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+The Project Gutenberg EBook of Comme il vous plaira, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Comme il vous plaira
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: April 13, 2006 [EBook #18162]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COMME IL VOUS PLAIRA ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+
+ ===========================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 4
+ Mesure pour mesure.--Othello.--Comme il vous plaira.
+ Le conte d'hiver.--Troïlus et Cressida.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1863
+
+
+ ==========================================================
+
+ COMME IL VOUS PLAIRA
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+
+ NOTICE
+ SUR
+ COMME IL VOUS PLAIRA
+
+Après avoir vu dans _Timon d'Athènes_ un misanthrope farouche, qui fuit
+dans un désert où il ne cesse de maudire les hommes et d'entretenir la
+haine qu'il leur a jurée, nous allons faire connaissance avec un ami de
+la solitude, d'une mélancolie plus douce, qui se permet quelques traits
+de satire, mais qui plus souvent se contente de la plainte, et critique
+le monde, inspiré par le seul regret de ne l'avoir pas trouvé meilleur.
+Retiré dans les bois pour y rêver au doux murmure des ruisseaux et au
+bruissement du feuillage, Jacques pourrait dire de lui-même comme un
+poëte de nos jours qui oublie de temps en temps ses sombres dédains:
+
+ _I love not man the less, but nature more_.
+ (CHILDE HAROLD, chant IV.)
+
+ Je n'aime pas moins l'homme, mais j'aime davantage la nature.
+
+Jacques a jadis joui des plaisirs de la société; mais il est désabusé
+de toutes ses vanités: c'est un personnage tout à fait contemplatif;
+il pense et ne fait rien, dit Hazlit. C'est le prince des philosophes
+nonchalants; sa seule passion, c'est la pensée.
+
+Avec ce rêveur aussi sensible qu'original, Shakspeare a réuni dans la
+forêt des Ardennes, autour du duc exilé, une espèce de cour arcadienne,
+dans laquelle le bon chevalier de la Manche aurait été sans doute
+heureux de se trouver, lorsque, dans l'accès d'un goût pastoral, il
+voulait se métamorphoser en berger Quichotis et faire de son écuyer le
+berger Pansino. Les arcadiens de Shakspeare ont conservé quelque chose
+de leurs moeurs chevaleresques, et ses bergères nous charment les unes
+par la vérité de leurs moeurs champêtres, et les autres par le mélange
+de ces moeurs qu'elles ont adoptées, et de cet esprit cultivé qu'elles
+doivent à leurs premières habitudes. Peut-être trouvera-t-on que
+Rosalinde, dans la liberté de son langage, profite un peu trop du
+privilége du costume qui cache son sexe; mais elle aime de si bonne
+foi, et en même temps avec une gaieté si piquante; le dévouement de son
+amitié l'ennoblit tellement à nos yeux, sa coquetterie est si franche et
+si spirituelle, son caquetage est presque toujours si aimable qu'on
+se sent disposé à lui tout pardonner. Célie, plus silencieuse et plus
+tendre, forme avec elle un heureux contraste.
+
+L'amour, comme le font les villageois, est peint au naturel dans Sylvius
+et la dédaigneuse Phébé.
+
+Touchstone, qui est dans son genre un philosophe grotesque, n'est pas
+l'amoureux le plus fou de la pièce; si pour aimer il choisit la paysanne
+la plus gauche, et s'il aime en vrai bouffon, ses saillies sur le
+mariage, l'amour et la solitude sont des traits excellents: il est le
+seul qu'aucune illusion n'abuse.
+
+Il y a dans cette pièce plus de conversations que d'événements: on
+y respire en quelque sorte l'air d'un monde idéal, la pièce semble
+inspirée par la pureté des deux héroïnes, et lorsque les mariages et la
+conversion subite du duc usurpateur qui forment une espèce de dénoûment
+vont rappeler les habitants de la forêt des Ardennes dans les habitudes
+de la vie réelle, si Jacques les abandonne, ce n'est pas dans un caprice
+morose, mais parce qu'il y a dans ce caractère insouciant et rêveur un
+besoin de pensées, et peut-être même de regrets vagues, qu'il espère
+retrouver encore auprès du duc Frédéric, devenu à son tour un solitaire.
+
+On abandonnerait d'autant plus volontiers avec Jacques la fête générale,
+que Shakspeare, par oubli sans doute, ne nous y montre pas le vieux
+Adam, ce fidèle serviteur, ce véritable ami d'Orlando, si touchant par
+son dévouement, ses larmes généreuses et sa noble sincérité.
+
+La fable romanesque de cette pièce fut puisée dans une nouvelle
+pastorale de Lodge qui était sans doute bien connue du temps de
+Shakspeare. On y voit Adam dignement récompensé par le prince. Les
+emprunts que le poëte a faits au romancier sont assez nombreux; mais le
+caractère de Jacques, ceux de Touchstone et d'Audrey sont de l'invention
+de Shakspeare.
+
+Le docteur Malone suppose que c'est en 1600 que fut écrite la comédie de
+_Comme il vous plaira_; c'est une de celles qui ont le plus enrichi les
+recueils _d'extraits élégants_; on y remarquera le fameux tableau de la
+vie humaine: _Le monde est un théâtre_, etc., etc.
+
+
+
+
+
+ COMME IL VOUS PLAIRA
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ LE DUC, vivant dans l'exil.
+ FRÉDÉRIC, frère du duc, et usurpateur de son duché.
+ AMIENS, } seigneurs qui ont suivi
+ JACQUES,} le duc dans son exil.
+ LE BEAU, courtisan à la suite de Frédéric.
+ CHARLES, son lutteur.
+ OLIVIER, }
+ JACQUES, }fils de sir Rowland des
+ ORLANDO, }Bois.
+ ADAM, }serviteurs d'Olivier.
+ DENNIS,}
+ TOUCHSTONE, paysan bouffon.
+ SIR OLIVIER MAR-TEXT, vicaire.
+ CORIN, }
+ SYLVIUS, }bergers.
+ WILLIAM, paysan, amoureux d'Audrey.
+ PERSONNAGE REPRÉSENTANT L'HYMEN.
+ ROSALINDE, fille du duc exilé.
+ CÉLIE, fille de Frédéric.
+ PHÉBÉ, bergère.
+ AUDREY, jeune villageoise.
+ SEIGNEURS A LA SUITE DES DEUX DUCS,
+ PAGES, GARDES-CHASSE, ETC., ETC.
+
+La scène est d'abord dans le voisinage de la maison d'Olivier, ensuite
+en partie à la cour de l'usurpateur, et en partie dans la forêt des
+Ardennes.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Verger, près de la maison d'Olivier.
+
+_Entrent_ ORLANDO ET ADAM.
+
+
+ORLANDO.--Je me rappelle bien, Adam; tel a été mon legs, une misérable
+somme de mille écus dans son testament; et, comme tu dis, il a chargé
+mon frère, sous peine de sa malédiction, de me bien élever, et voilà la
+cause de mes chagrins. Il entretient mon frère Jacques à l'école, et la
+renommée parle magnifiquement de ses progrès. Pour moi, il m'entretient
+au logis en paysan, ou pour mieux dire, il me garde ici sans aucun
+entretien; car peut-on appeler entretien pour un gentilhomme de ma
+naissance, un traitement qui ne diffère en aucune façon de celui des
+boeufs à l'étable? Ses chevaux sont mieux traités; car, outre qu'ils
+sont très-bien nourris, on les dresse au manége; et à cette fin on paye
+bien cher des écuyers: moi, qui suis son frère, je ne gagne sous sa
+tutelle que de la croissance: et pour cela les animaux qui vivent sur
+les fumiers de la basse-cour lui sont aussi obligés que moi; et pour ce
+néant qu'il me prodigue si libéralement, sa conduite à mon égard me
+fait perdre le peu de dons réels que j'ai reçus de la nature. Il me fait
+manger avec ses valets; il m'interdit la place d'un frère, et il dégrade
+autant qu'il est en lui ma distinction naturelle par mon éducation.
+C'est là, Adam, ce qui m'afflige. Mais l'âme de mon père, qui est, je
+crois, en moi, commence à se révolter contre cette servitude. Non, je
+ne l'endurerai pas plus longtemps, quoique je ne connaisse pas encore
+d'expédient raisonnable et sûr pour m'y soustraire.
+
+(Olivier survient.)
+
+ADAM.--Voilà votre frère, mon maître, qui vient.
+
+ORLANDO.--Tiens-toi à l'écart, Adam, et tu entendras comme il va me
+secouer.
+
+OLIVIER.--Eh bien! monsieur, que faites-vous ici?
+
+ORLANDO.--Rien: on ne m'apprend point à faire quelque chose.
+
+OLIVIER.--Que gâtez-vous alors, monsieur?
+
+ORLANDO.--Vraiment, monsieur, je vous aide à gâter ce que Dieu a fait,
+votre pauvre misérable frère, à force d'oisiveté.
+
+OLIVIER.--Que diable! monsieur occupez-vous mieux, et en attendant soyez
+un zéro.
+
+ORLANDO.--Irai-je garder vos pourceaux et manger des carouges avec eux?
+Quelle portion de patrimoine ai-je follement dépensée, pour en être
+réduit à une telle détresse?
+
+OLIVIER.--Savez-vous où vous êtes, monsieur?
+
+ORLANDO.--Oh! très-bien, monsieur: je suis ici dans votre verger.
+
+OLIVIER.--Savez-vous devant qui vous êtes, monsieur?
+
+ORLANDO.--Oui, je le sais mieux que celui devant qui je suis ne sait me
+connaître. Je sais que vous êtes mon frère aîné; et, selon les droits du
+sang, vous devriez me connaître sous ce rapport. La coutume des nations
+veut que vous soyez plus que moi, parce que vous êtes né avant moi: mais
+cette tradition ne me ravit pas mon sang, y eût-il vingt frères entre
+nous. J'ai en moi autant de mon père que vous, bien que j'avoue qu'étant
+venu avant moi, vous vous êtes trouvé plus près de ses titres.
+
+OLIVIER.--Que dites-vous, mon garçon?
+
+ORLANDO.--Allons, allons, frère aîné, quant à cela vous êtes trop jeune.
+
+OLIVIER.--Vilain[1], veux-tu mettre la main sur moi?
+
+[Note 1: Vilain, coquin et homme de basse extraction, les deux frères
+lui donnent chacun un sens différent.]
+
+ORLANDO.--Je ne suis point un vilain: je suis le plus jeune des fils
+du chevalier Rowland des Bois; il était mon père, et il est trois fois
+vilain celui qui dit qu'un tel père engendra des vilains.--Si tu n'étais
+pas mon frère, je ne détacherais pas cette main de ta gorge que l'autre
+ne t'eût arraché la langue, pour avoir parlé ainsi; tu t'es insulté
+toi-même.
+
+ADAM.--Mes chers maîtres, soyez patients: au nom du souvenir de votre
+père, soyez d'accord.
+
+OLIVIER.--Lâche-moi, te dis-je.
+
+ORLANDO.--Je ne vous lâcherai que quand il me plaira.--Il faut que vous
+m'écoutiez. Mon père vous a chargé, par son testament, de me donner une
+bonne éducation, et vous m'avez élevé comme un paysan, en cherchant à
+obscurcir, à étouffer en moi toutes les qualités d'un gentilhomme. L'âme
+de mon père grandit en moi, et je ne le souffrirai pas plus longtemps.
+Permettez-moi donc les exercices qui conviennent à un gentilhomme, ou
+bien donnez-moi le chétif lot que mon père m'a laissé par son testament,
+et avec cela j'irai chercher fortune.
+
+OLIVIER.--Et que voulez-vous faire? Mendier, sans doute, après que vous
+aurez tout dépensé? Allons, soit, monsieur; venez; entrez. Je ne veux
+plus être chargé de vous: vous aurez une partie de ce que vous demandez.
+Laissez-moi aller, je vous prie.
+
+ORLANDO.--Je ne veux point vous offenser au delà de ce que mon intérêt
+exige.
+
+OLIVIER.--Va-t'en avec lui, toi, vieux chien.
+
+ADAM.--_Vieux chien_: c'est donc là ma récompense!--Vous avez bien
+raison, car j'ai perdu mes dents à votre service. Dieu soit avec l'âme
+de mon vieux maître! Il n'aurait jamais dit un mot pareil.
+
+(Orlando et Adam sortent.)
+
+OLIVIER.--Quoi, en est-il ainsi? Commencez-vous à prendre ce ton? Je
+remédierai à votre insolence, et pourtant je ne vous donnerai pas mille
+écus.--Holà, Dennis!
+
+(Dennis se présente.)
+
+DENNIS.--Monsieur m'appelle-t-il?
+
+OLIVIER.--Charles, le lutteur du duc, n'est-il pas venu ici pour me
+parler?
+
+DENNIS.--Oui, monsieur; il est ici, à la porte, et il demande même avec
+importunité à être introduit auprès de vous.
+
+OLIVIER.--Fais-le entrer. (_Dennis sort_.) Ce sera un excellent moyen;
+c'est demain que la lutte doit se faire.
+
+(Entre Charles.)
+
+CHARLES.--Je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie.
+
+OLIVIER.--Mon bon monsieur Charles, quelles nouvelles nouvelles y a-t-il
+à la nouvelle cour?
+
+CHARLES.--Il n'y a de nouvelles à la cour que les vieilles nouvelles de
+la cour, monsieur; c'est-à-dire que le vieux duc est banni par son
+jeune frère le nouveau duc, et trois ou quatre seigneurs, qui lui sont
+attachés, se sont exilés volontairement avec lui; leurs terres et
+leurs revenus enrichissent le nouveau duc; ce qui fait qu'il consent
+volontiers qu'ils aillent où bon leur semble.
+
+OLIVIER.--Savez-vous si Rosalinde, la fille du duc, est bannie avec son
+père?
+
+CHARLES.--Oh! non, monsieur; car sa cousine, la fille du duc, l'aime
+à un tel point (ayant été élevées ensemble depuis le berceau), qu'elle
+l'aurait suivie dans son exil, ou serait morte de douleur, si elle
+n'avait pu la suivre. Elle est à la cour, où son oncle l'aime autant
+que sa propre fille, et jamais deux dames ne s'aimèrent comme elles
+s'aiment.
+
+OLIVIER.--Où doit vivre le vieux duc?
+
+CHARLES.--On dit qu'il est déjà dans la forêt des Ardennes, et qu'il a
+avec lui plusieurs braves seigneurs qui vivent là comme le vieux Robin
+Hood d'Angleterre: on assure que beaucoup de jeunes gentilshommes
+s'empressent tous les jours auprès de lui, et qu'ils passent les jours
+sans soucis, comme on faisait dans l'âge d'or.
+
+OLIVIER.--Ne devez-vous pas lutter demain devant le nouveau duc?
+
+CHARLES.--Oui vraiment, monsieur, et je viens vous faire part d'une
+chose. On m'a donné secrètement à entendre, monsieur, que votre jeune
+frère Orlando avait envie de venir déguisé s'essayer contre moi. Demain,
+monsieur, je lutte pour ma réputation, et celui qui m'échappera sans
+avoir quelque membre cassé, il faudra qu'il se batte bien. Votre frère
+est jeune et délicat, et je ne voudrais pas, par considération pour
+vous, lui faire aucun mal; ce que je serai cependant forcé de faire pour
+mon honneur s'il entre dans l'arène. Ainsi, l'affection que j'ai pour
+vous m'engage à vous en prévenir, afin que vous tâchiez de le dissuader
+de son projet, ou que vous consentiez à supporter de bonne grâce le
+malheur auquel il se sera exposé; il l'aura cherché lui-même, et tout à
+fait contre mon inclination.
+
+OLIVIER.--Je te remercie, Charles, de l'amitié que tu as pour moi, et tu
+verras que je t'en prouverai ma reconnaissance. J'avais déjà été averti
+du dessein de mon frère, et sous main j'ai travaillé à le faire renoncer
+à cette idée; mais il est déterminé. Je te dirai, Charles, que c'est
+le jeune homme le plus entêté qu'il y ait en France, rempli d'ambition,
+jaloux à l'excès des talents des autres, un traître qui a la lâcheté de
+tramer des complots contre moi, son propre frère. Ainsi, agis à ton gré;
+j'aimerais autant que tu lui brisasses la tête qu'un doigt, et tu feras
+bien d'y prendre garde; car si tu ne lui fais qu'un peu de mal, ou s'il
+n'acquiert pas lui-même un grand honneur à tes dépens, il cherchera à
+t'empoisonner, il te fera tomber dans quelque piége funeste, et il ne
+te quittera point qu'il ne t'ait fait perdre la vie de quelque façon
+indirecte; car je t'assure, et je ne saurais presque te le dire sans
+pleurer, qu'il n'y a pas un être dans le monde, aussi jeune et aussi
+méchant que lui. Je ne te parle de lui qu'avec la réserve d'un frère;
+mais si je te le disséquais tel qu'il est, je serais forcé de rougir et
+de pleurer, et toi tu pâlirais d'effroi.
+
+CHARLES.--Je suis bien content d'être venu vous trouver: s'il vient
+demain, je lui donnerai son compte: s'il est jamais en état d'aller
+seul, après s'être essayé contre moi, de ma vie je ne lutterai pour le
+prix: et là-dessus Dieu garde Votre Seigneurie!
+
+OLIVIER.--Adieu, bon Charles.--A présent, il me faut exciter mon
+jouteur: j'espère m'en voir bientôt débarrassé; car mon âme, je ne sais
+cependant pas pourquoi, ne hait rien plus que lui; en effet, il a le
+coeur noble, il est instruit sans avoir jamais été à l'école, parlant
+bien et avec noblesse, il est aimé de toutes les classes jusqu'à
+l'adoration; et si bien dans le coeur de tout le monde, et surtout
+de mes propres gens, qui le connaissent le mieux, que moi j'en suis
+méprisé. Mais cela ne durera pas: le lutteur va y mettre bon ordre. Il
+ne me reste rien à faire, qu'à exciter ce garçon là-dessus, et j'y vais
+de ce pas.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Plaine devant le palais du duc.
+
+ROSALINDE et CÉLIE.
+
+
+CÉLIE.--Je t'en conjure, Rosalinde, ma chère cousine, sois plus gaie.
+
+ROSALINDE.--Chère Célie, je montre bien plus de gaieté que je n'en
+possède; et tu veux que j'en montre encore davantage? Si tu ne peux
+m'apprendre à oublier un père banni, renonce à vouloir m'apprendre à me
+souvenir d'une grande joie.
+
+CÉLIE.--Ah! je vois bien que tu ne m'aimes pas aussi tendrement que
+je t'aime; car si mon oncle, ton père, au lieu d'être banni, avait au
+contraire banni ton oncle, le duc mon père, pourvu que tu fusses restée
+avec moi, mon amitié pour toi m'aurait appris à prendre ton père pour le
+mien; et tu en ferais autant, si la force de ton amitié égalait celle de
+la mienne.
+
+ROSALINDE.--Eh bien! je veux tâcher d'oublier ma situation, pour me
+réjouir de la tienne.
+
+CÉLIE.--Tu sais que mon père n'a que moi d'enfants; il n'y a pas
+d'apparence qu'il en ait jamais d'autre; et certainement à sa mort tu
+seras son héritière; tout ce qu'il a enlevé de force à ton père, je
+te le rendrai par affection; sur mon honneur, je le ferai, et que je
+devienne un monstre s'il m'arrive d'enfreindre ce serment! Ainsi, ma
+charmante Rose, ma chère Rose, sois gaie.
+
+ROSALINDE.--Je le serai désormais, cousine; je veux imaginer quelque
+amusement. Voyons, que penses-tu de faire l'amour?
+
+CÉLIE.--Oh! ma chère, je t'en prie, fais de l'amour un jeu; mais ne va
+pas aimer sérieusement aucun homme, et même par amusement ne va jamais
+si loin que tu ne puisses te retirer en honneur et sans rougir.
+
+ROSALINDE.--Eh bien! à quoi donc nous amuserons-nous?
+
+CÉLIE.--Asseyons-nous, et par nos moqueries dérangeons de son rouet
+cette bonne ménagère, la Fortune, afin qu'à l'avenir ses dons soient
+plus également partagés[2].
+
+[Note 2: Nous avons déjà vu, dans _Antoine et Cléopâtre_, que Shakspeare
+donne un rouet à la Fortune et en fait une ménagère.]
+
+ROSALINDE.--Je voudrais que cela fût en notre pouvoir, car ses bienfaits
+sont souvent bien mal placés, et la bonne aveugle fait surtout de
+grandes méprises dans les dons qu'elle distribue aux femmes.
+
+CÉLIE.--Oh! cela est bien vrai; car celles qu'elle fait belles, elle les
+fait rarement vertueuses, et celles qu'elle fait vertueuses, elle les
+fait en général bien laides.
+
+ROSALINDE.--Mais, cousine, tu passes de l'office de la Fortune à celui
+de la Nature. La Fortune est la souveraine des dons de ce monde, mais
+elle ne peut rien sur les traits naturels.
+
+(Entre Touchstone.)
+
+CÉLIE.--Non?... Lorsque la Nature a formé une belle créature, la Fortune
+ne peut-elle pas la faire tomber dans le feu? Et, bien que la Nature
+nous ait donné de l'esprit pour railler la Fortune, cette même fortune
+envoie cet imbécile pour interrompre notre entretien.
+
+ROSALINDE.--En vérité, la Fortune est trop cruelle envers la Nature,
+puisque la Fortune envoie l'enfant de la nature pour interrompre
+l'esprit de la nature.
+
+CÉLIE.--Peut-être n'est-ce pas ici l'ouvrage de la Fortune, mais celui
+de la Nature elle-même, qui, s'apercevant que notre esprit naturel
+est trop épais pour raisonner sur de telles déesses, nous envoie cet
+imbécile pour notre pierre à aiguiser[3], car toujours la stupidité d'un
+sot sert à aiguiser l'esprit.--Eh bien! homme d'esprit, où allez-vous?
+
+[Note 3: Célie et Rosalinde jouent sur le sens du mot _Touchstone_, qui
+veut dire pierre à aiguiser ou pierre de touche. Les _clowns_ du théâtre
+anglais sont des bouffons, des _graciosi_; il ne faut pas les confondre
+avec les fous en titre.]
+
+TOUCHSTONE.--Maîtresse, il faut que vous veniez trouver votre père.
+
+CÉLIE.--Vous a-t-on fait le messager?
+
+TOUCHSTONE.--Non, sur mon honneur; mais on m'a ordonné de venir vous
+chercher.
+
+ROSALINDE.--Où avez-vous appris ce serment, fou?
+
+TOUCHSTONE.--D'un certain chevalier, qui jurait sur son honneur que
+les beignets étaient bons, et qui jurait encore sur son honneur que
+la moutarde ne valait rien: moi, je soutiendrai que les beignets ne
+valaient rien, et que la moutarde était bonne, et cependant le chevalier
+ne faisait pas un faux serment.
+
+CÉLIE.--Comment prouverez-vous cela, avec toute la masse de votre
+science?
+
+ROSALINDE.--Allons, voyons, démuselez votre sagesse.
+
+TOUCHSTONE.--Avancez-vous toutes deux, caressez-vous le menton, et jurez
+par votre barbe que je suis un fripon[4].
+
+[Note 4: On trouve une phrase équivalente dans _Gargantua_.]
+
+CÉLIE.--Par notre barbe, si nous en avions, tu es un fripon.
+
+TOUCHSTONE.--Et moi, je jurerais par ma friponnerie, si j'en avais,
+que je suis un fripon; mais si vous jurez par ce qui n'est pas, vous ne
+faites pas de faux serment; aussi le chevalier n'en fit pas davantage,
+lorsqu'il jura par son honneur, car il n'en eut jamais, ou s'il en avait
+eu, il l'avait perdu à force de serments, longtemps avant qu'il vît ces
+beignets ou cette moutarde.
+
+CÉLIE.--Dis-moi, je te prie, de qui tu veux parler?
+
+TOUCHSTONE.--De cet homme que le vieux Frédéric, votre père, aime tant.
+
+CÉLIE.--L'amitié de mon père suffit pour l'honorer: en voilà assez; ne
+parle plus de lui; tu seras fouetté un de ces jours pour tes moqueries.
+
+TOUCHSTONE,--C'est une grande pitié, que les fous ne puissent dire
+sagement ce que les sages font follement.
+
+CÉLIE.--Par ma foi, tu dis vrai; car, depuis que le peu d'esprit qu'ont
+les fous[5] a été condamné au silence, le peu de folie des gens sages se
+montre extraordinairement.--Voici monsieur Le Beau.
+
+[Note 5: Tôt ou tard la vérité devait déplaire à la cour, même dans la
+bouche des fous.]
+
+(Entre Le Beau.)
+
+ROSALINDE.--Avec la bouche pleine de nouvelles.
+
+CÉLIE.--Qu'il va dégorger sur nous, comme les pigeons donnent à manger à
+leurs petits.
+
+ROSALINDE.--Alors nous serons farcies de nouvelles.
+
+CÉLIE.--Tant mieux, nous n'en trouverons que plus de chalands. Bonjour,
+monsieur Le Beau; quelles nouvelles?
+
+LE BEAU.--Belle princesse, vous avez perdu un grand plaisir.
+
+CÉLIE.--Du plaisir! de quelle couleur?
+
+LE BEAU.--De quelle couleur, madame? Que voulez-vous que je vous
+réponde?
+
+ROSALINDE.--Au gré de votre esprit et du hasard.
+
+TOUCHSTONE.--Ou comme le voudront les décrets de la destinée.
+
+CÉLIE.--Très-bien dit: voilà qui est maçonné avec une truelle[6].
+
+TOUCHSTONE.--Ma foi, si je ne garde pas mon rang[7]...
+
+[Note 6: Grossièrement, expression proverbiale.]
+
+[Note 7: _Rank, rang_ et _rance_, équivoque.]
+
+ROSALINDE.--Tu perds ton ancienne odeur.
+
+LE BEAU.--Vous me troublez, mesdames; je voulais vous faire le récit
+d'une belle lutte que vous n'avez pas eu le plaisir de voir.
+
+ROSALINDE.--Dites-nous toujours l'histoire de cette lutte.
+
+LE BEAU.--Je vous en dirai le commencement; et si cela plaît à Vos
+Seigneuries, vous pourrez en voir la fin; car le plus beau est encore
+à faire, et ils viennent l'exécuter précisément dans l'endroit où vous
+êtes.
+
+CÉLIE.--Eh bien! le commencement, qui est mort et enterré?
+
+LE BEAU.--Arrive un vieillard avec ses trois fils.
+
+CÉLIE.--Je pourrais trouver ce début-là à un vieux conte.
+
+LE BEAU.--Trois jeunes gens de belle taille et de bonne mine...
+
+ROSALINDE.--Avec des écriteaux à leur cou[8] portant: «On fait à savoir
+par ces présentes, à tous ceux à qui il appartiendra...»
+
+[Note 8: Bill, _pertuisane, billet, écriteau_. L'équivoque roule sur la
+double signification du mot.]
+
+LE BEAU.--L'aîné des trois a lutté contre Charles, le lutteur du duc:
+Charles, en un instant, l'a renversé, et lui a cassé trois côtes; de
+sorte qu'il n'y a guère d'espérance qu'il survive. Il a traité le second
+de même, et le troisième aussi. Ils sont étendus ici près; le pauvre
+vieillard, leur père, fait de si tristes lamentations à côté d'eux, que
+tous les spectateurs le plaignent en pleurant.
+
+ROSALINDE.--Hélas!
+
+TOUCHSTONE.--Mais, monsieur, quel est donc l'amusement que les dames ont
+perdu?
+
+LE BEAU.--Hé! celui dont je parle.
+
+TOUCHSTONE.--Voilà donc comme les hommes deviennent plus sages de jour
+en jour! C'est la première fois de ma vie que j'aie jamais entendu dire
+que de voir briser des côtes était un amusement pour les dames.
+
+CÉLIE.--Et moi aussi, je te le proteste.
+
+ROSALINDE.--Mais y en a-t-il encore d'autres qui brûlent d'envie de voir
+déranger ainsi l'harmonie de leurs côtes? Y en a-t-il un autre qui se
+passionne pour le jeu de _brise-côte_[9].--Verrons-nous cette lutte,
+cousine?
+
+[Note 9: Côtes rompues, musique rompue, analogie entre la flûte inégale
+de Pan, et la disposition anatomique des côtes.]
+
+LE BEAU.--Il le faudra bien, mesdames, si vous restez où vous êtes; car
+c'est ici l'arène que l'on a choisie pour la lutte, et ils sont prêts à
+l'engager.
+
+CÉLIE.--Ce sont sûrement eux qui viennent là-bas: restons donc, et
+voyons-la.
+
+(Fanfares.--Entrent le duc Frédéric, les seigneurs de sa cour, Orlando,
+Charles et suite.)
+
+FRÉDÉRIC.--Avancez: puisque le jeune homme ne veut pas se laisser
+dissuader, qu'il soit téméraire à ses risques et périls.
+
+ROSALINDE.--Est-ce là l'homme?
+
+LE BEAU.--Lui-même, madame.
+
+CÉLIE.--Hélas! il est trop jeune; il a cependant l'air de devoir
+remporter la victoire.
+
+FRÉDÉRIC.--Quoi! vous voilà, ma fille, et vous aussi ma nièce? Vous
+êtes-vous glissées ici pour voir la lutte?
+
+ROSALINDE.--Oui, monseigneur, si vous voulez nous le permettre.
+
+FRÉDÉRIC,--Vous n'y prendrez pas beaucoup de plaisir, je vous assure: il
+y a une si grande inégalité de forces entre les deux hommes! Par pitié
+pour la jeunesse de l'agresseur, je voudrais le dissuader; mais il ne
+veut pas écouter mes instances. Parlez-lui, mesdames; voyez si vous
+pourrez le toucher.
+
+CÉLIE.--Faites-le venir ici, mon cher monsieur Le Beau.
+
+FRÉDÉRIC.--Oui, appelez-le; je ne veux pas être présent.
+
+(Il se retire à l'écart.)
+
+LE BEAU.--Monsieur l'agresseur, les princesses voudraient vous parler.
+
+ORLANDO.--Je vais leur présenter l'hommage de mon obéissance et de mon
+respect.
+
+ROSALINDE.--Jeune homme, avez-vous défié Charles le lutteur?
+
+ORLANDO.--Non, belle princesse; il est l'agresseur général: je ne
+fais que venir comme les autres, pour essayer avec lui la force de ma
+jeunesse.
+
+CÉLIE.--Monsieur, vous êtes trop hardi pour votre âge: vous avez vu de
+cruelles preuves de la force de cet homme. Si vous pouviez vous voir
+avec vos yeux, ou vous connaître avec votre jugement, la crainte
+du malheur où vous vous exposez vous conseillerait de chercher des
+entreprises moins inégales. Nous vous prions, pour l'amour de vous-même,
+de songer à votre sûreté, et de renoncer à cette tentative.
+
+ROSALINDE.--Rendez-vous, monsieur, votre réputation n'en sera nullement
+lésée: nous nous chargeons d'obtenir du duc que la lutte n'aille pas
+plus loin.
+
+ORLANDO.--Je vous supplie, mesdames, de ne pas me punir par une opinion
+désavantageuse: j'avoue que je suis très-coupable de refuser quelque
+chose à d'aussi généreuses dames; mais accordez-moi que vos beaux yeux
+et vos bons souhaits me suivent dans l'essai que je vais faire. Si je
+suis vaincu, la honte n'atteindra qu'un homme qui n'eut jamais aucune
+gloire: si je suis tué, il n'y aura de mort que moi, qui en serais bien
+aise: je ne ferai aucun tort à mes amis, car je n'en ai point pour me
+pleurer; ma mort ne sera d'aucun préjudice au monde, car je n'y possède
+rien; je n'y occupe qu'une place, qui pourra être mieux remplie, quand
+je l'aurai laissée vacante.
+
+ROSALINDE.--Je voudrais que le peu de force que j'ai fût réunie à la
+vôtre.
+
+CÉLIE.--Et la mienne aussi pour augmenter la sienne.
+
+ROSALINDE.--Portez-vous bien! fasse le ciel que je sois trompée dans mes
+craintes pour vous!
+
+ORLANDO.--Puissiez-vous voir exaucer tous les désirs de votre coeur!
+
+CHARLES.--Allons, où est ce jeune galant, qui est si jaloux de coucher
+avec sa mère la terre?
+
+ORLANDO.--Le voici tout prêt, monsieur; mais il est plus modeste dans
+ses voeux que vous ne dites.
+
+FRÉDÉRIC.--Vous n'essayerez qu'une seule chute?
+
+CHARLES.--Non, monseigneur, je vous le garantis; si vous avez fait tous
+vos efforts pour le détourner de tenter la première, vous n'aurez pas à
+le prier d'en risquer une seconde.
+
+ORLANDO.--Vous comptez bien vous moquer de moi après la lutte; vous ne
+devriez pas vous en moquer avant; mais voyons; avancez.
+
+ROSALINDE.--O jeune homme, qu'Hercule te seconde!
+
+CÉLIE.--Je voudrais être invisible, pour saisir ce robuste adversaire
+par la jambe.
+
+(Charles et Orlando luttent.)
+
+ROSALINDE.--O excellent jeune homme!
+
+CÉLIE.--Si j'avais la foudre dans mes yeux, je sais bien qui des deux
+serait terrassé.
+
+FRÉDÉRIC.--Assez, assez.
+
+(Charles est renversé, acclamations.)
+
+ORLANDO.--Encore, je vous en supplie, monseigneur; je ne suis pas encore
+en haleine.
+
+FRÉDÉRIC.--Comment te trouves-tu, Charles?
+
+LE BEAU.--Il ne saurait parler, monseigneur.
+
+FRÉDÉRIC.--Emportez-le. _(A Orlando_.) Quel est ton nom, jeune homme?
+
+ORLANDO.--Orlando, monseigneur, le plus jeune des fils du chevalier
+Rowland des Bois.
+
+FRÉDÉRIC.--Je voudrais que tu fusses le fils de tout autre homme: le
+monde tenait ton père pour un homme honorable, mais il fut toujours mon
+ennemi: cet exploit que tu viens de faire m'aurait plu bien davantage,
+si tu descendais d'une autre maison. Mais, porte-toi bien, tu es un
+brave jeune homme; je voudrais que tu te fusses dit d'un autre père!
+
+(Frédéric sort avec sa suite et Le Beau.)
+
+CÉLIE.--Si j'étais mon père, cousine, en agirais-je ainsi?
+
+ORLANDO.--Je suis plus fier d'être le fils du chevalier Rowland, le
+plus jeune de ses fils, et je ne changerais pas ce nom pour devenir
+l'héritier adoptif de Frédéric.
+
+ROSALINDE.--Mon père aimait le chevalier Rowland comme sa propre âme, et
+tout le monde avait pour lui les sentiments de mon père: si j'avais
+su plus tôt que ce jeune homme était son fils, je l'aurais conjuré en
+pleurant plutôt que de le laisser s'exposer ainsi.
+
+CÉLIE.--Allons, aimable cousine, allons le remercier et l'encourager.
+Mon coeur souffre de la dureté et de la jalousie de mon père.--Monsieur,
+vous méritez des applaudissements universels; si vous tenez aussi bien
+vos promesses en amour que vous venez de dépasser ce que vous aviez
+promis, votre maîtresse sera heureuse.
+
+ROSALINDE, _lui donnant la chaîne qu'elle avait à son cou_.--Monsieur,
+portez ceci en souvenir de moi, d'une jeune fille disgraciée de la
+fortune, et qui vous donnerait davantage, si sa main avait des dons à
+offrir.--Nous retirons-nous, cousine?
+
+CÉLIE.--Oui.--Adieu, beau gentilhomme.
+
+ORLANDO.--Ne puis-je donc dire: je vous remercie! Tout ce qu'il y avait
+de mieux en moi est renversé, ce qui reste devant vous n'est qu'une
+quintaine[10], un bloc sans vie.
+
+[Note 10: Quintaine, poteau fiché en plaine auquel on suspendait un
+bouclier qui servait de but aux javelots, ou aux lances, dans les
+joutes:
+
+ Lasse enfin de servir au peuple de quintaine.]
+
+ROSALINDE.--Il nous rappelle: mon orgueil est tombé avec ma fortune. Je
+vais lui demander ce qu'il veut.--Avez-vous appellé, monsieur? monsieur,
+vous avez lutté à merveille, et vous avez vaincu plus que vos ennemis.
+
+CÉLIE.--Voulez-vous venir, cousine?
+
+ROSALINDE.--Allons, du courage. Portez-vous bien.
+
+(Rosalinde et Célie sortent.)
+
+ORLANDO.--Quelle passion appesantit donc ma langue? Je ne peux lui
+parler, et cependant elle provoquait l'entretien. (_Le Beau rentre._)
+Pauvre Orlando, tu as renversé un Charles et quelque être plus faible te
+maîtrise.
+
+LE BEAU.--Mon bon monsieur, je vous conseille, en ami, de quitter ces
+lieux. Quoique vous ayez mérité de grands éloges, les applaudissements
+sincères et l'amitié de tout le monde, cependant telles sont maintenant
+les dispositions du duc qu'il interprète contre vous tout ce que vous
+avez fait: le duc est capricieux; enfin, il vous convient mieux à vous
+de juger ce qu'il est, qu'à moi de vous l'expliquer.
+
+ORLANDO.--Je vous remercie, monsieur; mais, dites-moi, je vous prie,
+laquelle de ces deux dames, qui assistaient ici à la lutte, était la
+fille du duc?
+
+LE BEAU.--Ni l'une ni l'autre, si nous les jugeons par le caractère:
+cependant la plus petite est vraiment sa fille, et l'autre est la
+fille du duc banni, détenue ici par son oncle l'usurpateur, pour tenir
+compagnie à sa fille; elles s'aiment, l'une et l'autre, plus que deux
+soeurs ne peuvent s'aimer. Mais je vous dirai que, depuis peu, ce duc a
+pris sa charmante nièce en aversion, sans aucune autre raison, que parce
+que le peuple fait l'éloge de ses vertus, et la plaint par amour pour
+son bon père. Sur ma vie, l'aversion du duc contre cette jeune dame
+éclatera tout à coup.--Monsieur, portez-vous bien; par la suite, dans
+un monde meilleur que celui-ci, je serai charmé de lier une plus étroite
+connaissance avec vous, et d'obtenir votre amitié.
+
+ORLANDO.--Je vous suis très-redevable: portez-vous bien. (_Le Beau
+sort._) Il faut donc que je tombe de la fumée dans le feu[11]. Je
+quitte un duc tyran pour rentrer sous un frère tyran: mais, ô divine
+Rosalinde!...
+
+(Il sort.)
+
+[Note 11: _From the smoke into the smother_, de la fumée dans
+l'étouffoir.]
+
+
+SCÈNE III
+
+Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CÉLIE et ROSALINDE.
+
+
+CÉLIE.--Quoi, cousine! quoi, Rosalinde!--Amour, un peu de pitié! Quoi,
+pas un mot!
+
+ROSALINDE.--Pas un mot à jeter à un chien[12].
+
+CÉLIE.--Non; tes paroles sont trop précieuses pour être jetées aux
+roquets, mais jettes-en ici quelques-unes; allons, estropie-moi avec de
+bonnes raisons.
+
+ROSALINDE.--Alors il y aurait deux cousines d'enfermées, l'une serait
+estropiée par des raisons[13], et l'autre folle sans aucune raison.
+
+CÉLIE.--Mais tout ceci regarde-t-il votre père?
+
+ROSALINDE.--Non; il y en a une partie pour le père de mon
+enfant[14].--Oh! que le monde de tous les jours est rempli de ronces!
+
+[Note 12: Expression proverbiale.]
+
+[Note 13: _Lame me with reasons_, rends-moi boiteuse par de bonnes
+raisons.
+
+On a dernièrement voulu prouver par ces mots que Shakspeare était
+boiteux en traduisant: _Prouvez-moi que je suis boiteux_. On a compté
+combien de fois le mot _lame_ était dans ses oeuvres; et chaque fois a
+été une preuve.]
+
+[Note 14: Mon futur époux.]
+
+CÉLIE.--Ce ne sont que des chardons, cousine, jetés sur toi par jeu
+dans la folie d'un jour de fête: mais si nous ne marchons pas dans les
+sentiers battus, ils s'attacheront à nos jupons.
+
+ROSALINDE.--Je les secouais bien de ma robe; mais ces chardons sont dans
+mon coeur.
+
+CÉLIE.--Chasse-les en faisant: hem! hem!
+
+ROSALINDE.--J'essayerais, s'il ne fallait que dire hem et l'obtenir.
+
+CÉLIE.--Allons, allons, il faut lutter contre tes affections.
+
+ROSALINDE.--Oh! elles prennent le parti d'un meilleur lutteur que moi!
+
+CÉLIE.--Que le ciel te protége! Tu essayeras, avec le temps, en dépit
+d'une chute.--Mais laissons là toutes ces plaisanteries, et parlons
+sérieusement: est-il possible que tu tombes aussi subitement et aussi
+éperdument amoureuse du plus jeune des fils du vieux chevalier Rowland?
+
+ROSALINDE.--Le duc mon père aimait tendrement son père.
+
+CÉLIE.--S'ensuit-il de là que tu doives aimer tendrement son fils?
+D'après cette logique, je devrais le haïr; car mon père haïssait son
+père: cependant je ne hais point Orlando.
+
+ROSALINDE.--Non, je t'en prie, pour l'amour de moi, ne le hais pas.
+
+CÉLIE.--Pourquoi le haïrai-je? N'est-il pas rempli de mérite?
+
+ROSALINDE.--Permets donc que je l'aime pour cette raison; et toi,
+aime-le parce que je l'aime.--Mais regarde, voilà le duc qui vient.
+
+CÉLIE.--Avec des yeux pleins de courroux.
+
+(Frédéric entre avec des seigneurs de la cour.)
+
+FRÉDÉRIC--Hâtez-vous, madame, de partir et de vous retirer de notre
+cour.
+
+ROSALINDE.--Moi, mon oncle?
+
+FRÉDÉRIC.--Vous, ma nièce; et si dans dix jours vous vous trouvez à
+vingt milles de notre cour, vous mourrez.
+
+ROSALINDE.--Je supplie Votre Altesse de permettre que j'emporte avec moi
+la connaissance de ma faute. Si je me comprends moi-même, si mes propres
+désirs me sont connus, si je ne rêve pas ou si je ne suis pas folle,
+comme je ne crois pas l'être, alors, cher oncle, je vous proteste que
+jamais je n'offensai Votre Altesse, pas même par une pensée à demi
+conçue.
+
+FRÉDÉRIC--Tel est le langage de tous les traîtres; si leur justification
+dépendait de leurs paroles, ils seraient aussi innocents que la grâce
+même: qu'il vous suffise de savoir que je me méfie de vous.
+
+ROSALINDE.--Votre méfiance ne suffit pas pour faire de moi une perfide.
+Dites-moi quels sont les indices de ma trahison?
+
+FRÉDÉRIC.--Tu es fille de ton père, et c'est assez.
+
+ROSALINDE.--Je l'étais aussi lorsque Votre Altesse s'est emparée de son
+duché; je l'étais, lorsque Votre Altesse l'a banni. La trahison ne se
+transmet pas comme un héritage, monseigneur; ou si elle passait de nos
+parents à nous, qu'en résulterait-il encore contre moi? Mon père ne fut
+jamais un traître: ainsi, mon bon seigneur, ne me faites pas l'injustice
+de croire que ma pauvreté soit de la perfidie.
+
+CÉLIE.--Cher souverain, daignez m'entendre.
+
+FRÉDÉRIC.--Oui, Célie, c'est pour l'amour de vous que nous l'avons
+retenue ici; autrement, elle aurait été rôder avec son père.
+
+CÉLIE.--Je ne vous priai pas alors de la retenir ici; vous suivîtes
+votre bon plaisir et votre propre pitié: j'étais trop jeune dans ce
+temps-là pour apprécier tout ce qu'elle valait; mais maintenant je la
+connais; si elle est une traîtresse, j'en suis donc une aussi, nous
+avons toujours dormi dans le même lit, nous nous sommes levées au même
+instant, nous avons étudié, joué, mangé ensemble, et partout où nous
+sommes allées, nous marchions toujours comme les cygnes de Junon,
+formant un couple inséparable.
+
+FRÉDÉRIC.--Elle est trop rusée pour toi; sa douceur, son silence même,
+et sa patience, parlent au peuple qui la plaint. Tu es une folle,
+elle te vole ton nom; tu auras plus d'éclat, et tes vertus brilleront
+davantage lorsqu'elle sera partie; n'ouvre plus la bouche; l'arrêt que
+j'ai prononcé contre elle est ferme et irrévocable; elle est bannie.
+
+CÉLIE.--Prononcez donc aussi, monseigneur, la même sentence contre moi;
+car je ne saurais vivre séparée d'elle.
+
+FRÉDÉRIC.--Vous êtes une folle.--Vous, ma nièce, faites vos préparatifs;
+si vous passez le temps fixé, je vous jure, sur mon honneur et sur ma
+parole solennelle, que vous mourrez.
+
+(Frédéric sort avec sa suite.)
+
+CÉLIE.--O ma pauvre Rosalinde, où iras-tu? Veux-tu que nous changions
+de pères? Je te donnerai le mien. Je t'en conjure, ne sois pas plus
+affligée que je ne le suis.
+
+ROSALINDE.--J'ai bien plus sujet de l'être.
+
+CÉLIE.--Tu n'en as pas davantage, cousine; console-toi, je t'en prie: ne
+sais-tu pas que le duc m'a bannie, moi, sa fille?
+
+ROSALINDE.--C'est ce qu'il n'a point fait.
+
+CÉLIE.--Non, dis-tu? Rosalinde n'éprouve donc pas cet amour qui me
+dit que toi et moi sommes une? Quoi! on nous séparera? Quoi! nous nous
+quitterions, douce amie? non, que mon père cherche une autre héritière.
+Allons, concertons ensemble le moyen de nous enfuir; voyons où nous
+irons et ce que nous emporterons avec nous; ne prétends pas te charger
+seule du fardeau, ni supporter seule tes chagrins, et me laisser à
+l'écart: car, tu peux dire tout ce que tu voudras, mais je te jure, par
+ce ciel qui paraît triste de notre douleur, que j'irai partout avec toi.
+
+ROSALINDE.--Mais où irons-nous?
+
+CÉLIE.--Chercher mon oncle.
+
+ROSALINDE.--Hélas! de jeunes filles comme nous! quel danger ne
+courrons-nous pas en voyageant si loin? La beauté tente les voleurs,
+encore plus que l'or.
+
+CÉLIE.--Je m'habillerai avec des vêtements pauvres et grossiers et je
+me teindrai le visage avec une espèce de terre d'ombre; fais-en autant,
+nous passerons sans être remarquées, et sans exciter personne à nous
+attaquer.
+
+ROSALINDE.--Ne vaudrait-il pas mieux, étant d'une taille plus
+qu'ordinaire, que je m'habillasse tout à fait en homme? Avec une belle
+et large épée à mon côté, et un épieu à la main (qu'il reste cachée
+dans mon coeur toute la peur de femme qui voudra!) j'aurai un extérieur
+fanfaron et martial, aussi bien que tant de lâches qui cachent leur
+poltronnerie sous les apparences de la bravoure.
+
+CÉLIE.--Comment t'appellerai-je, lorsque tu seras un homme?
+
+ROSALINDE.--Je ne veux pas porter un nom moindre que celui du page
+de Jupiter, ainsi, songe bien à m'appeler Ganymède, et toi, quel nom
+veux-tu avoir?
+
+CÉLIE.--Un nom qui ait quelque rapport avec ma situation: plus de Célie;
+je suis _Aliéna_[15].
+
+[Note 15: _Aliéna_, mot latin; étrangère bannie.]
+
+ROSALINDE.--Mais, cousine, si nous essayions de voler le fou de la cour
+de ton père, ne servirait-il pas à nous distraire dans le voyage?
+
+CÉLIE.--Il me suivra, j'en réponds, au bout du monde. Laisse-moi le soin
+de le gagner: allons ramasser nos bijoux et nos richesses; concertons le
+moment le plus propice, et les moyens les plus sûrs pour nous soustraire
+aux poursuites que l'on ne manquera pas de faire après mon évasion:
+allons, marchons avec joie... vers la liberté, et non vers le
+bannissement!
+
+(Elles sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+La forêt des Ardennes.
+
+LE VIEUX DUC, AMIENS _et deux ou trois_ SEIGNEURS _vêtus en habits de
+gardes-chasse._
+
+
+LE VIEUX DUC.--Eh bien! mes compagnons, mes frères d'exil, l'habitude
+n'a-t-elle pas rendu cette vie plus douce pour nous que celle que l'on
+passe dans la pompe des grandeurs? Ces bois ne sont-ils pas plus exempts
+de dangers qu'une cour envieuse? Ici, nous ne souffrons que la peine
+imposée à Adam, les différences des saisons, la dent glacée et les
+brutales insultes du vent d'hiver, et quand il me pince et souffle sur
+mon corps, jusqu'à ce que je sois tout transi de froid, je souris et je
+dis: «Ce n'est pas ici un flatteur: ce sont là des conseillers qui me
+convainquent de ce que je suis en me le faisant sentir.» On peut
+retirer de doux fruits de l'adversité; telle que le crapaud horrible et
+venimeux, elle porte cependant dans sa tête un précieux joyau[16]. Notre
+vie actuelle, séparée de tout commerce avec le monde, trouve des voix
+dans les arbres, des livres dans les ruisseaux qui coulent, des sermons
+dans les pierres, et du bien en toute chose.
+
+[Note 16: C'était une opinion reçue, du temps de Shakspeare, que la
+tête d'un vieux crapaud contenait une pierre précieuse, ou une perle, à
+laquelle on attribuait de grandes vertus.]
+
+AMIENS.--Je ne voudrais pas changer cette vie: Votre Grâce est heureuse
+de pouvoir échanger les rigueurs opiniâtres de la fortune en une
+existence aussi tranquille et aussi douce.
+
+LE VIEUX DUC.--Allons, irons-nous tuer quelque venaison? Cependant cela
+me fait de la peine que ces pauvres créatures tachetées, bourgeoises par
+naissance de cette cité déserte, voient leurs flancs arrondis percés de
+ces pointes fourchues dans leurs propres domaines.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Aussi, monseigneur, cela chagrine beaucoup le
+mélancolique Jacques; il jure que vous êtes en cela un plus grand
+usurpateur que votre frère ne l'a été en vous bannissant. Aujourd'hui,
+le seigneur Amiens et moi, nous nous sommes glissés derrière lui, au
+moment où il était couché sous un chêne, dont l'antique racine perce les
+bords du ruisseau qui murmure le long de ce bois; au même endroit est
+venu languir un pauvre cerf éperdu que le trait d'un chasseur avait
+blessé; et vraiment, monseigneur, le malheureux animal poussait de
+si profonds gémissements, que dans ses efforts la peau de ses côtés a
+failli crever; ensuite de grosses larmes[17] ont roulé piteusement l'une
+après l'autre sur son nez innocent; et dans cette attitude, la pauvre
+bête fauve, que le mélancolique Jacques observait avec attention,
+restait immobile sur le bord du rapide ruisseau, qu'elle grossissait de
+ses pleurs.
+
+[Note 17: Dans l'ancienne matière médicale, les larmes du cerf mourant
+étaient réputées jouir d'une vertu miraculeuse.]
+
+LE VIEUX DUC.--Mais qu'a dit Jacques? N'a-t-il point moralisé sur ce
+spectacle?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Oh! oui, monseigneur, il a fait cent comparaisons
+différentes; d'abord, sur les pleurs de l'animal qui tombaient dans
+le ruisseau, qui n'avait pas besoin de ce superflu. «Pauvre cerf,
+disait-il, tu fais ton testament comme les gens du monde; tu donnes
+à qui avait déjà trop.» Ensuite, sur ce qu'il était là seul, isolé,
+abandonné de ses compagnons veloutés: «Voilà qui est bien, dit-il, le
+malheur sépare de nous la foule de nos compagnons.» Dans le moment,
+un troupeau sans souci et qui s'était rassasié dans la prairie, bondit
+autour de l'infortuné et ne s'arrête point pour le saluer: «Oui, disait
+Jacques, poursuivez, gras et riches citoyens; c'est la mode: pourquoi
+vos regards s'arrêteraient-ils sur ce pauvre malheureux, qui est
+ruiné et perdu sans ressource?» C'est ainsi que Jacques, par les plus
+violentes invectives, attaquait la campagne, la ville, la cour, et même
+la vie que nous menons ici, jurant que nous étions de vrais usurpateurs,
+des tyrans et pis encore, d'effrayer les animaux et de les tuer dans le
+lieu même que la nature leur avait assigné pour patrie et pour demeure.
+
+LE VIEUX DUC.--Et l'avez-vous laissé dans cette méditation?
+
+SECOND SEIGNEUR.--Oui, monseigneur, nous l'avons laissé pleurant et
+faisant des dissertations sur le cerf qui sanglotait.
+
+LE VIEUX DUC.--Montrez-moi l'endroit; j'aime à être aux prises avec lui,
+lorsqu'il est dans ces accès d'humeur; car alors il est plein d'idées.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Je vais, monseigneur, vous conduire droit à lui.
+
+
+SCÈNE II
+
+Appartement du palais du duc usurpateur.
+
+FRÉDÉRIC _entre avec des_ SEIGNEURS _de sa suite_.
+
+
+FRÉDÉRIC.--Est-il possible que personne ne les ait vues? Cela ne peut
+pas être: quelques traîtres de ma cour sont d'intelligence avec elles.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Je ne puis découvrir personne qui l'ait aperçue.
+Les dames, chargées de sa chambre, l'ont vue le soir au lit, et le
+lendemain, de grand matin, elles ont trouvé le lit vide du trésor qu'il
+renfermait, leur maîtresse.
+
+SECOND SEIGNEUR.--Monseigneur, on ne trouve pas non plus le paysan peu
+gracieux[18] dont Votre Altesse avait coutume de s'amuser si souvent.
+Hespérie, la fille d'honneur de la princesse, avoue qu'elle a entendu
+secrètement votre fille et sa cousine vantant beaucoup les bonnes
+qualités et les grâces du lutteur qui a vaincu dernièrement le robuste
+Charles, et elle croit qu'en quelque endroit que ces dames soient
+allées, ce jeune homme est sûrement avec elles.
+
+[Note 18: _Roynish_ du mot français _rogneux_.]
+
+FRÉDÉRIC.--Envoyez chez son frère; ramenez ici ce galant; s'il n'y
+est pas, amenez-moi son frère, je le lui ferai bien trouver; allez-y
+sur-le-champ, et ne vous lassez point de continuer les démarches et les
+perquisitions, jusqu'à ce que vous m'ayez ramené ces folles échappées.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Devant la maison d'Olivier.
+
+_Entrent_ ORLANDO et ADAM, _qui se rencontrent_.
+
+
+ORLANDO.--Qui est là?
+
+ADAM.--Quoi! c'est vous, mon jeune maître? O mon cher maître! ô mon
+doux maître! ô vous, image vivante du vieux chevalier Rowland! Quoi! que
+faites-vous ici? Ah! pourquoi êtes-vous vertueux? pourquoi les gens vous
+aiment-ils? pourquoi êtes-vous bon, fort et vaillant? pourquoi
+avez-vous été assez imprudent pour vouloir vaincre le nerveux lutteur du
+capricieux duc? Votre gloire vous a trop tôt devancé dans cette maison.
+Ne savez-vous pas, mon maître, qu'il est des hommes pour qui toutes
+leurs qualités deviennent autant d'ennemis? Voilà tout le fruit que vous
+retirez des vôtres; vos vertus, mon cher maître, sont pour vous autant
+de traîtres, sous une forme sainte et céleste. Oh! quel monde est
+celui-ci, où ce qui est louable empoisonne celui qui le possède!
+
+ORLANDO.--Quoi donc? de quoi s'agit-il?
+
+ADAM.--O malheureux jeune homme, ne franchissez pas ce seuil; l'ennemi
+de tout votre mérite habite sous ce toit: votre frère... non, il n'est
+pas votre frère, mais... le fils... non... pas le fils... je ne veux pas
+l'appeler fils... de celui que j'allais appeler son père, a appris votre
+gloire, et cette nuit même il se propose de brûler le logement où vous
+avez coutume de coucher, et vous dedans. S'il ne réussit pas dans
+ce projet, il trouvera d'autres moyens de vous faire périr; je l'ai
+entendu, par hasard, méditant son projet: ce n'est pas ici un lieu pour
+vous; cette maison n'est qu'une boucherie; abhorrez-la, redoutez-la, n'y
+entrez pas.
+
+ORLANDO.--Mais, Adam, où veux-tu que j'aille?
+
+ADAM.--N'importe où, pourvu que vous ne veniez pas ici.
+
+ORLANDO.--Quoi! voudrais-tu que j'allasse mendier mon pain; ou qu'armé
+d'une épée lâche et meurtrière je gagnasse ma vie comme un brigand en
+volant sur les grands chemins? Voilà ce qu'il faut que je fasse, ou je
+ne sais que faire; et c'est ce que je ne ferai pas, quoique je puisse
+faire. J'aime mieux me livrer à la haine d'un sang dégénéré, d'un frère
+sanguinaire.
+
+ADAM.--Non, ne le faites pas: j'ai cinq cents écus qui sont les pauvres
+gages que j'ai épargnés sous votre père; je les ai amassés pour
+me servir de nourrice lorsque mes membres vieillis et perclus me
+refuseraient le service, et que ma vieillesse méprisée serait jetée dans
+un coin; prenez cela; et que celui qui nourrit les corbeaux, et dont la
+Providence fournit à la subsistance du passereau, soit le soutien de ma
+vieillesse! Voilà cet or; je vous le donne tout; prenez-moi pour
+votre domestique: quoique je paraisse vieux, je suis encore nerveux
+et robuste; car, dans ma jeunesse, je n'ai jamais fait usage de ces
+liqueurs brûlantes qui portent le trouble dans le sang, et jamais
+je n'ai cherché, avec un front sans pudeur, les moyens de ruiner et
+d'affaiblir ma constitution; aussi ma vieillesse est comme un hiver
+vigoureux, froid, mais serein: laissez-moi vous suivre; je vous rendrai
+les services d'un homme plus jeune, dans toutes vos affaires et dans
+tous vos besoins.
+
+ORLANDO.--O bon vieillard! que tu es une image fidèle de ces serviteurs
+constants de l'ancien temps, qui servaient par amour de leur devoir, et
+non pour le salaire! Tu n'es pas à la mode de ce temps-ci où personne
+ne travaille que pour son avancement, et où l'acquisition de ce qu'on
+désire fait cesser le service: tu n'en agis pas ainsi.--Mais, pauvre
+vieillard, tu veux tailler un arbre pourri qui ne saurait même produire
+une seule fleur, pour te payer de tes peines et de ta culture; mais fais
+ce que tu voudras; nous irons ensemble; et avant que nous ayons dépensé
+les gages de ta jeunesse, nous trouverons quelque modeste situation où
+nous vivrons contents.
+
+ADAM.--Allez, mon maître, allez, je vous suivrai jusqu'au dernier soupir
+avec fidélité et loyauté. J'ai vécu ici depuis l'âge de dix-sept ans
+jusqu'à près de quatre-vingts; mais de ce moment, je n'y reste plus.
+Bien des gens cherchent fortune à dix-sept ans, mais à quatre-vingts
+il est trop tard. La fortune ne saurait cependant me mieux récompenser,
+qu'en me faisant bien mourir sans rester débiteur de mon maître.
+
+
+SCÈNE IV
+
+La forêt des Ardennes.
+
+ROSALINDE en _habit de jeune garçon_, CÉLIE _habillée en bergère et le
+paysan_ TOUCHSTONE.
+
+
+ROSALINDE.--O dieux! que mon coeur est las!
+
+TOUCHSTONE.--Je m'embarrasserais fort peu de mon coeur, si mes jambes
+n'étaient pas lasses.
+
+ROSALINDE.--J'aurais bonne envie de déshonorer l'habit d'homme que je
+porte, et de pleurer comme une femme; mais il faut que je soutienne le
+vaisseau le plus faible; c'est au pourpoint et au haut-de-chausses
+à montrer l'exemple du courage à la jupe; ainsi courage donc, chère
+Aliéna.
+
+CÉLIE.--Je t'en prie, supporte-moi; je ne saurais aller plus loin.
+
+TOUCHSTONE.--Pour moi j'aimerais mieux vous supporter que de vous
+porter; je ne porterais cependant pas de _croix_[19] en vous portant;
+car je ne crois pas que vous ayez d'argent dans votre bourse.
+
+[Note 19: Une espèce de monnaie marquée d'une croix; ce mot est pour
+Shakspeare une source de pointes.]
+
+ROSALINDE.--Enfin, voilà donc la forêt des Ardennes.
+
+TOUCHSTONE.--Oui, me voilà dans l'Ardenne, je n'en suis que plus
+sot; quand j'étais chez moi, j'étais bien mieux; mais il faut que les
+voyageurs soient contents de tout.
+
+ROSALINDE.--Oui, sois content, cher Touchstone; mais qui vient ici? Un
+jeune homme et un vieillard en conversation sérieuse!
+
+(Entrent Corin et Sylvius de l'autre côté du théâtre.)
+
+CORIN.--C'est précisément là le moyen de vous faire toujours mépriser
+d'elle.
+
+SYLVIUS.--O Corin! si tu savais combien je l'aime!
+
+CORIN.--Je le devine en partie; car j'ai aimé jadis.
+
+SYLVIUS.--Non, Corin, vieux comme tu l'es, tu ne saurais le deviner,
+quand même dans ta jeunesse tu aurais été le plus fidèle amant qui ait
+soupiré pendant la nuit sur son oreiller. Mais si jamais ton amour fut
+égal au mien (et je suis sûr qu'aucun homme n'aima jamais comme moi), à
+combien d'actions ridicules ta passion t'a-t-elle entraîné?
+
+CORIN.--A plus de mille, que j'ai oubliées.
+
+SYLVIUS.--Oh! tu n'as donc jamais aimé aussi tendrement que moi: si tu
+ne te rappelles pas jusqu'à la plus petite folie que l'amour t'a fait
+faire, tu n'as pas aimé: si tu ne t'es pas assis comme je le suis,
+fatigant celui qui t'écoutait des louanges de ta maîtresse, tu n'as pas
+aimé: si tu n'as pas quitté brusquement la compagnie, comme ma passion
+me fait quitter la tienne en ce moment, tu n'as pas aimé. O Phébé!
+Phébé! Phébé!
+
+(Sylvius sort.)
+
+ROSALINDE.--Hélas! pauvre berger! en te voyant sonder ta blessure, un
+sort cruel m'a fait sentir la mienne.
+
+TOUCHSTONE.--Et moi la mienne: je me souviens que lorsque j'étais
+amoureux, je brisai mon épée contre une pierre en lui disant: «Voilà
+pour t'apprendre à rendre des visites nocturnes à Jeanne Smile;» et je
+me rappelle que je baisais son battoir et les mamelles des vaches que
+ses jolies mains gercées venaient de traire; et je me souviens encore
+qu'au lieu d'elle, je courtisais une tige de pois, auquel je pris deux
+cosses pour les lui rendre en lui disant, en pleurant des larmes[20]:
+«Portez ceci pour l'amour de moi.» Nous autres vrais amants, nous sommes
+sujets à d'étranges caprices; mais comme tout, dans la nature, est
+mortel, toute nature est mortellement folle en amour[21].
+
+[Note 20: «Trait contre une expression ridicule de la Rosalinde de
+Lodge.» (WARBURTON.)]
+
+[Note 21: _Mortal_ est pris ici adverbialement pour _excessivement_.]
+
+ROSALINDE.--Tu parles plus sagement que tu ne t'en doutes.
+
+TOUCHSTONE.--Vraiment, jamais je ne me douterai de mon esprit que
+lorsque je me le serai cassé contre les os des jambes.
+
+ROSALINDE.--O Jupiter! Jupiter! la passion de ce berger ressemble bien à
+la mienne.
+
+TOUCHSTONE.--Et à la mienne aussi: mais cela devient un peu ancien pour
+moi.
+
+CÉLIE.--Je vous en prie, que l'un de vous demande à cet homme-là s'il
+voudrait nous donner quelque nourriture pour de l'or. Je suis d'une
+faiblesse à mourir.
+
+TOUCHSTONE.--Holà, vous, paysan!
+
+ROSALINDE.--Tais-toi, sot; il n'est pas ton parent.
+
+CORIN.--Qui appelle?
+
+TOUCHSTONE.--Des personnes qui valent mieux que vous, l'ami.
+
+CORIN.--Si elles ne valaient pas mieux que moi, elles seraient bien
+misérables.
+
+ROSALINDE.--Paix! te dis-je;--bonsoir, l'ami!
+
+CORIN.--Bonsoir, mon joli cavalier, ainsi qu'à vous tous.
+
+ROSALINDE.--Je t'en prie, berger, si, par amitié ou pour de l'or, l'on
+peut obtenir quelques aliments dans ce désert, conduis-nous dans un
+endroit où nous puissions nous reposer et manger; voilà une jeune fille
+que le voyage a accablée de fatigue; elle est prête à défaillir de
+besoin.
+
+CORIN.--Mon beau monsieur, je la plains de tout mon coeur, et je
+souhaiterais, bien plus pour elle que pour moi, que la fortune m'eût
+mis plus en état de la soulager; mais je ne suis qu'un berger, aux gages
+d'un autre homme, et je ne tonds pas pour moi les moutons que je fais
+paître: mon maître est d'un naturel avare, et s'embarrasse fort peu de
+s'ouvrir le chemin du ciel par des actes d'hospitalité. D'ailleurs, sa
+cabane, ses troupeaux et ses pâturages sont en vente, et son absence
+fait qu'il n'y a maintenant, dans notre bergerie, rien que vous puissiez
+manger: mais venez voir ce qu'il y a; et si ma voix y peut quelque
+chose, vous serez certainement bien reçus.
+
+ROSALINDE.--Quel est celui qui doit acheter son troupeau et ses
+pâturages?
+
+CORIN.--Ce jeune homme que vous avez vu ici il n'y a qu'un moment, et
+qui se soucie peu d'acheter quoi que ce soit.
+
+ROSALINDE.--Si cela pouvait se faire sans blesser l'honnêteté, je te
+prierais d'acheter la cabane, les pâturages et le troupeau, et nous te
+donnerions de quoi payer le tout pour nous.
+
+CÉLIE.--Et nous augmenterions tes gages. J'aime ces lieux, et j'y
+passerais volontiers ma vie.
+
+CORIN.--Le tout est certainement à vendre: venez avec moi: si, sur
+ce qu'on vous en dira, le terrain, le revenu et ce genre de vie vous
+plaisent, j'achèterai aussitôt le tout avec votre or, et je serai votre
+fidèle berger.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+AMIENS, JACQUES _et autres paraissent_.
+
+
+AMIENS.
+
+ Toi qui chéris les verts ombrages,
+ Viens avec moi respirer en ces lieux;
+ Viens avec moi mêler tes chants joyeux
+ Aux doux concerts qui charmes ces bocages.
+ On ne trouve ici
+ D'autre ennemi
+ Que l'hiver seul, la pluie et les orages.
+
+JACQUES.--Continuez, continuez, je vous prie, continuez.
+
+AMIENS.--Cela vous rendrait mélancolique, monsieur Jacques.
+
+JACQUES.--C'est ce que je veux.--Continuez, je vous en prie; continuez;
+je puis sucer la mélancolie d'une chanson même, comme une belette suce
+les oeufs. Encore, je vous en prie, encore.
+
+AMIENS.--Ma voix est rude; je sais que je ne saurais vous plaire.
+
+JACQUES.--Je ne vous prie point de me plaire; je vous prie de chanter:
+allons, allons, une autre stance. Ne les appelez-vous pas _stances_?
+
+AMIENS.--Comme vous voudrez, monsieur Jacques.
+
+JACQUES.--Je m'embarrasse fort peu de savoir leur nom; elles ne me
+doivent rien. Voulez-vous chanter?
+
+AMIENS.--Plutôt à votre prière, que pour mon plaisir.
+
+JACQUES.--Eh bien! si jamais je remercie un homme, je vous remercierai.
+Mais ce qu'on appelle compliment, ressemble à la rencontre de deux
+magots. Et quand un homme me remercie cordialement, il me semble que
+je lui ai donné un sou, et qu'il me fait les remerciements d'un pauvre.
+Allons, chantez.--Et vous qui ne voulez pas chanter, taisez-vous.
+
+AMIENS.--Eh bien! je vais finir ma chanson. Messieurs, pendant ce
+temps-là, mettez le couvert; le duc veut dîner sous cet arbre. Il vous a
+cherché toute la journée.
+
+JACQUES.--Et moi, je l'ai évité toute la journée: il aime trop la
+dispute pour moi: je pense à autant de choses que lui, mais je rends
+grâce au ciel et je ne m'en glorifie pas. Allons, chantez, allons.
+
+CHANSON.
+
+ Toi qui fuis l'éclat de la cour,
+ Des champs féconds préférant la parure,
+ Heureux des mets que t'offre la nature,
+ Viens habiter avec moi ce séjour.
+ Dans ce bocage,
+ Sous cet ombrage,
+ Point d'ennemi que l'hiver et l'orage.
+
+JACQUES.--Je vais vous donner sur cet air quelques vers que j'ai faits
+hier en dépit de mon génie.
+
+AMIENS.--Et je les chanterai.
+
+JACQUES.--Les voici.
+
+(Il chante.)
+
+ S'il arrive par hasard
+ Qu'un homme soit changé en âne;
+ Quittant son bien et son aisance
+ Pour suivre une volonté obstinée,
+ Duc dàme, duc dàme, duc dàme,
+ Il trouvera ici
+ D'aussi grands fous que lui
+ S'il veut venir ici[22].
+
+[Note 22: _Duc dàme_ est mis pour _duc ad me_, conduisez-moi; allusion
+au refrain d'Amiens. Ceiui-ci n'est pas un savant, Jacques lui peut
+donner ce mot pour du grec, très-innocemment.]
+
+AMIENS.--Que signifie ce _duc ad me_?
+
+JACQUES.--C'est une invocation grecque pour rassembler les sots dans
+un cercle.--Je vais dormir si je puis; si je ne peux pas dormir, je
+déclamerai contre tous les premiers-nés de l'Égypte[23].
+
+AMIENS.--Et moi, je vais chercher le duc: son banquet est prêt.
+
+(Ils sortent chacun de son côté.)
+
+[Note 23: «Expression proverbiale pour dire les personnes d'une haute
+naissance.» (JOHNSON.)]
+
+
+SCÈNE VI
+
+_Entrent_ ORLANDO et ADAM.
+
+
+ADAM.--Mon cher maître, je ne saurais aller plus loin: eh! je me meurs
+de faim! Je vais me coucher ici et y prendre la mesure de ma fosse.
+Adieu, mon bon maître.
+
+ORLANDO.--Quoi, Adam! comment! tu n'as pas plus de coeur que cela? Vis
+encore un peu, console-toi un peu, prends un peu de coeur. S'il existe
+quelque bête sauvage dans cette affreuse forêt, ou je lui servirai de
+nourriture, ou je te l'apporterai comme nourriture: ton imagination
+te fait voir la mort plus près de toi qu'elle ne l'est en effet. Pour
+l'amour de moi, prends courage; tiens un instant la mort à bout de bras:
+je suis à toi dans un moment; et si je ne t'apporte pas quelque chose
+à manger, alors je te permets de mourir: mais si tu meurs avant mon
+retour, je dirai que tu t'es moqué de mes peines.--Allons, fort bien, tu
+as l'air plus entrain. Je vais revenir te joindre à l'instant; mais tu
+es là couché à l'air glacé. Viens, je vais te porter sous quelque abri,
+et tu ne mourras pas faute d'un dîner, s'il y a quelque chose de vivant
+dans ce désert. Courage, bon Adam.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VII
+
+Une autre partie de la forêt.
+
+_On voit une table servie_, LE VIEUX DUC, AMIENS, _les_ SEIGNEURS _et
+autres_.
+
+
+LE VIEUX DUC.--Je pense qu'il est métamorphosé en bête; car je ne puis
+le trouver nulle part, sous la forme d'un homme.
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Monseigneur, il n'y a qu'un instant qu'il est parti
+d'ici, où il était fort gai, à écouter une chanson.
+
+LE VIEUX DUC.--Lui, qui est tout composé de dissonances! s'il devient
+jamais musicien, il y aura certainement bientôt une grande discorde dans
+les sphères; allez le chercher; dites-lui, que je voudrais lui parler.
+
+(Entre Jacques.)
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Il m'en évite la peine, en venant lui-même.
+
+LE VIEUX DUC.--Mais comment, monsieur, quelle vie menez-vous donc
+maintenant, qu'il faille que vos pauvres amis vous fassent la
+cour?--Mais quoi vous avez l'air gai.
+
+JACQUES.--Un fou! un fou!... J'ai rencontré un fou dans la forêt, un fou
+en habit bigarré[24]. O misérable monde! Comme il est vrai que je vis
+de nourriture, j'ai rencontré un fou qui s'était couché par terre, se
+chauffait au soleil, et invitait dame Fortune, mais en bons termes
+et bien placés, et cependant un vrai fou qui en portait la
+livrée.--Bonjour, fou, lui ai-je dit.--Non, monsieur, m'a-t-il
+répondu, ne m'appelez pas _fou_, jusqu'à ce que le ciel m'ait envoyé la
+Fortune[25].--Ensuite il a tiré un cadran de sa poche, et après
+l'avoir regardé d'un oeil terne, il a dit très-sagement: «Il est dix
+heures;--c'est ainsi, a-t-il continué, que nous pouvons voir comment va
+le monde: il n'y a qu'une heure qu'il n'en était que neuf, et dans
+une heure il en sera onze; et ainsi d'heure en heure nous mûrissons,
+mûrissons, et ensuite d'heure en heure nous pourrissons, pourrissons,
+et là finit notre histoire.» Quand j'ai entendu ce fou bigarré moraliser
+ainsi sur le temps, mes poumons se sont mis à chanter comme le coq, de
+voir des fous si profonds en morale; et j'ai ri sans relâche, pendant
+une heure entière à son cadran.--O noble fou! un digne fou! Oh! un habit
+bigarré est le seul que l'on doive porter.
+
+[Note 24: _Motley fool, Motley_, bigarré, le costume des fous se
+rapprochait de celui des arlequins.]
+
+[Note 25: _Fortuna favet fatuis._
+
+Fortuna nimiùm quem favet, stultum facit. (P. SYRUS.)]
+
+LE VIEUX DUC.--Quel est donc ce fou?
+
+JACQUES.--Oh! le digne fou! un fou qui a été un courtisan; et il dit
+que, si les dames sont jeunes et belles, elles ont le don de le savoir:
+dans sa cervelle, qui est aussi sèche que le biscuit qui reste après un
+voyage, il y a d'étranges cases farcies d'observations qu'il débite par
+parcelles. Oh! si je pouvais être un fou! J'aspire à porter un habit
+bigarré.
+
+LE VIEUX DUC--Tu en auras un.
+
+JACQUES.--C'est la seule chose que je vous demande[26], pourvu que vous
+arrachiez de votre cerveau la folle idée qui y est enracinée, que je
+suis sage. En outre, je veux avoir une liberté aussi étendue que le
+vent, et je veux souffler sur qui il me plaira, car les fous ont ce
+privilége; et ceux qui essuieront le plus de traits de ma folie, seront
+obligés de rire plus que les autres: et pourquoi cela, monsieur? Le
+_pourquoi_ est aussi simple que le chemin qui conduit à l'église de la
+paroisse. Celui qu'un fou pique à propos agit sottement (fût-il piqué au
+vif), s'il se montre sensible au lardon; autrement la folie de l'homme
+sage s'expose à être anatomisée par les flèches lancées à tort et à
+travers par le fou. Revêtissez-moi de mon habit bigarré, donnez-moi
+la liberté de dire ce que je pense, et je vous jure que, si l'on veut
+prendre ma médecine patiemment, je purgerai à fond le corps impur de ce
+monde infecté.
+
+LE VIEUX DUC.--Fi! fi donc! je puis te dire ce que tu voudrais faire.
+
+JACQUES.--Et pour un jeton[27], que voudrais-je faire, si ce n'est du
+bien?
+
+[Note 26: _'Tis my only suit. Suit_, habit et demande, requête.]
+
+[Note 27: _What, for a counter, would I do but good?_]
+
+LE VIEUX DUC.--Tu commettrais, en gourmandant le péché, un péché des
+plus dangereux; car toi-même tu as été un libertin aussi sensuel que
+l'aiguillon même de la brutalité, et tu voudrais aujourd'hui dégorger
+sur le monde entier tous les ulcères et tous les maux que tu as gagnés
+par ta licence aux pieds légers.
+
+JACQUES.--Quoi! quel est celui qui, en censurant l'orgueil en général,
+peut être accusé d'en taxer quelqu'un en particulier? Ce vice ne
+coule-t-il pas gros comme les flots de la mer, jusqu'à ce que les vrais
+moyens le refoulent? Quand je dis qu'une femme de la cité porte sur ses
+indignes épaules la fortune des princes, quelle est celle qui peut se
+présenter et dire que j'entends parler d'elle, lorsque sa voisine est
+comme elle? ou quel est l'homme, dans l'emploi le plus vil, qui ne
+décèle pas la folie dont je l'accuse, lorsque, pensant que j'ai voulu
+parler de lui, il répond que sa parure n'est point à mes frais? Là donc;
+comment donc? Eh bien! faites-moi donc voir en quoi ma langue lui a fait
+du tort. Si elle lui a rendu justice, alors c'est lui qui s'est fait du
+tort lui-même; s'il est libre de tout reproche, alors ma satire s'envole
+comme une oie sauvage sans être réclamée de personne. Mais qui vient
+ici?
+
+(Orlando entre brusquement, l'épée nue.)
+
+ORLANDO.--Arrêtez et cessez de manger.
+
+JACQUES.--Quoi! je n'ai pas encore commencé.
+
+ORLANDO.--Et tu ne commenceras pas avant que le besoin soit servi.
+
+JACQUES.--De quelle espèce est donc ce coq-là?
+
+LE VIEUX DUC--Est-ce la nécessité, jeune homme, qui te rend si
+audacieux, ou est-ce par un grossier mépris des bonnes manières que tu
+te montres si dépourvu de civilité?
+
+ORLANDO.--Vous avez touché mon mal tout d'abord. C'est le poignant
+aiguillon d'un extrême besoin qui m'a enlevé les douces apparences de
+la civilité: j'ai cependant été élevé dans l'intérieur du pays, et j'ai
+reçu quelque éducation: mais laissez cela, vous dis-je: il meurt celui
+de vous qui touchera à ce fruit avant que moi et mes besoins soyons
+satisfaits.
+
+JACQUES.--Si vous ne voulez pas que l'on vous satisfasse avec des
+raisons, alors il faut donc que je meure.
+
+LE VIEUX DUC.--Que prétendez-vous? Votre douceur aura plus de force que
+votre force pour nous amener à la douceur.
+
+ORLANDO.--Je vais mourir faute de nourriture: laisse-m'en prendre.
+
+LE VIEUX DUC.--Asseyez-vous et mangez, et soyez le bienvenu à notre
+table.
+
+ORLANDO.--Vous me parlez si doucement? En ce cas, pardonnez-moi, je vous
+prie; j'ai cru qu'ici tout était sauvage; voilà ce qui m'a fait prendre
+la rude apparence du commandement. Mais qui que vous soyez, qui dans ce
+désert inaccessible, à l'ombre de ce feuillage mélancolique, perdez et
+négligez les heures glissantes du temps, si jamais vous vîtes des jours
+plus heureux, si jamais vous avez habité des lieux où le son des cloches
+vous appelât à l'église; si jamais vous vous êtes assis à la table d'un
+homme vertueux; si jamais vous avez essuyé une larme sur vos paupières;
+si vous savez enfin ce que c'est que de plaindre et que d'être plaint,
+que la douceur soit ma seule violence. Dans cet espoir, je rougis et je
+cache mon épée.
+
+LE VIEUX DUC.--Il est vrai que nous avons vu des jours plus heureux;
+le son des cloches sacrées nous a appelés à l'église; nous nous sommes
+assis à la table d'hommes vertueux; nous avons essuyé nos yeux baignés
+de larmes que faisait couler une sainte pitié: ainsi asseyez-vous
+paisiblement, et disposez à votre gré de ce que nous pouvons avoir à
+offrir à vos besoins.
+
+ORLANDO.--Eh bien! alors attendez encore un moment pour manger, tandis
+que, comme la biche, je vais chercher mon faon pour lui donner à manger.
+A quelques pas d'ici, il y a un pauvre vieillard qui, conduit par
+l'amitié pure, a traîné après moi ses pas inégaux: il est accablé de
+deux maux cruels, l'âge et la faim. Je ne goûterai à rien jusqu'à ce
+qu'il soit rassasié.
+
+LE VIEUX DUC.--Allez le chercher; nous ne toucherons à rien avant votre
+retour.
+
+ORLANDO.--Je vous remercie; que le ciel vous bénisse pour vos généreux
+secours.
+
+(Il sort.)
+
+LE VIEUX DUC.--Tu vois que nous ne sommes pas seuls malheureux; ce vaste
+théâtre de l'univers offre de plus tristes spectacles que cette scène où
+nous jouons notre rôle.
+
+JACQUES.--Le monde entier est un théâtre, et les hommes et les femmes ne
+sont que des acteurs; ils ont leurs entrées et leurs sorties. Un homme,
+dans le cours de sa vie, joue différents rôles; et les actes de la pièce
+sont les sept âges[28]. Dans le premier, c'est l'enfant, vagissant,
+bavant dans les bras de sa nourrice. Ensuite l'écolier, toujours en
+pleurs, avec son frais visage du matin et son petit sac, rampe, comme
+le limaçon, à contre-coeur jusqu'à l'école. Puis vient l'amoureux, qui
+soupire comme une fournaise et chante une ballade plaintive qu'il
+a adressée au sourcil de sa maîtresse. Puis le soldat, prodigue de
+jurements étranges et barbu comme le léopard[29], jaloux sur le point
+d'honneur, emporté, toujours prêt à se quereller, cherchant la renommée,
+cette bulle de savon, jusque dans la bouche du canon. Après lui, c'est
+le juge au ventre arrondi, garni d'un bon chapon, l'oeil sévère, la
+barbe taillée d'une forme grave; il abonde en vieilles sentences, en
+maximes vulgaires; et c'est ainsi qu'il joue son rôle. Le sixième âge
+offre un maigre Pantalon[30] en pantoufles, avec des lunettes sur le nez
+et une poche de côté: les bas bien conservés de sa jeunesse se trouvent
+maintenant beaucoup trop vastes pour sa jambe ratatinée; sa voix, jadis
+forte et mâle, revient au fausset de l'enfance, et ne fait plus que
+siffler d'un ton aigre et grêle. Enfin le septième et dernier âge vient
+unir cette histoire pleine d'étranges événements; c'est la seconde
+enfance, état d'oubli profond où l'homme se trouve sans dents, sans
+yeux, sans goût, sans rien.
+
+[Note 28: «Anciennement, il y avait des pièces divisées en sept actes.»
+(WARBURTON.)]
+
+[Note 29: Chaque profession avait jadis une forme de barbe particulière.
+La barbe du juge différait de celle du soldat.]
+
+[Note 30: _Allusion_ au personnage de la comédie italienne, appelé il
+_Pantalone_, le seul qui joue son rôle en pantoufles.]
+
+(Orlando revient avec Adam.)
+
+LE VIEUX DUC.--Soyez le bienvenu! Déposez votre vénérable fardeau, et
+qu'il mange.
+
+ORLANDO.--Je vous remercie surtout pour lui.
+
+ADAM.--Vous faites bien de remercier pour moi; car je puis à peine
+parler pour vous remercier moi-même.
+
+LE VIEUX DUC.--Vous êtes les bienvenus, mettez-vous à l'oeuvre: je
+ne vous dérangerai point en ce moment pour vous questionner sur vos
+aventures.--Faites-nous un peu de musique, cher cousin; chantez-nous
+quelque chose.
+
+(On joue un air.)
+
+AMIENS _chante_
+
+ Souffle, souffle vent d'hiver;
+ Tu n'es pas si cruel
+ Que l'ingratitude de l'homme.
+ Ta dent n'est pas si pénétrante,
+ Car tu es invisible
+ Quoique ton souffle soit rude[31]
+ Hé! ho! chante; hé! ho! dans le houx vert;
+ La plupart des amis sont des hypocrites et la plupart des amants des
+ fous
+ Allons ho! hé! le houx!
+ Cette vie est joviale.
+
+ Gèle, gèle, ciel rigoureux,
+ Ta morsure est moins cruelle
+ Que celle d'un bienfait oublié.
+ Quoique tu enchaînes les eaux,
+ Ton aiguillon n'est pas si acéré
+ Que celui de l'oubli d'un ami.
+ Hé! ho! chante, etc., etc.
+
+[Note 31: Le sens de ces vers a beaucoup tourmenté les commentateurs,
+et reste encore inexplicable: combien de chansons anglaises (et même
+combien de françaises) ne sont que des mots _avec rime et sans raison_!]
+
+LE VIEUX DUC.--S'il est vrai que vous soyez le fils du bon chevalier
+Rowland, ainsi qu'on vous l'a entendu dire ingénument tout bas, et ainsi
+que tout me l'annonce; car il respire dans tous vos traits, et votre
+visage est son portrait vivant; soyez vraiment le bienvenu ici; je suis
+le duc qui aimait votre père. Venez dans ma grotte me raconter la suite
+de vos aventures; et toi, bon vieillard, tu es le bienvenu comme ton
+maître.--Soutenez-le par le bras. (_A Orlando._) Donnez-moi votre main,
+et faites-moi connaître toutes vos aventures.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Appartement du palais.
+
+_Entrent_ FRÉDÉRIC, OLIVIER, SEIGNEURS _et suite_.
+
+
+FRÉDÉRIC.--Quoi! ne l'avoir point vu depuis? Monsieur, monsieur, cela ne
+peut pas être; et si la clémence ne dominait pas en moi, toi, présent,
+je n'irais pas chercher un objet absent pour ma vengeance: mais songes-y
+bien; trouve ton frère, en quelque endroit qu'il soit; cherche-le aux
+flambeaux; je te donne un an pour me l'amener mort ou vif; sinon ne
+reparais plus pour vivre sur notre territoire. Jusqu'à ce que tu puisses
+te justifier, par la bouche de ton frère, des soupçons que nous avons
+contre toi, nous saisissons dans nos mains les terres et tout ce que tu
+peux avoir de propriétés qui vaille la peine d'être saisi.
+
+OLIVIER.--Oh! si Votre Altesse pouvait lire dans mon coeur! Jamais je
+n'aimai mon frère de ma vie.
+
+FRÉDÉRIC.--Tu n'en es qu'un plus grand scélérat.--Allons, qu'on le mette
+à la porte, et que mes officiers chargés de ces affaires procèdent à
+l'estimation de sa maison et de ses terres: qu'on le fasse sans délai,
+et qu'il tourne les talons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+La forêt.
+
+ORLANDO _entre avec un panier à la main_.
+
+
+ORLANDO.--Restez-là suspendus, mes vers, pour attester mon amour, et
+toi, reine de la nuit, à la triple couronne, du haut de ta pâle sphère,
+abaisse tes chastes regards sur le nom de ta belle chasseresse, qui
+règne sur ma vie. O Rosalinde! ces arbres seront mes tablettes, et je
+veux graver mes pensées sur leur écorce, afin que tous les yeux qui
+jetteront leurs regards sur cette forêt, rencontrent partout les
+témoignages de ta vertu. Cours, Orlando, grave sur chaque arbre: _La
+belle, la chaste, l'inexprimable Rosalinde!_
+
+(Il sort.)
+
+(Entrent Corin et le bouffon Touchstone.)
+
+CORIN.--Et comment trouvez-vous cette vie de berger, monsieur
+Touchstone?
+
+TOUCHSTONE.--Franchement, berger, par elle-même, c'est une bonne vie;
+mais en ce que c'est une vie de berger, c'est une pauvre vie. En ce
+qu'elle est solitaire, je l'aime beaucoup; mais en ce qu'elle est
+retirée, c'est une misérable vie: ensuite, par rapport à ce qu'on la
+passe dans les champs, elle me plaît assez; mais en ce qu'on ne la passe
+pas à la cour, elle est ennuyeuse. Comme vie frugale, voyez-vous,
+elle convient beaucoup à mon humeur; mais en ce qu'il n'y a pas plus
+d'abondance, elle contrarie beaucoup mon estomac; y a-t-il en toi un peu
+de philosophie, berger?
+
+CORIN.--Ce que j'en ai se borne à savoir que plus on est malade plus
+on est mal à son aise; et que celui qui n'a ni argent, ni moyens, ni
+contentement, manque de trois bons amis; que la propriété de la pluie
+est de mouiller, et celle du feu de brûler; que les bons pâturages
+engraissent les brebis; et qu'une des grandes causes de la nuit, c'est
+l'absence du soleil; que celui qui n'a rien reçu de l'esprit, ni de
+la nature, ni de l'art, peut se plaindre d'avoir reçu une mauvaise
+éducation, ou vient d'une famille très-sotte.
+
+TOUCHSTONE.--Un homme qui raisonne comme toi est un philosophe naturel.
+As-tu jamais vécu à la cour, berger?
+
+CORIN.--Non, vraiment.
+
+TOUCHSTONE.--Alors, tu es damné.
+
+CORIN.--Non pas, j'espère.
+
+TOUCHSTONE.--Oh! tu seras sûrement damné, comme un oeuf qui n'est cuit
+que d'un côté[32].
+
+[Note 32: Johnson dit ne pas comprendre cette réponse.
+
+Steevens cite un proverbe qui dit qu'un fou est celui qui fait le mieux
+cuire un oeuf parce qu'il le tourne toujours; et Touchstone semble
+vouloir faire entendre qu'un homme qui n'a pas vécu à la cour n'a qu'une
+demi-éducation.]
+
+CORIN.--Pour n'avoir pas été à la cour? Dites-moi donc votre raison.
+
+TOUCHSTONE.--Eh bien! si tu n'as jamais été à la cour, tu n'as jamais vu
+les bonnes manières; si tu n'as jamais vu les bonnes manières, alors tes
+manières sont nécessairement mauvaises; et ce qui est mauvais est péché,
+et le péché mène à la damnation: tu es dans une situation dangereuse,
+berger.
+
+CORIN.--Pas du tout, Touchstone: les belles manières de la cour sont
+aussi ridicules à la campagne que les usages de la campagne sont
+risibles à la cour. Vous m'avez dit qu'on ne se saluait pas à la cour,
+mais qu'on se baisait les mains. Cette courtoisie ne serait pas propre,
+si les courtisans étaient des bergers.
+
+TOUCHSTONE.--Une preuve; vite, allons, une preuve.
+
+CORIN.--Eh bien! nous touchons nos brebis à tout instant, et leur
+toison, vous le savez, est grasse.
+
+TOUCHSTONE.--Eh bien! les mains de nos courtisans ne suent-elles pas? et
+la graisse de mouton n'est-elle pas aussi saine que la sueur de l'homme?
+Mauvaise raison, mauvaise raison: une meilleure, allons.
+
+CORIN.--En outre nos mains sont rudes.
+
+TOUCHSTONE.--Eh bien! vos lèvres ne les sentiront que plus tôt. Encore
+une mauvaise raison: allons, une autre plus solide.
+
+CORIN.--Et elles sont souvent goudronnées avec les drogues de nos
+brebis; et voudriez-vous que nous baisassions du goudron? Les mains des
+courtisans sont parfumées de civette.
+
+TOUCHSTONE.--Pauvre esprit; tu n'es qu'une chair à vers, comparée à
+un bon morceau de viande. Allons, apprends du sage, et réfléchis; la
+civette est d'une plus basse extraction que le goudron: la civette n'est
+que l'impure excrétion d'un chat. Trouve une meilleure preuve, berger.
+
+CORIN.--Vous avez l'esprit trop raffiné pour moi: je veux me reposer.
+
+TOUCHSTONE.--Tu veux te reposer, étant damné? Dieu veuille t'éclairer,
+homme borné, car tu es bien ignorant! Dieu veuille te faire une
+incision[33]! Tu es bien novice.
+
+[Note 33: «Expression proverbiale pour dire: _faire comprendre_.»
+(WARBURTON.)]
+
+CORIN.--Monsieur, je ne suis qu'un simple journalier; je gagne ce que
+je mange, j'achète ce que je porte; je ne dois de haine à personne, je
+n'envie le bonheur de personne; je suis bien aise de la bonne fortune
+des autres, patient dans ma peine, et mon plus grand orgueil est de voir
+mes brebis paître, et mes agneaux téter.
+
+TOUCHSTONE.--Voilà encore un autre péché d'imbécile dont vous vous
+rendez coupable, en élevant ensemble les brebis et les béliers, en vous
+offrant à gagner votre vie par l'accouplement du bétail, en servant
+d'entremetteur aux désirs du bélier qui a la sonnette au cou, et en
+prostituant la brebis d'un an à un vieux débauché de bélier aux cornes
+crochues, qui n'est point du tout raisonnablement son fait. Si tu
+n'es pas damné pour cela, c'est que le diable lui-même ne veut pas de
+bergers; autrement, je ne vois pas comment tu pourrais échapper.
+
+CORIN.--Voilà le jeune monsieur Ganymède, le frère de ma nouvelle
+maîtresse.
+
+
+SCÈNE III
+
+ROSALINDE, TOUCHSTONE
+
+ROSALINDE _paraît, lisant un papier_.
+
+
+ Depuis l'Orient jusqu'aux Indes-Occidentales,
+ Nul joyau n'égale Rosalinde,
+ Tous les vents portent sur leur ailes
+ Le mérite de Rosalinde dans tout l'univers.
+ Les portraits les plus parfaits
+ Sont noirs à côté de Rosalinde:
+ Ne pensons à d'autre beauté
+ Qu'à celle de Rosalinde.
+
+TOUCHSTONE.--Je vous rimerai comme cela, pendant huit ans entiers, en
+exceptant cependant les heures du dîner, du souper et du sommeil: c'est
+précisément ainsi que riment les marchandes de beurre en allant au
+marché[34].
+
+[Note 34: Ce sont les vers cités par Horace dont on sait deux sens,
+stans pede in uno.]
+
+ROSALINDE.--Retire-toi, sot.
+
+TOUCHSTONE.--Pour essayer.
+
+ Si un cerf a besoin d'une biche,
+ Qu'il cherche Rosalinde;
+ Si la chatte court après le chat,
+ Ainsi fera Rosalinde.
+ Les vêtements d'hiver doivent être doublés,
+ Et de même la mince Rosalinde:
+ Ceux qui moissonnent doivent lier et mettre en gerbe
+ Et puis dans la charrette avec Rosalinde.
+ La plus douce noix a une écorce amère,
+ Cette noix, c'est Rosalinde.
+ Celui qui veut trouver une douce rose,
+ Trouve l'épine d'amour et Rosalinde.
+
+C'est là la fausse allure des vers. Pourquoi vous empoisonner de
+pareille poésie?
+
+ROSALINDE.--Tais-toi, sot de fou, je les ai trouvés sur un arbre.
+
+TOUCHSTONE.--Eh bien! c'est un arbre qui produit de mauvais fruits.
+
+ROSALINDE.--Je veux t'enter sur lui, et ce sera le greffer avec un
+néflier[35]. Ce sera le fruit le plus précoce du pays, car tu seras
+pourri avant d'être à demi mûr, et c'est la vertu du néflier.
+
+[Note 35: Équivoque sur _medlar_ et _medler, néflier_ et
+_entremetteur_.]
+
+TOUCHSTONE.--Vous avez prononcé; mais si vous avez bien ou mal jugé, que
+la forêt en décide.
+
+(Entre Célie, lisant un écrit.)
+
+ROSALINDE.--Paix, voilà ma soeur qui vient, elle lit; tiens-toi à
+l'écart.
+
+CÉLIE, _lisant un écrit en vers_.
+
+ Pourquoi ce désert serait-il silencieux?
+ Serait-ce par ce qu'il n'est pas habité? Non;
+ Je suspendrai à chaque arbre des langues
+ Qui parleront le langage des cités.
+ Les unes diront combien la courte vie de l'homme
+ Finit rapidement les erreurs de son pèlerinage,
+ Que l'espace d'une palme
+ Embrasse la somme de sa durée:
+ D'autres montreront les serments violés
+ Entre les coeurs de deux amis;
+ Mais sur les plus beaux rameaux,
+ Ou à la fin de chaque sentence,
+ J'écrirai le nom de Rosalinde,
+ Et j'enseignerai à tous ceux qui me liront,
+ Que le ciel a voulu montrer en miniature
+ La quintessence de tous les esprits.
+ Le ciel ordonna donc à la nature
+ De rassembler toutes les grâces dans un seul corps:
+ Aussitôt la nature forma les joues de roses d'Hélène,
+ Mais sans son coeur;
+ La majesté de Cléopâtre,
+ Ce qu'Atalante avait de plus précieux,
+ Et la modestie de la triste Lucrèce.
+ C'est ainsi que le conseil céleste décida
+ Que Rosalinde serait formée de plusieurs belles;
+ Et que de plusieurs visages, de plusieurs yeux,
+ Et de plusieurs coeurs,
+ Elle ne posséderait que les traits les plus prisés.
+ Le ciel a voulu qu'elle ait tous ces dons,
+ Et que moi, je vive et meure son esclave.
+
+ROSALINDE.--O bon Jupiter!--Comment avez-vous pu fatiguer vos
+paroissiens d'une si ennuyeuse homélie d'amour, sans jamais crier:
+Prenez patience, bonnes gens!
+
+CÉLIE.--Eh! vous êtes là, espions? Berger, retirez-vous un peu: et vous,
+drôle, suivez-le.
+
+TOUCHSTONE.--Allons, berger, faisons une retraite honorable: si nous
+n'emportons sac et bagage, nous en avons du moins quelque chose[36].
+
+[Note 36: _Though not with bag and baggage, yet with scrip and
+scrippage._]
+
+(Corin et Touchstone sortent.)
+
+CÉLIE.--As-tu entendu ces vers?
+
+ROSALINDE.--Oh! oui, je les ai entendus, et plus encore: car
+quelques-uns d'eux avaient plus de pieds que les vers n'en doivent
+porter.
+
+CÉLIE.--Peu importe; les pieds pouvaient porter les vers.
+
+ROSALINDE.--Oui; mais les pieds étaient boiteux et ne pouvaient se
+supporter eux-mêmes sans les vers. Voilà pourquoi ils boitaient dans les
+vers.
+
+CÉLIE.--Mais les as-tu entendus sans te demander comment ton nom se
+trouvait gravé sur ces arbres, et d'où y venaient ces vers?
+
+ROSALINDE.--J'avais déjà passé sept jours de surprise sur neuf avant que
+tu fusses venue; car vois ce que j'ai trouvé sur un palmier[37]: on n'a
+jamais tant rimé sur mon compte depuis le temps de Pythagore, alors que
+j'étais un rat d'Irlande[38]; ce dont je me souviens à peine.
+
+[Note 37: Tout à l'heure nous trouverons une lionne dans cette même
+forêt des Ardennes, Shakspeare se souciait fort peu de la vérité
+historique.]
+
+[Note 38: On croyait tuer les rats en Irlande avec un charme en vers.]
+
+CÉLIE.--Devineriez-vous qui a fait cela?
+
+ROSALINDE.--Est-ce un homme?
+
+CÉLIE.--Un homme ayant au cou une chaîne que vous avez portée jadis.
+Vous changez de couleur?
+
+ROSALINDE.--Qui, je t'en prie?
+
+CÉLIE.--O seigneur! seigneur! il est bien difficile que des amis
+se rencontrent; mais les montagnes peuvent être déplacées par des
+tremblements de terre, et se retrouver.
+
+ROSALINDE.--Mais, de grâce, qui est-ce?
+
+CÉLIE.--Est-il possible?
+
+ROSALINDE.--Oh! je t'en prie maintenant avec la plus grande instance,
+dis-moi qui c'est.
+
+CÉLIE.--O merveilleux, merveilleux, et très-merveilleusement
+merveilleux, et encore merveilleux au delà de toute espérance!
+
+ROSALINDE.--O ma rougeur! penses-tu, quoique je sois caparaçonnée
+comme un homme, que j'aie le pourpoint et le haut-de-chausses dans mon
+caractère? Une minute de délai de plus est un voyage dans la mer du Sud.
+Je t'en prie, dis-moi qui c'est? Promptement, et parle vite: je voudrais
+que tu fusses bègue, afin que le nom de cet homme caché pût échapper de
+ta bouche malgré toi, comme le vin sort d'une bouteille dont le col est
+étroit: trop à la fois ou rien du tout. Ote le liége qui te ferme la
+bouche, que je puisse boire ces nouvelles.
+
+CÉLIE.--Tu pourrais donc mettre un homme dans ton ventre?
+
+ROSALINDE.--Est-il formé de la main de Dieu? quelle sorte d'homme
+est-ce? sa tête est-elle digne d'un chapeau, son menton d'une barbe?
+
+CÉLIE.--Ah! il a la barbe très-courte.
+
+ROSALINDE.--Eh bien! Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est
+reconnaissant. J'attendrai patiemment sa croissance, pourvu que tu ne
+diffères pas de me faire connaître le menton qui la porte.
+
+CÉLIE.--C'est le jeune Orlando, qui, au même instant, vainquit le
+lutteur et votre coeur.
+
+ROSALINDE.--Allons, au diable tes plaisanteries! parle d'un ton sérieux
+et en fille modeste.
+
+CÉLIE.--De bonne foi, cousine, c'est lui-même.
+
+ROSALINDE.--Orlando?
+
+CÉLIE.--Orlando.
+
+ROSALINDE.--Hélas! que ferai-je de mon pourpoint et de mon
+haut-de-chausses?--Que faisait-il, lorsque tu l'as vu? qu'a-t-il dit?
+quel air avait-il? où est-il allé? qu'est-il venu faire ici? m'a-t-il
+demandée? où demeure-t-il? comment t'a-t-il quittée, et quand le
+reverras-tu? Réponds-moi en un seul mot.
+
+CÉLIE.--Il faut d'abord que vous empruntiez pour moi la bouche de
+Gargantua[39]; ce mot que vous me demandez est trop gros pour aucune
+bouche de ce temps-ci: répondre à la fois _oui_ et _non_ à toutes ces
+questions, est une tâche plus difficile que de répondre au catéchisme.
+
+[Note 39: On se rappelle que Gargantua avala un jour cinq pèlerins,
+bourdons et tout, dans une salade.]
+
+ROSALINDE.--Mais sait-il que je suis dans cette forêt, et a-t-il aussi
+bonne mine que le jour où il a lutté?
+
+CÉLIE.--Il est aussi aisé d'énumérer les atomes que de résoudre les
+questions d'une amante: mais prends une idée de la manière dont je l'ai
+rencontré, et savoures-en bien tout le plaisir. Je l'ai trouvé sous un
+arbre, comme un gland tombé.
+
+ROSALINDE.--On peut bien appeler ce chêne l'arbre de Jupiter, s'il en
+tombe de pareils fruits.
+
+CÉLIE.--Donnez-moi audience, ma bonne dame.
+
+ROSALINDE.--Continue.
+
+CÉLIE.--Il était étendu là comme un chevalier blessé!
+
+ROSALINDE.--Quoique ce soit une pitié de voir un pareil spectacle, dans
+cette attitude il devait être charmant.
+
+CÉLIE.--Crie holà à ta langue, je t'en prie; elle fait des courbettes
+qui sont bien hors de saison. Il était armé en chasseur.
+
+ROSALINDE.--O mauvais présage! Il vient pour percer mon coeur.
+
+CÉLIE.--Je voudrais chanter ma chanson sans refrain, tu me fais toujours
+sortir du ton.
+
+ROSALINDE.--Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand je pense, il faut
+que je parle: poursuis, ma chère.
+
+CÉLIE.--Vous me faites perdre le fil de mon récit. Doucement, n'est-ce
+pas lui qui vient ici?
+
+(Entrent Orlando et Jacques.)
+
+ROSALINDE.--C'est lui-même; sauvons-nous, et remarquons-le bien.
+
+(Célie et Rosalinde se retirent.)
+
+JACQUES.--Je vous remercie de votre compagnie; mais en vérité j'aurais
+autant aimé être seul.
+
+ORLANDO.--Et moi aussi; mais cependant, pour la forme, je vous remercie
+aussi de votre compagnie.
+
+JACQUES.--Que Dieu soit avec vous! Ne nous rencontrons que le plus
+rarement que nous pourrons.
+
+ORLANDO.--Je souhaite que nous devenions, l'un pour l'autre, encore plus
+étrangers que nous ne sommes.
+
+JACQUES.--Ne gâtez plus les arbres, je vous prie, en écrivant des
+chansons d'amour sur leurs écorces.
+
+ORLANDO.--Ne gâtez plus mes vers, je vous en prie, en les lisant d'aussi
+mauvaise grâce.
+
+JACQUES.--Rosalinde est le nom de votre maîtresse?
+
+ORLANDO.--Oui, précisément.
+
+JACQUES.--Je n'aime pas son nom.
+
+ORLANDO.--On ne songeait guère à vous plaire, lorsqu'elle fut baptisée.
+
+JACQUES.--De quelle taille est-elle?
+
+ORLANDO.--Toute juste aussi haute que mon coeur.
+
+JACQUES.--Vous êtes plein de jolies réponses. N'auriez-vous pas connu
+les femmes de quelques orfèvres, et ne leur auriez-vous pas escamoté
+leurs bagues?
+
+ORLANDO.--Pas du tout.--Mais je vous réponds en vrai style de toile
+peinte[40]; c'est là que vous avez étudié les questions que vous me
+faites.
+
+[Note 40: Tapisseries à personnages de la bouche desquels sortaient des
+sentences imprimées.]
+
+JACQUES.--Vous avez un esprit bien agile, je crois qu'il est fait des
+talons d'Atalante. Voulez-vous vous asseoir avec moi et nous déclamerons
+tous deux contre nos maîtresses, contre le monde et notre mauvaise
+fortune?
+
+ORLANDO.--Je ne veux censurer aucun être vivant dans le monde, que moi
+seul à qui je connais le plus de défauts.
+
+JACQUES.--Le plus grand défaut que vous ayez est d'être amoureux.
+
+ORLANDO.--C'est un défaut que je ne changerais pas contre votre plus
+belle vertu. Je suis las de vous.
+
+JACQUES.--Par ma foi, je cherchais un fou quand je vous ai trouvé.
+
+ORLANDO.--Il est noyé dans le ruisseau: tenez, regardez dans l'eau, et
+vous l'y verrez[41].
+
+[Note 41: Y a-t-il longtemps que tu n'as vu la figure d'un sot? Puisque
+mes yeux te servent si bien de miroir. (_Mariage de Figaro._)]
+
+JACQUES.--J'y verrai ma propre figure.
+
+ORLANDO.--Que je prends pour celle d'un fou, ou d'un zéro en chiffre.
+
+JACQUES.--Je ne reste pas plus longtemps avec vous, bon signor l'Amour.
+
+ORLANDO.--Je suis charmé de votre départ: adieu, bon monsieur la
+Mélancolie.
+
+(Célie et Rosalinde s'avancent.)
+
+ROSALINDE.--Je veux lui parler du ton d'un valet impertinent, et sous
+cet habit jouer avec lui le rôle d'un vaurien. (_A Orlando._) Holà,
+garde-chasse, m'entendez-vous?
+
+ORLANDO.--Très-bien: que voulez-vous?
+
+ROSALINDE.--Que dit l'horloge, je vous prie?
+
+ORLANDO.--Vous devriez plutôt me demander à quelle heure du jour nous
+sommes, il n'y a pas d'horloge dans la forêt.
+
+ROSALINDE.--Il n'y a alors pas de vrais amants dans la forêt; autrement,
+les soupirs qu'ils pousseraient à chaque minute, les gémissements qu'on
+entendrait à chaque heure marqueraient les pas paresseux du temps aussi
+bien qu'une horloge.
+
+ORLANDO.--Et pourquoi ne dites-vous pas les pas légers du temps? Cette
+expression n'aurait-elle pas été aussi convenable?
+
+ROSALINDE.--Point du tout, monsieur: le temps chemine d'un pas
+différent, selon la différence des personnes: je vous dirai, moi, avec
+qui le temps va l'amble, avec qui il trotte, avec qui il galope et avec
+qui il s'arrête.
+
+ORLANDO.--Voyons: dites-moi, je vous prie, avec qui il trotte?
+
+ROSALINDE.--Vraiment, il va le grand trot avec la jeune fille, depuis le
+jour de son contrat de mariage, jusqu'au jour qu'il est célébré:
+quand l'intervalle ne serait que de sept jours, le pas du temps est si
+pénible, qu'il semble durer sept ans.
+
+ORLANDO.--Avec qui le temps va-t-il l'amble?
+
+ROSALINDE.--Avec un prêtre qui ne sait pas le latin, et avec un homme
+riche qui n'a pas la goutte: le premier dort tranquillement, parce qu'il
+n'étudie pas; et le second mène une vie joyeuse, parce qu'il ne sent
+aucune peine: l'un est exempt du fardeau d'une stérile science,
+et l'autre ne connaît pas le fardeau d'une ennuyeuse et accablante
+indigence. Voilà les gens pour qui le temps va l'amble.
+
+ORLANDO.--Avec qui va-t-il au galop?
+
+ROSALINDE.--Avec un voleur que l'on conduit au gibet: quoiqu'il aille
+aussi doucement que ses pieds puissent se poser, il croit arriver
+toujours trop tôt.
+
+ORLANDO.--Et avec qui le temps s'arrête-t-il?
+
+ROSALINDE.--Avec les avocats en vacations, car ils dorment d'un terme à
+l'autre, et alors ils ne s'aperçoivent pas comme le temps chemine.
+
+ORLANDO.--Où demeurez-vous, beau jeune homme?
+
+ROSALINDE.--Avec cette bergère, ma soeur, ici sur les bords de cette
+forêt, comme une frange sur un jupon.
+
+ORLANDO,--Êtes-vous native de cet endroit?
+
+ROSALINDE.--Comme le lapin que vous voyez habiter le terrier où sa mère
+l'enfanta.
+
+ORLANDO.--Il y a dans votre accent quelque chose de plus fin, que vous
+n'auriez pu l'acquérir dans un séjour si retiré.
+
+ROSALINDE.--Plusieurs personnes me l'ont déjà répété; mais à dire vrai,
+j'ai appris à parler d'un vieil oncle religieux, qui dans sa jeunesse
+vécut dans le monde, et qui connut trop bien la galanterie, car il
+devint amoureux. Je lui ai entendu faire bien des sermons contre
+l'amour, et je remercie Dieu de n'être pas née femme, pour n'être pas
+exposée à toutes les folies et aux étourderies dont il accusait tout le
+sexe en général.
+
+ORLANDO.--Vous rappelleriez-vous quelques-uns des principaux défauts
+qu'il imputait aux femmes?
+
+ROSALINDE.--Il n'y en avait point de principaux; ils se ressemblaient
+tous comme des pièces de deux liards; chaque défaut lui paraissait
+monstrueux, jusqu'à ce qu'un autre défaut vînt faire le pendant.
+
+ORLANDO.--Nommez-moi, je vous prie, quelques-uns de ces défauts.
+
+ROSALINDE.--Non; je ne veux faire usage de mon remède que sur ceux qui
+sont malades. Il y a un homme qui parcourt la forêt et qui gâte nos
+jeunes arbres, en gravant _Rosalinde_ sur leur écorce; il suspend des
+odes sur l'aubépine, et des élégies sur les ronces; et toutes déifient
+le nom de Rosalinde. Si je pouvais rencontrer ce fou, je lui donnerais
+quelques bons conseils; car il paraît avoir la fièvre quotidienne
+d'amour.
+
+ORLANDO.--Je suis cet homme, si tourmenté par l'amour; enseignez-moi, de
+grâce, votre remède.
+
+ROSALINDE.--Il n'y a en vous aucun des symptômes décrits par mon oncle;
+il m'a appris à reconnaître un homme amoureux, et je suis sûr que vous
+n'êtes point un oiseau pris à ce trébuchet.
+
+ORLANDO.--Quels étaient ces symptômes?
+
+ROSALINDE.--Une joue maigre, que vous n'avez pas; un oeil cerné et
+enfoncé, que vous n'avez pas; un esprit taciturne, que vous n'avez pas;
+une barbe négligée, que vous n'avez pas; mais cela, je vous le pardonne;
+car ce que vous avez de barbe n'est que le revenu d'un frère cadet:
+ensuite vos bas devraient être sans jarretières, votre chapeau sans
+cordons, vos manches déboutonnées, vos souliers détachés; en un mot
+tout sur vous devrait annoncer l'insouciance et le désespoir. Mais vous
+n'êtes pas un pareil homme; au contraire, vous êtes plutôt tiré à
+quatre épingles dans vos ajustements; ce qui prouve que vous vous aimez
+vous-même, beaucoup plus que vous ne paraissez amoureux d'une autre
+personne.
+
+ORLANDO.--Beau jeune homme, je voudrais pouvoir te faire croire que
+j'aime.
+
+ROSALINDE.--Moi, le croire? Il vous est aussi aisé de le persuader à
+celle que vous aimez, ce dont, j'en réponds, elle conviendra bien plus
+aisément qu'elle n'avouera qu'elle vous aime: c'est un de ces points sur
+lesquels les femmes mentent toujours à leur conscience. Mais, dites-moi,
+de bonne foi, est-ce vous qui suspendez aux arbres ces vers qui font un
+si grand éloge de Rosalinde?
+
+ORLANDO.--Je te jure, jeune homme, par la blanche main de Rosalinde, que
+c'est moi-même: je suis cet infortuné.
+
+ROSALINDE.--Mais êtes-vous aussi amoureux que le disent vos rimes?
+
+ORLANDO.--Ni rime ni raison ne sauraient exprimer tout mon amour.
+
+ROSALINDE.--L'amour n'est qu'une pure folie, et je vous dis qu'il
+mérite, autant que les fous, l'hôpital et le fouet; ce qui fait qu'on ne
+corrige pas et qu'on ne guérit pas ainsi les amoureux, c'est que
+cette frénésie est si commune que les correcteurs même s'avisent aussi
+d'aimer: cependant je fais état de guérir l'amour par des conseils.
+
+ORLANDO.--Avez-vous jamais guéri quelque amant de cette façon-là?
+
+ROSALINDE.--Oui, j'en ai guéri un, et voici comment: Son régime était de
+s'imaginer que j'étais sa bien-aimée, sa maîtresse, et tous les jours je
+le mettais à me faire sa cour. Alors, prenant le caractère d'une
+jeune fille capricieuse, je jouais la femme chagrine, langoureuse,
+inconstante, remplie d'envie et de fantaisies, fière, fantasque,
+minaudière, sotte, volage, riant et pleurant tour à tour, affectant
+toutes les passions sans en sentir aucune, comme font les garçons et
+les filles, qui pour la plupart sont assez des animaux de cette couleur.
+Tantôt je l'aimais, tantôt je le détestais; tantôt je lui faisais
+accueil, tantôt je le rebutais; quelquefois je pleurais de tendresse
+pour lui, ensuite je lui crachais au visage; je fis tant, enfin, que je
+fis passer mon amoureux d'un violent accès d'amour à un violent accès de
+folie, qui consistait à détester l'univers entier, et qui l'envoya vivre
+dans un réduit vraiment monastique: c'est ainsi que je l'ai guéri, et
+par le même régime je me fais fort de laver votre foie aussi net que
+le coeur d'un mouton bien sain, de façon qu'il n'y restera pas la plus
+petite tache d'amour.
+
+ORLANDO.--Je ne me soucie pas d'être guéri, jeune homme.
+
+ROSALINDE.--Je vous guérirais si vous vouliez seulement consentir à
+m'appeler Rosalinde, à venir tous les jours à ma chaumière me faire la
+cour.
+
+ORLANDO.--Oh! pour cela, je te le jure sur mon amour que j'y consens:
+dis-moi où tu demeures.
+
+ROSALINDE.--Venez avec moi, et je vous le montrerai; et, chemin faisant,
+vous me direz dans quel endroit de la forêt vous habitez: voulez-vous
+venir?
+
+ORLANDO.--De tout mon coeur, bon jeune homme.
+
+ROSALINDE.--Non, non, il faut que vous m'appeliez Rosalinde. (_A
+Célie._) Allons, ma soeur, voulez-vous venir?
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+_Entrent_ TOUCHSTONE, AUDREY et JACQUES, _qui les observe et se tient à
+l'écart._
+
+
+TOUCHSTONE.--Allons vite, chère Audrey; je vais chercher vos chèvres,
+Audrey: Eh bien, Audrey, suis-je toujours votre homme? Mes traits
+simples vous contentent-ils?
+
+AUDREY.--Vos traits, Dieu nous garde! Quels traits?
+
+TOUCHSTONE.--Je suis ici avec toi et tes chèvres, comme jadis le bon
+Ovide, le plus capricieux des poëtes, était parmi les Goths[42].
+
+[Note 42: _Barbarus his ego quia non intelligo illis!_]
+
+JACQUES, _à part_.--O science plus déplacée que Jupiter ne le serait
+sous un toit de chaume!
+
+TOUCHSTONE.--Quand les vers d'un homme ne sont pas compris, et que
+l'esprit d'un homme n'est pas secondé par l'intelligence, enfant
+précoce, c'est un coup plus mortel que de voir arriver le long mémoire
+d'un maigre écot dans un petit cabaret: vraiment, je voudrais que les
+dieux t'eussent fait poétique.
+
+AUDREY.--Je ne sais ce que c'est que _poétique_: cela est-il honnête
+dans le mot et dans la chose? cela a-t-il quelque vérité?
+
+TOUCHSTONE.--Non vraiment; car la vraie poésie est la plus remplie
+de fictions, et les amoureux sont adonnés à la poésie; tout ce qu'ils
+jurent en poésie, on peut dire qu'ils le feignent comme amants.
+
+AUDREY.--Comment pouvez-vous donc souhaiter que les dieux m'eussent fait
+poétique?
+
+TOUCHSTONE.--Oui vraiment, je le souhaiterais; car tu me jures que tu
+es honnête. Eh bien, si tu étais poëte, je pourrais avoir quelque espoir
+que tu feins.
+
+AUDREY.--Est-ce que vous voudriez que je ne fusse pas honnête?
+
+TOUCHSTONE.--Non vraiment, à moins que tu ne fusses laide; car
+l'honnêteté accouplée avec la beauté, c'est une sauce au miel pour du
+sucre.
+
+JACQUES, _à part_.--Quel fou encombré de science!
+
+AUDREY.--Eh bien! je ne suis pas jolie; ainsi je prie les dieux de me
+rendre honnête.
+
+TOUCHSTONE.--Mais vraiment, donner de l'honnêteté à une vilaine
+laideron, c'est mettre un bon mets dans un plat sale.
+
+AUDREY.--Je ne suis point vilaine, quoique je remercie les dieux d'être
+laide.
+
+TOUCHSTONE--Très-bien, que les dieux soient loués de ta laideur!
+viendra ensuite le tour au reste. Qu'il en soit ce qu'on voudra, je veux
+t'épouser; et pour cela, j'ai vu sir Olivier Mar-Text[43], vicaire du
+village voisin, lequel m'a promis de se trouver dans cet endroit de la
+forêt, et de nous unir.
+
+[Note 43: _Mar-Text_, gâte-texte.]
+
+JACQUES, _à part_.--Je serais bien charmé de voir cette rencontre.
+
+AUDREY.--Eh bien! que les dieux nous donnent la joie!
+
+TOUCHSTONE.--Ainsi soit-il! Je fais là une entreprise capable de faire
+reculer un homme qui aurait le coeur timide; car nous n'avons ici
+d'autre temple que le bois, d'autre assemblée que celle des bêtes
+à cornes. Mais qu'est-ce que cela fait? Courage; si les cornes sont
+odieuses, elles sont nécessaires. On dit que bien des hommes ne
+connaissent pas l'avantage de ce qu'ils possèdent, c'est vrai.--Bien des
+maris en ont de bonnes et belles, et n'en connaissent pas la propriété.
+Eh bien! c'est le douaire de leurs femmes; ce n'est pas un bien qui soit
+des acquêts du mari.--Des cornes! Oui, des cornes.--N'y a-t-il que les
+pauvres gens qui en aient? Non, non. Le plus noble cerf les porte aussi
+grandes que le misérable.--L'homme qui vit seul est-il donc heureux?
+Non. Comme une ville entourée de murailles vaut mieux qu'un village, de
+même le front d'un homme marié est bien plus honorable que la tête nue
+d'un garçon. Et si l'escrime vaut mieux que la maladresse, il vaut
+donc mieux porter corne que de n'en pas avoir. (_Sir Olivier Mar-Text
+entre._) Voilà sir[44] Olivier.--Sir Olivier Mar-Text, vous êtes le
+bienvenu. Voulez-vous nous expédier ici sous cet arbre, ou irons-nous
+avec vous à votre chapelle?
+
+[Note 44: «Celui qui a pris son premier degré à l'université est en
+style d'école appelé _dominus_, et en langue vulgaire sir.» (JOHNSON.)]
+
+SIR OLIVIER.--N'y a-t-il ici personne pour donner la femme?
+
+TOUCHSTONE.--Je ne veux la recevoir en don de personne.
+
+SIR OLIVIER.--Vraiment, il faut bien que quelqu'un la donne, autrement
+le mariage serait irrégulier.
+
+JACQUES _se découvre et s'avance_.--Continuez, continuez! Je la
+donnerai.
+
+TOUCHSTONE.--Bonsoir, mon bon monsieur... _comme il vous plaira_.
+Comment vous portez-vous, monsieur? Je suis charmé de vous avoir
+rencontré; Dieu vous récompense de nous avoir procuré votre nouvelle
+compagnie; je suis vraiment enchanté de vous voir. J'ai là un petit
+amusement en train, monsieur. Allons, couvrez-vous, je vous prie.
+
+JACQUES.--Voulez-vous être marié, fou?
+
+TOUCHSTONE.--De même, monsieur, qu'un boeuf a son joug, un cheval son
+frein, et le faucon ses grelots, de même un homme a ses envies; et
+de même que les pigeons se becquètent, de même un couple voudrait
+s'embrasser.
+
+JACQUES.--Quoi! un homme de votre sorte voudrait se marier sous un
+buisson, comme un mendiant? Allez à l'église, et prenez un bon prêtre,
+qui puisse vous dire ce que c'est que le mariage. Cet homme-ci ne vous
+joindra ensemble qu'à peu près comme on joint une boiserie; bientôt l'un
+de vous deux se trouvera être un panneau retiré et se déjettera comme du
+bois vert.
+
+TOUCHSTONE, _à part_.--J'ai dans l'idée qu'il me vaudrait mieux être
+marié par lui plutôt que par un autre; car il ne me paraît pas en état
+de me bien marier; et n'étant pas bien marié, ce sera une bonne excuse
+pour moi dans la suite pour laisser là ma femme.
+
+JACQUES.--Viens avec moi, et laisse-toi gouverner par mes conseils.
+
+TOUCHSTONE.--Allons, chère Audrey, il faut nous marier, ou il nous faut
+vivre dans le libertinage. Adieu, bon monsieur Olivier; non.--_O doux
+Olivier! ô brave Olivier! ne me laisse pas derrière toi; mais pars,
+va-t'en, te dis-je, je ne veux pas aller aux épousailles avec toi._
+
+SIR OLIVIER.--Cela est égal; mais jamais aucun de tous ces coquins
+fantasques ne me fera oublier mon ministère par ses moqueries.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+On voit une cabane dans le bois.
+
+_Entrent_ ROSALINDE et CÉLIE.
+
+
+ROSALINDE.--Non, ne me parle point; je veux pleurer.
+
+CÉLIE.--Contente-toi, je t'en prie... Mais cependant fais-moi la grâce
+de considérer que les pleurs ne siéent pas à un homme.
+
+ROSALINDE.--Mais n'ai-je pas sujet de pleurer?
+
+CÉLIE.--Autant de sujet qu'on puisse le désirer; ainsi pleure.
+
+ROSALINDE.--Ses cheveux même sont d'une couleur fausse.
+
+CÉLIE.--Ils sont un peu plus foncés que les cheveux de Judas[45];
+vraiment ses baisers sont les enfants de Judas.
+
+[Note 45: Judas avait la barbe et les cheveux roux dans les anciennes
+tapisseries.]
+
+ROSALINDE.--Dans le vrai, ses cheveux sont d'une bonne couleur.
+
+CÉLIE.--Une charmante couleur! Le châtain est toujours la seule couleur.
+
+ROSALINDE.--Et ses baisers sont aussi saints, aussi chastes que le
+toucher d'une barbe d'ermite[46].
+
+[Note 46: Allusion aux _baisers de charité_ que donnaient les ermites.]
+
+CÉLIE.--Il s'est procuré une paire de lèvres moulées sur celles de
+Diane: une froide nonne, consacrée à l'hiver, ne donne pas des baisers
+plus innocents; ils ont toute la glace de la chasteté même.
+
+ROSALINDE.--Mais pourquoi a-t-il juré qu'il viendrait ce matin, et ne
+vient-il pas?
+
+CÉLIE.--Non certainement, il n'y a en lui aucune fidélité.
+
+ROSALINDE.--Le crois-tu?
+
+CÉLIE.--Oui: je ne crois pas qu'il soit un filou ou un voleur de
+chevaux; mais quant à sa sincérité en amour, je pense qu'il est aussi
+creux qu'un gobelet couvert ou qu'une noix vermoulue.
+
+ROSALINDE.--Il n'est pas sincère en amour?
+
+CÉLIE.--Il peut l'être lorsqu'il est amoureux; mais je crois qu'il ne
+l'est pas.
+
+ROSALINDE.--Tu l'as entendu jurer sans hésiter qu'il l'était.
+
+CÉLIE.--_Il était_ n'est pas _Il est_: d'ailleurs, le serment d'un
+amoureux ne vaut pas mieux que la parole d'un garçon de cabaret; l'un et
+l'autre affirment de faux comptes.--Il est ici dans la forêt, à la suite
+du duc votre père.
+
+ROSALINDE.--J'ai rencontré hier le duc, et j'ai causé longtemps avec
+lui: il m'a demandé quelle était ma famille; je lui ai répondu qu'elle
+était aussi bonne que la sienne: il s'est mis à rire et m'a laissé
+aller. Mais pourquoi parlons-nous de pères lorsqu'il y a dans le monde
+un homme comme Orlando?
+
+CÉLIE.--Oh! c'est un beau galant à la mode; il fait de beaux vers, il
+dit de belles paroles, il fait de beaux serments et les rompt de même.
+Il frappe tout de travers, il ne fait jamais qu'effleurer le coeur de sa
+maîtresse, comme un faible jouteur qui ne pique son cheval que d'un côté
+et brise sa lance de travers comme un noble oison: mais tout ce que la
+jeunesse monte et ce que la folie guide est toujours beau.--Qui vient
+ici?
+
+(Entre Corin).
+
+CORIN.--Maîtresse et maître, vous avez souvent fait des questions sur
+ce berger qui se plaignait de l'amour, ce berger que vous avez vu assis
+auprès de moi sur le gazon, vantant la fière et dédaigneuse bergère qui
+était sa maîtresse.
+
+CÉLIE.--Eh bien! qu'as-tu à nous dire de lui?
+
+CORIN.--Si vous voulez voir jouer une vraie comédie entre la pâle
+couleur d'un amant sincère et la rougeur ardente du mépris et de
+l'orgueil dédaigneux, suivez-moi un peu, et je vous conduirai si vous
+voulez voir cela.
+
+ROSALINDE.--Oh! venez; partons sur-le-champ; la vue des amoureux nourrit
+ceux qui le sont. Conduis-nous à ce spectacle; vous verrez que je
+jouerai un rôle actif dans leur comédie.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+Une autre partie de la forêt.
+
+_Entrent_ SYLVIUS et PHÉBÉ.
+
+
+SYLVIUS.--Charmante Phébé, ne me méprisez pas: non, ne me dédaignez pas,
+Phébé, dites que vous ne m'aimez pas; mais ne le dites pas avec aigreur:
+le bourreau même dont le coeur est endurci par la vue familière de la
+mort, ne laisse jamais tomber sa hache sur le cou incliné devant lui
+sans demander d'abord pardon au patient: voudriez-vous être plus dure
+que l'homme qui fait métier de répandre le sang?
+
+(Entrent Rosalinde, Célie et Corin.)
+
+PHÉBÉ.--Je ne voudrais pas être ton bourreau: je te quitte: car je ne
+voudrais pas t'offenser. Tu me dis que le meurtre est dans mes yeux;
+cela est joli à coup sûr et fort probable que les yeux, qui sont la
+chose la plus fragile et la plus douce, à qui le moindre atome fait
+fermer leurs portes timides, soient appelés des tyrans, des bouchers,
+des meurtriers. C'est maintenant que je fronce les sourcils de tout
+mon coeur en te regardant; et si mes yeux peuvent blesser, eh bien,
+puissent-ils te tuer dans ce moment! Maintenant fais semblant de
+t'évanouir; allons, tombe.--Si tu ne peux pas, oh! fi, fi, ne mens donc
+pas, en disant que mes yeux sont des meurtriers. Montre la blessure que
+mes yeux t'ont faite. Égratigne-toi seulement avec une épingle, et il
+en restera quelques cicatrices; appuie-toi seulement sur un jonc, et tu
+verras que ta main en gardera un moment la marque et l'empreinte: mais
+mes yeux, que je viens de lancer sur toi, ne te blessent pas; et, j'en
+suis bien sûre, il n'y a pas dans les yeux de force qui puisse faire du
+mal.
+
+SYLVIUS.--O ma chère Phébé! si jamais (et ce _jamais_ peut être
+très-prochain), si jamais, dis-je, vous éprouvez de la part de quelques
+joues vermeilles le pouvoir de l'Amour, vous connaîtrez alors les
+blessures invisibles que font les flèches aiguës de l'Amour.
+
+PHÉBÉ.--Mais jusqu'à ce que ce moment arrive, ne m'approche pas; et
+quand il viendra, accable-moi de tes railleries; n'aie aucune pitié de
+moi, jusqu'à ce moment, je n'aurai aucune pitié de toi.
+
+ROSALINDE _s'avance_.--Et pourquoi, je vous prie? Qui pouvait être votre
+mère pour que vous insultiez et que vous tyrannisiez ainsi tout à la
+fois les malheureux? Parce que vous avez quelque beauté, quoique je n'en
+voie cependant en vous pas plus qu'il n'en faut pour aller se
+coucher sans lumière, faut-il pour cela que vous soyez si fière et si
+barbare?--Quoi? que veut dire ceci? pourquoi me regardez-vous? Je ne
+vois rien de plus en vous, qu'un de ces ouvrages ordinaires de la nature
+faits à la douzaine. Eh! mais vraiment, la petite créature; je
+pense qu'elle a aussi envie de m'éblouir. Non, sur ma foi, ma fière
+demoiselle, ne vous flattez pas de cet espoir: ce ne sont point vos
+sourcils couleur d'encre, vos cheveux de soie noire, vos prunelles de
+boeuf ni vos joues de crème, qui peuvent soumettre mon coeur pour vous
+adorer. Et vous, sot berger, pourquoi la suivez-vous toujours, comme le
+midi nébuleux qui souffle le vent et la pluie? Vous êtes mille fois plus
+bel homme qu'elle n'est belle femme. Ce sont des imbéciles comme vous
+qui remplissent le monde de vilains enfants: ce n'est point son miroir,
+c'est vous-même qui la flattez, et c'est par vous qu'elle se voit
+plus belle qu'aucun de ses traits ne pourrait la représenter. Mais,
+mademoiselle, apprenez à vous connaître vous-même; mettez-vous à genoux,
+et remerciez le ciel, à jeun, de vous avoir donné l'amour d'un honnête
+homme; il faut que je vous le dise amicalement à l'oreille, vendez-vous
+quand vous pourrez, car vous n'êtes pas bonne pour les marchés. Demandez
+pardon à ce pauvre garçon, aimez-le, acceptez ses offres; la laideur
+s'enlaidit encore quand elle veut humilier les autres: ainsi, berger,
+prends-la pour ta femme; portez-vous bien.
+
+PHÉBÉ.--Charmant jeune homme, grondez-moi pendant un an entier, je vous
+prie; j'aime mieux vous entendre gronder que celui-ci me faire la cour.
+
+ROSALINDE.--Il est devenu amoureux des défauts de cette bergère, elle
+va devenir amoureuse de ma colère.--Si cela est ainsi, toutes les
+fois qu'elle te répondra par des regards menaçants, je la régalerai de
+paroles piquantes. (_A Phébé._) Pourquoi me regardez-vous ainsi?
+
+PHÉBÉ.--Ce n'est pas que je vous veuille aucun mal.
+
+ROSALINDE.--Ne devenez pas amoureuse de moi, je vous prie; car je suis
+plus faux que les serments que l'on fait dans le vin; d'ailleurs, je
+ne vous aime pas. Si vous voulez savoir ma demeure, c'est à la
+touffe d'oliviers, ici proche. (_A Célie._) Voulez-vous venir,
+ma soeur?--Berger, serre-la de près.--Allons, ma soeur.--Bergère,
+regardez-le d'un oeil plus favorable, et ne soyez pas si fière; quoique
+tout le monde puisse vous voir, personne n'a cependant la vue aussi
+trouble que lui pour vous. Allons rejoindre notre troupeau.
+
+(Rosalinde, Célie et Corin sortent.)
+
+PHÉBÉ.--En vérité, berger, je trouve maintenant que ton refrain est bien
+vrai. «Qui a aimé sans avoir aimé à la première vue[57].»
+
+[Note 47: Citation _d'Hérode et Léandre_, par Marlowe.]
+
+SYLVIUS.--Charmante Phébé!
+
+PHÉBÉ.--Ah! que dis-tu, Sylvius?
+
+SYLVIUS.--Plains-moi, chère Phébé.
+
+PHÉBÉ.--Mais je suis vraiment fâché pour toi, gentil Sylvius.
+
+SYLVIUS.--Partout où est le chagrin, la consolation devrait se trouver;
+si vous êtes chagrine de ma douleur en amour, donnez-moi votre amour, et
+alors vous n'aurez plus de chagrin, et moi, je n'aurai plus de douleur.
+
+PHÉBÉ.--Tu as mon amour. N'est-ce pas là un trait de bon voisin?
+
+SYLVIUS.--Je voudrais vous posséder.
+
+PHÉBÉ.--Ah! cela, c'est de l'avidité. Il fut un temps, Sylvius, où je te
+haïssais: ce n'est pas cependant que je t'aime maintenant; mais
+puisque tu peux si bien discourir sur l'amour, je veux bien endurer
+ta compagnie, qui m'était autrefois à charge; et aussi je saurai
+t'employer, mais ne demande pas d'autre récompense que le plaisir d'être
+employé par moi.
+
+SYLVIUS.--Mon amour est si pur, si parfait, et moi si déshérité de toute
+faveur, que je croirai faire la plus abondante moisson en ramassant
+seulement les épis après ceux qui auront fait la récolte: ne me refusez
+pas de temps en temps un sourire errant, et je vivrai de cela.
+
+PHÉBÉ.--Connais-tu le jeune homme qui m'a parlé, il y a un instant?
+
+SYLVIUS.--Pas trop, mais je l'ai rencontré très-souvent; c'est lui qui a
+acheté la cabane et les pâturages qui appartenaient au vieux Carlot.
+
+PHÉBÉ.--Ne va pas t'imaginer que je l'aime, quoique je te fasse des
+questions sur lui: ce n'est qu'un jeune impertinent. Cependant il parle
+très-bien; mais qu'est-ce que me font les paroles? Cependant les
+paroles font bien, surtout quand celui qui les dit plaît à ceux qui les
+entendent: c'est un joli jeune homme; pas très-joli; mais à vrai dire il
+est bien fier, et cependant sa fierté lui sied à merveille; il fera un
+bel homme; ce qu'il y a de mieux chez lui, c'est son teint; et si
+sa langue blesse, ses yeux guérissent aussitôt: il n'est pas grand,
+cependant il est grand pour son âge; sa jambe est comme ça, et pourtant
+pas mal. Il y avait un joli vermillon sur ses lèvres! un rouge un
+peu plus mûr et plus foncé que celui qui colorait ses joues; c'était
+précisément la nuance qu'il y a entre une étoffe toute rouge et le
+damas mélangé. Il y a des femmes, Sylvius, si elles l'avaient regardé en
+détail, qui eussent comme j'ai fait, été bien près de devenir amoureuse
+de lui: pour moi, je ne l'aime ni ne le hais; et cependant j'ai plus de
+sujet de le haïr que de l'aimer: car qu'avait-il à faire de me gronder?
+Il a dit que mes yeux étaient noirs, que mes cheveux étaient noirs;
+et, maintenant que je m'en souviens, il me témoigne du dédain. Je suis
+étonnée de ce que je ne lui ai pas répondu sur le même ton; mais c'est
+tout un; erreur n'est pas compte. Je veux lui écrire une lettre bien
+piquante, et tu la porteras: veux-tu, Sylvius?
+
+SYLVIUS.--De tout mon coeur, Phébé.
+
+PHÉBÉ.--Je veux l'écrire tout de suite; le sujet est dans ma tête et
+dans mon coeur; ma lettre sera très-courte, mais bien mordante: viens
+avec moi, Sylvius.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Toujours la forêt.
+
+ROSALINDE, CÉLIE et JACQUES.
+
+
+JACQUES.--Je t'en prie, joli jeune homme, faisons plus ample
+connaissance.
+
+ROSALINDE.--On dit que vous êtes un homme mélancolique.
+
+JACQUES.--Je le suis, il est vrai; j'aime mieux cela que de rire.
+
+ROSALINDE.--Ceux qui donnent dans l'un ou l'autre extrême font des gens
+détestables, et s'exposent, plus qu'un homme ivre, à être la risée de
+tout le monde.
+
+JACQUES.--Quoi! mais il est bon d'être triste et de ne rien dire.
+
+ROSALINDE.--Il est bon alors d'être un poteau.
+
+JACQUES.--Je n'ai pas la mélancolie d'un écolier, qui vient de
+l'émulation; ni la mélancolie d'un musicien, qui est fantasque; ni
+celle d'un courtisan, qui est vaniteux; ni celle d'un soldat, qui est
+l'ambition; ni celle d'un homme de robe, qui est politique; ni celle
+d'une femme, qui est frivole; ni celle d'un amoureux, qui est un composé
+de toutes les autres: mais j'ai une mélancolie à moi, une mélancolie
+formée de plusieurs ingrédients, extraite de plusieurs objets; et
+je puis dire que la contemplation de tous mes voyages, dans laquelle
+m'enveloppe ma fréquente rêverie, est une tristesse vraiment originale.
+
+ROSALINDE.--Vous, un voyageur! Par ma foi, vous avez grande raison
+d'être triste: je crains bien que vous n'ayez vendu vos terres, pour
+voir celles des autres: alors, avoir beaucoup vu, et n'avoir rien, c'est
+avoir les yeux riches et les mains pauvres.
+
+JACQUES.--Oui, j'ai acquis mon expérience.
+
+(Entre Orlando.)
+
+ROSALINDE.--Et votre expérience vous rend triste: j'aimerais mieux avoir
+un fou pour m'égayer, que de l'expérience pour m'attrister, et avoir
+voyagé pour cela.
+
+ORLANDO.--Bonjour et bonheur, chère Rosalinde.
+
+JACQUES, _voyant Orlando_.--Allons, que Dieu soit avec vous puisque vous
+parlez en vers blancs!
+
+(Il sort.)
+
+ROSALINDE.--Adieu, monsieur le voyageur: songez à grasseyer et à porter
+des habits étrangers; dépréciez tous les avantages de votre pays natal;
+haïssez votre propre existence, et grondez presque Dieu de vous avoir
+donné la physionomie que vous avez; autrement, j'aurai de la peine à
+croire que vous ayez voyagé dans une gondole[48].--Eh bien! Orlando,
+vous voilà? Où avez-vous été tout ce temps? Vous, un amoureux? S'il vous
+arrive de me jouer encore un semblable tour, ne reparaissez plus devant
+moi.
+
+[Note 48: C'est-à-dire que vous ayez été à Venise, alors le rendez-vous
+de la jeunesse dissipée.]
+
+ORLANDO.--Ma belle Rosalinde, j'arrive à une heure près de ma parole.
+
+ROSALINDE.--En amour, manquer d'une heure à sa parole! Qu'un homme
+divise une minute en mille parties, et qu'en affaire d'amour il ne
+manque à sa parole que d'une partie de la millième partie d'une minute,
+on pourra dire de lui que Cupidon lui a frappé sur l'épaule; mais je
+garantis qu'il a le coeur tout entier.
+
+ORLANDO.--Pardon, chère Rosalinde.
+
+ROSALINDE.--Non; puisque vous êtes si lambin, ne vous offrez plus à ma
+vue; j'aimerais autant être courtisée par un limaçon.
+
+ORLANDO.--Par un limaçon?
+
+ROSALINDE.--Oui, par un limaçon; car s'il vient lentement, il traîne sa
+maison sur son dos: meilleur douaire, à mon avis, que vous n'en pourrez
+assigner à une femme; d'ailleurs, il porte sa destinée avec lui.
+
+ORLANDO.--Quelle destinée?
+
+ROSALINDE.--Quoi donc! des cornes, que des gens tels que vous sont
+obligés de devoir à leurs femmes; mais le limaçon vient armé de sa
+destinée et prévient la médisance sur le compte de sa femme.
+
+ORLANDO.--La vertu ne donne pas de cornes et ma Rosalinde est vertueuse.
+
+ROSALINDE.--Et je suis votre Rosalinde?
+
+CÉLIE.--Il lui plaît de vous appeler ainsi; mais il a une Rosalinde de
+meilleure mine que vous.
+
+ROSALINDE.--Allons, faites-moi l'amour, faites-moi l'amour; car je suis
+maintenant dans mon humeur des dimanches, et assez disposée à consentir
+à tout. Que me diriez-vous maintenant, si j'étais votre vraie Rosalinde?
+
+ORLANDO.--Je vous embrasserais avant de parler.
+
+ROSALINDE.--Non; vous feriez mieux de parler d'abord, et ensuite,
+lorsque vous vous trouveriez embarrassé, faute de matière, vous pourriez
+profiter de cette occasion, pour donner un baiser. On voit tout les
+jours de très-bons orateurs cracher, lorsqu'ils perdent le fil de leur
+discours. Quant aux amoureux, lorsqu'ils ne savent plus que dire, le
+meilleur expédient pour eux, Dieu nous en préserve! c'est d'embrasser.
+
+ORLANDO.--Et si le baiser est refusé?
+
+ROSALINDE.--En ce cas, vous êtes forcé de recourir aux prières, et alors
+commence une nouvelle matière.
+
+ORLANDO.--Qui pourrait rester court en présence d'une maîtresse chérie?
+
+ROSALINDE.--Vraiment, vous-même, si j'étais votre maîtresse: autrement,
+j'aurais plus mauvaise idée de ma vertu que de mon esprit.
+
+ORLANDO.--Que dites-vous de ma requête?
+
+ROSALINDE.--Ne quittez pas votre habit, mais laissez votre requête[49];
+ne suis-je pas votre Rosalinde?
+
+[Note 49: _Suit_ habit, requête, équivoque.]
+
+ORLANDO.--J'ai quelque plaisir à dire que vous l'êtes, parce que je
+voudrais parler d'elle.
+
+ROSALINDE.--Eh bien! je vous dis en sa personne, que je ne veux point de
+vous.
+
+ORLANDO.--Alors il faut que je meure en ma propre personne.
+
+ROSALINDE.--Non, vraiment, mourez par procuration: le pauvre monde a
+presque six mille ans, et pendant tout ce temps, il n'y a jamais eu un
+homme qui soit mort en personne; pour cause d'amour, s'entend. Troïlus
+eut la tête brisée par une massue grecque, cependant il avait fait
+tout ce qu'il avait pu pour mourir auparavant, et il est un des modèles
+d'amour. Léandre, sans l'accident d'une très-chaude nuit d'été, aurait
+encore vécu plusieurs belles années, quand même Héro se serait faite
+religieuse; car sachez, mon bon jeune homme, que Léandre ne voulait que
+se baigner dans l'Hellespont, mais qu'il y fut surpris par une crampe,
+et s'y noya; et les sots historiens de ce siècle dirent que c'était pour
+Héro de Sestos. Mais tout cela n'est que des mensonges; les hommes sont
+morts dans tous les temps, et les vers les ont mangés; mais jamais ils
+ne sont morts d'amour.
+
+ORLANDO.--Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde eût cette façon
+de penser; car je proteste qu'un seul regard sévère pourrait me faire
+mourir.
+
+ROSALINDE.--Je jure par cette main, qu'il ne ferait pas mourir une
+mouche: mais allons, je veux être maintenant votre Rosalinde d'une
+humeur plus complaisante: demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous
+l'accorderai.
+
+ORLANDO.--Eh bien! Rosalinde, aimez-moi.
+
+ROSALINDE.--Oui, ma foi, je veux bien; les vendredis, les samedis et
+tous les jours.
+
+ORLANDO.--Et voulez-vous m'avoir?
+
+ROSALINDE.--Oui, et vingt comme vous.
+
+ORLANDO.--Que dites-vous?
+
+ROSALINDE.--N'êtes-vous pas bon à avoir?
+
+ORLANDO.--Je l'espère.
+
+ROSALINDE.--Eh bien! peut-on trop désirer d'une bonne chose? (_A
+Célie._) Allons, ma soeur, vous serez le prêtre, et vous nous
+marierez.--Donnez-moi votre main, Orlando.--Qu'en dites-vous, ma soeur?
+
+ORLANDO, _à Célie_.--Mariez-nous, je vous prie.
+
+CÉLIE.--Je ne sais pas dire les paroles.
+
+ROSALINDE.--Il faut que vous commenciez ainsi: _Voulez-vous, Orlando_...
+
+CÉLIE.--Voyons: Voulez-vous, Orlando, prendre cette Rosalinde pour
+épouse?
+
+ORLANDO.--Oui.
+
+ROSALINDE.--_Oui_... Mais... quand?
+
+ORLANDO.--Tout à l'heure; aussitôt qu'elle pourra nous marier.
+
+ROSALINDE.--Alors il faut que vous disiez: _Je te prends toi, Rosalinde,
+pour épouse_.
+
+ORLANDO.--Rosalinde, je te prends pour épouse.
+
+ROSALINDE.--Je pourrais vous demander vos pouvoirs; mais passons.--Je
+vous prends, Orlando, pour mon mari. Ici c'est une fille qui devance
+le prêtre, et à coup sûr la pensée d'une femme devance toujours ses
+actions.
+
+ORLANDO.--Ainsi font toutes les pensées; elles ont des ailes.
+
+ROSALINDE.--Dites-moi, maintenant, combien de temps vous voudrez
+l'avoir, lorsqu'une fois elle sera en votre possession?
+
+ORLANDO.--Une éternité et un jour.
+
+ROSALINDE.--Dites un jour, sans l'éternité. Non, non, Orlando: les
+hommes ressemblent au mois d'avril lorsqu'ils font l'amour, et à
+décembre, lorsqu'ils se marient: les filles sont comme le mois de
+mai tant qu'elles sont filles, mais le temps change lorsqu'elles sont
+femmes. Je serai plus jalouse de vous qu'un pigeon de Barbarie ne l'est
+de sa colombe; plus babillarde que ne l'est un perroquet à l'approche de
+la pluie; j'aurai plus de fantaisies qu'un singe; plus de caprices dans
+mes désirs qu'une guenon; je pleurerai pour rien, comme Diane dans la
+fontaine[50], et cela lorsque vous serez enclin à la gaieté, je rirai
+aux éclats comme une hyène, à l'instant où vous aurez envie de dormir.
+
+[Note 50: Exclamations en usage quand quelqu'un déraisonnait.]
+
+ORLANDO.--Mais ma Rosalinde fera-t-elle tout cela?
+
+ROSALINDE.--Sur ma vie, elle fera comme je ferai.
+
+ORLANDO.--Oh! mais elle est sage.
+
+ROSALINDE.--Autrement, elle n'aurait pas l'esprit de faire tout cela:
+plus une femme a d'esprit, plus elle a de caprices: fermez la porte
+sur l'esprit d'une femme, et il se fera jour par la fenêtre; fermez la
+fenêtre, et il passera par le trou de la serrure; bouchez la serrure, et
+il s'envolera par la cheminée avec la fumée.
+
+ORLANDO.--Un homme qui aurait une femme avec un pareil esprit pourrait
+dire: «Esprit, où vas-tu?»
+
+ROSALINDE.--Non, vous pourriez lui réserver cette réprimande, pour le
+moment où vous verriez l'esprit de votre femme aller dans le lit de
+votre voisin.
+
+ORLANDO.--Et quel esprit pourrait alors avoir l'esprit de se justifier
+d'une telle démarche?
+
+ROSALINDE.--Vraiment, la femme dirait qu'elle venait vous y chercher:
+vous ne la trouverez jamais sans réponse, à moins que vous ne la
+trouviez sans langue. Qu'une femme qui ne sait pas prouver que son mari
+est toujours la cause de ses torts ne prétende pas nourrir elle-même son
+enfant; car elle l'élèverait comme un sot.
+
+ORLANDO.--Je vais vous quitter pour deux heures, Rosalinde.
+
+ROSALINDE.--Hélas! cher amant, je ne saurais me passer de toi pendant
+deux heures.
+
+ORLANDO.--Il faut que je me trouve au dîner du duc; je vous rejoindrai à
+deux heures.
+
+ROSALINDE.--Oui, allez, allez où vous voudrez; je savais comment vous
+tourneriez; mes amis m'en avaient bien prévenue, et je n'en pensais pas
+moins qu'eux. Vous m'avez gagnée avec votre langue flatteuse; ce n'est
+qu'une femme de mise de côté: bon!--Viens, ô mort!--Deux heures est
+votre heure.
+
+ORLANDO.--Oui, charmante Rosalinde.
+
+ROSALINDE.--Sur ma parole, et très-sérieusement, et que Dieu me
+traite en conséquence, et par tous les jolis serments qui ne sont pas
+dangereux, si vous manquez d'un iota à votre promesse, ou si vous venez
+une minute plus tard que votre heure, je vous prendrai pour le parjure
+le plus insigne, pour l'amant le plus fourbe et le plus indigne de celle
+que vous appelez Rosalinde, que l'on puisse trouver dans toute la bande
+des infidèles; ainsi songez bien à éviter mes reproches, et tenez votre
+promesse.
+
+ORLANDO.--Aussi religieusement que si vous étiez vraiment ma Rosalinde:
+ainsi, adieu.
+
+ROSALINDE.--Allons, le temps est le vieux juge, qui connaît de
+semblables délits; le temps vous jugera. Adieu.
+
+(Orlando sort.)
+
+CÉLIE.--Vous avez eu la sottise de déchirer notre sexe dans votre caquet
+amoureux: il faut que nous fassions passer votre pourpoint et votre
+haut-de-chausses par dessus votre tête, et que nous montrions à tout le
+monde ce que l'oiseau a fait à son propre nid.
+
+ROSALINDE.--O cousine, cousine, ma jolie petite cousine! si tu savais
+à combien de brasses de profondeur je suis enfoncée dans l'amour; mais
+cela ne saurait être sondé: ma passion a un fond inconnu, comme la baie
+de Portugal.
+
+CÉLIE.--Dis plutôt qu'elle est sans fond, et qu'à mesure que tu épanches
+ta tendresse, elle s'écoule aussitôt.
+
+ROSALINDE.--Non, prenons pour juge de la profondeur de mon amour ce
+malin bâtard de Vénus, enfant engendré par la pensée, conçu par la
+mélancolie, et né de la folie. Que ce petit vaurien d'aveugle,
+qui trompe tous les yeux parce qu'il a perdu les siens, prononce
+lui-même.--Je te dirai, Aliéna, que je ne saurais vivre sans voir
+Orlando: je vais chercher un ombrage et soupirer jusqu'à son retour.
+
+CÉLIE.--Et moi, je vais dormir.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une autre partie de la forêt.
+
+JACQUES, LES SEIGNEURS _en habits de gardes-chasse._
+
+
+JACQUES.--Quel est celui qui a tué le daim?
+
+PREMIER SEIGNEUR.--Monsieur, c'est moi.
+
+JACQUES.--Présentons-le au duc comme un conquérant romain; et il
+serait bon de placer sur sa tête les cornes du daim, pour laurier de sa
+victoire. Gardes-chasse, n'auriez-vous pas quelque chanson qui rendît
+cette idée?
+
+SECOND SEIGNEUR.--Oui, monsieur.
+
+JACQUES.--Chantez-la: n'importe sur quel air, pourvu qu'elle fasse du
+bruit.
+
+CHANSON.
+
+PREMIER SEIGNEUR.
+
+ Que donnerons-nous à celui qui a tué le daim?
+
+SECOND SEIGNEUR.
+
+ Nous lui ferons porter sa peau et son bois!
+
+PREMIER SEIGNEUR.
+
+ Ensuite conduisons-le chez lui en chantant.
+ Ne dédaignez point de porter la corne;
+ Elle servit de cimier, avant que vous fussiez né.
+
+SECOND SEIGNEUR.
+
+ Le père de ton père la porta,
+ Et ton propre père l'a portée aussi.
+ La corne, la corne, la noble corne,
+ N'est pas une chose à dédaigner.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+La forêt.
+
+ROSALINDE et CÉLIE.
+
+
+ROSALINDE.--Qu'en pensez-vous maintenant? N'est-il pas deux heures
+passées? et voyez comme Orlando se trouve ici?
+
+CÉLIE.--Je vous assure qu'avec un amour pur et une cervelle troublée, il
+a pris son arc et ses flèches, et qu'il est allé tout d'abord... dormir.
+Mais qui vient ici?
+
+(Entre Sylvius.)
+
+SYLVIUS, _à Rosalinde_.--Mon message est pour vous, beau jeune homme. Ma
+charmante Phébé m'a chargé de vous remettre cette lettre (_lui remettant
+la lettre_); je n'en sais pas le contenu; mais, à en juger par son air
+chagrin et les gestes de mauvaise humeur qu'elle faisait en l'écrivant,
+ce qu'elle contient exprime la colère. Pardonnez-moi, je vous prie, je
+ne suis qu'un innocent messager.
+
+ROSALINDE.--La patience elle-même tressaillerait à cette lecture, et
+ferait la fanfaronne; si on souffre cela, il faudra tout souffrir. Elle
+dit que je ne suis pas beau, que je manque d'usage, que je suis fier, et
+qu'elle ne pourrait m'aimer, les hommes fussent-ils aussi rares que le
+phénix. Oh! ma foi, son amour n'est pas le lièvre que je cours. Pourquoi
+m'écrit-elle sur ce ton-là? Allons, berger, allons, cette lettre est de
+votre invention.
+
+SYLVIUS.--Non; je vous proteste que je n'en sais pas le contenu; c'est
+Phébé qui l'a écrite.
+
+ROSALINDE.--Allons, allons, vous êtes un sot à qui un excès d'amour
+fait perdre la tête. J'ai vu sa main; elle a une main de cuir, une main
+couleur de pierre de taille; j'ai vraiment cru qu'elle avait de vieux
+gants, mais c'étaient ses mains: elle a la main d'une ménagère; mais
+cela n'y fait rien, je dis qu'elle n'inventa jamais cette lettre; cette
+lettre est de l'invention et de l'écriture d'un homme.
+
+SYLVIUS.--Elle est certainement d'elle.
+
+ROSALINDE.--Quoi! c'est un style emporté et sanglant, un style de
+cartel. Quoi! elle me défie comme un Turc défierait un chrétien? Le doux
+esprit d'une femme n'a jamais pu produire de pareilles inventions dignes
+d'un géant, de ces expressions éthiopiennes plus noires d'effet que de
+visage. Voulez-vous que je vous lise cette lettre?
+
+SYLVIUS.--Oui, s'il vous plaît; car je ne l'ai pas encore entendu lire;
+mais je n'en sais que trop sur la cruauté de Phébé.
+
+ROSALINDE.--Elle me _phébéise_. Remarquez comment écrit ce tyran.
+
+(Elle lit.)
+
+ Serais-tu un dieu changé en berger,
+ Toi qui as brûlé le coeur d'une jeune fille?
+
+Une femme dirait-elle de pareilles injures?
+
+SYLVIUS.--Appelez-vous cela des injures?
+
+ROSALINDE.
+
+(Elle continue de lire.)
+
+ Pourquoi, te dépouillant de ta divinité,
+ Fais-tu la guerre au coeur d'une femme?
+
+Avez-vous jamais entendu pareilles invectives?
+
+(Elle lit encore.)
+
+ Jusqu'ici les yeux qui m'ont parlé d'amour,
+ N'ont jamais pu me faire aucun mal.
+
+Elle veut dire que je suis une bête fauve.
+
+(Elle continue de lire.)
+
+ Si les dédains de tes yeux brillants
+ Ont le pouvoir d'allumer tant d'amour dans mon sein,
+ Hélas! quel serait donc leur étrange effet sur moi,
+ S'ils me regardaient avec douceur?
+ Lors même que tu me grondais, je t'aimais:
+ A quel point serais-je donc émue de tes prières?
+ Celui qui te porte cet aveu de mon amour,
+ Ne sait pas l'amour que je sens pour toi.
+ Sers-toi de lui pour m'ouvrir ton âme,
+ Si ta jeunesse et ta nature veulent accepter de moi l'offre d'un
+ coeur fidèle,
+ Et tout ce que je puis avoir;
+ Ou bien refuse par lui mon amour,
+ Et alors je chercherai à mourir.
+
+SYLVIUS.--Appelez-vous cela des duretés?
+
+CÉLIE.--Hélas! pauvre berger!
+
+ROSALINDE.--Le plaignez-vous? Non; il ne mérite aucune pitié. (_A
+Sylvius._) Veux-tu donc aimer une pareille femme? Quoi! se servir de
+toi comme d'un instrument pour jouer des accords faux? Cela n'est pas
+tolérable. Eh bien! va donc la trouver; car je vois que l'amour a fait
+de toi un serpent apprivoisé, et dis-lui de ma part, que si elle m'aime,
+je lui ordonne de t'aimer; que si elle ne veut pas t'aimer, je ne veux
+point d'elle, à moins que tu ne me supplies pour elle. Si tu es un
+véritable amant, va-t'en, et ne réplique pas un mot; car voici de la
+compagnie qui vient.
+
+(Sylvius sort.)
+
+(Entre Olivier, frère aîné d'Orlando.)
+
+OLIVIER.--Bonjour, belle jeunesse; sauriez-vous, je vous prie, dans quel
+endroit de cette forêt est située une bergerie entourée d'oliviers?
+
+CÉLIE.--Au couchant du lieu où nous sommes, au fond de la vallée que
+vous voyez; laissez à droite cette rangée de saules qui est auprès de
+ce ruisseau qui murmure, et vous arriverez droit à la cabane. Mais en ce
+moment la maison se garde elle-même; vous n'y trouverez personne.
+
+OLIVIER.--Si les yeux peuvent s'aider de la langue, je devrais vous
+reconnaître sur la description que l'on m'a faite: «Mêmes habillements
+et même âge. Le jeune homme est blond; il a les traits d'une femme, et
+il se donne pour une soeur d'un âge mûr: mais la femme est petite et
+plus brune que son frère.» N'êtes-vous point le propriétaire de la
+maison que je demandais?
+
+CÉLIE.--Puisque vous nous le demandez, il n'y a pas de vanterie à dire
+qu'elle nous appartient.
+
+OLIVIER.--Orlando m'a chargé de vous saluer tous deux de sa part, et
+il envoie ce mouchoir ensanglanté à ce jeune homme qu'il appelle sa
+Rosalinde: est-ce vous?
+
+ROSALINDE.--Oui, c'est moi; que devons-nous conjecturer de ceci?
+
+OLIVIER.--Quelque chose à ma honte, si vous voulez que je vous dise qui
+je suis, et comment, et pourquoi, et où ce mouchoir a été ensanglanté.
+
+ROSALINDE.--Dites-nous tout cela, je vous prie.
+
+OLIVIER.--Quand le jeune Orlando vous a quitté dernièrement, il vous a
+promis de vous rejoindre dans une heure. Comme il allait à travers
+la forêt, se nourrissant de pensées tantôt douces, tantôt amères,
+qu'arrive-t-il tout à coup? Il jette ses regards de côté, et voyez ce
+qui se présenta à sa vue! Sous un chêne, dont l'âge avait couvert les
+rameaux de mousse et dont la tête élevée était chauve de vieillesse,
+un malheureux en guenilles, les cheveux longs et en désordre, dormait
+couché sur le dos; un serpent vert et doré s'était entortillé autour de
+son cou, et avançant sa tête souple et menaçante, il s'approchait de la
+bouche ouverte du misérable, quand tout à coup, apercevant Orlando, il
+se déroule et se glisse en replis tortueux sous un buisson, à l'ombre
+duquel une lionne, les mamelles desséchées, était couchée, la tête sur
+la terre, épiant comme un chat le moment où l'homme endormi ferait un
+mouvement; car tel est le généreux naturel de cet animal, qu'il dédaigne
+toute proie qui semble morte. A cette vue, Orlando s'est approché de
+l'homme et il a reconnu son frère, son frère aîné!
+
+CÉLIE.--Oh! je lui ai entendu parler quelquefois de ce frère; et il le
+peignait comme le frère le plus dénaturé, qui jamais ait vécu parmi les
+hommes.
+
+OLIVIER.--Et il avait bien raison; car je sais, moi, combien il était
+dénaturé.
+
+ROSALINDE.--Mais, revenons à Orlando.--L'a-t-il laissé dans ce péril,
+pour servir de nourriture à la lionne pressée par la faim et le besoin
+de ses petits?
+
+OLIVIER.--Deux fois il a tourné le dos pour se retirer: mais la
+générosité plus noble que la vengeance, la nature plus forte que son
+juste ressentiment, lui ont fait livrer combat à la lionne, qui bientôt
+est tombée devant lui; et c'est au bruit de cette lutte terrible que je
+me suis réveillé de mon dangereux sommeil.
+
+CÉLIE.--Êtes-vous son frère?
+
+ROSALINDE.--Est-ce vous qu'il a sauvé?
+
+CÉLIE.--Est-ce bien vous qui aviez tant de fois comploté de le faire
+périr?
+
+OLIVIER.--C'était moi; mais ce n'est plus moi. Je ne rougis point de
+vous avouer ce que je fus, depuis qu'il me fait trouver tant de douceur
+à être ce que je suis à présent.
+
+ROSALINDE.--Mais... et le mouchoir sanglant?
+
+OLIVIER.--Tout à l'heure. Après que nos larmes de tendresse eurent coulé
+sur nos récits mutuels depuis la première jusqu'à la dernière aventure,
+et que j'eus dit comment j'étais venu dans ce lieu désert... Pour
+abréger, il me conduisit au noble duc, qui me donna des habits et des
+rafraîchissements, et me confia à la tendresse de mon frère qui me mena
+aussitôt dans sa grotte: et là, s'étant déshabillé, nous vîmes qu'ici,
+sur le bras, la lionne lui avait enlevé un lambeau de chair, dont la
+plaie avait saigné tout le temps. Aussitôt il se trouva mal, et demanda,
+en s'évanouissant, Rosalinde. Je vins à bout de le ranimer. Je bandai
+sa blessure; et, au bout d'un moment, son coeur s'étant remis, il
+m'a envoyé ici, tout étranger que je suis, pour vous raconter cette
+histoire, afin que vous puissiez l'excuser d'avoir manqué à sa promesse,
+me chargeant de donner ce mouchoir, teint de son sang, au jeune berger
+qu'il appelle en plaisantant sa Rosalinde.
+
+CÉLIE, _a Rosalinde, qui pâlit et s'évanouit_.--Quoi, quoi, Ganymède!
+mon cher Ganymède!
+
+OLIVIER.--Bien des personnes s'évanouissent à la vue du sang.
+
+CÉLIE.--Il y a plus que cela ici.--Chère cousine!--Ganymède!
+
+OLIVIER.--Voyez; il revient à lui.
+
+ROSALINDE, _rouvrant les yeux_.--Je voudrais bien être chez nous.
+
+CÉLIE.--Nous allons vous y mener. (_A Olivier._) Voudriez-vous, je vous
+prie, lui prendre le bras?
+
+OLIVIER.--Rassurez-vous, jeune homme.--Mais êtes-vous bien un homme?
+Vous n'en avez pas le courage.
+
+ROSALINDE.--Non, je ne l'ai pas; je l'avoue.--Ah! monsieur, on pourrait
+croire que cet évanouissement était une feinte bien jouée: je vous en
+prie, dites à votre frère comme j'ai bien joué l'évanouissement.
+
+OLIVIER.--Il n'y avait là nulle feinte: votre teint témoigne trop que
+c'était une émotion sérieuse.
+
+ROSALINDE.--Une pure feinte, je vous assure.
+
+OLIVIER.--Eh bien donc! prenez bon courage et feignez d'être un homme.
+
+ROSALINDE.--C'est ce que je fais: mais, en vérité, j'aurais dû naître
+femme.
+
+CÉLIE.--Allons, vous pâlissez de plus en plus: je vous en prie, avançons
+du côté de la maison. Mon bon monsieur, venez avec nous.
+
+OLIVIER.--Très-volontiers; car il faut, Rosalinde, que je rapporte à mon
+frère l'assurance que vous l'excusez.
+
+ROSALINDE.--Je songerai à quelque chose... Mais, je vous prie, ne
+manquez pas de lui dire comme j'ai bien joué mon rôle.--Voulez-vous
+venir?
+
+(Tous sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Toujours la forêt.
+
+TOUCHSTONE, AUDREY.
+
+
+TOUCHSTONE.--Nous trouverons le moment, Audrey. Patience, chère Audrey.
+
+AUDREY.--Ma foi, ce prêtre était tout ce qu'il fallait, quoiqu'en ait pu
+dire le vieux monsieur.
+
+TOUCHSTONE.--Un bien méchant sir Olivier, Audrey, un misérable Mar-Text!
+Mais, Audrey, il y a ici dans la forêt un jeune homme qui a des
+prétentions sur vous.
+
+AUDREY.--Oui, je sais qui c'est: il n'a aucun droit au monde sur moi:
+tenez, voilà l'homme dont vous parlez.
+
+(Entre William.)
+
+TOUCHSTONE.--C'est boire et manger pour moi, que de voir un paysan.
+Sur ma foi, nous, qui avons du bon sens, nous avons un grand compte à
+rendre. Nous allons rire et nous moquer de lui; nous ne pouvons nous
+retenir.
+
+WILLIAM.--Bonsoir, Audrey.
+
+AUDREY.--Dieu vous donne le bonsoir, William.
+
+WILLIAM.--Et bonsoir à vous aussi, monsieur.
+
+TOUCHSTONE.--Bonsoir, mon cher ami. Couvre ta tête, couvre ta tête:
+allons, je t'en prie, couvre-toi. Quel âge avez-vous, mon ami?
+
+WILLIAM.--Vingt-cinq ans, monsieur.
+
+TOUCHSTONE.--C'est un âge mûr. William est-il ton nom?
+
+WILLIAM.--Oui, monsieur, William.
+
+TOUCHSTONE.--C'est un beau nom! Es-tu né dans cette forêt?
+
+WILLIAM.--Oui, monsieur, et j'en remercie Dieu.
+
+TOUCHSTONE.--_Tu en remercies Dieu?_ Voilà une belle réponse.--Es-tu
+riche?
+
+WILLIAM.--Ma foi, monsieur, comme ça.
+
+TOUCHSTONE.--_Comme ça_: cela est bon, très-bon, excellent.--Et pourtant
+non; ce n'est que _comme ça, comme ça_. Es-tu sage?
+
+WILLIAM.--Oui, monsieur; j'ai assez d'esprit.
+
+TOUCHSTONE.--Tu réponds à merveille. Je me souviens, en ce moment, d'un
+proverbe: Le fou se croit sage; mais le sage sait qu'il n'est qu'un
+fou.--Le philosophe païen, lorsqu'il avait envie de manger un grain de
+raisin, ouvrait les lèvres quand il le mettait dans sa bouche, voulant
+nous faire entendre par là que le raisin était fait pour être mangé, et
+les lèvres pour s'ouvrir.--Vous aimez cette jeune fille?
+
+WILLIAM.--Je l'aime, monsieur.
+
+TOUCHSTONE.--Donnez-moi votre main. Etes-vous savant?
+
+WILLIAM.--Non, monsieur.
+
+TOUCHSTONE.--Eh bien! apprenez de moi ceci: avoir, c'est avoir. Car
+c'est une figure de rhétorique, que la boisson, étant versée d'une coupe
+dans un verre, en remplissant l'un vide l'autre. Tous vos écrivains
+sont d'accord que _ipse_ c'est _lui_: ainsi vous n'êtes pas _ipse_; car
+c'est moi qui suis _lui_.
+
+WILLIAM.--_Quel lui_, monsieur?
+
+TOUCHSTONE.--Le _lui_, monsieur, qui doit épouser cette fille: ainsi,
+vous, paysan, _abandonnez_; c'est-à-dire, en langue vulgaire, laissez...
+_la société_,--qui, en style campagnard, est la compagnie... _de cet
+être du sexe féminin_,--qui, en langage commun, est une femme: ce qui
+fait tout ensemble: Renonce à la société de cette femme; ou, paysan, tu
+péris; ou, pour te faire mieux comprendre, tu meurs; ou, si tu l'aimes
+mieux, je te tue, je te congédie de ce monde, je change ta vie en
+mort, ta liberté en esclavage, et je t'expédierai par le poison, ou la
+bastonnade, ou le fer; je deviendrai ton adversaire et je fondrai sur
+toi avec politique; je te tuerai de cent cinquante manières: ainsi,
+tremble et déloge.
+
+AUDREY.--Va-t'en, bon William.
+
+WILLIAM.--Dieu vous tienne en joie, monsieur!
+
+(Il sort.)
+
+(Entre Corin.)
+
+CORIN.--Notre maître et notre maîtresse vous cherchent: allons, partez,
+partez.
+
+TOUCHSTONE.--Trotte, Audrey, trotte, Audrey. Je te suis, je te suis.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Entrent ORLANDO et OLIVIER.
+
+
+ORLANDO.--Est-il possible que, la connaissant si peu, vous ayez sitôt
+pris du goût pour elle? qu'en ne faisant que la voir, vous en soyez
+devenu amoureux, que l'aimant vous lui ayez fait votre déclaration;
+et que, sur cette déclaration, elle ait consenti? Et vous persistez à
+vouloir la posséder?
+
+OLIVIER.--Ne discutez point mon étourderie, l'indigence de ma maîtresse,
+le peu de temps qu'a duré la connaissance; ma déclaration précipitée,
+ni son rapide consentement; mais dites avec moi que j'aime Aliéna: dites
+avec elle qu'elle m'aime: donnez-nous à tous deux votre consentement à
+notre possession mutuelle: ce sera pour votre bien; car la maison de mon
+père et tous les revenus qu'a laissés le vieux chevalier Rowland, vous
+seront assurés, et moi, je veux vivre et mourir ici berger.
+
+(Entre Rosalinde.)
+
+ORLANDO.--Vous avez mon consentement: que vos noces se fassent demain.
+J'y inviterai le duc et toute sa joyeuse cour: allez et disposez Aliéna;
+car voici ma Rosalinde.
+
+ROSALINDE.--Dieu vous garde, mon digne frère!
+
+OLIVIER.--Et vous aussi, aimable soeur.
+
+ROSALINDE.--O mon cher Orlando, combien je souffre de vous voir ainsi
+votre coeur en écharpe!
+
+ORLANDO.--Ce n'est que mon bras.
+
+ROSALINDE.--J'avais cru votre coeur blessé par les griffes de la lionne.
+
+ORLANDO.--Il est blessé, mais c'est par les yeux d'une dame.
+
+ROSALINDE.--Votre frère vous a-t-il dit comme j'ai fait semblant de
+m'évanouir lorsqu'il m'a montré votre mouchoir?
+
+ORLANDO.--Oui; et des choses plus étonnantes que cela.
+
+ROSALINDE.--Oh! je vois où vous en voulez venir... En effet, cela est
+très-vrai. Il n'y a jamais rien eu de si soudain, si ce n'est le combat
+de deux béliers qui se rencontrent, et la fanfaronnade de César: _Je
+suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu._ Car votre frère et ma soeur ne se
+sont pas plus tôt rencontrés qu'ils se sont envisagés; pas plus tôt
+envisagés, qu'ils se sont aimés; pas plus tôt aimés, qu'ils ont soupiré;
+pas plus tôt soupiré, qu'ils s'en sont demandé l'un à l'autre la cause;
+ils n'ont pas plus tôt su la cause, qu'ils ont cherché le remède: et,
+par degrés, ils ont fait un escalier de mariage qu'il leur faudra monter
+incontinent, ou être incontinents avant le mariage: ils sont vraiment
+dans la rage d'amour, et il faut qu'ils s'unissent. Des massues ne les
+sépareraient pas.
+
+ORLANDO.--Ils seront mariés demain, et je veux inviter le duc à la
+noce. Mais hélas! qu'il est amer de ne voir le bonheur que par les yeux
+d'autrui! Demain, plus je croirai mon frère heureux de posséder l'objet
+de ses désirs, plus la tristesse de mon coeur sera profonde.
+
+ROSALINDE.--Quoi donc! ne puis-je demain faire pour vous le rôle de
+Rosalinde?
+
+ORLANDO.--Non, je ne puis plus vivre de pensées.
+
+ROSALINDE.--Eh bien, je ne veux plus vous fatiguer de vains discours.
+Apprenez donc (et maintenant je parle un peu sérieusement) que je sais
+que vous êtes un cavalier du plus grand mérite.--Je ne dis pas cela pour
+vous donner bonne opinion de ma science..., parce que je dis que je sais
+ce que vous êtes.--Et je ne cherche point à usurper plus d'estime qu'il
+n'en faut pour vous inspirer quelque peu de confiance en moi pour vous
+faire du bien, et non pour me vanter moi-même. Croyez donc, si vous
+voulez, que je peux opérer d'étranges choses: depuis l'âge de trois ans,
+j'ai eu des liaisons avec un magicien très-profond dans son art, mais
+non pas jusqu'à être damné. Si votre amour pour Rosalinde tient d'aussi
+près à votre coeur que l'annoncent vos démonstrations, vous l'épouserez
+au moment même où votre frère épousera Aliéna. Je sais à quelles
+extrémités la fortune l'a réduite; il ne m'est pas impossible, si cela
+pourtant peut vous convenir, de la placer demain devant vos yeux, en
+personne, et cela sans danger.
+
+ORLANDO.--Parlez-vous ici sérieusement?
+
+ROSALINDE.--Oui, je le proteste sur ma vie, à laquelle je tiens fort,
+quoique je me dise magicien: ainsi, revêtez-vous de vos plus beaux
+habits, invitez vos amis; car si vous voulez décidément être marié
+demain, vous le serez, et à Rosalinde, si vous le voulez. (_Entrent
+Sylvius et Phébé._) Voyez: voici une amante à moi, et un amant à elle.
+
+PHÉBÉ.--Jeune homme, vous en avez bien mal agi avec moi, en montrant la
+lettre que je vous avais écrite.
+
+ROSALINDE.--Je ne m'en embarrasse guère. C'est mon but de me montrer
+dédaigneux et sans égard pour vous. Vous avez là à votre suite un berger
+fidèle: tournez vos regards vers lui; aimez-le: il vous adore.
+
+PHÉBÉ.--Bon berger, dis à ce jeune homme ce que c'est que l'amour.
+
+SYLVIUS.--Aimer, c'est être fait de larmes et de soupirs; et voilà comme
+je suis pour Phébé.
+
+PHÉBÉ.--Et moi pour Ganymède.
+
+ORLANDO.--Et moi pour Rosalinde.
+
+ROSALINDE.--Et moi pour aucune femme.
+
+SYLVIUS.--C'est être tout fidélité et dévouement. Et voilà ce que je
+suis pour Phébé.
+
+PHÉBÉ.--Et moi pour Ganymède.
+
+ORLANDO.--Et moi pour Rosalinde.
+
+ROSALINDE.--Et moi pour aucune femme.
+
+SYLVIUS.--C'est être tout rempli de caprices, de passions, de désirs:
+c'est être tout adoration, respect et obéissance, tout humilité,
+patience et impatience: c'est être plein de pureté, résigné à toute
+épreuve, à tous les sacrifices: et je suis tout cela pour Phébé.
+
+PHÉBÉ.--Et moi pour Ganymède.
+
+ORLANDO.--Et moi pour Rosalinde.
+
+ROSALINDE.--Et moi pour aucune femme.
+
+PHÉBÉ, _à Rosalinde_.--Si cela est, pourquoi me blâmez-vous de vous
+aimer?
+
+SYLVIUS, _à Phébé_.--Si cela est, pourquoi me blâmez-vous de vous aimer?
+
+ORLANDO.--Si cela est, pourquoi me blâmez-vous de vous aimer?
+
+ROSALINDE.--A qui adressez-vous ces mots: _Pourquoi me blâmez-vous de
+vous aimer?_
+
+ORLANDO.--A celle qui n'est point ici, et qui ne m'entend pas.
+
+ROSALINDE.--De grâce, ne parlez plus de cela: cela ressemble aux
+hurlements des loups d'Irlande après la lune. (_A Sylvius._) Je
+vous secourrai si je puis. (_A Phébé._) Je vous aimerais si je le
+pouvais.--Demain, venez me trouver tous ensemble. (_A Phébé._) Je vous
+épouserai, si jamais j'épouse une femme, et je veux être marié demain.
+(_A Orlando._) Je vous satisferai, si jamais j'ai satisfait un homme,
+et vous serez marié demain. (_A Sylvius._) Je vous rendrai content, si
+l'objet qui vous plaît peut vous rendre content, et vous serez marié
+demain. (_A Orlando._) Si vous aimez Rosalinde, venez me trouver. (_A
+Sylvius._) Si vous aimez Phébé, venez me trouver.--Et, comme il est vrai
+que je n'aime aucune femme, je m'y trouverai. Adieu, portez-vous bien:
+je vous ai laissé à tous mes ordres.
+
+SYLVIUS.--Je n'y manquerai pas, si je vis.
+
+PHÉBÉ.--Ni moi.
+
+ORLANDO.--Ni moi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+TOUCHSTONE et AUDREY.
+
+
+TOUCHSTONE.--Demain est le beau jour, Audrey; demain nous serons mariés.
+
+AUDREY.--Je le désire de tout mon coeur; et j'espère que ce n'est pas
+un désir malhonnête que de désirer d'être une femme établie.--Voici deux
+pages du duc exilé qui viennent.
+
+(Entrent deux pages du duc.)
+
+PREMIER PAGE.--Charmé de la rencontre, mon brave monsieur.
+
+TOUCHSTONE.--Et moi de même, sur ma parole: allons, asseyons-nous,
+asseyons-nous; et... une chanson.
+
+SECOND PAGE.--Nous sommes à vos ordres: asseyez-vous dans le milieu.
+
+PREMIER PAGE.--L'entonnerons-nous rondement, sans cracher ni tousser,
+sans dire que nous sommes enroués, préludes ordinaires d'une méchante
+voix?
+
+SECOND PAGE.--Oui, oui, et tous deux sur un même ton, comme deux
+Bohémiennes sur un même cheval.
+
+CHANSON.
+
+ C'était un amant et sa bergère
+ Avec un ah! un ho! et un ah nonino!
+ Qui passèrent sur le champ de blé vert.
+ Dans le printemps, le joli temps fertile,
+ Où les oiseaux chantent, eh! ding, ding, ding,
+ Tendres amants aiment le printemps.
+ Entre les sillons de seigle,
+ Avec un ah! un ho! et un ah nonino!
+ Ces jolis campagnards se couchèrent.
+ Au printemps, etc., etc.
+ Ils commencèrent aussitôt cette chanson,
+ Avec un ah! un ho! et un ah nonino!
+ Cette chanson qui dit que la vie n'est qu'une fleur.
+ Au printemps, etc., etc.
+ Profitez donc du temps présent,
+ Avec un ah! un ho! et un ah nonino!
+ Car l'amour est couronné des premières fleurs.
+ Au printemps, etc., etc.
+
+TOUCHSTONE.--En vérité, jeunes gens, quoique les paroles ne signifient
+pas grand'chose, cependant l'air était fort discordant.
+
+PREMIER PAGE.--Vous vous trompez, monsieur: nous avons gardé le temps,
+nous n'avons pas perdu notre _temps_.
+
+TOUCHSTONE.--Si fait, ma foi. Je regarde comme un _temps_ perdu celui
+qu'on passe à entendre une si sotte chanson. Dieu soit avec vous! et
+Dieu veuille améliorer vos voix!--Venez, Audrey.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Une autre partie de la forêt.
+
+LE VIEUX DUC, AMIENS, JACQUES, ORLANDO OLIVIER et CÉLIE.
+
+
+LE VIEUX DUC.--Croyez-vous, Orlando, que le jeune homme puisse faire
+tout ce qu'il a promis?
+
+ORLANDO.--Tantôt je le crois, et tantôt je ne le crois pas, comme tous
+ceux qui craignent en espérant, et qui en craignant espèrent.
+
+(Entrent Rosalinde, Sylvius, Phébé.)
+
+ROSALINDE.--Encore un peu de patience, pendant que je répète notre
+engagement. (_Au duc._) Vous dites que, si je vous amène votre
+Rosalinde, vous la donnerez à Orlando que voici?
+
+LE VIEUX DUC.--Oui, je le ferais, quand j'aurais des royaumes à donner
+avec elle.
+
+ROSALINDE, _à Orlando_.--Et vous dites que vous voulez d'elle quand je
+ramènerai?
+
+ORLANDO.--Oui, fussé-je le roi de tous les empires de la terre.
+
+ROSALINDE, _à Phébé_.--Vous dites que vous m'épouserez si j'y consens?
+
+PHÉBÉ.--Oui, dussé-je mourir une heure après.
+
+ROSALINDE.--Mais si vous refusez de m'épouser, vous donnerez-vous alors
+à ce berger si fidèle?
+
+PHÉBÉ.--Telle est la convention.
+
+ROSALINDE, _à Sylvius_.--Vous dites que vous épouserez Phébé si elle
+veut vous accepter?
+
+SYLVIUS.--Oui, quand ce serait la même chose d'accepter Phébé et la
+mort.
+
+ROSALINDE.--J'ai promis d'aplanir toutes ces difficultés.--Duc, tenez
+votre promesse de donner votre fille.--Et vous, Orlando, tenez votre
+promesse de l'accepter.--Phébé, tenez votre promesse de m'épouser, ou,
+si vous me refusez, de vous unir à ce berger.--Sylvius, tenez votre
+promesse d'épouser Phébé, si elle me refuse.--Et je vous quitte à
+l'instant pour résoudre tous ces doutes.
+
+(Rosalinde et Célie sortent.)
+
+LE VIEUX DUC.--Ma mémoire me fait retrouver dans ce jeune berger
+quelques traits frappants du visage de ma fille.
+
+ORLANDO.--Seigneur, la première fois que je l'ai vu, j'ai cru que
+c'était un frère de votre fille: mais, mon digne seigneur, ce jeune
+homme est né dans ces bois; il a été instruit dans les éléments de
+beaucoup de sciences dangereuses, par son oncle, qu'il nous donne pour
+être un grand magicien caché dans l'enceinte de cette forêt.
+
+(Entrent Touchstone et Audrey.)
+
+JACQUES.--Il y a sûrement un second déluge en l'air: et ces couples
+viennent se rendre à l'arche! Voici une paire d'animaux étrangers, qui,
+dans toutes les langues, s'appellent des fous.
+
+TOUCHSTONE.--Salut et compliments à tous!
+
+JACQUES, _au duc_.--Mon bon seigneur, faites-lui accueil: c'est ce fou
+que j'ai si souvent rencontré dans la forêt; il jure qu'il a été jadis
+homme de cour.
+
+TOUCHSTONE.--Si quelqu'un en doute qu'il me soumette à l'épreuve. J'ai
+dansé un menuet, j'ai cajolé une dame, j'ai usé de politique envers mon
+ami, j'ai caressé mon ennemi, j'ai ruiné trois tailleurs, j'ai eu quatre
+querelles, et j'ai été à la veille d'en vider une l'épée à la main.
+
+JACQUES.--Et comment s'est-elle terminée?
+
+TOUCHSTONE.--Ma foi, nous nous sommes rencontrés, et nous avons trouvé
+que la querelle en était à la _septième cause._
+
+JACQUES.--Que voulez-vous dire par la _septième cause?_--Mon bon
+seigneur, cet homme vous plaît-il?
+
+LE VIEUX DUC.--Il me plaît beaucoup.
+
+TOUCHSTONE.--Dieu vous en récompense, monsieur! je désire qu'il en soit
+de même de vous.--J'accours ici en hâte, monsieur, au milieu de ces
+couples de campagnards, pour jurer, et me parjurer; car le mariage
+enchaîne, mais le sang brise ses noeuds. Une pauvre pucelle, monsieur,
+un minois assez laid, monsieur; mais qui est à moi: une pauvre fantaisie
+à moi, monsieur, de prendre ce dont personne autre ne veut. La riche
+honnêteté se loge comme un avare, monsieur, dans une pauvre chaumière,
+comme votre perle dans votre vilaine huître.
+
+LE VIEUX DUC.--Sur ma parole, il a la répartie prompte et sentencieuse.
+
+TOUCHSTONE.--Comme le trait que lance le fou et des discours de ce
+genre, monsieur.
+
+JACQUES.--Mais revenons à la _septième cause_. Comment avez-vous trouvé
+que la querelle allait en être à la septième cause?
+
+TOUCHSTONE.--Par un démenti au septième degré.--Audrey, donnez à votre
+corps un maintien plus décent,--comme ceci, monsieur. Je désapprouvai la
+forme qu'un certain courtisan avait donnée à sa barbe: il m'envoya dire
+que si je ne trouvais pas sa barbe bien faite, il pensait, lui, qu'elle
+était très-bien. C'est ce qu'on appelle une _réponse courtoise_. Si je
+lui soutenais encore qu'elle était mal coupée, il me répondait, qu'il
+l'avait coupée ainsi, parce que cela lui plaisait. C'est ce qu'on
+appelle _le lardon modéré_. Que si je prétendais encore qu'elle est mal
+coupée, il me taxerait de manquer de jugement. C'est ce qu'on appelle la
+_réplique grossière_. Si je persistais encore à dire qu'elle n'était
+pas bien coupée, il me répondrait, _cela n'est pas vrai_. C'est ce qu'on
+appelle la _riposte vaillante_. Si j'insistais encore à dire qu'elle
+n'est pas bien coupée, il me dirait, que j'en ai menti. C'est ce
+qu'on appelle la _riposte querelleuse_. Et ainsi jusqu'au _démenti
+conditionnel_, et au _démenti direct_.
+
+JACQUES.--Et combien de fois avez-vous dit que sa barbe était mal faite?
+
+TOUCHSTONE.--Je n'ai pas osé dépasser _le démenti conditionnel_, et lui
+n'a pas osé non plus me donner _le démenti direct_; et comme cela, nous
+avons mesuré nos épées, et nous nous sommes séparés.
+
+JACQUES.--Pourriez-vous maintenant nommer, par ordre, les différentes
+gradations d'un démenti?
+
+TOUCHSTONE.--Oh! monsieur, nous querellons d'après l'imprimé[51],
+suivant le livre; comme on a des livres pour les belles manières. Je
+vais vous nommer les degrés d'un démenti. Le premier est la Réponse
+courtoise, le second le Lardon modéré, le troisième la Réponse
+grossière, le quatrième la Riposte vaillante, le cinquième la Riposte
+querelleuse, le sixième le Démenti conditionnel, et le septième le
+Démenti direct. Vous pouvez éviter le duel à tous les degrés, excepté au
+démenti direct; et même vous le pouvez encore dans ce cas, au moyen d'un
+_si_. J'ai vu des affaires, où sept juges ensemble ne seraient pas venus
+à bout d'arranger une querelle; et lorsque les deux adversaires venaient
+à se rencontrer, l'un des deux s'avisait seulement d'un si; par exemple,
+_si vous avez dit cela, moi j'ai dit cela_; et ils se donnaient une
+poignée de main, et se juraient une amitié de frères. Votre _si_ est le
+seul arbitre qui fasse la paix: il y a beaucoup de vertu dans le _si_!
+
+[Note 51: Le poëte se moque ici de la mode du duel en forme qui régnait
+de son temps, et il le fait avec beaucoup de gaieté, il ne pouvait la
+traiter avec plus de mépris qu'en montrant un manant aussi bien instruit
+dans les formes et les préliminaires du duel. Le livre auquel il fait
+allusion ici est un traité fort ridicule d'un certain Vincentio Saviolo,
+intitulé: _De l'honneur et des querelles honorables,_ in-4°, imprimé
+par Wolf, en 1594. La première partie de ce traité porte: _Discours
+très-nécessaire à tous les cavaliers qui font cas de leur honneur,
+concernant la manière de donner et de recevoir le démenti, d'où
+s'ensuivent le duel et le combat en diverses formes; et beaucoup
+d'autres inconvénients faute de bien savoir la science de l'honneur, et
+le juste sens des termes, qui sont ici expliqués_. Voici les titres des
+chapitres.
+
+I. Quelle est la raison pour laquelle la partie à qui on donne le
+démenti doit devenir l'agresseur au défi, et de la nature des démentis.
+
+II. De la méthode et de la diversité des démentis.
+
+III. Du démenti certain ou indirect.
+
+IV. Des démentis conditionnels, ou du démenti circonstanciel.
+
+V. Du démenti en général.
+
+VI. Du démenti en particulier.
+
+VII. Des démentis fous.
+
+VIII. Conclusion sur la manière d'arracher ou de rendre le démenti; ou
+la contradiction querelleuse.
+
+Dans le chapitre du démenti conditionnel, l'auteur dit, en parlant de
+la particule _si_: «Les démentis conditionnels sont ceux qui sont donnés
+conditionnellement de cette manière: Si vous avez dit cela ou cela,
+alors vous mentez.» De ces sortes de démentis, donnés dans cette forme,
+naissent souvent de grandes disputes, qui ne peuvent aboutir à une issue
+décidée. L'auteur entend par là que les deux parties ne peuvent procéder
+à se couper la gorge, tant qu'il y a un _si_ entre deux. Voilà pourquoi
+Shakspeare fait dire à son paysan: «J'ai vu des cas où sept juges
+ensemble ne pouvaient parvenir à pacifier une querelle: mais lorsque
+deux adversaires venaient à se joindre, l'un des deux ne faisait que
+s'aviser d'un _si_, comme, _si vous avez dit cela, alors moi j'ai dit
+cela_; et ils finissaient par se serrer la main et à être amis comme
+frères. Votre si est le seul juge de paix: il y a beaucoup de vertu dans
+le _si_.» Caranza était encore un auteur qui a écrit dans ce goût-là sur
+le duel, et dont on consultait l'autorité.]
+
+JACQUES, _au duc_.--N'est-ce pas là, seigneur, un rare original? Il est
+bon à tout, et cependant c'est un fou.
+
+LE VIEUX DUC.--Sa folie lui sert comme un cheval de chasse à la
+tonnelle; et sous son abri, il lance ses traits d'esprit.
+
+(Entrent l'Hymen conduisant Rosalinde en habits de femme, et Célie. Une
+musique douce.)
+
+L'HYMEN _chante_.
+
+ Il y a joie dans le ciel
+ Quand les mortels sont d'accord,
+ Et s'unissent entre eux.
+
+ Bon duc, reçois ta fille;
+ L'hymen te l'amène du ciel,
+ Oui, l'hymen te l'amène ici,
+ Afin que tu unisses sa main
+ A celle de l'homme dont elle porte le coeur dans son sein.
+
+ROSALINDE, _au duc_.--Je me donne à vous, car je suis à vous. (_A
+Orlando._) Je me donne à vous, car je suis à vous.
+
+LE VIEUX DUC, à _Rosalinde_.--S'il y a quelque vérité dans la vue, vous
+êtes ma fille.
+
+ORLANDO.--S'il y a quelque vérité dans la vue, vous êtes ma Rosalinde.
+
+PHÉBÉ.--Si la vue et la forme sont fidèles..., adieu mon amour.
+
+ROSALINDE, _au duc_.--Je n'aurai plus de père, si vous n'êtes le mien.
+(_A Orlando._) Je n'aurai point d'époux, si vous n'êtes le mien. (_A
+Phébé._) Je n'épouserai pas d'autre femme que vous.
+
+L'HYMEN.
+
+ Silence. Oh! je défends le désordre
+ C'est moi qui dois conclure
+ Ces étranges événements.
+ Voici huit personnes qui doivent se prendre la main,
+ Pour s'unir par les liens de l'hymen,
+ Si la vérité est la vérité.
+
+(A Orlando et Rosalinde.)
+
+ Aucun obstacle ne pourra vous séparer.
+
+(A Olivier et Célie.)
+
+ Vos deux coeurs ne sont qu'un coeur.
+
+(A Phébé.)
+
+ Vous, cédez à son amour,
+
+(Montrant Sylvius.)
+
+ Ou prenez une femme pour époux.
+
+(A Touchstone et Audrey.)
+
+ Vous êtes certainement l'un pour l'autre,
+ Comme l'hiver est uni au mauvais temps.
+
+(A tous.)
+
+ Pendant que nous chantons un hymne nuptial
+ Nourrissez-vous de questions et de réponses
+ Afin que la raison diminue l'étonnement
+ Que vous causent cette rencontre et cette conclusion.
+
+CHANSON.
+
+ Le mariage est la couronne de l'auguste Junon.
+ Lien céleste de la table et du lit,
+ C'est _l'hymen_ qui peuple les cités,
+ Que le mariage soit donc honoré.
+ Honneur, honneur et renom
+ A l'hymen, dieu des cités!
+
+LE VIEUX DUC, à _Célie_.--O ma chère nièce, tu es la bienvenue, tu es
+aussi bienvenue que ma fille même.
+
+PHÉBÉ, _à Sylvius_.--Je ne retirerai pas ma parole: de ce moment tu es à
+moi. Ta fidélité te donne mon amour.
+
+(Entre Jacques des Bois.)
+
+JACQUES DES BOIS, _au duc_.--Daignez m'accorder audience un moment.--Je
+suis le second fils du vieux chevalier Rowland, et voici les nouvelles
+que j'apporte à cette illustre assemblée.--Le duc Frédéric, entendant
+raconter tous les jours combien de personnes d'un grand mérite se
+rendaient à cette forêt, avait levé une forte armée: il marchait
+lui-même à la tête de ses troupes, résolu de s'emparer ici de son frère,
+et de le passer au fil de l'épée; et déjà il approchait des limites de
+ce bois sauvage: mais là, il a rencontré un vieux religieux qui, après
+quelques moments d'entretien, l'a fait renoncer à son entreprise et au
+monde. Il a légué sa couronne au frère qu'il avait banni, et a restitué
+à ceux qui l'avaient suivi dans son exil tous leurs domaines. J'engage
+ma vie sur la vérité de ce récit.
+
+LE VIEUX DUC.--Soyez le bienvenu, jeune homme. Vous offrez _un_ beau
+présent de noces à vos deux frères; à l'un, le patrimoine dont on
+l'avait dépouillé, et à l'autre, un pays tout entier, un puissant duché.
+Mais, d'abord, achevons dans cette forêt l'ouvrage que nous y avons si
+bien commencé et si heureusement amené à bien, et, après, chacun des
+heureux compagnons qui ont supporté ici avec nous tant de rudes jours et
+de nuits partagera l'avantage de la fortune que nous retrouvons, selon
+la mesure de sa condition. En attendant, oublions cette dignité
+qui vient de nous écheoir, et livrons-nous à nos divertissements
+rustiques.--Jouez, musiciens. Et vous mariés et mariées, suivez la
+mesure de la musique, puisque votre mesure de joie est comble.
+
+JACQUES, _à Jacques des Bois_.--Monsieur, avec votre permission, si je
+vous ai bien entendu, le duc a embrassé la vie religieuse, et rejeté
+avec dédain le faste des cours?
+
+JACQUES DES BOIS.--Oui, monsieur.
+
+JACQUES.--Je veux aller le trouver. Il y a beaucoup à apprendre et à
+profiter avec ces convertis. (_Au duc._) Je vous lègue, à vous, vos
+anciennes dignités: votre patience et vos vertus les méritent. (_A
+Orlando._) A vous, l'amour que mérite votre foi sincère. (_A Olivier._)
+A vous, vos terres, la tendresse d'une épouse, et des alliés illustres.
+(_A Sylvius._) A vous, un lit longtemps attendu et bien mérité. (_A
+Touchstone._) Et vous, je vous lègue les disputes; car vous n'avez, pour
+votre voyage d'amour, de provisions que pour deux mois.--Ainsi, allez à
+vos plaisirs. Pour moi, il m'en faut d'autres que celui de la danse.
+
+LE VIEUX DUC.--Arrête, Jacques; reste avec nous.
+
+JACQUES.--Moi, je ne reste point pour de frivoles passe-temps. J'irai
+vous attendre dans votre grotte abandonnée, pour savoir ce que vous
+voulez.
+
+(Il sort.)
+
+LE VIEUX DUC, _aux musiciens_.--Poursuivez, poursuivez; nous allons
+commencer cette cérémonie, comme nous avons la confiance qu'elle se
+terminera, dans les transports d'une joie pure.
+
+(Danse.)
+
+
+ÉPILOGUE.
+
+ROSALINDE--Vous n'avez pas coutume de voir _l'Épilogue_ habillé en
+femme, mais cela n'est pas plus mal séant, que de voir le Prologue en
+habit d'homme. Si le proverbe est vrai, que le bon vin n'a pas besoin
+d'enseigne, il est également vrai qu'une bonne pièce n'a pas besoin
+d'épilogue. Cependant on annonce le bon vin par de bonnes enseignes; et
+les bonnes pièces paraissent encore meilleures avec le secours de bons
+épilogues. Dans quelle position embarrassante suis-je donc placée, moi
+qui ne suis point un bon épilogue, et qui ne peux pas non plus vous
+captiver en faveur d'une bonne pièce? Je ne suis point équipée en
+mendiant; il ne me conviendrait donc pas de vous supplier: le seul parti
+qui me reste est d'user de conjurations, et je vais commencer par les
+femmes.--Femmes, je vous somme, par l'amour que vous portez aux hommes,
+d'approuver dans cette pièce tout ce qui leur en plaît. Et vous, hommes,
+je vous somme, au nom de l'amour que vous portez aux femmes (car je
+m'aperçois à votre sourire qu'aucun de vous ne les déteste), d'approuver
+de cette pièce ce qui en plaît aux dames; en sorte qu'entre elles et
+vous, la pièce ait du succès. Si j'étais une femme, j'embrasserais
+tous ceux qui, parmi vous, auraient des barbes qui me plairaient, des
+physionomies à mon goût et des haleines qui ne me rebuteraient pas; et
+je suis sûr que tous ceux d'entre vous qui ont de belles barbes,
+des figures agréables et de douces haleines, ne manqueront pas, en
+reconnaissance de mon offre gracieuse, de me dire adieu, quand je vous
+ferai la révérence.
+
+(Tous sortent.)
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Comme il vous plaira, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COMME IL VOUS PLAIRA ***
+
+***** This file should be named 18162-8.txt or 18162-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/8/1/6/18162/
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+
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+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+
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+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
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+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+your equipment.
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Comme il vous plaira, by William Shakespeare</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Comme il vous plaira, by William Shakespeare
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Comme il vous plaira
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+Author: William Shakespeare
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+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
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+Release Date: April 13, 2006 [EBook #18162]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COMME IL VOUS PLAIRA ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+</pre>
+
+
+
+<p class="i2">Note du transcripteur.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>============================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 4</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mesure pour mesure.&mdash;Othello.&mdash;Comme il vous plaira.</p>
+<p>Le conte d'hiver.&mdash;Troïlus et Cressida.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1863</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>===============================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br>
+<h1>COMME IL VOUS PLAIRA</h1>
+
+<h2>COMÉDIE</h2>
+
+<br>
+<h3>NOTICE<br>
+
+SUR<br>
+
+COMME IL VOUS PLAIRA</h3><br>
+
+
+
+
+<p>Après avoir vu dans <i>Timon d'Athènes</i> un misanthrope farouche,
+qui fuit dans un désert où il ne cesse de maudire les hommes et
+d'entretenir la haine qu'il leur a jurée, nous allons faire connaissance
+avec un ami de la solitude, d'une mélancolie plus douce, qui
+se permet quelques traits de satire, mais qui plus souvent se contente
+de la plainte, et critique le monde, inspiré par le seul regret
+de ne l'avoir pas trouvé meilleur. Retiré dans les bois pour y rêver
+au doux murmure des ruisseaux et au bruissement du feuillage,
+Jacques pourrait dire de lui-même comme un poëte de nos jours qui
+oublie de temps en temps ses sombres dédains:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>I love not man the less, but nature more</i>.</p>
+<p class="i10"> (CHILDE HAROLD, chant IV.)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je n'aime pas moins l'homme, mais j'aime davantage la nature.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Jacques a jadis joui des plaisirs de la société; mais il est désabusé
+de toutes ses vanités: c'est un personnage tout à fait contemplatif;
+il pense et ne fait rien, dit Hazlit. C'est le prince des philosophes
+nonchalants; sa seule passion, c'est la pensée.</p>
+
+<p>Avec ce rêveur aussi sensible qu'original, Shakspeare a réuni dans
+la forêt des Ardennes, autour du duc exilé, une espèce de cour arcadienne,
+dans laquelle le bon chevalier de la Manche aurait été
+sans doute heureux de se trouver, lorsque, dans l'accès d'un goût
+pastoral, il voulait se métamorphoser en berger Quichotis et faire
+de son écuyer le berger Pansino. Les arcadiens de Shakspeare ont
+conservé quelque chose de leurs moeurs chevaleresques, et ses bergères
+nous charment les unes par la vérité de leurs moeurs champêtres,
+et les autres par le mélange de ces moeurs qu'elles ont adoptées,
+et de cet esprit cultivé qu'elles doivent à leurs premières habitudes.
+Peut-être trouvera-t-on que Rosalinde, dans la liberté de son langage,
+profite un peu trop du privilége du costume qui cache son
+sexe; mais elle aime de si bonne foi, et en même temps avec une
+gaieté si piquante; le dévouement de son amitié l'ennoblit tellement
+à nos yeux, sa coquetterie est si franche et si spirituelle, son caquetage
+est presque toujours si aimable qu'on se sent disposé à lui tout
+pardonner. Célie, plus silencieuse et plus tendre, forme avec elle un
+heureux contraste.</p>
+
+<p>L'amour, comme le font les villageois, est peint au naturel dans
+Sylvius et la dédaigneuse Phébé.</p>
+
+<p>Touchstone, qui est dans son genre un philosophe grotesque, n'est
+pas l'amoureux le plus fou de la pièce; si pour aimer il choisit la
+paysanne la plus gauche, et s'il aime en vrai bouffon, ses saillies sur
+le mariage, l'amour et la solitude sont des traits excellents: il est le
+seul qu'aucune illusion n'abuse.</p>
+
+<p>Il y a dans cette pièce plus de conversations que d'événements:
+on y respire en quelque sorte l'air d'un monde idéal, la pièce semble
+inspirée par la pureté des deux héroïnes, et lorsque les mariages
+et la conversion subite du duc usurpateur qui forment une espèce
+de dénoûment vont rappeler les habitants de la forêt des Ardennes
+dans les habitudes de la vie réelle, si Jacques les abandonne, ce n'est
+pas dans un caprice morose, mais parce qu'il y a dans ce caractère
+insouciant et rêveur un besoin de pensées, et peut-être même de regrets
+vagues, qu'il espère retrouver encore auprès du duc Frédéric,
+devenu à son tour un solitaire.</p>
+
+<p>On abandonnerait d'autant plus volontiers avec Jacques la fête
+générale, que Shakspeare, par oubli sans doute, ne nous y montre
+pas le vieux Adam, ce fidèle serviteur, ce véritable ami d'Orlando,
+si touchant par son dévouement, ses larmes généreuses et sa noble
+sincérité.</p>
+
+<p>La fable romanesque de cette pièce fut puisée dans une nouvelle
+pastorale de Lodge qui était sans doute bien connue du temps de
+Shakspeare. On y voit Adam dignement récompensé par le prince.
+Les emprunts que le poëte a faits au romancier sont assez nombreux;
+mais le caractère de Jacques, ceux de Touchstone et d'Audrey
+sont de l'invention de Shakspeare.</p>
+
+<p>Le docteur Malone suppose que c'est en 1600 que fut écrite la
+comédie de <i>Comme il vous plaira</i>; c'est une de celles qui ont le plus
+enrichi les recueils <i>d'extraits élégants</i>; on y remarquera le fameux
+tableau de la vie humaine: <i>Le monde est un théâtre</i>, etc., etc.</p>
+<br><br>
+
+<h2>COMME IL VOUS PLAIRA</h2>
+
+<h3>COMÉDIE</h3>
+<br>
+
+
+<p><b>PERSONNAGES</b></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>LE DUC, vivant dans l'exil.</p>
+<p>FRÉDÉRIC, frère du duc, et usurpateur de son duché.</p>
+<p>AMIENS,&nbsp;&nbsp;&nbsp; } seigneurs qui ont suivi</p>
+<p>JACQUES,} le duc dans son exil.</p>
+<p>LE BEAU, courtisan à la suite de Frédéric.</p>
+<p>CHARLES, son lutteur.</p>
+<p>OLIVIER,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;}</p>
+<p>JACQUES,&nbsp;&nbsp;&nbsp; }fils de sir Rowland des</p>
+<p>ORLANDO,&nbsp;&nbsp;&nbsp; }Bois.</p>
+<p>ADAM,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; }serviteurs d'Olivier.</p>
+<p>DENNIS,&nbsp;&nbsp;&nbsp;}</p>
+<p>TOUCHSTONE, paysan bouffon.</p>
+<p>SIR OLIVIER MAR-TEXT, vicaire.</p>
+<p>CORIN,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; }</p>
+<p>SYLVIUS, }bergers.</p>
+<p>WILLIAM, paysan, amoureux d'Audrey.</p>
+<p>PERSONNAGE REPRÉSENTANT L'HYMEN.</p>
+<p>ROSALINDE, fille du duc exilé.</p>
+<p>CÉLIE, fille de Frédéric.</p>
+<p>PHÉBÉ, bergère.</p>
+<p>AUDREY, jeune villageoise.</p>
+<p>SEIGNEURS A LA SUITE DES DEUX DUCS,</p>
+<p>PAGES, GARDES-CHASSE, ETC., ETC.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">La scène est d'abord dans le voisinage de la maison d'Olivier,
+ensuite en partie à la cour de l'usurpateur, et en partie dans la
+forêt des Ardennes.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Verger, près de la maison d'Olivier.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ORLANDO ET ADAM.</p>
+<br>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je me rappelle bien, Adam; tel a été mon
+legs, une misérable somme de mille écus dans son testament;
+et, comme tu dis, il a chargé mon frère, sous
+peine de sa malédiction, de me bien élever, et voilà la
+cause de mes chagrins. Il entretient mon frère Jacques à
+l'école, et la renommée parle magnifiquement de ses
+progrès. Pour moi, il m'entretient au logis en paysan,
+ou pour mieux dire, il me garde ici sans aucun entretien;
+car peut-on appeler entretien pour un gentilhomme
+de ma naissance, un traitement qui ne diffère
+en aucune façon de celui des boeufs à l'étable? Ses chevaux
+sont mieux traités; car, outre qu'ils sont très-bien
+nourris, on les dresse au manége; et à cette fin on paye
+bien cher des écuyers: moi, qui suis son frère, je ne
+gagne sous sa tutelle que de la croissance: et pour cela
+les animaux qui vivent sur les fumiers de la basse-cour
+lui sont aussi obligés que moi; et pour ce néant qu'il
+me prodigue si libéralement, sa conduite à mon égard
+me fait perdre le peu de dons réels que j'ai reçus de la
+nature. Il me fait manger avec ses valets; il m'interdit
+la place d'un frère, et il dégrade autant qu'il est en lui
+ma distinction naturelle par mon éducation. C'est là,
+Adam, ce qui m'afflige. Mais l'âme de mon père, qui est,
+je crois, en moi, commence à se révolter contre cette
+servitude. Non, je ne l'endurerai pas plus longtemps,
+quoique je ne connaisse pas encore d'expédient raisonnable
+et sûr pour m'y soustraire.</p>
+
+<p class="stage1">(Olivier survient.)</p>
+
+<p>ADAM.&mdash;Voilà votre frère, mon maître, qui vient.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Tiens-toi à l'écart, Adam, et tu entendras
+comme il va me secouer.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Eh bien! monsieur, que faites-vous ici?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Rien: on ne m'apprend point à faire quelque
+chose.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Que gâtez-vous alors, monsieur?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Vraiment, monsieur, je vous aide à gâter
+ce que Dieu a fait, votre pauvre misérable frère, à force
+d'oisiveté.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Que diable! monsieur occupez-vous mieux,
+et en attendant soyez un zéro.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Irai-je garder vos pourceaux et manger des
+carouges avec eux? Quelle portion de patrimoine ai-je
+follement dépensée, pour en être réduit à une telle
+détresse?</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Savez-vous où vous êtes, monsieur?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Oh! très-bien, monsieur: je suis ici dans
+votre verger.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Savez-vous devant qui vous êtes, monsieur?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Oui, je le sais mieux que celui devant qui
+je suis ne sait me connaître. Je sais que vous êtes mon
+frère aîné; et, selon les droits du sang, vous devriez me
+connaître sous ce rapport. La coutume des nations veut
+que vous soyez plus que moi, parce que vous êtes né
+avant moi: mais cette tradition ne me ravit pas mon
+sang, y eût-il vingt frères entre nous. J'ai en moi autant
+de mon père que vous, bien que j'avoue qu'étant venu
+avant moi, vous vous êtes trouvé plus près de ses titres.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Que dites-vous, mon garçon?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Allons, allons, frère aîné, quant à cela
+vous êtes trop jeune.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Vilain<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, veux-tu mettre la main sur moi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Vilain, coquin et homme de basse extraction, les deux frères
+lui donnent chacun un sens différent.</p></blockquote>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je ne suis point un vilain: je suis le plus
+jeune des fils du chevalier Rowland des Bois; il était
+mon père, et il est trois fois vilain celui qui dit qu'un tel
+père engendra des vilains.&mdash;Si tu n'étais pas mon frère,
+je ne détacherais pas cette main de ta gorge que l'autre
+ne t'eût arraché la langue, pour avoir parlé ainsi; tu
+t'es insulté toi-même.</p>
+
+<p>ADAM.&mdash;Mes chers maîtres, soyez patients: au nom du
+souvenir de votre père, soyez d'accord.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Lâche-moi, te dis-je.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je ne vous lâcherai que quand il me plaira.&mdash;Il
+faut que vous m'écoutiez. Mon père vous a chargé,
+par son testament, de me donner une bonne éducation,
+et vous m'avez élevé comme un paysan, en cherchant à
+obscurcir, à étouffer en moi toutes les qualités d'un gentilhomme.
+L'âme de mon père grandit en moi, et je ne
+le souffrirai pas plus longtemps. Permettez-moi donc les
+exercices qui conviennent à un gentilhomme, ou bien
+donnez-moi le chétif lot que mon père m'a laissé par son
+testament, et avec cela j'irai chercher fortune.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Et que voulez-vous faire? Mendier, sans
+doute, après que vous aurez tout dépensé? Allons, soit,
+monsieur; venez; entrez. Je ne veux plus être chargé de
+vous: vous aurez une partie de ce que vous demandez.
+Laissez-moi aller, je vous prie.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je ne veux point vous offenser au delà de
+ce que mon intérêt exige.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Va-t'en avec lui, toi, vieux chien.</p>
+
+<p>ADAM.&mdash;<i>Vieux chien</i>: c'est donc là ma récompense!&mdash;Vous
+avez bien raison, car j'ai perdu mes dents à votre
+service. Dieu soit avec l'âme de mon vieux maître! Il
+n'aurait jamais dit un mot pareil.</p>
+
+<p class="stage1">(Orlando et Adam sortent.)</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Quoi, en est-il ainsi? Commencez-vous à
+prendre ce ton? Je remédierai à votre insolence, et
+pourtant je ne vous donnerai pas mille écus.&mdash;Holà,
+Dennis!</p>
+
+<p class="stage1">(Dennis se présente.)</p>
+
+<p>DENNIS.&mdash;Monsieur m'appelle-t-il?</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Charles, le lutteur du duc, n'est-il pas venu
+ici pour me parler?</p>
+
+<p>DENNIS.&mdash;Oui, monsieur; il est ici, à la porte, et il
+demande même avec importunité à être introduit auprès
+de vous.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Fais-le entrer. <span class="stage2">(<i>Dennis sort</i>.)</span> Ce sera un
+excellent moyen; c'est demain que la lutte doit se faire.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Charles.)</p>
+
+<p>CHARLES.&mdash;Je souhaite le bonjour à Votre Seigneurie.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Mon bon monsieur Charles, quelles nouvelles
+nouvelles y a-t-il à la nouvelle cour?</p>
+
+<p>CHARLES.&mdash;Il n'y a de nouvelles à la cour que les
+vieilles nouvelles de la cour, monsieur; c'est-à-dire que
+le vieux duc est banni par son jeune frère le nouveau
+duc, et trois ou quatre seigneurs, qui lui sont attachés,
+se sont exilés volontairement avec lui; leurs terres et
+leurs revenus enrichissent le nouveau duc; ce qui fait
+qu'il consent volontiers qu'ils aillent où bon leur semble.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Savez-vous si Rosalinde, la fille du duc, est
+bannie avec son père?</p>
+
+<p>CHARLES.&mdash;Oh! non, monsieur; car sa cousine, la fille
+du duc, l'aime à un tel point (ayant été élevées ensemble
+depuis le berceau), qu'elle l'aurait suivie dans son exil,
+ou serait morte de douleur, si elle n'avait pu la suivre.
+Elle est à la cour, où son oncle l'aime autant que sa
+propre fille, et jamais deux dames ne s'aimèrent comme
+elles s'aiment.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Où doit vivre le vieux duc?</p>
+
+<p>CHARLES.&mdash;On dit qu'il est déjà dans la forêt des
+Ardennes, et qu'il a avec lui plusieurs braves seigneurs
+qui vivent là comme le vieux Robin Hood d'Angleterre:
+on assure que beaucoup de jeunes gentilshommes s'empressent
+tous les jours auprès de lui, et qu'ils passent
+les jours sans soucis, comme on faisait dans l'âge d'or.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Ne devez-vous pas lutter demain devant le
+nouveau duc?</p>
+
+<p>CHARLES.&mdash;Oui vraiment, monsieur, et je viens vous
+faire part d'une chose. On m'a donné secrètement à
+entendre, monsieur, que votre jeune frère Orlando avait
+envie de venir déguisé s'essayer contre moi. Demain,
+monsieur, je lutte pour ma réputation, et celui qui
+m'échappera sans avoir quelque membre cassé, il faudra
+qu'il se batte bien. Votre frère est jeune et délicat,
+et je ne voudrais pas, par considération pour vous, lui
+faire aucun mal; ce que je serai cependant forcé de faire
+pour mon honneur s'il entre dans l'arène. Ainsi, l'affection
+que j'ai pour vous m'engage à vous en prévenir,
+afin que vous tâchiez de le dissuader de son projet, ou
+que vous consentiez à supporter de bonne grâce le malheur
+auquel il se sera exposé; il l'aura cherché lui-même,
+et tout à fait contre mon inclination.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Je te remercie, Charles, de l'amitié que tu
+as pour moi, et tu verras que je t'en prouverai ma
+reconnaissance. J'avais déjà été averti du dessein de
+mon frère, et sous main j'ai travaillé à le faire renoncer
+à cette idée; mais il est déterminé. Je te dirai, Charles,
+que c'est le jeune homme le plus entêté qu'il y ait en
+France, rempli d'ambition, jaloux à l'excès des talents
+des autres, un traître qui a la lâcheté de tramer des
+complots contre moi, son propre frère. Ainsi, agis à ton
+gré; j'aimerais autant que tu lui brisasses la tête qu'un
+doigt, et tu feras bien d'y prendre garde; car si tu ne
+lui fais qu'un peu de mal, ou s'il n'acquiert pas lui-même
+un grand honneur à tes dépens, il cherchera à
+t'empoisonner, il te fera tomber dans quelque piége
+funeste, et il ne te quittera point qu'il ne t'ait fait
+perdre la vie de quelque façon indirecte; car je t'assure,
+et je ne saurais presque te le dire sans pleurer, qu'il n'y
+a pas un être dans le monde, aussi jeune et aussi
+méchant que lui. Je ne te parle de lui qu'avec la réserve
+d'un frère; mais si je te le disséquais tel qu'il est, je
+serais forcé de rougir et de pleurer, et toi tu pâlirais
+d'effroi.</p>
+
+<p>CHARLES.&mdash;Je suis bien content d'être venu vous trouver:
+s'il vient demain, je lui donnerai son compte: s'il
+est jamais en état d'aller seul, après s'être essayé contre
+moi, de ma vie je ne lutterai pour le prix: et là-dessus
+Dieu garde Votre Seigneurie!</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Adieu, bon Charles.&mdash;A présent, il me faut
+exciter mon jouteur: j'espère m'en voir bientôt débarrassé;
+car mon âme, je ne sais cependant pas pourquoi,
+ne hait rien plus que lui; en effet, il a le coeur noble, il
+est instruit sans avoir jamais été à l'école, parlant bien
+et avec noblesse, il est aimé de toutes les classes jusqu'à
+l'adoration; et si bien dans le coeur de tout le monde, et
+surtout de mes propres gens, qui le connaissent le
+mieux, que moi j'en suis méprisé. Mais cela ne durera
+pas: le lutteur va y mettre bon ordre. Il ne me reste
+rien à faire, qu'à exciter ce garçon là-dessus, et j'y vais
+de ce pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Plaine devant le palais du duc.</p>
+
+
+<p class="stage1">ROSALINDE et CÉLIE.</p>
+<br>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Je t'en conjure, Rosalinde, ma chère cousine,
+sois plus gaie.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Chère Célie, je montre bien plus de gaieté
+que je n'en possède; et tu veux que j'en montre encore
+davantage? Si tu ne peux m'apprendre à oublier un
+père banni, renonce à vouloir m'apprendre à me souvenir
+d'une grande joie.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Ah! je vois bien que tu ne m'aimes pas aussi
+tendrement que je t'aime; car si mon oncle, ton père,
+au lieu d'être banni, avait au contraire banni ton oncle,
+le duc mon père, pourvu que tu fusses restée avec moi,
+mon amitié pour toi m'aurait appris à prendre ton père
+pour le mien; et tu en ferais autant, si la force de ton
+amitié égalait celle de la mienne.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Eh bien! je veux tâcher d'oublier ma
+situation, pour me réjouir de la tienne.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Tu sais que mon père n'a que moi d'enfants;
+il n'y a pas d'apparence qu'il en ait jamais d'autre; et
+certainement à sa mort tu seras son héritière; tout ce
+qu'il a enlevé de force à ton père, je te le rendrai par
+affection; sur mon honneur, je le ferai, et que je devienne
+un monstre s'il m'arrive d'enfreindre ce serment!
+Ainsi, ma charmante Rose, ma chère Rose, sois
+gaie.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je le serai désormais, cousine; je veux
+imaginer quelque amusement. Voyons, que penses-tu
+de faire l'amour?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Oh! ma chère, je t'en prie, fais de l'amour un
+jeu; mais ne va pas aimer sérieusement aucun homme,
+et même par amusement ne va jamais si loin que tu ne
+puisses te retirer en honneur et sans rougir.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Eh bien! à quoi donc nous amuserons-nous?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Asseyons-nous, et par nos moqueries dérangeons
+de son rouet cette bonne ménagère, la Fortune,
+afin qu'à l'avenir ses dons soient plus également partagés<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Nous avons déjà vu, dans <i>Antoine et Cléopâtre</i>, que Shakspeare
+donne un rouet à la Fortune et en fait une ménagère.</p></blockquote>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je voudrais que cela fût en notre pouvoir,
+car ses bienfaits sont souvent bien mal placés, et la
+bonne aveugle fait surtout de grandes méprises dans les
+dons qu'elle distribue aux femmes.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Oh! cela est bien vrai; car celles qu'elle fait
+belles, elle les fait rarement vertueuses, et celles qu'elle
+fait vertueuses, elle les fait en général bien laides.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais, cousine, tu passes de l'office de la
+Fortune à celui de la Nature. La Fortune est la souveraine
+des dons de ce monde, mais elle ne peut rien sur les
+traits naturels.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Touchstone.)</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Non?... Lorsque la Nature a formé une belle
+créature, la Fortune ne peut-elle pas la faire tomber dans
+le feu? Et, bien que la Nature nous ait donné de l'esprit
+pour railler la Fortune, cette même fortune envoie cet
+imbécile pour interrompre notre entretien.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;En vérité, la Fortune est trop cruelle
+envers la Nature, puisque la Fortune envoie l'enfant de
+la nature pour interrompre l'esprit de la nature.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Peut-être n'est-ce pas ici l'ouvrage de la Fortune,
+mais celui de la Nature elle-même, qui, s'apercevant
+que notre esprit naturel est trop épais pour raisonner
+sur de telles déesses, nous envoie cet imbécile pour
+notre pierre à aiguiser<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, car toujours la stupidité d'un
+sot sert à aiguiser l'esprit.&mdash;Eh bien! homme d'esprit,
+où allez-vous?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p>Célie et Rosalinde jouent sur le sens du mot <i>Touchstone</i>, qui
+veut dire pierre à aiguiser ou pierre de touche. Les <i>clowns</i> du
+théâtre anglais sont des bouffons, des <i>graciosi</i>; il ne faut pas les
+confondre avec les fous en titre.</p></blockquote>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Maîtresse, il faut que vous veniez trouver
+votre père.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Vous a-t-on fait le messager?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Non, sur mon honneur; mais on m'a
+ordonné de venir vous chercher.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Où avez-vous appris ce serment, fou?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;D'un certain chevalier, qui jurait sur
+son honneur que les beignets étaient bons, et qui jurait
+encore sur son honneur que la moutarde ne valait rien:
+moi, je soutiendrai que les beignets ne valaient rien, et
+que la moutarde était bonne, et cependant le chevalier
+ne faisait pas un faux serment.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Comment prouverez-vous cela, avec toute la
+masse de votre science?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Allons, voyons, démuselez votre sagesse.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Avancez-vous toutes deux, caressez-vous
+le menton, et jurez par votre barbe que je suis un
+fripon<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>On trouve une phrase équivalente dans <i>Gargantua</i>.</p></blockquote>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Par notre barbe, si nous en avions, tu es un
+fripon.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Et moi, je jurerais par ma friponnerie,
+si j'en avais, que je suis un fripon; mais si vous jurez
+par ce qui n'est pas, vous ne faites pas de faux serment;
+aussi le chevalier n'en fit pas davantage, lorsqu'il jura
+par son honneur, car il n'en eut jamais, ou s'il en avait
+eu, il l'avait perdu à force de serments, longtemps avant
+qu'il vît ces beignets ou cette moutarde.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Dis-moi, je te prie, de qui tu veux parler?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;De cet homme que le vieux Frédéric,
+votre père, aime tant.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;L'amitié de mon père suffit pour l'honorer:
+en voilà assez; ne parle plus de lui; tu seras fouetté un
+de ces jours pour tes moqueries.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE,&mdash;C'est une grande pitié, que les fous ne
+puissent dire sagement ce que les sages font follement.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Par ma foi, tu dis vrai; car, depuis que le
+peu d'esprit qu'ont les fous<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> a été condamné au silence,
+le peu de folie des gens sages se montre extraordinairement.&mdash;Voici
+monsieur Le Beau.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p>Tôt ou tard la vérité devait déplaire à la cour, même dans la
+bouche des fous.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre Le Beau.)</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Avec la bouche pleine de nouvelles.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Qu'il va dégorger sur nous, comme les pigeons
+donnent à manger à leurs petits.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Alors nous serons farcies de nouvelles.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Tant mieux, nous n'en trouverons que plus de
+chalands. Bonjour, monsieur Le Beau; quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Belle princesse, vous avez perdu un grand
+plaisir.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Du plaisir! de quelle couleur?</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;De quelle couleur, madame? Que voulez-vous
+que je vous réponde?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Au gré de votre esprit et du hasard.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Ou comme le voudront les décrets de la
+destinée.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Très-bien dit: voilà qui est maçonné avec
+une truelle<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Ma foi, si je ne garde pas mon rang<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p>Grossièrement, expression proverbiale.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p><i>Rank, rang</i> et <i>rance</i>, équivoque.</p></blockquote>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Tu perds ton ancienne odeur.</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Vous me troublez, mesdames; je voulais
+vous faire le récit d'une belle lutte que vous n'avez pas
+eu le plaisir de voir.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Dites-nous toujours l'histoire de cette
+lutte.</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Je vous en dirai le commencement; et si
+cela plaît à Vos Seigneuries, vous pourrez en voir la fin;
+car le plus beau est encore à faire, et ils viennent l'exécuter
+précisément dans l'endroit où vous êtes.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Eh bien! le commencement, qui est mort et
+enterré?</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Arrive un vieillard avec ses trois fils.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Je pourrais trouver ce début-là à un vieux
+conte.</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Trois jeunes gens de belle taille et de bonne
+mine...</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Avec des écriteaux à leur cou<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> portant:
+«On fait à savoir par ces présentes, à tous ceux à qui il
+appartiendra...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Bill, <i>pertuisane, billet, écriteau</i>. L'équivoque roule sur la double
+signification du mot.</p></blockquote>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;L'aîné des trois a lutté contre Charles, le
+lutteur du duc: Charles, en un instant, l'a renversé, et
+lui a cassé trois côtes; de sorte qu'il n'y a guère d'espérance
+qu'il survive. Il a traité le second de même, et le
+troisième aussi. Ils sont étendus ici près; le pauvre
+vieillard, leur père, fait de si tristes lamentations à côté
+d'eux, que tous les spectateurs le plaignent en pleurant.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Mais, monsieur, quel est donc l'amusement
+que les dames ont perdu?</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Hé! celui dont je parle.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Voilà donc comme les hommes deviennent
+plus sages de jour en jour! C'est la première fois
+de ma vie que j'aie jamais entendu dire que de voir briser
+des côtes était un amusement pour les dames.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Et moi aussi, je te le proteste.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais y en a-t-il encore d'autres qui brûlent
+d'envie de voir déranger ainsi l'harmonie de leurs côtes?
+Y en a-t-il un autre qui se passionne pour le jeu de
+<i>brise-côte</i><a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.&mdash;Verrons-nous cette lutte, cousine?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p>Côtes rompues, musique rompue, analogie entre la flûte
+inégale de Pan, et la disposition anatomique des côtes.</p></blockquote>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Il le faudra bien, mesdames, si vous restez
+où vous êtes; car c'est ici l'arène que l'on a choisie pour
+la lutte, et ils sont prêts à l'engager.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Ce sont sûrement eux qui viennent là-bas:
+restons donc, et voyons-la.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares.&mdash;Entrent le duc Frédéric, les seigneurs de sa
+cour, Orlando, Charles et suite.)</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Avancez: puisque le jeune homme ne
+veut pas se laisser dissuader, qu'il soit téméraire à ses
+risques et périls.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Est-ce là l'homme?</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Lui-même, madame.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Hélas! il est trop jeune; il a cependant l'air de
+devoir remporter la victoire.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Quoi! vous voilà, ma fille, et vous aussi ma
+nièce? Vous êtes-vous glissées ici pour voir la lutte?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oui, monseigneur, si vous voulez nous le
+permettre.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC,&mdash;Vous n'y prendrez pas beaucoup de plaisir,
+je vous assure: il y a une si grande inégalité de forces
+entre les deux hommes! Par pitié pour la jeunesse de
+l'agresseur, je voudrais le dissuader; mais il ne veut pas
+écouter mes instances. Parlez-lui, mesdames; voyez si
+vous pourrez le toucher.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Faites-le venir ici, mon cher monsieur Le Beau.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Oui, appelez-le; je ne veux pas être
+présent.</p>
+
+<p class="stage1">(Il se retire à l'écart.)</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Monsieur l'agresseur, les princesses voudraient
+vous parler.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je vais leur présenter l'hommage de mon
+obéissance et de mon respect.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Jeune homme, avez-vous défié Charles le
+lutteur?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Non, belle princesse; il est l'agresseur
+général: je ne fais que venir comme les autres, pour
+essayer avec lui la force de ma jeunesse.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Monsieur, vous êtes trop hardi pour votre âge:
+vous avez vu de cruelles preuves de la force de cet
+homme. Si vous pouviez vous voir avec vos yeux, ou
+vous connaître avec votre jugement, la crainte du malheur
+où vous vous exposez vous conseillerait de chercher
+des entreprises moins inégales. Nous vous prions, pour
+l'amour de vous-même, de songer à votre sûreté, et de
+renoncer à cette tentative.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Rendez-vous, monsieur, votre réputation
+n'en sera nullement lésée: nous nous chargeons d'obtenir
+du duc que la lutte n'aille pas plus loin.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je vous supplie, mesdames, de ne pas me
+punir par une opinion désavantageuse: j'avoue que je
+suis très-coupable de refuser quelque chose à d'aussi
+généreuses dames; mais accordez-moi que vos beaux
+yeux et vos bons souhaits me suivent dans l'essai que je
+vais faire. Si je suis vaincu, la honte n'atteindra qu'un
+homme qui n'eut jamais aucune gloire: si je suis tué,
+il n'y aura de mort que moi, qui en serais bien aise:
+je ne ferai aucun tort à mes amis, car je n'en ai point
+pour me pleurer; ma mort ne sera d'aucun préjudice
+au monde, car je n'y possède rien; je n'y occupe qu'une
+place, qui pourra être mieux remplie, quand je l'aurai
+laissée vacante.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je voudrais que le peu de force que j'ai
+fût réunie à la vôtre.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Et la mienne aussi pour augmenter la sienne.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Portez-vous bien! fasse le ciel que je sois
+trompée dans mes craintes pour vous!</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Puissiez-vous voir exaucer tous les désirs de
+votre coeur!</p>
+
+<p>CHARLES.&mdash;Allons, où est ce jeune galant, qui est si
+jaloux de coucher avec sa mère la terre?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Le voici tout prêt, monsieur; mais il est
+plus modeste dans ses voeux que vous ne dites.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Vous n'essayerez qu'une seule chute?</p>
+
+<p>CHARLES.&mdash;Non, monseigneur, je vous le garantis; si
+vous avez fait tous vos efforts pour le détourner de tenter
+la première, vous n'aurez pas à le prier d'en risquer une
+seconde.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Vous comptez bien vous moquer de moi
+après la lutte; vous ne devriez pas vous en moquer
+avant; mais voyons; avancez.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;O jeune homme, qu'Hercule te seconde!</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Je voudrais être invisible, pour saisir ce robuste
+adversaire par la jambe.</p>
+
+<p class="stage1">(Charles et Orlando luttent.)</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;O excellent jeune homme!</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Si j'avais la foudre dans mes yeux, je sais bien
+qui des deux serait terrassé.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Assez, assez.</p>
+
+<p class="stage1">(Charles est renversé, acclamations.)</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Encore, je vous en supplie, monseigneur;
+je ne suis pas encore en haleine.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Comment te trouves-tu, Charles?</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Il ne saurait parler, monseigneur.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Emportez-le. <span class="stage2"><i>(A Orlando</i>.)</span> Quel est ton nom,
+jeune homme?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Orlando, monseigneur, le plus jeune des
+fils du chevalier Rowland des Bois.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Je voudrais que tu fusses le fils de tout
+autre homme: le monde tenait ton père pour un homme
+honorable, mais il fut toujours mon ennemi: cet exploit
+que tu viens de faire m'aurait plu bien davantage, si tu
+descendais d'une autre maison. Mais, porte-toi bien, tu
+es un brave jeune homme; je voudrais que tu te fusses
+dit d'un autre père!</p>
+
+<p class="stage1">(Frédéric sort avec sa suite et Le Beau.)</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Si j'étais mon père, cousine, en agirais-je
+ainsi?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je suis plus fier d'être le fils du chevalier
+Rowland, le plus jeune de ses fils, et je ne changerais
+pas ce nom pour devenir l'héritier adoptif de Frédéric.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mon père aimait le chevalier Rowland
+comme sa propre âme, et tout le monde avait pour lui
+les sentiments de mon père: si j'avais su plus tôt que ce
+jeune homme était son fils, je l'aurais conjuré en pleurant
+plutôt que de le laisser s'exposer ainsi.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Allons, aimable cousine, allons le remercier
+et l'encourager. Mon coeur souffre de la dureté et de la
+jalousie de mon père.&mdash;Monsieur, vous méritez des
+applaudissements universels; si vous tenez aussi bien
+vos promesses en amour que vous venez de dépasser ce
+que vous aviez promis, votre maîtresse sera heureuse.</p>
+
+<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>lui donnant la chaîne qu'elle avait à son cou</i></span>.&mdash;Monsieur,
+portez ceci en souvenir de moi, d'une jeune
+fille disgraciée de la fortune, et qui vous donnerait davantage,
+si sa main avait des dons à offrir.&mdash;Nous retirons-nous,
+cousine?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Oui.&mdash;Adieu, beau gentilhomme.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Ne puis-je donc dire: je vous remercie!
+Tout ce qu'il y avait de mieux en moi est renversé, ce
+qui reste devant vous n'est qu'une quintaine<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, un bloc
+sans vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p>Quintaine, poteau fiché en plaine auquel on suspendait un
+bouclier qui servait de but aux javelots, ou aux lances, dans les
+joutes:</p>
+
+<blockquote><p>
+Lasse enfin de servir au peuple de quintaine.
+</p></blockquote>
+</blockquote>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Il nous rappelle: mon orgueil est tombé
+avec ma fortune. Je vais lui demander ce qu'il veut.&mdash;Avez-vous
+appellé, monsieur? monsieur, vous avez lutté
+à merveille, et vous avez vaincu plus que vos ennemis.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Voulez-vous venir, cousine?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Allons, du courage. Portez-vous bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Rosalinde et Célie sortent.)</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Quelle passion appesantit donc ma langue?
+Je ne peux lui parler, et cependant elle provoquait l'entretien.
+<span class="stage2">(<i>Le Beau rentre.</i>)</span> Pauvre Orlando, tu as renversé
+un Charles et quelque être plus faible te maîtrise.</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Mon bon monsieur, je vous conseille, en
+ami, de quitter ces lieux. Quoique vous ayez mérité de
+grands éloges, les applaudissements sincères et l'amitié
+de tout le monde, cependant telles sont maintenant les
+dispositions du duc qu'il interprète contre vous tout ce
+que vous avez fait: le duc est capricieux; enfin, il vous
+convient mieux à vous de juger ce qu'il est, qu'à moi de
+vous l'expliquer.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je vous remercie, monsieur; mais, dites-moi,
+je vous prie, laquelle de ces deux dames, qui assistaient
+ici à la lutte, était la fille du duc?</p>
+
+<p>LE BEAU.&mdash;Ni l'une ni l'autre, si nous les jugeons par le
+caractère: cependant la plus petite est vraiment sa fille,
+et l'autre est la fille du duc banni, détenue ici par son
+oncle l'usurpateur, pour tenir compagnie à sa fille; elles
+s'aiment, l'une et l'autre, plus que deux soeurs ne peuvent
+s'aimer. Mais je vous dirai que, depuis peu, ce duc
+a pris sa charmante nièce en aversion, sans aucune autre
+raison, que parce que le peuple fait l'éloge de ses vertus,
+et la plaint par amour pour son bon père. Sur ma vie,
+l'aversion du duc contre cette jeune dame éclatera tout
+à coup.&mdash;Monsieur, portez-vous bien; par la suite, dans
+un monde meilleur que celui-ci, je serai charmé de lier
+une plus étroite connaissance avec vous, et d'obtenir
+votre amitié.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je vous suis très-redevable: portez-vous
+bien. <span class="stage2">(<i>Le Beau sort.</i>)</span> Il faut donc que je tombe de la fumée
+dans le feu<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. Je quitte un duc tyran pour rentrer sous un
+frère tyran: mais, ô divine Rosalinde!...</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p><i>From the smoke into the smother</i>, de la fumée dans l'étouffoir.</p></blockquote>
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CÉLIE et ROSALINDE.</p>
+<br>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Quoi, cousine! quoi, Rosalinde!&mdash;Amour, un
+peu de pitié! Quoi, pas un mot!</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Pas un mot à jeter à un chien<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Non; tes paroles sont trop précieuses pour
+être jetées aux roquets, mais jettes-en ici quelques-unes;
+allons, estropie-moi avec de bonnes raisons.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Alors il y aurait deux cousines d'enfermées,
+l'une serait estropiée par des raisons<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, et l'autre
+folle sans aucune raison.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Mais tout ceci regarde-t-il votre père?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non; il y en a une partie pour le père de
+mon enfant<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.&mdash;Oh! que le monde de tous les jours est
+rempli de ronces!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p>Expression proverbiale.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p><i>Lame me with reasons</i>, rends-moi boiteuse par de bonnes
+raisons.</p>
+
+<p>On a dernièrement voulu prouver par ces mots que Shakspeare
+était boiteux en traduisant: <i>Prouvez-moi que je suis boiteux</i>. On a
+compté combien de fois le mot <i>lame</i> était dans ses oeuvres; et
+chaque fois a été une preuve.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p>Mon futur époux.</p></blockquote>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Ce ne sont que des chardons, cousine, jetés
+sur toi par jeu dans la folie d'un jour de fête: mais si
+nous ne marchons pas dans les sentiers battus, ils s'attacheront
+à nos jupons.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je les secouais bien de ma robe; mais ces
+chardons sont dans mon coeur.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Chasse-les en faisant: hem! hem!</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;J'essayerais, s'il ne fallait que dire hem
+et l'obtenir.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Allons, allons, il faut lutter contre tes affections.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oh! elles prennent le parti d'un meilleur
+lutteur que moi!</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Que le ciel te protége! Tu essayeras, avec le
+temps, en dépit d'une chute.&mdash;Mais laissons là toutes
+ces plaisanteries, et parlons sérieusement: est-il possible
+que tu tombes aussi subitement et aussi éperdument amoureuse
+du plus jeune des fils du vieux chevalier Rowland?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Le duc mon père aimait tendrement son
+père.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;S'ensuit-il de là que tu doives aimer tendrement
+son fils? D'après cette logique, je devrais le haïr;
+car mon père haïssait son père: cependant je ne hais
+point Orlando.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non, je t'en prie, pour l'amour de moi, ne
+le hais pas.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Pourquoi le haïrai-je? N'est-il pas rempli de
+mérite?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Permets donc que je l'aime pour cette
+raison; et toi, aime-le parce que je l'aime.&mdash;Mais regarde,
+voilà le duc qui vient.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Avec des yeux pleins de courroux.</p>
+
+<p class="stage1">(Frédéric entre avec des seigneurs de la cour.)</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC&mdash;Hâtez-vous, madame, de partir et de vous
+retirer de notre cour.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Moi, mon oncle?</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Vous, ma nièce; et si dans dix jours vous
+vous trouvez à vingt milles de notre cour, vous mourrez.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je supplie Votre Altesse de permettre que
+j'emporte avec moi la connaissance de ma faute. Si je me
+comprends moi-même, si mes propres désirs me sont
+connus, si je ne rêve pas ou si je ne suis pas folle,
+comme je ne crois pas l'être, alors, cher oncle, je vous
+proteste que jamais je n'offensai Votre Altesse, pas même
+par une pensée à demi conçue.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC&mdash;Tel est le langage de tous les traîtres; si
+leur justification dépendait de leurs paroles, ils seraient
+aussi innocents que la grâce même: qu'il vous suffise
+de savoir que je me méfie de vous.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Votre méfiance ne suffit pas pour faire de
+moi une perfide. Dites-moi quels sont les indices de ma
+trahison?</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Tu es fille de ton père, et c'est assez.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je l'étais aussi lorsque Votre Altesse s'est
+emparée de son duché; je l'étais, lorsque Votre Altesse l'a
+banni. La trahison ne se transmet pas comme un héritage,
+monseigneur; ou si elle passait de nos parents à
+nous, qu'en résulterait-il encore contre moi? Mon père
+ne fut jamais un traître: ainsi, mon bon seigneur, ne
+me faites pas l'injustice de croire que ma pauvreté soit
+de la perfidie.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Cher souverain, daignez m'entendre.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Oui, Célie, c'est pour l'amour de vous que
+nous l'avons retenue ici; autrement, elle aurait été rôder
+avec son père.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Je ne vous priai pas alors de la retenir ici;
+vous suivîtes votre bon plaisir et votre propre pitié:
+j'étais trop jeune dans ce temps-là pour apprécier tout
+ce qu'elle valait; mais maintenant je la connais; si elle
+est une traîtresse, j'en suis donc une aussi, nous avons
+toujours dormi dans le même lit, nous nous sommes
+levées au même instant, nous avons étudié, joué, mangé
+ensemble, et partout où nous sommes allées, nous marchions
+toujours comme les cygnes de Junon, formant un
+couple inséparable.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Elle est trop rusée pour toi; sa douceur,
+son silence même, et sa patience, parlent au peuple qui
+la plaint. Tu es une folle, elle te vole ton nom; tu auras
+plus d'éclat, et tes vertus brilleront davantage lorsqu'elle
+sera partie; n'ouvre plus la bouche; l'arrêt que j'ai prononcé
+contre elle est ferme et irrévocable; elle est bannie.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Prononcez donc aussi, monseigneur, la même
+sentence contre moi; car je ne saurais vivre séparée
+d'elle.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Vous êtes une folle.&mdash;Vous, ma nièce,
+faites vos préparatifs; si vous passez le temps fixé, je vous
+jure, sur mon honneur et sur ma parole solennelle, que
+vous mourrez.</p>
+
+<p class="stage1">(Frédéric sort avec sa suite.)</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;O ma pauvre Rosalinde, où iras-tu? Veux-tu
+que nous changions de pères? Je te donnerai le mien.
+Je t'en conjure, ne sois pas plus affligée que je ne le suis.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;J'ai bien plus sujet de l'être.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Tu n'en as pas davantage, cousine; console-toi,
+je t'en prie: ne sais-tu pas que le duc m'a bannie,
+moi, sa fille?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;C'est ce qu'il n'a point fait.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Non, dis-tu? Rosalinde n'éprouve donc pas cet
+amour qui me dit que toi et moi sommes une? Quoi! on
+nous séparera? Quoi! nous nous quitterions, douce
+amie? non, que mon père cherche une autre héritière.
+Allons, concertons ensemble le moyen de nous enfuir;
+voyons où nous irons et ce que nous emporterons avec
+nous; ne prétends pas te charger seule du fardeau, ni
+supporter seule tes chagrins, et me laisser à l'écart: car,
+tu peux dire tout ce que tu voudras, mais je te jure, par
+ce ciel qui paraît triste de notre douleur, que j'irai partout
+avec toi.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais où irons-nous?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Chercher mon oncle.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Hélas! de jeunes filles comme nous! quel
+danger ne courrons-nous pas en voyageant si loin? La
+beauté tente les voleurs, encore plus que l'or.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Je m'habillerai avec des vêtements pauvres et
+grossiers et je me teindrai le visage avec une espèce de
+terre d'ombre; fais-en autant, nous passerons sans être
+remarquées, et sans exciter personne à nous attaquer.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Ne vaudrait-il pas mieux, étant d'une
+taille plus qu'ordinaire, que je m'habillasse tout à fait
+en homme? Avec une belle et large épée à mon côté, et
+un épieu à la main (qu'il reste cachée dans mon coeur
+toute la peur de femme qui voudra!) j'aurai un extérieur
+fanfaron et martial, aussi bien que tant de lâches
+qui cachent leur poltronnerie sous les apparences de la
+bravoure.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Comment t'appellerai-je, lorsque tu seras un
+homme?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je ne veux pas porter un nom moindre
+que celui du page de Jupiter, ainsi, songe bien à m'appeler
+Ganymède, et toi, quel nom veux-tu avoir?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Un nom qui ait quelque rapport avec ma situation:
+plus de Célie; je suis <i>Aliéna</i><a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p><i>Aliéna</i>, mot latin; étrangère bannie.</p></blockquote>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais, cousine, si nous essayions de voler
+le fou de la cour de ton père, ne servirait-il pas à nous
+distraire dans le voyage?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Il me suivra, j'en réponds, au bout du monde.
+Laisse-moi le soin de le gagner: allons ramasser nos
+bijoux et nos richesses; concertons le moment le plus
+propice, et les moyens les plus sûrs pour nous soustraire
+aux poursuites que l'on ne manquera pas de faire après
+mon évasion: allons, marchons avec joie... vers la
+liberté, et non vers le bannissement!</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">La forêt des Ardennes.</p>
+
+<p class="stage1">LE VIEUX DUC, AMIENS <i>et deux ou trois</i> SEIGNEURS<br>
+<i>vêtus en habits de gardes-chasse.</i></p>
+<br>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Eh bien! mes compagnons, mes frères
+d'exil, l'habitude n'a-t-elle pas rendu cette vie plus
+douce pour nous que celle que l'on passe dans la
+pompe des grandeurs? Ces bois ne sont-ils pas plus
+exempts de dangers qu'une cour envieuse? Ici, nous ne
+souffrons que la peine imposée à Adam, les différences
+des saisons, la dent glacée et les brutales insultes du
+vent d'hiver, et quand il me pince et souffle sur mon
+corps, jusqu'à ce que je sois tout transi de froid, je
+souris et je dis: «Ce n'est pas ici un flatteur: ce sont
+là des conseillers qui me convainquent de ce que je suis
+en me le faisant sentir.» On peut retirer de doux fruits
+de l'adversité; telle que le crapaud horrible et venimeux,
+elle porte cependant dans sa tête un précieux
+joyau<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Notre vie actuelle, séparée de tout commerce
+avec le monde, trouve des voix dans les arbres, des livres
+dans les ruisseaux qui coulent, des sermons dans les
+pierres, et du bien en toute chose.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>C'était une opinion reçue, du temps de Shakspeare, que la
+tête d'un vieux crapaud contenait une pierre précieuse, ou une
+perle, à laquelle on attribuait de grandes vertus.</p></blockquote>
+
+<p>AMIENS.&mdash;Je ne voudrais pas changer cette vie: Votre
+Grâce est heureuse de pouvoir échanger les rigueurs
+opiniâtres de la fortune en une existence aussi tranquille
+et aussi douce.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Allons, irons-nous tuer quelque venaison?
+Cependant cela me fait de la peine que ces pauvres
+créatures tachetées, bourgeoises par naissance de cette
+cité déserte, voient leurs flancs arrondis percés de ces
+pointes fourchues dans leurs propres domaines.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Aussi, monseigneur, cela chagrine
+beaucoup le mélancolique Jacques; il jure que vous êtes
+en cela un plus grand usurpateur que votre frère ne l'a
+été en vous bannissant. Aujourd'hui, le seigneur Amiens
+et moi, nous nous sommes glissés derrière lui, au moment
+où il était couché sous un chêne, dont l'antique racine
+perce les bords du ruisseau qui murmure le long de ce
+bois; au même endroit est venu languir un pauvre cerf
+éperdu que le trait d'un chasseur avait blessé; et vraiment,
+monseigneur, le malheureux animal poussait de
+si profonds gémissements, que dans ses efforts la peau
+de ses côtés a failli crever; ensuite de grosses larmes<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>
+ont roulé piteusement l'une après l'autre sur son nez
+innocent; et dans cette attitude, la pauvre bête fauve,
+que le mélancolique Jacques observait avec attention,
+restait immobile sur le bord du rapide ruisseau, qu'elle
+grossissait de ses pleurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Dans l'ancienne matière médicale, les larmes du cerf mourant
+étaient réputées jouir d'une vertu miraculeuse.</p></blockquote>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Mais qu'a dit Jacques? N'a-t-il point
+moralisé sur ce spectacle?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Oh! oui, monseigneur, il a fait
+cent comparaisons différentes; d'abord, sur les pleurs de
+l'animal qui tombaient dans le ruisseau, qui n'avait pas
+besoin de ce superflu. «Pauvre cerf, disait-il, tu fais ton
+testament comme les gens du monde; tu donnes à qui
+avait déjà trop.» Ensuite, sur ce qu'il était là seul, isolé,
+abandonné de ses compagnons veloutés: «Voilà qui est
+bien, dit-il, le malheur sépare de nous la foule de nos
+compagnons.» Dans le moment, un troupeau sans souci
+et qui s'était rassasié dans la prairie, bondit autour de
+l'infortuné et ne s'arrête point pour le saluer: «Oui,
+disait Jacques, poursuivez, gras et riches citoyens; c'est
+la mode: pourquoi vos regards s'arrêteraient-ils sur ce
+pauvre malheureux, qui est ruiné et perdu sans ressource?»
+C'est ainsi que Jacques, par les plus violentes
+invectives, attaquait la campagne, la ville, la cour, et
+même la vie que nous menons ici, jurant que nous étions
+de vrais usurpateurs, des tyrans et pis encore, d'effrayer
+les animaux et de les tuer dans le lieu même que la nature
+leur avait assigné pour patrie et pour demeure.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Et l'avez-vous laissé dans cette méditation?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Oui, monseigneur, nous l'avons
+laissé pleurant et faisant des dissertations sur le cerf qui
+sanglotait.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Montrez-moi l'endroit; j'aime à être
+aux prises avec lui, lorsqu'il est dans ces accès d'humeur;
+car alors il est plein d'idées.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Je vais, monseigneur, vous conduire
+droit à lui.</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement du palais du duc usurpateur.</p>
+
+
+<p class="stage1">FRÉDÉRIC <i>entre avec des</i> SEIGNEURS <i>de sa suite</i>.</p>
+<br>
+
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Est-il possible que personne ne les ait
+vues? Cela ne peut pas être: quelques traîtres de ma
+cour sont d'intelligence avec elles.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Je ne puis découvrir personne qui
+l'ait aperçue. Les dames, chargées de sa chambre, l'ont
+vue le soir au lit, et le lendemain, de grand matin, elles
+ont trouvé le lit vide du trésor qu'il renfermait, leur
+maîtresse.</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Monseigneur, on ne trouve pas non
+plus le paysan peu gracieux<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> dont Votre Altesse avait
+coutume de s'amuser si souvent. Hespérie, la fille d'honneur
+de la princesse, avoue qu'elle a entendu secrètement
+votre fille et sa cousine vantant beaucoup les
+bonnes qualités et les grâces du lutteur qui a vaincu
+dernièrement le robuste Charles, et elle croit qu'en quelque
+endroit que ces dames soient allées, ce jeune homme
+est sûrement avec elles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p><i>Roynish</i> du mot français <i>rogneux</i>.</p></blockquote>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Envoyez chez son frère; ramenez ici ce
+galant; s'il n'y est pas, amenez-moi son frère, je le lui
+ferai bien trouver; allez-y sur-le-champ, et ne vous lassez
+point de continuer les démarches et les perquisitions,
+jusqu'à ce que vous m'ayez ramené ces folles échappées.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Devant la maison d'Olivier.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ORLANDO et ADAM, <i>qui se rencontrent</i>.</p>
+<br>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>ADAM.&mdash;Quoi! c'est vous, mon jeune maître? O mon
+cher maître! ô mon doux maître! ô vous, image vivante
+du vieux chevalier Rowland! Quoi! que faites-vous ici?
+Ah! pourquoi êtes-vous vertueux? pourquoi les gens
+vous aiment-ils? pourquoi êtes-vous bon, fort et vaillant?
+pourquoi avez-vous été assez imprudent pour vouloir
+vaincre le nerveux lutteur du capricieux duc? Votre
+gloire vous a trop tôt devancé dans cette maison. Ne
+savez-vous pas, mon maître, qu'il est des hommes pour
+qui toutes leurs qualités deviennent autant d'ennemis?
+Voilà tout le fruit que vous retirez des vôtres; vos vertus,
+mon cher maître, sont pour vous autant de traîtres,
+sous une forme sainte et céleste. Oh! quel monde est
+celui-ci, où ce qui est louable empoisonne celui qui le
+possède!</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Quoi donc? de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>ADAM.&mdash;O malheureux jeune homme, ne franchissez
+pas ce seuil; l'ennemi de tout votre mérite habite sous
+ce toit: votre frère... non, il n'est pas votre frère,
+mais... le fils... non... pas le fils... je ne veux pas l'appeler
+fils... de celui que j'allais appeler son père, a appris
+votre gloire, et cette nuit même il se propose de brûler
+le logement où vous avez coutume de coucher, et vous
+dedans. S'il ne réussit pas dans ce projet, il trouvera
+d'autres moyens de vous faire périr; je l'ai entendu, par
+hasard, méditant son projet: ce n'est pas ici un lieu
+pour vous; cette maison n'est qu'une boucherie; abhorrez-la,
+redoutez-la, n'y entrez pas.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Mais, Adam, où veux-tu que j'aille?</p>
+
+<p>ADAM.&mdash;N'importe où, pourvu que vous ne veniez pas ici.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Quoi! voudrais-tu que j'allasse mendier
+mon pain; ou qu'armé d'une épée lâche et meurtrière
+je gagnasse ma vie comme un brigand en volant sur les
+grands chemins? Voilà ce qu'il faut que je fasse, ou je
+ne sais que faire; et c'est ce que je ne ferai pas, quoique
+je puisse faire. J'aime mieux me livrer à la haine d'un
+sang dégénéré, d'un frère sanguinaire.</p>
+
+<p>ADAM.&mdash;Non, ne le faites pas: j'ai cinq cents écus qui
+sont les pauvres gages que j'ai épargnés sous votre père;
+je les ai amassés pour me servir de nourrice lorsque mes
+membres vieillis et perclus me refuseraient le service, et
+que ma vieillesse méprisée serait jetée dans un coin;
+prenez cela; et que celui qui nourrit les corbeaux, et
+dont la Providence fournit à la subsistance du passereau,
+soit le soutien de ma vieillesse! Voilà cet or; je
+vous le donne tout; prenez-moi pour votre domestique:
+quoique je paraisse vieux, je suis encore nerveux et
+robuste; car, dans ma jeunesse, je n'ai jamais fait usage
+de ces liqueurs brûlantes qui portent le trouble dans le
+sang, et jamais je n'ai cherché, avec un front sans
+pudeur, les moyens de ruiner et d'affaiblir ma constitution;
+aussi ma vieillesse est comme un hiver vigoureux,
+froid, mais serein: laissez-moi vous suivre; je vous rendrai
+les services d'un homme plus jeune, dans toutes
+vos affaires et dans tous vos besoins.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;O bon vieillard! que tu es une image fidèle
+de ces serviteurs constants de l'ancien temps, qui servaient
+par amour de leur devoir, et non pour le salaire!
+Tu n'es pas à la mode de ce temps-ci où personne ne
+travaille que pour son avancement, et où l'acquisition
+de ce qu'on désire fait cesser le service: tu n'en agis pas
+ainsi.&mdash;Mais, pauvre vieillard, tu veux tailler un arbre
+pourri qui ne saurait même produire une seule fleur,
+pour te payer de tes peines et de ta culture; mais fais
+ce que tu voudras; nous irons ensemble; et avant que
+nous ayons dépensé les gages de ta jeunesse, nous trouverons
+quelque modeste situation où nous vivrons
+contents.</p>
+
+<p>ADAM.&mdash;Allez, mon maître, allez, je vous suivrai jusqu'au
+dernier soupir avec fidélité et loyauté. J'ai vécu
+ici depuis l'âge de dix-sept ans jusqu'à près de quatre-vingts;
+mais de ce moment, je n'y reste plus. Bien des
+gens cherchent fortune à dix-sept ans, mais à quatre-vingts
+il est trop tard. La fortune ne saurait cependant
+me mieux récompenser, qu'en me faisant bien mourir
+sans rester débiteur de mon maître.</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">La forêt des Ardennes.</p>
+
+<p class="stage1">ROSALINDE en <i>habit de jeune garçon</i>, CÉLIE <i>habillée en
+bergère et le paysan</i> TOUCHSTONE.</p>
+<br>
+
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;O dieux! que mon coeur est las!</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Je m'embarrasserais fort peu de mon
+coeur, si mes jambes n'étaient pas lasses.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;J'aurais bonne envie de déshonorer l'habit
+d'homme que je porte, et de pleurer comme une
+femme; mais il faut que je soutienne le vaisseau le plus
+faible; c'est au pourpoint et au haut-de-chausses à montrer
+l'exemple du courage à la jupe; ainsi courage donc,
+chère Aliéna.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Je t'en prie, supporte-moi; je ne saurais aller
+plus loin.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Pour moi j'aimerais mieux vous supporter
+que de vous porter; je ne porterais cependant pas
+de <i>croix</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> en vous portant; car je ne crois pas que vous
+ayez d'argent dans votre bourse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Une espèce de monnaie marquée d'une croix; ce mot est
+pour Shakspeare une source de pointes.</p></blockquote>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Enfin, voilà donc la forêt des Ardennes.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Oui, me voilà dans l'Ardenne, je n'en
+suis que plus sot; quand j'étais chez moi, j'étais bien
+mieux; mais il faut que les voyageurs soient contents
+de tout.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oui, sois content, cher Touchstone; mais
+qui vient ici? Un jeune homme et un vieillard en conversation
+sérieuse!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Corin et Sylvius de l'autre côté du théâtre.)</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;C'est précisément là le moyen de vous faire
+toujours mépriser d'elle.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;O Corin! si tu savais combien je l'aime!</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Je le devine en partie; car j'ai aimé jadis.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Non, Corin, vieux comme tu l'es, tu ne saurais
+le deviner, quand même dans ta jeunesse tu aurais
+été le plus fidèle amant qui ait soupiré pendant la nuit
+sur son oreiller. Mais si jamais ton amour fut égal au
+mien (et je suis sûr qu'aucun homme n'aima jamais
+comme moi), à combien d'actions ridicules ta passion
+t'a-t-elle entraîné?</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;A plus de mille, que j'ai oubliées.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Oh! tu n'as donc jamais aimé aussi tendrement
+que moi: si tu ne te rappelles pas jusqu'à la plus
+petite folie que l'amour t'a fait faire, tu n'as pas aimé:
+si tu ne t'es pas assis comme je le suis, fatigant celui qui
+t'écoutait des louanges de ta maîtresse, tu n'as pas
+aimé: si tu n'as pas quitté brusquement la compagnie,
+comme ma passion me fait quitter la tienne en ce
+moment, tu n'as pas aimé. O Phébé! Phébé! Phébé!</p>
+
+<p class="stage1">(Sylvius sort.)</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Hélas! pauvre berger! en te voyant sonder
+ta blessure, un sort cruel m'a fait sentir la mienne.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Et moi la mienne: je me souviens que
+lorsque j'étais amoureux, je brisai mon épée contre une
+pierre en lui disant: «Voilà pour t'apprendre à rendre
+des visites nocturnes à Jeanne Smile;» et je me rappelle
+que je baisais son battoir et les mamelles des
+vaches que ses jolies mains gercées venaient de traire;
+et je me souviens encore qu'au lieu d'elle, je courtisais
+une tige de pois, auquel je pris deux cosses pour les lui
+rendre en lui disant, en pleurant des larmes<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>: «Portez
+ceci pour l'amour de moi.» Nous autres vrais amants,
+nous sommes sujets à d'étranges caprices; mais comme
+tout, dans la nature, est mortel, toute nature est mortellement
+folle en amour<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>«Trait contre une expression ridicule de la Rosalinde de
+Lodge.» (WARBURTON.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>Mortal</i> est pris ici adverbialement pour <i>excessivement</i>.</p></blockquote>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Tu parles plus sagement que tu ne t'en
+doutes.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Vraiment, jamais je ne me douterai de
+mon esprit que lorsque je me le serai cassé contre les os
+des jambes.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;O Jupiter! Jupiter! la passion de ce berger
+ressemble bien à la mienne.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Et à la mienne aussi: mais cela devient
+un peu ancien pour moi.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Je vous en prie, que l'un de vous demande à
+cet homme-là s'il voudrait nous donner quelque nourriture
+pour de l'or. Je suis d'une faiblesse à mourir.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Holà, vous, paysan!</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Tais-toi, sot; il n'est pas ton parent.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Qui appelle?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Des personnes qui valent mieux que
+vous, l'ami.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Si elles ne valaient pas mieux que moi, elles
+seraient bien misérables.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Paix! te dis-je;&mdash;bonsoir, l'ami!</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Bonsoir, mon joli cavalier, ainsi qu'à vous
+tous.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je t'en prie, berger, si, par amitié ou
+pour de l'or, l'on peut obtenir quelques aliments dans
+ce désert, conduis-nous dans un endroit où nous puissions
+nous reposer et manger; voilà une jeune fille que
+le voyage a accablée de fatigue; elle est prête à défaillir
+de besoin.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Mon beau monsieur, je la plains de tout mon
+coeur, et je souhaiterais, bien plus pour elle que pour
+moi, que la fortune m'eût mis plus en état de la soulager;
+mais je ne suis qu'un berger, aux gages d'un autre
+homme, et je ne tonds pas pour moi les moutons que
+je fais paître: mon maître est d'un naturel avare, et
+s'embarrasse fort peu de s'ouvrir le chemin du ciel par
+des actes d'hospitalité. D'ailleurs, sa cabane, ses troupeaux
+et ses pâturages sont en vente, et son absence fait
+qu'il n'y a maintenant, dans notre bergerie, rien que
+vous puissiez manger: mais venez voir ce qu'il y a; et
+si ma voix y peut quelque chose, vous serez certainement
+bien reçus.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Quel est celui qui doit acheter son troupeau
+et ses pâturages?</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Ce jeune homme que vous avez vu ici il n'y a
+qu'un moment, et qui se soucie peu d'acheter quoi que
+ce soit.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Si cela pouvait se faire sans blesser l'honnêteté,
+je te prierais d'acheter la cabane, les pâturages
+et le troupeau, et nous te donnerions de quoi payer le
+tout pour nous.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Et nous augmenterions tes gages. J'aime ces
+lieux, et j'y passerais volontiers ma vie.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Le tout est certainement à vendre: venez
+avec moi: si, sur ce qu'on vous en dira, le terrain, le
+revenu et ce genre de vie vous plaisent, j'achèterai aussitôt
+le tout avec votre or, et je serai votre fidèle berger.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">AMIENS, JACQUES <i>et autres paraissent</i>.</p>
+<br>
+
+<p>AMIENS.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Toi qui chéris les verts ombrages,</p>
+<p>Viens avec moi respirer en ces lieux;</p>
+<p>Viens avec moi mêler tes chants joyeux</p>
+<p>Aux doux concerts qui charmes ces bocages.</p>
+<p class="i2">On ne trouve ici</p>
+<p class="i2">D'autre ennemi</p>
+<p>Que l'hiver seul, la pluie et les orages.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Continuez, continuez, je vous prie, continuez.</p>
+
+<p>AMIENS.&mdash;Cela vous rendrait mélancolique, monsieur
+Jacques.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;C'est ce que je veux.&mdash;Continuez, je vous en
+prie; continuez; je puis sucer la mélancolie d'une chanson
+même, comme une belette suce les oeufs. Encore,
+je vous en prie, encore.</p>
+
+<p>AMIENS.&mdash;Ma voix est rude; je sais que je ne saurais
+vous plaire.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Je ne vous prie point de me plaire; je vous
+prie de chanter: allons, allons, une autre stance. Ne les
+appelez-vous pas <i>stances</i>?</p>
+
+<p>AMIENS.&mdash;Comme vous voudrez, monsieur Jacques.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Je m'embarrasse fort peu de savoir leur
+nom; elles ne me doivent rien. Voulez-vous chanter?</p>
+
+<p>AMIENS.&mdash;Plutôt à votre prière, que pour mon plaisir.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Eh bien! si jamais je remercie un homme,
+je vous remercierai. Mais ce qu'on appelle compliment,
+ressemble à la rencontre de deux magots. Et quand un
+homme me remercie cordialement, il me semble que je
+lui ai donné un sou, et qu'il me fait les remerciements
+d'un pauvre. Allons, chantez.&mdash;Et vous qui ne voulez
+pas chanter, taisez-vous.</p>
+
+<p>AMIENS.&mdash;Eh bien! je vais finir ma chanson. Messieurs,
+pendant ce temps-là, mettez le couvert; le duc veut
+dîner sous cet arbre. Il vous a cherché toute la journée.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Et moi, je l'ai évité toute la journée: il
+aime trop la dispute pour moi: je pense à autant de
+choses que lui, mais je rends grâce au ciel et je ne m'en
+glorifie pas. Allons, chantez, allons.</p>
+
+<p>CHANSON.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Toi qui fuis l'éclat de la cour,</p>
+<p>Des champs féconds préférant la parure,</p>
+<p>Heureux des mets que t'offre la nature,</p>
+<p>Viens habiter avec moi ce séjour.</p>
+<p class="i2">Dans ce bocage,</p>
+<p class="i2">Sous cet ombrage,</p>
+<p>Point d'ennemi que l'hiver et l'orage.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Je vais vous donner sur cet air quelques
+vers que j'ai faits hier en dépit de mon génie.</p>
+
+<p>AMIENS.&mdash;Et je les chanterai.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Les voici.</p>
+
+<p class="stage1">(Il chante.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>S'il arrive par hasard</p>
+<p>Qu'un homme soit changé en âne;</p>
+<p>Quittant son bien et son aisance</p>
+<p>Pour suivre une volonté obstinée,</p>
+<p>Duc dàme, duc dàme, duc dàme,</p>
+<p class="i2">Il trouvera ici</p>
+<p>D'aussi grands fous que lui</p>
+<p>S'il veut venir ici<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p><i>Duc dàme</i> est mis pour <i>duc ad me</i>, conduisez-moi; allusion au
+refrain d'Amiens. Ceiui-ci n'est pas un savant, Jacques lui peut
+donner ce mot pour du grec, très-innocemment.</p></blockquote>
+
+<p>AMIENS.&mdash;Que signifie ce <i>duc ad me</i>?</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;C'est une invocation grecque pour rassembler
+les sots dans un cercle.&mdash;Je vais dormir si je puis;
+si je ne peux pas dormir, je déclamerai contre tous les
+premiers-nés de l'Égypte<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p>
+
+<p>AMIENS.&mdash;Et moi, je vais chercher le duc: son banquet
+est prêt.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent chacun de son côté.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p>«Expression proverbiale pour dire les personnes d'une haute
+naissance.» (JOHNSON.)</p></blockquote>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ORLANDO et ADAM.</p>
+<br>
+
+<p>ADAM.&mdash;Mon cher maître, je ne saurais aller plus loin:
+eh! je me meurs de faim! Je vais me coucher ici et y
+prendre la mesure de ma fosse. Adieu, mon bon maître.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Quoi, Adam! comment! tu n'as pas plus de
+coeur que cela? Vis encore un peu, console-toi un peu,
+prends un peu de coeur. S'il existe quelque bête sauvage
+dans cette affreuse forêt, ou je lui servirai de nourriture,
+ou je te l'apporterai comme nourriture: ton
+imagination te fait voir la mort plus près de toi qu'elle
+ne l'est en effet. Pour l'amour de moi, prends courage;
+tiens un instant la mort à bout de bras: je suis à toi
+dans un moment; et si je ne t'apporte pas quelque chose
+à manger, alors je te permets de mourir: mais si tu
+meurs avant mon retour, je dirai que tu t'es moqué de
+mes peines.&mdash;Allons, fort bien, tu as l'air plus entrain.
+Je vais revenir te joindre à l'instant; mais tu es là couché
+à l'air glacé. Viens, je vais te porter sous quelque abri,
+et tu ne mourras pas faute d'un dîner, s'il y a quelque
+chose de vivant dans ce désert. Courage, bon Adam.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Une autre partie de la forêt.</p>
+
+<p class="stage1"><i>On voit une table servie</i>, LE VIEUX DUC, AMIENS, <i>les
+</i> SEIGNEURS <i>et autres</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Je pense qu'il est métamorphosé en
+bête; car je ne puis le trouver nulle part, sous la forme
+d'un homme.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Monseigneur, il n'y a qu'un
+instant qu'il est parti d'ici, où il était fort gai, à écouter
+une chanson.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Lui, qui est tout composé de dissonances!
+s'il devient jamais musicien, il y aura certainement
+bientôt une grande discorde dans les sphères;
+allez le chercher; dites-lui, que je voudrais lui parler.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Jacques.)</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Il m'en évite la peine, en venant
+lui-même.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Mais comment, monsieur, quelle vie
+menez-vous donc maintenant, qu'il faille que vos pauvres
+amis vous fassent la cour?&mdash;Mais quoi vous avez
+l'air gai.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Un fou! un fou!... J'ai rencontré un fou
+dans la forêt, un fou en habit bigarré<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. O misérable
+monde! Comme il est vrai que je vis de nourriture, j'ai
+rencontré un fou qui s'était couché par terre, se chauffait
+au soleil, et invitait dame Fortune, mais en bons
+termes et bien placés, et cependant un vrai fou qui en
+portait la livrée.&mdash;Bonjour, fou, lui ai-je dit.&mdash;Non, monsieur,
+m'a-t-il répondu, ne m'appelez pas <i>fou</i>, jusqu'à ce
+que le ciel m'ait envoyé la Fortune<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.&mdash;Ensuite il a tiré
+un cadran de sa poche, et après l'avoir regardé d'un oeil
+terne, il a dit très-sagement: «Il est dix heures;&mdash;c'est
+ainsi, a-t-il continué, que nous pouvons voir comment
+va le monde: il n'y a qu'une heure qu'il n'en était que
+neuf, et dans une heure il en sera onze; et ainsi d'heure
+en heure nous mûrissons, mûrissons, et ensuite d'heure
+en heure nous pourrissons, pourrissons, et là finit notre
+histoire.» Quand j'ai entendu ce fou bigarré moraliser
+ainsi sur le temps, mes poumons se sont mis à chanter
+comme le coq, de voir des fous si profonds en morale;
+et j'ai ri sans relâche, pendant une heure entière à son
+cadran.&mdash;O noble fou! un digne fou! Oh! un habit
+bigarré est le seul que l'on doive porter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p><i>Motley fool, Motley</i>, bigarré, le costume des fous se rapprochait
+de celui des arlequins.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a><p><i>Fortuna favet fatuis.</i></p>
+
+<p>Fortuna nimiùm quem favet, stultum facit. (P. SYRUS.)]</p></blockquote>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Quel est donc ce fou?</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Oh! le digne fou! un fou qui a été un courtisan;
+et il dit que, si les dames sont jeunes et belles,
+elles ont le don de le savoir: dans sa cervelle, qui est
+aussi sèche que le biscuit qui reste après un voyage, il
+y a d'étranges cases farcies d'observations qu'il débite
+par parcelles. Oh! si je pouvais être un fou! J'aspire à
+porter un habit bigarré.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC&mdash;Tu en auras un.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;C'est la seule chose que je vous demande<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>,
+pourvu que vous arrachiez de votre cerveau la folle idée
+qui y est enracinée, que je suis sage. En outre, je veux
+avoir une liberté aussi étendue que le vent, et je veux
+souffler sur qui il me plaira, car les fous ont ce privilége;
+et ceux qui essuieront le plus de traits de ma folie,
+seront obligés de rire plus que les autres: et pourquoi
+cela, monsieur? Le <i>pourquoi</i> est aussi simple que le chemin
+qui conduit à l'église de la paroisse. Celui qu'un fou
+pique à propos agit sottement (fût-il piqué au vif), s'il
+se montre sensible au lardon; autrement la folie de
+l'homme sage s'expose à être anatomisée par les flèches
+lancées à tort et à travers par le fou. Revêtissez-moi de
+mon habit bigarré, donnez-moi la liberté de dire ce que
+je pense, et je vous jure que, si l'on veut prendre ma
+médecine patiemment, je purgerai à fond le corps impur
+de ce monde infecté.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Fi! fi donc! je puis te dire ce que tu
+voudrais faire.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Et pour un jeton<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, que voudrais-je faire, si
+ce n'est du bien?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p><i>'Tis my only suit. Suit</i>, habit et demande, requête.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p><i>What, for a counter, would I do but good?</i></p></blockquote>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Tu commettrais, en gourmandant le
+péché, un péché des plus dangereux; car toi-même tu
+as été un libertin aussi sensuel que l'aiguillon même
+de la brutalité, et tu voudrais aujourd'hui dégorger sur
+le monde entier tous les ulcères et tous les maux que tu
+as gagnés par ta licence aux pieds légers.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Quoi! quel est celui qui, en censurant l'orgueil
+en général, peut être accusé d'en taxer quelqu'un
+en particulier? Ce vice ne coule-t-il pas gros comme les
+flots de la mer, jusqu'à ce que les vrais moyens le refoulent?
+Quand je dis qu'une femme de la cité porte sur ses
+indignes épaules la fortune des princes, quelle est celle
+qui peut se présenter et dire que j'entends parler d'elle,
+lorsque sa voisine est comme elle? ou quel est l'homme,
+dans l'emploi le plus vil, qui ne décèle pas la folie dont
+je l'accuse, lorsque, pensant que j'ai voulu parler de lui,
+il répond que sa parure n'est point à mes frais? Là donc;
+comment donc? Eh bien! faites-moi donc voir en quoi
+ma langue lui a fait du tort. Si elle lui a rendu justice,
+alors c'est lui qui s'est fait du tort lui-même; s'il est
+libre de tout reproche, alors ma satire s'envole comme
+une oie sauvage sans être réclamée de personne. Mais
+qui vient ici?</p>
+
+<p class="stage1">(Orlando entre brusquement, l'épée nue.)</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Arrêtez et cessez de manger.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Quoi! je n'ai pas encore commencé.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Et tu ne commenceras pas avant que le
+besoin soit servi.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;De quelle espèce est donc ce coq-là?</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC&mdash;Est-ce la nécessité, jeune homme, qui
+te rend si audacieux, ou est-ce par un grossier mépris
+des bonnes manières que tu te montres si dépourvu de
+civilité?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Vous avez touché mon mal tout d'abord.
+C'est le poignant aiguillon d'un extrême besoin qui m'a
+enlevé les douces apparences de la civilité: j'ai cependant
+été élevé dans l'intérieur du pays, et j'ai reçu
+quelque éducation: mais laissez cela, vous dis-je: il
+meurt celui de vous qui touchera à ce fruit avant que
+moi et mes besoins soyons satisfaits.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Si vous ne voulez pas que l'on vous satisfasse
+avec des raisons, alors il faut donc que je meure.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Que prétendez-vous? Votre douceur
+aura plus de force que votre force pour nous amener à
+la douceur.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je vais mourir faute de nourriture: laisse-m'en
+prendre.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Asseyez-vous et mangez, et soyez le
+bienvenu à notre table.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Vous me parlez si doucement? En ce cas,
+pardonnez-moi, je vous prie; j'ai cru qu'ici tout était
+sauvage; voilà ce qui m'a fait prendre la rude apparence
+du commandement. Mais qui que vous soyez, qui dans
+ce désert inaccessible, à l'ombre de ce feuillage mélancolique,
+perdez et négligez les heures glissantes du
+temps, si jamais vous vîtes des jours plus heureux, si
+jamais vous avez habité des lieux où le son des cloches
+vous appelât à l'église; si jamais vous vous êtes assis à
+la table d'un homme vertueux; si jamais vous avez
+essuyé une larme sur vos paupières; si vous savez enfin
+ce que c'est que de plaindre et que d'être plaint, que la
+douceur soit ma seule violence. Dans cet espoir, je rougis
+et je cache mon épée.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Il est vrai que nous avons vu des jours
+plus heureux; le son des cloches sacrées nous a appelés
+à l'église; nous nous sommes assis à la table d'hommes
+vertueux; nous avons essuyé nos yeux baignés de larmes
+que faisait couler une sainte pitié: ainsi asseyez-vous
+paisiblement, et disposez à votre gré de ce que nous
+pouvons avoir à offrir à vos besoins.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Eh bien! alors attendez encore un moment
+pour manger, tandis que, comme la biche, je vais chercher
+mon faon pour lui donner à manger. A quelques
+pas d'ici, il y a un pauvre vieillard qui, conduit par
+l'amitié pure, a traîné après moi ses pas inégaux: il est
+accablé de deux maux cruels, l'âge et la faim. Je ne
+goûterai à rien jusqu'à ce qu'il soit rassasié.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Allez le chercher; nous ne toucherons
+à rien avant votre retour.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je vous remercie; que le ciel vous bénisse
+pour vos généreux secours.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Tu vois que nous ne sommes pas seuls
+malheureux; ce vaste théâtre de l'univers offre de plus
+tristes spectacles que cette scène où nous jouons notre
+rôle.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Le monde entier est un théâtre, et les
+hommes et les femmes ne sont que des acteurs; ils ont
+leurs entrées et leurs sorties. Un homme, dans le cours
+de sa vie, joue différents rôles; et les actes de la pièce
+sont les sept âges<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. Dans le premier, c'est l'enfant, vagissant,
+bavant dans les bras de sa nourrice. Ensuite l'écolier,
+toujours en pleurs, avec son frais visage du matin
+et son petit sac, rampe, comme le limaçon, à contre-coeur
+jusqu'à l'école. Puis vient l'amoureux, qui soupire
+comme une fournaise et chante une ballade plaintive
+qu'il a adressée au sourcil de sa maîtresse. Puis le soldat,
+prodigue de jurements étranges et barbu comme le
+léopard<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, jaloux sur le point d'honneur, emporté, toujours
+prêt à se quereller, cherchant la renommée, cette
+bulle de savon, jusque dans la bouche du canon. Après
+lui, c'est le juge au ventre arrondi, garni d'un bon chapon,
+l'oeil sévère, la barbe taillée d'une forme grave; il
+abonde en vieilles sentences, en maximes vulgaires; et
+c'est ainsi qu'il joue son rôle. Le sixième âge offre un
+maigre Pantalon<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> en pantoufles, avec des lunettes sur
+le nez et une poche de côté: les bas bien conservés de
+sa jeunesse se trouvent maintenant beaucoup trop vastes
+pour sa jambe ratatinée; sa voix, jadis forte et mâle,
+revient au fausset de l'enfance, et ne fait plus que siffler
+d'un ton aigre et grêle. Enfin le septième et dernier âge
+vient unir cette histoire pleine d'étranges événements;
+c'est la seconde enfance, état d'oubli profond où l'homme
+se trouve sans dents, sans yeux, sans goût, sans rien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p>«Anciennement, il y avait des pièces divisées en sept actes.»
+(WARBURTON.)</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p>Chaque profession avait jadis une forme de barbe particulière.
+La barbe du juge différait de celle du soldat.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p><i>Allusion</i> au personnage de la comédie italienne, appelé il
+<i>Pantalone</i>, le seul qui joue son rôle en pantoufles.</p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Orlando revient avec Adam.)</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Soyez le bienvenu! Déposez votre
+vénérable fardeau, et qu'il mange.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je vous remercie surtout pour lui.</p>
+
+<p>ADAM.&mdash;Vous faites bien de remercier pour moi; car
+je puis à peine parler pour vous remercier moi-même.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Vous êtes les bienvenus, mettez-vous à
+l'oeuvre: je ne vous dérangerai point en ce moment
+pour vous questionner sur vos aventures.&mdash;Faites-nous
+un peu de musique, cher cousin; chantez-nous quelque
+chose.</p>
+
+<p class="stage1">(On joue un air.)</p>
+
+<p>AMIENS <i>chante</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Souffle, souffle vent d'hiver;</p>
+<p class="i4">Tu n'es pas si cruel</p>
+<p class="i4">Que l'ingratitude de l'homme.</p>
+<p class="i4">Ta dent n'est pas si pénétrante,</p>
+<p class="i4">Car tu es invisible</p>
+<p class="i4">Quoique ton souffle soit rude<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a></p>
+<p class="i2">Hé! ho! chante; hé! ho! dans le houx vert;</p>
+<p>La plupart des amis sont des hypocrites et la plupart des amants des fous</p>
+<p class="i4">Allons ho! hé! le houx!</p>
+<p class="i4">Cette vie est joviale.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i4">Gèle, gèle, ciel rigoureux,</p>
+<p class="i4">Ta morsure est moins cruelle</p>
+<p class="i4">Que celle d'un bienfait oublié.</p>
+<p class="i4">Quoique tu enchaînes les eaux,</p>
+<p class="i4">Ton aiguillon n'est pas si acéré</p>
+<p class="i4">Que celui de l'oubli d'un ami.</p>
+<p>Hé! ho! chante, etc., etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Le sens de ces vers a beaucoup tourmenté les commentateurs,
+et reste encore inexplicable: combien de chansons anglaises
+(et même combien de françaises) ne sont que des mots <i>avec
+rime et sans raison</i>!</p></blockquote>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;S'il est vrai que vous soyez le fils du
+bon chevalier Rowland, ainsi qu'on vous l'a entendu
+dire ingénument tout bas, et ainsi que tout me l'annonce;
+car il respire dans tous vos traits, et votre visage
+est son portrait vivant; soyez vraiment le bienvenu ici;
+je suis le duc qui aimait votre père. Venez dans ma
+grotte me raconter la suite de vos aventures; et toi, bon
+vieillard, tu es le bienvenu comme ton maître.&mdash;Soutenez-le
+par le bras. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> Donnez-moi votre main,
+et faites-moi connaître toutes vos aventures.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU SECOND ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FRÉDÉRIC, OLIVIER, SEIGNEURS <i>et suite</i>.</p>
+<br>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Quoi! ne l'avoir point vu depuis? Monsieur,
+monsieur, cela ne peut pas être; et si la clémence
+ne dominait pas en moi, toi, présent, je n'irais pas chercher
+un objet absent pour ma vengeance: mais songes-y
+bien; trouve ton frère, en quelque endroit qu'il soit;
+cherche-le aux flambeaux; je te donne un an pour me
+l'amener mort ou vif; sinon ne reparais plus pour vivre
+sur notre territoire. Jusqu'à ce que tu puisses te justifier,
+par la bouche de ton frère, des soupçons que nous
+avons contre toi, nous saisissons dans nos mains les
+terres et tout ce que tu peux avoir de propriétés qui
+vaille la peine d'être saisi.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Oh! si Votre Altesse pouvait lire dans mon
+coeur! Jamais je n'aimai mon frère de ma vie.</p>
+
+<p>FRÉDÉRIC.&mdash;Tu n'en es qu'un plus grand scélérat.&mdash;Allons,
+qu'on le mette à la porte, et que mes officiers
+chargés de ces affaires procèdent à l'estimation de sa
+maison et de ses terres: qu'on le fasse sans délai, et
+qu'il tourne les talons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">La forêt.</p>
+
+<p class="stage1">ORLANDO <i>entre avec un panier à la main</i>.</p>
+<br>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Restez-là suspendus, mes vers, pour attester
+mon amour, et toi, reine de la nuit, à la triple couronne,
+du haut de ta pâle sphère, abaisse tes chastes regards sur
+le nom de ta belle chasseresse, qui règne sur ma vie. O Rosalinde!
+ces arbres seront mes tablettes, et je veux graver
+mes pensées sur leur écorce, afin que tous les yeux qui
+jetteront leurs regards sur cette forêt, rencontrent partout
+les témoignages de ta vertu. Cours, Orlando, grave
+sur chaque arbre: <i>La belle, la chaste, l'inexprimable Rosalinde!</i></p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Corin et le bouffon Touchstone.)</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Et comment trouvez-vous cette vie de berger,
+monsieur Touchstone?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Franchement, berger, par elle-même,
+c'est une bonne vie; mais en ce que c'est une vie de
+berger, c'est une pauvre vie. En ce qu'elle est solitaire,
+je l'aime beaucoup; mais en ce qu'elle est retirée, c'est
+une misérable vie: ensuite, par rapport à ce qu'on la
+passe dans les champs, elle me plaît assez; mais en ce
+qu'on ne la passe pas à la cour, elle est ennuyeuse.
+Comme vie frugale, voyez-vous, elle convient beaucoup
+à mon humeur; mais en ce qu'il n'y a pas plus d'abondance,
+elle contrarie beaucoup mon estomac; y a-t-il en
+toi un peu de philosophie, berger?</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Ce que j'en ai se borne à savoir que plus on
+est malade plus on est mal à son aise; et que celui qui
+n'a ni argent, ni moyens, ni contentement, manque
+de trois bons amis; que la propriété de la pluie est de
+mouiller, et celle du feu de brûler; que les bons pâturages
+engraissent les brebis; et qu'une des grandes
+causes de la nuit, c'est l'absence du soleil; que celui qui
+n'a rien reçu de l'esprit, ni de la nature, ni de l'art, peut
+se plaindre d'avoir reçu une mauvaise éducation, ou
+vient d'une famille très-sotte.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Un homme qui raisonne comme toi est
+un philosophe naturel. As-tu jamais vécu à la cour,
+berger?</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Non, vraiment.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Alors, tu es damné.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Non pas, j'espère.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Oh! tu seras sûrement damné, comme
+un oeuf qui n'est cuit que d'un côté<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a><p>Johnson dit ne pas comprendre cette réponse.</p>
+
+<p>Steevens cite un proverbe qui dit qu'un fou est celui qui fait le
+mieux cuire un oeuf parce qu'il le tourne toujours; et Touchstone
+semble vouloir faire entendre qu'un homme qui n'a pas
+vécu à la cour n'a qu'une demi-éducation.</p></blockquote>
+
+<p>CORIN.&mdash;Pour n'avoir pas été à la cour? Dites-moi donc
+votre raison.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Eh bien! si tu n'as jamais été à la cour,
+tu n'as jamais vu les bonnes manières; si tu n'as jamais
+vu les bonnes manières, alors tes manières sont nécessairement
+mauvaises; et ce qui est mauvais est péché,
+et le péché mène à la damnation: tu es dans une situation
+dangereuse, berger.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Pas du tout, Touchstone: les belles manières
+de la cour sont aussi ridicules à la campagne que les
+usages de la campagne sont risibles à la cour. Vous
+m'avez dit qu'on ne se saluait pas à la cour, mais qu'on
+se baisait les mains. Cette courtoisie ne serait pas propre,
+si les courtisans étaient des bergers.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Une preuve; vite, allons, une preuve.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Eh bien! nous touchons nos brebis à tout
+instant, et leur toison, vous le savez, est grasse.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Eh bien! les mains de nos courtisans ne
+suent-elles pas? et la graisse de mouton n'est-elle pas
+aussi saine que la sueur de l'homme? Mauvaise raison,
+mauvaise raison: une meilleure, allons.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;En outre nos mains sont rudes.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Eh bien! vos lèvres ne les sentiront que
+plus tôt. Encore une mauvaise raison: allons, une autre
+plus solide.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Et elles sont souvent goudronnées avec les
+drogues de nos brebis; et voudriez-vous que nous baisassions
+du goudron? Les mains des courtisans sont parfumées
+de civette.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Pauvre esprit; tu n'es qu'une chair à
+vers, comparée à un bon morceau de viande. Allons,
+apprends du sage, et réfléchis; la civette est d'une plus
+basse extraction que le goudron: la civette n'est que
+l'impure excrétion d'un chat. Trouve une meilleure
+preuve, berger.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Vous avez l'esprit trop raffiné pour moi: je
+veux me reposer.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Tu veux te reposer, étant damné? Dieu
+veuille t'éclairer, homme borné, car tu es bien ignorant!
+Dieu veuille te faire une incision<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>! Tu es bien novice.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p>«Expression proverbiale pour dire: <i>faire comprendre</i>.» (WARBURTON.)</p></blockquote>
+
+<p>CORIN.&mdash;Monsieur, je ne suis qu'un simple journalier;
+je gagne ce que je mange, j'achète ce que je porte; je ne
+dois de haine à personne, je n'envie le bonheur de personne;
+je suis bien aise de la bonne fortune des autres,
+patient dans ma peine, et mon plus grand orgueil est de
+voir mes brebis paître, et mes agneaux téter.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Voilà encore un autre péché d'imbécile
+dont vous vous rendez coupable, en élevant ensemble les
+brebis et les béliers, en vous offrant à gagner votre vie
+par l'accouplement du bétail, en servant d'entremetteur
+aux désirs du bélier qui a la sonnette au cou, et en prostituant
+la brebis d'un an à un vieux débauché de bélier aux
+cornes crochues, qui n'est point du tout raisonnablement
+son fait. Si tu n'es pas damné pour cela, c'est que le
+diable lui-même ne veut pas de bergers; autrement,
+je ne vois pas comment tu pourrais échapper.</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Voilà le jeune monsieur Ganymède, le frère
+de ma nouvelle maîtresse.</p>
+
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">ROSALINDE, TOUCHSTONE</p>
+
+<p class="stage1">ROSALINDE <i>paraît, lisant un papier</i>.</p>
+<br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Depuis l'Orient jusqu'aux Indes-Occidentales,</p>
+<p>Nul joyau n'égale Rosalinde,</p>
+<p>Tous les vents portent sur leur ailes</p>
+<p>Le mérite de Rosalinde dans tout l'univers.</p>
+<p>Les portraits les plus parfaits</p>
+<p>Sont noirs à côté de Rosalinde:</p>
+<p>Ne pensons à d'autre beauté</p>
+<p>Qu'à celle de Rosalinde.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Je vous rimerai comme cela, pendant
+huit ans entiers, en exceptant cependant les heures du
+dîner, du souper et du sommeil: c'est précisément
+ainsi que riment les marchandes de beurre en allant
+au marché<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Ce sont les vers cités par Horace dont on sait deux sens,
+stans pede in uno.</p></blockquote>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Retire-toi, sot.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Pour essayer.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Si un cerf a besoin d'une biche,</p>
+<p>Qu'il cherche Rosalinde;</p>
+<p>Si la chatte court après le chat,</p>
+<p>Ainsi fera Rosalinde.</p>
+<p>Les vêtements d'hiver doivent être doublés,</p>
+<p>Et de même la mince Rosalinde:</p>
+<p>Ceux qui moissonnent doivent lier et mettre en gerbe</p>
+<p>Et puis dans la charrette avec Rosalinde.</p>
+<p>La plus douce noix a une écorce amère,</p>
+<p>Cette noix, c'est Rosalinde.</p>
+<p>Celui qui veut trouver une douce rose,</p>
+<p>Trouve l'épine d'amour et Rosalinde.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est là la fausse allure des vers. Pourquoi vous empoisonner
+de pareille poésie?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Tais-toi, sot de fou, je les ai trouvés sur
+un arbre.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Eh bien! c'est un arbre qui produit de
+mauvais fruits.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je veux t'enter sur lui, et ce sera le greffer
+avec un néflier<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Ce sera le fruit le plus précoce du pays,
+car tu seras pourri avant d'être à demi mûr, et c'est la
+vertu du néflier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p>Équivoque sur <i>medlar</i> et <i>medler, néflier</i> et <i>entremetteur</i>.</p></blockquote>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Vous avez prononcé; mais si vous avez
+bien ou mal jugé, que la forêt en décide.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Célie, lisant un écrit.)</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Paix, voilà ma soeur qui vient, elle lit;
+tiens-toi à l'écart.</p>
+
+<p>CÉLIE, <i>lisant un écrit en vers</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pourquoi ce désert serait-il silencieux?</p>
+<p>Serait-ce par ce qu'il n'est pas habité? Non;</p>
+<p>Je suspendrai à chaque arbre des langues</p>
+<p>Qui parleront le langage des cités.</p>
+<p>Les unes diront combien la courte vie de l'homme</p>
+<p>Finit rapidement les erreurs de son pèlerinage,</p>
+<p>Que l'espace d'une palme</p>
+<p>Embrasse la somme de sa durée:</p>
+<p>D'autres montreront les serments violés</p>
+<p>Entre les coeurs de deux amis;</p>
+<p>Mais sur les plus beaux rameaux,</p>
+<p>Ou à la fin de chaque sentence,</p>
+<p>J'écrirai le nom de Rosalinde,</p>
+<p>Et j'enseignerai à tous ceux qui me liront,</p>
+<p>Que le ciel a voulu montrer en miniature</p>
+<p>La quintessence de tous les esprits.</p>
+<p>Le ciel ordonna donc à la nature</p>
+<p>De rassembler toutes les grâces dans un seul corps:</p>
+<p>Aussitôt la nature forma les joues de roses d'Hélène,</p>
+<p class="i2">Mais sans son coeur;</p>
+<p class="i2">La majesté de Cléopâtre,</p>
+<p>Ce qu'Atalante avait de plus précieux,</p>
+<p>Et la modestie de la triste Lucrèce.</p>
+<p>C'est ainsi que le conseil céleste décida</p>
+<p>Que Rosalinde serait formée de plusieurs belles;</p>
+<p>Et que de plusieurs visages, de plusieurs yeux,</p>
+<p class="i2">Et de plusieurs coeurs,</p>
+<p>Elle ne posséderait que les traits les plus prisés.</p>
+<p>Le ciel a voulu qu'elle ait tous ces dons,</p>
+<p>Et que moi, je vive et meure son esclave.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;O bon Jupiter!&mdash;Comment avez-vous pu
+fatiguer vos paroissiens d'une si ennuyeuse homélie
+d'amour, sans jamais crier: Prenez patience, bonnes
+gens!</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Eh! vous êtes là, espions? Berger, retirez-vous
+un peu: et vous, drôle, suivez-le.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Allons, berger, faisons une retraite honorable:
+si nous n'emportons sac et bagage, nous en avons
+du moins quelque chose<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p><i>Though not with bag and baggage, yet with scrip and
+scrippage.</i></p></blockquote>
+
+<p class="stage1">(Corin et Touchstone sortent.)</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;As-tu entendu ces vers?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oh! oui, je les ai entendus, et plus encore:
+car quelques-uns d'eux avaient plus de pieds que les vers
+n'en doivent porter.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Peu importe; les pieds pouvaient porter les vers.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oui; mais les pieds étaient boiteux et ne
+pouvaient se supporter eux-mêmes sans les vers. Voilà
+pourquoi ils boitaient dans les vers.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Mais les as-tu entendus sans te demander
+comment ton nom se trouvait gravé sur ces arbres, et
+d'où y venaient ces vers?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;J'avais déjà passé sept jours de surprise
+sur neuf avant que tu fusses venue; car vois ce que j'ai
+trouvé sur un palmier<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>: on n'a jamais tant rimé sur
+mon compte depuis le temps de Pythagore, alors que
+j'étais un rat d'Irlande<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>; ce dont je me souviens à peine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p>Tout à l'heure nous trouverons une lionne dans cette même
+forêt des Ardennes, Shakspeare se souciait fort peu de la vérité
+historique.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p>On croyait tuer les rats en Irlande avec un charme en vers.</p></blockquote>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Devineriez-vous qui a fait cela?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Est-ce un homme?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Un homme ayant au cou une chaîne que vous
+avez portée jadis. Vous changez de couleur?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Qui, je t'en prie?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;O seigneur! seigneur! il est bien difficile que
+des amis se rencontrent; mais les montagnes peuvent
+être déplacées par des tremblements de terre, et se
+retrouver.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais, de grâce, qui est-ce?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Est-il possible?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oh! je t'en prie maintenant avec la plus
+grande instance, dis-moi qui c'est.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;O merveilleux, merveilleux, et très-merveilleusement
+merveilleux, et encore merveilleux au delà de
+toute espérance!</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;O ma rougeur! penses-tu, quoique je sois
+caparaçonnée comme un homme, que j'aie le pourpoint
+et le haut-de-chausses dans mon caractère? Une
+minute de délai de plus est un voyage dans la mer du
+Sud. Je t'en prie, dis-moi qui c'est? Promptement, et
+parle vite: je voudrais que tu fusses bègue, afin que le
+nom de cet homme caché pût échapper de ta bouche
+malgré toi, comme le vin sort d'une bouteille dont le col
+est étroit: trop à la fois ou rien du tout. Ote le liége qui
+te ferme la bouche, que je puisse boire ces nouvelles.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Tu pourrais donc mettre un homme dans ton
+ventre?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Est-il formé de la main de Dieu? quelle
+sorte d'homme est-ce? sa tête est-elle digne d'un chapeau,
+son menton d'une barbe?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Ah! il a la barbe très-courte.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Eh bien! Dieu lui en enverra une plus longue,
+s'il est reconnaissant. J'attendrai patiemment sa
+croissance, pourvu que tu ne diffères pas de me faire connaître
+le menton qui la porte.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;C'est le jeune Orlando, qui, au même instant,
+vainquit le lutteur et votre coeur.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Allons, au diable tes plaisanteries! parle
+d'un ton sérieux et en fille modeste.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;De bonne foi, cousine, c'est lui-même.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Orlando?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Orlando.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Hélas! que ferai-je de mon pourpoint et
+de mon haut-de-chausses?&mdash;Que faisait-il, lorsque tu
+l'as vu? qu'a-t-il dit? quel air avait-il? où est-il allé?
+qu'est-il venu faire ici? m'a-t-il demandée? où demeure-t-il?
+comment t'a-t-il quittée, et quand le reverras-tu?
+Réponds-moi en un seul mot.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Il faut d'abord que vous empruntiez pour moi
+la bouche de Gargantua<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>; ce mot que vous me demandez
+est trop gros pour aucune bouche de ce temps-ci: répondre
+à la fois <i>oui</i> et <i>non</i> à toutes ces questions, est une
+tâche plus difficile que de répondre au catéchisme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p>On se rappelle que Gargantua avala un jour cinq pèlerins,
+bourdons et tout, dans une salade.</p></blockquote>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais sait-il que je suis dans cette forêt, et
+a-t-il aussi bonne mine que le jour où il a lutté?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Il est aussi aisé d'énumérer les atomes que de
+résoudre les questions d'une amante: mais prends une
+idée de la manière dont je l'ai rencontré, et savoures-en
+bien tout le plaisir. Je l'ai trouvé sous un arbre, comme
+un gland tombé.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;On peut bien appeler ce chêne l'arbre de
+Jupiter, s'il en tombe de pareils fruits.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Donnez-moi audience, ma bonne dame.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Continue.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Il était étendu là comme un chevalier blessé!</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Quoique ce soit une pitié de voir un pareil
+spectacle, dans cette attitude il devait être charmant.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Crie holà à ta langue, je t'en prie; elle fait des
+courbettes qui sont bien hors de saison. Il était armé en
+chasseur.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;O mauvais présage! Il vient pour percer
+mon coeur.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Je voudrais chanter ma chanson sans refrain,
+tu me fais toujours sortir du ton.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Ne sais-tu pas que je suis femme? Quand
+je pense, il faut que je parle: poursuis, ma chère.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Vous me faites perdre le fil de mon récit. Doucement,
+n'est-ce pas lui qui vient ici?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Orlando et Jacques.)</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;C'est lui-même; sauvons-nous, et remarquons-le
+bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Célie et Rosalinde se retirent.)</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Je vous remercie de votre compagnie; mais
+en vérité j'aurais autant aimé être seul.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Et moi aussi; mais cependant, pour la
+forme, je vous remercie aussi de votre compagnie.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Que Dieu soit avec vous! Ne nous rencontrons
+que le plus rarement que nous pourrons.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je souhaite que nous devenions, l'un pour
+l'autre, encore plus étrangers que nous ne sommes.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Ne gâtez plus les arbres, je vous prie, en
+écrivant des chansons d'amour sur leurs écorces.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Ne gâtez plus mes vers, je vous en prie, en
+les lisant d'aussi mauvaise grâce.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Rosalinde est le nom de votre maîtresse?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Oui, précisément.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Je n'aime pas son nom.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;On ne songeait guère à vous plaire, lorsqu'elle
+fut baptisée.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;De quelle taille est-elle?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Toute juste aussi haute que mon coeur.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Vous êtes plein de jolies réponses. N'auriez-vous
+pas connu les femmes de quelques orfèvres, et ne
+leur auriez-vous pas escamoté leurs bagues?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Pas du tout.&mdash;Mais je vous réponds en vrai
+style de toile peinte<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; c'est là que vous avez étudié les
+questions que vous me faites.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>Tapisseries à personnages de la bouche desquels sortaient
+des sentences imprimées.</p></blockquote>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Vous avez un esprit bien agile, je crois qu'il
+est fait des talons d'Atalante. Voulez-vous vous asseoir
+avec moi et nous déclamerons tous deux contre nos
+maîtresses, contre le monde et notre mauvaise fortune?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je ne veux censurer aucun être vivant dans
+le monde, que moi seul à qui je connais le plus de défauts.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Le plus grand défaut que vous ayez est
+d'être amoureux.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;C'est un défaut que je ne changerais pas
+contre votre plus belle vertu. Je suis las de vous.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Par ma foi, je cherchais un fou quand je
+vous ai trouvé.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Il est noyé dans le ruisseau: tenez, regardez
+dans l'eau, et vous l'y verrez<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p>Y a-t-il longtemps que tu n'as vu la figure d'un sot? Puisque
+mes yeux te servent si bien de miroir. (<i>Mariage de Figaro.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>JACQUES.&mdash;J'y verrai ma propre figure.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Que je prends pour celle d'un fou, ou d'un
+zéro en chiffre.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Je ne reste pas plus longtemps avec vous,
+bon signor l'Amour.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je suis charmé de votre départ: adieu, bon
+monsieur la Mélancolie.</p>
+
+<p class="stage1">(Célie et Rosalinde s'avancent.)</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je veux lui parler du ton d'un valet impertinent,
+et sous cet habit jouer avec lui le rôle d'un
+vaurien. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> Holà, garde-chasse, m'entendez-vous?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Très-bien: que voulez-vous?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Que dit l'horloge, je vous prie?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Vous devriez plutôt me demander à quelle
+heure du jour nous sommes, il n'y a pas d'horloge dans
+la forêt.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Il n'y a alors pas de vrais amants dans la
+forêt; autrement, les soupirs qu'ils pousseraient à chaque
+minute, les gémissements qu'on entendrait à chaque
+heure marqueraient les pas paresseux du temps aussi
+bien qu'une horloge.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Et pourquoi ne dites-vous pas les pas légers
+du temps? Cette expression n'aurait-elle pas été aussi
+convenable?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Point du tout, monsieur: le temps chemine
+d'un pas différent, selon la différence des personnes:
+je vous dirai, moi, avec qui le temps va l'amble,
+avec qui il trotte, avec qui il galope et avec qui il
+s'arrête.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Voyons: dites-moi, je vous prie, avec qui
+il trotte?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Vraiment, il va le grand trot avec la jeune
+fille, depuis le jour de son contrat de mariage, jusqu'au
+jour qu'il est célébré: quand l'intervalle ne serait que
+de sept jours, le pas du temps est si pénible, qu'il semble
+durer sept ans.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Avec qui le temps va-t-il l'amble?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Avec un prêtre qui ne sait pas le latin, et
+avec un homme riche qui n'a pas la goutte: le premier
+dort tranquillement, parce qu'il n'étudie pas; et le second
+mène une vie joyeuse, parce qu'il ne sent aucune peine:
+l'un est exempt du fardeau d'une stérile science, et l'autre
+ne connaît pas le fardeau d'une ennuyeuse et accablante
+indigence. Voilà les gens pour qui le temps va l'amble.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Avec qui va-t-il au galop?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Avec un voleur que l'on conduit au gibet:
+quoiqu'il aille aussi doucement que ses pieds puissent se
+poser, il croit arriver toujours trop tôt.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Et avec qui le temps s'arrête-t-il?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Avec les avocats en vacations, car ils
+dorment d'un terme à l'autre, et alors ils ne s'aperçoivent
+pas comme le temps chemine.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Où demeurez-vous, beau jeune homme?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Avec cette bergère, ma soeur, ici sur les
+bords de cette forêt, comme une frange sur un jupon.</p>
+
+<p>ORLANDO,&mdash;Êtes-vous native de cet endroit?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Comme le lapin que vous voyez habiter le
+terrier où sa mère l'enfanta.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Il y a dans votre accent quelque chose de
+plus fin, que vous n'auriez pu l'acquérir dans un séjour
+si retiré.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Plusieurs personnes me l'ont déjà répété;
+mais à dire vrai, j'ai appris à parler d'un vieil oncle religieux,
+qui dans sa jeunesse vécut dans le monde, et qui
+connut trop bien la galanterie, car il devint amoureux.
+Je lui ai entendu faire bien des sermons contre l'amour,
+et je remercie Dieu de n'être pas née femme, pour n'être
+pas exposée à toutes les folies et aux étourderies dont il
+accusait tout le sexe en général.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Vous rappelleriez-vous quelques-uns des
+principaux défauts qu'il imputait aux femmes?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Il n'y en avait point de principaux; ils se
+ressemblaient tous comme des pièces de deux liards;
+chaque défaut lui paraissait monstrueux, jusqu'à ce qu'un
+autre défaut vînt faire le pendant.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Nommez-moi, je vous prie, quelques-uns de
+ces défauts.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non; je ne veux faire usage de mon remède
+que sur ceux qui sont malades. Il y a un homme
+qui parcourt la forêt et qui gâte nos jeunes arbres, en
+gravant <i>Rosalinde</i> sur leur écorce; il suspend des odes
+sur l'aubépine, et des élégies sur les ronces; et toutes
+déifient le nom de Rosalinde. Si je pouvais rencontrer
+ce fou, je lui donnerais quelques bons conseils; car il
+paraît avoir la fièvre quotidienne d'amour.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je suis cet homme, si tourmenté par l'amour;
+enseignez-moi, de grâce, votre remède.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Il n'y a en vous aucun des symptômes
+décrits par mon oncle; il m'a appris à reconnaître un
+homme amoureux, et je suis sûr que vous n'êtes point
+un oiseau pris à ce trébuchet.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Quels étaient ces symptômes?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Une joue maigre, que vous n'avez pas;
+un oeil cerné et enfoncé, que vous n'avez pas; un esprit
+taciturne, que vous n'avez pas; une barbe négligée,
+que vous n'avez pas; mais cela, je vous le pardonne;
+car ce que vous avez de barbe n'est que le revenu
+d'un frère cadet: ensuite vos bas devraient être sans
+jarretières, votre chapeau sans cordons, vos manches
+déboutonnées, vos souliers détachés; en un mot tout
+sur vous devrait annoncer l'insouciance et le désespoir.
+Mais vous n'êtes pas un pareil homme; au contraire,
+vous êtes plutôt tiré à quatre épingles dans vos
+ajustements; ce qui prouve que vous vous aimez vous-même,
+beaucoup plus que vous ne paraissez amoureux
+d'une autre personne.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Beau jeune homme, je voudrais pouvoir
+te faire croire que j'aime.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Moi, le croire? Il vous est aussi aisé de le
+persuader à celle que vous aimez, ce dont, j'en réponds,
+elle conviendra bien plus aisément qu'elle n'avouera
+qu'elle vous aime: c'est un de ces points sur lesquels les
+femmes mentent toujours à leur conscience. Mais, dites-moi,
+de bonne foi, est-ce vous qui suspendez aux arbres
+ces vers qui font un si grand éloge de Rosalinde?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je te jure, jeune homme, par la blanche main
+de Rosalinde, que c'est moi-même: je suis cet infortuné.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais êtes-vous aussi amoureux que le
+disent vos rimes?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Ni rime ni raison ne sauraient exprimer
+tout mon amour.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;L'amour n'est qu'une pure folie, et je
+vous dis qu'il mérite, autant que les fous, l'hôpital et le
+fouet; ce qui fait qu'on ne corrige pas et qu'on ne guérit
+pas ainsi les amoureux, c'est que cette frénésie est si
+commune que les correcteurs même s'avisent aussi d'aimer:
+cependant je fais état de guérir l'amour par des
+conseils.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Avez-vous jamais guéri quelque amant de
+cette façon-là?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oui, j'en ai guéri un, et voici comment:
+Son régime était de s'imaginer que j'étais sa bien-aimée,
+sa maîtresse, et tous les jours je le mettais à me faire sa
+cour. Alors, prenant le caractère d'une jeune fille capricieuse,
+je jouais la femme chagrine, langoureuse, inconstante,
+remplie d'envie et de fantaisies, fière, fantasque,
+minaudière, sotte, volage, riant et pleurant tour à tour,
+affectant toutes les passions sans en sentir aucune,
+comme font les garçons et les filles, qui pour la plupart
+sont assez des animaux de cette couleur. Tantôt je l'aimais,
+tantôt je le détestais; tantôt je lui faisais accueil,
+tantôt je le rebutais; quelquefois je pleurais de tendresse
+pour lui, ensuite je lui crachais au visage; je fis tant,
+enfin, que je fis passer mon amoureux d'un violent
+accès d'amour à un violent accès de folie, qui consistait
+à détester l'univers entier, et qui l'envoya vivre dans
+un réduit vraiment monastique: c'est ainsi que je l'ai
+guéri, et par le même régime je me fais fort de laver
+votre foie aussi net que le coeur d'un mouton bien
+sain, de façon qu'il n'y restera pas la plus petite tache
+d'amour.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je ne me soucie pas d'être guéri, jeune homme.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je vous guérirais si vous vouliez seulement
+consentir à m'appeler Rosalinde, à venir tous les
+jours à ma chaumière me faire la cour.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Oh! pour cela, je te le jure sur mon amour
+que j'y consens: dis-moi où tu demeures.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Venez avec moi, et je vous le montrerai;
+et, chemin faisant, vous me direz dans quel endroit de la
+forêt vous habitez: voulez-vous venir?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;De tout mon coeur, bon jeune homme.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non, non, il faut que vous m'appeliez
+Rosalinde. <span class="stage2">(<i>A Célie.</i>)</span> Allons, ma soeur, voulez-vous
+venir?</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> TOUCHSTONE, AUDREY et JACQUES, <i>qui les
+observe et se tient à l'écart.</i></p>
+<br>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Allons vite, chère Audrey; je vais chercher
+vos chèvres, Audrey: Eh bien, Audrey, suis-je toujours
+votre homme? Mes traits simples vous contentent-ils?</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Vos traits, Dieu nous garde! Quels traits?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Je suis ici avec toi et tes chèvres,
+comme jadis le bon Ovide, le plus capricieux des poëtes,
+était parmi les Goths<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p><i>Barbarus his ego quia non intelligo illis!</i></p></blockquote>
+
+<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;O science plus déplacée que Jupiter
+ne le serait sous un toit de chaume!</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Quand les vers d'un homme ne sont pas
+compris, et que l'esprit d'un homme n'est pas secondé
+par l'intelligence, enfant précoce, c'est un coup plus
+mortel que de voir arriver le long mémoire d'un maigre
+écot dans un petit cabaret: vraiment, je voudrais que
+les dieux t'eussent fait poétique.</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Je ne sais ce que c'est que <i>poétique</i>: cela
+est-il honnête dans le mot et dans la chose? cela a-t-il
+quelque vérité?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Non vraiment; car la vraie poésie est la
+plus remplie de fictions, et les amoureux sont adonnés
+à la poésie; tout ce qu'ils jurent en poésie, on peut dire
+qu'ils le feignent comme amants.</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Comment pouvez-vous donc souhaiter que
+les dieux m'eussent fait poétique?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Oui vraiment, je le souhaiterais; car tu
+me jures que tu es honnête. Eh bien, si tu étais poëte, je
+pourrais avoir quelque espoir que tu feins.</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Est-ce que vous voudriez que je ne fusse
+pas honnête?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Non vraiment, à moins que tu ne fusses
+laide; car l'honnêteté accouplée avec la beauté, c'est
+une sauce au miel pour du sucre.</p>
+
+<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Quel fou encombré de science!</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Eh bien! je ne suis pas jolie; ainsi je prie
+les dieux de me rendre honnête.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Mais vraiment, donner de l'honnêteté
+à une vilaine laideron, c'est mettre un bon mets dans
+un plat sale.</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Je ne suis point vilaine, quoique je remercie
+les dieux d'être laide.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE&mdash;Très-bien, que les dieux soient loués de
+ta laideur! viendra ensuite le tour au reste. Qu'il en soit
+ce qu'on voudra, je veux t'épouser; et pour cela, j'ai vu
+sir Olivier Mar-Text<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>, vicaire du village voisin, lequel
+m'a promis de se trouver dans cet endroit de la forêt, et
+de nous unir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p><i>Mar-Text</i>, gâte-texte.</p></blockquote>
+
+<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;Je serais bien charmé de voir cette
+rencontre.</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Eh bien! que les dieux nous donnent la joie!</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Ainsi soit-il! Je fais là une entreprise
+capable de faire reculer un homme qui aurait le coeur
+timide; car nous n'avons ici d'autre temple que le bois,
+d'autre assemblée que celle des bêtes à cornes. Mais
+qu'est-ce que cela fait? Courage; si les cornes sont
+odieuses, elles sont nécessaires. On dit que bien des
+hommes ne connaissent pas l'avantage de ce qu'ils possèdent,
+c'est vrai.&mdash;Bien des maris en ont de bonnes et
+belles, et n'en connaissent pas la propriété. Eh bien!
+c'est le douaire de leurs femmes; ce n'est pas un bien
+qui soit des acquêts du mari.&mdash;Des cornes! Oui, des
+cornes.&mdash;N'y a-t-il que les pauvres gens qui en aient?
+Non, non. Le plus noble cerf les porte aussi grandes que
+le misérable.&mdash;L'homme qui vit seul est-il donc heureux?
+Non. Comme une ville entourée de murailles vaut
+mieux qu'un village, de même le front d'un homme
+marié est bien plus honorable que la tête nue d'un garçon.
+Et si l'escrime vaut mieux que la maladresse, il
+vaut donc mieux porter corne que de n'en pas avoir.
+<span class="stage2">(<i>Sir Olivier Mar-Text entre.</i>)</span> Voilà sir<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a> Olivier.&mdash;Sir Olivier
+Mar-Text, vous êtes le bienvenu. Voulez-vous nous expédier
+ici sous cet arbre, ou irons-nous avec vous à votre
+chapelle?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p>«Celui qui a pris son premier degré à l'université est en style
+d'école appelé <i>dominus</i>, et en langue vulgaire sir.» (JOHNSON.)</p></blockquote>
+
+<p>SIR OLIVIER.&mdash;N'y a-t-il ici personne pour donner la
+femme?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Je ne veux la recevoir en don de personne.</p>
+
+<p>SIR OLIVIER.&mdash;Vraiment, il faut bien que quelqu'un la
+donne, autrement le mariage serait irrégulier.</p>
+
+<p>JACQUES <span class="stage2"><i>se découvre et s'avance</i></span>.&mdash;Continuez, continuez!
+Je la donnerai.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Bonsoir, mon bon monsieur... <i>comme il
+vous plaira</i>. Comment vous portez-vous, monsieur? Je
+suis charmé de vous avoir rencontré; Dieu vous récompense
+de nous avoir procuré votre nouvelle compagnie;
+je suis vraiment enchanté de vous voir. J'ai là un petit
+amusement en train, monsieur. Allons, couvrez-vous, je
+vous prie.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Voulez-vous être marié, fou?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;De même, monsieur, qu'un boeuf a son
+joug, un cheval son frein, et le faucon ses grelots, de
+même un homme a ses envies; et de même que les
+pigeons se becquètent, de même un couple voudrait
+s'embrasser.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Quoi! un homme de votre sorte voudrait se
+marier sous un buisson, comme un mendiant? Allez à
+l'église, et prenez un bon prêtre, qui puisse vous dire
+ce que c'est que le mariage. Cet homme-ci ne vous joindra
+ensemble qu'à peu près comme on joint une boiserie;
+bientôt l'un de vous deux se trouvera être un
+panneau retiré et se déjettera comme du bois vert.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>.&mdash;J'ai dans l'idée qu'il me vaudrait
+mieux être marié par lui plutôt que par un autre; car il
+ne me paraît pas en état de me bien marier; et n'étant
+pas bien marié, ce sera une bonne excuse pour moi dans
+la suite pour laisser là ma femme.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Viens avec moi, et laisse-toi gouverner par
+mes conseils.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Allons, chère Audrey, il faut nous
+marier, ou il nous faut vivre dans le libertinage. Adieu,
+bon monsieur Olivier; non.&mdash;<i>O doux Olivier! ô brave Olivier!
+ne me laisse pas derrière toi; mais pars, va-t'en, te
+dis-je, je ne veux pas aller aux épousailles avec toi.</i></p>
+
+<p>SIR OLIVIER.&mdash;Cela est égal; mais jamais aucun de tous
+ces coquins fantasques ne me fera oublier mon ministère
+par ses moqueries.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">On voit une cabane dans le bois.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ROSALINDE et CÉLIE.</p>
+<br>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non, ne me parle point; je veux pleurer.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Contente-toi, je t'en prie... Mais cependant
+fais-moi la grâce de considérer que les pleurs ne siéent
+pas à un homme.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais n'ai-je pas sujet de pleurer?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Autant de sujet qu'on puisse le désirer; ainsi
+pleure.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Ses cheveux même sont d'une couleur
+fausse.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Ils sont un peu plus foncés que les cheveux
+de Judas<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>; vraiment ses baisers sont les enfants de
+Judas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p>Judas avait la barbe et les cheveux roux dans les anciennes
+tapisseries.</p></blockquote>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Dans le vrai, ses cheveux sont d'une
+bonne couleur.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Une charmante couleur! Le châtain est toujours
+la seule couleur.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Et ses baisers sont aussi saints, aussi
+chastes que le toucher d'une barbe d'ermite<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p>Allusion aux <i>baisers de charité</i> que donnaient les ermites.</p></blockquote>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Il s'est procuré une paire de lèvres moulées
+sur celles de Diane: une froide nonne, consacrée à l'hiver,
+ne donne pas des baisers plus innocents; ils ont
+toute la glace de la chasteté même.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais pourquoi a-t-il juré qu'il viendrait
+ce matin, et ne vient-il pas?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Non certainement, il n'y a en lui aucune
+fidélité.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Le crois-tu?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Oui: je ne crois pas qu'il soit un filou ou un
+voleur de chevaux; mais quant à sa sincérité en amour,
+je pense qu'il est aussi creux qu'un gobelet couvert ou
+qu'une noix vermoulue.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Il n'est pas sincère en amour?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Il peut l'être lorsqu'il est amoureux; mais je
+crois qu'il ne l'est pas.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Tu l'as entendu jurer sans hésiter qu'il
+l'était.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;<i>Il était</i> n'est pas <i>Il est</i>: d'ailleurs, le serment
+d'un amoureux ne vaut pas mieux que la parole
+d'un garçon de cabaret; l'un et l'autre affirment de faux
+comptes.&mdash;Il est ici dans la forêt, à la suite du duc
+votre père.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;J'ai rencontré hier le duc, et j'ai causé
+longtemps avec lui: il m'a demandé quelle était ma
+famille; je lui ai répondu qu'elle était aussi bonne que
+la sienne: il s'est mis à rire et m'a laissé aller. Mais
+pourquoi parlons-nous de pères lorsqu'il y a dans le
+monde un homme comme Orlando?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Oh! c'est un beau galant à la mode; il fait de
+beaux vers, il dit de belles paroles, il fait de beaux serments
+et les rompt de même. Il frappe tout de travers, il
+ne fait jamais qu'effleurer le coeur de sa maîtresse,
+comme un faible jouteur qui ne pique son cheval que
+d'un côté et brise sa lance de travers comme un noble
+oison: mais tout ce que la jeunesse monte et ce que la
+folie guide est toujours beau.&mdash;Qui vient ici?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Corin).</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Maîtresse et maître, vous avez souvent fait
+des questions sur ce berger qui se plaignait de l'amour,
+ce berger que vous avez vu assis auprès de moi sur le
+gazon, vantant la fière et dédaigneuse bergère qui était
+sa maîtresse.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Eh bien! qu'as-tu à nous dire de lui?</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Si vous voulez voir jouer une vraie comédie
+entre la pâle couleur d'un amant sincère et la rougeur
+ardente du mépris et de l'orgueil dédaigneux, suivez-moi
+un peu, et je vous conduirai si vous voulez voir
+cela.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oh! venez; partons sur-le-champ; la vue
+des amoureux nourrit ceux qui le sont. Conduis-nous à
+ce spectacle; vous verrez que je jouerai un rôle actif
+dans leur comédie.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Une autre partie de la forêt.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> SYLVIUS et PHÉBÉ.</p>
+<br>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Charmante Phébé, ne me méprisez pas:
+non, ne me dédaignez pas, Phébé, dites que vous ne
+m'aimez pas; mais ne le dites pas avec aigreur: le bourreau
+même dont le coeur est endurci par la vue familière
+de la mort, ne laisse jamais tomber sa hache sur le cou
+incliné devant lui sans demander d'abord pardon au
+patient: voudriez-vous être plus dure que l'homme qui
+fait métier de répandre le sang?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Rosalinde, Célie et Corin.)</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Je ne voudrais pas être ton bourreau: je te
+quitte: car je ne voudrais pas t'offenser. Tu me dis que
+le meurtre est dans mes yeux; cela est joli à coup sûr et
+fort probable que les yeux, qui sont la chose la plus fragile
+et la plus douce, à qui le moindre atome fait fermer
+leurs portes timides, soient appelés des tyrans, des bouchers,
+des meurtriers. C'est maintenant que je fronce les
+sourcils de tout mon coeur en te regardant; et si mes
+yeux peuvent blesser, eh bien, puissent-ils te tuer dans
+ce moment! Maintenant fais semblant de t'évanouir;
+allons, tombe.&mdash;Si tu ne peux pas, oh! fi, fi, ne mens
+donc pas, en disant que mes yeux sont des meurtriers.
+Montre la blessure que mes yeux t'ont faite. Égratigne-toi
+seulement avec une épingle, et il en restera quelques
+cicatrices; appuie-toi seulement sur un jonc, et tu verras
+que ta main en gardera un moment la marque et
+l'empreinte: mais mes yeux, que je viens de lancer sur
+toi, ne te blessent pas; et, j'en suis bien sûre, il n'y a
+pas dans les yeux de force qui puisse faire du mal.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;O ma chère Phébé! si jamais (et ce <i>jamais</i>
+peut être très-prochain), si jamais, dis-je, vous éprouvez
+de la part de quelques joues vermeilles le pouvoir de
+l'Amour, vous connaîtrez alors les blessures invisibles
+que font les flèches aiguës de l'Amour.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Mais jusqu'à ce que ce moment arrive, ne
+m'approche pas; et quand il viendra, accable-moi de tes
+railleries; n'aie aucune pitié de moi, jusqu'à ce moment,
+je n'aurai aucune pitié de toi.</p>
+
+<p>ROSALINDE <i>s'avance</i>.&mdash;Et pourquoi, je vous prie? Qui
+pouvait être votre mère pour que vous insultiez et que
+vous tyrannisiez ainsi tout à la fois les malheureux?
+Parce que vous avez quelque beauté, quoique je n'en
+voie cependant en vous pas plus qu'il n'en faut pour
+aller se coucher sans lumière, faut-il pour cela que vous
+soyez si fière et si barbare?&mdash;Quoi? que veut dire ceci?
+pourquoi me regardez-vous? Je ne vois rien de plus en
+vous, qu'un de ces ouvrages ordinaires de la nature
+faits à la douzaine. Eh! mais vraiment, la petite créature;
+je pense qu'elle a aussi envie de m'éblouir. Non,
+sur ma foi, ma fière demoiselle, ne vous flattez pas de
+cet espoir: ce ne sont point vos sourcils couleur d'encre,
+vos cheveux de soie noire, vos prunelles de boeuf ni vos
+joues de crème, qui peuvent soumettre mon coeur pour
+vous adorer. Et vous, sot berger, pourquoi la suivez-vous
+toujours, comme le midi nébuleux qui souffle le
+vent et la pluie? Vous êtes mille fois plus bel homme
+qu'elle n'est belle femme. Ce sont des imbéciles comme
+vous qui remplissent le monde de vilains enfants: ce
+n'est point son miroir, c'est vous-même qui la flattez, et
+c'est par vous qu'elle se voit plus belle qu'aucun de ses
+traits ne pourrait la représenter. Mais, mademoiselle,
+apprenez à vous connaître vous-même; mettez-vous à
+genoux, et remerciez le ciel, à jeun, de vous avoir donné
+l'amour d'un honnête homme; il faut que je vous le dise
+amicalement à l'oreille, vendez-vous quand vous pourrez,
+car vous n'êtes pas bonne pour les marchés. Demandez
+pardon à ce pauvre garçon, aimez-le, acceptez ses
+offres; la laideur s'enlaidit encore quand elle veut humilier
+les autres: ainsi, berger, prends-la pour ta femme;
+portez-vous bien.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Charmant jeune homme, grondez-moi pendant
+un an entier, je vous prie; j'aime mieux vous
+entendre gronder que celui-ci me faire la cour.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Il est devenu amoureux des défauts de
+cette bergère, elle va devenir amoureuse de ma colère.&mdash;Si
+cela est ainsi, toutes les fois qu'elle te répondra
+par des regards menaçants, je la régalerai de paroles
+piquantes. <span class="stage2">(<i>A Phébé.</i>)</span> Pourquoi me regardez-vous ainsi?</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Ce n'est pas que je vous veuille aucun mal.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Ne devenez pas amoureuse de moi, je
+vous prie; car je suis plus faux que les serments que
+l'on fait dans le vin; d'ailleurs, je ne vous aime pas. Si
+vous voulez savoir ma demeure, c'est à la touffe d'oliviers,
+ici proche. <span class="stage2">(<i>A Célie.</i>)</span> Voulez-vous venir, ma soeur?&mdash;Berger,
+serre-la de près.&mdash;Allons, ma soeur.&mdash;Bergère,
+regardez-le d'un oeil plus favorable, et ne soyez pas si
+fière; quoique tout le monde puisse vous voir, personne
+n'a cependant la vue aussi trouble que lui pour
+vous. Allons rejoindre notre troupeau.</p>
+
+<p class="stage1">(Rosalinde, Célie et Corin sortent.)</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;En vérité, berger, je trouve maintenant que
+ton refrain est bien vrai. «Qui a aimé sans avoir aimé à
+la première vue<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p>Citation <i>d'Hérode et Léandre</i>, par Marlowe.</p></blockquote>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Charmante Phébé!</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Ah! que dis-tu, Sylvius?</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Plains-moi, chère Phébé.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Mais je suis vraiment fâché pour toi, gentil
+Sylvius.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Partout où est le chagrin, la consolation
+devrait se trouver; si vous êtes chagrine de ma douleur
+en amour, donnez-moi votre amour, et alors vous n'aurez
+plus de chagrin, et moi, je n'aurai plus de douleur.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Tu as mon amour. N'est-ce pas là un trait de
+bon voisin?</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Je voudrais vous posséder.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Ah! cela, c'est de l'avidité. Il fut un temps,
+Sylvius, où je te haïssais: ce n'est pas cependant que je
+t'aime maintenant; mais puisque tu peux si bien discourir
+sur l'amour, je veux bien endurer ta compagnie,
+qui m'était autrefois à charge; et aussi je saurai t'employer,
+mais ne demande pas d'autre récompense que
+le plaisir d'être employé par moi.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Mon amour est si pur, si parfait, et moi si
+déshérité de toute faveur, que je croirai faire la plus
+abondante moisson en ramassant seulement les épis
+après ceux qui auront fait la récolte: ne me refusez pas
+de temps en temps un sourire errant, et je vivrai de
+cela.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Connais-tu le jeune homme qui m'a parlé, il
+y a un instant?</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Pas trop, mais je l'ai rencontré très-souvent;
+c'est lui qui a acheté la cabane et les pâturages qui
+appartenaient au vieux Carlot.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Ne va pas t'imaginer que je l'aime, quoique
+je te fasse des questions sur lui: ce n'est qu'un jeune
+impertinent. Cependant il parle très-bien; mais qu'est-ce
+que me font les paroles? Cependant les paroles font bien,
+surtout quand celui qui les dit plaît à ceux qui les entendent:
+c'est un joli jeune homme; pas très-joli; mais à
+vrai dire il est bien fier, et cependant sa fierté lui sied à
+merveille; il fera un bel homme; ce qu'il y a de mieux
+chez lui, c'est son teint; et si sa langue blesse, ses yeux
+guérissent aussitôt: il n'est pas grand, cependant il est
+grand pour son âge; sa jambe est comme ça, et pourtant
+pas mal. Il y avait un joli vermillon sur ses lèvres! un
+rouge un peu plus mûr et plus foncé que celui qui colorait
+ses joues; c'était précisément la nuance qu'il y a
+entre une étoffe toute rouge et le damas mélangé. Il y a
+des femmes, Sylvius, si elles l'avaient regardé en détail,
+qui eussent comme j'ai fait, été bien près de devenir
+amoureuse de lui: pour moi, je ne l'aime ni ne le hais;
+et cependant j'ai plus de sujet de le haïr que de l'aimer:
+car qu'avait-il à faire de me gronder? Il a dit que mes
+yeux étaient noirs, que mes cheveux étaient noirs; et,
+maintenant que je m'en souviens, il me témoigne du
+dédain. Je suis étonnée de ce que je ne lui ai pas répondu
+sur le même ton; mais c'est tout un; erreur n'est pas
+compte. Je veux lui écrire une lettre bien piquante, et tu
+la porteras: veux-tu, Sylvius?</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;De tout mon coeur, Phébé.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Je veux l'écrire tout de suite; le sujet est
+dans ma tête et dans mon coeur; ma lettre sera très-courte,
+mais bien mordante: viens avec moi, Sylvius.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours la forêt.</p>
+
+<p class="stage1">ROSALINDE, CÉLIE et JACQUES.</p>
+<br>
+
+
+<p>JACQUES.&mdash;Je t'en prie, joli jeune homme, faisons plus
+ample connaissance.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;On dit que vous êtes un homme mélancolique.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Je le suis, il est vrai; j'aime mieux cela que
+de rire.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Ceux qui donnent dans l'un ou l'autre
+extrême font des gens détestables, et s'exposent, plus
+qu'un homme ivre, à être la risée de tout le monde.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Quoi! mais il est bon d'être triste et de ne
+rien dire.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Il est bon alors d'être un poteau.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Je n'ai pas la mélancolie d'un écolier, qui
+vient de l'émulation; ni la mélancolie d'un musicien,
+qui est fantasque; ni celle d'un courtisan, qui est vaniteux;
+ni celle d'un soldat, qui est l'ambition; ni celle
+d'un homme de robe, qui est politique; ni celle d'une
+femme, qui est frivole; ni celle d'un amoureux, qui est
+un composé de toutes les autres: mais j'ai une mélancolie
+à moi, une mélancolie formée de plusieurs ingrédients,
+extraite de plusieurs objets; et je puis dire que la
+contemplation de tous mes voyages, dans laquelle m'enveloppe
+ma fréquente rêverie, est une tristesse vraiment
+originale.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Vous, un voyageur! Par ma foi, vous
+avez grande raison d'être triste: je crains bien que vous
+n'ayez vendu vos terres, pour voir celles des autres:
+alors, avoir beaucoup vu, et n'avoir rien, c'est avoir les
+yeux riches et les mains pauvres.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Oui, j'ai acquis mon expérience.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Orlando.)</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Et votre expérience vous rend triste: j'aimerais
+mieux avoir un fou pour m'égayer, que de l'expérience
+pour m'attrister, et avoir voyagé pour cela.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Bonjour et bonheur, chère Rosalinde.</p>
+
+<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>voyant Orlando</i></span>.&mdash;Allons, que Dieu soit avec
+vous puisque vous parlez en vers blancs!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Adieu, monsieur le voyageur: songez à
+grasseyer et à porter des habits étrangers; dépréciez
+tous les avantages de votre pays natal; haïssez votre
+propre existence, et grondez presque Dieu de vous avoir
+donné la physionomie que vous avez; autrement, j'aurai
+de la peine à croire que vous ayez voyagé dans une
+gondole<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.&mdash;Eh bien! Orlando, vous voilà? Où avez-vous
+été tout ce temps? Vous, un amoureux? S'il vous arrive
+de me jouer encore un semblable tour, ne reparaissez
+plus devant moi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p>C'est-à-dire que vous ayez été à Venise, alors le rendez-vous
+de la jeunesse dissipée.</p></blockquote>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Ma belle Rosalinde, j'arrive à une heure
+près de ma parole.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;En amour, manquer d'une heure à sa
+parole! Qu'un homme divise une minute en mille parties,
+et qu'en affaire d'amour il ne manque à sa parole
+que d'une partie de la millième partie d'une minute, on
+pourra dire de lui que Cupidon lui a frappé sur l'épaule;
+mais je garantis qu'il a le coeur tout entier.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Pardon, chère Rosalinde.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non; puisque vous êtes si lambin, ne
+vous offrez plus à ma vue; j'aimerais autant être courtisée
+par un limaçon.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Par un limaçon?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oui, par un limaçon; car s'il vient lentement,
+il traîne sa maison sur son dos: meilleur douaire,
+à mon avis, que vous n'en pourrez assigner à une femme;
+d'ailleurs, il porte sa destinée avec lui.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Quelle destinée?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Quoi donc! des cornes, que des gens tels
+que vous sont obligés de devoir à leurs femmes; mais le
+limaçon vient armé de sa destinée et prévient la médisance
+sur le compte de sa femme.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;La vertu ne donne pas de cornes et ma
+Rosalinde est vertueuse.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Et je suis votre Rosalinde?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Il lui plaît de vous appeler ainsi; mais il a une
+Rosalinde de meilleure mine que vous.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Allons, faites-moi l'amour, faites-moi
+l'amour; car je suis maintenant dans mon humeur des
+dimanches, et assez disposée à consentir à tout. Que me
+diriez-vous maintenant, si j'étais votre vraie Rosalinde?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je vous embrasserais avant de parler.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non; vous feriez mieux de parler d'abord,
+et ensuite, lorsque vous vous trouveriez embarrassé,
+faute de matière, vous pourriez profiter de cette occasion,
+pour donner un baiser. On voit tout les jours de
+très-bons orateurs cracher, lorsqu'ils perdent le fil de
+leur discours. Quant aux amoureux, lorsqu'ils ne savent
+plus que dire, le meilleur expédient pour eux, Dieu nous
+en préserve! c'est d'embrasser.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Et si le baiser est refusé?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;En ce cas, vous êtes forcé de recourir aux
+prières, et alors commence une nouvelle matière.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Qui pourrait rester court en présence d'une
+maîtresse chérie?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Vraiment, vous-même, si j'étais votre
+maîtresse: autrement, j'aurais plus mauvaise idée de
+ma vertu que de mon esprit.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Que dites-vous de ma requête?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Ne quittez pas votre habit, mais laissez
+votre requête<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>; ne suis-je pas votre Rosalinde?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p><i>Suit</i> habit, requête, équivoque.</p></blockquote>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;J'ai quelque plaisir à dire que vous l'êtes,
+parce que je voudrais parler d'elle.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Eh bien! je vous dis en sa personne, que
+je ne veux point de vous.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Alors il faut que je meure en ma propre
+personne.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non, vraiment, mourez par procuration:
+le pauvre monde a presque six mille ans, et pendant tout
+ce temps, il n'y a jamais eu un homme qui soit mort en
+personne; pour cause d'amour, s'entend. Troïlus eut la
+tête brisée par une massue grecque, cependant il avait
+fait tout ce qu'il avait pu pour mourir auparavant, et il
+est un des modèles d'amour. Léandre, sans l'accident
+d'une très-chaude nuit d'été, aurait encore vécu plusieurs
+belles années, quand même Héro se serait faite religieuse;
+car sachez, mon bon jeune homme, que Léandre ne voulait
+que se baigner dans l'Hellespont, mais qu'il y fut
+surpris par une crampe, et s'y noya; et les sots historiens
+de ce siècle dirent que c'était pour Héro de Sestos.
+Mais tout cela n'est que des mensonges; les hommes sont
+morts dans tous les temps, et les vers les ont mangés;
+mais jamais ils ne sont morts d'amour.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde
+eût cette façon de penser; car je proteste qu'un seul
+regard sévère pourrait me faire mourir.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je jure par cette main, qu'il ne ferait pas
+mourir une mouche: mais allons, je veux être maintenant
+votre Rosalinde d'une humeur plus complaisante:
+demandez-moi ce que vous voudrez, et je vous l'accorderai.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Eh bien! Rosalinde, aimez-moi.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oui, ma foi, je veux bien; les vendredis,
+les samedis et tous les jours.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Et voulez-vous m'avoir?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oui, et vingt comme vous.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Que dites-vous?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;N'êtes-vous pas bon à avoir?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je l'espère.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Eh bien! peut-on trop désirer d'une bonne
+chose? <span class="stage2">(<i>A Célie.</i>)</span> Allons, ma soeur, vous serez le prêtre,
+et vous nous marierez.&mdash;Donnez-moi votre main, Orlando.&mdash;Qu'en
+dites-vous, ma soeur?</p>
+
+<p>ORLANDO, <span class="stage2"><i>à Célie</i></span>.&mdash;Mariez-nous, je vous prie.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Je ne sais pas dire les paroles.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Il faut que vous commenciez ainsi: <i>Voulez-vous,
+Orlando</i>...</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Voyons: Voulez-vous, Orlando, prendre cette
+Rosalinde pour épouse?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;<i>Oui</i>... Mais... quand?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Tout à l'heure; aussitôt qu'elle pourra nous
+marier.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Alors il faut que vous disiez: <i>Je te prends
+toi, Rosalinde, pour épouse</i>.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Rosalinde, je te prends pour épouse.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je pourrais vous demander vos pouvoirs;
+mais passons.&mdash;Je vous prends, Orlando, pour mon
+mari. Ici c'est une fille qui devance le prêtre, et à coup
+sûr la pensée d'une femme devance toujours ses actions.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Ainsi font toutes les pensées; elles ont des
+ailes.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Dites-moi, maintenant, combien de temps
+vous voudrez l'avoir, lorsqu'une fois elle sera en votre
+possession?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Une éternité et un jour.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Dites un jour, sans l'éternité. Non, non,
+Orlando: les hommes ressemblent au mois d'avril lorsqu'ils
+font l'amour, et à décembre, lorsqu'ils se marient:
+les filles sont comme le mois de mai tant qu'elles sont
+filles, mais le temps change lorsqu'elles sont femmes. Je
+serai plus jalouse de vous qu'un pigeon de Barbarie ne
+l'est de sa colombe; plus babillarde que ne l'est un perroquet
+à l'approche de la pluie; j'aurai plus de fantaisies
+qu'un singe; plus de caprices dans mes désirs qu'une
+guenon; je pleurerai pour rien, comme Diane dans la
+fontaine<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>, et cela lorsque vous serez enclin à la gaieté,
+je rirai aux éclats comme une hyène, à l'instant où vous
+aurez envie de dormir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p>Exclamations en usage quand quelqu'un déraisonnait.</p></blockquote>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Mais ma Rosalinde fera-t-elle tout cela?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Sur ma vie, elle fera comme je ferai.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Oh! mais elle est sage.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Autrement, elle n'aurait pas l'esprit de
+faire tout cela: plus une femme a d'esprit, plus elle a de
+caprices: fermez la porte sur l'esprit d'une femme, et il
+se fera jour par la fenêtre; fermez la fenêtre, et il passera
+par le trou de la serrure; bouchez la serrure, et il
+s'envolera par la cheminée avec la fumée.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Un homme qui aurait une femme avec un
+pareil esprit pourrait dire: «Esprit, où vas-tu?»</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non, vous pourriez lui réserver cette
+réprimande, pour le moment où vous verriez l'esprit de
+votre femme aller dans le lit de votre voisin.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Et quel esprit pourrait alors avoir l'esprit
+de se justifier d'une telle démarche?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Vraiment, la femme dirait qu'elle venait
+vous y chercher: vous ne la trouverez jamais sans réponse,
+à moins que vous ne la trouviez sans langue.
+Qu'une femme qui ne sait pas prouver que son mari est
+toujours la cause de ses torts ne prétende pas nourrir
+elle-même son enfant; car elle l'élèverait comme un sot.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Je vais vous quitter pour deux heures, Rosalinde.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Hélas! cher amant, je ne saurais me passer
+de toi pendant deux heures.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Il faut que je me trouve au dîner du duc;
+je vous rejoindrai à deux heures.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oui, allez, allez où vous voudrez; je
+savais comment vous tourneriez; mes amis m'en avaient
+bien prévenue, et je n'en pensais pas moins qu'eux. Vous
+m'avez gagnée avec votre langue flatteuse; ce n'est
+qu'une femme de mise de côté: bon!&mdash;Viens, ô mort!&mdash;Deux
+heures est votre heure.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Oui, charmante Rosalinde.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Sur ma parole, et très-sérieusement, et
+que Dieu me traite en conséquence, et par tous les jolis
+serments qui ne sont pas dangereux, si vous manquez
+d'un iota à votre promesse, ou si vous venez une minute
+plus tard que votre heure, je vous prendrai pour le parjure
+le plus insigne, pour l'amant le plus fourbe et le
+plus indigne de celle que vous appelez Rosalinde, que
+l'on puisse trouver dans toute la bande des infidèles;
+ainsi songez bien à éviter mes reproches, et tenez votre
+promesse.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Aussi religieusement que si vous étiez vraiment
+ma Rosalinde: ainsi, adieu.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Allons, le temps est le vieux juge, qui
+connaît de semblables délits; le temps vous jugera.
+Adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Orlando sort.)</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Vous avez eu la sottise de déchirer notre sexe
+dans votre caquet amoureux: il faut que nous fassions
+passer votre pourpoint et votre haut-de-chausses par
+dessus votre tête, et que nous montrions à tout le monde
+ce que l'oiseau a fait à son propre nid.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;O cousine, cousine, ma jolie petite cousine!
+si tu savais à combien de brasses de profondeur je
+suis enfoncée dans l'amour; mais cela ne saurait être
+sondé: ma passion a un fond inconnu, comme la baie de
+Portugal.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Dis plutôt qu'elle est sans fond, et qu'à mesure
+que tu épanches ta tendresse, elle s'écoule aussitôt.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non, prenons pour juge de la profondeur
+de mon amour ce malin bâtard de Vénus, enfant engendré
+par la pensée, conçu par la mélancolie, et né de la
+folie. Que ce petit vaurien d'aveugle, qui trompe tous
+les yeux parce qu'il a perdu les siens, prononce lui-même.&mdash;Je
+te dirai, Aliéna, que je ne saurais vivre sans
+voir Orlando: je vais chercher un ombrage et soupirer
+jusqu'à son retour.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Et moi, je vais dormir.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Une autre partie de la forêt.</p>
+
+<p class="stage1">JACQUES, LES SEIGNEURS <i>en habits de gardes-chasse.</i></p>
+<br>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Quel est celui qui a tué le daim?</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.&mdash;Monsieur, c'est moi.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Présentons-le au duc comme un conquérant
+romain; et il serait bon de placer sur sa tête les cornes
+du daim, pour laurier de sa victoire. Gardes-chasse,
+n'auriez-vous pas quelque chanson qui rendît cette idée?</p>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Chantez-la: n'importe sur quel air, pourvu
+qu'elle fasse du bruit.</p>
+
+<p>CHANSON.</p>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Que donnerons-nous à celui qui a tué le daim?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Nous lui ferons porter sa peau et son bois!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>PREMIER SEIGNEUR.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ensuite conduisons-le chez lui en chantant.</p>
+<p>Ne dédaignez point de porter la corne;</p>
+<p>Elle servit de cimier, avant que vous fussiez né.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>SECOND SEIGNEUR.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le père de ton père la porta,</p>
+<p>Et ton propre père l'a portée aussi.</p>
+<p>La corne, la corne, la noble corne,</p>
+<p>N'est pas une chose à dédaigner.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">La forêt.</p>
+
+<p class="stage1">ROSALINDE et CÉLIE.</p>
+<br>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Qu'en pensez-vous maintenant? N'est-il
+pas deux heures passées? et voyez comme Orlando se
+trouve ici?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Je vous assure qu'avec un amour pur et une
+cervelle troublée, il a pris son arc et ses flèches, et qu'il
+est allé tout d'abord... dormir. Mais qui vient ici?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Sylvius.)</p>
+
+<p>SYLVIUS, <span class="stage2"><i>à Rosalinde</i></span>.&mdash;Mon message est pour vous,
+beau jeune homme. Ma charmante Phébé m'a chargé de
+vous remettre cette lettre <span class="stage2">(<i>lui remettant la lettre</i>)</span>; je n'en
+sais pas le contenu; mais, à en juger par son air chagrin
+et les gestes de mauvaise humeur qu'elle faisait en l'écrivant,
+ce qu'elle contient exprime la colère. Pardonnez-moi,
+je vous prie, je ne suis qu'un innocent messager.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;La patience elle-même tressaillerait à
+cette lecture, et ferait la fanfaronne; si on souffre cela,
+il faudra tout souffrir. Elle dit que je ne suis pas beau,
+que je manque d'usage, que je suis fier, et qu'elle ne
+pourrait m'aimer, les hommes fussent-ils aussi rares que
+le phénix. Oh! ma foi, son amour n'est pas le lièvre que
+je cours. Pourquoi m'écrit-elle sur ce ton-là? Allons,
+berger, allons, cette lettre est de votre invention.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Non; je vous proteste que je n'en sais pas
+le contenu; c'est Phébé qui l'a écrite.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Allons, allons, vous êtes un sot à qui un
+excès d'amour fait perdre la tête. J'ai vu sa main; elle a
+une main de cuir, une main couleur de pierre de taille;
+j'ai vraiment cru qu'elle avait de vieux gants, mais c'étaient
+ses mains: elle a la main d'une ménagère; mais
+cela n'y fait rien, je dis qu'elle n'inventa jamais cette
+lettre; cette lettre est de l'invention et de l'écriture d'un
+homme.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Elle est certainement d'elle.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Quoi! c'est un style emporté et sanglant,
+un style de cartel. Quoi! elle me défie comme un Turc
+défierait un chrétien? Le doux esprit d'une femme n'a
+jamais pu produire de pareilles inventions dignes d'un
+géant, de ces expressions éthiopiennes plus noires d'effet
+que de visage. Voulez-vous que je vous lise cette lettre?</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Oui, s'il vous plaît; car je ne l'ai pas encore
+entendu lire; mais je n'en sais que trop sur la cruauté
+de Phébé.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Elle me <i>phébéise</i>. Remarquez comment
+écrit ce tyran.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle lit.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Serais-tu un dieu changé en berger,</p>
+<p>Toi qui as brûlé le coeur d'une jeune fille?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Une femme dirait-elle de pareilles injures?</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Appelez-vous cela des injures?</p>
+
+<p>ROSALINDE.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle continue de lire.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pourquoi, te dépouillant de ta divinité,</p>
+<p>Fais-tu la guerre au coeur d'une femme?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Avez-vous jamais entendu pareilles invectives?</p>
+
+<p class="stage1">(Elle lit encore.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Jusqu'ici les yeux qui m'ont parlé d'amour,</p>
+<p>N'ont jamais pu me faire aucun mal.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle veut dire que je suis une bête fauve.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle continue de lire.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Si les dédains de tes yeux brillants</p>
+<p>Ont le pouvoir d'allumer tant d'amour dans mon sein,</p>
+<p>Hélas! quel serait donc leur étrange effet sur moi,</p>
+<p>S'ils me regardaient avec douceur?</p>
+<p>Lors même que tu me grondais, je t'aimais:</p>
+<p>A quel point serais-je donc émue de tes prières?</p>
+<p>Celui qui te porte cet aveu de mon amour,</p>
+<p>Ne sait pas l'amour que je sens pour toi.</p>
+<p>Sers-toi de lui pour m'ouvrir ton âme,</p>
+<p>Si ta jeunesse et ta nature veulent accepter de moi l'offre d'un coeur fidèle,</p>
+<p>Et tout ce que je puis avoir;</p>
+<p>Ou bien refuse par lui mon amour,</p>
+<p>Et alors je chercherai à mourir.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Appelez-vous cela des duretés?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Hélas! pauvre berger!</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Le plaignez-vous? Non; il ne mérite aucune
+pitié. <span class="stage2">(<i>A Sylvius.</i>)</span> Veux-tu donc aimer une pareille femme?
+Quoi! se servir de toi comme d'un instrument pour
+jouer des accords faux? Cela n'est pas tolérable. Eh
+bien! va donc la trouver; car je vois que l'amour a fait
+de toi un serpent apprivoisé, et dis-lui de ma part, que si
+elle m'aime, je lui ordonne de t'aimer; que si elle ne
+veut pas t'aimer, je ne veux point d'elle, à moins que tu
+ne me supplies pour elle. Si tu es un véritable amant,
+va-t'en, et ne réplique pas un mot; car voici de la compagnie
+qui vient.</p>
+
+<p class="stage1">(Sylvius sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Olivier, frère aîné d'Orlando.)</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Bonjour, belle jeunesse; sauriez-vous, je
+vous prie, dans quel endroit de cette forêt est située une
+bergerie entourée d'oliviers?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Au couchant du lieu où nous sommes, au fond
+de la vallée que vous voyez; laissez à droite cette rangée
+de saules qui est auprès de ce ruisseau qui murmure, et
+vous arriverez droit à la cabane. Mais en ce moment la
+maison se garde elle-même; vous n'y trouverez personne.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Si les yeux peuvent s'aider de la langue, je
+devrais vous reconnaître sur la description que l'on m'a
+faite: «Mêmes habillements et même âge. Le jeune
+homme est blond; il a les traits d'une femme, et il se
+donne pour une soeur d'un âge mûr: mais la femme est
+petite et plus brune que son frère.» N'êtes-vous point le
+propriétaire de la maison que je demandais?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Puisque vous nous le demandez, il n'y a pas
+de vanterie à dire qu'elle nous appartient.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Orlando m'a chargé de vous saluer tous deux
+de sa part, et il envoie ce mouchoir ensanglanté à ce
+jeune homme qu'il appelle sa Rosalinde: est-ce vous?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oui, c'est moi; que devons-nous conjecturer
+de ceci?</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Quelque chose à ma honte, si vous voulez
+que je vous dise qui je suis, et comment, et pourquoi,
+et où ce mouchoir a été ensanglanté.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Dites-nous tout cela, je vous prie.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Quand le jeune Orlando vous a quitté dernièrement,
+il vous a promis de vous rejoindre dans une
+heure. Comme il allait à travers la forêt, se nourrissant
+de pensées tantôt douces, tantôt amères, qu'arrive-t-il
+tout à coup? Il jette ses regards de côté, et voyez ce qui
+se présenta à sa vue! Sous un chêne, dont l'âge avait
+couvert les rameaux de mousse et dont la tête élevée
+était chauve de vieillesse, un malheureux en guenilles, les
+cheveux longs et en désordre, dormait couché sur le dos;
+un serpent vert et doré s'était entortillé autour de son
+cou, et avançant sa tête souple et menaçante, il s'approchait
+de la bouche ouverte du misérable, quand tout à
+coup, apercevant Orlando, il se déroule et se glisse en
+replis tortueux sous un buisson, à l'ombre duquel
+une lionne, les mamelles desséchées, était couchée, la
+tête sur la terre, épiant comme un chat le moment où
+l'homme endormi ferait un mouvement; car tel est le
+généreux naturel de cet animal, qu'il dédaigne toute
+proie qui semble morte. A cette vue, Orlando s'est approché
+de l'homme et il a reconnu son frère, son frère
+aîné!</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Oh! je lui ai entendu parler quelquefois de ce
+frère; et il le peignait comme le frère le plus dénaturé,
+qui jamais ait vécu parmi les hommes.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Et il avait bien raison; car je sais, moi, combien
+il était dénaturé.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais, revenons à Orlando.&mdash;L'a-t-il laissé
+dans ce péril, pour servir de nourriture à la lionne
+pressée par la faim et le besoin de ses petits?</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Deux fois il a tourné le dos pour se retirer:
+mais la générosité plus noble que la vengeance, la nature
+plus forte que son juste ressentiment, lui ont fait
+livrer combat à la lionne, qui bientôt est tombée devant
+lui; et c'est au bruit de cette lutte terrible que je me suis
+réveillé de mon dangereux sommeil.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Êtes-vous son frère?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Est-ce vous qu'il a sauvé?</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Est-ce bien vous qui aviez tant de fois comploté
+de le faire périr?</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;C'était moi; mais ce n'est plus moi. Je ne
+rougis point de vous avouer ce que je fus, depuis qu'il
+me fait trouver tant de douceur à être ce que je suis à
+présent.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais... et le mouchoir sanglant?</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Tout à l'heure. Après que nos larmes de
+tendresse eurent coulé sur nos récits mutuels depuis la
+première jusqu'à la dernière aventure, et que j'eus dit
+comment j'étais venu dans ce lieu désert... Pour abréger,
+il me conduisit au noble duc, qui me donna des habits et
+des rafraîchissements, et me confia à la tendresse de
+mon frère qui me mena aussitôt dans sa grotte: et là,
+s'étant déshabillé, nous vîmes qu'ici, sur le bras, la
+lionne lui avait enlevé un lambeau de chair, dont la
+plaie avait saigné tout le temps. Aussitôt il se trouva mal,
+et demanda, en s'évanouissant, Rosalinde. Je vins à bout
+de le ranimer. Je bandai sa blessure; et, au bout d'un
+moment, son coeur s'étant remis, il m'a envoyé ici, tout
+étranger que je suis, pour vous raconter cette histoire,
+afin que vous puissiez l'excuser d'avoir manqué à sa
+promesse, me chargeant de donner ce mouchoir, teint de
+son sang, au jeune berger qu'il appelle en plaisantant sa
+Rosalinde.</p>
+
+<p>CÉLIE, <i>a Rosalinde, qui pâlit et s'évanouit</i>.&mdash;Quoi, quoi,
+Ganymède! mon cher Ganymède!</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Bien des personnes s'évanouissent à la vue
+du sang.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Il y a plus que cela ici.&mdash;Chère cousine!&mdash;Ganymède!</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Voyez; il revient à lui.</p>
+
+<p>ROSALINDE, <i>rouvrant les yeux</i>.&mdash;Je voudrais bien être
+chez nous.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Nous allons vous y mener. <span class="stage2">(<i>A Olivier.</i>)</span> Voudriez-vous,
+je vous prie, lui prendre le bras?</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Rassurez-vous, jeune homme.&mdash;Mais êtes-vous
+bien un homme? Vous n'en avez pas le courage.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Non, je ne l'ai pas; je l'avoue.&mdash;Ah! monsieur,
+on pourrait croire que cet évanouissement était
+une feinte bien jouée: je vous en prie, dites à votre
+frère comme j'ai bien joué l'évanouissement.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Il n'y avait là nulle feinte: votre teint témoigne
+trop que c'était une émotion sérieuse.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Une pure feinte, je vous assure.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Eh bien donc! prenez bon courage et feignez
+d'être un homme.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;C'est ce que je fais: mais, en vérité, j'aurais
+dû naître femme.</p>
+
+<p>CÉLIE.&mdash;Allons, vous pâlissez de plus en plus: je vous
+en prie, avançons du côté de la maison. Mon bon monsieur,
+venez avec nous.</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Très-volontiers; car il faut, Rosalinde, que
+je rapporte à mon frère l'assurance que vous l'excusez.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je songerai à quelque chose... Mais, je
+vous prie, ne manquez pas de lui dire comme j'ai bien
+joué mon rôle.&mdash;Voulez-vous venir?</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours la forêt.</p>
+
+<p class="stage1">TOUCHSTONE, AUDREY.</p>
+<br>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Nous trouverons le moment, Audrey.
+Patience, chère Audrey.</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Ma foi, ce prêtre était tout ce qu'il fallait,
+quoiqu'en ait pu dire le vieux monsieur.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Un bien méchant sir Olivier, Audrey,
+un misérable Mar-Text! Mais, Audrey, il y a ici dans la
+forêt un jeune homme qui a des prétentions sur vous.</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Oui, je sais qui c'est: il n'a aucun droit au
+monde sur moi: tenez, voilà l'homme dont vous parlez.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre William.)</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;C'est boire et manger pour moi, que de
+voir un paysan. Sur ma foi, nous, qui avons du bon
+sens, nous avons un grand compte à rendre. Nous
+allons rire et nous moquer de lui; nous ne pouvons nous
+retenir.</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;Bonsoir, Audrey.</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Dieu vous donne le bonsoir, William.</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;Et bonsoir à vous aussi, monsieur.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Bonsoir, mon cher ami. Couvre ta tête,
+couvre ta tête: allons, je t'en prie, couvre-toi. Quel âge
+avez-vous, mon ami?</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;Vingt-cinq ans, monsieur.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;C'est un âge mûr. William est-il ton
+nom?</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;Oui, monsieur, William.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;C'est un beau nom! Es-tu né dans cette
+forêt?</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;Oui, monsieur, et j'en remercie Dieu.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;<i>Tu en remercies Dieu?</i> Voilà une belle
+réponse.&mdash;Es-tu riche?</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;Ma foi, monsieur, comme ça.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;<i>Comme ça</i>: cela est bon, très-bon, excellent.&mdash;Et
+pourtant non; ce n'est que <i>comme ça, comme
+ça</i>. Es-tu sage?</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;Oui, monsieur; j'ai assez d'esprit.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Tu réponds à merveille. Je me souviens,
+en ce moment, d'un proverbe: Le fou se croit sage;
+mais le sage sait qu'il n'est qu'un fou.&mdash;Le philosophe
+païen, lorsqu'il avait envie de manger un grain de raisin,
+ouvrait les lèvres quand il le mettait dans sa bouche,
+voulant nous faire entendre par là que le raisin était
+fait pour être mangé, et les lèvres pour s'ouvrir.&mdash;Vous
+aimez cette jeune fille?</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;Je l'aime, monsieur.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Donnez-moi votre main. Etes-vous
+savant?</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Eh bien! apprenez de moi ceci: avoir,
+c'est avoir. Car c'est une figure de rhétorique, que la
+boisson, étant versée d'une coupe dans un verre, en
+remplissant l'un vide l'autre. Tous vos écrivains sont
+d'accord que <i>ipse</i> c'est <i>lui</i>: ainsi vous n'êtes pas <i>ipse;
+</i> car c'est moi qui suis <i>lui</i>.</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;<i>Quel lui</i>, monsieur?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Le <i>lui</i>, monsieur, qui doit épouser cette
+fille: ainsi, vous, paysan, <i>abandonnez</i>; c'est-à-dire, en
+langue vulgaire, laissez... <i>la société</i>,&mdash;qui, en style campagnard,
+est la compagnie... <i>de cet être du sexe féminin</i>,&mdash;qui,
+en langage commun, est une femme: ce qui fait
+tout ensemble: Renonce à la société de cette femme;
+ou, paysan, tu péris; ou, pour te faire mieux comprendre,
+tu meurs; ou, si tu l'aimes mieux, je te tue, je
+te congédie de ce monde, je change ta vie en mort, ta
+liberté en esclavage, et je t'expédierai par le poison, ou
+la bastonnade, ou le fer; je deviendrai ton adversaire et
+je fondrai sur toi avec politique; je te tuerai de cent
+cinquante manières: ainsi, tremble et déloge.</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Va-t'en, bon William.</p>
+
+<p>WILLIAM.&mdash;Dieu vous tienne en joie, monsieur!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Corin.)</p>
+
+<p>CORIN.&mdash;Notre maître et notre maîtresse vous cherchent:
+allons, partez, partez.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Trotte, Audrey, trotte, Audrey. Je te
+suis, je te suis.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Entrent ORLANDO et OLIVIER.</p>
+<br>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Est-il possible que, la connaissant si peu,
+vous ayez sitôt pris du goût pour elle? qu'en ne faisant
+que la voir, vous en soyez devenu amoureux, que l'aimant
+vous lui ayez fait votre déclaration; et que, sur
+cette déclaration, elle ait consenti? Et vous persistez à
+vouloir la posséder?</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Ne discutez point mon étourderie, l'indigence
+de ma maîtresse, le peu de temps qu'a duré la
+connaissance; ma déclaration précipitée, ni son rapide
+consentement; mais dites avec moi que j'aime Aliéna:
+dites avec elle qu'elle m'aime: donnez-nous à tous deux
+votre consentement à notre possession mutuelle: ce
+sera pour votre bien; car la maison de mon père et tous
+les revenus qu'a laissés le vieux chevalier Rowland,
+vous seront assurés, et moi, je veux vivre et mourir ici
+berger.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Rosalinde.)</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Vous avez mon consentement: que vos
+noces se fassent demain. J'y inviterai le duc et toute sa
+joyeuse cour: allez et disposez Aliéna; car voici ma
+Rosalinde.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Dieu vous garde, mon digne frère!</p>
+
+<p>OLIVIER.&mdash;Et vous aussi, aimable soeur.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;O mon cher Orlando, combien je souffre
+de vous voir ainsi votre coeur en écharpe!</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Ce n'est que mon bras.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;J'avais cru votre coeur blessé par les
+griffes de la lionne.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Il est blessé, mais c'est par les yeux d'une
+dame.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Votre frère vous a-t-il dit comme j'ai fait
+semblant de m'évanouir lorsqu'il m'a montré votre
+mouchoir?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Oui; et des choses plus étonnantes que
+cela.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oh! je vois où vous en voulez venir... En
+effet, cela est très-vrai. Il n'y a jamais rien eu de si soudain,
+si ce n'est le combat de deux béliers qui se rencontrent,
+et la fanfaronnade de César: <i>Je suis venu, j'ai vu,
+j'ai vaincu.</i> Car votre frère et ma soeur ne se sont pas
+plus tôt rencontrés qu'ils se sont envisagés; pas plus
+tôt envisagés, qu'ils se sont aimés; pas plus tôt aimés,
+qu'ils ont soupiré; pas plus tôt soupiré, qu'ils s'en sont
+demandé l'un à l'autre la cause; ils n'ont pas plus tôt su
+la cause, qu'ils ont cherché le remède: et, par degrés,
+ils ont fait un escalier de mariage qu'il leur faudra monter
+incontinent, ou être incontinents avant le mariage:
+ils sont vraiment dans la rage d'amour, et il faut qu'ils
+s'unissent. Des massues ne les sépareraient pas.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Ils seront mariés demain, et je veux inviter
+le duc à la noce. Mais hélas! qu'il est amer de ne voir le
+bonheur que par les yeux d'autrui! Demain, plus je
+croirai mon frère heureux de posséder l'objet de ses
+désirs, plus la tristesse de mon coeur sera profonde.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Quoi donc! ne puis-je demain faire pour
+vous le rôle de Rosalinde?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Non, je ne puis plus vivre de pensées.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Eh bien, je ne veux plus vous fatiguer de
+vains discours. Apprenez donc (et maintenant je parle
+un peu sérieusement) que je sais que vous êtes un cavalier
+du plus grand mérite.&mdash;Je ne dis pas cela pour vous
+donner bonne opinion de ma science..., parce que je dis
+que je sais ce que vous êtes.&mdash;Et je ne cherche point à
+usurper plus d'estime qu'il n'en faut pour vous inspirer
+quelque peu de confiance en moi pour vous faire du
+bien, et non pour me vanter moi-même. Croyez donc, si
+vous voulez, que je peux opérer d'étranges choses:
+depuis l'âge de trois ans, j'ai eu des liaisons avec un
+magicien très-profond dans son art, mais non pas jusqu'à
+être damné. Si votre amour pour Rosalinde tient
+d'aussi près à votre coeur que l'annoncent vos démonstrations,
+vous l'épouserez au moment même où votre
+frère épousera Aliéna. Je sais à quelles extrémités la fortune
+l'a réduite; il ne m'est pas impossible, si cela pourtant
+peut vous convenir, de la placer demain devant vos
+yeux, en personne, et cela sans danger.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Parlez-vous ici sérieusement?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Oui, je le proteste sur ma vie, à laquelle
+je tiens fort, quoique je me dise magicien: ainsi, revêtez-vous
+de vos plus beaux habits, invitez vos amis;
+car si vous voulez décidément être marié demain, vous
+le serez, et à Rosalinde, si vous le voulez. <span class="stage2">(<i>Entrent Sylvius
+et Phébé.</i>)</span> Voyez: voici une amante à moi, et un
+amant à elle.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Jeune homme, vous en avez bien mal agi
+avec moi, en montrant la lettre que je vous avais
+écrite.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Je ne m'en embarrasse guère. C'est mon
+but de me montrer dédaigneux et sans égard pour vous.
+Vous avez là à votre suite un berger fidèle: tournez vos
+regards vers lui; aimez-le: il vous adore.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Bon berger, dis à ce jeune homme ce que
+c'est que l'amour.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Aimer, c'est être fait de larmes et de soupirs;
+et voilà comme je suis pour Phébé.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Et moi pour Ganymède.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Et moi pour Rosalinde.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Et moi pour aucune femme.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;C'est être tout fidélité et dévouement. Et
+voilà ce que je suis pour Phébé.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Et moi pour Ganymède.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Et moi pour Rosalinde.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Et moi pour aucune femme.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;C'est être tout rempli de caprices, de passions,
+de désirs: c'est être tout adoration, respect et
+obéissance, tout humilité, patience et impatience: c'est
+être plein de pureté, résigné à toute épreuve, à tous les
+sacrifices: et je suis tout cela pour Phébé.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Et moi pour Ganymède.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Et moi pour Rosalinde.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Et moi pour aucune femme.</p>
+
+<p>PHÉBÉ, <span class="stage2"><i>à Rosalinde</i></span>.&mdash;Si cela est, pourquoi me blâmez-vous
+de vous aimer?</p>
+
+<p>SYLVIUS, <span class="stage2"><i>à Phébé</i></span>.&mdash;Si cela est, pourquoi me blâmez-vous
+de vous aimer?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Si cela est, pourquoi me blâmez-vous de
+vous aimer?</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;A qui adressez-vous ces mots: <i>Pourquoi
+me blâmez-vous de vous aimer?</i></p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;A celle qui n'est point ici, et qui ne m'entend
+pas.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;De grâce, ne parlez plus de cela: cela ressemble
+aux hurlements des loups d'Irlande après la
+lune. <span class="stage2">(<i>A Sylvius.</i>)</span> Je vous secourrai si je puis. <span class="stage2">(<i>A Phébé.</i>)</span>
+Je vous aimerais si je le pouvais.&mdash;Demain, venez me
+trouver tous ensemble. <span class="stage2">(<i>A Phébé.</i>)</span> Je vous épouserai, si
+jamais j'épouse une femme, et je veux être marié demain.
+(<i>A Orlando.</i>) Je vous satisferai, si jamais j'ai satisfait un
+homme, et vous serez marié demain. <span class="stage2">(<i>A Sylvius.</i>)</span> Je vous
+rendrai content, si l'objet qui vous plaît peut vous
+rendre content, et vous serez marié demain. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span>
+Si vous aimez Rosalinde, venez me trouver. <span class="stage2">(<i>A Sylvius.</i>)</span>
+Si vous aimez Phébé, venez me trouver.&mdash;Et, comme il
+est vrai que je n'aime aucune femme, je m'y trouverai.
+Adieu, portez-vous bien: je vous ai laissé à tous mes
+ordres.</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Je n'y manquerai pas, si je vis.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Ni moi.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Ni moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">TOUCHSTONE et AUDREY.</p>
+<br>
+
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Demain est le beau jour, Audrey;
+demain nous serons mariés.</p>
+
+<p>AUDREY.&mdash;Je le désire de tout mon coeur; et j'espère
+que ce n'est pas un désir malhonnête que de désirer
+d'être une femme établie.&mdash;Voici deux pages du duc
+exilé qui viennent.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent deux pages du duc.)</p>
+
+<p>PREMIER PAGE.&mdash;Charmé de la rencontre, mon brave
+monsieur.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Et moi de même, sur ma parole:
+allons, asseyons-nous, asseyons-nous; et... une chanson.</p>
+
+<p>SECOND PAGE.&mdash;Nous sommes à vos ordres: asseyez-vous
+dans le milieu.</p>
+
+<p>PREMIER PAGE.&mdash;L'entonnerons-nous rondement, sans
+cracher ni tousser, sans dire que nous sommes enroués,
+préludes ordinaires d'une méchante voix?</p>
+
+<p>SECOND PAGE.&mdash;Oui, oui, et tous deux sur un même
+ton, comme deux Bohémiennes sur un même cheval.</p>
+
+<p>CHANSON.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>C'était un amant et sa bergère</p>
+<p>Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</p>
+<p>Qui passèrent sur le champ de blé vert.</p>
+<p>Dans le printemps, le joli temps fertile,</p>
+<p>Où les oiseaux chantent, eh! ding, ding, ding,</p>
+<p>Tendres amants aiment le printemps.</p>
+<p>Entre les sillons de seigle,</p>
+<p>Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</p>
+<p>Ces jolis campagnards se couchèrent.</p>
+<p>Au printemps, etc., etc.</p>
+<p>Ils commencèrent aussitôt cette chanson,</p>
+<p>Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</p>
+<p>Cette chanson qui dit que la vie n'est qu'une fleur.</p>
+<p>Au printemps, etc., etc.</p>
+<p>Profitez donc du temps présent,</p>
+<p>Avec un ah! un ho! et un ah nonino!</p>
+<p>Car l'amour est couronné des premières fleurs.</p>
+<p>Au printemps, etc., etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;En vérité, jeunes gens, quoique les
+paroles ne signifient pas grand'chose, cependant l'air
+était fort discordant.</p>
+
+<p>PREMIER PAGE.&mdash;Vous vous trompez, monsieur: nous
+avons gardé le temps, nous n'avons pas perdu notre
+<i>temps</i>.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Si fait, ma foi. Je regarde comme un
+<i>temps</i> perdu celui qu'on passe à entendre une si sotte
+chanson. Dieu soit avec vous! et Dieu veuille améliorer
+vos voix!&mdash;Venez, Audrey.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Une autre partie de la forêt.</p>
+
+<p class="stage1">LE VIEUX DUC, AMIENS, JACQUES, ORLANDO
+OLIVIER et CÉLIE.</p>
+<br>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Croyez-vous, Orlando, que le jeune
+homme puisse faire tout ce qu'il a promis?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Tantôt je le crois, et tantôt je ne le crois
+pas, comme tous ceux qui craignent en espérant, et qui
+en craignant espèrent.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Rosalinde, Sylvius, Phébé.)</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Encore un peu de patience, pendant que
+je répète notre engagement. <span class="stage2">(<i>Au duc.</i>)</span> Vous dites que, si
+je vous amène votre Rosalinde, vous la donnerez à
+Orlando que voici?</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Oui, je le ferais, quand j'aurais des
+royaumes à donner avec elle.</p>
+
+<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>à Orlando</i></span>.&mdash;Et vous dites que vous voulez
+d'elle quand je ramènerai?</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Oui, fussé-je le roi de tous les empires de
+la terre.</p>
+
+<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>à Phébé</i></span>.&mdash;Vous dites que vous m'épouserez
+si j'y consens?</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Oui, dussé-je mourir une heure après.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;Mais si vous refusez de m'épouser, vous
+donnerez-vous alors à ce berger si fidèle?</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Telle est la convention.</p>
+
+<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>à Sylvius</i></span>.&mdash;Vous dites que vous épouserez
+Phébé si elle veut vous accepter?</p>
+
+<p>SYLVIUS.&mdash;Oui, quand ce serait la même chose d'accepter
+Phébé et la mort.</p>
+
+<p>ROSALINDE.&mdash;J'ai promis d'aplanir toutes ces difficultés.&mdash;Duc,
+tenez votre promesse de donner votre fille.&mdash;Et
+vous, Orlando, tenez votre promesse de l'accepter.&mdash;Phébé,
+tenez votre promesse de m'épouser, ou, si vous
+me refusez, de vous unir à ce berger.&mdash;Sylvius, tenez
+votre promesse d'épouser Phébé, si elle me refuse.&mdash;Et
+je vous quitte à l'instant pour résoudre tous ces
+doutes.</p>
+
+<p class="stage1">(Rosalinde et Célie sortent.)</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Ma mémoire me fait retrouver dans
+ce jeune berger quelques traits frappants du visage de
+ma fille.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;Seigneur, la première fois que je l'ai vu,
+j'ai cru que c'était un frère de votre fille: mais, mon
+digne seigneur, ce jeune homme est né dans ces bois; il
+a été instruit dans les éléments de beaucoup de sciences
+dangereuses, par son oncle, qu'il nous donne pour
+être un grand magicien caché dans l'enceinte de cette
+forêt.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Touchstone et Audrey.)</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Il y a sûrement un second déluge en l'air:
+et ces couples viennent se rendre à l'arche! Voici une
+paire d'animaux étrangers, qui, dans toutes les langues,
+s'appellent des fous.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Salut et compliments à tous!</p>
+
+<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.&mdash;Mon bon seigneur, faites-lui accueil:
+c'est ce fou que j'ai si souvent rencontré dans la forêt; il
+jure qu'il a été jadis homme de cour.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Si quelqu'un en doute qu'il me soumette
+à l'épreuve. J'ai dansé un menuet, j'ai cajolé une
+dame, j'ai usé de politique envers mon ami, j'ai caressé
+mon ennemi, j'ai ruiné trois tailleurs, j'ai eu quatre querelles,
+et j'ai été à la veille d'en vider une l'épée à la
+main.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Et comment s'est-elle terminée?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Ma foi, nous nous sommes rencontrés,
+et nous avons trouvé que la querelle en était à la <i>septième
+cause.</i></p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Que voulez-vous dire par la <i>septième cause?</i>&mdash;Mon
+bon seigneur, cet homme vous plaît-il?</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Il me plaît beaucoup.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Dieu vous en récompense, monsieur!
+je désire qu'il en soit de même de vous.&mdash;J'accours ici
+en hâte, monsieur, au milieu de ces couples de campagnards,
+pour jurer, et me parjurer; car le mariage
+enchaîne, mais le sang brise ses noeuds. Une pauvre
+pucelle, monsieur, un minois assez laid, monsieur;
+mais qui est à moi: une pauvre fantaisie à moi, monsieur,
+de prendre ce dont personne autre ne veut. La
+riche honnêteté se loge comme un avare, monsieur,
+dans une pauvre chaumière, comme votre perle dans
+votre vilaine huître.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Sur ma parole, il a la répartie prompte
+et sentencieuse.</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Comme le trait que lance le fou et des
+discours de ce genre, monsieur.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Mais revenons à la <i>septième cause</i>. Comment
+avez-vous trouvé que la querelle allait en être à la septième
+cause?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Par un démenti au septième degré.&mdash;Audrey,
+donnez à votre corps un maintien plus décent,&mdash;comme
+ceci, monsieur. Je désapprouvai la forme
+qu'un certain courtisan avait donnée à sa barbe: il m'envoya
+dire que si je ne trouvais pas sa barbe bien faite,
+il pensait, lui, qu'elle était très-bien. C'est ce qu'on
+appelle une <i>réponse courtoise</i>. Si je lui soutenais encore
+qu'elle était mal coupée, il me répondait, qu'il l'avait
+coupée ainsi, parce que cela lui plaisait. C'est ce qu'on
+appelle <i>le lardon modéré</i>. Que si je prétendais encore
+qu'elle est mal coupée, il me taxerait de manquer de
+jugement. C'est ce qu'on appelle la <i>réplique grossière</i>. Si
+je persistais encore à dire qu'elle n'était pas bien coupée,
+il me répondrait, <i>cela n'est pas vrai</i>. C'est ce qu'on
+appelle la <i>riposte vaillante</i>. Si j'insistais encore à dire
+qu'elle n'est pas bien coupée, il me dirait, que j'en ai
+menti. C'est ce qu'on appelle la <i>riposte querelleuse</i>. Et
+ainsi jusqu'au <i>démenti conditionnel</i>, et au <i>démenti direct</i>.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Et combien de fois avez-vous dit que sa
+barbe était mal faite?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Je n'ai pas osé dépasser <i>le démenti conditionnel</i>,
+et lui n'a pas osé non plus me donner <i>le
+démenti direct</i>; et comme cela, nous avons mesuré nos
+épées, et nous nous sommes séparés.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Pourriez-vous maintenant nommer, par
+ordre, les différentes gradations d'un démenti?</p>
+
+<p>TOUCHSTONE.&mdash;Oh! monsieur, nous querellons d'après
+l'imprimé<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>, suivant le livre; comme on a des livres pour
+les belles manières. Je vais vous nommer les degrés d'un
+démenti. Le premier est la Réponse courtoise, le second
+le Lardon modéré, le troisième la Réponse grossière,
+le quatrième la Riposte vaillante, le cinquième
+la Riposte querelleuse, le sixième le Démenti conditionnel,
+et le septième le Démenti direct. Vous pouvez
+éviter le duel à tous les degrés, excepté au démenti
+direct; et même vous le pouvez encore dans ce cas, au
+moyen d'un <i>si</i>. J'ai vu des affaires, où sept juges ensemble
+ne seraient pas venus à bout d'arranger une querelle;
+et lorsque les deux adversaires venaient à se rencontrer,
+l'un des deux s'avisait seulement d'un si; par exemple,
+<i>si vous avez dit cela, moi j'ai dit cela</i>; et ils se donnaient
+une poignée de main, et se juraient une amitié de
+frères. Votre <i>si</i> est le seul arbitre qui fasse la paix: il y
+a beaucoup de vertu dans le <i>si</i>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p>Le poëte se moque ici de la mode du duel en forme qui
+régnait de son temps, et il le fait avec beaucoup de gaieté, il ne
+pouvait la traiter avec plus de mépris qu'en montrant un manant
+aussi bien instruit dans les formes et les préliminaires du duel.
+Le livre auquel il fait allusion ici est un traité fort ridicule d'un
+certain Vincentio Saviolo, intitulé: <i>De l'honneur et des querelles
+honorables,</i> in-4°, imprimé par Wolf, en 1594. La première partie
+de ce traité porte: <i>Discours très-nécessaire à tous les cavaliers qui
+font cas de leur honneur, concernant la manière de donner et de recevoir
+le démenti, d'où s'ensuivent le duel et le combat en diverses formes;
+et beaucoup d'autres inconvénients faute de bien savoir la science de
+l'honneur, et le juste sens des termes, qui sont ici expliqués</i>. Voici les
+titres des chapitres.</p>
+
+<p>I. Quelle est la raison pour laquelle la partie à qui on donne
+le démenti doit devenir l'agresseur au défi, et de la nature des
+démentis.</p>
+
+<p>II. De la méthode et de la diversité des démentis.</p>
+
+<p>III. Du démenti certain ou indirect.</p>
+
+<p>IV. Des démentis conditionnels, ou du démenti circonstanciel.</p>
+
+<p>V. Du démenti en général.</p>
+
+<p>VI. Du démenti en particulier.</p>
+
+<p>VII. Des démentis fous.</p>
+
+<p>VIII. Conclusion sur la manière d'arracher ou de rendre le
+démenti; ou la contradiction querelleuse.</p>
+
+<p>Dans le chapitre du démenti conditionnel, l'auteur dit, en
+parlant de la particule <i>si</i>: «Les démentis conditionnels sont
+ceux qui sont donnés conditionnellement de cette manière:
+Si vous avez dit cela ou cela, alors vous mentez.» De ces sortes
+de démentis, donnés dans cette forme, naissent souvent de
+grandes disputes, qui ne peuvent aboutir à une issue décidée.
+L'auteur entend par là que les deux parties ne peuvent procéder
+à se couper la gorge, tant qu'il y a un <i>si</i> entre deux. Voilà
+pourquoi Shakspeare fait dire à son paysan: «J'ai vu des cas où
+sept juges ensemble ne pouvaient parvenir à pacifier une querelle:
+mais lorsque deux adversaires venaient à se joindre, l'un
+des deux ne faisait que s'aviser d'un <i>si</i>, comme, <i>si vous avez dit
+cela, alors moi j'ai dit cela</i>; et ils finissaient par se serrer la main
+et à être amis comme frères. Votre si est le seul juge de paix:
+il y a beaucoup de vertu dans le <i>si</i>.» Caranza était encore un
+auteur qui a écrit dans ce goût-là sur le duel, et dont on consultait
+l'autorité.</p></blockquote>
+
+<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.&mdash;N'est-ce pas là, seigneur, un rare
+original? Il est bon à tout, et cependant c'est un fou.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Sa folie lui sert comme un cheval de
+chasse à la tonnelle; et sous son abri, il lance ses traits
+d'esprit.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent l'Hymen conduisant Rosalinde en habits de
+femme, et Célie. Une musique douce.)</p>
+
+<p>L'HYMEN <i>chante</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il y a joie dans le ciel</p>
+<p>Quand les mortels sont d'accord,</p>
+<p>Et s'unissent entre eux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Bon duc, reçois ta fille;</p>
+<p>L'hymen te l'amène du ciel,</p>
+<p>Oui, l'hymen te l'amène ici,</p>
+<p>Afin que tu unisses sa main</p>
+<p>A celle de l'homme dont elle porte le coeur dans son sein.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.&mdash;Je me donne à vous, car je suis
+à vous. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> Je me donne à vous, car je suis à
+vous.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC, <span class="stage2">à <i>Rosalinde</i></span>.&mdash;S'il y a quelque vérité dans
+la vue, vous êtes ma fille.</p>
+
+<p>ORLANDO.&mdash;S'il y a quelque vérité dans la vue, vous
+êtes ma Rosalinde.</p>
+
+<p>PHÉBÉ.&mdash;Si la vue et la forme sont fidèles..., adieu mon
+amour.</p>
+
+<p>ROSALINDE, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.&mdash;Je n'aurai plus de père, si vous
+n'êtes le mien. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> Je n'aurai point d'époux, si
+vous n'êtes le mien. <span class="stage2">(<i>A Phébé.</i>)</span> Je n'épouserai pas d'autre
+femme que vous.</p>
+
+<p>L'HYMEN.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Silence. Oh! je défends le désordre</p>
+<p class="i2">C'est moi qui dois conclure</p>
+<p class="i2">Ces étranges événements.</p>
+<p>Voici huit personnes qui doivent se prendre la main,</p>
+<p class="i2">Pour s'unir par les liens de l'hymen,</p>
+<p class="i2">Si la vérité est la vérité.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="stage1">(A Orlando et Rosalinde.)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Aucun obstacle ne pourra vous séparer.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p> class="stage1"A Olivier et Célie.)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Vos deux coeurs ne sont qu'un coeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="stage1">(A Phébé.)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Vous, cédez à son amour,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="stage1">(Montrant Sylvius.)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Ou prenez une femme pour époux.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="stage1">(A Touchstone et Audrey.)</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i2">Vous êtes certainement l'un pour l'autre,</p>
+<p class="i2">Comme l'hiver est uni au mauvais temps.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(A tous.)</p>
+
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+
+<p>Pendant que nous chantons un hymne nuptial</p>
+<p>Nourrissez-vous de questions et de réponses</p>
+<p>Afin que la raison diminue l'étonnement</p>
+<p>Que vous causent cette rencontre et cette conclusion.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>CHANSON.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le mariage est la couronne de l'auguste Junon.</p>
+<p>Lien céleste de la table et du lit,</p>
+<p>C'est <i>l'hymen</i> qui peuple les cités,</p>
+<p>Que le mariage soit donc honoré.</p>
+<p>Honneur, honneur et renom</p>
+<p>A l'hymen, dieu des cités!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>LE VIEUX DUC, à <span class="stage2"><i>Célie</i></span>.&mdash;O ma chère nièce, tu es la bienvenue,
+tu es aussi bienvenue que ma fille même.</p>
+
+<p>PHÉBÉ, <span class="stage2"><i>à Sylvius</i></span>.&mdash;Je ne retirerai pas ma parole:
+de ce moment tu es à moi. Ta fidélité te donne mon
+amour.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Jacques des Bois.)</p>
+
+<p>JACQUES DES BOIS, <span class="stage2"><i>au duc</i></span>.&mdash;Daignez m'accorder audience
+un moment.&mdash;Je suis le second fils du vieux chevalier
+Rowland, et voici les nouvelles que j'apporte à
+cette illustre assemblée.&mdash;Le duc Frédéric, entendant
+raconter tous les jours combien de personnes d'un grand
+mérite se rendaient à cette forêt, avait levé une forte
+armée: il marchait lui-même à la tête de ses troupes,
+résolu de s'emparer ici de son frère, et de le passer au fil
+de l'épée; et déjà il approchait des limites de ce bois
+sauvage: mais là, il a rencontré un vieux religieux qui,
+après quelques moments d'entretien, l'a fait renoncer à
+son entreprise et au monde. Il a légué sa couronne au
+frère qu'il avait banni, et a restitué à ceux qui l'avaient
+suivi dans son exil tous leurs domaines. J'engage ma vie
+sur la vérité de ce récit.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Soyez le bienvenu, jeune homme. Vous
+offrez <i>un</i> beau présent de noces à vos deux frères; à l'un,
+le patrimoine dont on l'avait dépouillé, et à l'autre, un
+pays tout entier, un puissant duché. Mais, d'abord, achevons
+dans cette forêt l'ouvrage que nous y avons si bien
+commencé et si heureusement amené à bien, et, après,
+chacun des heureux compagnons qui ont supporté ici
+avec nous tant de rudes jours et de nuits partagera
+l'avantage de la fortune que nous retrouvons, selon la
+mesure de sa condition. En attendant, oublions cette
+dignité qui vient de nous écheoir, et livrons-nous à nos
+divertissements rustiques.&mdash;Jouez, musiciens. Et vous
+mariés et mariées, suivez la mesure de la musique, puisque
+votre mesure de joie est comble.</p>
+
+<p>JACQUES, <span class="stage2"><i>à Jacques des Bois</i></span>.&mdash;Monsieur, avec votre permission,
+si je vous ai bien entendu, le duc a embrassé
+la vie religieuse, et rejeté avec dédain le faste des cours?</p>
+
+<p>JACQUES DES BOIS.&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Je veux aller le trouver. Il y a beaucoup à
+apprendre et à profiter avec ces convertis. <span class="stage2">(<i>Au duc.</i>)</span> Je
+vous lègue, à vous, vos anciennes dignités: votre patience
+et vos vertus les méritent. <span class="stage2">(<i>A Orlando.</i>)</span> A vous, l'amour
+que mérite votre foi sincère. <span class="stage2">(<i>A Olivier.</i>)</span> A vous, vos terres,
+la tendresse d'une épouse, et des alliés illustres. <span class="stage2">(<i>A Sylvius.</i>)</span>
+A vous, un lit longtemps attendu et bien mérité.
+<span class="stage2">(<i>A Touchstone.</i>)</span> Et vous, je vous lègue les disputes; car
+vous n'avez, pour votre voyage d'amour, de provisions
+que pour deux mois.&mdash;Ainsi, allez à vos plaisirs. Pour
+moi, il m'en faut d'autres que celui de la danse.</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC.&mdash;Arrête, Jacques; reste avec nous.</p>
+
+<p>JACQUES.&mdash;Moi, je ne reste point pour de frivoles passe-temps.
+J'irai vous attendre dans votre grotte abandonnée,
+pour savoir ce que vous voulez.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE VIEUX DUC, <span class="stage2"><i>aux musiciens</i></span>.&mdash;Poursuivez, poursuivez;
+nous allons commencer cette cérémonie, comme nous
+avons la confiance qu'elle se terminera, dans les transports
+d'une joie pure.</p>
+
+<p class="stage1">(Danse.)</p>
+
+
+<p>ÉPILOGUE.</p>
+
+<p>ROSALINDE&mdash;Vous n'avez pas coutume de voir <i>l'Épilogue</i>
+habillé en femme, mais cela n'est pas plus mal séant,
+que de voir le Prologue en habit d'homme. Si le proverbe
+est vrai, que le bon vin n'a pas besoin d'enseigne, il
+est également vrai qu'une bonne pièce n'a pas besoin
+d'épilogue. Cependant on annonce le bon vin par de
+bonnes enseignes; et les bonnes pièces paraissent encore
+meilleures avec le secours de bons épilogues. Dans quelle
+position embarrassante suis-je donc placée, moi qui ne
+suis point un bon épilogue, et qui ne peux pas non plus
+vous captiver en faveur d'une bonne pièce? Je ne suis
+point équipée en mendiant; il ne me conviendrait donc
+pas de vous supplier: le seul parti qui me reste est
+d'user de conjurations, et je vais commencer par les
+femmes.&mdash;Femmes, je vous somme, par l'amour que
+vous portez aux hommes, d'approuver dans cette pièce
+tout ce qui leur en plaît. Et vous, hommes, je vous
+somme, au nom de l'amour que vous portez aux femmes
+(car je m'aperçois à votre sourire qu'aucun de vous ne
+les déteste), d'approuver de cette pièce ce qui en plaît
+aux dames; en sorte qu'entre elles et vous, la pièce ait
+du succès. Si j'étais une femme, j'embrasserais tous ceux
+qui, parmi vous, auraient des barbes qui me plairaient,
+des physionomies à mon goût et des haleines qui ne me
+rebuteraient pas; et je suis sûr que tous ceux d'entre
+vous qui ont de belles barbes, des figures agréables et
+de douces haleines, ne manqueront pas, en reconnaissance
+de mon offre gracieuse, de me dire adieu, quand
+je vous ferai la révérence.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent.)</p>
+
+
+<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Comme il vous plaira, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COMME IL VOUS PLAIRA ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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