +consomme plus sûrement ta damnation. + +JAGO.--O grâce! que le ciel me défende. Êtes-vous un homme? avez-vous +une âme et votre raison? Dieu soit avec vous! Reprenez mon emploi.--O +malheureux insensé, qui as vécu pour faire de ta droiture un vice! ô +monde pervers! Prends-y garde, ô monde; prends-y garde; il est dangereux +d'être honnête et sincère. Je vous remercie de cette leçon; j'en +profiterai, et désormais je n'aurai plus aucun ami, puisque l'amitié +suscite un pareil outrage. + +(Jago veut sortir.) + +OTHELLO.--Non, demeure.--Tu devrais être honnête! + +JAGO.--Je devrais être sage: car la probité est une insensée qui +travaille pour des ingrats. + +OTHELLO.--Par l'univers, je crois que ma femme est vertueuse, et je +crois qu'elle ne l'est pas: je crois que tu es honnête, et je crois que +tu ne l'es pas. Je veux avoir quelque preuve.--Son image, qui était pour +moi aussi pure que les traits de Diane, est maintenant noire et hideuse +comme mon propre visage. S'il est des lacets, des poignards, des +poisons, des flammes, des vapeurs suffocantes, je ne le souffrirai +pas... Que je voudrais être satisfait!.. + +JAGO.--Je vois, seigneur, que la passion vous dévore: je me repens de +l'avoir allumée en vous. Vous voudriez vous satisfaire? + +OTHELLO.--Je le voudrais?--Oui, je le veux. + +JAGO.--Et vous le pouvez: mais de quelle manière? comment voulez-vous +être satisfait, seigneur? Voudriez-vous être le témoin... et la voir, la +bouche béante, dans les bras d'un autre[13]? + +OTHELLO.--Mort et damnation! oh! + +JAGO.--Ce serait, je crois, une grave difficulté, que de les amener à +vous offrir cet aspect. Que le diable les emporte, si jamais d'autres +yeux que les leurs les voient dans les bras l'un de l'autre[14]. Quoi +donc? Comment? que dirai-je? le moyen de vous satisfaire? Il vous +est impossible de voir cela, quand ils seraient aussi éhontés que les +chèvres, aussi ardents que les singes, aussi pétris d'orgueil que +les loups, et aussi imprudents qu'on peut l'être dans l'ivresse. Mais +cependant, si des indices et de fortes probabilités, qui vous mèneront +tout droit à la porte de la vérité, suffisent à vous satisfaire, vous +pouvez être satisfait. + +[Note 13: _Behold her_ topp'd.] + +[Note 14: _Bolster_.] + +OTHELLO.--Donne-moi une preuve vivante qu'elle est déloyale. + +JAGO.--Je n'aime pas ce rôle; mais puisque, entraîné par mon zèle et +ma sotte franchise, je me suis avancé si loin dans cette affaire, +je poursuivrai. La nuit dernière j'étais couché près de Cassio, et +tourmenté d'une violente douleur de dents, je ne pouvais dormir.--Il +est des hommes dont l'âme est si abandonnée que dans leur sommeil ils +révèlent leurs affaires. Cassio est de cette espèce. Dans son sommeil je +l'entendis qui murmurait: _Chère Desdémona, soyons circonspects, cachons +nos amours!_ Et alors, seigneur, il saisit ma main, et en la serrant il +s'écriait, _ô douce créature_! et puis il m'embrassait avec ardeur comme +s'il eût voulu arracher des baisers qui croissaient sur mes lèvres, +et il soupirait, et s'écriait: _ô maudite destinée, qui t'a donnée au +More_![15] + +[Note 15: Voici le texte qu'il était impossible de traduire +exactement: + + _And then, sir, would he gripe and wring my hand, + Cry:--o sweet creature!--And then kiss me hard, + As if he pluck'd up kisses by the roots + That grew upon my lips; then lay'd his leg + Over my thigh and sigh'd and kiss'd and then + Cri'd: «cursed fate gave thee to the Moor!_] + +OTHELLO.--O monstrueux, monstrueux! + +JAGO.--Ce n'était qu'un songe. + +OTHELLO.--Mais ce songe révèle l'action qui l'a précédé. C'est une +violente présomption, quoique ce ne soit qu'un songe. + +JAGO.--Et ceci peut aider à ajouter aux autres preuves qui témoignent +faiblement. + +OTHELLO.--Je la mettrai en pièces. + +JAGO.--Non. Soyez prudent; nous n'avons encore rien vu; il se peut +encore qu'elle soit innocente.--Dites-moi seulement, n'avez-vous jamais +vu un mouchoir parsemé de fraises dans les mains de votre femme? + +OTHELLO.--Je lui en ai donné un pareil; ce fut mon premier présent. + +JAGO.--Je ne sais pas cela; mais c'est avec un pareil mouchoir, qui +j'en suis sûr était celui de votre femme, que j'ai vu aujourd'hui Cassio +essuyer sa barbe. + +OTHELLO.--Si c'est celui-là!... + +JAGO.--Si c'est celui-là, ou tout autre qui soit à elle, cela, joint aux +autres preuves, dépose contre elle. + +OTHELLO.--Oh! que le misérable n'a-t-il quarante mille vies? Une seule +est trop faible, trop chétive pour ma vengeance! Je vois maintenant que +c'est vrai.--Regarde-moi, Jago; j'exhale ainsi tout mon fol amour; il +est parti.--Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre obscur! +Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne et le trône de mon coeur! +soulève-toi, ô mon sein, car tu es gonflé du venin de l'aspic. + +JAGO.--Je vous en prie, contenez-vous. + +OTHELLO.--Oh! du sang! Jago, du sang! + +JAGO.--Patience, vous dis-je; vous changerez peut-être d'idée. + +OTHELLO.--Jamais, Jago. Comme le Pont-Euxin dont les courants glacés +et le cours uniforme ne subissent jamais l'action du reflux, et se +précipitent sans relâche vers la Propontide et l'Hellespont, ainsi +mes sanglantes pensées, dans la violence de leur cours, ne reviendront +jamais en arrière, ne reflueront pas vers l'humble amour; il faut +qu'elles aillent s'abîmer dans une vaste et profonde vengeance. Oui, +par cette voûte immuable du ciel (_il se met à genoux_), j'engage ici ma +parole avec le respect dû à un voeu sacré. + +JAGO.--Ne vous levez pas encore. (_Il se met aussi à genoux._) Soyez +témoins, vous flambeaux toujours brûlants sur nos têtes, vous éléments +qui nous enfermez de toutes parts, soyez témoins qu'ici Jago dévoue +son esprit, son bras et son coeur au service d'Othello outragé. Qu'il +commande, et, quelque sanglants que soient ses ordres, l'obéissance +m'affranchira de tout repentir. + +OTHELLO.--J'accepte ton dévouement, non avec de vains remerciements, +mais avec une sincère reconnaissance; je vais à l'instant te mettre à +l'épreuve: que dans ces trois jours je t'entende dire que Cassio ne vit +plus. + +JAGO.--Mon ami est mort! vous le voulez; c'en est fait.--Mais laissez-la +vivre. + +OTHELLO.--Qu'elle soit damnée, l'infâme traîtresse! oh! qu'elle soit +damnée! Viens, suis-moi; je veux sortir et me pourvoir de quelque prompt +instrument de mort pour ce charmant démon. De ce moment, tu es mon +lieutenant. + +JAGO.--Je suis à vous pour jamais. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Toujours dans le château. + +_Entrent_ DESDÉMONA et ÉMILIA _suivies du_ BOUFFON. + + +DESDÉMONA.--Savez-vous, drôle, où est caché le lieutenant Cassio? + +LE BOUFFON.--Je ne puis dire qu'il soit caché quelque part[16]. + +[Note 16: Dans l'impossibilité de rendre avec exactitude tous les +calembours du bouffon, on a tâché de suppléer par des équivalents; il +joue sans cesse sur les mots _to lie_, être couché, être dans quelque +endroit, et _to lie_, mentir. Ce jeu de mots est très-fréquent dans +Shakspeare.] + +DESDÉMONA.--Quoi donc? + +LE BOUFFON.--C'est un soldat, et, pour moi, dire qu'un soldat se cache, +c'est le frapper. + +DESDÉMONA.--Allons-donc, où loge-t-il? + +LE BOUFFON.--Vous dire où il loge, ce serait vous dire par où je mens. + +DESDÉMONA.--Que veut dire tout cela? + +LE BOUFFON.--Je ne sais où il loge; et pour moi, supposer un logement et +vous dire: «Il loge ici ou là,» ce serait mentir par ma gorge. + +DESDÉMONA.--Pouvez-vous aller le chercher et vous informer du lieu où il +est? + +LE BOUFFON.--Je questionnerai tout le monde sur lui, et par mes +questions, je dicterai les réponses. + +DESDÉMONA.--Cherchez-le, dites-lui de venir, annoncez-lui que j'ai +touché mon seigneur en sa faveur, et que j'espère que tout ira bien. + +LE BOUFFON.--Ceci est à la portée de l'esprit d'un homme, et je vais +l'entreprendre. + +DESDÉMONA.--Où puis-je avoir perdu ce mouchoir, Émilia? + +ÉMILIA.--Je ne sais, madame. + +DESDÉMONA.--Crois-moi, j'aimerais mieux avoir perdu ma bourse pleine de +crusades: et si mon noble More n'avait pas une belle âme où n'entrent +point les bassesses de tant de jalouses créatures, il y en aurait assez +pour lui donner de mauvaises pensées. + +ÉMILIA.--Il n'est donc pas jaloux? + +DESDÉMONA.--Qui, lui? Je crois que le soleil sous lequel il est né a +purgé son sang de toutes ces humeurs. + +ÉMILIA.--Regardez, le voilà qui vient. + +DESDÉMONA.--Je ne le quitte plus qu'il n'ait rappelé Cassio. (_Entre +Othello._) Eh bien! seigneur, comment allez-vous? + +OTHELLO.--Bien, ma bonne dame. (_A part._) Oh! qu'il est difficile de +dissimuler!--Comment vous portez-vous, Desdémona? + +DESDÉMONA.--Bien, mon bon seigneur. + +OTHELLO--Donnez-moi votre main. Cette main est moite, madame. + +DESDÉMONA.--Elle n'a encore éprouvé ni les atteintes de l'âge, ni celles +du chagrin. + +OTHELLO.--Ceci dénote une grande fécondité et un coeur facile.--Chaude, +chaude et moite!--Cette main dit qu'il vous faut de la retraite, moins +de liberté, des jeûnes, des prières, des mortifications, de pieux +exercices; car il y a ici un jeune et ardent démon, qui souvent se +révolte: voilà une bonne main, une main bien franche! + +DESDÉMONA.--Oh! vous pouvez bien le dire avec vérité, car ce fut cette +main qui donna mon coeur. + +OTHELLO.--Une main libérale! Jadis le coeur donnait la main; maintenant, +dans notre blason moderne, c'est la main qu'on donne et non plus le +coeur. + +DESDÉMONA.--Je ne sais ce que vous voulez dire; revenons à votre +promesse. + +OTHELLO.--Quelle promesse, ma belle? + +DESDÉMONA.--J'ai envoyé dire à Cassio de venir vous parler. + +OTHELLO.--J'ai un rhume opiniâtre qui m'importune: prêtez-moi votre +mouchoir. + +DESDÉMONA.--Le voilà, seigneur. + +OTHELLO.--Celui que je vous ai donné. + +DESDÉMONA.--Je ne l'ai pas sur moi. + +OTHELLO.--Non? + +DESDÉMONA.--Non, en vérité, seigneur. + +OTHELLO.--Vous avez tort. C'est une Égyptienne qui avait donné ce +mouchoir à ma mère! et c'était une magicienne qui savait presque lire +dans les pensées. Elle lui promit que, tant qu'elle le conserverait, il +la rendrait toujours aimable et soumettrait complétement mon père à son +amour; mais que si elle le perdait ou le donnait, les yeux de mon +père ne la verraient plus qu'avec dégoût, et chercheraient ailleurs de +nouveaux caprices. En mourant elle me le donna, et me recommanda, quand +ma destinée me ferait épouser une femme, de le lui donner aussi. Je +l'ai fait, et prenez-en bien soin. Conservez-le précieusement comme la +prunelle de votre oeil. Le perdre ou le donner serait un malheur que +n'égalerait aucun autre. + +DESDÉMONA.--Est-il possible? + +OTHELLO.--Cela est vrai.--Il y a une vertu magique dans le tissu de +ce mouchoir.--Une prêtresse, qui deux cents fois avait vu le soleil +parcourir le cercle de l'année, en ourdit la trame dans ses fureurs +prophétiques; les vers qui ont fourni la soie étaient consacrés; et +il fut teint avec la couleur de momie que d'habiles gens tiraient des +coeurs de jeunes filles. + +DESDÉMONA.--En vérité, cela est-il vrai? + +OTHELLO.--Rien n'est plus vrai. Ainsi prenez-y bien garde. + +DESDÉMONA.--Ah! plût au ciel que je ne l'eusse jamais vu! + +OTHELLO.--Ah! pourquoi? + +DESDÉMONA.--Pourquoi me parlez-vous d'un ton si brusque et emporté? + +OTHELLO.--Est-il perdu? Est-il sorti de vos mains? parlez, ne +l'avez-vous plus? + +DESDÉMONA.--Le ciel nous bénisse! + +OTHELLO.--Que dites-vous? + +DESDÉMONA.--Il n'est pas perdu: mais quoi? quand il le serait? + +OTHELLO.--Ah! + +DESDÉMONA.--Je vous dis qu'il n'est pas perdu. + +OTHELLO.--Allez le chercher, je veux le voir. + +DESDÉMONA.--Oui, monsieur, je le pourrais; mais en ce moment, je ne +veux pas. C'est une ruse de votre part, pour me faire perdre de vue ma +demande. Je vous en prie, que Cassio rentre en grâce. + +OTHELLO.--Trouvez-moi le mouchoir; j'augure mal... + +DESDÉMONA.--Allons, cédez, vous ne retrouverez jamais un officier plus +capable. + +OTHELLO.--Le mouchoir! + +DESDÉMONA.--De grâce, parlez-moi de Cassio. + +OTHELLO.--Le mouchoir! + +DESDÉMONA.--Un homme qui toute sa vie a fondé l'espoir de sa fortune sur +votre amitié, qui partagea tous vos dangers. + +OTHELLO.--Le mouchoir! + +DESDÉMONA.--En vérité, vous méritez mes reproches. + +OTHELLO.--Allez-vous-en! (Il sort.) + +ÉMILIA.--Cet homme n'est-il pas jaloux? + +DESDÉMONA.--Je n'avais encore rien vu de semblable! Sûrement il y a +quelque charme dans ce mouchoir. Je suis bien malheureuse de l'avoir +perdu! + +ÉMILIA.--Ce n'est pas une année ou deux qui nous montrent le coeur d'un +homme: d'abord ils sont comme affamés, et nous sommes leur proie; ils +nous dévorent avec avidité; puis, quand ils sont rassasiés, ils nous +repoussent.--Voyez! C'est Cassio et mon mari. + +(Entrent Jago et Cassio.) + +JAGO, _à Cassio_.--Il n'y a pas d'autre moyen: c'est elle qui peut +l'obtenir. (_Apercevant Desdémona._) Et voyez, le bonheur! Allez, +pressez-la. + +DESDÉMONA.--Qu'y a-t-il, bon Cassio? Quel nouveau sujet vous amène? + +CASSIO.--Madame, toujours mon ancienne prière. Je vous en conjure, que +par vos généreux secours je revienne à la vie et reprenne ma place dans +l'amitié de celui que j'honore de tout l'hommage de mon coeur. Je ne +voudrais pas essuyer tant de délais. Si mon offense est mortelle; si mes +chagrins actuels, ni mes services passés, ni ceux que je me propose pour +l'avenir ne peuvent racheter son amitié, en être instruit est du moins +une grâce qui m'est due. Alors, je me revêtirai d'une satisfaction +forcée, j'irai me jeter dans quelque autre route à la merci de la +fortune. + +DESDÉMONA.--Hélas! trop honnête Cassio, mes sollicitations ne sont pas +maintenant à l'unisson de son âme. Mon seigneur n'est plus mon seigneur! +Et je ne le reconnaîtrais pas si ses traits étaient aussi changés que +son humeur. Que tous les saints esprits du ciel me soient propices, +comme il est vrai que j'ai parlé pour vous de mon mieux, et que je suis +restée en butte à son déplaisir pour m'être expliquée librement! Il +vous faut patienter quelque temps: ce que je puis, je le ferai; et je +tenterai pour vous plus que je n'oserais pour moi-même. Que cela vous +suffise. + +JAGO.--Mon seigneur est-il en colère? + +ÉMILIA.--Il vient de sortir, et certes dans une étrange agitation. + +JAGO.--Peut-il être en colère? J'ai vu le canon faire voler en l'air les +files de ses soldats, et, comme le diable lui-même, venir emporter son +frère jusque dans ses bras... Et il serait en colère! Il faut quelque +chose de bien grave... Je vais aller le trouver. La chose doit être bien +grave, s'il est en colère. + +DESDÉMONA.--Je t'en prie, vas-y.--(_Jago sort._) Sûrement quelque +nouvelle importante arrivée de Venise, ou quelque complot tramé +sourdement dans Chypre, et dont il aura découvert le secret, aura +troublé la paix de son âme; et dans de tels cas l'humeur des hommes +s'en prend à de petites choses, bien que ce soient les grandes qui les +occupent: voilà comme nous sommes; que nous ayons mal à un doigt, le +sentiment de la douleur se répand dans tous nos autres membres qui se +portent bien; car enfin nous devons penser que les hommes ne sont pas +des dieux. Nous ne devons pas toujours nous attendre, de leur part, à +ces soins qui conviennent au jour des noces. Gronde-moi, Émilia; juge +injuste que j'étais, je l'accusais dans mon âme de dureté, mais je +reconnais maintenant que le témoin était suborné, et qu'il était +faussement accusé. + +ÉMILIA.--Je prie le ciel que ce soit, comme vous le croyez, quelque +affaire d'État, et non aucune idée, aucun soupçon de jalousie, qui +l'aigrisse contre vous. + +DESDÉMONA.--Hélas! le malheureux jour!--Jamais je ne lui en donnai +sujet. + +ÉMILIA.--Mais les coeurs jaloux ne se satisfont pas de cette réponse: +ils ne sont pas toujours jaloux pour quelque raison; mais ils sont +toujours jaloux, parce qu'ils sont jaloux. La jalousie est un monstre +qui s'engendre lui-même, et qui naît de lui-même. + +DESDÉMONA.--Que le ciel écarte ce monstre du coeur d'Othello! + +ÉMILIA.--Amen, madame! + +DESDÉMONA.--Je veux l'aller chercher. Cassio, promenez-vous par ici. Si +je le trouve disposé, je lui rappellerai votre demande, et je ferai tout +ce que je pourrai pour en obtenir le succès. + +CASSIO.--Je remercie humblement Votre Seigneurie. + +(Desdémona et Émilia sortent.) + +(Entre Bianca.) + +BIANCA.--Ah! Dieu vous garde, cher Cassio! + +CASSIO.--Qui est-ce qui vous fait sortir de chez vous? Comment vous +portez-vous, ma belle Bianca? D'honneur, ma douce amie, j'allais de ce +pas chez vous. + +BIANCA.--Et moi j'allais chez vous, Cassio. Comment! me fuir une semaine +entière, sept jours et sept nuits, huit fois vingt heures! Et les heures +de l'absence des amants sont cent fois plus lentes que les heures du +cadran. Oh! triste calcul! + +CASSIO.--Excusez-moi, Bianca; tout ce temps j'ai été oppressé de pensées +accablantes; mais avec moins d'interruptions j'effacerai le souvenir +de cette longue suite d'absences. Chère Bianca (_il tire de sa poche le +mouchoir de Desdémona et le lui présente_), copiez-moi ce dessin. + +BIANCA.--Oh! Cassio, d'où vient ceci? C'est le don de quelque nouvelle +amie? Ah! je devine la cause d'une absence que j'ai trop sentie. En +êtes-vous là? Bien, bien! + +CASSIO.--Allez, femme, rejetez vos vils soupçons dans la gueule du +diable où vous les avez pris. Vous êtes jalouse, maintenant? Vous croyez +que ceci vient de quelque maîtresse, que c'est un souvenir? Non, en +bonne foi, Bianca. + +BIANCA.--Eh bien! à qui appartient-il? + +CASSIO.--Je n'en sais rien encore, ma chère. Je l'ai trouvé dans ma +chambre; le travail m'en plaît fort: avant qu'on le redemande, comme +cela arrivera probablement, je voudrais en avoir le dessin: prenez-le, +copiez-le, et laissez-moi pour le moment. + +BIANCA.--Vous laisser, et pourquoi? + +CASSIO.--J'attends ici le général, et je n'ai pas envie, car ce ne +serait pas une recommandation pour moi, qu'il me trouve accosté d'une +femme. + +BIANCA.--Et pourquoi, s'il vous plaît? + +CASSIO.--Ce n'est pas que je ne vous aime. + +BIANCA.--Non, non, vous ne m'aimez point: je vous prie, du moins +reconduisez-moi quelques pas; et dites si je vous verrai de bonne heure +ce soir? + +CASSIO.--Je ne puis vous accompagner bien loin, car c'est ici même que +j'attends; mais je vous verrai de bonne heure. + +BIANCA.--C'est bon, bon. Il faut bien que je me plie aux circonstances. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +Devant le château. + +_Entrent_ OTHELLO et JAGO + + +JAGO.--Voulez-vous vous arrêter à cette pensée? + +OTHELLO.--A cette pensée, Jago. + +JAGO.--Quoi, donner en secret un baiser! + +OTHELLO.--Un baiser que rien ne légitime! + +JAGO.--Ou s'enfermer seule avec un amant, dans la nuit[17], une heure ou +deux, sans aucun mauvais dessein! + +[Note 17: + + _Or to be naked with her friend abed + An hour or more, not meaning any harm!_ + + OTH.--_Naked abed, Jago, and not mean harm_!] + +OTHELLO.--S'enfermer seule, Jago, et sans mauvais dessein! C'est vouloir +user d'hypocrisie avec le diable. Ceux qui, avec des intentions pures, +s'exposent ainsi, tentent le ciel, et le diable tente leur vertu. + +JAGO.--S'ils s'en tiennent là, c'est une faute légère: mais si je donne +à ma femme un mouchoir... + +OTHELLO.--Eh bien? + +JAGO.--Eh bien! alors il est à elle, seigneur; et dès qu'il est à elle, +elle est libre, je pense, de le donner à qui il lui plaît. + +OTHELLO.--Son honneur lui appartient de même: peut-elle aussi le donner? + +JAGO.--L'honneur est un être invisible. Bien des femmes qui ne l'ont +plus l'ont encore à nos yeux: mais pour le mouchoir... + +OTHELLO.--Par le ciel, je l'aurais oublié volontiers.--Tu dis?--Oh! +cette idée revient dans ma mémoire, comme sur la maison infestée revient +le corbeau, présage de malheur.--Il a eu mon mouchoir! + +JAGO.--Oui, qu'importe? + +OTHELLO.--Cela se gâte, maintenant... + +JAGO.--Que serait-ce si je disais l'avoir vu vous faire outrage, lui +avoir entendu dire...? Car il est de par le monde des misérables qui, +après avoir, à force de poursuites importunes, subjugué une maîtresse, +ou reçu d'elle de volontaires faveurs, ne peuvent s'empêcher de +bavarder. + +OTHELLO.--A-t-il dit quelque chose? + +JAGO.--Oui, seigneur; mais, soyez-en bien sûr, il n'a rien dit qu'il ne +soit prêt à nier. + +OTHELLO.--Qu'a-t-il dit? + +JAGO.--Ma foi... qu'il a... Je ne sais pas ce qu'il a fait. + +OTHELLO.--Quoi, quoi? + +JAGO.--Été reçu... + +OTHELLO.--Où? + +JAGO.--Dans son lit. + +OTHELLO.--Avec elle? + +JAGO.--Avec elle, auprès d'elle.--Tout ce que vous voudrez. + +OTHELLO.--Reçu dans son lit!--Avec elle!--Auprès d'elle!--Dans +son lit!--O cela est horrible!--Le mouchoir!--Des aveux!--Le +mouchoir!--Qu'il avoue et qu'il soit pendu pour son forfait.--Non, +d'abord pendu, et il avouera après...--J'en frissonne.--Non, la nature +ne serait point ainsi saisie et possédée par une passion souveraine, +sans un motif réel[18].--Non, ce ne sont point des paroles qui me +bouleversent de la sorte!--Ses yeux!--Ses joues!--Ses lèvres!--Est-il +possible?--Avoue.--Le mouchoir!--O démon! + +(Il tombe sans connaissance.) + +[Note 18: _Nature would not vest herself in such shadowing passion +without some instruction_ Les commentateurs ont tourmenté de mille +façons le passage dont le sens tel que nous l'avons donné est +parfaitement clair et d'accord avec les mots qui précèdent comme avec +toute la situation.] + +JAGO.--Opérez, mes poisons, opérez. Voilà comment se laissent prendre +les fous crédules, et comment, malgré leur innocence, de chastes et +vertueuses dames subissent les reproches.--Holà, seigneur! mon seigneur! +Othello! (_Entre Cassio._) Ah! Cassio, quelle nouvelle! + +CASSIO.--Qu'est-il donc arrivé? + +JAGO.--Mon seigneur vient de tomber dans une attaque d'épilepsie; c'est +la seconde; il en eut une hier. + +CASSIO.--Frottons-lui les tempes. + +JAGO.--Non, laissez; il faut que cet engourdissement léthargique ait +son libre cours, autrement vous le verrez écumer et passer bientôt à +une sauvage frénésie.--Regardez, il s'agite: retirez-vous pour quelque +temps; il va reprendre ses sens: dès qu'il m'aura quitté, j'ai à vous +parler d'une affaire importante. _(Cassio sort.)_ Eh bien! général, +comment vous trouvez-vous? ne vous êtes-vous pas blessé à la tête! + +OTHELLO.--Te moques-tu de moi? + +JAGO.--Me moquer de vous? non par le ciel; je voudrais que vous +supportassiez votre sort en homme. + +OTHELLO.--Un homme qui porte des cornes n'est plus qu'une brute, un +monstre. + +JAGO.--Il y a donc bien des brutes et des monstres dans une grande +ville? + +OTHELLO.--L'a-t-il avoué? + +JAGO.--Mon bon seigneur, soyez un homme. Croyez qu'un même sort attelle +avec vous tout homme qui a subi le joug du mariage. Il y a, à l'heure +qu'il est, des millions de maris qui la nuit dorment dans des lits où +d'autres ont pris place, et qu'ils jureraient n'appartenir qu'à eux +seuls. Votre situation vaut mieux: oh! c'est être le jouet de l'enfer, +et subir les suprêmes moqueries du démon, que d'embrasser une prostituée +et de reposer avec sécurité près d'elle, en la croyant chaste.--Non, +que je sache tout; et sachant ce que je suis, je saurai aussi ce qu'elle +doit devenir à son tour. + +OTHELLO.--Oh! tu as raison! cela est certain. + +JAGO.--Restez un moment à l'écart, et prêtez l'oreille avec patience. +Tandis que vous étiez ici, il y a un moment, fou de votre malheur +(passion indigne d'un homme tel que vous), Cassio est arrivé; je l'ai +congédié en donnant à votre évanouissement une cause naturelle; mais je +lui ai dit de revenir bientôt me parler, et il l'a promis. Cachez-vous +dans cet enfoncement, et de là observez les airs moqueurs, les dédains, +les sourires insultants qui viendront se peindre sur chaque trait de son +visage. Je lui ferai raconter de nouveau toute l'aventure, où, comment, +combien de fois, depuis quelle époque et quand il a été et doit être +encore reçu par votre femme; remarquez seulement ses gestes; mais de la +patience, seigneur, ou je dirai que vous n'êtes après tout que colère et +que vous n'avez rien d'un homme. + +OTHELLO.--Entends-tu, Jago? je serai bien prudent dans ma patience; mais +aussi, entends-tu? bien sanguinaire. + +JAGO.--Et ce ne sera pas sans raison; mais laissez venir le temps pour +tout. Voulez-vous vous retirer? (_Othello s'éloigne et se cache._) +Maintenant je veux questionner Cassio sur Bianca. C'est une aventurière +qui, en vendant ses caresses, s'achète du pain et des vêtements. Cette +créature est passionnée pour Cassio; car c'est le fléau des filles de +tromper cent hommes, pour être trompées par un seul. Quand on +parle d'elle à Cassio, il ne peut s'empêcher d'éclater de rire.--Il +vient.--Dès qu'il va sourire, Othello deviendra furieux, et son aveugle +jalousie verra tout de travers les sourires, les gestes, les airs +libres du pauvre Cassio. (_Entre Cassio._) Eh bien! lieutenant, comment +êtes-vous maintenant? + +CASSIO.--D'autant plus mal, que vous me donnez un titre dont la +privation me tue. + +JAGO, _élevant la voix_.--Cultivez bien Desdémona et vous êtes sûr du +succès. (_Baissant le ton._) Oh! si cette grâce dépendait de Bianca, +comme vos désirs seraient bientôt satisfaits! + +CASSIO.--Ah! bonne petite âme! + +OTHELLO, _à part_.--Voyez comme il sourit déjà. + +JAGO, _à voix haute_.--Je n'ai jamais vu femme si passionnée pour un +homme. + +CASSIO.--Oh! la pauvre créature, je crois en effet qu'elle m'aime. + +OTHELLO, _à part_.--Oui, il le nie faiblement, et sourit. + +JAGO.--M'entendez-vous, Cassio? + +OTHELLO, à _part_.--Maintenant il le presse de tout raconter. Va; +poursuis: bien dit, bien dit. + +JAGO.--Elle fait courir le bruit que vous comptez l'épouser: en +avez-vous l'intention? + +CASSIO.--Ha! ha! ha! + +OTHELLO, _à part_.--Triomphes-tu, Romain? triomphes-tu? + +CASSIO.--Moi l'épouser? Qui? une fille! Aie, je t'en prie, un peu +meilleure opinion de mon esprit; ne lui crois pas si mauvais goût. Ha! +ha! ha! + +OTHELLO, _à part_.--Oui, oui, ils rient ceux qui remportent la victoire. + +JAGO.--En vérité, le bruit court que vous l'épouserez. + +CASSIO.--De grâce, parle vrai. + +JAGO.--Je suis un drôle si je mens. + +OTHELLO, _à part_.--As-tu fait mon compte? Bien, bien. + +CASSIO.--C'est un propos de cette créature: elle s'est, dans son amour +et sa vanterie, persuadée que je l'épouserais; mais je ne lui ai rien +promis. + +OTHELLO, à _part_.--Jago me fait signe: sans doute Cassio commence +l'histoire. + +CASSIO.--Elle était ici, il n'y a qu'un moment; elle me poursuit +partout. L'autre jour j'étais sur le bord de la mer, causant avec +quelques Vénitiens; tout à coup arrive la folle, et elle se jette ainsi +à mon cou... + +(Cassio peint, par son geste, le mouvement de Bianca.) + +OTHELLO, _à part_.--S'écriant, _ô mon cher Cassio_! c'est ce que son +geste exprime, je le vois. + +CASSIO.--Et elle se pend à mon cou, et s'y balance, et pleure, et me +tire, et me pousse. Ha! ha! ha! + +OTHELLO, à _part_.--Il raconte maintenant comment elle l'a entraîné dans +ma chambre. Oh! je vois maintenant ton nez, mais non le chien auquel je +le jetterai. + +CASSIO.--Il faut que j'évite sa rencontre. + +JAGO.--Devant moi! Tenez, la voilà qui vient. + +(Entre Bianca.) + +CASSIO.--Ardente comme une chatte sauvage!--Mais celle-ci est +parfumée.--(_A Bianca._) Que me voulez-vous en me poursuivant de la +sorte? + +BIANCA.--Que le diable et sa femme vous poursuivent! Que me vouliez-vous +vous-même, avec ce mouchoir que vous m'avez remis tantôt? J'étais une +grande dupe de le prendre: et ne faut-il pas que j'en copie le dessin? +Oui, sans doute, il est bien vraisemblable que vous l'ayez trouvé dans +votre chambre, sans savoir qui peut l'y avoir laissé. C'est un don de +quelque péronnelle, et il faut que j'en copie le dessin! (_Elle lui +jette le mouchoir._) Tenez, rendez-le à votre belle. Où que vous l'ayez +pris, je n'en copierai pas un point. + +CASSIO.--Comment, ma douce Bianca? Quoi donc? quoi donc? + +OTHELLO, _à part_.--Par le ciel, voilà sûrement mon mouchoir! + +BIANCA.--Si vous voulez venir souper ce soir, vous en êtes le maître; +sinon, venez quand il vous plaira. + +(Elle sort.) + +JAGO.--Suivez-la, suivez-la. + +CASSIO.--Il le faut bien, sans quoi elle va bavarder dans la rue. + +JAGO.--Soupez-vous chez elle? + +CASSIO.--Oui, c'est mon projet. + +JAGO.--Peut-être pourrai-je vous y voir; car j'ai vraiment besoin de +causer avec vous. + +CASSIO.--Venez-y, je vous prie: voulez-vous? + +JAGO.--N'en dites pas plus, partez. + +(Cassio sort.) + +(Othello s'avance.) + +OTHELLO.--Comment le tuerai-je, Jago? + +JAGO.--Avez-vous remarqué comme il s'applaudissait de son infâme action? + +OTHELLO.--O Jago! + +JAGO.--Et le mouchoir, l'avez-vous vu? + +OTHELLO.--Était-ce le mien? + +JAGO.--Le vôtre: je vous jure. Et de voir le cas qu'il fait de cette +femme insensée, votre femme! Elle lui a donné ce mouchoir, et il l'a +donné à sa maîtresse! + +OTHELLO.--Je voudrais que son supplice pût durer neuf ans.--Une femme +accomplie! une femme si belle! une femme si douce! + +JAGO.--Allons, il faut oublier tout cela. + +OTHELLO.--Oui; qu'elle meure, qu'elle périsse, qu'elle soit damnée cette +nuit; elle ne vivra point.--Non, mon coeur est changé en pierre, je le +frappe et cela me fait mal à la main.--Oh! l'univers n'avait pas une +plus douce créature.--Elle était digne de partager la couche d'un +empereur, et de lui imposer ses lois. + +JAGO.--Eh! ce n'est pas là votre objet. + +OTHELLO.--Qu'elle soit maudite! Je ne dis que ce qu'elle est en +effet.--Si habile avec son aiguille!--Une musicienne admirable!--Oh! +elle adoucirait en chantant la férocité d'un ours.--D'un esprit si +élevé, d'une imagination si féconde! + +JAGO.--Elle n'en est que plus coupable. + +OTHELLO.--Oh! mille, mille fois plus!--Et puis, de si bonne naissance! + +JAGO.--Oui, trop bonne! + +OTHELLO.--Oui, cela est certain: mais vois, Jago, quelle pitié!--Oh! +Jago! quelle pitié, Jago! + +JAGO.--Si vous êtes si épris même de sa perfidie, donnez-lui pleine +licence de vous outrager; car si l'injure ne vous touche point, elle +n'offense personne. + +OTHELLO.--Je veux la mettre en pièces.--Me déshonorer! + +JAGO.--Oh! cela est infâme de sa part. + +OTHELLO.--Avec mon officier! + +JAGO.--Cela est plus infâme encore. + +OTHELLO.--Procure-moi du poison, Jago, pour cette nuit; je ne veux point +entrer en explication avec elle, de peur que ses grâces et sa beauté ne +désarment encore mon âme.--Cette nuit, Jago. + +JAGO.--Ne vous servez pas de poison: étranglez-la plutôt dans son lit; +dans ce lit même qu'elle a souillé. + +OTHELLO.--Bon, bon! cette justice me plaît.--Excellente idée. + +JAGO.--Et pour Cassio, laissez-moi faire, je me charge de lui: vers +minuit vous en saurez davantage. + +(Une trompette se fait entendre au dehors.) + +OTHELLO.--Excellente idée. Qu'annonce cette trompette? + +JAGO.--Sûrement quelque nouvelle de Venise. Ah! c'est Lodovico envoyé +par le duc: et voyez, votre femme l'accompagne. + +(Entrent Lodovico, Desdémona et leur suite.) + +LODOVICO.--Salut, brave général. + +OTHELLO.--De tout mon coeur, seigneur. + +LODOVICO.--Le duc et le sénat de Venise vous saluent. + +(Il remet une dépêche à Othello.) + +OTHELLO.--Je baise cet écrit, interprète de leur bon plaisir. + +(Othello ouvre et lit la dépêche.) + +DESDÉMONA.--Et quelles nouvelles, cher cousin Lodovico? + +JAGO.--Je suis ravi de vous voir, seigneur: soyez le bienvenu en Chypre. + +LODOVICO.--Je vous remercie; comment se porte le lieutenant Cassio? + +JAGO.--Il vit, seigneur. + +DESDÉMONA.--Mon cousin, il est survenu entre lui et mon seigneur une +mésintelligence fâcheuse: mais vous saurez tout arranger. + +OTHELLO, _à demi-voix._--En êtes-vous bien sûre? + +DESDÉMONA.--Mon seigneur? + +OTHELLO, _continuant de lire_.--«Ne manquez pas de vous y conformer! Si +vous voulez... + +LODOVICO, _à Desdémona_.--Il ne s'adressait à personne; c'est de la +lettre qu'il est occupé.--Est-ce qu'il y a de la division entre le +général et Cassio? + +DESDÉMONA.--Une division tout à fait malheureuse; je ferais beaucoup +pour les réconcilier, à cause de l'amitié que je porte à Cassio. + +OTHELLO, _d'une voix étouffée_.--Feux et soufre! + +DESDÉMONA.--Seigneur? + +OTHELLO.--Avez-vous votre bon sens? + +DESDÉMONA.--Quoi, est-il en colère? + +LODOVICO.--Il se peut que la lettre lui cause cette émotion; car +le sénat, je crois, le rappelle à Venise, et donne à Cassio son +gouvernement. + +DESDÉMONA.--En vérité, j'en suis bien aise. + +OTHELLO.--En vérité? + +DESDÉMONA.--Mon seigneur? + +OTHELLO.--Je suis bien aise, moi, de vous voir folle. + +DESDÉMONA.--Pourquoi, cher Othello? + +OTHELLO.--Démon! + +(Il la frappe.) + +DESDÉMONA.--Je n'ai pas mérité ceci. + +LODOVICO.--Seigneur, on ne croirait pas cela à Venise, quand je jurerais +que je l'ai vu de mes yeux. C'est beaucoup trop. Consolez-la, elle +pleure. + +OTHELLO.--Oh! démon, démon! Si les pleurs d'une femme pouvaient +féconder la terre, chaque larme qu'elle laisse tomber deviendrait un +crocodile.--(_A Desdémona._) Hors de ma vue! + +DESDÉMONA.--Je ne veux pas rester, puisque je vous offense. + +(Elle fait quelques pas pour sortir.) + +LODOVICO.--En vérité, voilà une femme bien soumise. Je vous en conjure, +seigneur, rappelez-la. + +OTHELLO.--Madame? + +DESDÉMONA.--Mon seigneur? + +OTHELLO, _à Lodovico_.--Que lui voulez-vous? + +LODOVICO.--Qui! moi, seigneur? + +OTHELLO.--Oui, vous; vous avez désiré que je la fisse revenir: seigneur, +elle peut revenir et s'en aller, et revenir encore: et elle peut +pleurer, seigneur, pleurer; et elle est soumise, comme vous dites, +soumise, oh! très-soumise.--(A _Desdémona_.) Continuez, pleurez, +pleurez. (A _Lodovico_.) Quant à cette lettre, seigneur...--(_A +Desdémona._) Oh! passion bien jouée!--(A _lui-même._) On me rappelle +à Venise.--(A _Desdémona_.) Sortez; je vous enverrai chercher tout à +l'heure.--(A _Lodovico_.) Seigneur, j'obéis aux ordres; et je vais +me rendre à Venise.--(A _Desdémona_.) Hors d'ici, sortez! (_Desdémona +sort._) Cassio prendra ma place: et (à _Lodovico_) seigneur, je vous +invite à souper chez moi ce soir. Vous êtes le bienvenu à Chypre.--(_En +s'en allant._) Chèvres et guenons[19]!! + +(Il sort.) + +[Note 19: Othello se rappelle ici les perfides comparaisons de Jago, +lorsqu'il cherche pour la première fois à exciter la jalousie du More.] + +LODOVICO.--Est-ce là ce noble More que tout notre sénat regarde comme +suffisant à tout et pour tout?--Est-ce là ce grand caractère que la +passion ne peut ébranler, et ce ferme courage qu'aucun accident, ni +aucun coup du sort ne peut troubler ni abattre? + +JAGO.--Il est bien changé. + +LODOVICO.--Sa tête est-elle saine? son cerveau n'est-il pas dérangé? + +JAGO.--Il est ce qu'il est: je ne puis me permettre de dire ce que je +pense de lui, ce qu'il pourrait être...--S'il n'est pas tout ce qu'il +pourrait être, je prie le ciel qu'il le soit. + +LODOVICO.--Comment! frapper sa femme! + +JAGO.--En effet cela n'était pas trop bien; et cependant je voudrais +être sûr que ce coup-là sera le plus violent. + +LODOVICO.--Est-ce son habitude? ou les lettres du sénat lui +auraient-elles allumé le sang, et l'ont-elles jeté pour la première fois +dans cet emportement? + +JAGO.--Hélas! hélas! il ne serait pas honnête à moi de dire ce que j'ai +vu et su. Vous l'observerez, et ses propres démarches le feront assez +connaître pour me dispenser de parler. Suivez-le seulement, et voyez +comment il agit. + +LODOVICO.--Je suis fâché de m'être trompé sur son compte. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une chambre dans le château. + +_Entrent_ OTHELLO, ÉMILIA. + + +OTHELLO.--Vous n'avez donc rien vu? + +ÉMILIA.--Ni rien entendu, ni jamais rien soupçonné. + +OTHELLO.--Mais vous les avez vus elle et Cassio ensemble. + +ÉMILIA.--Mais alors je n'ai rien vu de mal; et cependant j'entendais +chaque syllabe qui était prononcée entre eux. + +OTHELLO.--Quoi! ils ne se sont jamais parlé bas? + +ÉMILIA.--Jamais, mon seigneur. + +OTHELLO.--Ils ne vous ont jamais renvoyée? + +ÉMILIA.--Jamais. + +OTHELLO.--Pour aller lui chercher son éventail, ses gants, son masque, +ou quoi que ce soit? + +ÉMILIA.--Jamais, mon seigneur. + +OTHELLO.--Cela est étrange. + +ÉMILIA.--J'ose vous répondre, seigneur, qu'elle est fidèle: j'y engage +mon âme. Si vous pensez autre chose, bannissez cette pensée, elle abuse +votre coeur. Si quelque misérable vous a mis des soupçons en tête, que +le ciel lui envoie pour salaire la malédiction du serpent; car si elle +n'est pas vertueuse, chaste et sincère, il n'y a point de mari heureux; +la plus pure des femmes est impure comme la calomnie. + +OTHELLO.--Dites-lui de venir, allez. (_Émilia sort._) Elle en dit +assez; mais ce n'est qu'une entremetteuse qui n'en peut dire +davantage.--L'autre est une adroite coquine qui tient enfermés sous le +verrou et la clef d'infâmes secrets, et cependant elle se met à genoux, +et elle prie!... Je le lui ai vu faire. + +(Entre Desdémona avec Émilia.) + +DESDÉMONA.--Mon seigneur, que voulez-vous de moi? + +OTHELLO.--Je vous prie, ma poule, venez ici. + +DESDÉMONA.--Où vous plaît-il? + +OTHELLO.--Que je voie dans vos yeux. Regardez-moi en face. + +DESDÉMONA.--Quelle horrible fantaisie vous saisit? + +OTHELLO, _à Émilia_.--Les femmes de votre métier, madame, laissent les +amants tête-à-tête et ferment la porte; puis elles toussent ou +crient _hem! hem!_ si quelqu'un survient. A votre office, à votre +office.--Allons, dépêchez-vous. (Émilia sort.) + +DESDÉMONA _tombe à genoux_.--Je vous le demande à genoux, mon seigneur, +que signifie votre discours? J'entends votre fureur dans vos paroles, +mais je ne comprends pas vos paroles. + +OTHELLO.--Qu'es-tu? + +DESDÉMONA.--Votre femme, monseigneur, votre fidèle et loyale femme. + +OTHELLO.--Viens, jure-le, damne-toi, de peur, comme tu ressembles aux +êtres célestes, que les démons eux-mêmes n'osent s'emparer de toi. +Damne-toi donc par un double crime; jure que tu m'es fidèle. + +DESDÉMONA.--Le ciel sait que cela est vrai! + +OTHELLO.--Le ciel sait que tu es perfide comme l'enfer. + +DESDÉMONA.--Envers qui, mon seigneur? avec qui? Comment suis-je perfide? + +OTHELLO.--Ah! Desdémona! va-t'en, va-t'en, va-t'en! + +DESDÉMONA.--Hélas! jour fatal! pourquoi pleurez-vous? Suis-je la cause +de ces larmes, mon seigneur? Si vous soupçonnez mon père d'être l'auteur +de votre rappel, n'en rejetez pas le reproche sur moi: si vous l'avez +perdu, moi aussi je l'ai perdu. + +OTHELLO.--S'il avait plu au ciel de m'éprouver par le malheur, s'il +avait fait pleuvoir sur ma tête nue tous les maux et toutes les +humiliations, s'il m'avait plongé jusqu'au cou dans la pauvreté, s'il +avait livré aux fers moi et mes plus belles espérances, j'aurais trouvé +dans quelque coin de mon âme un reste de patience: mais, hélas! faire +de moi un objet en butte au mépris qui dirigera vers moi son +doigt immobile... Oh! oh!... Eh bien! cela même, j'aurais pu le +supporter.--Oui, oui, je l'aurais pu.--Mais l'asile où j'avais enfermé +tous les trésors de mon coeur, là où je dois vivre ou perdre la vie, +la source où je puise mon existence, qui autrement se tarit, en être +chassé, ou ne la garder que comme une citerne où d'impurs crapauds +viennent s'unir!--Toi-même, ô patience, jeune chérubin aux lèvres de +rose, voilà de quoi décolorer ton teint et rendre ta face aussi sombre +que l'enfer! + +DESDÉMONA.--J'espère que mon noble seigneur me tient pour vertueuse. + +OTHELLO.--Oui, comme les mouches d'été, dans les boucheries, qui +s'animent en battant des ailes[20].--O toi, fleur des bois qui es si +belle et exhales un parfum si doux que tu enivres les sens!...--Je +voudrais que tu ne fusses jamais née! + +[Note 20: + + _O ay; as summer flies are in the shambles_, + _That quicken even with blowing_. + +Littéralement: Oui, comme sont, dans les boucheries, les mouches d'été +qui s'accouplent en étendant leurs ailes.] + +DESDÉMONA.--Hélas! quel crime ai-je commis, sans le savoir? + +OTHELLO.--Ce beau visage, ce livre admirable était-il donc fait pour +écrire dessus _prostituée_?--Ce que tu as, ce que tu as commis?--O fille +publique, si je disais ce que tu as fait, un feu ardent embraserait mes +joues et toute pudeur serait réduite en cendres[21]! Ce que tu as commis? +le ciel s'en bouche le nez et la lune ferme les yeux; le souffle lascif +du vent qui baise tout ce qu'il rencontre se tait dans le sein de la +terre, pour ne pas l'entendre. Ce que tu as commis? Indigne effrontée! + +[Note 21: + + _I should make very forges of my cheeks_ + _That would to cinders burn up modesty_. + +Littéralement: _Je ferais, de mes joues, des forges qui réduiraient en +cendres la pudeur elle-même._] + +DESDÉMONA.--Au nom du ciel, vous me faites injure. + +OTHELLO.--N'êtes-vous pas une prostituée? + +DESDÉMONA.--Non, comme il est vrai que je suis chrétienne. Si me +conserver à mon époux pure de tout attouchement illégitime, c'est n'être +pas une impudique; non, je ne suis pas une... + +OTHELLO.--Quoi! tu n'es pas une prostituée? + +DESDÉMONA.--Non, sur mon salut. + +OTHELLO.--Est-il possible? + +DESDÉMONA.--Oh! Dieu, aie pitié de nous! + +OTHELLO.--En ce cas je vous demande grâce. Je vous prenais pour +cette rusée courtisane de Venise qui a épousé Othello. (_Rentre +Émilia._)--Vous, madame, qui remplissez l'office opposé à celui de saint +Pierre, et qui ouvrez les portes de l'enfer: vous! vous! oui, vous! nous +avons fini.--Voilà de l'argent pour votre peine: je vous prie, tournez +la clef et gardez-nous le secret. + +(Il sort.) + +ÉMILIA.--Hélas! que rêve donc cet homme? comment êtes-vous, madame? ma +chère maîtresse, comment êtes-vous? + +DESDÉMONA.--A moitié endormie, je crois. + +ÉMILIA.--Chère maîtresse, qu'est-il arrivé à mon seigneur? + +DESDÉMONA.--A qui? + +ÉMILIA.--Hé! à mon seigneur, madame. + +DESDÉMONA.--Qui est ton seigneur? + +ÉMILIA.--Celui qui est aussi le vôtre, chère maîtresse. + +DESDÉMONA.--Je n'en ai point: ne me parle pas, Émilia. Je ne puis pas +pleurer, et je ne pourrais te répondre que par mes larmes.--Je t'en +prie, place ce soir sur mon lit les draps du jour de mes noces;--ne +l'oublie pas; et va cherches ton mari. + +ÉMILIA.--Dieu! quel changement! + +(Elle sort.) + +DESDÉMONA.--Il était juste que je fusse ainsi traitée. Oui, bien +juste.--Comment me suis-je conduite pour qu'il ait pu concevoir sur moi +le moindre soupçon du plus grand des crimes? + +(Rentrent Jago et Émilia.) + +JAGO.--Quel est votre bon plaisir, madame? comment vous trouvez-vous? + +DESDÉMONA.--Je ne saurais le dire. Ceux qui instruisent de jeunes +enfants s'y prennent avec douceur et en leur imposant des tâches +légères. Il aurait dû me gronder ainsi; car en vérité je suis une enfant +quand on me gronde. + +JAGO.--Qu'y a-t-il donc, madame? + +ÉMILIA.--Hélas! Jago, mon seigneur l'a traitée d'infâme; il l'a accablée +de tant de mépris et d'outrages qu'un coeur fidèle ne peut le supporter. + +DESDÉMONA.--Suis-je ce qu'il m'a nommée, Jago? + +JAGO.--Quel nom, belle dame? + +DESDÉMONA.--Celui qu'elle a dit que mon mari m'avait donné. + +ÉMILIA.--Il l'a appelée prostituée. Un mendiant dans son ivresse n'eût +pas vomi de semblables injures sur la compagne de sa misère. + +JAGO.--Pourquoi s'est-il emporté de la sorte? + +DESDÉMONA.--Je n'en sais rien: je suis certaine que je ne suis pas ce +qu'il dit. + +JAGO.--Ne pleurez pas, ne pleurez pas: hélas! funeste jour! + +ÉMILIA.--A-t-elle renoncé à tant de nobles alliances, à son père et à +son pays, et à ses amis, pour s'entendre appeler prostituée? Cela ne +ferait-il pas pleurer? + +DESDÉMONA.--C'est ma misérable destinée. + +JAGO.--Que le ciel le punisse de son emportement! D'où lui vient cette +fantaisie? + +DESDÉMONA.--Ah! Dieu le sait. + +ÉMILIA.--Je veux être pendue si ce n'est pas quelque infatigable coquin, +quelque drôle actif et adroit, quelque esclave perfide et flagorneur, +qui, pour surprendre quelque emploi, aura forgé cette calomnie: je veux +être pendue, si cela n'est pas! + +JAGO.--Fi! cela est impossible; il n'y a point d'homme semblable. + +DESDÉMONA.--S'il y en a un, que le ciel lui pardonne! + +ÉMILIA.--Que le gibet lui pardonne, et que l'enfer dévore ses +os!--Pourquoi l'appellerait-il prostituée? Qui lui fait la cour? en quel +lieu? dans quel temps? de quelle manière? avec quelle apparence? Le +More est trompé par quelque indigne misérable, quelque grossier +coquin, quelque méchant fourbe. O ciel! que ne démasques-tu de pareils +scélérats? Que ne mets-tu à la main de chaque honnête homme un fouet +pour flageller le drôle tout nu, d'un bout du monde à l'autre, depuis +l'orient jusqu'au couchant! + +JAGO.--Parlez plus bas. + +ÉMILIA.--O fi! fi! de cet homme. C'était aussi quelque compagnon de +cette trempe qui vous mit l'esprit sens dessus dessous, quand vous me +soupçonnâtes d'une intrigue avec le More. + +JAGO.--Allez, vous êtes une écervelée. + +DESDÉMONA.--O bon Jago, que ferai-je pour ramener le coeur de mon mari? +Bon ami, va le trouver; par cette lumière du ciel, j'ignore comment j'ai +pu le perdre. Je tombe ici à genoux; si jamais ma volonté eut quelque +tort envers son amour, en pensée, en parole ou en action; si jamais mes +yeux, mes oreilles, aucun de mes sens, ont pu se complaire en quelque +autre objet que lui; et s'il n'est pas vrai que je l'aime encore, que je +l'ai toujours aimé, et que je l'aimerai toujours tendrement quand il +me rejetterait loin de lui dans la misère par un divorce... que toute +consolation m'abandonne! La dureté peut beaucoup, et sa dureté peut +détruire ma vie, mais jamais altérer mon amour. Je ne peux pas dire +prostituée:--ce mot me fait horreur maintenant que je le prononce; mais +tous les vains trésors du monde ne me feraient pas commettre l'action +qui pourrait mériter ce titre. + +JAGO.--Calmez-vous, je vous prie; ce n'est qu'un moment d'humeur. Les +affaires d'État l'irritent, et c'est vous qu'il gronde. + +DESDÉMONA.--S'il n'y avait pas d'autre cause... + +JAGO.--Ce n'est que cela, je le garantis. (_Des trompettes._) Écoutez: +ces trompettes annoncent le souper. Les grands messagers de Venise vous +attendent. Entrez et ne pleurez plus; tout ira bien. (_Sortent Desdémona +et Émilia._)(_Entre Roderigo._) Eh bien! Roderigo? + +RODERIGO.--Je ne trouve pas que tu agisses franchement avec moi. + +JAGO.--Quelle preuve du contraire? + +RODERIGO.--Chaque jour tu me trompes par quelque nouvelle ruse, et à ce +qu'il me semble, tu m'éloignes de toutes les occasions, bien plutôt que +tu ne me procures quelque espérance. Je ne veux pas le supporter plus +longtemps; et même je ne suis pas encore décidé à digérer en silence ce +que j'ai déjà follement souffert. + +JAGO.--Voulez-vous m'écouter, Roderigo? + +RODERIGO.--Bah! je n'ai que trop écouté. Vos paroles et vos actions ne +sont pas cousines. + +JAGO.--Vous m'accusez très-injustement. + +RODERIGO.--De rien qui ne soit vrai. Je me suis dépouillé de toutes +mes ressources. Les bijoux que vous avez reçus de moi pour les offrir +à Desdémona auraient à demi corrompu une religieuse. Vous m'avez dit +qu'elle les avait acceptés; et en retour vous m'avez apporté l'espoir +et la consolation d'égards prochains et d'un payement assuré; mais je ne +vois rien. + +JAGO.--Bon, poursuivez, fort bien. + +RODERIGO.--_Fort bien, poursuivez_: je ne puis poursuivre, voyez-vous, +et cela n'est pas fort bien; au contraire, je dis qu'il y a ici de la +fraude, et je commence à croire que je suis dupe. + +JAGO.--Fort bien. + +RODERIGO.--Je vous répète que ce n'est pas fort bien.--Je veux me faire +connaître à Desdémona. Si elle me rend mes bijoux, j'abandonnerai ma +poursuite, et je me repentirai de mes recherches illégitimes. Sinon, +soyez sûr que j'aurai raison de vous. + +JAGO.--Vous avez tout dit? + +RODERIGO.--Oui; et je n'ai rien dit que je ne sois bien résolu +d'exécuter. + +JAGO.--Eh bien! je vois maintenant que tu as du sang dans les veines, +et je commence à prendre de toi meilleure opinion que par le passé. +Donne-moi ta main, Roderigo; tu as conçu contre moi de très-justes +soupçons; cependant je te jure que j'ai agi très-sincèrement dans ton +intérêt. + +RODERIGO.--Il n'y a pas paru. + +JAGO.--Il n'y a pas paru, je l'avoue; et vos doutes ne sont point dénués +de raison et de jugement. Mais, Roderigo, si tu as vraiment en toi ce +que je suis maintenant plus disposé que jamais à y croire, je veux dire +de la résolution, du courage et de la valeur, montre-le cette nuit; +et si la nuit suivante tu ne possèdes pas Desdémona, fais-moi sortir +traîtreusement de ce monde, et dresse des embûches contre ma vie. + +RODERIGO.--Quoi! qu'est ceci? Y a-t-il en cela quelque lueur, quelque +apparence de raison? + +JAGO.--Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de Venise pour mettre +Cassio à la place d'Othello. + +RODERIGO.--Est-il vrai? Othello et Desdémona vont donc retourner à +Venise? + +JAGO.--Non, non; il va en Mauritanie, et emmène avec lui la belle +Desdémona, à moins que son séjour ici ne soit prolongé par quelque +accident; et pour cela, il n'est point de plus sûr moyen que d'écarter +ce Cassio. + +RODERIGO.--Que voulez-vous dire?--L'écarter? + +JAGO.--Quoi! en le mettant hors d'état de succéder à Othello, en lui +faisant sauter la cervelle. + +RODERIGO.--Et c'est là ce que vous voulez que je fasse? + +JAGO.--Oui, si vous osez vous rendre service et justice vous-même. +Ce soir il soupe chez une fille de mauvaise vie, et je dois aller l'y +trouver. Il ne sait rien encore de sa brillante fortune. Si vous voulez +l'épier au sortir de là (et je m'arrangerai pour que ce soit entre +minuit et une heure), vous pourrez faire de lui tout ce qu'il vous +plaira. Je serai à deux pas prêt à vous seconder; il tombera entre nous +deux. Venez, ne restez pas ébahi du projet; mais suivez-moi. Je vous +prouverai si bien la nécessité de sa mort, que vous vous sentirez obligé +de la lui donner. Allons, il est grandement l'heure de souper, et la +nuit s'avance vers son milieu. A l'oeuvre. + +RODERIGO.--Je veux bien savoir auparavant la raison de tout ceci. + +JAGO.--Vous serez satisfait. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Un appartement dans le château. + +_Entrent_ OTHELLO, LODOVICO, DESDÉMONA, ÉMILIA _et leur suite_. + + +LODOVICO.--Seigneur, je vous en conjure, ne venez pas plus loin. + +OTHELLO.--Excusez-moi, la promenade me fera du bien. + +LODOVICO.--Madame, bonne nuit; je remercie humblement Votre Seigneurie. + +DESDÉMONA.--Votre Honneur est le bienvenu. + +OTHELLO.--Vous plaît-il de venir, seigneur? _(A voix basse.)_ Oh! +Desdémona! + +DESDÉMONA.--Mon seigneur? + +OTHELLO.--Allez à l'instant vous mettre au lit, je reviens tout à +l'heure. Renvoyez votre suivante. N'y manquez pas. + +DESDÉMONA.--Je le ferai, mon seigneur. + +(Sortent Othello, Lodovico et la suite.) + +ÉMILIA.--Comment cela va-t-il à présent? Il a l'air plus doux que +tantôt. + +DESDÉMONA.--Il dit qu'il va revenir tout à l'heure. Il m'a ordonné de me +mettre au lit, et de te renvoyer. + +ÉMILIA.--De me renvoyer? + +DESDÉMONA.--C'est son ordre. Ainsi, bonne Émilia, donne-moi mes +vêtements de nuit, et adieu. Il ne faut pas lui déplaire maintenant. + +ÉMILIA.--Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu! + +DESDÉMONA.--Oh! moi, non. Mon amour le chérit tellement que même son +humeur bourrue, ses dédains, ses brusqueries (je t'en prie, délace-moi) +ont de la grâce et du charme pour moi. + +ÉMILIA.--J'ai mis au lit les draps que vous m'avez demandés. + +DESDÉMONA.--O mon père, que nos coeurs sont insensés!--(_A Émilia._) Si +je meurs avant toi, ensevelis-moi, je t'en prie, dans un de ces draps. + +ÉMILIA.--Allons, allons, comme vous bavardez. + +DESDÉMONA.--Ma mère avait auprès d'elle une jeune fille, elle s'appelait +Barbara. Elle était amoureuse, et celui qu'elle aimait devint fou +et l'abandonna. Elle avait une chanson du saule: c'était une vieille +chanson, mais qui exprimait sa destinée, et elle mourut en la chantant. +Ce soir, cette chanson ne veut pas me sortir de l'esprit: j'ai bien de +la peine à m'empêcher de laisser tomber de côté ma tête, et de chanter +la chanson comme la pauvre Barbara.--Je t'en prie, dépêche-toi. + +ÉMILIA.--Irai-je chercher votre robe de nuit? + +DESDÉMONA.--Non, détache cela.--Ce Lodovico est un homme agréable. + +ÉMILIA.--Un très-bel homme. + +DESDÉMONA.--Et il parle bien. + +ÉMILIA.--J'ai connu à Venise une dame qui aurait fait pieds nus le +pèlerinage de la Palestine, seulement pour toucher à ses lèvres. + +DESDÉMONA. + + La pauvre enfant était assise, en soupirant, auprès d'un sycomore. + Chantez tous le saule vert. + Sa main sur son coeur, sa tête sur ses genoux; + Chantez le saule, le saule, le saule. + Le frais ruisseau coulait près d'elle, et répétait en murmurant ses + gémissements; + Chantez le saule, le saule, le saule. + Ses larmes amères coulaient de ses yeux et amollissaient les pierres; + +(A Émilia.) + +Laisse ceci là: + + Chantez le saule, le saule, le saule, + +(A Émilia.) Je t'en prie, dépêche-toi; il va rentrer. + + Chantez tous le saule vert; ses rameaux feront ma guirlande. + Que personne le blâme; j'approuve ses dédains: + +Non; ce n'est pas là ce qui suit.--Écoute; qui frappe? + +ÉMILIA.--C'est le vent. + +DESDÉMONA. + + J'appelais mon amour, amour trompeur; mais que me disait-il, alors? + Chantez le saule, le saule, le saule. + +--Si je fais la cour à plus de femmes, plus d'hommes vous feront la +cour[22]. + +(A Émilia.) + +Va-t'en. Bonne nuit. Les yeux me font mal. Cela présage-t-il des pleurs? + +[Note 22: Cette chanson est une ancienne ballade qui se trouve dans +les _Relicks of ancient Poetry_. Le saule était alors, en Angleterre, +l'arbre de l'amour malheureux.] + +ÉMILIA.--Ce n'est ni ici ni là. + +DESDÉMONA--Je l'avais ouï dire ainsi. Oh! ces hommes, ces +hommes!--Dis-moi, Émilia:--crois-tu en conscience qu'il y ait des femmes +qui trompent si indignement leurs maris? + +ÉMILIA.--Il y en a; cela n'est pas douteux. + +DESDÉMONA.--Voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde entier? + +ÉMILIA.--Et vous, madame, ne le voudriez-vous pas? + +DESDÉMONA.--Non, par cette lumière du ciel. + +ÉMILIA.--Ni moi non plus, par cette lumière du ciel. Je le ferais tout +aussi bien dans l'obscurité. + +DESDÉMONA.--Mais, voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde +entier? + +ÉMILIA.--Le monde est bien grand; c'est un grand prix pour une petite +faute! + +DESDÉMONA.--Non, en vérité, je pense que tu ne le voudrais pas. + +ÉMILIA.--En vérité, je crois le contraire, et que je voudrais le défaire +après l'avoir fait. Certes, je ne ferais pas une pareille chose pour +un anneau d'alliance, une pièce de linon, des robes, des jupons, des +chapeaux, ni pour une médiocre récompense; mais pour le monde entier... +Et qui refuserait d'être infidèle à son mari pour le faire roi? A ce +prix je risquerais le purgatoire. + +DESDÉMONA.--Que je sois maudite si je voudrais commettre un pareil crime +pour le monde entier! + +ÉMILIA.--Bah! Le crime n'est qu'un crime dans le monde, et si vous aviez +le monde pour votre peine, votre crime serait dans votre monde, et vous +en feriez sur-le-champ une vertu. + +DESDÉMONA.--Et moi je ne crois pas qu'il y ait de pareilles femmes. + +ÉMILIA.--Il y en a par douzaines, et encore autant par-dessus le marché +qu'il en tiendrait dans ce monde entier qui serait le prix de leur +faute: mais je pense que la faute en est aux maris si les femmes +succombent; voyez-vous, ils négligent leurs devoirs, et versent nos +trésors dans le sein des étrangères, ou ils éclatent en accès d'une +insupportable jalousie, et nous accablent de contraintes, ou ils nous +battent et diminuent pour nous faire enrager ce que nous avions à +dépenser; eh bien! alors nous avons de la rancune, et en dépit de notre +douceur, nous sommes capables de vengeance. Que les maris sachent que +leurs femmes sont sensibles comme eux; elles voient, elles sentent, +elles ont un palais qui sait distinguer ce qui est doux et ce qui est +amer comme les maris. Que font-ils quand ils nous abandonnent pour +d'autres? est-ce par plaisir? je le crois; est-ce par passion? je le +crois encore; est-ce la légèreté qui les entraîne? c'est aussi cela. Et +nous, donc, n'avons-nous pas des passions, et le goût du plaisir et +de la légèreté comme les hommes? Qu'ils nous traitent donc bien; sinon +qu'ils sachent que, nos torts envers eux, ce sont leurs torts envers +nous qui les amènent. + +DESDÉMONA.--Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel m'inspire l'habitude de +ne pas apprendre le mal par le mal, et de me corriger au contraire par +la vue du mal! + +(Elles sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +Une rue. + +_Entrent_ JAGO et RODERIGO. + + +JAGO.--Là, mets-toi derrière cette borne.--Dans l'instant il va venir. +Tiens ta bonne épée nue, et plonge-la dans son sein: ferme, ferme, +ne crains rien; je serai à côté de toi. Ceci nous sauve ou nous perd: +songes-y et affermis-toi dans ta résolution. + +RODERIGO.--Tiens-toi près de moi: je peux manquer mon coup. + +JAGO.--Ici, sous ta main.--Sois ferme et tire ton épée. + +(Il se retire à peu de distance.) + +RODERIGO.--Je ne me sens pas très-porté à cette action. Cependant il +m'a donné des motifs déterminants.--Après tout, ce n'est qu'un homme +mort.--Allons, mon épée, sors du fourreau.--Il mourra. + +(Il va à son poste.) + +JAGO.--J'ai frotté ce jeune bouton presque jusqu'à le rendre sensible, +et le voilà qui s'irrite. Maintenant qu'il tue Cassio, que Cassio le +tue, ou qu'ils se tuent tous deux, quoi qu'il arrive, j'y trouve mon +profit.--Si Roderigo vit, il me somme de lui restituer l'or et tous les +bijoux que je lui ai escamotés sous le nom de présents pour Desdémona. +Il ne faut pas que cela soit. Si Cassio survit, il y a dans sa vie un +éclat de tous les jours qui me rend hideux.--D'ailleurs le More peut me +dévoiler à lui: je vois là un grand péril pour moi.--Non, il faut qu'il +meure.--Mais chut! je l'entends qui vient. + +(Entre Cassio.) + +RODERIGO.--Je reconnais sa démarche. C'est lui. (_Il s'élance et fond +sur Cassio._) Misérable, tu meurs. + +CASSIO.--Ce coup en effet m'eût été fatal, si mon armure n'était +meilleure que tu ne croyais. Je veux éprouver la tienne. + +(Il tire son épée et blesse Roderigo.) + +RODERIGO.--Oh! je suis mort. + +(Jago s'élance de sa place, frappe Cassio par derrière à la jambe, et +s'en va.) + +CASSIO.--Je suis estropié pour toujours. Oh! du secours! au meurtre! au +meurtre! + +(Il tombe.) + +OTHELLO, _dans l'éloignement_.--La voix de Cassio!--Jago tient sa +parole. + +RODERIGO.--O misérable que je suis! + +OTHELLO.--Oui, c'est cela même. + +CASSIO.--Oh! du secours! un chirurgien! de la lumière! + +OTHELLO.--C'est lui.--O brave Jago, homme juste et honnête qui ressens +si généreusement l'injure de ton ami, tu m'enseignes mon devoir.--Femme, +votre amant est couché mort et votre destin arrive à grands +pas.--Prostituée, j'arrive. Hors de mon coeur et ces charmes et tes +yeux, tout est effacé. Ton lit, ce lit souillé par l'impudicité, va être +taché du sang de l'impudique. + +(Il s'éloigne.) + +(Entrent Lodovico et Gratiano, à distance.) + +CASSIO.--Oh! comment! point de garde, pas un seul passant? au meurtre! +au meurtre! + +GRATIANO.--C'est quelque accident sinistre; ces cris sont terribles. + +CASSIO.--Oh! du secours! + +LODOVICO.--Écoutez! + +RODERIGO.--O perfide scélérat! + +LODOVICO.--Deux ou trois gémissements! la nuit est noire; ces cris +pourraient être feints.--Croyez qu'il n'est pas sûr d'avancer vers ces +cris sans plus de monde. + +RODERIGO.--Personne ne vient. Alors je vais mourir en perdant tout mon +sang. + +(Entre Jago un flambeau à la main.) + +LODOVICO.--Écoutons. + +GRATIANO.--Voici quelqu'un qui vient en chemise, avec un flambeau et des +armes. + +JAGO.--Qui est là? Quel est ce bruit? On crie au meurtre? + +LODOVICO.--Nous ne savons pas. + +JAGO.--N'avez-vous pas entendu un cri? + +CASSIO.--Ici, ici: au nom du ciel, secourez-moi! + +JAGO.--Qu'est-il arrivé? + +GRATIANO.--C'est l'enseigne d'Othello, à ce qu'il me semble. + +LODOVICO.--Lui-même en effet, un brave soldat. + +JAGO.--Qui êtes-vous, vous qui criez si piteusement? + +CASSIO.--Jago!--Oh! je suis perdu, assassiné par des traîtres. Donne-moi +quelque secours. + +JAGO, _accourant_.--Hélas! vous, lieutenant? Quels sont les misérables +qui ont fait ceci? + +CASSIO.--Il y en a un, je crois, à quelques pas, et qui est hors d'état +de s'enfuir. + +JAGO.--O lâches assassins! (_à Lodovico et Gratiano._) Qui êtes-vous là? +approchez, et venez à notre aide. + +RODERIGO.--Oh! secourez-moi. + +CASSIO.--C'est l'un d'entre eux. + +JAGO.--Exécrable meurtrier! O scélérat! + +(Il perce Roderigo.) + +RODERIGO.--O infernal Jago! Chien inhumain! oh! oh! oh! + +JAGO, _élevant la voix_.--Égorger les gens dans l'obscurité! où sont +ces bandits sanguinaires? Quel silence dans cette ville! Au meurtre! au +meurtre!--(_Se tournant vers Lodovico._) Qui pouvez-vous être? Êtes-vous +des bons ou des méchants? + +LODOVICO.--Comme nous agirons, jugez-nous. + +JAGO.--Seigneur Lodovico? + +LODOVICO.--Lui-même. + +JAGO.--Je vous demande pardon, seigneur.--Voici Cassio blessé par des +bandits. + +GRATIANO.--Cassio? + +JAGO, _à Cassio_.--Comment cela va-t-il, frère? + +CASSIO.--Ma jambe est en deux. + +JAGO.--Le ciel nous en préserve!--Messieurs, de la lumière, je vais +bander sa plaie avec ma chemise. + +(Entre Bianca.) + +BIANCA.--Quoi? qu'est-il donc arrivé? Qui est-ce qui criait? + +JAGO.--Qui est-ce qui criait? + +BIANCA.--O mon doux Cassio! mon cher Cassio! O Cassio, Cassio, Cassio! + +JAGO.--O impudente coquine!--Cassio, pourriez-vous soupçonner quels sont +ceux qui vous ont ainsi mutilé? + +CASSIO.--Non. + +GRATIANO.--Je suis désolé de vous trouver en cet état. J'ai été vous +chercher chez vous. + +JAGO.--Prêtez-moi une jarretière. Bon.--Oh! si nous avions une chaise +pour l'emporter doucement d'ici! + +BIANCA.--Hélas! il s'évanouit. O Cassio, Cassio, Cassio! + +JAGO.--Nobles seigneurs, vous tous, je soupçonne cette malheureuse +d'être de compagnie dans cet attentat. Un peu de patience, cher +Cassio.--Venez, venez; prêtez-moi une lumière. (_Il va à Roderigo._) +Voyons, connaissons-nous ce visage, ou non?--Comment, mon ami, mon +cher compatriote, Roderigo!--Non...--Oui, c'est lui-même, ô ciel! c'est +Roderigo. + +GRATIANO.--Quoi! Roderigo de Venise? + +JAGO.--Lui-même: le connaissiez-vous? + +GRATIANO.--Si je le connaissais? oui. + +JAGO.--Le seigneur Gratiano! J'implore votre pardon. Ces sanglants +accidents doivent excuser la négligence de mes manières envers vous. + +GRATIANO.--Je suis bien aise de vous voir. + +JAGO.--Eh bien! Cassio, comment vous trouvez-vous? oh! une chaise, une +chaise! + +GRATIANO, _avec étonnement_.--Roderigo! + +JAGO.--C'est lui, c'est lui.--Ah! bonne nouvelle! voilà la chaise.--Que +quelque bonne âme l'emporte soigneusement. Je cours chercher le +chirurgien du général. (_A Bianca._) Pour vous, madame, ne prenez pas +tant de peines. Celui qui est étendu là, Cassio, était mon intime ami. +(_A Cassio._) Quelle querelle y avait-il donc entre vous deux? + +CASSIO.--Nulle au monde, et je ne connais pas cet homme. + +JAGO, _à Bianca_.--Pourquoi êtes-vous si pâle? (_Aux porteurs du +brancard._) Marchez, qu'il ne reste pas plus longtemps à l'air. (_On +emporte Cassio et Roderigo._) Vous, dignes seigneurs, demeurez. Pourquoi +êtes-vous si pâle, madame?--Remarquez-vous l'égarement de ses yeux?--Ah! +si vous avez _le_ regard fixe, nous en saurons davantage tout à +l'heure.--Regardez-la bien, je vous prie; observez-la: voyez-vous, +messieurs? quand les langues seraient muettes, le crime parlerait +encore. + +(Entre Émilia.) + +ÉMILIA.--Hélas! qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il, mon mari? + +JAGO.--Cassio vient d'être attaqué dans l'obscurité par Roderigo et +des drôles qui se sont sauvés. Il est presque assassiné et Roderigo est +mort. + +ÉMILIA.--Hélas! brave homme! Hélas! bon Cassio! + +JAGO.--Voilà ce qu'on gagne à aller chez des créatures.--Émilia, je t'en +prie, va savoir de Cassio où il a soupé ce soir.--(_Regardant Bianca._) +Quoi, vous frémissez à cette question? + +BIANCA.--C'est chez moi qu'il a soupé, mais je ne frémis point de le +dire. + +JAGO.--Ah! chez vous! je vous accuse, suivez-moi. + +ÉMILIA.--Fi donc! fi donc, coquine! + +BIANCA.--Je ne suis pas une coquine. Je mène une vie aussi honnête que +vous qui m'insultez. + +ÉMILIA.--Que moi? pouah! fi donc! + +JAGO.--Généreux et nobles seigneurs, allons voir panser le pauvre +Cassio.--Venez, madame, vous avez d'autres histoires à nous +conter.--Émilia, cours à la citadelle, va dire à mon seigneur et à sa +femme ce qui vient d'arriver. (_Aux autres._) Voulez-vous venir, je vous +prie? (_A part._) Voici la nuit qui fait ma fortune ou qui me perd. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une chambre à coucher.--Un flambeau allumé. + +DESDÉMONA _endormie dans son lit. Entre_ OTHELLO. + + +OTHELLO.--C'est la cause, c'est la cause, ô mon âme! ne permettez pas +que je la dise devant vous, chastes étoiles! c'est la cause! cependant +je ne veux pas verser son sang, je ne veux pas percer son sein, ce sein +plus blanc que la neige, plus uni que l'albâtre des tombeaux. (_Il +pose à terre son épée._) Pourtant il faut qu'elle meure, autrement +elle trahira encore d'autres hommes. Éteignons ce flambeau et ensuite +éteignons le flambeau de sa vie[23].--Si je t'éteins, toi, serviteur +enflammé, je puis ressusciter ta flamme, si je venais à me +repentir.--Mais que j'éteigne une fois ta flamme, toi le plus +merveilleux ouvrage de la souveraine nature, je ne sais où +se retrouverait le feu de Prométhée qui pourrait rallumer ta +lumière.--Quand j'ai cueilli la rose, je ne puis plus la faire +refleurir; il faut qu'elle se fane.--Je veux sentir encore la rose sur +sa tige. (_Il l'embrasse._) O haleine embaumée qui persuaderait presque +à la justice de briser son glaive!--Encore un baiser; encore un! sois +telle que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer et je +t'aimerai après.--Encore un, voici le dernier.--Jamais baiser si doux +ne fut si fatal.--Il faut que je pleure; mais ce sont de cruelles +larmes!--C'est le courroux du ciel, il frappe ce qu'il aime.--Elle +s'éveille. + +[Note 23:_Put out the light and then put out the light_: + +Ce passage a beaucoup occupé les commentateurs: son sens le plus +naturel est celui que nous avons adopté; Othello applique successivement +l'expression _put out the light, éteindre la lumière_, au flambeau +allumé qu'il éteint, et au flambeau de la vie de Desdémona, rien n'est +plus commun dans Shakspeare que ce double emploi du même mot appliqué, +dans le même vers, à deux objets différents. Warburton avait changé le +sens, en changeant la ponctuation. + + Put _out the light, and then_.--_Put out the light_! + +«Éteignons ce flambeau et alors...--Éteindre ce flambeau? Si je +t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis ressusciter la flamme, etc. +etc.» + +Ce changement ne me paraît nullement nécessaire; un jeu de mots, ou ce +qui y ressemble, est souvent le texte original le plus vraisemblable.] + +DESDÉMONA.--Qui est là? Othello? + +OTHELLO.--Oui, Desdémona. + +DESDÉMONA.--Voulez-vous vous mettre au lit, seigneur? + +OTHELLO.--Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona? + +DESDÉMONA.--Oui, mon seigneur. + +OTHELLO.--Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque crime pour +lequel vous ne soyez pas encore assurée de la grâce du ciel, implorez-la +sur-le-champ. + +DESDÉMONA.--Hélas! mon seigneur, que voulez-vous dire? + +OTHELLO.--Allons, faites ce que je dis, et soyez prompte; je vais me +promener en attendant;--je ne voudrais pas tuer votre âme avant qu'elle +se fût préparée;--non, le ciel m'en préserve! je ne voudrais pas tuer +ton âme. + +DESDÉMONA.--Vous parlez de tuer? + +OTHELLO.--Oui, j'en parle. + +DESDÉMONA.--Que le ciel ait donc pitié de moi! + +OTHELLO.--Amen, de tout mon coeur. + +DESDÉMONA.--Si vous parlez ainsi, j'espère que vous ne me tuerez pas. + +OTHELLO.--Hum! + +DESDÉMONA.--Et cependant je vous crains; car vous êtes fatal quand vos +yeux roulent ainsi. Pourquoi je craindrais, je n'en sais rien, car je ne +me connais pas de crime; et pourtant je sens que je crains. + +OTHELLO.--Pense à tes péchés. + +DESDÉMONA.--C'est l'amour que je vous porte. + +OTHELLO.--Oui, c'est pour cela que tu meurs. + +DESDÉMONA.--C'est une mort bien contre nature, que d'être tuée pour +aimer. Hélas! pourquoi mordez-vous ainsi votre lèvre inférieure? +Quelque violente passion ébranle tout votre corps: ce sont des présages +sinistres; cependant j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent. + +OTHELLO.--Paix, tiens-toi tranquille. + +DESDÉMONA.--Je le fais. Qu'est-ce? + +OTHELLO.--Ce mouchoir que j'aimais tant et que je t'avais donné, tu l'as +donné à Cassio. + +DESDÉMONA.--Non, sur ma vie et mon âme: envoyez-le chercher, et +demandez-lui. + +OTHELLO.--Ma chère âme, prends garde, prends garde au parjure; tu es sur +ton lit de mort. + +DESDÉMONA.--Mais non pas pour y mourir encore. + +OTHELLO.--Si, tout à l'heure: ainsi, confesse sincèrement ton crime: en +vain nierais-tu chaque article avec serment, tu n'écarterais point, tu +n'étoufferais point la terrible pensée qui me fait gémir. Tu vas mourir. + +DESDÉMONA.--Dieu du ciel, ayez pitié de moi! + +OTHELLO.--Je dis amen. + +DESDÉMONA.--Et vous aussi, ayez pitié de moi!--Je ne vous ai jamais +offensé de ma vie: jamais je n'aimai Cassio que de cette bienveillance +générale dont le ciel me permettait de l'aimer. Je ne lui donnai jamais +aucun gage. + +OTHELLO.--Par le ciel, j'ai vu mon mouchoir dans ses mains: ô femme +parjure! tu changes mon coeur en pierre, et tu m'obligeras à appeler +ce que je vais faire un meurtre, quand je croyais n'accomplir qu'un +sacrifice. J'ai vu le mouchoir. + +DESDÉMONA.--Il l'a donc trouvé; je ne le lui ai jamais donné: faites-le +venir ici, qu'il déclare la vérité. + +OTHELLO.--Il l'a déclarée. + +DESDÉMONA.--Quoi, mon seigneur? + +OTHELLO.--Qu'il t'avait... possédée. + +DESDÉMONA.--Quoi! illégitimement? + +OTHELLO.--Oui. + +DESDÉMONA.--Il ne le dira pas. + +OTHELLO.--Non, sa bouche est fermée; l'honnête Jago y a mis ordre. + +DESDÉMONA.--Ma crainte m'explique tout.--Quoi! il est mort? + +OTHELLO.--Quand tous les cheveux de sa tête auraient été autant de vies, +ma terrible vengeance avait de quoi les détruire toutes. + +DESDÉMONA.--Hélas! il est trahi, et moi perdue! + +OTHELLO.--Quoi! prostituée, tu le pleures sous mes yeux! + +DESDÉMONA.--Oh! bannissez-moi, seigneur; mais ne me tuez pas. + +OTHELLO.--A bas, infâme! + +DESDÉMONA.--Tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette nuit. + +OTHELLO.--Ah! si vous résistez... + +DESDÉMONA.--Seulement une demi-heure. + +OTHELLO.--Le parti pris, point de délai. + +DESDÉMONA.--Mais seulement pendant que je dis une prière! + +OTHELLO.--Il est trop tard. + +(Il l'étouffe.) + +ÉMILIA, _du dehors_.--Mon seigneur, mon seigneur! de grâce, mon +seigneur, mon seigneur! + +OTHELLO.--Quel est ce bruit?... Elle n'est pas morte, pas encore tout à +fait morte... Moi qui suis cruel, je suis cependant miséricordieux... Je +ne veux pas te laisser languir dans ta souffrance... Non, non. + +ÉMILIA, _en dehors_.--Mon seigneur, mon seigneur! + +OTHELLO.--Qui est là? + +ÉMILIA.--Oh! mon bon seigneur! je voudrais vous dire un seul mot. + +OTHELLO.--Oui, c'est Émilia... Tout à l'heure... Elle est morte... Elle +vient sans doute me parler de la mort de Cassio; le bruit a été grand... +Ah! elle ne remue plus. Immobile comme la tombe... Entrera-t-elle? +Ferai-je bien?... Je crois qu'elle remue encore... Non... Qui est-ce +qui vaut le mieux?... Si elle entre, elle voudra sûrement parler à ma +femme... ma femme! ma femme! Quelle femme?... Je n'ai plus de femme!... +O pensée insupportable! O heure accablante!... Il me semble qu'il +devrait y avoir à présent une éclipse totale de lune et de soleil, et +que le globe épouvanté devrait s'entr'ouvrir dans un tel bouleversement. + +ÉMILIA, _toujours en dehors._--Je vous conjure, que je puisse vous +parler, mon bon seigneur. + +OTHELLO.--Je t'avais oubliée; ah! entre, Émilia... Doucement... Tout à +l'heure... Tirons ces rideaux. Où es-tu? (_Il ouvre la porte._) Que me +veux-tu maintenant? + +(Entre Émilia.) + +ÉMILIA.--Oh! mon digne seigneur! un meurtre affreux vient d'être commis +là-bas. + +OTHELLO.--Quoi! tout à l'heure? + +ÉMILIA.--A l'heure même, mon seigneur. + +OTHELLO.--C'est l'influence de la lune elle-même; elle s'approche de la +terre plus que de coutume et rend les hommes fous. + +ÉMILIA.--Cassio, mon seigneur, a tué un jeune Vénitien nommé Roderigo. + +OTHELLO.--Roderigo tué!--Et Cassio tué? + +ÉMILIA.--Non, Cassio n'est pas tué. + +OTHELLO.--Cassio n'est pas tué? Le meurtre n'est plus d'accord, et la +douce vengeance devient dure. + +DESDÉMONA.--Oh! injustement, injustement massacrée! + +ÉMILIA.--Hélas! quel est ce cri? + +OTHELLO.--Quoi! quel cri? + +ÉMILIA.--Hélas! bon Dieu! c'était la voix de ma maîtresse. Du secours! +du secours! oh! parlez-moi, madame, douce Desdémona! O ma chère +maîtresse, parlez. + +DESDÉMONA.--Je meurs innocente. + +ÉMILIA.--Oh! qui a fait cela? + +DESDÉMONA.--Personne, moi-même.--Adieu. Recommande-moi à mon cher +seigneur. Oh! adieu! + +(Elle expire.) + +OTHELLO.--Quoi! comment a-t-elle pu être assassinée? + +ÉMILIA.--Hélas! qui le sait? + +OTHELLO.--Vous l'avez entendue le dire elle-même; ce n'est pas moi. + +ÉMILIA.--Elle l'a dit; je ne puis rapporter que la vérité. + +OTHELLO.--Eh bien! elle est partie, comme une menteuse, pour les flammes +de l'enfer. C'est moi qui l'ai tuée. + +ÉMILIA.--Oh! elle n'en est que plus un ange et vous un plus noir démon. + +OTHELLO.--Elle tournait au vice; c'était une prostituée. + +ÉMILIA.--Tu la calomnies; tu es un démon. + +OTHELLO.--Elle était perfide, comme l'onde. + +ÉMILIA.--Tu es effréné comme le feu d'oser dire qu'elle était perfide! +Oh! elle était d'une candeur céleste. + +OTHELLO.--Cassio l'avait déshonorée: demande à ton mari. Oh! je serais +damné dans le gouffre le plus profond de l'enfer, si je m'étais porté, +sans de justes motifs, à cette dernière extrémité. Ton mari savait tout. + +ÉMILIA.--Mon mari? + +OTHELLO.--Ton mari. + +ÉMILIA.--Qu'elle était infidèle au mariage? + +OTHELLO.--Oui, avec Cassio. Ah! si elle avait été fidèle, le ciel eût-il +créé pour moi un autre univers d'une seule et parfaite chrysolithe, je +ne l'aurais pas changée pour cet univers. + +ÉMILIA.--Mon mari? + +OTHELLO.--Oui, c'est lui qui me l'a dit le premier. C'est un homme +d'honneur; il abhorre l'opprobre qui s'attache aux actions infâmes. + +ÉMILIA.--Mon mari! + +OTHELLO.--A quoi bon ces répétitions, femme? Ton mari, te dis-je. + +ÉMILIA.--O ma maîtresse! la scélératesse s'est cruellement moquée de +l'amour. Mon mari dire qu'elle était infidèle! + +OTHELLO.--Lui, femme; je dis ton mari, comprends-tu ce mot? Mon ami, ton +mari, l'honnête, l'honnête Jago. + +ÉMILIA.--S'il dit cela, puisse son coeur pervers pourrir d'un demi-grain +par jour! Il ment à sa conscience. Elle était trop éprise de son indigne +choix. + +OTHELLO.--Ah! + +ÉMILIA.--Faites du pis que vous pourrez. Cette action que vous avez +faite n'est pas plus digne du ciel que vous n'étiez digne d'elle. + +OTHELLO.--Tais-toi, tu feras bien. + +ÉMILIA.--Va, tu n'as pas pour me faire du mal la moitié de la force que +j'ai pour l'endurer. O dupe! ô insensé! stupide comme la fange! Tu as +commis là une action!...--Je ne m'inquiète pas de ton épée. Je te ferai +connaître, dussé-je perdre vingt vies!... Du secours! du secours! holà! +du secours!... Le More a tué ma maîtresse! Au meurtre! au meurtre! + +(Entrent Montano, Gratiano et Jago.) + +MONTANO.--Quoi donc? que s'est-il passé, général? + +ÉMILIA.--Oh! vous voilà donc, Jago! Il faut que votre conduite ait été +belle, pour que les meurtriers vous chargent de leurs assassinats. + +GRATIANO.--De quoi s'agit-il? + +ÉMILIA, _à Jago_.--Démens ce misérable, si tu es un homme. Il dit que tu +as dit que sa femme était infidèle: je sais que tu ne l'as pas dit, car +tu n'es pas assez scélérat. Parle, car mon coeur est plein. + +JAGO.--Je lui ai dit ce que je pensais, et ne lui ai rien dit qu'il +n'ait lui-même trouvé juste et vrai. + +ÉMILIA.--Mais lui avez-vous jamais dit qu'elle était infidèle? + +JAGO.--Je l'ai dit. + +ÉMILIA.--Vous avez dit un mensonge, un odieux, un infernal mensonge, +sur mon âme, un mensonge, un mensonge atroce. Elle infidèle avec Cassio! +Avez-vous dit avec Cassio? + +JAGO.--Avec Cassio, femme;--allez, réprimez votre langue. + +ÉMILIA.--Je ne veux pas réprimer ma langue! Je suis tenue de parler; ma +maîtresse est là assassinée dans son lit. + +TOUS.--Oh! le ciel nous en préserve! + +ÉMILIA.--Et ce sont vos rapports qui ont amené le meurtre. + +OTHELLO.--Allons, n'ayez pas l'air égaré, messieurs; c'est la vérité. + +GRATIANO.--C'est une étrange vérité! + +MONTANO.--O action monstrueuse! + +ÉMILIA.--Scélératesse! scélératesse! scélératesse!--J'y songe, j'y +songe.--Je démêle tout.--O scélératesse! J'en ai eu la pensée alors... +Je me tuerai de douleur.--O scélératesse! scélératesse! + +JAGO.--Quoi! êtes-vous folle? Je vous ordonne de vous rendre au logis. + +ÉMILIA.--Dignes seigneurs, que j'aie la liberté de parler. Il convient +que je lui obéisse, mais non pas en ce moment.--Peut-être, Jago, ne +rentrerai-je jamais au logis. + +OTHELLO, _se précipitant sur le lit_.--Oh! oh! oh! + +ÉMILIA.--Oui, couche-toi et rugis; car tu as tué la plus douce, la plus +innocente femme qui jamais ait levé les yeux vers le ciel. + +OTHELLO.--Oh! elle était coupable. _(A Gratiano_.) Je vous reconnaissais +à peine, mon oncle.--Voilà votre nièce; elle est morte: oui, ces mains +viennent en effet d'arrêter le souffle de sa vie. Je sais que cette +action paraît horrible et hideuse. + +GRATIANO.--Pauvre Desdémona! je suis bien aise que ton père soit mort. +Ton mariage lui a été mortel et le chagrin seul a tranché le fil usé de +ses jours. S'il vivait encore, cette vue le plongerait dans l'égarement +du désespoir: oui, il maudirait son ange tutélaire, et tomberait dans la +réprobation du ciel. + +OTHELLO.--Cela est lamentable; mais Jago sait qu'elle s'est abandonnée +mille fois à Cassio; Cassio l'a avoué et elle a récompensé ses +transports d'amour avec le premier signe, le premier gage d'amour que +je lui eusse donné; je l'ai vu dans les mains de Cassio; c'était un +mouchoir, un ancien présent que ma mère avait reçu de mon père. + +ÉMILIA.--O ciel! O puissances célestes! + +JAGO.--Allons, taisez-vous. + +ÉMILIA.--La vérité veut sortir, elle veut sortir.--Que je me taise! +monsieur, non, non, je parlerai, libre comme l'air. Quand le ciel, les +hommes, les démons, quand tous devraient crier ensemble honte sur moi, +je parlerai. + +JAGO.--Prenez garde... Allez-vous-en chez vous. + +ÉMILIA.--Je ne veux pas. + +(Jago essaye de frapper sa femme de son épée.) + +GRATIANO.--Fi! tirer votre épée contre une femme! + +ÉMILIA.--O toi, More stupide! ce mouchoir dont tu parles, je le trouvai +par hasard et le donnai à mon mari; car souvent, par des instances +plus sérieuses que ne méritait en effet cette bagatelle, il m'avait +sollicitée de m'en emparer. + +JAGO.--Infâme coquine! + +ÉMILIA.--Elle l'a donné à Cassio! non, hélas! c'est moi qui l'ai trouvé, +et je l'ai donné à mon mari. + +JAGO.--Malheureuse, tu mens. + +ÉMILIA.--Par le ciel! je ne mens point, je ne mens point, seigneurs.--O +meurtrier imbécile! qu'avait à faire un pareil fou d'une si bonne femme? + +(Jago blesse Émilia et s'enfuit.) + +OTHELLO.--N'y a-t-il de foudres dans le ciel que celles qui servent au +tonnerre? (_Il tombe à la renverse._) O scélérat inouï! + +GRATIANO.--Sa femme tombe; sûrement il a tué sa femme. + +ÉMILIA.--Oui, oui, oh! couchez-moi à côté de ma maîtresse. + +GRATIANO.--Il s'est enfui, mais sa femme est frappée à mort! + +MONTANO.--C'est un scélérat, bien évidemment. Prenez cette épée que je +viens d'arracher au More. Gardez la porte au dehors: ne le laissez +pas sortir, tuez-le plutôt; je cours après ce monstre, car c'est un +misérable damné. + +(Sortent Montano et Gratiano.) + +OTHELLO.--Je ne suis même plus brave! le premier petit gringalet +m'enlève mon épée. Mais pourquoi l'honneur survivrait-il à la vertu? Que +tout périsse à la fois. + +ÉMILIA.--Que présageait ta chanson, ô ma maîtresse! écoute, peux-tu +m'entendre encore! je veux faire comme le cygne et mourir en chantant: +_Le saule, le saule, le saule!_--More, elle était chaste, elle t'aimait, +cruel More! Que mon âme entre en paradis, comme il est vrai que je dis +la vérité; en disant ce que je pense, je meurs, je meurs. + +(Elle expire.) + +OTHELLO.--J'ai dans cette chambre une autre épée; c'est une épée +d'Espagne, de la trempe de l'Èbre[24].--Ah! la voici.--Mon oncle, il faut +que je sorte. + +[Note 24: Les armes trempées dans les eaux de l'Èbre avaient une +réputation particulière.] + +GRATIANO, _en dehors_.--Si tu le tentes, il t'en coûtera cher: tu n'as +point d'armes, il faut que tu te soumettes de force. + +OTHELLO.--Regarde-moi donc, et me parle; ou, désarmé comme je suis, je +vais fondre sur toi. + +(Rentre Gratiano.) + +GRATIANO.--Que veux-tu? + +OTHELLO.--Vois! j'ai une épée. Jamais arme plus sûre ne reposa sur la +cuisse d'un soldat. J'ai vu le temps où avec ce faible bras et cette +bonne épée je me suis fait jour à travers des obstacles vingt fois plus +puissants que celui que tu m'opposes. Mais, ô vaine bravade! qui peut +surmonter sa destinée? Il n'en est plus de même. Ne crains point quoique +tu me voies armé: je suis au terme du voyage: me voilà au but, voilà +l'écueil où finit ma dernière course. Tu recules troublé? Va, c'est une +crainte perdue. Avance seulement un roseau contre le sein d'Othello +et il va fuir. Où irait Othello maintenant?... (_Il se tourne vers +Desdémona._) Voyons, quelle mine as-tu maintenant?--Malheureuse enfant, +née sous une étoile fatale! pâle comme ta chemise! Quand nous nous +rencontrerons au jour du jugement, ton regard précipitera mon âme des +cieux, et soudain les démons s'en saisiront.--Froide, froide, ma fille! +comme ta vertu.--O maudit! maudit scélérat!--Prenez vos fouets, +démons! frappez! éloignez-moi de la contemplation de cet objet céleste! +lancez-moi dans les tourbillons de l'orage, rôtissez-moi dans le +soufre, baignez-moi dans les abîmes où roulent des torrents de feu.--O +Desdémona! Desdémona! Morte! morte! oh! oh! + +(Entrent Lodovico, Cassio qu'on apporte blessé, Montano, Jago +prisonnier, et des officiers.) + +LODOVICO.--Où est ce forcené et malheureux homme? + +OTHELLO.--Voici celui qui fut Othello. Me voici. + +LODOVICO.--Où est cette vipère? Faites avancer ce scélérat. + +OTHELLO.--Je regarde ses pieds.--Mais c'est une fable. Si tu es un +démon, je ne puis te tuer. + +(Il blesse Jago.) + +LODOVICO.--Arrachez-lui son épée. + +JAGO.--Mon sang coule, seigneur, mais je ne suis pas mort. + +OTHELLO.--Je n'en suis pas fâché non plus: je désire que tu vives; car, +à mon sens, c'est un bonheur de mourir. + +LODOVICO.--O toi, Othello, jadis si bon et maintenant tombé dans les +piéges d'un esclave maudit, que te dira-t-on? + +OTHELLO.--Tout, tout. Dites, si vous voulez, que je suis un honorable +assassin, car je n'ai rien fait par haine, mais tout par honneur. + +LODOVICO.--Ce misérable vient d'avouer une partie de ses perfidies. +Est-il vrai que vous ayez conspiré avec lui la mort de Cassio? + +OTHELLO.--Oui. + +CASSIO.--Cher général, je ne vous en ai jamais donné sujet. + +OTHELLO.--Je le crois, et je vous demande pardon.--Voulez-vous, je vous +prie, demander à ce demi-démon pourquoi il m'a ainsi enveloppé corps et +âme dans ses piéges? + +JAGO.--Ne me demandez rien: vous savez ce que vous savez; à partir de ce +moment je ne dirai plus un mot. + +LODOVICO.--Quoi! pas même pour prier? + +GRATIANO.--Les tortures te desserreront les lèvres. + +OTHELLO.--Bien, vous ferez bien. + +LODOVICO.--Je présume, Othello, que vous comprendrez ce qui est arrivé; +je crois que vous ne le savez pas encore. Voici une lettre trouvée dans +la poche de Roderigo, et en voici une autre. L'une annonce que Roderigo +se chargeait de l'assassinat de Cassio. + +OTHELLO.--Traître! + +CASSIO.--Complot barbare! Action de païen! + +LODOVICO.--La seconde est une lettre de reproches, trouvée aussi dans +la poche de Roderigo. Il paraît qu'il avait dessein de l'envoyer à +cet infernal scélérat, mais que Jago survint dans l'intervalle et le +satisfit. + +OTHELLO.--O le pernicieux scélérat!--Cassio, comment étiez-vous venu en +possession de ce mouchoir qui appartenait à ma femme? + +CASSIO.--Je le trouvai dans ma chambre; et il vient d'avouer lui-même +tout à l'heure qu'il l'y avait laissé exprès pour un projet qui a réussi +au gré de ses désirs. + +OTHELLO.--O insensé! insensé! insensé! + +CASSIO.--Il y a encore, dans la lettre de Roderigo, des reproches à Jago +de l'avoir excité à m'insulter pendant que j'étais de garde, ce qui +a causé ma disgrâce; et lui-même, qui avait longtemps paru mort, il a +parlé tout à l'heure: «Jago l'avait aposté, et Jago l'a poignardé.» + +LODOVICO, _à Othello_.--Il vous faut quitter ce lieu et nous suivre; +voire pouvoir et votre emploi vous sont ôtés, et Cassio commande en +Chypre. Quant à cet esclave, si par quelque torture raffinée on peut le +tourmenter et le laisser vivre longtemps, elle sera son partage. Vous +(_à Othello_), vous resterez prisonnier jusqu'à ce que le genre de votre +crime soit connu du sénat de Venise. Allons, qu'on l'emmène. + +OTHELLO.--Doucement: encore un mot ou deux avant que vous partiez. J'ai +rendu à l'État quelques services; on le sait, n'en parlons plus. Je +vous en prie, dans vos lettres, quand vous rendrez compte de ces faits +déplorables, parlez de moi comme je suis, sans rien atténuer, sans rien +aggraver par malignité. Alors vous parlerez d'un homme qui a trop +aimé, mais qui ne sut pas aimer sagement; d'un homme qui ne devint +pas aisément jaloux, mais qui, une fois excité, fut poussé jusqu'aux +derniers excès; d'un homme dont la main, comme celle du Juif pervers[25], +a détruit une perle plus précieuse que toute sa race, d'un homme dont +les yeux vaincus, quoique peu accoutumés à fondre en eau, répandent +des larmes aussi abondamment que les arbres d'Arabie répandent leurs +parfums.--Parlez de moi ainsi--et dites encore qu'un jour, dans Alep, +un Turc insolent, portant le turban, frappait un Vénitien et insultait +l'État, je saisis à la gorge ce chien circoncis, et le frappai ainsi. + +(Il se perce de son épée.) + +[Note 25: Allusion à Hérode et à Marianne.] + +LODOVICO.--O sanglante catastrophe! + +GRATIANO.--Tout ce que nous avons dit ne peut plus s'accomplir. + +OTHELLO, _s'approchant du lit en chancelant_.--Je t'ai donné un baiser +avant de te tuer.--En me tuant, je ne puis m'empêcher d'aller mourir sur +tes lèvres. + +(Il meurt en embrassant Desdémona.) + +CASSIO.--Voilà ce que je craignais.--Mais je croyais qu'il n'avait point +d'arme, car il avait le coeur grand. + +LODOVICO, _à Jago_.--Chien de Sparte, plus impitoyable que la douleur, +la faim ou la mer, contemple le tragique fardeau dont ce lit est +chargé. Voilà ton ouvrage. Ce spectacle empoisonne la vue.--Qu'on le +cache.--Gratiano, gardez la maison et prenez possession des biens du +More; ils vous reviennent en héritage. (_A Cassio._) C'est à vous, +seigneur gouverneur, qu'appartient le châtiment de cet infernal traître: +choisissez le temps, le lieu, les tortures: oh! redoublez les tortures. +Moi je m'embarque à l'instant, et je vais d'un coeur désolé raconter au +sénat cette désolante aventure. + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO *** + +***** This file should be named 18179-8.txt or 18179-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/7/18179/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Othello + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: April 15, 2006 [EBook #18179] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>===========================================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 4</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.</p> +<p>Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1863</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>==========================================================</p> + </div> </div> +<br><br> + + +<h1>OTHELLO</h1> + +<h4>OU</h4> + +<h2>LE MORE DE VENISE</h2> + +<h3>TRAGÉDIE</h3> +<br><br> + + + +<h3>NOTICE SUR OTHELLO</h3> + + +<p>«Il y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoure +et les preuves de prudence et d'habileté qu'il avait données à la +guerre avaient rendu cher aux seigneurs de la république... Il advint +qu'une vertueuse dame d'une merveilleuse beauté, nommée Disdémona, +séduite, non par de secrets désirs, mais par la vertu du More, +s'éprit de lui, et que lui à son tour, vaincu par la beauté et les nobles +sentiments de la dame, s'enflamma également pour elle. L'amour +leur fut si favorable qu'ils s'unirent par le mariage, bien que +les parents de la dame fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour +qu'elle prît un autre époux. Tant qu'ils demeurèrent à Venise, ils +vécurent ensemble dans un si parfait accord et un repos si doux que +jamais il n'y eut entre eux, je ne dirai pas la moindre chose, mais +la moindre parole qui ne fût d'amour. Il arriva que les seigneurs +vénitiens changèrent la garnison qu'ils tenaient dans Chypre, et choisirent +le More pour capitaine des troupes qu'ils y envoyaient. Celui-ci, +bien que fort content de l'honneur qui lui était offert, sentait +diminuer sa joie en pensant à la longueur et à la difficulté du voyage... +Disdémona, voyant le More troublé, s'en affligeait, et, n'en devinant +pas la cause, elle lui dit un jour pendant leur repas:—Cher More, +pourquoi, après l'honneur que vous avez reçu de la Seigneurie, paraissez-vous +si triste?—Ce qui trouble ma joie, répondit le More, +c'est l'amour que je te porte; car je vois qu'il faut que je t'emmène +avec moi affronter les périls de la mer, ou que je te laisse à Venise. +Le premier parti m'est douloureux, car toutes les fatigues que tu +auras à éprouver, tous les périls qui surviendront me rempliront de +tourment; le second m'est insupportable, car me séparer de toi, c'est +me séparer de ma vie.—Cher mari, que signifient toutes ces pensées +qui vous agitent le coeur? Je veux venir avec vous partout où vous +irez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais. Qu'est-ce +donc que d'aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et bien +équipé?—Le More charmé jeta ses bras autour du cou de sa femme, +et avec un tendre baiser lui dit: Que Dieu nous conserve longtemps, +ma chère, avec un tel amour!—et ils partirent et arrivèrent à +Chypre après la navigation la plus heureuse.</p> + +<p>«Le More avait avec lui un enseigne d'une très-belle figure, mais +de la nature la plus scélérate qu'il y ait jamais eu au monde...e +méchant homme avait aussi amené à Chypre sa femme, qui était +belle et honnête; et, comme elle était italienne, elle était chère à la +femme du More, et elles passaient ensemble la plus grande partie du +jour. De la même expédition était un officier fort aimé du More; il +allait très-souvent dans la maison du More, et prenait ses repas avec +lui et sa femme. La dame, qui le savait très-agréable à son mari, lui +donnait beaucoup de marques de bienveillance, ce dont le More +était très-satisfait. Le méchant enseigne ne tenant compte ni de +la fidélité qu'il avait jurée à sa femme, ni de l'amitié, ni de la reconnaissance +qu'il devait au More, devint violemment amoureux de Disdémona, +et tenta toutes sortes de moyens pour lui faire connaître et +partager son amour...ais elle, qui n'avait dans sa pensée que le +More, ne faisait pas plus d'attention aux démarches de l'enseigne que +s'il ne les eût pas faites... Celui-ci s'imagina qu'elle était éprise de +l'officier... L'amour qu'il portait à la dame se changea en une terrible +haine, et il se mit à chercher comment il pourrait, après s'être +débarrassé de l'officier, posséder la dame, ou empêcher du moins +que le More ne la possédât; et, machinant dans sa pensée mille +choses toutes infâmes et scélérates, il résolut d'accuser Disdémona +d'adultère auprès de son mari, et de faire croire à ce dernier que +l'officier était son complice... Cela était difficile, et il fallait une +occasion... Peu de temps après, l'officier ayant frappé de son épée +un soldat en sentinelle, le More lui ôta son emploi. Disdémona en +fut affligée et chercha plusieurs fois à le réconcilier avec son mari. +Le More dit un jour à l'enseigne que sa femme le tourmentait tellement +pour l'officier qu'il finirait par le reprendre.—Peut-être, dit le +perfide, que Disdémona a ses raisons pour le voir avec plaisir.—Et +pourquoi, reprit le More?—Je ne veux pas mettre la main entre le +mari et la femme; mais si vous tenez vos yeux ouverts, vous verrez +vous-même.—Et quelques efforts que fît le More, il ne voulut pas +en dire davantage<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p><i>Hecatommythi ovvero cento novelle di G.-B. Giraldi Cinthio</i> +part. I, décad. III, nov. 7, pages 313-321; édition de Venise, 1508.</p></blockquote> + +<p>Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfide +enseigne pour convaincre Othello de l'infidélité de Desdémona. Il n'est +pas, dans la tragédie de Shakspeare, un détail qui ne se retrouve +dans la nouvelle de Cinthio: le mouchoir de Desdémona, ce mouchoir +précieux que le More tenait de sa mère, et qu'il avait donné +à sa femme pendant leurs premières amours; la manière dont l'enseigne +s'en empare, et le fait trouver chez l'officier qu'il veut perdre; +l'insistance du More auprès de Desdémona pour ravoir ce mouchoir, +et le trouble où la jette sa perte; la conversation artificieuse +de l'enseigne avec l'officier, à laquelle assiste de loin le More, et où +il croit entendre tout ce qu'il craint; le complot du More trompé et +du scélérat qui l'abuse pour assassiner l'officier; le coup que l'enseigne +porte par derrière à celui-ci, et qui lui casse la jambe; enfin +tous les faits, considérables ou non, sur lesquels reposent successivement +toutes les scènes de la pièce, ont été fournis au poëte par le +romancier, qui en avait sans doute ajouté un grand nombre à la tradition +historique qu'il avait recueillie. Le dénoûment seul diffère; +dans la nouvelle, le More et l'enseigne assomment ensemble Desdémona +pendant la nuit, font écrouler ensuite sur le lit où elle dormait +le plafond de la chambre, et disent qu'elle a été écrasée par cet +accident. On en ignore quelque temps la vraie cause. Bientôt le More +prend l'enseigne en aversion, et le renvoie de son armée. Une autre +aventure porte l'enseigne, de retour à Venise, à accuser le More du +meurtre de sa femme. Ramené à Venise, le More est mis à la question +et nie tout; il est banni, et les parents de Desdémona le font +assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l'enseigne, et +il meurt brisé par les tortures. «La femme de l'enseigne, dit Giraldi +Cinthio, qui avait tout su, a tout rapporté, depuis la mort de son +mari, comme je viens de le raconter.»</p> + +<p>Il est clair que ce dénoûment ne pouvait convenir à la scène; +Shakspeare l'a changé parce qu'il le fallait absolument. Du reste il a +tout conservé, tout reproduit; et non-seulement il n'a rien omis, +mais il n'a rien ajouté; il semble n'avoir attaché aux faits mêmes +presque aucune importance; il les a pris comme ils se sont offerts, +sans se donner la peine d'inventer le moindre ressort, d'altérer le +plus petit incident.</p> + +<p>Il a tout créé cependant; car, dans ces faits si exactement empruntés +à autrui, il a mis la vie qui n'y était point. Le récit de +Giraldi Cinthio est complet; rien de ce qui semble essentiel à l'intérêt +d'une narration n'y manque; situations, incidents, développement +progressif de l'événement principal, cette construction, pour +ainsi dire extérieure et matérielle, d'une aventure pathétique et singulière, +s'y rencontre toute dressée; quelques-unes des conversations +ne sont même pas dépourvues d'une simplicité naïve et touchante. +Mais le génie qui, à cette scène, fournit des acteurs, qui +crée des individus, impose à chacun d'eux une figure, un caractère, +qui fait voir leurs actions, entendre leurs paroles, pressentir leurs +pensées, pénétrer leur sentiments; cette puissance vivifiante qui +ordonne aux faits de se lever, de marcher, de se déployer, de s'accomplir; +ce souffle créateur qui, se répandant sur le passé, le ressuscite +et le remplit en quelque sorte d'une vie présente et impérissable; +c'est là ce que Shakspeare possédait seul; et c'est avec quoi, +d'une nouvelle oubliée, il a fait <i>Othello</i>.</p> + +<p>Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n'est plus un More, +un officier, un enseigne, une femme, victime de la jalousie et de la +trahison. C'est Othello, Cassio, Jago, Desdémona, êtres réels et +vivants, qui ne ressemblent à aucun autre, qui se présentent en +chair et en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d'une +situation commune, emportés tous par le même événement, mais +ayant chacun sa nature personnelle, sa physionomie distincte, concourant +chacun à l'effet général par des idées, des sentiments, des +actes qui lui sont propres et qui découlent de son individualité. +Ce n'est point le fait, ce n'est point la situation qui a dominé le +poëte et où il a cherché tous ses moyens de saisir et d'émouvoir. La +situation lui a paru posséder les conditions d'une grande scène dramatique; +le fait l'a frappé comme un cadre heureux où pouvait venir +se placer la vie. Soudain il a enfanté des êtres complets en eux-mêmes, +animés et tragiques indépendamment de toute situation particulière +et de tout fait déterminé; il les a enfantés capables de sentir +et de déployer, sous nos yeux, tout ce que pouvait faire éprouver +et produire à la nature humaine l'événement spécial au sein duquel +ils allaient se mouvoir; et il les a lancés dans cet événement, bien +sûr qu'à chaque circonstance qui lui serait fournie par le récit, il +trouverait en eux, tels qu'il les avait faits, une source féconde d'effets +pathétiques et de vérité.</p> + +<p>Ainsi crée le poëte, et tel est le génie poétique. Les événements, +les situations même ne sont pas ce qui lui importe, ce qu'il se complaît +à inventer: sa puissance veut s'exercer autrement que dans la +recherche d'incidents plus ou moins singuliers, d'aventures plus ou +moins touchantes; c'est par la création de l'homme lui-même qu'elle +se manifeste; et quand elle crée l'homme, elle le crée complet, armé +de toutes pièces, tel qu'il doit être pour suffire à toutes les vicissitudes +de la vie, et offrir en tous sens l'aspect de la réalité. Othello est +bien autre chose qu'un mari jaloux et aveuglé, et que la jalousie +pousse au meurtre; ce n'est là que sa situation pendant la pièce, et +son caractère va fort au delà de sa situation. Le More brûlé du +soleil, au sang ardent, à l'imagination vive et brutale, crédule +par la violence de son tempérament aussi bien que par celle de +sa passion; le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa gloire, respectueux +et soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n'oubliant +jamais, dans les transports de l'amour, les devoirs de la guerre, +et regrettant avec amertume les joies de la guerre quand il perd tout +le bonheur de l'amour; l'homme dont la vie a été dure, agitée, pour +qui des plaisirs doux et tendres sont quelque chose de nouveau qui +l'étonne en le charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de la +sécurité, bien que son caractère soit plein de générosité et de confiance; +Othello enfin, peint non-seulement dans les portions de lui-même +qui sont en rapport présent et direct avec la situation accidentelle +où il est placé, mais dans toute l'étendue de sa nature et tel que +l'a fait l'ensemble de sa destinée; c'est là ce que Shakspeare nous +fait voir. De même Jago n'est pas simplement un ennemi irrité et +qui veut se venger, ou un scélérat ordinaire qui veut détruire un +bonheur dont l'aspect l'importune; c'est un scélérat cynique et raisonneur, +qui de l'égoïsme s'est fait une philosophie, et du crime une +science; qui ne voit dans les hommes que des instruments ou des +obstacles à ses intérêts personnels; qui méprise la vertu comme une +absurdité et cependant la hait comme une injure; qui conserve, dans +la conduite la plus servile, toute l'indépendance de sa pensée, et qui, +au moment où ses crimes vont lui coûter la vie, jouit encore, avec +un orgueil féroce, du mal qu'il a fait, comme d'une preuve de sa +supériorité.</p> + +<p>Qu'on appelle l'un après l'autre tous les personnages de la tragédie, +depuis ses héros jusqu'aux moins considérables, Desdémona, Cassio, +Émilia, Bianca: on les verra paraître, non sous des apparences vagues, +et avec les seuls traits qui correspondent à leur situation dramatique, +mais avec des formes précises, complètes, et tout ce qui +constitue la personnalité. Cassio n'est point là simplement pour devenir +l'objet de la jalousie d'Othello, et comme une nécessité du drame, +il a son caractère, ses penchants, ses qualités, ses défauts; et de +là découle naturellement l'influence qu'il exerce sur ce qui arrive. +Émilia n'est point une suivante employée par le poëte comme instrument +soit du noeud, soit de la découverte des perfidies qui amènent +la catastrophe; elle est la femme de Jago qu'elle n'aime point, et +à qui cependant elle obéit parce qu'elle le craint, et quoiqu'elle s'en +méfie; elle a même contracté, dans la société de cet homme, quelque +chose de l'immoralité de son esprit; rien n'est pur dans ses pensées +ni dans ses paroles; cependant elle est bonne, attachée à sa +maîtresse; elle déteste le mal et la noirceur. Bianca elle-même a sa +physionomie tout à fait indépendante du petit rôle qu'elle joue dans +l'action. Oubliez les événements, sortez du drame; tous ces personnages +demeureront réels, animés, distincts; ils sont vivants par +eux-mêmes, leur existence ne s'évanouira point avec leur situation. +C'est en eux que s'est déployé le pouvoir créateur du poëte, et les +faits ne sont, pour lui, que le théâtre sur lequel il leur ordonne de +monter.</p> + +<p>Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio, entre les mains de Shakspeare, +était devenue <i>Othello</i>, de même, entre les mains de Voltaire, +<i>Othello</i> est devenu <i>Zaïre</i>. Je ne veux point comparer. De tels rapprochements +sont presque toujours de vains jeux d'esprit qui ne +prouvent rien, si ce n'est l'opinion personnelle de celui qui juge. +Voltaire aussi était un homme de génie; la meilleure preuve du +génie, c'est l'empire qu'il exerce sur les hommes: là où s'est manifestée +la puissance de saisir, d'émouvoir, de charmer tout un peuple, +ce fait seul répond à tout; le génie est là, quelques reproches qu'on +puisse adresser au système dramatique ou au poëte. Mais il est curieux +d'observer l'infinie variété des moyens par lesquels le génie se +déploie, et combien de formes diverses peut recevoir de lui le même +fond de situations et de sentiments.</p> + +<p>Ce que Shakspeare a emprunté du romancier italien, ce sont les +faits; sauf le dénoûment, il n'en a répudié, il n'en a inventé aucun. +Or les faits sont précisément ce que Voltaire n'a pas emprunté à +Shakspeare. La contexture entière du drame, les lieux, les incidents, +les ressorts, tout est neuf, tout est de sa création. Ce qui a frappé +Voltaire, ce qu'il a fallu reproduire, c'est la passion, la jalousie, son +aveuglement, sa violence, le combat de l'amour et du devoir, et ses +tragiques résultats. Toute son imagination s'est portée sur le développement +de cette situation. La fable, inventée librement, n'est +dressée que vers ce but; Lusignan, Néresian, le rachat des prisonniers, +tout a pour dessein de placer Zaïre entre son amant et la foi de son +père, de motiver l'erreur d'Orosmane, et d'amener ainsi l'explosion +progressive des sentiments que le poëte voulait peindre. Il n'a point +imprimé à ses personnages un caractère individuel, complet, indépendant +des circonstances où ils paraissent. Ils ne vivent que par la +passion et pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Orosmane +et Zaïre n'ont rien qui les distingue, qui leur donne une physionomie +propre et les fît partout reconnaître. Ce ne sont point des +individus réels, en qui se révèlent, à propos d'un des incidents de +leur vie, les traits particuliers de leur nature et l'empreinte de toute +leur existence. Ce sont des êtres en quelque sorte généraux, et par +conséquent un peu vagues, en qui se personnifient momentanément +l'amour, la jalousie, le malheur, et qui intéressent, moins pour leur +propre compte et à cause d'eux-mêmes, que parce qu'ils deviennent +ainsi, et pour un jour, les représentants de cette portion des sentiments +et des destinées possibles de la nature humaine.</p> + +<p>De cette manière de concevoir le sujet, Voltaire a tiré des beautés +admirables. Il en est résulté aussi des lacunes et des défauts graves. +Le plus grave de tous, c'est cette teinte romanesque qui réduit, pour +ainsi dire, à l'amour l'homme tout entier, et rétrécit le champ de la +poésie en même temps qu'elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu'un +exemple des effets de ce système; il suffira pour les faire tous pressentir.</p> + +<p>Le sénat de Venise vient d'assurer à Othello la tranquille possession +de Desdémona; il est heureux, mais il faut qu'il parte, qu'il +s'embarque pour Chypre, qu'il s'occupe de l'expédition qui lui est +confiée: «Viens, dit-il à Desdémona, je n'ai à passer avec toi +qu'une heure d'amour, de plaisir et de tendres soins. Il faut obéir +à la nécessité.»</p> + +<p>Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imitant, +que fait-il dire à Orosmane, aussi heureux et confiant? Précisément +le contraire de ce que dit Othello:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je vais donner une heure aux soins de mon empire</p> +<p>Et le reste du jour sera tout à Zaïre.</p> + </div> </div> + +<p>Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l'heure, parlait +de conquêtes et de guerre, s'inquiétait du sort des Musulmans et +tançait la <i>mollesse</i> de ses voisins, le voilà qui n'est plus ni sultan ni +guerrier; il oublie tout, il n'est plus qu'amoureux. A coup sûr +Othello n'est pas moins passionné qu'Orosmane, et sa passion ne sera +ni moins crédule ni moins violente; mais il n'abdique pas, en un +instant, tous les intérêts, toutes les pensées de sa vie passée et future. +L'amour possède son coeur sans envahir toute son existence. La passion +d'Orosmane est celle d'un jeune homme qui n'a jamais rien fait, +jamais rien eu à faire, qui n'a encore connu ni les nécessités ni les +travaux du monde réel. Celle d'Othello se place dans un caractère +plus complet, plus expérimenté et plus sérieux. Je crois cela moins +factice et plus conforme aux vraisemblances morales aussi bien qu'à +la vérité positive. Mais, quoi qu'il en soit, la différence des deux systèmes +se révèle pleinement dans ce seul trait. Dans l'un, la passion +et la situation sont tout; c'est là que le poëte puise tous ses moyens: +dans l'autre, ce sont les caractères individuels et l'ensemble de la +nature humaine qu'il exploite; une passion, une situation ne sont, +pour lui, qu'une occasion de les mettre en scène avec plus d'énergie +et d'intérêt.</p> + +<p>L'action qui fait le sujet d'<i>Othello</i> doit être rapportée à l'année +1570, époque de la principale attaque des Turcs contre l'île de +Chypre, alors au pouvoir des Vénitiens. Quant à la date de la composition +même de la tragédie, M. Malone la fixe à l'année 1611. +Quelques critiques doutent que Shakspeare ait connu la nouvelle +même de Giraldi Cinthio, et supposent qu'il n'a eu entre les mains +qu'une imitation française, publiée à Paris en 1584 par Gabriel +Chappuys. Mais l'exactitude avec laquelle Shakspeare s'est conformé +au récit italien, jusque dans les moindres détails, me porte à croire +qu'il a fait usage de quelque traduction anglaise plus littérale.</p> + +<br><br> + + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + +<p>LE DUC DE VENISE.<br> +BRABANTIO, sénateur.<br> +GRATIANO, frère de Brabantio.<br> +LODOVICO, parent de Brabantio.<br> +OTHELLO, le More.<br> +CASSIO, lieutenant d'Othello.<br> +JAGO, enseigne d'Othello.<br> +RODERIGO, gentilhomme vénitien.<br> +MONTANO, prédécesseur d'Othello dans le gouvernement de l'île de Chypre.<br> +UN BOUFFON au service d'Othello.<br> +UN HÉRAUT.<br> +DESDÉMONA, fille de Brabantio, et femme d'Othello.<br> +ÉMILIA, femme du Jago.<br> +BIANCA, courtisane, maîtresse de Cassio.<br> +SÉNATEURS, OFFICIERS, MESSAGERS, MUSICIENS, MATELOTS ET SUITE.</p><br> + + + +<p class="stage1">La scène, au premier acte, est à Venise; pendant le reste de la +pièce elle est dans un port de mer, dans l'île de Chypre.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + + + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Venise.—Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> RODERIGO et JAGO.</p> +<br> + +<p>RODERIGO.—Allons, ne m'en parle jamais! Je trouve +très-mauvais que toi, Jago, qui as disposé de ma bourse +comme si les cordons en étaient dans tes mains, tu aies +eu connaissance de cela.</p> + +<p>JAGO.—Au diable! mais vous ne voulez pas m'entendre. +Si jamais j'ai eu le moindre soupçon de cette +affaire, haïssez-moi.</p> + +<p>RODERIGO.—Tu m'avais dit que tu le détestais.</p> + +<p>JAGO.—Méprisez-moi, si cela n'est pas. Trois grands +personnages de la ville, le sollicitant en personne pour +qu'il me fît lieutenant, lui ont souvent ôté leur chapeau; +et foi d'homme, je sais ce que je vaux, je ne vaux pas +moins qu'un tel emploi: mais lui, qui n'aime que son +orgueil et ses idées, il les a payés de phrases pompeuses, +horriblement hérissées de termes de guerre, et finalement +il a éconduit mes protecteurs: «<i>Je vous le proteste,</i> +leur a-t-il dit, <i>j'ai déjà choisi mon officier</i>.» Et qui était-ce? +Vraiment un grand calculateur, un Michel Cassio, +un Florentin, un garçon prêt à se damner pour une +belle femme, qui n'a jamais manoeuvré un escadron sur +le champ de bataille, qui ne connaît pas plus qu'une +vieille fille la conduite d'une bataille; mais savant, le +livre en main, dans la théorie que nos sénateurs en toge +discuteraient aussi bien que lui. Pur bavardage sans +pratique, c'est là tout son talent militaire. Voilà l'homme +sur qui est tombé le choix du More; et moi, que ses yeux +ont vu à l'épreuve à Rhodes, en Chypre, et sur d'autres +terres chrétiennes et infidèles, je me vois rebuté et payé +par ces paroles: «<i>Je sais ce que je vous dois; prenez +patience, je m'acquitterai un jour!</i>» C'est cet autre qui, +dans les bons jours, sera son lieutenant; et moi (Dieu +me bénisse!), je reste l'enseigne de sa moresque seigneurie.</p> + +<p>RODERIGO.—Par le ciel! j'aurais mieux aimé être son +bourreau.</p> + +<p>JAGO—Mais à cela nul remède. Tel est le malheur du +service. La promotion suit la recommandation et la +faveur; elle ne se règle plus par l'ancienne gradation, +lorsque le second était toujours héritier du premier. +Maintenant, seigneur, jugez vous-même si j'ai la moindre +raison d'aimer le More.</p> + +<p>RODERIGO.—En ce cas, je ne resterais pas à son service.</p> + +<p>JAGO.—Seigneur, rassurez-vous. Je le sers pour me +servir moi-même contre lui. Nous ne pouvons tous être +maîtres, et tous les maîtres ne peuvent être fidèlement +servis. Vous trouverez beaucoup de serviteurs soumis, +rampants, qui, passionnés pour leur propre servitude, +usent leur vie comme l'âne de leur maître, seulement +pour la nourriture de la journée. Quand ils sont vieux +on les casse aux gages. Châtiez-moi ces honnêtes esclaves. +Il en est d'autres qui, revêtus des formes et des +apparences du dévouement, tiennent au fond toujours +leur coeur à leur service. Ils ne donnent à leurs seigneurs +que des démonstrations de zèle, prospèrent à leurs dépens; +et dès qu'ils ont mis une bonne doublure à leurs habits, +ce n'est plus qu'à eux-mêmes qu'ils rendent hommage. +Ceux-là ont un peu d'âme, et je professe d'en être; car, +seigneur, aussi vrai que vous êtes Roderigo, si j'étais le +More, je ne voudrais pas être Jago. En le servant, je ne +sers que moi, et le ciel m'est témoin que je ne le fais ni +par amour, ni par dévouement, mais, sous ce masque, +pour mon propre intérêt. Quand mon action visible et +mes compliments extérieurs témoigneront au vrai la +disposition naturelle et le dedans de mon âme, attendez-vous +à me voir bientôt porter mon coeur sur la main, +pour le donner à becqueter aux corneilles. Non, je ne +suis pas ce que je suis.</p> + +<p>RODERIGO.—Quelle bonne fortune pour ce More aux +lèvres épaisses, s'il réussit de la sorte dans son dessein!</p> + +<p>JAGO.—Appelez son père; éveillez-le; faites poursuivre +le More, empoisonnez sa joie; dénoncez-le dans les rues; +excitez les parents de la jeune fille; au sein du paradis +où le More repose, tourmentez-le par des mouches; et +quoiqu'il jouisse du bonheur, mêlez-y de telles inquiétudes +que sa joie en soit troublée et décolorée.</p> + +<p>RODERIGO.—Voici la maison de son père; je vais l'appeler +à haute voix.</p> + +<p>JAGO.—Appelez avec des accents de crainte et des hurlements +de terreur, comme il arrive quand on découvre +l'incendie que la négligence et la nuit ont laissé se glisser +au sein des cités populeuses.</p> + +<p>RODERIGO.—Holà, holà, Brabantio! seigneur Brabantio! +holà!</p> + +<p>JAGO.—Éveillez-vous: holà, Brabantio! des voleurs! +des voleurs! voyez à votre maison, à votre fille, à vos +coffres! au voleur! au voleur!</p> + +<p>BRABANTIO, <span class="stage2"><i>à la fenêtre</i>.</span>—Et quelle est donc la cause de +ces effrayantes clameurs? Qu'y a-t-il?</p> + +<p>RODERIGO.—Seigneur, tout votre monde est-il chez vous?</p> + +<p>JAGO.—Vos portes sont-elles bien fermées?</p> + +<p>BRABANTIO.—Comment, pourquoi me demandez-vous +cela?</p> + +<p>JAGO.—Par Dieu, seigneur, vous êtes volé: pour votre +honneur passez votre robe: votre coeur est frappé; vous +avez perdu la moitié de votre âme: en ce moment, à +l'heure même, un vieux bélier noir ravit votre brebis +blanche. Levez-vous, hâtez-vous, réveillez au son de la +cloche les citoyens qui ronflent; ou le diable va cette +nuit faire de vous un grand-père. Debout, vous dis-je.</p> + +<p>BRABANTIO.—Quoi donc, avez-vous perdu l'esprit?</p> + +<p>RODERIGO.—Vénérable seigneur, reconnaissez-vous ma +voix?</p> + +<p>BRABANTIO.—Moi, non. Qui êtes-vous?</p> + +<p>RODERIGO.—Je m'appelle Roderigo.</p> + +<p>BRABANTIO.—Tu n'en es que plus mal venu. Déjà je +t'ai défendu de rôder autour de ma porte. Je t'ai franchement +déclaré que ma fille n'est pas pour toi: et aujourd'hui +dans ta folie, encore plein de ton souper, et +échauffé de boissons enivrantes, tu viens me braver +méchamment et troubler mon sommeil!</p> + +<p>RODERIGO.—Seigneur, seigneur, seigneur...</p> + +<p>BRABANTIO.—Mais tu peux être bien sûr que j'ai assez +de pouvoir pour te faire repentir de ceci.</p> + +<p>RODERIGO.—Modérez-vous, seigneur.</p> + +<p>BRABANTIO.—Que me parles-tu de vol? C'est ici Venise: +ma maison n'est pas une grange isolée.</p> + +<p>RODERIGO.—Puissant Brabantio, c'est avec une âme +droite et pure que je viens à vous...</p> + +<p>JAGO.—Parbleu, seigneur, vous êtes un de ces hommes +qui ne veulent pas servir Dieu quand c'est Satan qui le +leur commande. Parce que nous venons vous rendre +service, vous nous prenez pour des bandits. Vous voulez +donc voir votre fille associée à un cheval de Barbarie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>? +Vous voulez donc que vos petits-enfants hennissent après +vous? vous voulez avoir des coursiers pour cousins et +des haquenées pour parents?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p><i>Covered with a Barbary horse.</i></p></blockquote> + +<p>BRABANTIO.—Quel impudent misérable es-tu?</p> + +<p>JAGO.—Je suis un homme, seigneur, qui viens vous +dire qu'à l'heure où je vous parle, dans les bras l'un de +l'autre, votre-fille et le More ne font qu'un<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Shakspeare se sert ici d'un proverbe grossier: <i>Your daughter +and the Moor are now making the beast with two backs.</i></p></blockquote> + +<p>BRABANTIO.—Tu es un coquin.</p> + +<p>JAGO.—Vous êtes un sénateur!</p> + +<p>BRABANTIO.—Tu me répondras de ton insolence. Je te +connais, Roderigo.</p> + +<p>RODERIGO.—Seigneur, je consens à répondre de tout. +Mais de grâce écoutez-nous; si (comme je crois le voir +en partie) c'est selon votre bon plaisir et de votre aveu +que votre belle fille, à cette heure sombre et bizarre de +la nuit, sort sans meilleure ni pire escorte qu'un coquin +aux gages du public, un gondolier, et va se livrer aux +grossiers embrassements d'un More débauché; si cela +vous est connu, et que vous l'avez permis, alors nous +vous avons fait un grand et insolent outrage; mais si +vous ignorez tout cela, mon caractère me garantit que +vous nous repoussez à tort. Ne croyez pas que, dépourvu +de tout sentiment des convenances, je voulusse plaisanter +et me jouer ainsi de Votre Excellence. Votre fille, je +le répète, si vous ne lui en avez pas donné la permission, +a commis une étrange faute en attachant ses affections, +sa beauté, son esprit, sa fortune, au sort d'un +vagabond, étranger ici et partout. Éclaircissez-vous sans +délai. Si elle est dans sa chambre ou dans votre maison, +déchaînez contre moi la justice de l'État, pour vous avoir +ainsi abusé.</p> + +<p>BRABANTIO.—Battez le briquet! Vite! donnez-moi un +flambeau! Appelez tous mes gens! Cette aventure ressemble +assez à mon songe: la crainte de sa vérité +oppresse déjà mon coeur. De la lumière! de la lumière!</p> + +<p class="stage1">(Brabantio se retire de la fenêtre.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Roderigo</i></span>.—Adieu, il faut que je vous quitte. Il +n'est ni convenable, ni sain pour ma place, qu'on me +produise comme témoin contre le More, ce qui arrivera +si je reste. Je sais ce qui en est; quoique ceci lui puisse +causer quelque échec, le sénat ne peut avec sûreté le +renvoyer. Il s'est engagé avec tant de succès dans la +guerre de Chypre maintenant en train, que, pour leur +salut, les sénateurs n'ont pas un autre homme de sa +force pour conduire leurs affaires. Aussi, quoique je le +haïsse comme je hais les peines de l'enfer, la nécessité +du moment me contraint à arborer l'étendard du zèle, +et à en donner des signes; des signes, sur mon âme, rien +de plus. Pour être sûr de le trouver, dirigez vers le Sagittaire<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> +la recherche du vieillard; j'y serai avec le More. +Adieu.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p><i>C'est probablement le nom de quelque auberge de Venise.</i></p></blockquote> + +<p class="stage1">(Jago sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent dans la rue Brabantio et des domestiques avec des +torches.)</p> + +<p>BRABANTIO.—Mon malheur n'est que trop vrai! Elle +est partie; et ce qui me reste d'une vie déshonorée ne +sera plus qu'amertume. Roderigo, où l'as-tu vue?—O +malheureuse fille!... Avec le More, dis-tu?—Qui voudrait +être père?—Comment as-tu su que c'était elle?—Oh! +tu m'as trompé au delà de toute idée.—Et que vous +a-t-elle dit?—Allumez encore des flambeaux. Éveillez +tous mes parents.—Sont-ils mariés, croyez-vous?</p> + +<p>RODERIGO.—En vérité, je crois qu'ils le sont.</p> + +<p>BRABANTIO.—O ciel!—Comment est-elle sortie?—O trahison +de mon sang!—Pères, ne vous fiez plus au coeur +de vos filles d'après la conduite que vous leur voyez +tenir.—Mais n'est-il pas des charmes par lesquels on +peut corrompre la virginité et les penchants de la jeunesse? +Roderigo, n'avez-vous rien lu sur de pareilles +choses?</p> + +<p>RODERIGO.—Oui, en vérité, seigneur, je l'ai lu.</p> + +<p>BRABANTIO.—Appelez mon frère.—Oh! que je voudrais +vous l'avoir donnée!—Que les uns prennent un chemin, +et les autres un autre.—Savez-vous où nous pourrons la +surprendre avec le More?</p> + +<p>RODERIGO.—J'espère pouvoir le découvrir, si vous voulez +emmener une bonne escorte et venir avec moi.</p> + +<p>BRABANTIO.—Ah! je vous prie, conduisez-nous. A +chaque maison je veux appeler: je puis demander du +monde presque partout: Prenez vos armes, courons: +rassemblez quelques officiers chargés du service de nuit. +Allons! marchons.—Honnête Roderigo, je vous récompenserai +de votre peine.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une autre rue.</p> + +<p class="stage1">Les mêmes. <i>Entrent</i> OTHELLO, JAGO +et des SERVITEURS.</p> +<br> + +<p>JAGO.—Quoique dans le métier de la guerre j'aie tué +des hommes, cependant je tiens qu'il est de l'essence de +la conscience de ne pas commettre un meurtre prémédité: +je manque quelquefois de méchanceté quand j'en +aurais besoin. Neuf ou dix fois j'ai été tenté de le piquer +sous les côtes.</p> + +<p>OTHELLO.—La chose vaut mieux comme elle est.</p> + +<p>JAGO.—Soit. Cependant il a tant bavardé, il a vomi +tant de propos révoltants, injurieux à votre honneur, +qu'avec le peu de vertu que je possède, j'ai eu bien de la +peine à me contenir. Mais, dites-moi, je vous prie, seigneur, +êtes-vous solidement marié? Songez-y bien, le +<i>magnifique</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> est très-aimé; et sa voix, quand il le veut, +a deux fois autant de puissance que celle du duc: il va +vous forcer au divorce, ou il fera peser sur vous autant +d'embarras et de chagrins que pourra lui en fournir la +loi, soutenue de tout son crédit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>Magnifiques</i> était le terme d'honneur en usage +pour les seigneurs vénitiens.</p></blockquote> + +<p>OTHELLO.—Qu'il fasse du pis qu'il pourra; les services +que j'ai rendus à la Seigneurie parleront plus haut que +ses plaintes. On ne sait pas encore, et je le publierai si +je vois qu'il y ait de l'honneur à s'en vanter, que je tire +la vie et l'être d'ancêtres assis sur un trône, et mes mérites +peuvent répondre, la tête haute, à la haute fortune +que j'ai conquise. Car sache, Jago, que si je n'aimais la +charmante Desdémona, je ne voudrais pas pour tous les +trésors de la mer, enfermer ni gêner ma destinée jusqu'ici +libre et sans liens.—Mais vois, que sont ces lumières +qui viennent là-bas?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Cassio à distance et quelques officiers avec des +flambeaux.)</p> + +<p>JAGO.—C'est le père irrité avec ses amis. Vous feriez +mieux de rentrer.</p> + +<p>OTHELLO.—Mais, non: il faut qu'on me trouve. Mon +caractère, mon titre, et ma conscience sans reproche me +montreront tel que je suis.—Est-ce bien eux?</p> + +<p>JAGO.—Par Janus, je pense que non.</p> + +<p>OTHELLO.—Les serviteurs du duc et mon lieutenant!—Que +la nuit répande ses faveurs sur vous, amis! quelles +nouvelles?</p> + +<p>CASSIO.—Général, le duc vous salue, et il réclame +votre présence dans son palais en hâte, en toute hâte, à +l'instant même.</p> + +<p>OTHELLO.—Savez-vous pourquoi?</p> + +<p>CASSIO.—Quelques nouvelles de Chypre, autant que je +puis conjecturer; une affaire de quelque importance. +Cette nuit même les galères ont dépêché jusqu'à douze +messagers de suite sur les talons l'un de l'autre. Déjà +nombre de conseillers sont levés, et rassemblés chez le +duc. On vous a demandé plusieurs fois avec empressement; +et, voyant qu'on ne vous trouvait point à votre +demeure, le sénat a envoyé trois bandes différentes pour +vous chercher de tous côtés.</p> + +<p>OTHELLO.—Il est bon que ce soit vous qui m'ayez +rencontré. Je n'ai qu'un mot à dire, ici dans la maison, +et je vais avec vous.</p> + +<p class="stage1">(Othello sort.)</p> + +<p>CASSIO.—Enseigne, que fait-il ici?</p> + +<p>JAGO.—Sur ma foi, il a abordé cette nuit une prise de +grande valeur; si elle est déclarée légitime, il a jeté +l'ancre pour toujours.</p> + +<p>CASSIO.—Je ne comprends pas.</p> + +<p>JAGO.—Il est marié.</p> + +<p>CASSIO.—A qui?</p> + +<p>JAGO.—Marié à... Allons, général, partons-nous?</p> + +<p class="stage1">(Othello rentre.)</p> + +<p>OTHELLO.—Venez, amis.</p> + +<p>CASSIO.—Voici une autre troupe qui vous cherche aussi.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Brabantio et Roderigo, et des officiers du guet avec +des flambeaux et des armes.)</p> + +<p>JAGO.—C'est Brabantio! général, faites attention: +il vient avec de mauvais desseins.</p> + +<p>OTHELLO.—Holà! n'avancez pas plus loin.</p> + +<p>RODERIGO.—Seigneur, c'est le More!</p> + +<p>BRABANTIO, <span class="stage2"><i>avec furie</i></span>.—Tombez sur lui, le brigand!</p> + +<p class="stage1">(Les deux partis mettent l'épée à la main.)</p> + +<p>JAGO.—A vous, Roderigo: allons, vous et moi.</p> + +<p>OTHELLO.—Rentrez vos brillantes épées, la rosée de +la nuit pourrait les ternir. Mon seigneur, vous commanderez +mieux ici avec vos années qu'avec vos armes.</p> + +<p>BRABANTIO.—O toi, infâme ravisseur, où as-tu recélé +ma fille? Damné que tu es, tu l'as subornée par tes maléfices; +car je m'en rapporte à tous les êtres raisonnables: +si elle n'était liée par des chaînes magiques, une fille si +jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu'elle +dédaignait les amants riches et élégants de notre nation, +eût-elle osé, au risque de la risée publique, quitter la +maison paternelle pour fuir dans le sein basané d'un être +tel que toi, fait pour effrayer, non pour plaire? Que le +monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu as +ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des minéraux +qui affaiblissent l'intelligence?—Je veux que cela +soit examiné. La chose est probable; elle est manifeste. +Je te saisis donc, et je t'arrête comme trompant le monde, +comme exerçant un art proscrit et non autorisé.—Mettez +la main sur lui; s'il résiste, emparez-vous de lui au péril +de sa vie.</p> + +<p>OTHELLO.—Retenez vos mains, vous qui me suivez, et +les autres aussi. Si mon devoir était de combattre, je +l'aurais su connaître sans que personne m'en fît la leçon. +(<i>A Brabantio.</i>) Où voulez-vous que je me rende pour répondre +à votre accusation?</p> + +<p>BRABANTIO.—En prison, jusqu'à ce que le temps prescrit +par la loi, et les formes du tribunal t'appellent pour +te défendre.</p> + +<p>OTHELLO.—Et, si j'obéis, comment satisferai-je +aux ordres du duc dont les messagers sont ici, à côté de +moi, réclamant ma présence auprès de lui pour une +grande affaire d'État?</p> + +<p>UN OFFICIER.—Rien n'est plus vrai, digne seigneur; +le duc est au conseil, et, je suis sûr qu'on a envoyé chercher +Votre Excellence.</p> + +<p>BRABANTIO.—Comment! le duc au conseil? à cette +heure de la nuit? Qu'il y soit conduit à l'instant. Ma +cause n'est point d'un intérêt frivole. Le duc même, et +tous mes frères du sénat ne peuvent s'empêcher de ressentir +cet affront comme s'il leur était personnel. Si de +tels attentats avaient un libre cours, des esclaves et des +païens seraient bientôt nos maîtres.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">(Salle du conseil.)</p> + +<p class="stage1"><i>Le</i> DUC <i>et les</i> SÉNATEURS <i>assis autour d'une table, +des</i> OFFICIERS <i>à distance</i>.</p> +<br> + +<p>LE DUC.—Il n'y a, entre ces avis, point d'accord qui +les confirme.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—En effet, ils s'accordent peu: +mes lettres disent cent sept galères.</p> + +<p>LE DUC.—Et les miennes cent quarante.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Et les miennes deux cents: cependant +quoiqu'elles varient sur le nombre, comme il arrive +lorsque le rapport est fondé sur des conjectures, toutes +cependant confirment la nouvelle d'une flotte turque se +portant sur Chypre!</p> + +<p>LE DUC.—Oui, il y en a assez pour asseoir une opinion; +les erreurs ne me rassurent pas tellement que le +fond du récit ne me paraisse fait pour causer une juste +crainte.</p> + +<p>UN MATELOT, <span class="stage2"><i>au dedans</i></span>.—Holà, holà! des nouvelles +des nouvelles.</p> + +<p class="stage1">(Entre un officier avec un matelot.)</p> + +<p>L'OFFICIER.—Un messager de la flotte.</p> + +<p>LE DUC.—Encore! Qu'y a-t-il?</p> + +<p>LE MATELOT.—L'escadre turque s'avance sur Rhodes: +j'ai ordre du seigneur Angelo de venir l'annoncer au +sénat.</p> + +<p>LE DUC.—Que pensez-vous de ce changement?</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Cela ne peut soutenir le moindre +examen de la raison. C'est un piége dressé pour nous +donner le change. Quand on considère l'importance de +Chypre pour le Turc, et si nous réfléchissons seulement +que cette île, qui intéresse beaucoup plus le Turc que +Rhodes, peut d'ailleurs être plus aisément emportée, car +elle n'est pas dans un aussi bon état de défense, mais +manque de toutes les ressources dont Rhodes est munie; +si nous songeons à tout cela, nous ne pouvons croire le +Turc assez malhabile pour laisser derrière lui la place +qui lui importe d'abord, et négliger une tentative facile +et profitable, pour courir après un danger sans profit.</p> + +<p>LE DUC.—Non, il est certain que le Turc n'en veut +point à Rhodes.</p> + +<p>UN OFFICIER.—Voici d'autres nouvelles.</p> + +<p class="stage1">(Entre un autre messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Les Ottomans, magnifiques seigneurs, +gouvernant sur l'île de Rhodes, ont reçu là un renfort +qui vient de se joindre à leur flotte.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Oui, c'est ce que je pensais.—De +quelle force, suivant votre estimation?</p> + +<p>LE MESSAGER.—De trente voiles; et soudain virant de +bord, ils retournent sur leurs pas et portent franchement +leur entreprise sur Chypre. Le seigneur Montano, votre +fidèle et brave commandant, avec l'assurance de sa foi, +vous envoie cet avis, et vous prie de l'en croire.</p> + +<p>LE DUC.—Nous voilà donc certains que c'est Chypre +qu'ils menacent. Marc Lucchese n'est-il pas à Venise?</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Il est actuellement à Florence.</p> + +<p>LE DUC—Écrivez-lui en notre nom, dites-lui de se hâter +au plus vite. Dépêchez-vous.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Voici Brabantio et le vaillant More.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Brabantio, Othello, Roderigo, Jago et des officiers.)</p> + +<p>LE DUC.—Brave Othello, nous avons besoin de vous +à l'instant, contre le Turc, cet ennemi commun. <span class="stage2"><i>(A Brabantio</i>.)</span> +Je ne vous voyais pas, seigneur, soyez le bienvenu: +vos conseils et votre secours nous manquaient +cette nuit.</p> + +<p>BRABANTIO.—Moi, j'avais bien besoin des vôtres. Que +Votre Grandeur me pardonne; ce n'est point ma place +ni aucun avis de l'affaire qui vous rassemble, qui m'ont +fait sortir de mon lit: l'intérêt public n'a plus de prise +sur mon âme. Ma douleur personnelle est d'une nature +si démesurée et si violente, qu'elle engloutit et absorbe +tout autre chagrin, sans cesser d'être toujours la même.</p> + +<p>LE DUC.—Quoi donc? et de quoi s'agit-il?</p> + +<p>BRABANTIO.—Ma fille! ô ma fille!</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Quoi! morte?</p> + +<p>BRABANTIO.—Oui, pour moi; elle m'est ravie; elle est +séduite, corrompue par des sortiléges et des philtres +achetés à des charlatans. Car une nature qui n'est ni +aveugle, ni incomplète, ni dénuée de sens, ne pourrait +s'égarer de la sorte si les piéges de la magie...</p> + +<p>LE DUC.—Quel que soit l'homme qui, par ces manoeuvres +criminelles, ait privé votre fille de sa raison, et vous +de votre fille, vous lirez vous-même le livre sanglant des +lois; vous interpréterez à votre gré son texte sévère; oui, +le coupable fût-il notre propre fils.</p> + +<p>BRABANTIO.—Je remercie humblement Votre Grandeur: +voilà l'homme, ce More, que vos ordres exprès ont, +à ce qu'il paraît, mandé devant vous pour les affaires de +l'État.</p> + +<p>LE DUC ET LES SÉNATEURS.—Nous en sommes désolés.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Othello</i></span>.—Qu'avez-vous à répondre pour votre +défense?</p> + +<p>BRABANTIO.—Rien; sinon que le fait est vrai.</p> + +<p>OTHELLO.—Très-puissants, très-graves et respectables +seigneurs, mes nobles et généreux maîtres;—que j'aie +enlevé la fille de ce vieillard, cela est vrai; il est vrai +que je l'ai épousée: voilà mon offense sans voile et dans +sa nudité; elle va jusque-là et pas au delà. Je suis rude +dans mon langage et peu doué du talent des douces paroles +de paix; car depuis que ces bras ont atteint l'âge de +sept ans, à l'exception des neuf lunes dernières, ils ont +trouvé dans les champs couverts de tentes leur plus chers +exercices; et je ne puis pas dire, sur ce grand univers, +grand'chose qui n'ait rapport à des faits de bataille et de +guerre; en parlant pour moi-même j'embellirai donc peu +ma cause. Cependant, avec la permission de votre bienveillante +patience, je vous ferai un récit simple et sans +ornement du cours entier de mon amour; je vous dirai +par quels philtres, quels charmes et quelle magie puissante +(car c'est là ce dont je suis accusé), j'ai gagné le +coeur de sa fille.</p> + +<p>BRABANTIO.—Une fille si timide, d'un caractère si calme +et si doux qu'au moindre mouvement, elle rougissait +d'elle-même! Elle! en dépit de sa nature, de son âge, de +son pays, de son rang, de tout enfin, se prendre d'amour +pour ce qu'elle craignait de regarder!—Il faut un jugement +faussé ou estropié pour croire que la perfection ait +pu errer ainsi contre toutes les lois de la nature; il faut +absolument recourir, pour l'expliquer, aux pratiques +d'un art infernal. J'affirme donc encore que c'est par la +force de mélanges qui agissent sur le sang, ou de quelque +boisson préparée à cet effet, que ce More a triomphé d'elle.</p> + +<p>LE DUC.—L'affirmer n'est pas le prouver: il faut +des témoins plus certains et plus clairs que ces légers +soupçons et ces faibles vraisemblances fondées sur des +apparences frivoles, que vous fournissez contre lui.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Mais, vous, Othello, parlez, +avez-vous par des moyens iniques et violents soumis et +empoisonné les affections de cette jeune fille? ou l'avez-vous +gagnée par la prière, et par ces questions permises +que le coeur adresse au coeur?</p> + +<p>OTHELLO.—Envoyez-la chercher au Sagittaire, seigneurs, +je vous en conjure, et laissez-la parler elle-même +de moi devant son père. Si vous me trouvez +coupable dans son récit, non-seulement ôtez-moi la confiance +et le grade que je tiens de vous; mais que votre +sentence tombe sur ma vie même.</p> + +<p>LE DUC.—Qu'on fasse venir Desdémona.</p> + +<p class="stage1">(Quelques officiers sortent.)</p> + +<p>OTHELLO.—Enseigne, conduisez-les: vous connaissez +bien le lieu. <span class="stage2">(<i>Jago s'incline et part.</i>)</span> Et en attendant qu'elle +arrive, aussi sincèrement que je confesse au ciel toutes +les fautes de ma vie, je vais exposer à vos respectables +oreilles comment j'ai fait des progrès dans l'amour de +cette belle dame, et elle dans le mien.</p> + +<p>LE DUC.—Parlez, Othello.</p> + +<p>OTHELLO.—Son père m'aimait; il m'invitait souvent: +toujours il me questionnait sur l'histoire de ma vie, +année par année, sur les batailles, les siéges où je me +suis trouvé, les hasards que j'ai courus. Je repassais ma +vie entière, depuis les jours de mon enfance jusqu'au +moment où il me demandait de parler. Je parlais de +beaucoup d'aventures désastreuses, d'accidents émouvants +de terre et de mer; de périls imminents où, sur la +brèche meurtrière, je n'échappais à la mort que de l'épaisseur +d'un cheveu. Je dis comment j'avais été pris +par l'insolent ennemi et vendu en esclavage; comment +je fus racheté de mes fers, et ce qui se passa dans le +cours de mes voyages, la profondeur des cavernes, et +l'aridité des déserts, et les rudes carrières, et les rochers +et les montagnes dont la tête touche aux cieux: +on m'avait invité à parler; telle fut la marche de mon +récit. Je parlais encore des cannibales qui se mangent les +uns les autres, et des anthropophages et des hommes dont +la tête est placée au-dessous de leurs épaules. Desdémona +avait un goût très-vif pour toutes ces histoires; +mais sans cesse les affaires de la maison rappelaient +ailleurs; et toujours, dès qu'elle avait pu les expédier à la +hâte, elle revenait, et d'une oreille avide elle dévorait +mes discours. M'en étant aperçu, je saisis un jour une +heure favorable, et trouvai le moyen de l'amener à me +faire du fond de son coeur la prière de lui raconter tout +mon pèlerinage, dont elle avait bien entendu quelques +fragments, mais jamais de suite et avec attention. J'y +consentis, et souvent je lui surpris des larmes, quand je +rappelais quelqu'un des coups désastreux qu'avait essuyés +ma jeunesse. Mon récit achevé, elle me donna, pour ma +peine, un torrent de soupirs; elle s'écria: «Qu'en vérité +tout cela était étrange! mais bien étrange! que c'était +digne de pitié; profondément digne de pitié!—Elle eût +voulu ne l'avoir pas entendu; et cependant elle souhaitait +que le ciel eût fait d'elle un pareil homme.»—Elle +me remercia, et me dit que, si j'avais un ami qui +l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon +histoire, et que cela gagnerait son amour. Sur cette ouverture, +je parlai: elle m'aima pour les dangers que +j'avais courus; je l'aimai parce qu'elle en avait pitié. +Voilà toute la magie dont j'ai usé.—La voilà qui vient. +Qu'elle en rende elle-même témoignage.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Desdémona, Jago et des serviteurs.)</p> + +<p>LE DUC.—Je crois que ce récit gagnerait aussi le coeur +de ma fille. Cher Brabantio, prenez aussi bien qu'il se +peut cette mauvaise affaire. Avec leurs armes brisées, +les hommes se défendent encore mieux qu'avec leurs +seules mains.</p> + +<p>BRABANTIO.—Je vous en prie, écoutez-la parler: si elle +avoue qu'elle a été de moitié dans cet amour, que la +ruine tombe sur ma tête si mes reproches tombent sur +l'homme.—Approchez, belle madame. Distinguez-vous, +dans cette illustre assemblée, celui à qui vous devez le +plus d'obéissance?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon noble père, j'aperçois ici un devoir +partagé: je tiens à vous par la vie et l'éducation que j'ai +reçues de vous. Toutes deux m'enseignent à vous révérer. +Vous êtes le seigneur de mon devoir: jusqu'ici je n'ai +été que votre fille: mais voilà mon mari; et autant ma +mère vous a montré de dévouement, en vous préférant à +son père, autant je déclare que j'en puis et dois témoigner +au More, mon seigneur.</p> + +<p>BRABANTIO.—Dieu soit avec vous! J'ai fini. <span class="stage2">(<i>Au duc.</i>)</span> +Passons s'il vous plaît, seigneur, aux affaires d'État. +J'eusse mieux fait d'adopter un enfant que de lui donner +la vie; More; approche: je te donne ici de tout mon +coeur, ce que (si tu ne l'avais déjà) je voudrais de tout mon +coeur te refuser. Grâce à vous, mon trésor, je suis ravi de +n'avoir pas d'autres enfants. Ta fuite m'eût appris à les +tenir en tyran dans des chaînes de fer. J'ai fini, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Laissez-moi parler comme vous, et exprimer +un avis qui pourra servir de marche, ou de degré à +ces amants pour retrouver votre faveur. Quand on a +épuisé les remèdes, et qu'on a éprouvé ce coup fatal que +suspendait encore l'espérance, tous les chagrins sont +finis. Déplorer un malheur fini et passé, c'est le sûr +moyen d'attirer un malheur nouveau. Quand on ne peut +sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les +rigueurs du sort, en les supportant avec patience. +L'homme qu'on a volé et qui sourit vole lui-même quelque +chose au voleur; mais celui qui s'épuise en regrets +inutiles se vole lui-même.</p> + +<p>BRABANTIO.—Ainsi laissons le Turc nous enlever +Chypre; nous ne l'aurons pas perdue tant que nous pourrons +sourire. Celui-là supporte bien les avis, qui n'a rien +à leur demander que les consolations qu'il en recueille; +mais celui qui, pour payer le chagrin, est obligé d'emprunter +à la pauvre patience, supporte à la fois et le +chagrin et l'avis. Ces maximes qui s'appliquent des deux +côtés, pleines de sucre ou de fiel, sont équivoques; les +mots ne sont que des mots; je n'ai jamais ouï dire +que ce fût par l'oreille qu'on eût atteint le coeur brisé. +Je vous en conjure humblement, passons aux affaires de +l'État.</p> + +<p>LE DUC.—Le Turc s'avance sur Chypre avec une flotte +formidable. Othello, vous connaissez mieux que personne +les ressources de la place. Nous y avons, il est +vrai, un officier d'une capacité reconnue; mais l'opinion, +maîtresse souveraine des événements, croit, en +vous donnant son suffrage, assurer le succès. Il vous +faut donc laisser obscurcir l'éclat de votre nouveau bonheur +par cette expédition pénible et hasardeuse.</p> + +<p>OTHELLO.—Graves sénateurs, ce tyran de l'homme, +l'habitude, a changé pour moi la couche de fer et de +cailloux des camps en un lit de duvet. Je ressens +cette ardeur vive et naturelle qu'éveillent en moi les +pénibles travaux: j'entreprends cette guerre contre +les Ottomans, et, m'inclinant avec respect devant vous, +je demande un état convenable pour ma femme, le traitement +et le rang dus à ma place, en un mot, un sort et +une situation qui répondent à sa naissance.</p> + +<p>LE DUC.—Si cela vous convient, elle habitera chez son +père.</p> + +<p>BRABANTIO.—Je ne veux pas qu'il en soit ainsi.</p> + +<p>OTHELLO.—Ni moi.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ni moi: je ne voudrais pas demeurer +dans la maison de mon père, pour exciter en lui mille +pensées pénibles en étant toujours sous ses yeux. Généreux +duc, prêtez à mes raisons une oreille propice, et +que votre suffrage m'accorde un privilége pour venir en +aide à mon ignorance.</p> + +<p>LE DUC.—Que désirez-vous, Desdémona?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que j'aie assez aimé le More pour vivre +avec lui, c'est ce que peuvent proclamer dans le monde +la violence que j'ai faite aux règles ordinaires, et la +façon dont j'ai pris d'assaut la fortune. Mon coeur a été +dompté par les rares qualités de mon seigneur. C'est +dans l'âme d'Othello que j'ai vu son visage; et c'est à sa +gloire, à ses belliqueuses vertus que j'ai dévoué mon +âme et ma destinée. Ainsi, chers seigneurs, si, tandis +qu'il part pour la guerre, je reste ici comme un papillon +de paix, les honneurs pour lesquels je l'ai aimé me sont +ravis, et j'aurai un pesant ennui à supporter durant son +absence. Laissez-moi partir avec lui.</p> + +<p>OTHELLO.—Vos voix, seigneurs: je vous en conjure, +que sa volonté s'accomplisse librement. Je ne le demande +point pour complaire à l'ardeur de mes désirs, ni pour +assouvir les premiers transports d'une passion nouvelle +par une satisfaction personnelle; mais pour me montrer +bon et propice à ses voeux. Et que le ciel éloigne de vos +âmes généreuses la pensée que, parce que je l'aurai près +de moi, je négligerai vos grandes et sérieuses affaires! +Non, si les jeux légers de l'amour ailé plongent dans une +molle inertie mes facultés de pensée et d'action, si mes +plaisirs gâtent mes travaux et leur font tort, que vos +ménagères fassent de mon casque un vil poêlon, et que +tous les affronts les plus honteux s'élèvent ensemble +contre ma renommée!</p> + +<p>LE DUC.—Qu'il en soit comme vous le déciderez entre +vous; qu'elle reste ou qu'elle vous suive. Le danger +presse, que votre célérité y réponde. Il faut partir cette +nuit.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Cette nuit, seigneur?</p> + +<p>LE DUC.—Cette nuit.</p> + +<p>OTHELLO.—De tout mon coeur.</p> + +<p>LE DUC.—A neuf heures du matin nous nous retrouverons +ici. Othello, laissez un officier auprès de nous; il +vous portera votre commission, ainsi que tout ce qui +pourra intéresser votre poste ou vos affaires.</p> + +<p>OTHELLO.—Je laisserai mon enseigne, s'il plaît à Votre +Seigneurie; c'est un homme d'honneur et de confiance; +je remets ma femme à sa conduite, ainsi que tout ce +que Vos Excellences jugeront à propos de m'adresser.</p> + +<p>LE DUC.—Qu'il en soit ainsi.—Je vous salue tous. <span class="stage2">(<i>A +Brabantio.</i>)</span> Et vous, noble seigneur, s'il est vrai que la +vertu ne manque jamais de beauté, votre gendre est bien +plus beau qu'il n'est noir.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Adieu, brave More. Traitez bien +Desdémona.</p> + +<p>BRABANTIO.—Veille sur elle, More; aie l'oeil ouvert sur +elle; elle a trompé son père, et pourra te tromper.</p> + +<p>OTHELLO.—Ma vie sur sa foi! <span class="stage2">(<i>Le duc sort avec les +sénateurs.</i>)</span> Honnête Jago, il faut que je te laisse ma Desdémona. +Donne-lui, je te prie, ta femme pour compagne; +et choisis pour les amener le temps le plus favorable.—Viens, +Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure +pour l'amour, les affaires et les ordres à donner. Il faut +obéir à la nécessité.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>RODERIGO.—Jago?</p> + +<p>JAGO.—Que dites-vous, noble coeur?</p> + +<p>RODERIGO.—Devines-tu ce que je médite?</p> + +<p>JAGO.—Mais, de gagner votre lit et de dormir.</p> + +<p>RODERIGO.—Je veux à l'instant me noyer.</p> + +<p>JAGO.—Oh! si vous vous noyez, je ne vous aimerai +plus après; et pourquoi, homme insensé?</p> + +<p>RODERIGO.—C'est folie de vivre quand la vie est un +tourment: et quand la mort est notre seul médecin, alors +nous avons une ordonnance pour mourir.</p> + +<p>JAGO.—O lâche! depuis quatre fois sept ans j'ai promené +ma vue sur ce monde; et, depuis que j'ai su discerner +un bienfait d'une injure, je n'ai pas encore trouvé +d'homme qui sût bien s'aimer lui-même. Plutôt que de +dire que je veux me noyer pour l'amour d'une fille<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>, je +changerais ma qualité d'homme contre celle de singe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p><i>A guinea-hen</i>; littéralement, <i>une poule de +Guinée</i>. C'était une +expression usitée du temps de Shakspeare, pour désigner une +fille publique.</p></blockquote> + +<p>RODERIGO.—Que puis-je faire? Je l'avoue, c'est une +honte que d'être épris de la sorte; mais il n'est pas au +pouvoir de la vertu de m'en corriger.</p> + +<p>JAGO.—La vertu! baliverne: c'est de nous-mêmes qu'il +dépend d'être tels ou tels. Notre corps est le jardin, +notre volonté le jardinier qui le cultive. Que nous y +semions l'ortie ou la laitue, l'hysope ou le thym, des +plantes variées ou d'une seule espèce; que nous le rendions +stérile par notre oisiveté, ou que notre industrie +le féconde, c'est en nous que réside la puissance de donner +au sol ses fruits, et de changer à notre gré. Si la +balance de la vie n'avait pas le poids de la raison à opposer +au poids des passions, la fougue du sang et la bassesse +de nos penchants nous porteraient aux plus +absurdes inconséquences; mais nous avons la raison +pour calmer la fureur des sens, émousser l'aiguillon de +nos désirs, et dompter nos passions effrénées; d'où je +conclus que ce que vous appelez amour est une bouture +ou un rejeton.</p> + +<p>RODERIGO.—Cela ne peut être.</p> + +<p>JAGO.—C'est uniquement un bouillonnement du sang +que permet la volonté. Allons, soyez homme. Vous +noyer! Noyez les chats et les petits chiens aveugles. J'ai +fait profession d'être votre ami; et je proteste que je suis +attaché à votre mérite par des câbles solides. Jamais je +n'aurais pu vous être plus utile qu'à présent. Mettez de +l'argent dans votre bourse; suivez ces guerres; déguisez +votre bonne grâce sous une barbe empruntée. Je le +répète, mettez de l'argent dans votre bourse. Il est +impossible que la passion de Desdémona pour le More +dure longtemps;... mettez de l'argent dans votre bourse;... +ni la sienne pour elle. Le début en fut violent: vous +verrez cela finir par une rupture aussi brusque.—Mettez +seulement de l'argent dans votre bourse... Ces Mores +sont changeants dans leurs volontés... Remplissez votre +bourse d'argent... La nourriture qu'il trouve aujourd'hui +aussi délicieuse que les sauterelles, bientôt lui semblera +aussi amère que la coloquinte... Elle doit changer, car +elle est jeune; dès qu'elle sera rassasiée des caresses du +More, elle verra l'erreur de son choix... Elle doit changer; +elle le doit; ainsi mettez de l'argent dans votre +bourse. Si vous voulez absolument vous damner, faites-le +d'une manière plus agréable qu'en vous noyant... +Recueillez autant d'argent que vous pouvez. Si le sacrement +et un voeu fragile, contracté entre un barbare +vagabond et une rusée Vénitienne, ne sont pas plus forts +que mon esprit et toute la bande de l'enfer, vous la +posséderez: ainsi ramassez de l'argent. La peste soit de la +noyade, il est bien question de cela! Faites-vous pendre +s'il le faut, en satisfaisant vos désirs, plutôt que de vous +noyer en vous passant d'elle.</p> + +<p>RODERIGO.—Promets-tu de servir fidèlement mes espérances, +si je consens à en attendre le succès?</p> + +<p>JAGO.—Comptez sur moi.—Allez, amassez de l'argent.—Je +vous l'ai dit souvent, et vous le redis encore, je +hais le More. Ma cause me tient au coeur; la vôtre n'est +pas moins fondée. Unissons-nous dans notre vengeance +contre lui. Si vous pouvez le déshonorer, vous vous procurez +un plaisir, et à moi un divertissement. Il y a dans +le sein du temps plus d'un événement dont il accouchera. +En avant, allez, procurez-vous de l'argent: nous +en parlerons plus au long demain. Adieu.</p> + +<p>RODERIGO.—Où nous retrouverons-nous demain matin?</p> + +<p>JAGO.—A mon logement.</p> + +<p>RODERIGO.—Je serai avec vous de bonne heure.</p> + +<p>JAGO.—Partez, adieu. Entendez-vous, Roderigo?</p> + +<p>RODERIGO.—Quoi?</p> + +<p>JAGO.—Ne songez plus à vous noyer. Entendez-vous?</p> + +<p>RODERIGO.—J'ai changé de pensée. Je vais vendre +toutes mes terres.</p> + +<p>JAGO.—Allez, adieu; remplissez bien votre bourse. +(<i>Roderigo sort.</i>)—C'est ainsi que je fais ma bourse de la +dupe qui m'écoute: et ne serait-ce pas profaner l'habileté +que j'ai acquise, que d'aller perdre le temps avec un +pareil idiot sans plaisir ni profit pour moi? Je hais le +More: et c'est l'opinion commune qu'entre mes draps il +a rempli mon office; j'ignore si c'est vrai: mais pour un +simple soupçon de ce genre, j'agirai comme si j'en étais +sûr. Il m'estime; mes desseins n'en auront que plus d'effet +sur lui.—Cassio est l'homme qu'il me faut.—Voyons +maintenant... Gagner sa place, et donner un plein essor +à mon désir.—Double adresse.—Mais comment? +comment?—Voyons. Au bout de quelque temps tromper +l'oreille d'Othello en insinuant que Cassio est trop familier +avec sa femme. Cassio a une personne, une fraîcheur, +qui prêtent aux soupçons. Il est fait pour rendre +les femmes infidèles. Le More est d'un naturel franc et +ouvert, prêt à croire les hommes honnêtes dès qu'ils le +paraissent: il se laissera conduire par le nez aussi aisément +que les ânes.—Je le tiens.—Le voilà conçu... L'enfer +et la nuit feront éclore à la lumière ce fruit monstrueux.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Un port de mer dans l'île de Chypre.—Une plate-forme.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> MONTANO et DEUX OFFICIERS.</p> +<br> + +<p>MONTANO.—De la pointe du cap que découvrez-vous +en mer?</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—Rien du tout, tant les vagues sont +fortes! Entre la mer et le ciel je ne puis reconnaître une +voile.</p> + +<p>MONTANO.—Il me semble que le vent a soufflé bien fort +sur terre; jamais plus fougueux ouragan n'ébranla nos +remparts. S'il s'est ainsi déchaîné sur les eaux, quels +flancs de chêne pourraient garder leur emboîture, quand +des montagnes viennent fondre sur eux? Qu'apprendrons-nous +de ceci?</p> + +<p>SECOND OFFICIER.—La dispersion de la flotte ottomane. +Avancez seulement sur le rivage écumant: les +flots grondants semblent frapper les nuages; les lames +chassées par le vent, soulevées en masses énormes, semblent +jeter leurs eaux sur l'ourse brûlante, et éteindre +les étoiles qui gardent le pôle immobile. Je n'ai point +encore vu de semblable tourmente sur la mer en furie.</p> + +<p>MONTANO.—Si la flotte turque n'a pas gagné l'abri de +quelque rade, ils sont noyés: il est impossible de supporter +ceci au large.</p> + +<p class="stage1">(Entre un troisième officier.)</p> + +<p>TROISIÈME OFFICIER-.—Des nouvelles, seigneurs! Nos +campagnes sont finies: la tempête effrénée a tellement +accablé les Turcs, que leurs projets en sont arrêtés. Un +noble vaisseau de Venise a vu la détresse et le terrible +naufrage atteindre la plus grande partie de leur flotte.</p> + +<p>MONTANO.—Quoi! dites-vous vrai?</p> + +<p>TROISIÈME OFFICIER.—Le navire est déjà sous le môle, +un bâtiment de Vérone; Michel Cassio, lieutenant d'Othello, +le vaillant More, est déjà à terre; le More lui-même +est en mer, muni d'une commission expresse pour commander +en Chypre.</p> + +<p>MONTANO.—J'en suis ravi; c'est un digne gouverneur.</p> + +<p>TROISIÈME OFFICIER.—Mais ce même Cassio, en exprimant +sa joie du désastre des Turcs, paraît cependant +triste, et prie pour le salut du More; car ils ont été séparés +par cette horrible et violente tempête.</p> + +<p>MONTANO.—Plaise au ciel qu'il soit en sûreté! J'ai +servi sous lui, et l'homme commande en vrai soldat. +Allons sur la plage pour voir le navire qui vient d'aborder, +et pour chercher des yeux ce brave Othello, jusqu'à +ce que les flots et le bleu des airs se confondent sous nos +regards en une seule et même étendue.</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—Allons, car à chaque minute on +attend de nouvelles arrivées.</p> + +<p class="stage1">(Entre Cassio.)</p> + +<p>CASSIO.—Grâces au vaillant officier de cette île belliqueuse +qui rend ainsi justice au More! Oh! que le ciel +prenne sa défense contre les éléments, car je l'ai perdu +sur une dangereuse mer!</p> + +<p>MONTANO.—Monte-t-il un bon vaisseau?</p> + +<p>CASSIO.—Sa barque est solidement pontée; son pilote +est habile, et d'une expérience consommée. Aussi l'espérance +n'est pas morte dans mon coeur; elle s'enhardit à +l'idée des ressources.</p> + +<p>DES VOIX, <span class="stage2"><i>dans le lointain</i></span>.—Une voile! une voile! une +voile!</p> + +<p class="stage1">(Entre un quatrième officier.)</p> + +<p>CASSIO.—Quel est ce bruit?</p> + +<p>UN OFFICIER.—La ville est déserte: des rangées de +peuple debout sur le bord de la mer crient: <span class="stage2"><i>une voile!</i></span></p> + +<p>CASSIO.—Mes espérances lui font prendre la forme du +gouverneur. (Le canon tire.)</p> + +<p>L'OFFICIER.—On tire la salve d'honneur. Ce sont nos +amis du moins.</p> + +<p>CASSIO.—Allez, je vous prie, et revenez nous apprendre +qui est arrivé.</p> + +<p>L'OFFICIER.—J'y cours.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>MONTANO.—Dites-moi, cher lieutenant, votre général +est-il marié?</p> + +<p>CASSIO.—Très-heureusement... Il a conquis une jeune +fille au-dessus de toute description et des récits de la +renommée, chef-d'oeuvre que ne sauraient peindre les +plus habiles pinceaux, et qui dépasse tout ce que la création +a de plus parfait. (<i>L'officier rentre.</i>) Eh bien! qui a +pris terre?</p> + +<p>L'OFFICIER.—Un officier nommé Jago, l'enseigne du +général.</p> + +<p>CASSIO.—Il a fait une heureuse et rapide traversée! +Ainsi les tempêtes elles-mêmes, les mers en courroux, et +les vents mugissants, et les tranchants écueils, et les +sables amoncelés, traîtres cachés sous les eaux pour +arrêter la nef innocente, toutes ces puissances, comme si +elles étaient sensibles à la beauté, oublient leur nature +malfaisante, et laissent passer en sûreté la divine +Desdémona.</p> + +<p>MONTANO.—Qui est-elle?</p> + +<p>CASSIO.—Celle dont je vous parlais; le général de +notre grand général qui l'a remise à la conduite du hardi +Jago. Son arrivée ici devance nos pensées; en sept jours +de passage! Grand Jupiter! garde Othello. Enfle sa voile +de ton souffle puissant; permets que son grand vaisseau +apporte la joie dans cette rade; qu'il vienne sentir les +vifs transports de l'amour dans les bras de Desdémona, +allumer notre courage éteint, et répandre la confiance +dans Chypre. <span class="stage2">(<i>Entrent Desdémona, Émilia, Jago, Roderigo +et des serviteurs.</i>)</span>—Oh! voyez! le trésor du vaisseau est +descendu à terre! Habitants de Chypre, fléchissez le +genou devant elle. Salut à toi, noble dame; que la faveur +des cieux te précède, te suive, t'environne de toutes +parts!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je vous remercie, brave Cassio; quelles +nouvelles pouvez-vous m'apprendre de mon seigneur?</p> + +<p>CASSIO.—Il n'est pas encore arrivé; tout ce que je sais, +c'est qu'il est bien et sera bientôt ici.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh!... Je crains pourtant... Comment +avez-vous été séparés?</p> + +<p>CASSIO.—C'est ce grand combat des cieux et des mers +qui nous a séparés.—Mais écoutons; une voile!</p> + +<p>DES VOIX <span class="stage2"><i>au loin</i></span>.—Une voile! une voile!</p> + +<p class="stage1">(On entend des coups de canon.)</p> + +<p>UN OFFICIER.—Ils saluent la citadelle. C'est sans doute +encore un ami.</p> + +<p>CASSIO.—Allez aux nouvelles.—Cher enseigne, vous +êtes le bienvenu. (<i>A Émilia.</i>) Et vous aussi, +madame.—Bon +Jago, ne vous offensez point de ma hardiesse; c'est +mon éducation qui me donne cette courtoisie téméraire.</p> + +<p>JAGO.—Si elle était pour vous aussi prodigue de ses +lèvres qu'elle l'est souvent pour moi de sa langue, vous +en auriez bientôt assez.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! elle ne parle jamais.</p> + +<p>JAGO.—Beaucoup trop, sur mon âme. Je l'éprouve toujours, +quand j'ai envie de dormir. Devant vous, madame, +je l'avoue, elle retient sa langue au fond de son coeur, et +ne querelle que dans ses pensées.</p> + +<p>ÉMILIA.—Vous avez peu de raisons de parler ainsi.</p> + +<p>JAGO.—Allez, allez, vous êtes muettes comme des +peintures hors de chez vous, et bruyantes comme des +cloches dans vos chambres; de vrais chats sauvages dans +la maison, des saintes quand vous injuriez; des démons +quand on vous offense; vous perdez à vous divertir le +temps que vous devriez à vos affaires, et vous n'êtes des +femmes de ménage que dans vos lits.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Fi! calomniateur!</p> + +<p>JAGO.—Oui, que je sois un Turc s'il n'est pas vrai que +vous vous levez pour jouer, et que vous vous couchez +pour travailler.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je ne vous chargerai pas d'écrire mon éloge.</p> + +<p>JAGO.—Non, ne m'en chargez pas.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que dirais-tu de moi si tu avais à me louer?</p> + +<p>JAGO.—Belle dame, dispensez-m'en; je ne suis rien si +je ne puis critiquer.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Allons, essaye. A-t-on couru vers le +port?</p> + +<p>JAGO.—Oui, madame.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne suis pas gaie; mais je trompe ce +que je suis en m'efforçant de paraître autrement.—Voyons, +comment ferais-tu mon éloge?</p> + +<p>JAGO.—J'y songe, mais ma pensée tient à ma tête +comme la glu à la laine; il faut, pour l'en faire sortir, +arracher le cerveau et tout.—Cependant ma muse est +en travail, et voici de quoi elle accouche:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sa femme est belle et spirituelle.</p> +<p>La beauté est faite pour qu'on en jouisse,</p> +<p>Et l'esprit sert à faire jouir de la beauté.</p> + </div> </div> + +<p>DESDÉMONA.—Bel éloge!—Et si elle est noire et spirituelle?</p> + +<p>JAGO.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Si elle est noire et spirituelle,</p> +<p>Elle trouvera un blanc qui s'accommodera de sa noirceur.</p> + </div> </div> + +<p>DESDÉMONA.—C'est pis encore.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mais si elle est belle et sotte?</p> + +<p>JAGO.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Celle qui est belle n'est jamais sotte;</p> +<p>Car sa sottise même l'aide à avoir un enfant.</p> + </div> </div> + +<p>DESDÉMONA.—Ce sont de vieux propos bons pour faire +rire les fous dans un cabaret. Et quel misérable éloge +as-tu à donner à celle qui est laide et sotte?</p> + +<p>JAGO.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il n'y en a point de si laide et de si sotte</p> +<p>Qui ne fasse tous les malins tours que font celles</p> +<p>Qui sont spirituelles et jolies.</p> + </div> </div> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! quelle lourde ignorance! tu loues +le mieux celle qui le mérite le moins. Mais quel éloge +réserves-tu à la femme vraiment méritante qui, par l'autorité +de sa vertu, obtient de force les hommages de la +malice même?</p> + +<p>JAGO.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Celle qui a toujours été belle et jamais vaine,</p> +<p>Qui a su parler et n'a jamais crié;</p> +<p>Qui n'a jamais manqué d'or, et cependant n'a jamais fait de sottises;</p> +<p>Qui s'est refusé ses fantaisies, en disant:—Maintenant je pourrais;—</p> +<p>Celle qui, étant courroucée et maîtresse de se venger,</p> +<p>A ordonné à l'offense de demeurer et à la colère de s'enfuir;</p> +<p>Celle qui n'a jamais été assez fragile dans sa sagesse</p> +<p>Pour échanger la tête d'un brochet contre la queue d'un saumon<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>;</p> +<p>Celle qui a pu penser et ne pas découvrir sa pensée;</p> +<p>Qui a pu voir des amants la suivre, et ne pas regarder par derrière,</p> +<p>Celle-là est un phénix, si jamais il y a eu un phénix.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Proverbe du temps qui signifie échanger ce qui est excellent +pour ce qui ne le vaut pas.</p></blockquote> + +<p>DESDÉMONA.—Et à quoi est-elle bonne?</p> + +<p>JAGO.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A allaiter des idiots et à inscrire le compte de la petite bière.</p> + </div> </div> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! la sotte et ridicule conclusion! Émilia, +n'apprends rien de lui, quoiqu'il soit ton mari. Qu'en +dites-vous, Cassio? N'est-ce pas un censeur bien hardi et +bien libre?</p> + +<p>CASSIO.—Il parle grossièrement, madame: vous l'aimerez +mieux comme soldat que comme bel esprit.</p> + +<p class="stage1">(Desdémona fait quelques pas vers le port, Cassio lui donne la +main et s'éloigne avec elle.)</p> + +<p>JAGO.—Il lui prend la main.—Ah! bon, parle-lui à +l'oreille.—Oui, avec ce réseau si frêle, je prendrai ce +grand papillon de Cassio.—Souris-lui; bon, va.—C'est +avec ta galanterie même que je t'attraperai.—Tu parles +bien: c'est cela.—Si pour ces fadaises tu te vois dépouillé +de ta lieutenance, mieux eût valu baiser moins souvent +tes trois doigts;—voilà que tu recommences à te donner +les airs d'un aimable galant.—A merveille<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>! beau +baiser, superbe révérence!—Rien de mieux.—Comment, +encore! tes doigts pressés sur tes lèvres?—Je voudrais, +tant je t'aime, qu'ils fussent des tuyaux de seringue!—<span class="stage2">(<i>Une +trompette se fait entendre.</i>)</span>—Ah! le More; je reconnais +sa trompette.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>En regardant de loin Desdémona et Cassio qui causent, Jago +voit Cassio envoyer des baisers avec la main, pendant que +Desdémona lui fait la révérence.</p></blockquote> + +<p>CASSIO.—C'est lui-même.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Courons au-devant de lui; allons le recevoir.</p> + +<p>CASSIO.—Regardez, le voici qui s'avance.</p> + +<p class="stage1">(Entre Othello avec sa suite.)</p> + +<p>OTHELLO.—O ma belle guerrière!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon cher Othello!</p> + +<p>OTHELLO.—Je suis aussi surpris que charmé de vous +trouver ici arrivée avant moi! O joie de mon âme! Si +chaque tempête doit être suivie de pareils calmes, que +les vents se déchaînent jusqu'à réveiller la mort; que la +barque labourant les mers s'élève sur des montagnes de +vagues aussi hautes que l'Olympe, et redescende ensuite +aussi bas que l'enfer! Ah! c'est maintenant qu'il faudrait +mourir pour comble de bonheur; car mon âme est pleine +d'une joie si parfaite qu'aucun ravissement semblable +ne pourra m'être accordé dans le cours inconnu de ma +destinée.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que le ciel ne le permette pas! mais plutôt +puissent notre amour et nos joies aller toujours +croissant avec le nombre de nos jours!</p> + +<p>OTHELLO.—Exaucez son voeu, puissances célestes! Je +ne saurais assez parler de mon bonheur: il m'étouffe. +C'est trop de joie! Ah! que ce baiser, et cet autre +encore... (<i>Il l'embrasse</i>) soient toute la dispute que +jamais nos coeurs élèvent entre nous!</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Oh! vous voilà à l'unisson: mais sur +mon honneur je relâcherai les cordes qui font cette +musique.</p> + +<p>OTHELLO.—Venez, allons à la citadelle: j'ai des nouvelles, +amis, nos guerres sont terminées: les Turcs sont +engloutis. Comment se portent nos vieilles connaissances +de l'île?—Mon amour, vous êtes bien accueillie en +Chypre: j'ai trouvé beaucoup d'affection parmi eux. O +ma chère, je parle à tort et à travers, je suis fou de joie. +Bon Jago, je te prie; va au port, et fais débarquer mon +bagage: amène avec toi le pilote à la citadelle; c'est un +brave marin, et son mérite a droit à nos égards. Viens, +Desdémona, encore une fois sois la bienvenue à Chypre!</p> + +<p class="stage1">(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)</p> + +<p>JAGO.—Viens me retrouver au port; viens.—On dit +que les hommes pusillanimes, quand ils sont amoureux, +ont plus de courage qu'ils n'en ont reçu de la nature. Si +donc tu as du coeur, écoute-moi. Le lieutenant veille +cette nuit au corps de garde: avant tout, je dois te prévenir +que Desdémona est décidément éprise de lui.</p> + +<p>RODERIGO.—De lui? cela n'est pas possible.</p> + +<p>JAGO.—Mets ainsi le doigt sur tes lèvres, et laisse ton +âme s'instruire. Remarque avec quelle violence elle a +d'abord aimé le More; et pourquoi? pour ses forfanteries, +et les mensonges bizarres qu'il lui débitait. L'aimera-t-elle +toujours pour ce bavardage? garde-toi de le +penser. Il faut à ses yeux quelque chose qui nourrisse +son amour; et quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le +diable?—Quand la jouissance a refroidi le sang, pour +l'enflammer de nouveau et redonner à la satiété de nouveaux +désirs, il faut de l'agrément dans la figure, de la +sympathie d'âge, de goûts, de beauté, toutes choses qui +manquent au More. Faute de ces convenances nécessaires, +sa délicatesse va sentir qu'elle a été abusée; +bientôt son coeur commencera à se soulever, elle se +dégoûtera du More, et le détestera: la nature elle-même +saura bien l'instruire, et la pousser à quelque nouveau +choix. Maintenant, Roderigo, cela convenu (et c'est une +conséquence naturelle, et qui n'est pas forcée), quel +homme est placé aussi près de cette bonne fortune que +Cassio? C'est un drôle très-bavard; sa conscience ne va +pas plus loin qu'à lui faire prendre des formes décentes +et convenables, pour satisfaire plus sûrement ses désirs +cachés et ses penchants déréglés. Non, nul n'est mieux +placé que lui: le drôle est adroit et souple, habile à saisir +l'occasion: il sait feindre et revêtir les apparences de +toutes les qualités qu'il n'a pas. C'est un fourbe diabolique: +d'ailleurs le drôle est beau, jeune; il a tout ce +que cherchent la folie et les esprits sans expérience. +C'est un fourbe accompli, dangereux comme la peste, et +déjà la femme a appris à le connaître.</p> + +<p>RODERIGO.—Je ne puis croire ce que vous dites; elle +est du naturel le plus vertueux.</p> + +<p>JAGO.—Fausse monnaie! le vin qu'elle boit est fait de +raisin. Si elle avait été si vertueuse, elle n'eût jamais +aimé le More. Pure grimace! Ne l'avez-vous pas vue jouer +avec la main de Cassio? ne l'avez-vous pas remarqué?</p> + +<p>RODERIGO.—Oui, je l'ai vu; mais c'était une pure politesse.</p> + +<p>JAGO.—Pure corruption; j'en jure par cette main: c'est +le prélude mystérieux de toute l'histoire des voluptés et +des pensées impures. Leurs lèvres s'approchaient de si +près que leurs haleines s'embrassaient: pensées honteuses, +Roderigo! quand ces avances mutuelles ouvrent +ainsi la voie, les actions décisives suivent de près, +comme un dénoûment infaillible. Allons donc...—Mais +seigneur, laissez-moi vous diriger. Je vous ai amené de +Venise; veillez cette nuit; voici la consigne que je vous +impose: Cassio ne vous connaît point; je ne serai pas +loin de vous; trouvez quelque occasion d'irriter Cassio, +soit en prenant un ton haut, soit en vous moquant de sa +discipline, ou sur tout autre prétexte qu'il vous plaira: +le moment vous le fournira mieux que moi.</p> + +<p>RODERIGO.—Soit.</p> + +<p>JAGO.—Il est violent et prompt à la colère; peut-être +vous frappera-t-il de sa canne. Provoquez-le pour qu'il +vous frappe; car, sous ce prétexte, j'exciterai dans l'île +une émeute si forte que, pour l'apaiser, il faudra que +Cassio tombe. Par là, aidé des moyens que j'aurai alors +pour vous servir, vous vous verrez plus tôt au terme de +vos désirs; et les obstacles seront tous écartés: sans +quoi nul espoir de succès pour nous.</p> + +<p>RODERIGO.—Je le ferai, si j'en trouve une occasion +favorable.</p> + +<p>JAGO.—Je vous le garantis. Venez dans un moment me +rejoindre à la citadelle. Je suis chargé de transporter +ses équipages à terre. Adieu.</p> + +<p>RODERIGO.—Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Roderigo sort.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Que Cassio l'aime, je le crois sans peine: +qu'elle aime Cassio, cela est naturel et très-vraisemblable. +Le More, quoique je ne le puisse souffrir, est +d'une nature constante, aimante et noble; j'ose répondre +qu'il sera pour Desdémona un mari tendre.—Et moi je +l'aime, non pas précisément par amour du plaisir, quoique +peut-être j'aie à répondre d'un péché aussi grave; +mais j'y suis conduit en partie par le besoin de nourrir +ma vengeance, car je soupçonne que ce More lascif s'est +glissé dans ma couche. Cette pensée, comme une substance +empoisonnée, me ronge le coeur: et rien ne peut, +rien ne pourra satisfaire mon âme, que je ne lui aie rendu +la pareille, femme pour femme, ou si j'échoue de ce +côté, que je n'aie plongé le More dans une jalousie si +terrible, qu'elle soit incurable à la raison. Or, pour y +réussir, si ce pauvre traqueur amené de Venise, et que +j'emploie à cause de l'ardeur qu'il met à chasser, +demeure ferme où je l'ai mis, je tiendrai notre Michel +Cassio à la gorge, je le noircirai auprès du More sans +ménagement;—oui; car je crains que Cassio n'ait eu +envie aussi de mon bonnet de nuit.—Je veux amener le +More à me chérir, à me remercier, à me récompenser +d'avoir si bien fait de lui un âne, et d'avoir troublé la +paix de son âme jusqu'à la frénésie:—Tout est ici; +<span class="stage2">(<i>Ridant son front</i>)</span> mais confus encore. La fourberie ne +se laisse jamais voir en face qu'au moment d'agir.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">(Une rue.)</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> UN HÉRAUT <i>tenant une proclamation; le peuple +le suit</i>.</p> +<br> + +<p>LE HÉRAUT.—C'est le bon plaisir d'Othello, notre vaillant +et noble général, que, sur les nouvelles certaines +du naufrage complet de l'escadre ottomane, ce triomphe +soit célébré par tous les habitants: que les uns forment +des danses, que d'autres allument des feux de joie; enfin +que chacun se livre au genre de divertissement qui lui +plaira; car outre ces bonnes nouvelles, aujourd'hui se +célèbrent aussi les noces d'Othello. Voilà ce qu'il est de +son bon plaisir de faire proclamer. Tous les lieux publics +sont ouverts, et pleine liberté de se livrer aux fêtes +depuis cette cinquième heure du soir, jusqu'à ce que la +cloche sonne onze heures. Que le ciel bénisse l'île de +Chypre et notre illustre général Othello!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Une salle du château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, DESDÉMONA, CASSIO <i>et leur suite</i>.</p> +<br> + + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à Cassio</i></span>.—Bon Michel, veillez à la garde +cette nuit: dans ce poste honorable, montrons nous-mêmes +l'exemple de la discipline, et non l'oubli de nos +devoirs dans les plaisirs.</p> + +<p>CASSIO.—Jago a déjà reçu ses instructions; mais cependant +je verrai à tout de mes yeux.</p> + +<p>OTHELLO.—Jago est très-fidèle. Ami, bonne nuit: +demain, à l'heure de votre réveil, j'aurai à vous parler.—Venez, +ma bien-aimée; le marché conclu, il faut en +goûter les fruits: ce bonheur est encore à venir entre +vous et moi. <span class="stage2">(<i>A Cassio et à d'autres officiers.</i>)</span> Bonne nuit.</p> + +<p class="stage1">(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Jago.)</p> + +<p>CASSIO.—Vous arrivez à propos, Jago; voici l'heure de +nous rendre au poste de garde.</p> + +<p>JAGO.—Pas encore; il n'est pas dix heures, lieutenant. +Notre général nous congédie de bonne heure pour l'amour +de sa Desdémona. Gardons-nous bien de le blâmer; +il n'a pas encore passé avec elle la joyeuse nuit des noces, +et c'est un gibier digne de Jupiter.</p> + +<p>CASSIO.—C'est une dame accomplie.</p> + +<p>JAGO.—Et, j'en réponds, une femme friande de plaisir.</p> + +<p>CASSIO.—C'est à vrai dire une créature bien délicate et +bien fraîche.</p> + +<p>JAGO.—Quel oeil elle a! Il semble qu'il appelle les +désirs.</p> + +<p>CASSIO.—Ses regards sont tendres et cependant bien +modestes.</p> + +<p>JAGO.—Et dès qu'elle parle, n'est-ce pas comme la +trompette de l'amour?</p> + +<p>CASSIO.—En vérité, elle est la perfection!</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! que le bonheur soit entre leurs draps!—Allons, +lieutenant, j'ai un flacon de vin; et ici tout +près il y a une paire de braves garçons de Chypre, prêts à +boire à la santé du noir Othello.</p> + +<p>CASSIO.—Non pas ce soir, bon Jago. J'ai une pauvre +et malheureuse tête pour le vin... Je voudrais que la +courtoisie pût inventer quelque autre manière de s'égayer +ensemble.</p> + +<p>JAGO.—Oh! ce sont nos amis: seulement un verre; +après, je boirai pour vous.</p> + +<p>CASSIO.—J'ai bu ce soir un seul verre et encore adroitement +mitigé, et voyez à mes yeux l'impression qu'il m'a +déjà faite. Je suis malheureux de cette infirmité, et n'ose +pas imposer quelque chose de plus à ma faiblesse.</p> + +<p>JAGO.—Allons, monsieur, c'est une nuit de réjouissance; +nos amis vous invitent.</p> + +<p>CASSIO.—Où sont-ils?</p> + +<p>JAGO.—A cette porte. De grâce, faites-les entrer.</p> + +<p>CASSIO.—J'y consens, mais cela me déplaît.</p> + +<p class="stage1">(Cassio sort.)</p> + +<p>JAGO.—Si je puis le déterminer à verser encore un +verre de vin sur celui qu'il a déjà bu, il deviendra plus +colère et plus querelleux que le chien de ma jeune maîtresse.—D'une +autre part, mon imbécile Roderigo, dont +l'amour a presque mis la tête à l'envers, a bu ce soir à la +santé de Desdémona de profondes rasades, et il doit +veiller. Enfin, grâce aux coupes débordantes, j'ai bien +excité trois braves Cypriotes, caractères bouillants et +fiers, qui, sans cesse en arrêt sur le point d'honneur, +vrais enfants de cette île guerrière, sont toujours prêts à +se quereller comme le feu et l'eau; et ceux-là sont de garde +aussi. Maintenant, au milieu de ce troupeau d'ivrognes, +il faut, moi, que je porte notre Cassio à quelque imprudence +qui fasse éclat dans l'île. Mais ils viennent. Pourvu +que l'effet réponde à ce que je rêve, ma barque cingle +rapidement avec vent et marée.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Cassio avec Montano et d'autres officiers.)</p> + +<p>CASSIO.—Par le ciel, ils m'ont déjà versé à pleins bords.</p> + +<p>MONTANO.—Ah! bien peu. Foi de soldat, pas plus d'une +pinte.</p> + +<p>JAGO.—Du vin, holà!</p> + +<p class="stage1">(Il chante.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et que la cloche sonne, sonne,</p> +<p>Et que la cloche sonne, sonne;</p> +<p>Un soldat est un homme;</p> +<p>Sa vie n'est qu'un moment:</p> +<p>Eh bien! alors, que le soldat boive.</p> + </div> </div> + +<p>Allons du vin, garçon.</p> + +<p>CASSIO.—Par le ciel! voilà une chanson impayable.</p> + +<p>JAGO.—Je l'ai apprise en Angleterre où, certes, ils sont +puissants quand il faut boire. Votre Danois, votre Allemand, +votre Hollandais au gros ventre... holà du vin!—ne +sont rien auprès d'un Anglais.</p> + +<p>CASSIO.—Quoi! votre Anglais est donc bien habile à +boire?</p> + +<p>JAGO.—Comment! votre Danois est déjà ivre-mort que +mon Anglais boit encore sans se gêner; il n'a pas besoin +de se mettre en nage pour jeter bas votre Allemand; et +votre Hollandais est déjà prêt à rendre gorge qu'il fait +encore remplir la bouteille.</p> + +<p>CASSIO.—A la santé de notre général!</p> + +<p>MONTANO.—J'en suis, lieutenant et je vous fais raison.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>chantant</i></span>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le roi Étienne était un digne seigneur;</p> +<p>Ses culottes ne lui coûtaient qu'une couronne:</p> +<p>Il les trouvait de douze sous trop chères,</p> +<p>Et il appelait le tailleur un drôle.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'était un homme de grand renom,</p> +<p>Et tu n'es que de bas étage;</p> +<p>C'est l'orgueil qui renverse les pays,</p> +<p>Prends donc sur toi ton vieux manteau<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<p>Ho! du vin!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Les couplets sont tirés d'une vieille ballade populaire du +temps de Shakspeare, et qui se trouve dans un recueil intitulé: +<i>Relicks of ancient poetry</i>, 3 vol. in-12.</p></blockquote> + + + +<p>CASSIO.—Comment, cette chanson-ci est encore +meilleure que la première!</p> + +<p>JAGO.—Voulez-vous que je la répète?</p> + +<p>CASSIO.—Non, je tiens pour indigne de son poste quiconque +fait de pareilles choses, eh bien! le ciel est au-dessus +de tout, et il y a des âmes qui ne seront pas +sauvées.</p> + +<p>JAGO.—C'est une vérité, lieutenant.</p> + +<p>CASSIO.—Quant à moi, sans offenser mon général, ni +aucun de mes chefs, j'espère bien être sauvé.</p> + +<p>JAGO.—Et moi aussi, lieutenant.</p> + +<p>CASSIO.—Soit, mais avec votre permission, pas avant +moi. Le lieutenant doit être sauvé avant l'enseigne; n'en +parlons plus: allons à nos affaires. Que Dieu pardonne +nos fautes, messieurs, songeons à nos affaires.—Messieurs, +n'allez pas croire que je sois ivre; c'est là mon +enseigne, voici ma main droite, et voilà ma main gauche. +Je ne suis pas ivre, je puis bien marcher et bien parler.</p> + +<p>TOUS.—Parfaitement bien.</p> + +<p>CASSIO.—C'est bon, c'est bon, alors, ne croyez pas +que je sois ivre. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p> + +<p>MONTANO.—Allons, camarades, allons à l'esplanade. +Allons placer la garde.</p> + +<p class="stage1">(Les Cypriotes sortent.)</p> + +<p>JAGO.—Vous voyez cet officier qui est sorti le premier; +c'est un soldat capable de marcher à côté de César, et de +commander une armée; mais aussi voyez son vice; c'est +l'équinoxe de sa vertu, l'un est aussi long que l'autre; +cela fait pitié pour lui. Je crains que la confiance qu'Othello +place en lui, quelque jour, dans un accès de cette +maladie, ne mette cette île en désordre.</p> + +<p>MONTANO.—Mais est-il souvent ainsi?</p> + +<p>JAGO.—C'est toujours le prélude de son sommeil. Il +verra tout éveillé l'aiguille faire deux fois le tour du +cadran, si son lit n'est bercé par l'ivresse.</p> + +<p>MONTANO.—Il serait bon d'en avertir le général. Peut-être +ne s'en aperçoit-il pas, ou son bon naturel ne voit-il +dans Cassio que les vertus qui le frappent, et ferme-t-il +les yeux sur ses défauts. N'est-il pas vrai?</p> + +<p class="stage1">(Entre Roderigo.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à voix basse</i></span>.—Quoi, Roderigo, ici! je vous en +prie, suivez le lieutenant; allez.</p> + +<p class="stage1">(Roderigo sort.)</p> + +<p>MONTANO.—Et c'est une vraie pitié que le noble +More hasarde une place aussi importante que celle de +son second aux mains d'un homme sujet à cette faiblesse +invétérée. Ce serait une bonne action d'en informer le +More.</p> + +<p>JAGO.—Moi! je ne le ferais pas pour cette belle île. +J'aime infiniment Cassio, et je ferais beaucoup pour le +guérir de ce vice.—Mais, écoutons; quel bruit!</p> + +<p class="stage1">(On entend des cris: Au secours, au secours!)</p> + +<p class="stage1">(Cassio rentre l'épée à la main, poursuivant Roderigo.)</p> + +<p>CASSIO.—Impudent! lâche!</p> + +<p>MONTANO.—Qu'y a-t-il, lieutenant?</p> + +<p>CASSIO.—Un drôle me remontrer mon devoir! je veux +le rosser, jusqu'à ce qu'il puisse tenir dans une bouteille +d'osier.</p> + +<p>RODERIGO.—Me rosser?</p> + +<p>CASSIO.—Tu bavardes, misérable!</p> + +<p class="stage1">(Il frappe Roderigo.)</p> + +<p>MONTANO.—Y pensez-vous, cher lieutenant? de grâce, +retenez-vous.</p> + +<p>CASSIO.—Laissez-moi, monsieur! ou je vais vous casser +le museau.</p> + +<p>MONTANO.—Allons, allons; vous êtes ivre.</p> + +<p>CASSIO.—Ivre?</p> + +<p class="stage1">(Cassio l'attaque.—Ils se battent.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>bas à Roderigo</i></span>.—Sortez donc, je vous dis, sortez, +et criez à l'émeute. <span class="stage2"><i>(Roderigo sort.) (A Cassio.)</i></span> Quoi, cher +lieutenant!—Hélas, messieurs!—Au secours, +holà!—Lieutenant!—Montano!—Camarades, au secours!—Voilà +une belle garde en vérité!—<span class="stage2">(<i>La cloche du beffroi +se fait entendre.</i>)</span> Et qui donc sonne le tocsin? Diable! La +ville va prendre l'alarme. A la volonté de Dieu, lieutenant, +arrêtez! vous allez vous couvrir de honte à jamais.</p> + +<p class="stage1">(Entre Othello avec sa suite.)</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'est-ce? De quoi s'agit-il?</p> + +<p>MONTANO.—Mon sang coule: je suis blessé à mort. +Qu'il meure.</p> + +<p>OTHELLO.—Sur votre vie, arrêtez.</p> + +<p>JAGO.—Arrêtez! arrêtez! lieutenant,—seigneur +Montano,—lieutenant,—officiers:—avez-vous perdu +tout sentiment de votre devoir, et du lieu où vous êtes? +Arrêtez, le général vous parle. Arrêtez, arrêtez, au nom +de l'honneur!</p> + +<p>OTHELLO.—Eh! quoi donc? Comment! d'où vient tout +ceci? Sommes-nous devenus Turcs pour exercer sur +nous-mêmes les fureurs que le ciel a interdites aux Ottomans? +Par pudeur chrétienne, finissez cette barbare +querelle: le premier qui fera un pas pour assouvir sa +rage ne fait pas grand cas de sa vie, car il mourra au +premier mouvement. Qu'on fasse taire cette terrible +cloche, elle épouvante l'île et trouble son repos. Quel est +le sujet de ceci, messieurs?—Honnête Jago, qui semblez +mort de douleur, parlez. Qui a commencé ceci? Au +nom de votre amitié, je l'exige.</p> + +<p>JAGO.—Je n'en sais rien. Ils étaient tous amis, au +quartier, il n'y a qu'un instant, et en aussi bons rapports +que le marié et la mariée lorsqu'on les déshabille pour +les mettre au lit; et puis, tout à l'heure, comme si quelque +étoile les eût soudain privés de leur raison, voilà les +épées nues, et dans un sanglant combat pointées contre +le coeur l'un de l'autre. Je ne puis dire l'origine de cette +folle rixe, et je voudrais avoir perdu dans une action +glorieuse ces jambes qui m'ont conduit ici pour en être +le témoin.</p> + +<p>OTHELLO.—Comment avez-vous pu, Michel, vous oublier +à ce point?</p> + +<p>CASSIO.—Excusez-moi, de grâce; je ne puis parler.</p> + +<p>OTHELLO.—Digne Montano, vous avez toujours été +doux. Le monde a remarqué la gravité, le calme de votre +jeunesse; et votre nom sort avec éloge de la bouche des +plus sévères. Quel motif vous porte à souiller ainsi votre +réputation, à perdre la haute estime où vous êtes pour +mériter le nom de querelleur de nuit? Répondez-moi.</p> + +<p>MONTANO.—Noble Othello, je suis dangereusement +blessé. Pendant que je m'abstiendrai de parler, ce qui me +fait un peu souffrir pour le moment, votre officier Jago +peut vous instruire de tout ce que je sais de l'affaire. +Je ne sache pas avoir cette nuit rien dit ou fait de déplacé +à moins que ce ne soit parfois un vice de s'aimer +soi-même, et un péché de se défendre, quand la violence +fond sur nous.</p> + +<p>OTHELLO.—Par le ciel! mon sang commence enfin à +l'emporter sur le frein de ma raison, et l'indignation qui +obscurcit mon bon jugement menace de me gouverner +seule. Si je fais un pas, ou que seulement je lève ce bras, +le meilleur d'entre vous disparaîtra sous ma colère. +Faites-moi savoir comment a commencé ce honteux désordre; +qui l'a mis en train; et celui qui en sera prouvé +l'auteur, fût-il mon frère jumeau né en même temps que +moi, sera perdu sans retour.—Quoi, dans une ville de +guerre, encore émue, tandis que le coeur du peuple palpite +encore de terreur, engager ainsi une querelle domestique, +au milieu de la nuit, au corps de garde et de sûreté! +Cela est monstrueux.—Jago, qui a commencé?</p> + +<p>MONTANO.—Si par quelque partialité ou quelque +communauté d'emplois, tu dis plus ou moins que la +vérité, tu n'es pas un soldat.</p> + +<p>JAGO.—Ne me pressez pas de si près. J'aimerais mieux +voir ma langue coupée dans ma bouche, que de m'en +servir pour nuire à Michel Cassio: mais je me persuade +que la vérité ne peut lui faire tort. Voici le fait, général: +Montano et moi nous conversions paisiblement ensemble; +tout à coup est entré un homme criant au secours; +Cassio le suivait l'épée nue, prêt à le frapper. Ce gentilhomme, +seigneur, va au-devant de Cassio, et le prie de +s'arrêter: et moi je poursuis le fuyard qui poussait des +cris; craignant, comme il est arrivé, que ses clameurs +ne jetassent l'effroi dans la ville. Lui, plus leste à la course, +échappe à mon dessein: je revenais en grande hâte, +entendant de loin le choc et le cliquetis des épées, et +Cassio jurant de toutes ses forces, ce que je ne lui avais +jamais entendu faire jusqu'à ce soir. Dès que je suis +rentré, car tout ce mouvement a été court, je les ai trouvés +pied contre pied, à l'attaque et à la défense, comme ils +étaient encore quand vous les avez vous-même séparés. +Voilà tout ce que je peux vous rapporter: mais les +hommes sont hommes; les plus sages s'oublient quelquefois. +Quoique Cassio ait fait à celui-ci quelque légère +injure, comme il peut arriver à tout homme en fureur +de frapper son meilleur ami, il faut sûrement que Cassio, +je le crois, eût reçu de celui qui fuyait quelque étrange +indignité que sa patience n'a pu supporter.</p> + +<p>OTHELLO.—Je vois bien, Jago, que ton honnêteté et ton +amitié veulent adoucir l'affaire pour rendre la part de +Cassio plus légère. Cassio, je t'aime; mais tu ne seras +plus mon officier. <span class="stage2">(<i>Entre Desdémona avec sa suite.</i>)</span>—Voyez +si ma bien-aimée n'a pas été réveillée.—Je ferai de toi +un exemple.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que s'est-il donc passé, mon ami?</p> + +<p>OTHELLO.—Tout est fini maintenant, ma chère. Venez +vous coucher. Montano, quant à vos blessures, je serai +moi-même votre chirurgien.—Emmenez-le d'ici.—Jago, +faites une ronde exacte dans la ville, et calmez ceux que +ce sot tumulte a effrayés. Rentrons, Desdémona; c'est la +vie des soldats de voir leur doux sommeil troublé par la +discorde.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Cassio</i></span>.—Quoi, lieutenant, êtes-vous blessé?</p> + +<p>CASSIO.—Oui, et hors du pouvoir de la chirurgie.</p> + +<p>JAGO.—Que le ciel nous en préserve!</p> + +<p>CASSIO.—Ma réputation, ma réputation, ma réputation! +Ah! j'ai perdu ma réputation! j'ai perdu la portion +immortelle de moi-même; celle qui me reste est grossière +et brutale. Ma réputation, Jago, ma réputation!</p> + +<p>JAGO.—Foi d'honnête homme, j'ai cru que vous aviez +reçu quelque blessure dans le corps; c'est là qu'une +plaie est sensible, bien plus que dans la réputation: la +réputation est une vaine et fausse imposture, acquise +souvent sans mérite, et perdue sans qu'on l'ait mérité: +mais vous n'avez rien perdu de votre réputation, à moins +que votre esprit ne rêve cette perte.—Allons, homme, +quoi donc? il y a des moyens de ramener le général: +vous êtes simplement réformé par Son Honneur; c'est +une peine de discipline, non d'inimitié; comme on battrait +un chien qui ne peut faire aucun mal, pour effrayer +un lion terrible. Implorez-le, et il revient à vous.</p> + +<p>CASSIO.—J'implorerais le mépris, plutôt que de tromper +un si digne commandant, en lui offrant encore un +officier si imprudent, si léger, si ivrogne.—Ivre, et parlant +comme un perroquet, et querellant, et faisant le +rodomont, et jurant et bavardant avec l'ombre qui passe.—O +toi, invisible esprit du vin, si tu n'as pas encore de +nom qui te fasse reconnaître, je veux t'appeler démon.</p> + +<p>JAGO.—Quel est celui que vous poursuiviez l'épée à la +main? que vous avait-il fait?</p> + +<p>CASSIO.—Je n'en sais rien.</p> + +<p>JAGO.—Est-il possible?</p> + +<p>CASSIO.—Je me rappelle une foule de choses, mais rien +distinctement: une querelle, oui; mais le sujet, non. +Oh! comment les hommes peuvent-ils introduire un +ennemi dans leur bouche pour leur dérober leur raison! +Se peut-il que ce soit avec joie, volupté, délices, transport, +que nous nous transformions nous-mêmes en +brutes?</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! voilà que vous êtes assez bien à présent; +comment êtes-vous revenu à vous?</p> + +<p>CASSIO.—Il a plu au démon de l'ivresse de céder la +place au démon de la colère. Ainsi une faiblesse m'en +découvre une autre pour me forcer à me mépriser franchement +moi-même.</p> + +<p>JAGO.—Allons, vous êtes un moraliste trop sévère. +Dans ce moment, dans ce lieu, et dans les circonstances +actuelles où se trouve l'île, je voudrais de toute mon âme +que cela ne fût pas arrivé; mais puisque ce qui est fait +est fait, ne songez qu'à le réparer pour votre propre +avantage.</p> + +<p>CASSIO.—- J'irai lui redemander ma place; il me dira +que je suis un ivrogne. Eussé-je autant de bouches que +l'hydre, une telle réponse les fermerait toutes. Être +maintenant un homme sensé, l'instant d'après un frénétique +et tout de suite après une brute!—Oui, chaque +verre donné à l'intempérance est maudit, et il y a +dedans un démon.</p> + +<p>JAGO.—Allons, allons: le bon vin est une bonne et +douce créature si on en use bien. N'en dites pas tant de +mal: et, cher lieutenant, j'espère que vous croyez que +je vous aime.</p> + +<p>CASSIO.—Je l'ai bien éprouvé, monsieur.—Moi ivre!</p> + +<p>JAGO.—Vous ou tout autre homme vivant, vous pouvez +l'être quelquefois. Je vous dirai ce que vous devez faire: +la femme de notre général est notre général aujourd'hui; +je peux bien l'appeler ainsi, puisqu'il s'est dévoué +tout entier à la contemplation, à l'adoration de ses +talents et de ses grâces. Confessez-vous librement à elle; +importunez-la; elle vous aidera à rentrer dans votre +emploi. Elle est d'un naturel si affable, si doux, si obligeant, +qu'elle croirait manquer de bonté, si elle ne faisait +beaucoup plus qu'on ne lui demande. Conjurez-la +de renouer ce noeud d'amitié, rompu entre vous et son +époux, et je parie ma fortune contre le moindre gage +qui en vaille la peine, que votre amitié en deviendra +plus forte que jamais.</p> + +<p>CASSIO.—Le conseil que vous me donnez là est bon.</p> + +<p>JAGO.—Il est donné, je vous proteste, dans la sincérité +de mon amitié et de mon honnête zèle.</p> + +<p>CASSIO.—Je le crois sans peine. Ainsi dès demain +matin, de bonne heure, j'irai prier la vertueuse Desdémona +de solliciter pour moi. Je désespère de ma fortune, +si ce coup en arrête le cours.</p> + +<p>JAGO.—Vous avez raison. Adieu, lieutenant; il faut +que j'aille faire la ronde.</p> + +<p>CASSIO.—Bonne nuit, honnête Jago.</p> + +<p class="stage1">(Cassio sort.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Eh bien! qui dira maintenant que je joue le +rôle d'un fourbe, après un conseil gratuit honnête, et +dans ma pensée, le seul moyen de fléchir le More? Car +rien de plus aisé que d'engager Desdémona à écouter une +honorable requête, elle y est toujours disposée; elle est +d'une nature aussi libérale que les libres éléments. Et +qu'est-ce pour elle que de gagner le More? Fallût-il renoncer +à son baptême, abjurer tous les signes, tous les symboles +de sa rédemption, son âme est tellement enchaînée +dans cet amour qu'elle peut faire, défaire, gouverner +comme il lui plaît, tant son caprice règne en dieu sur la +faible volonté du More. Suis-je donc un fourbe, quand je +mets Cassio sur la route facile qui le mène droit au succès? +Divinité d'enfer! quand les démons veulent insinuer +aux hommes leurs oeuvres les plus noires, ils les +suggèrent d'abord sous une forme céleste, comme je fais +maintenant. Car tandis que cet honnête idiot pressera +Desdémona de réparer sa disgrâce, et qu'elle plaidera +pour lui avec chaleur auprès du More, moi je glisserai +dans l'oreille de celui-ci le soupçon empoisonné qu'elle +rappelle cet homme par volupté; et plus elle fera d'efforts +pour le rétablir, plus elle perdra de son crédit sur +Othello. Ainsi, je ternirai sa vertu; et sa bonté même +ourdira le filet qui les enveloppera tous.—Qu'y a-t-il, +Roderigo?</p> + +<p class="stage1">(Entre Roderigo.)</p> + +<p>RODERIGO.—Me voilà courant, non comme le chien qui +suit sa proie, mais comme celui qui remplit vainement +l'air de ses cris. Mon argent est presque tout dépensé; +j'ai été cette nuit cruellement rossé, et je crois que l'issue +de tout ceci sera d'avoir acquis de l'expérience pour +ma peine.—Je retournerai à Venise sans argent et avec +un peu plus d'esprit.</p> + +<p>JAGO.—Les pauvres gens que ceux qui n'ont point de +patience! Quelle blessure fut jamais guérie autrement +que par degrés? Nous opérons, vous le savez, avec notre +seul esprit, et sans aucune magie; et l'esprit compte sur +le temps qui traîne tout en longueur. Tout ne va-t-il pas +bien? Cassio t'a frappé; et toi, au prix de ce léger coup, +tu as perdu Cassio: quoique le soleil fasse croître mille +choses à la fois, les plantes qui fleurissent les premières +doivent porter les premiers fruits; prends un peu patience.—Par +la messe, il est jour. Le plaisir et l'action +abrégent les heures. Retire-toi; va à ton logis; sors, te +dis-je. Tu en sauras plus tard davantage—Encore une +fois, sors. (<i>Roderigo sort.</i>) Il reste deux choses à faire: +d'abord que ma femme agisse auprès de sa maîtresse en +faveur de Cassio; je cours l'y pousser;—et moi, pendant +ce temps, je tire le More à l'écart; puis au moment où il +pourra trouver Cassio sollicitant sa femme, je le ramène +pour fondre brusquement sur eux. Oui, c'est là ce qu'il +faut faire. N'engourdissons pas ce dessein par la négligence +et les retards.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Devant le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CASSIO et DES MUSICIENS.</p> +<br> + +<p>CASSIO.—Messieurs, jouez ici; je récompenserai vos +peines:—quelque chose de court.—Saluez le général à +son réveil.</p> + +<p class="stage1">(Musique.)</p> + +<p class="stage1">(Entre le bouffon.)</p> + +<p>LE BOUFFON.—Comment, messieurs, est-ce que vos +instruments ont été à Naples, pour parler ainsi du nez?</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Quoi donc, monsieur?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je vous en prie, n'est-ce pas là ce qu'on +appelle des instruments à vent?</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Oui, certes.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Dans ce cas, certainement il y a une +queue à cette histoire.</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Quelle histoire, monsieur?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je vous dis que plus d'un instrument à +vent, à moi bien connu, a une queue. Mais, mes maîtres, +voici de l'argent pour vous. Le général aime tant la +musique qu'il vous prie par amour pour lui de n'en plus +faire.</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Nous allons cesser.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Si vous avez de la musique qu'on n'entende +pas, à la bonne heure; car, comme on dit, le général +ne tient pas beaucoup à entendre la musique.</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Nous n'en avons point de cette +espèce, monsieur.</p> + +<p>LE BOUFFON.—En ce cas, mettez vos flûtes dans votre +sac, car je vous chasse. Allons, partez; allons.</p> + +<p class="stage1">(Les musiciens s'en vont.)</p> + +<p>CASSIO, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.—Entends-tu, mon bon ami?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Non, je n'entends pas votre bon ami; +c'est vous que j'entends.</p> + +<p>CASSIO.—De grâce, garde tes calembours. Prends cette +petite pièce d'or. Si la dame qui accompagne l'épouse +du général est levée, dis-lui qu'un nommé Cassio lui +demande la faveur de lui parler. Veux-tu me rendre ce +service?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Elle est levée, monsieur; si elle veut se +rendre ici, je vais lui dire votre prière.</p> + +<p>CASSIO.—Fais-le, mon cher ami. <span class="stage2">(<i>Le bouffon sort.</i>)(<i>Entre +Jago.</i>)</span> Ah, Jago, fort à propos.</p> + +<p>JAGO.—Quoi, vous ne vous êtes donc pas couché?</p> + +<p>CASSIO.—Non. Avant que nous nous soyons séparés, le +jour commençait à poindre. J'ai pris la liberté, Jago, de +faire demander votre femme: mon objet est de la prier +de me procurer quelque accès auprès de la vertueuse +Desdémona.</p> + +<p>JAGO.—Je vous l'enverrai à l'instant. Et j'inventerai un +moyen d'écarter le More, afin que vous puissiez causer +et traiter librement votre affaire.</p> + +<p class="stage1">(Jago sort.)</p> + +<p>CASSIO.—Je vous en remercie humblement. Jamais je +n'ai connu de Florentin plus obligeant et si honnête.</p> + +<p class="stage1">(Entre Émilia.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Bonjour, brave lieutenant; je suis fâchée de +votre chagrin; mais tout sera bientôt réparé. Le général +et sa femme s'en entretiennent, et elle parle avec chaleur +pour vous. Le More répond que celui que vous avez +blessé jouit d'une haute considération dans Chypre, +tient à une noble famille; qu'ainsi la saine prudence le +force à vous refuser: mais il proteste qu'il vous aime et +n'a besoin d'aucune sollicitation autre que son affection +pour vous, pour saisir aux cheveux la première occasion +de vous remettre en place.</p> + +<p>CASSIO.—Néanmoins, je vous en supplie, si vous le +jugez à propos, et si cela se peut, ménagez-moi un +moment d'entretien avec Desdémona seule.</p> + +<p>ÉMILIA.—Venez donc, entrez: je veux vous mettre à +portée de lui ouvrir librement votre âme.</p> + +<p>CASSIO.—Que je vous ai d'obligations!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une chambre dans le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, JAGO et DES OFFICIERS.</p> +<br> + +<p>OTHELLO.—Jago, remettez ces lettres au pilote, et chargez-le +d'offrir mes hommages au sénat; après quoi, +revenez me joindre aux forts que je vais visiter.</p> + +<p>JAGO.—Bon, mon seigneur, je vais le faire.</p> + +<p>OTHELLO, <i>aux officiers</i>.—Ces fortifications, messieurs, +allons-nous les voir?</p> + +<p>LES OFFICIERS.—Nous voilà prêts à suivre Votre Seigneurie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h4>SCÈNE III</h4> + +<p class="stage1">Devant le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DESDÉMONA, CASSIO ET ÉMILIA.</p> +<br> + +<p>DESDÉMONA.—Soyez sûr, bon Cassio, que j'emploirai en +votre faveur toute mon éloquence.</p> + +<p>ÉMILIA.—Faites-le, chère madame. Je sais que ceci +afflige mon mari comme si c'était sa propre affaire.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! c'est un brave homme. N'en doutez +point, Cassio; je vous reverrai, mon seigneur et vous, +aussi bons amis qu'auparavant.</p> + +<p>CASSIO.—Généreuse dame, quoi qu'il arrive de Michel +Cassio, il ne sera jamais autre chose que votre fidèle +serviteur.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! je vous en remercie. Vous aimez +mon seigneur, vous le connaissez depuis longtemps. +Soyez bien sûr qu'il ne vous laissera éloigné de lui +qu'aussi longtemps qu'il y sera forcé par une politique +nécessaire.</p> + +<p>CASSIO.—Oui; mais, madame, cette politique peut +durer si longtemps, se nourrir d'une suite de prétextes +si faibles et si subtils, renaître de tant de circonstances, +que ma place étant remplie et moi absent, mon général +oubliera mon zèle et mes services.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ne le craignez pas. Ici, devant Émilia, je +vous réponds de votre place. Soyez certain que lorsqu'une +fois je promets de rendre un service, je m'en +acquitte jusqu'au moindre détail. Mon seigneur n'aura +point de repos; je le tiendrai éveillé jusqu'à ce qu'il +s'adoucisse<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>; je lui parlerai jusqu'à lui faire perdre +patience; son lit deviendra pour lui une école, sa table +un confessional; je mêlerai à tout ce qu'il fera la requête +de Cassio. Allons, un peu de gaieté, Cassio: votre défenseur +mourra plutôt que d'abandonner votre cause.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>I'll watch him tame: comparaison avec les animaux qu'on +apprivoise, et à qui on apprend des tours en les privant du sommeil. +Ce moyen a été employé avec succès pour les chevaux; il +l'était autrefois pour les faucons et autres oiseaux de chasse.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entrent Othello et Jago, à distance.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Madame, voilà mon seigneur qui vient.</p> + +<p>CASSIO.—Madame, je vais prendre congé de vous.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Pourquoi? demeurez, entendez-moi lui +parler.</p> + +<p>CASSIO.—Pas en ce moment, madame. Je suis fort mal +à l'aise et très-peu propre à me servir moi-même.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Bien, faites comme il vous plaira.</p> + +<p class="stage1">(Cassio sort.)</p> + +<p>JAGO.—Ah! ah! ceci me déplaît.</p> + +<p>OTHELLO.—Que dis-tu?</p> + +<p>JAGO.—Rien, seigneur, ou si... Je ne sais trop...</p> + +<p>OTHELLO.—N'est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma +femme?</p> + +<p>JAGO.—Cassio, seigneur? Non sûrement, je ne puis +croire qu'il eût voulu s'enfuir ainsi comme un coupable, +en vous voyant arriver.</p> + +<p>OTHELLO.—Je crois que c'était lui.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Vous voilà de retour, mon seigneur? Je +m'entretenais ici avec un suppliant, un homme qui languit +sous le poids de votre déplaisir.</p> + +<p>OTHELLO.—De qui voulez-vous parler?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Eh! de Cassio, votre lieutenant. Mon +cher seigneur, si j'ai quelque attrait à vos yeux, quelque +pouvoir de vous toucher, réconciliez-vous tout de +suite avec lui; car si ce n'est pas un homme qui vous +aime de bonne foi, qui ne s'est égaré que par ignorance +et sans dessein, je ne me connais pas à l'honnêteté d'un +visage. Je t'en prie, rappelle-le.</p> + +<p>OTHELLO.—Est-ce lui qui vient de sortir?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Lui-même, mais si humilié, qu'il m'a +laissé une partie de ses chagrins: je souffre avec lui.—Mon +cher amour, rappelle-le.</p> + +<p>OTHELLO.—Pas encore, douce Desdémona; dans quelque +autre moment.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mais sera-ce bientôt?</p> + +<p>OTHELLO.—Aussitôt qu'il se pourra, chère amie, à +cause de vous.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Sera-ce ce soir au souper?</p> + +<p>OTHELLO.—Non, pas ce soir.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Demain donc au dîner?</p> + +<p>OTHELLO.—Je ne dîne pas demain au logis; je suis +invité par les officiers à la citadelle.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Eh bien! demain soir, ou mardi matin, +ou mardi à midi ou le soir, ou mercredi matin: je t'en +prie, fixe le moment, mais qu'il ne passe pas trois jours.—En +vérité, il est repentant, et cependant sa faute, +selon l'opinion commune, et si ce n'est que la guerre +exige, dit-on, qu'on fasse quelquefois des exemples sur +les meilleurs sujets, est une faute qui mérite à peine une +réprimande secrète. Quand reviendra-t-il? Dis-le-moi, +Othello. Je me demande avec étonnement dans mon +âme ce que vous pourriez demander que je voulusse +vous refuser, ou qui pût me faire hésiter si longtemps +sur la réponse. Comment, Michel Cassio, lui qui venait +avec vous quand vous me faisiez la cour, qui plus d'une +fois, lorsque je parlais de vous d'un ton de blâme, a pris +votre parti, avoir tant à plaider pour obtenir son rappel! +Croyez-moi, je vous accorderais beaucoup plus...</p> + +<p>OTHELLO.—Assez, assez, je t'en prie; qu'il revienne +quand il voudra; je ne veux te rien refuser.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Quoi! mais ce n'est point une grâce; +c'est comme si je vous conjurais de porter vos gants, de +vous nourrir de mets sains, de vous vêtir chaudement, +comme si je vous suppliais de faire quelque chose qui +dût tourner à votre propre avantage. Oh! quand j'aurai +à demander une grâce où je voudrai véritablement intéresser +votre amour, ce sera une chose de poids, difficile +et dangereuse à accorder.</p> + +<p>OTHELLO.—Je ne veux rien te refuser: mais à mon +tour, je t'en prie, laisse-moi un moment à moi-même.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Vous refuserai-je? Non. Adieu, seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Adieu, ma Desdémona; je te joindrai +bientôt.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Émilia, venez.—<span class="stage2">(<i>A Othello.</i>)</span> Qu'il en +soit selon votre fantaisie: quelle qu'elle soit, je suis soumise.</p> + +<p class="stage1">(Desdémona sort avec Émilia.)</p> + +<p>OTHELLO.—Adorable créature!—Que l'enfer me saisisse, +s'il n'est pas vrai que je t'aime; et si je ne t'aimais +plus, le chaos reviendrait.</p> + +<p>JAGO.—Mon noble seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Que veux-tu, Jago?</p> + +<p>JAGO.—Quand vous faisiez la cour à Desdémona, Michel +Cassio eut-il connaissance de vos amours?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, du commencement à la fin. Pourquoi +me le demandes-tu?</p> + +<p>JAGO.—Seulement pour le savoir, rien de plus.</p> + +<p>OTHELLO.—Et à quoi donc pensais-tu, Jago?</p> + +<p>JAGO.—Je ne croyais pas qu'il la connût.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! parfaitement; et il nous a souvent +servi d'intermédiaire.</p> + +<p>JAGO.—En vérité?</p> + +<p>OTHELLO.—En vérité. Oui, en vérité. Vois-tu là quelque +chose? Cassio n'est-il pas honnête?</p> + +<p>JAGO.—Honnête, seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, honnête?</p> + +<p>JAGO.—Seigneur, autant que je puis savoir...</p> + +<p>OTHELLO.—Comment? Que penses-tu?</p> + +<p>JAGO.—Ce que je pense? Par le ciel!</p> + +<p>OTHELLO.—<i>Ce que je pense, Seigneur? Par le ciel</i>... il +répète mes paroles, comme si sa pensée recélait quelque +monstre trop hideux pour être montré. Tu veux dire +quelque chose? Tout à l'heure, à l'instant où Cassio +quittait ma femme, je t'ai entendu dire: <i>Ceci me déplaît. +</i> Qu'est-ce donc qui te déplaisait? Et encore, quand je t'ai +dit qu'il avait ma confiance pendant tout le temps de +mes amours, tu t'es écrié: <i>En vérité?</i> Et je t'ai vu froncer +et rapprocher tes sourcils, comme si tu eusses enfermé +dans ton cerveau quelque horrible soupçon. Si tu +m'aimes, montre-moi ta pensée.</p> + +<p>JAGO.—Seigneur, vous savez que je vous aime.</p> + +<p>OTHELLO.—Je le crois, et c'est parce que je te sais +plein d'honneur, d'attachement pour moi, parce que tu +pèses tes paroles, avant de les prononcer, que ces pauses +de ta part m'alarment davantage. Dans un misérable +déloyal et faux, de telles choses sont des ruses d'habitude; +mais dans l'homme sincère ce sont de secrètes +délations qui s'échappent d'un coeur à qui la vérité fait +violence.</p> + +<p>JAGO.—Pour Michel Cassio, j'ose jurer que je le crois +honnête.</p> + +<p>OTHELLO.—Je le crois comme toi.</p> + +<p>JAGO.—Les hommes devraient bien être ce qu'ils paraissent; +ou plût au ciel du moins que ceux qui ne sont +pas ce qu'ils paraissent fussent enfin forcés de paraître +ce qu'ils sont!</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, certes, les hommes devraient être ce +qu'ils paraissent.</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! alors je pense que Cassio est un +homme d'honneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Il y a quelque chose de plus dans tout +cela; je te prie, parle-moi comme à toi-même, comme tu +te parles dans ton âme; exprime ta pensée la plus sinistre +par le plus sinistre des mots.</p> + +<p>JAGO.—Mon bon seigneur, pardonnez-moi. Quoique +je sois tenu envers vous à tous les actes d'obéissance, je +ne le suis point à ce dont les esclaves mêmes sont affranchis; +proférer mes pensées!—Quoi! supposez qu'elles +soient basses et fausses; et quel est le palais où n'entrent +pas quelquefois des choses souillées? Quel homme a le +coeur assez pur pour n'y avoir jamais admis quelques +soupçons téméraires qui viennent y tenir leur cour, +y plaider leur cause et siéger à côté de ses opinions légitimes?</p> + +<p>OTHELLO.—Jago, tu conspires contre ton ami, si, dès +que tu le crois offensé, tu refuses à son oreille la confidence +de tes pensées.</p> + +<p>JAGO.—Je vous conjure... doutant plus... que peut-être +je suis injuste dans mes conjectures;... et c'est, je +l'avoue, c'est le malheur de mon caractère de soupçonner +toujours le mal; souvent ma défiance voit des fautes qui +n'existent pas. Je vous supplie donc de ne pas prendre +garde à un homme qui conjecture ainsi de travers, de ne +pas vous forger des inquiétudes sur ses observations +vagues et peu sûres. Il n'est bon ni pour votre repos, +ni pour votre bien, il ne l'est pas pour mon honneur, +mon honnêteté, ma prudence, que je vous laisse connaître +mes pensées.</p> + +<p>OTHELLO.—Que veux-tu dire?</p> + +<p>JAGO.—Mon cher seigneur, pour les hommes et pour les +femmes, le premier trésor de l'âme, c'est une bonne renommée. +Qui dérobe ma bourse, dérobe une bagatelle: +c'est quelque chose, ce n'est rien; elle fut à moi, elle est +à lui, et elle a eu mille autres maîtres; mais celui qui +me vole ma bonne renommée me vole un bien dont la +perte m'appauvrit réellement, sans l'enrichir lui-même.</p> + +<p>OTHELLO.—Par le ciel! je connaîtrai tes pensées!</p> + +<p>JAGO.—Vous ne les pourriez connaître, quand mon +coeur serait dans votre main; vous ne les connaîtrez pas +tandis qu'il est sous ma garde.</p> + +<p>OTHELLO.—Ah!</p> + +<p>JAGO.—Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie. C'est +un monstre aux yeux verdâtres qui prépare lui-même +l'aliment dont il se nourrit. Ce mari trompé vit heureux, +qui, certain de son sort, n'aime point son infidèle: mais, +ô quelles heures d'enfer compte celui qui idolâtre, et qui +doute; qui soupçonne, mais aime avec passion!</p> + +<p>OTHELLO.—O malheur!</p> + +<p>JAGO.—L'homme pauvre, mais content, est riche et +assez riche; mais la richesse fût-elle infinie, elle est +stérile comme l'hiver pour celui qui craint toujours de +devenir pauvre. Bonté céleste, préserve de la jalousie les +coeurs de tous mes amis!</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! qu'est ceci? Penses-tu que je voulusse +me faire une vie de jalousie? suivre sans cesse tous +les changements de la lune, avec de nouveaux soupçons? +Non, être une fois dans le doute, c'est être décidé sans +retour. Regarde-moi comme une chèvre si jamais, semblable +à celui que tu viens de peindre, j'échange les +occupations de mon âme contre ces suppositions exagérées +et légères. On ne me rendra point jaloux pour me +dire que ma femme est belle, mange bien, aime le monde, +parle librement, chante, joue et danse bien. Où règne la +vertu, tous ces plaisirs sont vertueux. Je ne veux pas +même puiser dans le sentiment de mon peu de mérite la +moindre alarme, le plus léger soupçon de son infidélité: +elle avait des yeux et elle m'a choisi. Non, Jago, je verrai +avant de douter; quand je douterai, je chercherai la +preuve; et après la preuve il ne reste plus qu'un parti: +au diable à l'instant l'amour ou la jalousie.</p> + +<p>JAGO.—J'en suis ravi. Je pourrai désormais vous +montrer plus librement l'amour et le dévouement que je +vous porte. Recevez donc de moi cet avis. Je ne parle +point de preuves encore; mais veillez sur votre femme, +observez-la bien avec Cassio: regardez-les d'un oeil qui +ne soit ni jaloux, ni rassuré. Je ne voudrais pas voir votre +noble et généreuse nature trompée ainsi par sa propre +bonté: veillez à cela. Je connais bien les moeurs de notre +contrée. Nos Vénitiennes laissent voir au ciel des tours +qu'elles n'osent montrer à leurs maris. Leur conscience +la plus scrupuleuse consiste, non à ne pas faire, mais à +tenir caché.</p> + +<p>OTHELLO.—C'est là ce que tu dis?</p> + +<p>JAGO.—Elle a trompé son père en vous épousant, et +quand elle semblait repousser ou craindre vos regards +c'était alors qu'elle les aimait le plus.</p> + +<p>OTHELLO.—Il est vrai: elle faisait ainsi.</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! alors! allez: celle qui sut si jeune +soutenir un rôle pareil, fermer les yeux de son père +aussi serrés que le coeur d'un chêne... Il crut qu'il y +avait de la magie.—Mais je suis bien blâmable. Je vous +demande humblement pardon de mon trop d'amitié +pour vous.</p> + +<p>OTHELLO.—Je te suis obligé pour jamais.</p> + +<p>JAGO.—Tout ceci je le vois, a un peu troublé vos esprits.</p> + +<p>OTHELLO.—Non, pas du tout, pas du tout.</p> + +<p>JAGO.—Avouez-le-moi, je crains que cela ne soit. Vous +voudrez bien, je l'espère, considérer que tout ce qui s'est +dit part de mon amitié. Mais, je le vois, vous êtes ému.—Je +vous en prie, ne donnez pas trop d'étendue à mes +remarques, ni plus de portée que celle d'un simple +soupçon.</p> + +<p>OTHELLO.—Je n'y veux rien voir de plus.</p> + +<p>JAGO.—Si vous le faisiez, seigneur, mes paroles +pourraient conduire à d'odieuses conséquences où ne +tendent nullement mes pensées. Cassio est mon digne +ami.—Seigneur, je le vois, vous êtes ému.</p> + +<p>OTHELLO.—Non, très-peu ému.—Je pense seulement +que Desdémona est vertueuse.</p> + +<p>JAGO.—Puisse-t-elle vivre longtemps ainsi, et puissiez-vous +vivre longtemps pour le croire!</p> + +<p>OTHELLO.—Et cependant comment la nature s'écartant +de sa propre tendance?...</p> + +<p>JAGO.—Oui, voilà le point;—et pour vous parler +franchement—dédaigner, comme elle l'a fait, plusieurs +mariages qui lui ont été proposés, assortis à son rang, à +son âge, de la même patrie, rapports vers lesquels nous +voyons tendre toujours la nature... Hum! on pourrait +démêler dans tout cela un caprice bien déréglé, des goûts +désordonnés, des penchants bien étranges.—Mais excusez-moi, +ce n'est pas d'elle précisément que je prétends +parler; quoique je puisse craindre que son esprit, reprenant +toute la netteté de son jugement, ne vienne à vous +comparer avec les hommes de son pays, et peut-être à se +repentir.</p> + +<p>OTHELLO.—Adieu, adieu; si tu en découvres davantage, +instruis-moi de tout, charge ta femme d'observer. +Laisse-moi, Jago.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>faisant quelques pas pour sortir</i></span>.—Seigneur, je +me retire.</p> + +<p>OTHELLO.—Pourquoi me suis-je marié?—Certainement +cet honnête homme en voit et en sait plus, beaucoup +plus qu'il ne m'en révèle.</p> + +<p>JAGO.—Seigneur, je voudrais, je supplie Votre Honneur +de ne pas sonder plus avant cette affaire. Laissez-la +au temps... Il est sans doute à propos de rendre à +Cassio sa place, car certes il la remplit avec une grande +habileté; cependant, s'il vous plaît, seigneur, de le tenir +éloigné quelque temps, vous en connaîtrez mieux +l'homme et ses ressources. Remarquez si Desdémona +presse son rétablissement avec beaucoup d'importunité, +d'instances: on verra par là bien des choses. En attendant +tenez-moi pour un homme de craintes trop précipitées, +comme en effet j'ai de fortes raisons de le craindre +moi-même; et tenez Desdémona pour innocente; je vous +en conjure.</p> + +<p>OTHELLO.—Ne te défie point de ma conduite.</p> + +<p>JAGO.—Je prends encore une fois congé de vous.</p> + +<p class="stage1">(Jago sort.)</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Cet homme est d'une honnêteté rare! +son esprit plein d'expérience voit toutes les faces des +actions des hommes.—Si je la trouve rebelle à ma voix, +quand les liens qui l'attachent à moi seraient les fibres +mêmes de mon coeur, je la repousserai en sifflant et je +l'abandonnerai au vent pour chercher sa proie au +hasard.—Cela est possible, car je suis noir, et n'ai +point ce doux talent de parole que possèdent ces citadins.—D'ailleurs +je commence à pencher vers le déclin des +ans.—Cependant pas tout à fait encore.—Oui, elle est +perdue, je suis trompé, et ma seule ressource doit être +de la haïr. O malédiction du mariage! que nous puissions +nous dire maîtres de ces frêles créatures, et jamais de +leurs désirs! J'aimerais mieux être un crapaud, et vivre +des vapeurs d'un donjon, que de garder une place dans +ce que j'aime pour l'usage d'autrui. Et cependant c'est le +malheur des grandes âmes; elles sont moins bien traitées +que les hommes vulgaires. C'est un sort inévitable, +comme la mort. Oui, cette plaie honteuse nous est destinée +dès que nous venons à la vie.—Desdémona vient! +<span class="stage2">(<i>Entrent Desdémona et Émilia.</i>)</span>—Si elle est perfide, ah! +le ciel se trahit lui-même. Je ne veux pas le croire.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Eh bien! venez-vous, mon cher Othello? +Le repas est prêt, et les nobles insulaires invités par vous +n'attendent que votre présence.</p> + +<p>OTHELLO.—Je suis dans mon tort.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Pourquoi parlez-vous d'une voix si faible? +ne seriez-vous pas bien?</p> + +<p>OTHELLO.—J'ai une douleur, là, dans le front.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Sans doute c'est d'avoir veillé.—Cela +passera. Laissez-moi seulement vous serrer bien le front; +dans quelques moments le mal sera dissipé.</p> + +<p>OTHELLO.—Votre mouchoir est trop petit. <span class="stage2">(<i>Il ôte de son +front le mouchoir qui tombe à terre.</i>)</span> Laissez cela tranquille. +Venez, je vais rentrer avec vous.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je suis bien fâchée que vous ne soyez +pas bien.</p> + +<p class="stage1">(Othello et Desdémona sortent ensemble.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Je suis bien aise d'avoir trouvé ce mouchoir; +c'est le premier souvenir qu'elle ait reçu du More. Cent +fois mon fantasque époux m'a pressé de le dérober; mais +Othello l'a priée de le garder toujours, et elle aime tant +ce gage d'amour, qu'elle le porte sans cesse sur elle, +pour le baiser ou lui parler. Je ferai copier le dessin et +je le donnerai à Jago. Qu'en veut-il faire? le ciel le sait, +non pas moi; je ne veux que complaire à sa fantaisie.</p> + +<p class="stage1">(Entre Jago.)</p> + +<p>JAGO.—Quoi, vous voilà! Que faites-vous ici seule?</p> + +<p>ÉMILIA.—Ne grondez pas; j'ai quelque chose pour +vous.</p> + +<p>JAGO.—Pour moi? C'est quelque chose qui n'est pas +rare.</p> + +<p>ÉMILIA.—Ha! ha!</p> + +<p>JAGO.—Oui, une femme sans cervelle.</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! est-ce là tout? Que me donnerez-vous +maintenant pour ce mouchoir?</p> + +<p>JAGO.—Quel mouchoir?</p> + +<p>ÉMILIA.—Quel mouchoir? Celui que le More a donné +à Desdémona dans les premiers temps, et que tant de fois +vous m'avez dit de dérober.</p> + +<p>JAGO.—Tu le lui as dérobé?</p> + +<p>ÉMILIA.—Non, ma foi; par inadvertance elle l'a laissé +tomber, et moi, me trouvant heureusement là, je l'ai +ramassé; regardez, le voilà.</p> + +<p>JAGO.—Brave femme! Donne-le-moi.</p> + +<p>ÉMILIA.—Qu'en voulez-vous donc faire, pour m'avoir +tant sollicitée de m'en emparer?</p> + +<p>JAGO.—Quoi! que vous importe?</p> + +<p class="stage">(Il lui arrache le mouchoir.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Si ce n'est pas pour quelque dessein important, +rendez-le-moi. Ma pauvre maîtresse! elle va devenir +folle, quand elle ne le trouvera plus.</p> + +<p>JAGO.—Prenez garde qu'on ne vous soupçonne. J'en ai +besoin. Allez, laissez-moi.—<span class="stage2">(<i>Émilia sort.</i>)</span> Je veux laisser +tomber ce mouchoir dans l'appartement de Cassio, afin +qu'il l'y trouve lui-même. Des bagatelles légères comme +l'air sont aux yeux du jaloux des autorités aussi fortes +que les preuves de la sainte Écriture. Ceci peut produire +quelque effet: déjà le More ressent l'atteinte de mes +poisons;—de dangereux soupçons sont au fait des poisons +véritables qui d'abord causent à peine quelque +dégoût, mais qui, une fois en action sur le sang, l'enflamment +comme une mine de soufre.—Je le disais +bien<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>... <span class="stage2">(<i>Entre Othello.</i>)</span> Le voilà; il s'avance. Va, ni +l'opium, ni la mandragore, ni toutes les potions assoupissantes +du monde ne te rendront jamais ce doux sommeil +que tu goûtais hier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>En voyant entrer Othello préoccupé et sombre, Jago se dit à +lui-même que tout ce qu'il vient de dire sur les effets de la jalousie +est vrai: <i>Je le disais bien</i>. C'est l'explication de Steevens et la +seule qu'on puisse donner, avec vraisemblance de ces mots: <i>I did say so</i>.</p></blockquote> + +<p>OTHELLO.—Ah! ah! perfide! Envers moi! envers moi!</p> + +<p>JAGO.—Quoi! encore, général? ne pensez plus à cela.</p> + +<p>OTHELLO.—Va-t'en; fuis; tu m'as mis sur la roue! Je +jure qu'il vaut mieux être trompé tout à fait que d'en +avoir seulement quelque soupçon.</p> + +<p>JAGO.—Comment, seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Quel sentiment avais-je des heures de plaisir +qu'elle dérobait? Aucun. Je n'en souffrais point; je +dormais bien la nuit suivante; j'avais l'esprit libre et +l'humeur gaie; je n'ai point trouvé les baisers de Cassio +sur ses lèvres. Quand celui qu'on a volé ne s'aperçoit +point de ce qui lui manque, s'il n'en sait rien, c'est +comme s'il n'avait rien perdu.</p> + +<p>JAGO.—Je suis fâché de vous entendre parler ainsi.</p> + +<p>OTHELLO.—Quand toute l'armée, soldats et pionniers, +aurait goûté la douceur de ses charmes, si je n'en avais +rien su, j'aurais été heureux.—Et maintenant, adieu +pour jamais le repos de mon âme; adieu, contentement! +Adieu, bataillons aux panaches flottants; adieu, grandes +guerres, qui faites de l'ambition une vertu: oh! adieu +pour toujours! Adieu, le coursier hennissant, et la trompette +éclatante, et le fifre qui frappe l'oreille, et le tambour +qui anime le courage, et la royale bannière, et tout +l'appareil, l'orgueil, la pompe, l'éclat de la glorieuse +guerre! Et vous, instruments de mort, dont les bouches +terribles imitent la formidable voix de l'immortel Jupiter; +adieu! adieu! La tâche d'Othello est finie.</p> + +<p>JAGO.—Est-il possible, seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Misérable, compte qu'il faut que tu me +prouves que ma bien-aimée est une prostituée: comptes-y +bien: donne-m'en la preuve oculaire. (<i>Il le saisit à la +gorge.</i>) Ou par la valeur de mon âme immortelle, il eût +mieux valu pour toi naître un chien, que d'avoir à +répondre à ma colère, maintenant que tu l'as éveillée.</p> + +<p>JAGO.—En êtes-vous là?</p> + +<p>OTHELLO.—Fais-le-moi voir;—ou du moins prouve-le +de manière que ta preuve ne laisse ni place ni prise au +moindre doute<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>; ou malheur à ta vie!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>That the probation bear no hinge nor loop</i></p> +<p><i>To hang a doubt on</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Littéralement: <i> Que la preuve n'ait ni crochet ni noeud où se puisse +suspendre un doute</i>.</p></blockquote> + +<p>JAGO.—Mon noble seigneur...</p> + +<p>OTHELLO.—Si tu la calomnies, et que tu me mettes à +la torture, renonce à prier le ciel, étouffe tout remords, +entasse horreurs sur horreurs, fais des actions qui épouvantent +la terre et fassent pleurer le ciel; tu ne peux +rien ajouter à ce que tu as déjà fait; tu ne peux rien +faire qui consomme plus sûrement ta damnation.</p> + +<p>JAGO.—O grâce! que le ciel me défende. Êtes-vous un +homme? avez-vous une âme et votre raison? Dieu soit +avec vous! Reprenez mon emploi.—O malheureux +insensé, qui as vécu pour faire de ta droiture un vice! ô +monde pervers! Prends-y garde, ô monde; prends-y +garde; il est dangereux d'être honnête et sincère. Je +vous remercie de cette leçon; j'en profiterai, et désormais +je n'aurai plus aucun ami, puisque l'amitié suscite +un pareil outrage.</p> + +<p class="stage1">(Jago veut sortir.)</p> + +<p>OTHELLO.—Non, demeure.—Tu devrais être honnête!</p> + +<p>JAGO.—Je devrais être sage: car la probité est une +insensée qui travaille pour des ingrats.</p> + +<p>OTHELLO.—Par l'univers, je crois que ma femme est +vertueuse, et je crois qu'elle ne l'est pas: je crois que tu +es honnête, et je crois que tu ne l'es pas. Je veux avoir +quelque preuve.—Son image, qui était pour moi aussi +pure que les traits de Diane, est maintenant noire et +hideuse comme mon propre visage. S'il est des lacets, +des poignards, des poisons, des flammes, des vapeurs +suffocantes, je ne le souffrirai pas... Que je voudrais +être satisfait!..</p> + +<p>JAGO.—Je vois, seigneur, que la passion vous dévore: +je me repens de l'avoir allumée en vous. Vous voudriez +vous satisfaire?</p> + +<p>OTHELLO.—Je le voudrais?—Oui, je le veux.</p> + +<p>JAGO.—Et vous le pouvez: mais de quelle manière? +comment voulez-vous être satisfait, seigneur? Voudriez-vous +être le témoin... et la voir, la bouche béante, dans +les bras d'un autre<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>?</p> + +<p>OTHELLO.—Mort et damnation! oh!</p> + +<p>JAGO.—Ce serait, je crois, une grave difficulté, que de +les amener à vous offrir cet aspect. Que le diable les +emporte, si jamais d'autres yeux que les leurs les voient +dans les bras l'un de l'autre<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Quoi donc? Comment? +que dirai-je? le moyen de vous satisfaire? Il vous est +impossible de voir cela, quand ils seraient aussi éhontés +que les chèvres, aussi ardents que les singes, aussi +pétris d'orgueil que les loups, et aussi imprudents qu'on +peut l'être dans l'ivresse. Mais cependant, si des indices +et de fortes probabilités, qui vous mèneront tout droit à +la porte de la vérité, suffisent à vous satisfaire, vous +pouvez être satisfait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p><i>Behold her</i> topp'd.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>Bolster</i>.</p></blockquote> + +<p>OTHELLO.—Donne-moi une preuve vivante qu'elle est +déloyale.</p> + +<p>JAGO.—Je n'aime pas ce rôle; mais puisque, entraîné +par mon zèle et ma sotte franchise, je me suis avancé si +loin dans cette affaire, je poursuivrai. La nuit dernière +j'étais couché près de Cassio, et tourmenté d'une violente +douleur de dents, je ne pouvais dormir.—Il est des +hommes dont l'âme est si abandonnée que dans leur +sommeil ils révèlent leurs affaires. Cassio est de cette +espèce. Dans son sommeil je l'entendis qui murmurait: +<i>Chère Desdémona, soyons circonspects, cachons nos amours!</i> +Et alors, seigneur, il saisit ma main, et en la serrant il +s'écriait, <i>ô douce créature</i>! et puis il m'embrassait avec +ardeur comme s'il eût voulu arracher des baisers qui +croissaient sur mes lèvres, et il soupirait, et s'écriait: <i>ô +maudite destinée, qui t'a donnée au More<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a></i>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Voici le texte qu'il était impossible de traduire exactement:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>And then, sir, would he gripe and wring my hand,</p> +<p>Cry:—o sweet creature!—And then kiss me hard,</p> +<p>As if he pluck'd up kisses by the roots</p> +<p>That grew upon my lips; then lay'd his leg</p> +<p>Over my thigh and sigh'd and kiss'd and then</p> +<p>Cri'd: «cursed fate gave thee to the Moor!</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p>OTHELLO.—O monstrueux, monstrueux!</p> + +<p>JAGO.—Ce n'était qu'un songe.</p> + +<p>OTHELLO.—Mais ce songe révèle l'action qui l'a précédé. +C'est une violente présomption, quoique ce ne soit +qu'un songe.</p> + +<p>JAGO.—Et ceci peut aider à ajouter aux autres preuves +qui témoignent faiblement.</p> + +<p>OTHELLO.—Je la mettrai en pièces.</p> + +<p>JAGO.—Non. Soyez prudent; nous n'avons encore rien +vu; il se peut encore qu'elle soit innocente.—Dites-moi +seulement, n'avez-vous jamais vu un mouchoir parsemé +de fraises dans les mains de votre femme?</p> + +<p>OTHELLO.—Je lui en ai donné un pareil; ce fut mon +premier présent.</p> + +<p>JAGO.—Je ne sais pas cela; mais c'est avec un pareil +mouchoir, qui j'en suis sûr était celui de votre femme, +que j'ai vu aujourd'hui Cassio essuyer sa barbe.</p> + +<p>OTHELLO.—Si c'est celui-là!...</p> + +<p>JAGO.—Si c'est celui-là, ou tout autre qui soit à elle, +cela, joint aux autres preuves, dépose contre elle.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! que le misérable n'a-t-il quarante +mille vies? Une seule est trop faible, trop chétive pour +ma vengeance! Je vois maintenant que c'est vrai.—Regarde-moi, +Jago; j'exhale ainsi tout mon fol amour; +il est parti.—Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre +obscur! Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne +et le trône de mon coeur! soulève-toi, ô mon sein, car +tu es gonflé du venin de l'aspic.</p> + +<p>JAGO.—Je vous en prie, contenez-vous.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! du sang! Jago, du sang!</p> + +<p>JAGO.—Patience, vous dis-je; vous changerez peut-être +d'idée.</p> + +<p>OTHELLO.—Jamais, Jago. Comme le Pont-Euxin dont +les courants glacés et le cours uniforme ne subissent +jamais l'action du reflux, et se précipitent sans relâche +vers la Propontide et l'Hellespont, ainsi mes sanglantes +pensées, dans la violence de leur cours, ne reviendront +jamais en arrière, ne reflueront pas vers l'humble +amour; il faut qu'elles aillent s'abîmer dans une vaste +et profonde vengeance. Oui, par cette voûte immuable +du ciel (<i>il se met à genoux</i>), j'engage ici ma parole avec le +respect dû à un voeu sacré.</p> + +<p>JAGO.—Ne vous levez pas encore. (<i>Il se met aussi à +genoux.</i>) Soyez témoins, vous flambeaux toujours brûlants +sur nos têtes, vous éléments qui nous enfermez de +toutes parts, soyez témoins qu'ici Jago dévoue son esprit, +son bras et son coeur au service d'Othello outragé. Qu'il +commande, et, quelque sanglants que soient ses ordres, +l'obéissance m'affranchira de tout repentir.</p> + +<p>OTHELLO.—J'accepte ton dévouement, non avec de +vains remerciements, mais avec une sincère reconnaissance; +je vais à l'instant te mettre à l'épreuve: que dans +ces trois jours je t'entende dire que Cassio ne vit plus.</p> + +<p>JAGO.—Mon ami est mort! vous le voulez; c'en est +fait.—Mais laissez-la vivre.</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'elle soit damnée, l'infâme traîtresse! +oh! qu'elle soit damnée! Viens, suis-moi; je veux sortir +et me pourvoir de quelque prompt instrument de mort +pour ce charmant démon. De ce moment, tu es mon +lieutenant.</p> + +<p>JAGO.—Je suis à vous pour jamais.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Toujours dans le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DESDÉMONA et ÉMILIA <i>suivies du</i> BOUFFON.</p> +<br> + +<p>DESDÉMONA.—Savez-vous, drôle, où est caché le lieutenant +Cassio?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je ne puis dire qu'il soit caché quelque +part<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Dans l'impossibilité de rendre avec exactitude tous les calembours +du bouffon, on a tâché de suppléer par des équivalents; +il joue sans cesse sur les mots <i>to lie</i>, être couché, être dans +quelque endroit, et <i>to lie</i>, mentir. Ce jeu de mots est très-fréquent +dans Shakspeare.</p></blockquote> + +<p>DESDÉMONA.—Quoi donc?</p> + +<p>LE BOUFFON.—C'est un soldat, et, pour moi, dire qu'un +soldat se cache, c'est le frapper.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Allons-donc, où loge-t-il?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Vous dire où il loge, ce serait vous dire +par où je mens.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que veut dire tout cela?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je ne sais où il loge; et pour moi, supposer +un logement et vous dire: «Il loge ici ou là,» ce +serait mentir par ma gorge.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Pouvez-vous aller le chercher et vous +informer du lieu où il est?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je questionnerai tout le monde sur lui, +et par mes questions, je dicterai les réponses.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Cherchez-le, dites-lui de venir, annoncez-lui +que j'ai touché mon seigneur en sa faveur, et que +j'espère que tout ira bien.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Ceci est à la portée de l'esprit d'un +homme, et je vais l'entreprendre.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Où puis-je avoir perdu ce mouchoir, +Émilia?</p> + +<p>ÉMILIA.—Je ne sais, madame.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Crois-moi, j'aimerais mieux avoir perdu +ma bourse pleine de crusades: et si mon noble More +n'avait pas une belle âme où n'entrent point les bassesses +de tant de jalouses créatures, il y en aurait assez +pour lui donner de mauvaises pensées.</p> + +<p>ÉMILIA.—Il n'est donc pas jaloux?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Qui, lui? Je crois que le soleil sous lequel +il est né a purgé son sang de toutes ces humeurs.</p> + +<p>ÉMILIA.—Regardez, le voilà qui vient.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne le quitte plus qu'il n'ait rappelé +Cassio. <span class="stage2">(<i>Entre Othello.</i>)</span> Eh bien! seigneur, comment allez-vous?</p> + +<p>OTHELLO.—Bien, ma bonne dame. <span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span> Oh! qu'il +est difficile de dissimuler!—Comment vous portez-vous, +Desdémona?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Bien, mon bon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO—Donnez-moi votre main. Cette main est +moite, madame.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Elle n'a encore éprouvé ni les atteintes +de l'âge, ni celles du chagrin.</p> + +<p>OTHELLO.—Ceci dénote une grande fécondité et un +coeur facile.—Chaude, chaude et moite!—Cette main dit +qu'il vous faut de la retraite, moins de liberté, des jeûnes, +des prières, des mortifications, de pieux exercices; car il +y a ici un jeune et ardent démon, qui souvent se révolte: +voilà une bonne main, une main bien franche!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! vous pouvez bien le dire avec vérité, +car ce fut cette main qui donna mon coeur.</p> + +<p>OTHELLO.—Une main libérale! Jadis le coeur donnait +la main; maintenant, dans notre blason moderne, c'est +la main qu'on donne et non plus le coeur.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne sais ce que vous voulez dire; revenons +à votre promesse.</p> + +<p>OTHELLO.—Quelle promesse, ma belle?</p> + +<p>DESDÉMONA.—J'ai envoyé dire à Cassio de venir vous +parler.</p> + +<p>OTHELLO.—J'ai un rhume opiniâtre qui m'importune: +prêtez-moi votre mouchoir.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Le voilà, seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Celui que je vous ai donné.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne l'ai pas sur moi.</p> + +<p>OTHELLO.—Non?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, en vérité, seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Vous avez tort. C'est une Égyptienne qui +avait donné ce mouchoir à ma mère! et c'était une magicienne +qui savait presque lire dans les pensées. Elle lui +promit que, tant qu'elle le conserverait, il la rendrait +toujours aimable et soumettrait complétement mon père +à son amour; mais que si elle le perdait ou le donnait, +les yeux de mon père ne la verraient plus qu'avec +dégoût, et chercheraient ailleurs de nouveaux caprices. +En mourant elle me le donna, et me recommanda, +quand ma destinée me ferait épouser une femme, de le +lui donner aussi. Je l'ai fait, et prenez-en bien soin. +Conservez-le précieusement comme la prunelle de votre +oeil. Le perdre ou le donner serait un malheur que +n'égalerait aucun autre.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Est-il possible?</p> + +<p>OTHELLO.—Cela est vrai.—Il y a une vertu magique +dans le tissu de ce mouchoir.—Une prêtresse, qui deux +cents fois avait vu le soleil parcourir le cercle de l'année, +en ourdit la trame dans ses fureurs prophétiques; +les vers qui ont fourni la soie étaient consacrés; et il +fut teint avec la couleur de momie que d'habiles gens +tiraient des coeurs de jeunes filles.</p> + +<p>DESDÉMONA.—En vérité, cela est-il vrai?</p> + +<p>OTHELLO.—Rien n'est plus vrai. Ainsi prenez-y bien +garde.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ah! plût au ciel que je ne l'eusse jamais +vu!</p> + +<p>OTHELLO.—Ah! pourquoi?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Pourquoi me parlez-vous d'un ton si +brusque et emporté?</p> + +<p>OTHELLO.—Est-il perdu? Est-il sorti de vos mains? +parlez, ne l'avez-vous plus?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Le ciel nous bénisse!</p> + +<p>OTHELLO.—Que dites-vous?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Il n'est pas perdu: mais quoi? quand il +le serait?</p> + +<p>OTHELLO.—Ah!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je vous dis qu'il n'est pas perdu.</p> + +<p>OTHELLO.—Allez le chercher, je veux le voir.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oui, monsieur, je le pourrais; mais en +ce moment, je ne veux pas. C'est une ruse de votre part, +pour me faire perdre de vue ma demande. Je vous en +prie, que Cassio rentre en grâce.</p> + +<p>OTHELLO.—Trouvez-moi le mouchoir; j'augure mal...</p> + +<p>DESDÉMONA.—Allons, cédez, vous ne retrouverez jamais +un officier plus capable.</p> + +<p>OTHELLO.—Le mouchoir!</p> + +<p>DESDÉMONA.—De grâce, parlez-moi de Cassio.</p> + +<p>OTHELLO.—Le mouchoir!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Un homme qui toute sa vie a fondé l'espoir +de sa fortune sur votre amitié, qui partagea tous +vos dangers.</p> + +<p>OTHELLO.—Le mouchoir!</p> + +<p>DESDÉMONA.—En vérité, vous méritez mes reproches.</p> + +<p>OTHELLO.—Allez-vous-en! <span class="stage2">(Il sort.)</span></p> + +<p>ÉMILIA.—Cet homme n'est-il pas jaloux?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je n'avais encore rien vu de semblable! +Sûrement il y a quelque charme dans ce mouchoir. Je +suis bien malheureuse de l'avoir perdu!</p> + +<p>ÉMILIA.—Ce n'est pas une année ou deux qui nous +montrent le coeur d'un homme: d'abord ils sont comme +affamés, et nous sommes leur proie; ils nous dévorent +avec avidité; puis, quand ils sont rassasiés, ils nous +repoussent.—Voyez! C'est Cassio et mon mari.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Jago et Cassio.)</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Cassio</i></span>.—Il n'y a pas d'autre moyen: c'est elle +qui peut l'obtenir. <span class="stage2">(<i>Apercevant Desdémona.</i>)</span> Et voyez, le +bonheur! Allez, pressez-la.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Qu'y a-t-il, bon Cassio? Quel nouveau +sujet vous amène?</p> + +<p>CASSIO.—Madame, toujours mon ancienne prière. Je +vous en conjure, que par vos généreux secours je +revienne à la vie et reprenne ma place dans l'amitié de +celui que j'honore de tout l'hommage de mon coeur. Je +ne voudrais pas essuyer tant de délais. Si mon offense +est mortelle; si mes chagrins actuels, ni mes services +passés, ni ceux que je me propose pour l'avenir ne peuvent +racheter son amitié, en être instruit est du moins +une grâce qui m'est due. Alors, je me revêtirai d'une +satisfaction forcée, j'irai me jeter dans quelque autre +route à la merci de la fortune.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! trop honnête Cassio, mes sollicitations +ne sont pas maintenant à l'unisson de son âme. +Mon seigneur n'est plus mon seigneur! Et je ne le reconnaîtrais +pas si ses traits étaient aussi changés que son +humeur. Que tous les saints esprits du ciel me soient +propices, comme il est vrai que j'ai parlé pour vous de +mon mieux, et que je suis restée en butte à son déplaisir +pour m'être expliquée librement! Il vous faut patienter +quelque temps: ce que je puis, je le ferai; et je tenterai +pour vous plus que je n'oserais pour moi-même. Que +cela vous suffise.</p> + +<p>JAGO.—Mon seigneur est-il en colère?</p> + +<p>ÉMILIA.—Il vient de sortir, et certes dans une étrange +agitation.</p> + +<p>JAGO.—Peut-il être en colère? J'ai vu le canon faire +voler en l'air les files de ses soldats, et, comme le diable +lui-même, venir emporter son frère jusque dans ses +bras... Et il serait en colère! Il faut quelque chose de +bien grave... Je vais aller le trouver. La chose doit être +bien grave, s'il est en colère.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je t'en prie, vas-y.—<span class="stage2">(<i>Jago sort.</i>)</span> Sûrement +quelque nouvelle importante arrivée de Venise, ou +quelque complot tramé sourdement dans Chypre, et +dont il aura découvert le secret, aura troublé la paix de +son âme; et dans de tels cas l'humeur des hommes s'en +prend à de petites choses, bien que ce soient les grandes +qui les occupent: voilà comme nous sommes; que nous +ayons mal à un doigt, le sentiment de la douleur se +répand dans tous nos autres membres qui se portent +bien; car enfin nous devons penser que les hommes ne +sont pas des dieux. Nous ne devons pas toujours nous +attendre, de leur part, à ces soins qui conviennent au +jour des noces. Gronde-moi, Émilia; juge injuste que +j'étais, je l'accusais dans mon âme de dureté, mais +je reconnais maintenant que le témoin était suborné, et +qu'il était faussement accusé.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je prie le ciel que ce soit, comme vous le +croyez, quelque affaire d'État, et non aucune idée, +aucun soupçon de jalousie, qui l'aigrisse contre vous.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! le malheureux jour!—Jamais je +ne lui en donnai sujet.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mais les coeurs jaloux ne se satisfont pas de +cette réponse: ils ne sont pas toujours jaloux pour quelque +raison; mais ils sont toujours jaloux, parce qu'ils +sont jaloux. La jalousie est un monstre qui s'engendre +lui-même, et qui naît de lui-même.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que le ciel écarte ce monstre du coeur +d'Othello!</p> + +<p>ÉMILIA.—Amen, madame!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je veux l'aller chercher. Cassio, promenez-vous +par ici. Si je le trouve disposé, je lui rappellerai +votre demande, et je ferai tout ce que je pourrai +pour en obtenir le succès.</p> + +<p>CASSIO.—Je remercie humblement Votre Seigneurie.</p> + +<p class="stage1">(Desdémona et Émilia sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Bianca.)</p> + +<p>BIANCA.—Ah! Dieu vous garde, cher Cassio!</p> + +<p>CASSIO.—Qui est-ce qui vous fait sortir de chez vous? +Comment vous portez-vous, ma belle Bianca? D'honneur, +ma douce amie, j'allais de ce pas chez vous.</p> + +<p>BIANCA.—Et moi j'allais chez vous, Cassio. Comment! +me fuir une semaine entière, sept jours et sept nuits, +huit fois vingt heures! Et les heures de l'absence des +amants sont cent fois plus lentes que les heures du +cadran. Oh! triste calcul!</p> + +<p>CASSIO.—Excusez-moi, Bianca; tout ce temps j'ai été +oppressé de pensées accablantes; mais avec moins d'interruptions +j'effacerai le souvenir de cette longue suite +d'absences. Chère Bianca <span class="stage2">(<i>il tire de sa poche le mouchoir +de Desdémona et le lui présente</i>)</span>, copiez-moi ce dessin.</p> + +<p>BIANCA.—Oh! Cassio, d'où vient ceci? C'est le don de +quelque nouvelle amie? Ah! je devine la cause d'une +absence que j'ai trop sentie. En êtes-vous là? Bien, bien!</p> + +<p>CASSIO.—Allez, femme, rejetez vos vils soupçons dans +la gueule du diable où vous les avez pris. Vous êtes +jalouse, maintenant? Vous croyez que ceci vient de +quelque maîtresse, que c'est un souvenir? Non, en bonne +foi, Bianca.</p> + +<p>BIANCA.—Eh bien! à qui appartient-il?</p> + +<p>CASSIO.—Je n'en sais rien encore, ma chère. Je l'ai +trouvé dans ma chambre; le travail m'en plaît fort: +avant qu'on le redemande, comme cela arrivera probablement, +je voudrais en avoir le dessin: prenez-le, +copiez-le, et laissez-moi pour le moment.</p> + +<p>BIANCA.—Vous laisser, et pourquoi?</p> + +<p>CASSIO.—J'attends ici le général, et je n'ai pas envie, +car ce ne serait pas une recommandation pour moi, qu'il +me trouve accosté d'une femme.</p> + +<p>BIANCA.—Et pourquoi, s'il vous plaît?</p> + +<p>CASSIO.—Ce n'est pas que je ne vous aime.</p> + +<p>BIANCA.—Non, non, vous ne m'aimez point: je vous +prie, du moins reconduisez-moi quelques pas; et dites si +je vous verrai de bonne heure ce soir?</p> + +<p>CASSIO.—Je ne puis vous accompagner bien loin, car +c'est ici même que j'attends; mais je vous verrai de +bonne heure.</p> + +<p>BIANCA.—C'est bon, bon. Il faut bien que je me plie +aux circonstances.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> + +<br><br> + + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Devant le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO et JAGO</p> +<br> + +<p>JAGO.—Voulez-vous vous arrêter à cette pensée?</p> + +<p>OTHELLO.—A cette pensée, Jago.</p> + +<p>JAGO.—Quoi, donner en secret un baiser!</p> + +<p>OTHELLO.—Un baiser que rien ne légitime!</p> + +<p>JAGO.—Ou s'enfermer seule avec un amant, dans la +nuit<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, une heure ou deux, sans aucun mauvais dessein!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Or to be naked with her friend abed</i></p> +<p><i>An hour or more, not meaning any harm!</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>OTH.—<i>Naked abed, Jago, and not mean harm</i>!</p> + </div> </div> +</blockquote> + +<p>OTHELLO.—S'enfermer seule, Jago, et sans mauvais +dessein! C'est vouloir user d'hypocrisie avec le diable. +Ceux qui, avec des intentions pures, s'exposent ainsi, +tentent le ciel, et le diable tente leur vertu.</p> + +<p>JAGO.—S'ils s'en tiennent là, c'est une faute légère: +mais si je donne à ma femme un mouchoir...</p> + +<p>OTHELLO.—Eh bien?</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! alors il est à elle, seigneur; et dès +qu'il est à elle, elle est libre, je pense, de le donner à +qui il lui plaît.</p> + +<p>OTHELLO.—Son honneur lui appartient de même: +peut-elle aussi le donner?</p> + +<p>JAGO.—L'honneur est un être invisible. Bien des +femmes qui ne l'ont plus l'ont encore à nos yeux: mais +pour le mouchoir...</p> + +<p>OTHELLO.—Par le ciel, je l'aurais oublié volontiers.—Tu +dis?—Oh! cette idée revient dans ma mémoire, +comme sur la maison infestée revient le corbeau, présage +de malheur.—Il a eu mon mouchoir!</p> + +<p>JAGO.—Oui, qu'importe?</p> + +<p>OTHELLO.—Cela se gâte, maintenant...</p> + +<p>JAGO.—Que serait-ce si je disais l'avoir vu vous faire +outrage, lui avoir entendu dire...? Car il est de par le +monde des misérables qui, après avoir, à force de poursuites +importunes, subjugué une maîtresse, ou reçu +d'elle de volontaires faveurs, ne peuvent s'empêcher de +bavarder.</p> + +<p>OTHELLO.—A-t-il dit quelque chose?</p> + +<p>JAGO.—Oui, seigneur; mais, soyez-en bien sûr, il n'a +rien dit qu'il ne soit prêt à nier.</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'a-t-il dit?</p> + +<p>JAGO.—Ma foi... qu'il a... Je ne sais pas ce qu'il a fait.</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi, quoi?</p> + +<p>JAGO.—Été reçu...</p> + +<p>OTHELLO.—Où?</p> + +<p>JAGO.—Dans son lit.</p> + +<p>OTHELLO.—Avec elle?</p> + +<p>JAGO.—Avec elle, auprès d'elle.—Tout ce que vous +voudrez.</p> + +<p>OTHELLO.—Reçu dans son lit!—Avec elle!—Auprès +d'elle!—Dans son lit!—O cela est horrible!—Le mouchoir!—Des +aveux!—Le mouchoir!—Qu'il avoue et qu'il +soit pendu pour son forfait.—Non, d'abord pendu, et il +avouera après...—J'en frissonne.—Non, la nature ne +serait point ainsi saisie et possédée par une passion souveraine, +sans un motif réel<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.—Non, ce ne sont point des +paroles qui me bouleversent de la sorte!—Ses yeux!—Ses +joues!—Ses lèvres!—Est-il possible?—Avoue.—Le +mouchoir!—O démon!</p> + +<p class="stage1">(Il tombe sans connaissance.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Nature would not vest herself in such shadowing passion without +some instruction</i> Les commentateurs ont tourmenté de mille façons +le passage dont le sens tel que nous l'avons donné est parfaitement +clair et d'accord avec les mots qui précèdent comme avec +toute la situation.</p></blockquote> + +<p>JAGO.—Opérez, mes poisons, opérez. Voilà comment +se laissent prendre les fous crédules, et comment, malgré +leur innocence, de chastes et vertueuses dames +subissent les reproches.—Holà, seigneur! mon seigneur! +Othello! <span class="stage2">(<i>Entre Cassio.</i>)</span> Ah! Cassio, quelle nouvelle!</p> + +<p>CASSIO.—Qu'est-il donc arrivé?</p> + +<p>JAGO.—Mon seigneur vient de tomber dans une attaque +d'épilepsie; c'est la seconde; il en eut une hier.</p> + +<p>CASSIO.—Frottons-lui les tempes.</p> + +<p>JAGO.—Non, laissez; il faut que cet engourdissement +léthargique ait son libre cours, autrement vous le verrez +écumer et passer bientôt à une sauvage frénésie.—Regardez, +il s'agite: retirez-vous pour quelque temps; il +va reprendre ses sens: dès qu'il m'aura quitté, j'ai à +vous parler d'une affaire importante. <span class="stage2"><i>(Cassio sort.)</i></span> Eh +bien! général, comment vous trouvez-vous? ne vous +êtes-vous pas blessé à la tête!</p> + +<p>OTHELLO.—Te moques-tu de moi?</p> + +<p>JAGO.—Me moquer de vous? non par le ciel; je voudrais +que vous supportassiez votre sort en homme.</p> + +<p>OTHELLO.—Un homme qui porte des cornes n'est plus +qu'une brute, un monstre.</p> + +<p>JAGO.—Il y a donc bien des brutes et des monstres dans +une grande ville?</p> + +<p>OTHELLO.—L'a-t-il avoué?</p> + +<p>JAGO.—Mon bon seigneur, soyez un homme. Croyez +qu'un même sort attelle avec vous tout homme qui a +subi le joug du mariage. Il y a, à l'heure qu'il est, des +millions de maris qui la nuit dorment dans des lits où +d'autres ont pris place, et qu'ils jureraient n'appartenir +qu'à eux seuls. Votre situation vaut mieux: oh! c'est +être le jouet de l'enfer, et subir les suprêmes moqueries +du démon, que d'embrasser une prostituée et de reposer +avec sécurité près d'elle, en la croyant chaste.—Non, +que je sache tout; et sachant ce que je suis, je saurai +aussi ce qu'elle doit devenir à son tour.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! tu as raison! cela est certain.</p> + +<p>JAGO.—Restez un moment à l'écart, et prêtez l'oreille +avec patience. Tandis que vous étiez ici, il y a un +moment, fou de votre malheur (passion indigne d'un +homme tel que vous), Cassio est arrivé; je l'ai congédié +en donnant à votre évanouissement une cause naturelle; +mais je lui ai dit de revenir bientôt me parler, et il l'a +promis. Cachez-vous dans cet enfoncement, et de là +observez les airs moqueurs, les dédains, les sourires +insultants qui viendront se peindre sur chaque trait de +son visage. Je lui ferai raconter de nouveau toute l'aventure, +où, comment, combien de fois, depuis quelle +époque et quand il a été et doit être encore reçu par votre +femme; remarquez seulement ses gestes; mais de la +patience, seigneur, ou je dirai que vous n'êtes après tout +que colère et que vous n'avez rien d'un homme.</p> + +<p>OTHELLO.—Entends-tu, Jago? je serai bien prudent +dans ma patience; mais aussi, entends-tu? bien sanguinaire.</p> + +<p>JAGO.—Et ce ne sera pas sans raison; mais laissez +venir le temps pour tout. Voulez-vous vous retirer? +<span class="stage2">(<i>Othello s'éloigne et se cache.</i>)</span> Maintenant je veux questionner +Cassio sur Bianca. C'est une aventurière qui, en +vendant ses caresses, s'achète du pain et des vêtements. +Cette créature est passionnée pour Cassio; car c'est le +fléau des filles de tromper cent hommes, pour être trompées +par un seul. Quand on parle d'elle à Cassio, il ne +peut s'empêcher d'éclater de rire.—Il vient.—Dès qu'il +va sourire, Othello deviendra furieux, et son aveugle +jalousie verra tout de travers les sourires, les gestes, les +airs libres du pauvre Cassio. <span class="stage2">(<i>Entre Cassio.</i>)</span> Eh bien! +lieutenant, comment êtes-vous maintenant?</p> + +<p>CASSIO.—D'autant plus mal, que vous me donnez un +titre dont la privation me tue.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>élevant la voix</i></span>.—Cultivez bien Desdémona et vous +êtes sûr du succès. <span class="stage2">(<i>Baissant le ton.</i>)</span> Oh! si cette grâce +dépendait de Bianca, comme vos désirs seraient bientôt +satisfaits!</p> + +<p>CASSIO.—Ah! bonne petite âme!</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Voyez comme il sourit déjà.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à voix haute</i></span>.—Je n'ai jamais vu femme si passionnée +pour un homme.</p> + +<p>CASSIO.—Oh! la pauvre créature, je crois en effet +qu'elle m'aime.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Oui, il le nie faiblement, et sourit.</p> + +<p>JAGO.—M'entendez-vous, Cassio?</p> + +<p>OTHELLO, à <span class="stage2"><i>part</i></span>.—Maintenant il le presse de tout +raconter. Va; poursuis: bien dit, bien dit.</p> + +<p>JAGO.—Elle fait courir le bruit que vous comptez +l'épouser: en avez-vous l'intention?</p> + +<p>CASSIO.—Ha! ha! ha!</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Triomphes-tu, Romain? triomphes-tu?</p> + +<p>CASSIO.—Moi l'épouser? Qui? une fille! Aie, je t'en +prie, un peu meilleure opinion de mon esprit; ne lui crois +pas si mauvais goût. Ha! ha! ha!</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part.</i></span>— Oui, oui, ils rient ceux qui remportent +la victoire.</p> + +<p>JAGO.—En vérité, le bruit court que vous l'épouserez.</p> + +<p>CASSIO.—De grâce, parle vrai.</p> + +<p>JAGO.—Je suis un drôle si je mens.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—As-tu fait mon compte? Bien, bien.</p> + +<p>CASSIO.—C'est un propos de cette créature: elle s'est, +dans son amour et sa vanterie, persuadée que je l'épouserais; +mais je ne lui ai rien promis.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Jago me fait signe: sans doute Cassio +commence l'histoire.</p> + +<p>CASSIO.—Elle était ici, il n'y a qu'un moment; elle me +poursuit partout. L'autre jour j'étais sur le bord de la +mer, causant avec quelques Vénitiens; tout à coup +arrive la folle, et elle se jette ainsi à mon cou...</p> + +<p class="stage1">(Cassio peint, par son geste, le mouvement de Bianca.)</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—S'écriant, <i>ô mon cher Cassio</i>! c'est +ce que son geste exprime, je le vois.</p> + +<p>CASSIO.—Et elle se pend à mon cou, et s'y balance, et +pleure, et me tire, et me pousse. Ha! ha! ha!</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Il raconte maintenant comment +elle l'a entraîné dans ma chambre. Oh! je vois maintenant +ton nez, mais non le chien auquel je le jetterai.</p> + +<p>CASSIO.—Il faut que j'évite sa rencontre.</p> + +<p>JAGO.—Devant moi! Tenez, la voilà qui vient.</p> + +<p class="stage1">(Entre Bianca.)</p> + +<p>CASSIO.—Ardente comme une chatte sauvage!—Mais +celle-ci est parfumée.—<span class="stage2">(<i>A Bianca.</i>)</span> Que me voulez-vous +en me poursuivant de la sorte?</p> + +<p>BIANCA.—Que le diable et sa femme vous poursuivent! +Que me vouliez-vous vous-même, avec ce mouchoir que +vous m'avez remis tantôt? J'étais une grande dupe de le +prendre: et ne faut-il pas que j'en copie le dessin? Oui, +sans doute, il est bien vraisemblable que vous l'ayez +trouvé dans votre chambre, sans savoir qui peut l'y +avoir laissé. C'est un don de quelque péronnelle, et il +faut que j'en copie le dessin! <span class="stage2">(<i>Elle lui jette le mouchoir.</i>)</span> +Tenez, rendez-le à votre belle. Où que vous l'ayez pris, +je n'en copierai pas un point.</p> + +<p>CASSIO.—Comment, ma douce Bianca? Quoi donc? quoi +donc?</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Par le ciel, voilà sûrement mon +mouchoir!</p> + +<p>BIANCA.—Si vous voulez venir souper ce soir, vous en +êtes le maître; sinon, venez quand il vous plaira.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>JAGO.—Suivez-la, suivez-la.</p> + +<p>CASSIO.—Il le faut bien, sans quoi elle va bavarder +dans la rue.</p> + +<p>JAGO.—Soupez-vous chez elle?</p> + +<p>CASSIO.—Oui, c'est mon projet.</p> + +<p>JAGO.—Peut-être pourrai-je vous y voir; car j'ai vraiment +besoin de causer avec vous.</p> + +<p>CASSIO.—Venez-y, je vous prie: voulez-vous?</p> + +<p>JAGO.—N'en dites pas plus, partez.</p> + +<p class="stage1">(Cassio sort.)</p> + +<p class="stage1">(Othello s'avance.)</p> + +<p>OTHELLO.—Comment le tuerai-je, Jago?</p> + +<p>JAGO.—Avez-vous remarqué comme il s'applaudissait +de son infâme action?</p> + +<p>OTHELLO.—O Jago!</p> + +<p>JAGO.—Et le mouchoir, l'avez-vous vu?</p> + +<p>OTHELLO.—Était-ce le mien?</p> + +<p>JAGO.—Le vôtre: je vous jure. Et de voir le cas qu'il +fait de cette femme insensée, votre femme! Elle lui +a donné ce mouchoir, et il l'a donné à sa maîtresse!</p> + +<p>OTHELLO.—Je voudrais que son supplice pût durer +neuf ans.—Une femme accomplie! une femme si belle! +une femme si douce!</p> + +<p>JAGO.—Allons, il faut oublier tout cela.</p> + +<p>OTHELLO.—Oui; qu'elle meure, qu'elle périsse, qu'elle +soit damnée cette nuit; elle ne vivra point.—Non, mon +coeur est changé en pierre, je le frappe et cela me fait +mal à la main.—Oh! l'univers n'avait pas une plus +douce créature.—Elle était digne de partager la couche +d'un empereur, et de lui imposer ses lois.</p> + +<p>JAGO.—Eh! ce n'est pas là votre objet.</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'elle soit maudite! Je ne dis que ce +qu'elle est en effet.—Si habile avec son aiguille!—Une +musicienne admirable!—Oh! elle adoucirait en chantant +la férocité d'un ours.—D'un esprit si élevé, d'une imagination +si féconde!</p> + +<p>JAGO.—Elle n'en est que plus coupable.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! mille, mille fois plus!—Et puis, de si +bonne naissance!</p> + +<p>JAGO.—Oui, trop bonne!</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, cela est certain: mais vois, Jago, +quelle pitié!—Oh! Jago! quelle pitié, Jago!</p> + +<p>JAGO.—Si vous êtes si épris même de sa perfidie, donnez-lui +pleine licence de vous outrager; car si l'injure +ne vous touche point, elle n'offense personne.</p> + +<p>OTHELLO.—Je veux la mettre en pièces.—Me déshonorer!</p> + +<p>JAGO.—Oh! cela est infâme de sa part.</p> + +<p>OTHELLO.—Avec mon officier!</p> + +<p>JAGO.—Cela est plus infâme encore.</p> + +<p>OTHELLO.—Procure-moi du poison, Jago, pour cette +nuit; je ne veux point entrer en explication avec elle, +de peur que ses grâces et sa beauté ne désarment encore +mon âme.—Cette nuit, Jago.</p> + +<p>JAGO.—Ne vous servez pas de poison: étranglez-la +plutôt dans son lit; dans ce lit même qu'elle a souillé.</p> + +<p>OTHELLO.—Bon, bon! cette justice me plaît.—Excellente +idée.</p> + +<p>JAGO.—Et pour Cassio, laissez-moi faire, je me charge +de lui: vers minuit vous en saurez davantage.</p> + +<p class="stage1">(Une trompette se fait entendre au dehors.)</p> + +<p>OTHELLO.—Excellente idée. Qu'annonce cette trompette?</p> + +<p>JAGO.—Sûrement quelque nouvelle de Venise. Ah! +c'est Lodovico envoyé par le duc: et voyez, votre femme +l'accompagne.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lodovico, Desdémona et leur suite.)</p> + +<p>LODOVICO.—Salut, brave général.</p> + +<p>OTHELLO.—De tout mon coeur, seigneur.</p> + +<p>LODOVICO.—Le duc et le sénat de Venise vous saluent.</p> + +<p class="stage1">(Il remet une dépêche à Othello.)</p> + +<p>OTHELLO.—Je baise cet écrit, interprète de leur bon +plaisir.</p> + +<p class="stage1">(Othello ouvre et lit la dépêche.)</p> + +<p>DESDÉMONA.—Et quelles nouvelles, cher cousin Lodovico?</p> + +<p>JAGO.—Je suis ravi de vous voir, seigneur: soyez le +bienvenu en Chypre.</p> + +<p>LODOVICO.—Je vous remercie; comment se porte le +lieutenant Cassio?</p> + +<p>JAGO.—Il vit, seigneur.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon cousin, il est survenu entre lui et +mon seigneur une mésintelligence fâcheuse: mais vous +saurez tout arranger.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à demi-voix.</i></span>—En êtes-vous bien sûre?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon seigneur?</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>continuant de lire</i></span>.—«Ne manquez pas de +vous y conformer! Si vous voulez...</p> + +<p>LODOVICO, <span class="stage2"><i>à Desdémona</i></span>.—Il ne s'adressait à personne; +c'est de la lettre qu'il est occupé.—Est-ce qu'il y a de la +division entre le général et Cassio?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Une division tout à fait malheureuse; je +ferais beaucoup pour les réconcilier, à cause de l'amitié +que je porte à Cassio.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>d'une voix étouffée</i></span>.—Feux et soufre!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Avez-vous votre bon sens?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Quoi, est-il en colère?</p> + +<p>LODOVICO.—Il se peut que la lettre lui cause cette émotion; +car le sénat, je crois, le rappelle à Venise, et donne +à Cassio son gouvernement.</p> + +<p>DESDÉMONA.—En vérité, j'en suis bien aise.</p> + +<p>OTHELLO.—En vérité?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Je suis bien aise, moi, de vous voir folle.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Pourquoi, cher Othello?</p> + +<p>OTHELLO.—Démon!</p> + +<p class="stage1">(Il la frappe.)</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je n'ai pas mérité ceci.</p> + +<p>LODOVICO.—Seigneur, on ne croirait pas cela à Venise, +quand je jurerais que je l'ai vu de mes yeux. C'est beaucoup +trop. Consolez-la, elle pleure.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! démon, démon! Si les pleurs d'une +femme pouvaient féconder la terre, chaque larme qu'elle +laisse tomber deviendrait un crocodile.—<span class="stage2">(<i>A Desdémona.</i>)</span> +Hors de ma vue!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne veux pas rester, puisque je vous +offense.</p> + +<p class="stage1">(Elle fait quelques pas pour sortir.)</p> + +<p>LODOVICO.—En vérité, voilà une femme bien soumise. +Je vous en conjure, seigneur, rappelez-la.</p> + +<p>OTHELLO.—Madame?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon seigneur?</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à Lodovico</i></span>.—Que lui voulez-vous?</p> + +<p>LODOVICO.—Qui! moi, seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, vous; vous avez désiré que je la fisse +revenir: seigneur, elle peut revenir et s'en aller, et +revenir encore: et elle peut pleurer, seigneur, pleurer; +et elle est soumise, comme vous dites, soumise, oh! +très-soumise.—<span class="stage2">(A <i>Desdémona</i>.)</span> Continuez, pleurez, pleurez. +<span class="stage2">(A <i>Lodovico</i>.)</span> Quant à cette lettre, seigneur...—<span class="stage2">(<i>A +Desdémona.</i>)</span> Oh! passion bien jouée!—<span class="stage2">(A <i>lui-même.</i>)</span> On +me rappelle à Venise.—<span class="stage2">(A <i>Desdémona</i></span>.) Sortez; je vous +enverrai chercher tout à l'heure.—<span class="stage2">(A <i>Lodovico</i>.)</span> Seigneur, +j'obéis aux ordres; et je vais me rendre à Venise.—<span class="stage2">(A +<i>Desdémona</i>.)</span> Hors d'ici, sortez! <span class="stage2">(<i>Desdémona sort.</i>)</span> +Cassio prendra ma place: et <span class="stage2">(à <i>Lodovico</i>)</span> seigneur, je +vous invite à souper chez moi ce soir. Vous êtes le bienvenu +à Chypre.—<span class="stage2">(<i>En s'en allant.</i>)</span> Chèvres et guenons<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>!!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Othello se rappelle ici les perfides comparaisons +de Jago, lorsqu'il +cherche pour la première fois à exciter la jalousie du More.</p></blockquote> + +<p>LODOVICO.—Est-ce là ce noble More que tout notre +sénat regarde comme suffisant à tout et pour tout?—Est-ce +là ce grand caractère que la passion ne peut +ébranler, et ce ferme courage qu'aucun accident, ni +aucun coup du sort ne peut troubler ni abattre?</p> + +<p>JAGO.—Il est bien changé.</p> + +<p>LODOVICO.—Sa tête est-elle saine? son cerveau n'est-il +pas dérangé?</p> + +<p>JAGO.—Il est ce qu'il est: je ne puis me permettre de +dire ce que je pense de lui, ce qu'il pourrait être...—S'il +n'est pas tout ce qu'il pourrait être, je prie le ciel qu'il +le soit.</p> + +<p>LODOVICO.—Comment! frapper sa femme!</p> + +<p>JAGO.—En effet cela n'était pas trop bien; et cependant +je voudrais être sûr que ce coup-là sera le plus +violent.</p> + +<p>LODOVICO.—Est-ce son habitude? ou les lettres du +sénat lui auraient-elles allumé le sang, et l'ont-elles jeté +pour la première fois dans cet emportement?</p> + +<p>JAGO.—Hélas! hélas! il ne serait pas honnête à moi de +dire ce que j'ai vu et su. Vous l'observerez, et ses propres +démarches le feront assez connaître pour me dispenser +de parler. Suivez-le seulement, et voyez comment +il agit.</p> + +<p>LODOVICO.—Je suis fâché de m'être trompé sur son +compte.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une chambre dans le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, ÉMILIA.</p> +<br> + +<p>OTHELLO.—Vous n'avez donc rien vu?</p> + +<p>ÉMILIA.—Ni rien entendu, ni jamais rien soupçonné.</p> + +<p>OTHELLO.—Mais vous les avez vus elle et Cassio +ensemble.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mais alors je n'ai rien vu de mal; et cependant +j'entendais chaque syllabe qui était prononcée +entre eux.</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! ils ne se sont jamais parlé bas?</p> + +<p>ÉMILIA.—Jamais, mon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Ils ne vous ont jamais renvoyée?</p> + +<p>ÉMILIA.—Jamais.</p> + +<p>OTHELLO.—Pour aller lui chercher son éventail, ses +gants, son masque, ou quoi que ce soit?</p> + +<p>ÉMILIA.—Jamais, mon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Cela est étrange.</p> + +<p>ÉMILIA.—J'ose vous répondre, seigneur, qu'elle est +fidèle: j'y engage mon âme. Si vous pensez autre chose, +bannissez cette pensée, elle abuse votre coeur. Si quelque +misérable vous a mis des soupçons en tête, que le +ciel lui envoie pour salaire la malédiction du serpent; +car si elle n'est pas vertueuse, chaste et sincère, il n'y a +point de mari heureux; la plus pure des femmes est +impure comme la calomnie.</p> + +<p>OTHELLO.—Dites-lui de venir, allez. <span class="stage2">(<i>Émilia sort.</i>)</span> Elle +en dit assez; mais ce n'est qu'une entremetteuse qui +n'en peut dire davantage.—L'autre est une adroite +coquine qui tient enfermés sous le verrou et la clef +d'infâmes secrets, et cependant elle se met à genoux, et +elle prie!... Je le lui ai vu faire.</p> + +<p class="stage1">(Entre Desdémona avec Émilia.)</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon seigneur, que voulez-vous de moi?</p> + +<p>OTHELLO.—Je vous prie, ma poule, venez ici.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Où vous plaît-il?</p> + +<p>OTHELLO.—Que je voie dans vos yeux. Regardez-moi +en face.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Quelle horrible fantaisie vous saisit?</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>à Émilia</i></span>.—Les femmes de votre métier, +madame, laissent les amants tête-à-tête et ferment la +porte; puis elles toussent ou crient <i>hem! hem!</i> si quelqu'un +survient. A votre office, à votre office.—Allons, +dépêchez-vous. <span class="stage2">(Émilia sort.)</span></p> + +<p>DESDÉMONA <span class="stage2"><i>tombe à genoux</i></span>.—Je vous le demande à +genoux, mon seigneur, que signifie votre discours? J'entends +votre fureur dans vos paroles, mais je ne comprends +pas vos paroles.</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'es-tu?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Votre femme, monseigneur, votre fidèle +et loyale femme.</p> + +<p>OTHELLO.—Viens, jure-le, damne-toi, de peur, comme +tu ressembles aux êtres célestes, que les démons eux-mêmes +n'osent s'emparer de toi. Damne-toi donc par un +double crime; jure que tu m'es fidèle.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Le ciel sait que cela est vrai!</p> + +<p>OTHELLO.—Le ciel sait que tu es perfide comme l'enfer.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Envers qui, mon seigneur? avec qui? +Comment suis-je perfide?</p> + +<p>OTHELLO.—Ah! Desdémona! va-t'en, va-t'en, va-t'en!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! jour fatal! pourquoi pleurez-vous? +Suis-je la cause de ces larmes, mon seigneur? Si +vous soupçonnez mon père d'être l'auteur de votre rappel, +n'en rejetez pas le reproche sur moi: si vous l'avez +perdu, moi aussi je l'ai perdu.</p> + +<p>OTHELLO.—S'il avait plu au ciel de m'éprouver par le +malheur, s'il avait fait pleuvoir sur ma tête nue tous les +maux et toutes les humiliations, s'il m'avait plongé jusqu'au +cou dans la pauvreté, s'il avait livré aux fers moi +et mes plus belles espérances, j'aurais trouvé dans quelque +coin de mon âme un reste de patience: mais, hélas! +faire de moi un objet en butte au mépris qui dirigera +vers moi son doigt immobile... Oh! oh!... Eh bien! cela +même, j'aurais pu le supporter.—Oui, oui, je l'aurais +pu.—Mais l'asile où j'avais enfermé tous les trésors de +mon coeur, là où je dois vivre ou perdre la vie, la source +où je puise mon existence, qui autrement se tarit, en +être chassé, ou ne la garder que comme une citerne où +d'impurs crapauds viennent s'unir!—Toi-même, ô +patience, jeune chérubin aux lèvres de rose, voilà de +quoi décolorer ton teint et rendre ta face aussi sombre +que l'enfer!</p> + +<p>DESDÉMONA.—J'espère que mon noble seigneur me +tient pour vertueuse.</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, comme les mouches d'été, dans les +boucheries, qui s'animent en battant des ailes<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.—O toi, +fleur des bois qui es si belle et exhales un parfum si doux +que tu enivres les sens!...—Je voudrais que tu ne fusses +jamais née!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>O ay; as summer flies are in the shambles</i>,</p> +<p><i>That quicken even with blowing</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Littéralement: <i>Oui, comme sont, dans les boucheries, les mouches +d'été qui s'accouplent en étendant leurs ailes</i>.</p></blockquote> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! quel crime ai-je commis, sans le +savoir?</p> + +<p>OTHELLO.—Ce beau visage, ce livre admirable était-il +donc fait pour écrire dessus <i>prostituée</i>?—Ce que tu as, +ce que tu as commis?—O fille publique, si je disais ce +que tu as fait, un feu ardent embraserait mes joues et +toute pudeur serait réduite en cendres<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>! Ce que tu as +commis? le ciel s'en bouche le nez et la lune ferme les +yeux; le souffle lascif du vent qui baise tout ce qu'il rencontre +se tait dans le sein de la terre, pour ne pas l'entendre. +Ce que tu as commis? Indigne effrontée!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>I should make very forges of my cheeks</i></p> +<p><i>That would to cinders burn up modesty</i>.</p> + </div> </div> + +<p>Littéralement: <i>Je ferais, de mes joues, des forges qui réduiraient en +cendres la pudeur elle-même.</i></p></blockquote> + +<p>DESDÉMONA.—Au nom du ciel, vous me faites injure.</p> + +<p>OTHELLO.—N'êtes-vous pas une prostituée?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, comme il est vrai que je suis chrétienne. +Si me conserver à mon époux pure de tout +attouchement illégitime, c'est n'être pas une impudique; +non, je ne suis pas une...</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! tu n'es pas une prostituée?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, sur mon salut.</p> + +<p>OTHELLO.—Est-il possible?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! Dieu, aie pitié de nous!</p> + +<p>OTHELLO.—En ce cas je vous demande grâce. Je vous +prenais pour cette rusée courtisane de Venise qui a +épousé Othello. <span class="stage2">(<i>Rentre Émilia.</i>)</span>—Vous, madame, qui +remplissez l'office opposé à celui de saint Pierre, et qui +ouvrez les portes de l'enfer: vous! vous! oui, vous! nous +avons fini.—Voilà de l'argent pour votre peine: je vous +prie, tournez la clef et gardez-nous le secret.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! que rêve donc cet homme? comment +êtes-vous, madame? ma chère maîtresse, comment êtes-vous?</p> + +<p>DESDÉMONA.—A moitié endormie, je crois.</p> + +<p>ÉMILIA.—Chère maîtresse, qu'est-il arrivé à mon +seigneur?</p> + +<p>DESDÉMONA.—A qui?</p> + +<p>ÉMILIA.—Hé! à mon seigneur, madame.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Qui est ton seigneur?</p> + +<p>ÉMILIA.—Celui qui est aussi le vôtre, chère maîtresse.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je n'en ai point: ne me parle pas, Émilia. +Je ne puis pas pleurer, et je ne pourrais te répondre +que par mes larmes.—Je t'en prie, place ce soir sur mon +lit les draps du jour de mes noces;—ne l'oublie pas; et +va cherches ton mari.</p> + +<p>ÉMILIA.—Dieu! quel changement!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>DESDÉMONA.—Il était juste que je fusse ainsi traitée. +Oui, bien juste.—Comment me suis-je conduite pour +qu'il ait pu concevoir sur moi le moindre soupçon du +plus grand des crimes?</p> + +<p class="stage1">(Rentrent Jago et Émilia.)</p> + +<p>JAGO.—Quel est votre bon plaisir, madame? comment +vous trouvez-vous?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je ne saurais le dire. Ceux qui instruisent +de jeunes enfants s'y prennent avec douceur et en leur +imposant des tâches légères. Il aurait dû me gronder +ainsi; car en vérité je suis une enfant quand on me +gronde.</p> + +<p>JAGO.—Qu'y a-t-il donc, madame?</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! Jago, mon seigneur l'a traitée d'infâme; +il l'a accablée de tant de mépris et d'outrages +qu'un coeur fidèle ne peut le supporter.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Suis-je ce qu'il m'a nommée, Jago?</p> + +<p>JAGO.—Quel nom, belle dame?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Celui qu'elle a dit que mon mari m'avait +donné.</p> + +<p>ÉMILIA.—Il l'a appelée prostituée. Un mendiant dans +son ivresse n'eût pas vomi de semblables injures sur la +compagne de sa misère.</p> + +<p>JAGO.—Pourquoi s'est-il emporté de la sorte?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je n'en sais rien: je suis certaine que je +ne suis pas ce qu'il dit.</p> + +<p>JAGO.—Ne pleurez pas, ne pleurez pas: hélas! funeste +jour!</p> + +<p>ÉMILIA.—A-t-elle renoncé à tant de nobles alliances, à +son père et à son pays, et à ses amis, pour s'entendre +appeler prostituée? Cela ne ferait-il pas pleurer?</p> + +<p>DESDÉMONA.—C'est ma misérable destinée.</p> + +<p>JAGO.—Que le ciel le punisse de son emportement! +D'où lui vient cette fantaisie?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ah! Dieu le sait.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je veux être pendue si ce n'est pas quelque +infatigable coquin, quelque drôle actif et adroit, quelque +esclave perfide et flagorneur, qui, pour surprendre +quelque emploi, aura forgé cette calomnie: je veux être +pendue, si cela n'est pas!</p> + +<p>JAGO.—Fi! cela est impossible; il n'y a point d'homme +semblable.</p> + +<p>DESDÉMONA.—S'il y en a un, que le ciel lui pardonne!</p> + +<p>ÉMILIA.—Que le gibet lui pardonne, et que l'enfer +dévore ses os!—Pourquoi l'appellerait-il prostituée? Qui +lui fait la cour? en quel lieu? dans quel temps? de quelle +manière? avec quelle apparence? Le More est trompé +par quelque indigne misérable, quelque grossier coquin, +quelque méchant fourbe. O ciel! que ne démasques-tu +de pareils scélérats? Que ne mets-tu à la main de +chaque honnête homme un fouet pour flageller le drôle +tout nu, d'un bout du monde à l'autre, depuis l'orient +jusqu'au couchant!</p> + +<p>JAGO.—Parlez plus bas.</p> + +<p>ÉMILIA.—O fi! fi! de cet homme. C'était aussi quelque +compagnon de cette trempe qui vous mit l'esprit sens +dessus dessous, quand vous me soupçonnâtes d'une +intrigue avec le More.</p> + +<p>JAGO.—Allez, vous êtes une écervelée.</p> + +<p>DESDÉMONA.—O bon Jago, que ferai-je pour ramener +le coeur de mon mari? Bon ami, va le trouver; par cette +lumière du ciel, j'ignore comment j'ai pu le perdre. Je +tombe ici à genoux; si jamais ma volonté eut quelque +tort envers son amour, en pensée, en parole ou en +action; si jamais mes yeux, mes oreilles, aucun de mes +sens, ont pu se complaire en quelque autre objet que +lui; et s'il n'est pas vrai que je l'aime encore, que je l'ai +toujours aimé, et que je l'aimerai toujours tendrement +quand il me rejetterait loin de lui dans la misère par +un divorce... que toute consolation m'abandonne! La +dureté peut beaucoup, et sa dureté peut détruire ma +vie, mais jamais altérer mon amour. Je ne peux pas dire +prostituée:—ce mot me fait horreur maintenant que je +le prononce; mais tous les vains trésors du monde ne +me feraient pas commettre l'action qui pourrait mériter +ce titre.</p> + +<p>JAGO.—Calmez-vous, je vous prie; ce n'est qu'un +moment d'humeur. Les affaires d'État l'irritent, et c'est +vous qu'il gronde.</p> + +<p>DESDÉMONA.—S'il n'y avait pas d'autre cause...</p> + +<p>JAGO.—Ce n'est que cela, je le garantis. <span class="stage2">(<i>Des trompettes.</i>)</span> +Écoutez: ces trompettes annoncent le souper. Les +grands messagers de Venise vous attendent. Entrez et +ne pleurez plus; tout ira bien. <span class="stage2">(<i>Sortent Desdémona et +Émilia.</i>)(<i>Entre Roderigo.</i>)</span> Eh bien! Roderigo?</p> + +<p>RODERIGO.—Je ne trouve pas que tu agisses franchement +avec moi.</p> + +<p>JAGO.—Quelle preuve du contraire?</p> + +<p>RODERIGO.—Chaque jour tu me trompes par quelque +nouvelle ruse, et à ce qu'il me semble, tu m'éloignes de +toutes les occasions, bien plutôt que tu ne me procures +quelque espérance. Je ne veux pas le supporter plus +longtemps; et même je ne suis pas encore décidé à digérer +en silence ce que j'ai déjà follement souffert.</p> + +<p>JAGO.—Voulez-vous m'écouter, Roderigo?</p> + +<p>RODERIGO.—Bah! je n'ai que trop écouté. Vos paroles +et vos actions ne sont pas cousines.</p> + +<p>JAGO.—Vous m'accusez très-injustement.</p> + +<p>RODERIGO.—De rien qui ne soit vrai. Je me suis +dépouillé de toutes mes ressources. Les bijoux que vous +avez reçus de moi pour les offrir à Desdémona auraient +à demi corrompu une religieuse. Vous m'avez dit qu'elle +les avait acceptés; et en retour vous m'avez apporté l'espoir +et la consolation d'égards prochains et d'un payement +assuré; mais je ne vois rien.</p> + +<p>JAGO.—Bon, poursuivez, fort bien.</p> + +<p>RODERIGO.—<i>Fort bien, poursuivez</i>: je ne puis poursuivre, +voyez-vous, et cela n'est pas fort bien; au contraire, +je dis qu'il y a ici de la fraude, et je commence à +croire que je suis dupe.</p> + +<p>JAGO.—Fort bien.</p> + +<p>RODERIGO.—Je vous répète que ce n'est pas fort bien.—Je +veux me faire connaître à Desdémona. Si elle me +rend mes bijoux, j'abandonnerai ma poursuite, et je me +repentirai de mes recherches illégitimes. Sinon, soyez +sûr que j'aurai raison de vous.</p> + +<p>JAGO.—Vous avez tout dit?</p> + +<p>RODERIGO.—Oui; et je n'ai rien dit que je ne sois bien +résolu d'exécuter.</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! je vois maintenant que tu as du sang +dans les veines, et je commence à prendre de toi meilleure +opinion que par le passé. Donne-moi ta main, +Roderigo; tu as conçu contre moi de très-justes soupçons; +cependant je te jure que j'ai agi très-sincèrement +dans ton intérêt.</p> + +<p>RODERIGO.—Il n'y a pas paru.</p> + +<p>JAGO.—Il n'y a pas paru, je l'avoue; et vos doutes ne +sont point dénués de raison et de jugement. Mais, Roderigo, +si tu as vraiment en toi ce que je suis maintenant +plus disposé que jamais à y croire, je veux dire de la +résolution, du courage et de la valeur, montre-le cette +nuit; et si la nuit suivante tu ne possèdes pas Desdémona, +fais-moi sortir traîtreusement de ce monde, et +dresse des embûches contre ma vie.</p> + +<p>RODERIGO.—Quoi! qu'est ceci? Y a-t-il en cela quelque +lueur, quelque apparence de raison?</p> + +<p>JAGO.—Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de +Venise pour mettre Cassio à la place d'Othello.</p> + +<p>RODERIGO.—Est-il vrai? Othello et Desdémona vont +donc retourner à Venise?</p> + +<p>JAGO.—Non, non; il va en Mauritanie, et emmène avec +lui la belle Desdémona, à moins que son séjour ici ne +soit prolongé par quelque accident; et pour cela, il n'est +point de plus sûr moyen que d'écarter ce Cassio.</p> + +<p>RODERIGO.—Que voulez-vous dire?—L'écarter?</p> + +<p>JAGO.—Quoi! en le mettant hors d'état de succéder à +Othello, en lui faisant sauter la cervelle.</p> + +<p>RODERIGO.—Et c'est là ce que vous voulez que je fasse?</p> + +<p>JAGO.—Oui, si vous osez vous rendre service et justice +vous-même. Ce soir il soupe chez une fille de mauvaise +vie, et je dois aller l'y trouver. Il ne sait rien +encore de sa brillante fortune. Si vous voulez l'épier au +sortir de là (et je m'arrangerai pour que ce soit entre +minuit et une heure), vous pourrez faire de lui tout ce +qu'il vous plaira. Je serai à deux pas prêt à vous seconder; +il tombera entre nous deux. Venez, ne restez pas +ébahi du projet; mais suivez-moi. Je vous prouverai si +bien la nécessité de sa mort, que vous vous sentirez +obligé de la lui donner. Allons, il est grandement l'heure +de souper, et la nuit s'avance vers son milieu. A l'oeuvre.</p> + +<p>RODERIGO.—Je veux bien savoir auparavant la raison +de tout ceci.</p> + +<p>JAGO.—Vous serez satisfait.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Un appartement dans le château.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OTHELLO, LODOVICO, DESDÉMONA, +ÉMILIA <i>et leur suite</i>.</p> +<br> + +<p>LODOVICO.—Seigneur, je vous en conjure, ne venez pas +plus loin.</p> + +<p>OTHELLO.—Excusez-moi, la promenade me fera du +bien.</p> + +<p>LODOVICO.—Madame, bonne nuit; je remercie humblement +Votre Seigneurie.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Votre Honneur est le bienvenu.</p> + +<p>OTHELLO.—Vous plaît-il de venir, seigneur? <span class="stage2"><i>(A voix +basse.)</i></span> Oh! Desdémona!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mon seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Allez à l'instant vous mettre au lit, je +reviens tout à l'heure. Renvoyez votre suivante. N'y +manquez pas.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je le ferai, mon seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Othello, Lodovico et la suite.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Comment cela va-t-il à présent? Il a l'air plus +doux que tantôt.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Il dit qu'il va revenir tout à l'heure. Il +m'a ordonné de me mettre au lit, et de te renvoyer.</p> + +<p>ÉMILIA.—De me renvoyer?</p> + +<p>DESDÉMONA.—C'est son ordre. Ainsi, bonne Émilia, +donne-moi mes vêtements de nuit, et adieu. Il ne faut +pas lui déplaire maintenant.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! moi, non. Mon amour le chérit tellement +que même son humeur bourrue, ses dédains, ses +brusqueries (je t'en prie, délace-moi) ont de la grâce et +du charme pour moi.</p> + +<p>ÉMILIA.—J'ai mis au lit les draps que vous m'avez +demandés.</p> + +<p>DESDÉMONA.—O mon père, que nos coeurs sont insensés!—<span class="stage2">(<i>A +Émilia.</i>)</span> Si je meurs avant toi, ensevelis-moi, +je t'en prie, dans un de ces draps.</p> + +<p>ÉMILIA.—Allons, allons, comme vous bavardez.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ma mère avait auprès d'elle une jeune +fille, elle s'appelait Barbara. Elle était amoureuse, et +celui qu'elle aimait devint fou et l'abandonna. Elle avait +une chanson du saule: c'était une vieille chanson, mais +qui exprimait sa destinée, et elle mourut en la chantant. +Ce soir, cette chanson ne veut pas me sortir de l'esprit: +j'ai bien de la peine à m'empêcher de laisser tomber de +côté ma tête, et de chanter la chanson comme la pauvre +Barbara.—Je t'en prie, dépêche-toi.</p> + +<p>ÉMILIA.—Irai-je chercher votre robe de nuit?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, détache cela.—Ce Lodovico est un +homme agréable.</p> + +<p>ÉMILIA.—Un très-bel homme.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Et il parle bien.</p> + +<p>ÉMILIA.—J'ai connu à Venise une dame qui aurait fait +pieds nus le pèlerinage de la Palestine, seulement pour +toucher à ses lèvres.</p> + +<p>DESDÉMONA.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La pauvre enfant était assise, en soupirant, auprès d'un sycomore.</p> +<p class="i4">Chantez tous le saule vert.</p> +<p class="i2">Sa main sur son coeur, sa tête sur ses genoux;</p> +<p class="i4">Chantez le saule, le saule, le saule.</p> +<p>Le frais ruisseau coulait près d'elle, et répétait en murmurant ses gémissements;</p> +<p class="i4">Chantez le saule, le saule, le saule.</p> +<p>Ses larmes amères coulaient de ses yeux et amollissaient les pierres;</p> + </div> </div> + +<p><span class="stage2">(A Émilia.)</span> Laisse ceci là:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Chantez le saule, le saule, le saule,</p> + </div> </div> + +<p><span class="stage2">(A Émilia.)</span> Je t'en prie, dépêche-toi; il va rentrer.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Chantez tous le saule vert; ses rameaux feront ma guirlande.</p> +<p>Que personne le blâme; j'approuve ses dédains:</p> + </div> </div> + +<p>Non; ce n'est pas là ce qui suit.—Écoute; qui +frappe?</p> + +<p>ÉMILIA.—C'est le vent.</p> + +<p>DESDÉMONA.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'appelais mon amour, amour trompeur; mais que me disait-il, alors?</p> +<p class="i2">Chantez le saule, le saule, le saule.</p> + </div> </div> + +<p>—Si je fais la cour à plus de femmes, plus d'hommes vous +feront la cour<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + +<p><span class="stage2">(A Émilia.)</span> Va-t'en. Bonne nuit. Les yeux me font mal. Cela présage-t-il +des pleurs?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Cette chanson est une ancienne ballade qui se trouve dans +les <i>Relicks of ancient Poetry</i>. Le saule était alors, en Angleterre, +l'arbre de l'amour malheureux.</p></blockquote> + +<p>ÉMILIA.—Ce n'est ni ici ni là.</p> + +<p>DESDÉMONA—Je l'avais ouï dire ainsi. Oh! ces hommes, +ces hommes!—Dis-moi, Émilia:—crois-tu en conscience +qu'il y ait des femmes qui trompent si indignement +leurs maris?</p> + +<p>ÉMILIA.—Il y en a; cela n'est pas douteux.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Voudrais-tu faire une pareille chose +pour le monde entier?</p> + +<p>ÉMILIA.—Et vous, madame, ne le voudriez-vous pas?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, par cette lumière du ciel.</p> + +<p>ÉMILIA.—Ni moi non plus, par cette lumière du ciel. +Je le ferais tout aussi bien dans l'obscurité.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mais, voudrais-tu faire une pareille chose +pour le monde entier?</p> + +<p>ÉMILIA.—Le monde est bien grand; c'est un grand +prix pour une petite faute!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, en vérité, je pense que tu ne le +voudrais pas.</p> + +<p>ÉMILIA.—En vérité, je crois le contraire, et que je +voudrais le défaire après l'avoir fait. Certes, je ne ferais +pas une pareille chose pour un anneau d'alliance, une +pièce de linon, des robes, des jupons, des chapeaux, ni +pour une médiocre récompense; mais pour le monde +entier... Et qui refuserait d'être infidèle à son mari pour +le faire roi? A ce prix je risquerais le purgatoire.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que je sois maudite si je voudrais commettre +un pareil crime pour le monde entier!</p> + +<p>ÉMILIA.—Bah! Le crime n'est qu'un crime dans le +monde, et si vous aviez le monde pour votre peine, votre +crime serait dans votre monde, et vous en feriez sur-le-champ +une vertu.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Et moi je ne crois pas qu'il y ait de +pareilles femmes.</p> + +<p>ÉMILIA.—Il y en a par douzaines, et encore autant +par-dessus le marché qu'il en tiendrait dans ce monde +entier qui serait le prix de leur faute: mais je pense +que la faute en est aux maris si les femmes succombent; +voyez-vous, ils négligent leurs devoirs, et versent nos +trésors dans le sein des étrangères, ou ils éclatent en +accès d'une insupportable jalousie, et nous accablent de +contraintes, ou ils nous battent et diminuent pour nous +faire enrager ce que nous avions à dépenser; eh bien! +alors nous avons de la rancune, et en dépit de notre +douceur, nous sommes capables de vengeance. Que les +maris sachent que leurs femmes sont sensibles comme +eux; elles voient, elles sentent, elles ont un palais qui +sait distinguer ce qui est doux et ce qui est amer comme +les maris. Que font-ils quand ils nous abandonnent pour +d'autres? est-ce par plaisir? je le crois; est-ce par passion? +je le crois encore; est-ce la légèreté qui les entraîne? +c'est aussi cela. Et nous, donc, n'avons-nous pas +des passions, et le goût du plaisir et de la légèreté +comme les hommes? Qu'ils nous traitent donc bien; +sinon qu'ils sachent que, nos torts envers eux, ce sont +leurs torts envers nous qui les amènent.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel +m'inspire l'habitude de ne pas apprendre le mal par le +mal, et de me corriger au contraire par la vue du mal!</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> JAGO et RODERIGO.</p> +<br> + +<p>JAGO.—Là, mets-toi derrière cette borne.—Dans l'instant +il va venir. Tiens ta bonne épée nue, et plonge-la +dans son sein: ferme, ferme, ne crains rien; je serai à +côté de toi. Ceci nous sauve ou nous perd: songes-y et +affermis-toi dans ta résolution.</p> + +<p>RODERIGO.—Tiens-toi près de moi: je peux manquer +mon coup.</p> + +<p>JAGO.—Ici, sous ta main.—Sois ferme et tire ton épée.</p> + +<p class="stage1">(Il se retire à peu de distance.)</p> + +<p>RODERIGO.—Je ne me sens pas très-porté à cette action. +Cependant il m'a donné des motifs déterminants.—Après +tout, ce n'est qu'un homme mort.—Allons, mon +épée, sors du fourreau.—Il mourra.</p> + +<p class="stage1">(Il va à son poste.)</p> + +<p>JAGO.—J'ai frotté ce jeune bouton presque jusqu'à +le rendre sensible, et le voilà qui s'irrite. Maintenant +qu'il tue Cassio, que Cassio le tue, ou qu'ils se tuent +tous deux, quoi qu'il arrive, j'y trouve mon profit.—Si +Roderigo vit, il me somme de lui restituer l'or et tous +les bijoux que je lui ai escamotés sous le nom de présents +pour Desdémona. Il ne faut pas que cela soit. Si +Cassio survit, il y a dans sa vie un éclat de tous les +jours qui me rend hideux.—D'ailleurs le More peut me +dévoiler à lui: je vois là un grand péril pour moi.—Non, +il faut qu'il meure.—Mais chut! je l'entends qui vient.</p> + +<p class="stage1">(Entre Cassio.)</p> + +<p>RODERIGO.—Je reconnais sa démarche. C'est lui. <span class="stage2">(<i>Il +s'élance et fond sur Cassio.</i>)</span> Misérable, tu meurs.</p> + +<p>CASSIO.—Ce coup en effet m'eût été fatal, si mon +armure n'était meilleure que tu ne croyais. Je veux +éprouver la tienne.</p> + +<p class="stage1">(Il tire son épée et blesse Roderigo.)</p> + +<p>RODERIGO.—Oh! je suis mort.</p> + +<p class="stage1">(Jago s'élance de sa place, frappe Cassio par derrière à la +jambe, et s'en va.)</p> + +<p>CASSIO.—Je suis estropié pour toujours. Oh! du +secours! au meurtre! au meurtre!</p> + +<p class="stage1">(Il tombe.)</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>dans l'éloignement</i></span>.—La voix de Cassio!—Jago +tient sa parole.</p> + +<p>RODERIGO.—O misérable que je suis!</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, c'est cela même.</p> + +<p>CASSIO.—Oh! du secours! un chirurgien! de la lumière!</p> + +<p>OTHELLO.—C'est lui.—O brave Jago, homme juste et +honnête qui ressens si généreusement l'injure de ton +ami, tu m'enseignes mon devoir.—Femme, votre amant +est couché mort et votre destin arrive à grands pas.—Prostituée, +j'arrive. Hors de mon coeur et ces charmes +et tes yeux, tout est effacé. Ton lit, ce lit souillé par +l'impudicité, va être taché du sang de l'impudique.</p> + +<p class="stage1">(Il s'éloigne.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lodovico et Gratiano, à distance.)</p> + +<p>CASSIO.—Oh! comment! point de garde, pas un seul +passant? au meurtre! au meurtre!</p> + +<p>GRATIANO.—C'est quelque accident sinistre; ces cris +sont terribles.</p> + +<p>CASSIO.—Oh! du secours!</p> + +<p>LODOVICO.—Écoutez!</p> + +<p>RODERIGO.—O perfide scélérat!</p> + +<p>LODOVICO.—Deux ou trois gémissements! la nuit est +noire; ces cris pourraient être feints.—Croyez qu'il n'est +pas sûr d'avancer vers ces cris sans plus de monde.</p> + +<p>RODERIGO.—Personne ne vient. Alors je vais mourir en +perdant tout mon sang.</p> + +<p class="stage1">(Entre Jago un flambeau à la main.)</p> + +<p>LODOVICO.—Écoutons.</p> + +<p>GRATIANO.—Voici quelqu'un qui vient en chemise, +avec un flambeau et des armes.</p> + +<p>JAGO.—Qui est là? Quel est ce bruit? On crie au +meurtre?</p> + +<p>LODOVICO.—Nous ne savons pas.</p> + +<p>JAGO.—N'avez-vous pas entendu un cri?</p> + +<p>CASSIO.—Ici, ici: au nom du ciel, secourez-moi!</p> + +<p>JAGO.—Qu'est-il arrivé?</p> + +<p>GRATIANO.—C'est l'enseigne d'Othello, à ce qu'il me +semble.</p> + +<p>LODOVICO.—Lui-même en effet, un brave soldat.</p> + +<p>JAGO.—Qui êtes-vous, vous qui criez si piteusement?</p> + +<p>CASSIO.—Jago!—Oh! je suis perdu, assassiné par des +traîtres. Donne-moi quelque secours.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>accourant</i></span>.—Hélas! vous, lieutenant? Quels sont +les misérables qui ont fait ceci?</p> + +<p>CASSIO.—Il y en a un, je crois, à quelques pas, et qui +est hors d'état de s'enfuir.</p> + +<p>JAGO.—O lâches assassins! <span class="stage2">(<i>à Lodovico et Gratiano.</i>)</span> Qui +êtes-vous là? approchez, et venez à notre aide.</p> + +<p>RODERIGO.—Oh! secourez-moi.</p> + +<p>CASSIO.—C'est l'un d'entre eux.</p> + +<p>JAGO.—Exécrable meurtrier! O scélérat!</p> + +<p class="stage1">(Il perce Roderigo.)</p> + +<p>RODERIGO.—O infernal Jago! Chien inhumain! oh! +oh! oh!</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>élevant la voix</i></span>.—Égorger les gens dans l'obscurité! +où sont ces bandits sanguinaires? Quel silence dans +cette ville! Au meurtre! au meurtre!—<span class="stage2">(<i>Se tournant vers +Lodovico.</i>)</span> Qui pouvez-vous être? Êtes-vous des bons ou +des méchants?</p> + +<p>LODOVICO.—Comme nous agirons, jugez-nous.</p> + +<p>JAGO.—Seigneur Lodovico?</p> + +<p>LODOVICO.—Lui-même.</p> + +<p>JAGO.—Je vous demande pardon, seigneur.—Voici +Cassio blessé par des bandits.</p> + +<p>GRATIANO.—Cassio?</p> + +<p>JAGO, <i>à Cassio</i>.—Comment cela va-t-il, frère?</p> + +<p>CASSIO.—Ma jambe est en deux.</p> + +<p>JAGO.—Le ciel nous en préserve!—Messieurs, de la +lumière, je vais bander sa plaie avec ma chemise.</p> + +<p class="stage1">(Entre Bianca.)</p> + +<p>BIANCA.—Quoi? qu'est-il donc arrivé? Qui est-ce qui +criait?</p> + +<p>JAGO.—Qui est-ce qui criait?</p> + +<p>BIANCA.—O mon doux Cassio! mon cher Cassio! O Cassio, +Cassio, Cassio!</p> + +<p>JAGO.—O impudente coquine!—Cassio, pourriez-vous +soupçonner quels sont ceux qui vous ont ainsi mutilé?</p> + +<p>CASSIO.—Non.</p> + +<p>GRATIANO.—Je suis désolé de vous trouver en cet état. +J'ai été vous chercher chez vous.</p> + +<p>JAGO.—Prêtez-moi une jarretière. Bon.—Oh! si nous +avions une chaise pour l'emporter doucement d'ici!</p> + +<p>BIANCA.—Hélas! il s'évanouit. O Cassio, Cassio, +Cassio!</p> + +<p>JAGO.—Nobles seigneurs, vous tous, je soupçonne cette +malheureuse d'être de compagnie dans cet attentat. Un +peu de patience, cher Cassio.—Venez, venez; prêtez-moi +une lumière. <span class="stage2">(<i>Il va à Roderigo.</i>)</span> Voyons, connaissons-nous +ce visage, ou non?—Comment, mon ami, mon +cher compatriote, Roderigo!—Non...—Oui, c'est lui-même, +ô ciel! c'est Roderigo.</p> + +<p>GRATIANO.—Quoi! Roderigo de Venise?</p> + +<p>JAGO.—Lui-même: le connaissiez-vous?</p> + +<p>GRATIANO.—Si je le connaissais? oui.</p> + +<p>JAGO.—Le seigneur Gratiano! J'implore votre pardon. +Ces sanglants accidents doivent excuser la négligence de +mes manières envers vous.</p> + +<p>GRATIANO.—Je suis bien aise de vous voir.</p> + +<p>JAGO.—Eh bien! Cassio, comment vous trouvez-vous? +oh! une chaise, une chaise!</p> + +<p>GRATIANO, <span class="stage2"><i>avec étonnement</i>.</span>—Roderigo!</p> + +<p>JAGO.—C'est lui, c'est lui.—Ah! bonne nouvelle! voilà +la chaise.—Que quelque bonne âme l'emporte soigneusement. +Je cours chercher le chirurgien du général. <span class="stage2">(<i>A +Bianca.</i>)</span> Pour vous, madame, ne prenez pas tant de +peines. Celui qui est étendu là, Cassio, était mon intime +ami. <span class="stage2">(<i>A Cassio.</i>)</span> Quelle querelle y avait-il donc entre vous +deux?</p> + +<p>CASSIO.—Nulle au monde, et je ne connais pas cet +homme.</p> + +<p>JAGO, <span class="stage2"><i>à Bianca</i></span>.—Pourquoi êtes-vous si pâle? <span class="stage2">(<i>Aux porteurs +du brancard.</i>)</span> Marchez, qu'il ne reste pas plus longtemps +à l'air. <span class="stage2">(<i>On emporte Cassio et Roderigo.</i>)</span> Vous, +dignes seigneurs, demeurez. Pourquoi êtes-vous si pâle, +madame?—Remarquez-vous l'égarement de ses yeux?—Ah! +si vous avez <i>le</i> regard fixe, nous en saurons davantage +tout à l'heure.—Regardez-la bien, je vous prie; +observez-la: voyez-vous, messieurs? quand les langues +seraient muettes, le crime parlerait encore.</p> + +<p class="stage1">(Entre Émilia.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il, mon +mari?</p> + +<p>JAGO.—Cassio vient d'être attaqué dans l'obscurité par +Roderigo et des drôles qui se sont sauvés. Il est presque +assassiné et Roderigo est mort.</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! brave homme! Hélas! bon Cassio!</p> + +<p>JAGO.—Voilà ce qu'on gagne à aller chez des créatures.—Émilia, +je t'en prie, va savoir de Cassio où il a +soupé ce soir.—<span class="stage2">(<i>Regardant Bianca.</i>)</span> Quoi, vous frémissez +à cette question?</p> + +<p>BIANCA.—C'est chez moi qu'il a soupé, mais je ne frémis +point de le dire.</p> + +<p>JAGO.—Ah! chez vous! je vous accuse, suivez-moi.</p> + +<p>ÉMILIA.—Fi donc! fi donc, coquine!</p> + +<p>BIANCA.—Je ne suis pas une coquine. Je mène une vie +aussi honnête que vous qui m'insultez.</p> + +<p>ÉMILIA.—Que moi? pouah! fi donc!</p> + +<p>JAGO.—Généreux et nobles seigneurs, allons voir panser +le pauvre Cassio.—Venez, madame, vous avez d'autres +histoires à nous conter.—Émilia, cours à la citadelle, +va dire à mon seigneur et à sa femme ce qui vient +d'arriver. <span class="stage2">(<i>Aux autres.</i>)</span> Voulez-vous venir, je vous prie? +<span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span> Voici la nuit qui fait ma fortune ou qui me perd.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une chambre à coucher.—Un flambeau allumé.</p> + +<p class="stage1">DESDÉMONA <i>endormie dans son lit. Entre</i> OTHELLO.</p> +<br> + +<p>OTHELLO.—C'est la cause, c'est la cause, ô mon âme! +ne permettez pas que je la dise devant vous, chastes +étoiles! c'est la cause! cependant je ne veux pas verser +son sang, je ne veux pas percer son sein, ce sein plus +blanc que la neige, plus uni que l'albâtre des tombeaux. +<span class="stage2">(<i>Il pose à terre son épée.</i>)</span> Pourtant il faut qu'elle meure, +autrement elle trahira encore d'autres hommes. Éteignons +ce flambeau et ensuite éteignons le flambeau de +sa vie<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.—Si je t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis +ressusciter ta flamme, si je venais à me repentir.—Mais +que j'éteigne une fois ta flamme, toi le plus merveilleux +ouvrage de la souveraine nature, je ne sais où se +retrouverait le feu de Prométhée qui pourrait rallumer +ta lumière.—Quand j'ai cueilli la rose, je ne puis plus +la faire refleurir; il faut qu'elle se fane.—Je veux sentir +encore la rose sur sa tige. <span class="stage2">(<i>Il l'embrasse.</i>)</span> O haleine embaumée +qui persuaderait presque à la justice de briser +son glaive!—Encore un baiser; encore un! sois telle +que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer et +je t'aimerai après.—Encore un, voici le dernier.—Jamais +baiser si doux ne fut si fatal.—Il faut que je +pleure; mais ce sont de cruelles larmes!—C'est le courroux +du ciel, il frappe ce qu'il aime.—Elle s'éveille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Put out the light and then put out the light</i>:</p> + </div> </div> + +<p>Ce passage a beaucoup occupé les commentateurs: son sens +le plus naturel est celui que nous avons adopté; Othello applique +successivement l'expression <i>put out the light, éteindre la lumière</i>, +au flambeau allumé qu'il éteint, et au flambeau de la vie +de Desdémona, rien n'est plus commun dans Shakspeare que ce +double emploi du même mot appliqué, dans le même vers, à +deux objets différents. Warburton avait changé le sens, en changeant +la ponctuation.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Put <i>out the light, and then</i>.—<i>Put out the light</i>!</p> + </div> </div> + +<p>«Éteignons ce flambeau et alors...—Éteindre ce flambeau? Si +je t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis ressusciter la flamme, +etc. etc.»</p> + +<p>Ce changement ne me paraît nullement nécessaire; un jeu de +mots, ou ce qui y ressemble, est souvent le texte original le plus +vraisemblable.</p></blockquote> + +<p>DESDÉMONA.—Qui est là? Othello?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, Desdémona.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Voulez-vous vous mettre au lit, seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oui, mon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Si vous vous souvenez dans votre âme de +quelque crime pour lequel vous ne soyez pas encore +assurée de la grâce du ciel, implorez-la sur-le-champ.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! mon seigneur, que voulez-vous +dire?</p> + +<p>OTHELLO.—Allons, faites ce que je dis, et soyez +prompte; je vais me promener en attendant;—je ne +voudrais pas tuer votre âme avant qu'elle se fût préparée;—non, +le ciel m'en préserve! je ne voudrais pas +tuer ton âme.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Vous parlez de tuer?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, j'en parle.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Que le ciel ait donc pitié de moi!</p> + +<p>OTHELLO.—Amen, de tout mon coeur.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Si vous parlez ainsi, j'espère que vous ne +me tuerez pas.</p> + +<p>OTHELLO.—Hum!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Et cependant je vous crains; car vous +êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi je +craindrais, je n'en sais rien, car je ne me connais pas +de crime; et pourtant je sens que je crains.</p> + +<p>OTHELLO.—Pense à tes péchés.</p> + +<p>DESDÉMONA.—C'est l'amour que je vous porte.</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, c'est pour cela que tu meurs.</p> + +<p>DESDÉMONA.—C'est une mort bien contre nature, que +d'être tuée pour aimer. Hélas! pourquoi mordez-vous +ainsi votre lèvre inférieure? Quelque violente passion +ébranle tout votre corps: ce sont des présages sinistres; +cependant j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.</p> + +<p>OTHELLO.—Paix, tiens-toi tranquille.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je le fais. Qu'est-ce?</p> + +<p>OTHELLO.—Ce mouchoir que j'aimais tant et que je +t'avais donné, tu l'as donné à Cassio.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Non, sur ma vie et mon âme: envoyez-le +chercher, et demandez-lui.</p> + +<p>OTHELLO.—Ma chère âme, prends garde, prends garde +au parjure; tu es sur ton lit de mort.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mais non pas pour y mourir encore.</p> + +<p>OTHELLO.—Si, tout à l'heure: ainsi, confesse sincèrement +ton crime: en vain nierais-tu chaque article avec +serment, tu n'écarterais point, tu n'étoufferais point la +terrible pensée qui me fait gémir. Tu vas mourir.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Dieu du ciel, ayez pitié de moi!</p> + +<p>OTHELLO.—Je dis amen.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Et vous aussi, ayez pitié de moi!—Je ne +vous ai jamais offensé de ma vie: jamais je n'aimai +Cassio que de cette bienveillance générale dont le ciel +me permettait de l'aimer. Je ne lui donnai jamais aucun +gage.</p> + +<p>OTHELLO.—Par le ciel, j'ai vu mon mouchoir dans ses +mains: ô femme parjure! tu changes mon coeur en +pierre, et tu m'obligeras à appeler ce que je vais faire un +meurtre, quand je croyais n'accomplir qu'un sacrifice. +J'ai vu le mouchoir.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Il l'a donc trouvé; je ne le lui ai jamais +donné: faites-le venir ici, qu'il déclare la vérité.</p> + +<p>OTHELLO.—Il l'a déclarée.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Quoi, mon seigneur?</p> + +<p>OTHELLO.—Qu'il t'avait... possédée.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Quoi! illégitimement?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Il ne le dira pas.</p> + +<p>OTHELLO.—Non, sa bouche est fermée; l'honnête Jago +y a mis ordre.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Ma crainte m'explique tout.—Quoi! il est +mort?</p> + +<p>OTHELLO.—Quand tous les cheveux de sa tête auraient +été autant de vies, ma terrible vengeance avait de quoi +les détruire toutes.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Hélas! il est trahi, et moi perdue!</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! prostituée, tu le pleures sous mes +yeux!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! bannissez-moi, seigneur; mais ne +me tuez pas.</p> + +<p>OTHELLO.—A bas, infâme!</p> + +<p>DESDÉMONA.—Tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette +nuit.</p> + +<p>OTHELLO.—Ah! si vous résistez...</p> + +<p>DESDÉMONA.—Seulement une demi-heure.</p> + +<p>OTHELLO.—Le parti pris, point de délai.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Mais seulement pendant que je dis une +prière!</p> + +<p>OTHELLO.—Il est trop tard.</p> + +<p class="stage1">(Il l'étouffe.)</p> + +<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>du dehors</i></span>.—Mon seigneur, mon seigneur! de +grâce, mon seigneur, mon seigneur!</p> + +<p>OTHELLO.—Quel est ce bruit?... Elle n'est pas morte, +pas encore tout à fait morte... Moi qui suis cruel, je suis +cependant miséricordieux... Je ne veux pas te laisser +languir dans ta souffrance... Non, non.</p> + +<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>en dehors</i></span>.—Mon seigneur, mon seigneur!</p> + +<p>OTHELLO.—Qui est là?</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! mon bon seigneur! je voudrais vous dire +un seul mot.</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, c'est Émilia... Tout à l'heure... Elle +est morte... Elle vient sans doute me parler de la mort +de Cassio; le bruit a été grand... Ah! elle ne remue plus. +Immobile comme la tombe... Entrera-t-elle? Ferai-je +bien?... Je crois qu'elle remue encore... Non... Qui est-ce +qui vaut le mieux?... Si elle entre, elle voudra sûrement +parler à ma femme... ma femme! ma femme! +Quelle femme?... Je n'ai plus de femme!... O pensée +insupportable! O heure accablante!... Il me semble qu'il +devrait y avoir à présent une éclipse totale de lune et de +soleil, et que le globe épouvanté devrait s'entr'ouvrir +dans un tel bouleversement.</p> + +<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>toujours en dehors.</i></span>—Je vous conjure, que je +puisse vous parler, mon bon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—Je t'avais oubliée; ah! entre, Émilia... +Doucement... Tout à l'heure... Tirons ces rideaux. Où +es-tu? <span class="stage2">(<i>Il ouvre la porte.</i>)</span> Que me veux-tu maintenant?</p> + +<p class="stage1">(Entre Émilia.)</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! mon digne seigneur! un meurtre affreux +vient d'être commis là-bas.</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! tout à l'heure?</p> + +<p>ÉMILIA.—A l'heure même, mon seigneur.</p> + +<p>OTHELLO.—C'est l'influence de la lune elle-même; elle +s'approche de la terre plus que de coutume et rend les +hommes fous.</p> + +<p>ÉMILIA.—Cassio, mon seigneur, a tué un jeune Vénitien +nommé Roderigo.</p> + +<p>OTHELLO.—Roderigo tué!—Et Cassio tué?</p> + +<p>ÉMILIA.—Non, Cassio n'est pas tué.</p> + +<p>OTHELLO.—Cassio n'est pas tué? Le meurtre n'est plus +d'accord, et la douce vengeance devient dure.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Oh! injustement, injustement massacrée!</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! quel est ce cri?</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! quel cri?</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! bon Dieu! c'était la voix de ma maîtresse. +Du secours! du secours! oh! parlez-moi, madame, +douce Desdémona! O ma chère maîtresse, parlez.</p> + +<p>DESDÉMONA.—Je meurs innocente.</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! qui a fait cela?</p> + +<p>DESDÉMONA.—Personne, moi-même.—Adieu. Recommande-moi +à mon cher seigneur. Oh! adieu!</p> + +<p class="stage1">(Elle expire.)</p> + +<p>OTHELLO.—Quoi! comment a-t-elle pu être assassinée?</p> + +<p>ÉMILIA.—Hélas! qui le sait?</p> + +<p>OTHELLO.—Vous l'avez entendue le dire elle-même; ce +n'est pas moi.</p> + +<p>ÉMILIA.—Elle l'a dit; je ne puis rapporter que la vérité.</p> + +<p>OTHELLO.—Eh bien! elle est partie, comme une menteuse, +pour les flammes de l'enfer. C'est moi qui l'ai tuée.</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! elle n'en est que plus un ange et vous +un plus noir démon.</p> + +<p>OTHELLO.—Elle tournait au vice; c'était une prostituée.</p> + +<p>ÉMILIA.—Tu la calomnies; tu es un démon.</p> + +<p>OTHELLO.—Elle était perfide, comme l'onde.</p> + +<p>ÉMILIA.—Tu es effréné comme le feu d'oser dire qu'elle +était perfide! Oh! elle était d'une candeur céleste.</p> + +<p>OTHELLO.—Cassio l'avait déshonorée: demande à ton +mari. Oh! je serais damné dans le gouffre le plus profond +de l'enfer, si je m'étais porté, sans de justes motifs, +à cette dernière extrémité. Ton mari savait tout.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mon mari?</p> + +<p>OTHELLO.—Ton mari.</p> + +<p>ÉMILIA.—Qu'elle était infidèle au mariage?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, avec Cassio. Ah! si elle avait été fidèle, +le ciel eût-il créé pour moi un autre univers d'une +seule et parfaite chrysolithe, je ne l'aurais pas changée +pour cet univers.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mon mari?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui, c'est lui qui me l'a dit le premier. +C'est un homme d'honneur; il abhorre l'opprobre qui +s'attache aux actions infâmes.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mon mari!</p> + +<p>OTHELLO.—A quoi bon ces répétitions, femme? Ton +mari, te dis-je.</p> + +<p>ÉMILIA.—O ma maîtresse! la scélératesse s'est cruellement +moquée de l'amour. Mon mari dire qu'elle était +infidèle!</p> + +<p>OTHELLO.—Lui, femme; je dis ton mari, comprends-tu +ce mot? Mon ami, ton mari, l'honnête, l'honnête Jago.</p> + +<p>ÉMILIA.—S'il dit cela, puisse son coeur pervers pourrir +d'un demi-grain par jour! Il ment à sa conscience. +Elle était trop éprise de son indigne choix.</p> + +<p>OTHELLO.—Ah!</p> + +<p>ÉMILIA.—Faites du pis que vous pourrez. Cette action +que vous avez faite n'est pas plus digne du ciel que vous +n'étiez digne d'elle.</p> + +<p>OTHELLO.—Tais-toi, tu feras bien.</p> + +<p>ÉMILIA.—Va, tu n'as pas pour me faire du mal la moitié +de la force que j'ai pour l'endurer. O dupe! ô insensé! +stupide comme la fange! Tu as commis là une action!...—Je +ne m'inquiète pas de ton épée. Je te ferai connaître, +dussé-je perdre vingt vies!... Du secours! du secours! +holà! du secours!... Le More a tué ma maîtresse! Au +meurtre! au meurtre!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Montano, Gratiano et Jago.)</p> + +<p>MONTANO.—Quoi donc? que s'est-il passé, général?</p> + +<p>ÉMILIA.—Oh! vous voilà donc, Jago! Il faut que votre +conduite ait été belle, pour que les meurtriers vous +chargent de leurs assassinats.</p> + +<p>GRATIANO.—De quoi s'agit-il?</p> + +<p>ÉMILIA, <span class="stage2"><i>à Jago</i></span>.—Démens ce misérable, si tu es un +homme. Il dit que tu as dit que sa femme était infidèle: +je sais que tu ne l'as pas dit, car tu n'es pas assez scélérat. +Parle, car mon coeur est plein.</p> + +<p>JAGO.—Je lui ai dit ce que je pensais, et ne lui ai rien +dit qu'il n'ait lui-même trouvé juste et vrai.</p> + +<p>ÉMILIA.—Mais lui avez-vous jamais dit qu'elle était +infidèle?</p> + +<p>JAGO.—Je l'ai dit.</p> + +<p>ÉMILIA.—Vous avez dit un mensonge, un odieux, un +infernal mensonge, sur mon âme, un mensonge, un +mensonge atroce. Elle infidèle avec Cassio! Avez-vous dit +avec Cassio?</p> + +<p>JAGO.—Avec Cassio, femme;—allez, réprimez votre +langue.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je ne veux pas réprimer ma langue! Je suis +tenue de parler; ma maîtresse est là assassinée dans son +lit.</p> + +<p>TOUS.—Oh! le ciel nous en préserve!</p> + +<p>ÉMILIA.—Et ce sont vos rapports qui ont amené le +meurtre.</p> + +<p>OTHELLO.—Allons, n'ayez pas l'air égaré, messieurs; +c'est la vérité.</p> + +<p>GRATIANO.—C'est une étrange vérité!</p> + +<p>MONTANO.—O action monstrueuse!</p> + +<p>ÉMILIA.—Scélératesse! scélératesse! scélératesse!—J'y +songe, j'y songe.—Je démêle tout.—O scélératesse! J'en +ai eu la pensée alors... Je me tuerai de douleur.—O scélératesse! +scélératesse!</p> + +<p>JAGO.—Quoi! êtes-vous folle? Je vous ordonne de vous +rendre au logis.</p> + +<p>ÉMILIA.—Dignes seigneurs, que j'aie la liberté de parler. +Il convient que je lui obéisse, mais non pas en ce +moment.—Peut-être, Jago, ne rentrerai-je jamais au logis.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>se précipitant sur le lit</i></span>.—Oh! oh! oh!</p> + +<p>ÉMILIA.—Oui, couche-toi et rugis; car tu as tué la plus +douce, la plus innocente femme qui jamais ait levé les +yeux vers le ciel.</p> + +<p>OTHELLO.—Oh! elle était coupable. <span class="stage2"><i>(A Gratiano</i>.)</span> Je +vous reconnaissais à peine, mon oncle.—Voilà votre +nièce; elle est morte: oui, ces mains viennent en effet +d'arrêter le souffle de sa vie. Je sais que cette action +paraît horrible et hideuse.</p> + +<p>GRATIANO.—Pauvre Desdémona! je suis bien aise que +ton père soit mort. Ton mariage lui a été mortel et le +chagrin seul a tranché le fil usé de ses jours. S'il vivait +encore, cette vue le plongerait dans l'égarement du +désespoir: oui, il maudirait son ange tutélaire, et tomberait +dans la réprobation du ciel.</p> + +<p>OTHELLO.—Cela est lamentable; mais Jago sait qu'elle +s'est abandonnée mille fois à Cassio; Cassio l'a avoué et +elle a récompensé ses transports d'amour avec le premier +signe, le premier gage d'amour que je lui eusse +donné; je l'ai vu dans les mains de Cassio; c'était un +mouchoir, un ancien présent que ma mère avait reçu de +mon père.</p> + +<p>ÉMILIA.—O ciel! O puissances célestes!</p> + +<p>JAGO.—Allons, taisez-vous.</p> + +<p>ÉMILIA.—La vérité veut sortir, elle veut sortir.—Que +je me taise! monsieur, non, non, je parlerai, libre +comme l'air. Quand le ciel, les hommes, les démons, +quand tous devraient crier ensemble honte sur moi, je +parlerai.</p> + +<p>JAGO.—Prenez garde... Allez-vous-en chez vous.</p> + +<p>ÉMILIA.—Je ne veux pas.</p> + +<p class="stage1">(Jago essaye de frapper sa femme de son épée.)</p> + +<p>GRATIANO.—Fi! tirer votre épée contre une femme!</p> + +<p>ÉMILIA.—O toi, More stupide! ce mouchoir dont tu +parles, je le trouvai par hasard et le donnai à mon +mari; car souvent, par des instances plus sérieuses que +ne méritait en effet cette bagatelle, il m'avait sollicitée +de m'en emparer.</p> + +<p>JAGO.—Infâme coquine!</p> + +<p>ÉMILIA.—Elle l'a donné à Cassio! non, hélas! c'est moi +qui l'ai trouvé, et je l'ai donné à mon mari.</p> + +<p>JAGO.—Malheureuse, tu mens.</p> + +<p>ÉMILIA.—Par le ciel! je ne mens point, je ne mens +point, seigneurs.—O meurtrier imbécile! qu'avait à faire +un pareil fou d'une si bonne femme?</p> + +<p class="stage1">(Jago blesse Émilia et s'enfuit.)</p> + +<p>OTHELLO.—N'y a-t-il de foudres dans le ciel que celles +qui servent au tonnerre? <span class="stage2">(<i>Il tombe à la renverse.</i>)</span> O scélérat +inouï!</p> + +<p>GRATIANO.—Sa femme tombe; sûrement il a tué sa +femme.</p> + +<p>ÉMILIA.—Oui, oui, oh! couchez-moi à côté de ma +maîtresse.</p> + +<p>GRATIANO.—Il s'est enfui, mais sa femme est frappée à +mort!</p> + +<p>MONTANO.—C'est un scélérat, bien évidemment. Prenez +cette épée que je viens d'arracher au More. Gardez la +porte au dehors: ne le laissez pas sortir, tuez-le plutôt; +je cours après ce monstre, car c'est un misérable damné.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Montano et Gratiano.)</p> + +<p>OTHELLO.—Je ne suis même plus brave! le premier +petit gringalet m'enlève mon épée. Mais pourquoi l'honneur +survivrait-il à la vertu? Que tout périsse à la fois.</p> + +<p>ÉMILIA.—Que présageait ta chanson, ô ma maîtresse! +écoute, peux-tu m'entendre encore! je veux faire comme +le cygne et mourir en chantant: <i>Le saule, le saule, le +saule!</i>—More, elle était chaste, elle t'aimait, cruel More! +Que mon âme entre en paradis, comme il est vrai que je +dis la vérité; en disant ce que je pense, je meurs, je +meurs.</p> + +<p class="stage1">(Elle expire.)</p> + +<p>OTHELLO.—J'ai dans cette chambre une autre épée; +c'est une épée d'Espagne, de la trempe de l'Èbre<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.—Ah! +la voici.—Mon oncle, il faut que je sorte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Les armes trempées dans les eaux de l'Èbre avaient une +réputation particulière.</p></blockquote> + +<p>GRATIANO, <span class="stage2"><i>en dehors</i></span>.—Si tu le tentes, il t'en coûtera +cher: tu n'as point d'armes, il faut que tu te soumettes +de force.</p> + +<p>OTHELLO.—Regarde-moi donc, et me parle; ou, désarmé +comme je suis, je vais fondre sur toi.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Gratiano.)</p> + +<p>GRATIANO.—Que veux-tu?</p> + +<p>OTHELLO.—Vois! j'ai une épée. Jamais arme plus sûre +ne reposa sur la cuisse d'un soldat. J'ai vu le temps où +avec ce faible bras et cette bonne épée je me suis fait +jour à travers des obstacles vingt fois plus puissants que +celui que tu m'opposes. Mais, ô vaine bravade! qui peut +surmonter sa destinée? Il n'en est plus de même. Ne +crains point quoique tu me voies armé: je suis au terme +du voyage: me voilà au but, voilà l'écueil où finit ma +dernière course. Tu recules troublé? Va, c'est une crainte +perdue. Avance seulement un roseau contre le sein +d'Othello et il va fuir. Où irait Othello maintenant?... <span class="stage2">(<i>Il +se tourne vers Desdémona.</i>)</span> Voyons, quelle mine as-tu +maintenant?—Malheureuse enfant, née sous une étoile +fatale! pâle comme ta chemise! Quand nous nous rencontrerons +au jour du jugement, ton regard précipitera +mon âme des cieux, et soudain les démons s'en saisiront.—Froide, +froide, ma fille! comme ta vertu.—O maudit! +maudit scélérat!—Prenez vos fouets, démons! frappez! +éloignez-moi de la contemplation de cet objet céleste! +lancez-moi dans les tourbillons de l'orage, rôtissez-moi +dans le soufre, baignez-moi dans les abîmes où roulent +des torrents de feu.—O Desdémona! Desdémona! Morte! +morte! oh! oh!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lodovico, Cassio qu'on apporte blessé, Montano, +Jago prisonnier, et des officiers.)</p> + +<p>LODOVICO.—Où est ce forcené et malheureux homme?</p> + +<p>OTHELLO.—Voici celui qui fut Othello. Me voici.</p> + +<p>LODOVICO.—Où est cette vipère? Faites avancer ce +scélérat.</p> + +<p>OTHELLO.—Je regarde ses pieds.—Mais c'est une fable. +Si tu es un démon, je ne puis te tuer.</p> + +<p class="stage1">(Il blesse Jago.)</p> + +<p>LODOVICO.—Arrachez-lui son épée.</p> + +<p>JAGO.—Mon sang coule, seigneur, mais je ne suis pas +mort.</p> + +<p>OTHELLO.—Je n'en suis pas fâché non plus: je désire +que tu vives; car, à mon sens, c'est un bonheur de +mourir.</p> + +<p>LODOVICO.—O toi, Othello, jadis si bon et maintenant +tombé dans les piéges d'un esclave maudit, que te dira-t-on?</p> + +<p>OTHELLO.—Tout, tout. Dites, si vous voulez, que je +suis un honorable assassin, car je n'ai rien fait par +haine, mais tout par honneur.</p> + +<p>LODOVICO.—Ce misérable vient d'avouer une partie de +ses perfidies. Est-il vrai que vous ayez conspiré avec lui +la mort de Cassio?</p> + +<p>OTHELLO.—Oui.</p> + +<p>CASSIO.—Cher général, je ne vous en ai jamais donné +sujet.</p> + +<p>OTHELLO.—Je le crois, et je vous demande pardon.—Voulez-vous, +je vous prie, demander à ce demi-démon +pourquoi il m'a ainsi enveloppé corps et âme dans ses +piéges?</p> + +<p>JAGO.—Ne me demandez rien: vous savez ce que vous +savez; à partir de ce moment je ne dirai plus un mot.</p> + +<p>LODOVICO.—Quoi! pas même pour prier?</p> + +<p>GRATIANO.—Les tortures te desserreront les lèvres.</p> + +<p>OTHELLO.—Bien, vous ferez bien.</p> + +<p>LODOVICO.—Je présume, Othello, que vous comprendrez +ce qui est arrivé; je crois que vous ne le savez pas +encore. Voici une lettre trouvée dans la poche de Roderigo, +et en voici une autre. L'une annonce que Roderigo +se chargeait de l'assassinat de Cassio.</p> + +<p>OTHELLO.—Traître!</p> + +<p>CASSIO.—Complot barbare! Action de païen!</p> + +<p>LODOVICO.—La seconde est une lettre de reproches, +trouvée aussi dans la poche de Roderigo. Il paraît qu'il +avait dessein de l'envoyer à cet infernal scélérat, mais +que Jago survint dans l'intervalle et le satisfit.</p> + +<p>OTHELLO.—O le pernicieux scélérat!—Cassio, comment +étiez-vous venu en possession de ce mouchoir qui appartenait +à ma femme?</p> + +<p>CASSIO.—Je le trouvai dans ma chambre; et il vient +d'avouer lui-même tout à l'heure qu'il l'y avait laissé +exprès pour un projet qui a réussi au gré de ses désirs.</p> + +<p>OTHELLO.—O insensé! insensé! insensé!</p> + +<p>CASSIO.—Il y a encore, dans la lettre de Roderigo, des +reproches à Jago de l'avoir excité à m'insulter pendant +que j'étais de garde, ce qui a causé ma disgrâce; et lui-même, +qui avait longtemps paru mort, il a parlé tout à +l'heure: «Jago l'avait aposté, et Jago l'a poignardé.»</p> + +<p>LODOVICO, <span class="stage2"><i>à Othello</i></span>.—Il vous faut quitter ce lieu et +nous suivre; voire pouvoir et votre emploi vous sont +ôtés, et Cassio commande en Chypre. Quant à cet esclave, +si par quelque torture raffinée on peut le tourmenter et +le laisser vivre longtemps, elle sera son partage. Vous +<span class="stage2">(<i>à Othello</i>)</span>, vous resterez prisonnier jusqu'à ce que le +genre de votre crime soit connu du sénat de Venise. +Allons, qu'on l'emmène.</p> + +<p>OTHELLO.—Doucement: encore un mot ou deux avant +que vous partiez. J'ai rendu à l'État quelques services; +on le sait, n'en parlons plus. Je vous en prie, dans vos +lettres, quand vous rendrez compte de ces faits déplorables, +parlez de moi comme je suis, sans rien atténuer, +sans rien aggraver par malignité. Alors vous parlerez +d'un homme qui a trop aimé, mais qui ne sut pas aimer +sagement; d'un homme qui ne devint pas aisément +jaloux, mais qui, une fois excité, fut poussé jusqu'aux +derniers excès; d'un homme dont la main, comme celle +du Juif pervers<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, a détruit une perle plus précieuse que +toute sa race, d'un homme dont les yeux vaincus, quoique +peu accoutumés à fondre en eau, répandent des +larmes aussi abondamment que les arbres d'Arabie +répandent leurs parfums.—Parlez de moi ainsi—et dites +encore qu'un jour, dans Alep, un Turc insolent, portant +le turban, frappait un Vénitien et insultait l'État, je saisis +à la gorge ce chien circoncis, et le frappai ainsi.</p> + +<p class="stage1">(Il se perce de son épée.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Allusion à Hérode et à Marianne.</p></blockquote> + +<p>LODOVICO.—O sanglante catastrophe!</p> + +<p>GRATIANO.—Tout ce que nous avons dit ne peut plus +s'accomplir.</p> + +<p>OTHELLO, <span class="stage2"><i>s'approchant du lit en chancelant</i></span>.—Je t'ai +donné un baiser avant de te tuer.—En me tuant, je ne +puis m'empêcher d'aller mourir sur tes lèvres.</p> + +<p class="stage1">(Il meurt en embrassant Desdémona.)</p> + +<p>CASSIO.—Voilà ce que je craignais.—Mais je croyais +qu'il n'avait point d'arme, car il avait le coeur grand.</p> + +<p>LODOVICO, <span class="stage2"><i>à Jago</i></span>.—Chien de Sparte, plus impitoyable +que la douleur, la faim ou la mer, contemple le tragique +fardeau dont ce lit est chargé. Voilà ton ouvrage. Ce +spectacle empoisonne la vue.—Qu'on le cache.—Gratiano, +gardez la maison et prenez possession des biens +du More; ils vous reviennent en héritage. <span class="stage2">(<i>A Cassio.</i>)</span> +C'est à vous, seigneur gouverneur, qu'appartient le châtiment +de cet infernal traître: choisissez le temps, le +lieu, les tortures: oh! redoublez les tortures. Moi je +m'embarque à l'instant, et je vais d'un coeur désolé +raconter au sénat cette désolante aventure.</p> + + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO *** + +***** This file should be named 18179-h.htm or 18179-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/7/18179/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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