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+The Project Gutenberg EBook of Scènes de mer, Tome I, by Édouard Corbière
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Scènes de mer, Tome I
+
+Author: Édouard Corbière
+
+Release Date: April 3, 2006 [EBook #18111]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
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+
+
+Scènes de mer.
+
+Par Edouard Corbière.
+
+PARIS.
+
+HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,
+
+RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.
+
+1835.
+
+
+OUVRAGES
+
+DE
+
+EDOUARD CORBIÈRE.
+
+Le négrier
+La mer et les marins
+Les pilotes de l'iroise
+Les contes de bord
+Le prisonnier de guerre
+Les aspirans de marine
+Deux lions pour une femme
+
+
+
+
+I. DEUX LIONS POUR UNE FEMME.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Les Deux Jocondes Marins.
+
+
+Le désir de réaliser quelques bons projets de spéculation avait réuni à
+bord du même brick deux individus d'humeur et d'espèces différentes.
+
+L'un était le capitaine Sautard;
+
+L'autre, le subrécargue Laurenfuite.
+
+Le capitaine Sautard était un de ces hommes qui, ayant usé de tout un
+peu et n'ayant abusé de rien, allait au positif par tous les chemins
+possibles, hors ceux des douces illusions. Quand une bonne occasion se
+rencontrait sur sa route, il cherchait à la saisir, en vrai corsaire,
+comme il aurait fait d'une prise richement chargée. Mais quand la
+fortune qu'il aurait été bien aise de tâter semblait vouloir le faire
+courir long-temps après elle, il laissait là la fortune, sans se décider
+à faire cent pas pour la ramener à lui.
+
+Figurez-vous un gros petit être un peu plus que blond, un peu moins que
+rouge, d'une physionomie commune et riante, âgé à peu près d'une
+quarantaine d'années, et vous aurez approximativement une idée de
+l'exté-rieur d'homme dans lequel se reflétait le caractère du capitaine
+Sautard.
+
+Quant à M. Laurenfuite, le subrécargue, c'était une tout autre affaire.
+
+M. Laurenfuite savait chanter faux avec une prétention ridicule que l'on
+ne pouvait comparer qu'à l'inexorable sottise avec laquelle il faisait
+grincer sous ses doigts une guitare ordinairement montée en _la_ majeur.
+Tous les instans qu'il ne donnait pas à sa toilette, il les consacrait à
+la musique, et sa passion philharmonique avait cela de malheureux, qu'il
+lui suffisait de prendre son instrument ou de roucouler une tendre
+romance pour mettre tout un équipage de la plus mauvaise humeur
+possible. Les matelots même allaient jusqu'à attribuer aux accens de ce
+malheureux Amphion un pouvoir fatal, que n'avaient certes pas les
+accords de sa lyre, quelque redoutables qu'ils fussent, sous sa main
+recouverte de trois ou quatre gros diamans. Quand le vent venait à
+changer et à contrarier le capitaine, et quand l'azur du ciel commençait
+à se couvrir de sombres nuages annonçant la tempête, les oracles du
+gaillard d'avant du brick _l'Aimable-Zéphyr_ se disaient entre eux:
+
+--C'est encore le subrécargue qui aura voulu dérouiller sa guimbarde que
+le diable confonde! Voilà déjà du vent à deux ris! Que Lucifer l'enlève!
+
+--Oui, ajoutait le maître de quart; ça vous a une voix à crier _à la
+garde_! et ça veut encore faire le troubadour en nous chantant: _A peine
+au sortir de l'enfance_, sur l'air de: _Tu n'auras pas ma rose!_
+
+--Ah ça! répliquait un troisième interlocuteur, je voudrais bien savoir
+si le cap'taine, qui est maître après Dieu à son bord, n'aurait pas le
+droit d'empêcher M. Laurenfuite de miauler comme il le fait avec
+accompagnement de guitare? Les ordonnances de la subordination à bord
+des navires ne sont-elles pas faites tout aussi bien pour le subrécargue
+que pour nous et les passagers? Or, qui manque aux ordonnances doit être
+puni; ainsi on peut par conséquent empêcher le chant et les
+accompagnemens à bord de nous, par ordre du cap'taine.
+
+--Je t'en fiche, avec tes ordonnances! Crois-tu que les ordonnances
+aient jamais parlé du cas des cordes de guitare et du manquement au
+service du tremblement de voix? Et puis, quand bien même, par
+supposition, la loi ne voudrait pas cela, est-ce que jamais notre
+capitaine voudrait faire de la peine à cet homme qui peut-être a été
+comédien, et qui miaule encore, c'est possible, par routine de son
+ancien métier? On dit bien _si j'étais capitaine, je ferais ci, je
+ferais ça;_ mais entre eux les gros ne se mangent pas, c'est la règle.
+Le capitaine boit et fume, mange et dort, et il laisse l'autre se
+débarbouiller avec de l'eau de Cologne, et se gargariser le gosier avec
+des chansons tant qu'il peut: _c'est des égards qu'ils ont l'un pour
+l'autre, quoi! et voilà tout_.
+
+--C'est vrai ce que tu dis là; mais il n'en est pas moins fichant que,
+quand il chante, le mauvais temps vienne nous tomber sur le casaquin,
+comme pauvreté sur misère.
+
+M. Laurenfuite, comme vous vous l'imaginez bien, était à cent lieues de
+supposer qu'il pût inspirer, avec son talent d'artiste, une aussi
+fâcheuse opinion sur son mérite musical. Sa guitare lui avait valu déjà
+trop de conquêtes et de coups de bâton, pour qu'il ne la regardât pas au
+contraire comme un talisman vainqueur et un moyen assuré de plaire à
+tout le monde, excepté aux amans et aux maris.
+
+Il racontait gaîment qu'à Cadix il avait mis tous les époux de la ville
+en campagne, pour trois ou quatre sérénades qu'il s'était exposé à
+donner aux plus jolies Andalouses. La femme d'un prince italien lui
+avait jeté par la fenêtre, pour prix d'un de ses couplets, une grosse
+bague en faux, qu'il portait encore au doigt, comme le trophée d'une de
+ses plus notables victoires. Partout enfin où son état de
+commis-voyageur sur mer l'avait appelé, il s'était vu obligé de séduire,
+dans les momens de loisirs que lui laissaient ses affaires, les femmes
+les plus aimables et les plus passionnées des places maritimes du globe.
+A la côte d'Afrique même il avait poussé si loin l'art fatal qu'il avait
+de désunir les ménages, qu'un roi nègre avait fini par le chasser de ses
+états, en le contraignant à embarquer avec lui l'épouse infidèle qu'il
+était parvenu à subjuguer au bout de deux ou trois romances de sa
+composition.
+
+Le moyen, je vous le demande, après des succès aussi signalés, de
+contester la puissance de la guitare de M. Laurenfuite, qui d'ailleurs
+ne paraissait sur le pont du navire, même à la mer, qu'avec une cravate
+toute rouge, en sautoir, et épinglée de deux grosses épingles attachées
+entre elles par une chaînette en or? Or, je vous le demande encore,
+comment est-il possible de chercher à persuader à un homme qui porte une
+cravate rouge-cachemire, qu'il n'est pas le plus adorable de tous les
+mortels qui veulent bien se donner la peine de déshonorer toutes les
+femmes?
+
+Ah! j'oubliais encore de dire que M. Laurenfuite, à tous les dons
+personnels que j'ai déjà cités, joignait l'avantage d'avoir une paire de
+gros favoris noirs luisans dont il prenait le soin le plus scrupuleux.
+C'était un de ses moyens de conquête les plus assurés, et il n'y aurait
+pas renoncé, j'en suis moralement sûr, pour toute une cargaison de
+sucre Havane.
+
+Les deux compagnons de pacotille du brick _l'Aimable-Zéphyr_ vivaient au
+mieux ensemble, et il ne pouvait guère en être autrement avec des
+caractères aussi opposés que les leurs. Il n'y a que les gens qui ont
+les mêmes goûts, les mêmes appétits et les mêmes idées, qui ne se
+conviennent pas. Si tout le monde aimait la même femme et voulait boire
+du même vin, je vous prie de me dire ce que deviendrait tout le monde?
+
+Lorsque couchés tous les deux dans leurs cabanes, le capitaine Sautard
+et son subrécargue causaient de choses et d'autres, à la clarté de la
+lampe qui, en se balançant au roulis, éclairait _la grand'chambre_ du
+petit brick, M. Laurenfuite se lançait presque toujours dans les régions
+les plus élevées du sentiment et de la métaphysique. C'était un homme
+qui parlait de tout avec un aplomb d'ignorance admirable, sans avoir
+jamais rien appris, qu'à faire un compte-courant. Pour le capitaine
+Sautard, qui savait les quelques petites choses nécessaires à son
+métier, il causait peu, mais il écoutait beaucoup en dormant; et lorsque
+son interlocuteur inépuisable terminait l'entretien du soir en étendant
+les bras de toute la largeur de sa couche et en s'écriant: _Oh! une
+femme! une femme! un ange! un ange!_ le capitaine lui répondait, en lui
+tournant le dos: Oui, c'est fameux une femme, quand on en tient une;
+mais c'est fichant quand il faut s'en passer: bonsoir!
+
+Le romantique c'était M. Laurenfuite.
+
+Le classique c'était le capitaine Sautard.
+
+Ces deux représentans des doctrines littéraires qui divisent aujourd'hui
+la France de la Porte-Saint-Martin et du café de Paris, se rendaient
+assez bêtement à Sierra-Leone; ou plutôt, commercialement parlant, ils
+allaient assez bêtement échanger là leurs marchandises contre des écus.
+
+Chemin faisant et avant d'arriver à leur destination, les deux associés
+touchèrent à Ténériffe pour y prendre douze pipes de Madère du cru, et
+aux îles du Cap-Vert pour acheter six belles mules d'Espagne. Ils
+tenaient surtout à n'avoir dans leur cargaison que du bon et du fin, et
+à faire leur petit commerce avec le plus d'honneur et de probité
+possible. Ce n'est pas pour rien, je vous l'assure bien, que
+l'antiquité, qui avait aussi ses idées, a donné quatre ailes et un
+caducée à Mercure, dieu du commerce et d'autre chose.
+
+De leur douze pipes de Ténériffe, ils commencèrent d'abord par faire
+quinze pipes d'excellent Madère sec; l'eau douce ne leur manquant pas
+plus, fort heureusement, que la bonne volonté. La spéculation a aussi
+ses miracles.
+
+Mais de leurs six mules du Cap-Vert ils ne purent faire, comme ils
+l'auraient bien voulu, huit belles mules d'Espagne. C'est là une
+marchandise qui ne rapporte dans les mains du vendeur que les bénéfices
+monnayés qu'elle peut procurer. Avis aux faiseurs de cargaison et de
+pacotille!
+
+En arrivant à Sierra-Leone, comptoir anglais depuis long-temps assez
+négligé, le capitaine et le subrécargue de _l'Aimable-Zéphyr_ ne
+trouvèrent dans le pays, d'homme un peu respectable, qu'un gouverneur
+qui s'ennuyait fort dans sa grandeur, et qui se chargea par
+désoeuvrement d'être le consignataire du navire.
+
+Dans les colonies, il est assez facile, comme on sait, de faire marcher
+de front les affaires et le pouvoir: d'ailleurs, en se consignant à la
+première autorité du lieu, les deux Français s'assuraient l'avantage de
+ne payer que de très-faibles droits d'entrée. C'était là encore une
+chance à prendre en considération. Honneur et profit vont si bien
+ensemble, quand ils peuvent toutefois aller de compagnie!
+
+Ce gouverneur anglais avait une singulière maladie: il était las de sa
+puissance et de son bonheur. Pour se distraire de la fatigue de
+lui-même, dans ce climat dont l'ardeur redouble, pour les oisifs, le
+fardeau de la vie, il avait d'abord passé en revue chaque jour ses
+vingt-cinq à trente hommes de garnison. Puis, après s'être composé un
+harem de toutes les belles négresses qui avaient brigué l'honneur de lui
+offrir tout ce qu'elles avaient de mieux, il avait fini par prendre en
+aversion toute sa troupe, toute son autorité et toutes ses noires
+odalisques même. Et, en effet, que peut donner une belle négresse quand
+elle a fait le sacrifice de ses charmes à son maître? Rien. Il n'y a que
+les femmes civilisées qui aient chaque jour quelque chose de piquant à
+ajouter aux faveurs qu'elles ont accordées la veille.
+
+Ce fut à la suite d'un grand dîner, que l'espèce de vice-roi britannique
+de Sierra-Leone confia les chagrins de son bonheur à ses deux
+brocanteurs français. La conversation qui s'établit entre ces trois
+personnages, dans cette occasion, vaut peut-être la peine d'être
+rapportée ici mot pour mot. Elle prit au dessert un tour tout-à-fait
+philosophique.
+
+Le gouverneur, après un très-gros soupir qu'il exhala en finissant un
+grand verre de Madère de _l'Aimable-Zéphyr_, se prit à s'écrier
+mélancoliquement:
+
+--Le Madère est bon, sans doute, quand il est fort; mais il n'y a rien
+d'aussi délicieux, selon moi, que le Champagne rosé qui mousse, et les
+femmes sensibles qui... savent causer.
+
+A quoi M. Laurenfuite se permit de répondre aussitôt en chantant faux
+sans sa guitare:
+
+ Femme jolie et du bon vin,
+ C'est le vrai bonheur de la vie!
+
+Le capitaine Sautard, qui n'avait de voix que pour parler comme le
+commun des hommes, répondit de son côté en jetant les yeux sur son hôte
+illustre:
+
+--Ma foi, monsieur le gouverneur, je crois que vous êtes bien difficile!
+Comment, vous ne trouvez pas à faire votre bonheur avec la douzaine ou
+la quinzaine de jeunes négresses que vous avez dans votre parc? Il y en
+a là, selon moi, trois fois plus qu'il ne m'en faudrait, si j'étais
+gouverneur, pour m'amuser comme un dieu, du soir au matin!
+
+LE GOUVERNEUR.--Et à moi aussi si j'étais capitaine. Mais que
+faire de tant de négresses quand on est gouverneur!
+
+LE CAPITAINE.--Pardieu que faire! je le sais bien, moi!
+
+LE GOUVERNEUR.--Eh bien je ne le sais guère, moi, je vous
+l'assure. Pour passer le temps, je dors mollement, je fume quelquefois
+par enfantillage; car y a-t-il quelque chose au monde de plus puéril, je
+vous le demande, que de s'amuser à faire sortir et à voir s'évaporer la
+légère fumée qui s'exhale d'une pipe ou du bout d'un cigare odorant?
+
+LE SUBRÉCARGUE.--C'est vrai. C'est là ce que je me suis dit
+mille fois déjà, en voyant le capitaine Sautard fumer jour et nuit
+comme un Suisse. On voit bien que monseigneur a l'imagination orientale,
+car en effet
+
+ Que sont les rangs et les honneurs?
+ Ma foi de la fumée!
+ Ma foi de la fumée
+
+LE GOUVERNEUR.--Croyez bien une chose, messieurs, il n'y a de
+bonheur réel dans la vie et même dans l'amour que dans les plaisirs de
+l'intimité. Posséder un troupeau de femmes, ce n'est pas posséder le
+coeur d'une femme. S'étourdir, ce n'est pas jouir.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Je pense bien, monseigneur, que si en effet
+vous aviez à la place de toutes vos belles esclaves une de ces aimables
+et tendres Anglaises comme j'en ai vu dans les rues de Londres et
+ailleurs, vous passeriez plus agréablement le temps avec elle qu'avec
+toutes vos beautés d'ébène.
+
+LE GOUVERNEUR.--Les Anglaises, non! C'est une de vos
+piquantes, vives et sensibles Françaises qu'il me faudrait pour charmer,
+par sa gaîté et son esprit, l'orgueilleuse solitude de ma place; car ici
+je suis seul au monde avec une autorité que je n'exerce que sur des
+subordonnés presque aussi ennuyés que moi, ou sur des esclaves encore
+moins malheureux que leur maître, peut-être.
+
+LE CAPITAINE.--Vous voudriez une Française à Sierra-Leone!
+Peste, monsieur le gouverneur, vous n'êtes pas dégoûté! Et moi aussi
+j'en voudrais bien une ou deux, ou trois même s'il était possible.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Mais ce que demande là monseigneur n'est
+peut-être pas à trouver chose aussi difficile qu'on le pense.
+
+LE CAPITAINE.--Comment! est-ce que vous auriez sous la main une
+de nos compatriotes à procurer à M. le gouverneur?
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Non pas; je ne parle nullement de cela. Je
+dis seulement qu'une belle et bonne Française ne serait pas si difficile
+à trouver avec du temps.
+
+LE CAPITAINE.--Oh! avec du temps, avec du temps! Parbleu, je le
+crois bien; avec du temps on a bâti Paris, ce qui était, je pense, plus
+difficile que de pêcher à la ligne une femme comme il y en a cinquante à
+soixante mille sur le pavé de notre capitale.
+
+LE GOUVERNEUR.--C'est justement une Parisienne que je voudrais;
+car j'en ai connu de ces Parisiennes, et vraiment, avec votre vin de
+Champagne, c'est je crois ce que vous avez de mieux en France.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Monseigneur, vous êtes en vérité trop bon, et
+je suis tout-à-fait de votre avis. Mais pourquoi, puisque, comme dans le
+_Calife de Bagdad_,
+
+ A Française vive et légère
+Vous voulez consacrer vos soins et votre ardeur,
+
+n'avez-vous pas cherché à vous faire venir une Parisienne ici?
+
+LE GOUVERNEUR.--Et pourquoi vos Parisiennes sont-elles à Paris
+et suis-je à Sierra-Leone? Croyez-vous qu'il soit si facile de faire
+faire une si longue route à vos aimables compatriotes, quelque légères
+et quelque inconstantes qu'on puisse les supposer?
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Les montagnes ne se rencontrent pas,
+monseigneur; mais un homme et une femme, c'est bien différent. Avec de
+l'or, un peu de peine et autant d'adresse, on rapproche toutes les
+distances. Et puis, il est si aisé d'opérer un rapprochement entre un
+gouverneur et une jolie Française?
+
+LE CAPITAINE.--Oui, cela me semble assez naturel et assez
+faisable en effet. J'ai connu, dans le Brésil, un vieux sénateur qui se
+faisait fournir de femmes européennes par tous les navires qui
+naviguaient entre Bordeaux ou Nantes et Bahia, et ce vieux drille était
+un des plus grands consommateurs de sexe que j'aie jamais vu de ma vie;
+et pour vous en donner une idée, tenez, je vais vous citer ici un de ses
+traits de consommation.
+
+Un bâtiment anglais chargé de femelles qu'on avait embarquées pour aller
+peupler une île nouvellement découverte se trouve forcé de relâcher à
+Bahia, dans la baie de _Tous-les-Saints_, que le diable confonde! Bref,
+ne sachant que faire de sa cargaison pendant la réparation qu'il était
+obligé de faire faire à sa coque, le capitaine anglais voulut mettre une
+partie de son mauvais lest à terre. Ne voilà-t-il pas que notre vieux
+sénateur, après avoir pris un échantillon de la marchandise, proposa au
+capitaine de lui prendre le tout au prix de facture! Or, comme notre
+Anglais avait monté à lui seul l'entreprise, il vous vendit sans plus
+de façon le chargement en magasin. Je vous demande si ce n'est pas là un
+trait d'amateur enragé sur l'article? J'ai bien vu du pays dans ma vie,
+et des lurons de toute espèce et de tout calibre, mais jamais, je vous
+en donne ma parole, je n'en ai connu aucun de la force de ce vieux
+coquin de sénateur de Bahia, ancienne capitale du Brésil, située par les
+13 et quelque chose de latitude sud, dans la baie de San-Salvador.
+
+LE GOUVERNEUR.--Je suis à cent lieues, capitaine, et je vous
+prie d'en être bien convaincu, de me croire de cette force-là; mais....
+
+LE CAPITAINE.--Oh! ce que j'en dis, monsieur le gouverneur,
+vous entendez bien, ce n'est pas pour vous comparer à ce vieux débauché
+de sénateur de Bahia, bien loin de là; mais je voulais vous rappeler
+seulement qu'il y a sous la calotte du firmament des personnages bien
+étonnans pour la partie des femmes. A côté de quelques-uns d'entre eux,
+voyez-vous, vous et moi nous ne serions peut-être que des ganaches,
+comme j'ai l'honneur de vous le dire.
+
+LE GOUVERNEUR.--Sans être, comme je vous l'ai déjà dit, d'une
+force aussi redoutable, j'aime, je l'avouerai, ces femmes aimables qui
+vous séduisent par des riens, qui vous agacent par de petites
+contrariétés même. Je sens que pour moi, être irrité ce serait vivre,
+respirer, presque jouir encore....
+
+LE CAPITAINE.--J'entends; c'est comme M. Laurenfuite, que vous
+voyez; un tempérament blasé sur l'article! C'est des épices qu'il faut à
+ces tempéramens-là, comme du piment pour les palais qui ne sentent plus
+le vinaigre et le poivre.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Mais, de grâce, mon cher capitaine Sautard,
+laissez M. le gouverneur achever! Vous l'interrompez toujours dans les
+passages les plus intéressans.
+
+LE CAPITAINE.--Tiens, en voilà bien une autre à présent! Est-ce
+que j'empêche, par hasard, M. le gouverneur de parler tout à son aise?
+au contraire, vous voyez bien que je l'écoute tant que je peux.
+Continuez, si vous le voulez bien, monsieur le gouverneur de
+Sierra-Leone; vous me faites plaisir, et je suis tout oreilles depuis
+que vous avez parlé de Françaises et de Parisiennes. Oh! les gueuses de
+femmes! les gueuses de femmes! c'est le paradis pour moi, quand ce n'est
+pas l'enfer. M'y v'là; je suis tout à ce que vous allez me dire.
+
+LE GOUVERNEUR.--Jamais la solitude à laquelle mon gouvernement
+m'a condamné au milieu de tout mon monde ne m'a paru plus pesante que
+depuis que je n'ai plus auprès de moi une amie à qui je puisse
+communiquer toutes mes pensées, faire partager toutes mes émotions, et
+confier quelquefois toutes mes peines.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Mais vous avez donc eu le bonheur de posséder
+ici une amie digne de vos précieuses confidences et de votre tendresse?
+
+LE GOUVERNEUR.--Oui; une esclave qui avait reçu assez
+d'éducation pour me comprendre.... Mais des raisons d'économie m'ont
+forcé à me priver d'elle, à mon grand regret....
+
+LE CAPITAINE.--C'est-à-dire que, comme Joseph, qui fut brocanté
+par ses frères, votre douce amie a été mise à l'encan. Ah! que
+voulez-vous? quelquefois il faut bien en passer par là. Mais en France,
+voilà un avantage que nous n'avons pas: les femmes se louent; mais
+malheureusement nous n'avons pas le droit de les vendre.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Et pourquoi, monsieur le gouverneur,
+n'avez-vous pas chargé les capitaines français qui viennent de temps à
+autre vous visiter de vous ramener une Parisienne pour votre usage
+particulier et pour vous consoler de votre veuvage?
+
+LE GOUVERNEUR.--Aucun d'eux ne m'inspirait assez de confiance
+pour que je le chargeasse d'une mission aussi difficile et aussi
+délicate.
+
+LE CAPITAINE.--Ah! je le crois bien! Les femmes sont une
+marchandise si chanceuse! On dit que c'est comme les melons, et qu'il
+faut en goûter plusieurs avant de réussir à en trouver une bonne.
+
+LE GOUVERNEUR.--Et puis, à vous dire vrai, jamais je n'ai eu
+l'occasion d'avoir avec les capitaines de votre nation la conversation
+que nous venons d'entamer ensemble.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Et si nous nous chargions, le capitaine
+Sautard et moi, à notre premier voyage dans votre gouvernement, de vous
+rapporter de France la beauté qu'il vous faut pour dissiper vos ennuis
+et charmer votre existence!
+
+LE GOUVERNEUR.--Mais est-ce là une chose bien possible?
+
+LE SUBRÉCARGUE.--C'est la chose du monde la plus facile, si
+vous me donnez un ordre et si nous nous en mêlons tous les deux.
+
+LE CAPITAINE.--Il n'y a pas de doute; si vous vous en mêlez
+surtout, monsieur Laurenfuite. Tel que vous le voyez, monsieur le
+gouverneur, cet homme-là est un des plus fameux connaisseurs, et avec
+son talent pour le chant et la guitare, il est fait pour vous pêcher la
+plus jolie femme de Paris, en trois couplets, avec ou sans
+accompagnement.
+
+LE GOUVERNEUR.--Oui; mais entendons-nous. Dans le cas où nous
+viendrions à conclure le fol arrangement que vous me proposez, c'est
+pour mon compte et non pas pour le vôtre que je voudrais qu'on me
+ramenât une femme ici.
+
+LE CAPITAINE.--Comment le comprenez-vous donc! J'espère bien
+que l'affaire se passerait ainsi. D'ailleurs, nous autres, voyez-vous,
+nous n'avons jamais l'habitude de toucher à la marchandise que l'on nous
+confie.... Demandez plutôt à M. le subrécargue.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Mais, pour preuve de nos scrupules à cet
+égard, M. le gouverneur n'a qu'à nous faire le plaisir de déguster ce
+verre de Madère que j'ai eu l'honneur de lui verser. Il verra bien au
+goût si nous avons respecté la marchandise en route. Avec les quinze
+pipes que nous avons prises à Funchal, nous eussions pu en faire
+dix-huit ou vingt pipes sans nous gêner, et cependant....
+
+LE CAPITAINE.--Et nous aurions bien pu même toucher tout
+bonnement à Ténériffe, et faire passer ensuite le liquide de notre
+cargaison pour du Madère sec et estampillé dans l'île; mais, fi donc!
+rien que d'y penser cela ferait mal au coeur.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Nous a vous bien mieux aimé gagner moins,
+fournir mieux, et rester ensuite en paix avec notre conscience
+d'honnêtes spéculateurs.... Eh bien! ce que nous avons fait pour le
+Madère, nous le ferons pour la personne que nous vous laisserons au prix
+coûtant. Loin de chercher à la frauder, nous l'emballerons avec le plus
+grand soin et le plus parfait désintéressement.
+
+LE GOUVERNEUR.--Et quel serait encore ce prix coûtant?
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Je ne pourrais guère vous le dire maintenant,
+à quelques francs près, attendu que je n'ai pas encore fait de ces
+genres d'affaires. Mais tout ce que nous pouvons vous promettre, c'est
+que nous tâcherons de vous avoir ce qu'il y a de meilleur au plus doux
+prix possible.... Les brunes vous vont-elles?
+
+LE GOUVERNEUR.--J'aime autant les blondes.
+
+LE CAPITAINE.--C'est comme moi, et je dirai même que j'aime
+mieux les blondes, pourvu qu'elles ne tirent pas trop sur le rouge vif.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Les aimez-vous hautes en taille?
+
+LE GOUVERNEUR.--Mais pas trop, entre les deux.
+
+LE CAPITAINE.--C'est encore comme moi, si ce n'est que je ne
+suis pas fâché de les avoir dans les dimensions de quatre pieds onze à
+cinq pieds deux ou trois pouces.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Et vous les faut-il grasses ou maigres?
+
+LE GOUVERNEUR.--Un peu plus fortes que fluettes.
+
+LE CAPITAINE.--Comme qui dirait potelées, n'est-ce pas? Oui,
+parce qu'une fois dans ce climat-ci, elles maigrissent que de reste par
+l'effet de la transpiration. Le déchet de la marchandise est toujours
+bon à prévoir.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Nous voilà donc fixés sur la qualité et
+l'espèce de notre commande, et je vous promets, monsieur le gouverneur,
+de donner tous mes soins à remplir la commission dont vous voulez bien
+me charger.
+
+LE GOUVERNEUR.--Doucement, messieurs, je ne vous charge
+expressément de rien, et je ne me sens pas encore disposé à faire d'une
+plaisanterie une affaire de commerce en règle. Que dirait-on, bon Dieu,
+en Angleterre, si l'on venait à apprendre que le gouverneur d'une des
+possessions de sa majesté britannique a fait la traite des blanches? Il
+y aurait là de quoi me brouiller à tout jamais avec mon gouvernement et
+avec tous les philanthropes du monde!
+
+LE CAPITAINE.--Et ma foi! au bout du compte, on dirait tout ce
+qu'on voudrait! Tiens! la belle affaire! Ne vaut-il pas mieux faire la
+traite des blanches de bonne volonté, que la traite des négresses par
+force! C'est pour votre bonheur que nous travaillerons, monsieur le
+gouverneur. C'est là ce à quoi il faut que vous pensiez d'abord. Les
+considérations viendront après.... Nous vous amènerons une jolie
+poulette du premier numéro à notre prochain voyage, et puis ma foi,
+quand vous la tiendrez, vogue la galère! Voilà comme je suis, moi!
+
+LE GOUVERNEUR.--Si, comme je suis bien loin encore de supposer,
+vous m'ameniez une femme, je la prendrais peut-être pour une semaine ou
+deux, je ne m'en défends pas. Mais dans le cas où vous feriez cette
+folie, tenez-vous bien pour avertis, messieurs, que je ne me suis mêlé
+de rien, et que je laisserai tout sur votre compte.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Excepté cependant les frais d'expédition de la
+marchandise, monseigneur?
+
+LE GOUVERNEUR.--Les frais de la marchandise?... Oui, je ne me
+refuse pas de les faire, si, comme vous me le dites, la marchandise me
+convient. J'ai tant prodigué d'or pour des femmes qui valaient si peu,
+qu'en vérité je croirais bien pouvoir débourser quelques guinées pour
+une jolie Européenne.
+
+LE CAPITAINE.--C'est cela, morbleu. Voilà une affaire conclue.
+J'aime cette rondeur dans les relations commerciales.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Et dès demain je vous présenterai,
+monseigneur, un petit projet de connaissement pour régler nos
+conditions.
+
+LE CAPITAINE.--Fort bien; voilà qui est entendu. Il n'y faut
+plus penser. Voyons, monsieur Laurenfuite, pour changer la conversation,
+chantez-nous donc une de ces jolies romances que vous nous répétez d'un
+bout de la traversée à l'autre.... Vous allez l'entendre, monseigneur;
+ce gaillard-là chante, quand il veut s'en donner la peine, comme une
+dorade. C'est à mourir de rire lorsqu'il se lance à pleine voix dans la
+zone tropicale du sentiment. A bord, moi qui vous parle, je ne puis pas
+souffrir qu'il roucoule; mais à terre, rien ne m'amuse autant que de
+l'entendre s'escrimer sur la musique, en roulant ses yeux comme une
+carpe frite.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Mais savez-vous bien, capitaine Sautard, que
+ce que vous dites là ne serait guère propre à donner à son excellence
+l'envie de m'entendre chanter! Je veux bien croire que je suis loin
+d'être un Orphée, mais sans prétendre à égaler les virtuoses, je puis
+fort bien avoir mon mérite comme amateur.
+
+LE GOUVERNEUR.--Je n'en doute pas un seul instant, monsieur le
+subrécargue, et pour nous prouver que le vrai talent peut s'allier à la
+modestie, ayez la complaisance de nous chanter une romance; c'est un
+plaisir nouveau que vous me procurerez.
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Puisque votre excellence le désire, et que le
+capitaine Sautard m'en a prié, je vais vous faire entendre, messieurs,
+une petite chanson que l'on m'a long-temps attribuée et qui n'est
+cependant pas de moi, car tout le monde a trouvé qu'elle était remplie
+d'esprit.
+
+LE CAPITAINE.--Raison de plus pour qu'elle soit de vous! Ah ça,
+savez-vous bien, monsieur Laurenfuite, que ce soir vous êtes devant M.
+le gouverneur d'une diable de modestie farouche que je ne vous ai jamais
+connue à la mer!
+
+LE SUBRÉCARGUE.--Laissez-moi donc, mon ami. C'est la beauté
+introuvable et trouvée que je vais vous chanter. Il s'agit d'une aimable
+Française qui fut fidèle jusqu'à la mort à un amant assez indifférent
+pour elle. La chanson, comme vous le voyez, monsieur le gouverneur, est
+de circonstance.
+
+ J'ai parcouru bien des pays
+ Pour trouver des femmes constantes;
+ De l'Inde j'ai vu les houris,
+ Et du nord les beautés piquantes.
+ Toutes m'inspiraient de l'ardeur,
+ Mais aucune une flamme pure;
+ Et j'en voulais à la nature
+ Que j'accusais de mon erreur.
+
+ Enfin à Paris j'arrivai,
+ Fatigué de mes courses vaines,
+ Et sans la chercher je trouvai
+ Celle qui sut finir mes peines.
+ Je la courtisai sans penchant,
+ Et je l'obtins sans résistance,
+ Car c'est toujours ainsi qu'en France
+ Se gouverne le sentiment.
+
+ Elle était vive et je fus froid,
+ Je dus compter fort peu sur elle.
+ Cependant, presque malgré moi,
+ Ma conquête me fut fidèle.
+ Comment, souvent je me disais
+ En admirant tant de constance,
+ Ai-je trouvé tout juste en France
+ Ce qu'on n'y vient chercher jamais!
+
+ Ma belle jusqu'au dernier jour
+ Voulut m'aimer, je la crus folle,
+ Et me joua le mauvais tour
+ D'être fidèle à sa parole.
+
+ Je le demande, n'est-ce pas
+ Jouer de malheur, n'en déplaise,
+ De tomber sur une Française
+ Qui vous aime jusqu'au trépas!
+
+Les convives trouvèrent charmante la mauvaise chanson du subrécargue, et
+s'extasièrent sur le talent du chanteur. Celui-ci s'excusa le plus
+modestement qu'il put de n'avoir pas retrouvé après boire tous les
+moyens qu'il avait ordinairement en se levant, quand il lui prenait
+fantaisie de se dérouiller la voix. Le traître! Il aurait voulu qu'on
+lui demandât _bis_, et il aurait impitoyablement recommencé sa romance
+sans l'intervention du capitaine Sautard, qui, en entendant gronder le
+tonnerre et tomber la pluie, s'écria fort à propos qu'il était prudent
+de retourner à bord pour veiller à la sûreté du navire pendant la nuit.
+Le gouverneur, tout en approuvant l'exactitude et la vigilance du
+capitaine, invita ses deux hôtes à ne pas le quitter sans sabler encore
+un verre de Madère à sa santé. On en but deux, on en but peut-être même
+quatre, et les deux Français se séparèrent de leur Amphytrion
+britannique, enchantés du bon accueil qu'ils avaient reçu de lui et du
+marché qu'ils lui avaient en quelque sorte fait accepter.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+La charte-partie en règle.
+
+
+Le lendemain d'un grand dîner, on n'est quelquefois pas plus raisonnable
+qu'on ne l'était à la fin du repas; mais le lendemain, on considère du
+moins les choses avec plus de calme et de sang-froid qu'on ne les
+voyait la veille à travers les fumées d'un vin capiteux. C'est là,
+hélas! le triste et seul avantage que les hommes à jeun peuvent se
+flatter, pour la plupart, d'avoir sur les hommes qui ont beaucoup bu!
+
+Quand M. le subrécargue Laurenfuite vint revoir le gouverneur de
+Sierra-Leone pour lui parler du projet qu'ils avaient à peu près arrêté
+la veille, il trouva l'autorité coloniale dans des dispositions d'esprit
+assez différentes de celles dans lesquelles il l'avait laissée quelques
+heures auparavant. L'autorité avait dormi quelque peu la nuit, et toute
+l'ardeur qu'elle avait montrée pendant le repas pour les belles et vives
+Françaises s'était singulièrement refroidie avec le sommeil qu'elle
+avait goûté. Cependant le subrécargue insista éloquemment pour mettre à
+exécution le dessein qu'il avait mûri, disait-il, dans l'intérêt du
+gouverneur. Tous les gens qui s'imaginent être éloquens et persuasifs
+finissent toujours, non pas par persuader, mais par importuner tant,
+qu'ils réussissent à obtenir à force d'audace et de bavardage tout ce
+que pourraient obtenir les hommes les plus entraînans du monde. C'est là
+ce qui m'explique, jusqu'à certain point, les succès des fats auprès des
+femmes, et ceux des intrigans auprès des puissances du jour. Je vais
+même, pour ne pas être obligé de mépriser trop le beau sexe, jusqu'à
+penser que ce n'est qu'à force d'importunité que les sots réussissent
+aussi souvent auprès de lui; car si l'on supposait autre chose, quelle
+opinion pourrait-on avoir des belles qui se laissent subjuguer par les
+plus insupportables de tous les hommes! Je tiens beaucoup à estimer les
+femmes qui ont des faiblesses, et j'en reviens à M. Laurenfuite.
+
+--Comment voulez-vous, lui dit le gouverneur, que je passe sérieusement
+avec vous un marché qui me couvrirait tout au moins de ridicule s'il
+venait à être connu?
+
+--Notre marché sera tenu caché, monsieur le gouverneur, je vous en donne
+ma parole d'honneur, et je n'exige de vous qu'une simple signature.
+
+--Mais c'est là justement ce que je ne veux pas vous donner! Ce serait
+sanctionner, en compromettant mon nom, la plus insigne folie dont on ait
+jamais entendu parler.
+
+--Mais au moins donnez-nous votre approbation?
+
+--Faites ce que vous voudrez, je n'ai pas le droit de vous empêcher
+d'agir comme vous paraissez décidé à le faire. Mais notez bien que je ne
+veux me mêler de rien.
+
+--Vous consentirez bien cependant à payer les frais, si je vous amène
+ici une femme aimable, jolie et de la première qualité?
+
+--Pour les frais, nous n'en sommes pas encore là, Dieu merci!
+
+--Mais quand nous en serons à acquitter les comptes, ferez-vous les
+choses de bonne grâce, et puis-je compter sur votre parole?
+
+--Nous verrons, vous dis-je, si jamais vous êtes assez insensé pour
+exécuter votre dessein.
+
+--A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler, car avec un homme
+comme vous la parole vaut l'enjeu. Je vais vous lire, si votre
+excellence veut bien me le permettre, le projet de connaissement ou de
+charte-partie que j'ai rédigé hier au soir même, en rentrant à bord.
+
+--Peste, monsieur le subrécargue, nous n'avons pas perdu de temps, à ce
+qu'il paraît!
+
+--Perdre du temps! Oh! pour peu qu'il s'agisse de femmes, je n'en perds
+jamais. Ah! les femmes, les femmes! Dieu! que c'est bon une femme!
+
+--Oui, quand c'est bon.
+
+--Vous verrez celle que je vous ramènerai.... Je veux qu'avant six mois
+vous m'en disiez des nouvelles.... Voici le petit croquis de
+charte-partie que, comme j'ai eu déjà l'honneur de vous le dire, j'ai
+tracé hier soir:
+
+«Nous Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite, l'un capitaine et maître,
+après Dieu, du navire l'_Aimable-Zéphyr_, et l'autre subrécargue du dit
+brick français, actuellement mouillé en rivière de Sierra-Leone, nous
+engageons à ramener à son excellente monseigneur (le nom en blanc),
+gouverneur de la colonie anglaise du dit Sierra-Leone, une jeune
+personne française, du sexe, blonde, jolie, de taille moyenne, ni trop
+grasse ni trop maigre...»
+
+--Ah! ah! ah! ces Français sont d'une gaîté!... Je reconnais bien là
+l'esprit de votre nation.
+
+--Vous riez, monsieur le gouverneur. Ah! c'est que je sais rédiger une
+charte-partie au moins.... Où donc en étais-je? Ah! m'y voici: _ni trop
+grasse ni trop maigre_.... Vous entendez bien; comme qui dirait
+entrelardée.... «Bien élevée s'il se peut, et surtout honnête autant que
+les dits sieurs Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite pourront s'en
+assurer.
+
+«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur de Sierra-Leone s'engage...»
+
+--Ah! doucement. Ici je vous arrête. Réfléchissez bien que je ne veux
+m'engager à rien.
+
+--Diable! c'est fichant.... Mais c'est égal, je vais substituer une
+autre phrase à ce mot _s'engage_.
+
+«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur «consentira à...»
+
+--_Consentira!_ Non pas, s'il vous plaît... je ne consens pas plus que
+je ne m'engage.
+
+--Comment donc faut-il rédiger cela?... Ah! attendez, j'ai trouvé le
+moyen de tout arranger.
+
+_«Moyennant quoi le dit sieur gouverneur accordera, si bon lui semble,
+aux dits sieurs capitaine et subrécargue le remboursement des frais
+faits pour lui avoir procuré....»_
+
+_Procuré_, non, attendez, le terme pourrait offrir une méchante
+interprétation pour nous. Mais, au surplus, comme cet acte ne sera vu
+que par nous trois, il importe peu qu'un mot puisse présenter une
+maligne équivoque, pourvu qu'il n'y ait pas d'ambiguité dans les
+expressions, et que la bonne foi la plus parfaite préside à la rédaction
+de notre contrat. Je reprends en conservant le mot _procuré_.
+
+_«Pour lui avoir procuré la jeune personne dont il est cas, la susdite
+jeune personne devant servir chez M. le gouverneur à tenir sa maison,
+sous le titre et avec les prérogatives de gouvernante, etc., etc._
+
+«Fait double à Sierra-Leone entre les parties...» (Ici le protocole et
+la formule ordinaires dans ces sortes d'actes.)
+
+«En foi de quoi nous avons signé le présent, ce jourd'hui, vingt
+octobre, l'an de grâce mil huit cent....»
+
+--Excepté, vous le savez bien, que je ne signe pas.
+
+--Vous ferez bien néanmoins une petite croix, rien que pour m'obliger,
+n'est-ce pas, monsieur le gouverneur?
+
+--Allons, va pour une croix, puisque vous paraissez y tenir si
+invariablement.... Voilà ma signature, comme si en ma qualité de
+gentilhomme je ne savais pas écrire.
+
+Le subrécargue Laurenfuite se sentit ravi du succès de sa démarche et de
+l'habileté qu'il s'imaginait avoir déployée dans cette négociation. Un
+diplomate venant de faire signer un traité ruineux aux puissances de
+l'Europe ne se serait pas montré plus infatué de son habileté. Aussi,
+dès que le capitaine Sautard le vit revenir à bord en se dandinant avec
+grâce et en roucoulant la queue d'une tendre romance, il s'écria du plus
+loin qu'il put apercevoir notre homme: Le gouverneur vient d'être mis
+dedans. C'est une femme que nous aurons à lui transporter au prochain
+voyage!--Vous avez deviné tout juste, lui répondit le négociateur; c'est
+une femme que nous chargerons en France au plus haut du frêt, et Dieu
+sait quel sera notre frêt et notre commission!
+
+--Moi je prendrai, en attendant, ma commission en nature, dit le
+capitaine.
+
+--Et moi, ajouta le subrécargue, en nature et en argent.
+
+--C'est cela; un gouverneur qui veut se donner des airs de faire le
+sultan doit payer en sultan; je ne connais que cela.
+
+--Vous avez raison, il sera écorché vif d'importance.
+
+_L'Aimable-Zéphyr_ ayant terminé ses affaires à Sierra-Leone, appareilla
+pour revenir en Europe. Le gouverneur lui souhaita bon voyage, et M.
+Laurenfuite, en montrant à son excellence le connaissement en bonne
+forme sur lequel elle avait bien voulu apposer sa croix, lui cria: A
+revoir, monseigneur! Bientôt, s'il plaît à Dieu, nous vous apporterons
+de la marchandise superfine et de la mieux soignée.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Ils cherchent une femme.
+
+
+Nos deux aventuriers, quelques semaines après avoir quitté la colonie
+anglaise, arrivèrent au Hâvre-de-Grâce, au Hâvre, ville-comptoir, autre
+espèce de colonie dans le sein de la métropole, ville si sale pendant
+le jour, si infecte pendant la nuit, où les petits enfans braillent sans
+cesse, où le peu d'amour qu'on y fait s'y traite comme une affaire de
+commerce ou une spéculation mercantile; au Hâvre enfin où l'on achète au
+poids de l'or le privilége de ne pas s'ennuyer plus que tout le monde.
+
+Nos compagnons songèrent, une fois amarrés dans les tranquilles bassins
+de ce port, à se composer une petite cargaison et à trouver une femme.
+
+La cargaison se trouva assez facilement faite avec les écus que les deux
+pèlerins avaient su enlever aux habitans de Sierra-Leone.
+
+Pour se procurer une beauté _loyale et marchande_, ainsi qu'ils avaient
+la prétention d'en acheter une, ils s'adressèrent d'abord aux modistes
+du pays.
+
+Mais, par malheur pour eux, les modistes de la place se trouvèrent
+toutes à peu près vertueuses, et le moyen de décider une vertu à
+entreprendre le voyage de la côte d'Afrique pour avoir l'honneur de
+charmer les ennuis d'un gouverneur anglais.
+
+Après avoir épuisé bien vainement toute son éloquence auprès des
+modistes inflexibles, M. Laurenfuite s'adressa aux actrices de la
+troupe. L'art dramatique et lyrique passe assez généralement, soit à
+tort ou à raison, pour avoir des goûts aventureux et pour aimer à
+changer de place. Les paquebots américains partaient quelquefois alors
+chargés d'artistes et bondés de musiciens. Le Nouveau-Monde faisait une
+consommation effrayante de jeunes premières et de fortes amoureuses. Ce
+n'est que depuis peu que l'Amérique a commencé à devenir plus sobre sur
+l'article du théâtre français. La Colombie, le Brésil et l'Amérique du
+nord trouvent qu'ils en ont assez eu.
+
+Notre aimable subrécargue s'imagina donc qu'il pourrait, sans beaucoup
+d'efforts, rencontrer dans la troupe qui desservait le théâtre du Hâvre
+la perle qu'il cherchait et qu'il prétendait rencontrer plus
+heureusement que ne le fit le coq de la fable.
+
+Il s'adressa à la jeune première, rien que ça!
+
+La déité dramatique lui demanda, dès qu'il eût énoncé ses motifs et fait
+ses propositions:
+
+--Y a-t-il un théâtre en votre Sierra-Leone?
+
+--Non, mademoiselle, lui répondit-il; mais vos attraits pourront briller
+là de tout leur éclat, aux feux d'un soleil de vingt-cinq à trente
+degrés à l'ombre.
+
+--Et que voulez-vous donc que je fasse au soleil ou à l'ombre? répartit
+la jeune première.
+
+--Mille choses que je ne puis vous expliquer, mais que vous ne serez pas
+embarrassée de deviner une fois que vous connaîtrez le pays.
+
+--Grand merci, monsieur, de votre offre! Je connais trop bien mon
+affaire pour donner dans de telles déceptions; nous autres femmes de
+théâtre, nous ne valons quelque chose aux yeux des hommes que par les
+effets d'optique et les illusions que nous obtenons ou que nous faisons
+naître sur la scène. Otez-nous les planches sur lesquelles nous sautons
+chaque soir, les quinquets à la clarté desquels nous brillons dans nos
+rôles, passez l'éponge sur nos joues fardées, substituez le négligé du
+matin à nos paillettes de la nuit, et nous ne serons bonnes tout au plus
+qu'à vous amuser un peu moins que toutes les autres créatures que vous
+jetez au linge sale quand le jour de la blanchisseuse arrive.... Pas de
+théâtre dans le pays dont vous me parlez, pas d'illusions par
+conséquent, et partant pas d'actrices. Cherchez ailleurs une voyageuse,
+car je ne me sens nullement disposée à rompre mon engagement avec le
+directeur pour devenir _la bobonne_ d'un gros Anglais qui n'a que faire
+de mon emploi et de mon talent. La grisette vous ira mieux.
+
+--Mais cependant vous avez vu dans _les trois Sultanes_ et dans
+_Gulnare_ une jeune beauté qui n'était pas sur un théâtre, subjuguer,
+par ses charmes de tous les jours, la fierté d'un maître jaloux, et
+jusque-là insensible....
+
+--C'est donc un sultan que votre gouverneur anglais?
+
+--Pas tout-à-fait, mais à peu près, sous le rapport des piastres du
+moins.
+
+--Raison de plus alors pour refuser tout net; car si c'est un sultan,
+je ne veux pas être son esclave. Vous m'avez bien tout l'air encore
+d'_un chercheur d'occasions manquées_.
+
+--Vous me permettrez de vous dire, mademoiselle, que c'est vous plutôt
+qui manquez une fort belle occasion.
+
+--Oui, en effet, j'irais rompre un engagement avantageux pour vous
+suivre, et quitter un amant comme on n'en trouve pas, pour un sultan de
+Sierra-Leone!
+
+--Ah! dès lors que vous avez réussi à avoir un amant....
+
+--Comment! réussi à avoir un amant! Mais j'espère bien en avoir tant que
+je veux! Un amant!... il semblerait que l'on fût en peine de s'en
+procurer.... Apprenez, monsieur, que c'est tout le public qui m'adore.
+
+--A Dieu ne plaise que je vous contredise! Gardez votre public puisque
+vous l'avez, et veuillez bien me croire avec plaisir votre très-humble
+et très-obéissant serviteur.
+
+Le subrécargue, à la suite de cette inutile entrevue, s'avisa d'après le
+conseil même de la jeune première, de chercher dans l'estimable et
+sentimentale classe des grisettes du pays.
+
+Un libraire lui apprit que toutes ces demoiselles, en cultivant le
+talent de l'aiguille avec beaucoup d'ardeur, ne laissaient pas que de
+trouver encore quelques heureux loisirs pour se meubler la mémoire et le
+coeur de tous les romans nouveaux qu'il leur louait à quatre sous le
+volume.
+
+De jeunes personnes qui lisent des romans nouveaux, se dit M.
+Laurenfuite, doivent à coup sûr faire complètement mon affaire. C'est du
+côté de la sensibilité qu'il faut que j'attaque la belle couturière qui
+pourra me convenir pour être transportée en pacotille à bord de
+_l'Aimable-Zéphyr_. Attaquons rondement.
+
+Un bal de repasseuses, de lingères et de ravaudeuses, devait avoir lieu
+le dimanche suivant dans une des maisons de danse de la ville.
+
+Le subrécargue et le capitaine s'y rendirent pour chercher chacun de son
+côté la beauté qui pourrait le mieux réunir les conditions du
+_connaissement_.
+
+Au son discordant d'un violon, d'une clarinette et d'une grosse caisse
+qui juraient ensemble et à contre-mesure pour faire sauter ces dames et
+leurs cavaliers, nos deux connaisseurs remarquèrent que la plupart des
+danseuses avaient les pieds gros et longs, la taille épaisse et la
+physionomie lourde et froide. Après avoir humé les émanations un peu
+suffocantes du bal, ils allèrent faire leur ronde autour des bancs sur
+lesquels les Terpsychores en petits bonnets étaient venues s'asseoir
+pour transpirer un peu à l'aise. Ces demoiselles buvaient du cidre coupé
+pour se rafraîchir. La nature de la boisson parut d'assez mauvais augure
+au capitaine Sautard. Comment, se disait-il, pourrons-nous décider une
+jeune personne habituée à boire du cidre et à manger des tourteaux à
+venir faire la princesse dans les colonies?
+
+M. Laurenfuite, malgré la mauvaise opinion qu'il avait lui-même conçue
+sur l'issue future de ses recherches, voulut au moins faire l'acquit de
+sa conscience en épuisant tous ses efforts pour déterminer la plus belle
+de toutes ces grisettes à contracter un enrôlement sérieux pour la côte
+d'Afrique. Afin de donner une idée avantageuse de sa libéralité et de sa
+galanterie, il proposa d'abord une glace à la vanille à la jolie
+couturière; mais par malheur on lui annonça qu'on ne trouverait pas une
+seule glace dans toute la ville. Il se rabattit sur un orgeat, et au
+bout de plus d'une heure, un garçon de café lui procura ce qu'il
+demandait pour sa danseuse.
+
+Une fois le verre d'orgeat joliment accepté et délicatement bu, on parla
+d'affaires.
+
+--Mademoiselle, dit le galant cavalier à sa dame, avec les attraits que
+vous possédez en quantité plus que suffisante, il est étonnant que vous
+vous décidiez à habiter un trou comme le Hâvre.
+
+--Mais le Hâvre n'est point un trou, monsieur; c'est une ville.
+
+--Oui sans doute c'est une ville, et la géographie nous l'apprend assez;
+mais pour une jeune personne comme vous, une colonie vaudrait beaucoup
+mieux.
+
+--Une _écolonie_, et pourquoi? C'est les _écapitaines_ et les marins qui
+vont aux _écolonies_, et les _fillettes_ restent sur le plancher des
+vaches.
+
+--Oh! le plancher des vaches! s'écria le capitaine Sautard en se mordant
+les lèvres et en faisant une pirouette pour laisser à son subrécargue
+tout le fardeau de l'entretien qu'il avait commencé; elle est bonne là
+_avec son plancher des vaches_.
+
+Le premier interlocuteur reprit, un peu embarrassé de prolonger la
+conversation sur un ton convenable.
+
+--Il est certain que d'abord ce mot de colonies effraie un peu les
+jeunes filles... accoutumées à la vie si paisible du toit paternel....
+
+--C'est maternel que vous voulez dire, sans doute, car il y aura deux
+ans, vienne la Saint-Martin, que j'ai perdu défunt mon père.
+
+--Diable!... c'est un malheur que la perte de l'auteur de nos jours...
+mais ce n'est pas toutefois un mal irréparable....
+
+--Oh! j' n'ai pas besoin non plus qu'on le répare, ce mal-là.... J'en
+ai-z-eu bien assez comme ça d'un père.... Pour le profit qu'il nous a
+fait, ce n'est pas trop la peine d'en parler et de réparer sa mortalité.
+
+--Je voulais vous dire cependant, nonobstant cette perte plus ou moins
+douloureuse, qu'il y a toujours pour une personne de votre façon, de
+votre tournure....
+
+--Oui, oui, je sais ce que vous voulez dire, _de mon gabarit_, n'est-ce
+pas? Allez toujours!
+
+--Eh bien! de votre _gabarit_, soit, je ne m'en dédis pas.... Je voulais
+vous exprimer.... Où diable donc en étais-je?...
+
+--_A la réparation de la perte d'un père_, lui souffle malignement à
+l'oreille le capitaine Sautard, revenu auprès des deux interlocuteurs.
+
+--Ah oui! c'est cela. Je disais que c'est un malheur qui peut se
+réparer.
+
+--Mais quand je vous dis que je ne voulons point réparer ce malheur-là,
+c'est que je ne voulons pas le réparer. _Est-il donc ostiné est-il donc
+ostiné!_
+
+--Peu importe au surplus, et pour aborder plus franchement la question,
+je vous propose, moi, de vous faire un sort des plus brillans si vous
+consentez à quitter le Hâvre pour nous suivre à Sierra-Leone, colonie
+charmante dont vous deviendrez gouvernante.
+
+--Et pour qui faire à ce _sera-laune_?
+
+--Pour y être la compagne fortunée du gouverneur.
+
+--Est-ce-t-il la compagne par mariage ou autrement?
+
+--Mais c'est selon.... Attendu cependant que dans ce pays on ne se marie
+jamais, par respect pour l'usage ce sera pour autrement.
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un pays où il n'y a pas de _mariage_? C'est
+donc censément une nation de concubinage?
+
+--Non pas précisément; mais pour parler votre langage et pour répondre à
+votre question, je vous dirai que c'est un pays d'amour, de bonne chère
+et de gros bénéfices.
+
+--Et qu'est-ce que c'est encore que vos ébénéfices?
+
+--Des arrhes assez considérables d'abord, et puis de l'or quand vous
+serez arrivée.
+
+--J'entends, j'entends, car je n'avons pas deux oreilles pour être
+sourde, Dieu merci! C'est en chambre que vous voulez me mettre dans la
+colonie.
+
+--En chambre, dites plutôt en palais.
+
+--Eh bien, puisque le marché a des arrhes, donnez-moi toujours les
+arrhes, et puis nous nous déciderons peut-être _ensuitement_.
+
+--_Oh! ensuitement!_ s'écria encore le capitaine Sautard en faisant une
+nouvelle pirouette et en se repinçant les lèvres de manière à faire la
+grimace la plus grotesque au nez de son compagnon tout décontenancé pour
+cette fois.
+
+--Allons, se dit le subrécargue, il n'y a plus moyen d'y tenir! Cette
+ville est décidément d'une stérilité effrayante. Cherchons ailleurs.
+
+--Mais où sera votre _ailleurs_? lui demanda le gros capitaine en
+sortant du bal.
+
+--Mon _ailleurs_ sera Paris, lui répondit Laurenfuite; Paris, la
+capitale de l'univers pour les femmes qui entendent ce que parler veut
+dire; Paris, ville de besoins et de ressources, de misères et de
+plaisirs, d'indigence et de luxe, de folie et de sagesse, de débit enfin
+et de pacotille.
+
+--Mettons donc le cap sur Paris, puisqu'il le faut, et tâchons de
+trouver là ce que nous avons été si éloignés de rencontrer ici.
+
+Les pacotilleurs partirent le lendemain pour la capitale de l'univers.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Appel à la femme aventureuse.
+
+
+Nos voyageurs descendirent de la diligence pour se loger rue du Bouloy,
+_grand hôtel du roi de Prusse_. Leur premier soin, une fois installés
+assez convenablement dans la maison, fut de dresser leur plan.
+
+Ils commencèrent par courir les filles pour leur propre compte, afin,
+disaient-ils, de tâter le terrain et de pouvoir se former des idées
+nettes sur ce qu'ensuite il conviendrait de faire dans l'intérêt du
+gouverneur.
+
+M. Laurenfuite, croyant avoir trouvé une excellente ruse pour attirer à
+lui toutes les faciles beautés des lieux qu'il fréquentait, s'imagina de
+se faire passer pour un milord anglais.
+
+Un soir il se rendit donc en cette qualité au Wauxhall d'été, accompagné
+du capitaine Sautard, qui modestement avait consenti à jouer pour
+quelques heures le rôle de l'homme d'affaires du personnage britannique.
+A la porte d'entrée on demande le billet du prétendu milord; celui-ci
+répond: _What, what, what?_ C'était à peu près tout ce qu'il savait
+d'anglais.
+
+On lui fait comprendre alors qu'avant de pénétrer dans l'établissement,
+il lui faut déposer sa carte à la porte; et aussitôt notre généreux
+gentleman tire brusquement de sa poche une poignée de guinées sur
+lesquelles le cerbère du jardin se contenta de prélever le double du
+prix d'entrée. Milord portait une canne. Un gendarme lui fait observer
+avec la politesse qui caractérise les agens de la force publique, qu'il
+est défendu d'entrer au bal champêtre avec un bâton. Le faux Anglais
+s'écrie encore: _What? what?_ mais du ton d'un homme fort mécontent.
+L'homme d'affaires du personnage arrive, et il explique en assez bon
+français aux assistans que son milord ne connaît nullement les usages de
+Paris et qu'il est convenable d'avoir pour les étrangers les égards de
+l'hospitalité. On s'empare de la canne et les deux compagnons pénètrent
+sous les bosquets du Wauxhall, peuplés, comme on le sait, de tout ce que
+les boulevarts voisins ont de plus séduisant en fait de nymphes
+accommodantes et très-peu farouches.
+
+Au bruit que la petite altercation du milord et du gendarme a produit
+dans les jardins parfumés d'huile à quinquets transparens, cent beautés
+sont accourues; quelques-unes d'entre elles, plantes vivaces
+transportées des rives de _la Tamise_ sur les bords de _la Seine_, ont
+bientôt remarqué que le milord, quelque peu de mots qu'il ait prononcé,
+ne parle pas plus anglais qu'un membre de l'académie des inscriptions ne
+parle chinois. Mais ces dames parlent fort bien le français, et elles
+ont vu que notre jeune homme porte une forte chaîne en or autour du cou
+et un certain nombre de brillans aux doigts. Elles suivent en l'agaçant
+notre aimable et faux étranger. L'obscurité du fond des jardins favorise
+mille petites avances, provoque mille charmans larcins. Le bruit même de
+quelques baisers se perd dans le léger mugissement de l'orchestre
+lointain et du tumulte des contredanses à vingt-cinq centimes.
+
+Une nacelle se présente sur les petits lacs artificiels pratiqués au
+milieu des bocages presque enchantés. Une des nymphes propose au milord
+une promenade sur l'Océan de quinze ou vingt pieds de long de cette
+autre Cythère. Le milord, fort expert en navigation et en amour, accepte
+la proposition, et le voilà agitant les rames de sa volage embarcation
+auprès de la beauté qu'il égare sur les flots... bien moins agités
+encore que son coeur et surtout moins impétueux que ses désirs naissans.
+A chacune des oscillations rapides de l'esquif, la beauté jette un cri
+obligé; une frayeur subite et très-habilement calculée s'empare de tous
+ses sens sur un élément si peu fait pour elle. D'effroi en effroi, elle
+finit par se cramponner au cou de son pilote qui rit à pleine gorge de
+l'épouvante qu'il a provoquée.... L'heureux couple aborde bientôt le
+rivage sur lequel est prudemment resté le capitaine Sautard, avec
+d'autres dryades moins aventureuses que celle qui a voulu accompagner le
+milord supposé.
+
+--Eh bien! souffle à l'oreille de son subrécargue le gros capitaine,
+comment avez-vous gouverné votre barque dans cette espèce de
+baille-d'eau que ces Parisiens voudraient nous faire passer pour un lac?
+
+--A ravir, mon bon ami! Cette femme est délicieuse et tout-à-fait
+désintéressée. C'est un amour avec la naïveté d'un enfant. Elle a peur
+de l'eau comme si elle n'avait que huit ans. Elle m'a donné rendez-vous
+pour demain, et je crois, dès que je ne serai plus astreint à jouer mon
+rôle de milord, que je finirai par la déterminer à venir avec nous à
+Sierra-Leone. Et vous, comment avez-vous employé votre temps pendant mon
+petit voyage au long cours?
+
+--J'ai fait le quart dans les allées, escorté par une escouade de
+syrènes qui ont fini par m'ennuyer plus que ne le porte l'ordonnance.
+J'aime le naturel chez les femmes, mais je ne puis pas souffrir qu'elles
+se mettent en panne sur ma route, le grand hunier sur le mât, comme font
+toutes celles-ci; et si vous m'en croyez, nous retournerons à notre
+hôtel sans compagnie.
+
+--Je ne demande pas mieux, mon cher ami, car pour ce soir je sens que
+j'emporte assez de bonheur du Wauxhall d'été, pour m'en passer jusqu'à
+demain. Eh bien! quand je vous disais que le rôle de milord anglais
+était bon à jouer à Paris, avais-je raison?
+
+--Raison, oui pour vous, qui étiez le milord, mais pour moi qui faisais
+le sot personnage d'homme d'affaires, non.... C'est égal, la farce est
+finie, faisons route pour _le grand hôtel du roi de Prusse_, et qu'il
+n'en soit plus question.
+
+Une vingtaine de beautés plus ou moins hardies, devinant l'intention
+qu'ont nos deux Anglais de contrebande d'opérer leur retraite, se
+mettent en tête de les accompagner jusqu'à la sortie en leur criant avec
+ironie et en _anglemanisant_ autant qu'elles le peuvent l'accent
+qu'elles se donnent: _A revouar, milord, jé vous souhaité biène lé bone
+souar! A votre bonne reviène!_
+
+Le milord et son compagnon se contentent de rire dans leur barbe de la
+ruse fort innocente qu'ils ont employée pour s'attirer l'attention et
+les faveurs des belles du Wauxhall. Ils appellent un des fiacres qui
+passent sur le boulevart et ils roulent vers leur hôtel.
+
+Ce ne fut que là, en cherchant à savoir l'heure où ils venaient de se
+retirer, que le capitaine Sautard s'aperçut qu'il n'avait plus sa
+montre.
+
+M. Laurenfuite se prit d'abord à rire comme un fou de la mésaventure et
+de la colère de son pauvre ami. Mais celui-ci trouva bientôt moyen de
+mettre un terme à l'hilarité du mauvais plaisant. Une seule question lui
+suffit pour cela.
+
+--N'aviez-vous pas votre chaîne en or en entrant au Wauxhall? lui
+demanda-t-il en ouvrant de grands yeux d'un air moitié étonné et moitié
+goguenard.
+
+--Parbleu si, lui répondit le subrécargue, et j'espère bien l'avoir
+encore....
+
+--Pas du tout, mon ami; à moins que cependant vous ne l'ayez mise par
+prudence dans votre poche.
+
+--Ah! mon Dieu! ma chaîne m'a été volée!
+
+--Et vos bagues?
+
+--Mais il me semble que les voilà....
+
+--Où donc sont-elles? dans vos poches aussi sans doute?
+
+--Grand Dieu! est-il possible.... Je ne les ai plus!
+
+--Et vos guinées, milord? Oh! pour celles-là elles doivent au moins se
+retrouver dans votre gousset, car c'est bien là leur place.
+
+--Mes guinées.... Attendez.... Il ne manquerait plus.... Elles sont
+aussi parties!!!!...
+
+--Ah! ah! ah! C'est donc à mon tour de m'égayer sur votre compte....
+Mais en conscience il n'y a guère de quoi. Cette gaillarde de la nacelle
+m'a par trop vengé des plaisanteries que vous étiez tout à l'heure
+disposé à faire sur la disparition de ma montre.... Un chaîne en or,
+trois ou quatre bagues et une dizaine de guinées, la leçon est en vérité
+par trop forte. Ces coquines-là n'ont pas de mesure.
+
+--Quel vol! il est affreux!... mais le mal n'est pas sans remède. Je
+reconnaîtrai bien la misérable qui m'a soustrait tous mes bijoux et mon
+argent.
+
+--Mais il y en a trente mille, dit-on, de cette espèce dans Paris; et
+comment reconnaître la vôtre au milieu des autres?
+
+--Des bijoux que je tenais des quatre plus jolies femmes du globe,
+peut-être! Je retourne au Wauxhall pour retrouver ces infâmes
+scélérates.
+
+--Oui; et vous vous imaginez peut-être qu'après avoir été assez fines
+pour vous dévaliser de la sorte, elles seront assez bêtes pour être
+restées à vous attendre dans le lieu où vous les avez rencontrées?
+
+--C'est égal; dans une ville où il y a tant de voleurs et de voleuses,
+il doit y avoir une police bien faite, une police sûre....
+
+--Une police plus alerte et plus sûre que les voleurs, n'est-ce pas?
+
+--N'importe! je veux aller trouver le commissaire de police du quartier.
+
+--Qui ne trouvera pas votre chaîne. Pour moi je vais me coucher par
+là-dessus, satisfait de la leçon que j'ai payée de ma montre à secondes
+fixes et indépendantes.
+
+--Oh! il faudra bien que le gouverneur de Sierra-Leone nous paie argent
+comptant les objets que nous avons perdus en lui cherchant une femme.
+
+--Ce n'était pourtant pas pour son compte, je crois, que vous en
+cherchiez une dans le bateau du Wauxhall?
+
+--Bah! il n'y regardera pas de si près et il paiera. D'ailleurs cette
+femme, après m'avoir convenu, aurait bien pu lui convenir aussi en
+seconde main. Elle m'avait même donné un rendez-vous pour parler de
+cette affaire, la coquine!
+
+--Rendez-vous! La chose était vraiment très-drôle! Et où devait avoir
+lieu ce fameux rendez-vous?
+
+--Rue du _Cherche-Midi_.
+
+--Voilà un _midi_ que nous serons long-temps à _chercher_, mon pauvre
+Laurenfuite.
+
+Croyez-moi, prenez votre guitare, chantez-nous une petite romance, si
+vous pouvez, et allons ensuite nous mettre au lit; c'est le plus sage
+parti, et quand la nuit aura passé par dessus tout cela, nous
+délibérerons sur ce que nous aurons à faire pour trouver une femme à
+frêt et retourner le plus tôt possible à la côte d'Afrique. Les beautés
+de ce pays-là sont un peu moins blanches et moins séduisantes que celles
+de Paris, mais elles sont au moins plus sûres.
+
+Ils se couchèrent. On ne sait pas si ce fut après que M. Laurenfuite eut
+chanté, ou si ce fut sans que M. Laurenfuite eût rossignolé une romance,
+comme disait quelquefois son compagnon; mais comme le subrécargue, pour
+ce soir-là du moins, ne devait guère être disposé à faire le troubadour,
+il est très-probable qu'il se coucha sans avoir chanté.
+
+Le lendemain les deux traficans se demandèrent quel moyen ils pourraient
+adopter pour réussir à ne pas quitter Paris sans avoir trouvé ce qu'ils
+étaient venus y chercher.
+
+Le subrécargue prit la parole, ce qui lui arrivait assez souvent.
+
+Il dit au capitaine:
+
+Ce matin, en allant demander dans la loge du portier les bottes qu'il
+n'avait pas encore posées sur notre pallier, j'ai vu dans le fond de sa
+loge une liasse de feuilles imprimées sous le titre de
+_Petites-Affiches_.
+
+J'ai parcouru d'abord avec distraction quelques-unes des pages de ce
+recueil intéressant. On y annonce toutes sortes de choses et on y publie
+une multitude de demandes et d'avis vraiment étonnans, dans un style
+aussi élégant que correct et bref.
+
+Croiriez-vous, par exemple, que lorsqu'on a besoin d'un cheval, d'une
+servante, d'un cabriolet ou d'une douce compagne, on n'ait qu'à faire
+insérer dans ces _Petites-Affiches_: _On demande un jeune cheval, un
+cabriolet d'occasion, ou une servante fraîche et jolie, pouvant servir à
+la fois de cuisinière et de compagne._
+
+--Mais savez-vous bien que c'est là un usage charmant, s'écria le
+capitaine Sautard; trouver des femmes à deux fins, pour la cuisine et
+pour l'amour! C'est comme qui dirait une espèce de traite volontaire des
+blancs qui se pratique de la sorte. Faire afficher qu'on a besoin d'une
+femme fraîche et jolie, et la trouver disposée à se rendre à l'appel!...
+On n'a jamais rien fait de mieux à Paris.... Continuez, mon cher ami, je
+suis déjà enchanté de ce que vous m'apprenez là.
+
+--J'ai pensé qu'en faisant un appel dans les _Petites-Affiches_ à la
+femme que nous cherchons, au lieu de courir après elle aussi inutilement
+que nous l'avons fait jusqu'ici, nous pourrions commodément trouver
+notre affaire. Pour cela, il ne s'agirait que d'une insertion dans la
+feuille d'annonces. A Paris, voyez-vous, ce ne sont pas les femmes qui
+manquent.
+
+--Les femmes voleuses surtout....
+
+--Mais ce qui manque, ce sont les femmes convenables à tel ou tel
+projet, telle ou telle expédition. Notre pacotille n'est pas chose
+facile à trouver et à bien trouver surtout. La plupart des jeunes
+personnes un peu comme il faut ne se soucient guère de quitter leur
+famille pour se rendre, _à la grosse aventure_, dans un pays lointain
+dont elles ont à peine entendu prononcer le nom.
+
+--Mais est-il bien nécessaire que nous mettions la main sur une jeune
+personne comme il faut? Cette condition n'est pas, autant qu'il m'en
+souvient, stipulée dans _la charte-partie_.
+
+--Non; mais vous sentez bien que nous ne pouvons pas amener à notre
+gouverneur la première venue, un restant de fonds de magasin.
+
+--C'est vrai; pour notre honneur et pour sa satisfaction personnelle, il
+faut que nous lui apportions quelque chose de propre, de présentable et
+de non avarié, en un mot; car il est amateur au moins ce diable
+d'Anglais. Allons voir l'écrivain des _Petites-Affiches_, pour qu'il
+nous arrange notre annonce en style du premier numéro, coûte que coûte.
+
+--C'est ce que j'allais vous proposer. Allons aux _Petites-Affiches!_
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Marché conclu.
+
+
+Le lendemain de l'entrevue de mes deux marins avec le rédacteur en chef
+des _Petites-Affiches parisiennes_, on vit paraître sur la première page
+de ce recueil si précieux pour les gens qui ne savent pas lire, l'avis
+suivant imprimé en lettres majuscules, à trois francs la ligne.
+
+ DEMANDE IMPORTANTE.
+
+ «Un capitaine de navire fort avantageusement
+ connu dans tous les ports de mer
+ demanderait une jeune personne bien élevée,
+ de l'âge de dix-huit à vingt ans, qui
+ voulût bien se charger de la place de gouvernante
+ dans la maison du directeur d'un
+ riche établissement colonial à l'étranger.
+ Le prix du passage sera payé. Il y aura de
+ bons appointemens.
+
+ «S'adresser rue du Bouloy, grand hôtel
+ du roi de Prusse, à l'appartement numéro 3,
+ au premier.--1--6.»
+
+
+L'annonce produisit un effet général sinon merveilleux.
+
+L'appartement numéro 3 du grand hôtel du roi de Prusse ne se désemplit
+pas de femmes de toutes les tailles, de toutes les couleurs et de toutes
+les qualités. Les deux pacotilleurs, malgré tout leur zèle, pouvaient à
+peine suffire à l'affluence toujours croissante des demandeuses. Tantôt
+c'était une demoiselle de bonne famille ruinée par les malheurs de la
+révolution, qui se présentait pour prendre des renseignemens sur la
+place proposée. Tantôt c'était une bonne et joyeuse fille qui venait
+s'offrir pour voyager où on voudrait, moyennant la conduite. Puis
+arrivait une grosse servante, lassée du service de ses maîtres, et après
+elle une jeune veuve sans contrat de mariage, qui ne demandait pas mieux
+que de quitter le pays par suite de chagrins domestiques. Mais les
+demoiselles de bonne famille, les joyeuses filles, les grosses servantes
+et les jeunes veuves ne parlaient de contracter pour le voyage
+d'outre-mer, qu'après s'être informées du montant des arrhes du marché
+et des garanties de l'exécution des conditions annoncées. Or, cette
+dernière clause allait assez peu à M. Laurenfuite, dont la défiance
+avait été singulièrement excitée par la nymphe du Wauxhall, qui aussi
+lui avait demandé quelles seraient les arrhes.
+
+M. Laurenfuite cependant ne tarda pas à remarquer que les demoiselles
+bien élevées qui s'étaient présentées à lui jusque-là paraissaient
+s'exprimer peu grammaticalement; que les grosses servantes avaient l'air
+un peu trop madré, et que les jeunes veuves semblaient être devenues
+veuves de trop de maris pour l'usage auquel on destinait la future
+compagne du gouverneur.
+
+Nos chercheurs commençaient à désespérer du succès de leurs tentatives,
+lorsque enfin il se présenta chez eux une jeune brune, jolie, belle
+même, et de l'air le plus avenant et le plus doux qu'on puisse
+s'imaginer. Sa mise, quoique fort simple, ne manquait pas d'une certaine
+élégance, mais de cette élégance qui naît de la grâce et de la propreté,
+plutôt que de l'art et de la coquetterie. Son maintien décent et ingénu
+annonçait sinon une personne distinguée, au moins une fille modeste et
+élevée dans de bons principes. Dès que sa petite bouche vermeille
+s'ouvrit pour demander à qui il fallait s'adresser, il sortit des lèvres
+de l'inconnue une voix si touchante et si suave, que M. Laurenfuite,
+quelque fortement éprouvé qu'il fût contre toutes les émotions
+inattendues, ne put se défendre d'un peu de trouble. Il ne répondit même
+qu'en balbutiant à la nouvelle venue.
+
+Quand au capitaine Sautard, la bouche béante et les yeux au grand
+ouverts, il se contenta d'attendre, en se fourrant les mains dans les
+pochettes de son pantalon, le résultat de l'entretien qui allait avoir
+lieu entre la jeune beauté et monsieur son subrécargue.
+
+Celui-ci, après un moment d'hésitation et d'étonnement, recouvra la
+parole, qui lui manquait assez rarement, pour répondre à celle qui lui
+arrivait si à propos pour prendre des informations:
+
+--Mademoiselle, c'est bien nous en effet qui avons l'honneur d'être
+chargés de trouver une jeune personne qui consente à se rendre à
+Sierra-Leone pour y tenir la maison de monseigneur le gouverneur de
+cette riche possession anglaise.
+
+--Je désire savoir, monsieur, les avantages que l'on ferait à la
+personne qui conviendrait pour cette place.
+
+--Des avantages immenses, mademoiselle. La table, le logement, des
+appointemens proportionnés au poste important que l'on occuperait, et à
+la générosité de son excellence monsieur le gouverneur.
+
+--Mais la personne qui se déciderait à aller si loin, car c'est en
+Afrique qu'il faut aller, ne pourrait-elle pas obtenir quelques avances
+sur ses gages à venir?
+
+--Peste, dit _à part_ le subrécargue au capitaine, elle sait que c'est
+en Afrique, et elle nous demande des arrhes comme toutes les autres.
+C'est mauvais signe.
+
+--Mademoiselle, ajouta-t-il après avoir fait cette remarque, on
+donnerait des arrhes, mais il faudrait pour cela des répondans, car vous
+sentez bien que.... Mais permettez-moi, avant d'aller plus loin, de vous
+faire une question. Est-ce de vous ou d'une autre personne qu'il s'agit
+dans le moment actuel?
+
+--Hélas! oui, monsieur, c'est de moi! Seul appui d'un père et d'une mère
+infirmes, j'avais eu jusqu'ici le bonheur de pourvoir à l'existence de
+mes pauvres parens, mais depuis que sur leurs vieux jours leurs besoins
+se sont augmentés et que l'ouvrage nous est payé moins cher, j'ai
+éprouvé la douleur de ne pouvoir plus suffire aux petites dépenses qui
+devenaient nécessaires à l'état de mon père surtout, car il est au lit
+depuis huit mois, et il manque, sous mes yeux, des choses mêmes que le
+médecin lui ordonne....
+
+Ici la pauvre fille ne put cacher aux deux marins déjà un peu émus
+quelques larmes qu'elle s'était efforcée, mais en vain, de retenir sous
+ses longues paupières.
+
+--Oserai-je vous demander quel était votre état, car ceci est plus
+important pour nous que vous ne le pensez, et si vous connaissiez mes
+motifs, vous excuseriez sans doute ma curiosité.
+
+--Je suis teinturière, monsieur.
+
+--Teinturière! Mais permettez-moi de vous faire observer que quelque
+honorable que soit l'état que vous exercez pour vous procurer avec tant
+de dévoûment les secours que réclame la position de vos parens, votre
+manière de parler ne s'accorde guère avec votre profession, fort
+honorable, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, mais peu élevée dans
+la société. Ce que j'en dis ici n'est pas, je vous prie de le croire,
+pour vous faire un compliment, c'est tout bonnement une information que
+je désire prendre.
+
+Ici le capitaine Sautard tira le subrécargue par la basque de son habit,
+comme pour lui reprocher la question indiscrète qui venait de faire
+rougir la pauvre fille. Le subrécargue ne répondit à la muette et
+expressive observation du vieux loup de mer, que par un geste clandestin
+qui semblait dire: Laissez-moi aller mon train, je sais ce que je fais.
+
+La jeune personne répondit en baissant les yeux:
+
+--Il est vrai, monsieur, que j'ai reçu un peu d'éducation, mais je ne le
+dois qu'au hasard. Une vieille dame que la perte d'une grande fortune
+avait rapprochée de ma famille, m'a donné quelques leçons dont j'ai
+cherché à profiter, dans l'espoir de me rendre plus tard utile à mes
+parens. Mais le peu d'instruction que j'ai reçue de la bonté de cette
+vieille dame n'a pu m'élever au-dessus de l'état dans lequel mon père et
+ma mère étaient nés, et si je me plains de mon sort, ce n'est pas par
+orgueil, le ciel le sait bien!
+
+--Et vous pourriez vous décider à partir, pour procurer un peu d'aisance
+à votre famille?
+
+--C'est la mon plus grand désir, et aucun sacrifice ne me coûtera pour
+le réaliser. D'ailleurs je ne suis qu'une pauvre fille, et c'est à moi
+qui suis jeune à me dévouer pour ceux qui sont infirmes et qui ont tout
+sacrifié pour m'élever dans la crainte et l'amour de Dieu.
+
+--Elle est dévote, se dit mentalement le capitaine; elle demandera des
+arrhes et elle ne viendra pas.
+
+--Eh bien! reprit M. Laurenfuite, votre dévoûment ne sera pas sans
+récompense, c'est moi qui vous le promets, si vous vous décidez à vous
+exiler pour quelque temps. Mais comme nous sommes des gens connus et qui
+ne promettons rien en vain, vous ne trouverez pas mauvais que nous nous
+assurions de la responsabilité que vous pouvez nous offrir. Nous verrons
+vos parens.
+
+--Bien volontiers, messieurs. Mais comme je veux leur cacher mon départ
+dans le cas où je conviendrais à la place dont vous pouvez disposer, je
+vous prierai en grâce de ne parler de l'emploi qui me serait destiné,
+que comme s'il ne fallait pas quitter la France pour aller le remplir;
+car si mes malheureux parens pouvaient se douter que je les quittasse,
+peut-être pour ne plus les revoir, ils en mourraient.
+
+--C'est entendu, mademoiselle; nous dirons au papa et à la maman que
+c'est, par exemple, pour aller à... à... à.... Narbonne, que nous
+voulons faire marché avec vous. Je vous dis Narbonne plutôt qu'une autre
+ville, parce que, voyez-vous, Narbonne est mon pays, et qu'en outre vos
+divins regards me rappellent la douceur du miel de ma patrie.
+
+--A-t-il donc de l'esprit ce coquin-là! se dit en lui-même et presque
+avec un certain dépit le capitaine Sautard, en entendant son galant ami
+complimenter ainsi la belle teinturière.
+
+--Mais à propos, demanda le subrécargue à la jeune personne toute
+confuse du compliment qu'il venait de lui lancer à bout portant,
+voudriez-vous bien me dire l'adresse de vos parens, mademoiselle, et
+votre nom, pour que nous puissions prendre les renseignemens qui nous
+sont nécessaires avant de conclure notre arrangement?
+
+--Nous demeurons rue Saint-Jacques, numéro 98, messieurs, au cinquième
+étage. Je me nomme Joséphine Renaud.
+
+--C'est fort bien, nous nous rappellerons ce numéro-là, et surtout votre
+joli nom, encore bien moins joli que celle qui le porte.... Rue
+Saint-Jacques, numéro 98, au cinquième étage.... J'ai déjà tout cela
+dans la tête, ou pour mieux dire dans le coeur.
+
+Joséphine Renaud sortit en saluant modestement nos deux lurons qu'elle
+laissa enchantés d'elle, et fort disposés à la revoir dans peu.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Visite rue Saint-Jacques.
+
+
+Laurenfuite et Sautard, le lendemain de leur entrevue avec la charmante
+Joséphine, cherchaient dans la rue Saint-Jacques le numéro 98, comme
+s'il s'était agi pour eux de trouver un trésor dans l'asile qui portait
+ce bienheureux numéro. Une maison noire, haute et effilée, se présente
+enfin à leurs yeux avec l'indication que la veille leur avait donnée
+Joséphine. Ils voulurent, avant de monter, trouver un portier; mais là
+il n'y avait que des voisins et pas de concierge. Laurenfuite demanda à
+une marchande de charbon, au rez-de-chaussée, la demeure de M. Renaud,
+teinturier; et la marchande lui répondit d'une voix criarde: C'est-y le
+père Renaud, l'ancien dégraisseur, que vous demandez?--Oui, ce doit être
+en effet le père Renaud.--Eh bien! montez au cinquième, la porte en
+face, vous trouverez le pauvre homme au lit, à moins qu'au bout de six
+mois de maladie, il ne lui ait pris envie de se lever.
+
+Ces renseignemens préliminaires concordant parfaitement avec ceux que
+leur avait fournis Joséphine, les deux visiteurs se mirent en devoir de
+monter au cinquième étage. A chaque rangée d'escaliers que venait de
+parcourir le capitaine Sautard, dans cette pénible ascension, il
+s'arrêtait tout essoufflé afin de respirer un instant et de reprendre
+des forces pour enjamber l'étage suivant. Mais las de cette course
+presque perpendiculaire, il s'écriait en suivant de son mieux le léger
+Laurenfuite: Quelle diable emporte ceux qui bâtissent des maisons si
+hautes! Une teinturière aller se loger au cinquième! Est-ce que dans ce
+pays-ci les rivières passent sous les fenêtres des teinturiers qui
+logent au grenier?
+
+--Patience, lui répondait son ami, encore deux ou trois étapes, et nous
+y voilà.
+
+Quand ils se trouvèrent à peu de chose près sous le toit de la maison,
+ils se doutèrent qu'ils étaient arrivés. Le subrécargue frappa deux
+coups à l'étroite porte, qui se présentait devant lui, et une jolie
+petite voix, qu'il crut reconnaître pour celle de Mlle Joséphine, lui
+cria: Entrez!
+
+Nos amateurs pénètrent dans un appartement au fond duquel ils
+aperçoivent un lit. Deux longues tables couvertes de schalls et de
+mouchoirs composaient l'ameublement du lieu. Une vieille femme était
+dans un coin, et dans le lit était couché un vieillard. C'étaient le
+père et la mère de Joséphine. Quant à cette pauvre fille, elle était
+aussi là, achevant de nettoyer un schall sur une de ces tables dont nous
+venons de parler. En apercevant les messieurs de la veille, elle
+accourut vers eux, pour leur présenter avec le plus aimable empressement
+deux des cinq à six chaises de grosse paille qui ornaient l'appartement.
+Cette modeste demeure ne frappa certainement pas, par son élégance, les
+regards des deux marins; mais il y avait tant de propreté et d'ordre
+dans ce refuge de la pauvreté et du travail, qu'ils sentirent d'abord
+qu'ils étaient chez d'honnêtes gens. Le capitaine Sautard, au bout de
+quelques minutes, ne se repentit plus d'avoir monté si haut. Le
+subrécargue Laurenfuite pensa devoir adresser le premier la parole à la
+bonne femme, et il s'y prit en ces termes:
+
+--Ma brave dame, vous avez dans la charmante Joséphine une fille qui
+veut faire la consolation de vos vieux jours, comme elle en a jusqu'ici
+fait la gloire. La condition qui se présente aujourd'hui pour elle la
+mettra bientôt à même de vous procurer une grande aisance. Mademoiselle
+Joséphine, en peu de temps, peut devenir riche, si, comme je n'en doute
+pas, elle sait profiter de l'heureuse occasion qui s'offre à elle.
+
+--Hélas oui, monsieur! c'est ce qu'elle nous a dit hier. Mais quoique
+nous soyons bien pauvres, nous aimerions mieux mourir de besoin que de
+voir cette chère enfant nous quitter pour ne plus revenir près de nous
+qui l'aimons tant.
+
+--Mais ma bonne maman, s'empressa de dire Joséphine, je conçois que si
+c'était pour ne plus vous revoir qu'il fallût vous quitter, vous ne
+consentiriez pas à me laisser partir. Mais la place qu'on me propose ne
+m'éloignera que pour peu de temps de vous, et sans que je sois obligée
+de quitter la France, n'est-ce pas, messieurs?
+
+--Sans doute, puisque c'est à Narbonne que vous irez.
+
+--Et, sans être trop curieux, s'écria le vieillard malade, pourrait-on
+savoir chez qui ira en condition notre chère fille?
+
+--Mais chez une vieille dame créole fort riche, une de mes parentes, qui
+ne veut avoir pour femme de confiance qu'une jeune Parisienne.
+Cependant, malgré toutes les qualités que possède Mlle Joséphine, ou
+plutôt à cause de toutes ces qualités, je crains une chose pour elle,
+en égard aux goûts de ma vieille parente.
+
+--Et quelle chose craignez-vous donc, monsieur? reprit la mère.
+
+--Qu'elle ne paraisse trop jolie aux yeux de notre riche créole.
+
+--Si ce n'est que cela, dit la jeune fille avec naïveté, je ferai tant
+que madame votre parente ne s'en apercevra pas.
+
+--Eh bien! ajouta la bonne mère, ce que monsieur vient de dire là me
+rassure; cela me prouve que madame votre parente veillera sur ma pauvre
+Joséphine. Mais d'ailleurs ce n'est pas là ce qui doit le plus nous
+inquiéter; toujours elle sera sage, parce que toujours elle pensera à
+nous: n'est-ce pas, mon enfant?
+
+Ici Joséphine sauta en sanglotant au cou de sa bonne mère, et le
+vieillard malade se mit à pleurer dans son lit en même temps que sa
+fille et sa femme.
+
+Cette scène d'attendrissement d'une pauvre famille logée au cinquième
+étage dans la rue Saint-Jacques, aurait ennuyé des spectateurs plus
+habitués que nos deux marins à ces sortes d'émotions; mais eux, encore
+peu aguerris contre de telles attaques de sensibilité, se sentirent
+remués jusque au fond du coeur, en voyant couler les larmes de Joséphine
+et de sa vieille mère.
+
+--Eh bien! disait tout bas le capitaine Sautard à son ami, êtes-vous
+content maintenant? Celle-là ne vaut-elle pas mieux que toutes les
+citoyennes sur lesquelles nous avons mis le cap jusque ici? A mon avis,
+c'est ce qu'il nous faut, et pour mon compte, je ne vais pas chercher
+plus loin. Je mouille où le fond me paraît bon.
+
+--Ma foi, lui répondit Laurenfuite, je crois que vous avez raison, et
+je vais tâcher de conclure le marché au plus doux prix possible et le
+plus tôt que je pourrai. Laissez-moi faire.
+
+--Madame Renaud, ajouta-t-il en s'adressant aussitôt à la mère de
+Joséphine, votre demoiselle est ce qui convient à ma parente de
+Narbonne, et, muni des pouvoirs nécessaires pour conclure l'arrangement
+dont elle m'a chargé, je vous offre de déposer en vos mains une somme
+qui servira de garantie pour l'exécution de nos conditions. Quinze cents
+francs vous paraissent-ils une offre suffisante?
+
+--Mais, messieurs, s'écria aussitôt le père en faisant un effort pour se
+placer sur son séant, il me semble qu'avant de rien conclure nous
+devons, comme parens de la chère enfant qui se sacrifie pour nous,
+prendre des renseignemens sur la condition qui se présente pour elle.
+
+--C'est juste, mon brave homme, c'est juste, et ces renseignemens seront
+bientôt pris, car nous nous ferons un devoir de vous les fournir
+nous-mêmes. Nous allons d'abord commencer par vous dire qui nous sommes.
+
+--Vous m'excuserez, messieurs, de la liberté que j'ai prise. Nous ne
+doutons pas que vous ne soyez de parfaites honnêtes gens, mais vous
+sentez bien que dans notre position nous devons....
+
+--Rien de plus naturel, mon cher monsieur Renaud. Votre prudence, loin
+de nous blesser aucunement, redouble au contraire l'estime que nous
+avons pour vous et votre respectable famille; et pour en agir
+franchement, nous allons vous satisfaire en quelques mots.
+
+Monsieur que vous voyez là est le capitaine du brick _l'Aimable-Zéphyr_,
+actuellement mouillé dans le port du Hâvre. Sans vouloir ici vanter mon
+ami, je puis dire que c'est un des plus honnêtes et des plus dignes
+capitaines que l'on puisse trouver dans toute la France et sur les mers
+que nous parcourons ensemble depuis dix ans. Quant à l'identité de la
+personne, voici ce qui vous la prouvera: veuillez seulement jeter un peu
+les yeux sur ces papiers. L'un est le brevet de capitaine au long cours
+du capitaine Sautard, l'autre est la feuille de route qu'on lui a donnée
+au Hâvre pour se rendre à Paris. Les titres et les qualités du capitaine
+de _l'Aimable-Zéphyr_ y sont mentionnés ainsi que le signalement de
+l'individu en question.
+
+Quant à moi, je vous dirai, à moins que le capitaine Sautard ne veuille
+se charger de vous faire mon éloge, que je suis négociant marin,
+naviguant un peu pour mon plaisir et un peu pour augmenter la fortune
+dont je jouis.
+
+Ma probité est connue, et je ne crains pas d'être démenti sur cet
+article, dans les quatre parties du monde. Voici au reste des lettres
+qui me sont adressées par des fabricans de Paris chez lesquels j'ai
+l'habitude de prendre des objets de pacotille pour former les cargaisons
+que je vais vendre au loin.
+
+Vous pourrez faire prendre chez ces marchands-là mêmes toutes les
+informations qui vous paraîtront utiles sur mon compte. Je suis de
+Narbonne, et ces papiers-ci vous le prouveront. La riche parente au
+service de laquelle je destine vôtre fille est une femme fort répandue
+dans le pays où elle vit; une fois que vous aurez obtenu sur moi les
+renseignemens que vous paraissez désirer, j'espère qu'il me suffira de
+répondre d'elle pour que vous n'ayez plus aucune crainte à concevoir....
+Mais jusque-là nous vous donnerons le temps de réfléchir, et si, comme
+je n'en doute pas, nous vous inspirons la confiance que nous méritons,
+les quinze cents francs vous seront comptés sur-le-champ, et quelques
+jours après votre aimable fille _s'embarquera_... dans la diligence qui
+devra la conduire à Narbonne.
+
+Les deux amis, après cette petite exposition de leurs projets, s'en
+allèrent, laissant la famille Renaud réfléchir sur la bizarrerie et
+aussi sur les avantages de cette proposition foudroyante.
+
+Les informations prises sur le subrécargue furent satisfaisantes. Les
+quinze cents francs d'arrhes qu'il proposait firent aussi leur effet. Le
+père et la mère Renaud paraissaient ne pas vouloir se séparer de leur
+fille bien-aimée; mais celle-ci, résolue à s'immoler pour ses parens,
+combattit avec tant de chaleur la répugnance qu'ils avaient à la voir
+s'éloigner d'eux, qu'elle finit par les décider à accepter le sacrifice
+qu'elle offrait à leur mauvaise fortune. Mais combien, après cet effort
+de vertu et de courage, pleura la pauvre fille, quand une fois elle se
+sentit dégagée de la contrainte qu'elle s'était imposée pour abuser son
+père et sa mère sur sa résignation apparente!
+
+Lorsque le capitaine et le subrécargue revinrent pour recevoir la
+réponse, qu'ils avaient eu la délicatesse d'attendre deux jours, ils
+trouvèrent la jeune personne décidée et ses parens à peu près
+consentans, mais ils crurent s'apercevoir que Joséphine avait beaucoup
+pleuré. Ils jugèrent à l'émotion de la bonne mère et du vieux père qu'il
+n'y avait pas de temps à perdre et qu'il fallait profiter de la
+circonstance en brusquant le départ. Les quinze cents francs furent
+comptés. On fit semblant de prendre un passe-port pour Narbonne.
+Joséphine reçut, en adressant une fervente prière au ciel, la
+bénédiction de ses parens éplorés; et remplie de l'enthousiasme et de la
+résignation d'une martyre, elle quitta l'asile de sa pauvre famille,
+pour s'embarquer dans la diligence du Hâvre....
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+La traversée.
+
+
+Le trajet de Paris au port de mer fut assez triste, même pour les deux
+marins qui croyaient tenir sous leur main la proie qu'ils s'étaient
+promise en arrivant dans la capitale. Joséphine était silencieuse et
+recueillie. Elle paraissait prier quand ses deux compagnons de route ne
+songeaient qu'à l'égayer en lui adressant la parole ou en causant entre
+eux. Elle n'avait emporté avec elle qu'une petite malle d'effets et
+quelques volumes, parmi lesquels le capitaine avait remarqué un livre de
+prières. Bon! s'était dit notre marin observateur, la jeune personne est
+dévote, «nous lui soufflerons deux mots pour notre compte.» Le capitaine
+se trompait, comme on le verra par la suite.
+
+Il fallut passer quelques jours au Hâvre, en attendant que
+_l'Aimable-Zéphyr_ se trouvât prêt à reprendre la mer. Pendant ce temps,
+les pacotilleurs s'ingénièrent à rendre le séjour de la ville aussi
+agréable que possible à leur future passagère. Ils lui proposèrent
+d'abord le spectacle, et elle refusa obstinément de prendre les
+distractions qu'on lui offrait. Renfermée dans le petit appartement
+qu'on lui avait retenu dans un hôtel fort modeste, elle ne s'occupait
+qu'à de petits ouvrages d'aiguille, ou à lire les livres qu'elle avait
+eu soin d'emporter avec elle pour charmer les ennuis du long voyage
+qu'elle se préparait à faire. Le jour du départ arriva enfin, et
+Joséphine, transportée à bord du navire qui allait l'enlever si loin de
+son pays, se vit bientôt exilée sur les flots au milieu d'une troupe de
+marins qu'elle voyait pour la première fois, et entre un gros capitaine
+et un fat de subrécargue qu'elle connaissait à peine.
+
+Un petit espace environné d'une toile à voile lui avait été réservé à
+bord, entre la cabane du capitaine et celle de M. Laurenfuite. C'était
+là sa chambre, son boudoir. Une simple toile à voile pour toute barrière
+contre l'audace ou les desseins de deux hommes, arbitres suprêmes sur
+les mers du destin et de la vie des êtres rassemblés à bord de leur
+navire.... Quelle situation que celle de la naïve Joséphine! Une
+Lucrèce, armée de sa farouche vertu et de son poignard, en aurait frémi.
+Mais la jeune fille pensait à peine qu'il y eût quelque danger pour
+elle, si faible et pourtant si résignée, pour elle qui chaque soir et
+chaque matin adressait son humble prière au ciel, pendant que M.
+Laurenfuite grattait sa profane guitare, et que le capitaine Sautard
+jurait à faire tomber le ciel sur sa tête impie!
+
+Les premiers jours de mer se passèrent sans que les trois commensaux de
+la chambre causassent beaucoup ensemble. A bord des navires, il faut que
+quelque événement un peu important rapproche les individus les uns des
+autres par le sentiment du danger commun, pour que la connaissance se
+fasse vite entre gens que le hasard a réunis dans l'espace de quelques
+pieds carrés. Mais aucun événement grave n'était arrivé à
+_l'Aimable-Zéphyr_ depuis son départ du Hâvre. Le vent d'est avait
+continué à souffler avec régularité et sans violence, jusque sur les
+côtes du Portugal. La mer n'avait pas cessé d'être belle et le ciel
+serein. A midi, le capitaine descendait pour faire son point avec une
+certaine solennité, afin d'essayer à intéresser la passagère au travail
+important à la suite duquel il pouvait dire avec un air d'importance:
+_Aujourd'hui nous sommes là. Depuis notre départ nous avons fait tant de
+lieues, et dans tant de jours, si la brise continue, nous serons à
+Sierra-Leone._ Mais la discrète Joséphine, pénétrant mal les intentions
+coquettes du capitaine, le laissait faire le savant sans lui offrir
+l'occasion désirée de déployer sa science ou de signaler sa galanterie.
+
+Le séducteur Laurenfuite, croyant avancer ses affaires personnelles par
+des moyens plus victorieux que ceux dont pouvait disposer son émule en
+bonnes fortunes, avait déjà fait grincer sa guitare, comme on le pense
+bien. Les romances tendres et passionnées avaient même été assez bon
+train. Mais quelque bonne opinion qu'eût le traître sur l'infaillibilité
+de son art et sur l'effet irrésistible de son amabilité, il avait été
+forcé de convenir que jusque-là la petite passagère n'avait donné aucun
+signe de sensibilité qui l'autorisât à penser qu'elle dût le traiter
+plus favorablement que le capitaine. Un siége en règle sera peut-être
+nécessaire pour la réduire, dit-il un soir à son ami en faisant le quart
+avec lui, et je crains bien d'être obligé de faire jouer la mine et
+sauter la place.
+
+--Comment! jouer la mine? s'était écrié vivement le capitaine; est-ce
+que par hasard vous voudriez employer la force?
+
+--Non pas du tout, j'en suis incapable, et jamais, Dieu merci, je n'ai
+eu besoin de recourir à cette extrémité. Vous avez mal compris la
+métaphore; je voulais dire que, nous assiégeans, nous serons peut-être
+forcés de nous entendre pour triompher loyalement de la beauté.
+
+--A la bonne heure, et je ne demande pas mieux que de m'y prendre
+loyalement; car, voyez-vous bien, malgré ma chose pour le sexe, je ne
+voudrais pas qu'il fût dit que j'aie employé près de cette jeunesse, que
+nous avons embarquée en pacotille, un procédé qui ne fût _pas loyal et
+marchand_.
+
+--Je suis là-dessus entièrement de votre avis, mon cher capitaine, et
+j'oserais même dire qu'à cet égard je me ferai gloire de pousser le
+scrupule aussi loin que vous. D'ailleurs, il y a dans un opéra une
+ariette qui dit que pour triompher de la beauté, il faut faire la guerre
+avec franchise; et les chansons, comme vous le savez, ont toujours fait
+la règle de ma conduite. Un couplet, pour un chanteur de ma façon, c'est
+le meilleur précepte de morale que l'on puisse suivre. Mais ne serait-il
+pas déshonorant pour nous, et pour moi surtout qui ai quelque raison
+peut-être d'avoir certain amour-propre en fait de femmes, que le morceau
+de prince que nous avons été chercher à Paris pour réchauffer les pieds
+d'un gouverneur anglais, nous passât raide comme balle à deux doigts du
+nez?
+
+--Déshonorant, non, ce n'est pas le mot; mais un peu _marronant_, oui.
+
+--Est-ce à nous, marins et négocians, condamnés par état à tant de
+privations à la mer, de nous montrer abstinens comme des chartreux,
+quand nous tenons là, sous notre main, la plus jolie petite femme, qui
+ne demande pas mieux peut-être que d'être séduite?
+
+--Oui, je sais bien que nous ne sommes pas des chartreux, et je crois
+même sentir le contraire, pour ma part du moins. Mais sans faire ici _la
+bégueule_, je vous dirai que j'ai, non pas des scrupules, Dieu m'en
+préserve! mais un certain éloignement pour tout ce qui nous ferait
+oublier ce que nous devons à une jeune fille faisant partie de notre
+chargement.
+
+--A cette petite brune? nous lui devons, je le sais, des égards en
+premier lieu, et en second lieu de l'amour, et puis voilà tout. Oh!
+l'amour, l'amour! Dieu de Dieu!
+
+--De quelque manière que vous envisagiez la chose, notre passagère, au
+bout du compte, doit être au moins regardée comme une marchandise en
+commission, qu'il est de notre devoir de rendre à bon port, _bien
+ficelée et bien conditionnée_, telle enfin que nous l'avons reçue et
+telle qu'elle est portée sur le _connaissement_.
+
+--Eh bien! pensez-vous donc qu'en faisant la cour à notre pacotille de
+dix-huit ans, nous risquions de l'_avarier_ et de nuire à la livraison
+que nous nous sommes engagés à faire au gouverneur?
+
+--Non; mais selon moi, le plus sûr est de ne pas toucher à la
+marchandise, quelle qu'elle soit, pendant la traversée.
+
+--Et selon moi, le plus sûr est d'y toucher pour mieux en connaître la
+qualité. Au surplus, mon cher capitaine, vous me permettrez de vous
+faire remarquer que vos scrupules arrivent un peu tard et dans une
+occasion où je dirai même qu'ils doivent me paraître hors de saison. Ne
+vous souvient-il donc plus de ces douze pipes de Ténériffe dont vous
+fîtes si simplement, il n'y a encore que quelques mois, quinze bonnes
+pipes de Madère, et de ces barils de boeuf salé que nous sûmes si bien
+dédoubler pour remplir, disiez-vous, la moitié de ce précepte de
+l'Évangile, que vous arrangiez pour la circonstance en me répétant à
+chaque baril: _décroissez_ et _multipliez_?
+
+--Pardieu, je sais peut-être aussi bien que vous ce que j'ai fait dans
+les temps, mais la circonstance n'est plus la même. Une jeune innocente
+n'est pas une pipe de Ténériffe, et encore moins un baril de boeuf salé.
+On dédouble le baril sans s'exposer à perdre la marchandise, au lieu
+qu'avec une passagère, on s'expose....
+
+--Je vous entends; vous voulez vous sanctifier sur vos vieux jours?
+
+--Me sanctifier!... que le diable m'emporte si jamais j'en ai eu l'idée!
+
+--Eh bien! pourquoi vous refuser à tenter l'abordage quand vous vous
+trouvez par le travers de cette jolie corvette?
+
+--Pourquoi? pourquoi?... Avec vous il semblerait qu'il n'y eût qu'à se
+baisser pour en prendre. Et, si cette jolie corvette refusait
+l'abordage?
+
+--Bah! laissez-moi donc, avec un vieux manoeuvrier comme vous....
+
+--C'est justement parce que je suis _un vieux manoeuvrier_ que je
+désespérerais de réussir à jeter mes grappins à bord.
+
+--Vous vous trompez. La plupart des femmes préfèrent les hommes d'un
+certain âge aux jeunes et indiscrets étourneaux.
+
+--Oui, je sais bien; les femmes disent qu'elles n'aiment que les hommes
+d'un certain âge, pour mieux détourner l'attention que l'on porterait
+aux jeunes gens qu'elles aiment en cachette. Mais quand on arrive au
+fait avec elles, elles repoussent les vieux pour se faire une réputation
+de vertu à bon marché. Il y a long-temps, monsieur Laurenfuite, que nous
+connaissons ces couleurs-là.
+
+--Allons, je vois décidément que vous caponnez.
+
+--Que je caponne, moi!
+
+--Oui, que vous caponnez.
+
+--Apprenez que jamais je n'ai caponné devant qui ou quoi que ce soit,
+pas même devant une femme, si bien élevée qu'elle pût être!
+
+--Oh! sans doute, devant un boulet de canon ou sous le coup d'une hache
+d'abordage; mais devant la beauté, c'est un cas différent, les moyens
+n'y sont plus.
+
+--C'est justement ce qui vous trompe; les moyens y sont encore comme si
+je n'avais que vingt ans, et c'est moi qui vous le dis.
+
+--Oui, mais le difficile serait de le prouver.
+
+--Et que faudrait-il donc faire pour vous le prouver, s'il vous plaît?
+
+--Parbleu! ce qu'il faudrait faire? Il me semble vous avoir mis assez
+sur la voie. Il faudrait....
+
+--Attaquer cette jeune fille, peut-être.
+
+--Et mais, sans doute!
+
+--Et vous voulez que ce soit moi qui commence le feu?
+
+--N'est-ce pas à vous qu'appartient l'honneur du premier pas, en votre
+qualité de capitaine?
+
+--Et vous essaierez ensuite, si je suis obligé d'amener mon pavillon
+dans l'engagement?
+
+--Je ferai plus que d'essayer: je serai là pour vous venger ou me faire
+couler à fond, bord à bord avec l'ennemi.
+
+--L'ennemi! Ce n'est pas là un ennemi bien redoutable. Voyez plutôt
+comme elle est jolie, avec son petit bonnet et sa colerette si propre et
+si bien repassée! A-t-elle donc du talent au bout des doigts, cette
+chère petite.... D'abord, moi, je vous préviens qu'une fois lancé,
+j'irai de suite au positif, comme c'est ma maxime et mon habitude.
+
+--Justement, c'est ce qu'il faut avec les innocentes. Quand on est
+assez bon pour leur laisser entrevoir le danger, elles se regimbent
+comme des petites lionnes; mais quand elles ne s'aperçoivent du péril
+que lorsqu'il est passé, elles pleurent comme des Madeleines, mais elles
+pardonnent, ou bien elles ne pardonnent pas, mais le plus fort est fait
+du moins, et l'on n'a plus de reproches à se faire....
+
+Tenez, je crois que le moment est favorable pour l'attaque, et
+l'occasion est une chose qu'il ne faut jamais laisser échapper.... Elle
+est justement seule dans la chambre.... Le timonnier qui se trouve à la
+barre et qui pourrait vous entendre est sourd comme un pot: c'est le
+gros Pieril.... Tout vous sourit et semble vous inviter à livrer
+l'assaut. Moi, pour plus de sûreté pendant le colloque, je me promènerai
+sur les passavans, en faisant le quart et en veillant avec attention à
+ce que le mousse et le cuisinier ne descendent pas dans la chambre au
+moment du coup de feu.... Allons, mon capitaine, voici l'instant de
+montrer du courage, descendez.
+
+--Descendez! descendez! C'est bien facile à dire cela.... mais si vous
+étiez à ma place, les jarrets vous trembleraient peut-être aussi
+joliment qu'à moi.
+
+--Eh! que diable, mon tour ne viendra-t-il pas aussi bientôt! Allons
+donc, voyons, affalez-vous dans l'escalier, et bonne chance!
+
+--Ah! si vous ne m'aviez pas dit que je _caponnais_, je vous donne bien
+ma parole que jamais je n'aurais eu l'idée de faire le galant avec aussi
+peu de goût que j'en ai aujourd'hui pour la faribole!
+
+Le capitaine, en prononçant ces derniers mots du haut de l'escalier, se
+laissa doucement glisser dans la chambre par l'effet de son propre
+poids, beaucoup plus que par suite d'une volonté bien arrêtée; et il
+disparut bientôt aux yeux de Laurenfuite, qui se réjouit de savoir
+enfin son gros séducteur lancé sur le théâtre de ses exploits futurs.
+
+Notre subrécargue, tout en se promenant à grands pas entre le grand mât
+et le mât de misaine, s'attendait à voir bientôt reparaître le capitaine
+un peu déconcerté de l'accueil que, selon toute apparence, devait lui
+faire la jeune passagère. M. Laurenfuite, en Céladon expérimenté, avait
+compté sur la gaucherie de son rival pour former un contraste avantageux
+avec la manière galante dont il se proposait d'aborder sa victime, quand
+arriverait l'instant de l'immoler. Il n'avait d'ailleurs engagé le
+capitaine à tenter quelque chose auprès de Joséphine, que pour le
+couvrir de ridicule aux yeux de l'aimable fille, et pour faire briller
+plus sûrement les avantages qu'il croyait posséder sur le pauvre
+Sautard. Mais à son grand étonnement et contre son attente, il s'aperçut
+que celui-ci tardait un peu à revenir sur le pont, et la peur de voir
+l'événement tromper ses prévisions commença à l'agiter tout de bon.
+
+Que dois-je penser, se dit-il en prêtant inutilement l'oreille à ce qui
+se passait en bas, que dois-je penser du retard de ce vieux loup de mer?
+Voilà bientôt un quart d'heure qu'il s'est laissé tomber dans la
+chambre, et rien n'annonce encore qu'il ait été mal accueilli par cette
+petite grisette.... J'ai beau chercher à saisir quelque chose de leur
+conversation, et je n'entends que le murmure confus de leurs voix....
+Est-ce que par hasard...! Oh! non, la chose est impossible!... Mais il y
+a si peu de choses impossibles avec les femmes, qu'il ne faudrait pas
+trop s'étonner peut-être.... Et moi encore, qui croyais plaisanter en
+promettant à Sautard un plein succès auprès de cette innocente de la
+rue Saint-Jacques!... Allons, s'il en est ainsi, il faudra bien s'en
+consoler et attendre mon tour, ce qui ne sera pas difficile, il est
+vrai. Mais qui aurait jamais cru qu'un Joconde de cette trempe, et une
+Agnès de cette façon!...
+
+Notre galant désappointé en était rendu à cet endroit de ses
+calomnieuses réflexions, lorsqu'il entendit dans l'escalier de la
+chambre un bruit qui lui annonça l'apparition prochaine de son rival.
+Aussitôt, en effet, il entrevit la tête du capitaine sortant comme d'une
+trappe, du capot de l'arrière. La physionomie de Sautard lui parut avoir
+pris une expression toute particulière: ses yeux étaient rouges comme
+s'ils avaient pleuré, sa bouche, contractée dans sa partie inférieure,
+semblait encore offrir l'indice d'une vive et récente émotion, et son
+front cependant portait plutôt l'empreinte d'un sentiment de
+satisfaction, que l'apparence d'une impression pénible. En le voyant
+avec un air si équivoque et une figure si étrange, le subrécargue
+impatient crut devoir l'interroger sur le résultat d'une tentative qui
+l'intéressait si fort....
+
+--Eh bien! lui dit-il à demi-voix en s'approchant du capot dont le brave
+homme semblait avoir oublié de dégager ses jambes, quoi de nouveau,
+capitaine?
+
+--Repoussé avec perte, mon ami!
+
+--Et comment donc cela?
+
+--Comment? ma foi je serais bien embarrassé de vous le dire, tant je
+suis encore étourdi de ce qui s'est passé en bas entre cette jeune fille
+et moi. Je ne sais en vérité pas où j'en suis. Tout ce que je crois
+savoir de certain, c'est que j'ai été obligé de mettre mon grand hunier
+sur le mât et de me laisser culer pour éviter des avaries.
+
+--Mais encore, comment se fait-il que vous soyez resté aussi long-temps
+dans la chambre pour si peu de chose?
+
+--Je n'en sais ma foi rien.
+
+--Lui avez-vous parlé?
+
+--Parbleu, si je lui ai parlé! la belle question! Elle aussi m'a parlé,
+et du bon coin encore.
+
+--Et que vous a-t-elle dit?
+
+--Elle m'a dit les choses les plus touchantes du monde, avec un air, oh!
+avec un air que je n'oublierai jamais, quand bien même je vivrais cent
+ans. Mon ami, c'est une fille qui a bien des moyens!
+
+--Et quelles choses si touchantes a-t-elle pu vous dire?
+
+--Ah! attendez donc! ces choses-là se comprennent bien, mais on ne les
+retient pas dans sa tête comme une règle d'arithmétique.... Autant que
+je puis cependant m'en rappeler, elle m'a dit, en se jetant presque à
+mes pieds.... Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre fille
+qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à vous
+comme à un père!
+
+--Et qu'avez-vous fait alors?
+
+--Ce que j'ai fait?... Ma foi! je crois que je me suis mis à pleurer
+aussi.
+
+--A pleurer, en voilà bien d'une autre à présent! Vous avez pleuré,
+vous?
+
+--Et pourquoi pas? Parbleu, j'aurais bien voulu vous y voir, vous qui
+faites tant le crâne!
+
+--Je n'aurais toujours pas pleuré, je vous en donne bien ma parole.
+
+--Vous n'auriez pas pleuré! C'est bien facile à dire; mais si vous aviez
+vu ses beaux grands yeux si supplians et ses jolies petites mains si
+gentiment jointes vers moi.... Non, le diable m'emporte, je crois qu'il
+est impossible de repousser le _compliment_ avec plus de dignité et de
+gentillesse que cette gaillarde-là. J'en suis encore tout sens dessus
+dessous et tout enchanté à la fois, tel que vous me voyez....
+
+--C'est ma foi bien la peine.... Mais enfin, pour qu'elle se soit
+exprimée de la sorte avec vous, il faut nécessairement que vous ayez
+tenté quelque chose, quelque petite chose au moins, auprès d'elle.
+
+--Sans doute que j'ai tenté quelque chose! Elle travaillait à la couture
+quand je suis descendu. C'était justement un de mes gilets qu'elle me
+raccommodait par complaisance, mon grand gilet jaune gaufré, vous savez
+bien?
+
+--Oui, très-bien, et après?
+
+--Après j'ai commencé, en lui parlant de l'aiguille qu'elle maniait avec
+tant d'élégance, à lui prendre le genou. Elle a d'abord souri, en me
+repoussant la main avec un air qui m'a fait peine, car elle souriait
+d'une façon qui m'a donné à penser qu'elle allait pleurer.
+
+--Et puis après?
+
+--Après, j'ai voulu aller au positif, et j'ai cherché à l'embrasser à la
+bonne matelote. C'est alors qu'elle s'est levée la larme à l'oeil, comme
+j'avais déjà cru m'en apercevoir, et qu'elle m'a dit avec le ton que je
+vous ai raconté: _Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre
+fille qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à
+vous comme à un père!_
+
+--Oui, je sais, vous l'avez déjà dit. Et ensuite?
+
+--Ensuite?... Ma foi, je l'ai embrassée de tout mon coeur, mais pas
+comme je voulais le faire la première fois, au moins.... Alors, la
+pauvre petite voyant mon air tout bonasse, et s'apercevant que j'avais
+aussi la larme à l'oeil, m'a serré la main et m'a sauté au cou, comme si
+j'avais été son père.... Moi qui n'y entends pas plus malice que cela,
+je lui ai crié:
+
+Morbleu! vous êtes une brave fille, et celui qui vous insultera aura
+affaire à moi!
+
+En sorte que de fil en aiguille la conversation s'est établie entre
+nous, mais sur le pied le plus honnête.... Si bien que contens l'un de
+l'autre à la suite de cet entretien, je suis monté sur le pont pour
+prendre l'air, car je sens que j'en avais fièrement besoin.
+
+--Eh bien, mon pauvre capitaine, vous pouvez vous vanter d'avoir fait là
+une jolie besogne!
+
+--Mais pas si mauvaise, peut-être. Je suis plus satisfait de moi dans le
+moment actuel que si j'avais trouvé auprès de cette petite _le positif_
+que vous m'aviez envoyé y chercher.
+
+--Vous avez gâté entièrement votre affaire, et peut-être bien la mienne
+par dessus le marché.
+
+--Peu m'importe! je n'ai pas du moins attenté à l'honneur de cette
+pauvre enfant.
+
+--Oui, mais à présent vous ne pourrez plus vous vanter de n'avoir jamais
+eu des scrupules.
+
+--C'est vrai: je m'en suis senti, des scrupules, pour la première fois
+de ma vie. Que voulez-vous? on n'est pas toujours maître de soi. Ça vous
+arrive souvent à bord, comme un boulet de trente-six, sans crier _gare_
+ni _veille au grain_! Au surplus, voyez-vous, je ne me repens pas de ce
+que j'ai fait, au contraire même, je m'en félicite, et si j'étais à
+recommencer, je recommencerais, et rondement encore!
+
+--Parbleu, je le crois bien. Il ne manquerait plus que cela à présent!
+Vous n'avez rien fait!
+
+--Eh bien! c'est justement ce dont je suis tout glorieux; c'est de
+n'avoir rien fait que je me trouve ravi.
+
+--Demain, ou après-demain au plus tard, je réparerai votre gaucherie
+auprès de la beauté. Vous m'avez rendu, il est vrai, mon rôle un peu
+difficile; mais c'est égal. En laissant passer le temps nécessaire pour
+effacer la mauvaise impression qu'a dû laisser votre malheureuse
+tentative, je trouverai peut-être encore la place bonne. Et d'ailleurs,
+avec de l'audace et toujours de l'audace, on raccommode bien des choses
+auprès des femmes. C'est près d'elles surtout que le proverbe latin est
+vrai et trouve admirablement son application avec des variantes:
+
+ _Audaces FEMINA juvat._
+
+--Oh! si vous vous lancez dans le latin, je n'en suis plus, et je vous
+laisse, tout à votre aise, filer votre noeud. Mais cependant je mets une
+petite condition à la liberté entière que je dois vous accorder dans
+cette affaire, qui me regarde un peu en ma qualité de capitaine et de
+maître, après Dieu, à bord de ce navire.
+
+--Et quelle condition, s'il vous plaît?
+
+--C'est que vous ne pousserez pas cette innocente jusque dans ses
+derniers retranchemens.
+
+--De quels retranchemens voulez-vous parler?
+
+--Mais des retranchemens ordinaires en pareille circonstance; cela
+s'entend.
+
+--C'est que cela ne s'entend pas du tout, au contraire.
+
+--Quand je dis _dans ses derniers retranchemens_, je veux dire que vous
+ne pousserez pas les choses _in extremis_.
+
+--Ah! voilà que vous parlez latin aussi?
+
+--Et morbleu oui, puisque vous faites semblant aujourd'hui de ne pas
+entendre le français. En vérité, je crois que vous finiriez par me
+faire dire des bêtises, tant vous paraissez vouloir me taquiner depuis
+une heure!
+
+--Voyons, mon brave capitaine, ne nous fâchons pas pour si peu de chose.
+Vous paraissez maintenant craindre que je ne pousse les choses trop
+loin. Eh bien! je me sens de si bonne composition, que, par déférence
+pour vous, je vous promets de ne pas employer les grands moyens auprès
+de la petite, et de ne me laisser aller qu'à la plus simple séduction.
+Car vous entendez bien que si elle se montre favorable à mes petites
+avances, je ne pourrai pas, en bonne conscience, faire ce qui s'appelle
+le cruel; ce serait ridicule.
+
+--Si ce n'est que cela, je suis tranquille et complètement rassuré sur
+les suites de l'action.
+
+--Rassuré! rassuré! Il faudra voir si vous aurez eu sujet de l'être.
+
+--J'en mettrais certes déjà ma main au feu.
+
+--Et moi, à votre place, je ne voudrais même pas risquer un de mes
+doigts à la chandelle. Oh! les femmes, les femmes, mon cher
+capitaine!...
+
+--Les femmes! les femmes! tant qu'il vous plaira, et ce n'est pas une
+raison ça! car je pourrais bien vous répondre aussi en parlant des gens
+qui ne doutent de rien: Oh! les hommes, les hommes, mon cher
+subrécargue!
+
+--Eh bien! nous verrons! et puisque vous mettez mon amour-propre en
+jeu....
+
+--Votre amour-propre perdra la partie. C'est moi qui vous le cautionne.
+
+--C'est ce que la suite nous apprendra, et la suite va venir.
+
+--Oui, c'est ce que la suite nous apprendra, comme vous le dites. Mais
+chut, voici la pauvre innocente qui monte sur le pont. Il ne faut pas
+que nous ayons l'air de nous être entretenus d'elle, cela
+l'embarrasserait et moi aussi, car je me sens encore tout embarbouillé
+de la scène désagréable qui vient d'avoir lieu.
+
+Deux jours se passèrent avant que le séduisant subrécargue crût devoir
+livrer l'assaut à la beauté qu'il voulait réduire. L'affaire, selon lui,
+quelque bonne opinion qu'il eût de son amabilité et de son expérience,
+devait être vive, et il jugea à propos de bien combiner son plan pour
+être plus sûr de réussir dans l'application des moyens qu'il se
+proposait de mettre en oeuvre dans cette occasion.
+
+Le matin du jour fatal, Laurenfuite se toiletta un peu plus que de
+coutume. Dès la veille, il avait pris un air mélancolique et sombre,
+destiné à produire sur le coeur de la jolie passagère un effet
+préliminaire favorable à ses projets. A déjeûner et à dîner il avait
+peu mangé devant elle, croyant l'amener à lui faire demander des
+nouvelles de sa santé; mais Joséphine, très-peu inquiète de l'état
+d'abattement que feignait le troubadour, n'avait seulement pas songé à
+remarquer l'altération que paraissaient avoir subie sa physionomie et
+son appétit. La guitare même du subrécargue était restée suspendue sur
+la cloison de sa chambre, sans qu'il pensât à la faire gémir comme
+d'ordinaire, et sans que sa future victime se plaignît du silence de
+l'impitoyable musicien.
+
+Quant au capitaine Sautard, plus attentif que Joséphine à tout ce qui se
+tramait contre elle, il s'alarmait tout de bon des préparatifs de
+l'attaque que son ami se disposait à livrer à l'inexpérience de la jeune
+personne. Vingt fois il avait été sur le point de lui révéler en secret
+les projets formés contre son repos; mais vingt fois aussi un motif de
+loyauté et de délicatesse l'avait retenu dans les bornes de la
+discrétion qu'il avait promise à son rival. Il se résigna à attendre le
+moment du péril, en faisant des voeux pour celle qui était bien loin de
+se croire exposée à tomber dans le piége que la fatuité voulait tendre à
+son ingénuité.
+
+Quand le beau subrécargue jugea que le moment d'entrer en campagne était
+arrivé, il réclama du capitaine le service qu'il lui avait rendu en se
+tenant en sentinelle sur le pont pendant sa conversation avec la
+passagère. Le capitaine, quelque désagréable que fût devenu pour lui le
+rôle qu'il avait à remplir, ne put rien refuser, et il s'engagea à
+éloigner du gaillard-d'arrière les importuns qui pourraient venir
+troubler le tête-à-tête qu'il redoutait tant pour la petite. Laurenfuite
+descendit donc à son tour dans la chambre d'où le pauvre Sautard était
+revenu si troublé et avec une si drôle de mine deux jours auparavant.
+
+Joséphine lisait attentivement un petit livre lorsque notre séducteur
+s'avança vers elle, l'air toujours abattu, la physionomie toujours
+altérée. Il débuta par un gros soupir, sans que les yeux de la petite
+quittassent la page sur laquelle ils étaient fixés. Le galant toussa
+deux ou trois fois sans pouvoir arracher la liseuse à la préoccupation à
+laquelle elle paraissait livrée. Pour attirer enfin son attention sur
+lui, il tomba à ses pieds avec tous les signes visibles d'un désespoir
+amoureux. Plus surprise que troublée de ce mouvement imprévu, Joséphine
+allait demander à Laurenfuite la raison d'une façon aussi singulière de
+l'aborder, lorsqu'un coup de roulis dérangea tellement la pose
+sentimentale de l'amant désespéré, que le pauvre diable alla heurter
+avec violence sur une des cloisons de la chambre. Force lui fut de
+reprendre son attitude ordinaire, et de renoncer à attendrir la beauté
+en se prosternant de nouveau à ses genoux. Mais supérieur au petit
+contre-temps qu'il venait d'éprouver, il ne perdit pas un instant, et
+d'une main tremblante il remet à la belle une déclaration en forme,
+qu'il avait passé une partie de la nuit à composer avec le secours de
+_la Nouvelle-Héloïse_. Joséphine, sans attacher à cet acte si étrange
+pour elle plus d'importance qu'il ne paraissait en mériter, s'empare du
+tendre poulet, qu'elle lit à haute voix et en riant comme une folle de
+l'effet du coup de roulis. Le subrécargue, un peu démonté de cette
+manière inusitée d'accueillir l'aveu sur lequel il avait fondé les plus
+flatteuses espérances, demande à la jeune rieuse le motif qui peut ainsi
+exciter son hilarité.
+
+--Je ris, lui répond-elle en partant d'un éclat de rire plus fort que
+les précédens, non pas de l'honneur que vous voulez sans doute me faire,
+monsieur, en me déclarant votre amour, mais du rapport étonnant qui
+existe entre ce que je lisais et ce qui m'arrive aujourd'hui....
+
+--Ce que vous lisiez, mademoiselle, est donc bien gai, ou peut-être
+trouvez-vous ce que j'ai fait bien ridicule!
+
+--Ridicule! oh! non, monsieur, ce n'est pas le mot.... Mais c'est
+que.... Excusez-moi, je vous en prie, si je ne puis m'empêcher encore de
+rire....
+
+--Tant qu'il vous plaira, pour peu que cela vous fasse plaisir. Mais y
+aurait-il de l'indiscrétion à vous demander ce que vous lisiez?
+
+--De l'indiscrétion? aucune, je vous assure; je vous demanderai même la
+permission de mettre sous vos yeux le passage qui m'occupait lorsque
+vous êtes....
+
+--Oui, achevez, lorsque je me suis mis à vos genoux.... n'est-ce pas...?
+Ne vous gênez pas, le plus fort est fait....
+
+--Non pas, je voulais dire lorsque vous êtes tombé....
+
+--Eh bien oui! lorsque je suis tombé par terre au coup de roulis....
+Mais voyons donc ce passage, puisque vous voulez bien permettre....
+
+L'amoureux prit le livre et parcourut des yeux la page que Joséphine lui
+indiquait du bout du doigt; il lut:
+
+«La rudesse et la colère ne sont pas toujours, pour les femmes honnêtes,
+le moyen le plus sûr et le plus victorieux de repousser les tentatives
+qui offensent leur vertu ou leur pudeur. Il est souvent plus facile de
+s'indigner contre l'audace des séducteurs que de les déconcerter de
+manière à leur ôter l'envie de renouveler leurs attaques imprudentes.
+J'ai connu une femme très-sensée qui se débarrassa des importunités d'un
+fat que toutes ses rigueurs n'avaient pu rebuter jusque-là, en prenant
+le parti de rire comme une folle à chaque déclaration que le galant
+renouvelait. Une autre dame du monde trouvait que que la recette la plus
+merveilleuse pour se préserver des attaques de ces insectes de la
+société qui veulent flétrir toutes les réputations, était de bâiller
+quand ils osaient parler trop ouvertement de leur amour ou de leur
+insolent martyre. Les hommes qui font métier de triompher de toutes les
+femmes sont cuirassés d'avance contre l'indignation qu'ils allument
+quelquefois dans l'âme de celles qu'ils veulent déshonorer; mais ce
+qu'ils ne dédaignent jamais, c'est le ridicule qu'ils excitent, et le
+mépris qu'ils inspirent aux honnêtes personnes du sexe.»
+
+--Et vous lisez des livres comme cela? s'écria le vainqueur humilié en
+rendant le volume à Joséphine.
+
+--Mais il me semble, répondit-elle, qu'on peut y trouver d'utiles
+leçons.
+
+--Et voilà donc le motif pour lequel vous avez ri aux éclats en recevant
+ma déclaration?
+
+--Le livre conseille de rire ou de bâiller.
+
+--Et vous avez ri.
+
+--Auriez-vous mieux aimé que j'eusse bâillé?
+
+--Allons, mademoiselle, restons-en là, je vous prie. Je vois maintenant
+à qui je m'adressais. Des innocentes de votre façon, on en trouve
+partout. Vous avez pleuré avec le capitaine Sautard, et vous riez comme
+une idiote avec moi.
+
+--Oui, j'en conviens, j'ai pleuré avec le capitaine, car lui, il
+m'affligeait....
+
+--Et moi, n'est-ce pas, j'ai eu l'avantage de vous égayer?
+
+--Mais à vous dire vrai, un peu.
+
+--C'est fort heureux, ma foi, et j'en suis enchanté; mais au moins, je
+sais maintenant à quoi m'en tenir. A propos, ne perdons pas la tête.
+Faites-moi le plaisir de me rendre la déclaration écrite que j'ai eu la
+sottise de vous faire.
+
+--Mais, monsieur, je crois vous l'avoir rendue à l'instant même où vous
+m'avez fait l'honneur de me la remettre.
+
+--Où donc est-elle?
+
+--Encore entre vos mains, si je ne me trompe.
+
+--Ah! c'est vrai, la voici, et voilà le cas que j'en fais.
+
+--Eh bien! mon ami, s'écria par le capot le capitaine ennuyé d'attendre
+sur le pont; aurons-nous bientôt fini?
+
+--Ah! vous aussi, vous étiez du complot, lui répondit Laurenfuite en
+remontant furieux les escaliers de la chambre.
+
+--Du complot? Non pas, je vous jure. Il n'y a pas de complot dans tout
+cela; mais voilà, si je sais bien compter, plus d'une demi-heure que
+vous me faites faire le quart. Eh bien! comment vous êtes-vous tiré de
+l'abordage?
+
+--Comment? Faites donc l'ignorant maintenant, comme si vous n'étiez pas
+convenu avec cette petite folle de me mystifier?
+
+--De vous mystifier? Ah! Dieu soit loué! Votre mauvaise humeur et vos
+soupçons sur ma connivence avec notre passagère me prouvent que vous
+n'avez pu réussir à rien. N'est-ce pas que cette luronne-là a bien des
+moyens?
+
+--Laissez-moi donc tranquille avec vos moyens, c'est une vraie rouée ou
+une bégueule.
+
+--Bravo! l'amoureux! Repoussé comme moi avec perte, et de deux!
+
+Le subrécargue, livré au dépit d'avoir échoué dans une tentative dont il
+espérait le succès le plus complet, laissa rire, tant qu'il voulut,
+notre gros capitaine qui ne se tenait pas de joie. Résolu à ne plus
+adresser un mot à la victime qui venait de lui échapper, il se promena
+jusqu'au soir sur le pont, sans vouloir même se trouver à dîner en face
+d'elle. Mais pour mieux se venger de ses rigueurs et du singulier
+accueil qu'elle avait fait à sa déclaration, il reprit sa guitare comme
+de plus belle, et pendant toute la nuit il ne cessa de chanter et de
+râcler. Le capitaine Sautard, de son côté, pour dédommager la pauvre
+Joséphine de la persécution à laquelle sa cruauté envers Laurenfuite
+venait de la mettre en butte, redoubla avec elle de soins respectueux
+et de prévenances délicates. Il fit tant enfin que la pauvre fille finit
+par l'aimer, non pas comme un amant, mais comme un ami sincère et
+affectueux. Ce fut entre ces deux hommes si diversement disposés à son
+égard, qu'elle acheva la longue traversée du Hâvre à Sierra-Leone.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Arrivée à Sierra-Leone.
+
+
+_L'Aimable-Zéphyr_ arriva enfin à sa destination, à la grande
+satisfaction des deux spéculateurs et de leur passagère. Le navire se
+trouva à peine mouillé dans le fleuve, que le capitaine et son ami se
+rendirent à terre pour saluer le gouverneur et lui apprendre le succès
+avec lequel ils avaient rempli leur commission en ce qui le concernait
+particulièrement.
+
+--Quelle commission? leur demanda celui-ci, qui avait presque oublié le
+marché passé avec les deux aventuriers.
+
+--Parbleu, répondit le subrécargue, la commission que vous avez bien
+voulu nous confier relativement à une Parisienne!
+
+--Et vous m'avez ramené une Parisienne?
+
+--Jolie comme les amours, douce comme un mouton, et vive... oh! vive
+comme un écureuil.
+
+--Et qui a reçu une fameuse éducation, allez, monsieur le gouverneur!
+
+--Quoi! c'est sans plaisanter! Et vous auriez fait la folie?...
+
+--Dites plutôt le miracle, monseigneur. Mais afin que vous soyez
+entièrement convaincu de la vérité du fait, voici la facture en bonne et
+due forme.
+
+Le gouverneur, à peine revenu de son étonnement, lut le compte suivant
+que le subrécargue avait eu le soin de dresser avant de mettre le pied à
+terre.
+
+DOIT _son excellence le gouverneur de Sierra-Leone à Sautard et
+Laurenfuite, du brick_ l'Aimable-Zéphyr, _pour engagement et livraison
+d'une jeune Parisienne_,
+
+ SAVOIR:
+
+ Voyage à Paris, démarches et
+ insertions aux _Petites-Affiches_. 1,000 fr.
+
+ Avancés faites à la beauté 1,500
+
+ Retour au Hâvre; frais de séjour
+ et menues dépenses 600
+
+ Passage à la chambre 500
+
+ Commission à 10 p. % 360
+
+ Total ci. 3,960 fr.
+
+Il n'y avait plus à en douter: les deux aventuriers venaient de faire
+la folie qu'ils avaient promise au gouverneur, et celui-ci, forcé
+d'acquiescer à l'engagement qu'il avait contracté verbalement, songea à
+reconnaître la marchandise, quelque élevé que lui parût le montant du
+compte qu'on venait de lui présenter.--Puisque le sort en est jeté,
+dit-il à ses vendeurs, je recevrai la jolie Française que vous m'avez
+amenée. Mais je vous assure bien que malgré les brillantes qualités que
+vous lui accordez, j'aurais autant aimé que vous ne vous fussiez pas
+rappelé ce dont nous étions convenus ensemble dans un moment où je
+croyais qu'il ne s'agissait entre nous que d'une plaisanterie. Allons,
+que l'on prépare ma pirogue et que l'on aille me chercher la beauté que
+je vais posséder pour mon argent.
+
+Une élégante pirogue, dont l'arrière était recouvert d'une tente riche
+et légère, partit bientôt du rivage, conduite par six beaux nègres
+brillamment vêtus, pour aller chercher à bord de _l'Aimable-Zéphyr_ la
+triste Joséphine, toute bouleversée du spectacle étrange que
+Sierra-Leone présentait à ses yeux encore si inexpérimentés. Dans ce
+moment d'anxiété, où une nouvelle destinée allait commencer pour elle
+sur une terre si éloignée et si inconnue, l'image de ses parens et des
+lieux de son enfance s'offrit à son âme émue et étonnée, et des larmes
+de regret vinrent mouiller ses paupières, sans soulager son coeur
+oppressé par trop d'émotions et de crainte.... Oh! qu'alors elle eût
+sacrifié avec plaisir les plus belles années de la vie qui lui était
+promise, pour n'avoir pas entrepris ce voyage aventureux! Mais il n'y
+avait plus à revenir sur l'imprudence de sa résolution, et elle venait
+de mettre entre elle et sa famille une distance immense que peut-être
+elle était destinée à ne plus franchir....
+
+Il ne fallut rien moins que le retour à bord du capitaine Sautard et de
+M. Laurenfuite pour la consoler un peu, car à la vue de ses deux
+compagnons de voyage, il lui sembla avoir retrouvé quelque chose de sa
+patrie et n'avoir pas encore tout perdu au monde.
+
+--Allons, ma belle demoiselle, embarquons-nous dans la pirogue du
+gouverneur, s'écria le capitaine. Il brûle de vous voir, et il ne sera
+pas fâché après vous avoir vue, je vous en réponds, car c'est un
+connaisseur.
+
+--Comment! lui dit le subrécargue, vous ne vous étiez pas disposée à
+vous rendre à terre, mademoiselle? Je croyais vous trouver parée comme
+pour un jour de fête.
+
+--Je n'y pensais pas, répondit la triste Joséphine.... Un jour de
+fête!... Et elle continua à pleurer.
+
+Le capitaine Sautard, devinant avec cet instinct qu'ont les bons coeurs
+ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille, employa toute
+l'éloquence dont il était doué pour la rassurer sur les craintes qu'elle
+pouvait concevoir sur son sort futur. Après lui avoir fait le
+panégyrique du gouverneur, l'éloge du pays, le tableau de la vie qu'elle
+allait mener et du bonheur dont elle ne manquerait pas de jouir dans sa
+nouvelle condition, il la décida à s'embarquer dans la pirogue qui les
+attendait.
+
+Le gouverneur, pendant tout ce temps, resté dans son palais, attendait,
+la longue vue à la main, l'embarcation qui devait lui amener du bord la
+compagne qui lui avait été promise, et vingt fois, la lunette braquée
+sur cette embarcation, il avait accusé la lenteur avec laquelle ramaient
+ses nègres. Depuis long-temps il ne s'était senti une aussi vive
+impatience, et sans pouvoir encore deviner le motif du sentiment qu'il
+éprouvait, il se trouvait heureux de désirer enfin quelque chose. Oh!
+que de bon coeur, si sa position et les convenances le lui avaient
+permis, il se serait rendu sur le rivage pour jouir plutôt du plaisir de
+recevoir la jeune Parisienne dans le pays qu'il gouvernait! Mais
+qu'aurait-on dit à Sierra-Leone de l'empressement ridicule du chef de la
+colonie anglaise à accueillir une petite fille bien gauche et bien
+commune? Il fallut attendre la pirogue sans manifester aucune
+démonstration d'impatience ou de joie. Et c'est ainsi que ceux qu'on
+appelle les heureux de ce monde sont la plupart du temps enchaînés dans
+les limites étroites et les bienséances rigoureuses de cette grandeur
+qu'on leur envie.
+
+La pirogue arriva enfin, et Joséphine, conduite par les deux
+aventuriers, se dirigea lentement et sans presque oser lever les yeux
+vers le palais où l'attendait monsieur le gouverneur.
+
+A la vue d'une aussi belle femme, notre Anglais ne put s'empêcher de
+laisser éclater sa surprise et sa satisfaction.
+
+--Bon! dit tout bas le subrécargue Laurenfuite à son capitaine,
+monseigneur est content; il paiera.
+
+--Hé bien! monsieur le gouverneur, s'écria le capitaine en remarquant le
+plaisir qu'éprouvait son excellence, que pensez-vous de la manière dont
+nous nous sommes acquittés de notre commission ou plutôt de votre
+commission?
+
+--Je pense, répondit le gouverneur, que vous avez rempli cette mission
+de manière à mériter toute ma reconnaissance.
+
+A ces mots, le joli visage de Joséphine se couvrit d'une rougeur qui la
+rendit deux fois plus belle qu'elle ne l'avait paru d'abord aux yeux de
+son excellence, et ce ne fut que lorsque la conversation se fut
+prolongée, que la pauvre enfant osa élever ses timides regards sur
+l'homme près duquel elle croyait n'avoir à remplir qu'un poste conforme
+à son humble condition.
+
+La première impression que la vue du gouverneur produisit sur la jeune
+fille fut aussi favorable qu'il aurait pu le désirer lui-même s'il avait
+connu le caractère et le goût de celle dans laquelle il pensait ne
+rencontrer qu'une conquête facile et presque à moitié faite pour lui.
+Joséphine, sans trop prévoir encore la nature des rapports qu'elle
+allait avoir avec son nouveau protecteur, crut sentir qu'il ne lui
+serait pas difficile de s'accoutumer à un tel maître, et elle puisa
+bientôt dans l'accueil bienveillant qui venait de lui être fait assez
+d'assurance pour reprendre le maintien aisé qui donnait à toutes ses
+manières la grâce qu'avait tant admirée le capitaine Sautard.
+
+Ce jour-là on dîna, et l'on dîna même fort bien au gouvernement, mais en
+petit comité.
+
+A la suite du repas, le noble Amphytrion prit sa nouvelle convive par la
+main, et la conduisant vers un appartement situé à l'extrémité du palais
+et éloigné de l'aile qu'il habitait, il dit à la jeune
+Française:--Mademoiselle, voici la chambre qui vous est réservée; ces
+meubles sont à vous, et ces esclaves seront sans cesse à vos ordres.
+Veuillez m'excuser si je n'ai pas su prévoir tout ce qui peut vous être
+agréable; mais votre complaisance suppléera à mon inexpérience, et vous
+n'aurez qu'à parler pour que tout le monde ici vous obéisse comme à
+moi-même.
+
+Et le gouverneur, après avoir débité ces mots le plus galamment
+possible, laissa l'étrangère émerveillée de ce qu'elle venait
+d'entendre....
+
+Pour une jeune Française élevée dans la rue Saint-Jacques, et
+transportée avec toute son inexpérience dans le palais d'un gouverneur
+colonial, je vous laisse à penser combien il est de sujets d'étonnement!
+
+Deux belles négresses, un flambeau à la main, étaient restées dans
+l'appartement de Joséphine, en attendant que deux autres esclaves
+l'aidassent à faire sa toilette de nuit et eussent fini d'entourer une
+élégante couchette d'un léger moustiquaire. Une eau limpide et parfumée
+avait été versée dans un vase jaspé pour offrir un bain de pieds à la
+voyageuse; et déjà, pour tempérer la chaleur de l'air du soir, on
+agitait sur son front de simples éventails de feuilles de palmier.
+
+Elle s'endormit toute surprise, toute confuse des soins inaccoutumés que
+venaient de lui prodiguer à l'envie les esclaves mises à ses ordres.
+
+Les gens de commerce ont, en général, un instinct merveilleux pour
+saisir les occasions favorables de se faire payer de leurs débiteurs. M.
+Laurenfuite voyant le gouverneur enchanté des grâces et de la beauté de
+Joséphine, songea à réclamer de lui le montant de la facture qu'il lui
+avait déjà remise.
+
+--C'est pendant que son excellence se trouve encore sous l'empire du
+charme d'une impression nouvelle, qu'il nous faut, dit-il au capitaine
+Sautard, rentrer dans les débours que nous avons faits pour nous
+procurer la petite et l'amener ici. Le moment de recueillir le fruit de
+nos peines et de nos soins est arrivé pour nous. Plus tard il ne serait
+peut-être plus temps. Demandons dès aujourd'hui le solde de notre
+facture.
+
+Le paiement du petit compte fut en effet réclamé sans plus de délais au
+gouverneur, avec toute la politesse et les ménagemens que le subrécargue
+crut devoir apporter dans une circonstance aussi délicate.
+
+--Messieurs, répondit le noble débiteur à ses deux créanciers, je ne
+demanderais pas mieux que de vous offrir de l'argent comptant en échange
+des peines que vous avez dû vous donner pour me procurer le trésor que
+vous avez bien voulu remettre dans mes mains. Mais les gens les plus
+opulens dans les colonies sont quelquefois, comme vous le savez, assez
+pauvres en espèces. Avec beaucoup de biens et de propriétés, j'ai
+souvent à peine ce qu'il me faut de monnaie pour envoyer mon
+maître-d'hôtel au marché, et c'est presque toujours à crédit qu'on
+achète pour moi tout le luxe que j'étale dans mon palais. Il n'est
+qu'une chose que je me pique, comme tous les autres colons, de payer
+argent comptant: c'est ce que je perds au jeu. La nuit dernière j'ai
+beaucoup joué, et le reste de mes doublons y a passé; cependant, je
+possède peut-être encore trois ou quatre cents gourdes de disponibles,
+et en attendant mieux, si vous le trouvez bon, je vous donnerai toujours
+ce petit à-compte, et le restant de la facture viendra, ma foi! quand il
+pourra.
+
+--Peste! fit le subrécargue en se grattant l'oreille, ce contre-temps
+nous arrive d'autant plus mal à propos, que, pour les menues dépenses du
+navire ici, nous avions compté sur le règlement de votre excellence.
+
+--Que voulez-vous que j'y fasse, si mon excellence n'a pas le sou! Que
+n'êtes-vous habitans du pays, j'aurais bien le moyen de vous régler
+comme je règle les autres débiteurs que j'ai ici.
+
+--Et sans être trop curieux, monseigneur, pourrions-nous savoir quelle
+est la manière dont vous avez la bonté de régler les habitans du pays
+qui ont l'honneur de devenir vos débiteurs?
+
+--Parbleu, ma manière est toute simple! et les gueux s'en trouvent
+quelquefois assez bien. Je leur cède un ou deux esclaves, trois ou
+quatre boeufs, cinq ou six chevaux, plus ou moins, suivant l'importance
+de leur créance; ils me donnent un reçu pour acquit, quand j'ai
+toutefois la prévoyance de leur en demander un, et tout est fini.
+
+--Diable! des esclaves!
+
+--En voulez-vous un ou deux avec les trois ou quatre cents gourdes
+comptant, pour faire le solde de compte de la facture?
+
+--Si nous nous rendions à la Martinique ou à la Guadeloupe en partant
+d'ici, nous ne demanderions pas mieux, parce que là, nous trouverions
+facilement le placement de la marchandise; mais à Anvers, où nous devons
+faire notre retour, la traite malheureusement n'est pas possible.
+
+--Aimeriez-vous mieux trois ou quatre boeufs?
+
+--Qu'en pourrions-nous faire, monseigneur? De la viande fraîche pour
+notre équipage? La vache salée est plus économique.
+
+--Et bien, prenez moi cinq ou six bons chevaux du Cap-Vert?
+
+--Des chevaux du Cap-Vert pour aller en Belgique, nous qui....
+
+--Que voulez-vous que je vous propose de mieux? Je vous ai offert tout
+ce dont je pouvais disposer en votre faveur.
+
+--Quoi! monseigneur, est-ce qu'en cherchant bien vous n'auriez pas
+quelque autre chose de précieux et de rare qui pourrait nous convenir,
+quelque chose de.... Vous entendez bien, de ces choses qui....
+
+--Attendez.... Ah! pardieu, vous me mettez sur la voie, et je pense
+maintenant que je pourrai faire votre affaire.
+
+--Ah! je savais bien, moi, que vous finiriez par trouver ce qu'il nous
+faut.
+
+--Il y a deux mois qu'ayant réussi à pacifier dans mon voisinage deux
+tribus africaines qui s'étaient mis en tête de se massacrer, l'un des
+souverains nègres, pour reconnaître le service qu'il croyait me devoir,
+me fit cadeau de deux superbes lions....
+
+--Quoi, ces deux magnifiques lions que j'ai vus dans la cour de votre
+hôtel?
+
+--Précisément, capitaine, ces deux lions....
+
+--Belles bêtes, ma foi! et que j'ai trouvées si curieuses, qu'hier j'ai
+passé plus d'une heure devant elles en admiration.
+
+--Hé bien! messieurs, pour peu que le coeur vous en dise et que cette
+marchandise ait quelque prix à vos yeux, je vous la cèderais bien
+volontiers pour compléter, avec les trois ou quatre cents piastres, le
+montant de la facture que vous m'avez présentée.
+
+--Pour moi, monsieur le gouverneur, je ne dis encore ni oui ni non; mais
+si M. Laurenfuite s'arrange de ce règlement de facture, je ne demande
+pas mieux que d'accepter votre offre. Qu'en dites-vous, monsieur
+Laurenfuite?
+
+--Mais je dis que ces deux lions sont sans doute de fort belles bêtes
+dont nous pourrions peut-être trouver le placement dans le port où nous
+nous rendons en quittant Sierra-Leone. Mais je pense aussi que pour
+nourrir ces animaux à bord pendant la traversée, il nous faudra de la
+viande fraîche, quelques moutons par exemple et force poulets, car cette
+espèce de quadrupèdes ne se contente pas, comme nos matelots, de boeuf
+ou de porc salé.
+
+--Alors, messieurs, vous aurez soin, à votre départ, de prendre quelques
+moutons et force poulets. Voilà tout ce que j'y vois de plus simple.
+
+--C'est fort bien, monsieur le gouverneur, mais vous comprenez
+parfaitement, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire observer, que
+ce n'est pas à nous d'entrer dans les frais que pourra entraîner le
+passage des deux animaux que vous voulez nous donner en paiement.
+
+--Eh bien! que voulez-vous que je vous dise, si ce n'est de prendre cinq
+à six de mes moutons et autant de douzaines de volailles dans le
+poulailler de mon hôtel! Pardieu, mon cuisinier en chef ne demandera pas
+mieux que de faire votre affaire. Ce sera d'autant moins de besogne et
+de surveillance pour lui.
+
+--Oh! alors, puisqu'il en est ainsi et que vous vous montrez si disposé
+à arranger les choses à l'amiable, l'arrangement pourra se conclure
+entre nous. Mais il est cependant nécessaire de s'entendre sur certaine
+condition, pour prévenir toute difficulté possible.
+
+--Voyons cette condition, monsieur Laurenfuite, car vous êtes un homme
+prévoyant et qui savez arranger merveilleusement les affaires.
+
+--Si pendant la traversée et avant la vente des deux monstres que vous
+nous donnerez pour balance de compte et appoint de solde, ces deux
+animaux venaient à mourir par cause fortuite et indépendante de notre
+volonté...?
+
+--Alors, à votre retour je vous indemniserais de la perte de vos lions.
+
+--Fort bien, car vous pensez, monseigneur, qu'ici il n'y a probablement
+pas de compagnie d'assurance sur la vie de pareils passagers. Ainsi donc
+il est bien entendu que si, par malheur, nous venions à perdre les deux
+quadrupèdes, ou l'un d'eux seulement, vous resteriez nous devoir en
+argent la somme que chacun d'eux représentera dans le solde de notre
+facture.
+
+--Et oui, c'est entendu, puisque vous le voulez. Bon Dieu, qu'un marché
+est long à conclure avec des gens qui savent tout prévoir et qui ne
+veulent rien rabattre de leurs prétentions.
+
+--Je vais rédiger nos petites conventions, que vous aurez la bonté de
+signer, et tout sera fini.
+
+--Je signerai tout ce qu'il vous plaira. Mais de grâce, après cette
+signature donnée et reçue, qu'il ne soit plus question de tout ceci; car
+savez-vous bien que votre jolie petite passagère serait, à n'en pas
+douter, fort humiliée, si elle venait à apprendre le marché que nous
+venons de conclure. Qu'en pensez-vous, capitaine Sautard?
+
+--Ah! je vous en donne ma parole, allez! Elle qui est si fière! Tenez,
+entre nous, je vous dirai même, monsieur le gouverneur, que si vous
+avez envie de plaire, mais là de plaire rondement à cette aimable et
+charmante particulière, il ne faudra pas trop vous presser d'en venir
+_au positif_. Elle est, sur l'article de la sensibilité et des égards,
+d'une telle délicatesse d'humeur, qu'en brusquant l'abordage on
+risquerait de compromettre le succès de la manoeuvre?
+
+--Et d'où vous vient, s'il vous plaît, l'expérience que vous avez
+acquise sur la délicatesse d'humeur de votre passagère?
+
+--Oh! l'expérience me vient tout bonnement de l'idée que je me suis
+faite d'elle pendant la longueur de notre traversée.
+
+Le gouverneur prit note de l'avis du capitaine, et parut se contenter de
+son explication.
+
+Peu de temps après avoir pris à son bord ses deux lions de pacotille et
+le bétail destiné à les nourrir, le brick _l'Aimable-Zéphyr_ fit voile
+pour Anvers.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Un gouverneur de colonie.
+
+
+Le gouverneur de Sierra-Leone, avec lequel nous avons déjà fait un peu
+connaissance, était un de ces hommes qui après avoir contracté toutes
+les bonnes et mauvaises habitudes de la vie que l'on mène sous les
+tropiques, avait fini par se laisser aller à cette existence toute
+physique, la seule que connaissent à peu près les créoles. Dans ces
+climats brûlans où chaque jouissance s'achète, et où le moindre désir
+que l'on a encore la force d'éprouver est aussitôt satisfait que formé,
+il reste bien peu de place aux voluptés de l'âme. Aussi n'était-ce guère
+que dans les plaisirs pour ainsi dire matériels, que notre gouverneur
+avait cherché les distractions que l'oisiveté de son coeur et l'ennui de
+sa position lui avaient rendues nécessaires. Les femmes, non pas celles
+que l'on a la peine et le bonheur de séduire, mais celles-là que dans
+les colonies on trouve résignées à tout, occupaient une partie de sa
+journée; la table prenait l'autre partie, et le jeu consumait à peu près
+toutes ses nuits.
+
+La bourse et la santé de notre noble Anglais s'étaient trouvées assez
+mal de ce régime. Mais vivre vite et sans prévoyance est la maxime
+capitale de la philosophie pratique des créoles.
+
+L'âme sensible et généreuse du gouverneur ne s'était guère trouvée mieux
+que sa bourse et sa santé d'une existence qui lui était devenue à charge
+sans qu'il pût s'expliquer trop bien le vide intellectuel qu'il
+éprouvait, et sans qu'il prît la résolution de changer de manière de
+végéter; car un des effets de la vie des colonies, est de vous ravir la
+force de vouloir autre chose que ce que l'on fait tous les jours.
+
+L'arrivée de Joséphine cependant produisit sur notre gouverneur une
+impression qu'il ne se croyait plus en état d'éprouver. Il sentit à la
+vue de cette jeune personne si belle, si fraîche et si gracieuse, qu'il
+avait encore quelque chose à désirer.
+
+Le gouverneur désira donc, mais honnêtement, mais avec délicatesse. Il
+devina, lui qui jusque-là avait pu commander de l'amour et de la
+passion à ses belles esclaves, qu'il allait avoir affaire à une femme
+modeste et libre qui valait bien la peine d'être déshonorée.
+
+Les autres hommes ne comptent pour une bonne fortune que les beautés
+qu'ils parviennent à conquérir. Notre Anglais regarda comme une bonne
+fortune tout le mal qu'il allait se donner pour faire la conquête de la
+jolie Française.
+
+Le capitaine Sautard l'avait d'ailleurs engagé à ne pas trop brusquer le
+dénoûment, pour mieux assurer le succès de sa galante tentative, et il
+se résigna de grand coeur à supporter les lenteurs d'un siége en règle.
+
+Quelques semaines se passèrent sans que Joséphine s'expliquât bien le
+rôle qu'elle devait jouer, et sans que son amant osât lui révéler ce
+qu'il attendait d'elle.
+
+Indécise enfin sur le sort que lui réservait l'avenir dans une maison où
+tout le monde paraissait la traiter en maîtresse, elle se décida avec sa
+naïveté ordinaire à faire part au gouverneur de ses inquiétudes et des
+craintes qu'elle avait conçues sur sa position.
+
+--Monsieur, lui dit-elle ingénument, malgré toutes les attentions dont
+je suis devenue l'objet et les égards que je dois à votre bonté, je ne
+me sens pas à mon aise ici.
+
+--Et que pouvez-vous avoir à désirer, mademoiselle? Parlez, je vous
+promets que s'il est en mon pouvoir de vous satisfaire, vos moindres
+volontés seront exécutées à l'instant même.
+
+--Faut-il vous le dire, monsieur? Je voudrais, en m'employant à quelque
+chose d'utile, avoir quelque occupation chez vous, et mériter vos
+bienfaits.
+
+--Mais votre présence seule ici ne vous donne-t-elle pas des droits à ce
+que vous voulez bien appeler mes bienfaits.
+
+--Ma présence!... On m'avait dit à Paris qu'en arrivant chez vous je
+trouverais un poste, un emploi conforme à ma condition et à mes
+goûts....
+
+--A votre condition? Tous les postes décens peuvent y convenir. A vos
+goûts? J'ignore et je voudrais certes pour tout au monde....
+
+--Si l'on m'avait trompée!... Oh! non! M'entraîner si loin de ma
+famille, et m'ôter jusqu'à la possibilité de me plaindre!
+
+Et ici Joséphine pleura!
+
+Le gouverneur se sentit embarrassé et presque attendri.... Il ne savait
+que dire pour consoler la jeune fille! Pendant quelques minutes il resta
+même interdit. Mais les bons coeurs ne supportent pas long-temps les
+situations touchantes sans se laisser aller à leur mouvement naturel.
+
+--Mademoiselle! s'écria notre Anglais, écoutez-moi, je vous en conjure.
+Il n'est plus temps de vous cacher ce que la pénétration d'une âme
+honnête et pure comme la vôtre devinerait bientôt. Oui, l'on vous a
+trompée et l'on m'a trompé aussi moi-même. Mais je suis un honnête
+homme, et je puis réparer avec noblesse un tort qui ne fut pas le mien.
+Un autre que moi peut-être aurait abusé ou profité de votre erreur et de
+votre position. Je suis incapable d'une telle faiblesse ou d'une telle
+lâcheté. Ces deux aventuriers vous ont entraînée ici par de fausses
+promesses et sans avoir obtenu mon consentement; eh bien! je veux,
+autant qu'il dépendra de moi, que ce qu'ils ont cru vous promettre en
+vain se réalise pour vous. C'est une place modeste, conforme à votre
+position et à vos moeurs, qu'ils vous avaient offerte chez moi; vous
+occuperez cette place. Ma maison livrée au désordre, que mes habitudes
+de dépense ne peuvent pas toujours arrêter, a besoin de quelqu'un qui
+sache la gouverner: vous règlerez les détails de mon intérieur, et quant
+aux ménagemens que votre position chez moi vous prescrira à mon égard,
+pour votre réputation, je vous laisse entièrement libre de prendre ceux
+qui vous sembleront les plus convenables. Vous aurez, si vous le
+désirez, un appartement séparé de mon hôtel, et quelque pénible qu'il me
+sera de renoncer à votre société, vous ne m'adresserez que le plus
+rarement possible la parole. C'est encore là un sacrifice que je
+m'imposerai pour vous prouver le désir que j'ai de satisfaire vos
+scrupules et de réparer un tort qui, je vous le répète, ne peut m'être
+reproché.
+
+--Et le monde, monsieur, que dira-t-il, lui qui pourra toujours ignorer
+la délicatesse de vos procédés et qui me verra attachée à votre
+service?
+
+--D'abord je pourrais vous répondre, mademoiselle, qu'ici il n'y a pas
+de monde comme en France, et que nous vivons dans un pays où la liberté
+et même la licence des moeurs est la première chose que l'on pardonne.
+Mais je ne veux pas avoir l'air de chercher à triompher des craintes que
+vous avez conçues et dont je respecte le motif. Ce que je puis vous
+assurer, c'est que ma conduite à votre égard ne laissera aucun prétexte
+à la médisance, dans le cas où, comme je suis bien loin de le supposer,
+la médisance viendrait à s'occuper de nous et de nos innocentes
+relations, les seules qui pourront désormais exister entre vous et moi.
+
+Joséphine pleura beaucoup encore, et puis elle se résigna un peu. La
+meilleure chose que l'on puisse faire dans des circonstances
+inévitables, c'est de se laisser aller à sa destinée avec le plus de
+philosophie que l'on puisse amasser contre les coups du sort, et c'est
+là ce que savent faire admirablement presque toutes les femmes dans les
+occasions impérieuses. Leur grand talent surtout est de savoir céder à
+toute espèce de contrainte et de violence, et elles se soumettent avec
+une si touchante résignation ou avec une grâce si parfaite, qu'on dirait
+quelquefois qu'elles n'ont été créées par la Providence que pour céder
+aux caprices du sort, ou aux caprices presque toujours plus injustes des
+hommes.
+
+Mais après tout, la condition nouvelle de la jeune Européenne était-elle
+donc si pénible! Gouverner en souveraine l'opulente maison d'un homme
+généreux et délicat, rester maîtresse de ses actions et du penchant de
+son coeur, tels étaient ses devoirs et son sort. Sûre d'elle-même et de
+la vertu qu'elle voulait conserver pure de toute atteinte et de tout
+soupçon, qu'avait-elle à redouter ou à désirer? Les occupations
+qu'allait lui imposer la surveillance de la maison de son protecteur, en
+remplissant utilement ses journées, lui offriraient les moyens
+honorables de se rendre digne des bontés que le gouverneur paraissait
+disposé à avoir pour elle; et ensuite sur ses petites économies elle
+pourrait prélever les secours qu'elle se proposait de faire parvenir à
+ses pauvres parens!
+
+A cette idée, l'aimable et bonne fille sentait ses larmes couler, mais
+non plus avec amertume et désespoir; c'était déjà le prix de son
+sacrifice qu'elle recevait en pensant avec douceur que ce sacrifice ne
+serait pas inutile au vieux père et à la tendre mère qu'elle avait
+laissés si loin d'elle.
+
+Peu de temps suffit à Joséphine pour se mettre à la hauteur des devoirs
+qu'elle voulait remplir dans l'hôtel du gouverneur. Les détails
+intérieurs, qui jusque-là avaient été fort négligés, prirent sous ses
+ordres une autre direction. Les esclaves de la maison, empressés de lui
+plaire, finirent bientôt par l'aimer autant qu'ils l'admiraient et
+qu'ils la respectaient, et lorsque le soir, retirée bien loin des
+appartemens du gouverneur dans le cabinet qui lui servait d'asile, elle
+se livrait à la lecture ou à quelques petites études, ses négresses
+fidèles, couchées près de sa porte, priaient pour elle comme pour un
+ange qui aurait veillé sur leurs destinées.
+
+Avec un coeur innocent, de la santé et une vie agréablement occupée de
+choses utiles, il est rare qu'à dix-huit ou vingt ans la tristesse
+s'empare long-temps de notre âme. A mesure que Joséphine s'attachait de
+plus en plus à ses occupations, sa gaîté renaissait; et avec elle sa
+beauté, un instant flétrie par le chagrin, reprenait tout son éclat.
+
+Mais il s'en fallait bien que le gouverneur, en se félicitant de
+l'heureux changement qui s'était opéré chez sa protégée, se trouvât dans
+d'aussi favorables dispositions qu'elle. Depuis l'arrivée de
+l'étrangère, il était devenu rêveur et préoccupé. Il avait d'abord joué
+très-gros jeu, plus gros même, s'il était possible, qu'à l'ordinaire, et
+le jeu avait fini par l'ennuyer. Il avait ensuite essayé à se distraire
+en s'entourant plus qu'il ne l'avait fait encore des plus belles
+esclaves qu'il avait pu se procurer, et il avait bientôt conçu pour les
+belles esclaves plus de dégoût qu'il n'en avait éprouvé jusque-là auprès
+d'elles. Ses amis, ceux surtout qui s'étaient habitués à lui gagner
+beaucoup d'argent aux cartes ou au tric-trac, s'étaient sérieusement
+alarmés d'un changement d'humeur qui, à la rigueur, aurait pu présenter
+tous les symptômes d'une réforme de conduite. Quelques-uns d'entre eux
+avaient été jusqu'à lui demander ce qui se passait chez lui, et il leur
+avait répondu avec nonchalance:--Je m'ennuie sans savoir pourquoi!
+
+Or, le gouverneur avait donné le change à ses amis, en répondant ainsi
+aux questions que leur dictait l'intérêt qu'ils paraissaient prendre à
+son sort; il s'ennuyait bien, il est vrai, mais personne autant que lui
+ne connaissait le motif de sa mélancolie.... Le malheureux aimait en
+secret une femme qui lui avait appris à l'estimer.... Et c'est une chose
+quelquefois bien irritante et bien pénible que de nourrir de l'amour
+pour une femme que l'on est réduit à estimer du plus profond du coeur.
+
+Vous devinez déjà sans doute quel pouvait être l'objet de la passion
+sentimentale du gouverneur: Joséphine!
+
+Le hasard ou les circonstances, en fait de grandes passions à inspirer,
+servent quelquefois mieux les femmes que ne le ferait la rouerie la plus
+consommée qu'elles puissent mettre en usage. Si notre belle Parisienne,
+par exemple, avait cherché à agacer notre bon Anglais, en faisant par
+coquetterie ce qu'elle ne faisait que par pudeur et retenue, il est
+très-possible qu'elle ne fût parvenue qu'à lui inspirer un amour fort
+médiocre; mais en l'évitant par pure modestie et sans avoir d'autre but
+que celui de satisfaire aux devoirs que lui prescrivaient la décence et
+l'honneur, elle avait fini, sans trop s'en douter, par faire naître dans
+le coeur de son protecteur un de ces sentimens profonds qui ne
+s'éteignent qu'avec la vie de celui qui l'a conçu.
+
+Un soir que, seul dans les vastes jardins de son palais, le gouverneur
+promenait ses rêveries loin des importuns qui l'avaient accablé toute la
+journée, il vit accourir vers lui la femme qui depuis quelque temps
+occupait sans cesse sa pensée. L'empressement qu'elle mettait à venir à
+sa rencontre le surprit d'autant plus, qu'elle était moins habituée à
+chercher ainsi les occasions de lui parler.
+
+--A quel heureux hasard, lui dit-il en allant à elle, dois-je
+aujourd'hui l'avantage de ne pas vous voir m'éviter?
+
+--Monsieur, lui répondit Joséphine en rougissant et avec émotion, le
+dernier bâtiment qui vient d'arriver d'Europe m'a apporté des nouvelles
+de ma famille....
+
+--Parlez, mademoiselle, ces nouvelles vous auraient-elles appris quelque
+chose de fâcheux sur le sort de vos parens?
+
+--Oh! non, monsieur, au contraire! ils m'écrivent qu'ils sont pénétrés
+de reconnaissance pour des bienfaits qu'ils croient me devoir et qui ne
+m'appartiennent pas....
+
+--Et qui supposez-vous qui ait pu, en votre nom, s'attribuer le droit de
+secourir l'honorable infortune de vos parens?
+
+--Je crois l'avoir deviné, et je n'ose encore le dire. C'est même pour
+cela que je suis venue vers vous, croyant que vous pourriez
+peut-être....
+
+--Pénétrer un mystère que la délicatesse me ferait un devoir de
+respecter.... Non, mademoiselle, non.
+
+--Ah! maintenant tous mes doutes sont éclaircis. C'est vous, monsieur,
+ce ne peut être que vous.... Et n'avoir rien au monde que je puisse
+sacrifier pour vous prouver la reconnaissance dont mon coeur est
+pénétré. Ah! voilà ce qui me désespère....
+
+--Y pensez-vous donc, Joséphine! et quand il serait vrai que je me fusse
+permis de seconder les efforts que vous faites pour secourir la
+vieillesse des auteurs de vos jours, serait-ce une raison pour me faire
+un si grand mérite d'une action toute simple, toute naturelle? N'est-ce
+pas à votre surveillance, à l'ordre sévère que vous avez introduit dans
+ma maison, que je dois l'aisance dont je jouis, et que mes folles
+profusions ne m'avaient pas encore fait connaître? Quoi de plus juste
+que de vous restituer une très-faible partie d'un bien qui est devenu
+votre ouvrage? car c'est à vous au moins, c'est à votre bonne
+administration, et vous ne pouvez l'ignorer, que je dois tout cela.
+
+--Je ne m'étais donc pas trompée, c'est vous. Ah! puisse le ciel, si
+jamais il daigne exaucer mes voeux, vous accorder le bonheur dont vous
+êtes si digne!
+
+--Le bonheur, dites-vous!... Ne parlons pas de cela; c'est un rêve
+auquel il faut renoncer!...
+
+--Et quelle cause, monsieur, aurait pu troubler la félicité dont vous
+paraissiez jouir quand vous avez bien voulu m'admettre à votre service?
+Depuis quelque temps, j'ai cru remarquer des traces d'affliction....
+
+--Oui, depuis quelque temps je souffre.... je souffre beaucoup... et
+c'est en effet depuis votre arrivée.... Avant cela, je n'étais pas
+heureux, mais je vivais au moins sans éprouver le dégoût de
+l'existence;... aujourd'hui tout me pèse, un sentiment pénible me
+déchire.... Mais c'est trop long-temps vous occuper de choses qui sans
+doute ne peuvent que vous être fort indifférentes....
+
+--Indifférentes! quand vous souffrez, monsieur, vous à qui je dois tant
+de reconnaissance!... Oh! vous ne le pensez pas! Et s'il ne fallait que
+le sacrifice de mon existence....
+
+--Ah! je suis bien insensé!... Ce que vous venez de me dire là, tenez,
+me prouve combien il y a quelquefois de folie dans les exigences du
+coeur de l'homme.... Le sacrifice de votre existence!... Combien, avec
+un peu plus de raison que je n'en ai, ce mot devrait me combler de
+bonheur et de joie! Eh bien! sachez, tant je suis malheureux, que ce
+sacrifice-là ne suffirait pas encore à mes désirs délirans! il faudrait
+encore plus, et cependant Dieu m'est témoin que pour tout au monde je ne
+voudrais pas, fût-ce même pour satisfaire tout l'amour que j'éprouve,
+obtenir de vous une seule faveur qui pût vous coûter un remords. Non, un
+seul aveu, le plus chaste, le plus innocent, suffirait, je le sens, à
+mon coeur; il ferait ma joie, ma consolation..., et je ne demanderais
+plus rien à vous,... au ciel..., à ma destinée.... si j'obtenais....
+
+--Comment pourrais-je jamais penser que le bonheur d'une existence
+comme la vôtre dépendît de l'attachement d'une pauvre fille comme moi?
+
+--Et comment se fait-il que je vous aime comme jamais encore de ma vie
+il ne m'a été donné d'aimer personne?
+
+--Mais le rang que vous occupez ne vous met-il pas au-dessus d'un
+sentiment que le monde ne vous pardonnerait pas, et la raison ne vous
+fait-elle pas un devoir de renoncer à un amour que ma position me défend
+de partager?
+
+--Mais si vous le partagiez et que je renonçasse au monde pour jouir
+avec vous de cet amour qui ferait ma félicité?
+
+--Que les hommes sont heureux! dans quelque position qu'ils se trouvent,
+ils peuvent, sans oublier l'honneur, faire le bonheur de celles qu'ils
+aiment. Et nous, quand le sort nous a placées trop loin de celui que
+notre coeur a choisi, il n'est qu'un sacrifice que nous puissions faire
+pour lui, pour notre amour. C'est à l'honneur même qu'il faut renoncer.
+
+--En effet, nous autres hommes, comme vous le faites remarquer, nous
+pouvons, sans compromettre en rien notre réputation, sacrifier notre
+rang et de puériles considérations à l'objet que nous aimons. Mais
+appelez-vous cela un bonheur que de n'avoir rien de plus cher que la vie
+même à immoler à l'être pour qui l'on voudrait donner quelque chose de
+plus précieux que tout ce que l'on a au monde? Pour moi, je sens que si
+j'étais aimé de la femme que je trouve digne de toutes mes affections,
+je voudrais pouvoir lui sacrifier jusqu'à l'honneur, s'il était
+possible, pour mieux lui prouver l'excès de mon amour....
+
+--Mais, monsieur, croyez-vous que si ce sacrifice était possible, et que
+cette femme fût digne de votre tendresse, elle pût, sans se déshonorer
+elle-même, souffrir que vous allassiez jusqu'à lui immoler?...
+
+--Non, non; je ne voudrais pas mettre sa délicatesse à une telle
+épreuve. Mais sans aller jusque-là, il est des sacrifices qu'un honnête
+homme peut offrir à la femme dont il se croit aimé.... Et tenez, moi qui
+vous parle en cet instant, je n'attends qu'un mot de la femme à qui j'ai
+voué mon existence, pour lui offrir un de ces sacrifices que l'estime la
+mieux sentie peut faire à l'amour le plus pur. Mais j'attends ce mot, et
+je l'attends de....
+
+--Et de qui donc encore?...
+
+--De vous.
+
+--De moi!... De moi qui n'ai rien à vous offrir, à vous qui avez un nom
+si honorable, un rang si élevé!
+
+--Un nom! un rang! Tout cela peut se partager.... A revoir,
+mademoiselle, dans peu vous verrez que si les hommes ne peuvent pas
+tout immoler à l'amour, ils peuvent au moins lui offrir ce qu'ils
+possèdent de plus précieux.
+
+Joséphine, confuse de tout ce qu'elle venait de dire et d'entendre,
+resta comme anéantie du bonheur qu'elle n'avait pas prévu.... Elle ne
+quitta la place où venait de la laisser son généreux amant, que pour se
+retirer toute bouleversée, toute troublée, dans son appartement; et là,
+vainement elle chercha le repos qui lui était devenu si nécessaire après
+tant d'émotions inattendues.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Catastrophe.
+
+
+Le gouverneur, depuis cette entrevue significative, se montra plus gai
+qu'il ne l'avait encore été depuis l'arrivée de Joséphine. Mais la
+pauvre fille devint pensive à son tour, et livrée à tous les sentimens
+généreux qu'avait fait naître dans son coeur l'aveu de la passion
+qu'elle avait inspirée, elle évita avec plus de soin qu'auparavant la
+présence de son bienfaiteur.
+
+Deux mois s'étaient écoulés depuis l'entretien du jardin, lorsque le
+gouverneur se rendit un jour chez son amante avec un air de joie qui
+semblait annoncer la confiance que lui inspirait la démarche toute
+nouvelle qu'il allait faire auprès d'elle.
+
+--Mademoiselle, lui dit-il en l'abordant d'un ton assez familier, je
+vous parlais il y a quelque temps du sacrifice que je voulais faire à la
+femme qui jusqu'ici avait touché le plus profondément mon coeur. Vous
+vous rappelez sans doute encore notre entretien?
+
+--Si je me le rappelle, monsieur! répondit Joséphine toute tremblante et
+en baissant ses yeux humides de douces larmes.
+
+--Eh bien! lisez cette lettre du ministre; c'est la réponse qu'il a
+daigné faire à une demande que je lui adressais et dont cette dépêche
+vous fera assez connaître l'objet.
+
+Joséphine eut à peine la force de lire ces mots:
+
+ MONSIEUR LE GOUVERNEUR,
+
+«Sa Majesté, à qui j'ai eu l'honneur de faire part du projet dont vous
+m'avez entretenu, a bien voulu vous autoriser à vous marier à
+mademoiselle Joséphine Renaud, en continuant à vous maintenir dans les
+fonctions que vous avez remplies à la satisfaction du roi.
+
+«Recevez mes sincères félicitations et veuillez croire à la
+considération distinguée avec laquelle je suis,
+
+
+ «_Le ministre des affaires étrangères._»
+
+
+La pauvre enfant ne put résister à tant de marques d'attachement, elle
+s'évanouit d'excès de félicité dans les bras de son heureux amant.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent avant que les soins qu'on lui prodiguait
+pussent lui rendre l'usage de ses sens.... En revenant à elle et en
+voyant le gouverneur à ses genoux, elle lui dit d'une voix affaiblie qui
+ajoutait encore un charme nouveau à l'expression touchante de ses
+paroles:--Vous aviez bien raison en me parlant du bonheur de pouvoir
+faire à ce qu'on aime le sacrifice de tout ce qu'on a de plus cher. Je
+sens aujourd'hui que je serais heureuse de pouvoir vous immoler tout,
+tout jusqu'à l'honneur....
+
+La félicité des deux amans fut complète, mais elle devait, hélas! trop
+peu durer.
+
+Une de ces maladies dévorantes comme le climat sous lequel elles
+naissent s'empara du gouverneur au moment où il faisait les préparatifs
+du mariage qui allait combler tous ses voeux. Joséphine, aux premières
+atteintes du fléau qui menaçait déjà les jours de son amant, s'attacha
+au chevet de son lit de douleurs pour ne plus le quitter. Sa tendresse
+ingénieuse et inépuisable, en multipliant autour de lui les soins
+qu'exigeait son état, sembla donner des forces nouvelles à cette femme
+auparavant si frêle et si délicate. Jamais elle n'avait autant aimé
+celui qui devait être son époux, que depuis qu'elle avait à trembler
+pour sa vie. Jour et nuit c'était elle qu'il retrouvait auprès de lui,
+lorsqu'il recouvrait sa raison après des momens de spasme ou après les
+trop courts instans d'un sommeil agité, et quand une main caressante
+offrait à ses brûlantes lèvres les breuvages salutaires ordonnés par les
+médecins, cette main était celle de Joséphine. Dans son délire, dans ses
+rêves, à son réveil ou au sein de ses souffrances les plus aiguës,
+c'était aussi le seul nom, le seul mot qu'il prononçât, _Joséphine_ et
+toujours _Joséphine_. Et lorsque sur son front en feu ou sur ses yeux
+enflammés il sentait se presser la bouche de sa bien-aimée, il
+paraissait oublier la douleur qui déchirait son sein et renaître encore
+à la vie qui déjà, hélas! s'éteignait dans ses organes épuisés.
+
+Tout fut inutile, et les efforts de l'art et les soins de la tendresse.
+Le malade vit approcher sa fin, non pas avec résignation, car il n'en
+est pas quand on meurt rempli des illusions de l'amour; mais il vit du
+moins arriver l'instant fatal sans désespoir, car il sentait qu'il
+allait expirer dans les bras d'une amie qui toujours garderait son
+souvenir et pleurerait long-temps son trépas.
+
+--Écoute, dit-il à sa bien-aimée quelques heures avant de la quitter
+pour toujours; toi seule fus l'idole de ma vie. J'ignore encore en ce
+moment quelle destinée me réserve le ciel. J'espère cependant qu'il
+exaucera mes voeux. Mais comme il est possible que je succombe, je veux
+dès aujourd'hui même assurer ton sort, remplir le plus sacré de mes
+devoirs, et te donner enfin le nom qui devait me devenir si cher en le
+partageant avec toi.... J'ai fait demander le pasteur et quelques-uns de
+mes amis, pendant que, agenouillée sur le pied de mon lit, tu goûtais un
+de ces instans de repos que la fatigue t'a rendus si nécessaires et qui
+sont devenus si rares pour toi, depuis ma maladie.... Ne pleure pas, ma
+tendre amie.... Si j'en crois ce que j'éprouve aujourd'hui, des jours
+heureux peuvent encore nous être comptés par la Providence, et je sens
+que je me trouverai mieux, plus satisfait, lorsque je pourrai te nommer
+mon épouse.... Tiens, voici le pasteur; il vient avec nos amis pour
+entendre nos sermens et consacrer notre union.... Ah! il m'était donc
+encore donné d'avoir un jour de fête et de recevoir une consolation!...
+
+Le pasteur de la colonie s'avança; il prit la main inanimée de Joséphine
+pour l'unir à celle du malade, qui d'une voix expirante murmura les mots
+que lui dictait le ministre de l'Évangile, et sous ses doigts convulsifs
+la jeune épouse, prosternée auprès de la couche du moribond, sentit
+bientôt avec effroi les doigts de son mari se raidir et se glacer....
+
+Le nom de son amante, de son épouse, venait de s'exhaler avec le dernier
+souffle de sa vie!
+
+On entraîna loin de cette scène d'épouvante la malheureuse Joséphine
+évanouie. Un lit de mort venait d'être pour elle l'autel de l'hyménée,
+une couronne de cyprès sa couronne nuptiale, et un crêpe funèbre son
+voile de nouvelle mariée....
+
+Pendant huit jours, les habitans de la colonie portèrent le deuil de
+l'homme auquel pendant long-temps leur destinée avait été confiée. Les
+imposantes batteries qui défendent Sierra-Leone annoncèrent au loin, au
+lugubre fracas de leurs canons tonnant à de courts intervalles, le
+funeste événement qui venait de porter l'affliction dans tous les
+coeurs, et les navires de la rade appiquèrent leurs vergues après avoir
+arboré à demi-mât, pendant ces huit jours de tristesse, leur pavillon
+national surmonté d'un crêpe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Retour en France.
+
+
+Pendant que tous ces événements se passaient dans la colonie, les deux
+aventuriers de _l'Aimable-Zéphyr_ s'étaient rendus à Anvers, sans se
+douter bien certainement de l'élévation à laquelle il avait plu à la
+Providence d'appeler la jeune passagère qu'ils avaient laissée à
+Sierra-Leone.
+
+A leur entrée dans le premier port de la Hollande, ces messieurs
+s'étaient d'abord empressés d'offrir leur pacotille de lions à
+l'admiration et à la curiosité des amateurs du lieu, et les deux animaux
+avaient été trouvés magnifiques. Le roi même, voulant encourager ce que
+les journaux du pays voulaient bien appeler les _beaux-arts_, avait
+daigné engager les sociétés savantes à jeter un coup d'oeil sur ces deux
+terribles sujets d'histoire naturelle, et l'un des courtisans de sa
+majesté, désirant se rendre agréable à son souverain, avait fini par les
+acheter au poids de l'or pour en faire cadeau à la ménagerie royale de
+Bruxelles.
+
+Le ministre de l'intérieur, jaloux de consacrer dignement cet acte de
+munificence, s'était fait un devoir d'ordonner de mettre sur la cage en
+fer des deux quadrupèdes: _Donné tel jour de telle année par M. le
+comte N**** à la ménagerie de S. M. le roi._
+
+A la faveur de cette inscription gravée sur le barreau de la cage en
+fer, le courtisan s'était imaginé que son nom passerait à la postérité.
+
+L'affaire jusque-là n'avait pas été trop mauvaise pour les commerçans de
+_l'Aimable-Zéphyr_. M. Laurenfuite, toujours inventif, toujours fertile
+en moyens honnêtes et fructueux, songea à la rendre encore meilleure.
+
+Aussitôt qu'il vit ses lions vendus et payés, il se hâta de chercher à
+Anvers des autorités discrètes et complaisantes. Il en trouva vingt pour
+une.
+
+Ces autorités obligeantes consentirent, moyennant un petit cadeau et
+pour lui faire plaisir, à lui signer un procès-verbal attestant qu'elles
+avaient vu et tâté les cadavres des deux lions morts dans la traversée
+du navire. On détailla sur ce procès-verbal de décès le signalement des
+deux animaux vivans destinés à aller embellir la ménagerie royale.
+
+Munis de cette attestation véridique et pécuniaire, le capitaine et le
+subrécargue se proposèrent innocemment de se faire payer par le
+gouverneur anglais, à leur retour à Sierra-Leone, le montant de la
+pacotille qu'ils seraient censés avoir perdue en route.
+
+L'activité, l'économie et la probité sont, dit-on, trois bonnes choses
+pour bien faire ses affaires; la friponnerie vaut souvent mieux à elle
+toute seule que ces trois bonnes choses à la fois.
+
+Il y avait quatre à cinq mois que _l'Aimable-Zéphyr_ avait quitté
+Sierra-Leone, lorsqu'on le vit revenir d'Anvers avec un grand pavillon
+en poupe et une longue flamme à la tête de son grand mât. Un corsaire
+chargé d'or et de dépouilles ennemies à la fin d'une glorieuse
+croisière, n'aurait pas eu l'air plus flamboyant que le brick du
+capitaine Sautard.
+
+En approchant de terre, il salua la rade de cinq à six coups de canon,
+tirés par les deux mauvaises petites pièces qui se rouillaient sur son
+pont.
+
+A ces marques de politesse et à ces signes de déférence pour l'autorité
+anglaise, les bâtimens mouillés dans les eaux de la colonie ne
+répondirent que par de longs coups de canon envoyés tristement de minute
+en minute.
+
+Les échos lugubres des mornes qui entourent la ville répétèrent les sons
+sinistres que l'airain des navires semblait exhaler sur les flots.
+
+Le capitaine Sautard, armé de sa longue-vue, dirigea ses deux petits
+yeux sur les bâtimens du port, et après avoir examiné attentivement
+chacun d'eux, il s'écria:
+
+--Dites donc, Laurenfuite, tous ces navires ont leurs vergues appiquées
+et leur pavillon amené à demi-mât.
+
+--Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? C'est quelque grosse tête du
+pays qui aura avalé sa gaffe, et voilà tout.
+
+--Voilà tout; mais si c'était notre homme?
+
+--Ah! mais un instant, ne plaisantons pas! Mourir c'est fort bien; mais
+il faut avant régler ses comptes.... Au surplus, il ne faut pas encore
+nous inquiéter. D'ailleurs, ce brave homme de gouverneur avait une si
+belle santé!
+
+--Et ce sont justement ceux-là qui filent le plus vite leur câble par le
+bout dans ces chiennes de colonies.
+
+--Il se portait dix fois mieux que vous et moi.
+
+--Tiens, pardieu, la belle raison! On se porte toujours bien avant de
+tomber malade, et l'on en voit tous les jours qui meurent en pleine
+santé.
+
+--Allons, courons notre dernier bord à terre, et nous saurons à quoi
+nous en tenir, car voilà que je commence à avoir peur aussi pour le
+compte de notre débiteur.
+
+Les pressentimens du capitaine Sautard ne l'avaient pas trompé. Il y
+avait précisément une semaine que le gouverneur était mort, et le jour
+de l'entrée de _l'Aimable-Zéphyr_ était tout justement celui où les
+navires anglais allaient quitter les signes de deuil qu'ils avaient
+arborés pour honorer la mémoire de l'illustre défunt.
+
+Le premier soin du capitaine et du subrécargue, en descendant sur le
+rivage, fut de s'informer du nom et de la qualité du mort dont on
+célébrait si fastueusement les funérailles....
+
+On leur répondit: C'est notre brave gouverneur que nous venons de
+perdre!
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria le subrécargue, qui nous paiera à présent les
+deux lions que nous avons eu aussi le malheur de perdre dans le voyage?
+
+--Adressez-vous à sa veuve, lui répondit-on encore.
+
+--A sa veuve! reprit le capitaine Sautard.
+
+--Oui sans doute, à sa veuve, messieurs. Vous pourrez la voir, car
+elle a reçu, depuis trois ou quatre jours, les complimens de condoléance
+de toute la colonie.
+
+Allons, se dirent nos trafiquans, adressons-nous donc à sa veuve. Et ils
+se dirigèrent, le certificat du décès des deux lions à la main, vers la
+demeure silencieuse de feu M. le gouverneur.
+
+On annonce à la veuve éplorée la visite du capitaine et du subrécargue.
+
+La triste épouse du défunt, recouverte de longs vêtemens de deuil,
+s'avance lentement vers ses deux compatriotes, qui, les yeux baissés et
+le dos voûté, saluent respectueusement la noble compagne de leur ancien
+débiteur.
+
+--Ah! bon Dieu du ciel! s'écrie le capitaine en reconnaissant la figure
+mélancolique de Joséphine; c'est notre passagère!
+
+--Oui, messieurs, c'est elle, leur répond la jeune femme. La Providence,
+depuis votre absence, s'est jouée bien cruellement de mes destinées,
+elle m'a rendue bien vite la plus fortunée des femmes pour me laisser la
+plus malheureuse des épouses....
+
+Et la douce et plaintive voix de Joséphine se perdit dans les sanglots
+qui oppressaient son coeur.
+
+Le capitaine, en voyant pleurer à chaudes larmes sa bonne et jolie
+passagère, se prit aussi à pleurer, non pas le gouverneur qu'il ne
+regrettait nullement, ni le prix des deux lions auxquels il ne pensait
+plus en ce moment, mais il pleura de voir Joséphine pleurer.
+
+M. Laurenfuite, assez embarrassé de sa contenance entre ces deux
+douleurs simultanées, crut devoir aussi se livrer à une apparence de
+sensibilité pour se donner un maintien décent. Mais toujours malheureux
+dans ses tentatives ou ses simulacres d'attendrissement, en cherchant le
+mouchoir parfumé qu'il avait fourré au fond de sa poche, il laissa
+tomber l'extrait mortuaire des deux lions qu'il devait présenter au
+gouverneur qui n'était plus.
+
+La veuve, qui connaissait les deux hommes en face desquels elle se
+trouvait, avait déjà deviné, à l'air de M. Laurenfuite, le motif réel
+de sa démarche. Le papier qui s'était échappé des mains du subrécargue
+sembla lui indiquer la justesse des conjectures qu'elle avait formées
+sur la nature et le but de sa visite. Elle s'empressa, avec ce tact si
+fin qui n'abandonne jamais les femmes dans quelque situation qu'elles se
+trouvent, de prévenir les voeux de ses deux visiteurs.
+
+--Mon mari, leur dit-elle après s'être remise un peu, m'a chargée, avant
+qu'un sort impitoyable ne le ravît à ma tendresse, de quelques devoirs
+que je tiens à remplir comme une de ses volontés les plus sacrées.... Il
+avait contracté envers vous, messieurs, des obligations que vous aurez
+la complaisance de me rappeler.
+
+--Oh! madame, ce n'est pas encore le moment de parler de cela. Il s'agit
+de si peu de chose!...
+
+--Pardonnez-moi, monsieur. C'est un devoir pour moi, un devoir sacré que
+je tiens à remplir et dont vous m'aiderez à m'acquitter; veuillez donc
+me rappeler....
+
+--Non, non, madame, cela se retrouvera, comme vous l'a déjà dit M.
+Laurenfuite, et nous ne souffrirons pas....
+
+--Capitaine, songez que vous me désobligeriez beaucoup en me refusant
+aujourd'hui une satisfaction que je crois pouvoir réclamer comme un
+service de vous, comme une consolation pour moi, la seule peut-être que
+je puisse éprouver....
+
+--Eh bien! madame, puisque vous l'exigez, et que le capitaine semble
+consentir, j'ai l'honneur de vous remettre un certificat en règle qui
+atteste, avec la signature des principales autorités d'Anvers, que les
+deux lions que son excellence feu monseigneur le gouverneur nous avait
+donnés en paiement, ont eu le malheur de mourir avant d'arriver à bon
+port.
+
+--Et le prix de ces deux lions doit vous être payé. Rien de plus juste,
+mon mari m'en avait même parlé.
+
+--Quoi! monsieur votre mari avait eu la bonté de vous parler de....
+
+--Oui; j'en ai du moins un souvenir confus, mais je crois me rappeler
+cependant qu'il m'a dit un mot de cette affaire.
+
+--Et vous a-t-il dit aussi pour quelle affaire?...
+
+--Non, mais il suffit que vous vous soyez entendus ensemble pour que je
+m'empresse de satisfaire aux conditions de votre marché. Combien vous
+dois-je, messieurs? La somme vous sera comptée immédiatement par mon
+caissier.
+
+--Une bagatelle, madame. Deux mille francs, voici les conditions
+écrites.
+
+--C'est bien, messieurs. Ces papiers deviendraient inutiles entre nous;
+les deux mille francs vont vous être payés.
+
+Cette sommé était une partie du prix auquel les malheureux avaient
+vendu la pauvre Joséphine!
+
+Le capitaine, en entendant sonner les écus qu'on leur comptait par ordre
+de leur prétendue débitrice, se sentit des scrupules et presque des
+remords.--C'est elle qui se paie de ses propres mains, se disait-il en
+lui-même. Oh! il vaudrait cent fois mieux pour un honnête homme avoir
+fait la traite des nègres!
+
+M. Laurenfuite ne songea qu'à faire un reçu pour solde de tout compte au
+caissier qui venait de lui remettre deux mille francs au lieu de quinze
+cents francs dont il était convenu avec feu le gouverneur dans le cas où
+les deux lions, qui se portaient fort bien à Bruxelles, seraient venus à
+mourir dans la traversée.
+
+--Maintenant, dit Joséphine au capitaine Sautard dès que le subrécargue
+eut mis la main sur les espèces, il me reste un service à vous demander.
+
+--Lequel, madame, parlez? Il n'y a rien, je le sens, que je ne fasse
+pour vous, quand il faudrait me faire écorcher tout vif de la tête aux
+pieds pour vous être agréable? Quel service puis-je être assez heureux
+pour vous offrir?
+
+--Celui de me ramener en France sur votre bâtiment, en France où il me
+reste encore un vieux père et une si bonne mère! Mais vous ne me
+ramènerez pas seule....
+
+--Et avec qui donc, sans être trop curieux?
+
+--Avec les restes de celui à qui je dois tout! avec la cendre du
+meilleur, du plus délicat, du plus généreux des hommes! avec la cendre
+de mon époux!
+
+--Oh! les deux coquins de lions, se dit en lui-même le capitaine Sautard
+en se mordant les lèvres de dépit et de remords; comme je vous les
+aurais étranglés si j'avais pu savoir!... Deux lions, une femme comme
+cela!... Ah! monsieur Laurenfuite, nous pouvons bien dire que nous
+faisons deux grands scélérats, vous et moi!
+
+
+
+
+II. UN CARACTÈRE DE MARIN.
+
+
+Un jeune officier de marine de nos amis était parvenu, dans les ports de
+mer que notre navire fréquentait depuis quelques années, à acquérir la
+réputation d'homme à bonnes fortunes, sans que rien d'extraordinaire en
+lui justifiât complètement à nos yeux les succès qu'il obtenait auprès
+de presque toutes les femmes. Sainte-Elie, c'était le nom de notre
+Faublas marin, était doué d'un caractère aimable, d'assez d'esprit, et
+d'une figure qui, quoique un peu commune, pouvait passer pour assez
+belle. Mais ces agrémens collectifs, que d'autres possédaient, au reste,
+à un plus haut degré que lui, ne nous semblaient pas faits pour lui
+valoir à peu près exclusivement les conquêtes qui nous échappaient, et
+quelque disposés que nous fussions à lui pardonner en bons camarades les
+avantages qu'il obtenait sur nous, quelquefois nous nous sentions portés
+à accuser le beau sexe, ou de trop de bienveillance en faveur de notre
+confrère, ou d'un peu d'injustice à notre égard. Les triomphes de
+Sainte-Elie enfin nous empêchaient de dormir, nous autres pauvres
+Thémistocles qui rêvions aussi des myrtes amoureux, et qui nous
+trouvions réduits à glaner sur les traces de notre heureux émule.
+
+Un jour que, seul avec ce conquérant fameux, j'avais amené à dessein la
+conversation sur le chapitre des femmes, je me hasardai à demander à
+notre vainqueur le moyen qu'il avait employé jusque-là si heureusement
+pour soumettre à ses lois les beautés les plus rebelles. En ce temps-là,
+comme on sait, le langage métaphorique était encore de mode, et ma
+question se ressentait un peu, ainsi qu'on le voit, du beau style
+classique de l'époque.
+
+Mon ami me répondit: Autant que je puis te comprendre, tu veux me
+demander comment je m'y prends pour obtenir quelques succès auprès des
+femmes?
+
+--Oui, lui dis-je; tu as parfaitement deviné mon intention.
+
+--Eh bien! je vais t'expliquer ma méthode, et avec d'autant plus de
+facilité, que ma manière d'agir avec les belles tient à un système fondé
+sur les petites observations que j'ai eu occasion de faire dans le
+monde.
+
+Je prêtai l'attention la plus vive à la révélation que se préparait à me
+faire Sainte-Elie. C'étaient les mystères du tabernacle qu'il allait
+dévoiler aux regards étonnés d'un néophyte.
+
+Il continua:
+
+--J'ai cru observer, depuis le jour où, pour la première fois, je me
+suis trouvé lancé dans ce qu'on appelle la société, que les femmes en
+général se laissaient beaucoup moins séduire par les qualités
+supérieures qu'elles rencontrent en nous, que par les dehors bizarres
+qu'elles remarquent dans quelques-unes des individualités de notre
+espèce. Le point important pour qui veut fixer un moment la mobilité de
+leurs impressions, est de les frapper par quelque chose qu'elles ne
+trouvent pas chez tout le monde; et pour y parvenir, il faut faire en
+sorte de leur paraître un être à part, même au risque quelquefois de
+passer pour ridicule. On serait beaucoup plus sûr, selon moi, de réussir
+près d'elles par un défaut qui aurait son originalité, que par des
+vertus qu'elles seraient réduites à admirer, comme partout on admire des
+vertus. Cette amabilité banale que tant de gens possèdent à un si haut
+degré, n'est pour la plupart du temps à leurs yeux qu'une chose de mise
+qu'elles s'attendent à rencontrer chez tous les hommes un peu comme il
+faut, comme du linge blanc chez le premier venu qui se présente dans un
+salon. Mais réussissez, sans blesser les convenances, à avoir un ton à
+vous, une manière d'être qui vous soit propre, une toilette même qui se
+distingue par sa recherche ou son étrangeté de la foule des toilettes
+ordinaires, vous attirez sur vous non pas le suffrage universel des
+femmes, mais, ce qui vaut cent fois mieux, leur curiosité. C'est du
+nouveau qu'il faut sans cesse à leur frivolité qui se lasse de tout, et
+rien n'est plus irritant pour elles que le désir qu'elles éprouvent de
+connaître ce qui les surprend par des points de dissemblance avec tout
+ce qu'elles ont vu déjà. Hé! tiens, pour te rendre la comparaison plus
+sensible et mon idée plus frappante, je me servirai ici d'un exemple
+puisé en quelque sorte dans les choses de notre métier. En
+mathématiques, tu le sais bien, on procède avec les quantités connues à
+la recherche de la quantité inconnue. Eh bien! les femmes font, dans la
+science usuelle de la vie, la même chose que nous en algèbre; elles ne
+se servent des termes de proportion qu'elles connaissent, que pour se
+donner le plaisir de deviner, quoi qu'il leur en coûte, les hommes
+qu'elles se croient intéressées à connaître ou à déterminer. Je crois
+t'avoir fait comprendre ma pensée, n'est-ce pas, et maintenant tu
+entends bien ce que je veux dire?
+
+--Oui, à peu près; va toujours ton train, je t'écoute.
+
+--Fort bien! ce petit préambule était nécessaire pour arriver à ce qui
+m'est personnel, et m'y voici. Avec un pareil système, ou du moins avec
+une pareille maxime, tu penses bien que voulant réussir dans le monde,
+et réussir surtout auprès des femmes, j'ai dû m'arranger de manière à
+m'individualiser au sein de la société, en adoptant pour ainsi dire....
+Comment t'expliquerai-je bien cela?... Ah! m'y voilà!... En adoptant en
+quelque sorte certains points de rappel qui pussent servir à me faire
+distinguer de la foule des jeunes gens que l'on voit paraître et
+disparaître dans les salons qu'ils encombrent, sans laisser le plus
+souvent dans l'imagination des belles qu'ils courtisent une seule trace
+de leur apparition ou de leur passage....
+
+Mon plan a bientôt été tracé; il n'était pas au reste fort difficile à
+trouver, et l'exécution a répondu à mes espérances, ou même, si tu le
+veux, à ma témérité.
+
+Je me suis dit d'abord: ma qualité d'officier de marine et les habitudes
+que l'on contracte dans l'exercice de notre profession ne sont plus un
+moyen de se faire remarquer, aujourd'hui surtout qu'on ne croit plus aux
+marins de comédie, et que tous nos confrères s'avisent d'être les plus
+aimables petits-maîtres du beau monde. Mais ce titre d'officier de
+marine, ai-je pensé, peut me servir du moins à faire contraste avec le
+ton que je veux me donner et les petits talens que je prétends acquérir.
+Puisqu'il faut du nouveau ou tout au moins du bizarre pour marquer sa
+place dans la multitude des gens distingués, nous ferons du bizarre; et
+j'en ai fait, sans me flatter, en assez grande quantité pour mon usage
+particulier.
+
+--Et comment cela?
+
+--Tu vas le savoir. J'ai d'abord commencé par apprendre à pincer
+très-bien de la harpe.
+
+--Et l'on peut dire même que tu as fort bien réussi dans cette tentative
+étrange pour ta position.
+
+--Étrange, pardieu! je le crois bien! Un émule de Jean-Bart et de
+Tourville arrondissant un bras nerveux sur un instrument qui n'est fait
+que pour les jolies femmes!
+
+Tous mes collègues se mettaient avec une recherche de bergers
+d'opéra-comique et une régularité presque mathématique. Moi je me suis
+appliqué à me mettre avec luxe, mais en laissant régner dans ma toilette
+un abandon apparent qui cachait toute ma coquetterie.
+
+Mes amis ou mes rivaux s'attachaient surtout à courtiser avec la
+persévérance la plus exemplaire sans doute, mais quelquefois aussi la
+plus cruelle, les beautés les plus remarquables. Moi je m'appliquais à
+dédaigner les femmes qui attiraient à elles l'universalité des hommages.
+Les Arianes abandonnées m'allaient mieux; avec elles je me trouvais une
+surabondance d'amabilité et de gaîté que je feignais de perdre dès que
+j'étais prié de faire danser ou chanter une beauté en renom, et quelques
+jolies boudeuses, piquées au jeu, ne tardèrent pas à me dédommager de la
+contrainte que je m'étais volontairement imposée en les fuyant, pour
+m'en rapprocher plus tard avec plus de certitude et de profit.
+
+--Oui, je me rappelle fort bien, en effet, que quelques-unes d'entre
+elles t'ont dédommagé assez passablement à nos dépens, nous autres
+pauvres adorateurs de bonne foi, si humblement dévoués aux caprices de
+ce sexe injuste!
+
+--Eh bien! que dirais-tu si je t'affirmais que pour conserver mes
+conquêtes, il m'en a toujours moins coûté même que pour les faire?
+
+--Je dirais, ma foi, que tu es un bien heureux coquin, et que tu as à
+trop bon marché ce que les autres n'obtiennent quelquefois pas au prix
+des soins les plus assidus et même des plus grands sacrifices.
+
+--Mon moyen pour attacher mes maîtresses au joug que par surprise ou
+autrement je leur avais imposé, a toujours aussi été fondé sur le
+système dont je t'ai déjà parlé. Leur fidélité n'était que la
+conséquence rigoureuse et inévitable du principe que je m'étais posé. La
+bizarrerie de mes procédés avec ce que tu appelleras peut-être mes
+victimes, égalait au moins la singularité des manières que j'affecte
+encore dans le monde et auprès du sexe. Je vais t'expliquer encore
+cette idée, qui a, je le vois bien, besoin de quelque développement pour
+être entièrement comprise.
+
+Quand je recevais, par exemple, mystérieusement dans ma chambre une de
+mes conquêtes, et cela, soit dit ici sans fatuité, m'est arrivé plus
+d'une fois, ne va pas t'imaginer qu'elle me voyait lui prodiguer toutes
+ces attentions fades et ces soins minutieusement accablans dont la
+plupart des hommes à bonnes fortune obsèdent les femmes qu'ils ont déjà
+victimées. Loin de là; je commençais par me mettre à mon aise avec elle,
+comme si j'avais été à bord. Une chemise bleue ou rouge, sur laquelle se
+croisaient de riches bretelles; une cravate noire, négligemment retenue
+par un diamant de prix, et quelquefois un chapeau ciré posé de côté sur
+une chevelure assez passablement soignée, composaient presque toujours
+ma toilette de rendez-vous. Je me mettais à mon piano ou je prenais une
+harpe, comme par boutade, et quand je ne fumais pas un cigare en faisant
+gémir un harmonieux instrument sous mes doigts capricieux, je chantais,
+avec l'accent que tu me connais, une romance des plus tendres ou une
+ariette des plus vives. Cette bigarrure d'habitudes un peu communes et
+de manières distinguées, ce ton moitié marin et moitié petit-maître,
+étonnaient d'abord un peu mes nouvelles maîtresses; mais j'avais bien
+soin, pour ne pas trop les effrayer, de tempérer toujours un propos
+leste ou un geste trop brusque par un compliment fin et délicat, ou par
+quelque attention galante qui laissait voir à travers ma familiarité
+d'emprunt le fond de l'homme comme il faut. Enfin, te le dirai-je, les
+plus scrupuleuses beautés finissaient, non-seulement par se faire à la
+singularité du ton que je prenais avec elles, mais encore par trouver
+piquant l'assemblage des manières disparates qu'elles rencontraient en
+moi, enfant indéfinissable de l'art et de la mer; et ce système m'a
+toujours si bien réussi jusqu'à présent, que sur dix à douze jolies
+femmes dont je suis parvenu à obtenir les bonnes grâces, pas une, je
+puis le dire, ne m'a quitté la première. Je leur ai épargné à toutes
+l'avantage et la gloire de l'initiative, car c'est toujours ton
+serviteur qui les a prévenues en fait d'inconstance, ce qui te prouve
+évidemment que j'ai su conserver tant que j'ai voulu les conquêtes que,
+grâce à ma bizarre méthode, j'étais parvenu à faire dans la société.
+
+Voilà, mon cher ami, par quels moyens merveilleux et par quel heureux
+secret j'ai remporté ces triomphes qui vous surprennent tous, et qui
+m'ont fait jusqu'ici tant d'envieux sans m'exposer toutefois au danger
+de rencontrer beaucoup d'imitateurs, car j'ai trouvé dans la carrière
+que je me suis ouverte bien plus de jaloux que de rivaux redoutables.
+Je viens de déposer dans tes mains le talisman avec lequel j'ai volé de
+succès en succès. Tu connais maintenant ma recette; elle n'est pas plus
+difficile que cela, et tu peux en user. Tout ce que je réclame de toi,
+c'est le silence le plus absolu sur la confidence que tu as reçue de mon
+amitié. Je ne redoute nullement, à Dieu ne plaise! le _servum pecus_ des
+imitateurs, mais je crains plus que tu ne peux te l'imaginer le ridicule
+qu'une indiscrétion pourrait faire tomber sur moi, et c'est pour
+l'éviter que je te prie en grâce de ne rien dire à mes camarades de ce
+que j'appelle le système dont j'ai l'honneur d'être l'inventeur unique.
+
+Je promis à Sainte-Elie la discrétion la plus inviolable, et après que
+je lui eus donné ma parole d'honneur et qu'il l'eut reçue en me serrant
+la main, nous nous égayâmes tous deux sur le compte de quelques-unes
+des beautés qu'il avait eu le talent de soumettre à sa puissance par
+l'habileté de sa tactique.
+
+Nous nous trouvions alors en relâche dans la rade de Rochefort. Les
+officiers de notre division faisaient les délices de la société du pays.
+Deux ou trois fois par semaine les familles les plus aisées nous
+réunissaient dans des soirées brillantes ou des bals du meilleur goût.
+Pour peu qu'on eût de la voix ou quelque agilité dans les jarrets, il
+fallait sans cesse chanter ou danser. C'était presque à n'y pas tenir,
+et la plupart des jeunes gens de l'escadre se seraient plaints
+volontiers de tout ce qu'on exigeait d'eux dans ces fêtes dont ils
+étaient les héros, mais qui se succédaient peut-être avec trop de
+rapidité. Le seul Sainte-Elie, toujours fidèle au système dont il
+m'avait révélé les moyens et le but, se faisait remarquer par sa réserve
+et par le peu d'empressement qu'il mettait à rechercher les plaisirs
+dont nous commencions à être rassasiés. Quand il daignait paraître au
+milieu de nous, il semblait ne se montrer que pour prendre en pitié les
+peines que nous nous donnions pour nous rendre agréables aux beautés qui
+composaient nos réunions.
+
+La réputation de talent et d'amabilité qui l'avait précédé dans le beau
+monde de Rochefort avait d'abord fixé sur lui l'attention de nos hôtes;
+mais, rebelle à toutes les avances inutiles qu'on avait cru devoir faire
+auprès de lui pour l'engager à chanter ou à accompagner nos belles
+virtuoses, il avait fini par passer aux yeux des jeunes femmes et de nos
+petites demoiselles pour un original qui attachait un trop haut prix
+aux agrémens qu'on lui supposait. A la froideur calculée de son ton, on
+avait répondu par une réserve excessive et on l'avait à peu près oublié.
+Il ne demandait pas mieux.
+
+Parmi les plus jolies personnes qui embellissaient nos soirées, tous
+nous avions remarqué une jeune et piquante héritière qui jusque-là
+passait pour avoir repoussé les hommages empressés de cent adorateurs.
+Mlle Darmois joignait aux avantages de la beauté, la grâce et les talens
+qui, dans le monde même le plus frivole, sont presque toujours préférés
+à l'éclat des dons extérieurs. Mais sa réputation d'insensibilité et le
+ton glacial de ses manières un peu sévères avaient bientôt suffi pour
+éloigner d'elle les vainqueurs qui s'étaient d'abord promis la gloire
+d'une conquête difficile, et cette autre _belle Arsène_, après avoir
+fait naître autour d'elle une foule de téméraires prétentions, était
+restée maîtresse de sa liberté et du trône sur lequel elle paraissait
+vouloir régner seule.
+
+Je ne prévois pas trop aujourd'hui jusqu'où cette belle personne aurait
+poussé l'indifférence qu'elle semblait éprouver pour tout engagement
+tendre ou sérieux, sans un petit incident qu'il est nécessaire de
+rappeler pour arriver à la fin de mon histoire.
+
+Un duo avec accompagnement obligé de harpe et de violon nous arriva de
+Paris. Ce fut la nouvelle importante du jour. Le duo était charmant et
+l'accompagnement peu facile. On chercha d'abord qui pourrait chanter et
+surtout qui pourrait l'accompagner. Tous les yeux se portèrent sur Mlle
+Darmois, qui avait une voix ravissante, et sur un grand jeune homme sec
+et froid qui n'était pas trop mauvais musicien. Un violon fut de suite
+trouvé, car on en trouve malheureusement partout;... on chercha ensuite
+une harpiste, et on chercha vainement.... Nous nommâmes alors
+Sainte-Elie, qui, après s'être fait prier un peu, accepta enfin le rôle
+d'accompagnateur.
+
+Pendant deux semaines le chanteur et le violon étudièrent, répétèrent et
+macérèrent le malheureux duo. Le dédaigneux Sainte-Elie ne se rendit
+qu'à la dernière répétition et se contenta d'indiquer seulement sur sa
+harpe les notes essentielles, sans se donner la peine de faire connaître
+son jeu et sa manière. Mlle Darmois parut un peu piquée du sans-façon de
+notre musicien. Celui-ci ne demandait pas mieux.
+
+Le grand jour marqué pour l'exécution du duo arriva. La foule s'y porta
+de bonne heure comme pour une première représentation. Sainte-Elie ne
+parut qu'après tous les autres et se fit même un peu attendre, avec
+beaucoup d'impatience et de dépit par la chanteuse et le chanteur qu'il
+devait accompagner. Enfin il daigna pourtant s'avancer sur l'estrade
+qu'on avait préparée dans le salon pour les quatre acteurs de cette
+petite scène de société. Tous les yeux se portèrent sur notre harpiste.
+Sa mise était riche, mais peu recherchée; un habit bleu fort bien fait,
+mais avec des boutons brillans, une cravate noire, un pantalon de
+couleur et des bottes au lieu d'escarpins. On critiqua l'élégance
+négligée de cette toilette, en remarquant que celui qui la portait était
+un fort beau brun. Les dames, en faveur de cet avantage, parurent
+excuser un peu la vulgarité de sa mise. Mlle Darmois, son cahier de
+musique à la main, restait froide et silencieuse.
+
+Sainte-Elie prend sa harpe avec assez d'indifférence. Il l'accorde en
+amateur très-exercé. Ses mains sont assez belles pour un marin. Elles
+sont surtout vives, agiles et souples. Les dames remarquent encore cet
+avantage-là, et on aurait déjà pardonné à notre enseigne de vaisseau
+plus que son ton sans gêne et sa cravate noire. Je crois même qu'il
+aurait pu se montrer impunément impertinent. Les femmes ont quelquefois
+une indulgence si inépuisable!
+
+Le duo commence: la belle voix de Mlle Darmois s'élève, pure, mais un
+peu tremblante. Le violon gémit; la harpe résonne, harmonieuse et
+brillante comme la voix charmante qu'elle accompagne. Le jeune homme
+grand et sec, qui doit chanter, fait de son mieux et donne tant qu'il
+peut du gosier: on n'y fait pas seulement attention. Toutes les âmes,
+tous les yeux sont pour la belle chanteuse et pour l'heureux
+Sainte-Elie. Jamais, s'écrie-t-on, Olinda n'a chanté d'une manière aussi
+ravissante. Jamais, disons-nous, notre camarade n'a accompagné personne
+aussi délicieusement. C'est de l'inspiration, du délire musical. Tout le
+monde est enchanté, transporté. On tressaille, on frémit, on trépigne,
+et le magique duo s'achève au milieu d'une masse d'applaudissemens
+frénétiques.
+
+Mlle Darmois regagne sa place, toute émue, toute rouge, toute confuse de
+son succès, sans que Sainte-Elie lui ait adressé ses félicitations.
+C'est le grand sec qui la reconduit, en recueillant pour elle et en
+s'adjoignant un peu pour lui tous les complimens dont on accable notre
+jolie virtuose.
+
+Le harpiste est aussi bientôt entouré d'une foule d'admirateurs, mais il
+reçoit les éloges qu'on lui prodigue avec une froide politesse qui lui
+épargne au moins les deux tiers des importunités que tout autre à sa
+place aurait eues à subir à l'occasion de son talent. Il ne daigne
+recevoir que les félicitations de ses amis. Moi, qui en raison de notre
+intimité aurais pu me dispenser de lui présenter mes hommages, je
+m'avance pour lui donner affectueusement une poignée de main. Mais
+l'artiste triomphant prévient mon geste: il me prend et me serre le bras
+avec force, et il se contente de me dire à l'oreille en disparaissant à
+tous les yeux:
+
+--Laisse porter la marée qui porte au vent!
+
+Ces seuls mots, prononcés avec l'énergie significative que pouvait leur
+donner un esprit pénétré de la conscience de sa force, venaient de me
+révéler tout un plan et tout un système de séduction.... O grand homme!
+m'écriai-je accablé du sentiment de mon infériorité.
+
+Après le brusque départ de Sainte-Elie, Mlle Darmois, sur qui, par un
+secret instinct d'amitié, je portais souvent les yeux pour le compte de
+mon ami absent, me parut avoir l'air rêveur. La harpe de mon collègue
+était restée là, mais inanimée, mais muette, et je crus m'apercevoir que
+de temps à autre la pauvre jeune personne jetait plus volontiers ses
+regards pensifs sur cette harpe que sur tout le reste de la société. On
+lui demanda des contredanses qu'elle refusa avec distraction. On alla
+jusqu'à lui proposer une valse, et elle se retira avec sa famille.
+
+Quelques jours se passèrent sans qu'on revît notre camarade dans les
+salons de Rochefort. Mais le perfide venait de marquer sa trace trop
+profondément dans le cercle de nos connaissances, pour qu'on pût oublier
+si tôt son souvenir.
+
+Il reparut enfin, le sournois, mais avec toute sa gloire capitale,
+augmentée même des intérêts qu'il avait laissé s'accumuler pendant son
+absence calculée. Nos frivoles sociétés, qu'on dit si oublieuses, sont
+cependant faites ainsi. Quelquefois elles paient avec usure aux absens
+mêmes tout le plaisir qu'elles en ont reçu. Le tout est de savoir
+marquer son passage dans le monde pour retrouver, quand on y revient,
+une réputation toute faite, et cent fois mieux faite que si soi-même on
+y avait mis les mains.
+
+Cette fois, le dédaigneux Sainte-Elie était paré comme pour danser. Il
+ne dansa cependant pas; mais vers la fin du bal, il alla avec beaucoup
+de grâce, mais toutefois avec sa froide politesse, demander une valse à
+Mlle Darmois, qui, avec non moins de froideur que son cavalier, lui
+accorda, au grand étonnement des observateurs, la faveur qu'il venait de
+solliciter.
+
+J'ai vu, dans ma vie, bon nombre de gens tournoyer deux à deux de bien
+des manières en rasant, au son d'un violon, les lambris d'un
+appartement, mais je ne me souviens pas d'avoir vu une valse aussi
+singulière que le fut celle de mon ami et de Mlle Darmois. L'un pivotait
+raide comme un piquet, et l'autre suivait inanimée le mouvement de
+rotation de son cavalier qui semblait, en attachant ses deux grands yeux
+sur elle, la soumettre à une influence satanique. La valse démoniaque de
+Méphistophélès m'a seule rappelé un peu celle que Sainte-Elie fit faire
+à la belle Olinda.
+
+Mais ce fut surtout quand notre valseur reconduisit sa dame à sa place,
+qu'il me sembla le plus étonnant. Il la ramena sur son siége, à peu près
+comme une victime qu'il aurait soumise à un charme surnaturel, et puis
+après l'avoir rendue toute bouleversée à sa mère qui se disposait à lui
+jeter un châle sur ses blanches épaules, il sortit enivré du triomphe
+infernal qu'il croyait avoir remporté.
+
+Je n'eus cette fois encore que le temps de lui demander s'il était
+content de sa soirée, et il me répondit, avec un ton que je ne lui avais
+pas encore trouvé: Cette femme est à moi depuis plus d'une heure.
+
+Malgré la haute opinion que je commençais à avoir de la capacité de mon
+collègue en fait de séduction, et malgré toute la confiance qu'il
+paraissait mettre lui-même dans l'infaillibilité de son système, je
+restai long-temps sans remarquer les progrès qu'il disait avoir faits
+sur le coeur de celle qu'il avait résolu d'attacher à son char. Ce qu'il
+avait la bonté d'appeler mon incrédulité semblait l'amuser beaucoup.
+
+Un jour il vint à moi avec un air de satisfaction et de mystère. Il me
+parut rempli de contentement de lui-même. Rien n'était plus naturel.
+
+--Écoute bien, me dit-il; j'ai lu quelque part qu'un amoureux espagnol
+mit le feu au logis de sa maîtresse pour se donner le plaisir ou le
+mérite de la sauver des flammes. J'ai dressé un plan assez raisonnable
+sur l'idée de cet acte de folie. Ce n'est cependant pas par le feu que
+je prétends réussir auprès de Mlle Darmois....
+
+--Je le crois pardieu bien! Il ne te manquerait plus que de vouloir la
+brûler toute vive!
+
+--C'est par l'eau que je prétends exciter au plus haut degré la
+sensibilité qu'elle s'efforce de me cacher sous son air de froideur.
+
+--Par l'eau! Je m'explique bien la folie de l'amant espagnol, mais je ne
+comprends nullement ton projet.
+
+--Je vais te l'expliquer en deux mots.
+
+Nous devons, sous peu de jours, faire avec ces dames une partie de mer
+à l'île d'Aix. C'est moi qui ai arrangé tout cela, et en ma qualité de
+grand ordonnateur de la fête, je t'ai désigné pour gouverner un des
+canots de la frégate. Mlle Darmois fera partie de la cargaison de femmes
+que je te destine.
+
+Nous ne partirons qu'avec bonne brise et nous louvoierons sur les côtes
+de l'île, à peu de distance de terre.
+
+--Fort bien, nous louvoierons, je ne demande pas mieux. Et après?
+
+--Après? Tu vas savoir, parce que j'exige de ton amitié, l'étendue de la
+confiance que j'ai placée en toi. C'est le secret de ma vie que je vais
+déposer dans ton sein. Il faut qu'en louvoyant tu fasses en sorte de
+chavirer ton embarcation.
+
+--Chavirer mon embarcation avec ces dames, avec Mlle Darmois? Et
+pourquoi cela, s'il vous plaît?
+
+--Pour me fournir l'occasion de sauver, sans péril pour elle et pour
+moi, la beauté que j'aime, car tu auras soin de ne faire cabaner ton
+canot que sur une partie de la côte où tout le monde pourra avoir pied,
+et là-dessus je m'en rapporte pleinement à ton expérience consommée et à
+ta prudence reconnue.
+
+--Grand merci de ta corvée! Pourquoi, puisque tu as tant envie de faire
+prendre un bain à Mlle Darmois, ne pas la faire s'embarquer dans ton
+canot et te charger toi-même de la feinte maladresse que tu veux mettre
+sur mon compte?
+
+--Que tu es peu prévoyant, mon bon ami, et que tu saisis mal l'ensemble
+du plan que je viens de te confier? En faisant chavirer ton embarcation,
+tu risqueras d'attacher, il est vrai, à cet événement une idée de
+maladresse ou d'imprudence qui te nuirait peut-être dans l'esprit de
+Mlle Darmois si tu lui faisais la cour. Mais que t'importe cela, à toi?
+il ne peut en résulter rien de contrariant pour tes projets. Au lieu
+que si je me chargeais de cette iniquité, je serais perdu à tout jamais,
+et il faudrait renoncer à toutes mes espérances. Or, n'est-il pas plus
+simple que tu te charges, par amitié pour moi, de tous les reproches,
+s'il y en a à recevoir, et que je recueille tout le mérite du plus beau
+et du plus noble dévoûment? Si j'étais à ta place et que tu fusses à la
+mienne, je n'hésiterais pas à faire chavirer une frégate, pour peu que
+ce sacrifice pût contribuer à ton bonheur. Consens-tu à me rendre le
+service que je réclame de ton amitié?
+
+--Je te suis sans doute on ne peut pas plus dévoué, et s'il ne fallait
+que m'exposer seul pour ton bonheur, tu ne doutes pas, je pense, du zèle
+avec lequel j'agirais. Mais ce que tu me proposes là demande réflexion,
+et j'y penserai ayant de me décider.
+
+--Oh! alors mon affaire est en bon train, car chez toi la réflexion ne
+fait que fortifier les bons penchans du coeur. Mais surtout, puisqu'il
+te faut le temps de la méditation, tâche de ne penser à mon projet que
+seul et avec le plus grand mystère; car, ainsi que je te l'ai dit, c'est
+le secret de ma vie que je t'ai livré.
+
+Je promis à Sainte-Elie une discrétion inviolable. Je réfléchis une
+bonne demi-journée, et je consentis à tout.
+
+Nos dames et nos amis de Rochefort se rendirent à l'île d'Aix pour la
+partie de canots qu'avait préparée de longue main notre collègue
+Sainte-Elie. Trois des embarcations de notre frégate se trouvèrent
+élégamment disposées à recevoir tous nos hôtes, partagés en trois
+escouades entre les officiers du bord qui devaient commander et
+gouverner la petite division. Sainte-Elie montait le grand canot, le
+plus solide de tous; un de nos confrères le canot major, et moi le canot
+du commandant, la plus jolie, mais aussi la plus légère de ces
+embarcations.
+
+Par l'effet d'un hasard qu'avait eu soin d'arranger l'ordonnateur de la
+fête nautique, Mlle Darmois me tomba en partage en qualité de passagère,
+et notre joyeuse société eut l'air de s'égayer malignement sur le compte
+de Sainte-Elie, que le sort semblait avoir voulu séparer momentanément
+de l'objet de sa pensée. Notre société était loin de se douter de la
+destinée que mon complice et moi réservions à la beauté qui venait de
+m'être confiée.
+
+Trois autres dames et autant d'hommes accompagnèrent Mlle Darmois dans
+le canot, où elle ne s'embarqua qu'avec une certaine hésitation. Pauvre
+jeune personne qui semblait pressentir le mauvais tour que nous lui
+préparions si froidement!... Pour moi, je l'avouerai, malgré tout le
+dévoûment de mon amitié pour Sainte-Elie, j'éprouvai presque des remords
+en voyant la naïveté avec laquelle la jolie Olinda se confiait à moi sur
+ces flots qui paraissaient lui inspirer une crainte assez naturelle. Je
+sentis que c'était un grand sacrifice que j'allais faire à mon ami, si
+la brise venait à _fraîchir_ assez pour que je pusse faire chavirer
+l'embarcation. Mais joignant le scrupule à une coupable intention, je me
+promis bien de ne tenter mon mauvais coup que dans un endroit où il n'y
+aurait aucun danger à courir pour personne.
+
+Mon léger canot, monté de sept passagers et de huit bons et robustes
+matelots du bord, n'était pas trop mal chargé dans les hauts.
+Sainte-Elie avait eu soin de le lester très-peu dans les fonds, afin de
+me donner plus de facilité pour le faire _cabaner_ en temps et lieu.
+Nos perfides dispositions, comme on le voit, étaient prises à merveille.
+
+A cinq heures du matin nous partîmes tous gaîment avec notre escadrille.
+L'air était frais et pur, le ciel doux et serein. Le soleil caressait de
+ses jaunes rayons la surface fumeuse de l'onde transparente. Nos
+passagères étaient ravies; elles chantaient en choeur des refrains
+charmans, que les échos sonores du rivage que nous _longions_ répétaient
+d'une grotte à l'autre. Rien ne manquait à nos désirs, si ce n'est la
+brise qui ne s'élevait pas.
+
+Après avoir ramé une heure pour chercher sur la côte de l'île une anse
+où nous pussions donner un coup de seine, nous découvrîmes une petite
+crique qui nous parut devoir être poissonneuse. Nous abordâmes dans
+cette partie: nos filets furent jetés en demi-cercle à la mer, et
+bientôt nous eûmes la joie de pêcher quelques merlans et quelques
+mulets, qui, des jolies mains de nos dames, glissèrent dans les poêles
+que l'on avait déjà chauffées sur le feu de notre bivouac.
+
+Les déjeûners improvisés de cette manière sont presque toujours
+détestables, mais on les trouve toujours délicieux. C'est une chose si
+capricieuse et si bizarre que notre appétit!
+
+Le déjeûner fait, nous plions bagage. On s'embarque dans les canots, que
+la houle balance mollement et que le clapottement de la mer vient
+parfois heurter. La brise du large s'est formée, pendant notre halte de
+pêcheurs, dans la petite anse. Vite nous appareillons.
+
+Sainte-Elie, avant de se rembarquer dans son grand canot, a passé près
+de moi et m'a dit à voix basse:
+
+--Le temps est beau pour notre mauvais coup; mais comme ils viennent de
+déjeûner, il faut louvoyer pendant une heure, pour qu'ils aient le temps
+de faire la digestion avant de prendre leur bain.
+
+Touchante précaution hygiénique! Mon ami prévoyait tout avec la plus
+admirable sagacité. Je n'en ai plus trouvé de son espèce.
+
+Nous louvoyons donc, et à mesure que nous courons des bordées, le vent
+_fraîchit_. Je continue à porter toutes voiles dehors. Personne n'a le
+mal de mer à bord; mais tous mes passagers, en voyant de temps à autre
+le bord de dessous le vent raser l'eau bouillonnante avec la rapidité de
+la foudre, commencent à avoir peur. Mlle Darmois, la main appuyée sur le
+rebord de l'embarcation, ne me dissimule plus ses craintes; elle me
+supplie de la ramener à terre, en faisant à chaque lame qui nous secoue
+un bond qu'elle accompagne d'un cri de frayeur. Trop galant pour
+refuser la grâce qu'elle implore, je _laisse arriver_ sur l'île d'Aix,
+dans un endroit où j'ai remarqué un joli sable que recouvrent tout au
+plus deux pieds et demi à trois pieds d'eau. Sainte-Elie, qui observe
+attentivement ma manoeuvre, me suit à deux longueurs de canot. Nous
+filons tous deux avec vitesse et toutes voiles dehors; puis, lorsque je
+me crois à peu près sûr de mon affaire, je reviens au vent comme pour
+éviter un rocher que je dis avoir soudainement aperçu. J'ordonne de
+border les voiles à plat. La brise que nous recevons au plus près a
+augmenté. L'homme placé à l'écoute de misaine, et qui n'a qu'à filer
+cette écoute pour soulager l'embarcation, me regarde comme pour me
+demander s'il faut filer. Je lui fais signe de tenir bon. Une petite
+rafale nous tombe en ce moment à bord: on ne pouvait désirer mieux. Mon
+canot se couche sous l'effort de la risée; la mer embarque par dessous
+le vent; un cri d'effroi part; mes passagers tombent ou plutôt sautent à
+l'eau. Ils se débattent et barbottent comme des gens qui se noient.
+Sainte-Elie, qui a guetté le moment favorable de se dévouer, s'est
+élancé dans les flots, et nageant comme un marsouin, il arrive pour
+saisir Mlle Darmois et l'arracher, au prix de ses jours, au péril d'une
+mort certaine, qu'elle ne court pas. Mais au moment où le courageux
+amant va pour s'emparer de sa maîtresse, celle-ci a trouvé pied sur le
+fond, et, debout sur le sable, semble recouvrer, avec la certitude
+d'être sauvée, le calme qu'elle avait perdu depuis le départ. Les autres
+passagers et passagères en ont fait autant que Mlle Darmois, et le
+pauvre Sainte-Elie, obligé de prendre aussi pied sur le sable, n'arrive
+tout juste que pour offrir sa main à ces dames, qu'il reconduit à terre
+toutes mouillées, et encore un peu effrayées du danger qu'elles croient
+avoir couru.
+
+Pour moi, tristement occupé avec mes canotiers à vider mon embarcation à
+moitié remplie d'eau, je ne revins à terre que pour recevoir les
+reproches de tout le monde sur ce qu'on appelait mon imprudence, et
+l'expression des regrets de Sainte-Elie sur ce qu'il nommait mon peu
+d'adresse.
+
+Quant à lui, toujours supérieur aux circonstances, et, ce qui est encore
+bien plus difficile, toujours supérieur au ridicule, il eut l'esprit de
+faire répéter dans tout Rochefort qu'il avait bravé les plus grands
+dangers pour sauver Mlle Darmois, qui n'en avait couru aucun. Une telle
+aventure prouvait trop bien l'amour du jeune officier pour la riche
+héritière, et un tel dévoûment méritait une trop belle récompense, pour
+que la fière Mlle Darmois ne se montrât pas favorablement disposée à
+accueillir les voeux d'un homme que l'opinion publique trouvait si
+digne de devenir son époux.
+
+Les deux amans se marièrent un mois juste après mon coup de maladresse.
+Je fus invité de la noce par mon ami, qui, satisfait de posséder une
+jolie femme et une grande fortune, prit le très-sage parti de ne plus
+naviguer.
+
+Long-temps après avoir quitté les jeunes époux dont j'avais si
+obscurément contribué à faire le bonheur, je débarquai à Rochefort, à la
+suite d'un grand voyage. Un de mes premiers soins en revoyant les lieux
+encore remplis des souvenirs que j'y avais attachés en me dévouant pour
+mon ami, fut de m'informer du sort de mon cher et ancien collègue.
+
+Les habitués du lieu me répondirent: M. de Sainte-Elie! Il se porte
+toujours bien. Il est maire de..., à quatre lieues d'ici. C'est lui qui
+a fait bâtir presque tout l'endroit. On dit qu'il a doublé sa fortune en
+faisant construire des églises dans trois ou quatre communes voisines.
+
+--Bah! vous plaisantez! m'écriai-je. Est-ce qu'il irait à la messe à
+présent?
+
+--Mais sans doute qu'il y va par spéculation, et pour faire valoir sa
+marchandise.
+
+--La chose est singulière, et je rirais ma foi de bien bon coeur de le
+voir dévot, et qui pis est encore, maire de campagne....
+
+--Ma foi! si vous tenez tant à le voir dévot et maire, vous pouvez tout
+en chassant vous donner ce double plaisir-là. Le pays abonde en gibier,
+et il n'y a qu'une promenade d'ici à....
+
+Dès le lendemain je pris un fusil et une carnassière, et suivi de mon
+épagneul, j'allai en voisin rendre une visite à mon ami Sainte-Elie, que
+je voulais surprendre agréablement en me présentant à lui sans façon,
+après trois ou quatre années d'absence.
+
+Je rencontrai bientôt, non loin d'un village et de quelques édifices
+nouvellement bâtis, un homme coiffé d'un large chapeau en paille, vêtu à
+la légère, et paraissant donner des ordres à quelques tailleurs de
+pierre répandus çà et là sur un terrain couvert de chaux et d'ardoises.
+
+Au moment où je me disposais à demander la route que je devais suivre
+pour me rendre au village de..., l'individu au chapeau de paille lève la
+tête, et me montre la figure de mon ami Sainte-Elie lui-même....
+
+--Et comment va? me dit-il avec assez de bienveillance avant que
+l'étonnement que j'éprouvais me permît de lui adresser un mot....
+
+Je lui sautai d'abord au cou, et il m'embrassa d'un assez bon coeur.
+Puis me prenant la main, il me dit: Je vous aurais à peine reconnu à la
+figure, sans votre son de voix qui est toujours resté le même.
+
+--Ah ça! lui dis-je, il me semble, mon ami, qu'anciennement nous nous
+tutoyions?
+
+--Ah! c'est vrai, me répondit-il.... C'est que depuis le temps!...
+
+--Oui, le temps de nos folies, n'est-ce pas? Te rappelles-tu notre
+embarcation chavirant sentimentalement pour t'offrir l'occasion de
+sauver ta femme, qui, après le naufrage, n'avait de l'eau que jusqu'à la
+ceinture tout au plus?
+
+--Oui, oui! je me rappelle tout cela, et mille autres sottises de ce
+genre.... Et maintenant que faites-vous, ou plutôt que fais-tu?
+
+--Je navigue toujours pour mes péchés et la gloire du pavillon français.
+Et toi, te voilà riche et considéré, époux et père, magistrat et gros
+propriétaire. Qui aurait dit cela quand tu te mettais des chemises
+bleues pour intéresser les belles que tu attirais aux accords de ton
+suborneur de piano? Et en touches-tu toujours?...
+
+--Oui..., oui... quelquefois... pour me distraire.... Maître Languy,
+voici une poutrelle que je vous avais dit de faire transporter sous le
+hangar pour la faire mieux équarrir du bout.
+
+--Et ta jeune et intéressante épouse, comment est-elle? Il me tarde de
+lui présenter les hommages du plus ancien ami de son mari....
+
+--Dans ce moment-ci, je te dirai qu'elle souffre un peu, et qu'elle
+n'est guère en état de.... Voilà encore, maître Languy, une pile
+d'ardoises qu'il aurait fallu faire ranger au pied du pignon de la
+crèche.
+
+--Ah! tu crains que ta femme ne puisse me recevoir? Diable! c'est
+fâcheux, moi qui arrivais en toute hâte pour....
+
+--Oui, comme je te l'ai dit, elle est assez gravement indisposée; mais
+pour peu cependant que tu y tiennes, je me ferai un vrai plaisir de....
+
+--Non, non, mon bon ami Sainte-Elie.... J'y tenais en arrivant ici; mais
+à présent j'y tiens beaucoup moins.... Je vais continuer ma promenade,
+pour te laisser tout entier aux travaux importans qui sollicitent toute
+ton attention.... Mon chien m'attend, et je te quitte en te souhaitant
+la continuation de toutes tes prospérités.
+
+--Mais que veux-tu dire? Pourquoi partir lorsque tu arrives à peine, et
+qu'il y a si long-temps que nous ne nous sommes vus? Reste donc, je t'en
+prie....
+
+--Non, monsieur, je ne reste pas, et je pars à l'instant même!
+
+--Comment! de vrais et bons amis comme nous.... Est-ce que tu serais
+fâché, par hasard?
+
+--Fâché, non; ce n'est pas le mot.
+
+--Mais qu'as-tu donc enfin, mon bon ami?
+
+A ce mot de bon ami, je sifflai mon épagneul, qui vint à moi avec la
+rapidité de l'éclair, en me caressant avec plus de vivacité qu'il ne
+l'avait jamais fait.... Je rendis à ce pauvre animal toutes les caresses
+qu'il me prodiguait, comme pour me venger de l'accueil que je venais de
+recevoir de mon ancien intime. Je m'éloignai précipitamment avec mon
+chien, sans daigner répondre à toutes les peines que se donnait M. de
+Sainte-Elie pour me retenir....
+
+Oh! combien j'aurais craint de perdre mon pauvre épagneul! C'était ça un
+véritable ami!
+
+Je viens de retracer un caractère de marin que je n'ai rencontré qu'une
+seule fois dans ma vie.
+
+
+
+
+III. TOUTES-NATIONS, ou LE PETIT FORBAN.
+
+Historiette de mer.
+
+
+Un capitaine de navire du commerce m'a raconté l'aventure qu'on va lire.
+
+Je sortais avec un bon vent d'est du port du Hâvre, chargé de quelques
+centaines de ballots de marchandises destinés pour la Guadeloupe. Les
+gendarmes et les douaniers, gens que l'on quitte les derniers et que
+l'on revoit toujours les premiers, m'avaient fait l'honneur de
+s'assurer, à mon départ, que je n'avais strictement à bord que la
+quantité des marchandises déclarées, et le nombre fort exact des hommes
+de mon équipage. Mon rôle et mon manifeste m'avaient été remis fort en
+règle après cette dernière inspection, et les agens du fisc et de la
+force publique m'avaient dit: Adieu capitaine, bon voyage. Politesse
+d'usage à laquelle je m'étais permis de répondre, toujours selon l'usage
+aussi: _Que le diable vous emporte!_ Voeu éternel des capitaines, que le
+diable n'a pas encore daigné exaucer.
+
+La brise nous favorisa assez pour qu'en deux jours nous nous
+trouvassions hors de la Manche, c'est-à-dire hors de ce périlleux
+cul-de-sac maritime que forment les côtes escarpées de l'Angleterre en
+se rapprochant des côtes dangereuses de la Bretagne et de la Normandie.
+
+Une fois libre de ces inquiétudes trop naturelles qu'inspire toujours à
+tous les capitaines la vue des terres et des écueils dont on veut
+s'éloigner, j'ordonnai à mon maître d'équipage de visiter soigneusement
+la cale pour s'assurer de la parfaite stabilité de notre cargaison.
+Quelques forts coups de roulis essuyés en courant vent arrière m'avaient
+fait craindre que notre arrimage, exécuté un peu à la hâte, n'eût
+éprouvé quelques vicissitudes depuis notre départ.
+
+Maître Boissauveur, après une heure d'examen, sans doute fort
+consciencieux, montra enfin au grand panneau sa physionomie toute
+méditative, sur laquelle je crus apercevoir une légère teinte d'ironie
+et d'inquiétude. Une sueur abondante, qui m'attestait toute la peine
+qu'il s'était donnée dans sa longue inspection, ruisselait sur son
+visage tant soit peu bronzé au soleil. Après avoir passé avec
+complaisance ses larges mains goudronnées sur son front pensif et
+gluant, il vint à moi pour me rendre compte des résultats de sa mission.
+
+Sa contenance était embarrassée, je m'attendais aux circonlocutions dont
+il avait soin d'allonger et de revêtir sa conversation toujours
+métaphorique; je jugeai à propos de provoquer en ces termes la réponse
+qu'il se disposait à me faire:
+
+--Eh bien! maître Boissauveur, avez-vous trouvé tout en bon état dans la
+cale?
+
+--Oui, capitaine; pour ce qui est de la marchandise, on peut dire que
+tout est parfaitement à son poste, et rien de ce que j'ai arrimé
+moi-même n'a eu la _chose_ de bouger.
+
+--Vous avez eu bien soin sans doute de vous assurer que les barriques
+posées sur le lest n'avaient pas coulé, n'est-ce pas?
+
+--Rien, comme je me suis fait l'honneur de vous le _réciter_, n'a
+souffert le moindrement du monde. J'ai été jusqu'à compter les petits
+barils qui sont sur l'avant, et aucune des pièces composant
+machinalement la cargaison ne manque à l'appel, Dieu merci! Le
+chargement finalement n'a pas diminué... au contraire!
+
+--Comment, _au contraire_! Est-ce que par hasard il aurait augmenté?
+
+--Je ne dis pas encore cela. Mais ça c'est vu nonobstant quelquefois.
+
+--Comment! vous avez vu des chargemens augmenter au bout de deux ou
+trois jours de mer?
+
+--Avec de l'expérience, capitaine, on voit à la mer bien des choses
+qu'on ne voit pas à terre. Une fois, dans un voyage de mulets, sous
+votre respect, comme je vais avoir l'avantage de vous le dire, nous
+avons eu, avec le capitaine Iturbide, trois mules qui nous ont fait des
+petits; car, voyez-vous, des cargaisons de mulets et de nègres, c'est
+des chargemens qui, comme on dit, peuvent profiter à l'armateur. Une
+marchandise qui fait des petits est de tout temps et en tout pays ce
+qu'on peut appeler une bonne marchandise.
+
+--Oui, mais ici ce n'est pas le cas. Nous n'avons sous nos écoutilles ni
+mules ni nègres.
+
+--Vous avez peut-être sous vos écoutilles, capitaine, plus que vous ne
+pensez vous-même dans le moment actuel. Souvent ça c'est vu d'être plus
+riche qu'on ne croit, à la mer s'entend; car à terre ça peut être
+autrement. Ce n'est pas d'ailleurs mon affaire.
+
+--Que voulez-vous dire, décidément, maître Boissauveur? Avez-vous trouvé
+quelque chose dans la cale, quelque chose de plus que ce que nous avons
+cru embarquer.
+
+--Tenez, capitaine, puisqu'il faut d'une manière ou de l'autre amener
+les huniers en grand sur le ton, je vous dirai donc, sans aller chercher
+midi à quatorze heures et sans louvoyer, comme j'ai eu l'honneur de le
+faire, contre la marée et le vent, je vous dirai donc.... Ma foi! que le
+bon Dieu m'emporte! je ne sais pas trop ce que je vous dirai donc, au
+bout du compte, pour vous faire avaler celle-là sans courir la bordée de
+vous mettre de mauvais poil....
+
+--Ah ça! aurez-vous bientôt fini? Qu'avez-vous trouvé dans la cale?
+
+--C'est que vous allez donner un suif au second et à moi peut-être bien
+aussi pour n'avoir pas mieux visité cette cale au départ. Mais c'est
+qu'il y a tant de choses à faire quand on appareille, qu'il faudrait
+avoir trente-six mille douzaines d'yeux pour en avoir un seulement sur
+chaque chose un peu _éveillative_.
+
+--Me direz-vous enfin ce que vous avez à me dire?
+
+--Eh bien! j'ai à vous dire que j'ai trouvé en bas, entre les barriques
+de ce que vous savez bien, un homme en supplément, qui s'était embarqué
+par dessus le bord au départ, quoi!
+
+--Un homme! Et quel est cet homme? Répondez.
+
+--C'est un homme qui est avec une femme, une grosse femme même, à ce que
+j'ai pu voir; car quand les écoutilles ne sont pas ouvertes en grand,
+voyez-vous, on ne voit pas aussi clair que le jour, dans le fond de ce
+grand gueux de navire.
+
+--Faites-moi monter de suite cet homme et cette femme.
+
+--Oui, capitaine. Ce ne sera pas long.
+
+Maître Boissauveur, en passant sur l'avant, cria aux hommes qui
+l'écoutaient en souriant depuis un quart d'heure:
+
+--Dites donc, vous autres, si vous n'avez rien à faire, descendez-moi
+deux pour hâler de dedans la cale à tribord-devant le particulier et la
+particulière dont j'ai fait le rapport, que vous m'avez entendu débiter,
+au capitaine.
+
+--Oui, maître Boissauveur.
+
+--Vous les trouverez, entendez-vous bien, entre les boucauts d'en à
+bord. Le particulier est un grand, mince, brun, et la femme une grosse,
+moyenne taille, ni grande, ni petite. Capitaine, ils vont venir dans le
+moment actuel; ne vous impatientez pas tant, comme j'ai l'honneur de le
+voir dans le moment actuel.
+
+Un long matelot, à la figure maigre, ne tarda pas à sortir de la grande
+écoutille, et après avoir roulé d'assez gros yeux noirs autour de lui,
+avec l'air de défiance d'un chat que l'on vient de sortir d'un sac, il
+s'approcha de moi la casquette de loutre à la main.
+
+--D'où vient que vous vous êtes permis de vous cacher comme vous l'avez
+fait à bord de mon navire?
+
+--Capitan, me répondit-il avec un accent moitié italien et moitié grec
+qui sentait déjà le renégat, c'est qué jé voulais m'en aller pour rien
+avecqué vous.
+
+--Merci de la préférence! Mais pourquoi ne cherchiez-vous pas à vous
+embarquer comme matelot à bord de quelque navire, si vous êtes marin?
+
+--Capitan, comme jé suis estrangèr et que jé souis à cé qu'on dit oun
+mauvais soujet, vous n'auriez pas voulu dé ma personne put-être.
+
+--D'où êtes-vous?
+
+--Un peu dé tous les pays, capitan.
+
+--Quelle est votre intention en vous rendant à la Guadeloupe?
+
+--Dé gagner honnêtement ma vie si jé pouis, et si jé ne pouis pas, dé
+la gagner comme jé pourrai autrement.
+
+--Voilà de la franchise au moins. Mais si maintenant, pour vous punir de
+l'audace que vous avez eue en vous cachant à mon bord, je ne vous
+donnais pas de vivres....
+
+--Oh! jé sais bien que vous êtes trop bon pour mé laisser mourire de
+faim sous vos yeux pendant toute oune traversée; d'ailleurs je
+travaillerai à bord pour ma nourriture et celle de ma femme.
+
+--De votre femme! Où donc est-elle cette femme, que je la voie un peu?
+
+--Tenez, capitaine, voilà ce beau morceau de créature, s'écria maître
+Boissauveur en poussant sur le gaillard d'arrière une grosse paysanne
+coiffée à la cauchoise et faisant claquer sur le pont la paire de gros
+sabots dont elle était chaussée.
+
+--Bien le bonjour, messieurs, nous dit-elle en nous adressant une
+révérence dans le genre de celles que font les paysannes
+d'opéra-comique pour faire rire leur parterre.
+
+--Pourquoi, lui demandai-je, vous êtes-vous cachée à bord avec cet
+homme?
+
+--Avec cet homme-là? Mais tiens, pardienne, mon bon monsieur, je me suis
+_muchée_ d'avecque lui, parce que c'est quasi mon mari.
+
+--Votre mari?
+
+--Mais bié sûr, tiens; il me l'a bié dit du moins.
+
+--Êtes-vous bien réellement mariés ensemble?
+
+--Si ce n'est pas, il ne s'en faut guère. A la colonie il m'épousera
+tout de bon. Et puis, s'il ne m'épouse pas là, il y aura des juges et un
+Code pénal.
+
+--Quel est votre nom?
+
+--_Françouaise_-el-Lefèvre, native de Caudebec, pour vous servir si j'en
+étions capable.
+
+--Et savez-vous le nom de votre prétendu mari, ou plutôt de celui qui
+vous a débauchée?
+
+--Débauchée! Apprenez que je suis une honnête fille, et que je ne me
+suis jamais laissée aller en débauche! Tiens, celui-là! Débauchée!
+débauchée vous-même, entendez-vous!
+
+--Qu'on fasse retirer cette femme.... Vous lui ferez donner un hamac
+dans la cambuse, où elle couchera seule; elle recevra une ration comme
+son mari, qui prendra son hamac dans le logement de l'équipage.
+
+L'heureux couple, assez content de l'audience que je venais de lui
+donner, se retira sur le gaillard d'avant, où les hommes du bord ne
+tardèrent pas à faire connaissance avec l'un et l'autre époux.
+
+Le cuisinier se chargea d'abord d'employer utilement la paysanne
+cauchoise, à qui il fit subir préalablement un examen assez étendu sur
+ses connaissances pratiques en fait de préparations alimentaires.
+
+--Dites donc, ma grosse mère, lui demanda-t-il, savez-vous un peu
+proprement laver les assiettes et soigner le feu?
+
+--Laver les assiettes! tiens, pardienne! On mange donc dans des
+assiettes ici, censément comme dans les grandes maisons.
+
+--C'te question! Et la partie du _soignage_ du feu, qu'en dites-vous? La
+grosse mère ne me paraît pas très-forte sur cet article. Comment vous
+tirerez vous de là?
+
+--Je vous dis que je soignerai le feu tout aussi bien que vous, grand
+vilain marmiton d' malheu!
+
+Et tout le monde de rire aux dépens du chef interrogant.
+
+L'examen se termina là.
+
+Le nom du mari ou du soi-disant mari de la Cauchoise fut bientôt trouvé.
+Les malins du bord l'appelèrent _Toutes-Nations_, en égard à sa figure
+cosmopolite, car on pouvait juger à l'inspection seule de la physionomie
+du drôle qu'il m'avait dit vrai en m'avouant qu'il se croyait un peu de
+tous les pays.
+
+Pendant le reste de la traversée, je n'eus au surplus qu'à me louer du
+zèle que les deux époux apportèrent à remplir les devoirs qu'on leur
+avait assignés à bord de mon navire. Toutes-Nations était un excellent
+matelot, toujours gai, toujours content, et ne boudant jamais sur la
+besogne qu'on lui donnait à faire pour lui offrir l'occasion de gagner
+son passage. Sa robuste femme, vouée plus particulièrement aux travaux
+de la cuisine, se faisait un plaisir d'aider le chef et le mousse dans
+tous les préparatifs qui avaient quelque rapport avec le service de la
+table de la chambre, et celui de la chaudière de l'équipage. Dans les
+momens dont elle pouvait disposer entre les apprêts du déjeûner et ceux
+du dîner, elle se faisait un devoir de raccommoder les effets que les
+matelots confiaient à son adresse. Le soir, quand la fraîcheur de la
+brise invitait l'équipage, fatigué de la chaleur et des travaux du jour,
+à danser sur le pont, Mme Toutes-Nations se faisait très-rarement prier
+pour accepter les contredanses ou les walses qu'un instrumentiste
+bas-breton accompagnait aux sons criards de son biniou. Une grande dame
+ne se serait pas mise plus promptement qu'elle, ni de meilleure grâce,
+au fait des usages du bord. Il fallait voir aussi avec quel complaisant
+orgueil monsieur son mari suivait les mouvemens élégans de sa chère
+moitié, suant à grosses gouttes dans les bras des walseurs qui la
+faisaient tourner comme un cabestan sur le gaillard d'arrière.
+Toutes-Nations avait le bon esprit de n'être pas plus jaloux que sa
+femme ne se montrait mijaurée: c'étaient des époux assortis en tous
+points. Mais une seule chose manquait à leur félicité. J'avais eu soin
+de ne permettre aucune communication intime entre les deux conjoints,
+jusqu'à preuve complète de la réalité de leur union, et cette preuve
+n'était pas chose facile à acquérir. Pendant le jour je m'amusais, avec
+un peu de cruauté peut-être, des oeillades dévorantes qu'ils se
+lançaient et des tendres privations qu'ils paraissaient éprouver. Mais
+les moeurs, que je voulais faire respecter à bord, me semblaient devoir
+passer avant la compassion que parfois les deux amans m'inspiraient. Ils
+souffraient, mais l'ordre et la régularité voulaient qu'ils
+souffrissent.
+
+A peine fûmes-nous arrivés à la Basse-Terre, lieu de ma destination, que
+je m'empressai de déclarer au commissaire de marine et au procureur du
+roi la présence illicite à mon bord des deux passagers qui m'étaient
+survenus après mon départ.
+
+Le commissaire des classes voulut voir les deux délinquans.
+
+--Diable! s'écria l'administrateur en appréciant en vrai amateur
+l'embonpoint de la Cauchoise, voilà une gaillarde d'une fraîcheur
+remarquable. On dirait d'une grosse rose épanouie, et c'est chose fort
+agréable au moins sous ces climats brûlans qui fanent ou qui noircissent
+si vite toutes les jeunes personnes. Son âge? Votre âge, ma robuste et
+belle enfant?
+
+--Vingt-cinq ans pour vous servir, monsieur, si j'en étions capable.
+
+--Comment, si vous en êtes capable? mais je le crois pardieu bien, et
+que de reste. Ah! ah! ah! comprenez-vous, monsieur le capitaine, la
+naïveté de la réponse.... Non, mais c'est que cet accent traînard me
+semble si singulier! Il me rappelle d'une manière toute particulière ce
+bon pays de France qui produit de si belles luronnes....
+
+--Voici, monsieur le commissaire, l'homme qui s'est glissé à bord avec
+cette femme.
+
+--Comment te nommes-tu, mon garçon?
+
+--Je né mé nommé rien, monsieur mon commissairé.
+
+--Rien; mais c'est bien peu de chose. On a cependant un nom, que diable!
+
+--Mettez Toutes-Nations, si vous voulez. Jé n'y tiens pas dou tout.
+
+--Et ton pays?
+
+--Jé souis de Toutes-Nations aussi, comme lou dit mon nom dé raccroc.
+
+--Mais voyons donc, entendons-nous un peu. Est-ce ton nom ou celui de
+ton pays, que Toutes-Nations?
+
+--Ça m'est égal. Mettez tout ce que vous voudrez.
+
+--Où sont tes papiers?... Ce gaillard-là m'a l'air d'un assez mauvais
+sujet.
+
+--Coumé jé né sais pas liré, jé n'ai pas pourté dé _papiels_ avecqué
+moi.
+
+--Belle raison, ma foi! Allons, tout cela s'expliquera en temps et lieu,
+car je compte bien ne pas perdre ce drôle et cette drôlesse de vue
+pendant leur séjour dans la colonie. En attendant, monsieur le
+capitaine, je vais faire décharger votre rôle de la responsabilité qui
+aurait pesé sur vous si à votre arrivée vous n'aviez pas fait la
+déclaration rigoureuse exigée par nos lois maritimes en pareille
+circonstance.... Mais, en vérité, cette grosse réjouie ne me paraît pas
+trop mal pour une femme d'occasion. Non, mais c'est qu'elle vous a même
+des yeux qui semblent vouloir dire quelque chose.... A propos, comment
+vous nommez-vous? car il est probable qu'entre vous deux vous aurez au
+moins un nom.
+
+--Françouaise el Lefèvre, pour vous servir, mon beau monsieur.
+
+--Toujours pour me servir. C'est en vérité unique, et je voudrais déjà
+que cela fût vrai, tant cette.... Eh bien! Françouaise, puisque
+_Françouaise_ il y a, allez vous reposer des fatigues de votre
+traversée, et soyez toujours bien sage, pour conserver s'il est possible
+votre énorme embonpoint et les roses prononcées de votre teint normand.
+Allez, ma fille, allez, nous nous reverrons dans peu.
+
+--Vous êtes bien bon, monsieur el commissaire.
+
+--Pas trop _boun_, murmura entre ses trente-deux dents M. Toutes-Nations
+en lançant sur le chef de bureau un de ces regards en dessous où se
+peignaient la défiance et la jalousie conjugales, ou du moins presque
+conjugales.
+
+Débarrassé du couple aventurier, je m'occupai fort peu de ce qu'il était
+devenu et de ce qu'il avait pu faire pour subsister depuis son
+débarquement.
+
+Un jour ayant eu sujet de faire quelques reproches à mon maître
+d'équipage, le métaphorique Boissauveur, sur l'état dans lequel il
+s'était présenté la veille à bord, après une copieuse ribotte, le
+coupable contrit me répondit:
+
+--C'est l'occasion, comme dit l'autre, mon capitaine, qui fait le larron
+ou plutôt le biberon. Une supposition, que vous rencontriez à terre un
+ami qui vous dirait, parlant à votre personne: Je me marie et je vous
+invite à ma noce; vous allez tout bonifacement pour _nocifier_. On boit,
+le vin est bon, et la gaîté va de l'avant. On chante et on vous demande
+un petit couplet de chanson. Et si par hasard il vous arrivait comme à
+moi de vous griser en chantant, plutôt qu'en boissonnant, que
+feriez-vous vous-même, mon capitaine?
+
+--Je ne chanterais pas.
+
+--Ceci est très-facile à dire; mais la pratique, voyez-vous, est un
+navire à gouverner, et la théorie un navire à l'ancre. Dans le port tout
+le monde est marin, à la mer il n'y a que les hommes qui sont des
+hommes, et moi, mon capitaine, je puis dire que je suis un homme de mon
+état. Quand je suis entre la _vergue et les rabans_, j'aimerais mieux me
+jeter en vrac dans le lac _cacafouin_, la tête la première et les
+boutons de guêtre en l'air, que de manquer de respect à n'importe quel
+chef; car, comme dit cet autre, un chef est toujours un chef, aussi bien
+pour l'homme en ribotte que pour _l'à jeun_.
+
+--Tout cela est fort bien; mais une autre fois je vous engage à être
+plus réservé dans votre conduite.
+
+--C'est ce que je vous promets en vous remerciant, mon capitaine; mais
+c'est ce que je ne vous jure pas.
+
+--Comment c'est ce que vous ne me jurez pas?
+
+--Non, je ne veux pas vous tromper. La chair est faible, et il ne faut
+pas trop tenter la chair. Et si, comme je vous le disais, foi de Breton,
+un particulier comme ce géomètre de Toutes-Nations, que vous connaissez
+bien sans qu'il soit besoin de vous le réciter, venait encore me dire:
+Maître Boissauveur, je me marie avec la grosse Cauchoise; je lui dirais:
+Mon garçon, je serai de la noce, pourvu qu'il y ait de la gaîté à ton
+mariage et un peu de liquide pour arroser ton _amarrage conjongal_.
+
+--Ah! Toutes-Nations s'est donc marié?
+
+--Ceci est un fait reconnu. Comment, mon capitaine, vous ne saviez donc
+pas l'événement?
+
+--Pas le moins du monde.
+
+--En ce cas je vais, si vous voulez me le permettre, vous raconter
+comment la chose s'est pratiquée.
+
+Vous savez bien d'abord, sans qu'il soit besoin de vous....
+
+--Oui, je sais tout jusqu'à son arrivée en ce pays.
+
+--En ce cas tant mieux, parce qu'il ne sera pas nécessaire de vous dire
+la façon par laquelle il s'était caché avec sa grosse dondon dans la
+cale entre deux barils, que vous m'avez ordonné d'aller les chercher.
+
+--Non; venons-en de suite au mariage.
+
+--Vous avez raison, d'autant mieux que le mariage est la chose la plus
+sainte possible pour ne pas faire des petits garçons et des petites
+filles qui vont à l'hospice des Enfans-Trouvés.... Ne vous mangez pas le
+sang, mon capitaine, me voilà à l'affaire de Toutes-Nations.
+
+L'individu me rencontre dimanche dernier; oui, c'était bien dimanche
+dernier que j'ai pris mon plein à sa noce. Pour lors il me dit: C'est
+vous, maîtré Boissauveur?
+
+--Oui, que je lui réponds; je crois effectivement que c'est moi.
+
+--Ah! jé souis bien countent dé vous trouver.
+
+--Et moi aussi, que je réponds; car si je ne me retrouvais pas chaque
+matin, ça me jugulerait un peu. Vous savez assez, capitaine, qu'il a un
+accent pas trop chrétien, Toutes-Nations.
+
+--Je me souis marié hier à l'église, à ce qu'il me dit pour donner un
+peu de _largue_ dans les voiles à la conversation.
+
+--Comment! que je lui dis, tu t'es marié à l'église sans papiers?
+
+--Avecqué vingt gourdes il n'y a pas besoin de certificats, qu'il me
+répond. Et c'était juste; l'argent est le meilleur papier qu'il est
+possible, en religion comme en toute autre chose connue. Après cela, il
+me dit: Aujourd'hui nous faisons les noçailles avecqué quelques amis.
+
+--Comment! que je réponds encore, tu as aussi des amis déjà à la
+Basse-Terre?
+
+--Oui, toujours avecqué des gourdes. C'était encore juste; car les amis
+c'est comme la crasse, ça s'attache toujours à l'argent, qui passe de
+main en main jusqu'au plus vilain.
+
+--Je serais bien _countent_, me fit encore mon _charabia_, si vous
+vouliez mé fairé l'_hounour_ d'assister à ma noce.
+
+--A l'église? non, mon ami, je n'en mange pas encore.
+
+--Non, cé n'est pas à l'église, puisqué c'est déjà fait. C'est à la
+noce, à table.
+
+--A table, c'est différent, j'en serai et je te ferai l'_hounour_.
+
+Voilà comme quoi je me suis trouvé entraîné à boire un coup de plus qu'à
+l'ordinaire, et à prendre une barrique en dessus de ma jauge.
+
+--Ainsi donc, ajoutai-je en engageant Boissauveur à ne plus retomber
+dans la même faute, ainsi donc Toutes-Nations a trouvé assez d'argent
+pour se marier et pour vivre jusqu'ici à terre?
+
+--De l'argent, je vous crois bien! il en a tant qu'il en peut porter.
+C'est un matelot riche finalement. Et puis ça vous est si économe!
+
+--Économe, fort bien; mais comment a-t-il pu économiser sur ce qu'il
+n'avait pas? Un malheureux qui s'est embarqué par dessus le bord pour ne
+pas mourir de faim!
+
+--Oui, qu'il vous a dit sans doute; mais, comme je me le suis laissé
+dire, il n'y a pas de si misérable ni de si _rafalé_ que celui-là qui se
+met dans la boule de crier misère plus haut que la rafale! Vous savez
+bien, sans qu'il soit besoin de v'là ce que c'est, vous savez bien sans
+doute ce jour où vous m'avez envoyé dans la cale pour hisser sur le pont
+Toutes-Nations et madame son épouse soi-disant?
+
+--Oui pardieu, je suis assez bien payé pour me le rappeler!
+
+--Eh bien! puisque vous vous en souvenez, vous vous rappelez sans doute
+aussi que le particulier vous dit que c'était par besoin qu'il avait
+pris la liberté de se cacher à bord de nous.
+
+--Oui, je me le rappelle très-bien encore.
+
+--Eh bien, il mentait comme un gueux qu'il est, le _calomniateur_!
+
+--Il avait donc quelque chose, et n'était pas sans ressources?
+
+--Il avait des doublons et des louis d'or cousus plein sa veste et son
+pantalon, comme cette doublure est cousue sur mon gilet, et c'est moi,
+Henri-Stanislas Boissauveur, qui vous le dis.
+
+--Tout cela est un peu singulier. Mais au fait tant mieux pour ce pauvre
+diable et pour la malheureuse qu'il a amenée avec lui.
+
+--Malheureuse! oui, allez! C'est mis déjà comme la femme d'un capitaine
+de vaisseau. C'est mis même d'une façon si _burlesque_, que si je voyais
+mon épouse _acastillée_ comme madame Toutes-Nations, ma première idée
+serait de monter dans son grément pour le raser comme un ponton. Mais
+enfin, que voulez-vous! quand on est protégé par un commissaire de
+l'inscription et classes pour les gens de mer, on peut bien friser le
+pavé un peu proprement.
+
+--Le commissaire de la marine la protége donc cette grosse idiote?
+
+--Oui, et joliment encore, d'après ce que je me suis laissé dire. Son
+mari doit acheter un sloop caboteur pour faire la navigation de terre en
+terre entre les îles, pendant que l'autre, vous m'entendez bien, courra
+des bordées au plus près du vent, sur ses côtes à lui; car pour naviguer
+dans les parages du cotillon, il n'y a pas besoin d'être plus marin
+qu'un commissaire; vous comprenez bien que de reste....
+
+--C'est son affaire, au surplus, et non pas la nôtre.
+
+--Vous avez raison, mon capitaine. C'est son affaire, et comme dit la
+vieille chanson:
+
+
+ Depuis long-temps je me suis aperçu
+ De l'agrément qu'il y a d'être....
+
+
+Votre serviteur, mon capitaine; c'était à seule fin de vous demander
+votre permission pour faire reprendre la _patte-d'oie_ de notre _corne_,
+qui a molli un peu dans les temps chauds. Car, voyez-vous, sans qu'il
+soit besoin de vous le faire savoir, les _cornes_, ça pèse dur
+quelquefois sur les _pattes-d'oie_....
+
+Viens-t'en ici deux hommes me frapper un palant sur le bout de cette
+_corne_, de la corne du navire s'entend.
+
+Après un assez long séjour à la Basse-Terre, je mis sous voiles avec
+une assez bonne cargaison, destinée pour la France.
+
+La route que prennent les navires qui quittent les Iles-du-Vent pour
+revenir en Europe est loin d'être bien directe. Comme, sous les
+tropiques, les vents que l'on nomme _alisés_ et qui soufflent toujours
+de la même partie, seraient contraires à la direction des navires qui
+voudraient, pour revenir en Europe, reprendre le chemin qu'ils ont déjà
+parcouru pour se rendre aux Antilles, il faut que ces bâtimens se
+servent autant que possible des brises alisées qui règnent dans les
+parages qu'ils quittent, pour s'élever jusqu'aux latitudes où commencent
+les vents variables, les vents généraux avec lesquels il est facile
+ensuite de se diriger comme on veut vers un point déterminé. Cette
+espèce de circumnavigation que l'on est obligé de faire pour _ruser_ en
+quelque sorte avec les vents alisés, et éluder la loi générale qui les
+produit, se nomme _débouquer_. Les parages qu'il faut parcourir en
+faisant ce circuit maritime s'appellent, par dérivation du mot
+principal, _les débouquemens_.
+
+Dans ces mers des débouquemens, qui s'étendent, pour les navires qui
+fréquentent la Martinique et la Guadeloupe, depuis le quinzième degré de
+latitude jusqu'au trentième à peu près, on rencontre ordinairement une
+foule de petits bâtimens caboteurs faisant la navigation entre toutes
+les îles de l'Archipel, ou un grand nombre de navires américains se
+rendant des ports de l'Union dans les Antilles. Ce n'est pas, je vous
+jure, un spectacle peu curieux et peu amusant que celui que présentent
+toutes ces voiles blanches reluisant au beau soleil du tropique, sur
+ces mers azurées, parsemées de gros îlots aux formes bizarres, couronnés
+de magnifiques nuages, et élevant jusqu'aux cieux leurs sommets couverts
+d'opulentes récoltes ou de forêts inaccessibles. Jamais dans ces climats
+remplis d'une si douce indolence, sur ces flots que les brises embaumées
+semblent plutôt caresser qu'agiter, je n'ai éprouvé un seul instant
+d'ennui ou de vide. Respirer, là, c'est vivre; voir, c'est presque agir,
+et s'oublier au sein de cet air tiède et enivrant, c'est jouir.
+
+Mon navire, paisible comme nous, fendait depuis trente-six heures ces
+mers fortunées, couronné encore, pour ainsi dire, des présens de la
+terre à laquelle il venait de s'arracher, car sous nos hunes pendaient
+de verts régimes de bananes et de jaunes giraumonds, et dans les filets
+de notre arrière et le canot de porte-manteau se pressaient des
+milliers d'oranges et des touffes de magnifiques ananas. Aucune
+inquiétude ne m'agitait encore; le temps était si beau et la brise de
+l'est si régulière! C'était pour les froides mers que nous allions
+chercher, et les vents violens du banc de Terre-Neuve, vers lequel nous
+nous avançions, qu'il fallait réserver toute ma sollicitude et ma
+prévoyance.
+
+Mais dans les débouquemens j'étais encore si bien! Une douzaine de
+caboteurs traversant le canal entre Antigues et Monserrat, et autant de
+goëlettes américaines, avaient passé depuis le matin le long de mon
+navire; je voyais déjà Nièves, cette île à la configuration fantastique,
+se perdant dans les nues auxquelles elle a emprunté son poétique nom.
+Pendant que, tout entier à mes rêveries contemplatives, je laissais
+derrière moi les objets du magnifique panorama au milieu duquel me
+transportait mon navire, une petite barque, qui paraissait être sortie
+d'entre les rochers de Nièves, se rapprochait de nous en louvoyant et en
+étendant sur les flots bleuâtres qu'elle effleurait ses voiles blanches
+comme les ailes d'une mauve. Je ne commençai à prêter attention à la
+manoeuvre de ce caboteur que lorsque je le vis courir définitivement sur
+nous, de manière à me faire supposer qu'il avait l'intention de me
+parler ou de me couper le chemin. Je demandai ma longue-vue pour mieux
+voir que je ne le faisais encore à l'oeil nu la forme et l'espèce de ce
+petit navire.
+
+C'était un sloop assez bien voilé et passablement tenu; une vingtaine de
+noirs ou de mulâtres paraissaient s'être groupés par curiosité sur
+l'avant de son pont, comme pour m'examiner plus à leur aise. A
+l'apparence assez mesquine du bateau et à la mine des gens de son
+équipage, je ne crus pas avoir beaucoup de crainte à concevoir sur la
+singularité de sa manoeuvre. Si, ce qui n'est pas probable, me dit mon
+second, cette espèce de _bon-boat_ voulait faire de ses farces avec
+nous, nous ne serions pas long-temps à en venir à bout, ne fût-ce qu'à
+coups de barre d'anspect.
+
+--C'est égal, dis-je à mes gens, chargeons toujours nos deux caronades
+par précaution, et montons sur le pont les douze fusils de la chambre.
+
+Notre branle-bas de combat se trouva bientôt fait, grâce au peu de
+préparatifs que le petit nombre des armes dont nous pouvions disposer me
+permettait de faire.
+
+Le sloop, qui marchait beaucoup mieux que nous, surtout avec la petite
+brise que nous avions et qui ne convenait guère à un grand bâtiment
+aussi chargé que le nôtre, le sloop n'eut pas de peine à nous
+approcher. Mais les apprêts hostiles qu'il nous vit faire semblèrent
+rendre sa manoeuvre plus circonspecte. Il hissa au bout de son pic un
+énorme pavillon français presque aussi large que toute sa grande voile,
+et prenant la même bordée que celle que nous courions, sans pourtant
+chercher à nous passer au vent, il cargua le point d'amure de sa grande
+voile et amena sa trinquette pour ne pas aller plus de l'avant que nous,
+et conformer sa marche à notre vitesse.
+
+Dans cette position, et après ce mouvement, j'eus tout le loisir de
+l'examiner comme je le désirais. Nous aurions continué probablement de
+courir ainsi assez long-temps l'un à côté de l'autre, si l'homme qui me
+paraissait être le patron ou le capitaine de la barque ne s'était pas
+décidé à prendre la parole.
+
+Perché sur l'arrière de son bateau, du côté de tribord, je vis un nègre
+lui passer un long porte-voix, et je me préparai à recevoir les
+questions qu'il voudrait bien m'adresser, ou les communications qu'il
+lui plairait peut-être de me faire.
+
+--_Oh! du navire! oh!_ s'écria le capitaine mon confrère avec un accent
+que tous mes hommes et moi nous crûmes reconnaître.
+
+--Holà! lui répondis-je sans trop me déranger et sans paraître attacher
+beaucoup d'importance à ce qu'il allait me dire.
+
+--Comment si nomme _lou bastiment_!
+
+--Qu'est-ce que cela vous fait?
+
+Le capitaine interrogant, peu satisfait probablement de ma réponse, se
+mit à se concerter un moment avec ceux de ses gens qui se trouvaient
+autour de lui.... Puis, après un instant de consultation et
+d'hésitation, il me cria:
+
+--C'est pour savoir _lou_ nom dé _lou bastiment_.
+
+--Eh bien! passez à poupe: il est écrit en grosses lettres derrière.
+
+--Mais, c'est qué nous né savouns pas lire à bord!
+
+--Alors, continuez votre route, et laissez-moi tranquille.
+
+En ce moment, maître Boissauveur, qui depuis la courte conversation qui
+venait d'avoir lieu s'était tenu la figure appuyée sur le bossoir de
+dessous le vent, comme un chat qui guette une souris, passa derrière, le
+chapeau à la main, et me dit:
+
+--Capitaine, excusez-moi si je me mêle ici d'une chose qui peut-être
+naturellement ne me regarde pas trop; mais c'est que, voyez-vous, j'ai
+une _doutance_, et sans qu'il soit besoin de vous le dire....
+
+--Au contraire, c'est qu'il faut le dire, si c'est utile.
+
+--Utile, c'est si l'on veut; mais si vous ne le voulez pas, bien
+entendu, comme vous êtes maître à votre bord, ce ne serait pas plus
+utile que toute autre chose.
+
+--Allons! de quoi s'agit-il définitivement!
+
+--Il s'agit définitivement, capitaine, que cette espèce de capitaine de
+_risque-tout_, qui hêle là dans son porte-voix d'embêtement, est
+Toutes-Nations, pas davantage, suivant mon idée.
+
+A peine maître Boissauveur m'avait-il fait part de ce qu'il appelait sa
+doutance, que le capitaine du petit sloop, au milieu du grand mouvement
+qui paraissait avoir lieu parmi son équipage, se mit à me hurler.
+
+--Capitan, pardoun, je ne vous reconnaissais point! C'est que,
+voyez-vous, vous avez changé do peinturé à lou vostre navire, depuis qué
+jé ne l'ai pas visto.
+
+--Comment! c'est toi, mauvais sujet de Toutes-Nations, et que fais-tu
+ici?...
+
+--Oui, c'est moi!... Je fais, capitan, que je cherche à gagner ma vie
+_honnêtement_.... Voulez-vous me permettre d'aborder vostre navire, li
+temps il est beau.
+
+Je ne savais trop que faire dans cette circonstance. Le plus sûr
+peut-être aurait été de refuser. Mais par curiosité ou par complaisance,
+je laissai faire le drôle, qui, sans attendre ma réponse, força un peu
+de voiles, et élongea mon navire de bout en bout avec son sloop.
+
+Quand il se trouva le long de mon bord, je lui ordonnai de défendre à la
+négraille qu'il avait sur son pont de mettre le pied chez moi; et, d'un
+ton qui sentait le commandement, il baragouina aussitôt en mauvais
+espagnol à son équipage quelques mots qui me semblèrent être l'ordre de
+ne pas quitter le sloop sans sa permission. Pour lui il ne se fit pas
+prier pour sauter comme un singe sur mon gaillard d'arrière, et après
+m'avoir salué avec une affectueuse vivacité, il alla embrasser tout mon
+monde devant.
+
+La joie de mon équipage parut au moins égale à celle qu'éprouvait
+Toutes-Nations à revoir ses anciens amis. Mes matelots demandèrent qu'on
+leur avançât leur ration à la cambuse pour fêter la rencontre de
+Toutes-Nations; mais celui-ci, avant qu'ils pussent avoir obtenu une
+réponse de moi, ordonna, après avoir toutefois sollicité ma permission,
+à un homme de son bord d'apporter du Madère et des grands verres. Les
+bouteilles du précieux liquide furent vidées en un instant. Le fastueux
+Toutes-Nations voulut renouveler sa politesse, mais une injonction de ma
+part lui interdit, au grand regret de mes gens, une galanterie dont je
+redoutais les conséquences.
+
+Quand je crus avoir laissé à mon homme tout le temps nécessaire pour
+prendre ses ébats au sein des anciens camarades qu'il semblait retrouver
+avec tant de bonheur, je l'invitai à venir me parler, pour m'expliquer
+comment il se faisait que je l'eusse rencontré dans ces parages avec un
+équipage aussi fort que celui qu'il avait à bord de son sloop.
+
+--Capitan, me répondit le drôle, jé navigue ici, parcé qu'il y a
+toujours quelque petité chose à faire pour moi autour dé la Guadeloupe,
+et j'ai oun fourt équipaze, parcé qué moun commerce il lé veut.
+
+--Et quel est le commerce que tu fais?
+
+--Oun commerce d'échanze avecqué los navires qué jé rencountre.
+
+--Que donnes-tu donc à ces navires?
+
+--Peu dé chose; mais je leur prends tout cé qu'ils ount dé boun.
+
+--Tu fais donc la piraterie, coquin que tu es?
+
+--Noun, pas tout-à-fait, mais je tâche dé gagner ma vie lé plus
+honnêtement possible, en perdant lé moins qué jé peux.
+
+--Jolie manière de gagner ta vie honnêtement! Tu ne sais donc pas le
+danger que tu cours en arrêtant ainsi les navires au passage pour les
+piller comme tu fais?
+
+--Quel danzer dounc, moun capitan?
+
+--Pardieu, celui de te faire pendre comme forban!
+
+--Comme forban? Je vole, il est vrai, un petit peu; mais zamais jé n'ai
+_toué_ personne. Ah! voyez-vous, c'est que je suis oun galant homme,
+pauvre, mais honnête. Tenez, capitan, voici ici la liste dé les navires
+qué j'ai rencontrés, et vous y verrez, parcé qué vous savez lire, vous,
+qué les capitaines m'ont dounné un certificat comme quoi par lesquels je
+les ai bien traités en né leur prenant que leurs vivres et quelqués
+petites choses.
+
+La liste de ce vulgaire forban était en règle, et ses comptes de
+piraterie en très-bon état. Deux ou trois capitaines de ma connaissance
+avaient même poussé la bonté jusqu'à certifier que la conduite de
+Toutes-Nations avait été parfaite à leur égard; trop heureux,
+ajoutaient-ils dans leur déclaration, de s'être retirés de ses griffes
+au prix de quelques bagatelles qu'ils lui avaient laissé prendre.
+
+--C'est bien! répondis-je à mon écumeur de mer; tes papiers sont
+très-réguliers, et avec cela tu ne t'exposes qu'à te faire crocher au
+bout d'une vergue.
+
+--Vous croyez, capitan, reprit-il avec tranquillité! jé vois qué vous
+voulez plaisanter. Mais dites-moi, jé crois qué quand vous m'avez vu
+vous approcher, vous avez eu oun peu peur, n'est-ce pas?
+
+--Mais il me semble que d'après votre manoeuvre, il y avait quelque
+raison de ne pas être très-rassuré.
+
+--Eh bien! voilà cé qui mé fait plaisir à moi! J'aime bien à faire pur
+aux bastimens qué jé rencontre. Ah ça! escoutez; voulez-vous mé faire
+l'amitié d'accepter dé moi oune pétite chose? C'est oun pétit baril de
+boun vin d'Oporto qué jé l'ai pris à oun grand couquin dé capitan
+anglais qui mé faisait oune grimace dou diable quand je lou ai dégagé de
+sa cambouse tout ce qui né lé gênait pas. Ce pétit baril de vin d'Oporto
+sera pour vous rappéler dé moi, du pauvre Toutes-Nations, quand vous
+boirez un bon coup à sa vilaine santé!
+
+--Grand merci! je ne veux nullement me charger de ton cadeau volé.
+
+--Vous né voulez pas donc mé faire plaisir, à moi qui voulais vous
+rendre oun service?
+
+--Le service le plus signalé que tu puisses me rendre, c'est celui de me
+quitter et de me laisser continuer ma route.
+
+--Comment! vous né voulez pas accepter seulement mon pétit baril? Vous
+n'avez pas raison, mon capitan. Jé né suis pas toujours d'aussi belle
+houmour. A bord des autres navires jé né donne pas, jé prends; et à bord
+de celui-ci, jé veux donner et l'on né veut pas prendre.... Vous mé
+permettrez bien cépendant de danser au moins une pétite contredanse
+avecqué vos hommes et dé boire tranquillement un pétit coup dé partance,
+à votre chère santé et vostre bon viage?
+
+Ma conversation avec Toutes-Nations, dont je désirais vivement me
+débarrasser, se serait probablement prolongée au-delà des limites que
+j'aurais voulu lui assigner, sans un incident inattendu qui vint y
+mettre brusquement un terme.
+
+Maître Boissauveur, qui s'était perché sous un prétexte quelconque sur
+le couronnement du navire, comme pour visiter l'écoute du gui, mais bien
+réellement pour ne pas perdre un mot de mon entretien avec
+Toutes-Nations, se prit à crier en regardant derrière: _Navire!_
+
+--_Navire?_ s'écria aussitôt Toutes-Nations en me quittant pour courir
+vers le maître. Et où donc voyez-vous un navire, maître Boissauveur?
+
+--Pardieu! où je le vois? et où ce qu'il est apparemment, car il me
+serait bigrement difficile de le voir peut-être là où ce qu'il ne serait
+pas! Tu ne vois donc pas, maître forban que tu es, dans la direction de
+ma main, un ship qui s'est couvert de toile!... Il est pourtant assez
+gros comme ça et assez près de nous, sans qu'il soit besoin de te le
+dire, espèce de pas grand'chose!
+
+Toutes-Nations n'eut pas plutôt jeté les yeux sur la partie de
+l'horizon que lui indiquait Boissauveur d'une façon un peu dédaigneuse,
+que je le vis monter comme un chat dans mes grands haubans pour mieux
+observer apparemment le navire aperçu; mais perdant pour le coup sa
+loquacité ordinaire, il redescendit bientôt des barres de perroquet sans
+dire mot et avec autant d'agilité qu'il en avait mis pour y monter.
+
+--A revoir, bon viage, capitan, me dit-il une fois descendu sur le pont.
+C'est un bastiment qué jé veux visiter, et à celui-là, jé né lui
+donnerai pas un pétit baril d'Oporto.
+
+Sauter comme un fou à bord de sa barque, larguer les amarres qui le
+retenaient le long de mon navire, et laisser arriver vent arrière pour
+courir sur le bâtiment en vue, ne fut pour mon drôle que l'affaire de
+quelques minutes.
+
+--Vous entendrez avant oune hure parler de moi, capitane, me cria-t-il
+dans son porte-voix en me quittant. Bon viage, bon viage; qué lé boun
+Dieu vous emporte!
+
+--Bon voyage, coquin! lui répondis-je, et prends garde de te faire
+pendre.
+
+Je continuai ma route après le départ de ce forban d'une nouvelle
+espèce, en réfléchissant au péril que, sans trop le savoir peut-être,
+courait ce pauvre diable qui croyait gagner sa vie honnêtement en
+pillant les navires qu'il rencontrait sur son chemin et si près des
+croiseurs.
+
+--Oh! ce charabia-là, dit maître Boissauveur en le voyant prendre sa
+bordée, fera son beurre avant peu, tandis que nous, pauvres bigres, nous
+ne faisons que carotter sur mer avec décence et probité.
+
+Toutes-Nations me l'avait bien dit, qu'avant une heure j'entendrais
+parler de lui. Mais ce fut une bouche à feu qui me parla du drôle; car
+une heure s'était à peine écoulée depuis notre séparation, que
+j'entendis sur l'arrière de nous, retentir comme un coup de tonnerre, un
+coup de canon sourd et lointain.
+
+Je vis, avec le secours de ma longue-vue, la petite barque de
+Toutes-Nations aborder le grand navire qu'il avait approché, et le coup
+de canon me parut être sorti du flanc d'un grand bâtiment.
+
+Cette scène sembla déconcerter un peu les gens de mon équipage, qui peu
+de temps auparavant m'avaient eu l'air de trouver admirable le genre de
+vie que leur camarade forban s'était décidé à prendre dans ces parages.
+
+La nuit vint avec ses milliers d'étoiles scintillantes s'étendre sur la
+mer que continuait à caresser une brise ronde et fraîche. Aucun de mes
+hommes ne descendit se coucher. Tous paraissaient attendre quelque
+événement digne de leur curiosité ou de leur sollicitude, et je ferai
+remarquer ici en passant que rarement cet instinct curieux des matelots,
+quand il est excité par quelque incident un peu grave, les trompe sur
+les choses possibles qui doivent arriver.
+
+Pendant près de trois ou quatre heures, mes yeux, quelques efforts que
+je fisse pour chasser loin de moi ma préoccupation, ne cessèrent de se
+tourner du côté où j'avais vu le sloop de Toutes-Nations aborder le
+navire qui avait paru dans nos eaux. A minuit sonnant le quart fut
+changé, et les hommes qui étaient restés sur le pont sans être de
+service prirent la garde à leur tour sans que leurs camarades pensassent
+à aller se reposer. Désirant inspirer à mon équipage une sécurité que
+je n'avais pas moi-même, je pris la résolution de descendre dans ma
+chambre; et, après avoir donné des ordres à mon second, je me disposais
+à quitter le gaillard d'arrière, lorsqu'en posant le pied sur l'escalier
+du dôme, je crus voir non loin de mon navire une grosse masse noire qui
+tombait sur nous.
+
+Je n'avais que trop bien vu.
+
+Cette grosse masse noire qui s'avançait n'était autre chose qu'un grand
+bâtiment dont la marche était si supérieure à la nôtre, qu'en très-peu
+de temps il nous eut gagnés de manière à pouvoir nous héler.
+
+Je me préparai à subir les interrogations que le capitaine du bâtiment,
+devenu mon voisin, ne tarderait pas, selon toute probabilité, à
+m'adresser; car je ne pouvais me dissimuler qu'en me chassant comme il
+le faisait, et en s'approchant autant de moi qu'il lui avait été
+possible, il n'entrât dans son plan de me parler.
+
+Malgré toute la curiosité qu'excitait en moi l'approche nocturne de ce
+diable de navire, je ne pouvais assez bien le distinguer pour savoir à
+quelle espèce de bâtiment j'allais avoir affaire.
+
+Il me présentait obstinément son avant en courant dans mes eaux, et dans
+cette position, et surtout au milieu de l'obscurité qui régnait sur les
+flots, il ne m'était guère possible de me faire une idée bien précise
+sur sa force et sur sa forme.
+
+Peu de minutes suffirent pour me tirer d'incertitude.
+
+Un long coup de sifflet de silence, parti de son gaillard d'avant,
+m'anonça que j'allais être interrogé par le commandant d'un navire de
+guerre.
+
+--Oh! du trois mâts! oh! furent les premiers mots qui me furent adressés
+d'une voix solennelle dans un porte-voix dont les sons prolongés
+allèrent se perdre sur les eaux.
+
+--Holà! répondis-je du mieux que je pus.
+
+--D'où venez-vous?
+
+--De la Basse-Terre.
+
+--Comment se nomme le navire?
+
+--_L'Heureuse-Rencontre._
+
+--N'avez-vous pas été abordé, il y a quelques heures, par un petit sloop
+monté de nègres et de mulâtres?
+
+--Oui, commandant.
+
+--Le patron de cette embarcation n'est-il pas resté quelque temps à
+votre bord?
+
+--Deux heures environ.
+
+--En ce cas, monsieur le capitaine, je vous ordonne de laisser arriver
+et de faire route pour retourner à la Basse-Terre. Je me tiendrai dans
+vos eaux à portée de voix. Le sloop avec lequel vous avez communiqué a
+été amariné par moi et expédié comme prise à la Guadeloupe. Je tiens son
+patron et les gens de son équipage aux fers à mon bord, comme pirates.
+
+--Mais, monsieur le commandant, avant de me conformer à vos ordres et de
+changer ma route, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
+
+--Au commandant de la corvette de S. M. _l'Alerte_, faisant partie de la
+station française des Antilles. Laissez arriver sur-le-champ, monsieur,
+et suivez les ordres que je vous ai donnés, si vous ne voulez pas que
+j'envoie à votre bord un équipage pour conduire, d'office, votre navire
+à la Basse-Terre.
+
+Il n'y avait plus qu'à obéir après avoir reçu une injonction aussi
+formelle; j'exécutai la manoeuvre qui m'était prescrite.
+
+La corvette, de son côté, m'avait déjà donné l'exemple, en faisant
+arriver et en me présentant son travers. Dans cette évolution elle me
+montra une longue batterie jaune, accidentée très-distinctement d'une
+douzaine de sabords garnis de bons et beaux canons. Je jugeai, en
+examinant le pont de ce bâtiment du roi, qu'il n'eût pas été
+très-prudent pour moi de résister logiquement à un navire qui avait à sa
+disposition des moyens aussi efficaces pour faire exécuter les ordres
+qu'il lui plaisait de donner aux bâtimens de mon espèce.
+
+Comme mon escorte marchait à peu près deux fois plus vite que je ne
+pouvais le faire, elle fut obligée de diminuer de voiles pour que je
+pusse la suivre, ainsi qu'elle me l'avait ordonné.
+
+Je ne savais que penser de cet événement.
+
+J'allais avoir à déposer probablement dans la mauvaise affaire qu'on ne
+pouvait manquer d'intenter à ce misérable Toutes-Nations, qui, si mal à
+propos, avait eu la gaucherie de venir m'aborder au moment où je pensais
+peu à lui, et où j'avais si peu besoin de le rencontrer.
+
+--Que tonnerre de D...! répétait aussi maître Boissauveur en pensant à
+l'échauffourée du maladroit forban, que tonnerre de D.... avait-il
+besoin, ce risque-tout, de chercher du beurre au museau de cette
+corvette? Il a donc oublié la reconnaissance des navires à
+brûle-pourpoint? V'là ce que c'est que de vouloir faire le forban en
+navigant comme un Paliaca ou un vrai Parisien qu'il est, le coquin, ou
+qu'il n'est peut-être pas!
+
+--Vous trouviez cependant, il n'y a que quelques heures, le métier de
+forban préférable à celui de pauvre bigre comme vous, maître
+Boissauveur!
+
+--Qui, moi? capitaine! Je vous demande bien excuse; mais je ne me
+rappelle pas d'avoir _circonstancié_ cette parole!
+
+--Comment! lorsque Toutes-Nations a débordé pour courir sur la corvette,
+vous ne vous rappelez pas d'avoir dit....
+
+--Quand il débordé, c'est possible, parce qu'alors il avait un air si
+fringant, le _cornichonneau_. On aurait dit qu'il allait couper la pate
+du singe de Madras. Mais à présent qu'il s'est fait hâler en dedans par
+cette corvette, excusez, Lisette! c'est un cas différent. Ce qu'on dit
+dans un instant, n'est pas ce qu'on dit dans un autre. La marée change,
+comme j'ai eu l'honneur de vous le répéter plusieurs fois, et qui veut
+bien naviguer doit calculer la marée! Je ne connais que cela, moi, et
+v'là ce que c'est!
+
+La brise d'est-nord-est nous poussait assez vite pour nous permettre de
+revenir bientôt au point d'où nous venions de partir. A midi nous
+mouillâmes sur la rade de la Basse-Terre.
+
+Dès que nous eûmes jeté l'ancre sous les forts de la ville, le
+commandant de la corvette m'ordonna de me rendre à son bord.
+
+En arrivant sur le pont du bâtiment de guerre qui m'avait servi
+d'escorte, j'aperçus sur l'avant Toutes-Nations cramponné, avec une
+vingtaine ou une trentaine des gens de son équipage, à la barre de
+justice, aux fers enfin, qu'on avait montés sur le pont pour mettre ces
+misérables _à la broche_, comme on dit à bord des navires de l'état.
+
+Le commandant me fit l'honneur de me prévenir que je resterais à la
+Basse-Terre pendant le procès des pirates avec lesquels j'avais eu
+l'imprudence de communiquer. Puis il ajouta, comme pour me consoler:
+
+--Votre relâche ne sera pas longue, car l'affaire sera bientôt faite.
+
+Toutes-Nations me voyant disposé à retourner à mon bord, sollicita la
+faveur de me parler. Je crus devoir me rendre à ses voeux, avec la
+complaisance que l'on met ordinairement à exécuter les dernières
+volontés d'un mourant.
+
+--Ah! me dit d'un air lamentable le malheureux justiciable du plus loin
+qu'il me vit arriver vers lui, moun capitan, vous mé l'aviez bien
+pronostiqué qué jé mé ferais mettre dans le sac! Si encore la corde il
+pouvait casser!
+
+--Quelle corde, et de quoi veux-tu donc me parler?
+
+--Et pardieu! dé la corde sur lé bout dé laquelle on va mé hisser pour
+fairé lé saut dé carpe. L'air du pays, voyez-vous, il n'est pas boun
+pour nous; il y a à la Guadeloupe une maladie dé pendaison qui fait du
+ravage sur les pauvres diables dé mon tempérament.
+
+--C'est de ta faute, au reste: tu n'as pas voulu me croire.
+
+--Oui, jé sais bien que c'est toujours dé la faute des pendous, quand
+ils sont pendous. Mais ça n'empêche pas qué jé vais faire oune bien
+vilaine grimace par jugement d'un conseil de guerre, au bout d'oune
+drisse dé réverbère.
+
+--Rien cependant n'est encore décidé.
+
+--Tout se décidera si vite pour moi. Mais c'est ma femme, ma grosse
+femme, qué jé plains le plous, car elle sera veuve d'un pendou, quand
+j'aurai fait la cabriole un peu trop haut; et elle est enceinte, mon
+capitan, par-dessus le marché, d'un pétit enfant qué jé crois bien lui
+avoir fait honnêtement et qué jé voulais élever de même.
+
+Ici quelques larmes s'échappèrent des yeux du sensible époux, et
+allèrent sillonner ses joues, assez sales pour qu'on vît sur elles les
+traces de pleurs que sa position lui arrachait.
+
+--Mé chargerez-vous bien dans vostre témoignage? me demanda-t-il après
+avoir sangloté à son aise.
+
+--Sois tranquille à cet égard, lui répondis-je; s'il ne dépend que de
+moi de te faire renvoyer absous, tu sortiras de ton affaire blanc comme
+neige.
+
+--C'est toujours oune consolation qué dé mourir avec l'estime des
+honnêtes gens; moi qui né cherchais qu'à gagner honnêtement ma pauvre
+misérable gueuse de vie! Maintenant je n'ai plous qu'à prier et à
+supplier le bon Dieu, la sainte Vierge et tous les saints dou paradis ou
+dou paradouze, car jé né sais pas en vérité combien il y en a des
+paradis dans lé ciel!
+
+Il ne fallut que très-peu de temps pour ériger le conseil de guerre qui
+devait juger le coupable et ses complices.
+
+Il fallut encore moins de temps pour les condamner à être pendus.
+
+Je n'avais que trop bien prévu le funeste sort de ces misérables.
+
+On me fit déposer dans cette triste affaire, et je vis avec étonnement,
+en suivant les détails du procès, que Toutes-Nations ne m'avait avoué
+qu'une partie de ses méfaits. Quelques Anglais, jetés par-dessus le
+bastingage à bord d'un des navires qu'il avait pillés, simplifièrent
+singulièrement la tâche pénible qu'avait prise ou acceptée le défenseur
+officieux qui parlait pour lui.
+
+On passa aux voix, et tous les accusés se trouvèrent condamnés, à
+l'unanimité, à la peine capitale.
+
+--Jé m'y attendais bien, s'écria le coupable à la lecture de l'arrêt.
+Les grands forbans sé sauvent, les petits forbans, on les fait pendre
+pour les grands.
+
+Ce furent les seules paroles qui s'échappèrent de sa bouche.
+
+Sa résignation aurait fait l'admiration d'un saint.
+
+Il employa les vingt-quatre heures de vie que lui accordait libéralement
+la loi, à s'entretenir avec sa femme de quelques affaires de famille
+qu'il était bien aise de régler, disait-il, avant de rendre son âme à
+Dieu, s'il arrivait que Dieu daignât la recevoir.
+
+Madame Toutes-Nations se montrait bien moins résignée que son époux.
+Elle pleurait avec une bonne foi qui aurait fait pitié au coeur le plus
+endurci contre le crime de piraterie.
+
+Le moment fatal arriva.
+
+Vingt-cinq potences avaient été dressées sur le champ d'Arbot pour
+recevoir les condamnés. Je remarquai que dans ces dispositions
+patibulaires, le gouverneur de la Guadeloupe avait porté un esprit
+d'économie qu'il était bien loin d'avoir quand il s'agissait de fêtes
+publiques. Le luxe officiel n'avait pas jugé à propos apparemment de se
+déployer avec éclat dans une circonstance aussi funeste. La plupart des
+gibets étaient à peine assez solides pour supporter leur homme. Mais le
+bourreau, nègre exécuteur du premier mérite, avait répondu de tout, et
+son adresse reconnue inspirait la plus grande confiance aux assistans.
+
+Les sons du tambour du détachement chargé de conduire militairement les
+condamnés de la geôle à la potence annoncèrent, midi sonnant, que le
+spectacle attendu allait enfin commencer.
+
+La démarche de Toutes-Nations, s'avançant à la tête de son équipage,
+était ferme et dégagée. On aurait dit qu'il allait faire une commission
+ou porter une lettre à la poste.
+
+La vue des vingt-cinq poteaux patibulaires dressés en son honneur et en
+l'honneur de ses vingt-quatre braves excita peu d'étonnement chez lui,
+mais elle parut provoquer vivement sa curiosité.
+
+--Où ce qu'il est lou mien? demanda-t-il.
+
+Puis apercevant une femme prosternée au pied de la première potence, il
+s'écria:
+
+--Lou voilà!
+
+Cette femme était madame Toutes-Nations, priant pour l'âme de son mari
+et pleurant par avance la mort ignominieuse qu'il allait subir.
+
+Un homme de justice, grave comme la circonstance et impassible comme la
+loi dont il était l'organe, appela les noms des condamnés.
+
+Toutes-Nations eut l'honneur d'être appelé le premier.
+
+--C'est cela! s'écria-t-il. Sur le rôle d'équipage lou capitan doit
+passer avant tout lou ménou des autres.
+
+Puis, faisant une réflexion sur lui-même, il ajouta:
+
+--Mais dé quel équipage qué jé serai dans oune minoute le capitan! d'oun
+équipage dé pendous!
+
+L'échelle était prête, et le bourreau en haut attendait sa proie.
+
+Jamais je n'ai vu de _gabier_ s'élancer avec plus de légèreté dans les
+enfléchures des grands haubans pour aller prendre un ris, que
+Toutes-Nations pour grimper le long de l'échelle au bout de laquelle
+était pour lui la mort.... l'éternité!
+
+Il n'osa même pas jeter un regard sur sa malheureuse femme qui
+sanglotait à ses pieds.
+
+Le noeud de la corde strangulatoire fut mal passé par le bourreau,
+malgré la longue habitude que ce fonctionnaire public avait acquise en
+fait de ces sortes d'amarrages.
+
+Toutes-Nations, sentant que l'irrégularité de ce noeud pouvait l'exposer
+à ne pas être étranglé convenablement, s'empare du bout de filain, qui
+prend dans ses mains une tournure nouvelle, et s'adressant au bourreau,
+il lui dit avec un sang-froid tout-à-fait maritime:
+
+--Voilà comme il faut t'y prendré pour les autres, mateluche!
+
+Puis le bourreau, après l'avoir remercié d'un coup de tête approbatif,
+sauta sur les épaules du pauvre diable.... L'âme alors quitta le corps,
+et le corps resta suspendu au gibet pendant plus d'un mois sous le
+soleil, la pluie, les moustiques et les maringouins du pays, pour
+l'exemple de tous les petits forbans à venir.
+
+Quant à l'infortunée madame Toutes-Nations, elle ne laissa échapper
+qu'une plainte en voyant son pauvre mari flotter dans l'air, retenu
+seulement par le cou à l'infâme poteau patibulaire:
+
+--Qui m'aurait jamais dit, en quittant le pays, que j'aurais épousé un
+homme de cette espèce! C'était bien la peine, sainte Vierge-Marie, et d'
+venir si loin!
+
+Et en m'apercevant dans la foule:
+
+--Capitaine, me dit-elle, quand donc est-ce que vous repartez pour le
+Hâvre et d' Grâce?
+
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE Du TOME PREMIER.
+
+Deux lions pour une femme
+Chap. Ier.--Les deux Jocondes marins
+Chap. II.--La charte-partie en règle
+Chap. III.--Ils cherchent une femme
+Chap. IV.--Appel à la femme aventureuse
+Chap. V.--Marché conclu
+Chap. VI.--Visite rue Saint-Jacques
+Chap. VII.--La traversée
+Chap. VIII.--Arrivée à Sierra-Leone
+Chap. IX.--Un gouverneur de colonie
+Chap. X.--Catastrophe
+Chap. XI.--Retour en France
+
+Un caractère de marin
+
+Toutes-Nations ou le Petit Forban
+
+Fin de la table du premier volume.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome I, by Édouard Corbière
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME I ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+The Project Gutenberg EBook of Scènes de mer, Tome I, by Édouard Corbière
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Scènes de mer, Tome I
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+Author: Édouard Corbière
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+Release Date: April 3, 2006 [EBook #18111]
+
+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME I ***
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+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+<h1>Sc&egrave;nes de mer.</h1>
+
+<h1>Par Edouard Corbi&egrave;re.</h1>
+<hr style="width: 25%;" />
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+<h3>OUVRAGES</h3>
+
+<h3>DE</h3>
+
+<h3>EDOUARD CORBI&Egrave;RE.</h3>
+
+<p class="noindent stret">
+<span class="smcap">Le n&eacute;grier</span><br />
+<span class="smcap">La mer et les marins</span><br />
+<span class="smcap">Les pilotes de l'iroise</span><br />
+<span class="smcap">Les contes de bord</span><br />
+<span class="smcap">Le prisonnier de guerre</span><br />
+<span class="smcap">Les aspirans de marine</span><br />
+<span class="smcap">Deux lions pour une femme</span><br />
+</p>
+<h3>PARIS.</h3>
+
+<h3>HIPPOLYTE SOUVERAIN, &Eacute;DITEUR,</h3>
+
+<h3>RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.</h3>
+
+<h3>1835.</h3>
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE DU TOME PREMIER.</h2>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#I_DEUX_LIONS_POUR_UNE_FEMME"><b><span class="smcap">Deux lions pour une femme</span></b></a><br /><br />
+<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b><span class="smcap">Chap</span>. I<sup>er</sup>.&mdash;Les deux Jocondes marins</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b><span class="smcap">Chap</span>. II.&mdash;La charte-partie en r&egrave;gle</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b><span class="smcap">Chap</span>. III.&mdash;Ils cherchent une femme</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b><span class="smcap">Chap</span>. IV.&mdash;Appel &agrave; la femme aventureuse</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b><span class="smcap">Chap</span>. V.&mdash;March&eacute; conclu</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b><span class="smcap">Chap</span>. VI.&mdash;Visite rue Saint-Jacques</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b><span class="smcap">Chap</span>. VII.&mdash;La travers&eacute;e</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b><span class="smcap">Chap</span>. VIII.&mdash;Arriv&eacute;e &agrave; Sierra-Leone</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b><span class="smcap">Chap</span>. IX.&mdash;Un gouverneur de colonie</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_X"><b><span class="smcap">Chap</span>. X.&mdash;Catastrophe.</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b><span class="smcap">Chap</span>. XI.&mdash;Retour en France</b></a><br /><br />
+<a href="#II_UN_CARACTERE_DE_MARIN"><b><span class="smcap">Un caract&egrave;re de marin</span></b></a><br /><br />
+<a href="#III_TOUTES-NATIONS_ou_LE_PETIT_FORBAN"><b><span class="smcap">Toutes-Nations ou le Petit Forban</span></b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 25%;" />
+
+
+<h2><a name="I_DEUX_LIONS_POUR_UNE_FEMME" id="I_DEUX_LIONS_POUR_UNE_FEMME"></a><a href="#TABLE">I.<br /> DEUX LIONS POUR UNE FEMME.</a></h2>
+
+<hr style="width: 25%;" />
+
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE PREMIER.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">Les Deux Jocondes Marins.</a></h3>
+
+
+<p>Le d&eacute;sir de r&eacute;aliser quelques bons projets de sp&eacute;culation avait r&eacute;uni &agrave;
+bord du m&ecirc;me brick deux individus d'humeur et d'esp&egrave;ces diff&eacute;rentes.</p>
+
+<p>L'un &eacute;tait le capitaine Sautard;</p>
+
+<p>L'autre, le subr&eacute;cargue Laurenfuite.</p>
+
+<p>Le capitaine Sautard &eacute;tait un de ces hommes qui, ayant us&eacute; de tout un
+peu et n'ayant abus&eacute; de rien, allait au positif par tous les chemins
+possibles, hors ceux des douces illusions. Quand une bonne occasion se
+rencontrait sur sa route, il cherchait &agrave; la saisir, en vrai corsaire,
+comme il aurait fait d'une prise richement charg&eacute;e. Mais quand la
+fortune qu'il aurait &eacute;t&eacute; bien aise de t&acirc;ter semblait vouloir le faire
+courir long-temps apr&egrave;s elle, il laissait l&agrave; la fortune, sans se d&eacute;cider
+&agrave; faire cent pas pour la ramener &agrave; lui.</p>
+
+<p>Figurez-vous un gros petit &ecirc;tre un peu plus que blond, un peu moins que
+rouge, d'une physionomie commune et riante, &acirc;g&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s d'une
+quarantaine d'ann&eacute;es, et vous aurez approximativement une id&eacute;e de
+l'ext&eacute;-rieur d'homme dans lequel se refl&eacute;tait le caract&egrave;re du capitaine
+Sautard.</p>
+
+<p>Quant &agrave; M. Laurenfuite, le subr&eacute;cargue, c'&eacute;tait une tout autre affaire.</p>
+
+<p>M. Laurenfuite savait chanter faux avec une pr&eacute;tention ridicule que l'on
+ne pouvait comparer qu'&agrave; l'inexorable sottise avec laquelle il faisait
+grincer sous ses doigts une guitare ordinairement mont&eacute;e en <i>la</i> majeur.
+Tous les instans qu'il ne donnait pas &agrave; sa toilette, il les consacrait &agrave;
+la musique, et sa passion philharmonique avait cela de malheureux, qu'il
+lui suffisait de prendre son instrument ou de roucouler une tendre
+romance pour mettre tout un &eacute;quipage de la plus mauvaise humeur
+possible. Les matelots m&ecirc;me allaient jusqu'&agrave; attribuer aux accens de ce
+malheureux Amphion un pouvoir fatal, que n'avaient certes pas les
+accords de sa lyre, quelque redoutables qu'ils fussent, sous sa main
+recouverte de trois ou quatre gros diamans. Quand le vent venait &agrave;
+changer et &agrave; contrarier le capitaine, et quand l'azur du ciel commen&ccedil;ait
+&agrave; se couvrir de sombres nuages annon&ccedil;ant la temp&ecirc;te, les oracles du
+gaillard d'avant du brick <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> se disaient entre eux:</p>
+
+<p>&mdash;C'est encore le subr&eacute;cargue qui aura voulu d&eacute;rouiller sa guimbarde que
+le diable confonde! Voil&agrave; d&eacute;j&agrave; du vent &agrave; deux ris! Que Lucifer l'enl&egrave;ve!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajoutait le ma&icirc;tre de quart; &ccedil;a vous a une voix &agrave; crier <i>&agrave; la
+garde</i>! et &ccedil;a veut encore faire le troubadour en nous chantant: <i>A peine
+au sortir de l'enfance</i>, sur l'air de: <i>Tu n'auras pas ma rose!</i></p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! r&eacute;pliquait un troisi&egrave;me interlocuteur, je voudrais bien savoir
+si le cap'taine, qui est ma&icirc;tre apr&egrave;s Dieu &agrave; son bord, n'aurait pas le
+droit d'emp&ecirc;cher M. Laurenfuite de miauler comme il le fait avec
+accompagnement de guitare? Les ordonnances de la subordination &agrave; bord
+des navires ne sont-elles pas faites tout aussi bien pour le subr&eacute;cargue
+que pour nous et les passagers? Or, qui manque aux ordonnances doit &ecirc;tre
+puni; ainsi on peut par cons&eacute;quent emp&ecirc;cher le chant et les
+accompagnemens &agrave; bord de nous, par ordre du cap'taine.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en fiche, avec tes ordonnances! Crois-tu que les ordonnances
+aient jamais parl&eacute; du cas des cordes de guitare et du manquement au
+service du tremblement de voix? Et puis, quand bien m&ecirc;me, par
+supposition, la loi ne voudrait pas cela, est-ce que jamais notre
+capitaine voudrait faire de la peine &agrave; cet homme qui peut-&ecirc;tre a &eacute;t&eacute;
+com&eacute;dien, et qui miaule encore, c'est possible, par routine de son
+ancien m&eacute;tier? On dit bien <i>si j'&eacute;tais capitaine, je ferais ci, je
+ferais &ccedil;a;</i> mais entre eux les gros ne se mangent pas, c'est la r&egrave;gle.
+Le capitaine boit et fume, mange et dort, et il laisse l'autre se
+d&eacute;barbouiller avec de l'eau de Cologne, et se gargariser le gosier avec
+des chansons tant qu'il peut: <i>c'est des &eacute;gards qu'ils ont l'un pour
+l'autre, quoi! et voil&agrave; tout</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai ce que tu dis l&agrave;; mais il n'en est pas moins fichant que,
+quand il chante, le mauvais temps vienne nous tomber sur le casaquin,
+comme pauvret&eacute; sur mis&egrave;re.</p>
+
+<p>M. Laurenfuite, comme vous vous l'imaginez bien, &eacute;tait &agrave; cent lieues de
+supposer qu'il p&ucirc;t inspirer, avec son talent d'artiste, une aussi
+f&acirc;cheuse opinion sur son m&eacute;rite musical. Sa guitare lui avait valu d&eacute;j&agrave;
+trop de conqu&ecirc;tes et de coups de b&acirc;ton, pour qu'il ne la regard&acirc;t pas au
+contraire comme un talisman vainqueur et un moyen assur&eacute; de plaire &agrave;
+tout le monde, except&eacute; aux amans et aux maris.</p>
+
+<p>Il racontait ga&icirc;ment qu'&agrave; Cadix il avait mis tous les &eacute;poux de la ville
+en campagne, pour trois ou quatre s&eacute;r&eacute;nades qu'il s'&eacute;tait expos&eacute; &agrave;
+donner aux plus jolies Andalouses. La femme d'un prince italien lui
+avait jet&eacute; par la fen&ecirc;tre, pour prix d'un de ses couplets, une grosse
+bague en faux, qu'il portait encore au doigt, comme le troph&eacute;e d'une de
+ses plus notables victoires. Partout enfin o&ugrave; son &eacute;tat de
+commis-voyageur sur mer l'avait appel&eacute;, il s'&eacute;tait vu oblig&eacute; de s&eacute;duire,
+dans les momens de loisirs que lui laissaient ses affaires, les femmes
+les plus aimables et les plus passionn&eacute;es des places maritimes du globe.
+A la c&ocirc;te d'Afrique m&ecirc;me il avait pouss&eacute; si loin l'art fatal qu'il avait
+de d&eacute;sunir les m&eacute;nages, qu'un roi n&egrave;gre avait fini par le chasser de ses
+&eacute;tats, en le contraignant &agrave; embarquer avec lui l'&eacute;pouse infid&egrave;le qu'il
+&eacute;tait parvenu &agrave; subjuguer au bout de deux ou trois romances de sa
+composition.</p>
+
+<p>Le moyen, je vous le demande, apr&egrave;s des succ&egrave;s aussi signal&eacute;s, de
+contester la puissance de la guitare de M. Laurenfuite, qui d'ailleurs
+ne paraissait sur le pont du navire, m&ecirc;me &agrave; la mer, qu'avec une cravate
+toute rouge, en sautoir, et &eacute;pingl&eacute;e de deux grosses &eacute;pingles attach&eacute;es
+entre elles par une cha&icirc;nette en or? Or, je vous le demande encore,
+comment est-il possible de chercher &agrave; persuader &agrave; un homme qui porte une
+cravate rouge-cachemire, qu'il n'est pas le plus adorable de tous les
+mortels qui veulent bien se donner la peine de d&eacute;shonorer toutes les
+femmes?</p>
+
+<p>Ah! j'oubliais encore de dire que M. Laurenfuite, &agrave; tous les dons
+personnels que j'ai d&eacute;j&agrave; cit&eacute;s, joignait l'avantage d'avoir une paire de
+gros favoris noirs luisans dont il prenait le soin le plus scrupuleux.
+C'&eacute;tait un de ses moyens de conqu&ecirc;te les plus assur&eacute;s, et il n'y aurait
+pas renonc&eacute;, j'en suis moralement s&ucirc;r, pour toute une cargaison de
+sucre Havane.</p>
+
+
+<p>Les deux compagnons de pacotille du brick <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> vivaient au
+mieux ensemble, et il ne pouvait gu&egrave;re en &ecirc;tre autrement avec des
+caract&egrave;res aussi oppos&eacute;s que les leurs. Il n'y a que les gens qui ont
+les m&ecirc;mes go&ucirc;ts, les m&ecirc;mes app&eacute;tits et les m&ecirc;mes id&eacute;es, qui ne se
+conviennent pas. Si tout le monde aimait la m&ecirc;me femme et voulait boire
+du m&ecirc;me vin, je vous prie de me dire ce que deviendrait tout le monde?</p>
+
+
+<p>Lorsque couch&eacute;s tous les deux dans leurs cabanes, le capitaine Sautard
+et son subr&eacute;cargue causaient de choses et d'autres, &agrave; la clart&eacute; de la
+lampe qui, en se balan&ccedil;ant au roulis, &eacute;clairait <i>la grand'chambre</i> du
+petit brick, M. Laurenfuite se lan&ccedil;ait presque toujours dans les r&eacute;gions
+les plus &eacute;lev&eacute;es du sentiment et de la m&eacute;taphysique. C'&eacute;tait un homme
+qui parlait de tout avec un aplomb d'ignorance admirable, sans avoir
+jamais rien appris, qu'&agrave; faire un compte-courant. Pour le capitaine
+Sautard, qui savait les quelques petites choses n&eacute;cessaires &agrave; son
+m&eacute;tier, il causait peu, mais il &eacute;coutait beaucoup en dormant; et lorsque
+son interlocuteur in&eacute;puisable terminait l'entretien du soir en &eacute;tendant
+les bras de toute la largeur de sa couche et en s'&eacute;criant: <i>Oh! une
+femme! une femme! un ange! un ange!</i> le capitaine lui r&eacute;pondait, en lui
+tournant le dos: Oui, c'est fameux une femme, quand on en tient une;
+mais c'est fichant quand il faut s'en passer: bonsoir!</p>
+
+<p>Le romantique c'&eacute;tait M. Laurenfuite.</p>
+
+<p>Le classique c'&eacute;tait le capitaine Sautard.</p>
+
+<p>Ces deux repr&eacute;sentans des doctrines litt&eacute;raires qui divisent aujourd'hui
+la France de la Porte-Saint-Martin et du caf&eacute; de Paris, se rendaient
+assez b&ecirc;tement &agrave; Sierra-Leone; ou plut&ocirc;t, commercialement parlant, ils
+allaient assez b&ecirc;tement &eacute;changer l&agrave; leurs marchandises contre des &eacute;cus.</p>
+
+<p>Chemin faisant et avant d'arriver &agrave; leur destination, les deux associ&eacute;s
+touch&egrave;rent &agrave; T&eacute;n&eacute;riffe pour y prendre douze pipes de Mad&egrave;re du cru, et
+aux &icirc;les du Cap-Vert pour acheter six belles mules d'Espagne. Ils
+tenaient surtout &agrave; n'avoir dans leur cargaison que du bon et du fin, et
+&agrave; faire leur petit commerce avec le plus d'honneur et de probit&eacute;
+possible. Ce n'est pas pour rien, je vous l'assure bien, que
+l'antiquit&eacute;, qui avait aussi ses id&eacute;es, a donn&eacute; quatre ailes et un
+caduc&eacute;e &agrave; Mercure, dieu du commerce et d'autre chose.</p>
+
+<p>De leur douze pipes de T&eacute;n&eacute;riffe, ils commenc&egrave;rent d'abord par faire
+quinze pipes d'excellent Mad&egrave;re sec; l'eau douce ne leur manquant pas
+plus, fort heureusement, que la bonne volont&eacute;. La sp&eacute;culation a aussi
+ses miracles.</p>
+
+<p>Mais de leurs six mules du Cap-Vert ils ne purent faire, comme ils
+l'auraient bien voulu, huit belles mules d'Espagne. C'est l&agrave; une
+marchandise qui ne rapporte dans les mains du vendeur que les b&eacute;n&eacute;fices
+monnay&eacute;s qu'elle peut procurer. Avis aux faiseurs de cargaison et de
+pacotille!</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; Sierra-Leone, comptoir anglais depuis long-temps assez
+n&eacute;glig&eacute;, le capitaine et le subr&eacute;cargue de <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> ne
+trouv&egrave;rent dans le pays, d'homme un peu respectable, qu'un gouverneur
+qui s'ennuyait fort dans sa grandeur, et qui se chargea par
+d&eacute;s&oelig;uvrement d'&ecirc;tre le consignataire du navire.</p>
+
+
+<p>Dans les colonies, il est assez facile, comme on sait, de faire marcher
+de front les affaires et le pouvoir: d'ailleurs, en se consignant &agrave; la
+premi&egrave;re autorit&eacute; du lieu, les deux Fran&ccedil;ais s'assuraient l'avantage de
+ne payer que de tr&egrave;s-faibles droits d'entr&eacute;e. C'&eacute;tait l&agrave; encore une
+chance &agrave; prendre en consid&eacute;ration. Honneur et profit vont si bien
+ensemble, quand ils peuvent toutefois aller de compagnie!</p>
+
+
+<p>Ce gouverneur anglais avait une singuli&egrave;re maladie: il &eacute;tait las de sa
+puissance et de son bonheur. Pour se distraire de la fatigue de
+lui-m&ecirc;me, dans ce climat dont l'ardeur redouble, pour les oisifs, le
+fardeau de la vie, il avait d'abord pass&eacute; en revue chaque jour ses
+vingt-cinq &agrave; trente hommes de garnison. Puis, apr&egrave;s s'&ecirc;tre compos&eacute; un
+harem de toutes les belles n&eacute;gresses qui avaient brigu&eacute; l'honneur de lui
+offrir tout ce qu'elles avaient de mieux, il avait fini par prendre en
+aversion toute sa troupe, toute son autorit&eacute; et toutes ses noires
+odalisques m&ecirc;me. Et, en effet, que peut donner une belle n&eacute;gresse quand
+elle a fait le sacrifice de ses charmes &agrave; son ma&icirc;tre? Rien. Il n'y a que
+les femmes civilis&eacute;es qui aient chaque jour quelque chose de piquant &agrave;
+ajouter aux faveurs qu'elles ont accord&eacute;es la veille.</p>
+
+
+
+<p>Ce fut &agrave; la suite d'un grand d&icirc;ner, que l'esp&egrave;ce de vice-roi britannique
+de Sierra-Leone confia les chagrins de son bonheur &agrave; ses deux
+brocanteurs fran&ccedil;ais. La conversation qui s'&eacute;tablit entre ces trois
+personnages, dans cette occasion, vaut peut-&ecirc;tre la peine d'&ecirc;tre
+rapport&eacute;e ici mot pour mot. Elle prit au dessert un tour tout-&agrave;-fait
+philosophique.</p>
+
+
+
+<p>Le gouverneur, apr&egrave;s un tr&egrave;s-gros soupir qu'il exhala en finissant un
+grand verre de Mad&egrave;re de <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i>, se prit &agrave; s'&eacute;crier
+m&eacute;lancoliquement:</p>
+
+<p>&mdash;Le Mad&egrave;re est bon, sans doute, quand il est fort; mais il n'y a rien
+d'aussi d&eacute;licieux, selon moi, que le Champagne ros&eacute; qui mousse, et les
+femmes sensibles qui... savent causer.</p>
+
+<p>A quoi M. Laurenfuite se permit de r&eacute;pondre aussit&ocirc;t en chantant faux
+sans sa guitare:</p>
+
+<p class="stret noindent">
+Femme jolie et du bon vin,<br />
+C'est le vrai bonheur de la vie!</p>
+
+<p>Le capitaine Sautard, qui n'avait de voix que pour parler comme le
+commun des hommes, r&eacute;pondit de son c&ocirc;t&eacute; en jetant les yeux sur son h&ocirc;te
+illustre:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur le gouverneur, je crois que vous &ecirc;tes bien difficile!
+Comment, vous ne trouvez pas &agrave; faire votre bonheur avec la douzaine ou
+la quinzaine de jeunes n&eacute;gresses que vous avez dans votre parc? Il y en
+a l&agrave;, selon moi, trois fois plus qu'il ne m'en faudrait, si j'&eacute;tais
+gouverneur, pour m'amuser comme un dieu, du soir au matin!</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Et &agrave; moi aussi si j'&eacute;tais capitaine. Mais que
+faire de tant de n&eacute;gresses quand on est gouverneur!</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Pardieu que faire! je le sais bien, moi!</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Eh bien je ne le sais gu&egrave;re, moi, je vous
+l'assure. Pour passer le temps, je dors mollement, je fume quelquefois
+par enfantillage; car y a-t-il quelque chose au monde de plus pu&eacute;ril, je
+vous le demande, que de s'amuser &agrave; faire sortir et &agrave; voir s'&eacute;vaporer la
+l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e qui s'exhale d'une pipe ou du bout d'un cigare odorant?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;C'est vrai. C'est l&agrave; ce que je me suis dit
+mille fois d&eacute;j&agrave;, en voyant le capitaine Sautard fumer jour et nuit
+comme un Suisse. On voit bien que monseigneur a l'imagination orientale,
+car en effet</p>
+
+<p class="stret">
+Que sont les rangs et les honneurs?<br />
+<span style="margin-left: 3em;">Ma foi de la fum&eacute;e!</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Ma foi de la fum&eacute;e</span><br />
+</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Croyez bien une chose, messieurs, il n'y a de
+bonheur r&eacute;el dans la vie et m&ecirc;me dans l'amour que dans les plaisirs de
+l'intimit&eacute;. Poss&eacute;der un troupeau de femmes, ce n'est pas poss&eacute;der le
+c&oelig;ur d'une femme. S'&eacute;tourdir, ce n'est pas jouir.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Je pense bien, monseigneur, que si en effet
+vous aviez &agrave; la place de toutes vos belles esclaves une de ces aimables
+et tendres Anglaises comme j'en ai vu dans les rues de Londres et
+ailleurs, vous passeriez plus agr&eacute;ablement le temps avec elle qu'avec
+toutes vos beaut&eacute;s d'&eacute;b&egrave;ne.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Les Anglaises, non! C'est une de vos
+piquantes, vives et sensibles Fran&ccedil;aises qu'il me faudrait pour charmer,
+par sa ga&icirc;t&eacute; et son esprit, l'orgueilleuse solitude de ma place; car ici
+je suis seul au monde avec une autorit&eacute; que je n'exerce que sur des
+subordonn&eacute;s presque aussi ennuy&eacute;s que moi, ou sur des esclaves encore
+moins malheureux que leur ma&icirc;tre, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Vous voudriez une Fran&ccedil;aise &agrave; Sierra-Leone!
+Peste, monsieur le gouverneur, vous n'&ecirc;tes pas d&eacute;go&ucirc;t&eacute;! Et moi aussi
+j'en voudrais bien une ou deux, ou trois m&ecirc;me s'il &eacute;tait possible.</p>
+
+
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Mais ce que demande l&agrave; monseigneur n'est
+peut-&ecirc;tre pas &agrave; trouver chose aussi difficile qu'on le pense.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Comment! est-ce que vous auriez sous la main une
+de nos compatriotes &agrave; procurer &agrave; M. le gouverneur?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Non pas; je ne parle nullement de cela. Je
+dis seulement qu'une belle et bonne Fran&ccedil;aise ne serait pas si difficile
+&agrave; trouver avec du temps.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Oh! avec du temps, avec du temps! Parbleu, je le
+crois bien; avec du temps on a b&acirc;ti Paris, ce qui &eacute;tait, je pense, plus
+difficile que de p&ecirc;cher &agrave; la ligne une femme comme il y en a cinquante &agrave;
+soixante mille sur le pav&eacute; de notre capitale.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;C'est justement une Parisienne que je voudrais;
+car j'en ai connu de ces Parisiennes, et vraiment, avec votre vin de
+Champagne, c'est je crois ce que vous avez de mieux en France.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Monseigneur, vous &ecirc;tes en v&eacute;rit&eacute; trop bon, et
+je suis tout-&agrave;-fait de votre avis. Mais pourquoi, puisque, comme dans le
+<i>Calife de Bagdad</i>,</p>
+
+<p class="stret">
+<span style="margin-left: 2em;">A Fran&ccedil;aise vive et l&eacute;g&egrave;re</span><br />
+Vous voulez consacrer vos soins et votre ardeur,<br />
+</p>
+
+<p>n'avez-vous pas cherch&eacute; &agrave; vous faire venir une Parisienne ici?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Et pourquoi vos Parisiennes sont-elles &agrave; Paris
+et suis-je &agrave; Sierra-Leone? Croyez-vous qu'il soit si facile de faire
+faire une si longue route &agrave; vos aimables compatriotes, quelque l&eacute;g&egrave;res
+et quelque inconstantes qu'on puisse les supposer?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Les montagnes ne se rencontrent pas,
+monseigneur; mais un homme et une femme, c'est bien diff&eacute;rent. Avec de
+l'or, un peu de peine et autant d'adresse, on rapproche toutes les
+distances. Et puis, il est si ais&eacute; d'op&eacute;rer un rapprochement entre un
+gouverneur et une jolie Fran&ccedil;aise?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Oui, cela me semble assez naturel et assez
+faisable en effet. J'ai connu, dans le Br&eacute;sil, un vieux s&eacute;nateur qui se
+faisait fournir de femmes europ&eacute;ennes par tous les navires qui
+naviguaient entre Bordeaux ou Nantes et Bahia, et ce vieux drille &eacute;tait
+un des plus grands consommateurs de sexe que j'aie jamais vu de ma vie;
+et pour vous en donner une id&eacute;e, tenez, je vais vous citer ici un de ses
+traits de consommation.</p>
+
+<p>Un b&acirc;timent anglais charg&eacute; de femelles qu'on avait embarqu&eacute;es pour aller
+peupler une &icirc;le nouvellement d&eacute;couverte se trouve forc&eacute; de rel&acirc;cher &agrave;
+Bahia, dans la baie de <i>Tous-les-Saints</i>, que le diable confonde! Bref,
+ne sachant que faire de sa cargaison pendant la r&eacute;paration qu'il &eacute;tait
+oblig&eacute; de faire faire &agrave; sa coque, le capitaine anglais voulut mettre une
+partie de son mauvais lest &agrave; terre. Ne voil&agrave;-t-il pas que notre vieux
+s&eacute;nateur, apr&egrave;s avoir pris un &eacute;chantillon de la marchandise, proposa au
+capitaine de lui prendre le tout au prix de facture! Or, comme notre
+Anglais avait mont&eacute; &agrave; lui seul l'entreprise, il vous vendit sans plus
+de fa&ccedil;on le chargement en magasin. Je vous demande si ce n'est pas l&agrave; un
+trait d'amateur enrag&eacute; sur l'article? J'ai bien vu du pays dans ma vie,
+et des lurons de toute esp&egrave;ce et de tout calibre, mais jamais, je vous
+en donne ma parole, je n'en ai connu aucun de la force de ce vieux
+coquin de s&eacute;nateur de Bahia, ancienne capitale du Br&eacute;sil, situ&eacute;e par les
+13 et quelque chose de latitude sud, dans la baie de San-Salvador.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Je suis &agrave; cent lieues, capitaine, et je vous
+prie d'en &ecirc;tre bien convaincu, de me croire de cette force-l&agrave;; mais....</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Oh! ce que j'en dis, monsieur le gouverneur,
+vous entendez bien, ce n'est pas pour vous comparer &agrave; ce vieux d&eacute;bauch&eacute;
+de s&eacute;nateur de Bahia, bien loin de l&agrave;; mais je voulais vous rappeler
+seulement qu'il y a sous la calotte du firmament des personnages bien
+&eacute;tonnans pour la partie des femmes. A c&ocirc;t&eacute; de quelques-uns d'entre eux,
+voyez-vous, vous et moi nous ne serions peut-&ecirc;tre que des ganaches,
+comme j'ai l'honneur de vous le dire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Sans &ecirc;tre, comme je vous l'ai d&eacute;j&agrave; dit, d'une
+force aussi redoutable, j'aime, je l'avouerai, ces femmes aimables qui
+vous s&eacute;duisent par des riens, qui vous agacent par de petites
+contrari&eacute;t&eacute;s m&ecirc;me. Je sens que pour moi, &ecirc;tre irrit&eacute; ce serait vivre,
+respirer, presque jouir encore....</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;J'entends; c'est comme M. Laurenfuite, que vous
+voyez; un temp&eacute;rament blas&eacute; sur l'article! C'est des &eacute;pices qu'il faut &agrave;
+ces temp&eacute;ramens-l&agrave;, comme du piment pour les palais qui ne sentent plus
+le vinaigre et le poivre.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Mais, de gr&acirc;ce, mon cher capitaine Sautard,
+laissez M. le gouverneur achever! Vous l'interrompez toujours dans les
+passages les plus int&eacute;ressans.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Tiens, en voil&agrave; bien une autre &agrave; pr&eacute;sent! Est-ce
+que j'emp&ecirc;che, par hasard, M. le gouverneur de parler tout &agrave; son aise?
+au contraire, vous voyez bien que je l'&eacute;coute tant que je peux.
+Continuez, si vous le voulez bien, monsieur le gouverneur de
+Sierra-Leone; vous me faites plaisir, et je suis tout oreilles depuis
+que vous avez parl&eacute; de Fran&ccedil;aises et de Parisiennes. Oh! les gueuses de
+femmes! les gueuses de femmes! c'est le paradis pour moi, quand ce n'est
+pas l'enfer. M'y v'l&agrave;; je suis tout &agrave; ce que vous allez me dire.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Jamais la solitude &agrave; laquelle mon gouvernement
+m'a condamn&eacute; au milieu de tout mon monde ne m'a paru plus pesante que
+depuis que je n'ai plus aupr&egrave;s de moi une amie &agrave; qui je puisse
+communiquer toutes mes pens&eacute;es, faire partager toutes mes &eacute;motions, et
+confier quelquefois toutes mes peines.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Mais vous avez donc eu le bonheur de poss&eacute;der
+ici une amie digne de vos pr&eacute;cieuses confidences et de votre tendresse?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Oui; une esclave qui avait re&ccedil;u assez
+d'&eacute;ducation pour me comprendre.... Mais des raisons d'&eacute;conomie m'ont
+forc&eacute; &agrave; me priver d'elle, &agrave; mon grand regret....</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;C'est-&agrave;-dire que, comme Joseph, qui fut brocant&eacute;
+par ses fr&egrave;res, votre douce amie a &eacute;t&eacute; mise &agrave; l'encan. Ah! que
+voulez-vous? quelquefois il faut bien en passer par l&agrave;. Mais en France,
+voil&agrave; un avantage que nous n'avons pas: les femmes se louent; mais
+malheureusement nous n'avons pas le droit de les vendre.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Et pourquoi, monsieur le gouverneur,
+n'avez-vous pas charg&eacute; les capitaines fran&ccedil;ais qui viennent de temps &agrave;
+autre vous visiter de vous ramener une Parisienne pour votre usage
+particulier et pour vous consoler de votre veuvage?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Aucun d'eux ne m'inspirait assez de confiance
+pour que je le chargeasse d'une mission aussi difficile et aussi
+d&eacute;licate.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Ah! je le crois bien! Les femmes sont une
+marchandise si chanceuse! On dit que c'est comme les melons, et qu'il
+faut en go&ucirc;ter plusieurs avant de r&eacute;ussir &agrave; en trouver une bonne.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Et puis, &agrave; vous dire vrai, jamais je n'ai eu
+l'occasion d'avoir avec les capitaines de votre nation la conversation
+que nous venons d'entamer ensemble.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Et si nous nous chargions, le capitaine
+Sautard et moi, &agrave; notre premier voyage dans votre gouvernement, de vous
+rapporter de France la beaut&eacute; qu'il vous faut pour dissiper vos ennuis
+et charmer votre existence!</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Mais est-ce l&agrave; une chose bien possible?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;C'est la chose du monde la plus facile, si
+vous me donnez un ordre et si nous nous en m&ecirc;lons tous les deux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Il n'y a pas de doute; si vous vous en m&ecirc;lez
+surtout, monsieur Laurenfuite. Tel que vous le voyez, monsieur le
+gouverneur, cet homme-l&agrave; est un des plus fameux connaisseurs, et avec
+son talent pour le chant et la guitare, il est fait pour vous p&ecirc;cher la
+plus jolie femme de Paris, en trois couplets, avec ou sans
+accompagnement.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Oui; mais entendons-nous. Dans le cas o&ugrave; nous
+viendrions &agrave; conclure le fol arrangement que vous me proposez, c'est
+pour mon compte et non pas pour le v&ocirc;tre que je voudrais qu'on me
+ramen&acirc;t une femme ici.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Comment le comprenez-vous donc! J'esp&egrave;re bien
+que l'affaire se passerait ainsi. D'ailleurs, nous autres, voyez-vous,
+nous n'avons jamais l'habitude de toucher &agrave; la marchandise que l'on nous
+confie.... Demandez plut&ocirc;t &agrave; M. le subr&eacute;cargue.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Mais, pour preuve de nos scrupules &agrave; cet
+&eacute;gard, M. le gouverneur n'a qu'&agrave; nous faire le plaisir de d&eacute;guster ce
+verre de Mad&egrave;re que j'ai eu l'honneur de lui verser. Il verra bien au
+go&ucirc;t si nous avons respect&eacute; la marchandise en route. Avec les quinze
+pipes que nous avons prises &agrave; Funchal, nous eussions pu en faire
+dix-huit ou vingt pipes sans nous g&ecirc;ner, et cependant....</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Et nous aurions bien pu m&ecirc;me toucher tout
+bonnement &agrave; T&eacute;n&eacute;riffe, et faire passer ensuite le liquide de notre
+cargaison pour du Mad&egrave;re sec et estampill&eacute; dans l'&icirc;le; mais, fi donc!
+rien que d'y penser cela ferait mal au c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Nous a vous bien mieux aim&eacute; gagner moins,
+fournir mieux, et rester ensuite en paix avec notre conscience
+d'honn&ecirc;tes sp&eacute;culateurs.... Eh bien! ce que nous avons fait pour le
+Mad&egrave;re, nous le ferons pour la personne que nous vous laisserons au prix
+co&ucirc;tant. Loin de chercher &agrave; la frauder, nous l'emballerons avec le plus
+grand soin et le plus parfait d&eacute;sint&eacute;ressement.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Et quel serait encore ce prix co&ucirc;tant?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Je ne pourrais gu&egrave;re vous le dire maintenant,
+&agrave; quelques francs pr&egrave;s, attendu que je n'ai pas encore fait de ces
+genres d'affaires. Mais tout ce que nous pouvons vous promettre, c'est
+que nous t&acirc;cherons de vous avoir ce qu'il y a de meilleur au plus doux
+prix possible.... Les brunes vous vont-elles?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;J'aime autant les blondes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;C'est comme moi, et je dirai m&ecirc;me que j'aime
+mieux les blondes, pourvu qu'elles ne tirent pas trop sur le rouge vif.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Les aimez-vous hautes en taille?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Mais pas trop, entre les deux.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;C'est encore comme moi, si ce n'est que je ne
+suis pas f&acirc;ch&eacute; de les avoir dans les dimensions de quatre pieds onze &agrave;
+cinq pieds deux ou trois pouces.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Et vous les faut-il grasses ou maigres?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Un peu plus fortes que fluettes.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>&mdash;Comme qui dirait potel&eacute;es, n'est-ce pas? Oui,
+parce qu'une fois dans ce climat-ci, elles maigrissent que de reste par
+l'effet de la transpiration. Le d&eacute;chet de la marchandise est toujours
+bon &agrave; pr&eacute;voir.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue.</span>&mdash;Nous voil&agrave; donc fix&eacute;s sur la qualit&eacute; et
+l'esp&egrave;ce de notre commande, et je vous promets, monsieur le gouverneur,
+de donner tous mes soins &agrave; remplir la commission dont vous voulez bien
+me charger.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>&mdash;Doucement, messieurs, je ne vous charge
+express&eacute;ment de rien, et je ne me sens pas encore dispos&eacute; &agrave; faire d'une
+plaisanterie une affaire de commerce en r&egrave;gle. Que dirait-on, bon Dieu,
+en Angleterre, si l'on venait &agrave; apprendre que le gouverneur d'une des
+possessions de sa majest&eacute; britannique a fait la traite des blanches? Il
+y aurait l&agrave; de quoi me brouiller &agrave; tout jamais avec mon gouvernement et
+avec tous les philanthropes du monde!</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine</span>.&mdash;Et ma foi! au bout du compte, on dirait tout ce
+qu'on voudrait! Tiens! la belle affaire! Ne vaut-il pas mieux faire la
+traite des blanches de bonne volont&eacute;, que la traite des n&eacute;gresses par
+force! C'est pour votre bonheur que nous travaillerons, monsieur le
+gouverneur. C'est l&agrave; ce &agrave; quoi il faut que vous pensiez d'abord. Les
+consid&eacute;rations viendront apr&egrave;s.... Nous vous am&egrave;nerons une jolie
+poulette du premier num&eacute;ro &agrave; notre prochain voyage, et puis ma foi,
+quand vous la tiendrez, vogue la gal&egrave;re! Voil&agrave; comme je suis, moi!</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur</span>.&mdash;Si, comme je suis bien loin encore de supposer,
+vous m'ameniez une femme, je la prendrais peut-&ecirc;tre pour une semaine ou
+deux, je ne m'en d&eacute;fends pas. Mais dans le cas o&ugrave; vous feriez cette
+folie, tenez-vous bien pour avertis, messieurs, que je ne me suis m&ecirc;l&eacute;
+de rien, et que je laisserai tout sur votre compte.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue</span>.&mdash;Except&eacute; cependant les frais d'exp&eacute;dition de la
+marchandise, monseigneur?</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur</span>.&mdash;Les frais de la marchandise?... Oui, je ne me
+refuse pas de les faire, si, comme vous me le dites, la marchandise me
+convient. J'ai tant prodigu&eacute; d'or pour des femmes qui valaient si peu,
+qu'en v&eacute;rit&eacute; je croirais bien pouvoir d&eacute;bourser quelques guin&eacute;es pour
+une jolie Europ&eacute;enne.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine</span>.&mdash;C'est cela, morbleu. Voil&agrave; une affaire conclue.
+J'aime cette rondeur dans les relations commerciales.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue</span>.&mdash;Et d&egrave;s demain je vous pr&eacute;senterai,
+monseigneur, un petit projet de connaissement pour r&eacute;gler nos
+conditions.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine</span>.&mdash;Fort bien; voil&agrave; qui est entendu. Il n'y faut
+plus penser. Voyons, monsieur Laurenfuite, pour changer la conversation,
+chantez-nous donc une de ces jolies romances que vous nous r&eacute;p&eacute;tez d'un
+bout de la travers&eacute;e &agrave; l'autre.... Vous allez l'entendre, monseigneur;
+ce gaillard-l&agrave; chante, quand il veut s'en donner la peine, comme une
+dorade. C'est &agrave; mourir de rire lorsqu'il se lance &agrave; pleine voix dans la
+zone tropicale du sentiment. A bord, moi qui vous parle, je ne puis pas
+souffrir qu'il roucoule; mais &agrave; terre, rien ne m'amuse autant que de
+l'entendre s'escrimer sur la musique, en roulant ses yeux comme une
+carpe frite.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue</span>.&mdash;Mais savez-vous bien, capitaine Sautard, que
+ce que vous dites l&agrave; ne serait gu&egrave;re propre &agrave; donner &agrave; son excellence
+l'envie de m'entendre chanter! Je veux bien croire que je suis loin
+d'&ecirc;tre un Orph&eacute;e, mais sans pr&eacute;tendre &agrave; &eacute;galer les virtuoses, je puis
+fort bien avoir mon m&eacute;rite comme amateur.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Gouverneur</span>.&mdash;Je n'en doute pas un seul instant, monsieur le
+subr&eacute;cargue, et pour nous prouver que le vrai talent peut s'allier &agrave; la
+modestie, ayez la complaisance de nous chanter une romance; c'est un
+plaisir nouveau que vous me procurerez.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue</span>.&mdash;Puisque votre excellence le d&eacute;sire, et que le
+capitaine Sautard m'en a pri&eacute;, je vais vous faire entendre, messieurs,
+une petite chanson que l'on m'a long-temps attribu&eacute;e et qui n'est
+cependant pas de moi, car tout le monde a trouv&eacute; qu'elle &eacute;tait remplie
+d'esprit.</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Capitaine</span>.&mdash;Raison de plus pour qu'elle soit de vous! Ah &ccedil;a,
+savez-vous bien, monsieur Laurenfuite, que ce soir vous &ecirc;tes devant M.
+le gouverneur d'une diable de modestie farouche que je ne vous ai jamais
+connue &agrave; la mer!</p>
+
+<p><span class="smcap">Le Subr&eacute;cargue</span>.&mdash;Laissez-moi donc, mon ami. C'est la beaut&eacute;
+introuvable et trouv&eacute;e que je vais vous chanter. Il s'agit d'une aimable
+Fran&ccedil;aise qui fut fid&egrave;le jusqu'&agrave; la mort &agrave; un amant assez indiff&eacute;rent
+pour elle. La chanson, comme vous le voyez, monsieur le gouverneur, est
+de circonstance.</p>
+
+<p class="stret noindent">
+J'ai parcouru bien des pays<br />
+Pour trouver des femmes constantes;<br />
+De l'Inde j'ai vu les houris,<br />
+Et du nord les beaut&eacute;s piquantes.<br />
+Toutes m'inspiraient de l'ardeur,<br />
+Mais aucune une flamme pure;<br />
+Et j'en voulais &agrave; la nature<br />
+Que j'accusais de mon erreur.<br />
+<br />
+Enfin &agrave; Paris j'arrivai,<br />
+Fatigu&eacute; de mes courses vaines,<br />
+Et sans la chercher je trouvai<br />
+Celle qui sut finir mes peines.<br />
+Je la courtisai sans penchant,<br />
+Et je l'obtins sans r&eacute;sistance,<br />
+Car c'est toujours ainsi qu'en France<br />
+Se gouverne le sentiment.<br />
+<br />
+Elle &eacute;tait vive et je fus froid,<br />
+Je dus compter fort peu sur elle.<br />
+Cependant, presque malgr&eacute; moi,<br />
+Ma conqu&ecirc;te me fut fid&egrave;le.<br />
+Comment, souvent je me disais<br />
+En admirant tant de constance,<br />
+Ai-je trouv&eacute; tout juste en France<br />
+Ce qu'on n'y vient chercher jamais!<br />
+<br />
+Ma belle jusqu'au dernier jour<br />
+Voulut m'aimer, je la crus folle,<br />
+Et me joua le mauvais tour<br />
+D'&ecirc;tre fid&egrave;le &agrave; sa parole.<br />
+<br />
+Je le demande, n'est-ce pas<br />
+Jouer de malheur, n'en d&eacute;plaise,<br />
+De tomber sur une Fran&ccedil;aise<br />
+Qui vous aime jusqu'au tr&eacute;pas!<br />
+</p>
+
+<p>Les convives trouv&egrave;rent charmante la mauvaise chanson du subr&eacute;cargue, et
+s'extasi&egrave;rent sur le talent du chanteur. Celui-ci s'excusa le plus
+modestement qu'il put de n'avoir pas retrouv&eacute; apr&egrave;s boire tous les
+moyens qu'il avait ordinairement en se levant, quand il lui prenait
+fantaisie de se d&eacute;rouiller la voix. Le tra&icirc;tre! Il aurait voulu qu'on
+lui demand&acirc;t <i>bis</i>, et il aurait impitoyablement recommenc&eacute; sa romance
+sans l'intervention du capitaine Sautard, qui, en entendant gronder le
+tonnerre et tomber la pluie, s'&eacute;cria fort &agrave; propos qu'il &eacute;tait prudent
+de retourner &agrave; bord pour veiller &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; du navire pendant la nuit.
+Le gouverneur, tout en approuvant l'exactitude et la vigilance du
+capitaine, invita ses deux h&ocirc;tes &agrave; ne pas le quitter sans sabler encore
+un verre de Mad&egrave;re &agrave; sa sant&eacute;. On en but deux, on en but peut-&ecirc;tre m&ecirc;me
+quatre, et les deux Fran&ccedil;ais se s&eacute;par&egrave;rent de leur Amphytrion
+britannique, enchant&eacute;s du bon accueil qu'ils avaient re&ccedil;u de lui et du
+march&eacute; qu'ils lui avaient en quelque sorte fait accepter.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE II.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">La charte-partie en r&egrave;gle.</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain d'un grand d&icirc;ner, on n'est quelquefois pas plus raisonnable
+qu'on ne l'&eacute;tait &agrave; la fin du repas; mais le lendemain, on consid&egrave;re du
+moins les choses avec plus de calme et de sang-froid qu'on ne les
+voyait la veille &agrave; travers les fum&eacute;es d'un vin capiteux. C'est l&agrave;,
+h&eacute;las! le triste et seul avantage que les hommes &agrave; jeun peuvent se
+flatter, pour la plupart, d'avoir sur les hommes qui ont beaucoup bu!</p>
+
+<p>Quand M. le subr&eacute;cargue Laurenfuite vint revoir le gouverneur de
+Sierra-Leone pour lui parler du projet qu'ils avaient &agrave; peu pr&egrave;s arr&ecirc;t&eacute;
+la veille, il trouva l'autorit&eacute; coloniale dans des dispositions d'esprit
+assez diff&eacute;rentes de celles dans lesquelles il l'avait laiss&eacute;e quelques
+heures auparavant. L'autorit&eacute; avait dormi quelque peu la nuit, et toute
+l'ardeur qu'elle avait montr&eacute;e pendant le repas pour les belles et vives
+Fran&ccedil;aises s'&eacute;tait singuli&egrave;rement refroidie avec le sommeil qu'elle
+avait go&ucirc;t&eacute;. Cependant le subr&eacute;cargue insista &eacute;loquemment pour mettre &agrave;
+ex&eacute;cution le dessein qu'il avait m&ucirc;ri, disait-il, dans l'int&eacute;r&ecirc;t du
+gouverneur. Tous les gens qui s'imaginent &ecirc;tre &eacute;loquens et persuasifs
+finissent toujours, non pas par persuader, mais par importuner tant,
+qu'ils r&eacute;ussissent &agrave; obtenir &agrave; force d'audace et de bavardage tout ce
+que pourraient obtenir les hommes les plus entra&icirc;nans du monde. C'est l&agrave;
+ce qui m'explique, jusqu'&agrave; certain point, les succ&egrave;s des fats aupr&egrave;s des
+femmes, et ceux des intrigans aupr&egrave;s des puissances du jour. Je vais
+m&ecirc;me, pour ne pas &ecirc;tre oblig&eacute; de m&eacute;priser trop le beau sexe, jusqu'&agrave;
+penser que ce n'est qu'&agrave; force d'importunit&eacute; que les sots r&eacute;ussissent
+aussi souvent aupr&egrave;s de lui; car si l'on supposait autre chose, quelle
+opinion pourrait-on avoir des belles qui se laissent subjuguer par les
+plus insupportables de tous les hommes! Je tiens beaucoup &agrave; estimer les
+femmes qui ont des faiblesses, et j'en reviens &agrave; M. Laurenfuite.</p>
+
+<p>&mdash;Comment voulez-vous, lui dit le gouverneur, que je passe s&eacute;rieusement
+avec vous un march&eacute; qui me couvrirait tout au moins de ridicule s'il
+venait &agrave; &ecirc;tre connu?</p>
+
+<p>&mdash;Notre march&eacute; sera tenu cach&eacute;, monsieur le gouverneur, je vous en donne
+ma parole d'honneur, et je n'exige de vous qu'une simple signature.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est l&agrave; justement ce que je ne veux pas vous donner! Ce serait
+sanctionner, en compromettant mon nom, la plus insigne folie dont on ait
+jamais entendu parler.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au moins donnez-nous votre approbation?</p>
+
+<p>&mdash;Faites ce que vous voudrez, je n'ai pas le droit de vous emp&ecirc;cher
+d'agir comme vous paraissez d&eacute;cid&eacute; &agrave; le faire. Mais notez bien que je ne
+veux me m&ecirc;ler de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Vous consentirez bien cependant &agrave; payer les frais, si je vous am&egrave;ne
+ici une femme aimable, jolie et de la premi&egrave;re qualit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pour les frais, nous n'en sommes pas encore l&agrave;, Dieu merci!</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand nous en serons &agrave; acquitter les comptes, ferez-vous les
+choses de bonne gr&acirc;ce, et puis-je compter sur votre parole?</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons, vous dis-je, si jamais vous &ecirc;tes assez insens&eacute; pour
+ex&eacute;cuter votre dessein.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, voil&agrave; ce qui s'appelle parler, car avec un homme
+comme vous la parole vaut l'enjeu. Je vais vous lire, si votre
+excellence veut bien me le permettre, le projet de connaissement ou de
+charte-partie que j'ai r&eacute;dig&eacute; hier au soir m&ecirc;me, en rentrant &agrave; bord.</p>
+
+<p>&mdash;Peste, monsieur le subr&eacute;cargue, nous n'avons pas perdu de temps, &agrave; ce
+qu'il para&icirc;t!</p>
+
+<p>&mdash;Perdre du temps! Oh! pour peu qu'il s'agisse de femmes, je n'en perds
+jamais. Ah! les femmes, les femmes! Dieu! que c'est bon une femme!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand c'est bon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez celle que je vous ram&egrave;nerai.... Je veux qu'avant six mois
+vous m'en disiez des nouvelles.... Voici le petit croquis de
+charte-partie que, comme j'ai eu d&eacute;j&agrave; l'honneur de vous le dire, j'ai
+trac&eacute; hier soir:</p>
+
+<p>&laquo;Nous Jean Sautard et Th&eacute;mistocle Laurenfuite, l'un capitaine et ma&icirc;tre,
+apr&egrave;s Dieu, du navire l'<i>Aimable-Z&eacute;phyr</i>, et l'autre subr&eacute;cargue du dit
+brick fran&ccedil;ais, actuellement mouill&eacute; en rivi&egrave;re de Sierra-Leone, nous
+engageons &agrave; ramener &agrave; son excellente monseigneur (le nom en blanc),
+gouverneur de la colonie anglaise du dit Sierra-Leone, une jeune
+personne fran&ccedil;aise, du sexe, blonde, jolie, de taille moyenne, ni trop
+grasse ni trop maigre...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! ces Fran&ccedil;ais sont d'une ga&icirc;t&eacute;!... Je reconnais bien l&agrave;
+l'esprit de votre nation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez, monsieur le gouverneur. Ah! c'est que je sais r&eacute;diger une
+charte-partie au moins.... O&ugrave; donc en &eacute;tais-je? Ah! m'y voici: <i>ni trop
+grasse ni trop maigre</i>.... Vous entendez bien; comme qui dirait
+entrelard&eacute;e.... &laquo;Bien &eacute;lev&eacute;e s'il se peut, et surtout honn&ecirc;te autant que
+les dits sieurs Jean Sautard et Th&eacute;mistocle Laurenfuite pourront s'en
+assurer.</p>
+
+<p>&laquo;Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur de Sierra-Leone s'engage...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ah! doucement. Ici je vous arr&ecirc;te. R&eacute;fl&eacute;chissez bien que je ne veux
+m'engager &agrave; rien.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! c'est fichant.... Mais c'est &eacute;gal, je vais substituer une
+autre phrase &agrave; ce mot <i>s'engage</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur &laquo;consentira &agrave;...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;<i>Consentira!</i> Non pas, s'il vous pla&icirc;t... je ne consens pas plus que
+je ne m'engage.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc faut-il r&eacute;diger cela?... Ah! attendez, j'ai trouv&eacute; le
+moyen de tout arranger.</p>
+
+<p><i>&laquo;Moyennant quoi le dit sieur gouverneur accordera, si bon lui semble,
+aux dits sieurs capitaine et subr&eacute;cargue le remboursement des frais
+faits pour lui avoir procur&eacute;....&raquo;</i></p>
+
+<p><i>Procur&eacute;</i>, non, attendez, le terme pourrait offrir une m&eacute;chante
+interpr&eacute;tation pour nous. Mais, au surplus, comme cet acte ne sera vu
+que par nous trois, il importe peu qu'un mot puisse pr&eacute;senter une
+maligne &eacute;quivoque, pourvu qu'il n'y ait pas d'ambiguit&eacute; dans les
+expressions, et que la bonne foi la plus parfaite pr&eacute;side &agrave; la r&eacute;daction
+de notre contrat. Je reprends en conservant le mot <i>procur&eacute;</i>.</p>
+
+<p><i>&laquo;Pour lui avoir procur&eacute; la jeune personne dont il est cas, la susdite
+jeune personne devant servir chez M. le gouverneur &agrave; tenir sa maison,
+sous le titre et avec les pr&eacute;rogatives de gouvernante, etc., etc.</i></p>
+
+<p>&laquo;Fait double &agrave; Sierra-Leone entre les parties...&raquo; (Ici le protocole et
+la formule ordinaires dans ces sortes d'actes.)</p>
+
+<p>&laquo;En foi de quoi nous avons sign&eacute; le pr&eacute;sent, ce jourd'hui, vingt
+octobre, l'an de gr&acirc;ce mil huit cent....&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Except&eacute;, vous le savez bien, que je ne signe pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez bien n&eacute;anmoins une petite croix, rien que pour m'obliger,
+n'est-ce pas, monsieur le gouverneur?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, va pour une croix, puisque vous paraissez y tenir si
+invariablement.... Voil&agrave; ma signature, comme si en ma qualit&eacute; de
+gentilhomme je ne savais pas &eacute;crire.</p>
+
+<p>Le subr&eacute;cargue Laurenfuite se sentit ravi du succ&egrave;s de sa d&eacute;marche et de
+l'habilet&eacute; qu'il s'imaginait avoir d&eacute;ploy&eacute;e dans cette n&eacute;gociation. Un
+diplomate venant de faire signer un trait&eacute; ruineux aux puissances de
+l'Europe ne se serait pas montr&eacute; plus infatu&eacute; de son habilet&eacute;. Aussi,
+d&egrave;s que le capitaine Sautard le vit revenir &agrave; bord en se dandinant avec
+gr&acirc;ce et en roucoulant la queue d'une tendre romance, il s'&eacute;cria du plus
+loin qu'il put apercevoir notre homme: Le gouverneur vient d'&ecirc;tre mis
+dedans. C'est une femme que nous aurons &agrave; lui transporter au prochain
+voyage!&mdash;Vous avez devin&eacute; tout juste, lui r&eacute;pondit le n&eacute;gociateur; c'est
+une femme que nous chargerons en France au plus haut du fr&ecirc;t, et Dieu
+sait quel sera notre fr&ecirc;t et notre commission!</p>
+
+<p>&mdash;Moi je prendrai, en attendant, ma commission en nature, dit le
+capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, ajouta le subr&eacute;cargue, en nature et en argent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela; un gouverneur qui veut se donner des airs de faire le
+sultan doit payer en sultan; je ne connais que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, il sera &eacute;corch&eacute; vif d'importance.</p>
+
+<p><i>L'Aimable-Z&eacute;phyr</i> ayant termin&eacute; ses affaires &agrave; Sierra-Leone, appareilla
+pour revenir en Europe. Le gouverneur lui souhaita bon voyage, et M.
+Laurenfuite, en montrant &agrave; son excellence le connaissement en bonne
+forme sur lequel elle avait bien voulu apposer sa croix, lui cria: A
+revoir, monseigneur! Bient&ocirc;t, s'il pla&icirc;t &agrave; Dieu, nous vous apporterons
+de la marchandise superfine et de la mieux soign&eacute;e.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE III.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">Ils cherchent une femme.</a></h3>
+
+
+<p>Nos deux aventuriers, quelques semaines apr&egrave;s avoir quitt&eacute; la colonie
+anglaise, arriv&egrave;rent au H&acirc;vre-de-Gr&acirc;ce, au H&acirc;vre, ville-comptoir, autre
+esp&egrave;ce de colonie dans le sein de la m&eacute;tropole, ville si sale pendant
+le jour, si infecte pendant la nuit, o&ugrave; les petits enfans braillent sans
+cesse, o&ugrave; le peu d'amour qu'on y fait s'y traite comme une affaire de
+commerce ou une sp&eacute;culation mercantile; au H&acirc;vre enfin o&ugrave; l'on ach&egrave;te au
+poids de l'or le privil&eacute;ge de ne pas s'ennuyer plus que tout le monde.</p>
+
+
+
+<p>Nos compagnons song&egrave;rent, une fois amarr&eacute;s dans les tranquilles bassins
+de ce port, &agrave; se composer une petite cargaison et &agrave; trouver une femme.</p>
+
+<p>La cargaison se trouva assez facilement faite avec les &eacute;cus que les deux
+p&egrave;lerins avaient su enlever aux habitans de Sierra-Leone.</p>
+
+<p>Pour se procurer une beaut&eacute; <i>loyale et marchande</i>, ainsi qu'ils avaient
+la pr&eacute;tention d'en acheter une, ils s'adress&egrave;rent d'abord aux modistes
+du pays.</p>
+
+<p>Mais, par malheur pour eux, les modistes de la place se trouv&egrave;rent
+toutes &agrave; peu pr&egrave;s vertueuses, et le moyen de d&eacute;cider une vertu &agrave;
+entreprendre le voyage de la c&ocirc;te d'Afrique pour avoir l'honneur de
+charmer les ennuis d'un gouverneur anglais.</p>
+
+
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;puis&eacute; bien vainement toute son &eacute;loquence aupr&egrave;s des
+modistes inflexibles, M. Laurenfuite s'adressa aux actrices de la
+troupe. L'art dramatique et lyrique passe assez g&eacute;n&eacute;ralement, soit &agrave;
+tort ou &agrave; raison, pour avoir des go&ucirc;ts aventureux et pour aimer &agrave;
+changer de place. Les paquebots am&eacute;ricains partaient quelquefois alors
+charg&eacute;s d'artistes et bond&eacute;s de musiciens. Le Nouveau-Monde faisait une
+consommation effrayante de jeunes premi&egrave;res et de fortes amoureuses. Ce
+n'est que depuis peu que l'Am&eacute;rique a commenc&eacute; &agrave; devenir plus sobre sur
+l'article du th&eacute;&acirc;tre fran&ccedil;ais. La Colombie, le Br&eacute;sil et l'Am&eacute;rique du
+nord trouvent qu'ils en ont assez eu.</p>
+
+
+
+<p>Notre aimable subr&eacute;cargue s'imagina donc qu'il pourrait, sans beaucoup
+d'efforts, rencontrer dans la troupe qui desservait le th&eacute;&acirc;tre du H&acirc;vre
+la perle qu'il cherchait et qu'il pr&eacute;tendait rencontrer plus
+heureusement que ne le fit le coq de la fable.</p>
+
+<p>Il s'adressa &agrave; la jeune premi&egrave;re, rien que &ccedil;a!</p>
+
+<p>La d&eacute;it&eacute; dramatique lui demanda, d&egrave;s qu'il e&ucirc;t &eacute;nonc&eacute; ses motifs et fait
+ses propositions:</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il un th&eacute;&acirc;tre en votre Sierra-Leone?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, lui r&eacute;pondit-il; mais vos attraits pourront briller
+l&agrave; de tout leur &eacute;clat, aux feux d'un soleil de vingt-cinq &agrave; trente
+degr&eacute;s &agrave; l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Et que voulez-vous donc que je fasse au soleil ou &agrave; l'ombre? r&eacute;partit
+la jeune premi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mille choses que je ne puis vous expliquer, mais que vous ne serez pas
+embarrass&eacute;e de deviner une fois que vous conna&icirc;trez le pays.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, monsieur, de votre offre! Je connais trop bien mon
+affaire pour donner dans de telles d&eacute;ceptions; nous autres femmes de
+th&eacute;&acirc;tre, nous ne valons quelque chose aux yeux des hommes que par les
+effets d'optique et les illusions que nous obtenons ou que nous faisons
+na&icirc;tre sur la sc&egrave;ne. Otez-nous les planches sur lesquelles nous sautons
+chaque soir, les quinquets &agrave; la clart&eacute; desquels nous brillons dans nos
+r&ocirc;les, passez l'&eacute;ponge sur nos joues fard&eacute;es, substituez le n&eacute;glig&eacute; du
+matin &agrave; nos paillettes de la nuit, et nous ne serons bonnes tout au plus
+qu'&agrave; vous amuser un peu moins que toutes les autres cr&eacute;atures que vous
+jetez au linge sale quand le jour de la blanchisseuse arrive.... Pas de
+th&eacute;&acirc;tre dans le pays dont vous me parlez, pas d'illusions par
+cons&eacute;quent, et partant pas d'actrices. Cherchez ailleurs une voyageuse,
+car je ne me sens nullement dispos&eacute;e &agrave; rompre mon engagement avec le
+directeur pour devenir <i>la bobonne</i> d'un gros Anglais qui n'a que faire
+de mon emploi et de mon talent. La grisette vous ira mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cependant vous avez vu dans <i>les trois Sultanes</i> et dans
+<i>Gulnare</i> une jeune beaut&eacute; qui n'&eacute;tait pas sur un th&eacute;&acirc;tre, subjuguer,
+par ses charmes de tous les jours, la fiert&eacute; d'un ma&icirc;tre jaloux, et
+jusque-l&agrave; insensible....</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un sultan que votre gouverneur anglais?</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout-&agrave;-fait, mais &agrave; peu pr&egrave;s, sous le rapport des piastres du
+moins.</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus alors pour refuser tout net; car si c'est un sultan,
+je ne veux pas &ecirc;tre son esclave. Vous m'avez bien tout l'air encore
+d'<i>un chercheur d'occasions manqu&eacute;es</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me permettrez de vous dire, mademoiselle, que c'est vous plut&ocirc;t
+qui manquez une fort belle occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet, j'irais rompre un engagement avantageux pour vous
+suivre, et quitter un amant comme on n'en trouve pas, pour un sultan de
+Sierra-Leone!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! d&egrave;s lors que vous avez r&eacute;ussi &agrave; avoir un amant....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! r&eacute;ussi &agrave; avoir un amant! Mais j'esp&egrave;re bien en avoir tant que
+je veux! Un amant!... il semblerait que l'on f&ucirc;t en peine de s'en
+procurer.... Apprenez, monsieur, que c'est tout le public qui m'adore.</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise que je vous contredise! Gardez votre public puisque
+vous l'avez, et veuillez bien me croire avec plaisir votre tr&egrave;s-humble
+et tr&egrave;s-ob&eacute;issant serviteur.</p>
+
+<p>Le subr&eacute;cargue, &agrave; la suite de cette inutile entrevue, s'avisa d'apr&egrave;s le
+conseil m&ecirc;me de la jeune premi&egrave;re, de chercher dans l'estimable et
+sentimentale classe des grisettes du pays.</p>
+
+
+
+<p>Un libraire lui apprit que toutes ces demoiselles, en cultivant le
+talent de l'aiguille avec beaucoup d'ardeur, ne laissaient pas que de
+trouver encore quelques heureux loisirs pour se meubler la m&eacute;moire et le
+c&oelig;ur de tous les romans nouveaux qu'il leur louait &agrave; quatre sous le
+volume.</p>
+
+<p>De jeunes personnes qui lisent des romans nouveaux, se dit M.
+Laurenfuite, doivent &agrave; coup s&ucirc;r faire compl&egrave;tement mon affaire. C'est du
+c&ocirc;t&eacute; de la sensibilit&eacute; qu'il faut que j'attaque la belle couturi&egrave;re qui
+pourra me convenir pour &ecirc;tre transport&eacute;e en pacotille &agrave; bord de
+<i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i>. Attaquons rondement.</p>
+
+<p>Un bal de repasseuses, de ling&egrave;res et de ravaudeuses, devait avoir lieu
+le dimanche suivant dans une des maisons de danse de la ville.</p>
+
+<p>Le subr&eacute;cargue et le capitaine s'y rendirent pour chercher chacun de son
+c&ocirc;t&eacute; la beaut&eacute; qui pourrait le mieux r&eacute;unir les conditions du
+<i>connaissement</i>.</p>
+
+
+
+<p>Au son discordant d'un violon, d'une clarinette et d'une grosse caisse
+qui juraient ensemble et &agrave; contre-mesure pour faire sauter ces dames et
+leurs cavaliers, nos deux connaisseurs remarqu&egrave;rent que la plupart des
+danseuses avaient les pieds gros et longs, la taille &eacute;paisse et la
+physionomie lourde et froide. Apr&egrave;s avoir hum&eacute; les &eacute;manations un peu
+suffocantes du bal, ils all&egrave;rent faire leur ronde autour des bancs sur
+lesquels les Terpsychores en petits bonnets &eacute;taient venues s'asseoir
+pour transpirer un peu &agrave; l'aise. Ces demoiselles buvaient du cidre coup&eacute;
+pour se rafra&icirc;chir. La nature de la boisson parut d'assez mauvais augure
+au capitaine Sautard. Comment, se disait-il, pourrons-nous d&eacute;cider une
+jeune personne habitu&eacute;e &agrave; boire du cidre et &agrave; manger des tourteaux &agrave;
+venir faire la princesse dans les colonies?</p>
+
+
+
+<p>M. Laurenfuite, malgr&eacute; la mauvaise opinion qu'il avait lui-m&ecirc;me con&ccedil;ue
+sur l'issue future de ses recherches, voulut au moins faire l'acquit de
+sa conscience en &eacute;puisant tous ses efforts pour d&eacute;terminer la plus belle
+de toutes ces grisettes &agrave; contracter un enr&ocirc;lement s&eacute;rieux pour la c&ocirc;te
+d'Afrique. Afin de donner une id&eacute;e avantageuse de sa lib&eacute;ralit&eacute; et de sa
+galanterie, il proposa d'abord une glace &agrave; la vanille &agrave; la jolie
+couturi&egrave;re; mais par malheur on lui annon&ccedil;a qu'on ne trouverait pas une
+seule glace dans toute la ville. Il se rabattit sur un orgeat, et au
+bout de plus d'une heure, un gar&ccedil;on de caf&eacute; lui procura ce qu'il
+demandait pour sa danseuse.</p>
+
+
+
+<p>Une fois le verre d'orgeat joliment accept&eacute; et d&eacute;licatement bu, on parla
+d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, dit le galant cavalier &agrave; sa dame, avec les attraits que
+vous poss&eacute;dez en quantit&eacute; plus que suffisante, il est &eacute;tonnant que vous
+vous d&eacute;cidiez &agrave; habiter un trou comme le H&acirc;vre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le H&acirc;vre n'est point un trou, monsieur; c'est une ville.</p>
+
+<p>&mdash;Oui sans doute c'est une ville, et la g&eacute;ographie nous l'apprend assez;
+mais pour une jeune personne comme vous, une colonie vaudrait beaucoup
+mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Une <i>&eacute;colonie</i>, et pourquoi? C'est les <i>&eacute;capitaines</i> et les marins qui
+vont aux <i>&eacute;colonies</i>, et les <i>fillettes</i> restent sur le plancher des
+vaches.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le plancher des vaches! s'&eacute;cria le capitaine Sautard en se mordant
+les l&egrave;vres et en faisant une pirouette pour laisser &agrave; son subr&eacute;cargue
+tout le fardeau de l'entretien qu'il avait commenc&eacute;; elle est bonne l&agrave;
+<i>avec son plancher des vaches</i>.</p>
+
+
+
+<p>Le premier interlocuteur reprit, un peu embarrass&eacute; de prolonger la
+conversation sur un ton convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain que d'abord ce mot de colonies effraie un peu les
+jeunes filles... accoutum&eacute;es &agrave; la vie si paisible du toit paternel....</p>
+
+<p>&mdash;C'est maternel que vous voulez dire, sans doute, car il y aura deux
+ans, vienne la Saint-Martin, que j'ai perdu d&eacute;funt mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Diable!... c'est un malheur que la perte de l'auteur de nos jours...
+mais ce n'est pas toutefois un mal irr&eacute;parable....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j' n'ai pas besoin non plus qu'on le r&eacute;pare, ce mal-l&agrave;.... J'en
+ai-z-eu bien assez comme &ccedil;a d'un p&egrave;re.... Pour le profit qu'il nous a
+fait, ce n'est pas trop la peine d'en parler et de r&eacute;parer sa mortalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais vous dire cependant, nonobstant cette perte plus ou moins
+douloureuse, qu'il y a toujours pour une personne de votre fa&ccedil;on, de
+votre tournure....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais ce que vous voulez dire, <i>de mon gabarit</i>, n'est-ce
+pas? Allez toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! de votre <i>gabarit</i>, soit, je ne m'en d&eacute;dis pas.... Je voulais
+vous exprimer.... O&ugrave; diable donc en &eacute;tais-je?...</p>
+
+<p>&mdash;<i>A la r&eacute;paration de la perte d'un p&egrave;re</i>, lui souffle malignement &agrave;
+l'oreille le capitaine Sautard, revenu aupr&egrave;s des deux interlocuteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! c'est cela. Je disais que c'est un malheur qui peut se
+r&eacute;parer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand je vous dis que je ne voulons point r&eacute;parer ce malheur-l&agrave;,
+c'est que je ne voulons pas le r&eacute;parer. <i>Est-il donc ostin&eacute; est-il donc
+ostin&eacute;!</i></p>
+
+<p>&mdash;Peu importe au surplus, et pour aborder plus franchement la question,
+je vous propose, moi, de vous faire un sort des plus brillans si vous
+consentez &agrave; quitter le H&acirc;vre pour nous suivre &agrave; Sierra-Leone, colonie
+charmante dont vous deviendrez gouvernante.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour qui faire &agrave; ce <i>sera-laune</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Pour y &ecirc;tre la compagne fortun&eacute;e du gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce-t-il la compagne par mariage ou autrement?</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est selon.... Attendu cependant que dans ce pays on ne se marie
+jamais, par respect pour l'usage ce sera pour autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un pays o&ugrave; il n'y a pas de <i>mariage</i>? C'est
+donc cens&eacute;ment une nation de concubinage?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas pr&eacute;cis&eacute;ment; mais pour parler votre langage et pour r&eacute;pondre &agrave;
+votre question, je vous dirai que c'est un pays d'amour, de bonne ch&egrave;re
+et de gros b&eacute;n&eacute;fices.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que c'est encore que vos &eacute;b&eacute;n&eacute;fices?</p>
+
+<p>&mdash;Des arrhes assez consid&eacute;rables d'abord, et puis de l'or quand vous
+serez arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, j'entends, car je n'avons pas deux oreilles pour &ecirc;tre
+sourde, Dieu merci! C'est en chambre que vous voulez me mettre dans la
+colonie.</p>
+
+<p>&mdash;En chambre, dites plut&ocirc;t en palais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, puisque le march&eacute; a des arrhes, donnez-moi toujours les
+arrhes, et puis nous nous d&eacute;ciderons peut-&ecirc;tre <i>ensuitement</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Oh! ensuitement!</i> s'&eacute;cria encore le capitaine Sautard en faisant une
+nouvelle pirouette et en se repin&ccedil;ant les l&egrave;vres de mani&egrave;re &agrave; faire la
+grimace la plus grotesque au nez de son compagnon tout d&eacute;contenanc&eacute; pour
+cette fois.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, se dit le subr&eacute;cargue, il n'y a plus moyen d'y tenir! Cette
+ville est d&eacute;cid&eacute;ment d'une st&eacute;rilit&eacute; effrayante. Cherchons ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; sera votre <i>ailleurs</i>? lui demanda le gros capitaine en
+sortant du bal.</p>
+
+<p>&mdash;Mon <i>ailleurs</i> sera Paris, lui r&eacute;pondit Laurenfuite; Paris, la
+capitale de l'univers pour les femmes qui entendent ce que parler veut
+dire; Paris, ville de besoins et de ressources, de mis&egrave;res et de
+plaisirs, d'indigence et de luxe, de folie et de sagesse, de d&eacute;bit enfin
+et de pacotille.</p>
+
+<p>&mdash;Mettons donc le cap sur Paris, puisqu'il le faut, et t&acirc;chons de
+trouver l&agrave; ce que nous avons &eacute;t&eacute; si &eacute;loign&eacute;s de rencontrer ici.</p>
+
+
+
+<p>Les pacotilleurs partirent le lendemain pour la capitale de l'univers.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE IV.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">Appel &agrave; la femme aventureuse.</a></h3>
+
+
+<p>Nos voyageurs descendirent de la diligence pour se loger rue du Bouloy,
+<i>grand h&ocirc;tel du roi de Prusse</i>. Leur premier soin, une fois install&eacute;s
+assez convenablement dans la maison, fut de dresser leur plan.</p>
+
+<p>Ils commenc&egrave;rent par courir les filles pour leur propre compte, afin,
+disaient-ils, de t&acirc;ter le terrain et de pouvoir se former des id&eacute;es
+nettes sur ce qu'ensuite il conviendrait de faire dans l'int&eacute;r&ecirc;t du
+gouverneur.</p>
+
+<p>M. Laurenfuite, croyant avoir trouv&eacute; une excellente ruse pour attirer &agrave;
+lui toutes les faciles beaut&eacute;s des lieux qu'il fr&eacute;quentait, s'imagina de
+se faire passer pour un milord anglais.</p>
+
+
+
+<p>Un soir il se rendit donc en cette qualit&eacute; au Wauxhall d'&eacute;t&eacute;, accompagn&eacute;
+du capitaine Sautard, qui modestement avait consenti &agrave; jouer pour
+quelques heures le r&ocirc;le de l'homme d'affaires du personnage britannique.
+A la porte d'entr&eacute;e on demande le billet du pr&eacute;tendu milord; celui-ci
+r&eacute;pond: <i>What, what, what?</i> C'&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s tout ce qu'il savait
+d'anglais.</p>
+
+<p>On lui fait comprendre alors qu'avant de p&eacute;n&eacute;trer dans l'&eacute;tablissement,
+il lui faut d&eacute;poser sa carte &agrave; la porte; et aussit&ocirc;t notre g&eacute;n&eacute;reux
+gentleman tire brusquement de sa poche une poign&eacute;e de guin&eacute;es sur
+lesquelles le cerb&egrave;re du jardin se contenta de pr&eacute;lever le double du
+prix d'entr&eacute;e. Milord portait une canne. Un gendarme lui fait observer
+avec la politesse qui caract&eacute;rise les agens de la force publique, qu'il
+est d&eacute;fendu d'entrer au bal champ&ecirc;tre avec un b&acirc;ton. Le faux Anglais
+s'&eacute;crie encore: <i>What? what?</i> mais du ton d'un homme fort m&eacute;content.
+L'homme d'affaires du personnage arrive, et il explique en assez bon
+fran&ccedil;ais aux assistans que son milord ne conna&icirc;t nullement les usages de
+Paris et qu'il est convenable d'avoir pour les &eacute;trangers les &eacute;gards de
+l'hospitalit&eacute;. On s'empare de la canne et les deux compagnons p&eacute;n&egrave;trent
+sous les bosquets du Wauxhall, peupl&eacute;s, comme on le sait, de tout ce que
+les boulevarts voisins ont de plus s&eacute;duisant en fait de nymphes
+accommodantes et tr&egrave;s-peu farouches.</p>
+
+<p>Au bruit que la petite altercation du milord et du gendarme a produit
+dans les jardins parfum&eacute;s d'huile &agrave; quinquets transparens, cent beaut&eacute;s
+sont accourues; quelques-unes d'entre elles, plantes vivaces
+transport&eacute;es des rives de <i>la Tamise</i> sur les bords de <i>la Seine</i>, ont
+bient&ocirc;t remarqu&eacute; que le milord, quelque peu de mots qu'il ait prononc&eacute;,
+ne parle pas plus anglais qu'un membre de l'acad&eacute;mie des inscriptions ne
+parle chinois. Mais ces dames parlent fort bien le fran&ccedil;ais, et elles
+ont vu que notre jeune homme porte une forte cha&icirc;ne en or autour du cou
+et un certain nombre de brillans aux doigts. Elles suivent en l'aga&ccedil;ant
+notre aimable et faux &eacute;tranger. L'obscurit&eacute; du fond des jardins favorise
+mille petites avances, provoque mille charmans larcins. Le bruit m&ecirc;me de
+quelques baisers se perd dans le l&eacute;ger mugissement de l'orchestre
+lointain et du tumulte des contredanses &agrave; vingt-cinq centimes.</p>
+
+<p>Une nacelle se pr&eacute;sente sur les petits lacs artificiels pratiqu&eacute;s au
+milieu des bocages presque enchant&eacute;s. Une des nymphes propose au milord
+une promenade sur l'Oc&eacute;an de quinze ou vingt pieds de long de cette
+autre Cyth&egrave;re. Le milord, fort expert en navigation et en amour, accepte
+la proposition, et le voil&agrave; agitant les rames de sa volage embarcation
+aupr&egrave;s de la beaut&eacute; qu'il &eacute;gare sur les flots... bien moins agit&eacute;s
+encore que son c&oelig;ur et surtout moins imp&eacute;tueux que ses d&eacute;sirs naissans.
+A chacune des oscillations rapides de l'esquif, la beaut&eacute; jette un cri
+oblig&eacute;; une frayeur subite et tr&egrave;s-habilement calcul&eacute;e s'empare de tous
+ses sens sur un &eacute;l&eacute;ment si peu fait pour elle. D'effroi en effroi, elle
+finit par se cramponner au cou de son pilote qui rit &agrave; pleine gorge de
+l'&eacute;pouvante qu'il a provoqu&eacute;e.... L'heureux couple aborde bient&ocirc;t le
+rivage sur lequel est prudemment rest&eacute; le capitaine Sautard, avec
+d'autres dryades moins aventureuses que celle qui a voulu accompagner le
+milord suppos&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! souffle &agrave; l'oreille de son subr&eacute;cargue le gros capitaine,
+comment avez-vous gouvern&eacute; votre barque dans cette esp&egrave;ce de
+baille-d'eau que ces Parisiens voudraient nous faire passer pour un lac?</p>
+
+<p>&mdash;A ravir, mon bon ami! Cette femme est d&eacute;licieuse et tout-&agrave;-fait
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e. C'est un amour avec la na&iuml;vet&eacute; d'un enfant. Elle a peur
+de l'eau comme si elle n'avait que huit ans. Elle m'a donn&eacute; rendez-vous
+pour demain, et je crois, d&egrave;s que je ne serai plus astreint &agrave; jouer mon
+r&ocirc;le de milord, que je finirai par la d&eacute;terminer &agrave; venir avec nous &agrave;
+Sierra-Leone. Et vous, comment avez-vous employ&eacute; votre temps pendant mon
+petit voyage au long cours?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait le quart dans les all&eacute;es, escort&eacute; par une escouade de
+syr&egrave;nes qui ont fini par m'ennuyer plus que ne le porte l'ordonnance.
+J'aime le naturel chez les femmes, mais je ne puis pas souffrir qu'elles
+se mettent en panne sur ma route, le grand hunier sur le m&acirc;t, comme font
+toutes celles-ci; et si vous m'en croyez, nous retournerons &agrave; notre
+h&ocirc;tel sans compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux, mon cher ami, car pour ce soir je sens que
+j'emporte assez de bonheur du Wauxhall d'&eacute;t&eacute;, pour m'en passer jusqu'&agrave;
+demain. Eh bien! quand je vous disais que le r&ocirc;le de milord anglais
+&eacute;tait bon &agrave; jouer &agrave; Paris, avais-je raison?</p>
+
+<p>&mdash;Raison, oui pour vous, qui &eacute;tiez le milord, mais pour moi qui faisais
+le sot personnage d'homme d'affaires, non.... C'est &eacute;gal, la farce est
+finie, faisons route pour <i>le grand h&ocirc;tel du roi de Prusse</i>, et qu'il
+n'en soit plus question.</p>
+
+<p>Une vingtaine de beaut&eacute;s plus ou moins hardies, devinant l'intention
+qu'ont nos deux Anglais de contrebande d'op&eacute;rer leur retraite, se
+mettent en t&ecirc;te de les accompagner jusqu'&agrave; la sortie en leur criant avec
+ironie et en <i>anglemanisant</i> autant qu'elles le peuvent l'accent
+qu'elles se donnent: <i>A revouar, milord, j&eacute; vous souhait&eacute; bi&egrave;ne l&eacute; bone
+souar! A votre bonne revi&egrave;ne!</i></p>
+
+<p>Le milord et son compagnon se contentent de rire dans leur barbe de la
+ruse fort innocente qu'ils ont employ&eacute;e pour s'attirer l'attention et
+les faveurs des belles du Wauxhall. Ils appellent un des fiacres qui
+passent sur le boulevart et ils roulent vers leur h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Ce ne fut que l&agrave;, en cherchant &agrave; savoir l'heure o&ugrave; ils venaient de se
+retirer, que le capitaine Sautard s'aper&ccedil;ut qu'il n'avait plus sa
+montre.</p>
+
+<p>M. Laurenfuite se prit d'abord &agrave; rire comme un fou de la m&eacute;saventure et
+de la col&egrave;re de son pauvre ami. Mais celui-ci trouva bient&ocirc;t moyen de
+mettre un terme &agrave; l'hilarit&eacute; du mauvais plaisant. Une seule question lui
+suffit pour cela.</p>
+
+<p>&mdash;N'aviez-vous pas votre cha&icirc;ne en or en entrant au Wauxhall? lui
+demanda-t-il en ouvrant de grands yeux d'un air moiti&eacute; &eacute;tonn&eacute; et moiti&eacute;
+goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu si, lui r&eacute;pondit le subr&eacute;cargue, et j'esp&egrave;re bien l'avoir
+encore....</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, mon ami; &agrave; moins que cependant vous ne l'ayez mise par
+prudence dans votre poche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! ma cha&icirc;ne m'a &eacute;t&eacute; vol&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Et vos bagues?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble que les voil&agrave;....</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc sont-elles? dans vos poches aussi sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! est-il possible.... Je ne les ai plus!</p>
+
+<p>&mdash;Et vos guin&eacute;es, milord? Oh! pour celles-l&agrave; elles doivent au moins se
+retrouver dans votre gousset, car c'est bien l&agrave; leur place.</p>
+
+<p>&mdash;Mes guin&eacute;es.... Attendez.... Il ne manquerait plus.... Elles sont
+aussi parties!!!!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! C'est donc &agrave; mon tour de m'&eacute;gayer sur votre compte....
+Mais en conscience il n'y a gu&egrave;re de quoi. Cette gaillarde de la nacelle
+m'a par trop veng&eacute; des plaisanteries que vous &eacute;tiez tout &agrave; l'heure
+dispos&eacute; &agrave; faire sur la disparition de ma montre.... Un cha&icirc;ne en or,
+trois ou quatre bagues et une dizaine de guin&eacute;es, la le&ccedil;on est en v&eacute;rit&eacute;
+par trop forte. Ces coquines-l&agrave; n'ont pas de mesure.</p>
+
+<p>&mdash;Quel vol! il est affreux!... mais le mal n'est pas sans rem&egrave;de. Je
+reconna&icirc;trai bien la mis&eacute;rable qui m'a soustrait tous mes bijoux et mon
+argent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y en a trente mille, dit-on, de cette esp&egrave;ce dans Paris; et
+comment reconna&icirc;tre la v&ocirc;tre au milieu des autres?</p>
+
+<p>&mdash;Des bijoux que je tenais des quatre plus jolies femmes du globe,
+peut-&ecirc;tre! Je retourne au Wauxhall pour retrouver ces inf&acirc;mes
+sc&eacute;l&eacute;rates.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; et vous vous imaginez peut-&ecirc;tre qu'apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; assez fines
+pour vous d&eacute;valiser de la sorte, elles seront assez b&ecirc;tes pour &ecirc;tre
+rest&eacute;es &agrave; vous attendre dans le lieu o&ugrave; vous les avez rencontr&eacute;es?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal; dans une ville o&ugrave; il y a tant de voleurs et de voleuses,
+il doit y avoir une police bien faite, une police s&ucirc;re....</p>
+
+<p>&mdash;Une police plus alerte et plus s&ucirc;re que les voleurs, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;N'importe! je veux aller trouver le commissaire de police du quartier.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne trouvera pas votre cha&icirc;ne. Pour moi je vais me coucher par
+l&agrave;-dessus, satisfait de la le&ccedil;on que j'ai pay&eacute;e de ma montre &agrave; secondes
+fixes et ind&eacute;pendantes.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il faudra bien que le gouverneur de Sierra-Leone nous paie argent
+comptant les objets que nous avons perdus en lui cherchant une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'&eacute;tait pourtant pas pour son compte, je crois, que vous en
+cherchiez une dans le bateau du Wauxhall?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! il n'y regardera pas de si pr&egrave;s et il paiera. D'ailleurs cette
+femme, apr&egrave;s m'avoir convenu, aurait bien pu lui convenir aussi en
+seconde main. Elle m'avait m&ecirc;me donn&eacute; un rendez-vous pour parler de
+cette affaire, la coquine!</p>
+
+<p>&mdash;Rendez-vous! La chose &eacute;tait vraiment tr&egrave;s-dr&ocirc;le! Et o&ugrave; devait avoir
+lieu ce fameux rendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rue du <i>Cherche-Midi</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un <i>midi</i> que nous serons long-temps &agrave; <i>chercher</i>, mon pauvre
+Laurenfuite.</p>
+
+<p>Croyez-moi, prenez votre guitare, chantez-nous une petite romance, si
+vous pouvez, et allons ensuite nous mettre au lit; c'est le plus sage
+parti, et quand la nuit aura pass&eacute; par dessus tout cela, nous
+d&eacute;lib&eacute;rerons sur ce que nous aurons &agrave; faire pour trouver une femme &agrave;
+fr&ecirc;t et retourner le plus t&ocirc;t possible &agrave; la c&ocirc;te d'Afrique. Les beaut&eacute;s
+de ce pays-l&agrave; sont un peu moins blanches et moins s&eacute;duisantes que celles
+de Paris, mais elles sont au moins plus s&ucirc;res.</p>
+
+<p>Ils se couch&egrave;rent. On ne sait pas si ce fut apr&egrave;s que M. Laurenfuite eut
+chant&eacute;, ou si ce fut sans que M. Laurenfuite e&ucirc;t rossignol&eacute; une romance,
+comme disait quelquefois son compagnon; mais comme le subr&eacute;cargue, pour
+ce soir-l&agrave; du moins, ne devait gu&egrave;re &ecirc;tre dispos&eacute; &agrave; faire le troubadour,
+il est tr&egrave;s-probable qu'il se coucha sans avoir chant&eacute;.</p>
+
+<p>Le lendemain les deux traficans se demand&egrave;rent quel moyen ils pourraient
+adopter pour r&eacute;ussir &agrave; ne pas quitter Paris sans avoir trouv&eacute; ce qu'ils
+&eacute;taient venus y chercher.</p>
+
+<p>Le subr&eacute;cargue prit la parole, ce qui lui arrivait assez souvent.</p>
+
+<p>Il dit au capitaine:</p>
+
+<p>Ce matin, en allant demander dans la loge du portier les bottes qu'il
+n'avait pas encore pos&eacute;es sur notre pallier, j'ai vu dans le fond de sa
+loge une liasse de feuilles imprim&eacute;es sous le titre de
+<i>Petites-Affiches</i>.</p>
+
+<p>J'ai parcouru d'abord avec distraction quelques-unes des pages de ce
+recueil int&eacute;ressant. On y annonce toutes sortes de choses et on y publie
+une multitude de demandes et d'avis vraiment &eacute;tonnans, dans un style
+aussi &eacute;l&eacute;gant que correct et bref.</p>
+
+<p>Croiriez-vous, par exemple, que lorsqu'on a besoin d'un cheval, d'une
+servante, d'un cabriolet ou d'une douce compagne, on n'ait qu'&agrave; faire
+ins&eacute;rer dans ces <i>Petites-Affiches</i>: <i>On demande un jeune cheval, un
+cabriolet d'occasion, ou une servante fra&icirc;che et jolie, pouvant servir &agrave;
+la fois de cuisini&egrave;re et de compagne.</i></p>
+
+<p>&mdash;Mais savez-vous bien que c'est l&agrave; un usage charmant, s'&eacute;cria le
+capitaine Sautard; trouver des femmes &agrave; deux fins, pour la cuisine et
+pour l'amour! C'est comme qui dirait une esp&egrave;ce de traite volontaire des
+blancs qui se pratique de la sorte. Faire afficher qu'on a besoin d'une
+femme fra&icirc;che et jolie, et la trouver dispos&eacute;e &agrave; se rendre &agrave; l'appel!...
+On n'a jamais rien fait de mieux &agrave; Paris.... Continuez, mon cher ami, je
+suis d&eacute;j&agrave; enchant&eacute; de ce que vous m'apprenez l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pens&eacute; qu'en faisant un appel dans les <i>Petites-Affiches</i> &agrave; la
+femme que nous cherchons, au lieu de courir apr&egrave;s elle aussi inutilement
+que nous l'avons fait jusqu'ici, nous pourrions commod&eacute;ment trouver
+notre affaire. Pour cela, il ne s'agirait que d'une insertion dans la
+feuille d'annonces. A Paris, voyez-vous, ce ne sont pas les femmes qui
+manquent.</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes voleuses surtout....</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce qui manque, ce sont les femmes convenables &agrave; tel ou tel
+projet, telle ou telle exp&eacute;dition. Notre pacotille n'est pas chose
+facile &agrave; trouver et &agrave; bien trouver surtout. La plupart des jeunes
+personnes un peu comme il faut ne se soucient gu&egrave;re de quitter leur
+famille pour se rendre, <i>&agrave; la grosse aventure</i>, dans un pays lointain
+dont elles ont &agrave; peine entendu prononcer le nom.</p>
+
+<p>&mdash;Mais est-il bien n&eacute;cessaire que nous mettions la main sur une jeune
+personne comme il faut? Cette condition n'est pas, autant qu'il m'en
+souvient, stipul&eacute;e dans <i>la charte-partie</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais vous sentez bien que nous ne pouvons pas amener &agrave; notre
+gouverneur la premi&egrave;re venue, un restant de fonds de magasin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; pour notre honneur et pour sa satisfaction personnelle, il
+faut que nous lui apportions quelque chose de propre, de pr&eacute;sentable et
+de non avari&eacute;, en un mot; car il est amateur au moins ce diable
+d'Anglais. Allons voir l'&eacute;crivain des <i>Petites-Affiches</i>, pour qu'il
+nous arrange notre annonce en style du premier num&eacute;ro, co&ucirc;te que co&ucirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que j'allais vous proposer. Allons aux <i>Petites-Affiches!</i></p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE V.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">March&eacute; conclu.</a></h3>
+
+
+<p>Le lendemain de l'entrevue de mes deux marins avec le r&eacute;dacteur en chef
+des <i>Petites-Affiches parisiennes</i>, on vit para&icirc;tre sur la premi&egrave;re page
+de ce recueil si pr&eacute;cieux pour les gens qui ne savent pas lire, l'avis
+suivant imprim&eacute; en lettres majuscules, &agrave; trois francs la ligne.</p>
+
+<p class="stret">
+DEMANDE IMPORTANTE.</p>
+
+<p class="stret noindent">
+&laquo;Un capitaine de navire fort avantageusement<br />
+connu dans tous les ports de mer<br />
+demanderait une jeune personne bien &eacute;lev&eacute;e,<br />
+de l'&acirc;ge de dix-huit &agrave; vingt ans, qui<br />
+voul&ucirc;t bien se charger de la place de gouvernante<br />
+dans la maison du directeur d'un<br />
+riche &eacute;tablissement colonial &agrave; l'&eacute;tranger.<br />
+Le prix du passage sera pay&eacute;. Il y aura de<br />
+bons appointemens.<br />
+<br />
+&laquo;S'adresser rue du Bouloy, grand h&ocirc;tel<br />
+du roi de Prusse, &agrave; l'appartement num&eacute;ro 3,<br />
+au premier.&mdash;1&mdash;6.&raquo;<br />
+</p>
+
+
+
+
+<p>L'annonce produisit un effet g&eacute;n&eacute;ral sinon merveilleux.</p>
+
+<p>L'appartement num&eacute;ro 3 du grand h&ocirc;tel du roi de Prusse ne se d&eacute;semplit
+pas de femmes de toutes les tailles, de toutes les couleurs et de toutes
+les qualit&eacute;s. Les deux pacotilleurs, malgr&eacute; tout leur z&egrave;le, pouvaient &agrave;
+peine suffire &agrave; l'affluence toujours croissante des demandeuses. Tant&ocirc;t
+c'&eacute;tait une demoiselle de bonne famille ruin&eacute;e par les malheurs de la
+r&eacute;volution, qui se pr&eacute;sentait pour prendre des renseignemens sur la
+place propos&eacute;e. Tant&ocirc;t c'&eacute;tait une bonne et joyeuse fille qui venait
+s'offrir pour voyager o&ugrave; on voudrait, moyennant la conduite. Puis
+arrivait une grosse servante, lass&eacute;e du service de ses ma&icirc;tres, et apr&egrave;s
+elle une jeune veuve sans contrat de mariage, qui ne demandait pas mieux
+que de quitter le pays par suite de chagrins domestiques. Mais les
+demoiselles de bonne famille, les joyeuses filles, les grosses servantes
+et les jeunes veuves ne parlaient de contracter pour le voyage
+d'outre-mer, qu'apr&egrave;s s'&ecirc;tre inform&eacute;es du montant des arrhes du march&eacute;
+et des garanties de l'ex&eacute;cution des conditions annonc&eacute;es. Or, cette
+derni&egrave;re clause allait assez peu &agrave; M. Laurenfuite, dont la d&eacute;fiance
+avait &eacute;t&eacute; singuli&egrave;rement excit&eacute;e par la nymphe du Wauxhall, qui aussi
+lui avait demand&eacute; quelles seraient les arrhes.</p>
+
+<p>M. Laurenfuite cependant ne tarda pas &agrave; remarquer que les demoiselles
+bien &eacute;lev&eacute;es qui s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;es &agrave; lui jusque-l&agrave; paraissaient
+s'exprimer peu grammaticalement; que les grosses servantes avaient l'air
+un peu trop madr&eacute;, et que les jeunes veuves semblaient &ecirc;tre devenues
+veuves de trop de maris pour l'usage auquel on destinait la future
+compagne du gouverneur.</p>
+
+<p>Nos chercheurs commen&ccedil;aient &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer du succ&egrave;s de leurs tentatives,
+lorsque enfin il se pr&eacute;senta chez eux une jeune brune, jolie, belle
+m&ecirc;me, et de l'air le plus avenant et le plus doux qu'on puisse
+s'imaginer. Sa mise, quoique fort simple, ne manquait pas d'une certaine
+&eacute;l&eacute;gance, mais de cette &eacute;l&eacute;gance qui na&icirc;t de la gr&acirc;ce et de la propret&eacute;,
+plut&ocirc;t que de l'art et de la coquetterie. Son maintien d&eacute;cent et ing&eacute;nu
+annon&ccedil;ait sinon une personne distingu&eacute;e, au moins une fille modeste et
+&eacute;lev&eacute;e dans de bons principes. D&egrave;s que sa petite bouche vermeille
+s'ouvrit pour demander &agrave; qui il fallait s'adresser, il sortit des l&egrave;vres
+de l'inconnue une voix si touchante et si suave, que M. Laurenfuite,
+quelque fortement &eacute;prouv&eacute; qu'il f&ucirc;t contre toutes les &eacute;motions
+inattendues, ne put se d&eacute;fendre d'un peu de trouble. Il ne r&eacute;pondit m&ecirc;me
+qu'en balbutiant &agrave; la nouvelle venue.</p>
+
+
+
+<p>Quand au capitaine Sautard, la bouche b&eacute;ante et les yeux au grand
+ouverts, il se contenta d'attendre, en se fourrant les mains dans les
+pochettes de son pantalon, le r&eacute;sultat de l'entretien qui allait avoir
+lieu entre la jeune beaut&eacute; et monsieur son subr&eacute;cargue.</p>
+
+<p>Celui-ci, apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation et d'&eacute;tonnement, recouvra la
+parole, qui lui manquait assez rarement, pour r&eacute;pondre &agrave; celle qui lui
+arrivait si &agrave; propos pour prendre des informations:</p>
+
+
+
+<p>--- Mademoiselle, c'est bien nous en effet qui avons l'honneur d'&ecirc;tre
+charg&eacute;s de trouver une jeune personne qui consente &agrave; se rendre &agrave;
+Sierra-Leone pour y tenir la maison de monseigneur le gouverneur de
+cette riche possession anglaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sire savoir, monsieur, les avantages que l'on ferait &agrave; la
+personne qui conviendrait pour cette place.</p>
+
+<p>&mdash;Des avantages immenses, mademoiselle. La table, le logement, des
+appointemens proportionn&eacute;s au poste important que l'on occuperait, et &agrave;
+la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de son excellence monsieur le gouverneur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la personne qui se d&eacute;ciderait &agrave; aller si loin, car c'est en
+Afrique qu'il faut aller, ne pourrait-elle pas obtenir quelques avances
+sur ses gages &agrave; venir?</p>
+
+<p>&mdash;Peste, dit <i>&agrave; part</i> le subr&eacute;cargue au capitaine, elle sait que c'est
+en Afrique, et elle nous demande des arrhes comme toutes les autres.
+C'est mauvais signe.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, ajouta-t-il apr&egrave;s avoir fait cette remarque, on
+donnerait des arrhes, mais il faudrait pour cela des r&eacute;pondans, car vous
+sentez bien que.... Mais permettez-moi, avant d'aller plus loin, de vous
+faire une question. Est-ce de vous ou d'une autre personne qu'il s'agit
+dans le moment actuel?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! oui, monsieur, c'est de moi! Seul appui d'un p&egrave;re et d'une m&egrave;re
+infirmes, j'avais eu jusqu'ici le bonheur de pourvoir &agrave; l'existence de
+mes pauvres parens, mais depuis que sur leurs vieux jours leurs besoins
+se sont augment&eacute;s et que l'ouvrage nous est pay&eacute; moins cher, j'ai
+&eacute;prouv&eacute; la douleur de ne pouvoir plus suffire aux petites d&eacute;penses qui
+devenaient n&eacute;cessaires &agrave; l'&eacute;tat de mon p&egrave;re surtout, car il est au lit
+depuis huit mois, et il manque, sous mes yeux, des choses m&ecirc;mes que le
+m&eacute;decin lui ordonne....</p>
+
+<p>Ici la pauvre fille ne put cacher aux deux marins d&eacute;j&agrave; un peu &eacute;mus
+quelques larmes qu'elle s'&eacute;tait efforc&eacute;e, mais en vain, de retenir sous
+ses longues paupi&egrave;res.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Oserai-je vous demander quel &eacute;tait votre &eacute;tat, car ceci est plus
+important pour nous que vous ne le pensez, et si vous connaissiez mes
+motifs, vous excuseriez sans doute ma curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis teinturi&egrave;re, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Teinturi&egrave;re! Mais permettez-moi de vous faire observer que quelque
+honorable que soit l'&eacute;tat que vous exercez pour vous procurer avec tant
+de d&eacute;vo&ucirc;ment les secours que r&eacute;clame la position de vos parens, votre
+mani&egrave;re de parler ne s'accorde gu&egrave;re avec votre profession, fort
+honorable, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, mais peu &eacute;lev&eacute;e dans
+la soci&eacute;t&eacute;. Ce que j'en dis ici n'est pas, je vous prie de le croire,
+pour vous faire un compliment, c'est tout bonnement une information que
+je d&eacute;sire prendre.</p>
+
+
+
+<p>Ici le capitaine Sautard tira le subr&eacute;cargue par la basque de son habit,
+comme pour lui reprocher la question indiscr&egrave;te qui venait de faire
+rougir la pauvre fille. Le subr&eacute;cargue ne r&eacute;pondit &agrave; la muette et
+expressive observation du vieux loup de mer, que par un geste clandestin
+qui semblait dire: Laissez-moi aller mon train, je sais ce que je fais.</p>
+
+<p>La jeune personne r&eacute;pondit en baissant les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, monsieur, que j'ai re&ccedil;u un peu d'&eacute;ducation, mais je ne le
+dois qu'au hasard. Une vieille dame que la perte d'une grande fortune
+avait rapproch&eacute;e de ma famille, m'a donn&eacute; quelques le&ccedil;ons dont j'ai
+cherch&eacute; &agrave; profiter, dans l'espoir de me rendre plus tard utile &agrave; mes
+parens. Mais le peu d'instruction que j'ai re&ccedil;ue de la bont&eacute; de cette
+vieille dame n'a pu m'&eacute;lever au-dessus de l'&eacute;tat dans lequel mon p&egrave;re et
+ma m&egrave;re &eacute;taient n&eacute;s, et si je me plains de mon sort, ce n'est pas par
+orgueil, le ciel le sait bien!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pourriez vous d&eacute;cider &agrave; partir, pour procurer un peu d'aisance
+&agrave; votre famille?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la mon plus grand d&eacute;sir, et aucun sacrifice ne me co&ucirc;tera pour
+le r&eacute;aliser. D'ailleurs je ne suis qu'une pauvre fille, et c'est &agrave; moi
+qui suis jeune &agrave; me d&eacute;vouer pour ceux qui sont infirmes et qui ont tout
+sacrifi&eacute; pour m'&eacute;lever dans la crainte et l'amour de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est d&eacute;vote, se dit mentalement le capitaine; elle demandera des
+arrhes et elle ne viendra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit M. Laurenfuite, votre d&eacute;vo&ucirc;ment ne sera pas sans
+r&eacute;compense, c'est moi qui vous le promets, si vous vous d&eacute;cidez &agrave; vous
+exiler pour quelque temps. Mais comme nous sommes des gens connus et qui
+ne promettons rien en vain, vous ne trouverez pas mauvais que nous nous
+assurions de la responsabilit&eacute; que vous pouvez nous offrir. Nous verrons
+vos parens.</p>
+
+<p>&mdash;Bien volontiers, messieurs. Mais comme je veux leur cacher mon d&eacute;part
+dans le cas o&ugrave; je conviendrais &agrave; la place dont vous pouvez disposer, je
+vous prierai en gr&acirc;ce de ne parler de l'emploi qui me serait destin&eacute;,
+que comme s'il ne fallait pas quitter la France pour aller le remplir;
+car si mes malheureux parens pouvaient se douter que je les quittasse,
+peut-&ecirc;tre pour ne plus les revoir, ils en mourraient.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, mademoiselle; nous dirons au papa et &agrave; la maman que
+c'est, par exemple, pour aller &agrave;... &agrave;... &agrave;.... Narbonne, que nous
+voulons faire march&eacute; avec vous. Je vous dis Narbonne plut&ocirc;t qu'une autre
+ville, parce que, voyez-vous, Narbonne est mon pays, et qu'en outre vos
+divins regards me rappellent la douceur du miel de ma patrie.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il donc de l'esprit ce coquin-l&agrave;! se dit en lui-m&ecirc;me et presque
+avec un certain d&eacute;pit le capitaine Sautard, en entendant son galant ami
+complimenter ainsi la belle teinturi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; propos, demanda le subr&eacute;cargue &agrave; la jeune personne toute
+confuse du compliment qu'il venait de lui lancer &agrave; bout portant,
+voudriez-vous bien me dire l'adresse de vos parens, mademoiselle, et
+votre nom, pour que nous puissions prendre les renseignemens qui nous
+sont n&eacute;cessaires avant de conclure notre arrangement?</p>
+
+<p>&mdash;Nous demeurons rue Saint-Jacques, num&eacute;ro 98, messieurs, au cinqui&egrave;me
+&eacute;tage. Je me nomme Jos&eacute;phine Renaud.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort bien, nous nous rappellerons ce num&eacute;ro-l&agrave;, et surtout votre
+joli nom, encore bien moins joli que celle qui le porte.... Rue
+Saint-Jacques, num&eacute;ro 98, au cinqui&egrave;me &eacute;tage.... J'ai d&eacute;j&agrave; tout cela
+dans la t&ecirc;te, ou pour mieux dire dans le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Jos&eacute;phine Renaud sortit en saluant modestement nos deux lurons qu'elle
+laissa enchant&eacute;s d'elle, et fort dispos&eacute;s &agrave; la revoir dans peu.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE VI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">Visite rue Saint-Jacques.</a></h3>
+
+
+<p>Laurenfuite et Sautard, le lendemain de leur entrevue avec la charmante
+Jos&eacute;phine, cherchaient dans la rue Saint-Jacques le num&eacute;ro 98, comme
+s'il s'&eacute;tait agi pour eux de trouver un tr&eacute;sor dans l'asile qui portait
+ce bienheureux num&eacute;ro. Une maison noire, haute et effil&eacute;e, se pr&eacute;sente
+enfin &agrave; leurs yeux avec l'indication que la veille leur avait donn&eacute;e
+Jos&eacute;phine. Ils voulurent, avant de monter, trouver un portier; mais l&agrave;
+il n'y avait que des voisins et pas de concierge. Laurenfuite demanda &agrave;
+une marchande de charbon, au rez-de-chauss&eacute;e, la demeure de M. Renaud,
+teinturier; et la marchande lui r&eacute;pondit d'une voix criarde: C'est-y le
+p&egrave;re Renaud, l'ancien d&eacute;graisseur, que vous demandez?&mdash;Oui, ce doit &ecirc;tre
+en effet le p&egrave;re Renaud.&mdash;Eh bien! montez au cinqui&egrave;me, la porte en
+face, vous trouverez le pauvre homme au lit, &agrave; moins qu'au bout de six
+mois de maladie, il ne lui ait pris envie de se lever.</p>
+
+
+
+<p>Ces renseignemens pr&eacute;liminaires concordant parfaitement avec ceux que
+leur avait fournis Jos&eacute;phine, les deux visiteurs se mirent en devoir de
+monter au cinqui&egrave;me &eacute;tage. A chaque rang&eacute;e d'escaliers que venait de
+parcourir le capitaine Sautard, dans cette p&eacute;nible ascension, il
+s'arr&ecirc;tait tout essouffl&eacute; afin de respirer un instant et de reprendre
+des forces pour enjamber l'&eacute;tage suivant. Mais las de cette course
+presque perpendiculaire, il s'&eacute;criait en suivant de son mieux le l&eacute;ger
+Laurenfuite: Quelle diable emporte ceux qui b&acirc;tissent des maisons si
+hautes! Une teinturi&egrave;re aller se loger au cinqui&egrave;me! Est-ce que dans ce
+pays-ci les rivi&egrave;res passent sous les fen&ecirc;tres des teinturiers qui
+logent au grenier?</p>
+
+<p>&mdash;Patience, lui r&eacute;pondait son ami, encore deux ou trois &eacute;tapes, et nous
+y voil&agrave;.</p>
+
+
+
+<p>Quand ils se trouv&egrave;rent &agrave; peu de chose pr&egrave;s sous le toit de la maison,
+ils se dout&egrave;rent qu'ils &eacute;taient arriv&eacute;s. Le subr&eacute;cargue frappa deux
+coups &agrave; l'&eacute;troite porte, qui se pr&eacute;sentait devant lui, et une jolie
+petite voix, qu'il crut reconna&icirc;tre pour celle de Mlle Jos&eacute;phine, lui
+cria: Entrez!</p>
+
+
+
+<p>Nos amateurs p&eacute;n&egrave;trent dans un appartement au fond duquel ils
+aper&ccedil;oivent un lit. Deux longues tables couvertes de schalls et de
+mouchoirs composaient l'ameublement du lieu. Une vieille femme &eacute;tait
+dans un coin, et dans le lit &eacute;tait couch&eacute; un vieillard. C'&eacute;taient le
+p&egrave;re et la m&egrave;re de Jos&eacute;phine. Quant &agrave; cette pauvre fille, elle &eacute;tait
+aussi l&agrave;, achevant de nettoyer un schall sur une de ces tables dont nous
+venons de parler. En apercevant les messieurs de la veille, elle
+accourut vers eux, pour leur pr&eacute;senter avec le plus aimable empressement
+deux des cinq &agrave; six chaises de grosse paille qui ornaient l'appartement.
+Cette modeste demeure ne frappa certainement pas, par son &eacute;l&eacute;gance, les
+regards des deux marins; mais il y avait tant de propret&eacute; et d'ordre
+dans ce refuge de la pauvret&eacute; et du travail, qu'ils sentirent d'abord
+qu'ils &eacute;taient chez d'honn&ecirc;tes gens. Le capitaine Sautard, au bout de
+quelques minutes, ne se repentit plus d'avoir mont&eacute; si haut. Le
+subr&eacute;cargue Laurenfuite pensa devoir adresser le premier la parole &agrave; la
+bonne femme, et il s'y prit en ces termes:</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Ma brave dame, vous avez dans la charmante Jos&eacute;phine une fille qui
+veut faire la consolation de vos vieux jours, comme elle en a jusqu'ici
+fait la gloire. La condition qui se pr&eacute;sente aujourd'hui pour elle la
+mettra bient&ocirc;t &agrave; m&ecirc;me de vous procurer une grande aisance. Mademoiselle
+Jos&eacute;phine, en peu de temps, peut devenir riche, si, comme je n'en doute
+pas, elle sait profiter de l'heureuse occasion qui s'offre &agrave; elle.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las oui, monsieur! c'est ce qu'elle nous a dit hier. Mais quoique
+nous soyons bien pauvres, nous aimerions mieux mourir de besoin que de
+voir cette ch&egrave;re enfant nous quitter pour ne plus revenir pr&egrave;s de nous
+qui l'aimons tant.</p>
+
+<p>--- Mais ma bonne maman, s'empressa de dire Jos&eacute;phine, je con&ccedil;ois que si
+c'&eacute;tait pour ne plus vous revoir qu'il fall&ucirc;t vous quitter, vous ne
+consentiriez pas &agrave; me laisser partir. Mais la place qu'on me propose ne
+m'&eacute;loignera que pour peu de temps de vous, et sans que je sois oblig&eacute;e
+de quitter la France, n'est-ce pas, messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, puisque c'est &agrave; Narbonne que vous irez.</p>
+
+<p>&mdash;Et, sans &ecirc;tre trop curieux, s'&eacute;cria le vieillard malade, pourrait-on
+savoir chez qui ira en condition notre ch&egrave;re fille?</p>
+
+<p>&mdash;Mais chez une vieille dame cr&eacute;ole fort riche, une de mes parentes, qui
+ne veut avoir pour femme de confiance qu'une jeune Parisienne.
+Cependant, malgr&eacute; toutes les qualit&eacute;s que poss&egrave;de Mlle Jos&eacute;phine, ou
+plut&ocirc;t &agrave; cause de toutes ces qualit&eacute;s, je crains une chose pour elle,
+en &eacute;gard aux go&ucirc;ts de ma vieille parente.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle chose craignez-vous donc, monsieur? reprit la m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle ne paraisse trop jolie aux yeux de notre riche cr&eacute;ole.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que cela, dit la jeune fille avec na&iuml;vet&eacute;, je ferai tant
+que madame votre parente ne s'en apercevra pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ajouta la bonne m&egrave;re, ce que monsieur vient de dire l&agrave; me
+rassure; cela me prouve que madame votre parente veillera sur ma pauvre
+Jos&eacute;phine. Mais d'ailleurs ce n'est pas l&agrave; ce qui doit le plus nous
+inqui&eacute;ter; toujours elle sera sage, parce que toujours elle pensera &agrave;
+nous: n'est-ce pas, mon enfant?</p>
+
+
+
+<p>Ici Jos&eacute;phine sauta en sanglotant au cou de sa bonne m&egrave;re, et le
+vieillard malade se mit &agrave; pleurer dans son lit en m&ecirc;me temps que sa
+fille et sa femme.</p>
+
+<p>Cette sc&egrave;ne d'attendrissement d'une pauvre famille log&eacute;e au cinqui&egrave;me
+&eacute;tage dans la rue Saint-Jacques, aurait ennuy&eacute; des spectateurs plus
+habitu&eacute;s que nos deux marins &agrave; ces sortes d'&eacute;motions; mais eux, encore
+peu aguerris contre de telles attaques de sensibilit&eacute;, se sentirent
+remu&eacute;s jusque au fond du c&oelig;ur, en voyant couler les larmes de Jos&eacute;phine
+et de sa vieille m&egrave;re.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Eh bien! disait tout bas le capitaine Sautard &agrave; son ami, &ecirc;tes-vous
+content maintenant? Celle-l&agrave; ne vaut-elle pas mieux que toutes les
+citoyennes sur lesquelles nous avons mis le cap jusque ici? A mon avis,
+c'est ce qu'il nous faut, et pour mon compte, je ne vais pas chercher
+plus loin. Je mouille o&ugrave; le fond me para&icirc;t bon.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, lui r&eacute;pondit Laurenfuite, je crois que vous avez raison, et
+je vais t&acirc;cher de conclure le march&eacute; au plus doux prix possible et le
+plus t&ocirc;t que je pourrai. Laissez-moi faire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Renaud, ajouta-t-il en s'adressant aussit&ocirc;t &agrave; la m&egrave;re de
+Jos&eacute;phine, votre demoiselle est ce qui convient &agrave; ma parente de
+Narbonne, et, muni des pouvoirs n&eacute;cessaires pour conclure l'arrangement
+dont elle m'a charg&eacute;, je vous offre de d&eacute;poser en vos mains une somme
+qui servira de garantie pour l'ex&eacute;cution de nos conditions. Quinze cents
+francs vous paraissent-ils une offre suffisante?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, messieurs, s'&eacute;cria aussit&ocirc;t le p&egrave;re en faisant un effort pour se
+placer sur son s&eacute;ant, il me semble qu'avant de rien conclure nous
+devons, comme parens de la ch&egrave;re enfant qui se sacrifie pour nous,
+prendre des renseignemens sur la condition qui se pr&eacute;sente pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, mon brave homme, c'est juste, et ces renseignemens seront
+bient&ocirc;t pris, car nous nous ferons un devoir de vous les fournir
+nous-m&ecirc;mes. Nous allons d'abord commencer par vous dire qui nous sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'excuserez, messieurs, de la libert&eacute; que j'ai prise. Nous ne
+doutons pas que vous ne soyez de parfaites honn&ecirc;tes gens, mais vous
+sentez bien que dans notre position nous devons....</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus naturel, mon cher monsieur Renaud. Votre prudence, loin
+de nous blesser aucunement, redouble au contraire l'estime que nous
+avons pour vous et votre respectable famille; et pour en agir
+franchement, nous allons vous satisfaire en quelques mots.</p>
+
+<p>Monsieur que vous voyez l&agrave; est le capitaine du brick <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i>,
+actuellement mouill&eacute; dans le port du H&acirc;vre. Sans vouloir ici vanter mon
+ami, je puis dire que c'est un des plus honn&ecirc;tes et des plus dignes
+capitaines que l'on puisse trouver dans toute la France et sur les mers
+que nous parcourons ensemble depuis dix ans. Quant &agrave; l'identit&eacute; de la
+personne, voici ce qui vous la prouvera: veuillez seulement jeter un peu
+les yeux sur ces papiers. L'un est le brevet de capitaine au long cours
+du capitaine Sautard, l'autre est la feuille de route qu'on lui a donn&eacute;e
+au H&acirc;vre pour se rendre &agrave; Paris. Les titres et les qualit&eacute;s du capitaine
+de <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> y sont mentionn&eacute;s ainsi que le signalement de
+l'individu en question.</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, je vous dirai, &agrave; moins que le capitaine Sautard ne veuille
+se charger de vous faire mon &eacute;loge, que je suis n&eacute;gociant marin,
+naviguant un peu pour mon plaisir et un peu pour augmenter la fortune
+dont je jouis.</p>
+
+<p>Ma probit&eacute; est connue, et je ne crains pas d'&ecirc;tre d&eacute;menti sur cet
+article, dans les quatre parties du monde. Voici au reste des lettres
+qui me sont adress&eacute;es par des fabricans de Paris chez lesquels j'ai
+l'habitude de prendre des objets de pacotille pour former les cargaisons
+que je vais vendre au loin.</p>
+
+<p>Vous pourrez faire prendre chez ces marchands-l&agrave; m&ecirc;mes toutes les
+informations qui vous para&icirc;tront utiles sur mon compte. Je suis de
+Narbonne, et ces papiers-ci vous le prouveront. La riche parente au
+service de laquelle je destine v&ocirc;tre fille est une femme fort r&eacute;pandue
+dans le pays o&ugrave; elle vit; une fois que vous aurez obtenu sur moi les
+renseignemens que vous paraissez d&eacute;sirer, j'esp&egrave;re qu'il me suffira de
+r&eacute;pondre d'elle pour que vous n'ayez plus aucune crainte &agrave; concevoir....
+Mais jusque-l&agrave; nous vous donnerons le temps de r&eacute;fl&eacute;chir, et si, comme
+je n'en doute pas, nous vous inspirons la confiance que nous m&eacute;ritons,
+les quinze cents francs vous seront compt&eacute;s sur-le-champ, et quelques
+jours apr&egrave;s votre aimable fille <i>s'embarquera</i>... dans la diligence qui
+devra la conduire &agrave; Narbonne.</p>
+
+<p>Les deux amis, apr&egrave;s cette petite exposition de leurs projets, s'en
+all&egrave;rent, laissant la famille Renaud r&eacute;fl&eacute;chir sur la bizarrerie et
+aussi sur les avantages de cette proposition foudroyante.</p>
+
+
+
+<p>Les informations prises sur le subr&eacute;cargue furent satisfaisantes. Les
+quinze cents francs d'arrhes qu'il proposait firent aussi leur effet. Le
+p&egrave;re et la m&egrave;re Renaud paraissaient ne pas vouloir se s&eacute;parer de leur
+fille bien-aim&eacute;e; mais celle-ci, r&eacute;solue &agrave; s'immoler pour ses parens,
+combattit avec tant de chaleur la r&eacute;pugnance qu'ils avaient &agrave; la voir
+s'&eacute;loigner d'eux, qu'elle finit par les d&eacute;cider &agrave; accepter le sacrifice
+qu'elle offrait &agrave; leur mauvaise fortune. Mais combien, apr&egrave;s cet effort
+de vertu et de courage, pleura la pauvre fille, quand une fois elle se
+sentit d&eacute;gag&eacute;e de la contrainte qu'elle s'&eacute;tait impos&eacute;e pour abuser son
+p&egrave;re et sa m&egrave;re sur sa r&eacute;signation apparente!</p>
+
+
+
+<p>Lorsque le capitaine et le subr&eacute;cargue revinrent pour recevoir la
+r&eacute;ponse, qu'ils avaient eu la d&eacute;licatesse d'attendre deux jours, ils
+trouv&egrave;rent la jeune personne d&eacute;cid&eacute;e et ses parens &agrave; peu pr&egrave;s
+consentans, mais ils crurent s'apercevoir que Jos&eacute;phine avait beaucoup
+pleur&eacute;. Ils jug&egrave;rent &agrave; l'&eacute;motion de la bonne m&egrave;re et du vieux p&egrave;re qu'il
+n'y avait pas de temps &agrave; perdre et qu'il fallait profiter de la
+circonstance en brusquant le d&eacute;part. Les quinze cents francs furent
+compt&eacute;s. On fit semblant de prendre un passe-port pour Narbonne.
+Jos&eacute;phine re&ccedil;ut, en adressant une fervente pri&egrave;re au ciel, la
+b&eacute;n&eacute;diction de ses parens &eacute;plor&eacute;s; et remplie de l'enthousiasme et de la
+r&eacute;signation d'une martyre, elle quitta l'asile de sa pauvre famille,
+pour s'embarquer dans la diligence du H&acirc;vre....</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE VII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">La travers&eacute;e.</a></h3>
+
+
+<p>Le trajet de Paris au port de mer fut assez triste, m&ecirc;me pour les deux
+marins qui croyaient tenir sous leur main la proie qu'ils s'&eacute;taient
+promise en arrivant dans la capitale. Jos&eacute;phine &eacute;tait silencieuse et
+recueillie. Elle paraissait prier quand ses deux compagnons de route ne
+songeaient qu'&agrave; l'&eacute;gayer en lui adressant la parole ou en causant entre
+eux. Elle n'avait emport&eacute; avec elle qu'une petite malle d'effets et
+quelques volumes, parmi lesquels le capitaine avait remarqu&eacute; un livre de
+pri&egrave;res. Bon! s'&eacute;tait dit notre marin observateur, la jeune personne est
+d&eacute;vote, &laquo;nous lui soufflerons deux mots pour notre compte.&raquo; Le capitaine
+se trompait, comme on le verra par la suite.</p>
+
+
+
+<p>Il fallut passer quelques jours au H&acirc;vre, en attendant que
+<i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> se trouv&acirc;t pr&ecirc;t &agrave; reprendre la mer. Pendant ce temps,
+les pacotilleurs s'ing&eacute;ni&egrave;rent &agrave; rendre le s&eacute;jour de la ville aussi
+agr&eacute;able que possible &agrave; leur future passag&egrave;re. Ils lui propos&egrave;rent
+d'abord le spectacle, et elle refusa obstin&eacute;ment de prendre les
+distractions qu'on lui offrait. Renferm&eacute;e dans le petit appartement
+qu'on lui avait retenu dans un h&ocirc;tel fort modeste, elle ne s'occupait
+qu'&agrave; de petits ouvrages d'aiguille, ou &agrave; lire les livres qu'elle avait
+eu soin d'emporter avec elle pour charmer les ennuis du long voyage
+qu'elle se pr&eacute;parait &agrave; faire. Le jour du d&eacute;part arriva enfin, et
+Jos&eacute;phine, transport&eacute;e &agrave; bord du navire qui allait l'enlever si loin de
+son pays, se vit bient&ocirc;t exil&eacute;e sur les flots au milieu d'une troupe de
+marins qu'elle voyait pour la premi&egrave;re fois, et entre un gros capitaine
+et un fat de subr&eacute;cargue qu'elle connaissait &agrave; peine.</p>
+
+
+
+<p>Un petit espace environn&eacute; d'une toile &agrave; voile lui avait &eacute;t&eacute; r&eacute;serv&eacute; &agrave;
+bord, entre la cabane du capitaine et celle de M. Laurenfuite. C'&eacute;tait
+l&agrave; sa chambre, son boudoir. Une simple toile &agrave; voile pour toute barri&egrave;re
+contre l'audace ou les desseins de deux hommes, arbitres supr&ecirc;mes sur
+les mers du destin et de la vie des &ecirc;tres rassembl&eacute;s &agrave; bord de leur
+navire.... Quelle situation que celle de la na&iuml;ve Jos&eacute;phine! Une
+Lucr&egrave;ce, arm&eacute;e de sa farouche vertu et de son poignard, en aurait fr&eacute;mi.
+Mais la jeune fille pensait &agrave; peine qu'il y e&ucirc;t quelque danger pour
+elle, si faible et pourtant si r&eacute;sign&eacute;e, pour elle qui chaque soir et
+chaque matin adressait son humble pri&egrave;re au ciel, pendant que M.
+Laurenfuite grattait sa profane guitare, et que le capitaine Sautard
+jurait &agrave; faire tomber le ciel sur sa t&ecirc;te impie!</p>
+
+
+
+<p>Les premiers jours de mer se pass&egrave;rent sans que les trois commensaux de
+la chambre causassent beaucoup ensemble. A bord des navires, il faut que
+quelque &eacute;v&eacute;nement un peu important rapproche les individus les uns des
+autres par le sentiment du danger commun, pour que la connaissance se
+fasse vite entre gens que le hasard a r&eacute;unis dans l'espace de quelques
+pieds carr&eacute;s. Mais aucun &eacute;v&eacute;nement grave n'&eacute;tait arriv&eacute; &agrave;
+<i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> depuis son d&eacute;part du H&acirc;vre. Le vent d'est avait
+continu&eacute; &agrave; souffler avec r&eacute;gularit&eacute; et sans violence, jusque sur les
+c&ocirc;tes du Portugal. La mer n'avait pas cess&eacute; d'&ecirc;tre belle et le ciel
+serein. A midi, le capitaine descendait pour faire son point avec une
+certaine solennit&eacute;, afin d'essayer &agrave; int&eacute;resser la passag&egrave;re au travail
+important &agrave; la suite duquel il pouvait dire avec un air d'importance:
+<i>Aujourd'hui nous sommes l&agrave;. Depuis notre d&eacute;part nous avons fait tant de
+lieues, et dans tant de jours, si la brise continue, nous serons &agrave;
+Sierra-Leone.</i> Mais la discr&egrave;te Jos&eacute;phine, p&eacute;n&eacute;trant mal les intentions
+coquettes du capitaine, le laissait faire le savant sans lui offrir
+l'occasion d&eacute;sir&eacute;e de d&eacute;ployer sa science ou de signaler sa galanterie.</p>
+
+<p>Le s&eacute;ducteur Laurenfuite, croyant avancer ses affaires personnelles par
+des moyens plus victorieux que ceux dont pouvait disposer son &eacute;mule en
+bonnes fortunes, avait d&eacute;j&agrave; fait grincer sa guitare, comme on le pense
+bien. Les romances tendres et passionn&eacute;es avaient m&ecirc;me &eacute;t&eacute; assez bon
+train. Mais quelque bonne opinion qu'e&ucirc;t le tra&icirc;tre sur l'infaillibilit&eacute;
+de son art et sur l'effet irr&eacute;sistible de son amabilit&eacute;, il avait &eacute;t&eacute;
+forc&eacute; de convenir que jusque-l&agrave; la petite passag&egrave;re n'avait donn&eacute; aucun
+signe de sensibilit&eacute; qui l'autoris&acirc;t &agrave; penser qu'elle d&ucirc;t le traiter
+plus favorablement que le capitaine. Un si&eacute;ge en r&egrave;gle sera peut-&ecirc;tre
+n&eacute;cessaire pour la r&eacute;duire, dit-il un soir &agrave; son ami en faisant le quart
+avec lui, et je crains bien d'&ecirc;tre oblig&eacute; de faire jouer la mine et
+sauter la place.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! jouer la mine? s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; vivement le capitaine; est-ce
+que par hasard vous voudriez employer la force?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas du tout, j'en suis incapable, et jamais, Dieu merci, je n'ai
+eu besoin de recourir &agrave; cette extr&eacute;mit&eacute;. Vous avez mal compris la
+m&eacute;taphore; je voulais dire que, nous assi&eacute;geans, nous serons peut-&ecirc;tre
+forc&eacute;s de nous entendre pour triompher loyalement de la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, et je ne demande pas mieux que de m'y prendre
+loyalement; car, voyez-vous bien, malgr&eacute; ma chose pour le sexe, je ne
+voudrais pas qu'il f&ucirc;t dit que j'aie employ&eacute; pr&egrave;s de cette jeunesse, que
+nous avons embarqu&eacute;e en pacotille, un proc&eacute;d&eacute; qui ne f&ucirc;t <i>pas loyal et
+marchand</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis l&agrave;-dessus enti&egrave;rement de votre avis, mon cher capitaine, et
+j'oserais m&ecirc;me dire qu'&agrave; cet &eacute;gard je me ferai gloire de pousser le
+scrupule aussi loin que vous. D'ailleurs, il y a dans un op&eacute;ra une
+ariette qui dit que pour triompher de la beaut&eacute;, il faut faire la guerre
+avec franchise; et les chansons, comme vous le savez, ont toujours fait
+la r&egrave;gle de ma conduite. Un couplet, pour un chanteur de ma fa&ccedil;on, c'est
+le meilleur pr&eacute;cepte de morale que l'on puisse suivre. Mais ne serait-il
+pas d&eacute;shonorant pour nous, et pour moi surtout qui ai quelque raison
+peut-&ecirc;tre d'avoir certain amour-propre en fait de femmes, que le morceau
+de prince que nous avons &eacute;t&eacute; chercher &agrave; Paris pour r&eacute;chauffer les pieds
+d'un gouverneur anglais, nous pass&acirc;t raide comme balle &agrave; deux doigts du
+nez?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;shonorant, non, ce n'est pas le mot; mais un peu <i>marronant</i>, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce &agrave; nous, marins et n&eacute;gocians, condamn&eacute;s par &eacute;tat &agrave; tant de
+privations &agrave; la mer, de nous montrer abstinens comme des chartreux,
+quand nous tenons l&agrave;, sous notre main, la plus jolie petite femme, qui
+ne demande pas mieux peut-&ecirc;tre que d'&ecirc;tre s&eacute;duite?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais bien que nous ne sommes pas des chartreux, et je crois
+m&ecirc;me sentir le contraire, pour ma part du moins. Mais sans faire ici <i>la
+b&eacute;gueule</i>, je vous dirai que j'ai, non pas des scrupules, Dieu m'en
+pr&eacute;serve! mais un certain &eacute;loignement pour tout ce qui nous ferait
+oublier ce que nous devons &agrave; une jeune fille faisant partie de notre
+chargement.</p>
+
+<p>&mdash;A cette petite brune? nous lui devons, je le sais, des &eacute;gards en
+premier lieu, et en second lieu de l'amour, et puis voil&agrave; tout. Oh!
+l'amour, l'amour! Dieu de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;De quelque mani&egrave;re que vous envisagiez la chose, notre passag&egrave;re, au
+bout du compte, doit &ecirc;tre au moins regard&eacute;e comme une marchandise en
+commission, qu'il est de notre devoir de rendre &agrave; bon port, <i>bien
+ficel&eacute;e et bien conditionn&eacute;e</i>, telle enfin que nous l'avons re&ccedil;ue et
+telle qu'elle est port&eacute;e sur le <i>connaissement</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pensez-vous donc qu'en faisant la cour &agrave; notre pacotille de
+dix-huit ans, nous risquions de l'<i>avarier</i> et de nuire &agrave; la livraison
+que nous nous sommes engag&eacute;s &agrave; faire au gouverneur?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais selon moi, le plus s&ucirc;r est de ne pas toucher &agrave; la
+marchandise, quelle qu'elle soit, pendant la travers&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et selon moi, le plus s&ucirc;r est d'y toucher pour mieux en conna&icirc;tre la
+qualit&eacute;. Au surplus, mon cher capitaine, vous me permettrez de vous
+faire remarquer que vos scrupules arrivent un peu tard et dans une
+occasion o&ugrave; je dirai m&ecirc;me qu'ils doivent me para&icirc;tre hors de saison. Ne
+vous souvient-il donc plus de ces douze pipes de T&eacute;n&eacute;riffe dont vous
+f&icirc;tes si simplement, il n'y a encore que quelques mois, quinze bonnes
+pipes de Mad&egrave;re, et de ces barils de b&oelig;uf sal&eacute; que nous s&ucirc;mes si bien
+d&eacute;doubler pour remplir, disiez-vous, la moiti&eacute; de ce pr&eacute;cepte de
+l'&Eacute;vangile, que vous arrangiez pour la circonstance en me r&eacute;p&eacute;tant &agrave;
+chaque baril: <i>d&eacute;croissez</i> et <i>multipliez</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, je sais peut-&ecirc;tre aussi bien que vous ce que j'ai fait dans
+les temps, mais la circonstance n'est plus la m&ecirc;me. Une jeune innocente
+n'est pas une pipe de T&eacute;n&eacute;riffe, et encore moins un baril de b&oelig;uf sal&eacute;.
+On d&eacute;double le baril sans s'exposer &agrave; perdre la marchandise, au lieu
+qu'avec une passag&egrave;re, on s'expose....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends; vous voulez vous sanctifier sur vos vieux jours?</p>
+
+<p>&mdash;Me sanctifier!... que le diable m'emporte si jamais j'en ai eu l'id&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! pourquoi vous refuser &agrave; tenter l'abordage quand vous vous
+trouvez par le travers de cette jolie corvette?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? pourquoi?... Avec vous il semblerait qu'il n'y e&ucirc;t qu'&agrave; se
+baisser pour en prendre. Et, si cette jolie corvette refusait
+l'abordage?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! laissez-moi donc, avec un vieux man&oelig;uvrier comme vous....</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement parce que je suis <i>un vieux man&oelig;uvrier</i> que je
+d&eacute;sesp&eacute;rerais de r&eacute;ussir &agrave; jeter mes grappins &agrave; bord.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez. La plupart des femmes pr&eacute;f&egrave;rent les hommes d'un
+certain &acirc;ge aux jeunes et indiscrets &eacute;tourneaux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais bien; les femmes disent qu'elles n'aiment que les hommes
+d'un certain &acirc;ge, pour mieux d&eacute;tourner l'attention que l'on porterait
+aux jeunes gens qu'elles aiment en cachette. Mais quand on arrive au
+fait avec elles, elles repoussent les vieux pour se faire une r&eacute;putation
+de vertu &agrave; bon march&eacute;. Il y a long-temps, monsieur Laurenfuite, que nous
+connaissons ces couleurs-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je vois d&eacute;cid&eacute;ment que vous caponnez.</p>
+
+<p>&mdash;Que je caponne, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que vous caponnez.</p>
+
+<p>&mdash;Apprenez que jamais je n'ai caponn&eacute; devant qui ou quoi que ce soit,
+pas m&ecirc;me devant une femme, si bien &eacute;lev&eacute;e qu'elle p&ucirc;t &ecirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans doute, devant un boulet de canon ou sous le coup d'une hache
+d'abordage; mais devant la beaut&eacute;, c'est un cas diff&eacute;rent, les moyens
+n'y sont plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce qui vous trompe; les moyens y sont encore comme si
+je n'avais que vingt ans, et c'est moi qui vous le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le difficile serait de le prouver.</p>
+
+<p>&mdash;Et que faudrait-il donc faire pour vous le prouver, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! ce qu'il faudrait faire? Il me semble vous avoir mis assez
+sur la voie. Il faudrait....</p>
+
+<p>&mdash;Attaquer cette jeune fille, peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Et mais, sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez que ce soit moi qui commence le feu?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas &agrave; vous qu'appartient l'honneur du premier pas, en votre
+qualit&eacute; de capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous essaierez ensuite, si je suis oblig&eacute; d'amener mon pavillon
+dans l'engagement?</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai plus que d'essayer: je serai l&agrave; pour vous venger ou me faire
+couler &agrave; fond, bord &agrave; bord avec l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;L'ennemi! Ce n'est pas l&agrave; un ennemi bien redoutable. Voyez plut&ocirc;t
+comme elle est jolie, avec son petit bonnet et sa colerette si propre et
+si bien repass&eacute;e! A-t-elle donc du talent au bout des doigts, cette
+ch&egrave;re petite.... D'abord, moi, je vous pr&eacute;viens qu'une fois lanc&eacute;,
+j'irai de suite au positif, comme c'est ma maxime et mon habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, c'est ce qu'il faut avec les innocentes. Quand on est
+assez bon pour leur laisser entrevoir le danger, elles se regimbent
+comme des petites lionnes; mais quand elles ne s'aper&ccedil;oivent du p&eacute;ril
+que lorsqu'il est pass&eacute;, elles pleurent comme des Madeleines, mais elles
+pardonnent, ou bien elles ne pardonnent pas, mais le plus fort est fait
+du moins, et l'on n'a plus de reproches &agrave; se faire....</p>
+
+<p>Tenez, je crois que le moment est favorable pour l'attaque, et
+l'occasion est une chose qu'il ne faut jamais laisser &eacute;chapper.... Elle
+est justement seule dans la chambre.... Le timonnier qui se trouve &agrave; la
+barre et qui pourrait vous entendre est sourd comme un pot: c'est le
+gros Pieril.... Tout vous sourit et semble vous inviter &agrave; livrer
+l'assaut. Moi, pour plus de s&ucirc;ret&eacute; pendant le colloque, je me prom&egrave;nerai
+sur les passavans, en faisant le quart et en veillant avec attention &agrave;
+ce que le mousse et le cuisinier ne descendent pas dans la chambre au
+moment du coup de feu.... Allons, mon capitaine, voici l'instant de
+montrer du courage, descendez.</p>
+
+<p>&mdash;Descendez! descendez! C'est bien facile &agrave; dire cela.... mais si vous
+&eacute;tiez &agrave; ma place, les jarrets vous trembleraient peut-&ecirc;tre aussi
+joliment qu'&agrave; moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que diable, mon tour ne viendra-t-il pas aussi bient&ocirc;t! Allons
+donc, voyons, affalez-vous dans l'escalier, et bonne chance!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si vous ne m'aviez pas dit que je <i>caponnais</i>, je vous donne bien
+ma parole que jamais je n'aurais eu l'id&eacute;e de faire le galant avec aussi
+peu de go&ucirc;t que j'en ai aujourd'hui pour la faribole!</p>
+
+
+
+<p>Le capitaine, en pronon&ccedil;ant ces derniers mots du haut de l'escalier, se
+laissa doucement glisser dans la chambre par l'effet de son propre
+poids, beaucoup plus que par suite d'une volont&eacute; bien arr&ecirc;t&eacute;e; et il
+disparut bient&ocirc;t aux yeux de Laurenfuite, qui se r&eacute;jouit de savoir
+enfin son gros s&eacute;ducteur lanc&eacute; sur le th&eacute;&acirc;tre de ses exploits futurs.</p>
+
+
+
+<p>Notre subr&eacute;cargue, tout en se promenant &agrave; grands pas entre le grand m&acirc;t
+et le m&acirc;t de misaine, s'attendait &agrave; voir bient&ocirc;t repara&icirc;tre le capitaine
+un peu d&eacute;concert&eacute; de l'accueil que, selon toute apparence, devait lui
+faire la jeune passag&egrave;re. M. Laurenfuite, en C&eacute;ladon exp&eacute;riment&eacute;, avait
+compt&eacute; sur la gaucherie de son rival pour former un contraste avantageux
+avec la mani&egrave;re galante dont il se proposait d'aborder sa victime, quand
+arriverait l'instant de l'immoler. Il n'avait d'ailleurs engag&eacute; le
+capitaine &agrave; tenter quelque chose aupr&egrave;s de Jos&eacute;phine, que pour le
+couvrir de ridicule aux yeux de l'aimable fille, et pour faire briller
+plus s&ucirc;rement les avantages qu'il croyait poss&eacute;der sur le pauvre
+Sautard. Mais &agrave; son grand &eacute;tonnement et contre son attente, il s'aper&ccedil;ut
+que celui-ci tardait un peu &agrave; revenir sur le pont, et la peur de voir
+l'&eacute;v&eacute;nement tromper ses pr&eacute;visions commen&ccedil;a &agrave; l'agiter tout de bon.</p>
+
+
+
+<p>Que dois-je penser, se dit-il en pr&ecirc;tant inutilement l'oreille &agrave; ce qui
+se passait en bas, que dois-je penser du retard de ce vieux loup de mer?
+Voil&agrave; bient&ocirc;t un quart d'heure qu'il s'est laiss&eacute; tomber dans la
+chambre, et rien n'annonce encore qu'il ait &eacute;t&eacute; mal accueilli par cette
+petite grisette.... J'ai beau chercher &agrave; saisir quelque chose de leur
+conversation, et je n'entends que le murmure confus de leurs voix....
+Est-ce que par hasard...! Oh! non, la chose est impossible!... Mais il y
+a si peu de choses impossibles avec les femmes, qu'il ne faudrait pas
+trop s'&eacute;tonner peut-&ecirc;tre.... Et moi encore, qui croyais plaisanter en
+promettant &agrave; Sautard un plein succ&egrave;s aupr&egrave;s de cette innocente de la
+rue Saint-Jacques!... Allons, s'il en est ainsi, il faudra bien s'en
+consoler et attendre mon tour, ce qui ne sera pas difficile, il est
+vrai. Mais qui aurait jamais cru qu'un Joconde de cette trempe, et une
+Agn&egrave;s de cette fa&ccedil;on!...</p>
+
+
+
+<p>Notre galant d&eacute;sappoint&eacute; en &eacute;tait rendu &agrave; cet endroit de ses
+calomnieuses r&eacute;flexions, lorsqu'il entendit dans l'escalier de la
+chambre un bruit qui lui annon&ccedil;a l'apparition prochaine de son rival.
+Aussit&ocirc;t, en effet, il entrevit la t&ecirc;te du capitaine sortant comme d'une
+trappe, du capot de l'arri&egrave;re. La physionomie de Sautard lui parut avoir
+pris une expression toute particuli&egrave;re: ses yeux &eacute;taient rouges comme
+s'ils avaient pleur&eacute;, sa bouche, contract&eacute;e dans sa partie inf&eacute;rieure,
+semblait encore offrir l'indice d'une vive et r&eacute;cente &eacute;motion, et son
+front cependant portait plut&ocirc;t l'empreinte d'un sentiment de
+satisfaction, que l'apparence d'une impression p&eacute;nible. En le voyant
+avec un air si &eacute;quivoque et une figure si &eacute;trange, le subr&eacute;cargue
+impatient crut devoir l'interroger sur le r&eacute;sultat d'une tentative qui
+l'int&eacute;ressait si fort....</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui dit-il &agrave; demi-voix en s'approchant du capot dont le brave
+homme semblait avoir oubli&eacute; de d&eacute;gager ses jambes, quoi de nouveau,
+capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Repouss&eacute; avec perte, mon ami!</p>
+
+<p>&mdash;Et comment donc cela?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? ma foi je serais bien embarrass&eacute; de vous le dire, tant je
+suis encore &eacute;tourdi de ce qui s'est pass&eacute; en bas entre cette jeune fille
+et moi. Je ne sais en v&eacute;rit&eacute; pas o&ugrave; j'en suis. Tout ce que je crois
+savoir de certain, c'est que j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de mettre mon grand hunier
+sur le m&acirc;t et de me laisser culer pour &eacute;viter des avaries.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore, comment se fait-il que vous soyez rest&eacute; aussi long-temps
+dans la chambre pour si peu de chose?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais ma foi rien.</p>
+
+<p>&mdash;Lui avez-vous parl&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, si je lui ai parl&eacute;! la belle question! Elle aussi m'a parl&eacute;,
+et du bon coin encore.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous a-t-elle dit?</p>
+
+<p>&mdash;Elle m'a dit les choses les plus touchantes du monde, avec un air, oh!
+avec un air que je n'oublierai jamais, quand bien m&ecirc;me je vivrais cent
+ans. Mon ami, c'est une fille qui a bien des moyens!</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles choses si touchantes a-t-elle pu vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! attendez donc! ces choses-l&agrave; se comprennent bien, mais on ne les
+retient pas dans sa t&ecirc;te comme une r&egrave;gle d'arithm&eacute;tique.... Autant que
+je puis cependant m'en rappeler, elle m'a dit, en se jetant presque &agrave;
+mes pieds.... Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre fille
+qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confi&eacute;e &agrave; vous
+comme &agrave; un p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous fait alors?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai fait?... Ma foi! je crois que je me suis mis &agrave; pleurer
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;A pleurer, en voil&agrave; bien d'une autre &agrave; pr&eacute;sent! Vous avez pleur&eacute;,
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas? Parbleu, j'aurais bien voulu vous y voir, vous qui
+faites tant le cr&acirc;ne!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurais toujours pas pleur&eacute;, je vous en donne bien ma parole.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'auriez pas pleur&eacute;! C'est bien facile &agrave; dire; mais si vous aviez
+vu ses beaux grands yeux si supplians et ses jolies petites mains si
+gentiment jointes vers moi.... Non, le diable m'emporte, je crois qu'il
+est impossible de repousser le <i>compliment</i> avec plus de dignit&eacute; et de
+gentillesse que cette gaillarde-l&agrave;. J'en suis encore tout sens dessus
+dessous et tout enchant&eacute; &agrave; la fois, tel que vous me voyez....</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma foi bien la peine.... Mais enfin, pour qu'elle se soit
+exprim&eacute;e de la sorte avec vous, il faut n&eacute;cessairement que vous ayez
+tent&eacute; quelque chose, quelque petite chose au moins, aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute que j'ai tent&eacute; quelque chose! Elle travaillait &agrave; la couture
+quand je suis descendu. C'&eacute;tait justement un de mes gilets qu'elle me
+raccommodait par complaisance, mon grand gilet jaune gaufr&eacute;, vous savez
+bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tr&egrave;s-bien, et apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s j'ai commenc&eacute;, en lui parlant de l'aiguille qu'elle maniait avec
+tant d'&eacute;l&eacute;gance, &agrave; lui prendre le genou. Elle a d'abord souri, en me
+repoussant la main avec un air qui m'a fait peine, car elle souriait
+d'une fa&ccedil;on qui m'a donn&eacute; &agrave; penser qu'elle allait pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s, j'ai voulu aller au positif, et j'ai cherch&eacute; &agrave; l'embrasser &agrave; la
+bonne matelote. C'est alors qu'elle s'est lev&eacute;e la larme &agrave; l'&oelig;il, comme
+j'avais d&eacute;j&agrave; cru m'en apercevoir, et qu'elle m'a dit avec le ton que je
+vous ai racont&eacute;: <i>Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre
+fille qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confi&eacute;e &agrave;
+vous comme &agrave; un p&egrave;re!</i></p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais, vous l'avez d&eacute;j&agrave; dit. Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?... Ma foi, je l'ai embrass&eacute;e de tout mon c&oelig;ur, mais pas
+comme je voulais le faire la premi&egrave;re fois, au moins.... Alors, la
+pauvre petite voyant mon air tout bonasse, et s'apercevant que j'avais
+aussi la larme &agrave; l'&oelig;il, m'a serr&eacute; la main et m'a saut&eacute; au cou, comme si
+j'avais &eacute;t&eacute; son p&egrave;re.... Moi qui n'y entends pas plus malice que cela,
+je lui ai cri&eacute;:</p>
+
+<p>Morbleu! vous &ecirc;tes une brave fille, et celui qui vous insultera aura
+affaire &agrave; moi!</p>
+
+<p>En sorte que de fil en aiguille la conversation s'est &eacute;tablie entre
+nous, mais sur le pied le plus honn&ecirc;te.... Si bien que contens l'un de
+l'autre &agrave; la suite de cet entretien, je suis mont&eacute; sur le pont pour
+prendre l'air, car je sens que j'en avais fi&egrave;rement besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon pauvre capitaine, vous pouvez vous vanter d'avoir fait l&agrave;
+une jolie besogne!</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas si mauvaise, peut-&ecirc;tre. Je suis plus satisfait de moi dans le
+moment actuel que si j'avais trouv&eacute; aupr&egrave;s de cette petite <i>le positif</i>
+que vous m'aviez envoy&eacute; y chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez g&acirc;t&eacute; enti&egrave;rement votre affaire, et peut-&ecirc;tre bien la mienne
+par dessus le march&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Peu m'importe! je n'ai pas du moins attent&eacute; &agrave; l'honneur de cette
+pauvre enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais &agrave; pr&eacute;sent vous ne pourrez plus vous vanter de n'avoir jamais
+eu des scrupules.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai: je m'en suis senti, des scrupules, pour la premi&egrave;re fois
+de ma vie. Que voulez-vous? on n'est pas toujours ma&icirc;tre de soi. &Ccedil;a vous
+arrive souvent &agrave; bord, comme un boulet de trente-six, sans crier <i>gare</i>
+ni <i>veille au grain</i>! Au surplus, voyez-vous, je ne me repens pas de ce
+que j'ai fait, au contraire m&ecirc;me, je m'en f&eacute;licite, et si j'&eacute;tais &agrave;
+recommencer, je recommencerais, et rondement encore!</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, je le crois bien. Il ne manquerait plus que cela &agrave; pr&eacute;sent!
+Vous n'avez rien fait!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est justement ce dont je suis tout glorieux; c'est de
+n'avoir rien fait que je me trouve ravi.</p>
+
+<p>&mdash;Demain, ou apr&egrave;s-demain au plus tard, je r&eacute;parerai votre gaucherie
+aupr&egrave;s de la beaut&eacute;. Vous m'avez rendu, il est vrai, mon r&ocirc;le un peu
+difficile; mais c'est &eacute;gal. En laissant passer le temps n&eacute;cessaire pour
+effacer la mauvaise impression qu'a d&ucirc; laisser votre malheureuse
+tentative, je trouverai peut-&ecirc;tre encore la place bonne. Et d'ailleurs,
+avec de l'audace et toujours de l'audace, on raccommode bien des choses
+aupr&egrave;s des femmes. C'est pr&egrave;s d'elles surtout que le proverbe latin est
+vrai et trouve admirablement son application avec des variantes:</p>
+
+<div class="center">
+<i>Audaces <span class="smcap">Femina</span> juvat.</i>
+</div>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous vous lancez dans le latin, je n'en suis plus, et je vous
+laisse, tout &agrave; votre aise, filer votre n&oelig;ud. Mais cependant je mets une
+petite condition &agrave; la libert&eacute; enti&egrave;re que je dois vous accorder dans
+cette affaire, qui me regarde un peu en ma qualit&eacute; de capitaine et de
+ma&icirc;tre, apr&egrave;s Dieu, &agrave; bord de ce navire.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle condition, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous ne pousserez pas cette innocente jusque dans ses
+derniers retranchemens.</p>
+
+<p>&mdash;De quels retranchemens voulez-vous parler?</p>
+
+<p>&mdash;Mais des retranchemens ordinaires en pareille circonstance; cela
+s'entend.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que cela ne s'entend pas du tout, au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je dis <i>dans ses derniers retranchemens</i>, je veux dire que vous
+ne pousserez pas les choses <i>in extremis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; que vous parlez latin aussi?</p>
+
+<p>&mdash;Et morbleu oui, puisque vous faites semblant aujourd'hui de ne pas
+entendre le fran&ccedil;ais. En v&eacute;rit&eacute;, je crois que vous finiriez par me
+faire dire des b&ecirc;tises, tant vous paraissez vouloir me taquiner depuis
+une heure!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon brave capitaine, ne nous f&acirc;chons pas pour si peu de chose.
+Vous paraissez maintenant craindre que je ne pousse les choses trop
+loin. Eh bien! je me sens de si bonne composition, que, par d&eacute;f&eacute;rence
+pour vous, je vous promets de ne pas employer les grands moyens aupr&egrave;s
+de la petite, et de ne me laisser aller qu'&agrave; la plus simple s&eacute;duction.
+Car vous entendez bien que si elle se montre favorable &agrave; mes petites
+avances, je ne pourrai pas, en bonne conscience, faire ce qui s'appelle
+le cruel; ce serait ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que cela, je suis tranquille et compl&egrave;tement rassur&eacute; sur
+les suites de l'action.</p>
+
+<p>&mdash;Rassur&eacute;! rassur&eacute;! Il faudra voir si vous aurez eu sujet de l'&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;J'en mettrais certes d&eacute;j&agrave; ma main au feu.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, &agrave; votre place, je ne voudrais m&ecirc;me pas risquer un de mes
+doigts &agrave; la chandelle. Oh! les femmes, les femmes, mon cher
+capitaine!...</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes! les femmes! tant qu'il vous plaira, et ce n'est pas une
+raison &ccedil;a! car je pourrais bien vous r&eacute;pondre aussi en parlant des gens
+qui ne doutent de rien: Oh! les hommes, les hommes, mon cher
+subr&eacute;cargue!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous verrons! et puisque vous mettez mon amour-propre en
+jeu....</p>
+
+<p>&mdash;Votre amour-propre perdra la partie. C'est moi qui vous le cautionne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que la suite nous apprendra, et la suite va venir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ce que la suite nous apprendra, comme vous le dites. Mais
+chut, voici la pauvre innocente qui monte sur le pont. Il ne faut pas
+que nous ayons l'air de nous &ecirc;tre entretenus d'elle, cela
+l'embarrasserait et moi aussi, car je me sens encore tout embarbouill&eacute;
+de la sc&egrave;ne d&eacute;sagr&eacute;able qui vient d'avoir lieu.</p>
+
+
+
+<p>Deux jours se pass&egrave;rent avant que le s&eacute;duisant subr&eacute;cargue cr&ucirc;t devoir
+livrer l'assaut &agrave; la beaut&eacute; qu'il voulait r&eacute;duire. L'affaire, selon lui,
+quelque bonne opinion qu'il e&ucirc;t de son amabilit&eacute; et de son exp&eacute;rience,
+devait &ecirc;tre vive, et il jugea &agrave; propos de bien combiner son plan pour
+&ecirc;tre plus s&ucirc;r de r&eacute;ussir dans l'application des moyens qu'il se
+proposait de mettre en &oelig;uvre dans cette occasion.</p>
+
+<p>Le matin du jour fatal, Laurenfuite se toiletta un peu plus que de
+coutume. D&egrave;s la veille, il avait pris un air m&eacute;lancolique et sombre,
+destin&eacute; &agrave; produire sur le c&oelig;ur de la jolie passag&egrave;re un effet
+pr&eacute;liminaire favorable &agrave; ses projets. A d&eacute;je&ucirc;ner et &agrave; d&icirc;ner il avait
+peu mang&eacute; devant elle, croyant l'amener &agrave; lui faire demander des
+nouvelles de sa sant&eacute;; mais Jos&eacute;phine, tr&egrave;s-peu inqui&egrave;te de l'&eacute;tat
+d'abattement que feignait le troubadour, n'avait seulement pas song&eacute; &agrave;
+remarquer l'alt&eacute;ration que paraissaient avoir subie sa physionomie et
+son app&eacute;tit. La guitare m&ecirc;me du subr&eacute;cargue &eacute;tait rest&eacute;e suspendue sur
+la cloison de sa chambre, sans qu'il pens&acirc;t &agrave; la faire g&eacute;mir comme
+d'ordinaire, et sans que sa future victime se plaign&icirc;t du silence de
+l'impitoyable musicien.</p>
+
+
+
+<p>Quant au capitaine Sautard, plus attentif que Jos&eacute;phine &agrave; tout ce qui se
+tramait contre elle, il s'alarmait tout de bon des pr&eacute;paratifs de
+l'attaque que son ami se disposait &agrave; livrer &agrave; l'inexp&eacute;rience de la jeune
+personne. Vingt fois il avait &eacute;t&eacute; sur le point de lui r&eacute;v&eacute;ler en secret
+les projets form&eacute;s contre son repos; mais vingt fois aussi un motif de
+loyaut&eacute; et de d&eacute;licatesse l'avait retenu dans les bornes de la
+discr&eacute;tion qu'il avait promise &agrave; son rival. Il se r&eacute;signa &agrave; attendre le
+moment du p&eacute;ril, en faisant des v&oelig;ux pour celle qui &eacute;tait bien loin de
+se croire expos&eacute;e &agrave; tomber dans le pi&eacute;ge que la fatuit&eacute; voulait tendre &agrave;
+son ing&eacute;nuit&eacute;.</p>
+
+
+
+<p>Quand le beau subr&eacute;cargue jugea que le moment d'entrer en campagne &eacute;tait
+arriv&eacute;, il r&eacute;clama du capitaine le service qu'il lui avait rendu en se
+tenant en sentinelle sur le pont pendant sa conversation avec la
+passag&egrave;re. Le capitaine, quelque d&eacute;sagr&eacute;able que f&ucirc;t devenu pour lui le
+r&ocirc;le qu'il avait &agrave; remplir, ne put rien refuser, et il s'engagea &agrave;
+&eacute;loigner du gaillard-d'arri&egrave;re les importuns qui pourraient venir
+troubler le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te qu'il redoutait tant pour la petite. Laurenfuite
+descendit donc &agrave; son tour dans la chambre d'o&ugrave; le pauvre Sautard &eacute;tait
+revenu si troubl&eacute; et avec une si dr&ocirc;le de mine deux jours auparavant.</p>
+
+
+
+<p>Jos&eacute;phine lisait attentivement un petit livre lorsque notre s&eacute;ducteur
+s'avan&ccedil;a vers elle, l'air toujours abattu, la physionomie toujours
+alt&eacute;r&eacute;e. Il d&eacute;buta par un gros soupir, sans que les yeux de la petite
+quittassent la page sur laquelle ils &eacute;taient fix&eacute;s. Le galant toussa
+deux ou trois fois sans pouvoir arracher la liseuse &agrave; la pr&eacute;occupation &agrave;
+laquelle elle paraissait livr&eacute;e. Pour attirer enfin son attention sur
+lui, il tomba &agrave; ses pieds avec tous les signes visibles d'un d&eacute;sespoir
+amoureux. Plus surprise que troubl&eacute;e de ce mouvement impr&eacute;vu, Jos&eacute;phine
+allait demander &agrave; Laurenfuite la raison d'une fa&ccedil;on aussi singuli&egrave;re de
+l'aborder, lorsqu'un coup de roulis d&eacute;rangea tellement la pose
+sentimentale de l'amant d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, que le pauvre diable alla heurter
+avec violence sur une des cloisons de la chambre. Force lui fut de
+reprendre son attitude ordinaire, et de renoncer &agrave; attendrir la beaut&eacute;
+en se prosternant de nouveau &agrave; ses genoux. Mais sup&eacute;rieur au petit
+contre-temps qu'il venait d'&eacute;prouver, il ne perdit pas un instant, et
+d'une main tremblante il remet &agrave; la belle une d&eacute;claration en forme,
+qu'il avait pass&eacute; une partie de la nuit &agrave; composer avec le secours de
+<i>la Nouvelle-H&eacute;lo&iuml;se</i>. Jos&eacute;phine, sans attacher &agrave; cet acte si &eacute;trange
+pour elle plus d'importance qu'il ne paraissait en m&eacute;riter, s'empare du
+tendre poulet, qu'elle lit &agrave; haute voix et en riant comme une folle de
+l'effet du coup de roulis. Le subr&eacute;cargue, un peu d&eacute;mont&eacute; de cette
+mani&egrave;re inusit&eacute;e d'accueillir l'aveu sur lequel il avait fond&eacute; les plus
+flatteuses esp&eacute;rances, demande &agrave; la jeune rieuse le motif qui peut ainsi
+exciter son hilarit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ris, lui r&eacute;pond-elle en partant d'un &eacute;clat de rire plus fort que
+les pr&eacute;c&eacute;dens, non pas de l'honneur que vous voulez sans doute me faire,
+monsieur, en me d&eacute;clarant votre amour, mais du rapport &eacute;tonnant qui
+existe entre ce que je lisais et ce qui m'arrive aujourd'hui....</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous lisiez, mademoiselle, est donc bien gai, ou peut-&ecirc;tre
+trouvez-vous ce que j'ai fait bien ridicule!</p>
+
+<p>&mdash;Ridicule! oh! non, monsieur, ce n'est pas le mot.... Mais c'est
+que.... Excusez-moi, je vous en prie, si je ne puis m'emp&ecirc;cher encore de
+rire....</p>
+
+<p>&mdash;Tant qu'il vous plaira, pour peu que cela vous fasse plaisir. Mais y
+aurait-il de l'indiscr&eacute;tion &agrave; vous demander ce que vous lisiez?</p>
+
+<p>&mdash;De l'indiscr&eacute;tion? aucune, je vous assure; je vous demanderai m&ecirc;me la
+permission de mettre sous vos yeux le passage qui m'occupait lorsque
+vous &ecirc;tes....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, achevez, lorsque je me suis mis &agrave; vos genoux.... n'est-ce pas...?
+Ne vous g&ecirc;nez pas, le plus fort est fait....</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, je voulais dire lorsque vous &ecirc;tes tomb&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien oui! lorsque je suis tomb&eacute; par terre au coup de roulis....
+Mais voyons donc ce passage, puisque vous voulez bien permettre....</p>
+
+<p>L'amoureux prit le livre et parcourut des yeux la page que Jos&eacute;phine lui
+indiquait du bout du doigt; il lut:</p>
+
+
+
+<p>&laquo;La rudesse et la col&egrave;re ne sont pas toujours, pour les femmes honn&ecirc;tes,
+le moyen le plus s&ucirc;r et le plus victorieux de repousser les tentatives
+qui offensent leur vertu ou leur pudeur. Il est souvent plus facile de
+s'indigner contre l'audace des s&eacute;ducteurs que de les d&eacute;concerter de
+mani&egrave;re &agrave; leur &ocirc;ter l'envie de renouveler leurs attaques imprudentes.
+J'ai connu une femme tr&egrave;s-sens&eacute;e qui se d&eacute;barrassa des importunit&eacute;s d'un
+fat que toutes ses rigueurs n'avaient pu rebuter jusque-l&agrave;, en prenant
+le parti de rire comme une folle &agrave; chaque d&eacute;claration que le galant
+renouvelait. Une autre dame du monde trouvait que que la recette la plus
+merveilleuse pour se pr&eacute;server des attaques de ces insectes de la
+soci&eacute;t&eacute; qui veulent fl&eacute;trir toutes les r&eacute;putations, &eacute;tait de b&acirc;iller
+quand ils osaient parler trop ouvertement de leur amour ou de leur
+insolent martyre. Les hommes qui font m&eacute;tier de triompher de toutes les
+femmes sont cuirass&eacute;s d'avance contre l'indignation qu'ils allument
+quelquefois dans l'&acirc;me de celles qu'ils veulent d&eacute;shonorer; mais ce
+qu'ils ne d&eacute;daignent jamais, c'est le ridicule qu'ils excitent, et le
+m&eacute;pris qu'ils inspirent aux honn&ecirc;tes personnes du sexe.&raquo;</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Et vous lisez des livres comme cela? s'&eacute;cria le vainqueur humili&eacute; en
+rendant le volume &agrave; Jos&eacute;phine.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, r&eacute;pondit-elle, qu'on peut y trouver d'utiles
+le&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; donc le motif pour lequel vous avez ri aux &eacute;clats en recevant
+ma d&eacute;claration?</p>
+
+<p>&mdash;Le livre conseille de rire ou de b&acirc;iller.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez ri.</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous mieux aim&eacute; que j'eusse b&acirc;ill&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mademoiselle, restons-en l&agrave;, je vous prie. Je vois maintenant
+&agrave; qui je m'adressais. Des innocentes de votre fa&ccedil;on, on en trouve
+partout. Vous avez pleur&eacute; avec le capitaine Sautard, et vous riez comme
+une idiote avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en conviens, j'ai pleur&eacute; avec le capitaine, car lui, il
+m'affligeait....</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, n'est-ce pas, j'ai eu l'avantage de vous &eacute;gayer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; vous dire vrai, un peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort heureux, ma foi, et j'en suis enchant&eacute;; mais au moins, je
+sais maintenant &agrave; quoi m'en tenir. A propos, ne perdons pas la t&ecirc;te.
+Faites-moi le plaisir de me rendre la d&eacute;claration &eacute;crite que j'ai eu la
+sottise de vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, je crois vous l'avoir rendue &agrave; l'instant m&ecirc;me o&ugrave; vous
+m'avez fait l'honneur de me la remettre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Encore entre vos mains, si je ne me trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, la voici, et voil&agrave; le cas que j'en fais.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon ami, s'&eacute;cria par le capot le capitaine ennuy&eacute; d'attendre
+sur le pont; aurons-nous bient&ocirc;t fini?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous aussi, vous &eacute;tiez du complot, lui r&eacute;pondit Laurenfuite en
+remontant furieux les escaliers de la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Du complot? Non pas, je vous jure. Il n'y a pas de complot dans tout
+cela; mais voil&agrave;, si je sais bien compter, plus d'une demi-heure que
+vous me faites faire le quart. Eh bien! comment vous &ecirc;tes-vous tir&eacute; de
+l'abordage?</p>
+
+<p>&mdash;Comment? Faites donc l'ignorant maintenant, comme si vous n'&eacute;tiez pas
+convenu avec cette petite folle de me mystifier?</p>
+
+<p>&mdash;De vous mystifier? Ah! Dieu soit lou&eacute;! Votre mauvaise humeur et vos
+soup&ccedil;ons sur ma connivence avec notre passag&egrave;re me prouvent que vous
+n'avez pu r&eacute;ussir &agrave; rien. N'est-ce pas que cette luronne-l&agrave; a bien des
+moyens?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi donc tranquille avec vos moyens, c'est une vraie rou&eacute;e ou
+une b&eacute;gueule.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! l'amoureux! Repouss&eacute; comme moi avec perte, et de deux!</p>
+
+
+
+<p>Le subr&eacute;cargue, livr&eacute; au d&eacute;pit d'avoir &eacute;chou&eacute; dans une tentative dont il
+esp&eacute;rait le succ&egrave;s le plus complet, laissa rire, tant qu'il voulut,
+notre gros capitaine qui ne se tenait pas de joie. R&eacute;solu &agrave; ne plus
+adresser un mot &agrave; la victime qui venait de lui &eacute;chapper, il se promena
+jusqu'au soir sur le pont, sans vouloir m&ecirc;me se trouver &agrave; d&icirc;ner en face
+d'elle. Mais pour mieux se venger de ses rigueurs et du singulier
+accueil qu'elle avait fait &agrave; sa d&eacute;claration, il reprit sa guitare comme
+de plus belle, et pendant toute la nuit il ne cessa de chanter et de
+r&acirc;cler. Le capitaine Sautard, de son c&ocirc;t&eacute;, pour d&eacute;dommager la pauvre
+Jos&eacute;phine de la pers&eacute;cution &agrave; laquelle sa cruaut&eacute; envers Laurenfuite
+venait de la mettre en butte, redoubla avec elle de soins respectueux
+et de pr&eacute;venances d&eacute;licates. Il fit tant enfin que la pauvre fille finit
+par l'aimer, non pas comme un amant, mais comme un ami sinc&egrave;re et
+affectueux. Ce fut entre ces deux hommes si diversement dispos&eacute;s &agrave; son
+&eacute;gard, qu'elle acheva la longue travers&eacute;e du H&acirc;vre &agrave; Sierra-Leone.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE VIII.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">Arriv&eacute;e &agrave; Sierra-Leone.</a></h3>
+
+
+<p><i>L'Aimable-Z&eacute;phyr</i> arriva enfin &agrave; sa destination, &agrave; la grande
+satisfaction des deux sp&eacute;culateurs et de leur passag&egrave;re. Le navire se
+trouva &agrave; peine mouill&eacute; dans le fleuve, que le capitaine et son ami se
+rendirent &agrave; terre pour saluer le gouverneur et lui apprendre le succ&egrave;s
+avec lequel ils avaient rempli leur commission en ce qui le concernait
+particuli&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle commission? leur demanda celui-ci, qui avait presque oubli&eacute; le
+march&eacute; pass&eacute; avec les deux aventuriers.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, r&eacute;pondit le subr&eacute;cargue, la commission que vous avez bien
+voulu nous confier relativement &agrave; une Parisienne!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'avez ramen&eacute; une Parisienne?</p>
+
+<p>&mdash;Jolie comme les amours, douce comme un mouton, et vive... oh! vive
+comme un &eacute;cureuil.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a re&ccedil;u une fameuse &eacute;ducation, allez, monsieur le gouverneur!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est sans plaisanter! Et vous auriez fait la folie?...</p>
+
+<p>&mdash;Dites plut&ocirc;t le miracle, monseigneur. Mais afin que vous soyez
+enti&egrave;rement convaincu de la v&eacute;rit&eacute; du fait, voici la facture en bonne et
+due forme.</p>
+
+<p>Le gouverneur, &agrave; peine revenu de son &eacute;tonnement, lut le compte suivant
+que le subr&eacute;cargue avait eu le soin de dresser avant de mettre le pied &agrave;
+terre.</p>
+
+
+
+<p><span class="smcap">Doit</span> <i>son excellence le gouverneur de Sierra-Leone &agrave; Sautard et
+Laurenfuite, du brick</i> l'Aimable-Z&eacute;phyr, <i>pour engagement et livraison
+d'une jeune Parisienne</i>,</p>
+
+<div class="center">
+<span class="smcap">Savoir</span>:</div>
+<div>
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align='left'>Voyage &agrave; Paris, d&eacute;marches et insertions</td></tr>
+<tr><td align='left'>&nbsp;&nbsp;&nbsp;aux <i>Petites-Affiches</i>.....</td><td align='right'>1,000</td><td align='right'>fr.</td></tr>
+<tr><td align='left'>Avanc&eacute;s faites &agrave; la beaut&eacute;....</td><td align='right'>1,500</td></tr>
+<tr><td align='left'>Retour au H&acirc;vre; frais de s&eacute;jour</td></tr>
+<tr><td align='left'>&nbsp;&nbsp;&nbsp;et menues d&eacute;penses....</td><td align='right'>600</td></tr>
+<tr><td align='left'>Passage &agrave; la chambre....</td><td align='right'>500</td></tr>
+<tr><td align='left'>Commission &agrave; 10 p. %</td><td align='right'>360</td></tr>
+<tr><td align='left'>&nbsp;</td><td align='right'>&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td align='left'>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Total..........ci</td><td align='right'>3,960</td><td align='right'>fr.</td></tr>
+</table></div>
+
+<p>Il n'y avait plus &agrave; en douter: les deux aventuriers venaient de faire
+la folie qu'ils avaient promise au gouverneur, et celui-ci, forc&eacute;
+d'acquiescer &agrave; l'engagement qu'il avait contract&eacute; verbalement, songea &agrave;
+reconna&icirc;tre la marchandise, quelque &eacute;lev&eacute; que lui par&ucirc;t le montant du
+compte qu'on venait de lui pr&eacute;senter.&mdash;Puisque le sort en est jet&eacute;,
+dit-il &agrave; ses vendeurs, je recevrai la jolie Fran&ccedil;aise que vous m'avez
+amen&eacute;e. Mais je vous assure bien que malgr&eacute; les brillantes qualit&eacute;s que
+vous lui accordez, j'aurais autant aim&eacute; que vous ne vous fussiez pas
+rappel&eacute; ce dont nous &eacute;tions convenus ensemble dans un moment o&ugrave; je
+croyais qu'il ne s'agissait entre nous que d'une plaisanterie. Allons,
+que l'on pr&eacute;pare ma pirogue et que l'on aille me chercher la beaut&eacute; que
+je vais poss&eacute;der pour mon argent.</p>
+
+
+
+<p>Une &eacute;l&eacute;gante pirogue, dont l'arri&egrave;re &eacute;tait recouvert d'une tente riche
+et l&eacute;g&egrave;re, partit bient&ocirc;t du rivage, conduite par six beaux n&egrave;gres
+brillamment v&ecirc;tus, pour aller chercher &agrave; bord de <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> la
+triste Jos&eacute;phine, toute boulevers&eacute;e du spectacle &eacute;trange que
+Sierra-Leone pr&eacute;sentait &agrave; ses yeux encore si inexp&eacute;riment&eacute;s. Dans ce
+moment d'anxi&eacute;t&eacute;, o&ugrave; une nouvelle destin&eacute;e allait commencer pour elle
+sur une terre si &eacute;loign&eacute;e et si inconnue, l'image de ses parens et des
+lieux de son enfance s'offrit &agrave; son &acirc;me &eacute;mue et &eacute;tonn&eacute;e, et des larmes
+de regret vinrent mouiller ses paupi&egrave;res, sans soulager son c&oelig;ur
+oppress&eacute; par trop d'&eacute;motions et de crainte.... Oh! qu'alors elle e&ucirc;t
+sacrifi&eacute; avec plaisir les plus belles ann&eacute;es de la vie qui lui &eacute;tait
+promise, pour n'avoir pas entrepris ce voyage aventureux! Mais il n'y
+avait plus &agrave; revenir sur l'imprudence de sa r&eacute;solution, et elle venait
+de mettre entre elle et sa famille une distance immense que peut-&ecirc;tre
+elle &eacute;tait destin&eacute;e &agrave; ne plus franchir....</p>
+
+<p>Il ne fallut rien moins que le retour &agrave; bord du capitaine Sautard et de
+M. Laurenfuite pour la consoler un peu, car &agrave; la vue de ses deux
+compagnons de voyage, il lui sembla avoir retrouv&eacute; quelque chose de sa
+patrie et n'avoir pas encore tout perdu au monde.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Allons, ma belle demoiselle, embarquons-nous dans la pirogue du
+gouverneur, s'&eacute;cria le capitaine. Il br&ucirc;le de vous voir, et il ne sera
+pas f&acirc;ch&eacute; apr&egrave;s vous avoir vue, je vous en r&eacute;ponds, car c'est un
+connaisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! lui dit le subr&eacute;cargue, vous ne vous &eacute;tiez pas dispos&eacute;e &agrave;
+vous rendre &agrave; terre, mademoiselle? Je croyais vous trouver par&eacute;e comme
+pour un jour de f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y pensais pas, r&eacute;pondit la triste Jos&eacute;phine.... Un jour de
+f&ecirc;te!... Et elle continua &agrave; pleurer.</p>
+
+
+
+<p>Le capitaine Sautard, devinant avec cet instinct qu'ont les bons c&oelig;urs
+ce qui se passait dans l'&acirc;me de la jeune fille, employa toute
+l'&eacute;loquence dont il &eacute;tait dou&eacute; pour la rassurer sur les craintes qu'elle
+pouvait concevoir sur son sort futur. Apr&egrave;s lui avoir fait le
+pan&eacute;gyrique du gouverneur, l'&eacute;loge du pays, le tableau de la vie qu'elle
+allait mener et du bonheur dont elle ne manquerait pas de jouir dans sa
+nouvelle condition, il la d&eacute;cida &agrave; s'embarquer dans la pirogue qui les
+attendait.</p>
+
+
+
+<p>Le gouverneur, pendant tout ce temps, rest&eacute; dans son palais, attendait,
+la longue vue &agrave; la main, l'embarcation qui devait lui amener du bord la
+compagne qui lui avait &eacute;t&eacute; promise, et vingt fois, la lunette braqu&eacute;e
+sur cette embarcation, il avait accus&eacute; la lenteur avec laquelle ramaient
+ses n&egrave;gres. Depuis long-temps il ne s'&eacute;tait senti une aussi vive
+impatience, et sans pouvoir encore deviner le motif du sentiment qu'il
+&eacute;prouvait, il se trouvait heureux de d&eacute;sirer enfin quelque chose. Oh!
+que de bon c&oelig;ur, si sa position et les convenances le lui avaient
+permis, il se serait rendu sur le rivage pour jouir plut&ocirc;t du plaisir de
+recevoir la jeune Parisienne dans le pays qu'il gouvernait! Mais
+qu'aurait-on dit &agrave; Sierra-Leone de l'empressement ridicule du chef de la
+colonie anglaise &agrave; accueillir une petite fille bien gauche et bien
+commune? Il fallut attendre la pirogue sans manifester aucune
+d&eacute;monstration d'impatience ou de joie. Et c'est ainsi que ceux qu'on
+appelle les heureux de ce monde sont la plupart du temps encha&icirc;n&eacute;s dans
+les limites &eacute;troites et les biens&eacute;ances rigoureuses de cette grandeur
+qu'on leur envie.</p>
+
+
+
+<p>La pirogue arriva enfin, et Jos&eacute;phine, conduite par les deux
+aventuriers, se dirigea lentement et sans presque oser lever les yeux
+vers le palais o&ugrave; l'attendait monsieur le gouverneur.</p>
+
+<p>A la vue d'une aussi belle femme, notre Anglais ne put s'emp&ecirc;cher de
+laisser &eacute;clater sa surprise et sa satisfaction.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Bon! dit tout bas le subr&eacute;cargue Laurenfuite &agrave; son capitaine,
+monseigneur est content; il paiera.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien! monsieur le gouverneur, s'&eacute;cria le capitaine en remarquant le
+plaisir qu'&eacute;prouvait son excellence, que pensez-vous de la mani&egrave;re dont
+nous nous sommes acquitt&eacute;s de notre commission ou plut&ocirc;t de votre
+commission?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, r&eacute;pondit le gouverneur, que vous avez rempli cette mission
+de mani&egrave;re &agrave; m&eacute;riter toute ma reconnaissance.</p>
+
+
+
+<p>A ces mots, le joli visage de Jos&eacute;phine se couvrit d'une rougeur qui la
+rendit deux fois plus belle qu'elle ne l'avait paru d'abord aux yeux de
+son excellence, et ce ne fut que lorsque la conversation se fut
+prolong&eacute;e, que la pauvre enfant osa &eacute;lever ses timides regards sur
+l'homme pr&egrave;s duquel elle croyait n'avoir &agrave; remplir qu'un poste conforme
+&agrave; son humble condition.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re impression que la vue du gouverneur produisit sur la jeune
+fille fut aussi favorable qu'il aurait pu le d&eacute;sirer lui-m&ecirc;me s'il avait
+connu le caract&egrave;re et le go&ucirc;t de celle dans laquelle il pensait ne
+rencontrer qu'une conqu&ecirc;te facile et presque &agrave; moiti&eacute; faite pour lui.
+Jos&eacute;phine, sans trop pr&eacute;voir encore la nature des rapports qu'elle
+allait avoir avec son nouveau protecteur, crut sentir qu'il ne lui
+serait pas difficile de s'accoutumer &agrave; un tel ma&icirc;tre, et elle puisa
+bient&ocirc;t dans l'accueil bienveillant qui venait de lui &ecirc;tre fait assez
+d'assurance pour reprendre le maintien ais&eacute; qui donnait &agrave; toutes ses
+mani&egrave;res la gr&acirc;ce qu'avait tant admir&eacute;e le capitaine Sautard.</p>
+
+
+
+<p>Ce jour-l&agrave; on d&icirc;na, et l'on d&icirc;na m&ecirc;me fort bien au gouvernement, mais en
+petit comit&eacute;.</p>
+
+<p>A la suite du repas, le noble Amphytrion prit sa nouvelle convive par la
+main, et la conduisant vers un appartement situ&eacute; &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du palais
+et &eacute;loign&eacute; de l'aile qu'il habitait, il dit &agrave; la jeune
+Fran&ccedil;aise:&mdash;Mademoiselle, voici la chambre qui vous est r&eacute;serv&eacute;e; ces
+meubles sont &agrave; vous, et ces esclaves seront sans cesse &agrave; vos ordres.
+Veuillez m'excuser si je n'ai pas su pr&eacute;voir tout ce qui peut vous &ecirc;tre
+agr&eacute;able; mais votre complaisance suppl&eacute;era &agrave; mon inexp&eacute;rience, et vous
+n'aurez qu'&agrave; parler pour que tout le monde ici vous ob&eacute;isse comme &agrave;
+moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Et le gouverneur, apr&egrave;s avoir d&eacute;bit&eacute; ces mots le plus galamment
+possible, laissa l'&eacute;trang&egrave;re &eacute;merveill&eacute;e de ce qu'elle venait
+d'entendre....</p>
+
+
+
+<p>Pour une jeune Fran&ccedil;aise &eacute;lev&eacute;e dans la rue Saint-Jacques, et
+transport&eacute;e avec toute son inexp&eacute;rience dans le palais d'un gouverneur
+colonial, je vous laisse &agrave; penser combien il est de sujets d'&eacute;tonnement!</p>
+
+<p>Deux belles n&eacute;gresses, un flambeau &agrave; la main, &eacute;taient rest&eacute;es dans
+l'appartement de Jos&eacute;phine, en attendant que deux autres esclaves
+l'aidassent &agrave; faire sa toilette de nuit et eussent fini d'entourer une
+&eacute;l&eacute;gante couchette d'un l&eacute;ger moustiquaire. Une eau limpide et parfum&eacute;e
+avait &eacute;t&eacute; vers&eacute;e dans un vase jasp&eacute; pour offrir un bain de pieds &agrave; la
+voyageuse; et d&eacute;j&agrave;, pour temp&eacute;rer la chaleur de l'air du soir, on
+agitait sur son front de simples &eacute;ventails de feuilles de palmier.</p>
+
+<p>Elle s'endormit toute surprise, toute confuse des soins inaccoutum&eacute;s que
+venaient de lui prodiguer &agrave; l'envie les esclaves mises &agrave; ses ordres.</p>
+
+
+
+<p>Les gens de commerce ont, en g&eacute;n&eacute;ral, un instinct merveilleux pour
+saisir les occasions favorables de se faire payer de leurs d&eacute;biteurs. M.
+Laurenfuite voyant le gouverneur enchant&eacute; des gr&acirc;ces et de la beaut&eacute; de
+Jos&eacute;phine, songea &agrave; r&eacute;clamer de lui le montant de la facture qu'il lui
+avait d&eacute;j&agrave; remise.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pendant que son excellence se trouve encore sous l'empire du
+charme d'une impression nouvelle, qu'il nous faut, dit-il au capitaine
+Sautard, rentrer dans les d&eacute;bours que nous avons faits pour nous
+procurer la petite et l'amener ici. Le moment de recueillir le fruit de
+nos peines et de nos soins est arriv&eacute; pour nous. Plus tard il ne serait
+peut-&ecirc;tre plus temps. Demandons d&egrave;s aujourd'hui le solde de notre
+facture.</p>
+
+<p>Le paiement du petit compte fut en effet r&eacute;clam&eacute; sans plus de d&eacute;lais au
+gouverneur, avec toute la politesse et les m&eacute;nagemens que le subr&eacute;cargue
+crut devoir apporter dans une circonstance aussi d&eacute;licate.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Messieurs, r&eacute;pondit le noble d&eacute;biteur &agrave; ses deux cr&eacute;anciers, je ne
+demanderais pas mieux que de vous offrir de l'argent comptant en &eacute;change
+des peines que vous avez d&ucirc; vous donner pour me procurer le tr&eacute;sor que
+vous avez bien voulu remettre dans mes mains. Mais les gens les plus
+opulens dans les colonies sont quelquefois, comme vous le savez, assez
+pauvres en esp&egrave;ces. Avec beaucoup de biens et de propri&eacute;t&eacute;s, j'ai
+souvent &agrave; peine ce qu'il me faut de monnaie pour envoyer mon
+ma&icirc;tre-d'h&ocirc;tel au march&eacute;, et c'est presque toujours &agrave; cr&eacute;dit qu'on
+ach&egrave;te pour moi tout le luxe que j'&eacute;tale dans mon palais. Il n'est
+qu'une chose que je me pique, comme tous les autres colons, de payer
+argent comptant: c'est ce que je perds au jeu. La nuit derni&egrave;re j'ai
+beaucoup jou&eacute;, et le reste de mes doublons y a pass&eacute;; cependant, je
+poss&egrave;de peut-&ecirc;tre encore trois ou quatre cents gourdes de disponibles,
+et en attendant mieux, si vous le trouvez bon, je vous donnerai toujours
+ce petit &agrave;-compte, et le restant de la facture viendra, ma foi! quand il
+pourra.</p>
+
+<p>&mdash;Peste! fit le subr&eacute;cargue en se grattant l'oreille, ce contre-temps
+nous arrive d'autant plus mal &agrave; propos, que, pour les menues d&eacute;penses du
+navire ici, nous avions compt&eacute; sur le r&egrave;glement de votre excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que j'y fasse, si mon excellence n'a pas le sou! Que
+n'&ecirc;tes-vous habitans du pays, j'aurais bien le moyen de vous r&eacute;gler
+comme je r&egrave;gle les autres d&eacute;biteurs que j'ai ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans &ecirc;tre trop curieux, monseigneur, pourrions-nous savoir quelle
+est la mani&egrave;re dont vous avez la bont&eacute; de r&eacute;gler les habitans du pays
+qui ont l'honneur de devenir vos d&eacute;biteurs?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, ma mani&egrave;re est toute simple! et les gueux s'en trouvent
+quelquefois assez bien. Je leur c&egrave;de un ou deux esclaves, trois ou
+quatre b&oelig;ufs, cinq ou six chevaux, plus ou moins, suivant l'importance
+de leur cr&eacute;ance; ils me donnent un re&ccedil;u pour acquit, quand j'ai
+toutefois la pr&eacute;voyance de leur en demander un, et tout est fini.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! des esclaves!</p>
+
+<p>&mdash;En voulez-vous un ou deux avec les trois ou quatre cents gourdes
+comptant, pour faire le solde de compte de la facture?</p>
+
+<p>&mdash;Si nous nous rendions &agrave; la Martinique ou &agrave; la Guadeloupe en partant
+d'ici, nous ne demanderions pas mieux, parce que l&agrave;, nous trouverions
+facilement le placement de la marchandise; mais &agrave; Anvers, o&ugrave; nous devons
+faire notre retour, la traite malheureusement n'est pas possible.</p>
+
+<p>&mdash;Aimeriez-vous mieux trois ou quatre b&oelig;ufs?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pourrions-nous faire, monseigneur? De la viande fra&icirc;che pour
+notre &eacute;quipage? La vache sal&eacute;e est plus &eacute;conomique.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, prenez moi cinq ou six bons chevaux du Cap-Vert?</p>
+
+<p>&mdash;Des chevaux du Cap-Vert pour aller en Belgique, nous qui....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que je vous propose de mieux? Je vous ai offert tout
+ce dont je pouvais disposer en votre faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! monseigneur, est-ce qu'en cherchant bien vous n'auriez pas
+quelque autre chose de pr&eacute;cieux et de rare qui pourrait nous convenir,
+quelque chose de.... Vous entendez bien, de ces choses qui....</p>
+
+<p>&mdash;Attendez.... Ah! pardieu, vous me mettez sur la voie, et je pense
+maintenant que je pourrai faire votre affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je savais bien, moi, que vous finiriez par trouver ce qu'il nous
+faut.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux mois qu'ayant r&eacute;ussi &agrave; pacifier dans mon voisinage deux
+tribus africaines qui s'&eacute;taient mis en t&ecirc;te de se massacrer, l'un des
+souverains n&egrave;gres, pour reconna&icirc;tre le service qu'il croyait me devoir,
+me fit cadeau de deux superbes lions....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, ces deux magnifiques lions que j'ai vus dans la cour de votre
+h&ocirc;tel?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment, capitaine, ces deux lions....</p>
+
+<p>&mdash;Belles b&ecirc;tes, ma foi! et que j'ai trouv&eacute;es si curieuses, qu'hier j'ai
+pass&eacute; plus d'une heure devant elles en admiration.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien! messieurs, pour peu que le c&oelig;ur vous en dise et que cette
+marchandise ait quelque prix &agrave; vos yeux, je vous la c&egrave;derais bien
+volontiers pour compl&eacute;ter, avec les trois ou quatre cents piastres, le
+montant de la facture que vous m'avez pr&eacute;sent&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, monsieur le gouverneur, je ne dis encore ni oui ni non; mais
+si M. Laurenfuite s'arrange de ce r&egrave;glement de facture, je ne demande
+pas mieux que d'accepter votre offre. Qu'en dites-vous, monsieur
+Laurenfuite?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je dis que ces deux lions sont sans doute de fort belles b&ecirc;tes
+dont nous pourrions peut-&ecirc;tre trouver le placement dans le port o&ugrave; nous
+nous rendons en quittant Sierra-Leone. Mais je pense aussi que pour
+nourrir ces animaux &agrave; bord pendant la travers&eacute;e, il nous faudra de la
+viande fra&icirc;che, quelques moutons par exemple et force poulets, car cette
+esp&egrave;ce de quadrup&egrave;des ne se contente pas, comme nos matelots, de b&oelig;uf
+ou de porc sal&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, messieurs, vous aurez soin, &agrave; votre d&eacute;part, de prendre quelques
+moutons et force poulets. Voil&agrave; tout ce que j'y vois de plus simple.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort bien, monsieur le gouverneur, mais vous comprenez
+parfaitement, sans qu'il soit n&eacute;cessaire de vous le faire observer, que
+ce n'est pas &agrave; nous d'entrer dans les frais que pourra entra&icirc;ner le
+passage des deux animaux que vous voulez nous donner en paiement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que voulez-vous que je vous dise, si ce n'est de prendre cinq
+&agrave; six de mes moutons et autant de douzaines de volailles dans le
+poulailler de mon h&ocirc;tel! Pardieu, mon cuisinier en chef ne demandera pas
+mieux que de faire votre affaire. Ce sera d'autant moins de besogne et
+de surveillance pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, puisqu'il en est ainsi et que vous vous montrez si dispos&eacute;
+&agrave; arranger les choses &agrave; l'amiable, l'arrangement pourra se conclure
+entre nous. Mais il est cependant n&eacute;cessaire de s'entendre sur certaine
+condition, pour pr&eacute;venir toute difficult&eacute; possible.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cette condition, monsieur Laurenfuite, car vous &ecirc;tes un homme
+pr&eacute;voyant et qui savez arranger merveilleusement les affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Si pendant la travers&eacute;e et avant la vente des deux monstres que vous
+nous donnerez pour balance de compte et appoint de solde, ces deux
+animaux venaient &agrave; mourir par cause fortuite et ind&eacute;pendante de notre
+volont&eacute;...?</p>
+
+<p>&mdash;Alors, &agrave; votre retour je vous indemniserais de la perte de vos lions.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, car vous pensez, monseigneur, qu'ici il n'y a probablement
+pas de compagnie d'assurance sur la vie de pareils passagers. Ainsi donc
+il est bien entendu que si, par malheur, nous venions &agrave; perdre les deux
+quadrup&egrave;des, ou l'un d'eux seulement, vous resteriez nous devoir en
+argent la somme que chacun d'eux repr&eacute;sentera dans le solde de notre
+facture.</p>
+
+<p>&mdash;Et oui, c'est entendu, puisque vous le voulez. Bon Dieu, qu'un march&eacute;
+est long &agrave; conclure avec des gens qui savent tout pr&eacute;voir et qui ne
+veulent rien rabattre de leurs pr&eacute;tentions.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais r&eacute;diger nos petites conventions, que vous aurez la bont&eacute; de
+signer, et tout sera fini.</p>
+
+<p>&mdash;Je signerai tout ce qu'il vous plaira. Mais de gr&acirc;ce, apr&egrave;s cette
+signature donn&eacute;e et re&ccedil;ue, qu'il ne soit plus question de tout ceci; car
+savez-vous bien que votre jolie petite passag&egrave;re serait, &agrave; n'en pas
+douter, fort humili&eacute;e, si elle venait &agrave; apprendre le march&eacute; que nous
+venons de conclure. Qu'en pensez-vous, capitaine Sautard?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vous en donne ma parole, allez! Elle qui est si fi&egrave;re! Tenez,
+entre nous, je vous dirai m&ecirc;me, monsieur le gouverneur, que si vous
+avez envie de plaire, mais l&agrave; de plaire rondement &agrave; cette aimable et
+charmante particuli&egrave;re, il ne faudra pas trop vous presser d'en venir
+<i>au positif</i>. Elle est, sur l'article de la sensibilit&eacute; et des &eacute;gards,
+d'une telle d&eacute;licatesse d'humeur, qu'en brusquant l'abordage on
+risquerait de compromettre le succ&egrave;s de la man&oelig;uvre?</p>
+
+<p>&mdash;Et d'o&ugrave; vous vient, s'il vous pla&icirc;t, l'exp&eacute;rience que vous avez
+acquise sur la d&eacute;licatesse d'humeur de votre passag&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'exp&eacute;rience me vient tout bonnement de l'id&eacute;e que je me suis
+faite d'elle pendant la longueur de notre travers&eacute;e.</p>
+
+<p>Le gouverneur prit note de l'avis du capitaine, et parut se contenter de
+son explication.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s avoir pris &agrave; son bord ses deux lions de pacotille et
+le b&eacute;tail destin&eacute; &agrave; les nourrir, le brick <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> fit voile
+pour Anvers.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE IX.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">Un gouverneur de colonie.</a></h3>
+
+
+<p>Le gouverneur de Sierra-Leone, avec lequel nous avons d&eacute;j&agrave; fait un peu
+connaissance, &eacute;tait un de ces hommes qui apr&egrave;s avoir contract&eacute; toutes
+les bonnes et mauvaises habitudes de la vie que l'on m&egrave;ne sous les
+tropiques, avait fini par se laisser aller &agrave; cette existence toute
+physique, la seule que connaissent &agrave; peu pr&egrave;s les cr&eacute;oles. Dans ces
+climats br&ucirc;lans o&ugrave; chaque jouissance s'ach&egrave;te, et o&ugrave; le moindre d&eacute;sir
+que l'on a encore la force d'&eacute;prouver est aussit&ocirc;t satisfait que form&eacute;,
+il reste bien peu de place aux volupt&eacute;s de l'&acirc;me. Aussi n'&eacute;tait-ce gu&egrave;re
+que dans les plaisirs pour ainsi dire mat&eacute;riels, que notre gouverneur
+avait cherch&eacute; les distractions que l'oisivet&eacute; de son c&oelig;ur et l'ennui de
+sa position lui avaient rendues n&eacute;cessaires. Les femmes, non pas celles
+que l'on a la peine et le bonheur de s&eacute;duire, mais celles-l&agrave; que dans
+les colonies on trouve r&eacute;sign&eacute;es &agrave; tout, occupaient une partie de sa
+journ&eacute;e; la table prenait l'autre partie, et le jeu consumait &agrave; peu pr&egrave;s
+toutes ses nuits.</p>
+
+<p>La bourse et la sant&eacute; de notre noble Anglais s'&eacute;taient trouv&eacute;es assez
+mal de ce r&eacute;gime. Mais vivre vite et sans pr&eacute;voyance est la maxime
+capitale de la philosophie pratique des cr&eacute;oles.</p>
+
+<p>L'&acirc;me sensible et g&eacute;n&eacute;reuse du gouverneur ne s'&eacute;tait gu&egrave;re trouv&eacute;e mieux
+que sa bourse et sa sant&eacute; d'une existence qui lui &eacute;tait devenue &agrave; charge
+sans qu'il p&ucirc;t s'expliquer trop bien le vide intellectuel qu'il
+&eacute;prouvait, et sans qu'il pr&icirc;t la r&eacute;solution de changer de mani&egrave;re de
+v&eacute;g&eacute;ter; car un des effets de la vie des colonies, est de vous ravir la
+force de vouloir autre chose que ce que l'on fait tous les jours.</p>
+
+
+
+<p>L'arriv&eacute;e de Jos&eacute;phine cependant produisit sur notre gouverneur une
+impression qu'il ne se croyait plus en &eacute;tat d'&eacute;prouver. Il sentit &agrave; la
+vue de cette jeune personne si belle, si fra&icirc;che et si gracieuse, qu'il
+avait encore quelque chose &agrave; d&eacute;sirer.</p>
+
+<p>Le gouverneur d&eacute;sira donc, mais honn&ecirc;tement, mais avec d&eacute;licatesse. Il
+devina, lui qui jusque-l&agrave; avait pu commander de l'amour et de la
+passion &agrave; ses belles esclaves, qu'il allait avoir affaire &agrave; une femme
+modeste et libre qui valait bien la peine d'&ecirc;tre d&eacute;shonor&eacute;e.</p>
+
+<p>Les autres hommes ne comptent pour une bonne fortune que les beaut&eacute;s
+qu'ils parviennent &agrave; conqu&eacute;rir. Notre Anglais regarda comme une bonne
+fortune tout le mal qu'il allait se donner pour faire la conqu&ecirc;te de la
+jolie Fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>Le capitaine Sautard l'avait d'ailleurs engag&eacute; &agrave; ne pas trop brusquer le
+d&eacute;no&ucirc;ment, pour mieux assurer le succ&egrave;s de sa galante tentative, et il
+se r&eacute;signa de grand c&oelig;ur &agrave; supporter les lenteurs d'un si&eacute;ge en r&egrave;gle.</p>
+
+
+
+<p>Quelques semaines se pass&egrave;rent sans que Jos&eacute;phine s'expliqu&acirc;t bien le
+r&ocirc;le qu'elle devait jouer, et sans que son amant os&acirc;t lui r&eacute;v&eacute;ler ce
+qu'il attendait d'elle.</p>
+
+<p>Ind&eacute;cise enfin sur le sort que lui r&eacute;servait l'avenir dans une maison o&ugrave;
+tout le monde paraissait la traiter en ma&icirc;tresse, elle se d&eacute;cida avec sa
+na&iuml;vet&eacute; ordinaire &agrave; faire part au gouverneur de ses inqui&eacute;tudes et des
+craintes qu'elle avait con&ccedil;ues sur sa position.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dit-elle ing&eacute;nument, malgr&eacute; toutes les attentions dont
+je suis devenue l'objet et les &eacute;gards que je dois &agrave; votre bont&eacute;, je ne
+me sens pas &agrave; mon aise ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et que pouvez-vous avoir &agrave; d&eacute;sirer, mademoiselle? Parlez, je vous
+promets que s'il est en mon pouvoir de vous satisfaire, vos moindres
+volont&eacute;s seront ex&eacute;cut&eacute;es &agrave; l'instant m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il vous le dire, monsieur? Je voudrais, en m'employant &agrave; quelque
+chose d'utile, avoir quelque occupation chez vous, et m&eacute;riter vos
+bienfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre pr&eacute;sence seule ici ne vous donne-t-elle pas des droits &agrave; ce
+que vous voulez bien appeler mes bienfaits.</p>
+
+<p>&mdash;Ma pr&eacute;sence!... On m'avait dit &agrave; Paris qu'en arrivant chez vous je
+trouverais un poste, un emploi conforme &agrave; ma condition et &agrave; mes
+go&ucirc;ts....</p>
+
+<p>&mdash;A votre condition? Tous les postes d&eacute;cens peuvent y convenir. A vos
+go&ucirc;ts? J'ignore et je voudrais certes pour tout au monde....</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on m'avait tromp&eacute;e!... Oh! non! M'entra&icirc;ner si loin de ma
+famille, et m'&ocirc;ter jusqu'&agrave; la possibilit&eacute; de me plaindre!</p>
+
+<p>Et ici Jos&eacute;phine pleura!</p>
+
+
+
+<p>Le gouverneur se sentit embarrass&eacute; et presque attendri.... Il ne savait
+que dire pour consoler la jeune fille! Pendant quelques minutes il resta
+m&ecirc;me interdit. Mais les bons c&oelig;urs ne supportent pas long-temps les
+situations touchantes sans se laisser aller &agrave; leur mouvement naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle! s'&eacute;cria notre Anglais, &eacute;coutez-moi, je vous en conjure.
+Il n'est plus temps de vous cacher ce que la p&eacute;n&eacute;tration d'une &acirc;me
+honn&ecirc;te et pure comme la v&ocirc;tre devinerait bient&ocirc;t. Oui, l'on vous a
+tromp&eacute;e et l'on m'a tromp&eacute; aussi moi-m&ecirc;me. Mais je suis un honn&ecirc;te
+homme, et je puis r&eacute;parer avec noblesse un tort qui ne fut pas le mien.
+Un autre que moi peut-&ecirc;tre aurait abus&eacute; ou profit&eacute; de votre erreur et de
+votre position. Je suis incapable d'une telle faiblesse ou d'une telle
+l&acirc;chet&eacute;. Ces deux aventuriers vous ont entra&icirc;n&eacute;e ici par de fausses
+promesses et sans avoir obtenu mon consentement; eh bien! je veux,
+autant qu'il d&eacute;pendra de moi, que ce qu'ils ont cru vous promettre en
+vain se r&eacute;alise pour vous. C'est une place modeste, conforme &agrave; votre
+position et &agrave; vos m&oelig;urs, qu'ils vous avaient offerte chez moi; vous
+occuperez cette place. Ma maison livr&eacute;e au d&eacute;sordre, que mes habitudes
+de d&eacute;pense ne peuvent pas toujours arr&ecirc;ter, a besoin de quelqu'un qui
+sache la gouverner: vous r&egrave;glerez les d&eacute;tails de mon int&eacute;rieur, et quant
+aux m&eacute;nagemens que votre position chez moi vous prescrira &agrave; mon &eacute;gard,
+pour votre r&eacute;putation, je vous laisse enti&egrave;rement libre de prendre ceux
+qui vous sembleront les plus convenables. Vous aurez, si vous le
+d&eacute;sirez, un appartement s&eacute;par&eacute; de mon h&ocirc;tel, et quelque p&eacute;nible qu'il me
+sera de renoncer &agrave; votre soci&eacute;t&eacute;, vous ne m'adresserez que le plus
+rarement possible la parole. C'est encore l&agrave; un sacrifice que je
+m'imposerai pour vous prouver le d&eacute;sir que j'ai de satisfaire vos
+scrupules et de r&eacute;parer un tort qui, je vous le r&eacute;p&egrave;te, ne peut m'&ecirc;tre
+reproch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et le monde, monsieur, que dira-t-il, lui qui pourra toujours ignorer
+la d&eacute;licatesse de vos proc&eacute;d&eacute;s et qui me verra attach&eacute;e &agrave; votre
+service?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord je pourrais vous r&eacute;pondre, mademoiselle, qu'ici il n'y a pas
+de monde comme en France, et que nous vivons dans un pays o&ugrave; la libert&eacute;
+et m&ecirc;me la licence des m&oelig;urs est la premi&egrave;re chose que l'on pardonne.
+Mais je ne veux pas avoir l'air de chercher &agrave; triompher des craintes que
+vous avez con&ccedil;ues et dont je respecte le motif. Ce que je puis vous
+assurer, c'est que ma conduite &agrave; votre &eacute;gard ne laissera aucun pr&eacute;texte
+&agrave; la m&eacute;disance, dans le cas o&ugrave;, comme je suis bien loin de le supposer,
+la m&eacute;disance viendrait &agrave; s'occuper de nous et de nos innocentes
+relations, les seules qui pourront d&eacute;sormais exister entre vous et moi.</p>
+
+
+
+<p>Jos&eacute;phine pleura beaucoup encore, et puis elle se r&eacute;signa un peu. La
+meilleure chose que l'on puisse faire dans des circonstances
+in&eacute;vitables, c'est de se laisser aller &agrave; sa destin&eacute;e avec le plus de
+philosophie que l'on puisse amasser contre les coups du sort, et c'est
+l&agrave; ce que savent faire admirablement presque toutes les femmes dans les
+occasions imp&eacute;rieuses. Leur grand talent surtout est de savoir c&eacute;der &agrave;
+toute esp&egrave;ce de contrainte et de violence, et elles se soumettent avec
+une si touchante r&eacute;signation ou avec une gr&acirc;ce si parfaite, qu'on dirait
+quelquefois qu'elles n'ont &eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute;es par la Providence que pour c&eacute;der
+aux caprices du sort, ou aux caprices presque toujours plus injustes des
+hommes.</p>
+
+
+
+<p>Mais apr&egrave;s tout, la condition nouvelle de la jeune Europ&eacute;enne &eacute;tait-elle
+donc si p&eacute;nible! Gouverner en souveraine l'opulente maison d'un homme
+g&eacute;n&eacute;reux et d&eacute;licat, rester ma&icirc;tresse de ses actions et du penchant de
+son c&oelig;ur, tels &eacute;taient ses devoirs et son sort. S&ucirc;re d'elle-m&ecirc;me et de
+la vertu qu'elle voulait conserver pure de toute atteinte et de tout
+soup&ccedil;on, qu'avait-elle &agrave; redouter ou &agrave; d&eacute;sirer? Les occupations
+qu'allait lui imposer la surveillance de la maison de son protecteur, en
+remplissant utilement ses journ&eacute;es, lui offriraient les moyens
+honorables de se rendre digne des bont&eacute;s que le gouverneur paraissait
+dispos&eacute; &agrave; avoir pour elle; et ensuite sur ses petites &eacute;conomies elle
+pourrait pr&eacute;lever les secours qu'elle se proposait de faire parvenir &agrave;
+ses pauvres parens!</p>
+
+<p>A cette id&eacute;e, l'aimable et bonne fille sentait ses larmes couler, mais
+non plus avec amertume et d&eacute;sespoir; c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; le prix de son
+sacrifice qu'elle recevait en pensant avec douceur que ce sacrifice ne
+serait pas inutile au vieux p&egrave;re et &agrave; la tendre m&egrave;re qu'elle avait
+laiss&eacute;s si loin d'elle.</p>
+
+<p>Peu de temps suffit &agrave; Jos&eacute;phine pour se mettre &agrave; la hauteur des devoirs
+qu'elle voulait remplir dans l'h&ocirc;tel du gouverneur. Les d&eacute;tails
+int&eacute;rieurs, qui jusque-l&agrave; avaient &eacute;t&eacute; fort n&eacute;glig&eacute;s, prirent sous ses
+ordres une autre direction. Les esclaves de la maison, empress&eacute;s de lui
+plaire, finirent bient&ocirc;t par l'aimer autant qu'ils l'admiraient et
+qu'ils la respectaient, et lorsque le soir, retir&eacute;e bien loin des
+appartemens du gouverneur dans le cabinet qui lui servait d'asile, elle
+se livrait &agrave; la lecture ou &agrave; quelques petites &eacute;tudes, ses n&eacute;gresses
+fid&egrave;les, couch&eacute;es pr&egrave;s de sa porte, priaient pour elle comme pour un
+ange qui aurait veill&eacute; sur leurs destin&eacute;es.</p>
+
+
+
+<p>Avec un c&oelig;ur innocent, de la sant&eacute; et une vie agr&eacute;ablement occup&eacute;e de
+choses utiles, il est rare qu'&agrave; dix-huit ou vingt ans la tristesse
+s'empare long-temps de notre &acirc;me. A mesure que Jos&eacute;phine s'attachait de
+plus en plus &agrave; ses occupations, sa ga&icirc;t&eacute; renaissait; et avec elle sa
+beaut&eacute;, un instant fl&eacute;trie par le chagrin, reprenait tout son &eacute;clat.</p>
+
+
+
+<p>Mais il s'en fallait bien que le gouverneur, en se f&eacute;licitant de
+l'heureux changement qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; chez sa prot&eacute;g&eacute;e, se trouv&acirc;t dans
+d'aussi favorables dispositions qu'elle. Depuis l'arriv&eacute;e de
+l'&eacute;trang&egrave;re, il &eacute;tait devenu r&ecirc;veur et pr&eacute;occup&eacute;. Il avait d'abord jou&eacute;
+tr&egrave;s-gros jeu, plus gros m&ecirc;me, s'il &eacute;tait possible, qu'&agrave; l'ordinaire, et
+le jeu avait fini par l'ennuyer. Il avait ensuite essay&eacute; &agrave; se distraire
+en s'entourant plus qu'il ne l'avait fait encore des plus belles
+esclaves qu'il avait pu se procurer, et il avait bient&ocirc;t con&ccedil;u pour les
+belles esclaves plus de d&eacute;go&ucirc;t qu'il n'en avait &eacute;prouv&eacute; jusque-l&agrave; aupr&egrave;s
+d'elles. Ses amis, ceux surtout qui s'&eacute;taient habitu&eacute;s &agrave; lui gagner
+beaucoup d'argent aux cartes ou au tric-trac, s'&eacute;taient s&eacute;rieusement
+alarm&eacute;s d'un changement d'humeur qui, &agrave; la rigueur, aurait pu pr&eacute;senter
+tous les sympt&ocirc;mes d'une r&eacute;forme de conduite. Quelques-uns d'entre eux
+avaient &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; lui demander ce qui se passait chez lui, et il leur
+avait r&eacute;pondu avec nonchalance:&mdash;Je m'ennuie sans savoir pourquoi!</p>
+
+<p>Or, le gouverneur avait donn&eacute; le change &agrave; ses amis, en r&eacute;pondant ainsi
+aux questions que leur dictait l'int&eacute;r&ecirc;t qu'ils paraissaient prendre &agrave;
+son sort; il s'ennuyait bien, il est vrai, mais personne autant que lui
+ne connaissait le motif de sa m&eacute;lancolie.... Le malheureux aimait en
+secret une femme qui lui avait appris &agrave; l'estimer.... Et c'est une chose
+quelquefois bien irritante et bien p&eacute;nible que de nourrir de l'amour
+pour une femme que l'on est r&eacute;duit &agrave; estimer du plus profond du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Vous devinez d&eacute;j&agrave; sans doute quel pouvait &ecirc;tre l'objet de la passion
+sentimentale du gouverneur: Jos&eacute;phine!</p>
+
+<p>Le hasard ou les circonstances, en fait de grandes passions &agrave; inspirer,
+servent quelquefois mieux les femmes que ne le ferait la rouerie la plus
+consomm&eacute;e qu'elles puissent mettre en usage. Si notre belle Parisienne,
+par exemple, avait cherch&eacute; &agrave; agacer notre bon Anglais, en faisant par
+coquetterie ce qu'elle ne faisait que par pudeur et retenue, il est
+tr&egrave;s-possible qu'elle ne f&ucirc;t parvenue qu'&agrave; lui inspirer un amour fort
+m&eacute;diocre; mais en l'&eacute;vitant par pure modestie et sans avoir d'autre but
+que celui de satisfaire aux devoirs que lui prescrivaient la d&eacute;cence et
+l'honneur, elle avait fini, sans trop s'en douter, par faire na&icirc;tre dans
+le c&oelig;ur de son protecteur un de ces sentimens profonds qui ne
+s'&eacute;teignent qu'avec la vie de celui qui l'a con&ccedil;u.</p>
+
+<p>Un soir que, seul dans les vastes jardins de son palais, le gouverneur
+promenait ses r&ecirc;veries loin des importuns qui l'avaient accabl&eacute; toute la
+journ&eacute;e, il vit accourir vers lui la femme qui depuis quelque temps
+occupait sans cesse sa pens&eacute;e. L'empressement qu'elle mettait &agrave; venir &agrave;
+sa rencontre le surprit d'autant plus, qu'elle &eacute;tait moins habitu&eacute;e &agrave;
+chercher ainsi les occasions de lui parler.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;A quel heureux hasard, lui dit-il en allant &agrave; elle, dois-je
+aujourd'hui l'avantage de ne pas vous voir m'&eacute;viter?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui r&eacute;pondit Jos&eacute;phine en rougissant et avec &eacute;motion, le
+dernier b&acirc;timent qui vient d'arriver d'Europe m'a apport&eacute; des nouvelles
+de ma famille....</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mademoiselle, ces nouvelles vous auraient-elles appris quelque
+chose de f&acirc;cheux sur le sort de vos parens?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, monsieur, au contraire! ils m'&eacute;crivent qu'ils sont p&eacute;n&eacute;tr&eacute;s
+de reconnaissance pour des bienfaits qu'ils croient me devoir et qui ne
+m'appartiennent pas....</p>
+
+<p>&mdash;Et qui supposez-vous qui ait pu, en votre nom, s'attribuer le droit de
+secourir l'honorable infortune de vos parens?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois l'avoir devin&eacute;, et je n'ose encore le dire. C'est m&ecirc;me pour
+cela que je suis venue vers vous, croyant que vous pourriez
+peut-&ecirc;tre....</p>
+
+<p>&mdash;P&eacute;n&eacute;trer un myst&egrave;re que la d&eacute;licatesse me ferait un devoir de
+respecter.... Non, mademoiselle, non.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maintenant tous mes doutes sont &eacute;claircis. C'est vous, monsieur,
+ce ne peut &ecirc;tre que vous.... Et n'avoir rien au monde que je puisse
+sacrifier pour vous prouver la reconnaissance dont mon c&oelig;ur est
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;. Ah! voil&agrave; ce qui me d&eacute;sesp&egrave;re....</p>
+
+<p>&mdash;Y pensez-vous donc, Jos&eacute;phine! et quand il serait vrai que je me fusse
+permis de seconder les efforts que vous faites pour secourir la
+vieillesse des auteurs de vos jours, serait-ce une raison pour me faire
+un si grand m&eacute;rite d'une action toute simple, toute naturelle? N'est-ce
+pas &agrave; votre surveillance, &agrave; l'ordre s&eacute;v&egrave;re que vous avez introduit dans
+ma maison, que je dois l'aisance dont je jouis, et que mes folles
+profusions ne m'avaient pas encore fait conna&icirc;tre? Quoi de plus juste
+que de vous restituer une tr&egrave;s-faible partie d'un bien qui est devenu
+votre ouvrage? car c'est &agrave; vous au moins, c'est &agrave; votre bonne
+administration, et vous ne pouvez l'ignorer, que je dois tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'&eacute;tais donc pas tromp&eacute;e, c'est vous. Ah! puisse le ciel, si
+jamais il daigne exaucer mes v&oelig;ux, vous accorder le bonheur dont vous
+&ecirc;tes si digne!</p>
+
+<p>&mdash;Le bonheur, dites-vous!... Ne parlons pas de cela; c'est un r&ecirc;ve
+auquel il faut renoncer!...</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle cause, monsieur, aurait pu troubler la f&eacute;licit&eacute; dont vous
+paraissiez jouir quand vous avez bien voulu m'admettre &agrave; votre service?
+Depuis quelque temps, j'ai cru remarquer des traces d'affliction....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, depuis quelque temps je souffre.... je souffre beaucoup... et
+c'est en effet depuis votre arriv&eacute;e.... Avant cela, je n'&eacute;tais pas
+heureux, mais je vivais au moins sans &eacute;prouver le d&eacute;go&ucirc;t de
+l'existence;... aujourd'hui tout me p&egrave;se, un sentiment p&eacute;nible me
+d&eacute;chire.... Mais c'est trop long-temps vous occuper de choses qui sans
+doute ne peuvent que vous &ecirc;tre fort indiff&eacute;rentes....</p>
+
+<p>&mdash;Indiff&eacute;rentes! quand vous souffrez, monsieur, vous &agrave; qui je dois tant
+de reconnaissance!... Oh! vous ne le pensez pas! Et s'il ne fallait que
+le sacrifice de mon existence....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je suis bien insens&eacute;!... Ce que vous venez de me dire l&agrave;, tenez,
+me prouve combien il y a quelquefois de folie dans les exigences du
+c&oelig;ur de l'homme.... Le sacrifice de votre existence!... Combien, avec
+un peu plus de raison que je n'en ai, ce mot devrait me combler de
+bonheur et de joie! Eh bien! sachez, tant je suis malheureux, que ce
+sacrifice-l&agrave; ne suffirait pas encore &agrave; mes d&eacute;sirs d&eacute;lirans! il faudrait
+encore plus, et cependant Dieu m'est t&eacute;moin que pour tout au monde je ne
+voudrais pas, f&ucirc;t-ce m&ecirc;me pour satisfaire tout l'amour que j'&eacute;prouve,
+obtenir de vous une seule faveur qui p&ucirc;t vous co&ucirc;ter un remords. Non, un
+seul aveu, le plus chaste, le plus innocent, suffirait, je le sens, &agrave;
+mon c&oelig;ur; il ferait ma joie, ma consolation..., et je ne demanderais
+plus rien &agrave; vous,... au ciel..., &agrave; ma destin&eacute;e.... si j'obtenais....</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrais-je jamais penser que le bonheur d'une existence
+comme la v&ocirc;tre d&eacute;pend&icirc;t de l'attachement d'une pauvre fille comme moi?</p>
+
+<p>&mdash;Et comment se fait-il que je vous aime comme jamais encore de ma vie
+il ne m'a &eacute;t&eacute; donn&eacute; d'aimer personne?</p>
+
+<p>&mdash;Mais le rang que vous occupez ne vous met-il pas au-dessus d'un
+sentiment que le monde ne vous pardonnerait pas, et la raison ne vous
+fait-elle pas un devoir de renoncer &agrave; un amour que ma position me d&eacute;fend
+de partager?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous le partagiez et que je renon&ccedil;asse au monde pour jouir
+avec vous de cet amour qui ferait ma f&eacute;licit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Que les hommes sont heureux! dans quelque position qu'ils se trouvent,
+ils peuvent, sans oublier l'honneur, faire le bonheur de celles qu'ils
+aiment. Et nous, quand le sort nous a plac&eacute;es trop loin de celui que
+notre c&oelig;ur a choisi, il n'est qu'un sacrifice que nous puissions faire
+pour lui, pour notre amour. C'est &agrave; l'honneur m&ecirc;me qu'il faut renoncer.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, nous autres hommes, comme vous le faites remarquer, nous
+pouvons, sans compromettre en rien notre r&eacute;putation, sacrifier notre
+rang et de pu&eacute;riles consid&eacute;rations &agrave; l'objet que nous aimons. Mais
+appelez-vous cela un bonheur que de n'avoir rien de plus cher que la vie
+m&ecirc;me &agrave; immoler &agrave; l'&ecirc;tre pour qui l'on voudrait donner quelque chose de
+plus pr&eacute;cieux que tout ce que l'on a au monde? Pour moi, je sens que si
+j'&eacute;tais aim&eacute; de la femme que je trouve digne de toutes mes affections,
+je voudrais pouvoir lui sacrifier jusqu'&agrave; l'honneur, s'il &eacute;tait
+possible, pour mieux lui prouver l'exc&egrave;s de mon amour....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, croyez-vous que si ce sacrifice &eacute;tait possible, et que
+cette femme f&ucirc;t digne de votre tendresse, elle p&ucirc;t, sans se d&eacute;shonorer
+elle-m&ecirc;me, souffrir que vous allassiez jusqu'&agrave; lui immoler?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; je ne voudrais pas mettre sa d&eacute;licatesse &agrave; une telle
+&eacute;preuve. Mais sans aller jusque-l&agrave;, il est des sacrifices qu'un honn&ecirc;te
+homme peut offrir &agrave; la femme dont il se croit aim&eacute;.... Et tenez, moi qui
+vous parle en cet instant, je n'attends qu'un mot de la femme &agrave; qui j'ai
+vou&eacute; mon existence, pour lui offrir un de ces sacrifices que l'estime la
+mieux sentie peut faire &agrave; l'amour le plus pur. Mais j'attends ce mot, et
+je l'attends de....</p>
+
+<p>&mdash;Et de qui donc encore?...</p>
+
+<p>&mdash;De vous.</p>
+
+<p>&mdash;De moi!... De moi qui n'ai rien &agrave; vous offrir, &agrave; vous qui avez un nom
+si honorable, un rang si &eacute;lev&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Un nom! un rang! Tout cela peut se partager.... A revoir,
+mademoiselle, dans peu vous verrez que si les hommes ne peuvent pas
+tout immoler &agrave; l'amour, ils peuvent au moins lui offrir ce qu'ils
+poss&egrave;dent de plus pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>Jos&eacute;phine, confuse de tout ce qu'elle venait de dire et d'entendre,
+resta comme an&eacute;antie du bonheur qu'elle n'avait pas pr&eacute;vu.... Elle ne
+quitta la place o&ugrave; venait de la laisser son g&eacute;n&eacute;reux amant, que pour se
+retirer toute boulevers&eacute;e, toute troubl&eacute;e, dans son appartement; et l&agrave;,
+vainement elle chercha le repos qui lui &eacute;tait devenu si n&eacute;cessaire apr&egrave;s
+tant d'&eacute;motions inattendues.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE X.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">Catastrophe.</a></h3>
+
+
+<p>Le gouverneur, depuis cette entrevue significative, se montra plus gai
+qu'il ne l'avait encore &eacute;t&eacute; depuis l'arriv&eacute;e de Jos&eacute;phine. Mais la
+pauvre fille devint pensive &agrave; son tour, et livr&eacute;e &agrave; tous les sentimens
+g&eacute;n&eacute;reux qu'avait fait na&icirc;tre dans son c&oelig;ur l'aveu de la passion
+qu'elle avait inspir&eacute;e, elle &eacute;vita avec plus de soin qu'auparavant la
+pr&eacute;sence de son bienfaiteur.</p>
+
+
+
+<p>Deux mois s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis l'entretien du jardin, lorsque le
+gouverneur se rendit un jour chez son amante avec un air de joie qui
+semblait annoncer la confiance que lui inspirait la d&eacute;marche toute
+nouvelle qu'il allait faire aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, lui dit-il en l'abordant d'un ton assez familier, je
+vous parlais il y a quelque temps du sacrifice que je voulais faire &agrave; la
+femme qui jusqu'ici avait touch&eacute; le plus profond&eacute;ment mon c&oelig;ur. Vous
+vous rappelez sans doute encore notre entretien?</p>
+
+<p>&mdash;Si je me le rappelle, monsieur! r&eacute;pondit Jos&eacute;phine toute tremblante et
+en baissant ses yeux humides de douces larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lisez cette lettre du ministre; c'est la r&eacute;ponse qu'il a
+daign&eacute; faire &agrave; une demande que je lui adressais et dont cette d&eacute;p&ecirc;che
+vous fera assez conna&icirc;tre l'objet.</p>
+
+<p>Jos&eacute;phine eut &agrave; peine la force de lire ces mots:</p>
+
+
+
+<div class="center">
+<span class="smcap">Monsieur le Gouverneur</span>,</div>
+
+<p>&laquo;Sa Majest&eacute;, &agrave; qui j'ai eu l'honneur de faire part du projet dont vous
+m'avez entretenu, a bien voulu vous autoriser &agrave; vous marier &agrave;
+mademoiselle Jos&eacute;phine Renaud, en continuant &agrave; vous maintenir dans les
+fonctions que vous avez remplies &agrave; la satisfaction du roi.</p>
+
+<p>&laquo;Recevez mes sinc&egrave;res f&eacute;licitations et veuillez croire &agrave; la
+consid&eacute;ration distingu&eacute;e avec laquelle je suis,</p>
+
+
+<div class="center">
+&laquo;<i>Le ministre des affaires &eacute;trang&egrave;res.</i>&raquo;
+</div>
+
+
+<p>La pauvre enfant ne put r&eacute;sister &agrave; tant de marques d'attachement, elle
+s'&eacute;vanouit d'exc&egrave;s de f&eacute;licit&eacute; dans les bras de son heureux amant.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'&eacute;coul&egrave;rent avant que les soins qu'on lui prodiguait
+pussent lui rendre l'usage de ses sens.... En revenant &agrave; elle et en
+voyant le gouverneur &agrave; ses genoux, elle lui dit d'une voix affaiblie qui
+ajoutait encore un charme nouveau &agrave; l'expression touchante de ses
+paroles:&mdash;Vous aviez bien raison en me parlant du bonheur de pouvoir
+faire &agrave; ce qu'on aime le sacrifice de tout ce qu'on a de plus cher. Je
+sens aujourd'hui que je serais heureuse de pouvoir vous immoler tout,
+tout jusqu'&agrave; l'honneur....</p>
+
+
+
+<p>La f&eacute;licit&eacute; des deux amans fut compl&egrave;te, mais elle devait, h&eacute;las! trop
+peu durer.</p>
+
+<p>Une de ces maladies d&eacute;vorantes comme le climat sous lequel elles
+naissent s'empara du gouverneur au moment o&ugrave; il faisait les pr&eacute;paratifs
+du mariage qui allait combler tous ses v&oelig;ux. Jos&eacute;phine, aux premi&egrave;res
+atteintes du fl&eacute;au qui mena&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; les jours de son amant, s'attacha
+au chevet de son lit de douleurs pour ne plus le quitter. Sa tendresse
+ing&eacute;nieuse et in&eacute;puisable, en multipliant autour de lui les soins
+qu'exigeait son &eacute;tat, sembla donner des forces nouvelles &agrave; cette femme
+auparavant si fr&ecirc;le et si d&eacute;licate. Jamais elle n'avait autant aim&eacute;
+celui qui devait &ecirc;tre son &eacute;poux, que depuis qu'elle avait &agrave; trembler
+pour sa vie. Jour et nuit c'&eacute;tait elle qu'il retrouvait aupr&egrave;s de lui,
+lorsqu'il recouvrait sa raison apr&egrave;s des momens de spasme ou apr&egrave;s les
+trop courts instans d'un sommeil agit&eacute;, et quand une main caressante
+offrait &agrave; ses br&ucirc;lantes l&egrave;vres les breuvages salutaires ordonn&eacute;s par les
+m&eacute;decins, cette main &eacute;tait celle de Jos&eacute;phine. Dans son d&eacute;lire, dans ses
+r&ecirc;ves, &agrave; son r&eacute;veil ou au sein de ses souffrances les plus aigu&euml;s,
+c'&eacute;tait aussi le seul nom, le seul mot qu'il pronon&ccedil;&acirc;t, <i>Jos&eacute;phine</i> et
+toujours <i>Jos&eacute;phine</i>. Et lorsque sur son front en feu ou sur ses yeux
+enflamm&eacute;s il sentait se presser la bouche de sa bien-aim&eacute;e, il
+paraissait oublier la douleur qui d&eacute;chirait son sein et rena&icirc;tre encore
+&agrave; la vie qui d&eacute;j&agrave;, h&eacute;las! s'&eacute;teignait dans ses organes &eacute;puis&eacute;s.</p>
+
+<p>Tout fut inutile, et les efforts de l'art et les soins de la tendresse.
+Le malade vit approcher sa fin, non pas avec r&eacute;signation, car il n'en
+est pas quand on meurt rempli des illusions de l'amour; mais il vit du
+moins arriver l'instant fatal sans d&eacute;sespoir, car il sentait qu'il
+allait expirer dans les bras d'une amie qui toujours garderait son
+souvenir et pleurerait long-temps son tr&eacute;pas.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, dit-il &agrave; sa bien-aim&eacute;e quelques heures avant de la quitter
+pour toujours; toi seule fus l'idole de ma vie. J'ignore encore en ce
+moment quelle destin&eacute;e me r&eacute;serve le ciel. J'esp&egrave;re cependant qu'il
+exaucera mes v&oelig;ux. Mais comme il est possible que je succombe, je veux
+d&egrave;s aujourd'hui m&ecirc;me assurer ton sort, remplir le plus sacr&eacute; de mes
+devoirs, et te donner enfin le nom qui devait me devenir si cher en le
+partageant avec toi.... J'ai fait demander le pasteur et quelques-uns de
+mes amis, pendant que, agenouill&eacute;e sur le pied de mon lit, tu go&ucirc;tais un
+de ces instans de repos que la fatigue t'a rendus si n&eacute;cessaires et qui
+sont devenus si rares pour toi, depuis ma maladie.... Ne pleure pas, ma
+tendre amie.... Si j'en crois ce que j'&eacute;prouve aujourd'hui, des jours
+heureux peuvent encore nous &ecirc;tre compt&eacute;s par la Providence, et je sens
+que je me trouverai mieux, plus satisfait, lorsque je pourrai te nommer
+mon &eacute;pouse.... Tiens, voici le pasteur; il vient avec nos amis pour
+entendre nos sermens et consacrer notre union.... Ah! il m'&eacute;tait donc
+encore donn&eacute; d'avoir un jour de f&ecirc;te et de recevoir une consolation!...</p>
+
+
+
+<p>Le pasteur de la colonie s'avan&ccedil;a; il prit la main inanim&eacute;e de Jos&eacute;phine
+pour l'unir &agrave; celle du malade, qui d'une voix expirante murmura les mots
+que lui dictait le ministre de l'&Eacute;vangile, et sous ses doigts convulsifs
+la jeune &eacute;pouse, prostern&eacute;e aupr&egrave;s de la couche du moribond, sentit
+bient&ocirc;t avec effroi les doigts de son mari se raidir et se glacer....</p>
+
+<p>Le nom de son amante, de son &eacute;pouse, venait de s'exhaler avec le dernier
+souffle de sa vie!</p>
+
+
+
+<p>On entra&icirc;na loin de cette sc&egrave;ne d'&eacute;pouvante la malheureuse Jos&eacute;phine
+&eacute;vanouie. Un lit de mort venait d'&ecirc;tre pour elle l'autel de l'hym&eacute;n&eacute;e,
+une couronne de cypr&egrave;s sa couronne nuptiale, et un cr&ecirc;pe fun&egrave;bre son
+voile de nouvelle mari&eacute;e....</p>
+
+
+
+<p>Pendant huit jours, les habitans de la colonie port&egrave;rent le deuil de
+l'homme auquel pendant long-temps leur destin&eacute;e avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;e. Les
+imposantes batteries qui d&eacute;fendent Sierra-Leone annonc&egrave;rent au loin, au
+lugubre fracas de leurs canons tonnant &agrave; de courts intervalles, le
+funeste &eacute;v&eacute;nement qui venait de porter l'affliction dans tous les
+c&oelig;urs, et les navires de la rade appiqu&egrave;rent leurs vergues apr&egrave;s avoir
+arbor&eacute; &agrave; demi-m&acirc;t, pendant ces huit jours de tristesse, leur pavillon
+national surmont&eacute; d'un cr&ecirc;pe.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE XI.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">Retour en France.</a></h3>
+
+
+<p>Pendant que tous ces &eacute;v&eacute;nements se passaient dans la colonie, les deux
+aventuriers de <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> s'&eacute;taient rendus &agrave; Anvers, sans se
+douter bien certainement de l'&eacute;l&eacute;vation &agrave; laquelle il avait plu &agrave; la
+Providence d'appeler la jeune passag&egrave;re qu'ils avaient laiss&eacute;e &agrave;
+Sierra-Leone.</p>
+
+<p>A leur entr&eacute;e dans le premier port de la Hollande, ces messieurs
+s'&eacute;taient d'abord empress&eacute;s d'offrir leur pacotille de lions &agrave;
+l'admiration et &agrave; la curiosit&eacute; des amateurs du lieu, et les deux animaux
+avaient &eacute;t&eacute; trouv&eacute;s magnifiques. Le roi m&ecirc;me, voulant encourager ce que
+les journaux du pays voulaient bien appeler les <i>beaux-arts</i>, avait
+daign&eacute; engager les soci&eacute;t&eacute;s savantes &agrave; jeter un coup d'&oelig;il sur ces deux
+terribles sujets d'histoire naturelle, et l'un des courtisans de sa
+majest&eacute;, d&eacute;sirant se rendre agr&eacute;able &agrave; son souverain, avait fini par les
+acheter au poids de l'or pour en faire cadeau &agrave; la m&eacute;nagerie royale de
+Bruxelles.</p>
+
+<p>Le ministre de l'int&eacute;rieur, jaloux de consacrer dignement cet acte de
+munificence, s'&eacute;tait fait un devoir d'ordonner de mettre sur la cage en
+fer des deux quadrup&egrave;des: <i>Donn&eacute; tel jour de telle ann&eacute;e par M. le
+comte N**** &agrave; la m&eacute;nagerie de S. M. le roi.</i></p>
+
+<p>A la faveur de cette inscription grav&eacute;e sur le barreau de la cage en
+fer, le courtisan s'&eacute;tait imagin&eacute; que son nom passerait &agrave; la post&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+
+
+<p>L'affaire jusque-l&agrave; n'avait pas &eacute;t&eacute; trop mauvaise pour les commer&ccedil;ans de
+<i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i>. M. Laurenfuite, toujours inventif, toujours fertile
+en moyens honn&ecirc;tes et fructueux, songea &agrave; la rendre encore meilleure.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t qu'il vit ses lions vendus et pay&eacute;s, il se h&acirc;ta de chercher &agrave;
+Anvers des autorit&eacute;s discr&egrave;tes et complaisantes. Il en trouva vingt pour
+une.</p>
+
+<p>Ces autorit&eacute;s obligeantes consentirent, moyennant un petit cadeau et
+pour lui faire plaisir, &agrave; lui signer un proc&egrave;s-verbal attestant qu'elles
+avaient vu et t&acirc;t&eacute; les cadavres des deux lions morts dans la travers&eacute;e
+du navire. On d&eacute;tailla sur ce proc&egrave;s-verbal de d&eacute;c&egrave;s le signalement des
+deux animaux vivans destin&eacute;s &agrave; aller embellir la m&eacute;nagerie royale.</p>
+
+<p>Munis de cette attestation v&eacute;ridique et p&eacute;cuniaire, le capitaine et le
+subr&eacute;cargue se propos&egrave;rent innocemment de se faire payer par le
+gouverneur anglais, &agrave; leur retour &agrave; Sierra-Leone, le montant de la
+pacotille qu'ils seraient cens&eacute;s avoir perdue en route.</p>
+
+<p>L'activit&eacute;, l'&eacute;conomie et la probit&eacute; sont, dit-on, trois bonnes choses
+pour bien faire ses affaires; la friponnerie vaut souvent mieux &agrave; elle
+toute seule que ces trois bonnes choses &agrave; la fois.</p>
+
+
+
+<p>Il y avait quatre &agrave; cinq mois que <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> avait quitt&eacute;
+Sierra-Leone, lorsqu'on le vit revenir d'Anvers avec un grand pavillon
+en poupe et une longue flamme &agrave; la t&ecirc;te de son grand m&acirc;t. Un corsaire
+charg&eacute; d'or et de d&eacute;pouilles ennemies &agrave; la fin d'une glorieuse
+croisi&egrave;re, n'aurait pas eu l'air plus flamboyant que le brick du
+capitaine Sautard.</p>
+
+<p>En approchant de terre, il salua la rade de cinq &agrave; six coups de canon,
+tir&eacute;s par les deux mauvaises petites pi&egrave;ces qui se rouillaient sur son
+pont.</p>
+
+
+
+<p>A ces marques de politesse et &agrave; ces signes de d&eacute;f&eacute;rence pour l'autorit&eacute;
+anglaise, les b&acirc;timens mouill&eacute;s dans les eaux de la colonie ne
+r&eacute;pondirent que par de longs coups de canon envoy&eacute;s tristement de minute
+en minute.</p>
+
+<p>Les &eacute;chos lugubres des mornes qui entourent la ville r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent les sons
+sinistres que l'airain des navires semblait exhaler sur les flots.</p>
+
+
+
+<p>Le capitaine Sautard, arm&eacute; de sa longue-vue, dirigea ses deux petits
+yeux sur les b&acirc;timens du port, et apr&egrave;s avoir examin&eacute; attentivement
+chacun d'eux, il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, Laurenfuite, tous ces navires ont leurs vergues appiqu&eacute;es
+et leur pavillon amen&eacute; &agrave; demi-m&acirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? C'est quelque grosse t&ecirc;te du
+pays qui aura aval&eacute; sa gaffe, et voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; tout; mais si c'&eacute;tait notre homme?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mais un instant, ne plaisantons pas! Mourir c'est fort bien; mais
+il faut avant r&eacute;gler ses comptes.... Au surplus, il ne faut pas encore
+nous inqui&eacute;ter. D'ailleurs, ce brave homme de gouverneur avait une si
+belle sant&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Et ce sont justement ceux-l&agrave; qui filent le plus vite leur c&acirc;ble par le
+bout dans ces chiennes de colonies.</p>
+
+<p>&mdash;Il se portait dix fois mieux que vous et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, pardieu, la belle raison! On se porte toujours bien avant de
+tomber malade, et l'on en voit tous les jours qui meurent en pleine
+sant&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, courons notre dernier bord &agrave; terre, et nous saurons &agrave; quoi
+nous en tenir, car voil&agrave; que je commence &agrave; avoir peur aussi pour le
+compte de notre d&eacute;biteur.</p>
+
+<p>Les pressentimens du capitaine Sautard ne l'avaient pas tromp&eacute;. Il y
+avait pr&eacute;cis&eacute;ment une semaine que le gouverneur &eacute;tait mort, et le jour
+de l'entr&eacute;e de <i>l'Aimable-Z&eacute;phyr</i> &eacute;tait tout justement celui o&ugrave; les
+navires anglais allaient quitter les signes de deuil qu'ils avaient
+arbor&eacute;s pour honorer la m&eacute;moire de l'illustre d&eacute;funt.</p>
+
+<p>Le premier soin du capitaine et du subr&eacute;cargue, en descendant sur le
+rivage, fut de s'informer du nom et de la qualit&eacute; du mort dont on
+c&eacute;l&eacute;brait si fastueusement les fun&eacute;railles....</p>
+
+<p>On leur r&eacute;pondit: C'est notre brave gouverneur que nous venons de
+perdre!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'&eacute;cria le subr&eacute;cargue, qui nous paiera &agrave; pr&eacute;sent les
+deux lions que nous avons eu aussi le malheur de perdre dans le voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Adressez-vous &agrave; sa veuve, lui r&eacute;pondit-on encore.</p>
+
+<p>&mdash;A sa veuve! reprit le capitaine Sautard.</p>
+
+<p>--- Oui sans doute, &agrave; sa veuve, messieurs. Vous pourrez la voir, car
+elle a re&ccedil;u, depuis trois ou quatre jours, les complimens de condol&eacute;ance
+de toute la colonie.</p>
+
+<p>Allons, se dirent nos trafiquans, adressons-nous donc &agrave; sa veuve. Et ils
+se dirig&egrave;rent, le certificat du d&eacute;c&egrave;s des deux lions &agrave; la main, vers la
+demeure silencieuse de feu M. le gouverneur.</p>
+
+<p>On annonce &agrave; la veuve &eacute;plor&eacute;e la visite du capitaine et du subr&eacute;cargue.</p>
+
+<p>La triste &eacute;pouse du d&eacute;funt, recouverte de longs v&ecirc;temens de deuil,
+s'avance lentement vers ses deux compatriotes, qui, les yeux baiss&eacute;s et
+le dos vo&ucirc;t&eacute;, saluent respectueusement la noble compagne de leur ancien
+d&eacute;biteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon Dieu du ciel! s'&eacute;crie le capitaine en reconnaissant la figure
+m&eacute;lancolique de Jos&eacute;phine; c'est notre passag&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, messieurs, c'est elle, leur r&eacute;pond la jeune femme. La Providence,
+depuis votre absence, s'est jou&eacute;e bien cruellement de mes destin&eacute;es,
+elle m'a rendue bien vite la plus fortun&eacute;e des femmes pour me laisser la
+plus malheureuse des &eacute;pouses....</p>
+
+<p>Et la douce et plaintive voix de Jos&eacute;phine se perdit dans les sanglots
+qui oppressaient son c&oelig;ur.</p>
+
+
+
+<p>Le capitaine, en voyant pleurer &agrave; chaudes larmes sa bonne et jolie
+passag&egrave;re, se prit aussi &agrave; pleurer, non pas le gouverneur qu'il ne
+regrettait nullement, ni le prix des deux lions auxquels il ne pensait
+plus en ce moment, mais il pleura de voir Jos&eacute;phine pleurer.</p>
+
+
+
+<p>M. Laurenfuite, assez embarrass&eacute; de sa contenance entre ces deux
+douleurs simultan&eacute;es, crut devoir aussi se livrer &agrave; une apparence de
+sensibilit&eacute; pour se donner un maintien d&eacute;cent. Mais toujours malheureux
+dans ses tentatives ou ses simulacres d'attendrissement, en cherchant le
+mouchoir parfum&eacute; qu'il avait fourr&eacute; au fond de sa poche, il laissa
+tomber l'extrait mortuaire des deux lions qu'il devait pr&eacute;senter au
+gouverneur qui n'&eacute;tait plus.</p>
+
+
+
+<p>La veuve, qui connaissait les deux hommes en face desquels elle se
+trouvait, avait d&eacute;j&agrave; devin&eacute;, &agrave; l'air de M. Laurenfuite, le motif r&eacute;el
+de sa d&eacute;marche. Le papier qui s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; des mains du subr&eacute;cargue
+sembla lui indiquer la justesse des conjectures qu'elle avait form&eacute;es
+sur la nature et le but de sa visite. Elle s'empressa, avec ce tact si
+fin qui n'abandonne jamais les femmes dans quelque situation qu'elles se
+trouvent, de pr&eacute;venir les v&oelig;ux de ses deux visiteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari, leur dit-elle apr&egrave;s s'&ecirc;tre remise un peu, m'a charg&eacute;e, avant
+qu'un sort impitoyable ne le rav&icirc;t &agrave; ma tendresse, de quelques devoirs
+que je tiens &agrave; remplir comme une de ses volont&eacute;s les plus sacr&eacute;es.... Il
+avait contract&eacute; envers vous, messieurs, des obligations que vous aurez
+la complaisance de me rappeler.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, ce n'est pas encore le moment de parler de cela. Il s'agit
+de si peu de chose!...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur. C'est un devoir pour moi, un devoir sacr&eacute; que
+je tiens &agrave; remplir et dont vous m'aiderez &agrave; m'acquitter; veuillez donc
+me rappeler....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, madame, cela se retrouvera, comme vous l'a d&eacute;j&agrave; dit M.
+Laurenfuite, et nous ne souffrirons pas....</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, songez que vous me d&eacute;sobligeriez beaucoup en me refusant
+aujourd'hui une satisfaction que je crois pouvoir r&eacute;clamer comme un
+service de vous, comme une consolation pour moi, la seule peut-&ecirc;tre que
+je puisse &eacute;prouver....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, puisque vous l'exigez, et que le capitaine semble
+consentir, j'ai l'honneur de vous remettre un certificat en r&egrave;gle qui
+atteste, avec la signature des principales autorit&eacute;s d'Anvers, que les
+deux lions que son excellence feu monseigneur le gouverneur nous avait
+donn&eacute;s en paiement, ont eu le malheur de mourir avant d'arriver &agrave; bon
+port.</p>
+
+<p>&mdash;Et le prix de ces deux lions doit vous &ecirc;tre pay&eacute;. Rien de plus juste,
+mon mari m'en avait m&ecirc;me parl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! monsieur votre mari avait eu la bont&eacute; de vous parler de....</p>
+
+<p>&mdash;Oui; j'en ai du moins un souvenir confus, mais je crois me rappeler
+cependant qu'il m'a dit un mot de cette affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous a-t-il dit aussi pour quelle affaire?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il suffit que vous vous soyez entendus ensemble pour que je
+m'empresse de satisfaire aux conditions de votre march&eacute;. Combien vous
+dois-je, messieurs? La somme vous sera compt&eacute;e imm&eacute;diatement par mon
+caissier.</p>
+
+<p>&mdash;Une bagatelle, madame. Deux mille francs, voici les conditions
+&eacute;crites.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, messieurs. Ces papiers deviendraient inutiles entre nous;
+les deux mille francs vont vous &ecirc;tre pay&eacute;s.</p>
+
+<p>Cette somm&eacute; &eacute;tait une partie du prix auquel les malheureux avaient
+vendu la pauvre Jos&eacute;phine!</p>
+
+
+
+<p>Le capitaine, en entendant sonner les &eacute;cus qu'on leur comptait par ordre
+de leur pr&eacute;tendue d&eacute;bitrice, se sentit des scrupules et presque des
+remords.&mdash;C'est elle qui se paie de ses propres mains, se disait-il en
+lui-m&ecirc;me. Oh! il vaudrait cent fois mieux pour un honn&ecirc;te homme avoir
+fait la traite des n&egrave;gres!</p>
+
+<p>M. Laurenfuite ne songea qu'&agrave; faire un re&ccedil;u pour solde de tout compte au
+caissier qui venait de lui remettre deux mille francs au lieu de quinze
+cents francs dont il &eacute;tait convenu avec feu le gouverneur dans le cas o&ugrave;
+les deux lions, qui se portaient fort bien &agrave; Bruxelles, seraient venus &agrave;
+mourir dans la travers&eacute;e.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Jos&eacute;phine au capitaine Sautard d&egrave;s que le subr&eacute;cargue
+eut mis la main sur les esp&egrave;ces, il me reste un service &agrave; vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel, madame, parlez? Il n'y a rien, je le sens, que je ne fasse
+pour vous, quand il faudrait me faire &eacute;corcher tout vif de la t&ecirc;te aux
+pieds pour vous &ecirc;tre agr&eacute;able? Quel service puis-je &ecirc;tre assez heureux
+pour vous offrir?</p>
+
+<p>&mdash;Celui de me ramener en France sur votre b&acirc;timent, en France o&ugrave; il me
+reste encore un vieux p&egrave;re et une si bonne m&egrave;re! Mais vous ne me
+ram&egrave;nerez pas seule....</p>
+
+<p>&mdash;Et avec qui donc, sans &ecirc;tre trop curieux?</p>
+
+<p>&mdash;Avec les restes de celui &agrave; qui je dois tout! avec la cendre du
+meilleur, du plus d&eacute;licat, du plus g&eacute;n&eacute;reux des hommes! avec la cendre
+de mon &eacute;poux!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les deux coquins de lions, se dit en lui-m&ecirc;me le capitaine Sautard
+en se mordant les l&egrave;vres de d&eacute;pit et de remords; comme je vous les
+aurais &eacute;trangl&eacute;s si j'avais pu savoir!... Deux lions, une femme comme
+cela!... Ah! monsieur Laurenfuite, nous pouvons bien dire que nous
+faisons deux grands sc&eacute;l&eacute;rats, vous et moi!</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="II_UN_CARACTERE_DE_MARIN" id="II_UN_CARACTERE_DE_MARIN"></a><a href="#TABLE">II.<br /> UN CARACT&Egrave;RE DE MARIN.</a></h2>
+
+
+<p>Un jeune officier de marine de nos amis &eacute;tait parvenu, dans les ports de
+mer que notre navire fr&eacute;quentait depuis quelques ann&eacute;es, &agrave; acqu&eacute;rir la
+r&eacute;putation d'homme &agrave; bonnes fortunes, sans que rien d'extraordinaire en
+lui justifi&acirc;t compl&egrave;tement &agrave; nos yeux les succ&egrave;s qu'il obtenait aupr&egrave;s
+de presque toutes les femmes. Sainte-Elie, c'&eacute;tait le nom de notre
+Faublas marin, &eacute;tait dou&eacute; d'un caract&egrave;re aimable, d'assez d'esprit, et
+d'une figure qui, quoique un peu commune, pouvait passer pour assez
+belle. Mais ces agr&eacute;mens collectifs, que d'autres poss&eacute;daient, au reste,
+&agrave; un plus haut degr&eacute; que lui, ne nous semblaient pas faits pour lui
+valoir &agrave; peu pr&egrave;s exclusivement les conqu&ecirc;tes qui nous &eacute;chappaient, et
+quelque dispos&eacute;s que nous fussions &agrave; lui pardonner en bons camarades les
+avantages qu'il obtenait sur nous, quelquefois nous nous sentions port&eacute;s
+&agrave; accuser le beau sexe, ou de trop de bienveillance en faveur de notre
+confr&egrave;re, ou d'un peu d'injustice &agrave; notre &eacute;gard. Les triomphes de
+Sainte-Elie enfin nous emp&ecirc;chaient de dormir, nous autres pauvres
+Th&eacute;mistocles qui r&ecirc;vions aussi des myrtes amoureux, et qui nous
+trouvions r&eacute;duits &agrave; glaner sur les traces de notre heureux &eacute;mule.</p>
+
+
+
+<p>Un jour que, seul avec ce conqu&eacute;rant fameux, j'avais amen&eacute; &agrave; dessein la
+conversation sur le chapitre des femmes, je me hasardai &agrave; demander &agrave;
+notre vainqueur le moyen qu'il avait employ&eacute; jusque-l&agrave; si heureusement
+pour soumettre &agrave; ses lois les beaut&eacute;s les plus rebelles. En ce temps-l&agrave;,
+comme on sait, le langage m&eacute;taphorique &eacute;tait encore de mode, et ma
+question se ressentait un peu, ainsi qu'on le voit, du beau style
+classique de l'&eacute;poque.</p>
+
+<p>Mon ami me r&eacute;pondit: Autant que je puis te comprendre, tu veux me
+demander comment je m'y prends pour obtenir quelques succ&egrave;s aupr&egrave;s des
+femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui dis-je; tu as parfaitement devin&eacute; mon intention.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vais t'expliquer ma m&eacute;thode, et avec d'autant plus de
+facilit&eacute;, que ma mani&egrave;re d'agir avec les belles tient &agrave; un syst&egrave;me fond&eacute;
+sur les petites observations que j'ai eu occasion de faire dans le
+monde.</p>
+
+
+
+<p>Je pr&ecirc;tai l'attention la plus vive &agrave; la r&eacute;v&eacute;lation que se pr&eacute;parait &agrave; me
+faire Sainte-Elie. C'&eacute;taient les myst&egrave;res du tabernacle qu'il allait
+d&eacute;voiler aux regards &eacute;tonn&eacute;s d'un n&eacute;ophyte.</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru observer, depuis le jour o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, je me
+suis trouv&eacute; lanc&eacute; dans ce qu'on appelle la soci&eacute;t&eacute;, que les femmes en
+g&eacute;n&eacute;ral se laissaient beaucoup moins s&eacute;duire par les qualit&eacute;s
+sup&eacute;rieures qu'elles rencontrent en nous, que par les dehors bizarres
+qu'elles remarquent dans quelques-unes des individualit&eacute;s de notre
+esp&egrave;ce. Le point important pour qui veut fixer un moment la mobilit&eacute; de
+leurs impressions, est de les frapper par quelque chose qu'elles ne
+trouvent pas chez tout le monde; et pour y parvenir, il faut faire en
+sorte de leur para&icirc;tre un &ecirc;tre &agrave; part, m&ecirc;me au risque quelquefois de
+passer pour ridicule. On serait beaucoup plus s&ucirc;r, selon moi, de r&eacute;ussir
+pr&egrave;s d'elles par un d&eacute;faut qui aurait son originalit&eacute;, que par des
+vertus qu'elles seraient r&eacute;duites &agrave; admirer, comme partout on admire des
+vertus. Cette amabilit&eacute; banale que tant de gens poss&egrave;dent &agrave; un si haut
+degr&eacute;, n'est pour la plupart du temps &agrave; leurs yeux qu'une chose de mise
+qu'elles s'attendent &agrave; rencontrer chez tous les hommes un peu comme il
+faut, comme du linge blanc chez le premier venu qui se pr&eacute;sente dans un
+salon. Mais r&eacute;ussissez, sans blesser les convenances, &agrave; avoir un ton &agrave;
+vous, une mani&egrave;re d'&ecirc;tre qui vous soit propre, une toilette m&ecirc;me qui se
+distingue par sa recherche ou son &eacute;tranget&eacute; de la foule des toilettes
+ordinaires, vous attirez sur vous non pas le suffrage universel des
+femmes, mais, ce qui vaut cent fois mieux, leur curiosit&eacute;. C'est du
+nouveau qu'il faut sans cesse &agrave; leur frivolit&eacute; qui se lasse de tout, et
+rien n'est plus irritant pour elles que le d&eacute;sir qu'elles &eacute;prouvent de
+conna&icirc;tre ce qui les surprend par des points de dissemblance avec tout
+ce qu'elles ont vu d&eacute;j&agrave;. H&eacute;! tiens, pour te rendre la comparaison plus
+sensible et mon id&eacute;e plus frappante, je me servirai ici d'un exemple
+puis&eacute; en quelque sorte dans les choses de notre m&eacute;tier. En
+math&eacute;matiques, tu le sais bien, on proc&egrave;de avec les quantit&eacute;s connues &agrave;
+la recherche de la quantit&eacute; inconnue. Eh bien! les femmes font, dans la
+science usuelle de la vie, la m&ecirc;me chose que nous en alg&egrave;bre; elles ne
+se servent des termes de proportion qu'elles connaissent, que pour se
+donner le plaisir de deviner, quoi qu'il leur en co&ucirc;te, les hommes
+qu'elles se croient int&eacute;ress&eacute;es &agrave; conna&icirc;tre ou &agrave; d&eacute;terminer. Je crois
+t'avoir fait comprendre ma pens&eacute;e, n'est-ce pas, et maintenant tu
+entends bien ce que je veux dire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, &agrave; peu pr&egrave;s; va toujours ton train, je t'&eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien! ce petit pr&eacute;ambule &eacute;tait n&eacute;cessaire pour arriver &agrave; ce qui
+m'est personnel, et m'y voici. Avec un pareil syst&egrave;me, ou du moins avec
+une pareille maxime, tu penses bien que voulant r&eacute;ussir dans le monde,
+et r&eacute;ussir surtout aupr&egrave;s des femmes, j'ai d&ucirc; m'arranger de mani&egrave;re &agrave;
+m'individualiser au sein de la soci&eacute;t&eacute;, en adoptant pour ainsi dire....
+Comment t'expliquerai-je bien cela?... Ah! m'y voil&agrave;!... En adoptant en
+quelque sorte certains points de rappel qui pussent servir &agrave; me faire
+distinguer de la foule des jeunes gens que l'on voit para&icirc;tre et
+dispara&icirc;tre dans les salons qu'ils encombrent, sans laisser le plus
+souvent dans l'imagination des belles qu'ils courtisent une seule trace
+de leur apparition ou de leur passage....</p>
+
+<p>Mon plan a bient&ocirc;t &eacute;t&eacute; trac&eacute;; il n'&eacute;tait pas au reste fort difficile &agrave;
+trouver, et l'ex&eacute;cution a r&eacute;pondu &agrave; mes esp&eacute;rances, ou m&ecirc;me, si tu le
+veux, &agrave; ma t&eacute;m&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Je me suis dit d'abord: ma qualit&eacute; d'officier de marine et les habitudes
+que l'on contracte dans l'exercice de notre profession ne sont plus un
+moyen de se faire remarquer, aujourd'hui surtout qu'on ne croit plus aux
+marins de com&eacute;die, et que tous nos confr&egrave;res s'avisent d'&ecirc;tre les plus
+aimables petits-ma&icirc;tres du beau monde. Mais ce titre d'officier de
+marine, ai-je pens&eacute;, peut me servir du moins &agrave; faire contraste avec le
+ton que je veux me donner et les petits talens que je pr&eacute;tends acqu&eacute;rir.
+Puisqu'il faut du nouveau ou tout au moins du bizarre pour marquer sa
+place dans la multitude des gens distingu&eacute;s, nous ferons du bizarre; et
+j'en ai fait, sans me flatter, en assez grande quantit&eacute; pour mon usage
+particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas le savoir. J'ai d'abord commenc&eacute; par apprendre &agrave; pincer
+tr&egrave;s-bien de la harpe.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on peut dire m&ecirc;me que tu as fort bien r&eacute;ussi dans cette tentative
+&eacute;trange pour ta position.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;trange, pardieu! je le crois bien! Un &eacute;mule de Jean-Bart et de
+Tourville arrondissant un bras nerveux sur un instrument qui n'est fait
+que pour les jolies femmes!</p>
+
+<p>Tous mes coll&egrave;gues se mettaient avec une recherche de bergers
+d'op&eacute;ra-comique et une r&eacute;gularit&eacute; presque math&eacute;matique. Moi je me suis
+appliqu&eacute; &agrave; me mettre avec luxe, mais en laissant r&eacute;gner dans ma toilette
+un abandon apparent qui cachait toute ma coquetterie.</p>
+
+<p>Mes amis ou mes rivaux s'attachaient surtout &agrave; courtiser avec la
+pers&eacute;v&eacute;rance la plus exemplaire sans doute, mais quelquefois aussi la
+plus cruelle, les beaut&eacute;s les plus remarquables. Moi je m'appliquais &agrave;
+d&eacute;daigner les femmes qui attiraient &agrave; elles l'universalit&eacute; des hommages.
+Les Arianes abandonn&eacute;es m'allaient mieux; avec elles je me trouvais une
+surabondance d'amabilit&eacute; et de ga&icirc;t&eacute; que je feignais de perdre d&egrave;s que
+j'&eacute;tais pri&eacute; de faire danser ou chanter une beaut&eacute; en renom, et quelques
+jolies boudeuses, piqu&eacute;es au jeu, ne tard&egrave;rent pas &agrave; me d&eacute;dommager de la
+contrainte que je m'&eacute;tais volontairement impos&eacute;e en les fuyant, pour
+m'en rapprocher plus tard avec plus de certitude et de profit.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me rappelle fort bien, en effet, que quelques-unes d'entre
+elles t'ont d&eacute;dommag&eacute; assez passablement &agrave; nos d&eacute;pens, nous autres
+pauvres adorateurs de bonne foi, si humblement d&eacute;vou&eacute;s aux caprices de
+ce sexe injuste!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! que dirais-tu si je t'affirmais que pour conserver mes
+conqu&ecirc;tes, il m'en a toujours moins co&ucirc;t&eacute; m&ecirc;me que pour les faire?</p>
+
+<p>&mdash;Je dirais, ma foi, que tu es un bien heureux coquin, et que tu as &agrave;
+trop bon march&eacute; ce que les autres n'obtiennent quelquefois pas au prix
+des soins les plus assidus et m&ecirc;me des plus grands sacrifices.</p>
+
+<p>&mdash;Mon moyen pour attacher mes ma&icirc;tresses au joug que par surprise ou
+autrement je leur avais impos&eacute;, a toujours aussi &eacute;t&eacute; fond&eacute; sur le
+syst&egrave;me dont je t'ai d&eacute;j&agrave; parl&eacute;. Leur fid&eacute;lit&eacute; n'&eacute;tait que la
+cons&eacute;quence rigoureuse et in&eacute;vitable du principe que je m'&eacute;tais pos&eacute;. La
+bizarrerie de mes proc&eacute;d&eacute;s avec ce que tu appelleras peut-&ecirc;tre mes
+victimes, &eacute;galait au moins la singularit&eacute; des mani&egrave;res que j'affecte
+encore dans le monde et aupr&egrave;s du sexe. Je vais t'expliquer encore
+cette id&eacute;e, qui a, je le vois bien, besoin de quelque d&eacute;veloppement pour
+&ecirc;tre enti&egrave;rement comprise.</p>
+
+<p>Quand je recevais, par exemple, myst&eacute;rieusement dans ma chambre une de
+mes conqu&ecirc;tes, et cela, soit dit ici sans fatuit&eacute;, m'est arriv&eacute; plus
+d'une fois, ne va pas t'imaginer qu'elle me voyait lui prodiguer toutes
+ces attentions fades et ces soins minutieusement accablans dont la
+plupart des hommes &agrave; bonnes fortune obs&egrave;dent les femmes qu'ils ont d&eacute;j&agrave;
+victim&eacute;es. Loin de l&agrave;; je commen&ccedil;ais par me mettre &agrave; mon aise avec elle,
+comme si j'avais &eacute;t&eacute; &agrave; bord. Une chemise bleue ou rouge, sur laquelle se
+croisaient de riches bretelles; une cravate noire, n&eacute;gligemment retenue
+par un diamant de prix, et quelquefois un chapeau cir&eacute; pos&eacute; de c&ocirc;t&eacute; sur
+une chevelure assez passablement soign&eacute;e, composaient presque toujours
+ma toilette de rendez-vous. Je me mettais &agrave; mon piano ou je prenais une
+harpe, comme par boutade, et quand je ne fumais pas un cigare en faisant
+g&eacute;mir un harmonieux instrument sous mes doigts capricieux, je chantais,
+avec l'accent que tu me connais, une romance des plus tendres ou une
+ariette des plus vives. Cette bigarrure d'habitudes un peu communes et
+de mani&egrave;res distingu&eacute;es, ce ton moiti&eacute; marin et moiti&eacute; petit-ma&icirc;tre,
+&eacute;tonnaient d'abord un peu mes nouvelles ma&icirc;tresses; mais j'avais bien
+soin, pour ne pas trop les effrayer, de temp&eacute;rer toujours un propos
+leste ou un geste trop brusque par un compliment fin et d&eacute;licat, ou par
+quelque attention galante qui laissait voir &agrave; travers ma familiarit&eacute;
+d'emprunt le fond de l'homme comme il faut. Enfin, te le dirai-je, les
+plus scrupuleuses beaut&eacute;s finissaient, non-seulement par se faire &agrave; la
+singularit&eacute; du ton que je prenais avec elles, mais encore par trouver
+piquant l'assemblage des mani&egrave;res disparates qu'elles rencontraient en
+moi, enfant ind&eacute;finissable de l'art et de la mer; et ce syst&egrave;me m'a
+toujours si bien r&eacute;ussi jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, que sur dix &agrave; douze jolies
+femmes dont je suis parvenu &agrave; obtenir les bonnes gr&acirc;ces, pas une, je
+puis le dire, ne m'a quitt&eacute; la premi&egrave;re. Je leur ai &eacute;pargn&eacute; &agrave; toutes
+l'avantage et la gloire de l'initiative, car c'est toujours ton
+serviteur qui les a pr&eacute;venues en fait d'inconstance, ce qui te prouve
+&eacute;videmment que j'ai su conserver tant que j'ai voulu les conqu&ecirc;tes que,
+gr&acirc;ce &agrave; ma bizarre m&eacute;thode, j'&eacute;tais parvenu &agrave; faire dans la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Voil&agrave;, mon cher ami, par quels moyens merveilleux et par quel heureux
+secret j'ai remport&eacute; ces triomphes qui vous surprennent tous, et qui
+m'ont fait jusqu'ici tant d'envieux sans m'exposer toutefois au danger
+de rencontrer beaucoup d'imitateurs, car j'ai trouv&eacute; dans la carri&egrave;re
+que je me suis ouverte bien plus de jaloux que de rivaux redoutables.
+Je viens de d&eacute;poser dans tes mains le talisman avec lequel j'ai vol&eacute; de
+succ&egrave;s en succ&egrave;s. Tu connais maintenant ma recette; elle n'est pas plus
+difficile que cela, et tu peux en user. Tout ce que je r&eacute;clame de toi,
+c'est le silence le plus absolu sur la confidence que tu as re&ccedil;ue de mon
+amiti&eacute;. Je ne redoute nullement, &agrave; Dieu ne plaise! le <i>servum pecus</i> des
+imitateurs, mais je crains plus que tu ne peux te l'imaginer le ridicule
+qu'une indiscr&eacute;tion pourrait faire tomber sur moi, et c'est pour
+l'&eacute;viter que je te prie en gr&acirc;ce de ne rien dire &agrave; mes camarades de ce
+que j'appelle le syst&egrave;me dont j'ai l'honneur d'&ecirc;tre l'inventeur unique.</p>
+
+
+
+<p>Je promis &agrave; Sainte-Elie la discr&eacute;tion la plus inviolable, et apr&egrave;s que
+je lui eus donn&eacute; ma parole d'honneur et qu'il l'eut re&ccedil;ue en me serrant
+la main, nous nous &eacute;gay&acirc;mes tous deux sur le compte de quelques-unes
+des beaut&eacute;s qu'il avait eu le talent de soumettre &agrave; sa puissance par
+l'habilet&eacute; de sa tactique.</p>
+
+
+
+<p>Nous nous trouvions alors en rel&acirc;che dans la rade de Rochefort. Les
+officiers de notre division faisaient les d&eacute;lices de la soci&eacute;t&eacute; du pays.
+Deux ou trois fois par semaine les familles les plus ais&eacute;es nous
+r&eacute;unissaient dans des soir&eacute;es brillantes ou des bals du meilleur go&ucirc;t.
+Pour peu qu'on e&ucirc;t de la voix ou quelque agilit&eacute; dans les jarrets, il
+fallait sans cesse chanter ou danser. C'&eacute;tait presque &agrave; n'y pas tenir,
+et la plupart des jeunes gens de l'escadre se seraient plaints
+volontiers de tout ce qu'on exigeait d'eux dans ces f&ecirc;tes dont ils
+&eacute;taient les h&eacute;ros, mais qui se succ&eacute;daient peut-&ecirc;tre avec trop de
+rapidit&eacute;. Le seul Sainte-Elie, toujours fid&egrave;le au syst&egrave;me dont il
+m'avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; les moyens et le but, se faisait remarquer par sa r&eacute;serve
+et par le peu d'empressement qu'il mettait &agrave; rechercher les plaisirs
+dont nous commencions &agrave; &ecirc;tre rassasi&eacute;s. Quand il daignait para&icirc;tre au
+milieu de nous, il semblait ne se montrer que pour prendre en piti&eacute; les
+peines que nous nous donnions pour nous rendre agr&eacute;ables aux beaut&eacute;s qui
+composaient nos r&eacute;unions.</p>
+
+<p>La r&eacute;putation de talent et d'amabilit&eacute; qui l'avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; dans le beau
+monde de Rochefort avait d'abord fix&eacute; sur lui l'attention de nos h&ocirc;tes;
+mais, rebelle &agrave; toutes les avances inutiles qu'on avait cru devoir faire
+aupr&egrave;s de lui pour l'engager &agrave; chanter ou &agrave; accompagner nos belles
+virtuoses, il avait fini par passer aux yeux des jeunes femmes et de nos
+petites demoiselles pour un original qui attachait un trop haut prix
+aux agr&eacute;mens qu'on lui supposait. A la froideur calcul&eacute;e de son ton, on
+avait r&eacute;pondu par une r&eacute;serve excessive et on l'avait &agrave; peu pr&egrave;s oubli&eacute;.
+Il ne demandait pas mieux.</p>
+
+
+
+<p>Parmi les plus jolies personnes qui embellissaient nos soir&eacute;es, tous
+nous avions remarqu&eacute; une jeune et piquante h&eacute;riti&egrave;re qui jusque-l&agrave;
+passait pour avoir repouss&eacute; les hommages empress&eacute;s de cent adorateurs.
+Mlle Darmois joignait aux avantages de la beaut&eacute;, la gr&acirc;ce et les talens
+qui, dans le monde m&ecirc;me le plus frivole, sont presque toujours pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s
+&agrave; l'&eacute;clat des dons ext&eacute;rieurs. Mais sa r&eacute;putation d'insensibilit&eacute; et le
+ton glacial de ses mani&egrave;res un peu s&eacute;v&egrave;res avaient bient&ocirc;t suffi pour
+&eacute;loigner d'elle les vainqueurs qui s'&eacute;taient d'abord promis la gloire
+d'une conqu&ecirc;te difficile, et cette autre <i>belle Ars&egrave;ne</i>, apr&egrave;s avoir
+fait na&icirc;tre autour d'elle une foule de t&eacute;m&eacute;raires pr&eacute;tentions, &eacute;tait
+rest&eacute;e ma&icirc;tresse de sa libert&eacute; et du tr&ocirc;ne sur lequel elle paraissait
+vouloir r&eacute;gner seule.</p>
+
+<p>Je ne pr&eacute;vois pas trop aujourd'hui jusqu'o&ugrave; cette belle personne aurait
+pouss&eacute; l'indiff&eacute;rence qu'elle semblait &eacute;prouver pour tout engagement
+tendre ou s&eacute;rieux, sans un petit incident qu'il est n&eacute;cessaire de
+rappeler pour arriver &agrave; la fin de mon histoire.</p>
+
+
+
+<p>Un duo avec accompagnement oblig&eacute; de harpe et de violon nous arriva de
+Paris. Ce fut la nouvelle importante du jour. Le duo &eacute;tait charmant et
+l'accompagnement peu facile. On chercha d'abord qui pourrait chanter et
+surtout qui pourrait l'accompagner. Tous les yeux se port&egrave;rent sur Mlle
+Darmois, qui avait une voix ravissante, et sur un grand jeune homme sec
+et froid qui n'&eacute;tait pas trop mauvais musicien. Un violon fut de suite
+trouv&eacute;, car on en trouve malheureusement partout;... on chercha ensuite
+une harpiste, et on chercha vainement.... Nous nomm&acirc;mes alors
+Sainte-Elie, qui, apr&egrave;s s'&ecirc;tre fait prier un peu, accepta enfin le r&ocirc;le
+d'accompagnateur.</p>
+
+<p>Pendant deux semaines le chanteur et le violon &eacute;tudi&egrave;rent, r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent et
+mac&eacute;r&egrave;rent le malheureux duo. Le d&eacute;daigneux Sainte-Elie ne se rendit
+qu'&agrave; la derni&egrave;re r&eacute;p&eacute;tition et se contenta d'indiquer seulement sur sa
+harpe les notes essentielles, sans se donner la peine de faire conna&icirc;tre
+son jeu et sa mani&egrave;re. Mlle Darmois parut un peu piqu&eacute;e du sans-fa&ccedil;on de
+notre musicien. Celui-ci ne demandait pas mieux.</p>
+
+
+
+<p>Le grand jour marqu&eacute; pour l'ex&eacute;cution du duo arriva. La foule s'y porta
+de bonne heure comme pour une premi&egrave;re repr&eacute;sentation. Sainte-Elie ne
+parut qu'apr&egrave;s tous les autres et se fit m&ecirc;me un peu attendre, avec
+beaucoup d'impatience et de d&eacute;pit par la chanteuse et le chanteur qu'il
+devait accompagner. Enfin il daigna pourtant s'avancer sur l'estrade
+qu'on avait pr&eacute;par&eacute;e dans le salon pour les quatre acteurs de cette
+petite sc&egrave;ne de soci&eacute;t&eacute;. Tous les yeux se port&egrave;rent sur notre harpiste.
+Sa mise &eacute;tait riche, mais peu recherch&eacute;e; un habit bleu fort bien fait,
+mais avec des boutons brillans, une cravate noire, un pantalon de
+couleur et des bottes au lieu d'escarpins. On critiqua l'&eacute;l&eacute;gance
+n&eacute;glig&eacute;e de cette toilette, en remarquant que celui qui la portait &eacute;tait
+un fort beau brun. Les dames, en faveur de cet avantage, parurent
+excuser un peu la vulgarit&eacute; de sa mise. Mlle Darmois, son cahier de
+musique &agrave; la main, restait froide et silencieuse.</p>
+
+<p>Sainte-Elie prend sa harpe avec assez d'indiff&eacute;rence. Il l'accorde en
+amateur tr&egrave;s-exerc&eacute;. Ses mains sont assez belles pour un marin. Elles
+sont surtout vives, agiles et souples. Les dames remarquent encore cet
+avantage-l&agrave;, et on aurait d&eacute;j&agrave; pardonn&eacute; &agrave; notre enseigne de vaisseau
+plus que son ton sans g&ecirc;ne et sa cravate noire. Je crois m&ecirc;me qu'il
+aurait pu se montrer impun&eacute;ment impertinent. Les femmes ont quelquefois
+une indulgence si in&eacute;puisable!</p>
+
+<p>Le duo commence: la belle voix de Mlle Darmois s'&eacute;l&egrave;ve, pure, mais un
+peu tremblante. Le violon g&eacute;mit; la harpe r&eacute;sonne, harmonieuse et
+brillante comme la voix charmante qu'elle accompagne. Le jeune homme
+grand et sec, qui doit chanter, fait de son mieux et donne tant qu'il
+peut du gosier: on n'y fait pas seulement attention. Toutes les &acirc;mes,
+tous les yeux sont pour la belle chanteuse et pour l'heureux
+Sainte-Elie. Jamais, s'&eacute;crie-t-on, Olinda n'a chant&eacute; d'une mani&egrave;re aussi
+ravissante. Jamais, disons-nous, notre camarade n'a accompagn&eacute; personne
+aussi d&eacute;licieusement. C'est de l'inspiration, du d&eacute;lire musical. Tout le
+monde est enchant&eacute;, transport&eacute;. On tressaille, on fr&eacute;mit, on tr&eacute;pigne,
+et le magique duo s'ach&egrave;ve au milieu d'une masse d'applaudissemens
+fr&eacute;n&eacute;tiques.</p>
+
+<p>Mlle Darmois regagne sa place, toute &eacute;mue, toute rouge, toute confuse de
+son succ&egrave;s, sans que Sainte-Elie lui ait adress&eacute; ses f&eacute;licitations.
+C'est le grand sec qui la reconduit, en recueillant pour elle et en
+s'adjoignant un peu pour lui tous les complimens dont on accable notre
+jolie virtuose.</p>
+
+<p>Le harpiste est aussi bient&ocirc;t entour&eacute; d'une foule d'admirateurs, mais il
+re&ccedil;oit les &eacute;loges qu'on lui prodigue avec une froide politesse qui lui
+&eacute;pargne au moins les deux tiers des importunit&eacute;s que tout autre &agrave; sa
+place aurait eues &agrave; subir &agrave; l'occasion de son talent. Il ne daigne
+recevoir que les f&eacute;licitations de ses amis. Moi, qui en raison de notre
+intimit&eacute; aurais pu me dispenser de lui pr&eacute;senter mes hommages, je
+m'avance pour lui donner affectueusement une poign&eacute;e de main. Mais
+l'artiste triomphant pr&eacute;vient mon geste: il me prend et me serre le bras
+avec force, et il se contente de me dire &agrave; l'oreille en disparaissant &agrave;
+tous les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Laisse porter la mar&eacute;e qui porte au vent!</p>
+
+<p>Ces seuls mots, prononc&eacute;s avec l'&eacute;nergie significative que pouvait leur
+donner un esprit p&eacute;n&eacute;tr&eacute; de la conscience de sa force, venaient de me
+r&eacute;v&eacute;ler tout un plan et tout un syst&egrave;me de s&eacute;duction.... O grand homme!
+m'&eacute;criai-je accabl&eacute; du sentiment de mon inf&eacute;riorit&eacute;.</p>
+
+
+
+<p>Apr&egrave;s le brusque d&eacute;part de Sainte-Elie, Mlle Darmois, sur qui, par un
+secret instinct d'amiti&eacute;, je portais souvent les yeux pour le compte de
+mon ami absent, me parut avoir l'air r&ecirc;veur. La harpe de mon coll&egrave;gue
+&eacute;tait rest&eacute;e l&agrave;, mais inanim&eacute;e, mais muette, et je crus m'apercevoir que
+de temps &agrave; autre la pauvre jeune personne jetait plus volontiers ses
+regards pensifs sur cette harpe que sur tout le reste de la soci&eacute;t&eacute;. On
+lui demanda des contredanses qu'elle refusa avec distraction. On alla
+jusqu'&agrave; lui proposer une valse, et elle se retira avec sa famille.</p>
+
+
+
+<p>Quelques jours se pass&egrave;rent sans qu'on rev&icirc;t notre camarade dans les
+salons de Rochefort. Mais le perfide venait de marquer sa trace trop
+profond&eacute;ment dans le cercle de nos connaissances, pour qu'on p&ucirc;t oublier
+si t&ocirc;t son souvenir.</p>
+
+<p>Il reparut enfin, le sournois, mais avec toute sa gloire capitale,
+augment&eacute;e m&ecirc;me des int&eacute;r&ecirc;ts qu'il avait laiss&eacute; s'accumuler pendant son
+absence calcul&eacute;e. Nos frivoles soci&eacute;t&eacute;s, qu'on dit si oublieuses, sont
+cependant faites ainsi. Quelquefois elles paient avec usure aux absens
+m&ecirc;mes tout le plaisir qu'elles en ont re&ccedil;u. Le tout est de savoir
+marquer son passage dans le monde pour retrouver, quand on y revient,
+une r&eacute;putation toute faite, et cent fois mieux faite que si soi-m&ecirc;me on
+y avait mis les mains.</p>
+
+
+
+<p>Cette fois, le d&eacute;daigneux Sainte-Elie &eacute;tait par&eacute; comme pour danser. Il
+ne dansa cependant pas; mais vers la fin du bal, il alla avec beaucoup
+de gr&acirc;ce, mais toutefois avec sa froide politesse, demander une valse &agrave;
+Mlle Darmois, qui, avec non moins de froideur que son cavalier, lui
+accorda, au grand &eacute;tonnement des observateurs, la faveur qu'il venait de
+solliciter.</p>
+
+<p>J'ai vu, dans ma vie, bon nombre de gens tournoyer deux &agrave; deux de bien
+des mani&egrave;res en rasant, au son d'un violon, les lambris d'un
+appartement, mais je ne me souviens pas d'avoir vu une valse aussi
+singuli&egrave;re que le fut celle de mon ami et de Mlle Darmois. L'un pivotait
+raide comme un piquet, et l'autre suivait inanim&eacute;e le mouvement de
+rotation de son cavalier qui semblait, en attachant ses deux grands yeux
+sur elle, la soumettre &agrave; une influence satanique. La valse d&eacute;moniaque de
+M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s m'a seule rappel&eacute; un peu celle que Sainte-Elie fit faire
+&agrave; la belle Olinda.</p>
+
+<p>Mais ce fut surtout quand notre valseur reconduisit sa dame &agrave; sa place,
+qu'il me sembla le plus &eacute;tonnant. Il la ramena sur son si&eacute;ge, &agrave; peu pr&egrave;s
+comme une victime qu'il aurait soumise &agrave; un charme surnaturel, et puis
+apr&egrave;s l'avoir rendue toute boulevers&eacute;e &agrave; sa m&egrave;re qui se disposait &agrave; lui
+jeter un ch&acirc;le sur ses blanches &eacute;paules, il sortit enivr&eacute; du triomphe
+infernal qu'il croyait avoir remport&eacute;.</p>
+
+<p>Je n'eus cette fois encore que le temps de lui demander s'il &eacute;tait
+content de sa soir&eacute;e, et il me r&eacute;pondit, avec un ton que je ne lui avais
+pas encore trouv&eacute;: Cette femme est &agrave; moi depuis plus d'une heure.</p>
+
+
+
+<p>Malgr&eacute; la haute opinion que je commen&ccedil;ais &agrave; avoir de la capacit&eacute; de mon
+coll&egrave;gue en fait de s&eacute;duction, et malgr&eacute; toute la confiance qu'il
+paraissait mettre lui-m&ecirc;me dans l'infaillibilit&eacute; de son syst&egrave;me, je
+restai long-temps sans remarquer les progr&egrave;s qu'il disait avoir faits
+sur le c&oelig;ur de celle qu'il avait r&eacute;solu d'attacher &agrave; son char. Ce qu'il
+avait la bont&eacute; d'appeler mon incr&eacute;dulit&eacute; semblait l'amuser beaucoup.</p>
+
+
+
+<p>Un jour il vint &agrave; moi avec un air de satisfaction et de myst&egrave;re. Il me
+parut rempli de contentement de lui-m&ecirc;me. Rien n'&eacute;tait plus naturel.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute bien, me dit-il; j'ai lu quelque part qu'un amoureux espagnol
+mit le feu au logis de sa ma&icirc;tresse pour se donner le plaisir ou le
+m&eacute;rite de la sauver des flammes. J'ai dress&eacute; un plan assez raisonnable
+sur l'id&eacute;e de cet acte de folie. Ce n'est cependant pas par le feu que
+je pr&eacute;tends r&eacute;ussir aupr&egrave;s de Mlle Darmois....</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois pardieu bien! Il ne te manquerait plus que de vouloir la
+br&ucirc;ler toute vive!</p>
+
+<p>&mdash;C'est par l'eau que je pr&eacute;tends exciter au plus haut degr&eacute; la
+sensibilit&eacute; qu'elle s'efforce de me cacher sous son air de froideur.</p>
+
+<p>&mdash;Par l'eau! Je m'explique bien la folie de l'amant espagnol, mais je ne
+comprends nullement ton projet.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te l'expliquer en deux mots.</p>
+
+<p>Nous devons, sous peu de jours, faire avec ces dames une partie de mer
+&agrave; l'&icirc;le d'Aix. C'est moi qui ai arrang&eacute; tout cela, et en ma qualit&eacute; de
+grand ordonnateur de la f&ecirc;te, je t'ai d&eacute;sign&eacute; pour gouverner un des
+canots de la fr&eacute;gate. Mlle Darmois fera partie de la cargaison de femmes
+que je te destine.</p>
+
+<p>Nous ne partirons qu'avec bonne brise et nous louvoierons sur les c&ocirc;tes
+de l'&icirc;le, &agrave; peu de distance de terre.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, nous louvoierons, je ne demande pas mieux. Et apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? Tu vas savoir, parce que j'exige de ton amiti&eacute;, l'&eacute;tendue de la
+confiance que j'ai plac&eacute;e en toi. C'est le secret de ma vie que je vais
+d&eacute;poser dans ton sein. Il faut qu'en louvoyant tu fasses en sorte de
+chavirer ton embarcation.</p>
+
+<p>&mdash;Chavirer mon embarcation avec ces dames, avec Mlle Darmois? Et
+pourquoi cela, s'il vous pla&icirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Pour me fournir l'occasion de sauver, sans p&eacute;ril pour elle et pour
+moi, la beaut&eacute; que j'aime, car tu auras soin de ne faire cabaner ton
+canot que sur une partie de la c&ocirc;te o&ugrave; tout le monde pourra avoir pied,
+et l&agrave;-dessus je m'en rapporte pleinement &agrave; ton exp&eacute;rience consomm&eacute;e et &agrave;
+ta prudence reconnue.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci de ta corv&eacute;e! Pourquoi, puisque tu as tant envie de faire
+prendre un bain &agrave; Mlle Darmois, ne pas la faire s'embarquer dans ton
+canot et te charger toi-m&ecirc;me de la feinte maladresse que tu veux mettre
+sur mon compte?</p>
+
+<p>&mdash;Que tu es peu pr&eacute;voyant, mon bon ami, et que tu saisis mal l'ensemble
+du plan que je viens de te confier? En faisant chavirer ton embarcation,
+tu risqueras d'attacher, il est vrai, &agrave; cet &eacute;v&eacute;nement une id&eacute;e de
+maladresse ou d'imprudence qui te nuirait peut-&ecirc;tre dans l'esprit de
+Mlle Darmois si tu lui faisais la cour. Mais que t'importe cela, &agrave; toi?
+il ne peut en r&eacute;sulter rien de contrariant pour tes projets. Au lieu
+que si je me chargeais de cette iniquit&eacute;, je serais perdu &agrave; tout jamais,
+et il faudrait renoncer &agrave; toutes mes esp&eacute;rances. Or, n'est-il pas plus
+simple que tu te charges, par amiti&eacute; pour moi, de tous les reproches,
+s'il y en a &agrave; recevoir, et que je recueille tout le m&eacute;rite du plus beau
+et du plus noble d&eacute;vo&ucirc;ment? Si j'&eacute;tais &agrave; ta place et que tu fusses &agrave; la
+mienne, je n'h&eacute;siterais pas &agrave; faire chavirer une fr&eacute;gate, pour peu que
+ce sacrifice p&ucirc;t contribuer &agrave; ton bonheur. Consens-tu &agrave; me rendre le
+service que je r&eacute;clame de ton amiti&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je te suis sans doute on ne peut pas plus d&eacute;vou&eacute;, et s'il ne fallait
+que m'exposer seul pour ton bonheur, tu ne doutes pas, je pense, du z&egrave;le
+avec lequel j'agirais. Mais ce que tu me proposes l&agrave; demande r&eacute;flexion,
+et j'y penserai ayant de me d&eacute;cider.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors mon affaire est en bon train, car chez toi la r&eacute;flexion ne
+fait que fortifier les bons penchans du c&oelig;ur. Mais surtout, puisqu'il
+te faut le temps de la m&eacute;ditation, t&acirc;che de ne penser &agrave; mon projet que
+seul et avec le plus grand myst&egrave;re; car, ainsi que je te l'ai dit, c'est
+le secret de ma vie que je t'ai livr&eacute;.</p>
+
+
+
+<p>Je promis &agrave; Sainte-Elie une discr&eacute;tion inviolable. Je r&eacute;fl&eacute;chis une
+bonne demi-journ&eacute;e, et je consentis &agrave; tout.</p>
+
+
+
+<p>Nos dames et nos amis de Rochefort se rendirent &agrave; l'&icirc;le d'Aix pour la
+partie de canots qu'avait pr&eacute;par&eacute;e de longue main notre coll&egrave;gue
+Sainte-Elie. Trois des embarcations de notre fr&eacute;gate se trouv&egrave;rent
+&eacute;l&eacute;gamment dispos&eacute;es &agrave; recevoir tous nos h&ocirc;tes, partag&eacute;s en trois
+escouades entre les officiers du bord qui devaient commander et
+gouverner la petite division. Sainte-Elie montait le grand canot, le
+plus solide de tous; un de nos confr&egrave;res le canot major, et moi le canot
+du commandant, la plus jolie, mais aussi la plus l&eacute;g&egrave;re de ces
+embarcations.</p>
+
+
+
+<p>Par l'effet d'un hasard qu'avait eu soin d'arranger l'ordonnateur de la
+f&ecirc;te nautique, Mlle Darmois me tomba en partage en qualit&eacute; de passag&egrave;re,
+et notre joyeuse soci&eacute;t&eacute; eut l'air de s'&eacute;gayer malignement sur le compte
+de Sainte-Elie, que le sort semblait avoir voulu s&eacute;parer momentan&eacute;ment
+de l'objet de sa pens&eacute;e. Notre soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait loin de se douter de la
+destin&eacute;e que mon complice et moi r&eacute;servions &agrave; la beaut&eacute; qui venait de
+m'&ecirc;tre confi&eacute;e.</p>
+
+<p>Trois autres dames et autant d'hommes accompagn&egrave;rent Mlle Darmois dans
+le canot, o&ugrave; elle ne s'embarqua qu'avec une certaine h&eacute;sitation. Pauvre
+jeune personne qui semblait pressentir le mauvais tour que nous lui
+pr&eacute;parions si froidement!... Pour moi, je l'avouerai, malgr&eacute; tout le
+d&eacute;vo&ucirc;ment de mon amiti&eacute; pour Sainte-Elie, j'&eacute;prouvai presque des remords
+en voyant la na&iuml;vet&eacute; avec laquelle la jolie Olinda se confiait &agrave; moi sur
+ces flots qui paraissaient lui inspirer une crainte assez naturelle. Je
+sentis que c'&eacute;tait un grand sacrifice que j'allais faire &agrave; mon ami, si
+la brise venait &agrave; <i>fra&icirc;chir</i> assez pour que je pusse faire chavirer
+l'embarcation. Mais joignant le scrupule &agrave; une coupable intention, je me
+promis bien de ne tenter mon mauvais coup que dans un endroit o&ugrave; il n'y
+aurait aucun danger &agrave; courir pour personne.</p>
+
+
+
+<p>Mon l&eacute;ger canot, mont&eacute; de sept passagers et de huit bons et robustes
+matelots du bord, n'&eacute;tait pas trop mal charg&eacute; dans les hauts.
+Sainte-Elie avait eu soin de le lester tr&egrave;s-peu dans les fonds, afin de
+me donner plus de facilit&eacute; pour le faire <i>cabaner</i> en temps et lieu.
+Nos perfides dispositions, comme on le voit, &eacute;taient prises &agrave; merveille.</p>
+
+<p>A cinq heures du matin nous part&icirc;mes tous ga&icirc;ment avec notre escadrille.
+L'air &eacute;tait frais et pur, le ciel doux et serein. Le soleil caressait de
+ses jaunes rayons la surface fumeuse de l'onde transparente. Nos
+passag&egrave;res &eacute;taient ravies; elles chantaient en ch&oelig;ur des refrains
+charmans, que les &eacute;chos sonores du rivage que nous <i>longions</i> r&eacute;p&eacute;taient
+d'une grotte &agrave; l'autre. Rien ne manquait &agrave; nos d&eacute;sirs, si ce n'est la
+brise qui ne s'&eacute;levait pas.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir ram&eacute; une heure pour chercher sur la c&ocirc;te de l'&icirc;le une anse
+o&ugrave; nous pussions donner un coup de seine, nous d&eacute;couvr&icirc;mes une petite
+crique qui nous parut devoir &ecirc;tre poissonneuse. Nous abord&acirc;mes dans
+cette partie: nos filets furent jet&eacute;s en demi-cercle &agrave; la mer, et
+bient&ocirc;t nous e&ucirc;mes la joie de p&ecirc;cher quelques merlans et quelques
+mulets, qui, des jolies mains de nos dames, gliss&egrave;rent dans les po&ecirc;les
+que l'on avait d&eacute;j&agrave; chauff&eacute;es sur le feu de notre bivouac.</p>
+
+<p>Les d&eacute;je&ucirc;ners improvis&eacute;s de cette mani&egrave;re sont presque toujours
+d&eacute;testables, mais on les trouve toujours d&eacute;licieux. C'est une chose si
+capricieuse et si bizarre que notre app&eacute;tit!</p>
+
+
+
+<p>Le d&eacute;je&ucirc;ner fait, nous plions bagage. On s'embarque dans les canots, que
+la houle balance mollement et que le clapottement de la mer vient
+parfois heurter. La brise du large s'est form&eacute;e, pendant notre halte de
+p&ecirc;cheurs, dans la petite anse. Vite nous appareillons.</p>
+
+<p>Sainte-Elie, avant de se rembarquer dans son grand canot, a pass&eacute; pr&egrave;s
+de moi et m'a dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Le temps est beau pour notre mauvais coup; mais comme ils viennent de
+d&eacute;je&ucirc;ner, il faut louvoyer pendant une heure, pour qu'ils aient le temps
+de faire la digestion avant de prendre leur bain.</p>
+
+<p>Touchante pr&eacute;caution hygi&eacute;nique! Mon ami pr&eacute;voyait tout avec la plus
+admirable sagacit&eacute;. Je n'en ai plus trouv&eacute; de son esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Nous louvoyons donc, et &agrave; mesure que nous courons des bord&eacute;es, le vent
+<i>fra&icirc;chit</i>. Je continue &agrave; porter toutes voiles dehors. Personne n'a le
+mal de mer &agrave; bord; mais tous mes passagers, en voyant de temps &agrave; autre
+le bord de dessous le vent raser l'eau bouillonnante avec la rapidit&eacute; de
+la foudre, commencent &agrave; avoir peur. Mlle Darmois, la main appuy&eacute;e sur le
+rebord de l'embarcation, ne me dissimule plus ses craintes; elle me
+supplie de la ramener &agrave; terre, en faisant &agrave; chaque lame qui nous secoue
+un bond qu'elle accompagne d'un cri de frayeur. Trop galant pour
+refuser la gr&acirc;ce qu'elle implore, je <i>laisse arriver</i> sur l'&icirc;le d'Aix,
+dans un endroit o&ugrave; j'ai remarqu&eacute; un joli sable que recouvrent tout au
+plus deux pieds et demi &agrave; trois pieds d'eau. Sainte-Elie, qui observe
+attentivement ma man&oelig;uvre, me suit &agrave; deux longueurs de canot. Nous
+filons tous deux avec vitesse et toutes voiles dehors; puis, lorsque je
+me crois &agrave; peu pr&egrave;s s&ucirc;r de mon affaire, je reviens au vent comme pour
+&eacute;viter un rocher que je dis avoir soudainement aper&ccedil;u. J'ordonne de
+border les voiles &agrave; plat. La brise que nous recevons au plus pr&egrave;s a
+augment&eacute;. L'homme plac&eacute; &agrave; l'&eacute;coute de misaine, et qui n'a qu'&agrave; filer
+cette &eacute;coute pour soulager l'embarcation, me regarde comme pour me
+demander s'il faut filer. Je lui fais signe de tenir bon. Une petite
+rafale nous tombe en ce moment &agrave; bord: on ne pouvait d&eacute;sirer mieux. Mon
+canot se couche sous l'effort de la ris&eacute;e; la mer embarque par dessous
+le vent; un cri d'effroi part; mes passagers tombent ou plut&ocirc;t sautent &agrave;
+l'eau. Ils se d&eacute;battent et barbottent comme des gens qui se noient.
+Sainte-Elie, qui a guett&eacute; le moment favorable de se d&eacute;vouer, s'est
+&eacute;lanc&eacute; dans les flots, et nageant comme un marsouin, il arrive pour
+saisir Mlle Darmois et l'arracher, au prix de ses jours, au p&eacute;ril d'une
+mort certaine, qu'elle ne court pas. Mais au moment o&ugrave; le courageux
+amant va pour s'emparer de sa ma&icirc;tresse, celle-ci a trouv&eacute; pied sur le
+fond, et, debout sur le sable, semble recouvrer, avec la certitude
+d'&ecirc;tre sauv&eacute;e, le calme qu'elle avait perdu depuis le d&eacute;part. Les autres
+passagers et passag&egrave;res en ont fait autant que Mlle Darmois, et le
+pauvre Sainte-Elie, oblig&eacute; de prendre aussi pied sur le sable, n'arrive
+tout juste que pour offrir sa main &agrave; ces dames, qu'il reconduit &agrave; terre
+toutes mouill&eacute;es, et encore un peu effray&eacute;es du danger qu'elles croient
+avoir couru.</p>
+
+<p>Pour moi, tristement occup&eacute; avec mes canotiers &agrave; vider mon embarcation &agrave;
+moiti&eacute; remplie d'eau, je ne revins &agrave; terre que pour recevoir les
+reproches de tout le monde sur ce qu'on appelait mon imprudence, et
+l'expression des regrets de Sainte-Elie sur ce qu'il nommait mon peu
+d'adresse.</p>
+
+<p>Quant &agrave; lui, toujours sup&eacute;rieur aux circonstances, et, ce qui est encore
+bien plus difficile, toujours sup&eacute;rieur au ridicule, il eut l'esprit de
+faire r&eacute;p&eacute;ter dans tout Rochefort qu'il avait brav&eacute; les plus grands
+dangers pour sauver Mlle Darmois, qui n'en avait couru aucun. Une telle
+aventure prouvait trop bien l'amour du jeune officier pour la riche
+h&eacute;riti&egrave;re, et un tel d&eacute;vo&ucirc;ment m&eacute;ritait une trop belle r&eacute;compense, pour
+que la fi&egrave;re Mlle Darmois ne se montr&acirc;t pas favorablement dispos&eacute;e &agrave;
+accueillir les v&oelig;ux d'un homme que l'opinion publique trouvait si
+digne de devenir son &eacute;poux.</p>
+
+<p>Les deux amans se mari&egrave;rent un mois juste apr&egrave;s mon coup de maladresse.
+Je fus invit&eacute; de la noce par mon ami, qui, satisfait de poss&eacute;der une
+jolie femme et une grande fortune, prit le tr&egrave;s-sage parti de ne plus
+naviguer.</p>
+
+
+
+<p>Long-temps apr&egrave;s avoir quitt&eacute; les jeunes &eacute;poux dont j'avais si
+obscur&eacute;ment contribu&eacute; &agrave; faire le bonheur, je d&eacute;barquai &agrave; Rochefort, &agrave; la
+suite d'un grand voyage. Un de mes premiers soins en revoyant les lieux
+encore remplis des souvenirs que j'y avais attach&eacute;s en me d&eacute;vouant pour
+mon ami, fut de m'informer du sort de mon cher et ancien coll&egrave;gue.</p>
+
+<p>Les habitu&eacute;s du lieu me r&eacute;pondirent: M. de Sainte-Elie! Il se porte
+toujours bien. Il est maire de..., &agrave; quatre lieues d'ici. C'est lui qui
+a fait b&acirc;tir presque tout l'endroit. On dit qu'il a doubl&eacute; sa fortune en
+faisant construire des &eacute;glises dans trois ou quatre communes voisines.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vous plaisantez! m'&eacute;criai-je. Est-ce qu'il irait &agrave; la messe &agrave;
+pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute qu'il y va par sp&eacute;culation, et pour faire valoir sa
+marchandise.</p>
+
+<p>&mdash;La chose est singuli&egrave;re, et je rirais ma foi de bien bon c&oelig;ur de le
+voir d&eacute;vot, et qui pis est encore, maire de campagne....</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! si vous tenez tant &agrave; le voir d&eacute;vot et maire, vous pouvez tout
+en chassant vous donner ce double plaisir-l&agrave;. Le pays abonde en gibier,
+et il n'y a qu'une promenade d'ici &agrave;....</p>
+
+<p>D&egrave;s le lendemain je pris un fusil et une carnassi&egrave;re, et suivi de mon
+&eacute;pagneul, j'allai en voisin rendre une visite &agrave; mon ami Sainte-Elie, que
+je voulais surprendre agr&eacute;ablement en me pr&eacute;sentant &agrave; lui sans fa&ccedil;on,
+apr&egrave;s trois ou quatre ann&eacute;es d'absence.</p>
+
+<p>Je rencontrai bient&ocirc;t, non loin d'un village et de quelques &eacute;difices
+nouvellement b&acirc;tis, un homme coiff&eacute; d'un large chapeau en paille, v&ecirc;tu &agrave;
+la l&eacute;g&egrave;re, et paraissant donner des ordres &agrave; quelques tailleurs de
+pierre r&eacute;pandus &ccedil;&agrave; et l&agrave; sur un terrain couvert de chaux et d'ardoises.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; je me disposais &agrave; demander la route que je devais suivre
+pour me rendre au village de..., l'individu au chapeau de paille l&egrave;ve la
+t&ecirc;te, et me montre la figure de mon ami Sainte-Elie lui-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>&mdash;Et comment va? me dit-il avec assez de bienveillance avant que
+l'&eacute;tonnement que j'&eacute;prouvais me perm&icirc;t de lui adresser un mot....</p>
+
+<p>Je lui sautai d'abord au cou, et il m'embrassa d'un assez bon c&oelig;ur.
+Puis me prenant la main, il me dit: Je vous aurais &agrave; peine reconnu &agrave; la
+figure, sans votre son de voix qui est toujours rest&eacute; le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! lui dis-je, il me semble, mon ami, qu'anciennement nous nous
+tutoyions?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai, me r&eacute;pondit-il.... C'est que depuis le temps!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le temps de nos folies, n'est-ce pas? Te rappelles-tu notre
+embarcation chavirant sentimentalement pour t'offrir l'occasion de
+sauver ta femme, qui, apr&egrave;s le naufrage, n'avait de l'eau que jusqu'&agrave; la
+ceinture tout au plus?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui! je me rappelle tout cela, et mille autres sottises de ce
+genre.... Et maintenant que faites-vous, ou plut&ocirc;t que fais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je navigue toujours pour mes p&eacute;ch&eacute;s et la gloire du pavillon fran&ccedil;ais.
+Et toi, te voil&agrave; riche et consid&eacute;r&eacute;, &eacute;poux et p&egrave;re, magistrat et gros
+propri&eacute;taire. Qui aurait dit cela quand tu te mettais des chemises
+bleues pour int&eacute;resser les belles que tu attirais aux accords de ton
+suborneur de piano? Et en touches-tu toujours?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., oui... quelquefois... pour me distraire.... Ma&icirc;tre Languy,
+voici une poutrelle que je vous avais dit de faire transporter sous le
+hangar pour la faire mieux &eacute;quarrir du bout.</p>
+
+<p>&mdash;Et ta jeune et int&eacute;ressante &eacute;pouse, comment est-elle? Il me tarde de
+lui pr&eacute;senter les hommages du plus ancien ami de son mari....</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce moment-ci, je te dirai qu'elle souffre un peu, et qu'elle
+n'est gu&egrave;re en &eacute;tat de.... Voil&agrave; encore, ma&icirc;tre Languy, une pile
+d'ardoises qu'il aurait fallu faire ranger au pied du pignon de la
+cr&egrave;che.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu crains que ta femme ne puisse me recevoir? Diable! c'est
+f&acirc;cheux, moi qui arrivais en toute h&acirc;te pour....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comme je te l'ai dit, elle est assez gravement indispos&eacute;e; mais
+pour peu cependant que tu y tiennes, je me ferai un vrai plaisir de....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon bon ami Sainte-Elie.... J'y tenais en arrivant ici; mais
+&agrave; pr&eacute;sent j'y tiens beaucoup moins.... Je vais continuer ma promenade,
+pour te laisser tout entier aux travaux importans qui sollicitent toute
+ton attention.... Mon chien m'attend, et je te quitte en te souhaitant
+la continuation de toutes tes prosp&eacute;rit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que veux-tu dire? Pourquoi partir lorsque tu arrives &agrave; peine, et
+qu'il y a si long-temps que nous ne nous sommes vus? Reste donc, je t'en
+prie....</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je ne reste pas, et je pars &agrave; l'instant m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! de vrais et bons amis comme nous.... Est-ce que tu serais
+f&acirc;ch&eacute;, par hasard?</p>
+
+<p>&mdash;F&acirc;ch&eacute;, non; ce n'est pas le mot.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'as-tu donc enfin, mon bon ami?</p>
+
+
+
+<p>A ce mot de bon ami, je sifflai mon &eacute;pagneul, qui vint &agrave; moi avec la
+rapidit&eacute; de l'&eacute;clair, en me caressant avec plus de vivacit&eacute; qu'il ne
+l'avait jamais fait.... Je rendis &agrave; ce pauvre animal toutes les caresses
+qu'il me prodiguait, comme pour me venger de l'accueil que je venais de
+recevoir de mon ancien intime. Je m'&eacute;loignai pr&eacute;cipitamment avec mon
+chien, sans daigner r&eacute;pondre &agrave; toutes les peines que se donnait M. de
+Sainte-Elie pour me retenir....</p>
+
+<p>Oh! combien j'aurais craint de perdre mon pauvre &eacute;pagneul! C'&eacute;tait &ccedil;a un
+v&eacute;ritable ami!</p>
+
+
+
+<p>Je viens de retracer un caract&egrave;re de marin que je n'ai rencontr&eacute; qu'une
+seule fois dans ma vie.</p>
+
+
+
+
+<hr style="width: 25%;" />
+<h2><a name="III_TOUTES-NATIONS_ou_LE_PETIT_FORBAN" id="III_TOUTES-NATIONS_ou_LE_PETIT_FORBAN"></a><a href="#TABLE">III.<br /> TOUTES-NATIONS, ou LE PETIT FORBAN.</a></h2>
+
+<h3><a href="#TABLE">Historiette de mer.</a></h3>
+
+
+<p>Un capitaine de navire du commerce m'a racont&eacute; l'aventure qu'on va lire.</p>
+
+
+
+<p>Je sortais avec un bon vent d'est du port du H&acirc;vre, charg&eacute; de quelques
+centaines de ballots de marchandises destin&eacute;s pour la Guadeloupe. Les
+gendarmes et les douaniers, gens que l'on quitte les derniers et que
+l'on revoit toujours les premiers, m'avaient fait l'honneur de
+s'assurer, &agrave; mon d&eacute;part, que je n'avais strictement &agrave; bord que la
+quantit&eacute; des marchandises d&eacute;clar&eacute;es, et le nombre fort exact des hommes
+de mon &eacute;quipage. Mon r&ocirc;le et mon manifeste m'avaient &eacute;t&eacute; remis fort en
+r&egrave;gle apr&egrave;s cette derni&egrave;re inspection, et les agens du fisc et de la
+force publique m'avaient dit: Adieu capitaine, bon voyage. Politesse
+d'usage &agrave; laquelle je m'&eacute;tais permis de r&eacute;pondre, toujours selon l'usage
+aussi: <i>Que le diable vous emporte!</i> V&oelig;u &eacute;ternel des capitaines, que le
+diable n'a pas encore daign&eacute; exaucer.</p>
+
+<p>La brise nous favorisa assez pour qu'en deux jours nous nous
+trouvassions hors de la Manche, c'est-&agrave;-dire hors de ce p&eacute;rilleux
+cul-de-sac maritime que forment les c&ocirc;tes escarp&eacute;es de l'Angleterre en
+se rapprochant des c&ocirc;tes dangereuses de la Bretagne et de la Normandie.</p>
+
+
+
+<p>Une fois libre de ces inqui&eacute;tudes trop naturelles qu'inspire toujours &agrave;
+tous les capitaines la vue des terres et des &eacute;cueils dont on veut
+s'&eacute;loigner, j'ordonnai &agrave; mon ma&icirc;tre d'&eacute;quipage de visiter soigneusement
+la cale pour s'assurer de la parfaite stabilit&eacute; de notre cargaison.
+Quelques forts coups de roulis essuy&eacute;s en courant vent arri&egrave;re m'avaient
+fait craindre que notre arrimage, ex&eacute;cut&eacute; un peu &agrave; la h&acirc;te, n'e&ucirc;t
+&eacute;prouv&eacute; quelques vicissitudes depuis notre d&eacute;part.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Boissauveur, apr&egrave;s une heure d'examen, sans doute fort
+consciencieux, montra enfin au grand panneau sa physionomie toute
+m&eacute;ditative, sur laquelle je crus apercevoir une l&eacute;g&egrave;re teinte d'ironie
+et d'inqui&eacute;tude. Une sueur abondante, qui m'attestait toute la peine
+qu'il s'&eacute;tait donn&eacute;e dans sa longue inspection, ruisselait sur son
+visage tant soit peu bronz&eacute; au soleil. Apr&egrave;s avoir pass&eacute; avec
+complaisance ses larges mains goudronn&eacute;es sur son front pensif et
+gluant, il vint &agrave; moi pour me rendre compte des r&eacute;sultats de sa mission.</p>
+
+<p>Sa contenance &eacute;tait embarrass&eacute;e, je m'attendais aux circonlocutions dont
+il avait soin d'allonger et de rev&ecirc;tir sa conversation toujours
+m&eacute;taphorique; je jugeai &agrave; propos de provoquer en ces termes la r&eacute;ponse
+qu'il se disposait &agrave; me faire:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma&icirc;tre Boissauveur, avez-vous trouv&eacute; tout en bon &eacute;tat dans la
+cale?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine; pour ce qui est de la marchandise, on peut dire que
+tout est parfaitement &agrave; son poste, et rien de ce que j'ai arrim&eacute;
+moi-m&ecirc;me n'a eu la <i>chose</i> de bouger.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez eu bien soin sans doute de vous assurer que les barriques
+pos&eacute;es sur le lest n'avaient pas coul&eacute;, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Rien, comme je me suis fait l'honneur de vous le <i>r&eacute;citer</i>, n'a
+souffert le moindrement du monde. J'ai &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; compter les petits
+barils qui sont sur l'avant, et aucune des pi&egrave;ces composant
+machinalement la cargaison ne manque &agrave; l'appel, Dieu merci! Le
+chargement finalement n'a pas diminu&eacute;... au contraire!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, <i>au contraire</i>! Est-ce que par hasard il aurait augment&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas encore cela. Mais &ccedil;a c'est vu nonobstant quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous avez vu des chargemens augmenter au bout de deux ou
+trois jours de mer?</p>
+
+<p>&mdash;Avec de l'exp&eacute;rience, capitaine, on voit &agrave; la mer bien des choses
+qu'on ne voit pas &agrave; terre. Une fois, dans un voyage de mulets, sous
+votre respect, comme je vais avoir l'avantage de vous le dire, nous
+avons eu, avec le capitaine Iturbide, trois mules qui nous ont fait des
+petits; car, voyez-vous, des cargaisons de mulets et de n&egrave;gres, c'est
+des chargemens qui, comme on dit, peuvent profiter &agrave; l'armateur. Une
+marchandise qui fait des petits est de tout temps et en tout pays ce
+qu'on peut appeler une bonne marchandise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ici ce n'est pas le cas. Nous n'avons sous nos &eacute;coutilles ni
+mules ni n&egrave;gres.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-&ecirc;tre sous vos &eacute;coutilles, capitaine, plus que vous ne
+pensez vous-m&ecirc;me dans le moment actuel. Souvent &ccedil;a c'est vu d'&ecirc;tre plus
+riche qu'on ne croit, &agrave; la mer s'entend; car &agrave; terre &ccedil;a peut &ecirc;tre
+autrement. Ce n'est pas d'ailleurs mon affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, d&eacute;cid&eacute;ment, ma&icirc;tre Boissauveur? Avez-vous trouv&eacute;
+quelque chose dans la cale, quelque chose de plus que ce que nous avons
+cru embarquer.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, capitaine, puisqu'il faut d'une mani&egrave;re ou de l'autre amener
+les huniers en grand sur le ton, je vous dirai donc, sans aller chercher
+midi &agrave; quatorze heures et sans louvoyer, comme j'ai eu l'honneur de le
+faire, contre la mar&eacute;e et le vent, je vous dirai donc.... Ma foi! que le
+bon Dieu m'emporte! je ne sais pas trop ce que je vous dirai donc, au
+bout du compte, pour vous faire avaler celle-l&agrave; sans courir la bord&eacute;e de
+vous mettre de mauvais poil....</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;a! aurez-vous bient&ocirc;t fini? Qu'avez-vous trouv&eacute; dans la cale?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous allez donner un suif au second et &agrave; moi peut-&ecirc;tre bien
+aussi pour n'avoir pas mieux visit&eacute; cette cale au d&eacute;part. Mais c'est
+qu'il y a tant de choses &agrave; faire quand on appareille, qu'il faudrait
+avoir trente-six mille douzaines d'yeux pour en avoir un seulement sur
+chaque chose un peu <i>&eacute;veillative</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Me direz-vous enfin ce que vous avez &agrave; me dire?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! j'ai &agrave; vous dire que j'ai trouv&eacute; en bas, entre les barriques
+de ce que vous savez bien, un homme en suppl&eacute;ment, qui s'&eacute;tait embarqu&eacute;
+par dessus le bord au d&eacute;part, quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Un homme! Et quel est cet homme? R&eacute;pondez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme qui est avec une femme, une grosse femme m&ecirc;me, &agrave; ce que
+j'ai pu voir; car quand les &eacute;coutilles ne sont pas ouvertes en grand,
+voyez-vous, on ne voit pas aussi clair que le jour, dans le fond de ce
+grand gueux de navire.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi monter de suite cet homme et cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, capitaine. Ce ne sera pas long.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Boissauveur, en passant sur l'avant, cria aux hommes qui
+l'&eacute;coutaient en souriant depuis un quart d'heure:</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, vous autres, si vous n'avez rien &agrave; faire, descendez-moi
+deux pour h&acirc;ler de dedans la cale &agrave; tribord-devant le particulier et la
+particuli&egrave;re dont j'ai fait le rapport, que vous m'avez entendu d&eacute;biter,
+au capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma&icirc;tre Boissauveur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous les trouverez, entendez-vous bien, entre les boucauts d'en &agrave;
+bord. Le particulier est un grand, mince, brun, et la femme une grosse,
+moyenne taille, ni grande, ni petite. Capitaine, ils vont venir dans le
+moment actuel; ne vous impatientez pas tant, comme j'ai l'honneur de le
+voir dans le moment actuel.</p>
+
+<p>Un long matelot, &agrave; la figure maigre, ne tarda pas &agrave; sortir de la grande
+&eacute;coutille, et apr&egrave;s avoir roul&eacute; d'assez gros yeux noirs autour de lui,
+avec l'air de d&eacute;fiance d'un chat que l'on vient de sortir d'un sac, il
+s'approcha de moi la casquette de loutre &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; vient que vous vous &ecirc;tes permis de vous cacher comme vous l'avez
+fait &agrave; bord de mon navire?</p>
+
+<p>&mdash;Capitan, me r&eacute;pondit-il avec un accent moiti&eacute; italien et moiti&eacute; grec
+qui sentait d&eacute;j&agrave; le ren&eacute;gat, c'est qu&eacute; j&eacute; voulais m'en aller pour rien
+avecqu&eacute; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de la pr&eacute;f&eacute;rence! Mais pourquoi ne cherchiez-vous pas &agrave; vous
+embarquer comme matelot &agrave; bord de quelque navire, si vous &ecirc;tes marin?</p>
+
+<p>&mdash;Capitan, comme j&eacute; suis estrang&egrave;r et que j&eacute; souis &agrave; c&eacute; qu'on dit oun
+mauvais soujet, vous n'auriez pas voulu d&eacute; ma personne put-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu d&eacute; tous les pays, capitan.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est votre intention en vous rendant &agrave; la Guadeloupe?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute; gagner honn&ecirc;tement ma vie si j&eacute; pouis, et si j&eacute; ne pouis pas, d&eacute;
+la gagner comme j&eacute; pourrai autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; de la franchise au moins. Mais si maintenant, pour vous punir de
+l'audace que vous avez eue en vous cachant &agrave; mon bord, je ne vous
+donnais pas de vivres....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j&eacute; sais bien que vous &ecirc;tes trop bon pour m&eacute; laisser mourire de
+faim sous vos yeux pendant toute oune travers&eacute;e; d'ailleurs je
+travaillerai &agrave; bord pour ma nourriture et celle de ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;De votre femme! O&ugrave; donc est-elle cette femme, que je la voie un peu?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, capitaine, voil&agrave; ce beau morceau de cr&eacute;ature, s'&eacute;cria ma&icirc;tre
+Boissauveur en poussant sur le gaillard d'arri&egrave;re une grosse paysanne
+coiff&eacute;e &agrave; la cauchoise et faisant claquer sur le pont la paire de gros
+sabots dont elle &eacute;tait chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Bien le bonjour, messieurs, nous dit-elle en nous adressant une
+r&eacute;v&eacute;rence dans le genre de celles que font les paysannes
+d'op&eacute;ra-comique pour faire rire leur parterre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, lui demandai-je, vous &ecirc;tes-vous cach&eacute;e &agrave; bord avec cet
+homme?</p>
+
+<p>&mdash;Avec cet homme-l&agrave;? Mais tiens, pardienne, mon bon monsieur, je me suis
+<i>much&eacute;e</i> d'avecque lui, parce que c'est quasi mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari?</p>
+
+<p>&mdash;Mais bi&eacute; s&ucirc;r, tiens; il me l'a bi&eacute; dit du moins.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous bien r&eacute;ellement mari&eacute;s ensemble?</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est pas, il ne s'en faut gu&egrave;re. A la colonie il m'&eacute;pousera
+tout de bon. Et puis, s'il ne m'&eacute;pouse pas l&agrave;, il y aura des juges et un
+Code p&eacute;nal.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Fran&ccedil;ouaise</i>-el-Lef&egrave;vre, native de Caudebec, pour vous servir si j'en
+&eacute;tions capable.</p>
+
+<p>&mdash;Et savez-vous le nom de votre pr&eacute;tendu mari, ou plut&ocirc;t de celui qui
+vous a d&eacute;bauch&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;bauch&eacute;e! Apprenez que je suis une honn&ecirc;te fille, et que je ne me
+suis jamais laiss&eacute;e aller en d&eacute;bauche! Tiens, celui-l&agrave;! D&eacute;bauch&eacute;e!
+d&eacute;bauch&eacute;e vous-m&ecirc;me, entendez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on fasse retirer cette femme.... Vous lui ferez donner un hamac
+dans la cambuse, o&ugrave; elle couchera seule; elle recevra une ration comme
+son mari, qui prendra son hamac dans le logement de l'&eacute;quipage.</p>
+
+
+
+<p>L'heureux couple, assez content de l'audience que je venais de lui
+donner, se retira sur le gaillard d'avant, o&ugrave; les hommes du bord ne
+tard&egrave;rent pas &agrave; faire connaissance avec l'un et l'autre &eacute;poux.</p>
+
+<p>Le cuisinier se chargea d'abord d'employer utilement la paysanne
+cauchoise, &agrave; qui il fit subir pr&eacute;alablement un examen assez &eacute;tendu sur
+ses connaissances pratiques en fait de pr&eacute;parations alimentaires.</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, ma grosse m&egrave;re, lui demanda-t-il, savez-vous un peu
+proprement laver les assiettes et soigner le feu?</p>
+
+<p>&mdash;Laver les assiettes! tiens, pardienne! On mange donc dans des
+assiettes ici, cens&eacute;ment comme dans les grandes maisons.</p>
+
+<p>&mdash;C'te question! Et la partie du <i>soignage</i> du feu, qu'en dites-vous? La
+grosse m&egrave;re ne me para&icirc;t pas tr&egrave;s-forte sur cet article. Comment vous
+tirerez vous de l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que je soignerai le feu tout aussi bien que vous, grand
+vilain marmiton d' malheu!</p>
+
+<p>Et tout le monde de rire aux d&eacute;pens du chef interrogant.</p>
+
+<p>L'examen se termina l&agrave;.</p>
+
+<p>Le nom du mari ou du soi-disant mari de la Cauchoise fut bient&ocirc;t trouv&eacute;.
+Les malins du bord l'appel&egrave;rent <i>Toutes-Nations</i>, en &eacute;gard &agrave; sa figure
+cosmopolite, car on pouvait juger &agrave; l'inspection seule de la physionomie
+du dr&ocirc;le qu'il m'avait dit vrai en m'avouant qu'il se croyait un peu de
+tous les pays.</p>
+
+
+
+<p>Pendant le reste de la travers&eacute;e, je n'eus au surplus qu'&agrave; me louer du
+z&egrave;le que les deux &eacute;poux apport&egrave;rent &agrave; remplir les devoirs qu'on leur
+avait assign&eacute;s &agrave; bord de mon navire. Toutes-Nations &eacute;tait un excellent
+matelot, toujours gai, toujours content, et ne boudant jamais sur la
+besogne qu'on lui donnait &agrave; faire pour lui offrir l'occasion de gagner
+son passage. Sa robuste femme, vou&eacute;e plus particuli&egrave;rement aux travaux
+de la cuisine, se faisait un plaisir d'aider le chef et le mousse dans
+tous les pr&eacute;paratifs qui avaient quelque rapport avec le service de la
+table de la chambre, et celui de la chaudi&egrave;re de l'&eacute;quipage. Dans les
+momens dont elle pouvait disposer entre les appr&ecirc;ts du d&eacute;je&ucirc;ner et ceux
+du d&icirc;ner, elle se faisait un devoir de raccommoder les effets que les
+matelots confiaient &agrave; son adresse. Le soir, quand la fra&icirc;cheur de la
+brise invitait l'&eacute;quipage, fatigu&eacute; de la chaleur et des travaux du jour,
+&agrave; danser sur le pont, Mme Toutes-Nations se faisait tr&egrave;s-rarement prier
+pour accepter les contredanses ou les walses qu'un instrumentiste
+bas-breton accompagnait aux sons criards de son biniou. Une grande dame
+ne se serait pas mise plus promptement qu'elle, ni de meilleure gr&acirc;ce,
+au fait des usages du bord. Il fallait voir aussi avec quel complaisant
+orgueil monsieur son mari suivait les mouvemens &eacute;l&eacute;gans de sa ch&egrave;re
+moiti&eacute;, suant &agrave; grosses gouttes dans les bras des walseurs qui la
+faisaient tourner comme un cabestan sur le gaillard d'arri&egrave;re.
+Toutes-Nations avait le bon esprit de n'&ecirc;tre pas plus jaloux que sa
+femme ne se montrait mijaur&eacute;e: c'&eacute;taient des &eacute;poux assortis en tous
+points. Mais une seule chose manquait &agrave; leur f&eacute;licit&eacute;. J'avais eu soin
+de ne permettre aucune communication intime entre les deux conjoints,
+jusqu'&agrave; preuve compl&egrave;te de la r&eacute;alit&eacute; de leur union, et cette preuve
+n'&eacute;tait pas chose facile &agrave; acqu&eacute;rir. Pendant le jour je m'amusais, avec
+un peu de cruaut&eacute; peut-&ecirc;tre, des &oelig;illades d&eacute;vorantes qu'ils se
+lan&ccedil;aient et des tendres privations qu'ils paraissaient &eacute;prouver. Mais
+les m&oelig;urs, que je voulais faire respecter &agrave; bord, me semblaient devoir
+passer avant la compassion que parfois les deux amans m'inspiraient. Ils
+souffraient, mais l'ordre et la r&eacute;gularit&eacute; voulaient qu'ils
+souffrissent.</p>
+
+
+
+<p>A peine f&ucirc;mes-nous arriv&eacute;s &agrave; la Basse-Terre, lieu de ma destination, que
+je m'empressai de d&eacute;clarer au commissaire de marine et au procureur du
+roi la pr&eacute;sence illicite &agrave; mon bord des deux passagers qui m'&eacute;taient
+survenus apr&egrave;s mon d&eacute;part.</p>
+
+<p>Le commissaire des classes voulut voir les deux d&eacute;linquans.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! s'&eacute;cria l'administrateur en appr&eacute;ciant en vrai amateur
+l'embonpoint de la Cauchoise, voil&agrave; une gaillarde d'une fra&icirc;cheur
+remarquable. On dirait d'une grosse rose &eacute;panouie, et c'est chose fort
+agr&eacute;able au moins sous ces climats br&ucirc;lans qui fanent ou qui noircissent
+si vite toutes les jeunes personnes. Son &acirc;ge? Votre &acirc;ge, ma robuste et
+belle enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-cinq ans pour vous servir, monsieur, si j'en &eacute;tions capable.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, si vous en &ecirc;tes capable? mais je le crois pardieu bien, et
+que de reste. Ah! ah! ah! comprenez-vous, monsieur le capitaine, la
+na&iuml;vet&eacute; de la r&eacute;ponse.... Non, mais c'est que cet accent tra&icirc;nard me
+semble si singulier! Il me rappelle d'une mani&egrave;re toute particuli&egrave;re ce
+bon pays de France qui produit de si belles luronnes....</p>
+
+<p>&mdash;Voici, monsieur le commissaire, l'homme qui s'est gliss&eacute; &agrave; bord avec
+cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment te nommes-tu, mon gar&ccedil;on?</p>
+
+<p>&mdash;Je n&eacute; m&eacute; nomm&eacute; rien, monsieur mon commissair&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Rien; mais c'est bien peu de chose. On a cependant un nom, que diable!</p>
+
+<p>&mdash;Mettez Toutes-Nations, si vous voulez. J&eacute; n'y tiens pas dou tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et ton pays?</p>
+
+<p>&mdash;J&eacute; souis de Toutes-Nations aussi, comme lou dit mon nom d&eacute; raccroc.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons donc, entendons-nous un peu. Est-ce ton nom ou celui de
+ton pays, que Toutes-Nations?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a m'est &eacute;gal. Mettez tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; sont tes papiers?... Ce gaillard-l&agrave; m'a l'air d'un assez mauvais
+sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Coum&eacute; j&eacute; n&eacute; sais pas lir&eacute;, j&eacute; n'ai pas pourt&eacute; d&eacute; <i>papiels</i> avecqu&eacute;
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Belle raison, ma foi! Allons, tout cela s'expliquera en temps et lieu,
+car je compte bien ne pas perdre ce dr&ocirc;le et cette dr&ocirc;lesse de vue
+pendant leur s&eacute;jour dans la colonie. En attendant, monsieur le
+capitaine, je vais faire d&eacute;charger votre r&ocirc;le de la responsabilit&eacute; qui
+aurait pes&eacute; sur vous si &agrave; votre arriv&eacute;e vous n'aviez pas fait la
+d&eacute;claration rigoureuse exig&eacute;e par nos lois maritimes en pareille
+circonstance.... Mais, en v&eacute;rit&eacute;, cette grosse r&eacute;jouie ne me para&icirc;t pas
+trop mal pour une femme d'occasion. Non, mais c'est qu'elle vous a m&ecirc;me
+des yeux qui semblent vouloir dire quelque chose.... A propos, comment
+vous nommez-vous? car il est probable qu'entre vous deux vous aurez au
+moins un nom.</p>
+
+<p>&mdash;Fran&ccedil;ouaise el Lef&egrave;vre, pour vous servir, mon beau monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours pour me servir. C'est en v&eacute;rit&eacute; unique, et je voudrais d&eacute;j&agrave;
+que cela f&ucirc;t vrai, tant cette.... Eh bien! Fran&ccedil;ouaise, puisque
+<i>Fran&ccedil;ouaise</i> il y a, allez vous reposer des fatigues de votre
+travers&eacute;e, et soyez toujours bien sage, pour conserver s'il est possible
+votre &eacute;norme embonpoint et les roses prononc&eacute;es de votre teint normand.
+Allez, ma fille, allez, nous nous reverrons dans peu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien bon, monsieur el commissaire.</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop <i>boun</i>, murmura entre ses trente-deux dents M. Toutes-Nations
+en lan&ccedil;ant sur le chef de bureau un de ces regards en dessous o&ugrave; se
+peignaient la d&eacute;fiance et la jalousie conjugales, ou du moins presque
+conjugales.</p>
+
+<p>D&eacute;barrass&eacute; du couple aventurier, je m'occupai fort peu de ce qu'il &eacute;tait
+devenu et de ce qu'il avait pu faire pour subsister depuis son
+d&eacute;barquement.</p>
+
+<p>Un jour ayant eu sujet de faire quelques reproches &agrave; mon ma&icirc;tre
+d'&eacute;quipage, le m&eacute;taphorique Boissauveur, sur l'&eacute;tat dans lequel il
+s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; la veille &agrave; bord, apr&egrave;s une copieuse ribotte, le
+coupable contrit me r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'occasion, comme dit l'autre, mon capitaine, qui fait le larron
+ou plut&ocirc;t le biberon. Une supposition, que vous rencontriez &agrave; terre un
+ami qui vous dirait, parlant &agrave; votre personne: Je me marie et je vous
+invite &agrave; ma noce; vous allez tout bonifacement pour <i>nocifier</i>. On boit,
+le vin est bon, et la ga&icirc;t&eacute; va de l'avant. On chante et on vous demande
+un petit couplet de chanson. Et si par hasard il vous arrivait comme &agrave;
+moi de vous griser en chantant, plut&ocirc;t qu'en boissonnant, que
+feriez-vous vous-m&ecirc;me, mon capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne chanterais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est tr&egrave;s-facile &agrave; dire; mais la pratique, voyez-vous, est un
+navire &agrave; gouverner, et la th&eacute;orie un navire &agrave; l'ancre. Dans le port tout
+le monde est marin, &agrave; la mer il n'y a que les hommes qui sont des
+hommes, et moi, mon capitaine, je puis dire que je suis un homme de mon
+&eacute;tat. Quand je suis entre la <i>vergue et les rabans</i>, j'aimerais mieux me
+jeter en vrac dans le lac <i>cacafouin</i>, la t&ecirc;te la premi&egrave;re et les
+boutons de gu&ecirc;tre en l'air, que de manquer de respect &agrave; n'importe quel
+chef; car, comme dit cet autre, un chef est toujours un chef, aussi bien
+pour l'homme en ribotte que pour <i>l'&agrave; jeun</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est fort bien; mais une autre fois je vous engage &agrave; &ecirc;tre
+plus r&eacute;serv&eacute; dans votre conduite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vous promets en vous remerciant, mon capitaine; mais
+c'est ce que je ne vous jure pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment c'est ce que vous ne me jurez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne veux pas vous tromper. La chair est faible, et il ne faut
+pas trop tenter la chair. Et si, comme je vous le disais, foi de Breton,
+un particulier comme ce g&eacute;om&egrave;tre de Toutes-Nations, que vous connaissez
+bien sans qu'il soit besoin de vous le r&eacute;citer, venait encore me dire:
+Ma&icirc;tre Boissauveur, je me marie avec la grosse Cauchoise; je lui dirais:
+Mon gar&ccedil;on, je serai de la noce, pourvu qu'il y ait de la ga&icirc;t&eacute; &agrave; ton
+mariage et un peu de liquide pour arroser ton <i>amarrage conjongal</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Toutes-Nations s'est donc mari&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est un fait reconnu. Comment, mon capitaine, vous ne saviez donc
+pas l'&eacute;v&eacute;nement?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas je vais, si vous voulez me le permettre, vous raconter
+comment la chose s'est pratiqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Vous savez bien d'abord, sans qu'il soit besoin de vous....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais tout jusqu'&agrave; son arriv&eacute;e en ce pays.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas tant mieux, parce qu'il ne sera pas n&eacute;cessaire de vous dire
+la fa&ccedil;on par laquelle il s'&eacute;tait cach&eacute; avec sa grosse dondon dans la
+cale entre deux barils, que vous m'avez ordonn&eacute; d'aller les chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Non; venons-en de suite au mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, d'autant mieux que le mariage est la chose la plus
+sainte possible pour ne pas faire des petits gar&ccedil;ons et des petites
+filles qui vont &agrave; l'hospice des Enfans-Trouv&eacute;s.... Ne vous mangez pas le
+sang, mon capitaine, me voil&agrave; &agrave; l'affaire de Toutes-Nations.</p>
+
+<p>L'individu me rencontre dimanche dernier; oui, c'&eacute;tait bien dimanche
+dernier que j'ai pris mon plein &agrave; sa noce. Pour lors il me dit: C'est
+vous, ma&icirc;tr&eacute; Boissauveur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, que je lui r&eacute;ponds; je crois effectivement que c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j&eacute; souis bien countent d&eacute; vous trouver.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, que je r&eacute;ponds; car si je ne me retrouvais pas chaque
+matin, &ccedil;a me jugulerait un peu. Vous savez assez, capitaine, qu'il a un
+accent pas trop chr&eacute;tien, Toutes-Nations.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souis mari&eacute; hier &agrave; l'&eacute;glise, &agrave; ce qu'il me dit pour donner un
+peu de <i>largue</i> dans les voiles &agrave; la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! que je lui dis, tu t'es mari&eacute; &agrave; l'&eacute;glise sans papiers?</p>
+
+<p>&mdash;Avecqu&eacute; vingt gourdes il n'y a pas besoin de certificats, qu'il me
+r&eacute;pond. Et c'&eacute;tait juste; l'argent est le meilleur papier qu'il est
+possible, en religion comme en toute autre chose connue. Apr&egrave;s cela, il
+me dit: Aujourd'hui nous faisons les no&ccedil;ailles avecqu&eacute; quelques amis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! que je r&eacute;ponds encore, tu as aussi des amis d&eacute;j&agrave; &agrave; la
+Basse-Terre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toujours avecqu&eacute; des gourdes. C'&eacute;tait encore juste; car les amis
+c'est comme la crasse, &ccedil;a s'attache toujours &agrave; l'argent, qui passe de
+main en main jusqu'au plus vilain.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais bien <i>countent</i>, me fit encore mon <i>charabia</i>, si vous
+vouliez m&eacute; fair&eacute; l'<i>hounour</i> d'assister &agrave; ma noce.</p>
+
+<p>&mdash;A l'&eacute;glise? non, mon ami, je n'en mange pas encore.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c&eacute; n'est pas &agrave; l'&eacute;glise, puisqu&eacute; c'est d&eacute;j&agrave; fait. C'est &agrave; la
+noce, &agrave; table.</p>
+
+<p>&mdash;A table, c'est diff&eacute;rent, j'en serai et je te ferai l'<i>hounour</i>.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comme quoi je me suis trouv&eacute; entra&icirc;n&eacute; &agrave; boire un coup de plus qu'&agrave;
+l'ordinaire, et &agrave; prendre une barrique en dessus de ma jauge.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, ajoutai-je en engageant Boissauveur &agrave; ne plus retomber
+dans la m&ecirc;me faute, ainsi donc Toutes-Nations a trouv&eacute; assez d'argent
+pour se marier et pour vivre jusqu'ici &agrave; terre?</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent, je vous crois bien! il en a tant qu'il en peut porter.
+C'est un matelot riche finalement. Et puis &ccedil;a vous est si &eacute;conome!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;conome, fort bien; mais comment a-t-il pu &eacute;conomiser sur ce qu'il
+n'avait pas? Un malheureux qui s'est embarqu&eacute; par dessus le bord pour ne
+pas mourir de faim!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, qu'il vous a dit sans doute; mais, comme je me le suis laiss&eacute;
+dire, il n'y a pas de si mis&eacute;rable ni de si <i>rafal&eacute;</i> que celui-l&agrave; qui se
+met dans la boule de crier mis&egrave;re plus haut que la rafale! Vous savez
+bien, sans qu'il soit besoin de v'l&agrave; ce que c'est, vous savez bien sans
+doute ce jour o&ugrave; vous m'avez envoy&eacute; dans la cale pour hisser sur le pont
+Toutes-Nations et madame son &eacute;pouse soi-disant?</p>
+
+<p>&mdash;Oui pardieu, je suis assez bien pay&eacute; pour me le rappeler!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! puisque vous vous en souvenez, vous vous rappelez sans doute
+aussi que le particulier vous dit que c'&eacute;tait par besoin qu'il avait
+pris la libert&eacute; de se cacher &agrave; bord de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me le rappelle tr&egrave;s-bien encore.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il mentait comme un gueux qu'il est, le <i>calomniateur</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Il avait donc quelque chose, et n'&eacute;tait pas sans ressources?</p>
+
+<p>&mdash;Il avait des doublons et des louis d'or cousus plein sa veste et son
+pantalon, comme cette doublure est cousue sur mon gilet, et c'est moi,
+Henri-Stanislas Boissauveur, qui vous le dis.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est un peu singulier. Mais au fait tant mieux pour ce pauvre
+diable et pour la malheureuse qu'il a amen&eacute;e avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse! oui, allez! C'est mis d&eacute;j&agrave; comme la femme d'un capitaine
+de vaisseau. C'est mis m&ecirc;me d'une fa&ccedil;on si <i>burlesque</i>, que si je voyais
+mon &eacute;pouse <i>acastill&eacute;e</i> comme madame Toutes-Nations, ma premi&egrave;re id&eacute;e
+serait de monter dans son gr&eacute;ment pour le raser comme un ponton. Mais
+enfin, que voulez-vous! quand on est prot&eacute;g&eacute; par un commissaire de
+l'inscription et classes pour les gens de mer, on peut bien friser le
+pav&eacute; un peu proprement.</p>
+
+<p>&mdash;Le commissaire de la marine la prot&eacute;ge donc cette grosse idiote?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et joliment encore, d'apr&egrave;s ce que je me suis laiss&eacute; dire. Son
+mari doit acheter un sloop caboteur pour faire la navigation de terre en
+terre entre les &icirc;les, pendant que l'autre, vous m'entendez bien, courra
+des bord&eacute;es au plus pr&egrave;s du vent, sur ses c&ocirc;tes &agrave; lui; car pour naviguer
+dans les parages du cotillon, il n'y a pas besoin d'&ecirc;tre plus marin
+qu'un commissaire; vous comprenez bien que de reste....</p>
+
+<p>&mdash;C'est son affaire, au surplus, et non pas la n&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, mon capitaine. C'est son affaire, et comme dit la
+vieille chanson:</p>
+
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;">Depuis long-temps je me suis aper&ccedil;u</span><br />
+<span style="margin-left: 5em;">De l'agr&eacute;ment qu'il y a d'&ecirc;tre....</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Votre serviteur, mon capitaine; c'&eacute;tait &agrave; seule fin de vous demander
+votre permission pour faire reprendre la <i>patte-d'oie</i> de notre <i>corne</i>,
+qui a molli un peu dans les temps chauds. Car, voyez-vous, sans qu'il
+soit besoin de vous le faire savoir, les <i>cornes</i>, &ccedil;a p&egrave;se dur
+quelquefois sur les <i>pattes-d'oie</i>....</p>
+
+<p>Viens-t'en ici deux hommes me frapper un palant sur le bout de cette
+<i>corne</i>, de la corne du navire s'entend.</p>
+
+
+
+<p>Apr&egrave;s un assez long s&eacute;jour &agrave; la Basse-Terre, je mis sous voiles avec
+une assez bonne cargaison, destin&eacute;e pour la France.</p>
+
+<p>La route que prennent les navires qui quittent les Iles-du-Vent pour
+revenir en Europe est loin d'&ecirc;tre bien directe. Comme, sous les
+tropiques, les vents que l'on nomme <i>alis&eacute;s</i> et qui soufflent toujours
+de la m&ecirc;me partie, seraient contraires &agrave; la direction des navires qui
+voudraient, pour revenir en Europe, reprendre le chemin qu'ils ont d&eacute;j&agrave;
+parcouru pour se rendre aux Antilles, il faut que ces b&acirc;timens se
+servent autant que possible des brises alis&eacute;es qui r&egrave;gnent dans les
+parages qu'ils quittent, pour s'&eacute;lever jusqu'aux latitudes o&ugrave; commencent
+les vents variables, les vents g&eacute;n&eacute;raux avec lesquels il est facile
+ensuite de se diriger comme on veut vers un point d&eacute;termin&eacute;. Cette
+esp&egrave;ce de circumnavigation que l'on est oblig&eacute; de faire pour <i>ruser</i> en
+quelque sorte avec les vents alis&eacute;s, et &eacute;luder la loi g&eacute;n&eacute;rale qui les
+produit, se nomme <i>d&eacute;bouquer</i>. Les parages qu'il faut parcourir en
+faisant ce circuit maritime s'appellent, par d&eacute;rivation du mot
+principal, <i>les d&eacute;bouquemens</i>.</p>
+
+
+
+<p>Dans ces mers des d&eacute;bouquemens, qui s'&eacute;tendent, pour les navires qui
+fr&eacute;quentent la Martinique et la Guadeloupe, depuis le quinzi&egrave;me degr&eacute; de
+latitude jusqu'au trenti&egrave;me &agrave; peu pr&egrave;s, on rencontre ordinairement une
+foule de petits b&acirc;timens caboteurs faisant la navigation entre toutes
+les &icirc;les de l'Archipel, ou un grand nombre de navires am&eacute;ricains se
+rendant des ports de l'Union dans les Antilles. Ce n'est pas, je vous
+jure, un spectacle peu curieux et peu amusant que celui que pr&eacute;sentent
+toutes ces voiles blanches reluisant au beau soleil du tropique, sur
+ces mers azur&eacute;es, parsem&eacute;es de gros &icirc;lots aux formes bizarres, couronn&eacute;s
+de magnifiques nuages, et &eacute;levant jusqu'aux cieux leurs sommets couverts
+d'opulentes r&eacute;coltes ou de for&ecirc;ts inaccessibles. Jamais dans ces climats
+remplis d'une si douce indolence, sur ces flots que les brises embaum&eacute;es
+semblent plut&ocirc;t caresser qu'agiter, je n'ai &eacute;prouv&eacute; un seul instant
+d'ennui ou de vide. Respirer, l&agrave;, c'est vivre; voir, c'est presque agir,
+et s'oublier au sein de cet air ti&egrave;de et enivrant, c'est jouir.</p>
+
+
+
+<p>Mon navire, paisible comme nous, fendait depuis trente-six heures ces
+mers fortun&eacute;es, couronn&eacute; encore, pour ainsi dire, des pr&eacute;sens de la
+terre &agrave; laquelle il venait de s'arracher, car sous nos hunes pendaient
+de verts r&eacute;gimes de bananes et de jaunes giraumonds, et dans les filets
+de notre arri&egrave;re et le canot de porte-manteau se pressaient des
+milliers d'oranges et des touffes de magnifiques ananas. Aucune
+inqui&eacute;tude ne m'agitait encore; le temps &eacute;tait si beau et la brise de
+l'est si r&eacute;guli&egrave;re! C'&eacute;tait pour les froides mers que nous allions
+chercher, et les vents violens du banc de Terre-Neuve, vers lequel nous
+nous avan&ccedil;ions, qu'il fallait r&eacute;server toute ma sollicitude et ma
+pr&eacute;voyance.</p>
+
+<p>Mais dans les d&eacute;bouquemens j'&eacute;tais encore si bien! Une douzaine de
+caboteurs traversant le canal entre Antigues et Monserrat, et autant de
+go&euml;lettes am&eacute;ricaines, avaient pass&eacute; depuis le matin le long de mon
+navire; je voyais d&eacute;j&agrave; Ni&egrave;ves, cette &icirc;le &agrave; la configuration fantastique,
+se perdant dans les nues auxquelles elle a emprunt&eacute; son po&eacute;tique nom.
+Pendant que, tout entier &agrave; mes r&ecirc;veries contemplatives, je laissais
+derri&egrave;re moi les objets du magnifique panorama au milieu duquel me
+transportait mon navire, une petite barque, qui paraissait &ecirc;tre sortie
+d'entre les rochers de Ni&egrave;ves, se rapprochait de nous en louvoyant et en
+&eacute;tendant sur les flots bleu&acirc;tres qu'elle effleurait ses voiles blanches
+comme les ailes d'une mauve. Je ne commen&ccedil;ai &agrave; pr&ecirc;ter attention &agrave; la
+man&oelig;uvre de ce caboteur que lorsque je le vis courir d&eacute;finitivement sur
+nous, de mani&egrave;re &agrave; me faire supposer qu'il avait l'intention de me
+parler ou de me couper le chemin. Je demandai ma longue-vue pour mieux
+voir que je ne le faisais encore &agrave; l'&oelig;il nu la forme et l'esp&egrave;ce de ce
+petit navire.</p>
+
+
+
+<p>C'&eacute;tait un sloop assez bien voil&eacute; et passablement tenu; une vingtaine de
+noirs ou de mul&acirc;tres paraissaient s'&ecirc;tre group&eacute;s par curiosit&eacute; sur
+l'avant de son pont, comme pour m'examiner plus &agrave; leur aise. A
+l'apparence assez mesquine du bateau et &agrave; la mine des gens de son
+&eacute;quipage, je ne crus pas avoir beaucoup de crainte &agrave; concevoir sur la
+singularit&eacute; de sa man&oelig;uvre. Si, ce qui n'est pas probable, me dit mon
+second, cette esp&egrave;ce de <i>bon-boat</i> voulait faire de ses farces avec
+nous, nous ne serions pas long-temps &agrave; en venir &agrave; bout, ne f&ucirc;t-ce qu'&agrave;
+coups de barre d'anspect.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;gal, dis-je &agrave; mes gens, chargeons toujours nos deux caronades
+par pr&eacute;caution, et montons sur le pont les douze fusils de la chambre.</p>
+
+<p>Notre branle-bas de combat se trouva bient&ocirc;t fait, gr&acirc;ce au peu de
+pr&eacute;paratifs que le petit nombre des armes dont nous pouvions disposer me
+permettait de faire.</p>
+
+
+
+<p>Le sloop, qui marchait beaucoup mieux que nous, surtout avec la petite
+brise que nous avions et qui ne convenait gu&egrave;re &agrave; un grand b&acirc;timent
+aussi charg&eacute; que le n&ocirc;tre, le sloop n'eut pas de peine &agrave; nous
+approcher. Mais les appr&ecirc;ts hostiles qu'il nous vit faire sembl&egrave;rent
+rendre sa man&oelig;uvre plus circonspecte. Il hissa au bout de son pic un
+&eacute;norme pavillon fran&ccedil;ais presque aussi large que toute sa grande voile,
+et prenant la m&ecirc;me bord&eacute;e que celle que nous courions, sans pourtant
+chercher &agrave; nous passer au vent, il cargua le point d'amure de sa grande
+voile et amena sa trinquette pour ne pas aller plus de l'avant que nous,
+et conformer sa marche &agrave; notre vitesse.</p>
+
+<p>Dans cette position, et apr&egrave;s ce mouvement, j'eus tout le loisir de
+l'examiner comme je le d&eacute;sirais. Nous aurions continu&eacute; probablement de
+courir ainsi assez long-temps l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autre, si l'homme qui me
+paraissait &ecirc;tre le patron ou le capitaine de la barque ne s'&eacute;tait pas
+d&eacute;cid&eacute; &agrave; prendre la parole.</p>
+
+
+
+<p>Perch&eacute; sur l'arri&egrave;re de son bateau, du c&ocirc;t&eacute; de tribord, je vis un n&egrave;gre
+lui passer un long porte-voix, et je me pr&eacute;parai &agrave; recevoir les
+questions qu'il voudrait bien m'adresser, ou les communications qu'il
+lui plairait peut-&ecirc;tre de me faire.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Oh! du navire! oh!</i> s'&eacute;cria le capitaine mon confr&egrave;re avec un accent
+que tous mes hommes et moi nous cr&ucirc;mes reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! lui r&eacute;pondis-je sans trop me d&eacute;ranger et sans para&icirc;tre attacher
+beaucoup d'importance &agrave; ce qu'il allait me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment si nomme <i>lou bastiment</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela vous fait?</p>
+
+<p>Le capitaine interrogant, peu satisfait probablement de ma r&eacute;ponse, se
+mit &agrave; se concerter un moment avec ceux de ses gens qui se trouvaient
+autour de lui.... Puis, apr&egrave;s un instant de consultation et
+d'h&eacute;sitation, il me cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour savoir <i>lou</i> nom d&eacute; <i>lou bastiment</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! passez &agrave; poupe: il est &eacute;crit en grosses lettres derri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est qu&eacute; nous n&eacute; savouns pas lire &agrave; bord!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continuez votre route, et laissez-moi tranquille.</p>
+
+<p>En ce moment, ma&icirc;tre Boissauveur, qui depuis la courte conversation qui
+venait d'avoir lieu s'&eacute;tait tenu la figure appuy&eacute;e sur le bossoir de
+dessous le vent, comme un chat qui guette une souris, passa derri&egrave;re, le
+chapeau &agrave; la main, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, excusez-moi si je me m&ecirc;le ici d'une chose qui peut-&ecirc;tre
+naturellement ne me regarde pas trop; mais c'est que, voyez-vous, j'ai
+une <i>doutance</i>, et sans qu'il soit besoin de vous le dire....</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, c'est qu'il faut le dire, si c'est utile.</p>
+
+<p>&mdash;Utile, c'est si l'on veut; mais si vous ne le voulez pas, bien
+entendu, comme vous &ecirc;tes ma&icirc;tre &agrave; votre bord, ce ne serait pas plus
+utile que toute autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! de quoi s'agit-il d&eacute;finitivement!</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d&eacute;finitivement, capitaine, que cette esp&egrave;ce de capitaine de
+<i>risque-tout</i>, qui h&ecirc;le l&agrave; dans son porte-voix d'emb&ecirc;tement, est
+Toutes-Nations, pas davantage, suivant mon id&eacute;e.</p>
+
+
+
+<p>A peine ma&icirc;tre Boissauveur m'avait-il fait part de ce qu'il appelait sa
+doutance, que le capitaine du petit sloop, au milieu du grand mouvement
+qui paraissait avoir lieu parmi son &eacute;quipage, se mit &agrave; me hurler.</p>
+
+<p>&mdash;Capitan, pardoun, je ne vous reconnaissais point! C'est que,
+voyez-vous, vous avez chang&eacute; do peintur&eacute; &agrave; lou vostre navire, depuis qu&eacute;
+j&eacute; ne l'ai pas visto.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est toi, mauvais sujet de Toutes-Nations, et que fais-tu
+ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi!... Je fais, capitan, que je cherche &agrave; gagner ma vie
+<i>honn&ecirc;tement</i>.... Voulez-vous me permettre d'aborder vostre navire, li
+temps il est beau.</p>
+
+
+
+<p>Je ne savais trop que faire dans cette circonstance. Le plus s&ucirc;r
+peut-&ecirc;tre aurait &eacute;t&eacute; de refuser. Mais par curiosit&eacute; ou par complaisance,
+je laissai faire le dr&ocirc;le, qui, sans attendre ma r&eacute;ponse, for&ccedil;a un peu
+de voiles, et &eacute;longea mon navire de bout en bout avec son sloop.</p>
+
+<p>Quand il se trouva le long de mon bord, je lui ordonnai de d&eacute;fendre &agrave; la
+n&eacute;graille qu'il avait sur son pont de mettre le pied chez moi; et, d'un
+ton qui sentait le commandement, il baragouina aussit&ocirc;t en mauvais
+espagnol &agrave; son &eacute;quipage quelques mots qui me sembl&egrave;rent &ecirc;tre l'ordre de
+ne pas quitter le sloop sans sa permission. Pour lui il ne se fit pas
+prier pour sauter comme un singe sur mon gaillard d'arri&egrave;re, et apr&egrave;s
+m'avoir salu&eacute; avec une affectueuse vivacit&eacute;, il alla embrasser tout mon
+monde devant.</p>
+
+
+
+<p>La joie de mon &eacute;quipage parut au moins &eacute;gale &agrave; celle qu'&eacute;prouvait
+Toutes-Nations &agrave; revoir ses anciens amis. Mes matelots demand&egrave;rent qu'on
+leur avan&ccedil;&acirc;t leur ration &agrave; la cambuse pour f&ecirc;ter la rencontre de
+Toutes-Nations; mais celui-ci, avant qu'ils pussent avoir obtenu une
+r&eacute;ponse de moi, ordonna, apr&egrave;s avoir toutefois sollicit&eacute; ma permission,
+&agrave; un homme de son bord d'apporter du Mad&egrave;re et des grands verres. Les
+bouteilles du pr&eacute;cieux liquide furent vid&eacute;es en un instant. Le fastueux
+Toutes-Nations voulut renouveler sa politesse, mais une injonction de ma
+part lui interdit, au grand regret de mes gens, une galanterie dont je
+redoutais les cons&eacute;quences.</p>
+
+<p>Quand je crus avoir laiss&eacute; &agrave; mon homme tout le temps n&eacute;cessaire pour
+prendre ses &eacute;bats au sein des anciens camarades qu'il semblait retrouver
+avec tant de bonheur, je l'invitai &agrave; venir me parler, pour m'expliquer
+comment il se faisait que je l'eusse rencontr&eacute; dans ces parages avec un
+&eacute;quipage aussi fort que celui qu'il avait &agrave; bord de son sloop.</p>
+
+<p>&mdash;Capitan, me r&eacute;pondit le dr&ocirc;le, j&eacute; navigue ici, parc&eacute; qu'il y a
+toujours quelque petit&eacute; chose &agrave; faire pour moi autour d&eacute; la Guadeloupe,
+et j'ai oun fourt &eacute;quipaze, parc&eacute; qu&eacute; moun commerce il l&eacute; veut.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est le commerce que tu fais?</p>
+
+<p>&mdash;Oun commerce d'&eacute;chanze avecqu&eacute; los navires qu&eacute; j&eacute; rencountre.</p>
+
+<p>&mdash;Que donnes-tu donc &agrave; ces navires?</p>
+
+<p>&mdash;Peu d&eacute; chose; mais je leur prends tout c&eacute; qu'ils ount d&eacute; boun.</p>
+
+<p>&mdash;Tu fais donc la piraterie, coquin que tu es?</p>
+
+<p>&mdash;Noun, pas tout-&agrave;-fait, mais je t&acirc;che d&eacute; gagner ma vie l&eacute; plus
+honn&ecirc;tement possible, en perdant l&eacute; moins qu&eacute; j&eacute; peux.</p>
+
+<p>&mdash;Jolie mani&egrave;re de gagner ta vie honn&ecirc;tement! Tu ne sais donc pas le
+danger que tu cours en arr&ecirc;tant ainsi les navires au passage pour les
+piller comme tu fais?</p>
+
+<p>&mdash;Quel danzer dounc, moun capitan?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, celui de te faire pendre comme forban!</p>
+
+<p>&mdash;Comme forban? Je vole, il est vrai, un petit peu; mais zamais j&eacute; n'ai
+<i>tou&eacute;</i> personne. Ah! voyez-vous, c'est que je suis oun galant homme,
+pauvre, mais honn&ecirc;te. Tenez, capitan, voici ici la liste d&eacute; les navires
+qu&eacute; j'ai rencontr&eacute;s, et vous y verrez, parc&eacute; qu&eacute; vous savez lire, vous,
+qu&eacute; les capitaines m'ont dounn&eacute; un certificat comme quoi par lesquels je
+les ai bien trait&eacute;s en n&eacute; leur prenant que leurs vivres et quelqu&eacute;s
+petites choses.</p>
+
+<p>La liste de ce vulgaire forban &eacute;tait en r&egrave;gle, et ses comptes de
+piraterie en tr&egrave;s-bon &eacute;tat. Deux ou trois capitaines de ma connaissance
+avaient m&ecirc;me pouss&eacute; la bont&eacute; jusqu'&agrave; certifier que la conduite de
+Toutes-Nations avait &eacute;t&eacute; parfaite &agrave; leur &eacute;gard; trop heureux,
+ajoutaient-ils dans leur d&eacute;claration, de s'&ecirc;tre retir&eacute;s de ses griffes
+au prix de quelques bagatelles qu'ils lui avaient laiss&eacute; prendre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! r&eacute;pondis-je &agrave; mon &eacute;cumeur de mer; tes papiers sont
+tr&egrave;s-r&eacute;guliers, et avec cela tu ne t'exposes qu'&agrave; te faire crocher au
+bout d'une vergue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, capitan, reprit-il avec tranquillit&eacute;! j&eacute; vois qu&eacute; vous
+voulez plaisanter. Mais dites-moi, j&eacute; crois qu&eacute; quand vous m'avez vu
+vous approcher, vous avez eu oun peu peur, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble que d'apr&egrave;s votre man&oelig;uvre, il y avait quelque
+raison de ne pas &ecirc;tre tr&egrave;s-rassur&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voil&agrave; c&eacute; qui m&eacute; fait plaisir &agrave; moi! J'aime bien &agrave; faire pur
+aux bastimens qu&eacute; j&eacute; rencontre. Ah &ccedil;a! escoutez; voulez-vous m&eacute; faire
+l'amiti&eacute; d'accepter d&eacute; moi oune p&eacute;tite chose? C'est oun p&eacute;tit baril de
+boun vin d'Oporto qu&eacute; j&eacute; l'ai pris &agrave; oun grand couquin d&eacute; capitan
+anglais qui m&eacute; faisait oune grimace dou diable quand je lou ai d&eacute;gag&eacute; de
+sa cambouse tout ce qui n&eacute; l&eacute; g&ecirc;nait pas. Ce p&eacute;tit baril de vin d'Oporto
+sera pour vous rapp&eacute;ler d&eacute; moi, du pauvre Toutes-Nations, quand vous
+boirez un bon coup &agrave; sa vilaine sant&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci! je ne veux nullement me charger de ton cadeau vol&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n&eacute; voulez pas donc m&eacute; faire plaisir, &agrave; moi qui voulais vous
+rendre oun service?</p>
+
+<p>&mdash;Le service le plus signal&eacute; que tu puisses me rendre, c'est celui de me
+quitter et de me laisser continuer ma route.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous n&eacute; voulez pas accepter seulement mon p&eacute;tit baril? Vous
+n'avez pas raison, mon capitan. J&eacute; n&eacute; suis pas toujours d'aussi belle
+houmour. A bord des autres navires j&eacute; n&eacute; donne pas, j&eacute; prends; et &agrave; bord
+de celui-ci, j&eacute; veux donner et l'on n&eacute; veut pas prendre.... Vous m&eacute;
+permettrez bien c&eacute;pendant de danser au moins une p&eacute;tite contredanse
+avecqu&eacute; vos hommes et d&eacute; boire tranquillement un p&eacute;tit coup d&eacute; partance,
+&agrave; votre ch&egrave;re sant&eacute; et vostre bon viage?</p>
+
+
+
+<p>Ma conversation avec Toutes-Nations, dont je d&eacute;sirais vivement me
+d&eacute;barrasser, se serait probablement prolong&eacute;e au-del&agrave; des limites que
+j'aurais voulu lui assigner, sans un incident inattendu qui vint y
+mettre brusquement un terme.</p>
+
+
+
+<p>Ma&icirc;tre Boissauveur, qui s'&eacute;tait perch&eacute; sous un pr&eacute;texte quelconque sur
+le couronnement du navire, comme pour visiter l'&eacute;coute du gui, mais bien
+r&eacute;ellement pour ne pas perdre un mot de mon entretien avec
+Toutes-Nations, se prit &agrave; crier en regardant derri&egrave;re: <i>Navire!</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Navire?</i> s'&eacute;cria aussit&ocirc;t Toutes-Nations en me quittant pour courir
+vers le ma&icirc;tre. Et o&ugrave; donc voyez-vous un navire, ma&icirc;tre Boissauveur?</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! o&ugrave; je le vois? et o&ugrave; ce qu'il est apparemment, car il me
+serait bigrement difficile de le voir peut-&ecirc;tre l&agrave; o&ugrave; ce qu'il ne serait
+pas! Tu ne vois donc pas, ma&icirc;tre forban que tu es, dans la direction de
+ma main, un ship qui s'est couvert de toile!... Il est pourtant assez
+gros comme &ccedil;a et assez pr&egrave;s de nous, sans qu'il soit besoin de te le
+dire, esp&egrave;ce de pas grand'chose!</p>
+
+
+
+<p>Toutes-Nations n'eut pas plut&ocirc;t jet&eacute; les yeux sur la partie de
+l'horizon que lui indiquait Boissauveur d'une fa&ccedil;on un peu d&eacute;daigneuse,
+que je le vis monter comme un chat dans mes grands haubans pour mieux
+observer apparemment le navire aper&ccedil;u; mais perdant pour le coup sa
+loquacit&eacute; ordinaire, il redescendit bient&ocirc;t des barres de perroquet sans
+dire mot et avec autant d'agilit&eacute; qu'il en avait mis pour y monter.</p>
+
+<p>&mdash;A revoir, bon viage, capitan, me dit-il une fois descendu sur le pont.
+C'est un bastiment qu&eacute; j&eacute; veux visiter, et &agrave; celui-l&agrave;, j&eacute; n&eacute; lui
+donnerai pas un p&eacute;tit baril d'Oporto.</p>
+
+
+
+<p>Sauter comme un fou &agrave; bord de sa barque, larguer les amarres qui le
+retenaient le long de mon navire, et laisser arriver vent arri&egrave;re pour
+courir sur le b&acirc;timent en vue, ne fut pour mon dr&ocirc;le que l'affaire de
+quelques minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous entendrez avant oune hure parler de moi, capitane, me cria-t-il
+dans son porte-voix en me quittant. Bon viage, bon viage; qu&eacute; l&eacute; boun
+Dieu vous emporte!</p>
+
+<p>&mdash;Bon voyage, coquin! lui r&eacute;pondis-je, et prends garde de te faire
+pendre.</p>
+
+
+
+<p>Je continuai ma route apr&egrave;s le d&eacute;part de ce forban d'une nouvelle
+esp&egrave;ce, en r&eacute;fl&eacute;chissant au p&eacute;ril que, sans trop le savoir peut-&ecirc;tre,
+courait ce pauvre diable qui croyait gagner sa vie honn&ecirc;tement en
+pillant les navires qu'il rencontrait sur son chemin et si pr&egrave;s des
+croiseurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce charabia-l&agrave;, dit ma&icirc;tre Boissauveur en le voyant prendre sa
+bord&eacute;e, fera son beurre avant peu, tandis que nous, pauvres bigres, nous
+ne faisons que carotter sur mer avec d&eacute;cence et probit&eacute;.</p>
+
+<p>Toutes-Nations me l'avait bien dit, qu'avant une heure j'entendrais
+parler de lui. Mais ce fut une bouche &agrave; feu qui me parla du dr&ocirc;le; car
+une heure s'&eacute;tait &agrave; peine &eacute;coul&eacute;e depuis notre s&eacute;paration, que
+j'entendis sur l'arri&egrave;re de nous, retentir comme un coup de tonnerre, un
+coup de canon sourd et lointain.</p>
+
+<p>Je vis, avec le secours de ma longue-vue, la petite barque de
+Toutes-Nations aborder le grand navire qu'il avait approch&eacute;, et le coup
+de canon me parut &ecirc;tre sorti du flanc d'un grand b&acirc;timent.</p>
+
+
+
+<p>Cette sc&egrave;ne sembla d&eacute;concerter un peu les gens de mon &eacute;quipage, qui peu
+de temps auparavant m'avaient eu l'air de trouver admirable le genre de
+vie que leur camarade forban s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; prendre dans ces parages.</p>
+
+<p>La nuit vint avec ses milliers d'&eacute;toiles scintillantes s'&eacute;tendre sur la
+mer que continuait &agrave; caresser une brise ronde et fra&icirc;che. Aucun de mes
+hommes ne descendit se coucher. Tous paraissaient attendre quelque
+&eacute;v&eacute;nement digne de leur curiosit&eacute; ou de leur sollicitude, et je ferai
+remarquer ici en passant que rarement cet instinct curieux des matelots,
+quand il est excit&eacute; par quelque incident un peu grave, les trompe sur
+les choses possibles qui doivent arriver.</p>
+
+
+
+<p>Pendant pr&egrave;s de trois ou quatre heures, mes yeux, quelques efforts que
+je fisse pour chasser loin de moi ma pr&eacute;occupation, ne cess&egrave;rent de se
+tourner du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; j'avais vu le sloop de Toutes-Nations aborder le
+navire qui avait paru dans nos eaux. A minuit sonnant le quart fut
+chang&eacute;, et les hommes qui &eacute;taient rest&eacute;s sur le pont sans &ecirc;tre de
+service prirent la garde &agrave; leur tour sans que leurs camarades pensassent
+&agrave; aller se reposer. D&eacute;sirant inspirer &agrave; mon &eacute;quipage une s&eacute;curit&eacute; que
+je n'avais pas moi-m&ecirc;me, je pris la r&eacute;solution de descendre dans ma
+chambre; et, apr&egrave;s avoir donn&eacute; des ordres &agrave; mon second, je me disposais
+&agrave; quitter le gaillard d'arri&egrave;re, lorsqu'en posant le pied sur l'escalier
+du d&ocirc;me, je crus voir non loin de mon navire une grosse masse noire qui
+tombait sur nous.</p>
+
+<p>Je n'avais que trop bien vu.</p>
+
+<p>Cette grosse masse noire qui s'avan&ccedil;ait n'&eacute;tait autre chose qu'un grand
+b&acirc;timent dont la marche &eacute;tait si sup&eacute;rieure &agrave; la n&ocirc;tre, qu'en tr&egrave;s-peu
+de temps il nous eut gagn&eacute;s de mani&egrave;re &agrave; pouvoir nous h&eacute;ler.</p>
+
+
+
+<p>Je me pr&eacute;parai &agrave; subir les interrogations que le capitaine du b&acirc;timent,
+devenu mon voisin, ne tarderait pas, selon toute probabilit&eacute;, &agrave;
+m'adresser; car je ne pouvais me dissimuler qu'en me chassant comme il
+le faisait, et en s'approchant autant de moi qu'il lui avait &eacute;t&eacute;
+possible, il n'entr&acirc;t dans son plan de me parler.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; toute la curiosit&eacute; qu'excitait en moi l'approche nocturne de ce
+diable de navire, je ne pouvais assez bien le distinguer pour savoir &agrave;
+quelle esp&egrave;ce de b&acirc;timent j'allais avoir affaire.</p>
+
+<p>Il me pr&eacute;sentait obstin&eacute;ment son avant en courant dans mes eaux, et dans
+cette position, et surtout au milieu de l'obscurit&eacute; qui r&eacute;gnait sur les
+flots, il ne m'&eacute;tait gu&egrave;re possible de me faire une id&eacute;e bien pr&eacute;cise
+sur sa force et sur sa forme.</p>
+
+
+
+<p>Peu de minutes suffirent pour me tirer d'incertitude.</p>
+
+<p>Un long coup de sifflet de silence, parti de son gaillard d'avant,
+m'anon&ccedil;a que j'allais &ecirc;tre interrog&eacute; par le commandant d'un navire de
+guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! du trois m&acirc;ts! oh! furent les premiers mots qui me furent adress&eacute;s
+d'une voix solennelle dans un porte-voix dont les sons prolong&eacute;s
+all&egrave;rent se perdre sur les eaux.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;! r&eacute;pondis-je du mieux que je pus.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; venez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De la Basse-Terre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se nomme le navire?</p>
+
+<p>&mdash;<i>L'Heureuse-Rencontre.</i></p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas &eacute;t&eacute; abord&eacute;, il y a quelques heures, par un petit sloop
+mont&eacute; de n&egrave;gres et de mul&acirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Le patron de cette embarcation n'est-il pas rest&eacute; quelque temps &agrave;
+votre bord?</p>
+
+<p>&mdash;Deux heures environ.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, monsieur le capitaine, je vous ordonne de laisser arriver
+et de faire route pour retourner &agrave; la Basse-Terre. Je me tiendrai dans
+vos eaux &agrave; port&eacute;e de voix. Le sloop avec lequel vous avez communiqu&eacute; a
+&eacute;t&eacute; amarin&eacute; par moi et exp&eacute;di&eacute; comme prise &agrave; la Guadeloupe. Je tiens son
+patron et les gens de son &eacute;quipage aux fers &agrave; mon bord, comme pirates.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le commandant, avant de me conformer &agrave; vos ordres et de
+changer ma route, puis-je savoir &agrave; qui j'ai l'honneur de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Au commandant de la corvette de S. M. <i>l'Alerte</i>, faisant partie de la
+station fran&ccedil;aise des Antilles. Laissez arriver sur-le-champ, monsieur,
+et suivez les ordres que je vous ai donn&eacute;s, si vous ne voulez pas que
+j'envoie &agrave; votre bord un &eacute;quipage pour conduire, d'office, votre navire
+&agrave; la Basse-Terre.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus qu'&agrave; ob&eacute;ir apr&egrave;s avoir re&ccedil;u une injonction aussi
+formelle; j'ex&eacute;cutai la man&oelig;uvre qui m'&eacute;tait prescrite.</p>
+
+
+
+<p>La corvette, de son c&ocirc;t&eacute;, m'avait d&eacute;j&agrave; donn&eacute; l'exemple, en faisant
+arriver et en me pr&eacute;sentant son travers. Dans cette &eacute;volution elle me
+montra une longue batterie jaune, accident&eacute;e tr&egrave;s-distinctement d'une
+douzaine de sabords garnis de bons et beaux canons. Je jugeai, en
+examinant le pont de ce b&acirc;timent du roi, qu'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute;
+tr&egrave;s-prudent pour moi de r&eacute;sister logiquement &agrave; un navire qui avait &agrave; sa
+disposition des moyens aussi efficaces pour faire ex&eacute;cuter les ordres
+qu'il lui plaisait de donner aux b&acirc;timens de mon esp&egrave;ce.</p>
+
+<p>Comme mon escorte marchait &agrave; peu pr&egrave;s deux fois plus vite que je ne
+pouvais le faire, elle fut oblig&eacute;e de diminuer de voiles pour que je
+pusse la suivre, ainsi qu'elle me l'avait ordonn&eacute;.</p>
+
+<p>Je ne savais que penser de cet &eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+
+
+<p>J'allais avoir &agrave; d&eacute;poser probablement dans la mauvaise affaire qu'on ne
+pouvait manquer d'intenter &agrave; ce mis&eacute;rable Toutes-Nations, qui, si mal &agrave;
+propos, avait eu la gaucherie de venir m'aborder au moment o&ugrave; je pensais
+peu &agrave; lui, et o&ugrave; j'avais si peu besoin de le rencontrer.</p>
+
+
+
+<p>&mdash;Que tonnerre de D...! r&eacute;p&eacute;tait aussi ma&icirc;tre Boissauveur en pensant &agrave;
+l'&eacute;chauffour&eacute;e du maladroit forban, que tonnerre de D.... avait-il
+besoin, ce risque-tout, de chercher du beurre au museau de cette
+corvette? Il a donc oubli&eacute; la reconnaissance des navires &agrave;
+br&ucirc;le-pourpoint? V'l&agrave; ce que c'est que de vouloir faire le forban en
+navigant comme un Paliaca ou un vrai Parisien qu'il est, le coquin, ou
+qu'il n'est peut-&ecirc;tre pas!</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouviez cependant, il n'y a que quelques heures, le m&eacute;tier de
+forban pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; celui de pauvre bigre comme vous, ma&icirc;tre
+Boissauveur!</p>
+
+<p>&mdash;Qui, moi? capitaine! Je vous demande bien excuse; mais je ne me
+rappelle pas d'avoir <i>circonstanci&eacute;</i> cette parole!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! lorsque Toutes-Nations a d&eacute;bord&eacute; pour courir sur la corvette,
+vous ne vous rappelez pas d'avoir dit....</p>
+
+<p>&mdash;Quand il d&eacute;bord&eacute;, c'est possible, parce qu'alors il avait un air si
+fringant, le <i>cornichonneau</i>. On aurait dit qu'il allait couper la pate
+du singe de Madras. Mais &agrave; pr&eacute;sent qu'il s'est fait h&acirc;ler en dedans par
+cette corvette, excusez, Lisette! c'est un cas diff&eacute;rent. Ce qu'on dit
+dans un instant, n'est pas ce qu'on dit dans un autre. La mar&eacute;e change,
+comme j'ai eu l'honneur de vous le r&eacute;p&eacute;ter plusieurs fois, et qui veut
+bien naviguer doit calculer la mar&eacute;e! Je ne connais que cela, moi, et
+v'l&agrave; ce que c'est!</p>
+
+
+
+<p>La brise d'est-nord-est nous poussait assez vite pour nous permettre de
+revenir bient&ocirc;t au point d'o&ugrave; nous venions de partir. A midi nous
+mouill&acirc;mes sur la rade de la Basse-Terre.</p>
+
+<p>D&egrave;s que nous e&ucirc;mes jet&eacute; l'ancre sous les forts de la ville, le
+commandant de la corvette m'ordonna de me rendre &agrave; son bord.</p>
+
+
+
+<p>En arrivant sur le pont du b&acirc;timent de guerre qui m'avait servi
+d'escorte, j'aper&ccedil;us sur l'avant Toutes-Nations cramponn&eacute;, avec une
+vingtaine ou une trentaine des gens de son &eacute;quipage, &agrave; la barre de
+justice, aux fers enfin, qu'on avait mont&eacute;s sur le pont pour mettre ces
+mis&eacute;rables <i>&agrave; la broche</i>, comme on dit &agrave; bord des navires de l'&eacute;tat.</p>
+
+<p>Le commandant me fit l'honneur de me pr&eacute;venir que je resterais &agrave; la
+Basse-Terre pendant le proc&egrave;s des pirates avec lesquels j'avais eu
+l'imprudence de communiquer. Puis il ajouta, comme pour me consoler:</p>
+
+<p>&mdash;Votre rel&acirc;che ne sera pas longue, car l'affaire sera bient&ocirc;t faite.</p>
+
+<p>Toutes-Nations me voyant dispos&eacute; &agrave; retourner &agrave; mon bord, sollicita la
+faveur de me parler. Je crus devoir me rendre &agrave; ses v&oelig;ux, avec la
+complaisance que l'on met ordinairement &agrave; ex&eacute;cuter les derni&egrave;res
+volont&eacute;s d'un mourant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dit d'un air lamentable le malheureux justiciable du plus loin
+qu'il me vit arriver vers lui, moun capitan, vous m&eacute; l'aviez bien
+pronostiqu&eacute; qu&eacute; j&eacute; m&eacute; ferais mettre dans le sac! Si encore la corde il
+pouvait casser!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle corde, et de quoi veux-tu donc me parler?</p>
+
+<p>&mdash;Et pardieu! d&eacute; la corde sur l&eacute; bout d&eacute; laquelle on va m&eacute; hisser pour
+fair&eacute; l&eacute; saut d&eacute; carpe. L'air du pays, voyez-vous, il n'est pas boun
+pour nous; il y a &agrave; la Guadeloupe une maladie d&eacute; pendaison qui fait du
+ravage sur les pauvres diables d&eacute; mon temp&eacute;rament.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de ta faute, au reste: tu n'as pas voulu me croire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j&eacute; sais bien que c'est toujours d&eacute; la faute des pendous, quand
+ils sont pendous. Mais &ccedil;a n'emp&ecirc;che pas qu&eacute; j&eacute; vais faire oune bien
+vilaine grimace par jugement d'un conseil de guerre, au bout d'oune
+drisse d&eacute; r&eacute;verb&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Rien cependant n'est encore d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tout se d&eacute;cidera si vite pour moi. Mais c'est ma femme, ma grosse
+femme, qu&eacute; j&eacute; plains le plous, car elle sera veuve d'un pendou, quand
+j'aurai fait la cabriole un peu trop haut; et elle est enceinte, mon
+capitan, par-dessus le march&eacute;, d'un p&eacute;tit enfant qu&eacute; j&eacute; crois bien lui
+avoir fait honn&ecirc;tement et qu&eacute; j&eacute; voulais &eacute;lever de m&ecirc;me.</p>
+
+
+
+<p>Ici quelques larmes s'&eacute;chapp&egrave;rent des yeux du sensible &eacute;poux, et
+all&egrave;rent sillonner ses joues, assez sales pour qu'on v&icirc;t sur elles les
+traces de pleurs que sa position lui arrachait.</p>
+
+<p>&mdash;M&eacute; chargerez-vous bien dans vostre t&eacute;moignage? me demanda-t-il apr&egrave;s
+avoir sanglot&eacute; &agrave; son aise.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille &agrave; cet &eacute;gard, lui r&eacute;pondis-je; s'il ne d&eacute;pend que de
+moi de te faire renvoyer absous, tu sortiras de ton affaire blanc comme
+neige.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours oune consolation qu&eacute; d&eacute; mourir avec l'estime des
+honn&ecirc;tes gens; moi qui n&eacute; cherchais qu'&agrave; gagner honn&ecirc;tement ma pauvre
+mis&eacute;rable gueuse de vie! Maintenant je n'ai plous qu'&agrave; prier et &agrave;
+supplier le bon Dieu, la sainte Vierge et tous les saints dou paradis ou
+dou paradouze, car j&eacute; n&eacute; sais pas en v&eacute;rit&eacute; combien il y en a des
+paradis dans l&eacute; ciel!</p>
+
+
+
+<p>Il ne fallut que tr&egrave;s-peu de temps pour &eacute;riger le conseil de guerre qui
+devait juger le coupable et ses complices.</p>
+
+<p>Il fallut encore moins de temps pour les condamner &agrave; &ecirc;tre pendus.</p>
+
+<p>Je n'avais que trop bien pr&eacute;vu le funeste sort de ces mis&eacute;rables.</p>
+
+
+
+<p>On me fit d&eacute;poser dans cette triste affaire, et je vis avec &eacute;tonnement,
+en suivant les d&eacute;tails du proc&egrave;s, que Toutes-Nations ne m'avait avou&eacute;
+qu'une partie de ses m&eacute;faits. Quelques Anglais, jet&eacute;s par-dessus le
+bastingage &agrave; bord d'un des navires qu'il avait pill&eacute;s, simplifi&egrave;rent
+singuli&egrave;rement la t&acirc;che p&eacute;nible qu'avait prise ou accept&eacute;e le d&eacute;fenseur
+officieux qui parlait pour lui.</p>
+
+<p>On passa aux voix, et tous les accus&eacute;s se trouv&egrave;rent condamn&eacute;s, &agrave;
+l'unanimit&eacute;, &agrave; la peine capitale.</p>
+
+<p>&mdash;J&eacute; m'y attendais bien, s'&eacute;cria le coupable &agrave; la lecture de l'arr&ecirc;t.
+Les grands forbans s&eacute; sauvent, les petits forbans, on les fait pendre
+pour les grands.</p>
+
+<p>Ce furent les seules paroles qui s'&eacute;chapp&egrave;rent de sa bouche.</p>
+
+<p>Sa r&eacute;signation aurait fait l'admiration d'un saint.</p>
+
+
+
+<p>Il employa les vingt-quatre heures de vie que lui accordait lib&eacute;ralement
+la loi, &agrave; s'entretenir avec sa femme de quelques affaires de famille
+qu'il &eacute;tait bien aise de r&eacute;gler, disait-il, avant de rendre son &acirc;me &agrave;
+Dieu, s'il arrivait que Dieu daign&acirc;t la recevoir.</p>
+
+<p>Madame Toutes-Nations se montrait bien moins r&eacute;sign&eacute;e que son &eacute;poux.
+Elle pleurait avec une bonne foi qui aurait fait piti&eacute; au c&oelig;ur le plus
+endurci contre le crime de piraterie.</p>
+
+
+
+<p>Le moment fatal arriva.</p>
+
+<p>Vingt-cinq potences avaient &eacute;t&eacute; dress&eacute;es sur le champ d'Arbot pour
+recevoir les condamn&eacute;s. Je remarquai que dans ces dispositions
+patibulaires, le gouverneur de la Guadeloupe avait port&eacute; un esprit
+d'&eacute;conomie qu'il &eacute;tait bien loin d'avoir quand il s'agissait de f&ecirc;tes
+publiques. Le luxe officiel n'avait pas jug&eacute; &agrave; propos apparemment de se
+d&eacute;ployer avec &eacute;clat dans une circonstance aussi funeste. La plupart des
+gibets &eacute;taient &agrave; peine assez solides pour supporter leur homme. Mais le
+bourreau, n&egrave;gre ex&eacute;cuteur du premier m&eacute;rite, avait r&eacute;pondu de tout, et
+son adresse reconnue inspirait la plus grande confiance aux assistans.</p>
+
+
+
+<p>Les sons du tambour du d&eacute;tachement charg&eacute; de conduire militairement les
+condamn&eacute;s de la ge&ocirc;le &agrave; la potence annonc&egrave;rent, midi sonnant, que le
+spectacle attendu allait enfin commencer.</p>
+
+<p>La d&eacute;marche de Toutes-Nations, s'avan&ccedil;ant &agrave; la t&ecirc;te de son &eacute;quipage,
+&eacute;tait ferme et d&eacute;gag&eacute;e. On aurait dit qu'il allait faire une commission
+ou porter une lettre &agrave; la poste.</p>
+
+
+
+<p>La vue des vingt-cinq poteaux patibulaires dress&eacute;s en son honneur et en
+l'honneur de ses vingt-quatre braves excita peu d'&eacute;tonnement chez lui,
+mais elle parut provoquer vivement sa curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; ce qu'il est lou mien? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Puis apercevant une femme prostern&eacute;e au pied de la premi&egrave;re potence, il
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Lou voil&agrave;!</p>
+
+<p>Cette femme &eacute;tait madame Toutes-Nations, priant pour l'&acirc;me de son mari
+et pleurant par avance la mort ignominieuse qu'il allait subir.</p>
+
+
+
+<p>Un homme de justice, grave comme la circonstance et impassible comme la
+loi dont il &eacute;tait l'organe, appela les noms des condamn&eacute;s.</p>
+
+<p>Toutes-Nations eut l'honneur d'&ecirc;tre appel&eacute; le premier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! s'&eacute;cria-t-il. Sur le r&ocirc;le d'&eacute;quipage lou capitan doit
+passer avant tout lou m&eacute;nou des autres.</p>
+
+<p>Puis, faisant une r&eacute;flexion sur lui-m&ecirc;me, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Mais d&eacute; quel &eacute;quipage qu&eacute; j&eacute; serai dans oune minoute le capitan! d'oun
+&eacute;quipage d&eacute; pendous!</p>
+
+<p>L'&eacute;chelle &eacute;tait pr&ecirc;te, et le bourreau en haut attendait sa proie.</p>
+
+<p>Jamais je n'ai vu de <i>gabier</i> s'&eacute;lancer avec plus de l&eacute;g&egrave;ret&eacute; dans les
+enfl&eacute;chures des grands haubans pour aller prendre un ris, que
+Toutes-Nations pour grimper le long de l'&eacute;chelle au bout de laquelle
+&eacute;tait pour lui la mort.... l'&eacute;ternit&eacute;!</p>
+
+<p>Il n'osa m&ecirc;me pas jeter un regard sur sa malheureuse femme qui
+sanglotait &agrave; ses pieds.</p>
+
+<p>Le n&oelig;ud de la corde strangulatoire fut mal pass&eacute; par le bourreau,
+malgr&eacute; la longue habitude que ce fonctionnaire public avait acquise en
+fait de ces sortes d'amarrages.</p>
+
+<p>Toutes-Nations, sentant que l'irr&eacute;gularit&eacute; de ce n&oelig;ud pouvait l'exposer
+&agrave; ne pas &ecirc;tre &eacute;trangl&eacute; convenablement, s'empare du bout de filain, qui
+prend dans ses mains une tournure nouvelle, et s'adressant au bourreau,
+il lui dit avec un sang-froid tout-&agrave;-fait maritime:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; comme il faut t'y prendr&eacute; pour les autres, mateluche!</p>
+
+<p>Puis le bourreau, apr&egrave;s l'avoir remerci&eacute; d'un coup de t&ecirc;te approbatif,
+sauta sur les &eacute;paules du pauvre diable.... L'&acirc;me alors quitta le corps,
+et le corps resta suspendu au gibet pendant plus d'un mois sous le
+soleil, la pluie, les moustiques et les maringouins du pays, pour
+l'exemple de tous les petits forbans &agrave; venir.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'infortun&eacute;e madame Toutes-Nations, elle ne laissa &eacute;chapper
+qu'une plainte en voyant son pauvre mari flotter dans l'air, retenu
+seulement par le cou &agrave; l'inf&acirc;me poteau patibulaire:</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'aurait jamais dit, en quittant le pays, que j'aurais &eacute;pous&eacute; un
+homme de cette esp&egrave;ce! C'&eacute;tait bien la peine, sainte Vierge-Marie, et d'
+venir si loin!</p>
+
+
+<p>Et en m'apercevant dans la foule:</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, me dit-elle, quand donc est-ce que vous repartez pour le
+H&acirc;vre et d' Gr&acirc;ce?</p>
+
+<h3><span class="smcap">Fin du premier volume</span>.</h3>
+<hr style="width: 25%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome I, by Édouard Corbière
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME I ***
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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