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+The Project Gutenberg EBook of Roméo et Juliette, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Roméo et Juliette
+ Tragédie
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: April 10, 2006 [EBook #18143]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMÉO ET JULIETTE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ =====================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 3
+ Timon d'Athènes
+ Le Jour des Rois.--Les deux gentilshommes de Vérone.
+ Roméo et Juliette.--Le Songe d'une nuit d'été.
+ Tout est bien qui finit bien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+ =====================================================
+
+
+ ROMÉO ET JULIETTE
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+
+ NOTICE SUR ROMÉO ET JULIETTE
+
+
+Deux grandes familles de Vérone, les Montecchi et les Capelletti
+(les _Montaigu_ et les _Capulet_), vivaient depuis longtemps dans une
+inimitié qui avait souvent donné lieu, dans les rues, à des combats
+sanglants. Alberto della Scala, second capitaine perpétuel de Vérone,
+avait inutilement travaillé à les réconcilier; mais du moins était-il
+parvenu à les contenir de telle sorte que lorsqu'ils se rencontraient,
+dit l'historien de Vérone, Girolamo della Corte, «les plus jeunes
+cédaient le pas aux plus âgés, ils se saluaient et se rendaient le
+salut.»
+
+En 1303, sous Bartolommeo della Scala, élu capitaine perpétuel après
+la mort de son père Alberto, Antonio Cappelletto, chef de sa faction,
+donna, dans le carnaval, une grande fête, à laquelle il invita une
+partie de la noblesse de Vérone. Roméo Montecchio, âgé de vingt à vingt
+et un ans, et l'un des plus beaux et des plus aimables jeunes gens de
+la ville; s'y rendit masqué avec quelques-uns de ses amis. Au bout de
+quelque temps, ayant ôté son masque, il s'assit dans un coin d'où il
+pouvait voir et être vu. On s'étonna beaucoup de la hardiesse avec
+laquelle il venait ainsi au milieu de ses ennemis. Cependant, comme il
+était jeune et de manières agréables, ceux-ci, dit l'historien, «n'y
+firent pas autant d'attention qu'ils en auraient fait peut-être s'il eût
+été plus âgé.» Ses yeux et ceux de Juliette Cappelletto se rencontrèrent
+bientôt, et, frappés également d'admiration, ils ne cessèrent plus de se
+regarder. La fête s'étant terminée par une danse appelée chez nous, dit
+Girolamo, «la danse du chapeau» (_dal cappello_), une dame vint prendre
+Roméo, qui, se trouvant ainsi introduit dans la danse, après avoir fait
+quelques tours avec sa danseuse, la quitta pour aller prendre Juliette,
+qui dansait avec un autre. Aussitôt qu'elle l'eût senti lui toucher la
+main, elle lui dit: «Bénie soit votre venue!» Et lui, lui serrant la
+main, répondit: «Quelles bénédictions en recevez-vous, madame?» Et elle
+reprit en souriant: «Ne vous étonnez pas, seigneur, si je bénis votre
+venue; M. Mercutio était là depuis longtemps à me glacer, et par votre
+politesse vous êtes venu me réchauffer.» (Ce jeune homme, qui s'appelait
+Mercutio, dit le louche, et que l'agrément de son esprit faisait aimer
+de tout le monde, avait toujours eu les mains plus froides que la
+glace.) A ces mots, Roméo répondit: «Je suis grandement heureux de vous
+rendre service en quoi que ce soit.» Comme la danse finissait, Juliette
+ne put dire que ces mots: «Hélas! je suis plus à vous qu'à moi-même.»
+
+Roméo s'étant rendu plusieurs fois dans une petite rue, sur laquelle
+donnaient les fenêtres de Juliette, un soir elle le reconnut à «son
+éternuement ou à quelque autre signe,» et elle ouvrit la fenêtre. Ils
+se saluèrent «très-poliment (_cortesissimamente_),» et, après s'être
+longtemps entretenus de leurs amours, ils convinrent qu'il fallait
+qu'ils se mariassent, quoi qu'il en pût arriver; et que cela devait se
+faire par l'entremise du frère Lonardo, franciscain, «théologien, grand
+philosophe, distillateur admirable, savant dans l'art de la magie,» et
+confesseur de presque toute la ville. Roméo l'alla trouver, et le frère,
+songeant au crédit qu'il acquerrait, non-seulement auprès du capitaine
+perpétuel, mais dans toute la ville, s'il parvenait à réconcilier les
+deux familles, se prêta aux désirs des deux jeunes gens. A l'époque de
+la Quadragésime, où la confession était d'obligation, Juliette se rendit
+avec sa mère dans l'église de Saint-François, dans la citadelle, et
+étant entrée la première dans le confessionnal, de l'autre côté duquel
+se trouvait Roméo, également venu à l'église avec son père, ils reçurent
+la bénédiction nuptiale par la fenêtre du confessionnal, que le frère
+avait eu soin d'ouvrir; puis, par les soins d'une très adroite vieille
+de la maison de Juliette, ils passèrent la nuit ensemble dans son
+jardin.
+
+Cependant, après les fêtes de Pâques, une troupe nombreuse de Capelletti
+rencontra, à peu de distance des portes de Vérone, quelques Montecchi,
+et les attaqua, animée par Tébaldo, cousin germain de Juliette, qui,
+voyant que Roméo faisait tous ses efforts pour arrêter le combat,
+s'attacha à lui, et, le forçant à se défendre, en reçut un coup d'épée
+dans la gorge, dont il tomba mort sur-le-champ. Roméo fut banni, et,
+peu de temps après, Juliette, près de se voir contrainte d'en épouser un
+autre, eut recours au frère Lonardo, qui lui donna à avaler une poudre
+au moyen de laquelle elle devait passer pour morte, et être portée dans
+la sépulture de sa famille, qui se trouvait placée dans l'église du
+couvent de Lonardo. Celui-ci devait venir l'en retirer et la faire
+passer ensuite, déguisée, à Mantoue, où était Roméo, qu'il se chargeait
+d'instruire de tout.
+
+Les choses se passèrent comme l'avait annoncé Lonardo; mais Roméo ayant
+appris indirectement la mort de Juliette avant d'avoir reçu la lettre du
+religieux, partit sur-le-champ pour Vérone avec un seul domestique, et,
+muni d'un poison violent, se rendit au tombeau, qu'il ouvrit, baigna
+de larmes le corps de Juliette, avala le poison et mourut. Juliette,
+réveillée l'instant d'après, voyant Roméo mort et ayant appris du
+religieux, qui venait d'arriver, ce qui s'était passé, fut saisie d'une
+douleur si forte que, «sans pouvoir dire une parole, elle demeura morte
+sur le sein de son Roméo[1].»
+
+[Note 1: Voyez _Istorie di Verona del sig. Girolamo della Corte_, etc.,
+t. Ier, p. 589 et suiv. Édit. de 1594.]
+
+Cette histoire est racontée comme véritable par Girolamo della Corte; il
+assure avoir vu plusieurs fois le tombeau de Juliette et de Roméo, qui,
+s'élevant un peu au-dessus de terre et placé près d'un puits, servait
+alors de lavoir à la maison des orphelins de Saint-François, que l'on
+bâtissait en cet endroit. Il rapporte en même temps que le cavalier
+Gerardo Boldiero, son oncle, qui l'avait mené à ce tombeau, lui avait
+montré dans un coin du mur, près du couvent des Capucins, l'endroit d'où
+il avait entendu dire qu'un grand nombre d'années auparavant on avait
+retiré les restes de Juliette et de Roméo, ainsi que de plusieurs
+autres. Le capitaine Bréval, dans ses voyages, dit également avoir vu
+à Vérone, en 1762, un vieux bâtiment qui était alors une maison
+d'orphelins, et qui, selon son guide, avait renfermé le tombeau de Roméo
+et de Juliette; mais il n'existait plus.
+
+Ce n'est probablement pas sur le récit de Girolamo della Corte que
+Shakspeare a composé sa tragédie; elle fut d'abord représentée, à ce
+qu'il paraît, en 1595, chez lord Hundsdon, lord chambellan de la reine
+Élisabeth, et imprimée pour la première fois en 1597. Or, l'ouvrage
+de Girolamo della Corte, qui devait avoir vingt-deux livres, se trouve
+interrompu au milieu du vingtième livre et à l'année 1560 par la maladie
+de l'auteur. On voit de plus, dans la préface de l'éditeur, que cette
+maladie fut longue et amena la mort de l'historien, que la nécessité de
+revoir le travail auquel Girolamo n'avait pu mettre lui-même la dernière
+main prit un temps considérable, et enfin que les procès, tant «civils
+que criminels,» dont fut tourmenté l'éditeur, ne lui permirent pas de
+mener à fin son entreprise aussi promptement qu'il l'aurait désiré; en
+sorte que l'ouvrage de Girolamo ne put être publié que longtemps après
+sa mort: l'édition de 1594 est donc, selon toute apparence, la première,
+et ne pouvait guère, en 1595, être déjà venue à la connaissance de
+Shakspeare.
+
+Mais l'histoire de Roméo et de Juliette, sans doute très-populaire à
+Vérone, avait déjà fait le sujet d'une nouvelle, composée par Luigi da
+Porto, et publiée à Venise en 1535, six ans après la mort de l'auteur,
+sous le titre de la _Giulietta_. Cette nouvelle, réimprimée, traduite,
+imitée dans plusieurs langues, fournit à Arthur Brooke le sujet d'un
+poëme anglais, publié en 1562[2], et où Shakspeare a certainement puisé
+le sujet de sa tragédie. L'imitation est complète. Juliette, dans le
+poëme de Brooke ainsi que dans la nouvelle de Luigi da Porto, se tue
+avec le poignard de Roméo, au lieu de mourir de douleur comme dans
+l'histoire de Girolamo della Corte; mais ce qu'il y a de singulier,
+c'est que le poëme d'Arthur Brooke, et Shakspeare qui l'a suivi, fassent
+mourir Roméo comme dans l'histoire, avant le réveil de Juliette, tandis
+que, dans la nouvelle de Luigi da Porto, il ne meurt qu'après l'avoir
+vue se réveiller et avoir eu avec elle une scène de douleur et
+d'adieux. On a reproché à Shakspeare de ne s'être pas conformé à cette
+circonstance qui lui fournissait une situation très-pathétique, et on
+en a conclu qu'il ne connaissait pas la nouvelle italienne, bien que
+traduite en anglais. Cependant quelques circonstances donnent lieu de
+croire que Shakspeare connaissait cette traduction. Quant à ses motifs
+pour préférer le récit du poëte à celui du romancier, il peut en avoir
+eu plusieurs: d'abord, pour s'être écarté en un point si important de la
+nouvelle de Luigi da Porto, qu'il a suivie scrupuleusement sur presque
+tous les autres, peut-être Arthur Brooke, l'auteur même du poëme,
+avait-il eu quelques renseignements sur l'histoire véritable, telle que
+l'avait racontée Girolamo della Corte, contemporain de Shakspeare;
+il aura pu les lui communiquer, et l'exactitude de Shakspeare à se
+rapprocher, autant qu'il le pouvait, de l'histoire ou des récits reçus
+comme tels, ne lui aura pas permis d'hésiter dans le choix. D'ailleurs,
+et c'est probablement ici la vraie raison du poëte, Shakspeare ne fait
+presque jamais précéder une résolution forte par de longs discours:
+«Les discours, dit Macbeth, jettent un souffle trop froid sur l'action.»
+Quelques angoisses que la réflexion ajoute à la douleur, elle porte
+l'esprit sur un trop grand nombre d'objets pour ne pas le distraire de
+l'idée unique qui conduit aux actions désespérées. Après avoir reçu les
+adieux de Roméo, après avoir pleuré sa mort avec lui, il eût pu arriver
+que Juliette la pleurât toute sa vie au lieu de se tuer à l'instant.
+Garrick a refait cette scène du tombeau d'après la supposition adoptée
+par la nouvelle de Luigi da Porto; la scène est touchante, mais, comme
+cela était peut-être inévitable dans une situation pareille, impossible
+à rendre par des paroles; les sentiments en sont trop et trop peu
+agités, le désespoir trop et trop peu violent. Il y a dans le laconisme
+de la Juliette et du Roméo de Shakspeare, à ces derniers moments, bien
+plus de passion et de vérité.
+
+[Note 2: Sous le titre de: _l'Histoire tragique de Roméo et Juliette,
+contenant un exemple rare de vraie fidélité, avec les subtiles
+inventions et pratiques d'un vieux moine, et leur fâcheuse issue._
+Ce poëme a été réimprimé à la suite de _Roméo et Juliette_, dans les
+grandes éditions de Shakspeare, entre autres dans celle de Malone.]
+
+Ce laconisme est d'autant plus remarquable que, dans tout le cours de
+la pièce, Shakspeare s'est livré sans contrainte à cette abondance de
+réflexions et de paroles qui est l'un des caractères de son génie. Nulle
+part le contraste n'est plus frappant entre le fond des sentiments que
+peint le poëte et la forme sous laquelle il les exprime. Shakspeare
+excelle à voir les sentiments humains tels qu'ils se présentent, tels
+qu'ils sont réellement dans la nature, sans préméditation, sans travail
+de l'homme sur lui-même, naïfs et impétueux, mêlés de bien et de mal,
+d'instincts vulgaires et d'élans sublimes, comme l'est l'âme humaine
+dans son état primitif et spontané. Quoi de plus vrai que l'amour de
+Roméo et de Juliette, cet amour si jeune, si vif, si irréfléchi, plein
+à la fois de passion physique et de tendresse morale, abandonné sans
+mesure et pourtant sans grossièreté, parce que les délicatesses du coeur
+s'unissent partout à l'emportement des sens! Il n'y a rien là de subtil,
+ni de factice, ni de spirituellement arrangé par le poëte; ce n'est ni
+l'amour pur des imaginations pieusement exaltées, ni l'amour licencieux
+des vies blasées et perverties; c'est l'amour lui-même, l'amour tout
+entier, involontaire, souverain, sans contrainte et sans corruption, tel
+qu'il éclate à l'entrée de la jeunesse, dans le coeur de l'homme, à
+la fois simple et divers, comme Dieu l'a fait. _Roméo et Juliette_ est
+vraiment la tragédie de l'amour, comme _Othello_ celle de la jalousie,
+et _Macbeth_ celle de l'ambition. Chacun des grands drames de Shakspeare
+est dédié à l'un des grands sentiments de l'humanité; et le sentiment
+qui remplit le drame est bien réellement celui qui remplit et possède
+l'âme humaine quand elle s'y livre; Shakspeare n'y retranche, n'y ajoute
+et n'y change rien; il le représente simplement, hardiment, dans son
+énergique et complète vérité.
+
+Passez maintenant du fond à la forme et du sentiment même au langage
+que lui prête le poëte; quel contraste! Autant le sentiment est vrai
+et profondément connu et compris, autant l'expression en est souvent
+factice, chargée de développements et d'ornements où se complaît
+l'esprit du poëte, mais qui ne se placent point naturellement dans la
+bouche du personnage. _Roméo et Juliette_ est peut-être même, entre
+les grandes pièces de Shakspeare, celle où ce défaut abonde le plus. On
+dirait que Shakspeare a voulu imiter ce luxe de paroles, cette facilité
+verbeuse qui, dans la littérature comme dans la vie, caractérisent en
+général les peuples du midi; il avait certainement lu, du moins dans les
+traductions, quelques poëtes italiens; et les innombrables subtilités
+dont le langage de tous les personnages de _Roméo et Juliette_ est, pour
+ainsi dire, tissu, les continuelles comparaisons avec le soleil, les
+fleurs et les étoiles, quoique souvent brillantes et gracieuses, sont
+évidemment une imitation du style des sonnets et une dette payée à la
+couleur locale. C'est peut-être parce que les sonnets italiens sont
+presque toujours sur le ton plaintif que la recherche et l'exagération
+de langage se font particulièrement sentir dans les plaintes des deux
+amants; l'expression de leur court bonheur est, surtout dans la bouche
+de Juliette, d'une simplicité ravissante; et quand ils arrivent au terme
+extrême de leur destinée, quand le poëte entre dans la dernière scène
+de cette douloureuse tragédie, alors il renonce à toutes ses velléités
+d'imitation, à toutes ses réflexions spirituellement savantes; ses
+personnages, à qui, dit Johnson, «il a toujours laissé un _concetti_
+dans leur misère,» n'en retrouvent plus dès que la misère a frappé ses
+grands coups; l'imagination cesse de se jouer; la passion elle-même
+ne se montre plus qu'en s'unissant à des sentiments solides, graves,
+presque sévères; et cette amante si avide des joies de l'amour,
+Juliette, menacée dans sa fidélité conjugale, ne songe plus qu'à remplir
+ses devoirs et à conserver sans tache l'épouse de son cher Roméo.
+Admirable trait de sens moral et de bon sens dans le génie adonné à
+peindre la passion!
+
+Du reste, Shakspeare se trompait lorsqu'en prodiguant les réflexions,
+les images et les paroles, il croyait imiter l'Italie et ses poëtes. Il
+n'imitait pas du moins les maîtres de la poésie italienne, ses pareils,
+les seuls qui méritassent ses regards. Entre eux et lui, la différence
+est immense et singulière: c'est par l'intelligence des sentiments
+naturels que Shakspeare excelle; il les peint aussi vrais et aussi
+simples, au fond, qu'il leur prête d'affectation et quelquefois de
+bizarrerie dans le langage; c'est au contraire dans les sentiments
+mêmes que les grands poëtes italiens du XIVe siècle, Pétrarque surtout,
+introduisent souvent autant de recherche et de subtilité que d'élévation
+et de grâce; ils altèrent et transforment, selon leurs croyances,
+religieuses et morales, ou même selon leurs goûts littéraires, ces
+instincts et ces passions du coeur humain auxquels Shakspeare laisse
+leur physionomie et leur liberté natives. Quoi de moins semblable que
+l'amour de Pétrarque pour Laure et celui de Juliette pour Roméo? En
+revanche, l'expression, dans Pétrarque, est presque toujours aussi
+naturelle que le sentiment est raffiné; et tandis que Shakspeare
+présente, sous une forme étrange et affectée, des émotions parfaitement
+simples et vraies, Pétrarque prête à des émotions mystiques, ou du moins
+singulières et très-contenues, tout le charme d'une forme simple et
+pure.
+
+Je veux citer un seul exemple de cette différence entre les deux poëtes,
+mais un exemple bien frappant, car c'est sur la même situation, le même
+sentiment, presque sur la même image que, dans cette occasion, ils se
+sont exercés l'un et l'autre.
+
+Laure est morte. Pétrarque veut peindre, à son entrée dans le sommeil
+de la mort, celle qu'il a peinte, si souvent et avec tant de passion
+charmante, dans l'éclat de la vie et de la jeunesse:
+
+ Non come fiamma che per forza è spenta,
+ Ma che per se medesma si consume,
+ Sen' andò in pace l'anima contenta,
+ A guisa d'un soave e chiaro lume,
+ Cui nutrimento a poco a poco manca,
+ Tenendo al fin il suo usato costume.
+ Pallida nò, ma più che neve bianca
+ Che senza vento in un bel colle fiocchi,
+ Parea posar come persona stanca.
+ Quasi un dolce dormir ne' suoi begli occhi,
+ Sendo lo spirto già da lei diviso,
+ Era quel che morir chiaman gli schiocchi.
+ Morte bella parea nel suo bel viso[3].
+
+[Note 3: _Rime di Petrarca, Trionfo della morte_, c. I.]
+
+«Comme un flambeau qui n'est pas éteint violemment, mais qui se consume
+de lui-même, son âme sereine s'en alla en paix, semblable à une lumière
+claire et douce à qui l'aliment manque peu à peu, et qui garde jusqu'à
+la fin son apparence accoutumée. Elle n'était point pâle, mais, plus
+blanche que la neige qui tombe à flocons, sans un souffle de vent, sur
+une gracieuse colline, elle semblait se reposer, comme une personne
+fatiguée. L'esprit s'étant déjà séparé d'elle, ses beaux yeux semblaient
+dormir doucement de ce sommeil que les insensés appellent la mort, et la
+mort paraissait belle sur son beau visage.»
+
+Juliette aussi est morte. Roméo la contemple dans son tombeau, et lui
+aussi il la trouve toujours belle:
+
+ ... O, my love, my wife!
+ Death, that has suck'd the honey of thy breath,
+ Has had no power yet upon thy beauty;
+ Thou art not conquer'd; beauty's ensign yet
+ Is crimson in thy lips and in thy cheeks;
+ And death's pale flag is not advanced there!
+
+«O mon amour, ma femme! la mort, qui a sucé le miel de ton haleine, n'a
+point eu encore de pouvoir sur ta beauté; tu n'es pas sa conquête; la
+couleur de la beauté, l'incarnat brille encore sur tes lèvres et sur tes
+joues, et la mort n'a pas planté ici son pâle drapeau!»
+
+Je n'ai garde d'insister sur la comparaison. Qui ne sent combien la
+forme est plus simple et plus belle dans Pétrarque? C'est la poésie
+suave et brillante du Midi à côté de l'imagination forte, rude et
+heurtée du Nord.
+
+L'amour de Roméo pour Rosalinde est une invention de Luigi da Porto,
+conservée dans le poëme d'Arthur Brooke. Cette invention jette si peu
+d'intérêt sur les premiers actes de la pièce, que Shakspeare ne l'a
+probablement adoptée que pour faire mieux ressortir ce caractère de
+soudaineté propre aux passions du climat. Le personnage de Mercutio lui
+a été indiqué par ces vers du poëme anglais:
+
+ A courtier that eche where was highly had in price,
+ For he was courteous of his speech, and pleasant of devise.
+ Even as a lyon would among the lambs be bold,
+ Such was among the bashful maydes Mercutio to behold.
+
+«Un courtisan que, quelque part qu'il se trouvât, chacun tenait en
+très-haute estime, car il était courtois dans ses discours et devisait
+plaisamment; autant un lion serait hardi au milieu des agneaux, autant
+Mercutio le paraissait au milieu des jeunes filles timides.»
+
+Tel était sans doute le bel air du temps de Shakspeare, et c'est comme
+le type de l'homme aimable et amusant qu'il a peint Mercutio. Cependant,
+si la hardiesse lui a manqué pour attaquer, comme Molière, les ridicules
+de la cour, il laisse assez souvent entrevoir que le ton lui en était
+à charge. Le rôle de Mercutio paraît avoir coûté à son goût et à la
+justesse de son esprit. Dryden rapporte, comme une tradition de son
+temps, que Shakspeare disait «qu'il avait été obligé de tuer Mercutio au
+troisième acte, de peur que Mercutio ne le tuât.» Cependant Mercutio a
+conservé en Angleterre de zélés partisans; Johnson entre autres, à
+cette occasion, traite assez durement Dryden pour quelques paroles
+irrévérentes sur cet aimable Mercutio, dont les «saillies, dit-il, ne
+sont peut-être pas toujours à sa portée.» L'éloignement de Shakspeare
+pour le genre d'esprit qu'il a prodigué dans _Roméo_ est, du reste,
+suffisamment prouvé par l'injonction du frère Laurence à Roméo, lorsque
+celui-ci commence à lui expliquer ses affaires en style de sonnet: «Mon
+fils, lui dit-il, parle simplement.» Le frère Laurence est l'homme sage
+de la pièce, et ses discours sont en général aussi simples que de son
+temps il était permis à un philosophe de l'être.
+
+Le rôle de la nourrice de Juliette offre également peu de ces subtilités
+que Shakspeare paraît, dans cet ouvrage, avoir réservées aux gens de la
+haute classe, et quelquefois aux valets qui les imitent. Ce caractère
+de la nourrice est indiqué dans le poëme d'Arthur Brooke, où il est
+loin cependant d'avoir la même vérité grossière que dans la pièce de
+Shakspeare.
+
+Partout où ils échappent aux concetti, les vers de _Roméo et Juliette_
+sont peut-être les plus gracieux et les plus brillants qui soient
+sortis de la plume de Shakspeare; ils sont en grande partie rimés, autre
+hommage rendu aux habitudes italiennes.
+
+_Roméo et Juliette_ fut jouée pour la première fois, en 1596, par _les
+serviteurs de lord Hundsdon_, les grands seigneurs ayant joui jusqu'au
+règne de Jacques Ier d'une liberté illimitée quant à la protection
+qu'ils accordaient aux acteurs. Un acte du Parlement y apporta alors
+quelque restriction.
+
+
+
+
+ROMÉO ET JULIETTE
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+
+ ESCALUS, prince de Vérone.
+ PARIS, jeune seigneur, parent du prince.
+ MONTAIGU, CAPULET, chefs des deux maisons ennemies.
+ UN VIEILLARD, oncle de Capulet.
+ ROMÉO, fils de Montaigu.
+ MERCUTIO, parent du prince et ami de Roméo.
+ BENVOLIO, neveu de Montaigu et ami de Roméo.
+ TYBALT, neveu de la signora Capulet.
+ FRERE LAURENCE, franciscain.
+ FRERE JEAN, religieux du même ordre.
+ BALTHASAR, domestique de Roméo.
+ SAMSON, GREGOIRE, domestique de Capulet.
+ ABRAHAM, domestique de Montaigu.
+ UN APOTHICAIRE.
+ TROIS MUSICIENS.
+ UN VALET.
+ UN PAGE de Pâris.
+ PIERRE.
+ UN OFFICIER.
+ CHOEUR.
+ LA SIGNORA MONTAIGU, femme de Montaigu.
+ LA SIGNORA CAPULET, femme de Capulet.
+ JULIETTE, fille de Capulet.
+ LA NOURRICE de Juliette.
+
+ CITOYENS DE VÉRONE, PLUSIEURS HOMMES ET FEMMES DES DEUX FAMILLES,
+ MASQUES, GARDES, GENS DU GUET ET SERVITEURS.
+
+La scène est pendant presque toute la pièce à Vérone.
+
+Au cinquième acte elle est une fois à Mantoue.
+
+
+
+
+ PROLOGUE
+
+
+Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène, l'antique haine de
+deux maisons égales en dignité vient d'éclater par de nouveaux troubles,
+où le sang des citoyens a souillé les mains des citoyens. De la race
+funeste de ces deux ennemis a pris naissance, sous des étoiles funestes,
+un couple d'amants infortunés dont les malheurs et la ruine déplorable
+enseveliront avec eux les luttes de leurs parents. L'épisode terrible
+de cet amour marqué de mort, l'obstination de leurs parents dans des
+fureurs dont la mort de leurs enfants peut seule terminer le cours,
+vont pendant ces deux heures occuper notre scène. Si vous nous prêtez
+la faveur d'une oreille attentive, nous travaillerons par nos efforts à
+perfectionner ce qui pourrait manquer ici.
+
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Une place publique.
+
+_Entrent_ SAMSON et GRÉGOIRE, _armés d'épées et de boucliers._
+
+
+SAMSON.--Tiens, Grégoire, sur ma parole, on ne nous
+fera plus avaler de pilules[4].
+
+[Note 4:
+SAMSON. _Gregory, o'my word, we'll not carry coals._
+GREGORY. _No, for then we should be colliers._
+SAMSON. _I mean, an we be in choler we'll draw._
+GREGORY. _Ay, while you live, draw your neck out, o'the collar._
+
+_Carry coals_ (porter du charbon) était, du temps de Shakspeare, une
+expression proverbiale en anglais pour dire _supporter des injures_.
+Samson, jouant sur les deux sens de cette expression, répond: _Non, car
+nous serions des charbonniers._ Il a fallu changer cette réplique de
+Samson pour qu'elle se rapportât à l'expression _avaler des pilules_,
+la seule qui, en français puisse rendre _carry coals_. On a été de même
+obligé à quelques légères altérations dans les deux répliques suivantes,
+dont la plaisanterie porte sur la consonance des mots _choler_ (colère)
+et _collar_ (collier, collier de fer). La même liberté, et de plus
+grandes encore seront souvent indispensables dans le cours de cette
+pièce, pour donner un sens quelconque à cette suite de jeux de mots,
+de calembours, de quolibets, dont se compose, durant les deux premiers
+actes, la conversation de presque tous les personnages, et aussi pour
+éviter ou adoucir quelques plaisanteries trop grossières. C'est un
+travail ingrat autant que rebutant de chercher dans la partie burlesque
+de notre langue de quoi travestir convenablement des bouffonneries où
+l'esprit ne peut découvrir d'autre mérite que celui qu'elles empruntent
+de ce grotesque attirail, et où l'on est à chaque instant tenté de
+demander pardon au lecteur de la peine qu'on prend pour lui transmettre
+ces puérilités: mais c'est Shakspeare qu'il s'agit de faire connaître,
+ou du moins le goût de ce temps d'où est sorti Shakspeare.]
+
+GRÉGOIRE.--Non, car elles pourraient bien nous donner la colique.
+
+SAMSON.--Je veux dire que, si on nous fâche, il faudra être francs du
+collier.
+
+GRÉGOIRE.--Franc pour toute ta vie du collier du bourreau, n'est-ce pas?
+
+SAMSON.--Je suis prompt à taper quand je me mets en train.
+
+GRÉGOIRE.--Mais tu n'es pas prompt à te mettre en train de taper.
+
+SAMSON.--La vue d'un de ces chiens de Montaigu me remue tout le corps.
+
+GRÉGOIRE.--On se remue pour courir; quand on est brave, on tient ferme:
+c'est pour cela que, lorsqu'on te remue, tu te sauves.
+
+SAMSON.--Un chien de cette maison me remuera de telle sorte que je
+tiendrai ferme: je prendrai le côté du mur avec tout homme ou femme des
+Montaigu.
+
+GRÉGOIRE.--C'est ce qui prouve que tu n'es qu'un faible esclave, car ce
+sont les plus faibles qu'on met au pied du mur[5].
+
+[Note 5: _The weakest goes to the wall_ (le plus faible va contre le
+mur). Il a fallu changer un peu le sens de la phrase pour qu'elle se
+prêtât à la suite de la plaisanterie. Samson répond que les femmes étant
+_the weaker vessels_ (les vases les moins solides), expression empruntée
+à l'Écriture, sont toujours (_thrust to the wall_) jetées contre le mur,
+au coin du mur.]
+
+SAMSON.--Oui, c'est vrai; et voilà pourquoi les femmes étant des
+vaisseaux plus fragiles, on les met toujours au pied du mur. Je prendrai
+le côté du mur sur les serviteurs de la maison de Montaigu; et pour les
+filles, je les mettrai au pied du mur.
+
+GRÉGOIRE.--La querelle est entre nos maîtres et nous, leurs hommes.
+
+SAMSON.--Cela m'est égal, je veux me montrer tyran. Quand je me serai
+battu avec les hommes, je serai cruel envers les filles: je leur
+couperai la tête.
+
+GRÉGOIRE.--La tête des filles?
+
+SAMSON.--Oui, la tête des filles, ou bien....[6]: arrange cela comme tu
+voudras.
+
+[Note 6: _Or their maidenheads; take it in what sense thou wilt._--GREG.
+_They must take it in sense that feel it._--SAMS. _Me they shall feel,
+while I am able to stand._ Le jeu de mots roule sur les têtes des filles
+(_the heads of the maids_) ou leur virginité (_maidenhead_); il est
+impossible à rendre en français.]
+
+GRÉGOIRE.--C'est à celles qui le sentiront à s'en arranger.
+
+SAMSON.--Elles me sentiront tant que le courage me tiendra; et on sait
+que je suis un gaillard bien en chair.
+
+GRÉGOIRE.--Oui, tu n'es pas poisson: si tu l'étais, tu serais un hareng
+de deux liards. Allons, tire ta flamberge; en voilà deux de la maison
+des Montaigu.
+
+(Entrent Abraham et Balthasar.)
+
+SAMSON.--Voilà mon épée hors du fourreau. Cherche-leur querelle, je
+t'épaulerai.
+
+GRÉGOIRE.--Comment, en tournant les épaules et en te sauvant?
+
+SAMSON.--Ne crains rien de mon courage.
+
+GRÉGOIRE.--Moi, craindre ton courage! non, vraiment.
+
+SAMSON.--Mettons la loi de notre côté; laissons-les commencer.
+
+GRÉGOIRE.--Je vais froncer le sourcil en passant devant eux; qu'ils le
+prennent comme ils voudront.
+
+SAMSON.--C'est-à-dire comme ils l'oseront. Moi, je vais leur mordre mon
+pouce[7]; s'ils le supportent, ils sont déshonorés.
+
+[Note 7: Mordre son pouce était, du temps de Shakspeare, une des
+insultes les plus en usage pour commencer une querelle.]
+
+ABRAHAM.--Est-ce à notre intention, monsieur, que vous mordez votre
+pouce?
+
+SAMSON.--Je mords mon pouce, monsieur.
+
+ABRAHAM.--Est-ce à notre intention, monsieur, que vous mordez votre
+pouce?
+
+SAMSON.--Aurons-nous la loi de notre côté si je réponds oui?
+
+GRÉGOIRE.--Non pas.
+
+SAMSON.--Non, monsieur, ce n'est pas à votre intention que je mords mon
+pouce; mais je mords mon pouce, monsieur.
+
+GRÉGOIRE.--Cherchez-vous querelle, monsieur?
+
+ABRAHAM.--Querelle, monsieur? Non monsieur.
+
+SAMSON.--Si vous cherchez querelle, monsieur, je suis bon pour vous; je
+sers un aussi bon maître que vous.
+
+ABRAHAM.--Pas un meilleur.
+
+SAMSON.--Soit, monsieur.
+
+GRÉGOIRE.--Dis meilleur. (_A part, à Samson_.) J'aperçois un des parents
+de mon maître[8].
+
+[Note 8: Il faut que cette phrase de Grégoire se rapporte à Tybalt,
+qu'il aperçoit apparemment de loin, car Benvolio est parent des
+Montaigu.]
+
+(On voit de loin entrer Benvolio.)
+
+SAMSON.--Oui, meilleur, monsieur.
+
+ABRAHAM.--Vous mentez.
+
+SAMSON.--Tirez, si vous êtes des hommes.--Grégoire, n'oublie pas ce coup
+qui fait tant de bruit.
+
+(Ils se battent.)
+
+BENVOLIO, _accourant l'épée nue pour les séparer_.--Séparez-vous,
+imbéciles. Remettez vos épées; vous ne savez ce que vous faites. (_Il
+abaisse leurs épées_)
+
+(Entre Tybalt.)
+
+TYBALT.--Quoi! tu tires l'épée contre cette lâche canaille! Tourne-toi,
+Benvolio; regarde ta mort en face.
+
+BENVOLIO.--Je ne veux que rétablir la paix ici. Remets ton épée, ou
+sers-t'en pour m'aider à séparer ces hommes.
+
+TYBALT.--Quoi! l'épée est tirée et tu parles de paix! Je hais ce mot
+comme je hais l'enfer, tous les Montaigu et toi. Défends-toi, lâche.
+
+(Ils se battent.)
+
+(Entrent des partisans des deux maisons qui se joignent à la mêlée.
+Entrent ensuite des citoyens avec de gros bâtons.)
+
+PREMIER CITOYEN.--Prenez vos bâtons, vos piques, vos pertuisanes.
+Frappons, faisons-les tomber à terre: à bas les Capulet! à bas les
+Montaigu!
+
+Entrent le vieux Capulet, en robe de chambre, et la signora Capulet.
+
+CAPULET.--Quel est ce bruit? Holà! Donnez-moi mon épée de combat.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Votre béquille, votre béquille! Que voulez-vous
+faire d'une épée?
+
+CAPULET.--Mon épée! vous dis-je, j'aperçois le vieux Montaigu: il fait
+briller sa lame en l'air pour me braver.
+
+(Entrent Montaigu et la signora Montaigu.)
+
+MONTAIGU.--C'est toi, traître de Capulet!--Ne me retenez pas,
+laissez-moi aller.
+
+LA SIGNORA MONTAIGU.--Je ne vous laisserai pas faire un pas pour
+chercher un ennemi.
+
+(Entrent le prince et sa suite.)
+
+LE PRINCE.--Sujets rebelles, ennemis de la paix, profanateurs de ce fer
+souillé du sang de vos voisins...--Ne m'écouteront-ils donc pas?--Holà!
+comment! Hommes ou bêtes que vous êtes, qui ne savez éteindre les
+flammes de votre rage pernicieuse que dans des flots de sang tirés de
+vos propres veines; sous peine de la torture, jetez à terre de vos mains
+sanglantes ces armes forgées par la colère[9], et écoutez la sentence
+de votre prince irrité.--Déjà par votre fait, vieux Capulet, et vous
+Montaigu, trois querelles intestines ont, sur une parole en l'air,
+troublé trois fois la tranquillité de nos rues, et fait quitter aux
+anciens de Vérone les graves ornements qui leur conviennent, pour manier
+de vieilles pertuisanes dans de vieilles mains rongées par la paix, afin
+de réprimer les violences de la haine qui vous ronge. Si jamais vous
+troublez encore nos rues, vous payerez de votre vie la violation de la
+paix. Pour cette fois, que tous se retirent, excepté vous, Capulet, qui
+me suivrez; et vous, Montaigu, rendez-vous cette après-midi à l'antique
+manoir de Villafranca[10], où nous tenons notre cour publique de
+justice, pour y apprendre nos intentions ultérieures sur ce qui vient de
+se passer. Encore une fois, sous peine de mort, que tous se retirent.
+
+[Note 9: _Mis-tempered weapons_, ce qui signifie à la fois armes d'une
+mauvaise trempe et armes forgées dans une mauvaise intention, forgées à
+mal.]
+
+[Note 10: _Villafranca_, que Shakspeare appelle _Free town_, était,
+selon la nouvelle originale, une propriété des Capulet.]
+
+(Sortent le prince, sa suite, Capulet, la signora Capulet, Tybalt, les
+citoyens et les domestiques.)
+
+LA SIGNORA MONTAIGU.--Qui donc a de nouveau ranimé cette ancienne
+querelle? Répondez, mon neveu; y étiez-vous lorsqu'elle a commencé?
+
+BENVOLIO.--Les domestiques de votre ennemi et les vôtres étaient déjà
+ici à se battre chaudement quand je suis arrivé: j'ai tiré l'épée pour
+les séparer. En ce moment est survenu, l'épée à la main, le bouillant
+Tybalt, qui, tout en me jetant des défis aux oreilles, s'est mis à faire
+le moulinet au-dessus de sa tête, et à pourfendre les vents, qui, n'en
+recevant pas le moindre mal, ont sifflé de mépris. Pendant que nous
+faisions échange d'estocades et de coups, venaient à tout moment de
+nouveaux combattants pour l'un et l'autre parti, jusqu'à ce qu'enfin est
+arrivé le prince, qui les a séparés.
+
+LA SIGNORA MONTAIGU.--Oh! où est Roméo? l'avez-vous vu aujourd'hui? Je
+suis bien heureuse qu'il ne se soit pas trouvé à cette bagarre.
+
+BENVOLIO.--Ce matin, madame, une heure avant que le divin soleil lançât
+son premier regard à travers la fenêtre d'or de l'orient, le trouble de
+mon âme m'a poussé à sortir hors de chez moi; et là, sous le bosquet de
+sycomores qui s'élève à l'ouest de la ville, aussi matinal que moi dans
+sa promenade, j'ai vu votre fils. J'ai marché vers lui; mais il m'a
+aperçu, et s'est glissé dans l'épaisseur du bois. Jugeant de ses
+sentiments par les miens, qui ne sont jamais plus actifs que dans la
+solitude, j'ai suivi mon humeur en ne poursuivant pas la sienne, et j'ai
+évité avec plaisir celui qui me fuyait avec plaisir.
+
+MONTAIGU.--Plus d'une fois avant le jour on l'a vu dans ce lieu
+augmenter de ses pleurs la fraîche rosée du matin, accroître les nuages
+des nuages qu'élevaient ses profonds soupirs; mais aussitôt qu'à la
+dernière extrémité de l'orient le soleil, qui égaye toutes choses,
+commence à tirer les obscurs rideaux du lit de l'Aurore, mon fils
+accablé rentre pour se dérober à sa lumière, se retire seul dans sa
+chambre, ferme les fenêtres, et, interdisant tout accès au doux éclat
+du jour, se forme ainsi une nuit artificielle. Cette disposition le
+conduira nécessairement à une mélancolie noire et funeste, si de bons
+conseils n'en écartent la cause.
+
+BENVOLIO.--Mon noble oncle, en savez-vous la cause?
+
+MONTAIGU.--Je ne la sais point, et ne puis l'apprendre de lui.
+
+BENVOLIO.--L'avez-vous pressé par quelques moyens?
+
+MONTAIGU.--Il l'a été par moi-même et par beaucoup d'autres amis; mais,
+n'écoutant que lui-même sur ses propres sentiments, il se garde, je ne
+saurais dire quelle fidélité, mais du moins un secret complet et absolu;
+aussi rebelle à toute tentative pour sonder ce mystère, que le bouton
+piqué par un ver envieux avant d'avoir pu déployer à l'air ses pétales
+odorants et livrer ses beautés au soleil. Si nous pouvions seulement
+savoir d'où provient son chagrin, nous serions aussi empressés de le
+guérir que de le connaître.
+
+(Roméo paraît dans l'éloignement.)
+
+BENVOLIO.--Tenez, le voilà qui vient. Veuillez vous éloigner; il faudra
+qu'il me refuse bien obstinément si je ne parviens pas à savoir ce qui
+l'afflige.
+
+MONTAIGU.--Je désire bien que tu sois assez heureux pour obtenir par ton
+insistance une sincère confession.--Venez, madame, retirons-nous.
+
+(Sortent Montaigu et la signora Montaigu.)
+
+BENVOLIO.--Bonjour, mon cousin.
+
+ROMÉO.--Le jour est-il donc si jeune encore?
+
+BENVOLIO.--Neuf heures viennent de sonner.
+
+ROMÉO.--Hélas! les heures tristes paraissent longues. Était-ce mon père
+que j'ai vu s'éloigner si vite?
+
+BENVOLIO.--C'était lui.--Quel est donc le chagrin qui allonge les heures
+de Roméo?
+
+ROMÉO.--La privation de ce qui les rendrait courtes si je le possédais.
+
+BENVOLIO.--Amoureux?
+
+ROMÉO.--Accablé[11].
+
+[Note 11: BENV. _In love?_
+
+ROM. Out.
+
+BENV. _Of love?_
+
+ROM. _Out of her_... etc.
+
+_Out of love_ signifie ici par amour. Benvolio, selon l'usage des jeunes
+gens de cette pièce de ne parler presque jamais sérieusement, veut
+tourner en plaisanterie la réponse de Roméo, en lui faisant dire qu'il
+est _amoureux par amour_. Cela ne pouvait se rendre.]
+
+BENVOLIO.--D'amour?
+
+ROMÉO.--De la rigueur de celle que j'aime.
+
+BENVOLIO.--Hélas! faut-il que l'Amour, aux regards si doux, soit à
+l'épreuve si dur et si tyrannique?
+
+ROMÉO.--Hélas! faut-il que l'Amour, avec ses yeux toujours couverts
+d'un bandeau, trouve sans voir des chemins pour faire sa volonté! Où
+dînerons-nous?--O dieux!--Quel était donc ce tumulte?--Mais, non, ne me
+le dis pas; j'ai tout entendu.--Il y a bien à faire avec la haine, mais
+plus encore avec l'amour.--O amour querelleur, ô haine amoureuse, toi
+qui es tout et nais d'abord de rien, chose légère qui nous accable,
+vanité sérieuse, chaos difforme des plus séduisantes apparences, plume
+de plomb, fumée brillante, feu glacé, santé malade, sommeil toujours
+éveillé qui n'est point le sommeil! voilà l'amour que je sens, sans y
+sentir l'amour. Cela ne te fait-il pas rire?
+
+BENVOLIO.--Non, cousin; bien plutôt pleurer.
+
+ROMÉO.--Tendre coeur, et de quoi?
+
+BENVOLIO.--De voir ton tendre coeur si oppressé.
+
+ROMÉO.--Eh bien! telle est l'erreur de l'affection. Mes chagrins
+demeuraient appesantis dans mon sein; tu les forces à se répandre en les
+pressant sous le poids du tien, et l'affection que tu me montres ajoute
+une peine de plus à cet excès de peine que je ressens déjà. L'amour est
+une fumée qu'élève la vapeur des soupirs: libre de s'échapper, c'est un
+feu qui éclate dans les yeux des amants; réprimé, une mer que les amants
+nourrissent de leurs larmes. Qu'est-ce encore autre chose? une
+folie raisonnable, une bile amère qui suffoque, un doux parfum qui
+conserve.--Adieu, mon cousin.
+
+(Il veut sortir.)
+
+BENVOLIO.--Doucement, je veux vous accompagner, et c'est me manquer que
+de me quitter ainsi.
+
+ROMÉO.--Eh! je ne me retrouve plus moi-même: je ne suis point ici; ce
+n'est point Roméo que tu vois, il est quelque part ailleurs.
+
+BENVOLIO.--Dites-le-moi dans votre tristesse; quelle est celle que vous
+aimez?
+
+ROMÉO.--Quoi! faut-il te le dire en gémissant?
+
+BENVOLIO.--En gémissant? Non, pas tout à fait; mais dites-le-moi
+tristement: qui est-ce?
+
+ROMÉO.--Demandez à un malade de faire avec tristesse son testament!
+Oh! qu'il est mal d'importuner d'un tel mot celui qui est si
+mal!--Tristement, cousin, j'aime une femme.
+
+BENVOLIO.--J'étais arrivé juste en supposant que vous aimiez.
+
+ROMÉO.--Un bien bon tireur! Et elle est belle celle que j'aime.
+
+BENVOLIO.--Un beau but, beau cousin, est plus facile à frapper.
+
+ROMÉO.--Eh bien! à ce coup-ci, vous manquez, on ne pourrait l'atteindre
+avec l'arc de Cupidon, car elle est animée de l'esprit de Diane, et
+solidement armée d'une chasteté à l'épreuve; elle vit invulnérable aux
+faibles coups de l'arc enfantin de l'Amour; elle ne se laissera point
+assiéger par d'amoureuses négociations, ne supportera pas la rencontre
+des yeux qui l'assaillent, n'ouvrira point le pan de sa robe à l'or qui
+séduit même les saints. Oh! elle est riche en beauté, pauvre seulement
+en ceci, qu'en mourant son trésor de beauté mourra avec elle.
+
+BENVOLIO.--A-t-elle donc juré de vivre dans la chasteté?
+
+ROMÉO.--Elle l'a juré; et cette parcimonie produira un immense dégât,
+car la beauté réduite par sa sévérité à mourir de faim prive de beauté
+toute postérité. Elle est trop belle, trop sagement belle, pour mériter
+le bonheur en me mettant au désespoir. Elle a fait un voeu contre
+l'amour; et sous ce voeu ma vie est une mort à moi qui vis pour te le
+dire.
+
+BENVOLIO.--Suivez mon conseil, oubliez de penser à elle.
+
+ROMÉO.--Oh! apprends-moi donc comment je pourrai oublier de penser.
+
+BENVOLIO.--En donnant à tes yeux quelque liberté: considère d'autres
+beautés.
+
+ROMÉO.--Ce serait le moyen de me faire penser plus souvent à son exquise
+beauté. Ces masques fortunés, qui caressent le front de nos belles
+dames, ne font par leur noirceur que nous rappeler la beauté qu'ils
+cachent. Celui qui est frappé d'aveuglement ne peut oublier le
+précieux trésor de la vue qu'il a perdu. Montre-moi une maîtresse belle
+par-dessus toutes les autres, que me sera sa beauté, sinon un livre
+de souvenirs où je lirai le nom de celle qui surpasse cette beauté
+incomparable? Adieu, tu ne peux m'apprendre à oublier.
+
+BENVOLIO.--Tu recevras de moi cette doctrine, ou j'en mourrai ton
+débiteur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Une rue.
+
+_Entrent_ CAPULET, PARIS, UN DOMESTIQUE.
+
+
+CAPULET.--Montaigu est lié par la même défense que moi, et sous des
+peines semblables; et il ne sera pas difficile, je pense, à deux
+vieillards comme nous de vivre en paix.
+
+PARIS.--Vous jouissez tous d'une existence honorable, et c'est pitié
+que vous ayez été si longtemps ennemis. Mais parlez, seigneur, que
+répondez-vous à ma demande?
+
+CAPULET.--En répétant ce que je vous ai déjà dit. Mon enfant est encore
+étrangère dans le monde; elle n'a pas vu s'accomplir la révolution de
+quatorze années: laissons encore pâlir l'orgueil de deux étés avant de
+la croire mûre pour être une épouse.
+
+PARIS.--De plus jeunes qu'elles sont devenues d'heureuses mères.
+
+CAPULET.--Mais elles se flétrissent trop tôt, ces mères prématurées.--La
+terre a englouti toutes mes autres espérances; elle est en espérance
+la maîtresse de mes terres. Mais faites-lui votre cour, aimable
+Pâris; gagnez son coeur; ma volonté n'est qu'une dépendance de son
+consentement: si elle vous agrée, c'est dans les limites de son choix
+que réside mon aveu, et que ma voix vous sera loyalement accordée.--Ce
+soir je donne une fête dont j'ai depuis longtemps l'usage; j'y ai invité
+beaucoup de convives, tous mes amis; et parmi eux, je vous verrai
+avec très-grande joie, comme un de plus, en augmenter le nombre.
+Attendez-vous à voir ce soir dans ma pauvre maison des étoiles qui
+foulent aux pieds la terre, éclipsent la lumière des cieux; cette joie
+bienfaisante que ressent le jeune homme plein d'ardeur lorsqu'avril,
+dans toute sa parure, marche sur les talons de l'hiver chancelant,
+vous l'éprouverez ce soir parmi ces jeunes fleurs de beauté prêtes à
+s'épanouir; écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et préférez celle
+dont le mérite sera le plus grand. Au milieu du spectacle d'une telle
+réunion, ma fille, réduite à elle-même, pourra faire nombre, mais non
+pas attirer l'attention.--Allons, venez avec moi.--(_A un domestique_.)
+Toi, maraud, trotte dans la belle Vérone; trouve toutes les personnes
+dont les noms sont écrits ici (_il lui donne un papier_), et dis-leur
+que la maison et le maître attendent leur bon plaisir.
+
+(Sortent Capulet et Pâris.)
+
+LE DOMESTIQUE.--Trouver ceux dont les noms sont écrits, ici! Il est
+écrit que le cordonnier se servira de sa toises et le tailleur de
+pierres de sa forme; le pêcheur de son pinceau, et le peintre de ses
+filets. Mais on m'envoie chercher les personnes dont les noms sont
+inscrits là-dessus, et je ne pourrai jamais trouver les noms que
+l'écrivain a écrits là-dessus. Il faut que je m'adresse aux savants...
+dans un moment...
+
+(Entrent Benvolio et Roméo.)
+
+BENVOLIO.--Allons, mon cher, la flamme est un remède à la brûlure qu'a
+faite une autre flamme; une douleur est diminuée par l'angoisse d'une
+autre; tournez jusqu'à vous étourdir et vous vous remettez en tournant
+dans l'autre sens; un chagrin désespéré se guérit par la langueur d'un
+nouveau chagrin. Laisse entrer dans tes yeux un nouveau poison, et
+l'ancien venin perdra toute son âcreté.
+
+ROMÉO.--Votre feuille de plantain est excellente pour cela.
+
+BENVOLIO.--Pour quel mal, je t'en prie?
+
+ROMÉO.--Pour vos os brisés?
+
+BENVOLIO.--Allons, Roméo, es-tu fou?
+
+ROMÉO.--Non, pas fou, mais lié plus que ne le serait un fou, tenu en
+prison, privé d'aliments, fustigé, tourmenté, et..... Bonsoir, mon bon
+garçon.
+
+LE DOMESTIQUE.--Dieu vous donne le bonsoir.--Je vous en prie, monsieur,
+savez-vous lire?
+
+ROMÉO.--Oui, c'est un bonheur que j'ai dans ma misère.
+
+LE DOMESTIQUE.--Peut-être l'avez-vous appris sans livres: mais, je vous
+prie, pouvez-vous lire tout ce que vous voyez?
+
+ROMÉO.--Oui, si je connais les caractères et la langue.
+
+LE DOMESTIQUE.--C'est répondre sincèrement; tenez vous en joie.
+
+ROMÉO.--Arrêtez, mon ami, je sais lire. (_Il lit_.) «Le seigneur
+Martino, sa femme et sa fille; le comte Anselme et ses charmantes
+soeurs; la dame veuve de Vitruvio; le seigneur Placentio et ses aimables
+nièces; Mercutio et son frère Valentin; mon oncle Capulet, sa femme et
+ses filles; ma jolie nièce Rosaline; Livia; le seigneur Valentio et son
+cousin Tybalt, Lucio et l'agréable Hélène.» C'est une belle assemblée.
+(_Il lui rend le papier_.) Où doit-elle se réunir?
+
+LE DOMESTIQUE.--Là-haut.
+
+ROMÉO.--Où, là-haut?
+
+LE DOMESTIQUE.--A souper, à la maison.
+
+ROMÉO.--A la maison de qui?
+
+LE DOMESTIQUE.--De mon maître.
+
+ROMÉO.--Au fait, c'est ce que j'aurais dû vous demander d'abord.
+
+LE DOMESTIQUE.--Maintenant je vous dirai, sans que vous me le demandiez,
+que mon maître est le puissant et riche Capulet; et si vous n'êtes pas
+de la maison de Montaigu, je vous invite à venir avaler un verre de vin.
+Tenez-vous en joie.
+
+(Il sort.)
+
+BENVOLIO.--A cette ancienne fête des Capulet soupera Rosaline, celle que
+tu aimes tant: avec toutes les beautés qu'on admire à Vérone. Viens-y,
+et d'un oeil sans prévention compare sa figure avec quelques autres que
+je te montrerai, et ton cygne ne te paraîtra plus qu'une corneille.
+
+ROMÉO.--Quand la religieuse dévotion de mes yeux pourra me soutenir
+un pareil mensonge, que mes larmes se changent en flammes, et que ces
+hérétiques diaphanes, si souvent noyés sans pouvoir mourir, soient
+brûlés comme imposteurs. Une femme plus belle que mon amante! Le soleil
+qui voit tout n'a jamais vu son égale depuis le commencement du monde.
+
+BENVOLIO.--Bon, vous l'avez vue belle parce qu'il n'y avait personne
+autre à côté; elle se balançait elle-même dans vos deux yeux: mais pesez
+dans ces balances de cristal la dame de vos pensées avec telle autre
+jeune fille que je vous montrerai brillant à cette fête, et à peine
+trouverez-vous bien celle qui vous paraît maintenant la plus belle de
+toutes.
+
+ROMÉO.--J'irai, non pour y voir un semblable objet, mais pour m'y
+pénétrer de plaisir dans la splendeur de celui qui m'est cher.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Un appartement de la maison de Capulet.
+
+LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE de Juliette.
+
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Nourrice, où est ma fille? Appelle-la, qu'elle
+vienne.
+
+LA NOURRICE.--Dans l'instant, sur mon honneur[12]..... à l'âge de douze
+ans--Je lui ai dit de venir.....--Quoi, mon agneau, mon oiseau du
+bon Dieu..... Dieu nous préserve..... Où est donc cette petite fille?
+Juliette!
+
+[Note 12: _By my maidenhead_.]
+
+(Entre Juliette.)
+
+JULIETTE.--Allons, qui m'appelle?
+
+LA NOURRICE.--Votre mère.
+
+JULIETTE.--Me voici, madame; que voulez-vous?
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Voici de quoi il s'agit.--Nourrice, laisse-nous un
+moment, nous avons à parler en secret.--Non, reviens, nourrice, je me
+suis ravisée; tu entendras notre entretien.--Tu sais que ma fille est
+d'un âge raisonnable.
+
+LA NOURRICE.--Ma foi, je puis vous dire son âge à une heure près.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Elle n'a pas quatorze ans.
+
+LA NOURRICE.--J'y mettrais quatorze de mes dents qu'elle n'a pas encore
+quatorze ans..... (et cependant à mon grand chagrin, je vous dis,
+je vous douze[13] qu'il ne m'en reste plus que quatre).... Combien
+avons-nous d'ici à la Saint-Pierre?
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Une quinzaine et quelques jours par-dessus[14].
+
+[Note 13: _And yet to my teen be it spoken I have four. Teen_ est un
+vieux mot qui signifie _chagrin_, il se prononce à peu près comme _ten_,
+dix. Il a fallu, pour conserver le jeu de mots, employer le quolibet de
+madame Jourdain.]
+
+[Note 14: _A fortnight and odd days._ Une quinzaine et quelques jours
+hors de compte. Odd signifie tout ce qui ne rentre pas dans une unité,
+une mesure, une règle commune. Il signifie aussi impair. La nourrice le
+prend dans ce sens et répond: _Even or odd_ (pair ou impair).]
+
+LA NOURRICE.--Par-dessus ou par-dessous, c'est précisément ce jour-là.
+Vienne la veille de la Saint-Pierre au soir, elle aura quatorze
+ans.--Suzanne et elle (Dieu fasse paix à toutes les âmes chrétiennes!)
+étaient du même âge....--C'est bien; Suzanne est avec Dieu; elle était
+trop bonne pour moi.--Mais, comme je disais, la veille au soir de la
+Saint-Pierre, elle aura quatorze ans; elle les aura, sûr; je me le
+rappelle à merveille. Il y a à présent onze ans du tremblement de terre,
+et elle fut sevrée, jamais je ne l'oublierai, précisément ce jour-là
+parmi tous les jours de l'année; car j'avais frotté d'absinthe le bout
+de mon sein, j'étais assise au soleil contre le mur du colombier; mon
+maître et vous étiez alors à Mantoue...--Oh! j'ai de la mémoire; et
+comme je vous disais, dès qu'elle eut goûté de l'absinthe sur le bout
+de mon sein, et qu'elle l'eut trouvée amère, il fallait la voir, pauvre
+petite, se fâcher et se mettre en colère contre le sein. Comme je
+disais, voilà le colombier qui tremble. Oh! il ne fut pas besoin, je
+vous jure, de me dire de trotter, et depuis ce temps-là, il y a onze
+ans, car elle se tenait déjà seule; quoi! avec le bout de la baguette
+elle courait et roulait tout partout: car, tenez, c'était la veille
+qu'elle s'était cassé la tête; et alors mon mari, Dieu veuille avoir son
+âme, c'était un drôle de corps! il releva l'enfant: «Comment, dit-il, tu
+te laisses tomber sur le nez! quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas
+en arrière; n'est-ce pas, Jules?» et, par Notre-Dame, la petite coquine
+cessa de pleurer, et dit: «Oui.» Voyez pourtant ce que c'est qu'une
+plaisanterie. J'en réponds, je vivrais mille ans que je ne l'oublierais
+jamais: «N'est-ce pas, Jules?» dit mon mari: et la petite morveuse finit
+tout de suite et dit: «Oui...»
+
+LA SIGNORA CAPULET.--En voilà assez; je t'en prie, tais-toi.
+
+LA NOURRICE.--Oui, madame; et pourtant je ne peux pas m'empêcher de rire
+quand je pense comme elle cessa de crier et dit: «Oui...» Et pourtant,
+je vous jure, elle avait sur le front une bosse aussi grosse que
+la coquille d'un poulet. C'était un coup terrible, et elle pleurait
+amèrement. «Comment, dit mon mari, tu te laisses tomber sur le nez! Tu
+tomberas en arrière quand tu seras plus grande; n'est-ce pas, Jules?»
+Elle finit tout de suite et dit: «Oui.»
+
+JULIETTE.--Finis, nourrice, finis, je t'en prie, quand je te le dis.
+
+LA NOURRICE.--Allons, j'ai fini. Que Dieu te marque de sa grâce! Tu
+étais la plus jolie petite enfant que j'aie jamais nourrie: si je peux
+vivre assez pour te voir mariée, je n'en demande pas davantage.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Et le mariage est justement le sujet dont je suis
+venu causer avec elle.--Dites-moi, ma fille Juliette, avez-vous envie de
+vous marier?
+
+JULIETTE.--C'est un honneur auquel je n'ai jamais pensé.
+
+LA NOURRICE.--Un honneur! Si je n'avais pas été ta seule nourrice, je
+dirais que tu as sucé la sagesse avec le lait.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! pensez maintenant au mariage. Il y a dans
+Vérone des femmes plus jeunes que vous, considérées et déjà mères; et
+moi, je m'en souviens bien, j'étais déjà votre mère longtemps avant
+l'âge où vous voilà fille encore; enfin, en un mot, le brave Pâris vous
+adresse ses voeux.
+
+LA NOURRICE.--C'est un homme, jeune dame... madame, c'est un homme comme
+tout le monde... Vraiment, il semble moulé en cire.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--L'été de Vérone n'a pas une fleur qui puisse lui
+être comparée.
+
+LA NOURRICE.--Oh! vraiment, c'est une fleur; ma foi, oui, une vraie
+fleur.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Qu'en dites-vous? Vous sentez-vous du goût pour
+ce gentilhomme? Ce soir, vous le verrez à notre fête. Parcourez tout le
+livre[15] de la figure du jeune Pâris, et vous y apercevrez le plaisir
+écrit avec la plume de la beauté. Examinez ces traits si bien d'accord,
+et vous verrez comme ils s'expliquent l'un l'autre; et ce que peut
+encore offrir d'obscur ce charmant volume, vous le trouverez écrit dans
+la marge de ses yeux. Ce précieux livre d'amour, cet amant encore sans
+liens ne demande, pour compléter sa beauté, que l'ornement dont il va se
+couvrir. C'est la mer qui fait vivre le poisson; et la beauté doit être
+orgueilleuse de donner asile à la beauté. Le livre qui sous ses fermoirs
+d'or enserre la légende dorée en partage la gloire aux yeux de tous:
+ainsi, en le possédant, vous partagerez tout ce qui lui appartient sans
+rien diminuer du vôtre.
+
+[Note 15: De toutes ces métaphores sur Pâris, comparé à un livre, une
+seule a paru impossible à rendre, c'est celle où la signora Capulet
+l'appelant _unbound lover_, en fait à la fois _un amant sans liens et un
+amant sans reliure_.]
+
+LA NOURRICE.--Diminuer! non, en vérité; elle grossira plutôt: les femmes
+grossissent par le moyen des hommes.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Répondez-moi en un mot: l'amour de Pâris
+pourrait-il vous plaire?
+
+JULIETTE.--Je verrai à le trouver agréable si le voir peut faire qu'il
+m'agrée. Mais mon regard ne pénétrera pas plus avant que le point où
+votre consentement lui donnera la force de se lancer.
+
+(Entre un domestique.)
+
+LE DOMESTIQUE.--Madame, les convives sont arrivés, le souper est servi,
+on vous attend; on demande ma jeune maîtresse; on jure, dans l'office,
+après la nourrice; toutes choses sont à point. Il faut que j'aille
+servir, je vous en prie, venez sur-le-champ.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Nous te suivons. Allons, Juliette, le comte nous
+attend.
+
+LA NOURRICE.--Allez, ma fille, chercher ce qui donnera d'heureuses nuits
+à vos heureux jours.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Une rue.
+
+_Entrent_ ROMÉO, MERCUTIO, BENVOLIO, _avec cinq ou six autres masques et
+des porteurs de flambeaux._
+
+
+ROMÉO.--Eh bien! est-ce là ce que nous dirons pour notre excuse, ou
+entrerons nous sans apologie?
+
+BENVOLIO.--Tous ces bavardages-là sont du temps passé[16].
+
+[Note 16: Il paraît qu'autrefois il arrivait souvent qu'on vînt à une
+fête sans y être invité; alors on paraissait en masque et précédé
+d'une espèce de hérault, également déguisé et qui prononçait par forme
+d'excuse un compliment préparé. Apparemment que, du temps de Shakspeare,
+la mode de ces compliments commençait à passer.]
+
+Nous n'aurons point de Cupidon avec son bandeau et son écharpe, portant
+un arc à la tartare fait de latte peinte, pour effrayer les dames au
+hasard, comme un homme qui chasse les corneilles; nous n'aurons pas non
+plus de ces prologues sans livres répétés en traînant après le souffleur
+au moment de notre entrée. Qu'ils nous mesurent des yeux comme il leur
+plaira, nous leur mesurerons une mesure de danse, et nous voilà partis.
+
+ROMÉO.--Donnez-moi une torche; ces gambades ne me vont pas. Sombre[17]
+comme je le suis, c'est à moi à porter le flambeau.
+
+[Note 17: Chaque troupe de masques était précédée d'un homme portant une
+torche qui entrait dans l'assemblée, mais ne se mêlait point à la fête.]
+
+MERCUTIO.--Vraiment, mon cher Roméo, il faudra bien que vous dansiez.
+
+ROMÉO.--Non pas moi, croyez-moi. Vous autres, vous avez des souliers
+à danser et le pied léger; moi, j'ai une âme de plomb qui me cloue
+tellement à terre que je ne saurais remuer.
+
+MERCUTIO.--Vous êtes amoureux, empruntez les ailes de l'Amour pour vous
+élancer au delà des hauteurs ordinaires.
+
+ROMÉO.--Il m'a lancé un dard qui me perce trop cruellement pour que
+je puisse me lancer sur ses ailes légères; et enchaîné[18] comme je le
+suis, je ne puis m'élever au-dessus de ma sombre tristesse: je succombe
+sous le pesant fardeau de l'Amour.
+
+[Note 18: Il y a ici abondance et complication de jeux de mots entre
+_sore_ (cruel) et _soar_ (prendre l'essor), _bound_ (enchaîné) et
+_bound_ (bond). On en a indiqué ce qui a été possible.]
+
+MERCUTIO.--Et en succombant vous écraserez l'Amour: vous êtes un poids
+trop fort pour quelque chose de si délicat.
+
+ROMÉO.--L'Amour délicat! il est dur, rude, ingouvernable, piquant comme
+l'épine.
+
+MERCUTIO.--Si l'Amour vous mène rudement, menez rudement l'Amour; s'il
+vous pique, donnez de l'éperon et vous le mettrez à bas. Allons, une
+boîte pour mon visage; c'est un masque pour un masque. (_Il met son
+masque_.) Que m'importe à présent quel oeil curieux remarque mes
+difformités? Voici un front refrogné qui rougira pour moi.
+
+BENVOLIO.--Allons, frappe, et entrons; et aussitôt entrés, que chacun
+ait recours à ses jambes.
+
+ROMÉO.--Donnez-moi une torche. Que des étourdis légers de coeur
+effleurent de leurs pieds les joncs insensibles[19]. Pour moi, je
+tiendrai, comme on dit, la chandelle, et je regarderai. Ce qui me
+convient, c'est le proverbe des grand'mères: «La fête n'a jamais été si
+belle, et je m'en vas[20].»
+
+[Note 19: Avant de connaître l'usage des tapis, on couvrait de joncs le
+sol des appartements; de là _joncher_.]
+
+[Note 20: MERCUT.
+
+ _The game was never so fair and I am done.
+ Tut, dun's the mouse, the constable's word,
+ If thou art dun, we'll draw thee from the mire_, etc.
+
+Il y a ici entre _done_ et _dun_ un jeu de mots intraduisible. _Dun's
+the mouse_ (la souris est grise) serait, selon les commentateurs, un
+proverbe équivalent à notre proverbe: _A la nuit, tous chats sont gris._
+Mais ils se trouvent hors d'état d'expliquer suffisamment l'allusion
+contenue dans ces mots _the constable's word_. En adoptant dans la
+traduction leur version sur le _dun's the mouse_, je serais plutôt tenté
+d'y voir un jeu de mots employé par quelque constable dans une occasion
+où, ayant à se saisir d'un malfaiteur, il aura employé, pour avertir ses
+gens sans alarmer celui qu'il cherchait, ces mots insignifiants, _dun's
+the mouse_ (la souris est grise), pour ceux-ci, _done's the mouse_ (la
+souris est prise, c'en est fait de la souris). Quoi qu'il en soit, cette
+explication n'est pas plus mauvaise qu'aucune de celles qu'ont données
+les commentateurs. _Dun out from the mire_ était une ancienne chanson:
+on a substitué à cette allusion impossible à rendre un jeu de mots sur
+ces deux sens du mot _gris_, qui n'est point dans Shakspeare, à charge
+de revanche.]
+
+MERCUTIO.--Bon, bon, à la nuit tous chats sont gris; c'est le mot du
+constable: et si tu es gris, nous te tirerons, sauf respect, de la mare
+où cet amour t'a enfoncé jusqu'aux oreilles. Venez, nous brûlons le
+jour[21]. Holà!
+
+[Note 21: _We burn day light_, expression proverbiale commune à
+l'anglais et au français.]
+
+ROMÉO.--Cela n'est pas ainsi.
+
+MERCUTIO.--Je veux dire, mon cher, qu'en nous arrêtant ainsi nous
+dépensons notre lumière sans profit, comme des lampes qui brûleraient le
+jour. Il faut voir dans ce que nous disons ce que nous avons intention
+de dire, car c'est là que la raison se trouvera cinq fois plutôt qu'une
+seule dans nos cinq sens.
+
+ROMÉO.--Oui, nous avons bonne intention en allant à cette mascarade;
+mais il n'est pas raisonnable d'y aller.
+
+MERCUTIO.--Peut-on te demander pourquoi?
+
+ROMÉO.--J'ai fait un songe cette nuit.
+
+MERCUTIO.--Et moi aussi.
+
+ROMÉO.--Eh bien! qu'avez-vous rêvé?
+
+MERCUTIO.--Que ceux qui rêvent mentent souvent[22].
+
+[Note 22: Jeu de mots intraduisible entre (lie) mentir, _et (lie)_ être
+couché.]
+
+ROMÉO.--Oui, lorsqu'endormis dans leur lit ils rêvent des choses vraies.
+
+MERCUTIO.--Oh! je vois que la reine Mab vous a visité cette nuit: c'est
+la fée sage-femme[23]. Elle vient, petite et légère comme l'agate placée
+à l'index d'un alderman, traînée par un attelage de minces atomes, et
+parcourt le nez des hommes pendant leur sommeil. Les rayons de ses roues
+sont faits de longues pattes de faucheur; l'impériale de sa voiture
+d'ailes de sauterelles; ses traits de la plus fine toile d'araignée; ses
+harnais des rayons humides d'un clair de lune. Le manche de son fouet
+est un os de grillon, et la mèche une mince pellicule. Son postillon est
+un petit moucheron vêtu de gris, pas à moitié si gros que le petit ver
+rond retiré avec la pointe d'une aiguille du doigt d'une jeune fille.
+Son chariot est une coquille de noisette vide travaillée par l'écureuil,
+ouvrier en bois, ou par le vieux ver, de temps immémorial associé des
+fées. C'est dans cet équipage qu'elle galope toutes les nuits au travers
+du cerveau des amants, et ils rêvent d'amour; sur les genoux des hommes
+de cour, et ils rêvent aussitôt de révérences; sur les doigts des gens
+de loi, et sur-le-champ ils rêvent d'épices; sur les lèvres des dames,
+et à l'instant elles rêvent de baisers: mais souvent Mab irritée les
+punit par des boutons d'avoir empesté leur haleine en mangeant des
+confitures[24]. Quelquefois elle galope sur le nez d'un courtisan, et il
+rêve qu'il flaire une place à solliciter. Quelquefois elle vient, avec
+la queue d'un pourceau de dîme, chatouiller le nez d'un prébendaire
+endormi, et il rêve d'un second bénéfice. Tantôt elle dirige son char
+sur le cou d'un soldat, et il rêve d'ennemis qu'il pourfend, de brèches,
+d'embuscades, de coutelas d'Espagne, de rasades profondes de cinq
+brasses: alors elle bat le tambour à son oreille; il s'éveille en
+sursaut, et dans sa frayeur il jure une ou deux invocations, puis se
+rendort. C'est cette même Mab qui pendant la nuit mêle la crinière des
+chevaux et la frise en sales tampons de crins ensorcelés, qui, une fois
+débrouillés, présagent de grands malheurs. C'est la sorcière qui
+pèse sur le sein des jeunes filles étendues dans leur lit, pour leur
+apprendre à supporter et en faire des femmes fortes[25]. C'est elle
+qui...
+
+[Note 23: _She is the fairies midwife_, ce qui ne signifie point _la
+sage-femme des fées_, mais _la sage-femme entre les fées_. On ne
+voit nulle part que l'emploi de la reine Mab, la fée des songes, fût
+d'accoucher les fées; mais c'était elle qui enlevait à leur mère,
+au moment de leur naissance, les enfants nés pendant la nuit pour y
+substituer un enfant étranger.]
+
+[Note 24: _Sweet meats_, espèce de confitures parfumées, connues alors
+sous le nom de _kissing comfits_, et dont les femmes faisaient un grand
+usage]
+
+[Note 25:
+
+ _This is the hag, when maids lie on their backs,
+ That presses them, and learn them first to bear,
+ Making them women of good carriage._
+
+La phrase était impossible à rendre exactement.]
+
+ROMÉO.--Paix, paix, Mercutio, paix; ce sont des riens que tu nous dis
+là.
+
+MERCUTIO.--Tu as raison, car je parle de songes, enfants d'un cerveau
+oisif, produit de quelques vaines chimères, d'une substance aussi légère
+que l'air, et plus inconstante que le vent, qui, caressant le sein glacé
+du nord, s'irrite soudain, et, par une bouffée contraire, tourne sa face
+vers le midi qui verse la rosée.
+
+BENVOLIO.--Ce vent dont vous nous parlez nous rejette loin de
+nous-mêmes. Le souper est fini et nous arriverons trop tard.
+
+ROMÉO.--Trop tôt, au contraire, j'en ai peur. Un pressentiment funeste
+semble me dire qu'au milieu des réjouissances de cette nuit quelque
+événement encore suspendu dans les astres va commencer son cours
+terrible, et amener, par le traître coup d'une mort prématurée, le terme
+de cette vie méprisée que je renferme en mon sein. Mais, que celui qui
+gouverne ma course dirige ma voile! Allons, joyeux seigneurs.
+
+BENVOLIO.--Battez, tambours.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens.
+
+_Entrent des_ DOMESTIQUES.
+
+
+PREMIER DOMESTIQUE.--Où est Potpan, qu'il ne m'aide pas à desservir?
+Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir!
+
+SECOND DOMESTIQUE.--Quand le bon air d'une maison est remis dans les
+mains d'un ou deux hommes, et des mains sales encore, cela fait mal au
+coeur[26].
+
+[Note 26: _Tis a foul thing. A foul thing_ signifie une chose
+_malpropre_ et une chose _fâcheuse, coupable_, etc.]
+
+PREMIER DOMESTIQUE.--Emporte les pliants, dérange le buffet, aie
+l'oeil à la vaisselle. Mon cher, mets de côté pour moi un morceau de
+massepain[27]; et si tu veux me faire plaisir, tu diras au portier de
+laisser entrer Suzanne Grindstone et Nell.--Antoine! Potpan!
+
+[Note 27: Les massepains étaient alors d'énormes gâteaux, dont nos
+_macarons_, dit l'un des commentateurs de Shakspeare ne sont qu'un
+_diminutif dégénéré_.]
+
+SECOND DOMESTIQUE.--Oui, mon garçon, nous voilà.
+
+PREMIER DOMESTIQUE.--On a besoin de vous, on vous appelle, on vous
+demande, on vous cherche dans la grande salle.
+
+SECOND DOMESTIQUE.--Nous ne pouvons pas être ici et là en même temps.
+Allons, gai, mes amis; soyons vifs un moment, et que celui qui vivra le
+dernier emporte tout.
+
+(Ils se retirent.)
+
+(Entrent Capulet, les convives et les masques.)
+
+CAPULET.--Cavaliers, soyez les bienvenus. Voilà des dames à qui les
+cors ne font pas mal au pied, et qui vous donneront bien un tour
+de danse.--Ah, ah! mesdames, laquelle de vous refusera de danser
+maintenant? Celle qui fera la dégoûtée, je protesterai qu'elle a des
+cors aux pieds. Est-ce là vous serrer de près?--Cavaliers, soyez les
+bienvenus. J'ai vu le temps où je portais un masque aussi, et où je
+pouvais conter mes histoires tout bas à l'oreille d'une belle dame,
+et de manière à ne pas lui déplaire. Ce temps est passé; il est
+passé, passé.--Vous êtes les bienvenus, cavaliers.--Allons, musiciens,
+commencez. En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes filles,
+sautez. (_Les instruments jouent et l'on danse_.) Holà! valets, encore
+des lumières, relevez les tables contre le mur; éteignez le feu, la
+salle devient trop chaude.--Allons, mon cher, voilà un divertissement
+imprévu qui ne prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin
+Capulet; car vous et moi nous avons passé nos jours de danse. Combien
+y a-t-il de temps que vous et moi nous avons porté un masque pour la
+dernière fois?
+
+SECOND CAPULET.--Par Notre-Dame, il y a trente ans.
+
+CAPULET.--Comment donc, mon cher? il n'y a pas tant, il n'y a pas tant.
+C'était à la noce de Lucentio: il y aura, vienne la Pentecôte quand elle
+voudra, quelque vingt-cinq ans; nous y allâmes en masque.
+
+SECOND CAPULET.--Il y a davantage, davantage: son fils est plus âgé que
+cela; son fils a trente ans.
+
+CAPULET.--Vous me direz cela, à moi? Il y a deux ans que son fils était
+encore mineur.
+
+ROMÉO.--Quelle est cette dame dont s'est enrichie la main de ce
+cavalier?
+
+UN DOMESTIQUE.--Je ne la connais pas, monsieur.
+
+ROMÉO.--Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux doit apprendre à
+briller. Sa beauté près de ce visage semblable à la nuit ressemble à un
+joyau attaché à l'oreille d'un Éthiopien: beauté trop brillante pour
+les usages de la vie, trop précieuse pour la terre! Telle une blanche
+colombe parmi les corbeaux, telle paraît cette dame auprès de ses
+compagnes. Quand la danse aura cessé, j'observerai où elle se tient; et
+je rendrai heureuse ma main téméraire en touchant la sienne. Mon coeur
+a-t-il aimé jusqu'à ce moment? Protestez du contraire, mes yeux, car
+jusqu'à cette nuit je n'avais jamais vu la véritable beauté.
+
+TYBALT.--A sa voix, cet homme doit être un Montaigu. Garçon, donne-moi
+ma rapière. Comment, ce misérable osera venir ici, caché sous un masque
+grotesque, pour dénigrer et ridiculiser notre fête! Par la tige et
+l'honneur de ma race, je ne crois pas pécher en lui donnant le coup de
+la mort.
+
+CAPULET.--Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi tempêtez-vous ainsi?
+
+TYBALT.--Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre ennemi; un traître
+qui est venu ici ce soir, en haine de nous, pour se moquer de notre
+fête.
+
+CAPULET.--Est-ce le jeune Roméo?
+
+TYBALT.--C'est lui-même, ce traître de Roméo.
+
+CAPULET.--Modère-toi, mon cher neveu; laisse-le en paix, il a l'air d'un
+noble cavalier; et, pour dire la vérité, tout Vérone le vante comme un
+jeune homme vertueux et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas,
+pour tous les trésors de cette ville, lui faire ici, dans ma maison, la
+moindre insulte. Sois donc patient, ne fais pas attention à lui: c'est
+ma volonté; et si tu la respectes, tu prendras un visage gracieux et
+quitteras cet air de mauvaise humeur qui sied mal dans une fête.
+
+TYBALT.--Il sied très-bien quand un pareil traître devient votre
+convive: je ne le souffrirai pas.
+
+CAPULET.--Vous le souffrirez vraiment, mon petit ami! Je vous dis que
+vous le souffrirez. Allons donc; est-ce moi qui suis le maître ici, ou
+bien vous? Allons donc, vous ne le souffrirez pas? Dieu me pardonne!
+vous allez mettre le trouble parmi mes hôtes, vous prendrez les airs
+d'un coq sur son panier[28]! vous ferez le maître!....
+
+[Note 28: _You will set cock-a-hoop_: un coq sur un cerceau.]
+
+TYBALT.--Mais, mon oncle, c'est une honte....
+
+CAPULET.--Allez, allez, vous êtes un jeune insolent.... Nous verrons
+vraiment.... Cette farce pourrait bien vous tourner mal. Je sais ce que
+je dis. Il faudra que vous veniez ici me contrarier! En vérité, vous
+prenez bien votre temps.--A merveille, mes enfants.--Vous n'êtes qu'un
+fat, allez; tenez-vous tranquille, ou....--Encore des lumières; encore
+des lumières. N'avez-vous pas de honte?--Je vous forcerai bien à être
+tranquille. Comment!--Allons, gai, mes enfants.
+
+TYBALT.--Cette patience forcée, et la colère à laquelle je voudrais
+m'abandonner, font, en se heurtant, trembler tout mon corps des assauts
+qu'elles se livrent. Je m'en irai; mais cette intrusion qui semble douce
+maintenant, se changera en fiel amer.
+
+(Il sort.)
+
+ROMÉO, _à Juliette_.--Si d'une main trop indigne j'ai profané la
+sainteté de l'autel, voici la douce expiation de ma faute: mes lèvres,
+pèlerins rougissants, sont prêtes à adoucir par un tendre baiser la rude
+impression de ma main.
+
+JULIETTE.--Bon pèlerin, vous faites injure à votre main, qui n'a montré
+en ceci qu'une dévotion pleine de convenance; car les saints ont des
+mains que peuvent toucher celles des pèlerins; et joindre les mains est
+le baiser du pieux voyageur en terre sainte.
+
+ROMÉO.--Les saints n'ont-ils pas des lèvres? et les pieux voyageurs
+aussi?
+
+JULIETTE.--Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer à prier.
+
+ROMÉO.--Oh! s'il en est ainsi, chère sainte, permets aux lèvres de faire
+l'office des mains: elles te prient, exauce leur prière, de peur que ma
+foi ne se change en désespoir.
+
+JULIETTE.--Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent la prière qui
+leur est faite.
+
+ROMÉO.--Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir le fruit de
+ma prière: ainsi vos lèvres auront purifié les miennes de leur péché.
+
+(Il lui donne un baiser.)
+
+JULIETTE.--Alors mes lèvres doivent avoir pris le péché dont elles ont
+déchargé les vôtres.
+
+ROMÉO.--Pris le péché de mes lèvres! ô faute doucement punie! Rendez-moi
+mon péché.
+
+JULIETTE.--Vous donnez des baisers avec méthode[29].
+
+[Note 29: _By the book_.]
+
+LA NOURRICE.--Madame, votre mère veut vous dire un mot.
+
+ROMÉO.--Quelle est sa mère?
+
+LA NOURRICE.--Vraiment, jeune homme; sa mère est la maîtresse de la
+maison, et c'est une bonne dame, sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille
+avec qui vous causiez; et je dis que celui qui mettra la main dessus
+aura du comptant.
+
+ROMÉO.--C'est une Capulet!--Oh! qu'il va m'en coûter cher! ma vie est
+engagée à mon ennemie.
+
+BENVOLIO.--Allons, Roméo, partons, la fête est à son plus beau moment.
+
+ROMÉO.--Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est que plus grand.
+
+CAPULET.--Arrêtez, cavaliers, ne songez pas encore à nous quitter: nous
+avons là une ridicule petite collation sans cérémonie.--Vous le voulez
+donc absolument? Allons, je vous remercie tous; je vous remercie,
+honnêtes cavaliers; bonne nuit.--Encore des torches par là!--Allons,
+allons donc chercher nos lits. Ah! par ma foi, mon cher (_au second
+Capulet_), il se fait tard. Je vais aller me reposer.
+
+(Ils sortent.)
+
+JULIETTE.--Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce cavalier?
+
+LA NOURRICE.--C'est le fils et l'héritier du vieux Tibério.
+
+JULIETTE.--Quel est celui qui sort actuellement?
+
+LA NOURRICE.--Je crois, ma foi, que c'est le jeune Pétruccio.
+
+JULIETTE.--Et celui qui le suit, qui ne voulait pas danser?
+
+LA NOURRICE.--Je ne le connais pas.
+
+JULIETTE.--Va, demande son nom.--S'il est marié, il est probable que mon
+tombeau sera mon lit nuptial.
+
+LA NOURRICE.--Son nom est Roméo: c'est un Montaigu, le fils unique de
+votre grand ennemi.
+
+JULIETTE.--Mon unique amour lié de l'unique objet de ma haine!....
+Je l'ai vu trop tôt sans le connaître! et je l'ai connu trop tard!
+O prodige de l'amour qui vient de naître en moi, que je sois forcée
+d'aimer un ennemi détesté!
+
+LA NOURRICE.--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?
+
+JULIETTE.--Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un avec qui j'ai
+dansé.
+
+(Une voix dans l'intérieur appelle Juliette.)
+
+LA NOURRICE.--Tout à l'heure, tout à l'heure. (_A Juliette_.) Venez,
+allons-nous-en; tous les étrangers sont partis.
+
+(Elles sortent.)
+
+(Entre le choeur.)
+
+LE CHOEUR.--Une ancienne passion languit maintenant sur son lit de mort,
+et de jeunes désirs soupirent après son héritage. Cette beauté pour qui
+l'amour gémissait et demandait à mourir, comparée à la tendre Juliette,
+a maintenant cessé d'être belle. Maintenant Roméo est aimé, et il aime à
+son tour; la magie des regards a jeté sur eux le même charme. Cependant
+il faut qu'il se plaigne à celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle
+dérobe sur de cruels hameçons le doux appât de l'Amour. Étant tenu pour
+un ennemi, il ne pourra avoir accès près d'elle pour exprimer ces voeux
+que les amants ont accoutumé de jurer; tandis qu'elle, aussi pressée
+d'amour, aura bien moins de moyens encore de chercher à rencontrer celui
+qu'elle aime depuis un moment, mais la passion leur prête sa puissance,
+l'occasion leur fournira les moyens de se rapprocher, et tempérera leur
+détresse par une douceur extrême.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Un lieu ouvert touchant le jardin de Capulet.
+
+_Entre_ ROMÉO.
+
+
+ROMÉO.--Puis-je aller plus loin lorsque mon coeur est ici? Marche, terre
+insensible, et retourne vers ton centre.
+
+(Il escalade le mur et saute dans le jardin.)
+
+(Entrent Benvolio et Mercutio.)
+
+BENVOLIO.--Roméo! cousin Roméo!
+
+MERCUTIO.--Il a fait sagement, et, sur ma vie, il s'est échappé pour
+aller trouver son lit.
+
+BENVOLIO.--Il a couru de ce côté, et a sauté par-dessus le mur de ce
+verger. Appelle-le, bon Mercutio.
+
+MERCUTIO.--Oui, et je vais même le conjurer.--Roméo! caprice! insensé!
+passion! amant! apparais-nous sous la forme d'un soupir; dis-nous
+seulement un vers, et je serai satisfait.--Crie-nous seulement un
+_hélas!_ Fais seulement rimer _tendresse_ et _maîtresse_; dis quelques
+mots de douceur à ma commère Vénus, un petit sobriquet à son fils et
+héritier le jeune aveugle Adam Cupidon[30], qui tira si proprement quand
+le roi Cophetua devint amoureux de la fille du mendiant[31].--Il ne
+m'entend point, il ne bouge point, il ne remue point; il faut que ce
+magot-là soit mort, et je vais l'évoquer.--Je te conjure par les yeux
+brillants de Rosaline, par son front élevé, par l'incarnat de ses
+lèvres, par son joli pied, par sa jambe bien faite, et tout ce qui
+s'ensuit[32], de nous apparaître sous ta propre ressemblance.
+
+[Note 30: _Adam Cupid_. Adam Bell était le nom d'un archer fameux auquel
+on a dû supposer que Shakspeare voulait faire allusion. C'est ce qui a
+engagé les critiques à adopter cette leçon à la place d'_Abraham Cupid_,
+que portent les premières éditions.]
+
+[Note 31: Allusion à un vers d'une ancienne ballade:
+
+ _The blinded boy that shoots so trim_,
+
+(L'enfant aveugle qui tire si proprement). La ballade a pour titre:
+_King Cophetua and the beggar maid_, et se trouve dans le recueil
+intitulé _Relics of ancient english poetry_, rassemblé par le docteur
+Percy.]
+
+[Note 32:
+
+ _By her fine foot, straight leg, and quivering thigh_
+ _And the demesnes that there adjacent lie_.
+]
+
+BENVOLIO.--S'il t'entend, tu le fâcheras.
+
+MERCUTIO.--Ce que je dis ne peut l'offenser; ce qui pourrait l'offenser
+serait d'évoquer quelque esprit étrange dans le cercle de sa maîtresse,
+et de l'y laisser jusqu'à ce qu'elle l'eût conjuré et fait rentrer
+dans l'abîme; cela pourrait l'irriter; mon invocation est honnête et
+obligeante, et je ne conjure au nom de sa maîtresse que pour le faire
+apparaître.
+
+BENVOLIO.--Viens, il se sera enfoncé sous ces arbres pour l'amour de la
+nuit; ils sont faits l'un pour l'autre[33]: son amour est aveugle; les
+ténèbres seules lui conviennent.
+
+[Note 33: _To be consorted with the humorous night, humorous_ veut dire
+ici _d'une humeur assortie à la sienne._]
+
+MERCUTIO.--Quand l'amour est aveugle, il ne peut toucher le
+but[34].--Roméo, je te souhaite une bonne nuit; moi, je vais gagner mon
+alcôve. Ce lit de camp est trop froid pour que j'y puisse dormir.--Eh
+bien! partons-nous?
+
+[Note 34: Il a fallu passer ces cinq vers:
+
+ _Now will he sit under a medlar tree
+ And wish his mistress were that kind of fruit
+ As maid call medlars, when they laugh alone.
+ O Roméo, that she were, ah that she were
+ An open_ et cætera, _thou a propin pear._
+
+Ces deux derniers vers, dont les commentateurs ne sont pas trop parvenus
+à saisir le sens, leur ont cependant paru d'une telle indécence qu'ils
+n'ont osé les insérer dans le texte, et les ont rejetés dans une note où
+ils nous apprennent que _l'et cætera_ est l'indication d'une obscénité
+encore plus grossière, l'usage, du temps de Shakspeare étant, lorsque
+quelque expression prononcée sur la scène paraissait trop indécente pour
+l'impression, de la suppléer par un _et cætera_.]
+
+BENVOLIO.--Allons, car il serait fort inutile de le chercher ici,
+puisqu'il ne veut pas qu'on le trouve.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Le jardin de Capulet.
+
+_Entre_ ROMÉO.
+
+
+ROMÉO.--Il se rit des cicatrices, celui qui n'a jamais reçu une
+blessure. (_Juliette paraît à une fenêtre._)--Mais doucement! Quelle
+lumière brille soudain à travers cette fenêtre? C'est l'Orient; Juliette
+est le soleil.--Lève-toi, soleil de beauté; tue la lune jalouse, déjà
+malade et pâle de douleur de ce que toi, sa servante, es bien plus belle
+qu'elle. Ne sois pas sa servante, puisqu'elle est jalouse. La couleur
+dont se revêtent ses vestales est une couleur malade et livide; on ne la
+voit qu'aux imbéciles, rejette-la loin de toi. Oui, c'est ma dame;
+oui, ce sont mes amours: oh! si elle pouvait savoir ce qu'elle est
+pour moi!--Elle parle, et cependant elle ne fait entendre aucun son.
+Qu'importe! ses yeux ont un langage; je veux leur répondre.--Je
+suis trop téméraire; ce n'est pas à moi qu'elle parle. Deux des
+plus brillantes étoiles du ciel, appelées ailleurs par quelque soin,
+conjurent ses yeux de briller dans leur sphère jusqu'à leur retour. Mais
+quoi? si ses yeux étaient au ciel, et que les étoiles fussent dans sa
+tête, l'éclat de ses joues leur ferait honte comme le jour à une lampe;
+et ses yeux, de la voûte du ciel, verseraient à travers les régions
+éthérées des flots si brillants de lumière, que les oiseaux chanteraient
+pensant qu'il n'est pas nuit!--Voyez comme elle appuie sa joue sur sa
+main. Oh! que ne suis-je un gant placé sur cette main, pour toucher
+cette joue!
+
+JULIETTE.--Hélas!
+
+ROMÉO.--Elle parle.--Oh! parle encore, ange radieux! car tu parais aussi
+resplendissant au sein de cette nuit étendue sur ma tête qu'un messager
+ailé du ciel, lorsqu'aux regard étonnés des mortels, qui, les yeux
+élevés de tout leur effort, se renversent en arrière pour le contempler,
+il fend le cours paresseux des nuages et vogue au sein des airs.
+
+JULIETTE.--O Roméo! Roméo!--Pourquoi es-tu Roméo?--Renie ton père et
+rejette ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure seulement de m'aimer, et
+je cesse d'être une Capulet.
+
+ROMÉO, _à part_.--Dois-je l'écouter plus longtemps, ou répondrai-je à
+ceci?
+
+JULIETTE.--Il n'y a que ton nom qui soit mon ennemi. Tu es toujours
+toi-même, non un Montaigu. Qu'est-ce ce que c'est que Montaigu? Ce n'est
+ni la main, ni le pied, ni le bras, ni le visage, ni aucune des autres
+parties qui appartiennent à un homme. Oh! sois quelque autre chose. Qu'y
+a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose, sous tout autre nom
+sentirait aussi bon. Ainsi Roméo, ne se nommât-il plus Roméo, garderait
+en perdant ce nom ses perfections chéries. Roméo, dépouille-toi de ton
+nom; et pour ce nom, qui ne fait pas partie de toi-même, prends-moi tout
+entière.
+
+ROMÉO.--Je te prends au mot. Appelle-moi ton amant, et je reçois un
+nouveau baptême, je cesse à jamais d'être Roméo.
+
+JULIETTE.--Qui es-tu, toi qui, couvert par la nuit, viens ainsi
+t'emparer de mes secrets?
+
+ROMÉO.--Je ne sais de quel nom me servir pour t'apprendre qui je suis.
+Mon nom, ô ma sainte chérie[35], m'est odieux, puisqu'il est pour toi
+celui d'un ennemi. S'il était écrit, je le mettrais en pièces.
+
+[Note 35: _Ma sainte_ était à cette époque le nom que les amants
+donnaient le plus habituellement à leur maîtresse.]
+
+JULIETTE.--Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles prononcées par
+cette voix, et cependant j'en reconnais les sons.--N'es-tu pas Roméo, un
+Montaigu?
+
+ROMÉO.--Ni l'un ni l'autre, ma charmante sainte, si l'un ou l'autre te
+sont odieux.
+
+JULIETTE.--Comment es-tu arrivé jusqu'ici, dis-le moi, et qu'y viens-tu
+faire? Les murs du verger sont élevés et difficiles à escalader. Songe
+qui tu es; ces lieux sont pour toi la mort si quelqu'un de mes parents
+vient à t'y rencontrer.
+
+ROMÉO.--Des ailes légères de l'amour j'ai volé sur le haut de ces
+murailles; car des barrières de pierre ne peuvent exclure l'amour; et
+tout ce que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter: tes parents ne
+sont donc point pour moi un obstacle.
+
+JULIETTE.--S'ils te voient, ils te tueront.
+
+ROMÉO.--Hélas! tes yeux sont pour moi bien plus dangereux que vingt de
+leurs épées. Donne-moi seulement un doux regard, et je suis à l'épreuve
+de leur inimitié.
+
+JULIETTE.--Je ne voudrais pas pour le monde entier qu'ils te vissent
+ici.
+
+ROMÉO.--Le manteau de la nuit me dérobe à leurs regards. A moins que tu
+ne m'aimes, laisse-les me surprendre: il me vaut mieux perdre la vie par
+leur haine que mourir lentement sans ton amour.
+
+JULIETTE.--Qui t'a appris à trouver ce lieu?
+
+ROMÉO.--L'amour, qui m'a d'abord excité à le chercher: il m'a prêté son
+intelligence, et je lui ai prêté mes yeux.--Je ne suis point un pilote;
+mais fusses-tu aussi loin de moi que ce vaste rivage baigné des mers les
+plus éloignées, pour un tel chargement j'aventurerais tout.
+
+JULIETTE.--Tu le sais, la nuit étend son masque sur mon visage, sans
+quoi ce que tu viens de m'entendre dire colorerait devant toi mes joues
+de la rougeur qui convient à une jeune fille. Je voudrais bien pouvoir
+conserver encore les apparences; je voudrais, je voudrais pouvoir nier
+ce que j'ai dit. Mais, adieu tous ces compliments.--M'aimes-tu? Je sais
+que tu vas me répondre _oui_, et j'en recevrai ta parole.... Cependant,
+si tu le jures, tu peux devenir perfide: On dit que Jupiter se rit
+des parjures des amants. O cher Roméo, si tu m'aimes, dis-le-moi
+sincèrement; ou bien, si tu me trouves trop prompte à me rendre, je
+prendrai un visage sévère, je me montrerai irritée, et je te dirai
+_non_; et alors tu me feras la cour: mais autrement je n'en voudrais
+rien faire pour le monde entier.--En vérité, beau Montaigu, je t'aime
+trop, et tu peux trouver ma conduite légère. Mais crois-moi, cavalier,
+tu me trouveras plus fidèle que celles qui ont plus que moi l'art de
+déguiser. J'aurais été plus réservée, il faut que je l'avoue, si tu
+n'avais entendu, avant que je pusse m'en apercevoir, les expressions
+passionnées de mon sincère amour. Pardonne-moi donc, et n'impute point à
+la légèreté de mon amour cette faiblesse que t'a découverte l'obscurité
+de la nuit.
+
+ROMÉO.--Madame, par cette heureuse lune qui touche d'une lueur argentée
+les cimes de ces arbres fruitiers, je jure.....
+
+JULIETTE.--Ah! ne jure point par la lune, l'inconstante lune, qui
+chaque mois change la forme de son disque; de peur que ton amour ne soit
+variable.
+
+ROMÉO.--Par quoi jurerai-je?
+
+JULIETTE.--Ne jure point du tout; ou si tu le veux, jure par ta personne
+gracieuse, toi, le dieu de mon culte idolâtre, et je te croirai.
+
+ROMÉO.--Si le cher amour de mon coeur.....
+
+JULIETTE.--C'est bien; ne jure point. Bien que ma joie soit en toi, je
+ne ressens point de joie cette nuit de notre engagement: il est trop
+précipité, trop inconsidéré, trop soudain, trop semblable à l'éclair,
+qui a cessé d'être avant qu'on ait pu dire: Il éclaire! Mon doux ami,
+bonne nuit. Développé par l'haleine de l'été, ce bouton d'amour peut,
+quand nous nous reverrons, être devenu belle fleur. Bonne nuit! bonne
+nuit! Qu'un repos, un calme aussi doux que celui qui remplit mon sein
+arrive à ton coeur!
+
+ROMÉO.--Oh! me laisseras-tu si peu satisfait?
+
+JULIETTE.--Et quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit?
+
+ROMÉO.--L'échange de tes fidèles serments d'amour contre les miens.
+
+JULIETTE.--Je t'ai donné mon amour avant que tu l'eusses demandé, et je
+voudrais être encore à te le donner.
+
+ROMÉO.--Voudrais-tu me le retirer? et pourquoi, mon amour?
+
+JULIETTE.--Seulement pour avoir le plaisir d'être franche avec toi, et
+de te le donner de nouveau. Mais ce que je désire, je le possède déjà:
+ma libéralité envers toi est sans bornes comme la mer; mon amour est
+aussi profond: plus je te donne, et plus il me reste; car tous les deux
+sont infinis.--J'entends du bruit là-dedans. Cher amour, adieu.
+(_La nourrice appelle de l'intérieur._)--Tout à l'heure, bonne
+nourrice.--Doux Montaigu, sois fidèle. Demeure un moment encore, je vais
+revenir.
+
+(Elle sort.)
+
+ROMÉO.--O bienheureuse, bienheureuse nuit! Je crains, comme c'est la
+nuit, que tout ceci ne soit un songe, trop doucement flatteur pour être
+réel.
+
+(Juliette reparaît à la fenêtre.)
+
+JULIETTE.--Trois mots, cher Roméo, et puis bonne nuit pour tout de bon.
+Si les vues de ton amour sont honorables, si le mariage est ton but,
+fais-moi savoir demain matin, par quelqu'un que je trouverai le moyen de
+t'envoyer, en quel lieu, en quel temps tu veux accomplir la cérémonie,
+et j'irai mettre à tes pieds toute la fortune de ma vie, et je te
+suivrai comme mon seigneur jusqu'au bout de l'univers.
+
+LA NOURRICE, _dans la maison_.--Madame!
+
+JULIETTE.--Je viens, tout à l'heure.--Mais si tes intentions ne sont pas
+bonnes, je te conjure...
+
+LA NOURRICE, _dans la maison_.--Madame!
+
+JULIETTE.--Dans l'instant, je viens.--De cesser tes poursuites, et de me
+laisser à ma douleur. Demain j'enverrai.
+
+ROMÉO.--Que mon âme prospère.....
+
+JULIETTE.--Mille fois bonne nuit.
+
+(Elle sort.)
+
+ROMÉO.--Mille fois mauvaise nuit, du moment où lui manque ta lumière!
+l'Amour court vers l'amour, comme l'écolier loin de ses livres; mais
+l'amour s'éloigne de l'Amour comme l'enfant retourne à l'école, les yeux
+chargés de tristesse.
+
+(Il se retire à pas lents.)
+
+(Juliette revient encore à la fenêtre.)
+
+JULIETTE.--St! Roméo! St!--Oh! que n'ai-je la voix du fauconnier pour
+ramener cet aimable faucon! L'esclavage a la voix éteinte, il ne peut
+parler haut; autrement je percerais les cavernes où se retire l'écho, et
+je fatiguerais sa voix aérienne à répéter le nom de mon Roméo jusqu'à ce
+que les sons en fussent plus affaiblis que les miens.
+
+ROMÉO.--C'est mon âme qui m'appelle par mon nom! Oh! que les sons
+argentins de la voix des amants portent, durant la nuit, une délicieuse
+musique à l'oreille qui les attend!
+
+JULIETTE.--Roméo!
+
+ROMÉO.--Ma douce amie!
+
+JULIETTE.--A quelle heure demain matin enverrai-je vers toi?
+
+ROMÉO.--A neuf heures.
+
+JULIETTE.--Je n'y manquerai pas: d'ici à ce moment il y a vingt
+années..... J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.
+
+ROMÉO.--Laisse-moi demeurer ici jusqu'à ce que tu t'en souviennes.
+
+JULIETTE.--Je l'oublierais pour te faire rester ici, et ne songerais
+qu'au plaisir que me fait ta présence.
+
+ROMÉO.--Et moi je veux rester avec toi pour te faire tout oublier, et
+oublier moi-même toute autre demeure que celle-ci.
+
+JULIETTE.--Le jour est prêt à poindre. Je voudrais que tu fusses parti;
+mais pas plus loin de moi que l'oiseau d'un enfant capricieux, qui
+le laisse sautiller à quelque distance de sa main, comme un pauvre
+prisonnier retenu dans sa chaîne entortillée, puis d'un coup de son
+fil de soie le retire vers lui, tant son amour lui plaint un moment de
+liberté.
+
+ROMÉO.--Je voudrais être ton oiseau!
+
+JULIETTE.--Je le voudrais aussi, mon doux ami; cependant je te ferais
+mourir à force de caresses.--Bonne nuit, bonne nuit! Se quitter est un
+si doux chagrin, que je dirais bonne nuit jusqu'à ce qu'il fît jour.
+
+(Elle sort.)
+
+ROMÉO.--Que le sommeil descende sur tes yeux, et la paix dans ton coeur!
+Que ne suis-je le sommeil et la paix, pour obtenir un si doux lieu
+de repos!--Je vais chercher dans sa cellule mon père spirituel pour
+implorer son assistance et lui apprendre mon heureuse chance.
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+La cellule de frère Laurence.
+
+_Entre_ FRÈRE LAURENCE avec un panier.
+
+
+FRÈRE LAURENCE.--Le matin, de ses yeux grisâtres, sourit sur le
+front ténébreux de la nuit, rayant de traits de lumière les nuages de
+l'orient. La Nuit au teint vergeté s'éloigne, en chancelant comme
+un ivrogne, de la route du jour et des roues enflammées du char de
+Titan[36]. Maintenant, avant que le Soleil ait avancé sur l'horizon son
+oeil brûlant pour égayer le jour et sécher l'humide rosée de la nuit, il
+faut que je remplisse l'osier de cette corbeille d'herbes malfaisantes
+et de fleurs d'un suc précieux.--La terre, cette mère de la nature, est
+aussi son tombeau; et le sépulcre de la mort renferme aussi le germe de
+la vie. Nous trouvons des enfants de diverses sortes nés de ses flancs
+et nourris sur son sein maternel, nombre d'entre eux excellent en
+nombreuses vertus, aucun qui n'en possède quelques-unes, et cependant
+tous différents. Quelle abondance de puissants bienfaits sont déposés
+dans les plantes, les pierres, et dans leur véritable destination! car
+il n'existe sur la terre rien de si méprisable que la terre n'en reçoive
+quelque bienfait spécial, et rien de si bon qui, s'il est détourné de ce
+légitime usage, infidèle à sa vraie source, ne se précipite dans
+l'abus. Mal appliquée, la vertu même se change en vice; et le vice est
+quelquefois purifié par l'action. Dans l'enveloppe naissante de
+cette petite fleur, le poison a établi son séjour, et la médecine sa
+puissance; offerte à l'odorat, elle le réveille et tous les sens à la
+fois; si on la goûte, elle paralyse en même temps les sens et le coeur.
+Ainsi, de même que dans les plantes, demeurent toujours en présence
+dans le sein de l'homme deux ennemis en lutte, la grâce et la volonté
+grossière; et là où domine le principe pervers, l'ulcère de la mort a
+bientôt dévoré le germe vital.
+
+[Note 36: _From forth day's path way, and Titan's fiery wheels_. On
+a suivi la version des anciennes éditions adoptées par M. Malone, M.
+Steevens a préféré celle des éditions modernes: _From forth day's path
+way made by Titan's wheels_, parce que _from forth_ signifiant _hors_,
+on peut s'écarter _hors du chemin_, et non pas _hors des roues_; mais de
+pareilles irrégularités ne sont pas rares dans Shakspeare, et la version
+la plus vraisemblable est toujours celle qui présente l'image la plus
+complète et la plus suivie dans ses détails et ses conséquences: ainsi
+la Nuit, représentée comme un ivrogne, doit, selon toute apparence,
+chercher à s'écarter des roues du char qui la poursuit.]
+
+(Entre Roméo.)
+
+ROMÉO.--Bonjour, père.
+
+FRÈRE LAURENCE.--_Benedicite_.--Quelle voix matinale me salue avec tant
+de douceur?--Jeune fils, cela indique une tête malade de dire sitôt
+bonjour à ton lit. Les soucis font sentinelle dans les yeux du
+vieillard; et, au lieu qu'habitent les soucis, le sommeil ne reposera
+plus. Mais le sommeil doré règne sur la couche où vient s'étendre la
+jeunesse, la tête libre et les membres exempts de douleur. Ainsi donc,
+c'est, je m'assure, quelque maladie qui t'a fait lever si matin; ou
+bien, devinai-je juste, et notre Roméo ne serait-il pas entré cette nuit
+dans son lit?
+
+ROMÉO.--Cette dernière conjecture est la vraie, et mon repos n'en a été
+que plus doux.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Dieu pardonne au péché! Étais-tu avec Rosaline?
+
+ROMÉO.--Avec Rosaline? Non, mon père spirituel: j'ai oublié ce nom, et
+les douleurs attachées à ce nom.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Tu es mon bon fils. Mais où donc as-tu été?
+
+ROMÉO.--Je te le dirai sans me le faire redemander. J'ai été à une fête
+chez mon ennemi, et là j'ai tout à coup reçu une blessure de quelqu'un
+que j'ai blessé. Notre guérison à tous deux dépend de tes secours et de
+ta sainte médecine; je ne ressens point de haine, saint homme, car tu le
+vois, je te prie également en faveur de mon ennemi.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Parle simplement, mon bon fils, et va au but sans
+détour: une confession vague ne reçoit qu'une absolution vague.
+
+ROMÉO.--Sache donc clairement que la charmante fille du riche Capulet
+est l'objet de mes plus chères amours; et de même que je lui ai donné
+mon coeur, elle m'a donné le sien, et tout est conclu, sauf ce que tu
+dois conclure par un saint mariage. Quand, où, comment nous nous sommes
+vus, nous nous sommes parlés d'amour, nous avons échangé nos serments,
+c'est ce que je te dirai avec le temps; mais ce que je te demande, c'est
+de consentir à nous marier aujourd'hui.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Bienheureux saint François, quel changement est ceci?
+Rosaline, que vous aimiez si chèrement, est-elle donc si promptement
+abandonnée? L'amour des jeunes gens n'est pas véritablement dans le
+coeur, il n'est que dans les yeux. _Jésus Maria!_ quelle abondance de
+larmes a lavé tes joues pâles pour Rosaline! que d'eau salée prodiguée
+en vain pour assaisonner un amour que tu ne goûteras pas! Le soleil
+n'a pas encore éclairci le ciel chargé de tes soupirs; tes gémissements
+passés résonnent encore à mon oreille vieillie; tiens, voilà encore sur
+ta joue la trace d'une ancienne larme que tu n'as pas effacée. Si
+jamais tu fus toi-même, si ces douleurs ont existé pour toi, toi et tes
+douleurs, tout était pour Rosaline, et tu es changé! Prononce donc cet
+arrêt: il est permis aux femmes de faillir, puisque les hommes manquent
+de force.
+
+ROMÉO.--Tu m'as souvent grondé d'aimer Rosaline.
+
+FRÈRE LAURENCE.--D'idolâtrer, mon fils, non pas d'aimer.
+
+ROMÉO.--Tu m'ordonnais d'ensevelir mon amour.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Non pas de mettre l'un en terre pour en faire sortir un
+autre.
+
+ROMÉO.--Je t'en prie, ne me gronde pas; celle que j'aime maintenant
+me rend bonheur pour bonheur, m'accorde amour pour amour; l'autre n'en
+usait pas ainsi.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Oh! qu'elle savait bien que ton amour lisait par coeur,
+et ne savait pas épeler!--Viens, jeune inconstant, viens avec moi: un
+motif m'engage à te secourir. Peut-être cette alliance sera-t-elle
+assez heureuse pour changer en affection véritable la haine de vos deux
+familles.
+
+ROMÉO.--Oh! partons: je tiens à ce que nous nous hâtions au plus vite.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Sagement et lentement: qui court trébuche.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+Une rue de Vérone.
+
+BENVOLIO, MERCUTIO.
+
+
+MERCUTIO.--Où diable ce Roméo peut-il être? N'est-il pas rentré chez lui
+cette nuit?
+
+BENVOLIO.--Il n'est pas rentré chez son père; j'ai parlé à son
+domestique.
+
+MERCUTIO.--C'est toujours cette pâle cruelle, cette Rosaline, qui le
+tourmente tant que pour sûr il deviendra fou.
+
+BENVOLIO.--Tybalt, le neveu du vieux Capulet, a envoyé une lettre à la
+maison de son père.
+
+MERCUTIO.--C'est un cartel, sur ma vie.
+
+BENVOLIO.--Roméo y répondra.
+
+MERCUTIO.--Tout homme qui sait écrire peut répondre à une lettre.
+
+BENVOLIO.--Mais il répondra à l'auteur de la lettre défi pour défi.
+
+MERCUTIO.--Hélas! le pauvre Roméo! il est déjà mort; assassiné par les
+yeux noirs d'une fille blanche, l'oreille traversée d'un chant d'amour,
+le coeur percé au beau milieu par le trait du petit archer aveugle,
+est-ce là un homme en état de faire tête à Tybalt?
+
+BENVOLIO.--Quel homme est-ce donc que ce Tybalt?
+
+MERCUTIO.--Autre chose que le roi des chats[37], je vous en réponds; le
+plus fier champion de la courtoisie: il se bat comme vous chantez un air
+sur la note; il garde les temps, la mesure, les distances; il prend le
+repos d'une note noire, une, deux, et la troisième dans le corps; il
+vous perce à mort un bouton de soie. Un duelliste, un duelliste; un
+gentilhomme de la première main, ferme sur la première et la seconde
+cause[38]: _Ah! la botte immortelle, le revers, le ha!_
+
+[Note 37: On trouve dans de vieux contes un Tybalt, roi des chats.]
+
+[Note 38: _A gentleman of the very first cause, of the first and second
+cause._ Il y avait des livres où étaient traitées les règles du point
+d'honneur, et les diverses causes de querelles, qu'on appelait la
+première, la seconde, la troisième cause.]
+
+BENVOLIO.--Que veux-tu dire?
+
+MERCUTIO.--La peste soit de ces fats ridicules et prétentieux, avec leur
+grasseyement et leur manière de changer la prononciation. Par Jésus!
+_une excellente lame! un homme de fort belle taille! une très-bonne
+créature[39]!_ N'est-ce pas, mon cher grand-père, une chose déplorable,
+que nous soyons affligés de ces insectes étrangers, ces colporteurs de
+nouvelles modes, ces _pardonnez-moi_, si attachés aux formes actuelles
+qu'ils ne sauraient plus se trouver à l'aise sur nos vieux bancs? Ah!
+leurs _os_, leurs os[40]!
+
+[Note 39: _A very good whore._]
+
+[Note 40: O _their_ bons! _their_ bons! et dans l'ancienne édition
+_their bones! their bones_. Il est clair que Mercutio veut jouer sur
+le mot _bones_ (os) et sur le mot français _bon_ employé par ceux qui
+prétendaient aux belles manières.]
+
+(Entre Roméo.)
+
+BENVOLIO.--Voici Roméo! voici Roméo!
+
+MERCUTIO.--Tout évidé comme un hareng sec. Oh! chair, chair, comme tu
+ressembles à du poisson! Le voilà pour toute nourriture aux vers qui
+coulaient de la veine de Pétrarque; mais auprès de sa dame, Laure
+n'était qu'une servante de cuisine, quoiqu'elle eût un amoureux plus
+habile à rimer pour elle; Didon n'était qu'une dondon; Cléopâtre qu'une
+Égyptienne; Hélène et Héro, des créatures, des courtisanes; Thisbé un
+oeil gris ou quelque chose comme cela. Mais ce n'est pas de cela qu'il
+s'agit.--Seigneur Roméo, _bonjour_: voilà un salut à la française en
+l'honneur de vos hauts-de-chausses français. Vous nous avez joliment
+donné le change hier au soir.
+
+ROMÉO.--Bonjour, vous deux. Comment vous ai-je donné le change[41]?
+
+[Note 41: _The slip, sir, slip._ Jeu de mots qui roule sur _the slip_,
+qui veut dire s'échapper, et est aussi le nom d'une pièce de monnaie
+souvent fausse _(counterfeit.)_]
+
+MERCUTIO.--Une escapade, une escapade, mon cher. Vous ne comprenez pas.
+
+ROMÉO.--Pardon, cher Mercutio, j'étais fort occupé; et, dans ma
+position, il est permis de faillir à quelques révérences[42].
+
+[Note 42: ROMÉO._--Pardon, good Mercutio, my business was great; and in
+such case as mine, a man may strain courtesy._
+
+MERCUTIO.--_That's as much as to say--such a case as yours constrains a
+man to bow in the hams._
+
+ROMÉO.--_Meaning to courtesy._
+
+MERCUTIO.--_Thou hast most kindly hit it._
+
+ROMÉO.--_A most courteous exposition._
+
+MERCUTIO.--_Nay, I am the very pink of courtesy._
+
+ROMÉO.--_Pink for flower._
+
+MERCUTIO.--_Right._
+
+ROMÉO--_Why, then is my pump well flowered._
+
+MERCUTIO.--_Well said: follow me this jest now, till thou hast worn thy
+pump; that, when the single sole of it is worn, the jest may remain,
+after the wearing, solely singular._
+
+ROMÉO.--_O single-soled jest, solely singular for the singleness!_
+
+MERCUTIO.--_Come between us, good Benvolio; my wits fail._
+
+ROMÉO.--_Switch and spurs, switch and spurs, or I'll cry a match._
+
+MERCUTIO.--_Nay, if thy wits run the wild goose chace, I have done, for
+thou hast more of the wild goose in one of thy wits, than, I am sure, I
+have in my whole five: Was I with you there for the goose?_
+
+ROMÉO.--_Thou wast never with me for anything, when thou wast not there
+for the goose._
+
+MERCUTIO.--_I will bite thee by thee ear for that jest._
+
+ROMÉO.--_Nay, good goose, bite not._
+
+MERCUTIO.--_Thy wit is a very bitter sweeting; it is a most sharp
+sauce._
+
+ROMÉO.--_And is it not well served in to a sweet goose?_
+
+MERCUTIO.--O, _here's a wit of cheverel, that stretches from an inch
+narrow to an ell broad!_
+
+ROMÉO.--_I stretch it out for that word--broad: which added to the
+goose, proves thee far and wide a broad goose._
+
+Il a fallu, en traduisant, se contenter de l'à peu près, la liberté de
+quelques-unes des plaisanteries, et la puérile recherche de jeux de mots
+qui fait le sel de presque toutes, les rendant impossibles à traduire
+exactement.
+
+La première de ces plaisanteries porte sur le mot _courtesy_, qui
+signifie _révérence_ et _politesse_.
+
+Pour entendre la seconde, il faut savoir que les danseurs portaient
+des souliers brodés en fleurs ou attachés avec des rubans en forme de
+fleurs.
+
+La chasse _de l'oie sauvage_ fait allusion à une espèce de course de
+chevaux qu'on nommait ainsi, et qui consistait à attacher deux chevaux
+ensemble avec une longe: celui qui gagnait les devants obligeait l'autre
+à le suivre partout où il lui plaisait; et, lorsque l'un des deux
+coureurs avait mis son compagnon dans l'impossibilité de le suivre, il
+était regardé comme vainqueur.]
+
+MERCUTIO.--C'est comme si vous disiez qu'un homme dans votre position
+est obligé de fléchir du jarret.
+
+ROMÉO.--Vous voulez dire faire la révérence.
+
+MERCUTIO.--Tu as très-obligeamment deviné.
+
+ROMÉO.--C'est là une explication fort polie.
+
+MERCUTIO.--Oh! je me pique de politesse.
+
+ROMÉO.--Tu en es la fleur.
+
+MERCUTIO.--Assurément.
+
+ROMÉO.--La fleur de chardon qui se pique à mes souliers.
+
+MERCUTIO.--Bien répondu. Maintenant c'est une pointe qu'il te faut
+suivre jusqu'à ce que tes souliers soient usés, parce qu'au moins, quand
+les souliers seront partis de la semelle, il t'en restera la pointe qui
+sera seule de son espèce.
+
+ROMÉO.--Tu conviendras qu'elle est boiteuse, celle-là: tout son mérite,
+c'est de n'avoir pas sa pareille.
+
+MERCUTIO.--Benvolio, viens nous séparer; mon esprit est rendu.
+
+ROMÉO.--Donne du fouet et de l'éperon, du fouet et de l'éperon, ou je
+demande un autre coureur.
+
+MERCUTIO.--Oh! ma foi, si tu cours la chasse de l'oie sauvage, j'ai
+fini, car tu tiens plus de l'oie sauvage dans un seul de tes sens, que
+moi, j'en suis sûr, dans tous les cinq.--Est-ce donc la course de l'oie
+que je faisais avec vous?
+
+ROMÉO.--Je ne t'ai jamais vu avec moi nulle part que ce ne fût pour
+faire l'oie.
+
+MERCUTIO.--Je vais te mordre l'oreille pour cette mauvaise plaisanterie.
+
+ROMÉO.--Non, bonne oie, ne mords pas.
+
+MERCUTIO.--C'est ton esprit qui a du mordant; il fait la sauce un peu
+âpre.
+
+ROMÉO.--Il n'en vaut que mieux pour une oie douce.
+
+MERCUTIO.--Oh! pour celui-là, il prête comme une peau de chevreuil, de
+la largeur d'un pouce à la longueur d'une demi-toise.
+
+ROMÉO.--Ce qui veut dire qu'en long et en large tu n'es autre chose
+qu'une grosse oie.
+
+MERCUTIO.--Eh bien, ceci ne vaut-il pas mieux que de gémir d'amour? Te
+voilà sociable maintenant, te voilà Roméo; te voilà tel que tu es par
+éducation et par nature; car cet imbécile d'Amour ressemble à un grand
+nigaud qui court niaisement çà et là pour trouver où cacher sa marotte
+dans un trou[43].
+
+[Note 43: _That runs lolling up and down to hide his bauble in a hole._]
+
+BENVOLIO.--Allons, allons, ne va pas plus loin.
+
+MERCUTIO.--Ne voilà-t-il pas que tu me coupes la parole au beau milieu
+de l'histoire?
+
+ROMÉO.--Tu allais l'étendre à n'en pas finir.
+
+MERCUTIO.--Oh! tu te trompes, j'aurais été fort court; j'avais traité la
+matière à fond, et ne prétendais pas occuper le tapis plus longtemps.
+
+(Entrent la nourrice et Pierre.)
+
+ROMÉO.--Voilà une bonne figure.
+
+MERCUTIO.--Une voile! une voile! une voile!
+
+BENVOLIO.--Il y en a bien deux, une jupe et un caleçon[44].
+
+[Note 44: _A shirt and a smock_, une chemise de femme et une chemise
+d'homme.]
+
+LA NOURRICE.--Pierre!
+
+PIERRE.--Me voilà!
+
+LA NOURRICE.--Pierre, mon éventail.
+
+MERCUTIO.--Je t'en prie, donne-le-lui, Pierre, pour cacher son visage:
+son éventail est le plus beau des deux.
+
+LA NOURRICE.--Dieu vous donne le bonjour, cavaliers.
+
+MERCUTIO.--Dieu vous donne le bonsoir[45], belle dame.
+
+[Note 45: _God ye good den, fair gentlewoman._
+
+NURS.--_Is it good den?_
+
+MERC.--_It is no less, I tell you, for the hand of the dial is now upon
+the first of noon; good den_ s'employait quelquefois pour _goodeven_
+(bonsoir).]
+
+LA NOURRICE.--Sommes-nous déjà au soir?
+
+MERCUTIO.--Assurément; la main impudente du cadran est sur le point de
+midi.
+
+LA NOURRICE.--Ôtez-vous de mon chemin. Quel homme êtes-vous donc?
+
+ROMÉO.--Un homme, ma bonne, ma bonne dame, que Dieu a créé pour se faire
+tort à lui-même.
+
+LA NOURRICE.--Bien dit, par ma foi.--Pour se faire tort à lui-même,
+dit-il?--Cavaliers, quelqu'un de vous saura-t-il me dire où je pourrais
+trouver le jeune Roméo?
+
+ROMÉO.--Je puis vous le dire; mais je vous préviens que le jeune Roméo
+sera plus vieux quand vous l'aurez trouvé qu'il ne l'était quand vous
+vous êtes mise à le chercher. Je suis le plus jeune du nom, faute de
+pis.
+
+LA NOURRICE.--Vous dites fort bien.
+
+MERCUTIO.--Quoi, le pis est bien? C'est le bien prendre, ma foi,
+sagement, sagement.
+
+LA NOURRICE.--Si vous êtes Roméo, seigneur, je voudrais vous entretenir
+un instant en particulier.
+
+BENVOLIO.--Elle veut l'inviter _à_ quelque souper.
+
+MERCUTIO.--Une entremetteuse! une entremetteuse! une entremetteuse[46]!
+holà, hé!
+
+[Note 46: _So ho!_ Cri des chasseurs quand ils ont fait lever le
+lièvre.]
+
+ROMÉO.--Qu'as-tu donc trouvé?
+
+MERCUTIO.--Ce n'est pas un lièvre, mon cher, à moins que ce ne soit un
+lièvre dans un pâté de carême, quelque peu passé et moisi avant qu'on
+puisse le finir.
+
+ Un vieux lièvre moisi
+ Et un vieux lièvre moisi
+ Est un très-beau plat pour le carême;
+ Mais dans un lièvre moisi
+ Il y a trop à manger pour vingt personnes
+ S'il est moisi avant d'être fini.
+
+Roméo, rentrez-vous chez votre père? Nous y dînerons.
+
+ROMÉO.--Je vais vous suivre.
+
+MERCUTIO.--Adieu, vieille madame; adieu, madame, madame, madame[47].
+
+[Note 47: _Ladies, ladies, ladies_, refrain d'une vieille chanson.]
+
+(Mercutio et Benvolio sortent.)
+
+LA NOURRICE.--Adieu, de tout mon coeur.--Qu'est-ce donc, s'il vous
+plaît, seigneur, que ce marchand d'insolences qui était si plein de ses
+sottises?
+
+ROMÉO.--C'est un homme, nourrice, qui aime à s'entendre parler, et qui
+en dit plus en une minute qu'il n'en fait en un mois.
+
+LA NOURRICE.--S'il s'avise de rien dire contre moi, je le ferai bien
+taire, voyez-vous, fût-il plus fort qu'il ne l'est, lui et vingt
+gamins de son espèce; et, si je ne pouvais pas, je trouverais bien qui
+m'aiderait. Vilain polisson! Je ne suis pas de ses coureuses, moi, je ne
+suis pas de ses camarades de couteau.--Et toi aussi, il faut que tu
+te tiennes là et que tu laisses le premier polisson user de moi à son
+plaisir!
+
+PIERRE.--Je n'ai vu personne user de vous à son plaisir; si je l'avais
+vu, mon épée aurait été bientôt dehors, je vous en réponds; je dégaine
+aussi vite qu'un autre quand je vois l'occasion d'une bonne querelle et
+que j'ai la loi de mon côté.
+
+LA NOURRICE.--En vérité, je le dis devant Dieu, je suis si en colère que
+je tremble de tous mes membres. Vilain polisson!--Seigneur, un mot, je
+vous prie. Comme je vous l'ai dit, ma jeune maîtresse m'a envoyée vous
+chercher: ce qu'elle m'a chargée de vous dire je le garderai pour moi.
+Mais laissez-moi vous dire d'abord que si vous aviez l'intention de la
+mener dans le paradis des fous, comme on dit, ce serait un bien vilain
+procédé, comme on dit; car la demoiselle est jeune, et par conséquent si
+vous étiez double avec elle, ce serait une chose qui n'est pas à faire
+vis-à-vis d'une jeune demoiselle, et une conduite fort méprisable.
+
+ROMÉO.--Nourrice, recommande-moi à ta dame et maîtresse. Je te
+proteste...
+
+LA NOURRICE.--Bon coeur! oui, ma foi, je lui dirai tout cela. Seigneur,
+seigneur! qu'elle va être une femme contente!
+
+ROMÉO.--Que lui diras-tu, nourrice? Tu ne m'écoutes pas.
+
+LA NOURRICE.--Je lui dirai, seigneur, que vous _protestez_; et c'est là,
+je le vois bien, parler en gentilhomme[48].
+
+[Note 48: _Je vous proteste_ était, à ce qu'il paraît, une des locutions
+françaises les plus indispensables à un homme du bel air.]
+
+ROMÉO.--Dis-lui de trouver quelque prétexte pour aller à confesse
+cette après-midi; elle viendra à la cellule de frère Laurence, qui la
+confessera et la mariera. Voilà pour ta peine.
+
+LA NOURRICE.--Non, en vérité, seigneur, pas une obole.
+
+ROMÉO.--Allez, allez, je vous dis que vous l'accepterez.
+
+LA NOURRICE.--Cette après-midi, seigneur? Bien, elle s'y trouvera.
+
+ROMÉO.--Et toi, bonne nourrice, va attendre derrière le mur de l'abbaye;
+avant une heure mon domestique t'y rejoindra et te portera des cordes
+tressées en échelle, qui, dans le mystérieux silence de la nuit,
+m'élèveront au dernier degré du plus glorieux bonheur. Adieu, sois
+fidèle, et je reconnaîtrai tes soins. Adieu! recommande-moi à ta
+maîtresse.
+
+LA NOURRICE.--Que le Dieu du ciel vous bénisse!--Un mot, seigneur.
+
+ROMÉO.--Que me veux-tu, chère nourrice?
+
+LA NOURRICE.--Votre domestique est-il discret? Vous avez peut-être ouï
+dire que deux personnes peuvent garder un secret quand on en a mis une à
+la porte?
+
+ROMÉO.--Je te garantis mon domestique fidèle comme l'acier.
+
+LA NOURRICE.--Bien, seigneur. Ma maîtresse est la plus douce
+créature..... Oh! seigneur, seigneur, lorsqu'elle était encore une
+petite babillarde...--Il y a dans la ville un noble cavalier, un certain
+Pâris qui voudrait bien en tâter; mais elle, la bonne âme, aimerait
+autant voir un crapaud, oui, un crapaud, que de le voir. Pour la mettre
+en colère, je lui dis quelquefois que Pâris est le plus joli garçon
+des deux; mais je vous réponds que, quand je lui dis cela, elle devient
+aussi blanche que quelque linge qui soit au monde.--_Romarin_ et _Roméo_
+ne commencent-ils pas tous deux par la même lettre[49]?
+
+[Note 49: Le romarin était un emblème de fidélité, mais l'R s'appelait
+la lettre de chien, parce qu'ils paraissent la prononcer dès qu'ils
+commencent à montrer les dents, et la nourrice, qui ne sait pas lire,
+croit que Roméo veut se moquer d'elle en lui disant que son nom commence
+par un R.]
+
+ROMÉO.--Oui, nourrice; pourquoi? Tous deux commencent par un R.
+
+LA NOURRICE.--Ah! moqueur que vous êtes! c'est le nom du chien. R est
+pour le chien. Non, cela commence par une autre lettre, je le sais bien,
+et elle a fait de ça la plus jolie petite versification de vous et de
+_Romarin_, ça vous ferait plaisir à entendre.
+
+ROMÉO.--Parle de moi à ta maîtresse.
+
+LA NOURRICE.--Oui, mille et mille fois. Pierre!
+
+(Roméo sort.)
+
+PIERRE.--Me voilà.
+
+LA NOURRICE.--Prends mon éventail et marche devant.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+Le jardin de Capulet.
+
+JULIETTE.
+
+
+JULIETTE.--Neuf heures sonnaient quand j'ai envoyé la nourrice: elle
+m'avait promis qu'elle serait de retour au bout d'une demi-heure;
+peut-être n'aura-t-elle pu le trouver. Non, ce n'est pas cela.--Oh! elle
+est boiteuse! La messagère de l'Amour devrait être la pensée, dix fois
+plus rapide que les rayons du soleil lorsqu'ils chassent les ombres des
+sombres collines. Aussi l'Amour est-il traîné par des colombes aux ailes
+agiles; aussi, prompt comme le vent, Cupidon porte-t-il des ailes.--Déjà
+le soleil arrive au point le plus élevé de sa course journalière, et
+depuis neuf heures jusqu'à midi il s'est écoulé trois longues heures, et
+cependant elle ne revient pas. Si elle avait les affections et le sang
+brûlant de la jeunesse, son mouvement serait aussi prompt que celui
+d'une balle; d'un mot je la ferais bondir vers mon tendre amant, et un
+mot de lui me la renverrait. Mais ces vieilles gens, il semble qu'ils
+soient morts; on ne saurait les remuer; ils sont d'une lenteur! lourds
+et pâles comme le plomb! (_Entrent la nourrice et Pierre._)--O Dieu!
+la voilà qui revient. O ma douce nourrice! quelle nouvelle? l'as-tu vu?
+L'as-tu trouvé? Renvoie ton valet.
+
+LA NOURRICE.--Pierre, restez à la porte.
+
+JULIETTE.--Eh bien, bonne, chère nourrice?--O Dieu! pourquoi cet air
+triste? Eusses-tu de mauvaises nouvelles, annonce-les moi gaiement; si
+elles sont bonnes, c'est faire honte à la musique des douces nouvelles
+que de me les dire sur un air si discordant.
+
+LA NOURRICE.--Je suis fatiguée; laissez-moi me reposer un moment. Fi
+donc! comme les os me font mal! Ai-je assez couru!
+
+JULIETTE.--Je voudrais que tu eusses mes os et moi tes nouvelles..... Je
+t'en prie, allons, parle; bonne, bonne nourrice, parle.
+
+LA NOURRICE.--Jésus! que vous êtes pressée! ne pouvez-vous pas attendre
+un instant? Ne voyez-vous pas que je suis hors d'haleine?
+
+JULIETTE.--Comment peux-tu être hors d'haleine, puisque tu en as assez
+pour me dire que tu es hors d'haleine? Les raisons que tu me donnes pour
+me faire attendre sont plus longues que le récit que tu me refuses. Tes
+nouvelles sont-elles bonnes ou mauvaises? Réponds à cela _oui_ ou _non_,
+et après j'attendrai patiemment les détails. Contente-moi; sont-elles
+bonnes ou mauvaises?
+
+LA NOURRICE.--Eh bien! vous avez fait le choix d'une sotte; vous
+n'entendez rien à choisir un homme. Roméo! Non, ce n'est pas
+ça.--Quoiqu'il soit plus beau de visage que personne, malgré cela, il
+a la jambe mieux faite que tous les autres. Pour la main, le pied, la
+taille, il n'en faut pas parler; cependant ça n'a pas son pareil. Il
+n'est pas la fleur de la politesse!... non! mais, j'en réponds, il a la
+douceur d'un agneau. Va ton chemin, jeune fille, et sers Dieu.--Comment!
+est-ce qu'on a dîné ici?
+
+JULIETTE.--Non, non, mais je savais déjà tout cela. Que dit-il de notre
+mariage? qu'en dit-il?
+
+LA NOURRICE.--Ah Dieu! que la tête me fait mal! Quelle tête j'ai! elle
+me bat comme si elle allait se fendre en mille pièces; et mon dos, de
+l'autre côté! oh! le dos! le dos! Vous devriez vous maudire d'avoir eu
+le coeur de m'envoyer comme cela me tuer à courir de tous côtés.
+
+JULIETTE.--En vérité, je suis bien fâchée de te voir souffrir. Chère,
+chère, chère nourrice, réponds; que dit mon amant?
+
+LA NOURRICE.--Votre amant parle comme un honnête gentilhomme, poli,
+obligeant, gracieux, et, j'en réponds, plein de vertu.--Où est votre
+mère?
+
+JULIETTE.--Où est ma mère? Eh bien! elle est là dedans. Où veux-tu
+qu'elle soit? Que tu me réponds singulièrement! _Votre amant parle comme
+un honnête gentilhomme... Où est votre mère?_
+
+LA NOURRICE.--Oh! bonne sainte Vierge! est-ce que le feu y est? Ma foi!
+comme vous voudrez; si c'est là l'emplâtre que vous mettez sur mes os
+malades, vous pourrez dorénavant faire vos commissions vous-même.
+
+JULIETTE.--Est-ce donc la peine de se fâcher ainsi? Allons! que dit
+Roméo?
+
+LA NOURRICE.--Avez-vous obtenu la permission d'aller à confesse
+aujourd'hui?
+
+JULIETTE.--Oui.
+
+LA NOURRICE.--Eh bien! dépêchez-vous de vous rendre à la cellule du père
+Laurence; il y a là un mari qui va vous rendre femme. A présent, voilà
+le sang léger qui vous monte aux joues: elles deviennent écarlates à la
+moindre nouvelle. Dépêchez-vous d'aller _à_ l'église; moi, il faut que
+j'aille d'un autre côté chercher une échelle au moyen de laquelle votre
+amant grimpera aussitôt qu'il fera nuit, pour vous dénicher un oiseau.
+J'ai toute la peine, et je travaille pour votre plaisir; mais bientôt,
+ce soir, vous aurez votre part du fardeau. Allez, je vais dîner;
+dépêchez-vous de vous rendre à la cellule.
+
+JULIETTE.--De voler au plus beau sort.--Excellente nourrice, adieu.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+SCÈNE VI
+
+La cellule du frère Laurence.
+
+_Entrent_ FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.
+
+
+FRÈRE LAURENCE.--Veuille le ciel, souriant à notre cérémonie sainte, ne
+pas envoyer le chagrin nous la reprocher dans les heures à venir!
+
+ROMÉO.--_Amen, amen._ Mais viennent les chagrins qui pourront, ils ne
+suffiront pas à payer le bonheur que me donne un seul et court instant
+de sa vue. Unissez seulement nos mains au son des paroles sacrées, et
+qu'ensuite la mort, qui dévore l'amour, fasse tout ce qu'elle peut oser;
+c'en est assez pour moi d'avoir pu la nommer mienne.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Ces violents transports ont une fin violente au milieu
+de leur triomphe, comme la poudre et le feu, que le même instant voit
+s'unir et s'épuiser. Le miel le plus doux rassasie par sa délicieuse
+saveur, et dans les plaisirs du goût s'éteint l'appétit. Aimez donc avec
+modération; ainsi font les longues amours: qui va trop vite arrive aussi
+tard que qui va trop lentement. _(Entre Juliette.)_--Voici la dame.
+Oh! un pied si léger n'usera jamais ces pierres inaltérables. Un amant
+monterait à cheval sur ces fils qui l'été flottent dans le vague de
+l'air, qu'il ne tomberait point à terre, tant sont légères les vanités
+de ce monde.
+
+JULIETTE.--Je souhaite le bonjour à mon vénérable confesseur.
+
+_FRÈRE_ LAURENCE.--Roméo, ma fille, te remerciera pour nous deux.
+
+JULIETTE.--Je lui en souhaite autant à lui-même, sans quoi ses
+remerciements seraient un prix trop élevé.
+
+ROMÉO.--Ah! Juliette, si la mesure de ta joie est comblée comme la
+mienne, et que tu aies plus de talent pour la peindre, parfume de ton
+haleine l'air qui nous environne, et que la brillante harmonie de ta
+voix déploie les images du bonheur que nous recevons l'un de l'autre en
+une si chère entrevue.
+
+JULIETTE.--Il est des pensées qui sont plus riches de fond que de
+paroles, et qui se sentent de leur trésor et non de leur parure. Ils
+sont dans la misère ceux qui peuvent calculer ce qu'ils possèdent. Mais
+tel est l'excès de fortune où s'est élevé mon sincère amour, que je ne
+saurais compter seulement jusqu'à moitié la valeur de mes richesses.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Allons, allons, venez avec moi, et nous aurons bientôt
+fait; car, avec votre permission, vous ne resterez pas seuls jusqu'à ce
+que la sainte Église ait fait de vous deux une seule chair.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Un lieu public.
+
+_Entrent_ BENVOLIO, MERCUTIO, UN PAGE _et des_ VALETS.
+
+
+BENVOLIO.--Je t'en prie, cher Mercutio, retirons-nous. Le jour est
+brûlant, les Capulet sont dehors, si nous venons à les rencontrer,
+jamais nous n'éviterons une querelle, car dans ces chaleurs où nous
+sommes le sang bouillonne avec furie[50].
+
+[Note 50: _In the warm time the people for the most part be more
+unruly._
+
+P. Smith, _Commonwealth of England_.]
+
+MERCUTIO.--Tu ressembles à ces hommes qui, en entrant dans une taverne,
+vous campent leur épée sur la table en disant: «Dieu me fasse la grâce
+de n'avoir pas besoin de toi,» et qui n'ont pas plutôt senti l'effet du
+second verre de vin qu'ils la tirent contre le cabaretier, lorsqu'il n'y
+en a réellement aucun besoin.
+
+BENVOLIO.--Moi! je ressemble à ces gens-là?
+
+MERCUTIO.--Allons, allons, tu es dans ton espèce un gaillard aussi
+bouillant que personne en Italie, aussi prompt à t'emporter et aussi
+emporté dans ta promptitude.
+
+BENVOLIO.--Et à quoi revient ceci?
+
+MERCUTIO.--C'est que, s'il y en avait deux comme toi, bientôt nous
+ne les aurions plus, car ils se tueraient l'un l'autre. Toi, tu te
+prendrais de querelle avec un homme pour un poil de plus ou de moins
+à la barbe; tu te prendrais de querelle avec un homme parce qu'il
+casserait des noisettes, sans autre raison, si ce n'est que tu as les
+yeux couleur de noisette. Quel autre oeil qu'un oeil ainsi fait pourrait
+découvrir un pareil sujet de querelle? Ta tête est pleine de querelles,
+comme l'oeuf est plein de nourriture; cependant elle a été rendue, à
+force de querelles et de coups, aussi vide qu'un oeuf éclos. N'as-tu pas
+cherché dispute à un homme sur ce qu'il toussait dans la rue, parce que
+cela éveillait ton chien qui dormait au soleil; à un tailleur, parce
+qu'il portait son habit neuf avant les fêtes de Pâques; à un autre
+encore, parce qu'un vieux ruban nouait ses souliers neufs? Et tu veux me
+faire la leçon pour m'empêcher de quereller?
+
+BENVOLIO.--Si j'étais aussi querelleur que toi, le premier que je
+rencontrerais pourrait acheter le revenu de toute ma vie pour le prix
+d'une heure et quart.
+
+MERCUTIO.--De toute ta vie, imbécile[51]!
+
+[Note 51: _The fee simple of my life_! BENV.
+
+_The fee simple; oh! simple_, MERCUT.
+
+Ce jeu de mots de Mercutio a été impossible à rendre.]
+
+(Entrent Tybalt et plusieurs autres.)
+
+BENVOLIO.--Par mon chef, voici venir les Capulet.
+
+MERCUTIO.--Par mon talon, je m'en moque.
+
+TYBALT.--Tenez-vous près de moi, je veux leur parler.--Cavaliers,
+bonsoir; un mot avec un de vous.
+
+MERCUTIO.--Rien qu'un seul mot avec un de nous? Accouplez quelque chose
+avec, que cela fasse un mot et un coup.
+
+TYBALT.--Vous m'y trouverez assez disposé, mon gentilhomme, pour peu que
+vous m'en donniez l'occasion.
+
+MERCUTIO.--Ne pouvez-vous prendre l'occasion sans qu'on vous la donne?
+
+TYBALT.--Mercutio, tu es de concert avec Roméo.
+
+MERCUTIO.--De concert? Comment! nous prend-il pour des ménétriers, c'est
+que si nous étions des ménétriers, faites attention que vous ne nous
+trouveriez pas d'accord avec vous. Voilà mon archet, voilà qui vous fera
+danser. Corbleu, de concert!
+
+BENVOLIO.--Nous parlons ici dans un lieu fréquenté de tout le monde: ou
+retirons-nous en quelque lieu écarté, ou raisonnez tranquillement sur
+vos griefs, ou bien allons-nous-en; tous les yeux se fixent sur nous.
+
+MERCUTIO.--Les hommes ont des yeux pour regarder. Qu'ils nous regardent,
+si cela leur plaît; pour moi, je ne bouge pas d'ici pour faire plaisir à
+qui que ce soit.
+
+(Entre Roméo.)
+
+TYBALT.--Eh bien! la paix soit avec vous, cavalier. J'aperçois mon
+homme.
+
+MERCUTIO.--Que je sois pendu pourtant, mon gentilhomme, s'il porte votre
+livrée. Par ma foi, vous pouvez marcher devant sur le pré, il vous y
+suivra; et dans ce sens votre seigneurie peut dire qu'elle a trouvé son
+homme.
+
+TYBALT.--Roméo, la haine que je te porte ne me permet pas un mot plus
+doux: tu es un traître.
+
+ROMÉO.--Tybalt, les raisons que j'ai de t'aimer me font pardonner à la
+fureur qu'annonce un pareil salut. Je ne suis point un traître: ainsi
+donc, adieu, je vois que tu ne me connais pas.
+
+TYBALT.--Jeune homme, cela ne répare point les outrages que tu m'as
+faits: ainsi reviens et mets l'épée à la main.
+
+ROMÉO.--Je proteste que je ne t'ai jamais offensé, et que je t'aime plus
+que tu ne saurais le penser jusqu'à ce que tu connaisses les motifs de
+mon affection. Ainsi, brave Capulet, dont le nom m'est aussi cher que le
+mien, accepte cette satisfaction.
+
+MERCUTIO.--Oh! lâche sang-froid! déshonorante soumission!--_A la
+stoccata_, pour effacer cela. Tybalt, le preneur de rats, voulez-vous
+faire un tour avec moi?
+
+TYBALT.--Que veux-tu de moi?
+
+MERCUTIO.--Bon roi des chats, rien du tout qu'une de vos neuf vies, afin
+d'en faire ce qu'il me plaira; et ensuite, selon que vous en userez à
+mon égard, je pourrai bien battre à plat les huit autres. Veuillez donc
+prendre votre épée par les oreilles pour la faire sortir de son étui,
+et dépêchez-vous; ou bien, avant qu'elle soit dehors, la mienne sera sur
+vos oreilles.
+
+TYBALT, _tirant l'épée._--Je suis à vous.
+
+ROMÉO.--Cher Mercutio, remets ton épée.
+
+MERCUTIO.--Allons, mon gentilhomme, votre passade.
+
+(Il se battent.)
+
+ROMÉO.--Tire ton épée, Benvolio, désarmons-les.--Gentilshommes, c'est
+une honte: ne tombez pas dans une pareille désobéissance.--Tybalt,
+Mercutio, le prince a expressément défendu toute querelle dans les rues
+de Vérone.--Tybalt, arrêtez.--Cher Mercutio.....
+
+(Sortent Tybalt et ses partisans.)
+
+MERCUTIO.--Je suis blessé! Malédiction sur les deux maisons! me voilà
+expédié!--Est-ce qu'il est parti, et sans rien avoir?
+
+BENVOLIO.--Quoi, tu es blessé?
+
+MERCUTIO.--Oui, oui, une égratignure: par ma foi, c'est assez. Où est
+mon page?--Drôle, va chercher un chirurgien.
+
+(Le page sort.)
+
+ROMÉO.--Prends ton courage, ami, ta blessure ne peut être grave.
+
+MERCUTIO.--Non, elle n'est pas aussi profonde qu'un puits, ni aussi
+large que la porte d'une église; mais c'en est assez, elle suffira.
+Venez me voir demain matin, et vous me trouverez tombé[52] dans le
+sérieux. Je suis poivré, j'en réponds, du moins pour ce monde-ci.
+Malédiction sur vos deux maisons! Corbleu! un chien, un rat, une souris,
+un chat, égratigner un homme à mort! un bravache, un faquin, un traître,
+qui ne combat que par règles d'arithmétique! pourquoi diable êtes-vous
+venu vous jeter entre nous deux? J'ai reçu le coup par-dessous votre
+bras.
+
+[Note 52: _A grave man_, un homme grave et un homme bon pour le
+tombeau.]
+
+ROMÉO.--Je faisais pour le mieux.
+
+MERCUTIO.--Aidez-moi, Benvolio, à entrer dans quelque maison voisine,
+ou bien je vais m'évanouir. Malédiction sur vos deux maisons! elles ont
+fait de moi une pâture à vers. Oh! j'ai la botte et bien à fond. Ah! vos
+deux maisons!
+
+(Mercutio et Benvolio sortent.)
+
+ROMÉO.--C'est pour moi que ce gentilhomme, le proche parent du prince,
+mon intime ami, a reçu cette blessure mortelle: ma réputation est
+entachée par l'affront que m'a fait Tybalt; Tybalt, mon parent depuis
+une heure! O chère Juliette! ta beauté a fait de moi un homme efféminé,
+elle a amolli la trempe vigoureuse de mon courage.
+
+(Entre Benvolio.)
+
+BENVOLIO.--O Roméo, Roméo! le brave Mercutio est mort: cette âme
+généreuse, dédaignant trop tôt la terre, s'est élevée vers les nuages.
+
+ROMÉO.--Les noires destinées de ce jour vont s'étendre sur des jours
+nombreux: celui-ci commence seulement les malheurs, d'autres les
+finiront.
+
+(Rentre Tybalt.)
+
+BENVOLIO.--Voici le furieux Tybalt qui revient.
+
+ROMÉO.--Vivant, triomphant, et Mercutio est tué! Retourne dans les
+cieux, prudente douceur, et toi, fureur à l'oeil enflammé, sois
+maintenant mon guide.--A présent, Tybalt, reprends pour toi ce nom de
+traître que tu me donnais tout à l'heure: l'âme de Mercutio, arrêtée à
+peu de distance au-dessus de nos têtes, attend que la tienne vienne lui
+tenir compagnie. Il faut que toi ou moi, ou tous les deux, nous allions
+le rejoindre.
+
+TYBALT.--C'est toi, qui étais ici-bas de son parti, misérable enfant,
+qui dois l'aller trouver.
+
+ROMÉO.--Voici qui en décidera.
+
+(Ils se battent. Tybalt tombe.)
+
+BENVOLIO.--Fuis, Roméo; va-t'en: les citoyens sont en alarme, et Tybalt
+est tué. Ne reste point ainsi dans la stupeur. Le prince va te condamner
+à mort si tu es pris. Fuis, sauve-toi, va-t'en.
+
+ROMÉO.--Oh! je suis le jouet de la fortune[53].
+
+[Note 53: _I am fortune's fool._]
+
+BENVOLIO.--Pourquoi es-tu encore ici?
+
+(Roméo sort.)
+
+(Entrent des citoyens, etc.)
+
+UN CITOYEN.--Par quelle rue s'est-il enfui, celui qui a tué Mercutio?
+Tybalt, cet assassin, par où s'est-il sauvé?
+
+BENVOLIO.--Le voilà étendu là, ce Tybalt.
+
+LE CITOYEN.--Levez-vous, seigneur, suivez-moi, je vous somme au nom du
+prince; obéissez.
+
+(Entrent le prince et sa suite, Montaigu, Capulet, leurs femmes et
+autres personnages.)
+
+LE PRINCE.--Où sont les vils auteurs de ce tumulte?
+
+BENVOLIO.--Noble prince, je puis raconter toutes les malheureuses
+circonstances de cette fatale querelle. Voilà celui que le jeune Roméo a
+tué, et qui avait tué ton parent le brave Mercutio.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Tybalt! mon neveu! ô fils de mon frère! Cruelle
+vue! hélas! le sang de mon cher neveu tout répandu!--Prince, si tu
+es juste, pour notre sang, le sang des Montaigu doit être versé.--Mon
+neveu, mon neveu!
+
+LE PRINCE.--Benvolio, qui a commencé cette rixe sanglante?
+
+BENVOLIO.--Tybalt, que vous voyez ici tué de la main de Roméo. Roméo lui
+a parlé raisonnablement; il l'a prié de considérer combien la querelle
+était légère; il lui a représenté en outre quel serait votre courroux.
+Tout cela dit d'un ton plein de douceur, d'un regard tranquille, et même
+dans l'humble attitude d'un suppliant, n'a pu faire trêve à la violence
+désordonnée de Tybalt, qui, sourd aux paroles de paix, tourne la pointe
+de son épée contre le sein du brave Mercutio: celui-ci, tout aussi
+bouillant que lui, engage le fer homicide contre le fer, et, avec un
+dédain martial, d'une main écarte la froide mort, et de l'autre la
+renvoie à Tybalt, qui par son adresse la repousse vers lui. Roméo crie
+de toutes ses forces: «Arrêtez, amis; séparez-vous;» et d'un bras
+plus prompt que sa parole, il abaisse leurs pointes meurtrières et se
+précipite entre eux deux: mais un coup cruel de Tybalt se fait
+jour par-dessous le bras de Roméo, et atteint aux sources de la vie
+l'intrépide Mercutio. Alors Tybalt se sauve; mais quelques moments
+après il revient vers Roméo, chez qui venait de naître le désir de la
+vengeance: tous deux y courent comme la foudre; car avant que j'eusse eu
+le temps de tirer mon épée pour les séparer, le courageux Tybalt était
+tué. Roméo l'ayant vu tomber a pris la fuite. Voilà la vérité, ou
+Benvolio consent à mourir.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Il est parent des Montaigu; l'affection le rend
+imposteur: il ne dit pas la vérité. Près de vingt d'entre eux ont
+combattu dans cette odieuse rencontre, et les vingt ensemble n'ont pu
+tuer qu'un seul homme. Je demande justice; et toi, prince, tu nous la
+dois: Roméo a tué Tybalt; Roméo ne doit plus vivre.
+
+LE PRINCE.--Roméo a tué Tybalt, mais Tybalt a tué Mercutio: qui de vous
+payera le prix d'un sang si cher?
+
+LA SIGNORA MONTAIGU.--Ce n'est pas Roméo, prince; il était l'ami de
+Mercutio: sa faute a seulement terminé la vie de Tybalt, comme l'aurait
+fait la loi.
+
+LE PRINCE.--Et pour cette offense, nous l'exilons sur l'heure. Je
+suis intéressé dans l'effet de vos haines: mon sang coule ici pour vos
+querelles féroces; mais je saurai vous imposer une si forte amende
+que je vous ferai tous repentir de mes pertes. Je serai sourd à toute
+défense et à toute excuse; ni larmes ni prières ne pourront racheter de
+pareils délits: ne songez donc point à en faire usage. Que Roméo quitte
+ces lieux en toute hâte, ou l'heure qui l'y verra surprendre sera la
+dernière de sa vie. (_A sa suite._)--Emportez ce corps, et attendez mes
+ordres: la clémence devient meurtrière quand elle pardonne à l'homicide.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Un appartement dans la maison de Capulet.
+
+_Entre_ JULIETTE.
+
+
+JULIETTE.--Qu'un galop rapide, coursiers aux pieds brûlants, vous
+emporte vers le palais du Soleil: de son fouet, un conducteur tel que
+Phaéton vous aurait précipités vers le couchant et aurait ramené la
+sombre Nuit. Étends ton épais rideau. Nuit qui couronne l'amour; ferme
+les yeux errants, et que Roméo puisse voler dans mes bras sans qu'on le
+dise et sans qu'on le voie. La lumière de leurs mutuelles beautés suffit
+aux amants pour accomplir leurs amoureux mystères; ou si l'Amour
+est aveugle, il ne s'en accorde que mieux avec la Nuit. Viens, Nuit
+obligeante, matrone aux vêtements modestes, tout en noir, apprends-moi
+à perdre au jeu de qui perd gagne, où l'enjeu est deux virginités sans
+tache; couvre de ton obscur manteau mes joues où se révolte mon sang
+effarouché, jusqu'à ce que mon craintif amour, devenu plus hardi dans
+l'épreuve d'un amour fidèle, n'y voie plus qu'un chaste devoir.--Viens,
+ô Nuit; viens, Roméo; viens, toi qui es le jour au milieu de la nuit;
+car sur les ailes de la nuit tu arriveras plus éclatant que n'est sur
+les plumes du corbeau la neige nouvellement tombée. Viens, douce nuit;
+viens, nuit amoureuse, le front couvert de ténèbres: donne-moi mon
+Roméo; et quand il aura cessé de vivre, reprends-le, et, partage-le
+en petites étoiles, il rendra la face des cieux si belle, que le monde
+deviendra amoureux de la nuit et renoncera au culte du soleil indiscret.
+Oh! j'ai acheté une demeure d'amour, mais je n'en suis pas encore en
+possession, et celui qui m'a acquise n'est pas encore en jouissance. Ce
+jour est aussi ennuyeux que la veille d'une fête pour l'enfant qui a
+une robe neuve et qui ne peut encore la mettre.--Oh! voilà ma nourrice.
+(_Entre la nourrice avec une échelle de cordes._) Elle m'apporte des
+nouvelles, et la bouche qui prononce seulement le nom de Roméo devient
+l'organe d'une éloquence céleste.--Eh bien! nourrice, quelles nouvelles?
+Qu'as-tu là? l'échelle que Roméo t'a dit d'apporter?
+
+LA NOURRICE.--Oui, oui, l'échelle.
+
+(Elle la jette à terre.)
+
+JULIETTE.--Ah ciel! quelles nouvelles? Pourquoi tordre ainsi tes mains?
+
+LA NOURRICE.--O jour de malheur! il est mort, il est mort, il est mort!
+Nous sommes perdues, madame, nous sommes perdues. O malheureux jour! il
+n'est plus, il est tué, il est mort!
+
+JULIETTE.--Le ciel a-t-il pu être si cruel?
+
+LA NOURRICE.--Ce n'est pas le ciel, non; c'est Roméo. O Roméo! ô Roméo!
+qui l'aurait jamais pensé? Roméo!....
+
+JULIETTE.--Quel démon es-tu, pour me tourmenter ainsi? L'horrible
+enfer devrait seul retentir des hurlements d'un pareil supplice. Roméo
+s'est-il tué lui-même? Dis seulement _oui_, et ce simple monosyllabe
+_oui_ renfermera plus de poison que l'oeil empoisonné du basilic.
+L'existence de ce _oui_[54] terminera la mienne; ou ferme ces yeux qui
+me répondent _oui_, ou s'il est mort dis _oui_, et s'il ne l'est pas dis
+_non_: qu'un mot bien court décide de mon bonheur ou de mon malheur.
+
+[Note 54: Juliette joue sur le mot _I_, qui signifiait alors également
+_moi_ et _oui_, _I_ pour _yes_.]
+
+LA NOURRICE.--J'ai vu la blessure, je l'ai vue de mes yeux, Dieu me
+pardonne! là, sur sa mâle poitrine. Un pauvre cadavre, un pauvre cadavre
+tout sanglant, pâle, pâle comme les cendres, tout souillé de sang, d'un
+sang tout noir. A cette vue je me suis évanouie.
+
+JULIETTE.--Oh! manque, mon coeur! Pauvre banqueroutier, manque pour
+toujours[55]; emprisonnez-vous, mes yeux; ne jetez plus un seul regard
+sur la liberté. Terre vile, rends-toi à la terre; que tout mouvement
+s'arrête, et qu'une même bière presse de son poids et Roméo et toi.
+
+[Note 55: _O break my heart, poor bankrupt, break at once; break_
+signifie se briser et faire banqueroute.]
+
+LA NOURRICE.--O Tybalt, Tybalt! le meilleur ami que j'eusse! O aimable
+Tybalt, honnête cavalier, faut-il que j'aie vécu pour te voir mort!
+
+JULIETTE.--Quelle est donc cette tempête qui souffle ainsi dans les deux
+sens contraires? Roméo est-il tué, et Tybalt est-il mort? Mon cousin
+chéri et mon époux plus cher encore? Que la terrible trompette sonne
+donc le jugement universel. Qui donc est encore en vie, si ces deux-là
+sont morts?
+
+LA NOURRICE.--Tybalt est mort, et Roméo est banni: Roméo, qui l'a tué,
+est banni.
+
+JULIETTE.--O Dieu! la main de Roméo a-t-elle versé le sang de Tybalt?
+
+LA NOURRICE.--Il l'a fait, il l'a fait! O jour de malheur! il l'a fait!
+
+JULIETTE.--O coeur de serpent caché sous un visage semblable à une
+fleur! jamais dragon a-t-il choisi un si charmant repaire? Beau tyran,
+angélique démon, corbeau couvert des plumes d'une colombe, agneau
+transporté de la rage du loup, méprisable substance de la plus divine
+apparence, toi, justement le contraire de ce que tu paraissais à juste
+titre, damnable saint, traître plein d'honneur! O nature, qu'allais-tu
+donc chercher en enfer, lorsque de ce corps charmant, paradis sur la
+terre, tu fis le berceau de l'âme d'un démon? Jamais livre contenant une
+aussi infâme histoire porta-t-il une si belle couverture? et se peut-il
+que la trahison habite un si brillant palais?
+
+LA NOURRICE.--Il n'y a plus ni sincérité, ni foi, ni honneur dans les
+hommes; tous sont parjures, corrompus, hypocrites. Ah! où est mon valet?
+Donnez-moi un peu d'_aqua vitæ_..... Tous ces chagrins, tous ces maux,
+toutes ces peines me vieillissent. Honte soit à Roméo!
+
+JULIETTE.--Maudite soit ta langue pour un pareil souhait! Il n'est pas
+né pour la honte: la honte rougirait de s'asseoir sur son front; c'est
+un trône où on peut couronner l'honneur, unique souverain de la terre
+entière. Oh! quelle brutalité me l'a fait maltraiter ainsi?
+
+LA NOURRICE.--Quoi! vous direz du bien de celui qui a tué votre cousin?
+
+JULIETTE.--Eh! dirai-je du mal de celui qui est mon mari? Ah! mon pauvre
+époux, quelle langue soignera ton nom, lorsque moi, ta femme depuis
+trois heures, je l'ai ainsi déchiré? Mais pourquoi, traître, as-tu tué
+mon cousin? Ah! ce traître de cousin a voulu tuer mon époux.--Rentrez,
+larmes insensées, rentrez dans votre source; c'est au malheur
+qu'appartient ce tribut que par méprise vous offrez à la joie. Mon
+époux vit, lui que Tybalt aurait voulu tuer; et Tybalt est mort, lui
+qui aurait voulu tuer mon époux. Tout ceci est consolant, pourquoi donc
+pleuré-je? Ah! c'est qu'il y a là un mot, plus fatal que la mort de
+Tybalt, qui m'a assassinée.--Je voudrais bien l'oublier; mais, ô ciel!
+il pèse sur ma mémoire comme une offense digne de la damnation sur l'âme
+du pécheur. _Tybalt est mort, et Roméo est..... banni!_ Ce _banni,_ ce
+seul mot _banni_, a tué pour moi dix mille Tybalt. La mort de Tybalt
+était un assez grand malheur, tout eût-il fini là; ou si les cruelles
+douleurs se plaisent à marcher ensemble, et qu'il faille nécessairement
+que d'autres peines les accompagnent, pourquoi, après m'avoir dit:
+«Tybalt est mort,» n'a-t-elle pas continué: «ton père aussi, ou ta mère,
+ou tous les deux?» cela eût excité en moi les douleurs ordinaires[56].
+Mais par cette arrière-garde qui a suivi la mort de Tybalt, _Roméo est
+banni_; par ce seul mot, père, mère, Tybalt, Roméo, Juliette, tous
+sont assassinés, tous morts. Roméo banni! Il n'y a ni fin, ni terme, ni
+borne, ni mesure dans la mort qu'apporte avec lui ce mot, aucune parole
+ne peut sonder ce malheur.--Mon père, ma mère, où sont-ils, nourrice?
+
+[Note 56: _Modern lamentation_ (douleurs d'usage).]
+
+LA NOURRICE.--Pleurants et gémissants sur le corps de Tybalt.
+Voulez-vous aller les trouver? Je vais vous y conduire.
+
+JULIETTE.--Ils lavent donc ses blessures de leurs larmes! Quand elles
+se sécheront, les miennes seront finies par le bannissement de
+Roméo.--Remporte ces cordes.--Pauvre échelle, te voilà trompée comme
+moi, car Roméo est exilé. Il t'avait faite pour lui servir de route vers
+mon lit; et moi, fille encore, je meurs fille et veuve.--Viens, échelle;
+viens, nourrice; je vais à mon lit nuptial: c'est à la mort, et non à
+Roméo qu'appartient ma virginité.
+
+LA NOURRICE.--Hâtez-vous de vous rendre à votre chambre: je trouverai
+Roméo pour vous consoler; je sais bien où il est. Écoutez-moi, votre
+Roméo sera ici _ce _soir; je vais le trouver; il est caché dans la
+cellule du frère Laurence.
+
+JULIETTE.--Oh! trouve-le. Donne cet anneau à mon fidèle chevalier, et
+dis-lui de venir recevoir mon dernier adieu.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+La cellule du frère Laurence.
+
+_Entrent_ FRÈRE LAURENCE et ROMÉO.
+
+
+FRÈRE LAURENCE.--Roméo, sors de ta retraite: viens ici, homme craintif;
+l'affliction s'est éprise de tes mérites, et la calamité t'a épousé.
+
+ROMÉO.--Mon père, quelles nouvelles? quel est l'arrêt du prince? quelle
+infortune encore inconnue demande à s'attacher à moi?
+
+FRÈRE LAURENCE.--Mon cher fils n'est que trop accoutumé à cette cruelle
+société. Je t'apporte la nouvelle de l'arrêt du prince.
+
+ROMÉO.--Eh bien! le jugement du prince est-il plus doux que le jour du
+jugement?
+
+FRÈRE LAURENCE.--Un arrêt moins rigoureux s'est échappé de sa bouche: ce
+n'est pas la mort de ton corps, mais son bannissement.
+
+ROMÉO.--Ah! le bannissement! aie pitié de moi; dis la mort. L'aspect de
+l'exil porte avec lui plus de terreur, beaucoup plus que la mort. Ah! ne
+me dis pas que c'est le bannissement.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Tu es banni de Vérone. Prends patience; le monde est
+grand et vaste.
+
+ROMÉO.--Le monde n'existe pas hors des murs de Vérone; ce n'est plus
+qu'un purgatoire, une torture, un véritable enfer. Banni de ce lieu,
+je le suis du monde, c'est la mort. Oui, le bannissement, c'est la mort
+sous un faux nom; et ainsi, en nommant la mort un bannissement, tu me
+tranches la tête avec une hache d'or, et souris au coup qui m'assassine.
+
+FRÈRE LAURENCE.--O mortel péché! ô farouche ingratitude! Pour ta faute,
+notre loi demandait la mort; mais le prince indulgent, prenant ta
+défense, a repoussé de côté la loi, et a changé ce mot funeste de _mort_
+en celui de _bannissement_: c'est une rare clémence, et tu ne veux pas
+la reconnaître.
+
+ROMÉO.--C'est un supplice et non une grâce. Le ciel est ici, où vit
+Juliette: les chats, les chiens, la moindre petite souris, tout ce qu'il
+y a de plus misérable vivra ici dans le ciel, pourra la voir; et Roméo
+ne le peut plus! La mouche qui vit de charogne jouira d'une condition
+plus digne d'envie, plus honorable, plus relevée que Roméo; elle pourra
+s'ébattre sur les blanches merveilles de la chère main de Juliette, et
+dérober le bonheur des immortels sur ces lèvres où la pure et virginale
+modestie entretient une perpétuelle rougeur, comme si les baisers
+qu'elles se donnent étaient pour elles un péché; mais Roméo ne le peut
+pas, il est banni! Ce que l'insecte peut librement voler, il faut que
+je vole pour le fuir; il est libre et je suis banni[57]; et tu me diras
+encore que l'exil n'est pas la mort!... N'as-tu pas quelque poison tout
+préparé, quelque poignard affilé, quelque moyen de mort soudaine, fût-ce
+la plus ignoble? Mais banni! me tuer ainsi! banni! O moine, quand ce mot
+se prononce en enfer, les hurlements l'accompagnent.--Comment as-tu le
+coeur, toi un prêtre, un saint confesseur, toi qui absous les fautes,
+toi mon ami déclaré, de me mettre en pièces par ce mot _bannissement_?
+
+ [Note 57:_They may do this, when I am from this must fly
+ They are free men, but I am banished._
+
+Le jeu de mots du premier de ces deux vers est entre _fly_ (mouche)
+et _fly_ (fuir); celui du second entre _free-men_ (hommes libres) et
+_freaming_ (bourdonnant), qui se prononcent à peu près de même, a été
+impossible à rendre.]
+
+FRÈRE LAURENCE.--Amant insensé, écoute seulement une parole.
+
+ROMÉO.--Oh! tu vas me parler encore de bannissement.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Je veux te donner une arme pour te défendre de ce mot:
+c'est la philosophie, ce doux baume de l'adversité; elle te consolera,
+quoique tu sois exilé.
+
+ROMÉO.--Encore l'exil! Que la philosophie aille se faire pendre: à moins
+que la philosophie n'ait le pouvoir de créer une Juliette, de déplacer
+une ville, ou de changer l'arrêt d'un prince, elle n'est bonne à rien,
+elle n'a nulle vertu; ne m'en parle plus.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Oh! je vois maintenant que les insensés n'ont point
+d'oreilles.
+
+ROMÉO.--Comment en auraient-ils, lorsque les hommes sages n'ont pas
+d'yeux?
+
+FRÈRE LAURENCE.--Laisse-moi discuter avec toi ta situation.
+
+ROMÉO.--Tu ne peux parler de ce que tu ne sens pas. Si tu étais aussi
+jeune que moi, amant de Juliette, marié seulement depuis une heure,
+meurtrier de Tybalt, éperdu d'amour comme moi, et comme moi banni, alors
+tu pourrais parler; alors tu pourrais t'arracher les cheveux et te jeter
+sur la terre comme je fais, pour prendre la mesure d'un tombeau qui
+n'est pas encore ouvert.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Lève-toi, on frappe; bon Roméo, cache-toi.
+
+(On frappe derrière le théâtre.)
+
+ROMÉO.--Me cacher? Non, à moins que la vapeur des gémissements de mon
+coeur malade, m'enveloppant comme un brouillard, ne me dérobe aux yeux
+qui me cherchent. (On frappe.)
+
+FRÈRE LAURENCE.--Écoute comme ils frappent.--Qui est là?--Roméo,
+lève-toi; tu seras pris.--Attendez un instant.--Lève-toi, fuis dans
+mon cabinet.--_(On frappe.)_ Dans un moment.--Volonté de Dieu! quelle
+obstination est la tienne?--J'y vais, j'y vais.--_(On frappe.)_ Qui
+frappe si fort? D'où venez-vous? que demandez-vous?
+
+LA NOURRICE, _en dehors_.--Laissez-moi entrer, et vous apprendrez mon
+message. Je viens de la part de la signora Juliette.
+
+FRÈRE LAURENCE.--En ce cas, soyez la bienvenue.
+
+(Entre la nourrice.)
+
+LA NOURRICE.--O saint frère, oh! dites-moi, saint frère, où est l'époux
+de ma maîtresse? où est Roméo?
+
+FRÈRE LAURENCE.--Le voilà étendu sur la terre, ivre de ses propres
+larmes.
+
+LA NOURRICE.--Oh! il est dans le même état que ma maîtresse, juste dans
+le même état.
+
+FRÈRE LAURENCE.--O funeste sympathie, déplorable situation!
+
+LA NOURRICE.--Voilà comme elle est étendue, pleurant et sanglotant,
+sanglotant et pleurant.--Levez-vous, levez-vous, levez-vous, si vous
+êtes un homme. Pour l'amour de Juliette, pour l'amour d'elle, levez-vous
+et soutenez-vous. Comment pouvez-vous être tombé si bas?
+
+ROMÉO.--O nourrice!
+
+LA NOURRICE.--Ah! seigneur, seigneur!--Eh bien! la mort est la fin de
+tous.
+
+ROMÉO.--Parles-tu de Juliette? En quel état est-elle? Ne me
+regarde-t-elle pas comme un assassin de profession, depuis que j'ai
+souillé l'enfance de notre bonheur d'un sang qui tient de si près au
+sien? Où est-elle? comment est-elle? que dit ma secrète épouse du lien
+qui a scellé nos amours[58]?
+
+[Note 58: _What say
+My conceal'd lady to our cancell'd love_?]
+
+LA NOURRICE.--Ah! elle ne dit rien, seigneur; mais elle pleure, et puis
+elle pleure: tantôt elle tombe sur son lit, tantôt elle se relève en
+sursaut et elle appelle Tybalt, et puis elle appelle en criant Roméo; et
+puis elle retombe.
+
+ROMÉO.--Comme si ce nom, parti d'une arme meurtrière, la tuait, comme
+la main maudite de celui qui le porte a tué son parent.--Dis-moi, frère,
+dis-moi en quelle vile partie de mon corps habite ce nom; dis-le moi,
+pour que j'en ravage l'odieuse demeure.
+
+(Il tire son épée.)
+
+FRÈRE LAURENCE.--Arrête ta main désespérée. Es-tu un homme? Ta figure
+crie que tu en es un; mais tes pleurs sont d'une femme, et tes actions
+désordonnées indiquent la fureur d'une bête privée de raison. Femme
+dépourvue de grâces, homme seulement en apparence, n'es-tu donc sous la
+ressemblance de tous les deux qu'un animal difforme? Tu m'as confondu.
+Par mon saint ordre, j'avais cru ton âme mieux trempée. Après avoir tué
+Tybalt, veux-tu te tuer toi-même, et, par le coup d'une damnable haine
+contre toi-même, tuer aussi ton épouse qui ne vit qu'en toi? Pourquoi
+t'emporter ainsi contre ta naissance, le ciel et la terre? Ta naissance,
+le ciel et la terre se sont réunis pour avoir part à ton existence,
+et tu veux tout perdre à la fois! Fi donc! fi donc! tu déshonores
+ta personne, ton amour, ton intelligence; toi qui, riche de ces dons
+précieux, comme l'avare, n'en emploies aucun à son véritable usage, seul
+capable de donner du lustre à ta personne, à ton intelligence, à ton
+amour. Ta noble figure devient un simulacre de cire dépouillé de ce qui
+fait la valeur d'un homme: tes serments du plus tendre amour ne sont
+qu'un noir parjure, lorsque tu détruis cet amour que tu avais fait
+voeu de chérir: ton intelligence, cet ornement de ta personne et de ton
+amour, trompée elle-même dans la règle qu'elle doit leur prescrire à
+tous deux, de même que la poudre dans le carnier d'un soldat maladroit,
+prend feu par ton impéritie et te met en pièces par les moyens destinés
+à ta défense.--Allons, homme, relève-toi, ta Juliette est vivante, ta
+Juliette pour l'amour de qui tu étais mort, il n'y a qu'un moment. Tu es
+heureux par là, Tybalt voulait te tuer, et c'est toi qui as tué Tybalt;
+là encore tu es heureux. La loi, qui te menaçait de la mort, devenue
+ton amie, n'a prononcé que l'exil; en cela tu es heureux; un amas de
+bénédictions est descendu sur ta tête; le bonheur s'empresse autour de
+toi dans ses plus doux atours; et toi, comme une jeune fille obstinée et
+perverse, tu boudes avec humeur ta fortune et ton amour. Prends-y garde,
+prends-y garde; c'est ainsi qu'on meurt misérable. Allons, va rejoindre
+ton amante, comme il a été convenu; monte dans sa chambre; pars et va
+la consoler. Mais souviens-toi de la quitter avant que la garde soit
+placée; car alors tu ne pourrais plus arriver à Mantoue, où tu dois
+rester jusqu'à ce que nous puissions trouver l'occasion d'annoncer votre
+mariage, de réconcilier vos parents, d'obtenir ta grâce du prince, et de
+te rappeler, cinq cent mille fois plus transporté de bonheur que tu n'as
+répandu de lamentations en partant.--Va devant, nourrice; parle de moi
+à ta maîtresse; dis-lui de hâter dans toute la maison le moment de se
+mettre au lit: le chagrin dont ils sont accablés doit les y disposer.
+Roméo va venir.
+
+LA NOURRICE.--O Seigneur mon Dieu, je resterais ici toute la nuit pour
+entendre ces bons avis. Oh! ce que c'est que la science!--Mon cher
+maître, je vais annoncer à ma maîtresse que vous allez venir.
+
+ROMÉO.--Va, et dis à ma douce amie de se préparer à me gronder.
+
+LA NOURRICE.--Voici, seigneur, un anneau qu'elle m'a chargé de vous
+donner. Hâtez-vous, ne perdez pas de temps, car il se fait déjà bien
+tard.
+
+(Elle sort.)
+
+ROMÉO.--Comme ce don a ranimé mon courage!
+
+FRÈRE LAURENCE.--Partez, bonne nuit. Toute votre destinée dépend de
+ceci: ou sortez de la ville avant que la garde soit postée, ou au point
+du jour sortez déguisé. Restez à Mantoue; je trouverai votre domestique;
+de temps en temps, il vous instruira de tout ce qu'il arrivera de
+favorable pour vous ici. Donne-moi ta main; il est tard; adieu, bonne
+nuit.
+
+ROMÉO.--Si je n'étais appelé par une joie au-dessus de toutes les joies,
+ce serait un chagrin de me séparer de toi si brusquement. Adieu!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV
+
+La maison de Capulet.
+
+CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, PARIS.
+
+
+CAPULET.--Il est arrivé, seigneur, des choses si malheureuses, que nous
+n'avons pas eu le temps de disposer notre fille. Voyez-vous, elle aimait
+chèrement son cousin Tybalt, et moi je l'aimais bien aussi. Enfin, nous
+sommes nés pour mourir.--Il est très-tard, elle ne descendra pas ce
+soir; et je vous réponds que, sans votre compagnie, il y a une heure que
+je serais au lit.
+
+PARIS.--Ces moments amers ne sont pas des moments d'amour[59].--Bonne
+nuit, madame; présentez mes hommages à votre fille.
+
+[Note 59: _Those times of woe afford no time to woo._]
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Je n'y manquerai pas, et demain, dès le matin, je
+saurai sa pensée: pour ce soir, son accablement l'a forcée à se retirer.
+
+CAPULET.--Moi, Pâris, je veux témérairement vous répondre de l'amour de
+ma fille. Je pense bien qu'à tous égards elle se laissera gouverner par
+moi; je dis plus, je n'en doute pas.--Ma femme, allez la trouver avant
+de vous mettre au lit, instruisez-la de l'amour de mon fils Pâris, et
+donnez-lui ordre, faites-y bien attention, pour mercredi prochain. Mais
+doucement: quel jour est-ce aujourd'hui?
+
+PARIS.--Lundi, seigneur.
+
+CAPULET.--Lundi? Ah ah! mercredi est trop tôt: ce sera donc pour jeudi.
+Dites-lui que jeudi elle sera mariée à ce noble comte.--Serez-vous prêt?
+Cette précipitation est-elle de votre goût? Nous ne ferons pas grand
+embarras. Un ami ou deux; car, écoutez donc, le meurtre de Tybalt étant
+si récent, on pourrait trouver que pour un parent, nous en faisions
+bien peu de cas, si nous donnions de grands divertissements. Ainsi nous
+inviterons quelque demi-douzaine d'amis, et voilà tout.... Mais que
+dites-vous de jeudi?
+
+PARIS.--Seigneur, je voudrais que jeudi vînt demain.
+
+CAPULET.--Fort bien; allons, retirez-vous.--Ainsi, jeudi.--Vous, ma
+femme, voyez Juliette avant de vous mettre au lit; préparez-la au jour
+de ses noces.--Adieu, seigneur.... Holà! de la lumière dans ma chambre;
+marchez devant moi.... Il est si tard que bientôt l'on pourra dire qu'il
+est de bonne heure.--Bonne nuit.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE V
+
+La chambre de Juliette.
+
+_Entrent_ ROMÉO et JULIETTE.
+
+
+JULIETTE.--Veux-tu donc déjà me quitter? le jour n'est pas encore prêt
+de paraître: c'est le rossignol, et non l'alouette, dont la voix a
+pénétré ton oreille inquiète; toute la nuit il chante là-bas sur ce
+grenadier. Crois-moi, cher amour, c'était le rossignol.
+
+ROMÉO.--C'est l'alouette qui proclame le matin, et non pas le rossignol.
+Vois, ma bien-aimée, ces traits d'une lumière jalouse qui traversent
+les nuages entr'ouverts à l'orient: tous les flambeaux de la nuit sont
+consumés; et au sommet des montagnes couvertes de brouillards s'élève
+sur la pointe du pied le joyeux matin. Il me faut partir et vivre, ou
+rester et mourir.
+
+JULIETTE.--Cette lumière n'est point la lumière du jour, je le sais
+bien, moi: c'est quelque météore qu'exhale le soleil pour te servir de
+flambeau cette nuit, et t'éclairer dans ta route vers Mantoue. Reste
+donc, il n'est pas encore nécessaire que tu t'en ailles.
+
+ROMÉO.--Qu'on me surprenne ici, qu'on me mette à mort, je suis content
+si tu le veux ainsi. Je dirai que cette teinte grisâtre n'est pas l'oeil
+du matin, mais le pâle reflet du front de Cynthie, et que ce n'est pas
+l'alouette dont les accents vont frapper la voûte des cieux, si haut
+au-dessus de nos têtes. J'ai bien plus de penchant à rester que de
+volonté de partir.--Viens, Mort, et sois la bienvenue; Juliette le veut
+ainsi.--Que dis-tu, mon amour? causons, ce n'est pas le jour.
+
+JULIETTE.--C'est le jour, c'est le jour: hâte-toi de partir, va-t'en.
+C'est l'alouette qui chante si faux, qui roule des sons si péniblement
+discordants, et d'une aigreur si désagréable. On prétend que l'alouette
+sait observer dans son chant de gracieuses séparations; cela n'est pas
+vrai, puisqu'elle nous sépare[60]. Quelques-uns disent que l'alouette
+a changé d'yeux avec le crapaud dégoûtant: oh! que je voudrais qu'ils
+eussent aussi changé de voix, puisque cette voix nous arrache des bras
+l'un de l'autre, et te chassent d'ici par ces sons qui appellent le
+jour. Oh! maintenant, va-t'en; le ciel s'éclaircit de plus en plus.
+
+ [Note 60:_Some say the lark makes sweet division,
+ It is not so for she divideth us._]
+
+ROMÉO.--Le ciel s'éclaircit de plus en plus, et de plus en plus notre
+sort s'obscurcit.
+
+(Entre la nourrice.)
+
+LA NOURRICE.--Madame!
+
+JULIETTE.--Qu'y a-t-il, nourrice?
+
+LA NOURRICE.--Madame votre mère vient à votre chambre: le jour paraît;
+prenez garde; ayez l'oeil au guet.
+
+(Elle sort.)
+
+JULIETTE.--Eh bien! fenêtre, laisse entrer le jour et sortir ma vie.
+
+ROMÉO.--Adieu, adieu! Un baiser, et je vais descendre.
+
+(Roméo descend.)
+
+JULIETTE.--Te voilà donc parti, mon amant, mon maître, mon ami! Il me
+faut de tes nouvelles à chaque jour de chacune de mes heures, car dans
+chaque minute il y aura pour moi plus d'un jour. Oh! qu'à ce compte je
+serai chargée d'années avant de revoir mon Roméo!
+
+ROMÉO.--Adieu! je ne laisserai échapper aucune occasion de te faire
+passer, ô ma bien-aimée! l'expression de mes voeux.
+
+JULIETTE.--Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?
+
+ROMÉO.--Je n'en doute point, et toutes tes peines serviront de sujet aux
+entretiens de nos jours à venir.
+
+JULIETTE.--O Dieu! j'ai dans l'âme un funeste présage: il me semble que
+je te vois, maintenant que tu es descendu, comme un mort couché au fond
+d'un tombeau; ou ma vue se trouble, ou tu me parais pâle.
+
+ROMÉO.--Je vous assure, mon cher amour, que vous paraissez de même à mes
+yeux.--Le chagrin dévorant dessèche notre sang. Adieu, adieu!
+
+(Roméo sort.)
+
+JULIETTE.--O Fortune, Fortune! les hommes te nomment inconstante. Si tu
+es inconstante, qu'as-tu à faire avec lui, qui est connu pour garder
+sa foi? Sois inconstante, ô Fortune! car alors j'espère que tu ne me le
+garderas pas longtemps, mais que tu le renverras bientôt.
+
+LA SIGNORA CAPULET, _derrière le théâtre_.--Hé! ma fille! êtes-vous
+levée!
+
+JULIETTE.--Qui m'appelle? Est-ce madame ma mère? Quoi! si tard
+n'est-elle pas couchée, ou bien est-elle levée si matin? Quelle cause
+extraordinaire l'amène ici?
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! Juliette, comment cela va-t-il maintenant?
+
+JULIETTE.--Madame, je ne suis pas bien.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Toujours pleurant la mort de ton cousin? Eh quoi!
+tes larmes le laveront-elles de la poussière du tombeau? et quand tu
+y parviendrais, tu ne pourrais le faire revivre. Finis-en donc: une
+certaine douleur montre beaucoup d'affection; mais beaucoup de douleur
+montre toujours un défaut de jugement.
+
+JULIETTE.--Laissez-moi pleurer encore une perte aussi sensible.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--De cette manière, vous sentirez la perte, mais ne
+jouirez pas de l'ami que vous pleurez.
+
+JULIETTE.--Sentant aussi vivement sa perte, je ne puis m'empêcher de le
+pleurer toujours.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Je le vois bien, mon enfant, ce qui te fait
+pleurer, ce n'est pas tant sa mort que de savoir vivant le misérable qui
+l'a tué.
+
+JULIETTE.--Quel misérable, madame?
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Le misérable Roméo.
+
+JULIETTE.--Un misérable et lui sont à bien des lieues de distance. Que
+Dieu lui pardonne; moi, je lui pardonne de tout mon coeur; et cependant
+nul homme n'afflige mon coeur comme lui.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Oui, vous souffrez de voir que ce perfide meurtrier
+respire.
+
+JULIETTE.--Oui, madame, de ce qu'il respire hors de la portée de mes
+mains. Je voudrais être seule chargée de venger la mort de mon cousin.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Nous en aurons vengeance, sois tranquille: ne
+pleure donc plus. J'enverrai à Mantoue, où est maintenant cet apostat
+de banni: il y a là quelqu'un qui lui donnera un breuvage si efficace,
+qu'il ira bientôt tenir compagnie à Tybalt; et alors j'espère que tu
+seras satisfaite.
+
+JULIETTE.--En vérité, je ne serai jamais satisfaite de Roméo, que je ne
+le voie..... mort.--Mon pauvre coeur est si cruellement affligé pour mon
+cousin!--Madame, si vous pouviez seulement trouver un homme pour porter
+le poison, je le préparerais, et de manière à ce que Roméo, après
+l'avoir reçu, dormît bientôt en paix.--Oh! comme mon coeur abhorre de
+l'entendre nommer..... et de ne pouvoir aller le joindre..... et venger
+l'amitié que je portais à mon cousin Tybalt sur la personne de celui qui
+l'a tué!
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Trouve les moyens, et moi je trouverai
+l'homme.--Mais je vais, mon enfant, _t'_apprendre de joyeuses nouvelles.
+
+JULIETTE.--La joie vient à propos dans un temps où nous en avons si
+grand besoin. De grâce, madame, quelles sont ces nouvelles?
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Oui, oui, tu as un père soigneux, mon enfant, un
+père qui, pour te tirer de ton accablement, t'a préparé tout de suite
+un heureux jour auquel tu ne t'attends pas, et dont je n'avais pas eu la
+pensée.
+
+JULIETTE.--Madame, à la bonne heure: quel est ce jour?
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Vraiment, ma fille, jeudi prochain, de bon matin,
+un brillant, jeune et noble cavalier, le comte Pâris, dans l'église de
+Saint-Pierre, aura le bonheur de faire de toi une joyeuse épouse.
+
+JULIETTE.--Ma foi! par l'église de Saint-Pierre, et par saint Pierre
+lui-même, il ne fera point de moi une joyeuse épouse. Je suis étonnée
+de cette précipitation, et qu'il me faille épouser avant que l'homme qui
+doit être mon mari vienne me faire sa cour. Je vous prie, madame, dites
+à mon seigneur et père que je ne veux pas me marier encore, et que quand
+je me marierai, je jure que j'épouserai Roméo, que vous savez que je
+hais, plutôt que Pâris.--Ce sont là des nouvelles, en vérité!
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Voilà votre père qui vient: faites-lui cette
+réponse vous-même, et voyez comment il la recevra de votre part.
+
+(Entrent Capulet et la nourrice.)
+
+CAPULET.--Lorsque le soleil est couché, l'humidité de l'air se répand en
+gouttes de rosée; mais pour le couchant du fils de mon frère, il pleut
+tout à fait.--Comment, une gouttière, jeune fille! Quoi, toujours en
+larmes! toujours des torrents! Tu fais à la fois de ta petite personne
+une barque, une mer, un ouragan; car je vois dans tes yeux, que je peux
+appeler la mer, un flux et reflux perpétuel de larmes; ton corps est la
+barque qui flotte dans ces ondes salées; les vents sont tes soupirs, qui
+font avec tes larmes un mutuel assaut de violence; en sorte que, s'il
+ne survient un calme soudain, ils feront chavirer ton corps battu de
+la tempête.--Où en sommes-nous, ma femme? Lui avez-vous annoncé ma
+résolution?
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Oui, seigneur, mais elle ne veut pas; elle vous
+remercie. Je voudrais que l'insensée fût mariée à son tombeau.
+
+CAPULET.--Attendez, ma femme, j'en suis, j'en suis. Comment, elle ne
+veut pas! Elle ne nous remercie pas, elle n'est pas fière, elle ne se
+trouve pas bien heureuse de ce que, tout indigne qu'elle est, nous lui
+avons ménagé pour époux un si digne gentilhomme!
+
+JULIETTE.--Non, je n'en suis pas fière, mais j'en suis reconnaissante.
+Je ne peux jamais être fière de ce que je déteste; mais je puis être
+reconnaissante même de ce que je déteste, lorsque c'est l'affection qui
+l'a fait faire.
+
+CAPULET.--Comment, raisonneuse, qu'est-ce que cela veut dire?--Fière,...
+et je vous remercie,... et je ne vous remercie pas,... et pourtant je
+ne suis pas fière--Eh bien! madame la mignonne, je ne me soucie point
+d'être remercié par vos remerciements, ni que vous me fassiez fièrement
+de la fierté: mais préparez vos petites jambes à aller jeudi prochain
+avec Pâris à l'église de Saint-Pierre; ou je t'y traînerai, moi, sur une
+claie. Va-t'en, charogne moisie; va-t'en, malheureuse, face de suif!
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Fi! fi! êtes-vous fou?
+
+JULIETTE.--Mon bon père, je vous en conjure à genoux; écoutez-moi avec
+patience, seulement un mot.
+
+CAPULET.--Va te faire pendre, petite drôlesse, désobéissante coquine. Je
+te le répète: ou rends-toi à l'église jeudi, ou ne me regarde jamais
+en face. Pas un mot, pas une réponse, pas une réplique. Les doigts me
+démangent....--Eh bien! ma femme, nous nous tenions à peine pour heureux
+parce que Dieu ne nous avait donné que cette unique enfant: maintenant
+je vois que c'est encore trop d'un, et que nous avons reçu en elle une
+malédiction.--Qu'elle s'en aille, la malheureuse!
+
+LA NOURRICE.--Que le Dieu du ciel la bénisse! vous avez tort, seigneur,
+de la maltraiter ainsi.
+
+CAPULET.--Et pourquoi, madame la Sagesse? Tenez votre langue, mère
+Prudence, allez bavarder avec vos commères.
+
+LA NOURRICE.--Je ne fais pas un crime en parlant.
+
+CAPULET.--Oh! que Dieu nous soit en aide!
+
+LA NOURRICE.--Est-ce qu'on ne peut pas parler?
+
+CAPULET.--Taisez-vous, sotte bougonneuse; allez débiter vos maximes sur
+la tasse de votre commère; nous n'en avons que faire ici.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Vous êtes trop vif.
+
+CAPULET.--Paix de Dieu! j'en deviendrai fou: le jour, la nuit, le matin,
+le soir, chez moi ou dehors, seul ou en compagnie, dormant ou veillant,
+j'ai toujours pensé à la marier! et aujourd'hui, après l'avoir pourvue
+d'un gentilhomme de famille princière, ayant de beaux domaines, qui est
+jeune, de belles manières, regorgeant, comme on dit, des qualités les
+plus avantageuses, fait en tout à plaisir, il faut qu'une malheureuse
+petite sotte de pleurnicheuse, une poupée gémissante, vienne, à cette
+bonne fortune qui lui arrive, vous répondre: Je ne ne veux pas me
+marier;... je ne peux aimer;... je suis trop jeune;... je suis trop
+jeune, pardonnez-moi....--Mais si vous ne voulez pas vous marier,
+je vous pardonnerai: allez paître où vous voudrez; vous n'habiterez
+toujours pas avec moi. Faites attention à ce que je vous dis; songez-y
+bien; je n'ai pas l'habitude de plaisanter; jeudi est près, mettez la
+main sur votre coeur; avisez-y. Si vous êtes ma fille, je vous donnerai
+à mon ami. Si tu ne l'es pas, va te faire pendre, mendier, périr
+de faim, mourir dans les rues; car, sur mon âme, jamais je ne te
+reconnaîtrai, jamais rien de ce qui m'appartient ne te fera du bien.
+Comptez là-dessus; faites vos réflexions, car je vous tiendrai parole.
+
+(Il sort.)
+
+JULIETTE.--N'y a-t-il donc plus pour moi un regard de pitié, qui, du
+haut des nuages, pénètre les profondeurs de mon chagrin? O ma tendre
+mère, ne me rejetez pas loin de vous; différez ce mariage d'un mois,
+d'une semaine; ou si vous ne le voulez pas, faites donc dresser mon lit
+nuptial dans le sombre monument où l'on a déposé Tybalt.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Ne me parle pas, car je ne te répondrai pas un mot.
+Fais ce que tu voudras, je ne me mêle plus de ce qui te regarde.
+
+(Elle sort.)
+
+JULIETTE.--O Dieu!.... O ma nourrice, comment prévenir ceci? Mon
+époux est sur la terre, ma foi est dans le ciel; comment cette foi
+reviendra-t-elle sur la terre, à moins que mon époux ne quitte la terre
+et ne me la renvoie des cieux? Console-moi, conseille-moi.--Hélas!
+hélas! comment le ciel peut-il entourer d'embûches une créature aussi
+faible que moi!--Que dis-tu? N'as-tu pas un seul mot de joie, quelque
+consolation, nourrice?
+
+LA NOURRICE.--Ma foi, je n'en connais qu'une: Roméo est banni, et
+je gagerais le monde contre rien qu'il n'osera jamais revenir vous
+réclamer; ou, s'il le fait, il faudra que ce soit en cachette. Alors,
+les choses étant comme elles sont, je pense que ce que vous avez de
+mieux à faire c'est d'épouser le comte. Oh! c'est un aimable cavalier!
+Roméo n'est qu'un torchon auprès de lui. Un aigle, ma dame, n'a pas un
+oeil aussi clair, aussi perçant, aussi beau que celui de Pâris. Que
+mal m'advienne si je ne pense pas que vous êtes heureuse de trouver ce
+second parti! car il est bien au-dessus du premier: et d'ailleurs, quand
+cela ne serait pas, votre premier mari est mort, ou il vaudrait autant
+qu'il le fût que de l'avoir vivant sans en profiter.
+
+JULIETTE.--Parles-tu du fond du coeur?
+
+LA NOURRICE.--Du fond de l'âme aussi, ou que je sois maudite dans tous
+les deux!
+
+JULIETTE.--_Amen_.
+
+LA NOURRICE.--Et à quoi?
+
+JULIETTE.--Eh bien! tu m'as merveilleusement consolée. Rentre, et dis
+à ma mère qu'ayant fâché mon père, je suis allée à la cellule de frère
+Laurence m'en confesser et demander l'absolution.
+
+LA NOURRICE.--Vraiment, je vais le lui aller dire, et vous prenez un
+parti très-sage.
+
+(Elle sort.)
+
+JULIETTE.--Vieille réprouvée! démon maudit! je ne sais quel est ton plus
+grand péché, ou de souhaiter que je me parjure ainsi, ou de déprécier
+mon époux avec cette même langue qui l'avait tant de milliers de fois
+exalté au-dessus de toute comparaison. Va, conseillère: mon coeur et
+toi sommes désormais séparés. Je vais trouver le frère, savoir quel
+expédient il aura à m'offrir; et si tout le reste me manque, moi, j'ai
+le pouvoir de mourir.
+
+(Elle sort.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+La cellule du frère Laurence.
+
+_Entrent_ FRÈRE LAURENCE ET PARIS.
+
+
+FRÈRE LAURENCE.--Quoi! jeudi, seigneur? le terme est bien court.
+
+PARIS.--Mon père Capulet le veut ainsi, et je n'irai pas refroidir son
+empressement par des retards.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Vous dites que vous ne connaissez pas les dispositions
+de la dame: cette conduite n'est pas régulière; je ne l'approuve point.
+
+PARIS.--Elle pleure sans mesure la mort de Tybalt, et voilà pourquoi je
+l'ai si peu entretenue de mon amour: Vénus n'ose sourire dans une maison
+de larmes. Son père voit du danger à laisser le chagrin prendre sur elle
+tant d'empire; et, dans sa sagesse, il hâte notre mariage, pour arrêter
+ce déluge de pleurs. La société d'un époux pourra éloigner d'elle un
+souvenir devenu trop puissant dans la solitude. Vous concevez maintenant
+le motif de cette précipitation.
+
+FRÈRE LAURENCE, _à part_--Je voudrais ignorer le motif qui devrait la
+ralentir.--Tenez, seigneur, voici la dame qui vient à ma cellule.
+
+(Entre Juliette.)
+
+PARIS.--Quelle heureuse rencontre, ma souveraine, ma femme!
+
+JULIETTE.--Tout cela sera peut-être, seigneur, quand je pourrai être
+votre femme.
+
+PARIS.--Cela peut être et doit être, mon amour, jeudi prochain.
+
+JULIETTE.--Ce qui doit être sera.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Ceci est une sentence certaine.
+
+PARIS.--Venez-vous vous confesser à ce père?
+
+JULIETTE.--Si je vous répondais, ce serait me confesser à vous.
+
+PARIS.--N'allez pas lui nier que vous m'aimerez.
+
+JULIETTE.--Je vous confesserai à vous que je l'aime.
+
+PARIS.--Et vous lui confesserez aussi, j'en suis sûr, que vous m'aimez.
+
+JULIETTE.--Si je le fais, cela aura plus de prix quand vous aurez le dos
+tourné qu'en votre présence.
+
+PARIS.--Chère âme, ton visage est bien terni de larmes.
+
+JULIETTE.--Elles n'ont pas remporté là une grande victoire; il n'était
+déjà pas trop beau avant qu'elles l'eussent gâté.
+
+PARIS.--Tu lui fais, par cette réponse, plus de tort que par tes pleurs.
+
+JULIETTE.--Je ne le calomnie point, seigneur: c'est une vérité; et ce
+que je dis là, je me le suis dit en face.
+
+PARIS.--Ton visage est à moi, et tu l'as calomnié.
+
+JULIETTE.--Cela peut être, car il ne m'appartient pas.--Saint père,
+êtes-vous de loisir à présent, ou reviendrai-je vous trouver à la messe
+du soir?
+
+FRÈRE LAURENCE.--J'ai tout loisir, ma triste fille.--Seigneur, je dois
+vous prier de nous laisser seuls.
+
+PARIS.--Dieu me préserve de troubler la dévotion! Juliette, je vous
+réveillerai jeudi de grand matin: jusqu'à ce jour, adieu, et recevez ce
+saint baiser.
+
+(Il sort.)
+
+JULIETTE.--Oh! ferme la porte, et ensuite viens pleurer avec moi: je
+suis sans espoir, sans ressource, sans secours.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Ah! Juliette, je connais déjà tes chagrins: et ma tête
+n'est pas assez forte pour les supporter. J'apprends que tu dois, sans
+que rien puisse le retarder, être mariée à ce comte jeudi prochain.
+
+JULIETTE.--Frère, ne me dis point que tu le sais sans me dire en même
+temps comment je puis l'empêcher. Si dans ta sagesse tu n'as pas les
+moyens de me secourir, dis-moi seulement que tu approuves ma résolution,
+et de ce poignard je vais moi-même me secourir sur-le-champ. Dieu a uni
+mon coeur à celui de Roméo; tu as joint nos mains; et avant que cette
+main, qui a scellé par toi mon union avec Roméo, devienne le sceau d'un
+autre titre, avant que mon coeur fidèle, par une déloyale trahison, se
+déclare pour un autre, ceci les fera périr tous deux. Ainsi, cherche
+dans l'expérience de ta longue vie un conseil à me donner pour le
+moment, ou bien, vois, ce poignard sanglant deviendra médiateur entre
+moi et l'extrémité où je suis; il décidera en arbitre de ce que tes
+lumières et tes années réunies n'auront pu conduire à une issue digne
+du véritable honneur. Ne sois pas si lent à me répondre: il me tarde de
+mourir si ta réponse ne me parle pas de moyens de salut.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Arrête, ma fille, j'entrevois une sorte d'espérance,
+qui demande une exécution aussi désespérée qu'est désespéré le cas que
+nous voulons prévenir.--Si, plutôt que d'épouser le comte Pâris, tu as
+la force de vouloir te tuer toi-même, il est vraisemblable que toi, qui
+recherches la mort pour éviter cette ignominie, tu entreprendras bien
+pour y échapper une chose qui ressemble à la mort. Si tu as ce courage,
+je te donnerai un moyen.
+
+JULIETTE.--Oh! plutôt que d'épouser Pâris, commande-moi de me précipiter
+du haut des remparts de cette tour, ou d'aller par les chemins
+fréquentés par les voleurs; ordonne-moi de me glisser au milieu des
+serpents; enchaîne-moi avec des ours rugissants; ou enferme-moi la nuit
+dans un cimetière, entièrement couvert d'os de morts s'entre-choquant,
+de jambes encore infectes, de crânes jaunis et informes; ou commande-moi
+d'entrer dans un tombeau nouvellement creusé, et de me cacher avec un
+mort dans son linceul, choses qui me faisaient trembler, seulement à
+en entendre parler; j'obéirai sans crainte ou hésitation, pour demeurer
+l'épouse sans tache de mon cher bien-aimé.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Eh bien! retourne chez toi, montre un air joyeux,
+consens à épouser Pâris. C'est demain mercredi: demain au soir fais en
+sorte de coucher seule; que ta nourrice ne couche point dans ta chambre.
+Prends cette fiole, et quand tu seras dans ton lit, avale cette
+liqueur distillée: soudain coulera dans toutes tes veines une froide et
+assoupissante humeur; les artères, interrompant leur mouvement naturel,
+cesseront de battre; nulle chaleur, nul souffle n'attestera que tu
+vis encore; les roses de tes lèvres et de tes joues se faneront et
+deviendront pâles comme la cendre; les rideaux de tes yeux s'abaisseront
+comme à l'instant où la mort les ferme à la lumière de la vie; chaque
+partie de ton corps, privée de la souplesse qui te permet d'en disposer,
+paraîtra roide, inflexible et froide, comme dans la mort. Tu demeureras
+quarante-deux heures sous cette apparence empruntée d'une mort glacée,
+après quoi tu te réveilleras comme d'un sommeil agréable. Le lendemain,
+ton nouvel époux viendra dès le matin pour te faire sortir de ton lit;
+tu seras morte. Alors, suivant l'usage de notre pays, parée dans ton
+cercueil de tes plus beaux atours, et le visage découvert, tu seras
+portée dans cet antique tombeau où reposent tous les descendants des
+Capulet. Cependant, avant que tu sois réveillée, Roméo, instruit par mes
+lettres de notre entreprise, viendra ici; lui et moi nous épierons le
+moment de ton réveil, et cette nuit-là même Roméo t'emmènera d'ici à
+Mantoue. Voilà l'expédient qui te préservera de l'ignominie dont tu
+es menacée, si aucun caprice d'inconstance, aucune crainte de femme ne
+vient dans l'exécution abattre ton courage.
+
+JULIETTE.--Donne, oh! donne-moi! Ne me parle pas de crainte.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Tiens, et va-t'en: sois forte et prospère dans cette
+résolution! J'enverrai en hâte à Mantoue un moine porter mes lettres à
+ton époux.
+
+JULIETTE.--Amour, donne-moi la force, et la force me sauvera. Adieu, mon
+bon père.
+
+(Ils se quittent.)
+
+
+SCÈNE II
+
+Un appartement de la maison de Capulet.
+
+_Entrent_ CAPULET, LA SIGNORA CAPULET, LA NOURRICE _et des_ DOMESTIQUES.
+
+
+CAPULET.--Invite toutes les personnes dont le nom est écrit là-dessus.
+(_Le domestique sort_.)--Toi, drôle, va m'arrêter vingt habiles
+cuisiniers.
+
+SECOND DOMESTIQUE.--Vous n'en aurez pas un mauvais, seigneur, car je
+verrai s'ils se lèchent les doigts.
+
+CAPULET.--Et qu'est-ce que tu verras par-là?
+
+SECOND DOMESTIQUE.--Vraiment, seigneur, c'est un mauvais cuisinier que
+celui qui ne se lèche pas les doigts. Ainsi, celui qui ne se lèche pas
+les doigts ne viendra pas avec moi.
+
+CAPULET.--Va vite. (_Le domestiqua sort_.) Nous serons bien mal
+préparés pour cette noce.--Est-ce que ma fille est allé trouver le frère
+Laurence?
+
+LA NOURRICE.--Oui, vraiment.
+
+CAPULET.--Bon, il lui fera peut-être un peu de bien. C'est une insolente
+petite coquine bien entêtée.
+
+(Entre Juliette.)
+
+LA NOURRICE.--Tenez, voyez comme elle revient de confesse avec un visage
+riant.
+
+CAPULET.--Eh bien! obstinée, où avez-vous été courir?
+
+JULIETTE.--Où j'ai appris à me repentir du péché d'une désobéissante
+résistance à vous et à vos ordres. Le saint frère Laurence m'a enjoint
+de tomber ici à vos genoux, et de vous demander pardon. Pardon, je vous
+en conjure; désormais je me laisserai toujours gouverner par vous.
+
+CAPULET.--Envoyez chercher le comte: allez et qu'on l'instruise de ceci.
+Je veux que ce noeud soit formé dès demain matin.
+
+JULIETTE.--J'ai rencontré le jeune comte à la cellule du frère Laurence,
+et je lui ai accordé ce qui se peut accorder des droits de l'amour sans
+passer les bornes de la pudeur.
+
+CAPULET.--Allons, j'en suis bien aise, tout va bien, relevez-vous; les
+choses vont comme elles doivent aller.--Il faut que je voie le comte;
+oui vraiment, allez, je vous dis, et amenez-le ici. En vérité, devant
+Dieu, toute notre ville a de grandes obligations à ce respectable
+religieux.
+
+JULIETTE.--Nourrice, voulez-vous venir avec moi dans mon cabinet?
+Vous m'aiderez à assortir la parure que vous croirez convenable pour
+m'habiller demain.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Non, pas avant jeudi. Nous avons le temps.
+
+CAPULET.--Allez, nourrice, allez avec elle; nous irons à l'église
+demain.
+
+(Juliette et la nourrice sortent.)
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Nous serons bien à court pour nos préparatifs: il
+est déjà presque nuit.
+
+CAPULET.--Bon, bon; je me donnerai du mouvement et tout ira bien, je te
+le garantis, ma femme. Va rejoindre Juliette, aide-la à se parer; je ne
+me coucherai point cette nuit. Laisse-moi tranquille: pour cette fois,
+c'est moi qui ferai la ménagère.--Holà! mon chapeau.--Ils sont tous
+sortis. Allons, je vais aller moi-même chez le comte Pâris, et le
+disposer à la cérémonie de demain.--Mon coeur est merveilleusement léger
+depuis que cette fille entêtée est rentrée dans son devoir.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE III
+
+La chambre de Juliette.
+
+_Entrent_ JULIETTE ET LA NOURRICE.
+
+
+JULIETTE.--Oui, cet ajustement est celui qui conviendra le mieux; mais,
+bonne nourrice, je t'en prie, laisse-moi seule cette nuit: j'ai besoin
+de bien des oraisons pour obtenir du ciel un regard propice dans l'état
+où je suis, qui est plein, comme tu sais, d'irrégularités et de péché.
+
+(Entre la signora Capulet.)
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Eh bien! êtes-vous bien occupée? Avez-vous besoin
+que je vous aide?
+
+JULIETTE.--Non, madame; nous avons fait un choix de tout ce qui est
+nécessaire pour paraître convenablement à la cérémonie de demain. Si
+c'est votre bon plaisir, permettez qu'on me laisse seule maintenant, et
+que ma nourrice veille cette nuit avec vous; car, j'en suis sûre, vous
+devez avoir des affaires par-dessus les yeux pour une chose qui se fait
+si précipitamment.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Bonne nuit, va te mettre au lit et te reposer, tu
+en as besoin.
+
+(La signora Capulet et la nourrice sortent.)
+
+JULIETTE.--Adieu.--Dieu sait quand nous nous reverrons. (_Elle ferme la
+porte._) Je sens courir dans mes veines un frisson de peur, qui glace
+presque en moi la chaleur de la vie. Il faut que je les rappelle pour me
+rassurer.--Nourrice! Ah! que ferait-elle ici? il faut que je joue seule
+ma scène funèbre.--Viens, fiole.--Mais si ce breuvage n'opérait aucun
+effet, serais-je donc mariée de force au comte? Non, non, ceci me
+préservera. Repose ici. (_Elle place un poignard à côté d'elle._)--Mais
+si c'était un poison que le frère m'eût adroitement fourni pour me faire
+mourir, dans la crainte de se voir déshonoré par ce mariage, lui qui m'a
+mariée avec Roméo... Je crains qu'il n'en soit ainsi, et cependant quand
+j'y songe, cela ne doit pas être, car il a toujours été reconnu pour
+un saint homme. Je ne veux pas entretenir une si mauvaise pensée.--Mais
+quoi! si, après que je serai déposée dans le tombeau, j'allais me
+réveiller avant le moment où Roméo doit venir me délivrer... C'est là
+une chose bien effrayante. Ne serais-je pas alors suffoquée sous cette
+voûte dont la sombre entrée ne reçoit aucun air salutaire, et étouffée
+avant que mon Roméo arrivât? ou, si je suis vivante, n'est-il pas
+vraisemblable que l'horrible idée de la mort et de la nuit jointe à la
+terreur du lieu, sous cette voûte, antique réceptacle où depuis tant
+de siècles sont entassés les ossements de mes ancêtres qu'on y a tous
+ensevelis; où Tybalt, tout sanglant et encore tout frais enterré, est là
+à se corrompre dans son linceul; où l'on dit que les spectres nocturnes
+viennent s'assembler à certaines heures de la nuit?... Hélas! hélas!
+n'est-il pas probable que, trop tôt éveillée, au milieu de ces odeurs
+infectes, de ces cris semblables à ceux de la mandragore[61] qu'on
+arrache de la terre, et qui font, dit-on, perdre la raison à ceux qui
+les entendent... Oh! si je m'éveille, ne pourra-t-il pas arriver que ma
+tête s'égare, assiégée de ces hideuses terreurs? Ne puis-je pas dans ma
+folie aller me jouer avec les restes de mes aïeux, et arracher de son
+linceul Tybalt tout défiguré; ou, dans cette frénésie, me servir,
+comme d'un bâton, de quelque os d'un de mes grands-pères pour briser
+ma cervelle désespérée?--Oh! regardez! Il me semble voir l'ombre de
+mon cousin chercher Roméo, qui a enfoncé dans son corps la pointe d'une
+épée.... Arrête, Tybalt, arrête!--Roméo, je viens. Je bois ceci à ta
+santé.
+
+(Elle se jette sur le lit.)
+
+[Note 61: On attribuait à la mandragore, entre autres propriétés
+singulières, celle de pousser, lorsqu'on l'arrachait, des cris qui
+faisaient perdre la raison à ceux qui les entendaient. On prétendait
+qu'elle croissait sur la fosse des hommes mis à mort pour quelque crime,
+et qu'elle était le produit de la corruption de leur corps; aussi la
+regardait-on comme douée de vie.]
+
+
+SCÈNE IV
+
+Une salle dans la maison de Capulet.
+
+_Entrent_ LA SIGNORA CAPULET et LA NOURRICE.
+
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Nourrice, prenez ces clefs et allez chercher encore
+des épices.
+
+LA NOURRICE.--Ils demandent des dattes et des coings à l'office.
+
+(Entre Capulet.)
+
+CAPULET.--Allons, levez-vous, levez-vous, levez-vous; le coq a chanté
+pour la seconde fois; la cloche du couvre-feu a sonné; il est trois
+heures.--Ayez l'oeil au four, bonne Angélique; qu'on n'épargne rien.
+
+LA NOURRICE.--Et vous, allez, tracassier, allez, allez vous mettre au
+lit; en vérité, vous serez malade demain pour avoir passé la nuit.
+
+CAPULET.--Non, pas du tout. Bon, j'ai bien veillé d'autres nuits pour
+moins que cela, et je n'en ai jamais été incommodé.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Oui, vous avez été, de votre temps, un coureur
+d'aventures[62]; mais je veillerai à ce que vous ne fassiez plus de ces
+sortes de veillées.
+
+[Note 62: _A mouse hunt_ (un chasseur de souris).]
+
+CAPULET.--Jalouse! jalouse! (_Entrent des domestiques avec des broches,
+du bois, des corbeilles._) Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon ami?
+
+PREMIER DOMESTIQUE.--Ce sont des affaires pour le cuisinier, seigneur,
+mais je ne sais pas ce que c'est.
+
+CAPULET.--Dépêche-toi, dépêche-toi. (_Le domestique sort._) Toi, apporte
+des fagots plus secs; appelle Pierre, et il te dira où ils sont.
+
+LE DOMESTIQUE.--Ah! j'ai dans ma tête, seigneur, des fagots tout
+trouvés, sans déranger Pierre pour cela.
+
+(Il sort.)
+
+CAPULET.--Par la messe, c'est bien dit; tu es un joyeux compère[63]! Ah!
+je te fagoterai.--Par ma foi! voilà le jour. Le comte ne tardera pas à
+venir ici avec la musique; il me l'a dit. (_On entend des instruments._)
+Mais je l'entends qui s'approche.--Nourrice! ma femme! allons. Eh
+bien, nourrice! Allons, dis-je. (_Entre la nourrice._) Allez éveiller
+Juliette; allez, habillez-la: je vais, moi, causer avec Pâris....
+Allons, dépêchez-vous, dépêchez-vous; voilà le marié déjà arrivé:
+dépêchez-vous, vous-dis-je.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 63:
+
+ SERVANT. _I have a head, sir, that will find out logs
+ And never trouble Peter for the matter_.
+
+ CAPULET. _'Mass, and well said; a merry whoreson! ha!
+ Thou shalt be logger-head._
+
+_Logs_ et _Logger-head_ (bûches, têtes de bois). Il a fallu trouver un
+équivalent.]
+
+
+SCÈNE V
+
+La chambre de Juliette.--Juliette est sur son lit.
+
+_Entre_ LA NOURRICE.
+
+
+LA NOURRICE.--Ma maîtresse! allons, ma maîtresse! Juliette!... Ma
+foi, pour elle, elle dort profondément.--Eh bien! mon agneau; eh bien,
+madame! Fi! paresseuse! Allons, mon amour, levez-vous, dis-je. Madame!
+mon cher coeur, allons, madame la mariée...--Quoi, pas le mot! Vous vous
+en donnez pour quatre sous maintenant[64], vous dormez pour huit jours;
+car la nuit prochaine, j'en réponds, le comte Pâris a gagé son repos que
+vous ne sommeilleriez guère.... Dieu me pardonne (ma foi, _amen_)! Comme
+elle dort profondément! Il faut absolument que je l'éveille.--Madame,
+madame, madame! Voulez-vous que le comte vous surprenne au lit[65]? Vous
+vous lèveriez bien vite, de frayeur, j'en suis sûre, n'est-ce pas?...
+Comment! tout habillée! vous n'avez pas quitté votre robe, et vous
+voilà encore couchée! il faut absolument que je vous réveille.--Madame,
+madame, madame!... Hélas! au secours! au secours! ma maîtresse
+est morte. Oh! malheureux jour, faut-il que je sois jamais née! De
+l'eau-de-vie! oh! seigneur! oh! madame!
+
+[Note 64: _You take your penny-worths now._]
+
+[Note 65: Il paraîtrait que l'usage était alors que le marié allât
+chercher sa fiancée dans son lit, si elle n'avait pas le soin de le
+prévenir par sa diligence.]
+
+(Entre la signora Capulet.)
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Quel bruit fait-on ici!
+
+LA NOURRICE.--O journée lamentable!
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Qu'est-ce que c'est?
+
+LA NOURRICE.--Voyez, voyez. O funeste jour!
+
+LA SIGNORA CAPULET.--O malheureuse, malheureuse que je suis! Mon enfant,
+mon unique vie! Reviens à la vie, rouvre tes yeux ou je mourrai avec
+toi. Au secours! au secours! que tout le monde vienne au secours!
+
+(Entre Capulet.)
+
+CAPULET.--Fi donc! amenez Juliette, son époux est arrivé.
+
+LA NOURRICE.--Elle est morte, décédée; elle est morte, O jour maudit!
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Hélas! hélas! elle est morte, elle est morte, elle
+est morte.
+
+CAPULET.--Ah! laissez-moi la voir...--Hélas! elle est déjà froide; son
+sang est arrêté et ses muscles roides: il y a déjà longtemps que la
+vie a abandonné ses lèvres. La mort pèse sur elle comme une gelée
+intempestive sur la plus douce des fleurs de toute la prairie.
+
+LA NOURRICE.--O déplorable jour!
+
+LA SIGNORA CAPULET.--O temps de désastres!
+
+CAPULET.--La mort, qui l'a enlevée pour me faire gémir, enchaîne ma
+langue et m'ôte la parole.
+
+(Entrent frère Laurence et Pâris, avec les musiciens.)
+
+FRÈRE LAURENCE.--Eh bien! la mariée est-elle prête à aller à l'église?
+
+CAPULET.--Elle est prête à y aller, mais pour n'en revenir jamais.--O
+mon fils, dans la nuit qui précède tes noces, la mort a envahi la couche
+de ton épouse. Vois, elle est là étendue, cette jeune fleur qu'elle a
+défleurée;[66] c'est le trépas qui est mon gendre. Le trépas est mon
+héritier; il a épousé ma fille; je mourrai et lui laisserai tout: quand
+on meurt, tout appartient à la mort.
+
+[Note 66: _Flower as she was, deflowered by him._]
+
+PARIS.--N'ai-je donc si longtemps désiré de voir le visage de ce jour
+que pour qu'il m'offrît un pareil spectacle!
+
+LA SIGNORA CAPULET.--O jour malheureux et maudit! jour de misère, jour
+odieux! O heure la plus déplorable que le temps ait jamais rencontré
+dans les travaux éternels de son pèlerinage! N'avoir qu'une seule,
+une pauvre et seule enfant qui m'aimait, mon unique joie, ma seule
+consolation; et la cruelle mort la ravit à ma vue!
+
+LA NOURRICE.--O malheur! O malheureux, malheureux, malheureux jour! jour
+lamentable! le plus malheureux que j'aie jamais encore vu! O jour! O
+jour! jour, jour odieux! Jamais on n'a vu un jour si cruel que celui-ci.
+O malheureux jour! ô malheureux jour!
+
+PARIS.--Trompé, divorcé, outragé, déchiré, assassiné par toi, ô
+détestable mort! par toi, toi, cruelle, perdu sans ressource. O amours,
+ô vie! non plus la vie, mais l'amour dans la mort.
+
+CAPULET.--Avili, désespéré, haï, martyrisé, tué! O heure de désolation,
+pourquoi es-tu venue frapper de mort, de mort, notre fête solennelle?
+O mon enfant, mon enfant! mon âme et non plus mon enfant..... te voilà
+morte, morte! Hélas! mon enfant est morte, et avec mon enfant sont
+ensevelies toutes mes joies.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Paix, silence! n'avez-vous pas de honte? Le remède au
+désespoir n'est pas dans le désespoir.--Le ciel et vous aviez une part
+dans cette belle enfant: maintenant le ciel la possède tout entière, et
+ce n'en est que mieux pour elle. Vous ne pouviez sauver de la mort cette
+part qui en elle vous appartenait, mais le ciel garde sa part dans la
+vie éternelle. Le comble de vos voeux était son bonheur; c'était votre
+paradis de la voir s'élever; et maintenant pleurerez-vous en la voyant
+élevée au-dessus des nuages, à la hauteur du ciel même! Oh! dans votre
+amour vous savez si mal aimer votre enfant, que vous voilà hors de
+sens de la voir heureuse. Ce n'est pas la mieux mariée celle qui vit
+longtemps mariée; la mieux mariée est celle qui meurt mariée jeune.
+Séchez vos larmes; attachez vos branches de romarin sur ce beau cadavre,
+et, suivant l'usage, portez-la à l'église parée de ses plus brillants
+atours. Bien que les tendres faiblesses de la nature nous contraignent
+tous à nous plaindre, les larmes de la nature excitent le sourire de la
+raison.
+
+CAPULET.--Tout ce que nous avions préparé pour une fête change d'objet
+et va servir à de sombres funérailles, nos instruments seront des
+cloches lugubres; le festin des noces va devenir un triste banquet
+funéraire; à nos hymnes solennels seront substitués des chants funèbres;
+et ces bouquets de noces vont servir à un cadavre enseveli; toute chose
+s'est convertie en la chose contraire.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Rentrez, seigneur... et vous, madame, avec lui.
+Seigneur Pâris, allez. Que chacun se prépare à accompagner ce beau
+cadavre à son tombeau. Le ciel, pour quelque offense, s'est assombri
+pour vous: ne l'irritez pas davantage en résistant à sa volonté suprême.
+
+(Sortent Capulet, la signora Capulet, Pâris et le frère Laurence.)
+
+PREMIER MUSICIEN.--Ma foi, nous pouvons serrer nos flûtes et nous en
+aller.
+
+LA NOURRICE.--Ah! serrez-les, serrez-les, mes bons et honnêtes amis; car
+vous voyez que c'est une aventure bien triste.
+
+(Elle sort.)
+
+PREMIER MUSICIEN.--Oui, par ma foi! il y aurait mieux à faire.
+
+(Entre Pierre)
+
+PIERRE.--O musiciens, musiciens! _O contentement du coeur, contentement
+du coeur!_[67] Si vous voulez me rendre la vie, jouez _Contentement du
+coeur_.
+
+[Note 67: _Heart's ease_, air d'une ballade.]
+
+PREMIER MUSICIEN.--Et pourquoi _Contentement du coeur_?
+
+PIERRE.--O musiciens, parce que mon coeur joue de lui-même _Mon coeur
+est plein de tristesse_[68]. Jouez-moi quelque complainte un peu gaie
+pour me réconforter.
+
+[Note 68: _My heart is full of woe_, refrain d'une autre ballade.]
+
+SECOND MUSICIEN.--Nous ne vous jouerons pas de complainte; ce n'est pas
+le moment de jouer.
+
+PIERRE.--Vous ne voulez donc pas?
+
+SECOND MUSICIEN.--Non.
+
+PIERRE.--Eh bien, je vous en donnerai, moi, et qui sonnera.
+
+PREMIER MUSICIEN.--Qu'est-ce que vous nous donnerez?
+
+PIERRE.--Pas d'argent, sur ma foi[69], mais une danse. Vous aurez de ma
+musique.
+
+[Note 69: PETER. _No money on my faith; but the gleek: I will give you
+the minstrel._
+
+1 MUS. _Then I will give you the serving creature_.
+
+PETER. _Then will I lay the serving creature's dagger on your pate. I
+will carry no crotchets: I'll_ re _you, I'll_ fa _you; do you note me._
+
+1 MUS. _An you_ re _us, and_ fa _us, you note us._
+
+2 MUS. _Pray you, put up your dagger, and put out your wit._
+
+PETER. _Then have at you with my wit: I will dry-beat you with an iron
+wit, and put up my iron dagger_.
+
+Presque toutes les plaisanteries de ce dialogue portent sur des
+locutions et des manières de parler tellement hors d'usage, que les
+commentateurs sont fort embarrassés à en rendre raison. Il a fallu
+chercher des équivalents.]
+
+PREMIER MUSICIEN.--Oh bien! je vous ferai aller en mesure, moi.
+
+PIERRE.--Prenez garde que mon poignard ne batte la mesure sur votre
+tête, et je ne m'arrêterai pas aux paroles, voyez-vous; et si je veux
+que vous me fassiez une fugue, j'aurais bientôt dit _ut_: mettez cela en
+note.
+
+PREMIER MUSICIEN.--C'est vous qui donnez la note avec votre _ut_.
+
+SECOND MUSICIEN.--Je vous en prie, mettez votre poignard dans le
+fourreau et votre esprit en dehors.
+
+PIERRE.--Eh bien! garde à vous contre mon esprit. Mon esprit a le fil,
+il va vous percer à jour; ainsi, je puis vous faire grâce du fil de mon
+poignard. Répondez-moi en hommes de tête:
+
+ Quand le chagrin poignant a blessé le coeur
+ Et que l'esprit est accablé d'une douloureuse tristesse,
+ La musique aux sons argentins...
+
+Pourquoi _sons argentins_? pourquoi _la musique aux sons argentins_?
+Qu'en dites-vous, Simon Corde-à-boyau?
+
+PREMIER MUSICIEN.--Vraiment, c'est que l'argent a un son très-agréable.
+
+PIERRE.--Joli! Et vous, qu'en dites-vous, Hugues Rebec[70]?
+
+[Note 70: _Rebec, rebecquin_, nom d'un ancien violon à trois cordes.]
+
+SECOND MUSICIEN.--Je dis moi, que _sons argentins_, cela veut dire des
+sons qui nous valent de l'argent.
+
+PIERRE.--Joli aussi!--Et qu'en dites-vous, Jacques Du Son?
+
+TROISIÈME MUSICIEN.--Ma foi, je ne sais que dire.
+
+PIERRE.--Ah! pardon; j'oubliais que vous êtes le chanteur.--Eh bien! je
+répondrai pour vous. On dit _la musique aux sons argentins_, parce que
+ce n'est pas ordinairement avec de l'or qu'on paye des gaillards comme
+vous de leur musique.
+
+ La musique aux sons argentins
+ Apporte promptement un remède à leurs maux.
+
+(Il sort en chantant.)
+
+PREMIER MUSICIEN.--Quel malin diable est-ce là?
+
+SECOND MUSICIEN.--Qu'il s'aille faire pendre. Venez entrons là dedans;
+nous y attendrons le retour du convoi et nous resterons à dîner.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+SCÈNE I
+
+Une rue de Mantoue.
+
+_Entre_ ROMÉO.
+
+
+ROMÉO.--Si l'oeil du sommeil ne m'a pas trompé par de flatteuses
+illusions, mes songes m'annoncent prochainement d'heureuses nouvelles.
+Le maître de ma poitrine siége légèrement sur son trône, et une humeur
+inaccoutumée m'a, durant toute cette journée, élevé au-dessus de la
+terre dans des pensées joyeuses. J'ai rêvé que mon épouse arrivait et
+me trouvait mort (étrange songe, qui laisse à un mort la faculté de
+penser!) et que ses baisers communiquaient à mes lèvres un tel souffle
+de vie, que je me suis ranimé et me suis vu empereur. O ciel! quelle est
+donc la douceur des jouissances réelles de l'amour, puisque l'ombre de
+l'amour seulement est si riche de bonheur? (_Entre Balthasar._)--Des
+nouvelles de Vérone!--Eh bien! Balthasar, ne m'apportes-tu pas des
+lettres du frère Laurence? Comment se porte ma Juliette? Mon père
+jouit-il d'une bonne santé? Comment se porte ma Juliette? C'est cela que
+je te redemande, car rien ne peut être mal si ma Juliette est bien.
+
+BALTHASAR.--Elle est bien; ainsi rien ne peut être mal... Son corps
+sommeille dans le tombeau des Capulet, et l'immortelle partie de son
+être vit avec les anges. Je l'ai vu déposer dans le tombeau de sa
+famille, et j'ai pris sur-le-champ la poste pour venir vous l'apprendre.
+Oh! pardonnez si je vous apporte ces funestes nouvelles, puisque c'est
+la mission que vous m'aviez laissée, seigneur.
+
+ROMÉO.--En est-il ainsi?--A présent, astres contraires, je vous
+défie.--Tu connais ma demeure. Va, procure-moi de l'encre et du papier;
+arrête des chevaux de poste, je veux partir cette nuit.
+
+BALTHASAR.--Pardonnez-moi, seigneur, mais je ne puis vous laisser seul;
+vous êtes pâle, et votre air égaré annonce quelque malheur.
+
+ROMÉO.--Allons donc, tu te trompes. Laisse-moi, et fais ce que je
+t'ordonne.--N'as-tu point de lettres pour moi du frère Laurence?
+
+BALTHASAR.--Non, mon cher maître.
+
+ROMÉO.--N'importe. Va-t'en, et arrête-moi ces chevaux; je te rejoins à
+l'instant. (_Balthasar sort._)--C'est bien, Juliette; je reposerai avec
+toi cette nuit; occupons-nous d'en trouver les moyens.--O mal, tu es
+prompt à entrer dans les pensées de l'homme au désespoir! Je me souviens
+d'un apothicaire que j'ai remarqué dernièrement ici aux environs,
+couvert de vêtements déchirés, le regard sombre, et épluchant des
+simples; son aspect était celui de la maigreur; la misère dévorante
+l'avait rongé jusqu'aux os. Du plafond de son indigente boutique
+pendaient une tortue, un crocodile empaillé et d'autres peaux de
+poissons difformes; et le long de ses rayons des tiroirs vides
+annonçaient par leurs étiquettes ce qui leur manquait; des pois de terre
+verte, des vessies et des graines moisies, des restes de ficelle et
+de vieux pains de roses, étaient clair-semés çà et là pour servir de
+montre. En voyant sa misère, je me dis à moi-même: Si un homme avait
+besoin de quelque poison dont la vente fût punie d'une mort certaine
+à Mantoue, voilà un malheureux coquin qui lui en vendrait. Oh! cette
+pensée n'a fait que prévenir mes besoins: il faut que ce misérable m'en
+vende.--Autant que je m'en souviens, ce doit être ici sa demeure.--Comme
+c'est aujourd'hui fête, la boutique du pauvre hère est fermée.--Holà,
+holà, apothicaire!
+
+(Entre l'apothicaire.)
+
+L'APOTHICAIRE.--Qui appelle donc si fort?
+
+ROMÉO.--Viens ici, mon ami. Je vois que tu es pauvre, tiens, voilà
+quarante ducats; donne-moi une drachme de poison qui expédie si
+promptement qu'aussitôt qu'elle se sera répandue dans les veines, celui
+qui, las de la vie, en aura fait usage tombe mort sur-le-champ, et que
+son corps perde la respiration avec la même rapidité qu'en met la poudre
+enflammée à s'échapper des fatales entrailles du canon.
+
+L'APOTHICAIRE.--J'ai de ces poisons mortels, mais la loi de Mantoue
+punit de mort quiconque en débite.
+
+ROMÉO.--Quoi! si dénué de tout, si plein de misère, et tu as peur de
+mourir! La famine est sur tes joues; le besoin et la souffrance ont
+peint la mort dans tes yeux; sur ton dos traîne la misère en haillons.
+Le monde ne t'est point ami, ni la loi du monde; le monde n'a point de
+loi qui puisse t'enrichir; cesse donc d'être pauvre; enfreins seulement
+la loi, et prends cet or.
+
+L'APOTHICAIRE.--C'est ma pauvreté et non pas ma volonté qui consent.
+
+ROMÉO.--C'est ta pauvreté que je paye, et non ta volonté.
+
+L'APOTHICAIRE.--Mettez ceci dans un liquide quelconque, celui que vous
+voudrez; avalez-le, et eussiez-vous la force de vingt hommes ensemble,
+il vous aura expédié sur-le-champ.
+
+ROMÉO.--Tiens, voilà ton or, poison plus funeste pour la vie des hommes,
+et qui commet bien plus de meurtres dans ce monde odieux que ces pauvres
+compositions que tu n'as pas la permission de vendre. C'est moi qui te
+vends du poison; toi tu ne m'en as pas vendu.--Adieu, achète de quoi
+manger et te remettre en chair.--Viens, cordial et non pas poison, viens
+avec moi au tombeau de Juliette: c'est là que tu dois me servir!
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE II
+
+La cellule du frère Laurence.
+
+_Entre_ FRÈRE JEAN.
+
+
+FRÈRE JEAN.--Saint franciscain, mon frère, holà!
+
+(Entre frère Laurence.)
+
+FRÈRE LAURENCE.--Je crois entendre la voix du frère Jean.--Soyez le
+bienvenu de Mantoue. Que dit Roméo? ou bien, s'il a écrit ce qu'il
+pensait, donnez-moi sa lettre?
+
+FRÈRE JEAN.--Cherchant pour m'accompagner un frère déchaussé, membre de
+notre ordre, qui visitait les malades de cette ville, au moment où je
+le trouvai, les inspecteurs de la cité, soupçonnant que nous étions
+tous deux entrés dans une maison infectée de la contagion, ont fermé les
+portes et n'ont jamais voulu nous laisser sortir. Ma course vers Mantoue
+a été arrêtée là.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Qui donc a porté ma lettre à Roméo?
+
+FRÈRE JEAN.--Je n'ai pu l'envoyer, la voilà. Je n'ai pas même pu trouver
+de messager qui te la rapportât, tant ils redoutaient la contagion!
+
+FRÈRE LAURENCE.--Funeste circonstance! Par notre communauté, cette
+lettre n'était pas indifférente; elle portait un message de la plus
+grande importance, et ce retard peut être d'un grand danger.--Frère
+Jean, va me chercher un levier de fer, et me l'apporte promptement dans
+ma cellule.
+
+FRÈRE JEAN.--Frère, je vais te l'apporter.
+
+(Il sort.)
+
+FRÈRE LAURENCE.--Maintenant il faut que je me rende seul au monument.
+Dans trois heures la belle Juliette s'éveillera. Elle va me maudire en
+apprenant que Roméo n'a pas été instruit de ce qui vient d'arriver. Mais
+j'écrirai de nouveau à Mantoue, et je garderai Juliette dans ma cellule
+jusqu'à l'arrivée de Roméo.--Pauvre cadavre vivant enfermé dans la tombe
+d'un mort!
+
+(Il sort.)
+
+
+SCÈNE III
+
+Un cimetière dans lequel se voit un monument appartenant à la famille
+des Capulet.
+
+_Entre_ PARIS _et son_ PAGE _qui porte une torche et des fleurs._
+
+
+PARIS.--Page, donne-moi ton flambeau. Éloigne-toi et te tiens à
+l'écart.--Non, éteins-le; je ne veux pas être vu. Va te coucher sous
+ces cyprès, et applique ton oreille contre le sol creusé: les nombreux
+tombeaux qu'on y a ouverts ont tellement ébranlé sa solidité que
+personne ne pourra marcher dans le cimetière que tu ne
+l'entendes: alors, siffle pour m'avertir que tu entends approcher
+quelqu'un.--Donne-moi ces fleurs; fais ce que je t'ordonne: va.
+
+LE PAGE.--Je suis presque effrayé de rester seul ici dans ce cimetière,
+cependant je vais m'y aventurer.
+
+(Il s'éloigne.)
+
+PARIS.--Douce fleur, je sème de fleurs ton lit nuptial. Tombeau
+chéri, qui renferme dans ton enceinte la plus parfaite image des êtres
+éternels; belle Juliette, qui habites avec les anges, accepte cette
+dernière marque d'amour. Vivante, je t'honorai; morte, mes hommages
+funéraires viennent orner ta tombe. (_Le page siffle._)--Mon page a fait
+le signal; quelqu'un approche: quel pied sacrilége erre dans ces lieux
+pendant la nuit, pour troubler mes tristes fonctions et le culte d'un
+fidèle amour? Quoi! avec un flambeau!--Nuit, couvre-moi un moment de ton
+voile.
+
+(Il se retire.)
+
+(Entrent Roméo et Balthasar qui le précède avec une torche, une pioche,
+etc.)
+
+ROMÉO.--Donne-moi cette pioche et ce croc de fer. Prends cette lettre,
+et demain de bonne heure aie soin de la remettre à mon seigneur et père.
+Donne-moi la lumière. Sur ta vie, je t'enjoins, quoi que tu
+puisses entendre ou voir, de rester au loin à l'écart, et de ne pas
+m'interrompre en ce que je veux faire. Si je descends dans ce lit de
+la mort, c'est en partie pour contempler encore les traits de ma
+bien-aimée; mais surtout pour ôter de son doigt insensible un anneau
+précieux, un anneau dont j'ai besoin pour un usage qui est cher à mon
+coeur. Ainsi, éloigne-toi; va-t'en.--Si, poussé par quelque inquiétude,
+tu reviens épier ce que je veux faire ensuite, par le ciel, je te
+déchirerai morceau par morceau, et je joncherai de tes membres ce
+cimetière affamé. La circonstance, mes projets sont sauvages et
+farouches, plus terribles, plus inexorables que les tigres à jeun ou la
+mer en furie.
+
+BALTHASAR.--Je m'en vais, seigneur, et ne vous troublerai point.
+
+ROMÉO.--C'est ainsi que tu me prouveras ton attachement. Prends cela.
+Vis et sois heureux, honnête serviteur.
+
+BALTHASAR.--Précisément cause de tout cela, je veux me cacher ici
+à l'entour. Ses regards me font peur, et j'ai mes doutes sur ses
+intentions.
+
+(Il sort.)
+
+ROMÉO.--Toi, gouffre de mort, ventre détestable assouvi du plus précieux
+repas que pût offrir la terre, c'est ainsi que je saurai forcer tes
+mâchoires pourries à s'ouvrir, et que dans ma haine je veux te gorger
+d'une nouvelle proie.
+
+(Il enfonce la porte du monument.)
+
+PARIS.--C'est cet orgueilleux Montaigu, ce banni, qui a tué le cousin de
+ma bien-aimée, dont le chagrin, à ce qu'on croit, a causé la mort de la
+belle Juliette. Il vient ici faire aux cadavres quelque infâme outrage.
+Je vais l'arrêter. (_Il s'avance._)--Suspends tes efforts sacriléges,
+vil Montaigu: peut-on poursuivre la vengeance au delà de la mort?
+Scélérat condamné, je t'arrête: obéis et suis-moi, car il faut que tu
+meures.
+
+ROMÉO.--Oui, il le faut, et c'est pour cela que je suis ici. Bon et
+noble jeune homme, ne tente point un homme désespéré; fuis loin d'ici,
+et laisse-moi. Pense à ceux qui sont là morts, et qui t'effrayent. Je
+t'en conjure, jeune homme, ne charge point ma tête d'un nouveau péché
+en me poussant à la fureur. Oh! va-t'en. Par le ciel, je t'aime plus que
+moi-même, car c'est contre moi-même que je viens armé dans ce lieu. Ne
+t'arrête pas ici plus longtemps; va-t'en; vis, et tu diras que la pitié
+d'un furieux t'a commandé de fuir.
+
+PARIS.--Je défie tes conjurations, et je t'arrête comme tombé en félonie
+par ton retour.
+
+ROMÉO.--Tu veux donc me provoquer? Eh bien! songe à te défendre, jeune
+homme.
+
+(Ils se battent.)
+
+LE PAGE.--O ciel! ils se battent. Je vais chercher la garde.
+
+(Il sort.)
+
+PARIS.--Oh! je suis mort! (_Il tombe._) Si tu es capable de pitié, ouvre
+la tombe; et couche-moi près de Juliette.
+
+ROMÉO.--Sur ma foi, je le ferai.--Il faut que je contemple ces
+traits.--Le parent de Mercutio, le noble comte Pâris.--Que m'a dit
+Balthasar tandis que nous cheminions ensemble? Mon âme en tumulte ne
+lui prêtait aucune attention. Il m'a dit, je crois, que Pâris avait dû
+épouser Juliette. Ne me l'a-t-il pas dit? ou l'aurais-je rêvé? ou bien
+est-ce dans un moment de folie, tandis qu'il me parlait de Juliette, que
+je l'aurai imaginé ainsi?--Oh! donne-moi ta main, toi dont le nom est
+écrit avec le mien dans le funeste livre du malheur. Je vais t'ensevelir
+dans un tombeau glorieux. Un tombeau! Oh! non, c'est un dôme brillant,
+jeune homme assassiné, car Juliette y repose, et sa beauté fait de cette
+voûte un séjour de fête plein de clarté. Mort, sois déposé ici par les
+mains d'un homme mort. (_Il couche Pâris dans le monument._)--Combien de
+fois des hommes, à l'article de la mort, ont eu un rayon de joie! C'est
+ce que ceux qui les soignent appellent un éclair avant la mort. Mais
+comment puis-je appeler ceci un éclair?--O mon amante, ma femme! la
+mort, qui a sucé le miel de ton haleine, n'a pas encore eu de pouvoir
+sur ta beauté: tu n'es pas vaincue; les couleurs de la beauté brillent
+encore de tout leur vermillon sur tes lèvres et tes joues, et le pâle
+étendard de la mort n'en a pas encore pris la place.--Tybalt, es-tu
+là couché dans ton drap sanglant? Quelle faveur plus grande puis-je te
+faire que d'abattre, de la même main qui a moissonné ta jeunesse, la
+jeunesse de celui qui fut ton ennemi?--Pardonne-moi, cousin.--O chère
+Juliette, pourquoi es-tu si belle encore? Dois-je croire que ce fantôme
+appelé la Mort est amoureux, et que cet odieux monstre décharné te garde
+ici dans l'obscurité pour faire de toi sa maîtresse? De peur qu'il n'en
+soit ainsi, je resterai toujours avec toi, et ne sortirai plus jamais
+de ce palais de la sombre nuit. Je demeurerai avec les vers qui sont tes
+femmes de chambre. Ici je veux établir mon éternel repos, et débarrasser
+du joug des étoiles funestes cette chair fatiguée du monde. Mes yeux,
+regardez pour la dernière fois; mes bras, pressez-la pour la dernière
+fois; et vous, mes lèvres, portes de la respiration, scellez d'un
+baiser légitime un marché sans terme avec la mort qui possède sans
+partage.--(_Au poison._) Viens, amer conducteur, guide rebutant, pilote
+désespéré; lance maintenant tout d'un coup, sur les rochers qui vont la
+briser en éclats, ta barque fatiguée du travail de la mer. Voici que
+je bois à mes amours! (_Il boit le poison._)--O fidèle apothicaire, tes
+remèdes sont actifs.--Avec ce baiser, je meurs.
+
+(Il meurt.)
+
+(Entre dans le cimetière frère Laurence avec une lanterne, un levier et
+une bêche.)
+
+FRÈRE LAURENCE.--O saint François, sois mon guide. Combien de fois cette
+nuit mes pieds vieillis ont-ils chancelé, en se heurtant contre des
+tombeaux!--Qui est là?
+
+BALTHASAR.--Celui qui est ici est un ami, et un homme qui vous connaît
+bien.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Que la bénédiction repose sur vous.--Dites-moi, mon
+bon ami, quel est ce flambeau là-bas, qui prête en vain sa lumière à des
+vers et à des crânes sans yeux? Il brûle, à ce qu'il me semble, dans le
+monument des Capulet.
+
+BALTHASAR.--Oui, père vénérable, c'est là qu'il brûle; et dans ce
+monument est mon maître, un homme que vous aimez.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Qui est votre maître?
+
+BALTHASAR.--Roméo.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Y a-t-il longtemps qu'il est là?
+
+BALTHASAR.--Une grande demi-heure.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Entrez avec moi sous la voûte.
+
+BALTHASAR.--Je n'ose, mon père. Mon maître ignore que je n'ai pas quitté
+ce lieu; et avec un accent terrible il m'a menacé de la mort si je
+demeurais pour épier ses desseins.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Eh bien! reste donc ici; j'irai seul. La crainte
+s'empare de moi. Oh! je crains bien qu'il ne soit arrivé quelque
+accident funeste.
+
+BALTHASAR.--Comme je dormais sous ce cyprès que vous voyez, j'ai rêvé
+que mon maître se battait avec un autre homme, et que mon maître l'avait
+tué.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Roméo! (_Il s'avance._)--Hélas! hélas! quel est ce sang
+qui souille les pierres de l'entrée du caveau? Que signifient ces épées
+sanglantes et sans maîtres, que je vois à terre teintes de sang dans
+ce séjour de paix? (_Il entre dans le monument._)--Roméo! Oh! qu'il
+est pâle!--Et qui encore? Quoi! Pâris aussi, baigné dans son sang! Ah!
+quelle heure cruelle est coupable de ce lamentable événement!--Juliette
+se remue!
+
+(Juliette se réveille et se soulève.)
+
+JULIETTE.--O frère secourable, où est mon seigneur? Je me rappelle bien
+où je devais me trouver, et m'y voilà. Où est mon Roméo?
+
+(Bruit derrière le théâtre.)
+
+FRÈRE LAURENCE.--J'entends du bruit.--Madame, sortez de cet antre de
+la mort, de la contagion, et d'un sommeil contre nature. Une puissance
+supérieure à toutes nos résistances a traversé nos desseins.
+Venez, sortez d'ici; votre époux est là, mort à vos côtés, et Pâris
+aussi.--Suivez-moi, je vous placerai dans une communauté de saintes
+religieuses. Ne vous arrêtez pas à me faire des questions: la garde
+approche; venez, venez, chère Juliette, je n'ose rester plus longtemps
+ici. (_Il s'éloigne._)
+
+JULIETTE.--Va, sors d'ici, car je ne veux pas m'en aller.--Qu'est-ce que
+cela! Une coupe que serre la main de mon bien-aimé! C'est le poison, je
+le vois, qui a terminé sa vie avant le temps.--Quoi! égoïste! avoir tout
+bu, sans m'en laisser une seule goutte amie pour me secourir après toi!
+Je veux baiser tes lèvres; peut-être y recueillerai-je quelques restes
+du poison, suffisants pour me faire mourir au moyen d'un cordial. (_Elle
+l'embrasse._)--Tes lèvres sont chaudes encore!
+
+PREMIER SOLDAT, _derrière le théâtre_.--Conduis-nous, jeune homme. Par
+quel chemin?
+
+JULIETTE.--Oui vraiment, du bruit? Alors j'aurai bientôt fait. Oh!
+bienheureux poignard (_elle saisit le poignard de Roméo_), voici ton
+fourreau (_elle se frappe_), tu peux t'y rouiller; laisse-moi mourir.
+
+(Elle tombe sur le corps de Roméo et meurt.)
+
+(Entre la garde avec le page de Pâris.)
+
+LE PAGE.--Voilà l'endroit; là, où brûle ce flambeau.
+
+PREMIER SOLDAT.--La terre est ensanglantée. Cherchez autour du
+cimetière: allez quelques-uns de vous, et qui que vous rencontriez,
+saisissez-le. (_Sortent quelques soldats._) Oh! spectacle pitoyable!
+Ici le comte tué, et Juliette sanglante, chaude encore et morte il n'y
+a qu'un moment, elle qui est enterrée depuis deux jours. Allez instruire
+le prince; courez chez les Capulet; avertissez les Montaigu. Allez
+chercher encore quelques autres personnes. (_Sortent les autres
+soldats._) Nous voyons bien le lieu où se sont accumulés tant de
+malheurs; mais pour expliquer ce qui a donné lieu[71] à ces malheurs si
+déplorables, il nous en faut connaître les circonstances.
+
+[Note 71: _We see the ground whereon these woes do lie; but the true
+ground of all these piteous woes, we cannot_, etc. _Ground_ (lieu,
+endroit), et _ground_ (fondement).]
+
+(Rentrent quelques soldats avec Balthasar.)
+
+SECOND SOLDAT.--Voici le domestique de Roméo, nous l'avons trouvé dans
+le cimetière.
+
+PREMIER SOLDAT.--Gardez-le en sûreté jusqu'à l'arrivée du prince.
+
+(Un autre soldat arrive avec le frère Laurence.)
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Voici un religieux qui tremble, soupire et pleure.
+Nous lui avons pris cette bêche et ce levier comme il venait de cette
+partie du cimetière.
+
+PREMIER SOLDAT.--Cela est très-suspect. Retenez aussi ce religieux.
+
+(Entre le prince avec sa suite.)
+
+LE PRINCE.--Quel malheur s'est donc éveillé si matin, qu'il nous oblige
+avant le jour d'interrompre notre sommeil?
+
+(Entrent Capulet, sa femme et plusieurs autres personnes.)
+
+CAPULET.--Qui est-ce qui se passe donc qu'on crie ainsi dehors?
+
+LA SIGNORA CAPULET.--Le peuple crie dans les rues, Roméo! d'autres,
+Juliette! d'autres, Pâris! et tous courent en poussant des clameurs,
+vers notre monument.
+
+LE PRINCE.--Quelle est donc cette alarme dont le bruit a frappé nos
+oreilles?
+
+PREMIER SOLDAT.--Mon souverain, ici est le comte Pâris tué, et Roméo
+mort, et Juliette, morte depuis deux jours, qui n'est pas froide encore,
+et vient d'être tuée.
+
+LE PRINCE.--Regardez, cherchez, et tâchez de découvrir d'où viennent ces
+meurtres horribles.
+
+PREMIER SOLDAT.--Voici un religieux et le domestique de Roméo qui est là
+assassiné; ils avaient sur eux des instruments propres à ouvrir la tombe
+qui renferme ces morts.
+
+CAPULET.--O ciel! ô ma femme! voyez comme notre fille est sanglante!
+Ce poignard s'est mépris: hélas! en voilà le fourreau sur le corps de
+Montaigu; et le fer s'est égaré dans le sein de ma fille.
+
+LA SIGNORA CAPULET.--O malheureuse! ce spectacle de mort est comme la
+cloche qui appelle ma vieillesse au tombeau.
+
+(Entre Montaigu.)
+
+LE PRINCE.--Approche, Montaigu. Tu t'es levé de bonne heure pour voir
+ton fils et ton héritier couché là de meilleure heure encore.
+
+MONTAIGU.--Hélas! prince, ma femme est morte cette nuit, la douleur de
+l'exil de mon fils l'a suffoquée. Quels malheurs nouveaux conspirent
+encore contre ma vieillesse?
+
+LE PRINCE.--Regarde, et tu verras.
+
+MONTAIGU.--O fils mal-appris, où est le respect de te presser ainsi
+d'arriver avant ton père au tombeau?
+
+LE PRINCE.--Ferme pour un moment ta bouche à l'outrage, jusqu'à ce que
+nous ayons pu éclaircir ces mystères et en découvrir la source, la
+cause et la marche véritable. Alors je me mets à la tête de vos communes
+douleurs, et vous conduirai, s'il le faut, à la tombe. En attendant,
+contenez-vous, et que le malheur subisse le joug de la patience. (_Aux
+gardes._)--Qu'on amène devant moi tous ceux que l'on soupçonne.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Je suis le plus considérable, le moins capable
+d'action, et cependant, comme le temps et le lieu déposent contre moi,
+le plus soupçonné de cet horrible meurtre; et je comparais ici pour
+m'accuser et me justifier, me condamner et m'absoudre.
+
+LE PRINCE.--Alors, dites tout de suite ce que vous savez de ceci.
+
+FRÈRE LAURENCE.--Je serai court, car je n'ai plus l'haleine aussi longue
+que le serait un ennuyeux récit.--Roméo, que vous voyez mort, était
+l'époux de Juliette; et cette Juliette, que vous voyez morte, l'épouse
+fidèle de Roméo. Je les avais mariés, et le jour de leur mariage secret
+fut le jour fatal de Tybalt, dont la mort prématurée a banni de cette
+ville le nouvel époux de Juliette. C'était à cause de cela, et non à
+cause de la mort de Tybalt, que dépérissait Juliette.--Vous, Capulet,
+pour éloigner le chagrin qui la tenait assiégée, vous l'avez fiancée
+et vous vouliez la marier de force au comte Pâris. Alors elle vint me
+trouver, et, les yeux égarés, elle me pressa de trouver les moyens de
+la garantir de ce second mariage, sans quoi elle allait se tuer dans ma
+cellule. Alors, usant des secrets de mon art, je lui donnai un breuvage
+assoupissant qui eût pour effet, comme je me l'étais proposé, de
+produire en elle les apparences de la mort. Cependant j'écrivis à Roméo
+de revenir ici dans cette fatale nuit, pour m'aider à la retirer de
+sa tombe empruntée: c'était le terme où la force du breuvage devait
+expirer. Mais celui qui portait ma lettre, le frère Jean, a été retenu
+par un accident, et me l'a rendue hier au soir: alors tout seul, à
+l'heure marquée pour son réveil, je suis venu dans l'intention de la
+tirer du tombeau de sa famille, et de la tenir cachée dans ma cellule
+jusqu'à ce que j'eusse une occasion favorable d'envoyer vers Roméo. Mais
+à mon arrivée ici, qui a précédé de quelques moments celui où elle s'est
+réveillée, j'y ai trouvé le noble Pâris couché avant le temps, et le
+fidèle Roméo mort. Elle s'éveille, et je la pressais de sortir, et de
+supporter avec patience cette oeuvre du ciel; mais en cet instant un
+bruit est venu m'effrayer et m'écarter du tombeau: elle, livrée au
+désespoir, n'a pas voulu me suivre, et, selon toute apparence, elle a
+elle-même attenté à ses jours. C'est là tout ce que je sais: sa nourrice
+est instruite de son mariage. Si dans tout ceci il est arrivé quelque
+malheur par ma faute, que ma vieille existence soit, quelques heures
+avant le temps, sacrifiée à la rigueur des lois les plus sévères.
+
+LE PRINCE.--Nous t'avons toujours connu pour un saint homme. Où est le
+domestique de Roméo? Qu'a-t-il à nous apprendre là-dessus?
+
+BALTHASAR.--Je portai à mon maître la nouvelle de la mort de Juliette.
+Aussitôt il partit de Mantoue en poste pour venir à ce lieu même, à ce
+monument. Là, il m'ordonna de remettre de bonne heure cette lettre à son
+père, et, entrant sous cette voûte, me menaça de la mort si je ne m'en
+allais pas et ne le laissais seul.
+
+LE PRINCE.--Donne-moi la lettre, je veux la lire. Où est le page du
+comte, qui est allé chercher la garde? (_Au page._)--Maraud, que faisait
+ton maître en ce lieu?
+
+LE PAGE.--Il y est venu avec des fleurs pour les jeter sur le tombeau
+de la signora, et il m'a ordonné de me tenir à l'écart: je lui ai
+obéi. Dans ce moment, un homme avec une torche est venu pour ouvrir le
+monument; et bientôt après mon maître s'est élancé sur lui l'épée à la
+main: alors j'ai couru avertir la garde.
+
+LE PRINCE.--Cette lettre confirme le récit du religieux: elle contient
+le récit de leurs amours, les nouvelles qu'il a reçues de la mort de
+Juliette: il dit qu'il a acheté du poison d'un pauvre apothicaire,
+et qu'il est venu à ce monument pour y mourir et reposer auprès de
+Juliette.--Où sont ces deux ennemis, Capulet, Montaigu?--Voyez quelle
+verge s'est étendue sur vos haines. Le ciel a trouvé le moyen de
+détruire votre bonheur par l'amour; et moi, pour avoir fermé les yeux
+sur vos querelles, j'ai perdu deux parents. Nous sommes tous punis.
+
+CAPULET.--O mon frère Montaigu, donne-moi ta main; ce sera le douaire de
+ma fille: je ne peux rien te demander de plus.
+
+MONTAIGU.--Et moi je puis te donner davantage, car je ferai élever sa
+statue en or pur, et tant que Vérone sera connue sous ce nom, nulle
+statue n'approchera du prix de celle de la tendre et fidèle Juliette.
+
+CAPULET.--Roméo, aussi riche que son épouse, reposera près d'elle:
+chétives expiations de nos inimitiés!
+
+LE PRINCE.--L'aurore de ce jour apporte avec elle une sombre paix, et de
+douleur le soleil a caché son visage. Sortez de ce lieu, et allez vous
+entretenir de ces tristes aventures. Quelques-uns auront leur pardon,
+quelques-uns aussi seront punis, car il n'y eut jamais une histoire plus
+douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Roméo et Juliette, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROMÉO ET JULIETTE ***
+
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+Produced by Paul Murray, Rénald Lévesque and the Online
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+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
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+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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