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+The Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Othello
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: April 15, 2006 [EBook #18179]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 4
+
+ Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
+ Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+
+
+ OTHELLO
+
+ OU
+
+ LE MORE DE VENISE
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+
+NOTICE SUR OTHELLO
+
+
+«Il y avait jadis à Venise un More très-vaillant que sa bravoure et
+les preuves de prudence et d'habileté qu'il avait données à la guerre
+avaient rendu cher aux seigneurs de la république... Il advint qu'une
+vertueuse dame d'une merveilleuse beauté, nommée Disdémona, séduite, non
+par de secrets désirs, mais par la vertu du More, s'éprit de lui, et
+que lui à son tour, vaincu par la beauté et les nobles sentiments de
+la dame, s'enflamma également pour elle. L'amour leur fut si favorable
+qu'ils s'unirent par le mariage, bien que les parents de la dame fissent
+tout ce qui était en leur pouvoir pour qu'elle prît un autre époux. Tant
+qu'ils demeurèrent à Venise, ils vécurent ensemble dans un si parfait
+accord et un repos si doux que jamais il n'y eut entre eux, je ne dirai
+pas la moindre chose, mais la moindre parole qui ne fût d'amour.
+Il arriva que les seigneurs vénitiens changèrent la garnison qu'ils
+tenaient dans Chypre, et choisirent le More pour capitaine des troupes
+qu'ils y envoyaient. Celui-ci, bien que fort content de l'honneur qui
+lui était offert, sentait diminuer sa joie en pensant à la longueur et
+à la difficulté du voyage... Disdémona, voyant le More troublé, s'en
+affligeait, et, n'en devinant pas la cause, elle lui dit un jour pendant
+leur repas:--Cher More, pourquoi, après l'honneur que vous avez reçu
+de la Seigneurie, paraissez-vous si triste?--Ce qui trouble ma joie,
+répondit le More, c'est l'amour que je te porte; car je vois qu'il faut
+que je t'emmène avec moi affronter les périls de la mer, ou que je
+te laisse à Venise. Le premier parti m'est douloureux, car toutes les
+fatigues que tu auras à éprouver, tous les périls qui surviendront me
+rempliront de tourment; le second m'est insupportable, car me séparer de
+toi, c'est me séparer de ma vie.--Cher mari, que signifient toutes ces
+pensées qui vous agitent le coeur? Je veux venir avec vous partout
+où vous irez. S'il fallait traverser le feu en chemise, je le ferais.
+Qu'est-ce donc que d'aller avec vous par mer, sur un vaisseau solide et
+bien équipé?--Le More charmé jeta ses bras autour du cou de sa femme,
+et avec un tendre baiser lui dit: Que Dieu nous conserve longtemps, ma
+chère, avec un tel amour!--et ils partirent et arrivèrent à Chypre après
+la navigation la plus heureuse.
+
+«Le More avait avec lui un enseigne d'une très-belle figure, mais de
+la nature la plus scélérate qu'il y ait jamais eu au monde...e méchant
+homme avait aussi amené à Chypre sa femme, qui était belle et honnête;
+et, comme elle était italienne, elle était chère à la femme du More,
+et elles passaient ensemble la plus grande partie du jour. De la même
+expédition était un officier fort aimé du More; il allait très-souvent
+dans la maison du More, et prenait ses repas avec lui et sa femme. La
+dame, qui le savait très-agréable à son mari, lui donnait beaucoup
+de marques de bienveillance, ce dont le More était très-satisfait. Le
+méchant enseigne ne tenant compte ni de la fidélité qu'il avait jurée à
+sa femme, ni de l'amitié, ni de la reconnaissance qu'il devait au More,
+devint violemment amoureux de Disdémona, et tenta toutes sortes de
+moyens pour lui faire connaître et partager son amour...ais elle, qui
+n'avait dans sa pensée que le More, ne faisait pas plus d'attention
+aux démarches de l'enseigne que s'il ne les eût pas faites... Celui-ci
+s'imagina qu'elle était éprise de l'officier... L'amour qu'il portait
+à la dame se changea en une terrible haine, et il se mit à chercher
+comment il pourrait, après s'être débarrassé de l'officier, posséder
+la dame, ou empêcher du moins que le More ne la possédât; et, machinant
+dans sa pensée mille choses toutes infâmes et scélérates, il résolut
+d'accuser Disdémona d'adultère auprès de son mari, et de faire croire à
+ce dernier que l'officier était son complice... Cela était difficile, et
+il fallait une occasion... Peu de temps après, l'officier ayant frappé
+de son épée un soldat en sentinelle, le More lui ôta son emploi.
+Disdémona en fut affligée et chercha plusieurs fois à le réconcilier
+avec son mari. Le More dit un jour à l'enseigne que sa femme
+le tourmentait tellement pour l'officier qu'il finirait par le
+reprendre.--Peut-être, dit le perfide, que Disdémona a ses raisons pour
+le voir avec plaisir.--Et pourquoi, reprit le More?--Je ne veux pas
+mettre la main entre le mari et la femme; mais si vous tenez vos yeux
+ouverts, vous verrez vous-même.--Et quelques efforts que fît le More, il
+ne voulut pas en dire davantage[1].»
+
+[Note 1: _Hecatommythi ovvero cento novelle di G.-B. Giraldi
+Cinthio_ part. I, décad. III, nov. 7, pages 313-321; édition de Venise,
+1508.]
+
+Le romancier continue et raconte toutes les pratiques du perfide
+enseigne pour convaincre Othello de l'infidélité de Desdémona. Il n'est
+pas, dans la tragédie de Shakspeare, un détail qui ne se retrouve dans
+la nouvelle de Cinthio: le mouchoir de Desdémona, ce mouchoir précieux
+que le More tenait de sa mère, et qu'il avait donné à sa femme pendant
+leurs premières amours; la manière dont l'enseigne s'en empare, et le
+fait trouver chez l'officier qu'il veut perdre; l'insistance du More
+auprès de Desdémona pour ravoir ce mouchoir, et le trouble où la jette
+sa perte; la conversation artificieuse de l'enseigne avec l'officier, à
+laquelle assiste de loin le More, et où il croit entendre tout ce
+qu'il craint; le complot du More trompé et du scélérat qui l'abuse
+pour assassiner l'officier; le coup que l'enseigne porte par derrière à
+celui-ci, et qui lui casse la jambe; enfin tous les faits, considérables
+ou non, sur lesquels reposent successivement toutes les scènes de la
+pièce, ont été fournis au poëte par le romancier, qui en avait sans
+doute ajouté un grand nombre à la tradition historique qu'il avait
+recueillie. Le dénoûment seul diffère; dans la nouvelle, le More et
+l'enseigne assomment ensemble Desdémona pendant la nuit, font écrouler
+ensuite sur le lit où elle dormait le plafond de la chambre, et disent
+qu'elle a été écrasée par cet accident. On en ignore quelque temps la
+vraie cause. Bientôt le More prend l'enseigne en aversion, et le renvoie
+de son armée. Une autre aventure porte l'enseigne, de retour à Venise, à
+accuser le More du meurtre de sa femme. Ramené à Venise, le More est mis
+à la question et nie tout; il est banni, et les parents de Desdémona le
+font assassiner dans son exil. Un nouveau crime fait arrêter l'enseigne,
+et il meurt brisé par les tortures. «La femme de l'enseigne, dit Giraldi
+Cinthio, qui avait tout su, a tout rapporté, depuis la mort de son mari,
+comme je viens de le raconter.»
+
+Il est clair que ce dénoûment ne pouvait convenir à la scène; Shakspeare
+l'a changé parce qu'il le fallait absolument. Du reste il a tout
+conservé, tout reproduit; et non-seulement il n'a rien omis, mais il n'a
+rien ajouté; il semble n'avoir attaché aux faits mêmes presque aucune
+importance; il les a pris comme ils se sont offerts, sans se donner la
+peine d'inventer le moindre ressort, d'altérer le plus petit incident.
+
+Il a tout créé cependant; car, dans ces faits si exactement empruntés à
+autrui, il a mis la vie qui n'y était point. Le récit de Giraldi Cinthio
+est complet; rien de ce qui semble essentiel à l'intérêt d'une
+narration n'y manque; situations, incidents, développement progressif de
+l'événement principal, cette construction, pour ainsi dire extérieure et
+matérielle, d'une aventure pathétique et singulière, s'y rencontre toute
+dressée; quelques-unes des conversations ne sont même pas dépourvues
+d'une simplicité naïve et touchante. Mais le génie qui, à cette scène,
+fournit des acteurs, qui crée des individus, impose à chacun d'eux
+une figure, un caractère, qui fait voir leurs actions, entendre leurs
+paroles, pressentir leurs pensées, pénétrer leur sentiments; cette
+puissance vivifiante qui ordonne aux faits de se lever, de marcher, de
+se déployer, de s'accomplir; ce souffle créateur qui, se répandant
+sur le passé, le ressuscite et le remplit en quelque sorte d'une vie
+présente et impérissable; c'est là ce que Shakspeare possédait seul; et
+c'est avec quoi, d'une nouvelle oubliée, il a fait _Othello_.
+
+Tout subsiste en effet et tout est changé. Ce n'est plus un More,
+un officier, un enseigne, une femme, victime de la jalousie et de
+la trahison. C'est Othello, Cassio, Jago, Desdémona, êtres réels et
+vivants, qui ne ressemblent à aucun autre, qui se présentent en chair et
+en os devant le spectateur, enlacés tous dans les liens d'une situation
+commune, emportés tous par le même événement, mais ayant chacun sa
+nature personnelle, sa physionomie distincte, concourant chacun à
+l'effet général par des idées, des sentiments, des actes qui lui sont
+propres et qui découlent de son individualité. Ce n'est point le fait,
+ce n'est point la situation qui a dominé le poëte et où il a cherché
+tous ses moyens de saisir et d'émouvoir. La situation lui a paru
+posséder les conditions d'une grande scène dramatique; le fait l'a
+frappé comme un cadre heureux où pouvait venir se placer la vie. Soudain
+il a enfanté des êtres complets en eux-mêmes, animés et tragiques
+indépendamment de toute situation particulière et de tout fait
+déterminé; il les a enfantés capables de sentir et de déployer, sous nos
+yeux, tout ce que pouvait faire éprouver et produire à la nature humaine
+l'événement spécial au sein duquel ils allaient se mouvoir; et il les
+a lancés dans cet événement, bien sûr qu'à chaque circonstance qui lui
+serait fournie par le récit, il trouverait en eux, tels qu'il les avait
+faits, une source féconde d'effets pathétiques et de vérité.
+
+Ainsi crée le poëte, et tel est le génie poétique. Les événements, les
+situations même ne sont pas ce qui lui importe, ce qu'il se complaît à
+inventer: sa puissance veut s'exercer autrement que dans la recherche
+d'incidents plus ou moins singuliers, d'aventures plus ou moins
+touchantes; c'est par la création de l'homme lui-même qu'elle se
+manifeste; et quand elle crée l'homme, elle le crée complet, armé
+de toutes pièces, tel qu'il doit être pour suffire à toutes les
+vicissitudes de la vie, et offrir en tous sens l'aspect de la réalité.
+Othello est bien autre chose qu'un mari jaloux et aveuglé, et que la
+jalousie pousse au meurtre; ce n'est là que sa situation pendant la
+pièce, et son caractère va fort au delà de sa situation. Le More brûlé
+du soleil, au sang ardent, à l'imagination vive et brutale, crédule par
+la violence de son tempérament aussi bien que par celle de sa passion;
+le soldat parvenu, fier de sa fortune et de sa gloire, respectueux et
+soumis devant le pouvoir de qui il tient son rang, n'oubliant jamais,
+dans les transports de l'amour, les devoirs de la guerre, et regrettant
+avec amertume les joies de la guerre quand il perd tout le bonheur de
+l'amour; l'homme dont la vie a été dure, agitée, pour qui des plaisirs
+doux et tendres sont quelque chose de nouveau qui l'étonne en le
+charmant, et qui ne lui donne pas le sentiment de la sécurité, bien que
+son caractère soit plein de générosité et de confiance; Othello enfin,
+peint non-seulement dans les portions de lui-même qui sont en rapport
+présent et direct avec la situation accidentelle où il est placé, mais
+dans toute l'étendue de sa nature et tel que l'a fait l'ensemble de sa
+destinée; c'est là ce que Shakspeare nous fait voir. De même Jago n'est
+pas simplement un ennemi irrité et qui veut se venger, ou un scélérat
+ordinaire qui veut détruire un bonheur dont l'aspect l'importune; c'est
+un scélérat cynique et raisonneur, qui de l'égoïsme s'est fait une
+philosophie, et du crime une science; qui ne voit dans les hommes que
+des instruments ou des obstacles à ses intérêts personnels; qui méprise
+la vertu comme une absurdité et cependant la hait comme une injure; qui
+conserve, dans la conduite la plus servile, toute l'indépendance de sa
+pensée, et qui, au moment où ses crimes vont lui coûter la vie, jouit
+encore, avec un orgueil féroce, du mal qu'il a fait, comme d'une preuve
+de sa supériorité.
+
+Qu'on appelle l'un après l'autre tous les personnages de la tragédie,
+depuis ses héros jusqu'aux moins considérables, Desdémona, Cassio,
+Émilia, Bianca: on les verra paraître, non sous des apparences vagues,
+et avec les seuls traits qui correspondent à leur situation dramatique,
+mais avec des formes précises, complètes, et tout ce qui constitue la
+personnalité. Cassio n'est point là simplement pour devenir l'objet
+de la jalousie d'Othello, et comme une nécessité du drame, il a son
+caractère, ses penchants, ses qualités, ses défauts; et de là découle
+naturellement l'influence qu'il exerce sur ce qui arrive. Émilia n'est
+point une suivante employée par le poëte comme instrument soit du noeud,
+soit de la découverte des perfidies qui amènent la catastrophe; elle
+est la femme de Jago qu'elle n'aime point, et à qui cependant elle
+obéit parce qu'elle le craint, et quoiqu'elle s'en méfie; elle a même
+contracté, dans la société de cet homme, quelque chose de l'immoralité
+de son esprit; rien n'est pur dans ses pensées ni dans ses paroles;
+cependant elle est bonne, attachée à sa maîtresse; elle déteste le
+mal et la noirceur. Bianca elle-même a sa physionomie tout à fait
+indépendante du petit rôle qu'elle joue dans l'action. Oubliez les
+événements, sortez du drame; tous ces personnages demeureront réels,
+animés, distincts; ils sont vivants par eux-mêmes, leur existence ne
+s'évanouira point avec leur situation. C'est en eux que s'est déployé
+le pouvoir créateur du poëte, et les faits ne sont, pour lui, que le
+théâtre sur lequel il leur ordonne de monter.
+
+Comme la nouvelle de Giraldi Cinthio, entre les mains de Shakspeare,
+était devenue _Othello_, de même, entre les mains de Voltaire, _Othello_
+est devenu _Zaïre_. Je ne veux point comparer. De tels rapprochements
+sont presque toujours de vains jeux d'esprit qui ne prouvent rien, si ce
+n'est l'opinion personnelle de celui qui juge. Voltaire aussi était
+un homme de génie; la meilleure preuve du génie, c'est l'empire qu'il
+exerce sur les hommes: là où s'est manifestée la puissance de saisir,
+d'émouvoir, de charmer tout un peuple, ce fait seul répond à tout;
+le génie est là, quelques reproches qu'on puisse adresser au système
+dramatique ou au poëte. Mais il est curieux d'observer l'infinie variété
+des moyens par lesquels le génie se déploie, et combien de formes
+diverses peut recevoir de lui le même fond de situations et de
+sentiments.
+
+Ce que Shakspeare a emprunté du romancier italien, ce sont les faits;
+sauf le dénoûment, il n'en a répudié, il n'en a inventé aucun. Or les
+faits sont précisément ce que Voltaire n'a pas emprunté à Shakspeare.
+La contexture entière du drame, les lieux, les incidents, les ressorts,
+tout est neuf, tout est de sa création. Ce qui a frappé Voltaire,
+ce qu'il a fallu reproduire, c'est la passion, la jalousie, son
+aveuglement, sa violence, le combat de l'amour et du devoir, et
+ses tragiques résultats. Toute son imagination s'est portée sur le
+développement de cette situation. La fable, inventée librement, n'est
+dressée que vers ce but; Lusignan, Néresian, le rachat des prisonniers,
+tout a pour dessein de placer Zaïre entre son amant et la foi de son
+père, de motiver l'erreur d'Orosmane, et d'amener ainsi l'explosion
+progressive des sentiments que le poëte voulait peindre. Il n'a point
+imprimé à ses personnages un caractère individuel, complet, indépendant
+des circonstances où ils paraissent. Ils ne vivent que par la passion
+et pour elle. Hors de leur amour et de leur malheur, Orosmane et Zaïre
+n'ont rien qui les distingue, qui leur donne une physionomie propre et
+les fît partout reconnaître. Ce ne sont point des individus réels, en
+qui se révèlent, à propos d'un des incidents de leur vie, les traits
+particuliers de leur nature et l'empreinte de toute leur existence.
+Ce sont des êtres en quelque sorte généraux, et par conséquent un peu
+vagues, en qui se personnifient momentanément l'amour, la jalousie, le
+malheur, et qui intéressent, moins pour leur propre compte et à cause
+d'eux-mêmes, que parce qu'ils deviennent ainsi, et pour un jour, les
+représentants de cette portion des sentiments et des destinées possibles
+de la nature humaine.
+
+De cette manière de concevoir le sujet, Voltaire a tiré des beautés
+admirables. Il en est résulté aussi des lacunes et des défauts graves.
+Le plus grave de tous, c'est cette teinte romanesque qui réduit, pour
+ainsi dire, à l'amour l'homme tout entier, et rétrécit le champ de la
+poésie en même temps qu'elle déroge à la vérité. Je ne citerai qu'un
+exemple des effets de ce système; il suffira pour les faire tous
+pressentir.
+
+Le sénat de Venise vient d'assurer à Othello la tranquille possession
+de Desdémona; il est heureux, mais il faut qu'il parte, qu'il s'embarque
+pour Chypre, qu'il s'occupe de l'expédition qui lui est confiée: «Viens,
+dit-il à Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure d'amour, de
+plaisir et de tendres soins. Il faut obéir à la nécessité.»
+
+Ces deux vers ont frappé Voltaire, il les imite; mais en les imitant,
+que fait-il dire à Orosmane, aussi heureux et confiant? Précisément le
+contraire de ce que dit Othello:
+
+ Je vais donner une heure aux soins de mon empire
+ Et le reste du jour sera tout à Zaïre.
+
+Ainsi voilà Orosmane, ce fier sultan qui, tout à l'heure, parlait de
+conquêtes et de guerre, s'inquiétait du sort des Musulmans et tançait
+la _mollesse_ de ses voisins, le voilà qui n'est plus ni sultan ni
+guerrier; il oublie tout, il n'est plus qu'amoureux. A coup sûr Othello
+n'est pas moins passionné qu'Orosmane, et sa passion ne sera ni moins
+crédule ni moins violente; mais il n'abdique pas, en un instant, tous
+les intérêts, toutes les pensées de sa vie passée et future. L'amour
+possède son coeur sans envahir toute son existence. La passion
+d'Orosmane est celle d'un jeune homme qui n'a jamais rien fait, jamais
+rien eu à faire, qui n'a encore connu ni les nécessités ni les travaux
+du monde réel. Celle d'Othello se place dans un caractère plus complet,
+plus expérimenté et plus sérieux. Je crois cela moins factice et plus
+conforme aux vraisemblances morales aussi bien qu'à la vérité positive.
+Mais, quoi qu'il en soit, la différence des deux systèmes se révèle
+pleinement dans ce seul trait. Dans l'un, la passion et la situation
+sont tout; c'est là que le poëte puise tous ses moyens: dans l'autre, ce
+sont les caractères individuels et l'ensemble de la nature humaine qu'il
+exploite; une passion, une situation ne sont, pour lui, qu'une occasion
+de les mettre en scène avec plus d'énergie et d'intérêt.
+
+L'action qui fait le sujet d'_Othello_ doit être rapportée à l'année
+1570, époque de la principale attaque des Turcs contre l'île de Chypre,
+alors au pouvoir des Vénitiens. Quant à la date de la composition même
+de la tragédie, M. Malone la fixe à l'année 1611. Quelques critiques
+doutent que Shakspeare ait connu la nouvelle même de Giraldi Cinthio,
+et supposent qu'il n'a eu entre les mains qu'une imitation française,
+publiée à Paris en 1584 par Gabriel Chappuys. Mais l'exactitude avec
+laquelle Shakspeare s'est conformé au récit italien, jusque dans les
+moindres détails, me porte à croire qu'il a fait usage de quelque
+traduction anglaise plus littérale.
+
+
+
+ OTHELLO
+
+ OU
+
+ LE MORE DE VENISE
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+PERSONNAGES
+
+LE DUC DE VENISE.
+BRABANTIO, sénateur.
+GRATIANO, frère de Brabantio.
+LODOVICO, parent de Brabantio.
+OTHELLO, le More. CASSIO, lieutenant d'Othello.
+JAGO, enseigne d'Othello.
+RODERIGO, gentilhomme vénitien.
+MONTANO, prédécesseur d'Othello dans le gouvernement de l'île de Chypre.
+UN BOUFFON au service d'Othello.
+UN HÉRAUT.
+DESDÉMONA, fille de Brabantio, et femme d'Othello.
+ÉMILIA, femme du Jago.
+BIANCA, courtisane, maîtresse de Cassio.
+SÉNATEURS, OFFICIERS, MESSAGERS, MUSICIENS, MATELOTS ET SUITE.
+
+
+La scène, au premier acte, est à Venise; pendant le reste de la pièce
+elle est dans un port de mer, dans l'île de Chypre.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Venise.--Une rue.
+
+_Entrent_ RODERIGO et JAGO.
+
+
+RODERIGO.--Allons, ne m'en parle jamais! Je trouve très-mauvais que toi,
+Jago, qui as disposé de ma bourse comme si les cordons en étaient dans
+tes mains, tu aies eu connaissance de cela.
+
+JAGO.--Au diable! mais vous ne voulez pas m'entendre. Si jamais j'ai eu
+le moindre soupçon de cette affaire, haïssez-moi.
+
+RODERIGO.--Tu m'avais dit que tu le détestais.
+
+JAGO.--Méprisez-moi, si cela n'est pas. Trois grands personnages de la
+ville, le sollicitant en personne pour qu'il me fît lieutenant, lui ont
+souvent ôté leur chapeau; et foi d'homme, je sais ce que je vaux, je ne
+vaux pas moins qu'un tel emploi: mais lui, qui n'aime que son orgueil et
+ses idées, il les a payés de phrases pompeuses, horriblement hérissées
+de termes de guerre, et finalement il a éconduit mes protecteurs: «_Je
+vous le proteste,_ leur a-t-il dit, _j'ai déjà choisi mon officier_.»
+Et qui était-ce? Vraiment un grand calculateur, un Michel Cassio, un
+Florentin, un garçon prêt à se damner pour une belle femme, qui n'a
+jamais manoeuvré un escadron sur le champ de bataille, qui ne connaît
+pas plus qu'une vieille fille la conduite d'une bataille; mais
+savant, le livre en main, dans la théorie que nos sénateurs en toge
+discuteraient aussi bien que lui. Pur bavardage sans pratique, c'est là
+tout son talent militaire. Voilà l'homme sur qui est tombé le choix du
+More; et moi, que ses yeux ont vu à l'épreuve à Rhodes, en Chypre, et
+sur d'autres terres chrétiennes et infidèles, je me vois rebuté et payé
+par ces paroles: «_Je sais ce que je vous dois; prenez patience, je
+m'acquitterai un jour!_» C'est cet autre qui, dans les bons jours, sera
+son lieutenant; et moi (Dieu me bénisse!), je reste l'enseigne de sa
+moresque seigneurie.
+
+RODERIGO.--Par le ciel! j'aurais mieux aimé être son bourreau.
+
+JAGO--Mais à cela nul remède. Tel est le malheur du service. La
+promotion suit la recommandation et la faveur; elle ne se règle plus
+par l'ancienne gradation, lorsque le second était toujours héritier du
+premier. Maintenant, seigneur, jugez vous-même si j'ai la moindre raison
+d'aimer le More.
+
+RODERIGO.--En ce cas, je ne resterais pas à son service.
+
+JAGO.--Seigneur, rassurez-vous. Je le sers pour me servir moi-même
+contre lui. Nous ne pouvons tous être maîtres, et tous les maîtres ne
+peuvent être fidèlement servis. Vous trouverez beaucoup de serviteurs
+soumis, rampants, qui, passionnés pour leur propre servitude, usent
+leur vie comme l'âne de leur maître, seulement pour la nourriture de la
+journée. Quand ils sont vieux on les casse aux gages. Châtiez-moi ces
+honnêtes esclaves. Il en est d'autres qui, revêtus des formes et des
+apparences du dévouement, tiennent au fond toujours leur coeur à leur
+service. Ils ne donnent à leurs seigneurs que des démonstrations
+de zèle, prospèrent à leurs dépens; et dès qu'ils ont mis une bonne
+doublure à leurs habits, ce n'est plus qu'à eux-mêmes qu'ils rendent
+hommage. Ceux-là ont un peu d'âme, et je professe d'en être; car,
+seigneur, aussi vrai que vous êtes Roderigo, si j'étais le More, je ne
+voudrais pas être Jago. En le servant, je ne sers que moi, et le ciel
+m'est témoin que je ne le fais ni par amour, ni par dévouement, mais,
+sous ce masque, pour mon propre intérêt. Quand mon action visible et mes
+compliments extérieurs témoigneront au vrai la disposition naturelle et
+le dedans de mon âme, attendez-vous à me voir bientôt porter mon coeur
+sur la main, pour le donner à becqueter aux corneilles. Non, je ne suis
+pas ce que je suis.
+
+RODERIGO.--Quelle bonne fortune pour ce More aux lèvres épaisses, s'il
+réussit de la sorte dans son dessein!
+
+JAGO.--Appelez son père; éveillez-le; faites poursuivre le More,
+empoisonnez sa joie; dénoncez-le dans les rues; excitez les parents de
+la jeune fille; au sein du paradis où le More repose, tourmentez-le
+par des mouches; et quoiqu'il jouisse du bonheur, mêlez-y de telles
+inquiétudes que sa joie en soit troublée et décolorée.
+
+RODERIGO.--Voici la maison de son père; je vais l'appeler à haute voix.
+
+JAGO.--Appelez avec des accents de crainte et des hurlements de terreur,
+comme il arrive quand on découvre l'incendie que la négligence et la
+nuit ont laissé se glisser au sein des cités populeuses.
+
+RODERIGO.--Holà, holà, Brabantio! seigneur Brabantio! holà!
+
+JAGO.--Éveillez-vous: holà, Brabantio! des voleurs! des voleurs! voyez à
+votre maison, à votre fille, à vos coffres! au voleur! au voleur!
+
+BRABANTIO, _à la fenêtre_.--Et quelle est donc la cause de ces
+effrayantes clameurs? Qu'y a-t-il?
+
+RODERIGO.--Seigneur, tout votre monde est-il chez vous?
+
+JAGO.--Vos portes sont-elles bien fermées?
+
+BRABANTIO.--Comment, pourquoi me demandez-vous cela?
+
+JAGO.--Par Dieu, seigneur, vous êtes volé: pour votre honneur passez
+votre robe: votre coeur est frappé; vous avez perdu la moitié de votre
+âme: en ce moment, à l'heure même, un vieux bélier noir ravit votre
+brebis blanche. Levez-vous, hâtez-vous, réveillez au son de la cloche
+les citoyens qui ronflent; ou le diable va cette nuit faire de vous un
+grand-père. Debout, vous dis-je.
+
+BRABANTIO.--Quoi donc, avez-vous perdu l'esprit?
+
+RODERIGO.--Vénérable seigneur, reconnaissez-vous ma voix?
+
+BRABANTIO.--Moi, non. Qui êtes-vous?
+
+RODERIGO.--Je m'appelle Roderigo.
+
+BRABANTIO.--Tu n'en es que plus mal venu. Déjà je t'ai défendu de rôder
+autour de ma porte. Je t'ai franchement déclaré que ma fille n'est pas
+pour toi: et aujourd'hui dans ta folie, encore plein de ton souper,
+et échauffé de boissons enivrantes, tu viens me braver méchamment et
+troubler mon sommeil!
+
+RODERIGO.--Seigneur, seigneur, seigneur...
+
+BRABANTIO.--Mais tu peux être bien sûr que j'ai assez de pouvoir pour te
+faire repentir de ceci.
+
+RODERIGO.--Modérez-vous, seigneur.
+
+BRABANTIO.--Que me parles-tu de vol? C'est ici Venise: ma maison n'est
+pas une grange isolée.
+
+RODERIGO.--Puissant Brabantio, c'est avec une âme droite et pure que je
+viens à vous...
+
+JAGO.--Parbleu, seigneur, vous êtes un de ces hommes qui ne veulent
+pas servir Dieu quand c'est Satan qui le leur commande. Parce que nous
+venons vous rendre service, vous nous prenez pour des bandits. Vous
+voulez donc voir votre fille associée à un cheval de Barbarie[2]? Vous
+voulez donc que vos petits-enfants hennissent après vous? vous voulez
+avoir des coursiers pour cousins et des haquenées pour parents?
+
+[Note 2: _Covered with a Barbary horse._]
+
+BRABANTIO.--Quel impudent misérable es-tu?
+
+JAGO.--Je suis un homme, seigneur, qui viens vous dire qu'à l'heure où
+je vous parle, dans les bras l'un de l'autre, votre-fille et le More ne
+font qu'un[3].
+
+[Note 3: Shakspeare se sert ici d'un proverbe grossier: _Your
+daughter and the Moor are now making the beast with two backs._]
+
+BRABANTIO.--Tu es un coquin.
+
+JAGO.--Vous êtes un sénateur!
+
+BRABANTIO.--Tu me répondras de ton insolence. Je te connais, Roderigo.
+
+RODERIGO.--Seigneur, je consens à répondre de tout. Mais de grâce
+écoutez-nous; si (comme je crois le voir en partie) c'est selon votre
+bon plaisir et de votre aveu que votre belle fille, à cette heure sombre
+et bizarre de la nuit, sort sans meilleure ni pire escorte qu'un
+coquin aux gages du public, un gondolier, et va se livrer aux grossiers
+embrassements d'un More débauché; si cela vous est connu, et que vous
+l'avez permis, alors nous vous avons fait un grand et insolent outrage;
+mais si vous ignorez tout cela, mon caractère me garantit que vous nous
+repoussez à tort. Ne croyez pas que, dépourvu de tout sentiment
+des convenances, je voulusse plaisanter et me jouer ainsi de Votre
+Excellence. Votre fille, je le répète, si vous ne lui en avez pas donné
+la permission, a commis une étrange faute en attachant ses affections,
+sa beauté, son esprit, sa fortune, au sort d'un vagabond, étranger ici
+et partout. Éclaircissez-vous sans délai. Si elle est dans sa chambre ou
+dans votre maison, déchaînez contre moi la justice de l'État, pour vous
+avoir ainsi abusé.
+
+BRABANTIO.--Battez le briquet! Vite! donnez-moi un flambeau! Appelez
+tous mes gens! Cette aventure ressemble assez à mon songe: la crainte de
+sa vérité oppresse déjà mon coeur. De la lumière! de la lumière!
+
+(Brabantio se retire de la fenêtre.)
+
+JAGO, _à Roderigo_.--Adieu, il faut que je vous quitte. Il n'est ni
+convenable, ni sain pour ma place, qu'on me produise comme témoin contre
+le More, ce qui arrivera si je reste. Je sais ce qui en est; quoique
+ceci lui puisse causer quelque échec, le sénat ne peut avec sûreté le
+renvoyer. Il s'est engagé avec tant de succès dans la guerre de Chypre
+maintenant en train, que, pour leur salut, les sénateurs n'ont pas un
+autre homme de sa force pour conduire leurs affaires. Aussi, quoique je
+le haïsse comme je hais les peines de l'enfer, la nécessité du moment me
+contraint à arborer l'étendard du zèle, et à en donner des signes; des
+signes, sur mon âme, rien de plus. Pour être sûr de le trouver, dirigez
+vers le Sagittaire[4] la recherche du vieillard; j'y serai avec le More.
+Adieu.
+
+[Note 4: _C'est probablement le nom de quelque auberge de Venise._]
+
+(Jago sort.)
+
+(Entrent dans la rue Brabantio et des domestiques avec des torches.)
+
+BRABANTIO.--Mon malheur n'est que trop vrai! Elle est partie; et ce qui
+me reste d'une vie déshonorée ne sera plus qu'amertume. Roderigo,
+où l'as-tu vue?--O malheureuse fille!... Avec le More, dis-tu?--Qui
+voudrait être père?--Comment as-tu su que c'était elle?--Oh! tu m'as
+trompé au delà de toute idée.--Et que vous a-t-elle dit?--Allumez encore
+des flambeaux. Éveillez tous mes parents.--Sont-ils mariés, croyez-vous?
+
+RODERIGO.--En vérité, je crois qu'ils le sont.
+
+BRABANTIO.--O ciel!--Comment est-elle sortie?--O trahison de mon
+sang!--Pères, ne vous fiez plus au coeur de vos filles d'après la
+conduite que vous leur voyez tenir.--Mais n'est-il pas des charmes par
+lesquels on peut corrompre la virginité et les penchants de la jeunesse?
+Roderigo, n'avez-vous rien lu sur de pareilles choses?
+
+RODERIGO.--Oui, en vérité, seigneur, je l'ai lu.
+
+BRABANTIO.--Appelez mon frère.--Oh! que je voudrais vous l'avoir
+donnée!--Que les uns prennent un chemin, et les autres un
+autre.--Savez-vous où nous pourrons la surprendre avec le More?
+
+RODERIGO.--J'espère pouvoir le découvrir, si vous voulez emmener une
+bonne escorte et venir avec moi.
+
+BRABANTIO.--Ah! je vous prie, conduisez-nous. A chaque maison je veux
+appeler: je puis demander du monde presque partout: Prenez vos armes,
+courons: rassemblez quelques officiers chargés du service de nuit.
+Allons! marchons.--Honnête Roderigo, je vous récompenserai de votre
+peine.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une autre rue.
+
+Les mêmes. _Entrent_ OTHELLO, JAGO et des SERVITEURS.
+
+
+JAGO.--Quoique dans le métier de la guerre j'aie tué des hommes,
+cependant je tiens qu'il est de l'essence de la conscience de ne pas
+commettre un meurtre prémédité: je manque quelquefois de méchanceté
+quand j'en aurais besoin. Neuf ou dix fois j'ai été tenté de le piquer
+sous les côtes.
+
+OTHELLO.--La chose vaut mieux comme elle est.
+
+JAGO.--Soit. Cependant il a tant bavardé, il a vomi tant de propos
+révoltants, injurieux à votre honneur, qu'avec le peu de vertu que je
+possède, j'ai eu bien de la peine à me contenir. Mais, dites-moi, je
+vous prie, seigneur, êtes-vous solidement marié? Songez-y bien, le
+_magnifique_[5] est très-aimé; et sa voix, quand il le veut, a deux fois
+autant de puissance que celle du duc: il va vous forcer au divorce, ou
+il fera peser sur vous autant d'embarras et de chagrins que pourra lui
+en fournir la loi, soutenue de tout son crédit.
+
+[Note 5: _Magnifiques_ était le terme d'honneur en usage pour les
+seigneurs vénitiens.]
+
+OTHELLO.--Qu'il fasse du pis qu'il pourra; les services que j'ai rendus
+à la Seigneurie parleront plus haut que ses plaintes. On ne sait pas
+encore, et je le publierai si je vois qu'il y ait de l'honneur à s'en
+vanter, que je tire la vie et l'être d'ancêtres assis sur un trône, et
+mes mérites peuvent répondre, la tête haute, à la haute fortune que j'ai
+conquise. Car sache, Jago, que si je n'aimais la charmante Desdémona,
+je ne voudrais pas pour tous les trésors de la mer, enfermer ni gêner
+ma destinée jusqu'ici libre et sans liens.--Mais vois, que sont ces
+lumières qui viennent là-bas?
+
+(Entrent Cassio à distance et quelques officiers avec des flambeaux.)
+
+JAGO.--C'est le père irrité avec ses amis. Vous feriez mieux de rentrer.
+
+OTHELLO.--Mais, non: il faut qu'on me trouve. Mon caractère, mon titre,
+et ma conscience sans reproche me montreront tel que je suis.--Est-ce
+bien eux?
+
+JAGO.--Par Janus, je pense que non.
+
+OTHELLO.--Les serviteurs du duc et mon lieutenant!--Que la nuit répande
+ses faveurs sur vous, amis! quelles nouvelles?
+
+CASSIO.--Général, le duc vous salue, et il réclame votre présence dans
+son palais en hâte, en toute hâte, à l'instant même.
+
+OTHELLO.--Savez-vous pourquoi?
+
+CASSIO.--Quelques nouvelles de Chypre, autant que je puis conjecturer;
+une affaire de quelque importance. Cette nuit même les galères ont
+dépêché jusqu'à douze messagers de suite sur les talons l'un de l'autre.
+Déjà nombre de conseillers sont levés, et rassemblés chez le duc. On
+vous a demandé plusieurs fois avec empressement; et, voyant qu'on ne
+vous trouvait point à votre demeure, le sénat a envoyé trois bandes
+différentes pour vous chercher de tous côtés.
+
+OTHELLO.--Il est bon que ce soit vous qui m'ayez rencontré. Je n'ai
+qu'un mot à dire, ici dans la maison, et je vais avec vous.
+
+(Othello sort.)
+
+CASSIO.--Enseigne, que fait-il ici?
+
+JAGO.--Sur ma foi, il a abordé cette nuit une prise de grande valeur; si
+elle est déclarée légitime, il a jeté l'ancre pour toujours.
+
+CASSIO.--Je ne comprends pas.
+
+JAGO.--Il est marié.
+
+CASSIO.--A qui?
+
+JAGO.--Marié à... Allons, général, partons-nous?
+
+(Othello rentre.)
+
+OTHELLO.--Venez, amis.
+
+CASSIO.--Voici une autre troupe qui vous cherche aussi.
+
+(Entrent Brabantio et Roderigo, et des officiers du guet avec des
+flambeaux et des armes.)
+
+JAGO.--C'est Brabantio! général, faites attention: il vient avec de
+mauvais desseins.
+
+OTHELLO.--Holà! n'avancez pas plus loin.
+
+RODERIGO.--Seigneur, c'est le More!
+
+BRABANTIO, _avec furie_.--Tombez sur lui, le brigand!
+
+(Les deux partis mettent l'épée à la main.)
+
+JAGO.--A vous, Roderigo: allons, vous et moi.
+
+OTHELLO.--Rentrez vos brillantes épées, la rosée de la nuit pourrait les
+ternir. Mon seigneur, vous commanderez mieux ici avec vos années qu'avec
+vos armes.
+
+BRABANTIO.--O toi, infâme ravisseur, où as-tu recélé ma fille? Damné que
+tu es, tu l'as subornée par tes maléfices; car je m'en rapporte à tous
+les êtres raisonnables: si elle n'était liée par des chaînes magiques,
+une fille si jeune, si belle, si heureuse, si ennemie du mariage qu'elle
+dédaignait les amants riches et élégants de notre nation, eût-elle osé,
+au risque de la risée publique, quitter la maison paternelle pour fuir
+dans le sein basané d'un être tel que toi, fait pour effrayer, non pour
+plaire? Que le monde me juge. Ne tombe-t-il pas sous le sens que tu
+as ensorcelé sa tendre jeunesse par des drogues ou des minéraux qui
+affaiblissent l'intelligence?--Je veux que cela soit examiné. La chose
+est probable; elle est manifeste. Je te saisis donc, et je t'arrête
+comme trompant le monde, comme exerçant un art proscrit et non
+autorisé.--Mettez la main sur lui; s'il résiste, emparez-vous de lui au
+péril de sa vie.
+
+OTHELLO.--Retenez vos mains, vous qui me suivez, et les autres aussi.
+Si mon devoir était de combattre, je l'aurais su connaître sans que
+personne m'en fît la leçon. (_A Brabantio._) Où voulez-vous que je me
+rende pour répondre à votre accusation?
+
+BRABANTIO.--En prison, jusqu'à ce que le temps prescrit par la loi, et
+les formes du tribunal t'appellent pour te défendre.
+
+OTHELLO.--Et, si j'obéis, comment satisferai-je aux ordres du duc dont
+les messagers sont ici, à côté de moi, réclamant ma présence auprès de
+lui pour une grande affaire d'État?
+
+UN OFFICIER.--Rien n'est plus vrai, digne seigneur; le duc est au
+conseil, et, je suis sûr qu'on a envoyé chercher Votre Excellence.
+
+BRABANTIO.--Comment! le duc au conseil? à cette heure de la nuit? Qu'il
+y soit conduit à l'instant. Ma cause n'est point d'un intérêt frivole.
+Le duc même, et tous mes frères du sénat ne peuvent s'empêcher de
+ressentir cet affront comme s'il leur était personnel. Si de tels
+attentats avaient un libre cours, des esclaves et des païens seraient
+bientôt nos maîtres.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+(Salle du conseil.)
+
+_Le_ DUC _et les_ SÉNATEURS _assis autour d'une table, des_ OFFICIERS _à
+distance_.
+
+
+LE DUC.--Il n'y a, entre ces avis, point d'accord qui les confirme.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--En effet, ils s'accordent peu: mes lettres disent
+cent sept galères.
+
+LE DUC.--Et les miennes cent quarante.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Et les miennes deux cents: cependant quoiqu'elles
+varient sur le nombre, comme il arrive lorsque le rapport est fondé sur
+des conjectures, toutes cependant confirment la nouvelle d'une flotte
+turque se portant sur Chypre!
+
+LE DUC.--Oui, il y en a assez pour asseoir une opinion; les erreurs ne
+me rassurent pas tellement que le fond du récit ne me paraisse fait pour
+causer une juste crainte.
+
+UN MATELOT, _au dedans_.--Holà, holà! des nouvelles des nouvelles.
+
+(Entre un officier avec un matelot.)
+
+L'OFFICIER.--Un messager de la flotte.
+
+LE DUC.--Encore! Qu'y a-t-il?
+
+LE MATELOT.--L'escadre turque s'avance sur Rhodes: j'ai ordre du
+seigneur Angelo de venir l'annoncer au sénat.
+
+LE DUC.--Que pensez-vous de ce changement?
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Cela ne peut soutenir le moindre examen de la raison.
+C'est un piége dressé pour nous donner le change. Quand on considère
+l'importance de Chypre pour le Turc, et si nous réfléchissons seulement
+que cette île, qui intéresse beaucoup plus le Turc que Rhodes, peut
+d'ailleurs être plus aisément emportée, car elle n'est pas dans un aussi
+bon état de défense, mais manque de toutes les ressources dont Rhodes
+est munie; si nous songeons à tout cela, nous ne pouvons croire le
+Turc assez malhabile pour laisser derrière lui la place qui lui importe
+d'abord, et négliger une tentative facile et profitable, pour courir
+après un danger sans profit.
+
+LE DUC.--Non, il est certain que le Turc n'en veut point à Rhodes.
+
+UN OFFICIER.--Voici d'autres nouvelles.
+
+(Entre un autre messager.)
+
+LE MESSAGER.--Les Ottomans, magnifiques seigneurs, gouvernant sur l'île
+de Rhodes, ont reçu là un renfort qui vient de se joindre à leur flotte.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Oui, c'est ce que je pensais.--De quelle force,
+suivant votre estimation?
+
+LE MESSAGER.--De trente voiles; et soudain virant de bord, ils
+retournent sur leurs pas et portent franchement leur entreprise sur
+Chypre. Le seigneur Montano, votre fidèle et brave commandant, avec
+l'assurance de sa foi, vous envoie cet avis, et vous prie de l'en
+croire.
+
+LE DUC.--Nous voilà donc certains que c'est Chypre qu'ils menacent. Marc
+Lucchese n'est-il pas à Venise?
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Il est actuellement à Florence.
+
+LE DUC--Écrivez-lui en notre nom, dites-lui de se hâter au plus vite.
+Dépêchez-vous.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Voici Brabantio et le vaillant More.
+
+(Entrent Brabantio, Othello, Roderigo, Jago et des officiers.)
+
+LE DUC.--Brave Othello, nous avons besoin de vous à l'instant, contre
+le Turc, cet ennemi commun. _(A Brabantio_.) Je ne vous voyais pas,
+seigneur, soyez le bienvenu: vos conseils et votre secours nous
+manquaient cette nuit.
+
+BRABANTIO.--Moi, j'avais bien besoin des vôtres. Que Votre Grandeur me
+pardonne; ce n'est point ma place ni aucun avis de l'affaire qui vous
+rassemble, qui m'ont fait sortir de mon lit: l'intérêt public n'a
+plus de prise sur mon âme. Ma douleur personnelle est d'une nature
+si démesurée et si violente, qu'elle engloutit et absorbe tout autre
+chagrin, sans cesser d'être toujours la même.
+
+LE DUC.--Quoi donc? et de quoi s'agit-il?
+
+BRABANTIO.--Ma fille! ô ma fille!
+
+SECOND SÉNATEUR.--Quoi! morte?
+
+BRABANTIO.--Oui, pour moi; elle m'est ravie; elle est séduite, corrompue
+par des sortiléges et des philtres achetés à des charlatans. Car une
+nature qui n'est ni aveugle, ni incomplète, ni dénuée de sens, ne
+pourrait s'égarer de la sorte si les piéges de la magie...
+
+LE DUC.--Quel que soit l'homme qui, par ces manoeuvres criminelles,
+ait privé votre fille de sa raison, et vous de votre fille, vous lirez
+vous-même le livre sanglant des lois; vous interpréterez à votre gré son
+texte sévère; oui, le coupable fût-il notre propre fils.
+
+BRABANTIO.--Je remercie humblement Votre Grandeur: voilà l'homme, ce
+More, que vos ordres exprès ont, à ce qu'il paraît, mandé devant vous
+pour les affaires de l'État.
+
+LE DUC ET LES SÉNATEURS.--Nous en sommes désolés.
+
+LE DUC, _à Othello_.--Qu'avez-vous à répondre pour votre défense?
+
+BRABANTIO.--Rien; sinon que le fait est vrai.
+
+OTHELLO.--Très-puissants, très-graves et respectables seigneurs, mes
+nobles et généreux maîtres;--que j'aie enlevé la fille de ce vieillard,
+cela est vrai; il est vrai que je l'ai épousée: voilà mon offense sans
+voile et dans sa nudité; elle va jusque-là et pas au delà. Je suis rude
+dans mon langage et peu doué du talent des douces paroles de paix; car
+depuis que ces bras ont atteint l'âge de sept ans, à l'exception des
+neuf lunes dernières, ils ont trouvé dans les champs couverts de tentes
+leur plus chers exercices; et je ne puis pas dire, sur ce grand univers,
+grand'chose qui n'ait rapport à des faits de bataille et de guerre; en
+parlant pour moi-même j'embellirai donc peu ma cause. Cependant, avec
+la permission de votre bienveillante patience, je vous ferai un récit
+simple et sans ornement du cours entier de mon amour; je vous dirai par
+quels philtres, quels charmes et quelle magie puissante (car c'est là ce
+dont je suis accusé), j'ai gagné le coeur de sa fille.
+
+BRABANTIO.--Une fille si timide, d'un caractère si calme et si doux
+qu'au moindre mouvement, elle rougissait d'elle-même! Elle! en dépit
+de sa nature, de son âge, de son pays, de son rang, de tout enfin,
+se prendre d'amour pour ce qu'elle craignait de regarder!--Il faut un
+jugement faussé ou estropié pour croire que la perfection ait pu errer
+ainsi contre toutes les lois de la nature; il faut absolument recourir,
+pour l'expliquer, aux pratiques d'un art infernal. J'affirme donc encore
+que c'est par la force de mélanges qui agissent sur le sang, ou de
+quelque boisson préparée à cet effet, que ce More a triomphé d'elle.
+
+LE DUC.--L'affirmer n'est pas le prouver: il faut des témoins plus
+certains et plus clairs que ces légers soupçons et ces faibles
+vraisemblances fondées sur des apparences frivoles, que vous fournissez
+contre lui.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Mais, vous, Othello, parlez, avez-vous par des moyens
+iniques et violents soumis et empoisonné les affections de cette
+jeune fille? ou l'avez-vous gagnée par la prière, et par ces questions
+permises que le coeur adresse au coeur?
+
+OTHELLO.--Envoyez-la chercher au Sagittaire, seigneurs, je vous en
+conjure, et laissez-la parler elle-même de moi devant son père. Si vous
+me trouvez coupable dans son récit, non-seulement ôtez-moi la confiance
+et le grade que je tiens de vous; mais que votre sentence tombe sur ma
+vie même.
+
+LE DUC.--Qu'on fasse venir Desdémona.
+
+(Quelques officiers sortent.)
+
+OTHELLO.--Enseigne, conduisez-les: vous connaissez bien le lieu. (_Jago
+s'incline et part._) Et en attendant qu'elle arrive, aussi sincèrement
+que je confesse au ciel toutes les fautes de ma vie, je vais exposer à
+vos respectables oreilles comment j'ai fait des progrès dans l'amour de
+cette belle dame, et elle dans le mien.
+
+LE DUC.--Parlez, Othello.
+
+OTHELLO.--Son père m'aimait; il m'invitait souvent: toujours il
+me questionnait sur l'histoire de ma vie, année par année, sur les
+batailles, les siéges où je me suis trouvé, les hasards que j'ai courus.
+Je repassais ma vie entière, depuis les jours de mon enfance jusqu'au
+moment où il me demandait de parler. Je parlais de beaucoup d'aventures
+désastreuses, d'accidents émouvants de terre et de mer; de périls
+imminents où, sur la brèche meurtrière, je n'échappais à la mort que de
+l'épaisseur d'un cheveu. Je dis comment j'avais été pris par l'insolent
+ennemi et vendu en esclavage; comment je fus racheté de mes fers, et ce
+qui se passa dans le cours de mes voyages, la profondeur des cavernes,
+et l'aridité des déserts, et les rudes carrières, et les rochers et les
+montagnes dont la tête touche aux cieux: on m'avait invité à parler;
+telle fut la marche de mon récit. Je parlais encore des cannibales qui
+se mangent les uns les autres, et des anthropophages et des hommes dont
+la tête est placée au-dessous de leurs épaules. Desdémona avait un goût
+très-vif pour toutes ces histoires; mais sans cesse les affaires de
+la maison rappelaient ailleurs; et toujours, dès qu'elle avait pu les
+expédier à la hâte, elle revenait, et d'une oreille avide elle dévorait
+mes discours. M'en étant aperçu, je saisis un jour une heure favorable,
+et trouvai le moyen de l'amener à me faire du fond de son coeur la
+prière de lui raconter tout mon pèlerinage, dont elle avait bien
+entendu quelques fragments, mais jamais de suite et avec attention.
+J'y consentis, et souvent je lui surpris des larmes, quand je rappelais
+quelqu'un des coups désastreux qu'avait essuyés ma jeunesse. Mon récit
+achevé, elle me donna, pour ma peine, un torrent de soupirs; elle
+s'écria: «Qu'en vérité tout cela était étrange! mais bien étrange! que
+c'était digne de pitié; profondément digne de pitié!--Elle eût voulu ne
+l'avoir pas entendu; et cependant elle souhaitait que le ciel eût fait
+d'elle un pareil homme.»--Elle me remercia, et me dit que, si j'avais un
+ami qui l'aimât, je n'avais qu'à lui apprendre à raconter mon histoire,
+et que cela gagnerait son amour. Sur cette ouverture, je parlai: elle
+m'aima pour les dangers que j'avais courus; je l'aimai parce qu'elle en
+avait pitié. Voilà toute la magie dont j'ai usé.--La voilà qui vient.
+Qu'elle en rende elle-même témoignage.
+
+(Entrent Desdémona, Jago et des serviteurs.)
+
+LE DUC.--Je crois que ce récit gagnerait aussi le coeur de ma fille.
+Cher Brabantio, prenez aussi bien qu'il se peut cette mauvaise affaire.
+Avec leurs armes brisées, les hommes se défendent encore mieux qu'avec
+leurs seules mains.
+
+BRABANTIO.--Je vous en prie, écoutez-la parler: si elle avoue qu'elle
+a été de moitié dans cet amour, que la ruine tombe sur ma tête si
+mes reproches tombent sur l'homme.--Approchez, belle madame.
+Distinguez-vous, dans cette illustre assemblée, celui à qui vous devez
+le plus d'obéissance?
+
+DESDÉMONA.--Mon noble père, j'aperçois ici un devoir partagé: je tiens
+à vous par la vie et l'éducation que j'ai reçues de vous. Toutes deux
+m'enseignent à vous révérer. Vous êtes le seigneur de mon devoir:
+jusqu'ici je n'ai été que votre fille: mais voilà mon mari; et autant ma
+mère vous a montré de dévouement, en vous préférant à son père, autant
+je déclare que j'en puis et dois témoigner au More, mon seigneur.
+
+BRABANTIO.--Dieu soit avec vous! J'ai fini. (_Au duc._) Passons s'il
+vous plaît, seigneur, aux affaires d'État. J'eusse mieux fait d'adopter
+un enfant que de lui donner la vie; More; approche: je te donne ici de
+tout mon coeur, ce que (si tu ne l'avais déjà) je voudrais de tout mon
+coeur te refuser. Grâce à vous, mon trésor, je suis ravi de n'avoir pas
+d'autres enfants. Ta fuite m'eût appris à les tenir en tyran dans des
+chaînes de fer. J'ai fini, seigneur.
+
+LE DUC.--Laissez-moi parler comme vous, et exprimer un avis qui pourra
+servir de marche, ou de degré à ces amants pour retrouver votre faveur.
+Quand on a épuisé les remèdes, et qu'on a éprouvé ce coup fatal que
+suspendait encore l'espérance, tous les chagrins sont finis. Déplorer un
+malheur fini et passé, c'est le sûr moyen d'attirer un malheur nouveau.
+Quand on ne peut sauver un bien que le sort nous ravit, on déjoue les
+rigueurs du sort, en les supportant avec patience. L'homme qu'on a volé
+et qui sourit vole lui-même quelque chose au voleur; mais celui qui
+s'épuise en regrets inutiles se vole lui-même.
+
+BRABANTIO.--Ainsi laissons le Turc nous enlever Chypre; nous ne l'aurons
+pas perdue tant que nous pourrons sourire. Celui-là supporte bien
+les avis, qui n'a rien à leur demander que les consolations qu'il en
+recueille; mais celui qui, pour payer le chagrin, est obligé d'emprunter
+à la pauvre patience, supporte à la fois et le chagrin et l'avis. Ces
+maximes qui s'appliquent des deux côtés, pleines de sucre ou de fiel,
+sont équivoques; les mots ne sont que des mots; je n'ai jamais ouï dire
+que ce fût par l'oreille qu'on eût atteint le coeur brisé. Je vous en
+conjure humblement, passons aux affaires de l'État.
+
+LE DUC.--Le Turc s'avance sur Chypre avec une flotte formidable.
+Othello, vous connaissez mieux que personne les ressources de la place.
+Nous y avons, il est vrai, un officier d'une capacité reconnue; mais
+l'opinion, maîtresse souveraine des événements, croit, en vous donnant
+son suffrage, assurer le succès. Il vous faut donc laisser obscurcir
+l'éclat de votre nouveau bonheur par cette expédition pénible et
+hasardeuse.
+
+OTHELLO.--Graves sénateurs, ce tyran de l'homme, l'habitude, a changé
+pour moi la couche de fer et de cailloux des camps en un lit de duvet.
+Je ressens cette ardeur vive et naturelle qu'éveillent en moi les
+pénibles travaux: j'entreprends cette guerre contre les Ottomans, et,
+m'inclinant avec respect devant vous, je demande un état convenable pour
+ma femme, le traitement et le rang dus à ma place, en un mot, un sort et
+une situation qui répondent à sa naissance.
+
+LE DUC.--Si cela vous convient, elle habitera chez son père.
+
+BRABANTIO.--Je ne veux pas qu'il en soit ainsi.
+
+OTHELLO.--Ni moi.
+
+DESDÉMONA.--Ni moi: je ne voudrais pas demeurer dans la maison de mon
+père, pour exciter en lui mille pensées pénibles en étant toujours sous
+ses yeux. Généreux duc, prêtez à mes raisons une oreille propice, et
+que votre suffrage m'accorde un privilége pour venir en aide à mon
+ignorance.
+
+LE DUC.--Que désirez-vous, Desdémona?
+
+DESDÉMONA.--Que j'aie assez aimé le More pour vivre avec lui, c'est
+ce que peuvent proclamer dans le monde la violence que j'ai faite aux
+règles ordinaires, et la façon dont j'ai pris d'assaut la fortune. Mon
+coeur a été dompté par les rares qualités de mon seigneur. C'est dans
+l'âme d'Othello que j'ai vu son visage; et c'est à sa gloire, à ses
+belliqueuses vertus que j'ai dévoué mon âme et ma destinée. Ainsi, chers
+seigneurs, si, tandis qu'il part pour la guerre, je reste ici comme un
+papillon de paix, les honneurs pour lesquels je l'ai aimé me sont ravis,
+et j'aurai un pesant ennui à supporter durant son absence. Laissez-moi
+partir avec lui.
+
+OTHELLO.--Vos voix, seigneurs: je vous en conjure, que sa volonté
+s'accomplisse librement. Je ne le demande point pour complaire à
+l'ardeur de mes désirs, ni pour assouvir les premiers transports d'une
+passion nouvelle par une satisfaction personnelle; mais pour me
+montrer bon et propice à ses voeux. Et que le ciel éloigne de vos
+âmes généreuses la pensée que, parce que je l'aurai près de moi, je
+négligerai vos grandes et sérieuses affaires! Non, si les jeux légers de
+l'amour ailé plongent dans une molle inertie mes facultés de pensée et
+d'action, si mes plaisirs gâtent mes travaux et leur font tort, que vos
+ménagères fassent de mon casque un vil poêlon, et que tous les affronts
+les plus honteux s'élèvent ensemble contre ma renommée!
+
+LE DUC.--Qu'il en soit comme vous le déciderez entre vous; qu'elle reste
+ou qu'elle vous suive. Le danger presse, que votre célérité y réponde.
+Il faut partir cette nuit.
+
+DESDÉMONA.--Cette nuit, seigneur?
+
+LE DUC.--Cette nuit.
+
+OTHELLO.--De tout mon coeur.
+
+LE DUC.--A neuf heures du matin nous nous retrouverons ici. Othello,
+laissez un officier auprès de nous; il vous portera votre commission,
+ainsi que tout ce qui pourra intéresser votre poste ou vos affaires.
+
+OTHELLO.--Je laisserai mon enseigne, s'il plaît à Votre Seigneurie;
+c'est un homme d'honneur et de confiance; je remets ma femme à sa
+conduite, ainsi que tout ce que Vos Excellences jugeront à propos de
+m'adresser.
+
+LE DUC.--Qu'il en soit ainsi.--Je vous salue tous. (_A Brabantio._) Et
+vous, noble seigneur, s'il est vrai que la vertu ne manque jamais de
+beauté, votre gendre est bien plus beau qu'il n'est noir.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Adieu, brave More. Traitez bien Desdémona.
+
+BRABANTIO.--Veille sur elle, More; aie l'oeil ouvert sur elle; elle a
+trompé son père, et pourra te tromper.
+
+OTHELLO.--Ma vie sur sa foi! (_Le duc sort avec les sénateurs._) Honnête
+Jago, il faut que je te laisse ma Desdémona. Donne-lui, je te prie,
+ta femme pour compagne; et choisis pour les amener le temps le plus
+favorable.--Viens, Desdémona, je n'ai à passer avec toi qu'une heure
+pour l'amour, les affaires et les ordres à donner. Il faut obéir à la
+nécessité.
+
+(Ils sortent.)
+
+RODERIGO.--Jago?
+
+JAGO.--Que dites-vous, noble coeur?
+
+RODERIGO.--Devines-tu ce que je médite?
+
+JAGO.--Mais, de gagner votre lit et de dormir.
+
+RODERIGO.--Je veux à l'instant me noyer.
+
+JAGO.--Oh! si vous vous noyez, je ne vous aimerai plus après; et
+pourquoi, homme insensé?
+
+RODERIGO.--C'est folie de vivre quand la vie est un tourment: et quand
+la mort est notre seul médecin, alors nous avons une ordonnance pour
+mourir.
+
+JAGO.--O lâche! depuis quatre fois sept ans j'ai promené ma vue sur ce
+monde; et, depuis que j'ai su discerner un bienfait d'une injure, je
+n'ai pas encore trouvé d'homme qui sût bien s'aimer lui-même. Plutôt que
+de dire que je veux me noyer pour l'amour d'une fille[6], je changerais
+ma qualité d'homme contre celle de singe.
+
+[Note 6: _A guinea-hen_; littéralement, _une poule de Guinée_.
+C'était une expression usitée du temps de Shakspeare, pour désigner une
+fille publique.]
+
+RODERIGO.--Que puis-je faire? Je l'avoue, c'est une honte que d'être
+épris de la sorte; mais il n'est pas au pouvoir de la vertu de m'en
+corriger.
+
+JAGO.--La vertu! baliverne: c'est de nous-mêmes qu'il dépend d'être tels
+ou tels. Notre corps est le jardin, notre volonté le jardinier qui le
+cultive. Que nous y semions l'ortie ou la laitue, l'hysope ou le thym,
+des plantes variées ou d'une seule espèce; que nous le rendions stérile
+par notre oisiveté, ou que notre industrie le féconde, c'est en nous que
+réside la puissance de donner au sol ses fruits, et de changer à notre
+gré. Si la balance de la vie n'avait pas le poids de la raison à opposer
+au poids des passions, la fougue du sang et la bassesse de nos penchants
+nous porteraient aux plus absurdes inconséquences; mais nous avons
+la raison pour calmer la fureur des sens, émousser l'aiguillon de nos
+désirs, et dompter nos passions effrénées; d'où je conclus que ce que
+vous appelez amour est une bouture ou un rejeton.
+
+RODERIGO.--Cela ne peut être.
+
+JAGO.--C'est uniquement un bouillonnement du sang que permet la volonté.
+Allons, soyez homme. Vous noyer! Noyez les chats et les petits chiens
+aveugles. J'ai fait profession d'être votre ami; et je proteste que je
+suis attaché à votre mérite par des câbles solides. Jamais je n'aurais
+pu vous être plus utile qu'à présent. Mettez de l'argent dans votre
+bourse; suivez ces guerres; déguisez votre bonne grâce sous une barbe
+empruntée. Je le répète, mettez de l'argent dans votre bourse. Il est
+impossible que la passion de Desdémona pour le More dure longtemps;...
+mettez de l'argent dans votre bourse;... ni la sienne pour elle. Le
+début en fut violent: vous verrez cela finir par une rupture aussi
+brusque.--Mettez seulement de l'argent dans votre bourse... Ces
+Mores sont changeants dans leurs volontés... Remplissez votre bourse
+d'argent... La nourriture qu'il trouve aujourd'hui aussi délicieuse que
+les sauterelles, bientôt lui semblera aussi amère que la coloquinte...
+Elle doit changer, car elle est jeune; dès qu'elle sera rassasiée des
+caresses du More, elle verra l'erreur de son choix... Elle doit changer;
+elle le doit; ainsi mettez de l'argent dans votre bourse. Si vous voulez
+absolument vous damner, faites-le d'une manière plus agréable qu'en vous
+noyant... Recueillez autant d'argent que vous pouvez. Si le sacrement
+et un voeu fragile, contracté entre un barbare vagabond et une rusée
+Vénitienne, ne sont pas plus forts que mon esprit et toute la bande de
+l'enfer, vous la posséderez: ainsi ramassez de l'argent. La peste soit
+de la noyade, il est bien question de cela! Faites-vous pendre s'il
+le faut, en satisfaisant vos désirs, plutôt que de vous noyer en vous
+passant d'elle.
+
+RODERIGO.--Promets-tu de servir fidèlement mes espérances, si je consens
+à en attendre le succès?
+
+JAGO.--Comptez sur moi.--Allez, amassez de l'argent.--Je vous l'ai dit
+souvent, et vous le redis encore, je hais le More. Ma cause me tient
+au coeur; la vôtre n'est pas moins fondée. Unissons-nous dans notre
+vengeance contre lui. Si vous pouvez le déshonorer, vous vous procurez
+un plaisir, et à moi un divertissement. Il y a dans le sein du temps
+plus d'un événement dont il accouchera. En avant, allez, procurez-vous
+de l'argent: nous en parlerons plus au long demain. Adieu.
+
+RODERIGO.--Où nous retrouverons-nous demain matin?
+
+JAGO.--A mon logement.
+
+RODERIGO.--Je serai avec vous de bonne heure.
+
+JAGO.--Partez, adieu. Entendez-vous, Roderigo?
+
+RODERIGO.--Quoi?
+
+JAGO.--Ne songez plus à vous noyer. Entendez-vous?
+
+RODERIGO.--J'ai changé de pensée. Je vais vendre toutes mes terres.
+
+JAGO.--Allez, adieu; remplissez bien votre bourse. (_Roderigo
+sort._)--C'est ainsi que je fais ma bourse de la dupe qui m'écoute:
+et ne serait-ce pas profaner l'habileté que j'ai acquise, que d'aller
+perdre le temps avec un pareil idiot sans plaisir ni profit pour moi? Je
+hais le More: et c'est l'opinion commune qu'entre mes draps il a rempli
+mon office; j'ignore si c'est vrai: mais pour un simple soupçon de ce
+genre, j'agirai comme si j'en étais sûr. Il m'estime; mes desseins
+n'en auront que plus d'effet sur lui.--Cassio est l'homme qu'il me
+faut.--Voyons maintenant... Gagner sa place, et donner un plein essor à
+mon désir.--Double adresse.--Mais comment? comment?--Voyons. Au bout de
+quelque temps tromper l'oreille d'Othello en insinuant que Cassio est
+trop familier avec sa femme. Cassio a une personne, une fraîcheur, qui
+prêtent aux soupçons. Il est fait pour rendre les femmes infidèles. Le
+More est d'un naturel franc et ouvert, prêt à croire les hommes honnêtes
+dès qu'ils le paraissent: il se laissera conduire par le nez aussi
+aisément que les ânes.--Je le tiens.--Le voilà conçu... L'enfer et la
+nuit feront éclore à la lumière ce fruit monstrueux.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Un port de mer dans l'île de Chypre.--Une plate-forme.
+
+_Entrent_ MONTANO et DEUX OFFICIERS.
+
+
+MONTANO.--De la pointe du cap que découvrez-vous en mer?
+
+PREMIER OFFICIER.--Rien du tout, tant les vagues sont fortes! Entre la
+mer et le ciel je ne puis reconnaître une voile.
+
+MONTANO.--Il me semble que le vent a soufflé bien fort sur terre; jamais
+plus fougueux ouragan n'ébranla nos remparts. S'il s'est ainsi déchaîné
+sur les eaux, quels flancs de chêne pourraient garder leur emboîture,
+quand des montagnes viennent fondre sur eux? Qu'apprendrons-nous de
+ceci?
+
+SECOND OFFICIER.--La dispersion de la flotte ottomane. Avancez seulement
+sur le rivage écumant: les flots grondants semblent frapper les nuages;
+les lames chassées par le vent, soulevées en masses énormes, semblent
+jeter leurs eaux sur l'ourse brûlante, et éteindre les étoiles qui
+gardent le pôle immobile. Je n'ai point encore vu de semblable tourmente
+sur la mer en furie.
+
+MONTANO.--Si la flotte turque n'a pas gagné l'abri de quelque rade, ils
+sont noyés: il est impossible de supporter ceci au large.
+
+(Entre un troisième officier.)
+
+TROISIÈME OFFICIER-.--Des nouvelles, seigneurs! Nos campagnes sont
+finies: la tempête effrénée a tellement accablé les Turcs, que leurs
+projets en sont arrêtés. Un noble vaisseau de Venise a vu la détresse et
+le terrible naufrage atteindre la plus grande partie de leur flotte.
+
+MONTANO.--Quoi! dites-vous vrai?
+
+TROISIÈME OFFICIER.--Le navire est déjà sous le môle, un bâtiment de
+Vérone; Michel Cassio, lieutenant d'Othello, le vaillant More, est déjà
+à terre; le More lui-même est en mer, muni d'une commission expresse
+pour commander en Chypre.
+
+MONTANO.--J'en suis ravi; c'est un digne gouverneur.
+
+TROISIÈME OFFICIER.--Mais ce même Cassio, en exprimant sa joie du
+désastre des Turcs, paraît cependant triste, et prie pour le salut du
+More; car ils ont été séparés par cette horrible et violente tempête.
+
+MONTANO.--Plaise au ciel qu'il soit en sûreté! J'ai servi sous lui, et
+l'homme commande en vrai soldat. Allons sur la plage pour voir le navire
+qui vient d'aborder, et pour chercher des yeux ce brave Othello, jusqu'à
+ce que les flots et le bleu des airs se confondent sous nos regards en
+une seule et même étendue.
+
+PREMIER OFFICIER.--Allons, car à chaque minute on attend de nouvelles
+arrivées.
+
+(Entre Cassio.)
+
+CASSIO.--Grâces au vaillant officier de cette île belliqueuse qui rend
+ainsi justice au More! Oh! que le ciel prenne sa défense contre les
+éléments, car je l'ai perdu sur une dangereuse mer!
+
+MONTANO.--Monte-t-il un bon vaisseau?
+
+CASSIO.--Sa barque est solidement pontée; son pilote est habile, et
+d'une expérience consommée. Aussi l'espérance n'est pas morte dans mon
+coeur; elle s'enhardit à l'idée des ressources.
+
+DES VOIX, _dans le lointain_.--Une voile! une voile! une voile!
+
+(Entre un quatrième officier.)
+
+CASSIO.--Quel est ce bruit?
+
+UN OFFICIER.--La ville est déserte: des rangées de peuple debout sur le
+bord de la mer crient: _une voile!_
+
+CASSIO.--Mes espérances lui font prendre la forme du gouverneur. (Le
+canon tire.)
+
+L'OFFICIER.--On tire la salve d'honneur. Ce sont nos amis du moins.
+
+CASSIO.--Allez, je vous prie, et revenez nous apprendre qui est arrivé.
+
+L'OFFICIER.--J'y cours.
+
+(Il sort.)
+
+MONTANO.--Dites-moi, cher lieutenant, votre général est-il marié?
+
+CASSIO.--Très-heureusement... Il a conquis une jeune fille au-dessus
+de toute description et des récits de la renommée, chef-d'oeuvre que ne
+sauraient peindre les plus habiles pinceaux, et qui dépasse tout ce que
+la création a de plus parfait. (_L'officier rentre._) Eh bien! qui a
+pris terre?
+
+L'OFFICIER.--Un officier nommé Jago, l'enseigne du général.
+
+CASSIO.--Il a fait une heureuse et rapide traversée! Ainsi les tempêtes
+elles-mêmes, les mers en courroux, et les vents mugissants, et les
+tranchants écueils, et les sables amoncelés, traîtres cachés sous les
+eaux pour arrêter la nef innocente, toutes ces puissances, comme si
+elles étaient sensibles à la beauté, oublient leur nature malfaisante,
+et laissent passer en sûreté la divine Desdémona.
+
+MONTANO.--Qui est-elle?
+
+CASSIO.--Celle dont je vous parlais; le général de notre grand général
+qui l'a remise à la conduite du hardi Jago. Son arrivée ici devance nos
+pensées; en sept jours de passage! Grand Jupiter! garde Othello. Enfle
+sa voile de ton souffle puissant; permets que son grand vaisseau apporte
+la joie dans cette rade; qu'il vienne sentir les vifs transports de
+l'amour dans les bras de Desdémona, allumer notre courage éteint, et
+répandre la confiance dans Chypre. (_Entrent Desdémona, Émilia, Jago,
+Roderigo et des serviteurs._)--Oh! voyez! le trésor du vaisseau est
+descendu à terre! Habitants de Chypre, fléchissez le genou devant elle.
+Salut à toi, noble dame; que la faveur des cieux te précède, te suive,
+t'environne de toutes parts!
+
+DESDÉMONA.--Je vous remercie, brave Cassio; quelles nouvelles
+pouvez-vous m'apprendre de mon seigneur?
+
+CASSIO.--Il n'est pas encore arrivé; tout ce que je sais, c'est qu'il
+est bien et sera bientôt ici.
+
+DESDÉMONA.--Oh!... Je crains pourtant... Comment avez-vous été séparés?
+
+CASSIO.--C'est ce grand combat des cieux et des mers qui nous a
+séparés.--Mais écoutons; une voile!
+
+DES VOIX _au loin_.--Une voile! une voile!
+
+(On entend des coups de canon.)
+
+UN OFFICIER.--Ils saluent la citadelle. C'est sans doute encore un ami.
+
+CASSIO.--Allez aux nouvelles.--Cher enseigne, vous êtes le bienvenu. (_A
+Émilia._) Et vous aussi, madame.--Bon Jago, ne vous offensez point de ma
+hardiesse; c'est mon éducation qui me donne cette courtoisie téméraire.
+
+JAGO.--Si elle était pour vous aussi prodigue de ses lèvres qu'elle
+l'est souvent pour moi de sa langue, vous en auriez bientôt assez.
+
+DESDÉMONA.--Hélas! elle ne parle jamais.
+
+JAGO.--Beaucoup trop, sur mon âme. Je l'éprouve toujours, quand j'ai
+envie de dormir. Devant vous, madame, je l'avoue, elle retient sa langue
+au fond de son coeur, et ne querelle que dans ses pensées.
+
+ÉMILIA.--Vous avez peu de raisons de parler ainsi.
+
+JAGO.--Allez, allez, vous êtes muettes comme des peintures hors de chez
+vous, et bruyantes comme des cloches dans vos chambres; de vrais chats
+sauvages dans la maison, des saintes quand vous injuriez; des démons
+quand on vous offense; vous perdez à vous divertir le temps que vous
+devriez à vos affaires, et vous n'êtes des femmes de ménage que dans vos
+lits.
+
+DESDÉMONA.--Fi! calomniateur!
+
+JAGO.--Oui, que je sois un Turc s'il n'est pas vrai que vous vous levez
+pour jouer, et que vous vous couchez pour travailler.
+
+ÉMILIA.--Je ne vous chargerai pas d'écrire mon éloge.
+
+JAGO.--Non, ne m'en chargez pas.
+
+DESDÉMONA.--Que dirais-tu de moi si tu avais à me louer?
+
+JAGO.--Belle dame, dispensez-m'en; je ne suis rien si je ne puis
+critiquer.
+
+DESDÉMONA.--Allons, essaye. A-t-on couru vers le port?
+
+JAGO.--Oui, madame.
+
+DESDÉMONA.--Je ne suis pas gaie; mais je trompe ce que je suis en
+m'efforçant de paraître autrement.--Voyons, comment ferais-tu mon éloge?
+
+JAGO.--J'y songe, mais ma pensée tient à ma tête comme la glu à
+la laine; il faut, pour l'en faire sortir, arracher le cerveau et
+tout.--Cependant ma muse est en travail, et voici de quoi elle accouche:
+
+ Sa femme est belle et spirituelle.
+ La beauté est faite pour qu'on en jouisse,
+ Et l'esprit sert à faire jouir de la beauté.
+
+DESDÉMONA.--Bel éloge!--Et si elle est noire et spirituelle?
+
+JAGO.
+
+ Si elle est noire et spirituelle,
+ Elle trouvera un blanc qui s'accommodera de sa noirceur.
+
+DESDÉMONA.--C'est pis encore.
+
+ÉMILIA.--Mais si elle est belle et sotte?
+
+JAGO.
+
+ Celle qui est belle n'est jamais sotte;
+ Car sa sottise même l'aide à avoir un enfant.
+
+DESDÉMONA.--Ce sont de vieux propos bons pour faire rire les fous dans
+un cabaret. Et quel misérable éloge as-tu à donner à celle qui est laide
+et sotte?
+
+JAGO.
+
+ Il n'y en a point de si laide et de si sotte
+ Qui ne fasse tous les malins tours que font celles
+ Qui sont spirituelles et jolies.
+
+DESDÉMONA.--Oh! quelle lourde ignorance! tu loues le mieux celle qui
+le mérite le moins. Mais quel éloge réserves-tu à la femme vraiment
+méritante qui, par l'autorité de sa vertu, obtient de force les hommages
+de la malice même?
+
+JAGO.
+
+ Celle qui a toujours été belle et jamais vaine,
+ Qui a su parler et n'a jamais crié;
+ Qui n'a jamais manqué d'or, et cependant n'a jamais fait de sottises;
+ Qui s'est refusé ses fantaisies, en disant:--Maintenant je pourrais;--
+ Celle qui, étant courroucée et maîtresse de se venger,
+ A ordonné à l'offense de demeurer et à la colère de s'enfuir;
+ Celle qui n'a jamais été assez fragile dans sa sagesse
+ Pour échanger la tête d'un brochet contre la queue d'un saumon[7];
+ Celle qui a pu penser et ne pas découvrir sa pensée;
+ Qui a pu voir des amants la suivre, et ne pas regarder par derrière,
+ Celle-là est un phénix, si jamais il y a eu un phénix.
+
+[Note 7: Proverbe du temps qui signifie échanger ce qui est
+excellent pour ce qui ne le vaut pas.]
+
+DESDÉMONA.--Et à quoi est-elle bonne?
+
+JAGO.
+
+ A allaiter des idiots et à inscrire le compte de la petite bière.
+
+DESDÉMONA.--Oh! la sotte et ridicule conclusion! Émilia, n'apprends rien
+de lui, quoiqu'il soit ton mari. Qu'en dites-vous, Cassio? N'est-ce pas
+un censeur bien hardi et bien libre?
+
+CASSIO.--Il parle grossièrement, madame: vous l'aimerez mieux comme
+soldat que comme bel esprit.
+
+(Desdémona fait quelques pas vers le port, Cassio lui donne la main et
+s'éloigne avec elle.)
+
+JAGO.--Il lui prend la main.--Ah! bon, parle-lui à l'oreille.--Oui,
+avec ce réseau si frêle, je prendrai ce grand papillon de
+Cassio.--Souris-lui; bon, va.--C'est avec ta galanterie même que je
+t'attraperai.--Tu parles bien: c'est cela.--Si pour ces fadaises tu te
+vois dépouillé de ta lieutenance, mieux eût valu baiser moins souvent
+tes trois doigts;--voilà que tu recommences à te donner les airs d'un
+aimable galant.--A merveille[8]! beau baiser, superbe révérence!--Rien
+de mieux.--Comment, encore! tes doigts pressés sur tes lèvres?--Je
+voudrais, tant je t'aime, qu'ils fussent des tuyaux de seringue!--(_Une
+trompette se fait entendre._)--Ah! le More; je reconnais sa trompette.
+
+[Note 8: En regardant de loin Desdémona et Cassio qui causent, Jago
+voit Cassio envoyer des baisers avec la main, pendant que Desdémona lui
+fait la révérence.]
+
+CASSIO.--C'est lui-même.
+
+DESDÉMONA.--Courons au-devant de lui; allons le recevoir.
+
+CASSIO.--Regardez, le voici qui s'avance.
+
+(Entre Othello avec sa suite.)
+
+OTHELLO.--O ma belle guerrière!
+
+DESDÉMONA.--Mon cher Othello!
+
+OTHELLO.--Je suis aussi surpris que charmé de vous trouver ici arrivée
+avant moi! O joie de mon âme! Si chaque tempête doit être suivie de
+pareils calmes, que les vents se déchaînent jusqu'à réveiller la mort;
+que la barque labourant les mers s'élève sur des montagnes de vagues
+aussi hautes que l'Olympe, et redescende ensuite aussi bas que l'enfer!
+Ah! c'est maintenant qu'il faudrait mourir pour comble de bonheur; car
+mon âme est pleine d'une joie si parfaite qu'aucun ravissement semblable
+ne pourra m'être accordé dans le cours inconnu de ma destinée.
+
+DESDÉMONA.--Que le ciel ne le permette pas! mais plutôt puissent notre
+amour et nos joies aller toujours croissant avec le nombre de nos jours!
+
+OTHELLO.--Exaucez son voeu, puissances célestes! Je ne saurais assez
+parler de mon bonheur: il m'étouffe. C'est trop de joie! Ah! que ce
+baiser, et cet autre encore... (_Il l'embrasse_) soient toute la dispute
+que jamais nos coeurs élèvent entre nous!
+
+JAGO, _à part_.--Oh! vous voilà à l'unisson: mais sur mon honneur je
+relâcherai les cordes qui font cette musique.
+
+OTHELLO.--Venez, allons à la citadelle: j'ai des nouvelles, amis, nos
+guerres sont terminées: les Turcs sont engloutis. Comment se portent nos
+vieilles connaissances de l'île?--Mon amour, vous êtes bien accueillie
+en Chypre: j'ai trouvé beaucoup d'affection parmi eux. O ma chère, je
+parle à tort et à travers, je suis fou de joie. Bon Jago, je te prie;
+va au port, et fais débarquer mon bagage: amène avec toi le pilote à
+la citadelle; c'est un brave marin, et son mérite a droit à nos égards.
+Viens, Desdémona, encore une fois sois la bienvenue à Chypre!
+
+(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)
+
+JAGO.--Viens me retrouver au port; viens.--On dit que les hommes
+pusillanimes, quand ils sont amoureux, ont plus de courage qu'ils n'en
+ont reçu de la nature. Si donc tu as du coeur, écoute-moi. Le lieutenant
+veille cette nuit au corps de garde: avant tout, je dois te prévenir que
+Desdémona est décidément éprise de lui.
+
+RODERIGO.--De lui? cela n'est pas possible.
+
+JAGO.--Mets ainsi le doigt sur tes lèvres, et laisse ton âme
+s'instruire. Remarque avec quelle violence elle a d'abord aimé le More;
+et pourquoi? pour ses forfanteries, et les mensonges bizarres qu'il lui
+débitait. L'aimera-t-elle toujours pour ce bavardage? garde-toi de le
+penser. Il faut à ses yeux quelque chose qui nourrisse son amour; et
+quel plaisir trouvera-t-elle à regarder le diable?--Quand la jouissance
+a refroidi le sang, pour l'enflammer de nouveau et redonner à la
+satiété de nouveaux désirs, il faut de l'agrément dans la figure, de
+la sympathie d'âge, de goûts, de beauté, toutes choses qui manquent au
+More. Faute de ces convenances nécessaires, sa délicatesse va sentir
+qu'elle a été abusée; bientôt son coeur commencera à se soulever, elle
+se dégoûtera du More, et le détestera: la nature elle-même saura
+bien l'instruire, et la pousser à quelque nouveau choix. Maintenant,
+Roderigo, cela convenu (et c'est une conséquence naturelle, et qui n'est
+pas forcée), quel homme est placé aussi près de cette bonne fortune que
+Cassio? C'est un drôle très-bavard; sa conscience ne va pas plus
+loin qu'à lui faire prendre des formes décentes et convenables, pour
+satisfaire plus sûrement ses désirs cachés et ses penchants déréglés.
+Non, nul n'est mieux placé que lui: le drôle est adroit et souple,
+habile à saisir l'occasion: il sait feindre et revêtir les apparences
+de toutes les qualités qu'il n'a pas. C'est un fourbe diabolique:
+d'ailleurs le drôle est beau, jeune; il a tout ce que cherchent la folie
+et les esprits sans expérience. C'est un fourbe accompli, dangereux
+comme la peste, et déjà la femme a appris à le connaître.
+
+RODERIGO.--Je ne puis croire ce que vous dites; elle est du naturel le
+plus vertueux.
+
+JAGO.--Fausse monnaie! le vin qu'elle boit est fait de raisin. Si elle
+avait été si vertueuse, elle n'eût jamais aimé le More. Pure grimace!
+Ne l'avez-vous pas vue jouer avec la main de Cassio? ne l'avez-vous pas
+remarqué?
+
+RODERIGO.--Oui, je l'ai vu; mais c'était une pure politesse.
+
+JAGO.--Pure corruption; j'en jure par cette main: c'est le prélude
+mystérieux de toute l'histoire des voluptés et des pensées
+impures. Leurs lèvres s'approchaient de si près que leurs haleines
+s'embrassaient: pensées honteuses, Roderigo! quand ces avances mutuelles
+ouvrent ainsi la voie, les actions décisives suivent de près, comme un
+dénoûment infaillible. Allons donc...--Mais seigneur, laissez-moi
+vous diriger. Je vous ai amené de Venise; veillez cette nuit; voici la
+consigne que je vous impose: Cassio ne vous connaît point; je ne serai
+pas loin de vous; trouvez quelque occasion d'irriter Cassio, soit en
+prenant un ton haut, soit en vous moquant de sa discipline, ou sur tout
+autre prétexte qu'il vous plaira: le moment vous le fournira mieux que
+moi.
+
+RODERIGO.--Soit.
+
+JAGO.--Il est violent et prompt à la colère; peut-être vous
+frappera-t-il de sa canne. Provoquez-le pour qu'il vous frappe; car,
+sous ce prétexte, j'exciterai dans l'île une émeute si forte que, pour
+l'apaiser, il faudra que Cassio tombe. Par là, aidé des moyens que
+j'aurai alors pour vous servir, vous vous verrez plus tôt au terme de
+vos désirs; et les obstacles seront tous écartés: sans quoi nul espoir
+de succès pour nous.
+
+RODERIGO.--Je le ferai, si j'en trouve une occasion favorable.
+
+JAGO.--Je vous le garantis. Venez dans un moment me rejoindre à la
+citadelle. Je suis chargé de transporter ses équipages à terre. Adieu.
+
+RODERIGO.--Adieu.
+
+(Roderigo sort.)
+
+JAGO, _seul_.--Que Cassio l'aime, je le crois sans peine: qu'elle aime
+Cassio, cela est naturel et très-vraisemblable. Le More, quoique je ne
+le puisse souffrir, est d'une nature constante, aimante et noble; j'ose
+répondre qu'il sera pour Desdémona un mari tendre.--Et moi je l'aime,
+non pas précisément par amour du plaisir, quoique peut-être j'aie à
+répondre d'un péché aussi grave; mais j'y suis conduit en partie par
+le besoin de nourrir ma vengeance, car je soupçonne que ce More
+lascif s'est glissé dans ma couche. Cette pensée, comme une substance
+empoisonnée, me ronge le coeur: et rien ne peut, rien ne pourra
+satisfaire mon âme, que je ne lui aie rendu la pareille, femme pour
+femme, ou si j'échoue de ce côté, que je n'aie plongé le More dans une
+jalousie si terrible, qu'elle soit incurable à la raison. Or, pour y
+réussir, si ce pauvre traqueur amené de Venise, et que j'emploie à
+cause de l'ardeur qu'il met à chasser, demeure ferme où je l'ai mis, je
+tiendrai notre Michel Cassio à la gorge, je le noircirai auprès du More
+sans ménagement;--oui; car je crains que Cassio n'ait eu envie aussi de
+mon bonnet de nuit.--Je veux amener le More à me chérir, à me remercier,
+à me récompenser d'avoir si bien fait de lui un âne, et d'avoir troublé
+la paix de son âme jusqu'à la frénésie:--Tout est ici; (_Ridant son
+front_) mais confus encore. La fourberie ne se laisse jamais voir en
+face qu'au moment d'agir.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+(Une rue.)
+
+_Entre_ UN HÉRAUT _tenant une proclamation; le peuple le suit_.
+
+
+LE HÉRAUT.--C'est le bon plaisir d'Othello, notre vaillant et noble
+général, que, sur les nouvelles certaines du naufrage complet de
+l'escadre ottomane, ce triomphe soit célébré par tous les habitants:
+que les uns forment des danses, que d'autres allument des feux de joie;
+enfin que chacun se livre au genre de divertissement qui lui plaira;
+car outre ces bonnes nouvelles, aujourd'hui se célèbrent aussi les noces
+d'Othello. Voilà ce qu'il est de son bon plaisir de faire proclamer.
+Tous les lieux publics sont ouverts, et pleine liberté de se livrer aux
+fêtes depuis cette cinquième heure du soir, jusqu'à ce que la cloche
+sonne onze heures. Que le ciel bénisse l'île de Chypre et notre illustre
+général Othello!
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Une salle du château.
+
+_Entrent_ OTHELLO, DESDÉMONA, CASSIO _et leur suite_.
+
+
+OTHELLO, _à Cassio_.--Bon Michel, veillez à la garde cette nuit: dans ce
+poste honorable, montrons nous-mêmes l'exemple de la discipline, et non
+l'oubli de nos devoirs dans les plaisirs.
+
+CASSIO.--Jago a déjà reçu ses instructions; mais cependant je verrai à
+tout de mes yeux.
+
+OTHELLO.--Jago est très-fidèle. Ami, bonne nuit: demain, à l'heure de
+votre réveil, j'aurai à vous parler.--Venez, ma bien-aimée; le marché
+conclu, il faut en goûter les fruits: ce bonheur est encore à venir
+entre vous et moi. (_A Cassio et à d'autres officiers._) Bonne nuit.
+
+(Othello et Desdémona sortent avec leur suite.)
+
+(Entre Jago.)
+
+CASSIO.--Vous arrivez à propos, Jago; voici l'heure de nous rendre au
+poste de garde.
+
+JAGO.--Pas encore; il n'est pas dix heures, lieutenant. Notre général
+nous congédie de bonne heure pour l'amour de sa Desdémona. Gardons-nous
+bien de le blâmer; il n'a pas encore passé avec elle la joyeuse nuit des
+noces, et c'est un gibier digne de Jupiter.
+
+CASSIO.--C'est une dame accomplie.
+
+JAGO.--Et, j'en réponds, une femme friande de plaisir.
+
+CASSIO.--C'est à vrai dire une créature bien délicate et bien fraîche.
+
+JAGO.--Quel oeil elle a! Il semble qu'il appelle les désirs.
+
+CASSIO.--Ses regards sont tendres et cependant bien modestes.
+
+JAGO.--Et dès qu'elle parle, n'est-ce pas comme la trompette de l'amour?
+
+CASSIO.--En vérité, elle est la perfection!
+
+JAGO.--Eh bien! que le bonheur soit entre leurs draps!--Allons,
+lieutenant, j'ai un flacon de vin; et ici tout près il y a une paire de
+braves garçons de Chypre, prêts à boire à la santé du noir Othello.
+
+CASSIO.--Non pas ce soir, bon Jago. J'ai une pauvre et malheureuse tête
+pour le vin... Je voudrais que la courtoisie pût inventer quelque autre
+manière de s'égayer ensemble.
+
+JAGO.--Oh! ce sont nos amis: seulement un verre; après, je boirai pour
+vous.
+
+CASSIO.--J'ai bu ce soir un seul verre et encore adroitement mitigé, et
+voyez à mes yeux l'impression qu'il m'a déjà faite. Je suis malheureux
+de cette infirmité, et n'ose pas imposer quelque chose de plus à ma
+faiblesse.
+
+JAGO.--Allons, monsieur, c'est une nuit de réjouissance; nos amis vous
+invitent.
+
+CASSIO.--Où sont-ils?
+
+JAGO.--A cette porte. De grâce, faites-les entrer.
+
+CASSIO.--J'y consens, mais cela me déplaît.
+
+(Cassio sort.)
+
+JAGO.--Si je puis le déterminer à verser encore un verre de vin sur
+celui qu'il a déjà bu, il deviendra plus colère et plus querelleux
+que le chien de ma jeune maîtresse.--D'une autre part, mon imbécile
+Roderigo, dont l'amour a presque mis la tête à l'envers, a bu ce soir à
+la santé de Desdémona de profondes rasades, et il doit veiller. Enfin,
+grâce aux coupes débordantes, j'ai bien excité trois braves Cypriotes,
+caractères bouillants et fiers, qui, sans cesse en arrêt sur le point
+d'honneur, vrais enfants de cette île guerrière, sont toujours prêts
+à se quereller comme le feu et l'eau; et ceux-là sont de garde aussi.
+Maintenant, au milieu de ce troupeau d'ivrognes, il faut, moi, que je
+porte notre Cassio à quelque imprudence qui fasse éclat dans l'île. Mais
+ils viennent. Pourvu que l'effet réponde à ce que je rêve, ma barque
+cingle rapidement avec vent et marée.
+
+(Rentre Cassio avec Montano et d'autres officiers.)
+
+CASSIO.--Par le ciel, ils m'ont déjà versé à pleins bords.
+
+MONTANO.--Ah! bien peu. Foi de soldat, pas plus d'une pinte.
+
+JAGO.--Du vin, holà!
+
+(Il chante.)
+
+ Et que la cloche sonne, sonne,
+ Et que la cloche sonne, sonne;
+ Un soldat est un homme;
+ Sa vie n'est qu'un moment:
+ Eh bien! alors, que le soldat boive.
+
+Allons du vin, garçon.
+
+CASSIO.--Par le ciel! voilà une chanson impayable.
+
+JAGO.--Je l'ai apprise en Angleterre où, certes, ils sont puissants
+quand il faut boire. Votre Danois, votre Allemand, votre Hollandais au
+gros ventre... holà du vin!--ne sont rien auprès d'un Anglais.
+
+CASSIO.--Quoi! votre Anglais est donc bien habile à boire?
+
+JAGO.--Comment! votre Danois est déjà ivre-mort que mon Anglais boit
+encore sans se gêner; il n'a pas besoin de se mettre en nage pour jeter
+bas votre Allemand; et votre Hollandais est déjà prêt à rendre gorge
+qu'il fait encore remplir la bouteille.
+
+CASSIO.--A la santé de notre général!
+
+MONTANO.--J'en suis, lieutenant et je vous fais raison.
+
+JAGO, _chantant_.
+
+ Le roi Étienne était un digne seigneur;
+ Ses culottes ne lui coûtaient qu'une couronne:
+ Il les trouvait de douze sous trop chères,
+ Et il appelait le tailleur un drôle.
+
+ C'était un homme de grand renom,
+ Et tu n'es que de bas étage;
+ C'est l'orgueil qui renverse les pays,
+ Prends donc sur toi ton vieux manteau[9].
+
+Ho! du vin!
+
+[Note 9: Les couplets sont tirés d'une vieille ballade populaire du
+temps de Shakspeare, et qui se trouve dans un recueil intitulé: _Relicks
+of ancient poetry_, 3 vol. in-12.]
+
+CASSIO.--Comment, cette chanson-ci est encore meilleure que la première!
+
+JAGO.--Voulez-vous que je la répète?
+
+CASSIO.--Non, je tiens pour indigne de son poste quiconque fait de
+pareilles choses, eh bien! le ciel est au-dessus de tout, et il y a des
+âmes qui ne seront pas sauvées.
+
+JAGO.--C'est une vérité, lieutenant.
+
+CASSIO.--Quant à moi, sans offenser mon général, ni aucun de mes chefs,
+j'espère bien être sauvé.
+
+JAGO.--Et moi aussi, lieutenant.
+
+CASSIO.--Soit, mais avec votre permission, pas avant moi. Le lieutenant
+doit être sauvé avant l'enseigne; n'en parlons plus: allons à nos
+affaires. Que Dieu pardonne nos fautes, messieurs, songeons à nos
+affaires.--Messieurs, n'allez pas croire que je sois ivre; c'est là mon
+enseigne, voici ma main droite, et voilà ma main gauche. Je ne suis pas
+ivre, je puis bien marcher et bien parler.
+
+TOUS.--Parfaitement bien.
+
+CASSIO.--C'est bon, c'est bon, alors, ne croyez pas que je sois ivre.
+(Il sort.)
+
+MONTANO.--Allons, camarades, allons à l'esplanade. Allons placer la
+garde.
+
+(Les Cypriotes sortent.)
+
+JAGO.--Vous voyez cet officier qui est sorti le premier; c'est un soldat
+capable de marcher à côté de César, et de commander une armée; mais
+aussi voyez son vice; c'est l'équinoxe de sa vertu, l'un est aussi
+long que l'autre; cela fait pitié pour lui. Je crains que la confiance
+qu'Othello place en lui, quelque jour, dans un accès de cette maladie,
+ne mette cette île en désordre.
+
+MONTANO.--Mais est-il souvent ainsi?
+
+JAGO.--C'est toujours le prélude de son sommeil. Il verra tout éveillé
+l'aiguille faire deux fois le tour du cadran, si son lit n'est bercé par
+l'ivresse.
+
+MONTANO.--Il serait bon d'en avertir le général. Peut-être ne s'en
+aperçoit-il pas, ou son bon naturel ne voit-il dans Cassio que les
+vertus qui le frappent, et ferme-t-il les yeux sur ses défauts. N'est-il
+pas vrai?
+
+(Entre Roderigo.)
+
+JAGO, _à voix basse_.--Quoi, Roderigo, ici! je vous en prie, suivez le
+lieutenant; allez.
+
+(Roderigo sort.)
+
+MONTANO.--Et c'est une vraie pitié que le noble More hasarde une place
+aussi importante que celle de son second aux mains d'un homme sujet à
+cette faiblesse invétérée. Ce serait une bonne action d'en informer le
+More.
+
+JAGO.--Moi! je ne le ferais pas pour cette belle île. J'aime infiniment
+Cassio, et je ferais beaucoup pour le guérir de ce vice.--Mais,
+écoutons; quel bruit!
+
+(On entend des cris: Au secours, au secours!)
+
+(Cassio rentre l'épée à la main, poursuivant Roderigo.)
+
+CASSIO.--Impudent! lâche!
+
+MONTANO.--Qu'y a-t-il, lieutenant?
+
+CASSIO.--Un drôle me remontrer mon devoir! je veux le rosser, jusqu'à ce
+qu'il puisse tenir dans une bouteille d'osier.
+
+RODERIGO.--Me rosser?
+
+CASSIO.--Tu bavardes, misérable!
+
+(Il frappe Roderigo.)
+
+MONTANO.--Y pensez-vous, cher lieutenant? de grâce, retenez-vous.
+
+CASSIO.--Laissez-moi, monsieur! ou je vais vous casser le museau.
+
+MONTANO.--Allons, allons; vous êtes ivre.
+
+CASSIO.--Ivre?
+
+(Cassio l'attaque.--Ils se battent.)
+
+JAGO, _bas à Roderigo_.--Sortez donc, je vous dis, sortez, et criez à
+l'émeute. _(Roderigo sort.) (A Cassio.) Quoi_, cher lieutenant!--Hélas,
+messieurs!--Au secours, holà!--Lieutenant!--Montano!--Camarades, au
+secours!--Voilà une belle garde en vérité!--(_La cloche du beffroi
+se fait entendre._) Et qui donc sonne le tocsin? Diable! La ville va
+prendre l'alarme. A la volonté de Dieu, lieutenant, arrêtez! vous allez
+vous couvrir de honte à jamais.
+
+(Entre Othello avec sa suite.)
+
+OTHELLO.--Qu'est-ce? De quoi s'agit-il?
+
+MONTANO.--Mon sang coule: je suis blessé à mort. Qu'il meure.
+
+OTHELLO.--Sur votre vie, arrêtez.
+
+JAGO.--Arrêtez! arrêtez! lieutenant,--seigneur
+Montano,--lieutenant,--officiers:--avez-vous perdu tout sentiment de
+votre devoir, et du lieu où vous êtes? Arrêtez, le général vous parle.
+Arrêtez, arrêtez, au nom de l'honneur!
+
+OTHELLO.--Eh! quoi donc? Comment! d'où vient tout ceci? Sommes-nous
+devenus Turcs pour exercer sur nous-mêmes les fureurs que le ciel a
+interdites aux Ottomans? Par pudeur chrétienne, finissez cette barbare
+querelle: le premier qui fera un pas pour assouvir sa rage ne fait pas
+grand cas de sa vie, car il mourra au premier mouvement. Qu'on fasse
+taire cette terrible cloche, elle épouvante l'île et trouble son repos.
+Quel est le sujet de ceci, messieurs?--Honnête Jago, qui semblez mort
+de douleur, parlez. Qui a commencé ceci? Au nom de votre amitié, je
+l'exige.
+
+JAGO.--Je n'en sais rien. Ils étaient tous amis, au quartier, il n'y
+a qu'un instant, et en aussi bons rapports que le marié et la mariée
+lorsqu'on les déshabille pour les mettre au lit; et puis, tout à
+l'heure, comme si quelque étoile les eût soudain privés de leur raison,
+voilà les épées nues, et dans un sanglant combat pointées contre le
+coeur l'un de l'autre. Je ne puis dire l'origine de cette folle rixe, et
+je voudrais avoir perdu dans une action glorieuse ces jambes qui m'ont
+conduit ici pour en être le témoin.
+
+OTHELLO.--Comment avez-vous pu, Michel, vous oublier à ce point?
+
+CASSIO.--Excusez-moi, de grâce; je ne puis parler.
+
+OTHELLO.--Digne Montano, vous avez toujours été doux. Le monde a
+remarqué la gravité, le calme de votre jeunesse; et votre nom sort avec
+éloge de la bouche des plus sévères. Quel motif vous porte à souiller
+ainsi votre réputation, à perdre la haute estime où vous êtes pour
+mériter le nom de querelleur de nuit? Répondez-moi.
+
+MONTANO.--Noble Othello, je suis dangereusement blessé. Pendant que je
+m'abstiendrai de parler, ce qui me fait un peu souffrir pour le moment,
+votre officier Jago peut vous instruire de tout ce que je sais de
+l'affaire. Je ne sache pas avoir cette nuit rien dit ou fait de déplacé
+à moins que ce ne soit parfois un vice de s'aimer soi-même, et un péché
+de se défendre, quand la violence fond sur nous.
+
+OTHELLO.--Par le ciel! mon sang commence enfin à l'emporter sur le frein
+de ma raison, et l'indignation qui obscurcit mon bon jugement menace de
+me gouverner seule. Si je fais un pas, ou que seulement je lève ce bras,
+le meilleur d'entre vous disparaîtra sous ma colère. Faites-moi savoir
+comment a commencé ce honteux désordre; qui l'a mis en train; et celui
+qui en sera prouvé l'auteur, fût-il mon frère jumeau né en même temps
+que moi, sera perdu sans retour.--Quoi, dans une ville de guerre, encore
+émue, tandis que le coeur du peuple palpite encore de terreur, engager
+ainsi une querelle domestique, au milieu de la nuit, au corps de garde
+et de sûreté! Cela est monstrueux.--Jago, qui a commencé?
+
+MONTANO.--Si par quelque partialité ou quelque communauté d'emplois, tu
+dis plus ou moins que la vérité, tu n'es pas un soldat.
+
+JAGO.--Ne me pressez pas de si près. J'aimerais mieux voir ma langue
+coupée dans ma bouche, que de m'en servir pour nuire à Michel Cassio:
+mais je me persuade que la vérité ne peut lui faire tort. Voici le fait,
+général: Montano et moi nous conversions paisiblement ensemble; tout à
+coup est entré un homme criant au secours; Cassio le suivait l'épée nue,
+prêt à le frapper. Ce gentilhomme, seigneur, va au-devant de Cassio,
+et le prie de s'arrêter: et moi je poursuis le fuyard qui poussait des
+cris; craignant, comme il est arrivé, que ses clameurs ne jetassent
+l'effroi dans la ville. Lui, plus leste à la course, échappe à mon
+dessein: je revenais en grande hâte, entendant de loin le choc et le
+cliquetis des épées, et Cassio jurant de toutes ses forces, ce que je ne
+lui avais jamais entendu faire jusqu'à ce soir. Dès que je suis rentré,
+car tout ce mouvement a été court, je les ai trouvés pied contre pied, à
+l'attaque et à la défense, comme ils étaient encore quand vous les avez
+vous-même séparés. Voilà tout ce que je peux vous rapporter: mais les
+hommes sont hommes; les plus sages s'oublient quelquefois. Quoique
+Cassio ait fait à celui-ci quelque légère injure, comme il peut arriver
+à tout homme en fureur de frapper son meilleur ami, il faut sûrement
+que Cassio, je le crois, eût reçu de celui qui fuyait quelque étrange
+indignité que sa patience n'a pu supporter.
+
+OTHELLO.--Je vois bien, Jago, que ton honnêteté et ton amitié veulent
+adoucir l'affaire pour rendre la part de Cassio plus légère. Cassio, je
+t'aime; mais tu ne seras plus mon officier. (_Entre Desdémona avec sa
+suite._)--Voyez si ma bien-aimée n'a pas été réveillée.--Je ferai de toi
+un exemple.
+
+DESDÉMONA.--Que s'est-il donc passé, mon ami?
+
+OTHELLO.--Tout est fini maintenant, ma chère. Venez vous
+coucher. Montano, quant à vos blessures, je serai moi-même votre
+chirurgien.--Emmenez-le d'ici.--Jago, faites une ronde exacte dans
+la ville, et calmez ceux que ce sot tumulte a effrayés. Rentrons,
+Desdémona; c'est la vie des soldats de voir leur doux sommeil troublé
+par la discorde.
+
+(Ils sortent.)
+
+JAGO, _à Cassio_.--Quoi, lieutenant, êtes-vous blessé?
+
+CASSIO.--Oui, et hors du pouvoir de la chirurgie.
+
+JAGO.--Que le ciel nous en préserve!
+
+CASSIO.--Ma réputation, ma réputation, ma réputation! Ah! j'ai perdu ma
+réputation! j'ai perdu la portion immortelle de moi-même; celle qui me
+reste est grossière et brutale. Ma réputation, Jago, ma réputation!
+
+JAGO.--Foi d'honnête homme, j'ai cru que vous aviez reçu quelque
+blessure dans le corps; c'est là qu'une plaie est sensible, bien plus
+que dans la réputation: la réputation est une vaine et fausse imposture,
+acquise souvent sans mérite, et perdue sans qu'on l'ait mérité: mais
+vous n'avez rien perdu de votre réputation, à moins que votre esprit
+ne rêve cette perte.--Allons, homme, quoi donc? il y a des moyens de
+ramener le général: vous êtes simplement réformé par Son Honneur; c'est
+une peine de discipline, non d'inimitié; comme on battrait un chien qui
+ne peut faire aucun mal, pour effrayer un lion terrible. Implorez-le, et
+il revient à vous.
+
+CASSIO.--J'implorerais le mépris, plutôt que de tromper un si digne
+commandant, en lui offrant encore un officier si imprudent, si léger, si
+ivrogne.--Ivre, et parlant comme un perroquet, et querellant, et faisant
+le rodomont, et jurant et bavardant avec l'ombre qui passe.--O toi,
+invisible esprit du vin, si tu n'as pas encore de nom qui te fasse
+reconnaître, je veux t'appeler démon.
+
+JAGO.--Quel est celui que vous poursuiviez l'épée à la main? que vous
+avait-il fait?
+
+CASSIO.--Je n'en sais rien.
+
+JAGO.--Est-il possible?
+
+CASSIO.--Je me rappelle une foule de choses, mais rien distinctement:
+une querelle, oui; mais le sujet, non. Oh! comment les hommes
+peuvent-ils introduire un ennemi dans leur bouche pour leur dérober leur
+raison! Se peut-il que ce soit avec joie, volupté, délices, transport,
+que nous nous transformions nous-mêmes en brutes?
+
+JAGO.--Eh bien! voilà que vous êtes assez bien à présent; comment
+êtes-vous revenu à vous?
+
+CASSIO.--Il a plu au démon de l'ivresse de céder la place au démon de la
+colère. Ainsi une faiblesse m'en découvre une autre pour me forcer à me
+mépriser franchement moi-même.
+
+JAGO.--Allons, vous êtes un moraliste trop sévère. Dans ce moment, dans
+ce lieu, et dans les circonstances actuelles où se trouve l'île, je
+voudrais de toute mon âme que cela ne fût pas arrivé; mais puisque
+ce qui est fait est fait, ne songez qu'à le réparer pour votre propre
+avantage.
+
+CASSIO.--- J'irai lui redemander ma place; il me dira que je suis un
+ivrogne. Eussé-je autant de bouches que l'hydre, une telle réponse les
+fermerait toutes. Être maintenant un homme sensé, l'instant d'après un
+frénétique et tout de suite après une brute!--Oui, chaque verre donné à
+l'intempérance est maudit, et il y a dedans un démon.
+
+JAGO.--Allons, allons: le bon vin est une bonne et douce créature si on
+en use bien. N'en dites pas tant de mal: et, cher lieutenant, j'espère
+que vous croyez que je vous aime.
+
+CASSIO.--Je l'ai bien éprouvé, monsieur.--Moi ivre!
+
+JAGO.--Vous ou tout autre homme vivant, vous pouvez l'être quelquefois.
+Je vous dirai ce que vous devez faire: la femme de notre général est
+notre général aujourd'hui; je peux bien l'appeler ainsi, puisqu'il s'est
+dévoué tout entier à la contemplation, à l'adoration de ses talents et
+de ses grâces. Confessez-vous librement à elle; importunez-la; elle vous
+aidera à rentrer dans votre emploi. Elle est d'un naturel si affable,
+si doux, si obligeant, qu'elle croirait manquer de bonté, si elle ne
+faisait beaucoup plus qu'on ne lui demande. Conjurez-la de renouer ce
+noeud d'amitié, rompu entre vous et son époux, et je parie ma fortune
+contre le moindre gage qui en vaille la peine, que votre amitié en
+deviendra plus forte que jamais.
+
+CASSIO.--Le conseil que vous me donnez là est bon.
+
+JAGO.--Il est donné, je vous proteste, dans la sincérité de mon amitié
+et de mon honnête zèle.
+
+CASSIO.--Je le crois sans peine. Ainsi dès demain matin, de bonne heure,
+j'irai prier la vertueuse Desdémona de solliciter pour moi. Je désespère
+de ma fortune, si ce coup en arrête le cours.
+
+JAGO.--Vous avez raison. Adieu, lieutenant; il faut que j'aille faire la
+ronde.
+
+CASSIO.--Bonne nuit, honnête Jago.
+
+(Cassio sort.)
+
+JAGO, _seul_.--Eh bien! qui dira maintenant que je joue le rôle d'un
+fourbe, après un conseil gratuit honnête, et dans ma pensée, le seul
+moyen de fléchir le More? Car rien de plus aisé que d'engager Desdémona
+à écouter une honorable requête, elle y est toujours disposée; elle est
+d'une nature aussi libérale que les libres éléments. Et qu'est-ce pour
+elle que de gagner le More? Fallût-il renoncer à son baptême, abjurer
+tous les signes, tous les symboles de sa rédemption, son âme est
+tellement enchaînée dans cet amour qu'elle peut faire, défaire,
+gouverner comme il lui plaît, tant son caprice règne en dieu sur la
+faible volonté du More. Suis-je donc un fourbe, quand je mets Cassio sur
+la route facile qui le mène droit au succès? Divinité d'enfer! quand les
+démons veulent insinuer aux hommes leurs oeuvres les plus noires, ils
+les suggèrent d'abord sous une forme céleste, comme je fais maintenant.
+Car tandis que cet honnête idiot pressera Desdémona de réparer sa
+disgrâce, et qu'elle plaidera pour lui avec chaleur auprès du More, moi
+je glisserai dans l'oreille de celui-ci le soupçon empoisonné qu'elle
+rappelle cet homme par volupté; et plus elle fera d'efforts pour le
+rétablir, plus elle perdra de son crédit sur Othello. Ainsi, je
+ternirai sa vertu; et sa bonté même ourdira le filet qui les enveloppera
+tous.--Qu'y a-t-il, Roderigo?
+
+(Entre Roderigo.)
+
+RODERIGO.--Me voilà courant, non comme le chien qui suit sa proie, mais
+comme celui qui remplit vainement l'air de ses cris. Mon argent est
+presque tout dépensé; j'ai été cette nuit cruellement rossé, et je crois
+que l'issue de tout ceci sera d'avoir acquis de l'expérience pour
+ma peine.--Je retournerai à Venise sans argent et avec un peu plus
+d'esprit.
+
+JAGO.--Les pauvres gens que ceux qui n'ont point de patience! Quelle
+blessure fut jamais guérie autrement que par degrés? Nous opérons, vous
+le savez, avec notre seul esprit, et sans aucune magie; et l'esprit
+compte sur le temps qui traîne tout en longueur. Tout ne va-t-il pas
+bien? Cassio t'a frappé; et toi, au prix de ce léger coup, tu as perdu
+Cassio: quoique le soleil fasse croître mille choses à la fois, les
+plantes qui fleurissent les premières doivent porter les premiers
+fruits; prends un peu patience.--Par la messe, il est jour. Le plaisir
+et l'action abrégent les heures. Retire-toi; va à ton logis; sors,
+te dis-je. Tu en sauras plus tard davantage--Encore une fois, sors.
+(_Roderigo sort._) Il reste deux choses à faire: d'abord que ma
+femme agisse auprès de sa maîtresse en faveur de Cassio; je cours l'y
+pousser;--et moi, pendant ce temps, je tire le More à l'écart; puis au
+moment où il pourra trouver Cassio sollicitant sa femme, je le ramène
+pour fondre brusquement sur eux. Oui, c'est là ce qu'il faut faire.
+N'engourdissons pas ce dessein par la négligence et les retards.
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Devant le château.
+
+_Entrent_ CASSIO et DES MUSICIENS.
+
+
+CASSIO.--Messieurs, jouez ici; je récompenserai vos peines:--quelque
+chose de court.--Saluez le général à son réveil.
+
+(Musique.)
+
+(Entre le bouffon.)
+
+LE BOUFFON.--Comment, messieurs, est-ce que vos instruments ont été à
+Naples, pour parler ainsi du nez?
+
+PREMIER MUSICIEN.--Quoi donc, monsieur?
+
+LE BOUFFON.--Je vous en prie, n'est-ce pas là ce qu'on appelle des
+instruments à vent?
+
+PREMIER MUSICIEN.--Oui, certes.
+
+LE BOUFFON.--Dans ce cas, certainement il y a une queue à cette
+histoire.
+
+PREMIER MUSICIEN.--Quelle histoire, monsieur?
+
+LE BOUFFON.--Je vous dis que plus d'un instrument à vent, à moi bien
+connu, a une queue. Mais, mes maîtres, voici de l'argent pour vous. Le
+général aime tant la musique qu'il vous prie par amour pour lui de n'en
+plus faire.
+
+PREMIER MUSICIEN.--Nous allons cesser.
+
+LE BOUFFON.--Si vous avez de la musique qu'on n'entende pas, à la bonne
+heure; car, comme on dit, le général ne tient pas beaucoup à entendre la
+musique.
+
+PREMIER MUSICIEN.--Nous n'en avons point de cette espèce, monsieur.
+
+LE BOUFFON.--En ce cas, mettez vos flûtes dans votre sac, car je vous
+chasse. Allons, partez; allons.
+
+(Les musiciens s'en vont.)
+
+CASSIO, _au bouffon_.--Entends-tu, mon bon ami?
+
+LE BOUFFON.--Non, je n'entends pas votre bon ami; c'est vous que
+j'entends.
+
+CASSIO.--De grâce, garde tes calembours. Prends cette petite pièce d'or.
+Si la dame qui accompagne l'épouse du général est levée, dis-lui qu'un
+nommé Cassio lui demande la faveur de lui parler. Veux-tu me rendre ce
+service?
+
+LE BOUFFON.--Elle est levée, monsieur; si elle veut se rendre ici, je
+vais lui dire votre prière.
+
+CASSIO.--Fais-le, mon cher ami. (_Le bouffon sort._)(_Entre Jago._) Ah,
+Jago, fort à propos.
+
+JAGO.--Quoi, vous ne vous êtes donc pas couché?
+
+CASSIO.--Non. Avant que nous nous soyons séparés, le jour commençait à
+poindre. J'ai pris la liberté, Jago, de faire demander votre femme:
+mon objet est de la prier de me procurer quelque accès auprès de la
+vertueuse Desdémona.
+
+JAGO.--Je vous l'enverrai à l'instant. Et j'inventerai un moyen
+d'écarter le More, afin que vous puissiez causer et traiter librement
+votre affaire.
+
+(Jago sort.)
+
+CASSIO.--Je vous en remercie humblement. Jamais je n'ai connu de
+Florentin plus obligeant et si honnête.
+
+(Entre Émilia.)
+
+ÉMILIA.--Bonjour, brave lieutenant; je suis fâchée de votre
+chagrin; mais tout sera bientôt réparé. Le général et sa femme s'en
+entretiennent, et elle parle avec chaleur pour vous. Le More répond que
+celui que vous avez blessé jouit d'une haute considération dans Chypre,
+tient à une noble famille; qu'ainsi la saine prudence le force à
+vous refuser: mais il proteste qu'il vous aime et n'a besoin d'aucune
+sollicitation autre que son affection pour vous, pour saisir aux cheveux
+la première occasion de vous remettre en place.
+
+CASSIO.--Néanmoins, je vous en supplie, si vous le jugez à propos, et si
+cela se peut, ménagez-moi un moment d'entretien avec Desdémona seule.
+
+ÉMILIA.--Venez donc, entrez: je veux vous mettre à portée de lui ouvrir
+librement votre âme.
+
+CASSIO.--Que je vous ai d'obligations!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une chambre dans le château.
+
+_Entrent_ OTHELLO, JAGO et DES OFFICIERS.
+
+
+OTHELLO.--Jago, remettez ces lettres au pilote, et chargez-le d'offrir
+mes hommages au sénat; après quoi, revenez me joindre aux forts que je
+vais visiter.
+
+JAGO.--Bon, mon seigneur, je vais le faire.
+
+OTHELLO, _aux officiers_.--Ces fortifications, messieurs, allons-nous
+les voir?
+
+LES OFFICIERS.--Nous voilà prêts à suivre Votre Seigneurie.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Devant le château.
+
+_Entrent_ DESDÉMONA, CASSIO ET ÉMILIA.
+
+
+DESDÉMONA.--Soyez sûr, bon Cassio, que j'emploirai en votre faveur toute
+mon éloquence.
+
+ÉMILIA.--Faites-le, chère madame. Je sais que ceci afflige mon mari
+comme si c'était sa propre affaire.
+
+DESDÉMONA.--Oh! c'est un brave homme. N'en doutez point, Cassio; je vous
+reverrai, mon seigneur et vous, aussi bons amis qu'auparavant.
+
+CASSIO.--Généreuse dame, quoi qu'il arrive de Michel Cassio, il ne sera
+jamais autre chose que votre fidèle serviteur.
+
+DESDÉMONA.--Oh! je vous en remercie. Vous aimez mon seigneur, vous
+le connaissez depuis longtemps. Soyez bien sûr qu'il ne vous laissera
+éloigné de lui qu'aussi longtemps qu'il y sera forcé par une politique
+nécessaire.
+
+CASSIO.--Oui; mais, madame, cette politique peut durer si longtemps, se
+nourrir d'une suite de prétextes si faibles et si subtils, renaître de
+tant de circonstances, que ma place étant remplie et moi absent, mon
+général oubliera mon zèle et mes services.
+
+DESDÉMONA.--Ne le craignez pas. Ici, devant Émilia, je vous réponds de
+votre place. Soyez certain que lorsqu'une fois je promets de rendre un
+service, je m'en acquitte jusqu'au moindre détail. Mon seigneur n'aura
+point de repos; je le tiendrai éveillé jusqu'à ce qu'il s'adoucisse[10];
+je lui parlerai jusqu'à lui faire perdre patience; son lit deviendra
+pour lui une école, sa table un confessional; je mêlerai à tout ce
+qu'il fera la requête de Cassio. Allons, un peu de gaieté, Cassio: votre
+défenseur mourra plutôt que d'abandonner votre cause.
+
+[Note 10: I'll watch him tame: comparaison avec les animaux qu'on
+apprivoise, et à qui on apprend des tours en les privant du sommeil. Ce
+moyen a été employé avec succès pour les chevaux; il l'était autrefois
+pour les faucons et autres oiseaux de chasse.]
+
+(Entrent Othello et Jago, à distance.)
+
+ÉMILIA.--Madame, voilà mon seigneur qui vient.
+
+CASSIO.--Madame, je vais prendre congé de vous.
+
+DESDÉMONA.--Pourquoi? demeurez, entendez-moi lui parler.
+
+CASSIO.--Pas en ce moment, madame. Je suis fort mal à l'aise et très-peu
+propre à me servir moi-même.
+
+DESDÉMONA.--Bien, faites comme il vous plaira.
+
+(Cassio sort.)
+
+JAGO.--Ah! ah! ceci me déplaît.
+
+OTHELLO.--Que dis-tu?
+
+JAGO.--Rien, seigneur, ou si... Je ne sais trop...
+
+OTHELLO.--N'est-ce pas Cassio qui vient de quitter ma femme?
+
+JAGO.--Cassio, seigneur? Non sûrement, je ne puis croire qu'il eût voulu
+s'enfuir ainsi comme un coupable, en vous voyant arriver.
+
+OTHELLO.--Je crois que c'était lui.
+
+DESDÉMONA.--Vous voilà de retour, mon seigneur? Je m'entretenais
+ici avec un suppliant, un homme qui languit sous le poids de votre
+déplaisir.
+
+OTHELLO.--De qui voulez-vous parler?
+
+DESDÉMONA.--Eh! de Cassio, votre lieutenant. Mon cher seigneur, si
+j'ai quelque attrait à vos yeux, quelque pouvoir de vous toucher,
+réconciliez-vous tout de suite avec lui; car si ce n'est pas un homme
+qui vous aime de bonne foi, qui ne s'est égaré que par ignorance et sans
+dessein, je ne me connais pas à l'honnêteté d'un visage. Je t'en prie,
+rappelle-le.
+
+OTHELLO.--Est-ce lui qui vient de sortir?
+
+DESDÉMONA.--Lui-même, mais si humilié, qu'il m'a laissé une partie de
+ses chagrins: je souffre avec lui.--Mon cher amour, rappelle-le.
+
+OTHELLO.--Pas encore, douce Desdémona; dans quelque autre moment.
+
+DESDÉMONA.--Mais sera-ce bientôt?
+
+OTHELLO.--Aussitôt qu'il se pourra, chère amie, à cause de vous.
+
+DESDÉMONA.--Sera-ce ce soir au souper?
+
+OTHELLO.--Non, pas ce soir.
+
+DESDÉMONA.--Demain donc au dîner?
+
+OTHELLO.--Je ne dîne pas demain au logis; je suis invité par les
+officiers à la citadelle.
+
+DESDÉMONA.--Eh bien! demain soir, ou mardi matin, ou mardi à midi ou
+le soir, ou mercredi matin: je t'en prie, fixe le moment, mais qu'il
+ne passe pas trois jours.--En vérité, il est repentant, et cependant
+sa faute, selon l'opinion commune, et si ce n'est que la guerre exige,
+dit-on, qu'on fasse quelquefois des exemples sur les meilleurs
+sujets, est une faute qui mérite à peine une réprimande secrète. Quand
+reviendra-t-il? Dis-le-moi, Othello. Je me demande avec étonnement dans
+mon âme ce que vous pourriez demander que je voulusse vous refuser, ou
+qui pût me faire hésiter si longtemps sur la réponse. Comment, Michel
+Cassio, lui qui venait avec vous quand vous me faisiez la cour, qui plus
+d'une fois, lorsque je parlais de vous d'un ton de blâme, a pris votre
+parti, avoir tant à plaider pour obtenir son rappel! Croyez-moi, je vous
+accorderais beaucoup plus...
+
+OTHELLO.--Assez, assez, je t'en prie; qu'il revienne quand il voudra; je
+ne veux te rien refuser.
+
+DESDÉMONA.--Quoi! mais ce n'est point une grâce; c'est comme si je vous
+conjurais de porter vos gants, de vous nourrir de mets sains, de vous
+vêtir chaudement, comme si je vous suppliais de faire quelque chose qui
+dût tourner à votre propre avantage. Oh! quand j'aurai à demander une
+grâce où je voudrai véritablement intéresser votre amour, ce sera une
+chose de poids, difficile et dangereuse à accorder.
+
+OTHELLO.--Je ne veux rien te refuser: mais à mon tour, je t'en prie,
+laisse-moi un moment à moi-même.
+
+DESDÉMONA.--Vous refuserai-je? Non. Adieu, seigneur.
+
+OTHELLO.--Adieu, ma Desdémona; je te joindrai bientôt.
+
+DESDÉMONA.--Émilia, venez.--(_A Othello._) Qu'il en soit selon votre
+fantaisie: quelle qu'elle soit, je suis soumise.
+
+(Desdémona sort avec Émilia.)
+
+OTHELLO.--Adorable créature!--Que l'enfer me saisisse, s'il n'est pas
+vrai que je t'aime; et si je ne t'aimais plus, le chaos reviendrait.
+
+JAGO.--Mon noble seigneur?
+
+OTHELLO.--Que veux-tu, Jago?
+
+JAGO.--Quand vous faisiez la cour à Desdémona, Michel Cassio eut-il
+connaissance de vos amours?
+
+OTHELLO.--Oui, du commencement à la fin. Pourquoi me le demandes-tu?
+
+JAGO.--Seulement pour le savoir, rien de plus.
+
+OTHELLO.--Et à quoi donc pensais-tu, Jago?
+
+JAGO.--Je ne croyais pas qu'il la connût.
+
+OTHELLO.--Oh! parfaitement; et il nous a souvent servi d'intermédiaire.
+
+JAGO.--En vérité?
+
+OTHELLO.--En vérité. Oui, en vérité. Vois-tu là quelque chose? Cassio
+n'est-il pas honnête?
+
+JAGO.--Honnête, seigneur?
+
+OTHELLO.--Oui, honnête?
+
+JAGO.--Seigneur, autant que je puis savoir...
+
+OTHELLO.--Comment? Que penses-tu?
+
+JAGO.--Ce que je pense? Par le ciel!
+
+OTHELLO.--_Ce que je pense, Seigneur? Par le ciel_... il répète mes
+paroles, comme si sa pensée recélait quelque monstre trop hideux pour
+être montré. Tu veux dire quelque chose? Tout à l'heure, à l'instant
+où Cassio quittait ma femme, je t'ai entendu dire: _Ceci me déplaît._
+Qu'est-ce donc qui te déplaisait? Et encore, quand je t'ai dit qu'il
+avait ma confiance pendant tout le temps de mes amours, tu t'es écrié:
+_En vérité?_ Et je t'ai vu froncer et rapprocher tes sourcils, comme
+si tu eusses enfermé dans ton cerveau quelque horrible soupçon. Si tu
+m'aimes, montre-moi ta pensée.
+
+JAGO.--Seigneur, vous savez que je vous aime.
+
+OTHELLO.--Je le crois, et c'est parce que je te sais plein d'honneur,
+d'attachement pour moi, parce que tu pèses tes paroles, avant de les
+prononcer, que ces pauses de ta part m'alarment davantage. Dans un
+misérable déloyal et faux, de telles choses sont des ruses d'habitude;
+mais dans l'homme sincère ce sont de secrètes délations qui s'échappent
+d'un coeur à qui la vérité fait violence.
+
+JAGO.--Pour Michel Cassio, j'ose jurer que je le crois honnête.
+
+OTHELLO.--Je le crois comme toi.
+
+JAGO.--Les hommes devraient bien être ce qu'ils paraissent; ou plût
+au ciel du moins que ceux qui ne sont pas ce qu'ils paraissent fussent
+enfin forcés de paraître ce qu'ils sont!
+
+OTHELLO.--Oui, certes, les hommes devraient être ce qu'ils paraissent.
+
+JAGO.--Eh bien! alors je pense que Cassio est un homme d'honneur.
+
+OTHELLO.--Il y a quelque chose de plus dans tout cela; je te prie,
+parle-moi comme à toi-même, comme tu te parles dans ton âme; exprime ta
+pensée la plus sinistre par le plus sinistre des mots.
+
+JAGO.--Mon bon seigneur, pardonnez-moi. Quoique je sois tenu envers
+vous à tous les actes d'obéissance, je ne le suis point à ce dont les
+esclaves mêmes sont affranchis; proférer mes pensées!--Quoi! supposez
+qu'elles soient basses et fausses; et quel est le palais où n'entrent
+pas quelquefois des choses souillées? Quel homme a le coeur assez pur
+pour n'y avoir jamais admis quelques soupçons téméraires qui viennent y
+tenir leur cour, y plaider leur cause et siéger à côté de ses opinions
+légitimes?
+
+OTHELLO.--Jago, tu conspires contre ton ami, si, dès que tu le crois
+offensé, tu refuses à son oreille la confidence de tes pensées.
+
+JAGO.--Je vous conjure... doutant plus... que peut-être je suis injuste
+dans mes conjectures;... et c'est, je l'avoue, c'est le malheur de mon
+caractère de soupçonner toujours le mal; souvent ma défiance voit des
+fautes qui n'existent pas. Je vous supplie donc de ne pas prendre garde
+à un homme qui conjecture ainsi de travers, de ne pas vous forger des
+inquiétudes sur ses observations vagues et peu sûres. Il n'est bon ni
+pour votre repos, ni pour votre bien, il ne l'est pas pour mon honneur,
+mon honnêteté, ma prudence, que je vous laisse connaître mes pensées.
+
+OTHELLO.--Que veux-tu dire?
+
+JAGO.--Mon cher seigneur, pour les hommes et pour les femmes, le premier
+trésor de l'âme, c'est une bonne renommée. Qui dérobe ma bourse, dérobe
+une bagatelle: c'est quelque chose, ce n'est rien; elle fut à moi, elle
+est à lui, et elle a eu mille autres maîtres; mais celui qui me vole
+ma bonne renommée me vole un bien dont la perte m'appauvrit réellement,
+sans l'enrichir lui-même.
+
+OTHELLO.--Par le ciel! je connaîtrai tes pensées!
+
+JAGO.--Vous ne les pourriez connaître, quand mon coeur serait dans votre
+main; vous ne les connaîtrez pas tandis qu'il est sous ma garde.
+
+OTHELLO.--Ah!
+
+JAGO.--Oh! gardez-vous, seigneur, de la jalousie. C'est un monstre aux
+yeux verdâtres qui prépare lui-même l'aliment dont il se nourrit. Ce
+mari trompé vit heureux, qui, certain de son sort, n'aime point son
+infidèle: mais, ô quelles heures d'enfer compte celui qui idolâtre, et
+qui doute; qui soupçonne, mais aime avec passion!
+
+OTHELLO.--O malheur!
+
+JAGO.--L'homme pauvre, mais content, est riche et assez riche; mais la
+richesse fût-elle infinie, elle est stérile comme l'hiver pour celui
+qui craint toujours de devenir pauvre. Bonté céleste, préserve de la
+jalousie les coeurs de tous mes amis!
+
+OTHELLO.--Quoi! qu'est ceci? Penses-tu que je voulusse me faire une vie
+de jalousie? suivre sans cesse tous les changements de la lune, avec de
+nouveaux soupçons? Non, être une fois dans le doute, c'est être décidé
+sans retour. Regarde-moi comme une chèvre si jamais, semblable à celui
+que tu viens de peindre, j'échange les occupations de mon âme contre ces
+suppositions exagérées et légères. On ne me rendra point jaloux pour me
+dire que ma femme est belle, mange bien, aime le monde, parle librement,
+chante, joue et danse bien. Où règne la vertu, tous ces plaisirs sont
+vertueux. Je ne veux pas même puiser dans le sentiment de mon peu de
+mérite la moindre alarme, le plus léger soupçon de son infidélité: elle
+avait des yeux et elle m'a choisi. Non, Jago, je verrai avant de douter;
+quand je douterai, je chercherai la preuve; et après la preuve il ne
+reste plus qu'un parti: au diable à l'instant l'amour ou la jalousie.
+
+JAGO.--J'en suis ravi. Je pourrai désormais vous montrer plus librement
+l'amour et le dévouement que je vous porte. Recevez donc de moi cet
+avis. Je ne parle point de preuves encore; mais veillez sur votre femme,
+observez-la bien avec Cassio: regardez-les d'un oeil qui ne soit ni
+jaloux, ni rassuré. Je ne voudrais pas voir votre noble et généreuse
+nature trompée ainsi par sa propre bonté: veillez à cela. Je connais
+bien les moeurs de notre contrée. Nos Vénitiennes laissent voir au ciel
+des tours qu'elles n'osent montrer à leurs maris. Leur conscience la
+plus scrupuleuse consiste, non à ne pas faire, mais à tenir caché.
+
+OTHELLO.--C'est là ce que tu dis?
+
+JAGO.--Elle a trompé son père en vous épousant, et quand elle semblait
+repousser ou craindre vos regards c'était alors qu'elle les aimait le
+plus.
+
+OTHELLO.--Il est vrai: elle faisait ainsi.
+
+JAGO.--Eh bien! alors! allez: celle qui sut si jeune soutenir un rôle
+pareil, fermer les yeux de son père aussi serrés que le coeur d'un
+chêne... Il crut qu'il y avait de la magie.--Mais je suis bien blâmable.
+Je vous demande humblement pardon de mon trop d'amitié pour vous.
+
+OTHELLO.--Je te suis obligé pour jamais.
+
+JAGO.--Tout ceci je le vois, a un peu troublé vos esprits.
+
+OTHELLO.--Non, pas du tout, pas du tout.
+
+JAGO.--Avouez-le-moi, je crains que cela ne soit. Vous voudrez bien, je
+l'espère, considérer que tout ce qui s'est dit part de mon amitié.
+Mais, je le vois, vous êtes ému.--Je vous en prie, ne donnez pas trop
+d'étendue à mes remarques, ni plus de portée que celle d'un simple
+soupçon.
+
+OTHELLO.--Je n'y veux rien voir de plus.
+
+JAGO.--Si vous le faisiez, seigneur, mes paroles pourraient conduire à
+d'odieuses conséquences où ne tendent nullement mes pensées. Cassio est
+mon digne ami.--Seigneur, je le vois, vous êtes ému.
+
+OTHELLO.--Non, très-peu ému.--Je pense seulement que Desdémona est
+vertueuse.
+
+JAGO.--Puisse-t-elle vivre longtemps ainsi, et puissiez-vous vivre
+longtemps pour le croire!
+
+OTHELLO.--Et cependant comment la nature s'écartant de sa propre
+tendance?...
+
+JAGO.--Oui, voilà le point;--et pour vous parler franchement--dédaigner,
+comme elle l'a fait, plusieurs mariages qui lui ont été proposés,
+assortis à son rang, à son âge, de la même patrie, rapports vers
+lesquels nous voyons tendre toujours la nature... Hum! on pourrait
+démêler dans tout cela un caprice bien déréglé, des goûts désordonnés,
+des penchants bien étranges.--Mais excusez-moi, ce n'est pas d'elle
+précisément que je prétends parler; quoique je puisse craindre que son
+esprit, reprenant toute la netteté de son jugement, ne vienne à vous
+comparer avec les hommes de son pays, et peut-être à se repentir.
+
+OTHELLO.--Adieu, adieu; si tu en découvres davantage, instruis-moi de
+tout, charge ta femme d'observer. Laisse-moi, Jago.
+
+JAGO, _faisant quelques pas pour sortir_.--Seigneur, je me retire.
+
+OTHELLO.--Pourquoi me suis-je marié?--Certainement cet honnête homme en
+voit et en sait plus, beaucoup plus qu'il ne m'en révèle.
+
+JAGO.--Seigneur, je voudrais, je supplie Votre Honneur de ne pas sonder
+plus avant cette affaire. Laissez-la au temps... Il est sans doute à
+propos de rendre à Cassio sa place, car certes il la remplit avec une
+grande habileté; cependant, s'il vous plaît, seigneur, de le tenir
+éloigné quelque temps, vous en connaîtrez mieux l'homme et ses
+ressources. Remarquez si Desdémona presse son rétablissement avec
+beaucoup d'importunité, d'instances: on verra par là bien des choses. En
+attendant tenez-moi pour un homme de craintes trop précipitées, comme en
+effet j'ai de fortes raisons de le craindre moi-même; et tenez Desdémona
+pour innocente; je vous en conjure.
+
+OTHELLO.--Ne te défie point de ma conduite.
+
+JAGO.--Je prends encore une fois congé de vous.
+
+(Jago sort.)
+
+OTHELLO, _seul_.--Cet homme est d'une honnêteté rare! son esprit plein
+d'expérience voit toutes les faces des actions des hommes.--Si je la
+trouve rebelle à ma voix, quand les liens qui l'attachent à moi seraient
+les fibres mêmes de mon coeur, je la repousserai en sifflant et je
+l'abandonnerai au vent pour chercher sa proie au hasard.--Cela est
+possible, car je suis noir, et n'ai point ce doux talent de parole que
+possèdent ces citadins.--D'ailleurs je commence à pencher vers le déclin
+des ans.--Cependant pas tout à fait encore.--Oui, elle est perdue, je
+suis trompé, et ma seule ressource doit être de la haïr. O malédiction
+du mariage! que nous puissions nous dire maîtres de ces frêles
+créatures, et jamais de leurs désirs! J'aimerais mieux être un crapaud,
+et vivre des vapeurs d'un donjon, que de garder une place dans ce que
+j'aime pour l'usage d'autrui. Et cependant c'est le malheur des grandes
+âmes; elles sont moins bien traitées que les hommes vulgaires. C'est
+un sort inévitable, comme la mort. Oui, cette plaie honteuse nous est
+destinée dès que nous venons à la vie.--Desdémona vient! (_Entrent
+Desdémona et Émilia._)--Si elle est perfide, ah! le ciel se trahit
+lui-même. Je ne veux pas le croire.
+
+DESDÉMONA.--Eh bien! venez-vous, mon cher Othello? Le repas est prêt, et
+les nobles insulaires invités par vous n'attendent que votre présence.
+
+OTHELLO.--Je suis dans mon tort.
+
+DESDÉMONA.--Pourquoi parlez-vous d'une voix si faible? ne seriez-vous
+pas bien?
+
+OTHELLO.--J'ai une douleur, là, dans le front.
+
+DESDÉMONA.--Sans doute c'est d'avoir veillé.--Cela passera. Laissez-moi
+seulement vous serrer bien le front; dans quelques moments le mal sera
+dissipé.
+
+OTHELLO.--Votre mouchoir est trop petit. (_Il ôte de son front le
+mouchoir qui tombe à terre._) Laissez cela tranquille. Venez, je vais
+rentrer avec vous.
+
+DESDÉMONA.--Je suis bien fâchée que vous ne soyez pas bien.
+
+(Othello et Desdémona sortent ensemble.)
+
+ÉMILIA.--Je suis bien aise d'avoir trouvé ce mouchoir; c'est le premier
+souvenir qu'elle ait reçu du More. Cent fois mon fantasque époux m'a
+pressé de le dérober; mais Othello l'a priée de le garder toujours, et
+elle aime tant ce gage d'amour, qu'elle le porte sans cesse sur elle,
+pour le baiser ou lui parler. Je ferai copier le dessin et je le
+donnerai à Jago. Qu'en veut-il faire? le ciel le sait, non pas moi; je
+ne veux que complaire à sa fantaisie.
+
+(Entre Jago.)
+
+JAGO.--Quoi, vous voilà! Que faites-vous ici seule?
+
+ÉMILIA.--Ne grondez pas; j'ai quelque chose pour vous.
+
+JAGO.--Pour moi? C'est quelque chose qui n'est pas rare.
+
+ÉMILIA.--Ha! ha!
+
+JAGO.--Oui, une femme sans cervelle.
+
+ÉMILIA.--Oh! est-ce là tout? Que me donnerez-vous maintenant pour ce
+mouchoir?
+
+JAGO.--Quel mouchoir?
+
+ÉMILIA.--Quel mouchoir? Celui que le More a donné à Desdémona dans les
+premiers temps, et que tant de fois vous m'avez dit de dérober.
+
+JAGO.--Tu le lui as dérobé?
+
+ÉMILIA.--Non, ma foi; par inadvertance elle l'a laissé tomber, et moi,
+me trouvant heureusement là, je l'ai ramassé; regardez, le voilà.
+
+JAGO.--Brave femme! Donne-le-moi.
+
+ÉMILIA.--Qu'en voulez-vous donc faire, pour m'avoir tant sollicitée de
+m'en emparer?
+
+JAGO.--Quoi! que vous importe?
+
+(Il lui arrache le mouchoir.)
+
+ÉMILIA.--Si ce n'est pas pour quelque dessein important, rendez-le-moi.
+Ma pauvre maîtresse! elle va devenir folle, quand elle ne le trouvera
+plus.
+
+JAGO.--Prenez garde qu'on ne vous soupçonne. J'en ai besoin. Allez,
+laissez-moi.--(_Émilia sort._) Je veux laisser tomber ce mouchoir dans
+l'appartement de Cassio, afin qu'il l'y trouve lui-même. Des bagatelles
+légères comme l'air sont aux yeux du jaloux des autorités aussi fortes
+que les preuves de la sainte Écriture. Ceci peut produire quelque effet:
+déjà le More ressent l'atteinte de mes poisons;--de dangereux soupçons
+sont au fait des poisons véritables qui d'abord causent à peine quelque
+dégoût, mais qui, une fois en action sur le sang, l'enflamment comme une
+mine de soufre.--Je le disais bien[11]... (_Entre Othello._) Le voilà;
+il s'avance. Va, ni l'opium, ni la mandragore, ni toutes les potions
+assoupissantes du monde ne te rendront jamais ce doux sommeil que tu
+goûtais hier.
+
+[Note 11: En voyant entrer Othello préoccupé et sombre, Jago se dit
+à lui-même que tout ce qu'il vient de dire sur les effets de la jalousie
+est vrai: _Je le disais bien_. C'est l'explication de Steevens et la
+seule qu'on puisse donner, avec vraisemblance de ces mots: _I did say
+so_.]
+
+OTHELLO.--Ah! ah! perfide! Envers moi! envers moi!
+
+JAGO.--Quoi! encore, général? ne pensez plus à cela.
+
+OTHELLO.--Va-t'en; fuis; tu m'as mis sur la roue! Je jure qu'il vaut
+mieux être trompé tout à fait que d'en avoir seulement quelque soupçon.
+
+JAGO.--Comment, seigneur?
+
+OTHELLO.--Quel sentiment avais-je des heures de plaisir qu'elle
+dérobait? Aucun. Je n'en souffrais point; je dormais bien la nuit
+suivante; j'avais l'esprit libre et l'humeur gaie; je n'ai point trouvé
+les baisers de Cassio sur ses lèvres. Quand celui qu'on a volé ne
+s'aperçoit point de ce qui lui manque, s'il n'en sait rien, c'est comme
+s'il n'avait rien perdu.
+
+JAGO.--Je suis fâché de vous entendre parler ainsi.
+
+OTHELLO.--Quand toute l'armée, soldats et pionniers, aurait goûté
+la douceur de ses charmes, si je n'en avais rien su, j'aurais été
+heureux.--Et maintenant, adieu pour jamais le repos de mon âme; adieu,
+contentement! Adieu, bataillons aux panaches flottants; adieu, grandes
+guerres, qui faites de l'ambition une vertu: oh! adieu pour toujours!
+Adieu, le coursier hennissant, et la trompette éclatante, et le fifre
+qui frappe l'oreille, et le tambour qui anime le courage, et la royale
+bannière, et tout l'appareil, l'orgueil, la pompe, l'éclat de la
+glorieuse guerre! Et vous, instruments de mort, dont les bouches
+terribles imitent la formidable voix de l'immortel Jupiter; adieu!
+adieu! La tâche d'Othello est finie.
+
+JAGO.--Est-il possible, seigneur?
+
+OTHELLO.--Misérable, compte qu'il faut que tu me prouves que ma
+bien-aimée est une prostituée: comptes-y bien: donne-m'en la preuve
+oculaire. (_Il le saisit à la gorge._) Ou par la valeur de mon âme
+immortelle, il eût mieux valu pour toi naître un chien, que d'avoir à
+répondre à ma colère, maintenant que tu l'as éveillée.
+
+JAGO.--En êtes-vous là?
+
+OTHELLO.--Fais-le-moi voir;--ou du moins prouve-le de manière que ta
+preuve ne laisse ni place ni prise au moindre doute[12]; ou malheur à ta
+vie!
+
+[Note 12:
+
+ _That the probation bear no hinge nor loop_
+ _To hang a doubt on_.
+
+Littéralement: Que _la preuve n'ait ni crochet ni noeud où se puisse
+suspendre un doute_.]
+
+JAGO.--Mon noble seigneur...
+
+OTHELLO.--Si tu la calomnies, et que tu me mettes à la torture, renonce
+à prier le ciel, étouffe tout remords, entasse horreurs sur horreurs,
+fais des actions qui épouvantent la terre et fassent pleurer le ciel; tu
+ne peux rien ajouter à ce que tu as déjà fait; tu ne peux rien faire qui
+consomme plus sûrement ta damnation.
+
+JAGO.--O grâce! que le ciel me défende. Êtes-vous un homme? avez-vous
+une âme et votre raison? Dieu soit avec vous! Reprenez mon emploi.--O
+malheureux insensé, qui as vécu pour faire de ta droiture un vice! ô
+monde pervers! Prends-y garde, ô monde; prends-y garde; il est dangereux
+d'être honnête et sincère. Je vous remercie de cette leçon; j'en
+profiterai, et désormais je n'aurai plus aucun ami, puisque l'amitié
+suscite un pareil outrage.
+
+(Jago veut sortir.)
+
+OTHELLO.--Non, demeure.--Tu devrais être honnête!
+
+JAGO.--Je devrais être sage: car la probité est une insensée qui
+travaille pour des ingrats.
+
+OTHELLO.--Par l'univers, je crois que ma femme est vertueuse, et je
+crois qu'elle ne l'est pas: je crois que tu es honnête, et je crois que
+tu ne l'es pas. Je veux avoir quelque preuve.--Son image, qui était pour
+moi aussi pure que les traits de Diane, est maintenant noire et hideuse
+comme mon propre visage. S'il est des lacets, des poignards, des
+poisons, des flammes, des vapeurs suffocantes, je ne le souffrirai
+pas... Que je voudrais être satisfait!..
+
+JAGO.--Je vois, seigneur, que la passion vous dévore: je me repens de
+l'avoir allumée en vous. Vous voudriez vous satisfaire?
+
+OTHELLO.--Je le voudrais?--Oui, je le veux.
+
+JAGO.--Et vous le pouvez: mais de quelle manière? comment voulez-vous
+être satisfait, seigneur? Voudriez-vous être le témoin... et la voir, la
+bouche béante, dans les bras d'un autre[13]?
+
+OTHELLO.--Mort et damnation! oh!
+
+JAGO.--Ce serait, je crois, une grave difficulté, que de les amener à
+vous offrir cet aspect. Que le diable les emporte, si jamais d'autres
+yeux que les leurs les voient dans les bras l'un de l'autre[14]. Quoi
+donc? Comment? que dirai-je? le moyen de vous satisfaire? Il vous
+est impossible de voir cela, quand ils seraient aussi éhontés que les
+chèvres, aussi ardents que les singes, aussi pétris d'orgueil que
+les loups, et aussi imprudents qu'on peut l'être dans l'ivresse. Mais
+cependant, si des indices et de fortes probabilités, qui vous mèneront
+tout droit à la porte de la vérité, suffisent à vous satisfaire, vous
+pouvez être satisfait.
+
+[Note 13: _Behold her_ topp'd.]
+
+[Note 14: _Bolster_.]
+
+OTHELLO.--Donne-moi une preuve vivante qu'elle est déloyale.
+
+JAGO.--Je n'aime pas ce rôle; mais puisque, entraîné par mon zèle et
+ma sotte franchise, je me suis avancé si loin dans cette affaire,
+je poursuivrai. La nuit dernière j'étais couché près de Cassio, et
+tourmenté d'une violente douleur de dents, je ne pouvais dormir.--Il
+est des hommes dont l'âme est si abandonnée que dans leur sommeil ils
+révèlent leurs affaires. Cassio est de cette espèce. Dans son sommeil je
+l'entendis qui murmurait: _Chère Desdémona, soyons circonspects, cachons
+nos amours!_ Et alors, seigneur, il saisit ma main, et en la serrant il
+s'écriait, _ô douce créature_! et puis il m'embrassait avec ardeur comme
+s'il eût voulu arracher des baisers qui croissaient sur mes lèvres,
+et il soupirait, et s'écriait: _ô maudite destinée, qui t'a donnée au
+More_![15]
+
+[Note 15: Voici le texte qu'il était impossible de traduire
+exactement:
+
+ _And then, sir, would he gripe and wring my hand,
+ Cry:--o sweet creature!--And then kiss me hard,
+ As if he pluck'd up kisses by the roots
+ That grew upon my lips; then lay'd his leg
+ Over my thigh and sigh'd and kiss'd and then
+ Cri'd: «cursed fate gave thee to the Moor!_]
+
+OTHELLO.--O monstrueux, monstrueux!
+
+JAGO.--Ce n'était qu'un songe.
+
+OTHELLO.--Mais ce songe révèle l'action qui l'a précédé. C'est une
+violente présomption, quoique ce ne soit qu'un songe.
+
+JAGO.--Et ceci peut aider à ajouter aux autres preuves qui témoignent
+faiblement.
+
+OTHELLO.--Je la mettrai en pièces.
+
+JAGO.--Non. Soyez prudent; nous n'avons encore rien vu; il se peut
+encore qu'elle soit innocente.--Dites-moi seulement, n'avez-vous jamais
+vu un mouchoir parsemé de fraises dans les mains de votre femme?
+
+OTHELLO.--Je lui en ai donné un pareil; ce fut mon premier présent.
+
+JAGO.--Je ne sais pas cela; mais c'est avec un pareil mouchoir, qui
+j'en suis sûr était celui de votre femme, que j'ai vu aujourd'hui Cassio
+essuyer sa barbe.
+
+OTHELLO.--Si c'est celui-là!...
+
+JAGO.--Si c'est celui-là, ou tout autre qui soit à elle, cela, joint aux
+autres preuves, dépose contre elle.
+
+OTHELLO.--Oh! que le misérable n'a-t-il quarante mille vies? Une seule
+est trop faible, trop chétive pour ma vengeance! Je vois maintenant que
+c'est vrai.--Regarde-moi, Jago; j'exhale ainsi tout mon fol amour; il
+est parti.--Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre obscur!
+Amour, cède à la tyrannique haine ta couronne et le trône de mon coeur!
+soulève-toi, ô mon sein, car tu es gonflé du venin de l'aspic.
+
+JAGO.--Je vous en prie, contenez-vous.
+
+OTHELLO.--Oh! du sang! Jago, du sang!
+
+JAGO.--Patience, vous dis-je; vous changerez peut-être d'idée.
+
+OTHELLO.--Jamais, Jago. Comme le Pont-Euxin dont les courants glacés
+et le cours uniforme ne subissent jamais l'action du reflux, et se
+précipitent sans relâche vers la Propontide et l'Hellespont, ainsi
+mes sanglantes pensées, dans la violence de leur cours, ne reviendront
+jamais en arrière, ne reflueront pas vers l'humble amour; il faut
+qu'elles aillent s'abîmer dans une vaste et profonde vengeance. Oui,
+par cette voûte immuable du ciel (_il se met à genoux_), j'engage ici ma
+parole avec le respect dû à un voeu sacré.
+
+JAGO.--Ne vous levez pas encore. (_Il se met aussi à genoux._) Soyez
+témoins, vous flambeaux toujours brûlants sur nos têtes, vous éléments
+qui nous enfermez de toutes parts, soyez témoins qu'ici Jago dévoue
+son esprit, son bras et son coeur au service d'Othello outragé. Qu'il
+commande, et, quelque sanglants que soient ses ordres, l'obéissance
+m'affranchira de tout repentir.
+
+OTHELLO.--J'accepte ton dévouement, non avec de vains remerciements,
+mais avec une sincère reconnaissance; je vais à l'instant te mettre à
+l'épreuve: que dans ces trois jours je t'entende dire que Cassio ne vit
+plus.
+
+JAGO.--Mon ami est mort! vous le voulez; c'en est fait.--Mais laissez-la
+vivre.
+
+OTHELLO.--Qu'elle soit damnée, l'infâme traîtresse! oh! qu'elle soit
+damnée! Viens, suis-moi; je veux sortir et me pourvoir de quelque prompt
+instrument de mort pour ce charmant démon. De ce moment, tu es mon
+lieutenant.
+
+JAGO.--Je suis à vous pour jamais.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Toujours dans le château.
+
+_Entrent_ DESDÉMONA et ÉMILIA _suivies du_ BOUFFON.
+
+
+DESDÉMONA.--Savez-vous, drôle, où est caché le lieutenant Cassio?
+
+LE BOUFFON.--Je ne puis dire qu'il soit caché quelque part[16].
+
+[Note 16: Dans l'impossibilité de rendre avec exactitude tous les
+calembours du bouffon, on a tâché de suppléer par des équivalents; il
+joue sans cesse sur les mots _to lie_, être couché, être dans quelque
+endroit, et _to lie_, mentir. Ce jeu de mots est très-fréquent dans
+Shakspeare.]
+
+DESDÉMONA.--Quoi donc?
+
+LE BOUFFON.--C'est un soldat, et, pour moi, dire qu'un soldat se cache,
+c'est le frapper.
+
+DESDÉMONA.--Allons-donc, où loge-t-il?
+
+LE BOUFFON.--Vous dire où il loge, ce serait vous dire par où je mens.
+
+DESDÉMONA.--Que veut dire tout cela?
+
+LE BOUFFON.--Je ne sais où il loge; et pour moi, supposer un logement et
+vous dire: «Il loge ici ou là,» ce serait mentir par ma gorge.
+
+DESDÉMONA.--Pouvez-vous aller le chercher et vous informer du lieu où il
+est?
+
+LE BOUFFON.--Je questionnerai tout le monde sur lui, et par mes
+questions, je dicterai les réponses.
+
+DESDÉMONA.--Cherchez-le, dites-lui de venir, annoncez-lui que j'ai
+touché mon seigneur en sa faveur, et que j'espère que tout ira bien.
+
+LE BOUFFON.--Ceci est à la portée de l'esprit d'un homme, et je vais
+l'entreprendre.
+
+DESDÉMONA.--Où puis-je avoir perdu ce mouchoir, Émilia?
+
+ÉMILIA.--Je ne sais, madame.
+
+DESDÉMONA.--Crois-moi, j'aimerais mieux avoir perdu ma bourse pleine de
+crusades: et si mon noble More n'avait pas une belle âme où n'entrent
+point les bassesses de tant de jalouses créatures, il y en aurait assez
+pour lui donner de mauvaises pensées.
+
+ÉMILIA.--Il n'est donc pas jaloux?
+
+DESDÉMONA.--Qui, lui? Je crois que le soleil sous lequel il est né a
+purgé son sang de toutes ces humeurs.
+
+ÉMILIA.--Regardez, le voilà qui vient.
+
+DESDÉMONA.--Je ne le quitte plus qu'il n'ait rappelé Cassio. (_Entre
+Othello._) Eh bien! seigneur, comment allez-vous?
+
+OTHELLO.--Bien, ma bonne dame. (_A part._) Oh! qu'il est difficile de
+dissimuler!--Comment vous portez-vous, Desdémona?
+
+DESDÉMONA.--Bien, mon bon seigneur.
+
+OTHELLO--Donnez-moi votre main. Cette main est moite, madame.
+
+DESDÉMONA.--Elle n'a encore éprouvé ni les atteintes de l'âge, ni celles
+du chagrin.
+
+OTHELLO.--Ceci dénote une grande fécondité et un coeur facile.--Chaude,
+chaude et moite!--Cette main dit qu'il vous faut de la retraite, moins
+de liberté, des jeûnes, des prières, des mortifications, de pieux
+exercices; car il y a ici un jeune et ardent démon, qui souvent se
+révolte: voilà une bonne main, une main bien franche!
+
+DESDÉMONA.--Oh! vous pouvez bien le dire avec vérité, car ce fut cette
+main qui donna mon coeur.
+
+OTHELLO.--Une main libérale! Jadis le coeur donnait la main; maintenant,
+dans notre blason moderne, c'est la main qu'on donne et non plus le
+coeur.
+
+DESDÉMONA.--Je ne sais ce que vous voulez dire; revenons à votre
+promesse.
+
+OTHELLO.--Quelle promesse, ma belle?
+
+DESDÉMONA.--J'ai envoyé dire à Cassio de venir vous parler.
+
+OTHELLO.--J'ai un rhume opiniâtre qui m'importune: prêtez-moi votre
+mouchoir.
+
+DESDÉMONA.--Le voilà, seigneur.
+
+OTHELLO.--Celui que je vous ai donné.
+
+DESDÉMONA.--Je ne l'ai pas sur moi.
+
+OTHELLO.--Non?
+
+DESDÉMONA.--Non, en vérité, seigneur.
+
+OTHELLO.--Vous avez tort. C'est une Égyptienne qui avait donné ce
+mouchoir à ma mère! et c'était une magicienne qui savait presque lire
+dans les pensées. Elle lui promit que, tant qu'elle le conserverait, il
+la rendrait toujours aimable et soumettrait complétement mon père à son
+amour; mais que si elle le perdait ou le donnait, les yeux de mon
+père ne la verraient plus qu'avec dégoût, et chercheraient ailleurs de
+nouveaux caprices. En mourant elle me le donna, et me recommanda, quand
+ma destinée me ferait épouser une femme, de le lui donner aussi. Je
+l'ai fait, et prenez-en bien soin. Conservez-le précieusement comme la
+prunelle de votre oeil. Le perdre ou le donner serait un malheur que
+n'égalerait aucun autre.
+
+DESDÉMONA.--Est-il possible?
+
+OTHELLO.--Cela est vrai.--Il y a une vertu magique dans le tissu de
+ce mouchoir.--Une prêtresse, qui deux cents fois avait vu le soleil
+parcourir le cercle de l'année, en ourdit la trame dans ses fureurs
+prophétiques; les vers qui ont fourni la soie étaient consacrés; et
+il fut teint avec la couleur de momie que d'habiles gens tiraient des
+coeurs de jeunes filles.
+
+DESDÉMONA.--En vérité, cela est-il vrai?
+
+OTHELLO.--Rien n'est plus vrai. Ainsi prenez-y bien garde.
+
+DESDÉMONA.--Ah! plût au ciel que je ne l'eusse jamais vu!
+
+OTHELLO.--Ah! pourquoi?
+
+DESDÉMONA.--Pourquoi me parlez-vous d'un ton si brusque et emporté?
+
+OTHELLO.--Est-il perdu? Est-il sorti de vos mains? parlez, ne
+l'avez-vous plus?
+
+DESDÉMONA.--Le ciel nous bénisse!
+
+OTHELLO.--Que dites-vous?
+
+DESDÉMONA.--Il n'est pas perdu: mais quoi? quand il le serait?
+
+OTHELLO.--Ah!
+
+DESDÉMONA.--Je vous dis qu'il n'est pas perdu.
+
+OTHELLO.--Allez le chercher, je veux le voir.
+
+DESDÉMONA.--Oui, monsieur, je le pourrais; mais en ce moment, je ne
+veux pas. C'est une ruse de votre part, pour me faire perdre de vue ma
+demande. Je vous en prie, que Cassio rentre en grâce.
+
+OTHELLO.--Trouvez-moi le mouchoir; j'augure mal...
+
+DESDÉMONA.--Allons, cédez, vous ne retrouverez jamais un officier plus
+capable.
+
+OTHELLO.--Le mouchoir!
+
+DESDÉMONA.--De grâce, parlez-moi de Cassio.
+
+OTHELLO.--Le mouchoir!
+
+DESDÉMONA.--Un homme qui toute sa vie a fondé l'espoir de sa fortune sur
+votre amitié, qui partagea tous vos dangers.
+
+OTHELLO.--Le mouchoir!
+
+DESDÉMONA.--En vérité, vous méritez mes reproches.
+
+OTHELLO.--Allez-vous-en! (Il sort.)
+
+ÉMILIA.--Cet homme n'est-il pas jaloux?
+
+DESDÉMONA.--Je n'avais encore rien vu de semblable! Sûrement il y a
+quelque charme dans ce mouchoir. Je suis bien malheureuse de l'avoir
+perdu!
+
+ÉMILIA.--Ce n'est pas une année ou deux qui nous montrent le coeur d'un
+homme: d'abord ils sont comme affamés, et nous sommes leur proie; ils
+nous dévorent avec avidité; puis, quand ils sont rassasiés, ils nous
+repoussent.--Voyez! C'est Cassio et mon mari.
+
+(Entrent Jago et Cassio.)
+
+JAGO, _à Cassio_.--Il n'y a pas d'autre moyen: c'est elle qui peut
+l'obtenir. (_Apercevant Desdémona._) Et voyez, le bonheur! Allez,
+pressez-la.
+
+DESDÉMONA.--Qu'y a-t-il, bon Cassio? Quel nouveau sujet vous amène?
+
+CASSIO.--Madame, toujours mon ancienne prière. Je vous en conjure, que
+par vos généreux secours je revienne à la vie et reprenne ma place dans
+l'amitié de celui que j'honore de tout l'hommage de mon coeur. Je ne
+voudrais pas essuyer tant de délais. Si mon offense est mortelle; si mes
+chagrins actuels, ni mes services passés, ni ceux que je me propose pour
+l'avenir ne peuvent racheter son amitié, en être instruit est du moins
+une grâce qui m'est due. Alors, je me revêtirai d'une satisfaction
+forcée, j'irai me jeter dans quelque autre route à la merci de la
+fortune.
+
+DESDÉMONA.--Hélas! trop honnête Cassio, mes sollicitations ne sont pas
+maintenant à l'unisson de son âme. Mon seigneur n'est plus mon seigneur!
+Et je ne le reconnaîtrais pas si ses traits étaient aussi changés que
+son humeur. Que tous les saints esprits du ciel me soient propices,
+comme il est vrai que j'ai parlé pour vous de mon mieux, et que je suis
+restée en butte à son déplaisir pour m'être expliquée librement! Il
+vous faut patienter quelque temps: ce que je puis, je le ferai; et je
+tenterai pour vous plus que je n'oserais pour moi-même. Que cela vous
+suffise.
+
+JAGO.--Mon seigneur est-il en colère?
+
+ÉMILIA.--Il vient de sortir, et certes dans une étrange agitation.
+
+JAGO.--Peut-il être en colère? J'ai vu le canon faire voler en l'air les
+files de ses soldats, et, comme le diable lui-même, venir emporter son
+frère jusque dans ses bras... Et il serait en colère! Il faut quelque
+chose de bien grave... Je vais aller le trouver. La chose doit être bien
+grave, s'il est en colère.
+
+DESDÉMONA.--Je t'en prie, vas-y.--(_Jago sort._) Sûrement quelque
+nouvelle importante arrivée de Venise, ou quelque complot tramé
+sourdement dans Chypre, et dont il aura découvert le secret, aura
+troublé la paix de son âme; et dans de tels cas l'humeur des hommes
+s'en prend à de petites choses, bien que ce soient les grandes qui les
+occupent: voilà comme nous sommes; que nous ayons mal à un doigt, le
+sentiment de la douleur se répand dans tous nos autres membres qui se
+portent bien; car enfin nous devons penser que les hommes ne sont pas
+des dieux. Nous ne devons pas toujours nous attendre, de leur part, à
+ces soins qui conviennent au jour des noces. Gronde-moi, Émilia; juge
+injuste que j'étais, je l'accusais dans mon âme de dureté, mais je
+reconnais maintenant que le témoin était suborné, et qu'il était
+faussement accusé.
+
+ÉMILIA.--Je prie le ciel que ce soit, comme vous le croyez, quelque
+affaire d'État, et non aucune idée, aucun soupçon de jalousie, qui
+l'aigrisse contre vous.
+
+DESDÉMONA.--Hélas! le malheureux jour!--Jamais je ne lui en donnai
+sujet.
+
+ÉMILIA.--Mais les coeurs jaloux ne se satisfont pas de cette réponse:
+ils ne sont pas toujours jaloux pour quelque raison; mais ils sont
+toujours jaloux, parce qu'ils sont jaloux. La jalousie est un monstre
+qui s'engendre lui-même, et qui naît de lui-même.
+
+DESDÉMONA.--Que le ciel écarte ce monstre du coeur d'Othello!
+
+ÉMILIA.--Amen, madame!
+
+DESDÉMONA.--Je veux l'aller chercher. Cassio, promenez-vous par ici. Si
+je le trouve disposé, je lui rappellerai votre demande, et je ferai tout
+ce que je pourrai pour en obtenir le succès.
+
+CASSIO.--Je remercie humblement Votre Seigneurie.
+
+(Desdémona et Émilia sortent.)
+
+(Entre Bianca.)
+
+BIANCA.--Ah! Dieu vous garde, cher Cassio!
+
+CASSIO.--Qui est-ce qui vous fait sortir de chez vous? Comment vous
+portez-vous, ma belle Bianca? D'honneur, ma douce amie, j'allais de ce
+pas chez vous.
+
+BIANCA.--Et moi j'allais chez vous, Cassio. Comment! me fuir une semaine
+entière, sept jours et sept nuits, huit fois vingt heures! Et les heures
+de l'absence des amants sont cent fois plus lentes que les heures du
+cadran. Oh! triste calcul!
+
+CASSIO.--Excusez-moi, Bianca; tout ce temps j'ai été oppressé de pensées
+accablantes; mais avec moins d'interruptions j'effacerai le souvenir
+de cette longue suite d'absences. Chère Bianca (_il tire de sa poche le
+mouchoir de Desdémona et le lui présente_), copiez-moi ce dessin.
+
+BIANCA.--Oh! Cassio, d'où vient ceci? C'est le don de quelque nouvelle
+amie? Ah! je devine la cause d'une absence que j'ai trop sentie. En
+êtes-vous là? Bien, bien!
+
+CASSIO.--Allez, femme, rejetez vos vils soupçons dans la gueule du
+diable où vous les avez pris. Vous êtes jalouse, maintenant? Vous croyez
+que ceci vient de quelque maîtresse, que c'est un souvenir? Non, en
+bonne foi, Bianca.
+
+BIANCA.--Eh bien! à qui appartient-il?
+
+CASSIO.--Je n'en sais rien encore, ma chère. Je l'ai trouvé dans ma
+chambre; le travail m'en plaît fort: avant qu'on le redemande, comme
+cela arrivera probablement, je voudrais en avoir le dessin: prenez-le,
+copiez-le, et laissez-moi pour le moment.
+
+BIANCA.--Vous laisser, et pourquoi?
+
+CASSIO.--J'attends ici le général, et je n'ai pas envie, car ce ne
+serait pas une recommandation pour moi, qu'il me trouve accosté d'une
+femme.
+
+BIANCA.--Et pourquoi, s'il vous plaît?
+
+CASSIO.--Ce n'est pas que je ne vous aime.
+
+BIANCA.--Non, non, vous ne m'aimez point: je vous prie, du moins
+reconduisez-moi quelques pas; et dites si je vous verrai de bonne heure
+ce soir?
+
+CASSIO.--Je ne puis vous accompagner bien loin, car c'est ici même que
+j'attends; mais je vous verrai de bonne heure.
+
+BIANCA.--C'est bon, bon. Il faut bien que je me plie aux circonstances.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Devant le château.
+
+_Entrent_ OTHELLO et JAGO
+
+
+JAGO.--Voulez-vous vous arrêter à cette pensée?
+
+OTHELLO.--A cette pensée, Jago.
+
+JAGO.--Quoi, donner en secret un baiser!
+
+OTHELLO.--Un baiser que rien ne légitime!
+
+JAGO.--Ou s'enfermer seule avec un amant, dans la nuit[17], une heure ou
+deux, sans aucun mauvais dessein!
+
+[Note 17:
+
+ _Or to be naked with her friend abed
+ An hour or more, not meaning any harm!_
+
+ OTH.--_Naked abed, Jago, and not mean harm_!]
+
+OTHELLO.--S'enfermer seule, Jago, et sans mauvais dessein! C'est vouloir
+user d'hypocrisie avec le diable. Ceux qui, avec des intentions pures,
+s'exposent ainsi, tentent le ciel, et le diable tente leur vertu.
+
+JAGO.--S'ils s'en tiennent là, c'est une faute légère: mais si je donne
+à ma femme un mouchoir...
+
+OTHELLO.--Eh bien?
+
+JAGO.--Eh bien! alors il est à elle, seigneur; et dès qu'il est à elle,
+elle est libre, je pense, de le donner à qui il lui plaît.
+
+OTHELLO.--Son honneur lui appartient de même: peut-elle aussi le donner?
+
+JAGO.--L'honneur est un être invisible. Bien des femmes qui ne l'ont
+plus l'ont encore à nos yeux: mais pour le mouchoir...
+
+OTHELLO.--Par le ciel, je l'aurais oublié volontiers.--Tu dis?--Oh!
+cette idée revient dans ma mémoire, comme sur la maison infestée revient
+le corbeau, présage de malheur.--Il a eu mon mouchoir!
+
+JAGO.--Oui, qu'importe?
+
+OTHELLO.--Cela se gâte, maintenant...
+
+JAGO.--Que serait-ce si je disais l'avoir vu vous faire outrage, lui
+avoir entendu dire...? Car il est de par le monde des misérables qui,
+après avoir, à force de poursuites importunes, subjugué une maîtresse,
+ou reçu d'elle de volontaires faveurs, ne peuvent s'empêcher de
+bavarder.
+
+OTHELLO.--A-t-il dit quelque chose?
+
+JAGO.--Oui, seigneur; mais, soyez-en bien sûr, il n'a rien dit qu'il ne
+soit prêt à nier.
+
+OTHELLO.--Qu'a-t-il dit?
+
+JAGO.--Ma foi... qu'il a... Je ne sais pas ce qu'il a fait.
+
+OTHELLO.--Quoi, quoi?
+
+JAGO.--Été reçu...
+
+OTHELLO.--Où?
+
+JAGO.--Dans son lit.
+
+OTHELLO.--Avec elle?
+
+JAGO.--Avec elle, auprès d'elle.--Tout ce que vous voudrez.
+
+OTHELLO.--Reçu dans son lit!--Avec elle!--Auprès d'elle!--Dans
+son lit!--O cela est horrible!--Le mouchoir!--Des aveux!--Le
+mouchoir!--Qu'il avoue et qu'il soit pendu pour son forfait.--Non,
+d'abord pendu, et il avouera après...--J'en frissonne.--Non, la nature
+ne serait point ainsi saisie et possédée par une passion souveraine,
+sans un motif réel[18].--Non, ce ne sont point des paroles qui me
+bouleversent de la sorte!--Ses yeux!--Ses joues!--Ses lèvres!--Est-il
+possible?--Avoue.--Le mouchoir!--O démon!
+
+(Il tombe sans connaissance.)
+
+[Note 18: _Nature would not vest herself in such shadowing passion
+without some instruction_ Les commentateurs ont tourmenté de mille
+façons le passage dont le sens tel que nous l'avons donné est
+parfaitement clair et d'accord avec les mots qui précèdent comme avec
+toute la situation.]
+
+JAGO.--Opérez, mes poisons, opérez. Voilà comment se laissent prendre
+les fous crédules, et comment, malgré leur innocence, de chastes et
+vertueuses dames subissent les reproches.--Holà, seigneur! mon seigneur!
+Othello! (_Entre Cassio._) Ah! Cassio, quelle nouvelle!
+
+CASSIO.--Qu'est-il donc arrivé?
+
+JAGO.--Mon seigneur vient de tomber dans une attaque d'épilepsie; c'est
+la seconde; il en eut une hier.
+
+CASSIO.--Frottons-lui les tempes.
+
+JAGO.--Non, laissez; il faut que cet engourdissement léthargique ait
+son libre cours, autrement vous le verrez écumer et passer bientôt à
+une sauvage frénésie.--Regardez, il s'agite: retirez-vous pour quelque
+temps; il va reprendre ses sens: dès qu'il m'aura quitté, j'ai à vous
+parler d'une affaire importante. _(Cassio sort.)_ Eh bien! général,
+comment vous trouvez-vous? ne vous êtes-vous pas blessé à la tête!
+
+OTHELLO.--Te moques-tu de moi?
+
+JAGO.--Me moquer de vous? non par le ciel; je voudrais que vous
+supportassiez votre sort en homme.
+
+OTHELLO.--Un homme qui porte des cornes n'est plus qu'une brute, un
+monstre.
+
+JAGO.--Il y a donc bien des brutes et des monstres dans une grande
+ville?
+
+OTHELLO.--L'a-t-il avoué?
+
+JAGO.--Mon bon seigneur, soyez un homme. Croyez qu'un même sort attelle
+avec vous tout homme qui a subi le joug du mariage. Il y a, à l'heure
+qu'il est, des millions de maris qui la nuit dorment dans des lits où
+d'autres ont pris place, et qu'ils jureraient n'appartenir qu'à eux
+seuls. Votre situation vaut mieux: oh! c'est être le jouet de l'enfer,
+et subir les suprêmes moqueries du démon, que d'embrasser une prostituée
+et de reposer avec sécurité près d'elle, en la croyant chaste.--Non,
+que je sache tout; et sachant ce que je suis, je saurai aussi ce qu'elle
+doit devenir à son tour.
+
+OTHELLO.--Oh! tu as raison! cela est certain.
+
+JAGO.--Restez un moment à l'écart, et prêtez l'oreille avec patience.
+Tandis que vous étiez ici, il y a un moment, fou de votre malheur
+(passion indigne d'un homme tel que vous), Cassio est arrivé; je l'ai
+congédié en donnant à votre évanouissement une cause naturelle; mais je
+lui ai dit de revenir bientôt me parler, et il l'a promis. Cachez-vous
+dans cet enfoncement, et de là observez les airs moqueurs, les dédains,
+les sourires insultants qui viendront se peindre sur chaque trait de son
+visage. Je lui ferai raconter de nouveau toute l'aventure, où, comment,
+combien de fois, depuis quelle époque et quand il a été et doit être
+encore reçu par votre femme; remarquez seulement ses gestes; mais de la
+patience, seigneur, ou je dirai que vous n'êtes après tout que colère et
+que vous n'avez rien d'un homme.
+
+OTHELLO.--Entends-tu, Jago? je serai bien prudent dans ma patience; mais
+aussi, entends-tu? bien sanguinaire.
+
+JAGO.--Et ce ne sera pas sans raison; mais laissez venir le temps pour
+tout. Voulez-vous vous retirer? (_Othello s'éloigne et se cache._)
+Maintenant je veux questionner Cassio sur Bianca. C'est une aventurière
+qui, en vendant ses caresses, s'achète du pain et des vêtements. Cette
+créature est passionnée pour Cassio; car c'est le fléau des filles de
+tromper cent hommes, pour être trompées par un seul. Quand on
+parle d'elle à Cassio, il ne peut s'empêcher d'éclater de rire.--Il
+vient.--Dès qu'il va sourire, Othello deviendra furieux, et son aveugle
+jalousie verra tout de travers les sourires, les gestes, les airs
+libres du pauvre Cassio. (_Entre Cassio._) Eh bien! lieutenant, comment
+êtes-vous maintenant?
+
+CASSIO.--D'autant plus mal, que vous me donnez un titre dont la
+privation me tue.
+
+JAGO, _élevant la voix_.--Cultivez bien Desdémona et vous êtes sûr du
+succès. (_Baissant le ton._) Oh! si cette grâce dépendait de Bianca,
+comme vos désirs seraient bientôt satisfaits!
+
+CASSIO.--Ah! bonne petite âme!
+
+OTHELLO, _à part_.--Voyez comme il sourit déjà.
+
+JAGO, _à voix haute_.--Je n'ai jamais vu femme si passionnée pour un
+homme.
+
+CASSIO.--Oh! la pauvre créature, je crois en effet qu'elle m'aime.
+
+OTHELLO, _à part_.--Oui, il le nie faiblement, et sourit.
+
+JAGO.--M'entendez-vous, Cassio?
+
+OTHELLO, à _part_.--Maintenant il le presse de tout raconter. Va;
+poursuis: bien dit, bien dit.
+
+JAGO.--Elle fait courir le bruit que vous comptez l'épouser: en
+avez-vous l'intention?
+
+CASSIO.--Ha! ha! ha!
+
+OTHELLO, _à part_.--Triomphes-tu, Romain? triomphes-tu?
+
+CASSIO.--Moi l'épouser? Qui? une fille! Aie, je t'en prie, un peu
+meilleure opinion de mon esprit; ne lui crois pas si mauvais goût. Ha!
+ha! ha!
+
+OTHELLO, _à part_.--Oui, oui, ils rient ceux qui remportent la victoire.
+
+JAGO.--En vérité, le bruit court que vous l'épouserez.
+
+CASSIO.--De grâce, parle vrai.
+
+JAGO.--Je suis un drôle si je mens.
+
+OTHELLO, _à part_.--As-tu fait mon compte? Bien, bien.
+
+CASSIO.--C'est un propos de cette créature: elle s'est, dans son amour
+et sa vanterie, persuadée que je l'épouserais; mais je ne lui ai rien
+promis.
+
+OTHELLO, à _part_.--Jago me fait signe: sans doute Cassio commence
+l'histoire.
+
+CASSIO.--Elle était ici, il n'y a qu'un moment; elle me poursuit
+partout. L'autre jour j'étais sur le bord de la mer, causant avec
+quelques Vénitiens; tout à coup arrive la folle, et elle se jette ainsi
+à mon cou...
+
+(Cassio peint, par son geste, le mouvement de Bianca.)
+
+OTHELLO, _à part_.--S'écriant, _ô mon cher Cassio_! c'est ce que son
+geste exprime, je le vois.
+
+CASSIO.--Et elle se pend à mon cou, et s'y balance, et pleure, et me
+tire, et me pousse. Ha! ha! ha!
+
+OTHELLO, à _part_.--Il raconte maintenant comment elle l'a entraîné dans
+ma chambre. Oh! je vois maintenant ton nez, mais non le chien auquel je
+le jetterai.
+
+CASSIO.--Il faut que j'évite sa rencontre.
+
+JAGO.--Devant moi! Tenez, la voilà qui vient.
+
+(Entre Bianca.)
+
+CASSIO.--Ardente comme une chatte sauvage!--Mais celle-ci est
+parfumée.--(_A Bianca._) Que me voulez-vous en me poursuivant de la
+sorte?
+
+BIANCA.--Que le diable et sa femme vous poursuivent! Que me vouliez-vous
+vous-même, avec ce mouchoir que vous m'avez remis tantôt? J'étais une
+grande dupe de le prendre: et ne faut-il pas que j'en copie le dessin?
+Oui, sans doute, il est bien vraisemblable que vous l'ayez trouvé dans
+votre chambre, sans savoir qui peut l'y avoir laissé. C'est un don de
+quelque péronnelle, et il faut que j'en copie le dessin! (_Elle lui
+jette le mouchoir._) Tenez, rendez-le à votre belle. Où que vous l'ayez
+pris, je n'en copierai pas un point.
+
+CASSIO.--Comment, ma douce Bianca? Quoi donc? quoi donc?
+
+OTHELLO, _à part_.--Par le ciel, voilà sûrement mon mouchoir!
+
+BIANCA.--Si vous voulez venir souper ce soir, vous en êtes le maître;
+sinon, venez quand il vous plaira.
+
+(Elle sort.)
+
+JAGO.--Suivez-la, suivez-la.
+
+CASSIO.--Il le faut bien, sans quoi elle va bavarder dans la rue.
+
+JAGO.--Soupez-vous chez elle?
+
+CASSIO.--Oui, c'est mon projet.
+
+JAGO.--Peut-être pourrai-je vous y voir; car j'ai vraiment besoin de
+causer avec vous.
+
+CASSIO.--Venez-y, je vous prie: voulez-vous?
+
+JAGO.--N'en dites pas plus, partez.
+
+(Cassio sort.)
+
+(Othello s'avance.)
+
+OTHELLO.--Comment le tuerai-je, Jago?
+
+JAGO.--Avez-vous remarqué comme il s'applaudissait de son infâme action?
+
+OTHELLO.--O Jago!
+
+JAGO.--Et le mouchoir, l'avez-vous vu?
+
+OTHELLO.--Était-ce le mien?
+
+JAGO.--Le vôtre: je vous jure. Et de voir le cas qu'il fait de cette
+femme insensée, votre femme! Elle lui a donné ce mouchoir, et il l'a
+donné à sa maîtresse!
+
+OTHELLO.--Je voudrais que son supplice pût durer neuf ans.--Une femme
+accomplie! une femme si belle! une femme si douce!
+
+JAGO.--Allons, il faut oublier tout cela.
+
+OTHELLO.--Oui; qu'elle meure, qu'elle périsse, qu'elle soit damnée cette
+nuit; elle ne vivra point.--Non, mon coeur est changé en pierre, je le
+frappe et cela me fait mal à la main.--Oh! l'univers n'avait pas une
+plus douce créature.--Elle était digne de partager la couche d'un
+empereur, et de lui imposer ses lois.
+
+JAGO.--Eh! ce n'est pas là votre objet.
+
+OTHELLO.--Qu'elle soit maudite! Je ne dis que ce qu'elle est en
+effet.--Si habile avec son aiguille!--Une musicienne admirable!--Oh!
+elle adoucirait en chantant la férocité d'un ours.--D'un esprit si
+élevé, d'une imagination si féconde!
+
+JAGO.--Elle n'en est que plus coupable.
+
+OTHELLO.--Oh! mille, mille fois plus!--Et puis, de si bonne naissance!
+
+JAGO.--Oui, trop bonne!
+
+OTHELLO.--Oui, cela est certain: mais vois, Jago, quelle pitié!--Oh!
+Jago! quelle pitié, Jago!
+
+JAGO.--Si vous êtes si épris même de sa perfidie, donnez-lui pleine
+licence de vous outrager; car si l'injure ne vous touche point, elle
+n'offense personne.
+
+OTHELLO.--Je veux la mettre en pièces.--Me déshonorer!
+
+JAGO.--Oh! cela est infâme de sa part.
+
+OTHELLO.--Avec mon officier!
+
+JAGO.--Cela est plus infâme encore.
+
+OTHELLO.--Procure-moi du poison, Jago, pour cette nuit; je ne veux point
+entrer en explication avec elle, de peur que ses grâces et sa beauté ne
+désarment encore mon âme.--Cette nuit, Jago.
+
+JAGO.--Ne vous servez pas de poison: étranglez-la plutôt dans son lit;
+dans ce lit même qu'elle a souillé.
+
+OTHELLO.--Bon, bon! cette justice me plaît.--Excellente idée.
+
+JAGO.--Et pour Cassio, laissez-moi faire, je me charge de lui: vers
+minuit vous en saurez davantage.
+
+(Une trompette se fait entendre au dehors.)
+
+OTHELLO.--Excellente idée. Qu'annonce cette trompette?
+
+JAGO.--Sûrement quelque nouvelle de Venise. Ah! c'est Lodovico envoyé
+par le duc: et voyez, votre femme l'accompagne.
+
+(Entrent Lodovico, Desdémona et leur suite.)
+
+LODOVICO.--Salut, brave général.
+
+OTHELLO.--De tout mon coeur, seigneur.
+
+LODOVICO.--Le duc et le sénat de Venise vous saluent.
+
+(Il remet une dépêche à Othello.)
+
+OTHELLO.--Je baise cet écrit, interprète de leur bon plaisir.
+
+(Othello ouvre et lit la dépêche.)
+
+DESDÉMONA.--Et quelles nouvelles, cher cousin Lodovico?
+
+JAGO.--Je suis ravi de vous voir, seigneur: soyez le bienvenu en Chypre.
+
+LODOVICO.--Je vous remercie; comment se porte le lieutenant Cassio?
+
+JAGO.--Il vit, seigneur.
+
+DESDÉMONA.--Mon cousin, il est survenu entre lui et mon seigneur une
+mésintelligence fâcheuse: mais vous saurez tout arranger.
+
+OTHELLO, _à demi-voix._--En êtes-vous bien sûre?
+
+DESDÉMONA.--Mon seigneur?
+
+OTHELLO, _continuant de lire_.--«Ne manquez pas de vous y conformer! Si
+vous voulez...
+
+LODOVICO, _à Desdémona_.--Il ne s'adressait à personne; c'est de la
+lettre qu'il est occupé.--Est-ce qu'il y a de la division entre le
+général et Cassio?
+
+DESDÉMONA.--Une division tout à fait malheureuse; je ferais beaucoup
+pour les réconcilier, à cause de l'amitié que je porte à Cassio.
+
+OTHELLO, _d'une voix étouffée_.--Feux et soufre!
+
+DESDÉMONA.--Seigneur?
+
+OTHELLO.--Avez-vous votre bon sens?
+
+DESDÉMONA.--Quoi, est-il en colère?
+
+LODOVICO.--Il se peut que la lettre lui cause cette émotion; car
+le sénat, je crois, le rappelle à Venise, et donne à Cassio son
+gouvernement.
+
+DESDÉMONA.--En vérité, j'en suis bien aise.
+
+OTHELLO.--En vérité?
+
+DESDÉMONA.--Mon seigneur?
+
+OTHELLO.--Je suis bien aise, moi, de vous voir folle.
+
+DESDÉMONA.--Pourquoi, cher Othello?
+
+OTHELLO.--Démon!
+
+(Il la frappe.)
+
+DESDÉMONA.--Je n'ai pas mérité ceci.
+
+LODOVICO.--Seigneur, on ne croirait pas cela à Venise, quand je jurerais
+que je l'ai vu de mes yeux. C'est beaucoup trop. Consolez-la, elle
+pleure.
+
+OTHELLO.--Oh! démon, démon! Si les pleurs d'une femme pouvaient
+féconder la terre, chaque larme qu'elle laisse tomber deviendrait un
+crocodile.--(_A Desdémona._) Hors de ma vue!
+
+DESDÉMONA.--Je ne veux pas rester, puisque je vous offense.
+
+(Elle fait quelques pas pour sortir.)
+
+LODOVICO.--En vérité, voilà une femme bien soumise. Je vous en conjure,
+seigneur, rappelez-la.
+
+OTHELLO.--Madame?
+
+DESDÉMONA.--Mon seigneur?
+
+OTHELLO, _à Lodovico_.--Que lui voulez-vous?
+
+LODOVICO.--Qui! moi, seigneur?
+
+OTHELLO.--Oui, vous; vous avez désiré que je la fisse revenir: seigneur,
+elle peut revenir et s'en aller, et revenir encore: et elle peut
+pleurer, seigneur, pleurer; et elle est soumise, comme vous dites,
+soumise, oh! très-soumise.--(A _Desdémona_.) Continuez, pleurez,
+pleurez. (A _Lodovico_.) Quant à cette lettre, seigneur...--(_A
+Desdémona._) Oh! passion bien jouée!--(A _lui-même._) On me rappelle
+à Venise.--(A _Desdémona_.) Sortez; je vous enverrai chercher tout à
+l'heure.--(A _Lodovico_.) Seigneur, j'obéis aux ordres; et je vais
+me rendre à Venise.--(A _Desdémona_.) Hors d'ici, sortez! (_Desdémona
+sort._) Cassio prendra ma place: et (à _Lodovico_) seigneur, je vous
+invite à souper chez moi ce soir. Vous êtes le bienvenu à Chypre.--(_En
+s'en allant._) Chèvres et guenons[19]!!
+
+(Il sort.)
+
+[Note 19: Othello se rappelle ici les perfides comparaisons de Jago,
+lorsqu'il cherche pour la première fois à exciter la jalousie du More.]
+
+LODOVICO.--Est-ce là ce noble More que tout notre sénat regarde comme
+suffisant à tout et pour tout?--Est-ce là ce grand caractère que la
+passion ne peut ébranler, et ce ferme courage qu'aucun accident, ni
+aucun coup du sort ne peut troubler ni abattre?
+
+JAGO.--Il est bien changé.
+
+LODOVICO.--Sa tête est-elle saine? son cerveau n'est-il pas dérangé?
+
+JAGO.--Il est ce qu'il est: je ne puis me permettre de dire ce que je
+pense de lui, ce qu'il pourrait être...--S'il n'est pas tout ce qu'il
+pourrait être, je prie le ciel qu'il le soit.
+
+LODOVICO.--Comment! frapper sa femme!
+
+JAGO.--En effet cela n'était pas trop bien; et cependant je voudrais
+être sûr que ce coup-là sera le plus violent.
+
+LODOVICO.--Est-ce son habitude? ou les lettres du sénat lui
+auraient-elles allumé le sang, et l'ont-elles jeté pour la première fois
+dans cet emportement?
+
+JAGO.--Hélas! hélas! il ne serait pas honnête à moi de dire ce que j'ai
+vu et su. Vous l'observerez, et ses propres démarches le feront assez
+connaître pour me dispenser de parler. Suivez-le seulement, et voyez
+comment il agit.
+
+LODOVICO.--Je suis fâché de m'être trompé sur son compte.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une chambre dans le château.
+
+_Entrent_ OTHELLO, ÉMILIA.
+
+
+OTHELLO.--Vous n'avez donc rien vu?
+
+ÉMILIA.--Ni rien entendu, ni jamais rien soupçonné.
+
+OTHELLO.--Mais vous les avez vus elle et Cassio ensemble.
+
+ÉMILIA.--Mais alors je n'ai rien vu de mal; et cependant j'entendais
+chaque syllabe qui était prononcée entre eux.
+
+OTHELLO.--Quoi! ils ne se sont jamais parlé bas?
+
+ÉMILIA.--Jamais, mon seigneur.
+
+OTHELLO.--Ils ne vous ont jamais renvoyée?
+
+ÉMILIA.--Jamais.
+
+OTHELLO.--Pour aller lui chercher son éventail, ses gants, son masque,
+ou quoi que ce soit?
+
+ÉMILIA.--Jamais, mon seigneur.
+
+OTHELLO.--Cela est étrange.
+
+ÉMILIA.--J'ose vous répondre, seigneur, qu'elle est fidèle: j'y engage
+mon âme. Si vous pensez autre chose, bannissez cette pensée, elle abuse
+votre coeur. Si quelque misérable vous a mis des soupçons en tête, que
+le ciel lui envoie pour salaire la malédiction du serpent; car si elle
+n'est pas vertueuse, chaste et sincère, il n'y a point de mari heureux;
+la plus pure des femmes est impure comme la calomnie.
+
+OTHELLO.--Dites-lui de venir, allez. (_Émilia sort._) Elle en dit
+assez; mais ce n'est qu'une entremetteuse qui n'en peut dire
+davantage.--L'autre est une adroite coquine qui tient enfermés sous le
+verrou et la clef d'infâmes secrets, et cependant elle se met à genoux,
+et elle prie!... Je le lui ai vu faire.
+
+(Entre Desdémona avec Émilia.)
+
+DESDÉMONA.--Mon seigneur, que voulez-vous de moi?
+
+OTHELLO.--Je vous prie, ma poule, venez ici.
+
+DESDÉMONA.--Où vous plaît-il?
+
+OTHELLO.--Que je voie dans vos yeux. Regardez-moi en face.
+
+DESDÉMONA.--Quelle horrible fantaisie vous saisit?
+
+OTHELLO, _à Émilia_.--Les femmes de votre métier, madame, laissent les
+amants tête-à-tête et ferment la porte; puis elles toussent ou
+crient _hem! hem!_ si quelqu'un survient. A votre office, à votre
+office.--Allons, dépêchez-vous. (Émilia sort.)
+
+DESDÉMONA _tombe à genoux_.--Je vous le demande à genoux, mon seigneur,
+que signifie votre discours? J'entends votre fureur dans vos paroles,
+mais je ne comprends pas vos paroles.
+
+OTHELLO.--Qu'es-tu?
+
+DESDÉMONA.--Votre femme, monseigneur, votre fidèle et loyale femme.
+
+OTHELLO.--Viens, jure-le, damne-toi, de peur, comme tu ressembles aux
+êtres célestes, que les démons eux-mêmes n'osent s'emparer de toi.
+Damne-toi donc par un double crime; jure que tu m'es fidèle.
+
+DESDÉMONA.--Le ciel sait que cela est vrai!
+
+OTHELLO.--Le ciel sait que tu es perfide comme l'enfer.
+
+DESDÉMONA.--Envers qui, mon seigneur? avec qui? Comment suis-je perfide?
+
+OTHELLO.--Ah! Desdémona! va-t'en, va-t'en, va-t'en!
+
+DESDÉMONA.--Hélas! jour fatal! pourquoi pleurez-vous? Suis-je la cause
+de ces larmes, mon seigneur? Si vous soupçonnez mon père d'être l'auteur
+de votre rappel, n'en rejetez pas le reproche sur moi: si vous l'avez
+perdu, moi aussi je l'ai perdu.
+
+OTHELLO.--S'il avait plu au ciel de m'éprouver par le malheur, s'il
+avait fait pleuvoir sur ma tête nue tous les maux et toutes les
+humiliations, s'il m'avait plongé jusqu'au cou dans la pauvreté, s'il
+avait livré aux fers moi et mes plus belles espérances, j'aurais trouvé
+dans quelque coin de mon âme un reste de patience: mais, hélas! faire
+de moi un objet en butte au mépris qui dirigera vers moi son
+doigt immobile... Oh! oh!... Eh bien! cela même, j'aurais pu le
+supporter.--Oui, oui, je l'aurais pu.--Mais l'asile où j'avais enfermé
+tous les trésors de mon coeur, là où je dois vivre ou perdre la vie,
+la source où je puise mon existence, qui autrement se tarit, en être
+chassé, ou ne la garder que comme une citerne où d'impurs crapauds
+viennent s'unir!--Toi-même, ô patience, jeune chérubin aux lèvres de
+rose, voilà de quoi décolorer ton teint et rendre ta face aussi sombre
+que l'enfer!
+
+DESDÉMONA.--J'espère que mon noble seigneur me tient pour vertueuse.
+
+OTHELLO.--Oui, comme les mouches d'été, dans les boucheries, qui
+s'animent en battant des ailes[20].--O toi, fleur des bois qui es si
+belle et exhales un parfum si doux que tu enivres les sens!...--Je
+voudrais que tu ne fusses jamais née!
+
+[Note 20:
+
+ _O ay; as summer flies are in the shambles_,
+ _That quicken even with blowing_.
+
+Littéralement: Oui, comme sont, dans les boucheries, les mouches d'été
+qui s'accouplent en étendant leurs ailes.]
+
+DESDÉMONA.--Hélas! quel crime ai-je commis, sans le savoir?
+
+OTHELLO.--Ce beau visage, ce livre admirable était-il donc fait pour
+écrire dessus _prostituée_?--Ce que tu as, ce que tu as commis?--O fille
+publique, si je disais ce que tu as fait, un feu ardent embraserait mes
+joues et toute pudeur serait réduite en cendres[21]! Ce que tu as commis?
+le ciel s'en bouche le nez et la lune ferme les yeux; le souffle lascif
+du vent qui baise tout ce qu'il rencontre se tait dans le sein de la
+terre, pour ne pas l'entendre. Ce que tu as commis? Indigne effrontée!
+
+[Note 21:
+
+ _I should make very forges of my cheeks_
+ _That would to cinders burn up modesty_.
+
+Littéralement: _Je ferais, de mes joues, des forges qui réduiraient en
+cendres la pudeur elle-même._]
+
+DESDÉMONA.--Au nom du ciel, vous me faites injure.
+
+OTHELLO.--N'êtes-vous pas une prostituée?
+
+DESDÉMONA.--Non, comme il est vrai que je suis chrétienne. Si me
+conserver à mon époux pure de tout attouchement illégitime, c'est n'être
+pas une impudique; non, je ne suis pas une...
+
+OTHELLO.--Quoi! tu n'es pas une prostituée?
+
+DESDÉMONA.--Non, sur mon salut.
+
+OTHELLO.--Est-il possible?
+
+DESDÉMONA.--Oh! Dieu, aie pitié de nous!
+
+OTHELLO.--En ce cas je vous demande grâce. Je vous prenais pour
+cette rusée courtisane de Venise qui a épousé Othello. (_Rentre
+Émilia._)--Vous, madame, qui remplissez l'office opposé à celui de saint
+Pierre, et qui ouvrez les portes de l'enfer: vous! vous! oui, vous! nous
+avons fini.--Voilà de l'argent pour votre peine: je vous prie, tournez
+la clef et gardez-nous le secret.
+
+(Il sort.)
+
+ÉMILIA.--Hélas! que rêve donc cet homme? comment êtes-vous, madame? ma
+chère maîtresse, comment êtes-vous?
+
+DESDÉMONA.--A moitié endormie, je crois.
+
+ÉMILIA.--Chère maîtresse, qu'est-il arrivé à mon seigneur?
+
+DESDÉMONA.--A qui?
+
+ÉMILIA.--Hé! à mon seigneur, madame.
+
+DESDÉMONA.--Qui est ton seigneur?
+
+ÉMILIA.--Celui qui est aussi le vôtre, chère maîtresse.
+
+DESDÉMONA.--Je n'en ai point: ne me parle pas, Émilia. Je ne puis pas
+pleurer, et je ne pourrais te répondre que par mes larmes.--Je t'en
+prie, place ce soir sur mon lit les draps du jour de mes noces;--ne
+l'oublie pas; et va cherches ton mari.
+
+ÉMILIA.--Dieu! quel changement!
+
+(Elle sort.)
+
+DESDÉMONA.--Il était juste que je fusse ainsi traitée. Oui, bien
+juste.--Comment me suis-je conduite pour qu'il ait pu concevoir sur moi
+le moindre soupçon du plus grand des crimes?
+
+(Rentrent Jago et Émilia.)
+
+JAGO.--Quel est votre bon plaisir, madame? comment vous trouvez-vous?
+
+DESDÉMONA.--Je ne saurais le dire. Ceux qui instruisent de jeunes
+enfants s'y prennent avec douceur et en leur imposant des tâches
+légères. Il aurait dû me gronder ainsi; car en vérité je suis une enfant
+quand on me gronde.
+
+JAGO.--Qu'y a-t-il donc, madame?
+
+ÉMILIA.--Hélas! Jago, mon seigneur l'a traitée d'infâme; il l'a accablée
+de tant de mépris et d'outrages qu'un coeur fidèle ne peut le supporter.
+
+DESDÉMONA.--Suis-je ce qu'il m'a nommée, Jago?
+
+JAGO.--Quel nom, belle dame?
+
+DESDÉMONA.--Celui qu'elle a dit que mon mari m'avait donné.
+
+ÉMILIA.--Il l'a appelée prostituée. Un mendiant dans son ivresse n'eût
+pas vomi de semblables injures sur la compagne de sa misère.
+
+JAGO.--Pourquoi s'est-il emporté de la sorte?
+
+DESDÉMONA.--Je n'en sais rien: je suis certaine que je ne suis pas ce
+qu'il dit.
+
+JAGO.--Ne pleurez pas, ne pleurez pas: hélas! funeste jour!
+
+ÉMILIA.--A-t-elle renoncé à tant de nobles alliances, à son père et à
+son pays, et à ses amis, pour s'entendre appeler prostituée? Cela ne
+ferait-il pas pleurer?
+
+DESDÉMONA.--C'est ma misérable destinée.
+
+JAGO.--Que le ciel le punisse de son emportement! D'où lui vient cette
+fantaisie?
+
+DESDÉMONA.--Ah! Dieu le sait.
+
+ÉMILIA.--Je veux être pendue si ce n'est pas quelque infatigable coquin,
+quelque drôle actif et adroit, quelque esclave perfide et flagorneur,
+qui, pour surprendre quelque emploi, aura forgé cette calomnie: je veux
+être pendue, si cela n'est pas!
+
+JAGO.--Fi! cela est impossible; il n'y a point d'homme semblable.
+
+DESDÉMONA.--S'il y en a un, que le ciel lui pardonne!
+
+ÉMILIA.--Que le gibet lui pardonne, et que l'enfer dévore ses
+os!--Pourquoi l'appellerait-il prostituée? Qui lui fait la cour? en quel
+lieu? dans quel temps? de quelle manière? avec quelle apparence? Le
+More est trompé par quelque indigne misérable, quelque grossier
+coquin, quelque méchant fourbe. O ciel! que ne démasques-tu de pareils
+scélérats? Que ne mets-tu à la main de chaque honnête homme un fouet
+pour flageller le drôle tout nu, d'un bout du monde à l'autre, depuis
+l'orient jusqu'au couchant!
+
+JAGO.--Parlez plus bas.
+
+ÉMILIA.--O fi! fi! de cet homme. C'était aussi quelque compagnon de
+cette trempe qui vous mit l'esprit sens dessus dessous, quand vous me
+soupçonnâtes d'une intrigue avec le More.
+
+JAGO.--Allez, vous êtes une écervelée.
+
+DESDÉMONA.--O bon Jago, que ferai-je pour ramener le coeur de mon mari?
+Bon ami, va le trouver; par cette lumière du ciel, j'ignore comment j'ai
+pu le perdre. Je tombe ici à genoux; si jamais ma volonté eut quelque
+tort envers son amour, en pensée, en parole ou en action; si jamais mes
+yeux, mes oreilles, aucun de mes sens, ont pu se complaire en quelque
+autre objet que lui; et s'il n'est pas vrai que je l'aime encore, que je
+l'ai toujours aimé, et que je l'aimerai toujours tendrement quand il
+me rejetterait loin de lui dans la misère par un divorce... que toute
+consolation m'abandonne! La dureté peut beaucoup, et sa dureté peut
+détruire ma vie, mais jamais altérer mon amour. Je ne peux pas dire
+prostituée:--ce mot me fait horreur maintenant que je le prononce; mais
+tous les vains trésors du monde ne me feraient pas commettre l'action
+qui pourrait mériter ce titre.
+
+JAGO.--Calmez-vous, je vous prie; ce n'est qu'un moment d'humeur. Les
+affaires d'État l'irritent, et c'est vous qu'il gronde.
+
+DESDÉMONA.--S'il n'y avait pas d'autre cause...
+
+JAGO.--Ce n'est que cela, je le garantis. (_Des trompettes._) Écoutez:
+ces trompettes annoncent le souper. Les grands messagers de Venise vous
+attendent. Entrez et ne pleurez plus; tout ira bien. (_Sortent Desdémona
+et Émilia._)(_Entre Roderigo._) Eh bien! Roderigo?
+
+RODERIGO.--Je ne trouve pas que tu agisses franchement avec moi.
+
+JAGO.--Quelle preuve du contraire?
+
+RODERIGO.--Chaque jour tu me trompes par quelque nouvelle ruse, et à ce
+qu'il me semble, tu m'éloignes de toutes les occasions, bien plutôt que
+tu ne me procures quelque espérance. Je ne veux pas le supporter plus
+longtemps; et même je ne suis pas encore décidé à digérer en silence ce
+que j'ai déjà follement souffert.
+
+JAGO.--Voulez-vous m'écouter, Roderigo?
+
+RODERIGO.--Bah! je n'ai que trop écouté. Vos paroles et vos actions ne
+sont pas cousines.
+
+JAGO.--Vous m'accusez très-injustement.
+
+RODERIGO.--De rien qui ne soit vrai. Je me suis dépouillé de toutes
+mes ressources. Les bijoux que vous avez reçus de moi pour les offrir
+à Desdémona auraient à demi corrompu une religieuse. Vous m'avez dit
+qu'elle les avait acceptés; et en retour vous m'avez apporté l'espoir
+et la consolation d'égards prochains et d'un payement assuré; mais je ne
+vois rien.
+
+JAGO.--Bon, poursuivez, fort bien.
+
+RODERIGO.--_Fort bien, poursuivez_: je ne puis poursuivre, voyez-vous,
+et cela n'est pas fort bien; au contraire, je dis qu'il y a ici de la
+fraude, et je commence à croire que je suis dupe.
+
+JAGO.--Fort bien.
+
+RODERIGO.--Je vous répète que ce n'est pas fort bien.--Je veux me faire
+connaître à Desdémona. Si elle me rend mes bijoux, j'abandonnerai ma
+poursuite, et je me repentirai de mes recherches illégitimes. Sinon,
+soyez sûr que j'aurai raison de vous.
+
+JAGO.--Vous avez tout dit?
+
+RODERIGO.--Oui; et je n'ai rien dit que je ne sois bien résolu
+d'exécuter.
+
+JAGO.--Eh bien! je vois maintenant que tu as du sang dans les veines,
+et je commence à prendre de toi meilleure opinion que par le passé.
+Donne-moi ta main, Roderigo; tu as conçu contre moi de très-justes
+soupçons; cependant je te jure que j'ai agi très-sincèrement dans ton
+intérêt.
+
+RODERIGO.--Il n'y a pas paru.
+
+JAGO.--Il n'y a pas paru, je l'avoue; et vos doutes ne sont point dénués
+de raison et de jugement. Mais, Roderigo, si tu as vraiment en toi ce
+que je suis maintenant plus disposé que jamais à y croire, je veux dire
+de la résolution, du courage et de la valeur, montre-le cette nuit;
+et si la nuit suivante tu ne possèdes pas Desdémona, fais-moi sortir
+traîtreusement de ce monde, et dresse des embûches contre ma vie.
+
+RODERIGO.--Quoi! qu'est ceci? Y a-t-il en cela quelque lueur, quelque
+apparence de raison?
+
+JAGO.--Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de Venise pour mettre
+Cassio à la place d'Othello.
+
+RODERIGO.--Est-il vrai? Othello et Desdémona vont donc retourner à
+Venise?
+
+JAGO.--Non, non; il va en Mauritanie, et emmène avec lui la belle
+Desdémona, à moins que son séjour ici ne soit prolongé par quelque
+accident; et pour cela, il n'est point de plus sûr moyen que d'écarter
+ce Cassio.
+
+RODERIGO.--Que voulez-vous dire?--L'écarter?
+
+JAGO.--Quoi! en le mettant hors d'état de succéder à Othello, en lui
+faisant sauter la cervelle.
+
+RODERIGO.--Et c'est là ce que vous voulez que je fasse?
+
+JAGO.--Oui, si vous osez vous rendre service et justice vous-même.
+Ce soir il soupe chez une fille de mauvaise vie, et je dois aller l'y
+trouver. Il ne sait rien encore de sa brillante fortune. Si vous voulez
+l'épier au sortir de là (et je m'arrangerai pour que ce soit entre
+minuit et une heure), vous pourrez faire de lui tout ce qu'il vous
+plaira. Je serai à deux pas prêt à vous seconder; il tombera entre nous
+deux. Venez, ne restez pas ébahi du projet; mais suivez-moi. Je vous
+prouverai si bien la nécessité de sa mort, que vous vous sentirez obligé
+de la lui donner. Allons, il est grandement l'heure de souper, et la
+nuit s'avance vers son milieu. A l'oeuvre.
+
+RODERIGO.--Je veux bien savoir auparavant la raison de tout ceci.
+
+JAGO.--Vous serez satisfait.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Un appartement dans le château.
+
+_Entrent_ OTHELLO, LODOVICO, DESDÉMONA, ÉMILIA _et leur suite_.
+
+
+LODOVICO.--Seigneur, je vous en conjure, ne venez pas plus loin.
+
+OTHELLO.--Excusez-moi, la promenade me fera du bien.
+
+LODOVICO.--Madame, bonne nuit; je remercie humblement Votre Seigneurie.
+
+DESDÉMONA.--Votre Honneur est le bienvenu.
+
+OTHELLO.--Vous plaît-il de venir, seigneur? _(A voix basse.)_ Oh!
+Desdémona!
+
+DESDÉMONA.--Mon seigneur?
+
+OTHELLO.--Allez à l'instant vous mettre au lit, je reviens tout à
+l'heure. Renvoyez votre suivante. N'y manquez pas.
+
+DESDÉMONA.--Je le ferai, mon seigneur.
+
+(Sortent Othello, Lodovico et la suite.)
+
+ÉMILIA.--Comment cela va-t-il à présent? Il a l'air plus doux que
+tantôt.
+
+DESDÉMONA.--Il dit qu'il va revenir tout à l'heure. Il m'a ordonné de me
+mettre au lit, et de te renvoyer.
+
+ÉMILIA.--De me renvoyer?
+
+DESDÉMONA.--C'est son ordre. Ainsi, bonne Émilia, donne-moi mes
+vêtements de nuit, et adieu. Il ne faut pas lui déplaire maintenant.
+
+ÉMILIA.--Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu!
+
+DESDÉMONA.--Oh! moi, non. Mon amour le chérit tellement que même son
+humeur bourrue, ses dédains, ses brusqueries (je t'en prie, délace-moi)
+ont de la grâce et du charme pour moi.
+
+ÉMILIA.--J'ai mis au lit les draps que vous m'avez demandés.
+
+DESDÉMONA.--O mon père, que nos coeurs sont insensés!--(_A Émilia._) Si
+je meurs avant toi, ensevelis-moi, je t'en prie, dans un de ces draps.
+
+ÉMILIA.--Allons, allons, comme vous bavardez.
+
+DESDÉMONA.--Ma mère avait auprès d'elle une jeune fille, elle s'appelait
+Barbara. Elle était amoureuse, et celui qu'elle aimait devint fou
+et l'abandonna. Elle avait une chanson du saule: c'était une vieille
+chanson, mais qui exprimait sa destinée, et elle mourut en la chantant.
+Ce soir, cette chanson ne veut pas me sortir de l'esprit: j'ai bien de
+la peine à m'empêcher de laisser tomber de côté ma tête, et de chanter
+la chanson comme la pauvre Barbara.--Je t'en prie, dépêche-toi.
+
+ÉMILIA.--Irai-je chercher votre robe de nuit?
+
+DESDÉMONA.--Non, détache cela.--Ce Lodovico est un homme agréable.
+
+ÉMILIA.--Un très-bel homme.
+
+DESDÉMONA.--Et il parle bien.
+
+ÉMILIA.--J'ai connu à Venise une dame qui aurait fait pieds nus le
+pèlerinage de la Palestine, seulement pour toucher à ses lèvres.
+
+DESDÉMONA.
+
+ La pauvre enfant était assise, en soupirant, auprès d'un sycomore.
+ Chantez tous le saule vert.
+ Sa main sur son coeur, sa tête sur ses genoux;
+ Chantez le saule, le saule, le saule.
+ Le frais ruisseau coulait près d'elle, et répétait en murmurant ses
+ gémissements;
+ Chantez le saule, le saule, le saule.
+ Ses larmes amères coulaient de ses yeux et amollissaient les pierres;
+
+(A Émilia.)
+
+Laisse ceci là:
+
+ Chantez le saule, le saule, le saule,
+
+(A Émilia.) Je t'en prie, dépêche-toi; il va rentrer.
+
+ Chantez tous le saule vert; ses rameaux feront ma guirlande.
+ Que personne le blâme; j'approuve ses dédains:
+
+Non; ce n'est pas là ce qui suit.--Écoute; qui frappe?
+
+ÉMILIA.--C'est le vent.
+
+DESDÉMONA.
+
+ J'appelais mon amour, amour trompeur; mais que me disait-il, alors?
+ Chantez le saule, le saule, le saule.
+
+--Si je fais la cour à plus de femmes, plus d'hommes vous feront la
+cour[22].
+
+(A Émilia.)
+
+Va-t'en. Bonne nuit. Les yeux me font mal. Cela présage-t-il des pleurs?
+
+[Note 22: Cette chanson est une ancienne ballade qui se trouve dans
+les _Relicks of ancient Poetry_. Le saule était alors, en Angleterre,
+l'arbre de l'amour malheureux.]
+
+ÉMILIA.--Ce n'est ni ici ni là.
+
+DESDÉMONA--Je l'avais ouï dire ainsi. Oh! ces hommes, ces
+hommes!--Dis-moi, Émilia:--crois-tu en conscience qu'il y ait des femmes
+qui trompent si indignement leurs maris?
+
+ÉMILIA.--Il y en a; cela n'est pas douteux.
+
+DESDÉMONA.--Voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde entier?
+
+ÉMILIA.--Et vous, madame, ne le voudriez-vous pas?
+
+DESDÉMONA.--Non, par cette lumière du ciel.
+
+ÉMILIA.--Ni moi non plus, par cette lumière du ciel. Je le ferais tout
+aussi bien dans l'obscurité.
+
+DESDÉMONA.--Mais, voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde
+entier?
+
+ÉMILIA.--Le monde est bien grand; c'est un grand prix pour une petite
+faute!
+
+DESDÉMONA.--Non, en vérité, je pense que tu ne le voudrais pas.
+
+ÉMILIA.--En vérité, je crois le contraire, et que je voudrais le défaire
+après l'avoir fait. Certes, je ne ferais pas une pareille chose pour
+un anneau d'alliance, une pièce de linon, des robes, des jupons, des
+chapeaux, ni pour une médiocre récompense; mais pour le monde entier...
+Et qui refuserait d'être infidèle à son mari pour le faire roi? A ce
+prix je risquerais le purgatoire.
+
+DESDÉMONA.--Que je sois maudite si je voudrais commettre un pareil crime
+pour le monde entier!
+
+ÉMILIA.--Bah! Le crime n'est qu'un crime dans le monde, et si vous aviez
+le monde pour votre peine, votre crime serait dans votre monde, et vous
+en feriez sur-le-champ une vertu.
+
+DESDÉMONA.--Et moi je ne crois pas qu'il y ait de pareilles femmes.
+
+ÉMILIA.--Il y en a par douzaines, et encore autant par-dessus le marché
+qu'il en tiendrait dans ce monde entier qui serait le prix de leur
+faute: mais je pense que la faute en est aux maris si les femmes
+succombent; voyez-vous, ils négligent leurs devoirs, et versent nos
+trésors dans le sein des étrangères, ou ils éclatent en accès d'une
+insupportable jalousie, et nous accablent de contraintes, ou ils nous
+battent et diminuent pour nous faire enrager ce que nous avions à
+dépenser; eh bien! alors nous avons de la rancune, et en dépit de notre
+douceur, nous sommes capables de vengeance. Que les maris sachent que
+leurs femmes sont sensibles comme eux; elles voient, elles sentent,
+elles ont un palais qui sait distinguer ce qui est doux et ce qui est
+amer comme les maris. Que font-ils quand ils nous abandonnent pour
+d'autres? est-ce par plaisir? je le crois; est-ce par passion? je le
+crois encore; est-ce la légèreté qui les entraîne? c'est aussi cela. Et
+nous, donc, n'avons-nous pas des passions, et le goût du plaisir et
+de la légèreté comme les hommes? Qu'ils nous traitent donc bien; sinon
+qu'ils sachent que, nos torts envers eux, ce sont leurs torts envers
+nous qui les amènent.
+
+DESDÉMONA.--Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel m'inspire l'habitude de
+ne pas apprendre le mal par le mal, et de me corriger au contraire par
+la vue du mal!
+
+(Elles sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une rue.
+
+_Entrent_ JAGO et RODERIGO.
+
+
+JAGO.--Là, mets-toi derrière cette borne.--Dans l'instant il va venir.
+Tiens ta bonne épée nue, et plonge-la dans son sein: ferme, ferme,
+ne crains rien; je serai à côté de toi. Ceci nous sauve ou nous perd:
+songes-y et affermis-toi dans ta résolution.
+
+RODERIGO.--Tiens-toi près de moi: je peux manquer mon coup.
+
+JAGO.--Ici, sous ta main.--Sois ferme et tire ton épée.
+
+(Il se retire à peu de distance.)
+
+RODERIGO.--Je ne me sens pas très-porté à cette action. Cependant il
+m'a donné des motifs déterminants.--Après tout, ce n'est qu'un homme
+mort.--Allons, mon épée, sors du fourreau.--Il mourra.
+
+(Il va à son poste.)
+
+JAGO.--J'ai frotté ce jeune bouton presque jusqu'à le rendre sensible,
+et le voilà qui s'irrite. Maintenant qu'il tue Cassio, que Cassio le
+tue, ou qu'ils se tuent tous deux, quoi qu'il arrive, j'y trouve mon
+profit.--Si Roderigo vit, il me somme de lui restituer l'or et tous les
+bijoux que je lui ai escamotés sous le nom de présents pour Desdémona.
+Il ne faut pas que cela soit. Si Cassio survit, il y a dans sa vie un
+éclat de tous les jours qui me rend hideux.--D'ailleurs le More peut me
+dévoiler à lui: je vois là un grand péril pour moi.--Non, il faut qu'il
+meure.--Mais chut! je l'entends qui vient.
+
+(Entre Cassio.)
+
+RODERIGO.--Je reconnais sa démarche. C'est lui. (_Il s'élance et fond
+sur Cassio._) Misérable, tu meurs.
+
+CASSIO.--Ce coup en effet m'eût été fatal, si mon armure n'était
+meilleure que tu ne croyais. Je veux éprouver la tienne.
+
+(Il tire son épée et blesse Roderigo.)
+
+RODERIGO.--Oh! je suis mort.
+
+(Jago s'élance de sa place, frappe Cassio par derrière à la jambe, et
+s'en va.)
+
+CASSIO.--Je suis estropié pour toujours. Oh! du secours! au meurtre! au
+meurtre!
+
+(Il tombe.)
+
+OTHELLO, _dans l'éloignement_.--La voix de Cassio!--Jago tient sa
+parole.
+
+RODERIGO.--O misérable que je suis!
+
+OTHELLO.--Oui, c'est cela même.
+
+CASSIO.--Oh! du secours! un chirurgien! de la lumière!
+
+OTHELLO.--C'est lui.--O brave Jago, homme juste et honnête qui ressens
+si généreusement l'injure de ton ami, tu m'enseignes mon devoir.--Femme,
+votre amant est couché mort et votre destin arrive à grands
+pas.--Prostituée, j'arrive. Hors de mon coeur et ces charmes et tes
+yeux, tout est effacé. Ton lit, ce lit souillé par l'impudicité, va être
+taché du sang de l'impudique.
+
+(Il s'éloigne.)
+
+(Entrent Lodovico et Gratiano, à distance.)
+
+CASSIO.--Oh! comment! point de garde, pas un seul passant? au meurtre!
+au meurtre!
+
+GRATIANO.--C'est quelque accident sinistre; ces cris sont terribles.
+
+CASSIO.--Oh! du secours!
+
+LODOVICO.--Écoutez!
+
+RODERIGO.--O perfide scélérat!
+
+LODOVICO.--Deux ou trois gémissements! la nuit est noire; ces cris
+pourraient être feints.--Croyez qu'il n'est pas sûr d'avancer vers ces
+cris sans plus de monde.
+
+RODERIGO.--Personne ne vient. Alors je vais mourir en perdant tout mon
+sang.
+
+(Entre Jago un flambeau à la main.)
+
+LODOVICO.--Écoutons.
+
+GRATIANO.--Voici quelqu'un qui vient en chemise, avec un flambeau et des
+armes.
+
+JAGO.--Qui est là? Quel est ce bruit? On crie au meurtre?
+
+LODOVICO.--Nous ne savons pas.
+
+JAGO.--N'avez-vous pas entendu un cri?
+
+CASSIO.--Ici, ici: au nom du ciel, secourez-moi!
+
+JAGO.--Qu'est-il arrivé?
+
+GRATIANO.--C'est l'enseigne d'Othello, à ce qu'il me semble.
+
+LODOVICO.--Lui-même en effet, un brave soldat.
+
+JAGO.--Qui êtes-vous, vous qui criez si piteusement?
+
+CASSIO.--Jago!--Oh! je suis perdu, assassiné par des traîtres. Donne-moi
+quelque secours.
+
+JAGO, _accourant_.--Hélas! vous, lieutenant? Quels sont les misérables
+qui ont fait ceci?
+
+CASSIO.--Il y en a un, je crois, à quelques pas, et qui est hors d'état
+de s'enfuir.
+
+JAGO.--O lâches assassins! (_à Lodovico et Gratiano._) Qui êtes-vous là?
+approchez, et venez à notre aide.
+
+RODERIGO.--Oh! secourez-moi.
+
+CASSIO.--C'est l'un d'entre eux.
+
+JAGO.--Exécrable meurtrier! O scélérat!
+
+(Il perce Roderigo.)
+
+RODERIGO.--O infernal Jago! Chien inhumain! oh! oh! oh!
+
+JAGO, _élevant la voix_.--Égorger les gens dans l'obscurité! où sont
+ces bandits sanguinaires? Quel silence dans cette ville! Au meurtre! au
+meurtre!--(_Se tournant vers Lodovico._) Qui pouvez-vous être? Êtes-vous
+des bons ou des méchants?
+
+LODOVICO.--Comme nous agirons, jugez-nous.
+
+JAGO.--Seigneur Lodovico?
+
+LODOVICO.--Lui-même.
+
+JAGO.--Je vous demande pardon, seigneur.--Voici Cassio blessé par des
+bandits.
+
+GRATIANO.--Cassio?
+
+JAGO, _à Cassio_.--Comment cela va-t-il, frère?
+
+CASSIO.--Ma jambe est en deux.
+
+JAGO.--Le ciel nous en préserve!--Messieurs, de la lumière, je vais
+bander sa plaie avec ma chemise.
+
+(Entre Bianca.)
+
+BIANCA.--Quoi? qu'est-il donc arrivé? Qui est-ce qui criait?
+
+JAGO.--Qui est-ce qui criait?
+
+BIANCA.--O mon doux Cassio! mon cher Cassio! O Cassio, Cassio, Cassio!
+
+JAGO.--O impudente coquine!--Cassio, pourriez-vous soupçonner quels sont
+ceux qui vous ont ainsi mutilé?
+
+CASSIO.--Non.
+
+GRATIANO.--Je suis désolé de vous trouver en cet état. J'ai été vous
+chercher chez vous.
+
+JAGO.--Prêtez-moi une jarretière. Bon.--Oh! si nous avions une chaise
+pour l'emporter doucement d'ici!
+
+BIANCA.--Hélas! il s'évanouit. O Cassio, Cassio, Cassio!
+
+JAGO.--Nobles seigneurs, vous tous, je soupçonne cette malheureuse
+d'être de compagnie dans cet attentat. Un peu de patience, cher
+Cassio.--Venez, venez; prêtez-moi une lumière. (_Il va à Roderigo._)
+Voyons, connaissons-nous ce visage, ou non?--Comment, mon ami, mon
+cher compatriote, Roderigo!--Non...--Oui, c'est lui-même, ô ciel! c'est
+Roderigo.
+
+GRATIANO.--Quoi! Roderigo de Venise?
+
+JAGO.--Lui-même: le connaissiez-vous?
+
+GRATIANO.--Si je le connaissais? oui.
+
+JAGO.--Le seigneur Gratiano! J'implore votre pardon. Ces sanglants
+accidents doivent excuser la négligence de mes manières envers vous.
+
+GRATIANO.--Je suis bien aise de vous voir.
+
+JAGO.--Eh bien! Cassio, comment vous trouvez-vous? oh! une chaise, une
+chaise!
+
+GRATIANO, _avec étonnement_.--Roderigo!
+
+JAGO.--C'est lui, c'est lui.--Ah! bonne nouvelle! voilà la chaise.--Que
+quelque bonne âme l'emporte soigneusement. Je cours chercher le
+chirurgien du général. (_A Bianca._) Pour vous, madame, ne prenez pas
+tant de peines. Celui qui est étendu là, Cassio, était mon intime ami.
+(_A Cassio._) Quelle querelle y avait-il donc entre vous deux?
+
+CASSIO.--Nulle au monde, et je ne connais pas cet homme.
+
+JAGO, _à Bianca_.--Pourquoi êtes-vous si pâle? (_Aux porteurs du
+brancard._) Marchez, qu'il ne reste pas plus longtemps à l'air. (_On
+emporte Cassio et Roderigo._) Vous, dignes seigneurs, demeurez. Pourquoi
+êtes-vous si pâle, madame?--Remarquez-vous l'égarement de ses yeux?--Ah!
+si vous avez _le_ regard fixe, nous en saurons davantage tout à
+l'heure.--Regardez-la bien, je vous prie; observez-la: voyez-vous,
+messieurs? quand les langues seraient muettes, le crime parlerait
+encore.
+
+(Entre Émilia.)
+
+ÉMILIA.--Hélas! qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il, mon mari?
+
+JAGO.--Cassio vient d'être attaqué dans l'obscurité par Roderigo et
+des drôles qui se sont sauvés. Il est presque assassiné et Roderigo est
+mort.
+
+ÉMILIA.--Hélas! brave homme! Hélas! bon Cassio!
+
+JAGO.--Voilà ce qu'on gagne à aller chez des créatures.--Émilia, je t'en
+prie, va savoir de Cassio où il a soupé ce soir.--(_Regardant Bianca._)
+Quoi, vous frémissez à cette question?
+
+BIANCA.--C'est chez moi qu'il a soupé, mais je ne frémis point de le
+dire.
+
+JAGO.--Ah! chez vous! je vous accuse, suivez-moi.
+
+ÉMILIA.--Fi donc! fi donc, coquine!
+
+BIANCA.--Je ne suis pas une coquine. Je mène une vie aussi honnête que
+vous qui m'insultez.
+
+ÉMILIA.--Que moi? pouah! fi donc!
+
+JAGO.--Généreux et nobles seigneurs, allons voir panser le pauvre
+Cassio.--Venez, madame, vous avez d'autres histoires à nous
+conter.--Émilia, cours à la citadelle, va dire à mon seigneur et à sa
+femme ce qui vient d'arriver. (_Aux autres._) Voulez-vous venir, je vous
+prie? (_A part._) Voici la nuit qui fait ma fortune ou qui me perd.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une chambre à coucher.--Un flambeau allumé.
+
+DESDÉMONA _endormie dans son lit. Entre_ OTHELLO.
+
+
+OTHELLO.--C'est la cause, c'est la cause, ô mon âme! ne permettez pas
+que je la dise devant vous, chastes étoiles! c'est la cause! cependant
+je ne veux pas verser son sang, je ne veux pas percer son sein, ce sein
+plus blanc que la neige, plus uni que l'albâtre des tombeaux. (_Il
+pose à terre son épée._) Pourtant il faut qu'elle meure, autrement
+elle trahira encore d'autres hommes. Éteignons ce flambeau et ensuite
+éteignons le flambeau de sa vie[23].--Si je t'éteins, toi, serviteur
+enflammé, je puis ressusciter ta flamme, si je venais à me
+repentir.--Mais que j'éteigne une fois ta flamme, toi le plus
+merveilleux ouvrage de la souveraine nature, je ne sais où
+se retrouverait le feu de Prométhée qui pourrait rallumer ta
+lumière.--Quand j'ai cueilli la rose, je ne puis plus la faire
+refleurir; il faut qu'elle se fane.--Je veux sentir encore la rose sur
+sa tige. (_Il l'embrasse._) O haleine embaumée qui persuaderait presque
+à la justice de briser son glaive!--Encore un baiser; encore un! sois
+telle que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer et je
+t'aimerai après.--Encore un, voici le dernier.--Jamais baiser si doux
+ne fut si fatal.--Il faut que je pleure; mais ce sont de cruelles
+larmes!--C'est le courroux du ciel, il frappe ce qu'il aime.--Elle
+s'éveille.
+
+[Note 23:_Put out the light and then put out the light_:
+
+Ce passage a beaucoup occupé les commentateurs: son sens le plus
+naturel est celui que nous avons adopté; Othello applique successivement
+l'expression _put out the light, éteindre la lumière_, au flambeau
+allumé qu'il éteint, et au flambeau de la vie de Desdémona, rien n'est
+plus commun dans Shakspeare que ce double emploi du même mot appliqué,
+dans le même vers, à deux objets différents. Warburton avait changé le
+sens, en changeant la ponctuation.
+
+ Put _out the light, and then_.--_Put out the light_!
+
+«Éteignons ce flambeau et alors...--Éteindre ce flambeau? Si je
+t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis ressusciter la flamme, etc.
+etc.»
+
+Ce changement ne me paraît nullement nécessaire; un jeu de mots, ou ce
+qui y ressemble, est souvent le texte original le plus vraisemblable.]
+
+DESDÉMONA.--Qui est là? Othello?
+
+OTHELLO.--Oui, Desdémona.
+
+DESDÉMONA.--Voulez-vous vous mettre au lit, seigneur?
+
+OTHELLO.--Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona?
+
+DESDÉMONA.--Oui, mon seigneur.
+
+OTHELLO.--Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque crime pour
+lequel vous ne soyez pas encore assurée de la grâce du ciel, implorez-la
+sur-le-champ.
+
+DESDÉMONA.--Hélas! mon seigneur, que voulez-vous dire?
+
+OTHELLO.--Allons, faites ce que je dis, et soyez prompte; je vais me
+promener en attendant;--je ne voudrais pas tuer votre âme avant qu'elle
+se fût préparée;--non, le ciel m'en préserve! je ne voudrais pas tuer
+ton âme.
+
+DESDÉMONA.--Vous parlez de tuer?
+
+OTHELLO.--Oui, j'en parle.
+
+DESDÉMONA.--Que le ciel ait donc pitié de moi!
+
+OTHELLO.--Amen, de tout mon coeur.
+
+DESDÉMONA.--Si vous parlez ainsi, j'espère que vous ne me tuerez pas.
+
+OTHELLO.--Hum!
+
+DESDÉMONA.--Et cependant je vous crains; car vous êtes fatal quand vos
+yeux roulent ainsi. Pourquoi je craindrais, je n'en sais rien, car je ne
+me connais pas de crime; et pourtant je sens que je crains.
+
+OTHELLO.--Pense à tes péchés.
+
+DESDÉMONA.--C'est l'amour que je vous porte.
+
+OTHELLO.--Oui, c'est pour cela que tu meurs.
+
+DESDÉMONA.--C'est une mort bien contre nature, que d'être tuée pour
+aimer. Hélas! pourquoi mordez-vous ainsi votre lèvre inférieure?
+Quelque violente passion ébranle tout votre corps: ce sont des présages
+sinistres; cependant j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.
+
+OTHELLO.--Paix, tiens-toi tranquille.
+
+DESDÉMONA.--Je le fais. Qu'est-ce?
+
+OTHELLO.--Ce mouchoir que j'aimais tant et que je t'avais donné, tu l'as
+donné à Cassio.
+
+DESDÉMONA.--Non, sur ma vie et mon âme: envoyez-le chercher, et
+demandez-lui.
+
+OTHELLO.--Ma chère âme, prends garde, prends garde au parjure; tu es sur
+ton lit de mort.
+
+DESDÉMONA.--Mais non pas pour y mourir encore.
+
+OTHELLO.--Si, tout à l'heure: ainsi, confesse sincèrement ton crime: en
+vain nierais-tu chaque article avec serment, tu n'écarterais point, tu
+n'étoufferais point la terrible pensée qui me fait gémir. Tu vas mourir.
+
+DESDÉMONA.--Dieu du ciel, ayez pitié de moi!
+
+OTHELLO.--Je dis amen.
+
+DESDÉMONA.--Et vous aussi, ayez pitié de moi!--Je ne vous ai jamais
+offensé de ma vie: jamais je n'aimai Cassio que de cette bienveillance
+générale dont le ciel me permettait de l'aimer. Je ne lui donnai jamais
+aucun gage.
+
+OTHELLO.--Par le ciel, j'ai vu mon mouchoir dans ses mains: ô femme
+parjure! tu changes mon coeur en pierre, et tu m'obligeras à appeler
+ce que je vais faire un meurtre, quand je croyais n'accomplir qu'un
+sacrifice. J'ai vu le mouchoir.
+
+DESDÉMONA.--Il l'a donc trouvé; je ne le lui ai jamais donné: faites-le
+venir ici, qu'il déclare la vérité.
+
+OTHELLO.--Il l'a déclarée.
+
+DESDÉMONA.--Quoi, mon seigneur?
+
+OTHELLO.--Qu'il t'avait... possédée.
+
+DESDÉMONA.--Quoi! illégitimement?
+
+OTHELLO.--Oui.
+
+DESDÉMONA.--Il ne le dira pas.
+
+OTHELLO.--Non, sa bouche est fermée; l'honnête Jago y a mis ordre.
+
+DESDÉMONA.--Ma crainte m'explique tout.--Quoi! il est mort?
+
+OTHELLO.--Quand tous les cheveux de sa tête auraient été autant de vies,
+ma terrible vengeance avait de quoi les détruire toutes.
+
+DESDÉMONA.--Hélas! il est trahi, et moi perdue!
+
+OTHELLO.--Quoi! prostituée, tu le pleures sous mes yeux!
+
+DESDÉMONA.--Oh! bannissez-moi, seigneur; mais ne me tuez pas.
+
+OTHELLO.--A bas, infâme!
+
+DESDÉMONA.--Tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette nuit.
+
+OTHELLO.--Ah! si vous résistez...
+
+DESDÉMONA.--Seulement une demi-heure.
+
+OTHELLO.--Le parti pris, point de délai.
+
+DESDÉMONA.--Mais seulement pendant que je dis une prière!
+
+OTHELLO.--Il est trop tard.
+
+(Il l'étouffe.)
+
+ÉMILIA, _du dehors_.--Mon seigneur, mon seigneur! de grâce, mon
+seigneur, mon seigneur!
+
+OTHELLO.--Quel est ce bruit?... Elle n'est pas morte, pas encore tout à
+fait morte... Moi qui suis cruel, je suis cependant miséricordieux... Je
+ne veux pas te laisser languir dans ta souffrance... Non, non.
+
+ÉMILIA, _en dehors_.--Mon seigneur, mon seigneur!
+
+OTHELLO.--Qui est là?
+
+ÉMILIA.--Oh! mon bon seigneur! je voudrais vous dire un seul mot.
+
+OTHELLO.--Oui, c'est Émilia... Tout à l'heure... Elle est morte... Elle
+vient sans doute me parler de la mort de Cassio; le bruit a été grand...
+Ah! elle ne remue plus. Immobile comme la tombe... Entrera-t-elle?
+Ferai-je bien?... Je crois qu'elle remue encore... Non... Qui est-ce
+qui vaut le mieux?... Si elle entre, elle voudra sûrement parler à ma
+femme... ma femme! ma femme! Quelle femme?... Je n'ai plus de femme!...
+O pensée insupportable! O heure accablante!... Il me semble qu'il
+devrait y avoir à présent une éclipse totale de lune et de soleil, et
+que le globe épouvanté devrait s'entr'ouvrir dans un tel bouleversement.
+
+ÉMILIA, _toujours en dehors._--Je vous conjure, que je puisse vous
+parler, mon bon seigneur.
+
+OTHELLO.--Je t'avais oubliée; ah! entre, Émilia... Doucement... Tout à
+l'heure... Tirons ces rideaux. Où es-tu? (_Il ouvre la porte._) Que me
+veux-tu maintenant?
+
+(Entre Émilia.)
+
+ÉMILIA.--Oh! mon digne seigneur! un meurtre affreux vient d'être commis
+là-bas.
+
+OTHELLO.--Quoi! tout à l'heure?
+
+ÉMILIA.--A l'heure même, mon seigneur.
+
+OTHELLO.--C'est l'influence de la lune elle-même; elle s'approche de la
+terre plus que de coutume et rend les hommes fous.
+
+ÉMILIA.--Cassio, mon seigneur, a tué un jeune Vénitien nommé Roderigo.
+
+OTHELLO.--Roderigo tué!--Et Cassio tué?
+
+ÉMILIA.--Non, Cassio n'est pas tué.
+
+OTHELLO.--Cassio n'est pas tué? Le meurtre n'est plus d'accord, et la
+douce vengeance devient dure.
+
+DESDÉMONA.--Oh! injustement, injustement massacrée!
+
+ÉMILIA.--Hélas! quel est ce cri?
+
+OTHELLO.--Quoi! quel cri?
+
+ÉMILIA.--Hélas! bon Dieu! c'était la voix de ma maîtresse. Du secours!
+du secours! oh! parlez-moi, madame, douce Desdémona! O ma chère
+maîtresse, parlez.
+
+DESDÉMONA.--Je meurs innocente.
+
+ÉMILIA.--Oh! qui a fait cela?
+
+DESDÉMONA.--Personne, moi-même.--Adieu. Recommande-moi à mon cher
+seigneur. Oh! adieu!
+
+(Elle expire.)
+
+OTHELLO.--Quoi! comment a-t-elle pu être assassinée?
+
+ÉMILIA.--Hélas! qui le sait?
+
+OTHELLO.--Vous l'avez entendue le dire elle-même; ce n'est pas moi.
+
+ÉMILIA.--Elle l'a dit; je ne puis rapporter que la vérité.
+
+OTHELLO.--Eh bien! elle est partie, comme une menteuse, pour les flammes
+de l'enfer. C'est moi qui l'ai tuée.
+
+ÉMILIA.--Oh! elle n'en est que plus un ange et vous un plus noir démon.
+
+OTHELLO.--Elle tournait au vice; c'était une prostituée.
+
+ÉMILIA.--Tu la calomnies; tu es un démon.
+
+OTHELLO.--Elle était perfide, comme l'onde.
+
+ÉMILIA.--Tu es effréné comme le feu d'oser dire qu'elle était perfide!
+Oh! elle était d'une candeur céleste.
+
+OTHELLO.--Cassio l'avait déshonorée: demande à ton mari. Oh! je serais
+damné dans le gouffre le plus profond de l'enfer, si je m'étais porté,
+sans de justes motifs, à cette dernière extrémité. Ton mari savait tout.
+
+ÉMILIA.--Mon mari?
+
+OTHELLO.--Ton mari.
+
+ÉMILIA.--Qu'elle était infidèle au mariage?
+
+OTHELLO.--Oui, avec Cassio. Ah! si elle avait été fidèle, le ciel eût-il
+créé pour moi un autre univers d'une seule et parfaite chrysolithe, je
+ne l'aurais pas changée pour cet univers.
+
+ÉMILIA.--Mon mari?
+
+OTHELLO.--Oui, c'est lui qui me l'a dit le premier. C'est un homme
+d'honneur; il abhorre l'opprobre qui s'attache aux actions infâmes.
+
+ÉMILIA.--Mon mari!
+
+OTHELLO.--A quoi bon ces répétitions, femme? Ton mari, te dis-je.
+
+ÉMILIA.--O ma maîtresse! la scélératesse s'est cruellement moquée de
+l'amour. Mon mari dire qu'elle était infidèle!
+
+OTHELLO.--Lui, femme; je dis ton mari, comprends-tu ce mot? Mon ami, ton
+mari, l'honnête, l'honnête Jago.
+
+ÉMILIA.--S'il dit cela, puisse son coeur pervers pourrir d'un demi-grain
+par jour! Il ment à sa conscience. Elle était trop éprise de son indigne
+choix.
+
+OTHELLO.--Ah!
+
+ÉMILIA.--Faites du pis que vous pourrez. Cette action que vous avez
+faite n'est pas plus digne du ciel que vous n'étiez digne d'elle.
+
+OTHELLO.--Tais-toi, tu feras bien.
+
+ÉMILIA.--Va, tu n'as pas pour me faire du mal la moitié de la force que
+j'ai pour l'endurer. O dupe! ô insensé! stupide comme la fange! Tu as
+commis là une action!...--Je ne m'inquiète pas de ton épée. Je te ferai
+connaître, dussé-je perdre vingt vies!... Du secours! du secours! holà!
+du secours!... Le More a tué ma maîtresse! Au meurtre! au meurtre!
+
+(Entrent Montano, Gratiano et Jago.)
+
+MONTANO.--Quoi donc? que s'est-il passé, général?
+
+ÉMILIA.--Oh! vous voilà donc, Jago! Il faut que votre conduite ait été
+belle, pour que les meurtriers vous chargent de leurs assassinats.
+
+GRATIANO.--De quoi s'agit-il?
+
+ÉMILIA, _à Jago_.--Démens ce misérable, si tu es un homme. Il dit que tu
+as dit que sa femme était infidèle: je sais que tu ne l'as pas dit, car
+tu n'es pas assez scélérat. Parle, car mon coeur est plein.
+
+JAGO.--Je lui ai dit ce que je pensais, et ne lui ai rien dit qu'il
+n'ait lui-même trouvé juste et vrai.
+
+ÉMILIA.--Mais lui avez-vous jamais dit qu'elle était infidèle?
+
+JAGO.--Je l'ai dit.
+
+ÉMILIA.--Vous avez dit un mensonge, un odieux, un infernal mensonge,
+sur mon âme, un mensonge, un mensonge atroce. Elle infidèle avec Cassio!
+Avez-vous dit avec Cassio?
+
+JAGO.--Avec Cassio, femme;--allez, réprimez votre langue.
+
+ÉMILIA.--Je ne veux pas réprimer ma langue! Je suis tenue de parler; ma
+maîtresse est là assassinée dans son lit.
+
+TOUS.--Oh! le ciel nous en préserve!
+
+ÉMILIA.--Et ce sont vos rapports qui ont amené le meurtre.
+
+OTHELLO.--Allons, n'ayez pas l'air égaré, messieurs; c'est la vérité.
+
+GRATIANO.--C'est une étrange vérité!
+
+MONTANO.--O action monstrueuse!
+
+ÉMILIA.--Scélératesse! scélératesse! scélératesse!--J'y songe, j'y
+songe.--Je démêle tout.--O scélératesse! J'en ai eu la pensée alors...
+Je me tuerai de douleur.--O scélératesse! scélératesse!
+
+JAGO.--Quoi! êtes-vous folle? Je vous ordonne de vous rendre au logis.
+
+ÉMILIA.--Dignes seigneurs, que j'aie la liberté de parler. Il convient
+que je lui obéisse, mais non pas en ce moment.--Peut-être, Jago, ne
+rentrerai-je jamais au logis.
+
+OTHELLO, _se précipitant sur le lit_.--Oh! oh! oh!
+
+ÉMILIA.--Oui, couche-toi et rugis; car tu as tué la plus douce, la plus
+innocente femme qui jamais ait levé les yeux vers le ciel.
+
+OTHELLO.--Oh! elle était coupable. _(A Gratiano_.) Je vous reconnaissais
+à peine, mon oncle.--Voilà votre nièce; elle est morte: oui, ces mains
+viennent en effet d'arrêter le souffle de sa vie. Je sais que cette
+action paraît horrible et hideuse.
+
+GRATIANO.--Pauvre Desdémona! je suis bien aise que ton père soit mort.
+Ton mariage lui a été mortel et le chagrin seul a tranché le fil usé de
+ses jours. S'il vivait encore, cette vue le plongerait dans l'égarement
+du désespoir: oui, il maudirait son ange tutélaire, et tomberait dans la
+réprobation du ciel.
+
+OTHELLO.--Cela est lamentable; mais Jago sait qu'elle s'est abandonnée
+mille fois à Cassio; Cassio l'a avoué et elle a récompensé ses
+transports d'amour avec le premier signe, le premier gage d'amour que
+je lui eusse donné; je l'ai vu dans les mains de Cassio; c'était un
+mouchoir, un ancien présent que ma mère avait reçu de mon père.
+
+ÉMILIA.--O ciel! O puissances célestes!
+
+JAGO.--Allons, taisez-vous.
+
+ÉMILIA.--La vérité veut sortir, elle veut sortir.--Que je me taise!
+monsieur, non, non, je parlerai, libre comme l'air. Quand le ciel, les
+hommes, les démons, quand tous devraient crier ensemble honte sur moi,
+je parlerai.
+
+JAGO.--Prenez garde... Allez-vous-en chez vous.
+
+ÉMILIA.--Je ne veux pas.
+
+(Jago essaye de frapper sa femme de son épée.)
+
+GRATIANO.--Fi! tirer votre épée contre une femme!
+
+ÉMILIA.--O toi, More stupide! ce mouchoir dont tu parles, je le trouvai
+par hasard et le donnai à mon mari; car souvent, par des instances
+plus sérieuses que ne méritait en effet cette bagatelle, il m'avait
+sollicitée de m'en emparer.
+
+JAGO.--Infâme coquine!
+
+ÉMILIA.--Elle l'a donné à Cassio! non, hélas! c'est moi qui l'ai trouvé,
+et je l'ai donné à mon mari.
+
+JAGO.--Malheureuse, tu mens.
+
+ÉMILIA.--Par le ciel! je ne mens point, je ne mens point, seigneurs.--O
+meurtrier imbécile! qu'avait à faire un pareil fou d'une si bonne femme?
+
+(Jago blesse Émilia et s'enfuit.)
+
+OTHELLO.--N'y a-t-il de foudres dans le ciel que celles qui servent au
+tonnerre? (_Il tombe à la renverse._) O scélérat inouï!
+
+GRATIANO.--Sa femme tombe; sûrement il a tué sa femme.
+
+ÉMILIA.--Oui, oui, oh! couchez-moi à côté de ma maîtresse.
+
+GRATIANO.--Il s'est enfui, mais sa femme est frappée à mort!
+
+MONTANO.--C'est un scélérat, bien évidemment. Prenez cette épée que je
+viens d'arracher au More. Gardez la porte au dehors: ne le laissez
+pas sortir, tuez-le plutôt; je cours après ce monstre, car c'est un
+misérable damné.
+
+(Sortent Montano et Gratiano.)
+
+OTHELLO.--Je ne suis même plus brave! le premier petit gringalet
+m'enlève mon épée. Mais pourquoi l'honneur survivrait-il à la vertu? Que
+tout périsse à la fois.
+
+ÉMILIA.--Que présageait ta chanson, ô ma maîtresse! écoute, peux-tu
+m'entendre encore! je veux faire comme le cygne et mourir en chantant:
+_Le saule, le saule, le saule!_--More, elle était chaste, elle t'aimait,
+cruel More! Que mon âme entre en paradis, comme il est vrai que je dis
+la vérité; en disant ce que je pense, je meurs, je meurs.
+
+(Elle expire.)
+
+OTHELLO.--J'ai dans cette chambre une autre épée; c'est une épée
+d'Espagne, de la trempe de l'Èbre[24].--Ah! la voici.--Mon oncle, il faut
+que je sorte.
+
+[Note 24: Les armes trempées dans les eaux de l'Èbre avaient une
+réputation particulière.]
+
+GRATIANO, _en dehors_.--Si tu le tentes, il t'en coûtera cher: tu n'as
+point d'armes, il faut que tu te soumettes de force.
+
+OTHELLO.--Regarde-moi donc, et me parle; ou, désarmé comme je suis, je
+vais fondre sur toi.
+
+(Rentre Gratiano.)
+
+GRATIANO.--Que veux-tu?
+
+OTHELLO.--Vois! j'ai une épée. Jamais arme plus sûre ne reposa sur la
+cuisse d'un soldat. J'ai vu le temps où avec ce faible bras et cette
+bonne épée je me suis fait jour à travers des obstacles vingt fois plus
+puissants que celui que tu m'opposes. Mais, ô vaine bravade! qui peut
+surmonter sa destinée? Il n'en est plus de même. Ne crains point quoique
+tu me voies armé: je suis au terme du voyage: me voilà au but, voilà
+l'écueil où finit ma dernière course. Tu recules troublé? Va, c'est une
+crainte perdue. Avance seulement un roseau contre le sein d'Othello
+et il va fuir. Où irait Othello maintenant?... (_Il se tourne vers
+Desdémona._) Voyons, quelle mine as-tu maintenant?--Malheureuse enfant,
+née sous une étoile fatale! pâle comme ta chemise! Quand nous nous
+rencontrerons au jour du jugement, ton regard précipitera mon âme des
+cieux, et soudain les démons s'en saisiront.--Froide, froide, ma fille!
+comme ta vertu.--O maudit! maudit scélérat!--Prenez vos fouets,
+démons! frappez! éloignez-moi de la contemplation de cet objet céleste!
+lancez-moi dans les tourbillons de l'orage, rôtissez-moi dans le
+soufre, baignez-moi dans les abîmes où roulent des torrents de feu.--O
+Desdémona! Desdémona! Morte! morte! oh! oh!
+
+(Entrent Lodovico, Cassio qu'on apporte blessé, Montano, Jago
+prisonnier, et des officiers.)
+
+LODOVICO.--Où est ce forcené et malheureux homme?
+
+OTHELLO.--Voici celui qui fut Othello. Me voici.
+
+LODOVICO.--Où est cette vipère? Faites avancer ce scélérat.
+
+OTHELLO.--Je regarde ses pieds.--Mais c'est une fable. Si tu es un
+démon, je ne puis te tuer.
+
+(Il blesse Jago.)
+
+LODOVICO.--Arrachez-lui son épée.
+
+JAGO.--Mon sang coule, seigneur, mais je ne suis pas mort.
+
+OTHELLO.--Je n'en suis pas fâché non plus: je désire que tu vives; car,
+à mon sens, c'est un bonheur de mourir.
+
+LODOVICO.--O toi, Othello, jadis si bon et maintenant tombé dans les
+piéges d'un esclave maudit, que te dira-t-on?
+
+OTHELLO.--Tout, tout. Dites, si vous voulez, que je suis un honorable
+assassin, car je n'ai rien fait par haine, mais tout par honneur.
+
+LODOVICO.--Ce misérable vient d'avouer une partie de ses perfidies.
+Est-il vrai que vous ayez conspiré avec lui la mort de Cassio?
+
+OTHELLO.--Oui.
+
+CASSIO.--Cher général, je ne vous en ai jamais donné sujet.
+
+OTHELLO.--Je le crois, et je vous demande pardon.--Voulez-vous, je vous
+prie, demander à ce demi-démon pourquoi il m'a ainsi enveloppé corps et
+âme dans ses piéges?
+
+JAGO.--Ne me demandez rien: vous savez ce que vous savez; à partir de ce
+moment je ne dirai plus un mot.
+
+LODOVICO.--Quoi! pas même pour prier?
+
+GRATIANO.--Les tortures te desserreront les lèvres.
+
+OTHELLO.--Bien, vous ferez bien.
+
+LODOVICO.--Je présume, Othello, que vous comprendrez ce qui est arrivé;
+je crois que vous ne le savez pas encore. Voici une lettre trouvée dans
+la poche de Roderigo, et en voici une autre. L'une annonce que Roderigo
+se chargeait de l'assassinat de Cassio.
+
+OTHELLO.--Traître!
+
+CASSIO.--Complot barbare! Action de païen!
+
+LODOVICO.--La seconde est une lettre de reproches, trouvée aussi dans
+la poche de Roderigo. Il paraît qu'il avait dessein de l'envoyer à
+cet infernal scélérat, mais que Jago survint dans l'intervalle et le
+satisfit.
+
+OTHELLO.--O le pernicieux scélérat!--Cassio, comment étiez-vous venu en
+possession de ce mouchoir qui appartenait à ma femme?
+
+CASSIO.--Je le trouvai dans ma chambre; et il vient d'avouer lui-même
+tout à l'heure qu'il l'y avait laissé exprès pour un projet qui a réussi
+au gré de ses désirs.
+
+OTHELLO.--O insensé! insensé! insensé!
+
+CASSIO.--Il y a encore, dans la lettre de Roderigo, des reproches à Jago
+de l'avoir excité à m'insulter pendant que j'étais de garde, ce qui
+a causé ma disgrâce; et lui-même, qui avait longtemps paru mort, il a
+parlé tout à l'heure: «Jago l'avait aposté, et Jago l'a poignardé.»
+
+LODOVICO, _à Othello_.--Il vous faut quitter ce lieu et nous suivre;
+voire pouvoir et votre emploi vous sont ôtés, et Cassio commande en
+Chypre. Quant à cet esclave, si par quelque torture raffinée on peut le
+tourmenter et le laisser vivre longtemps, elle sera son partage. Vous
+(_à Othello_), vous resterez prisonnier jusqu'à ce que le genre de votre
+crime soit connu du sénat de Venise. Allons, qu'on l'emmène.
+
+OTHELLO.--Doucement: encore un mot ou deux avant que vous partiez. J'ai
+rendu à l'État quelques services; on le sait, n'en parlons plus. Je
+vous en prie, dans vos lettres, quand vous rendrez compte de ces faits
+déplorables, parlez de moi comme je suis, sans rien atténuer, sans rien
+aggraver par malignité. Alors vous parlerez d'un homme qui a trop
+aimé, mais qui ne sut pas aimer sagement; d'un homme qui ne devint
+pas aisément jaloux, mais qui, une fois excité, fut poussé jusqu'aux
+derniers excès; d'un homme dont la main, comme celle du Juif pervers[25],
+a détruit une perle plus précieuse que toute sa race, d'un homme dont
+les yeux vaincus, quoique peu accoutumés à fondre en eau, répandent
+des larmes aussi abondamment que les arbres d'Arabie répandent leurs
+parfums.--Parlez de moi ainsi--et dites encore qu'un jour, dans Alep,
+un Turc insolent, portant le turban, frappait un Vénitien et insultait
+l'État, je saisis à la gorge ce chien circoncis, et le frappai ainsi.
+
+(Il se perce de son épée.)
+
+[Note 25: Allusion à Hérode et à Marianne.]
+
+LODOVICO.--O sanglante catastrophe!
+
+GRATIANO.--Tout ce que nous avons dit ne peut plus s'accomplir.
+
+OTHELLO, _s'approchant du lit en chancelant_.--Je t'ai donné un baiser
+avant de te tuer.--En me tuant, je ne puis m'empêcher d'aller mourir sur
+tes lèvres.
+
+(Il meurt en embrassant Desdémona.)
+
+CASSIO.--Voilà ce que je craignais.--Mais je croyais qu'il n'avait point
+d'arme, car il avait le coeur grand.
+
+LODOVICO, _à Jago_.--Chien de Sparte, plus impitoyable que la douleur,
+la faim ou la mer, contemple le tragique fardeau dont ce lit est
+chargé. Voilà ton ouvrage. Ce spectacle empoisonne la vue.--Qu'on le
+cache.--Gratiano, gardez la maison et prenez possession des biens du
+More; ils vous reviennent en héritage. (_A Cassio._) C'est à vous,
+seigneur gouverneur, qu'appartient le châtiment de cet infernal traître:
+choisissez le temps, le lieu, les tortures: oh! redoublez les tortures.
+Moi je m'embarque à l'instant, et je vais d'un coeur désolé raconter au
+sénat cette désolante aventure.
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Othello, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OTHELLO ***
+
+***** This file should be named 18179-8.txt or 18179-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/1/7/18179/
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+http://gutenberg.org/license).
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+