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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:35 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Scènes de mer, Tome I + +Author: Édouard Corbière + +Release Date: April 3, 2006 [EBook #18111] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +Scènes de mer. + +Par Edouard Corbière. + +PARIS. + +HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR, + +RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS. + +1835. + + +OUVRAGES + +DE + +EDOUARD CORBIÈRE. + +Le négrier +La mer et les marins +Les pilotes de l'iroise +Les contes de bord +Le prisonnier de guerre +Les aspirans de marine +Deux lions pour une femme + + + + +I. DEUX LIONS POUR UNE FEMME. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Les Deux Jocondes Marins. + + +Le désir de réaliser quelques bons projets de spéculation avait réuni à +bord du même brick deux individus d'humeur et d'espèces différentes. + +L'un était le capitaine Sautard; + +L'autre, le subrécargue Laurenfuite. + +Le capitaine Sautard était un de ces hommes qui, ayant usé de tout un +peu et n'ayant abusé de rien, allait au positif par tous les chemins +possibles, hors ceux des douces illusions. Quand une bonne occasion se +rencontrait sur sa route, il cherchait à la saisir, en vrai corsaire, +comme il aurait fait d'une prise richement chargée. Mais quand la +fortune qu'il aurait été bien aise de tâter semblait vouloir le faire +courir long-temps après elle, il laissait là la fortune, sans se décider +à faire cent pas pour la ramener à lui. + +Figurez-vous un gros petit être un peu plus que blond, un peu moins que +rouge, d'une physionomie commune et riante, âgé à peu près d'une +quarantaine d'années, et vous aurez approximativement une idée de +l'exté-rieur d'homme dans lequel se reflétait le caractère du capitaine +Sautard. + +Quant à M. Laurenfuite, le subrécargue, c'était une tout autre affaire. + +M. Laurenfuite savait chanter faux avec une prétention ridicule que l'on +ne pouvait comparer qu'à l'inexorable sottise avec laquelle il faisait +grincer sous ses doigts une guitare ordinairement montée en _la_ majeur. +Tous les instans qu'il ne donnait pas à sa toilette, il les consacrait à +la musique, et sa passion philharmonique avait cela de malheureux, qu'il +lui suffisait de prendre son instrument ou de roucouler une tendre +romance pour mettre tout un équipage de la plus mauvaise humeur +possible. Les matelots même allaient jusqu'à attribuer aux accens de ce +malheureux Amphion un pouvoir fatal, que n'avaient certes pas les +accords de sa lyre, quelque redoutables qu'ils fussent, sous sa main +recouverte de trois ou quatre gros diamans. Quand le vent venait à +changer et à contrarier le capitaine, et quand l'azur du ciel commençait +à se couvrir de sombres nuages annonçant la tempête, les oracles du +gaillard d'avant du brick _l'Aimable-Zéphyr_ se disaient entre eux: + +--C'est encore le subrécargue qui aura voulu dérouiller sa guimbarde que +le diable confonde! Voilà déjà du vent à deux ris! Que Lucifer l'enlève! + +--Oui, ajoutait le maître de quart; ça vous a une voix à crier _à la +garde_! et ça veut encore faire le troubadour en nous chantant: _A peine +au sortir de l'enfance_, sur l'air de: _Tu n'auras pas ma rose!_ + +--Ah ça! répliquait un troisième interlocuteur, je voudrais bien savoir +si le cap'taine, qui est maître après Dieu à son bord, n'aurait pas le +droit d'empêcher M. Laurenfuite de miauler comme il le fait avec +accompagnement de guitare? Les ordonnances de la subordination à bord +des navires ne sont-elles pas faites tout aussi bien pour le subrécargue +que pour nous et les passagers? Or, qui manque aux ordonnances doit être +puni; ainsi on peut par conséquent empêcher le chant et les +accompagnemens à bord de nous, par ordre du cap'taine. + +--Je t'en fiche, avec tes ordonnances! Crois-tu que les ordonnances +aient jamais parlé du cas des cordes de guitare et du manquement au +service du tremblement de voix? Et puis, quand bien même, par +supposition, la loi ne voudrait pas cela, est-ce que jamais notre +capitaine voudrait faire de la peine à cet homme qui peut-être a été +comédien, et qui miaule encore, c'est possible, par routine de son +ancien métier? On dit bien _si j'étais capitaine, je ferais ci, je +ferais ça;_ mais entre eux les gros ne se mangent pas, c'est la règle. +Le capitaine boit et fume, mange et dort, et il laisse l'autre se +débarbouiller avec de l'eau de Cologne, et se gargariser le gosier avec +des chansons tant qu'il peut: _c'est des égards qu'ils ont l'un pour +l'autre, quoi! et voilà tout_. + +--C'est vrai ce que tu dis là; mais il n'en est pas moins fichant que, +quand il chante, le mauvais temps vienne nous tomber sur le casaquin, +comme pauvreté sur misère. + +M. Laurenfuite, comme vous vous l'imaginez bien, était à cent lieues de +supposer qu'il pût inspirer, avec son talent d'artiste, une aussi +fâcheuse opinion sur son mérite musical. Sa guitare lui avait valu déjà +trop de conquêtes et de coups de bâton, pour qu'il ne la regardât pas au +contraire comme un talisman vainqueur et un moyen assuré de plaire à +tout le monde, excepté aux amans et aux maris. + +Il racontait gaîment qu'à Cadix il avait mis tous les époux de la ville +en campagne, pour trois ou quatre sérénades qu'il s'était exposé à +donner aux plus jolies Andalouses. La femme d'un prince italien lui +avait jeté par la fenêtre, pour prix d'un de ses couplets, une grosse +bague en faux, qu'il portait encore au doigt, comme le trophée d'une de +ses plus notables victoires. Partout enfin où son état de +commis-voyageur sur mer l'avait appelé, il s'était vu obligé de séduire, +dans les momens de loisirs que lui laissaient ses affaires, les femmes +les plus aimables et les plus passionnées des places maritimes du globe. +A la côte d'Afrique même il avait poussé si loin l'art fatal qu'il avait +de désunir les ménages, qu'un roi nègre avait fini par le chasser de ses +états, en le contraignant à embarquer avec lui l'épouse infidèle qu'il +était parvenu à subjuguer au bout de deux ou trois romances de sa +composition. + +Le moyen, je vous le demande, après des succès aussi signalés, de +contester la puissance de la guitare de M. Laurenfuite, qui d'ailleurs +ne paraissait sur le pont du navire, même à la mer, qu'avec une cravate +toute rouge, en sautoir, et épinglée de deux grosses épingles attachées +entre elles par une chaînette en or? Or, je vous le demande encore, +comment est-il possible de chercher à persuader à un homme qui porte une +cravate rouge-cachemire, qu'il n'est pas le plus adorable de tous les +mortels qui veulent bien se donner la peine de déshonorer toutes les +femmes? + +Ah! j'oubliais encore de dire que M. Laurenfuite, à tous les dons +personnels que j'ai déjà cités, joignait l'avantage d'avoir une paire de +gros favoris noirs luisans dont il prenait le soin le plus scrupuleux. +C'était un de ses moyens de conquête les plus assurés, et il n'y aurait +pas renoncé, j'en suis moralement sûr, pour toute une cargaison de +sucre Havane. + +Les deux compagnons de pacotille du brick _l'Aimable-Zéphyr_ vivaient au +mieux ensemble, et il ne pouvait guère en être autrement avec des +caractères aussi opposés que les leurs. Il n'y a que les gens qui ont +les mêmes goûts, les mêmes appétits et les mêmes idées, qui ne se +conviennent pas. Si tout le monde aimait la même femme et voulait boire +du même vin, je vous prie de me dire ce que deviendrait tout le monde? + +Lorsque couchés tous les deux dans leurs cabanes, le capitaine Sautard +et son subrécargue causaient de choses et d'autres, à la clarté de la +lampe qui, en se balançant au roulis, éclairait _la grand'chambre_ du +petit brick, M. Laurenfuite se lançait presque toujours dans les régions +les plus élevées du sentiment et de la métaphysique. C'était un homme +qui parlait de tout avec un aplomb d'ignorance admirable, sans avoir +jamais rien appris, qu'à faire un compte-courant. Pour le capitaine +Sautard, qui savait les quelques petites choses nécessaires à son +métier, il causait peu, mais il écoutait beaucoup en dormant; et lorsque +son interlocuteur inépuisable terminait l'entretien du soir en étendant +les bras de toute la largeur de sa couche et en s'écriant: _Oh! une +femme! une femme! un ange! un ange!_ le capitaine lui répondait, en lui +tournant le dos: Oui, c'est fameux une femme, quand on en tient une; +mais c'est fichant quand il faut s'en passer: bonsoir! + +Le romantique c'était M. Laurenfuite. + +Le classique c'était le capitaine Sautard. + +Ces deux représentans des doctrines littéraires qui divisent aujourd'hui +la France de la Porte-Saint-Martin et du café de Paris, se rendaient +assez bêtement à Sierra-Leone; ou plutôt, commercialement parlant, ils +allaient assez bêtement échanger là leurs marchandises contre des écus. + +Chemin faisant et avant d'arriver à leur destination, les deux associés +touchèrent à Ténériffe pour y prendre douze pipes de Madère du cru, et +aux îles du Cap-Vert pour acheter six belles mules d'Espagne. Ils +tenaient surtout à n'avoir dans leur cargaison que du bon et du fin, et +à faire leur petit commerce avec le plus d'honneur et de probité +possible. Ce n'est pas pour rien, je vous l'assure bien, que +l'antiquité, qui avait aussi ses idées, a donné quatre ailes et un +caducée à Mercure, dieu du commerce et d'autre chose. + +De leur douze pipes de Ténériffe, ils commencèrent d'abord par faire +quinze pipes d'excellent Madère sec; l'eau douce ne leur manquant pas +plus, fort heureusement, que la bonne volonté. La spéculation a aussi +ses miracles. + +Mais de leurs six mules du Cap-Vert ils ne purent faire, comme ils +l'auraient bien voulu, huit belles mules d'Espagne. C'est là une +marchandise qui ne rapporte dans les mains du vendeur que les bénéfices +monnayés qu'elle peut procurer. Avis aux faiseurs de cargaison et de +pacotille! + +En arrivant à Sierra-Leone, comptoir anglais depuis long-temps assez +négligé, le capitaine et le subrécargue de _l'Aimable-Zéphyr_ ne +trouvèrent dans le pays, d'homme un peu respectable, qu'un gouverneur +qui s'ennuyait fort dans sa grandeur, et qui se chargea par +désoeuvrement d'être le consignataire du navire. + +Dans les colonies, il est assez facile, comme on sait, de faire marcher +de front les affaires et le pouvoir: d'ailleurs, en se consignant à la +première autorité du lieu, les deux Français s'assuraient l'avantage de +ne payer que de très-faibles droits d'entrée. C'était là encore une +chance à prendre en considération. Honneur et profit vont si bien +ensemble, quand ils peuvent toutefois aller de compagnie! + +Ce gouverneur anglais avait une singulière maladie: il était las de sa +puissance et de son bonheur. Pour se distraire de la fatigue de +lui-même, dans ce climat dont l'ardeur redouble, pour les oisifs, le +fardeau de la vie, il avait d'abord passé en revue chaque jour ses +vingt-cinq à trente hommes de garnison. Puis, après s'être composé un +harem de toutes les belles négresses qui avaient brigué l'honneur de lui +offrir tout ce qu'elles avaient de mieux, il avait fini par prendre en +aversion toute sa troupe, toute son autorité et toutes ses noires +odalisques même. Et, en effet, que peut donner une belle négresse quand +elle a fait le sacrifice de ses charmes à son maître? Rien. Il n'y a que +les femmes civilisées qui aient chaque jour quelque chose de piquant à +ajouter aux faveurs qu'elles ont accordées la veille. + +Ce fut à la suite d'un grand dîner, que l'espèce de vice-roi britannique +de Sierra-Leone confia les chagrins de son bonheur à ses deux +brocanteurs français. La conversation qui s'établit entre ces trois +personnages, dans cette occasion, vaut peut-être la peine d'être +rapportée ici mot pour mot. Elle prit au dessert un tour tout-à-fait +philosophique. + +Le gouverneur, après un très-gros soupir qu'il exhala en finissant un +grand verre de Madère de _l'Aimable-Zéphyr_, se prit à s'écrier +mélancoliquement: + +--Le Madère est bon, sans doute, quand il est fort; mais il n'y a rien +d'aussi délicieux, selon moi, que le Champagne rosé qui mousse, et les +femmes sensibles qui... savent causer. + +A quoi M. Laurenfuite se permit de répondre aussitôt en chantant faux +sans sa guitare: + + Femme jolie et du bon vin, + C'est le vrai bonheur de la vie! + +Le capitaine Sautard, qui n'avait de voix que pour parler comme le +commun des hommes, répondit de son côté en jetant les yeux sur son hôte +illustre: + +--Ma foi, monsieur le gouverneur, je crois que vous êtes bien difficile! +Comment, vous ne trouvez pas à faire votre bonheur avec la douzaine ou +la quinzaine de jeunes négresses que vous avez dans votre parc? Il y en +a là, selon moi, trois fois plus qu'il ne m'en faudrait, si j'étais +gouverneur, pour m'amuser comme un dieu, du soir au matin! + +LE GOUVERNEUR.--Et à moi aussi si j'étais capitaine. Mais que +faire de tant de négresses quand on est gouverneur! + +LE CAPITAINE.--Pardieu que faire! je le sais bien, moi! + +LE GOUVERNEUR.--Eh bien je ne le sais guère, moi, je vous +l'assure. Pour passer le temps, je dors mollement, je fume quelquefois +par enfantillage; car y a-t-il quelque chose au monde de plus puéril, je +vous le demande, que de s'amuser à faire sortir et à voir s'évaporer la +légère fumée qui s'exhale d'une pipe ou du bout d'un cigare odorant? + +LE SUBRÉCARGUE.--C'est vrai. C'est là ce que je me suis dit +mille fois déjà, en voyant le capitaine Sautard fumer jour et nuit +comme un Suisse. On voit bien que monseigneur a l'imagination orientale, +car en effet + + Que sont les rangs et les honneurs? + Ma foi de la fumée! + Ma foi de la fumée + +LE GOUVERNEUR.--Croyez bien une chose, messieurs, il n'y a de +bonheur réel dans la vie et même dans l'amour que dans les plaisirs de +l'intimité. Posséder un troupeau de femmes, ce n'est pas posséder le +coeur d'une femme. S'étourdir, ce n'est pas jouir. + +LE SUBRÉCARGUE.--Je pense bien, monseigneur, que si en effet +vous aviez à la place de toutes vos belles esclaves une de ces aimables +et tendres Anglaises comme j'en ai vu dans les rues de Londres et +ailleurs, vous passeriez plus agréablement le temps avec elle qu'avec +toutes vos beautés d'ébène. + +LE GOUVERNEUR.--Les Anglaises, non! C'est une de vos +piquantes, vives et sensibles Françaises qu'il me faudrait pour charmer, +par sa gaîté et son esprit, l'orgueilleuse solitude de ma place; car ici +je suis seul au monde avec une autorité que je n'exerce que sur des +subordonnés presque aussi ennuyés que moi, ou sur des esclaves encore +moins malheureux que leur maître, peut-être. + +LE CAPITAINE.--Vous voudriez une Française à Sierra-Leone! +Peste, monsieur le gouverneur, vous n'êtes pas dégoûté! Et moi aussi +j'en voudrais bien une ou deux, ou trois même s'il était possible. + +LE SUBRÉCARGUE.--Mais ce que demande là monseigneur n'est +peut-être pas à trouver chose aussi difficile qu'on le pense. + +LE CAPITAINE.--Comment! est-ce que vous auriez sous la main une +de nos compatriotes à procurer à M. le gouverneur? + +LE SUBRÉCARGUE.--Non pas; je ne parle nullement de cela. Je +dis seulement qu'une belle et bonne Française ne serait pas si difficile +à trouver avec du temps. + +LE CAPITAINE.--Oh! avec du temps, avec du temps! Parbleu, je le +crois bien; avec du temps on a bâti Paris, ce qui était, je pense, plus +difficile que de pêcher à la ligne une femme comme il y en a cinquante à +soixante mille sur le pavé de notre capitale. + +LE GOUVERNEUR.--C'est justement une Parisienne que je voudrais; +car j'en ai connu de ces Parisiennes, et vraiment, avec votre vin de +Champagne, c'est je crois ce que vous avez de mieux en France. + +LE SUBRÉCARGUE.--Monseigneur, vous êtes en vérité trop bon, et +je suis tout-à-fait de votre avis. Mais pourquoi, puisque, comme dans le +_Calife de Bagdad_, + + A Française vive et légère +Vous voulez consacrer vos soins et votre ardeur, + +n'avez-vous pas cherché à vous faire venir une Parisienne ici? + +LE GOUVERNEUR.--Et pourquoi vos Parisiennes sont-elles à Paris +et suis-je à Sierra-Leone? Croyez-vous qu'il soit si facile de faire +faire une si longue route à vos aimables compatriotes, quelque légères +et quelque inconstantes qu'on puisse les supposer? + +LE SUBRÉCARGUE.--Les montagnes ne se rencontrent pas, +monseigneur; mais un homme et une femme, c'est bien différent. Avec de +l'or, un peu de peine et autant d'adresse, on rapproche toutes les +distances. Et puis, il est si aisé d'opérer un rapprochement entre un +gouverneur et une jolie Française? + +LE CAPITAINE.--Oui, cela me semble assez naturel et assez +faisable en effet. J'ai connu, dans le Brésil, un vieux sénateur qui se +faisait fournir de femmes européennes par tous les navires qui +naviguaient entre Bordeaux ou Nantes et Bahia, et ce vieux drille était +un des plus grands consommateurs de sexe que j'aie jamais vu de ma vie; +et pour vous en donner une idée, tenez, je vais vous citer ici un de ses +traits de consommation. + +Un bâtiment anglais chargé de femelles qu'on avait embarquées pour aller +peupler une île nouvellement découverte se trouve forcé de relâcher à +Bahia, dans la baie de _Tous-les-Saints_, que le diable confonde! Bref, +ne sachant que faire de sa cargaison pendant la réparation qu'il était +obligé de faire faire à sa coque, le capitaine anglais voulut mettre une +partie de son mauvais lest à terre. Ne voilà-t-il pas que notre vieux +sénateur, après avoir pris un échantillon de la marchandise, proposa au +capitaine de lui prendre le tout au prix de facture! Or, comme notre +Anglais avait monté à lui seul l'entreprise, il vous vendit sans plus +de façon le chargement en magasin. Je vous demande si ce n'est pas là un +trait d'amateur enragé sur l'article? J'ai bien vu du pays dans ma vie, +et des lurons de toute espèce et de tout calibre, mais jamais, je vous +en donne ma parole, je n'en ai connu aucun de la force de ce vieux +coquin de sénateur de Bahia, ancienne capitale du Brésil, située par les +13 et quelque chose de latitude sud, dans la baie de San-Salvador. + +LE GOUVERNEUR.--Je suis à cent lieues, capitaine, et je vous +prie d'en être bien convaincu, de me croire de cette force-là; mais.... + +LE CAPITAINE.--Oh! ce que j'en dis, monsieur le gouverneur, +vous entendez bien, ce n'est pas pour vous comparer à ce vieux débauché +de sénateur de Bahia, bien loin de là; mais je voulais vous rappeler +seulement qu'il y a sous la calotte du firmament des personnages bien +étonnans pour la partie des femmes. A côté de quelques-uns d'entre eux, +voyez-vous, vous et moi nous ne serions peut-être que des ganaches, +comme j'ai l'honneur de vous le dire. + +LE GOUVERNEUR.--Sans être, comme je vous l'ai déjà dit, d'une +force aussi redoutable, j'aime, je l'avouerai, ces femmes aimables qui +vous séduisent par des riens, qui vous agacent par de petites +contrariétés même. Je sens que pour moi, être irrité ce serait vivre, +respirer, presque jouir encore.... + +LE CAPITAINE.--J'entends; c'est comme M. Laurenfuite, que vous +voyez; un tempérament blasé sur l'article! C'est des épices qu'il faut à +ces tempéramens-là, comme du piment pour les palais qui ne sentent plus +le vinaigre et le poivre. + +LE SUBRÉCARGUE.--Mais, de grâce, mon cher capitaine Sautard, +laissez M. le gouverneur achever! Vous l'interrompez toujours dans les +passages les plus intéressans. + +LE CAPITAINE.--Tiens, en voilà bien une autre à présent! Est-ce +que j'empêche, par hasard, M. le gouverneur de parler tout à son aise? +au contraire, vous voyez bien que je l'écoute tant que je peux. +Continuez, si vous le voulez bien, monsieur le gouverneur de +Sierra-Leone; vous me faites plaisir, et je suis tout oreilles depuis +que vous avez parlé de Françaises et de Parisiennes. Oh! les gueuses de +femmes! les gueuses de femmes! c'est le paradis pour moi, quand ce n'est +pas l'enfer. M'y v'là; je suis tout à ce que vous allez me dire. + +LE GOUVERNEUR.--Jamais la solitude à laquelle mon gouvernement +m'a condamné au milieu de tout mon monde ne m'a paru plus pesante que +depuis que je n'ai plus auprès de moi une amie à qui je puisse +communiquer toutes mes pensées, faire partager toutes mes émotions, et +confier quelquefois toutes mes peines. + +LE SUBRÉCARGUE.--Mais vous avez donc eu le bonheur de posséder +ici une amie digne de vos précieuses confidences et de votre tendresse? + +LE GOUVERNEUR.--Oui; une esclave qui avait reçu assez +d'éducation pour me comprendre.... Mais des raisons d'économie m'ont +forcé à me priver d'elle, à mon grand regret.... + +LE CAPITAINE.--C'est-à-dire que, comme Joseph, qui fut brocanté +par ses frères, votre douce amie a été mise à l'encan. Ah! que +voulez-vous? quelquefois il faut bien en passer par là. Mais en France, +voilà un avantage que nous n'avons pas: les femmes se louent; mais +malheureusement nous n'avons pas le droit de les vendre. + +LE SUBRÉCARGUE.--Et pourquoi, monsieur le gouverneur, +n'avez-vous pas chargé les capitaines français qui viennent de temps à +autre vous visiter de vous ramener une Parisienne pour votre usage +particulier et pour vous consoler de votre veuvage? + +LE GOUVERNEUR.--Aucun d'eux ne m'inspirait assez de confiance +pour que je le chargeasse d'une mission aussi difficile et aussi +délicate. + +LE CAPITAINE.--Ah! je le crois bien! Les femmes sont une +marchandise si chanceuse! On dit que c'est comme les melons, et qu'il +faut en goûter plusieurs avant de réussir à en trouver une bonne. + +LE GOUVERNEUR.--Et puis, à vous dire vrai, jamais je n'ai eu +l'occasion d'avoir avec les capitaines de votre nation la conversation +que nous venons d'entamer ensemble. + +LE SUBRÉCARGUE.--Et si nous nous chargions, le capitaine +Sautard et moi, à notre premier voyage dans votre gouvernement, de vous +rapporter de France la beauté qu'il vous faut pour dissiper vos ennuis +et charmer votre existence! + +LE GOUVERNEUR.--Mais est-ce là une chose bien possible? + +LE SUBRÉCARGUE.--C'est la chose du monde la plus facile, si +vous me donnez un ordre et si nous nous en mêlons tous les deux. + +LE CAPITAINE.--Il n'y a pas de doute; si vous vous en mêlez +surtout, monsieur Laurenfuite. Tel que vous le voyez, monsieur le +gouverneur, cet homme-là est un des plus fameux connaisseurs, et avec +son talent pour le chant et la guitare, il est fait pour vous pêcher la +plus jolie femme de Paris, en trois couplets, avec ou sans +accompagnement. + +LE GOUVERNEUR.--Oui; mais entendons-nous. Dans le cas où nous +viendrions à conclure le fol arrangement que vous me proposez, c'est +pour mon compte et non pas pour le vôtre que je voudrais qu'on me +ramenât une femme ici. + +LE CAPITAINE.--Comment le comprenez-vous donc! J'espère bien +que l'affaire se passerait ainsi. D'ailleurs, nous autres, voyez-vous, +nous n'avons jamais l'habitude de toucher à la marchandise que l'on nous +confie.... Demandez plutôt à M. le subrécargue. + +LE SUBRÉCARGUE.--Mais, pour preuve de nos scrupules à cet +égard, M. le gouverneur n'a qu'à nous faire le plaisir de déguster ce +verre de Madère que j'ai eu l'honneur de lui verser. Il verra bien au +goût si nous avons respecté la marchandise en route. Avec les quinze +pipes que nous avons prises à Funchal, nous eussions pu en faire +dix-huit ou vingt pipes sans nous gêner, et cependant.... + +LE CAPITAINE.--Et nous aurions bien pu même toucher tout +bonnement à Ténériffe, et faire passer ensuite le liquide de notre +cargaison pour du Madère sec et estampillé dans l'île; mais, fi donc! +rien que d'y penser cela ferait mal au coeur. + +LE SUBRÉCARGUE.--Nous a vous bien mieux aimé gagner moins, +fournir mieux, et rester ensuite en paix avec notre conscience +d'honnêtes spéculateurs.... Eh bien! ce que nous avons fait pour le +Madère, nous le ferons pour la personne que nous vous laisserons au prix +coûtant. Loin de chercher à la frauder, nous l'emballerons avec le plus +grand soin et le plus parfait désintéressement. + +LE GOUVERNEUR.--Et quel serait encore ce prix coûtant? + +LE SUBRÉCARGUE.--Je ne pourrais guère vous le dire maintenant, +à quelques francs près, attendu que je n'ai pas encore fait de ces +genres d'affaires. Mais tout ce que nous pouvons vous promettre, c'est +que nous tâcherons de vous avoir ce qu'il y a de meilleur au plus doux +prix possible.... Les brunes vous vont-elles? + +LE GOUVERNEUR.--J'aime autant les blondes. + +LE CAPITAINE.--C'est comme moi, et je dirai même que j'aime +mieux les blondes, pourvu qu'elles ne tirent pas trop sur le rouge vif. + +LE SUBRÉCARGUE.--Les aimez-vous hautes en taille? + +LE GOUVERNEUR.--Mais pas trop, entre les deux. + +LE CAPITAINE.--C'est encore comme moi, si ce n'est que je ne +suis pas fâché de les avoir dans les dimensions de quatre pieds onze à +cinq pieds deux ou trois pouces. + +LE SUBRÉCARGUE.--Et vous les faut-il grasses ou maigres? + +LE GOUVERNEUR.--Un peu plus fortes que fluettes. + +LE CAPITAINE.--Comme qui dirait potelées, n'est-ce pas? Oui, +parce qu'une fois dans ce climat-ci, elles maigrissent que de reste par +l'effet de la transpiration. Le déchet de la marchandise est toujours +bon à prévoir. + +LE SUBRÉCARGUE.--Nous voilà donc fixés sur la qualité et +l'espèce de notre commande, et je vous promets, monsieur le gouverneur, +de donner tous mes soins à remplir la commission dont vous voulez bien +me charger. + +LE GOUVERNEUR.--Doucement, messieurs, je ne vous charge +expressément de rien, et je ne me sens pas encore disposé à faire d'une +plaisanterie une affaire de commerce en règle. Que dirait-on, bon Dieu, +en Angleterre, si l'on venait à apprendre que le gouverneur d'une des +possessions de sa majesté britannique a fait la traite des blanches? Il +y aurait là de quoi me brouiller à tout jamais avec mon gouvernement et +avec tous les philanthropes du monde! + +LE CAPITAINE.--Et ma foi! au bout du compte, on dirait tout ce +qu'on voudrait! Tiens! la belle affaire! Ne vaut-il pas mieux faire la +traite des blanches de bonne volonté, que la traite des négresses par +force! C'est pour votre bonheur que nous travaillerons, monsieur le +gouverneur. C'est là ce à quoi il faut que vous pensiez d'abord. Les +considérations viendront après.... Nous vous amènerons une jolie +poulette du premier numéro à notre prochain voyage, et puis ma foi, +quand vous la tiendrez, vogue la galère! Voilà comme je suis, moi! + +LE GOUVERNEUR.--Si, comme je suis bien loin encore de supposer, +vous m'ameniez une femme, je la prendrais peut-être pour une semaine ou +deux, je ne m'en défends pas. Mais dans le cas où vous feriez cette +folie, tenez-vous bien pour avertis, messieurs, que je ne me suis mêlé +de rien, et que je laisserai tout sur votre compte. + +LE SUBRÉCARGUE.--Excepté cependant les frais d'expédition de la +marchandise, monseigneur? + +LE GOUVERNEUR.--Les frais de la marchandise?... Oui, je ne me +refuse pas de les faire, si, comme vous me le dites, la marchandise me +convient. J'ai tant prodigué d'or pour des femmes qui valaient si peu, +qu'en vérité je croirais bien pouvoir débourser quelques guinées pour +une jolie Européenne. + +LE CAPITAINE.--C'est cela, morbleu. Voilà une affaire conclue. +J'aime cette rondeur dans les relations commerciales. + +LE SUBRÉCARGUE.--Et dès demain je vous présenterai, +monseigneur, un petit projet de connaissement pour régler nos +conditions. + +LE CAPITAINE.--Fort bien; voilà qui est entendu. Il n'y faut +plus penser. Voyons, monsieur Laurenfuite, pour changer la conversation, +chantez-nous donc une de ces jolies romances que vous nous répétez d'un +bout de la traversée à l'autre.... Vous allez l'entendre, monseigneur; +ce gaillard-là chante, quand il veut s'en donner la peine, comme une +dorade. C'est à mourir de rire lorsqu'il se lance à pleine voix dans la +zone tropicale du sentiment. A bord, moi qui vous parle, je ne puis pas +souffrir qu'il roucoule; mais à terre, rien ne m'amuse autant que de +l'entendre s'escrimer sur la musique, en roulant ses yeux comme une +carpe frite. + +LE SUBRÉCARGUE.--Mais savez-vous bien, capitaine Sautard, que +ce que vous dites là ne serait guère propre à donner à son excellence +l'envie de m'entendre chanter! Je veux bien croire que je suis loin +d'être un Orphée, mais sans prétendre à égaler les virtuoses, je puis +fort bien avoir mon mérite comme amateur. + +LE GOUVERNEUR.--Je n'en doute pas un seul instant, monsieur le +subrécargue, et pour nous prouver que le vrai talent peut s'allier à la +modestie, ayez la complaisance de nous chanter une romance; c'est un +plaisir nouveau que vous me procurerez. + +LE SUBRÉCARGUE.--Puisque votre excellence le désire, et que le +capitaine Sautard m'en a prié, je vais vous faire entendre, messieurs, +une petite chanson que l'on m'a long-temps attribuée et qui n'est +cependant pas de moi, car tout le monde a trouvé qu'elle était remplie +d'esprit. + +LE CAPITAINE.--Raison de plus pour qu'elle soit de vous! Ah ça, +savez-vous bien, monsieur Laurenfuite, que ce soir vous êtes devant M. +le gouverneur d'une diable de modestie farouche que je ne vous ai jamais +connue à la mer! + +LE SUBRÉCARGUE.--Laissez-moi donc, mon ami. C'est la beauté +introuvable et trouvée que je vais vous chanter. Il s'agit d'une aimable +Française qui fut fidèle jusqu'à la mort à un amant assez indifférent +pour elle. La chanson, comme vous le voyez, monsieur le gouverneur, est +de circonstance. + + J'ai parcouru bien des pays + Pour trouver des femmes constantes; + De l'Inde j'ai vu les houris, + Et du nord les beautés piquantes. + Toutes m'inspiraient de l'ardeur, + Mais aucune une flamme pure; + Et j'en voulais à la nature + Que j'accusais de mon erreur. + + Enfin à Paris j'arrivai, + Fatigué de mes courses vaines, + Et sans la chercher je trouvai + Celle qui sut finir mes peines. + Je la courtisai sans penchant, + Et je l'obtins sans résistance, + Car c'est toujours ainsi qu'en France + Se gouverne le sentiment. + + Elle était vive et je fus froid, + Je dus compter fort peu sur elle. + Cependant, presque malgré moi, + Ma conquête me fut fidèle. + Comment, souvent je me disais + En admirant tant de constance, + Ai-je trouvé tout juste en France + Ce qu'on n'y vient chercher jamais! + + Ma belle jusqu'au dernier jour + Voulut m'aimer, je la crus folle, + Et me joua le mauvais tour + D'être fidèle à sa parole. + + Je le demande, n'est-ce pas + Jouer de malheur, n'en déplaise, + De tomber sur une Française + Qui vous aime jusqu'au trépas! + +Les convives trouvèrent charmante la mauvaise chanson du subrécargue, et +s'extasièrent sur le talent du chanteur. Celui-ci s'excusa le plus +modestement qu'il put de n'avoir pas retrouvé après boire tous les +moyens qu'il avait ordinairement en se levant, quand il lui prenait +fantaisie de se dérouiller la voix. Le traître! Il aurait voulu qu'on +lui demandât _bis_, et il aurait impitoyablement recommencé sa romance +sans l'intervention du capitaine Sautard, qui, en entendant gronder le +tonnerre et tomber la pluie, s'écria fort à propos qu'il était prudent +de retourner à bord pour veiller à la sûreté du navire pendant la nuit. +Le gouverneur, tout en approuvant l'exactitude et la vigilance du +capitaine, invita ses deux hôtes à ne pas le quitter sans sabler encore +un verre de Madère à sa santé. On en but deux, on en but peut-être même +quatre, et les deux Français se séparèrent de leur Amphytrion +britannique, enchantés du bon accueil qu'ils avaient reçu de lui et du +marché qu'ils lui avaient en quelque sorte fait accepter. + + + + +CHAPITRE II. + +La charte-partie en règle. + + +Le lendemain d'un grand dîner, on n'est quelquefois pas plus raisonnable +qu'on ne l'était à la fin du repas; mais le lendemain, on considère du +moins les choses avec plus de calme et de sang-froid qu'on ne les +voyait la veille à travers les fumées d'un vin capiteux. C'est là, +hélas! le triste et seul avantage que les hommes à jeun peuvent se +flatter, pour la plupart, d'avoir sur les hommes qui ont beaucoup bu! + +Quand M. le subrécargue Laurenfuite vint revoir le gouverneur de +Sierra-Leone pour lui parler du projet qu'ils avaient à peu près arrêté +la veille, il trouva l'autorité coloniale dans des dispositions d'esprit +assez différentes de celles dans lesquelles il l'avait laissée quelques +heures auparavant. L'autorité avait dormi quelque peu la nuit, et toute +l'ardeur qu'elle avait montrée pendant le repas pour les belles et vives +Françaises s'était singulièrement refroidie avec le sommeil qu'elle +avait goûté. Cependant le subrécargue insista éloquemment pour mettre à +exécution le dessein qu'il avait mûri, disait-il, dans l'intérêt du +gouverneur. Tous les gens qui s'imaginent être éloquens et persuasifs +finissent toujours, non pas par persuader, mais par importuner tant, +qu'ils réussissent à obtenir à force d'audace et de bavardage tout ce +que pourraient obtenir les hommes les plus entraînans du monde. C'est là +ce qui m'explique, jusqu'à certain point, les succès des fats auprès des +femmes, et ceux des intrigans auprès des puissances du jour. Je vais +même, pour ne pas être obligé de mépriser trop le beau sexe, jusqu'à +penser que ce n'est qu'à force d'importunité que les sots réussissent +aussi souvent auprès de lui; car si l'on supposait autre chose, quelle +opinion pourrait-on avoir des belles qui se laissent subjuguer par les +plus insupportables de tous les hommes! Je tiens beaucoup à estimer les +femmes qui ont des faiblesses, et j'en reviens à M. Laurenfuite. + +--Comment voulez-vous, lui dit le gouverneur, que je passe sérieusement +avec vous un marché qui me couvrirait tout au moins de ridicule s'il +venait à être connu? + +--Notre marché sera tenu caché, monsieur le gouverneur, je vous en donne +ma parole d'honneur, et je n'exige de vous qu'une simple signature. + +--Mais c'est là justement ce que je ne veux pas vous donner! Ce serait +sanctionner, en compromettant mon nom, la plus insigne folie dont on ait +jamais entendu parler. + +--Mais au moins donnez-nous votre approbation? + +--Faites ce que vous voudrez, je n'ai pas le droit de vous empêcher +d'agir comme vous paraissez décidé à le faire. Mais notez bien que je ne +veux me mêler de rien. + +--Vous consentirez bien cependant à payer les frais, si je vous amène +ici une femme aimable, jolie et de la première qualité? + +--Pour les frais, nous n'en sommes pas encore là, Dieu merci! + +--Mais quand nous en serons à acquitter les comptes, ferez-vous les +choses de bonne grâce, et puis-je compter sur votre parole? + +--Nous verrons, vous dis-je, si jamais vous êtes assez insensé pour +exécuter votre dessein. + +--A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler, car avec un homme +comme vous la parole vaut l'enjeu. Je vais vous lire, si votre +excellence veut bien me le permettre, le projet de connaissement ou de +charte-partie que j'ai rédigé hier au soir même, en rentrant à bord. + +--Peste, monsieur le subrécargue, nous n'avons pas perdu de temps, à ce +qu'il paraît! + +--Perdre du temps! Oh! pour peu qu'il s'agisse de femmes, je n'en perds +jamais. Ah! les femmes, les femmes! Dieu! que c'est bon une femme! + +--Oui, quand c'est bon. + +--Vous verrez celle que je vous ramènerai.... Je veux qu'avant six mois +vous m'en disiez des nouvelles.... Voici le petit croquis de +charte-partie que, comme j'ai eu déjà l'honneur de vous le dire, j'ai +tracé hier soir: + +«Nous Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite, l'un capitaine et maître, +après Dieu, du navire l'_Aimable-Zéphyr_, et l'autre subrécargue du dit +brick français, actuellement mouillé en rivière de Sierra-Leone, nous +engageons à ramener à son excellente monseigneur (le nom en blanc), +gouverneur de la colonie anglaise du dit Sierra-Leone, une jeune +personne française, du sexe, blonde, jolie, de taille moyenne, ni trop +grasse ni trop maigre...» + +--Ah! ah! ah! ces Français sont d'une gaîté!... Je reconnais bien là +l'esprit de votre nation. + +--Vous riez, monsieur le gouverneur. Ah! c'est que je sais rédiger une +charte-partie au moins.... Où donc en étais-je? Ah! m'y voici: _ni trop +grasse ni trop maigre_.... Vous entendez bien; comme qui dirait +entrelardée.... «Bien élevée s'il se peut, et surtout honnête autant que +les dits sieurs Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite pourront s'en +assurer. + +«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur de Sierra-Leone s'engage...» + +--Ah! doucement. Ici je vous arrête. Réfléchissez bien que je ne veux +m'engager à rien. + +--Diable! c'est fichant.... Mais c'est égal, je vais substituer une +autre phrase à ce mot _s'engage_. + +«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur «consentira à...» + +--_Consentira!_ Non pas, s'il vous plaît... je ne consens pas plus que +je ne m'engage. + +--Comment donc faut-il rédiger cela?... Ah! attendez, j'ai trouvé le +moyen de tout arranger. + +_«Moyennant quoi le dit sieur gouverneur accordera, si bon lui semble, +aux dits sieurs capitaine et subrécargue le remboursement des frais +faits pour lui avoir procuré....»_ + +_Procuré_, non, attendez, le terme pourrait offrir une méchante +interprétation pour nous. Mais, au surplus, comme cet acte ne sera vu +que par nous trois, il importe peu qu'un mot puisse présenter une +maligne équivoque, pourvu qu'il n'y ait pas d'ambiguité dans les +expressions, et que la bonne foi la plus parfaite préside à la rédaction +de notre contrat. Je reprends en conservant le mot _procuré_. + +_«Pour lui avoir procuré la jeune personne dont il est cas, la susdite +jeune personne devant servir chez M. le gouverneur à tenir sa maison, +sous le titre et avec les prérogatives de gouvernante, etc., etc._ + +«Fait double à Sierra-Leone entre les parties...» (Ici le protocole et +la formule ordinaires dans ces sortes d'actes.) + +«En foi de quoi nous avons signé le présent, ce jourd'hui, vingt +octobre, l'an de grâce mil huit cent....» + +--Excepté, vous le savez bien, que je ne signe pas. + +--Vous ferez bien néanmoins une petite croix, rien que pour m'obliger, +n'est-ce pas, monsieur le gouverneur? + +--Allons, va pour une croix, puisque vous paraissez y tenir si +invariablement.... Voilà ma signature, comme si en ma qualité de +gentilhomme je ne savais pas écrire. + +Le subrécargue Laurenfuite se sentit ravi du succès de sa démarche et de +l'habileté qu'il s'imaginait avoir déployée dans cette négociation. Un +diplomate venant de faire signer un traité ruineux aux puissances de +l'Europe ne se serait pas montré plus infatué de son habileté. Aussi, +dès que le capitaine Sautard le vit revenir à bord en se dandinant avec +grâce et en roucoulant la queue d'une tendre romance, il s'écria du plus +loin qu'il put apercevoir notre homme: Le gouverneur vient d'être mis +dedans. C'est une femme que nous aurons à lui transporter au prochain +voyage!--Vous avez deviné tout juste, lui répondit le négociateur; c'est +une femme que nous chargerons en France au plus haut du frêt, et Dieu +sait quel sera notre frêt et notre commission! + +--Moi je prendrai, en attendant, ma commission en nature, dit le +capitaine. + +--Et moi, ajouta le subrécargue, en nature et en argent. + +--C'est cela; un gouverneur qui veut se donner des airs de faire le +sultan doit payer en sultan; je ne connais que cela. + +--Vous avez raison, il sera écorché vif d'importance. + +_L'Aimable-Zéphyr_ ayant terminé ses affaires à Sierra-Leone, appareilla +pour revenir en Europe. Le gouverneur lui souhaita bon voyage, et M. +Laurenfuite, en montrant à son excellence le connaissement en bonne +forme sur lequel elle avait bien voulu apposer sa croix, lui cria: A +revoir, monseigneur! Bientôt, s'il plaît à Dieu, nous vous apporterons +de la marchandise superfine et de la mieux soignée. + + + + +CHAPITRE III. + +Ils cherchent une femme. + + +Nos deux aventuriers, quelques semaines après avoir quitté la colonie +anglaise, arrivèrent au Hâvre-de-Grâce, au Hâvre, ville-comptoir, autre +espèce de colonie dans le sein de la métropole, ville si sale pendant +le jour, si infecte pendant la nuit, où les petits enfans braillent sans +cesse, où le peu d'amour qu'on y fait s'y traite comme une affaire de +commerce ou une spéculation mercantile; au Hâvre enfin où l'on achète au +poids de l'or le privilége de ne pas s'ennuyer plus que tout le monde. + +Nos compagnons songèrent, une fois amarrés dans les tranquilles bassins +de ce port, à se composer une petite cargaison et à trouver une femme. + +La cargaison se trouva assez facilement faite avec les écus que les deux +pèlerins avaient su enlever aux habitans de Sierra-Leone. + +Pour se procurer une beauté _loyale et marchande_, ainsi qu'ils avaient +la prétention d'en acheter une, ils s'adressèrent d'abord aux modistes +du pays. + +Mais, par malheur pour eux, les modistes de la place se trouvèrent +toutes à peu près vertueuses, et le moyen de décider une vertu à +entreprendre le voyage de la côte d'Afrique pour avoir l'honneur de +charmer les ennuis d'un gouverneur anglais. + +Après avoir épuisé bien vainement toute son éloquence auprès des +modistes inflexibles, M. Laurenfuite s'adressa aux actrices de la +troupe. L'art dramatique et lyrique passe assez généralement, soit à +tort ou à raison, pour avoir des goûts aventureux et pour aimer à +changer de place. Les paquebots américains partaient quelquefois alors +chargés d'artistes et bondés de musiciens. Le Nouveau-Monde faisait une +consommation effrayante de jeunes premières et de fortes amoureuses. Ce +n'est que depuis peu que l'Amérique a commencé à devenir plus sobre sur +l'article du théâtre français. La Colombie, le Brésil et l'Amérique du +nord trouvent qu'ils en ont assez eu. + +Notre aimable subrécargue s'imagina donc qu'il pourrait, sans beaucoup +d'efforts, rencontrer dans la troupe qui desservait le théâtre du Hâvre +la perle qu'il cherchait et qu'il prétendait rencontrer plus +heureusement que ne le fit le coq de la fable. + +Il s'adressa à la jeune première, rien que ça! + +La déité dramatique lui demanda, dès qu'il eût énoncé ses motifs et fait +ses propositions: + +--Y a-t-il un théâtre en votre Sierra-Leone? + +--Non, mademoiselle, lui répondit-il; mais vos attraits pourront briller +là de tout leur éclat, aux feux d'un soleil de vingt-cinq à trente +degrés à l'ombre. + +--Et que voulez-vous donc que je fasse au soleil ou à l'ombre? répartit +la jeune première. + +--Mille choses que je ne puis vous expliquer, mais que vous ne serez pas +embarrassée de deviner une fois que vous connaîtrez le pays. + +--Grand merci, monsieur, de votre offre! Je connais trop bien mon +affaire pour donner dans de telles déceptions; nous autres femmes de +théâtre, nous ne valons quelque chose aux yeux des hommes que par les +effets d'optique et les illusions que nous obtenons ou que nous faisons +naître sur la scène. Otez-nous les planches sur lesquelles nous sautons +chaque soir, les quinquets à la clarté desquels nous brillons dans nos +rôles, passez l'éponge sur nos joues fardées, substituez le négligé du +matin à nos paillettes de la nuit, et nous ne serons bonnes tout au plus +qu'à vous amuser un peu moins que toutes les autres créatures que vous +jetez au linge sale quand le jour de la blanchisseuse arrive.... Pas de +théâtre dans le pays dont vous me parlez, pas d'illusions par +conséquent, et partant pas d'actrices. Cherchez ailleurs une voyageuse, +car je ne me sens nullement disposée à rompre mon engagement avec le +directeur pour devenir _la bobonne_ d'un gros Anglais qui n'a que faire +de mon emploi et de mon talent. La grisette vous ira mieux. + +--Mais cependant vous avez vu dans _les trois Sultanes_ et dans +_Gulnare_ une jeune beauté qui n'était pas sur un théâtre, subjuguer, +par ses charmes de tous les jours, la fierté d'un maître jaloux, et +jusque-là insensible.... + +--C'est donc un sultan que votre gouverneur anglais? + +--Pas tout-à-fait, mais à peu près, sous le rapport des piastres du +moins. + +--Raison de plus alors pour refuser tout net; car si c'est un sultan, +je ne veux pas être son esclave. Vous m'avez bien tout l'air encore +d'_un chercheur d'occasions manquées_. + +--Vous me permettrez de vous dire, mademoiselle, que c'est vous plutôt +qui manquez une fort belle occasion. + +--Oui, en effet, j'irais rompre un engagement avantageux pour vous +suivre, et quitter un amant comme on n'en trouve pas, pour un sultan de +Sierra-Leone! + +--Ah! dès lors que vous avez réussi à avoir un amant.... + +--Comment! réussi à avoir un amant! Mais j'espère bien en avoir tant que +je veux! Un amant!... il semblerait que l'on fût en peine de s'en +procurer.... Apprenez, monsieur, que c'est tout le public qui m'adore. + +--A Dieu ne plaise que je vous contredise! Gardez votre public puisque +vous l'avez, et veuillez bien me croire avec plaisir votre très-humble +et très-obéissant serviteur. + +Le subrécargue, à la suite de cette inutile entrevue, s'avisa d'après le +conseil même de la jeune première, de chercher dans l'estimable et +sentimentale classe des grisettes du pays. + +Un libraire lui apprit que toutes ces demoiselles, en cultivant le +talent de l'aiguille avec beaucoup d'ardeur, ne laissaient pas que de +trouver encore quelques heureux loisirs pour se meubler la mémoire et le +coeur de tous les romans nouveaux qu'il leur louait à quatre sous le +volume. + +De jeunes personnes qui lisent des romans nouveaux, se dit M. +Laurenfuite, doivent à coup sûr faire complètement mon affaire. C'est du +côté de la sensibilité qu'il faut que j'attaque la belle couturière qui +pourra me convenir pour être transportée en pacotille à bord de +_l'Aimable-Zéphyr_. Attaquons rondement. + +Un bal de repasseuses, de lingères et de ravaudeuses, devait avoir lieu +le dimanche suivant dans une des maisons de danse de la ville. + +Le subrécargue et le capitaine s'y rendirent pour chercher chacun de son +côté la beauté qui pourrait le mieux réunir les conditions du +_connaissement_. + +Au son discordant d'un violon, d'une clarinette et d'une grosse caisse +qui juraient ensemble et à contre-mesure pour faire sauter ces dames et +leurs cavaliers, nos deux connaisseurs remarquèrent que la plupart des +danseuses avaient les pieds gros et longs, la taille épaisse et la +physionomie lourde et froide. Après avoir humé les émanations un peu +suffocantes du bal, ils allèrent faire leur ronde autour des bancs sur +lesquels les Terpsychores en petits bonnets étaient venues s'asseoir +pour transpirer un peu à l'aise. Ces demoiselles buvaient du cidre coupé +pour se rafraîchir. La nature de la boisson parut d'assez mauvais augure +au capitaine Sautard. Comment, se disait-il, pourrons-nous décider une +jeune personne habituée à boire du cidre et à manger des tourteaux à +venir faire la princesse dans les colonies? + +M. Laurenfuite, malgré la mauvaise opinion qu'il avait lui-même conçue +sur l'issue future de ses recherches, voulut au moins faire l'acquit de +sa conscience en épuisant tous ses efforts pour déterminer la plus belle +de toutes ces grisettes à contracter un enrôlement sérieux pour la côte +d'Afrique. Afin de donner une idée avantageuse de sa libéralité et de sa +galanterie, il proposa d'abord une glace à la vanille à la jolie +couturière; mais par malheur on lui annonça qu'on ne trouverait pas une +seule glace dans toute la ville. Il se rabattit sur un orgeat, et au +bout de plus d'une heure, un garçon de café lui procura ce qu'il +demandait pour sa danseuse. + +Une fois le verre d'orgeat joliment accepté et délicatement bu, on parla +d'affaires. + +--Mademoiselle, dit le galant cavalier à sa dame, avec les attraits que +vous possédez en quantité plus que suffisante, il est étonnant que vous +vous décidiez à habiter un trou comme le Hâvre. + +--Mais le Hâvre n'est point un trou, monsieur; c'est une ville. + +--Oui sans doute c'est une ville, et la géographie nous l'apprend assez; +mais pour une jeune personne comme vous, une colonie vaudrait beaucoup +mieux. + +--Une _écolonie_, et pourquoi? C'est les _écapitaines_ et les marins qui +vont aux _écolonies_, et les _fillettes_ restent sur le plancher des +vaches. + +--Oh! le plancher des vaches! s'écria le capitaine Sautard en se mordant +les lèvres et en faisant une pirouette pour laisser à son subrécargue +tout le fardeau de l'entretien qu'il avait commencé; elle est bonne là +_avec son plancher des vaches_. + +Le premier interlocuteur reprit, un peu embarrassé de prolonger la +conversation sur un ton convenable. + +--Il est certain que d'abord ce mot de colonies effraie un peu les +jeunes filles... accoutumées à la vie si paisible du toit paternel.... + +--C'est maternel que vous voulez dire, sans doute, car il y aura deux +ans, vienne la Saint-Martin, que j'ai perdu défunt mon père. + +--Diable!... c'est un malheur que la perte de l'auteur de nos jours... +mais ce n'est pas toutefois un mal irréparable.... + +--Oh! j' n'ai pas besoin non plus qu'on le répare, ce mal-là.... J'en +ai-z-eu bien assez comme ça d'un père.... Pour le profit qu'il nous a +fait, ce n'est pas trop la peine d'en parler et de réparer sa mortalité. + +--Je voulais vous dire cependant, nonobstant cette perte plus ou moins +douloureuse, qu'il y a toujours pour une personne de votre façon, de +votre tournure.... + +--Oui, oui, je sais ce que vous voulez dire, _de mon gabarit_, n'est-ce +pas? Allez toujours! + +--Eh bien! de votre _gabarit_, soit, je ne m'en dédis pas.... Je voulais +vous exprimer.... Où diable donc en étais-je?... + +--_A la réparation de la perte d'un père_, lui souffle malignement à +l'oreille le capitaine Sautard, revenu auprès des deux interlocuteurs. + +--Ah oui! c'est cela. Je disais que c'est un malheur qui peut se +réparer. + +--Mais quand je vous dis que je ne voulons point réparer ce malheur-là, +c'est que je ne voulons pas le réparer. _Est-il donc ostiné est-il donc +ostiné!_ + +--Peu importe au surplus, et pour aborder plus franchement la question, +je vous propose, moi, de vous faire un sort des plus brillans si vous +consentez à quitter le Hâvre pour nous suivre à Sierra-Leone, colonie +charmante dont vous deviendrez gouvernante. + +--Et pour qui faire à ce _sera-laune_? + +--Pour y être la compagne fortunée du gouverneur. + +--Est-ce-t-il la compagne par mariage ou autrement? + +--Mais c'est selon.... Attendu cependant que dans ce pays on ne se marie +jamais, par respect pour l'usage ce sera pour autrement. + +--Qu'est-ce que c'est qu'un pays où il n'y a pas de _mariage_? C'est +donc censément une nation de concubinage? + +--Non pas précisément; mais pour parler votre langage et pour répondre à +votre question, je vous dirai que c'est un pays d'amour, de bonne chère +et de gros bénéfices. + +--Et qu'est-ce que c'est encore que vos ébénéfices? + +--Des arrhes assez considérables d'abord, et puis de l'or quand vous +serez arrivée. + +--J'entends, j'entends, car je n'avons pas deux oreilles pour être +sourde, Dieu merci! C'est en chambre que vous voulez me mettre dans la +colonie. + +--En chambre, dites plutôt en palais. + +--Eh bien, puisque le marché a des arrhes, donnez-moi toujours les +arrhes, et puis nous nous déciderons peut-être _ensuitement_. + +--_Oh! ensuitement!_ s'écria encore le capitaine Sautard en faisant une +nouvelle pirouette et en se repinçant les lèvres de manière à faire la +grimace la plus grotesque au nez de son compagnon tout décontenancé pour +cette fois. + +--Allons, se dit le subrécargue, il n'y a plus moyen d'y tenir! Cette +ville est décidément d'une stérilité effrayante. Cherchons ailleurs. + +--Mais où sera votre _ailleurs_? lui demanda le gros capitaine en +sortant du bal. + +--Mon _ailleurs_ sera Paris, lui répondit Laurenfuite; Paris, la +capitale de l'univers pour les femmes qui entendent ce que parler veut +dire; Paris, ville de besoins et de ressources, de misères et de +plaisirs, d'indigence et de luxe, de folie et de sagesse, de débit enfin +et de pacotille. + +--Mettons donc le cap sur Paris, puisqu'il le faut, et tâchons de +trouver là ce que nous avons été si éloignés de rencontrer ici. + +Les pacotilleurs partirent le lendemain pour la capitale de l'univers. + + + + +CHAPITRE IV. + +Appel à la femme aventureuse. + + +Nos voyageurs descendirent de la diligence pour se loger rue du Bouloy, +_grand hôtel du roi de Prusse_. Leur premier soin, une fois installés +assez convenablement dans la maison, fut de dresser leur plan. + +Ils commencèrent par courir les filles pour leur propre compte, afin, +disaient-ils, de tâter le terrain et de pouvoir se former des idées +nettes sur ce qu'ensuite il conviendrait de faire dans l'intérêt du +gouverneur. + +M. Laurenfuite, croyant avoir trouvé une excellente ruse pour attirer à +lui toutes les faciles beautés des lieux qu'il fréquentait, s'imagina de +se faire passer pour un milord anglais. + +Un soir il se rendit donc en cette qualité au Wauxhall d'été, accompagné +du capitaine Sautard, qui modestement avait consenti à jouer pour +quelques heures le rôle de l'homme d'affaires du personnage britannique. +A la porte d'entrée on demande le billet du prétendu milord; celui-ci +répond: _What, what, what?_ C'était à peu près tout ce qu'il savait +d'anglais. + +On lui fait comprendre alors qu'avant de pénétrer dans l'établissement, +il lui faut déposer sa carte à la porte; et aussitôt notre généreux +gentleman tire brusquement de sa poche une poignée de guinées sur +lesquelles le cerbère du jardin se contenta de prélever le double du +prix d'entrée. Milord portait une canne. Un gendarme lui fait observer +avec la politesse qui caractérise les agens de la force publique, qu'il +est défendu d'entrer au bal champêtre avec un bâton. Le faux Anglais +s'écrie encore: _What? what?_ mais du ton d'un homme fort mécontent. +L'homme d'affaires du personnage arrive, et il explique en assez bon +français aux assistans que son milord ne connaît nullement les usages de +Paris et qu'il est convenable d'avoir pour les étrangers les égards de +l'hospitalité. On s'empare de la canne et les deux compagnons pénètrent +sous les bosquets du Wauxhall, peuplés, comme on le sait, de tout ce que +les boulevarts voisins ont de plus séduisant en fait de nymphes +accommodantes et très-peu farouches. + +Au bruit que la petite altercation du milord et du gendarme a produit +dans les jardins parfumés d'huile à quinquets transparens, cent beautés +sont accourues; quelques-unes d'entre elles, plantes vivaces +transportées des rives de _la Tamise_ sur les bords de _la Seine_, ont +bientôt remarqué que le milord, quelque peu de mots qu'il ait prononcé, +ne parle pas plus anglais qu'un membre de l'académie des inscriptions ne +parle chinois. Mais ces dames parlent fort bien le français, et elles +ont vu que notre jeune homme porte une forte chaîne en or autour du cou +et un certain nombre de brillans aux doigts. Elles suivent en l'agaçant +notre aimable et faux étranger. L'obscurité du fond des jardins favorise +mille petites avances, provoque mille charmans larcins. Le bruit même de +quelques baisers se perd dans le léger mugissement de l'orchestre +lointain et du tumulte des contredanses à vingt-cinq centimes. + +Une nacelle se présente sur les petits lacs artificiels pratiqués au +milieu des bocages presque enchantés. Une des nymphes propose au milord +une promenade sur l'Océan de quinze ou vingt pieds de long de cette +autre Cythère. Le milord, fort expert en navigation et en amour, accepte +la proposition, et le voilà agitant les rames de sa volage embarcation +auprès de la beauté qu'il égare sur les flots... bien moins agités +encore que son coeur et surtout moins impétueux que ses désirs naissans. +A chacune des oscillations rapides de l'esquif, la beauté jette un cri +obligé; une frayeur subite et très-habilement calculée s'empare de tous +ses sens sur un élément si peu fait pour elle. D'effroi en effroi, elle +finit par se cramponner au cou de son pilote qui rit à pleine gorge de +l'épouvante qu'il a provoquée.... L'heureux couple aborde bientôt le +rivage sur lequel est prudemment resté le capitaine Sautard, avec +d'autres dryades moins aventureuses que celle qui a voulu accompagner le +milord supposé. + +--Eh bien! souffle à l'oreille de son subrécargue le gros capitaine, +comment avez-vous gouverné votre barque dans cette espèce de +baille-d'eau que ces Parisiens voudraient nous faire passer pour un lac? + +--A ravir, mon bon ami! Cette femme est délicieuse et tout-à-fait +désintéressée. C'est un amour avec la naïveté d'un enfant. Elle a peur +de l'eau comme si elle n'avait que huit ans. Elle m'a donné rendez-vous +pour demain, et je crois, dès que je ne serai plus astreint à jouer mon +rôle de milord, que je finirai par la déterminer à venir avec nous à +Sierra-Leone. Et vous, comment avez-vous employé votre temps pendant mon +petit voyage au long cours? + +--J'ai fait le quart dans les allées, escorté par une escouade de +syrènes qui ont fini par m'ennuyer plus que ne le porte l'ordonnance. +J'aime le naturel chez les femmes, mais je ne puis pas souffrir qu'elles +se mettent en panne sur ma route, le grand hunier sur le mât, comme font +toutes celles-ci; et si vous m'en croyez, nous retournerons à notre +hôtel sans compagnie. + +--Je ne demande pas mieux, mon cher ami, car pour ce soir je sens que +j'emporte assez de bonheur du Wauxhall d'été, pour m'en passer jusqu'à +demain. Eh bien! quand je vous disais que le rôle de milord anglais +était bon à jouer à Paris, avais-je raison? + +--Raison, oui pour vous, qui étiez le milord, mais pour moi qui faisais +le sot personnage d'homme d'affaires, non.... C'est égal, la farce est +finie, faisons route pour _le grand hôtel du roi de Prusse_, et qu'il +n'en soit plus question. + +Une vingtaine de beautés plus ou moins hardies, devinant l'intention +qu'ont nos deux Anglais de contrebande d'opérer leur retraite, se +mettent en tête de les accompagner jusqu'à la sortie en leur criant avec +ironie et en _anglemanisant_ autant qu'elles le peuvent l'accent +qu'elles se donnent: _A revouar, milord, jé vous souhaité biène lé bone +souar! A votre bonne reviène!_ + +Le milord et son compagnon se contentent de rire dans leur barbe de la +ruse fort innocente qu'ils ont employée pour s'attirer l'attention et +les faveurs des belles du Wauxhall. Ils appellent un des fiacres qui +passent sur le boulevart et ils roulent vers leur hôtel. + +Ce ne fut que là, en cherchant à savoir l'heure où ils venaient de se +retirer, que le capitaine Sautard s'aperçut qu'il n'avait plus sa +montre. + +M. Laurenfuite se prit d'abord à rire comme un fou de la mésaventure et +de la colère de son pauvre ami. Mais celui-ci trouva bientôt moyen de +mettre un terme à l'hilarité du mauvais plaisant. Une seule question lui +suffit pour cela. + +--N'aviez-vous pas votre chaîne en or en entrant au Wauxhall? lui +demanda-t-il en ouvrant de grands yeux d'un air moitié étonné et moitié +goguenard. + +--Parbleu si, lui répondit le subrécargue, et j'espère bien l'avoir +encore.... + +--Pas du tout, mon ami; à moins que cependant vous ne l'ayez mise par +prudence dans votre poche. + +--Ah! mon Dieu! ma chaîne m'a été volée! + +--Et vos bagues? + +--Mais il me semble que les voilà.... + +--Où donc sont-elles? dans vos poches aussi sans doute? + +--Grand Dieu! est-il possible.... Je ne les ai plus! + +--Et vos guinées, milord? Oh! pour celles-là elles doivent au moins se +retrouver dans votre gousset, car c'est bien là leur place. + +--Mes guinées.... Attendez.... Il ne manquerait plus.... Elles sont +aussi parties!!!!... + +--Ah! ah! ah! C'est donc à mon tour de m'égayer sur votre compte.... +Mais en conscience il n'y a guère de quoi. Cette gaillarde de la nacelle +m'a par trop vengé des plaisanteries que vous étiez tout à l'heure +disposé à faire sur la disparition de ma montre.... Un chaîne en or, +trois ou quatre bagues et une dizaine de guinées, la leçon est en vérité +par trop forte. Ces coquines-là n'ont pas de mesure. + +--Quel vol! il est affreux!... mais le mal n'est pas sans remède. Je +reconnaîtrai bien la misérable qui m'a soustrait tous mes bijoux et mon +argent. + +--Mais il y en a trente mille, dit-on, de cette espèce dans Paris; et +comment reconnaître la vôtre au milieu des autres? + +--Des bijoux que je tenais des quatre plus jolies femmes du globe, +peut-être! Je retourne au Wauxhall pour retrouver ces infâmes +scélérates. + +--Oui; et vous vous imaginez peut-être qu'après avoir été assez fines +pour vous dévaliser de la sorte, elles seront assez bêtes pour être +restées à vous attendre dans le lieu où vous les avez rencontrées? + +--C'est égal; dans une ville où il y a tant de voleurs et de voleuses, +il doit y avoir une police bien faite, une police sûre.... + +--Une police plus alerte et plus sûre que les voleurs, n'est-ce pas? + +--N'importe! je veux aller trouver le commissaire de police du quartier. + +--Qui ne trouvera pas votre chaîne. Pour moi je vais me coucher par +là-dessus, satisfait de la leçon que j'ai payée de ma montre à secondes +fixes et indépendantes. + +--Oh! il faudra bien que le gouverneur de Sierra-Leone nous paie argent +comptant les objets que nous avons perdus en lui cherchant une femme. + +--Ce n'était pourtant pas pour son compte, je crois, que vous en +cherchiez une dans le bateau du Wauxhall? + +--Bah! il n'y regardera pas de si près et il paiera. D'ailleurs cette +femme, après m'avoir convenu, aurait bien pu lui convenir aussi en +seconde main. Elle m'avait même donné un rendez-vous pour parler de +cette affaire, la coquine! + +--Rendez-vous! La chose était vraiment très-drôle! Et où devait avoir +lieu ce fameux rendez-vous? + +--Rue du _Cherche-Midi_. + +--Voilà un _midi_ que nous serons long-temps à _chercher_, mon pauvre +Laurenfuite. + +Croyez-moi, prenez votre guitare, chantez-nous une petite romance, si +vous pouvez, et allons ensuite nous mettre au lit; c'est le plus sage +parti, et quand la nuit aura passé par dessus tout cela, nous +délibérerons sur ce que nous aurons à faire pour trouver une femme à +frêt et retourner le plus tôt possible à la côte d'Afrique. Les beautés +de ce pays-là sont un peu moins blanches et moins séduisantes que celles +de Paris, mais elles sont au moins plus sûres. + +Ils se couchèrent. On ne sait pas si ce fut après que M. Laurenfuite eut +chanté, ou si ce fut sans que M. Laurenfuite eût rossignolé une romance, +comme disait quelquefois son compagnon; mais comme le subrécargue, pour +ce soir-là du moins, ne devait guère être disposé à faire le troubadour, +il est très-probable qu'il se coucha sans avoir chanté. + +Le lendemain les deux traficans se demandèrent quel moyen ils pourraient +adopter pour réussir à ne pas quitter Paris sans avoir trouvé ce qu'ils +étaient venus y chercher. + +Le subrécargue prit la parole, ce qui lui arrivait assez souvent. + +Il dit au capitaine: + +Ce matin, en allant demander dans la loge du portier les bottes qu'il +n'avait pas encore posées sur notre pallier, j'ai vu dans le fond de sa +loge une liasse de feuilles imprimées sous le titre de +_Petites-Affiches_. + +J'ai parcouru d'abord avec distraction quelques-unes des pages de ce +recueil intéressant. On y annonce toutes sortes de choses et on y publie +une multitude de demandes et d'avis vraiment étonnans, dans un style +aussi élégant que correct et bref. + +Croiriez-vous, par exemple, que lorsqu'on a besoin d'un cheval, d'une +servante, d'un cabriolet ou d'une douce compagne, on n'ait qu'à faire +insérer dans ces _Petites-Affiches_: _On demande un jeune cheval, un +cabriolet d'occasion, ou une servante fraîche et jolie, pouvant servir à +la fois de cuisinière et de compagne._ + +--Mais savez-vous bien que c'est là un usage charmant, s'écria le +capitaine Sautard; trouver des femmes à deux fins, pour la cuisine et +pour l'amour! C'est comme qui dirait une espèce de traite volontaire des +blancs qui se pratique de la sorte. Faire afficher qu'on a besoin d'une +femme fraîche et jolie, et la trouver disposée à se rendre à l'appel!... +On n'a jamais rien fait de mieux à Paris.... Continuez, mon cher ami, je +suis déjà enchanté de ce que vous m'apprenez là. + +--J'ai pensé qu'en faisant un appel dans les _Petites-Affiches_ à la +femme que nous cherchons, au lieu de courir après elle aussi inutilement +que nous l'avons fait jusqu'ici, nous pourrions commodément trouver +notre affaire. Pour cela, il ne s'agirait que d'une insertion dans la +feuille d'annonces. A Paris, voyez-vous, ce ne sont pas les femmes qui +manquent. + +--Les femmes voleuses surtout.... + +--Mais ce qui manque, ce sont les femmes convenables à tel ou tel +projet, telle ou telle expédition. Notre pacotille n'est pas chose +facile à trouver et à bien trouver surtout. La plupart des jeunes +personnes un peu comme il faut ne se soucient guère de quitter leur +famille pour se rendre, _à la grosse aventure_, dans un pays lointain +dont elles ont à peine entendu prononcer le nom. + +--Mais est-il bien nécessaire que nous mettions la main sur une jeune +personne comme il faut? Cette condition n'est pas, autant qu'il m'en +souvient, stipulée dans _la charte-partie_. + +--Non; mais vous sentez bien que nous ne pouvons pas amener à notre +gouverneur la première venue, un restant de fonds de magasin. + +--C'est vrai; pour notre honneur et pour sa satisfaction personnelle, il +faut que nous lui apportions quelque chose de propre, de présentable et +de non avarié, en un mot; car il est amateur au moins ce diable +d'Anglais. Allons voir l'écrivain des _Petites-Affiches_, pour qu'il +nous arrange notre annonce en style du premier numéro, coûte que coûte. + +--C'est ce que j'allais vous proposer. Allons aux _Petites-Affiches!_ + + + + +CHAPITRE V. + +Marché conclu. + + +Le lendemain de l'entrevue de mes deux marins avec le rédacteur en chef +des _Petites-Affiches parisiennes_, on vit paraître sur la première page +de ce recueil si précieux pour les gens qui ne savent pas lire, l'avis +suivant imprimé en lettres majuscules, à trois francs la ligne. + + DEMANDE IMPORTANTE. + + «Un capitaine de navire fort avantageusement + connu dans tous les ports de mer + demanderait une jeune personne bien élevée, + de l'âge de dix-huit à vingt ans, qui + voulût bien se charger de la place de gouvernante + dans la maison du directeur d'un + riche établissement colonial à l'étranger. + Le prix du passage sera payé. Il y aura de + bons appointemens. + + «S'adresser rue du Bouloy, grand hôtel + du roi de Prusse, à l'appartement numéro 3, + au premier.--1--6.» + + +L'annonce produisit un effet général sinon merveilleux. + +L'appartement numéro 3 du grand hôtel du roi de Prusse ne se désemplit +pas de femmes de toutes les tailles, de toutes les couleurs et de toutes +les qualités. Les deux pacotilleurs, malgré tout leur zèle, pouvaient à +peine suffire à l'affluence toujours croissante des demandeuses. Tantôt +c'était une demoiselle de bonne famille ruinée par les malheurs de la +révolution, qui se présentait pour prendre des renseignemens sur la +place proposée. Tantôt c'était une bonne et joyeuse fille qui venait +s'offrir pour voyager où on voudrait, moyennant la conduite. Puis +arrivait une grosse servante, lassée du service de ses maîtres, et après +elle une jeune veuve sans contrat de mariage, qui ne demandait pas mieux +que de quitter le pays par suite de chagrins domestiques. Mais les +demoiselles de bonne famille, les joyeuses filles, les grosses servantes +et les jeunes veuves ne parlaient de contracter pour le voyage +d'outre-mer, qu'après s'être informées du montant des arrhes du marché +et des garanties de l'exécution des conditions annoncées. Or, cette +dernière clause allait assez peu à M. Laurenfuite, dont la défiance +avait été singulièrement excitée par la nymphe du Wauxhall, qui aussi +lui avait demandé quelles seraient les arrhes. + +M. Laurenfuite cependant ne tarda pas à remarquer que les demoiselles +bien élevées qui s'étaient présentées à lui jusque-là paraissaient +s'exprimer peu grammaticalement; que les grosses servantes avaient l'air +un peu trop madré, et que les jeunes veuves semblaient être devenues +veuves de trop de maris pour l'usage auquel on destinait la future +compagne du gouverneur. + +Nos chercheurs commençaient à désespérer du succès de leurs tentatives, +lorsque enfin il se présenta chez eux une jeune brune, jolie, belle +même, et de l'air le plus avenant et le plus doux qu'on puisse +s'imaginer. Sa mise, quoique fort simple, ne manquait pas d'une certaine +élégance, mais de cette élégance qui naît de la grâce et de la propreté, +plutôt que de l'art et de la coquetterie. Son maintien décent et ingénu +annonçait sinon une personne distinguée, au moins une fille modeste et +élevée dans de bons principes. Dès que sa petite bouche vermeille +s'ouvrit pour demander à qui il fallait s'adresser, il sortit des lèvres +de l'inconnue une voix si touchante et si suave, que M. Laurenfuite, +quelque fortement éprouvé qu'il fût contre toutes les émotions +inattendues, ne put se défendre d'un peu de trouble. Il ne répondit même +qu'en balbutiant à la nouvelle venue. + +Quand au capitaine Sautard, la bouche béante et les yeux au grand +ouverts, il se contenta d'attendre, en se fourrant les mains dans les +pochettes de son pantalon, le résultat de l'entretien qui allait avoir +lieu entre la jeune beauté et monsieur son subrécargue. + +Celui-ci, après un moment d'hésitation et d'étonnement, recouvra la +parole, qui lui manquait assez rarement, pour répondre à celle qui lui +arrivait si à propos pour prendre des informations: + +--Mademoiselle, c'est bien nous en effet qui avons l'honneur d'être +chargés de trouver une jeune personne qui consente à se rendre à +Sierra-Leone pour y tenir la maison de monseigneur le gouverneur de +cette riche possession anglaise. + +--Je désire savoir, monsieur, les avantages que l'on ferait à la +personne qui conviendrait pour cette place. + +--Des avantages immenses, mademoiselle. La table, le logement, des +appointemens proportionnés au poste important que l'on occuperait, et à +la générosité de son excellence monsieur le gouverneur. + +--Mais la personne qui se déciderait à aller si loin, car c'est en +Afrique qu'il faut aller, ne pourrait-elle pas obtenir quelques avances +sur ses gages à venir? + +--Peste, dit _à part_ le subrécargue au capitaine, elle sait que c'est +en Afrique, et elle nous demande des arrhes comme toutes les autres. +C'est mauvais signe. + +--Mademoiselle, ajouta-t-il après avoir fait cette remarque, on +donnerait des arrhes, mais il faudrait pour cela des répondans, car vous +sentez bien que.... Mais permettez-moi, avant d'aller plus loin, de vous +faire une question. Est-ce de vous ou d'une autre personne qu'il s'agit +dans le moment actuel? + +--Hélas! oui, monsieur, c'est de moi! Seul appui d'un père et d'une mère +infirmes, j'avais eu jusqu'ici le bonheur de pourvoir à l'existence de +mes pauvres parens, mais depuis que sur leurs vieux jours leurs besoins +se sont augmentés et que l'ouvrage nous est payé moins cher, j'ai +éprouvé la douleur de ne pouvoir plus suffire aux petites dépenses qui +devenaient nécessaires à l'état de mon père surtout, car il est au lit +depuis huit mois, et il manque, sous mes yeux, des choses mêmes que le +médecin lui ordonne.... + +Ici la pauvre fille ne put cacher aux deux marins déjà un peu émus +quelques larmes qu'elle s'était efforcée, mais en vain, de retenir sous +ses longues paupières. + +--Oserai-je vous demander quel était votre état, car ceci est plus +important pour nous que vous ne le pensez, et si vous connaissiez mes +motifs, vous excuseriez sans doute ma curiosité. + +--Je suis teinturière, monsieur. + +--Teinturière! Mais permettez-moi de vous faire observer que quelque +honorable que soit l'état que vous exercez pour vous procurer avec tant +de dévoûment les secours que réclame la position de vos parens, votre +manière de parler ne s'accorde guère avec votre profession, fort +honorable, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, mais peu élevée dans +la société. Ce que j'en dis ici n'est pas, je vous prie de le croire, +pour vous faire un compliment, c'est tout bonnement une information que +je désire prendre. + +Ici le capitaine Sautard tira le subrécargue par la basque de son habit, +comme pour lui reprocher la question indiscrète qui venait de faire +rougir la pauvre fille. Le subrécargue ne répondit à la muette et +expressive observation du vieux loup de mer, que par un geste clandestin +qui semblait dire: Laissez-moi aller mon train, je sais ce que je fais. + +La jeune personne répondit en baissant les yeux: + +--Il est vrai, monsieur, que j'ai reçu un peu d'éducation, mais je ne le +dois qu'au hasard. Une vieille dame que la perte d'une grande fortune +avait rapprochée de ma famille, m'a donné quelques leçons dont j'ai +cherché à profiter, dans l'espoir de me rendre plus tard utile à mes +parens. Mais le peu d'instruction que j'ai reçue de la bonté de cette +vieille dame n'a pu m'élever au-dessus de l'état dans lequel mon père et +ma mère étaient nés, et si je me plains de mon sort, ce n'est pas par +orgueil, le ciel le sait bien! + +--Et vous pourriez vous décider à partir, pour procurer un peu d'aisance +à votre famille? + +--C'est la mon plus grand désir, et aucun sacrifice ne me coûtera pour +le réaliser. D'ailleurs je ne suis qu'une pauvre fille, et c'est à moi +qui suis jeune à me dévouer pour ceux qui sont infirmes et qui ont tout +sacrifié pour m'élever dans la crainte et l'amour de Dieu. + +--Elle est dévote, se dit mentalement le capitaine; elle demandera des +arrhes et elle ne viendra pas. + +--Eh bien! reprit M. Laurenfuite, votre dévoûment ne sera pas sans +récompense, c'est moi qui vous le promets, si vous vous décidez à vous +exiler pour quelque temps. Mais comme nous sommes des gens connus et qui +ne promettons rien en vain, vous ne trouverez pas mauvais que nous nous +assurions de la responsabilité que vous pouvez nous offrir. Nous verrons +vos parens. + +--Bien volontiers, messieurs. Mais comme je veux leur cacher mon départ +dans le cas où je conviendrais à la place dont vous pouvez disposer, je +vous prierai en grâce de ne parler de l'emploi qui me serait destiné, +que comme s'il ne fallait pas quitter la France pour aller le remplir; +car si mes malheureux parens pouvaient se douter que je les quittasse, +peut-être pour ne plus les revoir, ils en mourraient. + +--C'est entendu, mademoiselle; nous dirons au papa et à la maman que +c'est, par exemple, pour aller à... à... à.... Narbonne, que nous +voulons faire marché avec vous. Je vous dis Narbonne plutôt qu'une autre +ville, parce que, voyez-vous, Narbonne est mon pays, et qu'en outre vos +divins regards me rappellent la douceur du miel de ma patrie. + +--A-t-il donc de l'esprit ce coquin-là! se dit en lui-même et presque +avec un certain dépit le capitaine Sautard, en entendant son galant ami +complimenter ainsi la belle teinturière. + +--Mais à propos, demanda le subrécargue à la jeune personne toute +confuse du compliment qu'il venait de lui lancer à bout portant, +voudriez-vous bien me dire l'adresse de vos parens, mademoiselle, et +votre nom, pour que nous puissions prendre les renseignemens qui nous +sont nécessaires avant de conclure notre arrangement? + +--Nous demeurons rue Saint-Jacques, numéro 98, messieurs, au cinquième +étage. Je me nomme Joséphine Renaud. + +--C'est fort bien, nous nous rappellerons ce numéro-là, et surtout votre +joli nom, encore bien moins joli que celle qui le porte.... Rue +Saint-Jacques, numéro 98, au cinquième étage.... J'ai déjà tout cela +dans la tête, ou pour mieux dire dans le coeur. + +Joséphine Renaud sortit en saluant modestement nos deux lurons qu'elle +laissa enchantés d'elle, et fort disposés à la revoir dans peu. + + + + +CHAPITRE VI. + +Visite rue Saint-Jacques. + + +Laurenfuite et Sautard, le lendemain de leur entrevue avec la charmante +Joséphine, cherchaient dans la rue Saint-Jacques le numéro 98, comme +s'il s'était agi pour eux de trouver un trésor dans l'asile qui portait +ce bienheureux numéro. Une maison noire, haute et effilée, se présente +enfin à leurs yeux avec l'indication que la veille leur avait donnée +Joséphine. Ils voulurent, avant de monter, trouver un portier; mais là +il n'y avait que des voisins et pas de concierge. Laurenfuite demanda à +une marchande de charbon, au rez-de-chaussée, la demeure de M. Renaud, +teinturier; et la marchande lui répondit d'une voix criarde: C'est-y le +père Renaud, l'ancien dégraisseur, que vous demandez?--Oui, ce doit être +en effet le père Renaud.--Eh bien! montez au cinquième, la porte en +face, vous trouverez le pauvre homme au lit, à moins qu'au bout de six +mois de maladie, il ne lui ait pris envie de se lever. + +Ces renseignemens préliminaires concordant parfaitement avec ceux que +leur avait fournis Joséphine, les deux visiteurs se mirent en devoir de +monter au cinquième étage. A chaque rangée d'escaliers que venait de +parcourir le capitaine Sautard, dans cette pénible ascension, il +s'arrêtait tout essoufflé afin de respirer un instant et de reprendre +des forces pour enjamber l'étage suivant. Mais las de cette course +presque perpendiculaire, il s'écriait en suivant de son mieux le léger +Laurenfuite: Quelle diable emporte ceux qui bâtissent des maisons si +hautes! Une teinturière aller se loger au cinquième! Est-ce que dans ce +pays-ci les rivières passent sous les fenêtres des teinturiers qui +logent au grenier? + +--Patience, lui répondait son ami, encore deux ou trois étapes, et nous +y voilà. + +Quand ils se trouvèrent à peu de chose près sous le toit de la maison, +ils se doutèrent qu'ils étaient arrivés. Le subrécargue frappa deux +coups à l'étroite porte, qui se présentait devant lui, et une jolie +petite voix, qu'il crut reconnaître pour celle de Mlle Joséphine, lui +cria: Entrez! + +Nos amateurs pénètrent dans un appartement au fond duquel ils +aperçoivent un lit. Deux longues tables couvertes de schalls et de +mouchoirs composaient l'ameublement du lieu. Une vieille femme était +dans un coin, et dans le lit était couché un vieillard. C'étaient le +père et la mère de Joséphine. Quant à cette pauvre fille, elle était +aussi là, achevant de nettoyer un schall sur une de ces tables dont nous +venons de parler. En apercevant les messieurs de la veille, elle +accourut vers eux, pour leur présenter avec le plus aimable empressement +deux des cinq à six chaises de grosse paille qui ornaient l'appartement. +Cette modeste demeure ne frappa certainement pas, par son élégance, les +regards des deux marins; mais il y avait tant de propreté et d'ordre +dans ce refuge de la pauvreté et du travail, qu'ils sentirent d'abord +qu'ils étaient chez d'honnêtes gens. Le capitaine Sautard, au bout de +quelques minutes, ne se repentit plus d'avoir monté si haut. Le +subrécargue Laurenfuite pensa devoir adresser le premier la parole à la +bonne femme, et il s'y prit en ces termes: + +--Ma brave dame, vous avez dans la charmante Joséphine une fille qui +veut faire la consolation de vos vieux jours, comme elle en a jusqu'ici +fait la gloire. La condition qui se présente aujourd'hui pour elle la +mettra bientôt à même de vous procurer une grande aisance. Mademoiselle +Joséphine, en peu de temps, peut devenir riche, si, comme je n'en doute +pas, elle sait profiter de l'heureuse occasion qui s'offre à elle. + +--Hélas oui, monsieur! c'est ce qu'elle nous a dit hier. Mais quoique +nous soyons bien pauvres, nous aimerions mieux mourir de besoin que de +voir cette chère enfant nous quitter pour ne plus revenir près de nous +qui l'aimons tant. + +--Mais ma bonne maman, s'empressa de dire Joséphine, je conçois que si +c'était pour ne plus vous revoir qu'il fallût vous quitter, vous ne +consentiriez pas à me laisser partir. Mais la place qu'on me propose ne +m'éloignera que pour peu de temps de vous, et sans que je sois obligée +de quitter la France, n'est-ce pas, messieurs? + +--Sans doute, puisque c'est à Narbonne que vous irez. + +--Et, sans être trop curieux, s'écria le vieillard malade, pourrait-on +savoir chez qui ira en condition notre chère fille? + +--Mais chez une vieille dame créole fort riche, une de mes parentes, qui +ne veut avoir pour femme de confiance qu'une jeune Parisienne. +Cependant, malgré toutes les qualités que possède Mlle Joséphine, ou +plutôt à cause de toutes ces qualités, je crains une chose pour elle, +en égard aux goûts de ma vieille parente. + +--Et quelle chose craignez-vous donc, monsieur? reprit la mère. + +--Qu'elle ne paraisse trop jolie aux yeux de notre riche créole. + +--Si ce n'est que cela, dit la jeune fille avec naïveté, je ferai tant +que madame votre parente ne s'en apercevra pas. + +--Eh bien! ajouta la bonne mère, ce que monsieur vient de dire là me +rassure; cela me prouve que madame votre parente veillera sur ma pauvre +Joséphine. Mais d'ailleurs ce n'est pas là ce qui doit le plus nous +inquiéter; toujours elle sera sage, parce que toujours elle pensera à +nous: n'est-ce pas, mon enfant? + +Ici Joséphine sauta en sanglotant au cou de sa bonne mère, et le +vieillard malade se mit à pleurer dans son lit en même temps que sa +fille et sa femme. + +Cette scène d'attendrissement d'une pauvre famille logée au cinquième +étage dans la rue Saint-Jacques, aurait ennuyé des spectateurs plus +habitués que nos deux marins à ces sortes d'émotions; mais eux, encore +peu aguerris contre de telles attaques de sensibilité, se sentirent +remués jusque au fond du coeur, en voyant couler les larmes de Joséphine +et de sa vieille mère. + +--Eh bien! disait tout bas le capitaine Sautard à son ami, êtes-vous +content maintenant? Celle-là ne vaut-elle pas mieux que toutes les +citoyennes sur lesquelles nous avons mis le cap jusque ici? A mon avis, +c'est ce qu'il nous faut, et pour mon compte, je ne vais pas chercher +plus loin. Je mouille où le fond me paraît bon. + +--Ma foi, lui répondit Laurenfuite, je crois que vous avez raison, et +je vais tâcher de conclure le marché au plus doux prix possible et le +plus tôt que je pourrai. Laissez-moi faire. + +--Madame Renaud, ajouta-t-il en s'adressant aussitôt à la mère de +Joséphine, votre demoiselle est ce qui convient à ma parente de +Narbonne, et, muni des pouvoirs nécessaires pour conclure l'arrangement +dont elle m'a chargé, je vous offre de déposer en vos mains une somme +qui servira de garantie pour l'exécution de nos conditions. Quinze cents +francs vous paraissent-ils une offre suffisante? + +--Mais, messieurs, s'écria aussitôt le père en faisant un effort pour se +placer sur son séant, il me semble qu'avant de rien conclure nous +devons, comme parens de la chère enfant qui se sacrifie pour nous, +prendre des renseignemens sur la condition qui se présente pour elle. + +--C'est juste, mon brave homme, c'est juste, et ces renseignemens seront +bientôt pris, car nous nous ferons un devoir de vous les fournir +nous-mêmes. Nous allons d'abord commencer par vous dire qui nous sommes. + +--Vous m'excuserez, messieurs, de la liberté que j'ai prise. Nous ne +doutons pas que vous ne soyez de parfaites honnêtes gens, mais vous +sentez bien que dans notre position nous devons.... + +--Rien de plus naturel, mon cher monsieur Renaud. Votre prudence, loin +de nous blesser aucunement, redouble au contraire l'estime que nous +avons pour vous et votre respectable famille; et pour en agir +franchement, nous allons vous satisfaire en quelques mots. + +Monsieur que vous voyez là est le capitaine du brick _l'Aimable-Zéphyr_, +actuellement mouillé dans le port du Hâvre. Sans vouloir ici vanter mon +ami, je puis dire que c'est un des plus honnêtes et des plus dignes +capitaines que l'on puisse trouver dans toute la France et sur les mers +que nous parcourons ensemble depuis dix ans. Quant à l'identité de la +personne, voici ce qui vous la prouvera: veuillez seulement jeter un peu +les yeux sur ces papiers. L'un est le brevet de capitaine au long cours +du capitaine Sautard, l'autre est la feuille de route qu'on lui a donnée +au Hâvre pour se rendre à Paris. Les titres et les qualités du capitaine +de _l'Aimable-Zéphyr_ y sont mentionnés ainsi que le signalement de +l'individu en question. + +Quant à moi, je vous dirai, à moins que le capitaine Sautard ne veuille +se charger de vous faire mon éloge, que je suis négociant marin, +naviguant un peu pour mon plaisir et un peu pour augmenter la fortune +dont je jouis. + +Ma probité est connue, et je ne crains pas d'être démenti sur cet +article, dans les quatre parties du monde. Voici au reste des lettres +qui me sont adressées par des fabricans de Paris chez lesquels j'ai +l'habitude de prendre des objets de pacotille pour former les cargaisons +que je vais vendre au loin. + +Vous pourrez faire prendre chez ces marchands-là mêmes toutes les +informations qui vous paraîtront utiles sur mon compte. Je suis de +Narbonne, et ces papiers-ci vous le prouveront. La riche parente au +service de laquelle je destine vôtre fille est une femme fort répandue +dans le pays où elle vit; une fois que vous aurez obtenu sur moi les +renseignemens que vous paraissez désirer, j'espère qu'il me suffira de +répondre d'elle pour que vous n'ayez plus aucune crainte à concevoir.... +Mais jusque-là nous vous donnerons le temps de réfléchir, et si, comme +je n'en doute pas, nous vous inspirons la confiance que nous méritons, +les quinze cents francs vous seront comptés sur-le-champ, et quelques +jours après votre aimable fille _s'embarquera_... dans la diligence qui +devra la conduire à Narbonne. + +Les deux amis, après cette petite exposition de leurs projets, s'en +allèrent, laissant la famille Renaud réfléchir sur la bizarrerie et +aussi sur les avantages de cette proposition foudroyante. + +Les informations prises sur le subrécargue furent satisfaisantes. Les +quinze cents francs d'arrhes qu'il proposait firent aussi leur effet. Le +père et la mère Renaud paraissaient ne pas vouloir se séparer de leur +fille bien-aimée; mais celle-ci, résolue à s'immoler pour ses parens, +combattit avec tant de chaleur la répugnance qu'ils avaient à la voir +s'éloigner d'eux, qu'elle finit par les décider à accepter le sacrifice +qu'elle offrait à leur mauvaise fortune. Mais combien, après cet effort +de vertu et de courage, pleura la pauvre fille, quand une fois elle se +sentit dégagée de la contrainte qu'elle s'était imposée pour abuser son +père et sa mère sur sa résignation apparente! + +Lorsque le capitaine et le subrécargue revinrent pour recevoir la +réponse, qu'ils avaient eu la délicatesse d'attendre deux jours, ils +trouvèrent la jeune personne décidée et ses parens à peu près +consentans, mais ils crurent s'apercevoir que Joséphine avait beaucoup +pleuré. Ils jugèrent à l'émotion de la bonne mère et du vieux père qu'il +n'y avait pas de temps à perdre et qu'il fallait profiter de la +circonstance en brusquant le départ. Les quinze cents francs furent +comptés. On fit semblant de prendre un passe-port pour Narbonne. +Joséphine reçut, en adressant une fervente prière au ciel, la +bénédiction de ses parens éplorés; et remplie de l'enthousiasme et de la +résignation d'une martyre, elle quitta l'asile de sa pauvre famille, +pour s'embarquer dans la diligence du Hâvre.... + + + + +CHAPITRE VII. + +La traversée. + + +Le trajet de Paris au port de mer fut assez triste, même pour les deux +marins qui croyaient tenir sous leur main la proie qu'ils s'étaient +promise en arrivant dans la capitale. Joséphine était silencieuse et +recueillie. Elle paraissait prier quand ses deux compagnons de route ne +songeaient qu'à l'égayer en lui adressant la parole ou en causant entre +eux. Elle n'avait emporté avec elle qu'une petite malle d'effets et +quelques volumes, parmi lesquels le capitaine avait remarqué un livre de +prières. Bon! s'était dit notre marin observateur, la jeune personne est +dévote, «nous lui soufflerons deux mots pour notre compte.» Le capitaine +se trompait, comme on le verra par la suite. + +Il fallut passer quelques jours au Hâvre, en attendant que +_l'Aimable-Zéphyr_ se trouvât prêt à reprendre la mer. Pendant ce temps, +les pacotilleurs s'ingénièrent à rendre le séjour de la ville aussi +agréable que possible à leur future passagère. Ils lui proposèrent +d'abord le spectacle, et elle refusa obstinément de prendre les +distractions qu'on lui offrait. Renfermée dans le petit appartement +qu'on lui avait retenu dans un hôtel fort modeste, elle ne s'occupait +qu'à de petits ouvrages d'aiguille, ou à lire les livres qu'elle avait +eu soin d'emporter avec elle pour charmer les ennuis du long voyage +qu'elle se préparait à faire. Le jour du départ arriva enfin, et +Joséphine, transportée à bord du navire qui allait l'enlever si loin de +son pays, se vit bientôt exilée sur les flots au milieu d'une troupe de +marins qu'elle voyait pour la première fois, et entre un gros capitaine +et un fat de subrécargue qu'elle connaissait à peine. + +Un petit espace environné d'une toile à voile lui avait été réservé à +bord, entre la cabane du capitaine et celle de M. Laurenfuite. C'était +là sa chambre, son boudoir. Une simple toile à voile pour toute barrière +contre l'audace ou les desseins de deux hommes, arbitres suprêmes sur +les mers du destin et de la vie des êtres rassemblés à bord de leur +navire.... Quelle situation que celle de la naïve Joséphine! Une +Lucrèce, armée de sa farouche vertu et de son poignard, en aurait frémi. +Mais la jeune fille pensait à peine qu'il y eût quelque danger pour +elle, si faible et pourtant si résignée, pour elle qui chaque soir et +chaque matin adressait son humble prière au ciel, pendant que M. +Laurenfuite grattait sa profane guitare, et que le capitaine Sautard +jurait à faire tomber le ciel sur sa tête impie! + +Les premiers jours de mer se passèrent sans que les trois commensaux de +la chambre causassent beaucoup ensemble. A bord des navires, il faut que +quelque événement un peu important rapproche les individus les uns des +autres par le sentiment du danger commun, pour que la connaissance se +fasse vite entre gens que le hasard a réunis dans l'espace de quelques +pieds carrés. Mais aucun événement grave n'était arrivé à +_l'Aimable-Zéphyr_ depuis son départ du Hâvre. Le vent d'est avait +continué à souffler avec régularité et sans violence, jusque sur les +côtes du Portugal. La mer n'avait pas cessé d'être belle et le ciel +serein. A midi, le capitaine descendait pour faire son point avec une +certaine solennité, afin d'essayer à intéresser la passagère au travail +important à la suite duquel il pouvait dire avec un air d'importance: +_Aujourd'hui nous sommes là. Depuis notre départ nous avons fait tant de +lieues, et dans tant de jours, si la brise continue, nous serons à +Sierra-Leone._ Mais la discrète Joséphine, pénétrant mal les intentions +coquettes du capitaine, le laissait faire le savant sans lui offrir +l'occasion désirée de déployer sa science ou de signaler sa galanterie. + +Le séducteur Laurenfuite, croyant avancer ses affaires personnelles par +des moyens plus victorieux que ceux dont pouvait disposer son émule en +bonnes fortunes, avait déjà fait grincer sa guitare, comme on le pense +bien. Les romances tendres et passionnées avaient même été assez bon +train. Mais quelque bonne opinion qu'eût le traître sur l'infaillibilité +de son art et sur l'effet irrésistible de son amabilité, il avait été +forcé de convenir que jusque-là la petite passagère n'avait donné aucun +signe de sensibilité qui l'autorisât à penser qu'elle dût le traiter +plus favorablement que le capitaine. Un siége en règle sera peut-être +nécessaire pour la réduire, dit-il un soir à son ami en faisant le quart +avec lui, et je crains bien d'être obligé de faire jouer la mine et +sauter la place. + +--Comment! jouer la mine? s'était écrié vivement le capitaine; est-ce +que par hasard vous voudriez employer la force? + +--Non pas du tout, j'en suis incapable, et jamais, Dieu merci, je n'ai +eu besoin de recourir à cette extrémité. Vous avez mal compris la +métaphore; je voulais dire que, nous assiégeans, nous serons peut-être +forcés de nous entendre pour triompher loyalement de la beauté. + +--A la bonne heure, et je ne demande pas mieux que de m'y prendre +loyalement; car, voyez-vous bien, malgré ma chose pour le sexe, je ne +voudrais pas qu'il fût dit que j'aie employé près de cette jeunesse, que +nous avons embarquée en pacotille, un procédé qui ne fût _pas loyal et +marchand_. + +--Je suis là-dessus entièrement de votre avis, mon cher capitaine, et +j'oserais même dire qu'à cet égard je me ferai gloire de pousser le +scrupule aussi loin que vous. D'ailleurs, il y a dans un opéra une +ariette qui dit que pour triompher de la beauté, il faut faire la guerre +avec franchise; et les chansons, comme vous le savez, ont toujours fait +la règle de ma conduite. Un couplet, pour un chanteur de ma façon, c'est +le meilleur précepte de morale que l'on puisse suivre. Mais ne serait-il +pas déshonorant pour nous, et pour moi surtout qui ai quelque raison +peut-être d'avoir certain amour-propre en fait de femmes, que le morceau +de prince que nous avons été chercher à Paris pour réchauffer les pieds +d'un gouverneur anglais, nous passât raide comme balle à deux doigts du +nez? + +--Déshonorant, non, ce n'est pas le mot; mais un peu _marronant_, oui. + +--Est-ce à nous, marins et négocians, condamnés par état à tant de +privations à la mer, de nous montrer abstinens comme des chartreux, +quand nous tenons là, sous notre main, la plus jolie petite femme, qui +ne demande pas mieux peut-être que d'être séduite? + +--Oui, je sais bien que nous ne sommes pas des chartreux, et je crois +même sentir le contraire, pour ma part du moins. Mais sans faire ici _la +bégueule_, je vous dirai que j'ai, non pas des scrupules, Dieu m'en +préserve! mais un certain éloignement pour tout ce qui nous ferait +oublier ce que nous devons à une jeune fille faisant partie de notre +chargement. + +--A cette petite brune? nous lui devons, je le sais, des égards en +premier lieu, et en second lieu de l'amour, et puis voilà tout. Oh! +l'amour, l'amour! Dieu de Dieu! + +--De quelque manière que vous envisagiez la chose, notre passagère, au +bout du compte, doit être au moins regardée comme une marchandise en +commission, qu'il est de notre devoir de rendre à bon port, _bien +ficelée et bien conditionnée_, telle enfin que nous l'avons reçue et +telle qu'elle est portée sur le _connaissement_. + +--Eh bien! pensez-vous donc qu'en faisant la cour à notre pacotille de +dix-huit ans, nous risquions de l'_avarier_ et de nuire à la livraison +que nous nous sommes engagés à faire au gouverneur? + +--Non; mais selon moi, le plus sûr est de ne pas toucher à la +marchandise, quelle qu'elle soit, pendant la traversée. + +--Et selon moi, le plus sûr est d'y toucher pour mieux en connaître la +qualité. Au surplus, mon cher capitaine, vous me permettrez de vous +faire remarquer que vos scrupules arrivent un peu tard et dans une +occasion où je dirai même qu'ils doivent me paraître hors de saison. Ne +vous souvient-il donc plus de ces douze pipes de Ténériffe dont vous +fîtes si simplement, il n'y a encore que quelques mois, quinze bonnes +pipes de Madère, et de ces barils de boeuf salé que nous sûmes si bien +dédoubler pour remplir, disiez-vous, la moitié de ce précepte de +l'Évangile, que vous arrangiez pour la circonstance en me répétant à +chaque baril: _décroissez_ et _multipliez_? + +--Pardieu, je sais peut-être aussi bien que vous ce que j'ai fait dans +les temps, mais la circonstance n'est plus la même. Une jeune innocente +n'est pas une pipe de Ténériffe, et encore moins un baril de boeuf salé. +On dédouble le baril sans s'exposer à perdre la marchandise, au lieu +qu'avec une passagère, on s'expose.... + +--Je vous entends; vous voulez vous sanctifier sur vos vieux jours? + +--Me sanctifier!... que le diable m'emporte si jamais j'en ai eu l'idée! + +--Eh bien! pourquoi vous refuser à tenter l'abordage quand vous vous +trouvez par le travers de cette jolie corvette? + +--Pourquoi? pourquoi?... Avec vous il semblerait qu'il n'y eût qu'à se +baisser pour en prendre. Et, si cette jolie corvette refusait +l'abordage? + +--Bah! laissez-moi donc, avec un vieux manoeuvrier comme vous.... + +--C'est justement parce que je suis _un vieux manoeuvrier_ que je +désespérerais de réussir à jeter mes grappins à bord. + +--Vous vous trompez. La plupart des femmes préfèrent les hommes d'un +certain âge aux jeunes et indiscrets étourneaux. + +--Oui, je sais bien; les femmes disent qu'elles n'aiment que les hommes +d'un certain âge, pour mieux détourner l'attention que l'on porterait +aux jeunes gens qu'elles aiment en cachette. Mais quand on arrive au +fait avec elles, elles repoussent les vieux pour se faire une réputation +de vertu à bon marché. Il y a long-temps, monsieur Laurenfuite, que nous +connaissons ces couleurs-là. + +--Allons, je vois décidément que vous caponnez. + +--Que je caponne, moi! + +--Oui, que vous caponnez. + +--Apprenez que jamais je n'ai caponné devant qui ou quoi que ce soit, +pas même devant une femme, si bien élevée qu'elle pût être! + +--Oh! sans doute, devant un boulet de canon ou sous le coup d'une hache +d'abordage; mais devant la beauté, c'est un cas différent, les moyens +n'y sont plus. + +--C'est justement ce qui vous trompe; les moyens y sont encore comme si +je n'avais que vingt ans, et c'est moi qui vous le dis. + +--Oui, mais le difficile serait de le prouver. + +--Et que faudrait-il donc faire pour vous le prouver, s'il vous plaît? + +--Parbleu! ce qu'il faudrait faire? Il me semble vous avoir mis assez +sur la voie. Il faudrait.... + +--Attaquer cette jeune fille, peut-être. + +--Et mais, sans doute! + +--Et vous voulez que ce soit moi qui commence le feu? + +--N'est-ce pas à vous qu'appartient l'honneur du premier pas, en votre +qualité de capitaine? + +--Et vous essaierez ensuite, si je suis obligé d'amener mon pavillon +dans l'engagement? + +--Je ferai plus que d'essayer: je serai là pour vous venger ou me faire +couler à fond, bord à bord avec l'ennemi. + +--L'ennemi! Ce n'est pas là un ennemi bien redoutable. Voyez plutôt +comme elle est jolie, avec son petit bonnet et sa colerette si propre et +si bien repassée! A-t-elle donc du talent au bout des doigts, cette +chère petite.... D'abord, moi, je vous préviens qu'une fois lancé, +j'irai de suite au positif, comme c'est ma maxime et mon habitude. + +--Justement, c'est ce qu'il faut avec les innocentes. Quand on est +assez bon pour leur laisser entrevoir le danger, elles se regimbent +comme des petites lionnes; mais quand elles ne s'aperçoivent du péril +que lorsqu'il est passé, elles pleurent comme des Madeleines, mais elles +pardonnent, ou bien elles ne pardonnent pas, mais le plus fort est fait +du moins, et l'on n'a plus de reproches à se faire.... + +Tenez, je crois que le moment est favorable pour l'attaque, et +l'occasion est une chose qu'il ne faut jamais laisser échapper.... Elle +est justement seule dans la chambre.... Le timonnier qui se trouve à la +barre et qui pourrait vous entendre est sourd comme un pot: c'est le +gros Pieril.... Tout vous sourit et semble vous inviter à livrer +l'assaut. Moi, pour plus de sûreté pendant le colloque, je me promènerai +sur les passavans, en faisant le quart et en veillant avec attention à +ce que le mousse et le cuisinier ne descendent pas dans la chambre au +moment du coup de feu.... Allons, mon capitaine, voici l'instant de +montrer du courage, descendez. + +--Descendez! descendez! C'est bien facile à dire cela.... mais si vous +étiez à ma place, les jarrets vous trembleraient peut-être aussi +joliment qu'à moi. + +--Eh! que diable, mon tour ne viendra-t-il pas aussi bientôt! Allons +donc, voyons, affalez-vous dans l'escalier, et bonne chance! + +--Ah! si vous ne m'aviez pas dit que je _caponnais_, je vous donne bien +ma parole que jamais je n'aurais eu l'idée de faire le galant avec aussi +peu de goût que j'en ai aujourd'hui pour la faribole! + +Le capitaine, en prononçant ces derniers mots du haut de l'escalier, se +laissa doucement glisser dans la chambre par l'effet de son propre +poids, beaucoup plus que par suite d'une volonté bien arrêtée; et il +disparut bientôt aux yeux de Laurenfuite, qui se réjouit de savoir +enfin son gros séducteur lancé sur le théâtre de ses exploits futurs. + +Notre subrécargue, tout en se promenant à grands pas entre le grand mât +et le mât de misaine, s'attendait à voir bientôt reparaître le capitaine +un peu déconcerté de l'accueil que, selon toute apparence, devait lui +faire la jeune passagère. M. Laurenfuite, en Céladon expérimenté, avait +compté sur la gaucherie de son rival pour former un contraste avantageux +avec la manière galante dont il se proposait d'aborder sa victime, quand +arriverait l'instant de l'immoler. Il n'avait d'ailleurs engagé le +capitaine à tenter quelque chose auprès de Joséphine, que pour le +couvrir de ridicule aux yeux de l'aimable fille, et pour faire briller +plus sûrement les avantages qu'il croyait posséder sur le pauvre +Sautard. Mais à son grand étonnement et contre son attente, il s'aperçut +que celui-ci tardait un peu à revenir sur le pont, et la peur de voir +l'événement tromper ses prévisions commença à l'agiter tout de bon. + +Que dois-je penser, se dit-il en prêtant inutilement l'oreille à ce qui +se passait en bas, que dois-je penser du retard de ce vieux loup de mer? +Voilà bientôt un quart d'heure qu'il s'est laissé tomber dans la +chambre, et rien n'annonce encore qu'il ait été mal accueilli par cette +petite grisette.... J'ai beau chercher à saisir quelque chose de leur +conversation, et je n'entends que le murmure confus de leurs voix.... +Est-ce que par hasard...! Oh! non, la chose est impossible!... Mais il y +a si peu de choses impossibles avec les femmes, qu'il ne faudrait pas +trop s'étonner peut-être.... Et moi encore, qui croyais plaisanter en +promettant à Sautard un plein succès auprès de cette innocente de la +rue Saint-Jacques!... Allons, s'il en est ainsi, il faudra bien s'en +consoler et attendre mon tour, ce qui ne sera pas difficile, il est +vrai. Mais qui aurait jamais cru qu'un Joconde de cette trempe, et une +Agnès de cette façon!... + +Notre galant désappointé en était rendu à cet endroit de ses +calomnieuses réflexions, lorsqu'il entendit dans l'escalier de la +chambre un bruit qui lui annonça l'apparition prochaine de son rival. +Aussitôt, en effet, il entrevit la tête du capitaine sortant comme d'une +trappe, du capot de l'arrière. La physionomie de Sautard lui parut avoir +pris une expression toute particulière: ses yeux étaient rouges comme +s'ils avaient pleuré, sa bouche, contractée dans sa partie inférieure, +semblait encore offrir l'indice d'une vive et récente émotion, et son +front cependant portait plutôt l'empreinte d'un sentiment de +satisfaction, que l'apparence d'une impression pénible. En le voyant +avec un air si équivoque et une figure si étrange, le subrécargue +impatient crut devoir l'interroger sur le résultat d'une tentative qui +l'intéressait si fort.... + +--Eh bien! lui dit-il à demi-voix en s'approchant du capot dont le brave +homme semblait avoir oublié de dégager ses jambes, quoi de nouveau, +capitaine? + +--Repoussé avec perte, mon ami! + +--Et comment donc cela? + +--Comment? ma foi je serais bien embarrassé de vous le dire, tant je +suis encore étourdi de ce qui s'est passé en bas entre cette jeune fille +et moi. Je ne sais en vérité pas où j'en suis. Tout ce que je crois +savoir de certain, c'est que j'ai été obligé de mettre mon grand hunier +sur le mât et de me laisser culer pour éviter des avaries. + +--Mais encore, comment se fait-il que vous soyez resté aussi long-temps +dans la chambre pour si peu de chose? + +--Je n'en sais ma foi rien. + +--Lui avez-vous parlé? + +--Parbleu, si je lui ai parlé! la belle question! Elle aussi m'a parlé, +et du bon coin encore. + +--Et que vous a-t-elle dit? + +--Elle m'a dit les choses les plus touchantes du monde, avec un air, oh! +avec un air que je n'oublierai jamais, quand bien même je vivrais cent +ans. Mon ami, c'est une fille qui a bien des moyens! + +--Et quelles choses si touchantes a-t-elle pu vous dire? + +--Ah! attendez donc! ces choses-là se comprennent bien, mais on ne les +retient pas dans sa tête comme une règle d'arithmétique.... Autant que +je puis cependant m'en rappeler, elle m'a dit, en se jetant presque à +mes pieds.... Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre fille +qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à vous +comme à un père! + +--Et qu'avez-vous fait alors? + +--Ce que j'ai fait?... Ma foi! je crois que je me suis mis à pleurer +aussi. + +--A pleurer, en voilà bien d'une autre à présent! Vous avez pleuré, +vous? + +--Et pourquoi pas? Parbleu, j'aurais bien voulu vous y voir, vous qui +faites tant le crâne! + +--Je n'aurais toujours pas pleuré, je vous en donne bien ma parole. + +--Vous n'auriez pas pleuré! C'est bien facile à dire; mais si vous aviez +vu ses beaux grands yeux si supplians et ses jolies petites mains si +gentiment jointes vers moi.... Non, le diable m'emporte, je crois qu'il +est impossible de repousser le _compliment_ avec plus de dignité et de +gentillesse que cette gaillarde-là. J'en suis encore tout sens dessus +dessous et tout enchanté à la fois, tel que vous me voyez.... + +--C'est ma foi bien la peine.... Mais enfin, pour qu'elle se soit +exprimée de la sorte avec vous, il faut nécessairement que vous ayez +tenté quelque chose, quelque petite chose au moins, auprès d'elle. + +--Sans doute que j'ai tenté quelque chose! Elle travaillait à la couture +quand je suis descendu. C'était justement un de mes gilets qu'elle me +raccommodait par complaisance, mon grand gilet jaune gaufré, vous savez +bien? + +--Oui, très-bien, et après? + +--Après j'ai commencé, en lui parlant de l'aiguille qu'elle maniait avec +tant d'élégance, à lui prendre le genou. Elle a d'abord souri, en me +repoussant la main avec un air qui m'a fait peine, car elle souriait +d'une façon qui m'a donné à penser qu'elle allait pleurer. + +--Et puis après? + +--Après, j'ai voulu aller au positif, et j'ai cherché à l'embrasser à la +bonne matelote. C'est alors qu'elle s'est levée la larme à l'oeil, comme +j'avais déjà cru m'en apercevoir, et qu'elle m'a dit avec le ton que je +vous ai raconté: _Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre +fille qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à +vous comme à un père!_ + +--Oui, je sais, vous l'avez déjà dit. Et ensuite? + +--Ensuite?... Ma foi, je l'ai embrassée de tout mon coeur, mais pas +comme je voulais le faire la première fois, au moins.... Alors, la +pauvre petite voyant mon air tout bonasse, et s'apercevant que j'avais +aussi la larme à l'oeil, m'a serré la main et m'a sauté au cou, comme si +j'avais été son père.... Moi qui n'y entends pas plus malice que cela, +je lui ai crié: + +Morbleu! vous êtes une brave fille, et celui qui vous insultera aura +affaire à moi! + +En sorte que de fil en aiguille la conversation s'est établie entre +nous, mais sur le pied le plus honnête.... Si bien que contens l'un de +l'autre à la suite de cet entretien, je suis monté sur le pont pour +prendre l'air, car je sens que j'en avais fièrement besoin. + +--Eh bien, mon pauvre capitaine, vous pouvez vous vanter d'avoir fait là +une jolie besogne! + +--Mais pas si mauvaise, peut-être. Je suis plus satisfait de moi dans le +moment actuel que si j'avais trouvé auprès de cette petite _le positif_ +que vous m'aviez envoyé y chercher. + +--Vous avez gâté entièrement votre affaire, et peut-être bien la mienne +par dessus le marché. + +--Peu m'importe! je n'ai pas du moins attenté à l'honneur de cette +pauvre enfant. + +--Oui, mais à présent vous ne pourrez plus vous vanter de n'avoir jamais +eu des scrupules. + +--C'est vrai: je m'en suis senti, des scrupules, pour la première fois +de ma vie. Que voulez-vous? on n'est pas toujours maître de soi. Ça vous +arrive souvent à bord, comme un boulet de trente-six, sans crier _gare_ +ni _veille au grain_! Au surplus, voyez-vous, je ne me repens pas de ce +que j'ai fait, au contraire même, je m'en félicite, et si j'étais à +recommencer, je recommencerais, et rondement encore! + +--Parbleu, je le crois bien. Il ne manquerait plus que cela à présent! +Vous n'avez rien fait! + +--Eh bien! c'est justement ce dont je suis tout glorieux; c'est de +n'avoir rien fait que je me trouve ravi. + +--Demain, ou après-demain au plus tard, je réparerai votre gaucherie +auprès de la beauté. Vous m'avez rendu, il est vrai, mon rôle un peu +difficile; mais c'est égal. En laissant passer le temps nécessaire pour +effacer la mauvaise impression qu'a dû laisser votre malheureuse +tentative, je trouverai peut-être encore la place bonne. Et d'ailleurs, +avec de l'audace et toujours de l'audace, on raccommode bien des choses +auprès des femmes. C'est près d'elles surtout que le proverbe latin est +vrai et trouve admirablement son application avec des variantes: + + _Audaces FEMINA juvat._ + +--Oh! si vous vous lancez dans le latin, je n'en suis plus, et je vous +laisse, tout à votre aise, filer votre noeud. Mais cependant je mets une +petite condition à la liberté entière que je dois vous accorder dans +cette affaire, qui me regarde un peu en ma qualité de capitaine et de +maître, après Dieu, à bord de ce navire. + +--Et quelle condition, s'il vous plaît? + +--C'est que vous ne pousserez pas cette innocente jusque dans ses +derniers retranchemens. + +--De quels retranchemens voulez-vous parler? + +--Mais des retranchemens ordinaires en pareille circonstance; cela +s'entend. + +--C'est que cela ne s'entend pas du tout, au contraire. + +--Quand je dis _dans ses derniers retranchemens_, je veux dire que vous +ne pousserez pas les choses _in extremis_. + +--Ah! voilà que vous parlez latin aussi? + +--Et morbleu oui, puisque vous faites semblant aujourd'hui de ne pas +entendre le français. En vérité, je crois que vous finiriez par me +faire dire des bêtises, tant vous paraissez vouloir me taquiner depuis +une heure! + +--Voyons, mon brave capitaine, ne nous fâchons pas pour si peu de chose. +Vous paraissez maintenant craindre que je ne pousse les choses trop +loin. Eh bien! je me sens de si bonne composition, que, par déférence +pour vous, je vous promets de ne pas employer les grands moyens auprès +de la petite, et de ne me laisser aller qu'à la plus simple séduction. +Car vous entendez bien que si elle se montre favorable à mes petites +avances, je ne pourrai pas, en bonne conscience, faire ce qui s'appelle +le cruel; ce serait ridicule. + +--Si ce n'est que cela, je suis tranquille et complètement rassuré sur +les suites de l'action. + +--Rassuré! rassuré! Il faudra voir si vous aurez eu sujet de l'être. + +--J'en mettrais certes déjà ma main au feu. + +--Et moi, à votre place, je ne voudrais même pas risquer un de mes +doigts à la chandelle. Oh! les femmes, les femmes, mon cher +capitaine!... + +--Les femmes! les femmes! tant qu'il vous plaira, et ce n'est pas une +raison ça! car je pourrais bien vous répondre aussi en parlant des gens +qui ne doutent de rien: Oh! les hommes, les hommes, mon cher +subrécargue! + +--Eh bien! nous verrons! et puisque vous mettez mon amour-propre en +jeu.... + +--Votre amour-propre perdra la partie. C'est moi qui vous le cautionne. + +--C'est ce que la suite nous apprendra, et la suite va venir. + +--Oui, c'est ce que la suite nous apprendra, comme vous le dites. Mais +chut, voici la pauvre innocente qui monte sur le pont. Il ne faut pas +que nous ayons l'air de nous être entretenus d'elle, cela +l'embarrasserait et moi aussi, car je me sens encore tout embarbouillé +de la scène désagréable qui vient d'avoir lieu. + +Deux jours se passèrent avant que le séduisant subrécargue crût devoir +livrer l'assaut à la beauté qu'il voulait réduire. L'affaire, selon lui, +quelque bonne opinion qu'il eût de son amabilité et de son expérience, +devait être vive, et il jugea à propos de bien combiner son plan pour +être plus sûr de réussir dans l'application des moyens qu'il se +proposait de mettre en oeuvre dans cette occasion. + +Le matin du jour fatal, Laurenfuite se toiletta un peu plus que de +coutume. Dès la veille, il avait pris un air mélancolique et sombre, +destiné à produire sur le coeur de la jolie passagère un effet +préliminaire favorable à ses projets. A déjeûner et à dîner il avait +peu mangé devant elle, croyant l'amener à lui faire demander des +nouvelles de sa santé; mais Joséphine, très-peu inquiète de l'état +d'abattement que feignait le troubadour, n'avait seulement pas songé à +remarquer l'altération que paraissaient avoir subie sa physionomie et +son appétit. La guitare même du subrécargue était restée suspendue sur +la cloison de sa chambre, sans qu'il pensât à la faire gémir comme +d'ordinaire, et sans que sa future victime se plaignît du silence de +l'impitoyable musicien. + +Quant au capitaine Sautard, plus attentif que Joséphine à tout ce qui se +tramait contre elle, il s'alarmait tout de bon des préparatifs de +l'attaque que son ami se disposait à livrer à l'inexpérience de la jeune +personne. Vingt fois il avait été sur le point de lui révéler en secret +les projets formés contre son repos; mais vingt fois aussi un motif de +loyauté et de délicatesse l'avait retenu dans les bornes de la +discrétion qu'il avait promise à son rival. Il se résigna à attendre le +moment du péril, en faisant des voeux pour celle qui était bien loin de +se croire exposée à tomber dans le piége que la fatuité voulait tendre à +son ingénuité. + +Quand le beau subrécargue jugea que le moment d'entrer en campagne était +arrivé, il réclama du capitaine le service qu'il lui avait rendu en se +tenant en sentinelle sur le pont pendant sa conversation avec la +passagère. Le capitaine, quelque désagréable que fût devenu pour lui le +rôle qu'il avait à remplir, ne put rien refuser, et il s'engagea à +éloigner du gaillard-d'arrière les importuns qui pourraient venir +troubler le tête-à-tête qu'il redoutait tant pour la petite. Laurenfuite +descendit donc à son tour dans la chambre d'où le pauvre Sautard était +revenu si troublé et avec une si drôle de mine deux jours auparavant. + +Joséphine lisait attentivement un petit livre lorsque notre séducteur +s'avança vers elle, l'air toujours abattu, la physionomie toujours +altérée. Il débuta par un gros soupir, sans que les yeux de la petite +quittassent la page sur laquelle ils étaient fixés. Le galant toussa +deux ou trois fois sans pouvoir arracher la liseuse à la préoccupation à +laquelle elle paraissait livrée. Pour attirer enfin son attention sur +lui, il tomba à ses pieds avec tous les signes visibles d'un désespoir +amoureux. Plus surprise que troublée de ce mouvement imprévu, Joséphine +allait demander à Laurenfuite la raison d'une façon aussi singulière de +l'aborder, lorsqu'un coup de roulis dérangea tellement la pose +sentimentale de l'amant désespéré, que le pauvre diable alla heurter +avec violence sur une des cloisons de la chambre. Force lui fut de +reprendre son attitude ordinaire, et de renoncer à attendrir la beauté +en se prosternant de nouveau à ses genoux. Mais supérieur au petit +contre-temps qu'il venait d'éprouver, il ne perdit pas un instant, et +d'une main tremblante il remet à la belle une déclaration en forme, +qu'il avait passé une partie de la nuit à composer avec le secours de +_la Nouvelle-Héloïse_. Joséphine, sans attacher à cet acte si étrange +pour elle plus d'importance qu'il ne paraissait en mériter, s'empare du +tendre poulet, qu'elle lit à haute voix et en riant comme une folle de +l'effet du coup de roulis. Le subrécargue, un peu démonté de cette +manière inusitée d'accueillir l'aveu sur lequel il avait fondé les plus +flatteuses espérances, demande à la jeune rieuse le motif qui peut ainsi +exciter son hilarité. + +--Je ris, lui répond-elle en partant d'un éclat de rire plus fort que +les précédens, non pas de l'honneur que vous voulez sans doute me faire, +monsieur, en me déclarant votre amour, mais du rapport étonnant qui +existe entre ce que je lisais et ce qui m'arrive aujourd'hui.... + +--Ce que vous lisiez, mademoiselle, est donc bien gai, ou peut-être +trouvez-vous ce que j'ai fait bien ridicule! + +--Ridicule! oh! non, monsieur, ce n'est pas le mot.... Mais c'est +que.... Excusez-moi, je vous en prie, si je ne puis m'empêcher encore de +rire.... + +--Tant qu'il vous plaira, pour peu que cela vous fasse plaisir. Mais y +aurait-il de l'indiscrétion à vous demander ce que vous lisiez? + +--De l'indiscrétion? aucune, je vous assure; je vous demanderai même la +permission de mettre sous vos yeux le passage qui m'occupait lorsque +vous êtes.... + +--Oui, achevez, lorsque je me suis mis à vos genoux.... n'est-ce pas...? +Ne vous gênez pas, le plus fort est fait.... + +--Non pas, je voulais dire lorsque vous êtes tombé.... + +--Eh bien oui! lorsque je suis tombé par terre au coup de roulis.... +Mais voyons donc ce passage, puisque vous voulez bien permettre.... + +L'amoureux prit le livre et parcourut des yeux la page que Joséphine lui +indiquait du bout du doigt; il lut: + +«La rudesse et la colère ne sont pas toujours, pour les femmes honnêtes, +le moyen le plus sûr et le plus victorieux de repousser les tentatives +qui offensent leur vertu ou leur pudeur. Il est souvent plus facile de +s'indigner contre l'audace des séducteurs que de les déconcerter de +manière à leur ôter l'envie de renouveler leurs attaques imprudentes. +J'ai connu une femme très-sensée qui se débarrassa des importunités d'un +fat que toutes ses rigueurs n'avaient pu rebuter jusque-là, en prenant +le parti de rire comme une folle à chaque déclaration que le galant +renouvelait. Une autre dame du monde trouvait que que la recette la plus +merveilleuse pour se préserver des attaques de ces insectes de la +société qui veulent flétrir toutes les réputations, était de bâiller +quand ils osaient parler trop ouvertement de leur amour ou de leur +insolent martyre. Les hommes qui font métier de triompher de toutes les +femmes sont cuirassés d'avance contre l'indignation qu'ils allument +quelquefois dans l'âme de celles qu'ils veulent déshonorer; mais ce +qu'ils ne dédaignent jamais, c'est le ridicule qu'ils excitent, et le +mépris qu'ils inspirent aux honnêtes personnes du sexe.» + +--Et vous lisez des livres comme cela? s'écria le vainqueur humilié en +rendant le volume à Joséphine. + +--Mais il me semble, répondit-elle, qu'on peut y trouver d'utiles +leçons. + +--Et voilà donc le motif pour lequel vous avez ri aux éclats en recevant +ma déclaration? + +--Le livre conseille de rire ou de bâiller. + +--Et vous avez ri. + +--Auriez-vous mieux aimé que j'eusse bâillé? + +--Allons, mademoiselle, restons-en là, je vous prie. Je vois maintenant +à qui je m'adressais. Des innocentes de votre façon, on en trouve +partout. Vous avez pleuré avec le capitaine Sautard, et vous riez comme +une idiote avec moi. + +--Oui, j'en conviens, j'ai pleuré avec le capitaine, car lui, il +m'affligeait.... + +--Et moi, n'est-ce pas, j'ai eu l'avantage de vous égayer? + +--Mais à vous dire vrai, un peu. + +--C'est fort heureux, ma foi, et j'en suis enchanté; mais au moins, je +sais maintenant à quoi m'en tenir. A propos, ne perdons pas la tête. +Faites-moi le plaisir de me rendre la déclaration écrite que j'ai eu la +sottise de vous faire. + +--Mais, monsieur, je crois vous l'avoir rendue à l'instant même où vous +m'avez fait l'honneur de me la remettre. + +--Où donc est-elle? + +--Encore entre vos mains, si je ne me trompe. + +--Ah! c'est vrai, la voici, et voilà le cas que j'en fais. + +--Eh bien! mon ami, s'écria par le capot le capitaine ennuyé d'attendre +sur le pont; aurons-nous bientôt fini? + +--Ah! vous aussi, vous étiez du complot, lui répondit Laurenfuite en +remontant furieux les escaliers de la chambre. + +--Du complot? Non pas, je vous jure. Il n'y a pas de complot dans tout +cela; mais voilà, si je sais bien compter, plus d'une demi-heure que +vous me faites faire le quart. Eh bien! comment vous êtes-vous tiré de +l'abordage? + +--Comment? Faites donc l'ignorant maintenant, comme si vous n'étiez pas +convenu avec cette petite folle de me mystifier? + +--De vous mystifier? Ah! Dieu soit loué! Votre mauvaise humeur et vos +soupçons sur ma connivence avec notre passagère me prouvent que vous +n'avez pu réussir à rien. N'est-ce pas que cette luronne-là a bien des +moyens? + +--Laissez-moi donc tranquille avec vos moyens, c'est une vraie rouée ou +une bégueule. + +--Bravo! l'amoureux! Repoussé comme moi avec perte, et de deux! + +Le subrécargue, livré au dépit d'avoir échoué dans une tentative dont il +espérait le succès le plus complet, laissa rire, tant qu'il voulut, +notre gros capitaine qui ne se tenait pas de joie. Résolu à ne plus +adresser un mot à la victime qui venait de lui échapper, il se promena +jusqu'au soir sur le pont, sans vouloir même se trouver à dîner en face +d'elle. Mais pour mieux se venger de ses rigueurs et du singulier +accueil qu'elle avait fait à sa déclaration, il reprit sa guitare comme +de plus belle, et pendant toute la nuit il ne cessa de chanter et de +râcler. Le capitaine Sautard, de son côté, pour dédommager la pauvre +Joséphine de la persécution à laquelle sa cruauté envers Laurenfuite +venait de la mettre en butte, redoubla avec elle de soins respectueux +et de prévenances délicates. Il fit tant enfin que la pauvre fille finit +par l'aimer, non pas comme un amant, mais comme un ami sincère et +affectueux. Ce fut entre ces deux hommes si diversement disposés à son +égard, qu'elle acheva la longue traversée du Hâvre à Sierra-Leone. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Arrivée à Sierra-Leone. + + +_L'Aimable-Zéphyr_ arriva enfin à sa destination, à la grande +satisfaction des deux spéculateurs et de leur passagère. Le navire se +trouva à peine mouillé dans le fleuve, que le capitaine et son ami se +rendirent à terre pour saluer le gouverneur et lui apprendre le succès +avec lequel ils avaient rempli leur commission en ce qui le concernait +particulièrement. + +--Quelle commission? leur demanda celui-ci, qui avait presque oublié le +marché passé avec les deux aventuriers. + +--Parbleu, répondit le subrécargue, la commission que vous avez bien +voulu nous confier relativement à une Parisienne! + +--Et vous m'avez ramené une Parisienne? + +--Jolie comme les amours, douce comme un mouton, et vive... oh! vive +comme un écureuil. + +--Et qui a reçu une fameuse éducation, allez, monsieur le gouverneur! + +--Quoi! c'est sans plaisanter! Et vous auriez fait la folie?... + +--Dites plutôt le miracle, monseigneur. Mais afin que vous soyez +entièrement convaincu de la vérité du fait, voici la facture en bonne et +due forme. + +Le gouverneur, à peine revenu de son étonnement, lut le compte suivant +que le subrécargue avait eu le soin de dresser avant de mettre le pied à +terre. + +DOIT _son excellence le gouverneur de Sierra-Leone à Sautard et +Laurenfuite, du brick_ l'Aimable-Zéphyr, _pour engagement et livraison +d'une jeune Parisienne_, + + SAVOIR: + + Voyage à Paris, démarches et + insertions aux _Petites-Affiches_. 1,000 fr. + + Avancés faites à la beauté 1,500 + + Retour au Hâvre; frais de séjour + et menues dépenses 600 + + Passage à la chambre 500 + + Commission à 10 p. % 360 + + Total ci. 3,960 fr. + +Il n'y avait plus à en douter: les deux aventuriers venaient de faire +la folie qu'ils avaient promise au gouverneur, et celui-ci, forcé +d'acquiescer à l'engagement qu'il avait contracté verbalement, songea à +reconnaître la marchandise, quelque élevé que lui parût le montant du +compte qu'on venait de lui présenter.--Puisque le sort en est jeté, +dit-il à ses vendeurs, je recevrai la jolie Française que vous m'avez +amenée. Mais je vous assure bien que malgré les brillantes qualités que +vous lui accordez, j'aurais autant aimé que vous ne vous fussiez pas +rappelé ce dont nous étions convenus ensemble dans un moment où je +croyais qu'il ne s'agissait entre nous que d'une plaisanterie. Allons, +que l'on prépare ma pirogue et que l'on aille me chercher la beauté que +je vais posséder pour mon argent. + +Une élégante pirogue, dont l'arrière était recouvert d'une tente riche +et légère, partit bientôt du rivage, conduite par six beaux nègres +brillamment vêtus, pour aller chercher à bord de _l'Aimable-Zéphyr_ la +triste Joséphine, toute bouleversée du spectacle étrange que +Sierra-Leone présentait à ses yeux encore si inexpérimentés. Dans ce +moment d'anxiété, où une nouvelle destinée allait commencer pour elle +sur une terre si éloignée et si inconnue, l'image de ses parens et des +lieux de son enfance s'offrit à son âme émue et étonnée, et des larmes +de regret vinrent mouiller ses paupières, sans soulager son coeur +oppressé par trop d'émotions et de crainte.... Oh! qu'alors elle eût +sacrifié avec plaisir les plus belles années de la vie qui lui était +promise, pour n'avoir pas entrepris ce voyage aventureux! Mais il n'y +avait plus à revenir sur l'imprudence de sa résolution, et elle venait +de mettre entre elle et sa famille une distance immense que peut-être +elle était destinée à ne plus franchir.... + +Il ne fallut rien moins que le retour à bord du capitaine Sautard et de +M. Laurenfuite pour la consoler un peu, car à la vue de ses deux +compagnons de voyage, il lui sembla avoir retrouvé quelque chose de sa +patrie et n'avoir pas encore tout perdu au monde. + +--Allons, ma belle demoiselle, embarquons-nous dans la pirogue du +gouverneur, s'écria le capitaine. Il brûle de vous voir, et il ne sera +pas fâché après vous avoir vue, je vous en réponds, car c'est un +connaisseur. + +--Comment! lui dit le subrécargue, vous ne vous étiez pas disposée à +vous rendre à terre, mademoiselle? Je croyais vous trouver parée comme +pour un jour de fête. + +--Je n'y pensais pas, répondit la triste Joséphine.... Un jour de +fête!... Et elle continua à pleurer. + +Le capitaine Sautard, devinant avec cet instinct qu'ont les bons coeurs +ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille, employa toute +l'éloquence dont il était doué pour la rassurer sur les craintes qu'elle +pouvait concevoir sur son sort futur. Après lui avoir fait le +panégyrique du gouverneur, l'éloge du pays, le tableau de la vie qu'elle +allait mener et du bonheur dont elle ne manquerait pas de jouir dans sa +nouvelle condition, il la décida à s'embarquer dans la pirogue qui les +attendait. + +Le gouverneur, pendant tout ce temps, resté dans son palais, attendait, +la longue vue à la main, l'embarcation qui devait lui amener du bord la +compagne qui lui avait été promise, et vingt fois, la lunette braquée +sur cette embarcation, il avait accusé la lenteur avec laquelle ramaient +ses nègres. Depuis long-temps il ne s'était senti une aussi vive +impatience, et sans pouvoir encore deviner le motif du sentiment qu'il +éprouvait, il se trouvait heureux de désirer enfin quelque chose. Oh! +que de bon coeur, si sa position et les convenances le lui avaient +permis, il se serait rendu sur le rivage pour jouir plutôt du plaisir de +recevoir la jeune Parisienne dans le pays qu'il gouvernait! Mais +qu'aurait-on dit à Sierra-Leone de l'empressement ridicule du chef de la +colonie anglaise à accueillir une petite fille bien gauche et bien +commune? Il fallut attendre la pirogue sans manifester aucune +démonstration d'impatience ou de joie. Et c'est ainsi que ceux qu'on +appelle les heureux de ce monde sont la plupart du temps enchaînés dans +les limites étroites et les bienséances rigoureuses de cette grandeur +qu'on leur envie. + +La pirogue arriva enfin, et Joséphine, conduite par les deux +aventuriers, se dirigea lentement et sans presque oser lever les yeux +vers le palais où l'attendait monsieur le gouverneur. + +A la vue d'une aussi belle femme, notre Anglais ne put s'empêcher de +laisser éclater sa surprise et sa satisfaction. + +--Bon! dit tout bas le subrécargue Laurenfuite à son capitaine, +monseigneur est content; il paiera. + +--Hé bien! monsieur le gouverneur, s'écria le capitaine en remarquant le +plaisir qu'éprouvait son excellence, que pensez-vous de la manière dont +nous nous sommes acquittés de notre commission ou plutôt de votre +commission? + +--Je pense, répondit le gouverneur, que vous avez rempli cette mission +de manière à mériter toute ma reconnaissance. + +A ces mots, le joli visage de Joséphine se couvrit d'une rougeur qui la +rendit deux fois plus belle qu'elle ne l'avait paru d'abord aux yeux de +son excellence, et ce ne fut que lorsque la conversation se fut +prolongée, que la pauvre enfant osa élever ses timides regards sur +l'homme près duquel elle croyait n'avoir à remplir qu'un poste conforme +à son humble condition. + +La première impression que la vue du gouverneur produisit sur la jeune +fille fut aussi favorable qu'il aurait pu le désirer lui-même s'il avait +connu le caractère et le goût de celle dans laquelle il pensait ne +rencontrer qu'une conquête facile et presque à moitié faite pour lui. +Joséphine, sans trop prévoir encore la nature des rapports qu'elle +allait avoir avec son nouveau protecteur, crut sentir qu'il ne lui +serait pas difficile de s'accoutumer à un tel maître, et elle puisa +bientôt dans l'accueil bienveillant qui venait de lui être fait assez +d'assurance pour reprendre le maintien aisé qui donnait à toutes ses +manières la grâce qu'avait tant admirée le capitaine Sautard. + +Ce jour-là on dîna, et l'on dîna même fort bien au gouvernement, mais en +petit comité. + +A la suite du repas, le noble Amphytrion prit sa nouvelle convive par la +main, et la conduisant vers un appartement situé à l'extrémité du palais +et éloigné de l'aile qu'il habitait, il dit à la jeune +Française:--Mademoiselle, voici la chambre qui vous est réservée; ces +meubles sont à vous, et ces esclaves seront sans cesse à vos ordres. +Veuillez m'excuser si je n'ai pas su prévoir tout ce qui peut vous être +agréable; mais votre complaisance suppléera à mon inexpérience, et vous +n'aurez qu'à parler pour que tout le monde ici vous obéisse comme à +moi-même. + +Et le gouverneur, après avoir débité ces mots le plus galamment +possible, laissa l'étrangère émerveillée de ce qu'elle venait +d'entendre.... + +Pour une jeune Française élevée dans la rue Saint-Jacques, et +transportée avec toute son inexpérience dans le palais d'un gouverneur +colonial, je vous laisse à penser combien il est de sujets d'étonnement! + +Deux belles négresses, un flambeau à la main, étaient restées dans +l'appartement de Joséphine, en attendant que deux autres esclaves +l'aidassent à faire sa toilette de nuit et eussent fini d'entourer une +élégante couchette d'un léger moustiquaire. Une eau limpide et parfumée +avait été versée dans un vase jaspé pour offrir un bain de pieds à la +voyageuse; et déjà, pour tempérer la chaleur de l'air du soir, on +agitait sur son front de simples éventails de feuilles de palmier. + +Elle s'endormit toute surprise, toute confuse des soins inaccoutumés que +venaient de lui prodiguer à l'envie les esclaves mises à ses ordres. + +Les gens de commerce ont, en général, un instinct merveilleux pour +saisir les occasions favorables de se faire payer de leurs débiteurs. M. +Laurenfuite voyant le gouverneur enchanté des grâces et de la beauté de +Joséphine, songea à réclamer de lui le montant de la facture qu'il lui +avait déjà remise. + +--C'est pendant que son excellence se trouve encore sous l'empire du +charme d'une impression nouvelle, qu'il nous faut, dit-il au capitaine +Sautard, rentrer dans les débours que nous avons faits pour nous +procurer la petite et l'amener ici. Le moment de recueillir le fruit de +nos peines et de nos soins est arrivé pour nous. Plus tard il ne serait +peut-être plus temps. Demandons dès aujourd'hui le solde de notre +facture. + +Le paiement du petit compte fut en effet réclamé sans plus de délais au +gouverneur, avec toute la politesse et les ménagemens que le subrécargue +crut devoir apporter dans une circonstance aussi délicate. + +--Messieurs, répondit le noble débiteur à ses deux créanciers, je ne +demanderais pas mieux que de vous offrir de l'argent comptant en échange +des peines que vous avez dû vous donner pour me procurer le trésor que +vous avez bien voulu remettre dans mes mains. Mais les gens les plus +opulens dans les colonies sont quelquefois, comme vous le savez, assez +pauvres en espèces. Avec beaucoup de biens et de propriétés, j'ai +souvent à peine ce qu'il me faut de monnaie pour envoyer mon +maître-d'hôtel au marché, et c'est presque toujours à crédit qu'on +achète pour moi tout le luxe que j'étale dans mon palais. Il n'est +qu'une chose que je me pique, comme tous les autres colons, de payer +argent comptant: c'est ce que je perds au jeu. La nuit dernière j'ai +beaucoup joué, et le reste de mes doublons y a passé; cependant, je +possède peut-être encore trois ou quatre cents gourdes de disponibles, +et en attendant mieux, si vous le trouvez bon, je vous donnerai toujours +ce petit à-compte, et le restant de la facture viendra, ma foi! quand il +pourra. + +--Peste! fit le subrécargue en se grattant l'oreille, ce contre-temps +nous arrive d'autant plus mal à propos, que, pour les menues dépenses du +navire ici, nous avions compté sur le règlement de votre excellence. + +--Que voulez-vous que j'y fasse, si mon excellence n'a pas le sou! Que +n'êtes-vous habitans du pays, j'aurais bien le moyen de vous régler +comme je règle les autres débiteurs que j'ai ici. + +--Et sans être trop curieux, monseigneur, pourrions-nous savoir quelle +est la manière dont vous avez la bonté de régler les habitans du pays +qui ont l'honneur de devenir vos débiteurs? + +--Parbleu, ma manière est toute simple! et les gueux s'en trouvent +quelquefois assez bien. Je leur cède un ou deux esclaves, trois ou +quatre boeufs, cinq ou six chevaux, plus ou moins, suivant l'importance +de leur créance; ils me donnent un reçu pour acquit, quand j'ai +toutefois la prévoyance de leur en demander un, et tout est fini. + +--Diable! des esclaves! + +--En voulez-vous un ou deux avec les trois ou quatre cents gourdes +comptant, pour faire le solde de compte de la facture? + +--Si nous nous rendions à la Martinique ou à la Guadeloupe en partant +d'ici, nous ne demanderions pas mieux, parce que là, nous trouverions +facilement le placement de la marchandise; mais à Anvers, où nous devons +faire notre retour, la traite malheureusement n'est pas possible. + +--Aimeriez-vous mieux trois ou quatre boeufs? + +--Qu'en pourrions-nous faire, monseigneur? De la viande fraîche pour +notre équipage? La vache salée est plus économique. + +--Et bien, prenez moi cinq ou six bons chevaux du Cap-Vert? + +--Des chevaux du Cap-Vert pour aller en Belgique, nous qui.... + +--Que voulez-vous que je vous propose de mieux? Je vous ai offert tout +ce dont je pouvais disposer en votre faveur. + +--Quoi! monseigneur, est-ce qu'en cherchant bien vous n'auriez pas +quelque autre chose de précieux et de rare qui pourrait nous convenir, +quelque chose de.... Vous entendez bien, de ces choses qui.... + +--Attendez.... Ah! pardieu, vous me mettez sur la voie, et je pense +maintenant que je pourrai faire votre affaire. + +--Ah! je savais bien, moi, que vous finiriez par trouver ce qu'il nous +faut. + +--Il y a deux mois qu'ayant réussi à pacifier dans mon voisinage deux +tribus africaines qui s'étaient mis en tête de se massacrer, l'un des +souverains nègres, pour reconnaître le service qu'il croyait me devoir, +me fit cadeau de deux superbes lions.... + +--Quoi, ces deux magnifiques lions que j'ai vus dans la cour de votre +hôtel? + +--Précisément, capitaine, ces deux lions.... + +--Belles bêtes, ma foi! et que j'ai trouvées si curieuses, qu'hier j'ai +passé plus d'une heure devant elles en admiration. + +--Hé bien! messieurs, pour peu que le coeur vous en dise et que cette +marchandise ait quelque prix à vos yeux, je vous la cèderais bien +volontiers pour compléter, avec les trois ou quatre cents piastres, le +montant de la facture que vous m'avez présentée. + +--Pour moi, monsieur le gouverneur, je ne dis encore ni oui ni non; mais +si M. Laurenfuite s'arrange de ce règlement de facture, je ne demande +pas mieux que d'accepter votre offre. Qu'en dites-vous, monsieur +Laurenfuite? + +--Mais je dis que ces deux lions sont sans doute de fort belles bêtes +dont nous pourrions peut-être trouver le placement dans le port où nous +nous rendons en quittant Sierra-Leone. Mais je pense aussi que pour +nourrir ces animaux à bord pendant la traversée, il nous faudra de la +viande fraîche, quelques moutons par exemple et force poulets, car cette +espèce de quadrupèdes ne se contente pas, comme nos matelots, de boeuf +ou de porc salé. + +--Alors, messieurs, vous aurez soin, à votre départ, de prendre quelques +moutons et force poulets. Voilà tout ce que j'y vois de plus simple. + +--C'est fort bien, monsieur le gouverneur, mais vous comprenez +parfaitement, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire observer, que +ce n'est pas à nous d'entrer dans les frais que pourra entraîner le +passage des deux animaux que vous voulez nous donner en paiement. + +--Eh bien! que voulez-vous que je vous dise, si ce n'est de prendre cinq +à six de mes moutons et autant de douzaines de volailles dans le +poulailler de mon hôtel! Pardieu, mon cuisinier en chef ne demandera pas +mieux que de faire votre affaire. Ce sera d'autant moins de besogne et +de surveillance pour lui. + +--Oh! alors, puisqu'il en est ainsi et que vous vous montrez si disposé +à arranger les choses à l'amiable, l'arrangement pourra se conclure +entre nous. Mais il est cependant nécessaire de s'entendre sur certaine +condition, pour prévenir toute difficulté possible. + +--Voyons cette condition, monsieur Laurenfuite, car vous êtes un homme +prévoyant et qui savez arranger merveilleusement les affaires. + +--Si pendant la traversée et avant la vente des deux monstres que vous +nous donnerez pour balance de compte et appoint de solde, ces deux +animaux venaient à mourir par cause fortuite et indépendante de notre +volonté...? + +--Alors, à votre retour je vous indemniserais de la perte de vos lions. + +--Fort bien, car vous pensez, monseigneur, qu'ici il n'y a probablement +pas de compagnie d'assurance sur la vie de pareils passagers. Ainsi donc +il est bien entendu que si, par malheur, nous venions à perdre les deux +quadrupèdes, ou l'un d'eux seulement, vous resteriez nous devoir en +argent la somme que chacun d'eux représentera dans le solde de notre +facture. + +--Et oui, c'est entendu, puisque vous le voulez. Bon Dieu, qu'un marché +est long à conclure avec des gens qui savent tout prévoir et qui ne +veulent rien rabattre de leurs prétentions. + +--Je vais rédiger nos petites conventions, que vous aurez la bonté de +signer, et tout sera fini. + +--Je signerai tout ce qu'il vous plaira. Mais de grâce, après cette +signature donnée et reçue, qu'il ne soit plus question de tout ceci; car +savez-vous bien que votre jolie petite passagère serait, à n'en pas +douter, fort humiliée, si elle venait à apprendre le marché que nous +venons de conclure. Qu'en pensez-vous, capitaine Sautard? + +--Ah! je vous en donne ma parole, allez! Elle qui est si fière! Tenez, +entre nous, je vous dirai même, monsieur le gouverneur, que si vous +avez envie de plaire, mais là de plaire rondement à cette aimable et +charmante particulière, il ne faudra pas trop vous presser d'en venir +_au positif_. Elle est, sur l'article de la sensibilité et des égards, +d'une telle délicatesse d'humeur, qu'en brusquant l'abordage on +risquerait de compromettre le succès de la manoeuvre? + +--Et d'où vous vient, s'il vous plaît, l'expérience que vous avez +acquise sur la délicatesse d'humeur de votre passagère? + +--Oh! l'expérience me vient tout bonnement de l'idée que je me suis +faite d'elle pendant la longueur de notre traversée. + +Le gouverneur prit note de l'avis du capitaine, et parut se contenter de +son explication. + +Peu de temps après avoir pris à son bord ses deux lions de pacotille et +le bétail destiné à les nourrir, le brick _l'Aimable-Zéphyr_ fit voile +pour Anvers. + + + + +CHAPITRE IX. + +Un gouverneur de colonie. + + +Le gouverneur de Sierra-Leone, avec lequel nous avons déjà fait un peu +connaissance, était un de ces hommes qui après avoir contracté toutes +les bonnes et mauvaises habitudes de la vie que l'on mène sous les +tropiques, avait fini par se laisser aller à cette existence toute +physique, la seule que connaissent à peu près les créoles. Dans ces +climats brûlans où chaque jouissance s'achète, et où le moindre désir +que l'on a encore la force d'éprouver est aussitôt satisfait que formé, +il reste bien peu de place aux voluptés de l'âme. Aussi n'était-ce guère +que dans les plaisirs pour ainsi dire matériels, que notre gouverneur +avait cherché les distractions que l'oisiveté de son coeur et l'ennui de +sa position lui avaient rendues nécessaires. Les femmes, non pas celles +que l'on a la peine et le bonheur de séduire, mais celles-là que dans +les colonies on trouve résignées à tout, occupaient une partie de sa +journée; la table prenait l'autre partie, et le jeu consumait à peu près +toutes ses nuits. + +La bourse et la santé de notre noble Anglais s'étaient trouvées assez +mal de ce régime. Mais vivre vite et sans prévoyance est la maxime +capitale de la philosophie pratique des créoles. + +L'âme sensible et généreuse du gouverneur ne s'était guère trouvée mieux +que sa bourse et sa santé d'une existence qui lui était devenue à charge +sans qu'il pût s'expliquer trop bien le vide intellectuel qu'il +éprouvait, et sans qu'il prît la résolution de changer de manière de +végéter; car un des effets de la vie des colonies, est de vous ravir la +force de vouloir autre chose que ce que l'on fait tous les jours. + +L'arrivée de Joséphine cependant produisit sur notre gouverneur une +impression qu'il ne se croyait plus en état d'éprouver. Il sentit à la +vue de cette jeune personne si belle, si fraîche et si gracieuse, qu'il +avait encore quelque chose à désirer. + +Le gouverneur désira donc, mais honnêtement, mais avec délicatesse. Il +devina, lui qui jusque-là avait pu commander de l'amour et de la +passion à ses belles esclaves, qu'il allait avoir affaire à une femme +modeste et libre qui valait bien la peine d'être déshonorée. + +Les autres hommes ne comptent pour une bonne fortune que les beautés +qu'ils parviennent à conquérir. Notre Anglais regarda comme une bonne +fortune tout le mal qu'il allait se donner pour faire la conquête de la +jolie Française. + +Le capitaine Sautard l'avait d'ailleurs engagé à ne pas trop brusquer le +dénoûment, pour mieux assurer le succès de sa galante tentative, et il +se résigna de grand coeur à supporter les lenteurs d'un siége en règle. + +Quelques semaines se passèrent sans que Joséphine s'expliquât bien le +rôle qu'elle devait jouer, et sans que son amant osât lui révéler ce +qu'il attendait d'elle. + +Indécise enfin sur le sort que lui réservait l'avenir dans une maison où +tout le monde paraissait la traiter en maîtresse, elle se décida avec sa +naïveté ordinaire à faire part au gouverneur de ses inquiétudes et des +craintes qu'elle avait conçues sur sa position. + +--Monsieur, lui dit-elle ingénument, malgré toutes les attentions dont +je suis devenue l'objet et les égards que je dois à votre bonté, je ne +me sens pas à mon aise ici. + +--Et que pouvez-vous avoir à désirer, mademoiselle? Parlez, je vous +promets que s'il est en mon pouvoir de vous satisfaire, vos moindres +volontés seront exécutées à l'instant même. + +--Faut-il vous le dire, monsieur? Je voudrais, en m'employant à quelque +chose d'utile, avoir quelque occupation chez vous, et mériter vos +bienfaits. + +--Mais votre présence seule ici ne vous donne-t-elle pas des droits à ce +que vous voulez bien appeler mes bienfaits. + +--Ma présence!... On m'avait dit à Paris qu'en arrivant chez vous je +trouverais un poste, un emploi conforme à ma condition et à mes +goûts.... + +--A votre condition? Tous les postes décens peuvent y convenir. A vos +goûts? J'ignore et je voudrais certes pour tout au monde.... + +--Si l'on m'avait trompée!... Oh! non! M'entraîner si loin de ma +famille, et m'ôter jusqu'à la possibilité de me plaindre! + +Et ici Joséphine pleura! + +Le gouverneur se sentit embarrassé et presque attendri.... Il ne savait +que dire pour consoler la jeune fille! Pendant quelques minutes il resta +même interdit. Mais les bons coeurs ne supportent pas long-temps les +situations touchantes sans se laisser aller à leur mouvement naturel. + +--Mademoiselle! s'écria notre Anglais, écoutez-moi, je vous en conjure. +Il n'est plus temps de vous cacher ce que la pénétration d'une âme +honnête et pure comme la vôtre devinerait bientôt. Oui, l'on vous a +trompée et l'on m'a trompé aussi moi-même. Mais je suis un honnête +homme, et je puis réparer avec noblesse un tort qui ne fut pas le mien. +Un autre que moi peut-être aurait abusé ou profité de votre erreur et de +votre position. Je suis incapable d'une telle faiblesse ou d'une telle +lâcheté. Ces deux aventuriers vous ont entraînée ici par de fausses +promesses et sans avoir obtenu mon consentement; eh bien! je veux, +autant qu'il dépendra de moi, que ce qu'ils ont cru vous promettre en +vain se réalise pour vous. C'est une place modeste, conforme à votre +position et à vos moeurs, qu'ils vous avaient offerte chez moi; vous +occuperez cette place. Ma maison livrée au désordre, que mes habitudes +de dépense ne peuvent pas toujours arrêter, a besoin de quelqu'un qui +sache la gouverner: vous règlerez les détails de mon intérieur, et quant +aux ménagemens que votre position chez moi vous prescrira à mon égard, +pour votre réputation, je vous laisse entièrement libre de prendre ceux +qui vous sembleront les plus convenables. Vous aurez, si vous le +désirez, un appartement séparé de mon hôtel, et quelque pénible qu'il me +sera de renoncer à votre société, vous ne m'adresserez que le plus +rarement possible la parole. C'est encore là un sacrifice que je +m'imposerai pour vous prouver le désir que j'ai de satisfaire vos +scrupules et de réparer un tort qui, je vous le répète, ne peut m'être +reproché. + +--Et le monde, monsieur, que dira-t-il, lui qui pourra toujours ignorer +la délicatesse de vos procédés et qui me verra attachée à votre +service? + +--D'abord je pourrais vous répondre, mademoiselle, qu'ici il n'y a pas +de monde comme en France, et que nous vivons dans un pays où la liberté +et même la licence des moeurs est la première chose que l'on pardonne. +Mais je ne veux pas avoir l'air de chercher à triompher des craintes que +vous avez conçues et dont je respecte le motif. Ce que je puis vous +assurer, c'est que ma conduite à votre égard ne laissera aucun prétexte +à la médisance, dans le cas où, comme je suis bien loin de le supposer, +la médisance viendrait à s'occuper de nous et de nos innocentes +relations, les seules qui pourront désormais exister entre vous et moi. + +Joséphine pleura beaucoup encore, et puis elle se résigna un peu. La +meilleure chose que l'on puisse faire dans des circonstances +inévitables, c'est de se laisser aller à sa destinée avec le plus de +philosophie que l'on puisse amasser contre les coups du sort, et c'est +là ce que savent faire admirablement presque toutes les femmes dans les +occasions impérieuses. Leur grand talent surtout est de savoir céder à +toute espèce de contrainte et de violence, et elles se soumettent avec +une si touchante résignation ou avec une grâce si parfaite, qu'on dirait +quelquefois qu'elles n'ont été créées par la Providence que pour céder +aux caprices du sort, ou aux caprices presque toujours plus injustes des +hommes. + +Mais après tout, la condition nouvelle de la jeune Européenne était-elle +donc si pénible! Gouverner en souveraine l'opulente maison d'un homme +généreux et délicat, rester maîtresse de ses actions et du penchant de +son coeur, tels étaient ses devoirs et son sort. Sûre d'elle-même et de +la vertu qu'elle voulait conserver pure de toute atteinte et de tout +soupçon, qu'avait-elle à redouter ou à désirer? Les occupations +qu'allait lui imposer la surveillance de la maison de son protecteur, en +remplissant utilement ses journées, lui offriraient les moyens +honorables de se rendre digne des bontés que le gouverneur paraissait +disposé à avoir pour elle; et ensuite sur ses petites économies elle +pourrait prélever les secours qu'elle se proposait de faire parvenir à +ses pauvres parens! + +A cette idée, l'aimable et bonne fille sentait ses larmes couler, mais +non plus avec amertume et désespoir; c'était déjà le prix de son +sacrifice qu'elle recevait en pensant avec douceur que ce sacrifice ne +serait pas inutile au vieux père et à la tendre mère qu'elle avait +laissés si loin d'elle. + +Peu de temps suffit à Joséphine pour se mettre à la hauteur des devoirs +qu'elle voulait remplir dans l'hôtel du gouverneur. Les détails +intérieurs, qui jusque-là avaient été fort négligés, prirent sous ses +ordres une autre direction. Les esclaves de la maison, empressés de lui +plaire, finirent bientôt par l'aimer autant qu'ils l'admiraient et +qu'ils la respectaient, et lorsque le soir, retirée bien loin des +appartemens du gouverneur dans le cabinet qui lui servait d'asile, elle +se livrait à la lecture ou à quelques petites études, ses négresses +fidèles, couchées près de sa porte, priaient pour elle comme pour un +ange qui aurait veillé sur leurs destinées. + +Avec un coeur innocent, de la santé et une vie agréablement occupée de +choses utiles, il est rare qu'à dix-huit ou vingt ans la tristesse +s'empare long-temps de notre âme. A mesure que Joséphine s'attachait de +plus en plus à ses occupations, sa gaîté renaissait; et avec elle sa +beauté, un instant flétrie par le chagrin, reprenait tout son éclat. + +Mais il s'en fallait bien que le gouverneur, en se félicitant de +l'heureux changement qui s'était opéré chez sa protégée, se trouvât dans +d'aussi favorables dispositions qu'elle. Depuis l'arrivée de +l'étrangère, il était devenu rêveur et préoccupé. Il avait d'abord joué +très-gros jeu, plus gros même, s'il était possible, qu'à l'ordinaire, et +le jeu avait fini par l'ennuyer. Il avait ensuite essayé à se distraire +en s'entourant plus qu'il ne l'avait fait encore des plus belles +esclaves qu'il avait pu se procurer, et il avait bientôt conçu pour les +belles esclaves plus de dégoût qu'il n'en avait éprouvé jusque-là auprès +d'elles. Ses amis, ceux surtout qui s'étaient habitués à lui gagner +beaucoup d'argent aux cartes ou au tric-trac, s'étaient sérieusement +alarmés d'un changement d'humeur qui, à la rigueur, aurait pu présenter +tous les symptômes d'une réforme de conduite. Quelques-uns d'entre eux +avaient été jusqu'à lui demander ce qui se passait chez lui, et il leur +avait répondu avec nonchalance:--Je m'ennuie sans savoir pourquoi! + +Or, le gouverneur avait donné le change à ses amis, en répondant ainsi +aux questions que leur dictait l'intérêt qu'ils paraissaient prendre à +son sort; il s'ennuyait bien, il est vrai, mais personne autant que lui +ne connaissait le motif de sa mélancolie.... Le malheureux aimait en +secret une femme qui lui avait appris à l'estimer.... Et c'est une chose +quelquefois bien irritante et bien pénible que de nourrir de l'amour +pour une femme que l'on est réduit à estimer du plus profond du coeur. + +Vous devinez déjà sans doute quel pouvait être l'objet de la passion +sentimentale du gouverneur: Joséphine! + +Le hasard ou les circonstances, en fait de grandes passions à inspirer, +servent quelquefois mieux les femmes que ne le ferait la rouerie la plus +consommée qu'elles puissent mettre en usage. Si notre belle Parisienne, +par exemple, avait cherché à agacer notre bon Anglais, en faisant par +coquetterie ce qu'elle ne faisait que par pudeur et retenue, il est +très-possible qu'elle ne fût parvenue qu'à lui inspirer un amour fort +médiocre; mais en l'évitant par pure modestie et sans avoir d'autre but +que celui de satisfaire aux devoirs que lui prescrivaient la décence et +l'honneur, elle avait fini, sans trop s'en douter, par faire naître dans +le coeur de son protecteur un de ces sentimens profonds qui ne +s'éteignent qu'avec la vie de celui qui l'a conçu. + +Un soir que, seul dans les vastes jardins de son palais, le gouverneur +promenait ses rêveries loin des importuns qui l'avaient accablé toute la +journée, il vit accourir vers lui la femme qui depuis quelque temps +occupait sans cesse sa pensée. L'empressement qu'elle mettait à venir à +sa rencontre le surprit d'autant plus, qu'elle était moins habituée à +chercher ainsi les occasions de lui parler. + +--A quel heureux hasard, lui dit-il en allant à elle, dois-je +aujourd'hui l'avantage de ne pas vous voir m'éviter? + +--Monsieur, lui répondit Joséphine en rougissant et avec émotion, le +dernier bâtiment qui vient d'arriver d'Europe m'a apporté des nouvelles +de ma famille.... + +--Parlez, mademoiselle, ces nouvelles vous auraient-elles appris quelque +chose de fâcheux sur le sort de vos parens? + +--Oh! non, monsieur, au contraire! ils m'écrivent qu'ils sont pénétrés +de reconnaissance pour des bienfaits qu'ils croient me devoir et qui ne +m'appartiennent pas.... + +--Et qui supposez-vous qui ait pu, en votre nom, s'attribuer le droit de +secourir l'honorable infortune de vos parens? + +--Je crois l'avoir deviné, et je n'ose encore le dire. C'est même pour +cela que je suis venue vers vous, croyant que vous pourriez +peut-être.... + +--Pénétrer un mystère que la délicatesse me ferait un devoir de +respecter.... Non, mademoiselle, non. + +--Ah! maintenant tous mes doutes sont éclaircis. C'est vous, monsieur, +ce ne peut être que vous.... Et n'avoir rien au monde que je puisse +sacrifier pour vous prouver la reconnaissance dont mon coeur est +pénétré. Ah! voilà ce qui me désespère.... + +--Y pensez-vous donc, Joséphine! et quand il serait vrai que je me fusse +permis de seconder les efforts que vous faites pour secourir la +vieillesse des auteurs de vos jours, serait-ce une raison pour me faire +un si grand mérite d'une action toute simple, toute naturelle? N'est-ce +pas à votre surveillance, à l'ordre sévère que vous avez introduit dans +ma maison, que je dois l'aisance dont je jouis, et que mes folles +profusions ne m'avaient pas encore fait connaître? Quoi de plus juste +que de vous restituer une très-faible partie d'un bien qui est devenu +votre ouvrage? car c'est à vous au moins, c'est à votre bonne +administration, et vous ne pouvez l'ignorer, que je dois tout cela. + +--Je ne m'étais donc pas trompée, c'est vous. Ah! puisse le ciel, si +jamais il daigne exaucer mes voeux, vous accorder le bonheur dont vous +êtes si digne! + +--Le bonheur, dites-vous!... Ne parlons pas de cela; c'est un rêve +auquel il faut renoncer!... + +--Et quelle cause, monsieur, aurait pu troubler la félicité dont vous +paraissiez jouir quand vous avez bien voulu m'admettre à votre service? +Depuis quelque temps, j'ai cru remarquer des traces d'affliction.... + +--Oui, depuis quelque temps je souffre.... je souffre beaucoup... et +c'est en effet depuis votre arrivée.... Avant cela, je n'étais pas +heureux, mais je vivais au moins sans éprouver le dégoût de +l'existence;... aujourd'hui tout me pèse, un sentiment pénible me +déchire.... Mais c'est trop long-temps vous occuper de choses qui sans +doute ne peuvent que vous être fort indifférentes.... + +--Indifférentes! quand vous souffrez, monsieur, vous à qui je dois tant +de reconnaissance!... Oh! vous ne le pensez pas! Et s'il ne fallait que +le sacrifice de mon existence.... + +--Ah! je suis bien insensé!... Ce que vous venez de me dire là, tenez, +me prouve combien il y a quelquefois de folie dans les exigences du +coeur de l'homme.... Le sacrifice de votre existence!... Combien, avec +un peu plus de raison que je n'en ai, ce mot devrait me combler de +bonheur et de joie! Eh bien! sachez, tant je suis malheureux, que ce +sacrifice-là ne suffirait pas encore à mes désirs délirans! il faudrait +encore plus, et cependant Dieu m'est témoin que pour tout au monde je ne +voudrais pas, fût-ce même pour satisfaire tout l'amour que j'éprouve, +obtenir de vous une seule faveur qui pût vous coûter un remords. Non, un +seul aveu, le plus chaste, le plus innocent, suffirait, je le sens, à +mon coeur; il ferait ma joie, ma consolation..., et je ne demanderais +plus rien à vous,... au ciel..., à ma destinée.... si j'obtenais.... + +--Comment pourrais-je jamais penser que le bonheur d'une existence +comme la vôtre dépendît de l'attachement d'une pauvre fille comme moi? + +--Et comment se fait-il que je vous aime comme jamais encore de ma vie +il ne m'a été donné d'aimer personne? + +--Mais le rang que vous occupez ne vous met-il pas au-dessus d'un +sentiment que le monde ne vous pardonnerait pas, et la raison ne vous +fait-elle pas un devoir de renoncer à un amour que ma position me défend +de partager? + +--Mais si vous le partagiez et que je renonçasse au monde pour jouir +avec vous de cet amour qui ferait ma félicité? + +--Que les hommes sont heureux! dans quelque position qu'ils se trouvent, +ils peuvent, sans oublier l'honneur, faire le bonheur de celles qu'ils +aiment. Et nous, quand le sort nous a placées trop loin de celui que +notre coeur a choisi, il n'est qu'un sacrifice que nous puissions faire +pour lui, pour notre amour. C'est à l'honneur même qu'il faut renoncer. + +--En effet, nous autres hommes, comme vous le faites remarquer, nous +pouvons, sans compromettre en rien notre réputation, sacrifier notre +rang et de puériles considérations à l'objet que nous aimons. Mais +appelez-vous cela un bonheur que de n'avoir rien de plus cher que la vie +même à immoler à l'être pour qui l'on voudrait donner quelque chose de +plus précieux que tout ce que l'on a au monde? Pour moi, je sens que si +j'étais aimé de la femme que je trouve digne de toutes mes affections, +je voudrais pouvoir lui sacrifier jusqu'à l'honneur, s'il était +possible, pour mieux lui prouver l'excès de mon amour.... + +--Mais, monsieur, croyez-vous que si ce sacrifice était possible, et que +cette femme fût digne de votre tendresse, elle pût, sans se déshonorer +elle-même, souffrir que vous allassiez jusqu'à lui immoler?... + +--Non, non; je ne voudrais pas mettre sa délicatesse à une telle +épreuve. Mais sans aller jusque-là, il est des sacrifices qu'un honnête +homme peut offrir à la femme dont il se croit aimé.... Et tenez, moi qui +vous parle en cet instant, je n'attends qu'un mot de la femme à qui j'ai +voué mon existence, pour lui offrir un de ces sacrifices que l'estime la +mieux sentie peut faire à l'amour le plus pur. Mais j'attends ce mot, et +je l'attends de.... + +--Et de qui donc encore?... + +--De vous. + +--De moi!... De moi qui n'ai rien à vous offrir, à vous qui avez un nom +si honorable, un rang si élevé! + +--Un nom! un rang! Tout cela peut se partager.... A revoir, +mademoiselle, dans peu vous verrez que si les hommes ne peuvent pas +tout immoler à l'amour, ils peuvent au moins lui offrir ce qu'ils +possèdent de plus précieux. + +Joséphine, confuse de tout ce qu'elle venait de dire et d'entendre, +resta comme anéantie du bonheur qu'elle n'avait pas prévu.... Elle ne +quitta la place où venait de la laisser son généreux amant, que pour se +retirer toute bouleversée, toute troublée, dans son appartement; et là, +vainement elle chercha le repos qui lui était devenu si nécessaire après +tant d'émotions inattendues. + + + + +CHAPITRE X. + +Catastrophe. + + +Le gouverneur, depuis cette entrevue significative, se montra plus gai +qu'il ne l'avait encore été depuis l'arrivée de Joséphine. Mais la +pauvre fille devint pensive à son tour, et livrée à tous les sentimens +généreux qu'avait fait naître dans son coeur l'aveu de la passion +qu'elle avait inspirée, elle évita avec plus de soin qu'auparavant la +présence de son bienfaiteur. + +Deux mois s'étaient écoulés depuis l'entretien du jardin, lorsque le +gouverneur se rendit un jour chez son amante avec un air de joie qui +semblait annoncer la confiance que lui inspirait la démarche toute +nouvelle qu'il allait faire auprès d'elle. + +--Mademoiselle, lui dit-il en l'abordant d'un ton assez familier, je +vous parlais il y a quelque temps du sacrifice que je voulais faire à la +femme qui jusqu'ici avait touché le plus profondément mon coeur. Vous +vous rappelez sans doute encore notre entretien? + +--Si je me le rappelle, monsieur! répondit Joséphine toute tremblante et +en baissant ses yeux humides de douces larmes. + +--Eh bien! lisez cette lettre du ministre; c'est la réponse qu'il a +daigné faire à une demande que je lui adressais et dont cette dépêche +vous fera assez connaître l'objet. + +Joséphine eut à peine la force de lire ces mots: + + MONSIEUR LE GOUVERNEUR, + +«Sa Majesté, à qui j'ai eu l'honneur de faire part du projet dont vous +m'avez entretenu, a bien voulu vous autoriser à vous marier à +mademoiselle Joséphine Renaud, en continuant à vous maintenir dans les +fonctions que vous avez remplies à la satisfaction du roi. + +«Recevez mes sincères félicitations et veuillez croire à la +considération distinguée avec laquelle je suis, + + + «_Le ministre des affaires étrangères._» + + +La pauvre enfant ne put résister à tant de marques d'attachement, elle +s'évanouit d'excès de félicité dans les bras de son heureux amant. + +Quelques minutes s'écoulèrent avant que les soins qu'on lui prodiguait +pussent lui rendre l'usage de ses sens.... En revenant à elle et en +voyant le gouverneur à ses genoux, elle lui dit d'une voix affaiblie qui +ajoutait encore un charme nouveau à l'expression touchante de ses +paroles:--Vous aviez bien raison en me parlant du bonheur de pouvoir +faire à ce qu'on aime le sacrifice de tout ce qu'on a de plus cher. Je +sens aujourd'hui que je serais heureuse de pouvoir vous immoler tout, +tout jusqu'à l'honneur.... + +La félicité des deux amans fut complète, mais elle devait, hélas! trop +peu durer. + +Une de ces maladies dévorantes comme le climat sous lequel elles +naissent s'empara du gouverneur au moment où il faisait les préparatifs +du mariage qui allait combler tous ses voeux. Joséphine, aux premières +atteintes du fléau qui menaçait déjà les jours de son amant, s'attacha +au chevet de son lit de douleurs pour ne plus le quitter. Sa tendresse +ingénieuse et inépuisable, en multipliant autour de lui les soins +qu'exigeait son état, sembla donner des forces nouvelles à cette femme +auparavant si frêle et si délicate. Jamais elle n'avait autant aimé +celui qui devait être son époux, que depuis qu'elle avait à trembler +pour sa vie. Jour et nuit c'était elle qu'il retrouvait auprès de lui, +lorsqu'il recouvrait sa raison après des momens de spasme ou après les +trop courts instans d'un sommeil agité, et quand une main caressante +offrait à ses brûlantes lèvres les breuvages salutaires ordonnés par les +médecins, cette main était celle de Joséphine. Dans son délire, dans ses +rêves, à son réveil ou au sein de ses souffrances les plus aiguës, +c'était aussi le seul nom, le seul mot qu'il prononçât, _Joséphine_ et +toujours _Joséphine_. Et lorsque sur son front en feu ou sur ses yeux +enflammés il sentait se presser la bouche de sa bien-aimée, il +paraissait oublier la douleur qui déchirait son sein et renaître encore +à la vie qui déjà, hélas! s'éteignait dans ses organes épuisés. + +Tout fut inutile, et les efforts de l'art et les soins de la tendresse. +Le malade vit approcher sa fin, non pas avec résignation, car il n'en +est pas quand on meurt rempli des illusions de l'amour; mais il vit du +moins arriver l'instant fatal sans désespoir, car il sentait qu'il +allait expirer dans les bras d'une amie qui toujours garderait son +souvenir et pleurerait long-temps son trépas. + +--Écoute, dit-il à sa bien-aimée quelques heures avant de la quitter +pour toujours; toi seule fus l'idole de ma vie. J'ignore encore en ce +moment quelle destinée me réserve le ciel. J'espère cependant qu'il +exaucera mes voeux. Mais comme il est possible que je succombe, je veux +dès aujourd'hui même assurer ton sort, remplir le plus sacré de mes +devoirs, et te donner enfin le nom qui devait me devenir si cher en le +partageant avec toi.... J'ai fait demander le pasteur et quelques-uns de +mes amis, pendant que, agenouillée sur le pied de mon lit, tu goûtais un +de ces instans de repos que la fatigue t'a rendus si nécessaires et qui +sont devenus si rares pour toi, depuis ma maladie.... Ne pleure pas, ma +tendre amie.... Si j'en crois ce que j'éprouve aujourd'hui, des jours +heureux peuvent encore nous être comptés par la Providence, et je sens +que je me trouverai mieux, plus satisfait, lorsque je pourrai te nommer +mon épouse.... Tiens, voici le pasteur; il vient avec nos amis pour +entendre nos sermens et consacrer notre union.... Ah! il m'était donc +encore donné d'avoir un jour de fête et de recevoir une consolation!... + +Le pasteur de la colonie s'avança; il prit la main inanimée de Joséphine +pour l'unir à celle du malade, qui d'une voix expirante murmura les mots +que lui dictait le ministre de l'Évangile, et sous ses doigts convulsifs +la jeune épouse, prosternée auprès de la couche du moribond, sentit +bientôt avec effroi les doigts de son mari se raidir et se glacer.... + +Le nom de son amante, de son épouse, venait de s'exhaler avec le dernier +souffle de sa vie! + +On entraîna loin de cette scène d'épouvante la malheureuse Joséphine +évanouie. Un lit de mort venait d'être pour elle l'autel de l'hyménée, +une couronne de cyprès sa couronne nuptiale, et un crêpe funèbre son +voile de nouvelle mariée.... + +Pendant huit jours, les habitans de la colonie portèrent le deuil de +l'homme auquel pendant long-temps leur destinée avait été confiée. Les +imposantes batteries qui défendent Sierra-Leone annoncèrent au loin, au +lugubre fracas de leurs canons tonnant à de courts intervalles, le +funeste événement qui venait de porter l'affliction dans tous les +coeurs, et les navires de la rade appiquèrent leurs vergues après avoir +arboré à demi-mât, pendant ces huit jours de tristesse, leur pavillon +national surmonté d'un crêpe. + + + + +CHAPITRE XI. + +Retour en France. + + +Pendant que tous ces événements se passaient dans la colonie, les deux +aventuriers de _l'Aimable-Zéphyr_ s'étaient rendus à Anvers, sans se +douter bien certainement de l'élévation à laquelle il avait plu à la +Providence d'appeler la jeune passagère qu'ils avaient laissée à +Sierra-Leone. + +A leur entrée dans le premier port de la Hollande, ces messieurs +s'étaient d'abord empressés d'offrir leur pacotille de lions à +l'admiration et à la curiosité des amateurs du lieu, et les deux animaux +avaient été trouvés magnifiques. Le roi même, voulant encourager ce que +les journaux du pays voulaient bien appeler les _beaux-arts_, avait +daigné engager les sociétés savantes à jeter un coup d'oeil sur ces deux +terribles sujets d'histoire naturelle, et l'un des courtisans de sa +majesté, désirant se rendre agréable à son souverain, avait fini par les +acheter au poids de l'or pour en faire cadeau à la ménagerie royale de +Bruxelles. + +Le ministre de l'intérieur, jaloux de consacrer dignement cet acte de +munificence, s'était fait un devoir d'ordonner de mettre sur la cage en +fer des deux quadrupèdes: _Donné tel jour de telle année par M. le +comte N**** à la ménagerie de S. M. le roi._ + +A la faveur de cette inscription gravée sur le barreau de la cage en +fer, le courtisan s'était imaginé que son nom passerait à la postérité. + +L'affaire jusque-là n'avait pas été trop mauvaise pour les commerçans de +_l'Aimable-Zéphyr_. M. Laurenfuite, toujours inventif, toujours fertile +en moyens honnêtes et fructueux, songea à la rendre encore meilleure. + +Aussitôt qu'il vit ses lions vendus et payés, il se hâta de chercher à +Anvers des autorités discrètes et complaisantes. Il en trouva vingt pour +une. + +Ces autorités obligeantes consentirent, moyennant un petit cadeau et +pour lui faire plaisir, à lui signer un procès-verbal attestant qu'elles +avaient vu et tâté les cadavres des deux lions morts dans la traversée +du navire. On détailla sur ce procès-verbal de décès le signalement des +deux animaux vivans destinés à aller embellir la ménagerie royale. + +Munis de cette attestation véridique et pécuniaire, le capitaine et le +subrécargue se proposèrent innocemment de se faire payer par le +gouverneur anglais, à leur retour à Sierra-Leone, le montant de la +pacotille qu'ils seraient censés avoir perdue en route. + +L'activité, l'économie et la probité sont, dit-on, trois bonnes choses +pour bien faire ses affaires; la friponnerie vaut souvent mieux à elle +toute seule que ces trois bonnes choses à la fois. + +Il y avait quatre à cinq mois que _l'Aimable-Zéphyr_ avait quitté +Sierra-Leone, lorsqu'on le vit revenir d'Anvers avec un grand pavillon +en poupe et une longue flamme à la tête de son grand mât. Un corsaire +chargé d'or et de dépouilles ennemies à la fin d'une glorieuse +croisière, n'aurait pas eu l'air plus flamboyant que le brick du +capitaine Sautard. + +En approchant de terre, il salua la rade de cinq à six coups de canon, +tirés par les deux mauvaises petites pièces qui se rouillaient sur son +pont. + +A ces marques de politesse et à ces signes de déférence pour l'autorité +anglaise, les bâtimens mouillés dans les eaux de la colonie ne +répondirent que par de longs coups de canon envoyés tristement de minute +en minute. + +Les échos lugubres des mornes qui entourent la ville répétèrent les sons +sinistres que l'airain des navires semblait exhaler sur les flots. + +Le capitaine Sautard, armé de sa longue-vue, dirigea ses deux petits +yeux sur les bâtimens du port, et après avoir examiné attentivement +chacun d'eux, il s'écria: + +--Dites donc, Laurenfuite, tous ces navires ont leurs vergues appiquées +et leur pavillon amené à demi-mât. + +--Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? C'est quelque grosse tête du +pays qui aura avalé sa gaffe, et voilà tout. + +--Voilà tout; mais si c'était notre homme? + +--Ah! mais un instant, ne plaisantons pas! Mourir c'est fort bien; mais +il faut avant régler ses comptes.... Au surplus, il ne faut pas encore +nous inquiéter. D'ailleurs, ce brave homme de gouverneur avait une si +belle santé! + +--Et ce sont justement ceux-là qui filent le plus vite leur câble par le +bout dans ces chiennes de colonies. + +--Il se portait dix fois mieux que vous et moi. + +--Tiens, pardieu, la belle raison! On se porte toujours bien avant de +tomber malade, et l'on en voit tous les jours qui meurent en pleine +santé. + +--Allons, courons notre dernier bord à terre, et nous saurons à quoi +nous en tenir, car voilà que je commence à avoir peur aussi pour le +compte de notre débiteur. + +Les pressentimens du capitaine Sautard ne l'avaient pas trompé. Il y +avait précisément une semaine que le gouverneur était mort, et le jour +de l'entrée de _l'Aimable-Zéphyr_ était tout justement celui où les +navires anglais allaient quitter les signes de deuil qu'ils avaient +arborés pour honorer la mémoire de l'illustre défunt. + +Le premier soin du capitaine et du subrécargue, en descendant sur le +rivage, fut de s'informer du nom et de la qualité du mort dont on +célébrait si fastueusement les funérailles.... + +On leur répondit: C'est notre brave gouverneur que nous venons de +perdre! + +--Ah! mon Dieu! s'écria le subrécargue, qui nous paiera à présent les +deux lions que nous avons eu aussi le malheur de perdre dans le voyage? + +--Adressez-vous à sa veuve, lui répondit-on encore. + +--A sa veuve! reprit le capitaine Sautard. + +--Oui sans doute, à sa veuve, messieurs. Vous pourrez la voir, car +elle a reçu, depuis trois ou quatre jours, les complimens de condoléance +de toute la colonie. + +Allons, se dirent nos trafiquans, adressons-nous donc à sa veuve. Et ils +se dirigèrent, le certificat du décès des deux lions à la main, vers la +demeure silencieuse de feu M. le gouverneur. + +On annonce à la veuve éplorée la visite du capitaine et du subrécargue. + +La triste épouse du défunt, recouverte de longs vêtemens de deuil, +s'avance lentement vers ses deux compatriotes, qui, les yeux baissés et +le dos voûté, saluent respectueusement la noble compagne de leur ancien +débiteur. + +--Ah! bon Dieu du ciel! s'écrie le capitaine en reconnaissant la figure +mélancolique de Joséphine; c'est notre passagère! + +--Oui, messieurs, c'est elle, leur répond la jeune femme. La Providence, +depuis votre absence, s'est jouée bien cruellement de mes destinées, +elle m'a rendue bien vite la plus fortunée des femmes pour me laisser la +plus malheureuse des épouses.... + +Et la douce et plaintive voix de Joséphine se perdit dans les sanglots +qui oppressaient son coeur. + +Le capitaine, en voyant pleurer à chaudes larmes sa bonne et jolie +passagère, se prit aussi à pleurer, non pas le gouverneur qu'il ne +regrettait nullement, ni le prix des deux lions auxquels il ne pensait +plus en ce moment, mais il pleura de voir Joséphine pleurer. + +M. Laurenfuite, assez embarrassé de sa contenance entre ces deux +douleurs simultanées, crut devoir aussi se livrer à une apparence de +sensibilité pour se donner un maintien décent. Mais toujours malheureux +dans ses tentatives ou ses simulacres d'attendrissement, en cherchant le +mouchoir parfumé qu'il avait fourré au fond de sa poche, il laissa +tomber l'extrait mortuaire des deux lions qu'il devait présenter au +gouverneur qui n'était plus. + +La veuve, qui connaissait les deux hommes en face desquels elle se +trouvait, avait déjà deviné, à l'air de M. Laurenfuite, le motif réel +de sa démarche. Le papier qui s'était échappé des mains du subrécargue +sembla lui indiquer la justesse des conjectures qu'elle avait formées +sur la nature et le but de sa visite. Elle s'empressa, avec ce tact si +fin qui n'abandonne jamais les femmes dans quelque situation qu'elles se +trouvent, de prévenir les voeux de ses deux visiteurs. + +--Mon mari, leur dit-elle après s'être remise un peu, m'a chargée, avant +qu'un sort impitoyable ne le ravît à ma tendresse, de quelques devoirs +que je tiens à remplir comme une de ses volontés les plus sacrées.... Il +avait contracté envers vous, messieurs, des obligations que vous aurez +la complaisance de me rappeler. + +--Oh! madame, ce n'est pas encore le moment de parler de cela. Il s'agit +de si peu de chose!... + +--Pardonnez-moi, monsieur. C'est un devoir pour moi, un devoir sacré que +je tiens à remplir et dont vous m'aiderez à m'acquitter; veuillez donc +me rappeler.... + +--Non, non, madame, cela se retrouvera, comme vous l'a déjà dit M. +Laurenfuite, et nous ne souffrirons pas.... + +--Capitaine, songez que vous me désobligeriez beaucoup en me refusant +aujourd'hui une satisfaction que je crois pouvoir réclamer comme un +service de vous, comme une consolation pour moi, la seule peut-être que +je puisse éprouver.... + +--Eh bien! madame, puisque vous l'exigez, et que le capitaine semble +consentir, j'ai l'honneur de vous remettre un certificat en règle qui +atteste, avec la signature des principales autorités d'Anvers, que les +deux lions que son excellence feu monseigneur le gouverneur nous avait +donnés en paiement, ont eu le malheur de mourir avant d'arriver à bon +port. + +--Et le prix de ces deux lions doit vous être payé. Rien de plus juste, +mon mari m'en avait même parlé. + +--Quoi! monsieur votre mari avait eu la bonté de vous parler de.... + +--Oui; j'en ai du moins un souvenir confus, mais je crois me rappeler +cependant qu'il m'a dit un mot de cette affaire. + +--Et vous a-t-il dit aussi pour quelle affaire?... + +--Non, mais il suffit que vous vous soyez entendus ensemble pour que je +m'empresse de satisfaire aux conditions de votre marché. Combien vous +dois-je, messieurs? La somme vous sera comptée immédiatement par mon +caissier. + +--Une bagatelle, madame. Deux mille francs, voici les conditions +écrites. + +--C'est bien, messieurs. Ces papiers deviendraient inutiles entre nous; +les deux mille francs vont vous être payés. + +Cette sommé était une partie du prix auquel les malheureux avaient +vendu la pauvre Joséphine! + +Le capitaine, en entendant sonner les écus qu'on leur comptait par ordre +de leur prétendue débitrice, se sentit des scrupules et presque des +remords.--C'est elle qui se paie de ses propres mains, se disait-il en +lui-même. Oh! il vaudrait cent fois mieux pour un honnête homme avoir +fait la traite des nègres! + +M. Laurenfuite ne songea qu'à faire un reçu pour solde de tout compte au +caissier qui venait de lui remettre deux mille francs au lieu de quinze +cents francs dont il était convenu avec feu le gouverneur dans le cas où +les deux lions, qui se portaient fort bien à Bruxelles, seraient venus à +mourir dans la traversée. + +--Maintenant, dit Joséphine au capitaine Sautard dès que le subrécargue +eut mis la main sur les espèces, il me reste un service à vous demander. + +--Lequel, madame, parlez? Il n'y a rien, je le sens, que je ne fasse +pour vous, quand il faudrait me faire écorcher tout vif de la tête aux +pieds pour vous être agréable? Quel service puis-je être assez heureux +pour vous offrir? + +--Celui de me ramener en France sur votre bâtiment, en France où il me +reste encore un vieux père et une si bonne mère! Mais vous ne me +ramènerez pas seule.... + +--Et avec qui donc, sans être trop curieux? + +--Avec les restes de celui à qui je dois tout! avec la cendre du +meilleur, du plus délicat, du plus généreux des hommes! avec la cendre +de mon époux! + +--Oh! les deux coquins de lions, se dit en lui-même le capitaine Sautard +en se mordant les lèvres de dépit et de remords; comme je vous les +aurais étranglés si j'avais pu savoir!... Deux lions, une femme comme +cela!... Ah! monsieur Laurenfuite, nous pouvons bien dire que nous +faisons deux grands scélérats, vous et moi! + + + + +II. UN CARACTÈRE DE MARIN. + + +Un jeune officier de marine de nos amis était parvenu, dans les ports de +mer que notre navire fréquentait depuis quelques années, à acquérir la +réputation d'homme à bonnes fortunes, sans que rien d'extraordinaire en +lui justifiât complètement à nos yeux les succès qu'il obtenait auprès +de presque toutes les femmes. Sainte-Elie, c'était le nom de notre +Faublas marin, était doué d'un caractère aimable, d'assez d'esprit, et +d'une figure qui, quoique un peu commune, pouvait passer pour assez +belle. Mais ces agrémens collectifs, que d'autres possédaient, au reste, +à un plus haut degré que lui, ne nous semblaient pas faits pour lui +valoir à peu près exclusivement les conquêtes qui nous échappaient, et +quelque disposés que nous fussions à lui pardonner en bons camarades les +avantages qu'il obtenait sur nous, quelquefois nous nous sentions portés +à accuser le beau sexe, ou de trop de bienveillance en faveur de notre +confrère, ou d'un peu d'injustice à notre égard. Les triomphes de +Sainte-Elie enfin nous empêchaient de dormir, nous autres pauvres +Thémistocles qui rêvions aussi des myrtes amoureux, et qui nous +trouvions réduits à glaner sur les traces de notre heureux émule. + +Un jour que, seul avec ce conquérant fameux, j'avais amené à dessein la +conversation sur le chapitre des femmes, je me hasardai à demander à +notre vainqueur le moyen qu'il avait employé jusque-là si heureusement +pour soumettre à ses lois les beautés les plus rebelles. En ce temps-là, +comme on sait, le langage métaphorique était encore de mode, et ma +question se ressentait un peu, ainsi qu'on le voit, du beau style +classique de l'époque. + +Mon ami me répondit: Autant que je puis te comprendre, tu veux me +demander comment je m'y prends pour obtenir quelques succès auprès des +femmes? + +--Oui, lui dis-je; tu as parfaitement deviné mon intention. + +--Eh bien! je vais t'expliquer ma méthode, et avec d'autant plus de +facilité, que ma manière d'agir avec les belles tient à un système fondé +sur les petites observations que j'ai eu occasion de faire dans le +monde. + +Je prêtai l'attention la plus vive à la révélation que se préparait à me +faire Sainte-Elie. C'étaient les mystères du tabernacle qu'il allait +dévoiler aux regards étonnés d'un néophyte. + +Il continua: + +--J'ai cru observer, depuis le jour où, pour la première fois, je me +suis trouvé lancé dans ce qu'on appelle la société, que les femmes en +général se laissaient beaucoup moins séduire par les qualités +supérieures qu'elles rencontrent en nous, que par les dehors bizarres +qu'elles remarquent dans quelques-unes des individualités de notre +espèce. Le point important pour qui veut fixer un moment la mobilité de +leurs impressions, est de les frapper par quelque chose qu'elles ne +trouvent pas chez tout le monde; et pour y parvenir, il faut faire en +sorte de leur paraître un être à part, même au risque quelquefois de +passer pour ridicule. On serait beaucoup plus sûr, selon moi, de réussir +près d'elles par un défaut qui aurait son originalité, que par des +vertus qu'elles seraient réduites à admirer, comme partout on admire des +vertus. Cette amabilité banale que tant de gens possèdent à un si haut +degré, n'est pour la plupart du temps à leurs yeux qu'une chose de mise +qu'elles s'attendent à rencontrer chez tous les hommes un peu comme il +faut, comme du linge blanc chez le premier venu qui se présente dans un +salon. Mais réussissez, sans blesser les convenances, à avoir un ton à +vous, une manière d'être qui vous soit propre, une toilette même qui se +distingue par sa recherche ou son étrangeté de la foule des toilettes +ordinaires, vous attirez sur vous non pas le suffrage universel des +femmes, mais, ce qui vaut cent fois mieux, leur curiosité. C'est du +nouveau qu'il faut sans cesse à leur frivolité qui se lasse de tout, et +rien n'est plus irritant pour elles que le désir qu'elles éprouvent de +connaître ce qui les surprend par des points de dissemblance avec tout +ce qu'elles ont vu déjà. Hé! tiens, pour te rendre la comparaison plus +sensible et mon idée plus frappante, je me servirai ici d'un exemple +puisé en quelque sorte dans les choses de notre métier. En +mathématiques, tu le sais bien, on procède avec les quantités connues à +la recherche de la quantité inconnue. Eh bien! les femmes font, dans la +science usuelle de la vie, la même chose que nous en algèbre; elles ne +se servent des termes de proportion qu'elles connaissent, que pour se +donner le plaisir de deviner, quoi qu'il leur en coûte, les hommes +qu'elles se croient intéressées à connaître ou à déterminer. Je crois +t'avoir fait comprendre ma pensée, n'est-ce pas, et maintenant tu +entends bien ce que je veux dire? + +--Oui, à peu près; va toujours ton train, je t'écoute. + +--Fort bien! ce petit préambule était nécessaire pour arriver à ce qui +m'est personnel, et m'y voici. Avec un pareil système, ou du moins avec +une pareille maxime, tu penses bien que voulant réussir dans le monde, +et réussir surtout auprès des femmes, j'ai dû m'arranger de manière à +m'individualiser au sein de la société, en adoptant pour ainsi dire.... +Comment t'expliquerai-je bien cela?... Ah! m'y voilà!... En adoptant en +quelque sorte certains points de rappel qui pussent servir à me faire +distinguer de la foule des jeunes gens que l'on voit paraître et +disparaître dans les salons qu'ils encombrent, sans laisser le plus +souvent dans l'imagination des belles qu'ils courtisent une seule trace +de leur apparition ou de leur passage.... + +Mon plan a bientôt été tracé; il n'était pas au reste fort difficile à +trouver, et l'exécution a répondu à mes espérances, ou même, si tu le +veux, à ma témérité. + +Je me suis dit d'abord: ma qualité d'officier de marine et les habitudes +que l'on contracte dans l'exercice de notre profession ne sont plus un +moyen de se faire remarquer, aujourd'hui surtout qu'on ne croit plus aux +marins de comédie, et que tous nos confrères s'avisent d'être les plus +aimables petits-maîtres du beau monde. Mais ce titre d'officier de +marine, ai-je pensé, peut me servir du moins à faire contraste avec le +ton que je veux me donner et les petits talens que je prétends acquérir. +Puisqu'il faut du nouveau ou tout au moins du bizarre pour marquer sa +place dans la multitude des gens distingués, nous ferons du bizarre; et +j'en ai fait, sans me flatter, en assez grande quantité pour mon usage +particulier. + +--Et comment cela? + +--Tu vas le savoir. J'ai d'abord commencé par apprendre à pincer +très-bien de la harpe. + +--Et l'on peut dire même que tu as fort bien réussi dans cette tentative +étrange pour ta position. + +--Étrange, pardieu! je le crois bien! Un émule de Jean-Bart et de +Tourville arrondissant un bras nerveux sur un instrument qui n'est fait +que pour les jolies femmes! + +Tous mes collègues se mettaient avec une recherche de bergers +d'opéra-comique et une régularité presque mathématique. Moi je me suis +appliqué à me mettre avec luxe, mais en laissant régner dans ma toilette +un abandon apparent qui cachait toute ma coquetterie. + +Mes amis ou mes rivaux s'attachaient surtout à courtiser avec la +persévérance la plus exemplaire sans doute, mais quelquefois aussi la +plus cruelle, les beautés les plus remarquables. Moi je m'appliquais à +dédaigner les femmes qui attiraient à elles l'universalité des hommages. +Les Arianes abandonnées m'allaient mieux; avec elles je me trouvais une +surabondance d'amabilité et de gaîté que je feignais de perdre dès que +j'étais prié de faire danser ou chanter une beauté en renom, et quelques +jolies boudeuses, piquées au jeu, ne tardèrent pas à me dédommager de la +contrainte que je m'étais volontairement imposée en les fuyant, pour +m'en rapprocher plus tard avec plus de certitude et de profit. + +--Oui, je me rappelle fort bien, en effet, que quelques-unes d'entre +elles t'ont dédommagé assez passablement à nos dépens, nous autres +pauvres adorateurs de bonne foi, si humblement dévoués aux caprices de +ce sexe injuste! + +--Eh bien! que dirais-tu si je t'affirmais que pour conserver mes +conquêtes, il m'en a toujours moins coûté même que pour les faire? + +--Je dirais, ma foi, que tu es un bien heureux coquin, et que tu as à +trop bon marché ce que les autres n'obtiennent quelquefois pas au prix +des soins les plus assidus et même des plus grands sacrifices. + +--Mon moyen pour attacher mes maîtresses au joug que par surprise ou +autrement je leur avais imposé, a toujours aussi été fondé sur le +système dont je t'ai déjà parlé. Leur fidélité n'était que la +conséquence rigoureuse et inévitable du principe que je m'étais posé. La +bizarrerie de mes procédés avec ce que tu appelleras peut-être mes +victimes, égalait au moins la singularité des manières que j'affecte +encore dans le monde et auprès du sexe. Je vais t'expliquer encore +cette idée, qui a, je le vois bien, besoin de quelque développement pour +être entièrement comprise. + +Quand je recevais, par exemple, mystérieusement dans ma chambre une de +mes conquêtes, et cela, soit dit ici sans fatuité, m'est arrivé plus +d'une fois, ne va pas t'imaginer qu'elle me voyait lui prodiguer toutes +ces attentions fades et ces soins minutieusement accablans dont la +plupart des hommes à bonnes fortune obsèdent les femmes qu'ils ont déjà +victimées. Loin de là; je commençais par me mettre à mon aise avec elle, +comme si j'avais été à bord. Une chemise bleue ou rouge, sur laquelle se +croisaient de riches bretelles; une cravate noire, négligemment retenue +par un diamant de prix, et quelquefois un chapeau ciré posé de côté sur +une chevelure assez passablement soignée, composaient presque toujours +ma toilette de rendez-vous. Je me mettais à mon piano ou je prenais une +harpe, comme par boutade, et quand je ne fumais pas un cigare en faisant +gémir un harmonieux instrument sous mes doigts capricieux, je chantais, +avec l'accent que tu me connais, une romance des plus tendres ou une +ariette des plus vives. Cette bigarrure d'habitudes un peu communes et +de manières distinguées, ce ton moitié marin et moitié petit-maître, +étonnaient d'abord un peu mes nouvelles maîtresses; mais j'avais bien +soin, pour ne pas trop les effrayer, de tempérer toujours un propos +leste ou un geste trop brusque par un compliment fin et délicat, ou par +quelque attention galante qui laissait voir à travers ma familiarité +d'emprunt le fond de l'homme comme il faut. Enfin, te le dirai-je, les +plus scrupuleuses beautés finissaient, non-seulement par se faire à la +singularité du ton que je prenais avec elles, mais encore par trouver +piquant l'assemblage des manières disparates qu'elles rencontraient en +moi, enfant indéfinissable de l'art et de la mer; et ce système m'a +toujours si bien réussi jusqu'à présent, que sur dix à douze jolies +femmes dont je suis parvenu à obtenir les bonnes grâces, pas une, je +puis le dire, ne m'a quitté la première. Je leur ai épargné à toutes +l'avantage et la gloire de l'initiative, car c'est toujours ton +serviteur qui les a prévenues en fait d'inconstance, ce qui te prouve +évidemment que j'ai su conserver tant que j'ai voulu les conquêtes que, +grâce à ma bizarre méthode, j'étais parvenu à faire dans la société. + +Voilà, mon cher ami, par quels moyens merveilleux et par quel heureux +secret j'ai remporté ces triomphes qui vous surprennent tous, et qui +m'ont fait jusqu'ici tant d'envieux sans m'exposer toutefois au danger +de rencontrer beaucoup d'imitateurs, car j'ai trouvé dans la carrière +que je me suis ouverte bien plus de jaloux que de rivaux redoutables. +Je viens de déposer dans tes mains le talisman avec lequel j'ai volé de +succès en succès. Tu connais maintenant ma recette; elle n'est pas plus +difficile que cela, et tu peux en user. Tout ce que je réclame de toi, +c'est le silence le plus absolu sur la confidence que tu as reçue de mon +amitié. Je ne redoute nullement, à Dieu ne plaise! le _servum pecus_ des +imitateurs, mais je crains plus que tu ne peux te l'imaginer le ridicule +qu'une indiscrétion pourrait faire tomber sur moi, et c'est pour +l'éviter que je te prie en grâce de ne rien dire à mes camarades de ce +que j'appelle le système dont j'ai l'honneur d'être l'inventeur unique. + +Je promis à Sainte-Elie la discrétion la plus inviolable, et après que +je lui eus donné ma parole d'honneur et qu'il l'eut reçue en me serrant +la main, nous nous égayâmes tous deux sur le compte de quelques-unes +des beautés qu'il avait eu le talent de soumettre à sa puissance par +l'habileté de sa tactique. + +Nous nous trouvions alors en relâche dans la rade de Rochefort. Les +officiers de notre division faisaient les délices de la société du pays. +Deux ou trois fois par semaine les familles les plus aisées nous +réunissaient dans des soirées brillantes ou des bals du meilleur goût. +Pour peu qu'on eût de la voix ou quelque agilité dans les jarrets, il +fallait sans cesse chanter ou danser. C'était presque à n'y pas tenir, +et la plupart des jeunes gens de l'escadre se seraient plaints +volontiers de tout ce qu'on exigeait d'eux dans ces fêtes dont ils +étaient les héros, mais qui se succédaient peut-être avec trop de +rapidité. Le seul Sainte-Elie, toujours fidèle au système dont il +m'avait révélé les moyens et le but, se faisait remarquer par sa réserve +et par le peu d'empressement qu'il mettait à rechercher les plaisirs +dont nous commencions à être rassasiés. Quand il daignait paraître au +milieu de nous, il semblait ne se montrer que pour prendre en pitié les +peines que nous nous donnions pour nous rendre agréables aux beautés qui +composaient nos réunions. + +La réputation de talent et d'amabilité qui l'avait précédé dans le beau +monde de Rochefort avait d'abord fixé sur lui l'attention de nos hôtes; +mais, rebelle à toutes les avances inutiles qu'on avait cru devoir faire +auprès de lui pour l'engager à chanter ou à accompagner nos belles +virtuoses, il avait fini par passer aux yeux des jeunes femmes et de nos +petites demoiselles pour un original qui attachait un trop haut prix +aux agrémens qu'on lui supposait. A la froideur calculée de son ton, on +avait répondu par une réserve excessive et on l'avait à peu près oublié. +Il ne demandait pas mieux. + +Parmi les plus jolies personnes qui embellissaient nos soirées, tous +nous avions remarqué une jeune et piquante héritière qui jusque-là +passait pour avoir repoussé les hommages empressés de cent adorateurs. +Mlle Darmois joignait aux avantages de la beauté, la grâce et les talens +qui, dans le monde même le plus frivole, sont presque toujours préférés +à l'éclat des dons extérieurs. Mais sa réputation d'insensibilité et le +ton glacial de ses manières un peu sévères avaient bientôt suffi pour +éloigner d'elle les vainqueurs qui s'étaient d'abord promis la gloire +d'une conquête difficile, et cette autre _belle Arsène_, après avoir +fait naître autour d'elle une foule de téméraires prétentions, était +restée maîtresse de sa liberté et du trône sur lequel elle paraissait +vouloir régner seule. + +Je ne prévois pas trop aujourd'hui jusqu'où cette belle personne aurait +poussé l'indifférence qu'elle semblait éprouver pour tout engagement +tendre ou sérieux, sans un petit incident qu'il est nécessaire de +rappeler pour arriver à la fin de mon histoire. + +Un duo avec accompagnement obligé de harpe et de violon nous arriva de +Paris. Ce fut la nouvelle importante du jour. Le duo était charmant et +l'accompagnement peu facile. On chercha d'abord qui pourrait chanter et +surtout qui pourrait l'accompagner. Tous les yeux se portèrent sur Mlle +Darmois, qui avait une voix ravissante, et sur un grand jeune homme sec +et froid qui n'était pas trop mauvais musicien. Un violon fut de suite +trouvé, car on en trouve malheureusement partout;... on chercha ensuite +une harpiste, et on chercha vainement.... Nous nommâmes alors +Sainte-Elie, qui, après s'être fait prier un peu, accepta enfin le rôle +d'accompagnateur. + +Pendant deux semaines le chanteur et le violon étudièrent, répétèrent et +macérèrent le malheureux duo. Le dédaigneux Sainte-Elie ne se rendit +qu'à la dernière répétition et se contenta d'indiquer seulement sur sa +harpe les notes essentielles, sans se donner la peine de faire connaître +son jeu et sa manière. Mlle Darmois parut un peu piquée du sans-façon de +notre musicien. Celui-ci ne demandait pas mieux. + +Le grand jour marqué pour l'exécution du duo arriva. La foule s'y porta +de bonne heure comme pour une première représentation. Sainte-Elie ne +parut qu'après tous les autres et se fit même un peu attendre, avec +beaucoup d'impatience et de dépit par la chanteuse et le chanteur qu'il +devait accompagner. Enfin il daigna pourtant s'avancer sur l'estrade +qu'on avait préparée dans le salon pour les quatre acteurs de cette +petite scène de société. Tous les yeux se portèrent sur notre harpiste. +Sa mise était riche, mais peu recherchée; un habit bleu fort bien fait, +mais avec des boutons brillans, une cravate noire, un pantalon de +couleur et des bottes au lieu d'escarpins. On critiqua l'élégance +négligée de cette toilette, en remarquant que celui qui la portait était +un fort beau brun. Les dames, en faveur de cet avantage, parurent +excuser un peu la vulgarité de sa mise. Mlle Darmois, son cahier de +musique à la main, restait froide et silencieuse. + +Sainte-Elie prend sa harpe avec assez d'indifférence. Il l'accorde en +amateur très-exercé. Ses mains sont assez belles pour un marin. Elles +sont surtout vives, agiles et souples. Les dames remarquent encore cet +avantage-là, et on aurait déjà pardonné à notre enseigne de vaisseau +plus que son ton sans gêne et sa cravate noire. Je crois même qu'il +aurait pu se montrer impunément impertinent. Les femmes ont quelquefois +une indulgence si inépuisable! + +Le duo commence: la belle voix de Mlle Darmois s'élève, pure, mais un +peu tremblante. Le violon gémit; la harpe résonne, harmonieuse et +brillante comme la voix charmante qu'elle accompagne. Le jeune homme +grand et sec, qui doit chanter, fait de son mieux et donne tant qu'il +peut du gosier: on n'y fait pas seulement attention. Toutes les âmes, +tous les yeux sont pour la belle chanteuse et pour l'heureux +Sainte-Elie. Jamais, s'écrie-t-on, Olinda n'a chanté d'une manière aussi +ravissante. Jamais, disons-nous, notre camarade n'a accompagné personne +aussi délicieusement. C'est de l'inspiration, du délire musical. Tout le +monde est enchanté, transporté. On tressaille, on frémit, on trépigne, +et le magique duo s'achève au milieu d'une masse d'applaudissemens +frénétiques. + +Mlle Darmois regagne sa place, toute émue, toute rouge, toute confuse de +son succès, sans que Sainte-Elie lui ait adressé ses félicitations. +C'est le grand sec qui la reconduit, en recueillant pour elle et en +s'adjoignant un peu pour lui tous les complimens dont on accable notre +jolie virtuose. + +Le harpiste est aussi bientôt entouré d'une foule d'admirateurs, mais il +reçoit les éloges qu'on lui prodigue avec une froide politesse qui lui +épargne au moins les deux tiers des importunités que tout autre à sa +place aurait eues à subir à l'occasion de son talent. Il ne daigne +recevoir que les félicitations de ses amis. Moi, qui en raison de notre +intimité aurais pu me dispenser de lui présenter mes hommages, je +m'avance pour lui donner affectueusement une poignée de main. Mais +l'artiste triomphant prévient mon geste: il me prend et me serre le bras +avec force, et il se contente de me dire à l'oreille en disparaissant à +tous les yeux: + +--Laisse porter la marée qui porte au vent! + +Ces seuls mots, prononcés avec l'énergie significative que pouvait leur +donner un esprit pénétré de la conscience de sa force, venaient de me +révéler tout un plan et tout un système de séduction.... O grand homme! +m'écriai-je accablé du sentiment de mon infériorité. + +Après le brusque départ de Sainte-Elie, Mlle Darmois, sur qui, par un +secret instinct d'amitié, je portais souvent les yeux pour le compte de +mon ami absent, me parut avoir l'air rêveur. La harpe de mon collègue +était restée là, mais inanimée, mais muette, et je crus m'apercevoir que +de temps à autre la pauvre jeune personne jetait plus volontiers ses +regards pensifs sur cette harpe que sur tout le reste de la société. On +lui demanda des contredanses qu'elle refusa avec distraction. On alla +jusqu'à lui proposer une valse, et elle se retira avec sa famille. + +Quelques jours se passèrent sans qu'on revît notre camarade dans les +salons de Rochefort. Mais le perfide venait de marquer sa trace trop +profondément dans le cercle de nos connaissances, pour qu'on pût oublier +si tôt son souvenir. + +Il reparut enfin, le sournois, mais avec toute sa gloire capitale, +augmentée même des intérêts qu'il avait laissé s'accumuler pendant son +absence calculée. Nos frivoles sociétés, qu'on dit si oublieuses, sont +cependant faites ainsi. Quelquefois elles paient avec usure aux absens +mêmes tout le plaisir qu'elles en ont reçu. Le tout est de savoir +marquer son passage dans le monde pour retrouver, quand on y revient, +une réputation toute faite, et cent fois mieux faite que si soi-même on +y avait mis les mains. + +Cette fois, le dédaigneux Sainte-Elie était paré comme pour danser. Il +ne dansa cependant pas; mais vers la fin du bal, il alla avec beaucoup +de grâce, mais toutefois avec sa froide politesse, demander une valse à +Mlle Darmois, qui, avec non moins de froideur que son cavalier, lui +accorda, au grand étonnement des observateurs, la faveur qu'il venait de +solliciter. + +J'ai vu, dans ma vie, bon nombre de gens tournoyer deux à deux de bien +des manières en rasant, au son d'un violon, les lambris d'un +appartement, mais je ne me souviens pas d'avoir vu une valse aussi +singulière que le fut celle de mon ami et de Mlle Darmois. L'un pivotait +raide comme un piquet, et l'autre suivait inanimée le mouvement de +rotation de son cavalier qui semblait, en attachant ses deux grands yeux +sur elle, la soumettre à une influence satanique. La valse démoniaque de +Méphistophélès m'a seule rappelé un peu celle que Sainte-Elie fit faire +à la belle Olinda. + +Mais ce fut surtout quand notre valseur reconduisit sa dame à sa place, +qu'il me sembla le plus étonnant. Il la ramena sur son siége, à peu près +comme une victime qu'il aurait soumise à un charme surnaturel, et puis +après l'avoir rendue toute bouleversée à sa mère qui se disposait à lui +jeter un châle sur ses blanches épaules, il sortit enivré du triomphe +infernal qu'il croyait avoir remporté. + +Je n'eus cette fois encore que le temps de lui demander s'il était +content de sa soirée, et il me répondit, avec un ton que je ne lui avais +pas encore trouvé: Cette femme est à moi depuis plus d'une heure. + +Malgré la haute opinion que je commençais à avoir de la capacité de mon +collègue en fait de séduction, et malgré toute la confiance qu'il +paraissait mettre lui-même dans l'infaillibilité de son système, je +restai long-temps sans remarquer les progrès qu'il disait avoir faits +sur le coeur de celle qu'il avait résolu d'attacher à son char. Ce qu'il +avait la bonté d'appeler mon incrédulité semblait l'amuser beaucoup. + +Un jour il vint à moi avec un air de satisfaction et de mystère. Il me +parut rempli de contentement de lui-même. Rien n'était plus naturel. + +--Écoute bien, me dit-il; j'ai lu quelque part qu'un amoureux espagnol +mit le feu au logis de sa maîtresse pour se donner le plaisir ou le +mérite de la sauver des flammes. J'ai dressé un plan assez raisonnable +sur l'idée de cet acte de folie. Ce n'est cependant pas par le feu que +je prétends réussir auprès de Mlle Darmois.... + +--Je le crois pardieu bien! Il ne te manquerait plus que de vouloir la +brûler toute vive! + +--C'est par l'eau que je prétends exciter au plus haut degré la +sensibilité qu'elle s'efforce de me cacher sous son air de froideur. + +--Par l'eau! Je m'explique bien la folie de l'amant espagnol, mais je ne +comprends nullement ton projet. + +--Je vais te l'expliquer en deux mots. + +Nous devons, sous peu de jours, faire avec ces dames une partie de mer +à l'île d'Aix. C'est moi qui ai arrangé tout cela, et en ma qualité de +grand ordonnateur de la fête, je t'ai désigné pour gouverner un des +canots de la frégate. Mlle Darmois fera partie de la cargaison de femmes +que je te destine. + +Nous ne partirons qu'avec bonne brise et nous louvoierons sur les côtes +de l'île, à peu de distance de terre. + +--Fort bien, nous louvoierons, je ne demande pas mieux. Et après? + +--Après? Tu vas savoir, parce que j'exige de ton amitié, l'étendue de la +confiance que j'ai placée en toi. C'est le secret de ma vie que je vais +déposer dans ton sein. Il faut qu'en louvoyant tu fasses en sorte de +chavirer ton embarcation. + +--Chavirer mon embarcation avec ces dames, avec Mlle Darmois? Et +pourquoi cela, s'il vous plaît? + +--Pour me fournir l'occasion de sauver, sans péril pour elle et pour +moi, la beauté que j'aime, car tu auras soin de ne faire cabaner ton +canot que sur une partie de la côte où tout le monde pourra avoir pied, +et là-dessus je m'en rapporte pleinement à ton expérience consommée et à +ta prudence reconnue. + +--Grand merci de ta corvée! Pourquoi, puisque tu as tant envie de faire +prendre un bain à Mlle Darmois, ne pas la faire s'embarquer dans ton +canot et te charger toi-même de la feinte maladresse que tu veux mettre +sur mon compte? + +--Que tu es peu prévoyant, mon bon ami, et que tu saisis mal l'ensemble +du plan que je viens de te confier? En faisant chavirer ton embarcation, +tu risqueras d'attacher, il est vrai, à cet événement une idée de +maladresse ou d'imprudence qui te nuirait peut-être dans l'esprit de +Mlle Darmois si tu lui faisais la cour. Mais que t'importe cela, à toi? +il ne peut en résulter rien de contrariant pour tes projets. Au lieu +que si je me chargeais de cette iniquité, je serais perdu à tout jamais, +et il faudrait renoncer à toutes mes espérances. Or, n'est-il pas plus +simple que tu te charges, par amitié pour moi, de tous les reproches, +s'il y en a à recevoir, et que je recueille tout le mérite du plus beau +et du plus noble dévoûment? Si j'étais à ta place et que tu fusses à la +mienne, je n'hésiterais pas à faire chavirer une frégate, pour peu que +ce sacrifice pût contribuer à ton bonheur. Consens-tu à me rendre le +service que je réclame de ton amitié? + +--Je te suis sans doute on ne peut pas plus dévoué, et s'il ne fallait +que m'exposer seul pour ton bonheur, tu ne doutes pas, je pense, du zèle +avec lequel j'agirais. Mais ce que tu me proposes là demande réflexion, +et j'y penserai ayant de me décider. + +--Oh! alors mon affaire est en bon train, car chez toi la réflexion ne +fait que fortifier les bons penchans du coeur. Mais surtout, puisqu'il +te faut le temps de la méditation, tâche de ne penser à mon projet que +seul et avec le plus grand mystère; car, ainsi que je te l'ai dit, c'est +le secret de ma vie que je t'ai livré. + +Je promis à Sainte-Elie une discrétion inviolable. Je réfléchis une +bonne demi-journée, et je consentis à tout. + +Nos dames et nos amis de Rochefort se rendirent à l'île d'Aix pour la +partie de canots qu'avait préparée de longue main notre collègue +Sainte-Elie. Trois des embarcations de notre frégate se trouvèrent +élégamment disposées à recevoir tous nos hôtes, partagés en trois +escouades entre les officiers du bord qui devaient commander et +gouverner la petite division. Sainte-Elie montait le grand canot, le +plus solide de tous; un de nos confrères le canot major, et moi le canot +du commandant, la plus jolie, mais aussi la plus légère de ces +embarcations. + +Par l'effet d'un hasard qu'avait eu soin d'arranger l'ordonnateur de la +fête nautique, Mlle Darmois me tomba en partage en qualité de passagère, +et notre joyeuse société eut l'air de s'égayer malignement sur le compte +de Sainte-Elie, que le sort semblait avoir voulu séparer momentanément +de l'objet de sa pensée. Notre société était loin de se douter de la +destinée que mon complice et moi réservions à la beauté qui venait de +m'être confiée. + +Trois autres dames et autant d'hommes accompagnèrent Mlle Darmois dans +le canot, où elle ne s'embarqua qu'avec une certaine hésitation. Pauvre +jeune personne qui semblait pressentir le mauvais tour que nous lui +préparions si froidement!... Pour moi, je l'avouerai, malgré tout le +dévoûment de mon amitié pour Sainte-Elie, j'éprouvai presque des remords +en voyant la naïveté avec laquelle la jolie Olinda se confiait à moi sur +ces flots qui paraissaient lui inspirer une crainte assez naturelle. Je +sentis que c'était un grand sacrifice que j'allais faire à mon ami, si +la brise venait à _fraîchir_ assez pour que je pusse faire chavirer +l'embarcation. Mais joignant le scrupule à une coupable intention, je me +promis bien de ne tenter mon mauvais coup que dans un endroit où il n'y +aurait aucun danger à courir pour personne. + +Mon léger canot, monté de sept passagers et de huit bons et robustes +matelots du bord, n'était pas trop mal chargé dans les hauts. +Sainte-Elie avait eu soin de le lester très-peu dans les fonds, afin de +me donner plus de facilité pour le faire _cabaner_ en temps et lieu. +Nos perfides dispositions, comme on le voit, étaient prises à merveille. + +A cinq heures du matin nous partîmes tous gaîment avec notre escadrille. +L'air était frais et pur, le ciel doux et serein. Le soleil caressait de +ses jaunes rayons la surface fumeuse de l'onde transparente. Nos +passagères étaient ravies; elles chantaient en choeur des refrains +charmans, que les échos sonores du rivage que nous _longions_ répétaient +d'une grotte à l'autre. Rien ne manquait à nos désirs, si ce n'est la +brise qui ne s'élevait pas. + +Après avoir ramé une heure pour chercher sur la côte de l'île une anse +où nous pussions donner un coup de seine, nous découvrîmes une petite +crique qui nous parut devoir être poissonneuse. Nous abordâmes dans +cette partie: nos filets furent jetés en demi-cercle à la mer, et +bientôt nous eûmes la joie de pêcher quelques merlans et quelques +mulets, qui, des jolies mains de nos dames, glissèrent dans les poêles +que l'on avait déjà chauffées sur le feu de notre bivouac. + +Les déjeûners improvisés de cette manière sont presque toujours +détestables, mais on les trouve toujours délicieux. C'est une chose si +capricieuse et si bizarre que notre appétit! + +Le déjeûner fait, nous plions bagage. On s'embarque dans les canots, que +la houle balance mollement et que le clapottement de la mer vient +parfois heurter. La brise du large s'est formée, pendant notre halte de +pêcheurs, dans la petite anse. Vite nous appareillons. + +Sainte-Elie, avant de se rembarquer dans son grand canot, a passé près +de moi et m'a dit à voix basse: + +--Le temps est beau pour notre mauvais coup; mais comme ils viennent de +déjeûner, il faut louvoyer pendant une heure, pour qu'ils aient le temps +de faire la digestion avant de prendre leur bain. + +Touchante précaution hygiénique! Mon ami prévoyait tout avec la plus +admirable sagacité. Je n'en ai plus trouvé de son espèce. + +Nous louvoyons donc, et à mesure que nous courons des bordées, le vent +_fraîchit_. Je continue à porter toutes voiles dehors. Personne n'a le +mal de mer à bord; mais tous mes passagers, en voyant de temps à autre +le bord de dessous le vent raser l'eau bouillonnante avec la rapidité de +la foudre, commencent à avoir peur. Mlle Darmois, la main appuyée sur le +rebord de l'embarcation, ne me dissimule plus ses craintes; elle me +supplie de la ramener à terre, en faisant à chaque lame qui nous secoue +un bond qu'elle accompagne d'un cri de frayeur. Trop galant pour +refuser la grâce qu'elle implore, je _laisse arriver_ sur l'île d'Aix, +dans un endroit où j'ai remarqué un joli sable que recouvrent tout au +plus deux pieds et demi à trois pieds d'eau. Sainte-Elie, qui observe +attentivement ma manoeuvre, me suit à deux longueurs de canot. Nous +filons tous deux avec vitesse et toutes voiles dehors; puis, lorsque je +me crois à peu près sûr de mon affaire, je reviens au vent comme pour +éviter un rocher que je dis avoir soudainement aperçu. J'ordonne de +border les voiles à plat. La brise que nous recevons au plus près a +augmenté. L'homme placé à l'écoute de misaine, et qui n'a qu'à filer +cette écoute pour soulager l'embarcation, me regarde comme pour me +demander s'il faut filer. Je lui fais signe de tenir bon. Une petite +rafale nous tombe en ce moment à bord: on ne pouvait désirer mieux. Mon +canot se couche sous l'effort de la risée; la mer embarque par dessous +le vent; un cri d'effroi part; mes passagers tombent ou plutôt sautent à +l'eau. Ils se débattent et barbottent comme des gens qui se noient. +Sainte-Elie, qui a guetté le moment favorable de se dévouer, s'est +élancé dans les flots, et nageant comme un marsouin, il arrive pour +saisir Mlle Darmois et l'arracher, au prix de ses jours, au péril d'une +mort certaine, qu'elle ne court pas. Mais au moment où le courageux +amant va pour s'emparer de sa maîtresse, celle-ci a trouvé pied sur le +fond, et, debout sur le sable, semble recouvrer, avec la certitude +d'être sauvée, le calme qu'elle avait perdu depuis le départ. Les autres +passagers et passagères en ont fait autant que Mlle Darmois, et le +pauvre Sainte-Elie, obligé de prendre aussi pied sur le sable, n'arrive +tout juste que pour offrir sa main à ces dames, qu'il reconduit à terre +toutes mouillées, et encore un peu effrayées du danger qu'elles croient +avoir couru. + +Pour moi, tristement occupé avec mes canotiers à vider mon embarcation à +moitié remplie d'eau, je ne revins à terre que pour recevoir les +reproches de tout le monde sur ce qu'on appelait mon imprudence, et +l'expression des regrets de Sainte-Elie sur ce qu'il nommait mon peu +d'adresse. + +Quant à lui, toujours supérieur aux circonstances, et, ce qui est encore +bien plus difficile, toujours supérieur au ridicule, il eut l'esprit de +faire répéter dans tout Rochefort qu'il avait bravé les plus grands +dangers pour sauver Mlle Darmois, qui n'en avait couru aucun. Une telle +aventure prouvait trop bien l'amour du jeune officier pour la riche +héritière, et un tel dévoûment méritait une trop belle récompense, pour +que la fière Mlle Darmois ne se montrât pas favorablement disposée à +accueillir les voeux d'un homme que l'opinion publique trouvait si +digne de devenir son époux. + +Les deux amans se marièrent un mois juste après mon coup de maladresse. +Je fus invité de la noce par mon ami, qui, satisfait de posséder une +jolie femme et une grande fortune, prit le très-sage parti de ne plus +naviguer. + +Long-temps après avoir quitté les jeunes époux dont j'avais si +obscurément contribué à faire le bonheur, je débarquai à Rochefort, à la +suite d'un grand voyage. Un de mes premiers soins en revoyant les lieux +encore remplis des souvenirs que j'y avais attachés en me dévouant pour +mon ami, fut de m'informer du sort de mon cher et ancien collègue. + +Les habitués du lieu me répondirent: M. de Sainte-Elie! Il se porte +toujours bien. Il est maire de..., à quatre lieues d'ici. C'est lui qui +a fait bâtir presque tout l'endroit. On dit qu'il a doublé sa fortune en +faisant construire des églises dans trois ou quatre communes voisines. + +--Bah! vous plaisantez! m'écriai-je. Est-ce qu'il irait à la messe à +présent? + +--Mais sans doute qu'il y va par spéculation, et pour faire valoir sa +marchandise. + +--La chose est singulière, et je rirais ma foi de bien bon coeur de le +voir dévot, et qui pis est encore, maire de campagne.... + +--Ma foi! si vous tenez tant à le voir dévot et maire, vous pouvez tout +en chassant vous donner ce double plaisir-là. Le pays abonde en gibier, +et il n'y a qu'une promenade d'ici à.... + +Dès le lendemain je pris un fusil et une carnassière, et suivi de mon +épagneul, j'allai en voisin rendre une visite à mon ami Sainte-Elie, que +je voulais surprendre agréablement en me présentant à lui sans façon, +après trois ou quatre années d'absence. + +Je rencontrai bientôt, non loin d'un village et de quelques édifices +nouvellement bâtis, un homme coiffé d'un large chapeau en paille, vêtu à +la légère, et paraissant donner des ordres à quelques tailleurs de +pierre répandus çà et là sur un terrain couvert de chaux et d'ardoises. + +Au moment où je me disposais à demander la route que je devais suivre +pour me rendre au village de..., l'individu au chapeau de paille lève la +tête, et me montre la figure de mon ami Sainte-Elie lui-même.... + +--Et comment va? me dit-il avec assez de bienveillance avant que +l'étonnement que j'éprouvais me permît de lui adresser un mot.... + +Je lui sautai d'abord au cou, et il m'embrassa d'un assez bon coeur. +Puis me prenant la main, il me dit: Je vous aurais à peine reconnu à la +figure, sans votre son de voix qui est toujours resté le même. + +--Ah ça! lui dis-je, il me semble, mon ami, qu'anciennement nous nous +tutoyions? + +--Ah! c'est vrai, me répondit-il.... C'est que depuis le temps!... + +--Oui, le temps de nos folies, n'est-ce pas? Te rappelles-tu notre +embarcation chavirant sentimentalement pour t'offrir l'occasion de +sauver ta femme, qui, après le naufrage, n'avait de l'eau que jusqu'à la +ceinture tout au plus? + +--Oui, oui! je me rappelle tout cela, et mille autres sottises de ce +genre.... Et maintenant que faites-vous, ou plutôt que fais-tu? + +--Je navigue toujours pour mes péchés et la gloire du pavillon français. +Et toi, te voilà riche et considéré, époux et père, magistrat et gros +propriétaire. Qui aurait dit cela quand tu te mettais des chemises +bleues pour intéresser les belles que tu attirais aux accords de ton +suborneur de piano? Et en touches-tu toujours?... + +--Oui..., oui... quelquefois... pour me distraire.... Maître Languy, +voici une poutrelle que je vous avais dit de faire transporter sous le +hangar pour la faire mieux équarrir du bout. + +--Et ta jeune et intéressante épouse, comment est-elle? Il me tarde de +lui présenter les hommages du plus ancien ami de son mari.... + +--Dans ce moment-ci, je te dirai qu'elle souffre un peu, et qu'elle +n'est guère en état de.... Voilà encore, maître Languy, une pile +d'ardoises qu'il aurait fallu faire ranger au pied du pignon de la +crèche. + +--Ah! tu crains que ta femme ne puisse me recevoir? Diable! c'est +fâcheux, moi qui arrivais en toute hâte pour.... + +--Oui, comme je te l'ai dit, elle est assez gravement indisposée; mais +pour peu cependant que tu y tiennes, je me ferai un vrai plaisir de.... + +--Non, non, mon bon ami Sainte-Elie.... J'y tenais en arrivant ici; mais +à présent j'y tiens beaucoup moins.... Je vais continuer ma promenade, +pour te laisser tout entier aux travaux importans qui sollicitent toute +ton attention.... Mon chien m'attend, et je te quitte en te souhaitant +la continuation de toutes tes prospérités. + +--Mais que veux-tu dire? Pourquoi partir lorsque tu arrives à peine, et +qu'il y a si long-temps que nous ne nous sommes vus? Reste donc, je t'en +prie.... + +--Non, monsieur, je ne reste pas, et je pars à l'instant même! + +--Comment! de vrais et bons amis comme nous.... Est-ce que tu serais +fâché, par hasard? + +--Fâché, non; ce n'est pas le mot. + +--Mais qu'as-tu donc enfin, mon bon ami? + +A ce mot de bon ami, je sifflai mon épagneul, qui vint à moi avec la +rapidité de l'éclair, en me caressant avec plus de vivacité qu'il ne +l'avait jamais fait.... Je rendis à ce pauvre animal toutes les caresses +qu'il me prodiguait, comme pour me venger de l'accueil que je venais de +recevoir de mon ancien intime. Je m'éloignai précipitamment avec mon +chien, sans daigner répondre à toutes les peines que se donnait M. de +Sainte-Elie pour me retenir.... + +Oh! combien j'aurais craint de perdre mon pauvre épagneul! C'était ça un +véritable ami! + +Je viens de retracer un caractère de marin que je n'ai rencontré qu'une +seule fois dans ma vie. + + + + +III. TOUTES-NATIONS, ou LE PETIT FORBAN. + +Historiette de mer. + + +Un capitaine de navire du commerce m'a raconté l'aventure qu'on va lire. + +Je sortais avec un bon vent d'est du port du Hâvre, chargé de quelques +centaines de ballots de marchandises destinés pour la Guadeloupe. Les +gendarmes et les douaniers, gens que l'on quitte les derniers et que +l'on revoit toujours les premiers, m'avaient fait l'honneur de +s'assurer, à mon départ, que je n'avais strictement à bord que la +quantité des marchandises déclarées, et le nombre fort exact des hommes +de mon équipage. Mon rôle et mon manifeste m'avaient été remis fort en +règle après cette dernière inspection, et les agens du fisc et de la +force publique m'avaient dit: Adieu capitaine, bon voyage. Politesse +d'usage à laquelle je m'étais permis de répondre, toujours selon l'usage +aussi: _Que le diable vous emporte!_ Voeu éternel des capitaines, que le +diable n'a pas encore daigné exaucer. + +La brise nous favorisa assez pour qu'en deux jours nous nous +trouvassions hors de la Manche, c'est-à-dire hors de ce périlleux +cul-de-sac maritime que forment les côtes escarpées de l'Angleterre en +se rapprochant des côtes dangereuses de la Bretagne et de la Normandie. + +Une fois libre de ces inquiétudes trop naturelles qu'inspire toujours à +tous les capitaines la vue des terres et des écueils dont on veut +s'éloigner, j'ordonnai à mon maître d'équipage de visiter soigneusement +la cale pour s'assurer de la parfaite stabilité de notre cargaison. +Quelques forts coups de roulis essuyés en courant vent arrière m'avaient +fait craindre que notre arrimage, exécuté un peu à la hâte, n'eût +éprouvé quelques vicissitudes depuis notre départ. + +Maître Boissauveur, après une heure d'examen, sans doute fort +consciencieux, montra enfin au grand panneau sa physionomie toute +méditative, sur laquelle je crus apercevoir une légère teinte d'ironie +et d'inquiétude. Une sueur abondante, qui m'attestait toute la peine +qu'il s'était donnée dans sa longue inspection, ruisselait sur son +visage tant soit peu bronzé au soleil. Après avoir passé avec +complaisance ses larges mains goudronnées sur son front pensif et +gluant, il vint à moi pour me rendre compte des résultats de sa mission. + +Sa contenance était embarrassée, je m'attendais aux circonlocutions dont +il avait soin d'allonger et de revêtir sa conversation toujours +métaphorique; je jugeai à propos de provoquer en ces termes la réponse +qu'il se disposait à me faire: + +--Eh bien! maître Boissauveur, avez-vous trouvé tout en bon état dans la +cale? + +--Oui, capitaine; pour ce qui est de la marchandise, on peut dire que +tout est parfaitement à son poste, et rien de ce que j'ai arrimé +moi-même n'a eu la _chose_ de bouger. + +--Vous avez eu bien soin sans doute de vous assurer que les barriques +posées sur le lest n'avaient pas coulé, n'est-ce pas? + +--Rien, comme je me suis fait l'honneur de vous le _réciter_, n'a +souffert le moindrement du monde. J'ai été jusqu'à compter les petits +barils qui sont sur l'avant, et aucune des pièces composant +machinalement la cargaison ne manque à l'appel, Dieu merci! Le +chargement finalement n'a pas diminué... au contraire! + +--Comment, _au contraire_! Est-ce que par hasard il aurait augmenté? + +--Je ne dis pas encore cela. Mais ça c'est vu nonobstant quelquefois. + +--Comment! vous avez vu des chargemens augmenter au bout de deux ou +trois jours de mer? + +--Avec de l'expérience, capitaine, on voit à la mer bien des choses +qu'on ne voit pas à terre. Une fois, dans un voyage de mulets, sous +votre respect, comme je vais avoir l'avantage de vous le dire, nous +avons eu, avec le capitaine Iturbide, trois mules qui nous ont fait des +petits; car, voyez-vous, des cargaisons de mulets et de nègres, c'est +des chargemens qui, comme on dit, peuvent profiter à l'armateur. Une +marchandise qui fait des petits est de tout temps et en tout pays ce +qu'on peut appeler une bonne marchandise. + +--Oui, mais ici ce n'est pas le cas. Nous n'avons sous nos écoutilles ni +mules ni nègres. + +--Vous avez peut-être sous vos écoutilles, capitaine, plus que vous ne +pensez vous-même dans le moment actuel. Souvent ça c'est vu d'être plus +riche qu'on ne croit, à la mer s'entend; car à terre ça peut être +autrement. Ce n'est pas d'ailleurs mon affaire. + +--Que voulez-vous dire, décidément, maître Boissauveur? Avez-vous trouvé +quelque chose dans la cale, quelque chose de plus que ce que nous avons +cru embarquer. + +--Tenez, capitaine, puisqu'il faut d'une manière ou de l'autre amener +les huniers en grand sur le ton, je vous dirai donc, sans aller chercher +midi à quatorze heures et sans louvoyer, comme j'ai eu l'honneur de le +faire, contre la marée et le vent, je vous dirai donc.... Ma foi! que le +bon Dieu m'emporte! je ne sais pas trop ce que je vous dirai donc, au +bout du compte, pour vous faire avaler celle-là sans courir la bordée de +vous mettre de mauvais poil.... + +--Ah ça! aurez-vous bientôt fini? Qu'avez-vous trouvé dans la cale? + +--C'est que vous allez donner un suif au second et à moi peut-être bien +aussi pour n'avoir pas mieux visité cette cale au départ. Mais c'est +qu'il y a tant de choses à faire quand on appareille, qu'il faudrait +avoir trente-six mille douzaines d'yeux pour en avoir un seulement sur +chaque chose un peu _éveillative_. + +--Me direz-vous enfin ce que vous avez à me dire? + +--Eh bien! j'ai à vous dire que j'ai trouvé en bas, entre les barriques +de ce que vous savez bien, un homme en supplément, qui s'était embarqué +par dessus le bord au départ, quoi! + +--Un homme! Et quel est cet homme? Répondez. + +--C'est un homme qui est avec une femme, une grosse femme même, à ce que +j'ai pu voir; car quand les écoutilles ne sont pas ouvertes en grand, +voyez-vous, on ne voit pas aussi clair que le jour, dans le fond de ce +grand gueux de navire. + +--Faites-moi monter de suite cet homme et cette femme. + +--Oui, capitaine. Ce ne sera pas long. + +Maître Boissauveur, en passant sur l'avant, cria aux hommes qui +l'écoutaient en souriant depuis un quart d'heure: + +--Dites donc, vous autres, si vous n'avez rien à faire, descendez-moi +deux pour hâler de dedans la cale à tribord-devant le particulier et la +particulière dont j'ai fait le rapport, que vous m'avez entendu débiter, +au capitaine. + +--Oui, maître Boissauveur. + +--Vous les trouverez, entendez-vous bien, entre les boucauts d'en à +bord. Le particulier est un grand, mince, brun, et la femme une grosse, +moyenne taille, ni grande, ni petite. Capitaine, ils vont venir dans le +moment actuel; ne vous impatientez pas tant, comme j'ai l'honneur de le +voir dans le moment actuel. + +Un long matelot, à la figure maigre, ne tarda pas à sortir de la grande +écoutille, et après avoir roulé d'assez gros yeux noirs autour de lui, +avec l'air de défiance d'un chat que l'on vient de sortir d'un sac, il +s'approcha de moi la casquette de loutre à la main. + +--D'où vient que vous vous êtes permis de vous cacher comme vous l'avez +fait à bord de mon navire? + +--Capitan, me répondit-il avec un accent moitié italien et moitié grec +qui sentait déjà le renégat, c'est qué jé voulais m'en aller pour rien +avecqué vous. + +--Merci de la préférence! Mais pourquoi ne cherchiez-vous pas à vous +embarquer comme matelot à bord de quelque navire, si vous êtes marin? + +--Capitan, comme jé suis estrangèr et que jé souis à cé qu'on dit oun +mauvais soujet, vous n'auriez pas voulu dé ma personne put-être. + +--D'où êtes-vous? + +--Un peu dé tous les pays, capitan. + +--Quelle est votre intention en vous rendant à la Guadeloupe? + +--Dé gagner honnêtement ma vie si jé pouis, et si jé ne pouis pas, dé +la gagner comme jé pourrai autrement. + +--Voilà de la franchise au moins. Mais si maintenant, pour vous punir de +l'audace que vous avez eue en vous cachant à mon bord, je ne vous +donnais pas de vivres.... + +--Oh! jé sais bien que vous êtes trop bon pour mé laisser mourire de +faim sous vos yeux pendant toute oune traversée; d'ailleurs je +travaillerai à bord pour ma nourriture et celle de ma femme. + +--De votre femme! Où donc est-elle cette femme, que je la voie un peu? + +--Tenez, capitaine, voilà ce beau morceau de créature, s'écria maître +Boissauveur en poussant sur le gaillard d'arrière une grosse paysanne +coiffée à la cauchoise et faisant claquer sur le pont la paire de gros +sabots dont elle était chaussée. + +--Bien le bonjour, messieurs, nous dit-elle en nous adressant une +révérence dans le genre de celles que font les paysannes +d'opéra-comique pour faire rire leur parterre. + +--Pourquoi, lui demandai-je, vous êtes-vous cachée à bord avec cet +homme? + +--Avec cet homme-là? Mais tiens, pardienne, mon bon monsieur, je me suis +_muchée_ d'avecque lui, parce que c'est quasi mon mari. + +--Votre mari? + +--Mais bié sûr, tiens; il me l'a bié dit du moins. + +--Êtes-vous bien réellement mariés ensemble? + +--Si ce n'est pas, il ne s'en faut guère. A la colonie il m'épousera +tout de bon. Et puis, s'il ne m'épouse pas là, il y aura des juges et un +Code pénal. + +--Quel est votre nom? + +--_Françouaise_-el-Lefèvre, native de Caudebec, pour vous servir si j'en +étions capable. + +--Et savez-vous le nom de votre prétendu mari, ou plutôt de celui qui +vous a débauchée? + +--Débauchée! Apprenez que je suis une honnête fille, et que je ne me +suis jamais laissée aller en débauche! Tiens, celui-là! Débauchée! +débauchée vous-même, entendez-vous! + +--Qu'on fasse retirer cette femme.... Vous lui ferez donner un hamac +dans la cambuse, où elle couchera seule; elle recevra une ration comme +son mari, qui prendra son hamac dans le logement de l'équipage. + +L'heureux couple, assez content de l'audience que je venais de lui +donner, se retira sur le gaillard d'avant, où les hommes du bord ne +tardèrent pas à faire connaissance avec l'un et l'autre époux. + +Le cuisinier se chargea d'abord d'employer utilement la paysanne +cauchoise, à qui il fit subir préalablement un examen assez étendu sur +ses connaissances pratiques en fait de préparations alimentaires. + +--Dites donc, ma grosse mère, lui demanda-t-il, savez-vous un peu +proprement laver les assiettes et soigner le feu? + +--Laver les assiettes! tiens, pardienne! On mange donc dans des +assiettes ici, censément comme dans les grandes maisons. + +--C'te question! Et la partie du _soignage_ du feu, qu'en dites-vous? La +grosse mère ne me paraît pas très-forte sur cet article. Comment vous +tirerez vous de là? + +--Je vous dis que je soignerai le feu tout aussi bien que vous, grand +vilain marmiton d' malheu! + +Et tout le monde de rire aux dépens du chef interrogant. + +L'examen se termina là. + +Le nom du mari ou du soi-disant mari de la Cauchoise fut bientôt trouvé. +Les malins du bord l'appelèrent _Toutes-Nations_, en égard à sa figure +cosmopolite, car on pouvait juger à l'inspection seule de la physionomie +du drôle qu'il m'avait dit vrai en m'avouant qu'il se croyait un peu de +tous les pays. + +Pendant le reste de la traversée, je n'eus au surplus qu'à me louer du +zèle que les deux époux apportèrent à remplir les devoirs qu'on leur +avait assignés à bord de mon navire. Toutes-Nations était un excellent +matelot, toujours gai, toujours content, et ne boudant jamais sur la +besogne qu'on lui donnait à faire pour lui offrir l'occasion de gagner +son passage. Sa robuste femme, vouée plus particulièrement aux travaux +de la cuisine, se faisait un plaisir d'aider le chef et le mousse dans +tous les préparatifs qui avaient quelque rapport avec le service de la +table de la chambre, et celui de la chaudière de l'équipage. Dans les +momens dont elle pouvait disposer entre les apprêts du déjeûner et ceux +du dîner, elle se faisait un devoir de raccommoder les effets que les +matelots confiaient à son adresse. Le soir, quand la fraîcheur de la +brise invitait l'équipage, fatigué de la chaleur et des travaux du jour, +à danser sur le pont, Mme Toutes-Nations se faisait très-rarement prier +pour accepter les contredanses ou les walses qu'un instrumentiste +bas-breton accompagnait aux sons criards de son biniou. Une grande dame +ne se serait pas mise plus promptement qu'elle, ni de meilleure grâce, +au fait des usages du bord. Il fallait voir aussi avec quel complaisant +orgueil monsieur son mari suivait les mouvemens élégans de sa chère +moitié, suant à grosses gouttes dans les bras des walseurs qui la +faisaient tourner comme un cabestan sur le gaillard d'arrière. +Toutes-Nations avait le bon esprit de n'être pas plus jaloux que sa +femme ne se montrait mijaurée: c'étaient des époux assortis en tous +points. Mais une seule chose manquait à leur félicité. J'avais eu soin +de ne permettre aucune communication intime entre les deux conjoints, +jusqu'à preuve complète de la réalité de leur union, et cette preuve +n'était pas chose facile à acquérir. Pendant le jour je m'amusais, avec +un peu de cruauté peut-être, des oeillades dévorantes qu'ils se +lançaient et des tendres privations qu'ils paraissaient éprouver. Mais +les moeurs, que je voulais faire respecter à bord, me semblaient devoir +passer avant la compassion que parfois les deux amans m'inspiraient. Ils +souffraient, mais l'ordre et la régularité voulaient qu'ils +souffrissent. + +A peine fûmes-nous arrivés à la Basse-Terre, lieu de ma destination, que +je m'empressai de déclarer au commissaire de marine et au procureur du +roi la présence illicite à mon bord des deux passagers qui m'étaient +survenus après mon départ. + +Le commissaire des classes voulut voir les deux délinquans. + +--Diable! s'écria l'administrateur en appréciant en vrai amateur +l'embonpoint de la Cauchoise, voilà une gaillarde d'une fraîcheur +remarquable. On dirait d'une grosse rose épanouie, et c'est chose fort +agréable au moins sous ces climats brûlans qui fanent ou qui noircissent +si vite toutes les jeunes personnes. Son âge? Votre âge, ma robuste et +belle enfant? + +--Vingt-cinq ans pour vous servir, monsieur, si j'en étions capable. + +--Comment, si vous en êtes capable? mais je le crois pardieu bien, et +que de reste. Ah! ah! ah! comprenez-vous, monsieur le capitaine, la +naïveté de la réponse.... Non, mais c'est que cet accent traînard me +semble si singulier! Il me rappelle d'une manière toute particulière ce +bon pays de France qui produit de si belles luronnes.... + +--Voici, monsieur le commissaire, l'homme qui s'est glissé à bord avec +cette femme. + +--Comment te nommes-tu, mon garçon? + +--Je né mé nommé rien, monsieur mon commissairé. + +--Rien; mais c'est bien peu de chose. On a cependant un nom, que diable! + +--Mettez Toutes-Nations, si vous voulez. Jé n'y tiens pas dou tout. + +--Et ton pays? + +--Jé souis de Toutes-Nations aussi, comme lou dit mon nom dé raccroc. + +--Mais voyons donc, entendons-nous un peu. Est-ce ton nom ou celui de +ton pays, que Toutes-Nations? + +--Ça m'est égal. Mettez tout ce que vous voudrez. + +--Où sont tes papiers?... Ce gaillard-là m'a l'air d'un assez mauvais +sujet. + +--Coumé jé né sais pas liré, jé n'ai pas pourté dé _papiels_ avecqué +moi. + +--Belle raison, ma foi! Allons, tout cela s'expliquera en temps et lieu, +car je compte bien ne pas perdre ce drôle et cette drôlesse de vue +pendant leur séjour dans la colonie. En attendant, monsieur le +capitaine, je vais faire décharger votre rôle de la responsabilité qui +aurait pesé sur vous si à votre arrivée vous n'aviez pas fait la +déclaration rigoureuse exigée par nos lois maritimes en pareille +circonstance.... Mais, en vérité, cette grosse réjouie ne me paraît pas +trop mal pour une femme d'occasion. Non, mais c'est qu'elle vous a même +des yeux qui semblent vouloir dire quelque chose.... A propos, comment +vous nommez-vous? car il est probable qu'entre vous deux vous aurez au +moins un nom. + +--Françouaise el Lefèvre, pour vous servir, mon beau monsieur. + +--Toujours pour me servir. C'est en vérité unique, et je voudrais déjà +que cela fût vrai, tant cette.... Eh bien! Françouaise, puisque +_Françouaise_ il y a, allez vous reposer des fatigues de votre +traversée, et soyez toujours bien sage, pour conserver s'il est possible +votre énorme embonpoint et les roses prononcées de votre teint normand. +Allez, ma fille, allez, nous nous reverrons dans peu. + +--Vous êtes bien bon, monsieur el commissaire. + +--Pas trop _boun_, murmura entre ses trente-deux dents M. Toutes-Nations +en lançant sur le chef de bureau un de ces regards en dessous où se +peignaient la défiance et la jalousie conjugales, ou du moins presque +conjugales. + +Débarrassé du couple aventurier, je m'occupai fort peu de ce qu'il était +devenu et de ce qu'il avait pu faire pour subsister depuis son +débarquement. + +Un jour ayant eu sujet de faire quelques reproches à mon maître +d'équipage, le métaphorique Boissauveur, sur l'état dans lequel il +s'était présenté la veille à bord, après une copieuse ribotte, le +coupable contrit me répondit: + +--C'est l'occasion, comme dit l'autre, mon capitaine, qui fait le larron +ou plutôt le biberon. Une supposition, que vous rencontriez à terre un +ami qui vous dirait, parlant à votre personne: Je me marie et je vous +invite à ma noce; vous allez tout bonifacement pour _nocifier_. On boit, +le vin est bon, et la gaîté va de l'avant. On chante et on vous demande +un petit couplet de chanson. Et si par hasard il vous arrivait comme à +moi de vous griser en chantant, plutôt qu'en boissonnant, que +feriez-vous vous-même, mon capitaine? + +--Je ne chanterais pas. + +--Ceci est très-facile à dire; mais la pratique, voyez-vous, est un +navire à gouverner, et la théorie un navire à l'ancre. Dans le port tout +le monde est marin, à la mer il n'y a que les hommes qui sont des +hommes, et moi, mon capitaine, je puis dire que je suis un homme de mon +état. Quand je suis entre la _vergue et les rabans_, j'aimerais mieux me +jeter en vrac dans le lac _cacafouin_, la tête la première et les +boutons de guêtre en l'air, que de manquer de respect à n'importe quel +chef; car, comme dit cet autre, un chef est toujours un chef, aussi bien +pour l'homme en ribotte que pour _l'à jeun_. + +--Tout cela est fort bien; mais une autre fois je vous engage à être +plus réservé dans votre conduite. + +--C'est ce que je vous promets en vous remerciant, mon capitaine; mais +c'est ce que je ne vous jure pas. + +--Comment c'est ce que vous ne me jurez pas? + +--Non, je ne veux pas vous tromper. La chair est faible, et il ne faut +pas trop tenter la chair. Et si, comme je vous le disais, foi de Breton, +un particulier comme ce géomètre de Toutes-Nations, que vous connaissez +bien sans qu'il soit besoin de vous le réciter, venait encore me dire: +Maître Boissauveur, je me marie avec la grosse Cauchoise; je lui dirais: +Mon garçon, je serai de la noce, pourvu qu'il y ait de la gaîté à ton +mariage et un peu de liquide pour arroser ton _amarrage conjongal_. + +--Ah! Toutes-Nations s'est donc marié? + +--Ceci est un fait reconnu. Comment, mon capitaine, vous ne saviez donc +pas l'événement? + +--Pas le moins du monde. + +--En ce cas je vais, si vous voulez me le permettre, vous raconter +comment la chose s'est pratiquée. + +Vous savez bien d'abord, sans qu'il soit besoin de vous.... + +--Oui, je sais tout jusqu'à son arrivée en ce pays. + +--En ce cas tant mieux, parce qu'il ne sera pas nécessaire de vous dire +la façon par laquelle il s'était caché avec sa grosse dondon dans la +cale entre deux barils, que vous m'avez ordonné d'aller les chercher. + +--Non; venons-en de suite au mariage. + +--Vous avez raison, d'autant mieux que le mariage est la chose la plus +sainte possible pour ne pas faire des petits garçons et des petites +filles qui vont à l'hospice des Enfans-Trouvés.... Ne vous mangez pas le +sang, mon capitaine, me voilà à l'affaire de Toutes-Nations. + +L'individu me rencontre dimanche dernier; oui, c'était bien dimanche +dernier que j'ai pris mon plein à sa noce. Pour lors il me dit: C'est +vous, maîtré Boissauveur? + +--Oui, que je lui réponds; je crois effectivement que c'est moi. + +--Ah! jé souis bien countent dé vous trouver. + +--Et moi aussi, que je réponds; car si je ne me retrouvais pas chaque +matin, ça me jugulerait un peu. Vous savez assez, capitaine, qu'il a un +accent pas trop chrétien, Toutes-Nations. + +--Je me souis marié hier à l'église, à ce qu'il me dit pour donner un +peu de _largue_ dans les voiles à la conversation. + +--Comment! que je lui dis, tu t'es marié à l'église sans papiers? + +--Avecqué vingt gourdes il n'y a pas besoin de certificats, qu'il me +répond. Et c'était juste; l'argent est le meilleur papier qu'il est +possible, en religion comme en toute autre chose connue. Après cela, il +me dit: Aujourd'hui nous faisons les noçailles avecqué quelques amis. + +--Comment! que je réponds encore, tu as aussi des amis déjà à la +Basse-Terre? + +--Oui, toujours avecqué des gourdes. C'était encore juste; car les amis +c'est comme la crasse, ça s'attache toujours à l'argent, qui passe de +main en main jusqu'au plus vilain. + +--Je serais bien _countent_, me fit encore mon _charabia_, si vous +vouliez mé fairé l'_hounour_ d'assister à ma noce. + +--A l'église? non, mon ami, je n'en mange pas encore. + +--Non, cé n'est pas à l'église, puisqué c'est déjà fait. C'est à la +noce, à table. + +--A table, c'est différent, j'en serai et je te ferai l'_hounour_. + +Voilà comme quoi je me suis trouvé entraîné à boire un coup de plus qu'à +l'ordinaire, et à prendre une barrique en dessus de ma jauge. + +--Ainsi donc, ajoutai-je en engageant Boissauveur à ne plus retomber +dans la même faute, ainsi donc Toutes-Nations a trouvé assez d'argent +pour se marier et pour vivre jusqu'ici à terre? + +--De l'argent, je vous crois bien! il en a tant qu'il en peut porter. +C'est un matelot riche finalement. Et puis ça vous est si économe! + +--Économe, fort bien; mais comment a-t-il pu économiser sur ce qu'il +n'avait pas? Un malheureux qui s'est embarqué par dessus le bord pour ne +pas mourir de faim! + +--Oui, qu'il vous a dit sans doute; mais, comme je me le suis laissé +dire, il n'y a pas de si misérable ni de si _rafalé_ que celui-là qui se +met dans la boule de crier misère plus haut que la rafale! Vous savez +bien, sans qu'il soit besoin de v'là ce que c'est, vous savez bien sans +doute ce jour où vous m'avez envoyé dans la cale pour hisser sur le pont +Toutes-Nations et madame son épouse soi-disant? + +--Oui pardieu, je suis assez bien payé pour me le rappeler! + +--Eh bien! puisque vous vous en souvenez, vous vous rappelez sans doute +aussi que le particulier vous dit que c'était par besoin qu'il avait +pris la liberté de se cacher à bord de nous. + +--Oui, je me le rappelle très-bien encore. + +--Eh bien, il mentait comme un gueux qu'il est, le _calomniateur_! + +--Il avait donc quelque chose, et n'était pas sans ressources? + +--Il avait des doublons et des louis d'or cousus plein sa veste et son +pantalon, comme cette doublure est cousue sur mon gilet, et c'est moi, +Henri-Stanislas Boissauveur, qui vous le dis. + +--Tout cela est un peu singulier. Mais au fait tant mieux pour ce pauvre +diable et pour la malheureuse qu'il a amenée avec lui. + +--Malheureuse! oui, allez! C'est mis déjà comme la femme d'un capitaine +de vaisseau. C'est mis même d'une façon si _burlesque_, que si je voyais +mon épouse _acastillée_ comme madame Toutes-Nations, ma première idée +serait de monter dans son grément pour le raser comme un ponton. Mais +enfin, que voulez-vous! quand on est protégé par un commissaire de +l'inscription et classes pour les gens de mer, on peut bien friser le +pavé un peu proprement. + +--Le commissaire de la marine la protége donc cette grosse idiote? + +--Oui, et joliment encore, d'après ce que je me suis laissé dire. Son +mari doit acheter un sloop caboteur pour faire la navigation de terre en +terre entre les îles, pendant que l'autre, vous m'entendez bien, courra +des bordées au plus près du vent, sur ses côtes à lui; car pour naviguer +dans les parages du cotillon, il n'y a pas besoin d'être plus marin +qu'un commissaire; vous comprenez bien que de reste.... + +--C'est son affaire, au surplus, et non pas la nôtre. + +--Vous avez raison, mon capitaine. C'est son affaire, et comme dit la +vieille chanson: + + + Depuis long-temps je me suis aperçu + De l'agrément qu'il y a d'être.... + + +Votre serviteur, mon capitaine; c'était à seule fin de vous demander +votre permission pour faire reprendre la _patte-d'oie_ de notre _corne_, +qui a molli un peu dans les temps chauds. Car, voyez-vous, sans qu'il +soit besoin de vous le faire savoir, les _cornes_, ça pèse dur +quelquefois sur les _pattes-d'oie_.... + +Viens-t'en ici deux hommes me frapper un palant sur le bout de cette +_corne_, de la corne du navire s'entend. + +Après un assez long séjour à la Basse-Terre, je mis sous voiles avec +une assez bonne cargaison, destinée pour la France. + +La route que prennent les navires qui quittent les Iles-du-Vent pour +revenir en Europe est loin d'être bien directe. Comme, sous les +tropiques, les vents que l'on nomme _alisés_ et qui soufflent toujours +de la même partie, seraient contraires à la direction des navires qui +voudraient, pour revenir en Europe, reprendre le chemin qu'ils ont déjà +parcouru pour se rendre aux Antilles, il faut que ces bâtimens se +servent autant que possible des brises alisées qui règnent dans les +parages qu'ils quittent, pour s'élever jusqu'aux latitudes où commencent +les vents variables, les vents généraux avec lesquels il est facile +ensuite de se diriger comme on veut vers un point déterminé. Cette +espèce de circumnavigation que l'on est obligé de faire pour _ruser_ en +quelque sorte avec les vents alisés, et éluder la loi générale qui les +produit, se nomme _débouquer_. Les parages qu'il faut parcourir en +faisant ce circuit maritime s'appellent, par dérivation du mot +principal, _les débouquemens_. + +Dans ces mers des débouquemens, qui s'étendent, pour les navires qui +fréquentent la Martinique et la Guadeloupe, depuis le quinzième degré de +latitude jusqu'au trentième à peu près, on rencontre ordinairement une +foule de petits bâtimens caboteurs faisant la navigation entre toutes +les îles de l'Archipel, ou un grand nombre de navires américains se +rendant des ports de l'Union dans les Antilles. Ce n'est pas, je vous +jure, un spectacle peu curieux et peu amusant que celui que présentent +toutes ces voiles blanches reluisant au beau soleil du tropique, sur +ces mers azurées, parsemées de gros îlots aux formes bizarres, couronnés +de magnifiques nuages, et élevant jusqu'aux cieux leurs sommets couverts +d'opulentes récoltes ou de forêts inaccessibles. Jamais dans ces climats +remplis d'une si douce indolence, sur ces flots que les brises embaumées +semblent plutôt caresser qu'agiter, je n'ai éprouvé un seul instant +d'ennui ou de vide. Respirer, là, c'est vivre; voir, c'est presque agir, +et s'oublier au sein de cet air tiède et enivrant, c'est jouir. + +Mon navire, paisible comme nous, fendait depuis trente-six heures ces +mers fortunées, couronné encore, pour ainsi dire, des présens de la +terre à laquelle il venait de s'arracher, car sous nos hunes pendaient +de verts régimes de bananes et de jaunes giraumonds, et dans les filets +de notre arrière et le canot de porte-manteau se pressaient des +milliers d'oranges et des touffes de magnifiques ananas. Aucune +inquiétude ne m'agitait encore; le temps était si beau et la brise de +l'est si régulière! C'était pour les froides mers que nous allions +chercher, et les vents violens du banc de Terre-Neuve, vers lequel nous +nous avançions, qu'il fallait réserver toute ma sollicitude et ma +prévoyance. + +Mais dans les débouquemens j'étais encore si bien! Une douzaine de +caboteurs traversant le canal entre Antigues et Monserrat, et autant de +goëlettes américaines, avaient passé depuis le matin le long de mon +navire; je voyais déjà Nièves, cette île à la configuration fantastique, +se perdant dans les nues auxquelles elle a emprunté son poétique nom. +Pendant que, tout entier à mes rêveries contemplatives, je laissais +derrière moi les objets du magnifique panorama au milieu duquel me +transportait mon navire, une petite barque, qui paraissait être sortie +d'entre les rochers de Nièves, se rapprochait de nous en louvoyant et en +étendant sur les flots bleuâtres qu'elle effleurait ses voiles blanches +comme les ailes d'une mauve. Je ne commençai à prêter attention à la +manoeuvre de ce caboteur que lorsque je le vis courir définitivement sur +nous, de manière à me faire supposer qu'il avait l'intention de me +parler ou de me couper le chemin. Je demandai ma longue-vue pour mieux +voir que je ne le faisais encore à l'oeil nu la forme et l'espèce de ce +petit navire. + +C'était un sloop assez bien voilé et passablement tenu; une vingtaine de +noirs ou de mulâtres paraissaient s'être groupés par curiosité sur +l'avant de son pont, comme pour m'examiner plus à leur aise. A +l'apparence assez mesquine du bateau et à la mine des gens de son +équipage, je ne crus pas avoir beaucoup de crainte à concevoir sur la +singularité de sa manoeuvre. Si, ce qui n'est pas probable, me dit mon +second, cette espèce de _bon-boat_ voulait faire de ses farces avec +nous, nous ne serions pas long-temps à en venir à bout, ne fût-ce qu'à +coups de barre d'anspect. + +--C'est égal, dis-je à mes gens, chargeons toujours nos deux caronades +par précaution, et montons sur le pont les douze fusils de la chambre. + +Notre branle-bas de combat se trouva bientôt fait, grâce au peu de +préparatifs que le petit nombre des armes dont nous pouvions disposer me +permettait de faire. + +Le sloop, qui marchait beaucoup mieux que nous, surtout avec la petite +brise que nous avions et qui ne convenait guère à un grand bâtiment +aussi chargé que le nôtre, le sloop n'eut pas de peine à nous +approcher. Mais les apprêts hostiles qu'il nous vit faire semblèrent +rendre sa manoeuvre plus circonspecte. Il hissa au bout de son pic un +énorme pavillon français presque aussi large que toute sa grande voile, +et prenant la même bordée que celle que nous courions, sans pourtant +chercher à nous passer au vent, il cargua le point d'amure de sa grande +voile et amena sa trinquette pour ne pas aller plus de l'avant que nous, +et conformer sa marche à notre vitesse. + +Dans cette position, et après ce mouvement, j'eus tout le loisir de +l'examiner comme je le désirais. Nous aurions continué probablement de +courir ainsi assez long-temps l'un à côté de l'autre, si l'homme qui me +paraissait être le patron ou le capitaine de la barque ne s'était pas +décidé à prendre la parole. + +Perché sur l'arrière de son bateau, du côté de tribord, je vis un nègre +lui passer un long porte-voix, et je me préparai à recevoir les +questions qu'il voudrait bien m'adresser, ou les communications qu'il +lui plairait peut-être de me faire. + +--_Oh! du navire! oh!_ s'écria le capitaine mon confrère avec un accent +que tous mes hommes et moi nous crûmes reconnaître. + +--Holà! lui répondis-je sans trop me déranger et sans paraître attacher +beaucoup d'importance à ce qu'il allait me dire. + +--Comment si nomme _lou bastiment_! + +--Qu'est-ce que cela vous fait? + +Le capitaine interrogant, peu satisfait probablement de ma réponse, se +mit à se concerter un moment avec ceux de ses gens qui se trouvaient +autour de lui.... Puis, après un instant de consultation et +d'hésitation, il me cria: + +--C'est pour savoir _lou_ nom dé _lou bastiment_. + +--Eh bien! passez à poupe: il est écrit en grosses lettres derrière. + +--Mais, c'est qué nous né savouns pas lire à bord! + +--Alors, continuez votre route, et laissez-moi tranquille. + +En ce moment, maître Boissauveur, qui depuis la courte conversation qui +venait d'avoir lieu s'était tenu la figure appuyée sur le bossoir de +dessous le vent, comme un chat qui guette une souris, passa derrière, le +chapeau à la main, et me dit: + +--Capitaine, excusez-moi si je me mêle ici d'une chose qui peut-être +naturellement ne me regarde pas trop; mais c'est que, voyez-vous, j'ai +une _doutance_, et sans qu'il soit besoin de vous le dire.... + +--Au contraire, c'est qu'il faut le dire, si c'est utile. + +--Utile, c'est si l'on veut; mais si vous ne le voulez pas, bien +entendu, comme vous êtes maître à votre bord, ce ne serait pas plus +utile que toute autre chose. + +--Allons! de quoi s'agit-il définitivement! + +--Il s'agit définitivement, capitaine, que cette espèce de capitaine de +_risque-tout_, qui hêle là dans son porte-voix d'embêtement, est +Toutes-Nations, pas davantage, suivant mon idée. + +A peine maître Boissauveur m'avait-il fait part de ce qu'il appelait sa +doutance, que le capitaine du petit sloop, au milieu du grand mouvement +qui paraissait avoir lieu parmi son équipage, se mit à me hurler. + +--Capitan, pardoun, je ne vous reconnaissais point! C'est que, +voyez-vous, vous avez changé do peinturé à lou vostre navire, depuis qué +jé ne l'ai pas visto. + +--Comment! c'est toi, mauvais sujet de Toutes-Nations, et que fais-tu +ici?... + +--Oui, c'est moi!... Je fais, capitan, que je cherche à gagner ma vie +_honnêtement_.... Voulez-vous me permettre d'aborder vostre navire, li +temps il est beau. + +Je ne savais trop que faire dans cette circonstance. Le plus sûr +peut-être aurait été de refuser. Mais par curiosité ou par complaisance, +je laissai faire le drôle, qui, sans attendre ma réponse, força un peu +de voiles, et élongea mon navire de bout en bout avec son sloop. + +Quand il se trouva le long de mon bord, je lui ordonnai de défendre à la +négraille qu'il avait sur son pont de mettre le pied chez moi; et, d'un +ton qui sentait le commandement, il baragouina aussitôt en mauvais +espagnol à son équipage quelques mots qui me semblèrent être l'ordre de +ne pas quitter le sloop sans sa permission. Pour lui il ne se fit pas +prier pour sauter comme un singe sur mon gaillard d'arrière, et après +m'avoir salué avec une affectueuse vivacité, il alla embrasser tout mon +monde devant. + +La joie de mon équipage parut au moins égale à celle qu'éprouvait +Toutes-Nations à revoir ses anciens amis. Mes matelots demandèrent qu'on +leur avançât leur ration à la cambuse pour fêter la rencontre de +Toutes-Nations; mais celui-ci, avant qu'ils pussent avoir obtenu une +réponse de moi, ordonna, après avoir toutefois sollicité ma permission, +à un homme de son bord d'apporter du Madère et des grands verres. Les +bouteilles du précieux liquide furent vidées en un instant. Le fastueux +Toutes-Nations voulut renouveler sa politesse, mais une injonction de ma +part lui interdit, au grand regret de mes gens, une galanterie dont je +redoutais les conséquences. + +Quand je crus avoir laissé à mon homme tout le temps nécessaire pour +prendre ses ébats au sein des anciens camarades qu'il semblait retrouver +avec tant de bonheur, je l'invitai à venir me parler, pour m'expliquer +comment il se faisait que je l'eusse rencontré dans ces parages avec un +équipage aussi fort que celui qu'il avait à bord de son sloop. + +--Capitan, me répondit le drôle, jé navigue ici, parcé qu'il y a +toujours quelque petité chose à faire pour moi autour dé la Guadeloupe, +et j'ai oun fourt équipaze, parcé qué moun commerce il lé veut. + +--Et quel est le commerce que tu fais? + +--Oun commerce d'échanze avecqué los navires qué jé rencountre. + +--Que donnes-tu donc à ces navires? + +--Peu dé chose; mais je leur prends tout cé qu'ils ount dé boun. + +--Tu fais donc la piraterie, coquin que tu es? + +--Noun, pas tout-à-fait, mais je tâche dé gagner ma vie lé plus +honnêtement possible, en perdant lé moins qué jé peux. + +--Jolie manière de gagner ta vie honnêtement! Tu ne sais donc pas le +danger que tu cours en arrêtant ainsi les navires au passage pour les +piller comme tu fais? + +--Quel danzer dounc, moun capitan? + +--Pardieu, celui de te faire pendre comme forban! + +--Comme forban? Je vole, il est vrai, un petit peu; mais zamais jé n'ai +_toué_ personne. Ah! voyez-vous, c'est que je suis oun galant homme, +pauvre, mais honnête. Tenez, capitan, voici ici la liste dé les navires +qué j'ai rencontrés, et vous y verrez, parcé qué vous savez lire, vous, +qué les capitaines m'ont dounné un certificat comme quoi par lesquels je +les ai bien traités en né leur prenant que leurs vivres et quelqués +petites choses. + +La liste de ce vulgaire forban était en règle, et ses comptes de +piraterie en très-bon état. Deux ou trois capitaines de ma connaissance +avaient même poussé la bonté jusqu'à certifier que la conduite de +Toutes-Nations avait été parfaite à leur égard; trop heureux, +ajoutaient-ils dans leur déclaration, de s'être retirés de ses griffes +au prix de quelques bagatelles qu'ils lui avaient laissé prendre. + +--C'est bien! répondis-je à mon écumeur de mer; tes papiers sont +très-réguliers, et avec cela tu ne t'exposes qu'à te faire crocher au +bout d'une vergue. + +--Vous croyez, capitan, reprit-il avec tranquillité! jé vois qué vous +voulez plaisanter. Mais dites-moi, jé crois qué quand vous m'avez vu +vous approcher, vous avez eu oun peu peur, n'est-ce pas? + +--Mais il me semble que d'après votre manoeuvre, il y avait quelque +raison de ne pas être très-rassuré. + +--Eh bien! voilà cé qui mé fait plaisir à moi! J'aime bien à faire pur +aux bastimens qué jé rencontre. Ah ça! escoutez; voulez-vous mé faire +l'amitié d'accepter dé moi oune pétite chose? C'est oun pétit baril de +boun vin d'Oporto qué jé l'ai pris à oun grand couquin dé capitan +anglais qui mé faisait oune grimace dou diable quand je lou ai dégagé de +sa cambouse tout ce qui né lé gênait pas. Ce pétit baril de vin d'Oporto +sera pour vous rappéler dé moi, du pauvre Toutes-Nations, quand vous +boirez un bon coup à sa vilaine santé! + +--Grand merci! je ne veux nullement me charger de ton cadeau volé. + +--Vous né voulez pas donc mé faire plaisir, à moi qui voulais vous +rendre oun service? + +--Le service le plus signalé que tu puisses me rendre, c'est celui de me +quitter et de me laisser continuer ma route. + +--Comment! vous né voulez pas accepter seulement mon pétit baril? Vous +n'avez pas raison, mon capitan. Jé né suis pas toujours d'aussi belle +houmour. A bord des autres navires jé né donne pas, jé prends; et à bord +de celui-ci, jé veux donner et l'on né veut pas prendre.... Vous mé +permettrez bien cépendant de danser au moins une pétite contredanse +avecqué vos hommes et dé boire tranquillement un pétit coup dé partance, +à votre chère santé et vostre bon viage? + +Ma conversation avec Toutes-Nations, dont je désirais vivement me +débarrasser, se serait probablement prolongée au-delà des limites que +j'aurais voulu lui assigner, sans un incident inattendu qui vint y +mettre brusquement un terme. + +Maître Boissauveur, qui s'était perché sous un prétexte quelconque sur +le couronnement du navire, comme pour visiter l'écoute du gui, mais bien +réellement pour ne pas perdre un mot de mon entretien avec +Toutes-Nations, se prit à crier en regardant derrière: _Navire!_ + +--_Navire?_ s'écria aussitôt Toutes-Nations en me quittant pour courir +vers le maître. Et où donc voyez-vous un navire, maître Boissauveur? + +--Pardieu! où je le vois? et où ce qu'il est apparemment, car il me +serait bigrement difficile de le voir peut-être là où ce qu'il ne serait +pas! Tu ne vois donc pas, maître forban que tu es, dans la direction de +ma main, un ship qui s'est couvert de toile!... Il est pourtant assez +gros comme ça et assez près de nous, sans qu'il soit besoin de te le +dire, espèce de pas grand'chose! + +Toutes-Nations n'eut pas plutôt jeté les yeux sur la partie de +l'horizon que lui indiquait Boissauveur d'une façon un peu dédaigneuse, +que je le vis monter comme un chat dans mes grands haubans pour mieux +observer apparemment le navire aperçu; mais perdant pour le coup sa +loquacité ordinaire, il redescendit bientôt des barres de perroquet sans +dire mot et avec autant d'agilité qu'il en avait mis pour y monter. + +--A revoir, bon viage, capitan, me dit-il une fois descendu sur le pont. +C'est un bastiment qué jé veux visiter, et à celui-là, jé né lui +donnerai pas un pétit baril d'Oporto. + +Sauter comme un fou à bord de sa barque, larguer les amarres qui le +retenaient le long de mon navire, et laisser arriver vent arrière pour +courir sur le bâtiment en vue, ne fut pour mon drôle que l'affaire de +quelques minutes. + +--Vous entendrez avant oune hure parler de moi, capitane, me cria-t-il +dans son porte-voix en me quittant. Bon viage, bon viage; qué lé boun +Dieu vous emporte! + +--Bon voyage, coquin! lui répondis-je, et prends garde de te faire +pendre. + +Je continuai ma route après le départ de ce forban d'une nouvelle +espèce, en réfléchissant au péril que, sans trop le savoir peut-être, +courait ce pauvre diable qui croyait gagner sa vie honnêtement en +pillant les navires qu'il rencontrait sur son chemin et si près des +croiseurs. + +--Oh! ce charabia-là, dit maître Boissauveur en le voyant prendre sa +bordée, fera son beurre avant peu, tandis que nous, pauvres bigres, nous +ne faisons que carotter sur mer avec décence et probité. + +Toutes-Nations me l'avait bien dit, qu'avant une heure j'entendrais +parler de lui. Mais ce fut une bouche à feu qui me parla du drôle; car +une heure s'était à peine écoulée depuis notre séparation, que +j'entendis sur l'arrière de nous, retentir comme un coup de tonnerre, un +coup de canon sourd et lointain. + +Je vis, avec le secours de ma longue-vue, la petite barque de +Toutes-Nations aborder le grand navire qu'il avait approché, et le coup +de canon me parut être sorti du flanc d'un grand bâtiment. + +Cette scène sembla déconcerter un peu les gens de mon équipage, qui peu +de temps auparavant m'avaient eu l'air de trouver admirable le genre de +vie que leur camarade forban s'était décidé à prendre dans ces parages. + +La nuit vint avec ses milliers d'étoiles scintillantes s'étendre sur la +mer que continuait à caresser une brise ronde et fraîche. Aucun de mes +hommes ne descendit se coucher. Tous paraissaient attendre quelque +événement digne de leur curiosité ou de leur sollicitude, et je ferai +remarquer ici en passant que rarement cet instinct curieux des matelots, +quand il est excité par quelque incident un peu grave, les trompe sur +les choses possibles qui doivent arriver. + +Pendant près de trois ou quatre heures, mes yeux, quelques efforts que +je fisse pour chasser loin de moi ma préoccupation, ne cessèrent de se +tourner du côté où j'avais vu le sloop de Toutes-Nations aborder le +navire qui avait paru dans nos eaux. A minuit sonnant le quart fut +changé, et les hommes qui étaient restés sur le pont sans être de +service prirent la garde à leur tour sans que leurs camarades pensassent +à aller se reposer. Désirant inspirer à mon équipage une sécurité que +je n'avais pas moi-même, je pris la résolution de descendre dans ma +chambre; et, après avoir donné des ordres à mon second, je me disposais +à quitter le gaillard d'arrière, lorsqu'en posant le pied sur l'escalier +du dôme, je crus voir non loin de mon navire une grosse masse noire qui +tombait sur nous. + +Je n'avais que trop bien vu. + +Cette grosse masse noire qui s'avançait n'était autre chose qu'un grand +bâtiment dont la marche était si supérieure à la nôtre, qu'en très-peu +de temps il nous eut gagnés de manière à pouvoir nous héler. + +Je me préparai à subir les interrogations que le capitaine du bâtiment, +devenu mon voisin, ne tarderait pas, selon toute probabilité, à +m'adresser; car je ne pouvais me dissimuler qu'en me chassant comme il +le faisait, et en s'approchant autant de moi qu'il lui avait été +possible, il n'entrât dans son plan de me parler. + +Malgré toute la curiosité qu'excitait en moi l'approche nocturne de ce +diable de navire, je ne pouvais assez bien le distinguer pour savoir à +quelle espèce de bâtiment j'allais avoir affaire. + +Il me présentait obstinément son avant en courant dans mes eaux, et dans +cette position, et surtout au milieu de l'obscurité qui régnait sur les +flots, il ne m'était guère possible de me faire une idée bien précise +sur sa force et sur sa forme. + +Peu de minutes suffirent pour me tirer d'incertitude. + +Un long coup de sifflet de silence, parti de son gaillard d'avant, +m'anonça que j'allais être interrogé par le commandant d'un navire de +guerre. + +--Oh! du trois mâts! oh! furent les premiers mots qui me furent adressés +d'une voix solennelle dans un porte-voix dont les sons prolongés +allèrent se perdre sur les eaux. + +--Holà! répondis-je du mieux que je pus. + +--D'où venez-vous? + +--De la Basse-Terre. + +--Comment se nomme le navire? + +--_L'Heureuse-Rencontre._ + +--N'avez-vous pas été abordé, il y a quelques heures, par un petit sloop +monté de nègres et de mulâtres? + +--Oui, commandant. + +--Le patron de cette embarcation n'est-il pas resté quelque temps à +votre bord? + +--Deux heures environ. + +--En ce cas, monsieur le capitaine, je vous ordonne de laisser arriver +et de faire route pour retourner à la Basse-Terre. Je me tiendrai dans +vos eaux à portée de voix. Le sloop avec lequel vous avez communiqué a +été amariné par moi et expédié comme prise à la Guadeloupe. Je tiens son +patron et les gens de son équipage aux fers à mon bord, comme pirates. + +--Mais, monsieur le commandant, avant de me conformer à vos ordres et de +changer ma route, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler? + +--Au commandant de la corvette de S. M. _l'Alerte_, faisant partie de la +station française des Antilles. Laissez arriver sur-le-champ, monsieur, +et suivez les ordres que je vous ai donnés, si vous ne voulez pas que +j'envoie à votre bord un équipage pour conduire, d'office, votre navire +à la Basse-Terre. + +Il n'y avait plus qu'à obéir après avoir reçu une injonction aussi +formelle; j'exécutai la manoeuvre qui m'était prescrite. + +La corvette, de son côté, m'avait déjà donné l'exemple, en faisant +arriver et en me présentant son travers. Dans cette évolution elle me +montra une longue batterie jaune, accidentée très-distinctement d'une +douzaine de sabords garnis de bons et beaux canons. Je jugeai, en +examinant le pont de ce bâtiment du roi, qu'il n'eût pas été +très-prudent pour moi de résister logiquement à un navire qui avait à sa +disposition des moyens aussi efficaces pour faire exécuter les ordres +qu'il lui plaisait de donner aux bâtimens de mon espèce. + +Comme mon escorte marchait à peu près deux fois plus vite que je ne +pouvais le faire, elle fut obligée de diminuer de voiles pour que je +pusse la suivre, ainsi qu'elle me l'avait ordonné. + +Je ne savais que penser de cet événement. + +J'allais avoir à déposer probablement dans la mauvaise affaire qu'on ne +pouvait manquer d'intenter à ce misérable Toutes-Nations, qui, si mal à +propos, avait eu la gaucherie de venir m'aborder au moment où je pensais +peu à lui, et où j'avais si peu besoin de le rencontrer. + +--Que tonnerre de D...! répétait aussi maître Boissauveur en pensant à +l'échauffourée du maladroit forban, que tonnerre de D.... avait-il +besoin, ce risque-tout, de chercher du beurre au museau de cette +corvette? Il a donc oublié la reconnaissance des navires à +brûle-pourpoint? V'là ce que c'est que de vouloir faire le forban en +navigant comme un Paliaca ou un vrai Parisien qu'il est, le coquin, ou +qu'il n'est peut-être pas! + +--Vous trouviez cependant, il n'y a que quelques heures, le métier de +forban préférable à celui de pauvre bigre comme vous, maître +Boissauveur! + +--Qui, moi? capitaine! Je vous demande bien excuse; mais je ne me +rappelle pas d'avoir _circonstancié_ cette parole! + +--Comment! lorsque Toutes-Nations a débordé pour courir sur la corvette, +vous ne vous rappelez pas d'avoir dit.... + +--Quand il débordé, c'est possible, parce qu'alors il avait un air si +fringant, le _cornichonneau_. On aurait dit qu'il allait couper la pate +du singe de Madras. Mais à présent qu'il s'est fait hâler en dedans par +cette corvette, excusez, Lisette! c'est un cas différent. Ce qu'on dit +dans un instant, n'est pas ce qu'on dit dans un autre. La marée change, +comme j'ai eu l'honneur de vous le répéter plusieurs fois, et qui veut +bien naviguer doit calculer la marée! Je ne connais que cela, moi, et +v'là ce que c'est! + +La brise d'est-nord-est nous poussait assez vite pour nous permettre de +revenir bientôt au point d'où nous venions de partir. A midi nous +mouillâmes sur la rade de la Basse-Terre. + +Dès que nous eûmes jeté l'ancre sous les forts de la ville, le +commandant de la corvette m'ordonna de me rendre à son bord. + +En arrivant sur le pont du bâtiment de guerre qui m'avait servi +d'escorte, j'aperçus sur l'avant Toutes-Nations cramponné, avec une +vingtaine ou une trentaine des gens de son équipage, à la barre de +justice, aux fers enfin, qu'on avait montés sur le pont pour mettre ces +misérables _à la broche_, comme on dit à bord des navires de l'état. + +Le commandant me fit l'honneur de me prévenir que je resterais à la +Basse-Terre pendant le procès des pirates avec lesquels j'avais eu +l'imprudence de communiquer. Puis il ajouta, comme pour me consoler: + +--Votre relâche ne sera pas longue, car l'affaire sera bientôt faite. + +Toutes-Nations me voyant disposé à retourner à mon bord, sollicita la +faveur de me parler. Je crus devoir me rendre à ses voeux, avec la +complaisance que l'on met ordinairement à exécuter les dernières +volontés d'un mourant. + +--Ah! me dit d'un air lamentable le malheureux justiciable du plus loin +qu'il me vit arriver vers lui, moun capitan, vous mé l'aviez bien +pronostiqué qué jé mé ferais mettre dans le sac! Si encore la corde il +pouvait casser! + +--Quelle corde, et de quoi veux-tu donc me parler? + +--Et pardieu! dé la corde sur lé bout dé laquelle on va mé hisser pour +fairé lé saut dé carpe. L'air du pays, voyez-vous, il n'est pas boun +pour nous; il y a à la Guadeloupe une maladie dé pendaison qui fait du +ravage sur les pauvres diables dé mon tempérament. + +--C'est de ta faute, au reste: tu n'as pas voulu me croire. + +--Oui, jé sais bien que c'est toujours dé la faute des pendous, quand +ils sont pendous. Mais ça n'empêche pas qué jé vais faire oune bien +vilaine grimace par jugement d'un conseil de guerre, au bout d'oune +drisse dé réverbère. + +--Rien cependant n'est encore décidé. + +--Tout se décidera si vite pour moi. Mais c'est ma femme, ma grosse +femme, qué jé plains le plous, car elle sera veuve d'un pendou, quand +j'aurai fait la cabriole un peu trop haut; et elle est enceinte, mon +capitan, par-dessus le marché, d'un pétit enfant qué jé crois bien lui +avoir fait honnêtement et qué jé voulais élever de même. + +Ici quelques larmes s'échappèrent des yeux du sensible époux, et +allèrent sillonner ses joues, assez sales pour qu'on vît sur elles les +traces de pleurs que sa position lui arrachait. + +--Mé chargerez-vous bien dans vostre témoignage? me demanda-t-il après +avoir sangloté à son aise. + +--Sois tranquille à cet égard, lui répondis-je; s'il ne dépend que de +moi de te faire renvoyer absous, tu sortiras de ton affaire blanc comme +neige. + +--C'est toujours oune consolation qué dé mourir avec l'estime des +honnêtes gens; moi qui né cherchais qu'à gagner honnêtement ma pauvre +misérable gueuse de vie! Maintenant je n'ai plous qu'à prier et à +supplier le bon Dieu, la sainte Vierge et tous les saints dou paradis ou +dou paradouze, car jé né sais pas en vérité combien il y en a des +paradis dans lé ciel! + +Il ne fallut que très-peu de temps pour ériger le conseil de guerre qui +devait juger le coupable et ses complices. + +Il fallut encore moins de temps pour les condamner à être pendus. + +Je n'avais que trop bien prévu le funeste sort de ces misérables. + +On me fit déposer dans cette triste affaire, et je vis avec étonnement, +en suivant les détails du procès, que Toutes-Nations ne m'avait avoué +qu'une partie de ses méfaits. Quelques Anglais, jetés par-dessus le +bastingage à bord d'un des navires qu'il avait pillés, simplifièrent +singulièrement la tâche pénible qu'avait prise ou acceptée le défenseur +officieux qui parlait pour lui. + +On passa aux voix, et tous les accusés se trouvèrent condamnés, à +l'unanimité, à la peine capitale. + +--Jé m'y attendais bien, s'écria le coupable à la lecture de l'arrêt. +Les grands forbans sé sauvent, les petits forbans, on les fait pendre +pour les grands. + +Ce furent les seules paroles qui s'échappèrent de sa bouche. + +Sa résignation aurait fait l'admiration d'un saint. + +Il employa les vingt-quatre heures de vie que lui accordait libéralement +la loi, à s'entretenir avec sa femme de quelques affaires de famille +qu'il était bien aise de régler, disait-il, avant de rendre son âme à +Dieu, s'il arrivait que Dieu daignât la recevoir. + +Madame Toutes-Nations se montrait bien moins résignée que son époux. +Elle pleurait avec une bonne foi qui aurait fait pitié au coeur le plus +endurci contre le crime de piraterie. + +Le moment fatal arriva. + +Vingt-cinq potences avaient été dressées sur le champ d'Arbot pour +recevoir les condamnés. Je remarquai que dans ces dispositions +patibulaires, le gouverneur de la Guadeloupe avait porté un esprit +d'économie qu'il était bien loin d'avoir quand il s'agissait de fêtes +publiques. Le luxe officiel n'avait pas jugé à propos apparemment de se +déployer avec éclat dans une circonstance aussi funeste. La plupart des +gibets étaient à peine assez solides pour supporter leur homme. Mais le +bourreau, nègre exécuteur du premier mérite, avait répondu de tout, et +son adresse reconnue inspirait la plus grande confiance aux assistans. + +Les sons du tambour du détachement chargé de conduire militairement les +condamnés de la geôle à la potence annoncèrent, midi sonnant, que le +spectacle attendu allait enfin commencer. + +La démarche de Toutes-Nations, s'avançant à la tête de son équipage, +était ferme et dégagée. On aurait dit qu'il allait faire une commission +ou porter une lettre à la poste. + +La vue des vingt-cinq poteaux patibulaires dressés en son honneur et en +l'honneur de ses vingt-quatre braves excita peu d'étonnement chez lui, +mais elle parut provoquer vivement sa curiosité. + +--Où ce qu'il est lou mien? demanda-t-il. + +Puis apercevant une femme prosternée au pied de la première potence, il +s'écria: + +--Lou voilà! + +Cette femme était madame Toutes-Nations, priant pour l'âme de son mari +et pleurant par avance la mort ignominieuse qu'il allait subir. + +Un homme de justice, grave comme la circonstance et impassible comme la +loi dont il était l'organe, appela les noms des condamnés. + +Toutes-Nations eut l'honneur d'être appelé le premier. + +--C'est cela! s'écria-t-il. Sur le rôle d'équipage lou capitan doit +passer avant tout lou ménou des autres. + +Puis, faisant une réflexion sur lui-même, il ajouta: + +--Mais dé quel équipage qué jé serai dans oune minoute le capitan! d'oun +équipage dé pendous! + +L'échelle était prête, et le bourreau en haut attendait sa proie. + +Jamais je n'ai vu de _gabier_ s'élancer avec plus de légèreté dans les +enfléchures des grands haubans pour aller prendre un ris, que +Toutes-Nations pour grimper le long de l'échelle au bout de laquelle +était pour lui la mort.... l'éternité! + +Il n'osa même pas jeter un regard sur sa malheureuse femme qui +sanglotait à ses pieds. + +Le noeud de la corde strangulatoire fut mal passé par le bourreau, +malgré la longue habitude que ce fonctionnaire public avait acquise en +fait de ces sortes d'amarrages. + +Toutes-Nations, sentant que l'irrégularité de ce noeud pouvait l'exposer +à ne pas être étranglé convenablement, s'empare du bout de filain, qui +prend dans ses mains une tournure nouvelle, et s'adressant au bourreau, +il lui dit avec un sang-froid tout-à-fait maritime: + +--Voilà comme il faut t'y prendré pour les autres, mateluche! + +Puis le bourreau, après l'avoir remercié d'un coup de tête approbatif, +sauta sur les épaules du pauvre diable.... L'âme alors quitta le corps, +et le corps resta suspendu au gibet pendant plus d'un mois sous le +soleil, la pluie, les moustiques et les maringouins du pays, pour +l'exemple de tous les petits forbans à venir. + +Quant à l'infortunée madame Toutes-Nations, elle ne laissa échapper +qu'une plainte en voyant son pauvre mari flotter dans l'air, retenu +seulement par le cou à l'infâme poteau patibulaire: + +--Qui m'aurait jamais dit, en quittant le pays, que j'aurais épousé un +homme de cette espèce! C'était bien la peine, sainte Vierge-Marie, et d' +venir si loin! + +Et en m'apercevant dans la foule: + +--Capitaine, me dit-elle, quand donc est-ce que vous repartez pour le +Hâvre et d' Grâce? + + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +TABLE Du TOME PREMIER. + +Deux lions pour une femme +Chap. Ier.--Les deux Jocondes marins +Chap. II.--La charte-partie en règle +Chap. III.--Ils cherchent une femme +Chap. IV.--Appel à la femme aventureuse +Chap. V.--Marché conclu +Chap. VI.--Visite rue Saint-Jacques +Chap. VII.--La traversée +Chap. VIII.--Arrivée à Sierra-Leone +Chap. IX.--Un gouverneur de colonie +Chap. X.--Catastrophe +Chap. XI.--Retour en France + +Un caractère de marin + +Toutes-Nations ou le Petit Forban + +Fin de la table du premier volume. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome I, by Édouard Corbière + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME I *** + +***** This file should be named 18111-8.txt or 18111-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/1/18111/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18111-8.zip b/18111-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b9673a4 --- /dev/null +++ b/18111-8.zip diff --git a/18111-h.zip b/18111-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b08c44b --- /dev/null +++ b/18111-h.zip diff --git a/18111-h/18111-h.htm b/18111-h/18111-h.htm new file mode 100644 index 0000000..9915b69 --- /dev/null +++ b/18111-h/18111-h.htm @@ -0,0 +1,6368 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Scènes de mer, Tome I, by Edouard Corbière + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.stret {margin-left: 25%; + margin-right: auto; + } + p.noindent {text-indent: 0%;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + .center {text-align: center;} + .smcap {font-variant: small-caps;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Scènes de mer, Tome I, by Édouard Corbière + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Scènes de mer, Tome I + +Author: Édouard Corbière + +Release Date: April 3, 2006 [EBook #18111] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 25%;" /> +<h1>Scènes de mer.</h1> + +<h1>Par Edouard Corbière.</h1> +<hr style="width: 25%;" /> + +<h3>OUVRAGES</h3> + +<h3>DE</h3> + +<h3>EDOUARD CORBIÈRE.</h3> + +<p class="noindent stret"> +<span class="smcap">Le négrier</span><br /> +<span class="smcap">La mer et les marins</span><br /> +<span class="smcap">Les pilotes de l'iroise</span><br /> +<span class="smcap">Les contes de bord</span><br /> +<span class="smcap">Le prisonnier de guerre</span><br /> +<span class="smcap">Les aspirans de marine</span><br /> +<span class="smcap">Deux lions pour une femme</span><br /> +</p> +<h3>PARIS.</h3> + +<h3>HIPPOLYTE SOUVERAIN, ÉDITEUR,</h3> + +<h3>RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.</h3> + +<h3>1835.</h3> +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE DU TOME PREMIER.</h2> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#I_DEUX_LIONS_POUR_UNE_FEMME"><b><span class="smcap">Deux lions pour une femme</span></b></a><br /><br /> +<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b><span class="smcap">Chap</span>. I<sup>er</sup>.—Les deux Jocondes marins</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b><span class="smcap">Chap</span>. II.—La charte-partie en règle</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b><span class="smcap">Chap</span>. III.—Ils cherchent une femme</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b><span class="smcap">Chap</span>. IV.—Appel à la femme aventureuse</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b><span class="smcap">Chap</span>. V.—Marché conclu</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b><span class="smcap">Chap</span>. VI.—Visite rue Saint-Jacques</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VII"><b><span class="smcap">Chap</span>. VII.—La traversée</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VIII"><b><span class="smcap">Chap</span>. VIII.—Arrivée à Sierra-Leone</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IX"><b><span class="smcap">Chap</span>. IX.—Un gouverneur de colonie</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_X"><b><span class="smcap">Chap</span>. X.—Catastrophe.</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_XI"><b><span class="smcap">Chap</span>. XI.—Retour en France</b></a><br /><br /> +<a href="#II_UN_CARACTERE_DE_MARIN"><b><span class="smcap">Un caractère de marin</span></b></a><br /><br /> +<a href="#III_TOUTES-NATIONS_ou_LE_PETIT_FORBAN"><b><span class="smcap">Toutes-Nations ou le Petit Forban</span></b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 25%;" /> + + +<h2><a name="I_DEUX_LIONS_POUR_UNE_FEMME" id="I_DEUX_LIONS_POUR_UNE_FEMME"></a><a href="#TABLE">I.<br /> DEUX LIONS POUR UNE FEMME.</a></h2> + +<hr style="width: 25%;" /> + +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE PREMIER.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">Les Deux Jocondes Marins.</a></h3> + + +<p>Le désir de réaliser quelques bons projets de spéculation avait réuni à +bord du même brick deux individus d'humeur et d'espèces différentes.</p> + +<p>L'un était le capitaine Sautard;</p> + +<p>L'autre, le subrécargue Laurenfuite.</p> + +<p>Le capitaine Sautard était un de ces hommes qui, ayant usé de tout un +peu et n'ayant abusé de rien, allait au positif par tous les chemins +possibles, hors ceux des douces illusions. Quand une bonne occasion se +rencontrait sur sa route, il cherchait à la saisir, en vrai corsaire, +comme il aurait fait d'une prise richement chargée. Mais quand la +fortune qu'il aurait été bien aise de tâter semblait vouloir le faire +courir long-temps après elle, il laissait là la fortune, sans se décider +à faire cent pas pour la ramener à lui.</p> + +<p>Figurez-vous un gros petit être un peu plus que blond, un peu moins que +rouge, d'une physionomie commune et riante, âgé à peu près d'une +quarantaine d'années, et vous aurez approximativement une idée de +l'exté-rieur d'homme dans lequel se reflétait le caractère du capitaine +Sautard.</p> + +<p>Quant à M. Laurenfuite, le subrécargue, c'était une tout autre affaire.</p> + +<p>M. Laurenfuite savait chanter faux avec une prétention ridicule que l'on +ne pouvait comparer qu'à l'inexorable sottise avec laquelle il faisait +grincer sous ses doigts une guitare ordinairement montée en <i>la</i> majeur. +Tous les instans qu'il ne donnait pas à sa toilette, il les consacrait à +la musique, et sa passion philharmonique avait cela de malheureux, qu'il +lui suffisait de prendre son instrument ou de roucouler une tendre +romance pour mettre tout un équipage de la plus mauvaise humeur +possible. Les matelots même allaient jusqu'à attribuer aux accens de ce +malheureux Amphion un pouvoir fatal, que n'avaient certes pas les +accords de sa lyre, quelque redoutables qu'ils fussent, sous sa main +recouverte de trois ou quatre gros diamans. Quand le vent venait à +changer et à contrarier le capitaine, et quand l'azur du ciel commençait +à se couvrir de sombres nuages annonçant la tempête, les oracles du +gaillard d'avant du brick <i>l'Aimable-Zéphyr</i> se disaient entre eux:</p> + +<p>—C'est encore le subrécargue qui aura voulu dérouiller sa guimbarde que +le diable confonde! Voilà déjà du vent à deux ris! Que Lucifer l'enlève!</p> + +<p>—Oui, ajoutait le maître de quart; ça vous a une voix à crier <i>à la +garde</i>! et ça veut encore faire le troubadour en nous chantant: <i>A peine +au sortir de l'enfance</i>, sur l'air de: <i>Tu n'auras pas ma rose!</i></p> + +<p>—Ah ça! répliquait un troisième interlocuteur, je voudrais bien savoir +si le cap'taine, qui est maître après Dieu à son bord, n'aurait pas le +droit d'empêcher M. Laurenfuite de miauler comme il le fait avec +accompagnement de guitare? Les ordonnances de la subordination à bord +des navires ne sont-elles pas faites tout aussi bien pour le subrécargue +que pour nous et les passagers? Or, qui manque aux ordonnances doit être +puni; ainsi on peut par conséquent empêcher le chant et les +accompagnemens à bord de nous, par ordre du cap'taine.</p> + +<p>—Je t'en fiche, avec tes ordonnances! Crois-tu que les ordonnances +aient jamais parlé du cas des cordes de guitare et du manquement au +service du tremblement de voix? Et puis, quand bien même, par +supposition, la loi ne voudrait pas cela, est-ce que jamais notre +capitaine voudrait faire de la peine à cet homme qui peut-être a été +comédien, et qui miaule encore, c'est possible, par routine de son +ancien métier? On dit bien <i>si j'étais capitaine, je ferais ci, je +ferais ça;</i> mais entre eux les gros ne se mangent pas, c'est la règle. +Le capitaine boit et fume, mange et dort, et il laisse l'autre se +débarbouiller avec de l'eau de Cologne, et se gargariser le gosier avec +des chansons tant qu'il peut: <i>c'est des égards qu'ils ont l'un pour +l'autre, quoi! et voilà tout</i>.</p> + +<p>—C'est vrai ce que tu dis là; mais il n'en est pas moins fichant que, +quand il chante, le mauvais temps vienne nous tomber sur le casaquin, +comme pauvreté sur misère.</p> + +<p>M. Laurenfuite, comme vous vous l'imaginez bien, était à cent lieues de +supposer qu'il pût inspirer, avec son talent d'artiste, une aussi +fâcheuse opinion sur son mérite musical. Sa guitare lui avait valu déjà +trop de conquêtes et de coups de bâton, pour qu'il ne la regardât pas au +contraire comme un talisman vainqueur et un moyen assuré de plaire à +tout le monde, excepté aux amans et aux maris.</p> + +<p>Il racontait gaîment qu'à Cadix il avait mis tous les époux de la ville +en campagne, pour trois ou quatre sérénades qu'il s'était exposé à +donner aux plus jolies Andalouses. La femme d'un prince italien lui +avait jeté par la fenêtre, pour prix d'un de ses couplets, une grosse +bague en faux, qu'il portait encore au doigt, comme le trophée d'une de +ses plus notables victoires. Partout enfin où son état de +commis-voyageur sur mer l'avait appelé, il s'était vu obligé de séduire, +dans les momens de loisirs que lui laissaient ses affaires, les femmes +les plus aimables et les plus passionnées des places maritimes du globe. +A la côte d'Afrique même il avait poussé si loin l'art fatal qu'il avait +de désunir les ménages, qu'un roi nègre avait fini par le chasser de ses +états, en le contraignant à embarquer avec lui l'épouse infidèle qu'il +était parvenu à subjuguer au bout de deux ou trois romances de sa +composition.</p> + +<p>Le moyen, je vous le demande, après des succès aussi signalés, de +contester la puissance de la guitare de M. Laurenfuite, qui d'ailleurs +ne paraissait sur le pont du navire, même à la mer, qu'avec une cravate +toute rouge, en sautoir, et épinglée de deux grosses épingles attachées +entre elles par une chaînette en or? Or, je vous le demande encore, +comment est-il possible de chercher à persuader à un homme qui porte une +cravate rouge-cachemire, qu'il n'est pas le plus adorable de tous les +mortels qui veulent bien se donner la peine de déshonorer toutes les +femmes?</p> + +<p>Ah! j'oubliais encore de dire que M. Laurenfuite, à tous les dons +personnels que j'ai déjà cités, joignait l'avantage d'avoir une paire de +gros favoris noirs luisans dont il prenait le soin le plus scrupuleux. +C'était un de ses moyens de conquête les plus assurés, et il n'y aurait +pas renoncé, j'en suis moralement sûr, pour toute une cargaison de +sucre Havane.</p> + + +<p>Les deux compagnons de pacotille du brick <i>l'Aimable-Zéphyr</i> vivaient au +mieux ensemble, et il ne pouvait guère en être autrement avec des +caractères aussi opposés que les leurs. Il n'y a que les gens qui ont +les mêmes goûts, les mêmes appétits et les mêmes idées, qui ne se +conviennent pas. Si tout le monde aimait la même femme et voulait boire +du même vin, je vous prie de me dire ce que deviendrait tout le monde?</p> + + +<p>Lorsque couchés tous les deux dans leurs cabanes, le capitaine Sautard +et son subrécargue causaient de choses et d'autres, à la clarté de la +lampe qui, en se balançant au roulis, éclairait <i>la grand'chambre</i> du +petit brick, M. Laurenfuite se lançait presque toujours dans les régions +les plus élevées du sentiment et de la métaphysique. C'était un homme +qui parlait de tout avec un aplomb d'ignorance admirable, sans avoir +jamais rien appris, qu'à faire un compte-courant. Pour le capitaine +Sautard, qui savait les quelques petites choses nécessaires à son +métier, il causait peu, mais il écoutait beaucoup en dormant; et lorsque +son interlocuteur inépuisable terminait l'entretien du soir en étendant +les bras de toute la largeur de sa couche et en s'écriant: <i>Oh! une +femme! une femme! un ange! un ange!</i> le capitaine lui répondait, en lui +tournant le dos: Oui, c'est fameux une femme, quand on en tient une; +mais c'est fichant quand il faut s'en passer: bonsoir!</p> + +<p>Le romantique c'était M. Laurenfuite.</p> + +<p>Le classique c'était le capitaine Sautard.</p> + +<p>Ces deux représentans des doctrines littéraires qui divisent aujourd'hui +la France de la Porte-Saint-Martin et du café de Paris, se rendaient +assez bêtement à Sierra-Leone; ou plutôt, commercialement parlant, ils +allaient assez bêtement échanger là leurs marchandises contre des écus.</p> + +<p>Chemin faisant et avant d'arriver à leur destination, les deux associés +touchèrent à Ténériffe pour y prendre douze pipes de Madère du cru, et +aux îles du Cap-Vert pour acheter six belles mules d'Espagne. Ils +tenaient surtout à n'avoir dans leur cargaison que du bon et du fin, et +à faire leur petit commerce avec le plus d'honneur et de probité +possible. Ce n'est pas pour rien, je vous l'assure bien, que +l'antiquité, qui avait aussi ses idées, a donné quatre ailes et un +caducée à Mercure, dieu du commerce et d'autre chose.</p> + +<p>De leur douze pipes de Ténériffe, ils commencèrent d'abord par faire +quinze pipes d'excellent Madère sec; l'eau douce ne leur manquant pas +plus, fort heureusement, que la bonne volonté. La spéculation a aussi +ses miracles.</p> + +<p>Mais de leurs six mules du Cap-Vert ils ne purent faire, comme ils +l'auraient bien voulu, huit belles mules d'Espagne. C'est là une +marchandise qui ne rapporte dans les mains du vendeur que les bénéfices +monnayés qu'elle peut procurer. Avis aux faiseurs de cargaison et de +pacotille!</p> + +<p>En arrivant à Sierra-Leone, comptoir anglais depuis long-temps assez +négligé, le capitaine et le subrécargue de <i>l'Aimable-Zéphyr</i> ne +trouvèrent dans le pays, d'homme un peu respectable, qu'un gouverneur +qui s'ennuyait fort dans sa grandeur, et qui se chargea par +désœuvrement d'être le consignataire du navire.</p> + + +<p>Dans les colonies, il est assez facile, comme on sait, de faire marcher +de front les affaires et le pouvoir: d'ailleurs, en se consignant à la +première autorité du lieu, les deux Français s'assuraient l'avantage de +ne payer que de très-faibles droits d'entrée. C'était là encore une +chance à prendre en considération. Honneur et profit vont si bien +ensemble, quand ils peuvent toutefois aller de compagnie!</p> + + +<p>Ce gouverneur anglais avait une singulière maladie: il était las de sa +puissance et de son bonheur. Pour se distraire de la fatigue de +lui-même, dans ce climat dont l'ardeur redouble, pour les oisifs, le +fardeau de la vie, il avait d'abord passé en revue chaque jour ses +vingt-cinq à trente hommes de garnison. Puis, après s'être composé un +harem de toutes les belles négresses qui avaient brigué l'honneur de lui +offrir tout ce qu'elles avaient de mieux, il avait fini par prendre en +aversion toute sa troupe, toute son autorité et toutes ses noires +odalisques même. Et, en effet, que peut donner une belle négresse quand +elle a fait le sacrifice de ses charmes à son maître? Rien. Il n'y a que +les femmes civilisées qui aient chaque jour quelque chose de piquant à +ajouter aux faveurs qu'elles ont accordées la veille.</p> + + + +<p>Ce fut à la suite d'un grand dîner, que l'espèce de vice-roi britannique +de Sierra-Leone confia les chagrins de son bonheur à ses deux +brocanteurs français. La conversation qui s'établit entre ces trois +personnages, dans cette occasion, vaut peut-être la peine d'être +rapportée ici mot pour mot. Elle prit au dessert un tour tout-à-fait +philosophique.</p> + + + +<p>Le gouverneur, après un très-gros soupir qu'il exhala en finissant un +grand verre de Madère de <i>l'Aimable-Zéphyr</i>, se prit à s'écrier +mélancoliquement:</p> + +<p>—Le Madère est bon, sans doute, quand il est fort; mais il n'y a rien +d'aussi délicieux, selon moi, que le Champagne rosé qui mousse, et les +femmes sensibles qui... savent causer.</p> + +<p>A quoi M. Laurenfuite se permit de répondre aussitôt en chantant faux +sans sa guitare:</p> + +<p class="stret noindent"> +Femme jolie et du bon vin,<br /> +C'est le vrai bonheur de la vie!</p> + +<p>Le capitaine Sautard, qui n'avait de voix que pour parler comme le +commun des hommes, répondit de son côté en jetant les yeux sur son hôte +illustre:</p> + +<p>—Ma foi, monsieur le gouverneur, je crois que vous êtes bien difficile! +Comment, vous ne trouvez pas à faire votre bonheur avec la douzaine ou +la quinzaine de jeunes négresses que vous avez dans votre parc? Il y en +a là, selon moi, trois fois plus qu'il ne m'en faudrait, si j'étais +gouverneur, pour m'amuser comme un dieu, du soir au matin!</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Et à moi aussi si j'étais capitaine. Mais que +faire de tant de négresses quand on est gouverneur!</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Pardieu que faire! je le sais bien, moi!</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Eh bien je ne le sais guère, moi, je vous +l'assure. Pour passer le temps, je dors mollement, je fume quelquefois +par enfantillage; car y a-t-il quelque chose au monde de plus puéril, je +vous le demande, que de s'amuser à faire sortir et à voir s'évaporer la +légère fumée qui s'exhale d'une pipe ou du bout d'un cigare odorant?</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—C'est vrai. C'est là ce que je me suis dit +mille fois déjà, en voyant le capitaine Sautard fumer jour et nuit +comme un Suisse. On voit bien que monseigneur a l'imagination orientale, +car en effet</p> + +<p class="stret"> +Que sont les rangs et les honneurs?<br /> +<span style="margin-left: 3em;">Ma foi de la fumée!</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Ma foi de la fumée</span><br /> +</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Croyez bien une chose, messieurs, il n'y a de +bonheur réel dans la vie et même dans l'amour que dans les plaisirs de +l'intimité. Posséder un troupeau de femmes, ce n'est pas posséder le +cœur d'une femme. S'étourdir, ce n'est pas jouir.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Je pense bien, monseigneur, que si en effet +vous aviez à la place de toutes vos belles esclaves une de ces aimables +et tendres Anglaises comme j'en ai vu dans les rues de Londres et +ailleurs, vous passeriez plus agréablement le temps avec elle qu'avec +toutes vos beautés d'ébène.</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Les Anglaises, non! C'est une de vos +piquantes, vives et sensibles Françaises qu'il me faudrait pour charmer, +par sa gaîté et son esprit, l'orgueilleuse solitude de ma place; car ici +je suis seul au monde avec une autorité que je n'exerce que sur des +subordonnés presque aussi ennuyés que moi, ou sur des esclaves encore +moins malheureux que leur maître, peut-être.</p> + + + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Vous voudriez une Française à Sierra-Leone! +Peste, monsieur le gouverneur, vous n'êtes pas dégoûté! Et moi aussi +j'en voudrais bien une ou deux, ou trois même s'il était possible.</p> + + + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Mais ce que demande là monseigneur n'est +peut-être pas à trouver chose aussi difficile qu'on le pense.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Comment! est-ce que vous auriez sous la main une +de nos compatriotes à procurer à M. le gouverneur?</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Non pas; je ne parle nullement de cela. Je +dis seulement qu'une belle et bonne Française ne serait pas si difficile +à trouver avec du temps.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Oh! avec du temps, avec du temps! Parbleu, je le +crois bien; avec du temps on a bâti Paris, ce qui était, je pense, plus +difficile que de pêcher à la ligne une femme comme il y en a cinquante à +soixante mille sur le pavé de notre capitale.</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—C'est justement une Parisienne que je voudrais; +car j'en ai connu de ces Parisiennes, et vraiment, avec votre vin de +Champagne, c'est je crois ce que vous avez de mieux en France.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Monseigneur, vous êtes en vérité trop bon, et +je suis tout-à-fait de votre avis. Mais pourquoi, puisque, comme dans le +<i>Calife de Bagdad</i>,</p> + +<p class="stret"> +<span style="margin-left: 2em;">A Française vive et légère</span><br /> +Vous voulez consacrer vos soins et votre ardeur,<br /> +</p> + +<p>n'avez-vous pas cherché à vous faire venir une Parisienne ici?</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Et pourquoi vos Parisiennes sont-elles à Paris +et suis-je à Sierra-Leone? Croyez-vous qu'il soit si facile de faire +faire une si longue route à vos aimables compatriotes, quelque légères +et quelque inconstantes qu'on puisse les supposer?</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Les montagnes ne se rencontrent pas, +monseigneur; mais un homme et une femme, c'est bien différent. Avec de +l'or, un peu de peine et autant d'adresse, on rapproche toutes les +distances. Et puis, il est si aisé d'opérer un rapprochement entre un +gouverneur et une jolie Française?</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Oui, cela me semble assez naturel et assez +faisable en effet. J'ai connu, dans le Brésil, un vieux sénateur qui se +faisait fournir de femmes européennes par tous les navires qui +naviguaient entre Bordeaux ou Nantes et Bahia, et ce vieux drille était +un des plus grands consommateurs de sexe que j'aie jamais vu de ma vie; +et pour vous en donner une idée, tenez, je vais vous citer ici un de ses +traits de consommation.</p> + +<p>Un bâtiment anglais chargé de femelles qu'on avait embarquées pour aller +peupler une île nouvellement découverte se trouve forcé de relâcher à +Bahia, dans la baie de <i>Tous-les-Saints</i>, que le diable confonde! Bref, +ne sachant que faire de sa cargaison pendant la réparation qu'il était +obligé de faire faire à sa coque, le capitaine anglais voulut mettre une +partie de son mauvais lest à terre. Ne voilà-t-il pas que notre vieux +sénateur, après avoir pris un échantillon de la marchandise, proposa au +capitaine de lui prendre le tout au prix de facture! Or, comme notre +Anglais avait monté à lui seul l'entreprise, il vous vendit sans plus +de façon le chargement en magasin. Je vous demande si ce n'est pas là un +trait d'amateur enragé sur l'article? J'ai bien vu du pays dans ma vie, +et des lurons de toute espèce et de tout calibre, mais jamais, je vous +en donne ma parole, je n'en ai connu aucun de la force de ce vieux +coquin de sénateur de Bahia, ancienne capitale du Brésil, située par les +13 et quelque chose de latitude sud, dans la baie de San-Salvador.</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Je suis à cent lieues, capitaine, et je vous +prie d'en être bien convaincu, de me croire de cette force-là; mais....</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Oh! ce que j'en dis, monsieur le gouverneur, +vous entendez bien, ce n'est pas pour vous comparer à ce vieux débauché +de sénateur de Bahia, bien loin de là; mais je voulais vous rappeler +seulement qu'il y a sous la calotte du firmament des personnages bien +étonnans pour la partie des femmes. A côté de quelques-uns d'entre eux, +voyez-vous, vous et moi nous ne serions peut-être que des ganaches, +comme j'ai l'honneur de vous le dire.</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Sans être, comme je vous l'ai déjà dit, d'une +force aussi redoutable, j'aime, je l'avouerai, ces femmes aimables qui +vous séduisent par des riens, qui vous agacent par de petites +contrariétés même. Je sens que pour moi, être irrité ce serait vivre, +respirer, presque jouir encore....</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—J'entends; c'est comme M. Laurenfuite, que vous +voyez; un tempérament blasé sur l'article! C'est des épices qu'il faut à +ces tempéramens-là, comme du piment pour les palais qui ne sentent plus +le vinaigre et le poivre.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Mais, de grâce, mon cher capitaine Sautard, +laissez M. le gouverneur achever! Vous l'interrompez toujours dans les +passages les plus intéressans.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Tiens, en voilà bien une autre à présent! Est-ce +que j'empêche, par hasard, M. le gouverneur de parler tout à son aise? +au contraire, vous voyez bien que je l'écoute tant que je peux. +Continuez, si vous le voulez bien, monsieur le gouverneur de +Sierra-Leone; vous me faites plaisir, et je suis tout oreilles depuis +que vous avez parlé de Françaises et de Parisiennes. Oh! les gueuses de +femmes! les gueuses de femmes! c'est le paradis pour moi, quand ce n'est +pas l'enfer. M'y v'là; je suis tout à ce que vous allez me dire.</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Jamais la solitude à laquelle mon gouvernement +m'a condamné au milieu de tout mon monde ne m'a paru plus pesante que +depuis que je n'ai plus auprès de moi une amie à qui je puisse +communiquer toutes mes pensées, faire partager toutes mes émotions, et +confier quelquefois toutes mes peines.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Mais vous avez donc eu le bonheur de posséder +ici une amie digne de vos précieuses confidences et de votre tendresse?</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Oui; une esclave qui avait reçu assez +d'éducation pour me comprendre.... Mais des raisons d'économie m'ont +forcé à me priver d'elle, à mon grand regret....</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—C'est-à-dire que, comme Joseph, qui fut brocanté +par ses frères, votre douce amie a été mise à l'encan. Ah! que +voulez-vous? quelquefois il faut bien en passer par là. Mais en France, +voilà un avantage que nous n'avons pas: les femmes se louent; mais +malheureusement nous n'avons pas le droit de les vendre.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Et pourquoi, monsieur le gouverneur, +n'avez-vous pas chargé les capitaines français qui viennent de temps à +autre vous visiter de vous ramener une Parisienne pour votre usage +particulier et pour vous consoler de votre veuvage?</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Aucun d'eux ne m'inspirait assez de confiance +pour que je le chargeasse d'une mission aussi difficile et aussi +délicate.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Ah! je le crois bien! Les femmes sont une +marchandise si chanceuse! On dit que c'est comme les melons, et qu'il +faut en goûter plusieurs avant de réussir à en trouver une bonne.</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Et puis, à vous dire vrai, jamais je n'ai eu +l'occasion d'avoir avec les capitaines de votre nation la conversation +que nous venons d'entamer ensemble.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Et si nous nous chargions, le capitaine +Sautard et moi, à notre premier voyage dans votre gouvernement, de vous +rapporter de France la beauté qu'il vous faut pour dissiper vos ennuis +et charmer votre existence!</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Mais est-ce là une chose bien possible?</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—C'est la chose du monde la plus facile, si +vous me donnez un ordre et si nous nous en mêlons tous les deux.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Il n'y a pas de doute; si vous vous en mêlez +surtout, monsieur Laurenfuite. Tel que vous le voyez, monsieur le +gouverneur, cet homme-là est un des plus fameux connaisseurs, et avec +son talent pour le chant et la guitare, il est fait pour vous pêcher la +plus jolie femme de Paris, en trois couplets, avec ou sans +accompagnement.</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Oui; mais entendons-nous. Dans le cas où nous +viendrions à conclure le fol arrangement que vous me proposez, c'est +pour mon compte et non pas pour le vôtre que je voudrais qu'on me +ramenât une femme ici.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Comment le comprenez-vous donc! J'espère bien +que l'affaire se passerait ainsi. D'ailleurs, nous autres, voyez-vous, +nous n'avons jamais l'habitude de toucher à la marchandise que l'on nous +confie.... Demandez plutôt à M. le subrécargue.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Mais, pour preuve de nos scrupules à cet +égard, M. le gouverneur n'a qu'à nous faire le plaisir de déguster ce +verre de Madère que j'ai eu l'honneur de lui verser. Il verra bien au +goût si nous avons respecté la marchandise en route. Avec les quinze +pipes que nous avons prises à Funchal, nous eussions pu en faire +dix-huit ou vingt pipes sans nous gêner, et cependant....</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Et nous aurions bien pu même toucher tout +bonnement à Ténériffe, et faire passer ensuite le liquide de notre +cargaison pour du Madère sec et estampillé dans l'île; mais, fi donc! +rien que d'y penser cela ferait mal au cœur.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Nous a vous bien mieux aimé gagner moins, +fournir mieux, et rester ensuite en paix avec notre conscience +d'honnêtes spéculateurs.... Eh bien! ce que nous avons fait pour le +Madère, nous le ferons pour la personne que nous vous laisserons au prix +coûtant. Loin de chercher à la frauder, nous l'emballerons avec le plus +grand soin et le plus parfait désintéressement.</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Et quel serait encore ce prix coûtant?</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Je ne pourrais guère vous le dire maintenant, +à quelques francs près, attendu que je n'ai pas encore fait de ces +genres d'affaires. Mais tout ce que nous pouvons vous promettre, c'est +que nous tâcherons de vous avoir ce qu'il y a de meilleur au plus doux +prix possible.... Les brunes vous vont-elles?</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—J'aime autant les blondes.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—C'est comme moi, et je dirai même que j'aime +mieux les blondes, pourvu qu'elles ne tirent pas trop sur le rouge vif.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Les aimez-vous hautes en taille?</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Mais pas trop, entre les deux.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—C'est encore comme moi, si ce n'est que je ne +suis pas fâché de les avoir dans les dimensions de quatre pieds onze à +cinq pieds deux ou trois pouces.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Et vous les faut-il grasses ou maigres?</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Un peu plus fortes que fluettes.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine.</span>—Comme qui dirait potelées, n'est-ce pas? Oui, +parce qu'une fois dans ce climat-ci, elles maigrissent que de reste par +l'effet de la transpiration. Le déchet de la marchandise est toujours +bon à prévoir.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue.</span>—Nous voilà donc fixés sur la qualité et +l'espèce de notre commande, et je vous promets, monsieur le gouverneur, +de donner tous mes soins à remplir la commission dont vous voulez bien +me charger.</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur.</span>—Doucement, messieurs, je ne vous charge +expressément de rien, et je ne me sens pas encore disposé à faire d'une +plaisanterie une affaire de commerce en règle. Que dirait-on, bon Dieu, +en Angleterre, si l'on venait à apprendre que le gouverneur d'une des +possessions de sa majesté britannique a fait la traite des blanches? Il +y aurait là de quoi me brouiller à tout jamais avec mon gouvernement et +avec tous les philanthropes du monde!</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine</span>.—Et ma foi! au bout du compte, on dirait tout ce +qu'on voudrait! Tiens! la belle affaire! Ne vaut-il pas mieux faire la +traite des blanches de bonne volonté, que la traite des négresses par +force! C'est pour votre bonheur que nous travaillerons, monsieur le +gouverneur. C'est là ce à quoi il faut que vous pensiez d'abord. Les +considérations viendront après.... Nous vous amènerons une jolie +poulette du premier numéro à notre prochain voyage, et puis ma foi, +quand vous la tiendrez, vogue la galère! Voilà comme je suis, moi!</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur</span>.—Si, comme je suis bien loin encore de supposer, +vous m'ameniez une femme, je la prendrais peut-être pour une semaine ou +deux, je ne m'en défends pas. Mais dans le cas où vous feriez cette +folie, tenez-vous bien pour avertis, messieurs, que je ne me suis mêlé +de rien, et que je laisserai tout sur votre compte.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue</span>.—Excepté cependant les frais d'expédition de la +marchandise, monseigneur?</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur</span>.—Les frais de la marchandise?... Oui, je ne me +refuse pas de les faire, si, comme vous me le dites, la marchandise me +convient. J'ai tant prodigué d'or pour des femmes qui valaient si peu, +qu'en vérité je croirais bien pouvoir débourser quelques guinées pour +une jolie Européenne.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine</span>.—C'est cela, morbleu. Voilà une affaire conclue. +J'aime cette rondeur dans les relations commerciales.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue</span>.—Et dès demain je vous présenterai, +monseigneur, un petit projet de connaissement pour régler nos +conditions.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine</span>.—Fort bien; voilà qui est entendu. Il n'y faut +plus penser. Voyons, monsieur Laurenfuite, pour changer la conversation, +chantez-nous donc une de ces jolies romances que vous nous répétez d'un +bout de la traversée à l'autre.... Vous allez l'entendre, monseigneur; +ce gaillard-là chante, quand il veut s'en donner la peine, comme une +dorade. C'est à mourir de rire lorsqu'il se lance à pleine voix dans la +zone tropicale du sentiment. A bord, moi qui vous parle, je ne puis pas +souffrir qu'il roucoule; mais à terre, rien ne m'amuse autant que de +l'entendre s'escrimer sur la musique, en roulant ses yeux comme une +carpe frite.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue</span>.—Mais savez-vous bien, capitaine Sautard, que +ce que vous dites là ne serait guère propre à donner à son excellence +l'envie de m'entendre chanter! Je veux bien croire que je suis loin +d'être un Orphée, mais sans prétendre à égaler les virtuoses, je puis +fort bien avoir mon mérite comme amateur.</p> + +<p><span class="smcap">Le Gouverneur</span>.—Je n'en doute pas un seul instant, monsieur le +subrécargue, et pour nous prouver que le vrai talent peut s'allier à la +modestie, ayez la complaisance de nous chanter une romance; c'est un +plaisir nouveau que vous me procurerez.</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue</span>.—Puisque votre excellence le désire, et que le +capitaine Sautard m'en a prié, je vais vous faire entendre, messieurs, +une petite chanson que l'on m'a long-temps attribuée et qui n'est +cependant pas de moi, car tout le monde a trouvé qu'elle était remplie +d'esprit.</p> + +<p><span class="smcap">Le Capitaine</span>.—Raison de plus pour qu'elle soit de vous! Ah ça, +savez-vous bien, monsieur Laurenfuite, que ce soir vous êtes devant M. +le gouverneur d'une diable de modestie farouche que je ne vous ai jamais +connue à la mer!</p> + +<p><span class="smcap">Le Subrécargue</span>.—Laissez-moi donc, mon ami. C'est la beauté +introuvable et trouvée que je vais vous chanter. Il s'agit d'une aimable +Française qui fut fidèle jusqu'à la mort à un amant assez indifférent +pour elle. La chanson, comme vous le voyez, monsieur le gouverneur, est +de circonstance.</p> + +<p class="stret noindent"> +J'ai parcouru bien des pays<br /> +Pour trouver des femmes constantes;<br /> +De l'Inde j'ai vu les houris,<br /> +Et du nord les beautés piquantes.<br /> +Toutes m'inspiraient de l'ardeur,<br /> +Mais aucune une flamme pure;<br /> +Et j'en voulais à la nature<br /> +Que j'accusais de mon erreur.<br /> +<br /> +Enfin à Paris j'arrivai,<br /> +Fatigué de mes courses vaines,<br /> +Et sans la chercher je trouvai<br /> +Celle qui sut finir mes peines.<br /> +Je la courtisai sans penchant,<br /> +Et je l'obtins sans résistance,<br /> +Car c'est toujours ainsi qu'en France<br /> +Se gouverne le sentiment.<br /> +<br /> +Elle était vive et je fus froid,<br /> +Je dus compter fort peu sur elle.<br /> +Cependant, presque malgré moi,<br /> +Ma conquête me fut fidèle.<br /> +Comment, souvent je me disais<br /> +En admirant tant de constance,<br /> +Ai-je trouvé tout juste en France<br /> +Ce qu'on n'y vient chercher jamais!<br /> +<br /> +Ma belle jusqu'au dernier jour<br /> +Voulut m'aimer, je la crus folle,<br /> +Et me joua le mauvais tour<br /> +D'être fidèle à sa parole.<br /> +<br /> +Je le demande, n'est-ce pas<br /> +Jouer de malheur, n'en déplaise,<br /> +De tomber sur une Française<br /> +Qui vous aime jusqu'au trépas!<br /> +</p> + +<p>Les convives trouvèrent charmante la mauvaise chanson du subrécargue, et +s'extasièrent sur le talent du chanteur. Celui-ci s'excusa le plus +modestement qu'il put de n'avoir pas retrouvé après boire tous les +moyens qu'il avait ordinairement en se levant, quand il lui prenait +fantaisie de se dérouiller la voix. Le traître! Il aurait voulu qu'on +lui demandât <i>bis</i>, et il aurait impitoyablement recommencé sa romance +sans l'intervention du capitaine Sautard, qui, en entendant gronder le +tonnerre et tomber la pluie, s'écria fort à propos qu'il était prudent +de retourner à bord pour veiller à la sûreté du navire pendant la nuit. +Le gouverneur, tout en approuvant l'exactitude et la vigilance du +capitaine, invita ses deux hôtes à ne pas le quitter sans sabler encore +un verre de Madère à sa santé. On en but deux, on en but peut-être même +quatre, et les deux Français se séparèrent de leur Amphytrion +britannique, enchantés du bon accueil qu'ils avaient reçu de lui et du +marché qu'ils lui avaient en quelque sorte fait accepter.</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE II.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">La charte-partie en règle.</a></h3> + + +<p>Le lendemain d'un grand dîner, on n'est quelquefois pas plus raisonnable +qu'on ne l'était à la fin du repas; mais le lendemain, on considère du +moins les choses avec plus de calme et de sang-froid qu'on ne les +voyait la veille à travers les fumées d'un vin capiteux. C'est là, +hélas! le triste et seul avantage que les hommes à jeun peuvent se +flatter, pour la plupart, d'avoir sur les hommes qui ont beaucoup bu!</p> + +<p>Quand M. le subrécargue Laurenfuite vint revoir le gouverneur de +Sierra-Leone pour lui parler du projet qu'ils avaient à peu près arrêté +la veille, il trouva l'autorité coloniale dans des dispositions d'esprit +assez différentes de celles dans lesquelles il l'avait laissée quelques +heures auparavant. L'autorité avait dormi quelque peu la nuit, et toute +l'ardeur qu'elle avait montrée pendant le repas pour les belles et vives +Françaises s'était singulièrement refroidie avec le sommeil qu'elle +avait goûté. Cependant le subrécargue insista éloquemment pour mettre à +exécution le dessein qu'il avait mûri, disait-il, dans l'intérêt du +gouverneur. Tous les gens qui s'imaginent être éloquens et persuasifs +finissent toujours, non pas par persuader, mais par importuner tant, +qu'ils réussissent à obtenir à force d'audace et de bavardage tout ce +que pourraient obtenir les hommes les plus entraînans du monde. C'est là +ce qui m'explique, jusqu'à certain point, les succès des fats auprès des +femmes, et ceux des intrigans auprès des puissances du jour. Je vais +même, pour ne pas être obligé de mépriser trop le beau sexe, jusqu'à +penser que ce n'est qu'à force d'importunité que les sots réussissent +aussi souvent auprès de lui; car si l'on supposait autre chose, quelle +opinion pourrait-on avoir des belles qui se laissent subjuguer par les +plus insupportables de tous les hommes! Je tiens beaucoup à estimer les +femmes qui ont des faiblesses, et j'en reviens à M. Laurenfuite.</p> + +<p>—Comment voulez-vous, lui dit le gouverneur, que je passe sérieusement +avec vous un marché qui me couvrirait tout au moins de ridicule s'il +venait à être connu?</p> + +<p>—Notre marché sera tenu caché, monsieur le gouverneur, je vous en donne +ma parole d'honneur, et je n'exige de vous qu'une simple signature.</p> + +<p>—Mais c'est là justement ce que je ne veux pas vous donner! Ce serait +sanctionner, en compromettant mon nom, la plus insigne folie dont on ait +jamais entendu parler.</p> + +<p>—Mais au moins donnez-nous votre approbation?</p> + +<p>—Faites ce que vous voudrez, je n'ai pas le droit de vous empêcher +d'agir comme vous paraissez décidé à le faire. Mais notez bien que je ne +veux me mêler de rien.</p> + +<p>—Vous consentirez bien cependant à payer les frais, si je vous amène +ici une femme aimable, jolie et de la première qualité?</p> + +<p>—Pour les frais, nous n'en sommes pas encore là, Dieu merci!</p> + +<p>—Mais quand nous en serons à acquitter les comptes, ferez-vous les +choses de bonne grâce, et puis-je compter sur votre parole?</p> + +<p>—Nous verrons, vous dis-je, si jamais vous êtes assez insensé pour +exécuter votre dessein.</p> + +<p>—A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler, car avec un homme +comme vous la parole vaut l'enjeu. Je vais vous lire, si votre +excellence veut bien me le permettre, le projet de connaissement ou de +charte-partie que j'ai rédigé hier au soir même, en rentrant à bord.</p> + +<p>—Peste, monsieur le subrécargue, nous n'avons pas perdu de temps, à ce +qu'il paraît!</p> + +<p>—Perdre du temps! Oh! pour peu qu'il s'agisse de femmes, je n'en perds +jamais. Ah! les femmes, les femmes! Dieu! que c'est bon une femme!</p> + +<p>—Oui, quand c'est bon.</p> + +<p>—Vous verrez celle que je vous ramènerai.... Je veux qu'avant six mois +vous m'en disiez des nouvelles.... Voici le petit croquis de +charte-partie que, comme j'ai eu déjà l'honneur de vous le dire, j'ai +tracé hier soir:</p> + +<p>«Nous Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite, l'un capitaine et maître, +après Dieu, du navire l'<i>Aimable-Zéphyr</i>, et l'autre subrécargue du dit +brick français, actuellement mouillé en rivière de Sierra-Leone, nous +engageons à ramener à son excellente monseigneur (le nom en blanc), +gouverneur de la colonie anglaise du dit Sierra-Leone, une jeune +personne française, du sexe, blonde, jolie, de taille moyenne, ni trop +grasse ni trop maigre...»</p> + +<p>—Ah! ah! ah! ces Français sont d'une gaîté!... Je reconnais bien là +l'esprit de votre nation.</p> + +<p>—Vous riez, monsieur le gouverneur. Ah! c'est que je sais rédiger une +charte-partie au moins.... Où donc en étais-je? Ah! m'y voici: <i>ni trop +grasse ni trop maigre</i>.... Vous entendez bien; comme qui dirait +entrelardée.... «Bien élevée s'il se peut, et surtout honnête autant que +les dits sieurs Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite pourront s'en +assurer.</p> + +<p>«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur de Sierra-Leone s'engage...»</p> + +<p>—Ah! doucement. Ici je vous arrête. Réfléchissez bien que je ne veux +m'engager à rien.</p> + +<p>—Diable! c'est fichant.... Mais c'est égal, je vais substituer une +autre phrase à ce mot <i>s'engage</i>.</p> + +<p>«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur «consentira à...»</p> + +<p>—<i>Consentira!</i> Non pas, s'il vous plaît... je ne consens pas plus que +je ne m'engage.</p> + +<p>—Comment donc faut-il rédiger cela?... Ah! attendez, j'ai trouvé le +moyen de tout arranger.</p> + +<p><i>«Moyennant quoi le dit sieur gouverneur accordera, si bon lui semble, +aux dits sieurs capitaine et subrécargue le remboursement des frais +faits pour lui avoir procuré....»</i></p> + +<p><i>Procuré</i>, non, attendez, le terme pourrait offrir une méchante +interprétation pour nous. Mais, au surplus, comme cet acte ne sera vu +que par nous trois, il importe peu qu'un mot puisse présenter une +maligne équivoque, pourvu qu'il n'y ait pas d'ambiguité dans les +expressions, et que la bonne foi la plus parfaite préside à la rédaction +de notre contrat. Je reprends en conservant le mot <i>procuré</i>.</p> + +<p><i>«Pour lui avoir procuré la jeune personne dont il est cas, la susdite +jeune personne devant servir chez M. le gouverneur à tenir sa maison, +sous le titre et avec les prérogatives de gouvernante, etc., etc.</i></p> + +<p>«Fait double à Sierra-Leone entre les parties...» (Ici le protocole et +la formule ordinaires dans ces sortes d'actes.)</p> + +<p>«En foi de quoi nous avons signé le présent, ce jourd'hui, vingt +octobre, l'an de grâce mil huit cent....»</p> + +<p>—Excepté, vous le savez bien, que je ne signe pas.</p> + +<p>—Vous ferez bien néanmoins une petite croix, rien que pour m'obliger, +n'est-ce pas, monsieur le gouverneur?</p> + +<p>—Allons, va pour une croix, puisque vous paraissez y tenir si +invariablement.... Voilà ma signature, comme si en ma qualité de +gentilhomme je ne savais pas écrire.</p> + +<p>Le subrécargue Laurenfuite se sentit ravi du succès de sa démarche et de +l'habileté qu'il s'imaginait avoir déployée dans cette négociation. Un +diplomate venant de faire signer un traité ruineux aux puissances de +l'Europe ne se serait pas montré plus infatué de son habileté. Aussi, +dès que le capitaine Sautard le vit revenir à bord en se dandinant avec +grâce et en roucoulant la queue d'une tendre romance, il s'écria du plus +loin qu'il put apercevoir notre homme: Le gouverneur vient d'être mis +dedans. C'est une femme que nous aurons à lui transporter au prochain +voyage!—Vous avez deviné tout juste, lui répondit le négociateur; c'est +une femme que nous chargerons en France au plus haut du frêt, et Dieu +sait quel sera notre frêt et notre commission!</p> + +<p>—Moi je prendrai, en attendant, ma commission en nature, dit le +capitaine.</p> + +<p>—Et moi, ajouta le subrécargue, en nature et en argent.</p> + +<p>—C'est cela; un gouverneur qui veut se donner des airs de faire le +sultan doit payer en sultan; je ne connais que cela.</p> + +<p>—Vous avez raison, il sera écorché vif d'importance.</p> + +<p><i>L'Aimable-Zéphyr</i> ayant terminé ses affaires à Sierra-Leone, appareilla +pour revenir en Europe. Le gouverneur lui souhaita bon voyage, et M. +Laurenfuite, en montrant à son excellence le connaissement en bonne +forme sur lequel elle avait bien voulu apposer sa croix, lui cria: A +revoir, monseigneur! Bientôt, s'il plaît à Dieu, nous vous apporterons +de la marchandise superfine et de la mieux soignée.</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE III.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">Ils cherchent une femme.</a></h3> + + +<p>Nos deux aventuriers, quelques semaines après avoir quitté la colonie +anglaise, arrivèrent au Hâvre-de-Grâce, au Hâvre, ville-comptoir, autre +espèce de colonie dans le sein de la métropole, ville si sale pendant +le jour, si infecte pendant la nuit, où les petits enfans braillent sans +cesse, où le peu d'amour qu'on y fait s'y traite comme une affaire de +commerce ou une spéculation mercantile; au Hâvre enfin où l'on achète au +poids de l'or le privilége de ne pas s'ennuyer plus que tout le monde.</p> + + + +<p>Nos compagnons songèrent, une fois amarrés dans les tranquilles bassins +de ce port, à se composer une petite cargaison et à trouver une femme.</p> + +<p>La cargaison se trouva assez facilement faite avec les écus que les deux +pèlerins avaient su enlever aux habitans de Sierra-Leone.</p> + +<p>Pour se procurer une beauté <i>loyale et marchande</i>, ainsi qu'ils avaient +la prétention d'en acheter une, ils s'adressèrent d'abord aux modistes +du pays.</p> + +<p>Mais, par malheur pour eux, les modistes de la place se trouvèrent +toutes à peu près vertueuses, et le moyen de décider une vertu à +entreprendre le voyage de la côte d'Afrique pour avoir l'honneur de +charmer les ennuis d'un gouverneur anglais.</p> + + + +<p>Après avoir épuisé bien vainement toute son éloquence auprès des +modistes inflexibles, M. Laurenfuite s'adressa aux actrices de la +troupe. L'art dramatique et lyrique passe assez généralement, soit à +tort ou à raison, pour avoir des goûts aventureux et pour aimer à +changer de place. Les paquebots américains partaient quelquefois alors +chargés d'artistes et bondés de musiciens. Le Nouveau-Monde faisait une +consommation effrayante de jeunes premières et de fortes amoureuses. Ce +n'est que depuis peu que l'Amérique a commencé à devenir plus sobre sur +l'article du théâtre français. La Colombie, le Brésil et l'Amérique du +nord trouvent qu'ils en ont assez eu.</p> + + + +<p>Notre aimable subrécargue s'imagina donc qu'il pourrait, sans beaucoup +d'efforts, rencontrer dans la troupe qui desservait le théâtre du Hâvre +la perle qu'il cherchait et qu'il prétendait rencontrer plus +heureusement que ne le fit le coq de la fable.</p> + +<p>Il s'adressa à la jeune première, rien que ça!</p> + +<p>La déité dramatique lui demanda, dès qu'il eût énoncé ses motifs et fait +ses propositions:</p> + +<p>—Y a-t-il un théâtre en votre Sierra-Leone?</p> + +<p>—Non, mademoiselle, lui répondit-il; mais vos attraits pourront briller +là de tout leur éclat, aux feux d'un soleil de vingt-cinq à trente +degrés à l'ombre.</p> + +<p>—Et que voulez-vous donc que je fasse au soleil ou à l'ombre? répartit +la jeune première.</p> + +<p>—Mille choses que je ne puis vous expliquer, mais que vous ne serez pas +embarrassée de deviner une fois que vous connaîtrez le pays.</p> + +<p>—Grand merci, monsieur, de votre offre! Je connais trop bien mon +affaire pour donner dans de telles déceptions; nous autres femmes de +théâtre, nous ne valons quelque chose aux yeux des hommes que par les +effets d'optique et les illusions que nous obtenons ou que nous faisons +naître sur la scène. Otez-nous les planches sur lesquelles nous sautons +chaque soir, les quinquets à la clarté desquels nous brillons dans nos +rôles, passez l'éponge sur nos joues fardées, substituez le négligé du +matin à nos paillettes de la nuit, et nous ne serons bonnes tout au plus +qu'à vous amuser un peu moins que toutes les autres créatures que vous +jetez au linge sale quand le jour de la blanchisseuse arrive.... Pas de +théâtre dans le pays dont vous me parlez, pas d'illusions par +conséquent, et partant pas d'actrices. Cherchez ailleurs une voyageuse, +car je ne me sens nullement disposée à rompre mon engagement avec le +directeur pour devenir <i>la bobonne</i> d'un gros Anglais qui n'a que faire +de mon emploi et de mon talent. La grisette vous ira mieux.</p> + +<p>—Mais cependant vous avez vu dans <i>les trois Sultanes</i> et dans +<i>Gulnare</i> une jeune beauté qui n'était pas sur un théâtre, subjuguer, +par ses charmes de tous les jours, la fierté d'un maître jaloux, et +jusque-là insensible....</p> + +<p>—C'est donc un sultan que votre gouverneur anglais?</p> + +<p>—Pas tout-à-fait, mais à peu près, sous le rapport des piastres du +moins.</p> + +<p>—Raison de plus alors pour refuser tout net; car si c'est un sultan, +je ne veux pas être son esclave. Vous m'avez bien tout l'air encore +d'<i>un chercheur d'occasions manquées</i>.</p> + +<p>—Vous me permettrez de vous dire, mademoiselle, que c'est vous plutôt +qui manquez une fort belle occasion.</p> + +<p>—Oui, en effet, j'irais rompre un engagement avantageux pour vous +suivre, et quitter un amant comme on n'en trouve pas, pour un sultan de +Sierra-Leone!</p> + +<p>—Ah! dès lors que vous avez réussi à avoir un amant....</p> + +<p>—Comment! réussi à avoir un amant! Mais j'espère bien en avoir tant que +je veux! Un amant!... il semblerait que l'on fût en peine de s'en +procurer.... Apprenez, monsieur, que c'est tout le public qui m'adore.</p> + +<p>—A Dieu ne plaise que je vous contredise! Gardez votre public puisque +vous l'avez, et veuillez bien me croire avec plaisir votre très-humble +et très-obéissant serviteur.</p> + +<p>Le subrécargue, à la suite de cette inutile entrevue, s'avisa d'après le +conseil même de la jeune première, de chercher dans l'estimable et +sentimentale classe des grisettes du pays.</p> + + + +<p>Un libraire lui apprit que toutes ces demoiselles, en cultivant le +talent de l'aiguille avec beaucoup d'ardeur, ne laissaient pas que de +trouver encore quelques heureux loisirs pour se meubler la mémoire et le +cœur de tous les romans nouveaux qu'il leur louait à quatre sous le +volume.</p> + +<p>De jeunes personnes qui lisent des romans nouveaux, se dit M. +Laurenfuite, doivent à coup sûr faire complètement mon affaire. C'est du +côté de la sensibilité qu'il faut que j'attaque la belle couturière qui +pourra me convenir pour être transportée en pacotille à bord de +<i>l'Aimable-Zéphyr</i>. Attaquons rondement.</p> + +<p>Un bal de repasseuses, de lingères et de ravaudeuses, devait avoir lieu +le dimanche suivant dans une des maisons de danse de la ville.</p> + +<p>Le subrécargue et le capitaine s'y rendirent pour chercher chacun de son +côté la beauté qui pourrait le mieux réunir les conditions du +<i>connaissement</i>.</p> + + + +<p>Au son discordant d'un violon, d'une clarinette et d'une grosse caisse +qui juraient ensemble et à contre-mesure pour faire sauter ces dames et +leurs cavaliers, nos deux connaisseurs remarquèrent que la plupart des +danseuses avaient les pieds gros et longs, la taille épaisse et la +physionomie lourde et froide. Après avoir humé les émanations un peu +suffocantes du bal, ils allèrent faire leur ronde autour des bancs sur +lesquels les Terpsychores en petits bonnets étaient venues s'asseoir +pour transpirer un peu à l'aise. Ces demoiselles buvaient du cidre coupé +pour se rafraîchir. La nature de la boisson parut d'assez mauvais augure +au capitaine Sautard. Comment, se disait-il, pourrons-nous décider une +jeune personne habituée à boire du cidre et à manger des tourteaux à +venir faire la princesse dans les colonies?</p> + + + +<p>M. Laurenfuite, malgré la mauvaise opinion qu'il avait lui-même conçue +sur l'issue future de ses recherches, voulut au moins faire l'acquit de +sa conscience en épuisant tous ses efforts pour déterminer la plus belle +de toutes ces grisettes à contracter un enrôlement sérieux pour la côte +d'Afrique. Afin de donner une idée avantageuse de sa libéralité et de sa +galanterie, il proposa d'abord une glace à la vanille à la jolie +couturière; mais par malheur on lui annonça qu'on ne trouverait pas une +seule glace dans toute la ville. Il se rabattit sur un orgeat, et au +bout de plus d'une heure, un garçon de café lui procura ce qu'il +demandait pour sa danseuse.</p> + + + +<p>Une fois le verre d'orgeat joliment accepté et délicatement bu, on parla +d'affaires.</p> + +<p>—Mademoiselle, dit le galant cavalier à sa dame, avec les attraits que +vous possédez en quantité plus que suffisante, il est étonnant que vous +vous décidiez à habiter un trou comme le Hâvre.</p> + +<p>—Mais le Hâvre n'est point un trou, monsieur; c'est une ville.</p> + +<p>—Oui sans doute c'est une ville, et la géographie nous l'apprend assez; +mais pour une jeune personne comme vous, une colonie vaudrait beaucoup +mieux.</p> + +<p>—Une <i>écolonie</i>, et pourquoi? C'est les <i>écapitaines</i> et les marins qui +vont aux <i>écolonies</i>, et les <i>fillettes</i> restent sur le plancher des +vaches.</p> + +<p>—Oh! le plancher des vaches! s'écria le capitaine Sautard en se mordant +les lèvres et en faisant une pirouette pour laisser à son subrécargue +tout le fardeau de l'entretien qu'il avait commencé; elle est bonne là +<i>avec son plancher des vaches</i>.</p> + + + +<p>Le premier interlocuteur reprit, un peu embarrassé de prolonger la +conversation sur un ton convenable.</p> + +<p>—Il est certain que d'abord ce mot de colonies effraie un peu les +jeunes filles... accoutumées à la vie si paisible du toit paternel....</p> + +<p>—C'est maternel que vous voulez dire, sans doute, car il y aura deux +ans, vienne la Saint-Martin, que j'ai perdu défunt mon père.</p> + +<p>—Diable!... c'est un malheur que la perte de l'auteur de nos jours... +mais ce n'est pas toutefois un mal irréparable....</p> + +<p>—Oh! j' n'ai pas besoin non plus qu'on le répare, ce mal-là.... J'en +ai-z-eu bien assez comme ça d'un père.... Pour le profit qu'il nous a +fait, ce n'est pas trop la peine d'en parler et de réparer sa mortalité.</p> + +<p>—Je voulais vous dire cependant, nonobstant cette perte plus ou moins +douloureuse, qu'il y a toujours pour une personne de votre façon, de +votre tournure....</p> + +<p>—Oui, oui, je sais ce que vous voulez dire, <i>de mon gabarit</i>, n'est-ce +pas? Allez toujours!</p> + +<p>—Eh bien! de votre <i>gabarit</i>, soit, je ne m'en dédis pas.... Je voulais +vous exprimer.... Où diable donc en étais-je?...</p> + +<p>—<i>A la réparation de la perte d'un père</i>, lui souffle malignement à +l'oreille le capitaine Sautard, revenu auprès des deux interlocuteurs.</p> + +<p>—Ah oui! c'est cela. Je disais que c'est un malheur qui peut se +réparer.</p> + +<p>—Mais quand je vous dis que je ne voulons point réparer ce malheur-là, +c'est que je ne voulons pas le réparer. <i>Est-il donc ostiné est-il donc +ostiné!</i></p> + +<p>—Peu importe au surplus, et pour aborder plus franchement la question, +je vous propose, moi, de vous faire un sort des plus brillans si vous +consentez à quitter le Hâvre pour nous suivre à Sierra-Leone, colonie +charmante dont vous deviendrez gouvernante.</p> + +<p>—Et pour qui faire à ce <i>sera-laune</i>?</p> + +<p>—Pour y être la compagne fortunée du gouverneur.</p> + +<p>—Est-ce-t-il la compagne par mariage ou autrement?</p> + +<p>—Mais c'est selon.... Attendu cependant que dans ce pays on ne se marie +jamais, par respect pour l'usage ce sera pour autrement.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est qu'un pays où il n'y a pas de <i>mariage</i>? C'est +donc censément une nation de concubinage?</p> + +<p>—Non pas précisément; mais pour parler votre langage et pour répondre à +votre question, je vous dirai que c'est un pays d'amour, de bonne chère +et de gros bénéfices.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que c'est encore que vos ébénéfices?</p> + +<p>—Des arrhes assez considérables d'abord, et puis de l'or quand vous +serez arrivée.</p> + +<p>—J'entends, j'entends, car je n'avons pas deux oreilles pour être +sourde, Dieu merci! C'est en chambre que vous voulez me mettre dans la +colonie.</p> + +<p>—En chambre, dites plutôt en palais.</p> + +<p>—Eh bien, puisque le marché a des arrhes, donnez-moi toujours les +arrhes, et puis nous nous déciderons peut-être <i>ensuitement</i>.</p> + +<p>—<i>Oh! ensuitement!</i> s'écria encore le capitaine Sautard en faisant une +nouvelle pirouette et en se repinçant les lèvres de manière à faire la +grimace la plus grotesque au nez de son compagnon tout décontenancé pour +cette fois.</p> + +<p>—Allons, se dit le subrécargue, il n'y a plus moyen d'y tenir! Cette +ville est décidément d'une stérilité effrayante. Cherchons ailleurs.</p> + +<p>—Mais où sera votre <i>ailleurs</i>? lui demanda le gros capitaine en +sortant du bal.</p> + +<p>—Mon <i>ailleurs</i> sera Paris, lui répondit Laurenfuite; Paris, la +capitale de l'univers pour les femmes qui entendent ce que parler veut +dire; Paris, ville de besoins et de ressources, de misères et de +plaisirs, d'indigence et de luxe, de folie et de sagesse, de débit enfin +et de pacotille.</p> + +<p>—Mettons donc le cap sur Paris, puisqu'il le faut, et tâchons de +trouver là ce que nous avons été si éloignés de rencontrer ici.</p> + + + +<p>Les pacotilleurs partirent le lendemain pour la capitale de l'univers.</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE IV.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">Appel à la femme aventureuse.</a></h3> + + +<p>Nos voyageurs descendirent de la diligence pour se loger rue du Bouloy, +<i>grand hôtel du roi de Prusse</i>. Leur premier soin, une fois installés +assez convenablement dans la maison, fut de dresser leur plan.</p> + +<p>Ils commencèrent par courir les filles pour leur propre compte, afin, +disaient-ils, de tâter le terrain et de pouvoir se former des idées +nettes sur ce qu'ensuite il conviendrait de faire dans l'intérêt du +gouverneur.</p> + +<p>M. Laurenfuite, croyant avoir trouvé une excellente ruse pour attirer à +lui toutes les faciles beautés des lieux qu'il fréquentait, s'imagina de +se faire passer pour un milord anglais.</p> + + + +<p>Un soir il se rendit donc en cette qualité au Wauxhall d'été, accompagné +du capitaine Sautard, qui modestement avait consenti à jouer pour +quelques heures le rôle de l'homme d'affaires du personnage britannique. +A la porte d'entrée on demande le billet du prétendu milord; celui-ci +répond: <i>What, what, what?</i> C'était à peu près tout ce qu'il savait +d'anglais.</p> + +<p>On lui fait comprendre alors qu'avant de pénétrer dans l'établissement, +il lui faut déposer sa carte à la porte; et aussitôt notre généreux +gentleman tire brusquement de sa poche une poignée de guinées sur +lesquelles le cerbère du jardin se contenta de prélever le double du +prix d'entrée. Milord portait une canne. Un gendarme lui fait observer +avec la politesse qui caractérise les agens de la force publique, qu'il +est défendu d'entrer au bal champêtre avec un bâton. Le faux Anglais +s'écrie encore: <i>What? what?</i> mais du ton d'un homme fort mécontent. +L'homme d'affaires du personnage arrive, et il explique en assez bon +français aux assistans que son milord ne connaît nullement les usages de +Paris et qu'il est convenable d'avoir pour les étrangers les égards de +l'hospitalité. On s'empare de la canne et les deux compagnons pénètrent +sous les bosquets du Wauxhall, peuplés, comme on le sait, de tout ce que +les boulevarts voisins ont de plus séduisant en fait de nymphes +accommodantes et très-peu farouches.</p> + +<p>Au bruit que la petite altercation du milord et du gendarme a produit +dans les jardins parfumés d'huile à quinquets transparens, cent beautés +sont accourues; quelques-unes d'entre elles, plantes vivaces +transportées des rives de <i>la Tamise</i> sur les bords de <i>la Seine</i>, ont +bientôt remarqué que le milord, quelque peu de mots qu'il ait prononcé, +ne parle pas plus anglais qu'un membre de l'académie des inscriptions ne +parle chinois. Mais ces dames parlent fort bien le français, et elles +ont vu que notre jeune homme porte une forte chaîne en or autour du cou +et un certain nombre de brillans aux doigts. Elles suivent en l'agaçant +notre aimable et faux étranger. L'obscurité du fond des jardins favorise +mille petites avances, provoque mille charmans larcins. Le bruit même de +quelques baisers se perd dans le léger mugissement de l'orchestre +lointain et du tumulte des contredanses à vingt-cinq centimes.</p> + +<p>Une nacelle se présente sur les petits lacs artificiels pratiqués au +milieu des bocages presque enchantés. Une des nymphes propose au milord +une promenade sur l'Océan de quinze ou vingt pieds de long de cette +autre Cythère. Le milord, fort expert en navigation et en amour, accepte +la proposition, et le voilà agitant les rames de sa volage embarcation +auprès de la beauté qu'il égare sur les flots... bien moins agités +encore que son cœur et surtout moins impétueux que ses désirs naissans. +A chacune des oscillations rapides de l'esquif, la beauté jette un cri +obligé; une frayeur subite et très-habilement calculée s'empare de tous +ses sens sur un élément si peu fait pour elle. D'effroi en effroi, elle +finit par se cramponner au cou de son pilote qui rit à pleine gorge de +l'épouvante qu'il a provoquée.... L'heureux couple aborde bientôt le +rivage sur lequel est prudemment resté le capitaine Sautard, avec +d'autres dryades moins aventureuses que celle qui a voulu accompagner le +milord supposé.</p> + +<p>—Eh bien! souffle à l'oreille de son subrécargue le gros capitaine, +comment avez-vous gouverné votre barque dans cette espèce de +baille-d'eau que ces Parisiens voudraient nous faire passer pour un lac?</p> + +<p>—A ravir, mon bon ami! Cette femme est délicieuse et tout-à-fait +désintéressée. C'est un amour avec la naïveté d'un enfant. Elle a peur +de l'eau comme si elle n'avait que huit ans. Elle m'a donné rendez-vous +pour demain, et je crois, dès que je ne serai plus astreint à jouer mon +rôle de milord, que je finirai par la déterminer à venir avec nous à +Sierra-Leone. Et vous, comment avez-vous employé votre temps pendant mon +petit voyage au long cours?</p> + +<p>—J'ai fait le quart dans les allées, escorté par une escouade de +syrènes qui ont fini par m'ennuyer plus que ne le porte l'ordonnance. +J'aime le naturel chez les femmes, mais je ne puis pas souffrir qu'elles +se mettent en panne sur ma route, le grand hunier sur le mât, comme font +toutes celles-ci; et si vous m'en croyez, nous retournerons à notre +hôtel sans compagnie.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux, mon cher ami, car pour ce soir je sens que +j'emporte assez de bonheur du Wauxhall d'été, pour m'en passer jusqu'à +demain. Eh bien! quand je vous disais que le rôle de milord anglais +était bon à jouer à Paris, avais-je raison?</p> + +<p>—Raison, oui pour vous, qui étiez le milord, mais pour moi qui faisais +le sot personnage d'homme d'affaires, non.... C'est égal, la farce est +finie, faisons route pour <i>le grand hôtel du roi de Prusse</i>, et qu'il +n'en soit plus question.</p> + +<p>Une vingtaine de beautés plus ou moins hardies, devinant l'intention +qu'ont nos deux Anglais de contrebande d'opérer leur retraite, se +mettent en tête de les accompagner jusqu'à la sortie en leur criant avec +ironie et en <i>anglemanisant</i> autant qu'elles le peuvent l'accent +qu'elles se donnent: <i>A revouar, milord, jé vous souhaité biène lé bone +souar! A votre bonne reviène!</i></p> + +<p>Le milord et son compagnon se contentent de rire dans leur barbe de la +ruse fort innocente qu'ils ont employée pour s'attirer l'attention et +les faveurs des belles du Wauxhall. Ils appellent un des fiacres qui +passent sur le boulevart et ils roulent vers leur hôtel.</p> + +<p>Ce ne fut que là, en cherchant à savoir l'heure où ils venaient de se +retirer, que le capitaine Sautard s'aperçut qu'il n'avait plus sa +montre.</p> + +<p>M. Laurenfuite se prit d'abord à rire comme un fou de la mésaventure et +de la colère de son pauvre ami. Mais celui-ci trouva bientôt moyen de +mettre un terme à l'hilarité du mauvais plaisant. Une seule question lui +suffit pour cela.</p> + +<p>—N'aviez-vous pas votre chaîne en or en entrant au Wauxhall? lui +demanda-t-il en ouvrant de grands yeux d'un air moitié étonné et moitié +goguenard.</p> + +<p>—Parbleu si, lui répondit le subrécargue, et j'espère bien l'avoir +encore....</p> + +<p>—Pas du tout, mon ami; à moins que cependant vous ne l'ayez mise par +prudence dans votre poche.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! ma chaîne m'a été volée!</p> + +<p>—Et vos bagues?</p> + +<p>—Mais il me semble que les voilà....</p> + +<p>—Où donc sont-elles? dans vos poches aussi sans doute?</p> + +<p>—Grand Dieu! est-il possible.... Je ne les ai plus!</p> + +<p>—Et vos guinées, milord? Oh! pour celles-là elles doivent au moins se +retrouver dans votre gousset, car c'est bien là leur place.</p> + +<p>—Mes guinées.... Attendez.... Il ne manquerait plus.... Elles sont +aussi parties!!!!...</p> + +<p>—Ah! ah! ah! C'est donc à mon tour de m'égayer sur votre compte.... +Mais en conscience il n'y a guère de quoi. Cette gaillarde de la nacelle +m'a par trop vengé des plaisanteries que vous étiez tout à l'heure +disposé à faire sur la disparition de ma montre.... Un chaîne en or, +trois ou quatre bagues et une dizaine de guinées, la leçon est en vérité +par trop forte. Ces coquines-là n'ont pas de mesure.</p> + +<p>—Quel vol! il est affreux!... mais le mal n'est pas sans remède. Je +reconnaîtrai bien la misérable qui m'a soustrait tous mes bijoux et mon +argent.</p> + +<p>—Mais il y en a trente mille, dit-on, de cette espèce dans Paris; et +comment reconnaître la vôtre au milieu des autres?</p> + +<p>—Des bijoux que je tenais des quatre plus jolies femmes du globe, +peut-être! Je retourne au Wauxhall pour retrouver ces infâmes +scélérates.</p> + +<p>—Oui; et vous vous imaginez peut-être qu'après avoir été assez fines +pour vous dévaliser de la sorte, elles seront assez bêtes pour être +restées à vous attendre dans le lieu où vous les avez rencontrées?</p> + +<p>—C'est égal; dans une ville où il y a tant de voleurs et de voleuses, +il doit y avoir une police bien faite, une police sûre....</p> + +<p>—Une police plus alerte et plus sûre que les voleurs, n'est-ce pas?</p> + +<p>—N'importe! je veux aller trouver le commissaire de police du quartier.</p> + +<p>—Qui ne trouvera pas votre chaîne. Pour moi je vais me coucher par +là-dessus, satisfait de la leçon que j'ai payée de ma montre à secondes +fixes et indépendantes.</p> + +<p>—Oh! il faudra bien que le gouverneur de Sierra-Leone nous paie argent +comptant les objets que nous avons perdus en lui cherchant une femme.</p> + +<p>—Ce n'était pourtant pas pour son compte, je crois, que vous en +cherchiez une dans le bateau du Wauxhall?</p> + +<p>—Bah! il n'y regardera pas de si près et il paiera. D'ailleurs cette +femme, après m'avoir convenu, aurait bien pu lui convenir aussi en +seconde main. Elle m'avait même donné un rendez-vous pour parler de +cette affaire, la coquine!</p> + +<p>—Rendez-vous! La chose était vraiment très-drôle! Et où devait avoir +lieu ce fameux rendez-vous?</p> + +<p>—Rue du <i>Cherche-Midi</i>.</p> + +<p>—Voilà un <i>midi</i> que nous serons long-temps à <i>chercher</i>, mon pauvre +Laurenfuite.</p> + +<p>Croyez-moi, prenez votre guitare, chantez-nous une petite romance, si +vous pouvez, et allons ensuite nous mettre au lit; c'est le plus sage +parti, et quand la nuit aura passé par dessus tout cela, nous +délibérerons sur ce que nous aurons à faire pour trouver une femme à +frêt et retourner le plus tôt possible à la côte d'Afrique. Les beautés +de ce pays-là sont un peu moins blanches et moins séduisantes que celles +de Paris, mais elles sont au moins plus sûres.</p> + +<p>Ils se couchèrent. On ne sait pas si ce fut après que M. Laurenfuite eut +chanté, ou si ce fut sans que M. Laurenfuite eût rossignolé une romance, +comme disait quelquefois son compagnon; mais comme le subrécargue, pour +ce soir-là du moins, ne devait guère être disposé à faire le troubadour, +il est très-probable qu'il se coucha sans avoir chanté.</p> + +<p>Le lendemain les deux traficans se demandèrent quel moyen ils pourraient +adopter pour réussir à ne pas quitter Paris sans avoir trouvé ce qu'ils +étaient venus y chercher.</p> + +<p>Le subrécargue prit la parole, ce qui lui arrivait assez souvent.</p> + +<p>Il dit au capitaine:</p> + +<p>Ce matin, en allant demander dans la loge du portier les bottes qu'il +n'avait pas encore posées sur notre pallier, j'ai vu dans le fond de sa +loge une liasse de feuilles imprimées sous le titre de +<i>Petites-Affiches</i>.</p> + +<p>J'ai parcouru d'abord avec distraction quelques-unes des pages de ce +recueil intéressant. On y annonce toutes sortes de choses et on y publie +une multitude de demandes et d'avis vraiment étonnans, dans un style +aussi élégant que correct et bref.</p> + +<p>Croiriez-vous, par exemple, que lorsqu'on a besoin d'un cheval, d'une +servante, d'un cabriolet ou d'une douce compagne, on n'ait qu'à faire +insérer dans ces <i>Petites-Affiches</i>: <i>On demande un jeune cheval, un +cabriolet d'occasion, ou une servante fraîche et jolie, pouvant servir à +la fois de cuisinière et de compagne.</i></p> + +<p>—Mais savez-vous bien que c'est là un usage charmant, s'écria le +capitaine Sautard; trouver des femmes à deux fins, pour la cuisine et +pour l'amour! C'est comme qui dirait une espèce de traite volontaire des +blancs qui se pratique de la sorte. Faire afficher qu'on a besoin d'une +femme fraîche et jolie, et la trouver disposée à se rendre à l'appel!... +On n'a jamais rien fait de mieux à Paris.... Continuez, mon cher ami, je +suis déjà enchanté de ce que vous m'apprenez là.</p> + +<p>—J'ai pensé qu'en faisant un appel dans les <i>Petites-Affiches</i> à la +femme que nous cherchons, au lieu de courir après elle aussi inutilement +que nous l'avons fait jusqu'ici, nous pourrions commodément trouver +notre affaire. Pour cela, il ne s'agirait que d'une insertion dans la +feuille d'annonces. A Paris, voyez-vous, ce ne sont pas les femmes qui +manquent.</p> + +<p>—Les femmes voleuses surtout....</p> + +<p>—Mais ce qui manque, ce sont les femmes convenables à tel ou tel +projet, telle ou telle expédition. Notre pacotille n'est pas chose +facile à trouver et à bien trouver surtout. La plupart des jeunes +personnes un peu comme il faut ne se soucient guère de quitter leur +famille pour se rendre, <i>à la grosse aventure</i>, dans un pays lointain +dont elles ont à peine entendu prononcer le nom.</p> + +<p>—Mais est-il bien nécessaire que nous mettions la main sur une jeune +personne comme il faut? Cette condition n'est pas, autant qu'il m'en +souvient, stipulée dans <i>la charte-partie</i>.</p> + +<p>—Non; mais vous sentez bien que nous ne pouvons pas amener à notre +gouverneur la première venue, un restant de fonds de magasin.</p> + +<p>—C'est vrai; pour notre honneur et pour sa satisfaction personnelle, il +faut que nous lui apportions quelque chose de propre, de présentable et +de non avarié, en un mot; car il est amateur au moins ce diable +d'Anglais. Allons voir l'écrivain des <i>Petites-Affiches</i>, pour qu'il +nous arrange notre annonce en style du premier numéro, coûte que coûte.</p> + +<p>—C'est ce que j'allais vous proposer. Allons aux <i>Petites-Affiches!</i></p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE V.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">Marché conclu.</a></h3> + + +<p>Le lendemain de l'entrevue de mes deux marins avec le rédacteur en chef +des <i>Petites-Affiches parisiennes</i>, on vit paraître sur la première page +de ce recueil si précieux pour les gens qui ne savent pas lire, l'avis +suivant imprimé en lettres majuscules, à trois francs la ligne.</p> + +<p class="stret"> +DEMANDE IMPORTANTE.</p> + +<p class="stret noindent"> +«Un capitaine de navire fort avantageusement<br /> +connu dans tous les ports de mer<br /> +demanderait une jeune personne bien élevée,<br /> +de l'âge de dix-huit à vingt ans, qui<br /> +voulût bien se charger de la place de gouvernante<br /> +dans la maison du directeur d'un<br /> +riche établissement colonial à l'étranger.<br /> +Le prix du passage sera payé. Il y aura de<br /> +bons appointemens.<br /> +<br /> +«S'adresser rue du Bouloy, grand hôtel<br /> +du roi de Prusse, à l'appartement numéro 3,<br /> +au premier.—1—6.»<br /> +</p> + + + + +<p>L'annonce produisit un effet général sinon merveilleux.</p> + +<p>L'appartement numéro 3 du grand hôtel du roi de Prusse ne se désemplit +pas de femmes de toutes les tailles, de toutes les couleurs et de toutes +les qualités. Les deux pacotilleurs, malgré tout leur zèle, pouvaient à +peine suffire à l'affluence toujours croissante des demandeuses. Tantôt +c'était une demoiselle de bonne famille ruinée par les malheurs de la +révolution, qui se présentait pour prendre des renseignemens sur la +place proposée. Tantôt c'était une bonne et joyeuse fille qui venait +s'offrir pour voyager où on voudrait, moyennant la conduite. Puis +arrivait une grosse servante, lassée du service de ses maîtres, et après +elle une jeune veuve sans contrat de mariage, qui ne demandait pas mieux +que de quitter le pays par suite de chagrins domestiques. Mais les +demoiselles de bonne famille, les joyeuses filles, les grosses servantes +et les jeunes veuves ne parlaient de contracter pour le voyage +d'outre-mer, qu'après s'être informées du montant des arrhes du marché +et des garanties de l'exécution des conditions annoncées. Or, cette +dernière clause allait assez peu à M. Laurenfuite, dont la défiance +avait été singulièrement excitée par la nymphe du Wauxhall, qui aussi +lui avait demandé quelles seraient les arrhes.</p> + +<p>M. Laurenfuite cependant ne tarda pas à remarquer que les demoiselles +bien élevées qui s'étaient présentées à lui jusque-là paraissaient +s'exprimer peu grammaticalement; que les grosses servantes avaient l'air +un peu trop madré, et que les jeunes veuves semblaient être devenues +veuves de trop de maris pour l'usage auquel on destinait la future +compagne du gouverneur.</p> + +<p>Nos chercheurs commençaient à désespérer du succès de leurs tentatives, +lorsque enfin il se présenta chez eux une jeune brune, jolie, belle +même, et de l'air le plus avenant et le plus doux qu'on puisse +s'imaginer. Sa mise, quoique fort simple, ne manquait pas d'une certaine +élégance, mais de cette élégance qui naît de la grâce et de la propreté, +plutôt que de l'art et de la coquetterie. Son maintien décent et ingénu +annonçait sinon une personne distinguée, au moins une fille modeste et +élevée dans de bons principes. Dès que sa petite bouche vermeille +s'ouvrit pour demander à qui il fallait s'adresser, il sortit des lèvres +de l'inconnue une voix si touchante et si suave, que M. Laurenfuite, +quelque fortement éprouvé qu'il fût contre toutes les émotions +inattendues, ne put se défendre d'un peu de trouble. Il ne répondit même +qu'en balbutiant à la nouvelle venue.</p> + + + +<p>Quand au capitaine Sautard, la bouche béante et les yeux au grand +ouverts, il se contenta d'attendre, en se fourrant les mains dans les +pochettes de son pantalon, le résultat de l'entretien qui allait avoir +lieu entre la jeune beauté et monsieur son subrécargue.</p> + +<p>Celui-ci, après un moment d'hésitation et d'étonnement, recouvra la +parole, qui lui manquait assez rarement, pour répondre à celle qui lui +arrivait si à propos pour prendre des informations:</p> + + + +<p>--- Mademoiselle, c'est bien nous en effet qui avons l'honneur d'être +chargés de trouver une jeune personne qui consente à se rendre à +Sierra-Leone pour y tenir la maison de monseigneur le gouverneur de +cette riche possession anglaise.</p> + +<p>—Je désire savoir, monsieur, les avantages que l'on ferait à la +personne qui conviendrait pour cette place.</p> + +<p>—Des avantages immenses, mademoiselle. La table, le logement, des +appointemens proportionnés au poste important que l'on occuperait, et à +la générosité de son excellence monsieur le gouverneur.</p> + +<p>—Mais la personne qui se déciderait à aller si loin, car c'est en +Afrique qu'il faut aller, ne pourrait-elle pas obtenir quelques avances +sur ses gages à venir?</p> + +<p>—Peste, dit <i>à part</i> le subrécargue au capitaine, elle sait que c'est +en Afrique, et elle nous demande des arrhes comme toutes les autres. +C'est mauvais signe.</p> + +<p>—Mademoiselle, ajouta-t-il après avoir fait cette remarque, on +donnerait des arrhes, mais il faudrait pour cela des répondans, car vous +sentez bien que.... Mais permettez-moi, avant d'aller plus loin, de vous +faire une question. Est-ce de vous ou d'une autre personne qu'il s'agit +dans le moment actuel?</p> + +<p>—Hélas! oui, monsieur, c'est de moi! Seul appui d'un père et d'une mère +infirmes, j'avais eu jusqu'ici le bonheur de pourvoir à l'existence de +mes pauvres parens, mais depuis que sur leurs vieux jours leurs besoins +se sont augmentés et que l'ouvrage nous est payé moins cher, j'ai +éprouvé la douleur de ne pouvoir plus suffire aux petites dépenses qui +devenaient nécessaires à l'état de mon père surtout, car il est au lit +depuis huit mois, et il manque, sous mes yeux, des choses mêmes que le +médecin lui ordonne....</p> + +<p>Ici la pauvre fille ne put cacher aux deux marins déjà un peu émus +quelques larmes qu'elle s'était efforcée, mais en vain, de retenir sous +ses longues paupières.</p> + + + +<p>—Oserai-je vous demander quel était votre état, car ceci est plus +important pour nous que vous ne le pensez, et si vous connaissiez mes +motifs, vous excuseriez sans doute ma curiosité.</p> + +<p>—Je suis teinturière, monsieur.</p> + +<p>—Teinturière! Mais permettez-moi de vous faire observer que quelque +honorable que soit l'état que vous exercez pour vous procurer avec tant +de dévoûment les secours que réclame la position de vos parens, votre +manière de parler ne s'accorde guère avec votre profession, fort +honorable, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, mais peu élevée dans +la société. Ce que j'en dis ici n'est pas, je vous prie de le croire, +pour vous faire un compliment, c'est tout bonnement une information que +je désire prendre.</p> + + + +<p>Ici le capitaine Sautard tira le subrécargue par la basque de son habit, +comme pour lui reprocher la question indiscrète qui venait de faire +rougir la pauvre fille. Le subrécargue ne répondit à la muette et +expressive observation du vieux loup de mer, que par un geste clandestin +qui semblait dire: Laissez-moi aller mon train, je sais ce que je fais.</p> + +<p>La jeune personne répondit en baissant les yeux:</p> + +<p>—Il est vrai, monsieur, que j'ai reçu un peu d'éducation, mais je ne le +dois qu'au hasard. Une vieille dame que la perte d'une grande fortune +avait rapprochée de ma famille, m'a donné quelques leçons dont j'ai +cherché à profiter, dans l'espoir de me rendre plus tard utile à mes +parens. Mais le peu d'instruction que j'ai reçue de la bonté de cette +vieille dame n'a pu m'élever au-dessus de l'état dans lequel mon père et +ma mère étaient nés, et si je me plains de mon sort, ce n'est pas par +orgueil, le ciel le sait bien!</p> + +<p>—Et vous pourriez vous décider à partir, pour procurer un peu d'aisance +à votre famille?</p> + +<p>—C'est la mon plus grand désir, et aucun sacrifice ne me coûtera pour +le réaliser. D'ailleurs je ne suis qu'une pauvre fille, et c'est à moi +qui suis jeune à me dévouer pour ceux qui sont infirmes et qui ont tout +sacrifié pour m'élever dans la crainte et l'amour de Dieu.</p> + +<p>—Elle est dévote, se dit mentalement le capitaine; elle demandera des +arrhes et elle ne viendra pas.</p> + +<p>—Eh bien! reprit M. Laurenfuite, votre dévoûment ne sera pas sans +récompense, c'est moi qui vous le promets, si vous vous décidez à vous +exiler pour quelque temps. Mais comme nous sommes des gens connus et qui +ne promettons rien en vain, vous ne trouverez pas mauvais que nous nous +assurions de la responsabilité que vous pouvez nous offrir. Nous verrons +vos parens.</p> + +<p>—Bien volontiers, messieurs. Mais comme je veux leur cacher mon départ +dans le cas où je conviendrais à la place dont vous pouvez disposer, je +vous prierai en grâce de ne parler de l'emploi qui me serait destiné, +que comme s'il ne fallait pas quitter la France pour aller le remplir; +car si mes malheureux parens pouvaient se douter que je les quittasse, +peut-être pour ne plus les revoir, ils en mourraient.</p> + +<p>—C'est entendu, mademoiselle; nous dirons au papa et à la maman que +c'est, par exemple, pour aller à... à... à.... Narbonne, que nous +voulons faire marché avec vous. Je vous dis Narbonne plutôt qu'une autre +ville, parce que, voyez-vous, Narbonne est mon pays, et qu'en outre vos +divins regards me rappellent la douceur du miel de ma patrie.</p> + +<p>—A-t-il donc de l'esprit ce coquin-là! se dit en lui-même et presque +avec un certain dépit le capitaine Sautard, en entendant son galant ami +complimenter ainsi la belle teinturière.</p> + +<p>—Mais à propos, demanda le subrécargue à la jeune personne toute +confuse du compliment qu'il venait de lui lancer à bout portant, +voudriez-vous bien me dire l'adresse de vos parens, mademoiselle, et +votre nom, pour que nous puissions prendre les renseignemens qui nous +sont nécessaires avant de conclure notre arrangement?</p> + +<p>—Nous demeurons rue Saint-Jacques, numéro 98, messieurs, au cinquième +étage. Je me nomme Joséphine Renaud.</p> + +<p>—C'est fort bien, nous nous rappellerons ce numéro-là, et surtout votre +joli nom, encore bien moins joli que celle qui le porte.... Rue +Saint-Jacques, numéro 98, au cinquième étage.... J'ai déjà tout cela +dans la tête, ou pour mieux dire dans le cœur.</p> + +<p>Joséphine Renaud sortit en saluant modestement nos deux lurons qu'elle +laissa enchantés d'elle, et fort disposés à la revoir dans peu.</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE VI.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">Visite rue Saint-Jacques.</a></h3> + + +<p>Laurenfuite et Sautard, le lendemain de leur entrevue avec la charmante +Joséphine, cherchaient dans la rue Saint-Jacques le numéro 98, comme +s'il s'était agi pour eux de trouver un trésor dans l'asile qui portait +ce bienheureux numéro. Une maison noire, haute et effilée, se présente +enfin à leurs yeux avec l'indication que la veille leur avait donnée +Joséphine. Ils voulurent, avant de monter, trouver un portier; mais là +il n'y avait que des voisins et pas de concierge. Laurenfuite demanda à +une marchande de charbon, au rez-de-chaussée, la demeure de M. Renaud, +teinturier; et la marchande lui répondit d'une voix criarde: C'est-y le +père Renaud, l'ancien dégraisseur, que vous demandez?—Oui, ce doit être +en effet le père Renaud.—Eh bien! montez au cinquième, la porte en +face, vous trouverez le pauvre homme au lit, à moins qu'au bout de six +mois de maladie, il ne lui ait pris envie de se lever.</p> + + + +<p>Ces renseignemens préliminaires concordant parfaitement avec ceux que +leur avait fournis Joséphine, les deux visiteurs se mirent en devoir de +monter au cinquième étage. A chaque rangée d'escaliers que venait de +parcourir le capitaine Sautard, dans cette pénible ascension, il +s'arrêtait tout essoufflé afin de respirer un instant et de reprendre +des forces pour enjamber l'étage suivant. Mais las de cette course +presque perpendiculaire, il s'écriait en suivant de son mieux le léger +Laurenfuite: Quelle diable emporte ceux qui bâtissent des maisons si +hautes! Une teinturière aller se loger au cinquième! Est-ce que dans ce +pays-ci les rivières passent sous les fenêtres des teinturiers qui +logent au grenier?</p> + +<p>—Patience, lui répondait son ami, encore deux ou trois étapes, et nous +y voilà.</p> + + + +<p>Quand ils se trouvèrent à peu de chose près sous le toit de la maison, +ils se doutèrent qu'ils étaient arrivés. Le subrécargue frappa deux +coups à l'étroite porte, qui se présentait devant lui, et une jolie +petite voix, qu'il crut reconnaître pour celle de Mlle Joséphine, lui +cria: Entrez!</p> + + + +<p>Nos amateurs pénètrent dans un appartement au fond duquel ils +aperçoivent un lit. Deux longues tables couvertes de schalls et de +mouchoirs composaient l'ameublement du lieu. Une vieille femme était +dans un coin, et dans le lit était couché un vieillard. C'étaient le +père et la mère de Joséphine. Quant à cette pauvre fille, elle était +aussi là, achevant de nettoyer un schall sur une de ces tables dont nous +venons de parler. En apercevant les messieurs de la veille, elle +accourut vers eux, pour leur présenter avec le plus aimable empressement +deux des cinq à six chaises de grosse paille qui ornaient l'appartement. +Cette modeste demeure ne frappa certainement pas, par son élégance, les +regards des deux marins; mais il y avait tant de propreté et d'ordre +dans ce refuge de la pauvreté et du travail, qu'ils sentirent d'abord +qu'ils étaient chez d'honnêtes gens. Le capitaine Sautard, au bout de +quelques minutes, ne se repentit plus d'avoir monté si haut. Le +subrécargue Laurenfuite pensa devoir adresser le premier la parole à la +bonne femme, et il s'y prit en ces termes:</p> + + + +<p>—Ma brave dame, vous avez dans la charmante Joséphine une fille qui +veut faire la consolation de vos vieux jours, comme elle en a jusqu'ici +fait la gloire. La condition qui se présente aujourd'hui pour elle la +mettra bientôt à même de vous procurer une grande aisance. Mademoiselle +Joséphine, en peu de temps, peut devenir riche, si, comme je n'en doute +pas, elle sait profiter de l'heureuse occasion qui s'offre à elle.</p> + +<p>—Hélas oui, monsieur! c'est ce qu'elle nous a dit hier. Mais quoique +nous soyons bien pauvres, nous aimerions mieux mourir de besoin que de +voir cette chère enfant nous quitter pour ne plus revenir près de nous +qui l'aimons tant.</p> + +<p>--- Mais ma bonne maman, s'empressa de dire Joséphine, je conçois que si +c'était pour ne plus vous revoir qu'il fallût vous quitter, vous ne +consentiriez pas à me laisser partir. Mais la place qu'on me propose ne +m'éloignera que pour peu de temps de vous, et sans que je sois obligée +de quitter la France, n'est-ce pas, messieurs?</p> + +<p>—Sans doute, puisque c'est à Narbonne que vous irez.</p> + +<p>—Et, sans être trop curieux, s'écria le vieillard malade, pourrait-on +savoir chez qui ira en condition notre chère fille?</p> + +<p>—Mais chez une vieille dame créole fort riche, une de mes parentes, qui +ne veut avoir pour femme de confiance qu'une jeune Parisienne. +Cependant, malgré toutes les qualités que possède Mlle Joséphine, ou +plutôt à cause de toutes ces qualités, je crains une chose pour elle, +en égard aux goûts de ma vieille parente.</p> + +<p>—Et quelle chose craignez-vous donc, monsieur? reprit la mère.</p> + +<p>—Qu'elle ne paraisse trop jolie aux yeux de notre riche créole.</p> + +<p>—Si ce n'est que cela, dit la jeune fille avec naïveté, je ferai tant +que madame votre parente ne s'en apercevra pas.</p> + +<p>—Eh bien! ajouta la bonne mère, ce que monsieur vient de dire là me +rassure; cela me prouve que madame votre parente veillera sur ma pauvre +Joséphine. Mais d'ailleurs ce n'est pas là ce qui doit le plus nous +inquiéter; toujours elle sera sage, parce que toujours elle pensera à +nous: n'est-ce pas, mon enfant?</p> + + + +<p>Ici Joséphine sauta en sanglotant au cou de sa bonne mère, et le +vieillard malade se mit à pleurer dans son lit en même temps que sa +fille et sa femme.</p> + +<p>Cette scène d'attendrissement d'une pauvre famille logée au cinquième +étage dans la rue Saint-Jacques, aurait ennuyé des spectateurs plus +habitués que nos deux marins à ces sortes d'émotions; mais eux, encore +peu aguerris contre de telles attaques de sensibilité, se sentirent +remués jusque au fond du cœur, en voyant couler les larmes de Joséphine +et de sa vieille mère.</p> + + + +<p>—Eh bien! disait tout bas le capitaine Sautard à son ami, êtes-vous +content maintenant? Celle-là ne vaut-elle pas mieux que toutes les +citoyennes sur lesquelles nous avons mis le cap jusque ici? A mon avis, +c'est ce qu'il nous faut, et pour mon compte, je ne vais pas chercher +plus loin. Je mouille où le fond me paraît bon.</p> + +<p>—Ma foi, lui répondit Laurenfuite, je crois que vous avez raison, et +je vais tâcher de conclure le marché au plus doux prix possible et le +plus tôt que je pourrai. Laissez-moi faire.</p> + +<p>—Madame Renaud, ajouta-t-il en s'adressant aussitôt à la mère de +Joséphine, votre demoiselle est ce qui convient à ma parente de +Narbonne, et, muni des pouvoirs nécessaires pour conclure l'arrangement +dont elle m'a chargé, je vous offre de déposer en vos mains une somme +qui servira de garantie pour l'exécution de nos conditions. Quinze cents +francs vous paraissent-ils une offre suffisante?</p> + +<p>—Mais, messieurs, s'écria aussitôt le père en faisant un effort pour se +placer sur son séant, il me semble qu'avant de rien conclure nous +devons, comme parens de la chère enfant qui se sacrifie pour nous, +prendre des renseignemens sur la condition qui se présente pour elle.</p> + +<p>—C'est juste, mon brave homme, c'est juste, et ces renseignemens seront +bientôt pris, car nous nous ferons un devoir de vous les fournir +nous-mêmes. Nous allons d'abord commencer par vous dire qui nous sommes.</p> + +<p>—Vous m'excuserez, messieurs, de la liberté que j'ai prise. Nous ne +doutons pas que vous ne soyez de parfaites honnêtes gens, mais vous +sentez bien que dans notre position nous devons....</p> + +<p>—Rien de plus naturel, mon cher monsieur Renaud. Votre prudence, loin +de nous blesser aucunement, redouble au contraire l'estime que nous +avons pour vous et votre respectable famille; et pour en agir +franchement, nous allons vous satisfaire en quelques mots.</p> + +<p>Monsieur que vous voyez là est le capitaine du brick <i>l'Aimable-Zéphyr</i>, +actuellement mouillé dans le port du Hâvre. Sans vouloir ici vanter mon +ami, je puis dire que c'est un des plus honnêtes et des plus dignes +capitaines que l'on puisse trouver dans toute la France et sur les mers +que nous parcourons ensemble depuis dix ans. Quant à l'identité de la +personne, voici ce qui vous la prouvera: veuillez seulement jeter un peu +les yeux sur ces papiers. L'un est le brevet de capitaine au long cours +du capitaine Sautard, l'autre est la feuille de route qu'on lui a donnée +au Hâvre pour se rendre à Paris. Les titres et les qualités du capitaine +de <i>l'Aimable-Zéphyr</i> y sont mentionnés ainsi que le signalement de +l'individu en question.</p> + +<p>Quant à moi, je vous dirai, à moins que le capitaine Sautard ne veuille +se charger de vous faire mon éloge, que je suis négociant marin, +naviguant un peu pour mon plaisir et un peu pour augmenter la fortune +dont je jouis.</p> + +<p>Ma probité est connue, et je ne crains pas d'être démenti sur cet +article, dans les quatre parties du monde. Voici au reste des lettres +qui me sont adressées par des fabricans de Paris chez lesquels j'ai +l'habitude de prendre des objets de pacotille pour former les cargaisons +que je vais vendre au loin.</p> + +<p>Vous pourrez faire prendre chez ces marchands-là mêmes toutes les +informations qui vous paraîtront utiles sur mon compte. Je suis de +Narbonne, et ces papiers-ci vous le prouveront. La riche parente au +service de laquelle je destine vôtre fille est une femme fort répandue +dans le pays où elle vit; une fois que vous aurez obtenu sur moi les +renseignemens que vous paraissez désirer, j'espère qu'il me suffira de +répondre d'elle pour que vous n'ayez plus aucune crainte à concevoir.... +Mais jusque-là nous vous donnerons le temps de réfléchir, et si, comme +je n'en doute pas, nous vous inspirons la confiance que nous méritons, +les quinze cents francs vous seront comptés sur-le-champ, et quelques +jours après votre aimable fille <i>s'embarquera</i>... dans la diligence qui +devra la conduire à Narbonne.</p> + +<p>Les deux amis, après cette petite exposition de leurs projets, s'en +allèrent, laissant la famille Renaud réfléchir sur la bizarrerie et +aussi sur les avantages de cette proposition foudroyante.</p> + + + +<p>Les informations prises sur le subrécargue furent satisfaisantes. Les +quinze cents francs d'arrhes qu'il proposait firent aussi leur effet. Le +père et la mère Renaud paraissaient ne pas vouloir se séparer de leur +fille bien-aimée; mais celle-ci, résolue à s'immoler pour ses parens, +combattit avec tant de chaleur la répugnance qu'ils avaient à la voir +s'éloigner d'eux, qu'elle finit par les décider à accepter le sacrifice +qu'elle offrait à leur mauvaise fortune. Mais combien, après cet effort +de vertu et de courage, pleura la pauvre fille, quand une fois elle se +sentit dégagée de la contrainte qu'elle s'était imposée pour abuser son +père et sa mère sur sa résignation apparente!</p> + + + +<p>Lorsque le capitaine et le subrécargue revinrent pour recevoir la +réponse, qu'ils avaient eu la délicatesse d'attendre deux jours, ils +trouvèrent la jeune personne décidée et ses parens à peu près +consentans, mais ils crurent s'apercevoir que Joséphine avait beaucoup +pleuré. Ils jugèrent à l'émotion de la bonne mère et du vieux père qu'il +n'y avait pas de temps à perdre et qu'il fallait profiter de la +circonstance en brusquant le départ. Les quinze cents francs furent +comptés. On fit semblant de prendre un passe-port pour Narbonne. +Joséphine reçut, en adressant une fervente prière au ciel, la +bénédiction de ses parens éplorés; et remplie de l'enthousiasme et de la +résignation d'une martyre, elle quitta l'asile de sa pauvre famille, +pour s'embarquer dans la diligence du Hâvre....</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE VII.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">La traversée.</a></h3> + + +<p>Le trajet de Paris au port de mer fut assez triste, même pour les deux +marins qui croyaient tenir sous leur main la proie qu'ils s'étaient +promise en arrivant dans la capitale. Joséphine était silencieuse et +recueillie. Elle paraissait prier quand ses deux compagnons de route ne +songeaient qu'à l'égayer en lui adressant la parole ou en causant entre +eux. Elle n'avait emporté avec elle qu'une petite malle d'effets et +quelques volumes, parmi lesquels le capitaine avait remarqué un livre de +prières. Bon! s'était dit notre marin observateur, la jeune personne est +dévote, «nous lui soufflerons deux mots pour notre compte.» Le capitaine +se trompait, comme on le verra par la suite.</p> + + + +<p>Il fallut passer quelques jours au Hâvre, en attendant que +<i>l'Aimable-Zéphyr</i> se trouvât prêt à reprendre la mer. Pendant ce temps, +les pacotilleurs s'ingénièrent à rendre le séjour de la ville aussi +agréable que possible à leur future passagère. Ils lui proposèrent +d'abord le spectacle, et elle refusa obstinément de prendre les +distractions qu'on lui offrait. Renfermée dans le petit appartement +qu'on lui avait retenu dans un hôtel fort modeste, elle ne s'occupait +qu'à de petits ouvrages d'aiguille, ou à lire les livres qu'elle avait +eu soin d'emporter avec elle pour charmer les ennuis du long voyage +qu'elle se préparait à faire. Le jour du départ arriva enfin, et +Joséphine, transportée à bord du navire qui allait l'enlever si loin de +son pays, se vit bientôt exilée sur les flots au milieu d'une troupe de +marins qu'elle voyait pour la première fois, et entre un gros capitaine +et un fat de subrécargue qu'elle connaissait à peine.</p> + + + +<p>Un petit espace environné d'une toile à voile lui avait été réservé à +bord, entre la cabane du capitaine et celle de M. Laurenfuite. C'était +là sa chambre, son boudoir. Une simple toile à voile pour toute barrière +contre l'audace ou les desseins de deux hommes, arbitres suprêmes sur +les mers du destin et de la vie des êtres rassemblés à bord de leur +navire.... Quelle situation que celle de la naïve Joséphine! Une +Lucrèce, armée de sa farouche vertu et de son poignard, en aurait frémi. +Mais la jeune fille pensait à peine qu'il y eût quelque danger pour +elle, si faible et pourtant si résignée, pour elle qui chaque soir et +chaque matin adressait son humble prière au ciel, pendant que M. +Laurenfuite grattait sa profane guitare, et que le capitaine Sautard +jurait à faire tomber le ciel sur sa tête impie!</p> + + + +<p>Les premiers jours de mer se passèrent sans que les trois commensaux de +la chambre causassent beaucoup ensemble. A bord des navires, il faut que +quelque événement un peu important rapproche les individus les uns des +autres par le sentiment du danger commun, pour que la connaissance se +fasse vite entre gens que le hasard a réunis dans l'espace de quelques +pieds carrés. Mais aucun événement grave n'était arrivé à +<i>l'Aimable-Zéphyr</i> depuis son départ du Hâvre. Le vent d'est avait +continué à souffler avec régularité et sans violence, jusque sur les +côtes du Portugal. La mer n'avait pas cessé d'être belle et le ciel +serein. A midi, le capitaine descendait pour faire son point avec une +certaine solennité, afin d'essayer à intéresser la passagère au travail +important à la suite duquel il pouvait dire avec un air d'importance: +<i>Aujourd'hui nous sommes là. Depuis notre départ nous avons fait tant de +lieues, et dans tant de jours, si la brise continue, nous serons à +Sierra-Leone.</i> Mais la discrète Joséphine, pénétrant mal les intentions +coquettes du capitaine, le laissait faire le savant sans lui offrir +l'occasion désirée de déployer sa science ou de signaler sa galanterie.</p> + +<p>Le séducteur Laurenfuite, croyant avancer ses affaires personnelles par +des moyens plus victorieux que ceux dont pouvait disposer son émule en +bonnes fortunes, avait déjà fait grincer sa guitare, comme on le pense +bien. Les romances tendres et passionnées avaient même été assez bon +train. Mais quelque bonne opinion qu'eût le traître sur l'infaillibilité +de son art et sur l'effet irrésistible de son amabilité, il avait été +forcé de convenir que jusque-là la petite passagère n'avait donné aucun +signe de sensibilité qui l'autorisât à penser qu'elle dût le traiter +plus favorablement que le capitaine. Un siége en règle sera peut-être +nécessaire pour la réduire, dit-il un soir à son ami en faisant le quart +avec lui, et je crains bien d'être obligé de faire jouer la mine et +sauter la place.</p> + +<p>—Comment! jouer la mine? s'était écrié vivement le capitaine; est-ce +que par hasard vous voudriez employer la force?</p> + +<p>—Non pas du tout, j'en suis incapable, et jamais, Dieu merci, je n'ai +eu besoin de recourir à cette extrémité. Vous avez mal compris la +métaphore; je voulais dire que, nous assiégeans, nous serons peut-être +forcés de nous entendre pour triompher loyalement de la beauté.</p> + +<p>—A la bonne heure, et je ne demande pas mieux que de m'y prendre +loyalement; car, voyez-vous bien, malgré ma chose pour le sexe, je ne +voudrais pas qu'il fût dit que j'aie employé près de cette jeunesse, que +nous avons embarquée en pacotille, un procédé qui ne fût <i>pas loyal et +marchand</i>.</p> + +<p>—Je suis là-dessus entièrement de votre avis, mon cher capitaine, et +j'oserais même dire qu'à cet égard je me ferai gloire de pousser le +scrupule aussi loin que vous. D'ailleurs, il y a dans un opéra une +ariette qui dit que pour triompher de la beauté, il faut faire la guerre +avec franchise; et les chansons, comme vous le savez, ont toujours fait +la règle de ma conduite. Un couplet, pour un chanteur de ma façon, c'est +le meilleur précepte de morale que l'on puisse suivre. Mais ne serait-il +pas déshonorant pour nous, et pour moi surtout qui ai quelque raison +peut-être d'avoir certain amour-propre en fait de femmes, que le morceau +de prince que nous avons été chercher à Paris pour réchauffer les pieds +d'un gouverneur anglais, nous passât raide comme balle à deux doigts du +nez?</p> + +<p>—Déshonorant, non, ce n'est pas le mot; mais un peu <i>marronant</i>, oui.</p> + +<p>—Est-ce à nous, marins et négocians, condamnés par état à tant de +privations à la mer, de nous montrer abstinens comme des chartreux, +quand nous tenons là, sous notre main, la plus jolie petite femme, qui +ne demande pas mieux peut-être que d'être séduite?</p> + +<p>—Oui, je sais bien que nous ne sommes pas des chartreux, et je crois +même sentir le contraire, pour ma part du moins. Mais sans faire ici <i>la +bégueule</i>, je vous dirai que j'ai, non pas des scrupules, Dieu m'en +préserve! mais un certain éloignement pour tout ce qui nous ferait +oublier ce que nous devons à une jeune fille faisant partie de notre +chargement.</p> + +<p>—A cette petite brune? nous lui devons, je le sais, des égards en +premier lieu, et en second lieu de l'amour, et puis voilà tout. Oh! +l'amour, l'amour! Dieu de Dieu!</p> + +<p>—De quelque manière que vous envisagiez la chose, notre passagère, au +bout du compte, doit être au moins regardée comme une marchandise en +commission, qu'il est de notre devoir de rendre à bon port, <i>bien +ficelée et bien conditionnée</i>, telle enfin que nous l'avons reçue et +telle qu'elle est portée sur le <i>connaissement</i>.</p> + +<p>—Eh bien! pensez-vous donc qu'en faisant la cour à notre pacotille de +dix-huit ans, nous risquions de l'<i>avarier</i> et de nuire à la livraison +que nous nous sommes engagés à faire au gouverneur?</p> + +<p>—Non; mais selon moi, le plus sûr est de ne pas toucher à la +marchandise, quelle qu'elle soit, pendant la traversée.</p> + +<p>—Et selon moi, le plus sûr est d'y toucher pour mieux en connaître la +qualité. Au surplus, mon cher capitaine, vous me permettrez de vous +faire remarquer que vos scrupules arrivent un peu tard et dans une +occasion où je dirai même qu'ils doivent me paraître hors de saison. Ne +vous souvient-il donc plus de ces douze pipes de Ténériffe dont vous +fîtes si simplement, il n'y a encore que quelques mois, quinze bonnes +pipes de Madère, et de ces barils de bœuf salé que nous sûmes si bien +dédoubler pour remplir, disiez-vous, la moitié de ce précepte de +l'Évangile, que vous arrangiez pour la circonstance en me répétant à +chaque baril: <i>décroissez</i> et <i>multipliez</i>?</p> + +<p>—Pardieu, je sais peut-être aussi bien que vous ce que j'ai fait dans +les temps, mais la circonstance n'est plus la même. Une jeune innocente +n'est pas une pipe de Ténériffe, et encore moins un baril de bœuf salé. +On dédouble le baril sans s'exposer à perdre la marchandise, au lieu +qu'avec une passagère, on s'expose....</p> + +<p>—Je vous entends; vous voulez vous sanctifier sur vos vieux jours?</p> + +<p>—Me sanctifier!... que le diable m'emporte si jamais j'en ai eu l'idée!</p> + +<p>—Eh bien! pourquoi vous refuser à tenter l'abordage quand vous vous +trouvez par le travers de cette jolie corvette?</p> + +<p>—Pourquoi? pourquoi?... Avec vous il semblerait qu'il n'y eût qu'à se +baisser pour en prendre. Et, si cette jolie corvette refusait +l'abordage?</p> + +<p>—Bah! laissez-moi donc, avec un vieux manœuvrier comme vous....</p> + +<p>—C'est justement parce que je suis <i>un vieux manœuvrier</i> que je +désespérerais de réussir à jeter mes grappins à bord.</p> + +<p>—Vous vous trompez. La plupart des femmes préfèrent les hommes d'un +certain âge aux jeunes et indiscrets étourneaux.</p> + +<p>—Oui, je sais bien; les femmes disent qu'elles n'aiment que les hommes +d'un certain âge, pour mieux détourner l'attention que l'on porterait +aux jeunes gens qu'elles aiment en cachette. Mais quand on arrive au +fait avec elles, elles repoussent les vieux pour se faire une réputation +de vertu à bon marché. Il y a long-temps, monsieur Laurenfuite, que nous +connaissons ces couleurs-là.</p> + +<p>—Allons, je vois décidément que vous caponnez.</p> + +<p>—Que je caponne, moi!</p> + +<p>—Oui, que vous caponnez.</p> + +<p>—Apprenez que jamais je n'ai caponné devant qui ou quoi que ce soit, +pas même devant une femme, si bien élevée qu'elle pût être!</p> + +<p>—Oh! sans doute, devant un boulet de canon ou sous le coup d'une hache +d'abordage; mais devant la beauté, c'est un cas différent, les moyens +n'y sont plus.</p> + +<p>—C'est justement ce qui vous trompe; les moyens y sont encore comme si +je n'avais que vingt ans, et c'est moi qui vous le dis.</p> + +<p>—Oui, mais le difficile serait de le prouver.</p> + +<p>—Et que faudrait-il donc faire pour vous le prouver, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Parbleu! ce qu'il faudrait faire? Il me semble vous avoir mis assez +sur la voie. Il faudrait....</p> + +<p>—Attaquer cette jeune fille, peut-être.</p> + +<p>—Et mais, sans doute!</p> + +<p>—Et vous voulez que ce soit moi qui commence le feu?</p> + +<p>—N'est-ce pas à vous qu'appartient l'honneur du premier pas, en votre +qualité de capitaine?</p> + +<p>—Et vous essaierez ensuite, si je suis obligé d'amener mon pavillon +dans l'engagement?</p> + +<p>—Je ferai plus que d'essayer: je serai là pour vous venger ou me faire +couler à fond, bord à bord avec l'ennemi.</p> + +<p>—L'ennemi! Ce n'est pas là un ennemi bien redoutable. Voyez plutôt +comme elle est jolie, avec son petit bonnet et sa colerette si propre et +si bien repassée! A-t-elle donc du talent au bout des doigts, cette +chère petite.... D'abord, moi, je vous préviens qu'une fois lancé, +j'irai de suite au positif, comme c'est ma maxime et mon habitude.</p> + +<p>—Justement, c'est ce qu'il faut avec les innocentes. Quand on est +assez bon pour leur laisser entrevoir le danger, elles se regimbent +comme des petites lionnes; mais quand elles ne s'aperçoivent du péril +que lorsqu'il est passé, elles pleurent comme des Madeleines, mais elles +pardonnent, ou bien elles ne pardonnent pas, mais le plus fort est fait +du moins, et l'on n'a plus de reproches à se faire....</p> + +<p>Tenez, je crois que le moment est favorable pour l'attaque, et +l'occasion est une chose qu'il ne faut jamais laisser échapper.... Elle +est justement seule dans la chambre.... Le timonnier qui se trouve à la +barre et qui pourrait vous entendre est sourd comme un pot: c'est le +gros Pieril.... Tout vous sourit et semble vous inviter à livrer +l'assaut. Moi, pour plus de sûreté pendant le colloque, je me promènerai +sur les passavans, en faisant le quart et en veillant avec attention à +ce que le mousse et le cuisinier ne descendent pas dans la chambre au +moment du coup de feu.... Allons, mon capitaine, voici l'instant de +montrer du courage, descendez.</p> + +<p>—Descendez! descendez! C'est bien facile à dire cela.... mais si vous +étiez à ma place, les jarrets vous trembleraient peut-être aussi +joliment qu'à moi.</p> + +<p>—Eh! que diable, mon tour ne viendra-t-il pas aussi bientôt! Allons +donc, voyons, affalez-vous dans l'escalier, et bonne chance!</p> + +<p>—Ah! si vous ne m'aviez pas dit que je <i>caponnais</i>, je vous donne bien +ma parole que jamais je n'aurais eu l'idée de faire le galant avec aussi +peu de goût que j'en ai aujourd'hui pour la faribole!</p> + + + +<p>Le capitaine, en prononçant ces derniers mots du haut de l'escalier, se +laissa doucement glisser dans la chambre par l'effet de son propre +poids, beaucoup plus que par suite d'une volonté bien arrêtée; et il +disparut bientôt aux yeux de Laurenfuite, qui se réjouit de savoir +enfin son gros séducteur lancé sur le théâtre de ses exploits futurs.</p> + + + +<p>Notre subrécargue, tout en se promenant à grands pas entre le grand mât +et le mât de misaine, s'attendait à voir bientôt reparaître le capitaine +un peu déconcerté de l'accueil que, selon toute apparence, devait lui +faire la jeune passagère. M. Laurenfuite, en Céladon expérimenté, avait +compté sur la gaucherie de son rival pour former un contraste avantageux +avec la manière galante dont il se proposait d'aborder sa victime, quand +arriverait l'instant de l'immoler. Il n'avait d'ailleurs engagé le +capitaine à tenter quelque chose auprès de Joséphine, que pour le +couvrir de ridicule aux yeux de l'aimable fille, et pour faire briller +plus sûrement les avantages qu'il croyait posséder sur le pauvre +Sautard. Mais à son grand étonnement et contre son attente, il s'aperçut +que celui-ci tardait un peu à revenir sur le pont, et la peur de voir +l'événement tromper ses prévisions commença à l'agiter tout de bon.</p> + + + +<p>Que dois-je penser, se dit-il en prêtant inutilement l'oreille à ce qui +se passait en bas, que dois-je penser du retard de ce vieux loup de mer? +Voilà bientôt un quart d'heure qu'il s'est laissé tomber dans la +chambre, et rien n'annonce encore qu'il ait été mal accueilli par cette +petite grisette.... J'ai beau chercher à saisir quelque chose de leur +conversation, et je n'entends que le murmure confus de leurs voix.... +Est-ce que par hasard...! Oh! non, la chose est impossible!... Mais il y +a si peu de choses impossibles avec les femmes, qu'il ne faudrait pas +trop s'étonner peut-être.... Et moi encore, qui croyais plaisanter en +promettant à Sautard un plein succès auprès de cette innocente de la +rue Saint-Jacques!... Allons, s'il en est ainsi, il faudra bien s'en +consoler et attendre mon tour, ce qui ne sera pas difficile, il est +vrai. Mais qui aurait jamais cru qu'un Joconde de cette trempe, et une +Agnès de cette façon!...</p> + + + +<p>Notre galant désappointé en était rendu à cet endroit de ses +calomnieuses réflexions, lorsqu'il entendit dans l'escalier de la +chambre un bruit qui lui annonça l'apparition prochaine de son rival. +Aussitôt, en effet, il entrevit la tête du capitaine sortant comme d'une +trappe, du capot de l'arrière. La physionomie de Sautard lui parut avoir +pris une expression toute particulière: ses yeux étaient rouges comme +s'ils avaient pleuré, sa bouche, contractée dans sa partie inférieure, +semblait encore offrir l'indice d'une vive et récente émotion, et son +front cependant portait plutôt l'empreinte d'un sentiment de +satisfaction, que l'apparence d'une impression pénible. En le voyant +avec un air si équivoque et une figure si étrange, le subrécargue +impatient crut devoir l'interroger sur le résultat d'une tentative qui +l'intéressait si fort....</p> + + + +<p>—Eh bien! lui dit-il à demi-voix en s'approchant du capot dont le brave +homme semblait avoir oublié de dégager ses jambes, quoi de nouveau, +capitaine?</p> + +<p>—Repoussé avec perte, mon ami!</p> + +<p>—Et comment donc cela?</p> + +<p>—Comment? ma foi je serais bien embarrassé de vous le dire, tant je +suis encore étourdi de ce qui s'est passé en bas entre cette jeune fille +et moi. Je ne sais en vérité pas où j'en suis. Tout ce que je crois +savoir de certain, c'est que j'ai été obligé de mettre mon grand hunier +sur le mât et de me laisser culer pour éviter des avaries.</p> + +<p>—Mais encore, comment se fait-il que vous soyez resté aussi long-temps +dans la chambre pour si peu de chose?</p> + +<p>—Je n'en sais ma foi rien.</p> + +<p>—Lui avez-vous parlé?</p> + +<p>—Parbleu, si je lui ai parlé! la belle question! Elle aussi m'a parlé, +et du bon coin encore.</p> + +<p>—Et que vous a-t-elle dit?</p> + +<p>—Elle m'a dit les choses les plus touchantes du monde, avec un air, oh! +avec un air que je n'oublierai jamais, quand bien même je vivrais cent +ans. Mon ami, c'est une fille qui a bien des moyens!</p> + +<p>—Et quelles choses si touchantes a-t-elle pu vous dire?</p> + +<p>—Ah! attendez donc! ces choses-là se comprennent bien, mais on ne les +retient pas dans sa tête comme une règle d'arithmétique.... Autant que +je puis cependant m'en rappeler, elle m'a dit, en se jetant presque à +mes pieds.... Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre fille +qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à vous +comme à un père!</p> + +<p>—Et qu'avez-vous fait alors?</p> + +<p>—Ce que j'ai fait?... Ma foi! je crois que je me suis mis à pleurer +aussi.</p> + +<p>—A pleurer, en voilà bien d'une autre à présent! Vous avez pleuré, +vous?</p> + +<p>—Et pourquoi pas? Parbleu, j'aurais bien voulu vous y voir, vous qui +faites tant le crâne!</p> + +<p>—Je n'aurais toujours pas pleuré, je vous en donne bien ma parole.</p> + +<p>—Vous n'auriez pas pleuré! C'est bien facile à dire; mais si vous aviez +vu ses beaux grands yeux si supplians et ses jolies petites mains si +gentiment jointes vers moi.... Non, le diable m'emporte, je crois qu'il +est impossible de repousser le <i>compliment</i> avec plus de dignité et de +gentillesse que cette gaillarde-là. J'en suis encore tout sens dessus +dessous et tout enchanté à la fois, tel que vous me voyez....</p> + +<p>—C'est ma foi bien la peine.... Mais enfin, pour qu'elle se soit +exprimée de la sorte avec vous, il faut nécessairement que vous ayez +tenté quelque chose, quelque petite chose au moins, auprès d'elle.</p> + +<p>—Sans doute que j'ai tenté quelque chose! Elle travaillait à la couture +quand je suis descendu. C'était justement un de mes gilets qu'elle me +raccommodait par complaisance, mon grand gilet jaune gaufré, vous savez +bien?</p> + +<p>—Oui, très-bien, et après?</p> + +<p>—Après j'ai commencé, en lui parlant de l'aiguille qu'elle maniait avec +tant d'élégance, à lui prendre le genou. Elle a d'abord souri, en me +repoussant la main avec un air qui m'a fait peine, car elle souriait +d'une façon qui m'a donné à penser qu'elle allait pleurer.</p> + +<p>—Et puis après?</p> + +<p>—Après, j'ai voulu aller au positif, et j'ai cherché à l'embrasser à la +bonne matelote. C'est alors qu'elle s'est levée la larme à l'œil, comme +j'avais déjà cru m'en apercevoir, et qu'elle m'a dit avec le ton que je +vous ai raconté: <i>Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre +fille qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confiée à +vous comme à un père!</i></p> + +<p>—Oui, je sais, vous l'avez déjà dit. Et ensuite?</p> + +<p>—Ensuite?... Ma foi, je l'ai embrassée de tout mon cœur, mais pas +comme je voulais le faire la première fois, au moins.... Alors, la +pauvre petite voyant mon air tout bonasse, et s'apercevant que j'avais +aussi la larme à l'œil, m'a serré la main et m'a sauté au cou, comme si +j'avais été son père.... Moi qui n'y entends pas plus malice que cela, +je lui ai crié:</p> + +<p>Morbleu! vous êtes une brave fille, et celui qui vous insultera aura +affaire à moi!</p> + +<p>En sorte que de fil en aiguille la conversation s'est établie entre +nous, mais sur le pied le plus honnête.... Si bien que contens l'un de +l'autre à la suite de cet entretien, je suis monté sur le pont pour +prendre l'air, car je sens que j'en avais fièrement besoin.</p> + +<p>—Eh bien, mon pauvre capitaine, vous pouvez vous vanter d'avoir fait là +une jolie besogne!</p> + +<p>—Mais pas si mauvaise, peut-être. Je suis plus satisfait de moi dans le +moment actuel que si j'avais trouvé auprès de cette petite <i>le positif</i> +que vous m'aviez envoyé y chercher.</p> + +<p>—Vous avez gâté entièrement votre affaire, et peut-être bien la mienne +par dessus le marché.</p> + +<p>—Peu m'importe! je n'ai pas du moins attenté à l'honneur de cette +pauvre enfant.</p> + +<p>—Oui, mais à présent vous ne pourrez plus vous vanter de n'avoir jamais +eu des scrupules.</p> + +<p>—C'est vrai: je m'en suis senti, des scrupules, pour la première fois +de ma vie. Que voulez-vous? on n'est pas toujours maître de soi. Ça vous +arrive souvent à bord, comme un boulet de trente-six, sans crier <i>gare</i> +ni <i>veille au grain</i>! Au surplus, voyez-vous, je ne me repens pas de ce +que j'ai fait, au contraire même, je m'en félicite, et si j'étais à +recommencer, je recommencerais, et rondement encore!</p> + +<p>—Parbleu, je le crois bien. Il ne manquerait plus que cela à présent! +Vous n'avez rien fait!</p> + +<p>—Eh bien! c'est justement ce dont je suis tout glorieux; c'est de +n'avoir rien fait que je me trouve ravi.</p> + +<p>—Demain, ou après-demain au plus tard, je réparerai votre gaucherie +auprès de la beauté. Vous m'avez rendu, il est vrai, mon rôle un peu +difficile; mais c'est égal. En laissant passer le temps nécessaire pour +effacer la mauvaise impression qu'a dû laisser votre malheureuse +tentative, je trouverai peut-être encore la place bonne. Et d'ailleurs, +avec de l'audace et toujours de l'audace, on raccommode bien des choses +auprès des femmes. C'est près d'elles surtout que le proverbe latin est +vrai et trouve admirablement son application avec des variantes:</p> + +<div class="center"> +<i>Audaces <span class="smcap">Femina</span> juvat.</i> +</div> + +<p>—Oh! si vous vous lancez dans le latin, je n'en suis plus, et je vous +laisse, tout à votre aise, filer votre nœud. Mais cependant je mets une +petite condition à la liberté entière que je dois vous accorder dans +cette affaire, qui me regarde un peu en ma qualité de capitaine et de +maître, après Dieu, à bord de ce navire.</p> + +<p>—Et quelle condition, s'il vous plaît?</p> + +<p>—C'est que vous ne pousserez pas cette innocente jusque dans ses +derniers retranchemens.</p> + +<p>—De quels retranchemens voulez-vous parler?</p> + +<p>—Mais des retranchemens ordinaires en pareille circonstance; cela +s'entend.</p> + +<p>—C'est que cela ne s'entend pas du tout, au contraire.</p> + +<p>—Quand je dis <i>dans ses derniers retranchemens</i>, je veux dire que vous +ne pousserez pas les choses <i>in extremis</i>.</p> + +<p>—Ah! voilà que vous parlez latin aussi?</p> + +<p>—Et morbleu oui, puisque vous faites semblant aujourd'hui de ne pas +entendre le français. En vérité, je crois que vous finiriez par me +faire dire des bêtises, tant vous paraissez vouloir me taquiner depuis +une heure!</p> + +<p>—Voyons, mon brave capitaine, ne nous fâchons pas pour si peu de chose. +Vous paraissez maintenant craindre que je ne pousse les choses trop +loin. Eh bien! je me sens de si bonne composition, que, par déférence +pour vous, je vous promets de ne pas employer les grands moyens auprès +de la petite, et de ne me laisser aller qu'à la plus simple séduction. +Car vous entendez bien que si elle se montre favorable à mes petites +avances, je ne pourrai pas, en bonne conscience, faire ce qui s'appelle +le cruel; ce serait ridicule.</p> + +<p>—Si ce n'est que cela, je suis tranquille et complètement rassuré sur +les suites de l'action.</p> + +<p>—Rassuré! rassuré! Il faudra voir si vous aurez eu sujet de l'être.</p> + +<p>—J'en mettrais certes déjà ma main au feu.</p> + +<p>—Et moi, à votre place, je ne voudrais même pas risquer un de mes +doigts à la chandelle. Oh! les femmes, les femmes, mon cher +capitaine!...</p> + +<p>—Les femmes! les femmes! tant qu'il vous plaira, et ce n'est pas une +raison ça! car je pourrais bien vous répondre aussi en parlant des gens +qui ne doutent de rien: Oh! les hommes, les hommes, mon cher +subrécargue!</p> + +<p>—Eh bien! nous verrons! et puisque vous mettez mon amour-propre en +jeu....</p> + +<p>—Votre amour-propre perdra la partie. C'est moi qui vous le cautionne.</p> + +<p>—C'est ce que la suite nous apprendra, et la suite va venir.</p> + +<p>—Oui, c'est ce que la suite nous apprendra, comme vous le dites. Mais +chut, voici la pauvre innocente qui monte sur le pont. Il ne faut pas +que nous ayons l'air de nous être entretenus d'elle, cela +l'embarrasserait et moi aussi, car je me sens encore tout embarbouillé +de la scène désagréable qui vient d'avoir lieu.</p> + + + +<p>Deux jours se passèrent avant que le séduisant subrécargue crût devoir +livrer l'assaut à la beauté qu'il voulait réduire. L'affaire, selon lui, +quelque bonne opinion qu'il eût de son amabilité et de son expérience, +devait être vive, et il jugea à propos de bien combiner son plan pour +être plus sûr de réussir dans l'application des moyens qu'il se +proposait de mettre en œuvre dans cette occasion.</p> + +<p>Le matin du jour fatal, Laurenfuite se toiletta un peu plus que de +coutume. Dès la veille, il avait pris un air mélancolique et sombre, +destiné à produire sur le cœur de la jolie passagère un effet +préliminaire favorable à ses projets. A déjeûner et à dîner il avait +peu mangé devant elle, croyant l'amener à lui faire demander des +nouvelles de sa santé; mais Joséphine, très-peu inquiète de l'état +d'abattement que feignait le troubadour, n'avait seulement pas songé à +remarquer l'altération que paraissaient avoir subie sa physionomie et +son appétit. La guitare même du subrécargue était restée suspendue sur +la cloison de sa chambre, sans qu'il pensât à la faire gémir comme +d'ordinaire, et sans que sa future victime se plaignît du silence de +l'impitoyable musicien.</p> + + + +<p>Quant au capitaine Sautard, plus attentif que Joséphine à tout ce qui se +tramait contre elle, il s'alarmait tout de bon des préparatifs de +l'attaque que son ami se disposait à livrer à l'inexpérience de la jeune +personne. Vingt fois il avait été sur le point de lui révéler en secret +les projets formés contre son repos; mais vingt fois aussi un motif de +loyauté et de délicatesse l'avait retenu dans les bornes de la +discrétion qu'il avait promise à son rival. Il se résigna à attendre le +moment du péril, en faisant des vœux pour celle qui était bien loin de +se croire exposée à tomber dans le piége que la fatuité voulait tendre à +son ingénuité.</p> + + + +<p>Quand le beau subrécargue jugea que le moment d'entrer en campagne était +arrivé, il réclama du capitaine le service qu'il lui avait rendu en se +tenant en sentinelle sur le pont pendant sa conversation avec la +passagère. Le capitaine, quelque désagréable que fût devenu pour lui le +rôle qu'il avait à remplir, ne put rien refuser, et il s'engagea à +éloigner du gaillard-d'arrière les importuns qui pourraient venir +troubler le tête-à-tête qu'il redoutait tant pour la petite. Laurenfuite +descendit donc à son tour dans la chambre d'où le pauvre Sautard était +revenu si troublé et avec une si drôle de mine deux jours auparavant.</p> + + + +<p>Joséphine lisait attentivement un petit livre lorsque notre séducteur +s'avança vers elle, l'air toujours abattu, la physionomie toujours +altérée. Il débuta par un gros soupir, sans que les yeux de la petite +quittassent la page sur laquelle ils étaient fixés. Le galant toussa +deux ou trois fois sans pouvoir arracher la liseuse à la préoccupation à +laquelle elle paraissait livrée. Pour attirer enfin son attention sur +lui, il tomba à ses pieds avec tous les signes visibles d'un désespoir +amoureux. Plus surprise que troublée de ce mouvement imprévu, Joséphine +allait demander à Laurenfuite la raison d'une façon aussi singulière de +l'aborder, lorsqu'un coup de roulis dérangea tellement la pose +sentimentale de l'amant désespéré, que le pauvre diable alla heurter +avec violence sur une des cloisons de la chambre. Force lui fut de +reprendre son attitude ordinaire, et de renoncer à attendrir la beauté +en se prosternant de nouveau à ses genoux. Mais supérieur au petit +contre-temps qu'il venait d'éprouver, il ne perdit pas un instant, et +d'une main tremblante il remet à la belle une déclaration en forme, +qu'il avait passé une partie de la nuit à composer avec le secours de +<i>la Nouvelle-Héloïse</i>. Joséphine, sans attacher à cet acte si étrange +pour elle plus d'importance qu'il ne paraissait en mériter, s'empare du +tendre poulet, qu'elle lit à haute voix et en riant comme une folle de +l'effet du coup de roulis. Le subrécargue, un peu démonté de cette +manière inusitée d'accueillir l'aveu sur lequel il avait fondé les plus +flatteuses espérances, demande à la jeune rieuse le motif qui peut ainsi +exciter son hilarité.</p> + +<p>—Je ris, lui répond-elle en partant d'un éclat de rire plus fort que +les précédens, non pas de l'honneur que vous voulez sans doute me faire, +monsieur, en me déclarant votre amour, mais du rapport étonnant qui +existe entre ce que je lisais et ce qui m'arrive aujourd'hui....</p> + +<p>—Ce que vous lisiez, mademoiselle, est donc bien gai, ou peut-être +trouvez-vous ce que j'ai fait bien ridicule!</p> + +<p>—Ridicule! oh! non, monsieur, ce n'est pas le mot.... Mais c'est +que.... Excusez-moi, je vous en prie, si je ne puis m'empêcher encore de +rire....</p> + +<p>—Tant qu'il vous plaira, pour peu que cela vous fasse plaisir. Mais y +aurait-il de l'indiscrétion à vous demander ce que vous lisiez?</p> + +<p>—De l'indiscrétion? aucune, je vous assure; je vous demanderai même la +permission de mettre sous vos yeux le passage qui m'occupait lorsque +vous êtes....</p> + +<p>—Oui, achevez, lorsque je me suis mis à vos genoux.... n'est-ce pas...? +Ne vous gênez pas, le plus fort est fait....</p> + +<p>—Non pas, je voulais dire lorsque vous êtes tombé....</p> + +<p>—Eh bien oui! lorsque je suis tombé par terre au coup de roulis.... +Mais voyons donc ce passage, puisque vous voulez bien permettre....</p> + +<p>L'amoureux prit le livre et parcourut des yeux la page que Joséphine lui +indiquait du bout du doigt; il lut:</p> + + + +<p>«La rudesse et la colère ne sont pas toujours, pour les femmes honnêtes, +le moyen le plus sûr et le plus victorieux de repousser les tentatives +qui offensent leur vertu ou leur pudeur. Il est souvent plus facile de +s'indigner contre l'audace des séducteurs que de les déconcerter de +manière à leur ôter l'envie de renouveler leurs attaques imprudentes. +J'ai connu une femme très-sensée qui se débarrassa des importunités d'un +fat que toutes ses rigueurs n'avaient pu rebuter jusque-là, en prenant +le parti de rire comme une folle à chaque déclaration que le galant +renouvelait. Une autre dame du monde trouvait que que la recette la plus +merveilleuse pour se préserver des attaques de ces insectes de la +société qui veulent flétrir toutes les réputations, était de bâiller +quand ils osaient parler trop ouvertement de leur amour ou de leur +insolent martyre. Les hommes qui font métier de triompher de toutes les +femmes sont cuirassés d'avance contre l'indignation qu'ils allument +quelquefois dans l'âme de celles qu'ils veulent déshonorer; mais ce +qu'ils ne dédaignent jamais, c'est le ridicule qu'ils excitent, et le +mépris qu'ils inspirent aux honnêtes personnes du sexe.»</p> + + + +<p>—Et vous lisez des livres comme cela? s'écria le vainqueur humilié en +rendant le volume à Joséphine.</p> + +<p>—Mais il me semble, répondit-elle, qu'on peut y trouver d'utiles +leçons.</p> + +<p>—Et voilà donc le motif pour lequel vous avez ri aux éclats en recevant +ma déclaration?</p> + +<p>—Le livre conseille de rire ou de bâiller.</p> + +<p>—Et vous avez ri.</p> + +<p>—Auriez-vous mieux aimé que j'eusse bâillé?</p> + +<p>—Allons, mademoiselle, restons-en là, je vous prie. Je vois maintenant +à qui je m'adressais. Des innocentes de votre façon, on en trouve +partout. Vous avez pleuré avec le capitaine Sautard, et vous riez comme +une idiote avec moi.</p> + +<p>—Oui, j'en conviens, j'ai pleuré avec le capitaine, car lui, il +m'affligeait....</p> + +<p>—Et moi, n'est-ce pas, j'ai eu l'avantage de vous égayer?</p> + +<p>—Mais à vous dire vrai, un peu.</p> + +<p>—C'est fort heureux, ma foi, et j'en suis enchanté; mais au moins, je +sais maintenant à quoi m'en tenir. A propos, ne perdons pas la tête. +Faites-moi le plaisir de me rendre la déclaration écrite que j'ai eu la +sottise de vous faire.</p> + +<p>—Mais, monsieur, je crois vous l'avoir rendue à l'instant même où vous +m'avez fait l'honneur de me la remettre.</p> + +<p>—Où donc est-elle?</p> + +<p>—Encore entre vos mains, si je ne me trompe.</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, la voici, et voilà le cas que j'en fais.</p> + + + +<p>—Eh bien! mon ami, s'écria par le capot le capitaine ennuyé d'attendre +sur le pont; aurons-nous bientôt fini?</p> + +<p>—Ah! vous aussi, vous étiez du complot, lui répondit Laurenfuite en +remontant furieux les escaliers de la chambre.</p> + +<p>—Du complot? Non pas, je vous jure. Il n'y a pas de complot dans tout +cela; mais voilà, si je sais bien compter, plus d'une demi-heure que +vous me faites faire le quart. Eh bien! comment vous êtes-vous tiré de +l'abordage?</p> + +<p>—Comment? Faites donc l'ignorant maintenant, comme si vous n'étiez pas +convenu avec cette petite folle de me mystifier?</p> + +<p>—De vous mystifier? Ah! Dieu soit loué! Votre mauvaise humeur et vos +soupçons sur ma connivence avec notre passagère me prouvent que vous +n'avez pu réussir à rien. N'est-ce pas que cette luronne-là a bien des +moyens?</p> + +<p>—Laissez-moi donc tranquille avec vos moyens, c'est une vraie rouée ou +une bégueule.</p> + +<p>—Bravo! l'amoureux! Repoussé comme moi avec perte, et de deux!</p> + + + +<p>Le subrécargue, livré au dépit d'avoir échoué dans une tentative dont il +espérait le succès le plus complet, laissa rire, tant qu'il voulut, +notre gros capitaine qui ne se tenait pas de joie. Résolu à ne plus +adresser un mot à la victime qui venait de lui échapper, il se promena +jusqu'au soir sur le pont, sans vouloir même se trouver à dîner en face +d'elle. Mais pour mieux se venger de ses rigueurs et du singulier +accueil qu'elle avait fait à sa déclaration, il reprit sa guitare comme +de plus belle, et pendant toute la nuit il ne cessa de chanter et de +râcler. Le capitaine Sautard, de son côté, pour dédommager la pauvre +Joséphine de la persécution à laquelle sa cruauté envers Laurenfuite +venait de la mettre en butte, redoubla avec elle de soins respectueux +et de prévenances délicates. Il fit tant enfin que la pauvre fille finit +par l'aimer, non pas comme un amant, mais comme un ami sincère et +affectueux. Ce fut entre ces deux hommes si diversement disposés à son +égard, qu'elle acheva la longue traversée du Hâvre à Sierra-Leone.</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE VIII.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">Arrivée à Sierra-Leone.</a></h3> + + +<p><i>L'Aimable-Zéphyr</i> arriva enfin à sa destination, à la grande +satisfaction des deux spéculateurs et de leur passagère. Le navire se +trouva à peine mouillé dans le fleuve, que le capitaine et son ami se +rendirent à terre pour saluer le gouverneur et lui apprendre le succès +avec lequel ils avaient rempli leur commission en ce qui le concernait +particulièrement.</p> + +<p>—Quelle commission? leur demanda celui-ci, qui avait presque oublié le +marché passé avec les deux aventuriers.</p> + +<p>—Parbleu, répondit le subrécargue, la commission que vous avez bien +voulu nous confier relativement à une Parisienne!</p> + +<p>—Et vous m'avez ramené une Parisienne?</p> + +<p>—Jolie comme les amours, douce comme un mouton, et vive... oh! vive +comme un écureuil.</p> + +<p>—Et qui a reçu une fameuse éducation, allez, monsieur le gouverneur!</p> + +<p>—Quoi! c'est sans plaisanter! Et vous auriez fait la folie?...</p> + +<p>—Dites plutôt le miracle, monseigneur. Mais afin que vous soyez +entièrement convaincu de la vérité du fait, voici la facture en bonne et +due forme.</p> + +<p>Le gouverneur, à peine revenu de son étonnement, lut le compte suivant +que le subrécargue avait eu le soin de dresser avant de mettre le pied à +terre.</p> + + + +<p><span class="smcap">Doit</span> <i>son excellence le gouverneur de Sierra-Leone à Sautard et +Laurenfuite, du brick</i> l'Aimable-Zéphyr, <i>pour engagement et livraison +d'une jeune Parisienne</i>,</p> + +<div class="center"> +<span class="smcap">Savoir</span>:</div> +<div> +<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align='left'>Voyage à Paris, démarches et insertions</td></tr> +<tr><td align='left'> aux <i>Petites-Affiches</i>.....</td><td align='right'>1,000</td><td align='right'>fr.</td></tr> +<tr><td align='left'>Avancés faites à la beauté....</td><td align='right'>1,500</td></tr> +<tr><td align='left'>Retour au Hâvre; frais de séjour</td></tr> +<tr><td align='left'> et menues dépenses....</td><td align='right'>600</td></tr> +<tr><td align='left'>Passage à la chambre....</td><td align='right'>500</td></tr> +<tr><td align='left'>Commission à 10 p. %</td><td align='right'>360</td></tr> +<tr><td align='left'> </td><td align='right'>———</td></tr> +<tr><td align='left'> Total..........ci</td><td align='right'>3,960</td><td align='right'>fr.</td></tr> +</table></div> + +<p>Il n'y avait plus à en douter: les deux aventuriers venaient de faire +la folie qu'ils avaient promise au gouverneur, et celui-ci, forcé +d'acquiescer à l'engagement qu'il avait contracté verbalement, songea à +reconnaître la marchandise, quelque élevé que lui parût le montant du +compte qu'on venait de lui présenter.—Puisque le sort en est jeté, +dit-il à ses vendeurs, je recevrai la jolie Française que vous m'avez +amenée. Mais je vous assure bien que malgré les brillantes qualités que +vous lui accordez, j'aurais autant aimé que vous ne vous fussiez pas +rappelé ce dont nous étions convenus ensemble dans un moment où je +croyais qu'il ne s'agissait entre nous que d'une plaisanterie. Allons, +que l'on prépare ma pirogue et que l'on aille me chercher la beauté que +je vais posséder pour mon argent.</p> + + + +<p>Une élégante pirogue, dont l'arrière était recouvert d'une tente riche +et légère, partit bientôt du rivage, conduite par six beaux nègres +brillamment vêtus, pour aller chercher à bord de <i>l'Aimable-Zéphyr</i> la +triste Joséphine, toute bouleversée du spectacle étrange que +Sierra-Leone présentait à ses yeux encore si inexpérimentés. Dans ce +moment d'anxiété, où une nouvelle destinée allait commencer pour elle +sur une terre si éloignée et si inconnue, l'image de ses parens et des +lieux de son enfance s'offrit à son âme émue et étonnée, et des larmes +de regret vinrent mouiller ses paupières, sans soulager son cœur +oppressé par trop d'émotions et de crainte.... Oh! qu'alors elle eût +sacrifié avec plaisir les plus belles années de la vie qui lui était +promise, pour n'avoir pas entrepris ce voyage aventureux! Mais il n'y +avait plus à revenir sur l'imprudence de sa résolution, et elle venait +de mettre entre elle et sa famille une distance immense que peut-être +elle était destinée à ne plus franchir....</p> + +<p>Il ne fallut rien moins que le retour à bord du capitaine Sautard et de +M. Laurenfuite pour la consoler un peu, car à la vue de ses deux +compagnons de voyage, il lui sembla avoir retrouvé quelque chose de sa +patrie et n'avoir pas encore tout perdu au monde.</p> + + + +<p>—Allons, ma belle demoiselle, embarquons-nous dans la pirogue du +gouverneur, s'écria le capitaine. Il brûle de vous voir, et il ne sera +pas fâché après vous avoir vue, je vous en réponds, car c'est un +connaisseur.</p> + +<p>—Comment! lui dit le subrécargue, vous ne vous étiez pas disposée à +vous rendre à terre, mademoiselle? Je croyais vous trouver parée comme +pour un jour de fête.</p> + +<p>—Je n'y pensais pas, répondit la triste Joséphine.... Un jour de +fête!... Et elle continua à pleurer.</p> + + + +<p>Le capitaine Sautard, devinant avec cet instinct qu'ont les bons cœurs +ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille, employa toute +l'éloquence dont il était doué pour la rassurer sur les craintes qu'elle +pouvait concevoir sur son sort futur. Après lui avoir fait le +panégyrique du gouverneur, l'éloge du pays, le tableau de la vie qu'elle +allait mener et du bonheur dont elle ne manquerait pas de jouir dans sa +nouvelle condition, il la décida à s'embarquer dans la pirogue qui les +attendait.</p> + + + +<p>Le gouverneur, pendant tout ce temps, resté dans son palais, attendait, +la longue vue à la main, l'embarcation qui devait lui amener du bord la +compagne qui lui avait été promise, et vingt fois, la lunette braquée +sur cette embarcation, il avait accusé la lenteur avec laquelle ramaient +ses nègres. Depuis long-temps il ne s'était senti une aussi vive +impatience, et sans pouvoir encore deviner le motif du sentiment qu'il +éprouvait, il se trouvait heureux de désirer enfin quelque chose. Oh! +que de bon cœur, si sa position et les convenances le lui avaient +permis, il se serait rendu sur le rivage pour jouir plutôt du plaisir de +recevoir la jeune Parisienne dans le pays qu'il gouvernait! Mais +qu'aurait-on dit à Sierra-Leone de l'empressement ridicule du chef de la +colonie anglaise à accueillir une petite fille bien gauche et bien +commune? Il fallut attendre la pirogue sans manifester aucune +démonstration d'impatience ou de joie. Et c'est ainsi que ceux qu'on +appelle les heureux de ce monde sont la plupart du temps enchaînés dans +les limites étroites et les bienséances rigoureuses de cette grandeur +qu'on leur envie.</p> + + + +<p>La pirogue arriva enfin, et Joséphine, conduite par les deux +aventuriers, se dirigea lentement et sans presque oser lever les yeux +vers le palais où l'attendait monsieur le gouverneur.</p> + +<p>A la vue d'une aussi belle femme, notre Anglais ne put s'empêcher de +laisser éclater sa surprise et sa satisfaction.</p> + + + +<p>—Bon! dit tout bas le subrécargue Laurenfuite à son capitaine, +monseigneur est content; il paiera.</p> + +<p>—Hé bien! monsieur le gouverneur, s'écria le capitaine en remarquant le +plaisir qu'éprouvait son excellence, que pensez-vous de la manière dont +nous nous sommes acquittés de notre commission ou plutôt de votre +commission?</p> + +<p>—Je pense, répondit le gouverneur, que vous avez rempli cette mission +de manière à mériter toute ma reconnaissance.</p> + + + +<p>A ces mots, le joli visage de Joséphine se couvrit d'une rougeur qui la +rendit deux fois plus belle qu'elle ne l'avait paru d'abord aux yeux de +son excellence, et ce ne fut que lorsque la conversation se fut +prolongée, que la pauvre enfant osa élever ses timides regards sur +l'homme près duquel elle croyait n'avoir à remplir qu'un poste conforme +à son humble condition.</p> + +<p>La première impression que la vue du gouverneur produisit sur la jeune +fille fut aussi favorable qu'il aurait pu le désirer lui-même s'il avait +connu le caractère et le goût de celle dans laquelle il pensait ne +rencontrer qu'une conquête facile et presque à moitié faite pour lui. +Joséphine, sans trop prévoir encore la nature des rapports qu'elle +allait avoir avec son nouveau protecteur, crut sentir qu'il ne lui +serait pas difficile de s'accoutumer à un tel maître, et elle puisa +bientôt dans l'accueil bienveillant qui venait de lui être fait assez +d'assurance pour reprendre le maintien aisé qui donnait à toutes ses +manières la grâce qu'avait tant admirée le capitaine Sautard.</p> + + + +<p>Ce jour-là on dîna, et l'on dîna même fort bien au gouvernement, mais en +petit comité.</p> + +<p>A la suite du repas, le noble Amphytrion prit sa nouvelle convive par la +main, et la conduisant vers un appartement situé à l'extrémité du palais +et éloigné de l'aile qu'il habitait, il dit à la jeune +Française:—Mademoiselle, voici la chambre qui vous est réservée; ces +meubles sont à vous, et ces esclaves seront sans cesse à vos ordres. +Veuillez m'excuser si je n'ai pas su prévoir tout ce qui peut vous être +agréable; mais votre complaisance suppléera à mon inexpérience, et vous +n'aurez qu'à parler pour que tout le monde ici vous obéisse comme à +moi-même.</p> + +<p>Et le gouverneur, après avoir débité ces mots le plus galamment +possible, laissa l'étrangère émerveillée de ce qu'elle venait +d'entendre....</p> + + + +<p>Pour une jeune Française élevée dans la rue Saint-Jacques, et +transportée avec toute son inexpérience dans le palais d'un gouverneur +colonial, je vous laisse à penser combien il est de sujets d'étonnement!</p> + +<p>Deux belles négresses, un flambeau à la main, étaient restées dans +l'appartement de Joséphine, en attendant que deux autres esclaves +l'aidassent à faire sa toilette de nuit et eussent fini d'entourer une +élégante couchette d'un léger moustiquaire. Une eau limpide et parfumée +avait été versée dans un vase jaspé pour offrir un bain de pieds à la +voyageuse; et déjà, pour tempérer la chaleur de l'air du soir, on +agitait sur son front de simples éventails de feuilles de palmier.</p> + +<p>Elle s'endormit toute surprise, toute confuse des soins inaccoutumés que +venaient de lui prodiguer à l'envie les esclaves mises à ses ordres.</p> + + + +<p>Les gens de commerce ont, en général, un instinct merveilleux pour +saisir les occasions favorables de se faire payer de leurs débiteurs. M. +Laurenfuite voyant le gouverneur enchanté des grâces et de la beauté de +Joséphine, songea à réclamer de lui le montant de la facture qu'il lui +avait déjà remise.</p> + +<p>—C'est pendant que son excellence se trouve encore sous l'empire du +charme d'une impression nouvelle, qu'il nous faut, dit-il au capitaine +Sautard, rentrer dans les débours que nous avons faits pour nous +procurer la petite et l'amener ici. Le moment de recueillir le fruit de +nos peines et de nos soins est arrivé pour nous. Plus tard il ne serait +peut-être plus temps. Demandons dès aujourd'hui le solde de notre +facture.</p> + +<p>Le paiement du petit compte fut en effet réclamé sans plus de délais au +gouverneur, avec toute la politesse et les ménagemens que le subrécargue +crut devoir apporter dans une circonstance aussi délicate.</p> + + + +<p>—Messieurs, répondit le noble débiteur à ses deux créanciers, je ne +demanderais pas mieux que de vous offrir de l'argent comptant en échange +des peines que vous avez dû vous donner pour me procurer le trésor que +vous avez bien voulu remettre dans mes mains. Mais les gens les plus +opulens dans les colonies sont quelquefois, comme vous le savez, assez +pauvres en espèces. Avec beaucoup de biens et de propriétés, j'ai +souvent à peine ce qu'il me faut de monnaie pour envoyer mon +maître-d'hôtel au marché, et c'est presque toujours à crédit qu'on +achète pour moi tout le luxe que j'étale dans mon palais. Il n'est +qu'une chose que je me pique, comme tous les autres colons, de payer +argent comptant: c'est ce que je perds au jeu. La nuit dernière j'ai +beaucoup joué, et le reste de mes doublons y a passé; cependant, je +possède peut-être encore trois ou quatre cents gourdes de disponibles, +et en attendant mieux, si vous le trouvez bon, je vous donnerai toujours +ce petit à-compte, et le restant de la facture viendra, ma foi! quand il +pourra.</p> + +<p>—Peste! fit le subrécargue en se grattant l'oreille, ce contre-temps +nous arrive d'autant plus mal à propos, que, pour les menues dépenses du +navire ici, nous avions compté sur le règlement de votre excellence.</p> + +<p>—Que voulez-vous que j'y fasse, si mon excellence n'a pas le sou! Que +n'êtes-vous habitans du pays, j'aurais bien le moyen de vous régler +comme je règle les autres débiteurs que j'ai ici.</p> + +<p>—Et sans être trop curieux, monseigneur, pourrions-nous savoir quelle +est la manière dont vous avez la bonté de régler les habitans du pays +qui ont l'honneur de devenir vos débiteurs?</p> + +<p>—Parbleu, ma manière est toute simple! et les gueux s'en trouvent +quelquefois assez bien. Je leur cède un ou deux esclaves, trois ou +quatre bœufs, cinq ou six chevaux, plus ou moins, suivant l'importance +de leur créance; ils me donnent un reçu pour acquit, quand j'ai +toutefois la prévoyance de leur en demander un, et tout est fini.</p> + +<p>—Diable! des esclaves!</p> + +<p>—En voulez-vous un ou deux avec les trois ou quatre cents gourdes +comptant, pour faire le solde de compte de la facture?</p> + +<p>—Si nous nous rendions à la Martinique ou à la Guadeloupe en partant +d'ici, nous ne demanderions pas mieux, parce que là, nous trouverions +facilement le placement de la marchandise; mais à Anvers, où nous devons +faire notre retour, la traite malheureusement n'est pas possible.</p> + +<p>—Aimeriez-vous mieux trois ou quatre bœufs?</p> + +<p>—Qu'en pourrions-nous faire, monseigneur? De la viande fraîche pour +notre équipage? La vache salée est plus économique.</p> + +<p>—Et bien, prenez moi cinq ou six bons chevaux du Cap-Vert?</p> + +<p>—Des chevaux du Cap-Vert pour aller en Belgique, nous qui....</p> + +<p>—Que voulez-vous que je vous propose de mieux? Je vous ai offert tout +ce dont je pouvais disposer en votre faveur.</p> + +<p>—Quoi! monseigneur, est-ce qu'en cherchant bien vous n'auriez pas +quelque autre chose de précieux et de rare qui pourrait nous convenir, +quelque chose de.... Vous entendez bien, de ces choses qui....</p> + +<p>—Attendez.... Ah! pardieu, vous me mettez sur la voie, et je pense +maintenant que je pourrai faire votre affaire.</p> + +<p>—Ah! je savais bien, moi, que vous finiriez par trouver ce qu'il nous +faut.</p> + +<p>—Il y a deux mois qu'ayant réussi à pacifier dans mon voisinage deux +tribus africaines qui s'étaient mis en tête de se massacrer, l'un des +souverains nègres, pour reconnaître le service qu'il croyait me devoir, +me fit cadeau de deux superbes lions....</p> + +<p>—Quoi, ces deux magnifiques lions que j'ai vus dans la cour de votre +hôtel?</p> + +<p>—Précisément, capitaine, ces deux lions....</p> + +<p>—Belles bêtes, ma foi! et que j'ai trouvées si curieuses, qu'hier j'ai +passé plus d'une heure devant elles en admiration.</p> + +<p>—Hé bien! messieurs, pour peu que le cœur vous en dise et que cette +marchandise ait quelque prix à vos yeux, je vous la cèderais bien +volontiers pour compléter, avec les trois ou quatre cents piastres, le +montant de la facture que vous m'avez présentée.</p> + +<p>—Pour moi, monsieur le gouverneur, je ne dis encore ni oui ni non; mais +si M. Laurenfuite s'arrange de ce règlement de facture, je ne demande +pas mieux que d'accepter votre offre. Qu'en dites-vous, monsieur +Laurenfuite?</p> + +<p>—Mais je dis que ces deux lions sont sans doute de fort belles bêtes +dont nous pourrions peut-être trouver le placement dans le port où nous +nous rendons en quittant Sierra-Leone. Mais je pense aussi que pour +nourrir ces animaux à bord pendant la traversée, il nous faudra de la +viande fraîche, quelques moutons par exemple et force poulets, car cette +espèce de quadrupèdes ne se contente pas, comme nos matelots, de bœuf +ou de porc salé.</p> + +<p>—Alors, messieurs, vous aurez soin, à votre départ, de prendre quelques +moutons et force poulets. Voilà tout ce que j'y vois de plus simple.</p> + +<p>—C'est fort bien, monsieur le gouverneur, mais vous comprenez +parfaitement, sans qu'il soit nécessaire de vous le faire observer, que +ce n'est pas à nous d'entrer dans les frais que pourra entraîner le +passage des deux animaux que vous voulez nous donner en paiement.</p> + +<p>—Eh bien! que voulez-vous que je vous dise, si ce n'est de prendre cinq +à six de mes moutons et autant de douzaines de volailles dans le +poulailler de mon hôtel! Pardieu, mon cuisinier en chef ne demandera pas +mieux que de faire votre affaire. Ce sera d'autant moins de besogne et +de surveillance pour lui.</p> + +<p>—Oh! alors, puisqu'il en est ainsi et que vous vous montrez si disposé +à arranger les choses à l'amiable, l'arrangement pourra se conclure +entre nous. Mais il est cependant nécessaire de s'entendre sur certaine +condition, pour prévenir toute difficulté possible.</p> + +<p>—Voyons cette condition, monsieur Laurenfuite, car vous êtes un homme +prévoyant et qui savez arranger merveilleusement les affaires.</p> + +<p>—Si pendant la traversée et avant la vente des deux monstres que vous +nous donnerez pour balance de compte et appoint de solde, ces deux +animaux venaient à mourir par cause fortuite et indépendante de notre +volonté...?</p> + +<p>—Alors, à votre retour je vous indemniserais de la perte de vos lions.</p> + +<p>—Fort bien, car vous pensez, monseigneur, qu'ici il n'y a probablement +pas de compagnie d'assurance sur la vie de pareils passagers. Ainsi donc +il est bien entendu que si, par malheur, nous venions à perdre les deux +quadrupèdes, ou l'un d'eux seulement, vous resteriez nous devoir en +argent la somme que chacun d'eux représentera dans le solde de notre +facture.</p> + +<p>—Et oui, c'est entendu, puisque vous le voulez. Bon Dieu, qu'un marché +est long à conclure avec des gens qui savent tout prévoir et qui ne +veulent rien rabattre de leurs prétentions.</p> + +<p>—Je vais rédiger nos petites conventions, que vous aurez la bonté de +signer, et tout sera fini.</p> + +<p>—Je signerai tout ce qu'il vous plaira. Mais de grâce, après cette +signature donnée et reçue, qu'il ne soit plus question de tout ceci; car +savez-vous bien que votre jolie petite passagère serait, à n'en pas +douter, fort humiliée, si elle venait à apprendre le marché que nous +venons de conclure. Qu'en pensez-vous, capitaine Sautard?</p> + +<p>—Ah! je vous en donne ma parole, allez! Elle qui est si fière! Tenez, +entre nous, je vous dirai même, monsieur le gouverneur, que si vous +avez envie de plaire, mais là de plaire rondement à cette aimable et +charmante particulière, il ne faudra pas trop vous presser d'en venir +<i>au positif</i>. Elle est, sur l'article de la sensibilité et des égards, +d'une telle délicatesse d'humeur, qu'en brusquant l'abordage on +risquerait de compromettre le succès de la manœuvre?</p> + +<p>—Et d'où vous vient, s'il vous plaît, l'expérience que vous avez +acquise sur la délicatesse d'humeur de votre passagère?</p> + +<p>—Oh! l'expérience me vient tout bonnement de l'idée que je me suis +faite d'elle pendant la longueur de notre traversée.</p> + +<p>Le gouverneur prit note de l'avis du capitaine, et parut se contenter de +son explication.</p> + +<p>Peu de temps après avoir pris à son bord ses deux lions de pacotille et +le bétail destiné à les nourrir, le brick <i>l'Aimable-Zéphyr</i> fit voile +pour Anvers.</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE IX.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">Un gouverneur de colonie.</a></h3> + + +<p>Le gouverneur de Sierra-Leone, avec lequel nous avons déjà fait un peu +connaissance, était un de ces hommes qui après avoir contracté toutes +les bonnes et mauvaises habitudes de la vie que l'on mène sous les +tropiques, avait fini par se laisser aller à cette existence toute +physique, la seule que connaissent à peu près les créoles. Dans ces +climats brûlans où chaque jouissance s'achète, et où le moindre désir +que l'on a encore la force d'éprouver est aussitôt satisfait que formé, +il reste bien peu de place aux voluptés de l'âme. Aussi n'était-ce guère +que dans les plaisirs pour ainsi dire matériels, que notre gouverneur +avait cherché les distractions que l'oisiveté de son cœur et l'ennui de +sa position lui avaient rendues nécessaires. Les femmes, non pas celles +que l'on a la peine et le bonheur de séduire, mais celles-là que dans +les colonies on trouve résignées à tout, occupaient une partie de sa +journée; la table prenait l'autre partie, et le jeu consumait à peu près +toutes ses nuits.</p> + +<p>La bourse et la santé de notre noble Anglais s'étaient trouvées assez +mal de ce régime. Mais vivre vite et sans prévoyance est la maxime +capitale de la philosophie pratique des créoles.</p> + +<p>L'âme sensible et généreuse du gouverneur ne s'était guère trouvée mieux +que sa bourse et sa santé d'une existence qui lui était devenue à charge +sans qu'il pût s'expliquer trop bien le vide intellectuel qu'il +éprouvait, et sans qu'il prît la résolution de changer de manière de +végéter; car un des effets de la vie des colonies, est de vous ravir la +force de vouloir autre chose que ce que l'on fait tous les jours.</p> + + + +<p>L'arrivée de Joséphine cependant produisit sur notre gouverneur une +impression qu'il ne se croyait plus en état d'éprouver. Il sentit à la +vue de cette jeune personne si belle, si fraîche et si gracieuse, qu'il +avait encore quelque chose à désirer.</p> + +<p>Le gouverneur désira donc, mais honnêtement, mais avec délicatesse. Il +devina, lui qui jusque-là avait pu commander de l'amour et de la +passion à ses belles esclaves, qu'il allait avoir affaire à une femme +modeste et libre qui valait bien la peine d'être déshonorée.</p> + +<p>Les autres hommes ne comptent pour une bonne fortune que les beautés +qu'ils parviennent à conquérir. Notre Anglais regarda comme une bonne +fortune tout le mal qu'il allait se donner pour faire la conquête de la +jolie Française.</p> + +<p>Le capitaine Sautard l'avait d'ailleurs engagé à ne pas trop brusquer le +dénoûment, pour mieux assurer le succès de sa galante tentative, et il +se résigna de grand cœur à supporter les lenteurs d'un siége en règle.</p> + + + +<p>Quelques semaines se passèrent sans que Joséphine s'expliquât bien le +rôle qu'elle devait jouer, et sans que son amant osât lui révéler ce +qu'il attendait d'elle.</p> + +<p>Indécise enfin sur le sort que lui réservait l'avenir dans une maison où +tout le monde paraissait la traiter en maîtresse, elle se décida avec sa +naïveté ordinaire à faire part au gouverneur de ses inquiétudes et des +craintes qu'elle avait conçues sur sa position.</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-elle ingénument, malgré toutes les attentions dont +je suis devenue l'objet et les égards que je dois à votre bonté, je ne +me sens pas à mon aise ici.</p> + +<p>—Et que pouvez-vous avoir à désirer, mademoiselle? Parlez, je vous +promets que s'il est en mon pouvoir de vous satisfaire, vos moindres +volontés seront exécutées à l'instant même.</p> + +<p>—Faut-il vous le dire, monsieur? Je voudrais, en m'employant à quelque +chose d'utile, avoir quelque occupation chez vous, et mériter vos +bienfaits.</p> + +<p>—Mais votre présence seule ici ne vous donne-t-elle pas des droits à ce +que vous voulez bien appeler mes bienfaits.</p> + +<p>—Ma présence!... On m'avait dit à Paris qu'en arrivant chez vous je +trouverais un poste, un emploi conforme à ma condition et à mes +goûts....</p> + +<p>—A votre condition? Tous les postes décens peuvent y convenir. A vos +goûts? J'ignore et je voudrais certes pour tout au monde....</p> + +<p>—Si l'on m'avait trompée!... Oh! non! M'entraîner si loin de ma +famille, et m'ôter jusqu'à la possibilité de me plaindre!</p> + +<p>Et ici Joséphine pleura!</p> + + + +<p>Le gouverneur se sentit embarrassé et presque attendri.... Il ne savait +que dire pour consoler la jeune fille! Pendant quelques minutes il resta +même interdit. Mais les bons cœurs ne supportent pas long-temps les +situations touchantes sans se laisser aller à leur mouvement naturel.</p> + +<p>—Mademoiselle! s'écria notre Anglais, écoutez-moi, je vous en conjure. +Il n'est plus temps de vous cacher ce que la pénétration d'une âme +honnête et pure comme la vôtre devinerait bientôt. Oui, l'on vous a +trompée et l'on m'a trompé aussi moi-même. Mais je suis un honnête +homme, et je puis réparer avec noblesse un tort qui ne fut pas le mien. +Un autre que moi peut-être aurait abusé ou profité de votre erreur et de +votre position. Je suis incapable d'une telle faiblesse ou d'une telle +lâcheté. Ces deux aventuriers vous ont entraînée ici par de fausses +promesses et sans avoir obtenu mon consentement; eh bien! je veux, +autant qu'il dépendra de moi, que ce qu'ils ont cru vous promettre en +vain se réalise pour vous. C'est une place modeste, conforme à votre +position et à vos mœurs, qu'ils vous avaient offerte chez moi; vous +occuperez cette place. Ma maison livrée au désordre, que mes habitudes +de dépense ne peuvent pas toujours arrêter, a besoin de quelqu'un qui +sache la gouverner: vous règlerez les détails de mon intérieur, et quant +aux ménagemens que votre position chez moi vous prescrira à mon égard, +pour votre réputation, je vous laisse entièrement libre de prendre ceux +qui vous sembleront les plus convenables. Vous aurez, si vous le +désirez, un appartement séparé de mon hôtel, et quelque pénible qu'il me +sera de renoncer à votre société, vous ne m'adresserez que le plus +rarement possible la parole. C'est encore là un sacrifice que je +m'imposerai pour vous prouver le désir que j'ai de satisfaire vos +scrupules et de réparer un tort qui, je vous le répète, ne peut m'être +reproché.</p> + +<p>—Et le monde, monsieur, que dira-t-il, lui qui pourra toujours ignorer +la délicatesse de vos procédés et qui me verra attachée à votre +service?</p> + +<p>—D'abord je pourrais vous répondre, mademoiselle, qu'ici il n'y a pas +de monde comme en France, et que nous vivons dans un pays où la liberté +et même la licence des mœurs est la première chose que l'on pardonne. +Mais je ne veux pas avoir l'air de chercher à triompher des craintes que +vous avez conçues et dont je respecte le motif. Ce que je puis vous +assurer, c'est que ma conduite à votre égard ne laissera aucun prétexte +à la médisance, dans le cas où, comme je suis bien loin de le supposer, +la médisance viendrait à s'occuper de nous et de nos innocentes +relations, les seules qui pourront désormais exister entre vous et moi.</p> + + + +<p>Joséphine pleura beaucoup encore, et puis elle se résigna un peu. La +meilleure chose que l'on puisse faire dans des circonstances +inévitables, c'est de se laisser aller à sa destinée avec le plus de +philosophie que l'on puisse amasser contre les coups du sort, et c'est +là ce que savent faire admirablement presque toutes les femmes dans les +occasions impérieuses. Leur grand talent surtout est de savoir céder à +toute espèce de contrainte et de violence, et elles se soumettent avec +une si touchante résignation ou avec une grâce si parfaite, qu'on dirait +quelquefois qu'elles n'ont été créées par la Providence que pour céder +aux caprices du sort, ou aux caprices presque toujours plus injustes des +hommes.</p> + + + +<p>Mais après tout, la condition nouvelle de la jeune Européenne était-elle +donc si pénible! Gouverner en souveraine l'opulente maison d'un homme +généreux et délicat, rester maîtresse de ses actions et du penchant de +son cœur, tels étaient ses devoirs et son sort. Sûre d'elle-même et de +la vertu qu'elle voulait conserver pure de toute atteinte et de tout +soupçon, qu'avait-elle à redouter ou à désirer? Les occupations +qu'allait lui imposer la surveillance de la maison de son protecteur, en +remplissant utilement ses journées, lui offriraient les moyens +honorables de se rendre digne des bontés que le gouverneur paraissait +disposé à avoir pour elle; et ensuite sur ses petites économies elle +pourrait prélever les secours qu'elle se proposait de faire parvenir à +ses pauvres parens!</p> + +<p>A cette idée, l'aimable et bonne fille sentait ses larmes couler, mais +non plus avec amertume et désespoir; c'était déjà le prix de son +sacrifice qu'elle recevait en pensant avec douceur que ce sacrifice ne +serait pas inutile au vieux père et à la tendre mère qu'elle avait +laissés si loin d'elle.</p> + +<p>Peu de temps suffit à Joséphine pour se mettre à la hauteur des devoirs +qu'elle voulait remplir dans l'hôtel du gouverneur. Les détails +intérieurs, qui jusque-là avaient été fort négligés, prirent sous ses +ordres une autre direction. Les esclaves de la maison, empressés de lui +plaire, finirent bientôt par l'aimer autant qu'ils l'admiraient et +qu'ils la respectaient, et lorsque le soir, retirée bien loin des +appartemens du gouverneur dans le cabinet qui lui servait d'asile, elle +se livrait à la lecture ou à quelques petites études, ses négresses +fidèles, couchées près de sa porte, priaient pour elle comme pour un +ange qui aurait veillé sur leurs destinées.</p> + + + +<p>Avec un cœur innocent, de la santé et une vie agréablement occupée de +choses utiles, il est rare qu'à dix-huit ou vingt ans la tristesse +s'empare long-temps de notre âme. A mesure que Joséphine s'attachait de +plus en plus à ses occupations, sa gaîté renaissait; et avec elle sa +beauté, un instant flétrie par le chagrin, reprenait tout son éclat.</p> + + + +<p>Mais il s'en fallait bien que le gouverneur, en se félicitant de +l'heureux changement qui s'était opéré chez sa protégée, se trouvât dans +d'aussi favorables dispositions qu'elle. Depuis l'arrivée de +l'étrangère, il était devenu rêveur et préoccupé. Il avait d'abord joué +très-gros jeu, plus gros même, s'il était possible, qu'à l'ordinaire, et +le jeu avait fini par l'ennuyer. Il avait ensuite essayé à se distraire +en s'entourant plus qu'il ne l'avait fait encore des plus belles +esclaves qu'il avait pu se procurer, et il avait bientôt conçu pour les +belles esclaves plus de dégoût qu'il n'en avait éprouvé jusque-là auprès +d'elles. Ses amis, ceux surtout qui s'étaient habitués à lui gagner +beaucoup d'argent aux cartes ou au tric-trac, s'étaient sérieusement +alarmés d'un changement d'humeur qui, à la rigueur, aurait pu présenter +tous les symptômes d'une réforme de conduite. Quelques-uns d'entre eux +avaient été jusqu'à lui demander ce qui se passait chez lui, et il leur +avait répondu avec nonchalance:—Je m'ennuie sans savoir pourquoi!</p> + +<p>Or, le gouverneur avait donné le change à ses amis, en répondant ainsi +aux questions que leur dictait l'intérêt qu'ils paraissaient prendre à +son sort; il s'ennuyait bien, il est vrai, mais personne autant que lui +ne connaissait le motif de sa mélancolie.... Le malheureux aimait en +secret une femme qui lui avait appris à l'estimer.... Et c'est une chose +quelquefois bien irritante et bien pénible que de nourrir de l'amour +pour une femme que l'on est réduit à estimer du plus profond du cœur.</p> + +<p>Vous devinez déjà sans doute quel pouvait être l'objet de la passion +sentimentale du gouverneur: Joséphine!</p> + +<p>Le hasard ou les circonstances, en fait de grandes passions à inspirer, +servent quelquefois mieux les femmes que ne le ferait la rouerie la plus +consommée qu'elles puissent mettre en usage. Si notre belle Parisienne, +par exemple, avait cherché à agacer notre bon Anglais, en faisant par +coquetterie ce qu'elle ne faisait que par pudeur et retenue, il est +très-possible qu'elle ne fût parvenue qu'à lui inspirer un amour fort +médiocre; mais en l'évitant par pure modestie et sans avoir d'autre but +que celui de satisfaire aux devoirs que lui prescrivaient la décence et +l'honneur, elle avait fini, sans trop s'en douter, par faire naître dans +le cœur de son protecteur un de ces sentimens profonds qui ne +s'éteignent qu'avec la vie de celui qui l'a conçu.</p> + +<p>Un soir que, seul dans les vastes jardins de son palais, le gouverneur +promenait ses rêveries loin des importuns qui l'avaient accablé toute la +journée, il vit accourir vers lui la femme qui depuis quelque temps +occupait sans cesse sa pensée. L'empressement qu'elle mettait à venir à +sa rencontre le surprit d'autant plus, qu'elle était moins habituée à +chercher ainsi les occasions de lui parler.</p> + + + +<p>—A quel heureux hasard, lui dit-il en allant à elle, dois-je +aujourd'hui l'avantage de ne pas vous voir m'éviter?</p> + +<p>—Monsieur, lui répondit Joséphine en rougissant et avec émotion, le +dernier bâtiment qui vient d'arriver d'Europe m'a apporté des nouvelles +de ma famille....</p> + +<p>—Parlez, mademoiselle, ces nouvelles vous auraient-elles appris quelque +chose de fâcheux sur le sort de vos parens?</p> + +<p>—Oh! non, monsieur, au contraire! ils m'écrivent qu'ils sont pénétrés +de reconnaissance pour des bienfaits qu'ils croient me devoir et qui ne +m'appartiennent pas....</p> + +<p>—Et qui supposez-vous qui ait pu, en votre nom, s'attribuer le droit de +secourir l'honorable infortune de vos parens?</p> + +<p>—Je crois l'avoir deviné, et je n'ose encore le dire. C'est même pour +cela que je suis venue vers vous, croyant que vous pourriez +peut-être....</p> + +<p>—Pénétrer un mystère que la délicatesse me ferait un devoir de +respecter.... Non, mademoiselle, non.</p> + +<p>—Ah! maintenant tous mes doutes sont éclaircis. C'est vous, monsieur, +ce ne peut être que vous.... Et n'avoir rien au monde que je puisse +sacrifier pour vous prouver la reconnaissance dont mon cœur est +pénétré. Ah! voilà ce qui me désespère....</p> + +<p>—Y pensez-vous donc, Joséphine! et quand il serait vrai que je me fusse +permis de seconder les efforts que vous faites pour secourir la +vieillesse des auteurs de vos jours, serait-ce une raison pour me faire +un si grand mérite d'une action toute simple, toute naturelle? N'est-ce +pas à votre surveillance, à l'ordre sévère que vous avez introduit dans +ma maison, que je dois l'aisance dont je jouis, et que mes folles +profusions ne m'avaient pas encore fait connaître? Quoi de plus juste +que de vous restituer une très-faible partie d'un bien qui est devenu +votre ouvrage? car c'est à vous au moins, c'est à votre bonne +administration, et vous ne pouvez l'ignorer, que je dois tout cela.</p> + +<p>—Je ne m'étais donc pas trompée, c'est vous. Ah! puisse le ciel, si +jamais il daigne exaucer mes vœux, vous accorder le bonheur dont vous +êtes si digne!</p> + +<p>—Le bonheur, dites-vous!... Ne parlons pas de cela; c'est un rêve +auquel il faut renoncer!...</p> + +<p>—Et quelle cause, monsieur, aurait pu troubler la félicité dont vous +paraissiez jouir quand vous avez bien voulu m'admettre à votre service? +Depuis quelque temps, j'ai cru remarquer des traces d'affliction....</p> + +<p>—Oui, depuis quelque temps je souffre.... je souffre beaucoup... et +c'est en effet depuis votre arrivée.... Avant cela, je n'étais pas +heureux, mais je vivais au moins sans éprouver le dégoût de +l'existence;... aujourd'hui tout me pèse, un sentiment pénible me +déchire.... Mais c'est trop long-temps vous occuper de choses qui sans +doute ne peuvent que vous être fort indifférentes....</p> + +<p>—Indifférentes! quand vous souffrez, monsieur, vous à qui je dois tant +de reconnaissance!... Oh! vous ne le pensez pas! Et s'il ne fallait que +le sacrifice de mon existence....</p> + +<p>—Ah! je suis bien insensé!... Ce que vous venez de me dire là, tenez, +me prouve combien il y a quelquefois de folie dans les exigences du +cœur de l'homme.... Le sacrifice de votre existence!... Combien, avec +un peu plus de raison que je n'en ai, ce mot devrait me combler de +bonheur et de joie! Eh bien! sachez, tant je suis malheureux, que ce +sacrifice-là ne suffirait pas encore à mes désirs délirans! il faudrait +encore plus, et cependant Dieu m'est témoin que pour tout au monde je ne +voudrais pas, fût-ce même pour satisfaire tout l'amour que j'éprouve, +obtenir de vous une seule faveur qui pût vous coûter un remords. Non, un +seul aveu, le plus chaste, le plus innocent, suffirait, je le sens, à +mon cœur; il ferait ma joie, ma consolation..., et je ne demanderais +plus rien à vous,... au ciel..., à ma destinée.... si j'obtenais....</p> + +<p>—Comment pourrais-je jamais penser que le bonheur d'une existence +comme la vôtre dépendît de l'attachement d'une pauvre fille comme moi?</p> + +<p>—Et comment se fait-il que je vous aime comme jamais encore de ma vie +il ne m'a été donné d'aimer personne?</p> + +<p>—Mais le rang que vous occupez ne vous met-il pas au-dessus d'un +sentiment que le monde ne vous pardonnerait pas, et la raison ne vous +fait-elle pas un devoir de renoncer à un amour que ma position me défend +de partager?</p> + +<p>—Mais si vous le partagiez et que je renonçasse au monde pour jouir +avec vous de cet amour qui ferait ma félicité?</p> + +<p>—Que les hommes sont heureux! dans quelque position qu'ils se trouvent, +ils peuvent, sans oublier l'honneur, faire le bonheur de celles qu'ils +aiment. Et nous, quand le sort nous a placées trop loin de celui que +notre cœur a choisi, il n'est qu'un sacrifice que nous puissions faire +pour lui, pour notre amour. C'est à l'honneur même qu'il faut renoncer.</p> + +<p>—En effet, nous autres hommes, comme vous le faites remarquer, nous +pouvons, sans compromettre en rien notre réputation, sacrifier notre +rang et de puériles considérations à l'objet que nous aimons. Mais +appelez-vous cela un bonheur que de n'avoir rien de plus cher que la vie +même à immoler à l'être pour qui l'on voudrait donner quelque chose de +plus précieux que tout ce que l'on a au monde? Pour moi, je sens que si +j'étais aimé de la femme que je trouve digne de toutes mes affections, +je voudrais pouvoir lui sacrifier jusqu'à l'honneur, s'il était +possible, pour mieux lui prouver l'excès de mon amour....</p> + +<p>—Mais, monsieur, croyez-vous que si ce sacrifice était possible, et que +cette femme fût digne de votre tendresse, elle pût, sans se déshonorer +elle-même, souffrir que vous allassiez jusqu'à lui immoler?...</p> + +<p>—Non, non; je ne voudrais pas mettre sa délicatesse à une telle +épreuve. Mais sans aller jusque-là, il est des sacrifices qu'un honnête +homme peut offrir à la femme dont il se croit aimé.... Et tenez, moi qui +vous parle en cet instant, je n'attends qu'un mot de la femme à qui j'ai +voué mon existence, pour lui offrir un de ces sacrifices que l'estime la +mieux sentie peut faire à l'amour le plus pur. Mais j'attends ce mot, et +je l'attends de....</p> + +<p>—Et de qui donc encore?...</p> + +<p>—De vous.</p> + +<p>—De moi!... De moi qui n'ai rien à vous offrir, à vous qui avez un nom +si honorable, un rang si élevé!</p> + +<p>—Un nom! un rang! Tout cela peut se partager.... A revoir, +mademoiselle, dans peu vous verrez que si les hommes ne peuvent pas +tout immoler à l'amour, ils peuvent au moins lui offrir ce qu'ils +possèdent de plus précieux.</p> + +<p>Joséphine, confuse de tout ce qu'elle venait de dire et d'entendre, +resta comme anéantie du bonheur qu'elle n'avait pas prévu.... Elle ne +quitta la place où venait de la laisser son généreux amant, que pour se +retirer toute bouleversée, toute troublée, dans son appartement; et là, +vainement elle chercha le repos qui lui était devenu si nécessaire après +tant d'émotions inattendues.</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE X.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">Catastrophe.</a></h3> + + +<p>Le gouverneur, depuis cette entrevue significative, se montra plus gai +qu'il ne l'avait encore été depuis l'arrivée de Joséphine. Mais la +pauvre fille devint pensive à son tour, et livrée à tous les sentimens +généreux qu'avait fait naître dans son cœur l'aveu de la passion +qu'elle avait inspirée, elle évita avec plus de soin qu'auparavant la +présence de son bienfaiteur.</p> + + + +<p>Deux mois s'étaient écoulés depuis l'entretien du jardin, lorsque le +gouverneur se rendit un jour chez son amante avec un air de joie qui +semblait annoncer la confiance que lui inspirait la démarche toute +nouvelle qu'il allait faire auprès d'elle.</p> + +<p>—Mademoiselle, lui dit-il en l'abordant d'un ton assez familier, je +vous parlais il y a quelque temps du sacrifice que je voulais faire à la +femme qui jusqu'ici avait touché le plus profondément mon cœur. Vous +vous rappelez sans doute encore notre entretien?</p> + +<p>—Si je me le rappelle, monsieur! répondit Joséphine toute tremblante et +en baissant ses yeux humides de douces larmes.</p> + +<p>—Eh bien! lisez cette lettre du ministre; c'est la réponse qu'il a +daigné faire à une demande que je lui adressais et dont cette dépêche +vous fera assez connaître l'objet.</p> + +<p>Joséphine eut à peine la force de lire ces mots:</p> + + + +<div class="center"> +<span class="smcap">Monsieur le Gouverneur</span>,</div> + +<p>«Sa Majesté, à qui j'ai eu l'honneur de faire part du projet dont vous +m'avez entretenu, a bien voulu vous autoriser à vous marier à +mademoiselle Joséphine Renaud, en continuant à vous maintenir dans les +fonctions que vous avez remplies à la satisfaction du roi.</p> + +<p>«Recevez mes sincères félicitations et veuillez croire à la +considération distinguée avec laquelle je suis,</p> + + +<div class="center"> +«<i>Le ministre des affaires étrangères.</i>» +</div> + + +<p>La pauvre enfant ne put résister à tant de marques d'attachement, elle +s'évanouit d'excès de félicité dans les bras de son heureux amant.</p> + +<p>Quelques minutes s'écoulèrent avant que les soins qu'on lui prodiguait +pussent lui rendre l'usage de ses sens.... En revenant à elle et en +voyant le gouverneur à ses genoux, elle lui dit d'une voix affaiblie qui +ajoutait encore un charme nouveau à l'expression touchante de ses +paroles:—Vous aviez bien raison en me parlant du bonheur de pouvoir +faire à ce qu'on aime le sacrifice de tout ce qu'on a de plus cher. Je +sens aujourd'hui que je serais heureuse de pouvoir vous immoler tout, +tout jusqu'à l'honneur....</p> + + + +<p>La félicité des deux amans fut complète, mais elle devait, hélas! trop +peu durer.</p> + +<p>Une de ces maladies dévorantes comme le climat sous lequel elles +naissent s'empara du gouverneur au moment où il faisait les préparatifs +du mariage qui allait combler tous ses vœux. Joséphine, aux premières +atteintes du fléau qui menaçait déjà les jours de son amant, s'attacha +au chevet de son lit de douleurs pour ne plus le quitter. Sa tendresse +ingénieuse et inépuisable, en multipliant autour de lui les soins +qu'exigeait son état, sembla donner des forces nouvelles à cette femme +auparavant si frêle et si délicate. Jamais elle n'avait autant aimé +celui qui devait être son époux, que depuis qu'elle avait à trembler +pour sa vie. Jour et nuit c'était elle qu'il retrouvait auprès de lui, +lorsqu'il recouvrait sa raison après des momens de spasme ou après les +trop courts instans d'un sommeil agité, et quand une main caressante +offrait à ses brûlantes lèvres les breuvages salutaires ordonnés par les +médecins, cette main était celle de Joséphine. Dans son délire, dans ses +rêves, à son réveil ou au sein de ses souffrances les plus aiguës, +c'était aussi le seul nom, le seul mot qu'il prononçât, <i>Joséphine</i> et +toujours <i>Joséphine</i>. Et lorsque sur son front en feu ou sur ses yeux +enflammés il sentait se presser la bouche de sa bien-aimée, il +paraissait oublier la douleur qui déchirait son sein et renaître encore +à la vie qui déjà, hélas! s'éteignait dans ses organes épuisés.</p> + +<p>Tout fut inutile, et les efforts de l'art et les soins de la tendresse. +Le malade vit approcher sa fin, non pas avec résignation, car il n'en +est pas quand on meurt rempli des illusions de l'amour; mais il vit du +moins arriver l'instant fatal sans désespoir, car il sentait qu'il +allait expirer dans les bras d'une amie qui toujours garderait son +souvenir et pleurerait long-temps son trépas.</p> + + + +<p>—Écoute, dit-il à sa bien-aimée quelques heures avant de la quitter +pour toujours; toi seule fus l'idole de ma vie. J'ignore encore en ce +moment quelle destinée me réserve le ciel. J'espère cependant qu'il +exaucera mes vœux. Mais comme il est possible que je succombe, je veux +dès aujourd'hui même assurer ton sort, remplir le plus sacré de mes +devoirs, et te donner enfin le nom qui devait me devenir si cher en le +partageant avec toi.... J'ai fait demander le pasteur et quelques-uns de +mes amis, pendant que, agenouillée sur le pied de mon lit, tu goûtais un +de ces instans de repos que la fatigue t'a rendus si nécessaires et qui +sont devenus si rares pour toi, depuis ma maladie.... Ne pleure pas, ma +tendre amie.... Si j'en crois ce que j'éprouve aujourd'hui, des jours +heureux peuvent encore nous être comptés par la Providence, et je sens +que je me trouverai mieux, plus satisfait, lorsque je pourrai te nommer +mon épouse.... Tiens, voici le pasteur; il vient avec nos amis pour +entendre nos sermens et consacrer notre union.... Ah! il m'était donc +encore donné d'avoir un jour de fête et de recevoir une consolation!...</p> + + + +<p>Le pasteur de la colonie s'avança; il prit la main inanimée de Joséphine +pour l'unir à celle du malade, qui d'une voix expirante murmura les mots +que lui dictait le ministre de l'Évangile, et sous ses doigts convulsifs +la jeune épouse, prosternée auprès de la couche du moribond, sentit +bientôt avec effroi les doigts de son mari se raidir et se glacer....</p> + +<p>Le nom de son amante, de son épouse, venait de s'exhaler avec le dernier +souffle de sa vie!</p> + + + +<p>On entraîna loin de cette scène d'épouvante la malheureuse Joséphine +évanouie. Un lit de mort venait d'être pour elle l'autel de l'hyménée, +une couronne de cyprès sa couronne nuptiale, et un crêpe funèbre son +voile de nouvelle mariée....</p> + + + +<p>Pendant huit jours, les habitans de la colonie portèrent le deuil de +l'homme auquel pendant long-temps leur destinée avait été confiée. Les +imposantes batteries qui défendent Sierra-Leone annoncèrent au loin, au +lugubre fracas de leurs canons tonnant à de courts intervalles, le +funeste événement qui venait de porter l'affliction dans tous les +cœurs, et les navires de la rade appiquèrent leurs vergues après avoir +arboré à demi-mât, pendant ces huit jours de tristesse, leur pavillon +national surmonté d'un crêpe.</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a><a href="#TABLE">CHAPITRE XI.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">Retour en France.</a></h3> + + +<p>Pendant que tous ces événements se passaient dans la colonie, les deux +aventuriers de <i>l'Aimable-Zéphyr</i> s'étaient rendus à Anvers, sans se +douter bien certainement de l'élévation à laquelle il avait plu à la +Providence d'appeler la jeune passagère qu'ils avaient laissée à +Sierra-Leone.</p> + +<p>A leur entrée dans le premier port de la Hollande, ces messieurs +s'étaient d'abord empressés d'offrir leur pacotille de lions à +l'admiration et à la curiosité des amateurs du lieu, et les deux animaux +avaient été trouvés magnifiques. Le roi même, voulant encourager ce que +les journaux du pays voulaient bien appeler les <i>beaux-arts</i>, avait +daigné engager les sociétés savantes à jeter un coup d'œil sur ces deux +terribles sujets d'histoire naturelle, et l'un des courtisans de sa +majesté, désirant se rendre agréable à son souverain, avait fini par les +acheter au poids de l'or pour en faire cadeau à la ménagerie royale de +Bruxelles.</p> + +<p>Le ministre de l'intérieur, jaloux de consacrer dignement cet acte de +munificence, s'était fait un devoir d'ordonner de mettre sur la cage en +fer des deux quadrupèdes: <i>Donné tel jour de telle année par M. le +comte N**** à la ménagerie de S. M. le roi.</i></p> + +<p>A la faveur de cette inscription gravée sur le barreau de la cage en +fer, le courtisan s'était imaginé que son nom passerait à la postérité.</p> + + + +<p>L'affaire jusque-là n'avait pas été trop mauvaise pour les commerçans de +<i>l'Aimable-Zéphyr</i>. M. Laurenfuite, toujours inventif, toujours fertile +en moyens honnêtes et fructueux, songea à la rendre encore meilleure.</p> + +<p>Aussitôt qu'il vit ses lions vendus et payés, il se hâta de chercher à +Anvers des autorités discrètes et complaisantes. Il en trouva vingt pour +une.</p> + +<p>Ces autorités obligeantes consentirent, moyennant un petit cadeau et +pour lui faire plaisir, à lui signer un procès-verbal attestant qu'elles +avaient vu et tâté les cadavres des deux lions morts dans la traversée +du navire. On détailla sur ce procès-verbal de décès le signalement des +deux animaux vivans destinés à aller embellir la ménagerie royale.</p> + +<p>Munis de cette attestation véridique et pécuniaire, le capitaine et le +subrécargue se proposèrent innocemment de se faire payer par le +gouverneur anglais, à leur retour à Sierra-Leone, le montant de la +pacotille qu'ils seraient censés avoir perdue en route.</p> + +<p>L'activité, l'économie et la probité sont, dit-on, trois bonnes choses +pour bien faire ses affaires; la friponnerie vaut souvent mieux à elle +toute seule que ces trois bonnes choses à la fois.</p> + + + +<p>Il y avait quatre à cinq mois que <i>l'Aimable-Zéphyr</i> avait quitté +Sierra-Leone, lorsqu'on le vit revenir d'Anvers avec un grand pavillon +en poupe et une longue flamme à la tête de son grand mât. Un corsaire +chargé d'or et de dépouilles ennemies à la fin d'une glorieuse +croisière, n'aurait pas eu l'air plus flamboyant que le brick du +capitaine Sautard.</p> + +<p>En approchant de terre, il salua la rade de cinq à six coups de canon, +tirés par les deux mauvaises petites pièces qui se rouillaient sur son +pont.</p> + + + +<p>A ces marques de politesse et à ces signes de déférence pour l'autorité +anglaise, les bâtimens mouillés dans les eaux de la colonie ne +répondirent que par de longs coups de canon envoyés tristement de minute +en minute.</p> + +<p>Les échos lugubres des mornes qui entourent la ville répétèrent les sons +sinistres que l'airain des navires semblait exhaler sur les flots.</p> + + + +<p>Le capitaine Sautard, armé de sa longue-vue, dirigea ses deux petits +yeux sur les bâtimens du port, et après avoir examiné attentivement +chacun d'eux, il s'écria:</p> + +<p>—Dites donc, Laurenfuite, tous ces navires ont leurs vergues appiquées +et leur pavillon amené à demi-mât.</p> + +<p>—Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? C'est quelque grosse tête du +pays qui aura avalé sa gaffe, et voilà tout.</p> + +<p>—Voilà tout; mais si c'était notre homme?</p> + +<p>—Ah! mais un instant, ne plaisantons pas! Mourir c'est fort bien; mais +il faut avant régler ses comptes.... Au surplus, il ne faut pas encore +nous inquiéter. D'ailleurs, ce brave homme de gouverneur avait une si +belle santé!</p> + +<p>—Et ce sont justement ceux-là qui filent le plus vite leur câble par le +bout dans ces chiennes de colonies.</p> + +<p>—Il se portait dix fois mieux que vous et moi.</p> + +<p>—Tiens, pardieu, la belle raison! On se porte toujours bien avant de +tomber malade, et l'on en voit tous les jours qui meurent en pleine +santé.</p> + +<p>—Allons, courons notre dernier bord à terre, et nous saurons à quoi +nous en tenir, car voilà que je commence à avoir peur aussi pour le +compte de notre débiteur.</p> + +<p>Les pressentimens du capitaine Sautard ne l'avaient pas trompé. Il y +avait précisément une semaine que le gouverneur était mort, et le jour +de l'entrée de <i>l'Aimable-Zéphyr</i> était tout justement celui où les +navires anglais allaient quitter les signes de deuil qu'ils avaient +arborés pour honorer la mémoire de l'illustre défunt.</p> + +<p>Le premier soin du capitaine et du subrécargue, en descendant sur le +rivage, fut de s'informer du nom et de la qualité du mort dont on +célébrait si fastueusement les funérailles....</p> + +<p>On leur répondit: C'est notre brave gouverneur que nous venons de +perdre!</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! s'écria le subrécargue, qui nous paiera à présent les +deux lions que nous avons eu aussi le malheur de perdre dans le voyage?</p> + +<p>—Adressez-vous à sa veuve, lui répondit-on encore.</p> + +<p>—A sa veuve! reprit le capitaine Sautard.</p> + +<p>--- Oui sans doute, à sa veuve, messieurs. Vous pourrez la voir, car +elle a reçu, depuis trois ou quatre jours, les complimens de condoléance +de toute la colonie.</p> + +<p>Allons, se dirent nos trafiquans, adressons-nous donc à sa veuve. Et ils +se dirigèrent, le certificat du décès des deux lions à la main, vers la +demeure silencieuse de feu M. le gouverneur.</p> + +<p>On annonce à la veuve éplorée la visite du capitaine et du subrécargue.</p> + +<p>La triste épouse du défunt, recouverte de longs vêtemens de deuil, +s'avance lentement vers ses deux compatriotes, qui, les yeux baissés et +le dos voûté, saluent respectueusement la noble compagne de leur ancien +débiteur.</p> + +<p>—Ah! bon Dieu du ciel! s'écrie le capitaine en reconnaissant la figure +mélancolique de Joséphine; c'est notre passagère!</p> + +<p>—Oui, messieurs, c'est elle, leur répond la jeune femme. La Providence, +depuis votre absence, s'est jouée bien cruellement de mes destinées, +elle m'a rendue bien vite la plus fortunée des femmes pour me laisser la +plus malheureuse des épouses....</p> + +<p>Et la douce et plaintive voix de Joséphine se perdit dans les sanglots +qui oppressaient son cœur.</p> + + + +<p>Le capitaine, en voyant pleurer à chaudes larmes sa bonne et jolie +passagère, se prit aussi à pleurer, non pas le gouverneur qu'il ne +regrettait nullement, ni le prix des deux lions auxquels il ne pensait +plus en ce moment, mais il pleura de voir Joséphine pleurer.</p> + + + +<p>M. Laurenfuite, assez embarrassé de sa contenance entre ces deux +douleurs simultanées, crut devoir aussi se livrer à une apparence de +sensibilité pour se donner un maintien décent. Mais toujours malheureux +dans ses tentatives ou ses simulacres d'attendrissement, en cherchant le +mouchoir parfumé qu'il avait fourré au fond de sa poche, il laissa +tomber l'extrait mortuaire des deux lions qu'il devait présenter au +gouverneur qui n'était plus.</p> + + + +<p>La veuve, qui connaissait les deux hommes en face desquels elle se +trouvait, avait déjà deviné, à l'air de M. Laurenfuite, le motif réel +de sa démarche. Le papier qui s'était échappé des mains du subrécargue +sembla lui indiquer la justesse des conjectures qu'elle avait formées +sur la nature et le but de sa visite. Elle s'empressa, avec ce tact si +fin qui n'abandonne jamais les femmes dans quelque situation qu'elles se +trouvent, de prévenir les vœux de ses deux visiteurs.</p> + +<p>—Mon mari, leur dit-elle après s'être remise un peu, m'a chargée, avant +qu'un sort impitoyable ne le ravît à ma tendresse, de quelques devoirs +que je tiens à remplir comme une de ses volontés les plus sacrées.... Il +avait contracté envers vous, messieurs, des obligations que vous aurez +la complaisance de me rappeler.</p> + +<p>—Oh! madame, ce n'est pas encore le moment de parler de cela. Il s'agit +de si peu de chose!...</p> + +<p>—Pardonnez-moi, monsieur. C'est un devoir pour moi, un devoir sacré que +je tiens à remplir et dont vous m'aiderez à m'acquitter; veuillez donc +me rappeler....</p> + +<p>—Non, non, madame, cela se retrouvera, comme vous l'a déjà dit M. +Laurenfuite, et nous ne souffrirons pas....</p> + +<p>—Capitaine, songez que vous me désobligeriez beaucoup en me refusant +aujourd'hui une satisfaction que je crois pouvoir réclamer comme un +service de vous, comme une consolation pour moi, la seule peut-être que +je puisse éprouver....</p> + +<p>—Eh bien! madame, puisque vous l'exigez, et que le capitaine semble +consentir, j'ai l'honneur de vous remettre un certificat en règle qui +atteste, avec la signature des principales autorités d'Anvers, que les +deux lions que son excellence feu monseigneur le gouverneur nous avait +donnés en paiement, ont eu le malheur de mourir avant d'arriver à bon +port.</p> + +<p>—Et le prix de ces deux lions doit vous être payé. Rien de plus juste, +mon mari m'en avait même parlé.</p> + +<p>—Quoi! monsieur votre mari avait eu la bonté de vous parler de....</p> + +<p>—Oui; j'en ai du moins un souvenir confus, mais je crois me rappeler +cependant qu'il m'a dit un mot de cette affaire.</p> + +<p>—Et vous a-t-il dit aussi pour quelle affaire?...</p> + +<p>—Non, mais il suffit que vous vous soyez entendus ensemble pour que je +m'empresse de satisfaire aux conditions de votre marché. Combien vous +dois-je, messieurs? La somme vous sera comptée immédiatement par mon +caissier.</p> + +<p>—Une bagatelle, madame. Deux mille francs, voici les conditions +écrites.</p> + +<p>—C'est bien, messieurs. Ces papiers deviendraient inutiles entre nous; +les deux mille francs vont vous être payés.</p> + +<p>Cette sommé était une partie du prix auquel les malheureux avaient +vendu la pauvre Joséphine!</p> + + + +<p>Le capitaine, en entendant sonner les écus qu'on leur comptait par ordre +de leur prétendue débitrice, se sentit des scrupules et presque des +remords.—C'est elle qui se paie de ses propres mains, se disait-il en +lui-même. Oh! il vaudrait cent fois mieux pour un honnête homme avoir +fait la traite des nègres!</p> + +<p>M. Laurenfuite ne songea qu'à faire un reçu pour solde de tout compte au +caissier qui venait de lui remettre deux mille francs au lieu de quinze +cents francs dont il était convenu avec feu le gouverneur dans le cas où +les deux lions, qui se portaient fort bien à Bruxelles, seraient venus à +mourir dans la traversée.</p> + + + +<p>—Maintenant, dit Joséphine au capitaine Sautard dès que le subrécargue +eut mis la main sur les espèces, il me reste un service à vous demander.</p> + +<p>—Lequel, madame, parlez? Il n'y a rien, je le sens, que je ne fasse +pour vous, quand il faudrait me faire écorcher tout vif de la tête aux +pieds pour vous être agréable? Quel service puis-je être assez heureux +pour vous offrir?</p> + +<p>—Celui de me ramener en France sur votre bâtiment, en France où il me +reste encore un vieux père et une si bonne mère! Mais vous ne me +ramènerez pas seule....</p> + +<p>—Et avec qui donc, sans être trop curieux?</p> + +<p>—Avec les restes de celui à qui je dois tout! avec la cendre du +meilleur, du plus délicat, du plus généreux des hommes! avec la cendre +de mon époux!</p> + +<p>—Oh! les deux coquins de lions, se dit en lui-même le capitaine Sautard +en se mordant les lèvres de dépit et de remords; comme je vous les +aurais étranglés si j'avais pu savoir!... Deux lions, une femme comme +cela!... Ah! monsieur Laurenfuite, nous pouvons bien dire que nous +faisons deux grands scélérats, vous et moi!</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="II_UN_CARACTERE_DE_MARIN" id="II_UN_CARACTERE_DE_MARIN"></a><a href="#TABLE">II.<br /> UN CARACTÈRE DE MARIN.</a></h2> + + +<p>Un jeune officier de marine de nos amis était parvenu, dans les ports de +mer que notre navire fréquentait depuis quelques années, à acquérir la +réputation d'homme à bonnes fortunes, sans que rien d'extraordinaire en +lui justifiât complètement à nos yeux les succès qu'il obtenait auprès +de presque toutes les femmes. Sainte-Elie, c'était le nom de notre +Faublas marin, était doué d'un caractère aimable, d'assez d'esprit, et +d'une figure qui, quoique un peu commune, pouvait passer pour assez +belle. Mais ces agrémens collectifs, que d'autres possédaient, au reste, +à un plus haut degré que lui, ne nous semblaient pas faits pour lui +valoir à peu près exclusivement les conquêtes qui nous échappaient, et +quelque disposés que nous fussions à lui pardonner en bons camarades les +avantages qu'il obtenait sur nous, quelquefois nous nous sentions portés +à accuser le beau sexe, ou de trop de bienveillance en faveur de notre +confrère, ou d'un peu d'injustice à notre égard. Les triomphes de +Sainte-Elie enfin nous empêchaient de dormir, nous autres pauvres +Thémistocles qui rêvions aussi des myrtes amoureux, et qui nous +trouvions réduits à glaner sur les traces de notre heureux émule.</p> + + + +<p>Un jour que, seul avec ce conquérant fameux, j'avais amené à dessein la +conversation sur le chapitre des femmes, je me hasardai à demander à +notre vainqueur le moyen qu'il avait employé jusque-là si heureusement +pour soumettre à ses lois les beautés les plus rebelles. En ce temps-là, +comme on sait, le langage métaphorique était encore de mode, et ma +question se ressentait un peu, ainsi qu'on le voit, du beau style +classique de l'époque.</p> + +<p>Mon ami me répondit: Autant que je puis te comprendre, tu veux me +demander comment je m'y prends pour obtenir quelques succès auprès des +femmes?</p> + +<p>—Oui, lui dis-je; tu as parfaitement deviné mon intention.</p> + +<p>—Eh bien! je vais t'expliquer ma méthode, et avec d'autant plus de +facilité, que ma manière d'agir avec les belles tient à un système fondé +sur les petites observations que j'ai eu occasion de faire dans le +monde.</p> + + + +<p>Je prêtai l'attention la plus vive à la révélation que se préparait à me +faire Sainte-Elie. C'étaient les mystères du tabernacle qu'il allait +dévoiler aux regards étonnés d'un néophyte.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—J'ai cru observer, depuis le jour où, pour la première fois, je me +suis trouvé lancé dans ce qu'on appelle la société, que les femmes en +général se laissaient beaucoup moins séduire par les qualités +supérieures qu'elles rencontrent en nous, que par les dehors bizarres +qu'elles remarquent dans quelques-unes des individualités de notre +espèce. Le point important pour qui veut fixer un moment la mobilité de +leurs impressions, est de les frapper par quelque chose qu'elles ne +trouvent pas chez tout le monde; et pour y parvenir, il faut faire en +sorte de leur paraître un être à part, même au risque quelquefois de +passer pour ridicule. On serait beaucoup plus sûr, selon moi, de réussir +près d'elles par un défaut qui aurait son originalité, que par des +vertus qu'elles seraient réduites à admirer, comme partout on admire des +vertus. Cette amabilité banale que tant de gens possèdent à un si haut +degré, n'est pour la plupart du temps à leurs yeux qu'une chose de mise +qu'elles s'attendent à rencontrer chez tous les hommes un peu comme il +faut, comme du linge blanc chez le premier venu qui se présente dans un +salon. Mais réussissez, sans blesser les convenances, à avoir un ton à +vous, une manière d'être qui vous soit propre, une toilette même qui se +distingue par sa recherche ou son étrangeté de la foule des toilettes +ordinaires, vous attirez sur vous non pas le suffrage universel des +femmes, mais, ce qui vaut cent fois mieux, leur curiosité. C'est du +nouveau qu'il faut sans cesse à leur frivolité qui se lasse de tout, et +rien n'est plus irritant pour elles que le désir qu'elles éprouvent de +connaître ce qui les surprend par des points de dissemblance avec tout +ce qu'elles ont vu déjà. Hé! tiens, pour te rendre la comparaison plus +sensible et mon idée plus frappante, je me servirai ici d'un exemple +puisé en quelque sorte dans les choses de notre métier. En +mathématiques, tu le sais bien, on procède avec les quantités connues à +la recherche de la quantité inconnue. Eh bien! les femmes font, dans la +science usuelle de la vie, la même chose que nous en algèbre; elles ne +se servent des termes de proportion qu'elles connaissent, que pour se +donner le plaisir de deviner, quoi qu'il leur en coûte, les hommes +qu'elles se croient intéressées à connaître ou à déterminer. Je crois +t'avoir fait comprendre ma pensée, n'est-ce pas, et maintenant tu +entends bien ce que je veux dire?</p> + +<p>—Oui, à peu près; va toujours ton train, je t'écoute.</p> + +<p>—Fort bien! ce petit préambule était nécessaire pour arriver à ce qui +m'est personnel, et m'y voici. Avec un pareil système, ou du moins avec +une pareille maxime, tu penses bien que voulant réussir dans le monde, +et réussir surtout auprès des femmes, j'ai dû m'arranger de manière à +m'individualiser au sein de la société, en adoptant pour ainsi dire.... +Comment t'expliquerai-je bien cela?... Ah! m'y voilà!... En adoptant en +quelque sorte certains points de rappel qui pussent servir à me faire +distinguer de la foule des jeunes gens que l'on voit paraître et +disparaître dans les salons qu'ils encombrent, sans laisser le plus +souvent dans l'imagination des belles qu'ils courtisent une seule trace +de leur apparition ou de leur passage....</p> + +<p>Mon plan a bientôt été tracé; il n'était pas au reste fort difficile à +trouver, et l'exécution a répondu à mes espérances, ou même, si tu le +veux, à ma témérité.</p> + +<p>Je me suis dit d'abord: ma qualité d'officier de marine et les habitudes +que l'on contracte dans l'exercice de notre profession ne sont plus un +moyen de se faire remarquer, aujourd'hui surtout qu'on ne croit plus aux +marins de comédie, et que tous nos confrères s'avisent d'être les plus +aimables petits-maîtres du beau monde. Mais ce titre d'officier de +marine, ai-je pensé, peut me servir du moins à faire contraste avec le +ton que je veux me donner et les petits talens que je prétends acquérir. +Puisqu'il faut du nouveau ou tout au moins du bizarre pour marquer sa +place dans la multitude des gens distingués, nous ferons du bizarre; et +j'en ai fait, sans me flatter, en assez grande quantité pour mon usage +particulier.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—Tu vas le savoir. J'ai d'abord commencé par apprendre à pincer +très-bien de la harpe.</p> + +<p>—Et l'on peut dire même que tu as fort bien réussi dans cette tentative +étrange pour ta position.</p> + +<p>—Étrange, pardieu! je le crois bien! Un émule de Jean-Bart et de +Tourville arrondissant un bras nerveux sur un instrument qui n'est fait +que pour les jolies femmes!</p> + +<p>Tous mes collègues se mettaient avec une recherche de bergers +d'opéra-comique et une régularité presque mathématique. Moi je me suis +appliqué à me mettre avec luxe, mais en laissant régner dans ma toilette +un abandon apparent qui cachait toute ma coquetterie.</p> + +<p>Mes amis ou mes rivaux s'attachaient surtout à courtiser avec la +persévérance la plus exemplaire sans doute, mais quelquefois aussi la +plus cruelle, les beautés les plus remarquables. Moi je m'appliquais à +dédaigner les femmes qui attiraient à elles l'universalité des hommages. +Les Arianes abandonnées m'allaient mieux; avec elles je me trouvais une +surabondance d'amabilité et de gaîté que je feignais de perdre dès que +j'étais prié de faire danser ou chanter une beauté en renom, et quelques +jolies boudeuses, piquées au jeu, ne tardèrent pas à me dédommager de la +contrainte que je m'étais volontairement imposée en les fuyant, pour +m'en rapprocher plus tard avec plus de certitude et de profit.</p> + +<p>—Oui, je me rappelle fort bien, en effet, que quelques-unes d'entre +elles t'ont dédommagé assez passablement à nos dépens, nous autres +pauvres adorateurs de bonne foi, si humblement dévoués aux caprices de +ce sexe injuste!</p> + +<p>—Eh bien! que dirais-tu si je t'affirmais que pour conserver mes +conquêtes, il m'en a toujours moins coûté même que pour les faire?</p> + +<p>—Je dirais, ma foi, que tu es un bien heureux coquin, et que tu as à +trop bon marché ce que les autres n'obtiennent quelquefois pas au prix +des soins les plus assidus et même des plus grands sacrifices.</p> + +<p>—Mon moyen pour attacher mes maîtresses au joug que par surprise ou +autrement je leur avais imposé, a toujours aussi été fondé sur le +système dont je t'ai déjà parlé. Leur fidélité n'était que la +conséquence rigoureuse et inévitable du principe que je m'étais posé. La +bizarrerie de mes procédés avec ce que tu appelleras peut-être mes +victimes, égalait au moins la singularité des manières que j'affecte +encore dans le monde et auprès du sexe. Je vais t'expliquer encore +cette idée, qui a, je le vois bien, besoin de quelque développement pour +être entièrement comprise.</p> + +<p>Quand je recevais, par exemple, mystérieusement dans ma chambre une de +mes conquêtes, et cela, soit dit ici sans fatuité, m'est arrivé plus +d'une fois, ne va pas t'imaginer qu'elle me voyait lui prodiguer toutes +ces attentions fades et ces soins minutieusement accablans dont la +plupart des hommes à bonnes fortune obsèdent les femmes qu'ils ont déjà +victimées. Loin de là; je commençais par me mettre à mon aise avec elle, +comme si j'avais été à bord. Une chemise bleue ou rouge, sur laquelle se +croisaient de riches bretelles; une cravate noire, négligemment retenue +par un diamant de prix, et quelquefois un chapeau ciré posé de côté sur +une chevelure assez passablement soignée, composaient presque toujours +ma toilette de rendez-vous. Je me mettais à mon piano ou je prenais une +harpe, comme par boutade, et quand je ne fumais pas un cigare en faisant +gémir un harmonieux instrument sous mes doigts capricieux, je chantais, +avec l'accent que tu me connais, une romance des plus tendres ou une +ariette des plus vives. Cette bigarrure d'habitudes un peu communes et +de manières distinguées, ce ton moitié marin et moitié petit-maître, +étonnaient d'abord un peu mes nouvelles maîtresses; mais j'avais bien +soin, pour ne pas trop les effrayer, de tempérer toujours un propos +leste ou un geste trop brusque par un compliment fin et délicat, ou par +quelque attention galante qui laissait voir à travers ma familiarité +d'emprunt le fond de l'homme comme il faut. Enfin, te le dirai-je, les +plus scrupuleuses beautés finissaient, non-seulement par se faire à la +singularité du ton que je prenais avec elles, mais encore par trouver +piquant l'assemblage des manières disparates qu'elles rencontraient en +moi, enfant indéfinissable de l'art et de la mer; et ce système m'a +toujours si bien réussi jusqu'à présent, que sur dix à douze jolies +femmes dont je suis parvenu à obtenir les bonnes grâces, pas une, je +puis le dire, ne m'a quitté la première. Je leur ai épargné à toutes +l'avantage et la gloire de l'initiative, car c'est toujours ton +serviteur qui les a prévenues en fait d'inconstance, ce qui te prouve +évidemment que j'ai su conserver tant que j'ai voulu les conquêtes que, +grâce à ma bizarre méthode, j'étais parvenu à faire dans la société.</p> + +<p>Voilà, mon cher ami, par quels moyens merveilleux et par quel heureux +secret j'ai remporté ces triomphes qui vous surprennent tous, et qui +m'ont fait jusqu'ici tant d'envieux sans m'exposer toutefois au danger +de rencontrer beaucoup d'imitateurs, car j'ai trouvé dans la carrière +que je me suis ouverte bien plus de jaloux que de rivaux redoutables. +Je viens de déposer dans tes mains le talisman avec lequel j'ai volé de +succès en succès. Tu connais maintenant ma recette; elle n'est pas plus +difficile que cela, et tu peux en user. Tout ce que je réclame de toi, +c'est le silence le plus absolu sur la confidence que tu as reçue de mon +amitié. Je ne redoute nullement, à Dieu ne plaise! le <i>servum pecus</i> des +imitateurs, mais je crains plus que tu ne peux te l'imaginer le ridicule +qu'une indiscrétion pourrait faire tomber sur moi, et c'est pour +l'éviter que je te prie en grâce de ne rien dire à mes camarades de ce +que j'appelle le système dont j'ai l'honneur d'être l'inventeur unique.</p> + + + +<p>Je promis à Sainte-Elie la discrétion la plus inviolable, et après que +je lui eus donné ma parole d'honneur et qu'il l'eut reçue en me serrant +la main, nous nous égayâmes tous deux sur le compte de quelques-unes +des beautés qu'il avait eu le talent de soumettre à sa puissance par +l'habileté de sa tactique.</p> + + + +<p>Nous nous trouvions alors en relâche dans la rade de Rochefort. Les +officiers de notre division faisaient les délices de la société du pays. +Deux ou trois fois par semaine les familles les plus aisées nous +réunissaient dans des soirées brillantes ou des bals du meilleur goût. +Pour peu qu'on eût de la voix ou quelque agilité dans les jarrets, il +fallait sans cesse chanter ou danser. C'était presque à n'y pas tenir, +et la plupart des jeunes gens de l'escadre se seraient plaints +volontiers de tout ce qu'on exigeait d'eux dans ces fêtes dont ils +étaient les héros, mais qui se succédaient peut-être avec trop de +rapidité. Le seul Sainte-Elie, toujours fidèle au système dont il +m'avait révélé les moyens et le but, se faisait remarquer par sa réserve +et par le peu d'empressement qu'il mettait à rechercher les plaisirs +dont nous commencions à être rassasiés. Quand il daignait paraître au +milieu de nous, il semblait ne se montrer que pour prendre en pitié les +peines que nous nous donnions pour nous rendre agréables aux beautés qui +composaient nos réunions.</p> + +<p>La réputation de talent et d'amabilité qui l'avait précédé dans le beau +monde de Rochefort avait d'abord fixé sur lui l'attention de nos hôtes; +mais, rebelle à toutes les avances inutiles qu'on avait cru devoir faire +auprès de lui pour l'engager à chanter ou à accompagner nos belles +virtuoses, il avait fini par passer aux yeux des jeunes femmes et de nos +petites demoiselles pour un original qui attachait un trop haut prix +aux agrémens qu'on lui supposait. A la froideur calculée de son ton, on +avait répondu par une réserve excessive et on l'avait à peu près oublié. +Il ne demandait pas mieux.</p> + + + +<p>Parmi les plus jolies personnes qui embellissaient nos soirées, tous +nous avions remarqué une jeune et piquante héritière qui jusque-là +passait pour avoir repoussé les hommages empressés de cent adorateurs. +Mlle Darmois joignait aux avantages de la beauté, la grâce et les talens +qui, dans le monde même le plus frivole, sont presque toujours préférés +à l'éclat des dons extérieurs. Mais sa réputation d'insensibilité et le +ton glacial de ses manières un peu sévères avaient bientôt suffi pour +éloigner d'elle les vainqueurs qui s'étaient d'abord promis la gloire +d'une conquête difficile, et cette autre <i>belle Arsène</i>, après avoir +fait naître autour d'elle une foule de téméraires prétentions, était +restée maîtresse de sa liberté et du trône sur lequel elle paraissait +vouloir régner seule.</p> + +<p>Je ne prévois pas trop aujourd'hui jusqu'où cette belle personne aurait +poussé l'indifférence qu'elle semblait éprouver pour tout engagement +tendre ou sérieux, sans un petit incident qu'il est nécessaire de +rappeler pour arriver à la fin de mon histoire.</p> + + + +<p>Un duo avec accompagnement obligé de harpe et de violon nous arriva de +Paris. Ce fut la nouvelle importante du jour. Le duo était charmant et +l'accompagnement peu facile. On chercha d'abord qui pourrait chanter et +surtout qui pourrait l'accompagner. Tous les yeux se portèrent sur Mlle +Darmois, qui avait une voix ravissante, et sur un grand jeune homme sec +et froid qui n'était pas trop mauvais musicien. Un violon fut de suite +trouvé, car on en trouve malheureusement partout;... on chercha ensuite +une harpiste, et on chercha vainement.... Nous nommâmes alors +Sainte-Elie, qui, après s'être fait prier un peu, accepta enfin le rôle +d'accompagnateur.</p> + +<p>Pendant deux semaines le chanteur et le violon étudièrent, répétèrent et +macérèrent le malheureux duo. Le dédaigneux Sainte-Elie ne se rendit +qu'à la dernière répétition et se contenta d'indiquer seulement sur sa +harpe les notes essentielles, sans se donner la peine de faire connaître +son jeu et sa manière. Mlle Darmois parut un peu piquée du sans-façon de +notre musicien. Celui-ci ne demandait pas mieux.</p> + + + +<p>Le grand jour marqué pour l'exécution du duo arriva. La foule s'y porta +de bonne heure comme pour une première représentation. Sainte-Elie ne +parut qu'après tous les autres et se fit même un peu attendre, avec +beaucoup d'impatience et de dépit par la chanteuse et le chanteur qu'il +devait accompagner. Enfin il daigna pourtant s'avancer sur l'estrade +qu'on avait préparée dans le salon pour les quatre acteurs de cette +petite scène de société. Tous les yeux se portèrent sur notre harpiste. +Sa mise était riche, mais peu recherchée; un habit bleu fort bien fait, +mais avec des boutons brillans, une cravate noire, un pantalon de +couleur et des bottes au lieu d'escarpins. On critiqua l'élégance +négligée de cette toilette, en remarquant que celui qui la portait était +un fort beau brun. Les dames, en faveur de cet avantage, parurent +excuser un peu la vulgarité de sa mise. Mlle Darmois, son cahier de +musique à la main, restait froide et silencieuse.</p> + +<p>Sainte-Elie prend sa harpe avec assez d'indifférence. Il l'accorde en +amateur très-exercé. Ses mains sont assez belles pour un marin. Elles +sont surtout vives, agiles et souples. Les dames remarquent encore cet +avantage-là, et on aurait déjà pardonné à notre enseigne de vaisseau +plus que son ton sans gêne et sa cravate noire. Je crois même qu'il +aurait pu se montrer impunément impertinent. Les femmes ont quelquefois +une indulgence si inépuisable!</p> + +<p>Le duo commence: la belle voix de Mlle Darmois s'élève, pure, mais un +peu tremblante. Le violon gémit; la harpe résonne, harmonieuse et +brillante comme la voix charmante qu'elle accompagne. Le jeune homme +grand et sec, qui doit chanter, fait de son mieux et donne tant qu'il +peut du gosier: on n'y fait pas seulement attention. Toutes les âmes, +tous les yeux sont pour la belle chanteuse et pour l'heureux +Sainte-Elie. Jamais, s'écrie-t-on, Olinda n'a chanté d'une manière aussi +ravissante. Jamais, disons-nous, notre camarade n'a accompagné personne +aussi délicieusement. C'est de l'inspiration, du délire musical. Tout le +monde est enchanté, transporté. On tressaille, on frémit, on trépigne, +et le magique duo s'achève au milieu d'une masse d'applaudissemens +frénétiques.</p> + +<p>Mlle Darmois regagne sa place, toute émue, toute rouge, toute confuse de +son succès, sans que Sainte-Elie lui ait adressé ses félicitations. +C'est le grand sec qui la reconduit, en recueillant pour elle et en +s'adjoignant un peu pour lui tous les complimens dont on accable notre +jolie virtuose.</p> + +<p>Le harpiste est aussi bientôt entouré d'une foule d'admirateurs, mais il +reçoit les éloges qu'on lui prodigue avec une froide politesse qui lui +épargne au moins les deux tiers des importunités que tout autre à sa +place aurait eues à subir à l'occasion de son talent. Il ne daigne +recevoir que les félicitations de ses amis. Moi, qui en raison de notre +intimité aurais pu me dispenser de lui présenter mes hommages, je +m'avance pour lui donner affectueusement une poignée de main. Mais +l'artiste triomphant prévient mon geste: il me prend et me serre le bras +avec force, et il se contente de me dire à l'oreille en disparaissant à +tous les yeux:</p> + +<p>—Laisse porter la marée qui porte au vent!</p> + +<p>Ces seuls mots, prononcés avec l'énergie significative que pouvait leur +donner un esprit pénétré de la conscience de sa force, venaient de me +révéler tout un plan et tout un système de séduction.... O grand homme! +m'écriai-je accablé du sentiment de mon infériorité.</p> + + + +<p>Après le brusque départ de Sainte-Elie, Mlle Darmois, sur qui, par un +secret instinct d'amitié, je portais souvent les yeux pour le compte de +mon ami absent, me parut avoir l'air rêveur. La harpe de mon collègue +était restée là, mais inanimée, mais muette, et je crus m'apercevoir que +de temps à autre la pauvre jeune personne jetait plus volontiers ses +regards pensifs sur cette harpe que sur tout le reste de la société. On +lui demanda des contredanses qu'elle refusa avec distraction. On alla +jusqu'à lui proposer une valse, et elle se retira avec sa famille.</p> + + + +<p>Quelques jours se passèrent sans qu'on revît notre camarade dans les +salons de Rochefort. Mais le perfide venait de marquer sa trace trop +profondément dans le cercle de nos connaissances, pour qu'on pût oublier +si tôt son souvenir.</p> + +<p>Il reparut enfin, le sournois, mais avec toute sa gloire capitale, +augmentée même des intérêts qu'il avait laissé s'accumuler pendant son +absence calculée. Nos frivoles sociétés, qu'on dit si oublieuses, sont +cependant faites ainsi. Quelquefois elles paient avec usure aux absens +mêmes tout le plaisir qu'elles en ont reçu. Le tout est de savoir +marquer son passage dans le monde pour retrouver, quand on y revient, +une réputation toute faite, et cent fois mieux faite que si soi-même on +y avait mis les mains.</p> + + + +<p>Cette fois, le dédaigneux Sainte-Elie était paré comme pour danser. Il +ne dansa cependant pas; mais vers la fin du bal, il alla avec beaucoup +de grâce, mais toutefois avec sa froide politesse, demander une valse à +Mlle Darmois, qui, avec non moins de froideur que son cavalier, lui +accorda, au grand étonnement des observateurs, la faveur qu'il venait de +solliciter.</p> + +<p>J'ai vu, dans ma vie, bon nombre de gens tournoyer deux à deux de bien +des manières en rasant, au son d'un violon, les lambris d'un +appartement, mais je ne me souviens pas d'avoir vu une valse aussi +singulière que le fut celle de mon ami et de Mlle Darmois. L'un pivotait +raide comme un piquet, et l'autre suivait inanimée le mouvement de +rotation de son cavalier qui semblait, en attachant ses deux grands yeux +sur elle, la soumettre à une influence satanique. La valse démoniaque de +Méphistophélès m'a seule rappelé un peu celle que Sainte-Elie fit faire +à la belle Olinda.</p> + +<p>Mais ce fut surtout quand notre valseur reconduisit sa dame à sa place, +qu'il me sembla le plus étonnant. Il la ramena sur son siége, à peu près +comme une victime qu'il aurait soumise à un charme surnaturel, et puis +après l'avoir rendue toute bouleversée à sa mère qui se disposait à lui +jeter un châle sur ses blanches épaules, il sortit enivré du triomphe +infernal qu'il croyait avoir remporté.</p> + +<p>Je n'eus cette fois encore que le temps de lui demander s'il était +content de sa soirée, et il me répondit, avec un ton que je ne lui avais +pas encore trouvé: Cette femme est à moi depuis plus d'une heure.</p> + + + +<p>Malgré la haute opinion que je commençais à avoir de la capacité de mon +collègue en fait de séduction, et malgré toute la confiance qu'il +paraissait mettre lui-même dans l'infaillibilité de son système, je +restai long-temps sans remarquer les progrès qu'il disait avoir faits +sur le cœur de celle qu'il avait résolu d'attacher à son char. Ce qu'il +avait la bonté d'appeler mon incrédulité semblait l'amuser beaucoup.</p> + + + +<p>Un jour il vint à moi avec un air de satisfaction et de mystère. Il me +parut rempli de contentement de lui-même. Rien n'était plus naturel.</p> + +<p>—Écoute bien, me dit-il; j'ai lu quelque part qu'un amoureux espagnol +mit le feu au logis de sa maîtresse pour se donner le plaisir ou le +mérite de la sauver des flammes. J'ai dressé un plan assez raisonnable +sur l'idée de cet acte de folie. Ce n'est cependant pas par le feu que +je prétends réussir auprès de Mlle Darmois....</p> + +<p>—Je le crois pardieu bien! Il ne te manquerait plus que de vouloir la +brûler toute vive!</p> + +<p>—C'est par l'eau que je prétends exciter au plus haut degré la +sensibilité qu'elle s'efforce de me cacher sous son air de froideur.</p> + +<p>—Par l'eau! Je m'explique bien la folie de l'amant espagnol, mais je ne +comprends nullement ton projet.</p> + +<p>—Je vais te l'expliquer en deux mots.</p> + +<p>Nous devons, sous peu de jours, faire avec ces dames une partie de mer +à l'île d'Aix. C'est moi qui ai arrangé tout cela, et en ma qualité de +grand ordonnateur de la fête, je t'ai désigné pour gouverner un des +canots de la frégate. Mlle Darmois fera partie de la cargaison de femmes +que je te destine.</p> + +<p>Nous ne partirons qu'avec bonne brise et nous louvoierons sur les côtes +de l'île, à peu de distance de terre.</p> + +<p>—Fort bien, nous louvoierons, je ne demande pas mieux. Et après?</p> + +<p>—Après? Tu vas savoir, parce que j'exige de ton amitié, l'étendue de la +confiance que j'ai placée en toi. C'est le secret de ma vie que je vais +déposer dans ton sein. Il faut qu'en louvoyant tu fasses en sorte de +chavirer ton embarcation.</p> + +<p>—Chavirer mon embarcation avec ces dames, avec Mlle Darmois? Et +pourquoi cela, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Pour me fournir l'occasion de sauver, sans péril pour elle et pour +moi, la beauté que j'aime, car tu auras soin de ne faire cabaner ton +canot que sur une partie de la côte où tout le monde pourra avoir pied, +et là-dessus je m'en rapporte pleinement à ton expérience consommée et à +ta prudence reconnue.</p> + +<p>—Grand merci de ta corvée! Pourquoi, puisque tu as tant envie de faire +prendre un bain à Mlle Darmois, ne pas la faire s'embarquer dans ton +canot et te charger toi-même de la feinte maladresse que tu veux mettre +sur mon compte?</p> + +<p>—Que tu es peu prévoyant, mon bon ami, et que tu saisis mal l'ensemble +du plan que je viens de te confier? En faisant chavirer ton embarcation, +tu risqueras d'attacher, il est vrai, à cet événement une idée de +maladresse ou d'imprudence qui te nuirait peut-être dans l'esprit de +Mlle Darmois si tu lui faisais la cour. Mais que t'importe cela, à toi? +il ne peut en résulter rien de contrariant pour tes projets. Au lieu +que si je me chargeais de cette iniquité, je serais perdu à tout jamais, +et il faudrait renoncer à toutes mes espérances. Or, n'est-il pas plus +simple que tu te charges, par amitié pour moi, de tous les reproches, +s'il y en a à recevoir, et que je recueille tout le mérite du plus beau +et du plus noble dévoûment? Si j'étais à ta place et que tu fusses à la +mienne, je n'hésiterais pas à faire chavirer une frégate, pour peu que +ce sacrifice pût contribuer à ton bonheur. Consens-tu à me rendre le +service que je réclame de ton amitié?</p> + +<p>—Je te suis sans doute on ne peut pas plus dévoué, et s'il ne fallait +que m'exposer seul pour ton bonheur, tu ne doutes pas, je pense, du zèle +avec lequel j'agirais. Mais ce que tu me proposes là demande réflexion, +et j'y penserai ayant de me décider.</p> + +<p>—Oh! alors mon affaire est en bon train, car chez toi la réflexion ne +fait que fortifier les bons penchans du cœur. Mais surtout, puisqu'il +te faut le temps de la méditation, tâche de ne penser à mon projet que +seul et avec le plus grand mystère; car, ainsi que je te l'ai dit, c'est +le secret de ma vie que je t'ai livré.</p> + + + +<p>Je promis à Sainte-Elie une discrétion inviolable. Je réfléchis une +bonne demi-journée, et je consentis à tout.</p> + + + +<p>Nos dames et nos amis de Rochefort se rendirent à l'île d'Aix pour la +partie de canots qu'avait préparée de longue main notre collègue +Sainte-Elie. Trois des embarcations de notre frégate se trouvèrent +élégamment disposées à recevoir tous nos hôtes, partagés en trois +escouades entre les officiers du bord qui devaient commander et +gouverner la petite division. Sainte-Elie montait le grand canot, le +plus solide de tous; un de nos confrères le canot major, et moi le canot +du commandant, la plus jolie, mais aussi la plus légère de ces +embarcations.</p> + + + +<p>Par l'effet d'un hasard qu'avait eu soin d'arranger l'ordonnateur de la +fête nautique, Mlle Darmois me tomba en partage en qualité de passagère, +et notre joyeuse société eut l'air de s'égayer malignement sur le compte +de Sainte-Elie, que le sort semblait avoir voulu séparer momentanément +de l'objet de sa pensée. Notre société était loin de se douter de la +destinée que mon complice et moi réservions à la beauté qui venait de +m'être confiée.</p> + +<p>Trois autres dames et autant d'hommes accompagnèrent Mlle Darmois dans +le canot, où elle ne s'embarqua qu'avec une certaine hésitation. Pauvre +jeune personne qui semblait pressentir le mauvais tour que nous lui +préparions si froidement!... Pour moi, je l'avouerai, malgré tout le +dévoûment de mon amitié pour Sainte-Elie, j'éprouvai presque des remords +en voyant la naïveté avec laquelle la jolie Olinda se confiait à moi sur +ces flots qui paraissaient lui inspirer une crainte assez naturelle. Je +sentis que c'était un grand sacrifice que j'allais faire à mon ami, si +la brise venait à <i>fraîchir</i> assez pour que je pusse faire chavirer +l'embarcation. Mais joignant le scrupule à une coupable intention, je me +promis bien de ne tenter mon mauvais coup que dans un endroit où il n'y +aurait aucun danger à courir pour personne.</p> + + + +<p>Mon léger canot, monté de sept passagers et de huit bons et robustes +matelots du bord, n'était pas trop mal chargé dans les hauts. +Sainte-Elie avait eu soin de le lester très-peu dans les fonds, afin de +me donner plus de facilité pour le faire <i>cabaner</i> en temps et lieu. +Nos perfides dispositions, comme on le voit, étaient prises à merveille.</p> + +<p>A cinq heures du matin nous partîmes tous gaîment avec notre escadrille. +L'air était frais et pur, le ciel doux et serein. Le soleil caressait de +ses jaunes rayons la surface fumeuse de l'onde transparente. Nos +passagères étaient ravies; elles chantaient en chœur des refrains +charmans, que les échos sonores du rivage que nous <i>longions</i> répétaient +d'une grotte à l'autre. Rien ne manquait à nos désirs, si ce n'est la +brise qui ne s'élevait pas.</p> + +<p>Après avoir ramé une heure pour chercher sur la côte de l'île une anse +où nous pussions donner un coup de seine, nous découvrîmes une petite +crique qui nous parut devoir être poissonneuse. Nous abordâmes dans +cette partie: nos filets furent jetés en demi-cercle à la mer, et +bientôt nous eûmes la joie de pêcher quelques merlans et quelques +mulets, qui, des jolies mains de nos dames, glissèrent dans les poêles +que l'on avait déjà chauffées sur le feu de notre bivouac.</p> + +<p>Les déjeûners improvisés de cette manière sont presque toujours +détestables, mais on les trouve toujours délicieux. C'est une chose si +capricieuse et si bizarre que notre appétit!</p> + + + +<p>Le déjeûner fait, nous plions bagage. On s'embarque dans les canots, que +la houle balance mollement et que le clapottement de la mer vient +parfois heurter. La brise du large s'est formée, pendant notre halte de +pêcheurs, dans la petite anse. Vite nous appareillons.</p> + +<p>Sainte-Elie, avant de se rembarquer dans son grand canot, a passé près +de moi et m'a dit à voix basse:</p> + +<p>—Le temps est beau pour notre mauvais coup; mais comme ils viennent de +déjeûner, il faut louvoyer pendant une heure, pour qu'ils aient le temps +de faire la digestion avant de prendre leur bain.</p> + +<p>Touchante précaution hygiénique! Mon ami prévoyait tout avec la plus +admirable sagacité. Je n'en ai plus trouvé de son espèce.</p> + +<p>Nous louvoyons donc, et à mesure que nous courons des bordées, le vent +<i>fraîchit</i>. Je continue à porter toutes voiles dehors. Personne n'a le +mal de mer à bord; mais tous mes passagers, en voyant de temps à autre +le bord de dessous le vent raser l'eau bouillonnante avec la rapidité de +la foudre, commencent à avoir peur. Mlle Darmois, la main appuyée sur le +rebord de l'embarcation, ne me dissimule plus ses craintes; elle me +supplie de la ramener à terre, en faisant à chaque lame qui nous secoue +un bond qu'elle accompagne d'un cri de frayeur. Trop galant pour +refuser la grâce qu'elle implore, je <i>laisse arriver</i> sur l'île d'Aix, +dans un endroit où j'ai remarqué un joli sable que recouvrent tout au +plus deux pieds et demi à trois pieds d'eau. Sainte-Elie, qui observe +attentivement ma manœuvre, me suit à deux longueurs de canot. Nous +filons tous deux avec vitesse et toutes voiles dehors; puis, lorsque je +me crois à peu près sûr de mon affaire, je reviens au vent comme pour +éviter un rocher que je dis avoir soudainement aperçu. J'ordonne de +border les voiles à plat. La brise que nous recevons au plus près a +augmenté. L'homme placé à l'écoute de misaine, et qui n'a qu'à filer +cette écoute pour soulager l'embarcation, me regarde comme pour me +demander s'il faut filer. Je lui fais signe de tenir bon. Une petite +rafale nous tombe en ce moment à bord: on ne pouvait désirer mieux. Mon +canot se couche sous l'effort de la risée; la mer embarque par dessous +le vent; un cri d'effroi part; mes passagers tombent ou plutôt sautent à +l'eau. Ils se débattent et barbottent comme des gens qui se noient. +Sainte-Elie, qui a guetté le moment favorable de se dévouer, s'est +élancé dans les flots, et nageant comme un marsouin, il arrive pour +saisir Mlle Darmois et l'arracher, au prix de ses jours, au péril d'une +mort certaine, qu'elle ne court pas. Mais au moment où le courageux +amant va pour s'emparer de sa maîtresse, celle-ci a trouvé pied sur le +fond, et, debout sur le sable, semble recouvrer, avec la certitude +d'être sauvée, le calme qu'elle avait perdu depuis le départ. Les autres +passagers et passagères en ont fait autant que Mlle Darmois, et le +pauvre Sainte-Elie, obligé de prendre aussi pied sur le sable, n'arrive +tout juste que pour offrir sa main à ces dames, qu'il reconduit à terre +toutes mouillées, et encore un peu effrayées du danger qu'elles croient +avoir couru.</p> + +<p>Pour moi, tristement occupé avec mes canotiers à vider mon embarcation à +moitié remplie d'eau, je ne revins à terre que pour recevoir les +reproches de tout le monde sur ce qu'on appelait mon imprudence, et +l'expression des regrets de Sainte-Elie sur ce qu'il nommait mon peu +d'adresse.</p> + +<p>Quant à lui, toujours supérieur aux circonstances, et, ce qui est encore +bien plus difficile, toujours supérieur au ridicule, il eut l'esprit de +faire répéter dans tout Rochefort qu'il avait bravé les plus grands +dangers pour sauver Mlle Darmois, qui n'en avait couru aucun. Une telle +aventure prouvait trop bien l'amour du jeune officier pour la riche +héritière, et un tel dévoûment méritait une trop belle récompense, pour +que la fière Mlle Darmois ne se montrât pas favorablement disposée à +accueillir les vœux d'un homme que l'opinion publique trouvait si +digne de devenir son époux.</p> + +<p>Les deux amans se marièrent un mois juste après mon coup de maladresse. +Je fus invité de la noce par mon ami, qui, satisfait de posséder une +jolie femme et une grande fortune, prit le très-sage parti de ne plus +naviguer.</p> + + + +<p>Long-temps après avoir quitté les jeunes époux dont j'avais si +obscurément contribué à faire le bonheur, je débarquai à Rochefort, à la +suite d'un grand voyage. Un de mes premiers soins en revoyant les lieux +encore remplis des souvenirs que j'y avais attachés en me dévouant pour +mon ami, fut de m'informer du sort de mon cher et ancien collègue.</p> + +<p>Les habitués du lieu me répondirent: M. de Sainte-Elie! Il se porte +toujours bien. Il est maire de..., à quatre lieues d'ici. C'est lui qui +a fait bâtir presque tout l'endroit. On dit qu'il a doublé sa fortune en +faisant construire des églises dans trois ou quatre communes voisines.</p> + +<p>—Bah! vous plaisantez! m'écriai-je. Est-ce qu'il irait à la messe à +présent?</p> + +<p>—Mais sans doute qu'il y va par spéculation, et pour faire valoir sa +marchandise.</p> + +<p>—La chose est singulière, et je rirais ma foi de bien bon cœur de le +voir dévot, et qui pis est encore, maire de campagne....</p> + +<p>—Ma foi! si vous tenez tant à le voir dévot et maire, vous pouvez tout +en chassant vous donner ce double plaisir-là. Le pays abonde en gibier, +et il n'y a qu'une promenade d'ici à....</p> + +<p>Dès le lendemain je pris un fusil et une carnassière, et suivi de mon +épagneul, j'allai en voisin rendre une visite à mon ami Sainte-Elie, que +je voulais surprendre agréablement en me présentant à lui sans façon, +après trois ou quatre années d'absence.</p> + +<p>Je rencontrai bientôt, non loin d'un village et de quelques édifices +nouvellement bâtis, un homme coiffé d'un large chapeau en paille, vêtu à +la légère, et paraissant donner des ordres à quelques tailleurs de +pierre répandus çà et là sur un terrain couvert de chaux et d'ardoises.</p> + +<p>Au moment où je me disposais à demander la route que je devais suivre +pour me rendre au village de..., l'individu au chapeau de paille lève la +tête, et me montre la figure de mon ami Sainte-Elie lui-même....</p> + +<p>—Et comment va? me dit-il avec assez de bienveillance avant que +l'étonnement que j'éprouvais me permît de lui adresser un mot....</p> + +<p>Je lui sautai d'abord au cou, et il m'embrassa d'un assez bon cœur. +Puis me prenant la main, il me dit: Je vous aurais à peine reconnu à la +figure, sans votre son de voix qui est toujours resté le même.</p> + +<p>—Ah ça! lui dis-je, il me semble, mon ami, qu'anciennement nous nous +tutoyions?</p> + +<p>—Ah! c'est vrai, me répondit-il.... C'est que depuis le temps!...</p> + +<p>—Oui, le temps de nos folies, n'est-ce pas? Te rappelles-tu notre +embarcation chavirant sentimentalement pour t'offrir l'occasion de +sauver ta femme, qui, après le naufrage, n'avait de l'eau que jusqu'à la +ceinture tout au plus?</p> + +<p>—Oui, oui! je me rappelle tout cela, et mille autres sottises de ce +genre.... Et maintenant que faites-vous, ou plutôt que fais-tu?</p> + +<p>—Je navigue toujours pour mes péchés et la gloire du pavillon français. +Et toi, te voilà riche et considéré, époux et père, magistrat et gros +propriétaire. Qui aurait dit cela quand tu te mettais des chemises +bleues pour intéresser les belles que tu attirais aux accords de ton +suborneur de piano? Et en touches-tu toujours?...</p> + +<p>—Oui..., oui... quelquefois... pour me distraire.... Maître Languy, +voici une poutrelle que je vous avais dit de faire transporter sous le +hangar pour la faire mieux équarrir du bout.</p> + +<p>—Et ta jeune et intéressante épouse, comment est-elle? Il me tarde de +lui présenter les hommages du plus ancien ami de son mari....</p> + +<p>—Dans ce moment-ci, je te dirai qu'elle souffre un peu, et qu'elle +n'est guère en état de.... Voilà encore, maître Languy, une pile +d'ardoises qu'il aurait fallu faire ranger au pied du pignon de la +crèche.</p> + +<p>—Ah! tu crains que ta femme ne puisse me recevoir? Diable! c'est +fâcheux, moi qui arrivais en toute hâte pour....</p> + +<p>—Oui, comme je te l'ai dit, elle est assez gravement indisposée; mais +pour peu cependant que tu y tiennes, je me ferai un vrai plaisir de....</p> + +<p>—Non, non, mon bon ami Sainte-Elie.... J'y tenais en arrivant ici; mais +à présent j'y tiens beaucoup moins.... Je vais continuer ma promenade, +pour te laisser tout entier aux travaux importans qui sollicitent toute +ton attention.... Mon chien m'attend, et je te quitte en te souhaitant +la continuation de toutes tes prospérités.</p> + +<p>—Mais que veux-tu dire? Pourquoi partir lorsque tu arrives à peine, et +qu'il y a si long-temps que nous ne nous sommes vus? Reste donc, je t'en +prie....</p> + +<p>—Non, monsieur, je ne reste pas, et je pars à l'instant même!</p> + +<p>—Comment! de vrais et bons amis comme nous.... Est-ce que tu serais +fâché, par hasard?</p> + +<p>—Fâché, non; ce n'est pas le mot.</p> + +<p>—Mais qu'as-tu donc enfin, mon bon ami?</p> + + + +<p>A ce mot de bon ami, je sifflai mon épagneul, qui vint à moi avec la +rapidité de l'éclair, en me caressant avec plus de vivacité qu'il ne +l'avait jamais fait.... Je rendis à ce pauvre animal toutes les caresses +qu'il me prodiguait, comme pour me venger de l'accueil que je venais de +recevoir de mon ancien intime. Je m'éloignai précipitamment avec mon +chien, sans daigner répondre à toutes les peines que se donnait M. de +Sainte-Elie pour me retenir....</p> + +<p>Oh! combien j'aurais craint de perdre mon pauvre épagneul! C'était ça un +véritable ami!</p> + + + +<p>Je viens de retracer un caractère de marin que je n'ai rencontré qu'une +seule fois dans ma vie.</p> + + + + +<hr style="width: 25%;" /> +<h2><a name="III_TOUTES-NATIONS_ou_LE_PETIT_FORBAN" id="III_TOUTES-NATIONS_ou_LE_PETIT_FORBAN"></a><a href="#TABLE">III.<br /> TOUTES-NATIONS, ou LE PETIT FORBAN.</a></h2> + +<h3><a href="#TABLE">Historiette de mer.</a></h3> + + +<p>Un capitaine de navire du commerce m'a raconté l'aventure qu'on va lire.</p> + + + +<p>Je sortais avec un bon vent d'est du port du Hâvre, chargé de quelques +centaines de ballots de marchandises destinés pour la Guadeloupe. Les +gendarmes et les douaniers, gens que l'on quitte les derniers et que +l'on revoit toujours les premiers, m'avaient fait l'honneur de +s'assurer, à mon départ, que je n'avais strictement à bord que la +quantité des marchandises déclarées, et le nombre fort exact des hommes +de mon équipage. Mon rôle et mon manifeste m'avaient été remis fort en +règle après cette dernière inspection, et les agens du fisc et de la +force publique m'avaient dit: Adieu capitaine, bon voyage. Politesse +d'usage à laquelle je m'étais permis de répondre, toujours selon l'usage +aussi: <i>Que le diable vous emporte!</i> Vœu éternel des capitaines, que le +diable n'a pas encore daigné exaucer.</p> + +<p>La brise nous favorisa assez pour qu'en deux jours nous nous +trouvassions hors de la Manche, c'est-à-dire hors de ce périlleux +cul-de-sac maritime que forment les côtes escarpées de l'Angleterre en +se rapprochant des côtes dangereuses de la Bretagne et de la Normandie.</p> + + + +<p>Une fois libre de ces inquiétudes trop naturelles qu'inspire toujours à +tous les capitaines la vue des terres et des écueils dont on veut +s'éloigner, j'ordonnai à mon maître d'équipage de visiter soigneusement +la cale pour s'assurer de la parfaite stabilité de notre cargaison. +Quelques forts coups de roulis essuyés en courant vent arrière m'avaient +fait craindre que notre arrimage, exécuté un peu à la hâte, n'eût +éprouvé quelques vicissitudes depuis notre départ.</p> + +<p>Maître Boissauveur, après une heure d'examen, sans doute fort +consciencieux, montra enfin au grand panneau sa physionomie toute +méditative, sur laquelle je crus apercevoir une légère teinte d'ironie +et d'inquiétude. Une sueur abondante, qui m'attestait toute la peine +qu'il s'était donnée dans sa longue inspection, ruisselait sur son +visage tant soit peu bronzé au soleil. Après avoir passé avec +complaisance ses larges mains goudronnées sur son front pensif et +gluant, il vint à moi pour me rendre compte des résultats de sa mission.</p> + +<p>Sa contenance était embarrassée, je m'attendais aux circonlocutions dont +il avait soin d'allonger et de revêtir sa conversation toujours +métaphorique; je jugeai à propos de provoquer en ces termes la réponse +qu'il se disposait à me faire:</p> + +<p>—Eh bien! maître Boissauveur, avez-vous trouvé tout en bon état dans la +cale?</p> + +<p>—Oui, capitaine; pour ce qui est de la marchandise, on peut dire que +tout est parfaitement à son poste, et rien de ce que j'ai arrimé +moi-même n'a eu la <i>chose</i> de bouger.</p> + +<p>—Vous avez eu bien soin sans doute de vous assurer que les barriques +posées sur le lest n'avaient pas coulé, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Rien, comme je me suis fait l'honneur de vous le <i>réciter</i>, n'a +souffert le moindrement du monde. J'ai été jusqu'à compter les petits +barils qui sont sur l'avant, et aucune des pièces composant +machinalement la cargaison ne manque à l'appel, Dieu merci! Le +chargement finalement n'a pas diminué... au contraire!</p> + +<p>—Comment, <i>au contraire</i>! Est-ce que par hasard il aurait augmenté?</p> + +<p>—Je ne dis pas encore cela. Mais ça c'est vu nonobstant quelquefois.</p> + +<p>—Comment! vous avez vu des chargemens augmenter au bout de deux ou +trois jours de mer?</p> + +<p>—Avec de l'expérience, capitaine, on voit à la mer bien des choses +qu'on ne voit pas à terre. Une fois, dans un voyage de mulets, sous +votre respect, comme je vais avoir l'avantage de vous le dire, nous +avons eu, avec le capitaine Iturbide, trois mules qui nous ont fait des +petits; car, voyez-vous, des cargaisons de mulets et de nègres, c'est +des chargemens qui, comme on dit, peuvent profiter à l'armateur. Une +marchandise qui fait des petits est de tout temps et en tout pays ce +qu'on peut appeler une bonne marchandise.</p> + +<p>—Oui, mais ici ce n'est pas le cas. Nous n'avons sous nos écoutilles ni +mules ni nègres.</p> + +<p>—Vous avez peut-être sous vos écoutilles, capitaine, plus que vous ne +pensez vous-même dans le moment actuel. Souvent ça c'est vu d'être plus +riche qu'on ne croit, à la mer s'entend; car à terre ça peut être +autrement. Ce n'est pas d'ailleurs mon affaire.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, décidément, maître Boissauveur? Avez-vous trouvé +quelque chose dans la cale, quelque chose de plus que ce que nous avons +cru embarquer.</p> + +<p>—Tenez, capitaine, puisqu'il faut d'une manière ou de l'autre amener +les huniers en grand sur le ton, je vous dirai donc, sans aller chercher +midi à quatorze heures et sans louvoyer, comme j'ai eu l'honneur de le +faire, contre la marée et le vent, je vous dirai donc.... Ma foi! que le +bon Dieu m'emporte! je ne sais pas trop ce que je vous dirai donc, au +bout du compte, pour vous faire avaler celle-là sans courir la bordée de +vous mettre de mauvais poil....</p> + +<p>—Ah ça! aurez-vous bientôt fini? Qu'avez-vous trouvé dans la cale?</p> + +<p>—C'est que vous allez donner un suif au second et à moi peut-être bien +aussi pour n'avoir pas mieux visité cette cale au départ. Mais c'est +qu'il y a tant de choses à faire quand on appareille, qu'il faudrait +avoir trente-six mille douzaines d'yeux pour en avoir un seulement sur +chaque chose un peu <i>éveillative</i>.</p> + +<p>—Me direz-vous enfin ce que vous avez à me dire?</p> + +<p>—Eh bien! j'ai à vous dire que j'ai trouvé en bas, entre les barriques +de ce que vous savez bien, un homme en supplément, qui s'était embarqué +par dessus le bord au départ, quoi!</p> + +<p>—Un homme! Et quel est cet homme? Répondez.</p> + +<p>—C'est un homme qui est avec une femme, une grosse femme même, à ce que +j'ai pu voir; car quand les écoutilles ne sont pas ouvertes en grand, +voyez-vous, on ne voit pas aussi clair que le jour, dans le fond de ce +grand gueux de navire.</p> + +<p>—Faites-moi monter de suite cet homme et cette femme.</p> + +<p>—Oui, capitaine. Ce ne sera pas long.</p> + +<p>Maître Boissauveur, en passant sur l'avant, cria aux hommes qui +l'écoutaient en souriant depuis un quart d'heure:</p> + +<p>—Dites donc, vous autres, si vous n'avez rien à faire, descendez-moi +deux pour hâler de dedans la cale à tribord-devant le particulier et la +particulière dont j'ai fait le rapport, que vous m'avez entendu débiter, +au capitaine.</p> + +<p>—Oui, maître Boissauveur.</p> + +<p>—Vous les trouverez, entendez-vous bien, entre les boucauts d'en à +bord. Le particulier est un grand, mince, brun, et la femme une grosse, +moyenne taille, ni grande, ni petite. Capitaine, ils vont venir dans le +moment actuel; ne vous impatientez pas tant, comme j'ai l'honneur de le +voir dans le moment actuel.</p> + +<p>Un long matelot, à la figure maigre, ne tarda pas à sortir de la grande +écoutille, et après avoir roulé d'assez gros yeux noirs autour de lui, +avec l'air de défiance d'un chat que l'on vient de sortir d'un sac, il +s'approcha de moi la casquette de loutre à la main.</p> + +<p>—D'où vient que vous vous êtes permis de vous cacher comme vous l'avez +fait à bord de mon navire?</p> + +<p>—Capitan, me répondit-il avec un accent moitié italien et moitié grec +qui sentait déjà le renégat, c'est qué jé voulais m'en aller pour rien +avecqué vous.</p> + +<p>—Merci de la préférence! Mais pourquoi ne cherchiez-vous pas à vous +embarquer comme matelot à bord de quelque navire, si vous êtes marin?</p> + +<p>—Capitan, comme jé suis estrangèr et que jé souis à cé qu'on dit oun +mauvais soujet, vous n'auriez pas voulu dé ma personne put-être.</p> + +<p>—D'où êtes-vous?</p> + +<p>—Un peu dé tous les pays, capitan.</p> + +<p>—Quelle est votre intention en vous rendant à la Guadeloupe?</p> + +<p>—Dé gagner honnêtement ma vie si jé pouis, et si jé ne pouis pas, dé +la gagner comme jé pourrai autrement.</p> + +<p>—Voilà de la franchise au moins. Mais si maintenant, pour vous punir de +l'audace que vous avez eue en vous cachant à mon bord, je ne vous +donnais pas de vivres....</p> + +<p>—Oh! jé sais bien que vous êtes trop bon pour mé laisser mourire de +faim sous vos yeux pendant toute oune traversée; d'ailleurs je +travaillerai à bord pour ma nourriture et celle de ma femme.</p> + +<p>—De votre femme! Où donc est-elle cette femme, que je la voie un peu?</p> + +<p>—Tenez, capitaine, voilà ce beau morceau de créature, s'écria maître +Boissauveur en poussant sur le gaillard d'arrière une grosse paysanne +coiffée à la cauchoise et faisant claquer sur le pont la paire de gros +sabots dont elle était chaussée.</p> + +<p>—Bien le bonjour, messieurs, nous dit-elle en nous adressant une +révérence dans le genre de celles que font les paysannes +d'opéra-comique pour faire rire leur parterre.</p> + +<p>—Pourquoi, lui demandai-je, vous êtes-vous cachée à bord avec cet +homme?</p> + +<p>—Avec cet homme-là? Mais tiens, pardienne, mon bon monsieur, je me suis +<i>muchée</i> d'avecque lui, parce que c'est quasi mon mari.</p> + +<p>—Votre mari?</p> + +<p>—Mais bié sûr, tiens; il me l'a bié dit du moins.</p> + +<p>—Êtes-vous bien réellement mariés ensemble?</p> + +<p>—Si ce n'est pas, il ne s'en faut guère. A la colonie il m'épousera +tout de bon. Et puis, s'il ne m'épouse pas là, il y aura des juges et un +Code pénal.</p> + +<p>—Quel est votre nom?</p> + +<p>—<i>Françouaise</i>-el-Lefèvre, native de Caudebec, pour vous servir si j'en +étions capable.</p> + +<p>—Et savez-vous le nom de votre prétendu mari, ou plutôt de celui qui +vous a débauchée?</p> + +<p>—Débauchée! Apprenez que je suis une honnête fille, et que je ne me +suis jamais laissée aller en débauche! Tiens, celui-là! Débauchée! +débauchée vous-même, entendez-vous!</p> + +<p>—Qu'on fasse retirer cette femme.... Vous lui ferez donner un hamac +dans la cambuse, où elle couchera seule; elle recevra une ration comme +son mari, qui prendra son hamac dans le logement de l'équipage.</p> + + + +<p>L'heureux couple, assez content de l'audience que je venais de lui +donner, se retira sur le gaillard d'avant, où les hommes du bord ne +tardèrent pas à faire connaissance avec l'un et l'autre époux.</p> + +<p>Le cuisinier se chargea d'abord d'employer utilement la paysanne +cauchoise, à qui il fit subir préalablement un examen assez étendu sur +ses connaissances pratiques en fait de préparations alimentaires.</p> + +<p>—Dites donc, ma grosse mère, lui demanda-t-il, savez-vous un peu +proprement laver les assiettes et soigner le feu?</p> + +<p>—Laver les assiettes! tiens, pardienne! On mange donc dans des +assiettes ici, censément comme dans les grandes maisons.</p> + +<p>—C'te question! Et la partie du <i>soignage</i> du feu, qu'en dites-vous? La +grosse mère ne me paraît pas très-forte sur cet article. Comment vous +tirerez vous de là?</p> + +<p>—Je vous dis que je soignerai le feu tout aussi bien que vous, grand +vilain marmiton d' malheu!</p> + +<p>Et tout le monde de rire aux dépens du chef interrogant.</p> + +<p>L'examen se termina là.</p> + +<p>Le nom du mari ou du soi-disant mari de la Cauchoise fut bientôt trouvé. +Les malins du bord l'appelèrent <i>Toutes-Nations</i>, en égard à sa figure +cosmopolite, car on pouvait juger à l'inspection seule de la physionomie +du drôle qu'il m'avait dit vrai en m'avouant qu'il se croyait un peu de +tous les pays.</p> + + + +<p>Pendant le reste de la traversée, je n'eus au surplus qu'à me louer du +zèle que les deux époux apportèrent à remplir les devoirs qu'on leur +avait assignés à bord de mon navire. Toutes-Nations était un excellent +matelot, toujours gai, toujours content, et ne boudant jamais sur la +besogne qu'on lui donnait à faire pour lui offrir l'occasion de gagner +son passage. Sa robuste femme, vouée plus particulièrement aux travaux +de la cuisine, se faisait un plaisir d'aider le chef et le mousse dans +tous les préparatifs qui avaient quelque rapport avec le service de la +table de la chambre, et celui de la chaudière de l'équipage. Dans les +momens dont elle pouvait disposer entre les apprêts du déjeûner et ceux +du dîner, elle se faisait un devoir de raccommoder les effets que les +matelots confiaient à son adresse. Le soir, quand la fraîcheur de la +brise invitait l'équipage, fatigué de la chaleur et des travaux du jour, +à danser sur le pont, Mme Toutes-Nations se faisait très-rarement prier +pour accepter les contredanses ou les walses qu'un instrumentiste +bas-breton accompagnait aux sons criards de son biniou. Une grande dame +ne se serait pas mise plus promptement qu'elle, ni de meilleure grâce, +au fait des usages du bord. Il fallait voir aussi avec quel complaisant +orgueil monsieur son mari suivait les mouvemens élégans de sa chère +moitié, suant à grosses gouttes dans les bras des walseurs qui la +faisaient tourner comme un cabestan sur le gaillard d'arrière. +Toutes-Nations avait le bon esprit de n'être pas plus jaloux que sa +femme ne se montrait mijaurée: c'étaient des époux assortis en tous +points. Mais une seule chose manquait à leur félicité. J'avais eu soin +de ne permettre aucune communication intime entre les deux conjoints, +jusqu'à preuve complète de la réalité de leur union, et cette preuve +n'était pas chose facile à acquérir. Pendant le jour je m'amusais, avec +un peu de cruauté peut-être, des œillades dévorantes qu'ils se +lançaient et des tendres privations qu'ils paraissaient éprouver. Mais +les mœurs, que je voulais faire respecter à bord, me semblaient devoir +passer avant la compassion que parfois les deux amans m'inspiraient. Ils +souffraient, mais l'ordre et la régularité voulaient qu'ils +souffrissent.</p> + + + +<p>A peine fûmes-nous arrivés à la Basse-Terre, lieu de ma destination, que +je m'empressai de déclarer au commissaire de marine et au procureur du +roi la présence illicite à mon bord des deux passagers qui m'étaient +survenus après mon départ.</p> + +<p>Le commissaire des classes voulut voir les deux délinquans.</p> + +<p>—Diable! s'écria l'administrateur en appréciant en vrai amateur +l'embonpoint de la Cauchoise, voilà une gaillarde d'une fraîcheur +remarquable. On dirait d'une grosse rose épanouie, et c'est chose fort +agréable au moins sous ces climats brûlans qui fanent ou qui noircissent +si vite toutes les jeunes personnes. Son âge? Votre âge, ma robuste et +belle enfant?</p> + +<p>—Vingt-cinq ans pour vous servir, monsieur, si j'en étions capable.</p> + +<p>—Comment, si vous en êtes capable? mais je le crois pardieu bien, et +que de reste. Ah! ah! ah! comprenez-vous, monsieur le capitaine, la +naïveté de la réponse.... Non, mais c'est que cet accent traînard me +semble si singulier! Il me rappelle d'une manière toute particulière ce +bon pays de France qui produit de si belles luronnes....</p> + +<p>—Voici, monsieur le commissaire, l'homme qui s'est glissé à bord avec +cette femme.</p> + +<p>—Comment te nommes-tu, mon garçon?</p> + +<p>—Je né mé nommé rien, monsieur mon commissairé.</p> + +<p>—Rien; mais c'est bien peu de chose. On a cependant un nom, que diable!</p> + +<p>—Mettez Toutes-Nations, si vous voulez. Jé n'y tiens pas dou tout.</p> + +<p>—Et ton pays?</p> + +<p>—Jé souis de Toutes-Nations aussi, comme lou dit mon nom dé raccroc.</p> + +<p>—Mais voyons donc, entendons-nous un peu. Est-ce ton nom ou celui de +ton pays, que Toutes-Nations?</p> + +<p>—Ça m'est égal. Mettez tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Où sont tes papiers?... Ce gaillard-là m'a l'air d'un assez mauvais +sujet.</p> + +<p>—Coumé jé né sais pas liré, jé n'ai pas pourté dé <i>papiels</i> avecqué +moi.</p> + +<p>—Belle raison, ma foi! Allons, tout cela s'expliquera en temps et lieu, +car je compte bien ne pas perdre ce drôle et cette drôlesse de vue +pendant leur séjour dans la colonie. En attendant, monsieur le +capitaine, je vais faire décharger votre rôle de la responsabilité qui +aurait pesé sur vous si à votre arrivée vous n'aviez pas fait la +déclaration rigoureuse exigée par nos lois maritimes en pareille +circonstance.... Mais, en vérité, cette grosse réjouie ne me paraît pas +trop mal pour une femme d'occasion. Non, mais c'est qu'elle vous a même +des yeux qui semblent vouloir dire quelque chose.... A propos, comment +vous nommez-vous? car il est probable qu'entre vous deux vous aurez au +moins un nom.</p> + +<p>—Françouaise el Lefèvre, pour vous servir, mon beau monsieur.</p> + +<p>—Toujours pour me servir. C'est en vérité unique, et je voudrais déjà +que cela fût vrai, tant cette.... Eh bien! Françouaise, puisque +<i>Françouaise</i> il y a, allez vous reposer des fatigues de votre +traversée, et soyez toujours bien sage, pour conserver s'il est possible +votre énorme embonpoint et les roses prononcées de votre teint normand. +Allez, ma fille, allez, nous nous reverrons dans peu.</p> + +<p>—Vous êtes bien bon, monsieur el commissaire.</p> + +<p>—Pas trop <i>boun</i>, murmura entre ses trente-deux dents M. Toutes-Nations +en lançant sur le chef de bureau un de ces regards en dessous où se +peignaient la défiance et la jalousie conjugales, ou du moins presque +conjugales.</p> + +<p>Débarrassé du couple aventurier, je m'occupai fort peu de ce qu'il était +devenu et de ce qu'il avait pu faire pour subsister depuis son +débarquement.</p> + +<p>Un jour ayant eu sujet de faire quelques reproches à mon maître +d'équipage, le métaphorique Boissauveur, sur l'état dans lequel il +s'était présenté la veille à bord, après une copieuse ribotte, le +coupable contrit me répondit:</p> + +<p>—C'est l'occasion, comme dit l'autre, mon capitaine, qui fait le larron +ou plutôt le biberon. Une supposition, que vous rencontriez à terre un +ami qui vous dirait, parlant à votre personne: Je me marie et je vous +invite à ma noce; vous allez tout bonifacement pour <i>nocifier</i>. On boit, +le vin est bon, et la gaîté va de l'avant. On chante et on vous demande +un petit couplet de chanson. Et si par hasard il vous arrivait comme à +moi de vous griser en chantant, plutôt qu'en boissonnant, que +feriez-vous vous-même, mon capitaine?</p> + +<p>—Je ne chanterais pas.</p> + +<p>—Ceci est très-facile à dire; mais la pratique, voyez-vous, est un +navire à gouverner, et la théorie un navire à l'ancre. Dans le port tout +le monde est marin, à la mer il n'y a que les hommes qui sont des +hommes, et moi, mon capitaine, je puis dire que je suis un homme de mon +état. Quand je suis entre la <i>vergue et les rabans</i>, j'aimerais mieux me +jeter en vrac dans le lac <i>cacafouin</i>, la tête la première et les +boutons de guêtre en l'air, que de manquer de respect à n'importe quel +chef; car, comme dit cet autre, un chef est toujours un chef, aussi bien +pour l'homme en ribotte que pour <i>l'à jeun</i>.</p> + +<p>—Tout cela est fort bien; mais une autre fois je vous engage à être +plus réservé dans votre conduite.</p> + +<p>—C'est ce que je vous promets en vous remerciant, mon capitaine; mais +c'est ce que je ne vous jure pas.</p> + +<p>—Comment c'est ce que vous ne me jurez pas?</p> + +<p>—Non, je ne veux pas vous tromper. La chair est faible, et il ne faut +pas trop tenter la chair. Et si, comme je vous le disais, foi de Breton, +un particulier comme ce géomètre de Toutes-Nations, que vous connaissez +bien sans qu'il soit besoin de vous le réciter, venait encore me dire: +Maître Boissauveur, je me marie avec la grosse Cauchoise; je lui dirais: +Mon garçon, je serai de la noce, pourvu qu'il y ait de la gaîté à ton +mariage et un peu de liquide pour arroser ton <i>amarrage conjongal</i>.</p> + +<p>—Ah! Toutes-Nations s'est donc marié?</p> + +<p>—Ceci est un fait reconnu. Comment, mon capitaine, vous ne saviez donc +pas l'événement?</p> + +<p>—Pas le moins du monde.</p> + +<p>—En ce cas je vais, si vous voulez me le permettre, vous raconter +comment la chose s'est pratiquée.</p> + +<p>Vous savez bien d'abord, sans qu'il soit besoin de vous....</p> + +<p>—Oui, je sais tout jusqu'à son arrivée en ce pays.</p> + +<p>—En ce cas tant mieux, parce qu'il ne sera pas nécessaire de vous dire +la façon par laquelle il s'était caché avec sa grosse dondon dans la +cale entre deux barils, que vous m'avez ordonné d'aller les chercher.</p> + +<p>—Non; venons-en de suite au mariage.</p> + +<p>—Vous avez raison, d'autant mieux que le mariage est la chose la plus +sainte possible pour ne pas faire des petits garçons et des petites +filles qui vont à l'hospice des Enfans-Trouvés.... Ne vous mangez pas le +sang, mon capitaine, me voilà à l'affaire de Toutes-Nations.</p> + +<p>L'individu me rencontre dimanche dernier; oui, c'était bien dimanche +dernier que j'ai pris mon plein à sa noce. Pour lors il me dit: C'est +vous, maîtré Boissauveur?</p> + +<p>—Oui, que je lui réponds; je crois effectivement que c'est moi.</p> + +<p>—Ah! jé souis bien countent dé vous trouver.</p> + +<p>—Et moi aussi, que je réponds; car si je ne me retrouvais pas chaque +matin, ça me jugulerait un peu. Vous savez assez, capitaine, qu'il a un +accent pas trop chrétien, Toutes-Nations.</p> + +<p>—Je me souis marié hier à l'église, à ce qu'il me dit pour donner un +peu de <i>largue</i> dans les voiles à la conversation.</p> + +<p>—Comment! que je lui dis, tu t'es marié à l'église sans papiers?</p> + +<p>—Avecqué vingt gourdes il n'y a pas besoin de certificats, qu'il me +répond. Et c'était juste; l'argent est le meilleur papier qu'il est +possible, en religion comme en toute autre chose connue. Après cela, il +me dit: Aujourd'hui nous faisons les noçailles avecqué quelques amis.</p> + +<p>—Comment! que je réponds encore, tu as aussi des amis déjà à la +Basse-Terre?</p> + +<p>—Oui, toujours avecqué des gourdes. C'était encore juste; car les amis +c'est comme la crasse, ça s'attache toujours à l'argent, qui passe de +main en main jusqu'au plus vilain.</p> + +<p>—Je serais bien <i>countent</i>, me fit encore mon <i>charabia</i>, si vous +vouliez mé fairé l'<i>hounour</i> d'assister à ma noce.</p> + +<p>—A l'église? non, mon ami, je n'en mange pas encore.</p> + +<p>—Non, cé n'est pas à l'église, puisqué c'est déjà fait. C'est à la +noce, à table.</p> + +<p>—A table, c'est différent, j'en serai et je te ferai l'<i>hounour</i>.</p> + +<p>Voilà comme quoi je me suis trouvé entraîné à boire un coup de plus qu'à +l'ordinaire, et à prendre une barrique en dessus de ma jauge.</p> + +<p>—Ainsi donc, ajoutai-je en engageant Boissauveur à ne plus retomber +dans la même faute, ainsi donc Toutes-Nations a trouvé assez d'argent +pour se marier et pour vivre jusqu'ici à terre?</p> + +<p>—De l'argent, je vous crois bien! il en a tant qu'il en peut porter. +C'est un matelot riche finalement. Et puis ça vous est si économe!</p> + +<p>—Économe, fort bien; mais comment a-t-il pu économiser sur ce qu'il +n'avait pas? Un malheureux qui s'est embarqué par dessus le bord pour ne +pas mourir de faim!</p> + +<p>—Oui, qu'il vous a dit sans doute; mais, comme je me le suis laissé +dire, il n'y a pas de si misérable ni de si <i>rafalé</i> que celui-là qui se +met dans la boule de crier misère plus haut que la rafale! Vous savez +bien, sans qu'il soit besoin de v'là ce que c'est, vous savez bien sans +doute ce jour où vous m'avez envoyé dans la cale pour hisser sur le pont +Toutes-Nations et madame son épouse soi-disant?</p> + +<p>—Oui pardieu, je suis assez bien payé pour me le rappeler!</p> + +<p>—Eh bien! puisque vous vous en souvenez, vous vous rappelez sans doute +aussi que le particulier vous dit que c'était par besoin qu'il avait +pris la liberté de se cacher à bord de nous.</p> + +<p>—Oui, je me le rappelle très-bien encore.</p> + +<p>—Eh bien, il mentait comme un gueux qu'il est, le <i>calomniateur</i>!</p> + +<p>—Il avait donc quelque chose, et n'était pas sans ressources?</p> + +<p>—Il avait des doublons et des louis d'or cousus plein sa veste et son +pantalon, comme cette doublure est cousue sur mon gilet, et c'est moi, +Henri-Stanislas Boissauveur, qui vous le dis.</p> + +<p>—Tout cela est un peu singulier. Mais au fait tant mieux pour ce pauvre +diable et pour la malheureuse qu'il a amenée avec lui.</p> + +<p>—Malheureuse! oui, allez! C'est mis déjà comme la femme d'un capitaine +de vaisseau. C'est mis même d'une façon si <i>burlesque</i>, que si je voyais +mon épouse <i>acastillée</i> comme madame Toutes-Nations, ma première idée +serait de monter dans son grément pour le raser comme un ponton. Mais +enfin, que voulez-vous! quand on est protégé par un commissaire de +l'inscription et classes pour les gens de mer, on peut bien friser le +pavé un peu proprement.</p> + +<p>—Le commissaire de la marine la protége donc cette grosse idiote?</p> + +<p>—Oui, et joliment encore, d'après ce que je me suis laissé dire. Son +mari doit acheter un sloop caboteur pour faire la navigation de terre en +terre entre les îles, pendant que l'autre, vous m'entendez bien, courra +des bordées au plus près du vent, sur ses côtes à lui; car pour naviguer +dans les parages du cotillon, il n'y a pas besoin d'être plus marin +qu'un commissaire; vous comprenez bien que de reste....</p> + +<p>—C'est son affaire, au surplus, et non pas la nôtre.</p> + +<p>—Vous avez raison, mon capitaine. C'est son affaire, et comme dit la +vieille chanson:</p> + + +<p> +<span style="margin-left: 5em;">Depuis long-temps je me suis aperçu</span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">De l'agrément qu'il y a d'être....</span><br /> +</p> + + +<p>Votre serviteur, mon capitaine; c'était à seule fin de vous demander +votre permission pour faire reprendre la <i>patte-d'oie</i> de notre <i>corne</i>, +qui a molli un peu dans les temps chauds. Car, voyez-vous, sans qu'il +soit besoin de vous le faire savoir, les <i>cornes</i>, ça pèse dur +quelquefois sur les <i>pattes-d'oie</i>....</p> + +<p>Viens-t'en ici deux hommes me frapper un palant sur le bout de cette +<i>corne</i>, de la corne du navire s'entend.</p> + + + +<p>Après un assez long séjour à la Basse-Terre, je mis sous voiles avec +une assez bonne cargaison, destinée pour la France.</p> + +<p>La route que prennent les navires qui quittent les Iles-du-Vent pour +revenir en Europe est loin d'être bien directe. Comme, sous les +tropiques, les vents que l'on nomme <i>alisés</i> et qui soufflent toujours +de la même partie, seraient contraires à la direction des navires qui +voudraient, pour revenir en Europe, reprendre le chemin qu'ils ont déjà +parcouru pour se rendre aux Antilles, il faut que ces bâtimens se +servent autant que possible des brises alisées qui règnent dans les +parages qu'ils quittent, pour s'élever jusqu'aux latitudes où commencent +les vents variables, les vents généraux avec lesquels il est facile +ensuite de se diriger comme on veut vers un point déterminé. Cette +espèce de circumnavigation que l'on est obligé de faire pour <i>ruser</i> en +quelque sorte avec les vents alisés, et éluder la loi générale qui les +produit, se nomme <i>débouquer</i>. Les parages qu'il faut parcourir en +faisant ce circuit maritime s'appellent, par dérivation du mot +principal, <i>les débouquemens</i>.</p> + + + +<p>Dans ces mers des débouquemens, qui s'étendent, pour les navires qui +fréquentent la Martinique et la Guadeloupe, depuis le quinzième degré de +latitude jusqu'au trentième à peu près, on rencontre ordinairement une +foule de petits bâtimens caboteurs faisant la navigation entre toutes +les îles de l'Archipel, ou un grand nombre de navires américains se +rendant des ports de l'Union dans les Antilles. Ce n'est pas, je vous +jure, un spectacle peu curieux et peu amusant que celui que présentent +toutes ces voiles blanches reluisant au beau soleil du tropique, sur +ces mers azurées, parsemées de gros îlots aux formes bizarres, couronnés +de magnifiques nuages, et élevant jusqu'aux cieux leurs sommets couverts +d'opulentes récoltes ou de forêts inaccessibles. Jamais dans ces climats +remplis d'une si douce indolence, sur ces flots que les brises embaumées +semblent plutôt caresser qu'agiter, je n'ai éprouvé un seul instant +d'ennui ou de vide. Respirer, là, c'est vivre; voir, c'est presque agir, +et s'oublier au sein de cet air tiède et enivrant, c'est jouir.</p> + + + +<p>Mon navire, paisible comme nous, fendait depuis trente-six heures ces +mers fortunées, couronné encore, pour ainsi dire, des présens de la +terre à laquelle il venait de s'arracher, car sous nos hunes pendaient +de verts régimes de bananes et de jaunes giraumonds, et dans les filets +de notre arrière et le canot de porte-manteau se pressaient des +milliers d'oranges et des touffes de magnifiques ananas. Aucune +inquiétude ne m'agitait encore; le temps était si beau et la brise de +l'est si régulière! C'était pour les froides mers que nous allions +chercher, et les vents violens du banc de Terre-Neuve, vers lequel nous +nous avançions, qu'il fallait réserver toute ma sollicitude et ma +prévoyance.</p> + +<p>Mais dans les débouquemens j'étais encore si bien! Une douzaine de +caboteurs traversant le canal entre Antigues et Monserrat, et autant de +goëlettes américaines, avaient passé depuis le matin le long de mon +navire; je voyais déjà Nièves, cette île à la configuration fantastique, +se perdant dans les nues auxquelles elle a emprunté son poétique nom. +Pendant que, tout entier à mes rêveries contemplatives, je laissais +derrière moi les objets du magnifique panorama au milieu duquel me +transportait mon navire, une petite barque, qui paraissait être sortie +d'entre les rochers de Nièves, se rapprochait de nous en louvoyant et en +étendant sur les flots bleuâtres qu'elle effleurait ses voiles blanches +comme les ailes d'une mauve. Je ne commençai à prêter attention à la +manœuvre de ce caboteur que lorsque je le vis courir définitivement sur +nous, de manière à me faire supposer qu'il avait l'intention de me +parler ou de me couper le chemin. Je demandai ma longue-vue pour mieux +voir que je ne le faisais encore à l'œil nu la forme et l'espèce de ce +petit navire.</p> + + + +<p>C'était un sloop assez bien voilé et passablement tenu; une vingtaine de +noirs ou de mulâtres paraissaient s'être groupés par curiosité sur +l'avant de son pont, comme pour m'examiner plus à leur aise. A +l'apparence assez mesquine du bateau et à la mine des gens de son +équipage, je ne crus pas avoir beaucoup de crainte à concevoir sur la +singularité de sa manœuvre. Si, ce qui n'est pas probable, me dit mon +second, cette espèce de <i>bon-boat</i> voulait faire de ses farces avec +nous, nous ne serions pas long-temps à en venir à bout, ne fût-ce qu'à +coups de barre d'anspect.</p> + +<p>—C'est égal, dis-je à mes gens, chargeons toujours nos deux caronades +par précaution, et montons sur le pont les douze fusils de la chambre.</p> + +<p>Notre branle-bas de combat se trouva bientôt fait, grâce au peu de +préparatifs que le petit nombre des armes dont nous pouvions disposer me +permettait de faire.</p> + + + +<p>Le sloop, qui marchait beaucoup mieux que nous, surtout avec la petite +brise que nous avions et qui ne convenait guère à un grand bâtiment +aussi chargé que le nôtre, le sloop n'eut pas de peine à nous +approcher. Mais les apprêts hostiles qu'il nous vit faire semblèrent +rendre sa manœuvre plus circonspecte. Il hissa au bout de son pic un +énorme pavillon français presque aussi large que toute sa grande voile, +et prenant la même bordée que celle que nous courions, sans pourtant +chercher à nous passer au vent, il cargua le point d'amure de sa grande +voile et amena sa trinquette pour ne pas aller plus de l'avant que nous, +et conformer sa marche à notre vitesse.</p> + +<p>Dans cette position, et après ce mouvement, j'eus tout le loisir de +l'examiner comme je le désirais. Nous aurions continué probablement de +courir ainsi assez long-temps l'un à côté de l'autre, si l'homme qui me +paraissait être le patron ou le capitaine de la barque ne s'était pas +décidé à prendre la parole.</p> + + + +<p>Perché sur l'arrière de son bateau, du côté de tribord, je vis un nègre +lui passer un long porte-voix, et je me préparai à recevoir les +questions qu'il voudrait bien m'adresser, ou les communications qu'il +lui plairait peut-être de me faire.</p> + +<p>—<i>Oh! du navire! oh!</i> s'écria le capitaine mon confrère avec un accent +que tous mes hommes et moi nous crûmes reconnaître.</p> + +<p>—Holà! lui répondis-je sans trop me déranger et sans paraître attacher +beaucoup d'importance à ce qu'il allait me dire.</p> + +<p>—Comment si nomme <i>lou bastiment</i>!</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela vous fait?</p> + +<p>Le capitaine interrogant, peu satisfait probablement de ma réponse, se +mit à se concerter un moment avec ceux de ses gens qui se trouvaient +autour de lui.... Puis, après un instant de consultation et +d'hésitation, il me cria:</p> + +<p>—C'est pour savoir <i>lou</i> nom dé <i>lou bastiment</i>.</p> + +<p>—Eh bien! passez à poupe: il est écrit en grosses lettres derrière.</p> + +<p>—Mais, c'est qué nous né savouns pas lire à bord!</p> + +<p>—Alors, continuez votre route, et laissez-moi tranquille.</p> + +<p>En ce moment, maître Boissauveur, qui depuis la courte conversation qui +venait d'avoir lieu s'était tenu la figure appuyée sur le bossoir de +dessous le vent, comme un chat qui guette une souris, passa derrière, le +chapeau à la main, et me dit:</p> + +<p>—Capitaine, excusez-moi si je me mêle ici d'une chose qui peut-être +naturellement ne me regarde pas trop; mais c'est que, voyez-vous, j'ai +une <i>doutance</i>, et sans qu'il soit besoin de vous le dire....</p> + +<p>—Au contraire, c'est qu'il faut le dire, si c'est utile.</p> + +<p>—Utile, c'est si l'on veut; mais si vous ne le voulez pas, bien +entendu, comme vous êtes maître à votre bord, ce ne serait pas plus +utile que toute autre chose.</p> + +<p>—Allons! de quoi s'agit-il définitivement!</p> + +<p>—Il s'agit définitivement, capitaine, que cette espèce de capitaine de +<i>risque-tout</i>, qui hêle là dans son porte-voix d'embêtement, est +Toutes-Nations, pas davantage, suivant mon idée.</p> + + + +<p>A peine maître Boissauveur m'avait-il fait part de ce qu'il appelait sa +doutance, que le capitaine du petit sloop, au milieu du grand mouvement +qui paraissait avoir lieu parmi son équipage, se mit à me hurler.</p> + +<p>—Capitan, pardoun, je ne vous reconnaissais point! C'est que, +voyez-vous, vous avez changé do peinturé à lou vostre navire, depuis qué +jé ne l'ai pas visto.</p> + +<p>—Comment! c'est toi, mauvais sujet de Toutes-Nations, et que fais-tu +ici?...</p> + +<p>—Oui, c'est moi!... Je fais, capitan, que je cherche à gagner ma vie +<i>honnêtement</i>.... Voulez-vous me permettre d'aborder vostre navire, li +temps il est beau.</p> + + + +<p>Je ne savais trop que faire dans cette circonstance. Le plus sûr +peut-être aurait été de refuser. Mais par curiosité ou par complaisance, +je laissai faire le drôle, qui, sans attendre ma réponse, força un peu +de voiles, et élongea mon navire de bout en bout avec son sloop.</p> + +<p>Quand il se trouva le long de mon bord, je lui ordonnai de défendre à la +négraille qu'il avait sur son pont de mettre le pied chez moi; et, d'un +ton qui sentait le commandement, il baragouina aussitôt en mauvais +espagnol à son équipage quelques mots qui me semblèrent être l'ordre de +ne pas quitter le sloop sans sa permission. Pour lui il ne se fit pas +prier pour sauter comme un singe sur mon gaillard d'arrière, et après +m'avoir salué avec une affectueuse vivacité, il alla embrasser tout mon +monde devant.</p> + + + +<p>La joie de mon équipage parut au moins égale à celle qu'éprouvait +Toutes-Nations à revoir ses anciens amis. Mes matelots demandèrent qu'on +leur avançât leur ration à la cambuse pour fêter la rencontre de +Toutes-Nations; mais celui-ci, avant qu'ils pussent avoir obtenu une +réponse de moi, ordonna, après avoir toutefois sollicité ma permission, +à un homme de son bord d'apporter du Madère et des grands verres. Les +bouteilles du précieux liquide furent vidées en un instant. Le fastueux +Toutes-Nations voulut renouveler sa politesse, mais une injonction de ma +part lui interdit, au grand regret de mes gens, une galanterie dont je +redoutais les conséquences.</p> + +<p>Quand je crus avoir laissé à mon homme tout le temps nécessaire pour +prendre ses ébats au sein des anciens camarades qu'il semblait retrouver +avec tant de bonheur, je l'invitai à venir me parler, pour m'expliquer +comment il se faisait que je l'eusse rencontré dans ces parages avec un +équipage aussi fort que celui qu'il avait à bord de son sloop.</p> + +<p>—Capitan, me répondit le drôle, jé navigue ici, parcé qu'il y a +toujours quelque petité chose à faire pour moi autour dé la Guadeloupe, +et j'ai oun fourt équipaze, parcé qué moun commerce il lé veut.</p> + +<p>—Et quel est le commerce que tu fais?</p> + +<p>—Oun commerce d'échanze avecqué los navires qué jé rencountre.</p> + +<p>—Que donnes-tu donc à ces navires?</p> + +<p>—Peu dé chose; mais je leur prends tout cé qu'ils ount dé boun.</p> + +<p>—Tu fais donc la piraterie, coquin que tu es?</p> + +<p>—Noun, pas tout-à-fait, mais je tâche dé gagner ma vie lé plus +honnêtement possible, en perdant lé moins qué jé peux.</p> + +<p>—Jolie manière de gagner ta vie honnêtement! Tu ne sais donc pas le +danger que tu cours en arrêtant ainsi les navires au passage pour les +piller comme tu fais?</p> + +<p>—Quel danzer dounc, moun capitan?</p> + +<p>—Pardieu, celui de te faire pendre comme forban!</p> + +<p>—Comme forban? Je vole, il est vrai, un petit peu; mais zamais jé n'ai +<i>toué</i> personne. Ah! voyez-vous, c'est que je suis oun galant homme, +pauvre, mais honnête. Tenez, capitan, voici ici la liste dé les navires +qué j'ai rencontrés, et vous y verrez, parcé qué vous savez lire, vous, +qué les capitaines m'ont dounné un certificat comme quoi par lesquels je +les ai bien traités en né leur prenant que leurs vivres et quelqués +petites choses.</p> + +<p>La liste de ce vulgaire forban était en règle, et ses comptes de +piraterie en très-bon état. Deux ou trois capitaines de ma connaissance +avaient même poussé la bonté jusqu'à certifier que la conduite de +Toutes-Nations avait été parfaite à leur égard; trop heureux, +ajoutaient-ils dans leur déclaration, de s'être retirés de ses griffes +au prix de quelques bagatelles qu'ils lui avaient laissé prendre.</p> + +<p>—C'est bien! répondis-je à mon écumeur de mer; tes papiers sont +très-réguliers, et avec cela tu ne t'exposes qu'à te faire crocher au +bout d'une vergue.</p> + +<p>—Vous croyez, capitan, reprit-il avec tranquillité! jé vois qué vous +voulez plaisanter. Mais dites-moi, jé crois qué quand vous m'avez vu +vous approcher, vous avez eu oun peu peur, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Mais il me semble que d'après votre manœuvre, il y avait quelque +raison de ne pas être très-rassuré.</p> + +<p>—Eh bien! voilà cé qui mé fait plaisir à moi! J'aime bien à faire pur +aux bastimens qué jé rencontre. Ah ça! escoutez; voulez-vous mé faire +l'amitié d'accepter dé moi oune pétite chose? C'est oun pétit baril de +boun vin d'Oporto qué jé l'ai pris à oun grand couquin dé capitan +anglais qui mé faisait oune grimace dou diable quand je lou ai dégagé de +sa cambouse tout ce qui né lé gênait pas. Ce pétit baril de vin d'Oporto +sera pour vous rappéler dé moi, du pauvre Toutes-Nations, quand vous +boirez un bon coup à sa vilaine santé!</p> + +<p>—Grand merci! je ne veux nullement me charger de ton cadeau volé.</p> + +<p>—Vous né voulez pas donc mé faire plaisir, à moi qui voulais vous +rendre oun service?</p> + +<p>—Le service le plus signalé que tu puisses me rendre, c'est celui de me +quitter et de me laisser continuer ma route.</p> + +<p>—Comment! vous né voulez pas accepter seulement mon pétit baril? Vous +n'avez pas raison, mon capitan. Jé né suis pas toujours d'aussi belle +houmour. A bord des autres navires jé né donne pas, jé prends; et à bord +de celui-ci, jé veux donner et l'on né veut pas prendre.... Vous mé +permettrez bien cépendant de danser au moins une pétite contredanse +avecqué vos hommes et dé boire tranquillement un pétit coup dé partance, +à votre chère santé et vostre bon viage?</p> + + + +<p>Ma conversation avec Toutes-Nations, dont je désirais vivement me +débarrasser, se serait probablement prolongée au-delà des limites que +j'aurais voulu lui assigner, sans un incident inattendu qui vint y +mettre brusquement un terme.</p> + + + +<p>Maître Boissauveur, qui s'était perché sous un prétexte quelconque sur +le couronnement du navire, comme pour visiter l'écoute du gui, mais bien +réellement pour ne pas perdre un mot de mon entretien avec +Toutes-Nations, se prit à crier en regardant derrière: <i>Navire!</i></p> + +<p>—<i>Navire?</i> s'écria aussitôt Toutes-Nations en me quittant pour courir +vers le maître. Et où donc voyez-vous un navire, maître Boissauveur?</p> + +<p>—Pardieu! où je le vois? et où ce qu'il est apparemment, car il me +serait bigrement difficile de le voir peut-être là où ce qu'il ne serait +pas! Tu ne vois donc pas, maître forban que tu es, dans la direction de +ma main, un ship qui s'est couvert de toile!... Il est pourtant assez +gros comme ça et assez près de nous, sans qu'il soit besoin de te le +dire, espèce de pas grand'chose!</p> + + + +<p>Toutes-Nations n'eut pas plutôt jeté les yeux sur la partie de +l'horizon que lui indiquait Boissauveur d'une façon un peu dédaigneuse, +que je le vis monter comme un chat dans mes grands haubans pour mieux +observer apparemment le navire aperçu; mais perdant pour le coup sa +loquacité ordinaire, il redescendit bientôt des barres de perroquet sans +dire mot et avec autant d'agilité qu'il en avait mis pour y monter.</p> + +<p>—A revoir, bon viage, capitan, me dit-il une fois descendu sur le pont. +C'est un bastiment qué jé veux visiter, et à celui-là, jé né lui +donnerai pas un pétit baril d'Oporto.</p> + + + +<p>Sauter comme un fou à bord de sa barque, larguer les amarres qui le +retenaient le long de mon navire, et laisser arriver vent arrière pour +courir sur le bâtiment en vue, ne fut pour mon drôle que l'affaire de +quelques minutes.</p> + +<p>—Vous entendrez avant oune hure parler de moi, capitane, me cria-t-il +dans son porte-voix en me quittant. Bon viage, bon viage; qué lé boun +Dieu vous emporte!</p> + +<p>—Bon voyage, coquin! lui répondis-je, et prends garde de te faire +pendre.</p> + + + +<p>Je continuai ma route après le départ de ce forban d'une nouvelle +espèce, en réfléchissant au péril que, sans trop le savoir peut-être, +courait ce pauvre diable qui croyait gagner sa vie honnêtement en +pillant les navires qu'il rencontrait sur son chemin et si près des +croiseurs.</p> + +<p>—Oh! ce charabia-là, dit maître Boissauveur en le voyant prendre sa +bordée, fera son beurre avant peu, tandis que nous, pauvres bigres, nous +ne faisons que carotter sur mer avec décence et probité.</p> + +<p>Toutes-Nations me l'avait bien dit, qu'avant une heure j'entendrais +parler de lui. Mais ce fut une bouche à feu qui me parla du drôle; car +une heure s'était à peine écoulée depuis notre séparation, que +j'entendis sur l'arrière de nous, retentir comme un coup de tonnerre, un +coup de canon sourd et lointain.</p> + +<p>Je vis, avec le secours de ma longue-vue, la petite barque de +Toutes-Nations aborder le grand navire qu'il avait approché, et le coup +de canon me parut être sorti du flanc d'un grand bâtiment.</p> + + + +<p>Cette scène sembla déconcerter un peu les gens de mon équipage, qui peu +de temps auparavant m'avaient eu l'air de trouver admirable le genre de +vie que leur camarade forban s'était décidé à prendre dans ces parages.</p> + +<p>La nuit vint avec ses milliers d'étoiles scintillantes s'étendre sur la +mer que continuait à caresser une brise ronde et fraîche. Aucun de mes +hommes ne descendit se coucher. Tous paraissaient attendre quelque +événement digne de leur curiosité ou de leur sollicitude, et je ferai +remarquer ici en passant que rarement cet instinct curieux des matelots, +quand il est excité par quelque incident un peu grave, les trompe sur +les choses possibles qui doivent arriver.</p> + + + +<p>Pendant près de trois ou quatre heures, mes yeux, quelques efforts que +je fisse pour chasser loin de moi ma préoccupation, ne cessèrent de se +tourner du côté où j'avais vu le sloop de Toutes-Nations aborder le +navire qui avait paru dans nos eaux. A minuit sonnant le quart fut +changé, et les hommes qui étaient restés sur le pont sans être de +service prirent la garde à leur tour sans que leurs camarades pensassent +à aller se reposer. Désirant inspirer à mon équipage une sécurité que +je n'avais pas moi-même, je pris la résolution de descendre dans ma +chambre; et, après avoir donné des ordres à mon second, je me disposais +à quitter le gaillard d'arrière, lorsqu'en posant le pied sur l'escalier +du dôme, je crus voir non loin de mon navire une grosse masse noire qui +tombait sur nous.</p> + +<p>Je n'avais que trop bien vu.</p> + +<p>Cette grosse masse noire qui s'avançait n'était autre chose qu'un grand +bâtiment dont la marche était si supérieure à la nôtre, qu'en très-peu +de temps il nous eut gagnés de manière à pouvoir nous héler.</p> + + + +<p>Je me préparai à subir les interrogations que le capitaine du bâtiment, +devenu mon voisin, ne tarderait pas, selon toute probabilité, à +m'adresser; car je ne pouvais me dissimuler qu'en me chassant comme il +le faisait, et en s'approchant autant de moi qu'il lui avait été +possible, il n'entrât dans son plan de me parler.</p> + +<p>Malgré toute la curiosité qu'excitait en moi l'approche nocturne de ce +diable de navire, je ne pouvais assez bien le distinguer pour savoir à +quelle espèce de bâtiment j'allais avoir affaire.</p> + +<p>Il me présentait obstinément son avant en courant dans mes eaux, et dans +cette position, et surtout au milieu de l'obscurité qui régnait sur les +flots, il ne m'était guère possible de me faire une idée bien précise +sur sa force et sur sa forme.</p> + + + +<p>Peu de minutes suffirent pour me tirer d'incertitude.</p> + +<p>Un long coup de sifflet de silence, parti de son gaillard d'avant, +m'anonça que j'allais être interrogé par le commandant d'un navire de +guerre.</p> + +<p>—Oh! du trois mâts! oh! furent les premiers mots qui me furent adressés +d'une voix solennelle dans un porte-voix dont les sons prolongés +allèrent se perdre sur les eaux.</p> + +<p>—Holà! répondis-je du mieux que je pus.</p> + +<p>—D'où venez-vous?</p> + +<p>—De la Basse-Terre.</p> + +<p>—Comment se nomme le navire?</p> + +<p>—<i>L'Heureuse-Rencontre.</i></p> + +<p>—N'avez-vous pas été abordé, il y a quelques heures, par un petit sloop +monté de nègres et de mulâtres?</p> + +<p>—Oui, commandant.</p> + +<p>—Le patron de cette embarcation n'est-il pas resté quelque temps à +votre bord?</p> + +<p>—Deux heures environ.</p> + +<p>—En ce cas, monsieur le capitaine, je vous ordonne de laisser arriver +et de faire route pour retourner à la Basse-Terre. Je me tiendrai dans +vos eaux à portée de voix. Le sloop avec lequel vous avez communiqué a +été amariné par moi et expédié comme prise à la Guadeloupe. Je tiens son +patron et les gens de son équipage aux fers à mon bord, comme pirates.</p> + +<p>—Mais, monsieur le commandant, avant de me conformer à vos ordres et de +changer ma route, puis-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?</p> + +<p>—Au commandant de la corvette de S. M. <i>l'Alerte</i>, faisant partie de la +station française des Antilles. Laissez arriver sur-le-champ, monsieur, +et suivez les ordres que je vous ai donnés, si vous ne voulez pas que +j'envoie à votre bord un équipage pour conduire, d'office, votre navire +à la Basse-Terre.</p> + +<p>Il n'y avait plus qu'à obéir après avoir reçu une injonction aussi +formelle; j'exécutai la manœuvre qui m'était prescrite.</p> + + + +<p>La corvette, de son côté, m'avait déjà donné l'exemple, en faisant +arriver et en me présentant son travers. Dans cette évolution elle me +montra une longue batterie jaune, accidentée très-distinctement d'une +douzaine de sabords garnis de bons et beaux canons. Je jugeai, en +examinant le pont de ce bâtiment du roi, qu'il n'eût pas été +très-prudent pour moi de résister logiquement à un navire qui avait à sa +disposition des moyens aussi efficaces pour faire exécuter les ordres +qu'il lui plaisait de donner aux bâtimens de mon espèce.</p> + +<p>Comme mon escorte marchait à peu près deux fois plus vite que je ne +pouvais le faire, elle fut obligée de diminuer de voiles pour que je +pusse la suivre, ainsi qu'elle me l'avait ordonné.</p> + +<p>Je ne savais que penser de cet événement.</p> + + + +<p>J'allais avoir à déposer probablement dans la mauvaise affaire qu'on ne +pouvait manquer d'intenter à ce misérable Toutes-Nations, qui, si mal à +propos, avait eu la gaucherie de venir m'aborder au moment où je pensais +peu à lui, et où j'avais si peu besoin de le rencontrer.</p> + + + +<p>—Que tonnerre de D...! répétait aussi maître Boissauveur en pensant à +l'échauffourée du maladroit forban, que tonnerre de D.... avait-il +besoin, ce risque-tout, de chercher du beurre au museau de cette +corvette? Il a donc oublié la reconnaissance des navires à +brûle-pourpoint? V'là ce que c'est que de vouloir faire le forban en +navigant comme un Paliaca ou un vrai Parisien qu'il est, le coquin, ou +qu'il n'est peut-être pas!</p> + +<p>—Vous trouviez cependant, il n'y a que quelques heures, le métier de +forban préférable à celui de pauvre bigre comme vous, maître +Boissauveur!</p> + +<p>—Qui, moi? capitaine! Je vous demande bien excuse; mais je ne me +rappelle pas d'avoir <i>circonstancié</i> cette parole!</p> + +<p>—Comment! lorsque Toutes-Nations a débordé pour courir sur la corvette, +vous ne vous rappelez pas d'avoir dit....</p> + +<p>—Quand il débordé, c'est possible, parce qu'alors il avait un air si +fringant, le <i>cornichonneau</i>. On aurait dit qu'il allait couper la pate +du singe de Madras. Mais à présent qu'il s'est fait hâler en dedans par +cette corvette, excusez, Lisette! c'est un cas différent. Ce qu'on dit +dans un instant, n'est pas ce qu'on dit dans un autre. La marée change, +comme j'ai eu l'honneur de vous le répéter plusieurs fois, et qui veut +bien naviguer doit calculer la marée! Je ne connais que cela, moi, et +v'là ce que c'est!</p> + + + +<p>La brise d'est-nord-est nous poussait assez vite pour nous permettre de +revenir bientôt au point d'où nous venions de partir. A midi nous +mouillâmes sur la rade de la Basse-Terre.</p> + +<p>Dès que nous eûmes jeté l'ancre sous les forts de la ville, le +commandant de la corvette m'ordonna de me rendre à son bord.</p> + + + +<p>En arrivant sur le pont du bâtiment de guerre qui m'avait servi +d'escorte, j'aperçus sur l'avant Toutes-Nations cramponné, avec une +vingtaine ou une trentaine des gens de son équipage, à la barre de +justice, aux fers enfin, qu'on avait montés sur le pont pour mettre ces +misérables <i>à la broche</i>, comme on dit à bord des navires de l'état.</p> + +<p>Le commandant me fit l'honneur de me prévenir que je resterais à la +Basse-Terre pendant le procès des pirates avec lesquels j'avais eu +l'imprudence de communiquer. Puis il ajouta, comme pour me consoler:</p> + +<p>—Votre relâche ne sera pas longue, car l'affaire sera bientôt faite.</p> + +<p>Toutes-Nations me voyant disposé à retourner à mon bord, sollicita la +faveur de me parler. Je crus devoir me rendre à ses vœux, avec la +complaisance que l'on met ordinairement à exécuter les dernières +volontés d'un mourant.</p> + +<p>—Ah! me dit d'un air lamentable le malheureux justiciable du plus loin +qu'il me vit arriver vers lui, moun capitan, vous mé l'aviez bien +pronostiqué qué jé mé ferais mettre dans le sac! Si encore la corde il +pouvait casser!</p> + +<p>—Quelle corde, et de quoi veux-tu donc me parler?</p> + +<p>—Et pardieu! dé la corde sur lé bout dé laquelle on va mé hisser pour +fairé lé saut dé carpe. L'air du pays, voyez-vous, il n'est pas boun +pour nous; il y a à la Guadeloupe une maladie dé pendaison qui fait du +ravage sur les pauvres diables dé mon tempérament.</p> + +<p>—C'est de ta faute, au reste: tu n'as pas voulu me croire.</p> + +<p>—Oui, jé sais bien que c'est toujours dé la faute des pendous, quand +ils sont pendous. Mais ça n'empêche pas qué jé vais faire oune bien +vilaine grimace par jugement d'un conseil de guerre, au bout d'oune +drisse dé réverbère.</p> + +<p>—Rien cependant n'est encore décidé.</p> + +<p>—Tout se décidera si vite pour moi. Mais c'est ma femme, ma grosse +femme, qué jé plains le plous, car elle sera veuve d'un pendou, quand +j'aurai fait la cabriole un peu trop haut; et elle est enceinte, mon +capitan, par-dessus le marché, d'un pétit enfant qué jé crois bien lui +avoir fait honnêtement et qué jé voulais élever de même.</p> + + + +<p>Ici quelques larmes s'échappèrent des yeux du sensible époux, et +allèrent sillonner ses joues, assez sales pour qu'on vît sur elles les +traces de pleurs que sa position lui arrachait.</p> + +<p>—Mé chargerez-vous bien dans vostre témoignage? me demanda-t-il après +avoir sangloté à son aise.</p> + +<p>—Sois tranquille à cet égard, lui répondis-je; s'il ne dépend que de +moi de te faire renvoyer absous, tu sortiras de ton affaire blanc comme +neige.</p> + +<p>—C'est toujours oune consolation qué dé mourir avec l'estime des +honnêtes gens; moi qui né cherchais qu'à gagner honnêtement ma pauvre +misérable gueuse de vie! Maintenant je n'ai plous qu'à prier et à +supplier le bon Dieu, la sainte Vierge et tous les saints dou paradis ou +dou paradouze, car jé né sais pas en vérité combien il y en a des +paradis dans lé ciel!</p> + + + +<p>Il ne fallut que très-peu de temps pour ériger le conseil de guerre qui +devait juger le coupable et ses complices.</p> + +<p>Il fallut encore moins de temps pour les condamner à être pendus.</p> + +<p>Je n'avais que trop bien prévu le funeste sort de ces misérables.</p> + + + +<p>On me fit déposer dans cette triste affaire, et je vis avec étonnement, +en suivant les détails du procès, que Toutes-Nations ne m'avait avoué +qu'une partie de ses méfaits. Quelques Anglais, jetés par-dessus le +bastingage à bord d'un des navires qu'il avait pillés, simplifièrent +singulièrement la tâche pénible qu'avait prise ou acceptée le défenseur +officieux qui parlait pour lui.</p> + +<p>On passa aux voix, et tous les accusés se trouvèrent condamnés, à +l'unanimité, à la peine capitale.</p> + +<p>—Jé m'y attendais bien, s'écria le coupable à la lecture de l'arrêt. +Les grands forbans sé sauvent, les petits forbans, on les fait pendre +pour les grands.</p> + +<p>Ce furent les seules paroles qui s'échappèrent de sa bouche.</p> + +<p>Sa résignation aurait fait l'admiration d'un saint.</p> + + + +<p>Il employa les vingt-quatre heures de vie que lui accordait libéralement +la loi, à s'entretenir avec sa femme de quelques affaires de famille +qu'il était bien aise de régler, disait-il, avant de rendre son âme à +Dieu, s'il arrivait que Dieu daignât la recevoir.</p> + +<p>Madame Toutes-Nations se montrait bien moins résignée que son époux. +Elle pleurait avec une bonne foi qui aurait fait pitié au cœur le plus +endurci contre le crime de piraterie.</p> + + + +<p>Le moment fatal arriva.</p> + +<p>Vingt-cinq potences avaient été dressées sur le champ d'Arbot pour +recevoir les condamnés. Je remarquai que dans ces dispositions +patibulaires, le gouverneur de la Guadeloupe avait porté un esprit +d'économie qu'il était bien loin d'avoir quand il s'agissait de fêtes +publiques. Le luxe officiel n'avait pas jugé à propos apparemment de se +déployer avec éclat dans une circonstance aussi funeste. La plupart des +gibets étaient à peine assez solides pour supporter leur homme. Mais le +bourreau, nègre exécuteur du premier mérite, avait répondu de tout, et +son adresse reconnue inspirait la plus grande confiance aux assistans.</p> + + + +<p>Les sons du tambour du détachement chargé de conduire militairement les +condamnés de la geôle à la potence annoncèrent, midi sonnant, que le +spectacle attendu allait enfin commencer.</p> + +<p>La démarche de Toutes-Nations, s'avançant à la tête de son équipage, +était ferme et dégagée. On aurait dit qu'il allait faire une commission +ou porter une lettre à la poste.</p> + + + +<p>La vue des vingt-cinq poteaux patibulaires dressés en son honneur et en +l'honneur de ses vingt-quatre braves excita peu d'étonnement chez lui, +mais elle parut provoquer vivement sa curiosité.</p> + +<p>—Où ce qu'il est lou mien? demanda-t-il.</p> + +<p>Puis apercevant une femme prosternée au pied de la première potence, il +s'écria:</p> + +<p>—Lou voilà!</p> + +<p>Cette femme était madame Toutes-Nations, priant pour l'âme de son mari +et pleurant par avance la mort ignominieuse qu'il allait subir.</p> + + + +<p>Un homme de justice, grave comme la circonstance et impassible comme la +loi dont il était l'organe, appela les noms des condamnés.</p> + +<p>Toutes-Nations eut l'honneur d'être appelé le premier.</p> + +<p>—C'est cela! s'écria-t-il. Sur le rôle d'équipage lou capitan doit +passer avant tout lou ménou des autres.</p> + +<p>Puis, faisant une réflexion sur lui-même, il ajouta:</p> + +<p>—Mais dé quel équipage qué jé serai dans oune minoute le capitan! d'oun +équipage dé pendous!</p> + +<p>L'échelle était prête, et le bourreau en haut attendait sa proie.</p> + +<p>Jamais je n'ai vu de <i>gabier</i> s'élancer avec plus de légèreté dans les +enfléchures des grands haubans pour aller prendre un ris, que +Toutes-Nations pour grimper le long de l'échelle au bout de laquelle +était pour lui la mort.... l'éternité!</p> + +<p>Il n'osa même pas jeter un regard sur sa malheureuse femme qui +sanglotait à ses pieds.</p> + +<p>Le nœud de la corde strangulatoire fut mal passé par le bourreau, +malgré la longue habitude que ce fonctionnaire public avait acquise en +fait de ces sortes d'amarrages.</p> + +<p>Toutes-Nations, sentant que l'irrégularité de ce nœud pouvait l'exposer +à ne pas être étranglé convenablement, s'empare du bout de filain, qui +prend dans ses mains une tournure nouvelle, et s'adressant au bourreau, +il lui dit avec un sang-froid tout-à-fait maritime:</p> + +<p>—Voilà comme il faut t'y prendré pour les autres, mateluche!</p> + +<p>Puis le bourreau, après l'avoir remercié d'un coup de tête approbatif, +sauta sur les épaules du pauvre diable.... L'âme alors quitta le corps, +et le corps resta suspendu au gibet pendant plus d'un mois sous le +soleil, la pluie, les moustiques et les maringouins du pays, pour +l'exemple de tous les petits forbans à venir.</p> + +<p>Quant à l'infortunée madame Toutes-Nations, elle ne laissa échapper +qu'une plainte en voyant son pauvre mari flotter dans l'air, retenu +seulement par le cou à l'infâme poteau patibulaire:</p> + +<p>—Qui m'aurait jamais dit, en quittant le pays, que j'aurais épousé un +homme de cette espèce! C'était bien la peine, sainte Vierge-Marie, et d' +venir si loin!</p> + + +<p>Et en m'apercevant dans la foule:</p> + +<p>—Capitaine, me dit-elle, quand donc est-ce que vous repartez pour le +Hâvre et d' Grâce?</p> + +<h3><span class="smcap">Fin du premier volume</span>.</h3> +<hr style="width: 25%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome I, by Édouard Corbière + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCÈNES DE MER, TOME I *** + +***** This file should be named 18111-h.htm or 18111-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/1/18111/ + +Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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