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diff --git a/18169-h/18169-h.htm b/18169-h/18169-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ff9ea5c --- /dev/null +++ b/18169-h/18169-h.htm @@ -0,0 +1,5056 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Mesure pour mesure, par Shakespeare</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Mesure pour mesure, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mesure pour mesure + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: April 14, 2006 [EBook #18169] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + + + +<pre> +Note du transcripteur. + +=========================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 4 + + Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira. + Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1863 + + +========================================================== +</pre> +<br><br> + + +<h1>MESURE POUR MESURE</h1> + +<h2>COMÉDIE</h2> +<br> + +<h3>NOTICE<br> + +SUR MESURE POUR MESURE</h3> + + +<p>Cette pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pouvait +féconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce dramatique, +d'un certain Georges Whestone, intitulée <i>Promas et Cassandra</i>, +composition pitoyable, est devenue une de ses meilleures +comédies. Peut-être n'a-t-il même pas fait l'honneur à Whestone +de profiter de son travail; car une nouvelle de Geraldi Cinthio +contient à peu près tous les événements de <i>Mesure pour mesure</i> +et Shakspeare n'avait besoin que d'une idée première pour construire +sa fable et la mettre en action. Dans la nouvelle de Cinthio, +et dans la pièce de Whestone, le juge prévaricateur vient à bout de +ses desseins sur la soeur qui demande la grâce de son frère. Condamné +par le prince à être puni de mort, après avoir épousé la jeune +fille qu'il a outragée, il obtient sa grâce par les prières de celle qui +oublie sa vengeance dès que le coupable est devenu son époux.</p> + +<p>L'épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shakspeare +pour mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique moderne +ne voit qu'une froide vertu dans la conduite de cette jeune +novice: il l'eût préférée plus touchée du sort de son frère, et prête +à faire le sacrifice d'elle-même. La scène touchante où Isabelle implore +Angelo, son hésitation quand il s'agit de sauver son frère aux +dépens de son honneur suffisent pour l'absoudre du reproche d'indifférence. +Il ne faut pas oublier qu'élevée dans un cloître elle doit +avoir horreur de tout ce qui pouvait souiller son corps qu'elle est +accoutumée à considérer comme un vase d'élection; d'ailleurs une +vertu absolue a aussi sa noblesse, et si elle est moins dramatique +que la passion, elle amène ici cette scène si vraie où Claudio, après +avoir écouté avec résignation le sermon du moine et se croyant détaché +de la vie, retrouve, à la moindre lueur d'espoir, cet instinct +inséparable de l'humanité qui nous fait embrasser avec ardeur tout +ce qui peut reculer l'instant de la mort. Par quel heureux contraste +Shakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino, abruti +par l'intempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct conservateur +de l'existence!</p> + +<p>Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets, +est un de ces rôles qui produisent toujours de l'effet au théâtre. Il +soutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquable +que Shakspeare, poëte d'une cour protestante, ait prêté tant de +noblesse et de dignité au costume monastique. C'est une remarque +qui n'a pas échappé à Schlegel au sujet du vénérable religieux que +nous avons déjà vu dans la comédie de <i>Beaucoup de bruit pour rien</i>. +Mais le philosophe se trahit sous le capuchon qui le cache dans +l'exhortation sur la vie et le néant adressée par le duc à Claudio. +Cette tirade contient quelques boutades de misanthropie qui ont +sans doute été mises à profit par l'auteur des <i>Nuits</i>.</p> + +<p>En général, le défaut de cette pièce est de ne pas exciter de sympathie +bien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieux +n'ont pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tant +d'autres créations profondes de Shakspeare. Mais l'intrigue occupe +constamment la curiosité, on doit y admirer une foule de pensées +poétiquement exprimées, et plusieurs scènes excellentes. L'unité +d'action et de lieu y est assez bien conservée.</p> + +<p><i>Mesure pour mesure</i>, selon Malone, fut composée en 1603.</p> + +<br><br> + + +<h2>MESURE POUR MESURE</h2> + +<h3>COMÉDIE</h3> + + + +<p>PERSONNAGES</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>VINCENTIO, duc de Vienne.</p> +<p>ANGELO, ministre d'État en l'absence du duc.</p> +<p>ESCALUS, vieux seigneur, collègue d'Angelo dans l'administration.</p> +<p>CLAUDIO, jeune seigneur.</p> +<p>LUCIO, jeune homme étourdi et libertin.</p> +<p>DEUX GENTILSHOMMES.</p> +<p>VARRIUS<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, courtisan de la suite du duc.</p> +<p>LE PRÉVÔT DE LA PRISON.</p> +<p>THOMAS,}</p> +<p>PIERRE, } religieux franciscains.</p> +<p>UN JUGE.</p> +<p>LE COUDE<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, officier de police.</p> +<p>L'ÉCUME<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, jeune fou.</p> +<p>UN PAYSAN BOUFFON, domestique de madame Overdone.</p> +<p>ABHORSON, bourreau.</p> +<p>BERNARDINO, prisonnier débauché.</p> +<p>ISABELLE, soeur de Claudio.</p> +<p>MARIANNE, fiancée à Angelo.</p> +<p>JULIETTE, maîtresse de Claudio.</p> +<p>FRANCESCA, religieuse.</p> +<p>MADAME OVERDONE, entremetteuse.</p> +<p>Des Seigneurs, des Gentilshommes, des Gardes, des Officiers, etc.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Varrius pouvait être omis, on lui adresse bien la parole, mais +c'est un personnage muet.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p><i>Elbow.</i></p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p><i>Froth.</i></p></blockquote> + +<br> +<p class="stage1">La scène est à Vienne.</p> +<br><br> + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Appartement du palais du duc.</p> + +<p class="stage1">LE DUC, ESCALUS, SEIGNEURS <i>et suite</i>.</p> +<br> + +<p>LE DUC.—Escalus!</p> + +<p>ESCALUS.—Seigneur!</p> + +<p>LE DUC.—Vouloir vous expliquer les principes de l'administration +paraîtrait en moi une affectation vaine et +discours inutiles, puisque je sais que vos propres connaissances +dans l'art de gouverner surpassent tous les +conseils et les instructions que pourrait vous donner +mon expérience. Il ne me reste donc qu'un mot à vous +dire: votre capacité égalant votre vertu, laissez-les agir +ensemble et de concert<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Le caractère de notre population, +les lois de notre cité, les formes de la justice sont +des matières que vous possédez à fond, autant qu'aucun +homme instruit par l'art et la pratique que nous nous +rappelions. Voilà notre commission, dont nous ne voudrions +pas vous voir vous écarter.—<span class="stage2">(<i>A un domestique.</i>)</span> +Allez dire à Angelo de se rendre ici.—Quelle opinion +avez-vous de sa capacité pour nous remplacer? Car vous +savez que nous l'avons choisi avec un soin particulier +pour nous représenter dans notre absence, que nous +l'avons armé de toute la puissance de notre autorité, revêtu +de tout l'empire de notre amour, et que nous lui +avons transmis enfin par sa commission tous les organes +de notre pouvoir. Qu'en pensez-vous?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>Les commentateurs ont trouvé ici une lacune qu'ils n'ont +pu remplir.</p></blockquote> + +<p>ESCALUS.—S'il est dans Vienne un homme digne d'être +revêtu d'un si grand honneur, et de si hautes fonctions, +c'est le seigneur Angelo.</p> + +<p class="stage1">(Entre Angelo.)</p> + +<p>LE DUC.—Le voilà qui vient.</p> + +<p>ANGELO.—Toujours soumis aux volontés de Votre +Altesse, je viens savoir vos ordres.</p> + +<p>LE DUC.—Angelo, votre vie présente un certain caractère +où l'oeil observateur peut lire à fond toute votre +histoire. Votre personne et vos talents ne sont pas tellement +votre propriété que vous puissiez vous consacrer +entièrement à vos vertus, et les consacrer à votre avantage +personnel. Le ciel se sert de nous comme nous nous +servons des torches: ce n'est pas pour elles-mêmes que +nous les allumons; et si nos vertus restaient ensevelies +dans notre sein, ce serait comme si nous ne les avions +pas. La nature ne forme les âmes grandes que pour de +grands desseins; jamais elle ne communique une parcelle +de ses dons que comme une déesse intéressée qui +retient pour elle l'honneur d'un créancier, en exigeant +l'intérêt et la reconnaissance. Mais j'adresse mes réflexions +à un homme qui peut trouver en lui-même toutes les +instructions que ma place m'obligerait de lui donner. +Tenez donc, Angelo. Pendant notre absence, soyez en +tout comme nous-même. La vie et la mort dans Vienne +reposent sur vos lèvres et dans votre coeur. Le respectable +Escalus, quoique le premier nommé, est votre +subordonné. Prenez votre commission.</p> + +<p>ANGELO.—Mon noble duc, attendez que le métal dont je +suis fait ait subi une plus longue épreuve avant d'y +imprimer une si noble et si auguste image.</p> + +<p>LE DUC.—Ne cherchez point de prétextes: ce n'est +qu'après un choix bien mûr et bien réfléchi que nous +vous avons nommé: ainsi, acceptez les honneurs que je +vous confère. Les motifs qui pressent notre départ sont +si impérieux qu'ils se placent au-dessus de toute autre +considération, et ne me laissent pas le temps de parler +sur des objets importants. Nous vous écrirons, suivant +l'occasion et nos affaires, comment nous nous trouverons; +et nous comptons bien être au courant de ce qui +vous arrivera ici. Adieu; je vous laisse tous deux avec +confiance au soin de remplir les devoirs de vos fonctions.</p> + +<p>ANGELO.—Mais du moins, accordez-nous, seigneur, la +permission de vous accompagner jusqu'à une certaine +distance.</p> + +<p>LE DUC.—Je suis trop pressé pour vous le permettre; +et, sur mon honneur, vous n'avez pas besoin d'avoir de +scrupule: ma puissance est la mesure de la vôtre; vous +pouvez renforcer ou adoucir la rigueur des lois, selon +que votre conscience le trouvera bon. Donnez-moi la +main. Je veux partir secrètement: j'aime mon peuple; +mais je n'aime pas à me donner en spectacle à ses yeux. +Quoique ses applaudissements soient flatteurs, je n'ai +point de goût pour le bruit et les saluts retentissants de la +multitude; et je ne crois pas que le prince qui les recherche +agisse avec prudence et... Encore une fois, +adieu.</p> + +<p>ANGELO.—Que le ciel assure l'exécution de vos desseins!</p> + +<p>ESCALUS.—Qu'il conduise vos pas, et vous ramène heureux!</p> + +<p>LE DUC.—Je vous remercie, adieu.</p> + +<p class="stage1">(Le duc sort.)</p> + +<p>ESCALUS, <span class="stage2"><i>à Angelo</i></span>.—Je vous prie, monsieur, de m'accorder +une heure de libre entretien avec vous; il m'importe +beaucoup d'approfondir tous les devoirs de ma +place: j'ai reçu des pouvoirs, mais je ne suis pas encore +bien au fait de leur étendue et de leur nature.</p> + +<p>ANGELO.—Je suis dans le même cas.—Retirons-nous +ensemble, et nous ne tarderons pas à nous satisfaire sur +ce point.</p> + +<p>ESCALUS.—J'accompagne Votre Seigneurie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une rue de Vienne.</p> + +<p class="stage1">LUCIO et DEUX GENTILSHOMMES.</p> +<br> + +<p>LUCIO.—Si notre duc et les autres ducs n'entrent pas +en accommodement avec le roi de Hongrie, eh bien +alors! tous les ducs vont tomber sur le roi.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Le ciel veuille nous accorder +la paix, mais non pas celle du roi de Hongrie!</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Amen!</p> + +<p>LUCIO.—Vous imitez là ce dévot pirate qui se mit en +mer avec les dix commandements, mais qui en effaça un +de la table.</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—<i>Tu ne voleras point?</i></p> + +<p>LUCIO.—Oui: il effaça celui-là.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Aussi était-ce là un commandement +qui commandait au capitaine et à ses compagnons +de renoncer à leurs fonctions: car ils ne s'embarquaient +que pour voler. Il n'y a pas parmi nous tous un +soldat qui, dans l'action de grâces avant le repas, goûte +beaucoup la prière qui demande la paix.</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Jamais je n'ai entendu aucun +soldat la désapprouver.</p> + +<p>LUCIO.—Je vous crois; car vous ne vous êtes jamais +trouvé, je pense, là où on disait les grâces.</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Non, dites-vous? au moins une +douzaine de fois.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Quoi donc? en vers?</p> + +<p>LUCIO.—Dans tous les rhythmes et dans toutes les +langues?</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Je le pense, et dans toutes les +religions?</p> + +<p>LUCIO.—Oui. Pourquoi pas? Les grâces sont les grâces +en dépit de toute controverse; par exemple, vous êtes un +mauvais sujet en dépit de toute grâce.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Dans ce cas il n'y a eu qu'un +coup de ciseaux entre nous.</p> + +<p>LUCIO.—Je l'accorde, comme entre le velours et la +lisière; vous êtes la lisière.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Et vous le velours; un excellent +velours, une pièce de première qualité. J'aimerais +autant servir de lisière à une serge anglaise, que d'être +râpé comme vous l'êtes pour un velours français<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. Est-ce +que je parle sensiblement maintenant?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Équivoque entre le mot <i>pil'd</i>, terme qui désigne la qualité du +velours, et <i>pill'd</i>, qui signifie <i>épilé, chauve</i>.</p></blockquote> + +<p>LUCIO.—Je crois que oui; et vous sentez péniblement +vos discours. J'apprendrai d'après vos aveux à boire à +votre santé; mais ma vie durant j'oublierai de boire +après vous.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Je crois que je me suis fait +tort, n'est-ce pas?</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Certainement, que tu sois pincé +ou non.</p> + +<p>LUCIO.—Ah! voilà, voilà madame la Douceur qui vient. +J'ai acheté chez elle des maladies jusqu'à la somme de....</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Combien, je vous prie?</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Devinez.</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—Jusqu'à trois mille dollars +par an.<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p><i>Dollars</i> et <i>dolours</i>, équivoque qui revient souvent dans Shakspeare.</p></blockquote> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Et plus.</p> + +<p>LUCIO.—Une couronne française de plus.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Il feint de prendre le mot couronne de France, c'est-à-dire +un écu, pour la <i>couronne de Vénus</i>.</p></blockquote> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Vous me croyez toujours des +maladies; mais vous vous trompez: je suis sain.</p> + +<p>LUCIO.—Ce mot-là ne veut pas dire être en santé pour +vous; mais vous êtes sain comme un tronc d'arbre creux, +vos os sont creux. L'impiété a fait de vous sa proie.</p> + +<p class="stage1">(Entre madame Overdone.)</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Holà! quelle est celle de vos +hanches qui a la plus forte sciatique?</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Bien, bien, on vient d'arrêter et +de mettre en prison quelqu'un qui vaut cinq mille +hommes comme vous.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Qui est-ce, je vous prie?</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Hé! c'est Claudio, le seigneur +Claudio.</p> + +<p>LUCIO.—Claudio en prison? Cela n'est pas.</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Et moi je sais que cela est; je l'ai +vu arrêter; je l'ai vu emmener; et il y a bien plus +encore: c'est que d'ici à trois jours il doit avoir la tête +tranchée.</p> + +<p>LUCIO.—Mais, après tout ce badinage, je ne voudrais +pas que cela fût vrai: en êtes-vous bien sûre?</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Je n'en suis que trop sûre; et cela, +c'est pour avoir donné un enfant à mademoiselle Juliette.</p> + +<p>LUCIO.—Croyez-moi, cela pourrait bien être. Il m'avait +promis de venir me joindre il y a deux heures, et il a +toujours été exact à sa parole.</p> + +<p>SECOND GENTILHOMME.—D'ailleurs, vous savez que cela +se rapproche assez de la conversation que nous avons eue +sur pareil sujet.</p> + +<p>PREMIER GENTILHOMME.—Et surtout cela s'accorde avec +l'ordonnance qu'on a publiée.</p> + +<p>LUCIO.—Partons: allons savoir la vérité du fait.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>MADAME OVERDONE, <span class="stage2"><i>seule</i></span>.—Ainsi, grâce à la guerre, à la +sueur, au gibet, à la misère, je me trouve sans chalands. +<span class="stage2">(<i>Entre le bouffon.</i>)</span> Eh bien, quelles nouvelles?</p> + +<p>LE BOUFFON—Là-bas, on emmène un homme en +prison.</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Oui; et qu'a-t-il fait?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Une femme.</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Mais quel est son délit?</p> + +<p>LE BOUFFON.—D'avoir été pêcher des truites dans la +rivière d'autrui.</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Quoi! Y a-t-il une fille grosse de +son fait?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Non: mais il y a une fille qu'il a +rendue femme. Vous n'avez pas entendu parler de l'ordonnance: +n'est-ce pas?</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Quelle ordonnance, mon ami?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Que toutes les maisons des faubourgs de +Vienne seront jetées bas.</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Et que deviendront celles de la +cité?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Elles resteront pour graine: elles seraient +tombées aussi, si un sage bourgeois n'avait plaidé +en leur faveur.</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Mais toutes nos maisons de refuge +dans les faubourgs seront-elles abattues?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Jusqu'aux fondements, madame.</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Voilà vraiment un changement +dans l'État! Que deviendrai-je?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Allons, ne craignez rien; les bons procureurs +ne manquent pas de clients. Quoique vous changiez +de place, vous n'avez pas besoin pour cela de changer +d'état; je serai toujours votre valet. Allons, du +courage; on prendra pitié de vous; vous qui avez +presque usé et perdu vos yeux au service, on vous prendra +en considération.</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Qu'avons-nous à faire ici? Thomas, +retirons-nous.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Voici le seigneur Claudio conduit en +prison par le prévôt, et voici madame Juliette.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRÉVÔT, CLAUDIO, JULIETTE <i>et des</i> OFFICIERS +DE JUSTICE,<br> <i>puis</i> LUCIO <i>et les</i> DEUX +GENTILSHOMMES.</p> +<br> + +<p>CLAUDIO, <span class="stage2"><i>au prévôt</i></span>.—Ami, pourquoi me donnes-tu ainsi +en spectacle au public? Conduis-moi à la prison où je +dois être enfermé.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Je ne le fais pas par mauvaise disposition +pour vous, mais sur un ordre spécial du seigneur +Angelo.</p> + +<p>CLAUDIO.—Ainsi, ce demi-dieu de la terre, l'autorité, +peut nous faire payer notre délit au poids<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>: tels sont les +décrets du ciel! Elle frappe qui elle veut, épargne qui elle +veut; et elle est toujours juste.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Métaphore tirée de l'usage de payer l'argent au poids, méthode +plus sûre que celle de la numération des espèces.</p></blockquote> + +<p>LUCIO.—Quoi donc, Claudio! D'où vient cette contrainte?</p> + +<p>CLAUDIO.—De trop de liberté, mon Lucio, de trop de +liberté; comme l'intempérance est la mère du jeûne, de +même une liberté dont on fait un usage immodéré se +change en contrainte. Comme les rats avalent avidement +le poison qui les tue, nos penchants poursuivent +le mal dont ils sont altérés, et en buvant nous mourons.</p> + +<p>LUCIO.—Si je pouvais parler aussi sagement que toi +dans les fers, j'enverrais chercher certains de mes créanciers; +et cependant j'aime encore mieux être un faquin +en liberté, qu'un philosophe en prison. Quel est ton +crime, Claudio?</p> + +<p>CLAUDIO.—Ce serait le commettre encore que d'en +parler.</p> + +<p>LUCIO.—Quoi, est-ce un meurtre?</p> + +<p>CLAUDIO.—Non.</p> + +<p>LUCIO.—Une débauche?</p> + +<p>CLAUDIO.—Si tu veux.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Allons! monsieur, il faut marcher.</p> + +<p>CLAUDIO.—Encore un mot, mon ami.—<span class="stage2">(<i>Il prend Lucio +à part.</i>)</span> Lucio, un mot à l'oreille.</p> + +<p>LUCIO.—Cent, s'ils peuvent te faire quelque bien.—Est-ce +qu'on regarde de si près à la débauche?</p> + +<p>CLAUDIO.—Voici ma position. D'après un contrat +sérieux, j'ai acquis la possession du lit de Juliette. Vous +la connaissez; elle est parfaitement ma femme, si ce n'est +qu'il nous manque de l'avoir déclaré par les cérémonies +extérieures. Nous n'en sommes point venus là, uniquement +dans la vue de conserver une dot, qui reste dans le +coffre de ses parents, auxquels nous avons cru devoir +cacher notre amour, jusqu'à ce que le temps les réconcilie +avec nous. Mais le malheur veut que le secret de +notre union mutuelle se lise en caractères trop visibles +sur la personne de Juliette.</p> + +<p>LUCIO.—Un enfant, peut-être?</p> + +<p>CLAUDIO.—Hélas! oui, malheureusement; et le nouveau +ministre qui remplace le duc... je ne sais si c'est la +faute et l'éclat de la nouveauté, ou si le corps de l'État +ressemble à un cheval monté par le gouverneur, qui, +nouvellement en selle, et pour lui faire sentir son +empire, lui fait sentir tout d'abord l'éperon; ou si la +tyrannie est attachée à la dignité, ou bien à l'homme qui +l'exerce... Je m'y perds... Mais ce nouveau gouverneur +vient de réveiller toutes les vieilles lois pénales qui étaient +restées suspendues à la muraille comme une armure +rouillée, depuis si longtemps que le zodiaque avait dix-neuf +fois fait son tour, sans qu'aucune d'elles eût été mise +en exécution; et aujourd'hui, pour se faire un nom, il +vient appliquer contre moi ces décrets assoupis et si longtemps +négligés: sûrement c'est pour faire parler de lui.</p> + +<p>LUCIO.—Je garantirais que oui; et ta tête tient si peu +sur tes épaules, qu'une laitière amoureuse pourrait la +faire tomber d'un soupir. Envoie après le duc, et +appelles-en à lui.</p> + +<p>CLAUDIO—Je l'ai déjà fait; mais on ne peut le trouver.—Je +t'en conjure, Lucio, rends-moi un service: aujourd'hui +ma soeur doit entrer au couvent, et y commencer +son noviciat. Fais-lui connaître le danger de ma position; +implore-la en mon nom; prie-la d'employer des amis +auprès du rigide ministre; dis-lui d'aller elle-même sonder +son coeur. Je fonde là-dessus de grandes espérances; car +il est à son âge un langage muet et touchant qui est fait +pour émouvoir les hommes: en outre, elle a un talent +heureux quand elle veut employer les raisonnements et +la parole, et elle sait persuader.</p> + +<p>LUCIO.—Je prie le ciel qu'elle y réussisse, autant pour +le salut des autres coupables de ton espèce qui, sans cela, +auraient à subir des peines rigoureuses, que pour te +conserver la vie, que je serais bien fâché que tu perdisses +si follement à un jeu de <i>tic tac</i>. Je vais la trouver.</p> + +<p>CLAUDIO.—Je te remercie, bon ami Lucio.</p> + +<p>LUCIO.—D'ici à deux heures...</p> + +<p>CLAUDIO.—Allons, prévôt, marchons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Un monastère.</p> + +<p class="stage1">Entrent LE DUC et LE MOINE THOMAS.</p> +<br> + +<p>LE DUC.—Non, vénérable religieux, écartez cette idée; +ne croyez point que le faible trait de l'amour puisse +percer un sein bien armé. Le motif qui m'engage à vous +demander un asile secret a un but plus grave et plus +sérieux que les projets et les entreprises de la bouillante +jeunesse.</p> + +<p>LE MOINE.—Votre Altesse peut-elle s'expliquer?</p> + +<p>LE DUC.—Mon saint père, nul ne sait mieux que +vous combien j'aimai toujours la vie retirée, et combien +peu je me soucie de fréquenter les assemblées que hantent +la jeunesse, le luxe et la folle élégance. J'ai confié au +soigneur Angelo, homme d'une vertu rigide, et de moeurs +austères, mon pouvoir absolu et mon autorité dans Vienne, +et il me croit voyageant en Pologne; car j'ai eu soin de +faire répandre ce bruit dans le peuple, et c'est ce qu'on +croit. A présent, mon père, vous allez me demander pourquoi +j'en agis ainsi?</p> + +<p>LE MOINE.—Volontiers, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Nous avons des statuts rigoureux et des lois +rigides (freins et mors nécessaires pour des coursiers +fougueux), que nous avons laissé dormir depuis dix-neuf +ans, comme un vieux lion dans sa caverne, qui ne va +plus chercher sa proie. Comme un faisceau de verges +menaçantes qu'un père indulgent a formé uniquement +pour effrayer par leur vue ses enfants, et non pour s'en +servir, ces verges deviennent à la fin un objet de moquerie +plutôt que de crainte, il en est de même maintenant +de nos décrets; morts pour le châtiment, ils sont +morts eux-mêmes; la licence tire la justice par le nez; +l'enfant bat sa nourrice, et tout ordre est renversé.</p> + +<p>LE MOINE—Il dépendait de Votre Altesse de dégager +la justice de ses liens, quand vous le trouveriez +bon; et elle aurait paru plus redoutable en vous que dans +le seigneur Angelo.</p> + +<p>LE DUC.—J'ai craint qu'elle ne le fût trop. Puisque +c'est par ma faute que j'ai donné à mon peuple tant de +liberté, ce serait en moi une tyrannie de frapper, et de +les punir cruellement pour des transgressions que +j'ai ordonnées moi-même; car c'est ordonner les +crimes que de leur laisser un libre cours, sans faire +craindre le châtiment. Voilà pourquoi, mon père, j'ai +chargé Angelo de cet emploi: il peut, à l'abri de mon +nom, frapper l'abus au coeur, sans que mon caractère, +qui ne sera point exposé à la vue, soit compromis. C'est +pour suivre son administration, que je veux, sous +l'habit d'un de vos frères, observer à la fois et le +ministre et le peuple. Ainsi, je vous prie de me fournir +un habit de votre ordre, et de m'enseigner comment +je dois me conduire pour avoir tout l'air d'un +vrai religieux. Je vous donnerai, à loisir, d'autres +raisons de ma conduite: à présent, écoutez seulement +celle-ci.—Angelo est austère; il est en garde contre +l'envie: à peine avoue-t-il que son sang circule, ou qu'il +aime mieux le pain que la pierre: nous allons voir par +la suite, si le pouvoir vient à changer son caractère, ce +que sont nos hommes à belles apparences.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Un couvent de femmes.</p> + +<p class="stage1">ISABELLE, FRANCESCA, <i>ensuite</i> LUCIO.</p> +<br> + +<p>ISABELLE.—Et sont-ce là tous vos priviléges à vous +autres religieuses?</p> + +<p>FRANCESCA.—Ne sont-ils pas assez étendus?</p> + +<p>ISABELLE.—Oui, sans contredit, et ce que j'en dis n'est +pas que j'en désire davantage: au contraire, je souhaiterais +qu'une règle plus étroite assujettît la communauté +des soeurs de Sainte-Claire.</p> + +<p>LUCIO, <span class="stage2"><i>au dehors</i></span>.—Holà, quelqu'un! la paix soit en ces +lieux!</p> + +<p>ISABELLE.—Qui est-ce qui appelle?</p> + +<p>FRANCESCA.—C'est la voix d'un homme. Chère Isabelle, +tournez la clef, et sachez ce qu'il veut; vous le +pouvez, et moi non; vous n'avez pas encore prononcé +vos voeux; lorsque vous l'aurez fait, il ne vous sera plus +permis de parler à un homme qu'en présence de la supérieure; +alors, si vous lui parlez, vous ne devez pas lui +montrer votre visage; ou si vous montrez votre visage, +vous ne pouvez pas parler.—On appelle encore; je vous +prie, répondez-lui.</p> + +<p class="stage1">(Francesca sort.)</p> + +<p>ISABELLE.—Paix et félicité! Qui est-ce qui appelle?</p> + +<p>LUCIO.—Salut, vierge, si vous l'êtes, comme ces joues +l'annoncent assez. Pouvez-vous me rendre le service de +me faire parler à Isabelle, novice dans ce monastère, et +l'aimable soeur de son malheureux frère Claudio?</p> + +<p>ISABELLE.—Pourquoi dites-vous son malheureux frere? +Permettez-moi cette question, d'autant plus que je dois +vous déclarer à présent que je suis cette Isabelle, et sa +soeur.</p> + +<p>LUCIO.—Aimable et belle novice, votre frère vous dit +mille tendresses; il est en prison.</p> + +<p>ISABELLE.—O malheureuse! Eh! pourquoi?</p> + +<p>LUCIO.—Pour une action qui lui vaudrait de ma part, +si je pouvais être son juge, des remerciements pour punition: +il a fait un enfant à sa bonne amie.</p> + +<p>ISABELLE.—Monsieur, ne vous jouez pas de moi!</p> + +<p>LUCIO.—C'est la vérité.—Je ne voudrais pas (quoique +ce soit mon péché familier d'imiter le vanneau avec les +jeunes filles, et de badiner, la langue loin du coeur<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>) +prendre cette licence avec les vierges. Je vous regarde +comme un objet consacré au ciel et sanctifié, comme un +esprit immortel par votre renoncement au monde, et +auquel il faut parler avec sincérité comme à une +sainte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>La langue loin du coeur</i>, c'est-à-dire quand le vanneau s'éloigne +en criant de son nid pour tromper l'oiseleur.</p></blockquote> + +<p>ISABELLE.—Vous blasphémez le bien en vous moquant +ainsi de moi.</p> + +<p>LUCIO.—Ne le croyez pas. Brièveté et vérité, voici le +fait: votre frère et son amante se sont embrassés; et +comme il est naturel que ceux qui mangent se remplissent, +que la saison des fleurs conduise la semence +d'une jachère dépouillée à la maturité de la moisson, de +même son sein annonce son heureuse culture et son +industrie.</p> + +<p>ISABELLE.—Y a-t-il quelque fille enceinte de lui? ma +cousine Juliette?</p> + +<p>LUCIO.—Est-ce qu'elle est votre cousine?</p> + +<p>ISABELLE.—Par adoption; comme les jeunes écolières +changent leurs noms par amitié.</p> + +<p>LUCIO.—C'est elle.</p> + +<p>ISABELLE.—Oh! qu'il l'épouse!</p> + +<p>LUCIO.—Voilà le point. Le duc est sorti de cette ville +d'une étrange manière, et il a tenu plusieurs gentilshommes, +et moi entre autres, dans l'espérance d'avoir +part à l'administration: mais nous apprenons par ceux +qui connaissent le coeur du gouvernement, que les +bruits qu'il a fait répandre étaient à une distance infinie +de ses vrais desseins. A sa place, et revêtu de toute son +autorité, le seigneur Angelo gouverne l'État; un homme +dont le sang est de l'eau de neige; un homme qui ne +sent jamais le poignant aiguillon ni les mouvements +des sens, mais qui émousse et dompte les penchants de +la nature par les travaux de l'esprit, l'étude et le jeûne.—Pour +intimider l'abus et la licence qui ont longtemps +rôdé imprudemment auprès de l'affreuse loi, comme des +souris près d'un lion, il a déterré un édit dont les rigoureuses +dispositions condamnent la vie de votre frère; +Angelo l'a fait emprisonner en vertu de cette loi; et il +suit littéralement toute la rigueur du statut pour faire +de Claudio un exemple. Toute espérance est perdue, à +moins que vous n'ayez le pouvoir, par vos prières, de +fléchir Angelo; et c'est là l'affaire que je suis chargé de +traiter entre vous et votre malheureux frère.</p> + +<p>ISABELLE.—En veut-il donc à sa vie?</p> + +<p>LUCIO.—Il a déjà prononcé sa sentence; et, à ce que +j'entends dire, le prévôt a reçu l'ordre pour son exécution.</p> + +<p>ISABELLE.—Hélas! quelles pauvres facultés puis-je +avoir pour lui faire du bien?</p> + +<p>LUCIO.—Essayez votre pouvoir.</p> + +<p>ISABELLE.—Mon pouvoir! hélas! je doute...</p> + +<p>LUCIO.—Nos doutes sont des traîtres, qui nous font souvent +perdre le bien que nous aurions pu gagner, parce +que nous craignons de le tenter. Allez trouver le seigneur +Angelo, et qu'il apprenne par vous que quand +une jeune fille demande, les hommes donnent comme +les dieux; mais que si elle pleure et s'agenouille, tout +ce qu'elle demande est aussi certainement à elle qu'à +ceux mêmes qui le possèdent.</p> + +<p>ISABELLE.—Je verrai ce que je pourrai faire.</p> + +<p>LUCIO.—Mais, promptement.</p> + +<p>ISABELLE.—Je vais m'en occuper sur-le-champ; et je +ne prendrai que le temps de donner connaissance de +cette affaire à notre mère. Je vous rends d'humbles +actions de grâce: recommandez-moi à mon frère; ce +soir, de bonne heure, j'enverrai l'instruire de mon succès.</p> + +<p>LUCIO.—Je prends congé de vous.</p> + +<p>ISABELLE.—Mon bon seigneur, adieu.</p> + +<p class="stage1">(Ils se séparent.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Un appartement dans la maison d'Angelo.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ANGELO, ESCALUS, UN JUGE, LE PRÉVÔT<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, +OFFICIERS <i>et suite</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Le prévôt est ici une espèce de geôlier.</p></blockquote> +<br> + +<p>ANGELO.—Il ne faut pas que nous fassions de la loi un +épouvantail pour effrayer les oiseaux de proie, jusqu'à +ce qu'en voyant son immobilité, familiarisés par l'habitude, +ils osent venir se percher sur l'objet même de +leur terreur.</p> + +<p>ESCALUS.—Vous avez raison; mais cependant n'aiguisons +le glaive de la loi que pour blesser légèrement, plutôt +que pour frapper des coups mortels. Hélas! ce gentilhomme +que je voudrais sauver avait un bien noble +père. Daignez considérer, vous que je crois de la vertu +la plus stricte, que dans l'effervescence de vos propres +affections, si l'occasion avait concouru avec le lieu, et le +lieu avec le désir, et qu'il n'eût fallu, pour obtenir l'objet +de vos voeux, que laisser agir la fougue téméraire de +votre sang, il est bien douteux que vous n'eussiez pu +quelquefois dans votre vie tomber dans la faute même +pour laquelle vous le condamnez aujourd'hui, et attirer +sur vous la loi.</p> + +<p>ANGELO.—Autre chose est d'être tenté, Escalus, autre +chose de succomber. Je ne disconviens pas qu'un jury +qui condamne un prisonnier à perdre la vie ne puisse, +dans les douze jurés qui le composent, renfermer un ou +deux voleurs plus coupables que l'homme dont ils font +le procès; mais la justice saisit le crime là où il se +montre à elle. Qu'importe aux lois que des voleurs jugent +des voleurs! Il est tout simple de nous baisser pour +ramasser le joyau que nous voyons; mais nous foulons +aux pieds le trésor que nous ne voyons pas, sans jamais +y songer. Vous ne devez pas tant excuser sa faute, par +la raison que j'aurais pu en commettre de semblables; +dites plutôt que, lorsque moi qui le condamne, je tomberai +dans la même offense, mon jugement doit être à +l'instant mon arrêt de mort, et que nulle partialité ne +peut intervenir. Seigneur, il faut qu'il périsse.</p> + +<p>ESCALUS.—Que ce soit comme le voudra votre sagesse.</p> + +<p>ANGELO.—Où est le prévôt?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Ici, s'il plaît à Votre Honneur.</p> + +<p>ANGELO.—Que Claudio soit exécuté demain matin sur +les neuf heures; amenez-lui son confesseur; qu'il se prépare +à la mort, car il est au terme de son pèlerinage.</p> + +<p class="stage1">(Le prévôt sort.)</p> + +<p>ESCALUS.—Allons, que le ciel lui pardonne! et qu'il +nous pardonne aussi à tous! Quelques-uns prospèrent +par le crime, d'autres succombent par la vertu. Il en est +qui ont tous les vices, et qui ne répondent d'aucun<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>; +d'autres sont condamnés pour une faute unique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p><i>Brakes of vice</i>. Les commentateurs ont donné mille explications +de ces mots, que nous traduisons en leur laissant le sens +le plus naturel, bois de vices, repaire de vices, multitude de vices.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entrent le Coude, l'Écume, le Bouffon, officiers de justice.)</p> + +<p>LE COUDE.—Allons, amenez-les: si ce sont des gens de +bien dans un État que ceux qui ne font autre chose que +de commettre des abus dans les maisons de prostitution, +je ne connais plus de lois; qu'on les amène.</p> + +<p>ANGELO.—Eh bien! monsieur, quel est votre nom? et +de quoi s'agit-il?</p> + +<p>LE COUDE.—Sous le bon plaisir de votre Grandeur, je suis +un pauvre constable du duc, et mon nom est Coude. Je +tiens à la justice, monsieur, et j'amène ici devant Votre +Grandeur deux insignes <i>bienfaiteurs</i>.</p> + +<p>ANGELO.—Bienfaiteurs? Eh bien! quels bienfaiteurs +sont ces gens-là? Ne sont-ce pas des malfaiteurs?</p> + +<p>LE COUDE.—Sous le bon plaisir de Votre Grandeur, je ne +sais pas bien ce qu'ils sont: mais ce sont de vrais +coquins, j'en suis sûr, exempts de toutes les <i>profanations +mondaines</i> qui sont du devoir de tout bon chrétien.</p> + +<p>ESCALUS.—Voilà qui coule de source; voilà un officier +bien sensé.</p> + +<p>ANGELO.—Poursuivez: de quelle espèce sont ces deux +hommes? Coude est votre nom? Eh bien! que ne parlez-vous, +Coude?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Il ne le peut pas, seigneur; il a un trou +au coude.</p> + +<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>au Bouffon</i></span>.—Qui êtes-vous?</p> + +<p>LE COUDE.—Lui, seigneur? un garçon de taverne, seigneur; +un meuble de mauvais lieu au service d'une +femme de mauvaises moeurs, dont la maison, monsieur, +a été, comme on dit, démolie dans les faubourgs; et +aujourd'hui, elle tient une maison de bains, qui, je crois, +est aussi une fort mauvaise maison.</p> + +<p>ESCALUS.—Comment savez-vous cela?</p> + +<p>LE COUDE.—Ma femme, monsieur, que je <i>déteste</i>, devant +le ciel et devant Votre Grandeur...</p> + +<p>ESCALUS.—Comment? votre femme?</p> + +<p>LE COUDE.—Oui, monsieur, qui, j'en remercie le ciel, est +une honnête femme...</p> + +<p>ESCALUS.—Et c'est pour cela que vous la <i>détestez</i>?</p> + +<p>LE COUDE.—Je dis, monsieur, que je me <i>détesterai</i> moi-même, +aussi bien qu'elle, si cette maison n'est pas une +maison de prostitution, je veux regretter sa vie; car c'est +une vilaine maison.</p> + +<p>ESCALUS.—Comment savez-vous cela, constable?</p> + +<p>LE COUDE.—Hé! monsieur, par ma femme, qui, si elle +avait été adonnée au vice <i>cardinal</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, aurait pu être accusée +en fornication, en adultère et en toutes sortes d'impuretés +dans cette maison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Cardinal est ici pour <i>charnel</i>.</p></blockquote> + +<p>ESCALUS.—Par les intrigues de cette femme?</p> + +<p>LE COUDE.—Oui, monsieur, par madame Overdone; mais +comme elle lui a craché au visage, c'est elle qui l'a provoquée.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Monsieur, sous le bon plaisir de Votre +Grandeur, cela n'est pas.</p> + +<p>LE COUDE.—Prouve-le devant ces coquins qui sont ici; +prouve-le, <i>honnête homme</i>.</p> + +<p>ESCALUS, <span class="stage2"><i>à Angelo</i></span>.—Entendez-vous comme il dit un +mot pour l'autre?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Monsieur, elle est devenue grosse, et +avait envie, sous votre respect, de pruneaux cuits; nous +n'en avions que deux, monsieur, dans la maison, qui +étaient dans ce temps-là comme dans un plat de fruits, +un plat d'environ trois sous; Vos Grandeurs ont vu de ces +plats-là; ce ne sont pas des plats de Chine, mais de fort +bons plats.</p> + +<p>ESCALUS.—Continue, continue: peu importe le plat.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Non, monsieur, pas d'une tête d'épingle: +vous avez raison, monsieur; mais au fait. Comme +je disais, cette dame Coude étant, comme je dis, enceinte, +et ayant un fort gros ventre, a eu envie, comme j'ai dit, +de pruneaux; il n'y en avait que deux, comme j'ai dit, +dans le plat; maître l'Écume que voilà, cet homme-là +même, ayant mangé le reste, comme j'ai dit, et comme +je dis, payé fort honnêtement: car, comme vous savez, +maître l'Écume, je ne pourrais vous rendre les trois sous.</p> + +<p>L'ÉCUME.—Non, vraiment.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Fort bien: comme vous étiez donc, si +vous vous en souvenez, à casser les noyaux des susdits +pruneaux.</p> + +<p>L'ÉCUME.—Oui, c'est vrai, j'étais là.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Allons, fort bien: comme je vous disais +donc, si vous vous le rappelez, que tels et tels étaient +incurables de la maladie que vous savez, à moins qu'ils +n'observassent un bon régime, comme je vous disais.</p> + +<p>L'ÉCUME.—Tout cela est vrai.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Eh bien! fort bien, alors...</p> + +<p>ESCALUS.—Allons, vous êtes un sot ennuyeux: au but. +Qu'a-t-on fait à la femme de ce Coude, dont il ait sujet de +se plaindre? Venez tout de suite à ce qu'on lui a fait.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Votre Grandeur ne peut en venir là +encore.</p> + +<p>ESCALUS.—Ce n'est pas mon intention, non plus.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Mais, monsieur, vous y viendrez, avec +la permission de Votre Grandeur: et, je vous en supplie, +considérez maître l'Écume, que voilà ici, monsieur. Un +homme de quatre-vingts livres de revenu par an, dont +le père est mort à la Toussaint.—N'était-ce pas à la +Toussaint, maître l'Écume?</p> + +<p>L'ÉCUME.—Le soir de la Toussaint.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Fort bien: j'espère que ce sont là des +vérités. Lui, monsieur, étant assis, comme je dis, sur +un tabouret.—C'était à <i>la Grappe-de-Raisin</i>, où vous +aimez à vous asseoir, n'est-il pas vrai?</p> + +<p>L'ÉCUME.—Oui, je l'aime, parce que c'est une chambre +ouverte et bonne pour l'hiver.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Allons, fort bien. J'espère que ce sont +là des vérités.</p> + +<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>à Escalus</i></span>.—Ce récit durera toute une nuit de +Russie, quand les nuits sont les plus longues. Je vais +vous quitter et vous laisser entendre leur affaire, avec +l'espérance que vous trouverez matière à les faire tous +fouetter.</p> + +<p>ESCALUS.—Je m'y attends. Salut, seigneur. <span class="stage2">(<i>Angelo sort.</i>)</span>—Allons, +l'ami, continuez: qu'a-t-on fait à la femme de +Coude, encore une fois?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Une fois, monsieur? Il n'y a rien eu +qu'on lui ait fait une fois.</p> + +<p>LE COUDE.—Je vous en conjure, monsieur: demandez-lui +ce que cet homme a fait à ma femme.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je vous en conjure, monsieur, demandez-le-moi.</p> + +<p>ESCALUS.—Eh bien! qu'est-ce que cet homme lui a +fait.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je vous en conjure, monsieur, considérez +bien le visage de cet homme-là.—Mon bon l'Écume, +regardez sa Grandeur: c'est pour de bonnes vues. Votre +Grandeur remarque-t-elle son visage?</p> + +<p>ESCALUS.—Oui, fort bien.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Non, je vous prie, remarquez-le bien.</p> + +<p>ESCALUS.—Eh bien! c'est ce que je fais.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Votre Grandeur voit-elle quelque chose +de mal dans sa figure?</p> + +<p>ESCALUS.—Mais non.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je veux supposer<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> sur le livre sacré, +que sa figure est ce qu'il a de pis en lui.—Eh bien! si la +figure est la pire chose qu'il y ait en lui, comment maître +l'Écume aurait-il pu faire aucun mal à la femme du +constable? Je voudrais bien le savoir de Votre Grandeur.</p> + +<p>ESCALUS.—Il a raison: constable, que répondez-vous +à cela?</p> + +<p>LE COUDE.—Premièrement, s'il vous plaît, la maison est +une maison <i>respectée</i>; ensuite, cet homme est un drôle +<i>respecté</i>, et sa maîtresse est une femme <i>respectée</i><a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p>Supposer pour <i>déposer</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Pour <i>suspectée</i>.</p></blockquote> + +<p>LE BOUFFON.—Par cette main, monsieur, sa femme est +une personne plus <i>respectée</i> qu'aucun de nous tous.</p> + +<p>LE COUDE.—Maraud, tu mens; tu mens, méchant valet; +le temps est encore à venir qu'elle ait jamais été <i>respectée</i> +par homme, femme, ou enfant.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Monsieur, elle a été <i>respectée</i> avec lui, +avant qu'il l'eut épousée.</p> + +<p>ESCALUS.—Lequel est le plus sage ici, la Justice ou +l'Iniquité<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>?—Cela est-il vrai?</p> + +<p>LE COUDE, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.—O scélérat, vaurien, méchant Hannibal<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>! +Moi, j'ai été <i>respecté</i> avec elle avant que je fusse +marié avec elle? Si jamais j'ai été <i>respecté</i> avec elle, ou +elle avec moi, que Votre Honneur ne me croie pas le +pauvre officier du duc. Prouve cela, scélérat Hannibal, +ou j'aurai contre toi mon action de <i>batterie</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>Personnages des <i>Moralités</i>. La Justice est ici pour le constable +et l'Iniquité pour le fou.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Cannibale.</p></blockquote> + +<p>ESCALUS.—S'il vous donnait un soufflet, vous pourriez +aussi avoir votre action en diffamation.</p> + +<p>LE COUDE.—Oh! je remercie bien Votre Grandeur pour cet +avis-là. Qu'est-ce que Votre Grandeur désire que je fasse +de ce méchant coquin?</p> + +<p>ESCALUS.—Mais, officier, puisqu'il y a en lui quelques +iniquités que tu voudrais découvrir, si tu le pouvais, +laisse-le continuer comme à l'ordinaire, jusqu'à ce que +tu saches ce qu'elles sont.</p> + +<p>LE COUDE.—Oh! vraiment j'en remercie Votre Grandeur.—Tu +vois bien, coquin, ce qui t'arrive maintenant: tu +vas continuer, coquin, tu vas continuer.</p> + +<p>ESCALUS, <span class="stage2"><i>à l'Écume.</i></span>—Où êtes-vous né, mon ami?</p> + +<p>L'ÉCUME.—Ici, à Vienne, monsieur.</p> + +<p>ESCALUS.—Est-il vrai que vous ayez quatre-vingts +livres de rente?</p> + +<p>L'ÉCUME.—Oui, si c'est votre bon plaisir, monsieur.</p> + +<p>ESCALUS.—Bon. <span class="stage2">(<i>Au bouffon.</i>)</span> De quel métier êtes-vous, +monsieur?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Garçon de taverne, le garçon d'une +pauvre veuve.</p> + +<p>ESCALUS.—Le nom de votre maîtresse?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Madame Overdone.</p> + +<p>ESCALUS.—A-t-elle eu plus d'un mari?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Neuf, monsieur: Overdone<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> pour le +dernier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p><i>Overdone by the last</i>, «épuisée par le dernier.» <i>Overdone</i> fait ici +calembour.</p></blockquote> + +<p>ESCALUS.—Neuf!—Approchez-vous de moi, maître +l'Écume. Maître l'Écume, je ne voudrais pas que vous fissiez +connaissance avec des garçons de taverne; ils vous +soutireront, maître l'Écume, et vous les ferez pendre: +allez-vous-en, et que je n'entende plus parler de vous.</p> + +<p>L'ÉCUME.—Je remercie Votre Grandeur; quant à moi, +jamais je ne vais dans aucune chambre de taverne, que +je n'y sois attiré par quelqu'un.</p> + +<p>ESCALUS.—Allons, plus de cela, maître l'Écume; adieu. +<span class="stage2">(<i>L'Écume sort.</i>)</span> Venez ça, monsieur le garçon de taverne; +quel est votre nom, monsieur le garçon de taverne?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Pompée.</p> + +<p>ESCALUS.—Et quoi encore?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Haut-de-chausses, monsieur.</p> + +<p>ESCALUS.—Oui, et en bonne foi, votre haut-de-chausses<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> +est ce qu'il y a de plus grand en vous; en sorte que, +dans le sens le plus brutal, vous êtes Pompée le Grand. +Pompée, vous êtes en partie un entremetteur, Pompée, +de quelque manière que vous coloriez la chose, sous le +nom de garçon de taverne, ne dis-je pas vrai? Allons, +avouez-moi la vérité; vous vous en trouverez bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Bum</i>. Nous avons mis ici le contenant pour le contenu.</p></blockquote> + +<p>LE BOUFFON.—Franchement, monsieur, je suis un +pauvre diable qui voudrait vivre.</p> + +<p>ESCALUS.—Comment voudriez-vous vivre, Pompée? En +étant un agent d'infamie... Que pensez-vous du métier, +Pompée? Est-ce là un métier permis?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Si la loi veut le permettre, monsieur.</p> + +<p>ESCALUS.—Mais la loi ne le permettra pas, Pompée, et +il ne sera pas permis à Vienne.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Votre Grandeur est-elle dans l'intention +de mutiler toute la jeunesse de la ville?</p> + +<p>ESCALUS.—Non, Pompée.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Eh bien! monsieur, suivant ma petite +opinion, elle ira donc toujours là. Si Votre Grandeur veut +mettre le bon ordre parmi les prostituées et les vauriens, +vous n'aurez plus rien à craindre des entremetteurs.</p> + +<p>ESCALUS.—Il y a de jolies ordonnances qui commencent +à s'exécuter, je peux vous en assurer; il n'y va que +d'être pendu et décapité.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Si vous pendez et décapitez tous ceux +qui commettent ce péché, seulement pendant dix ans, +vous serez bien aise de donner la commission de trouver +des têtes. Si cette loi s'exécute dans Vienne pendant dix +ans, je veux louer la plus belle maison de la ville pour +trois sous par fenêtre. Si vous vivez assez pour voir cela, +dites: Pompée me l'avait bien dit.</p> + +<p>ESCALUS.—Grand merci, bon Pompée; et, en récompense +de votre prophétie, écoutez-moi bien:—je vous +donnerai un avis: que je ne vous revoie pas devant moi +pour aucune plainte quelconque; et qu'on ne vienne pas +me dire que vous demeurez encore là où vous êtes: si je +vous y retrouve, Pompée<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>, je vous chasserai à grands +coups jusqu'à votre tente, et je serai un rude César pour +vous.—Pour vous parler net, Pompée, je vous ferai +fouetter; ainsi, pour cette fois, Pompée, portez-vous +bien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Pompée est un nom souvent donné aux chiens.</p></blockquote> + +<p>LE BOUFFON.—Je remercie Votre Grandeur de son bon +conseil; mais je le suivrai, selon que la chair et la fortune +en décideront.—Me fouetter? Non, non: que le +charretier fouette sa rosse; un coeur vaillant n'est point +chassé de son métier à coups de fouet.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ESCALUS.—Approchez, maître Coude; venez, maître +constable: combien y a-t-il de temps que vous êtes dans +cet emploi de constable?</p> + +<p>LE COUDE.—Sept ans et demi, monsieur.</p> + +<p>ESCALUS.—Je pensais bien, par votre habileté à l'exercer, +qu'il y avait quelque temps que vous l'occupiez. Ne +dites-vous pas sept ans entiers?</p> + +<p>LE COUDE.—Et demi, monsieur.</p> + +<p>ESCALUS.—Hélas! il vous a coûté bien des peines. On +vous fait tort de vous en charger si souvent; est-ce qu'il +n'y a pas dans votre garde des hommes en état de vous +suppléer?</p> + +<p>LE COUDE.—En bonne foi, monsieur, il y en a bien peu +qui aient quelque talent pour cette espèce d'emploi: on +les choisit; mais ils me choisissent après pour les remplacer: +je le fais pour quelques pièces d'argent, et je vais +toujours pour tous les autres.</p> + +<p>ESCALUS.—Écoutez-moi: apportez-moi les noms d'environ +six ou sept des plus capables de votre paroisse.</p> + +<p>LE COUDE.—A la maison de Votre Grandeur, monsieur?</p> + +<p>ESCALUS.—Oui, chez moi. Adieu. (<i>Coude sort.</i>)—(<i>Au +juge de paix.</i>) Quelle heure croyez-vous qu'il soit?</p> + +<p>LE JUGE.—Onze heures, monsieur.</p> + +<p>ESCALUS.—Je vous prie de venir dîner avec moi.</p> + +<p>LE JUGE.—Je vous remercie humblement.</p> + +<p>ESCALUS.—Je suis bien affligé de la mort de Claudio; +mais il n'y a point de remède.</p> + +<p>LE JUGE.—Le seigneur Angelo est sévère.</p> + +<p>ESCALUS.—C'est une nécessité; la clémence cesse d'être +clémence quand elle se montre trop souvent. Le pardon +est toujours le père d'un second crime; mais cependant... +malheureux Claudio!—Il n'y a point de remède.—Venez, +monsieur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Un autre appartement dans la maison d'Angelo.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRÉVÔT ET UN VALET.</p> +<br> + +<p>LE VALET.—Il est occupé à entendre une affaire; il va +venir tout de suite. Je vais vous annoncer.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Je vous en prie, faites-le. <span class="stage2">(<i>Le valet sort.</i>)</span> +Je viens savoir ses ordres: peut-être se laissera-t-il fléchir. +Hélas! son délit est comme un crime en songe. Tous +les âges, toutes les sectes, sont atteints de ce vice, et il +faut, lui, qu'il meure pour cela!</p> + +<p class="stage1">(Entre Angelo.)</p> + +<p>ANGELO.—Eh bien! quel sujet vous amène, prévôt?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Votre bon plaisir est-il que Claudio +meure demain?</p> + +<p>ANGELO.—Ne vous ai-je pas dit qu'oui? N'avez-vous +pas l'ordre? Pourquoi venez-vous me le demander une +seconde fois?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—J'ai craint d'agir trop précipitamment. Sous +votre bon plaisir, j'ai vu quelquefois qu'après l'exécution, +la justice s'est repentie de son arrêt.</p> + +<p>ANGELO.—Allez, cela me regarde; faites votre devoir, +ou cédez votre place, on peut fort bien se passer de +vous.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Je demande pardon à Votre Honneur.—Que +fera-t-on, monsieur, de la gémissante Juliette? +Elle est bien près de son terme.</p> + +<p>ANGELO.—Conduisez-la dans quelque lieu plus convenable, +et cela sans délai.</p> + +<p class="stage1">(Le valet revient.)</p> + +<p>LE VALET.—Voici la soeur de l'homme condamné, qui +demande à être introduite près de vous.</p> + +<p>ANGELO.—A-t-il une soeur?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Oui, seigneur: une jeune fille très-vertueuse, +et qui est prête à entrer dans une communauté, +si elle n'y est pas déjà.</p> + +<p>ANGELO.—Allons, qu'on la fasse entrer. <span class="stage2">(<i>Le valet sort.</i>)—(<i>Au +prévôt.</i>)</span> Voyez à ce que la fornicatrice soit transférée +ailleurs: qu'on lui fournisse le nécessaire, mais +sans superflu: je donnerai des ordres pour cela.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lucio et Isabelle.)</p> + +<p>LE PRÉVÔT, <span class="stage2"><i>faisant mine de se retirer</i></span>.—Que Dieu sauve +Votre Honneur.</p> + +<p>ANGELO.—Restez encore un moment.—<span class="stage2"><i>(A Isabelle.)</i></span> Vous êtes la bienvenue: que désirez-vous?</p> + +<p>ISABELLE.—Vous voyez devant vous une malheureuse +suppliante. Qu'il plaise seulement à Votre Honneur de +m'entendre.</p> + +<p>ANGELO.—Voyons, quelle est votre requête?</p> + +<p>ISABELLE.—Il est un vice que j'abhorre plus que tous +les autres, et que je voudrais voir surtout frappé par la +justice; je ne voudrais pas le défendre, mais il le faut; +je ne voudrais pas le défendre, mais je suis en guerre +avec moi entre ce que je voudrais et ce que je ne voudrais +pas.</p> + +<p>ANGELO.—Voyons, le sujet?</p> + +<p>ISABELLE.—J'ai un frère qui est condamné à mourir, +je vous conjure de condamner sa faute, et non pas mon +frère.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Le ciel veuille te donner des grâces +émouvantes!</p> + +<p>ANGELO.—Condamner le crime et non le criminel! +Mais tout crime est condamné, même avant qu'il soit +commis. Mes fonctions se réduiraient à zéro, si je trouvais +les fautes dont la peine est marquée dans le code, +pour laisser échapper les coupables.</p> + +<p>ISABELLE,—O loi juste, mais cruelle! Alors, j'avais un +frère!—Que le ciel garde Votre Honneur!</p> + +<p>LUCIO, <span class="stage2"><i>à Isabelle</i></span>.—N'y renoncez pas ainsi: revenez +vers lui: priez-le; jetez-vous à ses genoux; attachez-vous +à sa robe: vous êtes trop froide, vous ne lui demanderiez +qu'une épingle que vous ne pourriez pas le faire +avec plus d'indifférence: avancez vers lui, vous dis-je.</p> + +<p>ISABELLE <span class="stage2"><i>se rapproche</i>.</span>—Faut-il donc qu'il meure?</p> + +<p>ANGELO.—Jeune fille, il n'y a point de remède.</p> + +<p>ISABELLE.—Il y en a: je pense que vous pourriez lui +pardonner, et que ni le ciel ni les hommes ne se plaindraient +de ce pardon.</p> + +<p>ANGELO.—Je ne veux pas le faire.</p> + +<p>ISABELLE.—Mais, le pourriez-vous si vous le vouliez?</p> + +<p>ANGELO.—Voyez-vous, ce que je ne veux pas faire, je +ne le peux pas.</p> + +<p>ISABELLE.—Mais pourriez-vous le faire sans nuire à +personne au monde, si votre coeur était touché de la +même pitié que le mien ressent pour lui?</p> + +<p>ANGELO.—Son arrêt est prononcé; il est trop tard.</p> + +<p>LUCIO, <span class="stage2"><i>bas à Isabelle</i></span>.—Vous êtes trop froide.</p> + +<p>ISABELLE.—Trop tard! non: moi qui prononce une +parole, je peux la révoquer. Croyez-bien une chose, c'est +que de toute la pompe qui appartient aux grands, ni la +couronne du monarque, ni le glaive du ministre, ni le +bâton du maréchal, ni la robe du juge, rien ne leur sied +aussi bien que la clémence. S'il eût été à votre place, +et que vous eussiez été à la sienne, vous auriez fait un +faux pas comme lui; mais lui n'aurait pas été aussi impitoyable +que vous.</p> + +<p>ANGELO.—Je vous prie, retirez-vous.</p> + +<p>ISABELLE.—Je voudrais que le ciel m'eût donné votre +pouvoir, et que vous fussiez Isabelle. En serait-il de +même alors? non. Je vous dirais ce que c'est que d'être +juge, et ce que c'est d'être prisonnier.</p> + +<p>LUCIO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Bien; parlez de lui, c'est la corde sensible.</p> + +<p>ANGELO.—Votre frère est condamné par la loi; vous +perdez vos paroles.</p> + +<p>ISABELLE.—Hélas! hélas! toutes les âmes qui ont +existé ont été condamnées, et le Dieu qui eût pu se venger +avec le plus de justice a trouvé un remède pour les +sauver. Que seriez-vous si celui qui est le suprême arbitre +des jugements vous jugeait seulement comme vous êtes? +Oh! pensez à cela, et alors la clémence respirera entre +vos lèvres, et vous serez un homme nouveau.</p> + +<p>ANGELO.—Cessez vos plaintes, belle jeune fille; c'est +la loi, et non pas moi, qui condamne votre frère: il +serait mon parent, mon frère ou mon fils, qu'il en serait +de même pour lui; il faut qu'il meure demain.</p> + +<p>ISABELLE.—Demain! oh! cela est bien prompt! Épargnez-le, +épargnez-le; il n'est pas préparé à la mort; +même pour la cuisine nous tuons le gibier dans sa saison: +servirons-nous le ciel avec moins d'égard que nous ne +nous traitons nous-mêmes, grossières créatures? Mon +bon, mon bon seigneur, réfléchissez-y: qui est-ce qui est +mort pour cette faute? Il y a beaucoup de gens qui l'ont +commise.</p> + +<p>LUCIO.—Courage; bien dit.</p> + +<p>ANGELO.—La loi, pour être endormie, n'était pas +morte. Cette foule de gens n'auraient pas osé commettre +ce délit, si le premier qui a enfreint la loi avait répondu +de son action; maintenant la loi est éveillée, elle observe +ce qui se passe, et, telle qu'un devin, elle regarde dans +un cristal qui fait voir quels crimes futurs déjà existants, +ou nouvellement conçus, grâce à la tolérance, se préparaient +à éclore et à naître, et vont être étouffés, arrêtés +dans leurs progrès, et finir là où ils existent.</p> + +<p>ISABELLE.—Et cependant prouvez quelque pitié.</p> + +<p>ANGELO.—Je la prouve surtout en prouvant la justice, +car alors j'ai pitié d'hommes que je ne connais pas, et +qu'un crime pardonné aujourd'hui empoisonnerait dans +la suite; je fais justice à un homme qui, payant pour une +action criminelle, ne vivra plus pour en commettre une +seconde. N'insistez plus: votre frère mourra demain; il +faut vous résigner.</p> + +<p>ISABELLE.—Ainsi, il faut que vous soyez le premier +qui prononciez cette sentence, et lui le premier qui la +subisse: oh! il est beau d'avoir la force d'un géant; mais +c'est une tyrannie d'en user comme un géant.</p> + +<p>LUCIO.—Bien dit.</p> + +<p>ISABELLE.—Si les grands de la terre pouvaient tonner +comme Jupiter, jamais Jupiter ne serait en paix; le plus +pauvre petit officier occuperait sans cesse son ciel à +tonner; on n'entendrait que le tonnerre.—Ciel miséricordieux! +toi, tu fendras plutôt des traits sulfureux de +ta foudre le chêne noueux et rebelle à la cognée, que le +doux myrte; mais l'homme, l'homme orgueilleux, revêtu +d'une autorité d'un moment, lui qui connaît le moins ce +dont il est le plus sûr, son existence fragile comme le +verre, il se plaît comme un singe en fureur à des actions +si extravagantes à la face du ciel, qu'il fait pleurer les +anges, qui, s'ils étaient sujets aux mêmes caprices que +nous, riraient à en devenir mortels.</p> + +<p>LUCIO.—Oh! serrez-le de près, serrez-le de près, jeune +fille, il s'adoucira. Il se rend déjà; je m'en aperçois.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Prions le ciel qu'elle vienne à bout de le +fléchir!</p> + +<p>ISABELLE.—Nous ne pouvons nous peser dans la +balance avec notre frère; les grands ont le privilége de +badiner avec les saints; c'est en eux saillie d'esprit; chez +leurs inférieurs, c'est une odieuse profanation.</p> + +<p>LUCIO.—Vous êtes dans le bon chemin, jeune fille; +appuyez.</p> + +<p>ISABELLE.—Ce qui n'est qu'un mot d'humeur chez le +général devient, dans la bouche du soldat, un vrai blasphème.</p> + +<p>LUCIO.—Où a-t-elle appris tout cela?—Encore.</p> + +<p>ANGELO.—Pourquoi m'appliquez-vous ces adages?</p> + +<p>ISABELLE.—Parce que l'autorité, quoique sujette à +errer comme les autres, porte avec elle une espèce de +remède qui couvre le mal d'une cicatrice. Descendez +dans votre sein; frappez à la porte de votre coeur, et +demandez-lui quelle faute il se connaît qui ressemble à +celle de mon frère. S'il avoue un penchant naturel au +crime dont il est coupable, qu'il ne fasse donc pas retentir +dans votre bouche un arrêt de mort contre mon frère.</p> + +<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Elle parle, et avec tant de bon sens +que mon bon sens éclot en même temps. <span class="stage2">(<i>A Isabelle.</i>)</span> Adieu.</p> + +<p>ISABELLE.—Cher seigneur, revenez.</p> + +<p>ANGELO.—Je me consulterai.—Revenez demain.</p> + +<p>ISABELLE.—Écoutez par quels moyens je veux vous +corrompre: mon bon seigneur, revenez.</p> + +<p>ANGELO.—Que dites-vous, me corrompre?</p> + +<p>ISABELLE.—Oui, par des dons que le ciel partagera +avec vous.</p> + +<p>LUCIO.—Autrement vous auriez tout gâté.</p> + +<p>ISABELLE.—Ce n'est pas avec de vains sequins d'or +éprouvé, ni avec des pierres dont le taux est riche ou +pauvre, selon la valeur que leur attache la fantaisie; +mais avec de fidèles prières qui s'élèveront vers le ciel, +et y entreront avant le lever du soleil; avec les prières +des âmes préservées de la corruption du monde, des +vierges qui jeûnent, et dont le coeur n'est consacré à rien +de terrestre.</p> + +<p>ANGELO.—Allons, revenez me voir demain.</p> + +<p>LUCIO, <span class="stage2"><i>à part, à Isabelle</i></span>.—Retirez-vous, tout va bien: +sortez.</p> + +<p>ISABELLE.—Que le ciel veille sur la sûreté de Votre +Honneur<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>Isabelle emploie le mot <i>honour</i> pour dire <i>Votre Seigneurie,</i> +et le juge ramène ce mot à son premier sens.</p></blockquote> + +<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Ainsi soit-il; car je prends le chemin +de la tentation dont les prières préservent.</p> + +<p>ISABELLE.—A quelle heure viendrai-je demain retrouver +Votre Seigneurie?</p> + +<p>ANGELO.—Quand vous voudrez, avant midi.</p> + +<p>ISABELLE.—Le ciel préserve Votre Honneur!</p> + +<p class="stage1">(Elle sort avec Lucio.)</p> + +<p>ANGELO.—De toi, et même de ta vertu!—Que veut dire +ceci? Que veut dire ceci? Est-ce sa faute ou la mienne? +De la tentatrice ou de celui qui est tenté, lequel pèche le +plus? Ah! ce n'est pas elle; et ce n'est pas elle qui me +tente; c'est moi qui, exposé au soleil près de la violette, +fais comme la charogne plutôt que comme la fleur, et +me corromps sous la vertueuse influence de la saison. +Se peut-il que la modestie soit plus dangereuse à nos +sens que la femme légère? Tandis que nous n'avons que +trop de terrain perdu, irons-nous raser le sanctuaire +pour y établir nos vices? Oh! fi! fi donc! Que fais-tu, +ou qui es-tu, Angelo? Veux-tu la convoiter criminellement +pour ces mêmes avantages qui la rendent vertueuse? +Ah! que son frère vive! Les voleurs sont autorisés +au brigandage, lorsque leurs juges eux-mêmes +volent. Quoi! est-ce que je l'aime parce que je désire +l'entendre parler encore, et me repaître de la vue de ses +yeux? A quoi rêvais-je donc? O ennemi rusé qui, pour +attraper un saint, amorce ton hameçon avec des saints! +La plus dangereuse des tentations est celle qui nous +pousse au crime par les attraits de la vertu: jamais la +prostituée avec ses deux forces réunies, l'art et la nature, +n'a pu émouvoir une fois mes sens; mais cette fille vertueuse +me subjugue tout entier. Jusqu'à ce moment, +quand je voyais les autres aimer, je souriais, et m'étonnais +de leur folie.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Une prison.</p> + +<p class="stage1">LE DUC <i>en habit de religieux</i>, LE PRÉVÔT.</p> +<br> + +<p>LE DUC.—Salut, prévôt, car je crois que c'est ce que +vous êtes.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Oui, je suis le prévôt: que désirez-vous, +bon religieux?</p> + +<p>LE DUC.—Contraint par ma charité, et par mon saint +ordre, je viens visiter les âmes affligées renfermées dans +cette prison: accordez-moi le droit ordinaire de me les +laisser voir, et de m'informer de la nature de leurs +crimes, afin que je puisse leur administrer en conséquence +mes secours spirituels.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Je ferais davantage s'il en était besoin.</p> + +<p class="stage1">(Entre Juliette.)</p> + +<p>Tenez, voici une de mes dames, une jeune fille, qui, +tombant dans les feux de sa jeunesse, a brûlé sa réputation: +elle est enceinte, et le père de son enfant est condamné +à mort; un jeune homme plus propre à commettre +un second délit semblable qu'à mourir pour le +premier.</p> + +<p>LE DUC.—Quand doit-il mourir?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—A ce que je crois, demain. <span class="stage2">(<i>A Juliette.</i>)</span> +J'ai pourvu à vos besoins: attendez un moment, et l'on +vous conduira.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Juliette</i></span>.—Vous repentez-vous, belle enfant, +du péché que vous portez?</p> + +<p>JULIETTE.—Oui, et j'en porte la honte avec patience.</p> + +<p>LE DUC.—Je vous enseignerai les moyens d'examiner +votre conscience, et d'éprouver si votre pénitence est +solide, ou si elle n'est que superficielle.</p> + +<p>JULIETTE.—Je l'apprendrai bien, volontiers.</p> + +<p>LE DUC.—Aimez-vous l'homme qui vous a fait ce tort?</p> + +<p>JULIETTE.—Oui, autant que j'aime la femme qui lui a +fait tort.</p> + +<p>LE DUC.—Ainsi, il paraît que c'est d'un consentement +mutuel que votre crime a été commis?</p> + +<p>JULIETTE.—Oui, d'un consentement mutuel.</p> + +<p>LE DUC.—Votre péché a donc été plus grand que le +sien?</p> + +<p>JULIETTE.—Je le confesse, et je m'en repens, mon père.</p> + +<p>LE DUC.—Cela est bien juste, ma fille; mais prenez +garde que vous ne vous repentiez que parce que le +péché vous a causé cette honte: cette douleur n'est +jamais que pour nous-mêmes, et non pour le ciel; elle +montre que si nous n'offensons pas le ciel, ce n'est +point par amour, mais uniquement par crainte.</p> + +<p>JULIETTE.—Je me repens de ma faute, parce que c'est +un péché, et j'en accepte la honte avec joie.</p> + +<p>LE DUC.—Persévérez là-dedans. Votre complice, à ce +que j'entends dire, doit mourir demain; je vais le visiter +et lui donner mes conseils. Que la grâce du ciel vous +accompagne!—<i>Benedicite.</i></p> + +<p class="stage1">(Il sort en priant.)</p> + +<p>JULIETTE.—Il doit mourir demain! ô injuste loi, qui +me laisse une vie dont toute la consolation est d'éprouver +à chaque instant toutes les horreurs de la mort!</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—C'est bien dommage qu'il en soit là!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">(Appartement dans la maison d'Angelo.)</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> ANGELO.</p> +<br> + +<p>ANGELO.—Quand je veux méditer et prier, mes pensées +et mes prières s'égarent d'objet en objet: le ciel a de moi +de vaines paroles, tandis que mon imagination, sans +écouter ma langue, est attachée sur Isabelle. Le ciel est +sur mes lèvres, comme si je ne faisais qu'en retourner le +nom dans ma bouche; et dans mon coeur croît la fatale +passion qui le remplit. L'État, dont j'étudiais les affaires, +est comme un bon livre qui, à force d'être relu souvent, +n'inspire plus que l'aversion et l'ennui; oui, je me sens +capable (que personne ne m'entende!) de changer ce +grave ministère dont je suis fier pour une plume légère, +vain jouet de l'air. O dignité! ô pompe extérieure! qu'il +t'arrive souvent d'extorquer le respect des sots par tes +vêtements et ton enveloppe, et d'enchaîner les âmes plus +sages à tes fausses apparences;—chair, tu n'es que +chair! Inscrivez, <i>bon ange</i>, sur la corne du diable, ce ne +sera plus le cimier du diable.</p> + +<p class="stage1">(Entre un valet.)</p> + +<p>ANGELO.—Hé bien! qui est là?</p> + +<p>LE VALET,—Une certaine Isabelle, une soeur, qui +demande à vous parler.</p> + +<p>ANGELO.—Montre-lui le chemin. <span class="stage2">(<i>Le valet sort.</i>)—(<i>Seul.</i>)</span> +O ciel! pourquoi tout mon sang se reflue ainsi vers +mon coeur, le rendant inutile à lui-même, et privant +tous mes autres organes du ressort qui leur est nécessaire? +Ainsi la foule insensée se presse autour d'un +homme qui s'évanouit; ils viennent tous pour le secourir, +et interceptent ainsi l'air qui le ranimerait; ainsi les +sujets d'un monarque bien-aimé oublient leur rôle, et +poussés par une respectueuse affection, se pressent en +sa présence là où leur amour mal instruit va nécessairement +paraître une injure.</p> + +<p class="stage1">(Entre Isabelle.)</p> + +<p>ANGELO.—Eh bien! belle jeune fille?</p> + +<p>ISABELLE.—Je suis venue savoir votre bon plaisir.</p> + +<p>ANGELO.—J'aimerais bien mieux que vous pussiez le +deviner, que de me demander de vous l'apprendre.—Votre +frère ne peut vivre.</p> + +<p>ISABELLE.—En est-il ainsi? Que le ciel conserve Votre +Honneur! <span class="stage2">(Elle va pour se retirer)</span>.</p> + +<p>ANGELO.—Et cependant il peut vivre encore un temps, +et il se pourrait qu'il vécût aussi longtemps que vous, ou +moi... Pourtant, il faut qu'il meure.</p> + +<p>ISABELLE.—Sur votre arrêt?</p> + +<p>ANGELO.—Oui...</p> + +<p>ISABELLE.—Quand? je vous en conjure, afin que, dans +le répit qui lui est accordé, plus long ou plus court, il +puisse être préparé à sauver son âme.</p> + +<p>ANGELO.—Oh! malheur à ces vices honteux! il vaudrait +autant pardonner à celui qui vole à la nature un +homme déjà formé, qu'à l'insolente volupté de ceux qui +jettent l'image du Créateur dans des moules prohibés par +le ciel: il n'est pas plus coupable de trancher perfidement +une vie légitimement formée, que de jeter du +métal dans des vaisseaux défendus pour créer une vie +illégitime.</p> + +<p>ISABELLE.—Telles sont les lois du ciel, mais non celles +de la terre.</p> + +<p>ANGELO.—Dites-vous cela? En ce cas, je vais bientôt +vous embarrasser. Lequel aimeriez-vous mieux, ou que +la plus juste des lois ôtât en ce moment la vie à votre +frère, ou, pour racheter sa vie, de livrer votre corps à la +douce impureté, comme celle qu'il a déshonorée?</p> + +<p>ISABELLE.—Seigneur, croyez-moi, j'aimerais mieux +sacrifier mon corps que mon âme.</p> + +<p>ANGELO.—Je ne parle point de votre âme; les péchés +que la nécessité nous force de commettre, ne servent +qu'à faire nombre, sans nous charger davantage.</p> + +<p>ISABELLE.—Comment dites-vous?</p> + +<p>ANGELO.—Non, je ne puis pas garantir cela; car je +pourrais donner des raisons contre ce que je viens de +dire. Répondez-moi à ceci:—moi, qui suis la voix de la +loi écrite, je prononce contre votre frère un arrêt de +mort: n'y aurait-il point de la charité dans un péché qui +sauverait la vie de ce frère?</p> + +<p>ISABELLE.—Ah! daignez le faire: j'en prends le péril +sur mon âme; ce ne serait point un péché, mais un acte +de charité.</p> + +<p>ANGELO.—Si vous vouliez le faire vous-même au péril +de votre âme, le poids du péché et de la charité serait le +même.</p> + +<p>ISABELLE.—Oh! si demander la vie de mon frère est un +péché, ciel, fais-m'en porter tout le poids! et si c'est en +vous un péché que de céder à ma sollicitation, tous les +matins je prierai le ciel que cette faute soit ajoutée aux +miennes et que vous n'ayez à en répondre en rien.</p> + +<p>ANGELO.—Non. Écoutez-moi: votre idée ne suit pas le +sens de la mienne; ou vous êtes ignorante, ou vous affectez +de l'être par ruse, et ce n'est pas bien.</p> + +<p>ISABELLE.—Que je sois ignorante et pleine de défauts +en tout, pourvu du moins que je sache que je ne vaux +pas mieux.</p> + +<p>ANGELO.—Ainsi la sagesse cherche à briller davantage, +en s'accusant elle-même: comme les masques noirs proclament +la beauté qu'ils cachent, dix fois plus haut que +ne pourrait le faire la beauté à découvert.—Mais écoutez-moi +bien; pour être bien compris, je vais parler plus +nettement: votre frère doit mourir.</p> + +<p>ISABELLE.—Oui.</p> + +<p>ANGELO.—Et son délit est tel qu'il doit subir la peine +imposée par la loi.</p> + +<p>ISABELLE.—Cela est vrai.</p> + +<p>ANGELO.—Supposez qu'il n'y ait point d'autre moyen +de sauver sa vie (bien que je ne consente pas à ce moyen, +ni à aucun autre; c'est uniquement par forme de conversation), +si ce n'est celui-ci, que vous, sa soeur, inspirant +des désirs à quelque homme, dont le crédit auprès +du juge, ou sa propre dignité, pourrait délivrer votre +frère des entraves de la toute-puissante loi, supposez, +dis-je, qu'il n'y eût point d'autre moyen humain de le +sauver, mais qu'il fallût, ou livrer les trésors de votre +corps à cet homme que nous supposons, ou laisser souffrir +le coupable, que feriez-vous?</p> + +<p>ISABELLE.—Je ferais pour mon pauvre frère tout ce +que je ferais pour moi-même: je veux dire, que si j'étais +condamnée à la mort, je porterais les marques douloureuses +du fouet, comme des rubis, et je me déshabillerais +pour aller à la mort, comme vers un lit que j'aurais +désiré à en devenir malade, plutôt que de céder mon +corps au déshonneur.</p> + +<p>ANGELO.—En ce cas, votre frère mourrait?</p> + +<p>ISABELLE.—Et ce serait le parti le plus doux; il vaudrait +mieux qu'un frère mourût une fois, que si une +soeur, pour racheter sa vie, mourait éternellement.</p> + +<p>ANGELO.—Et ne seriez-vous pas alors aussi cruelle que +la sentence contre laquelle vous vous êtes tant récriée?</p> + +<p>ISABELLE.—L'ignominie pour rançon et un libre pardon +ne sont pas de la même famille: une miséricorde +légitime ne ressemble en rien à un rachat honteux.</p> + +<p>ANGELO.—Vous paraissiez tout à l'heure voir dans la +loi un tyran, et vous cherchiez à prouver que la faute de +votre frère était plutôt une folie qu'un vice.</p> + +<p>ISABELLE.—Ah! pardonnez-moi, seigneur; il advient +souvent que, pour obtenir ce que nous souhaitons, nous +ne disons pas tout ce que nous pensons; j'excuse un peu +le vice que j'abhorre en faveur de l'homme que j'aime +tendrement.</p> + +<p>ANGELO.—Nous sommes tous fragiles.</p> + +<p>ISABELLE.—Que mon frère meure s'il n'est point feudataire +d'une servitude commune, mais seul héritier et +possesseur de la faiblesse.</p> + +<p>ANGELO.—Et les femmes sont fragiles aussi.</p> + +<p>ISABELLE.—Oui, comme la glace où elles se mirent, et +qui se brise aussi facilement qu'elle réfléchit leur visage. +Les femmes! que le ciel leur vienne en aide! Les hommes +dérogent de leur origine en profitant de leur faiblesse. +Oui, appelez-nous dix fois fragiles: car nous sommes +aussi tendres que l'est notre constitution, et susceptibles +de fausses impressions.</p> + +<p>ANGELO.—Je le pense comme vous; et, d'après ce témoignage +rendu à votre propre sexe, permettez que je +m'explique avec plus de hardiesse; puisque je suppose +que nous ne sommes pas faits pour avoir une force à +l'épreuve de toutes les fautes. Je vous prends par vos +propres paroles: soyez ce que vous êtes, c'est-à-dire une +femme. Si vous êtes plus, vous n'êtes plus une femme; +si vous en êtes une (comme l'annoncent visiblement +toutes les garanties extérieures), montrez-le en ce +moment, en revêtant ce costume qui vous est destiné.</p> + +<p>ISABELLE.—Je ne sais qu'un langage: mon bon seigneur, +je vous en supplie, parlez-moi comme vous faisiez +d'abord.</p> + +<p>ANGELO.—Comprenez-moi nettement... je vous aime.</p> + +<p>ISABELLE.—Mon frère aimait Juliette, et vous me dites +qu'il faut qu'il meure pour cela.</p> + +<p>ANGELO.—Il ne mourra point, Isabelle, si vous m'accordez +votre amour.</p> + +<p>ISABELLE.—Je sais que votre vertu a le privilége de +feindre une apparence de vice pour surprendre les +autres.</p> + +<p>ANGELO.—Croyez-moi, sur mon honneur: mes paroles +expriment ma pensée.</p> + +<p>ISABELLE.—Ah! c'est bien peu d'honneur pour qu'on y +croie beaucoup. Pernicieuse pensée! Hypocrisie, hypocrisie!—Je +te dénoncerai tout haut, Angelo; prends-y +bien garde: signe-moi tout à l'heure le pardon de mon +frère, ou je vais, à gorge déployée, publier devant l'univers +quel homme tu es.</p> + +<p>ANGELO.—Qui te croira, Isabelle? Mon nom sans tache, +l'austérité de ma vie, mon témoignage contre toi, et +mon rang dans l'État, auront tant de prépondérance sur +ton accusation, que tu seras étouffée sous ton propre +rapport, et taxée de calomnie. J'ai commencé, et maintenant +je lâche la bride à ma passion: donne ton consentement +à mes violents désirs; écarte tout scrupule, +et ces rougeurs fatigantes qui repoussent ce qu'elles +convoitent. Rachète ton frère, en livrant ton corps à +mon bon plaisir; autrement, non-seulement il mourra +de mort, mais ta cruauté prolongera sa mort par de +longs tourments. Donne-moi ta réponse demain, ou, j'en +jure par la passion qui me domine à présent, je me +montrerai un tyran à son égard. Quant à tes menaces, +dis ce que tu voudras; mes mensonges auront plus de +crédit que tes vérités.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ISABELLE <span class="stage2"><i>seule</i></span>.—A qui irai-je porter mes plaintes? Si +je redisais ceci, qui me croirait? O bouches funestes, qui +portent une seule et même langue pour condamner et +pour absoudre; forçant la loi à se plier à leur volonté, +attachant le juste et l'injuste à leur passion, pour la +suivre là où elle va. Je vais aller trouver mon frère; +quoiqu'il ait succombé par l'ardeur du sang, cependant +il possède une âme si pleine d'honneur que, quand il +aurait vingt têtes à placer sur vingt billots sanglants, il +les donnerait toutes, plutôt que de permettre que sa +soeur livrât son corps à une si détestable profanation. +Allons, Isabelle, vis chaste; et toi, mon frère, meurs. +Notre chasteté est plus précieuse qu'un frère. Je vais +pourtant l'instruire de la proposition d'Angelo, et le préparer +à la mort pour le bien de son âme.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>FIN DU SECOND ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">La prison.</p> + +<p class="stage1">LE DUC, CLAUDIO, LE PRÉVÔT.</p> +<br> + +<p>LE DUC.—Ainsi, vous espérez donc obtenir votre +grâce du seigneur Angelo?</p> + +<p>CLAUDIO.—Les malheureux n'ont d'autre remède que +l'espérance: j'ai l'espérance de vivre, et je suis prêt à +mourir.</p> + +<p>LE DUC.—Soyez déterminé à la mort, et soit la vie, +soit la mort, vous en paraîtront plus douces. Raisonnez +ainsi avec la vie: si je te perds, je perds une chose qui +n'est estimée que des insensés. Tu n'es qu'un souffle, +soumis à toutes les influences de l'atmosphère, affligeant +à toute heure le corps que tu habites; tu n'es que le jouet +de la mort; tu travailles à l'éviter par la fuite et tu cours +te précipiter dans ses bras. Homme! tu n'as rien de +noble; car tous les avantages que tu possèdes sont nourris +de tout ce qu'il y a de plus bas<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>: tu n'as en toi nul courage; +car tu crains jusqu'au faible dard fourchu<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> d'un +pauvre ver: ton meilleur repos c'est le sommeil; aussi +tu le recherches souvent, et pourtant tu crains sottement +la mort, qui n'est rien de plus<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>! Tu n'es jamais toi-même +tu n'existes que par des milliers de graines sorties +de la poussière: tu n'es pas heureux; car ce que tu n'as +pas, tu cherches sans cesse à l'obtenir; et ce que tu possèdes +tu l'oublies: tu n'es jamais fixé, car ta nature suit +les étranges caprices de la lune. Si tu es riche, tu es +pauvre: semblable à l'âne dont l'échine courbe sous les +lingots, tu ne portes tes pesantes richesses que pendant +une journée de marche, et la mort vient te décharger. +Tu n'as point d'ami; le fruit de tes propres entrailles, +qui te nomme son père, la substance émanée de tes reins, +maudit la goutte, les dartres et le catarrhe qui ne t'achèvent +pas assez vite à son gré: tu n'as ni jeunesse ni +vieillesse, mais seulement pour ainsi dire un sommeil +de l'après-dînée, dont les rêves participent de l'un et de +l'autre. Ton heureuse jeunesse s'assimile à la vieillesse, +et demande l'aumône aux vieillards paralytiques; lorsque +tu es vieux et riche, tu n'as plus ni chaleur, ni +affections, ni membres, ni beauté, pour jouir agréablement +de tes trésors. Qu'y a-t-il encore dans ce qu'on +appelle la vie? Il y a encore dans cette vie mille morts +cachées: et nous craignons la mort qui met un terme à +toutes ces chances!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p>Toutes les délicatesses de la table remontent au fumier.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Opinion fausse du vulgaire sur la forme et le venin de la +langue du serpent.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>Habes somnum imaginem mortis, eamque quotidiè induis, et dubitas +an sensus in morte nullus sit cùm in ejus simulacro videas esse nullum +sensum.</i> (CICÉRON.)</p></blockquote> + +<p>CLAUDIO.—Je vous remercie humblement. Je vois que +demander à vivre c'est chercher à mourir, et qu'en cherchant +la mort on trouve la vie: qu'elle vienne donc!</p> + +<p class="stage1">(Entre Isabelle.)</p> + +<p>ISABELLE.—Y a-t-il quelqu'un? La paix soit dans ces +lieux, et la grâce céleste, et une bonne compagnie!</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Qui est là? Entrez: ce souhait seul mérite +un bon accueil.</p> + +<p>LE DUC.—Cher Claudio, avant peu je reviendrai vous +voir.</p> + +<p>CLAUDIO.—Je vous remercie, saint religieux.</p> + +<p>ISABELLE, <span class="stage2"><i>au prévôt</i></span>.—J'ai un mot ou deux à dire à +Claudio: voilà ce que j'ai à faire.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Et vous êtes la bienvenue.—<span class="stage2">(<i>A Claudio.</i>)</span> +Tenez, seigneur, voilà votre soeur.</p> + +<p>LE DUC.—Prévôt, un mot, s'il vous plaît.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Autant qu'il vous plaira.</p> + +<p>LE DUC.—Amenez-les pour causer dans un endroit où +je puisse être caché et les entendre.</p> + +<p class="stage1">(Le duc sort avec le prévôt, et assiste,<br> invisible, à la suite de cette scène.)</p> + +<p>CLAUDIO.—Eh bien! ma soeur, quelle consolation +m'apportes-tu?</p> + +<p>ISABELLE.—Comme sont toutes les consolations, fort +bonne en vérité. Le seigneur Angelo, ayant des affaires +dans le ciel, te choisit pour les y porter comme son ambassadeur, +et pour y être son résident éternel. Ainsi, hâte-toi +de faire tous tes préparatifs; tu pars demain.</p> + +<p>CLAUDIO.—N'y a-t-il donc point de remède?</p> + +<p>ISABELLE.—Point d'autre que celui de fendre un coeur +en deux pour sauver une tête.</p> + +<p>CLAUDIO.—Mais, y a-t-il quelque remède?</p> + +<p>ISABELLE.—Oui, mon frère, tu peux vivre; il est dans +le coeur de ton juge une miséricorde infernale: si tu +veux l'implorer, elle sauvera ta vie; mais elle t'enchaînera +jusqu'à la mort.</p> + +<p>CLAUDIO.—Une prison perpétuelle?</p> + +<p>ISABELLE.—Oui, précisément, une prison perpétuelle: +tu resterais attaché à un point fixe, quand tu aurais tout +l'espace de l'univers à ta disposition.</p> + +<p>CLAUDIO.—Mais de quelle nature?...</p> + +<p>ISABELLE.—D'une nature, si tu y consentais jamais, à +dépouiller de son écorce l'arbre de ton honneur, et à te +laisser nu.</p> + +<p>CLAUDIO.—Fais-moi connaître ce moyen.</p> + +<p>ISABELLE.—Oh! je te crains, Claudio, je tremble que +tu ne veuilles conserver une vie maladive, et que tu +n'attaches plus de prix à six ou sept hivers de plus, qu'à +un honneur éternel. Oses-tu mourir? Le sentiment de la +mort est surtout dans la crainte, et le malheureux insecte +que nous foulons aux pieds éprouve des angoisses corporelles +aussi cruelles qu'un géant en ressent pour +mourir.</p> + +<p>CLAUDIO.—Peux-tu me faire cet outrage? Me crois-tu +si faible que je sois incapable d'une résolution courageuse? +S'il faut que je meure, j'irai au-devant de la +mort, comme au-devant d'une fiancée, et je la serrerai +dans mes bras.</p> + +<p>ISABELLE.—C'est mon frère qui vient de parler; cette +voix est sortie du tombeau de mon père.—Oui, tu dois +mourir: tu es trop généreux pour conserver une vie au +prix de viles sollicitations. Ce ministre, avec un air de +sainteté, dont la grave parole et le visage composé atterrent +la jeunesse, et font trembler la folie, comme le +faucon la perdrix; eh bien! c'est un démon; si l'on retirait +toute la fange qui le remplit, il nous paraîtrait un +abîme aussi profond que l'enfer.</p> + +<p>CLAUDIO.—Le seigneur Angelo?</p> + +<p>ISABELLE.—Oh! il porte la trompeuse livrée de l'enfer, +qui se plaît à revêtir un corps de réprouvé d'ornements +majestueux.—Croiras-tu, Claudio, que si je lui livrais +ma virginité, tu pourrais être sauvé?</p> + +<p>CLAUDIO.—O ciel! cela n'est pas possible.</p> + +<p>ISABELLE.—Oui, au prix de ce crime détestable, il te +donnerait la liberté de l'offenser encore. Cette nuit même +est le moment où je devrais faire ce que j'ai horreur de +nommer; autrement tu meurs demain.</p> + +<p>CLAUDIO.—Tu ne le feras pas.</p> + +<p>ISABELLE.—Oh! si ce n'était que ma vie, je la jetterais, +pour te sauver, avec autant d'indifférence qu'une épingle.</p> + +<p>CLAUDIO.—Merci, chère Isabelle.</p> + +<p>ISABELLE.—Tiens-toi prêt, Claudio, à mourir demain.</p> + +<p>CLAUDIO.—Oui.—Mais quoi! a-t-il donc en lui des +passions qui puissent lui faire ainsi mordre la loi au +nez?... Quand il voudrait la violer?... sûrement ce n'est +pas un péché, ou, des sept péchés capitaux, celui-là est +le moindre.</p> + +<p>ISABELLE.—Quel est le moindre?</p> + +<p>CLAUDIO.—Si c'était un péché damnable, lui qui est +si sage voudrait-il, pour le plaisir d'un moment, s'exposer +à une peine éternelle? O Isabelle!</p> + +<p>ISABELLE.—Que dit mon frère?</p> + +<p>CLAUDIO.—Que la mort est une chose terrible.</p> + +<p>ISABELLE.—Et une vie sans honneur, une chose haïssable.</p> + +<p>CLAUDIO.—Oui; mais mourir, et aller on ne sait où; +être gisant dans une froide tombe, et y pourrir; perdre +cette chaleur vitale et douée de sentiment, pour devenir +une argile pétrie; tandis que l'âme accoutumée ici-bas à +la jouissance se baignera dans les flots brûlants, ou habitera +dans les régions d'une glace épaisse,—emprisonnée +dans les vents invisibles, pour être emportée +violemment et sans relâche par les ouragans autour de +ce globe suspendu dans l'espace, ou pour subir un sort +plus affreux que le plus affreux de ceux que la pensée +errante et incertaine imagine avec un cri d'épouvante; +oh! cela est trop horrible. La vie de ce monde la plus +pénible et la plus odieuse que la vieillesse, ou la misère, +ou la douleur, ou la prison puissent imposer à la nature, +est encore un paradis auprès de tout ce que nous appréhendons +de la mort.</p> + +<p>ISABELLE.—Hélas! hélas!</p> + +<p>CLAUDIO.—Chère soeur, que je vive! Le péché que tu +commets pour sauver la vie d'un frère est tellement +excusé par la nature qu'il devient vertu.</p> + +<p>ISABELLE.—O brute sauvage! ô lâche sans foi! ô malheureux +sans honneur! veux-tu donc vivre par mon +crime? N'est-ce pas une espèce d'inceste que de recevoir +la vie du déshonneur de ta propre soeur? Que dois-je +penser? Que le ciel m'en préserve! Je croirais que +ma mère s'est jouée de mon père; car un rejeton si sauvage +et si dégénéré n'est jamais sorti de son sang. Reçois +mon refus: meurs, péris! Il ne faudrait que me baisser +pour te racheter de ta destinée, que je te la laisserais +subir: je ferais mille prières pour demander ta mort, et +je ne dirais pas un mot pour te sauver.</p> + +<p>CLAUDIO.—Ah! écoute-moi, Isabelle.</p> + +<p class="stage1">(Le duc rentre.)</p> + +<p>ISABELLE.—Oh! fi! fi! fi donc! oh! c'est une honte! +Ta faute n'est pas accidentelle, c'est une habitude: la +pitié qui serait émue pour toi se prostituerait: il vaut +mieux que tu meures au plus tôt!</p> + +<p>CLAUDIO.—Ah! daigne m'écouter, Isabelle.</p> + +<p>LE DUC.—Accordez-moi un mot, jeune soeur, un seul +mot.</p> + +<p>ISABELLE.—Que me voulez-vous?</p> + +<p>LE DUC.—Si vous pouviez disposer de quelques +moments de loisir, je désirerais avoir tout à l'heure avec +vous un instant d'entretien, et la complaisance que je +vous demande vous sera aussi utile.</p> + +<p>ISABELLE.—Je n'ai pas de loisir superflu: le temps +que je passerai ici sera volé à mes autres affaires; mais je +veux bien vous écouter un moment.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à part, à Claudio</i></span>.—Mon fils, j'ai entendu tout +ce qui s'est passé entre vous et votre soeur. Jamais Angelo +n'a eu le projet de la séduire; il n'a voulu que faire +l'épreuve de sa vertu, pour exercer son jugement sur la +nature des caractères; elle, qui a dans son âme le véritable +honneur, lui a fait ce noble refus qu'il a été fort aise +de recevoir. Je suis le confesseur d'Angelo, et je suis +instruit de la vérité de ce que je vous dis: ainsi préparez-vous +à la mort: ne vous reposez point avec satisfaction +sur de vaines espérances qui vous trompent: il vous faut +mourir demain; à genoux donc et préparez-vous.</p> + +<p>CLAUDIO.—Laissez-moi demander pardon à ma soeur. +Je suis si dégoûté de la vie, que je veux prier qu'on +m'en débarrasse.</p> + +<p>LE DUC.—Restez-en là. Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Claudio sort.)</p> + +<p class="stage1">(Le prévôt rentre.)</p> + +<p>LE DUC.—Prévôt, un mot.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Que demandez-vous, mon père?</p> + +<p>LE DUC.—Que maintenant que vous voilà, vous vous +en alliez: laissez-moi un instant avec cette jeune fille: +mes intentions, d'accord avec mon habit, vous sont +garants qu'elle ne court aucun risque dans ma compagnie.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—A la bonne heure.</p> + +<p class="stage1">(Le prévôt sort.)</p> + +<p>LE DUC.—La main qui vous a fait belle vous a aussi +fait vertueuse: la beauté qui fait bon marché de sa vertu, +se flétrit bientôt en cessant d'être honnête: mais la pudeur, +qui est l'âme de votre personne, conservera à +jamais votre beauté. Le hasard a amené à ma connaissance +l'attaque qu'Angelo vous a faite; et sans les +exemples que nous avons de la fragilité de l'homme, je +m'étonnerais beaucoup d'Angelo. Comment vous y prendriez-vous +pour satisfaire ce ministre et pour sauver +votre frère?</p> + +<p>ISABELLE.—Je vais, dans ce moment même, résoudre +ces doutes: j'aimerais mieux que mon frère subît la mort +à laquelle le condamne la loi, que d'être mère d'un +fils illégitime. Mais hélas! combien le bon duc est trompé +par Angelo! Si jamais il revient et que je puisse lui parler, +ou je perdrai mes paroles ou je démasquerai son ministre.</p> + +<p>LE DUC.—Cela ne sera pas mal fait: cependant, au +point où en sont encore les choses, il éludera votre accusation. +Il n'a fait que vous éprouver: ainsi, prêtez bien +l'oreille à mes avis: l'envie que j'ai de faire le bien +m'offre un remède. Je me persuade à moi-même que +vous pouvez, sans blesser l'honnêteté, rendre un service +important à une dame malheureuse qui en est digne, +conserver sans tache votre aimable personne, et plaire +infiniment au duc absent, si jamais il revient et qu'il soit +instruit de cette affaire.</p> + +<p>ISABELLE.—Découvrez-moi votre pensée; je me sens +le courage de faire tout ce qui ne me paraîtra pas mal +dans la sincérité de mon âme.</p> + +<p>LE DUC.—La vertu est pleine d'intrépidité, et la pureté +ne connaît pas la crainte. N'avez-vous pas ouï parler de +Marianne, la soeur de Frédéric, ce guerrier fameux qui a +fait naufrage?</p> + +<p>ISABELLE.—J'ai entendu nommer cette dame, et l'on +parle bien d'elle.</p> + +<p>LE DUC.—Eh bien! cet Angelo devait l'épouser; il lui +avait été fiancé avec serment. Dans l'intervalle du contrat +à la célébration du mariage, son frère Frédéric a fait +naufrage sur la mer, et le vaisseau qui a péri portait +la dot de sa soeur. Mais remarquez quel malheur cet +accident a produit pour cette pauvre dame; elle perd du +même coup un brave et illustre frère, qui avait toujours +eu pour elle la plus grande tendresse, et avec lui le nerf +de sa fortune, sa dot de mariage; et par suite de ces +pertes, le mari qui lui était fiancé, cet hypocrite d'Angelo.</p> + +<p>ISABELLE.—Est-il possible? Quoi! Angelo l'a ainsi +délaissée?</p> + +<p>LE DUC.—Il l'a laissée dans les larmes; il n'en a pas +essuyé une seule par ses consolations; il a avalé ses +serments d'un seul coup, prétendant avoir fait sur elle +des découvertes contre son honneur; en un mot, il l'a +abandonnée à ses gémissements, qu'elle pousse encore +actuellement pour l'amour de lui; et lui, de marbre pour +ses pleurs, il en est arrosé, mais non pas amolli.</p> + +<p>ISABELLE.—Quel mérite aurait donc la mort d'enlever +cette pauvre fille du monde! Quelle corruption dans la +vie, de laisser vivre ce perfide!—Mais, quel avantage +peut-elle tirer de tout ceci?</p> + +<p>LE DUC.—C'est une rupture qu'il vous est aisé de +renouer; et en la guérissant vous sauvez non-seulement +votre frère, mais vous vous gardez du déshonneur.</p> + +<p>ISABELLE.—Montrez-moi comment, mon bon père.</p> + +<p>LE DUC.—Cette jeune fille que je viens de vous nommer +conserve toujours dans son coeur sa première inclination, +et l'injuste et cruel procédé d'Angelo, qui selon +toute raison aurait dû éteindre son amour, n'a fait, +comme un obstacle dans le courant, que le rendre plus +violent et plus impétueux. Retournez vers Angelo; répondez +à sa proposition avec une obéissance qui le +satisfasse; accordez-vous avec lui dans toutes ses demandes +à ce sujet, et ne réservez pour vous que ces +conditions: d'abord que vous ne resterez pas longtemps +avec lui; ensuite qu'il choisisse l'heure de la nuit et du +plus profond silence, et un lieu convenable: ceci convenu, +voici le reste: nous conseillons à cette fille outragée +de se servir de votre rendez-vous et d'aller le trouver +à votre place. Si le secret de leur entrevue vient à se dévoiler +dans la suite, cette découverte pourra le déterminer +à la récompenser; et par là, votre frère est sauvé, +votre honneur reste intact, la malheureuse Marianne +trouve son avantage, et ce ministre corrompu est votre +dupe. Je me charge d'instruire la jeune fille, et de la préparer +à son entreprise. Si vous avez soin de conduire +ceci, le double avantage qui en résultera absoudra cette +ruse de tout reproche. Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>ISABELLE.—L'idée m'en satisfait déjà, et j'ai confiance +qu'elle pourra conduire à une heureuse issue.</p> + +<p>LE DUC.—Le succès dépend beaucoup de votre +adresse: hâtez-vous d'aller trouver Angelo; s'il vous +demande de partager son lit cette nuit, promettez-lui de +le satisfaire. Je vais à l'instant à Saint-Luc: c'est là que +dans une ferme solitaire demeure la triste Marianne; +venez m'y trouver, et terminez promptement avec Angelo, +afin de ne pas tarder à me rejoindre.</p> + +<p>ISABELLE.—Je vous rends grâce de ces consolations. +Adieu, bon père.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent de différents côtés.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une rue devant la prison.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE DUC, <i>toujours en habit de religieux</i>, LE COUDE,<br> +LE BOUFFON, ET DES OFFICIERS DE JUSTICE.</p> +<br> + +<p>LE COUDE.—Allons, s'il n'y a pas de remède, et qu'il +faille absolument que vous vendiez et achetiez les +hommes et les femmes comme des bestiaux, il faudra +donc que tout le monde s'abreuve de bâtard rouge et +blanc<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p>Espèce de vin doux. Expression amphibologique pour dire +qu'on n'aura plus qu'une famille de bâtards.</p></blockquote> + +<p>LE DUC.—O ciel! Quelle est cette espèce?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Il n'y a jamais eu de joie dans le monde, +depuis que, de deux usuriers, le plus joyeux a été ruiné; +et le pire des deux a reçu, par ordre de la loi, une robe +fourrée pour le tenir chaud, et fourrée de peaux de +renard et d'agneau, pour signifier que la fraude, étant +plus riche que l'innocence, sert pour les parements.</p> + +<p>LE COUDE.—Allez votre chemin, monsieur.—Dieu vous +garde, bon Père-Frère.</p> + +<p>LE DUC.—Et vous aussi, bon Frère-Père. Quelle offense +cet homme vous a-t-il faite?</p> + +<p>LE COUDE.—Vraiment, mon père, il a offensé la loi; et +voyez-vous, monsieur, nous le croyons aussi un voleur, +monsieur; car nous avons trouvé sur lui, monsieur, un +étrange rossignol, que nous avons envoyé au ministre.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.—Fi, misérable entremetteur; +méchant entremetteur! Le mal que tu fais faire est donc +ta ressource pour vivre. Réfléchis seulement à ce que c'est +que de remplir son estomac, ou de couvrir son dos par +le moyen de ces vices honteux. Dis-toi à toi-même: c'est +du fruit de leurs abominables et brutales accointances, +que je bois, que je mange, que je m'habille, et que je +subsiste. Peux-tu donc croire que ta vie est une vie +dépendant comme elle fait de ces saletés? Va t'amender, +va t'amender.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Il est vrai que cette vie sent mauvais, à +quelques égards, monsieur; mais pourtant, monsieur, +je vous prouverai...</p> + +<p>LE DUC.—Ah! si le diable t'a donné des preuves pour +commettre le péché, tu prouveras que tu es à lui.—Officier, +conduisez-le en prison. La correction et l'instruction +auront toutes deux à faire, avant que cette brute en +profite.</p> + +<p>LE COUDE.—Il faut qu'il comparaisse devant le ministre. +Monsieur, le ministre lui a déjà donné une leçon: le +ministre ne peut supporter un suppôt de débauche. S'il +faut qu'il soit un marchand de prostitution, et qu'il +paraisse en sa présence, il vaudrait autant qu'il fût à un +mille de lui à ses affaires.</p> + +<p>LE DUC.—Plût au ciel que nous fussions tous ce que +quelques-uns voudraient paraître, aussi exempts de nos +vices, que certains vices sont dépouillés d'apparences +trompeuses!</p> + +<p class="stage1">(Entre Lucio.)</p> + +<p>LE COUDE, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.—Son cou sera comme votre ceinture, +avec une corde, monsieur.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je cherche de l'appui: je demande à +grands cris une caution: voici un honnête homme, et +un ami à moi.</p> + +<p>LUCIO.—Hé bien, noble Pompée? Quoi! aux talons de +César? Es-tu mené en triomphe? Quoi! n'y a-t-il donc +plus de statues de Pygmalion, nouvellement devenues +femmes, qu'on puisse se procurer, pour mettre la main +dans la poche, et l'en retirer fermée? Que réponds-tu? +Ha! Que dis-tu de ce ton, de cette manière, de cette +méthode? Hé! ta réponse n'a-t-elle pas été noyée dans la +dernière pluie? Hé bien! que dis-tu, pauvre diable? Le +monde va-t-il comme il allait, mon garçon? Quelle est la +mode à présent? Est-ce d'être triste et laconique? Ou +comment, enfin? Quel est le genre?</p> + +<p>LE DUC.—Toujours, toujours le même, et pis encore.</p> + +<p>LUCIO.—Comment se porte ma chère mignonne, ta +maîtresse? Fait-elle toujours le commerce... hem?</p> + +<p>LE BOUFFON.—D'honneur, monsieur, elle a mangé tout +son boeuf, et elle est elle-même dans l'étuve.</p> + +<p>LUCIO.—Hé! c'est fort bien: cela est bien juste: cela +doit être. Toujours votre fraîche débauchée et votre vieille +saupoudrée!... C'est une suite inévitable: cela doit être. +Vas-tu en prison, Pompée?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Oui, ma foi, monsieur.</p> + +<p>LUCIO.—Hé bien! cela n'est pas mal à propos, Pompée. +Adieu. Va, dis que je t'y ai envoyé. Est-ce pour dettes, +Pompée? ou pourquoi?</p> + +<p>LE COUDE.—Pour être un être, un entremetteur, monsieur, +pour être un entremetteur.</p> + +<p>LUCIO.—Allons, emprisonnez-le: si la prison est le partage +d'un entremetteur, c'est son droit assurément, eh +bien! cela est juste. Oui, il n'y a pas à en douter, c'est un +entremetteur, et de vieille date encore; il est né entremetteur. +Adieu, bon Pompée: recommande-moi à la +prison, Pompée. Tu vas devenir un bon mari, Pompée: +tu garderas la maison.</p> + +<p>LE BOUFFON.—J'espère, monsieur, que votre bonne +seigneurie sera ma caution.</p> + +<p>LUCIO.—Non, certes, je n'en ferai rien, Pompée: ce +n'est pas la mode. Je prierai, Pompée, qu'on resserre tes +entraves: si tu ne le prends pas en patience, hé bien! +tant pis pour toi. Adieu, brave Pompée.—Dieu vous +garde, religieux!</p> + +<p>LE DUC.—Et vous aussi.</p> + +<p>LUCIO.—Brigitte se peint-elle toujours, Pompée? Hem!</p> + +<p>LE COUDE, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.—Allez votre chemin, monsieur; +allons.</p> + +<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>à Lucio</i></span>.—Alors vous ne voulez pas être +ma caution, monsieur?</p> + +<p>LUCIO.—Ni maintenant, ni alors, Pompée.—<span class="stage2">(<i>Au duc.</i>)</span>—Quelles +nouvelles dans le monde, bon frère? Quelles +nouvelles?</p> + +<p>LE COUDE, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.—Allons, marchez; avançons, +monsieur.</p> + +<p>LUCIO.—Va au chenil, Pompée, va.—<span class="stage2">(<i>Le Coude, le bouffon +et les officiers sortent</i>.)</span> Quelles nouvelles du duc, frère?</p> + +<p>LE DUC.—Je n'en sais point: pouvez-vous m'en +apprendre?</p> + +<p>LUCIO.—Il y en a qui disent qu'il est avec l'empereur +de Russie; d'autres qu'il est à Rome; mais devinez-vous +où il est?</p> + +<p>LE DUC.—Je n'en sais absolument rien. Mais où qu'il +soit, je lui souhaite du bien.</p> + +<p>LUCIO.—C'est une folie, un caprice bien bizarre à lui, +de s'évader ainsi de ses États, et d'usurper aux mendiants +un métier pour lequel il n'était pas né. Le seigneur +Angelo fait bien le duc en son absence; il va +même un peu loin.</p> + +<p>LE DUC.—Il fait très-bien.</p> + +<p>LUCIO.—Un peu plus d'indulgence pour le libertinage +ne lui ferait aucun tort à lui: il est un peu trop sévère +sur cet article, frère.</p> + +<p>LE DUC.—C'est un vice trop répandu; et il n'y a que la +sévérité qui puisse le guérir.</p> + +<p>LUCIO.—Oui, en vérité; ce vice est d'une nombreuse +famille; il est fort bien allié, mais il est impossible de +l'extirper complétement, frère, à moins qu'on ne défende +de boire et de manger. On dit que cet Angelo n'a pas été +fait par un homme et une femme, suivant les voies ordinaires +de la création, cela est-il vrai? Le croyez-vous?</p> + +<p>LE DUC.—Hé! comment donc aurait-il été fait?</p> + +<p>LUCIO.—Quelques-uns prétendent qu'il naquit du frai +d'une syrène. D'autres qu'il a été engendré entre deux +morues.—Mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est que quand +il lâche de l'eau, son urine est de la vraie glace; pour +cela, je sais que cela est, et il n'est qu'un automate +impuissant cela est bien certain.</p> + +<p>LE DUC.—Vous êtes plaisant, monsieur, et vous avez la +parole facile.</p> + +<p>LUCIO.—Quelle barbarie est-ce de sa part que d'ôter la +vie à un homme pour la révolte de la chair? Est-ce que +le duc qui est absent aurait fait cela? Avant qu'il eût fait +pendre un homme pour avoir engendré cent bâtards, il +aurait payé les mois de nourrice de mille; il se sentait +un peu de ce penchant; il connaissait le service, et cela +lui enseignait l'indulgence.</p> + +<p>LE DUC.—Jamais je n'ai ouï dire que le duc, qui est +absent, ait été très-coupable sur l'article des femmes; +ses inclinations n'allaient pas de ce côté-là.</p> + +<p>LUCIO.—Oh! monsieur, vous vous trompez.</p> + +<p>LE DUC.—Cela n'est pas possible.</p> + +<p>LUCIO.—Qui? Le duc? Demandez à votre vieille de cinquante +ans; l'usage du duc était de mettre un ducat +dans sa bruyante écuelle<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. Le duc avait des caprices; il +aimait à s'enivrer aussi; je puis vous apprendre cela.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p>Les mendiants, il y a deux ou trois siècles, portaient une +écuelle à couvercle mobile qu'ils agitaient pour avertir qu'elle +était vide.</p></blockquote> + +<p>LE DUC.—Vous lui faites injure, très-certainement.</p> + +<p>LUCIO.—Monsieur, j'étais son intime; le duc était un +homme réservé, et je crois que je sais la cause de sa +retraite.</p> + +<p>LE DUC.—Quelle peut en être la raison, je vous prie?</p> + +<p>LUCIO.—Non: excusez-moi.—C'est un secret qui doit +rester enfermé entre les dents et les lèvres; mais je peux +vous laisser comprendre ceci. Le plus grand nombre des +sujets tenait le duc pour sage.</p> + +<p>LE DUC.—Sage? eh mais! il n'y a pas de doute qu'il ne le fût.</p> + +<p>LUCIO.—C'est un homme très-superficiel, ignorant et +étourdi.</p> + +<p>LE DUC.—C'est de votre part ou envie, ou folie, ou +erreur; le cours même de sa vie, et les affaires qu'il a +gouvernées, doivent nécessairement lui assurer une +meilleure renommée.—Qu'on le juge seulement sur ce +que déposent de lui ses actions, et il paraîtra aux plus +envieux un homme instruit, un homme d'État et un +militaire; ainsi vous parlez en homme mal informé; +ou, si vous êtes bien instruit, c'est donc votre méchanceté +qui vous aveugle.</p> + +<p>LUCIO.—Monsieur, je le connais bien, et je l'aime.</p> + +<p>LE DUC.—L'amitié parle avec plus de connaissance, et +la connaissance avec plus d'amitié.</p> + +<p>LUCIO.—Allons, monsieur, je sais ce que je sais.</p> + +<p>LE DUC.—J'ai bien de la peine à le croire, puisque +vous ne savez pas ce que vous dites. Mais si jamais le +duc revient (comme nous le demandons au ciel), faites-moi +le plaisir de répondre devant lui. Si c'est la vérité +qui vous a fait parler, vous aurez le courage de soutenir +ce que vous avez dit; je suis obligé de vous citer devant +lui; et, je vous prie, votre nom?</p> + +<p>LUCIO.—Monsieur, mon nom est Lucio, bien connu du +duc.</p> + +<p>LE DUC.—Il vous connaîtra mieux, monsieur, si je vis +pour lui parler de vous.</p> + +<p>LUCIO.—Je ne vous crains pas.</p> + +<p>LE DUC.—Oh! vous espérez que le duc ne reparaîtra +jamais, ou me croyez un adversaire trop peu dangereux; +mais, moi, je vous dis que je peux vous faire un peu de +mal; vous vous rétracterez sur tout ceci.</p> + +<p>LUCIO.—Je serai pendu auparavant; vous vous trompez +sur mon compte, frère. Mais ne parlons plus de cela. +Pouvez-vous me dire si Claudio doit mourir ou non?</p> + +<p>LE DUC.—Pourquoi mourrait-il, monsieur?</p> + +<p>LUCIO.—Eh! pour avoir rempli une bouteille avec un +entonnoir. Je voudrais que le duc dont nous parlons fût +revenu. Ce ministre eunuque dépeuplera les provinces à +force de continence. Il ne faut pas que les moineaux +bâtissent leur nid sous les toits de sa maison, parce +qu'ils sont débauchés. Le duc punirait du moins en +secret des crimes secrets; jamais il ne les produirait au +grand jour. Que je voudrais qu'il fût de retour! En +vérité, Claudio est condamné pour avoir détroussé un +jupon. Adieu, bon père; je vous en prie, priez pour moi. +Le duc, je vous le répète, mangerait du mouton les vendredis: +il a passé l'âge maintenant, et cependant je +vous dis qu'il vous caresserait encore une mendiante, +quand elle sentirait le pain bis et l'ail. Dites que c'est +moi qui vous l'ai dit. Adieu. (Il sort.)</p> + +<p>LE DUC.—Il n'est puissance ni grandeur parmi les +mortels qui puissent échapper à la censure: la calomnie, +qui blesse par derrière, frappe la vertu la plus pure. +Quel monarque assez puissant pour enchaîner le fiel +d'une langue médisante?—Mais qui vient ici?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Escalus, le prévôt, madame Overdone, et des officiers +de justice.)</p> + +<p>ESCALUS.—Allons, emmenez-la en prison.</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Mon cher seigneur, soyez bon +pour moi; vous passez pour être un homme plein de +miséricorde, mon bon seigneur!</p> + +<p>ESCALUS.—Double et triple avertissement, et toujours +coupable du même délit! Il y a de quoi forcer la miséricorde +à jurer, à agir en tyran.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Une entremetteuse qui pratique depuis +onze ans, sous le bon plaisir de votre honneur.</p> + +<p>MADAME OVERDONE.—Seigneur, c'est la délation d'un +certain Lucio contre moi: madame Catherine Keepdown +était grosse de lui dans le temps du duc; il lui a promis +le mariage; son enfant aura un an et trois mois dès que +viendra la Saint-Jacques et la Saint-Philippe. Je l'ai +nourri moi-même, et voyez comme il a l'indignité de +me nuire.</p> + +<p>ESCALUS.—Cet homme est un franc libertin.—Qu'on le +fasse comparaître devant nous.—Conduisez-la en prison: +allez, plus de paroles. <span class="stage2">(<i>Les officiers emmènent +madame Overdone.</i>)</span> Prévôt, mon frère Angelo ne veut pas +changer son arrêt; il faut que Claudio meure demain; +ayez soin de lui procurer des théologiens, et tout ce que +conseille la charité, pour le préparer à son sort. Si mon +frère agissait d'après ma pitié, Claudio n'en serait pas là.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Sauf votre bon plaisir ce religieux l'a +visité, et lui a donné ses avis pour le préparer à la mort.</p> + +<p>ESCALUS.—Bonsoir, bon père.</p> + +<p>LE DUC.—Que le bonheur et la vertu vous accompagnent +toujours.</p> + +<p>ESCALUS.—D'où êtes-vous?</p> + +<p>LE DUC.—Je ne suis pas de ce pays, quoique le hasard +en ait fait le lieu de ma résidence pour un certain temps. +Je suis un frère d'un excellent ordre, tout récemment +envoyé par le saint-siége, et chargé par sa Sainteté d'une +affaire particulière.</p> + +<p>ESCALUS.—Quelles nouvelles dit-on dans le monde?</p> + +<p>LE DUC.—Aucune, si ce n'est qu'il y a une si grande +maladie sur la vertu, qu'elle ne finira que par sa dissolution; +la nouveauté est ce que tout le monde recherche, +et il y a autant de danger à vieillir dans une même façon +de vivre qu'il y a de vertu à être constant dans une +entreprise. Il survit à peine assez de bonne foi entre les +hommes pour rendre les sociétés sûres; mais il y a assez +de sécurité pour faire maudire les associations. C'est sur +cette énigme que roule à peu près toute la sagesse du +monde. Ces nouvelles sont assez vieilles, et cependant +ce sont encore les nouvelles de chaque jour.—Je vous +prie, monsieur, quel était le caractère du duc?</p> + +<p>ESCALUS.—Un homme qui s'appliquait plus qu'à tout +autre soin à se connaître lui-même.</p> + +<p>LE DUC.—A quels plaisirs était-il adonné?</p> + +<p>ESCALUS.—Il avait plus de plaisir de voir les autres en +joie qu'il n'en trouvait lui-même à tout ce qui cherchait +à le réjouir. Un homme de toute tempérance! +Mais laissons-le à ses aventures, en priant le ciel qu'elles +soient heureuses; et faites-moi le plaisir de m'apprendre +comment vous trouvez Claudio préparé. On m'a fait +entendre que vous l'aviez visité.</p> + +<p>LE DUC.—Il déclare qu'il n'a point à se plaindre de son +juge, qu'il ne l'accuse point d'injustice, et qu'il se soumet +avec une humble résignation à l'arrêt de la justice. +Cependant il s'était forgé, par une inspiration de la faiblesse, +plusieurs espérances trompeuses de vivre; je +suis venu à bout avec le temps de lui en faire sentir la +vanité, et maintenant il est résigné à mourir.</p> + +<p>ESCALUS.—Vous vous êtes acquitté de vos voeux envers +le ciel, et envers le prisonnier de la dette de votre +ministère. J'ai sollicité pour ce pauvre gentilhomme +jusqu'à l'extrême limite de la discrétion; mais j'ai trouvé +mon collègue de justice si sévère, qu'il m'a forcé de lui +dire qu'il était en effet la justice elle-même<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p><i>Summum jus, summa injuria.</i></p></blockquote> + +<p>LE DUC.—Si sa propre conduite répond à la rigueur de +ses jugements, il n'y a rien à lui reprocher; mais s'il lui +arrive de succomber, il s'est condamné lui-même.</p> + +<p>ESCALUS.—Je vais visiter le prisonnier. Adieu.</p> + +<p>LE DUC.—La paix soit avec vous! <span class="stage2">(<i>Escalus sort avec le +prévôt de la prison.</i>)</span> Celui qui veut tenir le glaive du ciel, +doit être aussi saint que sévère; se sentir lui-même un +modèle; posséder la force de résister et la vertu d'avancer, +ne punissant plus ou moins les autres que d'après le +poids de ses propres fautes. Honte à celui dont le glaive +cruel tue pour des fautes où l'entraîne son propre penchant! +Six fois honte à Angelo qui veut déraciner mes vices +et laisser croître les siens! O quelles noirceurs l'homme +peut cacher en lui-même, quoiqu'il paraisse un ange à +l'extérieur! Comme l'hypocrite vivant dans le crime, +abusant tout le monde, attire à lui, avec de fragiles fils +d'araignée, des choses substantielles et de poids! Il faut +que j'oppose la ruse au vice. Ce soir, Angelo recevra +dans son lit son ancienne fiancée qu'il méprise; c'est +ainsi qu'un trompeur sera pris par son propre déguisement, +ne recevra que tromperies pour prix des siennes, +et sera forcé de remplir un ancien contrat<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Cette tirade est en vers rimés.</p></blockquote> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> + +<br><br> + + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Appartement dans la ferme où habite Marianne.</p> + +<p class="stage1">MARIANNE <i>assise</i>, UN JEUNE GARÇON <i>chantant</i>.</p> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>CHANSON.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Écarte, oh! écarte ces lèvres</p> +<p>Ces lèvres si douces et si parjures;</p> +<p>Et ces yeux brillants comme le point du jour,</p> +<p>Flambeaux qui égarent l'aurore.</p> +<p>Mais rends-moi mes baisers,</p> +<p class="i2">Rends-les-moi</p> +<p>Ces sceaux d'amour, scellés en vain,</p> +<p class="i2">Scellés en vain.</p> + </div> </div> + +<p>MARIANNE.—Interromps tes chants, et hâte-toi de te +retirer. Voici venir un homme de consolation dont les +avis ont souvent calmé les murmures de ma douleur. +<span class="stage2">(<i>L'enfant sort; le duc entre.</i>)</span> Je vous demande pardon, +monsieur, et je voudrais bien que vous ne m'eussiez pas +trouvée si en train de musique. Excusez-moi, et croyez-m'en, +ces chants adoucissaient mes chagrins; mais ils +sont loin de m'inspirer de la joie.</p> + +<p>LE DUC.—C'est bien, quoique la musique ait souvent +la puissance de faire du mal un bien, et d'exciter le bien +au mal.—Je vous prie, dites-moi: quelqu'un est-il venu +me demander aujourd'hui? A peu près à cette heure-ci, +j'ai promis de me trouver ici.</p> + +<p>MARIANNE.—Personne n'est venu vous demander; je +suis restée ici tout le jour.</p> + +<p class="stage1">(Entre Isabelle.)</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Marianne</i></span>.—Je vous crois sans hésiter. +L'heure est venue; c'est justement à présent. Je vous +demanderai de vous absenter un peu. Il se pourrait bien +que je vous rappelasse bientôt pour quelque chose qui +vous sera avantageux.</p> + +<p>MARIANNE.—Je vous suis toujours dévouée.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>LE DUC.—Nous nous rencontrons fort à propos, et vous +êtes la bienvenue. Quelles nouvelles de ce digne ministre?</p> + +<p>ISABELLE.—Il a un jardin entouré d'un mur de briques, +dont le côté du couchant est flanqué d'un vignoble; +à ce vignoble est une porte en planches qu'ouvre +cette grosse clef; cette autre ouvre une petite porte, +qui, du vignoble, conduit au jardin; c'est là que je lui +ai promis d'aller le trouver au milieu de la nuit.</p> + +<p>LE DUC.—Mais, en savez-vous assez pour trouver votre +chemin?</p> + +<p>ISABELLE.—J'ai pris avec soin tous les renseignements +nécessaires, et par deux fois il m'a montré le chemin +avec un soin coupable, en me parlant à l'oreille et par +des gestes significatifs.</p> + +<p>LE DUC.—N'y a-t-il point d'autres gages convenus entre +vous qu'il faille observer?</p> + +<p>ISABELLE.—Non, point d'autres: seulement un rendez-vous +dans les ténèbres; et je lui ai bien fait entendre +que mon tête-à-tête avec lui ne pouvait être que bien +court; car je lui ai déclaré que je serais accompagnée +d'un domestique, qui m'attendrait, et qui était persuadé +que je venais pour les affaires de mon frère.</p> + +<p>LE DUC.—Tout est bien arrangé; je n'ai pas encore dit +un mot de tout cela à Marianne.—<span class="stage2">(<i>Il l'appelle.</i>)</span> Êtes-vous +là? Venez. <span class="stage2">(<i>Rentre Marianne.</i>)</span> Je vous en prie, faites connaissance +avec cette jeune personne; elle vient pour +vous faire du bien.</p> + +<p>ISABELLE.—Je le désire pour elle.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Marianne</i></span>.—Êtes-vous persuadée que je m'intéresse +à vous?</p> + +<p>MARIANNE.—Bon religieux, je le sais, et j'en ai reçu +des preuves.</p> + +<p>LE DUC.—Prenez-donc votre compagne par la main; +elle a une confidence à vous faire. J'attendrai votre loisir; +mais hâtez-vous: l'humide nuit s'approche.</p> + +<p>MARIANNE, <span class="stage2"><i>à Isabelle</i></span>.—Voulez-vous faire un tour de +promenade à l'écart?</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent toutes deux.)</p> + +<p>LE DUC <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—O dignité! O grandeur! Des millions +d'yeux perfides sont attachés sur toi! Des volumes de +rapports, composés de récits faux et contradictoires, +courent le monde sur tes actions! Mille esprits inquiets +te prennent pour l'objet de leurs rêves insensés, et te +tourmentent dans leur imagination! <span class="stage2">(<i>Marianne et Isabelle +rentrent.</i>)</span> Soyez les bienvenues. Hé bien, êtes-vous +d'accord?</p> + +<p>ISABELLE.—Elle se chargera de l'entreprise, mon père, +si vous le lui conseillez.</p> + +<p>LE DUC.—Non-seulement je le lui conseille, mais je le +lui demande.</p> + +<p>ISABELLE, <span class="stage2"><i>à Marianne</i></span>.—Vous n'avez que très-peu de +choses à lui dire; quand vous le quitterez, dites-lui simplement, +à voix basse: <i>A présent, souvenez-vous de mon +frère.</i></p> + +<p>MARIANNE.—Reposez-vous sur moi.</p> + +<p>LE DUC.—Et vous, ma chère fille, n'ayez aucun scrupule; +il est votre mari par un contrat; il n'y a aucun +péché à vous réunir ainsi; et la justice de vos droits sur +lui absout cette tromperie. Allons, partons: notre blé +sera bientôt à moissonner, et nous avons encore la terre +à ensemencer.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Salle de la prison.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE PRÉVÔT ET LE BOUFFON.</p> +<br> + +<p>LE PRÉVÔT.—Viens ici, coquin.—Peux-tu trancher la +tête d'un homme?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Si l'homme est garçon, je le peux, +monsieur; mais si c'est un homme marié, il est le +chef<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> de sa femme, et je ne pourrais jamais trancher le +chef d'une femme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p><i>Head</i>, tête, chef.</p></blockquote> + +<p>LE PRÉVÔT.—Allons, laissez là vos équivoques, et +faites-moi une réponse directe. Demain matin, Claudio +et Bernardino doivent être exécutés. Nous avons ici, +dans notre prison, l'exécuteur ordinaire, qui a besoin +d'un aide dans son office. Si vous voulez prendre sur +vous de le seconder, cela vous rachètera de vos fers; +sinon, vous ferez tout votre temps de prison et vous n'en +sortirez qu'après avoir été impitoyablement fouetté; car +vous avez été un entremetteur affiché.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Monsieur, j'ai été, de temps immémorial, +un entremetteur illégitime: mais, pourtant, je +serai satisfait de devenir un bourreau légitime. Je serais +bien aise de recevoir quelques instructions de mon collègue.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Holà, Abhorson! Où est Abhorson? +Êtes-vous là?</p> + +<p class="stage1">(Entre Abhorson.)</p> + +<p>ABHORSON.—Appelez-vous, monsieur?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Maraud, voici un homme qui vous +aidera dans votre exécution de demain: si vous le jugez +à propos, arrangez-vous avec lui à l'année, et qu'il loge +ici dans la prison; sinon, servez-vous de lui dans la +circonstance présente, et renvoyez-le; il ne peut pas faire +le renchéri avec vous: il a été entremetteur.</p> + +<p>ABHORSON.—Un entremetteur, monsieur! Fi donc! il +discréditera nos mystères.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Allez, vous vous valez bien; une plume +ferait pencher la balance entre vous deux.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je vous prie, monsieur, par votre bonne +grâce (car sûrement vous avez bonne grâce, si ce n'est +que vous avez une mine de pendaison), est-ce que vous +appelez, monsieur, votre occupation un mystère?</p> + +<p>ABHORSON.—Oui, monsieur, un mystère.</p> + +<p>LE BOUFFON.—La peinture, monsieur, à ce que j'ai +ouï dire, est un mystère, et vos filles prostituées, monsieur, +étant des parties de mon ministère, l'usage de la +peinture prouve que mon occupation est un mystère; +mais quel mystère peut-il y avoir à pendre? c'est ce que, +dussé-je être pendu, je ne peux m'imaginer.</p> + +<p>ABHORSON.—Monsieur, c'est un mystère.</p> + +<p>LE BOUFFON.—La preuve?</p> + +<p>ABHORSON.—La dépouille de tout honnête homme +convient au voleur: si elle paraît trop petite au voleur, +l'honnête homme la croit assez grande pour lui; et, si +elle est trop grande pour un voleur, le voleur pourtant +la croit assez petite pour lui: car la dépouille de tout +honnête homme va au voleur.</p> + +<p class="stage1">(Le prévôt rentre.)</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Êtes-vous arrangés?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Monsieur, je veux bien le servir; car +je trouve que votre bourreau fait un métier plus pénitent +que votre entremetteur.</p> + +<p>LE PRÉVÔT, <span class="stage2"><i>au bourreau</i></span>.—Vous, coquin, préparez le +billot et votre hache, pour demain quatre heures.</p> + +<p>ABHORSON, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.—Allons, entremetteur, je vais +t'instruire dans mon métier; suis-moi.</p> + +<p>LE BOUFFON.—J'ai bonne envie d'apprendre, monsieur, +et j'espère que si vous avez occasion de m'employer à +votre service, vous me trouverez adroit; car, en bonne +foi, monsieur, je vous dois, pour prix de vos bontés, de +vous bien servir. <span class="stage2">(Il sort.)</span></p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Faites venir ici Bernardino et Claudio; +l'un a toute ma pitié; je n'en ai pas un grain pour l'autre +qui est un assassin... fût-il mon frère. <span class="stage2"><i>(Entre Claudio.)</i></span> +Voyez, Claudio: voici l'ordre pour votre mort. Il est à +présent minuit sonné; et demain, à huit heures du +matin, vous serez fait immortel. Où est Bernardino?</p> + +<p>CLAUDIO.—Plongé dans un sommeil aussi profond +que l'innocente fatigue quand elle dort dans les membres +roidis du voyageur, et il ne veut pas s'éveiller.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Quel moyen de lui faire du bien?—Allons, +allez-vous préparer.—Mais écoutons; quel est +ce bruit? <span class="stage2">(<i>On frappe aux portes.</i>)</span> Que le ciel vous donne +ses consolations. <span class="stage2">(<i>Claudio sort.</i>)</span>—Tout à l'heure.—J'espère +que c'est quelque grâce, ou quelque sursis pour +l'aimable Claudio. <span class="stage2">(<i>Entre le duc.</i>)</span> Salut, bon père.</p> + +<p>LE DUC.—Que les meilleurs anges de la nuit vous +environnent, honnête prévôt! Qui est venu ici dernièrement?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Personne, depuis l'heure du couvre-feu.</p> + +<p>LE DUC.—Isabelle n'est pas venue?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Non.</p> + +<p>LE DUC.—Alors, elles vont venir sous peu.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Quelle consolation y a-t-il pour Claudio?</p> + +<p>LE DUC.—On en espère un peu.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Ce ministre est bien dur.</p> + +<p>LE DUC.—Non pas, non pas: sa vie marche parallèlement +avec la ligne de son exacte justice; par une +sainte abstinence, il dompte en lui-même le penchant +vicieux, qu'il emploie tout son pouvoir à corriger dans +les autres. S'il était souillé du vice qu'il châtie, il serait +alors un tyran; mais, étant ce qu'il est, il n'est que juste.—<span class="stage2">(<i>On +frappe.</i>)</span> Les voilà venues. <span class="stage2">(<i>Le prévôt sort.</i>)</span>—C'est +un prévôt bien humain; il est bien rare de trouver dans +un geôlier endurci un ami des hommes.—Eh bien, quel +est ce bruit? L'esprit qui offense de ces terribles coups +l'insensible poterne est possédé d'une bien grande hâte.</p> + +<p>LE PRÉVÔT <span class="stage2"><i>rentre parlant à quelqu'un à la porte</i></span>.—Il faut +qu'il reste là, jusqu'à ce que l'officier se lève pour le +faire entrer: on vient de l'appeler.</p> + +<p>LE DUC.—N'avez-vous point encore de contre-ordre +pour Claudio? faut-il qu'il meure demain?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Aucun, monsieur, aucun.</p> + +<p>LE DUC.—Prévôt, le point du jour est bien près; eh +bien, vous aurez des nouvelles avant le matin.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Heureusement, vous savez quelque chose, +et cependant je crois qu'il ne viendra pas de contre-ordre; +nous n'avons point d'exemple pareil. D'ailleurs, le seigneur +Angelo, sur le siége même de son tribunal, a +déclaré le contraire au public.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE DUC.—C'est le valet de Sa Seigneurie.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Et voilà la grâce de Claudio.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Mon maître vous envoie ces ordres; +et il m'a de plus chargé de vous dire que vous ayez à ne +pas vous écarter le moins du monde de ce qu'il vous +prescrit, ni pour le temps, ni pour l'objet, ni pour toute +autre circonstance. Bonjour; car à ce que je présume il +est presque jour.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—J'obéirai à ses ordres.</p> + +<p class="stage1">(Le messager sort.)</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—C'est la grâce de Claudio, achetée par +le crime même, pour lequel on devrait punir celui qui +en accorde le pardon. Le crime se propage rapidement +quand il naît dans le sein de l'autorité: quand le vice +fait grâce, le pardon s'étend si loin, que pour l'amour de +la faute, le coupable trouve des amis.—Eh bien, prévôt, +quelles nouvelles?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Je vous l'ai bien dit: le seigneur +Angelo, probablement, me croyant négligent dans mon +devoir, me réveille par cette exhortation inaccoutumée, +et selon moi fort étrange, car il ne l'avait jamais faite +auparavant.</p> + +<p>LE DUC.—Lisez, je vous écoute.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.<span class="stage2">(<i>Il lit la lettre.</i>)</span>—«Quoique que vous puissiez +entendre de contraire, que Claudio soit exécuté à +quatre heures, et Bernardino dans l'après-midi; et pour +ma plus grande satisfaction, ayez à m'envoyer la tête +de Claudio à cinq heures. Que ceci soit ponctuellement +exécuté; et sachez que cela importe plus que je ne dois +encore vous le dire: ainsi, ne manquez pas à votre +devoir; vous en répondrez sur votre tête.»</p> + +<p>—Que dites-vous à cela, monsieur?</p> + +<p>LE DUC.—Qu'est-ce que c'est que ce Bernardino qui +doit être exécuté dans l'après-dînée?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Un Bohémien de naissance, mais qui a +été nourri et élevé ici; c'est un prisonnier de neuf ans<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Il y a neuf ans qu'il est en prison.</p></blockquote> + +<p>LE DUC.—Comment se fait-il que le duc absent ne lui +ait pas rendu sa liberté, ou ne l'ait pas fait exécuter? J'ai +ouï dire que tel était son usage.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Les amis du prisonnier ont toujours si +bien agi qu'ils ont obtenu des sursis pour lui; et dans le +fait, jusqu'au temps du ministère actuel du seigneur +Angelo, son affaire n'avait pas de preuves certaines.</p> + +<p>LE DUC.—Et sont-elles claires à présent?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Très-manifestes, et il ne les nie pas lui-même.</p> + +<p>LE DUC.—A-t-il montré dans la prison quelque repentir? +Paraît-il touché?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—C'est un homme qui n'a pas de la mort +une idée plus terrible que d'un sommeil d'ivresse; sans +souci, indifférent, et ne s'effrayant ni du passé, ni du +présent, ni de l'avenir; insensible à l'idée de mourir, et +qui mourra en désespéré.</p> + +<p>LE DUC.—Il a besoin de conseils.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Il n'en veut écouter aucun; il a toujours +eu la plus grande liberté dans la prison. Vous lui donneriez +les moyens de s'en évader, qu'il n'en voudrait rien +faire. Il est ivre plusieurs fois par jour, lorsqu'il n'est +pas ivre pendant plusieurs jours entiers. Nous l'avons +souvent réveillé comme pour le conduire à l'échafaud; +nous lui avons montré un ordre contrefait: cela ne l'a +pas ému le moins du monde.</p> + +<p>LE DUC.—Nous reparlerons de lui tout à l'heure.—Prévôt, +l'honnêteté et la fermeté d'âme sont écrites sur +votre front: si je n'y lis pas votre vrai caractère, mon +ancienne habileté me trompe bien; mais dans la confiance +de ma sagacité, je veux m'exposer au risque. Claudio, +que vous avez là l'ordre de faire exécuter, n'a pas plus +prévariqué contre la loi, qu'Angelo même qui l'a condamné. +Pour vous faire entendre clairement ce que je +vous avance là, je ne demande que quatre jours de délai; +et pour cela, il faut que vous m'accordiez aujourd'hui +une complaisance dangereuse.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Eh! laquelle, bon religieux, je vous prie?</p> + +<p>LE DUC.—Celle de différer l'exécution.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Hélas! comment puis-je le faire, ayant +l'heure fixée, et un ordre exprès, sous peine d'en répondre +moi-même, de présenter sa tête à la vue d'Angelo? Je +pourrais bien me mettre dans le cas où est Claudio, si je +manquais en quoi que ce soit à ces ordres.</p> + +<p>LE DUC.—Par le voeu de mon ordre je suis votre caution, +si vous voulez suivre mes instructions. Qu'on exécute +ce Bernardino ce matin, et qu'on porte sa tête à +Angelo.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Angelo les a vus tous deux, et il reconnaîtra +les traits.</p> + +<p>LE DUC.—Oh! la mort s'entend à déguiser, et vous +pouvez l'aider. Rasez la tête et liez la barbe, et dites que +le désir du pénitent a été d'être ainsi rasé avant sa mort: +vous savez que cela arrive souvent. S'il vous revient autre +chose de ceci que des remerciements et votre fortune, je +jure, par le saint que je révère pour patron, que je +vous défendrai moi-même au péril de ma vie.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Pardonnez, bon père; mais cela est +contre mon serment.</p> + +<p>LE DUC.—Est-ce au duc ou au ministre que vous avez +fait votre serment?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Au duc et à ses représentants.</p> + +<p>LE DUC.—Penserez-vous que vous n'avez commis +aucune offense, si le duc certifie la justice de votre conduite?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Mais quelle vraisemblance y a-t-il de +cela?</p> + +<p>LE DUC.—Non pas seulement de la vraisemblance, +mais la certitude. Cependant, puisque je vous vois si +timide que ni ma robe, ni mon intégrité, ni mes raisons +ne peuvent réussir à vous ébranler, j'irai plus loin que je +n'avais l'intention de le faire, pour vous enlever toute +crainte. Voyez, monsieur, voici la main et le sceau du +duc: vous connaissez son écriture, je n'en doute pas, et +le cachet ne vous est pas étranger.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Je les reconnais tous deux.</p> + +<p>LE DUC.—Le contenu de cet écrit, c'est l'annonce du +retour du duc: vous le lirez tout à l'heure à votre loisir, +et vous y verrez qu'avant deux jours il sera ici. C'est une +chose qu'Angelo ne sait pas; car il reçoit aujourd'hui +même des lettres qui contiennent d'étranges choses: +peut-être lui annoncent-elles la mort du duc; peut-être +son entrée dans quelque monastère; mais il peut n'être +rien de ce qui est écrit ici. Regardez: l'étoile du matin +appelle le berger; ne vous confondez point en étonnement +sur la manière dont ces choses peuvent se faire; +toutes les difficultés sont faciles à résoudre quand on les +connaît. Appelez votre exécuteur, et qu'il fasse sauter la +tête de ce Bernardino; je vais le confesser à l'instant, et +le préparer pour un séjour meilleur. Vous restez toujours +dans l'étonnement; mais cet écrit achèvera de vous +déterminer. Sortons; il est presque tout à fait jour.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">LE BOUFFON <i>seul</i>.</p> +<br> + +<p>LE BOUFFON <span class="stage2"><i>seul</i></span>.—Je suis ici aussi riche en connaissances +que je l'étais dans notre maison de profession. On +se croirait dans la maison de madame Overdone, tant on +retrouve ici de ses anciens chalands. D'abord, il y a le +jeune monsieur Rash; il est en prison pour une affaire +de papier gris et de vieux gingembre, montant à quatre-vingt-dix-sept +livres, dont il a fait cinq marcs argent +comptant. Vraiment alors le gingembre n'était pas fort +recherché, car toutes les vieilles femmes étaient mortes.—Il +y a encore un monsieur Caper, à la requête de monsieur +Troispoids, mercier, pour quatre certains habits +de satin couleur de pêche, qui vous l'ont réduit maintenant +à l'habit d'un mendiant. Nous avons aussi le jeune +Dizi, et le jeune monsieur Deep-Vow, et monsieur +Copper-Spur, et monsieur Starve-Lackey, homme d'estoc +et de taille, et le jeune Drop-Heir, qui a tué le robuste +Pudding, et monsieur Fort-Right, le jouteur, et le brave +monsieur Shoe-Tie, le grand voyageur, et le féroce +Half-Can, qui a poignardé Pots, et, je crois, quarante +autres, tous grandes pratiques de notre métier, et +qui sont maintenant ici pour l'amour du Seigneur<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p>Trait contre les puritains.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entre Abhorson.)</p> + +<p>ABHORSON.—Maraud, amène Bernardino ici.</p> + +<p>LE BOUFFON, <span class="stage2"><i>appelant</i></span>.—Monsieur Bernardino! il faut +vous lever pour être pendu, monsieur Bernardino!</p> + +<p>ABHORSON.—Allons, debout, Bernardino!</p> + +<p>BERNARDINO, <span class="stage2"><i>du dedans</i></span>.—La peste vous étouffe! qui +donc fait ce vacarme ici? Qui êtes-vous?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Vos amis, monsieur, le bourreau. Il +faut que vous ayez la complaisance, monsieur, de vous +lever et de vous laisser exécuter.</p> + +<p>BERNARDINO, <span class="stage2"><i>en dedans</i></span>.—Au diable, coquin! au diable! +j'ai sommeil.</p> + +<p>ABHORSON.—Dis-lui qu'il faut qu'il s'éveille, et cela +promptement.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Je vous en prie, monsieur Bernardino, +restez éveillé jusqu'à ce que vous soyez exécuté, et dormez +après.</p> + +<p>ABHORSON.—Entre dans son cachot, et fais-l'en sortir.</p> + +<p>LE BOUFFON.—Il vient, monsieur, il vient; j'entends +craquer sa paille.</p> + +<p class="stage1">(Entre Bernardino.)</p> + +<p>ABHORSON, <span class="stage2"><i>au bouffon</i></span>.—La hache est-elle sur le billot, +drôle?</p> + +<p>LE BOUFFON.—Toute prête, monsieur.</p> + +<p>BERNARDINO.—Hé bien! qu'est-ce qu'il y a, Abhorson? +Quelles nouvelles avez-vous à me dire?</p> + +<p>ABHORSON.—Franchement, monsieur, je voudrais que +vous vous missiez promptement à vos prières; car, +voyez, l'ordre est venu.</p> + +<p>BERNARDINO.—Allons, coquin; j'ai passé toute la nuit à +boire: je ne suis pas en état...</p> + +<p>LE BOUFFON.—Oh! tant mieux, monsieur; car celui +qui boit toute la nuit, et qui est pendu de bon matin, +n'en dort que mieux tout le jour.</p> + +<p class="stage1">(Entre le duc.)</p> + +<p>ABHORSON.—Tenez, voyez-vous, voilà votre père spirituel +qui vient. Plaisantons-nous maintenant? Qu'en +pensez-vous?</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Bernardino</i></span>.—Mon ami, excité par ma charité, +et apprenant combien vous êtes près de quitter ce +monde, je suis venu pour vous exhorter, vous consoler +et prier avec vous.</p> + +<p>BERNARDINO.—Non pas, moine, j'ai bu dru toute la +nuit, et l'on me donnera plus de temps pour me préparer, +ou il faudra qu'on me casse la tête à coup de bûche; +je ne veux pas consentir à mourir aujourd'hui, cela est +sûr.</p> + +<p>LE DUC.—Oh! mon ami, il le faut; ainsi, je vous en +conjure, jetez vos regards sur le voyage que vous allez +faire.</p> + +<p>BERNARDINO.—Je jure que nul homme au monde ne +viendra à bout de me persuader de mourir aujourd'hui.</p> + +<p>LE DUC.—Mais, écoutez-moi...</p> + +<p>BERNARDINO.—Pas un mot: si vous avez quelque chose +à me dire, venez à mon cachot, car je n'en sors pas de la +journée.</p> + +<p class="stage1">(Il s'en va.)</p> + +<p class="stage1">(Entre le prévôt.)</p> + +<p>LE DUC.—Également impropre à vivre et à mourir! O +coeur de pierre!</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Hé bien! mon père, comment trouvez-vous +le prisonnier?—<span class="stage2">(<i>A Abhorson et au bouffon.</i>)</span>—Suivez-le, +mes amis: conduisez-le au billot.</p> + +<p>LE DUC.—C'est une créature qui n'est pas préparée. Il +n'est pas disposé pour mourir, et le faire passer de vie +à trépas dans l'état où est son âme, ce serait le damner.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Il est mort ce matin, ici, dans la prison, +mon père, un Ragusain, un infâme pirate, d'une fièvre +violente: cet homme est de l'âge de Claudio; il a la +barbe et les cheveux précisément de la couleur des +siens. Si nous laissions-là cet autre réprouvé jusqu'à ce +qu'il fût bien disposé, et si on satisfaisait le ministre au +moyen de la tête de ce Ragusain, qui est l'homme qui +ressemble le plus à Claudio? Qu'en dites-vous?</p> + +<p>LE DUC.—Oh! c'est un accident que le ciel a préparé. +Dépêchez-la sans délai: l'heure fixée par Angelo est +proche, voyez à ce que cela soit fait, et envoyez-lui +cette tête suivant ses ordres; tandis que moi, je vais +exhorter ce brutal malheureux à se résigner à la mort.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Cela sera fait, mon bon père, dans l'instant +même. Mais il faut que Bernardino meure cette après-midi; +et comment prolongerons-nous l'existence de +Claudio, de façon à me garantir du malheur qui pourrait +m'arriver, si l'on s'apercevait qu'il est vivant?</p> + +<p>LE DUC.—Faites ceci: Mettez Bernardino et Claudio +dans des recoins secrets; avant que le soleil ait été +saluer deux fois la génération qui habite sous nos pieds, +vous trouverez votre sûreté bien manifeste.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Je me repose en tout sur vous.</p> + +<p>LE DUC.—Vite, dépêchez, et envoyez la tête à Angelo. +<span class="stage2">(<i>Le prévôt sort</i>.)</span>—Maintenant je vais écrire une lettre à +Angelo; ce sera le prévôt qui la portera.—Le contenu lui +attestera que j'approche de mes États, et que, par de +graves motifs, je suis tenu de rentrer publiquement; je +lui demanderai de venir à ma rencontre à la fontaine +sacrée, à une lieue au-dessous de la ville. Et à partir de +là nous procéderons avec Angelo, avec une froide gradation +et des formes bien combinées, et toutes les pratiques +régulières.</p> + +<p class="stage1">(Le prévôt revient.)</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Voici la tête: je veux la porter moi-même.</p> + +<p>LE DUC.—Cela est à propos: revenez promptement; +car je voudrais causer avec vous de certaines choses qui +ne doivent être confiées qu'à vous.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Je vais faire toute diligence.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ISABELLE, <span class="stage2"><i>en dedans</i></span>.—La paix soit ici! holà, quelqu'un!</p> + +<p>LE DUC.—C'est la voix d'Isabelle.—Elle vient savoir si +la grâce de son frère a déjà été envoyée ici; mais je veux +lui laisser ignorer son bonheur, pour lui offrir les consolations +du ciel dans son désespoir, au moment où elle +les attendra le moins.</p> + +<p class="stage1">(Entre Isabelle.)</p> + +<p>ISABELLE.—Ah! avec votre permission...</p> + +<p>LE DUC.—Bonjour, belle et aimable fille.</p> + +<p>ISABELLE.—D'autant meilleur pour m'être souhaité +par un si saint homme. Le ministre a-t-il envoyé le pardon +de mon frère?</p> + +<p>LE DUC.—Il l'a élargi de ce monde, Isabelle; sa tête est +tranchée, et envoyée à Angelo.</p> + +<p>ISABELLE.—Non, cela n'est pas.</p> + +<p>LE DUC.—Cela est comme je vous le dis: montrez +votre sagesse, ma fille, dans votre paisible patience.</p> + +<p>ISABELLE.—Oh! je vais le trouver, et lui arracher les +yeux.</p> + +<p>LE DUC.—Vous ne serez pas admise en sa présence.</p> + +<p>ISABELLE.—Infortuné Claudio! Malheureuse Isabelle! +Odieux monde! Infernal Angelo!</p> + +<p>LE DUC.—Ces imprécations ne lui font aucun mal, et +ne vous font pas le moindre bien; abstenez-vous en +donc; remettez votre cause au ciel. Faites attention à ce +que je vous dis, et vous trouverez que chaque syllabe est +l'exacte vérité.—Le duc revient demain matin.—Allons, +séchez vos yeux; c'est un père de notre couvent, son +confesseur, qui m'apprend cette nouvelle, et il en a +déjà porté l'avis à Escalus et à Angelo qui se préparent +à venir au-devant de lui aux portes de la ville, pour lui +remettre leur autorité. Si vous le pouvez, conduisez votre +sagesse dans le bon sentier où je voudrais la voir marcher; +et vous obtiendrez le désir de votre coeur sur ce +misérable, la faveur du duc, et l'estime générale.</p> + +<p>ISABELLE.—Je me laisse gouverner par vos conseils.</p> + +<p>LE DUC.—- Allez donc porter cette lettre au frère Pierre, +c'est la lettre où il m'avertit du retour du duc; dites-lui, +sur ce gage, que je désire sa compagnie ce soir dans la +maison de Marianne; je l'instruirai à fond de son affaire +et de la vôtre, il vous présentera au duc, il accusera Angelo +en face, et le confondra. Quant à moi, pauvre religieux, +je suis lié par un voeu sacré, et je serai absent. Allez avec +cette lettre, consolez votre coeur, commandez à ces torrents +de larmes qui coulent de vos yeux. Ne vous fiez jamais à +mon saint ordre, si je vous égare du droit chemin.—Qui +vient là?</p> + +<p class="stage1">(Entre Lucio.)</p> + +<p>LUCIO.—Bonsoir. Frère, où est le prévôt?</p> + +<p>LE DUC.—Il n'est pas dans la prison, monsieur.</p> + +<p>LUCIO.—O gentille Isabelle! Mon coeur pâlit de voir tes +yeux si rouges; il faut que tu prennes patience; j'ai bien +l'air de dîner et de souper dorénavant avec du son et de +l'eau; je n'oserai plus, pour sauver ma tête, remplir +mon estomac. Un repas un peu succulent me mènerait +au même point; mais on dit que le duc sera ici demain +matin. Sur ma foi, Isabelle, j'aimais ton frère. Si notre +vieux duc de joyeuse humeur et ami des coins obscurs +avait été chez lui, Claudio vivrait encore.</p> + +<p class="stage1">(Isabelle sort.)</p> + +<p>LE DUC.—Monsieur, le duc a vraiment bien peu d'obligation +à vos rapports; mais ce qu'il y a de bon, c'est que +sa réputation n'en dépend pas.</p> + +<p>LUCIO.—Frère, tu ne connais pas le duc aussi bien +que moi; c'est un meilleur chasseur que tu ne l'imagines.</p> + +<p>LE DUC.—Allons, vous répondrez un jour de tout ceci. +Portez-vous bien.</p> + +<p>LUCIO.—Non, reste: je veux t'accompagner; je puis +t'accompagner; je puis te raconter de jolies histoires du +duc.</p> + +<p>LE DUC.—Vous ne m'en avez déjà que trop dit, monsieur, +si elles sont vraies; si elles ne le sont pas, jamais +vous n'en direz assez.</p> + +<p>LUCIO.—J'ai comparu devant lui une fois pour avoir +donné un enfant à une fille.</p> + +<p>LE DUC.—Avez-vous fait pareille chose?</p> + +<p>LUCIO.—Oui, d'honneur, je l'ai fait; mais il a bien +fallu jurer que non; autrement ils m'auraient marié au +bois pourri.</p> + +<p>LE DUC.—Monsieur, votre compagnie est plus agréable +qu'honnête: restez en paix.</p> + +<p>LUCIO.—Sur ma foi, je vous accompagnerai jusqu'au +bout de la rue; si un propos libertin vous offense, nous +n'en aurons pas long à dire ensemble. Allons, frère, je +suis une espèce de glouteron, je m'attacherai à toi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Salle dans la maison d'Angelo.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ESCALUS et ANGELO.</p> +<br> + +<p>ESCALUS.—Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué +l'autre.</p> + +<p>ANGELO.—De la manière la plus contradictoire et la +plus bizarre. Ses actions témoignent quelque chose qui +tient beaucoup de la folie; prions le ciel que sa sagesse +n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller au-devant de lui +aux portes de la ville, et lui remettre là notre autorité?</p> + +<p>ESCALUS.—Je n'en devine pas le motif.</p> + +<p>ANGELO.—Et pourquoi veut-il que nous fassions publier, +une heure avant son entrée, que si quelqu'un +demande réparation de quelque injustice, il ait à présenter +sa pétition dans la rue?</p> + +<p>ESCALUS.—En cela il se montre judicieux; c'est pour +expédier toutes les plaintes, et nous affranchir pour toujours +des intrigues, qui, ce jour passé, ne pourront plus +être tramées contre nous.</p> + +<p>ANGELO.—Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer; +demain, de grand matin, j'irai vous trouver à +votre maison. Faites avertir les personnes de distinction +qui doivent aller à sa rencontre.</p> + +<p>ESCALUS.—Je le ferai, monsieur. Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Escalus sort.)</p> + +<p>ANGELO.—Bonne nuit! Cette action me bouleverse +tout à fait, me rend incapable de penser, et stupide pour +toute affaire. Une vierge déflorée! et cela par un personnage +important qui appliquait la loi portée contre ce +délit! Si ce n'était que sa timide pudeur n'osera proclamer +sa virginité perdue, comme elle pourrait parler +de moi! mais la raison ne l'excite-t-elle pas à m'accuser?—Non, +car mon autorité porte un poids de crédit qu'aucune +accusation particulière ne peut toucher sans qu'il +écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu, +si ce n'est que sa jeunesse libertine, conservant un +ressentiment dangereux, aurait pu quelque jour chercher +à se venger d'avoir ainsi reçu une vie déshonorée +pour une rançon aussi honteuse; et cependant, plût au +ciel qu'il vécût encore! Hélas! quand une fois nous avons +perdu la grâce, rien ne va bien: nous voulons, et nous +ne voulons pas.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE V<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a></h3> + +<p class="stage1">La plaine, hors de la ville.</p> + +<p class="stage1">LE DUC, <i>revêtu de ses propres habits, et le frère</i> PIERRE.</p> +<br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Certaines personnes font de cette scène la première de l'acte V.</p></blockquote> + + +<p>LE DUC.—Remettez-moi ces lettres au moment convenable. +<span class="stage2">(<i>Il lui donne des lettres.</i>)</span> Le prévôt est instruit de +nos vues et de notre projet: l'affaire une fois commencée, +suivez vos instructions, et tendez constamment à +notre but particulier, quoique vous ayiez l'air de vous en +écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstances +le conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-lui +où je suis: instruisez-en également Valentin, Rowland +et Crassus; et dites leur d'envoyer des trompettes +à la porte de la ville. Mais envoyez-moi Flavius le +premier.</p> + +<p>LE RELIGIEUX.—Vos ordres seront fidèlement remplis.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Varrius.)</p> + +<p>LE DUC.—Je vous rends grâces, Varrius; vous avez +fait bonne diligence. Venez, nous allons nous promener; +il y en a encore d'autres de nos amis qui vont venir ici +nous saluer dans un moment, mon cher Varrius.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Une rue près de la porte de la ville.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ISABELLE ET MARIANNE.</p> +<br> + +<p>ISABELLE.—Parler avec tous ces détours me répugne: +je voudrais dire la vérité; mais c'est votre rôle à vous +de l'accuser ouvertement. Cependant il me conseille de +le faire, et dit que c'est pour cacher un but avantageux.</p> + +<p>MARIANNE.—Laissez-vous guider par lui.</p> + +<p>ISABELLE.—Il me dit encore que si par hasard il parle +contre moi en faveur de l'autre, je ne le trouve pas +étrange: c'est un remède, dit-il, qui est amer pour en +venir à la douceur.</p> + +<p>MARIANNE.—Je voudrais que le frère Pierre...</p> + +<p>ISABELLE.—Oh! silence, le religieux est arrivé.</p> + +<p class="stage1">(Entre un religieux.)</p> + +<p>LE RELIGIEUX.—Venez, je vous ai trouvé une très-bonne +place, où vous serez sûres que le duc ne pourra +pas passer sans que vous le voyiez; les trompettes ont +déjà retenti deux fois; les plus nobles et les plus notables +citoyens ont pris possession des portes, et le duc ne va +pas tarder à entrer; ainsi, partons, allons nous-en.</p> + + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Place publique près de la porte de la ville.</p> + +<p class="stage1">MARIANNE <i>voilée</i>, ISABELLE ET PIERRE <i>dans l'éloignement. +Par la porte opposée entrent</i> LE DUC, VARRIUS, +DIVERS SEIGNEURS, ANGELO, ESCALUS, LUCIO, LE +PRÉVÔT, DES OFFICIERS ET DES CITOYENS.</p> +<br> + +<p>LE DUC.—Mon digne cousin, vous êtes le bienvenu.—Mon +ancien et fidèle ami, je suis bien aise de vous +voir.</p> + +<p>ANGELO.—Un heureux retour à Votre Altesse royale!</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Angelo et Escalus</i></span>.—Mille actions de grâces +sincères à tous les deux: nous avons pris des informations +sur votre compte, et nous entendons dire tant de +bien de votre justice, que notre coeur ne peut s'empêcher +de vous en faire notre remerciement public, comme +précurseur d'autres récompenses.</p> + +<p>ANGELO.—Vous ne faites qu'augmenter de plus en +plus mes obligations.</p> + +<p>LE DUC.—Votre mérite parle haut; ce serait lui faire +injure que d'en renfermer le témoignage dans le secret +de notre connaissance personnelle, lorsqu'il mérite de +trouver dans des caractères d'airain une sécurité éternelle +contre la dent du temps et les ravages de l'oubli. +Donnez-moi votre main, et que mes sujets le voient, afin +qu'ils apprennent que mes faveurs visibles voudraient +vous annoncer les grâces que mon coeur vous réserve.—Venez, +Escalus; vous devez être près de nous de l'autre +côté. Vous êtes pour moi deux bons appuis.</p> + +<p class="stage1">(Frère Pierre et Isabelle s'avancent.)</p> + +<p>FRÈRE PIERRE, <span class="stage2"><i>à Isabelle</i></span>.—Voici le moment; parlez +haut et mettez-vous à genoux devant lui.</p> + +<p>ISABELLE.—Justice, ô royal duc! abaissez vos regards +sur une malheureuse, je voudrais pouvoir dire vierge! +Oh! digne prince, ne déshonorez pas vos yeux, en les +détournant vers un autre objet, que vous n'ayez entendu +ma juste plainte, et que vous ne m'ayez fait justice, +justice! justice! justice!</p> + +<p>LE DUC.—Racontez vos griefs. En quoi avez-vous été +outragée? par qui? abrégez: voici le seigneur Angelo qui +vous rendra justice; expliquez-vous à lui.</p> + +<p>ISABELLE.—O noble duc! vous m'ordonnez d'aller demander +mon salut au démon: entendez-moi vous-même; +car ce qu'il faut que je dise doit ou me faire punir si vous +ne me croyez pas, ou vous forcer à me donner satisfaction; +daignez, ah! daignez m'entendre ici.</p> + +<p>ANGELO.—Seigneur, sa raison, je le crains, n'est pas +bien saine; elle m'a sollicité pour son frère qui a été +exécuté par ordre de la justice.</p> + +<p>ISABELLE.—La justice!</p> + +<p>ANGELO.—Et elle va se répandre en plaintes amères +et étranges.</p> + +<p>ISABELLE.—Oui, je vais révéler des choses bien étranges, +mais bien vraies. Cet Angelo est un parjure; cela n'est-il +pas étrange? Cet Angelo est un assassin; cela n'est-il pas +étrange? Cet Angelo est un adultère clandestin, un hypocrite, +un ravisseur de vierges; cela n'est-il pas étrange +et très-étrange?</p> + +<p>LE DUC.—Oh! dix fois étrange.</p> + +<p>ISABELLE.—Il n'est pas plus vrai qu'il est Angelo, qu'il +n'est certain que tout cela est aussi vrai qu'étrange; car au +bout du compte, la vérité est la vérité.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à un de ses officiers</i></span>.—Qu'on la fasse retirer.—Pauvre +malheureuse! C'est la faiblesse de sa raison qui +la fait parler ainsi.</p> + +<p>ISABELLE.—O mon prince! Je vous en conjure, par la +foi que vous avez qu'il est un autre lieu de consolation +que ce monde, ne me dédaignez pas en vous persuadant +que je suis atteinte de folie; ne jugez pas impossible ce +qui n'est qu'invraisemblable: il n'est pas impossible +qu'un homme, qui est le plus vil scélérat de la terre, +paraisse aussi réservé, aussi grave, aussi parfait que le +paraît Angelo; il est même possible qu'Angelo, malgré +toutes ses belles apparences, sa réputation, ses titres et +ses formes imposantes, soit un archi-scélérat. Croyez-le, +illustre prince: s'il est moins que cela, il n'est rien; +mais il est plus encore, si je savais trouver des mots +pour exprimer toute sa scélératesse.</p> + +<p>LE DUC.—Sur mon honneur, si elle est insensée (et je +ne puis croire autre chose), sa folie a la plus étrange apparence +de bon sens; elle montre autant de liaison dans ses +idées, que j'en aie jamais entendu dans la folie.</p> + +<p>ISABELLE.—Gracieux duc, ne vous attachez pas à cette +idée, ne me croyez pas privée de ma raison parce que je +parle sans ordre, et faites servir votre jugement à tirer la +vérité des ténèbres où elle semble cachée, où se cache +aussi l'imposture qui semble la vérité.</p> + +<p>LE DUC.—Sûrement, bien des gens qui ne sont pas +fous montrent moins de raison qu'elle.—Que voulez-vous +dire?</p> + +<p>ISABELLE.—Je suis la soeur d'un certain Claudio, condamné +à perdre la tête pour un acte de fornication, et +condamné par Angelo. Moi, qui étais en noviciat dans +une communauté, j'ai été mandée par mon frère: un +nommé Lucio a été son messager.</p> + +<p>LUCIO.—C'est moi, sous le bon plaisir de Votre Altesse; +j'ai été la trouver de la part de Claudio, et je l'ai priée de +tenter sa bonne fortune auprès du seigneur Angelo, pour +obtenir le pardon de son pauvre frère.</p> + +<p>ISABELLE.—Oui, c'est lui-même en effet.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Lucio</i></span>.—On ne vous a pas dit de parler.</p> + +<p>LUCIO.—Non, mon bon seigneur; mais on n'a pas +demandé non plus de me taire.</p> + +<p>LE DUC.—Allons, je vous le demande maintenant; +je vous prie, faites attention à ce que je vous dis, et +quand vous aurez une affaire personnelle, priez le ciel +d'être alors sans reproche.</p> + +<p>LUCIO.—Oh! j'en réponds à Votre Altesse.</p> + +<p>LE DUC.—Répondez-vous-en à vous-même, prenez-y +bien garde.</p> + +<p>ISABELLE.—Cet honnête homme a dit quelque chose +de mon histoire.</p> + +<p>LUCIO.—Rien que de juste.</p> + +<p>LE DUC.—Cela peut être juste; mais vous avez tort de +parler avant votre tour. <span class="stage2">(<i>A Isabelle</i>.)</span> Continuez.</p> + +<p>ISABELLE.—J'allai trouver ce dangereux et nuisible +ministre.</p> + +<p>LE DUC.—Voilà qui sent un peu la démence.</p> + +<p>ISABELLE.—Pardonnez-moi: la phrase convient au +sujet.</p> + +<p>LE DUC.—En la rectifiant.—Au fait, continuez.</p> + +<p>ISABELLE.—En un mot, et pour laisser de côté un inutile +récit, comment j'ai cherché à le persuader; comment +j'ai prié; comment je me suis jetée à ses genoux; +comment il a réfuté mes raisons; comment je lui ai +répliqué (car tout cela a été long), je déclare d'abord avec +honte et douleur l'infâme conclusion. Il n'a voulu relâcher +mon frère qu'au prix du sacrifice de mon chaste +corps à l'intempérance de ses impudiques désirs. Après +beaucoup de débats, ma pitié de soeur a fait taire mon +honneur, et j'ai cédé; mais le lendemain, dès le matin, +après avoir accompli ses desseins, il a envoyé l'ordre de +couper la tête à mon pauvre frère.</p> + +<p>LE DUC.—Cela est fort vraisemblable!</p> + +<p>ISABELLE.—Ah! plût au ciel que cela fût aussi vraisemblable +que cela est vrai!</p> + +<p>LE DUC.—Par le ciel, malheureuse insensée, tu ne sais +ce que tu dis; ou bien il faut que tu aies été subornée +contre son honneur par quelque odieux complot.—D'abord, +son intégrité est sans tache.—Ensuite, il est +hors de toute raison qu'il poursuivît avec tant de sévérité +des fautes qui lui seraient personnelles: s'il avait +ainsi péché, il aurait pesé ton frère dans sa propre +balance, et il ne l'aurait pas fait mourir.—Quelqu'un +vous a excitée contre lui. Avouez la vérité, et déclarez +par le conseil de qui vous êtes venue ici vous plaindre.</p> + +<p>ISABELLE.—Et est-ce là tout? O vous donc, bienheureux +ministres du ciel, conservez-moi la patience! Et +quand le temps sera mûr, dévoilez le crime qui reste ici +caché sous de fausses apparences!—Que le ciel préserve +Votre Altesse de tout malheur, lorsque moi, ainsi outragée, +je vous quitte sans que vous me croyiez!</p> + +<p>LE DUC.—Je sais que vous ne demanderiez pas mieux +que de vous en aller.—Un officier!—Conduisez-la en prison.—Quoi! +permettrons-nous qu'une accusation aussi +flétrissante, aussi scandaleuse, tombe impunément sur +un homme qui nous est attaché de si près? Il y a nécessairement +ici quelque intrigue.—Qui a su votre dessein +et votre démarche?</p> + +<p>ISABELLE.—Un homme que je voudrais bien voir ici, +le frère Ludovic.</p> + +<p>LE DUC.—Votre père spirituel, sans doute;—qui connaît +ce Ludovic?</p> + +<p>LUCIO.—Seigneur, moi, je le connais; c'est un moine +intrigant; je n'aime point cet homme-là: s'il avait été +laïque, seigneur, je l'aurais vertement châtié pour certains +propos qu'il a tenus contre Votre Altesse, pendant +votre absence.</p> + +<p>LE DUC.—Des propos contre moi? C'est sans doute un +digne religieux! Et d'exciter cette malheureuse femme +à venir accuser ici notre substitut!—Qu'on me trouve ce +moine.</p> + +<p>LUCIO.—Pas plus tard qu'hier au soir, seigneur, le +religieux et elle, je les ai vus tous deux dans la prison: +un moine impertinent, un vrai misérable!</p> + +<p>LE MOINE PIERRE.—Que le ciel bénisse Votre Altesse +royale! Je me tenais ici, seigneur, et j'ai entendu qu'on +vous en imposait. D'abord, c'est bien à tort que cette +femme a accusé votre ministre, qui est aussi innocent de +toute impureté ou commerce avec elle, qu'elle l'est elle-même +de tout commerce avec un homme encore à +naître.</p> + +<p>LE DUC.—C'est ce que nous croyons.—Connaissez-vous +ce frère Ludovic dont elle parle?</p> + +<p>LE MOINE PIERRE.—Je le connais pour un saint homme +de Dieu, et qui n'est point un méchant, ni un intrigant +du siècle, comme le rapporte ce gentilhomme. Et, sur +ma parole, c'est un homme qui n'a jamais, comme il le +prétend, mal parlé de Votre Altesse.</p> + +<p>LUCIO.—Seigneur, de la manière la plus infâme: +croyez-moi.</p> + +<p>LE MOINE PIERRE.—Allons, il pourra, avec le temps, se +justifier lui-même: mais pour le moment, il est malade, +seigneur, d'une fièvre violente; c'est uniquement à sa +prière, ayant su qu'on projetait d'accuser ici devant vous +le seigneur Angelo, que je suis venu ici, pour déclarer, +comme par sa propre bouche, ce qu'il sait être vrai et +faux, et ce que lui-même, par son serment et par toutes +sortes de preuves, il démontrera, en quelque temps qu'il +soit appelé en témoignage. D'abord, quant à cette femme +(à la justification de ce digne seigneur, si directement et +si publiquement accusé), vous la verrez démentie en +face, jusqu'à ce qu'elle l'avoue elle-même.</p> + +<p>LE DUC.—Bon père, nous vous écoutons, parlez. Cela +ne vous fait-il pas sourire, seigneur Angelo? O ciel! Ce +que c'est que la témérité de ces misérables insensés!—Donnez-nous +des siéges.—Venez, cousin Angelo: je +veux être partial dans cette affaire: soyez vous-même +juge dans votre propre cause. <span class="stage2">(<i>Isabelle est emmenée par les +gardes, et Marianne s'avance.</i>)</span> Est-ce là le témoin, frère?—Qu'elle +commence par montrer son visage, et qu'après, +elle parle.</p> + +<p>MARIANNE.—Pardonnez, seigneur: je ne montrerai +point mon visage, que mon époux ne me l'ordonne.</p> + +<p>LE DUC.—- Comment! êtes-vous mariée?</p> + +<p>MARIANNE.—Non, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Êtes-vous fille?</p> + +<p>MARIANNE.—Non, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Vous êtes donc veuve?</p> + +<p>MARIANNE.—Non plus, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Vous n'êtes donc rien?—Ni fille, ni femme, +ni veuve.</p> + +<p>LUCIO.—Seigneur, elle pourrait bien être une catin; +car il y en a beaucoup parmi elles qui ne sont ni filles, +ni femmes, ni veuves.</p> + +<p>LE DUC.—Imposez silence à cet homme: je voudrais +qu'il eût quelque raison de babiller pour lui-même.</p> + +<p>LUCIO.—Allons, seigneur.</p> + +<p>MARIANNE.—Seigneur, j'avoue que jamais je n'ai été +mariée; et j'avoue encore que je ne suis point fille: j'ai +connu mon mari, et cependant mon mari ne sait pas +qu'il m'ait jamais connue.</p> + +<p>LUCIO.—Il fallait donc qu'il fût ivre, seigneur; cela ne +peut être autrement.</p> + +<p>LE DUC.—Pour obtenir l'avantage de ton silence, je +voudrais que tu le fusses aussi.</p> + +<p>LUCIO.—Très-bien, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Ce n'est pas là un témoin pour le seigneur +Angelo.</p> + +<p>MARIANNE.—Je vais y venir, seigneur. Cette femme +qui l'accuse de fornication, intente la même accusation +contre mon mari, et elle l'accuse de l'avoir commise, +seigneur, dans un moment où je déposerai, moi, que je +le tenais dans mes bras avec toutes les preuves de +l'amour.</p> + +<p>ANGELO.—L'accuse-t-elle de quelque chose de plus que +moi?</p> + +<p>MARIANNE.—Pas que je sache.</p> + +<p>LE DUC.—Non? Vous dites votre époux?</p> + +<p>MARIANNE.—Oui, précisément, seigneur; et c'est +Angelo qui croit être certain de n'avoir jamais connu +ma personne, mais qui sait bien qu'il croit avoir connu +celle d'Isabelle.</p> + +<p>ANGELO.—Voilà une étrange énigme.—Voyons votre +visage.</p> + +<p>MARIANNE.—Mon mari me l'ordonne; et je vais me +démasquer. <span class="stage2">(<i>Elle ôte son voile.</i>)</span>—Le voilà ce visage, cruel +Angelo, que tu jurais naguère être digne de tes regards: +voilà la main qui a été pressée par la tienne avec un +contrat appuyé de tes serments: voilà la personne qui a +usurpé ton rendez-vous avec Isabelle, et qui a satisfait +tes désirs dans la maison de ton jardin, sous le nom +supposé d'Isabelle.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Angelo</i></span>.—Connaissez-vous cette femme?</p> + +<p>LUCIO.—Charnellement, à ce qu'elle dit.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Lucio</i></span>.—Taisez-vous, drôle.</p> + +<p>LUCIO.—Cela suffit, seigneur.</p> + +<p>ANGELO.—Seigneur, je dois convenir que je connais +cette femme; et il y a cinq ans qu'il y fut question de +mariage entre elle et moi, ce qui fut rompu en partie +parce que la dot promise s'est trouvée au-dessous de la +convention; mais la principale raison, c'est que sa réputation +a été ternie par sa légèreté; et depuis ce temps, +depuis cinq ans, jamais je ne lui ai parlé, jamais je ne +l'ai vue, ni entendu parler d'elle, sur mon honneur et +ma foi.</p> + +<p>MARIANNE.—Noble prince, comme il est vrai que la +lumière vient du ciel, et que les paroles viennent de la +voix, que la raison est dans la vérité, et la vérité dans la +vertu, je suis fiancée à cet homme, et sa femme par les +liens les plus forts que les paroles puissent former; oui, +mon bon seigneur, pas plus tard que la nuit de mardi +dernier, dans la maison de son jardin, il m'a connue +comme sa femme: au nom de la vérité de ce que je +vous déclare, souffrez que je me relève de vos genoux en +sûreté, ou autrement laissez-moi m'y attacher à jamais +comme une statue de marbre.</p> + +<p>ANGELO.—Je n'ai fait jusqu'à ce moment que sourire à +ces extravagances; maintenant, mon noble seigneur, +donnez-moi la liberté de me faire justice: ma patience +est mise ici à l'épreuve; je m'aperçois que ces malheureuses +folles ne sont que les instruments de quelque +ennemi plus puissant qui les excite contre moi: laissez-moi +la liberté, seigneur, de découvrir cette sourde +menée.</p> + +<p>LE DUC.—De tout mon coeur, et punissez-les absolument +à votre gré.—Toi, moine téméraire,—et toi, +méchante femme, conjurée avec celle qu'on vient d'emmener, +penses-tu que tes serments, quand ils feraient +descendre à force de protestations tous les saints du ciel, +fussent des témoignages admissibles contre son mérite +et sa réputation, qui sont munis du sceau de mon approbation?—Vous, +seigneur Escalus, siégez avec mon cousin: +prêtez-lui vos obligeants secours, pour découvrir la +source de cette diffamation.—Il y a un autre moine qui +les a excitées: qu'on l'envoie chercher.</p> + +<p>LE MOINE PIERRE.—Plût à Dieu qu'il fût ici, seigneur! +car c'est lui en effet qui a poussé ces femmes à intenter +cette accusation: votre prévôt connaît le lieu de sa +demeure, et il peut vous l'amener.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>au prévôt</i></span>.—Allez, et amenez-le dans l'instant.—Et +vous, mon noble cousin, qui me donnez tant de +garanties, et à qui il importe d'entendre à fond cette +affaire, procédez sur vos injures comme vous le trouverez +bon, et infligez le châtiment qu'il vous plaira. Je +vais vous quitter pour quelques moments: ne bougez +pas de votre siége que vous n'ayez bien résolu la question +de ces calomniateurs.</p> + +<p>ESCALUS.—Seigneur, nous allons l'examiner à fond.</p> + +<p class="stage1">(Le duc sort.)</p> + +<p>ESCALUS, <span class="stage2"><i>à Lucio</i></span>.—Seigneur Lucio, n'avez-vous pas dit +que vous connaissiez le moine Ludovic pour être un +malhonnête personnage?</p> + +<p>LUCIO.—<i>Cucullus non facit monachum</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. Il n'est honnête +en rien que par sa robe, et c'est un homme qui a tenu +les plus infâmes propos sur le compte du duc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>«L'habit ne fait pas le moine,» proverbe latin qui revient +plusieurs fois dans Shakspeare.</p></blockquote> + +<p>ESCALUS.—Nous vous demanderons de rester ici jusqu'à +ce qu'il vienne, pour en témoigner contre lui... +Nous allons trouver dans ce moine un insigne vaurien.</p> + +<p>LUCIO.—Autant que qui que ce soit dans Vienne, sur +ma parole.</p> + +<p>ESCALUS.—Qu'on fasse reparaître ici cette Isabelle, je +voudrais causer avec elle. <span class="stage2">(<i>A Angelo.</i>)</span>—Je vous en prie, +seigneur, laissez-moi le soin de l'interroger; vous verrez +comme je saurai la manier.</p> + +<p>LUCIO.—Pas mieux que lui, d'après son propre rapport +à elle-même.</p> + +<p>ESCALUS.—Que dites-vous?</p> + +<p>LUCIO.—Moi, monsieur, je pense que si vous la maniez +en particulier, elle avouerait plutôt: peut-être qu'en +public elle aura honte.</p> + +<p class="stage1">(Le duc revient en habit de religieux, le prévôt: on amène +Isabelle.)</p> + +<p>ESCALUS.—Je vais questionner un peu obscurément.</p> + +<p>LUCIO.—Voilà le vrai moyen; car les femmes sont +légères vers minuit<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>Équivoque entre <i>light</i> (lumière) et light <i>légère</i>. Ce jeu de mots +se retrouve constamment dans Shakspeare.</p></blockquote> + +<p>ESCALUS.—Venez çà, madame: voici une dame qui +nie tout ce que vous avez dit.</p> + +<p>LUCIO.—Seigneur, voici ce misérable dont je vous ai +parlé: il vient avec le prévôt.</p> + +<p>ESCALUS.—Fort à propos.—Ne lui parlez pas, que nous +ne vous y engagions.</p> + +<p>LUCIO.—Motus!</p> + +<p>ESCALUS.—Avancez, monsieur. Est-ce vous qui avez +excité ces femmes à calomnier le seigneur Angelo? Elles +ont avoué que vous l'aviez fait.</p> + +<p>LE DUC.—Cela est faux.</p> + +<p>ESCALUS.—Comment! Savez-vous où vous êtes?</p> + +<p>LE DUC.—Respect à la dignité de votre place! Et le +démon lui-même est quelquefois honoré à cause de son +trône brûlant.—Où est le duc? C'est lui qui doit m'entendre.</p> + +<p>ESCALUS.—Le duc réside en nous, et nous vous entendrons: +songez à dire la vérité.</p> + +<p>LE DUC.—Je parlerai du moins avec hardiesse.—Mais, +hélas! pauvres âmes, venez-vous ici demander l'agneau +au renard? Adieu la justice que vous demandiez.—Le +duc est-il parti? En ce cas, votre cause est perdue.—C'est +une injustice au duc de repousser ainsi votre appel +public, et de remettre l'examen de votre affaire dans les +mains du scélérat même que vous venez accuser.</p> + +<p>LUCIO.—C'est ce coquin; c'est bien lui dont je vous ai +parlé.</p> + +<p>ESCALUS.—Quoi! moine irrévérent et profane, ne te +suffit-il pas d'avoir suborné ces femmes pour accuser ce +digne homme, sans que ta bouche infâme vienne à ses +propres oreilles l'appeler scélérat? Et de là tu passes +au duc même, pour le taxer d'injustice? Qu'on l'emmène +d'ici: qu'on le conduise à la torture.—Nous te serrerons +les articulations l'une après l'autre, jusqu'à ce +que nous sachions ton but. Quoi, le duc injuste?</p> + +<p>LE DUC.—Ne vous échauffez pas tant. Le duc n'oserait +pas plus torturer un de mes doigts, qu'il n'oserait faire +souffrir un des siens; je ne suis point son sujet, ni provincial +de ce pays-ci. Mes affaires, dans cet État, m'ont +mis à portée d'observer les moeurs dans Vienne, et j'y ai +vu la corruption bouillir et bouillonner, et déborder de +la marmite; j'ai vu des lois pour toutes les fautes; mais +les fautes si bien protégées, que les statuts les plus énergiques +sont comme le tableau des amendes pendu dans +la boutique d'un barbier<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>,—objet d'autant de risée que +d'attention.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Anciennement, dans la boutique des barbiers, il y avait un +tableau des règlements et des peines pour empêcher les pratiques +de manier les instruments de chirurgie; mais les règlements +étaient si ridicules et les barbiers avaient si peu d'autorité, qu'ils +étaient un objet de risée.</p></blockquote> + +<p>ESCALUS.—Calomnier l'État! Qu'on l'emmène en prison.</p> + +<p>ANGELO.—Seigneur Lucio, que pouvez-vous certifier +contre cet homme? Est-ce celui dont vous nous avez +parlé?</p> + +<p>LUCIO.—C'est lui-même, seigneur.—Venez çà, mon +bon vieux à tête chauve. Me connaissez-vous?</p> + +<p>LE DUC.—Je vous reconnais, monsieur, au son de +votre voix: je vous ai rencontré dans la prison, pendant +l'absence du duc.</p> + +<p>LUCIO.—Oh! oui-dà? Et vous rappelez-vous ce que vous +m'avez dit du duc?</p> + +<p>LE DUC.—Très-nettement, monsieur.</p> + +<p>LUCIO.—Oui-dà, monsieur? Et le duc était-il un marchand +de chair humaine, un imbécile, un lâche, comme +vous me l'avez dit alors?</p> + +<p>LE DUC—Il faut, monsieur, que vous changiez de personne +avec moi, avant que vous mettiez ce propos sur +mon compte: car c'est vous-même qui avez dit cela de +lui; et bien pis, bien pis.</p> + +<p>LUCIO.—O damné coquin! Ne t'ai-je pas tiré par le +bout du nez, pour tes propos?</p> + +<p>LE DUC.—Je proteste que j'aime le duc comme je +m'aime moi-même.</p> + +<p>ANGELO.—Entendez-vous comme ce misérable voudrait +terminer la chose, après ses injures de haute trahison?</p> + +<p>ESCALUS.—Ce n'est pas là un homme à qui l'on doive +parler. Qu'on l'entraîne en prison.—Où est le prévôt? +Emmenez-le en prison: mettez-le sous les verroux, et +qu'il ne parle plus.—Qu'on emmène aussi ces malheureuses +avec leur autre complice.</p> + +<p class="stage1">(Le prévôt met la main sur le duc.)</p> + +<p>LE DUC.—Arrêtez, monsieur; arrêtez un moment.</p> + +<p>ANGELO.—Quoi, il résiste? Prêtez main-forte, Lucio.</p> + +<p>LUCIO.—Venez, monsieur, venez, monsieur, venez, +monsieur: allons donc! monsieur: comment, tête +chauve, vil menteur! Il faut donc vous encapuchonner +ainsi, oui-dà? Montrez votre visage de coquin, et que la +peste vous saisisse! Montrez-nous votre face de galefretier, +et soyez pendu dans une heure. Vous ne voulez pas?</p> + +<p class="stage1">(Lucio arrache le capuchon et le duc paraît.)</p> + +<p>LE DUC.—Tu es le premier coquin qui ait jamais fait +un duc.—D'abord, prévôt, je me porte pour caution de +ces trois honnêtes gens. <span class="stage2">(<i>A Lucio</i>.)</span> Ne t'échappe pas, toi; +le moine et toi vont s'expliquer tout à l'heure.—Qu'on +s'empare de lui.</p> + +<p>LUCIO.—Cela pourrait finir par pis que le gibet.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Escalus</i></span>.—Ce que vous avez dit, je vous le +pardonne: asseyez-vous. <span class="stage2">(<i>Montrant Angelo.</i>)</span> Lui, nous +prêtera sa place. <span class="stage2">(<i>A Angelo.</i>)</span> Monsieur, avec votre permission. +<span class="stage2">(<i>Il s'assied à la place d'Angelo.</i>)</span>—<span class="stage2">(<i>A Angelo.</i>)</span> Te +reste-t-il encore des paroles, de l'adresse ou de l'impudence, +qui puissent te servir? Si tu en as, comptes-y, +jusqu'à ce qu'on ait entendu mon récit, et ne te défends +pas plus longtemps.</p> + +<p>ANGELO.—Mon redoutable souverain, je me rendrais +plus coupable que ne m'a fait mon crime, si je m'imaginais +que je suis impénétrable, lorsque je vois que Votre +Altesse, comme une intelligence divine, a pénétré toutes +mes intrigues. Ainsi, bon prince, ne siégez pas plus longtemps +à ma honte; et que mon procès se borne à mon +propre aveu. Votre sentence à l'instant, et la mort après; +c'est toute la grâce que j'implore.</p> + +<p>LE DUC.—Venez ici, Marianne. <span class="stage2">(<i>A Angelo.</i>)</span>—Réponds, +as-tu engagé ta foi par un contrat à cette femme?</p> + +<p>ANGELO.—Oui, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Va, emmène-la, et épouse-la sur-le-champ.—Religieux, +accomplissez la cérémonie; et quand elle +sera achevée, renvoyez-le-moi ici.—Prévôt, accompagnez-le.</p> + +<p class="stage1">(Angelo, Marianne, le prévôt et le religieux sortent.)</p> + +<p>ESCALUS.—Seigneur, je suis plus confondu de son déshonneur, +que de la singularité de la cause.</p> + +<p>LE DUC.—Venez ici, Isabelle: votre moine est maintenant +votre prince; et comme j'étais alors zélé et fidèle +pour vos intérêts, ne changeant point de coeur en changeant +de vêtement, je reste toujours attaché à votre +service.</p> + +<p>ISABELLE.—Ah! daignez me pardonner, à moi, votre +sujette, d'avoir employé et importuné Votre Altesse qui +m'était inconnue.</p> + +<p>LE DUC.—Je vous le pardonne, Isabelle; et vous, chère +fille, soyez aussi généreuse pour nous. La mort de votre +frère, je le sais, vous reste sur le coeur, et vous pourriez +vous demander avec étonnement pourquoi je me suis +caché pour travailler à sauver sa vie, et pourquoi je n'ai +pas dévoilé témérairement ma puissance plutôt que de +le laisser périr ainsi. Tendre soeur, c'est la rapidité de +son exécution, que je croyais voir venir d'un pas plus +lent, qui a renversé mes desseins. Mais, la paix soit avec +lui! La vie dont il jouit n'a plus la mort à craindre, et +vaut mieux que celle qui n'existe que pour craindre. +Faites votre consolation de cette idée, que votre frère est +heureux.</p> + +<p>ISABELLE.—C'est ce que je fais, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Angelo, Marianne, le religieux, le prévôt.)</p> + +<p>LE DUC.—Quant à ce nouveau marié qui revient vers +nous, et dont l'imagination impure a outragé votre +honneur, que vous avez si bien défendu, vous devez lui +pardonner pour l'amour de Marianne. Mais comme il a +condamné votre frère, étant criminel, par une double +violation de la chasteté sacrée, et de sa promesse positive +de vous accorder la vie de votre frère à cette condition, +la clémence même de la loi demande à grands cris, +et par sa bouche même: <i>Angelo pour Claudio, mort pour +mort.</i> La célérité répond à la célérité, la lenteur suit la +lenteur, représailles pour représailles, <i>et mesure pour +mesure</i>. Ainsi, Angelo, voilà donc ton crime manifesté; +et quand tu voudrais le nier, cela ne te serait d'aucun +avantage. Nous te condamnons à périr sur le même billot +où Claudio a posé sa tête pour mourir, et avec la +même précipitation.—Qu'on l'emmène.</p> + +<p>MARIANNE.—O mon très-gracieux seigneur, j'espère +que vous ne m'avez point donné un mari pour vous +moquer de moi.</p> + +<p>LE DUC.—C'est votre mari qui s'est moqué de vous en +vous donnant un mari. Pour la sauvegarde de votre honneur, +j'ai cru votre mariage nécessaire: autrement, le +reproche de votre faiblesse pour lui pouvait flétrir votre +vie, et nuire à votre avantage dans l'avenir. Quoique ses +biens nous appartiennent par la confiscation, nous vous +en faisons don, comme d'un douaire de veuve; ils vous +serviront à acquérir un meilleur mari.</p> + +<p>MARIANNE.—O mon cher seigneur! je n'en désire point +d'autre ni de meilleur que lui.</p> + +<p>LE DUC.—Ne le demandez point, ma résolution est +définitive.</p> + +<p>MARIANNE, <span class="stage2"><i>se jetant à ses pieds</i></span>.—Mon bon souverain!...</p> + +<p>LE DUC.—Vous perdez vos peines.—Qu'on l'emmène à +la mort. <span class="stage2">(<i>A Lucio.</i>)</span> Maintenant à vous, monsieur.</p> + +<p>MARIANNE.—O mon bon seigneur!—Chère Isabelle, +charge-toi de mon rôle; prête-moi tes genoux, et je te +prêterai toute ma vie à venir pour te rendre service.</p> + +<p>LE DUC.—Vous allez contre toute raison, en l'importunant. +Si elle s'agenouillait pour me demander la grâce de +ce crime, l'ombre de son frère briserait son lit de pierre, +et l'entraînerait avec horreur.</p> + +<p>MARIANNE.—Isabelle, chère Isabelle! agenouillez-vous +seulement à côté de moi: levez vos mains; ne dites rien, +je parlerai, moi. On dit que les hommes les plus parfaits +sont pétris de défauts, et qu'ils deviennent souvent d'autant +meilleurs qu'ils ont été un peu mauvais: mon +mari peut être du nombre. Isabelle, ne voulez-vous pas +fléchir le genou pour moi?</p> + +<p>LE DUC.—Il meurt pour la mort de Claudio.</p> + +<p>ISABELLE, <span class="stage2"><i>à genoux</i></span>.—Prince très-miséricordieux, daignez +voir cet homme condamné comme si mon frère +vivait. Je suis disposée à croire qu'une vraie sincérité a +gouverné ses actions, jusqu'à ce qu'il m'ait vue; et puisqu'il +en est ainsi, qu'il ne meure pas. Mon frère a été +justement puni, puisqu'il avait commis l'action pour +laquelle il est mort.—Le crime d'Angelo n'a pas atteint +sa mauvaise intention, qui doit être enterrée comme une +intention qui est morte en route: les pensées ne sont +point sujettes à la loi, les intentions ne sont que des +pensées.</p> + +<p>MARIANNE.—Elles ne sont que cela, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Vos prières sont inutiles: levez-vous, vous +dis-je. Je viens de me rappeler encore un autre délit.—Prévôt, +comment s'est-il fait que Claudio ait été décapité +à une heure qui n'est pas d'usage?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—On me l'a commandé ainsi.</p> + +<p>LE DUC.—Aviez-vous pour cela un ordre écrit et spécial?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Non, seigneur; je l'ai reçu par un message +secret.</p> + +<p>LE DUC.—Et pour cela, je vous dépouille de votre +office: rendez-moi vos clefs.</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Daignez me pardonner, noble seigneur: +je croyais bien que c'était une faute: mais je ne le savais +pas, cependant après avoir réfléchi davantage je m'en +suis repenti; et, pour preuve, c'est qu'il y a un homme +dans la prison qui, d'après un ordre secret, devait être +exécuté, et que j'ai laissé vivre encore.</p> + +<p>LE DUC.—Qui est-ce?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Son nom est Bernardino.</p> + +<p>LE DUC—Je voudrais que vous en eussiez agi de même +avec Claudio.—Allez: amenez-le ici, que je le voie.</p> + +<p class="stage1">(Le prévôt sort.)</p> + +<p>ESCALUS, <span class="stage2"><i>à Angelo</i></span>.—Je suis bien affligé qu'un homme +aussi éclairé, aussi sensé que vous, seigneur Angelo, +soit tombé dans un écart si grossier, d'abord par l'ardeur +des sens et ensuite par le défaut de bon jugement.</p> + +<p>ANGELO.—Et moi, je suis affligé d'être la cause de tant +de chagrins; et un remords si profond pénètre mon coeur +repentant, que je désire bien plus la mort que le pardon: +je l'ai méritée, et je la demande.</p> + +<p class="stage1">(Le prévôt, amenant Bernardino, Claudio et Juliette.)</p> + +<p>LE DUC.—Lequel est ce Bernardino?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—Celui-ci, seigneur.</p> + +<p>LE DUC.—Il y a un religieux qui m'a parlé de cet +homme.—Drôle, on dit que tu as une âme entêtée, qui +ne voit rien au delà de ce monde, et que tu règles ta vie +en conséquence. Tu es condamné; mais, quant à tes +fautes et leur punition en ce monde, je te les remets +toutes. Je t'en prie, use de ce pardon pour te préparer à +une meilleure vie à venir.—Religieux, conseillez-le; je +le laisse entre vos mains. Quel est cet homme si bien +enveloppé?</p> + +<p>LE PRÉVÔT.—C'est un autre prisonnier que j'ai sauvé, et +qui devait périr quand Claudio a perdu la tête, et qui ressemble +tant à Claudio, qu'on le prendrait pour lui-même.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Isabelle</i></span>.—S'il ressemble à votre frère, je lui +pardonne pour l'amour de lui; et vous, Isabelle, pour +l'amour de votre charmante personne, donnez-moi votre +main, et dites que vous serez à moi; il est mon frère +aussi: mais remettons ce soin à un moment plus convenable. +A présent, le seigneur Angelo commence à s'apercevoir +qu'il est en sûreté; il me semble voir ses yeux +briller. Allons, Angelo, votre crime vous traite bien.—Songez +à aimer votre femme; son mérite égale le vôtre.—Je +trouve dans mon coeur un penchant à la clémence; +et cependant il y a là devant nous quelqu'un à qui je ne +peux pardonner.—<span class="stage2">(<i>A Lucio.</i>)</span> Vous, maraud, qui m'avez +connu pour un imbécile, un lâche, un homme livré +tout entier à la débauche, un âne, un fou, comment ai-je +mérité de vous que vous fassiez de moi un semblable +panégyrique?</p> + +<p>LUCIO.—En vérité, seigneur, je n'ai tenu ces discours +que d'après la mode. Si vous voulez me faire pendre +pour cela, vous le pouvez: mais j'aimerais mieux qu'il +vous plût de me faire fouetter.</p> + +<p>LE DUC.—Fouetté d'abord, monsieur, et pendu après.—Prévôt, +faites proclamer dans toute la ville que, s'il est +quelque femme outragée par ce libertin, comme je lui +ai entendu jurer à lui-même qu'il y en a une qui est +enceinte de ses oeuvres, qu'elle se présente, et il faudra +qu'il l'épouse; les noces finies, qu'on le fouette et qu'on +le pende.</p> + +<p>LUCIO.—J'en conjure votre altesse, ne me mariez point +à une prostituée. Votre Altesse a dit, il n'y a qu'un +moment, que j'ai fait de vous un duc: mon bon seigneur, +ne m'en récompensez pas, en faisant de moi un +homme déshonoré.</p> + +<p>LE DUC.—Sur mon honneur, tu l'épouseras. Je te pardonne +tes calomnies, et à cette condition je te remets +toutes tes autres offenses.—Emmenez-le en prison, et +ayez soin que notre bon plaisir en ceci soit exécuté.</p> + +<p>LUCIO.—Me marier à une fille publique, seigneur, c'est +me condamner à la mort, au fouet et au gibet.</p> + +<p>LE DUC.—Calomnier un prince mérite bien cette punition.—Vous, +Claudio, songez à réparer l'honneur de +celle que vous avez outragée.—Vous, Marianne, soyez +heureuse.—Aimez-la, Angelo; je l'ai confessée, et je +connais sa vertu.—Je vous remercie, mon bon ami Escalus, +de votre grande bonté: j'ai en réserve pour vous +d'autres preuves de reconnaissance.—Je vous remercie +aussi, prévôt, de vos soins et de votre discrétion: nous +vous emploierons dans un poste plus digne de vous.—Pardonnez-lui, +Angelo, de vous avoir porté la tête d'un +Ragusain, au lieu de celle de Claudio. La faute porte +avec elle son pardon. Chère Isabelle, j'ai à vous faire +une demande qui intéresse votre bonheur, et si vous +voulez y prêter une oreille favorable, ce qui est à moi +est à vous, et ce qui est à vous est à moi.—Allons, conduisez-nous +à notre palais: là, nous vous révélerons ce +qui vous reste à savoir, et dont il convient que vous +soyez tous instruits.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent.)</p> + + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Mesure pour mesure, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MESURE POUR MESURE *** + +***** This file should be named 18169-h.htm or 18169-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/6/18169/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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