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diff --git a/18162-h/18162-h.htm b/18162-h/18162-h.htm new file mode 100644 index 0000000..fc1644c --- /dev/null +++ b/18162-h/18162-h.htm @@ -0,0 +1,5226 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Comme il vous plaira, by William Shakespeare</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Comme il vous plaira, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Comme il vous plaira + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: April 13, 2006 [EBook #18162] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COMME IL VOUS PLAIRA *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + + +<p class="i2">Note du transcripteur.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>============================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p> + </div><div class="stanza"> +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Volume 4</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira.</p> +<p>Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p>1863</p> + </div><div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>===============================================</p> + </div> </div> +<br><br> +<h1>COMME IL VOUS PLAIRA</h1> + +<h2>COMÉDIE</h2> + +<br> +<h3>NOTICE<br> + +SUR<br> + +COMME IL VOUS PLAIRA</h3><br> + + + + +<p>Après avoir vu dans <i>Timon d'Athènes</i> un misanthrope farouche, +qui fuit dans un désert où il ne cesse de maudire les hommes et +d'entretenir la haine qu'il leur a jurée, nous allons faire connaissance +avec un ami de la solitude, d'une mélancolie plus douce, qui +se permet quelques traits de satire, mais qui plus souvent se contente +de la plainte, et critique le monde, inspiré par le seul regret +de ne l'avoir pas trouvé meilleur. Retiré dans les bois pour y rêver +au doux murmure des ruisseaux et au bruissement du feuillage, +Jacques pourrait dire de lui-même comme un poëte de nos jours qui +oublie de temps en temps ses sombres dédains:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>I love not man the less, but nature more</i>.</p> +<p class="i10"> (CHILDE HAROLD, chant IV.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je n'aime pas moins l'homme, mais j'aime davantage la nature.</p> + </div> </div> + +<p>Jacques a jadis joui des plaisirs de la société; mais il est désabusé +de toutes ses vanités: c'est un personnage tout à fait contemplatif; +il pense et ne fait rien, dit Hazlit. C'est le prince des philosophes +nonchalants; sa seule passion, c'est la pensée.</p> + +<p>Avec ce rêveur aussi sensible qu'original, Shakspeare a réuni dans +la forêt des Ardennes, autour du duc exilé, une espèce de cour arcadienne, +dans laquelle le bon chevalier de la Manche aurait été +sans doute heureux de se trouver, lorsque, dans l'accès d'un goût +pastoral, il voulait se métamorphoser en berger Quichotis et faire +de son écuyer le berger Pansino. Les arcadiens de Shakspeare ont +conservé quelque chose de leurs moeurs chevaleresques, et ses bergères +nous charment les unes par la vérité de leurs moeurs champêtres, +et les autres par le mélange de ces moeurs qu'elles ont adoptées, +et de cet esprit cultivé qu'elles doivent à leurs premières habitudes. +Peut-être trouvera-t-on que Rosalinde, dans la liberté de son langage, +profite un peu trop du privilége du costume qui cache son +sexe; mais elle aime de si bonne foi, et en même temps avec une +gaieté si piquante; le dévouement de son amitié l'ennoblit tellement +à nos yeux, sa coquetterie est si franche et si spirituelle, son caquetage +est presque toujours si aimable qu'on se sent disposé à lui tout +pardonner. Célie, plus silencieuse et plus tendre, forme avec elle un +heureux contraste.</p> + +<p>L'amour, comme le font les villageois, est peint au naturel dans +Sylvius et la dédaigneuse Phébé.</p> + +<p>Touchstone, qui est dans son genre un philosophe grotesque, n'est +pas l'amoureux le plus fou de la pièce; si pour aimer il choisit la +paysanne la plus gauche, et s'il aime en vrai bouffon, ses saillies sur +le mariage, l'amour et la solitude sont des traits excellents: il est le +seul qu'aucune illusion n'abuse.</p> + +<p>Il y a dans cette pièce plus de conversations que d'événements: +on y respire en quelque sorte l'air d'un monde idéal, la pièce semble +inspirée par la pureté des deux héroïnes, et lorsque les mariages +et la conversion subite du duc usurpateur qui forment une espèce +de dénoûment vont rappeler les habitants de la forêt des Ardennes +dans les habitudes de la vie réelle, si Jacques les abandonne, ce n'est +pas dans un caprice morose, mais parce qu'il y a dans ce caractère +insouciant et rêveur un besoin de pensées, et peut-être même de regrets +vagues, qu'il espère retrouver encore auprès du duc Frédéric, +devenu à son tour un solitaire.</p> + +<p>On abandonnerait d'autant plus volontiers avec Jacques la fête +générale, que Shakspeare, par oubli sans doute, ne nous y montre +pas le vieux Adam, ce fidèle serviteur, ce véritable ami d'Orlando, +si touchant par son dévouement, ses larmes généreuses et sa noble +sincérité.</p> + +<p>La fable romanesque de cette pièce fut puisée dans une nouvelle +pastorale de Lodge qui était sans doute bien connue du temps de +Shakspeare. On y voit Adam dignement récompensé par le prince. +Les emprunts que le poëte a faits au romancier sont assez nombreux; +mais le caractère de Jacques, ceux de Touchstone et d'Audrey +sont de l'invention de Shakspeare.</p> + +<p>Le docteur Malone suppose que c'est en 1600 que fut écrite la +comédie de <i>Comme il vous plaira</i>; c'est une de celles qui ont le plus +enrichi les recueils <i>d'extraits élégants</i>; on y remarquera le fameux +tableau de la vie humaine: <i>Le monde est un théâtre</i>, etc., etc.</p> +<br><br> + +<h2>COMME IL VOUS PLAIRA</h2> + +<h3>COMÉDIE</h3> +<br> + + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>LE DUC, vivant dans l'exil.</p> +<p>FRÉDÉRIC, frère du duc, et usurpateur de son duché.</p> +<p>AMIENS, } seigneurs qui ont suivi</p> +<p>JACQUES,} le duc dans son exil.</p> +<p>LE BEAU, courtisan à la suite de Frédéric.</p> +<p>CHARLES, son lutteur.</p> +<p>OLIVIER, }</p> +<p>JACQUES, }fils de sir Rowland des</p> +<p>ORLANDO, }Bois.</p> +<p>ADAM, }serviteurs d'Olivier.</p> +<p>DENNIS, }</p> +<p>TOUCHSTONE, paysan bouffon.</p> +<p>SIR OLIVIER MAR-TEXT, vicaire.</p> +<p>CORIN, }</p> +<p>SYLVIUS, }bergers.</p> +<p>WILLIAM, paysan, amoureux d'Audrey.</p> +<p>PERSONNAGE REPRÉSENTANT L'HYMEN.</p> +<p>ROSALINDE, fille du duc exilé.</p> +<p>CÉLIE, fille de Frédéric.</p> +<p>PHÉBÉ, bergère.</p> +<p>AUDREY, jeune villageoise.</p> +<p>SEIGNEURS A LA SUITE DES DEUX DUCS,</p> +<p>PAGES, GARDES-CHASSE, ETC., ETC.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">La scène est d'abord dans le voisinage de la maison d'Olivier, +ensuite en partie à la cour de l'usurpateur, et en partie dans la +forêt des Ardennes.</p> +<br><br> + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Verger, près de la maison d'Olivier.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ORLANDO ET ADAM.</p> +<br> + +<p>ORLANDO.—Je me rappelle bien, Adam; tel a été mon +legs, une misérable somme de mille écus dans son testament; +et, comme tu dis, il a chargé mon frère, sous +peine de sa malédiction, de me bien élever, et voilà la +cause de mes chagrins. Il entretient mon frère Jacques à +l'école, et la renommée parle magnifiquement de ses +progrès. Pour moi, il m'entretient au logis en paysan, +ou pour mieux dire, il me garde ici sans aucun entretien; +car peut-on appeler entretien pour un gentilhomme +de ma naissance, un traitement qui ne diffère +en aucune façon de celui des boeufs à l'étable? Ses chevaux +sont mieux traités; car, outre qu'ils sont très-bien +nourris, on les dresse au manége; et à cette fin on paye +bien cher des écuyers: moi, qui suis son frère, je ne +gagne sous sa tutelle que de la croissance: et pour cela +les animaux qui vivent sur les fumiers de la basse-cour +lui sont aussi obligés que moi; et pour ce néant qu'il +me prodigue si libéralement, sa conduite à mon égard +me fait perdre le peu de dons réels que j'ai reçus de la +nature. Il me fait manger avec ses valets; il m'interdit +la place d'un frère, et il dégrade autant qu'il est en lui +ma distinction naturelle par mon éducation. C'est là, +Adam, ce qui m'afflige. Mais l'âme de mon père, qui est, +je crois, en moi, commence à se révolter contre cette +servitude. Non, je ne l'endurerai pas plus longtemps, +quoique je ne connaisse pas encore d'expédient raisonnable +et sûr pour m'y soustraire.</p> + +<p class="stage1">(Olivier survient.)</p> + +<p>ADAM.—Voilà votre frère, mon maître, qui vient.</p> + +<p>ORLANDO.—Tiens-toi à l'écart, Adam, et tu entendras +comme il va me secouer.</p> + +<p>OLIVIER.—Eh bien! monsieur, que faites-vous ici?</p> + +<p>ORLANDO.—Rien: on ne m'apprend point à faire quelque +chose.</p> + +<p>OLIVIER.—Que gâtez-vous alors, monsieur?</p> + +<p>ORLANDO.—Vraiment, monsieur, je vous aide à gâter +ce que Dieu a fait, votre pauvre misérable frère, à force +d'oisiveté.</p> + +<p>OLIVIER.—Que diable! monsieur occupez-vous mieux, +et en attendant soyez un zéro.</p> + +<p>ORLANDO.—Irai-je garder vos pourceaux et manger des +carouges avec eux? Quelle portion de patrimoine ai-je +follement dépensée, pour en être réduit à une telle +détresse?</p> + +<p>OLIVIER.—Savez-vous où vous êtes, monsieur?</p> + +<p>ORLANDO.—Oh! très-bien, monsieur: je suis ici dans +votre verger.</p> + +<p>OLIVIER.—Savez-vous devant qui vous êtes, monsieur?</p> + +<p>ORLANDO.—Oui, je le sais mieux que celui devant qui +je suis ne sait me connaître. Je sais que vous êtes mon +frère aîné; et, selon les droits du sang, vous devriez me +connaître sous ce rapport. La coutume des nations veut +que vous soyez plus que moi, parce que vous êtes né +avant moi: mais cette tradition ne me ravit pas mon +sang, y eût-il vingt frères entre nous. J'ai en moi autant +de mon père que vous, bien que j'avoue qu'étant venu +avant moi, vous vous êtes trouvé plus près de ses titres.</p> + +<p>OLIVIER.—Que dites-vous, mon garçon?</p> + +<p>ORLANDO.—Allons, allons, frère aîné, quant à cela +vous êtes trop jeune.</p> + +<p>OLIVIER.—Vilain<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, veux-tu mettre la main sur moi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Vilain, coquin et homme de basse extraction, les deux frères +lui donnent chacun un sens différent.</p></blockquote> + +<p>ORLANDO.—Je ne suis point un vilain: je suis le plus +jeune des fils du chevalier Rowland des Bois; il était +mon père, et il est trois fois vilain celui qui dit qu'un tel +père engendra des vilains.—Si tu n'étais pas mon frère, +je ne détacherais pas cette main de ta gorge que l'autre +ne t'eût arraché la langue, pour avoir parlé ainsi; tu +t'es insulté toi-même.</p> + +<p>ADAM.—Mes chers maîtres, soyez patients: au nom du +souvenir de votre père, soyez d'accord.</p> + +<p>OLIVIER.—Lâche-moi, te dis-je.</p> + +<p>ORLANDO.—Je ne vous lâcherai que quand il me plaira.—Il +faut que vous m'écoutiez. Mon père vous a chargé, +par son testament, de me donner une bonne éducation, +et vous m'avez élevé comme un paysan, en cherchant à +obscurcir, à étouffer en moi toutes les qualités d'un gentilhomme. +L'âme de mon père grandit en moi, et je ne +le souffrirai pas plus longtemps. Permettez-moi donc les +exercices qui conviennent à un gentilhomme, ou bien +donnez-moi le chétif lot que mon père m'a laissé par son +testament, et avec cela j'irai chercher fortune.</p> + +<p>OLIVIER.—Et que voulez-vous faire? Mendier, sans +doute, après que vous aurez tout dépensé? Allons, soit, +monsieur; venez; entrez. Je ne veux plus être chargé de +vous: vous aurez une partie de ce que vous demandez. +Laissez-moi aller, je vous prie.</p> + +<p>ORLANDO.—Je ne veux point vous offenser au delà de +ce que mon intérêt exige.</p> + +<p>OLIVIER.—Va-t'en avec lui, toi, vieux chien.</p> + +<p>ADAM.—<i>Vieux chien</i>: c'est donc là ma récompense!—Vous +avez bien raison, car j'ai perdu mes dents à votre +service. Dieu soit avec l'âme de mon vieux maître! Il +n'aurait jamais dit un mot pareil.</p> + +<p class="stage1">(Orlando et Adam sortent.)</p> + +<p>OLIVIER.—Quoi, en est-il ainsi? Commencez-vous à +prendre ce ton? Je remédierai à votre insolence, et +pourtant je ne vous donnerai pas mille écus.—Holà, +Dennis!</p> + +<p class="stage1">(Dennis se présente.)</p> + +<p>DENNIS.—Monsieur m'appelle-t-il?</p> + +<p>OLIVIER.—Charles, le lutteur du duc, n'est-il pas venu +ici pour me parler?</p> + +<p>DENNIS.—Oui, monsieur; il est ici, à la porte, et il +demande même avec importunité à être introduit auprès +de vous.</p> + +<p>OLIVIER.—Fais-le entrer. <span class="stage2">(<i>Dennis sort</i>.)</span> Ce sera un +excellent moyen; c'est demain que la lutte doit se faire.</p> + +<p class="stage1">(Entre Charles.)</p> + +<p>CHARLES.—Je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie.</p> + +<p>OLIVIER.—Mon bon monsieur Charles, quelles nouvelles +nouvelles y a-t-il à la nouvelle cour?</p> + +<p>CHARLES.—Il n'y a de nouvelles à la cour que les +vieilles nouvelles de la cour, monsieur; c'est-à-dire que +le vieux duc est banni par son jeune frère le nouveau +duc, et trois ou quatre seigneurs, qui lui sont attachés, +se sont exilés volontairement avec lui; leurs terres et +leurs revenus enrichissent le nouveau duc; ce qui fait +qu'il consent volontiers qu'ils aillent où bon leur semble.</p> + +<p>OLIVIER.—Savez-vous si Rosalinde, la fille du duc, est +bannie avec son père?</p> + +<p>CHARLES.—Oh! non, monsieur; car sa cousine, la fille +du duc, l'aime à un tel point (ayant été élevées ensemble +depuis le berceau), qu'elle l'aurait suivie dans son exil, +ou serait morte de douleur, si elle n'avait pu la suivre. +Elle est à la cour, où son oncle l'aime autant que sa +propre fille, et jamais deux dames ne s'aimèrent comme +elles s'aiment.</p> + +<p>OLIVIER.—Où doit vivre le vieux duc?</p> + +<p>CHARLES.—On dit qu'il est déjà dans la forêt des +Ardennes, et qu'il a avec lui plusieurs braves seigneurs +qui vivent là comme le vieux Robin Hood d'Angleterre: +on assure que beaucoup de jeunes gentilshommes s'empressent +tous les jours auprès de lui, et qu'ils passent +les jours sans soucis, comme on faisait dans l'âge d'or.</p> + +<p>OLIVIER.—Ne devez-vous pas lutter demain devant le +nouveau duc?</p> + +<p>CHARLES.—Oui vraiment, monsieur, et je viens vous +faire part d'une chose. On m'a donné secrètement à +entendre, monsieur, que votre jeune frère Orlando avait +envie de venir déguisé s'essayer contre moi. Demain, +monsieur, je lutte pour ma réputation, et celui qui +m'échappera sans avoir quelque membre cassé, il faudra +qu'il se batte bien. Votre frère est jeune et délicat, +et je ne voudrais pas, par considération pour vous, lui +faire aucun mal; ce que je serai cependant forcé de faire +pour mon honneur s'il entre dans l'arène. Ainsi, l'affection +que j'ai pour vous m'engage à vous en prévenir, +afin que vous tâchiez de le dissuader de son projet, ou +que vous consentiez à supporter de bonne grâce le malheur +auquel il se sera exposé; il l'aura cherché lui-même, +et tout à fait contre mon inclination.</p> + +<p>OLIVIER.—Je te remercie, Charles, de l'amitié que tu +as pour moi, et tu verras que je t'en prouverai ma +reconnaissance. J'avais déjà été averti du dessein de +mon frère, et sous main j'ai travaillé à le faire renoncer +à cette idée; mais il est déterminé. Je te dirai, Charles, +que c'est le jeune homme le plus entêté qu'il y ait en +France, rempli d'ambition, jaloux à l'excès des talents +des autres, un traître qui a la lâcheté de tramer des +complots contre moi, son propre frère. Ainsi, agis à ton +gré; j'aimerais autant que tu lui brisasses la tête qu'un +doigt, et tu feras bien d'y prendre garde; car si tu ne +lui fais qu'un peu de mal, ou s'il n'acquiert pas lui-même +un grand honneur à tes dépens, il cherchera à +t'empoisonner, il te fera tomber dans quelque piége +funeste, et il ne te quittera point qu'il ne t'ait fait +perdre la vie de quelque façon indirecte; car je t'assure, +et je ne saurais presque te le dire sans pleurer, qu'il n'y +a pas un être dans le monde, aussi jeune et aussi +méchant que lui. Je ne te parle de lui qu'avec la réserve +d'un frère; mais si je te le disséquais tel qu'il est, je +serais forcé de rougir et de pleurer, et toi tu pâlirais +d'effroi.</p> + +<p>CHARLES.—Je suis bien content d'être venu vous trouver: +s'il vient demain, je lui donnerai son compte: s'il +est jamais en état d'aller seul, après s'être essayé contre +moi, de ma vie je ne lutterai pour le prix: et là-dessus +Dieu garde Votre Seigneurie!</p> + +<p>OLIVIER.—Adieu, bon Charles.—A présent, il me faut +exciter mon jouteur: j'espère m'en voir bientôt débarrassé; +car mon âme, je ne sais cependant pas pourquoi, +ne hait rien plus que lui; en effet, il a le coeur noble, il +est instruit sans avoir jamais été à l'école, parlant bien +et avec noblesse, il est aimé de toutes les classes jusqu'à +l'adoration; et si bien dans le coeur de tout le monde, et +surtout de mes propres gens, qui le connaissent le +mieux, que moi j'en suis méprisé. Mais cela ne durera +pas: le lutteur va y mettre bon ordre. Il ne me reste +rien à faire, qu'à exciter ce garçon là-dessus, et j'y vais +de ce pas.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Plaine devant le palais du duc.</p> + + +<p class="stage1">ROSALINDE et CÉLIE.</p> +<br> + +<p>CÉLIE.—Je t'en conjure, Rosalinde, ma chère cousine, +sois plus gaie.</p> + +<p>ROSALINDE.—Chère Célie, je montre bien plus de gaieté +que je n'en possède; et tu veux que j'en montre encore +davantage? Si tu ne peux m'apprendre à oublier un +père banni, renonce à vouloir m'apprendre à me souvenir +d'une grande joie.</p> + +<p>CÉLIE.—Ah! je vois bien que tu ne m'aimes pas aussi +tendrement que je t'aime; car si mon oncle, ton père, +au lieu d'être banni, avait au contraire banni ton oncle, +le duc mon père, pourvu que tu fusses restée avec moi, +mon amitié pour toi m'aurait appris à prendre ton père +pour le mien; et tu en ferais autant, si la force de ton +amitié égalait celle de la mienne.</p> + +<p>ROSALINDE.—Eh bien! je veux tâcher d'oublier ma +situation, pour me réjouir de la tienne.</p> + +<p>CÉLIE.—Tu sais que mon père n'a que moi d'enfants; +il n'y a pas d'apparence qu'il en ait jamais d'autre; et +certainement à sa mort tu seras son héritière; tout ce +qu'il a enlevé de force à ton père, je te le rendrai par +affection; sur mon honneur, je le ferai, et que je devienne +un monstre s'il m'arrive d'enfreindre ce serment! +Ainsi, ma charmante Rose, ma chère Rose, sois +gaie.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je le serai désormais, cousine; je veux +imaginer quelque amusement. Voyons, que penses-tu +de faire l'amour?</p> + +<p>CÉLIE.—Oh! ma chère, je t'en prie, fais de l'amour un +jeu; mais ne va pas aimer sérieusement aucun homme, +et même par amusement ne va jamais si loin que tu ne +puisses te retirer en honneur et sans rougir.</p> + +<p>ROSALINDE.—Eh bien! à quoi donc nous amuserons-nous?</p> + +<p>CÉLIE.—Asseyons-nous, et par nos moqueries dérangeons +de son rouet cette bonne ménagère, la Fortune, +afin qu'à l'avenir ses dons soient plus également partagés<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Nous avons déjà vu, dans <i>Antoine et Cléopâtre</i>, que Shakspeare +donne un rouet à la Fortune et en fait une ménagère.</p></blockquote> + +<p>ROSALINDE.—Je voudrais que cela fût en notre pouvoir, +car ses bienfaits sont souvent bien mal placés, et la +bonne aveugle fait surtout de grandes méprises dans les +dons qu'elle distribue aux femmes.</p> + +<p>CÉLIE.—Oh! cela est bien vrai; car celles qu'elle fait +belles, elle les fait rarement vertueuses, et celles qu'elle +fait vertueuses, elle les fait en général bien laides.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mais, cousine, tu passes de l'office de la +Fortune à celui de la Nature. La Fortune est la souveraine +des dons de ce monde, mais elle ne peut rien sur les +traits naturels.</p> + +<p class="stage1">(Entre Touchstone.)</p> + +<p>CÉLIE.—Non?... Lorsque la Nature a formé une belle +créature, la Fortune ne peut-elle pas la faire tomber dans +le feu? Et, bien que la Nature nous ait donné de l'esprit +pour railler la Fortune, cette même fortune envoie cet +imbécile pour interrompre notre entretien.</p> + +<p>ROSALINDE.—En vérité, la Fortune est trop cruelle +envers la Nature, puisque la Fortune envoie l'enfant de +la nature pour interrompre l'esprit de la nature.</p> + +<p>CÉLIE.—Peut-être n'est-ce pas ici l'ouvrage de la Fortune, +mais celui de la Nature elle-même, qui, s'apercevant +que notre esprit naturel est trop épais pour raisonner +sur de telles déesses, nous envoie cet imbécile pour +notre pierre à aiguiser<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, car toujours la stupidité d'un +sot sert à aiguiser l'esprit.—Eh bien! homme d'esprit, +où allez-vous?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Célie et Rosalinde jouent sur le sens du mot <i>Touchstone</i>, qui +veut dire pierre à aiguiser ou pierre de touche. Les <i>clowns</i> du +théâtre anglais sont des bouffons, des <i>graciosi</i>; il ne faut pas les +confondre avec les fous en titre.</p></blockquote> + +<p>TOUCHSTONE.—Maîtresse, il faut que vous veniez trouver +votre père.</p> + +<p>CÉLIE.—Vous a-t-on fait le messager?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Non, sur mon honneur; mais on m'a +ordonné de venir vous chercher.</p> + +<p>ROSALINDE.—Où avez-vous appris ce serment, fou?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—D'un certain chevalier, qui jurait sur +son honneur que les beignets étaient bons, et qui jurait +encore sur son honneur que la moutarde ne valait rien: +moi, je soutiendrai que les beignets ne valaient rien, et +que la moutarde était bonne, et cependant le chevalier +ne faisait pas un faux serment.</p> + +<p>CÉLIE.—Comment prouverez-vous cela, avec toute la +masse de votre science?</p> + +<p>ROSALINDE.—Allons, voyons, démuselez votre sagesse.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Avancez-vous toutes deux, caressez-vous +le menton, et jurez par votre barbe que je suis un +fripon<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>On trouve une phrase équivalente dans <i>Gargantua</i>.</p></blockquote> + +<p>CÉLIE.—Par notre barbe, si nous en avions, tu es un +fripon.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Et moi, je jurerais par ma friponnerie, +si j'en avais, que je suis un fripon; mais si vous jurez +par ce qui n'est pas, vous ne faites pas de faux serment; +aussi le chevalier n'en fit pas davantage, lorsqu'il jura +par son honneur, car il n'en eut jamais, ou s'il en avait +eu, il l'avait perdu à force de serments, longtemps avant +qu'il vît ces beignets ou cette moutarde.</p> + +<p>CÉLIE.—Dis-moi, je te prie, de qui tu veux parler?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—De cet homme que le vieux Frédéric, +votre père, aime tant.</p> + +<p>CÉLIE.—L'amitié de mon père suffit pour l'honorer: +en voilà assez; ne parle plus de lui; tu seras fouetté un +de ces jours pour tes moqueries.</p> + +<p>TOUCHSTONE,—C'est une grande pitié, que les fous ne +puissent dire sagement ce que les sages font follement.</p> + +<p>CÉLIE.—Par ma foi, tu dis vrai; car, depuis que le +peu d'esprit qu'ont les fous<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> a été condamné au silence, +le peu de folie des gens sages se montre extraordinairement.—Voici +monsieur Le Beau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Tôt ou tard la vérité devait déplaire à la cour, même dans la +bouche des fous.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entre Le Beau.)</p> + +<p>ROSALINDE.—Avec la bouche pleine de nouvelles.</p> + +<p>CÉLIE.—Qu'il va dégorger sur nous, comme les pigeons +donnent à manger à leurs petits.</p> + +<p>ROSALINDE.—Alors nous serons farcies de nouvelles.</p> + +<p>CÉLIE.—Tant mieux, nous n'en trouverons que plus de +chalands. Bonjour, monsieur Le Beau; quelles nouvelles?</p> + +<p>LE BEAU.—Belle princesse, vous avez perdu un grand +plaisir.</p> + +<p>CÉLIE.—Du plaisir! de quelle couleur?</p> + +<p>LE BEAU.—De quelle couleur, madame? Que voulez-vous +que je vous réponde?</p> + +<p>ROSALINDE.—Au gré de votre esprit et du hasard.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Ou comme le voudront les décrets de la +destinée.</p> + +<p>CÉLIE.—Très-bien dit: voilà qui est maçonné avec +une truelle<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Ma foi, si je ne garde pas mon rang<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Grossièrement, expression proverbiale.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p><i>Rank, rang</i> et <i>rance</i>, équivoque.</p></blockquote> + +<p>ROSALINDE.—Tu perds ton ancienne odeur.</p> + +<p>LE BEAU.—Vous me troublez, mesdames; je voulais +vous faire le récit d'une belle lutte que vous n'avez pas +eu le plaisir de voir.</p> + +<p>ROSALINDE.—Dites-nous toujours l'histoire de cette +lutte.</p> + +<p>LE BEAU.—Je vous en dirai le commencement; et si +cela plaît à Vos Seigneuries, vous pourrez en voir la fin; +car le plus beau est encore à faire, et ils viennent l'exécuter +précisément dans l'endroit où vous êtes.</p> + +<p>CÉLIE.—Eh bien! le commencement, qui est mort et +enterré?</p> + +<p>LE BEAU.—Arrive un vieillard avec ses trois fils.</p> + +<p>CÉLIE.—Je pourrais trouver ce début-là à un vieux +conte.</p> + +<p>LE BEAU.—Trois jeunes gens de belle taille et de bonne +mine...</p> + +<p>ROSALINDE.—Avec des écriteaux à leur cou<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> portant: +«On fait à savoir par ces présentes, à tous ceux à qui il +appartiendra...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Bill, <i>pertuisane, billet, écriteau</i>. L'équivoque roule sur la double +signification du mot.</p></blockquote> + +<p>LE BEAU.—L'aîné des trois a lutté contre Charles, le +lutteur du duc: Charles, en un instant, l'a renversé, et +lui a cassé trois côtes; de sorte qu'il n'y a guère d'espérance +qu'il survive. Il a traité le second de même, et le +troisième aussi. Ils sont étendus ici près; le pauvre +vieillard, leur père, fait de si tristes lamentations à côté +d'eux, que tous les spectateurs le plaignent en pleurant.</p> + +<p>ROSALINDE.—Hélas!</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Mais, monsieur, quel est donc l'amusement +que les dames ont perdu?</p> + +<p>LE BEAU.—Hé! celui dont je parle.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Voilà donc comme les hommes deviennent +plus sages de jour en jour! C'est la première fois +de ma vie que j'aie jamais entendu dire que de voir briser +des côtes était un amusement pour les dames.</p> + +<p>CÉLIE.—Et moi aussi, je te le proteste.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mais y en a-t-il encore d'autres qui brûlent +d'envie de voir déranger ainsi l'harmonie de leurs côtes? +Y en a-t-il un autre qui se passionne pour le jeu de +<i>brise-côte</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.—Verrons-nous cette lutte, cousine?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Côtes rompues, musique rompue, analogie entre la flûte +inégale de Pan, et la disposition anatomique des côtes.</p></blockquote> + +<p>LE BEAU.—Il le faudra bien, mesdames, si vous restez +où vous êtes; car c'est ici l'arène que l'on a choisie pour +la lutte, et ils sont prêts à l'engager.</p> + +<p>CÉLIE.—Ce sont sûrement eux qui viennent là-bas: +restons donc, et voyons-la.</p> + +<p class="stage1">(Fanfares.—Entrent le duc Frédéric, les seigneurs de sa +cour, Orlando, Charles et suite.)</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Avancez: puisque le jeune homme ne +veut pas se laisser dissuader, qu'il soit téméraire à ses +risques et périls.</p> + +<p>ROSALINDE.—Est-ce là l'homme?</p> + +<p>LE BEAU.—Lui-même, madame.</p> + +<p>CÉLIE.—Hélas! il est trop jeune; il a cependant l'air de +devoir remporter la victoire.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Quoi! vous voilà, ma fille, et vous aussi ma +nièce? Vous êtes-vous glissées ici pour voir la lutte?</p> + +<p>ROSALINDE.—Oui, monseigneur, si vous voulez nous le +permettre.</p> + +<p>FRÉDÉRIC,—Vous n'y prendrez pas beaucoup de plaisir, +je vous assure: il y a une si grande inégalité de forces +entre les deux hommes! Par pitié pour la jeunesse de +l'agresseur, je voudrais le dissuader; mais il ne veut pas +écouter mes instances. Parlez-lui, mesdames; voyez si +vous pourrez le toucher.</p> + +<p>CÉLIE.—Faites-le venir ici, mon cher monsieur Le Beau.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Oui, appelez-le; je ne veux pas être +présent.</p> + +<p class="stage1">(Il se retire à l'écart.)</p> + +<p>LE BEAU.—Monsieur l'agresseur, les princesses voudraient +vous parler.</p> + +<p>ORLANDO.—Je vais leur présenter l'hommage de mon +obéissance et de mon respect.</p> + +<p>ROSALINDE.—Jeune homme, avez-vous défié Charles le +lutteur?</p> + +<p>ORLANDO.—Non, belle princesse; il est l'agresseur +général: je ne fais que venir comme les autres, pour +essayer avec lui la force de ma jeunesse.</p> + +<p>CÉLIE.—Monsieur, vous êtes trop hardi pour votre âge: +vous avez vu de cruelles preuves de la force de cet +homme. Si vous pouviez vous voir avec vos yeux, ou +vous connaître avec votre jugement, la crainte du malheur +où vous vous exposez vous conseillerait de chercher +des entreprises moins inégales. Nous vous prions, pour +l'amour de vous-même, de songer à votre sûreté, et de +renoncer à cette tentative.</p> + +<p>ROSALINDE.—Rendez-vous, monsieur, votre réputation +n'en sera nullement lésée: nous nous chargeons d'obtenir +du duc que la lutte n'aille pas plus loin.</p> + +<p>ORLANDO.—Je vous supplie, mesdames, de ne pas me +punir par une opinion désavantageuse: j'avoue que je +suis très-coupable de refuser quelque chose à d'aussi +généreuses dames; mais accordez-moi que vos beaux +yeux et vos bons souhaits me suivent dans l'essai que je +vais faire. Si je suis vaincu, la honte n'atteindra qu'un +homme qui n'eut jamais aucune gloire: si je suis tué, +il n'y aura de mort que moi, qui en serais bien aise: +je ne ferai aucun tort à mes amis, car je n'en ai point +pour me pleurer; ma mort ne sera d'aucun préjudice +au monde, car je n'y possède rien; je n'y occupe qu'une +place, qui pourra être mieux remplie, quand je l'aurai +laissée vacante.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je voudrais que le peu de force que j'ai +fût réunie à la vôtre.</p> + +<p>CÉLIE.—Et la mienne aussi pour augmenter la sienne.</p> + +<p>ROSALINDE.—Portez-vous bien! fasse le ciel que je sois +trompée dans mes craintes pour vous!</p> + +<p>ORLANDO.—Puissiez-vous voir exaucer tous les désirs de +votre coeur!</p> + +<p>CHARLES.—Allons, où est ce jeune galant, qui est si +jaloux de coucher avec sa mère la terre?</p> + +<p>ORLANDO.—Le voici tout prêt, monsieur; mais il est +plus modeste dans ses voeux que vous ne dites.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Vous n'essayerez qu'une seule chute?</p> + +<p>CHARLES.—Non, monseigneur, je vous le garantis; si +vous avez fait tous vos efforts pour le détourner de tenter +la première, vous n'aurez pas à le prier d'en risquer une +seconde.</p> + +<p>ORLANDO.—Vous comptez bien vous moquer de moi +après la lutte; vous ne devriez pas vous en moquer +avant; mais voyons; avancez.</p> + +<p>ROSALINDE.—O jeune homme, qu'Hercule te seconde!</p> + +<p>CÉLIE.—Je voudrais être invisible, pour saisir ce robuste +adversaire par la jambe.</p> + +<p class="stage1">(Charles et Orlando luttent.)</p> + +<p>ROSALINDE.—O excellent jeune homme!</p> + +<p>CÉLIE.—Si j'avais la foudre dans mes yeux, je sais bien +qui des deux serait terrassé.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Assez, assez.</p> + +<p class="stage1">(Charles est renversé, acclamations.)</p> + +<p>ORLANDO.—Encore, je vous en supplie, monseigneur; +je ne suis pas encore en haleine.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Comment te trouves-tu, Charles?</p> + +<p>LE BEAU.—Il ne saurait parler, monseigneur.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Emportez-le. <span class="stage2"><i>(A Orlando</i>.)</span> Quel est ton nom, +jeune homme?</p> + +<p>ORLANDO.—Orlando, monseigneur, le plus jeune des +fils du chevalier Rowland des Bois.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Je voudrais que tu fusses le fils de tout +autre homme: le monde tenait ton père pour un homme +honorable, mais il fut toujours mon ennemi: cet exploit +que tu viens de faire m'aurait plu bien davantage, si tu +descendais d'une autre maison. Mais, porte-toi bien, tu +es un brave jeune homme; je voudrais que tu te fusses +dit d'un autre père!</p> + +<p class="stage1">(Frédéric sort avec sa suite et Le Beau.)</p> + +<p>CÉLIE.—Si j'étais mon père, cousine, en agirais-je +ainsi?</p> + +<p>ORLANDO.—Je suis plus fier d'être le fils du chevalier +Rowland, le plus jeune de ses fils, et je ne changerais +pas ce nom pour devenir l'héritier adoptif de Frédéric.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mon père aimait le chevalier Rowland +comme sa propre âme, et tout le monde avait pour lui +les sentiments de mon père: si j'avais su plus tôt que ce +jeune homme était son fils, je l'aurais conjuré en pleurant +plutôt que de le laisser s'exposer ainsi.</p> + +<p>CÉLIE.—Allons, aimable cousine, allons le remercier +et l'encourager. Mon coeur souffre de la dureté et de la +jalousie de mon père.—Monsieur, vous méritez des +applaudissements universels; si vous tenez aussi bien +vos promesses en amour que vous venez de dépasser ce +que vous aviez promis, votre maîtresse sera heureuse.</p> + +<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>lui donnant la chaîne qu'elle avait à son cou</i></span>.—Monsieur, +portez ceci en souvenir de moi, d'une jeune +fille disgraciée de la fortune, et qui vous donnerait davantage, +si sa main avait des dons à offrir.—Nous retirons-nous, +cousine?</p> + +<p>CÉLIE.—Oui.—Adieu, beau gentilhomme.</p> + +<p>ORLANDO.—Ne puis-je donc dire: je vous remercie! +Tout ce qu'il y avait de mieux en moi est renversé, ce +qui reste devant vous n'est qu'une quintaine<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, un bloc +sans vie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Quintaine, poteau fiché en plaine auquel on suspendait un +bouclier qui servait de but aux javelots, ou aux lances, dans les +joutes:</p> + +<blockquote><p> +Lasse enfin de servir au peuple de quintaine. +</p></blockquote> +</blockquote> + +<p>ROSALINDE.—Il nous rappelle: mon orgueil est tombé +avec ma fortune. Je vais lui demander ce qu'il veut.—Avez-vous +appellé, monsieur? monsieur, vous avez lutté +à merveille, et vous avez vaincu plus que vos ennemis.</p> + +<p>CÉLIE.—Voulez-vous venir, cousine?</p> + +<p>ROSALINDE.—Allons, du courage. Portez-vous bien.</p> + +<p class="stage1">(Rosalinde et Célie sortent.)</p> + +<p>ORLANDO.—Quelle passion appesantit donc ma langue? +Je ne peux lui parler, et cependant elle provoquait l'entretien. +<span class="stage2">(<i>Le Beau rentre.</i>)</span> Pauvre Orlando, tu as renversé +un Charles et quelque être plus faible te maîtrise.</p> + +<p>LE BEAU.—Mon bon monsieur, je vous conseille, en +ami, de quitter ces lieux. Quoique vous ayez mérité de +grands éloges, les applaudissements sincères et l'amitié +de tout le monde, cependant telles sont maintenant les +dispositions du duc qu'il interprète contre vous tout ce +que vous avez fait: le duc est capricieux; enfin, il vous +convient mieux à vous de juger ce qu'il est, qu'à moi de +vous l'expliquer.</p> + +<p>ORLANDO.—Je vous remercie, monsieur; mais, dites-moi, +je vous prie, laquelle de ces deux dames, qui assistaient +ici à la lutte, était la fille du duc?</p> + +<p>LE BEAU.—Ni l'une ni l'autre, si nous les jugeons par le +caractère: cependant la plus petite est vraiment sa fille, +et l'autre est la fille du duc banni, détenue ici par son +oncle l'usurpateur, pour tenir compagnie à sa fille; elles +s'aiment, l'une et l'autre, plus que deux soeurs ne peuvent +s'aimer. Mais je vous dirai que, depuis peu, ce duc +a pris sa charmante nièce en aversion, sans aucune autre +raison, que parce que le peuple fait l'éloge de ses vertus, +et la plaint par amour pour son bon père. Sur ma vie, +l'aversion du duc contre cette jeune dame éclatera tout +à coup.—Monsieur, portez-vous bien; par la suite, dans +un monde meilleur que celui-ci, je serai charmé de lier +une plus étroite connaissance avec vous, et d'obtenir +votre amitié.</p> + +<p>ORLANDO.—Je vous suis très-redevable: portez-vous +bien. <span class="stage2">(<i>Le Beau sort.</i>)</span> Il faut donc que je tombe de la fumée +dans le feu<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Je quitte un duc tyran pour rentrer sous un +frère tyran: mais, ô divine Rosalinde!...</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p><i>From the smoke into the smother</i>, de la fumée dans l'étouffoir.</p></blockquote> +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CÉLIE et ROSALINDE.</p> +<br> + +<p>CÉLIE.—Quoi, cousine! quoi, Rosalinde!—Amour, un +peu de pitié! Quoi, pas un mot!</p> + +<p>ROSALINDE.—Pas un mot à jeter à un chien<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<p>CÉLIE.—Non; tes paroles sont trop précieuses pour +être jetées aux roquets, mais jettes-en ici quelques-unes; +allons, estropie-moi avec de bonnes raisons.</p> + +<p>ROSALINDE.—Alors il y aurait deux cousines d'enfermées, +l'une serait estropiée par des raisons<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, et l'autre +folle sans aucune raison.</p> + +<p>CÉLIE.—Mais tout ceci regarde-t-il votre père?</p> + +<p>ROSALINDE.—Non; il y en a une partie pour le père de +mon enfant<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.—Oh! que le monde de tous les jours est +rempli de ronces!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Expression proverbiale.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p><i>Lame me with reasons</i>, rends-moi boiteuse par de bonnes +raisons.</p> + +<p>On a dernièrement voulu prouver par ces mots que Shakspeare +était boiteux en traduisant: <i>Prouvez-moi que je suis boiteux</i>. On a +compté combien de fois le mot <i>lame</i> était dans ses oeuvres; et +chaque fois a été une preuve.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Mon futur époux.</p></blockquote> + +<p>CÉLIE.—Ce ne sont que des chardons, cousine, jetés +sur toi par jeu dans la folie d'un jour de fête: mais si +nous ne marchons pas dans les sentiers battus, ils s'attacheront +à nos jupons.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je les secouais bien de ma robe; mais ces +chardons sont dans mon coeur.</p> + +<p>CÉLIE.—Chasse-les en faisant: hem! hem!</p> + +<p>ROSALINDE.—J'essayerais, s'il ne fallait que dire hem +et l'obtenir.</p> + +<p>CÉLIE.—Allons, allons, il faut lutter contre tes affections.</p> + +<p>ROSALINDE.—Oh! elles prennent le parti d'un meilleur +lutteur que moi!</p> + +<p>CÉLIE.—Que le ciel te protége! Tu essayeras, avec le +temps, en dépit d'une chute.—Mais laissons là toutes +ces plaisanteries, et parlons sérieusement: est-il possible +que tu tombes aussi subitement et aussi éperdument amoureuse +du plus jeune des fils du vieux chevalier Rowland?</p> + +<p>ROSALINDE.—Le duc mon père aimait tendrement son +père.</p> + +<p>CÉLIE.—S'ensuit-il de là que tu doives aimer tendrement +son fils? D'après cette logique, je devrais le haïr; +car mon père haïssait son père: cependant je ne hais +point Orlando.</p> + +<p>ROSALINDE.—Non, je t'en prie, pour l'amour de moi, ne +le hais pas.</p> + +<p>CÉLIE.—Pourquoi le haïrai-je? N'est-il pas rempli de +mérite?</p> + +<p>ROSALINDE.—Permets donc que je l'aime pour cette +raison; et toi, aime-le parce que je l'aime.—Mais regarde, +voilà le duc qui vient.</p> + +<p>CÉLIE.—Avec des yeux pleins de courroux.</p> + +<p class="stage1">(Frédéric entre avec des seigneurs de la cour.)</p> + +<p>FRÉDÉRIC—Hâtez-vous, madame, de partir et de vous +retirer de notre cour.</p> + +<p>ROSALINDE.—Moi, mon oncle?</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Vous, ma nièce; et si dans dix jours vous +vous trouvez à vingt milles de notre cour, vous mourrez.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je supplie Votre Altesse de permettre que +j'emporte avec moi la connaissance de ma faute. Si je me +comprends moi-même, si mes propres désirs me sont +connus, si je ne rêve pas ou si je ne suis pas folle, +comme je ne crois pas l'être, alors, cher oncle, je vous +proteste que jamais je n'offensai Votre Altesse, pas même +par une pensée à demi conçue.</p> + +<p>FRÉDÉRIC—Tel est le langage de tous les traîtres; si +leur justification dépendait de leurs paroles, ils seraient +aussi innocents que la grâce même: qu'il vous suffise +de savoir que je me méfie de vous.</p> + +<p>ROSALINDE.—Votre méfiance ne suffit pas pour faire de +moi une perfide. Dites-moi quels sont les indices de ma +trahison?</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Tu es fille de ton père, et c'est assez.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je l'étais aussi lorsque Votre Altesse s'est +emparée de son duché; je l'étais, lorsque Votre Altesse l'a +banni. La trahison ne se transmet pas comme un héritage, +monseigneur; ou si elle passait de nos parents à +nous, qu'en résulterait-il encore contre moi? Mon père +ne fut jamais un traître: ainsi, mon bon seigneur, ne +me faites pas l'injustice de croire que ma pauvreté soit +de la perfidie.</p> + +<p>CÉLIE.—Cher souverain, daignez m'entendre.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Oui, Célie, c'est pour l'amour de vous que +nous l'avons retenue ici; autrement, elle aurait été rôder +avec son père.</p> + +<p>CÉLIE.—Je ne vous priai pas alors de la retenir ici; +vous suivîtes votre bon plaisir et votre propre pitié: +j'étais trop jeune dans ce temps-là pour apprécier tout +ce qu'elle valait; mais maintenant je la connais; si elle +est une traîtresse, j'en suis donc une aussi, nous avons +toujours dormi dans le même lit, nous nous sommes +levées au même instant, nous avons étudié, joué, mangé +ensemble, et partout où nous sommes allées, nous marchions +toujours comme les cygnes de Junon, formant un +couple inséparable.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Elle est trop rusée pour toi; sa douceur, +son silence même, et sa patience, parlent au peuple qui +la plaint. Tu es une folle, elle te vole ton nom; tu auras +plus d'éclat, et tes vertus brilleront davantage lorsqu'elle +sera partie; n'ouvre plus la bouche; l'arrêt que j'ai prononcé +contre elle est ferme et irrévocable; elle est bannie.</p> + +<p>CÉLIE.—Prononcez donc aussi, monseigneur, la même +sentence contre moi; car je ne saurais vivre séparée +d'elle.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Vous êtes une folle.—Vous, ma nièce, +faites vos préparatifs; si vous passez le temps fixé, je vous +jure, sur mon honneur et sur ma parole solennelle, que +vous mourrez.</p> + +<p class="stage1">(Frédéric sort avec sa suite.)</p> + +<p>CÉLIE.—O ma pauvre Rosalinde, où iras-tu? Veux-tu +que nous changions de pères? Je te donnerai le mien. +Je t'en conjure, ne sois pas plus affligée que je ne le suis.</p> + +<p>ROSALINDE.—J'ai bien plus sujet de l'être.</p> + +<p>CÉLIE.—Tu n'en as pas davantage, cousine; console-toi, +je t'en prie: ne sais-tu pas que le duc m'a bannie, +moi, sa fille?</p> + +<p>ROSALINDE.—C'est ce qu'il n'a point fait.</p> + +<p>CÉLIE.—Non, dis-tu? Rosalinde n'éprouve donc pas cet +amour qui me dit que toi et moi sommes une? Quoi! on +nous séparera? Quoi! nous nous quitterions, douce +amie? non, que mon père cherche une autre héritière. +Allons, concertons ensemble le moyen de nous enfuir; +voyons où nous irons et ce que nous emporterons avec +nous; ne prétends pas te charger seule du fardeau, ni +supporter seule tes chagrins, et me laisser à l'écart: car, +tu peux dire tout ce que tu voudras, mais je te jure, par +ce ciel qui paraît triste de notre douleur, que j'irai partout +avec toi.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mais où irons-nous?</p> + +<p>CÉLIE.—Chercher mon oncle.</p> + +<p>ROSALINDE.—Hélas! de jeunes filles comme nous! quel +danger ne courrons-nous pas en voyageant si loin? La +beauté tente les voleurs, encore plus que l'or.</p> + +<p>CÉLIE.—Je m'habillerai avec des vêtements pauvres et +grossiers et je me teindrai le visage avec une espèce de +terre d'ombre; fais-en autant, nous passerons sans être +remarquées, et sans exciter personne à nous attaquer.</p> + +<p>ROSALINDE.—Ne vaudrait-il pas mieux, étant d'une +taille plus qu'ordinaire, que je m'habillasse tout à fait +en homme? Avec une belle et large épée à mon côté, et +un épieu à la main (qu'il reste cachée dans mon coeur +toute la peur de femme qui voudra!) j'aurai un extérieur +fanfaron et martial, aussi bien que tant de lâches +qui cachent leur poltronnerie sous les apparences de la +bravoure.</p> + +<p>CÉLIE.—Comment t'appellerai-je, lorsque tu seras un +homme?</p> + +<p>ROSALINDE.—Je ne veux pas porter un nom moindre +que celui du page de Jupiter, ainsi, songe bien à m'appeler +Ganymède, et toi, quel nom veux-tu avoir?</p> + +<p>CÉLIE.—Un nom qui ait quelque rapport avec ma situation: +plus de Célie; je suis <i>Aliéna</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p><i>Aliéna</i>, mot latin; étrangère bannie.</p></blockquote> + +<p>ROSALINDE.—Mais, cousine, si nous essayions de voler +le fou de la cour de ton père, ne servirait-il pas à nous +distraire dans le voyage?</p> + +<p>CÉLIE.—Il me suivra, j'en réponds, au bout du monde. +Laisse-moi le soin de le gagner: allons ramasser nos +bijoux et nos richesses; concertons le moment le plus +propice, et les moyens les plus sûrs pour nous soustraire +aux poursuites que l'on ne manquera pas de faire après +mon évasion: allons, marchons avec joie... vers la +liberté, et non vers le bannissement!</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">La forêt des Ardennes.</p> + +<p class="stage1">LE VIEUX DUC, AMIENS <i>et deux ou trois</i> SEIGNEURS<br> +<i>vêtus en habits de gardes-chasse.</i></p> +<br> + +<p>LE VIEUX DUC.—Eh bien! mes compagnons, mes frères +d'exil, l'habitude n'a-t-elle pas rendu cette vie plus +douce pour nous que celle que l'on passe dans la +pompe des grandeurs? Ces bois ne sont-ils pas plus +exempts de dangers qu'une cour envieuse? Ici, nous ne +souffrons que la peine imposée à Adam, les différences +des saisons, la dent glacée et les brutales insultes du +vent d'hiver, et quand il me pince et souffle sur mon +corps, jusqu'à ce que je sois tout transi de froid, je +souris et je dis: «Ce n'est pas ici un flatteur: ce sont +là des conseillers qui me convainquent de ce que je suis +en me le faisant sentir.» On peut retirer de doux fruits +de l'adversité; telle que le crapaud horrible et venimeux, +elle porte cependant dans sa tête un précieux +joyau<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Notre vie actuelle, séparée de tout commerce +avec le monde, trouve des voix dans les arbres, des livres +dans les ruisseaux qui coulent, des sermons dans les +pierres, et du bien en toute chose.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>C'était une opinion reçue, du temps de Shakspeare, que la +tête d'un vieux crapaud contenait une pierre précieuse, ou une +perle, à laquelle on attribuait de grandes vertus.</p></blockquote> + +<p>AMIENS.—Je ne voudrais pas changer cette vie: Votre +Grâce est heureuse de pouvoir échanger les rigueurs +opiniâtres de la fortune en une existence aussi tranquille +et aussi douce.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Allons, irons-nous tuer quelque venaison? +Cependant cela me fait de la peine que ces pauvres +créatures tachetées, bourgeoises par naissance de cette +cité déserte, voient leurs flancs arrondis percés de ces +pointes fourchues dans leurs propres domaines.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Aussi, monseigneur, cela chagrine +beaucoup le mélancolique Jacques; il jure que vous êtes +en cela un plus grand usurpateur que votre frère ne l'a +été en vous bannissant. Aujourd'hui, le seigneur Amiens +et moi, nous nous sommes glissés derrière lui, au moment +où il était couché sous un chêne, dont l'antique racine +perce les bords du ruisseau qui murmure le long de ce +bois; au même endroit est venu languir un pauvre cerf +éperdu que le trait d'un chasseur avait blessé; et vraiment, +monseigneur, le malheureux animal poussait de +si profonds gémissements, que dans ses efforts la peau +de ses côtés a failli crever; ensuite de grosses larmes<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> +ont roulé piteusement l'une après l'autre sur son nez +innocent; et dans cette attitude, la pauvre bête fauve, +que le mélancolique Jacques observait avec attention, +restait immobile sur le bord du rapide ruisseau, qu'elle +grossissait de ses pleurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Dans l'ancienne matière médicale, les larmes du cerf mourant +étaient réputées jouir d'une vertu miraculeuse.</p></blockquote> + +<p>LE VIEUX DUC.—Mais qu'a dit Jacques? N'a-t-il point +moralisé sur ce spectacle?</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Oh! oui, monseigneur, il a fait +cent comparaisons différentes; d'abord, sur les pleurs de +l'animal qui tombaient dans le ruisseau, qui n'avait pas +besoin de ce superflu. «Pauvre cerf, disait-il, tu fais ton +testament comme les gens du monde; tu donnes à qui +avait déjà trop.» Ensuite, sur ce qu'il était là seul, isolé, +abandonné de ses compagnons veloutés: «Voilà qui est +bien, dit-il, le malheur sépare de nous la foule de nos +compagnons.» Dans le moment, un troupeau sans souci +et qui s'était rassasié dans la prairie, bondit autour de +l'infortuné et ne s'arrête point pour le saluer: «Oui, +disait Jacques, poursuivez, gras et riches citoyens; c'est +la mode: pourquoi vos regards s'arrêteraient-ils sur ce +pauvre malheureux, qui est ruiné et perdu sans ressource?» +C'est ainsi que Jacques, par les plus violentes +invectives, attaquait la campagne, la ville, la cour, et +même la vie que nous menons ici, jurant que nous étions +de vrais usurpateurs, des tyrans et pis encore, d'effrayer +les animaux et de les tuer dans le lieu même que la nature +leur avait assigné pour patrie et pour demeure.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Et l'avez-vous laissé dans cette méditation?</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Oui, monseigneur, nous l'avons +laissé pleurant et faisant des dissertations sur le cerf qui +sanglotait.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Montrez-moi l'endroit; j'aime à être +aux prises avec lui, lorsqu'il est dans ces accès d'humeur; +car alors il est plein d'idées.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Je vais, monseigneur, vous conduire +droit à lui.</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Appartement du palais du duc usurpateur.</p> + + +<p class="stage1">FRÉDÉRIC <i>entre avec des</i> SEIGNEURS <i>de sa suite</i>.</p> +<br> + + +<p>FRÉDÉRIC.—Est-il possible que personne ne les ait +vues? Cela ne peut pas être: quelques traîtres de ma +cour sont d'intelligence avec elles.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Je ne puis découvrir personne qui +l'ait aperçue. Les dames, chargées de sa chambre, l'ont +vue le soir au lit, et le lendemain, de grand matin, elles +ont trouvé le lit vide du trésor qu'il renfermait, leur +maîtresse.</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Monseigneur, on ne trouve pas non +plus le paysan peu gracieux<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> dont Votre Altesse avait +coutume de s'amuser si souvent. Hespérie, la fille d'honneur +de la princesse, avoue qu'elle a entendu secrètement +votre fille et sa cousine vantant beaucoup les +bonnes qualités et les grâces du lutteur qui a vaincu +dernièrement le robuste Charles, et elle croit qu'en quelque +endroit que ces dames soient allées, ce jeune homme +est sûrement avec elles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Roynish</i> du mot français <i>rogneux</i>.</p></blockquote> + +<p>FRÉDÉRIC.—Envoyez chez son frère; ramenez ici ce +galant; s'il n'y est pas, amenez-moi son frère, je le lui +ferai bien trouver; allez-y sur-le-champ, et ne vous lassez +point de continuer les démarches et les perquisitions, +jusqu'à ce que vous m'ayez ramené ces folles échappées.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Devant la maison d'Olivier.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ORLANDO et ADAM, <i>qui se rencontrent</i>.</p> +<br> + +<p>ORLANDO.—Qui est là?</p> + +<p>ADAM.—Quoi! c'est vous, mon jeune maître? O mon +cher maître! ô mon doux maître! ô vous, image vivante +du vieux chevalier Rowland! Quoi! que faites-vous ici? +Ah! pourquoi êtes-vous vertueux? pourquoi les gens +vous aiment-ils? pourquoi êtes-vous bon, fort et vaillant? +pourquoi avez-vous été assez imprudent pour vouloir +vaincre le nerveux lutteur du capricieux duc? Votre +gloire vous a trop tôt devancé dans cette maison. Ne +savez-vous pas, mon maître, qu'il est des hommes pour +qui toutes leurs qualités deviennent autant d'ennemis? +Voilà tout le fruit que vous retirez des vôtres; vos vertus, +mon cher maître, sont pour vous autant de traîtres, +sous une forme sainte et céleste. Oh! quel monde est +celui-ci, où ce qui est louable empoisonne celui qui le +possède!</p> + +<p>ORLANDO.—Quoi donc? de quoi s'agit-il?</p> + +<p>ADAM.—O malheureux jeune homme, ne franchissez +pas ce seuil; l'ennemi de tout votre mérite habite sous +ce toit: votre frère... non, il n'est pas votre frère, +mais... le fils... non... pas le fils... je ne veux pas l'appeler +fils... de celui que j'allais appeler son père, a appris +votre gloire, et cette nuit même il se propose de brûler +le logement où vous avez coutume de coucher, et vous +dedans. S'il ne réussit pas dans ce projet, il trouvera +d'autres moyens de vous faire périr; je l'ai entendu, par +hasard, méditant son projet: ce n'est pas ici un lieu +pour vous; cette maison n'est qu'une boucherie; abhorrez-la, +redoutez-la, n'y entrez pas.</p> + +<p>ORLANDO.—Mais, Adam, où veux-tu que j'aille?</p> + +<p>ADAM.—N'importe où, pourvu que vous ne veniez pas ici.</p> + +<p>ORLANDO.—Quoi! voudrais-tu que j'allasse mendier +mon pain; ou qu'armé d'une épée lâche et meurtrière +je gagnasse ma vie comme un brigand en volant sur les +grands chemins? Voilà ce qu'il faut que je fasse, ou je +ne sais que faire; et c'est ce que je ne ferai pas, quoique +je puisse faire. J'aime mieux me livrer à la haine d'un +sang dégénéré, d'un frère sanguinaire.</p> + +<p>ADAM.—Non, ne le faites pas: j'ai cinq cents écus qui +sont les pauvres gages que j'ai épargnés sous votre père; +je les ai amassés pour me servir de nourrice lorsque mes +membres vieillis et perclus me refuseraient le service, et +que ma vieillesse méprisée serait jetée dans un coin; +prenez cela; et que celui qui nourrit les corbeaux, et +dont la Providence fournit à la subsistance du passereau, +soit le soutien de ma vieillesse! Voilà cet or; je +vous le donne tout; prenez-moi pour votre domestique: +quoique je paraisse vieux, je suis encore nerveux et +robuste; car, dans ma jeunesse, je n'ai jamais fait usage +de ces liqueurs brûlantes qui portent le trouble dans le +sang, et jamais je n'ai cherché, avec un front sans +pudeur, les moyens de ruiner et d'affaiblir ma constitution; +aussi ma vieillesse est comme un hiver vigoureux, +froid, mais serein: laissez-moi vous suivre; je vous rendrai +les services d'un homme plus jeune, dans toutes +vos affaires et dans tous vos besoins.</p> + +<p>ORLANDO.—O bon vieillard! que tu es une image fidèle +de ces serviteurs constants de l'ancien temps, qui servaient +par amour de leur devoir, et non pour le salaire! +Tu n'es pas à la mode de ce temps-ci où personne ne +travaille que pour son avancement, et où l'acquisition +de ce qu'on désire fait cesser le service: tu n'en agis pas +ainsi.—Mais, pauvre vieillard, tu veux tailler un arbre +pourri qui ne saurait même produire une seule fleur, +pour te payer de tes peines et de ta culture; mais fais +ce que tu voudras; nous irons ensemble; et avant que +nous ayons dépensé les gages de ta jeunesse, nous trouverons +quelque modeste situation où nous vivrons +contents.</p> + +<p>ADAM.—Allez, mon maître, allez, je vous suivrai jusqu'au +dernier soupir avec fidélité et loyauté. J'ai vécu +ici depuis l'âge de dix-sept ans jusqu'à près de quatre-vingts; +mais de ce moment, je n'y reste plus. Bien des +gens cherchent fortune à dix-sept ans, mais à quatre-vingts +il est trop tard. La fortune ne saurait cependant +me mieux récompenser, qu'en me faisant bien mourir +sans rester débiteur de mon maître.</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">La forêt des Ardennes.</p> + +<p class="stage1">ROSALINDE en <i>habit de jeune garçon</i>, CÉLIE <i>habillée en +bergère et le paysan</i> TOUCHSTONE.</p> +<br> + + +<p>ROSALINDE.—O dieux! que mon coeur est las!</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Je m'embarrasserais fort peu de mon +coeur, si mes jambes n'étaient pas lasses.</p> + +<p>ROSALINDE.—J'aurais bonne envie de déshonorer l'habit +d'homme que je porte, et de pleurer comme une +femme; mais il faut que je soutienne le vaisseau le plus +faible; c'est au pourpoint et au haut-de-chausses à montrer +l'exemple du courage à la jupe; ainsi courage donc, +chère Aliéna.</p> + +<p>CÉLIE.—Je t'en prie, supporte-moi; je ne saurais aller +plus loin.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Pour moi j'aimerais mieux vous supporter +que de vous porter; je ne porterais cependant pas +de <i>croix</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> en vous portant; car je ne crois pas que vous +ayez d'argent dans votre bourse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Une espèce de monnaie marquée d'une croix; ce mot est +pour Shakspeare une source de pointes.</p></blockquote> + +<p>ROSALINDE.—Enfin, voilà donc la forêt des Ardennes.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Oui, me voilà dans l'Ardenne, je n'en +suis que plus sot; quand j'étais chez moi, j'étais bien +mieux; mais il faut que les voyageurs soient contents +de tout.</p> + +<p>ROSALINDE.—Oui, sois content, cher Touchstone; mais +qui vient ici? Un jeune homme et un vieillard en conversation +sérieuse!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Corin et Sylvius de l'autre côté du théâtre.)</p> + +<p>CORIN.—C'est précisément là le moyen de vous faire +toujours mépriser d'elle.</p> + +<p>SYLVIUS.—O Corin! si tu savais combien je l'aime!</p> + +<p>CORIN.—Je le devine en partie; car j'ai aimé jadis.</p> + +<p>SYLVIUS.—Non, Corin, vieux comme tu l'es, tu ne saurais +le deviner, quand même dans ta jeunesse tu aurais +été le plus fidèle amant qui ait soupiré pendant la nuit +sur son oreiller. Mais si jamais ton amour fut égal au +mien (et je suis sûr qu'aucun homme n'aima jamais +comme moi), à combien d'actions ridicules ta passion +t'a-t-elle entraîné?</p> + +<p>CORIN.—A plus de mille, que j'ai oubliées.</p> + +<p>SYLVIUS.—Oh! tu n'as donc jamais aimé aussi tendrement +que moi: si tu ne te rappelles pas jusqu'à la plus +petite folie que l'amour t'a fait faire, tu n'as pas aimé: +si tu ne t'es pas assis comme je le suis, fatigant celui qui +t'écoutait des louanges de ta maîtresse, tu n'as pas +aimé: si tu n'as pas quitté brusquement la compagnie, +comme ma passion me fait quitter la tienne en ce +moment, tu n'as pas aimé. O Phébé! Phébé! Phébé!</p> + +<p class="stage1">(Sylvius sort.)</p> + +<p>ROSALINDE.—Hélas! pauvre berger! en te voyant sonder +ta blessure, un sort cruel m'a fait sentir la mienne.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Et moi la mienne: je me souviens que +lorsque j'étais amoureux, je brisai mon épée contre une +pierre en lui disant: «Voilà pour t'apprendre à rendre +des visites nocturnes à Jeanne Smile;» et je me rappelle +que je baisais son battoir et les mamelles des +vaches que ses jolies mains gercées venaient de traire; +et je me souviens encore qu'au lieu d'elle, je courtisais +une tige de pois, auquel je pris deux cosses pour les lui +rendre en lui disant, en pleurant des larmes<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>: «Portez +ceci pour l'amour de moi.» Nous autres vrais amants, +nous sommes sujets à d'étranges caprices; mais comme +tout, dans la nature, est mortel, toute nature est mortellement +folle en amour<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>«Trait contre une expression ridicule de la Rosalinde de +Lodge.» (WARBURTON.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>Mortal</i> est pris ici adverbialement pour <i>excessivement</i>.</p></blockquote> + +<p>ROSALINDE.—Tu parles plus sagement que tu ne t'en +doutes.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Vraiment, jamais je ne me douterai de +mon esprit que lorsque je me le serai cassé contre les os +des jambes.</p> + +<p>ROSALINDE.—O Jupiter! Jupiter! la passion de ce berger +ressemble bien à la mienne.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Et à la mienne aussi: mais cela devient +un peu ancien pour moi.</p> + +<p>CÉLIE.—Je vous en prie, que l'un de vous demande à +cet homme-là s'il voudrait nous donner quelque nourriture +pour de l'or. Je suis d'une faiblesse à mourir.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Holà, vous, paysan!</p> + +<p>ROSALINDE.—Tais-toi, sot; il n'est pas ton parent.</p> + +<p>CORIN.—Qui appelle?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Des personnes qui valent mieux que +vous, l'ami.</p> + +<p>CORIN.—Si elles ne valaient pas mieux que moi, elles +seraient bien misérables.</p> + +<p>ROSALINDE.—Paix! te dis-je;—bonsoir, l'ami!</p> + +<p>CORIN.—Bonsoir, mon joli cavalier, ainsi qu'à vous +tous.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je t'en prie, berger, si, par amitié ou +pour de l'or, l'on peut obtenir quelques aliments dans +ce désert, conduis-nous dans un endroit où nous puissions +nous reposer et manger; voilà une jeune fille que +le voyage a accablée de fatigue; elle est prête à défaillir +de besoin.</p> + +<p>CORIN.—Mon beau monsieur, je la plains de tout mon +coeur, et je souhaiterais, bien plus pour elle que pour +moi, que la fortune m'eût mis plus en état de la soulager; +mais je ne suis qu'un berger, aux gages d'un autre +homme, et je ne tonds pas pour moi les moutons que +je fais paître: mon maître est d'un naturel avare, et +s'embarrasse fort peu de s'ouvrir le chemin du ciel par +des actes d'hospitalité. D'ailleurs, sa cabane, ses troupeaux +et ses pâturages sont en vente, et son absence fait +qu'il n'y a maintenant, dans notre bergerie, rien que +vous puissiez manger: mais venez voir ce qu'il y a; et +si ma voix y peut quelque chose, vous serez certainement +bien reçus.</p> + +<p>ROSALINDE.—Quel est celui qui doit acheter son troupeau +et ses pâturages?</p> + +<p>CORIN.—Ce jeune homme que vous avez vu ici il n'y a +qu'un moment, et qui se soucie peu d'acheter quoi que +ce soit.</p> + +<p>ROSALINDE.—Si cela pouvait se faire sans blesser l'honnêteté, +je te prierais d'acheter la cabane, les pâturages +et le troupeau, et nous te donnerions de quoi payer le +tout pour nous.</p> + +<p>CÉLIE.—Et nous augmenterions tes gages. J'aime ces +lieux, et j'y passerais volontiers ma vie.</p> + +<p>CORIN.—Le tout est certainement à vendre: venez +avec moi: si, sur ce qu'on vous en dira, le terrain, le +revenu et ce genre de vie vous plaisent, j'achèterai aussitôt +le tout avec votre or, et je serai votre fidèle berger.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">AMIENS, JACQUES <i>et autres paraissent</i>.</p> +<br> + +<p>AMIENS.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Toi qui chéris les verts ombrages,</p> +<p>Viens avec moi respirer en ces lieux;</p> +<p>Viens avec moi mêler tes chants joyeux</p> +<p>Aux doux concerts qui charmes ces bocages.</p> +<p class="i2">On ne trouve ici</p> +<p class="i2">D'autre ennemi</p> +<p>Que l'hiver seul, la pluie et les orages.</p> + </div> </div> + +<p>JACQUES.—Continuez, continuez, je vous prie, continuez.</p> + +<p>AMIENS.—Cela vous rendrait mélancolique, monsieur +Jacques.</p> + +<p>JACQUES.—C'est ce que je veux.—Continuez, je vous en +prie; continuez; je puis sucer la mélancolie d'une chanson +même, comme une belette suce les oeufs. Encore, +je vous en prie, encore.</p> + +<p>AMIENS.—Ma voix est rude; je sais que je ne saurais +vous plaire.</p> + +<p>JACQUES.—Je ne vous prie point de me plaire; je vous +prie de chanter: allons, allons, une autre stance. Ne les +appelez-vous pas <i>stances</i>?</p> + +<p>AMIENS.—Comme vous voudrez, monsieur Jacques.</p> + +<p>JACQUES.—Je m'embarrasse fort peu de savoir leur +nom; elles ne me doivent rien. Voulez-vous chanter?</p> + +<p>AMIENS.—Plutôt à votre prière, que pour mon plaisir.</p> + +<p>JACQUES.—Eh bien! si jamais je remercie un homme, +je vous remercierai. Mais ce qu'on appelle compliment, +ressemble à la rencontre de deux magots. Et quand un +homme me remercie cordialement, il me semble que je +lui ai donné un sou, et qu'il me fait les remerciements +d'un pauvre. Allons, chantez.—Et vous qui ne voulez +pas chanter, taisez-vous.</p> + +<p>AMIENS.—Eh bien! je vais finir ma chanson. Messieurs, +pendant ce temps-là, mettez le couvert; le duc veut +dîner sous cet arbre. Il vous a cherché toute la journée.</p> + +<p>JACQUES.—Et moi, je l'ai évité toute la journée: il +aime trop la dispute pour moi: je pense à autant de +choses que lui, mais je rends grâce au ciel et je ne m'en +glorifie pas. Allons, chantez, allons.</p> + +<p>CHANSON.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Toi qui fuis l'éclat de la cour,</p> +<p>Des champs féconds préférant la parure,</p> +<p>Heureux des mets que t'offre la nature,</p> +<p>Viens habiter avec moi ce séjour.</p> +<p class="i2">Dans ce bocage,</p> +<p class="i2">Sous cet ombrage,</p> +<p>Point d'ennemi que l'hiver et l'orage.</p> + </div> </div> + +<p>JACQUES.—Je vais vous donner sur cet air quelques +vers que j'ai faits hier en dépit de mon génie.</p> + +<p>AMIENS.—Et je les chanterai.</p> + +<p>JACQUES.—Les voici.</p> + +<p class="stage1">(Il chante.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>S'il arrive par hasard</p> +<p>Qu'un homme soit changé en âne;</p> +<p>Quittant son bien et son aisance</p> +<p>Pour suivre une volonté obstinée,</p> +<p>Duc dàme, duc dàme, duc dàme,</p> +<p class="i2">Il trouvera ici</p> +<p>D'aussi grands fous que lui</p> +<p>S'il veut venir ici<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p><i>Duc dàme</i> est mis pour <i>duc ad me</i>, conduisez-moi; allusion au +refrain d'Amiens. Ceiui-ci n'est pas un savant, Jacques lui peut +donner ce mot pour du grec, très-innocemment.</p></blockquote> + +<p>AMIENS.—Que signifie ce <i>duc ad me</i>?</p> + +<p>JACQUES.—C'est une invocation grecque pour rassembler +les sots dans un cercle.—Je vais dormir si je puis; +si je ne peux pas dormir, je déclamerai contre tous les +premiers-nés de l'Égypte<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p> + +<p>AMIENS.—Et moi, je vais chercher le duc: son banquet +est prêt.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent chacun de son côté.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p>«Expression proverbiale pour dire les personnes d'une haute +naissance.» (JOHNSON.)</p></blockquote> +<br> + + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ORLANDO et ADAM.</p> +<br> + +<p>ADAM.—Mon cher maître, je ne saurais aller plus loin: +eh! je me meurs de faim! Je vais me coucher ici et y +prendre la mesure de ma fosse. Adieu, mon bon maître.</p> + +<p>ORLANDO.—Quoi, Adam! comment! tu n'as pas plus de +coeur que cela? Vis encore un peu, console-toi un peu, +prends un peu de coeur. S'il existe quelque bête sauvage +dans cette affreuse forêt, ou je lui servirai de nourriture, +ou je te l'apporterai comme nourriture: ton +imagination te fait voir la mort plus près de toi qu'elle +ne l'est en effet. Pour l'amour de moi, prends courage; +tiens un instant la mort à bout de bras: je suis à toi +dans un moment; et si je ne t'apporte pas quelque chose +à manger, alors je te permets de mourir: mais si tu +meurs avant mon retour, je dirai que tu t'es moqué de +mes peines.—Allons, fort bien, tu as l'air plus entrain. +Je vais revenir te joindre à l'instant; mais tu es là couché +à l'air glacé. Viens, je vais te porter sous quelque abri, +et tu ne mourras pas faute d'un dîner, s'il y a quelque +chose de vivant dans ce désert. Courage, bon Adam.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> + + + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">Une autre partie de la forêt.</p> + +<p class="stage1"><i>On voit une table servie</i>, LE VIEUX DUC, AMIENS, <i>les +</i> SEIGNEURS <i>et autres</i>.</p> +<br> + +<p>LE VIEUX DUC.—Je pense qu'il est métamorphosé en +bête; car je ne puis le trouver nulle part, sous la forme +d'un homme.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Monseigneur, il n'y a qu'un +instant qu'il est parti d'ici, où il était fort gai, à écouter +une chanson.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Lui, qui est tout composé de dissonances! +s'il devient jamais musicien, il y aura certainement +bientôt une grande discorde dans les sphères; +allez le chercher; dites-lui, que je voudrais lui parler.</p> + +<p class="stage1">(Entre Jacques.)</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Il m'en évite la peine, en venant +lui-même.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Mais comment, monsieur, quelle vie +menez-vous donc maintenant, qu'il faille que vos pauvres +amis vous fassent la cour?—Mais quoi vous avez +l'air gai.</p> + +<p>JACQUES.—Un fou! un fou!... J'ai rencontré un fou +dans la forêt, un fou en habit bigarré<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. O misérable +monde! Comme il est vrai que je vis de nourriture, j'ai +rencontré un fou qui s'était couché par terre, se chauffait +au soleil, et invitait dame Fortune, mais en bons +termes et bien placés, et cependant un vrai fou qui en +portait la livrée.—Bonjour, fou, lui ai-je dit.—Non, monsieur, +m'a-t-il répondu, ne m'appelez pas <i>fou</i>, jusqu'à ce +que le ciel m'ait envoyé la Fortune<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.—Ensuite il a tiré +un cadran de sa poche, et après l'avoir regardé d'un oeil +terne, il a dit très-sagement: «Il est dix heures;—c'est +ainsi, a-t-il continué, que nous pouvons voir comment +va le monde: il n'y a qu'une heure qu'il n'en était que +neuf, et dans une heure il en sera onze; et ainsi d'heure +en heure nous mûrissons, mûrissons, et ensuite d'heure +en heure nous pourrissons, pourrissons, et là finit notre +histoire.» Quand j'ai entendu ce fou bigarré moraliser +ainsi sur le temps, mes poumons se sont mis à chanter +comme le coq, de voir des fous si profonds en morale; +et j'ai ri sans relâche, pendant une heure entière à son +cadran.—O noble fou! un digne fou! Oh! un habit +bigarré est le seul que l'on doive porter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p><i>Motley fool, Motley</i>, bigarré, le costume des fous se rapprochait +de celui des arlequins.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Fortuna favet fatuis.</i></p> + +<p>Fortuna nimiùm quem favet, stultum facit. (P. SYRUS.)]</p></blockquote> + +<p>LE VIEUX DUC.—Quel est donc ce fou?</p> + +<p>JACQUES.—Oh! le digne fou! un fou qui a été un courtisan; +et il dit que, si les dames sont jeunes et belles, +elles ont le don de le savoir: dans sa cervelle, qui est +aussi sèche que le biscuit qui reste après un voyage, il +y a d'étranges cases farcies d'observations qu'il débite +par parcelles. Oh! si je pouvais être un fou! J'aspire à +porter un habit bigarré.</p> + +<p>LE VIEUX DUC—Tu en auras un.</p> + +<p>JACQUES.—C'est la seule chose que je vous demande<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>, +pourvu que vous arrachiez de votre cerveau la folle idée +qui y est enracinée, que je suis sage. En outre, je veux +avoir une liberté aussi étendue que le vent, et je veux +souffler sur qui il me plaira, car les fous ont ce privilége; +et ceux qui essuieront le plus de traits de ma folie, +seront obligés de rire plus que les autres: et pourquoi +cela, monsieur? Le <i>pourquoi</i> est aussi simple que le chemin +qui conduit à l'église de la paroisse. Celui qu'un fou +pique à propos agit sottement (fût-il piqué au vif), s'il +se montre sensible au lardon; autrement la folie de +l'homme sage s'expose à être anatomisée par les flèches +lancées à tort et à travers par le fou. Revêtissez-moi de +mon habit bigarré, donnez-moi la liberté de dire ce que +je pense, et je vous jure que, si l'on veut prendre ma +médecine patiemment, je purgerai à fond le corps impur +de ce monde infecté.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Fi! fi donc! je puis te dire ce que tu +voudrais faire.</p> + +<p>JACQUES.—Et pour un jeton<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, que voudrais-je faire, si +ce n'est du bien?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p><i>'Tis my only suit. Suit</i>, habit et demande, requête.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p><i>What, for a counter, would I do but good?</i></p></blockquote> + +<p>LE VIEUX DUC.—Tu commettrais, en gourmandant le +péché, un péché des plus dangereux; car toi-même tu +as été un libertin aussi sensuel que l'aiguillon même +de la brutalité, et tu voudrais aujourd'hui dégorger sur +le monde entier tous les ulcères et tous les maux que tu +as gagnés par ta licence aux pieds légers.</p> + +<p>JACQUES.—Quoi! quel est celui qui, en censurant l'orgueil +en général, peut être accusé d'en taxer quelqu'un +en particulier? Ce vice ne coule-t-il pas gros comme les +flots de la mer, jusqu'à ce que les vrais moyens le refoulent? +Quand je dis qu'une femme de la cité porte sur ses +indignes épaules la fortune des princes, quelle est celle +qui peut se présenter et dire que j'entends parler d'elle, +lorsque sa voisine est comme elle? ou quel est l'homme, +dans l'emploi le plus vil, qui ne décèle pas la folie dont +je l'accuse, lorsque, pensant que j'ai voulu parler de lui, +il répond que sa parure n'est point à mes frais? Là donc; +comment donc? Eh bien! faites-moi donc voir en quoi +ma langue lui a fait du tort. Si elle lui a rendu justice, +alors c'est lui qui s'est fait du tort lui-même; s'il est +libre de tout reproche, alors ma satire s'envole comme +une oie sauvage sans être réclamée de personne. Mais +qui vient ici?</p> + +<p class="stage1">(Orlando entre brusquement, l'épée nue.)</p> + +<p>ORLANDO.—Arrêtez et cessez de manger.</p> + +<p>JACQUES.—Quoi! je n'ai pas encore commencé.</p> + +<p>ORLANDO.—Et tu ne commenceras pas avant que le +besoin soit servi.</p> + +<p>JACQUES.—De quelle espèce est donc ce coq-là?</p> + +<p>LE VIEUX DUC—Est-ce la nécessité, jeune homme, qui +te rend si audacieux, ou est-ce par un grossier mépris +des bonnes manières que tu te montres si dépourvu de +civilité?</p> + +<p>ORLANDO.—Vous avez touché mon mal tout d'abord. +C'est le poignant aiguillon d'un extrême besoin qui m'a +enlevé les douces apparences de la civilité: j'ai cependant +été élevé dans l'intérieur du pays, et j'ai reçu +quelque éducation: mais laissez cela, vous dis-je: il +meurt celui de vous qui touchera à ce fruit avant que +moi et mes besoins soyons satisfaits.</p> + +<p>JACQUES.—Si vous ne voulez pas que l'on vous satisfasse +avec des raisons, alors il faut donc que je meure.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Que prétendez-vous? Votre douceur +aura plus de force que votre force pour nous amener à +la douceur.</p> + +<p>ORLANDO.—Je vais mourir faute de nourriture: laisse-m'en +prendre.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Asseyez-vous et mangez, et soyez le +bienvenu à notre table.</p> + +<p>ORLANDO.—Vous me parlez si doucement? En ce cas, +pardonnez-moi, je vous prie; j'ai cru qu'ici tout était +sauvage; voilà ce qui m'a fait prendre la rude apparence +du commandement. Mais qui que vous soyez, qui dans +ce désert inaccessible, à l'ombre de ce feuillage mélancolique, +perdez et négligez les heures glissantes du +temps, si jamais vous vîtes des jours plus heureux, si +jamais vous avez habité des lieux où le son des cloches +vous appelât à l'église; si jamais vous vous êtes assis à +la table d'un homme vertueux; si jamais vous avez +essuyé une larme sur vos paupières; si vous savez enfin +ce que c'est que de plaindre et que d'être plaint, que la +douceur soit ma seule violence. Dans cet espoir, je rougis +et je cache mon épée.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Il est vrai que nous avons vu des jours +plus heureux; le son des cloches sacrées nous a appelés +à l'église; nous nous sommes assis à la table d'hommes +vertueux; nous avons essuyé nos yeux baignés de larmes +que faisait couler une sainte pitié: ainsi asseyez-vous +paisiblement, et disposez à votre gré de ce que nous +pouvons avoir à offrir à vos besoins.</p> + +<p>ORLANDO.—Eh bien! alors attendez encore un moment +pour manger, tandis que, comme la biche, je vais chercher +mon faon pour lui donner à manger. A quelques +pas d'ici, il y a un pauvre vieillard qui, conduit par +l'amitié pure, a traîné après moi ses pas inégaux: il est +accablé de deux maux cruels, l'âge et la faim. Je ne +goûterai à rien jusqu'à ce qu'il soit rassasié.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Allez le chercher; nous ne toucherons +à rien avant votre retour.</p> + +<p>ORLANDO.—Je vous remercie; que le ciel vous bénisse +pour vos généreux secours.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Tu vois que nous ne sommes pas seuls +malheureux; ce vaste théâtre de l'univers offre de plus +tristes spectacles que cette scène où nous jouons notre +rôle.</p> + +<p>JACQUES.—Le monde entier est un théâtre, et les +hommes et les femmes ne sont que des acteurs; ils ont +leurs entrées et leurs sorties. Un homme, dans le cours +de sa vie, joue différents rôles; et les actes de la pièce +sont les sept âges<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. Dans le premier, c'est l'enfant, vagissant, +bavant dans les bras de sa nourrice. Ensuite l'écolier, +toujours en pleurs, avec son frais visage du matin +et son petit sac, rampe, comme le limaçon, à contre-coeur +jusqu'à l'école. Puis vient l'amoureux, qui soupire +comme une fournaise et chante une ballade plaintive +qu'il a adressée au sourcil de sa maîtresse. Puis le soldat, +prodigue de jurements étranges et barbu comme le +léopard<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, jaloux sur le point d'honneur, emporté, toujours +prêt à se quereller, cherchant la renommée, cette +bulle de savon, jusque dans la bouche du canon. Après +lui, c'est le juge au ventre arrondi, garni d'un bon chapon, +l'oeil sévère, la barbe taillée d'une forme grave; il +abonde en vieilles sentences, en maximes vulgaires; et +c'est ainsi qu'il joue son rôle. Le sixième âge offre un +maigre Pantalon<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> en pantoufles, avec des lunettes sur +le nez et une poche de côté: les bas bien conservés de +sa jeunesse se trouvent maintenant beaucoup trop vastes +pour sa jambe ratatinée; sa voix, jadis forte et mâle, +revient au fausset de l'enfance, et ne fait plus que siffler +d'un ton aigre et grêle. Enfin le septième et dernier âge +vient unir cette histoire pleine d'étranges événements; +c'est la seconde enfance, état d'oubli profond où l'homme +se trouve sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>«Anciennement, il y avait des pièces divisées en sept actes.» +(WARBURTON.)</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Chaque profession avait jadis une forme de barbe particulière. +La barbe du juge différait de celle du soldat.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p><i>Allusion</i> au personnage de la comédie italienne, appelé il +<i>Pantalone</i>, le seul qui joue son rôle en pantoufles.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Orlando revient avec Adam.)</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Soyez le bienvenu! Déposez votre +vénérable fardeau, et qu'il mange.</p> + +<p>ORLANDO.—Je vous remercie surtout pour lui.</p> + +<p>ADAM.—Vous faites bien de remercier pour moi; car +je puis à peine parler pour vous remercier moi-même.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Vous êtes les bienvenus, mettez-vous à +l'oeuvre: je ne vous dérangerai point en ce moment +pour vous questionner sur vos aventures.—Faites-nous +un peu de musique, cher cousin; chantez-nous quelque +chose.</p> + +<p class="stage1">(On joue un air.)</p> + +<p>AMIENS <i>chante</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i4">Souffle, souffle vent d'hiver;</p> +<p class="i4">Tu n'es pas si cruel</p> +<p class="i4">Que l'ingratitude de l'homme.</p> +<p class="i4">Ta dent n'est pas si pénétrante,</p> +<p class="i4">Car tu es invisible</p> +<p class="i4">Quoique ton souffle soit rude<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a></p> +<p class="i2">Hé! ho! chante; hé! ho! dans le houx vert;</p> +<p>La plupart des amis sont des hypocrites et la plupart des amants des fous</p> +<p class="i4">Allons ho! hé! le houx!</p> +<p class="i4">Cette vie est joviale.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i4">Gèle, gèle, ciel rigoureux,</p> +<p class="i4">Ta morsure est moins cruelle</p> +<p class="i4">Que celle d'un bienfait oublié.</p> +<p class="i4">Quoique tu enchaînes les eaux,</p> +<p class="i4">Ton aiguillon n'est pas si acéré</p> +<p class="i4">Que celui de l'oubli d'un ami.</p> +<p>Hé! ho! chante, etc., etc.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Le sens de ces vers a beaucoup tourmenté les commentateurs, +et reste encore inexplicable: combien de chansons anglaises +(et même combien de françaises) ne sont que des mots <i>avec +rime et sans raison</i>!</p></blockquote> + +<p>LE VIEUX DUC.—S'il est vrai que vous soyez le fils du +bon chevalier Rowland, ainsi qu'on vous l'a entendu +dire ingénument tout bas, et ainsi que tout me l'annonce; +car il respire dans tous vos traits, et votre visage +est son portrait vivant; soyez vraiment le bienvenu ici; +je suis le duc qui aimait votre père. Venez dans ma +grotte me raconter la suite de vos aventures; et toi, bon +vieillard, tu es le bienvenu comme ton maître.—Soutenez-le +par le bras. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> Donnez-moi votre main, +et faites-moi connaître toutes vos aventures.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU SECOND ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br> + + + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FRÉDÉRIC, OLIVIER, SEIGNEURS <i>et suite</i>.</p> +<br> + +<p>FRÉDÉRIC.—Quoi! ne l'avoir point vu depuis? Monsieur, +monsieur, cela ne peut pas être; et si la clémence +ne dominait pas en moi, toi, présent, je n'irais pas chercher +un objet absent pour ma vengeance: mais songes-y +bien; trouve ton frère, en quelque endroit qu'il soit; +cherche-le aux flambeaux; je te donne un an pour me +l'amener mort ou vif; sinon ne reparais plus pour vivre +sur notre territoire. Jusqu'à ce que tu puisses te justifier, +par la bouche de ton frère, des soupçons que nous +avons contre toi, nous saisissons dans nos mains les +terres et tout ce que tu peux avoir de propriétés qui +vaille la peine d'être saisi.</p> + +<p>OLIVIER.—Oh! si Votre Altesse pouvait lire dans mon +coeur! Jamais je n'aimai mon frère de ma vie.</p> + +<p>FRÉDÉRIC.—Tu n'en es qu'un plus grand scélérat.—Allons, +qu'on le mette à la porte, et que mes officiers +chargés de ces affaires procèdent à l'estimation de sa +maison et de ses terres: qu'on le fasse sans délai, et +qu'il tourne les talons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">La forêt.</p> + +<p class="stage1">ORLANDO <i>entre avec un panier à la main</i>.</p> +<br> + +<p>ORLANDO.—Restez-là suspendus, mes vers, pour attester +mon amour, et toi, reine de la nuit, à la triple couronne, +du haut de ta pâle sphère, abaisse tes chastes regards sur +le nom de ta belle chasseresse, qui règne sur ma vie. O Rosalinde! +ces arbres seront mes tablettes, et je veux graver +mes pensées sur leur écorce, afin que tous les yeux qui +jetteront leurs regards sur cette forêt, rencontrent partout +les témoignages de ta vertu. Cours, Orlando, grave +sur chaque arbre: <i>La belle, la chaste, l'inexprimable Rosalinde!</i></p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Corin et le bouffon Touchstone.)</p> + +<p>CORIN.—Et comment trouvez-vous cette vie de berger, +monsieur Touchstone?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Franchement, berger, par elle-même, +c'est une bonne vie; mais en ce que c'est une vie de +berger, c'est une pauvre vie. En ce qu'elle est solitaire, +je l'aime beaucoup; mais en ce qu'elle est retirée, c'est +une misérable vie: ensuite, par rapport à ce qu'on la +passe dans les champs, elle me plaît assez; mais en ce +qu'on ne la passe pas à la cour, elle est ennuyeuse. +Comme vie frugale, voyez-vous, elle convient beaucoup +à mon humeur; mais en ce qu'il n'y a pas plus d'abondance, +elle contrarie beaucoup mon estomac; y a-t-il en +toi un peu de philosophie, berger?</p> + +<p>CORIN.—Ce que j'en ai se borne à savoir que plus on +est malade plus on est mal à son aise; et que celui qui +n'a ni argent, ni moyens, ni contentement, manque +de trois bons amis; que la propriété de la pluie est de +mouiller, et celle du feu de brûler; que les bons pâturages +engraissent les brebis; et qu'une des grandes +causes de la nuit, c'est l'absence du soleil; que celui qui +n'a rien reçu de l'esprit, ni de la nature, ni de l'art, peut +se plaindre d'avoir reçu une mauvaise éducation, ou +vient d'une famille très-sotte.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Un homme qui raisonne comme toi est +un philosophe naturel. As-tu jamais vécu à la cour, +berger?</p> + +<p>CORIN.—Non, vraiment.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Alors, tu es damné.</p> + +<p>CORIN.—Non pas, j'espère.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Oh! tu seras sûrement damné, comme +un oeuf qui n'est cuit que d'un côté<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>Johnson dit ne pas comprendre cette réponse.</p> + +<p>Steevens cite un proverbe qui dit qu'un fou est celui qui fait le +mieux cuire un oeuf parce qu'il le tourne toujours; et Touchstone +semble vouloir faire entendre qu'un homme qui n'a pas +vécu à la cour n'a qu'une demi-éducation.</p></blockquote> + +<p>CORIN.—Pour n'avoir pas été à la cour? Dites-moi donc +votre raison.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Eh bien! si tu n'as jamais été à la cour, +tu n'as jamais vu les bonnes manières; si tu n'as jamais +vu les bonnes manières, alors tes manières sont nécessairement +mauvaises; et ce qui est mauvais est péché, +et le péché mène à la damnation: tu es dans une situation +dangereuse, berger.</p> + +<p>CORIN.—Pas du tout, Touchstone: les belles manières +de la cour sont aussi ridicules à la campagne que les +usages de la campagne sont risibles à la cour. Vous +m'avez dit qu'on ne se saluait pas à la cour, mais qu'on +se baisait les mains. Cette courtoisie ne serait pas propre, +si les courtisans étaient des bergers.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Une preuve; vite, allons, une preuve.</p> + +<p>CORIN.—Eh bien! nous touchons nos brebis à tout +instant, et leur toison, vous le savez, est grasse.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Eh bien! les mains de nos courtisans ne +suent-elles pas? et la graisse de mouton n'est-elle pas +aussi saine que la sueur de l'homme? Mauvaise raison, +mauvaise raison: une meilleure, allons.</p> + +<p>CORIN.—En outre nos mains sont rudes.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Eh bien! vos lèvres ne les sentiront que +plus tôt. Encore une mauvaise raison: allons, une autre +plus solide.</p> + +<p>CORIN.—Et elles sont souvent goudronnées avec les +drogues de nos brebis; et voudriez-vous que nous baisassions +du goudron? Les mains des courtisans sont parfumées +de civette.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Pauvre esprit; tu n'es qu'une chair à +vers, comparée à un bon morceau de viande. Allons, +apprends du sage, et réfléchis; la civette est d'une plus +basse extraction que le goudron: la civette n'est que +l'impure excrétion d'un chat. Trouve une meilleure +preuve, berger.</p> + +<p>CORIN.—Vous avez l'esprit trop raffiné pour moi: je +veux me reposer.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Tu veux te reposer, étant damné? Dieu +veuille t'éclairer, homme borné, car tu es bien ignorant! +Dieu veuille te faire une incision<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>! Tu es bien novice.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>«Expression proverbiale pour dire: <i>faire comprendre</i>.» (WARBURTON.)</p></blockquote> + +<p>CORIN.—Monsieur, je ne suis qu'un simple journalier; +je gagne ce que je mange, j'achète ce que je porte; je ne +dois de haine à personne, je n'envie le bonheur de personne; +je suis bien aise de la bonne fortune des autres, +patient dans ma peine, et mon plus grand orgueil est de +voir mes brebis paître, et mes agneaux téter.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Voilà encore un autre péché d'imbécile +dont vous vous rendez coupable, en élevant ensemble les +brebis et les béliers, en vous offrant à gagner votre vie +par l'accouplement du bétail, en servant d'entremetteur +aux désirs du bélier qui a la sonnette au cou, et en prostituant +la brebis d'un an à un vieux débauché de bélier aux +cornes crochues, qui n'est point du tout raisonnablement +son fait. Si tu n'es pas damné pour cela, c'est que le +diable lui-même ne veut pas de bergers; autrement, +je ne vois pas comment tu pourrais échapper.</p> + +<p>CORIN.—Voilà le jeune monsieur Ganymède, le frère +de ma nouvelle maîtresse.</p> + +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">ROSALINDE, TOUCHSTONE</p> + +<p class="stage1">ROSALINDE <i>paraît, lisant un papier</i>.</p> +<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Depuis l'Orient jusqu'aux Indes-Occidentales,</p> +<p>Nul joyau n'égale Rosalinde,</p> +<p>Tous les vents portent sur leur ailes</p> +<p>Le mérite de Rosalinde dans tout l'univers.</p> +<p>Les portraits les plus parfaits</p> +<p>Sont noirs à côté de Rosalinde:</p> +<p>Ne pensons à d'autre beauté</p> +<p>Qu'à celle de Rosalinde.</p> + </div> </div> + +<p>TOUCHSTONE.—Je vous rimerai comme cela, pendant +huit ans entiers, en exceptant cependant les heures du +dîner, du souper et du sommeil: c'est précisément +ainsi que riment les marchandes de beurre en allant +au marché<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Ce sont les vers cités par Horace dont on sait deux sens, +stans pede in uno.</p></blockquote> + +<p>ROSALINDE.—Retire-toi, sot.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Pour essayer.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Si un cerf a besoin d'une biche,</p> +<p>Qu'il cherche Rosalinde;</p> +<p>Si la chatte court après le chat,</p> +<p>Ainsi fera Rosalinde.</p> +<p>Les vêtements d'hiver doivent être doublés,</p> +<p>Et de même la mince Rosalinde:</p> +<p>Ceux qui moissonnent doivent lier et mettre en gerbe</p> +<p>Et puis dans la charrette avec Rosalinde.</p> +<p>La plus douce noix a une écorce amère,</p> +<p>Cette noix, c'est Rosalinde.</p> +<p>Celui qui veut trouver une douce rose,</p> +<p>Trouve l'épine d'amour et Rosalinde.</p> + </div> </div> + +<p>C'est là la fausse allure des vers. Pourquoi vous empoisonner +de pareille poésie?</p> + +<p>ROSALINDE.—Tais-toi, sot de fou, je les ai trouvés sur +un arbre.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Eh bien! c'est un arbre qui produit de +mauvais fruits.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je veux t'enter sur lui, et ce sera le greffer +avec un néflier<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Ce sera le fruit le plus précoce du pays, +car tu seras pourri avant d'être à demi mûr, et c'est la +vertu du néflier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Équivoque sur <i>medlar</i> et <i>medler, néflier</i> et <i>entremetteur</i>.</p></blockquote> + +<p>TOUCHSTONE.—Vous avez prononcé; mais si vous avez +bien ou mal jugé, que la forêt en décide.</p> + +<p class="stage1">(Entre Célie, lisant un écrit.)</p> + +<p>ROSALINDE.—Paix, voilà ma soeur qui vient, elle lit; +tiens-toi à l'écart.</p> + +<p>CÉLIE, <i>lisant un écrit en vers</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pourquoi ce désert serait-il silencieux?</p> +<p>Serait-ce par ce qu'il n'est pas habité? Non;</p> +<p>Je suspendrai à chaque arbre des langues</p> +<p>Qui parleront le langage des cités.</p> +<p>Les unes diront combien la courte vie de l'homme</p> +<p>Finit rapidement les erreurs de son pèlerinage,</p> +<p>Que l'espace d'une palme</p> +<p>Embrasse la somme de sa durée:</p> +<p>D'autres montreront les serments violés</p> +<p>Entre les coeurs de deux amis;</p> +<p>Mais sur les plus beaux rameaux,</p> +<p>Ou à la fin de chaque sentence,</p> +<p>J'écrirai le nom de Rosalinde,</p> +<p>Et j'enseignerai à tous ceux qui me liront,</p> +<p>Que le ciel a voulu montrer en miniature</p> +<p>La quintessence de tous les esprits.</p> +<p>Le ciel ordonna donc à la nature</p> +<p>De rassembler toutes les grâces dans un seul corps:</p> +<p>Aussitôt la nature forma les joues de roses d'Hélène,</p> +<p class="i2">Mais sans son coeur;</p> +<p class="i2">La majesté de Cléopâtre,</p> +<p>Ce qu'Atalante avait de plus précieux,</p> +<p>Et la modestie de la triste Lucrèce.</p> +<p>C'est ainsi que le conseil céleste décida</p> +<p>Que Rosalinde serait formée de plusieurs belles;</p> +<p>Et que de plusieurs visages, de plusieurs yeux,</p> +<p class="i2">Et de plusieurs coeurs,</p> +<p>Elle ne posséderait que les traits les plus prisés.</p> +<p>Le ciel a voulu qu'elle ait tous ces dons,</p> +<p>Et que moi, je vive et meure son esclave.</p> + </div> </div> + +<p>ROSALINDE.—O bon Jupiter!—Comment avez-vous pu +fatiguer vos paroissiens d'une si ennuyeuse homélie +d'amour, sans jamais crier: Prenez patience, bonnes +gens!</p> + +<p>CÉLIE.—Eh! vous êtes là, espions? Berger, retirez-vous +un peu: et vous, drôle, suivez-le.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Allons, berger, faisons une retraite honorable: +si nous n'emportons sac et bagage, nous en avons +du moins quelque chose<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p><i>Though not with bag and baggage, yet with scrip and +scrippage.</i></p></blockquote> + +<p class="stage1">(Corin et Touchstone sortent.)</p> + +<p>CÉLIE.—As-tu entendu ces vers?</p> + +<p>ROSALINDE.—Oh! oui, je les ai entendus, et plus encore: +car quelques-uns d'eux avaient plus de pieds que les vers +n'en doivent porter.</p> + +<p>CÉLIE.—Peu importe; les pieds pouvaient porter les vers.</p> + +<p>ROSALINDE.—Oui; mais les pieds étaient boiteux et ne +pouvaient se supporter eux-mêmes sans les vers. Voilà +pourquoi ils boitaient dans les vers.</p> + +<p>CÉLIE.—Mais les as-tu entendus sans te demander +comment ton nom se trouvait gravé sur ces arbres, et +d'où y venaient ces vers?</p> + +<p>ROSALINDE.—J'avais déjà passé sept jours de surprise +sur neuf avant que tu fusses venue; car vois ce que j'ai +trouvé sur un palmier<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>: on n'a jamais tant rimé sur +mon compte depuis le temps de Pythagore, alors que +j'étais un rat d'Irlande<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; ce dont je me souviens à peine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p>Tout à l'heure nous trouverons une lionne dans cette même +forêt des Ardennes, Shakspeare se souciait fort peu de la vérité +historique.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>On croyait tuer les rats en Irlande avec un charme en vers.</p></blockquote> + +<p>CÉLIE.—Devineriez-vous qui a fait cela?</p> + +<p>ROSALINDE.—Est-ce un homme?</p> + +<p>CÉLIE.—Un homme ayant au cou une chaîne que vous +avez portée jadis. Vous changez de couleur?</p> + +<p>ROSALINDE.—Qui, je t'en prie?</p> + +<p>CÉLIE.—O seigneur! seigneur! il est bien difficile que +des amis se rencontrent; mais les montagnes peuvent +être déplacées par des tremblements de terre, et se +retrouver.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mais, de grâce, qui est-ce?</p> + +<p>CÉLIE.—Est-il possible?</p> + +<p>ROSALINDE.—Oh! je t'en prie maintenant avec la plus +grande instance, dis-moi qui c'est.</p> + +<p>CÉLIE.—O merveilleux, merveilleux, et très-merveilleusement +merveilleux, et encore merveilleux au delà de +toute espérance!</p> + +<p>ROSALINDE.—O ma rougeur! penses-tu, quoique je sois +caparaçonnée comme un homme, que j'aie le pourpoint +et le haut-de-chausses dans mon caractère? Une +minute de délai de plus est un voyage dans la mer du +Sud. Je t'en prie, dis-moi qui c'est? Promptement, et +parle vite: je voudrais que tu fusses bègue, afin que le +nom de cet homme caché pût échapper de ta bouche +malgré toi, comme le vin sort d'une bouteille dont le col +est étroit: trop à la fois ou rien du tout. Ote le liége qui +te ferme la bouche, que je puisse boire ces nouvelles.</p> + +<p>CÉLIE.—Tu pourrais donc mettre un homme dans ton +ventre?</p> + +<p>ROSALINDE.—Est-il formé de la main de Dieu? quelle +sorte d'homme est-ce? sa tête est-elle digne d'un chapeau, +son menton d'une barbe?</p> + +<p>CÉLIE.—Ah! il a la barbe très-courte.</p> + +<p>ROSALINDE.—Eh bien! Dieu lui en enverra une plus longue, +s'il est reconnaissant. J'attendrai patiemment sa +croissance, pourvu que tu ne diffères pas de me faire connaître +le menton qui la porte.</p> + +<p>CÉLIE.—C'est le jeune Orlando, qui, au même instant, +vainquit le lutteur et votre coeur.</p> + +<p>ROSALINDE.—Allons, au diable tes plaisanteries! parle +d'un ton sérieux et en fille modeste.</p> + +<p>CÉLIE.—De bonne foi, cousine, c'est lui-même.</p> + +<p>ROSALINDE.—Orlando?</p> + +<p>CÉLIE.—Orlando.</p> + +<p>ROSALINDE.—Hélas! que ferai-je de mon pourpoint et +de mon haut-de-chausses?—Que faisait-il, lorsque tu +l'as vu? qu'a-t-il dit? quel air avait-il? où est-il allé? +qu'est-il venu faire ici? m'a-t-il demandée? où demeure-t-il? +comment t'a-t-il quittée, et quand le reverras-tu? +Réponds-moi en un seul mot.</p> + +<p>CÉLIE.—Il faut d'abord que vous empruntiez pour moi +la bouche de Gargantua<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>; ce mot que vous me demandez +est trop gros pour aucune bouche de ce temps-ci: répondre +à la fois <i>oui</i> et <i>non</i> à toutes ces questions, est une +tâche plus difficile que de répondre au catéchisme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p>On se rappelle que Gargantua avala un jour cinq pèlerins, +bourdons et tout, dans une salade.</p></blockquote> + +<p>ROSALINDE.—Mais sait-il que je suis dans cette forêt, et +a-t-il aussi bonne mine que le jour où il a lutté?</p> + +<p>CÉLIE.—Il est aussi aisé d'énumérer les atomes que de +résoudre les questions d'une amante: mais prends une +idée de la manière dont je l'ai rencontré, et savoures-en +bien tout le plaisir. Je l'ai trouvé sous un arbre, comme +un gland tombé.</p> + +<p>ROSALINDE.—On peut bien appeler ce chêne l'arbre de +Jupiter, s'il en tombe de pareils fruits.</p> + +<p>CÉLIE.—Donnez-moi audience, ma bonne dame.</p> + +<p>ROSALINDE.—Continue.</p> + +<p>CÉLIE.—Il était étendu là comme un chevalier blessé!</p> + +<p>ROSALINDE.—Quoique ce soit une pitié de voir un pareil +spectacle, dans cette attitude il devait être charmant.</p> + +<p>CÉLIE.—Crie holà à ta langue, je t'en prie; elle fait des +courbettes qui sont bien hors de saison. Il était armé en +chasseur.</p> + +<p>ROSALINDE.—O mauvais présage! Il vient pour percer +mon coeur.</p> + +<p>CÉLIE.—Je voudrais chanter ma chanson sans refrain, +tu me fais toujours sortir du ton.</p> + +<p>ROSALINDE.—Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand +je pense, il faut que je parle: poursuis, ma chère.</p> + +<p>CÉLIE.—Vous me faites perdre le fil de mon récit. Doucement, +n'est-ce pas lui qui vient ici?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Orlando et Jacques.)</p> + +<p>ROSALINDE.—C'est lui-même; sauvons-nous, et remarquons-le +bien.</p> + +<p class="stage1">(Célie et Rosalinde se retirent.)</p> + +<p>JACQUES.—Je vous remercie de votre compagnie; mais +en vérité j'aurais autant aimé être seul.</p> + +<p>ORLANDO.—Et moi aussi; mais cependant, pour la +forme, je vous remercie aussi de votre compagnie.</p> + +<p>JACQUES.—Que Dieu soit avec vous! Ne nous rencontrons +que le plus rarement que nous pourrons.</p> + +<p>ORLANDO.—Je souhaite que nous devenions, l'un pour +l'autre, encore plus étrangers que nous ne sommes.</p> + +<p>JACQUES.—Ne gâtez plus les arbres, je vous prie, en +écrivant des chansons d'amour sur leurs écorces.</p> + +<p>ORLANDO.—Ne gâtez plus mes vers, je vous en prie, en +les lisant d'aussi mauvaise grâce.</p> + +<p>JACQUES.—Rosalinde est le nom de votre maîtresse?</p> + +<p>ORLANDO.—Oui, précisément.</p> + +<p>JACQUES.—Je n'aime pas son nom.</p> + +<p>ORLANDO.—On ne songeait guère à vous plaire, lorsqu'elle +fut baptisée.</p> + +<p>JACQUES.—De quelle taille est-elle?</p> + +<p>ORLANDO.—Toute juste aussi haute que mon coeur.</p> + +<p>JACQUES.—Vous êtes plein de jolies réponses. N'auriez-vous +pas connu les femmes de quelques orfèvres, et ne +leur auriez-vous pas escamoté leurs bagues?</p> + +<p>ORLANDO.—Pas du tout.—Mais je vous réponds en vrai +style de toile peinte<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; c'est là que vous avez étudié les +questions que vous me faites.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>Tapisseries à personnages de la bouche desquels sortaient +des sentences imprimées.</p></blockquote> + +<p>JACQUES.—Vous avez un esprit bien agile, je crois qu'il +est fait des talons d'Atalante. Voulez-vous vous asseoir +avec moi et nous déclamerons tous deux contre nos +maîtresses, contre le monde et notre mauvaise fortune?</p> + +<p>ORLANDO.—Je ne veux censurer aucun être vivant dans +le monde, que moi seul à qui je connais le plus de défauts.</p> + +<p>JACQUES.—Le plus grand défaut que vous ayez est +d'être amoureux.</p> + +<p>ORLANDO.—C'est un défaut que je ne changerais pas +contre votre plus belle vertu. Je suis las de vous.</p> + +<p>JACQUES.—Par ma foi, je cherchais un fou quand je +vous ai trouvé.</p> + +<p>ORLANDO.—Il est noyé dans le ruisseau: tenez, regardez +dans l'eau, et vous l'y verrez<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p>Y a-t-il longtemps que tu n'as vu la figure d'un sot? Puisque +mes yeux te servent si bien de miroir. (<i>Mariage de Figaro.</i>)</p></blockquote> + +<p>JACQUES.—J'y verrai ma propre figure.</p> + +<p>ORLANDO.—Que je prends pour celle d'un fou, ou d'un +zéro en chiffre.</p> + +<p>JACQUES.—Je ne reste pas plus longtemps avec vous, +bon signor l'Amour.</p> + +<p>ORLANDO.—Je suis charmé de votre départ: adieu, bon +monsieur la Mélancolie.</p> + +<p class="stage1">(Célie et Rosalinde s'avancent.)</p> + +<p>ROSALINDE.—Je veux lui parler du ton d'un valet impertinent, +et sous cet habit jouer avec lui le rôle d'un +vaurien. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> Holà, garde-chasse, m'entendez-vous?</p> + +<p>ORLANDO.—Très-bien: que voulez-vous?</p> + +<p>ROSALINDE.—Que dit l'horloge, je vous prie?</p> + +<p>ORLANDO.—Vous devriez plutôt me demander à quelle +heure du jour nous sommes, il n'y a pas d'horloge dans +la forêt.</p> + +<p>ROSALINDE.—Il n'y a alors pas de vrais amants dans la +forêt; autrement, les soupirs qu'ils pousseraient à chaque +minute, les gémissements qu'on entendrait à chaque +heure marqueraient les pas paresseux du temps aussi +bien qu'une horloge.</p> + +<p>ORLANDO.—Et pourquoi ne dites-vous pas les pas légers +du temps? Cette expression n'aurait-elle pas été aussi +convenable?</p> + +<p>ROSALINDE.—Point du tout, monsieur: le temps chemine +d'un pas différent, selon la différence des personnes: +je vous dirai, moi, avec qui le temps va l'amble, +avec qui il trotte, avec qui il galope et avec qui il +s'arrête.</p> + +<p>ORLANDO.—Voyons: dites-moi, je vous prie, avec qui +il trotte?</p> + +<p>ROSALINDE.—Vraiment, il va le grand trot avec la jeune +fille, depuis le jour de son contrat de mariage, jusqu'au +jour qu'il est célébré: quand l'intervalle ne serait que +de sept jours, le pas du temps est si pénible, qu'il semble +durer sept ans.</p> + +<p>ORLANDO.—Avec qui le temps va-t-il l'amble?</p> + +<p>ROSALINDE.—Avec un prêtre qui ne sait pas le latin, et +avec un homme riche qui n'a pas la goutte: le premier +dort tranquillement, parce qu'il n'étudie pas; et le second +mène une vie joyeuse, parce qu'il ne sent aucune peine: +l'un est exempt du fardeau d'une stérile science, et l'autre +ne connaît pas le fardeau d'une ennuyeuse et accablante +indigence. Voilà les gens pour qui le temps va l'amble.</p> + +<p>ORLANDO.—Avec qui va-t-il au galop?</p> + +<p>ROSALINDE.—Avec un voleur que l'on conduit au gibet: +quoiqu'il aille aussi doucement que ses pieds puissent se +poser, il croit arriver toujours trop tôt.</p> + +<p>ORLANDO.—Et avec qui le temps s'arrête-t-il?</p> + +<p>ROSALINDE.—Avec les avocats en vacations, car ils +dorment d'un terme à l'autre, et alors ils ne s'aperçoivent +pas comme le temps chemine.</p> + +<p>ORLANDO.—Où demeurez-vous, beau jeune homme?</p> + +<p>ROSALINDE.—Avec cette bergère, ma soeur, ici sur les +bords de cette forêt, comme une frange sur un jupon.</p> + +<p>ORLANDO,—Êtes-vous native de cet endroit?</p> + +<p>ROSALINDE.—Comme le lapin que vous voyez habiter le +terrier où sa mère l'enfanta.</p> + +<p>ORLANDO.—Il y a dans votre accent quelque chose de +plus fin, que vous n'auriez pu l'acquérir dans un séjour +si retiré.</p> + +<p>ROSALINDE.—Plusieurs personnes me l'ont déjà répété; +mais à dire vrai, j'ai appris à parler d'un vieil oncle religieux, +qui dans sa jeunesse vécut dans le monde, et qui +connut trop bien la galanterie, car il devint amoureux. +Je lui ai entendu faire bien des sermons contre l'amour, +et je remercie Dieu de n'être pas née femme, pour n'être +pas exposée à toutes les folies et aux étourderies dont il +accusait tout le sexe en général.</p> + +<p>ORLANDO.—Vous rappelleriez-vous quelques-uns des +principaux défauts qu'il imputait aux femmes?</p> + +<p>ROSALINDE.—Il n'y en avait point de principaux; ils se +ressemblaient tous comme des pièces de deux liards; +chaque défaut lui paraissait monstrueux, jusqu'à ce qu'un +autre défaut vînt faire le pendant.</p> + +<p>ORLANDO.—Nommez-moi, je vous prie, quelques-uns de +ces défauts.</p> + +<p>ROSALINDE.—Non; je ne veux faire usage de mon remède +que sur ceux qui sont malades. Il y a un homme +qui parcourt la forêt et qui gâte nos jeunes arbres, en +gravant <i>Rosalinde</i> sur leur écorce; il suspend des odes +sur l'aubépine, et des élégies sur les ronces; et toutes +déifient le nom de Rosalinde. Si je pouvais rencontrer +ce fou, je lui donnerais quelques bons conseils; car il +paraît avoir la fièvre quotidienne d'amour.</p> + +<p>ORLANDO.—Je suis cet homme, si tourmenté par l'amour; +enseignez-moi, de grâce, votre remède.</p> + +<p>ROSALINDE.—Il n'y a en vous aucun des symptômes +décrits par mon oncle; il m'a appris à reconnaître un +homme amoureux, et je suis sûr que vous n'êtes point +un oiseau pris à ce trébuchet.</p> + +<p>ORLANDO.—Quels étaient ces symptômes?</p> + +<p>ROSALINDE.—Une joue maigre, que vous n'avez pas; +un oeil cerné et enfoncé, que vous n'avez pas; un esprit +taciturne, que vous n'avez pas; une barbe négligée, +que vous n'avez pas; mais cela, je vous le pardonne; +car ce que vous avez de barbe n'est que le revenu +d'un frère cadet: ensuite vos bas devraient être sans +jarretières, votre chapeau sans cordons, vos manches +déboutonnées, vos souliers détachés; en un mot tout +sur vous devrait annoncer l'insouciance et le désespoir. +Mais vous n'êtes pas un pareil homme; au contraire, +vous êtes plutôt tiré à quatre épingles dans vos +ajustements; ce qui prouve que vous vous aimez vous-même, +beaucoup plus que vous ne paraissez amoureux +d'une autre personne.</p> + +<p>ORLANDO.—Beau jeune homme, je voudrais pouvoir +te faire croire que j'aime.</p> + +<p>ROSALINDE.—Moi, le croire? Il vous est aussi aisé de le +persuader à celle que vous aimez, ce dont, j'en réponds, +elle conviendra bien plus aisément qu'elle n'avouera +qu'elle vous aime: c'est un de ces points sur lesquels les +femmes mentent toujours à leur conscience. Mais, dites-moi, +de bonne foi, est-ce vous qui suspendez aux arbres +ces vers qui font un si grand éloge de Rosalinde?</p> + +<p>ORLANDO.—Je te jure, jeune homme, par la blanche main +de Rosalinde, que c'est moi-même: je suis cet infortuné.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mais êtes-vous aussi amoureux que le +disent vos rimes?</p> + +<p>ORLANDO.—Ni rime ni raison ne sauraient exprimer +tout mon amour.</p> + +<p>ROSALINDE.—L'amour n'est qu'une pure folie, et je +vous dis qu'il mérite, autant que les fous, l'hôpital et le +fouet; ce qui fait qu'on ne corrige pas et qu'on ne guérit +pas ainsi les amoureux, c'est que cette frénésie est si +commune que les correcteurs même s'avisent aussi d'aimer: +cependant je fais état de guérir l'amour par des +conseils.</p> + +<p>ORLANDO.—Avez-vous jamais guéri quelque amant de +cette façon-là?</p> + +<p>ROSALINDE.—Oui, j'en ai guéri un, et voici comment: +Son régime était de s'imaginer que j'étais sa bien-aimée, +sa maîtresse, et tous les jours je le mettais à me faire sa +cour. Alors, prenant le caractère d'une jeune fille capricieuse, +je jouais la femme chagrine, langoureuse, inconstante, +remplie d'envie et de fantaisies, fière, fantasque, +minaudière, sotte, volage, riant et pleurant tour à tour, +affectant toutes les passions sans en sentir aucune, +comme font les garçons et les filles, qui pour la plupart +sont assez des animaux de cette couleur. Tantôt je l'aimais, +tantôt je le détestais; tantôt je lui faisais accueil, +tantôt je le rebutais; quelquefois je pleurais de tendresse +pour lui, ensuite je lui crachais au visage; je fis tant, +enfin, que je fis passer mon amoureux d'un violent +accès d'amour à un violent accès de folie, qui consistait +à détester l'univers entier, et qui l'envoya vivre dans +un réduit vraiment monastique: c'est ainsi que je l'ai +guéri, et par le même régime je me fais fort de laver +votre foie aussi net que le coeur d'un mouton bien +sain, de façon qu'il n'y restera pas la plus petite tache +d'amour.</p> + +<p>ORLANDO.—Je ne me soucie pas d'être guéri, jeune homme.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je vous guérirais si vous vouliez seulement +consentir à m'appeler Rosalinde, à venir tous les +jours à ma chaumière me faire la cour.</p> + +<p>ORLANDO.—Oh! pour cela, je te le jure sur mon amour +que j'y consens: dis-moi où tu demeures.</p> + +<p>ROSALINDE.—Venez avec moi, et je vous le montrerai; +et, chemin faisant, vous me direz dans quel endroit de la +forêt vous habitez: voulez-vous venir?</p> + +<p>ORLANDO.—De tout mon coeur, bon jeune homme.</p> + +<p>ROSALINDE.—Non, non, il faut que vous m'appeliez +Rosalinde. <span class="stage2">(<i>A Célie.</i>)</span> Allons, ma soeur, voulez-vous +venir?</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> TOUCHSTONE, AUDREY et JACQUES, <i>qui les +observe et se tient à l'écart.</i></p> +<br> + +<p>TOUCHSTONE.—Allons vite, chère Audrey; je vais chercher +vos chèvres, Audrey: Eh bien, Audrey, suis-je toujours +votre homme? Mes traits simples vous contentent-ils?</p> + +<p>AUDREY.—Vos traits, Dieu nous garde! Quels traits?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Je suis ici avec toi et tes chèvres, +comme jadis le bon Ovide, le plus capricieux des poëtes, +était parmi les Goths<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p><i>Barbarus his ego quia non intelligo illis!</i></p></blockquote> + +<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—O science plus déplacée que Jupiter +ne le serait sous un toit de chaume!</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Quand les vers d'un homme ne sont pas +compris, et que l'esprit d'un homme n'est pas secondé +par l'intelligence, enfant précoce, c'est un coup plus +mortel que de voir arriver le long mémoire d'un maigre +écot dans un petit cabaret: vraiment, je voudrais que +les dieux t'eussent fait poétique.</p> + +<p>AUDREY.—Je ne sais ce que c'est que <i>poétique</i>: cela +est-il honnête dans le mot et dans la chose? cela a-t-il +quelque vérité?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Non vraiment; car la vraie poésie est la +plus remplie de fictions, et les amoureux sont adonnés +à la poésie; tout ce qu'ils jurent en poésie, on peut dire +qu'ils le feignent comme amants.</p> + +<p>AUDREY.—Comment pouvez-vous donc souhaiter que +les dieux m'eussent fait poétique?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Oui vraiment, je le souhaiterais; car tu +me jures que tu es honnête. Eh bien, si tu étais poëte, je +pourrais avoir quelque espoir que tu feins.</p> + +<p>AUDREY.—Est-ce que vous voudriez que je ne fusse +pas honnête?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Non vraiment, à moins que tu ne fusses +laide; car l'honnêteté accouplée avec la beauté, c'est +une sauce au miel pour du sucre.</p> + +<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Quel fou encombré de science!</p> + +<p>AUDREY.—Eh bien! je ne suis pas jolie; ainsi je prie +les dieux de me rendre honnête.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Mais vraiment, donner de l'honnêteté +à une vilaine laideron, c'est mettre un bon mets dans +un plat sale.</p> + +<p>AUDREY.—Je ne suis point vilaine, quoique je remercie +les dieux d'être laide.</p> + +<p>TOUCHSTONE—Très-bien, que les dieux soient loués de +ta laideur! viendra ensuite le tour au reste. Qu'il en soit +ce qu'on voudra, je veux t'épouser; et pour cela, j'ai vu +sir Olivier Mar-Text<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>, vicaire du village voisin, lequel +m'a promis de se trouver dans cet endroit de la forêt, et +de nous unir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p><i>Mar-Text</i>, gâte-texte.</p></blockquote> + +<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—Je serais bien charmé de voir cette +rencontre.</p> + +<p>AUDREY.—Eh bien! que les dieux nous donnent la joie!</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Ainsi soit-il! Je fais là une entreprise +capable de faire reculer un homme qui aurait le coeur +timide; car nous n'avons ici d'autre temple que le bois, +d'autre assemblée que celle des bêtes à cornes. Mais +qu'est-ce que cela fait? Courage; si les cornes sont +odieuses, elles sont nécessaires. On dit que bien des +hommes ne connaissent pas l'avantage de ce qu'ils possèdent, +c'est vrai.—Bien des maris en ont de bonnes et +belles, et n'en connaissent pas la propriété. Eh bien! +c'est le douaire de leurs femmes; ce n'est pas un bien +qui soit des acquêts du mari.—Des cornes! Oui, des +cornes.—N'y a-t-il que les pauvres gens qui en aient? +Non, non. Le plus noble cerf les porte aussi grandes que +le misérable.—L'homme qui vit seul est-il donc heureux? +Non. Comme une ville entourée de murailles vaut +mieux qu'un village, de même le front d'un homme +marié est bien plus honorable que la tête nue d'un garçon. +Et si l'escrime vaut mieux que la maladresse, il +vaut donc mieux porter corne que de n'en pas avoir. +<span class="stage2">(<i>Sir Olivier Mar-Text entre.</i>)</span> Voilà sir<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> Olivier.—Sir Olivier +Mar-Text, vous êtes le bienvenu. Voulez-vous nous expédier +ici sous cet arbre, ou irons-nous avec vous à votre +chapelle?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>«Celui qui a pris son premier degré à l'université est en style +d'école appelé <i>dominus</i>, et en langue vulgaire sir.» (JOHNSON.)</p></blockquote> + +<p>SIR OLIVIER.—N'y a-t-il ici personne pour donner la +femme?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Je ne veux la recevoir en don de personne.</p> + +<p>SIR OLIVIER.—Vraiment, il faut bien que quelqu'un la +donne, autrement le mariage serait irrégulier.</p> + +<p>JACQUES <span class="stage2"><i>se découvre et s'avance</i></span>.—Continuez, continuez! +Je la donnerai.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Bonsoir, mon bon monsieur... <i>comme il +vous plaira</i>. Comment vous portez-vous, monsieur? Je +suis charmé de vous avoir rencontré; Dieu vous récompense +de nous avoir procuré votre nouvelle compagnie; +je suis vraiment enchanté de vous voir. J'ai là un petit +amusement en train, monsieur. Allons, couvrez-vous, je +vous prie.</p> + +<p>JACQUES.—Voulez-vous être marié, fou?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—De même, monsieur, qu'un boeuf a son +joug, un cheval son frein, et le faucon ses grelots, de +même un homme a ses envies; et de même que les +pigeons se becquètent, de même un couple voudrait +s'embrasser.</p> + +<p>JACQUES.—Quoi! un homme de votre sorte voudrait se +marier sous un buisson, comme un mendiant? Allez à +l'église, et prenez un bon prêtre, qui puisse vous dire +ce que c'est que le mariage. Cet homme-ci ne vous joindra +ensemble qu'à peu près comme on joint une boiserie; +bientôt l'un de vous deux se trouvera être un +panneau retiré et se déjettera comme du bois vert.</p> + +<p>TOUCHSTONE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.—J'ai dans l'idée qu'il me vaudrait +mieux être marié par lui plutôt que par un autre; car il +ne me paraît pas en état de me bien marier; et n'étant +pas bien marié, ce sera une bonne excuse pour moi dans +la suite pour laisser là ma femme.</p> + +<p>JACQUES.—Viens avec moi, et laisse-toi gouverner par +mes conseils.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Allons, chère Audrey, il faut nous +marier, ou il nous faut vivre dans le libertinage. Adieu, +bon monsieur Olivier; non.—<i>O doux Olivier! ô brave Olivier! +ne me laisse pas derrière toi; mais pars, va-t'en, te +dis-je, je ne veux pas aller aux épousailles avec toi.</i></p> + +<p>SIR OLIVIER.—Cela est égal; mais jamais aucun de tous +ces coquins fantasques ne me fera oublier mon ministère +par ses moqueries.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">On voit une cabane dans le bois.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ROSALINDE et CÉLIE.</p> +<br> + +<p>ROSALINDE.—Non, ne me parle point; je veux pleurer.</p> + +<p>CÉLIE.—Contente-toi, je t'en prie... Mais cependant +fais-moi la grâce de considérer que les pleurs ne siéent +pas à un homme.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mais n'ai-je pas sujet de pleurer?</p> + +<p>CÉLIE.—Autant de sujet qu'on puisse le désirer; ainsi +pleure.</p> + +<p>ROSALINDE.—Ses cheveux même sont d'une couleur +fausse.</p> + +<p>CÉLIE.—Ils sont un peu plus foncés que les cheveux +de Judas<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>; vraiment ses baisers sont les enfants de +Judas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p>Judas avait la barbe et les cheveux roux dans les anciennes +tapisseries.</p></blockquote> + +<p>ROSALINDE.—Dans le vrai, ses cheveux sont d'une +bonne couleur.</p> + +<p>CÉLIE.—Une charmante couleur! Le châtain est toujours +la seule couleur.</p> + +<p>ROSALINDE.—Et ses baisers sont aussi saints, aussi +chastes que le toucher d'une barbe d'ermite<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p>Allusion aux <i>baisers de charité</i> que donnaient les ermites.</p></blockquote> + +<p>CÉLIE.—Il s'est procuré une paire de lèvres moulées +sur celles de Diane: une froide nonne, consacrée à l'hiver, +ne donne pas des baisers plus innocents; ils ont +toute la glace de la chasteté même.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mais pourquoi a-t-il juré qu'il viendrait +ce matin, et ne vient-il pas?</p> + +<p>CÉLIE.—Non certainement, il n'y a en lui aucune +fidélité.</p> + +<p>ROSALINDE.—Le crois-tu?</p> + +<p>CÉLIE.—Oui: je ne crois pas qu'il soit un filou ou un +voleur de chevaux; mais quant à sa sincérité en amour, +je pense qu'il est aussi creux qu'un gobelet couvert ou +qu'une noix vermoulue.</p> + +<p>ROSALINDE.—Il n'est pas sincère en amour?</p> + +<p>CÉLIE.—Il peut l'être lorsqu'il est amoureux; mais je +crois qu'il ne l'est pas.</p> + +<p>ROSALINDE.—Tu l'as entendu jurer sans hésiter qu'il +l'était.</p> + +<p>CÉLIE.—<i>Il était</i> n'est pas <i>Il est</i>: d'ailleurs, le serment +d'un amoureux ne vaut pas mieux que la parole +d'un garçon de cabaret; l'un et l'autre affirment de faux +comptes.—Il est ici dans la forêt, à la suite du duc +votre père.</p> + +<p>ROSALINDE.—J'ai rencontré hier le duc, et j'ai causé +longtemps avec lui: il m'a demandé quelle était ma +famille; je lui ai répondu qu'elle était aussi bonne que +la sienne: il s'est mis à rire et m'a laissé aller. Mais +pourquoi parlons-nous de pères lorsqu'il y a dans le +monde un homme comme Orlando?</p> + +<p>CÉLIE.—Oh! c'est un beau galant à la mode; il fait de +beaux vers, il dit de belles paroles, il fait de beaux serments +et les rompt de même. Il frappe tout de travers, il +ne fait jamais qu'effleurer le coeur de sa maîtresse, +comme un faible jouteur qui ne pique son cheval que +d'un côté et brise sa lance de travers comme un noble +oison: mais tout ce que la jeunesse monte et ce que la +folie guide est toujours beau.—Qui vient ici?</p> + +<p class="stage1">(Entre Corin).</p> + +<p>CORIN.—Maîtresse et maître, vous avez souvent fait +des questions sur ce berger qui se plaignait de l'amour, +ce berger que vous avez vu assis auprès de moi sur le +gazon, vantant la fière et dédaigneuse bergère qui était +sa maîtresse.</p> + +<p>CÉLIE.—Eh bien! qu'as-tu à nous dire de lui?</p> + +<p>CORIN.—Si vous voulez voir jouer une vraie comédie +entre la pâle couleur d'un amant sincère et la rougeur +ardente du mépris et de l'orgueil dédaigneux, suivez-moi +un peu, et je vous conduirai si vous voulez voir +cela.</p> + +<p>ROSALINDE.—Oh! venez; partons sur-le-champ; la vue +des amoureux nourrit ceux qui le sont. Conduis-nous à +ce spectacle; vous verrez que je jouerai un rôle actif +dans leur comédie.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Une autre partie de la forêt.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SYLVIUS et PHÉBÉ.</p> +<br> + +<p>SYLVIUS.—Charmante Phébé, ne me méprisez pas: +non, ne me dédaignez pas, Phébé, dites que vous ne +m'aimez pas; mais ne le dites pas avec aigreur: le bourreau +même dont le coeur est endurci par la vue familière +de la mort, ne laisse jamais tomber sa hache sur le cou +incliné devant lui sans demander d'abord pardon au +patient: voudriez-vous être plus dure que l'homme qui +fait métier de répandre le sang?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Rosalinde, Célie et Corin.)</p> + +<p>PHÉBÉ.—Je ne voudrais pas être ton bourreau: je te +quitte: car je ne voudrais pas t'offenser. Tu me dis que +le meurtre est dans mes yeux; cela est joli à coup sûr et +fort probable que les yeux, qui sont la chose la plus fragile +et la plus douce, à qui le moindre atome fait fermer +leurs portes timides, soient appelés des tyrans, des bouchers, +des meurtriers. C'est maintenant que je fronce les +sourcils de tout mon coeur en te regardant; et si mes +yeux peuvent blesser, eh bien, puissent-ils te tuer dans +ce moment! Maintenant fais semblant de t'évanouir; +allons, tombe.—Si tu ne peux pas, oh! fi, fi, ne mens +donc pas, en disant que mes yeux sont des meurtriers. +Montre la blessure que mes yeux t'ont faite. Égratigne-toi +seulement avec une épingle, et il en restera quelques +cicatrices; appuie-toi seulement sur un jonc, et tu verras +que ta main en gardera un moment la marque et +l'empreinte: mais mes yeux, que je viens de lancer sur +toi, ne te blessent pas; et, j'en suis bien sûre, il n'y a +pas dans les yeux de force qui puisse faire du mal.</p> + +<p>SYLVIUS.—O ma chère Phébé! si jamais (et ce <i>jamais</i> +peut être très-prochain), si jamais, dis-je, vous éprouvez +de la part de quelques joues vermeilles le pouvoir de +l'Amour, vous connaîtrez alors les blessures invisibles +que font les flèches aiguës de l'Amour.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Mais jusqu'à ce que ce moment arrive, ne +m'approche pas; et quand il viendra, accable-moi de tes +railleries; n'aie aucune pitié de moi, jusqu'à ce moment, +je n'aurai aucune pitié de toi.</p> + +<p>ROSALINDE <i>s'avance</i>.—Et pourquoi, je vous prie? Qui +pouvait être votre mère pour que vous insultiez et que +vous tyrannisiez ainsi tout à la fois les malheureux? +Parce que vous avez quelque beauté, quoique je n'en +voie cependant en vous pas plus qu'il n'en faut pour +aller se coucher sans lumière, faut-il pour cela que vous +soyez si fière et si barbare?—Quoi? que veut dire ceci? +pourquoi me regardez-vous? Je ne vois rien de plus en +vous, qu'un de ces ouvrages ordinaires de la nature +faits à la douzaine. Eh! mais vraiment, la petite créature; +je pense qu'elle a aussi envie de m'éblouir. Non, +sur ma foi, ma fière demoiselle, ne vous flattez pas de +cet espoir: ce ne sont point vos sourcils couleur d'encre, +vos cheveux de soie noire, vos prunelles de boeuf ni vos +joues de crème, qui peuvent soumettre mon coeur pour +vous adorer. Et vous, sot berger, pourquoi la suivez-vous +toujours, comme le midi nébuleux qui souffle le +vent et la pluie? Vous êtes mille fois plus bel homme +qu'elle n'est belle femme. Ce sont des imbéciles comme +vous qui remplissent le monde de vilains enfants: ce +n'est point son miroir, c'est vous-même qui la flattez, et +c'est par vous qu'elle se voit plus belle qu'aucun de ses +traits ne pourrait la représenter. Mais, mademoiselle, +apprenez à vous connaître vous-même; mettez-vous à +genoux, et remerciez le ciel, à jeun, de vous avoir donné +l'amour d'un honnête homme; il faut que je vous le dise +amicalement à l'oreille, vendez-vous quand vous pourrez, +car vous n'êtes pas bonne pour les marchés. Demandez +pardon à ce pauvre garçon, aimez-le, acceptez ses +offres; la laideur s'enlaidit encore quand elle veut humilier +les autres: ainsi, berger, prends-la pour ta femme; +portez-vous bien.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Charmant jeune homme, grondez-moi pendant +un an entier, je vous prie; j'aime mieux vous +entendre gronder que celui-ci me faire la cour.</p> + +<p>ROSALINDE.—Il est devenu amoureux des défauts de +cette bergère, elle va devenir amoureuse de ma colère.—Si +cela est ainsi, toutes les fois qu'elle te répondra +par des regards menaçants, je la régalerai de paroles +piquantes. <span class="stage2">(<i>A Phébé.</i>)</span> Pourquoi me regardez-vous ainsi?</p> + +<p>PHÉBÉ.—Ce n'est pas que je vous veuille aucun mal.</p> + +<p>ROSALINDE.—Ne devenez pas amoureuse de moi, je +vous prie; car je suis plus faux que les serments que +l'on fait dans le vin; d'ailleurs, je ne vous aime pas. Si +vous voulez savoir ma demeure, c'est à la touffe d'oliviers, +ici proche. <span class="stage2">(<i>A Célie.</i>)</span> Voulez-vous venir, ma soeur?—Berger, +serre-la de près.—Allons, ma soeur.—Bergère, +regardez-le d'un oeil plus favorable, et ne soyez pas si +fière; quoique tout le monde puisse vous voir, personne +n'a cependant la vue aussi trouble que lui pour +vous. Allons rejoindre notre troupeau.</p> + +<p class="stage1">(Rosalinde, Célie et Corin sortent.)</p> + +<p>PHÉBÉ.—En vérité, berger, je trouve maintenant que +ton refrain est bien vrai. «Qui a aimé sans avoir aimé à +la première vue<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>Citation <i>d'Hérode et Léandre</i>, par Marlowe.</p></blockquote> + +<p>SYLVIUS.—Charmante Phébé!</p> + +<p>PHÉBÉ.—Ah! que dis-tu, Sylvius?</p> + +<p>SYLVIUS.—Plains-moi, chère Phébé.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Mais je suis vraiment fâché pour toi, gentil +Sylvius.</p> + +<p>SYLVIUS.—Partout où est le chagrin, la consolation +devrait se trouver; si vous êtes chagrine de ma douleur +en amour, donnez-moi votre amour, et alors vous n'aurez +plus de chagrin, et moi, je n'aurai plus de douleur.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Tu as mon amour. N'est-ce pas là un trait de +bon voisin?</p> + +<p>SYLVIUS.—Je voudrais vous posséder.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Ah! cela, c'est de l'avidité. Il fut un temps, +Sylvius, où je te haïssais: ce n'est pas cependant que je +t'aime maintenant; mais puisque tu peux si bien discourir +sur l'amour, je veux bien endurer ta compagnie, +qui m'était autrefois à charge; et aussi je saurai t'employer, +mais ne demande pas d'autre récompense que +le plaisir d'être employé par moi.</p> + +<p>SYLVIUS.—Mon amour est si pur, si parfait, et moi si +déshérité de toute faveur, que je croirai faire la plus +abondante moisson en ramassant seulement les épis +après ceux qui auront fait la récolte: ne me refusez pas +de temps en temps un sourire errant, et je vivrai de +cela.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Connais-tu le jeune homme qui m'a parlé, il +y a un instant?</p> + +<p>SYLVIUS.—Pas trop, mais je l'ai rencontré très-souvent; +c'est lui qui a acheté la cabane et les pâturages qui +appartenaient au vieux Carlot.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Ne va pas t'imaginer que je l'aime, quoique +je te fasse des questions sur lui: ce n'est qu'un jeune +impertinent. Cependant il parle très-bien; mais qu'est-ce +que me font les paroles? Cependant les paroles font bien, +surtout quand celui qui les dit plaît à ceux qui les entendent: +c'est un joli jeune homme; pas très-joli; mais à +vrai dire il est bien fier, et cependant sa fierté lui sied à +merveille; il fera un bel homme; ce qu'il y a de mieux +chez lui, c'est son teint; et si sa langue blesse, ses yeux +guérissent aussitôt: il n'est pas grand, cependant il est +grand pour son âge; sa jambe est comme ça, et pourtant +pas mal. Il y avait un joli vermillon sur ses lèvres! un +rouge un peu plus mûr et plus foncé que celui qui colorait +ses joues; c'était précisément la nuance qu'il y a +entre une étoffe toute rouge et le damas mélangé. Il y a +des femmes, Sylvius, si elles l'avaient regardé en détail, +qui eussent comme j'ai fait, été bien près de devenir +amoureuse de lui: pour moi, je ne l'aime ni ne le hais; +et cependant j'ai plus de sujet de le haïr que de l'aimer: +car qu'avait-il à faire de me gronder? Il a dit que mes +yeux étaient noirs, que mes cheveux étaient noirs; et, +maintenant que je m'en souviens, il me témoigne du +dédain. Je suis étonnée de ce que je ne lui ai pas répondu +sur le même ton; mais c'est tout un; erreur n'est pas +compte. Je veux lui écrire une lettre bien piquante, et tu +la porteras: veux-tu, Sylvius?</p> + +<p>SYLVIUS.—De tout mon coeur, Phébé.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Je veux l'écrire tout de suite; le sujet est +dans ma tête et dans mon coeur; ma lettre sera très-courte, +mais bien mordante: viens avec moi, Sylvius.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Toujours la forêt.</p> + +<p class="stage1">ROSALINDE, CÉLIE et JACQUES.</p> +<br> + + +<p>JACQUES.—Je t'en prie, joli jeune homme, faisons plus +ample connaissance.</p> + +<p>ROSALINDE.—On dit que vous êtes un homme mélancolique.</p> + +<p>JACQUES.—Je le suis, il est vrai; j'aime mieux cela que +de rire.</p> + +<p>ROSALINDE.—Ceux qui donnent dans l'un ou l'autre +extrême font des gens détestables, et s'exposent, plus +qu'un homme ivre, à être la risée de tout le monde.</p> + +<p>JACQUES.—Quoi! mais il est bon d'être triste et de ne +rien dire.</p> + +<p>ROSALINDE.—Il est bon alors d'être un poteau.</p> + +<p>JACQUES.—Je n'ai pas la mélancolie d'un écolier, qui +vient de l'émulation; ni la mélancolie d'un musicien, +qui est fantasque; ni celle d'un courtisan, qui est vaniteux; +ni celle d'un soldat, qui est l'ambition; ni celle +d'un homme de robe, qui est politique; ni celle d'une +femme, qui est frivole; ni celle d'un amoureux, qui est +un composé de toutes les autres: mais j'ai une mélancolie +à moi, une mélancolie formée de plusieurs ingrédients, +extraite de plusieurs objets; et je puis dire que la +contemplation de tous mes voyages, dans laquelle m'enveloppe +ma fréquente rêverie, est une tristesse vraiment +originale.</p> + +<p>ROSALINDE.—Vous, un voyageur! Par ma foi, vous +avez grande raison d'être triste: je crains bien que vous +n'ayez vendu vos terres, pour voir celles des autres: +alors, avoir beaucoup vu, et n'avoir rien, c'est avoir les +yeux riches et les mains pauvres.</p> + +<p>JACQUES.—Oui, j'ai acquis mon expérience.</p> + +<p class="stage1">(Entre Orlando.)</p> + +<p>ROSALINDE.—Et votre expérience vous rend triste: j'aimerais +mieux avoir un fou pour m'égayer, que de l'expérience +pour m'attrister, et avoir voyagé pour cela.</p> + +<p>ORLANDO.—Bonjour et bonheur, chère Rosalinde.</p> + +<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>voyant Orlando</i></span>.—Allons, que Dieu soit avec +vous puisque vous parlez en vers blancs!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ROSALINDE.—Adieu, monsieur le voyageur: songez à +grasseyer et à porter des habits étrangers; dépréciez +tous les avantages de votre pays natal; haïssez votre +propre existence, et grondez presque Dieu de vous avoir +donné la physionomie que vous avez; autrement, j'aurai +de la peine à croire que vous ayez voyagé dans une +gondole<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.—Eh bien! Orlando, vous voilà? Où avez-vous +été tout ce temps? Vous, un amoureux? S'il vous arrive +de me jouer encore un semblable tour, ne reparaissez +plus devant moi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p>C'est-à-dire que vous ayez été à Venise, alors le rendez-vous +de la jeunesse dissipée.</p></blockquote> + +<p>ORLANDO.—Ma belle Rosalinde, j'arrive à une heure +près de ma parole.</p> + +<p>ROSALINDE.—En amour, manquer d'une heure à sa +parole! Qu'un homme divise une minute en mille parties, +et qu'en affaire d'amour il ne manque à sa parole +que d'une partie de la millième partie d'une minute, on +pourra dire de lui que Cupidon lui a frappé sur l'épaule; +mais je garantis qu'il a le coeur tout entier.</p> + +<p>ORLANDO.—Pardon, chère Rosalinde.</p> + +<p>ROSALINDE.—Non; puisque vous êtes si lambin, ne +vous offrez plus à ma vue; j'aimerais autant être courtisée +par un limaçon.</p> + +<p>ORLANDO.—Par un limaçon?</p> + +<p>ROSALINDE.—Oui, par un limaçon; car s'il vient lentement, +il traîne sa maison sur son dos: meilleur douaire, +à mon avis, que vous n'en pourrez assigner à une femme; +d'ailleurs, il porte sa destinée avec lui.</p> + +<p>ORLANDO.—Quelle destinée?</p> + +<p>ROSALINDE.—Quoi donc! des cornes, que des gens tels +que vous sont obligés de devoir à leurs femmes; mais le +limaçon vient armé de sa destinée et prévient la médisance +sur le compte de sa femme.</p> + +<p>ORLANDO.—La vertu ne donne pas de cornes et ma +Rosalinde est vertueuse.</p> + +<p>ROSALINDE.—Et je suis votre Rosalinde?</p> + +<p>CÉLIE.—Il lui plaît de vous appeler ainsi; mais il a une +Rosalinde de meilleure mine que vous.</p> + +<p>ROSALINDE.—Allons, faites-moi l'amour, faites-moi +l'amour; car je suis maintenant dans mon humeur des +dimanches, et assez disposée à consentir à tout. Que me +diriez-vous maintenant, si j'étais votre vraie Rosalinde?</p> + +<p>ORLANDO.—Je vous embrasserais avant de parler.</p> + +<p>ROSALINDE.—Non; vous feriez mieux de parler d'abord, +et ensuite, lorsque vous vous trouveriez embarrassé, +faute de matière, vous pourriez profiter de cette occasion, +pour donner un baiser. On voit tout les jours de +très-bons orateurs cracher, lorsqu'ils perdent le fil de +leur discours. Quant aux amoureux, lorsqu'ils ne savent +plus que dire, le meilleur expédient pour eux, Dieu nous +en préserve! c'est d'embrasser.</p> + +<p>ORLANDO.—Et si le baiser est refusé?</p> + +<p>ROSALINDE.—En ce cas, vous êtes forcé de recourir aux +prières, et alors commence une nouvelle matière.</p> + +<p>ORLANDO.—Qui pourrait rester court en présence d'une +maîtresse chérie?</p> + +<p>ROSALINDE.—Vraiment, vous-même, si j'étais votre +maîtresse: autrement, j'aurais plus mauvaise idée de +ma vertu que de mon esprit.</p> + +<p>ORLANDO.—Que dites-vous de ma requête?</p> + +<p>ROSALINDE.—Ne quittez pas votre habit, mais laissez +votre requête<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>; ne suis-je pas votre Rosalinde?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p><i>Suit</i> habit, requête, équivoque.</p></blockquote> + +<p>ORLANDO.—J'ai quelque plaisir à dire que vous l'êtes, +parce que je voudrais parler d'elle.</p> + +<p>ROSALINDE.—Eh bien! je vous dis en sa personne, que +je ne veux point de vous.</p> + +<p>ORLANDO.—Alors il faut que je meure en ma propre +personne.</p> + +<p>ROSALINDE.—Non, vraiment, mourez par procuration: +le pauvre monde a presque six mille ans, et pendant tout +ce temps, il n'y a jamais eu un homme qui soit mort en +personne; pour cause d'amour, s'entend. Troïlus eut la +tête brisée par une massue grecque, cependant il avait +fait tout ce qu'il avait pu pour mourir auparavant, et il +est un des modèles d'amour. Léandre, sans l'accident +d'une très-chaude nuit d'été, aurait encore vécu plusieurs +belles années, quand même Héro se serait faite religieuse; +car sachez, mon bon jeune homme, que Léandre ne voulait +que se baigner dans l'Hellespont, mais qu'il y fut +surpris par une crampe, et s'y noya; et les sots historiens +de ce siècle dirent que c'était pour Héro de Sestos. +Mais tout cela n'est que des mensonges; les hommes sont +morts dans tous les temps, et les vers les ont mangés; +mais jamais ils ne sont morts d'amour.</p> + +<p>ORLANDO.—Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde +eût cette façon de penser; car je proteste qu'un seul +regard sévère pourrait me faire mourir.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je jure par cette main, qu'il ne ferait pas +mourir une mouche: mais allons, je veux être maintenant +votre Rosalinde d'une humeur plus complaisante: +demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous l'accorderai.</p> + +<p>ORLANDO.—Eh bien! Rosalinde, aimez-moi.</p> + +<p>ROSALINDE.—Oui, ma foi, je veux bien; les vendredis, +les samedis et tous les jours.</p> + +<p>ORLANDO.—Et voulez-vous m'avoir?</p> + +<p>ROSALINDE.—Oui, et vingt comme vous.</p> + +<p>ORLANDO.—Que dites-vous?</p> + +<p>ROSALINDE.—N'êtes-vous pas bon à avoir?</p> + +<p>ORLANDO.—Je l'espère.</p> + +<p>ROSALINDE.—Eh bien! peut-on trop désirer d'une bonne +chose? <span class="stage2">(<i>A Célie.</i>)</span> Allons, ma soeur, vous serez le prêtre, +et vous nous marierez.—Donnez-moi votre main, Orlando.—Qu'en +dites-vous, ma soeur?</p> + +<p>ORLANDO, <span class="stage2"><i>à Célie</i></span>.—Mariez-nous, je vous prie.</p> + +<p>CÉLIE.—Je ne sais pas dire les paroles.</p> + +<p>ROSALINDE.—Il faut que vous commenciez ainsi: <i>Voulez-vous, +Orlando</i>...</p> + +<p>CÉLIE.—Voyons: Voulez-vous, Orlando, prendre cette +Rosalinde pour épouse?</p> + +<p>ORLANDO.—Oui.</p> + +<p>ROSALINDE.—<i>Oui</i>... Mais... quand?</p> + +<p>ORLANDO.—Tout à l'heure; aussitôt qu'elle pourra nous +marier.</p> + +<p>ROSALINDE.—Alors il faut que vous disiez: <i>Je te prends +toi, Rosalinde, pour épouse</i>.</p> + +<p>ORLANDO.—Rosalinde, je te prends pour épouse.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je pourrais vous demander vos pouvoirs; +mais passons.—Je vous prends, Orlando, pour mon +mari. Ici c'est une fille qui devance le prêtre, et à coup +sûr la pensée d'une femme devance toujours ses actions.</p> + +<p>ORLANDO.—Ainsi font toutes les pensées; elles ont des +ailes.</p> + +<p>ROSALINDE.—Dites-moi, maintenant, combien de temps +vous voudrez l'avoir, lorsqu'une fois elle sera en votre +possession?</p> + +<p>ORLANDO.—Une éternité et un jour.</p> + +<p>ROSALINDE.—Dites un jour, sans l'éternité. Non, non, +Orlando: les hommes ressemblent au mois d'avril lorsqu'ils +font l'amour, et à décembre, lorsqu'ils se marient: +les filles sont comme le mois de mai tant qu'elles sont +filles, mais le temps change lorsqu'elles sont femmes. Je +serai plus jalouse de vous qu'un pigeon de Barbarie ne +l'est de sa colombe; plus babillarde que ne l'est un perroquet +à l'approche de la pluie; j'aurai plus de fantaisies +qu'un singe; plus de caprices dans mes désirs qu'une +guenon; je pleurerai pour rien, comme Diane dans la +fontaine<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, et cela lorsque vous serez enclin à la gaieté, +je rirai aux éclats comme une hyène, à l'instant où vous +aurez envie de dormir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p>Exclamations en usage quand quelqu'un déraisonnait.</p></blockquote> + +<p>ORLANDO.—Mais ma Rosalinde fera-t-elle tout cela?</p> + +<p>ROSALINDE.—Sur ma vie, elle fera comme je ferai.</p> + +<p>ORLANDO.—Oh! mais elle est sage.</p> + +<p>ROSALINDE.—Autrement, elle n'aurait pas l'esprit de +faire tout cela: plus une femme a d'esprit, plus elle a de +caprices: fermez la porte sur l'esprit d'une femme, et il +se fera jour par la fenêtre; fermez la fenêtre, et il passera +par le trou de la serrure; bouchez la serrure, et il +s'envolera par la cheminée avec la fumée.</p> + +<p>ORLANDO.—Un homme qui aurait une femme avec un +pareil esprit pourrait dire: «Esprit, où vas-tu?»</p> + +<p>ROSALINDE.—Non, vous pourriez lui réserver cette +réprimande, pour le moment où vous verriez l'esprit de +votre femme aller dans le lit de votre voisin.</p> + +<p>ORLANDO.—Et quel esprit pourrait alors avoir l'esprit +de se justifier d'une telle démarche?</p> + +<p>ROSALINDE.—Vraiment, la femme dirait qu'elle venait +vous y chercher: vous ne la trouverez jamais sans réponse, +à moins que vous ne la trouviez sans langue. +Qu'une femme qui ne sait pas prouver que son mari est +toujours la cause de ses torts ne prétende pas nourrir +elle-même son enfant; car elle l'élèverait comme un sot.</p> + +<p>ORLANDO.—Je vais vous quitter pour deux heures, Rosalinde.</p> + +<p>ROSALINDE.—Hélas! cher amant, je ne saurais me passer +de toi pendant deux heures.</p> + +<p>ORLANDO.—Il faut que je me trouve au dîner du duc; +je vous rejoindrai à deux heures.</p> + +<p>ROSALINDE.—Oui, allez, allez où vous voudrez; je +savais comment vous tourneriez; mes amis m'en avaient +bien prévenue, et je n'en pensais pas moins qu'eux. Vous +m'avez gagnée avec votre langue flatteuse; ce n'est +qu'une femme de mise de côté: bon!—Viens, ô mort!—Deux +heures est votre heure.</p> + +<p>ORLANDO.—Oui, charmante Rosalinde.</p> + +<p>ROSALINDE.—Sur ma parole, et très-sérieusement, et +que Dieu me traite en conséquence, et par tous les jolis +serments qui ne sont pas dangereux, si vous manquez +d'un iota à votre promesse, ou si vous venez une minute +plus tard que votre heure, je vous prendrai pour le parjure +le plus insigne, pour l'amant le plus fourbe et le +plus indigne de celle que vous appelez Rosalinde, que +l'on puisse trouver dans toute la bande des infidèles; +ainsi songez bien à éviter mes reproches, et tenez votre +promesse.</p> + +<p>ORLANDO.—Aussi religieusement que si vous étiez vraiment +ma Rosalinde: ainsi, adieu.</p> + +<p>ROSALINDE.—Allons, le temps est le vieux juge, qui +connaît de semblables délits; le temps vous jugera. +Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Orlando sort.)</p> + +<p>CÉLIE.—Vous avez eu la sottise de déchirer notre sexe +dans votre caquet amoureux: il faut que nous fassions +passer votre pourpoint et votre haut-de-chausses par +dessus votre tête, et que nous montrions à tout le monde +ce que l'oiseau a fait à son propre nid.</p> + +<p>ROSALINDE.—O cousine, cousine, ma jolie petite cousine! +si tu savais à combien de brasses de profondeur je +suis enfoncée dans l'amour; mais cela ne saurait être +sondé: ma passion a un fond inconnu, comme la baie de +Portugal.</p> + +<p>CÉLIE.—Dis plutôt qu'elle est sans fond, et qu'à mesure +que tu épanches ta tendresse, elle s'écoule aussitôt.</p> + +<p>ROSALINDE.—Non, prenons pour juge de la profondeur +de mon amour ce malin bâtard de Vénus, enfant engendré +par la pensée, conçu par la mélancolie, et né de la +folie. Que ce petit vaurien d'aveugle, qui trompe tous +les yeux parce qu'il a perdu les siens, prononce lui-même.—Je +te dirai, Aliéna, que je ne saurais vivre sans +voir Orlando: je vais chercher un ombrage et soupirer +jusqu'à son retour.</p> + +<p>CÉLIE.—Et moi, je vais dormir.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une autre partie de la forêt.</p> + +<p class="stage1">JACQUES, LES SEIGNEURS <i>en habits de gardes-chasse.</i></p> +<br> + +<p>JACQUES.—Quel est celui qui a tué le daim?</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.—Monsieur, c'est moi.</p> + +<p>JACQUES.—Présentons-le au duc comme un conquérant +romain; et il serait bon de placer sur sa tête les cornes +du daim, pour laurier de sa victoire. Gardes-chasse, +n'auriez-vous pas quelque chanson qui rendît cette idée?</p> + +<p>SECOND SEIGNEUR.—Oui, monsieur.</p> + +<p>JACQUES.—Chantez-la: n'importe sur quel air, pourvu +qu'elle fasse du bruit.</p> + +<p>CHANSON.</p> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que donnerons-nous à celui qui a tué le daim?</p> + </div> </div> + +<p>SECOND SEIGNEUR.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous lui ferons porter sa peau et son bois!</p> + </div> </div> + +<p>PREMIER SEIGNEUR.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ensuite conduisons-le chez lui en chantant.</p> +<p>Ne dédaignez point de porter la corne;</p> +<p>Elle servit de cimier, avant que vous fussiez né.</p> + </div> </div> + +<p>SECOND SEIGNEUR.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le père de ton père la porta,</p> +<p>Et ton propre père l'a portée aussi.</p> +<p>La corne, la corne, la noble corne,</p> +<p>N'est pas une chose à dédaigner.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">La forêt.</p> + +<p class="stage1">ROSALINDE et CÉLIE.</p> +<br> + +<p>ROSALINDE.—Qu'en pensez-vous maintenant? N'est-il +pas deux heures passées? et voyez comme Orlando se +trouve ici?</p> + +<p>CÉLIE.—Je vous assure qu'avec un amour pur et une +cervelle troublée, il a pris son arc et ses flèches, et qu'il +est allé tout d'abord... dormir. Mais qui vient ici?</p> + +<p class="stage1">(Entre Sylvius.)</p> + +<p>SYLVIUS, <span class="stage2"><i>à Rosalinde</i></span>.—Mon message est pour vous, +beau jeune homme. Ma charmante Phébé m'a chargé de +vous remettre cette lettre <span class="stage2">(<i>lui remettant la lettre</i>)</span>; je n'en +sais pas le contenu; mais, à en juger par son air chagrin +et les gestes de mauvaise humeur qu'elle faisait en l'écrivant, +ce qu'elle contient exprime la colère. Pardonnez-moi, +je vous prie, je ne suis qu'un innocent messager.</p> + +<p>ROSALINDE.—La patience elle-même tressaillerait à +cette lecture, et ferait la fanfaronne; si on souffre cela, +il faudra tout souffrir. Elle dit que je ne suis pas beau, +que je manque d'usage, que je suis fier, et qu'elle ne +pourrait m'aimer, les hommes fussent-ils aussi rares que +le phénix. Oh! ma foi, son amour n'est pas le lièvre que +je cours. Pourquoi m'écrit-elle sur ce ton-là? Allons, +berger, allons, cette lettre est de votre invention.</p> + +<p>SYLVIUS.—Non; je vous proteste que je n'en sais pas +le contenu; c'est Phébé qui l'a écrite.</p> + +<p>ROSALINDE.—Allons, allons, vous êtes un sot à qui un +excès d'amour fait perdre la tête. J'ai vu sa main; elle a +une main de cuir, une main couleur de pierre de taille; +j'ai vraiment cru qu'elle avait de vieux gants, mais c'étaient +ses mains: elle a la main d'une ménagère; mais +cela n'y fait rien, je dis qu'elle n'inventa jamais cette +lettre; cette lettre est de l'invention et de l'écriture d'un +homme.</p> + +<p>SYLVIUS.—Elle est certainement d'elle.</p> + +<p>ROSALINDE.—Quoi! c'est un style emporté et sanglant, +un style de cartel. Quoi! elle me défie comme un Turc +défierait un chrétien? Le doux esprit d'une femme n'a +jamais pu produire de pareilles inventions dignes d'un +géant, de ces expressions éthiopiennes plus noires d'effet +que de visage. Voulez-vous que je vous lise cette lettre?</p> + +<p>SYLVIUS.—Oui, s'il vous plaît; car je ne l'ai pas encore +entendu lire; mais je n'en sais que trop sur la cruauté +de Phébé.</p> + +<p>ROSALINDE.—Elle me <i>phébéise</i>. Remarquez comment +écrit ce tyran.</p> + +<p class="stage1">(Elle lit.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Serais-tu un dieu changé en berger,</p> +<p>Toi qui as brûlé le coeur d'une jeune fille?</p> + </div> </div> + +<p>Une femme dirait-elle de pareilles injures?</p> + +<p>SYLVIUS.—Appelez-vous cela des injures?</p> + +<p>ROSALINDE.</p> + +<p class="stage1">(Elle continue de lire.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pourquoi, te dépouillant de ta divinité,</p> +<p>Fais-tu la guerre au coeur d'une femme?</p> + </div> </div> + +<p>Avez-vous jamais entendu pareilles invectives?</p> + +<p class="stage1">(Elle lit encore.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Jusqu'ici les yeux qui m'ont parlé d'amour,</p> +<p>N'ont jamais pu me faire aucun mal.</p> + </div> </div> + +<p>Elle veut dire que je suis une bête fauve.</p> + +<p class="stage1">(Elle continue de lire.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Si les dédains de tes yeux brillants</p> +<p>Ont le pouvoir d'allumer tant d'amour dans mon sein,</p> +<p>Hélas! quel serait donc leur étrange effet sur moi,</p> +<p>S'ils me regardaient avec douceur?</p> +<p>Lors même que tu me grondais, je t'aimais:</p> +<p>A quel point serais-je donc émue de tes prières?</p> +<p>Celui qui te porte cet aveu de mon amour,</p> +<p>Ne sait pas l'amour que je sens pour toi.</p> +<p>Sers-toi de lui pour m'ouvrir ton âme,</p> +<p>Si ta jeunesse et ta nature veulent accepter de moi l'offre d'un coeur fidèle,</p> +<p>Et tout ce que je puis avoir;</p> +<p>Ou bien refuse par lui mon amour,</p> +<p>Et alors je chercherai à mourir.</p> + </div> </div> + +<p>SYLVIUS.—Appelez-vous cela des duretés?</p> + +<p>CÉLIE.—Hélas! pauvre berger!</p> + +<p>ROSALINDE.—Le plaignez-vous? Non; il ne mérite aucune +pitié. <span class="stage2">(<i>A Sylvius.</i>)</span> Veux-tu donc aimer une pareille femme? +Quoi! se servir de toi comme d'un instrument pour +jouer des accords faux? Cela n'est pas tolérable. Eh +bien! va donc la trouver; car je vois que l'amour a fait +de toi un serpent apprivoisé, et dis-lui de ma part, que si +elle m'aime, je lui ordonne de t'aimer; que si elle ne +veut pas t'aimer, je ne veux point d'elle, à moins que tu +ne me supplies pour elle. Si tu es un véritable amant, +va-t'en, et ne réplique pas un mot; car voici de la compagnie +qui vient.</p> + +<p class="stage1">(Sylvius sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Olivier, frère aîné d'Orlando.)</p> + +<p>OLIVIER.—Bonjour, belle jeunesse; sauriez-vous, je +vous prie, dans quel endroit de cette forêt est située une +bergerie entourée d'oliviers?</p> + +<p>CÉLIE.—Au couchant du lieu où nous sommes, au fond +de la vallée que vous voyez; laissez à droite cette rangée +de saules qui est auprès de ce ruisseau qui murmure, et +vous arriverez droit à la cabane. Mais en ce moment la +maison se garde elle-même; vous n'y trouverez personne.</p> + +<p>OLIVIER.—Si les yeux peuvent s'aider de la langue, je +devrais vous reconnaître sur la description que l'on m'a +faite: «Mêmes habillements et même âge. Le jeune +homme est blond; il a les traits d'une femme, et il se +donne pour une soeur d'un âge mûr: mais la femme est +petite et plus brune que son frère.» N'êtes-vous point le +propriétaire de la maison que je demandais?</p> + +<p>CÉLIE.—Puisque vous nous le demandez, il n'y a pas +de vanterie à dire qu'elle nous appartient.</p> + +<p>OLIVIER.—Orlando m'a chargé de vous saluer tous deux +de sa part, et il envoie ce mouchoir ensanglanté à ce +jeune homme qu'il appelle sa Rosalinde: est-ce vous?</p> + +<p>ROSALINDE.—Oui, c'est moi; que devons-nous conjecturer +de ceci?</p> + +<p>OLIVIER.—Quelque chose à ma honte, si vous voulez +que je vous dise qui je suis, et comment, et pourquoi, +et où ce mouchoir a été ensanglanté.</p> + +<p>ROSALINDE.—Dites-nous tout cela, je vous prie.</p> + +<p>OLIVIER.—Quand le jeune Orlando vous a quitté dernièrement, +il vous a promis de vous rejoindre dans une +heure. Comme il allait à travers la forêt, se nourrissant +de pensées tantôt douces, tantôt amères, qu'arrive-t-il +tout à coup? Il jette ses regards de côté, et voyez ce qui +se présenta à sa vue! Sous un chêne, dont l'âge avait +couvert les rameaux de mousse et dont la tête élevée +était chauve de vieillesse, un malheureux en guenilles, les +cheveux longs et en désordre, dormait couché sur le dos; +un serpent vert et doré s'était entortillé autour de son +cou, et avançant sa tête souple et menaçante, il s'approchait +de la bouche ouverte du misérable, quand tout à +coup, apercevant Orlando, il se déroule et se glisse en +replis tortueux sous un buisson, à l'ombre duquel +une lionne, les mamelles desséchées, était couchée, la +tête sur la terre, épiant comme un chat le moment où +l'homme endormi ferait un mouvement; car tel est le +généreux naturel de cet animal, qu'il dédaigne toute +proie qui semble morte. A cette vue, Orlando s'est approché +de l'homme et il a reconnu son frère, son frère +aîné!</p> + +<p>CÉLIE.—Oh! je lui ai entendu parler quelquefois de ce +frère; et il le peignait comme le frère le plus dénaturé, +qui jamais ait vécu parmi les hommes.</p> + +<p>OLIVIER.—Et il avait bien raison; car je sais, moi, combien +il était dénaturé.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mais, revenons à Orlando.—L'a-t-il laissé +dans ce péril, pour servir de nourriture à la lionne +pressée par la faim et le besoin de ses petits?</p> + +<p>OLIVIER.—Deux fois il a tourné le dos pour se retirer: +mais la générosité plus noble que la vengeance, la nature +plus forte que son juste ressentiment, lui ont fait +livrer combat à la lionne, qui bientôt est tombée devant +lui; et c'est au bruit de cette lutte terrible que je me suis +réveillé de mon dangereux sommeil.</p> + +<p>CÉLIE.—Êtes-vous son frère?</p> + +<p>ROSALINDE.—Est-ce vous qu'il a sauvé?</p> + +<p>CÉLIE.—Est-ce bien vous qui aviez tant de fois comploté +de le faire périr?</p> + +<p>OLIVIER.—C'était moi; mais ce n'est plus moi. Je ne +rougis point de vous avouer ce que je fus, depuis qu'il +me fait trouver tant de douceur à être ce que je suis à +présent.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mais... et le mouchoir sanglant?</p> + +<p>OLIVIER.—Tout à l'heure. Après que nos larmes de +tendresse eurent coulé sur nos récits mutuels depuis la +première jusqu'à la dernière aventure, et que j'eus dit +comment j'étais venu dans ce lieu désert... Pour abréger, +il me conduisit au noble duc, qui me donna des habits et +des rafraîchissements, et me confia à la tendresse de +mon frère qui me mena aussitôt dans sa grotte: et là, +s'étant déshabillé, nous vîmes qu'ici, sur le bras, la +lionne lui avait enlevé un lambeau de chair, dont la +plaie avait saigné tout le temps. Aussitôt il se trouva mal, +et demanda, en s'évanouissant, Rosalinde. Je vins à bout +de le ranimer. Je bandai sa blessure; et, au bout d'un +moment, son coeur s'étant remis, il m'a envoyé ici, tout +étranger que je suis, pour vous raconter cette histoire, +afin que vous puissiez l'excuser d'avoir manqué à sa +promesse, me chargeant de donner ce mouchoir, teint de +son sang, au jeune berger qu'il appelle en plaisantant sa +Rosalinde.</p> + +<p>CÉLIE, <i>a Rosalinde, qui pâlit et s'évanouit</i>.—Quoi, quoi, +Ganymède! mon cher Ganymède!</p> + +<p>OLIVIER.—Bien des personnes s'évanouissent à la vue +du sang.</p> + +<p>CÉLIE.—Il y a plus que cela ici.—Chère cousine!—Ganymède!</p> + +<p>OLIVIER.—Voyez; il revient à lui.</p> + +<p>ROSALINDE, <i>rouvrant les yeux</i>.—Je voudrais bien être +chez nous.</p> + +<p>CÉLIE.—Nous allons vous y mener. <span class="stage2">(<i>A Olivier.</i>)</span> Voudriez-vous, +je vous prie, lui prendre le bras?</p> + +<p>OLIVIER.—Rassurez-vous, jeune homme.—Mais êtes-vous +bien un homme? Vous n'en avez pas le courage.</p> + +<p>ROSALINDE.—Non, je ne l'ai pas; je l'avoue.—Ah! monsieur, +on pourrait croire que cet évanouissement était +une feinte bien jouée: je vous en prie, dites à votre +frère comme j'ai bien joué l'évanouissement.</p> + +<p>OLIVIER.—Il n'y avait là nulle feinte: votre teint témoigne +trop que c'était une émotion sérieuse.</p> + +<p>ROSALINDE.—Une pure feinte, je vous assure.</p> + +<p>OLIVIER.—Eh bien donc! prenez bon courage et feignez +d'être un homme.</p> + +<p>ROSALINDE.—C'est ce que je fais: mais, en vérité, j'aurais +dû naître femme.</p> + +<p>CÉLIE.—Allons, vous pâlissez de plus en plus: je vous +en prie, avançons du côté de la maison. Mon bon monsieur, +venez avec nous.</p> + +<p>OLIVIER.—Très-volontiers; car il faut, Rosalinde, que +je rapporte à mon frère l'assurance que vous l'excusez.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je songerai à quelque chose... Mais, je +vous prie, ne manquez pas de lui dire comme j'ai bien +joué mon rôle.—Voulez-vous venir?</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent.)</p> + + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> + +<br><br> + + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Toujours la forêt.</p> + +<p class="stage1">TOUCHSTONE, AUDREY.</p> +<br> + +<p>TOUCHSTONE.—Nous trouverons le moment, Audrey. +Patience, chère Audrey.</p> + +<p>AUDREY.—Ma foi, ce prêtre était tout ce qu'il fallait, +quoiqu'en ait pu dire le vieux monsieur.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Un bien méchant sir Olivier, Audrey, +un misérable Mar-Text! Mais, Audrey, il y a ici dans la +forêt un jeune homme qui a des prétentions sur vous.</p> + +<p>AUDREY.—Oui, je sais qui c'est: il n'a aucun droit au +monde sur moi: tenez, voilà l'homme dont vous parlez.</p> + +<p class="stage1">(Entre William.)</p> + +<p>TOUCHSTONE.—C'est boire et manger pour moi, que de +voir un paysan. Sur ma foi, nous, qui avons du bon +sens, nous avons un grand compte à rendre. Nous +allons rire et nous moquer de lui; nous ne pouvons nous +retenir.</p> + +<p>WILLIAM.—Bonsoir, Audrey.</p> + +<p>AUDREY.—Dieu vous donne le bonsoir, William.</p> + +<p>WILLIAM.—Et bonsoir à vous aussi, monsieur.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Bonsoir, mon cher ami. Couvre ta tête, +couvre ta tête: allons, je t'en prie, couvre-toi. Quel âge +avez-vous, mon ami?</p> + +<p>WILLIAM.—Vingt-cinq ans, monsieur.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—C'est un âge mûr. William est-il ton +nom?</p> + +<p>WILLIAM.—Oui, monsieur, William.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—C'est un beau nom! Es-tu né dans cette +forêt?</p> + +<p>WILLIAM.—Oui, monsieur, et j'en remercie Dieu.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—<i>Tu en remercies Dieu?</i> Voilà une belle +réponse.—Es-tu riche?</p> + +<p>WILLIAM.—Ma foi, monsieur, comme ça.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—<i>Comme ça</i>: cela est bon, très-bon, excellent.—Et +pourtant non; ce n'est que <i>comme ça, comme +ça</i>. Es-tu sage?</p> + +<p>WILLIAM.—Oui, monsieur; j'ai assez d'esprit.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Tu réponds à merveille. Je me souviens, +en ce moment, d'un proverbe: Le fou se croit sage; +mais le sage sait qu'il n'est qu'un fou.—Le philosophe +païen, lorsqu'il avait envie de manger un grain de raisin, +ouvrait les lèvres quand il le mettait dans sa bouche, +voulant nous faire entendre par là que le raisin était +fait pour être mangé, et les lèvres pour s'ouvrir.—Vous +aimez cette jeune fille?</p> + +<p>WILLIAM.—Je l'aime, monsieur.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Donnez-moi votre main. Etes-vous +savant?</p> + +<p>WILLIAM.—Non, monsieur.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Eh bien! apprenez de moi ceci: avoir, +c'est avoir. Car c'est une figure de rhétorique, que la +boisson, étant versée d'une coupe dans un verre, en +remplissant l'un vide l'autre. Tous vos écrivains sont +d'accord que <i>ipse</i> c'est <i>lui</i>: ainsi vous n'êtes pas <i>ipse; +</i> car c'est moi qui suis <i>lui</i>.</p> + +<p>WILLIAM.—<i>Quel lui</i>, monsieur?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Le <i>lui</i>, monsieur, qui doit épouser cette +fille: ainsi, vous, paysan, <i>abandonnez</i>; c'est-à-dire, en +langue vulgaire, laissez... <i>la société</i>,—qui, en style campagnard, +est la compagnie... <i>de cet être du sexe féminin</i>,—qui, +en langage commun, est une femme: ce qui fait +tout ensemble: Renonce à la société de cette femme; +ou, paysan, tu péris; ou, pour te faire mieux comprendre, +tu meurs; ou, si tu l'aimes mieux, je te tue, je +te congédie de ce monde, je change ta vie en mort, ta +liberté en esclavage, et je t'expédierai par le poison, ou +la bastonnade, ou le fer; je deviendrai ton adversaire et +je fondrai sur toi avec politique; je te tuerai de cent +cinquante manières: ainsi, tremble et déloge.</p> + +<p>AUDREY.—Va-t'en, bon William.</p> + +<p>WILLIAM.—Dieu vous tienne en joie, monsieur!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Corin.)</p> + +<p>CORIN.—Notre maître et notre maîtresse vous cherchent: +allons, partez, partez.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Trotte, Audrey, trotte, Audrey. Je te +suis, je te suis.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Entrent ORLANDO et OLIVIER.</p> +<br> + +<p>ORLANDO.—Est-il possible que, la connaissant si peu, +vous ayez sitôt pris du goût pour elle? qu'en ne faisant +que la voir, vous en soyez devenu amoureux, que l'aimant +vous lui ayez fait votre déclaration; et que, sur +cette déclaration, elle ait consenti? Et vous persistez à +vouloir la posséder?</p> + +<p>OLIVIER.—Ne discutez point mon étourderie, l'indigence +de ma maîtresse, le peu de temps qu'a duré la +connaissance; ma déclaration précipitée, ni son rapide +consentement; mais dites avec moi que j'aime Aliéna: +dites avec elle qu'elle m'aime: donnez-nous à tous deux +votre consentement à notre possession mutuelle: ce +sera pour votre bien; car la maison de mon père et tous +les revenus qu'a laissés le vieux chevalier Rowland, +vous seront assurés, et moi, je veux vivre et mourir ici +berger.</p> + +<p class="stage1">(Entre Rosalinde.)</p> + +<p>ORLANDO.—Vous avez mon consentement: que vos +noces se fassent demain. J'y inviterai le duc et toute sa +joyeuse cour: allez et disposez Aliéna; car voici ma +Rosalinde.</p> + +<p>ROSALINDE.—Dieu vous garde, mon digne frère!</p> + +<p>OLIVIER.—Et vous aussi, aimable soeur.</p> + +<p>ROSALINDE.—O mon cher Orlando, combien je souffre +de vous voir ainsi votre coeur en écharpe!</p> + +<p>ORLANDO.—Ce n'est que mon bras.</p> + +<p>ROSALINDE.—J'avais cru votre coeur blessé par les +griffes de la lionne.</p> + +<p>ORLANDO.—Il est blessé, mais c'est par les yeux d'une +dame.</p> + +<p>ROSALINDE.—Votre frère vous a-t-il dit comme j'ai fait +semblant de m'évanouir lorsqu'il m'a montré votre +mouchoir?</p> + +<p>ORLANDO.—Oui; et des choses plus étonnantes que +cela.</p> + +<p>ROSALINDE.—Oh! je vois où vous en voulez venir... En +effet, cela est très-vrai. Il n'y a jamais rien eu de si soudain, +si ce n'est le combat de deux béliers qui se rencontrent, +et la fanfaronnade de César: <i>Je suis venu, j'ai vu, +j'ai vaincu.</i> Car votre frère et ma soeur ne se sont pas +plus tôt rencontrés qu'ils se sont envisagés; pas plus +tôt envisagés, qu'ils se sont aimés; pas plus tôt aimés, +qu'ils ont soupiré; pas plus tôt soupiré, qu'ils s'en sont +demandé l'un à l'autre la cause; ils n'ont pas plus tôt su +la cause, qu'ils ont cherché le remède: et, par degrés, +ils ont fait un escalier de mariage qu'il leur faudra monter +incontinent, ou être incontinents avant le mariage: +ils sont vraiment dans la rage d'amour, et il faut qu'ils +s'unissent. Des massues ne les sépareraient pas.</p> + +<p>ORLANDO.—Ils seront mariés demain, et je veux inviter +le duc à la noce. Mais hélas! qu'il est amer de ne voir le +bonheur que par les yeux d'autrui! Demain, plus je +croirai mon frère heureux de posséder l'objet de ses +désirs, plus la tristesse de mon coeur sera profonde.</p> + +<p>ROSALINDE.—Quoi donc! ne puis-je demain faire pour +vous le rôle de Rosalinde?</p> + +<p>ORLANDO.—Non, je ne puis plus vivre de pensées.</p> + +<p>ROSALINDE.—Eh bien, je ne veux plus vous fatiguer de +vains discours. Apprenez donc (et maintenant je parle +un peu sérieusement) que je sais que vous êtes un cavalier +du plus grand mérite.—Je ne dis pas cela pour vous +donner bonne opinion de ma science..., parce que je dis +que je sais ce que vous êtes.—Et je ne cherche point à +usurper plus d'estime qu'il n'en faut pour vous inspirer +quelque peu de confiance en moi pour vous faire du +bien, et non pour me vanter moi-même. Croyez donc, si +vous voulez, que je peux opérer d'étranges choses: +depuis l'âge de trois ans, j'ai eu des liaisons avec un +magicien très-profond dans son art, mais non pas jusqu'à +être damné. Si votre amour pour Rosalinde tient +d'aussi près à votre coeur que l'annoncent vos démonstrations, +vous l'épouserez au moment même où votre +frère épousera Aliéna. Je sais à quelles extrémités la fortune +l'a réduite; il ne m'est pas impossible, si cela pourtant +peut vous convenir, de la placer demain devant vos +yeux, en personne, et cela sans danger.</p> + +<p>ORLANDO.—Parlez-vous ici sérieusement?</p> + +<p>ROSALINDE.—Oui, je le proteste sur ma vie, à laquelle +je tiens fort, quoique je me dise magicien: ainsi, revêtez-vous +de vos plus beaux habits, invitez vos amis; +car si vous voulez décidément être marié demain, vous +le serez, et à Rosalinde, si vous le voulez. <span class="stage2">(<i>Entrent Sylvius +et Phébé.</i>)</span> Voyez: voici une amante à moi, et un +amant à elle.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Jeune homme, vous en avez bien mal agi +avec moi, en montrant la lettre que je vous avais +écrite.</p> + +<p>ROSALINDE.—Je ne m'en embarrasse guère. C'est mon +but de me montrer dédaigneux et sans égard pour vous. +Vous avez là à votre suite un berger fidèle: tournez vos +regards vers lui; aimez-le: il vous adore.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Bon berger, dis à ce jeune homme ce que +c'est que l'amour.</p> + +<p>SYLVIUS.—Aimer, c'est être fait de larmes et de soupirs; +et voilà comme je suis pour Phébé.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Et moi pour Ganymède.</p> + +<p>ORLANDO.—Et moi pour Rosalinde.</p> + +<p>ROSALINDE.—Et moi pour aucune femme.</p> + +<p>SYLVIUS.—C'est être tout fidélité et dévouement. Et +voilà ce que je suis pour Phébé.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Et moi pour Ganymède.</p> + +<p>ORLANDO.—Et moi pour Rosalinde.</p> + +<p>ROSALINDE.—Et moi pour aucune femme.</p> + +<p>SYLVIUS.—C'est être tout rempli de caprices, de passions, +de désirs: c'est être tout adoration, respect et +obéissance, tout humilité, patience et impatience: c'est +être plein de pureté, résigné à toute épreuve, à tous les +sacrifices: et je suis tout cela pour Phébé.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Et moi pour Ganymède.</p> + +<p>ORLANDO.—Et moi pour Rosalinde.</p> + +<p>ROSALINDE.—Et moi pour aucune femme.</p> + +<p>PHÉBÉ, <span class="stage2"><i>à Rosalinde</i></span>.—Si cela est, pourquoi me blâmez-vous +de vous aimer?</p> + +<p>SYLVIUS, <span class="stage2"><i>à Phébé</i></span>.—Si cela est, pourquoi me blâmez-vous +de vous aimer?</p> + +<p>ORLANDO.—Si cela est, pourquoi me blâmez-vous de +vous aimer?</p> + +<p>ROSALINDE.—A qui adressez-vous ces mots: <i>Pourquoi +me blâmez-vous de vous aimer?</i></p> + +<p>ORLANDO.—A celle qui n'est point ici, et qui ne m'entend +pas.</p> + +<p>ROSALINDE.—De grâce, ne parlez plus de cela: cela ressemble +aux hurlements des loups d'Irlande après la +lune. <span class="stage2">(<i>A Sylvius.</i>)</span> Je vous secourrai si je puis. <span class="stage2">(<i>A Phébé.</i>)</span> +Je vous aimerais si je le pouvais.—Demain, venez me +trouver tous ensemble. <span class="stage2">(<i>A Phébé.</i>)</span> Je vous épouserai, si +jamais j'épouse une femme, et je veux être marié demain. +(<i>A Orlando.</i>) Je vous satisferai, si jamais j'ai satisfait un +homme, et vous serez marié demain. <span class="stage2">(<i>A Sylvius.</i>)</span> Je vous +rendrai content, si l'objet qui vous plaît peut vous +rendre content, et vous serez marié demain. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> +Si vous aimez Rosalinde, venez me trouver. <span class="stage2">(<i>A Sylvius.</i>)</span> +Si vous aimez Phébé, venez me trouver.—Et, comme il +est vrai que je n'aime aucune femme, je m'y trouverai. +Adieu, portez-vous bien: je vous ai laissé à tous mes +ordres.</p> + +<p>SYLVIUS.—Je n'y manquerai pas, si je vis.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Ni moi.</p> + +<p>ORLANDO.—Ni moi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">TOUCHSTONE et AUDREY.</p> +<br> + + +<p>TOUCHSTONE.—Demain est le beau jour, Audrey; +demain nous serons mariés.</p> + +<p>AUDREY.—Je le désire de tout mon coeur; et j'espère +que ce n'est pas un désir malhonnête que de désirer +d'être une femme établie.—Voici deux pages du duc +exilé qui viennent.</p> + +<p class="stage1">(Entrent deux pages du duc.)</p> + +<p>PREMIER PAGE.—Charmé de la rencontre, mon brave +monsieur.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Et moi de même, sur ma parole: +allons, asseyons-nous, asseyons-nous; et... une chanson.</p> + +<p>SECOND PAGE.—Nous sommes à vos ordres: asseyez-vous +dans le milieu.</p> + +<p>PREMIER PAGE.—L'entonnerons-nous rondement, sans +cracher ni tousser, sans dire que nous sommes enroués, +préludes ordinaires d'une méchante voix?</p> + +<p>SECOND PAGE.—Oui, oui, et tous deux sur un même +ton, comme deux Bohémiennes sur un même cheval.</p> + +<p>CHANSON.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'était un amant et sa bergère</p> +<p>Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</p> +<p>Qui passèrent sur le champ de blé vert.</p> +<p>Dans le printemps, le joli temps fertile,</p> +<p>Où les oiseaux chantent, eh! ding, ding, ding,</p> +<p>Tendres amants aiment le printemps.</p> +<p>Entre les sillons de seigle,</p> +<p>Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</p> +<p>Ces jolis campagnards se couchèrent.</p> +<p>Au printemps, etc., etc.</p> +<p>Ils commencèrent aussitôt cette chanson,</p> +<p>Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</p> +<p>Cette chanson qui dit que la vie n'est qu'une fleur.</p> +<p>Au printemps, etc., etc.</p> +<p>Profitez donc du temps présent,</p> +<p>Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</p> +<p>Car l'amour est couronné des premières fleurs.</p> +<p>Au printemps, etc., etc.</p> + </div> </div> + +<p>TOUCHSTONE.—En vérité, jeunes gens, quoique les +paroles ne signifient pas grand'chose, cependant l'air +était fort discordant.</p> + +<p>PREMIER PAGE.—Vous vous trompez, monsieur: nous +avons gardé le temps, nous n'avons pas perdu notre +<i>temps</i>.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Si fait, ma foi. Je regarde comme un +<i>temps</i> perdu celui qu'on passe à entendre une si sotte +chanson. Dieu soit avec vous! et Dieu veuille améliorer +vos voix!—Venez, Audrey.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<br> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Une autre partie de la forêt.</p> + +<p class="stage1">LE VIEUX DUC, AMIENS, JACQUES, ORLANDO +OLIVIER et CÉLIE.</p> +<br> + +<p>LE VIEUX DUC.—Croyez-vous, Orlando, que le jeune +homme puisse faire tout ce qu'il a promis?</p> + +<p>ORLANDO.—Tantôt je le crois, et tantôt je ne le crois +pas, comme tous ceux qui craignent en espérant, et qui +en craignant espèrent.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Rosalinde, Sylvius, Phébé.)</p> + +<p>ROSALINDE.—Encore un peu de patience, pendant que +je répète notre engagement. <span class="stage2">(<i>Au duc.</i>)</span> Vous dites que, si +je vous amène votre Rosalinde, vous la donnerez à +Orlando que voici?</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Oui, je le ferais, quand j'aurais des +royaumes à donner avec elle.</p> + +<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>à Orlando</i></span>.—Et vous dites que vous voulez +d'elle quand je ramènerai?</p> + +<p>ORLANDO.—Oui, fussé-je le roi de tous les empires de +la terre.</p> + +<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>à Phébé</i></span>.—Vous dites que vous m'épouserez +si j'y consens?</p> + +<p>PHÉBÉ.—Oui, dussé-je mourir une heure après.</p> + +<p>ROSALINDE.—Mais si vous refusez de m'épouser, vous +donnerez-vous alors à ce berger si fidèle?</p> + +<p>PHÉBÉ.—Telle est la convention.</p> + +<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>à Sylvius</i></span>.—Vous dites que vous épouserez +Phébé si elle veut vous accepter?</p> + +<p>SYLVIUS.—Oui, quand ce serait la même chose d'accepter +Phébé et la mort.</p> + +<p>ROSALINDE.—J'ai promis d'aplanir toutes ces difficultés.—Duc, +tenez votre promesse de donner votre fille.—Et +vous, Orlando, tenez votre promesse de l'accepter.—Phébé, +tenez votre promesse de m'épouser, ou, si vous +me refusez, de vous unir à ce berger.—Sylvius, tenez +votre promesse d'épouser Phébé, si elle me refuse.—Et +je vous quitte à l'instant pour résoudre tous ces +doutes.</p> + +<p class="stage1">(Rosalinde et Célie sortent.)</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Ma mémoire me fait retrouver dans +ce jeune berger quelques traits frappants du visage de +ma fille.</p> + +<p>ORLANDO.—Seigneur, la première fois que je l'ai vu, +j'ai cru que c'était un frère de votre fille: mais, mon +digne seigneur, ce jeune homme est né dans ces bois; il +a été instruit dans les éléments de beaucoup de sciences +dangereuses, par son oncle, qu'il nous donne pour +être un grand magicien caché dans l'enceinte de cette +forêt.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Touchstone et Audrey.)</p> + +<p>JACQUES.—Il y a sûrement un second déluge en l'air: +et ces couples viennent se rendre à l'arche! Voici une +paire d'animaux étrangers, qui, dans toutes les langues, +s'appellent des fous.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Salut et compliments à tous!</p> + +<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.—Mon bon seigneur, faites-lui accueil: +c'est ce fou que j'ai si souvent rencontré dans la forêt; il +jure qu'il a été jadis homme de cour.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Si quelqu'un en doute qu'il me soumette +à l'épreuve. J'ai dansé un menuet, j'ai cajolé une +dame, j'ai usé de politique envers mon ami, j'ai caressé +mon ennemi, j'ai ruiné trois tailleurs, j'ai eu quatre querelles, +et j'ai été à la veille d'en vider une l'épée à la +main.</p> + +<p>JACQUES.—Et comment s'est-elle terminée?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Ma foi, nous nous sommes rencontrés, +et nous avons trouvé que la querelle en était à la <i>septième +cause.</i></p> + +<p>JACQUES.—Que voulez-vous dire par la <i>septième cause?</i>—Mon +bon seigneur, cet homme vous plaît-il?</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Il me plaît beaucoup.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Dieu vous en récompense, monsieur! +je désire qu'il en soit de même de vous.—J'accours ici +en hâte, monsieur, au milieu de ces couples de campagnards, +pour jurer, et me parjurer; car le mariage +enchaîne, mais le sang brise ses noeuds. Une pauvre +pucelle, monsieur, un minois assez laid, monsieur; +mais qui est à moi: une pauvre fantaisie à moi, monsieur, +de prendre ce dont personne autre ne veut. La +riche honnêteté se loge comme un avare, monsieur, +dans une pauvre chaumière, comme votre perle dans +votre vilaine huître.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Sur ma parole, il a la répartie prompte +et sentencieuse.</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Comme le trait que lance le fou et des +discours de ce genre, monsieur.</p> + +<p>JACQUES.—Mais revenons à la <i>septième cause</i>. Comment +avez-vous trouvé que la querelle allait en être à la septième +cause?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Par un démenti au septième degré.—Audrey, +donnez à votre corps un maintien plus décent,—comme +ceci, monsieur. Je désapprouvai la forme +qu'un certain courtisan avait donnée à sa barbe: il m'envoya +dire que si je ne trouvais pas sa barbe bien faite, +il pensait, lui, qu'elle était très-bien. C'est ce qu'on +appelle une <i>réponse courtoise</i>. Si je lui soutenais encore +qu'elle était mal coupée, il me répondait, qu'il l'avait +coupée ainsi, parce que cela lui plaisait. C'est ce qu'on +appelle <i>le lardon modéré</i>. Que si je prétendais encore +qu'elle est mal coupée, il me taxerait de manquer de +jugement. C'est ce qu'on appelle la <i>réplique grossière</i>. Si +je persistais encore à dire qu'elle n'était pas bien coupée, +il me répondrait, <i>cela n'est pas vrai</i>. C'est ce qu'on +appelle la <i>riposte vaillante</i>. Si j'insistais encore à dire +qu'elle n'est pas bien coupée, il me dirait, que j'en ai +menti. C'est ce qu'on appelle la <i>riposte querelleuse</i>. Et +ainsi jusqu'au <i>démenti conditionnel</i>, et au <i>démenti direct</i>.</p> + +<p>JACQUES.—Et combien de fois avez-vous dit que sa +barbe était mal faite?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Je n'ai pas osé dépasser <i>le démenti conditionnel</i>, +et lui n'a pas osé non plus me donner <i>le +démenti direct</i>; et comme cela, nous avons mesuré nos +épées, et nous nous sommes séparés.</p> + +<p>JACQUES.—Pourriez-vous maintenant nommer, par +ordre, les différentes gradations d'un démenti?</p> + +<p>TOUCHSTONE.—Oh! monsieur, nous querellons d'après +l'imprimé<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>, suivant le livre; comme on a des livres pour +les belles manières. Je vais vous nommer les degrés d'un +démenti. Le premier est la Réponse courtoise, le second +le Lardon modéré, le troisième la Réponse grossière, +le quatrième la Riposte vaillante, le cinquième +la Riposte querelleuse, le sixième le Démenti conditionnel, +et le septième le Démenti direct. Vous pouvez +éviter le duel à tous les degrés, excepté au démenti +direct; et même vous le pouvez encore dans ce cas, au +moyen d'un <i>si</i>. J'ai vu des affaires, où sept juges ensemble +ne seraient pas venus à bout d'arranger une querelle; +et lorsque les deux adversaires venaient à se rencontrer, +l'un des deux s'avisait seulement d'un si; par exemple, +<i>si vous avez dit cela, moi j'ai dit cela</i>; et ils se donnaient +une poignée de main, et se juraient une amitié de +frères. Votre <i>si</i> est le seul arbitre qui fasse la paix: il y +a beaucoup de vertu dans le <i>si</i>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>Le poëte se moque ici de la mode du duel en forme qui +régnait de son temps, et il le fait avec beaucoup de gaieté, il ne +pouvait la traiter avec plus de mépris qu'en montrant un manant +aussi bien instruit dans les formes et les préliminaires du duel. +Le livre auquel il fait allusion ici est un traité fort ridicule d'un +certain Vincentio Saviolo, intitulé: <i>De l'honneur et des querelles +honorables,</i> in-4°, imprimé par Wolf, en 1594. La première partie +de ce traité porte: <i>Discours très-nécessaire à tous les cavaliers qui +font cas de leur honneur, concernant la manière de donner et de recevoir +le démenti, d'où s'ensuivent le duel et le combat en diverses formes; +et beaucoup d'autres inconvénients faute de bien savoir la science de +l'honneur, et le juste sens des termes, qui sont ici expliqués</i>. Voici les +titres des chapitres.</p> + +<p>I. Quelle est la raison pour laquelle la partie à qui on donne +le démenti doit devenir l'agresseur au défi, et de la nature des +démentis.</p> + +<p>II. De la méthode et de la diversité des démentis.</p> + +<p>III. Du démenti certain ou indirect.</p> + +<p>IV. Des démentis conditionnels, ou du démenti circonstanciel.</p> + +<p>V. Du démenti en général.</p> + +<p>VI. Du démenti en particulier.</p> + +<p>VII. Des démentis fous.</p> + +<p>VIII. Conclusion sur la manière d'arracher ou de rendre le +démenti; ou la contradiction querelleuse.</p> + +<p>Dans le chapitre du démenti conditionnel, l'auteur dit, en +parlant de la particule <i>si</i>: «Les démentis conditionnels sont +ceux qui sont donnés conditionnellement de cette manière: +Si vous avez dit cela ou cela, alors vous mentez.» De ces sortes +de démentis, donnés dans cette forme, naissent souvent de +grandes disputes, qui ne peuvent aboutir à une issue décidée. +L'auteur entend par là que les deux parties ne peuvent procéder +à se couper la gorge, tant qu'il y a un <i>si</i> entre deux. Voilà +pourquoi Shakspeare fait dire à son paysan: «J'ai vu des cas où +sept juges ensemble ne pouvaient parvenir à pacifier une querelle: +mais lorsque deux adversaires venaient à se joindre, l'un +des deux ne faisait que s'aviser d'un <i>si</i>, comme, <i>si vous avez dit +cela, alors moi j'ai dit cela</i>; et ils finissaient par se serrer la main +et à être amis comme frères. Votre si est le seul juge de paix: +il y a beaucoup de vertu dans le <i>si</i>.» Caranza était encore un +auteur qui a écrit dans ce goût-là sur le duel, et dont on consultait +l'autorité.</p></blockquote> + +<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.—N'est-ce pas là, seigneur, un rare +original? Il est bon à tout, et cependant c'est un fou.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Sa folie lui sert comme un cheval de +chasse à la tonnelle; et sous son abri, il lance ses traits +d'esprit.</p> + +<p class="stage1">(Entrent l'Hymen conduisant Rosalinde en habits de +femme, et Célie. Une musique douce.)</p> + +<p>L'HYMEN <i>chante</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il y a joie dans le ciel</p> +<p>Quand les mortels sont d'accord,</p> +<p>Et s'unissent entre eux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Bon duc, reçois ta fille;</p> +<p>L'hymen te l'amène du ciel,</p> +<p>Oui, l'hymen te l'amène ici,</p> +<p>Afin que tu unisses sa main</p> +<p>A celle de l'homme dont elle porte le coeur dans son sein.</p> + </div> </div> + +<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.—Je me donne à vous, car je suis +à vous. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> Je me donne à vous, car je suis à +vous.</p> + +<p>LE VIEUX DUC, <span class="stage2">à <i>Rosalinde</i></span>.—S'il y a quelque vérité dans +la vue, vous êtes ma fille.</p> + +<p>ORLANDO.—S'il y a quelque vérité dans la vue, vous +êtes ma Rosalinde.</p> + +<p>PHÉBÉ.—Si la vue et la forme sont fidèles..., adieu mon +amour.</p> + +<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.—Je n'aurai plus de père, si vous +n'êtes le mien. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> Je n'aurai point d'époux, si +vous n'êtes le mien. <span class="stage2">(<i>A Phébé.</i>)</span> Je n'épouserai pas d'autre +femme que vous.</p> + +<p>L'HYMEN.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Silence. Oh! je défends le désordre</p> +<p class="i2">C'est moi qui dois conclure</p> +<p class="i2">Ces étranges événements.</p> +<p>Voici huit personnes qui doivent se prendre la main,</p> +<p class="i2">Pour s'unir par les liens de l'hymen,</p> +<p class="i2">Si la vérité est la vérité.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="stage1">(A Orlando et Rosalinde.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Aucun obstacle ne pourra vous séparer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p> class="stage1"A Olivier et Célie.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Vos deux coeurs ne sont qu'un coeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="stage1">(A Phébé.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Vous, cédez à son amour,</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="stage1">(Montrant Sylvius.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Ou prenez une femme pour époux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="stage1">(A Touchstone et Audrey.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Vous êtes certainement l'un pour l'autre,</p> +<p class="i2">Comme l'hiver est uni au mauvais temps.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(A tous.)</p> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> + +<p>Pendant que nous chantons un hymne nuptial</p> +<p>Nourrissez-vous de questions et de réponses</p> +<p>Afin que la raison diminue l'étonnement</p> +<p>Que vous causent cette rencontre et cette conclusion.</p> + </div> </div> + +<p>CHANSON.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le mariage est la couronne de l'auguste Junon.</p> +<p>Lien céleste de la table et du lit,</p> +<p>C'est <i>l'hymen</i> qui peuple les cités,</p> +<p>Que le mariage soit donc honoré.</p> +<p>Honneur, honneur et renom</p> +<p>A l'hymen, dieu des cités!</p> + </div> </div> + +<p>LE VIEUX DUC, à <span class="stage2"><i>Célie</i></span>.—O ma chère nièce, tu es la bienvenue, +tu es aussi bienvenue que ma fille même.</p> + +<p>PHÉBÉ, <span class="stage2"><i>à Sylvius</i></span>.—Je ne retirerai pas ma parole: +de ce moment tu es à moi. Ta fidélité te donne mon +amour.</p> + +<p class="stage1">(Entre Jacques des Bois.)</p> + +<p>JACQUES DES BOIS, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.—Daignez m'accorder audience +un moment.—Je suis le second fils du vieux chevalier +Rowland, et voici les nouvelles que j'apporte à +cette illustre assemblée.—Le duc Frédéric, entendant +raconter tous les jours combien de personnes d'un grand +mérite se rendaient à cette forêt, avait levé une forte +armée: il marchait lui-même à la tête de ses troupes, +résolu de s'emparer ici de son frère, et de le passer au fil +de l'épée; et déjà il approchait des limites de ce bois +sauvage: mais là, il a rencontré un vieux religieux qui, +après quelques moments d'entretien, l'a fait renoncer à +son entreprise et au monde. Il a légué sa couronne au +frère qu'il avait banni, et a restitué à ceux qui l'avaient +suivi dans son exil tous leurs domaines. J'engage ma vie +sur la vérité de ce récit.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Soyez le bienvenu, jeune homme. Vous +offrez <i>un</i> beau présent de noces à vos deux frères; à l'un, +le patrimoine dont on l'avait dépouillé, et à l'autre, un +pays tout entier, un puissant duché. Mais, d'abord, achevons +dans cette forêt l'ouvrage que nous y avons si bien +commencé et si heureusement amené à bien, et, après, +chacun des heureux compagnons qui ont supporté ici +avec nous tant de rudes jours et de nuits partagera +l'avantage de la fortune que nous retrouvons, selon la +mesure de sa condition. En attendant, oublions cette +dignité qui vient de nous écheoir, et livrons-nous à nos +divertissements rustiques.—Jouez, musiciens. Et vous +mariés et mariées, suivez la mesure de la musique, puisque +votre mesure de joie est comble.</p> + +<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>à Jacques des Bois</i></span>.—Monsieur, avec votre permission, +si je vous ai bien entendu, le duc a embrassé +la vie religieuse, et rejeté avec dédain le faste des cours?</p> + +<p>JACQUES DES BOIS.—Oui, monsieur.</p> + +<p>JACQUES.—Je veux aller le trouver. Il y a beaucoup à +apprendre et à profiter avec ces convertis. <span class="stage2">(<i>Au duc.</i>)</span> Je +vous lègue, à vous, vos anciennes dignités: votre patience +et vos vertus les méritent. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> A vous, l'amour +que mérite votre foi sincère. <span class="stage2">(<i>A Olivier.</i>)</span> A vous, vos terres, +la tendresse d'une épouse, et des alliés illustres. <span class="stage2">(<i>A Sylvius.</i>)</span> +A vous, un lit longtemps attendu et bien mérité. +<span class="stage2">(<i>A Touchstone.</i>)</span> Et vous, je vous lègue les disputes; car +vous n'avez, pour votre voyage d'amour, de provisions +que pour deux mois.—Ainsi, allez à vos plaisirs. Pour +moi, il m'en faut d'autres que celui de la danse.</p> + +<p>LE VIEUX DUC.—Arrête, Jacques; reste avec nous.</p> + +<p>JACQUES.—Moi, je ne reste point pour de frivoles passe-temps. +J'irai vous attendre dans votre grotte abandonnée, +pour savoir ce que vous voulez.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>LE VIEUX DUC, <span class="stage2"><i>aux musiciens</i></span>.—Poursuivez, poursuivez; +nous allons commencer cette cérémonie, comme nous +avons la confiance qu'elle se terminera, dans les transports +d'une joie pure.</p> + +<p class="stage1">(Danse.)</p> + + +<p>ÉPILOGUE.</p> + +<p>ROSALINDE—Vous n'avez pas coutume de voir <i>l'Épilogue</i> +habillé en femme, mais cela n'est pas plus mal séant, +que de voir le Prologue en habit d'homme. Si le proverbe +est vrai, que le bon vin n'a pas besoin d'enseigne, il +est également vrai qu'une bonne pièce n'a pas besoin +d'épilogue. Cependant on annonce le bon vin par de +bonnes enseignes; et les bonnes pièces paraissent encore +meilleures avec le secours de bons épilogues. Dans quelle +position embarrassante suis-je donc placée, moi qui ne +suis point un bon épilogue, et qui ne peux pas non plus +vous captiver en faveur d'une bonne pièce? Je ne suis +point équipée en mendiant; il ne me conviendrait donc +pas de vous supplier: le seul parti qui me reste est +d'user de conjurations, et je vais commencer par les +femmes.—Femmes, je vous somme, par l'amour que +vous portez aux hommes, d'approuver dans cette pièce +tout ce qui leur en plaît. Et vous, hommes, je vous +somme, au nom de l'amour que vous portez aux femmes +(car je m'aperçois à votre sourire qu'aucun de vous ne +les déteste), d'approuver de cette pièce ce qui en plaît +aux dames; en sorte qu'entre elles et vous, la pièce ait +du succès. Si j'étais une femme, j'embrasserais tous ceux +qui, parmi vous, auraient des barbes qui me plairaient, +des physionomies à mon goût et des haleines qui ne me +rebuteraient pas; et je suis sûr que tous ceux d'entre +vous qui ont de belles barbes, des figures agréables et +de douces haleines, ne manqueront pas, en reconnaissance +de mon offre gracieuse, de me dire adieu, quand +je vous ferai la révérence.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent.)</p> + + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Comme il vous plaira, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COMME IL VOUS PLAIRA *** + +***** This file should be named 18162-h.htm or 18162-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/6/18162/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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