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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:39 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Roméo et Juliette + Tragédie + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: April 10, 2006 [EBook #18143] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMÉO ET JULIETTE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + Note du transcripteur. + ===================================================== + Ce document est tiré de: + + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 3 + Timon d'Athènes + Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone. + Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été. + Tout est bien qui finit bien. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1864 + ===================================================== + + + ROMÉO ET JULIETTE + + TRAGÉDIE + + + + + NOTICE SUR ROMÉO ET JULIETTE + + +Deux grandes familles de Vérone, les Montecchi et les Capelletti +(les _Montaigu_ et les _Capulet_), vivaient depuis longtemps dans une +inimitié qui avait souvent donné lieu, dans les rues, à des combats +sanglants. Alberto della Scala, second capitaine perpétuel de Vérone, +avait inutilement travaillé à les réconcilier; mais du moins était-il +parvenu à les contenir de telle sorte que lorsqu'ils se rencontraient, +dit l'historien de Vérone, Girolamo della Corte, «les plus jeunes +cédaient le pas aux plus âgés, ils se saluaient et se rendaient le +salut.» + +En 1303, sous Bartolommeo della Scala, élu capitaine perpétuel après +la mort de son père Alberto, Antonio Cappelletto, chef de sa faction, +donna, dans le carnaval, une grande fête, à laquelle il invita une +partie de la noblesse de Vérone. Roméo Montecchio, âgé de vingt à vingt +et un ans, et l'un des plus beaux et des plus aimables jeunes gens de +la ville; s'y rendit masqué avec quelques-uns de ses amis. Au bout de +quelque temps, ayant ôté son masque, il s'assit dans un coin d'où il +pouvait voir et être vu. On s'étonna beaucoup de la hardiesse avec +laquelle il venait ainsi au milieu de ses ennemis. Cependant, comme il +était jeune et de manières agréables, ceux-ci, dit l'historien, «n'y +firent pas autant d'attention qu'ils en auraient fait peut-être s'il eût +été plus âgé.» Ses yeux et ceux de Juliette Cappelletto se rencontrèrent +bientôt, et, frappés également d'admiration, ils ne cessèrent plus de se +regarder. La fête s'étant terminée par une danse appelée chez nous, dit +Girolamo, «la danse du chapeau» (_dal cappello_), une dame vint prendre +Roméo, qui, se trouvant ainsi introduit dans la danse, après avoir fait +quelques tours avec sa danseuse, la quitta pour aller prendre Juliette, +qui dansait avec un autre. Aussitôt qu'elle l'eût senti lui toucher la +main, elle lui dit: «Bénie soit votre venue!» Et lui, lui serrant la +main, répondit: «Quelles bénédictions en recevez-vous, madame?» Et elle +reprit en souriant: «Ne vous étonnez pas, seigneur, si je bénis votre +venue; M. Mercutio était là depuis longtemps à me glacer, et par votre +politesse vous êtes venu me réchauffer.» (Ce jeune homme, qui s'appelait +Mercutio, dit le louche, et que l'agrément de son esprit faisait aimer +de tout le monde, avait toujours eu les mains plus froides que la +glace.) A ces mots, Roméo répondit: «Je suis grandement heureux de vous +rendre service en quoi que ce soit.» Comme la danse finissait, Juliette +ne put dire que ces mots: «Hélas! je suis plus à vous qu'à moi-même.» + +Roméo s'étant rendu plusieurs fois dans une petite rue, sur laquelle +donnaient les fenêtres de Juliette, un soir elle le reconnut à «son +éternuement ou à quelque autre signe,» et elle ouvrit la fenêtre. Ils +se saluèrent «très-poliment (_cortesissimamente_),» et, après s'être +longtemps entretenus de leurs amours, ils convinrent qu'il fallait +qu'ils se mariassent, quoi qu'il en pût arriver; et que cela devait se +faire par l'entremise du frère Lonardo, franciscain, «théologien, grand +philosophe, distillateur admirable, savant dans l'art de la magie,» et +confesseur de presque toute la ville. Roméo l'alla trouver, et le frère, +songeant au crédit qu'il acquerrait, non-seulement auprès du capitaine +perpétuel, mais dans toute la ville, s'il parvenait à réconcilier les +deux familles, se prêta aux désirs des deux jeunes gens. A l'époque de +la Quadragésime, où la confession était d'obligation, Juliette se rendit +avec sa mère dans l'église de Saint-François, dans la citadelle, et +étant entrée la première dans le confessionnal, de l'autre côté duquel +se trouvait Roméo, également venu à l'église avec son père, ils reçurent +la bénédiction nuptiale par la fenêtre du confessionnal, que le frère +avait eu soin d'ouvrir; puis, par les soins d'une très adroite vieille +de la maison de Juliette, ils passèrent la nuit ensemble dans son +jardin. + +Cependant, après les fêtes de Pâques, une troupe nombreuse de Capelletti +rencontra, à peu de distance des portes de Vérone, quelques Montecchi, +et les attaqua, animée par Tébaldo, cousin germain de Juliette, qui, +voyant que Roméo faisait tous ses efforts pour arrêter le combat, +s'attacha à lui, et, le forçant à se défendre, en reçut un coup d'épée +dans la gorge, dont il tomba mort sur-le-champ. Roméo fut banni, et, +peu de temps après, Juliette, près de se voir contrainte d'en épouser un +autre, eut recours au frère Lonardo, qui lui donna à avaler une poudre +au moyen de laquelle elle devait passer pour morte, et être portée dans +la sépulture de sa famille, qui se trouvait placée dans l'église du +couvent de Lonardo. Celui-ci devait venir l'en retirer et la faire +passer ensuite, déguisée, à Mantoue, où était Roméo, qu'il se chargeait +d'instruire de tout. + +Les choses se passèrent comme l'avait annoncé Lonardo; mais Roméo ayant +appris indirectement la mort de Juliette avant d'avoir reçu la lettre du +religieux, partit sur-le-champ pour Vérone avec un seul domestique, et, +muni d'un poison violent, se rendit au tombeau, qu'il ouvrit, baigna +de larmes le corps de Juliette, avala le poison et mourut. Juliette, +réveillée l'instant d'après, voyant Roméo mort et ayant appris du +religieux, qui venait d'arriver, ce qui s'était passé, fut saisie d'une +douleur si forte que, «sans pouvoir dire une parole, elle demeura morte +sur le sein de son Roméo[1].» + +[Note 1: Voyez _Istorie di Verona del sig. Girolamo della Corte_, etc., +t. Ier, p. 589 et suiv. Édit. de 1594.] + +Cette histoire est racontée comme véritable par Girolamo della Corte; il +assure avoir vu plusieurs fois le tombeau de Juliette et de Roméo, qui, +s'élevant un peu au-dessus de terre et placé près d'un puits, servait +alors de lavoir à la maison des orphelins de Saint-François, que l'on +bâtissait en cet endroit. Il rapporte en même temps que le cavalier +Gerardo Boldiero, son oncle, qui l'avait mené à ce tombeau, lui avait +montré dans un coin du mur, près du couvent des Capucins, l'endroit d'où +il avait entendu dire qu'un grand nombre d'années auparavant on avait +retiré les restes de Juliette et de Roméo, ainsi que de plusieurs +autres. Le capitaine Bréval, dans ses voyages, dit également avoir vu +à Vérone, en 1762, un vieux bâtiment qui était alors une maison +d'orphelins, et qui, selon son guide, avait renfermé le tombeau de Roméo +et de Juliette; mais il n'existait plus. + +Ce n'est probablement pas sur le récit de Girolamo della Corte que +Shakspeare a composé sa tragédie; elle fut d'abord représentée, à ce +qu'il paraît, en 1595, chez lord Hundsdon, lord chambellan de la reine +Élisabeth, et imprimée pour la première fois en 1597. Or, l'ouvrage +de Girolamo della Corte, qui devait avoir vingt-deux livres, se trouve +interrompu au milieu du vingtième livre et à l'année 1560 par la maladie +de l'auteur. On voit de plus, dans la préface de l'éditeur, que cette +maladie fut longue et amena la mort de l'historien, que la nécessité de +revoir le travail auquel Girolamo n'avait pu mettre lui-même la dernière +main prit un temps considérable, et enfin que les procès, tant «civils +que criminels,» dont fut tourmenté l'éditeur, ne lui permirent pas de +mener à fin son entreprise aussi promptement qu'il l'aurait désiré; en +sorte que l'ouvrage de Girolamo ne put être publié que longtemps après +sa mort: l'édition de 1594 est donc, selon toute apparence, la première, +et ne pouvait guère, en 1595, être déjà venue à la connaissance de +Shakspeare. + +Mais l'histoire de Roméo et de Juliette, sans doute très-populaire à +Vérone, avait déjà fait le sujet d'une nouvelle, composée par Luigi da +Porto, et publiée à Venise en 1535, six ans après la mort de l'auteur, +sous le titre de la _Giulietta_. Cette nouvelle, réimprimée, traduite, +imitée dans plusieurs langues, fournit à Arthur Brooke le sujet d'un +poëme anglais, publié en 1562[2], et où Shakspeare a certainement puisé +le sujet de sa tragédie. L'imitation est complète. Juliette, dans le +poëme de Brooke ainsi que dans la nouvelle de Luigi da Porto, se tue +avec le poignard de Roméo, au lieu de mourir de douleur comme dans +l'histoire de Girolamo della Corte; mais ce qu'il y a de singulier, +c'est que le poëme d'Arthur Brooke, et Shakspeare qui l'a suivi, fassent +mourir Roméo comme dans l'histoire, avant le réveil de Juliette, tandis +que, dans la nouvelle de Luigi da Porto, il ne meurt qu'après l'avoir +vue se réveiller et avoir eu avec elle une scène de douleur et +d'adieux. On a reproché à Shakspeare de ne s'être pas conformé à cette +circonstance qui lui fournissait une situation très-pathétique, et on +en a conclu qu'il ne connaissait pas la nouvelle italienne, bien que +traduite en anglais. Cependant quelques circonstances donnent lieu de +croire que Shakspeare connaissait cette traduction. Quant à ses motifs +pour préférer le récit du poëte à celui du romancier, il peut en avoir +eu plusieurs: d'abord, pour s'être écarté en un point si important de la +nouvelle de Luigi da Porto, qu'il a suivie scrupuleusement sur presque +tous les autres, peut-être Arthur Brooke, l'auteur même du poëme, +avait-il eu quelques renseignements sur l'histoire véritable, telle que +l'avait racontée Girolamo della Corte, contemporain de Shakspeare; +il aura pu les lui communiquer, et l'exactitude de Shakspeare à se +rapprocher, autant qu'il le pouvait, de l'histoire ou des récits reçus +comme tels, ne lui aura pas permis d'hésiter dans le choix. D'ailleurs, +et c'est probablement ici la vraie raison du poëte, Shakspeare ne fait +presque jamais précéder une résolution forte par de longs discours: +«Les discours, dit Macbeth, jettent un souffle trop froid sur l'action.» +Quelques angoisses que la réflexion ajoute à la douleur, elle porte +l'esprit sur un trop grand nombre d'objets pour ne pas le distraire de +l'idée unique qui conduit aux actions désespérées. Après avoir reçu les +adieux de Roméo, après avoir pleuré sa mort avec lui, il eût pu arriver +que Juliette la pleurât toute sa vie au lieu de se tuer à l'instant. +Garrick a refait cette scène du tombeau d'après la supposition adoptée +par la nouvelle de Luigi da Porto; la scène est touchante, mais, comme +cela était peut-être inévitable dans une situation pareille, impossible +à rendre par des paroles; les sentiments en sont trop et trop peu +agités, le désespoir trop et trop peu violent. Il y a dans le laconisme +de la Juliette et du Roméo de Shakspeare, à ces derniers moments, bien +plus de passion et de vérité. + +[Note 2: Sous le titre de: _l'Histoire tragique de Roméo et Juliette, +contenant un exemple rare de vraie fidélité, avec les subtiles +inventions et pratiques d'un vieux moine, et leur fâcheuse issue._ +Ce poëme a été réimprimé à la suite de _Roméo et Juliette_, dans les +grandes éditions de Shakspeare, entre autres dans celle de Malone.] + +Ce laconisme est d'autant plus remarquable que, dans tout le cours de +la pièce, Shakspeare s'est livré sans contrainte à cette abondance de +réflexions et de paroles qui est l'un des caractères de son génie. Nulle +part le contraste n'est plus frappant entre le fond des sentiments que +peint le poëte et la forme sous laquelle il les exprime. Shakspeare +excelle à voir les sentiments humains tels qu'ils se présentent, tels +qu'ils sont réellement dans la nature, sans préméditation, sans travail +de l'homme sur lui-même, naïfs et impétueux, mêlés de bien et de mal, +d'instincts vulgaires et d'élans sublimes, comme l'est l'âme humaine +dans son état primitif et spontané. Quoi de plus vrai que l'amour de +Roméo et de Juliette, cet amour si jeune, si vif, si irréfléchi, plein +à la fois de passion physique et de tendresse morale, abandonné sans +mesure et pourtant sans grossièreté, parce que les délicatesses du coeur +s'unissent partout à l'emportement des sens! Il n'y a rien là de subtil, +ni de factice, ni de spirituellement arrangé par le poëte; ce n'est ni +l'amour pur des imaginations pieusement exaltées, ni l'amour licencieux +des vies blasées et perverties; c'est l'amour lui-même, l'amour tout +entier, involontaire, souverain, sans contrainte et sans corruption, tel +qu'il éclate à l'entrée de la jeunesse, dans le coeur de l'homme, à +la fois simple et divers, comme Dieu l'a fait. _Roméo et Juliette_ est +vraiment la tragédie de l'amour, comme _Othello_ celle de la jalousie, +et _Macbeth_ celle de l'ambition. Chacun des grands drames de Shakspeare +est dédié à l'un des grands sentiments de l'humanité; et le sentiment +qui remplit le drame est bien réellement celui qui remplit et possède +l'âme humaine quand elle s'y livre; Shakspeare n'y retranche, n'y ajoute +et n'y change rien; il le représente simplement, hardiment, dans son +énergique et complète vérité. + +Passez maintenant du fond à la forme et du sentiment même au langage +que lui prête le poëte; quel contraste! Autant le sentiment est vrai +et profondément connu et compris, autant l'expression en est souvent +factice, chargée de développements et d'ornements où se complaît +l'esprit du poëte, mais qui ne se placent point naturellement dans la +bouche du personnage. _Roméo et Juliette_ est peut-être même, entre +les grandes pièces de Shakspeare, celle où ce défaut abonde le plus. On +dirait que Shakspeare a voulu imiter ce luxe de paroles, cette facilité +verbeuse qui, dans la littérature comme dans la vie, caractérisent en +général les peuples du midi; il avait certainement lu, du moins dans les +traductions, quelques poëtes italiens; et les innombrables subtilités +dont le langage de tous les personnages de _Roméo et Juliette_ est, pour +ainsi dire, tissu, les continuelles comparaisons avec le soleil, les +fleurs et les étoiles, quoique souvent brillantes et gracieuses, sont +évidemment une imitation du style des sonnets et une dette payée à la +couleur locale. C'est peut-être parce que les sonnets italiens sont +presque toujours sur le ton plaintif que la recherche et l'exagération +de langage se font particulièrement sentir dans les plaintes des deux +amants; l'expression de leur court bonheur est, surtout dans la bouche +de Juliette, d'une simplicité ravissante; et quand ils arrivent au terme +extrême de leur destinée, quand le poëte entre dans la dernière scène +de cette douloureuse tragédie, alors il renonce à toutes ses velléités +d'imitation, à toutes ses réflexions spirituellement savantes; ses +personnages, à qui, dit Johnson, «il a toujours laissé un _concetti_ +dans leur misère,» n'en retrouvent plus dès que la misère a frappé ses +grands coups; l'imagination cesse de se jouer; la passion elle-même +ne se montre plus qu'en s'unissant à des sentiments solides, graves, +presque sévères; et cette amante si avide des joies de l'amour, +Juliette, menacée dans sa fidélité conjugale, ne songe plus qu'à remplir +ses devoirs et à conserver sans tache l'épouse de son cher Roméo. +Admirable trait de sens moral et de bon sens dans le génie adonné à +peindre la passion! + +Du reste, Shakspeare se trompait lorsqu'en prodiguant les réflexions, +les images et les paroles, il croyait imiter l'Italie et ses poëtes. Il +n'imitait pas du moins les maîtres de la poésie italienne, ses pareils, +les seuls qui méritassent ses regards. Entre eux et lui, la différence +est immense et singulière: c'est par l'intelligence des sentiments +naturels que Shakspeare excelle; il les peint aussi vrais et aussi +simples, au fond, qu'il leur prête d'affectation et quelquefois de +bizarrerie dans le langage; c'est au contraire dans les sentiments +mêmes que les grands poëtes italiens du XIVe siècle, Pétrarque surtout, +introduisent souvent autant de recherche et de subtilité que d'élévation +et de grâce; ils altèrent et transforment, selon leurs croyances, +religieuses et morales, ou même selon leurs goûts littéraires, ces +instincts et ces passions du coeur humain auxquels Shakspeare laisse +leur physionomie et leur liberté natives. Quoi de moins semblable que +l'amour de Pétrarque pour Laure et celui de Juliette pour Roméo? En +revanche, l'expression, dans Pétrarque, est presque toujours aussi +naturelle que le sentiment est raffiné; et tandis que Shakspeare +présente, sous une forme étrange et affectée, des émotions parfaitement +simples et vraies, Pétrarque prête à des émotions mystiques, ou du moins +singulières et très-contenues, tout le charme d'une forme simple et +pure. + +Je veux citer un seul exemple de cette différence entre les deux poëtes, +mais un exemple bien frappant, car c'est sur la même situation, le même +sentiment, presque sur la même image que, dans cette occasion, ils se +sont exercés l'un et l'autre. + +Laure est morte. Pétrarque veut peindre, à son entrée dans le sommeil +de la mort, celle qu'il a peinte, si souvent et avec tant de passion +charmante, dans l'éclat de la vie et de la jeunesse: + + Non come fiamma che per forza è spenta, + Ma che per se medesma si consume, + Sen' andò in pace l'anima contenta, + A guisa d'un soave e chiaro lume, + Cui nutrimento a poco a poco manca, + Tenendo al fin il suo usato costume. + Pallida nò, ma più che neve bianca + Che senza vento in un bel colle fiocchi, + Parea posar come persona stanca. + Quasi un dolce dormir ne' suoi begli occhi, + Sendo lo spirto già da lei diviso, + Era quel che morir chiaman gli schiocchi. + Morte bella parea nel suo bel viso[3]. + +[Note 3: _Rime di Petrarca, Trionfo della morte_, c. I.] + +«Comme un flambeau qui n'est pas éteint violemment, mais qui se consume +de lui-même, son âme sereine s'en alla en paix, semblable à une lumière +claire et douce à qui l'aliment manque peu à peu, et qui garde jusqu'à +la fin son apparence accoutumée. Elle n'était point pâle, mais, plus +blanche que la neige qui tombe à flocons, sans un souffle de vent, sur +une gracieuse colline, elle semblait se reposer, comme une personne +fatiguée. L'esprit s'étant déjà séparé d'elle, ses beaux yeux semblaient +dormir doucement de ce sommeil que les insensés appellent la mort, et la +mort paraissait belle sur son beau visage.» + +Juliette aussi est morte. Roméo la contemple dans son tombeau, et lui +aussi il la trouve toujours belle: + + ... O, my love, my wife! + Death, that has suck'd the honey of thy breath, + Has had no power yet upon thy beauty; + Thou art not conquer'd; beauty's ensign yet + Is crimson in thy lips and in thy cheeks; + And death's pale flag is not advanced there! + +«O mon amour, ma femme! la mort, qui a sucé le miel de ton haleine, n'a +point eu encore de pouvoir sur ta beauté; tu n'es pas sa conquête; la +couleur de la beauté, l'incarnat brille encore sur tes lèvres et sur tes +joues, et la mort n'a pas planté ici son pâle drapeau!» + +Je n'ai garde d'insister sur la comparaison. Qui ne sent combien la +forme est plus simple et plus belle dans Pétrarque? C'est la poésie +suave et brillante du Midi à côté de l'imagination forte, rude et +heurtée du Nord. + +L'amour de Roméo pour Rosalinde est une invention de Luigi da Porto, +conservée dans le poëme d'Arthur Brooke. Cette invention jette si peu +d'intérêt sur les premiers actes de la pièce, que Shakspeare ne l'a +probablement adoptée que pour faire mieux ressortir ce caractère de +soudaineté propre aux passions du climat. Le personnage de Mercutio lui +a été indiqué par ces vers du poëme anglais: + + A courtier that eche where was highly had in price, + For he was courteous of his speech, and pleasant of devise. + Even as a lyon would among the lambs be bold, + Such was among the bashful maydes Mercutio to behold. + +«Un courtisan que, quelque part qu'il se trouvât, chacun tenait en +très-haute estime, car il était courtois dans ses discours et devisait +plaisamment; autant un lion serait hardi au milieu des agneaux, autant +Mercutio le paraissait au milieu des jeunes filles timides.» + +Tel était sans doute le bel air du temps de Shakspeare, et c'est comme +le type de l'homme aimable et amusant qu'il a peint Mercutio. Cependant, +si la hardiesse lui a manqué pour attaquer, comme Molière, les ridicules +de la cour, il laisse assez souvent entrevoir que le ton lui en était +à charge. Le rôle de Mercutio paraît avoir coûté à son goût et à la +justesse de son esprit. Dryden rapporte, comme une tradition de son +temps, que Shakspeare disait «qu'il avait été obligé de tuer Mercutio au +troisième acte, de peur que Mercutio ne le tuât.» Cependant Mercutio a +conservé en Angleterre de zélés partisans; Johnson entre autres, à +cette occasion, traite assez durement Dryden pour quelques paroles +irrévérentes sur cet aimable Mercutio, dont les «saillies, dit-il, ne +sont peut-être pas toujours à sa portée.» L'éloignement de Shakspeare +pour le genre d'esprit qu'il a prodigué dans _Roméo_ est, du reste, +suffisamment prouvé par l'injonction du frère Laurence à Roméo, lorsque +celui-ci commence à lui expliquer ses affaires en style de sonnet: «Mon +fils, lui dit-il, parle simplement.» Le frère Laurence est l'homme sage +de la pièce, et ses discours sont en général aussi simples que de son +temps il était permis à un philosophe de l'être. + +Le rôle de la nourrice de Juliette offre également peu de ces subtilités +que Shakspeare paraît, dans cet ouvrage, avoir réservées aux gens de la +haute classe, et quelquefois aux valets qui les imitent. Ce caractère +de la nourrice est indiqué dans le poëme d'Arthur Brooke, où il est +loin cependant d'avoir la même vérité grossière que dans la pièce de +Shakspeare. + +Partout où ils échappent aux concetti, les vers de _Roméo et Juliette_ +sont peut-être les plus gracieux et les plus brillants qui soient +sortis de la plume de Shakspeare; ils sont en grande partie rimés, autre +hommage rendu aux habitudes italiennes. + +_Roméo et Juliette_ fut jouée pour la première fois, en 1596, par _les +serviteurs de lord Hundsdon_, les grands seigneurs ayant joui jusqu'au +règne de Jacques Ier d'une liberté illimitée quant à la protection +qu'ils accordaient aux acteurs. Un acte du Parlement y apporta alors +quelque restriction. + + + + +ROMÉO ET JULIETTE + + + + +PERSONNAGES + + + ESCALUS, prince de Vérone. + PARIS, jeune seigneur, parent du prince. + MONTAIGU, CAPULET, chefs des deux maisons ennemies. + UN VIEILLARD, oncle de Capulet. + ROMÉO, fils de Montaigu. + MERCUTIO, parent du prince et ami de Roméo. + BENVOLIO, neveu de Montaigu et ami de Roméo. + TYBALT, neveu de la signora Capulet. + FRERE LAURENCE, franciscain. + FRERE JEAN, religieux du même ordre. + BALTHASAR, domestique de Roméo. + SAMSON, GREGOIRE, domestique de Capulet. + ABRAHAM, domestique de Montaigu. + UN APOTHICAIRE. + TROIS MUSICIENS. + UN VALET. + UN PAGE de Pâris. + PIERRE. + UN OFFICIER. + CHOEUR. + LA SIGNORA MONTAIGU, femme de Montaigu. + LA SIGNORA CAPULET, femme de Capulet. + JULIETTE, fille de Capulet. + LA NOURRICE de Juliette. + + CITOYENS DE VÉRONE, PLUSIEURS HOMMES ET FEMMES DES DEUX FAMILLES, + MASQUES, GARDES, GENS DU GUET ET SERVITEURS. + +La scène est pendant presque toute la pièce à Vérone. + +Au cinquième acte elle est une fois à Mantoue. + + + + + PROLOGUE + + +Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène, l'antique haine de +deux maisons égales en dignité vient d'éclater par de nouveaux troubles, +où le sang des citoyens a souillé les mains des citoyens. De la race +funeste de ces deux ennemis a pris naissance, sous des étoiles funestes, +un couple d'amants infortunés dont les malheurs et la ruine déplorable +enseveliront avec eux les luttes de leurs parents. L'épisode terrible +de cet amour marqué de mort, l'obstination de leurs parents dans des +fureurs dont la mort de leurs enfants peut seule terminer le cours, +vont pendant ces deux heures occuper notre scène. Si vous nous prêtez +la faveur d'une oreille attentive, nous travaillerons par nos efforts à +perfectionner ce qui pourrait manquer ici. + + + + + +ACTE PREMIER + + +SCÈNE I + +Une place publique. + +_Entrent_ SAMSON et GRÉGOIRE, _armés d'épées et de boucliers._ + + +SAMSON.--Tiens, Grégoire, sur ma parole, on ne nous +fera plus avaler de pilules[4]. + +[Note 4: +SAMSON. _Gregory, o'my word, we'll not carry coals._ +GREGORY. _No, for then we should be colliers._ +SAMSON. _I mean, an we be in choler we'll draw._ +GREGORY. _Ay, while you live, draw your neck out, o'the collar._ + +_Carry coals_ (porter du charbon) était, du temps de Shakspeare, une +expression proverbiale en anglais pour dire _supporter des injures_. +Samson, jouant sur les deux sens de cette expression, répond: _Non, car +nous serions des charbonniers._ Il a fallu changer cette réplique de +Samson pour qu'elle se rapportât à l'expression _avaler des pilules_, +la seule qui, en français puisse rendre _carry coals_. On a été de même +obligé à quelques légères altérations dans les deux répliques suivantes, +dont la plaisanterie porte sur la consonance des mots _choler_ (colère) +et _collar_ (collier, collier de fer). La même liberté, et de plus +grandes encore seront souvent indispensables dans le cours de cette +pièce, pour donner un sens quelconque à cette suite de jeux de mots, +de calembours, de quolibets, dont se compose, durant les deux premiers +actes, la conversation de presque tous les personnages, et aussi pour +éviter ou adoucir quelques plaisanteries trop grossières. C'est un +travail ingrat autant que rebutant de chercher dans la partie burlesque +de notre langue de quoi travestir convenablement des bouffonneries où +l'esprit ne peut découvrir d'autre mérite que celui qu'elles empruntent +de ce grotesque attirail, et où l'on est à chaque instant tenté de +demander pardon au lecteur de la peine qu'on prend pour lui transmettre +ces puérilités: mais c'est Shakspeare qu'il s'agit de faire connaître, +ou du moins le goût de ce temps d'où est sorti Shakspeare.] + +GRÉGOIRE.--Non, car elles pourraient bien nous donner la colique. + +SAMSON.--Je veux dire que, si on nous fâche, il faudra être francs du +collier. + +GRÉGOIRE.--Franc pour toute ta vie du collier du bourreau, n'est-ce pas? + +SAMSON.--Je suis prompt à taper quand je me mets en train. + +GRÉGOIRE.--Mais tu n'es pas prompt à te mettre en train de taper. + +SAMSON.--La vue d'un de ces chiens de Montaigu me remue tout le corps. + +GRÉGOIRE.--On se remue pour courir; quand on est brave, on tient ferme: +c'est pour cela que, lorsqu'on te remue, tu te sauves. + +SAMSON.--Un chien de cette maison me remuera de telle sorte que je +tiendrai ferme: je prendrai le côté du mur avec tout homme ou femme des +Montaigu. + +GRÉGOIRE.--C'est ce qui prouve que tu n'es qu'un faible esclave, car ce +sont les plus faibles qu'on met au pied du mur[5]. + +[Note 5: _The weakest goes to the wall_ (le plus faible va contre le +mur). Il a fallu changer un peu le sens de la phrase pour qu'elle se +prêtât à la suite de la plaisanterie. Samson répond que les femmes étant +_the weaker vessels_ (les vases les moins solides), expression empruntée +à l'Écriture, sont toujours (_thrust to the wall_) jetées contre le mur, +au coin du mur.] + +SAMSON.--Oui, c'est vrai; et voilà pourquoi les femmes étant des +vaisseaux plus fragiles, on les met toujours au pied du mur. Je prendrai +le côté du mur sur les serviteurs de la maison de Montaigu; et pour les +filles, je les mettrai au pied du mur. + +GRÉGOIRE.--La querelle est entre nos maîtres et nous, leurs hommes. + +SAMSON.--Cela m'est égal, je veux me montrer tyran. Quand je me serai +battu avec les hommes, je serai cruel envers les filles: je leur +couperai la tête. + +GRÉGOIRE.--La tête des filles? + +SAMSON.--Oui, la tête des filles, ou bien....[6]: arrange cela comme tu +voudras. + +[Note 6: _Or their maidenheads; take it in what sense thou wilt._--GREG. +_They must take it in sense that feel it._--SAMS. _Me they shall feel, +while I am able to stand._ Le jeu de mots roule sur les têtes des filles +(_the heads of the maids_) ou leur virginité (_maidenhead_); il est +impossible à rendre en français.] + +GRÉGOIRE.--C'est à celles qui le sentiront à s'en arranger. + +SAMSON.--Elles me sentiront tant que le courage me tiendra; et on sait +que je suis un gaillard bien en chair. + +GRÉGOIRE.--Oui, tu n'es pas poisson: si tu l'étais, tu serais un hareng +de deux liards. Allons, tire ta flamberge; en voilà deux de la maison +des Montaigu. + +(Entrent Abraham et Balthasar.) + +SAMSON.--Voilà mon épée hors du fourreau. Cherche-leur querelle, je +t'épaulerai. + +GRÉGOIRE.--Comment, en tournant les épaules et en te sauvant? + +SAMSON.--Ne crains rien de mon courage. + +GRÉGOIRE.--Moi, craindre ton courage! non, vraiment. + +SAMSON.--Mettons la loi de notre côté; laissons-les commencer. + +GRÉGOIRE.--Je vais froncer le sourcil en passant devant eux; qu'ils le +prennent comme ils voudront. + +SAMSON.--C'est-à-dire comme ils l'oseront. Moi, je vais leur mordre mon +pouce[7]; s'ils le supportent, ils sont déshonorés. + +[Note 7: Mordre son pouce était, du temps de Shakspeare, une des +insultes les plus en usage pour commencer une querelle.] + +ABRAHAM.--Est-ce à notre intention, monsieur, que vous mordez votre +pouce? + +SAMSON.--Je mords mon pouce, monsieur. + +ABRAHAM.--Est-ce à notre intention, monsieur, que vous mordez votre +pouce? + +SAMSON.--Aurons-nous la loi de notre côté si je réponds oui? + +GRÉGOIRE.--Non pas. + +SAMSON.--Non, monsieur, ce n'est pas à votre intention que je mords mon +pouce; mais je mords mon pouce, monsieur. + +GRÉGOIRE.--Cherchez-vous querelle, monsieur? + +ABRAHAM.--Querelle, monsieur? Non monsieur. + +SAMSON.--Si vous cherchez querelle, monsieur, je suis bon pour vous; je +sers un aussi bon maître que vous. + +ABRAHAM.--Pas un meilleur. + +SAMSON.--Soit, monsieur. + +GRÉGOIRE.--Dis meilleur. (_A part, à Samson_.) J'aperçois un des parents +de mon maître[8]. + +[Note 8: Il faut que cette phrase de Grégoire se rapporte à Tybalt, +qu'il aperçoit apparemment de loin, car Benvolio est parent des +Montaigu.] + +(On voit de loin entrer Benvolio.) + +SAMSON.--Oui, meilleur, monsieur. + +ABRAHAM.--Vous mentez. + +SAMSON.--Tirez, si vous êtes des hommes.--Grégoire, n'oublie pas ce coup +qui fait tant de bruit. + +(Ils se battent.) + +BENVOLIO, _accourant l'épée nue pour les séparer_.--Séparez-vous, +imbéciles. Remettez vos épées; vous ne savez ce que vous faites. (_Il +abaisse leurs épées_) + +(Entre Tybalt.) + +TYBALT.--Quoi! tu tires l'épée contre cette lâche canaille! Tourne-toi, +Benvolio; regarde ta mort en face. + +BENVOLIO.--Je ne veux que rétablir la paix ici. Remets ton épée, ou +sers-t'en pour m'aider à séparer ces hommes. + +TYBALT.--Quoi! l'épée est tirée et tu parles de paix! Je hais ce mot +comme je hais l'enfer, tous les Montaigu et toi. Défends-toi, lâche. + +(Ils se battent.) + +(Entrent des partisans des deux maisons qui se joignent à la mêlée. +Entrent ensuite des citoyens avec de gros bâtons.) + +PREMIER CITOYEN.--Prenez vos bâtons, vos piques, vos pertuisanes. +Frappons, faisons-les tomber à terre: à bas les Capulet! à bas les +Montaigu! + +Entrent le vieux Capulet, en robe de chambre, et la signora Capulet. + +CAPULET.--Quel est ce bruit? Holà! Donnez-moi mon épée de combat. + +LA SIGNORA CAPULET.--Votre béquille, votre béquille! Que voulez-vous +faire d'une épée? + +CAPULET.--Mon épée! vous dis-je, j'aperçois le vieux Montaigu: il fait +briller sa lame en l'air pour me braver. + +(Entrent Montaigu et la signora Montaigu.) + +MONTAIGU.--C'est toi, traître de Capulet!--Ne me retenez pas, +laissez-moi aller. + +LA SIGNORA MONTAIGU.--Je ne vous laisserai pas faire un pas pour +chercher un ennemi. + +(Entrent le prince et sa suite.) + +LE PRINCE.--Sujets rebelles, ennemis de la paix, profanateurs de ce fer +souillé du sang de vos voisins...--Ne m'écouteront-ils donc pas?--Holà! +comment! Hommes ou bêtes que vous êtes, qui ne savez éteindre les +flammes de votre rage pernicieuse que dans des flots de sang tirés de +vos propres veines; sous peine de la torture, jetez à terre de vos mains +sanglantes ces armes forgées par la colère[9], et écoutez la sentence +de votre prince irrité.--Déjà par votre fait, vieux Capulet, et vous +Montaigu, trois querelles intestines ont, sur une parole en l'air, +troublé trois fois la tranquillité de nos rues, et fait quitter aux +anciens de Vérone les graves ornements qui leur conviennent, pour manier +de vieilles pertuisanes dans de vieilles mains rongées par la paix, afin +de réprimer les violences de la haine qui vous ronge. Si jamais vous +troublez encore nos rues, vous payerez de votre vie la violation de la +paix. Pour cette fois, que tous se retirent, excepté vous, Capulet, qui +me suivrez; et vous, Montaigu, rendez-vous cette après-midi à l'antique +manoir de Villafranca[10], où nous tenons notre cour publique de +justice, pour y apprendre nos intentions ultérieures sur ce qui vient de +se passer. Encore une fois, sous peine de mort, que tous se retirent. + +[Note 9: _Mis-tempered weapons_, ce qui signifie à la fois armes d'une +mauvaise trempe et armes forgées dans une mauvaise intention, forgées à +mal.] + +[Note 10: _Villafranca_, que Shakspeare appelle _Free town_, était, +selon la nouvelle originale, une propriété des Capulet.] + +(Sortent le prince, sa suite, Capulet, la signora Capulet, Tybalt, les +citoyens et les domestiques.) + +LA SIGNORA MONTAIGU.--Qui donc a de nouveau ranimé cette ancienne +querelle? Répondez, mon neveu; y étiez-vous lorsqu'elle a commencé? + +BENVOLIO.--Les domestiques de votre ennemi et les vôtres étaient déjà +ici à se battre chaudement quand je suis arrivé: j'ai tiré l'épée pour +les séparer. En ce moment est survenu, l'épée à la main, le bouillant +Tybalt, qui, tout en me jetant des défis aux oreilles, s'est mis à faire +le moulinet au-dessus de sa tête, et à pourfendre les vents, qui, n'en +recevant pas le moindre mal, ont sifflé de mépris. Pendant que nous +faisions échange d'estocades et de coups, venaient à tout moment de +nouveaux combattants pour l'un et l'autre parti, jusqu'à ce qu'enfin est +arrivé le prince, qui les a séparés. + +LA SIGNORA MONTAIGU.--Oh! où est Roméo? l'avez-vous vu aujourd'hui? Je +suis bien heureuse qu'il ne se soit pas trouvé à cette bagarre. + +BENVOLIO.--Ce matin, madame, une heure avant que le divin soleil lançât +son premier regard à travers la fenêtre d'or de l'orient, le trouble de +mon âme m'a poussé à sortir hors de chez moi; et là, sous le bosquet de +sycomores qui s'élève à l'ouest de la ville, aussi matinal que moi dans +sa promenade, j'ai vu votre fils. J'ai marché vers lui; mais il m'a +aperçu, et s'est glissé dans l'épaisseur du bois. Jugeant de ses +sentiments par les miens, qui ne sont jamais plus actifs que dans la +solitude, j'ai suivi mon humeur en ne poursuivant pas la sienne, et j'ai +évité avec plaisir celui qui me fuyait avec plaisir. + +MONTAIGU.--Plus d'une fois avant le jour on l'a vu dans ce lieu +augmenter de ses pleurs la fraîche rosée du matin, accroître les nuages +des nuages qu'élevaient ses profonds soupirs; mais aussitôt qu'à la +dernière extrémité de l'orient le soleil, qui égaye toutes choses, +commence à tirer les obscurs rideaux du lit de l'Aurore, mon fils +accablé rentre pour se dérober à sa lumière, se retire seul dans sa +chambre, ferme les fenêtres, et, interdisant tout accès au doux éclat +du jour, se forme ainsi une nuit artificielle. Cette disposition le +conduira nécessairement à une mélancolie noire et funeste, si de bons +conseils n'en écartent la cause. + +BENVOLIO.--Mon noble oncle, en savez-vous la cause? + +MONTAIGU.--Je ne la sais point, et ne puis l'apprendre de lui. + +BENVOLIO.--L'avez-vous pressé par quelques moyens? + +MONTAIGU.--Il l'a été par moi-même et par beaucoup d'autres amis; mais, +n'écoutant que lui-même sur ses propres sentiments, il se garde, je ne +saurais dire quelle fidélité, mais du moins un secret complet et absolu; +aussi rebelle à toute tentative pour sonder ce mystère, que le bouton +piqué par un ver envieux avant d'avoir pu déployer à l'air ses pétales +odorants et livrer ses beautés au soleil. Si nous pouvions seulement +savoir d'où provient son chagrin, nous serions aussi empressés de le +guérir que de le connaître. + +(Roméo paraît dans l'éloignement.) + +BENVOLIO.--Tenez, le voilà qui vient. Veuillez vous éloigner; il faudra +qu'il me refuse bien obstinément si je ne parviens pas à savoir ce qui +l'afflige. + +MONTAIGU.--Je désire bien que tu sois assez heureux pour obtenir par ton +insistance une sincère confession.--Venez, madame, retirons-nous. + +(Sortent Montaigu et la signora Montaigu.) + +BENVOLIO.--Bonjour, mon cousin. + +ROMÉO.--Le jour est-il donc si jeune encore? + +BENVOLIO.--Neuf heures viennent de sonner. + +ROMÉO.--Hélas! les heures tristes paraissent longues. Était-ce mon père +que j'ai vu s'éloigner si vite? + +BENVOLIO.--C'était lui.--Quel est donc le chagrin qui allonge les heures +de Roméo? + +ROMÉO.--La privation de ce qui les rendrait courtes si je le possédais. + +BENVOLIO.--Amoureux? + +ROMÉO.--Accablé[11]. + +[Note 11: BENV. _In love?_ + +ROM. Out. + +BENV. _Of love?_ + +ROM. _Out of her_... etc. + +_Out of love_ signifie ici par amour. Benvolio, selon l'usage des jeunes +gens de cette pièce de ne parler presque jamais sérieusement, veut +tourner en plaisanterie la réponse de Roméo, en lui faisant dire qu'il +est _amoureux par amour_. Cela ne pouvait se rendre.] + +BENVOLIO.--D'amour? + +ROMÉO.--De la rigueur de celle que j'aime. + +BENVOLIO.--Hélas! faut-il que l'Amour, aux regards si doux, soit à +l'épreuve si dur et si tyrannique? + +ROMÉO.--Hélas! faut-il que l'Amour, avec ses yeux toujours couverts +d'un bandeau, trouve sans voir des chemins pour faire sa volonté! Où +dînerons-nous?--O dieux!--Quel était donc ce tumulte?--Mais, non, ne me +le dis pas; j'ai tout entendu.--Il y a bien à faire avec la haine, mais +plus encore avec l'amour.--O amour querelleur, ô haine amoureuse, toi +qui es tout et nais d'abord de rien, chose légère qui nous accable, +vanité sérieuse, chaos difforme des plus séduisantes apparences, plume +de plomb, fumée brillante, feu glacé, santé malade, sommeil toujours +éveillé qui n'est point le sommeil! voilà l'amour que je sens, sans y +sentir l'amour. Cela ne te fait-il pas rire? + +BENVOLIO.--Non, cousin; bien plutôt pleurer. + +ROMÉO.--Tendre coeur, et de quoi? + +BENVOLIO.--De voir ton tendre coeur si oppressé. + +ROMÉO.--Eh bien! telle est l'erreur de l'affection. Mes chagrins +demeuraient appesantis dans mon sein; tu les forces à se répandre en les +pressant sous le poids du tien, et l'affection que tu me montres ajoute +une peine de plus à cet excès de peine que je ressens déjà. L'amour est +une fumée qu'élève la vapeur des soupirs: libre de s'échapper, c'est un +feu qui éclate dans les yeux des amants; réprimé, une mer que les amants +nourrissent de leurs larmes. Qu'est-ce encore autre chose? une +folie raisonnable, une bile amère qui suffoque, un doux parfum qui +conserve.--Adieu, mon cousin. + +(Il veut sortir.) + +BENVOLIO.--Doucement, je veux vous accompagner, et c'est me manquer que +de me quitter ainsi. + +ROMÉO.--Eh! je ne me retrouve plus moi-même: je ne suis point ici; ce +n'est point Roméo que tu vois, il est quelque part ailleurs. + +BENVOLIO.--Dites-le-moi dans votre tristesse; quelle est celle que vous +aimez? + +ROMÉO.--Quoi! faut-il te le dire en gémissant? + +BENVOLIO.--En gémissant? Non, pas tout à fait; mais dites-le-moi +tristement: qui est-ce? + +ROMÉO.--Demandez à un malade de faire avec tristesse son testament! +Oh! qu'il est mal d'importuner d'un tel mot celui qui est si +mal!--Tristement, cousin, j'aime une femme. + +BENVOLIO.--J'étais arrivé juste en supposant que vous aimiez. + +ROMÉO.--Un bien bon tireur! Et elle est belle celle que j'aime. + +BENVOLIO.--Un beau but, beau cousin, est plus facile à frapper. + +ROMÉO.--Eh bien! à ce coup-ci, vous manquez, on ne pourrait l'atteindre +avec l'arc de Cupidon, car elle est animée de l'esprit de Diane, et +solidement armée d'une chasteté à l'épreuve; elle vit invulnérable aux +faibles coups de l'arc enfantin de l'Amour; elle ne se laissera point +assiéger par d'amoureuses négociations, ne supportera pas la rencontre +des yeux qui l'assaillent, n'ouvrira point le pan de sa robe à l'or qui +séduit même les saints. Oh! elle est riche en beauté, pauvre seulement +en ceci, qu'en mourant son trésor de beauté mourra avec elle. + +BENVOLIO.--A-t-elle donc juré de vivre dans la chasteté? + +ROMÉO.--Elle l'a juré; et cette parcimonie produira un immense dégât, +car la beauté réduite par sa sévérité à mourir de faim prive de beauté +toute postérité. Elle est trop belle, trop sagement belle, pour mériter +le bonheur en me mettant au désespoir. Elle a fait un voeu contre +l'amour; et sous ce voeu ma vie est une mort à moi qui vis pour te le +dire. + +BENVOLIO.--Suivez mon conseil, oubliez de penser à elle. + +ROMÉO.--Oh! apprends-moi donc comment je pourrai oublier de penser. + +BENVOLIO.--En donnant à tes yeux quelque liberté: considère d'autres +beautés. + +ROMÉO.--Ce serait le moyen de me faire penser plus souvent à son exquise +beauté. Ces masques fortunés, qui caressent le front de nos belles +dames, ne font par leur noirceur que nous rappeler la beauté qu'ils +cachent. Celui qui est frappé d'aveuglement ne peut oublier le +précieux trésor de la vue qu'il a perdu. Montre-moi une maîtresse belle +par-dessus toutes les autres, que me sera sa beauté, sinon un livre +de souvenirs où je lirai le nom de celle qui surpasse cette beauté +incomparable? Adieu, tu ne peux m'apprendre à oublier. + +BENVOLIO.--Tu recevras de moi cette doctrine, ou j'en mourrai ton +débiteur. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Une rue. + +_Entrent_ CAPULET, PARIS, UN DOMESTIQUE. + + +CAPULET.--Montaigu est lié par la même défense que moi, et sous des +peines semblables; et il ne sera pas difficile, je pense, à deux +vieillards comme nous de vivre en paix. + +PARIS.--Vous jouissez tous d'une existence honorable, et c'est pitié +que vous ayez été si longtemps ennemis. Mais parlez, seigneur, que +répondez-vous à ma demande? + +CAPULET.--En répétant ce que je vous ai déjà dit. Mon enfant est encore +étrangère dans le monde; elle n'a pas vu s'accomplir la révolution de +quatorze années: laissons encore pâlir l'orgueil de deux étés avant de +la croire mûre pour être une épouse. + +PARIS.--De plus jeunes qu'elles sont devenues d'heureuses mères. + +CAPULET.--Mais elles se flétrissent trop tôt, ces mères prématurées.--La +terre a englouti toutes mes autres espérances; elle est en espérance +la maîtresse de mes terres. Mais faites-lui votre cour, aimable +Pâris; gagnez son coeur; ma volonté n'est qu'une dépendance de son +consentement: si elle vous agrée, c'est dans les limites de son choix +que réside mon aveu, et que ma voix vous sera loyalement accordée.--Ce +soir je donne une fête dont j'ai depuis longtemps l'usage; j'y ai invité +beaucoup de convives, tous mes amis; et parmi eux, je vous verrai +avec très-grande joie, comme un de plus, en augmenter le nombre. +Attendez-vous à voir ce soir dans ma pauvre maison des étoiles qui +foulent aux pieds la terre, éclipsent la lumière des cieux; cette joie +bienfaisante que ressent le jeune homme plein d'ardeur lorsqu'avril, +dans toute sa parure, marche sur les talons de l'hiver chancelant, +vous l'éprouverez ce soir parmi ces jeunes fleurs de beauté prêtes à +s'épanouir; écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et préférez celle +dont le mérite sera le plus grand. Au milieu du spectacle d'une telle +réunion, ma fille, réduite à elle-même, pourra faire nombre, mais non +pas attirer l'attention.--Allons, venez avec moi.--(_A un domestique_.) +Toi, maraud, trotte dans la belle Vérone; trouve toutes les personnes +dont les noms sont écrits ici (_il lui donne un papier_), et dis-leur +que la maison et le maître attendent leur bon plaisir. + +(Sortent Capulet et Pâris.) + +LE DOMESTIQUE.--Trouver ceux dont les noms sont écrits, ici! Il est +écrit que le cordonnier se servira de sa toises et le tailleur de +pierres de sa forme; le pêcheur de son pinceau, et le peintre de ses +filets. Mais on m'envoie chercher les personnes dont les noms sont +inscrits là-dessus, et je ne pourrai jamais trouver les noms que +l'écrivain a écrits là-dessus. Il faut que je m'adresse aux savants... +dans un moment... + +(Entrent Benvolio et Roméo.) + +BENVOLIO.--Allons, mon cher, la flamme est un remède à la brûlure qu'a +faite une autre flamme; une douleur est diminuée par l'angoisse d'une +autre; tournez jusqu'à vous étourdir et vous vous remettez en tournant +dans l'autre sens; un chagrin désespéré se guérit par la langueur d'un +nouveau chagrin. Laisse entrer dans tes yeux un nouveau poison, et +l'ancien venin perdra toute son âcreté. + +ROMÉO.--Votre feuille de plantain est excellente pour cela. + +BENVOLIO.--Pour quel mal, je t'en prie? + +ROMÉO.--Pour vos os brisés? + +BENVOLIO.--Allons, Roméo, es-tu fou? + +ROMÉO.--Non, pas fou, mais lié plus que ne le serait un fou, tenu en +prison, privé d'aliments, fustigé, tourmenté, et..... Bonsoir, mon bon +garçon. + +LE DOMESTIQUE.--Dieu vous donne le bonsoir.--Je vous en prie, monsieur, +savez-vous lire? + +ROMÉO.--Oui, c'est un bonheur que j'ai dans ma misère. + +LE DOMESTIQUE.--Peut-être l'avez-vous appris sans livres: mais, je vous +prie, pouvez-vous lire tout ce que vous voyez? + +ROMÉO.--Oui, si je connais les caractères et la langue. + +LE DOMESTIQUE.--C'est répondre sincèrement; tenez vous en joie. + +ROMÉO.--Arrêtez, mon ami, je sais lire. (_Il lit_.) «Le seigneur +Martino, sa femme et sa fille; le comte Anselme et ses charmantes +soeurs; la dame veuve de Vitruvio; le seigneur Placentio et ses aimables +nièces; Mercutio et son frère Valentin; mon oncle Capulet, sa femme et +ses filles; ma jolie nièce Rosaline; Livia; le seigneur Valentio et son +cousin Tybalt, Lucio et l'agréable Hélène.» C'est une belle assemblée. +(_Il lui rend le papier_.) Où doit-elle se réunir? + +LE DOMESTIQUE.--Là-haut. + +ROMÉO.--Où, là-haut? + +LE DOMESTIQUE.--A souper, à la maison. + +ROMÉO.--A la maison de qui? + +LE DOMESTIQUE.--De mon maître. + +ROMÉO.--Au fait, c'est ce que j'aurais dû vous demander d'abord. + +LE DOMESTIQUE.--Maintenant je vous dirai, sans que vous me le demandiez, +que mon maître est le puissant et riche Capulet; et si vous n'êtes pas +de la maison de Montaigu, je vous invite à venir avaler un verre de vin. +Tenez-vous en joie. + +(Il sort.) + +BENVOLIO.--A cette ancienne fête des Capulet soupera Rosaline, celle que +tu aimes tant: avec toutes les beautés qu'on admire à Vérone. Viens-y, +et d'un oeil sans prévention compare sa figure avec quelques autres que +je te montrerai, et ton cygne ne te paraîtra plus qu'une corneille. + +ROMÉO.--Quand la religieuse dévotion de mes yeux pourra me soutenir +un pareil mensonge, que mes larmes se changent en flammes, et que ces +hérétiques diaphanes, si souvent noyés sans pouvoir mourir, soient +brûlés comme imposteurs. Une femme plus belle que mon amante! Le soleil +qui voit tout n'a jamais vu son égale depuis le commencement du monde. + +BENVOLIO.--Bon, vous l'avez vue belle parce qu'il n'y avait personne +autre à côté; elle se balançait elle-même dans vos deux yeux: mais pesez +dans ces balances de cristal la dame de vos pensées avec telle autre +jeune fille que je vous montrerai brillant à cette fête, et à peine +trouverez-vous bien celle qui vous paraît maintenant la plus belle de +toutes. + +ROMÉO.--J'irai, non pour y voir un semblable objet, mais pour m'y +pénétrer de plaisir dans la splendeur de celui qui m'est cher. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +Un appartement de la maison de Capulet. + +LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE de Juliette. + + +LA SIGNORA CAPULET.--Nourrice, où est ma fille? Appelle-la, qu'elle +vienne. + +LA NOURRICE.--Dans l'instant, sur mon honneur[12]..... à l'âge de douze +ans--Je lui ai dit de venir.....--Quoi, mon agneau, mon oiseau du +bon Dieu..... Dieu nous préserve..... Où est donc cette petite fille? +Juliette! + +[Note 12: _By my maidenhead_.] + +(Entre Juliette.) + +JULIETTE.--Allons, qui m'appelle? + +LA NOURRICE.--Votre mère. + +JULIETTE.--Me voici, madame; que voulez-vous? + +LA SIGNORA CAPULET.--Voici de quoi il s'agit.--Nourrice, laisse-nous un +moment, nous avons à parler en secret.--Non, reviens, nourrice, je me +suis ravisée; tu entendras notre entretien.--Tu sais que ma fille est +d'un âge raisonnable. + +LA NOURRICE.--Ma foi, je puis vous dire son âge à une heure près. + +LA SIGNORA CAPULET.--Elle n'a pas quatorze ans. + +LA NOURRICE.--J'y mettrais quatorze de mes dents qu'elle n'a pas encore +quatorze ans..... (et cependant à mon grand chagrin, je vous dis, +je vous douze[13] qu'il ne m'en reste plus que quatre).... Combien +avons-nous d'ici à la Saint-Pierre? + +LA SIGNORA CAPULET.--Une quinzaine et quelques jours par-dessus[14]. + +[Note 13: _And yet to my teen be it spoken I have four. Teen_ est un +vieux mot qui signifie _chagrin_, il se prononce à peu près comme _ten_, +dix. Il a fallu, pour conserver le jeu de mots, employer le quolibet de +madame Jourdain.] + +[Note 14: _A fortnight and odd days._ Une quinzaine et quelques jours +hors de compte. Odd signifie tout ce qui ne rentre pas dans une unité, +une mesure, une règle commune. Il signifie aussi impair. La nourrice le +prend dans ce sens et répond: _Even or odd_ (pair ou impair).] + +LA NOURRICE.--Par-dessus ou par-dessous, c'est précisément ce jour-là. +Vienne la veille de la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze +ans.--Suzanne et elle (Dieu fasse paix à toutes les âmes chrétiennes!) +étaient du même âge....--C'est bien; Suzanne est avec Dieu; elle était +trop bonne pour moi.--Mais, comme je disais, la veille au soir de la +Saint-Pierre, elle aura quatorze ans; elle les aura, sûr; je me le +rappelle à merveille. Il y a à présent onze ans du tremblement de terre, +et elle fut sevrée, jamais je ne l'oublierai, précisément ce jour-là +parmi tous les jours de l'année; car j'avais frotté d'absinthe le bout +de mon sein, j'étais assise au soleil contre le mur du colombier; mon +maître et vous étiez alors à Mantoue...--Oh! j'ai de la mémoire; et +comme je vous disais, dès qu'elle eut goûté de l'absinthe sur le bout +de mon sein, et qu'elle l'eut trouvée amère, il fallait la voir, pauvre +petite, se fâcher et se mettre en colère contre le sein. Comme je +disais, voilà le colombier qui tremble. Oh! il ne fut pas besoin, je +vous jure, de me dire de trotter, et depuis ce temps-là, il y a onze +ans, car elle se tenait déjà seule; quoi! avec le bout de la baguette +elle courait et roulait tout partout: car, tenez, c'était la veille +qu'elle s'était cassé la tête; et alors mon mari, Dieu veuille avoir son +âme, c'était un drôle de corps! il releva l'enfant: «Comment, dit-il, tu +te laisses tomber sur le nez! quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas +en arrière; n'est-ce pas, Jules?» et, par Notre-Dame, la petite coquine +cessa de pleurer, et dit: «Oui.» Voyez pourtant ce que c'est qu'une +plaisanterie. J'en réponds, je vivrais mille ans que je ne l'oublierais +jamais: «N'est-ce pas, Jules?» dit mon mari: et la petite morveuse finit +tout de suite et dit: «Oui...» + +LA SIGNORA CAPULET.--En voilà assez; je t'en prie, tais-toi. + +LA NOURRICE.--Oui, madame; et pourtant je ne peux pas m'empêcher de rire +quand je pense comme elle cessa de crier et dit: «Oui...» Et pourtant, +je vous jure, elle avait sur le front une bosse aussi grosse que +la coquille d'un poulet. C'était un coup terrible, et elle pleurait +amèrement. «Comment, dit mon mari, tu te laisses tomber sur le nez! Tu +tomberas en arrière quand tu seras plus grande; n'est-ce pas, Jules?» +Elle finit tout de suite et dit: «Oui.» + +JULIETTE.--Finis, nourrice, finis, je t'en prie, quand je te le dis. + +LA NOURRICE.--Allons, j'ai fini. Que Dieu te marque de sa grâce! Tu +étais la plus jolie petite enfant que j'aie jamais nourrie: si je peux +vivre assez pour te voir mariée, je n'en demande pas davantage. + +LA SIGNORA CAPULET.--Et le mariage est justement le sujet dont je suis +venu causer avec elle.--Dites-moi, ma fille Juliette, avez-vous envie de +vous marier? + +JULIETTE.--C'est un honneur auquel je n'ai jamais pensé. + +LA NOURRICE.--Un honneur! Si je n'avais pas été ta seule nourrice, je +dirais que tu as sucé la sagesse avec le lait. + +LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! pensez maintenant au mariage. Il y a dans +Vérone des femmes plus jeunes que vous, considérées et déjà mères; et +moi, je m'en souviens bien, j'étais déjà votre mère longtemps avant +l'âge où vous voilà fille encore; enfin, en un mot, le brave Pâris vous +adresse ses voeux. + +LA NOURRICE.--C'est un homme, jeune dame... madame, c'est un homme comme +tout le monde... Vraiment, il semble moulé en cire. + +LA SIGNORA CAPULET.--L'été de Vérone n'a pas une fleur qui puisse lui +être comparée. + +LA NOURRICE.--Oh! vraiment, c'est une fleur; ma foi, oui, une vraie +fleur. + +LA SIGNORA CAPULET.--Qu'en dites-vous? Vous sentez-vous du goût pour +ce gentilhomme? Ce soir, vous le verrez à notre fête. Parcourez tout le +livre[15] de la figure du jeune Pâris, et vous y apercevrez le plaisir +écrit avec la plume de la beauté. Examinez ces traits si bien d'accord, +et vous verrez comme ils s'expliquent l'un l'autre; et ce que peut +encore offrir d'obscur ce charmant volume, vous le trouverez écrit dans +la marge de ses yeux. Ce précieux livre d'amour, cet amant encore sans +liens ne demande, pour compléter sa beauté, que l'ornement dont il va se +couvrir. C'est la mer qui fait vivre le poisson; et la beauté doit être +orgueilleuse de donner asile à la beauté. Le livre qui sous ses fermoirs +d'or enserre la légende dorée en partage la gloire aux yeux de tous: +ainsi, en le possédant, vous partagerez tout ce qui lui appartient sans +rien diminuer du vôtre. + +[Note 15: De toutes ces métaphores sur Pâris, comparé à un livre, une +seule a paru impossible à rendre, c'est celle où la signora Capulet +l'appelant _unbound lover_, en fait à la fois _un amant sans liens et un +amant sans reliure_.] + +LA NOURRICE.--Diminuer! non, en vérité; elle grossira plutôt: les femmes +grossissent par le moyen des hommes. + +LA SIGNORA CAPULET.--Répondez-moi en un mot: l'amour de Pâris +pourrait-il vous plaire? + +JULIETTE.--Je verrai à le trouver agréable si le voir peut faire qu'il +m'agrée. Mais mon regard ne pénétrera pas plus avant que le point où +votre consentement lui donnera la force de se lancer. + +(Entre un domestique.) + +LE DOMESTIQUE.--Madame, les convives sont arrivés, le souper est servi, +on vous attend; on demande ma jeune maîtresse; on jure, dans l'office, +après la nourrice; toutes choses sont à point. Il faut que j'aille +servir, je vous en prie, venez sur-le-champ. + +LA SIGNORA CAPULET.--Nous te suivons. Allons, Juliette, le comte nous +attend. + +LA NOURRICE.--Allez, ma fille, chercher ce qui donnera d'heureuses nuits +à vos heureux jours. + +(Elles sortent.) + + +SCÈNE IV + +Une rue. + +_Entrent_ ROMÉO, MERCUTIO, BENVOLIO, _avec cinq ou six autres masques et +des porteurs de flambeaux._ + + +ROMÉO.--Eh bien! est-ce là ce que nous dirons pour notre excuse, ou +entrerons nous sans apologie? + +BENVOLIO.--Tous ces bavardages-là sont du temps passé[16]. + +[Note 16: Il paraît qu'autrefois il arrivait souvent qu'on vînt à une +fête sans y être invité; alors on paraissait en masque et précédé +d'une espèce de hérault, également déguisé et qui prononçait par forme +d'excuse un compliment préparé. Apparemment que, du temps de Shakspeare, +la mode de ces compliments commençait à passer.] + +Nous n'aurons point de Cupidon avec son bandeau et son écharpe, portant +un arc à la tartare fait de latte peinte, pour effrayer les dames au +hasard, comme un homme qui chasse les corneilles; nous n'aurons pas non +plus de ces prologues sans livres répétés en traînant après le souffleur +au moment de notre entrée. Qu'ils nous mesurent des yeux comme il leur +plaira, nous leur mesurerons une mesure de danse, et nous voilà partis. + +ROMÉO.--Donnez-moi une torche; ces gambades ne me vont pas. Sombre[17] +comme je le suis, c'est à moi à porter le flambeau. + +[Note 17: Chaque troupe de masques était précédée d'un homme portant une +torche qui entrait dans l'assemblée, mais ne se mêlait point à la fête.] + +MERCUTIO.--Vraiment, mon cher Roméo, il faudra bien que vous dansiez. + +ROMÉO.--Non pas moi, croyez-moi. Vous autres, vous avez des souliers +à danser et le pied léger; moi, j'ai une âme de plomb qui me cloue +tellement à terre que je ne saurais remuer. + +MERCUTIO.--Vous êtes amoureux, empruntez les ailes de l'Amour pour vous +élancer au delà des hauteurs ordinaires. + +ROMÉO.--Il m'a lancé un dard qui me perce trop cruellement pour que +je puisse me lancer sur ses ailes légères; et enchaîné[18] comme je le +suis, je ne puis m'élever au-dessus de ma sombre tristesse: je succombe +sous le pesant fardeau de l'Amour. + +[Note 18: Il y a ici abondance et complication de jeux de mots entre +_sore_ (cruel) et _soar_ (prendre l'essor), _bound_ (enchaîné) et +_bound_ (bond). On en a indiqué ce qui a été possible.] + +MERCUTIO.--Et en succombant vous écraserez l'Amour: vous êtes un poids +trop fort pour quelque chose de si délicat. + +ROMÉO.--L'Amour délicat! il est dur, rude, ingouvernable, piquant comme +l'épine. + +MERCUTIO.--Si l'Amour vous mène rudement, menez rudement l'Amour; s'il +vous pique, donnez de l'éperon et vous le mettrez à bas. Allons, une +boîte pour mon visage; c'est un masque pour un masque. (_Il met son +masque_.) Que m'importe à présent quel oeil curieux remarque mes +difformités? Voici un front refrogné qui rougira pour moi. + +BENVOLIO.--Allons, frappe, et entrons; et aussitôt entrés, que chacun +ait recours à ses jambes. + +ROMÉO.--Donnez-moi une torche. Que des étourdis légers de coeur +effleurent de leurs pieds les joncs insensibles[19]. Pour moi, je +tiendrai, comme on dit, la chandelle, et je regarderai. Ce qui me +convient, c'est le proverbe des grand'mères: «La fête n'a jamais été si +belle, et je m'en vas[20].» + +[Note 19: Avant de connaître l'usage des tapis, on couvrait de joncs le +sol des appartements; de là _joncher_.] + +[Note 20: MERCUT. + + _The game was never so fair and I am done. + Tut, dun's the mouse, the constable's word, + If thou art dun, we'll draw thee from the mire_, etc. + +Il y a ici entre _done_ et _dun_ un jeu de mots intraduisible. _Dun's +the mouse_ (la souris est grise) serait, selon les commentateurs, un +proverbe équivalent à notre proverbe: _A la nuit, tous chats sont gris._ +Mais ils se trouvent hors d'état d'expliquer suffisamment l'allusion +contenue dans ces mots _the constable's word_. En adoptant dans la +traduction leur version sur le _dun's the mouse_, je serais plutôt tenté +d'y voir un jeu de mots employé par quelque constable dans une occasion +où, ayant à se saisir d'un malfaiteur, il aura employé, pour avertir ses +gens sans alarmer celui qu'il cherchait, ces mots insignifiants, _dun's +the mouse_ (la souris est grise), pour ceux-ci, _done's the mouse_ (la +souris est prise, c'en est fait de la souris). Quoi qu'il en soit, cette +explication n'est pas plus mauvaise qu'aucune de celles qu'ont données +les commentateurs. _Dun out from the mire_ était une ancienne chanson: +on a substitué à cette allusion impossible à rendre un jeu de mots sur +ces deux sens du mot _gris_, qui n'est point dans Shakspeare, à charge +de revanche.] + +MERCUTIO.--Bon, bon, à la nuit tous chats sont gris; c'est le mot du +constable: et si tu es gris, nous te tirerons, sauf respect, de la mare +où cet amour t'a enfoncé jusqu'aux oreilles. Venez, nous brûlons le +jour[21]. Holà! + +[Note 21: _We burn day light_, expression proverbiale commune à +l'anglais et au français.] + +ROMÉO.--Cela n'est pas ainsi. + +MERCUTIO.--Je veux dire, mon cher, qu'en nous arrêtant ainsi nous +dépensons notre lumière sans profit, comme des lampes qui brûleraient le +jour. Il faut voir dans ce que nous disons ce que nous avons intention +de dire, car c'est là que la raison se trouvera cinq fois plutôt qu'une +seule dans nos cinq sens. + +ROMÉO.--Oui, nous avons bonne intention en allant à cette mascarade; +mais il n'est pas raisonnable d'y aller. + +MERCUTIO.--Peut-on te demander pourquoi? + +ROMÉO.--J'ai fait un songe cette nuit. + +MERCUTIO.--Et moi aussi. + +ROMÉO.--Eh bien! qu'avez-vous rêvé? + +MERCUTIO.--Que ceux qui rêvent mentent souvent[22]. + +[Note 22: Jeu de mots intraduisible entre (lie) mentir, _et (lie)_ être +couché.] + +ROMÉO.--Oui, lorsqu'endormis dans leur lit ils rêvent des choses vraies. + +MERCUTIO.--Oh! je vois que la reine Mab vous a visité cette nuit: c'est +la fée sage-femme[23]. Elle vient, petite et légère comme l'agate placée +à l'index d'un alderman, traînée par un attelage de minces atomes, et +parcourt le nez des hommes pendant leur sommeil. Les rayons de ses roues +sont faits de longues pattes de faucheur; l'impériale de sa voiture +d'ailes de sauterelles; ses traits de la plus fine toile d'araignée; ses +harnais des rayons humides d'un clair de lune. Le manche de son fouet +est un os de grillon, et la mèche une mince pellicule. Son postillon est +un petit moucheron vêtu de gris, pas à moitié si gros que le petit ver +rond retiré avec la pointe d'une aiguille du doigt d'une jeune fille. +Son chariot est une coquille de noisette vide travaillée par l'écureuil, +ouvrier en bois, ou par le vieux ver, de temps immémorial associé des +fées. C'est dans cet équipage qu'elle galope toutes les nuits au travers +du cerveau des amants, et ils rêvent d'amour; sur les genoux des hommes +de cour, et ils rêvent aussitôt de révérences; sur les doigts des gens +de loi, et sur-le-champ ils rêvent d'épices; sur les lèvres des dames, +et à l'instant elles rêvent de baisers: mais souvent Mab irritée les +punit par des boutons d'avoir empesté leur haleine en mangeant des +confitures[24]. Quelquefois elle galope sur le nez d'un courtisan, et il +rêve qu'il flaire une place à solliciter. Quelquefois elle vient, avec +la queue d'un pourceau de dîme, chatouiller le nez d'un prébendaire +endormi, et il rêve d'un second bénéfice. Tantôt elle dirige son char +sur le cou d'un soldat, et il rêve d'ennemis qu'il pourfend, de brèches, +d'embuscades, de coutelas d'Espagne, de rasades profondes de cinq +brasses: alors elle bat le tambour à son oreille; il s'éveille en +sursaut, et dans sa frayeur il jure une ou deux invocations, puis se +rendort. C'est cette même Mab qui pendant la nuit mêle la crinière des +chevaux et la frise en sales tampons de crins ensorcelés, qui, une fois +débrouillés, présagent de grands malheurs. C'est la sorcière qui +pèse sur le sein des jeunes filles étendues dans leur lit, pour leur +apprendre à supporter et en faire des femmes fortes[25]. C'est elle +qui... + +[Note 23: _She is the fairies midwife_, ce qui ne signifie point _la +sage-femme des fées_, mais _la sage-femme entre les fées_. On ne +voit nulle part que l'emploi de la reine Mab, la fée des songes, fût +d'accoucher les fées; mais c'était elle qui enlevait à leur mère, +au moment de leur naissance, les enfants nés pendant la nuit pour y +substituer un enfant étranger.] + +[Note 24: _Sweet meats_, espèce de confitures parfumées, connues alors +sous le nom de _kissing comfits_, et dont les femmes faisaient un grand +usage] + +[Note 25: + + _This is the hag, when maids lie on their backs, + That presses them, and learn them first to bear, + Making them women of good carriage._ + +La phrase était impossible à rendre exactement.] + +ROMÉO.--Paix, paix, Mercutio, paix; ce sont des riens que tu nous dis +là. + +MERCUTIO.--Tu as raison, car je parle de songes, enfants d'un cerveau +oisif, produit de quelques vaines chimères, d'une substance aussi légère +que l'air, et plus inconstante que le vent, qui, caressant le sein glacé +du nord, s'irrite soudain, et, par une bouffée contraire, tourne sa face +vers le midi qui verse la rosée. + +BENVOLIO.--Ce vent dont vous nous parlez nous rejette loin de +nous-mêmes. Le souper est fini et nous arriverons trop tard. + +ROMÉO.--Trop tôt, au contraire, j'en ai peur. Un pressentiment funeste +semble me dire qu'au milieu des réjouissances de cette nuit quelque +événement encore suspendu dans les astres va commencer son cours +terrible, et amener, par le traître coup d'une mort prématurée, le terme +de cette vie méprisée que je renferme en mon sein. Mais, que celui qui +gouverne ma course dirige ma voile! Allons, joyeux seigneurs. + +BENVOLIO.--Battez, tambours. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens. + +_Entrent des_ DOMESTIQUES. + + +PREMIER DOMESTIQUE.--Où est Potpan, qu'il ne m'aide pas à desservir? +Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir! + +SECOND DOMESTIQUE.--Quand le bon air d'une maison est remis dans les +mains d'un ou deux hommes, et des mains sales encore, cela fait mal au +coeur[26]. + +[Note 26: _Tis a foul thing. A foul thing_ signifie une chose +_malpropre_ et une chose _fâcheuse, coupable_, etc.] + +PREMIER DOMESTIQUE.--Emporte les pliants, dérange le buffet, aie +l'oeil à la vaisselle. Mon cher, mets de côté pour moi un morceau de +massepain[27]; et si tu veux me faire plaisir, tu diras au portier de +laisser entrer Suzanne Grindstone et Nell.--Antoine! Potpan! + +[Note 27: Les massepains étaient alors d'énormes gâteaux, dont nos +_macarons_, dit l'un des commentateurs de Shakspeare ne sont qu'un +_diminutif dégénéré_.] + +SECOND DOMESTIQUE.--Oui, mon garçon, nous voilà. + +PREMIER DOMESTIQUE.--On a besoin de vous, on vous appelle, on vous +demande, on vous cherche dans la grande salle. + +SECOND DOMESTIQUE.--Nous ne pouvons pas être ici et là en même temps. +Allons, gai, mes amis; soyons vifs un moment, et que celui qui vivra le +dernier emporte tout. + +(Ils se retirent.) + +(Entrent Capulet, les convives et les masques.) + +CAPULET.--Cavaliers, soyez les bienvenus. Voilà des dames à qui les +cors ne font pas mal au pied, et qui vous donneront bien un tour +de danse.--Ah, ah! mesdames, laquelle de vous refusera de danser +maintenant? Celle qui fera la dégoûtée, je protesterai qu'elle a des +cors aux pieds. Est-ce là vous serrer de près?--Cavaliers, soyez les +bienvenus. J'ai vu le temps où je portais un masque aussi, et où je +pouvais conter mes histoires tout bas à l'oreille d'une belle dame, +et de manière à ne pas lui déplaire. Ce temps est passé; il est +passé, passé.--Vous êtes les bienvenus, cavaliers.--Allons, musiciens, +commencez. En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes filles, +sautez. (_Les instruments jouent et l'on danse_.) Holà! valets, encore +des lumières, relevez les tables contre le mur; éteignez le feu, la +salle devient trop chaude.--Allons, mon cher, voilà un divertissement +imprévu qui ne prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin +Capulet; car vous et moi nous avons passé nos jours de danse. Combien +y a-t-il de temps que vous et moi nous avons porté un masque pour la +dernière fois? + +SECOND CAPULET.--Par Notre-Dame, il y a trente ans. + +CAPULET.--Comment donc, mon cher? il n'y a pas tant, il n'y a pas tant. +C'était à la noce de Lucentio: il y aura, vienne la Pentecôte quand elle +voudra, quelque vingt-cinq ans; nous y allâmes en masque. + +SECOND CAPULET.--Il y a davantage, davantage: son fils est plus âgé que +cela; son fils a trente ans. + +CAPULET.--Vous me direz cela, à moi? Il y a deux ans que son fils était +encore mineur. + +ROMÉO.--Quelle est cette dame dont s'est enrichie la main de ce +cavalier? + +UN DOMESTIQUE.--Je ne la connais pas, monsieur. + +ROMÉO.--Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux doit apprendre à +briller. Sa beauté près de ce visage semblable à la nuit ressemble à un +joyau attaché à l'oreille d'un Éthiopien: beauté trop brillante pour +les usages de la vie, trop précieuse pour la terre! Telle une blanche +colombe parmi les corbeaux, telle paraît cette dame auprès de ses +compagnes. Quand la danse aura cessé, j'observerai où elle se tient; et +je rendrai heureuse ma main téméraire en touchant la sienne. Mon coeur +a-t-il aimé jusqu'à ce moment? Protestez du contraire, mes yeux, car +jusqu'à cette nuit je n'avais jamais vu la véritable beauté. + +TYBALT.--A sa voix, cet homme doit être un Montaigu. Garçon, donne-moi +ma rapière. Comment, ce misérable osera venir ici, caché sous un masque +grotesque, pour dénigrer et ridiculiser notre fête! Par la tige et +l'honneur de ma race, je ne crois pas pécher en lui donnant le coup de +la mort. + +CAPULET.--Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi tempêtez-vous ainsi? + +TYBALT.--Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre ennemi; un traître +qui est venu ici ce soir, en haine de nous, pour se moquer de notre +fête. + +CAPULET.--Est-ce le jeune Roméo? + +TYBALT.--C'est lui-même, ce traître de Roméo. + +CAPULET.--Modère-toi, mon cher neveu; laisse-le en paix, il a l'air d'un +noble cavalier; et, pour dire la vérité, tout Vérone le vante comme un +jeune homme vertueux et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas, +pour tous les trésors de cette ville, lui faire ici, dans ma maison, la +moindre insulte. Sois donc patient, ne fais pas attention à lui: c'est +ma volonté; et si tu la respectes, tu prendras un visage gracieux et +quitteras cet air de mauvaise humeur qui sied mal dans une fête. + +TYBALT.--Il sied très-bien quand un pareil traître devient votre +convive: je ne le souffrirai pas. + +CAPULET.--Vous le souffrirez vraiment, mon petit ami! Je vous dis que +vous le souffrirez. Allons donc; est-ce moi qui suis le maître ici, ou +bien vous? Allons donc, vous ne le souffrirez pas? Dieu me pardonne! +vous allez mettre le trouble parmi mes hôtes, vous prendrez les airs +d'un coq sur son panier[28]! vous ferez le maître!.... + +[Note 28: _You will set cock-a-hoop_: un coq sur un cerceau.] + +TYBALT.--Mais, mon oncle, c'est une honte.... + +CAPULET.--Allez, allez, vous êtes un jeune insolent.... Nous verrons +vraiment.... Cette farce pourrait bien vous tourner mal. Je sais ce que +je dis. Il faudra que vous veniez ici me contrarier! En vérité, vous +prenez bien votre temps.--A merveille, mes enfants.--Vous n'êtes qu'un +fat, allez; tenez-vous tranquille, ou....--Encore des lumières; encore +des lumières. N'avez-vous pas de honte?--Je vous forcerai bien à être +tranquille. Comment!--Allons, gai, mes enfants. + +TYBALT.--Cette patience forcée, et la colère à laquelle je voudrais +m'abandonner, font, en se heurtant, trembler tout mon corps des assauts +qu'elles se livrent. Je m'en irai; mais cette intrusion qui semble douce +maintenant, se changera en fiel amer. + +(Il sort.) + +ROMÉO, _à Juliette_.--Si d'une main trop indigne j'ai profané la +sainteté de l'autel, voici la douce expiation de ma faute: mes lèvres, +pèlerins rougissants, sont prêtes à adoucir par un tendre baiser la rude +impression de ma main. + +JULIETTE.--Bon pèlerin, vous faites injure à votre main, qui n'a montré +en ceci qu'une dévotion pleine de convenance; car les saints ont des +mains que peuvent toucher celles des pèlerins; et joindre les mains est +le baiser du pieux voyageur en terre sainte. + +ROMÉO.--Les saints n'ont-ils pas des lèvres? et les pieux voyageurs +aussi? + +JULIETTE.--Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer à prier. + +ROMÉO.--Oh! s'il en est ainsi, chère sainte, permets aux lèvres de faire +l'office des mains: elles te prient, exauce leur prière, de peur que ma +foi ne se change en désespoir. + +JULIETTE.--Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent la prière qui +leur est faite. + +ROMÉO.--Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir le fruit de +ma prière: ainsi vos lèvres auront purifié les miennes de leur péché. + +(Il lui donne un baiser.) + +JULIETTE.--Alors mes lèvres doivent avoir pris le péché dont elles ont +déchargé les vôtres. + +ROMÉO.--Pris le péché de mes lèvres! ô faute doucement punie! Rendez-moi +mon péché. + +JULIETTE.--Vous donnez des baisers avec méthode[29]. + +[Note 29: _By the book_.] + +LA NOURRICE.--Madame, votre mère veut vous dire un mot. + +ROMÉO.--Quelle est sa mère? + +LA NOURRICE.--Vraiment, jeune homme; sa mère est la maîtresse de la +maison, et c'est une bonne dame, sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille +avec qui vous causiez; et je dis que celui qui mettra la main dessus +aura du comptant. + +ROMÉO.--C'est une Capulet!--Oh! qu'il va m'en coûter cher! ma vie est +engagée à mon ennemie. + +BENVOLIO.--Allons, Roméo, partons, la fête est à son plus beau moment. + +ROMÉO.--Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est que plus grand. + +CAPULET.--Arrêtez, cavaliers, ne songez pas encore à nous quitter: nous +avons là une ridicule petite collation sans cérémonie.--Vous le voulez +donc absolument? Allons, je vous remercie tous; je vous remercie, +honnêtes cavaliers; bonne nuit.--Encore des torches par là!--Allons, +allons donc chercher nos lits. Ah! par ma foi, mon cher (_au second +Capulet_), il se fait tard. Je vais aller me reposer. + +(Ils sortent.) + +JULIETTE.--Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce cavalier? + +LA NOURRICE.--C'est le fils et l'héritier du vieux Tibério. + +JULIETTE.--Quel est celui qui sort actuellement? + +LA NOURRICE.--Je crois, ma foi, que c'est le jeune Pétruccio. + +JULIETTE.--Et celui qui le suit, qui ne voulait pas danser? + +LA NOURRICE.--Je ne le connais pas. + +JULIETTE.--Va, demande son nom.--S'il est marié, il est probable que mon +tombeau sera mon lit nuptial. + +LA NOURRICE.--Son nom est Roméo: c'est un Montaigu, le fils unique de +votre grand ennemi. + +JULIETTE.--Mon unique amour lié de l'unique objet de ma haine!.... +Je l'ai vu trop tôt sans le connaître! et je l'ai connu trop tard! +O prodige de l'amour qui vient de naître en moi, que je sois forcée +d'aimer un ennemi détesté! + +LA NOURRICE.--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? + +JULIETTE.--Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un avec qui j'ai +dansé. + +(Une voix dans l'intérieur appelle Juliette.) + +LA NOURRICE.--Tout à l'heure, tout à l'heure. (_A Juliette_.) Venez, +allons-nous-en; tous les étrangers sont partis. + +(Elles sortent.) + +(Entre le choeur.) + +LE CHOEUR.--Une ancienne passion languit maintenant sur son lit de mort, +et de jeunes désirs soupirent après son héritage. Cette beauté pour qui +l'amour gémissait et demandait à mourir, comparée à la tendre Juliette, +a maintenant cessé d'être belle. Maintenant Roméo est aimé, et il aime à +son tour; la magie des regards a jeté sur eux le même charme. Cependant +il faut qu'il se plaigne à celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle +dérobe sur de cruels hameçons le doux appât de l'Amour. Étant tenu pour +un ennemi, il ne pourra avoir accès près d'elle pour exprimer ces voeux +que les amants ont accoutumé de jurer; tandis qu'elle, aussi pressée +d'amour, aura bien moins de moyens encore de chercher à rencontrer celui +qu'elle aime depuis un moment, mais la passion leur prête sa puissance, +l'occasion leur fournira les moyens de se rapprocher, et tempérera leur +détresse par une douceur extrême. + +(Il sort.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + +ACTE DEUXIÈME + + +SCÈNE I + +Un lieu ouvert touchant le jardin de Capulet. + +_Entre_ ROMÉO. + + +ROMÉO.--Puis-je aller plus loin lorsque mon coeur est ici? Marche, terre +insensible, et retourne vers ton centre. + +(Il escalade le mur et saute dans le jardin.) + +(Entrent Benvolio et Mercutio.) + +BENVOLIO.--Roméo! cousin Roméo! + +MERCUTIO.--Il a fait sagement, et, sur ma vie, il s'est échappé pour +aller trouver son lit. + +BENVOLIO.--Il a couru de ce côté, et a sauté par-dessus le mur de ce +verger. Appelle-le, bon Mercutio. + +MERCUTIO.--Oui, et je vais même le conjurer.--Roméo! caprice! insensé! +passion! amant! apparais-nous sous la forme d'un soupir; dis-nous +seulement un vers, et je serai satisfait.--Crie-nous seulement un +_hélas!_ Fais seulement rimer _tendresse_ et _maîtresse_; dis quelques +mots de douceur à ma commère Vénus, un petit sobriquet à son fils et +héritier le jeune aveugle Adam Cupidon[30], qui tira si proprement quand +le roi Cophetua devint amoureux de la fille du mendiant[31].--Il ne +m'entend point, il ne bouge point, il ne remue point; il faut que ce +magot-là soit mort, et je vais l'évoquer.--Je te conjure par les yeux +brillants de Rosaline, par son front élevé, par l'incarnat de ses +lèvres, par son joli pied, par sa jambe bien faite, et tout ce qui +s'ensuit[32], de nous apparaître sous ta propre ressemblance. + +[Note 30: _Adam Cupid_. Adam Bell était le nom d'un archer fameux auquel +on a dû supposer que Shakspeare voulait faire allusion. C'est ce qui a +engagé les critiques à adopter cette leçon à la place d'_Abraham Cupid_, +que portent les premières éditions.] + +[Note 31: Allusion à un vers d'une ancienne ballade: + + _The blinded boy that shoots so trim_, + +(L'enfant aveugle qui tire si proprement). La ballade a pour titre: +_King Cophetua and the beggar maid_, et se trouve dans le recueil +intitulé _Relics of ancient english poetry_, rassemblé par le docteur +Percy.] + +[Note 32: + + _By her fine foot, straight leg, and quivering thigh_ + _And the demesnes that there adjacent lie_. +] + +BENVOLIO.--S'il t'entend, tu le fâcheras. + +MERCUTIO.--Ce que je dis ne peut l'offenser; ce qui pourrait l'offenser +serait d'évoquer quelque esprit étrange dans le cercle de sa maîtresse, +et de l'y laisser jusqu'à ce qu'elle l'eût conjuré et fait rentrer +dans l'abîme; cela pourrait l'irriter; mon invocation est honnête et +obligeante, et je ne conjure au nom de sa maîtresse que pour le faire +apparaître. + +BENVOLIO.--Viens, il se sera enfoncé sous ces arbres pour l'amour de la +nuit; ils sont faits l'un pour l'autre[33]: son amour est aveugle; les +ténèbres seules lui conviennent. + +[Note 33: _To be consorted with the humorous night, humorous_ veut dire +ici _d'une humeur assortie à la sienne._] + +MERCUTIO.--Quand l'amour est aveugle, il ne peut toucher le +but[34].--Roméo, je te souhaite une bonne nuit; moi, je vais gagner mon +alcôve. Ce lit de camp est trop froid pour que j'y puisse dormir.--Eh +bien! partons-nous? + +[Note 34: Il a fallu passer ces cinq vers: + + _Now will he sit under a medlar tree + And wish his mistress were that kind of fruit + As maid call medlars, when they laugh alone. + O Roméo, that she were, ah that she were + An open_ et cætera, _thou a propin pear._ + +Ces deux derniers vers, dont les commentateurs ne sont pas trop parvenus +à saisir le sens, leur ont cependant paru d'une telle indécence qu'ils +n'ont osé les insérer dans le texte, et les ont rejetés dans une note où +ils nous apprennent que _l'et cætera_ est l'indication d'une obscénité +encore plus grossière, l'usage, du temps de Shakspeare étant, lorsque +quelque expression prononcée sur la scène paraissait trop indécente pour +l'impression, de la suppléer par un _et cætera_.] + +BENVOLIO.--Allons, car il serait fort inutile de le chercher ici, +puisqu'il ne veut pas qu'on le trouve. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Le jardin de Capulet. + +_Entre_ ROMÉO. + + +ROMÉO.--Il se rit des cicatrices, celui qui n'a jamais reçu une +blessure. (_Juliette paraît à une fenêtre._)--Mais doucement! Quelle +lumière brille soudain à travers cette fenêtre? C'est l'Orient; Juliette +est le soleil.--Lève-toi, soleil de beauté; tue la lune jalouse, déjà +malade et pâle de douleur de ce que toi, sa servante, es bien plus belle +qu'elle. Ne sois pas sa servante, puisqu'elle est jalouse. La couleur +dont se revêtent ses vestales est une couleur malade et livide; on ne la +voit qu'aux imbéciles, rejette-la loin de toi. Oui, c'est ma dame; +oui, ce sont mes amours: oh! si elle pouvait savoir ce qu'elle est +pour moi!--Elle parle, et cependant elle ne fait entendre aucun son. +Qu'importe! ses yeux ont un langage; je veux leur répondre.--Je +suis trop téméraire; ce n'est pas à moi qu'elle parle. Deux des +plus brillantes étoiles du ciel, appelées ailleurs par quelque soin, +conjurent ses yeux de briller dans leur sphère jusqu'à leur retour. Mais +quoi? si ses yeux étaient au ciel, et que les étoiles fussent dans sa +tête, l'éclat de ses joues leur ferait honte comme le jour à une lampe; +et ses yeux, de la voûte du ciel, verseraient à travers les régions +éthérées des flots si brillants de lumière, que les oiseaux chanteraient +pensant qu'il n'est pas nuit!--Voyez comme elle appuie sa joue sur sa +main. Oh! que ne suis-je un gant placé sur cette main, pour toucher +cette joue! + +JULIETTE.--Hélas! + +ROMÉO.--Elle parle.--Oh! parle encore, ange radieux! car tu parais aussi +resplendissant au sein de cette nuit étendue sur ma tête qu'un messager +ailé du ciel, lorsqu'aux regard étonnés des mortels, qui, les yeux +élevés de tout leur effort, se renversent en arrière pour le contempler, +il fend le cours paresseux des nuages et vogue au sein des airs. + +JULIETTE.--O Roméo! Roméo!--Pourquoi es-tu Roméo?--Renie ton père et +rejette ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure seulement de m'aimer, et +je cesse d'être une Capulet. + +ROMÉO, _à part_.--Dois-je l'écouter plus longtemps, ou répondrai-je à +ceci? + +JULIETTE.--Il n'y a que ton nom qui soit mon ennemi. Tu es toujours +toi-même, non un Montaigu. Qu'est-ce ce que c'est que Montaigu? Ce n'est +ni la main, ni le pied, ni le bras, ni le visage, ni aucune des autres +parties qui appartiennent à un homme. Oh! sois quelque autre chose. Qu'y +a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose, sous tout autre nom +sentirait aussi bon. Ainsi Roméo, ne se nommât-il plus Roméo, garderait +en perdant ce nom ses perfections chéries. Roméo, dépouille-toi de ton +nom; et pour ce nom, qui ne fait pas partie de toi-même, prends-moi tout +entière. + +ROMÉO.--Je te prends au mot. Appelle-moi ton amant, et je reçois un +nouveau baptême, je cesse à jamais d'être Roméo. + +JULIETTE.--Qui es-tu, toi qui, couvert par la nuit, viens ainsi +t'emparer de mes secrets? + +ROMÉO.--Je ne sais de quel nom me servir pour t'apprendre qui je suis. +Mon nom, ô ma sainte chérie[35], m'est odieux, puisqu'il est pour toi +celui d'un ennemi. S'il était écrit, je le mettrais en pièces. + +[Note 35: _Ma sainte_ était à cette époque le nom que les amants +donnaient le plus habituellement à leur maîtresse.] + +JULIETTE.--Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles prononcées par +cette voix, et cependant j'en reconnais les sons.--N'es-tu pas Roméo, un +Montaigu? + +ROMÉO.--Ni l'un ni l'autre, ma charmante sainte, si l'un ou l'autre te +sont odieux. + +JULIETTE.--Comment es-tu arrivé jusqu'ici, dis-le moi, et qu'y viens-tu +faire? Les murs du verger sont élevés et difficiles à escalader. Songe +qui tu es; ces lieux sont pour toi la mort si quelqu'un de mes parents +vient à t'y rencontrer. + +ROMÉO.--Des ailes légères de l'amour j'ai volé sur le haut de ces +murailles; car des barrières de pierre ne peuvent exclure l'amour; et +tout ce que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter: tes parents ne +sont donc point pour moi un obstacle. + +JULIETTE.--S'ils te voient, ils te tueront. + +ROMÉO.--Hélas! tes yeux sont pour moi bien plus dangereux que vingt de +leurs épées. Donne-moi seulement un doux regard, et je suis à l'épreuve +de leur inimitié. + +JULIETTE.--Je ne voudrais pas pour le monde entier qu'ils te vissent +ici. + +ROMÉO.--Le manteau de la nuit me dérobe à leurs regards. A moins que tu +ne m'aimes, laisse-les me surprendre: il me vaut mieux perdre la vie par +leur haine que mourir lentement sans ton amour. + +JULIETTE.--Qui t'a appris à trouver ce lieu? + +ROMÉO.--L'amour, qui m'a d'abord excité à le chercher: il m'a prêté son +intelligence, et je lui ai prêté mes yeux.--Je ne suis point un pilote; +mais fusses-tu aussi loin de moi que ce vaste rivage baigné des mers les +plus éloignées, pour un tel chargement j'aventurerais tout. + +JULIETTE.--Tu le sais, la nuit étend son masque sur mon visage, sans +quoi ce que tu viens de m'entendre dire colorerait devant toi mes joues +de la rougeur qui convient à une jeune fille. Je voudrais bien pouvoir +conserver encore les apparences; je voudrais, je voudrais pouvoir nier +ce que j'ai dit. Mais, adieu tous ces compliments.--M'aimes-tu? Je sais +que tu vas me répondre _oui_, et j'en recevrai ta parole.... Cependant, +si tu le jures, tu peux devenir perfide: On dit que Jupiter se rit +des parjures des amants. O cher Roméo, si tu m'aimes, dis-le-moi +sincèrement; ou bien, si tu me trouves trop prompte à me rendre, je +prendrai un visage sévère, je me montrerai irritée, et je te dirai +_non_; et alors tu me feras la cour: mais autrement je n'en voudrais +rien faire pour le monde entier.--En vérité, beau Montaigu, je t'aime +trop, et tu peux trouver ma conduite légère. Mais crois-moi, cavalier, +tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus que moi l'art de +déguiser. J'aurais été plus réservée, il faut que je l'avoue, si tu +n'avais entendu, avant que je pusse m'en apercevoir, les expressions +passionnées de mon sincère amour. Pardonne-moi donc, et n'impute point à +la légèreté de mon amour cette faiblesse que t'a découverte l'obscurité +de la nuit. + +ROMÉO.--Madame, par cette heureuse lune qui touche d'une lueur argentée +les cimes de ces arbres fruitiers, je jure..... + +JULIETTE.--Ah! ne jure point par la lune, l'inconstante lune, qui +chaque mois change la forme de son disque; de peur que ton amour ne soit +variable. + +ROMÉO.--Par quoi jurerai-je? + +JULIETTE.--Ne jure point du tout; ou si tu le veux, jure par ta personne +gracieuse, toi, le dieu de mon culte idolâtre, et je te croirai. + +ROMÉO.--Si le cher amour de mon coeur..... + +JULIETTE.--C'est bien; ne jure point. Bien que ma joie soit en toi, je +ne ressens point de joie cette nuit de notre engagement: il est trop +précipité, trop inconsidéré, trop soudain, trop semblable à l'éclair, +qui a cessé d'être avant qu'on ait pu dire: Il éclaire! Mon doux ami, +bonne nuit. Développé par l'haleine de l'été, ce bouton d'amour peut, +quand nous nous reverrons, être devenu belle fleur. Bonne nuit! bonne +nuit! Qu'un repos, un calme aussi doux que celui qui remplit mon sein +arrive à ton coeur! + +ROMÉO.--Oh! me laisseras-tu si peu satisfait? + +JULIETTE.--Et quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit? + +ROMÉO.--L'échange de tes fidèles serments d'amour contre les miens. + +JULIETTE.--Je t'ai donné mon amour avant que tu l'eusses demandé, et je +voudrais être encore à te le donner. + +ROMÉO.--Voudrais-tu me le retirer? et pourquoi, mon amour? + +JULIETTE.--Seulement pour avoir le plaisir d'être franche avec toi, et +de te le donner de nouveau. Mais ce que je désire, je le possède déjà: +ma libéralité envers toi est sans bornes comme la mer; mon amour est +aussi profond: plus je te donne, et plus il me reste; car tous les deux +sont infinis.--J'entends du bruit là-dedans. Cher amour, adieu. +(_La nourrice appelle de l'intérieur._)--Tout à l'heure, bonne +nourrice.--Doux Montaigu, sois fidèle. Demeure un moment encore, je vais +revenir. + +(Elle sort.) + +ROMÉO.--O bienheureuse, bienheureuse nuit! Je crains, comme c'est la +nuit, que tout ceci ne soit un songe, trop doucement flatteur pour être +réel. + +(Juliette reparaît à la fenêtre.) + +JULIETTE.--Trois mots, cher Roméo, et puis bonne nuit pour tout de bon. +Si les vues de ton amour sont honorables, si le mariage est ton but, +fais-moi savoir demain matin, par quelqu'un que je trouverai le moyen de +t'envoyer, en quel lieu, en quel temps tu veux accomplir la cérémonie, +et j'irai mettre à tes pieds toute la fortune de ma vie, et je te +suivrai comme mon seigneur jusqu'au bout de l'univers. + +LA NOURRICE, _dans la maison_.--Madame! + +JULIETTE.--Je viens, tout à l'heure.--Mais si tes intentions ne sont pas +bonnes, je te conjure... + +LA NOURRICE, _dans la maison_.--Madame! + +JULIETTE.--Dans l'instant, je viens.--De cesser tes poursuites, et de me +laisser à ma douleur. Demain j'enverrai. + +ROMÉO.--Que mon âme prospère..... + +JULIETTE.--Mille fois bonne nuit. + +(Elle sort.) + +ROMÉO.--Mille fois mauvaise nuit, du moment où lui manque ta lumière! +l'Amour court vers l'amour, comme l'écolier loin de ses livres; mais +l'amour s'éloigne de l'Amour comme l'enfant retourne à l'école, les yeux +chargés de tristesse. + +(Il se retire à pas lents.) + +(Juliette revient encore à la fenêtre.) + +JULIETTE.--St! Roméo! St!--Oh! que n'ai-je la voix du fauconnier pour +ramener cet aimable faucon! L'esclavage a la voix éteinte, il ne peut +parler haut; autrement je percerais les cavernes où se retire l'écho, et +je fatiguerais sa voix aérienne à répéter le nom de mon Roméo jusqu'à ce +que les sons en fussent plus affaiblis que les miens. + +ROMÉO.--C'est mon âme qui m'appelle par mon nom! Oh! que les sons +argentins de la voix des amants portent, durant la nuit, une délicieuse +musique à l'oreille qui les attend! + +JULIETTE.--Roméo! + +ROMÉO.--Ma douce amie! + +JULIETTE.--A quelle heure demain matin enverrai-je vers toi? + +ROMÉO.--A neuf heures. + +JULIETTE.--Je n'y manquerai pas: d'ici à ce moment il y a vingt +années..... J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé. + +ROMÉO.--Laisse-moi demeurer ici jusqu'à ce que tu t'en souviennes. + +JULIETTE.--Je l'oublierais pour te faire rester ici, et ne songerais +qu'au plaisir que me fait ta présence. + +ROMÉO.--Et moi je veux rester avec toi pour te faire tout oublier, et +oublier moi-même toute autre demeure que celle-ci. + +JULIETTE.--Le jour est prêt à poindre. Je voudrais que tu fusses parti; +mais pas plus loin de moi que l'oiseau d'un enfant capricieux, qui +le laisse sautiller à quelque distance de sa main, comme un pauvre +prisonnier retenu dans sa chaîne entortillée, puis d'un coup de son +fil de soie le retire vers lui, tant son amour lui plaint un moment de +liberté. + +ROMÉO.--Je voudrais être ton oiseau! + +JULIETTE.--Je le voudrais aussi, mon doux ami; cependant je te ferais +mourir à force de caresses.--Bonne nuit, bonne nuit! Se quitter est un +si doux chagrin, que je dirais bonne nuit jusqu'à ce qu'il fît jour. + +(Elle sort.) + +ROMÉO.--Que le sommeil descende sur tes yeux, et la paix dans ton coeur! +Que ne suis-je le sommeil et la paix, pour obtenir un si doux lieu +de repos!--Je vais chercher dans sa cellule mon père spirituel pour +implorer son assistance et lui apprendre mon heureuse chance. + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +La cellule de frère Laurence. + +_Entre_ FRÈRE LAURENCE avec un panier. + + +FRÈRE LAURENCE.--Le matin, de ses yeux grisâtres, sourit sur le +front ténébreux de la nuit, rayant de traits de lumière les nuages de +l'orient. La Nuit au teint vergeté s'éloigne, en chancelant comme +un ivrogne, de la route du jour et des roues enflammées du char de +Titan[36]. Maintenant, avant que le Soleil ait avancé sur l'horizon son +oeil brûlant pour égayer le jour et sécher l'humide rosée de la nuit, il +faut que je remplisse l'osier de cette corbeille d'herbes malfaisantes +et de fleurs d'un suc précieux.--La terre, cette mère de la nature, est +aussi son tombeau; et le sépulcre de la mort renferme aussi le germe de +la vie. Nous trouvons des enfants de diverses sortes nés de ses flancs +et nourris sur son sein maternel, nombre d'entre eux excellent en +nombreuses vertus, aucun qui n'en possède quelques-unes, et cependant +tous différents. Quelle abondance de puissants bienfaits sont déposés +dans les plantes, les pierres, et dans leur véritable destination! car +il n'existe sur la terre rien de si méprisable que la terre n'en reçoive +quelque bienfait spécial, et rien de si bon qui, s'il est détourné de ce +légitime usage, infidèle à sa vraie source, ne se précipite dans +l'abus. Mal appliquée, la vertu même se change en vice; et le vice est +quelquefois purifié par l'action. Dans l'enveloppe naissante de +cette petite fleur, le poison a établi son séjour, et la médecine sa +puissance; offerte à l'odorat, elle le réveille et tous les sens à la +fois; si on la goûte, elle paralyse en même temps les sens et le coeur. +Ainsi, de même que dans les plantes, demeurent toujours en présence +dans le sein de l'homme deux ennemis en lutte, la grâce et la volonté +grossière; et là où domine le principe pervers, l'ulcère de la mort a +bientôt dévoré le germe vital. + +[Note 36: _From forth day's path way, and Titan's fiery wheels_. On +a suivi la version des anciennes éditions adoptées par M. Malone, M. +Steevens a préféré celle des éditions modernes: _From forth day's path +way made by Titan's wheels_, parce que _from forth_ signifiant _hors_, +on peut s'écarter _hors du chemin_, et non pas _hors des roues_; mais de +pareilles irrégularités ne sont pas rares dans Shakspeare, et la version +la plus vraisemblable est toujours celle qui présente l'image la plus +complète et la plus suivie dans ses détails et ses conséquences: ainsi +la Nuit, représentée comme un ivrogne, doit, selon toute apparence, +chercher à s'écarter des roues du char qui la poursuit.] + +(Entre Roméo.) + +ROMÉO.--Bonjour, père. + +FRÈRE LAURENCE.--_Benedicite_.--Quelle voix matinale me salue avec tant +de douceur?--Jeune fils, cela indique une tête malade de dire sitôt +bonjour à ton lit. Les soucis font sentinelle dans les yeux du +vieillard; et, au lieu qu'habitent les soucis, le sommeil ne reposera +plus. Mais le sommeil doré règne sur la couche où vient s'étendre la +jeunesse, la tête libre et les membres exempts de douleur. Ainsi donc, +c'est, je m'assure, quelque maladie qui t'a fait lever si matin; ou +bien, devinai-je juste, et notre Roméo ne serait-il pas entré cette nuit +dans son lit? + +ROMÉO.--Cette dernière conjecture est la vraie, et mon repos n'en a été +que plus doux. + +FRÈRE LAURENCE.--Dieu pardonne au péché! Étais-tu avec Rosaline? + +ROMÉO.--Avec Rosaline? Non, mon père spirituel: j'ai oublié ce nom, et +les douleurs attachées à ce nom. + +FRÈRE LAURENCE.--Tu es mon bon fils. Mais où donc as-tu été? + +ROMÉO.--Je te le dirai sans me le faire redemander. J'ai été à une fête +chez mon ennemi, et là j'ai tout à coup reçu une blessure de quelqu'un +que j'ai blessé. Notre guérison à tous deux dépend de tes secours et de +ta sainte médecine; je ne ressens point de haine, saint homme, car tu le +vois, je te prie également en faveur de mon ennemi. + +FRÈRE LAURENCE.--Parle simplement, mon bon fils, et va au but sans +détour: une confession vague ne reçoit qu'une absolution vague. + +ROMÉO.--Sache donc clairement que la charmante fille du riche Capulet +est l'objet de mes plus chères amours; et de même que je lui ai donné +mon coeur, elle m'a donné le sien, et tout est conclu, sauf ce que tu +dois conclure par un saint mariage. Quand, où, comment nous nous sommes +vus, nous nous sommes parlés d'amour, nous avons échangé nos serments, +c'est ce que je te dirai avec le temps; mais ce que je te demande, c'est +de consentir à nous marier aujourd'hui. + +FRÈRE LAURENCE.--Bienheureux saint François, quel changement est ceci? +Rosaline, que vous aimiez si chèrement, est-elle donc si promptement +abandonnée? L'amour des jeunes gens n'est pas véritablement dans le +coeur, il n'est que dans les yeux. _Jésus Maria!_ quelle abondance de +larmes a lavé tes joues pâles pour Rosaline! que d'eau salée prodiguée +en vain pour assaisonner un amour que tu ne goûteras pas! Le soleil +n'a pas encore éclairci le ciel chargé de tes soupirs; tes gémissements +passés résonnent encore à mon oreille vieillie; tiens, voilà encore sur +ta joue la trace d'une ancienne larme que tu n'as pas effacée. Si +jamais tu fus toi-même, si ces douleurs ont existé pour toi, toi et tes +douleurs, tout était pour Rosaline, et tu es changé! Prononce donc cet +arrêt: il est permis aux femmes de faillir, puisque les hommes manquent +de force. + +ROMÉO.--Tu m'as souvent grondé d'aimer Rosaline. + +FRÈRE LAURENCE.--D'idolâtrer, mon fils, non pas d'aimer. + +ROMÉO.--Tu m'ordonnais d'ensevelir mon amour. + +FRÈRE LAURENCE.--Non pas de mettre l'un en terre pour en faire sortir un +autre. + +ROMÉO.--Je t'en prie, ne me gronde pas; celle que j'aime maintenant +me rend bonheur pour bonheur, m'accorde amour pour amour; l'autre n'en +usait pas ainsi. + +FRÈRE LAURENCE.--Oh! qu'elle savait bien que ton amour lisait par coeur, +et ne savait pas épeler!--Viens, jeune inconstant, viens avec moi: un +motif m'engage à te secourir. Peut-être cette alliance sera-t-elle +assez heureuse pour changer en affection véritable la haine de vos deux +familles. + +ROMÉO.--Oh! partons: je tiens à ce que nous nous hâtions au plus vite. + +FRÈRE LAURENCE.--Sagement et lentement: qui court trébuche. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +Une rue de Vérone. + +BENVOLIO, MERCUTIO. + + +MERCUTIO.--Où diable ce Roméo peut-il être? N'est-il pas rentré chez lui +cette nuit? + +BENVOLIO.--Il n'est pas rentré chez son père; j'ai parlé à son +domestique. + +MERCUTIO.--C'est toujours cette pâle cruelle, cette Rosaline, qui le +tourmente tant que pour sûr il deviendra fou. + +BENVOLIO.--Tybalt, le neveu du vieux Capulet, a envoyé une lettre à la +maison de son père. + +MERCUTIO.--C'est un cartel, sur ma vie. + +BENVOLIO.--Roméo y répondra. + +MERCUTIO.--Tout homme qui sait écrire peut répondre à une lettre. + +BENVOLIO.--Mais il répondra à l'auteur de la lettre défi pour défi. + +MERCUTIO.--Hélas! le pauvre Roméo! il est déjà mort; assassiné par les +yeux noirs d'une fille blanche, l'oreille traversée d'un chant d'amour, +le coeur percé au beau milieu par le trait du petit archer aveugle, +est-ce là un homme en état de faire tête à Tybalt? + +BENVOLIO.--Quel homme est-ce donc que ce Tybalt? + +MERCUTIO.--Autre chose que le roi des chats[37], je vous en réponds; le +plus fier champion de la courtoisie: il se bat comme vous chantez un air +sur la note; il garde les temps, la mesure, les distances; il prend le +repos d'une note noire, une, deux, et la troisième dans le corps; il +vous perce à mort un bouton de soie. Un duelliste, un duelliste; un +gentilhomme de la première main, ferme sur la première et la seconde +cause[38]: _Ah! la botte immortelle, le revers, le ha!_ + +[Note 37: On trouve dans de vieux contes un Tybalt, roi des chats.] + +[Note 38: _A gentleman of the very first cause, of the first and second +cause._ Il y avait des livres où étaient traitées les règles du point +d'honneur, et les diverses causes de querelles, qu'on appelait la +première, la seconde, la troisième cause.] + +BENVOLIO.--Que veux-tu dire? + +MERCUTIO.--La peste soit de ces fats ridicules et prétentieux, avec leur +grasseyement et leur manière de changer la prononciation. Par Jésus! +_une excellente lame! un homme de fort belle taille! une très-bonne +créature[39]!_ N'est-ce pas, mon cher grand-père, une chose déplorable, +que nous soyons affligés de ces insectes étrangers, ces colporteurs de +nouvelles modes, ces _pardonnez-moi_, si attachés aux formes actuelles +qu'ils ne sauraient plus se trouver à l'aise sur nos vieux bancs? Ah! +leurs _os_, leurs os[40]! + +[Note 39: _A very good whore._] + +[Note 40: O _their_ bons! _their_ bons! et dans l'ancienne édition +_their bones! their bones_. Il est clair que Mercutio veut jouer sur +le mot _bones_ (os) et sur le mot français _bon_ employé par ceux qui +prétendaient aux belles manières.] + +(Entre Roméo.) + +BENVOLIO.--Voici Roméo! voici Roméo! + +MERCUTIO.--Tout évidé comme un hareng sec. Oh! chair, chair, comme tu +ressembles à du poisson! Le voilà pour toute nourriture aux vers qui +coulaient de la veine de Pétrarque; mais auprès de sa dame, Laure +n'était qu'une servante de cuisine, quoiqu'elle eût un amoureux plus +habile à rimer pour elle; Didon n'était qu'une dondon; Cléopâtre qu'une +Égyptienne; Hélène et Héro, des créatures, des courtisanes; Thisbé un +oeil gris ou quelque chose comme cela. Mais ce n'est pas de cela qu'il +s'agit.--Seigneur Roméo, _bonjour_: voilà un salut à la française en +l'honneur de vos hauts-de-chausses français. Vous nous avez joliment +donné le change hier au soir. + +ROMÉO.--Bonjour, vous deux. Comment vous ai-je donné le change[41]? + +[Note 41: _The slip, sir, slip._ Jeu de mots qui roule sur _the slip_, +qui veut dire s'échapper, et est aussi le nom d'une pièce de monnaie +souvent fausse _(counterfeit.)_] + +MERCUTIO.--Une escapade, une escapade, mon cher. Vous ne comprenez pas. + +ROMÉO.--Pardon, cher Mercutio, j'étais fort occupé; et, dans ma +position, il est permis de faillir à quelques révérences[42]. + +[Note 42: ROMÉO._--Pardon, good Mercutio, my business was great; and in +such case as mine, a man may strain courtesy._ + +MERCUTIO.--_That's as much as to say--such a case as yours constrains a +man to bow in the hams._ + +ROMÉO.--_Meaning to courtesy._ + +MERCUTIO.--_Thou hast most kindly hit it._ + +ROMÉO.--_A most courteous exposition._ + +MERCUTIO.--_Nay, I am the very pink of courtesy._ + +ROMÉO.--_Pink for flower._ + +MERCUTIO.--_Right._ + +ROMÉO--_Why, then is my pump well flowered._ + +MERCUTIO.--_Well said: follow me this jest now, till thou hast worn thy +pump; that, when the single sole of it is worn, the jest may remain, +after the wearing, solely singular._ + +ROMÉO.--_O single-soled jest, solely singular for the singleness!_ + +MERCUTIO.--_Come between us, good Benvolio; my wits fail._ + +ROMÉO.--_Switch and spurs, switch and spurs, or I'll cry a match._ + +MERCUTIO.--_Nay, if thy wits run the wild goose chace, I have done, for +thou hast more of the wild goose in one of thy wits, than, I am sure, I +have in my whole five: Was I with you there for the goose?_ + +ROMÉO.--_Thou wast never with me for anything, when thou wast not there +for the goose._ + +MERCUTIO.--_I will bite thee by thee ear for that jest._ + +ROMÉO.--_Nay, good goose, bite not._ + +MERCUTIO.--_Thy wit is a very bitter sweeting; it is a most sharp +sauce._ + +ROMÉO.--_And is it not well served in to a sweet goose?_ + +MERCUTIO.--O, _here's a wit of cheverel, that stretches from an inch +narrow to an ell broad!_ + +ROMÉO.--_I stretch it out for that word--broad: which added to the +goose, proves thee far and wide a broad goose._ + +Il a fallu, en traduisant, se contenter de l'à peu près, la liberté de +quelques-unes des plaisanteries, et la puérile recherche de jeux de mots +qui fait le sel de presque toutes, les rendant impossibles à traduire +exactement. + +La première de ces plaisanteries porte sur le mot _courtesy_, qui +signifie _révérence_ et _politesse_. + +Pour entendre la seconde, il faut savoir que les danseurs portaient +des souliers brodés en fleurs ou attachés avec des rubans en forme de +fleurs. + +La chasse _de l'oie sauvage_ fait allusion à une espèce de course de +chevaux qu'on nommait ainsi, et qui consistait à attacher deux chevaux +ensemble avec une longe: celui qui gagnait les devants obligeait l'autre +à le suivre partout où il lui plaisait; et, lorsque l'un des deux +coureurs avait mis son compagnon dans l'impossibilité de le suivre, il +était regardé comme vainqueur.] + +MERCUTIO.--C'est comme si vous disiez qu'un homme dans votre position +est obligé de fléchir du jarret. + +ROMÉO.--Vous voulez dire faire la révérence. + +MERCUTIO.--Tu as très-obligeamment deviné. + +ROMÉO.--C'est là une explication fort polie. + +MERCUTIO.--Oh! je me pique de politesse. + +ROMÉO.--Tu en es la fleur. + +MERCUTIO.--Assurément. + +ROMÉO.--La fleur de chardon qui se pique à mes souliers. + +MERCUTIO.--Bien répondu. Maintenant c'est une pointe qu'il te faut +suivre jusqu'à ce que tes souliers soient usés, parce qu'au moins, quand +les souliers seront partis de la semelle, il t'en restera la pointe qui +sera seule de son espèce. + +ROMÉO.--Tu conviendras qu'elle est boiteuse, celle-là: tout son mérite, +c'est de n'avoir pas sa pareille. + +MERCUTIO.--Benvolio, viens nous séparer; mon esprit est rendu. + +ROMÉO.--Donne du fouet et de l'éperon, du fouet et de l'éperon, ou je +demande un autre coureur. + +MERCUTIO.--Oh! ma foi, si tu cours la chasse de l'oie sauvage, j'ai +fini, car tu tiens plus de l'oie sauvage dans un seul de tes sens, que +moi, j'en suis sûr, dans tous les cinq.--Est-ce donc la course de l'oie +que je faisais avec vous? + +ROMÉO.--Je ne t'ai jamais vu avec moi nulle part que ce ne fût pour +faire l'oie. + +MERCUTIO.--Je vais te mordre l'oreille pour cette mauvaise plaisanterie. + +ROMÉO.--Non, bonne oie, ne mords pas. + +MERCUTIO.--C'est ton esprit qui a du mordant; il fait la sauce un peu +âpre. + +ROMÉO.--Il n'en vaut que mieux pour une oie douce. + +MERCUTIO.--Oh! pour celui-là, il prête comme une peau de chevreuil, de +la largeur d'un pouce à la longueur d'une demi-toise. + +ROMÉO.--Ce qui veut dire qu'en long et en large tu n'es autre chose +qu'une grosse oie. + +MERCUTIO.--Eh bien, ceci ne vaut-il pas mieux que de gémir d'amour? Te +voilà sociable maintenant, te voilà Roméo; te voilà tel que tu es par +éducation et par nature; car cet imbécile d'Amour ressemble à un grand +nigaud qui court niaisement çà et là pour trouver où cacher sa marotte +dans un trou[43]. + +[Note 43: _That runs lolling up and down to hide his bauble in a hole._] + +BENVOLIO.--Allons, allons, ne va pas plus loin. + +MERCUTIO.--Ne voilà-t-il pas que tu me coupes la parole au beau milieu +de l'histoire? + +ROMÉO.--Tu allais l'étendre à n'en pas finir. + +MERCUTIO.--Oh! tu te trompes, j'aurais été fort court; j'avais traité la +matière à fond, et ne prétendais pas occuper le tapis plus longtemps. + +(Entrent la nourrice et Pierre.) + +ROMÉO.--Voilà une bonne figure. + +MERCUTIO.--Une voile! une voile! une voile! + +BENVOLIO.--Il y en a bien deux, une jupe et un caleçon[44]. + +[Note 44: _A shirt and a smock_, une chemise de femme et une chemise +d'homme.] + +LA NOURRICE.--Pierre! + +PIERRE.--Me voilà! + +LA NOURRICE.--Pierre, mon éventail. + +MERCUTIO.--Je t'en prie, donne-le-lui, Pierre, pour cacher son visage: +son éventail est le plus beau des deux. + +LA NOURRICE.--Dieu vous donne le bonjour, cavaliers. + +MERCUTIO.--Dieu vous donne le bonsoir[45], belle dame. + +[Note 45: _God ye good den, fair gentlewoman._ + +NURS.--_Is it good den?_ + +MERC.--_It is no less, I tell you, for the hand of the dial is now upon +the first of noon; good den_ s'employait quelquefois pour _goodeven_ +(bonsoir).] + +LA NOURRICE.--Sommes-nous déjà au soir? + +MERCUTIO.--Assurément; la main impudente du cadran est sur le point de +midi. + +LA NOURRICE.--Ôtez-vous de mon chemin. Quel homme êtes-vous donc? + +ROMÉO.--Un homme, ma bonne, ma bonne dame, que Dieu a créé pour se faire +tort à lui-même. + +LA NOURRICE.--Bien dit, par ma foi.--Pour se faire tort à lui-même, +dit-il?--Cavaliers, quelqu'un de vous saura-t-il me dire où je pourrais +trouver le jeune Roméo? + +ROMÉO.--Je puis vous le dire; mais je vous préviens que le jeune Roméo +sera plus vieux quand vous l'aurez trouvé qu'il ne l'était quand vous +vous êtes mise à le chercher. Je suis le plus jeune du nom, faute de +pis. + +LA NOURRICE.--Vous dites fort bien. + +MERCUTIO.--Quoi, le pis est bien? C'est le bien prendre, ma foi, +sagement, sagement. + +LA NOURRICE.--Si vous êtes Roméo, seigneur, je voudrais vous entretenir +un instant en particulier. + +BENVOLIO.--Elle veut l'inviter _à_ quelque souper. + +MERCUTIO.--Une entremetteuse! une entremetteuse! une entremetteuse[46]! +holà, hé! + +[Note 46: _So ho!_ Cri des chasseurs quand ils ont fait lever le +lièvre.] + +ROMÉO.--Qu'as-tu donc trouvé? + +MERCUTIO.--Ce n'est pas un lièvre, mon cher, à moins que ce ne soit un +lièvre dans un pâté de carême, quelque peu passé et moisi avant qu'on +puisse le finir. + + Un vieux lièvre moisi + Et un vieux lièvre moisi + Est un très-beau plat pour le carême; + Mais dans un lièvre moisi + Il y a trop à manger pour vingt personnes + S'il est moisi avant d'être fini. + +Roméo, rentrez-vous chez votre père? Nous y dînerons. + +ROMÉO.--Je vais vous suivre. + +MERCUTIO.--Adieu, vieille madame; adieu, madame, madame, madame[47]. + +[Note 47: _Ladies, ladies, ladies_, refrain d'une vieille chanson.] + +(Mercutio et Benvolio sortent.) + +LA NOURRICE.--Adieu, de tout mon coeur.--Qu'est-ce donc, s'il vous +plaît, seigneur, que ce marchand d'insolences qui était si plein de ses +sottises? + +ROMÉO.--C'est un homme, nourrice, qui aime à s'entendre parler, et qui +en dit plus en une minute qu'il n'en fait en un mois. + +LA NOURRICE.--S'il s'avise de rien dire contre moi, je le ferai bien +taire, voyez-vous, fût-il plus fort qu'il ne l'est, lui et vingt +gamins de son espèce; et, si je ne pouvais pas, je trouverais bien qui +m'aiderait. Vilain polisson! Je ne suis pas de ses coureuses, moi, je ne +suis pas de ses camarades de couteau.--Et toi aussi, il faut que tu +te tiennes là et que tu laisses le premier polisson user de moi à son +plaisir! + +PIERRE.--Je n'ai vu personne user de vous à son plaisir; si je l'avais +vu, mon épée aurait été bientôt dehors, je vous en réponds; je dégaine +aussi vite qu'un autre quand je vois l'occasion d'une bonne querelle et +que j'ai la loi de mon côté. + +LA NOURRICE.--En vérité, je le dis devant Dieu, je suis si en colère que +je tremble de tous mes membres. Vilain polisson!--Seigneur, un mot, je +vous prie. Comme je vous l'ai dit, ma jeune maîtresse m'a envoyée vous +chercher: ce qu'elle m'a chargée de vous dire je le garderai pour moi. +Mais laissez-moi vous dire d'abord que si vous aviez l'intention de la +mener dans le paradis des fous, comme on dit, ce serait un bien vilain +procédé, comme on dit; car la demoiselle est jeune, et par conséquent si +vous étiez double avec elle, ce serait une chose qui n'est pas à faire +vis-à-vis d'une jeune demoiselle, et une conduite fort méprisable. + +ROMÉO.--Nourrice, recommande-moi à ta dame et maîtresse. Je te +proteste... + +LA NOURRICE.--Bon coeur! oui, ma foi, je lui dirai tout cela. Seigneur, +seigneur! qu'elle va être une femme contente! + +ROMÉO.--Que lui diras-tu, nourrice? Tu ne m'écoutes pas. + +LA NOURRICE.--Je lui dirai, seigneur, que vous _protestez_; et c'est là, +je le vois bien, parler en gentilhomme[48]. + +[Note 48: _Je vous proteste_ était, à ce qu'il paraît, une des locutions +françaises les plus indispensables à un homme du bel air.] + +ROMÉO.--Dis-lui de trouver quelque prétexte pour aller à confesse +cette après-midi; elle viendra à la cellule de frère Laurence, qui la +confessera et la mariera. Voilà pour ta peine. + +LA NOURRICE.--Non, en vérité, seigneur, pas une obole. + +ROMÉO.--Allez, allez, je vous dis que vous l'accepterez. + +LA NOURRICE.--Cette après-midi, seigneur? Bien, elle s'y trouvera. + +ROMÉO.--Et toi, bonne nourrice, va attendre derrière le mur de l'abbaye; +avant une heure mon domestique t'y rejoindra et te portera des cordes +tressées en échelle, qui, dans le mystérieux silence de la nuit, +m'élèveront au dernier degré du plus glorieux bonheur. Adieu, sois +fidèle, et je reconnaîtrai tes soins. Adieu! recommande-moi à ta +maîtresse. + +LA NOURRICE.--Que le Dieu du ciel vous bénisse!--Un mot, seigneur. + +ROMÉO.--Que me veux-tu, chère nourrice? + +LA NOURRICE.--Votre domestique est-il discret? Vous avez peut-être ouï +dire que deux personnes peuvent garder un secret quand on en a mis une à +la porte? + +ROMÉO.--Je te garantis mon domestique fidèle comme l'acier. + +LA NOURRICE.--Bien, seigneur. Ma maîtresse est la plus douce +créature..... Oh! seigneur, seigneur, lorsqu'elle était encore une +petite babillarde...--Il y a dans la ville un noble cavalier, un certain +Pâris qui voudrait bien en tâter; mais elle, la bonne âme, aimerait +autant voir un crapaud, oui, un crapaud, que de le voir. Pour la mettre +en colère, je lui dis quelquefois que Pâris est le plus joli garçon +des deux; mais je vous réponds que, quand je lui dis cela, elle devient +aussi blanche que quelque linge qui soit au monde.--_Romarin_ et _Roméo_ +ne commencent-ils pas tous deux par la même lettre[49]? + +[Note 49: Le romarin était un emblème de fidélité, mais l'R s'appelait +la lettre de chien, parce qu'ils paraissent la prononcer dès qu'ils +commencent à montrer les dents, et la nourrice, qui ne sait pas lire, +croit que Roméo veut se moquer d'elle en lui disant que son nom commence +par un R.] + +ROMÉO.--Oui, nourrice; pourquoi? Tous deux commencent par un R. + +LA NOURRICE.--Ah! moqueur que vous êtes! c'est le nom du chien. R est +pour le chien. Non, cela commence par une autre lettre, je le sais bien, +et elle a fait de ça la plus jolie petite versification de vous et de +_Romarin_, ça vous ferait plaisir à entendre. + +ROMÉO.--Parle de moi à ta maîtresse. + +LA NOURRICE.--Oui, mille et mille fois. Pierre! + +(Roméo sort.) + +PIERRE.--Me voilà. + +LA NOURRICE.--Prends mon éventail et marche devant. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +Le jardin de Capulet. + +JULIETTE. + + +JULIETTE.--Neuf heures sonnaient quand j'ai envoyé la nourrice: elle +m'avait promis qu'elle serait de retour au bout d'une demi-heure; +peut-être n'aura-t-elle pu le trouver. Non, ce n'est pas cela.--Oh! elle +est boiteuse! La messagère de l'Amour devrait être la pensée, dix fois +plus rapide que les rayons du soleil lorsqu'ils chassent les ombres des +sombres collines. Aussi l'Amour est-il traîné par des colombes aux ailes +agiles; aussi, prompt comme le vent, Cupidon porte-t-il des ailes.--Déjà +le soleil arrive au point le plus élevé de sa course journalière, et +depuis neuf heures jusqu'à midi il s'est écoulé trois longues heures, et +cependant elle ne revient pas. Si elle avait les affections et le sang +brûlant de la jeunesse, son mouvement serait aussi prompt que celui +d'une balle; d'un mot je la ferais bondir vers mon tendre amant, et un +mot de lui me la renverrait. Mais ces vieilles gens, il semble qu'ils +soient morts; on ne saurait les remuer; ils sont d'une lenteur! lourds +et pâles comme le plomb! (_Entrent la nourrice et Pierre._)--O Dieu! +la voilà qui revient. O ma douce nourrice! quelle nouvelle? l'as-tu vu? +L'as-tu trouvé? Renvoie ton valet. + +LA NOURRICE.--Pierre, restez à la porte. + +JULIETTE.--Eh bien, bonne, chère nourrice?--O Dieu! pourquoi cet air +triste? Eusses-tu de mauvaises nouvelles, annonce-les moi gaiement; si +elles sont bonnes, c'est faire honte à la musique des douces nouvelles +que de me les dire sur un air si discordant. + +LA NOURRICE.--Je suis fatiguée; laissez-moi me reposer un moment. Fi +donc! comme les os me font mal! Ai-je assez couru! + +JULIETTE.--Je voudrais que tu eusses mes os et moi tes nouvelles..... Je +t'en prie, allons, parle; bonne, bonne nourrice, parle. + +LA NOURRICE.--Jésus! que vous êtes pressée! ne pouvez-vous pas attendre +un instant? Ne voyez-vous pas que je suis hors d'haleine? + +JULIETTE.--Comment peux-tu être hors d'haleine, puisque tu en as assez +pour me dire que tu es hors d'haleine? Les raisons que tu me donnes pour +me faire attendre sont plus longues que le récit que tu me refuses. Tes +nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Réponds à cela _oui_ ou _non_, +et après j'attendrai patiemment les détails. Contente-moi; sont-elles +bonnes ou mauvaises? + +LA NOURRICE.--Eh bien! vous avez fait le choix d'une sotte; vous +n'entendez rien à choisir un homme. Roméo! Non, ce n'est pas +ça.--Quoiqu'il soit plus beau de visage que personne, malgré cela, il +a la jambe mieux faite que tous les autres. Pour la main, le pied, la +taille, il n'en faut pas parler; cependant ça n'a pas son pareil. Il +n'est pas la fleur de la politesse!... non! mais, j'en réponds, il a la +douceur d'un agneau. Va ton chemin, jeune fille, et sers Dieu.--Comment! +est-ce qu'on a dîné ici? + +JULIETTE.--Non, non, mais je savais déjà tout cela. Que dit-il de notre +mariage? qu'en dit-il? + +LA NOURRICE.--Ah Dieu! que la tête me fait mal! Quelle tête j'ai! elle +me bat comme si elle allait se fendre en mille pièces; et mon dos, de +l'autre côté! oh! le dos! le dos! Vous devriez vous maudire d'avoir eu +le coeur de m'envoyer comme cela me tuer à courir de tous côtés. + +JULIETTE.--En vérité, je suis bien fâchée de te voir souffrir. Chère, +chère, chère nourrice, réponds; que dit mon amant? + +LA NOURRICE.--Votre amant parle comme un honnête gentilhomme, poli, +obligeant, gracieux, et, j'en réponds, plein de vertu.--Où est votre +mère? + +JULIETTE.--Où est ma mère? Eh bien! elle est là dedans. Où veux-tu +qu'elle soit? Que tu me réponds singulièrement! _Votre amant parle comme +un honnête gentilhomme... Où est votre mère?_ + +LA NOURRICE.--Oh! bonne sainte Vierge! est-ce que le feu y est? Ma foi! +comme vous voudrez; si c'est là l'emplâtre que vous mettez sur mes os +malades, vous pourrez dorénavant faire vos commissions vous-même. + +JULIETTE.--Est-ce donc la peine de se fâcher ainsi? Allons! que dit +Roméo? + +LA NOURRICE.--Avez-vous obtenu la permission d'aller à confesse +aujourd'hui? + +JULIETTE.--Oui. + +LA NOURRICE.--Eh bien! dépêchez-vous de vous rendre à la cellule du père +Laurence; il y a là un mari qui va vous rendre femme. A présent, voilà +le sang léger qui vous monte aux joues: elles deviennent écarlates à la +moindre nouvelle. Dépêchez-vous d'aller _à_ l'église; moi, il faut que +j'aille d'un autre côté chercher une échelle au moyen de laquelle votre +amant grimpera aussitôt qu'il fera nuit, pour vous dénicher un oiseau. +J'ai toute la peine, et je travaille pour votre plaisir; mais bientôt, +ce soir, vous aurez votre part du fardeau. Allez, je vais dîner; +dépêchez-vous de vous rendre à la cellule. + +JULIETTE.--De voler au plus beau sort.--Excellente nourrice, adieu. + +(Elles sortent.) + + +SCÈNE VI + +La cellule du frère Laurence. + +_Entrent_ FRÈRE LAURENCE et ROMÉO. + + +FRÈRE LAURENCE.--Veuille le ciel, souriant à notre cérémonie sainte, ne +pas envoyer le chagrin nous la reprocher dans les heures à venir! + +ROMÉO.--_Amen, amen._ Mais viennent les chagrins qui pourront, ils ne +suffiront pas à payer le bonheur que me donne un seul et court instant +de sa vue. Unissez seulement nos mains au son des paroles sacrées, et +qu'ensuite la mort, qui dévore l'amour, fasse tout ce qu'elle peut oser; +c'en est assez pour moi d'avoir pu la nommer mienne. + +FRÈRE LAURENCE.--Ces violents transports ont une fin violente au milieu +de leur triomphe, comme la poudre et le feu, que le même instant voit +s'unir et s'épuiser. Le miel le plus doux rassasie par sa délicieuse +saveur, et dans les plaisirs du goût s'éteint l'appétit. Aimez donc avec +modération; ainsi font les longues amours: qui va trop vite arrive aussi +tard que qui va trop lentement. _(Entre Juliette.)_--Voici la dame. +Oh! un pied si léger n'usera jamais ces pierres inaltérables. Un amant +monterait à cheval sur ces fils qui l'été flottent dans le vague de +l'air, qu'il ne tomberait point à terre, tant sont légères les vanités +de ce monde. + +JULIETTE.--Je souhaite le bonjour à mon vénérable confesseur. + +_FRÈRE_ LAURENCE.--Roméo, ma fille, te remerciera pour nous deux. + +JULIETTE.--Je lui en souhaite autant à lui-même, sans quoi ses +remerciements seraient un prix trop élevé. + +ROMÉO.--Ah! Juliette, si la mesure de ta joie est comblée comme la +mienne, et que tu aies plus de talent pour la peindre, parfume de ton +haleine l'air qui nous environne, et que la brillante harmonie de ta +voix déploie les images du bonheur que nous recevons l'un de l'autre en +une si chère entrevue. + +JULIETTE.--Il est des pensées qui sont plus riches de fond que de +paroles, et qui se sentent de leur trésor et non de leur parure. Ils +sont dans la misère ceux qui peuvent calculer ce qu'ils possèdent. Mais +tel est l'excès de fortune où s'est élevé mon sincère amour, que je ne +saurais compter seulement jusqu'à moitié la valeur de mes richesses. + +FRÈRE LAURENCE.--Allons, allons, venez avec moi, et nous aurons bientôt +fait; car, avec votre permission, vous ne resterez pas seuls jusqu'à ce +que la sainte Église ait fait de vous deux une seule chair. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + +SCÈNE I + +Un lieu public. + +_Entrent_ BENVOLIO, MERCUTIO, UN PAGE _et des_ VALETS. + + +BENVOLIO.--Je t'en prie, cher Mercutio, retirons-nous. Le jour est +brûlant, les Capulet sont dehors, si nous venons à les rencontrer, +jamais nous n'éviterons une querelle, car dans ces chaleurs où nous +sommes le sang bouillonne avec furie[50]. + +[Note 50: _In the warm time the people for the most part be more +unruly._ + +P. Smith, _Commonwealth of England_.] + +MERCUTIO.--Tu ressembles à ces hommes qui, en entrant dans une taverne, +vous campent leur épée sur la table en disant: «Dieu me fasse la grâce +de n'avoir pas besoin de toi,» et qui n'ont pas plutôt senti l'effet du +second verre de vin qu'ils la tirent contre le cabaretier, lorsqu'il n'y +en a réellement aucun besoin. + +BENVOLIO.--Moi! je ressemble à ces gens-là? + +MERCUTIO.--Allons, allons, tu es dans ton espèce un gaillard aussi +bouillant que personne en Italie, aussi prompt à t'emporter et aussi +emporté dans ta promptitude. + +BENVOLIO.--Et à quoi revient ceci? + +MERCUTIO.--C'est que, s'il y en avait deux comme toi, bientôt nous +ne les aurions plus, car ils se tueraient l'un l'autre. Toi, tu te +prendrais de querelle avec un homme pour un poil de plus ou de moins +à la barbe; tu te prendrais de querelle avec un homme parce qu'il +casserait des noisettes, sans autre raison, si ce n'est que tu as les +yeux couleur de noisette. Quel autre oeil qu'un oeil ainsi fait pourrait +découvrir un pareil sujet de querelle? Ta tête est pleine de querelles, +comme l'oeuf est plein de nourriture; cependant elle a été rendue, à +force de querelles et de coups, aussi vide qu'un oeuf éclos. N'as-tu pas +cherché dispute à un homme sur ce qu'il toussait dans la rue, parce que +cela éveillait ton chien qui dormait au soleil; à un tailleur, parce +qu'il portait son habit neuf avant les fêtes de Pâques; à un autre +encore, parce qu'un vieux ruban nouait ses souliers neufs? Et tu veux me +faire la leçon pour m'empêcher de quereller? + +BENVOLIO.--Si j'étais aussi querelleur que toi, le premier que je +rencontrerais pourrait acheter le revenu de toute ma vie pour le prix +d'une heure et quart. + +MERCUTIO.--De toute ta vie, imbécile[51]! + +[Note 51: _The fee simple of my life_! BENV. + +_The fee simple; oh! simple_, MERCUT. + +Ce jeu de mots de Mercutio a été impossible à rendre.] + +(Entrent Tybalt et plusieurs autres.) + +BENVOLIO.--Par mon chef, voici venir les Capulet. + +MERCUTIO.--Par mon talon, je m'en moque. + +TYBALT.--Tenez-vous près de moi, je veux leur parler.--Cavaliers, +bonsoir; un mot avec un de vous. + +MERCUTIO.--Rien qu'un seul mot avec un de nous? Accouplez quelque chose +avec, que cela fasse un mot et un coup. + +TYBALT.--Vous m'y trouverez assez disposé, mon gentilhomme, pour peu que +vous m'en donniez l'occasion. + +MERCUTIO.--Ne pouvez-vous prendre l'occasion sans qu'on vous la donne? + +TYBALT.--Mercutio, tu es de concert avec Roméo. + +MERCUTIO.--De concert? Comment! nous prend-il pour des ménétriers, c'est +que si nous étions des ménétriers, faites attention que vous ne nous +trouveriez pas d'accord avec vous. Voilà mon archet, voilà qui vous fera +danser. Corbleu, de concert! + +BENVOLIO.--Nous parlons ici dans un lieu fréquenté de tout le monde: ou +retirons-nous en quelque lieu écarté, ou raisonnez tranquillement sur +vos griefs, ou bien allons-nous-en; tous les yeux se fixent sur nous. + +MERCUTIO.--Les hommes ont des yeux pour regarder. Qu'ils nous regardent, +si cela leur plaît; pour moi, je ne bouge pas d'ici pour faire plaisir à +qui que ce soit. + +(Entre Roméo.) + +TYBALT.--Eh bien! la paix soit avec vous, cavalier. J'aperçois mon +homme. + +MERCUTIO.--Que je sois pendu pourtant, mon gentilhomme, s'il porte votre +livrée. Par ma foi, vous pouvez marcher devant sur le pré, il vous y +suivra; et dans ce sens votre seigneurie peut dire qu'elle a trouvé son +homme. + +TYBALT.--Roméo, la haine que je te porte ne me permet pas un mot plus +doux: tu es un traître. + +ROMÉO.--Tybalt, les raisons que j'ai de t'aimer me font pardonner à la +fureur qu'annonce un pareil salut. Je ne suis point un traître: ainsi +donc, adieu, je vois que tu ne me connais pas. + +TYBALT.--Jeune homme, cela ne répare point les outrages que tu m'as +faits: ainsi reviens et mets l'épée à la main. + +ROMÉO.--Je proteste que je ne t'ai jamais offensé, et que je t'aime plus +que tu ne saurais le penser jusqu'à ce que tu connaisses les motifs de +mon affection. Ainsi, brave Capulet, dont le nom m'est aussi cher que le +mien, accepte cette satisfaction. + +MERCUTIO.--Oh! lâche sang-froid! déshonorante soumission!--_A la +stoccata_, pour effacer cela. Tybalt, le preneur de rats, voulez-vous +faire un tour avec moi? + +TYBALT.--Que veux-tu de moi? + +MERCUTIO.--Bon roi des chats, rien du tout qu'une de vos neuf vies, afin +d'en faire ce qu'il me plaira; et ensuite, selon que vous en userez à +mon égard, je pourrai bien battre à plat les huit autres. Veuillez donc +prendre votre épée par les oreilles pour la faire sortir de son étui, +et dépêchez-vous; ou bien, avant qu'elle soit dehors, la mienne sera sur +vos oreilles. + +TYBALT, _tirant l'épée._--Je suis à vous. + +ROMÉO.--Cher Mercutio, remets ton épée. + +MERCUTIO.--Allons, mon gentilhomme, votre passade. + +(Il se battent.) + +ROMÉO.--Tire ton épée, Benvolio, désarmons-les.--Gentilshommes, c'est +une honte: ne tombez pas dans une pareille désobéissance.--Tybalt, +Mercutio, le prince a expressément défendu toute querelle dans les rues +de Vérone.--Tybalt, arrêtez.--Cher Mercutio..... + +(Sortent Tybalt et ses partisans.) + +MERCUTIO.--Je suis blessé! Malédiction sur les deux maisons! me voilà +expédié!--Est-ce qu'il est parti, et sans rien avoir? + +BENVOLIO.--Quoi, tu es blessé? + +MERCUTIO.--Oui, oui, une égratignure: par ma foi, c'est assez. Où est +mon page?--Drôle, va chercher un chirurgien. + +(Le page sort.) + +ROMÉO.--Prends ton courage, ami, ta blessure ne peut être grave. + +MERCUTIO.--Non, elle n'est pas aussi profonde qu'un puits, ni aussi +large que la porte d'une église; mais c'en est assez, elle suffira. +Venez me voir demain matin, et vous me trouverez tombé[52] dans le +sérieux. Je suis poivré, j'en réponds, du moins pour ce monde-ci. +Malédiction sur vos deux maisons! Corbleu! un chien, un rat, une souris, +un chat, égratigner un homme à mort! un bravache, un faquin, un traître, +qui ne combat que par règles d'arithmétique! pourquoi diable êtes-vous +venu vous jeter entre nous deux? J'ai reçu le coup par-dessous votre +bras. + +[Note 52: _A grave man_, un homme grave et un homme bon pour le +tombeau.] + +ROMÉO.--Je faisais pour le mieux. + +MERCUTIO.--Aidez-moi, Benvolio, à entrer dans quelque maison voisine, +ou bien je vais m'évanouir. Malédiction sur vos deux maisons! elles ont +fait de moi une pâture à vers. Oh! j'ai la botte et bien à fond. Ah! vos +deux maisons! + +(Mercutio et Benvolio sortent.) + +ROMÉO.--C'est pour moi que ce gentilhomme, le proche parent du prince, +mon intime ami, a reçu cette blessure mortelle: ma réputation est +entachée par l'affront que m'a fait Tybalt; Tybalt, mon parent depuis +une heure! O chère Juliette! ta beauté a fait de moi un homme efféminé, +elle a amolli la trempe vigoureuse de mon courage. + +(Entre Benvolio.) + +BENVOLIO.--O Roméo, Roméo! le brave Mercutio est mort: cette âme +généreuse, dédaignant trop tôt la terre, s'est élevée vers les nuages. + +ROMÉO.--Les noires destinées de ce jour vont s'étendre sur des jours +nombreux: celui-ci commence seulement les malheurs, d'autres les +finiront. + +(Rentre Tybalt.) + +BENVOLIO.--Voici le furieux Tybalt qui revient. + +ROMÉO.--Vivant, triomphant, et Mercutio est tué! Retourne dans les +cieux, prudente douceur, et toi, fureur à l'oeil enflammé, sois +maintenant mon guide.--A présent, Tybalt, reprends pour toi ce nom de +traître que tu me donnais tout à l'heure: l'âme de Mercutio, arrêtée à +peu de distance au-dessus de nos têtes, attend que la tienne vienne lui +tenir compagnie. Il faut que toi ou moi, ou tous les deux, nous allions +le rejoindre. + +TYBALT.--C'est toi, qui étais ici-bas de son parti, misérable enfant, +qui dois l'aller trouver. + +ROMÉO.--Voici qui en décidera. + +(Ils se battent. Tybalt tombe.) + +BENVOLIO.--Fuis, Roméo; va-t'en: les citoyens sont en alarme, et Tybalt +est tué. Ne reste point ainsi dans la stupeur. Le prince va te condamner +à mort si tu es pris. Fuis, sauve-toi, va-t'en. + +ROMÉO.--Oh! je suis le jouet de la fortune[53]. + +[Note 53: _I am fortune's fool._] + +BENVOLIO.--Pourquoi es-tu encore ici? + +(Roméo sort.) + +(Entrent des citoyens, etc.) + +UN CITOYEN.--Par quelle rue s'est-il enfui, celui qui a tué Mercutio? +Tybalt, cet assassin, par où s'est-il sauvé? + +BENVOLIO.--Le voilà étendu là, ce Tybalt. + +LE CITOYEN.--Levez-vous, seigneur, suivez-moi, je vous somme au nom du +prince; obéissez. + +(Entrent le prince et sa suite, Montaigu, Capulet, leurs femmes et +autres personnages.) + +LE PRINCE.--Où sont les vils auteurs de ce tumulte? + +BENVOLIO.--Noble prince, je puis raconter toutes les malheureuses +circonstances de cette fatale querelle. Voilà celui que le jeune Roméo a +tué, et qui avait tué ton parent le brave Mercutio. + +LA SIGNORA CAPULET.--Tybalt! mon neveu! ô fils de mon frère! Cruelle +vue! hélas! le sang de mon cher neveu tout répandu!--Prince, si tu +es juste, pour notre sang, le sang des Montaigu doit être versé.--Mon +neveu, mon neveu! + +LE PRINCE.--Benvolio, qui a commencé cette rixe sanglante? + +BENVOLIO.--Tybalt, que vous voyez ici tué de la main de Roméo. Roméo lui +a parlé raisonnablement; il l'a prié de considérer combien la querelle +était légère; il lui a représenté en outre quel serait votre courroux. +Tout cela dit d'un ton plein de douceur, d'un regard tranquille, et même +dans l'humble attitude d'un suppliant, n'a pu faire trêve à la violence +désordonnée de Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, tourne la pointe +de son épée contre le sein du brave Mercutio: celui-ci, tout aussi +bouillant que lui, engage le fer homicide contre le fer, et, avec un +dédain martial, d'une main écarte la froide mort, et de l'autre la +renvoie à Tybalt, qui par son adresse la repousse vers lui. Roméo crie +de toutes ses forces: «Arrêtez, amis; séparez-vous;» et d'un bras +plus prompt que sa parole, il abaisse leurs pointes meurtrières et se +précipite entre eux deux: mais un coup cruel de Tybalt se fait +jour par-dessous le bras de Roméo, et atteint aux sources de la vie +l'intrépide Mercutio. Alors Tybalt se sauve; mais quelques moments +après il revient vers Roméo, chez qui venait de naître le désir de la +vengeance: tous deux y courent comme la foudre; car avant que j'eusse eu +le temps de tirer mon épée pour les séparer, le courageux Tybalt était +tué. Roméo l'ayant vu tomber a pris la fuite. Voilà la vérité, ou +Benvolio consent à mourir. + +LA SIGNORA CAPULET.--Il est parent des Montaigu; l'affection le rend +imposteur: il ne dit pas la vérité. Près de vingt d'entre eux ont +combattu dans cette odieuse rencontre, et les vingt ensemble n'ont pu +tuer qu'un seul homme. Je demande justice; et toi, prince, tu nous la +dois: Roméo a tué Tybalt; Roméo ne doit plus vivre. + +LE PRINCE.--Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué Mercutio: qui de vous +payera le prix d'un sang si cher? + +LA SIGNORA MONTAIGU.--Ce n'est pas Roméo, prince; il était l'ami de +Mercutio: sa faute a seulement terminé la vie de Tybalt, comme l'aurait +fait la loi. + +LE PRINCE.--Et pour cette offense, nous l'exilons sur l'heure. Je +suis intéressé dans l'effet de vos haines: mon sang coule ici pour vos +querelles féroces; mais je saurai vous imposer une si forte amende +que je vous ferai tous repentir de mes pertes. Je serai sourd à toute +défense et à toute excuse; ni larmes ni prières ne pourront racheter de +pareils délits: ne songez donc point à en faire usage. Que Roméo quitte +ces lieux en toute hâte, ou l'heure qui l'y verra surprendre sera la +dernière de sa vie. (_A sa suite._)--Emportez ce corps, et attendez mes +ordres: la clémence devient meurtrière quand elle pardonne à l'homicide. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II + +Un appartement dans la maison de Capulet. + +_Entre_ JULIETTE. + + +JULIETTE.--Qu'un galop rapide, coursiers aux pieds brûlants, vous +emporte vers le palais du Soleil: de son fouet, un conducteur tel que +Phaéton vous aurait précipités vers le couchant et aurait ramené la +sombre Nuit. Étends ton épais rideau. Nuit qui couronne l'amour; ferme +les yeux errants, et que Roméo puisse voler dans mes bras sans qu'on le +dise et sans qu'on le voie. La lumière de leurs mutuelles beautés suffit +aux amants pour accomplir leurs amoureux mystères; ou si l'Amour +est aveugle, il ne s'en accorde que mieux avec la Nuit. Viens, Nuit +obligeante, matrone aux vêtements modestes, tout en noir, apprends-moi +à perdre au jeu de qui perd gagne, où l'enjeu est deux virginités sans +tache; couvre de ton obscur manteau mes joues où se révolte mon sang +effarouché, jusqu'à ce que mon craintif amour, devenu plus hardi dans +l'épreuve d'un amour fidèle, n'y voie plus qu'un chaste devoir.--Viens, +ô Nuit; viens, Roméo; viens, toi qui es le jour au milieu de la nuit; +car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus éclatant que n'est sur +les plumes du corbeau la neige nouvellement tombée. Viens, douce nuit; +viens, nuit amoureuse, le front couvert de ténèbres: donne-moi mon +Roméo; et quand il aura cessé de vivre, reprends-le, et, partage-le +en petites étoiles, il rendra la face des cieux si belle, que le monde +deviendra amoureux de la nuit et renoncera au culte du soleil indiscret. +Oh! j'ai acheté une demeure d'amour, mais je n'en suis pas encore en +possession, et celui qui m'a acquise n'est pas encore en jouissance. Ce +jour est aussi ennuyeux que la veille d'une fête pour l'enfant qui a +une robe neuve et qui ne peut encore la mettre.--Oh! voilà ma nourrice. +(_Entre la nourrice avec une échelle de cordes._) Elle m'apporte des +nouvelles, et la bouche qui prononce seulement le nom de Roméo devient +l'organe d'une éloquence céleste.--Eh bien! nourrice, quelles nouvelles? +Qu'as-tu là? l'échelle que Roméo t'a dit d'apporter? + +LA NOURRICE.--Oui, oui, l'échelle. + +(Elle la jette à terre.) + +JULIETTE.--Ah ciel! quelles nouvelles? Pourquoi tordre ainsi tes mains? + +LA NOURRICE.--O jour de malheur! il est mort, il est mort, il est mort! +Nous sommes perdues, madame, nous sommes perdues. O malheureux jour! il +n'est plus, il est tué, il est mort! + +JULIETTE.--Le ciel a-t-il pu être si cruel? + +LA NOURRICE.--Ce n'est pas le ciel, non; c'est Roméo. O Roméo! ô Roméo! +qui l'aurait jamais pensé? Roméo!.... + +JULIETTE.--Quel démon es-tu, pour me tourmenter ainsi? L'horrible +enfer devrait seul retentir des hurlements d'un pareil supplice. Roméo +s'est-il tué lui-même? Dis seulement _oui_, et ce simple monosyllabe +_oui_ renfermera plus de poison que l'oeil empoisonné du basilic. +L'existence de ce _oui_[54] terminera la mienne; ou ferme ces yeux qui +me répondent _oui_, ou s'il est mort dis _oui_, et s'il ne l'est pas dis +_non_: qu'un mot bien court décide de mon bonheur ou de mon malheur. + +[Note 54: Juliette joue sur le mot _I_, qui signifiait alors également +_moi_ et _oui_, _I_ pour _yes_.] + +LA NOURRICE.--J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux, Dieu me +pardonne! là, sur sa mâle poitrine. Un pauvre cadavre, un pauvre cadavre +tout sanglant, pâle, pâle comme les cendres, tout souillé de sang, d'un +sang tout noir. A cette vue je me suis évanouie. + +JULIETTE.--Oh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, manque pour +toujours[55]; emprisonnez-vous, mes yeux; ne jetez plus un seul regard +sur la liberté. Terre vile, rends-toi à la terre; que tout mouvement +s'arrête, et qu'une même bière presse de son poids et Roméo et toi. + +[Note 55: _O break my heart, poor bankrupt, break at once; break_ +signifie se briser et faire banqueroute.] + +LA NOURRICE.--O Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que j'eusse! O aimable +Tybalt, honnête cavalier, faut-il que j'aie vécu pour te voir mort! + +JULIETTE.--Quelle est donc cette tempête qui souffle ainsi dans les deux +sens contraires? Roméo est-il tué, et Tybalt est-il mort? Mon cousin +chéri et mon époux plus cher encore? Que la terrible trompette sonne +donc le jugement universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-là +sont morts? + +LA NOURRICE.--Tybalt est mort, et Roméo est banni: Roméo, qui l'a tué, +est banni. + +JULIETTE.--O Dieu! la main de Roméo a-t-elle versé le sang de Tybalt? + +LA NOURRICE.--Il l'a fait, il l'a fait! O jour de malheur! il l'a fait! + +JULIETTE.--O coeur de serpent caché sous un visage semblable à une +fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si charmant repaire? Beau tyran, +angélique démon, corbeau couvert des plumes d'une colombe, agneau +transporté de la rage du loup, méprisable substance de la plus divine +apparence, toi, justement le contraire de ce que tu paraissais à juste +titre, damnable saint, traître plein d'honneur! O nature, qu'allais-tu +donc chercher en enfer, lorsque de ce corps charmant, paradis sur la +terre, tu fis le berceau de l'âme d'un démon? Jamais livre contenant une +aussi infâme histoire porta-t-il une si belle couverture? et se peut-il +que la trahison habite un si brillant palais? + +LA NOURRICE.--Il n'y a plus ni sincérité, ni foi, ni honneur dans les +hommes; tous sont parjures, corrompus, hypocrites. Ah! où est mon valet? +Donnez-moi un peu d'_aqua vitæ_..... Tous ces chagrins, tous ces maux, +toutes ces peines me vieillissent. Honte soit à Roméo! + +JULIETTE.--Maudite soit ta langue pour un pareil souhait! Il n'est pas +né pour la honte: la honte rougirait de s'asseoir sur son front; c'est +un trône où on peut couronner l'honneur, unique souverain de la terre +entière. Oh! quelle brutalité me l'a fait maltraiter ainsi? + +LA NOURRICE.--Quoi! vous direz du bien de celui qui a tué votre cousin? + +JULIETTE.--Eh! dirai-je du mal de celui qui est mon mari? Ah! mon pauvre +époux, quelle langue soignera ton nom, lorsque moi, ta femme depuis +trois heures, je l'ai ainsi déchiré? Mais pourquoi, traître, as-tu tué +mon cousin? Ah! ce traître de cousin a voulu tuer mon époux.--Rentrez, +larmes insensées, rentrez dans votre source; c'est au malheur +qu'appartient ce tribut que par méprise vous offrez à la joie. Mon +époux vit, lui que Tybalt aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui +qui aurait voulu tuer mon époux. Tout ceci est consolant, pourquoi donc +pleuré-je? Ah! c'est qu'il y a là un mot, plus fatal que la mort de +Tybalt, qui m'a assassinée.--Je voudrais bien l'oublier; mais, ô ciel! +il pèse sur ma mémoire comme une offense digne de la damnation sur l'âme +du pécheur. _Tybalt est mort, et Roméo est..... banni!_ Ce _banni,_ ce +seul mot _banni_, a tué pour moi dix mille Tybalt. La mort de Tybalt +était un assez grand malheur, tout eût-il fini là; ou si les cruelles +douleurs se plaisent à marcher ensemble, et qu'il faille nécessairement +que d'autres peines les accompagnent, pourquoi, après m'avoir dit: +«Tybalt est mort,» n'a-t-elle pas continué: «ton père aussi, ou ta mère, +ou tous les deux?» cela eût excité en moi les douleurs ordinaires[56]. +Mais par cette arrière-garde qui a suivi la mort de Tybalt, _Roméo est +banni_; par ce seul mot, père, mère, Tybalt, Roméo, Juliette, tous +sont assassinés, tous morts. Roméo banni! Il n'y a ni fin, ni terme, ni +borne, ni mesure dans la mort qu'apporte avec lui ce mot, aucune parole +ne peut sonder ce malheur.--Mon père, ma mère, où sont-ils, nourrice? + +[Note 56: _Modern lamentation_ (douleurs d'usage).] + +LA NOURRICE.--Pleurants et gémissants sur le corps de Tybalt. +Voulez-vous aller les trouver? Je vais vous y conduire. + +JULIETTE.--Ils lavent donc ses blessures de leurs larmes! Quand elles +se sécheront, les miennes seront finies par le bannissement de +Roméo.--Remporte ces cordes.--Pauvre échelle, te voilà trompée comme +moi, car Roméo est exilé. Il t'avait faite pour lui servir de route vers +mon lit; et moi, fille encore, je meurs fille et veuve.--Viens, échelle; +viens, nourrice; je vais à mon lit nuptial: c'est à la mort, et non à +Roméo qu'appartient ma virginité. + +LA NOURRICE.--Hâtez-vous de vous rendre à votre chambre: je trouverai +Roméo pour vous consoler; je sais bien où il est. Écoutez-moi, votre +Roméo sera ici _ce _soir; je vais le trouver; il est caché dans la +cellule du frère Laurence. + +JULIETTE.--Oh! trouve-le. Donne cet anneau à mon fidèle chevalier, et +dis-lui de venir recevoir mon dernier adieu. + +(Elles sortent.) + + +SCÈNE III + +La cellule du frère Laurence. + +_Entrent_ FRÈRE LAURENCE et ROMÉO. + + +FRÈRE LAURENCE.--Roméo, sors de ta retraite: viens ici, homme craintif; +l'affliction s'est éprise de tes mérites, et la calamité t'a épousé. + +ROMÉO.--Mon père, quelles nouvelles? quel est l'arrêt du prince? quelle +infortune encore inconnue demande à s'attacher à moi? + +FRÈRE LAURENCE.--Mon cher fils n'est que trop accoutumé à cette cruelle +société. Je t'apporte la nouvelle de l'arrêt du prince. + +ROMÉO.--Eh bien! le jugement du prince est-il plus doux que le jour du +jugement? + +FRÈRE LAURENCE.--Un arrêt moins rigoureux s'est échappé de sa bouche: ce +n'est pas la mort de ton corps, mais son bannissement. + +ROMÉO.--Ah! le bannissement! aie pitié de moi; dis la mort. L'aspect de +l'exil porte avec lui plus de terreur, beaucoup plus que la mort. Ah! ne +me dis pas que c'est le bannissement. + +FRÈRE LAURENCE.--Tu es banni de Vérone. Prends patience; le monde est +grand et vaste. + +ROMÉO.--Le monde n'existe pas hors des murs de Vérone; ce n'est plus +qu'un purgatoire, une torture, un véritable enfer. Banni de ce lieu, +je le suis du monde, c'est la mort. Oui, le bannissement, c'est la mort +sous un faux nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement, tu me +tranches la tête avec une hache d'or, et souris au coup qui m'assassine. + +FRÈRE LAURENCE.--O mortel péché! ô farouche ingratitude! Pour ta faute, +notre loi demandait la mort; mais le prince indulgent, prenant ta +défense, a repoussé de côté la loi, et a changé ce mot funeste de _mort_ +en celui de _bannissement_: c'est une rare clémence, et tu ne veux pas +la reconnaître. + +ROMÉO.--C'est un supplice et non une grâce. Le ciel est ici, où vit +Juliette: les chats, les chiens, la moindre petite souris, tout ce qu'il +y a de plus misérable vivra ici dans le ciel, pourra la voir; et Roméo +ne le peut plus! La mouche qui vit de charogne jouira d'une condition +plus digne d'envie, plus honorable, plus relevée que Roméo; elle pourra +s'ébattre sur les blanches merveilles de la chère main de Juliette, et +dérober le bonheur des immortels sur ces lèvres où la pure et virginale +modestie entretient une perpétuelle rougeur, comme si les baisers +qu'elles se donnent étaient pour elles un péché; mais Roméo ne le peut +pas, il est banni! Ce que l'insecte peut librement voler, il faut que +je vole pour le fuir; il est libre et je suis banni[57]; et tu me diras +encore que l'exil n'est pas la mort!... N'as-tu pas quelque poison tout +préparé, quelque poignard affilé, quelque moyen de mort soudaine, fût-ce +la plus ignoble? Mais banni! me tuer ainsi! banni! O moine, quand ce mot +se prononce en enfer, les hurlements l'accompagnent.--Comment as-tu le +coeur, toi un prêtre, un saint confesseur, toi qui absous les fautes, +toi mon ami déclaré, de me mettre en pièces par ce mot _bannissement_? + + [Note 57:_They may do this, when I am from this must fly + They are free men, but I am banished._ + +Le jeu de mots du premier de ces deux vers est entre _fly_ (mouche) +et _fly_ (fuir); celui du second entre _free-men_ (hommes libres) et +_freaming_ (bourdonnant), qui se prononcent à peu près de même, a été +impossible à rendre.] + +FRÈRE LAURENCE.--Amant insensé, écoute seulement une parole. + +ROMÉO.--Oh! tu vas me parler encore de bannissement. + +FRÈRE LAURENCE.--Je veux te donner une arme pour te défendre de ce mot: +c'est la philosophie, ce doux baume de l'adversité; elle te consolera, +quoique tu sois exilé. + +ROMÉO.--Encore l'exil! Que la philosophie aille se faire pendre: à moins +que la philosophie n'ait le pouvoir de créer une Juliette, de déplacer +une ville, ou de changer l'arrêt d'un prince, elle n'est bonne à rien, +elle n'a nulle vertu; ne m'en parle plus. + +FRÈRE LAURENCE.--Oh! je vois maintenant que les insensés n'ont point +d'oreilles. + +ROMÉO.--Comment en auraient-ils, lorsque les hommes sages n'ont pas +d'yeux? + +FRÈRE LAURENCE.--Laisse-moi discuter avec toi ta situation. + +ROMÉO.--Tu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. Si tu étais aussi +jeune que moi, amant de Juliette, marié seulement depuis une heure, +meurtrier de Tybalt, éperdu d'amour comme moi, et comme moi banni, alors +tu pourrais parler; alors tu pourrais t'arracher les cheveux et te jeter +sur la terre comme je fais, pour prendre la mesure d'un tombeau qui +n'est pas encore ouvert. + +FRÈRE LAURENCE.--Lève-toi, on frappe; bon Roméo, cache-toi. + +(On frappe derrière le théâtre.) + +ROMÉO.--Me cacher? Non, à moins que la vapeur des gémissements de mon +coeur malade, m'enveloppant comme un brouillard, ne me dérobe aux yeux +qui me cherchent. (On frappe.) + +FRÈRE LAURENCE.--Écoute comme ils frappent.--Qui est là?--Roméo, +lève-toi; tu seras pris.--Attendez un instant.--Lève-toi, fuis dans +mon cabinet.--_(On frappe.)_ Dans un moment.--Volonté de Dieu! quelle +obstination est la tienne?--J'y vais, j'y vais.--_(On frappe.)_ Qui +frappe si fort? D'où venez-vous? que demandez-vous? + +LA NOURRICE, _en dehors_.--Laissez-moi entrer, et vous apprendrez mon +message. Je viens de la part de la signora Juliette. + +FRÈRE LAURENCE.--En ce cas, soyez la bienvenue. + +(Entre la nourrice.) + +LA NOURRICE.--O saint frère, oh! dites-moi, saint frère, où est l'époux +de ma maîtresse? où est Roméo? + +FRÈRE LAURENCE.--Le voilà étendu sur la terre, ivre de ses propres +larmes. + +LA NOURRICE.--Oh! il est dans le même état que ma maîtresse, juste dans +le même état. + +FRÈRE LAURENCE.--O funeste sympathie, déplorable situation! + +LA NOURRICE.--Voilà comme elle est étendue, pleurant et sanglotant, +sanglotant et pleurant.--Levez-vous, levez-vous, levez-vous, si vous +êtes un homme. Pour l'amour de Juliette, pour l'amour d'elle, levez-vous +et soutenez-vous. Comment pouvez-vous être tombé si bas? + +ROMÉO.--O nourrice! + +LA NOURRICE.--Ah! seigneur, seigneur!--Eh bien! la mort est la fin de +tous. + +ROMÉO.--Parles-tu de Juliette? En quel état est-elle? Ne me +regarde-t-elle pas comme un assassin de profession, depuis que j'ai +souillé l'enfance de notre bonheur d'un sang qui tient de si près au +sien? Où est-elle? comment est-elle? que dit ma secrète épouse du lien +qui a scellé nos amours[58]? + +[Note 58: _What say +My conceal'd lady to our cancell'd love_?] + +LA NOURRICE.--Ah! elle ne dit rien, seigneur; mais elle pleure, et puis +elle pleure: tantôt elle tombe sur son lit, tantôt elle se relève en +sursaut et elle appelle Tybalt, et puis elle appelle en criant Roméo; et +puis elle retombe. + +ROMÉO.--Comme si ce nom, parti d'une arme meurtrière, la tuait, comme +la main maudite de celui qui le porte a tué son parent.--Dis-moi, frère, +dis-moi en quelle vile partie de mon corps habite ce nom; dis-le moi, +pour que j'en ravage l'odieuse demeure. + +(Il tire son épée.) + +FRÈRE LAURENCE.--Arrête ta main désespérée. Es-tu un homme? Ta figure +crie que tu en es un; mais tes pleurs sont d'une femme, et tes actions +désordonnées indiquent la fureur d'une bête privée de raison. Femme +dépourvue de grâces, homme seulement en apparence, n'es-tu donc sous la +ressemblance de tous les deux qu'un animal difforme? Tu m'as confondu. +Par mon saint ordre, j'avais cru ton âme mieux trempée. Après avoir tué +Tybalt, veux-tu te tuer toi-même, et, par le coup d'une damnable haine +contre toi-même, tuer aussi ton épouse qui ne vit qu'en toi? Pourquoi +t'emporter ainsi contre ta naissance, le ciel et la terre? Ta naissance, +le ciel et la terre se sont réunis pour avoir part à ton existence, +et tu veux tout perdre à la fois! Fi donc! fi donc! tu déshonores +ta personne, ton amour, ton intelligence; toi qui, riche de ces dons +précieux, comme l'avare, n'en emploies aucun à son véritable usage, seul +capable de donner du lustre à ta personne, à ton intelligence, à ton +amour. Ta noble figure devient un simulacre de cire dépouillé de ce qui +fait la valeur d'un homme: tes serments du plus tendre amour ne sont +qu'un noir parjure, lorsque tu détruis cet amour que tu avais fait +voeu de chérir: ton intelligence, cet ornement de ta personne et de ton +amour, trompée elle-même dans la règle qu'elle doit leur prescrire à +tous deux, de même que la poudre dans le carnier d'un soldat maladroit, +prend feu par ton impéritie et te met en pièces par les moyens destinés +à ta défense.--Allons, homme, relève-toi, ta Juliette est vivante, ta +Juliette pour l'amour de qui tu étais mort, il n'y a qu'un moment. Tu es +heureux par là, Tybalt voulait te tuer, et c'est toi qui as tué Tybalt; +là encore tu es heureux. La loi, qui te menaçait de la mort, devenue +ton amie, n'a prononcé que l'exil; en cela tu es heureux; un amas de +bénédictions est descendu sur ta tête; le bonheur s'empresse autour de +toi dans ses plus doux atours; et toi, comme une jeune fille obstinée et +perverse, tu boudes avec humeur ta fortune et ton amour. Prends-y garde, +prends-y garde; c'est ainsi qu'on meurt misérable. Allons, va rejoindre +ton amante, comme il a été convenu; monte dans sa chambre; pars et va +la consoler. Mais souviens-toi de la quitter avant que la garde soit +placée; car alors tu ne pourrais plus arriver à Mantoue, où tu dois +rester jusqu'à ce que nous puissions trouver l'occasion d'annoncer votre +mariage, de réconcilier vos parents, d'obtenir ta grâce du prince, et de +te rappeler, cinq cent mille fois plus transporté de bonheur que tu n'as +répandu de lamentations en partant.--Va devant, nourrice; parle de moi +à ta maîtresse; dis-lui de hâter dans toute la maison le moment de se +mettre au lit: le chagrin dont ils sont accablés doit les y disposer. +Roméo va venir. + +LA NOURRICE.--O Seigneur mon Dieu, je resterais ici toute la nuit pour +entendre ces bons avis. Oh! ce que c'est que la science!--Mon cher +maître, je vais annoncer à ma maîtresse que vous allez venir. + +ROMÉO.--Va, et dis à ma douce amie de se préparer à me gronder. + +LA NOURRICE.--Voici, seigneur, un anneau qu'elle m'a chargé de vous +donner. Hâtez-vous, ne perdez pas de temps, car il se fait déjà bien +tard. + +(Elle sort.) + +ROMÉO.--Comme ce don a ranimé mon courage! + +FRÈRE LAURENCE.--Partez, bonne nuit. Toute votre destinée dépend de +ceci: ou sortez de la ville avant que la garde soit postée, ou au point +du jour sortez déguisé. Restez à Mantoue; je trouverai votre domestique; +de temps en temps, il vous instruira de tout ce qu'il arrivera de +favorable pour vous ici. Donne-moi ta main; il est tard; adieu, bonne +nuit. + +ROMÉO.--Si je n'étais appelé par une joie au-dessus de toutes les joies, +ce serait un chagrin de me séparer de toi si brusquement. Adieu! + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE IV + +La maison de Capulet. + +CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, PARIS. + + +CAPULET.--Il est arrivé, seigneur, des choses si malheureuses, que nous +n'avons pas eu le temps de disposer notre fille. Voyez-vous, elle aimait +chèrement son cousin Tybalt, et moi je l'aimais bien aussi. Enfin, nous +sommes nés pour mourir.--Il est très-tard, elle ne descendra pas ce +soir; et je vous réponds que, sans votre compagnie, il y a une heure que +je serais au lit. + +PARIS.--Ces moments amers ne sont pas des moments d'amour[59].--Bonne +nuit, madame; présentez mes hommages à votre fille. + +[Note 59: _Those times of woe afford no time to woo._] + +LA SIGNORA CAPULET.--Je n'y manquerai pas, et demain, dès le matin, je +saurai sa pensée: pour ce soir, son accablement l'a forcée à se retirer. + +CAPULET.--Moi, Pâris, je veux témérairement vous répondre de l'amour de +ma fille. Je pense bien qu'à tous égards elle se laissera gouverner par +moi; je dis plus, je n'en doute pas.--Ma femme, allez la trouver avant +de vous mettre au lit, instruisez-la de l'amour de mon fils Pâris, et +donnez-lui ordre, faites-y bien attention, pour mercredi prochain. Mais +doucement: quel jour est-ce aujourd'hui? + +PARIS.--Lundi, seigneur. + +CAPULET.--Lundi? Ah ah! mercredi est trop tôt: ce sera donc pour jeudi. +Dites-lui que jeudi elle sera mariée à ce noble comte.--Serez-vous prêt? +Cette précipitation est-elle de votre goût? Nous ne ferons pas grand +embarras. Un ami ou deux; car, écoutez donc, le meurtre de Tybalt étant +si récent, on pourrait trouver que pour un parent, nous en faisions +bien peu de cas, si nous donnions de grands divertissements. Ainsi nous +inviterons quelque demi-douzaine d'amis, et voilà tout.... Mais que +dites-vous de jeudi? + +PARIS.--Seigneur, je voudrais que jeudi vînt demain. + +CAPULET.--Fort bien; allons, retirez-vous.--Ainsi, jeudi.--Vous, ma +femme, voyez Juliette avant de vous mettre au lit; préparez-la au jour +de ses noces.--Adieu, seigneur.... Holà! de la lumière dans ma chambre; +marchez devant moi.... Il est si tard que bientôt l'on pourra dire qu'il +est de bonne heure.--Bonne nuit. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE V + +La chambre de Juliette. + +_Entrent_ ROMÉO et JULIETTE. + + +JULIETTE.--Veux-tu donc déjà me quitter? le jour n'est pas encore prêt +de paraître: c'est le rossignol, et non l'alouette, dont la voix a +pénétré ton oreille inquiète; toute la nuit il chante là-bas sur ce +grenadier. Crois-moi, cher amour, c'était le rossignol. + +ROMÉO.--C'est l'alouette qui proclame le matin, et non pas le rossignol. +Vois, ma bien-aimée, ces traits d'une lumière jalouse qui traversent +les nuages entr'ouverts à l'orient: tous les flambeaux de la nuit sont +consumés; et au sommet des montagnes couvertes de brouillards s'élève +sur la pointe du pied le joyeux matin. Il me faut partir et vivre, ou +rester et mourir. + +JULIETTE.--Cette lumière n'est point la lumière du jour, je le sais +bien, moi: c'est quelque météore qu'exhale le soleil pour te servir de +flambeau cette nuit, et t'éclairer dans ta route vers Mantoue. Reste +donc, il n'est pas encore nécessaire que tu t'en ailles. + +ROMÉO.--Qu'on me surprenne ici, qu'on me mette à mort, je suis content +si tu le veux ainsi. Je dirai que cette teinte grisâtre n'est pas l'oeil +du matin, mais le pâle reflet du front de Cynthie, et que ce n'est pas +l'alouette dont les accents vont frapper la voûte des cieux, si haut +au-dessus de nos têtes. J'ai bien plus de penchant à rester que de +volonté de partir.--Viens, Mort, et sois la bienvenue; Juliette le veut +ainsi.--Que dis-tu, mon amour? causons, ce n'est pas le jour. + +JULIETTE.--C'est le jour, c'est le jour: hâte-toi de partir, va-t'en. +C'est l'alouette qui chante si faux, qui roule des sons si péniblement +discordants, et d'une aigreur si désagréable. On prétend que l'alouette +sait observer dans son chant de gracieuses séparations; cela n'est pas +vrai, puisqu'elle nous sépare[60]. Quelques-uns disent que l'alouette +a changé d'yeux avec le crapaud dégoûtant: oh! que je voudrais qu'ils +eussent aussi changé de voix, puisque cette voix nous arrache des bras +l'un de l'autre, et te chassent d'ici par ces sons qui appellent le +jour. Oh! maintenant, va-t'en; le ciel s'éclaircit de plus en plus. + + [Note 60:_Some say the lark makes sweet division, + It is not so for she divideth us._] + +ROMÉO.--Le ciel s'éclaircit de plus en plus, et de plus en plus notre +sort s'obscurcit. + +(Entre la nourrice.) + +LA NOURRICE.--Madame! + +JULIETTE.--Qu'y a-t-il, nourrice? + +LA NOURRICE.--Madame votre mère vient à votre chambre: le jour paraît; +prenez garde; ayez l'oeil au guet. + +(Elle sort.) + +JULIETTE.--Eh bien! fenêtre, laisse entrer le jour et sortir ma vie. + +ROMÉO.--Adieu, adieu! Un baiser, et je vais descendre. + +(Roméo descend.) + +JULIETTE.--Te voilà donc parti, mon amant, mon maître, mon ami! Il me +faut de tes nouvelles à chaque jour de chacune de mes heures, car dans +chaque minute il y aura pour moi plus d'un jour. Oh! qu'à ce compte je +serai chargée d'années avant de revoir mon Roméo! + +ROMÉO.--Adieu! je ne laisserai échapper aucune occasion de te faire +passer, ô ma bien-aimée! l'expression de mes voeux. + +JULIETTE.--Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais? + +ROMÉO.--Je n'en doute point, et toutes tes peines serviront de sujet aux +entretiens de nos jours à venir. + +JULIETTE.--O Dieu! j'ai dans l'âme un funeste présage: il me semble que +je te vois, maintenant que tu es descendu, comme un mort couché au fond +d'un tombeau; ou ma vue se trouble, ou tu me parais pâle. + +ROMÉO.--Je vous assure, mon cher amour, que vous paraissez de même à mes +yeux.--Le chagrin dévorant dessèche notre sang. Adieu, adieu! + +(Roméo sort.) + +JULIETTE.--O Fortune, Fortune! les hommes te nomment inconstante. Si tu +es inconstante, qu'as-tu à faire avec lui, qui est connu pour garder +sa foi? Sois inconstante, ô Fortune! car alors j'espère que tu ne me le +garderas pas longtemps, mais que tu le renverras bientôt. + +LA SIGNORA CAPULET, _derrière le théâtre_.--Hé! ma fille! êtes-vous +levée! + +JULIETTE.--Qui m'appelle? Est-ce madame ma mère? Quoi! si tard +n'est-elle pas couchée, ou bien est-elle levée si matin? Quelle cause +extraordinaire l'amène ici? + +LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! Juliette, comment cela va-t-il maintenant? + +JULIETTE.--Madame, je ne suis pas bien. + +LA SIGNORA CAPULET.--Toujours pleurant la mort de ton cousin? Eh quoi! +tes larmes le laveront-elles de la poussière du tombeau? et quand tu +y parviendrais, tu ne pourrais le faire revivre. Finis-en donc: une +certaine douleur montre beaucoup d'affection; mais beaucoup de douleur +montre toujours un défaut de jugement. + +JULIETTE.--Laissez-moi pleurer encore une perte aussi sensible. + +LA SIGNORA CAPULET.--De cette manière, vous sentirez la perte, mais ne +jouirez pas de l'ami que vous pleurez. + +JULIETTE.--Sentant aussi vivement sa perte, je ne puis m'empêcher de le +pleurer toujours. + +LA SIGNORA CAPULET.--Je le vois bien, mon enfant, ce qui te fait +pleurer, ce n'est pas tant sa mort que de savoir vivant le misérable qui +l'a tué. + +JULIETTE.--Quel misérable, madame? + +LA SIGNORA CAPULET.--Le misérable Roméo. + +JULIETTE.--Un misérable et lui sont à bien des lieues de distance. Que +Dieu lui pardonne; moi, je lui pardonne de tout mon coeur; et cependant +nul homme n'afflige mon coeur comme lui. + +LA SIGNORA CAPULET.--Oui, vous souffrez de voir que ce perfide meurtrier +respire. + +JULIETTE.--Oui, madame, de ce qu'il respire hors de la portée de mes +mains. Je voudrais être seule chargée de venger la mort de mon cousin. + +LA SIGNORA CAPULET.--Nous en aurons vengeance, sois tranquille: ne +pleure donc plus. J'enverrai à Mantoue, où est maintenant cet apostat +de banni: il y a là quelqu'un qui lui donnera un breuvage si efficace, +qu'il ira bientôt tenir compagnie à Tybalt; et alors j'espère que tu +seras satisfaite. + +JULIETTE.--En vérité, je ne serai jamais satisfaite de Roméo, que je ne +le voie..... mort.--Mon pauvre coeur est si cruellement affligé pour mon +cousin!--Madame, si vous pouviez seulement trouver un homme pour porter +le poison, je le préparerais, et de manière à ce que Roméo, après +l'avoir reçu, dormît bientôt en paix.--Oh! comme mon coeur abhorre de +l'entendre nommer..... et de ne pouvoir aller le joindre..... et venger +l'amitié que je portais à mon cousin Tybalt sur la personne de celui qui +l'a tué! + +LA SIGNORA CAPULET.--Trouve les moyens, et moi je trouverai +l'homme.--Mais je vais, mon enfant, _t'_apprendre de joyeuses nouvelles. + +JULIETTE.--La joie vient à propos dans un temps où nous en avons si +grand besoin. De grâce, madame, quelles sont ces nouvelles? + +LA SIGNORA CAPULET.--Oui, oui, tu as un père soigneux, mon enfant, un +père qui, pour te tirer de ton accablement, t'a préparé tout de suite +un heureux jour auquel tu ne t'attends pas, et dont je n'avais pas eu la +pensée. + +JULIETTE.--Madame, à la bonne heure: quel est ce jour? + +LA SIGNORA CAPULET.--Vraiment, ma fille, jeudi prochain, de bon matin, +un brillant, jeune et noble cavalier, le comte Pâris, dans l'église de +Saint-Pierre, aura le bonheur de faire de toi une joyeuse épouse. + +JULIETTE.--Ma foi! par l'église de Saint-Pierre, et par saint Pierre +lui-même, il ne fera point de moi une joyeuse épouse. Je suis étonnée +de cette précipitation, et qu'il me faille épouser avant que l'homme qui +doit être mon mari vienne me faire sa cour. Je vous prie, madame, dites +à mon seigneur et père que je ne veux pas me marier encore, et que quand +je me marierai, je jure que j'épouserai Roméo, que vous savez que je +hais, plutôt que Pâris.--Ce sont là des nouvelles, en vérité! + +LA SIGNORA CAPULET.--Voilà votre père qui vient: faites-lui cette +réponse vous-même, et voyez comment il la recevra de votre part. + +(Entrent Capulet et la nourrice.) + +CAPULET.--Lorsque le soleil est couché, l'humidité de l'air se répand en +gouttes de rosée; mais pour le couchant du fils de mon frère, il pleut +tout à fait.--Comment, une gouttière, jeune fille! Quoi, toujours en +larmes! toujours des torrents! Tu fais à la fois de ta petite personne +une barque, une mer, un ouragan; car je vois dans tes yeux, que je peux +appeler la mer, un flux et reflux perpétuel de larmes; ton corps est la +barque qui flotte dans ces ondes salées; les vents sont tes soupirs, qui +font avec tes larmes un mutuel assaut de violence; en sorte que, s'il +ne survient un calme soudain, ils feront chavirer ton corps battu de +la tempête.--Où en sommes-nous, ma femme? Lui avez-vous annoncé ma +résolution? + +LA SIGNORA CAPULET.--Oui, seigneur, mais elle ne veut pas; elle vous +remercie. Je voudrais que l'insensée fût mariée à son tombeau. + +CAPULET.--Attendez, ma femme, j'en suis, j'en suis. Comment, elle ne +veut pas! Elle ne nous remercie pas, elle n'est pas fière, elle ne se +trouve pas bien heureuse de ce que, tout indigne qu'elle est, nous lui +avons ménagé pour époux un si digne gentilhomme! + +JULIETTE.--Non, je n'en suis pas fière, mais j'en suis reconnaissante. +Je ne peux jamais être fière de ce que je déteste; mais je puis être +reconnaissante même de ce que je déteste, lorsque c'est l'affection qui +l'a fait faire. + +CAPULET.--Comment, raisonneuse, qu'est-ce que cela veut dire?--Fière,... +et je vous remercie,... et je ne vous remercie pas,... et pourtant je +ne suis pas fière--Eh bien! madame la mignonne, je ne me soucie point +d'être remercié par vos remerciements, ni que vous me fassiez fièrement +de la fierté: mais préparez vos petites jambes à aller jeudi prochain +avec Pâris à l'église de Saint-Pierre; ou je t'y traînerai, moi, sur une +claie. Va-t'en, charogne moisie; va-t'en, malheureuse, face de suif! + +LA SIGNORA CAPULET.--Fi! fi! êtes-vous fou? + +JULIETTE.--Mon bon père, je vous en conjure à genoux; écoutez-moi avec +patience, seulement un mot. + +CAPULET.--Va te faire pendre, petite drôlesse, désobéissante coquine. Je +te le répète: ou rends-toi à l'église jeudi, ou ne me regarde jamais +en face. Pas un mot, pas une réponse, pas une réplique. Les doigts me +démangent....--Eh bien! ma femme, nous nous tenions à peine pour heureux +parce que Dieu ne nous avait donné que cette unique enfant: maintenant +je vois que c'est encore trop d'un, et que nous avons reçu en elle une +malédiction.--Qu'elle s'en aille, la malheureuse! + +LA NOURRICE.--Que le Dieu du ciel la bénisse! vous avez tort, seigneur, +de la maltraiter ainsi. + +CAPULET.--Et pourquoi, madame la Sagesse? Tenez votre langue, mère +Prudence, allez bavarder avec vos commères. + +LA NOURRICE.--Je ne fais pas un crime en parlant. + +CAPULET.--Oh! que Dieu nous soit en aide! + +LA NOURRICE.--Est-ce qu'on ne peut pas parler? + +CAPULET.--Taisez-vous, sotte bougonneuse; allez débiter vos maximes sur +la tasse de votre commère; nous n'en avons que faire ici. + +LA SIGNORA CAPULET.--Vous êtes trop vif. + +CAPULET.--Paix de Dieu! j'en deviendrai fou: le jour, la nuit, le matin, +le soir, chez moi ou dehors, seul ou en compagnie, dormant ou veillant, +j'ai toujours pensé à la marier! et aujourd'hui, après l'avoir pourvue +d'un gentilhomme de famille princière, ayant de beaux domaines, qui est +jeune, de belles manières, regorgeant, comme on dit, des qualités les +plus avantageuses, fait en tout à plaisir, il faut qu'une malheureuse +petite sotte de pleurnicheuse, une poupée gémissante, vienne, à cette +bonne fortune qui lui arrive, vous répondre: Je ne ne veux pas me +marier;... je ne peux aimer;... je suis trop jeune;... je suis trop +jeune, pardonnez-moi....--Mais si vous ne voulez pas vous marier, +je vous pardonnerai: allez paître où vous voudrez; vous n'habiterez +toujours pas avec moi. Faites attention à ce que je vous dis; songez-y +bien; je n'ai pas l'habitude de plaisanter; jeudi est près, mettez la +main sur votre coeur; avisez-y. Si vous êtes ma fille, je vous donnerai +à mon ami. Si tu ne l'es pas, va te faire pendre, mendier, périr +de faim, mourir dans les rues; car, sur mon âme, jamais je ne te +reconnaîtrai, jamais rien de ce qui m'appartient ne te fera du bien. +Comptez là-dessus; faites vos réflexions, car je vous tiendrai parole. + +(Il sort.) + +JULIETTE.--N'y a-t-il donc plus pour moi un regard de pitié, qui, du +haut des nuages, pénètre les profondeurs de mon chagrin? O ma tendre +mère, ne me rejetez pas loin de vous; différez ce mariage d'un mois, +d'une semaine; ou si vous ne le voulez pas, faites donc dresser mon lit +nuptial dans le sombre monument où l'on a déposé Tybalt. + +LA SIGNORA CAPULET.--Ne me parle pas, car je ne te répondrai pas un mot. +Fais ce que tu voudras, je ne me mêle plus de ce qui te regarde. + +(Elle sort.) + +JULIETTE.--O Dieu!.... O ma nourrice, comment prévenir ceci? Mon +époux est sur la terre, ma foi est dans le ciel; comment cette foi +reviendra-t-elle sur la terre, à moins que mon époux ne quitte la terre +et ne me la renvoie des cieux? Console-moi, conseille-moi.--Hélas! +hélas! comment le ciel peut-il entourer d'embûches une créature aussi +faible que moi!--Que dis-tu? N'as-tu pas un seul mot de joie, quelque +consolation, nourrice? + +LA NOURRICE.--Ma foi, je n'en connais qu'une: Roméo est banni, et +je gagerais le monde contre rien qu'il n'osera jamais revenir vous +réclamer; ou, s'il le fait, il faudra que ce soit en cachette. Alors, +les choses étant comme elles sont, je pense que ce que vous avez de +mieux à faire c'est d'épouser le comte. Oh! c'est un aimable cavalier! +Roméo n'est qu'un torchon auprès de lui. Un aigle, ma dame, n'a pas un +oeil aussi clair, aussi perçant, aussi beau que celui de Pâris. Que +mal m'advienne si je ne pense pas que vous êtes heureuse de trouver ce +second parti! car il est bien au-dessus du premier: et d'ailleurs, quand +cela ne serait pas, votre premier mari est mort, ou il vaudrait autant +qu'il le fût que de l'avoir vivant sans en profiter. + +JULIETTE.--Parles-tu du fond du coeur? + +LA NOURRICE.--Du fond de l'âme aussi, ou que je sois maudite dans tous +les deux! + +JULIETTE.--_Amen_. + +LA NOURRICE.--Et à quoi? + +JULIETTE.--Eh bien! tu m'as merveilleusement consolée. Rentre, et dis +à ma mère qu'ayant fâché mon père, je suis allée à la cellule de frère +Laurence m'en confesser et demander l'absolution. + +LA NOURRICE.--Vraiment, je vais le lui aller dire, et vous prenez un +parti très-sage. + +(Elle sort.) + +JULIETTE.--Vieille réprouvée! démon maudit! je ne sais quel est ton plus +grand péché, ou de souhaiter que je me parjure ainsi, ou de déprécier +mon époux avec cette même langue qui l'avait tant de milliers de fois +exalté au-dessus de toute comparaison. Va, conseillère: mon coeur et +toi sommes désormais séparés. Je vais trouver le frère, savoir quel +expédient il aura à m'offrir; et si tout le reste me manque, moi, j'ai +le pouvoir de mourir. + +(Elle sort.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE QUATRIÈME + + +SCÈNE I + +La cellule du frère Laurence. + +_Entrent_ FRÈRE LAURENCE ET PARIS. + + +FRÈRE LAURENCE.--Quoi! jeudi, seigneur? le terme est bien court. + +PARIS.--Mon père Capulet le veut ainsi, et je n'irai pas refroidir son +empressement par des retards. + +FRÈRE LAURENCE.--Vous dites que vous ne connaissez pas les dispositions +de la dame: cette conduite n'est pas régulière; je ne l'approuve point. + +PARIS.--Elle pleure sans mesure la mort de Tybalt, et voilà pourquoi je +l'ai si peu entretenue de mon amour: Vénus n'ose sourire dans une maison +de larmes. Son père voit du danger à laisser le chagrin prendre sur elle +tant d'empire; et, dans sa sagesse, il hâte notre mariage, pour arrêter +ce déluge de pleurs. La société d'un époux pourra éloigner d'elle un +souvenir devenu trop puissant dans la solitude. Vous concevez maintenant +le motif de cette précipitation. + +FRÈRE LAURENCE, _à part_--Je voudrais ignorer le motif qui devrait la +ralentir.--Tenez, seigneur, voici la dame qui vient à ma cellule. + +(Entre Juliette.) + +PARIS.--Quelle heureuse rencontre, ma souveraine, ma femme! + +JULIETTE.--Tout cela sera peut-être, seigneur, quand je pourrai être +votre femme. + +PARIS.--Cela peut être et doit être, mon amour, jeudi prochain. + +JULIETTE.--Ce qui doit être sera. + +FRÈRE LAURENCE.--Ceci est une sentence certaine. + +PARIS.--Venez-vous vous confesser à ce père? + +JULIETTE.--Si je vous répondais, ce serait me confesser à vous. + +PARIS.--N'allez pas lui nier que vous m'aimerez. + +JULIETTE.--Je vous confesserai à vous que je l'aime. + +PARIS.--Et vous lui confesserez aussi, j'en suis sûr, que vous m'aimez. + +JULIETTE.--Si je le fais, cela aura plus de prix quand vous aurez le dos +tourné qu'en votre présence. + +PARIS.--Chère âme, ton visage est bien terni de larmes. + +JULIETTE.--Elles n'ont pas remporté là une grande victoire; il n'était +déjà pas trop beau avant qu'elles l'eussent gâté. + +PARIS.--Tu lui fais, par cette réponse, plus de tort que par tes pleurs. + +JULIETTE.--Je ne le calomnie point, seigneur: c'est une vérité; et ce +que je dis là, je me le suis dit en face. + +PARIS.--Ton visage est à moi, et tu l'as calomnié. + +JULIETTE.--Cela peut être, car il ne m'appartient pas.--Saint père, +êtes-vous de loisir à présent, ou reviendrai-je vous trouver à la messe +du soir? + +FRÈRE LAURENCE.--J'ai tout loisir, ma triste fille.--Seigneur, je dois +vous prier de nous laisser seuls. + +PARIS.--Dieu me préserve de troubler la dévotion! Juliette, je vous +réveillerai jeudi de grand matin: jusqu'à ce jour, adieu, et recevez ce +saint baiser. + +(Il sort.) + +JULIETTE.--Oh! ferme la porte, et ensuite viens pleurer avec moi: je +suis sans espoir, sans ressource, sans secours. + +FRÈRE LAURENCE.--Ah! Juliette, je connais déjà tes chagrins: et ma tête +n'est pas assez forte pour les supporter. J'apprends que tu dois, sans +que rien puisse le retarder, être mariée à ce comte jeudi prochain. + +JULIETTE.--Frère, ne me dis point que tu le sais sans me dire en même +temps comment je puis l'empêcher. Si dans ta sagesse tu n'as pas les +moyens de me secourir, dis-moi seulement que tu approuves ma résolution, +et de ce poignard je vais moi-même me secourir sur-le-champ. Dieu a uni +mon coeur à celui de Roméo; tu as joint nos mains; et avant que cette +main, qui a scellé par toi mon union avec Roméo, devienne le sceau d'un +autre titre, avant que mon coeur fidèle, par une déloyale trahison, se +déclare pour un autre, ceci les fera périr tous deux. Ainsi, cherche +dans l'expérience de ta longue vie un conseil à me donner pour le +moment, ou bien, vois, ce poignard sanglant deviendra médiateur entre +moi et l'extrémité où je suis; il décidera en arbitre de ce que tes +lumières et tes années réunies n'auront pu conduire à une issue digne +du véritable honneur. Ne sois pas si lent à me répondre: il me tarde de +mourir si ta réponse ne me parle pas de moyens de salut. + +FRÈRE LAURENCE.--Arrête, ma fille, j'entrevois une sorte d'espérance, +qui demande une exécution aussi désespérée qu'est désespéré le cas que +nous voulons prévenir.--Si, plutôt que d'épouser le comte Pâris, tu as +la force de vouloir te tuer toi-même, il est vraisemblable que toi, qui +recherches la mort pour éviter cette ignominie, tu entreprendras bien +pour y échapper une chose qui ressemble à la mort. Si tu as ce courage, +je te donnerai un moyen. + +JULIETTE.--Oh! plutôt que d'épouser Pâris, commande-moi de me précipiter +du haut des remparts de cette tour, ou d'aller par les chemins +fréquentés par les voleurs; ordonne-moi de me glisser au milieu des +serpents; enchaîne-moi avec des ours rugissants; ou enferme-moi la nuit +dans un cimetière, entièrement couvert d'os de morts s'entre-choquant, +de jambes encore infectes, de crânes jaunis et informes; ou commande-moi +d'entrer dans un tombeau nouvellement creusé, et de me cacher avec un +mort dans son linceul, choses qui me faisaient trembler, seulement à +en entendre parler; j'obéirai sans crainte ou hésitation, pour demeurer +l'épouse sans tache de mon cher bien-aimé. + +FRÈRE LAURENCE.--Eh bien! retourne chez toi, montre un air joyeux, +consens à épouser Pâris. C'est demain mercredi: demain au soir fais en +sorte de coucher seule; que ta nourrice ne couche point dans ta chambre. +Prends cette fiole, et quand tu seras dans ton lit, avale cette +liqueur distillée: soudain coulera dans toutes tes veines une froide et +assoupissante humeur; les artères, interrompant leur mouvement naturel, +cesseront de battre; nulle chaleur, nul souffle n'attestera que tu +vis encore; les roses de tes lèvres et de tes joues se faneront et +deviendront pâles comme la cendre; les rideaux de tes yeux s'abaisseront +comme à l'instant où la mort les ferme à la lumière de la vie; chaque +partie de ton corps, privée de la souplesse qui te permet d'en disposer, +paraîtra roide, inflexible et froide, comme dans la mort. Tu demeureras +quarante-deux heures sous cette apparence empruntée d'une mort glacée, +après quoi tu te réveilleras comme d'un sommeil agréable. Le lendemain, +ton nouvel époux viendra dès le matin pour te faire sortir de ton lit; +tu seras morte. Alors, suivant l'usage de notre pays, parée dans ton +cercueil de tes plus beaux atours, et le visage découvert, tu seras +portée dans cet antique tombeau où reposent tous les descendants des +Capulet. Cependant, avant que tu sois réveillée, Roméo, instruit par mes +lettres de notre entreprise, viendra ici; lui et moi nous épierons le +moment de ton réveil, et cette nuit-là même Roméo t'emmènera d'ici à +Mantoue. Voilà l'expédient qui te préservera de l'ignominie dont tu +es menacée, si aucun caprice d'inconstance, aucune crainte de femme ne +vient dans l'exécution abattre ton courage. + +JULIETTE.--Donne, oh! donne-moi! Ne me parle pas de crainte. + +FRÈRE LAURENCE.--Tiens, et va-t'en: sois forte et prospère dans cette +résolution! J'enverrai en hâte à Mantoue un moine porter mes lettres à +ton époux. + +JULIETTE.--Amour, donne-moi la force, et la force me sauvera. Adieu, mon +bon père. + +(Ils se quittent.) + + +SCÈNE II + +Un appartement de la maison de Capulet. + +_Entrent_ CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE _et des_ DOMESTIQUES. + + +CAPULET.--Invite toutes les personnes dont le nom est écrit là-dessus. +(_Le domestique sort_.)--Toi, drôle, va m'arrêter vingt habiles +cuisiniers. + +SECOND DOMESTIQUE.--Vous n'en aurez pas un mauvais, seigneur, car je +verrai s'ils se lèchent les doigts. + +CAPULET.--Et qu'est-ce que tu verras par-là? + +SECOND DOMESTIQUE.--Vraiment, seigneur, c'est un mauvais cuisinier que +celui qui ne se lèche pas les doigts. Ainsi, celui qui ne se lèche pas +les doigts ne viendra pas avec moi. + +CAPULET.--Va vite. (_Le domestiqua sort_.) Nous serons bien mal +préparés pour cette noce.--Est-ce que ma fille est allé trouver le frère +Laurence? + +LA NOURRICE.--Oui, vraiment. + +CAPULET.--Bon, il lui fera peut-être un peu de bien. C'est une insolente +petite coquine bien entêtée. + +(Entre Juliette.) + +LA NOURRICE.--Tenez, voyez comme elle revient de confesse avec un visage +riant. + +CAPULET.--Eh bien! obstinée, où avez-vous été courir? + +JULIETTE.--Où j'ai appris à me repentir du péché d'une désobéissante +résistance à vous et à vos ordres. Le saint frère Laurence m'a enjoint +de tomber ici à vos genoux, et de vous demander pardon. Pardon, je vous +en conjure; désormais je me laisserai toujours gouverner par vous. + +CAPULET.--Envoyez chercher le comte: allez et qu'on l'instruise de ceci. +Je veux que ce noeud soit formé dès demain matin. + +JULIETTE.--J'ai rencontré le jeune comte à la cellule du frère Laurence, +et je lui ai accordé ce qui se peut accorder des droits de l'amour sans +passer les bornes de la pudeur. + +CAPULET.--Allons, j'en suis bien aise, tout va bien, relevez-vous; les +choses vont comme elles doivent aller.--Il faut que je voie le comte; +oui vraiment, allez, je vous dis, et amenez-le ici. En vérité, devant +Dieu, toute notre ville a de grandes obligations à ce respectable +religieux. + +JULIETTE.--Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon cabinet? +Vous m'aiderez à assortir la parure que vous croirez convenable pour +m'habiller demain. + +LA SIGNORA CAPULET.--Non, pas avant jeudi. Nous avons le temps. + +CAPULET.--Allez, nourrice, allez avec elle; nous irons à l'église +demain. + +(Juliette et la nourrice sortent.) + +LA SIGNORA CAPULET.--Nous serons bien à court pour nos préparatifs: il +est déjà presque nuit. + +CAPULET.--Bon, bon; je me donnerai du mouvement et tout ira bien, je te +le garantis, ma femme. Va rejoindre Juliette, aide-la à se parer; je ne +me coucherai point cette nuit. Laisse-moi tranquille: pour cette fois, +c'est moi qui ferai la ménagère.--Holà! mon chapeau.--Ils sont tous +sortis. Allons, je vais aller moi-même chez le comte Pâris, et le +disposer à la cérémonie de demain.--Mon coeur est merveilleusement léger +depuis que cette fille entêtée est rentrée dans son devoir. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE III + +La chambre de Juliette. + +_Entrent_ JULIETTE ET LA NOURRICE. + + +JULIETTE.--Oui, cet ajustement est celui qui conviendra le mieux; mais, +bonne nourrice, je t'en prie, laisse-moi seule cette nuit: j'ai besoin +de bien des oraisons pour obtenir du ciel un regard propice dans l'état +où je suis, qui est plein, comme tu sais, d'irrégularités et de péché. + +(Entre la signora Capulet.) + +LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! êtes-vous bien occupée? Avez-vous besoin +que je vous aide? + +JULIETTE.--Non, madame; nous avons fait un choix de tout ce qui est +nécessaire pour paraître convenablement à la cérémonie de demain. Si +c'est votre bon plaisir, permettez qu'on me laisse seule maintenant, et +que ma nourrice veille cette nuit avec vous; car, j'en suis sûre, vous +devez avoir des affaires par-dessus les yeux pour une chose qui se fait +si précipitamment. + +LA SIGNORA CAPULET.--Bonne nuit, va te mettre au lit et te reposer, tu +en as besoin. + +(La signora Capulet et la nourrice sortent.) + +JULIETTE.--Adieu.--Dieu sait quand nous nous reverrons. (_Elle ferme la +porte._) Je sens courir dans mes veines un frisson de peur, qui glace +presque en moi la chaleur de la vie. Il faut que je les rappelle pour me +rassurer.--Nourrice! Ah! que ferait-elle ici? il faut que je joue seule +ma scène funèbre.--Viens, fiole.--Mais si ce breuvage n'opérait aucun +effet, serais-je donc mariée de force au comte? Non, non, ceci me +préservera. Repose ici. (_Elle place un poignard à côté d'elle._)--Mais +si c'était un poison que le frère m'eût adroitement fourni pour me faire +mourir, dans la crainte de se voir déshonoré par ce mariage, lui qui m'a +mariée avec Roméo... Je crains qu'il n'en soit ainsi, et cependant quand +j'y songe, cela ne doit pas être, car il a toujours été reconnu pour +un saint homme. Je ne veux pas entretenir une si mauvaise pensée.--Mais +quoi! si, après que je serai déposée dans le tombeau, j'allais me +réveiller avant le moment où Roméo doit venir me délivrer... C'est là +une chose bien effrayante. Ne serais-je pas alors suffoquée sous cette +voûte dont la sombre entrée ne reçoit aucun air salutaire, et étouffée +avant que mon Roméo arrivât? ou, si je suis vivante, n'est-il pas +vraisemblable que l'horrible idée de la mort et de la nuit jointe à la +terreur du lieu, sous cette voûte, antique réceptacle où depuis tant +de siècles sont entassés les ossements de mes ancêtres qu'on y a tous +ensevelis; où Tybalt, tout sanglant et encore tout frais enterré, est là +à se corrompre dans son linceul; où l'on dit que les spectres nocturnes +viennent s'assembler à certaines heures de la nuit?... Hélas! hélas! +n'est-il pas probable que, trop tôt éveillée, au milieu de ces odeurs +infectes, de ces cris semblables à ceux de la mandragore[61] qu'on +arrache de la terre, et qui font, dit-on, perdre la raison à ceux qui +les entendent... Oh! si je m'éveille, ne pourra-t-il pas arriver que ma +tête s'égare, assiégée de ces hideuses terreurs? Ne puis-je pas dans ma +folie aller me jouer avec les restes de mes aïeux, et arracher de son +linceul Tybalt tout défiguré; ou, dans cette frénésie, me servir, +comme d'un bâton, de quelque os d'un de mes grands-pères pour briser +ma cervelle désespérée?--Oh! regardez! Il me semble voir l'ombre de +mon cousin chercher Roméo, qui a enfoncé dans son corps la pointe d'une +épée.... Arrête, Tybalt, arrête!--Roméo, je viens. Je bois ceci à ta +santé. + +(Elle se jette sur le lit.) + +[Note 61: On attribuait à la mandragore, entre autres propriétés +singulières, celle de pousser, lorsqu'on l'arrachait, des cris qui +faisaient perdre la raison à ceux qui les entendaient. On prétendait +qu'elle croissait sur la fosse des hommes mis à mort pour quelque crime, +et qu'elle était le produit de la corruption de leur corps; aussi la +regardait-on comme douée de vie.] + + +SCÈNE IV + +Une salle dans la maison de Capulet. + +_Entrent_ LA SIGNORA CAPULET et LA NOURRICE. + + +LA SIGNORA CAPULET.--Nourrice, prenez ces clefs et allez chercher encore +des épices. + +LA NOURRICE.--Ils demandent des dattes et des coings à l'office. + +(Entre Capulet.) + +CAPULET.--Allons, levez-vous, levez-vous, levez-vous; le coq a chanté +pour la seconde fois; la cloche du couvre-feu a sonné; il est trois +heures.--Ayez l'oeil au four, bonne Angélique; qu'on n'épargne rien. + +LA NOURRICE.--Et vous, allez, tracassier, allez, allez vous mettre au +lit; en vérité, vous serez malade demain pour avoir passé la nuit. + +CAPULET.--Non, pas du tout. Bon, j'ai bien veillé d'autres nuits pour +moins que cela, et je n'en ai jamais été incommodé. + +LA SIGNORA CAPULET.--Oui, vous avez été, de votre temps, un coureur +d'aventures[62]; mais je veillerai à ce que vous ne fassiez plus de ces +sortes de veillées. + +[Note 62: _A mouse hunt_ (un chasseur de souris).] + +CAPULET.--Jalouse! jalouse! (_Entrent des domestiques avec des broches, +du bois, des corbeilles._) Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon ami? + +PREMIER DOMESTIQUE.--Ce sont des affaires pour le cuisinier, seigneur, +mais je ne sais pas ce que c'est. + +CAPULET.--Dépêche-toi, dépêche-toi. (_Le domestique sort._) Toi, apporte +des fagots plus secs; appelle Pierre, et il te dira où ils sont. + +LE DOMESTIQUE.--Ah! j'ai dans ma tête, seigneur, des fagots tout +trouvés, sans déranger Pierre pour cela. + +(Il sort.) + +CAPULET.--Par la messe, c'est bien dit; tu es un joyeux compère[63]! Ah! +je te fagoterai.--Par ma foi! voilà le jour. Le comte ne tardera pas à +venir ici avec la musique; il me l'a dit. (_On entend des instruments._) +Mais je l'entends qui s'approche.--Nourrice! ma femme! allons. Eh +bien, nourrice! Allons, dis-je. (_Entre la nourrice._) Allez éveiller +Juliette; allez, habillez-la: je vais, moi, causer avec Pâris.... +Allons, dépêchez-vous, dépêchez-vous; voilà le marié déjà arrivé: +dépêchez-vous, vous-dis-je. + +(Ils sortent.) + +[Note 63: + + SERVANT. _I have a head, sir, that will find out logs + And never trouble Peter for the matter_. + + CAPULET. _'Mass, and well said; a merry whoreson! ha! + Thou shalt be logger-head._ + +_Logs_ et _Logger-head_ (bûches, têtes de bois). Il a fallu trouver un +équivalent.] + + +SCÈNE V + +La chambre de Juliette.--Juliette est sur son lit. + +_Entre_ LA NOURRICE. + + +LA NOURRICE.--Ma maîtresse! allons, ma maîtresse! Juliette!... Ma +foi, pour elle, elle dort profondément.--Eh bien! mon agneau; eh bien, +madame! Fi! paresseuse! Allons, mon amour, levez-vous, dis-je. Madame! +mon cher coeur, allons, madame la mariée...--Quoi, pas le mot! Vous vous +en donnez pour quatre sous maintenant[64], vous dormez pour huit jours; +car la nuit prochaine, j'en réponds, le comte Pâris a gagé son repos que +vous ne sommeilleriez guère.... Dieu me pardonne (ma foi, _amen_)! Comme +elle dort profondément! Il faut absolument que je l'éveille.--Madame, +madame, madame! Voulez-vous que le comte vous surprenne au lit[65]? Vous +vous lèveriez bien vite, de frayeur, j'en suis sûre, n'est-ce pas?... +Comment! tout habillée! vous n'avez pas quitté votre robe, et vous +voilà encore couchée! il faut absolument que je vous réveille.--Madame, +madame, madame!... Hélas! au secours! au secours! ma maîtresse +est morte. Oh! malheureux jour, faut-il que je sois jamais née! De +l'eau-de-vie! oh! seigneur! oh! madame! + +[Note 64: _You take your penny-worths now._] + +[Note 65: Il paraîtrait que l'usage était alors que le marié allât +chercher sa fiancée dans son lit, si elle n'avait pas le soin de le +prévenir par sa diligence.] + +(Entre la signora Capulet.) + +LA SIGNORA CAPULET.--Quel bruit fait-on ici! + +LA NOURRICE.--O journée lamentable! + +LA SIGNORA CAPULET.--Qu'est-ce que c'est? + +LA NOURRICE.--Voyez, voyez. O funeste jour! + +LA SIGNORA CAPULET.--O malheureuse, malheureuse que je suis! Mon enfant, +mon unique vie! Reviens à la vie, rouvre tes yeux ou je mourrai avec +toi. Au secours! au secours! que tout le monde vienne au secours! + +(Entre Capulet.) + +CAPULET.--Fi donc! amenez Juliette, son époux est arrivé. + +LA NOURRICE.--Elle est morte, décédée; elle est morte, O jour maudit! + +LA SIGNORA CAPULET.--Hélas! hélas! elle est morte, elle est morte, elle +est morte. + +CAPULET.--Ah! laissez-moi la voir...--Hélas! elle est déjà froide; son +sang est arrêté et ses muscles roides: il y a déjà longtemps que la +vie a abandonné ses lèvres. La mort pèse sur elle comme une gelée +intempestive sur la plus douce des fleurs de toute la prairie. + +LA NOURRICE.--O déplorable jour! + +LA SIGNORA CAPULET.--O temps de désastres! + +CAPULET.--La mort, qui l'a enlevée pour me faire gémir, enchaîne ma +langue et m'ôte la parole. + +(Entrent frère Laurence et Pâris, avec les musiciens.) + +FRÈRE LAURENCE.--Eh bien! la mariée est-elle prête à aller à l'église? + +CAPULET.--Elle est prête à y aller, mais pour n'en revenir jamais.--O +mon fils, dans la nuit qui précède tes noces, la mort a envahi la couche +de ton épouse. Vois, elle est là étendue, cette jeune fleur qu'elle a +défleurée;[66] c'est le trépas qui est mon gendre. Le trépas est mon +héritier; il a épousé ma fille; je mourrai et lui laisserai tout: quand +on meurt, tout appartient à la mort. + +[Note 66: _Flower as she was, deflowered by him._] + +PARIS.--N'ai-je donc si longtemps désiré de voir le visage de ce jour +que pour qu'il m'offrît un pareil spectacle! + +LA SIGNORA CAPULET.--O jour malheureux et maudit! jour de misère, jour +odieux! O heure la plus déplorable que le temps ait jamais rencontré +dans les travaux éternels de son pèlerinage! N'avoir qu'une seule, +une pauvre et seule enfant qui m'aimait, mon unique joie, ma seule +consolation; et la cruelle mort la ravit à ma vue! + +LA NOURRICE.--O malheur! O malheureux, malheureux, malheureux jour! jour +lamentable! le plus malheureux que j'aie jamais encore vu! O jour! O +jour! jour, jour odieux! Jamais on n'a vu un jour si cruel que celui-ci. +O malheureux jour! ô malheureux jour! + +PARIS.--Trompé, divorcé, outragé, déchiré, assassiné par toi, ô +détestable mort! par toi, toi, cruelle, perdu sans ressource. O amours, +ô vie! non plus la vie, mais l'amour dans la mort. + +CAPULET.--Avili, désespéré, haï, martyrisé, tué! O heure de désolation, +pourquoi es-tu venue frapper de mort, de mort, notre fête solennelle? +O mon enfant, mon enfant! mon âme et non plus mon enfant..... te voilà +morte, morte! Hélas! mon enfant est morte, et avec mon enfant sont +ensevelies toutes mes joies. + +FRÈRE LAURENCE.--Paix, silence! n'avez-vous pas de honte? Le remède au +désespoir n'est pas dans le désespoir.--Le ciel et vous aviez une part +dans cette belle enfant: maintenant le ciel la possède tout entière, et +ce n'en est que mieux pour elle. Vous ne pouviez sauver de la mort cette +part qui en elle vous appartenait, mais le ciel garde sa part dans la +vie éternelle. Le comble de vos voeux était son bonheur; c'était votre +paradis de la voir s'élever; et maintenant pleurerez-vous en la voyant +élevée au-dessus des nuages, à la hauteur du ciel même! Oh! dans votre +amour vous savez si mal aimer votre enfant, que vous voilà hors de +sens de la voir heureuse. Ce n'est pas la mieux mariée celle qui vit +longtemps mariée; la mieux mariée est celle qui meurt mariée jeune. +Séchez vos larmes; attachez vos branches de romarin sur ce beau cadavre, +et, suivant l'usage, portez-la à l'église parée de ses plus brillants +atours. Bien que les tendres faiblesses de la nature nous contraignent +tous à nous plaindre, les larmes de la nature excitent le sourire de la +raison. + +CAPULET.--Tout ce que nous avions préparé pour une fête change d'objet +et va servir à de sombres funérailles, nos instruments seront des +cloches lugubres; le festin des noces va devenir un triste banquet +funéraire; à nos hymnes solennels seront substitués des chants funèbres; +et ces bouquets de noces vont servir à un cadavre enseveli; toute chose +s'est convertie en la chose contraire. + +FRÈRE LAURENCE.--Rentrez, seigneur... et vous, madame, avec lui. +Seigneur Pâris, allez. Que chacun se prépare à accompagner ce beau +cadavre à son tombeau. Le ciel, pour quelque offense, s'est assombri +pour vous: ne l'irritez pas davantage en résistant à sa volonté suprême. + +(Sortent Capulet, la signora Capulet, Pâris et le frère Laurence.) + +PREMIER MUSICIEN.--Ma foi, nous pouvons serrer nos flûtes et nous en +aller. + +LA NOURRICE.--Ah! serrez-les, serrez-les, mes bons et honnêtes amis; car +vous voyez que c'est une aventure bien triste. + +(Elle sort.) + +PREMIER MUSICIEN.--Oui, par ma foi! il y aurait mieux à faire. + +(Entre Pierre) + +PIERRE.--O musiciens, musiciens! _O contentement du coeur, contentement +du coeur!_[67] Si vous voulez me rendre la vie, jouez _Contentement du +coeur_. + +[Note 67: _Heart's ease_, air d'une ballade.] + +PREMIER MUSICIEN.--Et pourquoi _Contentement du coeur_? + +PIERRE.--O musiciens, parce que mon coeur joue de lui-même _Mon coeur +est plein de tristesse_[68]. Jouez-moi quelque complainte un peu gaie +pour me réconforter. + +[Note 68: _My heart is full of woe_, refrain d'une autre ballade.] + +SECOND MUSICIEN.--Nous ne vous jouerons pas de complainte; ce n'est pas +le moment de jouer. + +PIERRE.--Vous ne voulez donc pas? + +SECOND MUSICIEN.--Non. + +PIERRE.--Eh bien, je vous en donnerai, moi, et qui sonnera. + +PREMIER MUSICIEN.--Qu'est-ce que vous nous donnerez? + +PIERRE.--Pas d'argent, sur ma foi[69], mais une danse. Vous aurez de ma +musique. + +[Note 69: PETER. _No money on my faith; but the gleek: I will give you +the minstrel._ + +1 MUS. _Then I will give you the serving creature_. + +PETER. _Then will I lay the serving creature's dagger on your pate. I +will carry no crotchets: I'll_ re _you, I'll_ fa _you; do you note me._ + +1 MUS. _An you_ re _us, and_ fa _us, you note us._ + +2 MUS. _Pray you, put up your dagger, and put out your wit._ + +PETER. _Then have at you with my wit: I will dry-beat you with an iron +wit, and put up my iron dagger_. + +Presque toutes les plaisanteries de ce dialogue portent sur des +locutions et des manières de parler tellement hors d'usage, que les +commentateurs sont fort embarrassés à en rendre raison. Il a fallu +chercher des équivalents.] + +PREMIER MUSICIEN.--Oh bien! je vous ferai aller en mesure, moi. + +PIERRE.--Prenez garde que mon poignard ne batte la mesure sur votre +tête, et je ne m'arrêterai pas aux paroles, voyez-vous; et si je veux +que vous me fassiez une fugue, j'aurais bientôt dit _ut_: mettez cela en +note. + +PREMIER MUSICIEN.--C'est vous qui donnez la note avec votre _ut_. + +SECOND MUSICIEN.--Je vous en prie, mettez votre poignard dans le +fourreau et votre esprit en dehors. + +PIERRE.--Eh bien! garde à vous contre mon esprit. Mon esprit a le fil, +il va vous percer à jour; ainsi, je puis vous faire grâce du fil de mon +poignard. Répondez-moi en hommes de tête: + + Quand le chagrin poignant a blessé le coeur + Et que l'esprit est accablé d'une douloureuse tristesse, + La musique aux sons argentins... + +Pourquoi _sons argentins_? pourquoi _la musique aux sons argentins_? +Qu'en dites-vous, Simon Corde-à-boyau? + +PREMIER MUSICIEN.--Vraiment, c'est que l'argent a un son très-agréable. + +PIERRE.--Joli! Et vous, qu'en dites-vous, Hugues Rebec[70]? + +[Note 70: _Rebec, rebecquin_, nom d'un ancien violon à trois cordes.] + +SECOND MUSICIEN.--Je dis moi, que _sons argentins_, cela veut dire des +sons qui nous valent de l'argent. + +PIERRE.--Joli aussi!--Et qu'en dites-vous, Jacques Du Son? + +TROISIÈME MUSICIEN.--Ma foi, je ne sais que dire. + +PIERRE.--Ah! pardon; j'oubliais que vous êtes le chanteur.--Eh bien! je +répondrai pour vous. On dit _la musique aux sons argentins_, parce que +ce n'est pas ordinairement avec de l'or qu'on paye des gaillards comme +vous de leur musique. + + La musique aux sons argentins + Apporte promptement un remède à leurs maux. + +(Il sort en chantant.) + +PREMIER MUSICIEN.--Quel malin diable est-ce là? + +SECOND MUSICIEN.--Qu'il s'aille faire pendre. Venez entrons là dedans; +nous y attendrons le retour du convoi et nous resterons à dîner. + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + +SCÈNE I + +Une rue de Mantoue. + +_Entre_ ROMÉO. + + +ROMÉO.--Si l'oeil du sommeil ne m'a pas trompé par de flatteuses +illusions, mes songes m'annoncent prochainement d'heureuses nouvelles. +Le maître de ma poitrine siége légèrement sur son trône, et une humeur +inaccoutumée m'a, durant toute cette journée, élevé au-dessus de la +terre dans des pensées joyeuses. J'ai rêvé que mon épouse arrivait et +me trouvait mort (étrange songe, qui laisse à un mort la faculté de +penser!) et que ses baisers communiquaient à mes lèvres un tel souffle +de vie, que je me suis ranimé et me suis vu empereur. O ciel! quelle est +donc la douceur des jouissances réelles de l'amour, puisque l'ombre de +l'amour seulement est si riche de bonheur? (_Entre Balthasar._)--Des +nouvelles de Vérone!--Eh bien! Balthasar, ne m'apportes-tu pas des +lettres du frère Laurence? Comment se porte ma Juliette? Mon père +jouit-il d'une bonne santé? Comment se porte ma Juliette? C'est cela que +je te redemande, car rien ne peut être mal si ma Juliette est bien. + +BALTHASAR.--Elle est bien; ainsi rien ne peut être mal... Son corps +sommeille dans le tombeau des Capulet, et l'immortelle partie de son +être vit avec les anges. Je l'ai vu déposer dans le tombeau de sa +famille, et j'ai pris sur-le-champ la poste pour venir vous l'apprendre. +Oh! pardonnez si je vous apporte ces funestes nouvelles, puisque c'est +la mission que vous m'aviez laissée, seigneur. + +ROMÉO.--En est-il ainsi?--A présent, astres contraires, je vous +défie.--Tu connais ma demeure. Va, procure-moi de l'encre et du papier; +arrête des chevaux de poste, je veux partir cette nuit. + +BALTHASAR.--Pardonnez-moi, seigneur, mais je ne puis vous laisser seul; +vous êtes pâle, et votre air égaré annonce quelque malheur. + +ROMÉO.--Allons donc, tu te trompes. Laisse-moi, et fais ce que je +t'ordonne.--N'as-tu point de lettres pour moi du frère Laurence? + +BALTHASAR.--Non, mon cher maître. + +ROMÉO.--N'importe. Va-t'en, et arrête-moi ces chevaux; je te rejoins à +l'instant. (_Balthasar sort._)--C'est bien, Juliette; je reposerai avec +toi cette nuit; occupons-nous d'en trouver les moyens.--O mal, tu es +prompt à entrer dans les pensées de l'homme au désespoir! Je me souviens +d'un apothicaire que j'ai remarqué dernièrement ici aux environs, +couvert de vêtements déchirés, le regard sombre, et épluchant des +simples; son aspect était celui de la maigreur; la misère dévorante +l'avait rongé jusqu'aux os. Du plafond de son indigente boutique +pendaient une tortue, un crocodile empaillé et d'autres peaux de +poissons difformes; et le long de ses rayons des tiroirs vides +annonçaient par leurs étiquettes ce qui leur manquait; des pois de terre +verte, des vessies et des graines moisies, des restes de ficelle et +de vieux pains de roses, étaient clair-semés çà et là pour servir de +montre. En voyant sa misère, je me dis à moi-même: Si un homme avait +besoin de quelque poison dont la vente fût punie d'une mort certaine +à Mantoue, voilà un malheureux coquin qui lui en vendrait. Oh! cette +pensée n'a fait que prévenir mes besoins: il faut que ce misérable m'en +vende.--Autant que je m'en souviens, ce doit être ici sa demeure.--Comme +c'est aujourd'hui fête, la boutique du pauvre hère est fermée.--Holà, +holà, apothicaire! + +(Entre l'apothicaire.) + +L'APOTHICAIRE.--Qui appelle donc si fort? + +ROMÉO.--Viens ici, mon ami. Je vois que tu es pauvre, tiens, voilà +quarante ducats; donne-moi une drachme de poison qui expédie si +promptement qu'aussitôt qu'elle se sera répandue dans les veines, celui +qui, las de la vie, en aura fait usage tombe mort sur-le-champ, et que +son corps perde la respiration avec la même rapidité qu'en met la poudre +enflammée à s'échapper des fatales entrailles du canon. + +L'APOTHICAIRE.--J'ai de ces poisons mortels, mais la loi de Mantoue +punit de mort quiconque en débite. + +ROMÉO.--Quoi! si dénué de tout, si plein de misère, et tu as peur de +mourir! La famine est sur tes joues; le besoin et la souffrance ont +peint la mort dans tes yeux; sur ton dos traîne la misère en haillons. +Le monde ne t'est point ami, ni la loi du monde; le monde n'a point de +loi qui puisse t'enrichir; cesse donc d'être pauvre; enfreins seulement +la loi, et prends cet or. + +L'APOTHICAIRE.--C'est ma pauvreté et non pas ma volonté qui consent. + +ROMÉO.--C'est ta pauvreté que je paye, et non ta volonté. + +L'APOTHICAIRE.--Mettez ceci dans un liquide quelconque, celui que vous +voudrez; avalez-le, et eussiez-vous la force de vingt hommes ensemble, +il vous aura expédié sur-le-champ. + +ROMÉO.--Tiens, voilà ton or, poison plus funeste pour la vie des hommes, +et qui commet bien plus de meurtres dans ce monde odieux que ces pauvres +compositions que tu n'as pas la permission de vendre. C'est moi qui te +vends du poison; toi tu ne m'en as pas vendu.--Adieu, achète de quoi +manger et te remettre en chair.--Viens, cordial et non pas poison, viens +avec moi au tombeau de Juliette: c'est là que tu dois me servir! + +(Il sort.) + + +SCÈNE II + +La cellule du frère Laurence. + +_Entre_ FRÈRE JEAN. + + +FRÈRE JEAN.--Saint franciscain, mon frère, holà! + +(Entre frère Laurence.) + +FRÈRE LAURENCE.--Je crois entendre la voix du frère Jean.--Soyez le +bienvenu de Mantoue. Que dit Roméo? ou bien, s'il a écrit ce qu'il +pensait, donnez-moi sa lettre? + +FRÈRE JEAN.--Cherchant pour m'accompagner un frère déchaussé, membre de +notre ordre, qui visitait les malades de cette ville, au moment où je +le trouvai, les inspecteurs de la cité, soupçonnant que nous étions +tous deux entrés dans une maison infectée de la contagion, ont fermé les +portes et n'ont jamais voulu nous laisser sortir. Ma course vers Mantoue +a été arrêtée là. + +FRÈRE LAURENCE.--Qui donc a porté ma lettre à Roméo? + +FRÈRE JEAN.--Je n'ai pu l'envoyer, la voilà. Je n'ai pas même pu trouver +de messager qui te la rapportât, tant ils redoutaient la contagion! + +FRÈRE LAURENCE.--Funeste circonstance! Par notre communauté, cette +lettre n'était pas indifférente; elle portait un message de la plus +grande importance, et ce retard peut être d'un grand danger.--Frère +Jean, va me chercher un levier de fer, et me l'apporte promptement dans +ma cellule. + +FRÈRE JEAN.--Frère, je vais te l'apporter. + +(Il sort.) + +FRÈRE LAURENCE.--Maintenant il faut que je me rende seul au monument. +Dans trois heures la belle Juliette s'éveillera. Elle va me maudire en +apprenant que Roméo n'a pas été instruit de ce qui vient d'arriver. Mais +j'écrirai de nouveau à Mantoue, et je garderai Juliette dans ma cellule +jusqu'à l'arrivée de Roméo.--Pauvre cadavre vivant enfermé dans la tombe +d'un mort! + +(Il sort.) + + +SCÈNE III + +Un cimetière dans lequel se voit un monument appartenant à la famille +des Capulet. + +_Entre_ PARIS _et son_ PAGE _qui porte une torche et des fleurs._ + + +PARIS.--Page, donne-moi ton flambeau. Éloigne-toi et te tiens à +l'écart.--Non, éteins-le; je ne veux pas être vu. Va te coucher sous +ces cyprès, et applique ton oreille contre le sol creusé: les nombreux +tombeaux qu'on y a ouverts ont tellement ébranlé sa solidité que +personne ne pourra marcher dans le cimetière que tu ne +l'entendes: alors, siffle pour m'avertir que tu entends approcher +quelqu'un.--Donne-moi ces fleurs; fais ce que je t'ordonne: va. + +LE PAGE.--Je suis presque effrayé de rester seul ici dans ce cimetière, +cependant je vais m'y aventurer. + +(Il s'éloigne.) + +PARIS.--Douce fleur, je sème de fleurs ton lit nuptial. Tombeau +chéri, qui renferme dans ton enceinte la plus parfaite image des êtres +éternels; belle Juliette, qui habites avec les anges, accepte cette +dernière marque d'amour. Vivante, je t'honorai; morte, mes hommages +funéraires viennent orner ta tombe. (_Le page siffle._)--Mon page a fait +le signal; quelqu'un approche: quel pied sacrilége erre dans ces lieux +pendant la nuit, pour troubler mes tristes fonctions et le culte d'un +fidèle amour? Quoi! avec un flambeau!--Nuit, couvre-moi un moment de ton +voile. + +(Il se retire.) + +(Entrent Roméo et Balthasar qui le précède avec une torche, une pioche, +etc.) + +ROMÉO.--Donne-moi cette pioche et ce croc de fer. Prends cette lettre, +et demain de bonne heure aie soin de la remettre à mon seigneur et père. +Donne-moi la lumière. Sur ta vie, je t'enjoins, quoi que tu +puisses entendre ou voir, de rester au loin à l'écart, et de ne pas +m'interrompre en ce que je veux faire. Si je descends dans ce lit de +la mort, c'est en partie pour contempler encore les traits de ma +bien-aimée; mais surtout pour ôter de son doigt insensible un anneau +précieux, un anneau dont j'ai besoin pour un usage qui est cher à mon +coeur. Ainsi, éloigne-toi; va-t'en.--Si, poussé par quelque inquiétude, +tu reviens épier ce que je veux faire ensuite, par le ciel, je te +déchirerai morceau par morceau, et je joncherai de tes membres ce +cimetière affamé. La circonstance, mes projets sont sauvages et +farouches, plus terribles, plus inexorables que les tigres à jeun ou la +mer en furie. + +BALTHASAR.--Je m'en vais, seigneur, et ne vous troublerai point. + +ROMÉO.--C'est ainsi que tu me prouveras ton attachement. Prends cela. +Vis et sois heureux, honnête serviteur. + +BALTHASAR.--Précisément cause de tout cela, je veux me cacher ici +à l'entour. Ses regards me font peur, et j'ai mes doutes sur ses +intentions. + +(Il sort.) + +ROMÉO.--Toi, gouffre de mort, ventre détestable assouvi du plus précieux +repas que pût offrir la terre, c'est ainsi que je saurai forcer tes +mâchoires pourries à s'ouvrir, et que dans ma haine je veux te gorger +d'une nouvelle proie. + +(Il enfonce la porte du monument.) + +PARIS.--C'est cet orgueilleux Montaigu, ce banni, qui a tué le cousin de +ma bien-aimée, dont le chagrin, à ce qu'on croit, a causé la mort de la +belle Juliette. Il vient ici faire aux cadavres quelque infâme outrage. +Je vais l'arrêter. (_Il s'avance._)--Suspends tes efforts sacriléges, +vil Montaigu: peut-on poursuivre la vengeance au delà de la mort? +Scélérat condamné, je t'arrête: obéis et suis-moi, car il faut que tu +meures. + +ROMÉO.--Oui, il le faut, et c'est pour cela que je suis ici. Bon et +noble jeune homme, ne tente point un homme désespéré; fuis loin d'ici, +et laisse-moi. Pense à ceux qui sont là morts, et qui t'effrayent. Je +t'en conjure, jeune homme, ne charge point ma tête d'un nouveau péché +en me poussant à la fureur. Oh! va-t'en. Par le ciel, je t'aime plus que +moi-même, car c'est contre moi-même que je viens armé dans ce lieu. Ne +t'arrête pas ici plus longtemps; va-t'en; vis, et tu diras que la pitié +d'un furieux t'a commandé de fuir. + +PARIS.--Je défie tes conjurations, et je t'arrête comme tombé en félonie +par ton retour. + +ROMÉO.--Tu veux donc me provoquer? Eh bien! songe à te défendre, jeune +homme. + +(Ils se battent.) + +LE PAGE.--O ciel! ils se battent. Je vais chercher la garde. + +(Il sort.) + +PARIS.--Oh! je suis mort! (_Il tombe._) Si tu es capable de pitié, ouvre +la tombe; et couche-moi près de Juliette. + +ROMÉO.--Sur ma foi, je le ferai.--Il faut que je contemple ces +traits.--Le parent de Mercutio, le noble comte Pâris.--Que m'a dit +Balthasar tandis que nous cheminions ensemble? Mon âme en tumulte ne +lui prêtait aucune attention. Il m'a dit, je crois, que Pâris avait dû +épouser Juliette. Ne me l'a-t-il pas dit? ou l'aurais-je rêvé? ou bien +est-ce dans un moment de folie, tandis qu'il me parlait de Juliette, que +je l'aurai imaginé ainsi?--Oh! donne-moi ta main, toi dont le nom est +écrit avec le mien dans le funeste livre du malheur. Je vais t'ensevelir +dans un tombeau glorieux. Un tombeau! Oh! non, c'est un dôme brillant, +jeune homme assassiné, car Juliette y repose, et sa beauté fait de cette +voûte un séjour de fête plein de clarté. Mort, sois déposé ici par les +mains d'un homme mort. (_Il couche Pâris dans le monument._)--Combien de +fois des hommes, à l'article de la mort, ont eu un rayon de joie! C'est +ce que ceux qui les soignent appellent un éclair avant la mort. Mais +comment puis-je appeler ceci un éclair?--O mon amante, ma femme! la +mort, qui a sucé le miel de ton haleine, n'a pas encore eu de pouvoir +sur ta beauté: tu n'es pas vaincue; les couleurs de la beauté brillent +encore de tout leur vermillon sur tes lèvres et tes joues, et le pâle +étendard de la mort n'en a pas encore pris la place.--Tybalt, es-tu +là couché dans ton drap sanglant? Quelle faveur plus grande puis-je te +faire que d'abattre, de la même main qui a moissonné ta jeunesse, la +jeunesse de celui qui fut ton ennemi?--Pardonne-moi, cousin.--O chère +Juliette, pourquoi es-tu si belle encore? Dois-je croire que ce fantôme +appelé la Mort est amoureux, et que cet odieux monstre décharné te garde +ici dans l'obscurité pour faire de toi sa maîtresse? De peur qu'il n'en +soit ainsi, je resterai toujours avec toi, et ne sortirai plus jamais +de ce palais de la sombre nuit. Je demeurerai avec les vers qui sont tes +femmes de chambre. Ici je veux établir mon éternel repos, et débarrasser +du joug des étoiles funestes cette chair fatiguée du monde. Mes yeux, +regardez pour la dernière fois; mes bras, pressez-la pour la dernière +fois; et vous, mes lèvres, portes de la respiration, scellez d'un +baiser légitime un marché sans terme avec la mort qui possède sans +partage.--(_Au poison._) Viens, amer conducteur, guide rebutant, pilote +désespéré; lance maintenant tout d'un coup, sur les rochers qui vont la +briser en éclats, ta barque fatiguée du travail de la mer. Voici que +je bois à mes amours! (_Il boit le poison._)--O fidèle apothicaire, tes +remèdes sont actifs.--Avec ce baiser, je meurs. + +(Il meurt.) + +(Entre dans le cimetière frère Laurence avec une lanterne, un levier et +une bêche.) + +FRÈRE LAURENCE.--O saint François, sois mon guide. Combien de fois cette +nuit mes pieds vieillis ont-ils chancelé, en se heurtant contre des +tombeaux!--Qui est là? + +BALTHASAR.--Celui qui est ici est un ami, et un homme qui vous connaît +bien. + +FRÈRE LAURENCE.--Que la bénédiction repose sur vous.--Dites-moi, mon +bon ami, quel est ce flambeau là-bas, qui prête en vain sa lumière à des +vers et à des crânes sans yeux? Il brûle, à ce qu'il me semble, dans le +monument des Capulet. + +BALTHASAR.--Oui, père vénérable, c'est là qu'il brûle; et dans ce +monument est mon maître, un homme que vous aimez. + +FRÈRE LAURENCE.--Qui est votre maître? + +BALTHASAR.--Roméo. + +FRÈRE LAURENCE.--Y a-t-il longtemps qu'il est là? + +BALTHASAR.--Une grande demi-heure. + +FRÈRE LAURENCE.--Entrez avec moi sous la voûte. + +BALTHASAR.--Je n'ose, mon père. Mon maître ignore que je n'ai pas quitté +ce lieu; et avec un accent terrible il m'a menacé de la mort si je +demeurais pour épier ses desseins. + +FRÈRE LAURENCE.--Eh bien! reste donc ici; j'irai seul. La crainte +s'empare de moi. Oh! je crains bien qu'il ne soit arrivé quelque +accident funeste. + +BALTHASAR.--Comme je dormais sous ce cyprès que vous voyez, j'ai rêvé +que mon maître se battait avec un autre homme, et que mon maître l'avait +tué. + +FRÈRE LAURENCE.--Roméo! (_Il s'avance._)--Hélas! hélas! quel est ce sang +qui souille les pierres de l'entrée du caveau? Que signifient ces épées +sanglantes et sans maîtres, que je vois à terre teintes de sang dans +ce séjour de paix? (_Il entre dans le monument._)--Roméo! Oh! qu'il +est pâle!--Et qui encore? Quoi! Pâris aussi, baigné dans son sang! Ah! +quelle heure cruelle est coupable de ce lamentable événement!--Juliette +se remue! + +(Juliette se réveille et se soulève.) + +JULIETTE.--O frère secourable, où est mon seigneur? Je me rappelle bien +où je devais me trouver, et m'y voilà. Où est mon Roméo? + +(Bruit derrière le théâtre.) + +FRÈRE LAURENCE.--J'entends du bruit.--Madame, sortez de cet antre de +la mort, de la contagion, et d'un sommeil contre nature. Une puissance +supérieure à toutes nos résistances a traversé nos desseins. +Venez, sortez d'ici; votre époux est là, mort à vos côtés, et Pâris +aussi.--Suivez-moi, je vous placerai dans une communauté de saintes +religieuses. Ne vous arrêtez pas à me faire des questions: la garde +approche; venez, venez, chère Juliette, je n'ose rester plus longtemps +ici. (_Il s'éloigne._) + +JULIETTE.--Va, sors d'ici, car je ne veux pas m'en aller.--Qu'est-ce que +cela! Une coupe que serre la main de mon bien-aimé! C'est le poison, je +le vois, qui a terminé sa vie avant le temps.--Quoi! égoïste! avoir tout +bu, sans m'en laisser une seule goutte amie pour me secourir après toi! +Je veux baiser tes lèvres; peut-être y recueillerai-je quelques restes +du poison, suffisants pour me faire mourir au moyen d'un cordial. (_Elle +l'embrasse._)--Tes lèvres sont chaudes encore! + +PREMIER SOLDAT, _derrière le théâtre_.--Conduis-nous, jeune homme. Par +quel chemin? + +JULIETTE.--Oui vraiment, du bruit? Alors j'aurai bientôt fait. Oh! +bienheureux poignard (_elle saisit le poignard de Roméo_), voici ton +fourreau (_elle se frappe_), tu peux t'y rouiller; laisse-moi mourir. + +(Elle tombe sur le corps de Roméo et meurt.) + +(Entre la garde avec le page de Pâris.) + +LE PAGE.--Voilà l'endroit; là, où brûle ce flambeau. + +PREMIER SOLDAT.--La terre est ensanglantée. Cherchez autour du +cimetière: allez quelques-uns de vous, et qui que vous rencontriez, +saisissez-le. (_Sortent quelques soldats._) Oh! spectacle pitoyable! +Ici le comte tué, et Juliette sanglante, chaude encore et morte il n'y +a qu'un moment, elle qui est enterrée depuis deux jours. Allez instruire +le prince; courez chez les Capulet; avertissez les Montaigu. Allez +chercher encore quelques autres personnes. (_Sortent les autres +soldats._) Nous voyons bien le lieu où se sont accumulés tant de +malheurs; mais pour expliquer ce qui a donné lieu[71] à ces malheurs si +déplorables, il nous en faut connaître les circonstances. + +[Note 71: _We see the ground whereon these woes do lie; but the true +ground of all these piteous woes, we cannot_, etc. _Ground_ (lieu, +endroit), et _ground_ (fondement).] + +(Rentrent quelques soldats avec Balthasar.) + +SECOND SOLDAT.--Voici le domestique de Roméo, nous l'avons trouvé dans +le cimetière. + +PREMIER SOLDAT.--Gardez-le en sûreté jusqu'à l'arrivée du prince. + +(Un autre soldat arrive avec le frère Laurence.) + +TROISIÈME SOLDAT.--Voici un religieux qui tremble, soupire et pleure. +Nous lui avons pris cette bêche et ce levier comme il venait de cette +partie du cimetière. + +PREMIER SOLDAT.--Cela est très-suspect. Retenez aussi ce religieux. + +(Entre le prince avec sa suite.) + +LE PRINCE.--Quel malheur s'est donc éveillé si matin, qu'il nous oblige +avant le jour d'interrompre notre sommeil? + +(Entrent Capulet, sa femme et plusieurs autres personnes.) + +CAPULET.--Qui est-ce qui se passe donc qu'on crie ainsi dehors? + +LA SIGNORA CAPULET.--Le peuple crie dans les rues, Roméo! d'autres, +Juliette! d'autres, Pâris! et tous courent en poussant des clameurs, +vers notre monument. + +LE PRINCE.--Quelle est donc cette alarme dont le bruit a frappé nos +oreilles? + +PREMIER SOLDAT.--Mon souverain, ici est le comte Pâris tué, et Roméo +mort, et Juliette, morte depuis deux jours, qui n'est pas froide encore, +et vient d'être tuée. + +LE PRINCE.--Regardez, cherchez, et tâchez de découvrir d'où viennent ces +meurtres horribles. + +PREMIER SOLDAT.--Voici un religieux et le domestique de Roméo qui est là +assassiné; ils avaient sur eux des instruments propres à ouvrir la tombe +qui renferme ces morts. + +CAPULET.--O ciel! ô ma femme! voyez comme notre fille est sanglante! +Ce poignard s'est mépris: hélas! en voilà le fourreau sur le corps de +Montaigu; et le fer s'est égaré dans le sein de ma fille. + +LA SIGNORA CAPULET.--O malheureuse! ce spectacle de mort est comme la +cloche qui appelle ma vieillesse au tombeau. + +(Entre Montaigu.) + +LE PRINCE.--Approche, Montaigu. Tu t'es levé de bonne heure pour voir +ton fils et ton héritier couché là de meilleure heure encore. + +MONTAIGU.--Hélas! prince, ma femme est morte cette nuit, la douleur de +l'exil de mon fils l'a suffoquée. Quels malheurs nouveaux conspirent +encore contre ma vieillesse? + +LE PRINCE.--Regarde, et tu verras. + +MONTAIGU.--O fils mal-appris, où est le respect de te presser ainsi +d'arriver avant ton père au tombeau? + +LE PRINCE.--Ferme pour un moment ta bouche à l'outrage, jusqu'à ce que +nous ayons pu éclaircir ces mystères et en découvrir la source, la +cause et la marche véritable. Alors je me mets à la tête de vos communes +douleurs, et vous conduirai, s'il le faut, à la tombe. En attendant, +contenez-vous, et que le malheur subisse le joug de la patience. (_Aux +gardes._)--Qu'on amène devant moi tous ceux que l'on soupçonne. + +FRÈRE LAURENCE.--Je suis le plus considérable, le moins capable +d'action, et cependant, comme le temps et le lieu déposent contre moi, +le plus soupçonné de cet horrible meurtre; et je comparais ici pour +m'accuser et me justifier, me condamner et m'absoudre. + +LE PRINCE.--Alors, dites tout de suite ce que vous savez de ceci. + +FRÈRE LAURENCE.--Je serai court, car je n'ai plus l'haleine aussi longue +que le serait un ennuyeux récit.--Roméo, que vous voyez mort, était +l'époux de Juliette; et cette Juliette, que vous voyez morte, l'épouse +fidèle de Roméo. Je les avais mariés, et le jour de leur mariage secret +fut le jour fatal de Tybalt, dont la mort prématurée a banni de cette +ville le nouvel époux de Juliette. C'était à cause de cela, et non à +cause de la mort de Tybalt, que dépérissait Juliette.--Vous, Capulet, +pour éloigner le chagrin qui la tenait assiégée, vous l'avez fiancée +et vous vouliez la marier de force au comte Pâris. Alors elle vint me +trouver, et, les yeux égarés, elle me pressa de trouver les moyens de +la garantir de ce second mariage, sans quoi elle allait se tuer dans ma +cellule. Alors, usant des secrets de mon art, je lui donnai un breuvage +assoupissant qui eût pour effet, comme je me l'étais proposé, de +produire en elle les apparences de la mort. Cependant j'écrivis à Roméo +de revenir ici dans cette fatale nuit, pour m'aider à la retirer de +sa tombe empruntée: c'était le terme où la force du breuvage devait +expirer. Mais celui qui portait ma lettre, le frère Jean, a été retenu +par un accident, et me l'a rendue hier au soir: alors tout seul, à +l'heure marquée pour son réveil, je suis venu dans l'intention de la +tirer du tombeau de sa famille, et de la tenir cachée dans ma cellule +jusqu'à ce que j'eusse une occasion favorable d'envoyer vers Roméo. Mais +à mon arrivée ici, qui a précédé de quelques moments celui où elle s'est +réveillée, j'y ai trouvé le noble Pâris couché avant le temps, et le +fidèle Roméo mort. Elle s'éveille, et je la pressais de sortir, et de +supporter avec patience cette oeuvre du ciel; mais en cet instant un +bruit est venu m'effrayer et m'écarter du tombeau: elle, livrée au +désespoir, n'a pas voulu me suivre, et, selon toute apparence, elle a +elle-même attenté à ses jours. C'est là tout ce que je sais: sa nourrice +est instruite de son mariage. Si dans tout ceci il est arrivé quelque +malheur par ma faute, que ma vieille existence soit, quelques heures +avant le temps, sacrifiée à la rigueur des lois les plus sévères. + +LE PRINCE.--Nous t'avons toujours connu pour un saint homme. Où est le +domestique de Roméo? Qu'a-t-il à nous apprendre là-dessus? + +BALTHASAR.--Je portai à mon maître la nouvelle de la mort de Juliette. +Aussitôt il partit de Mantoue en poste pour venir à ce lieu même, à ce +monument. Là, il m'ordonna de remettre de bonne heure cette lettre à son +père, et, entrant sous cette voûte, me menaça de la mort si je ne m'en +allais pas et ne le laissais seul. + +LE PRINCE.--Donne-moi la lettre, je veux la lire. Où est le page du +comte, qui est allé chercher la garde? (_Au page._)--Maraud, que faisait +ton maître en ce lieu? + +LE PAGE.--Il y est venu avec des fleurs pour les jeter sur le tombeau +de la signora, et il m'a ordonné de me tenir à l'écart: je lui ai +obéi. Dans ce moment, un homme avec une torche est venu pour ouvrir le +monument; et bientôt après mon maître s'est élancé sur lui l'épée à la +main: alors j'ai couru avertir la garde. + +LE PRINCE.--Cette lettre confirme le récit du religieux: elle contient +le récit de leurs amours, les nouvelles qu'il a reçues de la mort de +Juliette: il dit qu'il a acheté du poison d'un pauvre apothicaire, +et qu'il est venu à ce monument pour y mourir et reposer auprès de +Juliette.--Où sont ces deux ennemis, Capulet, Montaigu?--Voyez quelle +verge s'est étendue sur vos haines. Le ciel a trouvé le moyen de +détruire votre bonheur par l'amour; et moi, pour avoir fermé les yeux +sur vos querelles, j'ai perdu deux parents. Nous sommes tous punis. + +CAPULET.--O mon frère Montaigu, donne-moi ta main; ce sera le douaire de +ma fille: je ne peux rien te demander de plus. + +MONTAIGU.--Et moi je puis te donner davantage, car je ferai élever sa +statue en or pur, et tant que Vérone sera connue sous ce nom, nulle +statue n'approchera du prix de celle de la tendre et fidèle Juliette. + +CAPULET.--Roméo, aussi riche que son épouse, reposera près d'elle: +chétives expiations de nos inimitiés! + +LE PRINCE.--L'aurore de ce jour apporte avec elle une sombre paix, et de +douleur le soleil a caché son visage. Sortez de ce lieu, et allez vous +entretenir de ces tristes aventures. Quelques-uns auront leur pardon, +quelques-uns aussi seront punis, car il n'y eut jamais une histoire plus +douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo. + +(Ils sortent.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Roméo et Juliette, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMÉO ET JULIETTE *** + +***** This file should be named 18143-8.txt or 18143-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/4/18143/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Roméo et Juliette + Tragédie + +Author: William Shakespeare + +Translator: François Pierre Guillaume Guizot + +Release Date: April 10, 2006 [EBook #18143] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMÉO ET JULIETTE *** + + + + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + +</pre> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur.</p> +<p class="i2">=============================================</p> +<p class="i2">Ce document est tiré de:</p> + </div><div class="stanza"> + + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p class="i2">SHAKSPEARE</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">TRADUCTION DE</p> +<p class="i2">M. GUIZOT</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p class="i2">AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> + +<p class="i2">DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Volume 3</p> +<p class="i2">Timon d'Athènes</p> +<p class="i2">Le Jour des Rois.—Les deux gentilshommes de Vérone.</p> +<p class="i2">Roméo et Juliette.—Le Songe d'une nuit d'été.</p> +<p class="i2">Tout est bien qui finit bien.</p> + </div><div class="stanza"> + +<p class="i2">PARIS</p> +<p class="i2">A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p class="i2">DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p class="i2">35, QUAI DES AUGUSTINS</p> +<p class="i2">1864</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">=============================================</p> + </div> </div> + +<br><br> +<h1>ROMÉO ET JULIETTE</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> + +<br><br> +<h3>NOTICE SUR ROMÉO ET JULIETTE</h3> +<br> + +<p>Deux grandes familles de Vérone, les Montecchi et les Capelletti +(les <i>Montaigu</i> et les <i>Capulet</i>), vivaient depuis longtemps dans une +inimitié qui avait souvent donné lieu, dans les rues, à des combats +sanglants. Alberto della Scala, second capitaine perpétuel de Vérone, +avait inutilement travaillé à les réconcilier; mais du moins était-il +parvenu à les contenir de telle sorte que lorsqu'ils se rencontraient, +dit l'historien de Vérone, Girolamo della Corte, «les plus jeunes +cédaient le pas aux plus âgés, ils se saluaient et se rendaient le +salut.»</p> + +<p>En 1303, sous Bartolommeo della Scala, élu capitaine perpétuel +après la mort de son père Alberto, Antonio Cappelletto, chef de sa +faction, donna, dans le carnaval, une grande fête, à laquelle il invita +une partie de la noblesse de Vérone. Roméo Montecchio, âgé de vingt +à vingt et un ans, et l'un des plus beaux et des plus aimables jeunes +gens de la ville; s'y rendit masqué avec quelques-uns de ses amis. Au +bout de quelque temps, ayant ôté son masque, il s'assit dans un coin +d'où il pouvait voir et être vu. On s'étonna beaucoup de la hardiesse +avec laquelle il venait ainsi au milieu de ses ennemis. Cependant, +comme il était jeune et de manières agréables, ceux-ci, dit l'historien, +«n'y firent pas autant d'attention qu'ils en auraient fait peut-être +s'il eût été plus âgé.» Ses yeux et ceux de Juliette Cappelletto +se rencontrèrent bientôt, et, frappés également d'admiration, ils ne +cessèrent plus de se regarder. La fête s'étant terminée par une danse +appelée chez nous, dit Girolamo, «la danse du chapeau» (<i>dal cappello</i>), +une dame vint prendre Roméo, qui, se trouvant ainsi introduit +dans la danse, après avoir fait quelques tours avec sa danseuse, la +quitta pour aller prendre Juliette, qui dansait avec un autre. Aussitôt +qu'elle l'eût senti lui toucher la main, elle lui dit: «Bénie soit votre +venue!» Et lui, lui serrant la main, répondit: «Quelles bénédictions +en recevez-vous, madame?» Et elle reprit en souriant: +«Ne vous étonnez pas, seigneur, si je bénis votre venue; M. Mercutio +était là depuis longtemps à me glacer, et par votre politesse +vous êtes venu me réchauffer.» (Ce jeune homme, qui s'appelait +Mercutio, dit le louche, et que l'agrément de son esprit faisait aimer +de tout le monde, avait toujours eu les mains plus froides que la +glace.) A ces mots, Roméo répondit: «Je suis grandement heureux +de vous rendre service en quoi que ce soit.» Comme la danse finissait, +Juliette ne put dire que ces mots: «Hélas! je suis plus à vous +qu'à moi-même.»</p> + +<p>Roméo s'étant rendu plusieurs fois dans une petite rue, sur laquelle +donnaient les fenêtres de Juliette, un soir elle le reconnut à +«son éternuement ou à quelque autre signe,» et elle ouvrit la fenêtre. +Ils se saluèrent «très-poliment (<i>cortesissimamente</i>),» et, après s'être +longtemps entretenus de leurs amours, ils convinrent qu'il fallait +qu'ils se mariassent, quoi qu'il en pût arriver; et que cela devait se +faire par l'entremise du frère Lonardo, franciscain, «théologien, +grand philosophe, distillateur admirable, savant dans l'art de la magie,» +et confesseur de presque toute la ville. Roméo l'alla trouver, +et le frère, songeant au crédit qu'il acquerrait, non-seulement auprès +du capitaine perpétuel, mais dans toute la ville, s'il parvenait à réconcilier +les deux familles, se prêta aux désirs des deux jeunes gens. +A l'époque de la Quadragésime, où la confession était d'obligation, +Juliette se rendit avec sa mère dans l'église de Saint-François, dans +la citadelle, et étant entrée la première dans le confessionnal, de +l'autre côté duquel se trouvait Roméo, également venu à l'église avec +son père, ils reçurent la bénédiction nuptiale par la fenêtre du confessionnal, +que le frère avait eu soin d'ouvrir; puis, par les soins +d'une très adroite vieille de la maison de Juliette, ils passèrent la nuit +ensemble dans son jardin.</p> + +<p>Cependant, après les fêtes de Pâques, une troupe nombreuse de +Capelletti rencontra, à peu de distance des portes de Vérone, quelques +Montecchi, et les attaqua, animée par Tébaldo, cousin germain de +Juliette, qui, voyant que Roméo faisait tous ses efforts pour arrêter le +combat, s'attacha à lui, et, le forçant à se défendre, en reçut un +coup d'épée dans la gorge, dont il tomba mort sur-le-champ. Roméo +fut banni, et, peu de temps après, Juliette, près de se voir contrainte +d'en épouser un autre, eut recours au frère Lonardo, qui lui donna +à avaler une poudre au moyen de laquelle elle devait passer pour +morte, et être portée dans la sépulture de sa famille, qui se trouvait +placée dans l'église du couvent de Lonardo. Celui-ci devait venir +l'en retirer et la faire passer ensuite, déguisée, à Mantoue, où était +Roméo, qu'il se chargeait d'instruire de tout.</p> + +<p>Les choses se passèrent comme l'avait annoncé Lonardo; mais +Roméo ayant appris indirectement la mort de Juliette avant d'avoir +reçu la lettre du religieux, partit sur-le-champ pour Vérone avec un +seul domestique, et, muni d'un poison violent, se rendit au tombeau, +qu'il ouvrit, baigna de larmes le corps de Juliette, avala le poison et +mourut. Juliette, réveillée l'instant d'après, voyant Roméo mort et +ayant appris du religieux, qui venait d'arriver, ce qui s'était passé, +fut saisie d'une douleur si forte que, «sans pouvoir dire une parole, +elle demeura morte sur le sein de son Roméo<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.»</p> + +<p>Cette histoire est racontée comme véritable par Girolamo della +Corte; il assure avoir vu plusieurs fois le tombeau de Juliette et de +Roméo, qui, s'élevant un peu au-dessus de terre et placé près d'un +puits, servait alors de lavoir à la maison des orphelins de Saint-François, +que l'on bâtissait en cet endroit. Il rapporte en même temps +que le cavalier Gerardo Boldiero, son oncle, qui l'avait mené à ce tombeau, +lui avait montré dans un coin du mur, près du couvent des +Capucins, l'endroit d'où il avait entendu dire qu'un grand nombre +d'années auparavant on avait retiré les restes de Juliette et de Roméo, +ainsi que de plusieurs autres. Le capitaine Bréval, dans ses voyages, +dit également avoir vu à Vérone, en 1762, un vieux bâtiment qui était +alors une maison d'orphelins, et qui, selon son guide, avait renfermé +le tombeau de Roméo et de Juliette; mais il n'existait plus.</p> + +<p>Ce n'est probablement pas sur le récit de Girolamo della Corte +que Shakspeare a composé sa tragédie; elle fut d'abord représentée, +à ce qu'il paraît, en 1595, chez lord Hundsdon, lord chambellan de +la reine Élisabeth, et imprimée pour la première fois en 1597. Or, +l'ouvrage de Girolamo della Corte, qui devait avoir vingt-deux livres, +se trouve interrompu au milieu du vingtième livre et à l'année 1560 +par la maladie de l'auteur. On voit de plus, dans la préface de l'éditeur, +que cette maladie fut longue et amena la mort de l'historien, +que la nécessité de revoir le travail auquel Girolamo n'avait pu mettre +lui-même la dernière main prit un temps considérable, et enfin que les +procès, tant «civils que criminels,» dont fut tourmenté l'éditeur, ne +lui permirent pas de mener à fin son entreprise aussi promptement +qu'il l'aurait désiré; en sorte que l'ouvrage de Girolamo ne put être +publié que longtemps après sa mort: l'édition de 1594 est donc, selon +toute apparence, la première, et ne pouvait guère, en 1595, être +déjà venue à la connaissance de Shakspeare.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1: </b><a href="#footnotetag1">(retour) </a><p>Voyez <i>Istorie di Verona del sig. Girolamo della +Corte</i>, etc., t. Ier, p. 589 et suiv. Édit. de 1594.</p></blockquote> + +<p>Mais l'histoire de Roméo et de Juliette, sans doute très-populaire +à Vérone, avait déjà fait le sujet d'une nouvelle, composée par Luigi +da Porto, et publiée à Venise en 1535, six ans après la mort de l'auteur, +sous le titre de la <i>Giulietta</i>. Cette nouvelle, réimprimée, traduite, +imitée dans plusieurs langues, fournit à Arthur Brooke le sujet d'un +poëme anglais, publié en 1562<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, et où Shakspeare a certainement +puisé le sujet de sa tragédie. L'imitation est complète. Juliette, dans +le poëme de Brooke ainsi que dans la nouvelle de Luigi da Porto, se +tue avec le poignard de Roméo, au lieu de mourir de douleur comme +dans l'histoire de Girolamo della Corte; mais ce qu'il y a de singulier, +c'est que le poëme d'Arthur Brooke, et Shakspeare qui l'a suivi, +fassent mourir Roméo comme dans l'histoire, avant le réveil de Juliette, +tandis que, dans la nouvelle de Luigi da Porto, il ne meurt +qu'après l'avoir vue se réveiller et avoir eu avec elle une scène de +douleur et d'adieux. On a reproché à Shakspeare de ne s'être pas +conformé à cette circonstance qui lui fournissait une situation très-pathétique, +et on en a conclu qu'il ne connaissait pas la nouvelle +italienne, bien que traduite en anglais. Cependant quelques circonstances +donnent lieu de croire que Shakspeare connaissait cette traduction. +Quant à ses motifs pour préférer le récit du poëte à celui +du romancier, il peut en avoir eu plusieurs: d'abord, pour s'être +écarté en un point si important de la nouvelle de Luigi da Porto, +qu'il a suivie scrupuleusement sur presque tous les autres, peut-être +Arthur Brooke, l'auteur même du poëme, avait-il eu quelques +renseignements sur l'histoire véritable, telle que l'avait racontée +Girolamo della Corte, contemporain de Shakspeare; il aura pu les lui +communiquer, et l'exactitude de Shakspeare à se rapprocher, autant +qu'il le pouvait, de l'histoire ou des récits reçus comme tels, ne lui +aura pas permis d'hésiter dans le choix. D'ailleurs, et c'est probablement +ici la vraie raison du poëte, Shakspeare ne fait presque jamais +précéder une résolution forte par de longs discours: «Les +discours, dit Macbeth, jettent un souffle trop froid sur l'action.» +Quelques angoisses que la réflexion ajoute à la douleur, elle porte +l'esprit sur un trop grand nombre d'objets pour ne pas le distraire de +l'idée unique qui conduit aux actions désespérées. Après avoir reçu +les adieux de Roméo, après avoir pleuré sa mort avec lui, il eût pu +arriver que Juliette la pleurât toute sa vie au lieu de se tuer à l'instant. +Garrick a refait cette scène du tombeau d'après la supposition +adoptée par la nouvelle de Luigi da Porto; la scène est touchante, +mais, comme cela était peut-être inévitable dans une situation pareille, +impossible à rendre par des paroles; les sentiments en sont trop et +trop peu agités, le désespoir trop et trop peu violent. Il y a dans le +laconisme de la Juliette et du Roméo de Shakspeare, à ces derniers +moments, bien plus de passion et de vérité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2: </b><a href="#footnotetag2">(retour) </a><p>Sous le titre de: <i>l'Histoire tragique de Roméo et Juliette, contenant +un exemple rare de vraie fidélité, avec les subtiles inventions et +pratiques d'un vieux moine, et leur fâcheuse issue.</i> Ce poëme a été +réimprimé à la suite de <i>Roméo et Juliette</i>, dans les grandes éditions +de Shakspeare, entre autres dans celle de Malone.</p></blockquote> + +<p>Ce laconisme est d'autant plus remarquable que, dans tout le +cours de la pièce, Shakspeare s'est livré sans contrainte à cette +abondance de réflexions et de paroles qui est l'un des caractères de +son génie. Nulle part le contraste n'est plus frappant entre le fond +des sentiments que peint le poëte et la forme sous laquelle il les exprime. +Shakspeare excelle à voir les sentiments humains tels qu'ils +se présentent, tels qu'ils sont réellement dans la nature, sans préméditation, +sans travail de l'homme sur lui-même, naïfs et impétueux, +mêlés de bien et de mal, d'instincts vulgaires et d'élans sublimes, +comme l'est l'âme humaine dans son état primitif et spontané. Quoi +de plus vrai que l'amour de Roméo et de Juliette, cet amour si jeune, +si vif, si irréfléchi, plein à la fois de passion physique et de tendresse +morale, abandonné sans mesure et pourtant sans grossièreté, parce +que les délicatesses du coeur s'unissent partout à l'emportement des +sens! Il n'y a rien là de subtil, ni de factice, ni de spirituellement +arrangé par le poëte; ce n'est ni l'amour pur des imaginations pieusement +exaltées, ni l'amour licencieux des vies blasées et perverties; +c'est l'amour lui-même, l'amour tout entier, involontaire, souverain, +sans contrainte et sans corruption, tel qu'il éclate à l'entrée de la +jeunesse, dans le coeur de l'homme, à la fois simple et divers, comme +Dieu l'a fait. <i>Roméo et Juliette</i> est vraiment la tragédie de l'amour, +comme <i>Othello</i> celle de la jalousie, et <i>Macbeth</i> celle de l'ambition. +Chacun des grands drames de Shakspeare est dédié à l'un des grands +sentiments de l'humanité; et le sentiment qui remplit le drame est +bien réellement celui qui remplit et possède l'âme humaine quand +elle s'y livre; Shakspeare n'y retranche, n'y ajoute et n'y change +rien; il le représente simplement, hardiment, dans son énergique et +complète vérité.</p> + +<p>Passez maintenant du fond à la forme et du sentiment même au +langage que lui prête le poëte; quel contraste! Autant le sentiment +est vrai et profondément connu et compris, autant l'expression en est +souvent factice, chargée de développements et d'ornements où se +complaît l'esprit du poëte, mais qui ne se placent point naturellement +dans la bouche du personnage. <i>Roméo et Juliette</i> est peut-être même, +entre les grandes pièces de Shakspeare, celle où ce défaut abonde le +plus. On dirait que Shakspeare a voulu imiter ce luxe de paroles, +cette facilité verbeuse qui, dans la littérature comme dans la vie, caractérisent +en général les peuples du midi; il avait certainement lu, +du moins dans les traductions, quelques poëtes italiens; et les innombrables +subtilités dont le langage de tous les personnages de +<i>Roméo et Juliette</i> est, pour ainsi dire, tissu, les continuelles comparaisons +avec le soleil, les fleurs et les étoiles, quoique souvent brillantes +et gracieuses, sont évidemment une imitation du style des +sonnets et une dette payée à la couleur locale. C'est peut-être parce +que les sonnets italiens sont presque toujours sur le ton plaintif que +la recherche et l'exagération de langage se font particulièrement +sentir dans les plaintes des deux amants; l'expression de leur court +bonheur est, surtout dans la bouche de Juliette, d'une simplicité +ravissante; et quand ils arrivent au terme extrême de leur destinée, +quand le poëte entre dans la dernière scène de cette douloureuse +tragédie, alors il renonce à toutes ses velléités d'imitation, à toutes +ses réflexions spirituellement savantes; ses personnages, à qui, dit +Johnson, «il a toujours laissé un <i>concetti</i> dans leur misère,» n'en +retrouvent plus dès que la misère a frappé ses grands coups; l'imagination +cesse de se jouer; la passion elle-même ne se montre plus +qu'en s'unissant à des sentiments solides, graves, presque sévères; +et cette amante si avide des joies de l'amour, Juliette, menacée dans +sa fidélité conjugale, ne songe plus qu'à remplir ses devoirs et à +conserver sans tache l'épouse de son cher Roméo. Admirable trait +de sens moral et de bon sens dans le génie adonné à peindre la +passion!</p> + +<p>Du reste, Shakspeare se trompait lorsqu'en prodiguant les réflexions, +les images et les paroles, il croyait imiter l'Italie et ses +poëtes. Il n'imitait pas du moins les maîtres de la poésie italienne, +ses pareils, les seuls qui méritassent ses regards. Entre eux et lui, la +différence est immense et singulière: c'est par l'intelligence des +sentiments naturels que Shakspeare excelle; il les peint aussi vrais +et aussi simples, au fond, qu'il leur prête d'affectation et quelquefois +de bizarrerie dans le langage; c'est au contraire dans les sentiments +mêmes que les grands poëtes italiens du XIVe siècle, Pétrarque surtout, +introduisent souvent autant de recherche et de subtilité que +d'élévation et de grâce; ils altèrent et transforment, selon leurs +croyances, religieuses et morales, ou même selon leurs goûts littéraires, +ces instincts et ces passions du coeur humain auxquels Shakspeare +laisse leur physionomie et leur liberté natives. Quoi de moins +semblable que l'amour de Pétrarque pour Laure et celui de Juliette +pour Roméo? En revanche, l'expression, dans Pétrarque, est presque +toujours aussi naturelle que le sentiment est raffiné; et tandis +que Shakspeare présente, sous une forme étrange et affectée, des +émotions parfaitement simples et vraies, Pétrarque prête à des émotions +mystiques, ou du moins singulières et très-contenues, tout le +charme d'une forme simple et pure.</p> + +<p>Je veux citer un seul exemple de cette différence entre les deux +poëtes, mais un exemple bien frappant, car c'est sur la même situation, +le même sentiment, presque sur la même image que, dans +cette occasion, ils se sont exercés l'un et l'autre.</p> + +<p>Laure est morte. Pétrarque veut peindre, à son entrée dans le sommeil +de la mort, celle qu'il a peinte, si souvent et avec tant de passion +charmante, dans l'éclat de la vie et de la jeunesse:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Non come fiamma che per forza è spenta,</p> +<p>Ma che per se medesma si consume,</p> +<p>Sen' andò in pace l'anima contenta,</p> +<p>A guisa d'un soave e chiaro lume,</p> +<p>Cui nutrimento a poco a poco manca,</p> +<p>Tenendo al fin il suo usato costume.</p> +<p>Pallida nò, ma più che neve bianca</p> +<p>Che senza vento in un bel colle fiocchi,</p> +<p>Parea posar come persona stanca.</p> +<p>Quasi un dolce dormir ne' suoi begli occhi,</p> +<p>Sendo lo spirto già da lei diviso,</p> +<p>Era quel che morir chiaman gli schiocchi.</p> +<p>Morte bella parea nel suo bel viso<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3: </b><a href="#footnotetag3">(retour) </a><p><i>Rime di Petrarca, Trionfo della morte</i>, c. I.</p></blockquote> + +<p>«Comme un flambeau qui n'est pas éteint violemment, mais qui +se consume de lui-même, son âme sereine s'en alla en paix, semblable +à une lumière claire et douce à qui l'aliment manque peu à peu, et +qui garde jusqu'à la fin son apparence accoutumée. Elle n'était point +pâle, mais, plus blanche que la neige qui tombe à flocons, sans un +souffle de vent, sur une gracieuse colline, elle semblait se reposer, +comme une personne fatiguée. L'esprit s'étant déjà séparé d'elle, ses +beaux yeux semblaient dormir doucement de ce sommeil que les +insensés appellent la mort, et la mort paraissait belle sur son beau +visage.»</p> + +<p>Juliette aussi est morte. Roméo la contemple dans son tombeau, +et lui aussi il la trouve toujours belle:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> ... O, my love, my wife!</p> +<p>Death, that has suck'd the honey of thy breath,</p> +<p>Has had no power yet upon thy beauty;</p> +<p>Thou art not conquer'd; beauty's ensign yet</p> +<p>Is crimson in thy lips and in thy cheeks;</p> +<p>And death's pale flag is not advanced there!</p> + </div> </div> + +<p>«O mon amour, ma femme! la mort, qui a sucé le miel de ton +haleine, n'a point eu encore de pouvoir sur ta beauté; tu n'es pas sa +conquête; la couleur de la beauté, l'incarnat brille encore sur tes +lèvres et sur tes joues, et la mort n'a pas planté ici son pâle drapeau!»</p> + +<p>Je n'ai garde d'insister sur la comparaison. Qui ne sent combien +la forme est plus simple et plus belle dans Pétrarque? C'est la poésie +suave et brillante du Midi à côté de l'imagination forte, rude et +heurtée du Nord.</p> + +<p>L'amour de Roméo pour Rosalinde est une invention de Luigi da +Porto, conservée dans le poëme d'Arthur Brooke. Cette invention +jette si peu d'intérêt sur les premiers actes de la pièce, que Shakspeare +ne l'a probablement adoptée que pour faire mieux ressortir ce +caractère de soudaineté propre aux passions du climat. Le personnage +de Mercutio lui a été indiqué par ces vers du poëme anglais:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A courtier that eche where was highly had in price,</p> +<p>For he was courteous of his speech, and pleasant of devise.</p> +<p>Even as a lyon would among the lambs be bold,</p> +<p>Such was among the bashful maydes Mercutio to behold.</p> + </div> </div> + +<p>«Un courtisan que, quelque part qu'il se trouvât, chacun tenait +en très-haute estime, car il était courtois dans ses discours et devisait +plaisamment; autant un lion serait hardi au milieu des +agneaux, autant Mercutio le paraissait au milieu des jeunes filles +timides.»</p> + +<p>Tel était sans doute le bel air du temps de Shakspeare, et c'est +comme le type de l'homme aimable et amusant qu'il a peint Mercutio. +Cependant, si la hardiesse lui a manqué pour attaquer, comme +Molière, les ridicules de la cour, il laisse assez souvent entrevoir que +le ton lui en était à charge. Le rôle de Mercutio paraît avoir coûté à +son goût et à la justesse de son esprit. Dryden rapporte, comme une +tradition de son temps, que Shakspeare disait «qu'il avait été obligé +de tuer Mercutio au troisième acte, de peur que Mercutio ne le tuât.» +Cependant Mercutio a conservé en Angleterre de zélés partisans; +Johnson entre autres, à cette occasion, traite assez durement Dryden +pour quelques paroles irrévérentes sur cet aimable Mercutio, +dont les «saillies, dit-il, ne sont peut-être pas toujours à sa portée.» +L'éloignement de Shakspeare pour le genre d'esprit qu'il a prodigué +dans <i>Roméo</i> est, du reste, suffisamment prouvé par l'injonction du +frère Laurence à Roméo, lorsque celui-ci commence à lui expliquer +ses affaires en style de sonnet: «Mon fils, lui dit-il, parle simplement.» +Le frère Laurence est l'homme sage de la pièce, et ses +discours sont en général aussi simples que de son temps il était permis +à un philosophe de l'être.</p> + +<p>Le rôle de la nourrice de Juliette offre également peu de ces subtilités +que Shakspeare paraît, dans cet ouvrage, avoir réservées aux +gens de la haute classe, et quelquefois aux valets qui les imitent. +Ce caractère de la nourrice est indiqué dans le poëme d'Arthur +Brooke, où il est loin cependant d'avoir la même vérité grossière +que dans la pièce de Shakspeare.</p> + +<p>Partout où ils échappent aux concetti, les vers de <i>Roméo et Juliette</i> +sont peut-être les plus gracieux et les plus brillants qui soient +sortis de la plume de Shakspeare; ils sont en grande partie rimés, +autre hommage rendu aux habitudes italiennes.</p> + +<p><i>Roméo et Juliette</i> fut jouée pour la première fois, en 1596, par <i>les +serviteurs de lord Hundsdon</i>, les grands seigneurs ayant joui jusqu'au +règne de Jacques Ier d'une liberté illimitée quant à la protection +qu'ils accordaient aux acteurs. Un acte du Parlement y apporta +alors quelque restriction.</p> +<br><br> + + +<h2>ROMÉO ET JULIETTE</h2> + +<h3>TRAGÉDIE</h3> +<br><br> + + + + + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>ESCALUS, prince de Vérone.</p> +<p>PARIS, jeune seigneur, parent du prince</p> +<p>MONTAIGU, CAPULET, chefs des deux maisons ennemies.</p> +<p>UN VIEILLARD, oncle de Capulet.</p> +<p>ROMÉO, fils de Montaigu.</p> +<p>MERCUTIO, parent du prince et ami de Roméo.</p> +<p>BENVOLIO, neveu de Montaigu et ami de Roméo.</p> +<p>TYBALT, neveu de la signora Capulet.</p> +<p>FRERE LAURENCE, franciscain.</p> +<p>FRERE JEAN, religieux du même ordre.</p> +<p>BALTHASAR, domestique de Roméo.</p> +<p>SAMSON, GREGOIRE, domestique de Capulet.</p> +<p>ABRAHAM, domestique de Montaigu.</p> +<p>UN APOTHICAIRE.</p> +<p>TROIS MUSICIENS.</p> +<p>UN VALET.</p> +<p>UN PAGE de Pâris.</p> +<p>PIERRE.</p> +<p>UN OFFICIER.</p> +<p>CHOEUR.</p> +<p>LA SIGNORA MONTAIGU, femme de Montaigu.</p> +<p>LA SIGNORA CAPULET, femme de Capulet.</p> +<p>JULIETTE, fille de Capulet.</p> +<p>LA NOURRICE de Juliette.</p> +<p>CITOYENS DE VÉRONE, PLUSIEURS HOMMES</p> +<p>ET FEMMES DES DEUX FAMILLES,</p> +<p>MASQUES, GARDES, GENS DU GUET +ET SERVITEURS.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">La scène est pendant presque toute la pièce à Vérone.</p> + +<p class="stage1">Au cinquième acte elle est une fois à Mantoue.</p> + +<br><br> + + +<h3>PROLOGUE</h3> +<br> + +<p>Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène, +l'antique haine de deux maisons égales en dignité vient +d'éclater par de nouveaux troubles, où le sang des citoyens +a souillé les mains des citoyens. De la race funeste +de ces deux ennemis a pris naissance, sous des étoiles +funestes, un couple d'amants infortunés dont les malheurs +et la ruine déplorable enseveliront avec eux les +luttes de leurs parents. L'épisode terrible de cet amour +marqué de mort, l'obstination de leurs parents dans des +fureurs dont la mort de leurs enfants peut seule terminer +le cours, vont pendant ces deux heures occuper notre +scène. Si vous nous prêtez la faveur d'une oreille attentive, +nous travaillerons par nos efforts à perfectionner ce +qui pourrait manquer ici.</p> +<br><br> +<h3>ACTE PREMIER</h3> + + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une place publique.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> SAMSON et GRÉGOIRE, <i>armés d'épées et +de boucliers.</i></p> +<br> + + +<p>SAMSON.—Tiens, Grégoire, sur ma parole, on ne nous +fera plus avaler de pilules<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4: </b><a href="#footnotetag4">(retour) </a><p>***Put footnote text here***</p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>SAMSON. <i>Gregory, o'my word, we'll not carry coals.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>GREGORY. <i>No, for then we should be colliers.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>SAMSON. <i>I mean, an we be in choler we'll draw.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p>GREGORY. <i>Ay, while you live, draw your neck out, o'the collar.</i></p> + </div> </div> + +<p><i>Carry coals</i> (porter du charbon) était, du temps de Shakspeare, +une expression proverbiale en anglais pour dire <i>supporter des +injures</i>. Samson, jouant sur les deux sens de cette expression, +répond: <i>Non, car nous serions des charbonniers.</i> Il a fallu changer +cette réplique de Samson pour qu'elle se rapportât à l'expression +<i>avaler des pilules</i>, la seule qui, en français puisse rendre <i>carry +coals</i>. On a été de même obligé à quelques légères altérations +dans les deux répliques suivantes, dont la plaisanterie porte +sur la consonance des mots <i>choler</i> (colère) et <i>collar</i> (collier, +collier de fer). La même liberté, et de plus grandes encore seront +souvent indispensables dans le cours de cette pièce, pour +donner un sens quelconque à cette suite de jeux de mots, de +calembours, de quolibets, dont se compose, durant les deux +premiers actes, la conversation de presque tous les personnages, +et aussi pour éviter ou adoucir quelques plaisanteries trop grossières. +C'est un travail ingrat autant que rebutant de chercher +dans la partie burlesque de notre langue de quoi travestir convenablement +des bouffonneries où l'esprit ne peut découvrir +d'autre mérite que celui qu'elles empruntent de ce grotesque +attirail, et où l'on est à chaque instant tenté de demander pardon +au lecteur de la peine qu'on prend pour lui transmettre ces +puérilités: mais c'est Shakspeare qu'il s'agit de faire connaître, +ou du moins le goût de ce temps d'où est sorti Shakspeare.</p></blockquote> + + +<p>GRÉGOIRE.—Non, car elles pourraient bien nous donner +la colique.</p> + +<p>SAMSON.—Je veux dire que, si on nous fâche, il faudra +être francs du collier.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—Franc pour toute ta vie du collier du bourreau, +n'est-ce pas?</p> + +<p>SAMSON.—Je suis prompt à taper quand je me mets en +train.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—Mais tu n'es pas prompt à te mettre en train +de taper.</p> + +<p>SAMSON.—La vue d'un de ces chiens de Montaigu me +remue tout le corps.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—On se remue pour courir; quand on est +brave, on tient ferme: c'est pour cela que, lorsqu'on te +remue, tu te sauves.</p> + +<p>SAMSON.—Un chien de cette maison me remuera de telle +sorte que je tiendrai ferme: je prendrai le côté du mur +avec tout homme ou femme des Montaigu.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—C'est ce qui prouve que tu n'es qu'un faible +esclave, car ce sont les plus faibles qu'on met au pied du +mur<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5: </b><a href="#footnotetag5">(retour) </a><p><i>The weakest goes to the wall</i> (le plus faible va contre le mur). Il +a fallu changer un peu le sens de la phrase pour qu'elle se prêtât +à la suite de la plaisanterie. Samson répond que les femmes +étant <i>the weaker vessels</i> (les vases les moins solides), expression +empruntée à l'Écriture, sont toujours (<i>thrust to the wall</i>) jetées +contre le mur, au coin du mur.</p></blockquote> + +<p>SAMSON.—Oui, c'est vrai; et voilà pourquoi les +femmes étant des vaisseaux plus fragiles, on les met toujours +au pied du mur. Je prendrai le côté du mur sur les +serviteurs de la maison de Montaigu; et pour les filles, +je les mettrai au pied du mur.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—La querelle est entre nos maîtres et nous, +leurs hommes.</p> + +<p>SAMSON.—Cela m'est égal, je veux me montrer tyran. +Quand je me serai battu avec les hommes, je serai cruel +envers les filles: je leur couperai la tête.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—La tête des filles?</p> + +<p>SAMSON.—Oui, la tête des filles, ou bien....<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>: arrange +cela comme tu voudras.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6: </b><a href="#footnotetag6">(retour) </a><p><i>Or their maidenheads; take it in what sense thou wilt.</i>—GREG. +<i>They must take it in sense that feel it.</i>—SAMS. <i>Me they shall feel, +while I am able to stand.</i> Le jeu de mots roule sur les têtes des filles +(<i>the heads of the maids</i>) ou leur virginité (<i>maidenhead</i>); il est impossible +à rendre en français.</p></blockquote> + +<p>GRÉGOIRE.—C'est à celles qui le sentiront à s'en arranger.</p> + +<p>SAMSON.—Elles me sentiront tant que le courage me +tiendra; et on sait que je suis un gaillard bien en chair.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—Oui, tu n'es pas poisson: si tu l'étais, tu +serais un hareng de deux liards. Allons, tire ta flamberge; +en voilà deux de la maison des Montaigu.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Abraham et Balthasar.)</p> + +<p>SAMSON.—Voilà mon épée hors du fourreau. Cherche-leur +querelle, je t'épaulerai.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—Comment, en tournant les épaules et en te +sauvant?</p> + +<p>SAMSON.—Ne crains rien de mon courage.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—Moi, craindre ton courage! non, vraiment.</p> + +<p>SAMSON.—Mettons la loi de notre côté; laissons-les +commencer.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—Je vais froncer le sourcil en passant devant +eux; qu'ils le prennent comme ils voudront.</p> + +<p>SAMSON.—C'est-à-dire comme ils l'oseront. Moi, je vais +leur mordre mon pouce<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>; s'ils le supportent, ils sont déshonorés.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7: </b><a href="#footnotetag7">(retour) </a><p>Mordre son pouce était, du temps de Shakspeare, une des +insultes les plus en usage pour commencer une querelle.</p></blockquote> + +<p>ABRAHAM.—Est-ce à notre intention, monsieur, que +vous mordez votre pouce?</p> + +<p>SAMSON.—Je mords mon pouce, monsieur.</p> + +<p>ABRAHAM.—Est-ce à notre intention, monsieur, que +vous mordez votre pouce?</p> + +<p>SAMSON.—Aurons-nous la loi de notre côté si je réponds +oui?</p> + +<p>GRÉGOIRE.—Non pas.</p> + +<p>SAMSON.—Non, monsieur, ce n'est pas à votre intention +que je mords mon pouce; mais je mords mon pouce, +monsieur.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—Cherchez-vous querelle, monsieur?</p> + +<p>ABRAHAM.—Querelle, monsieur? Non monsieur.</p> + +<p>SAMSON.—Si vous cherchez querelle, monsieur, je suis +bon pour vous; je sers un aussi bon maître que vous.</p> + +<p>ABRAHAM.—Pas un meilleur.</p> + +<p>SAMSON.—Soit, monsieur.</p> + +<p>GRÉGOIRE.—Dis meilleur. <span class="stage2">(<i>A part, à Samson</i>.)</span> J'aperçois +un des parents de mon maître<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8: </b><a href="#footnotetag8">(retour) </a><p>Il faut que cette phrase de Grégoire se rapporte à Tybalt, +qu'il aperçoit apparemment de loin, car Benvolio est parent des +Montaigu.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(On voit de loin entrer Benvolio.)</p> + +<p>SAMSON.—Oui, meilleur, monsieur.</p> + +<p>ABRAHAM.—Vous mentez.</p> + +<p>SAMSON.—Tirez, si vous êtes des hommes.—Grégoire, +n'oublie pas ce coup qui fait tant de bruit.</p> + +<p class="stage1">(Ils se battent.)</p> + +<p>BENVOLIO, <span class="stage2"><i>accourant l'épée nue pour les séparer</i></span>.—Séparez-vous, +imbéciles. Remettez vos épées; vous ne savez +ce que vous faites. <span class="stage2">(<i>Il abaisse leurs épées</i>)</span></p> + +<p class="stage1">(Entre Tybalt.)</p> + +<p>TYBALT.—Quoi! tu tires l'épée contre cette lâche canaille! +Tourne-toi, Benvolio; regarde ta mort en face.</p> + +<p>BENVOLIO.—Je ne veux que rétablir la paix ici. Remets +ton épée, ou sers-t'en pour m'aider à séparer ces hommes.</p> + +<p>TYBALT.—Quoi! l'épée est tirée et tu parles de paix! Je +hais ce mot comme je hais l'enfer, tous les Montaigu et +toi. Défends-toi, lâche.</p> + +<p class="stage1">(Ils se battent.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent des partisans des deux maisons qui se joignent à +la mêlée. Entrent ensuite des citoyens avec de gros bâtons.)</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Prenez vos bâtons, vos piques, vos +pertuisanes. Frappons, faisons-les tomber à terre: à bas +les Capulet! à bas les Montaigu!</p> + +<p>Entrent le vieux Capulet, en robe de chambre, et la signora Capulet.</p> + +<p>CAPULET.—Quel est ce bruit? Holà! Donnez-moi mon +épée de combat.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Votre béquille, votre béquille! +Que voulez-vous faire d'une épée?</p> + +<p>CAPULET.—Mon épée! vous dis-je, j'aperçois le vieux +Montaigu: il fait briller sa lame en l'air pour me braver.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Montaigu et la signora Montaigu.)</p> + +<p>MONTAIGU.—C'est toi, traître de Capulet!—Ne me retenez +pas, laissez-moi aller.</p> + +<p>LA SIGNORA MONTAIGU.—Je ne vous laisserai pas faire +un pas pour chercher un ennemi.</p> + +<p class="stage1">(Entrent le prince et sa suite.)</p> + +<p>LE PRINCE.—Sujets rebelles, ennemis de la paix, profanateurs +de ce fer souillé du sang de vos voisins...—Ne +m'écouteront-ils donc pas?—Holà! comment! Hommes +ou bêtes que vous êtes, qui ne savez éteindre les +flammes de votre rage pernicieuse que dans des flots +de sang tirés de vos propres veines; sous peine de la torture, +jetez à terre de vos mains sanglantes ces armes +forgées par la colère<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>, et écoutez la sentence de votre +prince irrité.—Déjà par votre fait, vieux Capulet, et vous +Montaigu, trois querelles intestines ont, sur une parole +en l'air, troublé trois fois la tranquillité de nos rues, et +fait quitter aux anciens de Vérone les graves ornements +qui leur conviennent, pour manier de vieilles pertuisanes +dans de vieilles mains rongées par la paix, afin de +réprimer les violences de la haine qui vous ronge. Si jamais +vous troublez encore nos rues, vous payerez de votre +vie la violation de la paix. Pour cette fois, que tous se +retirent, excepté vous, Capulet, qui me suivrez; et vous, +Montaigu, rendez-vous cette après-midi à l'antique manoir +de Villafranca<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>, où nous tenons notre cour publique +de justice, pour y apprendre nos intentions ultérieures +sur ce qui vient de se passer. Encore une fois, sous peine +de mort, que tous se retirent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9: </b><a href="#footnotetag9">(retour) </a><p><i>Mis-tempered weapons</i>, ce qui signifie à la fois armes d'une +mauvaise trempe et armes forgées dans une mauvaise intention, +forgées à mal.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10: </b><a href="#footnotetag10">(retour) </a><p><i>Villafranca</i>, que Shakspeare appelle <i>Free town</i>, +était, selon la nouvelle originale, une propriété des Capulet.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Sortent le prince, sa suite, Capulet, la signora Capulet, +Tybalt, les citoyens et les domestiques.)</p> + +<p>LA SIGNORA MONTAIGU.—Qui donc a de nouveau ranimé +cette ancienne querelle? Répondez, mon neveu; y étiez-vous +lorsqu'elle a commencé?</p> + +<p>BENVOLIO.—Les domestiques de votre ennemi et les +vôtres étaient déjà ici à se battre chaudement quand je +suis arrivé: j'ai tiré l'épée pour les séparer. En ce moment +est survenu, l'épée à la main, le bouillant Tybalt, +qui, tout en me jetant des défis aux oreilles, s'est mis à +faire le moulinet au-dessus de sa tête, et à pourfendre +les vents, qui, n'en recevant pas le moindre mal, ont +sifflé de mépris. Pendant que nous faisions échange d'estocades +et de coups, venaient à tout moment de nouveaux +combattants pour l'un et l'autre parti, jusqu'à +ce qu'enfin est arrivé le prince, qui les a séparés.</p> + +<p>LA SIGNORA MONTAIGU.—Oh! où est Roméo? l'avez-vous +vu aujourd'hui? Je suis bien heureuse qu'il ne se soit +pas trouvé à cette bagarre.</p> + +<p>BENVOLIO.—Ce matin, madame, une heure avant que le +divin soleil lançât son premier regard à travers la fenêtre +d'or de l'orient, le trouble de mon âme m'a poussé à +sortir hors de chez moi; et là, sous le bosquet de sycomores +qui s'élève à l'ouest de la ville, aussi matinal que +moi dans sa promenade, j'ai vu votre fils. J'ai marché +vers lui; mais il m'a aperçu, et s'est glissé dans l'épaisseur +du bois. Jugeant de ses sentiments par les +miens, qui ne sont jamais plus actifs que dans la solitude, +j'ai suivi mon humeur en ne poursuivant pas la +sienne, et j'ai évité avec plaisir celui qui me fuyait avec +plaisir.</p> + +<p>MONTAIGU.—Plus d'une fois avant le jour on l'a vu dans +ce lieu augmenter de ses pleurs la fraîche rosée du matin, +accroître les nuages des nuages qu'élevaient ses profonds +soupirs; mais aussitôt qu'à la dernière extrémité +de l'orient le soleil, qui égaye toutes choses, commence à +tirer les obscurs rideaux du lit de l'Aurore, mon fils accablé +rentre pour se dérober à sa lumière, se retire seul +dans sa chambre, ferme les fenêtres, et, interdisant tout +accès au doux éclat du jour, se forme ainsi une nuit artificielle. +Cette disposition le conduira nécessairement à +une mélancolie noire et funeste, si de bons conseils n'en +écartent la cause.</p> + +<p>BENVOLIO.—Mon noble oncle, en savez-vous la cause?</p> + +<p>MONTAIGU.—Je ne la sais point, et ne puis l'apprendre +de lui.</p> + +<p>BENVOLIO.—L'avez-vous pressé par quelques moyens?</p> + +<p>MONTAIGU.—Il l'a été par moi-même et par beaucoup +d'autres amis; mais, n'écoutant que lui-même sur ses +propres sentiments, il se garde, je ne saurais dire quelle +fidélité, mais du moins un secret complet et absolu; aussi +rebelle à toute tentative pour sonder ce mystère, que le +bouton piqué par un ver envieux avant d'avoir pu déployer +à l'air ses pétales odorants et livrer ses beautés +au soleil. Si nous pouvions seulement savoir d'où provient +son chagrin, nous serions aussi empressés de le +guérir que de le connaître.</p> + +<p class="stage1">(Roméo paraît dans l'éloignement.)</p> + +<p>BENVOLIO.—Tenez, le voilà qui vient. Veuillez vous +éloigner; il faudra qu'il me refuse bien obstinément si je +ne parviens pas à savoir ce qui l'afflige.</p> + +<p>MONTAIGU.—Je désire bien que tu sois assez heureux +pour obtenir par ton insistance une sincère confession.—Venez, +madame, retirons-nous.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Montaigu et la signora Montaigu.)</p> + +<p>BENVOLIO.—Bonjour, mon cousin.</p> + +<p>ROMÉO.—Le jour est-il donc si jeune encore?</p> + +<p>BENVOLIO.—Neuf heures viennent de sonner.</p> + +<p>ROMÉO.—Hélas! les heures tristes paraissent longues. +Était-ce mon père que j'ai vu s'éloigner si vite?</p> + +<p>BENVOLIO.—C'était lui.—Quel est donc le chagrin qui +allonge les heures de Roméo?</p> + +<p>ROMÉO.—La privation de ce qui les rendrait courtes si +je le possédais.</p> + +<p>BENVOLIO.—Amoureux?</p> + +<p>ROMÉO.—Accablé<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11: </b><a href="#footnotetag11">(retour) </a><p>BENV.<i>In love?</i></p> + +<p>ROM. Out.</p> + +<p>BENV. <i>Of love?</i></p> + +<p>ROM. <i>Out of her</i>... etc.</p> + +<p><i>Out of love</i> signifie ici par amour. Benvolio, selon l'usage des +jeunes gens de cette pièce de ne parler presque jamais sérieusement, +veut tourner en plaisanterie la réponse de Roméo, en lui +faisant dire qu'il est <i>amoureux par amour</i>. Cela ne pouvait se +rendre.</p></blockquote> + +<p>BENVOLIO.—D'amour?</p> + +<p>ROMÉO.—De la rigueur de celle que j'aime.</p> + +<p>BENVOLIO.—Hélas! faut-il que l'Amour, aux regards +si doux, soit à l'épreuve si dur et si tyrannique?</p> + +<p>ROMÉO.—Hélas! faut-il que l'Amour, avec ses yeux toujours +couverts d'un bandeau, trouve sans voir des chemins +pour faire sa volonté! Où dînerons-nous?—O dieux!—Quel +était donc ce tumulte?—Mais, non, ne me le dis +pas; j'ai tout entendu.—Il y a bien à faire avec la +haine, mais plus encore avec l'amour.—O amour querelleur, +ô haine amoureuse, toi qui es tout et nais d'abord +de rien, chose légère qui nous accable, vanité sérieuse, +chaos difforme des plus séduisantes apparences, +plume de plomb, fumée brillante, feu glacé, santé malade, +sommeil toujours éveillé qui n'est point le sommeil! +voilà l'amour que je sens, sans y sentir l'amour. +Cela ne te fait-il pas rire?</p> + +<p>BENVOLIO.—Non, cousin; bien plutôt pleurer.</p> + +<p>ROMÉO.—Tendre coeur, et de quoi?</p> + +<p>BENVOLIO.—De voir ton tendre coeur si oppressé.</p> + +<p>ROMÉO.—Eh bien! telle est l'erreur de l'affection. Mes +chagrins demeuraient appesantis dans mon sein; tu les +forces à se répandre en les pressant sous le poids du +tien, et l'affection que tu me montres ajoute une peine +de plus à cet excès de peine que je ressens déjà. L'amour +est une fumée qu'élève la vapeur des soupirs: libre de +s'échapper, c'est un feu qui éclate dans les yeux des +amants; réprimé, une mer que les amants nourrissent +de leurs larmes. Qu'est-ce encore autre chose? une folie +raisonnable, une bile amère qui suffoque, un doux parfum +qui conserve.—Adieu, mon cousin.</p> + +<p class="stage1">(Il veut sortir.)</p> + +<p>BENVOLIO.—Doucement, je veux vous accompagner, et +c'est me manquer que de me quitter ainsi.</p> + +<p>ROMÉO.—Eh! je ne me retrouve plus moi-même: je ne +suis point ici; ce n'est point Roméo que tu vois, il est +quelque part ailleurs.</p> + +<p>BENVOLIO.—Dites-le-moi dans votre tristesse; quelle est +celle que vous aimez?</p> + +<p>ROMÉO.—Quoi! faut-il te le dire en gémissant?</p> + +<p>BENVOLIO.—En gémissant? Non, pas tout à fait; mais +dites-le-moi tristement: qui est-ce?</p> + +<p>ROMÉO.—Demandez à un malade de faire avec tristesse +son testament! Oh! qu'il est mal d'importuner d'un tel +mot celui qui est si mal!—Tristement, cousin, j'aime +une femme.</p> + +<p>BENVOLIO.—J'étais arrivé juste en supposant que vous +aimiez.</p> + +<p>ROMÉO.—Un bien bon tireur! Et elle est belle celle que +j'aime.</p> + +<p>BENVOLIO.—Un beau but, beau cousin, est plus facile à +frapper.</p> + +<p>ROMÉO.—Eh bien! à ce coup-ci, vous manquez, on ne +pourrait l'atteindre avec l'arc de Cupidon, car elle est animée +de l'esprit de Diane, et solidement armée d'une chasteté +à l'épreuve; elle vit invulnérable aux faibles coups de +l'arc enfantin de l'Amour; elle ne se laissera point assiéger +par d'amoureuses négociations, ne supportera pas la +rencontre des yeux qui l'assaillent, n'ouvrira point le +pan de sa robe à l'or qui séduit même les saints. Oh! +elle est riche en beauté, pauvre seulement en ceci, qu'en +mourant son trésor de beauté mourra avec elle.</p> + +<p>BENVOLIO.—A-t-elle donc juré de vivre dans la chasteté?</p> + +<p>ROMÉO.—Elle l'a juré; et cette parcimonie produira un +immense dégât, car la beauté réduite par sa sévérité à +mourir de faim prive de beauté toute postérité. Elle est +trop belle, trop sagement belle, pour mériter le bonheur +en me mettant au désespoir. Elle a fait un voeu contre +l'amour; et sous ce voeu ma vie est une mort à moi qui +vis pour te le dire.</p> + +<p>BENVOLIO.—Suivez mon conseil, oubliez de penser à +elle.</p> + +<p>ROMÉO.—Oh! apprends-moi donc comment je pourrai +oublier de penser.</p> + +<p>BENVOLIO.—En donnant à tes yeux quelque liberté: +considère d'autres beautés.</p> + +<p>ROMÉO.—Ce serait le moyen de me faire penser plus +souvent à son exquise beauté. Ces masques fortunés, qui +caressent le front de nos belles dames, ne font par leur +noirceur que nous rappeler la beauté qu'ils cachent. Celui +qui est frappé d'aveuglement ne peut oublier le précieux +trésor de la vue qu'il a perdu. Montre-moi une maîtresse +belle par-dessus toutes les autres, que me sera sa +beauté, sinon un livre de souvenirs où je lirai le nom de +celle qui surpasse cette beauté incomparable? Adieu, tu +ne peux m'apprendre à oublier.</p> + +<p>BENVOLIO.—Tu recevras de moi cette doctrine, ou j'en +mourrai ton débiteur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CAPULET, PARIS, UN DOMESTIQUE.</p><br> + +<p>CAPULET.—Montaigu est lié par la même défense que +moi, et sous des peines semblables; et il ne sera pas difficile, +je pense, à deux vieillards comme nous de vivre en +paix.</p> + +<p>PARIS.—Vous jouissez tous d'une existence honorable, +et c'est pitié que vous ayez été si longtemps ennemis. +Mais parlez, seigneur, que répondez-vous à ma demande?</p> + +<p>CAPULET.—En répétant ce que je vous ai déjà dit. Mon +enfant est encore étrangère dans le monde; elle n'a pas +vu s'accomplir la révolution de quatorze années: laissons +encore pâlir l'orgueil de deux étés avant de la croire +mûre pour être une épouse.</p> + +<p>PARIS.—De plus jeunes qu'elles sont devenues d'heureuses +mères.</p> + +<p>CAPULET.—Mais elles se flétrissent trop tôt, ces mères +prématurées.—La terre a englouti toutes mes autres espérances; +elle est en espérance la maîtresse de mes +terres. Mais faites-lui votre cour, aimable Pâris; gagnez +son coeur; ma volonté n'est qu'une dépendance de son +consentement: si elle vous agrée, c'est dans les limites +de son choix que réside mon aveu, et que ma voix vous +sera loyalement accordée.—Ce soir je donne une fête +dont j'ai depuis longtemps l'usage; j'y ai invité beaucoup +de convives, tous mes amis; et parmi eux, je vous verrai +avec très-grande joie, comme un de plus, en augmenter +le nombre. Attendez-vous à voir ce soir dans ma pauvre +maison des étoiles qui foulent aux pieds la terre, éclipsent +la lumière des cieux; cette joie bienfaisante que ressent +le jeune homme plein d'ardeur lorsqu'avril, dans +toute sa parure, marche sur les talons de l'hiver chancelant, +vous l'éprouverez ce soir parmi ces jeunes fleurs +de beauté prêtes à s'épanouir; écoutez-les toutes, voyez-les +toutes, et préférez celle dont le mérite sera le plus +grand. Au milieu du spectacle d'une telle réunion, ma +fille, réduite à elle-même, pourra faire nombre, mais +non pas attirer l'attention.—Allons, venez avec moi.—<span class="stage2">(<i>A +un domestique</i>.)</span> Toi, maraud, trotte dans la belle Vérone; +trouve toutes les personnes dont les noms sont +écrits ici <span class="stage2">(<i>il lui donne un papier</i>)</span>, et dis-leur que la maison +et le maître attendent leur bon plaisir.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Capulet et Pâris.)</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Trouver ceux dont les noms sont écrits, +ici! Il est écrit que le cordonnier se servira de sa toises +et le tailleur de pierres de sa forme; le pêcheur de son +pinceau, et le peintre de ses filets. Mais on m'envoie +chercher les personnes dont les noms sont inscrits là-dessus, +et je ne pourrai jamais trouver les noms que +l'écrivain a écrits là-dessus. Il faut que je m'adresse aux +savants... dans un moment...</p> + +<p class="stage1">(Entrent Benvolio et Roméo.)</p> + +<p>BENVOLIO.—Allons, mon cher, la flamme est un remède +à la brûlure qu'a faite une autre flamme; une douleur est +diminuée par l'angoisse d'une autre; tournez jusqu'à vous +étourdir et vous vous remettez en tournant dans l'autre +sens; un chagrin désespéré se guérit par la langueur d'un +nouveau chagrin. Laisse entrer dans tes yeux un nouveau +poison, et l'ancien venin perdra toute son âcreté.</p> + +<p>ROMÉO.—Votre feuille de plantain est excellente pour +cela.</p> + +<p>BENVOLIO.—Pour quel mal, je t'en prie?</p> + +<p>ROMÉO.—Pour vos os brisés?</p> + +<p>BENVOLIO.—Allons, Roméo, es-tu fou?</p> + +<p>ROMÉO.—Non, pas fou, mais lié plus que ne le serait +un fou, tenu en prison, privé d'aliments, fustigé, tourmenté, +et..... Bonsoir, mon bon garçon.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Dieu vous donne le bonsoir.—Je vous +en prie, monsieur, savez-vous lire?</p> + +<p>ROMÉO.—Oui, c'est un bonheur que j'ai dans ma misère.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Peut-être l'avez-vous appris sans +livres: mais, je vous prie, pouvez-vous lire tout ce que +vous voyez?</p> + +<p>ROMÉO.—Oui, si je connais les caractères et la langue.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—C'est répondre sincèrement; tenez +vous en joie.</p> + +<p>ROMÉO.—Arrêtez, mon ami, je sais lire. <span class="stage2">(<i>Il lit</i>.)</span> «Le +seigneur Martino, sa femme et sa fille; le comte Anselme +et ses charmantes soeurs; la dame veuve de Vitruvio; +le seigneur Placentio et ses aimables nièces; +Mercutio et son frère Valentin; mon oncle Capulet, sa +femme et ses filles; ma jolie nièce Rosaline; Livia; +le seigneur Valentio et son cousin Tybalt, Lucio et +l'agréable Hélène.» C'est une belle assemblée. <span class="stage2">(<i>Il lui +rend le papier</i>.)</span> Où doit-elle se réunir?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Là-haut.</p> + +<p>ROMÉO.—Où, là-haut?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—A souper, à la maison.</p> + +<p>ROMÉO.—A la maison de qui?</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—De mon maître.</p> + +<p>ROMÉO.—Au fait, c'est ce que j'aurais dû vous demander +d'abord.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Maintenant je vous dirai, sans que +vous me le demandiez, que mon maître est le puissant et +riche Capulet; et si vous n'êtes pas de la maison de Montaigu, +je vous invite à venir avaler un verre de vin. Tenez-vous +en joie.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>BENVOLIO.—A cette ancienne fête des Capulet soupera +Rosaline, celle que tu aimes tant: avec toutes les beautés +qu'on admire à Vérone. Viens-y, et d'un oeil sans prévention +compare sa figure avec quelques autres que je +te montrerai, et ton cygne ne te paraîtra plus qu'une +corneille.</p> + +<p>ROMÉO.—Quand la religieuse dévotion de mes yeux +pourra me soutenir un pareil mensonge, que mes larmes +se changent en flammes, et que ces hérétiques diaphanes, +si souvent noyés sans pouvoir mourir, soient brûlés +comme imposteurs. Une femme plus belle que mon +amante! Le soleil qui voit tout n'a jamais vu son égale +depuis le commencement du monde.</p> + +<p>BENVOLIO.—Bon, vous l'avez vue belle parce qu'il n'y +avait personne autre à côté; elle se balançait elle-même +dans vos deux yeux: mais pesez dans ces balances de +cristal la dame de vos pensées avec telle autre jeune fille +que je vous montrerai brillant à cette fête, et à peine +trouverez-vous bien celle qui vous paraît maintenant la +plus belle de toutes.</p> + +<p>ROMÉO.—J'irai, non pour y voir un semblable objet, +mais pour m'y pénétrer de plaisir dans la splendeur de +celui qui m'est cher.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Un appartement de la maison de Capulet.</p> + +<p class="stage1">LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE de Juliette.</p><br> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Nourrice, où est ma fille? Appelle-la, +qu'elle vienne.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Dans l'instant, sur mon honneur<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>..... à +l'âge de douze ans—Je lui ai dit de venir.....—Quoi, +mon agneau, mon oiseau du bon Dieu..... Dieu nous +préserve..... Où est donc cette petite fille? Juliette!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12: </b><a href="#footnotetag12">(retour) </a><p><i>By my maidenhead</i>.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entre Juliette.)</p> + +<p>JULIETTE.—Allons, qui m'appelle?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Votre mère.</p> + +<p>JULIETTE.—Me voici, madame; que voulez-vous?</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Voici de quoi il s'agit.—Nourrice, +laisse-nous un moment, nous avons à parler en secret.—Non, +reviens, nourrice, je me suis ravisée; tu entendras +notre entretien.—Tu sais que ma fille est d'un +âge raisonnable.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Ma foi, je puis vous dire son âge à une +heure près.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Elle n'a pas quatorze ans.</p> + +<p>LA NOURRICE.—J'y mettrais quatorze de mes dents +qu'elle n'a pas encore quatorze ans..... (et cependant à +mon grand chagrin, je vous dis, je vous douze<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a> qu'il ne +m'en reste plus que quatre).... Combien avons-nous d'ici +à la Saint-Pierre?</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Une quinzaine et quelques jours +par-dessus<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13: </b><a href="#footnotetag13">(retour) </a><p><i>And yet to my teen be it spoken I have four. Teen</i> est un +vieux mot qui signifie <i>chagrin</i>, il se prononce à peu près comme +<i>ten</i>, dix. Il a fallu, pour conserver le jeu de mots, employer le +quolibet de madame Jourdain.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14: </b><a href="#footnotetag14">(retour) </a><p><i>A fortnight and odd days.</i> Une quinzaine et quelques jours hors +de compte. Odd signifie tout ce qui ne rentre pas dans une unité, +une mesure, une règle commune. Il signifie aussi impair. La +nourrice le prend dans ce sens et répond: <i>Even or odd</i> (pair +ou impair).</p></blockquote> + +<p>LA NOURRICE.—Par-dessus ou par-dessous, c'est précisément +ce jour-là. Vienne la veille de la Saint-Pierre au +soir, elle aura quatorze ans.—Suzanne et elle (Dieu fasse +paix à toutes les âmes chrétiennes!) étaient du même +âge....—C'est bien; Suzanne est avec Dieu; elle était trop +bonne pour moi.—Mais, comme je disais, la veille au +soir de la Saint-Pierre, elle aura quatorze ans; elle les +aura, sûr; je me le rappelle à merveille. Il y a à présent +onze ans du tremblement de terre, et elle fut sevrée, +jamais je ne l'oublierai, précisément ce jour-là parmi +tous les jours de l'année; car j'avais frotté d'absinthe le +bout de mon sein, j'étais assise au soleil contre le mur +du colombier; mon maître et vous étiez alors à Mantoue...—Oh! +j'ai de la mémoire; et comme je vous disais, dès +qu'elle eut goûté de l'absinthe sur le bout de mon sein, +et qu'elle l'eut trouvée amère, il fallait la voir, pauvre +petite, se fâcher et se mettre en colère contre le sein. +Comme je disais, voilà le colombier qui tremble. Oh! il +ne fut pas besoin, je vous jure, de me dire de trotter, et +depuis ce temps-là, il y a onze ans, car elle se tenait déjà +seule; quoi! avec le bout de la baguette elle courait et +roulait tout partout: car, tenez, c'était la veille qu'elle +s'était cassé la tête; et alors mon mari, Dieu veuille +avoir son âme, c'était un drôle de corps! il releva l'enfant: +«Comment, dit-il, tu te laisses tomber sur le nez! +quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas en arrière; +n'est-ce pas, Jules?» et, par Notre-Dame, la petite coquine +cessa de pleurer, et dit: «Oui.» Voyez pourtant +ce que c'est qu'une plaisanterie. J'en réponds, je vivrais +mille ans que je ne l'oublierais jamais: «N'est-ce pas, +Jules?» dit mon mari: et la petite morveuse finit tout +de suite et dit: «Oui...»</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—En voilà assez; je t'en prie, tais-toi.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Oui, madame; et pourtant je ne peux +pas m'empêcher de rire quand je pense comme elle cessa +de crier et dit: «Oui...» Et pourtant, je vous jure, elle +avait sur le front une bosse aussi grosse que la coquille +d'un poulet. C'était un coup terrible, et elle pleurait +amèrement. «Comment, dit mon mari, tu te laisses tomber +sur le nez! Tu tomberas en arrière quand tu seras +plus grande; n'est-ce pas, Jules?» Elle finit tout de suite +et dit: «Oui.»</p> + +<p>JULIETTE.—Finis, nourrice, finis, je t'en prie, quand je +te le dis.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Allons, j'ai fini. Que Dieu te marque de +sa grâce! Tu étais la plus jolie petite enfant que j'aie jamais +nourrie: si je peux vivre assez pour te voir mariée, +je n'en demande pas davantage.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Et le mariage est justement le +sujet dont je suis venu causer avec elle.—Dites-moi, ma +fille Juliette, avez-vous envie de vous marier?</p> + +<p>JULIETTE.—C'est un honneur auquel je n'ai jamais +pensé.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Un honneur! Si je n'avais pas été ta +seule nourrice, je dirais que tu as sucé la sagesse avec +le lait.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! pensez maintenant au +mariage. Il y a dans Vérone des femmes plus jeunes que +vous, considérées et déjà mères; et moi, je m'en souviens +bien, j'étais déjà votre mère longtemps avant l'âge où +vous voilà fille encore; enfin, en un mot, le brave Pâris +vous adresse ses voeux.</p> + +<p>LA NOURRICE.—C'est un homme, jeune dame... madame, +c'est un homme comme tout le monde... Vraiment, il +semble moulé en cire.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—L'été de Vérone n'a pas une fleur +qui puisse lui être comparée.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Oh! vraiment, c'est une fleur; ma foi, +oui, une vraie fleur.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Qu'en dites-vous? Vous sentez-vous +du goût pour ce gentilhomme? Ce soir, vous le verrez +à notre fête. Parcourez tout le livre<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a> de la figure du +jeune Pâris, et vous y apercevrez le plaisir écrit avec la +plume de la beauté. Examinez ces traits si bien d'accord, +et vous verrez comme ils s'expliquent l'un l'autre; et ce +que peut encore offrir d'obscur ce charmant volume, +vous le trouverez écrit dans la marge de ses yeux. Ce +précieux livre d'amour, cet amant encore sans liens ne +demande, pour compléter sa beauté, que l'ornement dont +il va se couvrir. C'est la mer qui fait vivre le poisson; et +la beauté doit être orgueilleuse de donner asile à la beauté. +Le livre qui sous ses fermoirs d'or enserre la légende +dorée en partage la gloire aux yeux de tous: ainsi, en le +possédant, vous partagerez tout ce qui lui appartient sans +rien diminuer du vôtre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15: </b><a href="#footnotetag15">(retour) </a><p>De toutes ces métaphores sur Pâris, comparé à un livre, une +seule a paru impossible à rendre, c'est celle où la signora Capulet +l'appelant <i>unbound lover</i>, en fait à la fois <i>un amant sans +liens et un amant sans reliure</i>.</p></blockquote> + +<p>LA NOURRICE.—Diminuer! non, en vérité; elle grossira +plutôt: les femmes grossissent par le moyen des +hommes.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Répondez-moi en un mot: l'amour +de Pâris pourrait-il vous plaire?</p> + +<p>JULIETTE.—Je verrai à le trouver agréable si le voir +peut faire qu'il m'agrée. Mais mon regard ne pénétrera +pas plus avant que le point où votre consentement lui +donnera la force de se lancer.</p> + +<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Madame, les convives sont arrivés, +le souper est servi, on vous attend; on demande ma jeune +maîtresse; on jure, dans l'office, après la nourrice; toutes +choses sont à point. Il faut que j'aille servir, je vous +en prie, venez sur-le-champ.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Nous te suivons. Allons, Juliette, +le comte nous attend.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Allez, ma fille, chercher ce qui donnera +d'heureuses nuits à vos heureux jours.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ROMÉO, MERCUTIO, BENVOLIO, <i>avec cinq ou six +autres masques et des porteurs de flambeaux.</i></p><br> + + +<p>ROMÉO.—Eh bien! est-ce là ce que nous dirons pour +notre excuse, ou entrerons nous sans apologie?</p> + +<p>BENVOLIO.—Tous ces bavardages-là sont du temps +passé<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16: </b><a href="#footnotetag16">(retour) </a><p>Il paraît qu'autrefois il arrivait souvent qu'on vînt à une fête +sans y être invité; alors on paraissait en masque et précédé d'une +espèce de hérault, également déguisé et qui prononçait par forme +d'excuse un compliment préparé. Apparemment que, du temps +de Shakspeare, la mode de ces compliments commençait à passer.</p></blockquote> + +<p>Nous n'aurons point de Cupidon avec son bandeau et +son écharpe, portant un arc à la tartare fait de latte peinte, +pour effrayer les dames au hasard, comme un homme +qui chasse les corneilles; nous n'aurons pas non plus de +ces prologues sans livres répétés en traînant après le +souffleur au moment de notre entrée. Qu'ils nous mesurent +des yeux comme il leur plaira, nous leur mesurerons +une mesure de danse, et nous voilà partis.</p> + +<p>ROMÉO.—Donnez-moi une torche; ces gambades ne me +vont pas. Sombre<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> comme je le suis, c'est à moi à porter +le flambeau.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17: </b><a href="#footnotetag17">(retour) </a><p>Chaque troupe de masques était précédée d'un homme portant +une torche qui entrait dans l'assemblée, mais ne se mêlait point +à la fête.</p></blockquote> + +<p>MERCUTIO.—Vraiment, mon cher Roméo, il faudra bien +que vous dansiez.</p> + +<p>ROMÉO.—Non pas moi, croyez-moi. Vous autres, vous +avez des souliers à danser et le pied léger; moi, j'ai une +âme de plomb qui me cloue tellement à terre que je ne +saurais remuer.</p> + +<p>MERCUTIO.—Vous êtes amoureux, empruntez les ailes +de l'Amour pour vous élancer au delà des hauteurs ordinaires.</p> + +<p>ROMÉO.—Il m'a lancé un dard qui me perce trop cruellement +pour que je puisse me lancer sur ses ailes légères; +et enchaîné<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a> comme je le suis, je ne puis m'élever au-dessus +de ma sombre tristesse: je succombe sous le pesant +fardeau de l'Amour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18: </b><a href="#footnotetag18">(retour) </a><p>Il y a ici abondance et complication de jeux de mots entre +<i>sore</i> (cruel) et <i>soar</i> (prendre l'essor), <i>bound</i> (enchaîné) et <i>bound</i> +(bond). On en a indiqué ce qui a été possible.</p></blockquote> + +<p>MERCUTIO.—Et en succombant vous écraserez l'Amour: +vous êtes un poids trop fort pour quelque chose de si +délicat.</p> + +<p>ROMÉO.—L'Amour délicat! il est dur, rude, ingouvernable, +piquant comme l'épine.</p> + +<p>MERCUTIO.—Si l'Amour vous mène rudement, menez +rudement l'Amour; s'il vous pique, donnez de l'éperon +et vous le mettrez à bas. Allons, une boîte pour mon visage; +c'est un masque pour un masque. <span class="stage2">(<i>Il met son masque</i>.)</span> +Que m'importe à présent quel oeil curieux remarque +mes difformités? Voici un front refrogné qui rougira +pour moi.</p> + +<p>BENVOLIO.—Allons, frappe, et entrons; et aussitôt entrés, +que chacun ait recours à ses jambes.</p> + +<p>ROMÉO.—Donnez-moi une torche. Que des étourdis légers +de coeur effleurent de leurs pieds les joncs insensibles<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>. +Pour moi, je tiendrai, comme on dit, la chandelle, +et je regarderai. Ce qui me convient, c'est le proverbe +des grand'mères: «La fête n'a jamais été si belle, et je +m'en vas<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19: </b><a href="#footnotetag19">(retour) </a><p>Avant de connaître l'usage des tapis, on couvrait de joncs le +sol des appartements; de là <i>joncher</i>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20: </b><a href="#footnotetag20">(retour) </a><p>MERCUT.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>The game was never so fair and I am done.</i></p> +<p><i>Tut, dun's the mouse, the constable's word,</i></p> +<p><i>If thou art dun, we'll draw thee from the mire</i>, etc.</p> +</div></div> + +<p>Il y a ici entre <i>done</i> et <i>dun</i> un jeu de mots intraduisible. <i>Dun's +the mouse</i> (la souris est grise) serait, selon les commentateurs, un +proverbe équivalent à notre proverbe: <i>A la nuit, tous chats sont gris.</i> +Mais ils se trouvent hors d'état d'expliquer suffisamment l'allusion +contenue dans ces mots <i>the constable's word</i>. En adoptant +dans la traduction leur version sur le <i>dun's the mouse</i>, je serais +plutôt tenté d'y voir un jeu de mots employé par quelque constable +dans une occasion où, ayant à se saisir d'un malfaiteur, il +aura employé, pour avertir ses gens sans alarmer celui qu'il cherchait, +ces mots insignifiants, <i>dun's the mouse</i> (la souris est grise), +pour ceux-ci, <i>done's the mouse</i> (la souris est prise, c'en est fait de +la souris). Quoi qu'il en soit, cette explication n'est pas plus mauvaise +qu'aucune de celles qu'ont données les commentateurs. +<i>Dun out from the mire</i> était une ancienne chanson: on a substitué +à cette allusion impossible à rendre un jeu de mots sur ces +deux sens du mot <i>gris</i>, qui n'est point dans Shakspeare, à charge +de revanche.</p></blockquote> + +<p>MERCUTIO.—Bon, bon, à la nuit tous chats sont gris; +c'est le mot du constable: et si tu es gris, nous te tirerons, +sauf respect, de la mare où cet amour t'a enfoncé jusqu'aux +oreilles. Venez, nous brûlons le jour<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Holà!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21: </b><a href="#footnotetag21">(retour) </a><p><i>We burn day light</i>, expression proverbiale commune à l'anglais +et au français.</p></blockquote> + +<p>ROMÉO.—Cela n'est pas ainsi.</p> + +<p>MERCUTIO.—Je veux dire, mon cher, qu'en nous arrêtant +ainsi nous dépensons notre lumière sans profit, +comme des lampes qui brûleraient le jour. Il faut voir +dans ce que nous disons ce que nous avons intention de +dire, car c'est là que la raison se trouvera cinq fois plutôt +qu'une seule dans nos cinq sens.</p> + +<p>ROMÉO.—Oui, nous avons bonne intention en allant à +cette mascarade; mais il n'est pas raisonnable d'y aller.</p> + +<p>MERCUTIO.—Peut-on te demander pourquoi?</p> + +<p>ROMÉO.—J'ai fait un songe cette nuit.</p> + +<p>MERCUTIO.—Et moi aussi.</p> + +<p>ROMÉO.—Eh bien! qu'avez-vous rêvé?</p> + +<p>MERCUTIO.—Que ceux qui rêvent mentent souvent<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22: </b><a href="#footnotetag22">(retour) </a><p>Jeu de mots intraduisible entre (lie) mentir, <i>et (lie)</i> être +couché.</p></blockquote> + +<p>ROMÉO.—Oui, lorsqu'endormis dans leur lit ils rêvent +des choses vraies.</p> + +<p>MERCUTIO.—Oh! je vois que la reine Mab vous a visité +cette nuit: c'est la fée sage-femme<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Elle vient, petite et +légère comme l'agate placée à l'index d'un alderman, +traînée par un attelage de minces atomes, et parcourt le +nez des hommes pendant leur sommeil. Les rayons de +ses roues sont faits de longues pattes de faucheur; l'impériale +de sa voiture d'ailes de sauterelles; ses traits de +la plus fine toile d'araignée; ses harnais des rayons humides +d'un clair de lune. Le manche de son fouet est un +os de grillon, et la mèche une mince pellicule. Son postillon +est un petit moucheron vêtu de gris, pas à moitié +si gros que le petit ver rond retiré avec la pointe d'une +aiguille du doigt d'une jeune fille. Son chariot est une +coquille de noisette vide travaillée par l'écureuil, ouvrier +en bois, ou par le vieux ver, de temps immémorial associé +des fées. C'est dans cet équipage qu'elle galope toutes +les nuits au travers du cerveau des amants, et ils rêvent +d'amour; sur les genoux des hommes de cour, et ils rêvent +aussitôt de révérences; sur les doigts des gens de +loi, et sur-le-champ ils rêvent d'épices; sur les lèvres +des dames, et à l'instant elles rêvent de baisers: mais +souvent Mab irritée les punit par des boutons d'avoir +empesté leur haleine en mangeant des confitures<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Quelquefois +elle galope sur le nez d'un courtisan, et il rêve +qu'il flaire une place à solliciter. Quelquefois elle vient, +avec la queue d'un pourceau de dîme, chatouiller le nez +d'un prébendaire endormi, et il rêve d'un second bénéfice. +Tantôt elle dirige son char sur le cou d'un soldat, +et il rêve d'ennemis qu'il pourfend, de brèches, d'embuscades, +de coutelas d'Espagne, de rasades profondes de +cinq brasses: alors elle bat le tambour à son oreille; il +s'éveille en sursaut, et dans sa frayeur il jure une ou +deux invocations, puis se rendort. C'est cette même Mab +qui pendant la nuit mêle la crinière des chevaux et la +frise en sales tampons de crins ensorcelés, qui, une fois +débrouillés, présagent de grands malheurs. C'est la sorcière +qui pèse sur le sein des jeunes filles étendues dans +leur lit, pour leur apprendre à supporter et en faire des +femmes fortes<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. C'est elle qui...</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23: </b><a href="#footnotetag23">(retour) </a><p><i>She is the fairies midwife</i>, ce qui ne signifie point <i>la sage-femme +des fées</i>, mais <i>la sage-femme entre les fées</i>. On ne voit nulle part que +l'emploi de la reine Mab, la fée des songes, fût d'accoucher les +fées; mais c'était elle qui enlevait à leur mère, au moment de +leur naissance, les enfants nés pendant la nuit pour y substituer +un enfant étranger.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24: </b><a href="#footnotetag24">(retour) </a><p><i>Sweet meats</i>, espèce de confitures parfumées, connues alors +sous le nom de <i>kissing comfits</i>, et dont les femmes faisaient un grand +usage</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25: </b><a href="#footnotetag25">(retour) </a> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>This is the hag, when maids lie on their backs,</i></p> +<p><i>That presses them, and learn them first to bear,</i></p> +<p><i>Making them women of good carriage.</i></p> + </div> </div> + +<p>La phrase était impossible à rendre exactement.</p></blockquote> + +<p>ROMÉO.—Paix, paix, Mercutio, paix; ce sont des riens +que tu nous dis là.</p> + +<p>MERCUTIO.—Tu as raison, car je parle de songes, enfants +d'un cerveau oisif, produit de quelques vaines chimères, +d'une substance aussi légère que l'air, et plus +inconstante que le vent, qui, caressant le sein glacé du +nord, s'irrite soudain, et, par une bouffée contraire, +tourne sa face vers le midi qui verse la rosée.</p> + +<p>BENVOLIO.—Ce vent dont vous nous parlez nous rejette +loin de nous-mêmes. Le souper est fini et nous arriverons +trop tard.</p> + +<p>ROMÉO.—Trop tôt, au contraire, j'en ai peur. Un pressentiment +funeste semble me dire qu'au milieu des réjouissances +de cette nuit quelque événement encore suspendu +dans les astres va commencer son cours terrible, +et amener, par le traître coup d'une mort prématurée, le +terme de cette vie méprisée que je renferme en mon +sein. Mais, que celui qui gouverne ma course dirige ma +voile! Allons, joyeux seigneurs.</p> + +<p>BENVOLIO.—Battez, tambours.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent des</i> DOMESTIQUES.</p><br> + +<p>PREMIER DOMESTIQUE.—Où est Potpan, qu'il ne m'aide +pas à desservir? Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir!</p> + +<p>SECOND DOMESTIQUE.—Quand le bon air d'une maison +est remis dans les mains d'un ou deux hommes, et des +mains sales encore, cela fait mal au coeur<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26: </b><a href="#footnotetag26">(retour) </a><p><i>Tis a foul thing. A foul thing</i> signifie une chose <i>malpropre</i> et une +chose <i>fâcheuse, coupable</i>, etc.</p></blockquote> + +<p>PREMIER DOMESTIQUE.—Emporte les pliants, dérange le +buffet, aie l'oeil à la vaisselle. Mon cher, mets de côté +pour moi un morceau de massepain<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>; et si tu veux me +faire plaisir, tu diras au portier de laisser entrer Suzanne +Grindstone et Nell.—Antoine! Potpan!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27: </b><a href="#footnotetag27">(retour) </a><p>Les massepains étaient alors d'énormes gâteaux, dont nos +<i>macarons</i>, dit l'un des commentateurs de Shakspeare ne sont +qu'un <i>diminutif dégénéré</i>.</p></blockquote> + +<p>SECOND DOMESTIQUE.—Oui, mon garçon, nous voilà.</p> + +<p>PREMIER DOMESTIQUE.—On a besoin de vous, on vous +appelle, on vous demande, on vous cherche dans la +grande salle.</p> + +<p>SECOND DOMESTIQUE.—Nous ne pouvons pas être ici et +là en même temps. Allons, gai, mes amis; soyons vifs un +moment, et que celui qui vivra le dernier emporte tout.</p> + +<p class="stage1">(Ils se retirent.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Capulet, les convives et les masques.)</p> + +<p>CAPULET.—Cavaliers, soyez les bienvenus. Voilà des +dames à qui les cors ne font pas mal au pied, et qui vous +donneront bien un tour de danse.—Ah, ah! mesdames, +laquelle de vous refusera de danser maintenant? Celle +qui fera la dégoûtée, je protesterai qu'elle a des cors aux +pieds. Est-ce là vous serrer de près?—Cavaliers, soyez +les bienvenus. J'ai vu le temps où je portais un masque +aussi, et où je pouvais conter mes histoires tout bas à +l'oreille d'une belle dame, et de manière à ne pas lui déplaire. +Ce temps est passé; il est passé, passé.—Vous +êtes les bienvenus, cavaliers.—Allons, musiciens, commencez. +En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes +filles, sautez. <span class="stage2">(<i>Les instruments jouent et l'on danse</i>.)</span> Holà! +valets, encore des lumières, relevez les tables contre le +mur; éteignez le feu, la salle devient trop chaude.—Allons, +mon cher, voilà un divertissement imprévu qui +ne prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin +Capulet; car vous et moi nous avons passé nos jours +de danse. Combien y a-t-il de temps que vous et moi +nous avons porté un masque pour la dernière fois?</p> + +<p>SECOND CAPULET.—Par Notre-Dame, il y a trente ans.</p> + +<p>CAPULET.—Comment donc, mon cher? il n'y a pas tant, +il n'y a pas tant. C'était à la noce de Lucentio: il y aura, +vienne la Pentecôte quand elle voudra, quelque vingt-cinq +ans; nous y allâmes en masque.</p> + +<p>SECOND CAPULET.—Il y a davantage, davantage: son fils +est plus âgé que cela; son fils a trente ans.</p> + +<p>CAPULET.—Vous me direz cela, à moi? Il y a deux ans +que son fils était encore mineur.</p> + +<p>ROMÉO.—Quelle est cette dame dont s'est enrichie la +main de ce cavalier?</p> + +<p>UN DOMESTIQUE.—Je ne la connais pas, monsieur.</p> + +<p>ROMÉO.—Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux +doit apprendre à briller. Sa beauté près de ce +visage semblable à la nuit ressemble à un joyau attaché +à l'oreille d'un Éthiopien: beauté trop brillante +pour les usages de la vie, trop précieuse pour la terre! +Telle une blanche colombe parmi les corbeaux, telle paraît +cette dame auprès de ses compagnes. Quand la danse +aura cessé, j'observerai où elle se tient; et je rendrai +heureuse ma main téméraire en touchant la sienne. Mon +coeur a-t-il aimé jusqu'à ce moment? Protestez du contraire, +mes yeux, car jusqu'à cette nuit je n'avais jamais +vu la véritable beauté.</p> + +<p>TYBALT.—A sa voix, cet homme doit être un Montaigu. +Garçon, donne-moi ma rapière. Comment, ce misérable +osera venir ici, caché sous un masque grotesque, pour +dénigrer et ridiculiser notre fête! Par la tige et l'honneur +de ma race, je ne crois pas pécher en lui donnant le coup +de la mort.</p> + +<p>CAPULET.—Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi +tempêtez-vous ainsi?</p> + +<p>TYBALT.—Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre +ennemi; un traître qui est venu ici ce soir, en haine de +nous, pour se moquer de notre fête.</p> + +<p>CAPULET.—Est-ce le jeune Roméo?</p> + +<p>TYBALT.—C'est lui-même, ce traître de Roméo.</p> + +<p>CAPULET.—Modère-toi, mon cher neveu; laisse-le en +paix, il a l'air d'un noble cavalier; et, pour dire la vérité, +tout Vérone le vante comme un jeune homme vertueux +et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas, +pour tous les trésors de cette ville, lui faire ici, dans ma +maison, la moindre insulte. Sois donc patient, ne fais pas +attention à lui: c'est ma volonté; et si tu la respectes, tu +prendras un visage gracieux et quitteras cet air de mauvaise +humeur qui sied mal dans une fête.</p> + +<p>TYBALT.—Il sied très-bien quand un pareil traître devient +votre convive: je ne le souffrirai pas.</p> + +<p>CAPULET.—Vous le souffrirez vraiment, mon petit ami! +Je vous dis que vous le souffrirez. Allons donc; est-ce +moi qui suis le maître ici, ou bien vous? Allons donc, +vous ne le souffrirez pas? Dieu me pardonne! vous allez +mettre le trouble parmi mes hôtes, vous prendrez les airs +d'un coq sur son panier<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>! vous ferez le maître!....</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28: </b><a href="#footnotetag28">(retour) </a><p><i>You will set cock-a-hoop</i>: un coq sur un cerceau.</p></blockquote> + +<p>TYBALT.—Mais, mon oncle, c'est une honte....</p> + +<p>CAPULET.—Allez, allez, vous êtes un jeune insolent.... +Nous verrons vraiment.... Cette farce pourrait bien vous +tourner mal. Je sais ce que je dis. Il faudra que vous veniez +ici me contrarier! En vérité, vous prenez bien votre +temps.—A merveille, mes enfants.—Vous n'êtes qu'un +fat, allez; tenez-vous tranquille, ou....—Encore des +lumières; encore des lumières. N'avez-vous pas de honte?—Je +vous forcerai bien à être tranquille. Comment!—Allons, +gai, mes enfants.</p> + +<p>TYBALT.—Cette patience forcée, et la colère à laquelle +je voudrais m'abandonner, font, en se heurtant, trembler +tout mon corps des assauts qu'elles se livrent. Je m'en +irai; mais cette intrusion qui semble douce maintenant, +se changera en fiel amer.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ROMÉO, <i>à Juliette</i>.—Si d'une main trop indigne j'ai profané +la sainteté de l'autel, voici la douce expiation de ma +faute: mes lèvres, pèlerins rougissants, sont prêtes à +adoucir par un tendre baiser la rude impression de ma +main.</p> + +<p>JULIETTE.—Bon pèlerin, vous faites injure à votre +main, qui n'a montré en ceci qu'une dévotion pleine de +convenance; car les saints ont des mains que peuvent +toucher celles des pèlerins; et joindre les mains est le +baiser du pieux voyageur en terre sainte.</p> + +<p>ROMÉO.—Les saints n'ont-ils pas des lèvres? et les pieux +voyageurs aussi?</p> + +<p>JULIETTE.—Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer +à prier.</p> + +<p>ROMÉO.—Oh! s'il en est ainsi, chère sainte, permets +aux lèvres de faire l'office des mains: elles te prient, +exauce leur prière, de peur que ma foi ne se change en +désespoir.</p> + +<p>JULIETTE.—Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent +la prière qui leur est faite.</p> + +<p>ROMÉO.—Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir +le fruit de ma prière: ainsi vos lèvres auront +purifié les miennes de leur péché.</p> + +<p class="stage1">(Il lui donne un baiser.)</p> + +<p>JULIETTE.—Alors mes lèvres doivent avoir pris le péché +dont elles ont déchargé les vôtres.</p> + +<p>ROMÉO.—Pris le péché de mes lèvres! ô faute doucement +punie! Rendez-moi mon péché.</p> + +<p>JULIETTE.—Vous donnez des baisers avec méthode<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29: </b><a href="#footnotetag29">(retour) </a><p><i>By the book</i>.</p></blockquote> + +<p>LA NOURRICE.—Madame, votre mère veut vous dire un +mot.</p> + +<p>ROMÉO.—Quelle est sa mère?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Vraiment, jeune homme; sa mère est +la maîtresse de la maison, et c'est une bonne dame, +sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille avec qui vous causiez; +et je dis que celui qui mettra la main dessus aura +du comptant.</p> + +<p>ROMÉO.—C'est une Capulet!—Oh! qu'il va m'en coûter +cher! ma vie est engagée à mon ennemie.</p> + +<p>BENVOLIO.—Allons, Roméo, partons, la fête est à son +plus beau moment.</p> + +<p>ROMÉO.—Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est +que plus grand.</p> + +<p>CAPULET.—Arrêtez, cavaliers, ne songez pas encore à +nous quitter: nous avons là une ridicule petite collation +sans cérémonie.—Vous le voulez donc absolument? +Allons, je vous remercie tous; je vous remercie, honnêtes +cavaliers; bonne nuit.—Encore des torches par +là!—Allons, allons donc chercher nos lits. Ah! par ma +foi, mon cher <span class="stage2">(<i>au second Capulet</i>)</span>, il se fait tard. Je vais +aller me reposer.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>JULIETTE.—Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce +cavalier?</p> + +<p>LA NOURRICE.—C'est le fils et l'héritier du vieux Tibério.</p> + +<p>JULIETTE.—Quel est celui qui sort actuellement?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Je crois, ma foi, que c'est le jeune Pétruccio.</p> + +<p>JULIETTE.—Et celui qui le suit, qui ne voulait pas +danser?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Je ne le connais pas.</p> + +<p>JULIETTE.—Va, demande son nom.—S'il est marié, il +est probable que mon tombeau sera mon lit nuptial.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Son nom est Roméo: c'est un Montaigu, +le fils unique de votre grand ennemi.</p> + +<p>JULIETTE.—Mon unique amour lié de l'unique objet de +ma haine!.... Je l'ai vu trop tôt sans le connaître! et je +l'ai connu trop tard! O prodige de l'amour qui vient de +naître en moi, que je sois forcée d'aimer un ennemi détesté!</p> + +<p>LA NOURRICE.—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que +c'est?</p> + +<p>JULIETTE.—Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un +avec qui j'ai dansé.</p> + +<p class="stage1">(Une voix dans l'intérieur appelle Juliette.)</p> + +<p>LA NOURRICE.—Tout à l'heure, tout à l'heure. <span class="stage2">(<i>A Juliette</i>.)</span> +Venez, allons-nous-en; tous les étrangers sont +partis.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Entre le choeur.)</p> + +<p>LE CHOEUR.—Une ancienne passion languit maintenant +sur son lit de mort, et de jeunes désirs soupirent après +son héritage. Cette beauté pour qui l'amour gémissait et +demandait à mourir, comparée à la tendre Juliette, a +maintenant cessé d'être belle. Maintenant Roméo est +aimé, et il aime à son tour; la magie des regards a jeté +sur eux le même charme. Cependant il faut qu'il se +plaigne à celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle dérobe +sur de cruels hameçons le doux appât de l'Amour. Étant +tenu pour un ennemi, il ne pourra avoir accès près +d'elle pour exprimer ces voeux que les amants ont accoutumé +de jurer; tandis qu'elle, aussi pressée d'amour, +aura bien moins de moyens encore de chercher à rencontrer +celui qu'elle aime depuis un moment, mais la +passion leur prête sa puissance, l'occasion leur fournira +les moyens de se rapprocher, et tempérera leur détresse +par une douceur extrême.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2><br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Un lieu ouvert touchant le jardin de Capulet.</p> + + +<p class="stage1"><i>Entre</i> ROMÉO.</p> +<br> + +<p>ROMÉO.—Puis-je aller plus loin lorsque mon coeur est +ici? Marche, terre insensible, et retourne vers ton centre.</p> + +<p class="stage1">(Il escalade le mur et saute dans le jardin.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Benvolio et Mercutio.)</p> + +<p>BENVOLIO.—Roméo! cousin Roméo!</p> + +<p>MERCUTIO.—Il a fait sagement, et, sur ma vie, il s'est +échappé pour aller trouver son lit.</p> + +<p>BENVOLIO.—Il a couru de ce côté, et a sauté par-dessus +le mur de ce verger. Appelle-le, bon Mercutio.</p> + +<p>MERCUTIO.—Oui, et je vais même le conjurer.—Roméo! +caprice! insensé! passion! amant! apparais-nous sous +la forme d'un soupir; dis-nous seulement un vers, et je +serai satisfait.—Crie-nous seulement un <i>hélas!</i> Fais seulement +rimer <i>tendresse</i> et <i>maîtresse</i>; dis quelques mots de +douceur à ma commère Vénus, un petit sobriquet à son +fils et héritier le jeune aveugle Adam Cupidon<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>, qui tira +si proprement quand le roi Cophetua devint amoureux +de la fille du mendiant<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.—Il ne m'entend point, il ne +bouge point, il ne remue point; il faut que ce magot-là +soit mort, et je vais l'évoquer.—Je te conjure par les yeux +brillants de Rosaline, par son front élevé, par l'incarnat +de ses lèvres, par son joli pied, par sa jambe bien faite, +et tout ce qui s'ensuit<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, de nous apparaître sous ta propre +ressemblance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30: </b><a href="#footnotetag30">(retour) </a><p><i>Adam Cupid</i>. Adam Bell était le nom d'un archer fameux auquel +on a dû supposer que Shakspeare voulait faire allusion. +C'est ce qui a engagé les critiques à adopter cette leçon à la +place d'<i>Abraham Cupid</i>, que portent les premières éditions.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31: </b><a href="#footnotetag31">(retour) </a><p>Allusion à un vers d'une ancienne ballade:</p> + +<blockquote><p> +<i>The blinded boy that shoots so trim</i>, +</p></blockquote> + +<p>(L'enfant aveugle qui tire si proprement). La ballade a pour titre: +<i>King Cophetua and the beggar maid</i>, et se trouve dans le recueil +intitulé <i>Relics of ancient english poetry</i>, rassemblé par le docteur +Percy.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32: </b><a href="#footnotetag32">(retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>By her fine foot, straight leg, and quivering thigh</i></p> +<p><i>And the demesnes that there adjacent lie</i>.</p> + </div> </div> +</blockquote> + +<p>BENVOLIO.—S'il t'entend, tu le fâcheras.</p> + +<p>MERCUTIO.—Ce que je dis ne peut l'offenser; ce qui +pourrait l'offenser serait d'évoquer quelque esprit étrange +dans le cercle de sa maîtresse, et de l'y laisser jusqu'à +ce qu'elle l'eût conjuré et fait rentrer dans l'abîme; cela +pourrait l'irriter; mon invocation est honnête et obligeante, +et je ne conjure au nom de sa maîtresse que +pour le faire apparaître.</p> + +<p>BENVOLIO.—Viens, il se sera enfoncé sous ces arbres +pour l'amour de la nuit; ils sont faits l'un pour l'autre<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>: +son amour est aveugle; les ténèbres seules lui conviennent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33: </b><a href="#footnotetag33">(retour) </a><p><i>To be consorted with the humorous night, humorous</i> veut dire ici +<i>d'une humeur assortie à la sienne.</i></p></blockquote> + +<p>MERCUTIO.—Quand l'amour est aveugle, il ne peut toucher +le but<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.—Roméo, je te souhaite une bonne nuit; +moi, je vais gagner mon alcôve. Ce lit de camp est trop +froid pour que j'y puisse dormir.—Eh bien! partons-nous?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34: </b><a href="#footnotetag34">(retour) </a><p>Il a fallu passer ces cinq vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Now will he sit under a medlar tree</i></p> +<p><i>And wish his mistress were that kind of fruit</i></p> +<p><i>As maid call medlars, when they laugh alone.</i></p> +<p><i>O Roméo, that she were, ah that she were</i></p> +<p><i>An open</i> et cætera, <i>thou a propin pear.</i></p> + </div> </div> + +<p>Ces deux derniers vers, dont les commentateurs ne sont pas +trop parvenus à saisir le sens, leur ont cependant paru d'une telle +indécence qu'ils n'ont osé les insérer dans le texte, et les ont rejetés +dans une note où ils nous apprennent que <i>l'et cætera</i> est +l'indication d'une obscénité encore plus grossière, l'usage, du +temps de Shakspeare étant, lorsque quelque expression prononcée +sur la scène paraissait trop indécente pour l'impression, de +la suppléer par un <i>et cætera</i>.</p></blockquote> + +<p>BENVOLIO.—Allons, car il serait fort inutile de le chercher +ici, puisqu'il ne veut pas qu'on le trouve.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Le jardin de Capulet.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> ROMÉO.</p><br> + +<p>ROMÉO.—Il se rit des cicatrices, celui qui n'a jamais +reçu une blessure. <span class="stage2">(<i>Juliette paraît à une fenêtre.</i>)</span>—Mais +doucement! Quelle lumière brille soudain à travers cette +fenêtre? C'est l'Orient; Juliette est le soleil.—Lève-toi, +soleil de beauté; tue la lune jalouse, déjà malade et pâle +de douleur de ce que toi, sa servante, es bien plus belle +qu'elle. Ne sois pas sa servante, puisqu'elle est jalouse. +La couleur dont se revêtent ses vestales est une couleur +malade et livide; on ne la voit qu'aux imbéciles, rejette-la +loin de toi. Oui, c'est ma dame; oui, ce sont mes +amours: oh! si elle pouvait savoir ce qu'elle est pour +moi!—Elle parle, et cependant elle ne fait entendre +aucun son. Qu'importe! ses yeux ont un langage; je +veux leur répondre.—Je suis trop téméraire; ce n'est +pas à moi qu'elle parle. Deux des plus brillantes étoiles +du ciel, appelées ailleurs par quelque soin, conjurent ses +yeux de briller dans leur sphère jusqu'à leur retour. +Mais quoi? si ses yeux étaient au ciel, et que les étoiles +fussent dans sa tête, l'éclat de ses joues leur ferait honte +comme le jour à une lampe; et ses yeux, de la voûte du +ciel, verseraient à travers les régions éthérées des flots +si brillants de lumière, que les oiseaux chanteraient pensant +qu'il n'est pas nuit!—Voyez comme elle appuie sa +joue sur sa main. Oh! que ne suis-je un gant placé sur +cette main, pour toucher cette joue!</p> + +<p>JULIETTE.—Hélas!</p> + +<p>ROMÉO.—Elle parle.—Oh! parle encore, ange radieux! +car tu parais aussi resplendissant au sein de cette nuit +étendue sur ma tête qu'un messager ailé du ciel, lorsqu'aux +regard étonnés des mortels, qui, les yeux élevés +de tout leur effort, se renversent en arrière pour le contempler, +il fend le cours paresseux des nuages et vogue +au sein des airs.</p> + +<p>JULIETTE.—O Roméo! Roméo!—Pourquoi es-tu Roméo?—Renie +ton père et rejette ton nom; ou, si tu ne +le veux pas, jure seulement de m'aimer, et je cesse d'être +une Capulet.</p> + +<p>ROMÉO, <i>à part</i>.—Dois-je l'écouter plus longtemps, ou +répondrai-je à ceci?</p> + +<p>JULIETTE.—Il n'y a que ton nom qui soit mon ennemi. +Tu es toujours toi-même, non un Montaigu. Qu'est-ce +ce que c'est que Montaigu? Ce n'est ni la main, ni le +pied, ni le bras, ni le visage, ni aucune des autres parties +qui appartiennent à un homme. Oh! sois quelque autre +chose. Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons +une rose, sous tout autre nom sentirait aussi bon. Ainsi +Roméo, ne se nommât-il plus Roméo, garderait en perdant +ce nom ses perfections chéries. Roméo, dépouille-toi +de ton nom; et pour ce nom, qui ne fait pas partie de +toi-même, prends-moi tout entière.</p> + +<p>ROMÉO.—Je te prends au mot. Appelle-moi ton amant, +et je reçois un nouveau baptême, je cesse à jamais d'être +Roméo.</p> + +<p>JULIETTE.—Qui es-tu, toi qui, couvert par la nuit, viens +ainsi t'emparer de mes secrets?</p> + +<p>ROMÉO.—Je ne sais de quel nom me servir pour t'apprendre +qui je suis. Mon nom, ô ma sainte chérie<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>, m'est +odieux, puisqu'il est pour toi celui d'un ennemi. S'il +était écrit, je le mettrais en pièces.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35: </b><a href="#footnotetag35">(retour) </a><p><i>Ma sainte</i> était à cette époque le nom que les amants donnaient +le plus habituellement à leur maîtresse.</p></blockquote> + +<p>JULIETTE.—Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles +prononcées par cette voix, et cependant j'en reconnais +les sons.—N'es-tu pas Roméo, un Montaigu?</p> + +<p>ROMÉO.—Ni l'un ni l'autre, ma charmante sainte, si +l'un ou l'autre te sont odieux.</p> + +<p>JULIETTE.—Comment es-tu arrivé jusqu'ici, dis-le moi, +et qu'y viens-tu faire? Les murs du verger sont élevés et +difficiles à escalader. Songe qui tu es; ces lieux sont +pour toi la mort si quelqu'un de mes parents vient à t'y +rencontrer.</p> + +<p>ROMÉO.—Des ailes légères de l'amour j'ai volé sur +le haut de ces murailles; car des barrières de pierre +ne peuvent exclure l'amour; et tout ce que l'amour peut +faire, l'amour ose le tenter: tes parents ne sont donc +point pour moi un obstacle.</p> + +<p>JULIETTE.—S'ils te voient, ils te tueront.</p> + +<p>ROMÉO.—Hélas! tes yeux sont pour moi bien plus dangereux +que vingt de leurs épées. Donne-moi seulement +un doux regard, et je suis à l'épreuve de leur inimitié.</p> + +<p>JULIETTE.—Je ne voudrais pas pour le monde entier +qu'ils te vissent ici.</p> + +<p>ROMÉO.—Le manteau de la nuit me dérobe à leurs regards. +A moins que tu ne m'aimes, laisse-les me surprendre: +il me vaut mieux perdre la vie par leur haine +que mourir lentement sans ton amour.</p> + +<p>JULIETTE.—Qui t'a appris à trouver ce lieu?</p> + +<p>ROMÉO.—L'amour, qui m'a d'abord excité à le chercher: +il m'a prêté son intelligence, et je lui ai prêté +mes yeux.—Je ne suis point un pilote; mais fusses-tu +aussi loin de moi que ce vaste rivage baigné des mers les +plus éloignées, pour un tel chargement j'aventurerais +tout.</p> + +<p>JULIETTE.—Tu le sais, la nuit étend son masque sur +mon visage, sans quoi ce que tu viens de m'entendre +dire colorerait devant toi mes joues de la rougeur qui +convient à une jeune fille. Je voudrais bien pouvoir conserver +encore les apparences; je voudrais, je voudrais +pouvoir nier ce que j'ai dit. Mais, adieu tous ces compliments.—M'aimes-tu? +Je sais que tu vas me répondre +<i>oui</i>, et j'en recevrai ta parole.... Cependant, si tu le jures, +tu peux devenir perfide: On dit que Jupiter se rit des +parjures des amants. O cher Roméo, si tu m'aimes, dis-le-moi +sincèrement; ou bien, si tu me trouves trop +prompte à me rendre, je prendrai un visage sévère, je +me montrerai irritée, et je te dirai <i>non</i>; et alors tu me +feras la cour: mais autrement je n'en voudrais rien faire +pour le monde entier.—En vérité, beau Montaigu, je +t'aime trop, et tu peux trouver ma conduite légère. Mais +crois-moi, cavalier, tu me trouveras plus fidèle que celles +qui ont plus que moi l'art de déguiser. J'aurais été plus +réservée, il faut que je l'avoue, si tu n'avais entendu, +avant que je pusse m'en apercevoir, les expressions passionnées +de mon sincère amour. Pardonne-moi donc, et +n'impute point à la légèreté de mon amour cette faiblesse +que t'a découverte l'obscurité de la nuit.</p> + +<p>ROMÉO.—Madame, par cette heureuse lune qui touche +d'une lueur argentée les cimes de ces arbres fruitiers, je +jure.....</p> + +<p>JULIETTE.—Ah! ne jure point par la lune, l'inconstante +lune, qui chaque mois change la forme de son disque; +de peur que ton amour ne soit variable.</p> + +<p>ROMÉO.—Par quoi jurerai-je?</p> + +<p>JULIETTE.—Ne jure point du tout; ou si tu le veux, jure +par ta personne gracieuse, toi, le dieu de mon culte idolâtre, +et je te croirai.</p> + +<p>ROMÉO.—Si le cher amour de mon coeur.....</p> + +<p>JULIETTE.—C'est bien; ne jure point. Bien que ma joie +soit en toi, je ne ressens point de joie cette nuit de notre +engagement: il est trop précipité, trop inconsidéré, +trop soudain, trop semblable à l'éclair, qui a cessé d'être +avant qu'on ait pu dire: Il éclaire! Mon doux ami, bonne +nuit. Développé par l'haleine de l'été, ce bouton d'amour +peut, quand nous nous reverrons, être devenu belle fleur. +Bonne nuit! bonne nuit! Qu'un repos, un calme aussi +doux que celui qui remplit mon sein arrive à ton +coeur!</p> + +<p>ROMÉO.—Oh! me laisseras-tu si peu satisfait?</p> + +<p>JULIETTE.—Et quelle satisfaction peux-tu obtenir cette +nuit?</p> + +<p>ROMÉO.—L'échange de tes fidèles serments d'amour +contre les miens.</p> + +<p>JULIETTE.—Je t'ai donné mon amour avant que tu +l'eusses demandé, et je voudrais être encore à te le +donner.</p> + +<p>ROMÉO.—Voudrais-tu me le retirer? et pourquoi, mon +amour?</p> + +<p>JULIETTE.—Seulement pour avoir le plaisir d'être +franche avec toi, et de te le donner de nouveau. Mais ce +que je désire, je le possède déjà: ma libéralité envers +toi est sans bornes comme la mer; mon amour est aussi +profond: plus je te donne, et plus il me reste; car tous +les deux sont infinis.—J'entends du bruit là-dedans. Cher +amour, adieu. <span class="stage2">(<i>La nourrice appelle de l'intérieur.</i>)</span>—Tout +à l'heure, bonne nourrice.—Doux Montaigu, sois fidèle. +Demeure un moment encore, je vais revenir.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>ROMÉO.—O bienheureuse, bienheureuse nuit! Je crains, +comme c'est la nuit, que tout ceci ne soit un songe, trop +doucement flatteur pour être réel.</p> + +<p class="stage1">(Juliette reparaît à la fenêtre.)</p> + +<p>JULIETTE.—Trois mots, cher Roméo, et puis bonne +nuit pour tout de bon. Si les vues de ton amour sont honorables, +si le mariage est ton but, fais-moi savoir demain +matin, par quelqu'un que je trouverai le moyen +de t'envoyer, en quel lieu, en quel temps tu veux accomplir +la cérémonie, et j'irai mettre à tes pieds toute la fortune +de ma vie, et je te suivrai comme mon seigneur jusqu'au +bout de l'univers.</p> + +<p>LA NOURRICE, <span class="stage2"><i>dans la maison</i></span>.—Madame!</p> + +<p>JULIETTE.—Je viens, tout à l'heure.—Mais si tes intentions +ne sont pas bonnes, je te conjure...</p> + +<p>LA NOURRICE, <span class="stage2"><i>dans la maison</i></span>.—Madame!</p> + +<p>JULIETTE.—Dans l'instant, je viens.—De cesser tes +poursuites, et de me laisser à ma douleur. Demain j'enverrai.</p> + +<p>ROMÉO.—Que mon âme prospère.....</p> + +<p>JULIETTE.—Mille fois bonne nuit.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>ROMÉO.—Mille fois mauvaise nuit, du moment où lui +manque ta lumière! l'Amour court vers l'amour, comme +l'écolier loin de ses livres; mais l'amour s'éloigne de l'Amour +comme l'enfant retourne à l'école, les yeux chargés +de tristesse.</p> + +<p class="stage1">(Il se retire à pas lents.)</p> + +<p class="stage1">(Juliette revient encore à la fenêtre.)</p> + +<p>JULIETTE.—St! Roméo! St!—Oh! que n'ai-je la voix +du fauconnier pour ramener cet aimable faucon! L'esclavage +a la voix éteinte, il ne peut parler haut; autrement +je percerais les cavernes où se retire l'écho, et je +fatiguerais sa voix aérienne à répéter le nom de mon +Roméo jusqu'à ce que les sons en fussent plus affaiblis +que les miens.</p> + +<p>ROMÉO.—C'est mon âme qui m'appelle par mon nom! +Oh! que les sons argentins de la voix des amants portent, +durant la nuit, une délicieuse musique à l'oreille +qui les attend!</p> + +<p>JULIETTE.—Roméo!</p> + +<p>ROMÉO.—Ma douce amie!</p> + +<p>JULIETTE.—A quelle heure demain matin enverrai-je +vers toi?</p> + +<p>ROMÉO.—A neuf heures.</p> + +<p>JULIETTE.—Je n'y manquerai pas: d'ici à ce moment +il y a vingt années..... J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.</p> + +<p>ROMÉO.—Laisse-moi demeurer ici jusqu'à ce que tu +t'en souviennes.</p> + +<p>JULIETTE.—Je l'oublierais pour te faire rester ici, et ne +songerais qu'au plaisir que me fait ta présence.</p> + +<p>ROMÉO.—Et moi je veux rester avec toi pour te faire +tout oublier, et oublier moi-même toute autre demeure +que celle-ci.</p> + +<p>JULIETTE.—Le jour est prêt à poindre. Je voudrais que +tu fusses parti; mais pas plus loin de moi que l'oiseau +d'un enfant capricieux, qui le laisse sautiller à quelque +distance de sa main, comme un pauvre prisonnier retenu +dans sa chaîne entortillée, puis d'un coup de son fil de +soie le retire vers lui, tant son amour lui plaint un moment +de liberté.</p> + +<p>ROMÉO.—Je voudrais être ton oiseau!</p> + +<p>JULIETTE.—Je le voudrais aussi, mon doux ami; cependant +je te ferais mourir à force de caresses.—Bonne +nuit, bonne nuit! Se quitter est un si doux chagrin, que +je dirais bonne nuit jusqu'à ce qu'il fît jour.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>ROMÉO.—Que le sommeil descende sur tes yeux, et la +paix dans ton coeur! Que ne suis-je le sommeil et la paix, +pour obtenir un si doux lieu de repos!—Je vais chercher +dans sa cellule mon père spirituel pour implorer +son assistance et lui apprendre mon heureuse chance.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">La cellule de frère Laurence.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> FRÈRE LAURENCE avec un panier.</p><br> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Le matin, de ses yeux grisâtres, +sourit sur le front ténébreux de la nuit, rayant de traits +de lumière les nuages de l'orient. La Nuit au teint vergeté +s'éloigne, en chancelant comme un ivrogne, de la +route du jour et des roues enflammées du char de Titan<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Maintenant, +avant que le Soleil ait avancé sur l'horizon +son oeil brûlant pour égayer le jour et sécher +l'humide rosée de la nuit, il faut que je remplisse l'osier +de cette corbeille d'herbes malfaisantes et de fleurs d'un +suc précieux.—La terre, cette mère de la nature, est +aussi son tombeau; et le sépulcre de la mort renferme +aussi le germe de la vie. Nous trouvons des enfants de diverses +sortes nés de ses flancs et nourris sur son sein +maternel, nombre d'entre eux excellent en nombreuses +vertus, aucun qui n'en possède quelques-unes, et cependant +tous différents. Quelle abondance de puissants bienfaits +sont déposés dans les plantes, les pierres, et dans +leur véritable destination! car il n'existe sur la terre +rien de si méprisable que la terre n'en reçoive quelque +bienfait spécial, et rien de si bon qui, s'il est détourné +de ce légitime usage, infidèle à sa vraie source, ne se +précipite dans l'abus. Mal appliquée, la vertu même se +change en vice; et le vice est quelquefois purifié par +l'action. Dans l'enveloppe naissante de cette petite fleur, +le poison a établi son séjour, et la médecine sa puissance; +offerte à l'odorat, elle le réveille et tous les sens +à la fois; si on la goûte, elle paralyse en même temps +les sens et le coeur. Ainsi, de même que dans les plantes, +demeurent toujours en présence dans le sein de l'homme +deux ennemis en lutte, la grâce et la volonté grossière; +et là où domine le principe pervers, l'ulcère de la mort a +bientôt dévoré le germe vital.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36: </b><a href="#footnotetag36">(retour) </a><p><i>From forth day's path way, and Titan's fiery wheels</i>. On a suivi +la version des anciennes éditions adoptées par M. Malone, +M. Steevens a préféré celle des éditions modernes: <i>From forth +day's path way made by Titan's wheels</i>, parce que <i>from forth</i> signifiant +<i>hors</i>, on peut s'écarter <i>hors du chemin</i>, et non pas <i>hors des +roues</i>; mais de pareilles irrégularités ne sont pas rares dans Shakspeare, +et la version la plus vraisemblable est toujours celle qui +présente l'image la plus complète et la plus suivie dans ses détails +et ses conséquences: ainsi la Nuit, représentée comme un +ivrogne, doit, selon toute apparence, chercher à s'écarter des +roues du char qui la poursuit.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entre Roméo.)</p> + +<p>ROMÉO.—Bonjour, père.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—<i>Benedicite</i>.—Quelle voix matinale +me salue avec tant de douceur?—Jeune fils, cela indique +une tête malade de dire sitôt bonjour à ton lit. Les +soucis font sentinelle dans les yeux du vieillard; et, au +lieu qu'habitent les soucis, le sommeil ne reposera plus. +Mais le sommeil doré règne sur la couche où vient +s'étendre la jeunesse, la tête libre et les membres exempts +de douleur. Ainsi donc, c'est, je m'assure, quelque maladie +qui t'a fait lever si matin; ou bien, devinai-je juste, +et notre Roméo ne serait-il pas entré cette nuit dans son lit?</p> + +<p>ROMÉO.—Cette dernière conjecture est la vraie, et mon +repos n'en a été que plus doux.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Dieu pardonne au péché! Étais-tu +avec Rosaline?</p> + +<p>ROMÉO.—Avec Rosaline? Non, mon père spirituel: j'ai +oublié ce nom, et les douleurs attachées à ce nom.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Tu es mon bon fils. Mais où donc +as-tu été?</p> + +<p>ROMÉO.—Je te le dirai sans me le faire redemander. J'ai +été à une fête chez mon ennemi, et là j'ai tout à coup +reçu une blessure de quelqu'un que j'ai blessé. Notre +guérison à tous deux dépend de tes secours et de ta sainte +médecine; je ne ressens point de haine, saint homme, +car tu le vois, je te prie également en faveur de mon ennemi.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Parle simplement, mon bon fils, et +va au but sans détour: une confession vague ne reçoit +qu'une absolution vague.</p> + +<p>ROMÉO.—Sache donc clairement que la charmante fille +du riche Capulet est l'objet de mes plus chères amours; +et de même que je lui ai donné mon coeur, elle m'a donné +le sien, et tout est conclu, sauf ce que tu dois conclure +par un saint mariage. Quand, où, comment nous nous +sommes vus, nous nous sommes parlés d'amour, nous +avons échangé nos serments, c'est ce que je te dirai avec +le temps; mais ce que je te demande, c'est de consentir +à nous marier aujourd'hui.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Bienheureux saint François, quel +changement est ceci? Rosaline, que vous aimiez si chèrement, +est-elle donc si promptement abandonnée? L'amour +des jeunes gens n'est pas véritablement dans le +coeur, il n'est que dans les yeux. <i>Jésus Maria!</i> quelle +abondance de larmes a lavé tes joues pâles pour Rosaline! +que d'eau salée prodiguée en vain pour assaisonner +un amour que tu ne goûteras pas! Le soleil n'a pas encore +éclairci le ciel chargé de tes soupirs; tes gémissements +passés résonnent encore à mon oreille vieillie; +tiens, voilà encore sur ta joue la trace d'une ancienne +larme que tu n'as pas effacée. Si jamais tu fus toi-même, +si ces douleurs ont existé pour toi, toi et tes douleurs, +tout était pour Rosaline, et tu es changé! Prononce donc +cet arrêt: il est permis aux femmes de faillir, puisque les +hommes manquent de force.</p> + +<p>ROMÉO.—Tu m'as souvent grondé d'aimer Rosaline.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—D'idolâtrer, mon fils, non pas +d'aimer.</p> + +<p>ROMÉO.—Tu m'ordonnais d'ensevelir mon amour.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Non pas de mettre l'un en terre +pour en faire sortir un autre.</p> + +<p>ROMÉO.—Je t'en prie, ne me gronde pas; celle que +j'aime maintenant me rend bonheur pour bonheur, m'accorde +amour pour amour; l'autre n'en usait pas ainsi.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Oh! qu'elle savait bien que ton +amour lisait par coeur, et ne savait pas épeler!—Viens, +jeune inconstant, viens avec moi: un motif m'engage à +te secourir. Peut-être cette alliance sera-t-elle assez heureuse +pour changer en affection véritable la haine de vos +deux familles.</p> + +<p>ROMÉO.—Oh! partons: je tiens à ce que nous nous hâtions +au plus vite.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Sagement et lentement: qui court +trébuche.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Une rue de Vérone.</p> + +<p class="stage1">BENVOLIO, MERCUTIO.</p> +<br> + +<p>MERCUTIO.—Où diable ce Roméo peut-il être? N'est-il +pas rentré chez lui cette nuit?</p> + +<p>BENVOLIO.—Il n'est pas rentré chez son père; j'ai parlé +à son domestique.</p> + +<p>MERCUTIO.—C'est toujours cette pâle cruelle, cette Rosaline, +qui le tourmente tant que pour sûr il deviendra +fou.</p> + +<p>BENVOLIO.—Tybalt, le neveu du vieux Capulet, a envoyé +une lettre à la maison de son père.</p> + +<p>MERCUTIO.—C'est un cartel, sur ma vie.</p> + +<p>BENVOLIO.—Roméo y répondra.</p> + +<p>MERCUTIO.—Tout homme qui sait écrire peut répondre +à une lettre.</p> + +<p>BENVOLIO.—Mais il répondra à l'auteur de la lettre défi +pour défi.</p> + +<p>MERCUTIO.—Hélas! le pauvre Roméo! il est déjà mort; +assassiné par les yeux noirs d'une fille blanche, l'oreille +traversée d'un chant d'amour, le coeur percé au beau +milieu par le trait du petit archer aveugle, est-ce là un +homme en état de faire tête à Tybalt?</p> + +<p>BENVOLIO.—Quel homme est-ce donc que ce Tybalt?</p> + +<p>MERCUTIO.—Autre chose que le roi des chats<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>, je vous +en réponds; le plus fier champion de la courtoisie: il se +bat comme vous chantez un air sur la note; il garde les +temps, la mesure, les distances; il prend le repos d'une +note noire, une, deux, et la troisième dans le corps; il +vous perce à mort un bouton de soie. Un duelliste, un +duelliste; un gentilhomme de la première main, ferme +sur la première et la seconde cause<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>: <i>Ah! la botte immortelle, +le revers, le ha!</i></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37: </b><a href="#footnotetag37">(retour) </a><p>On trouve dans de vieux contes un Tybalt, roi des chats.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38: </b><a href="#footnotetag38">(retour) </a><p><i>A gentleman of the very first cause, of the first and second cause.</i> +Il y avait des livres où étaient traitées les règles du point d'honneur, +et les diverses causes de querelles, qu'on appelait la première, +la seconde, la troisième cause.</p></blockquote> + +<p>BENVOLIO.—Que veux-tu dire?</p> + +<p>MERCUTIO.—La peste soit de ces fats ridicules et prétentieux, +avec leur grasseyement et leur manière de changer +la prononciation. Par Jésus! <i>une excellente lame! un +homme de fort belle taille! une très-bonne créature<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>!</i> N'est-ce +pas, mon cher grand-père, une chose déplorable, que +nous soyons affligés de ces insectes étrangers, ces colporteurs +de nouvelles modes, ces <i>pardonnez-moi</i>, si attachés +aux formes actuelles qu'ils ne sauraient plus se +trouver à l'aise sur nos vieux bancs? Ah! leurs <i>os</i>, leurs os<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39: </b><a href="#footnotetag39">(retour) </a><p><i>A very good whore.</i></p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40: </b><a href="#footnotetag40">(retour) </a><p>O <i>their</i> bons! <i>their</i> bons! et dans l'ancienne édition <i>their bones! +their bones</i>. Il est clair que Mercutio veut jouer sur le mot <i>bones</i> +(os) et sur le mot français <i>bon</i> employé par ceux qui prétendaient +aux belles manières.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entre Roméo.)</p> + +<p>BENVOLIO.—Voici Roméo! voici Roméo!</p> + +<p>MERCUTIO.—Tout évidé comme un hareng sec. Oh! +chair, chair, comme tu ressembles à du poisson! Le +voilà pour toute nourriture aux vers qui coulaient de la +veine de Pétrarque; mais auprès de sa dame, Laure n'était +qu'une servante de cuisine, quoiqu'elle eût un amoureux +plus habile à rimer pour elle; Didon n'était qu'une +dondon; Cléopâtre qu'une Égyptienne; Hélène et Héro, +des créatures, des courtisanes; Thisbé un oeil gris ou +quelque chose comme cela. Mais ce n'est pas de cela qu'il +s'agit.—Seigneur Roméo, <i>bonjour</i>: voilà un salut à la +française en l'honneur de vos hauts-de-chausses français. +Vous nous avez joliment donné le change hier au +soir.</p> + +<p>ROMÉO.—Bonjour, vous deux. Comment vous ai-je +donné le change<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41: </b><a href="#footnotetag41">(retour) </a><p><i>The slip, sir, slip.</i> Jeu de mots qui roule sur <i>the slip</i>, qui veut +dire s'échapper, et est aussi le nom d'une pièce de monnaie souvent +fausse <i>(counterfeit.)</i></p></blockquote> + +<p>MERCUTIO.—Une escapade, une escapade, mon cher. +Vous ne comprenez pas.</p> + +<p>ROMÉO.—Pardon, cher Mercutio, j'étais fort occupé; +et, dans ma position, il est permis de faillir à quelques +révérences<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42: </b><a href="#footnotetag42">(retour) </a><p>ROMÉO.<i>—Pardon, good Mercutio, my business was great; and in +such case as mine, a man may strain courtesy.</i></p> + +<p>MERCUTIO.—<i>That's as much as to say—such a case as yours constrains +a man to bow in the hams.</i></p> + +<p>ROMÉO.—<i>Meaning to courtesy.</i></p> + +<p>MERCUTIO.—<i>Thou hast most kindly hit it.</i></p> + +<p>ROMÉO.—<i>A most courteous exposition.</i></p> + +<p>MERCUTIO.—<i>Nay, I am the very pink of courtesy.</i></p> + +<p>ROMÉO.—<i>Pink for flower.</i></p> + +<p>MERCUTIO.—<i>Right.</i></p> + +<p>ROMÉO—<i>Why, then is my pump well flowered.</i></p> + +<p>MERCUTIO.—<i>Well said: follow me this jest now, till thou hast worn +thy pump; that, when the single sole of it is worn, the jest may remain, +after the wearing, solely singular.</i></p> + +<p>ROMÉO.—<i>O single-soled jest, solely singular for the singleness!</i></p> + +<p>MERCUTIO.—<i>Come between us, good Benvolio; my wits fail.</i></p> + +<p>ROMÉO.—<i>Switch and spurs, switch and spurs, or I'll cry a match.</i></p> + +<p>MERCUTIO.—<i>Nay, if thy wits run the wild goose chace, I have done, +for thou hast more of the wild goose in one of thy wits, than, I am +sure, I have in my whole five: Was I with you there for the goose?</i></p> + +<p>ROMÉO.—<i>Thou wast never with me for anything, when thou wast +not there for the goose.</i></p> + +<p>MERCUTIO.—<i>I will bite thee by thee ear for that jest.</i></p> + +<p>ROMÉO.—<i>Nay, good goose, bite not.</i></p> + +<p>MERCUTIO.—<i>Thy wit is a very bitter sweeting; it is a most sharp +sauce.</i></p> + +<p>ROMÉO.—<i>And is it not well served in to a sweet goose?</i></p> + +<p>MERCUTIO.—O, <i>here's a wit of cheverel, that stretches from an inch +narrow to an ell broad!</i></p> + +<p>ROMÉO.—<i>I stretch it out for that word—broad: which added to +the goose, proves thee far and wide a broad goose.</i></p> + +<p>Il a fallu, en traduisant, se contenter de l'à peu près, la liberté +de quelques-unes des plaisanteries, et la puérile recherche +de jeux de mots qui fait le sel de presque toutes, les rendant +impossibles à traduire exactement.</p> + +<p>La première de ces plaisanteries porte sur le mot <i>courtesy</i>, qui +signifie <i>révérence</i> et <i>politesse</i>.</p> + +<p>Pour entendre la seconde, il faut savoir que les danseurs portaient +des souliers brodés en fleurs ou attachés avec des rubans +en forme de fleurs.</p> + +<p>La chasse <i>de l'oie sauvage</i> fait allusion à une espèce de course +de chevaux qu'on nommait ainsi, et qui consistait à attacher deux +chevaux ensemble avec une longe: celui qui gagnait les devants +obligeait l'autre à le suivre partout où il lui plaisait; et, lorsque +l'un des deux coureurs avait mis son compagnon dans l'impossibilité +de le suivre, il était regardé comme vainqueur.</p></blockquote> + +<p>MERCUTIO.—C'est comme si vous disiez qu'un homme +dans votre position est obligé de fléchir du jarret.</p> + +<p>ROMÉO.—Vous voulez dire faire la révérence.</p> + +<p>MERCUTIO.—Tu as très-obligeamment deviné.</p> + +<p>ROMÉO.—C'est là une explication fort polie.</p> + +<p>MERCUTIO.—Oh! je me pique de politesse.</p> + +<p>ROMÉO.—Tu en es la fleur.</p> + +<p>MERCUTIO.—Assurément.</p> + +<p>ROMÉO.—La fleur de chardon qui se pique à mes souliers.</p> + +<p>MERCUTIO.—Bien répondu. Maintenant c'est une pointe +qu'il te faut suivre jusqu'à ce que tes souliers soient usés, +parce qu'au moins, quand les souliers seront partis de +la semelle, il t'en restera la pointe qui sera seule de +son espèce.</p> + +<p>ROMÉO.—Tu conviendras qu'elle est boiteuse, celle-là: +tout son mérite, c'est de n'avoir pas sa pareille.</p> + +<p>MERCUTIO.—Benvolio, viens nous séparer; mon esprit +est rendu.</p> + +<p>ROMÉO.—Donne du fouet et de l'éperon, du fouet et de +l'éperon, ou je demande un autre coureur.</p> + +<p>MERCUTIO.—Oh! ma foi, si tu cours la chasse de l'oie +sauvage, j'ai fini, car tu tiens plus de l'oie sauvage dans +un seul de tes sens, que moi, j'en suis sûr, dans tous les +cinq.—Est-ce donc la course de l'oie que je faisais avec +vous?</p> + +<p>ROMÉO.—Je ne t'ai jamais vu avec moi nulle part que +ce ne fût pour faire l'oie.</p> + +<p>MERCUTIO.—Je vais te mordre l'oreille pour cette mauvaise +plaisanterie.</p> + +<p>ROMÉO.—Non, bonne oie, ne mords pas.</p> + +<p>MERCUTIO.—C'est ton esprit qui a du mordant; il fait la +sauce un peu âpre.</p> + +<p>ROMÉO.—Il n'en vaut que mieux pour une oie douce.</p> + +<p>MERCUTIO.—Oh! pour celui-là, il prête comme une +peau de chevreuil, de la largeur d'un pouce à la longueur +d'une demi-toise.</p> + +<p>ROMÉO.—Ce qui veut dire qu'en long et en large tu +n'es autre chose qu'une grosse oie.</p> + +<p>MERCUTIO.—Eh bien, ceci ne vaut-il pas mieux que de +gémir d'amour? Te voilà sociable maintenant, te voilà +Roméo; te voilà tel que tu es par éducation et par nature; +car cet imbécile d'Amour ressemble à un grand +nigaud qui court niaisement çà et là pour trouver où cacher +sa marotte dans un trou<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43: </b><a href="#footnotetag43">(retour) </a><p><i>That runs lolling up and down to hide his bauble in a hole.</i></p></blockquote> + +<p>BENVOLIO.—Allons, allons, ne va pas plus loin.</p> + +<p>MERCUTIO.—Ne voilà-t-il pas que tu me coupes la parole +au beau milieu de l'histoire?</p> + +<p>ROMÉO.—Tu allais l'étendre à n'en pas finir.</p> + +<p>MERCUTIO.—Oh! tu te trompes, j'aurais été fort court; +j'avais traité la matière à fond, et ne prétendais pas occuper +le tapis plus longtemps.</p> + +<p class="stage1">(Entrent la nourrice et Pierre.)</p> + +<p>ROMÉO.—Voilà une bonne figure.</p> + +<p>MERCUTIO.—Une voile! une voile! une voile!</p> + +<p>BENVOLIO.—Il y en a bien deux, une jupe et un caleçon<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44: </b><a href="#footnotetag44">(retour) </a><p><i>A shirt and a smock</i>, une chemise de femme et une chemise +d'homme.</p></blockquote> + +<p>LA NOURRICE.—Pierre!</p> + +<p>PIERRE.—Me voilà!</p> + +<p>LA NOURRICE.—Pierre, mon éventail.</p> + +<p>MERCUTIO.—Je t'en prie, donne-le-lui, Pierre, pour cacher +son visage: son éventail est le plus beau des deux.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Dieu vous donne le bonjour, cavaliers.</p> + +<p>MERCUTIO.—Dieu vous donne le bonsoir<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>, belle dame.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45: </b><a href="#footnotetag45">(retour) </a><p><i>God ye good den, fair gentlewoman.</i></p> + +<p>NURS.—<i>Is it good den?</i></p> + +<p>MERC.—<i>It is no less, I tell you, for the hand of the dial is now upon +the first of noon; good den</i> s'employait quelquefois pour <i>goodeven</i> +(bonsoir).</p></blockquote> + +<p>LA NOURRICE.—Sommes-nous déjà au soir?</p> + +<p>MERCUTIO.—Assurément; la main impudente du cadran +est sur le point de midi.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Ôtez-vous de mon chemin. Quel homme +êtes-vous donc?</p> + +<p>ROMÉO.—Un homme, ma bonne, ma bonne dame, que +Dieu a créé pour se faire tort à lui-même.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Bien dit, par ma foi.—Pour se faire tort +à lui-même, dit-il?—Cavaliers, quelqu'un de vous saura-t-il +me dire où je pourrais trouver le jeune Roméo?</p> + +<p>ROMÉO.—Je puis vous le dire; mais je vous préviens +que le jeune Roméo sera plus vieux quand vous l'aurez +trouvé qu'il ne l'était quand vous vous êtes mise à le +chercher. Je suis le plus jeune du nom, faute de pis.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Vous dites fort bien.</p> + +<p>MERCUTIO.—Quoi, le pis est bien? C'est le bien prendre, +ma foi, sagement, sagement.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Si vous êtes Roméo, seigneur, je voudrais +vous entretenir un instant en particulier.</p> + +<p>BENVOLIO.—Elle veut l'inviter <i>à</i> quelque souper.</p> + +<p>MERCUTIO.—Une entremetteuse! une entremetteuse! +une entremetteuse<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>! holà, hé!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46: </b><a href="#footnotetag46">(retour) </a><p><i>So ho!</i> Cri des chasseurs quand ils ont fait lever le lièvre.</p></blockquote> + +<p>ROMÉO.—Qu'as-tu donc trouvé?</p> + +<p>MERCUTIO.—Ce n'est pas un lièvre, mon cher, à moins +que ce ne soit un lièvre dans un pâté de carême, quelque +peu passé et moisi avant qu'on puisse le finir.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Un vieux lièvre moisi</p> +<p class="i2">Et un vieux lièvre moisi</p> +<p class="i2">Est un très-beau plat pour le carême;</p> +<p class="i2">Mais dans un lièvre moisi</p> +<p class="i2">Il y a trop à manger pour vingt personnes</p> +<p class="i2">S'il est moisi avant d'être fini.</p> + </div> </div> + +<p>Roméo, rentrez-vous chez votre père? Nous y dînerons.</p> + +<p>ROMÉO.—Je vais vous suivre.</p> + +<p>MERCUTIO.—Adieu, vieille madame; adieu, madame, +madame, madame<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47: </b><a href="#footnotetag47">(retour) </a><p><i>Ladies, ladies, ladies</i>, refrain d'une vieille chanson.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Mercutio et Benvolio sortent.)</p> + +<p>LA NOURRICE.—Adieu, de tout mon coeur.—Qu'est-ce +donc, s'il vous plaît, seigneur, que ce marchand d'insolences +qui était si plein de ses sottises?</p> + +<p>ROMÉO.—C'est un homme, nourrice, qui aime à s'entendre +parler, et qui en dit plus en une minute qu'il n'en +fait en un mois.</p> + +<p>LA NOURRICE.—S'il s'avise de rien dire contre moi, je le +ferai bien taire, voyez-vous, fût-il plus fort qu'il ne l'est, +lui et vingt gamins de son espèce; et, si je ne pouvais +pas, je trouverais bien qui m'aiderait. Vilain polisson! +Je ne suis pas de ses coureuses, moi, je ne suis pas de +ses camarades de couteau.—Et toi aussi, il faut que tu te +tiennes là et que tu laisses le premier polisson user de +moi à son plaisir!</p> + +<p>PIERRE.—Je n'ai vu personne user de vous à son plaisir; +si je l'avais vu, mon épée aurait été bientôt dehors, +je vous en réponds; je dégaine aussi vite qu'un autre +quand je vois l'occasion d'une bonne querelle et que j'ai +la loi de mon côté.</p> + +<p>LA NOURRICE.—En vérité, je le dis devant Dieu, je suis +si en colère que je tremble de tous mes membres. Vilain +polisson!—Seigneur, un mot, je vous prie. Comme je +vous l'ai dit, ma jeune maîtresse m'a envoyée vous chercher: +ce qu'elle m'a chargée de vous dire je le garderai +pour moi. Mais laissez-moi vous dire d'abord que si vous +aviez l'intention de la mener dans le paradis des fous, +comme on dit, ce serait un bien vilain procédé, comme +on dit; car la demoiselle est jeune, et par conséquent si +vous étiez double avec elle, ce serait une chose qui n'est +pas à faire vis-à-vis d'une jeune demoiselle, et une conduite +fort méprisable.</p> + +<p>ROMÉO.—Nourrice, recommande-moi à ta dame et maîtresse. +Je te proteste...</p> + +<p>LA NOURRICE.—Bon coeur! oui, ma foi, je lui dirai tout +cela. Seigneur, seigneur! qu'elle va être une femme contente!</p> + +<p>ROMÉO.—Que lui diras-tu, nourrice? Tu ne m'écoutes +pas.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Je lui dirai, seigneur, que vous <i>protestez</i>; +et c'est là, je le vois bien, parler en gentilhomme<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48: </b><a href="#footnotetag48">(retour) </a><p><i>Je vous proteste</i> était, à ce qu'il paraît, une des locutions françaises +les plus indispensables à un homme du bel air.</p></blockquote> + +<p>ROMÉO.—Dis-lui de trouver quelque prétexte pour aller +à confesse cette après-midi; elle viendra à la cellule de +frère Laurence, qui la confessera et la mariera. Voilà +pour ta peine.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Non, en vérité, seigneur, pas une obole.</p> + +<p>ROMÉO.—Allez, allez, je vous dis que vous l'accepterez.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Cette après-midi, seigneur? Bien, elle +s'y trouvera.</p> + +<p>ROMÉO.—Et toi, bonne nourrice, va attendre derrière +le mur de l'abbaye; avant une heure mon domestique t'y +rejoindra et te portera des cordes tressées en échelle, +qui, dans le mystérieux silence de la nuit, m'élèveront +au dernier degré du plus glorieux bonheur. Adieu, sois +fidèle, et je reconnaîtrai tes soins. Adieu! recommande-moi +à ta maîtresse.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Que le Dieu du ciel vous bénisse!—Un +mot, seigneur.</p> + +<p>ROMÉO.—Que me veux-tu, chère nourrice?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Votre domestique est-il discret? Vous +avez peut-être ouï dire que deux personnes peuvent garder +un secret quand on en a mis une à la porte?</p> + +<p>ROMÉO.—Je te garantis mon domestique fidèle comme +l'acier.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Bien, seigneur. Ma maîtresse est la plus +douce créature..... Oh! seigneur, seigneur, lorsqu'elle +était encore une petite babillarde...—Il y a dans la ville +un noble cavalier, un certain Pâris qui voudrait bien en +tâter; mais elle, la bonne âme, aimerait autant voir un +crapaud, oui, un crapaud, que de le voir. Pour la mettre +en colère, je lui dis quelquefois que Pâris est le plus joli +garçon des deux; mais je vous réponds que, quand je lui +dis cela, elle devient aussi blanche que quelque linge qui +soit au monde.—<i>Romarin</i> et <i>Roméo</i> ne commencent-ils +pas tous deux par la même lettre<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49: </b><a href="#footnotetag49">(retour) </a><p>Le romarin était un emblème de fidélité, mais l'R s'appelait +la lettre de chien, parce qu'ils paraissent la prononcer dès qu'ils +commencent à montrer les dents, et la nourrice, qui ne sait pas +lire, croit que Roméo veut se moquer d'elle en lui disant que son +nom commence par un R.</p></blockquote> + +<p>ROMÉO.—Oui, nourrice; pourquoi? Tous deux commencent +par un R.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Ah! moqueur que vous êtes! c'est le +nom du chien. R est pour le chien. Non, cela commence +par une autre lettre, je le sais bien, et elle a fait de ça la +plus jolie petite versification de vous et de <i>Romarin</i>, ça +vous ferait plaisir à entendre.</p> + +<p>ROMÉO.—Parle de moi à ta maîtresse.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Oui, mille et mille fois. Pierre!</p> + +<p class="stage1">(Roméo sort.)</p> + +<p>PIERRE.—Me voilà.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Prends mon éventail et marche devant.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Le jardin de Capulet.</p> + +<p class="stage1">JULIETTE.</p><br> + +<p>JULIETTE.—Neuf heures sonnaient quand j'ai envoyé +la nourrice: elle m'avait promis qu'elle serait de retour +au bout d'une demi-heure; peut-être n'aura-t-elle pu le +trouver. Non, ce n'est pas cela.—Oh! elle est boiteuse! +La messagère de l'Amour devrait être la pensée, dix fois +plus rapide que les rayons du soleil lorsqu'ils chassent +les ombres des sombres collines. Aussi l'Amour est-il +traîné par des colombes aux ailes agiles; aussi, prompt +comme le vent, Cupidon porte-t-il des ailes.—Déjà le soleil +arrive au point le plus élevé de sa course journalière, +et depuis neuf heures jusqu'à midi il s'est écoulé trois +longues heures, et cependant elle ne revient pas. Si elle +avait les affections et le sang brûlant de la jeunesse, son +mouvement serait aussi prompt que celui d'une balle; +d'un mot je la ferais bondir vers mon tendre amant, et +un mot de lui me la renverrait. Mais ces vieilles gens, il +semble qu'ils soient morts; on ne saurait les remuer; ils +sont d'une lenteur! lourds et pâles comme le plomb! +<span class="stage2">(<i>Entrent la nourrice et Pierre.</i>)</span>—O Dieu! la voilà qui revient. +O ma douce nourrice! quelle nouvelle? l'as-tu vu? +L'as-tu trouvé? Renvoie ton valet.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Pierre, restez à la porte.</p> + +<p>JULIETTE.—Eh bien, bonne, chère nourrice?—O Dieu! +pourquoi cet air triste? Eusses-tu de mauvaises nouvelles, +annonce-les moi gaiement; si elles sont bonnes, c'est faire +honte à la musique des douces nouvelles que de me les +dire sur un air si discordant.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Je suis fatiguée; laissez-moi me reposer +un moment. Fi donc! comme les os me font mal! Ai-je +assez couru!</p> + +<p>JULIETTE.—Je voudrais que tu eusses mes os et moi tes +nouvelles..... Je t'en prie, allons, parle; bonne, bonne +nourrice, parle.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Jésus! que vous êtes pressée! ne pouvez-vous +pas attendre un instant? Ne voyez-vous pas que +je suis hors d'haleine?</p> + +<p>JULIETTE.—Comment peux-tu être hors d'haleine, puisque +tu en as assez pour me dire que tu es hors d'haleine? +Les raisons que tu me donnes pour me faire attendre +sont plus longues que le récit que tu me refuses. Tes +nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Réponds à +cela <i>oui</i> ou <i>non</i>, et après j'attendrai patiemment les détails. +Contente-moi; sont-elles bonnes ou mauvaises?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Eh bien! vous avez fait le choix d'une +sotte; vous n'entendez rien à choisir un homme. Roméo! +Non, ce n'est pas ça.—Quoiqu'il soit plus beau de visage +que personne, malgré cela, il a la jambe mieux faite que +tous les autres. Pour la main, le pied, la taille, il n'en +faut pas parler; cependant ça n'a pas son pareil. Il n'est +pas la fleur de la politesse!... non! mais, j'en réponds, il +a la douceur d'un agneau. Va ton chemin, jeune fille, et +sers Dieu.—Comment! est-ce qu'on a dîné ici?</p> + +<p>JULIETTE.—Non, non, mais je savais déjà tout cela. Que +dit-il de notre mariage? qu'en dit-il?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Ah Dieu! que la tête me fait mal! Quelle +tête j'ai! elle me bat comme si elle allait se fendre en +mille pièces; et mon dos, de l'autre côté! oh! le dos! le +dos! Vous devriez vous maudire d'avoir eu le coeur de +m'envoyer comme cela me tuer à courir de tous côtés.</p> + +<p>JULIETTE.—En vérité, je suis bien fâchée de te voir +souffrir. Chère, chère, chère nourrice, réponds; que dit +mon amant?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Votre amant parle comme un honnête +gentilhomme, poli, obligeant, gracieux, et, j'en réponds, +plein de vertu.—Où est votre mère?</p> + +<p>JULIETTE.—Où est ma mère? Eh bien! elle est là dedans. +Où veux-tu qu'elle soit? Que tu me réponds singulièrement! +<i>Votre amant parle comme un honnête gentilhomme... +Où est votre mère?</i></p> + +<p>LA NOURRICE.—Oh! bonne sainte Vierge! est-ce que le +feu y est? Ma foi! comme vous voudrez; si c'est là +l'emplâtre que vous mettez sur mes os malades, vous +pourrez dorénavant faire vos commissions vous-même.</p> + +<p>JULIETTE.—Est-ce donc la peine de se fâcher ainsi? Allons! +que dit Roméo?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Avez-vous obtenu la permission d'aller +à confesse aujourd'hui?</p> + +<p>JULIETTE.—Oui.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Eh bien! dépêchez-vous de vous rendre +à la cellule du père Laurence; il y a là un mari qui va +vous rendre femme. A présent, voilà le sang léger qui +vous monte aux joues: elles deviennent écarlates à la +moindre nouvelle. Dépêchez-vous d'aller <i>à</i> l'église; moi, +il faut que j'aille d'un autre côté chercher une échelle +au moyen de laquelle votre amant grimpera aussitôt +qu'il fera nuit, pour vous dénicher un oiseau. J'ai toute +la peine, et je travaille pour votre plaisir; mais bientôt, +ce soir, vous aurez votre part du fardeau. Allez, je vais +dîner; dépêchez-vous de vous rendre à la cellule.</p> + +<p>JULIETTE.—De voler au plus beau sort.—Excellente +nourrice, adieu.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">La cellule du frère Laurence.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.</p><br> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Veuille le ciel, souriant à notre cérémonie +sainte, ne pas envoyer le chagrin nous la reprocher +dans les heures à venir!</p> + +<p>ROMÉO.—<i>Amen, amen.</i> Mais viennent les chagrins qui +pourront, ils ne suffiront pas à payer le bonheur que me +donne un seul et court instant de sa vue. Unissez seulement +nos mains au son des paroles sacrées, et qu'ensuite +la mort, qui dévore l'amour, fasse tout ce qu'elle peut +oser; c'en est assez pour moi d'avoir pu la nommer +mienne.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Ces violents transports ont une fin +violente au milieu de leur triomphe, comme la poudre +et le feu, que le même instant voit s'unir et s'épuiser. +Le miel le plus doux rassasie par sa délicieuse saveur, et +dans les plaisirs du goût s'éteint l'appétit. Aimez donc +avec modération; ainsi font les longues amours: qui va +trop vite arrive aussi tard que qui va trop lentement. +<span class="stage2"><i>(Entre Juliette.)</i></span>—Voici la dame. Oh! un pied si léger n'usera +jamais ces pierres inaltérables. Un amant monterait +à cheval sur ces fils qui l'été flottent dans le vague de +l'air, qu'il ne tomberait point à terre, tant sont légères +les vanités de ce monde.</p> + +<p>JULIETTE.—Je souhaite le bonjour à mon vénérable +confesseur.</p> + +<p><i>FRÈRE</i> LAURENCE.—Roméo, ma fille, te remerciera pour +nous deux.</p> + +<p>JULIETTE.—Je lui en souhaite autant à lui-même, sans +quoi ses remerciements seraient un prix trop élevé.</p> + +<p>ROMÉO.—Ah! Juliette, si la mesure de ta joie est comblée +comme la mienne, et que tu aies plus de talent pour +la peindre, parfume de ton haleine l'air qui nous environne, +et que la brillante harmonie de ta voix déploie +les images du bonheur que nous recevons l'un de l'autre +en une si chère entrevue.</p> + +<p>JULIETTE.—Il est des pensées qui sont plus riches de +fond que de paroles, et qui se sentent de leur trésor et +non de leur parure. Ils sont dans la misère ceux qui +peuvent calculer ce qu'ils possèdent. Mais tel est l'excès +de fortune où s'est élevé mon sincère amour, que je ne +saurais compter seulement jusqu'à moitié la valeur de +mes richesses.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Allons, allons, venez avec moi, et +nous aurons bientôt fait; car, avec votre permission, +vous ne resterez pas seuls jusqu'à ce que la sainte Église +ait fait de vous deux une seule chair.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> + +<br><br> +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Un lieu public.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> BENVOLIO, MERCUTIO, UN PAGE +<i>et des</i> VALETS.</p><br> + +<p>BENVOLIO.—Je t'en prie, cher Mercutio, retirons-nous. +Le jour est brûlant, les Capulet sont dehors, si nous venons +à les rencontrer, jamais nous n'éviterons une querelle, +car dans ces chaleurs où nous sommes le sang +bouillonne avec furie<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50: </b><a href="#footnotetag50">(retour) </a><p><i>In the warm time the people for the most part be more unruly.</i></p> + +<p>P. Smith, <i>Commonwealth of England</i>.</p></blockquote> + +<p>MERCUTIO.—Tu ressembles à ces hommes qui, en +entrant dans une taverne, vous campent leur épée sur +la table en disant: «Dieu me fasse la grâce de n'avoir +pas besoin de toi,» et qui n'ont pas plutôt senti l'effet +du second verre de vin qu'ils la tirent contre le cabaretier, +lorsqu'il n'y en a réellement aucun besoin.</p> + +<p>BENVOLIO.—Moi! je ressemble à ces gens-là?</p> + +<p>MERCUTIO.—Allons, allons, tu es dans ton espèce un +gaillard aussi bouillant que personne en Italie, aussi +prompt à t'emporter et aussi emporté dans ta promptitude.</p> + +<p>BENVOLIO.—Et à quoi revient ceci?</p> + +<p>MERCUTIO.—C'est que, s'il y en avait deux comme toi, +bientôt nous ne les aurions plus, car ils se tueraient l'un +l'autre. Toi, tu te prendrais de querelle avec un homme +pour un poil de plus ou de moins à la barbe; tu te prendrais +de querelle avec un homme parce qu'il casserait +des noisettes, sans autre raison, si ce n'est que tu as les +yeux couleur de noisette. Quel autre oeil qu'un oeil ainsi +fait pourrait découvrir un pareil sujet de querelle? Ta +tête est pleine de querelles, comme l'oeuf est plein de +nourriture; cependant elle a été rendue, à force de querelles +et de coups, aussi vide qu'un oeuf éclos. N'as-tu +pas cherché dispute à un homme sur ce qu'il toussait +dans la rue, parce que cela éveillait ton chien qui dormait +au soleil; à un tailleur, parce qu'il portait son habit +neuf avant les fêtes de Pâques; à un autre encore, +parce qu'un vieux ruban nouait ses souliers neufs? Et tu +veux me faire la leçon pour m'empêcher de quereller?</p> + +<p>BENVOLIO.—Si j'étais aussi querelleur que toi, le premier +que je rencontrerais pourrait acheter le revenu de +toute ma vie pour le prix d'une heure et quart.</p> + +<p>MERCUTIO.—De toute ta vie, imbécile<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51: </b><a href="#footnotetag51">(retour) </a><p><i>The fee simple of my life</i>! BENV.<br> + +<i>The fee simple; oh! simple</i>, MERCUT.</p> + +<p>Ce jeu de mots de Mercutio a été impossible à rendre.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entrent Tybalt et plusieurs autres.)</p> + +<p>BENVOLIO.—Par mon chef, voici venir les Capulet.</p> + +<p>MERCUTIO.—Par mon talon, je m'en moque.</p> + +<p>TYBALT.—Tenez-vous près de moi, je veux leur parler.—Cavaliers, +bonsoir; un mot avec un de vous.</p> + +<p>MERCUTIO.—Rien qu'un seul mot avec un de nous? Accouplez +quelque chose avec, que cela fasse un mot et un +coup.</p> + +<p>TYBALT.—Vous m'y trouverez assez disposé, mon gentilhomme, +pour peu que vous m'en donniez l'occasion.</p> + +<p>MERCUTIO.—Ne pouvez-vous prendre l'occasion sans +qu'on vous la donne?</p> + +<p>TYBALT.—Mercutio, tu es de concert avec Roméo.</p> + +<p>MERCUTIO.—De concert? Comment! nous prend-il pour +des ménétriers, c'est que si nous étions des ménétriers, +faites attention que vous ne nous trouveriez pas d'accord +avec vous. Voilà mon archet, voilà qui vous fera +danser. Corbleu, de concert!</p> + +<p>BENVOLIO.—Nous parlons ici dans un lieu fréquenté de +tout le monde: ou retirons-nous en quelque lieu écarté, +ou raisonnez tranquillement sur vos griefs, ou bien allons-nous-en; +tous les yeux se fixent sur nous.</p> + +<p>MERCUTIO.—Les hommes ont des yeux pour regarder. +Qu'ils nous regardent, si cela leur plaît; pour moi, je ne +bouge pas d'ici pour faire plaisir à qui que ce soit.</p> + +<p class="stage1">(Entre Roméo.)</p> + +<p>TYBALT.—Eh bien! la paix soit avec vous, cavalier. +J'aperçois mon homme.</p> + +<p>MERCUTIO.—Que je sois pendu pourtant, mon gentilhomme, +s'il porte votre livrée. Par ma foi, vous pouvez +marcher devant sur le pré, il vous y suivra; et dans ce +sens votre seigneurie peut dire qu'elle a trouvé son +homme.</p> + +<p>TYBALT.—Roméo, la haine que je te porte ne me permet +pas un mot plus doux: tu es un traître.</p> + +<p>ROMÉO.—Tybalt, les raisons que j'ai de t'aimer me font +pardonner à la fureur qu'annonce un pareil salut. Je ne +suis point un traître: ainsi donc, adieu, je vois que tu ne +me connais pas.</p> + +<p>TYBALT.—Jeune homme, cela ne répare point les outrages +que tu m'as faits: ainsi reviens et mets l'épée à la +main.</p> + +<p>ROMÉO.—Je proteste que je ne t'ai jamais offensé, et +que je t'aime plus que tu ne saurais le penser jusqu'à ce +que tu connaisses les motifs de mon affection. Ainsi, +brave Capulet, dont le nom m'est aussi cher que le mien, +accepte cette satisfaction.</p> + +<p>MERCUTIO.—Oh! lâche sang-froid! déshonorante soumission!—<i>A +la stoccata</i>, pour effacer cela. Tybalt, le +preneur de rats, voulez-vous faire un tour avec moi?</p> + +<p>TYBALT.—Que veux-tu de moi?</p> + +<p>MERCUTIO.—Bon roi des chats, rien du tout qu'une de +vos neuf vies, afin d'en faire ce qu'il me plaira; et ensuite, +selon que vous en userez à mon égard, je pourrai +bien battre à plat les huit autres. Veuillez donc prendre +votre épée par les oreilles pour la faire sortir de son étui, +et dépêchez-vous; ou bien, avant qu'elle soit dehors, la +mienne sera sur vos oreilles.</p> + +<p>TYBALT, <span class="stage2"><i>tirant l'épée.</i></span>—Je suis à vous.</p> + +<p>ROMÉO.—Cher Mercutio, remets ton épée.</p> + +<p>MERCUTIO.—Allons, mon gentilhomme, votre passade.</p> + +<p class="stage1">(Il se battent.)</p> + +<p>ROMÉO.—Tire ton épée, Benvolio, désarmons-les.—Gentilshommes, +c'est une honte: ne tombez pas dans +une pareille désobéissance.—Tybalt, Mercutio, le prince +a expressément défendu toute querelle dans les rues de +Vérone.—Tybalt, arrêtez.—Cher Mercutio.....</p> + +<p class="stage1">(Sortent Tybalt et ses partisans.)</p> + +<p>MERCUTIO.—Je suis blessé! Malédiction sur les deux +maisons! me voilà expédié!—Est-ce qu'il est parti, et +sans rien avoir?</p> + +<p>BENVOLIO.—Quoi, tu es blessé?</p> + +<p>MERCUTIO.—Oui, oui, une égratignure: par ma foi, c'est +assez. Où est mon page?—Drôle, va chercher un chirurgien.</p> + +<p class="stage1">(Le page sort.)</p> + +<p>ROMÉO.—Prends ton courage, ami, ta blessure ne peut +être grave.</p> + +<p>MERCUTIO.—Non, elle n'est pas aussi profonde qu'un +puits, ni aussi large que la porte d'une église; mais c'en +est assez, elle suffira. Venez me voir demain matin, et +vous me trouverez tombé<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a> dans le sérieux. Je suis poivré, +j'en réponds, du moins pour ce monde-ci. Malédiction sur +vos deux maisons! Corbleu! un chien, un rat, une souris, +un chat, égratigner un homme à mort! un bravache, un +faquin, un traître, qui ne combat que par règles d'arithmétique! +pourquoi diable êtes-vous venu vous jeter +entre nous deux? J'ai reçu le coup par-dessous votre +bras.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52: </b><a href="#footnotetag52">(retour) </a><p><i>A grave man</i>, un homme grave et un homme bon pour le +tombeau.</p></blockquote> + +<p>ROMÉO.—Je faisais pour le mieux.</p> + +<p>MERCUTIO.—Aidez-moi, Benvolio, à entrer dans quelque +maison voisine, ou bien je vais m'évanouir. Malédiction +sur vos deux maisons! elles ont fait de moi une +pâture à vers. Oh! j'ai la botte et bien à fond. Ah! vos +deux maisons!</p> + +<p class="stage1">(Mercutio et Benvolio sortent.)</p> + + + +<p>ROMÉO.—C'est pour moi que ce gentilhomme, le proche +parent du prince, mon intime ami, a reçu cette blessure +mortelle: ma réputation est entachée par l'affront que +m'a fait Tybalt; Tybalt, mon parent depuis une heure! +O chère Juliette! ta beauté a fait de moi un homme efféminé, +elle a amolli la trempe vigoureuse de mon courage.</p> + +<p class="stage1">(Entre Benvolio.)</p> + +<p>BENVOLIO.—O Roméo, Roméo! le brave Mercutio est +mort: cette âme généreuse, dédaignant trop tôt la terre, +s'est élevée vers les nuages.</p> + +<p>ROMÉO.—Les noires destinées de ce jour vont s'étendre +sur des jours nombreux: celui-ci commence seulement +les malheurs, d'autres les finiront.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Tybalt.)</p> + +<p>BENVOLIO.—Voici le furieux Tybalt qui revient.</p> + +<p>ROMÉO.—Vivant, triomphant, et Mercutio est tué! Retourne +dans les cieux, prudente douceur, et toi, fureur à +l'oeil enflammé, sois maintenant mon guide.—A présent, +Tybalt, reprends pour toi ce nom de traître que tu me +donnais tout à l'heure: l'âme de Mercutio, arrêtée à peu +de distance au-dessus de nos têtes, attend que la tienne +vienne lui tenir compagnie. Il faut que toi ou moi, ou +tous les deux, nous allions le rejoindre.</p> + +<p>TYBALT.—C'est toi, qui étais ici-bas de son parti, misérable +enfant, qui dois l'aller trouver.</p> + +<p>ROMÉO.—Voici qui en décidera.</p> + +<p class="stage1">(Ils se battent. Tybalt tombe.)</p> + +<p>BENVOLIO.—Fuis, Roméo; va-t'en: les citoyens sont en +alarme, et Tybalt est tué. Ne reste point ainsi dans la +stupeur. Le prince va te condamner à mort si tu es pris. +Fuis, sauve-toi, va-t'en.</p> + +<p>ROMÉO.—Oh! je suis le jouet de la fortune<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53: </b><a href="#footnotetag53">(retour) </a><p><i>I am fortune's fool.</i></p></blockquote> + +<p>BENVOLIO.—Pourquoi es-tu encore ici?</p> + +<p class="stage1">(Roméo sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent des citoyens, etc.)</p> + +<p>UN CITOYEN.—Par quelle rue s'est-il enfui, celui qui a +tué Mercutio? Tybalt, cet assassin, par où s'est-il sauvé?</p> + +<p>BENVOLIO.—Le voilà étendu là, ce Tybalt.</p> + +<p>LE CITOYEN.—Levez-vous, seigneur, suivez-moi, je vous +somme au nom du prince; obéissez.</p> + +<p class="stage1">(Entrent le prince et sa suite, Montaigu, Capulet, leurs femmes +et autres personnages.)</p> + +<p>LE PRINCE.—Où sont les vils auteurs de ce tumulte?</p> + +<p>BENVOLIO.—Noble prince, je puis raconter toutes les +malheureuses circonstances de cette fatale querelle. +Voilà celui que le jeune Roméo a tué, et qui avait tué +ton parent le brave Mercutio.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Tybalt! mon neveu! ô fils de +mon frère! Cruelle vue! hélas! le sang de mon cher neveu +tout répandu!—Prince, si tu es juste, pour notre +sang, le sang des Montaigu doit être versé.—Mon neveu, +mon neveu!</p> + +<p>LE PRINCE.—Benvolio, qui a commencé cette rixe sanglante?</p> + +<p>BENVOLIO.—Tybalt, que vous voyez ici tué de la main +de Roméo. Roméo lui a parlé raisonnablement; il l'a +prié de considérer combien la querelle était légère; il +lui a représenté en outre quel serait votre courroux. Tout +cela dit d'un ton plein de douceur, d'un regard tranquille, +et même dans l'humble attitude d'un suppliant, +n'a pu faire trêve à la violence désordonnée de Tybalt, +qui, sourd aux paroles de paix, tourne la pointe de son +épée contre le sein du brave Mercutio: celui-ci, tout aussi +bouillant que lui, engage le fer homicide contre le fer, +et, avec un dédain martial, d'une main écarte la froide +mort, et de l'autre la renvoie à Tybalt, qui par son +adresse la repousse vers lui. Roméo crie de toutes ses +forces: «Arrêtez, amis; séparez-vous;» et d'un bras plus +prompt que sa parole, il abaisse leurs pointes meurtrières +et se précipite entre eux deux: mais un coup cruel +de Tybalt se fait jour par-dessous le bras de Roméo, et +atteint aux sources de la vie l'intrépide Mercutio. Alors +Tybalt se sauve; mais quelques moments après il revient +vers Roméo, chez qui venait de naître le désir de la vengeance: +tous deux y courent comme la foudre; car avant +que j'eusse eu le temps de tirer mon épée pour les séparer, +le courageux Tybalt était tué. Roméo l'ayant vu +tomber a pris la fuite. Voilà la vérité, ou Benvolio consent +à mourir.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Il est parent des Montaigu; l'affection +le rend imposteur: il ne dit pas la vérité. Près de +vingt d'entre eux ont combattu dans cette odieuse rencontre, +et les vingt ensemble n'ont pu tuer qu'un seul +homme. Je demande justice; et toi, prince, tu nous la +dois: Roméo a tué Tybalt; Roméo ne doit plus vivre.</p> + +<p>LE PRINCE.—Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué +Mercutio: qui de vous payera le prix d'un sang si cher?</p> + +<p>LA SIGNORA MONTAIGU.—Ce n'est pas Roméo, prince; il +était l'ami de Mercutio: sa faute a seulement terminé la +vie de Tybalt, comme l'aurait fait la loi.</p> + +<p>LE PRINCE.—Et pour cette offense, nous l'exilons sur +l'heure. Je suis intéressé dans l'effet de vos haines: mon +sang coule ici pour vos querelles féroces; mais je saurai +vous imposer une si forte amende que je vous ferai tous +repentir de mes pertes. Je serai sourd à toute défense et +à toute excuse; ni larmes ni prières ne pourront racheter +de pareils délits: ne songez donc point à en faire +usage. Que Roméo quitte ces lieux en toute hâte, ou +l'heure qui l'y verra surprendre sera la dernière de sa +vie. <span class="stage2">(<i>A sa suite.</i>)</span>—Emportez ce corps, et attendez mes ordres: +la clémence devient meurtrière quand elle pardonne +à l'homicide.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Un appartement dans la maison de Capulet.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> JULIETTE.</p><br> + +<p>JULIETTE.—Qu'un galop rapide, coursiers aux pieds +brûlants, vous emporte vers le palais du Soleil: de son +fouet, un conducteur tel que Phaéton vous aurait précipités +vers le couchant et aurait ramené la sombre Nuit. +Étends ton épais rideau. Nuit qui couronne l'amour; +ferme les yeux errants, et que Roméo puisse voler dans +mes bras sans qu'on le dise et sans qu'on le voie. La lumière +de leurs mutuelles beautés suffit aux amants pour +accomplir leurs amoureux mystères; ou si l'Amour est +aveugle, il ne s'en accorde que mieux avec la Nuit. +Viens, Nuit obligeante, matrone aux vêtements modestes, +tout en noir, apprends-moi à perdre au jeu de +qui perd gagne, où l'enjeu est deux virginités sans +tache; couvre de ton obscur manteau mes joues où se +révolte mon sang effarouché, jusqu'à ce que mon +craintif amour, devenu plus hardi dans l'épreuve d'un +amour fidèle, n'y voie plus qu'un chaste devoir.—Viens, +ô Nuit; viens, Roméo; viens, toi qui es le jour au milieu +de la nuit; car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus +éclatant que n'est sur les plumes du corbeau la neige +nouvellement tombée. Viens, douce nuit; viens, nuit +amoureuse, le front couvert de ténèbres: donne-moi mon +Roméo; et quand il aura cessé de vivre, reprends-le, et, +partage-le en petites étoiles, il rendra la face des cieux si +belle, que le monde deviendra amoureux de la nuit et renoncera +au culte du soleil indiscret. Oh! j'ai acheté une +demeure d'amour, mais je n'en suis pas encore en possession, +et celui qui m'a acquise n'est pas encore en jouissance. +Ce jour est aussi ennuyeux que la veille d'une +fête pour l'enfant qui a une robe neuve et qui ne peut +encore la mettre.—Oh! voilà ma nourrice. <span class="stage2">(<i>Entre la +nourrice avec une échelle de cordes.</i>)</span> Elle m'apporte des +nouvelles, et la bouche qui prononce seulement le nom +de Roméo devient l'organe d'une éloquence céleste.—Eh +bien! nourrice, quelles nouvelles? Qu'as-tu là? l'échelle +que Roméo t'a dit d'apporter?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Oui, oui, l'échelle.</p> + +<p class="stage1">(Elle la jette à terre.)</p> + +<p>JULIETTE.—Ah ciel! quelles nouvelles? Pourquoi tordre +ainsi tes mains?</p> + +<p>LA NOURRICE.—O jour de malheur! il est mort, il est +mort, il est mort! Nous sommes perdues, madame, nous +sommes perdues. O malheureux jour! il n'est plus, il est +tué, il est mort!</p> + +<p>JULIETTE.—Le ciel a-t-il pu être si cruel?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Ce n'est pas le ciel, non; c'est Roméo. +O Roméo! ô Roméo! qui l'aurait jamais pensé? Roméo!....</p> + +<p>JULIETTE.—Quel démon es-tu, pour me tourmenter +ainsi? L'horrible enfer devrait seul retentir des hurlements +d'un pareil supplice. Roméo s'est-il tué lui-même? +Dis seulement <i>oui</i>, et ce simple monosyllabe <i>oui</i> renfermera +plus de poison que l'oeil empoisonné du basilic. +L'existence de ce <i>oui</i><a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a> terminera la mienne; ou ferme ces +yeux qui me répondent <i>oui</i>, ou s'il est mort dis <i>oui</i>, et s'il +ne l'est pas dis <i>non</i>: qu'un mot bien court décide de mon +bonheur ou de mon malheur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54: </b><a href="#footnotetag54">(retour) </a><p>Juliette joue sur le mot <i>I</i>, qui signifiait alors également <i>moi</i> +et <i>oui</i>, <i>I</i> pour <i>yes</i>.</p></blockquote> + +<p>LA NOURRICE.—J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes +yeux, Dieu me pardonne! là, sur sa mâle poitrine. Un +pauvre cadavre, un pauvre cadavre tout sanglant, pâle, +pâle comme les cendres, tout souillé de sang, d'un sang +tout noir. A cette vue je me suis évanouie.</p> + +<p>JULIETTE.—Oh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, +manque pour toujours<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>; emprisonnez-vous, +mes yeux; ne jetez plus un seul regard sur la liberté. +Terre vile, rends-toi à la terre; que tout mouvement +s'arrête, et qu'une même bière presse de son poids et +Roméo et toi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55: </b><a href="#footnotetag55">(retour) </a><p><i>O break my heart, poor bankrupt, break at once; break</i> signifie se briser et faire banqueroute.</p></blockquote> + +<p>LA NOURRICE.—O Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que +j'eusse! O aimable Tybalt, honnête cavalier, faut-il que +j'aie vécu pour te voir mort!</p> + +<p>JULIETTE.—Quelle est donc cette tempête qui souffle +ainsi dans les deux sens contraires? Roméo est-il tué, et +Tybalt est-il mort? Mon cousin chéri et mon époux plus +cher encore? Que la terrible trompette sonne donc le jugement +universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-là +sont morts?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Tybalt est mort, et Roméo est banni: +Roméo, qui l'a tué, est banni.</p> + +<p>JULIETTE.—O Dieu! la main de Roméo a-t-elle versé le +sang de Tybalt?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Il l'a fait, il l'a fait! O jour de malheur! +il l'a fait!</p> + +<p>JULIETTE.—O coeur de serpent caché sous un visage +semblable à une fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si +charmant repaire? Beau tyran, angélique démon, corbeau +couvert des plumes d'une colombe, agneau transporté +de la rage du loup, méprisable substance de la plus +divine apparence, toi, justement le contraire de ce que tu +paraissais à juste titre, damnable saint, traître plein +d'honneur! O nature, qu'allais-tu donc chercher en enfer, +lorsque de ce corps charmant, paradis sur la terre, tu fis +le berceau de l'âme d'un démon? Jamais livre contenant +une aussi infâme histoire porta-t-il une si belle couverture? +et se peut-il que la trahison habite un si brillant +palais?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Il n'y a plus ni sincérité, ni foi, +ni honneur dans les hommes; tous sont parjures, corrompus, +hypocrites. Ah! où est mon valet? Donnez-moi +un peu d'<i>aqua vitæ</i>..... Tous ces chagrins, tous ces +maux, toutes ces peines me vieillissent. Honte soit à +Roméo!</p> + +<p>JULIETTE.—Maudite soit ta langue pour un pareil souhait! +Il n'est pas né pour la honte: la honte rougirait de +s'asseoir sur son front; c'est un trône où on peut couronner +l'honneur, unique souverain de la terre entière. +Oh! quelle brutalité me l'a fait maltraiter ainsi?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Quoi! vous direz du bien de celui qui a +tué votre cousin?</p> + +<p>JULIETTE.—Eh! dirai-je du mal de celui qui est mon +mari? Ah! mon pauvre époux, quelle langue soignera +ton nom, lorsque moi, ta femme depuis trois heures, +je l'ai ainsi déchiré? Mais pourquoi, traître, as-tu tué +mon cousin? Ah! ce traître de cousin a voulu tuer mon +époux.—Rentrez, larmes insensées, rentrez dans votre +source; c'est au malheur qu'appartient ce tribut que par +méprise vous offrez à la joie. Mon époux vit, lui que Tybalt +aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui qui aurait +voulu tuer mon époux. Tout ceci est consolant, pourquoi +donc pleuré-je? Ah! c'est qu'il y a là un mot, plus fatal +que la mort de Tybalt, qui m'a assassinée.—Je voudrais +bien l'oublier; mais, ô ciel! il pèse sur ma mémoire +comme une offense digne de la damnation sur l'âme du +pécheur. <i>Tybalt est mort, et Roméo est..... banni!</i> Ce <i>banni,</i> +ce seul mot <i>banni</i>, a tué pour moi dix mille Tybalt. La +mort de Tybalt était un assez grand malheur, tout eût-il +fini là; ou si les cruelles douleurs se plaisent à marcher +ensemble, et qu'il faille nécessairement que d'autres +peines les accompagnent, pourquoi, après m'avoir dit: +«Tybalt est mort,» n'a-t-elle pas continué: «ton père +aussi, ou ta mère, ou tous les deux?» cela eût excité en +moi les douleurs ordinaires<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. Mais par cette arrière-garde +qui a suivi la mort de Tybalt, <i>Roméo est banni</i>; par ce +seul mot, père, mère, Tybalt, Roméo, Juliette, tous sont +assassinés, tous morts. Roméo banni! Il n'y a ni fin, ni +terme, ni borne, ni mesure dans la mort qu'apporte avec +lui ce mot, aucune parole ne peut sonder ce malheur.—Mon +père, ma mère, où sont-ils, nourrice?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56: </b><a href="#footnotetag56">(retour) </a><p><i>Modern lamentation</i> (douleurs d'usage).</p></blockquote> + +<p>LA NOURRICE.—Pleurants et gémissants sur le corps de +Tybalt. Voulez-vous aller les trouver? Je vais vous y conduire.</p> + +<p>JULIETTE.—Ils lavent donc ses blessures de leurs larmes! +Quand elles se sécheront, les miennes seront finies +par le bannissement de Roméo.—Remporte ces cordes.—Pauvre +échelle, te voilà trompée comme moi, car +Roméo est exilé. Il t'avait faite pour lui servir de route +vers mon lit; et moi, fille encore, je meurs fille et veuve.—Viens, +échelle; viens, nourrice; je vais à mon lit +nuptial: c'est à la mort, et non à Roméo qu'appartient +ma virginité.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Hâtez-vous de vous rendre à votre +chambre: je trouverai Roméo pour vous consoler; je +sais bien où il est. Écoutez-moi, votre Roméo sera ici <i>ce +</i>soir; je vais le trouver; il est caché dans la cellule du +frère Laurence.</p> + +<p>JULIETTE.—Oh! trouve-le. Donne cet anneau à mon fidèle +chevalier, et dis-lui de venir recevoir mon dernier +adieu.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">La cellule du frère Laurence.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.</p><br> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Roméo, sors de ta retraite: viens ici, +homme craintif; l'affliction s'est éprise de tes mérites, +et la calamité t'a épousé.</p> + +<p>ROMÉO.—Mon père, quelles nouvelles? quel est l'arrêt +du prince? quelle infortune encore inconnue demande à +s'attacher à moi?</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Mon cher fils n'est que trop accoutumé +à cette cruelle société. Je t'apporte la nouvelle de +l'arrêt du prince.</p> + +<p>ROMÉO.—Eh bien! le jugement du prince est-il plus +doux que le jour du jugement?</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Un arrêt moins rigoureux s'est +échappé de sa bouche: ce n'est pas la mort de ton corps, +mais son bannissement.</p> + +<p>ROMÉO.—Ah! le bannissement! aie pitié de moi; dis la +mort. L'aspect de l'exil porte avec lui plus de terreur, +beaucoup plus que la mort. Ah! ne me dis pas que c'est +le bannissement.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Tu es banni de Vérone. Prends patience; +le monde est grand et vaste.</p> + +<p>ROMÉO.—Le monde n'existe pas hors des murs de Vérone; +ce n'est plus qu'un purgatoire, une torture, un +véritable enfer. Banni de ce lieu, je le suis du monde, +c'est la mort. Oui, le bannissement, c'est la mort sous un +faux nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement, +tu me tranches la tête avec une hache d'or, et +souris au coup qui m'assassine.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—O mortel péché! ô farouche ingratitude! +Pour ta faute, notre loi demandait la mort; mais +le prince indulgent, prenant ta défense, a repoussé de +côté la loi, et a changé ce mot funeste de <i>mort</i> en celui +de <i>bannissement</i>: c'est une rare clémence, et tu ne veux +pas la reconnaître.</p> + +<p>ROMÉO.—C'est un supplice et non une grâce. Le ciel est +ici, où vit Juliette: les chats, les chiens, la moindre +petite souris, tout ce qu'il y a de plus misérable vivra +ici dans le ciel, pourra la voir; et Roméo ne le peut +plus! La mouche qui vit de charogne jouira d'une condition +plus digne d'envie, plus honorable, plus relevée +que Roméo; elle pourra s'ébattre sur les blanches merveilles +de la chère main de Juliette, et dérober le bonheur +des immortels sur ces lèvres où la pure et virginale +modestie entretient une perpétuelle rougeur, comme si +les baisers qu'elles se donnent étaient pour elles un péché; +mais Roméo ne le peut pas, il est banni! Ce que +l'insecte peut librement voler, il faut que je vole pour le +fuir; il est libre et je suis banni<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>; et tu me diras encore +que l'exil n'est pas la mort!... N'as-tu pas quelque poison +tout préparé, quelque poignard affilé, quelque moyen +de mort soudaine, fût-ce la plus ignoble? Mais banni! +me tuer ainsi! banni! O moine, quand ce mot se prononce +en enfer, les hurlements l'accompagnent.—Comment +as-tu le coeur, toi un prêtre, un saint confesseur, +toi qui absous les fautes, toi mon ami déclaré, de me +mettre en pièces par ce mot <i>bannissement</i>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57: </b><a href="#footnotetag57">(retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>They may do this, when I am from this must fly</i></p> +<p><i>They are free men, but I am banished.</i></p> + </div> </div> + +<p>Le jeu de mots du premier de ces deux vers est entre <i>fly</i> (mouche) +et <i>fly</i> (fuir); celui du second entre <i>free-men</i> (hommes libres) +et <i>freaming</i> (bourdonnant), qui se prononcent à peu près de +même, a été impossible à rendre.</p></blockquote> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Amant insensé, écoute seulement +une parole.</p> + +<p>ROMÉO.—Oh! tu vas me parler encore de bannissement.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Je veux te donner une arme pour +te défendre de ce mot: c'est la philosophie, ce doux baume +de l'adversité; elle te consolera, quoique tu sois exilé.</p> + +<p>ROMÉO.—Encore l'exil! Que la philosophie aille se faire +pendre: à moins que la philosophie n'ait le pouvoir de +créer une Juliette, de déplacer une ville, ou de changer +l'arrêt d'un prince, elle n'est bonne à rien, elle n'a nulle +vertu; ne m'en parle plus.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Oh! je vois maintenant que les insensés +n'ont point d'oreilles.</p> + +<p>ROMÉO.—Comment en auraient-ils, lorsque les hommes +sages n'ont pas d'yeux?</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Laisse-moi discuter avec toi ta situation.</p> + +<p>ROMÉO.—Tu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. +Si tu étais aussi jeune que moi, amant de Juliette, marié +seulement depuis une heure, meurtrier de Tybalt, éperdu +d'amour comme moi, et comme moi banni, alors tu +pourrais parler; alors tu pourrais t'arracher les cheveux +et te jeter sur la terre comme je fais, pour prendre la +mesure d'un tombeau qui n'est pas encore ouvert.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Lève-toi, on frappe; bon Roméo, +cache-toi.</p> + +<p class="stage1">(On frappe derrière le théâtre.)</p> + +<p>ROMÉO.—Me cacher? Non, à moins que la vapeur des +gémissements de mon coeur malade, m'enveloppant +comme un brouillard, ne me dérobe aux yeux qui me +cherchent. <span class="stage2"><i>(On frappe.)</i></span></p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Écoute comme ils frappent.—Qui est +là?—Roméo, lève-toi; tu seras pris.—Attendez un instant.—Lève-toi, +fuis dans mon cabinet.—<span class="stage2"><i>(On frappe.)</i></span> +Dans un moment.—Volonté de Dieu! quelle obstination +est la tienne?—J'y vais, j'y vais.—<span class="stage2"><i>(On frappe.)</i></span> Qui frappe +si fort? D'où venez-vous? que demandez-vous?</p> + +<p>LA NOURRICE, <i>en dehors</i>.—Laissez-moi entrer, et vous apprendrez +mon message. Je viens de la part de la signora +Juliette.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—En ce cas, soyez la bienvenue.</p> + +<p class="stage1">(Entre la nourrice.)</p> + +<p>LA NOURRICE.—O saint frère, oh! dites-moi, saint frère, +où est l'époux de ma maîtresse? où est Roméo?</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Le voilà étendu sur la terre, ivre de +ses propres larmes.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Oh! il est dans le même état que ma +maîtresse, juste dans le même état.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—O funeste sympathie, déplorable situation!</p> + +<p>LA NOURRICE.—Voilà comme elle est étendue, pleurant +et sanglotant, sanglotant et pleurant.—Levez-vous, levez-vous, +levez-vous, si vous êtes un homme. Pour l'amour +de Juliette, pour l'amour d'elle, levez-vous et soutenez-vous. +Comment pouvez-vous être tombé si bas?</p> + +<p>ROMÉO.—O nourrice!</p> + +<p>LA NOURRICE.—Ah! seigneur, seigneur!—Eh bien! la +mort est la fin de tous.</p> + +<p>ROMÉO.—Parles-tu de Juliette? En quel état est-elle? Ne +me regarde-t-elle pas comme un assassin de profession, +depuis que j'ai souillé l'enfance de notre bonheur d'un +sang qui tient de si près au sien? Où est-elle? comment +est-elle? que dit ma secrète épouse du lien qui a scellé +nos amours<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58: </b><a href="#footnotetag58">(retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i20"> <i>What say</i></p> +<p><i>My conceal'd lady to our cancell'd love</i>?</p> + </div> </div> +</blockquote> + +<p>LA NOURRICE.—Ah! elle ne dit rien, seigneur; mais elle +pleure, et puis elle pleure: tantôt elle tombe sur son lit, +tantôt elle se relève en sursaut et elle appelle Tybalt, +et puis elle appelle en criant Roméo; et puis elle retombe.</p> + +<p>ROMÉO.—Comme si ce nom, parti d'une arme meurtrière, +la tuait, comme la main maudite de celui qui le +porte a tué son parent.—Dis-moi, frère, dis-moi en quelle +vile partie de mon corps habite ce nom; dis-le moi, pour +que j'en ravage l'odieuse demeure.</p> + +<p class="stage1">(Il tire son épée.)</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Arrête ta main désespérée. Es-tu un +homme? Ta figure crie que tu en es un; mais tes pleurs +sont d'une femme, et tes actions désordonnées indiquent +la fureur d'une bête privée de raison. Femme dépourvue +de grâces, homme seulement en apparence, n'es-tu donc +sous la ressemblance de tous les deux qu'un animal difforme? +Tu m'as confondu. Par mon saint ordre, j'avais +cru ton âme mieux trempée. Après avoir tué Tybalt, +veux-tu te tuer toi-même, et, par le coup d'une damnable +haine contre toi-même, tuer aussi ton épouse qui ne vit +qu'en toi? Pourquoi t'emporter ainsi contre ta naissance, +le ciel et la terre? Ta naissance, le ciel et la terre se sont +réunis pour avoir part à ton existence, et tu veux tout +perdre à la fois! Fi donc! fi donc! tu déshonores ta personne, +ton amour, ton intelligence; toi qui, riche de ces +dons précieux, comme l'avare, n'en emploies aucun à +son véritable usage, seul capable de donner du lustre à +ta personne, à ton intelligence, à ton amour. Ta noble figure +devient un simulacre de cire dépouillé de ce qui fait +la valeur d'un homme: tes serments du plus tendre amour +ne sont qu'un noir parjure, lorsque tu détruis cet amour +que tu avais fait voeu de chérir: ton intelligence, cet ornement +de ta personne et de ton amour, trompée elle-même +dans la règle qu'elle doit leur prescrire à tous +deux, de même que la poudre dans le carnier d'un soldat +maladroit, prend feu par ton impéritie et te met en +pièces par les moyens destinés à ta défense.—Allons, +homme, relève-toi, ta Juliette est vivante, ta Juliette +pour l'amour de qui tu étais mort, il n'y a qu'un moment. +Tu es heureux par là, Tybalt voulait te tuer, et c'est toi +qui as tué Tybalt; là encore tu es heureux. La loi, qui +te menaçait de la mort, devenue ton amie, n'a prononcé +que l'exil; en cela tu es heureux; un amas de bénédictions +est descendu sur ta tête; le bonheur s'empresse +autour de toi dans ses plus doux atours; et toi, comme +une jeune fille obstinée et perverse, tu boudes avec humeur +ta fortune et ton amour. Prends-y garde, prends-y +garde; c'est ainsi qu'on meurt misérable. Allons, va rejoindre +ton amante, comme il a été convenu; monte dans +sa chambre; pars et va la consoler. Mais souviens-toi de +la quitter avant que la garde soit placée; car alors tu ne +pourrais plus arriver à Mantoue, où tu dois rester jusqu'à +ce que nous puissions trouver l'occasion d'annoncer votre +mariage, de réconcilier vos parents, d'obtenir ta grâce +du prince, et de te rappeler, cinq cent mille fois plus +transporté de bonheur que tu n'as répandu de lamentations +en partant.—Va devant, nourrice; parle de moi +à ta maîtresse; dis-lui de hâter dans toute la maison le +moment de se mettre au lit: le chagrin dont ils sont accablés +doit les y disposer. Roméo va venir.</p> + +<p>LA NOURRICE.—O Seigneur mon Dieu, je resterais ici +toute la nuit pour entendre ces bons avis. Oh! ce que +c'est que la science!—Mon cher maître, je vais annoncer +à ma maîtresse que vous allez venir.</p> + +<p>ROMÉO.—Va, et dis à ma douce amie de se préparer à +me gronder.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Voici, seigneur, un anneau qu'elle m'a +chargé de vous donner. Hâtez-vous, ne perdez pas de +temps, car il se fait déjà bien tard.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>ROMÉO.—Comme ce don a ranimé mon courage!</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Partez, bonne nuit. Toute votre +destinée dépend de ceci: ou sortez de la ville avant +que la garde soit postée, ou au point du jour sortez déguisé. +Restez à Mantoue; je trouverai votre domestique; +de temps en temps, il vous instruira de tout ce qu'il arrivera +de favorable pour vous ici. Donne-moi ta main; +il est tard; adieu, bonne nuit.</p> + +<p>ROMÉO.—Si je n'étais appelé par une joie au-dessus de +toutes les joies, ce serait un chagrin de me séparer de +toi si brusquement. Adieu!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">La maison de Capulet.</p> + +<p class="stage1">CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, PARIS.</p><br> + +<p>CAPULET.—Il est arrivé, seigneur, des choses si malheureuses, +que nous n'avons pas eu le temps de disposer +notre fille. Voyez-vous, elle aimait chèrement son cousin +Tybalt, et moi je l'aimais bien aussi. Enfin, nous sommes +nés pour mourir.—Il est très-tard, elle ne descendra +pas ce soir; et je vous réponds que, sans votre compagnie, +il y a une heure que je serais au lit.</p> + +<p>PARIS.—Ces moments amers ne sont pas des moments +d'amour<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.—Bonne nuit, madame; présentez mes hommages +à votre fille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59: </b><a href="#footnotetag59">(retour) </a><p><i>Those times of woe afford no time to woo.</i></p></blockquote> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Je n'y manquerai pas, et demain, +dès le matin, je saurai sa pensée: pour ce soir, son accablement +l'a forcée à se retirer.</p> + +<p>CAPULET.—Moi, Pâris, je veux témérairement vous répondre +de l'amour de ma fille. Je pense bien qu'à tous +égards elle se laissera gouverner par moi; je dis plus, je +n'en doute pas.—Ma femme, allez la trouver avant de +vous mettre au lit, instruisez-la de l'amour de mon fils +Pâris, et donnez-lui ordre, faites-y bien attention, pour +mercredi prochain. Mais doucement: quel jour est-ce +aujourd'hui?</p> + +<p>PARIS.—Lundi, seigneur.</p> + +<p>CAPULET.—Lundi? Ah ah! mercredi est trop tôt: ce +sera donc pour jeudi. Dites-lui que jeudi elle sera mariée +à ce noble comte.—Serez-vous prêt? Cette précipitation +est-elle de votre goût? Nous ne ferons pas grand embarras. +Un ami ou deux; car, écoutez donc, le meurtre de +Tybalt étant si récent, on pourrait trouver que pour un +parent, nous en faisions bien peu de cas, si nous donnions +de grands divertissements. Ainsi nous inviterons +quelque demi-douzaine d'amis, et voilà tout.... Mais que +dites-vous de jeudi?</p> + +<p>PARIS.—Seigneur, je voudrais que jeudi vînt demain.</p> + +<p>CAPULET.—Fort bien; allons, retirez-vous.—Ainsi, +jeudi.—Vous, ma femme, voyez Juliette avant de vous +mettre au lit; préparez-la au jour de ses noces.—Adieu, +seigneur.... Holà! de la lumière dans ma chambre; marchez +devant moi.... Il est si tard que bientôt l'on pourra +dire qu'il est de bonne heure.—Bonne nuit.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">La chambre de Juliette.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ROMÉO et JULIETTE.</p><br> + +<p>JULIETTE.—Veux-tu donc déjà me quitter? le jour n'est +pas encore prêt de paraître: c'est le rossignol, et non +l'alouette, dont la voix a pénétré ton oreille inquiète; +toute la nuit il chante là-bas sur ce grenadier. Crois-moi, +cher amour, c'était le rossignol.</p> + +<p>ROMÉO.—C'est l'alouette qui proclame le matin, et non +pas le rossignol. Vois, ma bien-aimée, ces traits d'une +lumière jalouse qui traversent les nuages entr'ouverts à +l'orient: tous les flambeaux de la nuit sont consumés; +et au sommet des montagnes couvertes de brouillards +s'élève sur la pointe du pied le joyeux matin. Il me faut +partir et vivre, ou rester et mourir.</p> + +<p>JULIETTE.—Cette lumière n'est point la lumière du jour, +je le sais bien, moi: c'est quelque météore qu'exhale le +soleil pour te servir de flambeau cette nuit, et t'éclairer +dans ta route vers Mantoue. Reste donc, il n'est pas encore +nécessaire que tu t'en ailles.</p> + +<p>ROMÉO.—Qu'on me surprenne ici, qu'on me mette à +mort, je suis content si tu le veux ainsi. Je dirai que cette +teinte grisâtre n'est pas l'oeil du matin, mais le pâle reflet +du front de Cynthie, et que ce n'est pas l'alouette dont +les accents vont frapper la voûte des cieux, si haut au-dessus +de nos têtes. J'ai bien plus de penchant à rester +que de volonté de partir.—Viens, Mort, et sois la bienvenue; +Juliette le veut ainsi.—Que dis-tu, mon amour? +causons, ce n'est pas le jour.</p> + +<p>JULIETTE.—C'est le jour, c'est le jour: hâte-toi de partir, +va-t'en. C'est l'alouette qui chante si faux, qui roule +des sons si péniblement discordants, et d'une aigreur si +désagréable. On prétend que l'alouette sait observer dans +son chant de gracieuses séparations; cela n'est pas vrai, +puisqu'elle nous sépare<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>. Quelques-uns disent que l'alouette +a changé d'yeux avec le crapaud dégoûtant: +oh! que je voudrais qu'ils eussent aussi changé de voix, +puisque cette voix nous arrache des bras l'un de l'autre, +et te chassent d'ici par ces sons qui appellent le jour. +Oh! maintenant, va-t'en; le ciel s'éclaircit de plus en +plus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60: </b><a href="#footnotetag60">(retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Some say the lark makes sweet division,</i></p> +<p><i>It is not so for she divideth us.</i></p> + </div> </div> +</blockquote> + +<p>ROMÉO.—Le ciel s'éclaircit de plus en plus, et de plus +en plus notre sort s'obscurcit.</p> + +<p class="stage1">(Entre la nourrice.)</p> + +<p>LA NOURRICE.—Madame!</p> + +<p>JULIETTE.—Qu'y a-t-il, nourrice?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Madame votre mère vient à votre chambre: +le jour paraît; prenez garde; ayez l'oeil au guet.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>JULIETTE.—Eh bien! fenêtre, laisse entrer le jour et +sortir ma vie.</p> + +<p>ROMÉO.—Adieu, adieu! Un baiser, et je vais descendre.</p> + +<p class="stage1">(Roméo descend.)</p> + +<p>JULIETTE.—Te voilà donc parti, mon amant, mon +maître, mon ami! Il me faut de tes nouvelles à chaque +jour de chacune de mes heures, car dans chaque minute +il y aura pour moi plus d'un jour. Oh! qu'à ce +compte je serai chargée d'années avant de revoir mon +Roméo!</p> + +<p>ROMÉO.—Adieu! je ne laisserai échapper aucune occasion +de te faire passer, ô ma bien-aimée! l'expression +de mes voeux.</p> + +<p>JULIETTE.—Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?</p> + +<p>ROMÉO.—Je n'en doute point, et toutes tes peines serviront +de sujet aux entretiens de nos jours à venir.</p> + +<p>JULIETTE.—O Dieu! j'ai dans l'âme un funeste présage: +il me semble que je te vois, maintenant que tu es descendu, +comme un mort couché au fond d'un tombeau; +ou ma vue se trouble, ou tu me parais pâle.</p> + +<p>ROMÉO.—Je vous assure, mon cher amour, que vous +paraissez de même à mes yeux.—Le chagrin dévorant +dessèche notre sang. Adieu, adieu!</p> + +<p class="stage1">(Roméo sort.)</p> + +<p>JULIETTE.—O Fortune, Fortune! les hommes te nomment +inconstante. Si tu es inconstante, qu'as-tu à faire +avec lui, qui est connu pour garder sa foi? Sois inconstante, +ô Fortune! car alors j'espère que tu ne me le garderas +pas longtemps, mais que tu le renverras bientôt.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i></span>.—Hé! ma fille! +êtes-vous levée!</p> + +<p>JULIETTE.—Qui m'appelle? Est-ce madame ma mère? +Quoi! si tard n'est-elle pas couchée, ou bien est-elle levée +si matin? Quelle cause extraordinaire l'amène ici?</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! Juliette, comment cela +va-t-il maintenant?</p> + +<p>JULIETTE.—Madame, je ne suis pas bien.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Toujours pleurant la mort de ton +cousin? Eh quoi! tes larmes le laveront-elles de la poussière +du tombeau? et quand tu y parviendrais, tu ne +pourrais le faire revivre. Finis-en donc: une certaine +douleur montre beaucoup d'affection; mais beaucoup de +douleur montre toujours un défaut de jugement.</p> + +<p>JULIETTE.—Laissez-moi pleurer encore une perte aussi +sensible.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—De cette manière, vous sentirez +la perte, mais ne jouirez pas de l'ami que vous pleurez.</p> + +<p>JULIETTE.—Sentant aussi vivement sa perte, je ne puis +m'empêcher de le pleurer toujours.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Je le vois bien, mon enfant, ce +qui te fait pleurer, ce n'est pas tant sa mort que de savoir +vivant le misérable qui l'a tué.</p> + +<p>JULIETTE.—Quel misérable, madame?</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Le misérable Roméo.</p> + +<p>JULIETTE.—Un misérable et lui sont à bien des lieues +de distance. Que Dieu lui pardonne; moi, je lui pardonne +de tout mon coeur; et cependant nul homme n'afflige +mon coeur comme lui.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Oui, vous souffrez de voir que ce +perfide meurtrier respire.</p> + +<p>JULIETTE.—Oui, madame, de ce qu'il respire hors de la +portée de mes mains. Je voudrais être seule chargée de +venger la mort de mon cousin.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Nous en aurons vengeance, sois +tranquille: ne pleure donc plus. J'enverrai à Mantoue, +où est maintenant cet apostat de banni: il y a là quelqu'un +qui lui donnera un breuvage si efficace, qu'il ira +bientôt tenir compagnie à Tybalt; et alors j'espère que +tu seras satisfaite.</p> + +<p>JULIETTE.—En vérité, je ne serai jamais satisfaite de +Roméo, que je ne le voie..... mort.—Mon pauvre coeur +est si cruellement affligé pour mon cousin!—Madame, +si vous pouviez seulement trouver un homme pour porter +le poison, je le préparerais, et de manière à ce que Roméo, +après l'avoir reçu, dormît bientôt en paix.—Oh! +comme mon coeur abhorre de l'entendre nommer..... et +de ne pouvoir aller le joindre..... et venger l'amitié que +je portais à mon cousin Tybalt sur la personne de celui +qui l'a tué!</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Trouve les moyens, et moi je +trouverai l'homme.—Mais je vais, mon enfant, <i>t'</i>apprendre +de joyeuses nouvelles.</p> + +<p>JULIETTE.—La joie vient à propos dans un temps où +nous en avons si grand besoin. De grâce, madame, quelles +sont ces nouvelles?</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Oui, oui, tu as un père soigneux, +mon enfant, un père qui, pour te tirer de ton accablement, +t'a préparé tout de suite un heureux jour auquel +tu ne t'attends pas, et dont je n'avais pas eu la pensée.</p> + +<p>JULIETTE.—Madame, à la bonne heure: quel est ce +jour?</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Vraiment, ma fille, jeudi prochain, +de bon matin, un brillant, jeune et noble cavalier, +le comte Pâris, dans l'église de Saint-Pierre, aura +le bonheur de faire de toi une joyeuse épouse.</p> + +<p>JULIETTE.—Ma foi! par l'église de Saint-Pierre, et par +saint Pierre lui-même, il ne fera point de moi une joyeuse +épouse. Je suis étonnée de cette précipitation, et qu'il me +faille épouser avant que l'homme qui doit être mon mari +vienne me faire sa cour. Je vous prie, madame, dites à +mon seigneur et père que je ne veux pas me marier encore, +et que quand je me marierai, je jure que j'épouserai +Roméo, que vous savez que je hais, plutôt que Pâris.—Ce +sont là des nouvelles, en vérité!</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Voilà votre père qui vient: faites-lui +cette réponse vous-même, et voyez comment il la recevra +de votre part.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Capulet et la nourrice.)</p> + +<p>CAPULET.—Lorsque le soleil est couché, l'humidité de +l'air se répand en gouttes de rosée; mais pour le couchant +du fils de mon frère, il pleut tout à fait.—Comment, une +gouttière, jeune fille! Quoi, toujours en larmes! toujours +des torrents! Tu fais à la fois de ta petite personne une +barque, une mer, un ouragan; car je vois dans tes yeux, +que je peux appeler la mer, un flux et reflux perpétuel +de larmes; ton corps est la barque qui flotte dans ces +ondes salées; les vents sont tes soupirs, qui font avec tes +larmes un mutuel assaut de violence; en sorte que, s'il +ne survient un calme soudain, ils feront chavirer ton +corps battu de la tempête.—Où en sommes-nous, ma +femme? Lui avez-vous annoncé ma résolution?</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Oui, seigneur, mais elle ne veut +pas; elle vous remercie. Je voudrais que l'insensée fût +mariée à son tombeau.</p> + +<p>CAPULET.—Attendez, ma femme, j'en suis, j'en suis. +Comment, elle ne veut pas! Elle ne nous remercie pas, +elle n'est pas fière, elle ne se trouve pas bien heureuse de +ce que, tout indigne qu'elle est, nous lui avons ménagé +pour époux un si digne gentilhomme!</p> + +<p>JULIETTE.—Non, je n'en suis pas fière, mais j'en suis +reconnaissante. Je ne peux jamais être fière de ce que je +déteste; mais je puis être reconnaissante même de ce que +je déteste, lorsque c'est l'affection qui l'a fait faire.</p> + +<p>CAPULET.—Comment, raisonneuse, qu'est-ce que cela +veut dire?—Fière,... et je vous remercie,... et je ne vous +remercie pas,... et pourtant je ne suis pas fière—Eh bien! +madame la mignonne, je ne me soucie point d'être remercié +par vos remerciements, ni que vous me fassiez +fièrement de la fierté: mais préparez vos petites jambes +à aller jeudi prochain avec Pâris à l'église de Saint-Pierre; +ou je t'y traînerai, moi, sur une claie. Va-t'en, +charogne moisie; va-t'en, malheureuse, face de suif!</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Fi! fi! êtes-vous fou?</p> + +<p>JULIETTE.—Mon bon père, je vous en conjure à genoux; +écoutez-moi avec patience, seulement un mot.</p> + +<p>CAPULET.—Va te faire pendre, petite drôlesse, désobéissante +coquine. Je te le répète: ou rends-toi à l'église +jeudi, ou ne me regarde jamais en face. Pas un mot, pas +une réponse, pas une réplique. Les doigts me démangent....—Eh +bien! ma femme, nous nous tenions à peine +pour heureux parce que Dieu ne nous avait donné que +cette unique enfant: maintenant je vois que c'est encore +trop d'un, et que nous avons reçu en elle une malédiction.—Qu'elle +s'en aille, la malheureuse!</p> + +<p>LA NOURRICE.—Que le Dieu du ciel la bénisse! vous +avez tort, seigneur, de la maltraiter ainsi.</p> + +<p>CAPULET.—Et pourquoi, madame la Sagesse? Tenez +votre langue, mère Prudence, allez bavarder avec vos +commères.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Je ne fais pas un crime en parlant.</p> + +<p>CAPULET.—Oh! que Dieu nous soit en aide!</p> + +<p>LA NOURRICE.—Est-ce qu'on ne peut pas parler?</p> + +<p>CAPULET.—Taisez-vous, sotte bougonneuse; allez débiter +vos maximes sur la tasse de votre commère; nous +n'en avons que faire ici.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Vous êtes trop vif.</p> + +<p>CAPULET.—Paix de Dieu! j'en deviendrai fou: le jour, +la nuit, le matin, le soir, chez moi ou dehors, seul ou en +compagnie, dormant ou veillant, j'ai toujours pensé à +la marier! et aujourd'hui, après l'avoir pourvue d'un +gentilhomme de famille princière, ayant de beaux domaines, +qui est jeune, de belles manières, regorgeant, +comme on dit, des qualités les plus avantageuses, fait en +tout à plaisir, il faut qu'une malheureuse petite sotte de +pleurnicheuse, une poupée gémissante, vienne, à cette +bonne fortune qui lui arrive, vous répondre: Je ne +ne veux pas me marier;... je ne peux aimer;... je suis trop +jeune;... je suis trop jeune, pardonnez-moi....—Mais si +vous ne voulez pas vous marier, je vous pardonnerai: +allez paître où vous voudrez; vous n'habiterez toujours +pas avec moi. Faites attention à ce que je vous dis; songez-y +bien; je n'ai pas l'habitude de plaisanter; jeudi +est près, mettez la main sur votre coeur; avisez-y. Si +vous êtes ma fille, je vous donnerai à mon ami. Si tu ne +l'es pas, va te faire pendre, mendier, périr de faim, +mourir dans les rues; car, sur mon âme, jamais je ne te +reconnaîtrai, jamais rien de ce qui m'appartient ne te +fera du bien. Comptez là-dessus; faites vos réflexions, +car je vous tiendrai parole.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>JULIETTE.—N'y a-t-il donc plus pour moi un regard +de pitié, qui, du haut des nuages, pénètre les profondeurs +de mon chagrin? O ma tendre mère, ne me rejetez pas +loin de vous; différez ce mariage d'un mois, d'une semaine; +ou si vous ne le voulez pas, faites donc dresser +mon lit nuptial dans le sombre monument où l'on a déposé +Tybalt.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Ne me parle pas, car je ne te +répondrai pas un mot. Fais ce que tu voudras, je ne me +mêle plus de ce qui te regarde.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>JULIETTE.—O Dieu!.... O ma nourrice, comment prévenir +ceci? Mon époux est sur la terre, ma foi est dans le +ciel; comment cette foi reviendra-t-elle sur la terre, à +moins que mon époux ne quitte la terre et ne me la renvoie +des cieux? Console-moi, conseille-moi.—Hélas! hélas! +comment le ciel peut-il entourer d'embûches une +créature aussi faible que moi!—Que dis-tu? N'as-tu pas +un seul mot de joie, quelque consolation, nourrice?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Ma foi, je n'en connais qu'une: Roméo +est banni, et je gagerais le monde contre rien qu'il n'osera +jamais revenir vous réclamer; ou, s'il le fait, il faudra +que ce soit en cachette. Alors, les choses étant comme +elles sont, je pense que ce que vous avez de mieux à faire +c'est d'épouser le comte. Oh! c'est un aimable cavalier! +Roméo n'est qu'un torchon auprès de lui. Un aigle, ma +dame, n'a pas un oeil aussi clair, aussi perçant, aussi beau +que celui de Pâris. Que mal m'advienne si je ne pense pas +que vous êtes heureuse de trouver ce second parti! car +il est bien au-dessus du premier: et d'ailleurs, quand +cela ne serait pas, votre premier mari est mort, ou il +vaudrait autant qu'il le fût que de l'avoir vivant sans en +profiter.</p> + +<p>JULIETTE.—Parles-tu du fond du coeur?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Du fond de l'âme aussi, ou que je sois +maudite dans tous les deux!</p> + +<p>JULIETTE.—<i>Amen</i>.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Et à quoi?</p> + +<p>JULIETTE.—Eh bien! tu m'as merveilleusement consolée. +Rentre, et dis à ma mère qu'ayant fâché mon père, +je suis allée à la cellule de frère Laurence m'en confesser +et demander l'absolution.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Vraiment, je vais le lui aller dire, et +vous prenez un parti très-sage.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>JULIETTE.—Vieille réprouvée! démon maudit! je ne +sais quel est ton plus grand péché, ou de souhaiter que +je me parjure ainsi, ou de déprécier mon époux avec +cette même langue qui l'avait tant de milliers de fois +exalté au-dessus de toute comparaison. Va, conseillère: +mon coeur et toi sommes désormais séparés. Je vais trouver +le frère, savoir quel expédient il aura à m'offrir; et +si tout le reste me manque, moi, j'ai le pouvoir de +mourir.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">La cellule du frère Laurence.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FRÈRE LAURENCE ET PARIS.</p><br> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Quoi! jeudi, seigneur? le terme est +bien court.</p> + +<p>PARIS.—Mon père Capulet le veut ainsi, et je n'irai pas +refroidir son empressement par des retards.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Vous dites que vous ne connaissez +pas les dispositions de la dame: cette conduite n'est pas +régulière; je ne l'approuve point.</p> + +<p>PARIS.—Elle pleure sans mesure la mort de Tybalt, et +voilà pourquoi je l'ai si peu entretenue de mon amour: +Vénus n'ose sourire dans une maison de larmes. Son +père voit du danger à laisser le chagrin prendre sur elle +tant d'empire; et, dans sa sagesse, il hâte notre mariage, +pour arrêter ce déluge de pleurs. La société d'un époux +pourra éloigner d'elle un souvenir devenu trop puissant +dans la solitude. Vous concevez maintenant le motif de +cette précipitation.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE, <span class="stage2"><i>à part</i></span>—Je voudrais ignorer le motif +qui devrait la ralentir.—Tenez, seigneur, voici la dame +qui vient à ma cellule.</p> + +<p class="stage1">(Entre Juliette.)</p> + +<p>PARIS.—Quelle heureuse rencontre, ma souveraine, +ma femme!</p> + +<p>JULIETTE.—Tout cela sera peut-être, seigneur, quand +je pourrai être votre femme.</p> + +<p>PARIS.—Cela peut être et doit être, mon amour, jeudi +prochain.</p> + +<p>JULIETTE.—Ce qui doit être sera.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Ceci est une sentence certaine.</p> + +<p>PARIS.—Venez-vous vous confesser à ce père?</p> + +<p>JULIETTE.—Si je vous répondais, ce serait me confesser +à vous.</p> + +<p>PARIS.—N'allez pas lui nier que vous m'aimerez.</p> + +<p>JULIETTE.—Je vous confesserai à vous que je l'aime.</p> + +<p>PARIS.—Et vous lui confesserez aussi, j'en suis sûr, +que vous m'aimez.</p> + +<p>JULIETTE.—Si je le fais, cela aura plus de prix quand +vous aurez le dos tourné qu'en votre présence.</p> + +<p>PARIS.—Chère âme, ton visage est bien terni de larmes.</p> + +<p>JULIETTE.—Elles n'ont pas remporté là une grande +victoire; il n'était déjà pas trop beau avant qu'elles +l'eussent gâté.</p> + +<p>PARIS.—Tu lui fais, par cette réponse, plus de tort que +par tes pleurs.</p> + +<p>JULIETTE.—Je ne le calomnie point, seigneur: c'est +une vérité; et ce que je dis là, je me le suis dit en face.</p> + +<p>PARIS.—Ton visage est à moi, et tu l'as calomnié.</p> + +<p>JULIETTE.—Cela peut être, car il ne m'appartient pas.—Saint +père, êtes-vous de loisir à présent, ou reviendrai-je +vous trouver à la messe du soir?</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—J'ai tout loisir, ma triste fille.—Seigneur, +je dois vous prier de nous laisser seuls.</p> + +<p>PARIS.—Dieu me préserve de troubler la dévotion! Juliette, +je vous réveillerai jeudi de grand matin: jusqu'à +ce jour, adieu, et recevez ce saint baiser.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>JULIETTE.—Oh! ferme la porte, et ensuite viens pleurer +avec moi: je suis sans espoir, sans ressource, sans +secours.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Ah! Juliette, je connais déjà tes chagrins: +et ma tête n'est pas assez forte pour les supporter. +J'apprends que tu dois, sans que rien puisse le retarder, +être mariée à ce comte jeudi prochain.</p> + +<p>JULIETTE.—Frère, ne me dis point que tu le sais sans +me dire en même temps comment je puis l'empêcher. Si +dans ta sagesse tu n'as pas les moyens de me secourir, +dis-moi seulement que tu approuves ma résolution, et +de ce poignard je vais moi-même me secourir sur-le-champ. +Dieu a uni mon coeur à celui de Roméo; tu as +joint nos mains; et avant que cette main, qui a scellé +par toi mon union avec Roméo, devienne le sceau d'un +autre titre, avant que mon coeur fidèle, par une déloyale +trahison, se déclare pour un autre, ceci les fera périr +tous deux. Ainsi, cherche dans l'expérience de ta longue +vie un conseil à me donner pour le moment, ou bien, +vois, ce poignard sanglant deviendra médiateur entre moi +et l'extrémité où je suis; il décidera en arbitre de ce que +tes lumières et tes années réunies n'auront pu conduire +à une issue digne du véritable honneur. Ne sois pas si +lent à me répondre: il me tarde de mourir si ta réponse +ne me parle pas de moyens de salut.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Arrête, ma fille, j'entrevois une sorte +d'espérance, qui demande une exécution aussi désespérée +qu'est désespéré le cas que nous voulons prévenir.—Si, +plutôt que d'épouser le comte Pâris, tu as la force de +vouloir te tuer toi-même, il est vraisemblable que toi, +qui recherches la mort pour éviter cette ignominie, tu +entreprendras bien pour y échapper une chose qui ressemble +à la mort. Si tu as ce courage, je te donnerai un +moyen.</p> + +<p>JULIETTE.—Oh! plutôt que d'épouser Pâris, commande-moi +de me précipiter du haut des remparts de cette tour, +ou d'aller par les chemins fréquentés par les voleurs; +ordonne-moi de me glisser au milieu des serpents; enchaîne-moi +avec des ours rugissants; ou enferme-moi la +nuit dans un cimetière, entièrement couvert d'os de +morts s'entre-choquant, de jambes encore infectes, de +crânes jaunis et informes; ou commande-moi d'entrer +dans un tombeau nouvellement creusé, et de me cacher +avec un mort dans son linceul, choses qui me faisaient +trembler, seulement à en entendre parler; j'obéirai +sans crainte ou hésitation, pour demeurer l'épouse sans +tache de mon cher bien-aimé.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! retourne chez toi, montre +un air joyeux, consens à épouser Pâris. C'est demain +mercredi: demain au soir fais en sorte de coucher seule; +que ta nourrice ne couche point dans ta chambre. Prends +cette fiole, et quand tu seras dans ton lit, avale cette liqueur +distillée: soudain coulera dans toutes tes veines +une froide et assoupissante humeur; les artères, interrompant +leur mouvement naturel, cesseront de battre; nulle +chaleur, nul souffle n'attestera que tu vis encore; les roses +de tes lèvres et de tes joues se faneront et deviendront +pâles comme la cendre; les rideaux de tes yeux s'abaisseront +comme à l'instant où la mort les ferme à la lumière +de la vie; chaque partie de ton corps, privée de la souplesse +qui te permet d'en disposer, paraîtra roide, inflexible et +froide, comme dans la mort. Tu demeureras quarante-deux +heures sous cette apparence empruntée d'une mort +glacée, après quoi tu te réveilleras comme d'un sommeil +agréable. Le lendemain, ton nouvel époux viendra dès +le matin pour te faire sortir de ton lit; tu seras morte. +Alors, suivant l'usage de notre pays, parée dans ton cercueil +de tes plus beaux atours, et le visage découvert, tu +seras portée dans cet antique tombeau où reposent tous +les descendants des Capulet. Cependant, avant que tu +sois réveillée, Roméo, instruit par mes lettres de notre +entreprise, viendra ici; lui et moi nous épierons le moment +de ton réveil, et cette nuit-là même Roméo t'emmènera +d'ici à Mantoue. Voilà l'expédient qui te préservera +de l'ignominie dont tu es menacée, si aucun caprice +d'inconstance, aucune crainte de femme ne vient dans +l'exécution abattre ton courage.</p> + +<p>JULIETTE.—Donne, oh! donne-moi! Ne me parle pas +de crainte.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Tiens, et va-t'en: sois forte et prospère +dans cette résolution! J'enverrai en hâte à Mantoue +un moine porter mes lettres à ton époux.</p> + +<p>JULIETTE.—Amour, donne-moi la force, et la force me +sauvera. Adieu, mon bon père.</p> + +<p class="stage1">(Ils se quittent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Un appartement de la maison de Capulet.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CAPULET, LA SIGNORA CAPULET,<br> +LA NOURRICE <i>et des</i> DOMESTIQUES.</p><br> + + +<p>CAPULET.—Invite toutes les personnes dont le nom est +écrit là-dessus. <span class="stage2">(<i>Le domestique sort</i>.)</span>—Toi, drôle, va m'arrêter +vingt habiles cuisiniers.</p> + +<p>SECOND DOMESTIQUE.—Vous n'en aurez pas un mauvais, +seigneur, car je verrai s'ils se lèchent les doigts.</p> + +<p>CAPULET.—Et qu'est-ce que tu verras par-là?</p> + +<p>SECOND DOMESTIQUE.—Vraiment, seigneur, c'est un mauvais +cuisinier que celui qui ne se lèche pas les doigts. +Ainsi, celui qui ne se lèche pas les doigts ne viendra pas +avec moi.</p> + +<p>CAPULET.—Va vite. <span class="stage2">(<i>Le domestiqua sort</i>.)</span> Nous serons +bien mal préparés pour cette noce.—Est-ce que ma fille +est allé trouver le frère Laurence?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Oui, vraiment.</p> + +<p>CAPULET.—Bon, il lui fera peut-être un peu de bien. +C'est une insolente petite coquine bien entêtée.</p> + +<p class="stage1">(Entre Juliette.)</p> + +<p>LA NOURRICE.—Tenez, voyez comme elle revient de +confesse avec un visage riant.</p> + +<p>CAPULET.—Eh bien! obstinée, où avez-vous été courir?</p> + +<p>JULIETTE.—Où j'ai appris à me repentir du péché d'une +désobéissante résistance à vous et à vos ordres. Le saint +frère Laurence m'a enjoint de tomber ici à vos genoux, +et de vous demander pardon. Pardon, je vous en conjure; +désormais je me laisserai toujours gouverner par +vous.</p> + +<p>CAPULET.—Envoyez chercher le comte: allez et qu'on +l'instruise de ceci. Je veux que ce noeud soit formé dès +demain matin.</p> + +<p>JULIETTE.—J'ai rencontré le jeune comte à la cellule +du frère Laurence, et je lui ai accordé ce qui se peut +accorder des droits de l'amour sans passer les bornes de +la pudeur.</p> + +<p>CAPULET.—Allons, j'en suis bien aise, tout va bien, +relevez-vous; les choses vont comme elles doivent aller.—Il +faut que je voie le comte; oui vraiment, allez, je +vous dis, et amenez-le ici. En vérité, devant Dieu, toute +notre ville a de grandes obligations à ce respectable +religieux.</p> + +<p>JULIETTE.—Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans +mon cabinet? Vous m'aiderez à assortir la parure que +vous croirez convenable pour m'habiller demain.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Non, pas avant jeudi. Nous +avons le temps.</p> + +<p>CAPULET.—Allez, nourrice, allez avec elle; nous irons +à l'église demain.</p> + +<p class="stage1">(Juliette et la nourrice sortent.)</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Nous serons bien à court pour +nos préparatifs: il est déjà presque nuit.</p> + +<p>CAPULET.—Bon, bon; je me donnerai du mouvement +et tout ira bien, je te le garantis, ma femme. Va rejoindre +Juliette, aide-la à se parer; je ne me coucherai point +cette nuit. Laisse-moi tranquille: pour cette fois, c'est +moi qui ferai la ménagère.—Holà! mon chapeau.—Ils +sont tous sortis. Allons, je vais aller moi-même chez le +comte Pâris, et le disposer à la cérémonie de demain.—Mon +coeur est merveilleusement léger depuis que cette +fille entêtée est rentrée dans son devoir.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">La chambre de Juliette.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> JULIETTE ET LA NOURRICE.</p><br> + + +<p>JULIETTE.—Oui, cet ajustement est celui qui conviendra +le mieux; mais, bonne nourrice, je t'en prie, laisse-moi +seule cette nuit: j'ai besoin de bien des oraisons +pour obtenir du ciel un regard propice dans l'état où je +suis, qui est plein, comme tu sais, d'irrégularités et de +péché.</p> + +<p class="stage1">(Entre la signora Capulet.)</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Eh bien! êtes-vous bien occupée? +Avez-vous besoin que je vous aide?</p> + +<p>JULIETTE.—Non, madame; nous avons fait un choix +de tout ce qui est nécessaire pour paraître convenablement +à la cérémonie de demain. Si c'est votre bon plaisir, +permettez qu'on me laisse seule maintenant, et que ma +nourrice veille cette nuit avec vous; car, j'en suis sûre, +vous devez avoir des affaires par-dessus les yeux pour une +chose qui se fait si précipitamment.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Bonne nuit, va te mettre au lit +et te reposer, tu en as besoin.</p> + +<p class="stage1">(La signora Capulet et la nourrice sortent.)</p> + +<p>JULIETTE.—Adieu.—Dieu sait quand nous nous reverrons. +<span class="stage2">(<i>Elle ferme la porte.</i>)</span> Je sens courir dans mes veines +un frisson de peur, qui glace presque en moi la chaleur +de la vie. Il faut que je les rappelle pour me rassurer.—Nourrice! +Ah! que ferait-elle ici? il faut que je joue +seule ma scène funèbre.—Viens, fiole.—Mais si ce breuvage +n'opérait aucun effet, serais-je donc mariée de force +au comte? Non, non, ceci me préservera. Repose ici. +<span class="stage2">(<i>Elle place un poignard à côté d'elle.</i>)</span>—Mais si c'était un +poison que le frère m'eût adroitement fourni pour me +faire mourir, dans la crainte de se voir déshonoré par ce +mariage, lui qui m'a mariée avec Roméo... Je crains qu'il +n'en soit ainsi, et cependant quand j'y songe, cela ne +doit pas être, car il a toujours été reconnu pour un saint +homme. Je ne veux pas entretenir une si mauvaise pensée.—Mais +quoi! si, après que je serai déposée dans le tombeau, +j'allais me réveiller avant le moment où Roméo +doit venir me délivrer... C'est là une chose bien +effrayante. Ne serais-je pas alors suffoquée sous cette +voûte dont la sombre entrée ne reçoit aucun air salutaire, +et étouffée avant que mon Roméo arrivât? ou, +si je suis vivante, n'est-il pas vraisemblable que +l'horrible idée de la mort et de la nuit jointe à la terreur +du lieu, sous cette voûte, antique réceptacle où depuis +tant de siècles sont entassés les ossements de mes ancêtres +qu'on y a tous ensevelis; où Tybalt, tout sanglant +et encore tout frais enterré, est là à se corrompre dans +son linceul; où l'on dit que les spectres nocturnes +viennent s'assembler à certaines heures de la nuit?... +Hélas! hélas! n'est-il pas probable que, trop tôt éveillée, +au milieu de ces odeurs infectes, de ces cris semblables +à ceux de la mandragore<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a> qu'on arrache de la terre, +et qui font, dit-on, perdre la raison à ceux qui les entendent... +Oh! si je m'éveille, ne pourra-t-il pas arriver +que ma tête s'égare, assiégée de ces hideuses terreurs? +Ne puis-je pas dans ma folie aller me jouer avec les restes +de mes aïeux, et arracher de son linceul Tybalt tout +défiguré; ou, dans cette frénésie, me servir, comme +d'un bâton, de quelque os d'un de mes grands-pères +pour briser ma cervelle désespérée?—Oh! regardez! Il +me semble voir l'ombre de mon cousin chercher Roméo, +qui a enfoncé dans son corps la pointe d'une épée.... +Arrête, Tybalt, arrête!—Roméo, je viens. Je bois ceci à +ta santé.</p> + +<p class="stage1">(Elle se jette sur le lit.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61: </b><a href="#footnotetag61">(retour) </a><p>On attribuait à la mandragore, entre autres propriétés singulières, +celle de pousser, lorsqu'on l'arrachait, des cris qui faisaient +perdre la raison à ceux qui les entendaient. On prétendait +qu'elle croissait sur la fosse des hommes mis à mort pour quelque +crime, et qu'elle était le produit de la corruption de leur +corps; aussi la regardait-on comme douée de vie.</p></blockquote> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Une salle dans la maison de Capulet.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LA SIGNORA CAPULET et LA NOURRICE.</p><br> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Nourrice, prenez ces clefs et allez +chercher encore des épices.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Ils demandent des dattes et des coings +à l'office.</p> + +<p class="stage1">(Entre Capulet.)</p> + +<p>CAPULET.—Allons, levez-vous, levez-vous, levez-vous; +le coq a chanté pour la seconde fois; la cloche du couvre-feu +a sonné; il est trois heures.—Ayez l'oeil au four, +bonne Angélique; qu'on n'épargne rien.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Et vous, allez, tracassier, allez, allez +vous mettre au lit; en vérité, vous serez malade demain +pour avoir passé la nuit.</p> + +<p>CAPULET.—Non, pas du tout. Bon, j'ai bien veillé d'autres +nuits pour moins que cela, et je n'en ai jamais été +incommodé.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Oui, vous avez été, de votre +temps, un coureur d'aventures<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>; mais je veillerai à ce +que vous ne fassiez plus de ces sortes de veillées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62: </b><a href="#footnotetag62">(retour) </a><p><i>A mouse hunt</i> (un chasseur de souris).</p></blockquote> + +<p>CAPULET.—Jalouse! jalouse! <span class="stage2">(<i>Entrent des domestiques +avec des broches, du bois, des corbeilles.</i>)</span> Qu'est-ce que c'est +que tout cela, mon ami?</p> + +<p>PREMIER DOMESTIQUE.—Ce sont des affaires pour le cuisinier, +seigneur, mais je ne sais pas ce que c'est.</p> + +<p>CAPULET.—Dépêche-toi, dépêche-toi. <span class="stage2">(<i>Le domestique +sort.</i>)</span> Toi, apporte des fagots plus secs; appelle Pierre, et +il te dira où ils sont.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Ah! j'ai dans ma tête, seigneur, des +fagots tout trouvés, sans déranger Pierre pour cela.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>CAPULET.—Par la messe, c'est bien dit; tu es un joyeux +compère<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>! Ah! je te fagoterai.—Par ma foi! voilà le +jour. Le comte ne tardera pas à venir ici avec la musique; +il me l'a dit. <span class="stage2">(<i>On entend des instruments.</i>)</span> Mais je +l'entends qui s'approche.—Nourrice! ma femme! allons. +Eh bien, nourrice! Allons, dis-je. <span class="stage2">(<i>Entre la nourrice.</i>)</span> +Allez éveiller Juliette; allez, habillez-la: je vais, moi, +causer avec Pâris.... Allons, dépêchez-vous, dépêchez-vous; +voilà le marié déjà arrivé: dépêchez-vous, vous-dis-je.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63: </b><a href="#footnotetag63">(retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>SERVANT. <i>I have a head, sir, that will find out logs</i></p> +<p class="i8"> <i>And never trouble Peter for the matter</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>CAPULET. <i>'Mass, and well said; a merry whoreson! ha!</i></p> +<p class="i8"> <i>Thou shalt be logger-head.</i></p> + </div> </div> + +<p><i>Logs</i> et <i>Logger-head</i> (bûches, têtes de bois). Il a fallu trouver +un équivalent.</p></blockquote> +<br><br> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">La chambre de Juliette.—Juliette est sur son lit.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> LA NOURRICE.</p><br> + +<p>LA NOURRICE.—Ma maîtresse! allons, ma maîtresse! +Juliette!... Ma foi, pour elle, elle dort profondément.—Eh +bien! mon agneau; eh bien, madame! Fi! paresseuse! +Allons, mon amour, levez-vous, dis-je. Madame! mon +cher coeur, allons, madame la mariée...—Quoi, pas +le mot! Vous vous en donnez pour quatre sous maintenant<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, +vous dormez pour huit jours; car la nuit prochaine, +j'en réponds, le comte Pâris a gagé son repos +que vous ne sommeilleriez guère.... Dieu me pardonne +(ma foi, <i>amen</i>)! Comme elle dort profondément! Il faut +absolument que je l'éveille.—Madame, madame, madame! +Voulez-vous que le comte vous surprenne au lit<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>? +Vous vous lèveriez bien vite, de frayeur, j'en suis sûre, +n'est-ce pas?... Comment! tout habillée! vous n'avez pas +quitté votre robe, et vous voilà encore couchée! il faut +absolument que je vous réveille.—Madame, madame, +madame!... Hélas! au secours! au secours! ma maîtresse +est morte. Oh! malheureux jour, faut-il que je sois jamais +née! De l'eau-de-vie! oh! seigneur! oh! madame!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64: </b><a href="#footnotetag64">(retour) </a><p><i>You take your penny-worths now.</i></p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65: </b><a href="#footnotetag65">(retour) </a><p>Il paraîtrait que l'usage était alors que le marié allât chercher +sa fiancée dans son lit, si elle n'avait pas le soin de le prévenir +par sa diligence.</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Entre la signora Capulet.)</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Quel bruit fait-on ici!</p> + +<p>LA NOURRICE.—O journée lamentable!</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>LA NOURRICE.—Voyez, voyez. O funeste jour!</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—O malheureuse, malheureuse +que je suis! Mon enfant, mon unique vie! Reviens à la +vie, rouvre tes yeux ou je mourrai avec toi. Au secours! +au secours! que tout le monde vienne au secours!</p> + +<p class="stage1">(Entre Capulet.)</p> + +<p>CAPULET.—Fi donc! amenez Juliette, son époux est arrivé.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Elle est morte, décédée; elle est morte, +O jour maudit!</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Hélas! hélas! elle est morte, elle +est morte, elle est morte.</p> + +<p>CAPULET.—Ah! laissez-moi la voir...—Hélas! elle est +déjà froide; son sang est arrêté et ses muscles roides: +il y a déjà longtemps que la vie a abandonné ses lèvres. +La mort pèse sur elle comme une gelée intempestive sur +la plus douce des fleurs de toute la prairie.</p> + +<p>LA NOURRICE.—O déplorable jour!</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—O temps de désastres!</p> + +<p>CAPULET.—La mort, qui l'a enlevée pour me faire gémir, +enchaîne ma langue et m'ôte la parole.</p> + +<p class="stage1">(Entrent frère Laurence et Pâris, avec les musiciens.)</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! la mariée est-elle prête à +aller à l'église?</p> + +<p>CAPULET.—Elle est prête à y aller, mais pour n'en revenir +jamais.—O mon fils, dans la nuit qui précède tes +noces, la mort a envahi la couche de ton épouse. Vois, +elle est là étendue, cette jeune fleur qu'elle a défleurée;<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a> +c'est le trépas qui est mon gendre. Le trépas est mon +héritier; il a épousé ma fille; je mourrai et lui laisserai +tout: quand on meurt, tout appartient à la mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66: </b><a href="#footnotetag66">(retour) </a><p><i>Flower as she was, deflowered by him.</i></p></blockquote> + +<p>PARIS.—N'ai-je donc si longtemps désiré de voir le visage +de ce jour que pour qu'il m'offrît un pareil spectacle!</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—O jour malheureux et maudit! +jour de misère, jour odieux! O heure la plus déplorable +que le temps ait jamais rencontré dans les travaux éternels +de son pèlerinage! N'avoir qu'une seule, une pauvre +et seule enfant qui m'aimait, mon unique joie, ma seule +consolation; et la cruelle mort la ravit à ma vue!</p> + +<p>LA NOURRICE.—O malheur! O malheureux, malheureux, +malheureux jour! jour lamentable! le plus malheureux +que j'aie jamais encore vu! O jour! O jour! jour, +jour odieux! Jamais on n'a vu un jour si cruel que +celui-ci. O malheureux jour! ô malheureux jour!</p> + +<p>PARIS.—Trompé, divorcé, outragé, déchiré, assassiné +par toi, ô détestable mort! par toi, toi, cruelle, perdu +sans ressource. O amours, ô vie! non plus la vie, mais +l'amour dans la mort.</p> + +<p>CAPULET.—Avili, désespéré, haï, martyrisé, tué! O heure +de désolation, pourquoi es-tu venue frapper de mort, de +mort, notre fête solennelle? O mon enfant, mon enfant! +mon âme et non plus mon enfant..... te voilà morte, +morte! Hélas! mon enfant est morte, et avec mon enfant +sont ensevelies toutes mes joies.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Paix, silence! n'avez-vous pas de +honte? Le remède au désespoir n'est pas dans le désespoir.—Le +ciel et vous aviez une part dans cette belle +enfant: maintenant le ciel la possède tout entière, et ce +n'en est que mieux pour elle. Vous ne pouviez sauver de +la mort cette part qui en elle vous appartenait, mais le +ciel garde sa part dans la vie éternelle. Le comble de vos +voeux était son bonheur; c'était votre paradis de la +voir s'élever; et maintenant pleurerez-vous en la voyant +élevée au-dessus des nuages, à la hauteur du ciel même! +Oh! dans votre amour vous savez si mal aimer votre +enfant, que vous voilà hors de sens de la voir heureuse. +Ce n'est pas la mieux mariée celle qui vit longtemps +mariée; la mieux mariée est celle qui meurt mariée +jeune. Séchez vos larmes; attachez vos branches de romarin +sur ce beau cadavre, et, suivant l'usage, portez-la +à l'église parée de ses plus brillants atours. Bien que les +tendres faiblesses de la nature nous contraignent tous à +nous plaindre, les larmes de la nature excitent le sourire +de la raison.</p> + +<p>CAPULET.—Tout ce que nous avions préparé pour une +fête change d'objet et va servir à de sombres funérailles, +nos instruments seront des cloches lugubres; le festin +des noces va devenir un triste banquet funéraire; à nos +hymnes solennels seront substitués des chants funèbres; +et ces bouquets de noces vont servir à un cadavre enseveli; +toute chose s'est convertie en la chose contraire.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Rentrez, seigneur... et vous, madame, +avec lui. Seigneur Pâris, allez. Que chacun se +prépare à accompagner ce beau cadavre à son tombeau. +Le ciel, pour quelque offense, s'est assombri pour vous: +ne l'irritez pas davantage en résistant à sa volonté suprême.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Capulet, la signora Capulet, Pâris et le frère +Laurence.)</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Ma foi, nous pouvons serrer nos +flûtes et nous en aller.</p> + +<p>LA NOURRICE.—Ah! serrez-les, serrez-les, mes bons et +honnêtes amis; car vous voyez que c'est une aventure +bien triste.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Oui, par ma foi! il y aurait mieux +à faire.</p> + +<p class="stage1">(Entre Pierre)</p> + +<p>PIERRE.—O musiciens, musiciens! <i>O contentement du +coeur, contentement du coeur!</i><a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a> Si vous voulez me rendre +la vie, jouez <i>Contentement du coeur</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67: </b><a href="#footnotetag67">(retour) </a><p><i>Heart's ease</i>, air d'une ballade.</p></blockquote> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Et pourquoi <i>Contentement du coeur</i>?</p> + +<p>PIERRE.—O musiciens, parce que mon coeur joue de +lui-même <i>Mon coeur est plein de tristesse</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>. Jouez-moi quelque +complainte un peu gaie pour me réconforter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68: </b><a href="#footnotetag68">(retour) </a><p><i>My heart is full of woe</i>, refrain d'une autre ballade.</p></blockquote> + +<p>SECOND MUSICIEN.—Nous ne vous jouerons pas de complainte; +ce n'est pas le moment de jouer.</p> + +<p>PIERRE.—Vous ne voulez donc pas?</p> + +<p>SECOND MUSICIEN.—Non.</p> + +<p>PIERRE.—Eh bien, je vous en donnerai, moi, et qui +sonnera.</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Qu'est-ce que vous nous donnerez?</p> + +<p>PIERRE.—Pas d'argent, sur ma foi<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>, mais une danse. +Vous aurez de ma musique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69: </b><a href="#footnotetag69">(retour) </a><p>PETER. <i>No money on my faith; but the gleek: I will give you the +minstrel.</i></p> + +<p>1 MUS. <i>Then I will give you the serving creature</i>.</p> + +<p>PETER. <i>Then will I lay the serving creature's dagger on your pate. +I will carry no crotchets: I'll</i> re <i>you, I'll</i> fa <i>you; do you note me.</i></p> + +<p>1 MUS. <i>An you</i> re <i>us, and</i> fa <i>us, you note us.</i></p> + +<p>2 MUS. <i>Pray you, put up your dagger, and put out your wit.</i></p> + +<p>PETER. <i>Then have at you with my wit: I will dry-beat you with +an iron wit, and put up my iron dagger</i>.</p> + +<p>Presque toutes les plaisanteries de ce dialogue portent sur des +locutions et des manières de parler tellement hors d'usage, que +les commentateurs sont fort embarrassés à en rendre raison. Il a +fallu chercher des équivalents.</p></blockquote> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Oh bien! je vous ferai aller en mesure, +moi.</p> + +<p>PIERRE.—Prenez garde que mon poignard ne batte la +mesure sur votre tête, et je ne m'arrêterai pas aux paroles, +voyez-vous; et si je veux que vous me fassiez une +fugue, j'aurais bientôt dit <i>ut</i>: mettez cela en note.</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—C'est vous qui donnez la note avec +votre <i>ut</i>.</p> + +<p>SECOND MUSICIEN.—Je vous en prie, mettez votre poignard +dans le fourreau et votre esprit en dehors.</p> + +<p>PIERRE.—Eh bien! garde à vous contre mon esprit. +Mon esprit a le fil, il va vous percer à jour; ainsi, je +puis vous faire grâce du fil de mon poignard. Répondez-moi +en hommes de tête:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand le chagrin poignant a blessé le coeur</p> +<p>Et que l'esprit est accablé d'une douloureuse tristesse,</p> +<p>La musique aux sons argentins...</p> + </div> </div> + +<p>Pourquoi <i>sons argentins</i>? pourquoi <i>la musique aux sons +argentins</i>? Qu'en dites-vous, Simon Corde-à-boyau?</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Vraiment, c'est que l'argent a un +son très-agréable.</p> + +<p>PIERRE.—Joli! Et vous, qu'en dites-vous, Hugues Rebec<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70: </b><a href="#footnotetag70">(retour) </a><p><i>Rebec, rebecquin</i>, nom d'un ancien violon à trois cordes.</p></blockquote> + +<p>SECOND MUSICIEN.—Je dis moi, que <i>sons argentins</i>, cela +veut dire des sons qui nous valent de l'argent.</p> + +<p>PIERRE.—Joli aussi!—Et qu'en dites-vous, Jacques Du +Son?</p> + +<p>TROISIÈME MUSICIEN.—Ma foi, je ne sais que dire.</p> + +<p>PIERRE.—Ah! pardon; j'oubliais que vous êtes le chanteur.—Eh +bien! je répondrai pour vous. On dit <i>la musique +aux sons argentins</i>, parce que ce n'est pas ordinairement +avec de l'or qu'on paye des gaillards comme vous de leur +musique.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La musique aux sons argentins</p> +<p>Apporte promptement un remède à leurs maux.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">(Il sort en chantant.)</p> + +<p>PREMIER MUSICIEN.—Quel malin diable est-ce là?</p> + +<p>SECOND MUSICIEN.—Qu'il s'aille faire pendre. Venez +entrons là dedans; nous y attendrons le retour du convoi +et nous resterons à dîner.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br> + + + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Une rue de Mantoue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> ROMÉO.</p><br> + +<p>ROMÉO.—Si l'oeil du sommeil ne m'a pas trompé par +de flatteuses illusions, mes songes m'annoncent prochainement +d'heureuses nouvelles. Le maître de ma +poitrine siége légèrement sur son trône, et une humeur +inaccoutumée m'a, durant toute cette journée, élevé au-dessus +de la terre dans des pensées joyeuses. J'ai rêvé +que mon épouse arrivait et me trouvait mort (étrange +songe, qui laisse à un mort la faculté de penser!) et que +ses baisers communiquaient à mes lèvres un tel souffle +de vie, que je me suis ranimé et me suis vu empereur. +O ciel! quelle est donc la douceur des jouissances réelles +de l'amour, puisque l'ombre de l'amour seulement est +si riche de bonheur? <span class="stage2">(<i>Entre Balthasar.</i>)</span>—Des nouvelles de +Vérone!—Eh bien! Balthasar, ne m'apportes-tu pas des +lettres du frère Laurence? Comment se porte ma Juliette? +Mon père jouit-il d'une bonne santé? Comment +se porte ma Juliette? C'est cela que je te redemande, car +rien ne peut être mal si ma Juliette est bien.</p> + +<p>BALTHASAR.—Elle est bien; ainsi rien ne peut être mal... +Son corps sommeille dans le tombeau des Capulet, et +l'immortelle partie de son être vit avec les anges. Je l'ai +vu déposer dans le tombeau de sa famille, et j'ai pris +sur-le-champ la poste pour venir vous l'apprendre. Oh! +pardonnez si je vous apporte ces funestes nouvelles, +puisque c'est la mission que vous m'aviez laissée, seigneur.</p> + +<p>ROMÉO.—En est-il ainsi?—A présent, astres contraires, +je vous défie.—Tu connais ma demeure. Va, procure-moi +de l'encre et du papier; arrête des chevaux de poste, +je veux partir cette nuit.</p> + +<p>BALTHASAR.—Pardonnez-moi, seigneur, mais je ne puis +vous laisser seul; vous êtes pâle, et votre air égaré annonce +quelque malheur.</p> + +<p>ROMÉO.—Allons donc, tu te trompes. Laisse-moi, et +fais ce que je t'ordonne.—N'as-tu point de lettres pour +moi du frère Laurence?</p> + +<p>BALTHASAR.—Non, mon cher maître.</p> + +<p>ROMÉO.—N'importe. Va-t'en, et arrête-moi ces chevaux; +je te rejoins à l'instant. <span class="stage2">(<i>Balthasar sort.</i>)</span>—C'est bien, +Juliette; je reposerai avec toi cette nuit; occupons-nous +d'en trouver les moyens.—O mal, tu es prompt à entrer +dans les pensées de l'homme au désespoir! Je me souviens +d'un apothicaire que j'ai remarqué dernièrement +ici aux environs, couvert de vêtements déchirés, le regard +sombre, et épluchant des simples; son aspect était +celui de la maigreur; la misère dévorante l'avait rongé +jusqu'aux os. Du plafond de son indigente boutique pendaient +une tortue, un crocodile empaillé et d'autres +peaux de poissons difformes; et le long de ses rayons +des tiroirs vides annonçaient par leurs étiquettes ce qui +leur manquait; des pois de terre verte, des vessies et des +graines moisies, des restes de ficelle et de vieux pains de +roses, étaient clair-semés çà et là pour servir de montre. +En voyant sa misère, je me dis à moi-même: Si un +homme avait besoin de quelque poison dont la vente fût +punie d'une mort certaine à Mantoue, voilà un malheureux +coquin qui lui en vendrait. Oh! cette pensée n'a +fait que prévenir mes besoins: il faut que ce misérable +m'en vende.—Autant que je m'en souviens, ce doit être +ici sa demeure.—Comme c'est aujourd'hui fête, la boutique +du pauvre hère est fermée.—Holà, holà, apothicaire!</p> + +<p class="stage1">(Entre l'apothicaire.)</p> + +<p>L'APOTHICAIRE.—Qui appelle donc si fort?</p> + +<p>ROMÉO.—Viens ici, mon ami. Je vois que tu es pauvre, +tiens, voilà quarante ducats; donne-moi une drachme +de poison qui expédie si promptement qu'aussitôt qu'elle +se sera répandue dans les veines, celui qui, las de la vie, +en aura fait usage tombe mort sur-le-champ, et que son +corps perde la respiration avec la même rapidité qu'en +met la poudre enflammée à s'échapper des fatales entrailles +du canon.</p> + +<p>L'APOTHICAIRE.—J'ai de ces poisons mortels, mais la loi +de Mantoue punit de mort quiconque en débite.</p> + +<p>ROMÉO.—Quoi! si dénué de tout, si plein de misère, et +tu as peur de mourir! La famine est sur tes joues; le +besoin et la souffrance ont peint la mort dans tes yeux; +sur ton dos traîne la misère en haillons. Le monde ne +t'est point ami, ni la loi du monde; le monde n'a point +de loi qui puisse t'enrichir; cesse donc d'être pauvre; +enfreins seulement la loi, et prends cet or.</p> + +<p>L'APOTHICAIRE.—C'est ma pauvreté et non pas ma +volonté qui consent.</p> + +<p>ROMÉO.—C'est ta pauvreté que je paye, et non ta +volonté.</p> + +<p>L'APOTHICAIRE.—Mettez ceci dans un liquide quelconque, +celui que vous voudrez; avalez-le, et eussiez-vous +la force de vingt hommes ensemble, il vous aura +expédié sur-le-champ.</p> + +<p>ROMÉO.—Tiens, voilà ton or, poison plus funeste pour +la vie des hommes, et qui commet bien plus de meurtres +dans ce monde odieux que ces pauvres compositions +que tu n'as pas la permission de vendre. C'est moi qui te +vends du poison; toi tu ne m'en as pas vendu.—Adieu, +achète de quoi manger et te remettre en chair.—Viens, +cordial et non pas poison, viens avec moi au tombeau +de Juliette: c'est là que tu dois me servir!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">La cellule du frère Laurence.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> FRÈRE JEAN.</p><br> + +<p>FRÈRE JEAN.—Saint franciscain, mon frère, holà!</p> + +<p class="stage1">(Entre frère Laurence.)</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Je crois entendre la voix du frère +Jean.—Soyez le bienvenu de Mantoue. Que dit Roméo? +ou bien, s'il a écrit ce qu'il pensait, donnez-moi sa lettre?</p> + +<p>FRÈRE JEAN.—Cherchant pour m'accompagner un +frère déchaussé, membre de notre ordre, qui visitait les +malades de cette ville, au moment où je le trouvai, les +inspecteurs de la cité, soupçonnant que nous étions +tous deux entrés dans une maison infectée de la contagion, +ont fermé les portes et n'ont jamais voulu nous +laisser sortir. Ma course vers Mantoue a été arrêtée là.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Qui donc a porté ma lettre à +Roméo?</p> + +<p>FRÈRE JEAN.—Je n'ai pu l'envoyer, la voilà. Je n'ai +pas même pu trouver de messager qui te la rapportât, +tant ils redoutaient la contagion!</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Funeste circonstance! Par notre +communauté, cette lettre n'était pas indifférente; elle +portait un message de la plus grande importance, et ce +retard peut être d'un grand danger.—Frère Jean, va +me chercher un levier de fer, et me l'apporte promptement +dans ma cellule.</p> + +<p>FRÈRE JEAN.—Frère, je vais te l'apporter.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Maintenant il faut que je me rende +seul au monument. Dans trois heures la belle Juliette +s'éveillera. Elle va me maudire en apprenant que Roméo +n'a pas été instruit de ce qui vient d'arriver. Mais +j'écrirai de nouveau à Mantoue, et je garderai Juliette +dans ma cellule jusqu'à l'arrivée de Roméo.—Pauvre +cadavre vivant enfermé dans la tombe d'un mort!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Un cimetière dans lequel se voit un monument appartenant<br> +à la famille des Capulet.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> PARIS <i>et son</i> PAGE <i>qui porte une torche<br> +et des fleurs.</i></p><br> + +<p>PARIS.—Page, donne-moi ton flambeau. Éloigne-toi +et te tiens à l'écart.—Non, éteins-le; je ne veux pas être +vu. Va te coucher sous ces cyprès, et applique ton oreille +contre le sol creusé: les nombreux tombeaux qu'on y a +ouverts ont tellement ébranlé sa solidité que personne +ne pourra marcher dans le cimetière que tu ne l'entendes: +alors, siffle pour m'avertir que tu entends +approcher quelqu'un.—Donne-moi ces fleurs; fais ce +que je t'ordonne: va.</p> + +<p>LE PAGE.—Je suis presque effrayé de rester seul ici +dans ce cimetière, cependant je vais m'y aventurer.</p> + +<p class="stage1">(Il s'éloigne.)</p> + +<p>PARIS.—Douce fleur, je sème de fleurs ton lit nuptial. +Tombeau chéri, qui renferme dans ton enceinte la plus +parfaite image des êtres éternels; belle Juliette, qui +habites avec les anges, accepte cette dernière marque +d'amour. Vivante, je t'honorai; morte, mes hommages +funéraires viennent orner ta tombe. <span class="stage2">(<i>Le page siffle.</i>)</span>—Mon +page a fait le signal; quelqu'un approche: quel +pied sacrilége erre dans ces lieux pendant la nuit, pour +troubler mes tristes fonctions et le culte d'un fidèle +amour? Quoi! avec un flambeau!—Nuit, couvre-moi +un moment de ton voile.</p> + +<p class="stage1">(Il se retire.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Roméo et Balthasar qui le précède avec une torche, +une pioche, etc.)</p> + +<p>ROMÉO.—Donne-moi cette pioche et ce croc de fer. +Prends cette lettre, et demain de bonne heure aie soin +de la remettre à mon seigneur et père. Donne-moi la +lumière. Sur ta vie, je t'enjoins, quoi que tu puisses +entendre ou voir, de rester au loin à l'écart, et de ne pas +m'interrompre en ce que je veux faire. Si je descends +dans ce lit de la mort, c'est en partie pour contempler +encore les traits de ma bien-aimée; mais surtout pour +ôter de son doigt insensible un anneau précieux, un +anneau dont j'ai besoin pour un usage qui est cher à +mon coeur. Ainsi, éloigne-toi; va-t'en.—Si, poussé par +quelque inquiétude, tu reviens épier ce que je veux faire +ensuite, par le ciel, je te déchirerai morceau par morceau, +et je joncherai de tes membres ce cimetière affamé. +La circonstance, mes projets sont sauvages et farouches, +plus terribles, plus inexorables que les tigres à jeun ou +la mer en furie.</p> + +<p>BALTHASAR.—Je m'en vais, seigneur, et ne vous troublerai +point.</p> + +<p>ROMÉO.—C'est ainsi que tu me prouveras ton attachement. +Prends cela. Vis et sois heureux, honnête serviteur.</p> + +<p>BALTHASAR.—Précisément cause de tout cela, je veux +me cacher ici à l'entour. Ses regards me font peur, et +j'ai mes doutes sur ses intentions.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ROMÉO.—Toi, gouffre de mort, ventre détestable +assouvi du plus précieux repas que pût offrir la terre, +c'est ainsi que je saurai forcer tes mâchoires pourries à +s'ouvrir, et que dans ma haine je veux te gorger d'une +nouvelle proie.</p> + +<p class="stage1">(Il enfonce la porte du monument.)</p> + +<p>PARIS.—C'est cet orgueilleux Montaigu, ce banni, qui +a tué le cousin de ma bien-aimée, dont le chagrin, à ce +qu'on croit, a causé la mort de la belle Juliette. Il vient +ici faire aux cadavres quelque infâme outrage. Je vais +l'arrêter. <span class="stage2">(<i>Il s'avance.</i>)</span>—Suspends tes efforts sacriléges, +vil Montaigu: peut-on poursuivre la vengeance au delà +de la mort? Scélérat condamné, je t'arrête: obéis et +suis-moi, car il faut que tu meures.</p> + +<p>ROMÉO.—Oui, il le faut, et c'est pour cela que je suis +ici. Bon et noble jeune homme, ne tente point un +homme désespéré; fuis loin d'ici, et laisse-moi. Pense à +ceux qui sont là morts, et qui t'effrayent. Je t'en conjure, +jeune homme, ne charge point ma tête d'un nouveau +péché en me poussant à la fureur. Oh! va-t'en. Par le +ciel, je t'aime plus que moi-même, car c'est contre moi-même +que je viens armé dans ce lieu. Ne t'arrête pas ici +plus longtemps; va-t'en; vis, et tu diras que la pitié d'un +furieux t'a commandé de fuir.</p> + +<p>PARIS.—Je défie tes conjurations, et je t'arrête comme +tombé en félonie par ton retour.</p> + +<p>ROMÉO.—Tu veux donc me provoquer? Eh bien! songe +à te défendre, jeune homme.</p> + +<p class="stage1">(Ils se battent.)</p> + +<p>LE PAGE.—O ciel! ils se battent. Je vais chercher la +garde.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>PARIS.—Oh! je suis mort! <span class="stage2">(<i>Il tombe.</i>)</span> Si tu es capable +de pitié, ouvre la tombe; et couche-moi près de Juliette.</p> + +<p>ROMÉO.—Sur ma foi, je le ferai.—Il faut que je contemple +ces traits.—Le parent de Mercutio, le noble comte +Pâris.—Que m'a dit Balthasar tandis que nous cheminions +ensemble? Mon âme en tumulte ne lui prêtait +aucune attention. Il m'a dit, je crois, que Pâris avait dû +épouser Juliette. Ne me l'a-t-il pas dit? ou l'aurais-je +rêvé? ou bien est-ce dans un moment de folie, tandis +qu'il me parlait de Juliette, que je l'aurai imaginé ainsi?—Oh! +donne-moi ta main, toi dont le nom est écrit avec +le mien dans le funeste livre du malheur. Je vais t'ensevelir +dans un tombeau glorieux. Un tombeau! Oh! non, +c'est un dôme brillant, jeune homme assassiné, car +Juliette y repose, et sa beauté fait de cette voûte un +séjour de fête plein de clarté. Mort, sois déposé ici par +les mains d'un homme mort. <span class="stage2">(<i>Il couche Pâris dans le +monument.</i>)</span>—Combien de fois des hommes, à l'article +de la mort, ont eu un rayon de joie! C'est ce que ceux +qui les soignent appellent un éclair avant la mort. Mais +comment puis-je appeler ceci un éclair?—O mon +amante, ma femme! la mort, qui a sucé le miel de ton +haleine, n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté: tu +n'es pas vaincue; les couleurs de la beauté brillent encore +de tout leur vermillon sur tes lèvres et tes joues, et +le pâle étendard de la mort n'en a pas encore pris la place.—Tybalt, +es-tu là couché dans ton drap sanglant? Quelle +faveur plus grande puis-je te faire que d'abattre, de la +même main qui a moissonné ta jeunesse, la jeunesse de +celui qui fut ton ennemi?—Pardonne-moi, cousin.—O +chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore? +Dois-je croire que ce fantôme appelé la Mort est amoureux, +et que cet odieux monstre décharné te garde ici +dans l'obscurité pour faire de toi sa maîtresse? De peur +qu'il n'en soit ainsi, je resterai toujours avec toi, et +ne sortirai plus jamais de ce palais de la sombre nuit. +Je demeurerai avec les vers qui sont tes femmes de +chambre. Ici je veux établir mon éternel repos, et débarrasser +du joug des étoiles funestes cette chair fatiguée +du monde. Mes yeux, regardez pour la dernière fois; mes +bras, pressez-la pour la dernière fois; et vous, mes +lèvres, portes de la respiration, scellez d'un baiser légitime +un marché sans terme avec la mort qui possède +sans partage.—<span class="stage2">(<i>Au poison.</i>)</span> Viens, amer conducteur, +guide rebutant, pilote désespéré; lance maintenant tout +d'un coup, sur les rochers qui vont la briser en éclats, +ta barque fatiguée du travail de la mer. Voici que je bois +à mes amours! <span class="stage2">(<i>Il boit le poison.</i>)</span>—O fidèle apothicaire, +tes remèdes sont actifs.—Avec ce baiser, je meurs.</p> + +<p class="stage1">(Il meurt.)</p> + +<p class="stage1">(Entre dans le cimetière frère Laurence avec une lanterne,<br> +un levier et une bêche.)</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—O saint François, sois mon guide. +Combien de fois cette nuit mes pieds vieillis ont-ils chancelé, +en se heurtant contre des tombeaux!—Qui est +là?</p> + +<p>BALTHASAR.—Celui qui est ici est un ami, et un homme +qui vous connaît bien.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Que la bénédiction repose sur vous.—Dites-moi, +mon bon ami, quel est ce flambeau là-bas, +qui prête en vain sa lumière à des vers et à des crânes +sans yeux? Il brûle, à ce qu'il me semble, dans le monument +des Capulet.</p> + +<p>BALTHASAR.—Oui, père vénérable, c'est là qu'il brûle; +et dans ce monument est mon maître, un homme que +vous aimez.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Qui est votre maître?</p> + +<p>BALTHASAR.—Roméo.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Y a-t-il longtemps qu'il est là?</p> + +<p>BALTHASAR.—Une grande demi-heure.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Entrez avec moi sous la voûte.</p> + +<p>BALTHASAR.—Je n'ose, mon père. Mon maître ignore +que je n'ai pas quitté ce lieu; et avec un accent terrible +il m'a menacé de la mort si je demeurais pour épier ses +desseins.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Eh bien! reste donc ici; j'irai seul. +La crainte s'empare de moi. Oh! je crains bien qu'il ne +soit arrivé quelque accident funeste.</p> + +<p>BALTHASAR.—Comme je dormais sous ce cyprès que +vous voyez, j'ai rêvé que mon maître se battait avec +un autre homme, et que mon maître l'avait tué.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Roméo! <span class="stage2">(<i>Il s'avance.</i>)</span>—Hélas! +hélas! quel est ce sang qui souille les pierres de l'entrée +du caveau? Que signifient ces épées sanglantes et sans +maîtres, que je vois à terre teintes de sang dans ce séjour +de paix? <span class="stage2">(<i>Il entre dans le monument.</i>)</span>—Roméo! Oh! qu'il +est pâle!—Et qui encore? Quoi! Pâris aussi, baigné +dans son sang! Ah! quelle heure cruelle est coupable de +ce lamentable événement!—Juliette se remue!</p> + +<p class="stage1">(Juliette se réveille et se soulève.)</p> + +<p>JULIETTE.—O frère secourable, où est mon seigneur? +Je me rappelle bien où je devais me trouver, et m'y +voilà. Où est mon Roméo?</p> + +<p class="stage1">(Bruit derrière le théâtre.)</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—J'entends du bruit.—Madame, sortez +de cet antre de la mort, de la contagion, et d'un sommeil +contre nature. Une puissance supérieure à toutes +nos résistances a traversé nos desseins. Venez, sortez +d'ici; votre époux est là, mort à vos côtés, et Pâris aussi.—Suivez-moi, +je vous placerai dans une communauté +de saintes religieuses. Ne vous arrêtez pas à me faire des +questions: la garde approche; venez, venez, chère +Juliette, je n'ose rester plus longtemps ici. <span class="stage2">(<i>Il s'éloigne.</i>)</span></p> + +<p>JULIETTE.—Va, sors d'ici, car je ne veux pas m'en aller.—Qu'est-ce +que cela! Une coupe que serre la main de +mon bien-aimé! C'est le poison, je le vois, qui a terminé +sa vie avant le temps.—Quoi! égoïste! avoir tout bu, +sans m'en laisser une seule goutte amie pour me secourir +après toi! Je veux baiser tes lèvres; peut-être y recueillerai-je +quelques restes du poison, suffisants pour +me faire mourir au moyen d'un cordial. <span class="stage2">(<i>Elle l'embrasse.</i>)</span>—Tes +lèvres sont chaudes encore!</p> + +<p>PREMIER SOLDAT, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre</i></span>.—Conduis-nous, +jeune homme. Par quel chemin?</p> + +<p>JULIETTE.—Oui vraiment, du bruit? Alors j'aurai bientôt +fait. Oh! bienheureux poignard <span class="stage2">(<i>elle saisit le poignard +de Roméo</i>)</span>, voici ton fourreau <span class="stage2">(<i>elle se frappe</i>)</span>, tu peux t'y +rouiller; laisse-moi mourir.</p> + +<p class="stage1">(Elle tombe sur le corps de Roméo et meurt.)</p> + +<p class="stage1">(Entre la garde avec le page de Pâris.)</p> + +<p>LE PAGE.—Voilà l'endroit; là, où brûle ce flambeau.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—La terre est ensanglantée. Cherchez +autour du cimetière: allez quelques-uns de vous, et qui que +vous rencontriez, saisissez-le. <span class="stage2">(<i>Sortent quelques soldats.</i>)</span> Oh! +spectacle pitoyable! Ici le comte tué, et Juliette sanglante, +chaude encore et morte il n'y a qu'un moment, elle qui +est enterrée depuis deux jours. Allez instruire le prince; +courez chez les Capulet; avertissez les Montaigu. Allez +chercher encore quelques autres personnes. <span class="stage2">(<i>Sortent les +autres soldats.</i>)</span> Nous voyons bien le lieu où se sont accumulés +tant de malheurs; mais pour expliquer ce qui a +donné lieu<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a> à ces malheurs si déplorables, il nous en faut +connaître les circonstances.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71: </b><a href="#footnotetag71">(retour) </a><p><i>We see the ground whereon these woes do lie; but the true ground +of all these piteous woes, we cannot</i>, etc. <i>Ground</i> (lieu, endroit), et +<i>ground</i> (fondement).</p></blockquote> + +<p class="stage1">(Rentrent quelques soldats avec Balthasar.)</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Voici le domestique de Roméo, nous +l'avons trouvé dans le cimetière.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Gardez-le en sûreté jusqu'à l'arrivée +du prince.</p> + +<p class="stage1">(Un autre soldat arrive avec le frère Laurence.)</p> + +<p>TROISIÈME SOLDAT.—Voici un religieux qui tremble, +soupire et pleure. Nous lui avons pris cette bêche et ce +levier comme il venait de cette partie du cimetière.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Cela est très-suspect. Retenez aussi +ce religieux.</p> + +<p class="stage1">(Entre le prince avec sa suite.)</p> + +<p>LE PRINCE.—Quel malheur s'est donc éveillé si matin, +qu'il nous oblige avant le jour d'interrompre notre sommeil?</p> + +<p class="stage1">(Entrent Capulet, sa femme et plusieurs autres personnes.)</p> + +<p>CAPULET.—Qui est-ce qui se passe donc qu'on crie ainsi +dehors?</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—Le peuple crie dans les rues, +Roméo! d'autres, Juliette! d'autres, Pâris! et tous courent +en poussant des clameurs, vers notre monument.</p> + +<p>LE PRINCE.—Quelle est donc cette alarme dont le bruit +a frappé nos oreilles?</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Mon souverain, ici est le comte +Pâris tué, et Roméo mort, et Juliette, morte depuis deux +jours, qui n'est pas froide encore, et vient d'être tuée.</p> + +<p>LE PRINCE.—Regardez, cherchez, et tâchez de découvrir +d'où viennent ces meurtres horribles.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Voici un religieux et le domestique +de Roméo qui est là assassiné; ils avaient sur eux des +instruments propres à ouvrir la tombe qui renferme ces +morts.</p> + +<p>CAPULET.—O ciel! ô ma femme! voyez comme notre +fille est sanglante! Ce poignard s'est mépris: hélas! en +voilà le fourreau sur le corps de Montaigu; et le fer +s'est égaré dans le sein de ma fille.</p> + +<p>LA SIGNORA CAPULET.—O malheureuse! ce spectacle de +mort est comme la cloche qui appelle ma vieillesse au +tombeau.</p> + +<p class="stage1">(Entre Montaigu.)</p> + +<p>LE PRINCE.—Approche, Montaigu. Tu t'es levé de bonne +heure pour voir ton fils et ton héritier couché là de meilleure +heure encore.</p> + +<p>MONTAIGU.—Hélas! prince, ma femme est morte cette +nuit, la douleur de l'exil de mon fils l'a suffoquée. Quels +malheurs nouveaux conspirent encore contre ma vieillesse?</p> + +<p>LE PRINCE.—Regarde, et tu verras.</p> + +<p>MONTAIGU.—O fils mal-appris, où est le respect de te +presser ainsi d'arriver avant ton père au tombeau?</p> + +<p>LE PRINCE.—Ferme pour un moment ta bouche à l'outrage, +jusqu'à ce que nous ayons pu éclaircir ces mystères +et en découvrir la source, la cause et la marche +véritable. Alors je me mets à la tête de vos communes +douleurs, et vous conduirai, s'il le faut, à la tombe. En +attendant, contenez-vous, et que le malheur subisse le +joug de la patience. <span class="stage2">(<i>Aux gardes.</i>)</span>—Qu'on amène devant +moi tous ceux que l'on soupçonne.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Je suis le plus considérable, le +moins capable d'action, et cependant, comme le temps +et le lieu déposent contre moi, le plus soupçonné de cet +horrible meurtre; et je comparais ici pour m'accuser et +me justifier, me condamner et m'absoudre.</p> + +<p>LE PRINCE.—Alors, dites tout de suite ce que vous savez +de ceci.</p> + +<p>FRÈRE LAURENCE.—Je serai court, car je n'ai plus l'haleine +aussi longue que le serait un ennuyeux récit.—Roméo, +que vous voyez mort, était l'époux de Juliette; et +cette Juliette, que vous voyez morte, l'épouse fidèle de Roméo. +Je les avais mariés, et le jour de leur mariage secret +fut le jour fatal de Tybalt, dont la mort prématurée a +banni de cette ville le nouvel époux de Juliette. C'était à +cause de cela, et non à cause de la mort de Tybalt, que +dépérissait Juliette.—Vous, Capulet, pour éloigner le +chagrin qui la tenait assiégée, vous l'avez fiancée et vous +vouliez la marier de force au comte Pâris. Alors elle vint +me trouver, et, les yeux égarés, elle me pressa de trouver +les moyens de la garantir de ce second mariage, +sans quoi elle allait se tuer dans ma cellule. Alors, usant +des secrets de mon art, je lui donnai un breuvage +assoupissant qui eût pour effet, comme je me l'étais proposé, +de produire en elle les apparences de la mort. +Cependant j'écrivis à Roméo de revenir ici dans cette +fatale nuit, pour m'aider à la retirer de sa tombe +empruntée: c'était le terme où la force du breuvage +devait expirer. Mais celui qui portait ma lettre, le frère +Jean, a été retenu par un accident, et me l'a rendue hier +au soir: alors tout seul, à l'heure marquée pour son +réveil, je suis venu dans l'intention de la tirer du tombeau +de sa famille, et de la tenir cachée dans ma cellule +jusqu'à ce que j'eusse une occasion favorable d'envoyer +vers Roméo. Mais à mon arrivée ici, qui a précédé de +quelques moments celui où elle s'est réveillée, j'y ai +trouvé le noble Pâris couché avant le temps, et le fidèle +Roméo mort. Elle s'éveille, et je la pressais de sortir, et +de supporter avec patience cette oeuvre du ciel; mais en +cet instant un bruit est venu m'effrayer et m'écarter du +tombeau: elle, livrée au désespoir, n'a pas voulu me +suivre, et, selon toute apparence, elle a elle-même +attenté à ses jours. C'est là tout ce que je sais: sa nourrice +est instruite de son mariage. Si dans tout ceci il est +arrivé quelque malheur par ma faute, que ma vieille +existence soit, quelques heures avant le temps, sacrifiée +à la rigueur des lois les plus sévères.</p> + +<p>LE PRINCE.—Nous t'avons toujours connu pour un +saint homme. Où est le domestique de Roméo? Qu'a-t-il +à nous apprendre là-dessus?</p> + +<p>BALTHASAR.—Je portai à mon maître la nouvelle de la +mort de Juliette. Aussitôt il partit de Mantoue en poste +pour venir à ce lieu même, à ce monument. Là, il m'ordonna +de remettre de bonne heure cette lettre à son +père, et, entrant sous cette voûte, me menaça de la +mort si je ne m'en allais pas et ne le laissais seul.</p> + +<p>LE PRINCE.—Donne-moi la lettre, je veux la lire. Où +est le page du comte, qui est allé chercher la garde? <span class="stage2">(<i>Au +page.</i>)</span>—Maraud, que faisait ton maître en ce lieu?</p> + +<p>LE PAGE.—Il y est venu avec des fleurs pour les jeter +sur le tombeau de la signora, et il m'a ordonné de me +tenir à l'écart: je lui ai obéi. Dans ce moment, un +homme avec une torche est venu pour ouvrir le monument; +et bientôt après mon maître s'est élancé sur lui +l'épée à la main: alors j'ai couru avertir la garde.</p> + +<p>LE PRINCE.—Cette lettre confirme le récit du religieux: +elle contient le récit de leurs amours, les nouvelles qu'il +a reçues de la mort de Juliette: il dit qu'il a acheté du +poison d'un pauvre apothicaire, et qu'il est venu à ce +monument pour y mourir et reposer auprès de Juliette.—Où +sont ces deux ennemis, Capulet, Montaigu?—Voyez +quelle verge s'est étendue sur vos haines. Le ciel a trouvé +le moyen de détruire votre bonheur par l'amour; et +moi, pour avoir fermé les yeux sur vos querelles, j'ai +perdu deux parents. Nous sommes tous punis.</p> + +<p>CAPULET.—O mon frère Montaigu, donne-moi ta main; +ce sera le douaire de ma fille: je ne peux rien te demander +de plus.</p> + +<p>MONTAIGU.—Et moi je puis te donner davantage, car +je ferai élever sa statue en or pur, et tant que Vérone +sera connue sous ce nom, nulle statue n'approchera du +prix de celle de la tendre et fidèle Juliette.</p> + +<p>CAPULET.—Roméo, aussi riche que son épouse, reposera +près d'elle: chétives expiations de nos inimitiés!</p> + +<p>LE PRINCE.—L'aurore de ce jour apporte avec elle une +sombre paix, et de douleur le soleil a caché son visage. +Sortez de ce lieu, et allez vous entretenir de ces tristes +aventures. Quelques-uns auront leur pardon, quelques-uns +aussi seront punis, car il n'y eut jamais une histoire +plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Roméo et Juliette, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMÉO ET JULIETTE *** + +***** This file should be named 18143-h.htm or 18143-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/4/18143/ + +Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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