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diff --git a/18090-8.txt b/18090-8.txt new file mode 100644 index 0000000..db85cee --- /dev/null +++ b/18090-8.txt @@ -0,0 +1,11690 @@ +Project Gutenberg's Jean qui grogne et Jean qui rit, by Comtesse de Ségur + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jean qui grogne et Jean qui rit + +Author: Comtesse de Ségur + +Illustrator: H. Castelli + +Release Date: March 31, 2006 [EBook #18090] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN QUI GROGNE ET JEAN QUI RIT *** + + + + +Produced by Bethanne M. Simms, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + +[Illustration] + + JEAN QUI GROGNE + ET + JEAN QUI RIT + + PAR + + Mme LA COMTESSE DE SÉGUR + NÉE ROSTOPCHINE + + OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 57 VIGNETTES + PAR H. CASTELLI + + + + + PARIS + LIBRAIRIE HACHETTE + 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + + 1920 + + + +A MA PETITE-FILLE +MARIE-THERÈSE DE SÉGUR + +_Chère petite, tu as longtemps attendu ton livre; c'est qu'il y avait +bien des frères, des cousins, des cousines, d'un âge plus respectable +que le tien. Mais enfin, voici ton tour._ JEAN QUI RIT _te fera rire, je +l'espère; je ne crains pas que_ JEAN QUI GROGNE _te fasse grogner. + +Ta grand'mère qui t'aime bien,_ + +COMTESSE DE SÉGUR, +née ROSTOPCHINE + + + + +I + +LE DÉPART + + +HÉLÈNE. + +Voilà ton paquet presque fini, mon petit Jean, il ne reste plus à y +mettre que tes livres. + +JEAN. + +Et ce ne sera pas lourd, maman; les voici.» + +La mère prend les livres que lui présente Jean et lit: _Manuel du +Chrétien; Conseils pratiques aux Enfants_. + +HÉLÈNE. + +Il n'y en a guère, il est vrai, mon ami; mais ils sont bons. + +JEAN. + +Maman, quand je serai à Paris, je tâcherai de voir le bon prêtre qui a +fait ces livres. + +HÉLÈNE. + +Et tu feras bien, mon ami; il doit être bon, cela se voit dans ses +livres. Et il aime les enfants, cela se voit bien aussi. + +JEAN. + +Une fois arrivé à Paris et chez Simon, je n'aurai plus peur. + +HÉLÈNE. + +Il ne faut pas avoir peur non plus sur la route, mon ami. Qu'est-ce qui +te ferait du mal? Et pourquoi te causerait-on du chagrin? + +JEAN. + +C'est qu'il y a des gens qui ne sont pas bons, maman; et il y en a +d'autres qui sont même mauvais. + +HÉLÈNE. + +Je ne dis pas non; mais tu ne seras pas le premier du pays qui auras +été chercher ton pain et la fortune à Paris; il ne leur est pas arrivé +malheur; pas vrai? Le bon Dieu et la sainte Vierge ne sont-ils pas là +pour te protéger? + +JEAN. + +Aussi je ne dis pas que j'aie peur, allez; je dis seulement qu'il y a +des gens qui ne sont pas bons; c'est-il pas une vérité, ça? + +HÉLÈNE. + +Oui, oui, tout le monde la connaît, cette vérité. Mais tu ne veux pas +pleurer en partant, tout de même! Je ne veux pas que tu pleures. + +JEAN. + +Soyez tranquille, mère; je m'en irai bravement comme mon frère Simon, +qui est parti sans seulement tourner la tête pour nous regarder. Voilà +que j'ai bientôt quatorze ans. Je sais bien ce que c'est que le courage, +allez. Je ferai comme Simon. + +HÉLÈNE. + +C'est bien, mon enfant; tu es un bon et brave garçon! Et le cousin +Jeannot? Va-t-il venir ce soir ou demain matin? + +JEAN. + +Je ne sais pas, maman; je ne l'ai guère vu ces trois derniers jours. + +HÉLÈNE. + +Va donc voir chez sa tante s'il est prêt pour partir demain de grand +matin.» + +Jean partit lestement. Hélène resta à la porte et le regarda marcher: +quand elle ne le vit plus, elle rentra, joignit les mains avec un geste +de désespoir, tomba à genoux et s'écria d'une voix entrecoupée par ses +larmes: + +«Mon enfant, mon petit Jean chéri? Lui aussi doit partir, me quitter! +Lui aussi va courir mille dangers dans ce long voyage! mon enfant, mon +cher enfant!... Et je dois lui cacher mon chagrin et mes larmes pour +ranimer son courage. Je dois paraître insensible à son absence, quand +mon coeur frémit d'inquiétude et de douleur! Pauvre, pauvre enfant! La +misère m'oblige à l'envoyer à son frère. Dieu de bonté, protégez-le! +Marie, mère de miséricorde, ne l'abandonnez pas, veillez sur lui!» + +La pauvre femme pleura quelque temps encore; puis elle se releva, +lava ses yeux rougis par les larmes, et s'efforça de paraître calme et +tranquille pour le retour de Jean. + +Jean avait marché lestement jusqu'au détour du chemin et tant que sa +mère pouvait l'apercevoir. Mais quand il se sentit hors de vue, il +s'arrêta, jeta un regard douloureux sur la route qu'il venait de +parcourir, sur tous les objets environnants, et il pensa que, le +lendemain de grand matin, il passerait par les mêmes endroits, mais pour +ne plus les revoir; et lui aussi pleura. + +«Pauvre mère! se dit-il. Elle croit que je la quitte sans regret; elle +n'a ni inquiétude ni chagrin. Ma tranquillité la rassure et soutient +son courage. Ce serait mal et cruel à moi de lui laisser voir combien +je suis malheureux de la quitter! et pour si longtemps! Mon bon Dieu, +donnez-moi du courage jusqu'à la fin! Ma bonne sainte Vierge, je me mets +sous votre protection. Vous veillerez sur moi et vous me ferez revenir +près de maman!» + +Jean essuya ses yeux, chercha à se distraire par la pensée de son frère +qu'il aimait tendrement, et arriva assez gaiement à la demeure de sa +tante Marine. Au moment d'entrer, il s'arrêta effrayé et surpris. Il +entendait des cris étouffés, des gémissements, des sanglots. Il poussa +vivement la porte; sa tante était seule et paraissait mécontente, +mais ce n'était certainement pas elle qui avait poussé les cris et les +gémissements qu'il venait d'entendre. + +«Te voilà, petit Jean? dit-elle; que veux-tu? + +JEAN. + +Maman m'a envoyé savoir si Jeannot était prêt pour demain, ma tante, +et s'il allait venir à la maison ce soir ou demain de grand matin pour +partir ensemble. + +LA TANTE. + +Je ne peux pas venir à bout de ce garçon-là; il est là qui hurle depuis +une heure; il ne veut pas m'obéir; je lui ai dit plus de dix fois +d'aller te rejoindre chez ta mère. Il ne bouge pas plus qu'une pierre. +L'entends-tu gémir et pleurer? + +JEAN. + +Où est-il donc, ma tante? + +LA TANTE. + +Il est dehors, derrière la maison. Va le trouver, mon petit Jean, et +vois si tu peux l'emmener.» + +Jean sortit, fit le tour le la maison, ne vit personne, n'entendit plus +rien. Il appela: + +«Jeannot!» + +Mais Jeannot ne répondit pas. + +Il rentra une seconde fois chez sa tante. + +LA TANTE. + +Eh bien, l'as-tu décide à te suivre? Il est calmé, car je n'entends plus +rien. + +JEAN. + +Je ne l'ai pas vu, ma tante; j'ai regardé de tous côtés, mais je ne l'ai +pas trouvé. + +LA TANTE. + +Tiens! où s'est-il donc caché?» + +La tante sortit elle-même, fit le tour de la maison, appela et, comme +Jean, ne trouva personne. + +«Se serait-il sauvé, par hasard, pour ne pas t'accompagner demain?» + +Jean frémit un instant à la pensée de devoir faire seul un si long +voyage et d'entrer seul dans Paris la grande ville, si grande, avait +écrit son frère, qu'il ne pouvait pas en faire le tour dans une seule +journée. Mais il se rassura bien vite et résolut de le trouver, quand il +devrait chercher toute la nuit. + +Lui et sa tante continuèrent leurs recherches sans plus de succès. + +«Mauvais garçon! murmurait-elle. Détestable enfant!... Si tu pars sans +lui, mon petit Jean, et qu'il me revienne après ton départ, je ne le +garderai pas, il peut en être sûr. + +JEAN. + +Où le mettriez-vous donc, ma tante? + +LA TANTE. + +Je le donnerais à ta mère. + +JEAN. + +Oh! ma tante! Ma pauvre maman qui ne peut pas me garder, moi, son +enfant! + +LA TANTE. + +Eh bien, n'est-elle pas comme moi la tante de ce Jeannot, la soeur de sa +mère? Chacun son tour; voilà bientôt trois ans que je l'ai; il m'a assez +ennuyée. Au tour de ta mère, elle s'en fera obéir mieux que moi.» + +Pendant que la tante parlait, Jean, qui furetait partout, eut l'idée de +regarder dans une vieille niche à chien, et il vit Jeannot blotti tout +au fond. + +«Le voilà, le voilà! s'écria Jean. Voyons, Jeannot, viens, puisque te +voilà trouvé.» + +Jeannot ne bougeait pas. + +«Attends, je vais l'aider à sortir de sa cachette», dit la tante +enchantée de la découverte de Jean. + +Se baissant, elle saisit les jambes de Jeannot et tira jusqu'à ce +qu'elle l'eût ramené au grand jour. + +A peine Jeannot fut-il dehors, qu'il recommença ses cris et ses +gémissements. + +JEAN. + +Voyons, Jeannot, sois raisonnable! Je pars comme toi; est-ce que je +crie, est-ce que je pleure comme toi! Puisqu'il faut partir, à quoi ça +sert de pleurer? Que fais-tu de bon ici? rien du tout. Et à Paris, nous +allons retrouver Simon, et il nous aura du pain et du fricot. Et il nous +trouvera de l'ouvrage pour que nous ne soyons pas des fainéants, des +propres à rien. Et ici, qu'est-ce que nous faisons? Nous mangeons la +moitié du pain de maman et de ma tante. Tu vois bien! Sois gentil: dis +adieu à ma tante, et viens avec moi. Le voisin Grégoire a donné à maman +une bonne galette et un pot de cidre pour nous faire un bon souper, et +puis Daniel nous a donné un lapin qu'il venait de tuer.» + +Le visage de Jeannot s'anima, ses larmes se tarirent et il s'approcha de +son cousin en disant: + +«Je veux bien venir avec toi, moi.» + +La tante profita de cette bonne disposition pour lui donner son petit +paquet accroché au bout du bâton de voyage. + +«Va, mon garçon, dit-elle en l'embrassant, que Dieu te conduise et te +ramène les poches bien remplies de pièces blanches; tiens, en voilà deux +de vingt sous chacune; c'est M. le curé qui me les a données pour toi; +c'est pour faire le voyage. Adieu, Jeannot; adieu, petit Jean. + +JEAN. + +Nous serons bien heureux, va! D'abord, nous ferons comme nous voudrons; +personne pour nous contrarier. + +JEANNOT. + +Ma tante Hélène ne te contrarie pas trop, toi; mais ma tante Marine! +Est-elle contredisante! et exigeante! et méchante! Je suis bien content +de ne plus l'entendre gronder et crier après moi. + +JEAN. + +Écoute, Jeannot, tu n'as pas raison de dire que ma tante Marine est +méchante! Elle crie après toi un peu trop et trop fort, c'est vrai; mais +aussi tu la contrariais bien, et puis, tu ne lui obéissais pas. + +JEANNOT. + +Je crois bien, elle voulait m'envoyer faire des commissions au tomber du +jour: j'avais peur! + +JEAN. + +Peur! d'aller à cent pas chercher du pain, ou bien d'aller au bout du +jardin chercher du bois! + +JEANNOT. + +Écoute donc! Moi, je n'aime pas à sortir seul à la nuit. C'est plus fort +que moi: j'ai peur! + +JEAN. + +Et pourquoi pleurais-tu tout à l'heure, puisque tu es content de t'en +aller? Et pourquoi t'étais-tu si bien caché, que c'est pas un pur hasard +si je t'ai trouvé? + +JEANNOT. + +Parce que j'ai peur de ce que je ne connais pas, moi; j'ai peur de ce +grand Paris. + +JEAN. + +Ah bien! si tu as peur de tout, il n'y a plus de plaisir? Puisque tu dis +toi-même que tu étais mal chez ma tante, et que tu es content de t'en +aller? + +JEANNOT. + +C'est égal, j'aime mieux être mal au pays et savoir comment et pourquoi +je suis mal, que de courir les grandes routes et ne pas savoir où je +vais, et avec qui et comment je dois souffrir. + +JEAN. + +Que tu es nigaud, va! Pourquoi penses-tu avoir à souffrir? + +JEANNOT. + +Parce que, quoi qu'on fasse, où qu'on aille, avec qui qu'on vive, on +souffre toujours! Je le sais bien, moi. + +JEAN, _riant_. + +Alors tu es plus savant que moi; j'ai du bon dans ma vie, moi; je suis +plus souvent heureux que malheureux, content que mécontent, et je me +sens du courage pour la route et pour Paris. + +JEANNOT. + +Je crois bien! tu as une mère, toi! Je n'ai qu'une tante! + +JEAN. + +Raison de plus pour que ce soit moi qui pleure en quittant maman et que +ce soit toi qui ries, puisque ta tante ne te tient pas au coeur; mais tu +grognes et pleures toujours, toi. Entre les deux, j'aime mieux rire que +pleurer.» + +Jeannot ne répondit que par un soupir et une larme, Jean ne dit plus +rien. Ils marchèrent en silence et ils arrivèrent à la porte d'Hélène; +en l'ouvrant, Jeannot se sentit surmonté par une forte odeur de lapin et +de galette. + +HÉLÈNE. + +Te voilà enfin de retour, mon petit Jean! Je m'inquiétais de ne pas +te voir revenir. Et voici Jeannot que tu me ramènes. Eh bien! eh bien! +quelle figure consternée, mon pauvre Jeannot! Qu'est-ce que tu as? +Dis-le-moi.... Voyons, parle; n'aie pas peur.» + +Jeannot baisse la tête et pleure. + +JEAN. + +Il n'a rien du tout, maman, que du chagrin de partir. Et pourtant il +disait lui-même tout à l'heure que ça ne le chagrinait pas de quitter ma +tante! Alors, pourquoi qu'il pleure? + +HÉLÈNE. + +Certainement; pourquoi pleures-tu? Et devant un lapin qui cuit et une +galette qui chauffe? C'est-il raisonnable, Jeannot? Voyons, plus de ça, +et venez tous deux m'aider à préparer le souper; et un fameux souper! + +JEANNOT, _soupirant_ + +Et le dernier que je ferai ici, ma tante! + +HÉLÈNE. + +Le dernier! Laisse donc! Vous reviendrez tous deux avec des galettes et +des lapins plein vos poches; et tu en mangeras chez moi avec mon petit +Jean. Il est courageux, lui. Regarde sa bonne figure réjouie.... Tiens! +tu as les yeux rouges, petit Jean. Qu'est-ce que tu as donc? Une bête +entrée dans l'oeil?» + +Jean regarda sa mère; ses yeux étaient remplis de larmes; il voulut +sourire et parler, mais le sourire était une grimace, et la voix ne +pouvait sortir du gosier. La mère se pencha vers lui, l'embrassa, se +détourna et sortit pour aller chercher du bois, dit-elle. Quand +elle rentra, sa bouche souriait, mais ses yeux avaient pleuré; ils +s'arrêtèrent un instant seulement, avec douleur et inquiétude, sur le +visage de son enfant. + +Le petit Jean l'examinait aussi avec tristesse; leur regard se +rencontra; tous deux comprirent la peine qu'ils ressentaient, l'effort +qu'ils faisaient pour la dissimuler, et la nécessité de se donner +mutuellement du courage. + +«Le bon Dieu est bon, maman; il nous protégera! dit Jean avec émotion. +Et quel bonheur que vous m'ayez appris à écrire! Je vous écrirai toutes +les fois que j'aurai de quoi affranchir une lettre! + +HÉLÈNE. + +Et moi, mon petit Jean, M. le curé m'a promis un timbre-poste tous les +mois.... En attendant, voici notre lapin cuit à point, qui ne demande +qu'à être mangé.» + +Les enfants ne se le firent pas répéter; ils s'assirent sur des +escabeaux; chacun prit un débris de plat ou de terrine, ouvrit son +couteau et attendit, en passant sa langue sur ses lèvres, qu'Hélène eût +coupé le lapin et eût donné à chacun sa part. + +Pendant un quart d'heure on n'entendit d'autre bruit dans la salle +du festin que celui des mâchoires qui broyaient leur nourriture, des +couteaux qui glissaient sur les débris d'assiette, du cidre qui passait +du broc dans le verre unique servant à tour de rôle à la mère et aux +enfants. + +Après le lapin vint la galette; mais les appétits devenaient plus +modérés; la conversation recommença, lente d'abord, puis animée ensuite. + +«Fameux lapin, dit Jean, avalant la dernière bouchée. + +--Quel dommage qu'il n'en reste plus, dit Jeannot en soupirant. + +--Et avec quel plaisir vous mangerez demain ce qui en reste! dit Hélène +en souriant. + +JEAN. + +Ce qui en reste? Comment, mère, il en reste? + +HÉLÈNE. + +Je crois bien qu'il en reste, et un bon morceau; les deux cuisses, une +pour chacun de vous. + +JEAN. + +Mais... comment se fait-il?... Vous n'en avez donc pas mangé, maman? + +HÉLÈNE. + +Si fait, si fait, mon ami! Pas si bête que de ne pas goûter un pareil +morceau.» + +Elle disait vrai, elle en avait réellement goûté, car elle s'était servi +la tête et les pattes. Jean voulut encore lui faire expliquer quelle +était la portion du lapin qu'elle avait mangée, mais elle l'interrompit. + +«Assez mangé et assez parlé mangeaille, mes enfants; à présent, rangeons +tout et préparons le coucher; ce ne sera pas long. Jeannot couchera +avec toi dans ton lit, mon petit Jean. Avant de commencer notre nuit, +enfants, allons faire une petite prière dans notre chère église; nous +demanderons au bon Dieu et à notre bonne mère de bénir votre voyage. + +JEAN. + +Et puis nous irons dire adieu à M. le curé, maman! + +HÉLÈNE. + +Oui, mon ami; c'est une bonne idée que tu as là, et qui me fait +plaisir.» + +Le jour commençait à baisser, mais ils n'avaient pas loin à aller; +l'église et le presbytère étaient à cent pas. Ils marchèrent tous les +trois en silence; la mère se sentait le coeur brisé du départ de son +enfant; Jean s'affligeait de la solitude de sa mère, et Jeannot songeait +avec effroi aux dangers du voyage et au tumulte de Paris. + +Ils arrivèrent devant l'église; la porte était ouverte, Hélène entra +suivie des enfants, et tous trois se mirent à genoux devant l'autel de +la sainte Vierge. Hélène et Jean priaient et pleuraient, mais tout bas, +en silence, afin d'avoir l'air calme et content. Jeannot soupirait et +demandait du pain et un voyage heureux, suivi d'une heureuse arrivée +chez Simon. + +Pendant que la mère priait, elle se sentit serrer doucement le bras, et +une voix enfantine lui dire tout bas: + +«Assez, maman, assez: j'ai faim.» + +Hélène se retourna vivement et vit une petite fille; l'obscurité +croissante l'empêcha de distinguer ses traits! Elle se pencha vers elle. + +«Je ne suis pas ta maman, ma petite», lui dit-elle. + +La petite fille recula avec frayeur et se mit à crier: + +«Maman, maman, au secours!» + +Jean et Jeannot se levèrent fort surpris, presque effrayés. Hélène prit +la petite fille par la main, et ils sortirent tous de l'église. + +HÉLÈNE. + +Où est ta maman, ma chère petite? Je vais te ramener à elle. + +LA PETITE FILLE. + +Je ne sais pas; elle était là! + +HÉLÈNE. + +Sais-tu où elle est allée? + +LA PETITE FILLE. + +Je ne sais pas; elle m'a dit: «Attends moi». J'attendais. + +HÉLÈNE. + +Elle est peut-être chez M. le curé. Allons l'y chercher.» + +La petite fille se laissa conduire; en deux minutes ils furent chez M. +le curé, qui interrogea Hélène sur la petite fille qu'elle amenait. + +[Illustration: M. le curé interrogea Hélène sur la petite fille qu'elle +amenait.] + +HÉLÈNE. + +Je ne sais pas qui elle est, monsieur le curé. Je viens de la trouver +dans l'église; elle cherchait sa maman, que je pensais trouver chez +vous. + +LE CURÉ. + +Je n'ai vu personne; c'est singulier tout de même. Comment t'appelle-tu, +ma petite? ajouta-t-il en caressant la joue de la petite. + +LA PETITE FILLE. + +J'ai faim! Je voudrais manger.» + +Le curé alla chercher du pain, du raisiné et un verre de cidre; la +petite mangea et but avec avidité. + +Pendant qu'elle se rassasiait, Hélène expliquait au curé qu'elle était +venue lui demander une dernière bénédiction pour le voyage qu'allaient +entreprendre les enfants. + +LE CURÉ. + +«Quand donc partent-ils? + +HÉLÈNE. + +Demain matin de bonne heure, monsieur le curé. + +LE CURÉ. + +Demain, déjà! Je vous bénis de tout mon coeur et du fond du coeur, mes +enfants. N'oubliez pas de prier le bon Dieu et la sainte Vierge de vous +venir en aide dans tous vos embarras, dans vos privations, dans vos +dangers, dans vos peines. Ce sont vos plus sûrs et vos plus puissants +protecteurs.... Et quant à cette petite, mère Hélène, emmenez-la chez +vous jusqu'à ce que sa mère revienne la chercher. Je vous l'enverrai si +elle vient chez moi. + +«Et vous, mes enfants, continua-t-il en ouvrant un tiroir, voici un +souvenir de moi qui vous sera une protection pendant votre voyage et +pendant votre vie.» + +Il retira du tiroir deux cordons noirs avec des médailles de la sainte +Vierge et les passa au cou de Jean et de Jeannot, qui les reçurent à +genoux et baisèrent la main du bon curé. + +La petite fille avait fini de manger; elle recommença à demander sa +maman. Hélène l'emmena après avoir pris congé de M. le curé; Jean et +Jeannot la suivirent. Hélène espérait trouver la mère de la petite aux +environs de l'église, devant laquelle ils devaient passez pour rentrer +chez eux; mais, ni dans l'église ni à l'entour de l'église, elle ne vit +personne qui réclamât l'enfant. + +La petite pleurait; Hélène soupirait. + +«Que vais-je faire de cette enfant? pensa-t-elle. Je n'ai pas les moyens +de la garder. Je ne me suis pas séparée de mon pauvre petit Jean +pour prendre la charge d'une étrangère. Mais je suis bien sotte de +m'inquiéter; le bon Dieu me l'a remise entre les mains, le bon Dieu me +donnera de quoi la nourrir, si sa mère ne vient pas la rechercher.» + +Rassurée par cette pensée, Hélène ne s'en inquiéta plus; elle la coucha +au pied de son lit, la couvrit de quelques vieilles hardes; le printemps +était avancé, on était au mois de juin; il faisait beau et chaud. Les +petits garçons se couchèrent; Jeannot s'établit dans le lit de son +cousin, et Jean s'étendit près de lui. + +«C'est notre dernière nuit heureuse, maman, dit Jean en l'embrassant +avant de se coucher. + +--Non, mon enfant, pas la dernière; laissons marcher le temps, qui passe +bien vite, et nous nous retrouverons. Dors, mon petit Jean: il faudra se +lever de bonne heure demain.» + +La petite fille dormait déjà, Jeannot s'endormait; Jean fut endormi peu +d'instants après; la mère seule veilla, pleura et pria. + + + + +II + +LA RENCONTRE + + +Le lendemain au petit jour, Hélène se leva, fit deux petits paquets de +provisions, les enveloppa avec le linge et les vêtements des enfants, et +s'occupa de leur déjeuner; au lieu du pain sec, qui était leur déjeuner +accoutumé, elle y ajouta une tasse de lait chaud. Aussi, quand ils +furent éveillés, lavés et habillés, ce repas splendide dissipa la +tristesse de Jean et les inquiétudes de Jeannot. La petite fille dormait +encore. + +Le moment de la séparation arriva: Hélène embrassa dix fois, cent fois +son cher petit Jean; elle embrassa Jeannot, les bénit tous deux, et fit +voir à Jean plusieurs pièces d'argent qui se trouvaient dans la poche de +sa veste. + +«Ce sont les braves gens, nos bons amis de Kérantré, qui t'ont fait ce +petit magot, pour reconnaître les petits services que tu leur as rendus, +mon petit Jean. M. le curé y a mis aussi sa pièce.» + +Jean voulut remercier, mais les paroles ne sortaient pas de son gosier; +il embrassa sa mère plus étroitement encore, sanglota un instant, +s'arracha de ses bras, essuya ses yeux, et se mit en route comme son +frère le sourire sur les lèvres, et sans tourner la tête pour jeter un +dernier regard sur sa mère et sur sa demeure. + +«Je comprends, se dit-il, pourquoi Simon marchait si vite et ne se +retournait pas pour nous regarder et nous sourire. Il pleurait et il +voulait cacher ses larmes à maman. Pauvre mère! elle ne pleure pas; elle +croit que je ne pleure pas non plus, que j'ai du courage, que j'ai le +coeur joyeux, tout comme pour Simon. C'est mieux comme ça; le courage +des autres vous en donne: je serais triste et malheureux si je pensais +que maman eût du chagrin de mon départ. Elle croit que je serai heureux +loin d'elle.... Calme, gai même, c'est possible; mais heureux, non. Sa +tendresse et ses baisers me manqueront trop.» + +Pendant que Jean marchait au pas accéléré, qu'il réfléchissait, qu'il +se donnait du courage et qu'il s'éloignait rapidement de tout ce que son +coeur aimait et regrettait, Jeannot le suivait avec peine, pleurnichait, +appelait Jean qui ne l'entendait pas, tremblait de rester en arrière et +se désolait de quitter une famille qu'il n'aimait pas, une patrie qu'il +ne regrettait pas, pour aller dans une ville qu'il craignait, à cause +de son étendue, près d'un cousin qu'il connaissait peu et qu'il n'aimait +guère. + +[Illustration: Jeannot le suivait avec peine, pleurnichait.] + +«Je suis sûr que Simon ne va pas vouloir s'occuper de moi, pensa-t-il; +il ne songera qu'à Jean, il ne se rendra utile qu'à Jean, et moi je +resterai dans un coin, sans que personne veuille bien se charger de me +placer.... Que je suis donc malheureux! Et j'ai toujours été malheureux? +A deux ans je perds papa en Algérie; à dix ans je perds maman. C'est +ma tante qui me prend chez elle, la plus grondeuse, la plus maussade de +toutes mes tantes. Et ne voilà-t-il pas, à présent, qu'elle m'envoie me +perdre à Paris, au lieu de me garder chez elle. + +«Jean est bien plus heureux, lui; il est toujours gai, toujours content; +tout le monde l'aime; chacun lui dit un mot aimable. Et moi! personne +ne me regarde seulement; et quand par hasard on me parle, c'est pour +m'appeler _pleurard_, _maussade_, _ennuyeux_, et d'autres mots aussi peu +aimables. + +«Et on veut que je sois gai? Il y a de quoi, vraiment! Ma bourse est +bien garnie! Deux francs que le curé m'a donnés! Et Jean qui ne sait +seulement pas son compte, tant il en a! Tout le monde y a mis quelque +chose, a dit ma tante.... Je suis bien malheureux! rien ne me réussit!» + +Tout en réfléchissant et en s'affligeant, Jeannot avait ralenti le pas +sans y songer. Quand le souvenir de sa position lui revint, il leva les +yeux, regarda devant, derrière, à droite, à gauche; il ne vit plus +son cousin Jean. La frayeur qu'il ressentit fut si vive que ses jambes +tremblèrent sous lui; il fut obligé de s'arrêter, et il n'eut même pas +la force d'appeler. + +Après quelques instants de cette grande émotion, il retrouva l'usage de +ses jambes, et il se mit à courir pour rattraper Jean. La route était +étroite, bordée de bois taillis: elle serpentait beaucoup dans le +bois; Jean pouvait donc ne pas être très éloigné sans que Jeannot pût +l'apercevoir. Dans un des tournants du chemin, il vit confusément une +petite chapelle, et il allait la dépasser, toujours courant, soufflant +et suant, lorsqu'il s'entendit appeler. + +Il reconnut la voix de Jean, s'arrêta joyeux, mais surpris, car il ne le +voyait pas. + +«Jeannot, répéta la voix de Jean, viens, je suis ici. + +[Illustration: Il se mit à courir pour rattraper Jean.] + +JEANNOT. + +Où donc es-tu? Je ne te vois pas. + +JEAN. + +Dans la chapelle de _Notre-Dame consolatrice_. + +--Tiens, dit Jeannot en entrant, que fais-tu donc là? + +--Je prie,... répondit Jean. J'ai prié et je me sens consolé. Je sens +comme si Notre-Dame envoyait à maman des consolations et du bonheur.... +Je vois des traces de larmes dans tes yeux, pauvre Jeannot; viens prier, +tu seras consolé et fortifié comme moi. + +JEANNOT. + +Pour qui veux-tu que je prie? je n'ai pas de mère. + +JEAN. + +Prie pour ta tante, qui t'a gardé trois ans. + +JEANNOT. + +Bah! ma tante! ce n'est pas la peine. + +JEAN. + +Ce n'est pas bien ce que tu dis là, Jeannot. Prie alors pour toi-même, +si tu ne veux pas prier pour les autres. + +JEANNOT. + +Pour moi? c'est bien inutile. Je suis malheureux, et, quoi que je fasse, +je serai toujours malheureux. D'ailleurs tout m'est égal. + +JEAN. + +Tu n'es malheureux que parce que tu veux l'être. Excepté que j'ai maman +et que tu as ma tante, nous sommes absolument de même pour tout. Je me +trouve heureux, et toi tu te plains de tout. + +JEANNOT. + +Nous ne sommes pas de même; ainsi tu as je ne sais combien d'argent, et +moi je n'ai que deux francs. + +JEAN. + +Si ton malheur ne tient qu'à ça, je vais bien vite te le faire passer, +car je vais partager avec toi. + +JEANNOT, _un peu honteux_. + +Non, non, je ne dis pas cela; ce n'est pas ce que je te demande ni ce +que je voulais. + +JEAN. + +Mais, moi, c'est ce que je demande et c'est ce que je veux. Nous faisons +route ensemble; nous arriverons ensemble et nous resterons ensemble: il +est juste que nous profitions ensemble de la bonté de nos amis.» + +Et, sans plus attendre, Jean tira de sa poche la vieille bourse en +cuir toute rapiécée qu'y avait mise sa mère, s'assit à la porte de la +chapelle, fit asseoir Jeannot près de lui, vida la bourse dans sa main +et commença le partage. + +«Un franc pour toi, un franc pour moi.» + +Il continua ainsi jusqu'à ce qu'il eût versé dans les mains de Jeannot +la moitié de son trésor, qui montait à huit francs vingt-cinq centimes +pour chacun d'eux. + +Jeannot remercia son cousin avec un peu de confusion; il prit l'argent, +le mit dans sa poche. + +«J'ai deux francs de plus que toi, dit-il. + +JEAN. + +Comment cela? J'ai partagé bien exactement. + +JEANNOT. + +Parce que j'avais deux francs que m'a donnés le curé. + +JEAN. + +Ah! c'est vrai! Te voilà donc plus riche que moi. Tu vois bien que tu +n'es pas si malheureux que tu le disais. + +JEANNOT. + +Je n'en sais rien. J'ai du guignon. Un voleur viendra peut-être +m'enlever tout ce que j'ai. + +--Tu ne croyais pas être si bon prophète», dit une grosse voix derrière +les enfants. + +Les enfants se retournèrent et virent un homme jeune, de grande taille, +aux robustes épaules, à la barbe et aux favoris noirs et touffus; il les +examinait attentivement. + +Jean sauta sur ses pieds et se trouva en face de l'étranger. + +JEAN. + +Je ne crois pas, monsieur, que vous ayez le coeur de dépouiller deux +pauvres garçons obligés de quitter leur mère et leur pays pour aller +chercher du pain à Paris, parce que leurs parents n'en ont plus à leur +donner.» + +L'étranger ne répondit pas; il continuait à examiner les enfants. + +JEAN. + +Au reste, monsieur, voici tout ce que j'ai: huit francs vingt-cinq +centimes que nos amis m'ont donnés pour mon voyage.» + +L'étranger prit l'argent de la main de Jean. + +L'ÉTRANGER. + +Et avec quoi vivras-tu jusqu'à ton arrivée à Paris? + +JEAN. + +Le bon Dieu me donnera de quoi, monsieur, comme il a toujours fait. + +--Et toi, dit l'étranger en se tournant vers Jeannot, qu'as-tu à me +donner? + +JEANNOT, _tombant à genoux et pleurant_. + +Je n'ai rien que ce qu'il me faut tout juste pour ne pas mourir de faim, +monsieur. Grâce pour mon pauvre argent! Grâce, au nom de Dieu! + +L'ÉTRANGER. + +Pas de grâce pour l'ingrat, le lâche, l'avide, le jaloux. J'ai tout +entendu. Donne vite.» + +L'étranger mit sa main dans la poche de Jeannot, et enleva les dix +francs vingt-cinq centimes qui s'y trouvaient. Jeannot se jeta à terre +et pleura. + +«Monsieur, dit Jean, touché des larmes de son cousin et un peu ému +lui-même de la perte de sa fortune, ayez pitié de lui; rendez-lui son +argent. + +L'ÉTRANGER. + +Pourquoi le rendrais-je à lui et pas à toi? + +JEAN. + +Parce que moi j'ai du courage, monsieur; et lui est faible. C'est le bon +Dieu qui nous a faits comme ça; ce n'est pas par orgueil que je le dis. + +L'ÉTRANGER. + +Tu es un bon et brave petit garçon, et nous en reparlerons tout à +l'heure. Où allez-vous? + +JEAN. + +A Paris, monsieur. + +L'ÉTRANGER. + +C'est donc bien décidé? Et comment y arriverez-vous sans argent? + +--Oh! monsieur, je n'en suis pas inquiet. De même que nous avons eu le +malheur de vous rencontrer, de même nous pouvons rencontrer une bonne +âme charitable qui nous viendra en aide.» + +L'étranger sourit et ne put s'empêcher de donner une petite tape amicale +sur la joue fraîche de Jean. + +L'ÉTRANGER. + +Ton camarade n'en dit pas autant, ce me semble. + +JEAN. + +C'est qu'il est terrifié, monsieur. Il a toujours peur, ce pauvre +Jeannot. + +L'ÉTRANGER, _avec ironie_. + +Ah! il s'appelle Jeannot! Beau nom! Bien porté! Et toi, quel est ton +nom? + +JEAN. + +C'est Jean, monsieur. + +L'ÉTRANGER. + +Vrai beau nom, celui-là? Et tu me fais l'effet de devoir faire honneur +à tes saints patrons. Allons, Jean et Jeannot, marchons; je vais vous +escorter, de peur d'accident. Tiens, mon brave petit Jean, voici tes +huit francs vingt-cinq centimes, auxquels j'ajoute vingt francs pour +payer ton voyage. Et toi, pleurard, poltron, voici tes dix francs +vingt-cinq centimes, auxquels j'ajoute la défense de rien recevoir +de Jean. Si j'apprends que tu as encore accepté un partage, tu auras +affaire à moi. Suivez-moi tous deux; je veux vous faire déjeuner à +Auray, dont nous ne sommes pas éloignés. + +JEAN, _les yeux brillants de joie et de reconnaissance_. + +Vous avez bien de la bonté, monsieur; je suis bien reconnaissant; je ne +sais comment vous remercier, monsieur. + +L'ÉTRANGER. + +En mangeant de bon appétit le déjeuner que je vais te donner, mon petit +Jean. + +JEAN. + +Tiens! vous dites comme maman: _petit Jean_.» + +Et les yeux de _petit Jean_ se mouillèrent de larmes. + + + + +III + +LE VOLEUR SE DÉVOILE + + +Les enfants suivirent l'étranger, Jean remerciant le bon Dieu et la +sainte Vierge de la rencontre d'un si bon, si riche et si généreux +voleur, et Jeannot déplorant son guignon et enviant le bonheur de Jean. + +Pendant le trajet d'une lieue qui séparait la chapelle de la ville, +l'étranger chercha à faire causer les enfants, Jean surtout lui plaisait +singulièrement. Jeannot, mécontent de n'avoir pas eu, comme son cousin, +une gratification du voleur, répondait à peine et se plaignait de la +fatigue, de la chaleur, de la longueur de la route. + +L'ÉTRANGER. + +Je ne t'oblige pas à me suivre, pleurnicheur; reste en arrière si tu +veux. + +JEANNOT. + +Que je reste en arrière pour que les loups me mangent. + +L'ÉTRANGER. + +Les loups! au mois de juin, en plein soleil! + +JEANNOT. + +Il n'y a pas de soleil qui tienne! Les loups n'ont pas peur du soleil. +On en a vu deux à Kermadio il n'y a pas déjà si longtemps. + +L'ÉTRANGER. + +Tu as pris des chiens pour des loups! + +JEANNOT. + +C'est pas moi seul qui les ai vus! C'est bien d'autres! Un loup énorme, +noir, à tête grise, qui n'est pas farouche, et qui a regardé déjeuner +le garde, M. Daniel, à vingt pas de sa maison; et puis une grosse louve +grise qui vous regarde en face, qui vous barre le passage, et qui vous a +la mine d'une bête affamée, toute prête à vous dévorer. + +L'ÉTRANGER. + +C'est la peur qui t'a fait voir tout cela. Toi, Jean, as-tu vu ces +terribles bêtes? + +JEAN. + +Pas moi, monsieur, mais Jeannot dit vrai; bien des personnes les ont +vues. Un cousin de M. le maire, qui chassait, a vu le loup et a couru +après. L'institutrice de Mademoiselle a vu la louve, qui l'a suivie +longtemps. Et puis Daniel, le garde de Monsieur, a rencontré le loup, +qui a eu peur et qui a traversé à la nage le bras de mer de Kermadio.» + +Après quelques instants de silence et de triomphe pour Jeannot, +l'étranger se mit à questionner Jean sur sa mère. L'intérêt qu'il +semblait prendre à la conversation enhardit Jean; il lui dit avec +quelque hésitation: + +«Monsieur, voudriez-vous me rendre service, mais un bien grand service? + +L'ÉTRANGER. + +Très volontiers, si c'est possible, mon ami. Mais comment me le +demandes-tu, à moi que tu connais à peine? + +[Illustration: «Un cousin de M. le maire, qui chassait, a vu le loup.»] + +JEAN. + +Parce que vous avez l'air très bon, monsieur; et parce que je vois que +vous me portez intérêt et que vous serez bien aise d'obliger encore un +pauvre garçon que vous avez déjà obligé. + +L'ÉTRANGER, _souriant_. + +Très bien, mon ami; je crois que tu as deviné assez juste. Quel service +me demandes-tu? + +JEAN. + +Voilà, monsieur; c'est de reprendre les vingt francs que vous m'avez +donnés, et de les porter à maman; vous lui direz que c'est son petit +Jean qui les lui envoie, et que c'est vous qui me les avez donnés.» + +[Illustration: «L'institutrice a vu la louve.»] + +Et Jean cherchait sa bourse pour retirer la pièce d'or. + +L'ÉTRANGER. + +Attends, mon garçon; laisse tes vingt francs dans ta bourse, il n'y +a pas besoin de te presser. Et d'abord, puisque je suis un voleur, ne +crains-tu pas que je te vole ton argent? + +JEAN. + +Oh non! monsieur! D'abord vous n'êtes pas un voleur, puisque vous donnez +au lieu de prendre; et puis, vous seriez un voleur pour tout le monde, +que vous ne le seriez jamais pour moi. + +L'ÉTRANGER. + +Pourquoi donc? + +JEAN. + +Parce que vous m'avez fait du bien, monsieur; on s'attache aux gens +auxquels on a fait du bien, et il me semble qu'on n'a plus jamais envie +de leur faire du mal. + +L'ÉTRANGER. + +Écoute, mon brave petit Jean; je ferais bien volontiers ta commission, +mais je ne sais pas où trouver ta mère. + +JEAN. + +A Kérantré, monsieur; vous demanderez la veuve Hélène, la mère du petit +Jean; tout le monde vous l'indiquera. + +[Illustration: «Daniel, le garde, a rencontré le loup.»] + +L'ÉTRANGER. + +Mais, mon ami, je ne sais pas où est Kérantré. + +JEAN. + +Comment, vous ne connaissez pas Kérantré? Demandez à Kénispère, chacun +connaît ça. + +L'ÉTRANGER. + +Je ne sais pas davantage où est Kénispère. + +JEAN. + +Vous ne connaissez pas Kénispère, près d'Auray et de Sainte-Anne? + +L'ÉTRANGER. + +Je ne connais rien de tout cela. + +JEAN. + +Ni le sanctuaire de Mme Sainte-Anne? + +L'ÉTRANGER. + +Ni le sanctuaire. + +JEAN. + +Ni la fontaine miraculeuse de Mme Sainte-Anne? + +L'ÉTRANGER. + +Ni la fontaine, ni rien de Mme Sainte-Anne. + +JEAN. + +Mais vous n'êtes donc pas du pays, monsieur? + +L'ÉTRANGER. + +Non, je ne suis arrivé qu'hier soir; je suis descendu à Auray, à +l'hôtel, et je me promenais pour voir le pays, qui m'a semblé joli, +lorsque je t'ai vu entrer à la chapelle; je t'y ai suivi, et je me suis +placé dans un coin obscur. Tu priais avec tant de ferveur et tu pleurais +si amèrement, que j'ai de suite pris intérêt à toi; tu as parlé haut en +priant, et ce que tu disais a augmenté cet intérêt. Ton cousin est venu; +j'ai entendu votre conversation. J'ai fait le voleur pour vous donner +une leçon de prudence; il ne faut jamais compter son argent sur les +grandes routes, ni dans les auberges, ni devant des inconnus. Je viens +dans le pays pour voir l'église de Sainte-Anne qui va être reconstruite. +Je veux voir le vieux sanctuaire avant qu'on le détruise. + +JEAN. + +J'avais donc raison! Vous n'êtes pas un voleur! Je l'avais deviné bien +vite à votre mine. Mais, monsieur, puisque vous restez dans le pays, +voulez-vous tout de même donner à maman les vingt francs que voici.» + +Jean lui tendit les vingt francs. L'étranger sembla hésiter; mais il les +prit, les remit dans sa poche, et serra la main de Jean en disant: + +«Ils seront fidèlement remis; je te le promets. + +--Merci, monsieur», répondit Jean tout joyeux. + +Ils continuèrent leur route: Jean gaiement; l'étranger avec une +satisfaction visible, et témoignant une grande complaisance pour son +petit protégé; Jeannot, triste et ennuyé du guignon qui le poursuivait +et le mettait toujours au-dessous de Jean. + +«Voyez, pensa-t-il, cet étranger, qui ne le connaît pas plus qu'il ne me +connaît, se prend de goût pour lui, et moi il ne m'aime pas; il appelle +Jean mon ami, mon brave garçon, et moi, pleurard, pleurnicheur, jaloux! +Il cause avec Jean; il semblerait qu'ils se connaissent depuis des +années! Et moi, il ne me parle pas, il ne me regarde seulement pas. +C'est tout de même contrariant; cela m'ennuie à la fin. A Paris, je +tâcherai de me séparer de Jean, et de me placer de mon côté.» + +Ils arrivèrent à la ville; il était dix heures. L'étranger les mena à +l'hôtel où il était descendu. Il fit servir un déjeuner bien simple, +mais copieux. Ils mangèrent du gigot à l'ail, une omelette au lard, +de la salade, et ils burent du cidre. Quand le repas fut terminé, +l'étranger se leva. + +«Jean, dit-il, quand tu seras à Paris, tu viendras me voir; je te +laisserai mon adresse; j'y serai dans huit jours. Où logeras-tu? + +JEAN. + +Je n'en sais rien, monsieur; c'est comme le bon Dieu voudra. + +L'ÉTRANGER. + +Où demeure ton frère Simon? + +JEAN. + +Rue Saint-Honoré, n° 263. + +L'ÉTRANGER. + +C'est bien, je ne l'oublierai pas.... Montre-moi donc ta bourse, que je +voie si ton compte y est.» + +Jean la lui présenta sans méfiance. + +«Jean, dit l'étranger, veux-tu me faire un présent? + +JEAN. + +Bien volontiers, monsieur, si j'avais seulement quelque chose à vous +offrir. + +L'ÉTRANGER. + +Eh bien, donne-moi ta bourse, je te donnerai une des miennes. + +JEAN. + +Très volontiers, monsieur, si cela vous fait plaisir: elle n'est +malheureusement pas très neuve; c'est M. le curé qui l'a donnée à maman +pour mon voyage.» + +L'étranger prit la bourse après l'avoir vidée. + +«Attends-moi, dit-il, je vais revenir.» + +Il ne tarda pas à rentrer, tenant une bourse solide en peau grise avec +un fermoir d'acier; il reprit la monnaie de Jean, la remit dans un des +compartiments de la bourse, mit dans un autre compartiment le papier sur +lequel il avait écrit son nom et son adresse, et la donna à Jean, en lui +disant tout bas, de peur que Jeannot ne l'entendît: + +«Tu trouveras tes vingt francs dans un compartiment séparé; n'en dis +rien à Jeannot, je te le défends. + +JEAN. + +Je vous obéirai, monsieur, pour vous témoigner ma reconnaissance. Mais +j'aurais préféré que vous les eussiez gardés pour pauvre maman. + +--Ta maman les aura; soit tranquille.... Chut! ne dis rien.... Adieu, +mon petit Jean; bon voyage.» + +L'étranger serra la main de Jean et fit un signe d'adieu à Jeannot; +il leur remit encore un petit paquet, et il se sépara d'avec ces deux +enfants, dont l'un ne lui plaisait guère, et l'autre lui inspirait un +vif intérêt. + +Quand ils furent partis, l'étranger se mit à réfléchir. + +«C'est singulier, dit-il, que cet enfant m'inspire un si vif intérêt; +sa physionomie ouverte, intelligente, douce, franche et résolue m'a fait +une impression très favorable.... Et puis, j'ai des remords de l'avoir +effrayé au premier abord.... Ce pauvre enfant!... avec quelle candeur +il m'a offert son petit avoir! Tout ce qu'il possédait!... C'était mal à +moi!... Et l'autre me déplaît énormément, je suis fâché qu'ils voyagent +ensemble. Je les retrouverai à Paris; j'irai voir le frère Simon; je +veux savoir ce qu'il est, celui-là. Et si je le soupçonne mauvais, je +ne lui laisserai pas mon petit Jean. Il gardera l'autre s'il veut. J'ai +fait un échange de bourse qui profitera à Jean; la sienne est décousue +et déchirée partout; c'est égal, je veux la garder; cette aventure me +laissera un bon souvenir.» + + + + +IV + +LA CARRIOLE ET KERSA + + +Jean et Jeannot marchèrent quelque temps sans parler: + +«Dis donc, Jean, dit enfin Jeannot, combien crois-tu qu'il nous faudra +de jours pour arriver à Paris? + +JEAN. + +Je n'en sais rien; je n'ai pas pensé à les compter. + +JEANNOT. + +Combien ferons-nous de lieues par jour? + +JEAN. + +Cinq à six, je crois bien. + +JEANNOT. + +Mais cela ne nous dit pas combien il y a de lieues d'ici à Paris. + +JEAN. + +Nous aurions dû demander au monsieur voleur; il nous l'aurait dit. + +JEANNOT. + +Il n'en sait pas plus que nous. Ces gens riches, ça voyage en voiture; +ils ne savent seulement pas le chemin qu'ils font.» + +Une carriole attendait tout attelée devant une maison que les enfants +allaient dépasser. Un homme sortit de la maison et s'apprêta à monter +dans la carriole. + +«Monsieur, dit Jean en courant à lui et en ôtant poliment sa casquette, +pouvez-vous nous dire combien nous avons de lieues d'ici à Paris? + +L'HOMME. + +D'ici à Paris! Mais tu ne vas pas à Paris, mon pauvre garçon? + +JEAN. + +Pardon, monsieur; nous y allons, Jeannot et moi, pour rejoindre Simon +et pour gagner notre vie; et nous voudrions savoir s'il y a bien loin et +combien il nous faudra de jours pour y arriver. + +L'HOMME. + +Miséricorde! Mais vous ne comptez pas y aller à pied? + +JEAN. + +Pardon, monsieur; il le faut bien; nous n'avons pas les moyens d'y aller +dans une belle carriole comme vous. + +L'HOMME. + +Mais, petits malheureux, savez-vous qu'il y a d'ici à Paris cent vingt +lieues? + +JEAN. + +C'est beaucoup! Mais nous y arriverons tout de même. Bien merci, +monsieur! Pardon de vous avoir dérangé. + +L'HOMME. + +Pas de dérangement, mon ami.... Mais, j'y pense, je vais à Vannes; +montez dans ma carriole, c'est votre route, et cela vous avancera +toujours de quatre lieues, car vous n'êtes guère à plus d'une lieue +d'Auray. + +JEAN. + +Bien des remerciements, monsieur; ce n'est pas de refus. + +L'HOMME. + +Alors, montez vite et partons. Je suis pressé.» + +Jean grimpa lestement et fit grimper Jeannot, qui n'avait pas dit une +parole. Jean se mit près du maître de la carriole; Jeannot se plaça +dans le coin le plus reculé. Le brave homme, qui recueillait les petits +voyageurs, fouetta son cheval, et on partit au grand trot. Jean était +enchanté; il n'avait jamais roulé si vite. Jeannot semblait effrayé; il +se cramponnait aux barres de la carriole. Le conducteur se retourna et +regarda attentivement Jeannot. + +L'HOMME. + +Ton camarade est muet, ce me semble?» + +Jean rit de bon coeur. + +JEAN. + +Muet! Pour cela non, monsieur; il a la langue bien déliée. Il ne dit +rien, c'est qu'il a peur. + +L'HOMME. + +Peur de qui, de quoi? + +JEAN. + +Je n'en sais rien, monsieur; il a toujours peur. Jeannot, réponds donc à +monsieur, qui a la politesse de s'inquiéter de toi. + +JEANNOT. + +Que veux-tu que je dise? Je ne peux pas causer, moi, quand j'ai peur. + +JEAN. + +Là! Quand je disais qu'il a peur. + +L'HOMME. + +Et de quoi as-tu peur, nigaud? + +JEANNOT. + +J'ai peur de votre cheval qui court à tout briser, et puis j'ai peur de +vous aussi. Est-ce que je sais qui vous êtes? + +L'HOMME. + +Comment? Polisson, vaurien! J'ai la bonté de te ramasser sur la route, +et tu oses me faire entendre que je suis un mauvais garnement, un +voleur, un assassin, peut-être. Si ce n'était ton camarade, je te +flanquerais dehors et je te laisserais faire ta route à pied. + +JEAN. + +Oh! monsieur, pardonnez-lui! Il ne sait ce qu'il dit quand il a peur. +C'est une nature comme ça? Il s'effraye de tout, et tout lui déplaît. + +L'HOMME. + +Pas une nature comme la tienne, alors: tu me fais l'effet d'être un +brave garçon. + +JEAN. + +Dame! monsieur, je suis comme le bon Dieu m'a créé et comme maman m'a +élevé. Je n'y ai pas de mérite, assurément. Le pauvre Jeannot, monsieur, +il est un peu en dessous, un peu timide, parce qu'il a perdu sa mère, +qui était ma tante; c'est ça qui l'a aigri. + +L'HOMME. + +Tant pis pour lui. Je ne veux seulement pas le regarder; son visage +pleurard n'est pas agréable à l'oeil ni doux au coeur. Et quant à ce que +disait ce polisson, qu'il ne savait pas qui j'étais, je m'en vais te le +dire, moi. Je suis un fermier d'auprès de Sainte-Anne? je vais à Vannes +pour acheter des porcs, et je m'appelle Kersac. + +JEAN. + +Merci, monsieur Kersac; nous sommes heureux de vous avoir rencontré. +C'est une journée de route que vous nous avez épargnée. + +KERSAC. + +Je puis faire mieux que ça. Je passe deux heures à Vannes; j'en repars +vers cinq heures pour aller à six lieues plus loin, à Malansac. Je puis +vous mener jusque-là; ce sera encore une journée de sauvée. Nous serons +avant huit heures à Malansac, où je couche; pour le coup, mon cheval +aura fait ses douze lieues et bien gagné son avoine. + +JEAN, _tout joyeux_. + +Merci bien, monsieur. Si nous faisons souvent des rencontres comme celle +d'aujourd'hui, nous ne tarderons pas à arriver à Paris.... Remercie +donc, Jeannot. + +KERSAC. + +Laisse-le tranquille. Est-ce que j'ai besoin de son remerciement! C'est +pour toi, ce que j'en fais; ce n'est pas pour lui.» + +Jean eut beau faire des signes à Jeannot, il n'en put obtenir une +parole. Kersac s'apercevait, sans en avoir l'air, du manège de Jean et +de son air inquiet: il souriait et s'amusait à exciter les supplications +muettes de Jean, en se retournant de temps en temps et en lançant à +Jeannot des regards mécontents. Jean croyait découvrir de la colère +dans les yeux menaçants de Kersac; il s'efforça de la détourner par des +observations aimables sur la beauté du cheval, qui était bon, mais pas +beau; ensuite sur la douceur de la carriole, qui les secouait comme +un panier à salade; sur les charmes de la route, qui était une plaine +aride. + +Plus Kersac s'amusait des efforts visibles du pauvre Jean pour +conjurer l'orage qu'il redoutait pour Jeannot, plus ses yeux devenaient +terribles, plus ses lèvres se contractaient, plus son front se plissait; +ses sourcils se fronçaient; sa bouche prenait un aspect presque féroce; +sa main, dégagée des rênes, se crispait. Enfin, il arrêta son cheval et +se retourna vers Jeannot. Le visage de Jean exprima la consternation, +celui de Jeannot la frayeur. + +Après quelques minutes d'immobilité pendant lesquelles le cheval +reprenait haleine, Kersac, voyant la terreur visible de Jeannot et +l'inquiétude croissante de Jean, s'adressa au premier d'une voix +formidable. + +«Jeannot, tu es un petit gredin! Tu vois les supplications de ton +cousin, qui redoute pour toi (ce qui va t'arriver) des coups de fouet. +Tu t'entêtes à ne pas lui accorder les excuses qu'il te demande à +m'adresser. Je te dis à mon tour que tu vas de suite nous demander +pardon de ta maussaderie, ou bien.... Allons, à genoux dans la carriole, +et un PARDON bien prononcé.» + +Jeannot ne bougea pas. Kersac leva son fouet; Jean lui demanda grâce +pour son cousin; mais Kersac, indigné de l'obstination de Jeannot, lui +appliqua un léger coup de fouet sur les épaules. Jeannot poussa un cri, +Kersac frappa un second coup. Jeannot n'attendit pas le troisième; il se +jeta à genoux et cria _Pardon!_ de toute la force de ses poumons. + +«A la bonne heure! dit Kersac en se remettant en face de son cheval +et en le faisant repartir. Et toi, mon pauvre garçon, ajouta-t-il en +s'adressant à Jean et en reprenant sa voix calme, ne t'afflige pas. Ce +vaurien a besoin d'avoir les épaules un peu caressées par le fouet; tant +que nous serons ensemble, je le rendrai docile sinon aimable.» + +Jean ne répondit pas; il avait eu peur pour Jeannot, et il craignait +que ce dernier n'excitât encore la colère de Kersac. Quant à Jeannot, +il faisait, comme d'habitude, des réflexions douloureuses sur le guignon +qui le poursuivait et sur la bonne chance de Jean. + +On arriva ainsi à Vannes. Kersac détela son cheval; Jean lui offrit de +le mener à l'écurie, de lui donner son avoine et de le bouchonner. + +KERSAC. + +Tu sais bouchonner un cheval, toi? + +JEAN. + +Je crois bien, monsieur; j'en ai bouchonné plus d'un à l'auberge de +Kérantré. + +KERSAC. + +Très bien, mon garçon; tu me rendras service, car je suis pressé d'aller +à mes affaires pour les porcs. Attends-moi ici; je serai de retour dans +deux heures. Après l'avoine tu feras boire mon cheval. + +JEAN. + +Oui, oui, monsieur, je sais bien; et du foin après avoir bu. + +KERSAC. + +C'est ça! Au revoir.» + +Jean s'empressa de mener le cheval à l'écurie. + +«Allons, Jeannot, dit-il, viens m'aider; tu bouchonneras d'un côté et +moi de l'autre. + +JEANNOT. + +Plus souvent que je toucherai au cheval de ce méchant homme. Toi qui es +son favori, tu peux l'aider; mais moi, je n'ai pas de remerciements à +lui faire. + +JEAN. + +Écoute, mon Jeannot, avoue que tu as été maussade et qu'il n'a pas tapé +fort. + +JEANNOT. + +Fort ou non, il a tapé, et il n'avait pas le droit de me taper. + +JEAN. + +Voyons, Jeannot; si ce n'est pas pour lui, fais-le pour moi, pour +m'aider. + +JEANNOT. + +Ma foi non, tu es trop ami avec lui. + +JEAN. + +Et comment ne serais-je pas ami avec lui, puis-qu'il nous avance de +douze lieues en nous voiturant comme il le fait. C'est bon de sa part, +tout de même. + +JEANNOT. + +Qu'est-ce que ça lui coûte de nous laisser monter dans sa voiture? + +JEAN. + +Je ne dis pas, mais c'est tout de même bon à lui, et il y en a beaucoup +qui n'y auraient pas pensé.» + +Jean eut beau dire, Jeannot alla s'étendre dans un coin de l'écurie sur +un tas de paille, et il laissa son cousin s'occuper tout seul du cheval +qui les avait menés si bon train, et qui devait leur faire faire six +lieues encore. Quand il eut fini, il alla s'asseoir près de Jeannot. + +JEAN. + +Dis donc, Jeannot, est-ce que tu ne te sens pas besoin de manger? + +JEANNOT. + +Manger et boire aussi. + +JEAN. + +Si nous entamions nos provisions? + +JEANNOT. + +Ce ne serait pas moi qui m'y refuserais. + +[Illustration: La femme donna une bouteille de cidre à Jean.] + +JEAN. + +Par quel paquet allons-nous commencer? Celui de maman ou celui de M. +Abel? + +JEANNOT. + +Comme tu voudras. + +JEAN. + +Prenons celui de maman. Pauvre maman, elle nous croit bien près de +Kérantré encore, et ce soir nous en serons à quatorze lieues pour le +moins.» + +Jean défit le petit paquet que lui avait donné sa mère; il en tira une +cuisse de lapin et un morceau de pain. + +«La galette sera pour ce soir», dit-il. + +Il partagea le lapin avec Jeannot, lui donna une tranche de pain, en +garda une, et ils commencèrent leur modeste repas. Mais quand ils eurent +mangé, ils eurent soif. Jean se chargea de demander de l'eau. Il entra +dans la salle de l'auberge, y trouva une femme qui mettait le couvert, +ôta sa casquette, et lui demanda s'il ne pourrait pas avoir de l'eau +pour lui et son camarade. + +LA FEMME. + +Pour quoi faire, mon ami? + +JEAN. + +C'est pour boire, madame. Nous avons mangé, et nous voudrions bien avoir +un verre d'eau, s'il vous plaît. + +LA FEMME. + +Je vais vous donner une bouteille de cidre, mon ami; c'est plus sain que +l'eau quand on a beaucoup marché. + +JEAN. + +Merci bien, madame; nous n'avons pas marché; c'est M. Kersac qui a bien +voulu nous prendre dans sa carriole; ainsi je vous remercie bien de +votre bonté, madame; mais..., mais.... pour dire vrai, nous n'avons pas +les moyens de payer du cidre dès la première journée de route. + +LA FEMME. + +Je ne comptais pas te le faire payer, mon ami; et tu l'auras tout de +même, car tu me parais un bon et honnête garçon.» + +La femme prit sur la table une bouteille de cidre et la donna à Jean +avec un verre. Jean remercia beaucoup et courut faire voir à Jeannot ce +qu'on lui avait donné. Ils se régalèrent de leur mieux et s'étendirent +sur la paille en attendant Kersac. Il revint à l'heure précise, attela +bien vite, fit monter Jean dans la carriole, et appela Jeannot, qui ne +répondit pas. + +«Tant pis pour lui; partons», dit Kersac. + +JEAN. + +Pas sans Jeannot, monsieur; vous voudrez bien l'attendre; je vais courir +le chercher. + +KERSAC. + +Ma foi non, je suis pressé; en route.» + +Jean sauta à bas de la carriole. + +JEAN. + +Adieu, monsieur, et bien des remerciements pour toutes vos bontés. + +KERSAC. + +Eh bien! qu'est-ce que tu fais donc? Puisque je t'emmène. + +JEAN. + +Pardon, monsieur, je ne peux pas partir sans Jeannot. Je ne laisserai +pas Jeannot tout seul. + +KERSAC. + +Ah bah! ne t'inquiète donc pas de ce garçon; il te rejoindra quelque +part. + +JEAN. + +Non, monsieur, il aurait trop peur; il en mourrait.» + +Jean salua Kersac et allait partir pour aller à la recherche de Jeannot, +lorsque Kersac le rappela. + +«Jean! viens donc! Diable de garçon! Je ne partirais pas sans toi, c'est +convenu. Va vite chercher ton protégé, je t'attendrai. + +--Merci, monsieur», cria Jeannot d'un air joyeux. + +Et il partit pour chercher Jeannot, qu'il trouva endormi sur la paille +dans l'écurie. + +«Jeannot, vite, lève-toi; partons, M. Kersac t'attend.» + +Jeannot se frottait les yeux, dormait encore à moitié. Jean parvint à le +réveiller et à l'entraîner dans la cour où attendait Kersac. + +«Allons donc! cria Kersac. Avance, traînard. Tire-le, Jean; donne-lui +une poussée.» + +Jeannot, tout à fait réveillé par ces cris, monta assez lestement +dans la carriole et s'y étendit pour se rendormir, pendant que Jean +s'établissait près de Kersac. Ils partirent au grand trot. + + + + +V + +L'ACCIDENT + + +KERSAC. + +Tu m'as porté bonheur, mon garçon; j'ai fait une affaire magnifique avec +mes petits cochons. De la plus belle espèce: ils viennent de Kermadio. +J'en ai eu quarante pour deux cent quarante francs! à six francs pièce; +ce que j'aurais payé partout ailleurs quatre à cinq cents francs pour le +moins. Si je fais aussi bien à Malansac, j'aurai fait une fière journée. + +JEAN. + +C'est le bon Dieu qui vous a récompensé, monsieur, de votre charité +envers nous. + +KERSAC. + +Et c'est pourquoi je dis que tu m'as porté bonheur. + +JEAN. + +Pas moi seul, monsieur, Jeannot est de moitié. + +KERSAC. + +Hem! hem! tu crois? Il n'a pas une mine à porter bonheur. Regarde-le +donc; il dort comme un loir, et, tout en dormant, il boude et il rage.» + +Jean se retourna en souriant et trouva, en effet, une mine si irritée et +si maussade à son cousin Jeannot, qu'il ne put s'empêcher de rire tout +haut; sa gaieté gagna Kersac, que son marché de petits cochons avait +mis de bel humeur, et tous deux rirent si bruyamment que Jeannot se +réveilla. Il regarda autour de lui. + +«Qu'y a-t-il donc? Pourquoi riez-vous si fort?» + +On riait trop pour pouvoir lui répondre, ce que Jeannot trouva mauvais; +il se recoucha, referma les yeux, et les rouvrit de temps en temps pour +leur lancer un regard irrité, qui ne faisait qu'exciter les rires de +Jean et de Kersac. + +Le cheval trottait toujours; Kersac remarqua qu'il avait beau poil, +qu'il avait été bien bouchonné, bien soigné. + +«Sais-tu, mon garçon, que tu me reviens beaucoup? dit-il à Jean. J'ai +bonne envie de te garder. + +JEAN. + +Oh! monsieur, c'est impossible! + +KERSAC. + +Pourquoi donc? + +JEAN. + +Et Jeannot? + +KERSAC. + +Tiens, c'est vrai! Ce diable de Jeannot? Je voudrais bien t'en voir +débarrassé. + +JEAN. + +Il ne m'embarrasse pas, monsieur, au contraire; je sais que je lui suis +utile. + +KERSAC. + +Il ne peut pas en dire autant pour toi.... Écoute, Jean, ajouta-t-il +après quelques instants de réflexion, veux-tu faire une chose? Ne va pas +à Paris, reste avec moi; je te serai un bon maître; j'aurai soin de ta +mère. Et je ramènerai ton Jeannot chez lui. + +JEAN. + +Vous êtes bien bon, monsieur, je suis très reconnaissant, mais je ne +peux pas, monsieur. + +KERSAC. + +Pourquoi ça? + +JEAN. + +Parce que maman m'a fait partir pour m'envoyer à Paris; mon frère Simon +nous attend tous deux, Jeannot et moi. Il faut que j'obéisse à maman; +je ne sais pas quelles sont ses raisons pour nous envoyer à Simon; +peut-être serait-elle mécontente si j'entrais chez vous sans l'avoir +consultée. Et puis, le pauvre Jeannot, que deviendrait-il sans moi? + +KERSAC. + +Il resterait au pays! Pas plus malheureux que ça. + +JEAN. + +Mais, monsieur, ma tante n'a pas de quoi le nourrir, ni maman non plus. +Il faut qu'il travaille; et chez nous, nous ne trouvons pas d'ouvrage. + +KERSAC. + +Alors n'en parlons plus. Peut-être te retrouverai-je plus tard, et sans +Jeannot, pour le coup. Il dort toujours, le paresseux!» + +Jeannot ne dormait pas, il avait tout entendu; la générosité de Jean le +toucha: il se promit de lui venir en aide à l'avenir et de ne plus être +maussade comme il l'avait été. + +La route s'acheva gaiement pour Jean, qui questionnait Kersac sur le +pays qu'ils parcouraient. Celui-ci lui répondait amicalement et revenait +sans cesse sur son désir de l'avoir à son service. Jean le remerciait et +répétait son refrain: + +«Et Jeannot?» + +Si bien qu'en arrivant à Malansac, Kersac ne pouvait plus souffrir +Jeannot, qui le lui rendait bien. + +«Pourquoi ce méchant homme veut-il absolument forcer Jean à +m'abandonner? se demandait Jeannot. Il n'est pas possible qu'il tienne +beaucoup à Jean, qu'il ne connaît pas; c'est donc pour le plaisir de +me faire du mal, pour me jeter tout seul sur la grande route! Que je +déteste cet homme! Si jamais je le rencontre quand je serai grand et +fort je lui jouerai un tour, un mauvais tour, si je le puis.» + +Ils arrivèrent à Malansac. Jean offrit à Kersac de soigner son cheval +encore cette fois; Kersac accepta. + +Il était près de huit heures, mais il faisait grand jour encore. Lorsque +Kersac, aidé de Jean, eut fini d'arranger son cheval, il lui proposa de +faire une promenade hors de la ville. + +«J'ai les jambes engourdies d'avoir été assis toute la journée; si tu +veux venir avec moi, nous irons dans la campagne voir les environs; on +dit que le pays est joli.» + +Jean accepta avec joie; il eut bien envie de dire: + +«Et Jeannot?» + +Mais il n'osa pas; il voyait l'antipathie de Kersac pour son cousin. + +Ils partirent donc, laissant à l'auberge Jeannot, qui, cherchant à se +rendre utile comme Jean, s'offrit pour faire boire le cheval quand il +aurait mangé son avoine. Kersac fut surpris de l'obligeance de Jeannot, +mais il accepta d'après un regard et un geste suppliant de Jean. + +«Au fait, dit-il, nous aurons plus de temps pour nous promener, n'ayant +plus à nous inquiéter du cheval.» + +Et ils se dirigèrent hors de la ville. Il faisait un temps magnifique; +le soleil se couchait; la chaleur était passée; le pays était joli; ils +marchèrent assez longtemps, causant de choses et d'autres; il amusait +et intéressait Kersac par mille petits récits de son enfance et de sa +famille. Plus Jean se faisait connaître à Kersac, plus celui-ci s'y +attachait et désirait l'attacher à son service. + +«Il y a si longtemps, dit-il, que je cherche un garçon tout jeune à +former, et je le cherche intelligent, serviable, actif comme toi. + +JEAN. + +Vous vous faites illusion, monsieur; je n'ai pas les qualités que vous +me croyez. + +KERSAC. + +Si fait, si fait, je m'y connais; j'en ai eu plus de dix à mon service; +je ne me trompe plus maintenant.» + +Ils retournaient sur leurs pas et reprenaient la grande route de +Malansac, lorsqu'ils entendirent le galop précipité d'un cheval. Quand +il approcha, Kersac reconnut le sien qui arrivait ventre à terre. Il se +jeta sur la route pour lui couper le chemin, saisit la bride, mais le +cheval était lancé; Kersac, malgré sa force, ne put l'arrêter sur +le coup, et il se trouva jeté par terre, traîné et en danger d'être +piétiné. Jean, voyant l'imminence du péril, se jeta au-devant du cheval +et se suspendit à ses naseaux, ce qui le fit arrêter, à moitié calmé, +immédiatement. + +Kersac voulut se relever, mais il retomba; il avait un pied foulé. + +Jean commença par attacher à un arbre l'animal essoufflé et tremblant, +et courut à Kersac, qui était pâle et prêt à défaillir. Jean aperçut une +fontaine près de la route; il y courut, trempa son mouchoir dans cette +eau fraîche et limpide, et revint en courant pour bassiner le front et +les tempes de Kersac. Deux fois encore il retourna à la fontaine; ce +ne fut qu'à la troisième fois que Kersac rouvrit les yeux et reprit +connaissance. + +Il serra la main de Jean et essaya de se lever; ce fut avec une grande +difficulté et après plusieurs essais qu'il put y parvenir; il se tint +debout, appuyé sur son bâton, mais il ne pouvait marcher. + +«N'essayez pas, n'essayez pas, monsieur, dit Jean; je vais calmer votre +cheval; je l'approcherai tout près de vous, et si vous pouvez monter +dessus, nous sommes sauvés.» + +Kersac était au bord du fossé qui bordait la route. Jean détacha le +cheval, le caressa, le flatta, lui présenta une poignée d'herbe, et, +pendant que l'animal mangeait, il le fit descendre dans le fossé, +l'arrêta en face de Kersac, et le maintint par la bride pendant que +Kersac cherchait à le monter. Il n'y parvenait pas, parce qu'il ne +pouvait s'appuyer sur son pied foulé. + +JEAN. + +Couchez-vous en travers sur le cheval, monsieur, et quand vous y serez, +passez votre jambe blessée.» + +Kersac suivit le conseil de Jean et se trouva solidement placé sur le +dos du cheval. Jean lui fit remonter le fossé avec précaution et le mena +par la bride. Ils arrivèrent à _Malansac_ à la nuit; le premier objet +que vit Kersac fut Jeannot se tenant à moitié caché derrière la porte de +l'écurie. + +«Viens ici, polisson!» lui cria Kersac. + +Jeannot aurait bien voulu se sauver; mais par où passer? et que +deviendrait-il ensuite? Il faudrait bien qu'il finît par se retrouver en +face de Kersac. Il prit donc le parti d'obéir; il avança jusqu'à la tête +du cheval. + +KERSAC. + +Pourquoi et comment as-tu laissé échapper mon cheval? + +JEANNOT, _tremblant_. + +Monsieur, ce n'est pas ma faute. + +KERSAC. + +Ce n'est pas ta faute? Menteur! Réponds: Comment le cheval s'est-il +échappé? + +[Illustration: «Viens ici, polisson!»] + +JEANNOT. + +Monsieur, je l'ai mené boire; il ne voulait pas sortir de l'abreuvoir; +je l'ai tiré, puis je l'ai un peu fouetté; alors il a sauté et rué; +alors j'ai fouetté plus fort pour le corriger; alors il s'est cabré; +alors j'ai eu peur qu'il ne cassât la longe que je tenais, alors je +l'ai fouetté sous le ventre; alors il a cassé la longe, comme je le +craignais, et alors il est parti comme un enragé qu'il est. + +KERSAC. + +Petit gredin! petit drôle! Avise-toi de toucher mon cheval du fouet et +je te donnerai une correction dont tu te souviendras longtemps. Si je +n'avais le pied foulé, grâce à toi, animal, imbécile, je te donnerais +une raclée qui te ferait danser jusqu'à demain. Va-t'en, et ne te +présente plus devant moi, oiseau de malheur!» + +Jeannot ne se le fit pas répéter; il avait hâte aussi d'échapper aux +regards courroucés de Kersac, et ne quitta le coin le plus obscur de +l'écurie que lorsque son ennemi eut lui-même disparu. + +Jean avait appelé du monde pour aider Kersac à descendre du cheval; il +était grand et fort, on eut de la peine à y arriver et à l'établir dans +une chambre du rez-de-chaussée qui se trouvait heureusement libre. + +Quand il y fut installé, Jean s'assit sur une chaise. + +KERSAC. + +Eh bien? que fais-tu, mon ami? Tu ne vas pas rester là, je pense? + +JEAN. + +Pardon, monsieur; à moins que vous ne me chassiez, je resterai près de +vous pour vous servir, jusqu'à ce que vous soyez en état de monter en +carriole pour retournez chez vous. + +KERSAC. + +Mais, mon ami, tu vas t'ennuyer comme un mort. Rester là, à quoi faire? + +JEAN. + +A vous servir, monsieur. Les gens de l'auberge sont bien assez occupés, +ils vous négligeraient, non par mauvaise volonté, mais parce qu'ils ne +pourraient pas faire autrement; et c'est triste d'être hors de chez soi +sans pouvoir mettre un pied l'un devant l'autre, et personne pour vous +donner ce qui vous manque et pour vous aider à passer le temps. + +KERSAC. + +Et ton voyage à Paris? et ton frère Simon? + +JEAN. + +Mon voyage durera quelques jours de plus, monsieur, voilà tout. Et mon +frère sait bien que lorsqu'on fait la route à pied, on n'arrive pas à +jour fixe; il nous attend à un mois près. Et ainsi, monsieur, si je ne +vous suis pas désagréable, si vous voulez bien accepter mes services, je +serai bien heureux de vous être utile. + +KERSAC. + +Quant à m'être désagréable, mon ami, tu m'es, au contraire, fort +agréable; j'accepte tes services et je t'en remercie d'avance. Et je +commence par te demander un verre d'eau, car je meurs de soif.» + +Jean alla chercher de l'eau; on lui donna un cruchon plein et un verre. +Quand Kersac eut bu ses deux verres d'eau, il songea à dîner. + +KERSAC. + +«Tu me demanderas quelque chose de léger, à cause de ma chute. Une soupe +aux choux et au lard, et un fricot à l'ail.» + +Jean allait sortir; Kersac le rappela. + +«Et toi donc, mon garçon, tu n'as pas dîné? Demande pour deux; nous +mangerons ensemble. + +JEAN. + +Merci bien, monsieur; j'ai dîné avec Jeannot avant de quitter Vannes. + +KERSAC. + +Dîné? où donc? avec quoi? + +JEAN. + +Nous avons dîné à l'écurie, monsieur; nous avions de quoi. Maman nous +avait donné les restes du lapin, qui nous avait déjà fait un fameux +souper hier soir. Il nous en reste encore une cuisse, et puis du pain et +de la galette. + +KERSAC. + +Et tu crois que je vais m'empâter de bonnes choses, et que je te +laisserai manger un vieux morceau de lapin et boire de l'eau? + +JEAN. + +Il n'est pas vieux, monsieur, il est d'hier; et, quant à l'eau, nous +y sommes habitués, Jeannot et moi. Et puis, à Vannes, la bonne dame de +l'hôtel m'a donné une bouteille de cidre qui était fièrement bon. + +KERSAC. + +Je te dis que ce ne sera pas comme ça; tu mangeras avec moi; les +bouchées que j'avalerais me resteraient dans le gosier si je me donnais +un bon dîner pendant que tu grignoterais des os et du pain dur. Demande +deux couverts,... entends-tu? Deux couverts!» + +Jean restait immobile; il semblait vouloir parler et ne pas oser. + +KERSAC. + +Voyons, Jean, as-tu quelque chose qui ne veut pas sortir. Qu'est-ce que +c'est? Parle. + +JEAN. + +Monsieur.... C'est que je crains.... + +KERSAC. + +N'aie pas peur, je te dis. Parle.... Parle donc! + +JEAN, _souriant_. + +Puisque vous l'ordonner, monsieur.... Et Jeannot? + +--Encore! s'écria Kersac, s'agitant sur sa chaise. Toujours ce pendard +que tu me jettes au nez! Je ne veux pas de ton Jeannot; et je ne veux +pas en entendre parler. + +JEAN. + +C'est parce qu'il vous a offensé, monsieur, que vous ne l'aimez pas. +Mais Notre Seigneur nous pardonne bien quand nous l'offensons, et il +nous aime tout de même, et il nous fait du bien. Et il nous ordonne de +faire comme lui. + +KERSAC. + +Ah çà! vas-tu me prêcher comme notre curé? Ton Jeannot ne me va pas, et +je n'en veux pas.» + +Jean soupira et sortit lentement. + +Kersac le suivit des yeux et resta pensif. + +«Il a tout de même raison, cet enfant.... Et de penser que c'est +un garçon de quatorze ans qui m'en remontre, à moi qui en ai +trente-cinq!... C'est qu'il a raison,... parfaitement raison.... Mais +comment faire pour revenir sur ce que j'ai dit!... Il se moquerait de +moi.... Et pourtant il a raison. Et c'est une brave garçon si jamais +il en fut.... Il faut absolument qu'il vienne chez moi.... Il a dans +la physionomie quelque chose..., je ne sais quoi,... qui fait plaisir à +regarder. Je l'entends qui vient.» + +Jean arriva en effet; il apportait de quoi mettre le couvert,... un seul +couvert! + +Kersac s'en aperçut. + +KERSAC. + +Jean, qu'est-ce que c'est que ça? + +JEAN. + +Quoi donc, monsieur? + +KERSAC. + +Un seul couvert? Pourquoi un seul? + +JEAN. + +Parce qu'il n'y a que vous, monsieur, qui n'ayez pas dîné. + +KERSAC. + +Et toi tu n'as pas soupé.... Jean, écoute-moi et regarde-moi bien en +face. Tu as raison et j'ai tort. Tu m'as fait la leçon, et tu as bien +fait, et je t'en remercie. Demande trois couverts et va chercher ton +Jeannot.» + +Jean le regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles. Il s'approcha +tout près de lui. Son air étonné et joyeux fit sourire Kersac. + +KERSAC. + +Tu ne vas pas te moquer de moi, d'avoir bien fait? + +JEAN. + +Me moquer de vous? moi, monsieur? Rire de vous au moment où vous agissez +comme Notre Seigneur? au moment où je vous admire, où je vous aime? Oh! +monsieur!» + +Jean saisit la main de Kersac et la baisa; Kersac prit la tête de Jean +dans ses mains et le baisa au front. + +«Va, mon ami, dit-il d'une voix émue, va chercher deux couverts de +plus... et Jeannot», ajouta-t-il avec un soupir. + +Jean sortit cette fois en courant et ne fut pas longtemps à revenir avec +les couverts et Jeannot. Ce dernier osait à peine entrer et lever les +yeux. + +«N'aie pas peur, Jeannot, dit Kersac en riant; à tout péché miséricorde. +J'ai eu tort de te confier un cheval un peu vif, à toi qui n'y entends +rien. N'y pensons plus et mangeons bien et gaiement. C'est Jean qui nous +sert, je suis hors de combat, moi.» + +Jeannot prit courage; Jean était radieux; il regardait Kersac avec +reconnaissance et affection. Kersac s'en aperçut, sourit et fut +satisfait d'avoir bien agi et d'avoir accepté, lui homme fait, les +observations d'un enfant. Il en savait bon gré à Jean, qu'il aimait +réellement de plus en plus. + +JEAN. + +Voici le couvert mis; viens m'aider, Jeannot, à apporter les plats. +Faut-il demander du cidre pour vous, monsieur? + +KERSAC. + +Certainement, et du bon. Mais pas pour moi seul; pour trois.» + +Jean et Jeannot sortirent. + +JEAN. + +Eh bien! Jeannot, pas vrai qu'il est bon, M. Kersac? Tu vas être gentil +pour lui, j'espère? + +JEANNOT. + +Je ferai de mon mieux, Jean: mais tu sais que j'ai du malheur et qu'il +ne m'arrive jamais rien de bon. + +JEAN. + +Laisse donc! du malheur! pas plus que moi? Tu te figures toutes sortes +de choses; puis tu es triste, tu as l'air mécontent et maussade; c'est +ça qui repousse, vois-tu! + +JEANNOT. + +C'est pas ma faute; c'est mon caractère comme ça. Je ne peux pas +toujours rire, toujours prendre les choses gaiement, comme tu le fais, +toi. Tu es gai, je suis triste. Tu as confiance en tout le monde, moi je +me défie. Je ne peux pas faire autrement. + +JEAN. + +Défie-toi si tu veux, gémis tout bas, mais sois obligeant et agréable +aux autres.... Portons nos plats; les voici tout prêts sur le fourneau.» + +Jean prit la soupe aux choux et le cidre; Jeannot prit le fricot; Kersac +les attendait avec impatience. + +KERSAC. + +Enfin! voilà notre souper; ne perdons pas de temps; j'ai une faim +d'enragé.» + +Kersac prouva la vérité de ces paroles en mangeant comme un affamé, +Jean et Jeannot lui tinrent compagnie; quand le repas fut terminé, il ne +restait plus rien dans les plats, rien dans les carafes. Jean et Jeannot +desservirent la table et reportèrent le tout à la cuisine. + +Lorsque Jean rentra, il dit à Kersac que Jeannot allait coucher à +l'écurie, sur de la paille qu'on allait lui donner. + +«Et toi, Jean, avant d'aller te coucher, aide-moi à me dévêtir et à +gagner mon lit.» + +Jean l'aida de son mieux, avec beaucoup d'adresse et de soin. Lorsque +Kersac fut couché, Jean s'assit sur une chaise. + +KERSAC. + +Eh bien! que fais-tu là? Tu ne vas pas te coucher, comme Jeannot? + +JEAN. + +Je vais coucher près de vous, monsieur, je dormirai très bien sur une +chaise. + +KERSAC. + +Es-tu fou? Passer une nuit sur une chaise? pour une foulure au pied? Va +te coucher, je te dis. + +JEAN. + +Mais, monsieur, vous ne pouvez pas vous lever ni vous faire entendre. +S'il vous prenait quelque chose la nuit? + +KERSAC. + +Que veux-tu qu'il me prenne? Je vais dormir jusqu'à demain. Bonsoir, et +va-t'en.» + +Jean ne dit rien, souffla la chandelle et fit semblant de sortir. Mais +il rentra sans faire de bruit, s'étendit sur trois chaises, et ne tarda +pas à s'endormir. + + + + +VI + +JEAN ESCULAPE + + +Vers le milieu de la nuit, Jean fut éveillé par l'agitation +extraordinaire de Kersac qui geignait, se retournait, soufflait comme un +buffle, et qui finit par dire à mi-voix: + +«Je n'aurais pas dû renvoyer Jean; il m'eût soulagé peut-être. + +--Me voici, monsieur, dit Jean en s'approchant du lit de Kersac. +Qu'avez-vous? + +KERSAC. + +Comment? toi ici? Depuis quand es-tu là? + +JEAN. + +Je n'en suis pas sorti, monsieur; j'ai seulement fait semblant. Mais +vous souffrez, monsieur; que puis-je faire pour vous soulager? + +KERSAC. + +Je souffre horriblement de mon pied foulé, mon pauvre Jean. Et que +faire, maintenant, au milieu de la nuit? Tout le monde est couché; il +faut attendre au jour. + +JEAN. + +En attendant le jour, qui sera long à venir, monsieur, je vais pouvoir +vous soulager, peut-être. Quand il y avait une foulure dans le village, +c'est à maman qu'on venait, et on était guéri en peu de temps. Vous +allez voir; je vais vous masser le pied foulé, comme faisait maman et +comme elle m'a montré à le faire; dans une demi-heure vous ne sentirez +plus le mal.» + +Malgré la résistance de Kersac, qui n'avait pas foi dans ce remède, Jean +s'empara du pied douloureux, et, quoiqu'ils fussent dans l'obscurité, il +put employer le massage avec le plus grand succès, car, au bout de +trois quarts d'heure, le pied, dégonflé, n'occasionnait plus aucune +souffrance, et Kersac dormait profondément. Lorsque Jean vit l'heureux +effet qu'il avait obtenu, il recouvrit avec précaution le pied, presque +entièrement dégonflé, se recoucha sur ses trois chaises et dormit si +bien, qu'il ne s'éveilla qu'au bruit qui se faisait dans la maison. + +Il faisait grand jour depuis longtemps; l'horloge de la salle sonna six +heures. Jean sauta à terre et vit Kersac qui le regardait. + +KERSAC. + +J'avais hâte de te voir réveillé, mon ami, pour te remercier du bien que +tu m'as fait; c'est que j'ai dormi tout d'un trait depuis que tu m'as +enlevé mon mal! + +JEAN. + +Cela va-t-il réellement bien, monsieur? + +[Illustration: Il employa le massage avec le plus grand succès.] + +KERSAC. + +Ma foi oui! j'ai encore quelque chose, mais ce n'est rien auprès de ce +que j'avais hier. Sais-tu que tu es un fameux médecin? + +JEAN. + +Il faut, monsieur, que vous me laissiez faire encore un massage, sans +quoi l'enflure reviendrait. + +KERSAC. + +Tout ce que tu voudras; j'ai confiance en ta médecine.» + +Jean reprit le pied malade et commença à le masser. Au bout d'un quart +d'heure, Kersac voulut se lever, disant qu'il se sentait tout à fait +guéri; mais Jean voulut continuer, et ne cessa que lorsque le pied, +entièrement désenflé, ne fut plus du tout douloureux. + +Kersac se leva, posa le pied par terre avec crainte, avec hésitation; +mais, ne sentant rien que de la faiblesse, il voulut se chausser. Jean +lui dit qu'il fallait bander le pied, sans quoi la cheville pourrait +tourner et l'enflure reparaître. Il alla demander une bande de toile +à la maîtresse de l'auberge, qui la lui donna avec empressement; Jean +banda habilement le pied de Kersac. + +JEAN. + +A présent, monsieur, vous pouvez marcher. + +KERSAC. + +Tu crois? Cela me semble fort. + +JEAN. + +Essayez, monsieur; vous allez voir.» + +Kersac essaya, tout doucement d'abord, puis plus franchement; enfin il +s'appuya sur son pied comme avant l'accident. + +«C'est merveilleux! c'est admirable! C'est que je ne souffre plus du +tout; du malaise seulement, pas autre chose.» + +[Illustration: «A présent, Monsieur, vous pouvez marcher.»] + +Il essaya de marcher; il descendit dans la cour, entra à l'écurie et, à +sa grande surprise, trouva Jeannot qui pansait le cheval et qui avait +eu la bonne pensée de lui donner de l'avoine pour l'occuper agréablement +pendant le pansement. + +KERSAC. + +Comment! mais c'est très bien, Jeannot! Je ne m'attendais pas à te +voir si empressé. Continue, mon garçon. Jean m'a si bien guéri avec +son massage, que je vais repartir dans une heure pour ma ferme de +Sainte-Anne.» + +Puis, se retournant vers Jean, il continua: + +«Je regrette beaucoup, mon brave et excellent garçon, de ne pas +t'emmener avec moi; mais je ne t'oublierai pas. Et toi, de ton côté, +n'oublie pas Kersac, le fermier de Sainte-Anne, près de Vannes. Si +jamais tu as besoin de gagner ta vie, ou s'il te faut quelque argent ou +n'importe quoi, rappelle-toi que Kersac a de l'amitié pour toi, qu'il te +veut du bien, et qu'il sera très content de pouvoir te le témoigner. Je +vais parler à l'aubergiste pour mon marché de porcs, et je reviens.» + +Il y alla effectivement, mais il ne put rien conclure; la marchandise +était trop chère; il trouva plus avantageux de prendre tout ce qui +restait de petits cochons à vendre à Kermadio. Il revint trouver Jean et +Jeannot. + +«Voilà mon cheval fini de panser, dit-il; déjeunons pendant qu'il +achève son avoine; puis nous le ferons boire et nous l'attellerons une +demi-heure après.» + +Kersac commanda trois cafés au lait, et il rentra dans sa chambre avec +Jean; tous deux étaient sérieux. + +KERSAC. + +Tu ne ris pas aujourd'hui, Jean? + +JEAN. + +Non, monsieur: je n'ai pas envie de rire; je ferais plus volontiers +comme Jeannot, je pleurerais. + +KERSAC. + +Pourquoi cela? + +JEAN. + +Parce que je suis triste de vous quitter, monsieur; vous avez été bien +bon pour moi et pour Jeannot. Vous reverrai-je jamais? C'est ça ce qui +me chagrine. Ce serait dur de ne jamais vous revoir.» + +Jean leva sur Kersac ses yeux humides; Kersac lui caressa la joue, le +front, mais il garda le silence. Jeannot entra joyeusement avec le café, +le lait, les tasses et le pain. Il semblait avoir changé d'humeur avec +son cousin; son visage était souriant, tandis que celui de Jean était +triste. Ils se mirent à table; Jeannot seul parlait et riait. Quand le +déjeuner fut achevé, Kersac se leva pour faire boire son cheval, mais +Jean ne voulut pas le laisser faire, de peur qu'il ne fatiguât son pied +encore sensible. En attendant le moment d'atteler, Jean se mit à causer +avec Kersac. + +«Monsieur, lui dit-il, si vous avez une occasion pour Kérantré, vous +ferez donner de nos nouvelles à maman, n'est-ce pas? Cela me ferait bien +plaisir. + +KERSAC. + +Non, certainement, mon ami, je ne lui en ferai pas donner, mais j'irai +lui en porter moi-même. + +JEAN. + +Vous-même? Ah! monsieur, que je vous remercie! Pauvre maman! comme elle +sera contente! Vous demanderez la femme Hélène Dutec, on vous y mènera; +c'est sur la route, une petite maison isolée, entourée de lierre. Et +puis, monsieur, voulez-vous dire à maman qu'elle m'écrive et qu'elle me +donne de vos nouvelles; je serai bien aise d'en avoir.» + +Il était temps d'atteler; Jean aida Kersac une dernière fois; au moment +de se séparer, Kersac dit aux deux cousins: + +«J'ai une idée: montez dans ma voiture; je vais vous mener à la gare du +chemin de fer, cela vous abrégera votre voyage. + +JEAN. + +Comment cela, monsieur? + +KERSAC. + +Montez toujours; je vais t'expliquer cela tout en marchant.» + +Quand le cheval fut au trot, Kersac prit la parole: + +«Voilà ce que je veux faire. Tu te souviens que j'ai fait une bonne +affaire de petits cochons à Vannes. Je vais prendre sur mon gain la +petite somme nécessaire pour payer ta place et celle de Jeannot jusqu'à +Paris: de cette façon je serai plus tranquille. Je n'aimais pas, Jean, +à te savoir sur les grandes routes, avec si peu d'argent, un si long +voyage devant toi, et tant de mauvais garnements que l'on est exposé à +rencontrer. Un pauvre enfant, ça n'a pas de défense. + +Jean remercia Kersac sans trop comprendre le service qu'il lui rendait, +mais devinant que c'en était un fort important. Kersac leur expliqua les +temps d'arrêt du chemin de fer, les imprudences qu'il fallait éviter; +il s'assura qu'ils avaient de quoi manger dans leurs petits paquets de +Kérantré et d'Auray, et que leurs bourses étaient suffisamment garnies. +Ils arrivèrent à la gare; Kersac donna son cheval à garder à un des +garçons de l'auberge; il prit des billets de troisième pour Jean et +Jeannot, leur recommanda de ne pas les perdre, parce qu'il faudrait les +payer une seconde fois. Il connaissait les employés; il recommanda Jean +et Jeannot au chef de train qui les emmenait; il embrassa Jean, serra la +main à Jeannot, et demanda au chef de train de les bien placer et de ne +pas les oublier en route et à leur arrivée. + +Jean, surpris et occupé de ce qu'il voyait et entendait, pensa moins +au départ de Kersac. Le sifflet se fit entendre, et le train se mit en +marche. + + + + +VII + +VISITE A KÉRANTRÉ + + +Pendant que Jean et Jeannot avançaient avec une vitesse dont ils +n'avaient eu jusque-là aucune idée, Kersac roulait vers son domicile +aussi vite que son cheval pouvait le traîner; il arriva à Vannes et s'y +arrêta deux heures pour régler la livraison de ses petits cochons; il +en chargea une partie dans sa carriole, et promit d'envoyer prendre le +reste le lendemain. + +«Puis, pensa-t-il, je pousserai jusqu'à Kermadio; je ferai affaire pour +le reste de leurs petits cochons, et je reviendrai par Kérantré pour +voir la mère de Jean. Si je pouvais trouver en route une fille de +ferme, j'en serais bien aise; mon temps aura été bien employé de toutes +manières.» + +Kersac fit comme il l'avait dit, malgré l'enflure et la douleur au pied +qui étaient un peu revenues et qui gênaient ses mouvements. Il fit des +marchés avantageux à Kermadio; le propriétaire était large en affaires +et se contentait d'un gain fort restreint. Il reprit ensuite le +chemin de Kérantré, et ne tarda pas à y arriver et à trouver la maison +d'Hélène, qu'il devina au premier coup d'oeil, d'après la description +que Jean lui en avait faite. + +Voyant au bord de la route, près d'un bouquet d'arbres, une maisonnette +entourée de lierre, il arrêta son cheval et, s'adressant à une jolie +petite fille de cinq à six ans qui jouait devant la maison: + +«N'est-ce pas ici que demeure la veuve Hélène Dutec?» + +La petite fille se releva, le regarda en souriant et répondit: + +«Je ne sais pas, monsieur. + +KERSAC. + +Comment, tu ne sais pas? Ne demeures-tu pas ici? + +LA PETITE. + +Oui, monsieur, je suis très contente, je ne pense plus à maman. + +KERSAC. + +Sais-tu où est la maison du petit Jean? + +LA PETITE. + +Oui, monsieur, c'est ici, je couche dans son lit: c'est la maman de Jean +qui l'a dit. + +KERSAC. + +Mais c'est donc la femme Hélène Dutec qui demeure ici? + +LA PETITE. + +Je ne sais pas, monsieur. + +KERSAC. + +C'est elle qui est ta maman, je suppose, puisque tu couches dans le lit +de ton frère? + +LA PETITE. + +Je n'ai pas de maman, et Jean n'est pas mon frère. + +KERSAC. + +Diantre de petite fille! on ne comprend rien à ce qu'elle dit. Ce doit +être la maison de Jean; j'aurai plus tôt fait de descendre et d'y voir +moi-même.» + +Kersac descendit, alla attacher son cheval à un des arbres qui se +trouvaient près de la maison, entra, ne vit personne, et sortit par une +porte de derrière qui donnait sur un petit jardin. Il aperçut une femme +qui sarclait une planche de choux. + +KERSAC. + +«Ma bonne dame, savez-vous où demeure la femme Hélène Dutec?» + +La femme se releva vivement. + +HÉLÈNE. + +C'est moi, monsieur. Vous venez sans doute pour la petite fille? + +KERSAC. + +Pas du tout; c'est pour vous que je viens; je l'ai promis hier à mon bon +petit Jean, et je viens vous donner de ses nouvelles. + +HÉLÈNE. + +Jean! mon cher petit Jean! mon bon petit Jean! Entrez, entrez, monsieur. +Je suis heureuse de vous voir, d'entendre parler de mon enfant.» + +Et de grosses larmes roulaient de ses yeux pendant qu'elle faisait +entrer Kersac, et qu'elle cherchait un escabeau pour le faire asseoir. + +HÉLÈNE. + +Excusez, monsieur, si je vous reçois si mal; je n'ai pas mieux que ce +méchant escabeau à vous offrir. + +KERSAC. + +J'y suis très bien, ma bonne dame; j'ai quitté Jean et Jeannot hier +matin à Malansac, à quinze lieues d'ici; ils allaient à merveille. + +--Quinze lieues! s'écria Hélène. Comment ont-ils pu faire tant de chemin +dans leur journée? J'ai vu hier un monsieur qui les a quittés à Auray à +dix heures du matin. + +KERSAC. + +Je les ai un peu aidés, pour dire vrai. J'ai une ferme près de +Sainte-Anne; j'allais à Vannes, je les ai fait monter dans ma carriole. +De Vannes j'allais à Malansac; cela les a encore avancés de six lieues. +Nous y avons couché; je les ai embarqués en chemin de fer; ils sont +arrivés ce matin vers quatre heures à Paris. + +HÉLÈNE. + +Déjà! Arrivés à Paris! Comment c'est-il possible? + +KERSAC. + +Je vais vous expliquer cela, ma bonne dame Hélène. + +«Ils sont avec Simon à l'heure qu'il est.» + +Kersac lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui, Jean et Jeannot, +sans rien omettre, rien oublier. Hélène écoutait avec avidité et +attendrissement le récit de Kersac; il parlait de son petit ami Jean +avec une chaleur, une amitié qui touchèrent profondément sa mère et la +firent pleurer comme un enfant. Quand il arriva à la fin de son récit +et qu'il expliqua comment il avait payé leurs places en chemin de fer +jusqu'à Paris, Hélène n'y tint pas. Émue et reconnaissante, elle saisit +la main de Kersac et la serra dans les siennes et contre son coeur. + +HÉLÈNE. + +Que le bon Dieu vous bénisse, mon cher monsieur! Qu'il vous rende ce que +vous avez fait pour mon bon petit Jean et pour Jeannot! + +KERSAC. + +Oh! quant à celui-là, ma bonne dame, vous n'avez pas de remerciements à +m'adresser, car ce n'est pas pour lui ni par charité que je l'ai traité +comme notre petit Jean, mais pour faire plaisir à Jean. C'est un brave +enfant que vous avez là, madame Hélène, et j'ai bien envie de vous le +demander. + +HÉLÈNE. + +Pour quoi faire, monsieur? + +KERSAC. + +Pour le garder chez moi, à ma ferme. + +HÉLÈNE. + +Il est encore bien jeune, monsieur; son frère Simon l'a demandé pour un +service plus avantageux et plus facile. Quand il sera plus grand et plus +fort, je serai bien satisfaite de le voir chez vous, monsieur. + +[Illustration: «J'étais bien désolée, Monsieur, quand je me suis vue +cette petite fille sur les bras.»] + +KERSAC. + +S'il ne se plaît pas à Paris et qu'il préfère la campagne, vous +m'avertirez, ma bonne dame; j'ai dans l'idée qu'il a de l'amitié pour +moi et qu'il n'aurait pas de répugnance à entrer à mon service. + +HÉLÈNE. + +Cela ne m'étonnerait pas, monsieur; et si son frère Simon n'avait pas +compté sur lui et ne lui avait par avance assuré une place, je me serais +trouvée bien heureuse de le savoir chez vous et si près de moi. + +--Maman Hélène, j'ai faim, dit la petite fille qui entrait. + +KERSAC. + +Qu'est-ce donc que cette petite? Jean ne m'en a pas parlé. + +HÉLÈNE. + +Il ne la connaît pour ainsi dire pas, monsieur.» + +Hélène donna un morceau de pain à l'enfant, et raconta à Kersac sa +rencontre avec la petite fille, la veille du départ de Jean. + +«J'étais bien désolée, monsieur, quand je me suis vue cette petite fille +sur les bras; moi qui venais d'envoyer mon pauvre enfant, mon cher petit +Jean, parce que nous n'avions plus de quoi vivre; il ne demandait qu'à +travailler, mais, dans nos pays, il n'y a guère d'ouvrage pour les +enfants. Quand je rentrai chez moi après avoir quitté mon petit Jean +et Jeannot, je priai bien le bon Dieu de venir à mon secours. La petite +s'éveillait, elle demandait à manger; je remis sur le feu le reste du +lait de Jean; il n'avait guère mangé, pauvre enfant, quoiqu'il eût l'air +résolu et riant. Je voyais bien de temps à autre une larme qui roulait +sur sa joue, il me la cachait, et il croyait que je ne la voyais pas et +que je n'en versais pas moi-même.» + +Hélène cacha son visage dans ses mains; Kersac l'entendit sangloter. + +«Voyons, ma bonne dame Hélène, dit-il, ayez courage.... L'enfant n'est +pas malheureux! Le bon Dieu lui est venu en aide. + +HÉLÈNE. + +En vous envoyant près de lui comme un bon ange, c'est vrai, monsieur. Et +puis, avant vous, un autre homme du bon Dieu l'avait pris en pitié; ce +bon monsieur est venu me voir; il m'a apporté vingt francs de la part +de mon pauvre Jean; comme si Jean avait jamais eu vingt francs dans sa +bourse! Il m'a fallu les prendre, sous peine d'offenser ce bon monsieur. + +KERSAC. + +Jean m'a raconté cette rencontre du prétendu voleur. + +HÉLÈNE. + +Les vingt francs sont venus bien à propos, monsieur; pas pour moi, car +j'ai l'habitude de vivre de peu.... + +KERSAC, _ému_. + +Pauvre femme. + +HÉLÈNE. + +Mais c'était pour la petite fille, monsieur. Avec vingt francs j'ai de +quoi la nourrir pendant six semaines, et il faut espérer que les parents +viendront la réclamer avant que les vingt francs soient mangés. + +KERSAC. + +Ne vous inquiétez pas de la petite fille, ma bonne dame Hélène: j'y +pourvoirai. + +HÉLÈNE. + +Vous, monsieur! Mais vous ne me connaissez pas! Vous pouvez croire.... + +KERSAC. + +Si fait, si fait, je vous connais! Je vous connaissais avant de vous +avoir vue, et à présent je vous connais comme si nous étions de vieux +amis. Je reviendrai vous voir. Je cours souvent le pays pour les besoins +de ma ferme; je passerai par chez vous toutes les fois que j'aurai du +temps devant moi. Au revoir donc et prenez courage. Je suis content de +vous laisser calme; cela me faisait mal de vous voir pleurer.» + +Kersac fit un salut amical à Hélène, caressa la pauvre petite fille +abandonnée, à laquelle il s'intéressait déjà, et alla détacher son +cheval. Il monta dans sa carriole et s'éloigna rapidement. + +Hélène le suivit longtemps du regard; puis elle rentra, soupira et leva +les yeux au ciel. + +«Merci, mon Dieu et ma bonne sainte Vierge! dit-elle avec ferveur; vous +m'avez envoyé un protecteur pour mon petit Jean, et du pain pour cette +malheureuse enfant!» + +Et elle se remit à son rouet. + + + + +VIII + +RÉUNION DES FRÈRES + + +Kersac pressait le pas de son cheval; il était tard. + +«Je suis resté trop longtemps chez cette pauvre femme, se disait-il. Je +voyais que ma présence la consolait; c'est comme si elle avait eu Jean +auprès d'elle! Pauvre mère! c'est pourtant terrible d'envoyer son enfant +faire cent vingt lieues à pied, seul, presque sans argent, pour arriver +à Paris, où tant de jeunes gens se perdent et meurent de faim.... J'irai +la consoler et lui parler de Jean quelquefois; c'est une charité. Et je +donnerai de ses nouvelles à.... Imbécile que je suis, s'écria-t-il, j'ai +oublié de demander à Jean son adresse! C'est-il bête! Où le trouver +dans ce grand diable de Paris?... La mère doit le savoir; je le lui +demanderai quand je la verrai.» + +Rassuré par cette pensée, il songea à ses affaires, et calcula dans sa +tête le gain de sa journée; il était considérable. + +Et Jean et Jeannot? où étaient-ils? que faisaient-ils? Ils étaient +arrivés vers quatre heures du matin à Paris, reposés et enchantés. +Descendus de wagon, ils ne savaient où aller; il faisait encore nuit. +Le chef de train, qui était bon homme, les retrouva dans la salle des +bagages, où ils avaient suivi les voyageurs, et leur demanda où ils +allaient. + +JEAN. + +Chez mon frère Simon, monsieur; mais il est trop matin; et puis, il ne +nous attend que dans un mois; et puis, nous ne savons pas le chemin. + +LE CHEF DE TRAIN. + +Savez-vous où il demeure? + +JEAN. + +Oui, monsieur: rue Saint-Honoré, nº 263. + +LE CHEF DE TRAIN. + +Eh bien, restez ici jusqu'à cinq heures, et vous irez alors chez Simon. +Mais, comme vous ne trouveriez jamais votre chemin tout seuls, voici +trois francs que m'a donnés M. Kersac pour vous nourrir en route; vous +ne les avez pas dépensés, puisque vous avez vécu de vos provisions et bu +de l'eau; vous prendrez sur ces trois francs un franc cinquante centimes +pour payer le fiacre dans lequel je vous ferai monter.... A présent, +j'ai affaire, je vous quitte; attendez-moi là.» + +Jean et Jeannot s'assirent sur une banquette; Jean s'amusait beaucoup à +regarder les allants et venants; il remarquait tout et s'intéressait à +tout. Jeannot bâillait et soupirait. + +JEANNOT. + +Qu'allons-nous devenir, Jean, au milieu de tout ce bruit? Nous ne +trouverons peut-être pas Simon; alors où irons-nous? que ferons-nous? + +JEAN. + +Pourquoi donc ne trouverions-nous pas Simon, puisqu'il demeure rue +Saint-Honoré, nº 263. + +JEANNOT. + +Mais si nous ne le trouvons pas? + +JEAN. + +Alors nous le chercherons. + +JEANNOT. + +Où le chercherons-nous? A qui le demander? + +JEAN. + +Il se trouvera bien quelque brave homme qui nous aidera à le trouver. +D'ailleurs, Jeannot, ce que tu dis là est ingrat pour le bon Dieu. +Vois comme il nous a protégés. Ce bon monsieur voleur qui nous donne de +l'argent.... + +JEANNOT. + +A toi, pas à moi. + +JEAN. + +Ce n'est-il pas la même chose? Tu sais bien que, tant que j'en aurai, tu +en auras. Après le bon monsieur, nous avons eu la chance de rencontrer +cet autre brave M. Kersac, qui a fait pour nous comme aurait fait le bon +Dieu. + +JEANNOT. + +Oui, joliment, il m'a donné deux coups de fouet. + +JEAN. + +Bah! deux petits coups de rien du tout; et c'était par bonté, encore. + +JEANNOT. + +Comment, par bonté? Tu appelles ça bonté, toi? + +JEAN. + +Certainement, puisque c'était pour te rendre plus gentil; et il y est +arrivé, tout de même. Ce bon M. Kersac, qui nous fait faire douze lieues +en carriole! + +JEANNOT. + +Parce que ça l'amusait de causer. + +JEAN. + +Pas du tout, ça ne l'amusait pas; c'était par bonté. Puis il nous fait +souper avec lui, déjeuner avec lui; il paye notre coucher. + +JEANNOT. + +Coucher, pas cher! De la paille dans une écurie. + +JEAN. + +Est-ce que nous avons si bien que ça chez nous?... Puis il nous paye +notre voyage. Il nous fait arriver à Paris en vingt-quatre heures au +lieu de trente jours. C'est à ne pas y croire! + +JEANNOT. + +Oui, quant à ça, il n'y a rien à dire. C'est véritablement une bonne +chose.... Mais que ferons-nous si nous ne trouvons pas Simon? + +JEAN. + +Allons! voilà que tu vas recommencer la même histoire. Je te l'ai déjà +dit: nous le chercherons et nous finirons bien par le trouver.» + +Jeannot n'avait pas l'air bien rassuré, et il recommençait à geindre, +lorsque le chef de train entra. + +«Vous voilà! c'est bien! Venez et suivez-moi. Vite, je suis pressé.» + +Il sortit précipitamment, suivi des enfants, qui ne le quittaient pas +des yeux, tant ils avaient peur de s'en trouver séparés. Ils arrivèrent +à la place de la gare, sur le boulevard Montparnasse. Le chef de train +les fit monter dans un petit fiacre, et donna ordre au cocher de les +mener rue Saint-Honoré, n° 263. Pour plus de précaution: + +«Donnez-moi votre numéro, dit-il au cocher; s'il arrive quelque aventure +aux enfants, c'est vous qui en serez responsable: ainsi gare à vous! + +LE COCHER. + +Soyez tranquille, monsieur, je les débarquerai sans accident, j'espère +bien.... Vous dites.... + +LE CHEF DE TRAIN + +Rue Saint-Honoré, n° 263.» + +Le cocher remonta sur son siège. + +«Adieu, monsieur, et merci», cria Jean au chef de train. + +Le fiacre s'ébranla et se mit en marche. Les enfants regardaient avec +admiration; tout leur paraissait magnifique malgré l'heure matinale, le +silence des rues, l'absence de mouvement. Quand la voiture arrêta devant +le n° 263 de la rue Saint-Honoré, ils croyaient être partis depuis +quelques minutes seulement. + +«Allons, messieurs, descendez, nous voici arrivés», dit le cocher en +ouvrant la portière. + +Jean descendit, paya, comme le lui avait recommandé le chef de train, et +ils se trouvèrent devant une porte fermée, ne sachant comment faire pour +entrer. «Frappe à la porte», dit Jeannot. + +Jean frappa, Jeannot frappa, la porte ne s'ouvrait pas. + +«Appelle, dit Jeannot. + +--Simon! cria Jean; Simon, c'est nous, ouvre la porte!» + +Ils avaient beau crier, appeler, la porte ne s'ouvrait pas. + +«Qu'allons-nous devenir, mon Dieu? s'écria Jeannot prêt à pleurer. + +JEAN. + +Ne t'effraye donc pas! C'est qu'il dort encore! Attendons; il faudra +bien qu'il s'éveille et qu'il nous ouvre.» + +Après avoir attendu cinq minutes qui leur parurent cinq heures, ils +recommencèrent à taper et à appeler Simon. + +Enfin la porte s'entrouvrit; un gros homme à cheveux gris passa la tête. + +«Quel diantre de tapage faites-vous donc là, vous autres? Ça a-t-il +du bon sens d'éveiller le monde si matin! Que demandez-vous? Que +voulez-vous? + +JEAN. + +Je vous demande bien pardon, monsieur, nous ne voulions pas vous +déranger. Nous appelions mon frère Simon qui demeure ici. + +LE PORTIER. + +Et comment voulez-vous qu'il vous entende, puisqu'il demeure au +cinquième? + +JEAN. + +Je ne savais pas, monsieur; je vous demande bien pardon. Nous attendrons +si vous voulez, monsieur. + +LE PORTIER. + +A présent que me voici éveillé et levé, je n'ai pas besoin que vous +attendiez. Entrez et montez.» + +Le portier ouvrit, fit entrer Jean et Jeannot, et referma la porte. + +«Au fond de la cour, l'escalier à droite, au cinquième», grommela le +portier. + +Et il rentra dans le trou noir qui lui servait de chambre. + +Jean avait le coeur un peu serré; l'aspect sombre, sale et délabré de la +cour de la maison lui inspirait une certaine répugnance. Jeannot était +consterné; tous deux montèrent sans parler l'escalier qu'on leur +avait indiqué; ils montaient, montaient toujours. Arrivés au haut de +l'escalier, ils virent trois portes devant eux: à droite, à gauche, en +face. + +«Frappe donc, dit Jeannot. + +JEAN. + +Où frapper? Comment faire? J'ai peur de fâcher quelqu'un si je frappe à +une autre porte qu'à celle de Simon. + +JEANNOT. + +Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? recommença Jeannot de son +ton larmoyant. + +JEAN. + +Ne t'effraye donc pas; je vais appeler. Simon!... Simon!...» appela-t-il +à mi-voix. + +Une porte s'ouvrit: un jeune homme s'y montra. + +«Simon!» s'écria Jean. + +Et il se jeta à son cou. + +SIMON. + +C'est toi, Jean! Et toi, Jeannot! Dieu soit loué! J'avais tant besoin de +revoir quelqu'un du pays! Entrez, entrez; nous allons causer pendant que +je m'habillerai. Je ne vous attendais pas sitôt. Maman avait écrit que +vous seriez ici dans un mois. + +JEAN. + +Certainement; nous ne devions pas arriver avant; mais nous avons voyagé +comme des princes! En voiture! Je te raconterai ça.» + +Ils entrèrent dans une petite chambre propre, claire et assez gaie. +Tout en furetant partout et en regardant Simon se débarbouiller et +s'habiller, Jean et Jeannot lui donnèrent des nouvelles du pays et lui +racontèrent toutes leurs aventures. + +SIMON, _riant_. + +Il paraît que Jeannot n'a pas la chance; et toi, Jean, je crois bien +que c'est toi qui fais venir la chance par ton caractère gai, ouvert +et serviable. Tu as toujours été comme ça; je me souviens que, dans le +pays, tout le monde t'aimait. + +Quand ils eurent bien causé, bien ri, et qu'ils se furent embrassés plus +de dix fois, Jean demanda: + +«Et que vas-tu faire de nous, Simon? Tu ne vas pas nous garder à rien +faire, je pense? + +SIMON. + +Non, non, sois tranquille, vous êtes placés d'avance: toi, Jean, tu +entres comme garçon de café dans la maison où je suis. Et toi, Jeannot, +tu vas entrer de suite chez un épicier. + +JEANNOT. + +Tiens, pourquoi pas garçon de café comme Jean? + +SIMON. + +Parce qu'il n'y avait qu'une place de libre. Tout le monde ne peut pas +faire le même travail. + +JEANNOT. + +Serons-nous dans la même maison? + +SIMON. + +Non; toi, Jeannot, tu seras tout près d'ici, dans la rue de Rivoli, et +près de Jean, qui demeurera avec moi, dans cette maison où nous sommes +en service. + +JEAN. + +Quel service ferons-nous? + +SIMON. + +Le service d'un café; c'est un bon état, mais fatigant. + +JEAN. + +En quoi fatigant? + +SIMON. + +Parce qu'il faut être actif, alerte, toujours sur pied, adroit pour ne +rien briser, ni accrocher, ni répandre. Tu feras bien l'affaire, toi. + +JEANNOT. + +Je l'aurais bien faite aussi. + +SIMON. + +Non, tu n'es pas assez vif, assez en train; tu te serais fait renvoyer +au bout de huit jours.» + +Jeannot ne dit plus rien: il prit son air boudeur. + +SIMON. + +Ah! ah! ah! quelle figure tu fais! Ça ferait bon effet dans un café. +Toutes les pratiques se sauveraient pour ne plus revenir!» + +Jeannot prit un air encore plus maussade. Simon leva les épaules en +riant. + +«Toujours le même! dit-il. Ah çà! voici bientôt sept heures. Il faut +descendre au café, Jean; et toi, Jeannot, je vais te présenter à ton +maître épicier; sois bien poli et déride-toi, car l'épicier doit être +gai et farceur par état.» + +Simon tira un pain de son armoire, en coupa trois grosses tranches, en +donna une à Jean et à Jeannot, et mit la troisième dans sa poche; ils +descendirent les cinq étages et entrèrent dans un café très propre, très +joli. Jean et Jeannot restèrent ébahis devant les glaces, les chaises +de velours, les tables sculptées, etc. Pendant qu'ils admiraient, Simon +alla parler au maître du café et revint peu de temps après avec un +morceau de fromage, des verres et une bouteille de vin. Il versa du vin +dans les trois verres. + +«Déjeunons, dit-il, avant que le monde arrive. Et vite, car il y a de la +besogne; il faut tout nettoyer et ranger.» + + + + +IX + +DÉBUTS DE M. ABEL ET DE JEANNOT + + +Ils mangèrent et burent; le déjeuner mit Jeannot en belle humeur, et il +se mit gaiement en route avec Simon et Jean pour commencer son service +chez l'épicier. Le chemin ne fut pas long: cinq minutes après il entrait +dans le magasin. + +SIMON. + +Pontois, voici mon cousin Jeannot, le garçon que vous attendiez; arrivé +de ce matin, il est tout prêt à se mettre à la besogne. + +PONTOIS. + +Bien, bien; approche, mon garçon, approche. Prends-moi ce bocal de +cornichons, et va le poser près du comptoir, là-bas. + +JEANNOT. + +Où ce que c'est, m'sieur? + +PONTOIS, _riant_. + +Bien parlé, mon ami. Le français le plus pur! _Où ce que c'est?_ Là-bas, +sur le comptoir. + +JEANNOT. + +Où ce que c'est, le comptoir? + +PONTOIS. + +En face de toi, nigaud. Devant madame, qui est là, qui écrit.» + +Tout le monde riait; Jeannot, pas trop content avance vers le comptoir, +butte contre une caisse de pruneaux, et tombe avec le bocal de +cornichons. + +«Maladroit! crie Pontois. + +--Maladroit! répète la dame du comptoir. + +--Maladroit! s'écrient les garçons épiciers. + +--Malheureux! s'écrie Simon. + +--Pauvre Jeannot!» s'écrie Jean en courant à lui. + +Jeannot s'était relevé, irrité et confus. Il avait eu du bonheur, le +bocal ne s'était brisé que du haut, la moitié des cornichons étaient par +terre, mais les garçons se précipitèrent pour les ramasser, et il n'y en +eut guère que le quart de perdu. + +PONTOIS. + +Dis donc, petit drôle, pour la première fois, passe; mais une seconde +fois, tu payes. J'ai promis à Simon que tu aurais dix francs par mois, +nourri, vêtu, logé, blanchi. Prends garde que les dix francs ne filent +à payer la casse. Qu'en dites-vous, Simon? Mauvais début! Ça promet de +l'agrément. + +SIMON. + +Non, non, Pontois; c'est l'embarras, la timidité. Il ne fallait pas lui +faire transporter un bocal pour commencer. Au revoir, je m'en vais, moi, +avec mon débutant. + +[Illustration: «Maladroit!» s'écrièrent les garçons épiciers.] + +PONTOIS. + +Il est gentil, celui-ci! Dites donc, Simon, voulez-vous changer? +Reprenez l'autre et donnez-moi celui-ci. + +SIMON. + +Non, non, Pontois, gardons chacun le nôtre; celui-ci est mon frère, +Jeannot est mon cousin. Au revoir. Je viendrai demain savoir comment ça +va. Courage, Jeannot, ne te trouble pas pour si peu. A demain.» + +Jeannot ne répondit pas; il était mécontent de la différence que faisait +Simon entre le frère et le cousin. Pontois le mit de suite à l'ouvrage; +il lui fit porter un paquet d'épicerie à l'hôtel _Meurice_, qui se +trouvait à quelques portes plus loin, et il le fit accompagner par un +des garçons. + +Les premiers jours, Jeannot ne fit pas autre chose que des commissions +et des courses avec les garçons qu'on envoyait dans tous les quartiers +de Paris, de sorte qu'il commençait à connaître les rues et aussi les +habitudes du commerce. + +Jean faisait de son côté l'apprentissage de garçon de café; son +intelligence, sa gaieté, sa bonne volonté, sa prévenance le mirent +promptement dans les bonnes grâces des habitués du café; on aimait à le +faire jaser, à se faire servir par lui; il recevait souvent d'assez gros +pourboires, qu'il remettait fidèlement à Simon. Celui-ci était fier du +succès de son frère; tous deux, en rentrant le soir dans leur petite +chambre, remerciaient Dieu de les avoir réunis. Jean était heureux. Ses +seuls moments de tristesse étaient ceux où le souvenir de sa mère venait +le troubler; quelquefois une larme mouillait ses yeux, mais il chassait +bien vite cette pensée, et il retrouvait son courage en regardant son +frère si heureux de sa présence. + +Un jour, vers midi, un monsieur entra dans le café. + +«Une nouvelle pratique», dit la dame du comptoir à Simon, qui se +trouvait près d'elle. + +Simon regarda et vit un jeune homme de belle taille, de tournure +élégante, qui examinait le café, les garçons, les habitués. Ses yeux +s'arrêtèrent sur Simon avec un léger mouvement de surprise. Il s'assit à +une petite table et appela: + +«Garçon!» + +Un garçon s'empressa d'accourir. + +«Non, ce n'est pas vous, mon ami, que je demande: je veux être servi par +Simon.» + +Le garçon s'éloigna un peu surpris, et avertit Simon qu'un monsieur le +demandait. + +SIMON. + +Monsieur me demande? Qu'y a-t-il pour le service de monsieur? + +L'ÉTRANGER. + +Oui, Simon, c'est vous que j'ai demandé; apportez-moi deux côtelettes +aux épinards et un oeuf frais.» + +Simon partit et revint un instant après, apportant les côtelettes +demandées. + +SIMON. + +Monsieur me connaît donc? + +L'ÉTRANGER. + +Très bien, mon ami. Simon Dutec, fils de la veuve Hélène Dutec. + +SIMON, _surpris_. + +Pardon, monsieur; je ne me remets pas le nom de monsieur. + +L'ÉTRANGER. + +Rien d'étonnant, Simon; vous ne l'avez jamais entendu et vous ne m'avez +jamais vu. + +SIMON. + +Mais alors... comment ai-je l'honneur d'être connu de monsieur? + +L'ÉTRANGER. + +Ah! c'est mon secret. Je viens de votre pays; j'ai vu Kérantré. _(Simon +fait un geste de surprise.)_ J'ai vu la bonne Hélène, et je veux voir +mon petit ami Jean. + +SIMON. + +Mais, monsieur,... veuillez m'expliquer....» + +Jean entrait en ce moment; il apportait un potage et un oeuf frais à un +habitué. + +L'ÉTRANGER. + +Le voilà, ma foi, le voilà! Sac à papier! comme il est déluré! Joli +garçon, ma parole! Tais-toi, mon ami Simon, tais-toi! Amène-le de mon +côté, et dis-lui de m'apporter une bouteille de bière.» + +Simon, fort intrigué, donna à Jean l'ordre d'apporter de la bière à la +table n° 6. + +Jean apporta la bière, la posa sur la table, regarda le monsieur et +poussa un cri. + +[Illustration: «Je suis un voleur, mais un voleur pour rire.»] + +«Monsieur le voleur! Quel bonheur! le voilà!» + +A ce cri, les garçons se retournèrent, la dame du comptoir répéta le cri +de Jean, les habitués se levèrent, le plus résolu courut à la porte pour +la garder; Simon resta stupéfait, et Jean saisit la main du voleur, qui +se leva en riant aux éclats. + +«Très bien, mon petit Jean, c'est ce que j'attendais! Oui, messieurs, +je suis, comme le dit Jean, un voleur,... mais un voleur pour rire, +ajouta-t-il en voyant les garçons et les habitués s'avancer vers lui +avec des visages et des poings menaçants. J'ai fait le voleur pour +donner de la prudence à ces enfants, qui comptaient leur argent sur la +grande route, le long d'un bois. A propos, Jean, où est donc le pleurard +que je n'aimais pas, ton cousin Jeannot? + +JEAN. + +Chez un épicier ici à côté, monsieur, dans la rue de Rivoli. + +L'ÉTRANGER. + +Un épicier! quelle chance! Moi, tout juste, qui déteste les épiciers! Eh +bien, Simon, me connais-tu maintenant? + +SIMON. + +Je crois bien, monsieur, sauf que je ne sais pas votre nom. Jean m'a +tout conté, et je suis bien content de vous voir, monsieur.» + +Les habitués s'étaient remis à manger et les garçons à servir; tous +riaient plus ou moins de leur méprise. La dame du comptoir comptait son +argent pour s'assurer que, dans la bagarre, sa caisse n'avait subi aucun +déficit. Rassurée sur ce point, elle écouta avec intérêt la conversation +de Jean et de l'étranger. + +«Comment as-tu fait pour arriver si tôt? demanda M. Abel. Vous deviez +être un mois en route. + +JEAN. + +Oui, monsieur; mais nous avons rencontré un excellent M. Kersac, fermier +près de Sainte-Anne; il nous a menés en carriole jusqu'à Vannes, puis +jusqu'à Malansac, puis il nous a payé nos places au chemin de fer +jusqu'à Paris, de sorte que nous y étions avant vous, monsieur. + +L'ÉTRANGER, _souriant_. + +Et ce brave Kersac avait-il pris goût pour Jeannot? + +JEAN, _souriant_. + +Pas trop, monsieur. Ce pauvre Jeannot a continué à se lamenter de son +guignon. + +L'ÉTRANGER. + +Guignon! Il devrait dire maussaderie, humeur! C'est étonnant comme ce +pleurard me déplaît.... Pourquoi n'as-tu pas dit mon nom à Simon? + +JEAN. + +C'est que je ne le savais pas, monsieur. + +L'ÉTRANGER. + +Comment! je l'avais écrit sur un papier que je t'ai mis dans ta bourse. + +JEAN. + +Et moi qui ne l'ai pas vu!... Il est vrai que je n'ai pas eu occasion +d'ouvrir ma bourse depuis que je vous ai quitté. Mais que je suis donc +content de vous revoir, monsieur! Et où logez-vous donc? + +L'ÉTRANGER. + +A l'hôtel _Meurice_, à deux pas d'ici. + +JEAN. + +Tant mieux! nous nous verrons souvent. + +L'ÉTRANGER. + +Tous les matins je viendrai déjeuner ici.» + +L'étranger avait fini son repas; il paya, donna à Jean une pièce de +vingt sous en guise de pourboire, donna à Simon son nom et son adresse: +M. Abel, hôtel _Meurice_, et sortit. + +Il se dirigea vers la rue de Rivoli, et marcha jusqu'à ce qu'il eût +aperçu la boutique d'un épicier; il y jeta un coup d'oeil, reconnut +Jeannot, continua son chemin, puis il revint sur ses pas, mit son +chapeau en Colin, comme un Anglais, allongea sa figure, prit un air +raide et compassé, marcha les pieds un peu en dedans, les genoux +légèrement pliés, et entra chez l'épicier. Il resta immobile. + +PONTOIS. + +Monsieur veut quelque chose? + +M. ABEL, _avec un accent anglais très prononcé et très solennel._ + +Hôtel... _Meurice_? + +PONTOIS. + +Hôtel _Meurice_, milord? C'est ici près, milord; suivez les arcades. + +M. ABEL, _même accent._ + +Hôtel... _Meurice_? + +PONTOIS. + +Ici, monsieur! Là! tout près d'ici. La douzième porte. + +M. ABEL, _de même._ + +Hôtel... _Meurice_? + +PONTOIS. + +Il ne comprend donc pas, ou bien il est sourd. Là, monsieur, là! Vous +voyez bien! là! là! devant vous! + +[Illustration: «Hôtel... _Meurice_?»] + +M. ABEL. + +Hôtel... _Meurice_? + +PONTOIS. + +Ces diables d'Anglais, c'est bête comme tout! Ils ne comprennent même +pas le français! Dis donc, Jeannot, mène-le à son hôtel _Meurice_; ce +sera plus tôt fait.» + +Jeannot sortit faisant signe à l'Anglais de le suivre. L'Anglais suivit; +aux questions que lui adressa Jeannot il répondait avec le même flegme: + +«Hôtel..._Meurice_?» + +Ils y arrivèrent promptement; l'Anglais le dépassa, marchant droit +devant lui. + +Jeannot courut après lui. + +JEANNOT. + +Par ici, m'sieu! Par ici! Vous l'avez dépassé. + +M. ABEL. + +Hôtel... _Meurice_? + +JEANNOT. + +C'est ici votre hôtel _Meurice_. Vous ne voyez donc pas? Vous êtes +en face, en plein! Là! sous votre nez! + +M. ABEL, _reprenant sa voix naturelle_. + +Merci, épicier!» + +En même temps il lui enfonça à deux mains sa casquette sur les yeux; de +sorte qu'il put entrer à l'hôtel et disparaître avant que sa victime se +fût dépêtrée de sa casquette. Jeannot regarda autour de lui et retourna +à l'épicerie, fort en colère d'avoir été joué par un mauvais plaisant. +Quand il rentra et qu'il conta son aventure, tout le monde se moqua de +lui, ce qui ne lui rendit pas sa belle humeur; il se trouva malheureux +et mal partagé. + +«Quand je pense à Jean, quelle différence entre lui et moi! Comme +sa position est agréable! Et quels pourboires on lui donne! Et moi, +personne ne me donne rien! Mon ouvrage est sale, désagréable et +fatigant! Je suis bien malheureux! Rien ne me réussit!» + +[Illustration: «Merci, épicier!»] + +Jean et Simon ne voyaient pas souvent Jeannot, parce qu'ils avaient +beaucoup à faire dans la journée; c'était la belle saison, il +faisait chaud: on venait déjeuner de bonne heure et prendre des +rafraîchissements matin et soir jusqu'à une heure assez avancée; ensuite +il fallait tout laver, essuyer, ranger. Souvent, à minuit Simon n'était +pas encore couché. Quant à Jean, vu sa grande jeunesse, Simon avait +obtenu qu'on l'envoyât se coucher à dix heures, de sorte que, sans être +trop fatigué, il n'avait que bien rarement la possibilité d'aller voir +Jeannot. + +Le dimanche, Simon et Jean se levaient de grand matin et allaient à la +messe de six heures. Ils avaient proposé à Jeannot d'aller le prendre; +il les accompagna à la messe les premiers dimanches; puis il trouva +que c'était trop matin; il préférai dormir et aller à la messe de dix +heures, de midi ou même pas du tout; de sorte qu'il vit de moins en +moins Simon et Jean. + +Au café, il n'y a pas de dimanche pour les garçons; c'est au contraire +le jour où il y a le plus à faire, le plus de monde à servir. Pourtant, +Simon ayant mis pour condition de son entrée et de celle de son frère, +qu'ils iraient à l'office du soir de deux dimanches l'un, Jean y allait +une fois et Simon la fois d'après. Cette condition, demandée, presque +imposée par Simon, avait d'abord surpris et mécontenté le maître du +café; mais, en voyant le service régulier, consciencieux de Simon, +ensuite de Jean, il prit les deux frères en grande estime, il eut +confiance en eux, et il comprit que, pour avoir des serviteurs honnêtes +et sûrs, il était bon d'avoir des serviteurs chrétiens. + +En outre, Simon et Jean plaisaient beaucoup aux habitués et même aux +allants et aux venants; ils exécutaient les ordres qu'on leur donnait, +sans bruit, sans agitation; chacun était servi comme il l'aimait, comme +il le désirait: quelquefois les habitués faisaient causer Jean, dont +l'entrain, l'esprit et la bonne humeur excitaient la gaieté de ceux qui +le questionnaient. + + + + +X + +SUITE DES DÉBUTS DE JEANNOT ET DE M. ABEL + + +De tous les habitués, celui que Jean servait et entretenait avec le +plus de plaisir était M. Abel, qui avait son cabinet particulier, et qui +était servi tout particulièrement à cause de sa consommation régulière +et largement payée. + +Un jour, M. Abel le questionna sur Jeannot. + +«Est-il content chez son épicier? dit-il. + +JEAN. + +Pas toujours, monsieur; la semaine dernière il était en colère contre +un prétendu Anglais qui l'a fait promener et enrager, et qui n'était +pas plus Anglais que vous et moi, monsieur. Son maître et les garçons +se sont moqués de lui; Jeannot s'est mis en colère, on l'a turlupiné, +il s'est fâché plus encore; le patron l'a houspillé et taquiné; Jeannot +leur a dit des sottises; le patron s'est fâché tout de bon; il lui a +tiré les cheveux et les oreilles, et l'a renvoyé d'un coup de pied, avec +du pain sec pour souper. + +M. ABEL. + +Ah! ah! ah! la bonne farce! Et sait-on qui était ce faux Anglais? + +JEAN. + +Non, monsieur; personne ne le connaît. + +M. ABEL. + +Bon! il faudra tâcher de le retrouver, pourtant. + +JEAN. + +Il vaut mieux le laisser tranquille, monsieur. Il n'a fait de mal +à personne; il s'est un peu amusé, mais il n'y avait pas de quoi se +fâcher. + +M. ABEL. + +Tu n'en veux donc pas à ce farceur? + +JEAN. + +Oh! pour ça non, monsieur! + +M. ABEL. + +Allons, tu es un bon garçon; tu comprends la plaisanterie. Pas comme +Jeannot, qui rage pour un rien.» + +Peu de jours après, M. Abel se dirigea encore vers l'épicier de Jeannot; +il n'avait pas la même apparence que les jours précédents; sur sa +redingote il avait une blouse à ceinture, autour du visage un mouchoir à +carreaux, sur la tête une casquette d'ouvrier et son chapeau à la main. +Il tenait une grande marmite. Il s'arrêta devant l'épicier, entra et +demanda, avec l'accent auvergnat: «Du raichiné, ch'il vous plaît? + +UN GARÇON. + +Pour combien, monsieur? + +L'AUVERGNAT. + +De quoi remplir la marmite, mon garchon. + +[Illustration: «Du raichiné, ch'il vous plaît.»] + +LE GARÇON. + +Voilà, m'sieur; un franc cinquante. + +L'AUVERGNAT. + +Marchi! Voichi l'argent.» + +Le garçon alla au comptoir et tournait le dos à la porte. Jeannot +bâillait à l'entrée. + +L'AUVERGNAT. + +Vlan! ch'est pour toi, cha.» + +Et l'Auvergnat coiffa Jeannot de la marmite pleine; le raisiné coule sur +la figure, le dos, les épaules de Jeannot. Avant qu'il ait eu le temps +de crier, d'enlever sa coiffure, M. Abel avait disparu; en deux secondes +il s'était débarrassé de son mouchoir, de sa blouse, de sa casquette, il +avait mis son chapeau sur sa tête; il avait roulé sa blouse et le reste, +et avait jeté le tout dans une allée au tournant de la rue. Il fit +quelques pas encore, retourna du côté de l'épicier, s'arrêta devant +la boutique et demanda la cause du tumulte et du rassemblement qu'il y +voyait. + +UN BADAUD. + +C'est un mauvais garnement qui a coiffé un des garçons d'une terrine +de raisiné, monsieur; le pauvre garçon est dans un état terrible; tout +poissé et aveuglé, les cheveux collés, les habits abîmés! + +--Oh! oh! c'est grave, ça!» dit M. Abel en entrant. + +Les garçons, le maître, la dame du comptoir entouraient le malheureux +Jeannot, le débarbouillaient, l'arrosaient, l'inondaient, l'épongeaient. +Les garçons riaient sous cape, la dame du comptoir leur faisait de gros +yeux; M. Pontois n'oubliait pas ses intérêts et gardait l'entrée, afin +que quelque filou ne pût se glisser dans l'épicerie. + +M. Abel entra en conversation avec la dame du comptoir, qui lui expliqua +ce qui s'était passé. + +MADAME PONTOIS. + +Le pis de l'affaire, monsieur, c'est que les vêtements du pauvre garçon +ne peuvent plus resservir et qu'il lui faudra trois mois de gage pour +les remplacer. + +[Illustration: «Vlan! ch'est pour toi, cha.»] + +M. ABEL. + +En vérité! Ses gages sont donc bien misérables? + +MADAME PONTOIS. + +Dix francs par mois, monsieur... Dame! des enfants de cet âge, ça ne +sait rien, ça brise tout.» + +Jeannot ayant été suffisamment arrosé, dépoissé, essuyé et rhabillé avec +une blouse qui ne lui allait pas, un gilet qui croisait d'un pied sur +son estomac, une chemise qui en eût contenu deux comme lui, Jeannot, +disons-nous, leva les yeux et acheva de reconnaître M. Abel, que sa voix +lui avait déjà fait deviner à moitié. + +«Monsieur le voleur!» s'écria-t-il. + +[Illustration: «Monsieur le voleur!» s'écria-t-il.] + +L'effet produit par cette exclamation fut exactement le même que dans le +café de Jean. M. Pontois ferma et garda la porte; les garçons levèrent +les mains pour saisir M. Abel au collet; la dame du comptoir se réfugia +près de sa caisse en poussant un cri perçant. M. Abel croisa les bras et +resta immobile, regardant Jeannot qui, d'un mot, aurait pu justifier M. +Abel, mais qui gardait le silence et le regardait à son tour d'un air +moqueur et triomphant. + +Les cris de la dame du comptoir attirèrent des sergents de ville; ils se +firent ouvrir la porte, s'informèrent de la cause des cris de madame. M. +Pontois et les garçons expliquèrent si bien l'affaire, que les sergents +de ville se mirent en devoir d'arrêter le _voleur_. Jeannot se pavanait +dans son triomphe. + +M. ABEL. + +Laissez donc, mes braves amis, je ne suis pas plus voleur que vous. Le +voleur prend, et moi je donne. Ainsi vous voyez ce mauvais garnement +nommé Jeannot? + +M. PONTOIS. + +Comment, vous connaissez Jeannot? + +M. ABEL. + +Si je le connais, ce pleurnicheur, ce hérisson! Je lui ai donné un bon +déjeuner à Auray et des provisions pour sa route. Mais finissons cette +plaisanterie. J'étais entré pour payer les vêtements perdus de Jeannot. +Tenez, monsieur Pontois, voici quarante francs: une blouse, un gilet +et une chemise ne valent pas plus de vingt francs, le reste sera pour +Jeannot en compensation de l'arrosement qu'il a dû subir. Et à présent +je me retire. + +--Mais, monsieur, dit un sergent de ville, je ne sais si je dois vous +laisser en liberté; car, enfin, ce garçon qui vous a reconnu pour un +voleur, ne dit rien, et.... + +M. ABEL. + +Et c'est le tort qu'il a; je vais parler pour lui.» + +M. Abel raconta en peu de mots sa rencontre avec les enfants, la leçon +de prudence qu'il leur avait donnée, et l'ignorance où étaient ces +enfants de son nom. + +«Au reste, ajouta-t-il, venez m'accompagner et me tenir compagnie +jusqu'au café Métis, vous verrez si j'y suis connu.» + +Les sergents de ville voulurent se retirer en faisant leurs excuses, +mais M. Abel exigea qu'ils l'accompagnassent jusqu'au café. Il y fit son +entrée avec cette escorte, mena ses gardiens improvisés à Simon, qui, +en le voyant ainsi accompagné, s'élança vers lui pour avoir des +explications. + +M. ABEL, _riant_. + +Halte-là, mon ami Simon, je pourrais te compromettre! Ces messieurs me +prennent pour un voleur! J'ai vu Jeannot, qui a crié _au voleur_, +comme mon petit Jean, et je viens à toi pour me disculper. + +SIMON. + +Comment, sergents, vous ne connaissez pas monsieur, qui est du quartier? +Je le garantis, moi. C'est un de nos habitués, et j'en réponds comme de +moi-même. + +M. ABEL. + +Merci, Simon, je me réclamerai de toi dans tous les embarras où je me +mets sans cesse par amour de la farce. Et vous, messieurs les sergents +de ville, vous allez accepter un café.» + +Et, sans attendre leur réponse: + +«Trois cafés et un flacon de cognac!» cria-t-il. + +Simon sortit en riant: quand il rentra, il trouva M. Abel attablé avec +les sergents de ville; ils paraissaient fort contents de la fin de +l'aventure: ils savourèrent le café et le cognac jusqu'à la dernière +goutte; ils saluèrent M. Abel en lui renouvelant leurs excuses et +leurs remerciements, et ils retournèrent à leur poste, qu'ils avaient +abandonné pour affaires de service. + + + + +XI + +LE CONCERT + + +Un matin, M. Abel trouva Jean plus agité, plus empressé que de coutume. + +M. ABEL. + +Il paraît qu'il y a du nouveau, Jean; tu as l'air de vouloir éclater +d'un accès de bonheur. + +JEAN. + +Je crois bien, monsieur! Il y a de quoi. M. Pontois, l'épicier de +Jeannot, donne une soirée, un concert; il nous a invités, Simon et moi, +et M. Métis veut bien nous permettre d'y aller. + +M. ABEL. + +Tant mieux, mon ami, tant mieux. Et as-tu de quoi t'habiller? + +JEAN. + +Je crois bien, monsieur; Simon me prête un habit et un gilet qui lui +sont devenus trop étroits, et un pantalon auquel Mme Métis veut bien +faire un rempli de six pouces pour le mettre à ma taille. + +M. ABEL, _riant_. + +Mais, mon pauvre garçon, tu flotteras dans tes habits comme un goujon +dans un baquet. + +JEAN. + +Ça ne fait rien, monsieur. Il vaut mieux être trop à l'aise que trop à +l'étroit. Je m'amuserai bien tout de même. De la musique! Jugez donc! +moi qui n'en ai jamais entendu. Et puis des rafraîchissements! moi qui +n'en ai jamais bu. Et des échaudés! des macarons! du vin chaud! + +M. ABEL, _souriant_. + +Écoute, Jean; sais-tu que ce que tu m'en dis me fait venir l'eau à la +bouche? C'est que j'ai bien envie d'y aller? Ne pourrais-tu pas me faire +inviter avec un de mes amis, M. Caïn? + +JEAN. + +Mais je pense bien qu'oui, monsieur. Je vais demander à Simon. Dis donc, +Simon, peux-tu faire inviter M. Abel à la soirée de M. Pontois? + +SIMON. + +Je suis bien sûr que M. Pontois ne demandera pas mieux; qu'il sera fort +honoré d'avoir M. Abel. + +JEAN. + +C'est qu'il faut aussi faire inviter son ami, M. Caïn. + +SIMON. + +M. Caïn?» + +Simon regarda d'un air surpris M. Abel, qui souriait de l'étonnement de +Simon; mais, reprenant son sérieux: + +M. ABEL. + +Oui, Simon, mon ami Caïn; cela te paraît drôle que Caïn soit ami d'Abel? +C'est pourtant vrai. Je ne vais pas dans le monde sans lui. C'est un +grand musicien; nous faisons de la musique ensemble. + +SIMON. + +Bien, monsieur, je donnerai réponse à monsieur demain; elle est facile à +deviner. C'est un grand honneur que nous fait monsieur.» + +M. Abel, très content de l'invitation promise, questionna beaucoup Jean +sur la soirée projetée, le monde qui y serait, etc. + +Le lendemain, Simon annonça à M. Abel que M. et Mme Pontois se +trouvaient fort honorés d'avoir M. Abel et son ami M. Caïn, et que, s'il +voulait mettre le comble à ses bontés, ce serait de leur chanter quelque +chose. + +«Nous verrons, nous verrons, répondit M. Abel d'un air assez +indifférent. Peut-être, si je suis en voix.» + +Simon fut aussi enchanté que Jean de cette demi-promesse, qu'il +communiqua dès le soir même à M. et à Mme Pontois. + +La soirée devait avoir lieu le surlendemain dimanche. A huit heures, +l'appartement de l'entresol était éclairé, illuminé _a giorno_; il se +composait d'une petite entrée, d'une salle ou salon avec deux fenêtres +donnant sur la rue de Rivoli, et d'une chambre à coucher où étaient +les rafraîchissements; deux lampes Carcel éclairaient le côté de la +cheminée; quatre bougies illuminaient le côté opposé; un quinquet de +chacun des côtés restants complétait l'éclairage. + +Les rafraîchissements se composaient d'eau sucrée, d'eau rougie, de +bière, de tartines de pain et de beurre, d'échaudés, de macarons, de +pruneaux et raisins secs, d'amandes, de noisettes, de pâtes de réglisse +et de guimauve, de sucre d'orge et de sucre candi. + +Les invités commençaient à arriver. Simon et Jean avaient été des +premiers. Jean flottait (comme l'avait dit M. Abel) dans les habits +de Simon. Et Simon, au contraire, était ficelé dans les siens, achetés +depuis longtemps et avant qu'il eût pris du corps. Jeannot avait une +veste, un gilet, un pantalon loués pour la soirée; mais ils étaient +si heureux des plaisirs de cette réunion, qu'ils ne songeaient pas à +l'effet que produisaient leurs vêtements. + +M. Abel arriva et présenta son ami, M. Caïn; tous deux étaient en +grande tenue de soirée, gants paille, cravates blanches, gilets blancs, +vêtements noirs. On les attendait pour commencer le concert. Quelques +dames miaulèrent quelques romances; quelques messieurs hurlèrent +quelques grands airs, on mangea, on but; Jean et Jeannot s'en donnaient +et ne s'éloignaient pas de la table des rafraîchissements. + +La soirée était fort avancée, et Caïn et Abel n'avaient pas encore +chanté. + +«Monsieur, dit Mme Pontois en s'approchant de M. Abel, on nous avait +fait espérer que vous voudriez bien chanter quelque chose. + +M. ABEL, _avec hésitation_. + +Oui, madame... Mais je ne chante jamais seul... Caïn m'accompagne +toujours,... et... je dois vous prévenir que nous avons des voix si +puissantes... que... ce ne serait peut-être pas prudent de tenir les +fenêtres fermées.... Les vitres pourraient se briser.... + +--Mais qu'à cela ne tienne, monsieur. Pontois, ouvre les fenêtres. + +--Comment? Pourquoi?» + +L'explication que donna Mme Pontois courut tout le salon; la curiosité +était vivement excitée. M. Abel s'approcha du piano; M. Caïn s'assit +pour accompagner. Après quelques minutes de préparatifs, de gammes +préludantes, de petites notes brillantes, un accord formidable se fit +entendre; un cri puissant y répondit, et alors commença un duo comme +on n'en avait jamais entendu. Les deux chanteurs hurlèrent d'un commun +accord, de toute la force de leurs poumons et en s'accompagnant d'un +tonnerre d'accords: + +«Au voleur! Au voleur! A la garde! A l'assassin! On m'égorge! Au +secours! Oh! là! là! Oh! là! là! Tu périras! Tu périras! Gredin! +Assassin! A la garde! A la garde! Oh! là! Oh! là! là!» + +Des cris du dehors répondirent aux hurlements du dedans; M. et Mme +Pontois, éperdus, criaient aux chanteurs d'arrêter; les cris du dehors +devenaient menaçants; M. Pontois courut fermer les fenêtres; des coups +frappés à la porte d'entrée, des ordres impérieux d'ouvrir, les cri +des invités qui demandaient du silence, les hurlements obstinés des +chanteurs, mirent en émoi tous les habitants de la maison; ils se +joignirent aux gens du dehors pour forcer l'entrée, et lorsque enfin M. +Pontois, effrayé du tumulte extérieur et craignant une invasion par les +fenêtres, se décida à ouvrir la porte d'entrée, une avalanche d'hommes, +de femmes, d'enfants se précipita dans l'appartement; le tumulte, le +désordre furent à leur comble; Abel et le prétendu Caïn en profitèrent +pour quitter le champ de bataille, et se trouvèrent dans la rue riant +aux éclats de leurs chants improvisés et discordants. En arrivant dans +la rue, ils arrêtèrent une escouade de sergents de ville qui accouraient +au secours des victimes égorgées; ils leur expliquèrent la cause de tout +ce bruit. + +«C'est une plaisanterie qui aurait pu devenir fâcheuse, dit un des +sergents de ville. + +--N'est-ce pas? Ça n'a pas de bon sens, dirent en choeur Caïn et Abel. +Aussi nous avons quitté la partie; les salons sont pleins, on y étouffe. +C'est à n'y pas tenir.» + +Les deux amis s'en allèrent enchantés de leurs succès. + +«Je déteste les épiciers, dit Abel. + +CAÏN. + +Pourquoi les détestes-tu? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait? + +ABEL. + +Rien du tout; mais leurs airs goguenards, impertinents, leur aisance +et leur sans-gêne, leur esprit et leur langage épicé, tout cela +m'impatiente, et j'ai toujours envie de leur jouer des tours. + +[Illustration: «Gredin! Assassin! A la garde!»] + +CAÏN. + +Je t'assure, mon cher, que tu as tort; les épiciers sont comme les +autres hommes, il y en a de bons, il y en a de mauvais. + +ABEL. + +C'est possible! Mais que veux-tu? je ne les aime pas.» + +L'ami leva les épaules en riant, et ne dit plus rien sur ce sujet. + + + + +XII + +LA LEÇON DE DANSE + + +Quelque temps après, Jean dit un matin à M. Abel, en lui servant son +déjeuner: + +«Monsieur aurait-il envie d'aller au bal? + +M. ABEL. + +Au bal? Eh! ce ne serait pas de refus. Quelle espèce de bal? Chez qui? + +JEAN. + +Un très beau bal, monsieur. On dansera, et Simon m'a déjà fait voir +comment on dansait; nous dansons le soir dans notre petite chambre +là-haut; c'est bien amusant, monsieur, allez! Savez-vous danser? + +M. ABEL, _avec une feinte tristesse_. + +Hélas! non. Si tu voulais me montrer comment on fait? + +JEAN. + +Très volontiers, monsieur; mais où danserons-nous? + +M. ABEL, _avec empressement_. + +Ici, entre les tables. Il n'y a personne. + +JEAN. + +Mais, monsieur, on pourrait nous voir du dehors. + +M. ABEL. + +Et quand on nous verrait? Il n'est pas défendu de danser; quel mal y +a-t-il à danser? + +JEAN. + +Aucun, monsieur,... certainement;... mais ce sera tout de même un peu +drôle de nous voir danser tous les deux. + +M. ABEL. + +Bah! je prends tout sur mon dos. Si on n'est pas content, c'est moi qui +répondrai; et, si on rit de nous, nous nous moquerons d'eux. Allons, +commençons.» + +M. Abel se leva, se plaça au milieu du café et se mit en position. Jean +se mit en face et commença à sauter ou plutôt à ruer, en lançant ses +pieds en avant, en arrière, à droite et à gauche. + +«Commencez donc, monsieur. Sautez plus fort.... Plus haut encore!... +C'est bien! Lancez le pied droit,... le pied gauche,... en avant,... en +arrière,... Très bien.» + +M. Abel, qui avait commencé en souriant et avec une gaucherie affectée, +finit par rire et par s'animer de telle façon que les passants +s'attroupèrent près des portes et fenêtres; les croisées étaient +obstruées par les têtes collées contre les vitres. Jean vit bientôt +qu'il avait affaire à son maître en fait de danse; M. Abel faisait des +entrechats, des pirouettes, des pas mouchetés, des pas de Zéphyr, des +pas de Basque, que Jean cherchait vainement à imiter. + +Jean s'animait et ne se lassait pas; M. Abel riait à se tordre, et +redoublait de vigueur, de souplesse et de légèreté. Le public du +dehors applaudissait et riait; ceux de derrière, qui ne voyaient pas, +cherchaient à voir poussant ceux de devant. La foule devint si compacte, +que les sergents de ville arrivèrent pour en connaître la cause. + +«Voyez, sergent, voyez vous-même. Tenez, tenez, voyez donc comme le +grand est leste; le voilà qui a sauté par-dessus le petit.... Et le +petit qui s'essaye; le pataud! Le voilà par terre! Ah! ah! ah!» + +Et la foule de rire. Les sergents de ville riaient aussi. + +UN SERGENT. + +Messieurs, vous encombrez le passage; passez, messieurs, mesdames; +passez. + +AUTRE SERGENT, _cherchant vainement à dissiper la foule_. + +Il faut faire finir ces danseurs; tant qu'ils seront là à faire leurs +gambades, nous ne viendrons pas à bout de la foule. Tiens, vois donc, en +voici qui reviennent, et en voilà d'autres qui s'arrêtent. Entre dans le +café, Scipion, et dis-leur de finir leurs évolutions.» + +Scipion ouvrit la porte, entra, toucha son chapeau, et, s'adressant à M. +Abel en souriant: + +«Monsieur, bien fâché de vous déranger, mais je vous prie de vouloir +bien vous reposer, car la foule s'est amassée, comme vous voyez; elle +gêne la circulation, et nous sommes obligés de faire circuler, ce qui +est difficile tant que vous serez en représentation. + +M. ABEL. + +Très volontiers, mon brave sergent; aussi bien j'en ai assez; j'ai chaud +et soif.» + +Et s'asseyant à une table: + +«Garçon, deux cafés et du cognac.... Asseyez-vous donc, sergent; je +régale. + +LE SERGENT. + +Mais, monsieur, mon camarade m'attend dehors. + +M. ABEL. + +Eh bien! chassez la foule, donnez-leur des coups de pied, des coups de +poing, n'importe, tapez avec tout ce qui vous tombera sous la main, et +revenez avec votre camarade prendre une tasse de café et un petit verre. + +LE SERGENT. + +Mais, monsieur, je ne sais pas si nous pourrons. + +M. ABEL. + +On peut toujours! C'est si vite fait d'avaler une tasse et un petit +verre. Je vous attends.» + +Le sergent de ville sortit fort content, et rentra plus content encore +amenant son camarade. + +Pendant ce temps, Jean avait apporté, d'après l'ordre de M. Abel, deux +autres tasses et du kirsch. + +M. ABEL. + +Allons, messieurs, en place; je régale.» + +Le second sergent fit une exclamation de surprise. + +[Illustration: M. Abel faisait des pas de Basque.] + +«Comment, monsieur, encore vous?» + +M. Abel le regarda. + +«Tiens, c'est vous, sergent!» + +Et, s'adressant au premier: + +«Votre camarade et moi, nous sommes de vieux amis; il m'avait pris au +collet comme voleur chez un épicier, il y a quelque temps, et je l'ai +régalé d'un café. + +PREMIER SERGENT. + +Voleur! voleur! Et tu as laissé aller monsieur? + +M. ABEL. + +C'est que j'étais un voleur pour rire; soyez tranquille, votre camarade +est un brave des braves: il ne manquera jamais à son devoir; il +arrêterait plutôt dix innocents que de relâcher un seul coupable!» + +Les sergents rirent de bon coeur. + +«Monsieur est un farceur, dit le premier sergent; mais il faut tout +de même prendre garde, monsieur: il y en a parmi nous qui n'aiment pas +qu'on les mystifie, et qui pourraient bien, par humeur, vous emmener au +poste. + +M. ABEL. + +Eh bien! le grand malheur! Je régalerais le poste! Je le griserais! Je +lui ferais faire la manoeuvre! Ce serait charmant! + +DEUXIÈME SERGENT. + +Et la correctionnelle au bout de tout ça, monsieur? + +«Pour le soldat, c'est pis encore: le cachot et le code militaire. + +M. ABEL. + +Nous n'irions pas si loin, sergent! Je connais mon code, et je sais +jusqu'où on peut aller. Allons, au revoir, sergents! et au café c'est +plus agréable que le poste; et c'est toujours moi qui régale.» + +Les sergents remercièrent et sortirent. + +PREMIER SERGENT. + +On voudrait avoir tous les jours affaire à des gens comme cet original! + +DEUXIÈME SERGENT. + +Oui, mais quel farceur! Cette idée de nous régaler. Il est bon garçon +tout de même. + +«Je crois bien que c'est lui qui a fait l'autre soir la farce du concert +chez l'épicier. D'après ce qu'en disait l'épicier, ce devait être lui. + +DEUXIÈME SERGENT. + +Et quand ce serait lui, il n'y a pas eu grand mal. + +PREMIER SERGENT. + +Ma foi! il les a tous mis sens dessus dessous. L'épicière s'est trouvée +mal; les femmes criaient. C'était une vraie comédie. + +DEUXIÈME SERGENT. + +Et assez drôle, tout de même. L'épicier était-il en colère! Et le petit +épicier qui pleurait comme un imbécile! + +PREMIER SERGENT. + +Ah oui! cette espèce de Jocrisse qu'on appelle _Jeannot_.» + +Pendant que les sergents causaient dehors, M. Abel faisait boire à Jean +une tasse de café, dans laquelle il avait versé du kirsch. Jean avait +chaud. Le café et le kirsch lui firent grand bien et surtout grand +plaisir. Le café commençait à se remplir; les habitués arrivaient. + +M. ABEL. + +Dis donc, Jean, tu ne m'as pas dit chez qui nous aurions un bal? + +JEAN. + +Monsieur, c'est chez des gens très comme il faut; des marchands de +meubles d'occasion, amis de M. Pontois, qui ont un grand appartement +dans la rue Saint-Roch. + +M. ABEL. + +Beau quartier! Belle rue! + +JEAN. + +Le quartier est beau, c'est vrai; mais je demande pardon à monsieur si +je ne suis pas de son avis quant à la rue. Je ne la trouve pas belle, +moi. + +M. ABEL. + +C'est que tu n'as pas de goût, mon ami; vois donc quels avantages on y +trouve. D'un côté à l'autre de la rue on peut se donner des poignées de +main sans se déranger; le soleil ne vous y gêne jamais; dans l'été, on +y a frais comme dans une cave: il fait tellement sombre dans les +appartements, que les yeux s'y conservent jusqu'à cent ans. Ce sont +des avantages, de grands avantages, qu'on trouve de moins en moins dans +Paris.» + +Jean le regardait, moitié étonné, moitié souriant. + +«Vous vous moquez de moi, monsieur, dit-il enfin. + +M. ABEL, _souriant_. + +De toi, mon garçon? jamais. De la rue je ne dis pas; c'est une sale +rue que je ne voudrais pas habiter pour un empire. Et comment s'appelle +notre richard qui nous fera danser dimanche? + +JEAN. + +M. Amédée, monsieur. Un gros marchand! Du haut commerce, celui-là! Qui +a une dame et deux jolies demoiselles; l'aînée surtout est bien bonne, +bien aimable. + +M. ABEL. + +Comment les connais-tu? + +JEAN. + +Parce que Simon y va quelquefois le dimanche après vêpres, ou bien quand +le café est fermé, et que les Amédée ont du monde chez eux. Il m'y a +mené; c'est bien beau, monsieur! + +M. ABEL. + +Quel âge a la demoiselle aînée? Et la petite? + +JEAN. + +L'aînée approche de dix-neuf ans, monsieur; l'autre, de seize à +dix-sept. + +M. ABEL. + +L'aînée irait bien à Simon. + +JEAN. + +Oh! monsieur, Simon n'a que vingt-trois ans; il ne se mariera pas avant +quatre ou cinq ans d'ici. Il faut qu'il amasse un peu d'argent pour +avoir de quoi entrer en ménage; on ne lui donnerait pas Mlle Aimée sans +cela. + +M. ABEL. + +Combien lui faut-il? + +JEAN. + +Il lui faut bien deux à trois mille francs, monsieur. Mais il a maman à +soutenir; maintenant que nous voilà deux à gagner, cela ira plus vite. + +M. ABEL. + +Est-ce que tu ne gardes pas ce que tu gagnes? + +JEAN. + +Pour ça, non, monsieur; je donne tout à Simon qui fait comme il veut. Il +envoie à maman là-dessus.» + +Il y avait beaucoup de monde au café. Simon appela Jean pour aider au +service; la conversation avec M. Abel fut interrompue. Celui-ci resta +encore quelque temps au café; il regardait sans voir, et il n'entendait +pas ce qui se disait autour de lui. Il se retira enfin et sortit tout +pensif, se dirigeant vers les Tuileries, où il acheva d'arranger dans sa +tête l'avenir de Simon. + +«Il faut qu'il paraisse au bal à son avantage, se dit-il, et mon petit +Jean aussi.» + + + + +XIII + +LES HABITS NEUFS + + +Le lendemain, quand M. Abel vint déjeuner au café, Jean courut tout +joyeux. + +«Monsieur, monsieur, savez-vous le bonheur qui nous arrive, à Simon et à +moi? + +M. ABEL. + +Non: comment veux-tu que je le sache? + +JEAN. + +Hier, dans l'après-midi, monsieur, il est venu un beau monsieur qui nous +a demandé, Simon et moi; il nous attendait chez le portier. On n'avait +pas besoin de nous au café, c'est l'heure où il y a le moins de monde. +Nous y sommes allés; le beau monsieur nous a dit qu'il venait nous +prendre mesure pour nous faire des habits neufs; Simon a refusé.... + +M. ABEL, _contrarié_. + +Pourquoi cela? Il devait accepter. + +JEAN. + +Mais, monsieur, il ne voulait pas dépenser tant d'argent. + +M. ABEL, _de même._ + +Mais puisqu'on les lui donnait. + +JEAN. + +Tiens! comment avez-vous deviné ça? Ce monsieur nous dit qu'il avait +ordre de nous habiller, qu'il était payé d'avance... et je ne sais quoi +encore.... Simon hésite; le monsieur lui dit que ses ordres sont de +faire les habits, sous peine de perdre la pratique. Simon demande qui +c'est et pourquoi c'est. Le monsieur dit que c'est d'un grand artiste, +un peintre, qui est très bon et très original; qu'il nous a vus un jour +mal vêtus, et qu'il veut que nous soyons bien habillés. Et il ajoute que +si nous ne le laissons pas faire, nous lui faisons perdre sa meilleure +pratique. Simon a enfin consenti; le monsieur nous a pris mesure, et il +nous apportera nos habits demain, et nous serons comme des princes +le jour du bal de M. Amédée. Il ne manquera qu'une chose, c'est la +chaussure, la cravate et le linge; mais, quant au linge, Simon m'a dit +que nous boutonnerions nos habits pour cacher la chemise et dissimuler +la cravate. Ce sera très bien comme ça. + +M. ABEL. + +Cet imbécile de tailleur! comment n'a-t-il pas pensé au linge et aux +bottines! + +JEAN. + +Il ne faut pas injurier ce pauvre homme, monsieur, ce n'est pas sa +faute; il a fait comme on lui a commandé. + +M. ABEL. + +Tu as raison; c'est l'autre qui est un sot, un imbécile. + +JEAN. + +Oh! monsieur! Un si bon monsieur! qui prend intérêt à nous sans nous +connaître, et qui fait une si grande charité et avec tant de bonté et de +grâce! + +M. ABEL. + +Je te dis que c'est un animal. Quand on fait une bonne action, il ne +faut pas la faire à demi. La jolie figure que vous ferez avec des habits +élégants, des chaussures de porteurs d'eau et une cravate de coton à +carreaux.... Et le chapeau, y a-t-on pensé? + +JEAN. + +Je ne crois pas, monsieur; mais on ne garde pas son chapeau dans une +maison comme il faut, où l'on danse. Nous irons sans chapeau, Simon et +moi. C'est si près! Avec ça qu'il fera nuit. + +M. ABEL. + +Et que la rue Saint-Roch n'est déjà pas si éclairée.» + +M. Abel déjeuna vite ce jour-là. Il dit à Jean de servir promptement, +qu'il était pressé. Jean fit de son mieux, M. Abel aussi, de sorte qu'un +quart d'heure après, ce dernier était parti. + +Simon et Jean voyaient Jeannot de moins en moins; mais ils savaient +qu'il devait aller au bal de M. Amédée. + +JEAN. + +Pauvre Jeannot, il sera mal habillé, tandis que nous, nous serons si +beaux! + +SIMON. + +Ah bien, il s'amusera tout de même. Nous pourrions lui prêter mes +vieux habits que tu avais à la soirée de M. Pontois; ils sont très bien +encore. + +JEAN. + +Et ils lui iront bien, comme à moi, puisque nous sommes de la même +taille.... Si j'allais le lui dire? + +SIMON. + +Oui, va, mon bonhomme, et ne sois pas longtemps; il pourrait venir du +monde encore, et il y en a déjà pas mal. + +JEAN. + +Je ne resterai que le temps de lui dire la chose et d'avoir un oui ou un +non.» + +Jean sortit et arriva en courant. En ouvrant la porte, il entendit +qu'on se disputait; et il ne tarda pas à voir que c'était M. Pontois qui +grondait Jeannot. + +M. PONTOIS. + +Je te dis que j'en suis sûr; ma femme t'a vu prendre une poignée de +dattes et de figues; elle a vu que tu les mangeais. + +JEANNOT. + +Mais, m'sieur, je les ramassais pour les mettre à la montre. + +--Menteur! voleur!» s'écria M. Pontois. + +Et, se jetant sur Jeannot, il lui tira une poignée de cheveux, lui +donna des claques et des coups de pied et, l'envoya à l'autre bout de la +chambre. + +M. PONTOIS. + +C'est la dixième, la centième fois que tu me voles, petit gueux. Que je +t'y prenne encore une fois, et je te mets à la porte comme un voleur.» + +M. Pontois s'en alla sans avoir aperçu Jean, et laissa Jeannot pleurant +et se désolant. + +Jean s'approcha de son cousin. + +«Jeannot, lui dit-il affectueusement, prends courage; ne pleure pas. Je +viens te proposer quelque chose qui te fera plaisir. Simon t'offre de +te prêter, pour le bal de M. Amédée, les habits que j'avais à votre +soirée.» + +Jeannot essuya ses larmes et prit un air moins malheureux. + +JEANNOT. + +Je veux bien; je n'avais rien à mettre. Je te remercie bien et Simon +aussi. Mais toi-même, que mettras-tu? + +JEAN. + +Je mettrai autre chose; je ne suis pas embarrassé avec Simon. + +JEANNOT. + +Tu es bien heureux d'être avec Simon; tu es tranquille là-bas, et +toujours gai et content. Il n'en est pas de même pour moi. Je pleure +plus souvent que je ne ris. Peu de gages, beaucoup d'injures, du travail +par-dessus la tête. + +JEAN. + +Il ne faut pas croire que nous n'avons rien à faire au café; je suis sur +pied du matin au soir; toi, tu as tes dimanches au moins. + +JEANNOT. + +Jolis dimanches! C'est à qui ne m'emmènera pas. Je m'ennuie et je +pleure. Ça fait un beau dimanche! + +JEAN. + +Et pourquoi ne viens-tu jamais nous voir? Simon et moi, nous sortons +chacun notre tour le dimanche; nous t'emmènerions. + +JEANNOT. + +Merci! Pour aller à vêpres, au sermon! Grand plaisir! jolie distraction! + +JEAN. + +Ça fait du bien d'aller quelquefois prier le bon Dieu dans l'église, +chez lui, dans sa maison. + +JEANNOT. + +J'aime mieux me promener. + +JEAN. + +Pauvre Jeannot! Tu ne disais pas comme ça au pays. + +JEANNOT. + +Au pays, j'étais un sot; mes camarades m'ont formé à Paris. + +JEAN. + +Déformé, tu veux dire. Qu'y gagnes-tu? Tu n'en es pas plus heureux. Tu +ne t'en amuses pas davantage, et tu n'as plus la consolation de prier. + +JEANNOT. + +Comment veux-tu que je sois heureux, que je m'amuse, avec des méchants +maîtres comme les miens? + +JEAN. + +Méchants! Qu'est-ce que tu dis donc? Simon m'a dit qu'ils étaient bons +et qu'ils traitaient très doucement leurs garçons. + +JEANNOT. + +Les autres, c'est possible; mais pas moi, toujours! + +JEAN. + +Jeannot, Jeannot, prends garde d'être ingrat! + +JEANNOT. + +Tiens! Jean, tu m'ennuies avec tes sermons; c'est pour ça que je ne vais +plus vous voir, Simon et toi.... Envoie ou apporte-moi les habits que tu +m'as promis, et ne me fais pas de morale. Aussi bien, je suis mal ici, +je crois bien que je n'y resterai pas. + +JEAN. + +Où veux-tu aller? que veux-tu faire? Jeannot, je t'en prie, ne fais rien +de grave sans consulter Simon; il est si bon, si sage! + +JEANNOT. + +Envoie-moi tes habits; je ne te demande pas autre chose.» + +Jean soupira et s'en alla lentement en répétant: + +«Pauvre Jeannot!» + +Simon, auquel il raconta le soir sa conversation avec Jeannot et la +scène dont il avait été témoin, alla lui-même porter les habits promis à +Jeannot, et causa longuement avec M. Pontois. Quand il rentra, il était +soucieux, et, au premier moment où ils se trouvèrent seuls au café son +frère et lui, il dit à Jean: + +«Je ne suis pas content de Jeannot, et M. Pontois en est fort mécontent. +Jeannot ne veut pas y rester, et M. Pontois ne veut pas le garder. C'est +malheureux pour Jeannot; il aura de la peine à se replacer. M. Pontois +l'accuse de voler un tas de choses qui se mangent; mais, ce qui est pis, +c'est que M. Pontois est presque certain que lorsqu'il vend, il ne met +pas dans la caisse tout l'argent qu'on lui donne. Ceci me chagrine, car +c'est le fait d'un voleur. Et comment puis-je le placer ailleurs avec un +pareil soupçon? + +JEAN. + +Pauvre Jeannot! Mais, Simon, si tu en parlais à M. Abel? Il est si bon! +Il te donnerait un bon conseil, j'en suis sûr. + +SIMON. + +Oui.... tu as raison, cela pourrait être utile à Jeannot. M. Abel +connaît tant de monde! et je pense comme toi qu'il est de bon conseil.» + +Peu de temps après, le tailleur vint leur apporter leurs habits, +auxquels il avait ajouté des chemises fines, des cravates blanches et +en taffetas noir, des chaussettes, des gants; il était accompagné d'un +cordonnier qui apportait un paquet de brodequins de soirées à essayer, +et d'un chapelier qui apportait des chapeaux. Jean était dans une joie +folle; Simon contenait la sienne, mais elle était aussi vive que celle +de son frère. Tout allait parfaitement; on trouva des brodequins qui +chaussaient admirablement sans gêner le pied, des chapeaux qui allaient +on ne peut mieux, et des gants qui se mettaient sans effort, car Simon +et Jean ne voulurent pas avoir les mains serrées. Le tailleur avait +poussé l'attention jusqu'à mettre des mouchoirs dans les poches des +habits. Simon et Jean ne savaient comment exprimer leur reconnaissance; +ils chargèrent le tailleur des remerciements les plus tendres, les plus +respectueux, pour le bienfaiteur inconnu. + +Quand M. Abel arriva, Jean, qui l'attendait avec une grande impatience, +lui servit son déjeuner. + +JEAN. + +Oh! monsieur, si vous saviez comme ce monsieur Peintre est bon, vous +seriez bien fâché de ce que vous en disiez l'autre jour. Ce bon, cet +excellent monsieur Peintre a pensé à tout; nous avons tout ce qu'il nous +faut, Simon et moi, tout, jusqu'à des mouchoirs blancs et fins pour +nous moucher. Chapeaux, chaussures, linge, gants, rien n'y manque, rien. +N'est-il pas d'une bonté à faire pleurer? Oui, monsieur, c'est vrai ce +que je vous dis. Quand nous avons monté nos effets dans notre chambre, +nous nous sommes mis à genoux, Simon et moi, pour prier le bon Dieu de +bénir cet excellent monsieur Peintre, et nous avons pleuré tous deux +dans les bras l'un de l'autre; pleuré de joie, de reconnaissance! Oh +oui! le bon Dieu le bénira, monsieur; ce qu'il a fait là n'est pas +une charité ordinaire! Non, non; il y a quelque chose dans cette bonne +action que je ne puis pas définir, mais qui me va au coeur, qui me +touche, qui m'attendrit, qui annonce un coeur tout d'or. Ah! que la +femme et les enfants de cet excellent homme sont heureux! S'il est si +bon, si attentif, si généreux pour deux pauvres garçons étrangers qu'il +a à peine aperçus et qui ne le connaissent seulement pas, que doit-il +être pour sa famille, pour ses enfants?...» + +Jean couvrit son visage de ses mains; M. Abel le regardait. + +Après un instant de silence, Jean continua: + +«Il n'y a qu'une chose qui nous peine, Simon et moi, c'est de ne pouvoir +lui témoigner notre reconnaissance, notre vive affection. Cela fait +vraiment de la peine, monsieur; c'est comme un poids pour le coeur.» + +M. Abel ne mangeait pas; il avait écouté avec un attendrissement visible +l'élan passionné de la reconnaissance de Jean. Il ne l'avait pas quitté +des yeux un instant. Il admirait cette jolie figure embellie encore par +l'expression d'enthousiasme qui éclairait son regard. Il était surpris +du langage devenu presque éloquent de ce pauvre petit paysan, qui, peu +de mois auparavant, avait le langage commun de la campagne. + +Jean ne parlait plus, et M. Abel le regardait encore. Jean, de son côté, +ne pensait plus ni au café ni à son service; dominé tout entier par +sa reconnaissance, il restait immobile, les yeux humides, et toute son +attitude exprimait un profond sentiment de gratitude et d'affection. + +«Tu es un bon garçon; tu as un bon coeur, et tu sais reconnaître ce +qu'on fait pour toi, Jean, dit enfin M. Abel en lui serrant fortement la +main. Et maintenant, mon enfant, apporte-moi mon café bien chaud.» + +Jean alla chercher le café. + +«Monsieur, dit-il en l'apportant, ne pourriez-vous savoir, par ce +tailleur, le nom de notre généreux bienfaiteur? je serais si heureux de +pouvoir le remercier! + +M. ABEL. + +Peut-être pourrai-je le savoir, mon ami; je m'en informerai. A ce soir +chez M. Amédée; j'arriverai un peu tard, vers dix heures, car +j'ai affaire avant.... Adieu, Jean, ajouta-t-il avec un sourire +particulièrement bienveillant. + +--Adieu, monsieur, dit Jean en le suivant des yeux. Je l'aime, +pensa-t-il; je l'aime beaucoup.» + +La journée se passa lentement; l'impatience de Simon et de Jean surtout +augmentait à mesure qu'approchait l'heure du bal. M. Métis leur donna +congé de bonne heure; ils dînèrent à la hâte et grimpèrent leurs cinq +étages, lestes et légers comme des écureuils. Ils se débarbouillèrent et +se peignèrent avec soin. Puis commença la grande toilette; linge, habits +furent encore examinés, retournés, admirés; Jean embrassait toutes les +pièces dont il se revêtait. Ils étaient convenus de ne se faire voir +l'un à l'autre que lorsque la toilette serait complètement achevée. + +«As-tu fini? demanda Jean le premier. + +SIMON. + +Pas encore; attends un instant, je passe mon habit.» + +A un signal convenu, les deux frères se retournèrent et poussèrent une +exclamation joyeuse. + +JEAN. + +Que tu es beau, Simon! Tu as l'air d'un vrai monsieur. + +SIMON. + +Et toi donc! Un prince ne serait pas mieux. + +JEAN. + +Comme tes cheveux sont lissés et bien arrangés! + +SIMON. + +Et quelle jolie tournure tu as! + +JEAN. + +Et comme tes pieds paraissent petits! Et comme ta taille paraît +élégante! Ce bon, excellent M. Peintre! Si je le voyais, je crois que je +ne pourrais m'empêcher de l'embrasser. + +SIMON. + +Et moi, je lui serrerais les mains à lui briser les os! + +JEAN, _riant_. + +Pour ça non, par exemple! Je ne veux pas que tu lui brises les os. Ce +serait une jolie manière de lui prouver notre reconnaissance! + +SIMON, _riant._ + +C'est une manière de dire, tu penses bien, seulement pour exprimer +combien je suis heureux et reconnaissant! + +JEAN. + +Mlle Aimée va te trouver joliment beau! + +SIMON. + +Oui; elle ne m'a jamais vu bien habillé; tout juste, ça me chiffonnait +de paraître à son bal en habits étriqués et usés. + +JEAN. + +Et grâce à notre cher bienfaiteur, nous allons être superbes. + +SIMON. + +Oui, nous ferons l'effet de deux gros bourgeois avec nos gants et nos +chapeaux! + +JEAN. + +Et nos brodequins! et nos cravates! + +SIMON. + +Et nos chemises fines! et nos mouchoirs!... + +JEAN. + +Dis donc, Simon, il faudra nous moucher souvent. + +SIMON. + +Oui, j'y ai déjà pensé; mais, au lieu de nous moucher, ce qui salirait +nos mouchoirs, il faudra seulement les tirer souvent de nos poches et +nous essuyer le front. Je l'ai vu faire à M. Abel, l'autre soir, chez M. +Pontois. + +JEAN. + +Comment fait-on? Tu me feras voir. + +SIMON. + +Oui, je te préviendrai et tu me regarderas faire. + +JEAN. + +Tu choisiras le moment où Mlle Aimée te regarde. + +SIMON. + +Toujours, chaque fois qu'elle me regardera, elle verra mon beau +mouchoir. + + + + +XIV + +L'ENLÈVEMENT DES SABINES + + +Il était temps de partir, huit heures et demie venaient de sonner; Simon +et Jean eurent soin de traverser le café pour se faire voir avec leurs +beaux habits neufs. Quand ils parurent, la dame du comptoir fit une +exclamation de surprise, et les garçons de café entourèrent les deux +frères. + +PREMIER GARÇON. + +Eh bien! excusez un peu! On ne se gêne pas! Habillés comme des princes! + +DEUXIÈME GARÇON. + +Et rien n'y manque, ma foi! De la tête aux pieds tout est neuf, tout est +du premier grand genre. + +TROISIÈME GARÇON. + +Et regarde donc la coupe des habits, des pantalons, des gilets! On +dirait d'Alfred, le tailleur de l'Empereur. + +QUATRIÈME GARÇON. + +Et le linge! Vois donc la finesse de la toile! Une vraie chemise de tête +couronnée.» + +Jean tira son mouchoir d'un air triomphant. + +PREMIER GARÇON. + +Et le mouchoir! la plus fine toile. + +DEUXIÈME GARÇON. + +Vous n'êtes pas gênés, mes amis, de vous faire habiller par de pareils +fournisseurs! + +TROISIÈME GARÇON. + +Et combien que ça vous coûte, tout ça? Une année de gages, pour le +moins? + +SIMON. + +Bien moins que ça! Rien du tout. + +PREMIER GARÇON. + +Comment, rien? Pas possible! Tu plaisantes? + +JEAN. + +Non, c'est vrai! C'est un excellent monsieur Peintre qui nous a tout +donné. + +QUATRIÈME GARÇON. + +Farceur, va! Les peintres sont des artistes, et les artistes ne sont pas +des Rothschild. + +SIMON. + +Ils sont mieux que ça! Ils sont les amis de ceux qui souffrent. + +PREMIER GARÇON. + +Ce n'est pas ça qui donne de l'argent, camarade. Et il faut en avoir de +reste pour des vêtements comme les vôtres. + +JEAN. + +Notre monsieur Peintre est riche, nous a dit le tailleur. + +[Illustration: Toutes les industries y étaient représentées.] + +PREMIER GARÇON. + +Alors c'est un Vernet, un Delaroche, un Flandrin? + +JEAN. + +Je n'en sais rien; on n'a pas voulu nous dire son nom. Mais ce que nous +savons, c'est qu'il est pour nous un bienfaiteur, un ami, un ange du bon +Dieu. + +PREMIER GARÇON. + +C'est bien ça, Jean! C'est bon d'être reconnaissant; il y a tant +d'ingrats de par le monde! + +JEAN. + +Ce n'est pas Simon et moi qui le serons jamais; tant que nous vivrons, +nous prierons pour ce monsieur Peintre et nous l'aimerons. + +SIMON. + +Avec tout ça, il faut partir, Jean; puisque M. Métis a eu la bonté de +nous donner congé, ce serait bête de ne pas en profiter. Au revoir, +camarades; à demain! + +TOUS LES GARÇONS, _riant et saluant profondément_. + +Au revoir, messeigneurs! Que Vos Altesses daignent s'amuser, daignent +danser, daignent manger, etc. + +SIMON. + +Soyez tranquilles, camarades; nous serons bons princes, et nous ne +serons les derniers pour rien.» + +Simon et Jean sortirent pleins de joie. + +JEAN. + +D'après l'effet produit au café, juge de celui que nous produirons chez +M. Amédée. Mlle Aimée va-t-elle te regarder! va-t-elle t'admirer! + +SIMON. + +Si elle me regarde, je la regarderai bien aussi; elle n'est pas +désagréable, tant s'en faut.» + +Ils arrivèrent, et ils firent leur entrée avec tout le succès désiré; +il y avait déjà beaucoup de monde. Le petit commerce était arrivé: les +épiciers, les merciers, les bottiers, etc. On attendait le haut commerce +et le faubourg Saint-Germain, toujours en retard. Chacun se retourna +pour voir les deux frères, qu'un chuchotement général du côté des +demoiselles signala à l'attention des messieurs. Simon et Jean saluèrent +M. et Mme Amédée, puis ils s'avancèrent vers le groupe des demoiselles, +qui regardaient, qui souriaient, qui minaudaient, témoignant ainsi leur +admiration pour leurs futurs danseurs et l'espoir d'une invitation. + +Simon salua et resalua particulièrement Mlle Aimée, qui fit révérence +sur révérence, qui se détacha du groupe et s'avança vers Simon et Jean. + +«Vous arrivez bien à propos, monsieur Simon; on va commencer à danser; +les messieurs vont faire leurs invitations. + +SIMON. + +Alors, mademoiselle, voulez-vous danser avec moi la première +contredanse? + +MADEMOISELLE AIMÉE. + +Très volontiers, monsieur. Et monsieur Jean va danser avec ma soeur +Yvone. + +JEAN. + +Très volontiers, mademoiselle.» + +Il courut à Yvone, qui accepta avec plaisir un danseur si bien habillé; +toutes les demoiselles envièrent le bonheur des deux soeurs. + +«Aimée et Yvone ont toujours de la chance, dit une grosse laide fille +rousse qui dansait peu en général, et qui avait une robe en crêpe rose +fanée, sur un jupon en percale blanche plus court que la robe. + +--C'est qu'elles sont les filles de la maison, dit Mlle Clorinde (robe +de mousseline blanche, corsage en pointe, bouquet piqué au bas de la +pointe, qui la gênait pour s'asseoir); c'est par politesse qu'on les +invite. + +--C'est plutôt parce qu'elles sont bonnes et aimables», dit une +troisième, petite blonde de dix ans. + +Les salons se remplissaient; toutes les industries y étaient +représentées: fumistes, bouchers, serruriers, épiciers, fleurs +artificielles, papetiers, modistes, lingères, cordonniers, etc. Les +toilettes étaient, les unes simples et jolies, les autres recherchées, +fanées, prétentieuses; des turbans, des bouquets de plumes, de fleurs, +des étoffes fanées, riches, des couleurs éclatantes, tranchaient sur des +visages jeunes, frais ou vieux, ridés et plus fanés que leurs robes +et leurs coiffures. La musique se faisait entendre, les danses +commencèrent; dans les intervalles des contredanses, on courait aux +rafraîchissements. Jean et les plus jeunes danseurs virent avec une vive +satisfaction l'abondance des gâteaux, des sirops, des fruits glacés. +Jean avait bien dit; c'était, croyait-il, genre haut commerce, grand +genre. La musique se composait d'un violon, d'une clarinette et d'un +piano. M. Abel arriva à dix heures, comme il l'avait annoncé; Simon le +présenta à M. et à Mme Amédée et aux jeunes personnes. Patronné par +un aussi élégant danseur, M. Abel eut le plus grand succès. Ses habits +étaient aussi beaux que ceux de Simon, faits sur le même modèle; il +semblait qu'ils fussent de la même fabrique. Simon recommanda M. Abel +aux soins tout particuliers de Mlle Aimée et de Mlle Yvone. Abel dansa +avec l'une et avec l'autre, puis encore avec Mlle Aimée, à laquelle il +fit un éloge éloquent et touchant de son ami Simon; Mlle Aimée trouva +que M. Abel était un homme charmant. + +[Illustration: Jeannot l'engagea.] + +«Et puis si bien habillé! Tout semblable à Simon; ce qui indique, +dit-elle à ses amies, que ce sont des hommes d'ordre et de bon goût.» + +M. Abel causa beaucoup avec M. et Mme Amédée, qui l'écoutaient avec un +intérêt visible. Le bal languissait; on mangeait plus qu'on ne dansait. +M. Abel communiqua cette observation aux danseurs et leur proposa +d'animer la soirée. + +Mais comment? Personne ne trouvait le moyen. + +«Je l'ai, moi, messieurs, dit M. Abel; mais il faut de l'ensemble pour +que ce soit vraiment amusant. + +--Qu'est-ce donc? dirent les danseurs. + +M. ABEL. + +D'abord, il faut nous réunir tous danseurs; personne autre ne doit être +dans le secret. + +--Et nous, et nous? s'écrièrent les demoiselles. + +M. ABEL, _riant_. + +Vous moins que les autres, mesdemoiselles; c'est un divertissement +d'hommes.» + +M. Abel passa dans la salle à côté, suivi de plusieurs jeunes gens. + +M. ABEL. + +Vous promettez, messieurs, de garder le silence jusqu'après l'exécution +de mon divertissement. + +--Nous le promettons, nous le jurons, répondirent les jeunes gens en +étendant leurs mains. + +M. ABEL. + +C'est bon. Nous allons exécuter l'_Enlèvement des Sabines_, figure très +à la mode et du plus grand genre. Vous choisissez votre danseuse; la +contredanse commence; vous faites comme si de rien n'était; au dernier +chassé-croisé, je fais _Hop_. Chacun de nous saisit immédiatement une +des danseuses et lui fait faire, de gré ou de force, un tour de valse. +Le dernier arrivé à sa place paye un punch aux autres danseurs. + +UN DANSEUR. + +Mais si la demoiselle ne sait pas valser? + +M. ABEL. + +Tant pis pour le valseur; il faut qu'il la fasse tourner tant bien que +mal, jusqu'à ce qu'il lui ait fait faire le tour du salon. Rentrons et +soyons discrets. Rappelez-vous bien que, quoi qu'il arrive, qu'on crie, +qu'on résiste, il faut avoir fait en valsant un tour du salon pour avoir +droit au punch, et que le dernier arrivé paye le punch.» + +On rentra au salon; chacun des jeunes gens espérait prendre part au +punch; aucun ne croyait avoir à le payer. Ils firent leurs invitations. +Il y avait plus de danseurs que de gentilles danseuses, de sorte que les +laides furent engagées aussi bien que les jolies. Jeannot trouva toutes +les demoiselles déjà retenues; il ne restait que la grosse rousse; +Jeannot l'engagea. + +«Qu'importe, se dit-il, aussitôt le signal donné, je prendrai une des +demoiselles minces et légères; je laisserai ma grosse rousse à celui qui +aura la force de la faire tourner.» + +On se mit en place. Dzine, dzine, la musique commence et la +contredanse aussi. Les demoiselles, qui s'attendaient à quelque chose +d'extraordinaire, ne voyant rien venir, s'étonnent et deviennent +sérieuses et contrariées; le dernier chassé-croisé allait commencer. +«Hop!» fait M. Abel. Les danseurs se précipitent sur les danseuses +qu'ils voulaient avoir et que d'autres avaient déjà enlevées; les +demoiselles s'effrayent et résistent; les danseurs insistent; les +demoiselles cherchent à s'échapper, les mères veulent intervenir; la +mêlée devient générale, le tumulte est à son comble; la plupart des +demoiselles comprennent à demi et si résignent; l'ordre commence à se +rétablir; quelques tours de valse sont terminés, un seul couple continue +à se démener; c'est Jeannot et la grosse rousse. Abandonnée par Jeannot, +personne n'en avait voulu; et Jeannot, s'étant présenté trop tard +partout, et frémissant à l'idée d'avoir le punch à payer, fut trop +heureux de retrouver la grosse rousse, qu'il saisit pour la faire +tourner; mais la rousse, furieuse de l'abandon de Jeannot, cherchait +à se sauver; la crainte du punch triplant les forces de Jeannot, il +parvint à l'enlever, à la faire tourner malgré sa résistance, malgré les +coups de poing qu'elle lui assenait avec la vigueur d'un colosse pesant +deux cents livres; l'infortuné Jeannot, plus petit qu'elle, les recevait +sur la tête, et n'en continuait pas moins à tourner, accroché aux plis +de la robe de la grosse rousse, qui, de son côté, criait et vociférait +mille injures. Hélas! le pauvre Jeannot eut beau supporter avec un +mâle courage cette grêle de coups, eut beau s'épuiser en efforts pour +accomplir son tour de valse, la danseuse l'obligea à lâcher prise et le +laissa seul, immobile près d'un groupe d'hommes au milieu desquels Mlle +Clorinde chercha secours et protection. + +[Illustration: Il parvint à l'enlever, à la faire tourner, malgré sa +résistance.] + +Pendant cette scène, Jean, au milieu de ses rires, dit à M. Abel: + +«Pauvre Jeannot, il va avoir le punch à payer; quel dommage que le +monsieur Peintre ne soit pas ici!» + +M. Abel se trouva tout près de Jeannot au moment où il fut obligé de +lâcher sa danseuse. Il mit une pièce de vingt francs dans la main de +Jeannot, lui dit tout bas: «Pour payer le punch», et disparut. Son nom +commençait à circuler et à exciter l'indignation des mères; à mesure que +le calme se rétablissait, il voyait des regards irrités se porter sur +lui. Il voulut prévenir l'orage et sortit. + +Avant de passer le seuil de la porte, au bas de l'escalier, il resta +un instant à réfléchir sur la soirée; pendant qu'il récapitulait les +événements auxquels il avait pris part, il entendit la voix de Jean et +de Jeannot. + +[Illustration: Il voyait des regards irrités se porter sur lui.] + +JEANNOT. + +Je suis obligé de payer le punch. C'est mon guignon qui me poursuit. +M. Abel imagine quelque chose d'absurde; tout le monde s'en tire +heureusement; tous ils rient, ils sont contents. Moi seul j'ai le +malheur de tomber sur une grosse fille pesant plus de deux cents livres, +qui m'assomme de coups de poing et qui me fait payer ce maudit punch. + +JEAN. + +Ne paye pas tout, pauvre Jeannot; je t'en payerai la moitié. + +JEANNOT. + +Je veux bien; combien cela coûtera-t-il? + +JEAN. + +Dix francs à peu près, pour tant de monde. + +JEANNOT. + +Comment faire pour l'avoir? + +JEAN. + +Veux-tu que je coure au café, chez nous, pour le demander? + +JEANNOT. + +Oui, je veux bien, et dis qu'on me fasse payer le moins cher possible; +je suis pauvre, moi. + +JEAN. + +Sois tranquille, je ferai pour le mieux.» + +Jean sortit en courant et ne tarda pas à rentrer avec un énorme bol de +punch fumant et bouillant. Aucun des deux ne s'aperçut que M. Abel était +près d'eux, caché par l'obscurité. + +JEANNOT. + +Eh bien, Jean, combien coûte le punch? + +JEAN. + +Il y en a pour huit francs au lieu de douze, parce que c'est pour nous. + +JEANNOT. + +Ainsi je te dois quatre francs, puisque tu en payes la moitié. + +JEAN. + +Oui; et je donnerai les quatre francs qui restent, mon pauvre Jeannot.» + +Jeannot fouilla dans son gousset, en retira son argent, compta et remit +quatre francs à Jean, oubliant de le remercier de sa générosité; +M. Abel, indigné et voulant punir Jeannot de sa tromperie et de son +avidité, avança la main, la passa dans la poche de l'habit de Jeannot +sans qu'il le sentît, occupé qu'il était par le punch, et en retira la +pièce d'or qu'il l'avait vu remettre dans cette poche. + +Puis, voyant Jeannot et Jean remonter avec leur punch, il sortit en +disant: + +«Je n'ai plus rien à faire ici; j'ai vu la petite Aimée; je lui ai fait +de Simon un éloge qu'elle n'oubliera pas. J'ai recommencé avec la mère; +j'ai glissé au père que Simon avait déjà trois mille francs de placés... +et ils le sont, ajouta-t-il en souriant, et en son nom... Cette petite +est gentille; elle paraît bonne, douce, bien élevée. Il faut qu'elle +soit Mme Simon Dutec.... Jeannot est un fripon, un gueux, un gredin. +Faire payer quatre francs à ce pauvre Jean, quand je lui en avais donné +vingt. Coquin!...» + +En disant tout haut ce mot qui fit retourner quelques passants, M. Abel +hâta le pas et ne tarda pas à arriver à son hôtel _Meurice_. + + + + +XV + +FRIPONNERIE DE JEANNOT + + +Tous les matins M. Abel quittait l'hôtel, faisait une promenade à son +atelier tout près de là, déjeunait au café Métis, retournait à son +atelier, y restait jusqu'à la chute du jour, y recevait beaucoup d'amis, +dînait en ville et allait à un cercle ou dans le monde; jamais il ne +rentrait plus tard que minuit. Il travaillait à quatre tableaux de +chevalet qui devaient figurer à l'Exposition; l'un devait être au livret +sous le titre d'_une Soirée d'épicier_; l'autre, _la Leçon de danse_; le +troisième, _les Habits neufs_; le quatrième, _une Contredanse_. Ses amis +admiraient beaucoup ces quatre petits tableaux; aucun n'était fini, mais +tous étaient en train et assez avancés. + +Dans chacun de ces tableaux on voyait les deux mêmes figures +principales. Un jeune homme à belle figure, yeux noirs, physionomie +intelligente et gaie, un autre plus jeune, mais portant une ressemblance +si frappante avec le premier, qu'on ne pouvait douter qu'ils ne fussent +frères; dans _les Habits neufs_, le plus jeune était admirablement +beau d'expression; son regard exprimait le bonheur, la tendresse, la +reconnaissance. + +«Sais-tu, lui dit un jour celui qui avait pris le nom de Caïn à +la soirée de M. Pontois, sais-tu que cette seule figure ferait la +réputation d'un peintre? + +ABEL. + +Elle est belle, en effet; elle a surtout le mérite de la ressemblance. + +CAÏN. + +Celui qui aura ces quatre tableaux aura une des plus belles et des plus +charmantes choses qui auront été faites en peinture. + +ABEL. + +Personne ne les aura jamais; c'est pour moi que je travaille. + +CAÏN. + +Tu es fou! Tu vendrais ces quatre tableaux quarante ou cinquante mille +francs! + +ABEL. + +On m'en offrirait quatre cent mille francs que je ne les donnerais pas. +Ils me rappellent de charmants moments de ma vie; tu connais l'histoire +de ces tableaux, et tu sais le bonheur que m'a donné cette suite de +bonnes actions que m'a inspirées mon bon petit Jean. Excellent enfant! +Quel coeur reconnaissant! Quel beau et noble regard! Il est parfaitement +rendu dans mon tableau; c'est ce qui en fera la beauté et le succès. + +CAÏN. + +Quarante mille francs ne sont pas à dédaigner. + +ABEL. + +Que me font quarante mille francs ajoutés à tout ce que j'ai déjà gagné +et à ce que je puis gagner encore, moi qui vis comme un artiste et qui +ai à peine vingt-huit ans. + +CAÏN. + +Tu as raison; mais c'est dommage!» + +Quand Jeannot rentra chez lui, il s'empressa de retirer et de compter +l'argent qu'il avait mis dans sa poche: il eut beau compter et chercher, +il ne trouva pas la pièce d'or que lui avait donnée l'inconnu; son +désespoir fut violent; il avait compté sur ces vingt francs pour acheter +à Simon les habits qu'il lui avait prêtés et dont il avait besoin. Il +pleura, il se tapa la tête de ses poings, mais ce grand désespoir ne lui +rendit pas ses vingt francs. + +Après avoir réfléchi sur ce qu'il devait faire, il résolut d'aller le +lendemain raconter l'affaire à Jean, pour chercher à l'apitoyer et à se +faire rendre les quatre francs de punch qu'il avait payés. Cet espoir le +calma et il s'endormit paisiblement. + +Le lendemain de bonne heure, Jeannot profita d'une course que son maître +lui fit faire pour entrer au café Métis et pour parler à Jean. + +Simon était avec son frère, ce qui contraria Jeannot: il craignait que +Simon ne se laissât pas prendre comme Jean à ses pleurnicheries et à ses +supplications. Après avoir vainement attendu quelques minutes que Simon +le laissât seul avec Jean, il se décida à parler. + +«Je suis malheureux, mon bon Jean, commença-t-il; j'ai fait hier une +bien grande perte. + +JEAN. + +Une perte? toi? Qu'as-tu donc perdu? + +JEANNOT. + +Je voulais acheter à Simon les habits qu'il m'a prêtés hier soir, et +j'avais mis dans ma poche une pièce de vingt francs pour les payer, et +lorsqu'en rentrant, j'ai voulu la retirer, elle n'y était plus.» + +Simon fit un geste comme pour se lever de dessus sa chaise, mais il se +rassit et ne dit rien. C'était M. Abel qui venait d'entrer et qui lui +faisait signe de se rasseoir et de laisser parler Jean et Jeannot; ils +lui tournaient le dos et ne pouvaient pas le voir. + +JEAN. + +Vingt francs! tu as perdu vingt francs? Pauvre Jeannot! je te plains de +tout mon coeur.» + +Ce n'était pas ce que voulait Jeannot; il espérait mieux que cela du bon +coeur de Jean. Il continua: + +JEANNOT. + +Et encore, si je n'avais pas été obligé de payer ce punch maudit, +j'aurais pu vous donner, ce mois-ci, la moitié du prix des habits et +achever de les payer le mois qui vient.... Je suis bien malheureux, +Jean! + +JEAN. + +Mon pauvre Jeannot, je suis bien triste pour toi; mais ne t'afflige pas +tant. Tu sais que Simon est très bon; je suis bien sûr qu'il te prêtera +ses habits chaque fois que tu en auras besoin. + +JEANNOT. + +Mais ce punch que j'ai dû payer! Tu sais que c'est huit francs. + +JEAN. + +Comment, huit francs? J'en ai payé la moitié, ce n'est que quatre +francs. + +JEANNOT, _embarrassé_. + +C'est vrai! Je n'y pensais plus.... Quatre francs, qui sont peu pour +toi, sont beaucoup pour moi. Je gagne si peu! + +JEAN. + +Écoute, pauvre Jeannot; si tu as réellement besoin d'argent, Simon me +permettra bien de te donner encore ces quatre francs. + +--Jean, je te le défends», dit M. Abel d'un ton décidé. + +Son apparition fit sauter Jeannot; il avait peur de M. Abel, et il +n'aimait pas à le rencontrer. + +«Je ne veux pas que tu donnes un sou à ce mauvais garnement, continua M. +Abel avec une sévérité que Jean ne lui avait jamais vue. Il te trompe; +il ment, il n'a rien perdu; et s'il n'a plus d'argent, tant mieux, il +l'emploie trop mal.» + +Jeannot avait eu le temps de reprendre courage; il essaya de tenir tête +à M Abel. + +JEANNOT. + +Pourquoi me dites-vous des injures, monsieur? Je ne vous ai rien fait, +et vous m'accusez sans savoir si ce que je dis est vrai ou non. + +M. ABEL. + +Je dis que tu mens parce que je sais que tu mens. Je t'empêche de +tromper Jean, parce que je sais que tu l'as déjà trompé. + +JEANNOT. + +Non, monsieur, je ne l'ai pas trompé. + +M. ABEL. + +Silence, menteur! Hier soir, tu as extorqué quatre francs à Jean pour +payer la moitié du punch; et tu venais de recevoir vingt francs pour le +payer. + +JEANNOT. + +Moi, vingt francs! Jamais, monsieur! Vous voulez tromper Simon et Jean +pour les empêcher de me venir en aide. Qui aurait pu me donner vingt +francs? Je ne connaissais personne à ce bal. + +M. ABEL. + +Mais quelqu'un te connaissait; ce quelqu'un a eu pitié de toi et n'a pas +voulu que tu souffrisses de la farce inventée par moi; ce quelqu'un t'a +glissé vingt francs dans la main pour payer ton punch et te faire passer +ton chagrin. + +JEANNOT. + +Non, monsieur, personne n'a eu pitié de moi et personne ne m'a rien +donné. D'ailleurs, vous n'étiez pas là dans ce moment, et vous n'avez +rien pu voir, par conséquent. + +M. ABEL. + +Puisque tu m'obliges à parler, je dis que j'étais si bien près de toi, +que c'est moi qui ai glissé cette pièce d'or dans ta main en te disant +tout bas: «Pour payer le punch»; et si tu n'as plus retrouvé ces vingt +francs, c'est que je les avais moi même retirés de ta poche quand tu as +eu l'indignité de faire payer quatre francs à ce pauvre Jean, auquel tu +as fait accroire que tu n'avais pas assez d'argent. J'étais dans un coin +obscur, au bas de l'escalier, et j'ai tout entendu.» + +[Illustration: Son apparition fit sauter Jeannot.] + +M. Abel se tut. Jeannot était consterné; il tremblait de tous ses +membres. Jean le regardait avec surprise et chagrin. Indigné d'une +si basse supercherie, il avait peine à y croire. Simon s'efforçait de +maîtriser sa colère; il aimait tendrement son frère, et il ne pouvait +supporter que l'on se jouât de sa bonté, de sa générosité. Personne ne +parlait. + +M. ABEL. + +Hors d'ici, vil imposteur! Va-t'en, et ne te trouve plus sur mon +chemin.» + +[Illustration: Il le mit dehors d'un coup de pied.] + +Jeannot hésitait; M. Abel le saisit par l'oreille, le traîna jusqu'à la +porte, et le mit dehors d'un coup de pied. + +«Effronté coquin! misérable!» dit M. Abel en rentrant tout ému et en se +mettant à table. + + + + +XVI + +M. LE PEINTRE EST DÉCOUVERT + + +Cette fois-ci, ce ne fut ni Jean ni Simon qui lui servirent son +déjeuner. Simon était atterré de la hardiesse, de l'effronterie et de +la fourberie de son cousin; Jean en était fort affligé, et, pour la +première fois, il pleura. M. Abel regardait les deux frères, Jean +surtout, avec une compassion et un intérêt visibles. Quand son déjeuner +fut fini et desservi, il appela Simon. + +M. ABEL. + +Viens, mon pauvre Simon, j'ai quelque chose à te dire.» + +Simon s'approcha. + +«Simon, tâche de distraire Jean du chagrin que lui donne l'indigne +conduite de Jeannot, et toi-même, mon brave garçon, j'ai une bonne +nouvelle à t'apprendre. Tu plais beaucoup à M. et à Mme Amédée, et +beaucoup aussi à Mlle Aimée. + +SIMON. + +Oh! monsieur, c'est impossible! Un pauvre garçon comme moi! + +M. ABEL. + +C'est pourtant vrai. Hier, toute la soirée, je me suis occupé de toi, et +ce que je te dis est positif. Les parents vous trouvent tous les deux un +peu jeunes pour vous marier tout de suite, mais ils m'ont dit qu'ils te +verraient avec plaisir venir chez eux le plus souvent possible. + +SIMON. + +Monsieur, je ne puis croire à un pareil bonheur! Moi qui n'ai rien.... + +M. ABEL, _souriant_. + +Quant à la fortune, mon ami, on ne sait pas ce qui peut arriver; tu +peux avoir tes gages augmentés; tu peux arriver à être premier garçon ou +surveillant, associé même. + +SIMON. + +Il faudrait pour cela, monsieur, que je fusse dans la maison depuis dix +ans pour le moins. + +M. ABEL. + +On ne sait pas,... on ne sait pas les idées qui passent par la tête +d'un maître de café. M. Métis n'est plus jeune; il t'aime beaucoup; il +a grande confiance en toi; on aime à avoir un associé intelligent, +honnête. + +SIMON. + +Mais ça ne suffit pas, monsieur; il faut avoir de l'argent, de quoi +faire un cautionnement. + +M. ABEL. + +Qu'à cela ne tienne, mon ami; je suis là pour t'épauler, pour te servir +de caution, et je ne craindrai pas de perdre mon argent. + +SIMON. + +Oh! monsieur, serait-il possible?» + +Simon resta les mains jointes devant M. Abel, ne sachant comment le +remercier, n'osant pas se laisser aller à toute sa reconnaissance et à +son bonheur. Le café était encore vide, à cause de l'heure matinale; la +dame du comptoir même n'était pas encore descendue; M. Abel, d'ailleurs, +mangeait dans un cabinet réservé aux privilégiés. + +Jean avait écouté et tout entendu; il regardait M. Abel avec une +expression toute particulière. Tout à coup il s'avança vers lui, tombant +à ses genoux, les lui baisa avec ardeur et s'écria: + +«C'est vous, c'est vous qui êtes monsieur le Peintre; c'est vous qui +êtes notre bienfaiteur, le coeur d'or qu'aimait le mien. Je vous devine. +J'en suis sûr, c'est vous; oui, c'est vous! Oh! laissez-moi baiser vos +mains et vos genoux, vous dire que je vous aime, combien je vous aime, +combien je vous respecte, avec quelle tendresse je songe à vous, avec +quel bonheur je vous retrouve. Cher, cher monsieur Abel, dites-moi +votre vrai nom, que je le grave dans mon coeur, dans mon esprit. Cher +bienfaiteur! Simon sera heureux par vous! Que le bon Dieu vous bénisse! +Que le bon Dieu vous protège! Que le bon Dieu vous récompense!» + +Et le pauvre Jean éclata en sanglots. + +M. Abel, fort ému lui-même, le releva, le serra dans ses bras, baisa son +front, ses joues baignées de larmes, et tendit la main à Simon, qui la +serra dans les siennes, et, cédant à un attrait irrésistible, la baisa +en s'inclinant profondément. + +M. ABEL. + +Allons, je suis découvert! Pas moyen de résister à la pénétration de mon +bon petit Jean. Cher enfant, et toi, mon bon Simon, vous m'avez +donné plus de bonheur que je ne pourrai jamais vous en rendre, en +me découvrant les trésors de deux belles âmes bien chrétiennes, bien +honnêtes. Depuis plus d'un an que je vous connais, j'ai passé quelques +heures bien heureuses, dont je conserverai le souvenir. J'ai toujours +vécu seul; orphelin dès mon enfance, élevé ou plutôt tyrannisé par une +tante méchante, sans foi et sans coeur; sachant par expérience combien +les coeurs dévoué sont rares, ayant fait moi-même ma fortune avec le +talent de peintre que le bon Dieu m'a donné, j'ai éprouvé à ma première +rencontre avec toi, Jean, une impression qui ne s'est pas effacée; tu +étais bon, reconnaissant, affectionné, je désirais te revoir; j'avais, +d'ailleurs, à expier la frayeur et la peine que je t'avais causées en te +dépouillant. Ta joie en me revoyant m'a touché, m'a attiré; Simon, que +j'ai reconnu de suite à sa ressemblance avec toi, m'a paru digne d'être +ton frère; je me suis de plus en plus attaché à vous, j'ai voulu vous +faire du bien sans me découvrir; votre reconnaissance à propos des +habits neufs m'a extrêmement touché et a augmenté mon amitié pour vous. +Je n'ai pas de parents; je n'ai ni femme ni enfants; je suis seul dans +ce monde; je puis donc, sans faire de tort à personne, me donner le +plaisir de vous faire du bien. Mais... voici du monde qui arrive; +lève-toi, mon petit Jean, mon cher enfant. Nous nous voyons tous les +jours.... Simon, tu me tiendras au courant de _tes affaires_, ajouta +M. Abel en souriant et en lui serrant la main. Et si on te parle de ta +fortune, sache que tu as déjà trois mille francs placés en obligations +de chemin de l'Est. + +SIMON. + +Oh! monsieur! + +M. ABEL. + +Chut! il y a du monde.... A demain, mes enfants. Adieu, mon petit Jean; +c'est bien toi qui as un coeur d'or.... Silence! A demain, de bonne +heure.» + +M. Abel sortit, presque aussi heureux que ses deux protégés. + +Quand la journée fut finie, Simon et Jean montèrent chez eux pour écrire +à leur mère, mais non sans s'être bien embrassés et félicités. Ils +prièrent ensemble le bon Dieu; ils le remercièrent et lui demandèrent de +bénir leur bienfaiteur, et de lui faire rencontrer un coeur qui l'aimât +pour qu'il fût bien heureux. Puis ils se mirent à écrire chacun de son +côté. + + + + +XVII + +SECONDE VISITE A KÉRANTRÉ + + +Depuis plus de deux ans qu'Hélène Dutec s'était séparée de son enfant, +elle avait reçu bien régulièrement des nouvelles, tantôt de Jean, tantôt +de Simon. Elle se réjouissait de les voir heureux, et elle recevait +très souvent des sommes d'argent qui dépassaient ses espérances. C'était +tantôt Jean, tantôt Simon qui lui envoyaient vingt francs, quelquefois +même quarante francs. L'aisance, le bien-être régnaient dans son petit +ménage. Le bon Kersac y était toujours pour quelque chose; il se passait +rarement une quinzaine sans qu'il vînt lui faire une visite; chaque fois +il apportait _de quoi se contenter_, disait-il. + +«Car, ma bonne dame Hélène, tel que vous me voyez, je suis diablement +égoïste; ainsi, l'autre jour, je vous ai apporté une couple de chaises; +aujourd'hui ne voilà-t-il pas qu'il me faut un fauteuil; j'en ai +apporté un dans la carriole.... Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas, +ajouta-t-il, de ce que je me soigne comme une petite-maîtresse. Je +deviens douillet en prenant des années; mais vous êtes bonne et vous +n'en penserez pas plus mal de moi, n'est-ce pas? + +HÉLÈNE. + +Mal? que je pense mal de vous? Comme si je ne voyais pas pourquoi vous +apportez tout cela? Cette table, c'est pour vous, n'est-ce pas? + +KERSAC. + +Certainement! Je déteste manger sur le pouce. + +HÉLÈNE. + +Et l'armoire? c'est pour vous encore? + +KERSAC. + +L'armoire, c'est pour serrer les petites provisions que je vous apporte +et que je viens manger chez vous; je n'aime pas les choses qui traînent: +ça me taquine, ça me gêne. + +HÉLÈNE. + +Et le lit de la petite? + +KERSAC. + +Le lit est pour savoir ma protégée bien couchée. Je n'aime pas à voir un +lit brisé, malpropre. + +HÉLÈNE. + +Et le linge? et la vaisselle? et le bois? et tant d'autres choses? + +KERSAC. + +Le linge, c'est pour avoir de quoi m'essuyer quand j'arrive chez vous +tout en transpiration. La vaisselle, c'est pour manger dedans; le bois, +c'est pour mettre une bûche au feu sans me gêner quand j'arrive transi +de froid. Enfin, écoutez donc, je suis comme ça, moi. J'aime mes aises. +Ce ne serait pas bien à vous de prendre mauvaise opinion de moi parce +que je suis un peu..., un peu..., allons, il faut s'exécuter et lâcher +le mot, un peu _égoïste_.» + +Hélène sourit. + +«Que le bon Dieu nous donne à tous des égoïstes de votre façon, monsieur +Kersac. + +KERSAC. + +Et quelles nouvelles des enfants? + +HÉLÈNE. + +Très bonnes, merci bien. Jean me parle de vous dans toutes ses lettres; +il dit toujours, en me parlant de ce bon M. Abel qui le fit penser à +vous, qu'il est bon comme vous, obligeant et gai comme vous, et que, +comme vous, il ne peut souffrir le pauvre Jeannot. + +KERSAC. + +Ha! ha! ha! C'est bon, ça! Eh bien, cela me donne bonne opinion de ce M. +Abel. Ce Jeannot me déplaît plus que je ne puis le dire. Je parie qu'il +finira par filouter et par se faire pincer. + +HÉLÈNE. + +Oh! monsieur Kersac. Ne dites pas ça. Ce serait terrible! Pensez donc! +l'enfant de ma soeur! + +KERSAC. + +Oui, mais le père était un gueux, un gredin! Excusez, ma bonne dame +Hélène, je ne voulais pas vous peiner; seulement, pour vous dire mon +impression, ce garçon est jaloux de Jean; il est envieux, ingrat, +paresseux; il n'aime personne. Pas comme notre petit Jean! Celui-là +est tout l'opposé. Mais, ajouta-t-il en se levant, j'oublie que j'ai +quelques provisions dans ma carriole; si nous dînions! J'ai l'estomac +creux, il me semble que j'avalerais un pain de six livres.» + +[Illustration: Chaque fois il apportait de quoi se contenter, +disait-il.] + +Kersac et Hélène sortirent et allèrent sous le hangar, où étaient le +cheval et la carriole. Kersac donna à boire au cheval, qui finissait son +avoine, lui arrangea sa litière; Hélène lui apporta une botte de foin; +après quoi Kersac se mit à décharger la carriole de ses provisions. +Hélène reçut un bon gigot tout cuit, trois livres de beurre, un kilo +de sucre, un kilo de café tout brûlé et moulu, un kilo de chandelle, un +gros fromage, une bouteille d'huile à manger et une autre de vinaigre, +un paquet d'épiceries de toutes sortes; et enfin il retira un paquet +qu'il semblait vouloir cacher. + +«Ceci, dit-il, ce n'est pas pour vous, ma bonne dame Hélène, c'est pour +moi. + +HÉLÈNE. + +Ah! qu'est-ce que c'est, sans indiscrétion? + +KERSAC. + +Voilà! C'est qu'il faut encore m'accuser d'un vilain défaut, et ce n'est +pas agréable. Et pourtant il faut que je m'exécute, car tout de même +quand vous verriez la chose, vous devineriez bien mon défaut. Tel que +vous me voyez, Hélène, je suis un peu coquet; j'aime à être bien tenu, +bien peigné, bien attaché. Et chez vous il n'y a pas de glace. Cela +m'ennuie, parce qu'en arrivant, voyez-vous, le vent, la sueur, la +poussière, tout ça vous ébouriffe, vous dérange; avec ma glace, je +verrai de suite si je suis présentable. Vous n'êtes pas fâchée, n'est-ce +pas? + +Hélène ne répondit qu'en lui serrant les mains dans les siennes; sa +bouche resta muette, mais ses yeux exprimèrent sa reconnaissance; elle +rentra et se mit à ranger les provisions dans l'armoire que lui avait +value l'_égoïsime_ de Kersac. + +KERSAC. + +Un clou, s'il vous plaît, Hélène, pour attacher la glace. Où faut-il +l'accrocher? + +HÉLÈNE. + +Elle sera bien partout où vous la mettrez, monsieur Kersac. Voici un +clou.» + +En prenant le clou, Kersac s'aperçut qu'elle avait les yeux pleins de +larmes. + +KERSAC. + +Pourquoi pleurez-vous, Hélène?... Pourquoi?... Je veux que vous me le +disiez. + +HÉLÈNE, _souriant_. + +Je pleure sur votre _égoïsme_; je remercie le bon Dieu de vous avoir +donné un si beau défaut, et je le prie de vous en récompenser dans ce +monde et dans l'autre. + +KERSAC. + +Oh! dans ce monde, je n'y tiens guère; dans l'autre, je ne dis pas; et, +à mon tour, je prie le bon Dieu de vous y retrouver avec mon petit Jean +après ma mort. + +HÉLÈNE. + +Merci, monsieur Kersac; c'est la meilleure prière que vous puissiez +faire pour moi. + +KERSAC. + +C'est qu'il y a longtemps que je vous connais. + +HÉLÈNE. + +Il y a plus de deux ans. + +KERSAC. + +Et la petite, où est-elle donc? + +HÉLÈNE. + +Elle n'est pas encore revenue de l'école; elle va venir dîner avec nous +tout à l'heure. + +KERSAC. + +Elle est gentille, cette petite, je l'aime bien. + +HÉLÈNE. + +Elle vous aime bien aussi. Rien que d'entendre parler de vous, ses yeux +brillent, sa bouche sourit. + +KERSAC. + +Qui entend-elle parler de moi? personne ne me connaît ici. + +HÉLÈNE. + +Et moi donc? Est-ce que je puis oublier notre bienfaiteur et le +protecteur de mon petit Jean? Tout ce qui est ici vous rappelle à notre +souvenir, tout vient de votre charité, de votre bonté. + +KERSAC. + +Vous pouvez bien ajouter: et de mon amitié. Je me suis attaché à votre +petit Jean, que j'en suis quelquefois étonné. De Jean cet attachement a +passé à vous; et ça me fait plaisir de venir vous voir et de vous aider +un peu avec ce que j'ai de trop. + +HÉLÈNE. + +Je ne suis pas une ingrate, monsieur Kersac, croyez-le bien. + +KERSAC. + +Je le sais bien; je le vois bien; et ça repose le coeur, voyez-vous, +quand on n'a personne à aimer dans ce monde: je veux dire des créatures +humaines, car on a toujours le bon Dieu à aimer. Je dis donc que ça +repose le coeur quand on voit une bonne et honnête femme qui vous +remercie du peu qu'on a fait pour elle, qui en est reconnaissante comme +si c'était une belle et grande chose, et qui prie pour vous, qui pense à +vous, qui vous aime. C'est une grande récompense, ma bonne Hélène, trop +grande pour ce que je vaux. Et que vous écrit Jean dans sa dernière +lettre? ajouta-t-il après quelques instants. + +HÉLÈNE. + +Ils m'écrivent tous deux, monsieur Kersac. M. Abel a été bien bon pour +eux; en voilà encore un qui est un vrai coeur d'or, comme dit mon petit +Jean.» + +Et Hélène raconta à Kersac tout ce que M. Abel avait fait et promis, et +comment il avait assuré à Simon un excellent mariage. + +KERSAC. + +Peste! il n'y va pas de main morte, ce bon Abel! Plaise à Dieu qu'il +n'ait pas son Caïn. Il va falloir que vous alliez à la noce d'ici à un +an ou deux. + +HÉLÈNE. + +Moi, monsieur! A une noce à Paris! Qu'y ferai-je, mon Dieu! et quelle +figure y apporterais-je? + +KERSAC. + +Il faudra bien que vous y alliez. La mère doit être présente de par la +loi. + +HÉLÈNE. + +La mère, mais pas la belle-mère, monsieur. + +KERSAC. + +Comment, la belle-mère? + +HÉLÈNE. + +Oui, monsieur; je n'ai d'enfant que mon petit Jean. Quand j'ai épousé +mon mari, Simon avait déjà près de neuf ans. + +KERSAC. + +En voilà-t-il une belle découverte! Quel âge avez-vous donc? + +HÉLÈNE. + +J'ai trente-trois ans, monsieur. Jean a seize ans et demi: je me suis +mariée à dix-sept ans. + +KERSAC. + +C'est donc ça que je me disais toujours: Cette femme est diantrement +bien conservée! Qui croirait qu'elle a un grand garçon de vingt-quatre +ans! Ah! mais ce que vous me dites là me fait plaisir; voici pourquoi. +Je suis garçon, vous savez. J'ai besoin d'une femme à la ferme, une +femme qui fasse marcher le ménage, qui fasse la cuisine, qui fasse enfin +ce que fait une fermière. J'ai eu du malheur jusqu'ici. Je ne peux +pas tomber sur une femme honnête, active, intelligente, qui prenne mes +intérêts, qui sache mener une ferme. J'avais bien pensé à vous, mais je +me disais: «Elle a un grand garçon de vingt-quatre ans; elle a pour +le moins quarante et un à quarante-deux ans. C'est trop âgé pour +commencer.» Et voilà que vous en avez trente-trois! Mais c'est superbe! +Tiens! c'est le bon Dieu qui exauce votre prière; vous lui demandez de +me donner du bonheur! Suis-je donc heureux! Je ne vais plus avoir à me +méfier, à surveiller, à gronder. Tout ira comme sur des roulettes; quand +je serai malade vous me soignerez; quand je serai absent, vous prendrez +la direction de tout. + +--Mais, monsieur, dit Hélène en riant, vous arrangez tout ça sans savoir +si je puis faire l'affaire, si je connais le travail d'une ferme, si +je sais traire une vache, élever des volailles. Une femme de ferme doit +savoir tout cela à fond.» + +Kersac s'arrêta consterné. + +«C'est vrai, pourtant!... Et vous ne savez pas?... Dites vite, +ajouta-t-il avec vivacité, voyant qu'elle hésitait. + +HÉLÈNE. + +Si fait, monsieur, je sais; je suis fille de fermier, j'ai travaillé à +la ferme depuis que je me souviens de moi-même; je n'ai quitté qu'à la +mort de mon père et de mon mari. + +KERSAC. + +Alors pourquoi diable m'effrayez-vous? Je ne vous demande pas si +vous voulez, puisque vous pouvez. Du moment qu'il s'agit de me rendre +service, vous n'hésiterez pas, j'en suis sûr. Quand faut-il vous envoyer +une charrette pour déménager? + +HÉLÈNE. + +Quand vous voudrez, monsieur. Rien ne me retient ici. Vous avez pensé +juste, en étant si sûr de mon consentement; tout ce que je pourrai +faire pour vous, je le ferai avec bonheur, en remerciant le bon Dieu de +m'offrir les moyens de vous témoigner ma reconnaissance. + +KERSAC. + +La semaine prochaine alors; nous sommes à jeudi aujourd'hui; lundi +prochain vous déménagez. + +HÉLÈNE. + +Je serai prête, monsieur. + +KERSAC. + +Bien! tout est convenu; je suis content. Je ne vous parle pas de gages; +il vous passera assez d'argent dans les mains, plus que vous n'en +pourriez dépenser; vous prendrez ce qu'il vous faudra, ce que vous +voudrez. Je n'ai pas besoin de vous fixer la somme et je ne crains pas +que vous en preniez trop. + +HÉLÈNE. + +Et la petite Marie, monsieur, qu'en ferons-nous? + +KERSAC. + +Marie viendra avec vous. + +HÉLÈNE. + +Ce sera peut-être un embarras pour vous, monsieur? + +KERSAC. + +Embarras? pas le moindre. Quand elle aura vingt et un ans, je +l'adopterai et je la marierai à mon petit Jean. J'ai déjà fait mon plan, +allez. Vous savez, je suis égoïste. J'arrange ma vie pour moi-même. + +HÉLÈNE. + +Et sans oublier les autres, monsieur. Mon Dieu, que c'est donc beau et +bon d'être égoïste au point où vous l'êtes! + +KERSAC. + +Mais oui; vous voyez! on se fait une bonne petite vie; on se fait des +amis. + +HÉLÈNE. + +Bien dévoués et bien reconnaissants, monsieur. + +KERSAC, _souriant_. + +Toujours! Les amis sont toujours dévoués et reconnaissants; sans cela +ce ne sont plus des amis.... Et le dîner que nous oublions! Marie +va rentrer, et si je n'ai pas quelque chose à mettre dans mon pauvre +estomac, je la mange à la croque au sel.» + +Hélène remit du bois dans le feu, tira de l'armoire aux provisions de +quoi faire une omelette et de quoi assaisonner une salade. Quand les +oeufs furent battus et prêts à mettre sur le feu, Kersac lui offrit de +tenir la poêle pendant qu'elle mettrait le couvert. Ce fut bientôt fait, +et, au moment où Hélène versait l'omelette dans une assiette, la petite +Marie arriva rouge et joyeuse. + +Elle courut à Kersac, qui l'embrassa sur les deux joues; elle lui rendit +ses baisers en disant: + +«J'ai été bien des jours sans vous voir, mon bon ami; pourquoi êtes-vous +resté si longtemps sans venir? + +KERSAC. + +Parce que c'est le temps de la moisson, ma petite Marie, et que, dans +ces moments-là, hommes et chevaux ont bien à faire. + +MARIE. + +Mais vous, bon ami, vous ne travaillez pas? + +KERSAC. + +Tout comme les autres et plus que les autres; pendant qu'ils se +reposent, je vais voir de tous côtés si chacun est à son affaire, si +l'ouvrage se fait comme il faut; je suis le premier levé et le dernier +couché. + +MARIE. + +Mais c'est très fatigant, cela! + +KERSAC. + +Sans doute, c'est fatigant; mais, tant qu'on vit dans ce monde, il faut +se fatiguer pour faire son devoir. + +MARIE. + +Et si l'on ne veut pas se fatiguer? + +KERSAC. + +Si on ne veut pas se fatiguer, on est un lâche et un méchant, parce +qu'on offense le bon Dieu; on mécontente les hommes et on est puni dans +ce monde et dans l'autre monde. + +MARIE. + +Comment est-on puni? + +KERSAC. + +Dans ce monde, personne ne vous aime, ne vous estime et ne veut de vous; +on ne gagne plus rien et on devient misérable; et, dans l'autre monde, +le bon Dieu vous renvoie au diable, qui est très méchant et qui vous +rend malheureux, mais malheureux comme tu ne peux pas te figurer. + +[Illustration: «Le diable qui est très méchant et qui vous rend +malheureux.»] + +MARIE. + +Comme vous faites bien alors de vous fatiguer, bon ami. Mais tâchez de +vous fatiguer beaucoup, assez pour que le bon Dieu soit content et qu'il +ne vous envoie pas à ce méchant diable. + +KERSAC. + +Oh! je me fatigue assez, sois tranquille. + +HÉLÈNE. + +Monsieur Kersac, Marie va croire qu'il suffit de se fatiguer pour +contenter le bon Dieu. Il faut d'autres choses encore. + +KERSAC. + +Comment donc! certainement! Écoute, Marie, il faut aussi beaucoup aimer +le bon Dieu. + +MARIE. + +Je l'aime bien aussi, mais je ne le vois pas; alors je ne peux pas +l'aimer comme ceux que je connais. + +KERSAC. + +Si fait, tu le connais; tu sais que c'est le bon Dieu qui t'a créée, qui +te donne tout ce que tu as. + +MARIE. + +Je le sais bien, mais je ne vois pas les choses qu'il me donne. Pas +comme vous, qui me soignez et qui me donnez beaucoup de choses que je +vois. Aussi je vous aime de tout mon coeur. + +KERSAC. + +Dites donc, Hélène, entendez-vous ce qu'elle dit? Je crains qu'elle ne +soit plus forte que moi. Je suis à bout de raisonnements. Faites-lui +comprendre que je ne vaux pas le bon Dieu. + +HÉLÈNE. + +Marie, c'est le bon Dieu qui m'a fait venir à ton secours quand ta bonne +t'a abandonnée; c'est le bon Dieu qui te fait vivre, qui a permis que le +bon M. Kersac te connaisse et t'aime; c'est le bon Dieu qui te garde +et te protège jour et nuit; il t'aime, il veut que tu sois heureuse +toujours; tu vois bien que tu dois l'aimer plus que tout le monde. + +MARIE. + +C'est vrai, mère, c'est vrai; je l'aime et je l'aimerai plus encore, je +vous le promets. + +KERSAC, _riant_. + +Et moi, Marie, comment m'aimeras-tu assez pour m'empêcher d'être jaloux? + +MARIE. + +Vous? Oh! vous savez que je vous aime bien, que je vous aimerai +toujours. (Elle l'embrasse et lui dit à l'oreille: «plus que tout le +monde,... vous comprenez?») Et puis c'est vilain d'être jaloux; et vous +ne ferez jamais rien de vilain.» + +Le dîner était prêt; ils se mirent à table. Kersac rit longtemps de +la promesse de sa fille adoptive et mangea comme un homme qui vient de +faire sept lieues et qui est encore à jeun à une heure de l'après-midi. +Marie dévorait; le gigot était cuit à point, l'omelette était +excellente, la salade était bien assaisonnée, le beurre était frais, +le pain était tendre, les convives étaient heureux; Kersac était +particulièrement enchanté de s'être assuré une femme sûre et +intelligente à sa ferme, et de trouver en elle et en la petite Marie une +société et une distraction agréables. + +Quand Marie sut qu'elle allait demeurer à la ferme de Kersac, elle ne se +posséda plus de joie. + +«Partons tout de suite, mon bon ami, emmenez-nous tout de suite, +répétait-elle avec instance. + +HÉLÈNE. + +C'est impossible, Marie; il me faut le temps de payer les petites choses +que je dois, de faire mes adieux à M. le curé, à ma soeur Marine, de +ranger mes effets; car, dit-elle en souriant et se tournant vers Kersac, +j'ai des effets maintenant et je ne veux rien laisser de ce que vous +m'avez donné, monsieur Kersac. + +KERSAC. + +Vous emporterez tout ce que vous voudrez, Hélène; je vous enverrai ma +plus grande charrette. + +HÉLÈNE. + +Merci, monsieur, je laisserai la maison à ma soeur, qui n'aura plus de +loyer à payer de cette façon.» + +Kersac avait fini de dîner; il se leva pour aller atteler son cheval; +Hélène l'accompagna et il partit en répétant: + +«A lundi!» + + + + +XVIII + +M. ABEL CHERCHE A PLACER JEAN + + +Hélène attendit au soir pour écrire à son petit Jean et lui annoncer +l'heureux changement qui se faisait dans sa vie. Après avoir raconté ce +que nous venons de lire, elle ajouta: «Tu vois, mon enfant, que je ne +vais manquer de rien; le bon M. Kersac me paye tout mon entretien; et +je n'abuserai pas de sa trop grande bonté. Il prend la petite Marie à sa +charge; il ne sera donc plus besoin que vous vous priviez, Simon et toi, +pour me venir en aide. Gardez ce que vous gagnez, mes bons enfants; j'ai +reçu plus de huit cents francs depuis ton départ, mon petit Jean; c'est +trop pour vous, chers enfants; il faut songer à votre avenir. Pour moi, +j'ai payé toutes les petites dettes qu'on ne me réclamait pas, mais que +je savais devoir depuis cinq ans, du temps de ton pauvre père. J'ai +fini de payer le médecin il y a trois jours avec les soixante francs de +gratification que vous aviez reçus et que vous m'avez envoyés tout d'un +bloc. Quant à ma vie, elle ne me coûte pour ainsi dire rien, grâce aux +bontés de M. Kersac, qui m'apporte tous les quinze jours des provisions +pour la quinzaine. Il est bien bon, mes enfants, priez pour lui afin que +le bon Dieu le bénisse et le récompense de ce qu'il fait pour moi. Je +pars lundi pour Sainte-Anne, je crois que j'y serai heureuse. C'est là +qu'il faudra m'écrire. + +Lorsque Simon et Jean reçurent cette lettre, ils furent plus heureux +encore que ne l'était leur mère; ils bénirent le bon Kersac, et Jean lui +écrivit le soir même une lettre pleine de reconnaissance et d'affection. + +«Simon, dit Jean, une chose qui me revient, dans la lettre de maman, +c'est ce qu'elle dit des huit cents francs qu'elle a reçus et des +soixante francs de gratification. De quelle gratification veut-elle +parler? En as-tu reçu une de M. Métis? + +SIMON. + +Pas la moindre! Ce n'est pas son genre, tu sais; il est bien bon pour +nous, il donne des permissions, il nous permet, par exemple, d'aller +souvent le soir chez M. Amédée; mais, quant à donner de l'argent, ce +n'est pas son habitude. + +JEAN. + +Et les huit cents francs? Avons-nous envoyé tant que ça? + +SIMON. + +Non, certainement non. Mais c'est facile à voir: j'ai tout écrit à +mesure.» + +Simon regarda sur son livre, fit son total, et trouva quatre cent vingt +francs. + +SIMON. + +C'est singulier! D'abord comment aurions-nous pu envoyer en deux ans +huit cents francs, puisque j'en reçois quatre cents et toi deux cents? +Et nous avons à payer notre entretien, notre blanchissage, les vêtements +et les chaussures.... Je n'y comprends rien! + +JEAN. + +Je crois que je comprends, moi. C'est notre bon M. Abel..., ce doit être +lui!... Ceci, par exemple, c'est d'une bonté qui dépasse tout ce qu'il +a fait; y penser, envoyer comme si c'était de notre part et par petites +sommes, pour qu'on ne le devine pas! Mon Dieu, qu'il est bon! Que je +l'aime, que je le bénis!... Et de penser que je ne puis rien faire pour +lui montrer ma reconnaissance! Je ne puis même le lui dire comme je +le voudrais; je n'oserais pas l'embrasser, lui baiser les mains.... +Quoiqu'il soit bien bon, je n'ose pas. + +SIMON. + +Ce que tu peux faire, mon ami, c'est de prier pour lui, plus encore que +tu ne l'as fait jusqu'ici. + +JEAN. + +Je ferai de mon mieux; mais c'est si peu de chose!» + +Le lendemain, lorsque Jean servit le déjeuner de M. Abel, celui-ci lui +trouva un air tout embarrassé. + +«Qu'y a-t-il, mon enfant? lui dit M. Abel; tu n'as pas ton air gai et +riant, aujourd'hui. T'arriverait-il quelque contrariété? + +JEAN. + +Au contraire, monsieur; et c'est ce qui me gêne. + +M. ABEL. + +Qu'est-ce que tu dis donc? Depuis quand le bonheur donne-t-il de la +gêne? + +JEAN. + +Ce n'est pas précisément le bonheur qui me gêne, monsieur, c'est d'être +obligé de le garder pour moi. + +M. ABEL. + +Et pourquoi le gardes-tu, nigaud? Pourquoi ne me le dis-tu pas? + +JEAN. + +Vous permettez, monsieur? + +M. ABEL, _riant_. + +Si je le permets? Tu sais que nous sommes une paire d'amis et que nous +nous disons tous nos secrets. + +JEAN. + +Pas vous, monsieur, pas vous; et la preuve, c'est que mon secret vous +regarde.» + +M. Abel le regarda avec surprise. + +JEAN. + +Oui, monsieur, c'est de vous qu'il vient, et vous me l'avez caché; et, +ce qui me gêne, c'est de ne pouvoir vous dire tout ce que j'éprouve pour +vous d'affection et de reconnaissance depuis que je sais comme vous avez +soigné pauvre maman. Oui, oui, monsieur, vous n'avez pas besoin de faire +l'étonné; vous lui avez envoyé, comme venant de Simon et de moi, depuis +plus de deux ans, et par petites sommes, plus de cinq cents francs.... +Tout se découvre, vous voyez bien, monsieur, tout, excepté les +sentiments qui remplissent le coeur de ceux qu'on a obligés et qui ne +savent comment les exprimer.» + +[Illustration: Simon regarda sur son livre.] + +M. Abel sourit et tendit la main à Jean, qui la couvrit de baisers, et +qui reprit toute sa gaieté et son entrain quand M. Abel l'eut assuré +qu'il comprenait ses sentiments. + +«Je t'assure, mon enfant, que je vois dans ton coeur comme dans le mien; +et je suis très content de ce que j'y vois. + +JEAN. + +Alors, monsieur, je n'ai plus besoin de parler pour que vous deviniez. + +M. ABEL. + +Non, non, tes yeux parlent assez clair; un regard de toi, et je devine +tout.... Mais j'ai à le parler, Jean; voilà Simon qui va bientôt se +marier: il n'est plus seul déjà, puisqu'il va presque tous les soirs +chez Mlle Aimée. Je crois bien que le père va faire le mariage au +printemps prochain, dans quelques mois d'ici. Une fois Simon marié et +établi chez son beau-père, qu'il aidera dans son commerce, je ne veux +pas que tu restes ici. Tes camarades ne sont pas bons; ils chercheraient +à te mener à mal, et tu n'aurais peut-être pas la force de résister; +tu perdrais tes habitudes chrétiennes, tes bons sentiments: ce qui me +causerait un vif chagrin. + +JEAN. + +Oh! monsieur, que puis-je faire pour vous épargner cette inquiétude? +Quant au chagrin, j'espère, avec l'aide du bon Dieu, ne jamais vous +en donner. Mais faites de moi ce que vous voudrez, monsieur: je vous +obéirai en tout. + +M. ABEL. + +Je te remercie, mon enfant. Voilà donc mon idée. Je te retirerai d'ici +et je te placerai comme domestique chez des amis très chrétiens, très +bons; le mari et la femme sont très pieux, leurs enfants sont bien +élevés et charmants; c'est une famille excellente, charitable, quoique +riche, et c'est là que je voudrais te faire entrez; tu serais second +domestique sous les ordres d'un homme excellent qui ne te rendrait pas +la vie dure, et ton emploi principal serait de soigner et de distraire +le pauvre petit garçon de dix ans, qui est un vrai petit saint. Il est +couché depuis plus d'un an, il souffre sans cesse, et jamais il ne +se plaint, jamais il ne s'impatiente; il est réellement touchant et +attachant. + +JEAN. + +Merci, monsieur, merci; voyez, je ne dis plus rien, je vous regarde.» + +M. Abel se mit à rire, donna une petite tape amicale sur la joue de Jean +et se leva de table. + +M. ABEL. + +Je vais m'occuper de toi; je te donnerai réponse définitive demain.» + +Jean courut raconter à Simon ce que lui avait dit M. Abel. Simon +partagea la satisfaction de son frère. + +«Puisque je dois quitter le café, dit-il, je suis content que tu en +sortes aussi et que notre bon M. Abel se charge de te placer.» + +Il finissait à peine de parler, que Jeannot entra dans le café et alla +droit à Simon. + +«Je viens te demander un service, Simon, dit-il d'un ton fort décidé. + +SIMON. + +Lequel? Que veux-tu? + +JEANNOT. + +Je te demande de me chercher une place. Je quitte décidément l'épicerie; +je veux me mettre en maison. + +SIMON. + +Je connais peu de monde, et toute ma journée est occupée à servir les +allants et venants; je n'ai donc pas le temps de te chercher une place. + +JEANNOT. + +Demande à M. Métis de me prendre. + +SIMON. + +M. Métis cherche ses garçons lui-même; il n'aime pas qu'on s'en mêle. + +JEANNOT. + +Tu est bien aimable; je te remercie de ton obligeance.» + +Simon ne répondit pas. + +JEANNOT. + +«Je vois ce que c'est: tu ne veux pas me recommander. + +SIMON. + +C'est possible; je ne recommande que ceux que je connais; et toi, je ne +te connais plus, tu ne viens plus nous voir. + +[Illustration: Jeannot se retira lentement.] + +JEANNOT. + +C'est ce gueux de Pontois qui t'a dit du mal de moi? + +SIMON. + +C'est possible, et, d'après la manière dont tu parles de ton bourgeois, +il n'aurait pas tort. + +JEANNOT. + +Qu'est-ce qu'il t'a dit? + +SIMON. + +Je n'ai pas besoin de te le raconter et tu n'as pas besoin de le savoir. + +JEANNOT. + +Je veux le savoir et tu me le diras. + +SIMON. + +Je ne te le dirai pas et tu ne le sauras pas. + +JEANNOT. + +Prends garde à toi! Je pourrais te faire du mal. + +SIMON. + +Fais ce que tu voudras et va-t'en. + +JEANNOT. + +Si jamais je te rencontre sur mon chemin et que je puisse te barrer le +passage à toi et à ton Jean, je ne vous manquerai pas. + +SIMON, _vivement_. + +Méchant drôle! Avise-toi de toucher à Jean, et je te ferai empoigner par +la police. + +JEANNOT. + +Je ne la crains pas, ta police. Une dernière fois je te demande, veux-tu +me recommander pour une place de domestique. + +SIMON, _avec force_. + +Non, non; je t'ai déjà dit non, et je te répète non, et va-t'en.» + +Jeannot se retira lentement en menaçant du poing. + +JEAN. + +Mon bon Simon, pardonne-lui; il était hors de lui; je suis sûr qu'il +regrette déjà de t'avoir parlé si rudement. + +SIMON. + +Non, mon ami, il ne regrette pas, et il ne regrettera sa mauvaise +conduite que lorsqu'il sera trop tard. Pontois m'a encore parlé de lui +dernièrement, et, d'après ce qu'il m'a dit, Jeannot est perdu. + +JEAN. + +Mon Dieu! mon Dieu! pauvre Jeannot! Peut-être qu'en le mettant dans une +bonne maison bien pieuse et bien honnête, il redeviendrait bon. + +SIMON. + +Je ne crois pas, mon ami. En tout cas, je ne puis le recommander comme +un garçon honnête et rangé.» + +Jean ne dit plus rien, mais il forma un projet. + + + + +XIX + +M. ABEL PLACE JEANNOT + + +Le lendemain, Jean attendit avec impatience M. Abel; dès qu'il +l'aperçut, il courut à lui. + +JEAN. + +J'ai à vous parler, monsieur, d'une chose très importante; mais n'en +dites rien, c'est un secret. + +M. ABEL. + +Ah! tu as un secret. Je serai muet comme la tombe; tu peux me dire ce +que tu voudras. + +JEAN. + +Bien, monsieur; vous voyez, je vous regarde.... Et puis je cours vous +chercher votre déjeuner. + +--Ce bon garçon, se dit Abel en souriant. Il n'oublie jamais la +reconnaissance qu'il croit me devoir... et qu'il me doit, au fait. Car +je lui ai fait du bien, tout en me faisant plaisir,... et du bien à +l'âme.» + +Jean revint apportant un bifteck aux pommes tout fumant, bien cuit à +point, un petit pain mollet et une bouteille de vin de premier choix. + +JEAN. + +«Là! mangez! monsieur! Pendant que vous déjeunerez, je vais vous +raconter quelque chose, et je vous demanderai un service, un très grand +service. + +M. ABEL. + +Parle, mon ami; je t'écoute.» + +Jean lui raconta ce qui s'était passé la veille, et finit par lui +demander instamment de placer Jeannot. + +M. ABEL. + +«Mais, mon ami, je trouve que Jeannot s'est très mal conduit avec Simon, +et qu'il ne mérite pas du tout mon intérêt ni le tien. + +JEAN. + +Cher monsieur Abel, pensez donc que M. Pontois va le renvoyer, et que +ce malheureux Jeannot mourra de faim et de froid, car voici l'hiver qui +approche. + +M. ABEL. + +C'est vrai, mais comment veux-tu que je recommande ce garçon que je ne +voudrais pas pour moi-même? + +JEAN. + +Oh! monsieur, vous avez été pour Simon et pour moi si bon, si bon, que +si je ne craignais de vous fâcher, je dirais (ce que je pense, au reste) +qu'il n'y a pas de saint meilleur que vous. Et vous seriez méchant pour +Jeannot? C'est impossible! Mon bon, cher bienfaiteur, ayez pitié de lui, +pardonnez-lui, sauvez-le. + +M. ABEL. + +Écoute, mon enfant, pour toi, par amitié pour toi, je ferai ce que tu me +demandes, mais.... + +JEAN, _en joignant les mains._ + +Vraiment! Oh! monsieur! Oh! monsieur! Je ne dis rien, mais voyez ce que +vous dit mon coeur. + +M. ABEL, _souriant_. + +Je vois et je le remercie, mon enfant; mais entendons-nous. Pour le +placer, il faut que je sache tout. Parle-moi bien franchement, comme à +un ami que tu ne veux pas tromper; réponds seulement aux questions que +je vais te faire. Le crois-tu honnête? + +JEAN, _hésitant et baissant les yeux._ + +Non, monsieur. + +M. ABEL, _souriant_. + +Bon! Et d'un! Le crois-tu actif, laborieux? + +JEAN, _de même_. + +Non, monsieur. + +M. ABEL. + +Et de deux! Le crois-tu religieux? + +JEAN. + +Non, monsieur. + +M. ABEL. + +Et de trois! Le crois-tu serviable, obligeant? + +JEAN. + +Non, monsieur. + +M. ABEL. + +Quatre! Le crois-tu sincère, loyal? + +JEAN. + +Non, monsieur. + +M. ABEL. + +Le crois-tu bon camarade, d'un caractère agréable? + +JEAN. + +Non, monsieur. + +M. ABEL. + +Le crois-tu propre, rangé, intelligent? + +JEAN. + +Non, monsieur.» + +M. Abel se mit à rire de si bon coeur, que Jean lui-même ne put +s'empêcher de rire avec lui. Quand l'accès de gaieté fut calmé, M. Abel +reprit: + +«Mon pauvre enfant, que veux-tu que je fasse d'un pareil garnement?... +Ne t'effraye pas; je t'ai promis de le placer, et je tiendrai parole.... +Mais comment vais-je faire? A qui et comment demander de prendre à son +service une garçon voleur, menteur, irréligieux, paresseux, grognon, +maussade, désobligeant, sale, désordonné, bête, et je ne sais quoi +encore? Sac à papier! quelle tâche tu me donnes! Quel service absurde tu +me demandes! C'est bête comme tout! Je ne sais comment m'y prendre!» + +M. Abel se remit à rire de plus belle. Jean commença à s'inquiéter; il +sentait l'absurdité de sa demande; il craignit d'avoir abusé de la bonté +de M. Abel. + +«Monsieur! monsieur! dit-il d'un air suppliant, pardonnez-moi; ne m'en +voulez pas! Je sens que je vous ai demandé une chose impossible; mais ce +pauvre Jeannot me fait une telle pitié! Plus il est mauvais, et plus je +le plains. + +M. ABEL. + +Et tu as raison, mon enfant; le méchant est réellement à plaindre. Ne +crains pas de m'avoir mécontenté; je comprends très bien ta pensée.... +Et qui sait? peut-être pourrai-je le ramener, lui faire du bien. + +JEAN. + +Si vous y parvenez, monsieur, comme le bon Dieu vous bénira! + +M. ABEL, _riant_. + +Et comme tu me regarderas! mieux encore que tu ne me regardes +maintenant.... A propos, ton affaire, à toi, est arrangée; tu entreras +chez mes amis de Grignan; il y a monsieur, madame, mademoiselle et le +pauvre petit garçon bien malade dont je t'ai parlé, un vrai petit saint, +celui-là. Demande à Simon s'il désire que tu y entres. Il est ton frère +aîné, le chef de ta famille; c'est lui qui doit décider de ton sort. Et, +à présent que nos affaires intimes sont terminées, je vais aller faire +les miennes... et celles de M. Jeannot, voleur, menteur, etc. Ah! ah! +ah!» + +Et, après avoir serré la main de Jean, qui baisa celle de M. Abel, il +s'échappa riant encore. + +Jean raconta à son frère ce que lui avait promis M. Abel pour Jeannot et +ce qu'il avait arrangé pour lui-même, Jean, sauf l'avis de Simon. + +SIMON. + +Dans ces conditions, et puisque tu as tout dit à M. Abel, il n'y a pas +d'inconvénient à ce qu'il place Jeannot; et ce sera un vrai tour de +force. Et quant à toi, frère, je voudrais bien que tu puisses attendre +que l'époque de mon mariage fût décidée, et que M. Métis ait le temps de +nous trouver deux bons remplaçants. + +JEAN. + +Comme tu voudras, mon bon Simon. Je suis plus heureux près de toi que je +ne le serai jamais avec personne; ainsi, plus nous resterons ensemble, +et plus je serai satisfait.» + +Lorsque Abel entra dans son atelier, il y trouva son ami, que nous +continuerons à appeler Caïn. Et l'air riant d'Abel attira l'attention de +son ami. + +CAÏN. + +Qu'as-tu donc vu de si gai aujourd'hui? On dirait que tu retiens un +éclat de rire. + +ABEL. + +Ah! ah! ah! Tu devines juste; j'ai ri au café, j'ai ri en route, je ris +encore, et je rirai toutes les fois que j'y penserai. Figure-toi que, +cédant aux sollicitations de mon petit ami Jean, je me suis engagé,... +oui, engagé, à placer comme domestique un garçon voleur, menteur, sale, +paresseux, maussade, insolent, etc., etc. + +CAÏN, _riant_. + +Toutes les qualités réunies, à ce que je vois; et ce domestique voleur, +menteur, etc., qui est-il, comment s'appelle-t-il? + +ABEL. + +Jeannot, le Jeannot qui m'est antipathique. + +CAÏN. + +Et à qui destines-tu ce trésor? + +ABEL. + +Ma foi, je n'en sais rien; il faut que tu m'aides à tenir ma parole. + +CAÏN. + +Très volontiers! De même que toi, j'aime ce qui est bizarre. Et je ne +vois rien de plus original que de s'intéresser à un Jeannot. + +ABEL. + +Bon! Je vais me mettre à la besogne; et, tout en me regardant peindre, +tu tâcheras de trouver une idée, et une bonne. Dépêche-toi, pour que je +l'apporte demain à mon petit Jean. + +CAÏN. + +Je crois que tu n'attendras pas longtemps; j'ai en vue un coquin qui +fera notre affaire.» + +Le lendemain, Abel arriva au café avec empressement. + +«Jean, dit-il, vite mon déjeuner, que je te raconte ce que j'ai fait.» + +Jean s'empressa d'apporter le déjeuner et resta debout en face de +M. Abel, attendant avec impatience qu'il parlât. Il n'attendit pas +longtemps. + +M. ABEL. + +Eh bien, mon ami, j'ai une place pour Jeannot. + +JEAN. + +Déjà, monsieur!» + +Et ses yeux brillèrent comme des escarboucles. + +JEAN. + +Déjà! que vous êtes bon!» + +Abel le regarda et sourit. + +M. ABEL. + +Bien, bien, je comprends, c'est une très bonne place; des gens fort +riches, qui payent bien, qui ne sont pas méchants; Jeannot sera bien +nourri, bien habillé, bien payé. Tu vois qu'il sera bien. + +JEAN. + +Mais, monsieur,... sera-t-il bien traité? + +M. ABEL. + +Ma foi, je n'en sais rien, cela dépendra de lui. + +JEAN. + +Monsieur, est-ce une maison dans laquelle vous me feriez entrer? + +M. ABEL. + +Diantre! non. Pas toi! Jamais toi! Je te renverrais plutôt au village. + +JEAN. + +Mais alors, monsieur, Jeannot y sera très mal? + +M. ABEL. + +Jeannot y sera très bien. Jeannot est un mauvais drôle, voleur, menteur, +etc.; et une maison honnête et tranquille ne lui irait pas; il n'y +resterait pas deux jours. Toi, mon enfant, je te place dans une +excellente maison, avec de bons maîtres, bien charitables, qui savent +que tous les hommes sont frères et qui les traitent comme des frères. Tu +seras sous les ordres d'un valet de chambre qui est un vrai modèle. Et, +à propos de ta position, que t'a dit Simon? + +JEAN. + +Il désire, monsieur, que je donne à M. Métis le temps de me remplacer. + +M. ABEL. + +Très bien; rien de plus juste. Je veux parler à M. Métis; le +trouverai-je chez lui en sortant d'ici? + +JEAN. + +Oui, monsieur; il ne sort jamais avant midi.» + +M. Abel acheva son déjeuner et monta chez le maître du café. Il en +descendit au bout d'un quart d'heure. + +M. ABEL. + +Jean, je viendrai te prendre demain pour te mener chez tes futurs +maîtres; habille-toi proprement. + +JEAN. + +Oui, monsieur, je serai prêt.» + +Quand Abel fut parti, Jean, toujours si gai, s'assit tristement sur +une des chaises qui entouraient les tables. Simon entra et, le voyant +sérieux et immobile, il s'approcha de lui. + +SIMON. + +Es-tu souffrant, mon ami? Comme tu es triste! + +JEAN. + +M. Abel doit me mener demain chez mes futurs maîtres, Simon, et je ne +serai plus avec toi. + +SIMON. + +Mais tu me verras souvent, mon ami, surtout quand je serai marié; mon +nouveau commerce me laissera plus de liberté.» + +Jean lui serra la main, tâcha de reprendre sa gaieté, et finit par y +réussir. + +M. Abel avait été chez l'épicier en sortant du café. Il trouva Jeannot +seul dans la boutique, suçant du sucre candi. + +[Illustration: M. Abel sortit, laissant M. Pontois stupéfait.] + +M. ABEL. + +Viens ici, drôle! D'après les sollicitations de Jean, je t'ai trouvé +une place, une bonne place, bien meilleure que tu ne le mérites. Tu +iras demain à midi rue de _Penthièvre_, 28; tu monteras au premier, tu +demanderas M. Boissec, le maître d'hôtel de M. le comte de Fufières, +et tu lui diras que tu viens de la part de M. Caïn. On t'expliquera le +reste là-bas. + +JEANNOT. + +Merci bien, monsieur; je suis bien reconnaissant. + +M. ABEL. + +C'est bon, c'est bon. Au reste, ce que j'en fais, ce n'est pas pour toi, +c'est pour Jean. Va me chercher Pontois. + +JEANNOT, _humblement_. + +Oui, monsieur. Je remercie bien monsieur; je ne suis pas comme monsieur +croit; Simon et Jean m'ont sans doute fait du tort dans l'esprit de +monsieur.... + +M. ABEL, _vivement_. + +Tais-toi! Pas un mot de plus, ou je t'assomme!» + +Jeannot s'empressa de sortir. + +«Misérable! ingrat! dit Abel se parlant à lui-même. Au moment où Jean +lui rend un service qu'aucun autre ne lui aurait rendu, il ose l'accuser +de calomnie!... Si ce n'était ma promesse à Jean, j'irais défaire ce +qu'a fait Caïn. Le gueux! le gredin!» + +Pontois entra; il reconnut M. Abel, _le chanteur_. + +PONTOIS, _avec insolence_. + +C'est vous, monsieur le chanteur? Que me voulez-vous? + +M. ABEL, _sèchement_. + +Je veux vous parler, monsieur l'épicier, au sujet du garçon que vous +appelez Jeannot. Vous n'y tenez pas, il ne tient pas à vous; je vous en +débarrasse. Envoyez-le demain là où je lui ai dit d'aller. Il _faut_ +qu'il y aille; entendez-vous? _il le faut_. Il vous devra une indemnité +pour les huit jours que vous auriez le droit de lui demander; la voici.» + +Il jeta sur le comptoir une pièce de vingt francs et sortit, laissant +Pontois stupéfait. + +«Qui est donc ce monsieur? On dirait d'un prince! Quel air! quelle +hauteur!... Et comme il a jeté cette pièce d'or! comme on ferait d'un +sou.... Il me débarrasse de Jeannot, qui est un mauvais drôle, et il me +paye encore! Bonne affaire pour moi.... Mais qui est donc ce M. Abel?» + +Il ramassa la pièce d'or, la mit dans son gousset, appela un garçon et +remonta dans son entresol. + + + + +XX + +JEAN CHEZ LE PETIT ROGER + + +M. Abel vint déjeuner au café; comme d'habitude Jean lui sourit, mais ce +sourire était triste: il le regarda, mais ses yeux étaient humides. + +M. ABEL. + +Courage, mon enfant! Je vois bien ce qui t'afflige: c'est de quitter ton +frère. Mais tu restes près de lui, tu le verras souvent; et puis, il +eût bien fallu le quitter un peu plus tard, quand lui-même, étant marié, +aura pris le commerce de son beau-père. + +JEAN. + +C'est vrai, monsieur. Je me suis dit tout cela bien des fois. Mais... +j'aime Simon! Il est mon frère... et il a été si bon pour moi! Je le +verrai, mais ce ne sera pas la même chose, monsieur. Et vous! Je vous +verrai sans doute aussi, mais pas tous les jours, pas régulièrement +comme je vous voyais ici, je pouvais tout vous dire ici, vous confier +toutes mes joies, toutes mes peines, vous aimer à mon aise. + +M. ABEL. + +Pauvre enfant! Tu m'aimes donc bien? + +JEAN. + +Si je vous aime! si je vous aime! comme un père, comme un bienfaiteur.» + +Jean ne dit plus rien. M. Abel acheva son déjeuner en silence. Il se +leva, chercha Simon des yeux. + +«Amène-moi Simon, mon enfant; j'ai quelque chose à lui dire.» + +Jean l'amena tout de suite. + +«Simon, lui dit-il, j'ai vu hier M. Amédée; j'ai obtenu de lui que ton +mariage aurait lieu vers le Carême, et qu'en attendant tu entrerais chez +lui pour te mettre au courant de son commerce. Il te loge et te reçoit +chez lui dès demain. M. Métis consent à ce brusque départ.... Je te +renverrai Jean dans une heure. Au revoir, Simon; et toi, Jean, viens +avec moi et prends courage, tu seras heureux chez Mme de Grignan. + +JEAN. + +Je n'en doute pas, monsieur. Ce n'est pas ce qui m'inquiète; c'est ce +que je vous disais au café, monsieur. + +M. ABEL. + +Oui, oui, mon ami, je le sais bien; mais vois donc si ce n'est pas de +même pour tous, partout et toujours. On se sépare sans cesse de ceux +qu'on aime.» + +Tout en marchant et causant, ils arrivèrent devant un bel hôtel de +l'avenue Gabrielle. + +M. ABEL. + +Voilà ta maison, mon ami; montons, je te présenterai à tes maîtres.» + +M. Abel monta suivi de Jean, entra dans un premier salon, puis dans un +second, où se tenait la maîtresse de la maison. Elle était à son bureau; +elle écrivait. + +«Vous voilà, mon cher Abel, dit-elle en se levant; et ce jeune homme +est sans doute votre ami Jean. Vous voyez, Jean, que nous vous +connaissons.... Vous avez l'air effrayé, mon pauvre garçon; M. Abel a dû +vous dire pourtant que nous chercherions à vous rendre heureux. + +JEAN. + +M. Abel m'a dit, madame, que vous étiez bien bonne, que vous étiez tous +bien bons, et que vous aviez un pauvre enfant bien malade et qui était +un petit saint.» + +Mme de Grignan tendit la main à Abel. + +«Merci, mon ami, d'avoir parlé ainsi de mon pauvre Roger. Il a bien +envie de vous connaître, Jean; M. Abel lui a parlé de vous. + +JEAN. + +Moi aussi, madame, je serais bien heureux de le voir. + +MADAME DE GRIGNAN. + +Eh bien, suivez-moi. Venez aussi, Abel; Roger est toujours si heureux +quand il vous voit!» + +Mme de Grignan ouvrit la porte du fond et les fit entrer dans une +chambre où était Roger, couché dans son lit; son pauvre petit visage +était pâle et amaigri; ses mains et ses bras n'avaient que la peau et +les os. Il avait de la peine à tourner sa tête sur son oreiller, tant il +était affaibli par la souffrance. + +Lorsqu'il les vit entrer, un sourire doux et aimable anima un instant ce +visage souffrant. + +«Mon cher monsieur Abel, dit-il d'une voix faible, que vous êtes bon de +venir me voir! + +ABEL. + +Comment te trouves-tu, mon enfant? + +ROGER. + +Je souffre beaucoup depuis hier; mais ne me plaignez pas, je souffre +pour le bon Dieu; je lui offre tout, et il m'aide.» + +Jean, étonné, attendri, avait les yeux pleins de larmes. Roger +l'aperçut, le regarda attentivement. + +ROGER. + +Qui est ce jeune homme? il a l'air bon. + +ABEL. + +C'est mon ami Jean dont je t'ai parlé, mon petit Roger; il est en effet +très bon. + +ROGER. + +Est-ce qu'il aime le bon Dieu? + +ABEL. + +Beaucoup, mon ami; sans cela il ne serait pas bon. + +ROGER. + +C'est vrai.... Jean, je voudrais vous voir de plus près.» + +Jean s'approcha et se mit à genoux près du lit du pauvre petit malade. + +ROGER. + +Je suis content de vous voir, Jean; je sens que je vous aimerai, que +vous êtes un enfant du bon Dieu comme moi.» + +Jean lui baisa la main et ne put retenir une larme; il restait à genoux +près du lit et le regardait. + +ROGER. + +Est-ce pour moi que vous êtes triste, Jean? Je ne suis pas malheureux. +Je sais que je vais mourir, mais ce n'est pas un malheur, de mourir. Je +souffre tant! et depuis si longtemps! Je serai près du bon Dieu, près de +la bonne sainte Vierge; papa, maman et ma soeur me rejoindront; et +toi aussi, Jean. Je t'aime déjà un peu.... Oh! mon Dieu! mon Dieu! +je souffre! Tant mieux, mon Dieu, c'est pour vous!... Je souffre! +Donnez-moi du courage, mon Dieu! Aidez-moi.... Oh! mon Dieu!» + +Sa tête retomba sur l'oreiller; des gémissements contenus s'échappaient +de sa poitrine; une sueur froide inondait son visage. M. et Mme de +Grignan avaient pris la place de Jean et d'Abel; ils lui essuyaient la +sueur qui ruisselait sur son visage et sur son cou, et lui faisaient +respirer du vinaigre. + +Quand la crise fut calmée, Roger parut inquiet. + +«Maman, dit-il d'une voix éteinte, je crains de m'être plaint trop +vivement; croyez-vous que j'aie offensé le bon Dieu? + +MADAME DE GRIGNAN. + +Non, mon enfant, mon cher enfant; tu as tout accepté avec la résignation +d'un bon petit chrétien. Sois bien tranquille; repose-toi.» + +Le petit Roger baisa un crucifix qu'il avait à son cou. + +ROGER. + +Je suis bien fatigué, maman; dites à Jean de revenir demain; il me +soignera un peu, cela vous reposera. Adieu, Jean; prie le bon Dieu pour +moi.... Mon bon monsieur Abel, restez près de moi pour laisser maman +se reposer. Vous resterez avec papa et vous causerez devant moi; j'aime +tant à vous entendre causer! + +ABEL. + +Je resterai près de toi, mon enfant. Chère madame, voulez-vous présenter +mon ami Jean à Barcuss, votre maître d'hôtel. Je le remets entre vos +mains. Va, mon pauvre Jean; Barcuss te mettra au courant de la besogne +que tu auras à faire. A demain, au café, pour la dernière fois.» + +Avant de sortir, Jean baisa la petite main décharnée du pauvre enfant +qui l'avait si profondément impressionné et attendri. Roger lui sourit, +mais il n'eut la force ni de parler ni de bouger. + +Mme de Grignan l'emmena; quand elle fut dans le salon, elle fondit en +larmes; Jean la regardait pleurer avec tristesse, mais sans oser parler. + +«Mon pauvre Jean, tu entres dans une maison de douleur, dit Mme de +Grignan. + +JEAN. + +Oh! madame, c'est une maison de bénédiction pour moi.» + +Mme de Grignan avait les mains sur ses yeux; elle pleurait. Puis, se +levant: + +«Venez, Jean, je vais vous mener à notre bon Barcuss; un bien excellent +être celui-là.» + +Elle appela Barcuss et lui présenta Jean. + +MADAME DE GRIGNAN. + +Mettez ce bon garçon un peu au courant de la vie qu'il mènera chez +nous, Barcuss; il est bon et pieux, car il a pleuré près du lit de notre +pauvre petit enfant, et il a prié près de lui.» + +Barcuss serra la main de Jean et l'emmena. + +«M. Abel m'a beaucoup et souvent parlé de vous, Jean. Que savez-vous +faire? + +JEAN. + +Je ne sais rien du tout, monsieur; je n'ai jamais été que dans un café. + +BARCUSS, _souriant_. + +Eh! c'est déjà quelque chose! Et, en tout cas, vous êtes modeste, ce qui +est une bonne disposition pour tout apprendre et tout bien faire. + +JEAN. + +Je vous remercie, monsieur, de l'encouragement que vous me donnez; je +vous obéirai en tout, monsieur, et je m'efforcerai de bien faire ce que +vous m'aurez commandé. + +BARCUSS. + +Bien, mon ami, très bien! Et, dites-moi, allez-vous exactement à la +messe? + +JEAN. + +Au café, monsieur, je ne pouvais y aller que le dimanche de grand matin; +et puis, Simon et moi, nous allions à vêpres chacun à notre tour. + +BARCUSS. + +Et faites-vous vos prières matin et soir? + +JEAN. + +Oh! monsieur! Comment les aurais-je manquées! Simon et moi, nous les +faisions toujours ensemble, côte à côte. Et puis Simon me bénissait au +nom de maman, et je l'embrassais. C'était toujours le commencement et la +fin de nos journées. + +BARCUSS. + +Qui est Simon? + +JEAN. + +C'est mon frère aîné, monsieur! Un bien bon frère! Et M. Abel a été si +bon pour lui! C'est lui qui a arrangé son mariage, qui lui a fait une +fortune. + +BARCUSS. + +Vous aimez M. Abel? + +JEAN. + +Si je l'aime, monsieur!» + +Et les yeux de Jean étincelèrent. + +JEAN. + +Je l'aime de toutes les forces de mon coeur; je me ferais tuer pour lui! +Et le jour où je pourrai verser mon sang pour lui rendre service, sera +le plus heureux de ma vie! Si je l'aime! Mais si vous saviez toutes ses +bontés pour moi et pour Simon, si vous saviez tout ce qu'il a fait +pour nous, vous ne me demanderiez pas si je l'aime. Et croiriez-vous, +monsieur, que ce bon M. Abel a de l'amitié pour moi? Oui, monsieur; moi, +pauvre garçon, qui ne suis bon à rien, qui ne puis et ne pourrai jamais +rien pour lui, il m'aime, monsieur; oui, il m'aime, il a la bonté de +m'aimer; il est content que je l'aime. Bon, excellent M. Abel! Si je +pouvais du moins lui faire comprendre ce que j'ai pour lui dans le +coeur!... Mais je ne peux pas; je ne trouve pas les paroles qu'il faut; +et puis, je n'ose pas.» + +Barcuss était de plus en plus content de ce que lui disait Jean; lorsque +Jean fut parti, Barcuss alla raconter à Mme de Grignan toutes les +paroles que lui avait dites le protégé de M. Abel; elle en fut touchée +et les redit à son tour à Abel. + +ABEL. + +En vous le donnant, chère dame, je savais le trésor que je vous livrais; +si je ne l'avais pas fait entrer chez vous, personne que moi ne l'aurait +eu. Ce sont de ces âmes d'élite qu'on garde soigneusement quand Dieu les +met sur votre chemin. Barcuss et lui sont dignes de s'entendre. + +MADAME DU GRIGNAN. + +Ils s'entendent déjà comme de vieux amis. Barcuss est enchanté; il vous +attend au passage pour vous remercier.» + +En effet, lorsque M. Abel partit à la fin de la journée pour rentrer +chez lui, Barcuss le guettait au passage. + +«Monsieur, je ne vous remercierai jamais assez du cadeau que vous avez +fait à notre maison. Ce Jean me paraît être un vrai trésor. Et comme il +vous aime! Si vous aviez vu ses yeux quand il me parlait de vous et +de ce qu'il vous devait! Quels yeux! Et quelle vivacité dans sa +reconnaissance! Pauvre garçon! Il souffre de ne pas pouvoir vous le dire +comme il le voudrait! + +[Illustration: Elle appela Barcuss et lui présenta Jean.] + +ABEL. + +Je suis bien content, mon bon Barcuss, de vous l'avoir donné et de +l'avoir remis à votre garde; avec vous, modèle des Basques, il achèvera +de devenir un saint, et un serviteur _comme on n'en voit guère, comme on +n'en voit pas_.» + +Abel partit en riant. + +«Demain, se dit-il, mon pauvre Jean ne sera pas _Jean qui rit_; il +quitte son frère, ses habitudes; moi aussi, je lui manquerai; ce ne sera +plus de même, comme il le disait très justement.... Et moi aussi, +je suis un peu triste de perdre cette bonne heure de déjeuner. C'est +singulier comme j'aime ce brave garçon; je m'y suis attaché petit à +petit. Je regrette presque de ne l'avoir pas gardé pour moi.... Mais +non; mon excellente amie me l'a demandé pour Roger; un regret même +serait égoïste et coupable.... Pauvre petit Roger! Quel saint enfant!... +A dix ans avoir le courage, la patience, la ferveur d'un martyr.... +Vraie bénédiction du bon Dieu!... Et les parents la méritent.» + +Le matin, lorsque Abel arriva au café, il trouva Simon et Jean qui +l'attendaient; ils s'empressèrent de le servir pour la dernière fois. +Simon avait l'air heureux du sort que lui avait fait son excellent +bienfaiteur. Le pauvre Jean avait la mine d'un condamné à mort; soit +qu'il regardât M. Abel, soit qu'il considérât Simon, il était également +affligé. Abel avait l'air grave, presque triste. + +Le déjeuner ne fut pas long. + +«Adieu, mes bons amis, dit Abel en se levant; je vous reverrai. Toi, +Simon, je serai un de tes témoins pour ton mariage; je te donne d'avance +mon présent de noces, il t'aidera à faire la corbeille d'Aimée.» + +Il lui mit un portefeuille dans la main. + +«Et toi, mon enfant, ajouta-t-il en se tournant vers Jean et lui prenant +les deux mains, je ne te dis pas adieu, je te reverrai aujourd'hui même. +Au revoir donc, mon ami; au revoir. Et soigne bien mon petit Roger, car +c'est en partie pour lui que tu entres chez M. et Mme de Grignan.» + +Il lui serra les mains; Jean y répondit en baisant celles de M. Abel, +qui salua du geste et du sourire et sortit. + + + + +XXI + +SÉPARATION DES DEUX FRÈRES + + +Simon et Jean montèrent pour la dernière fois dans leur chambre. +Ils firent chacun leur modeste et très petit paquet. Simon ouvrit le +portefeuille que lui avait donné M. Abel; il y trouva pour deux mille +francs d'obligations du chemin de fer de l'Est et un billet de mille +francs, plus l'anneau de mariage et la médaille que Simon devait, selon +l'usage, donner à sa femme. + +«Est-il possible! Quelle bonté! quelle générosité! s'écria Simon. + +JEAN. + +Je vais t'accompagner jusque chez toi, Simon. + +SIMON. + +Certainement, mon ami: tu m'aideras à m'arranger. Ce ne sera pas long, +je pense. + +--Non, mais nous serons restés ensemble le plus longtemps possible.» + +Les deux frères firent leurs adieux à M. Métis, qui leur donna à chacun +une gratification de vingt francs; et ensuite ils prirent congé de leurs +camarades, qui les voyaient partir avec regret. + +En arrivant chez M. Amédée, ils furent reçus avec une grande joie. + +«Seulement, mon ami, lui dit Mme Amédée, vous auriez dû nous prévenir +pour les meubles; je ne savais pas que vous en eussiez acheté, et +j'avais mis dans votre chambre ceux que j'avais: pas beaux, mais pouvant +servir. Il a fallu enlever mes vieilleries pour y placer votre joli +mobilier. Les tapissiers y ont travaillé depuis le jour naissant; +rideaux, alcôves, ils ont tout mis en quelques heures. C'est que vos +meubles sont charmants; ils sont très bien. La future chambre d'Aimée +est même trop élégante; je ne lui fais pas d'autre reproche.» + +Simon était stupéfait; la surprise l'avait empêché d'interrompre sa +future belle-mère. + +SIMON. + +«Mes meubles! La chambre d'Aimée! dit-il enfin. Mais je n'ai rien +acheté. Je ne sais ce que cela veut dire. + +JEAN. + +Comment, Simon, tu ne devines pas? Mon coeur me dit, à moi, que c'est +M. Abel; toujours M. Abel. Allons vite voir ce qu'il y a dans _tes_ deux +chambres. Je suis content pour toi et pour Aimée.» + +Ils montèrent tous au premier, au-dessus du magasin. Simon et Jean +trouvèrent, en effet, un mobilier complet dans chaque chambre; les +meubles étaient en acajou et perse de laine, simples et jolis. Dans la +chambre de Simon il y avait une petite bibliothèque avec une vingtaine +de volumes reliés, bien choisis et tous intéressants et utiles. + +MADAME AMÉDÉE. + +On a mis l'armoire et le linge dans la chambre d'Aimée, puisque c'est +elle qui doit le soigner et s'en servir. Et, quant à la malle de vos +effets, Simon, je ne l'ai pas ouverte; j'ai pensé que vous aimeriez +mieux ranger vos affaires vous-même. + +SIMON. + +Ma malle! mes effets! Mais je n'ai pas de malle, et mes effets sont dans +le paquet que j'ai apporté. + +JEAN. + +Encore M. Abel, notre chère providence!» + +Jean courut à la malle, l'ouvrit et la trouva pleine de linge, d'habits, +de chaussures, de tout ce qui pouvait être nécessaire à Simon dans sa +condition de petit commerçant aisé, mais travaillant encore. + +Pour le coup, Simon sentit ses yeux se mouiller de larmes. + +«C'est trop, dit-il, c'est trop bon! Et voyez, ajouta-t-il en leur +montrant le portefeuille et ce qu'il contenait, voyez ce qu'il m'a +donné; avant lui, je n'avais rien; j'envoyais à ma mère tout ce que je +gagnais. Et ce billet de mille francs, prenez-le comme cadeau de noces +pour Aimée, ma mère: achetez ce que vous croirez lui être utile et +agréable.» + +M. et Mme Amédée étaient enchantés; il leur importait peu de qui +venaient ces richesses, pourvu que leur fille en profitât. Ils se +hâtèrent de descendre pour faire part à Aimée des générosités de M. +Abel. Les yeux de Mme Amédée brillaient de bonheur. + +MADAME AMÉDÉE. + +Avec un pareil protecteur, Aimée, tu n'auras pas besoin de t'inquiéter +de l'avenir de tes enfants. + +AIMÉE. + +J'espère bien, maman, que Simon n'aura jamais besoin d'avoir recours à +la générosité de son bienfaiteur après tout ce qu'il lui a donné. + +MADAME AMÉDÉE. + +Je ne dis pas que tu demandes jamais rien à M. Abel; je veux dire +seulement que sa générosité prévoit tout et pense à tout.» + +Aimée n'était pas contente de l'explication de sa mère; mais elle ne dit +rien. C'était sa mère! + +Simon et Jean, restés seuls, s'embrassèrent tendrement et longuement; +tous deux avaient des larmes dans les yeux; leur silence exprimait, +mieux que des paroles, leur joie et leur reconnaissance. + +«Rangeons tes effets, dit Jean après quelques instants de silence; et +puis je te quitterai pour aller aussi dans ma nouvelle demeure. Hélas! +mon bon et cher frère, c'est là le chagrin; chacun chez soi: nous ne +serons plus ensemble. Toujours, toujours séparés à l'avenir! + +--Mais pas séparés de coeur, mon cher, cher Jean. Ces deux années que +nous avons passées ensemble si étroitement unis, sont de beaux moments +de notre vie: ils nous laisseront un charmant et heureux souvenir. +Je n'ai jamais été si heureux que dans notre pauvre chambrette du +cinquième, où nous manquions de tout et où nous avions tout ce qui fait +le bonheur: une conscience tranquille et notre tendresse fraternelle. +Nous les avons toujours, ces deux éléments de bonheur. Nous nous verrons +moins, c'est vrai, mais nous nous aimerons autant et nous penserons l'un +à l'autre. Et à présent mettons-nous à l'ouvrage.» + +Jean embrassa encore une fois Simon et commença avec lui à tout placer +dans la commode et dans l'armoire, et à accrocher les habits aux +porte-manteaux. + +Au fond de la caisse, Simon trouva d'abord un crucifix et une petite +statue de la sainte Vierge, puis un petit paquet; il l'ouvrit et en tira +deux jolis livres, les _Évangiles_ et l'_Imitation_; ensuite une petite +boîte contenant une belle montre d'homme avec sa chaîne d'or. + +JEAN. + +Encore! Tu vois s'il nous aime! Est-il possible qu'il y ait un +homme meilleur que mon cher M. Abel? Je ne le crois pas; non, c'est +impossible!» + +La malle était vidée. Simon se trouvait monté de tout pour des années; +jusqu'aux chaussures et aux affaires de toilette, rien n'avait été +oublié. + +Il commençait à se faire tard; il était temps que Jean se rendit +chez ses nouveaux maîtres. Les deux frères s'embrassèrent à plusieurs +reprises; Jean descendit l'escalier, la vue un peu troublée par des +larmes qui remplissaient ses yeux, malgré ses efforts; et Simon, partagé +entre le regret de quitter son frère et le bonheur de sa situation +actuelle et à venir. + +[Illustration: «C'est trop, dit-il. C'est trop bon.»] + +Les frères se séparèrent au bas de l'escalier. Jean sortit; Simon entra +dans le magasin, où il trouva Aimée, qu'il n'avait pas encore vue, +à laquelle il avait tant de choses à dire, et dont la sympathie et +l'affection dissipèrent promptement le nuage de tristesse que lui avait +laissé le départ de Jean. + +Celui-ci marchait vite et cherchait à se distraire; en passant devant +l'épicerie de Pontois, il se heurta contre Jeannot qui en sortait. + +JEAN. + +«Ah! où vas-tu si précipitamment, Jeannot? + +JEANNOT. + +Je vais entrer chez M. le comte de Pufières; une fameuse place, va; +des gens très riches; j'ai quatre cents francs de gages pour commencer; +habillé comme un prince, nourri comme un roi! Presque rien à faire, et +puis des profits. + +JEAN. + +Quels profits peux-tu avoir? + +JEANNOT. + +M. Boissec, l'intendant, me les a expliqués; je les aurai si je me +conduis bien. Je te dirai ça quand j'y serai et que je saurai bien au +juste ce que c'est. Et toi, où vas-tu si bien habillé? + +JEAN. + +J'entre aussi, moi, dans une maison où m'a placé notre cher bienfaiteur +M. Abel. + +JEANNOT. + +Et quel genre de maison est-ce? + +JEAN. + +Des personnes excellentes. Il y a un pauvre petit garçon de dix ans bien +malade; c'est un vrai petit ange. Et les pauvres parents, si résignés et +si tristes! mais si pieux! Un chagrin si doux, si bon! + +JEANNOT, _d'un air moqueur_. + +Ce sera amusant! un joli présent que t'a fait ton _cher_ bienfaiteur! + +JEAN. + +Oui, c'est un beau présent, et il faut qu'il m'aime bien pour m'avoir +trouvé digne d'entrer dans cette maison. Pauvre Jeannot, tu ne comprends +plus cela, toi! + +JEANNOT. + +Laisse-moi donc avec ta pitié! Tes _pauvre Jeannot_! m'ennuient à la +fin. Pendant que tu geindras, que tu prieras comme un imbécile, je +m'amuserai comme un roi, je mangerai, je boirai, je dormirai. + +JEAN. + +Et après? + +JEANNOT. + +Après? Eh bien,... après,... je recommencerai. + +JEAN. + +Et après? + +JEANNOT. + +Après,... après,... Je continuerai. + +JEAN. + +Et après? + +JEANNOT. + +Ah! laisse-moi donc tranquille avec ton après. + +JEAN. + +C'est qu'après tu mourras, Jeannot. Et que lorsque tu seras mort, il y +aura encore un après et un toujours!» + +Jeannot lança à Jean un regard de colère et de mépris, et passa de +l'autre côté de la rue pour ne plus marcher avec lui. Au coin de la rue +Castiglione, Jeannot tourna à droite, Jean continua tout droit et dit un +dernier adieu au _pauvre Jeannot_, qui se croyait très heureux et qui ne +daigna ni répondre ni tourner la tête. + +«Quel dommage qu'il ait quitté le pays! se dit-il; Paris l'a perdu!» + +Jean arriva chez M. et Mme de Grignan; ce fut Barcuss qui le reçut. + +«Ah! te voilà donc, mon ami! Je suis bien content de t'avoir chez nous, +et nous allons nous mettre à l'ouvrage tout de suite; M. Abel dîne ici; +tu vas essuyer les assiettes et les verres pendant que je préparerai le +dessert et le vin. + +JEAN. + +Comment va ce pauvre petit M. Roger? A-t-il passé une bonne nuit? + +BARCUSS. + +Non. Mauvaise comme toutes celles qu'il passe depuis quinze mois. Il +souffre constamment; il n'a pas de sommeil, le pauvre petit. Le père et +la mère sont sur les dents.» + +Un coup de sonnette se fit entendre. + +BARCUSS. + +Vas-y, Jean; vas-y; ma corbeille de fruits va crouler si je +l'abandonne.» + +Jean courut au salon et y trouva Mme de Grignan. + +«C'est vous, Jean? Je sonnais tout juste pour savoir si vous étiez +arrivé; mon pauvre Roger vous demande; il désire beaucoup vous voir; lui +qui ne demande jamais rien et qui semble de rien désirer, il a demandé +qu'on vous envoyât chez lui aussitôt que vous seriez arrivé. Allez-y, +mon ami! + +--Oui, madame. Madame veut-elle me permettre de prévenir M. Barcuss? + +--Oui, Jean, allez; c'est très bien à vous d'être déférent pour M. +Barcuss.» + +Jean revint un instant après et il entra dans la chambre de Roger. + +Le bruit léger que fit la porte attira l'attention du petit malade. Il +ouvrit les yeux; un demi-sourire et une légère rougeur vinrent animer +son visage. Il fit signe à Jean d'approcher et lui tendit la main. +Jean la prit doucement, y appuya ses lèvres, et regarda le visage si +souffrant, si contracté du pauvre enfant. + +Roger examinait Jean de son côté; il sourit légèrement. + +«Tu as pitié de moi, Jean? Tu ne veux pas croire que je ne suis pas +malheureux.... Je souffre, il est vrai; je souffre beaucoup, mais le +bon Jésus me donne de la force pour souffrir.... Et toi qui es pieux, +tu dois savoir que plus on souffre, plus on est heureux dans l'autre +monde.... Je mourrai bientôt, et je serai bien, bien heureux avec le bon +Dieu.... Je prierai pour toi, Jean, quand je serai là-haut.» + +Roger se tut et ferma les yeux; il ne pouvait plus parler, tant sa +faiblesse était grande et sa souffrance aiguë. Jean voulut se relever, +mais Roger sourit légèrement sans ouvrir les yeux et retint la main +qu'il tenait. + +«Prions, dit-il très bas. + +JEAN. + +Oh oui! Prions, pour que le bon Dieu vous rende la santé. + +ROGER. + +Non!... Prions pour que sa volonté soit faite, et qu'il fasse de +moi tout ce qu'il voudra.... C'est mieux, ça.... Je suis content +aujourd'hui, reprit-il après un assez long silence. Papa et maman +pourront se reposer pendant que tu es près de moi, Jean.... Et je suis +tranquille quand ils se reposent.... Mon ami Abel t'aime beaucoup, +Jean,... parce que tu aimes bien le bon Dieu.... Et moi aussi, je t'aime +pour cela, et je suis content quand tu es là, près de mon lit.... Et +puis, j'aime à voir tes yeux; ils sont doux, ils sont bons; ils ont +toujours l'air d'aimer.» + +Roger s'arrêta; son visage se contracta. + +«Jean, Jean,... prie pour moi,... que le bon Dieu m'aide.... Je souffre, +je souffre!... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!... Pardon. Ma bonne sainte +Vierge! Aidez-moi! Ayez pitié de moi! Oh! Dieu!» + +Jean retira sa main d'entre celles de Roger, qui n'eut pas la force de +la retenir, et il courut chercher Mme de Grignan, qui causait avec le +médecin de la maladie et des souffrances de son enfant. Ils entrèrent +et renvoyèrent Jean à Barcuss. M. Abel arriva peu de temps après. +Jean profita de ce qu'il se trouvait seul avec M. Abel pour lui dire +rapidement ses nouveaux motifs de reconnaissance; il se mit à genoux +devant lui pour donner un coup de brosse à ses bottes, et, dans cette +position humble et reconnaissante, il lui dit des paroles de tendresse +et de dévouement. + +M. ABEL. + +Tais-toi, tais-toi, mon enfant. Tu sais que tu es convenu avec moi de +ne me remercier que par les yeux. Si quelqu'un t'entendait, on pourrait +croire que je suis réellement ton sauveur, ton bienfaiteur. Je veux être +ton ami et ton protecteur, rien de plus. Voici Barcuss. Silence.... Eh +bien, Barcuss, où avez-vous logé mon petit Jean? + +BARCUSS. + +Monsieur, j'ai fait porter sa malle dans la chambre près de la mienne.» + +Jean regarda M. Abel d'un air surpris en répétant: «Ma malle? Ma malle? + +M. ABEL. + +Mais oui, ta malle, nigaud! Où voulais-tu qu'on la mît, si ce n'est dans +ta chambre? C'est comme pour Simon; quand il a déménagé, sa malle a été +portée dans sa nouvelle chambre. Il en est de même pour toi.» + +Tout cela fut dit d'un air significatif, avec un sourire bienveillant et +un peu malin, et avec quelques signes du doigt qui voulaient dire: «Ne +me trahis pas, tais-toi». + +BARCUSS. + +Je vais voir si madame est dans le salon. + +--Monsieur! dit Jean dès qu'ils furent seuls. + +M. ABEL. + +Chut! Barcuss va revenir. Tu as manqué me trahir.... Crois-tu donc que +ce que j'ai fait pour Simon, je ne l'aurais pas fait pour toi? toi, mon +ami, mon confident!» ajouta-t-il en riant. + +A table, Jean vit pour la première fois Mlle Suzanne de Grignan, jeune +personne gracieuse, aimable, charmante. Toute la famille était si unie, +si bonne, que Jean se sentit tout de suite à son aise comme s'il en +faisait partie. Pour la première fois il eut l'occasion d'apprécier +l'esprit gai, vif et charmant de M. Abel. Il l'admira d'autant plus; il +ne le quittait pas des yeux, et plus d'une fois cet enthousiasme muet +excita le rire bienveillant des cinq convives. + + + + +XXII + +JEAN SE FORME + + +Les camarades de Jean étaient tous de braves et honnêtes serviteurs. +Barcuss était aimé et respecté de ses camarades et de tous ceux qui +avaient des relations intimes avec ses maîtres. Il se chargea d'achever +l'éducation négligée de Jean. Il lui donna les habitudes régulières +qu'il n'avait pas eues jusque-là. + +Le pauvre petit Roger aidait, sans le savoir, au perfectionnement de +Jean. Il le demandait souvent et lui témoignait de l'amitié; la vue +de ses souffrances, supportées avec tant de douceur, de patience, de +courage, faisait une profonde impression sur le coeur aimant et sensible +de Jean. Les visites quotidiennes de M. Abel, ses bons conseils, sa +constante bonté développèrent aussi l'esprit et les idées de Jean. Il +comprit mieux sa position vis-à-vis de ses maîtres; il leur témoigna +plus de respect, de déférence. + +Peu à peu les restes de dehors villageois et naïfs disparurent. En +prenant de l'expérience et de l'âge, Jean fut plus maître de ses +sentiments; il aima autant mais avec moins d'expansion; il apprit à +contenir ce que l'inégalité des conditions pouvait rendre ridicule ou +inconvenant vis-à-vis de ses maîtres et des étrangers; il ne baisa plus +les mains de M. Abel; il ne se mit plus à genoux; il le regarda moins +affectueusement et moins souvent; mais, dans son coeur, c'était la même +ardeur, le même dévouement, la même tendresse. Jean se sentait heureux, +entouré de bons camarades, au service de maîtres excellents; il trouvait +autour de lui amitié, bonté, soins; enfin, la vraie fraternité, qui est +la charité du chrétien. Bien loin de lui refuser des permissions pour +aller voir Simon, on faisait naître les occasions de réunion pour les +deux frères. Barcuss préférait faire le travail de deux pour donner +à Jean une soirée ou un après-midi. Il n'était jamais refusé quand il +désirait aller à l'église, ou sortir pour ses affaires personnelles, ou +voir quelque chose d'intéressant, ou faire une visite de pauvres. + +S'il était souffrant, ses camarades le soignaient comme un frère; les +maîtres veillaient à ce qu'il ne manquât de rien; M. Abel venait alors +savoir de ses nouvelles et le distrayait par son esprit gai et aimable. +La seule peine de Jean était l'état toujours alarmant et douloureux du +bon petit Roger, que Jean aimait d'une sincère affection. + +«Vous prierez pour moi, monsieur Roger, quand vous serez près du bon +Dieu, lui disait-il souvent. + +--Pour toi comme je prierais pour mon frère», répondait Roger de sa voix +défaillante. + +Les nouvelles d'Hélène étaient excellentes; elle se plaisait beaucoup +dans cette ferme de Sainte-Anne que louait Kersac; elle était +généralement aimée et estimée. Kersac etait plus un frère qu'un maître +pour elle; jamais un reproche, toujours des remerciements et des éloges. +La petite Marie devenait de plus en plus gentille; elle passait la +journée chez les bonnes Soeurs de Sainte-Anne; elle travaillait bien; +elle commençait déjà à se rendre un peu utile à la ferme. Quand +Kersac lui faisait faire un raccommodage ou un travail quelconque pour +lui-même, Marie en était fière et heureuse. Kersac l'aimait beaucoup et +se réjouissait de la pensée de l'adopter. + +Un jour il reçut une lettre de Simon et de Jean. Simon lui demandait de +venir assister à son mariage, qui avait été retardé jusqu'après Pâques +à cause d'une maladie de Mme Amédée, commencée peu de jours avant le +Carême. Simon demandait aussi à Kersac de vouloir bien lui servir de +témoin avec M. Abel N..., ce peintre fameux par son talent autant que +par sa vie exemplaire et son esprit charmant. + +Jean suppliait son ami Kersac de venir les voir dans une occasion aussi +solennelle; ils déploraient tous les deux que leur mère ne pût venir, +et Jean demandait à Kersac de ne pas augmenter leur chagrin en refusant +d'être témoin de l'heureux Simon. Il profitait de l'occasion pour +raconter à Kersac une foule de choses et de détails intéressants. + +«Tenez, Hélène, dit Kersac, lisez cette lettre de Simon et de Jean.» + +Hélène la lut avec un vif intérêt. + +«Eh bien, dit-elle, que ferez-vous? + +--J'irai, dit Kersac; la ferme n'en souffrira pas, bien que la saison +soit encore aux labours et aux semailles; je ne serai absent que trois +ou quatre jours. Je vais écrire pour savoir le jour du mariage et +l'hôtel où je pourrai descendre pour être près d'eux. Nous voici au +printemps, le beau temps est venu; ce sera pour moi un voyage agréable +de toutes manières. Cela me fera vraiment plaisir de revoir mon petit +Jean; je tâcherai de vous le ramener, si c'est possible.» + +Hélène devint rouge de joie. + +«Me ramener Jean! Ah! si vous pouviez. + +KERSAC. + +Et pourquoi ne le pourrais-je pas? + +HÉLÈNE. + +C'est qu'il est en service, monsieur! Et vous savez combien c'est gênant +quand un domestique s'absente. + +KERSAC. + +Ce ne doit pas être à Paris comme chez nous; ils ont un tas de +domestiques qui se tournent les pouces; on ne s'aperçoit seulement pas +quand l'un d'eux manque. + +HÉLÈNE. + +Je crois, monsieur, que cela dépend des maisons: chez Mme de Grignan, +où est Jean, chacun a son travail; c'est une maison comme il faut, une +vraie maison de Dieu, comme l'écrit toujours Jean. + +KERSAC. + +C'est possible, mais j'essayerai toujours; voici près de trois ans que +vous n'avez vu votre fils, ma pauvre Hélène; il est bien juste qu'on +vous le donne pour quelques jours.» + +Hélène le remercia, mais sans trop croire au bonheur que ce brave Kersac +lui faisait espérer. + +Il reçut, deux jours après, une réponse à sa lettre; le mariage était +pour le 1^er mai, et on était aux derniers jours d'avril. Pas de temps à +perdre; Hélène se hâta de lui préparer ses plus beaux habits, son linge +le plus fin, ses bottes les plus brillantes; elle lui mit de l'or dans +sa bourse; elle crut être prodigue en lui mettant cent francs. + +Elle fit son paquet, qu'elle enveloppa dans un beau torchon neuf bien +épinglé, et, lorsque Kersac fut près du départ, elle lui remit son +paquet et la bourse. + +KERSAC, _riant_. + +Merci, ma bonne Hélène. Avez-vous été généreuse? Combien m'avez-vous +donné pour m'amuser? + +HÉLÈNE. + +Plus que vous n'en dépenserez, monsieur. Cent francs! + +KERSAC, _riant plus fort_. + +Cent francs! Pauvre femme! Cent francs! Mais il n'y a pas de quoi aller +et venir si je ramène mon brave petit Jean. HÉLÈNE. + +Eh bien, monsieur, votre dépense ne sera pas grand'chose. Vous allez +être nourri là-bas! Quand on va à la noce, on mange et on boit pour huit +jours! + +--Et me loger donc! Et vivre en attendant la noce! Je ne vais pas +arriver là pour tomber en défaillance comme un mendiant. Et mon présent +de noce, donc! Vous croyez que je laisserai marier un garçon qui est +presque à vous, sans lui faire mon petit cadeau? Non, Hélène; Kersac +est plus généreux que ça. Donnez-moi la clef et venez voir ce que +j'emporte.» + +Hélène le suivit en lui recommandant l'économie. + +«Prenez garde de vous laisser trop aller à votre générosité, monsieur. +Ces trois jours vont vous coûter plus cher que six mois ici chez vous. + +KERSAC, _riant_. + +C'est bon, c'est bon! Je sais ce que je fais. Je suis économe, vous le +savez bien; mais, dans l'occasion, je n'aime pas à être chiche. + +HÉLÈNE, _souriant_. + +Économe, économe, excepté quand il s'agit de donner, monsieur. + +KERSAC. + +Ah mais! quant à ça, Hélène, j'ai ma maxime, vous savez. Il faut que +celui qui a, donne à celui qui n'a pas.» + +Kersac se trouvait devant la caisse où étaient ses papiers et son +argent. Et, au grand effroi d'Hélène, il en tira encore cinq cent +francs. HÉLÈNE. + +Miséricorde! monsieur! Vous n'allez pas dépenser tout ce que vous +emportez? + +KERSAC. + +J'espère que non. Mais,... dans une ville comme Paris, il ne faut pas +risquer de se trouver à court. On ne sait pas ce qui peut arriver; un +accident, une maladie! + +HÉLÈNE. + +Oh! monsieur! Le bon Dieu vous protégera; il ne vous arrivera rien du +tout, et vous nous reviendrez en bonne santé, j'espère bien. + +KERSAC. + +Je l'espère bien aussi, ma bonne Hélène. Et, à présent, adieu, au +revoir; et préparez un lit pour votre garçon. Et embrassez pour moi ma +petite Marie, qui est à l'école.» + +Kersac embrassa Hélène sur les deux joues, selon l'usage du pays, sauta +dans sa carriole avec le garçon de ferme qui devait la ramener, et +s'éloigna gaiement. + +«Oh! s'il pouvait me faire voir mon petit Jean!» s'écria-t-elle quand il +fut parti. + +Elle était pleine d'espoir, malgré ce qu'elle en avait dit à Kersac, et +ne perdit pas une minute pour préparer un lit à Jean, dans un cabinet +qui se trouvait entre sa chambre et celle de Kersac. + + + + +XXIII + +KERSAC A PARIS + + +Kersac arriva à Paris de grand matin et prit un fiacre, comme le lui +avait recommandé Jean, qui lui avait donné l'adresse d'un hôtel de la +rue Saint-Honoré, tout près de la rue Saint-Roch. Il prit une chambre au +sixième, déjeuna copieusement pour commencer, fit une toilette complète, +revêtit sa belle redingote, et, d'après les indications d'une fille de +service, se rendit chez Jean, à l'hôtel de Mme de Grignan. Il était huit +heures quand il arriva. + +«Qui demandez-vous, monsieur? demanda le concierge. + +KERSAC. + +Et qui voulez-vous que je demande, mon brave homme, si ce n'est mon +petit Jean? + +LE CONCIERGE. + +Quel petit Jean, monsieur? KERSAC. + +Comment, quel petit Jean? Celui qui reste dans cette maison, parbleu! je +n'en connais pas d'autre, et pas un qui vaille celui-là.» + +Le concierge sourit: il comprit ce que demandait Kersac. + +LE CONCIERGE. + +Si vous voulez entrer, monsieur, je vais prévenir Jean que vous le +demandez. Qui faut-il annoncer, monsieur? + +KERSAC. + +Kersac, son ami Kersac. + +LE CONCIERGE. + +Suivez-moi, s'il vous plaît, monsieur. + +KERSAC. + +Très volontiers, mon ami.» + +Kersac le suivit pas à pas; arrivé à l'escalier, il s'arrêta. + +KERSAC, _regardant de tous côtés_. + +Mais... par où faut-il monter? + +LE CONCIERGE. + +Il faut monter l'escalier qui est devant vous, monsieur. + +KERSAC. + +Sur cette belle étoffe qu'on a mise là tout du long? + +LE CONCIERGE, _souriant_. + +Oui, monsieur; il n'y a pas d'autre chemin. + +KERSAC. + +Eh bien, excusez du peu! mon petit Jean ne se gêne pas.... Et il marche +là-dessus tous les jours? + +LE CONCIERGE, _souriant_. + +Dix fois, vingt fois par jour, monsieur. + +KERSAC. + +Si ça a du bon sens de faire marcher sur de belles étoffes comme ça!» +Kersac se baissa, passa la main sur le tapis. «C'est doux comme du +velours. Ça ferait de fameuses couvertures de cheval! Et des limousines +excellentes, qui vous tiendraient joliment chaud! + +[Illustration: Kersac le suivit pas à pas.] + +Kersac se décida pourtant à poser un pied, puis l'autre, sur le +beau tapis; il montait lentement, avec respect pour la belle étoffe, +regardait à chaque marche s'il ne l'avait pas salie avec ses bottes +couvertes de poussière. Le concierge le fit entrer dans l'antichambre et +alla prévenir Barcuss. + +«Jean va être bien content, dit Barcuss; je vais l'envoyer à M. Kersac; +il est ici à côté, dans l'office.... Jean! vite, viens voir ton ami M. +Kersac, qui vient d'arriver. + +JEAN. + +M. Kersac! Quel bonheur! Où est-il?» + +A peine avait-il dit ces mots, que la porte du vestibule s'ouvrit et que +la tête de Kersac apparut. + +«Monsieur Kersac! Cher monsieur Kersac! s'écria Jean en courant à lui. + +--Jean! mon brave garçon! répondit Kersac en le serrant dans ses bras et +en l'embrassant de tout son coeur. + +--Cher monsieur Kersac, répéta Jean, que vous êtes bon d'être venu, de +vous être dérangé, d'avoir quitté votre ferme! Que je suis donc heureux +de vous voir! Donnez-moi des nouvelles de maman. Si vous saviez comme +je suis content de la savoir chez vous! Elle doit être si heureuse avec +vous! + +KERSAC. + +Je me flatte qu'elle n'est pas malheureuse, mon ami. Mais comme te +voilà grandi.... Et pas enlaidi, je puis dire en toute vérité.... Beau +garçon!... Sais-tu que tu es presque aussi grand que moi? Tu as... quel +âge donc? + +JEAN. + +Dix-sept ans dans trois mois, monsieur Kersac. + +KERSAC. + +C'est ça; c'est bien ça! J'ai trente-huit ans, moi! + +--Jean, tu devrais proposer à M. Kersac de prendre quelque chose, dit +Barcuss qui avait regardé et écouté en souriant. + +[Illustration: Kersac passe la main sur le tapis.] + +KERSAC. + +Bien merci, monsieur! Vous êtes bien honnête! J'ai mangé, en arrivant, +une fameuse miche de pain et une assiettée de fromage! Mais votre pain +de Paris ne vaut pas le pain de la campagne. Ça ne tient pas au corps. +On a beau avaler, on se sent toujours l'estomac vide.» + +Barcuss se mit à rire et demanda à Kersac de l'attendre un instant. Il +alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette. + +BARCUSS. + +Monsieur voudrait-il me permettre d'offrir un verre de vin à M. Kersac, +l'ami de Jean, qui vient d'arriver et qui a l'air d'un bien brave homme? + +M. DE GRIGNAN. + +Certainement, mon ami; donnez-lui tout ce que vous voudrez. + +BARCUSS. + +Et monsieur veut-il me permettre de donner un petit congé à Jean, pour +qu'il soit libre de promener son ami? + +M. DE GRIGNAN. + +Je ne demande pas mieux, mon bon Barcuss, mais c'est vous qui en +souffrirez. + +BARCUSS. + +Oh! monsieur, je ne suis pas embarrassé pour l'ouvrage; le concierge +me donnera un coup de main. Et ça fait plaisir d'obliger un bon garçon +comme Jean et un brave homme comme M. Kersac. + +M. DE GRIGNAN. + +A-t-il vraiment l'air d'un brave homme? + +BARCUSS. + +D'un brave homme tout à fait, monsieur; un homme de cinq pieds huit +pouces pour le moins, avec des épaules, des bras et des poings à +assommer un boeuf; et, avec cela, un air tout bon, tout riant, l'air +d'un bon homme tout à fait. Et si monsieur voulait bien permettre que je +lui propose de rester ici? + +M. DE GRIGNAN. + +Très volontiers, Barcuss; vous pourriez lui proposer, s'il n'est ici que +pour peu de jours, de coucher et de manger chez moi. De cette façon Jean +le verra tout à son aise, et vous ne vous éreinterez pas de travail. + +BARCUSS. + +Merci bien, monsieur; je le lui proposerai de la part de monsieur.» + +Barcuss se retira fort content et rentra avec empressement dans +l'antichambre, où il trouva Kersac et Jean causant avec animation. + +BARCUSS. + +«Monsieur Kersac, monsieur vous propose de rester ici chez lui; nous +avons le logement et la table à vous offrir.» + +Jean sauta de dessus sa chaise. + +«Merci, monsieur Barcuss; c'est un effet de votre bonté, je le vois +bien; c'est vous qui l'avez demandé à monsieur. + +KERSAC. + +Mais, Jean, dis donc, c'est indiscret, ça; on dit qu'à Paris chacun a +son coin; je ne veux déplacer ni gêner personne: j'aime mieux retourner +à l'hôtel. + +JEAN. + +Oh! mon cher monsieur Kersac! Puisque monsieur le permet! Puisque le bon +M. Barcuss l'a demandé! + +[Illustration: Il alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette.] + +BARCUSS. + +Acceptez, acceptez sans crainte, monsieur Kersac; nous avons plus de +logement qu'il ne nous en faut. Voyons, est-ce dit? + +KERSAC, _lui tapant dans la main_. + +C'est dit. Tope là, je reste! Vous avez l'air de braves gens ici. Je +voudrais bien connaître les maîtres de Jean. J'aime bien les braves +gens. + +BARCUSS. + +Vous les verrez tantôt, monsieur Kersac. Jean, dans quelle chambre +mettons-nous ton ami? + +JEAN. + +Dans la mienne, je vous en prie, monsieur Barcuss; je le verrai bien +mieux. + +KERSAC. + +J'aimerais bien cela, moi aussi. Cela me rappellera la nuit où tu m'as +si bien soigné, Jean, à l'auberge de Malansac. Et ce Jeannot, que tu +voulais me faire aimer? A propos, où est-il cet animal de Jeannot? + +JEAN. + +Il est bien placé, à ce qu'il m'a dit, mais je ne le vois pas souvent. + +KERSAC. + +Pourquoi ça? + +JEAN. + +Parce que..., parce qu'il a des idées qui ne sont pas les miennes et des +goûts que je n'ai pas.» + +Barcuss interrompit la conversation pour les engager à aller déjeuner. +Jean, qui avait bon appétit, ne se le fit pas répéter; il emmena Kersac +pour le présenter au cuisinier et aux autres domestiques. + +Kersac déjeuna une seconde fois comme s'il n'avait pas déjeuné une +première. Puis, Jean lui proposa de venir voir sa chambre. + +KERSAC. + +Sac à papier! mon garçon, comme tu es logé! Et tous ces effets sont à +toi? + +JEAN. + +Tout, tout, monsieur. Regardez bien! Voyez mes beaux habits, mon linge, +ces excellents livres, tout ça m'a été donné par le meilleur des hommes, +le plus charmant et en même temps le plus charitable; vous devinez que +c'est de M. Abel que je parle. + +KERSAC. + +Ah oui! ce brave monsieur que tu aimes tant? + +JEAN. + +Et que j'ai tant de raisons d'aimer! Si vous saviez comme il a été et +comme il est bon pour Simon et pour moi! Et comme il me donne de bons +conseils! Et comme il a la bonté de m'aimer! C'est ça qui me touche +le plus. Que lui, grand artiste, riche, spirituel, si couru, si choyé, +veuille bien aimer un pauvre domestique, un garçon comme moi! + +KERSAC. + +J'aime ce M. Abel, et toi, je t'aime d'autant plus que tu l'aimes et que +tu en parles avec tant d'amitié. + +JEAN. + +C'est qu'on est si reconnaissant envers ceux qui vous aiment, quand on +est seul, loin de sa famille. + +KERSAC. + +A qui le dis-tu, moi qui n'ai pas de famille et personne à aimer! Aussi +je veux m'en faire une; ça me pèse trop de vivre seul. + +JEAN. + +Et comment ferez-vous pour vous faire une famille? + +KERSAC. + +Parbleu! je me marierai; pas plus difficile que ça. Comme fait Simon. + +JEAN. + +Mais Simon est jeune, et vous ne l'êtes plus. + +KERSAC. + +Je le sais bien! Aussi n'épouserai-je pas une jeunesse de dix-huit ans, +comme fait Simon. Je prendrai une femme de mon âge à peu près. + +JEAN. + +Et où la trouverez-vous? + +KERSAC. + +Elle est toute trouvée, pardi! Ta mère! + +JEAN, _surpris d'abord et riant ensuite_. + +Maman! maman! Mais vous n'y pensez pas, monsieur! Maman a quelque chose +comme trente-trois à trente-quatre ans. + +KERSAC. + +Et moi, j'en ai bien trente-huit à trente-neuf. Vois-tu, Jean, j'ai +besoin de quelqu'un de confiance près de moi pour gouverner ma ferme; et +puis quelqu'un de bon et de soigneux que je puisse aimer; quelqu'un de +rangé, d'économe, qui me retienne quand je veux faire de la dépense. +Quelqu'un de propre, d'avenant, qui ne repousse pas les gens qui +viennent à la ferme faire des affaires avec moi. Je trouve tout cela +dans ta mère; elle paraît plus jeune que son âge, mais cela ne fait +rien; cela vaut mieux que si on pouvait la prendre pour ma mère. Cela te +déplaît-il, mon ami? + +JEAN. + +Comment cela me déplairait-il, monsieur? C'est au contraire un bonheur, +un grand et très grand bonheur. Pauvre maman, qui a été si malheureuse! +Et le bon Dieu lui envoie la chance de devenir la femme d'un brave, +excellent homme comme vous, monsieur! Mon cher monsieur Kersac! vous +serez donc mon père! Ah! ah! ah! c'est drôle tout de même! + +KERSAC. + +Tu n'y pensais pas, ni moi non plus, quand je te menais en carriole à +Malansac? Eh bien, tu ne croirais pas une chose? c'est que je m'étais si +bien attaché à toi dans cette journée de carriole, que j'ai été voir ta +mère pour toi, que je l'ai soignée pour toi, et que l'idée d'en faire ma +femme m'est venue pour toi, pour te ravoir un jour et pour te faire un +sort. Et puis, il faut dire aussi que j'ai reçu, il y a environ trois +mois, une lettre de quelqu'un que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam, qui +a signé: _Un ami_, et qui me dit: + +«Si vous voulez être heureux, monsieur Kersac, et si vous êtes le brave, +l'excellent homme que je crois, épousez la mère de votre jeune ami Jean. +Vous n'aurez pas à vous en repentir.» + +Cette lettre m'a décide; j'ai pense à ton avenir, au mien, et je me suis +dit: Hélène sera ma femme et Jean sera mon fils. + +JEAN. + +Merci, monsieur, merci; mille fois merci; j'ai réellement trop de +bonheur d'avoir rencontré deux hommes aussi excellents que vous et M. +Abel. + +KERSAC. + +Ah çà! dis donc, je voudrais bien le voir, ton M. Abel. Je l'aime, rien +que de t'en entendre parler. + +JEAN. + +Je le lui dirai, monsieur, je le lui dirai. A présent, monsieur, je +vais aller à mon ouvrage, pour ne pas tout laisser à faire à ce bon M. +Barcuss, qui s'échine pour me donner du bon temps. + +KERSAC. + +Je vais y aller avec toi, je ne te quitte pas d'une semelle; je te +regarde déjà comme mon fils. Mais n'en parle à personne qu'à Simon; on +rirait de moi, et cela ne m'irait pas. Je leur donnerais une volée de +coups de poing qui gâterait la noce. + +JEAN. + +Permettez-moi, monsieur, de le dire à M. Abel; j'ai l'habitude de lui +parler de tout ce qui m'intéresse. + +KERSAC. + +Dis-le, dis-le, mon ami; je le lui dirais moi-même si je le voyais.» + + + + +XXIV + +KERSAC ET M. ABEL FONT CONNAISSANCE + + +Avant de quitter la chambre, Kersac serra Jean dans ses bras, et +avec une telle force que Jean demanda merci; il étouffait; tous deux +descendirent en riant, Jean se mit à décrotter et cirer les chaussures; +Kersac s'y mit aussi avec ardeur, et tous deux causaient avec tant +d'animation, qu'ils n'entendirent pas entrer M. Abel. + +Il les regardait depuis quelques instants en souriant, lorsque Kersac se +retourna. + +KERSAC. + +Tiens! qui est-ce qui vient nous déranger?» + +Jean se retourna à son tour, jeta brosse et soulier, et s'avança +précipitamment vers M. Abel. + +JEAN. + +Cher, cher monsieur, encore un bonheur! C'est M. Kersac que vous voyez +là; il m'annonce..., vous ne devineriez jamais quoi; il m'annonce.... + +M. ABEL. + +Qu'il épouse ta mère, parbleu! c'est clair. + +JEAN, _étonné_. + +Comment avez-vous deviné? + +M. ABEL. + +Tu sais que je devine tout ce qui te concerne. + +JEAN. + +C'est vrai, ça, monsieur! Nous nous entendons si bien!» + +Kersac était resté la bouche ouverte, les yeux écarquillés, tenant une +brosse en l'air d'une main et une bottine de l'autre. M. Abel s'avança +vers lui en riant. Kersac, sans penser au cirage qui noircissait ses +mains, prit celles de M. Abel dans les siennes et les serra avec la +force d'un charretier herculéen. M. Abel, qui ne lui cédait en rien sous +ce rapport, serra à son tour, jusqu'à ce que Kersac eût jeté une espèce +de cri de douleur. + +KERSAC. + +Sac à papier! quelle poigne! Eh bien, monsieur! si vous êtes de cette +trempe, il vaut mieux vous avoir pour ami que pour ennemi. Dis donc, +Jean, tu ne m'avais pas dit cela? + +JEAN. + +C'est que je ne le savais pas. M. Abel m'avait toujours serré les mains +bien doucement, sans me faire de mal.... Ah! mon Dieu! regardez donc vos +mains, monsieur! Pleines de cirage, ajouta Jean en riant. + +M. ABEL, _riant aussi_. + +C'est, ma foi, vrai. Noires comme si j'avais ciré mes bottes. + +[Illustration: Tenant une brosse en l'air d'une main et une bottine de +l'autre.] + +KERSAC. + +Bien pardon, monsieur, c'est moi! Je n'y ai pas pensé! C'est que nous +venions de parler de vous, monsieur, et alors vous comprenez. + +--Je comprends, dit Abel en adressant à Jean un sourire affectueux. Et +puisque j'ai les mains noires comme les vôtres, je vais vous aider à +dépêcher votre ouvrage; nous allons décrotter tout cela, comme trois +bons amis.» + +M. Abel mit un tablier de Barcuss, saisit une brosse, un petit brodequin +de Suzanne, et se mit à brosser et à cirer comme un vrai décrotteur. +Kersac le regardait avec un étonnement qui faisait rire M. Abel, déjà +enchanté du nouveau rôle qu'il s'était adjugé. + +Quand ils eurent fini, Abel proposa de descendre à la cuisine pour +se savonner les mains; ils y allèrent tous les trois; le cuisinier, +accoutumé aux excentricités de M. Abel, lui présenta une terrine d'eau +tiède et un morceau de savon, sans demander d'où provenait ce cirage sur +les mains de M. Abel; Jean et Kersac se lavèrent dans un seau. + +«Au revoir, mon ami Kersac, dit M. Abel en s'en allant, je suis entré +en passant pour savoir des nouvelles de mon pauvre petit Roger. Jean, +sais-tu comment il va? Il était bien souffrant hier soir. + +JEAN. + +Je n'ai pas encore eu de ses nouvelles ce matin, monsieur; l'arrivée de +M. Kersac m'a tout bouleversé. J'étais si content de le revoir! + +M. ABEL. + +Je vais avoir des nouvelles par Grignan. Je reviendrai dîner; préviens +Barcuss. + +JEAN. + +Oui, monsieur. Au revoir, monsieur. + +M. ABEL. + +Au revoir, mon enfant. A ce soir, monsieur Kersac. Vous savez que nous +sommes ensemble témoins de Simon? + +KERSAC. + +Oui, monsieur; c'est bien de l'honneur pour moi. + +M. ABEL. + +Et pour moi, donc! Je ne connais rien de plus respectable qu'un +honnête cultivateur, brave homme et faisant le bonheur de tous ceux qui +l'entourent.... J'ai les mains propres, ajouta-t-il en tendant sa main +à Kersac, et vous aussi; nous pouvons nous donner une poignée de main... +et sans nous briser les os», ajouta-t-il en riant. + +Kersac prit la main d'Abel et la serra un peu trop vivement, à l'idée de +M. Abel. + +«Prenez garde, dit-il; si vous serrez, je serre. + +--Et moi je lâche», dit Kersac en reculant d'un pas. + +Abel s'en alla en riant et monta chez M. de Grignan. Il ne tarda pas à +revenir et dit à Jean en passant: + +«Roger va un peu moins mal; il voudrait te voir, et il te demande de lui +amener notre ami Kersac dont je lui ai parlé. Au revoir, mes amis. Jean, +dis à Simon qu'il vienne me voir à l'hôtel _Meurice_; nous avons bien +des choses à régler pour la noce, et pas de temps à perdre; c'est pour +après-demain. Tâchez de venir tous les deux avec lui; nous arrangerons +les heures, les moyens de transport, etc.» + +M. Abel sortit. + +JEAN. + +Monsieur Kersac, je vais vous laisser un moment pour aller chez le +pauvre petit M. Roger; il voudrait bien vous voir, le pauvre enfant; +vous voulez bien que je revienne vous chercher, n'est-il pas vrai? Il a +si peu de distraction, le pauvre petit! Et il est si gentil! si doux, si +patient! un vrai petit ange. + +KERSAC. + +Je t'attends, mon ami, je t'attends.» + +Lorsque Jean entra chez Roger, sa mère était près de lui. Celui-ci +tourna la tête avec effort. + +«Et ton ami, M. Kersac? dit-il. Je voudrais bien le voir, si cela ne +l'ennuie pas trop. + +JEAN. + +Je vais vous l'amener, monsieur Roger; il sera bien content de faire +connaissance avec vous; il vous aime sans vous connaître. + +ROGER. + +Il est trop bon. Tous ceux qui m'aiment sont trop bons. Je n'ai rien +fait pour qu'on m'aime. Tout le monde se fatigue pour moi, et moi je ne +fais rien pour personne. + +JEAN. + +Rien! vous appelez _rien_ de prier pour nous tous comme vous le faites, +cher monsieur Roger? + +ROGER. + +Quand je serai près du bon Dieu et de la sainte Vierge, je prierai +mieux; ici je prie mal parce que je souffre trop. Je serai bien heureux +ce jour-là!» + +Roger ferma les yeux, joignit ses petites mains comme s'il priait. +Ensuite il dit à Jean: + +«Mon bon Jean, amène-moi M. Kersac, je t'en prie. C'est peut-être mal +d'être si curieux, mais j'ai bien envie de le voir pendant que je suis +un peu mieux.» + +Jean sortit et alla demander à Kersac de monter. Pour arriver chez +Roger, il fallait passer par le salon; Kersac s'y arrêta, frappé +d'étonnement; la tenture de damas rouge, les fauteuils dorés, les divers +meubles de fantaisie qui ornaient le salon, le lustre en cristal et en +bronze, le beau tapis d'Aubusson, tout cela était pour lui les contes +des _Mille et une Nuits_, des richesses sans pareilles. Jean, voyant son +admiration, s'arrêta quelques minutes; puis, ouvrant la porte de Roger, +il fit entrer Kersac. Ce dernier fut vivement impressionné par l'aspect +de cette chambre; le demi-jour, ménagé à dessein, pour ne pas fatiguer +les yeux du petit malade, le silence qui y régnait, l'attitude accablée +mais résignée de Mme de Grignan, assise près du lit de son fils, +l'enfant lui-même, d'une maigreur et d'une pâleur effrayantes, les +mains jointes, le visage légèrement animé par un doux sourire, tout +cet ensemble produisit sur Kersac une impression si vive de respect, +d'attendrissement, que, sans penser à ce qui faisait, il se laissa +tomber à genoux près du lit de ce pauvre petit enfant. Roger, surpris et +touché, voulut prendre de sa petite main décharnée celle de Kersac, mais +il n'en eut pas la force; Kersac, qui avait senti le mouvement, prit +bien doucement cette petite main dans les siennes, la baisa et la plaça +ensuite sur sa tête, comme pour avoir une bénédiction. + +Puis, se tournant vers Mme de Grignan qu'il entendait pleurer: + +«Pauvre dame! dit-il. Pauvre mère! + +--Mais heureuse de le voir souffrir si saintement», répondit Mme de +Grignan. + +Kersac se releva. + +ROGER. + +Monsieur Kersac, Jean vous aime beaucoup; je vois qu'il a raison; vous +aimez le bon Dieu et vous le priez; je prierai aussi pour vous.» + +Et, voyant une larme rouler le long de la joue de Kersac: + +«Il ne faut pas pleurer pour moi, monsieur Kersac. Je souffre ce que le +bon Dieu m'envoie, et je sais que bientôt le bon Dieu me prendra avec +lui; je serai alors si heureux, si heureux que je ne penserai plus à mes +souffrances.» + +Roger se reposa un instant. Kersac voulut parler, mais il ne put +articuler une parole; il se borna à regarder la mère et l'enfant avec +une respectueuse émotion. Enfin, oubliant la beauté des meubles, il +s'assit dans un fauteuil habituellement occupé par M. de Grignan, et +garda dans sa main la main de Roger. + +Roger pressa légèrement, bien légèrement (car la force lui manquait) la +grosse main de Kersac; Jean se tenait près d'eux; il regardait tantôt +Roger, tantôt Kersac. Si M. Abel avait pu voir l'expression de son +regard, il eût fait un cinquième tableau de cette scène touchante, dont +l'âme, le héros, était un enfant de dix ans, bien près de la mort. + +Le silence, l'immobilité, amenèrent chez Roger un calme, un bien-être +qui finit par le sommeil; quand Mme de Grignan le vit endormi, elle +dégagea tout doucement la main de Roger de celle de Kersac, fit signe +à ce dernier de ne pas faire de bruit et de s'en aller avec Jean; puis +elle fit de la main un signe amical à Kersac, qui sortit avec Jean. + +Il ne regarda pas le beau salon en s'en allant, il ne dit pas une +parole; arrivé dans la chambre de Jean, Kersac s'assit et essuya ses +yeux du revers de sa main. + +KERSAC. + +Je ne me souviens pas d'avoir été émotionné comme je l'ai été chez ce +pauvre enfant. Je me suis senti remué jusqu'au fond de l'âme! Ce petit +être souffrant, si doux, si tranquille, si heureux! Et puis cette pauvre +mère qui pleure, mais qui ne se plaint pas. Et tout ça si calme et +sentant la mort! Jamais je n'oublierai les instants que j'ai passés là. +J'y serais resté des heures si l'on avait bien voulu m'y laisser.» + +Il finit pourtant par se remettre; Jean chercha à le distraire en lui +racontant d'abord des paroles charmantes du petit Roger, ensuite des +aventures de café, puis le concert et le bal, égayés par M. Abel. Kersac +riait de tout son coeur quand Barcuss vint les appeler pour déjeuner. + + + + +XXV + +KERSAC VOIT SIMON, RENCONTRE JEANNOT + + +Kersac s'émerveilla du bon et copieux déjeuner qu'on leur servit, et +ses convives s'émerveillèrent de son appétit infatigable; sa dernière +bouchée fut avalée avec le même empressement que la première. Après le +repas, Jean lui proposa d'aller chez Simon, ce que Kersac accepta avec +plaisir. Jean le mena par le plus beau et le plus court chemin, les +Champs-Élysées, la place de la Concorde et la rue de Rivoli. Il lui fit +voir en passant l'hôtel _Meurice_, où demeurait son cher M. Abel, puis +l'épicerie où avait été Jeannot; puis, dans la rue Saint-Honoré, le +café où lui-même était resté près de trois ans et Simon sept ans. Ils +arrivèrent, non sans peine, chez Simon, car Kersac s'arrêtait à chaque +pas pour admirer les boutiques, les voitures, les bâtiments; tout était +pour lui nouveau et merveilleux. + +Jean monta rapidement les deux étages de Simon: Kersac le suivit plus +modérément. Simon venait de finir son déjeuner-dîner et se préparait à +descendre au magasin. + +«Simon, voici M. Kersac qui vient te voir, s'écria Jean en entrant chez +son frère. + +SIMON. + +Monsieur Kersac! Que vous êtes bon, monsieur, de faire ce grand voyage +pour moi! + +KERSAC. + +Pour vous, mon ami, et pour Jean et pour votre mère. + +JEAN. + +Maman va devenir la femme de M. Kersac. Il me l'a dit tantôt; et il sera +mon père! C'est drôle, ça, n'est-ce pas? + +SIMON. + +Pas possible! C'est-il vrai, monsieur Kersac? + +KERSAC. + +Très vrai, mon ami; à mon retour. + +SIMON. + +Quel bonheur pour notre pauvre mère! Cher monsieur Kersac!» + +Simon embrassa Kersac, qui le serra à l'étouffer, comme il avait fait +pour Jean. + +SIMON. + +Et quel dommage que ma mère n'ait pu venir avec vous! + +KERSAC. + +C'était impossible, mon ami! Toi épousant une fille de haute volée, une +Parisienne, ta mère se serait trouvée embarrassée, déplacée avec tout ce +beau monde. Et puis, tant qu'elle n'est pas ma femme, elle est ma fille +de ferme; je n'aurais pas voulu que ta mère se présentât comme fille de +ferme chez tes parents. Et puis, la pauvre femme y avait une très grande +répugnance, probablement à cause de tout cela. Moi-même, je ne m'y suis +réellement décidé qu'en partant. J'ai vu que ça me faisait quelque chose +de la quitter. C'est qu'elle est bien bonne, elle m'est bien attachée, +et je pense que nous ne serons malheureux ni l'un ni l'autre. + +SIMON. + +Ma mère ne le sait donc pas, comme ça? + +KERSAC. + +Elle n'en sait pas le premier mot. + +SIMON. + +Et si elle allait refuser? + +KERSAC, _étonné_. + +Comment? Qu'est-ce que tu dis? Refuser!... Diantre! je n'avais pas pensé +à cela, moi! Ah bien! si elle refusait.... c'est que j'en serais bien +chagrin!... Oui, oui, ce serait une vraie perte pour la ferme et pour +moi. Jamais je ne trouverais à remplacer cette femme-là. Quelle diable +d'idée tu as eue, Simon! Je ne vais pas avoir un instant de tranquillité +jusqu'à mon retour là-bas. + +SIMON, _souriant_. + +Rassurez-vous, mon cher _père_! Ce n'est qu'une supposition. Pourquoi +refuserait-elle de rester avec vous, puisqu'elle vous aime tant et +qu'elle est si heureuse chez vous? Soyez tranquille, vous serez notre +_père_ à Jean et à moi. + +KERSAC. + +C'est possible! mais... ce n'est pas certain. Dis-moi, Simon, à quand ta +noce? + +SIMON. + +Après-demain, monsieur Kersac. Demain matin je voudrais bien aller chez +M. Abel, pour lui demander son heure et convenir de tout avec lui. + +JEAN. + +Tout juste, il t'a fait dire d'aller avec nous à l'hôtel _Meurice_ avant +neuf heures; passé neuf heures, on ne le trouve plus. + +SIMON. + +Je le sais bien. Pouvez-vous venir me prendre? + +JEAN. + +Oui, oui, j'ai prévenu M. Barcuss. + +KERSAC. + +Après-demain la noce; le lendemain au soir, je file pour arriver à +Sainte-Anne le matin de bonne heure. + +JEAN. + +Déjà, monsieur! + +KERSAC. + +Il le faut bien, mon enfant; dans une ferme, le temps qu'on perd ne se +rattrape pas. Et puis... il faut que je parte.» + +Ils causèrent quelque temps. Kersac demanda à voir Mlle Aimée. Simon le +présenta à Monsieur, à Mme Amédée et à Aimée. Kersac secoua la main du +père à lui disloquer l'épaule, serra la main de la mère à lui engourdir +les doigts. Quant à Mlle Aimée, quand elle voulut lui donner la main. + +[Illustration: Kersac secoua la main du père à lui disloquer l'épaule.] + +KERSAC. + +Du tout, du tout! Dans mon pays, les témoins embrassent la mariée.» + +Et de ses bras vigoureux il enleva de terre Mlle Aimée et l'embrassa sur +les deux joues avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître. Effrayée +pourtant, elle appela Simon à son secours. + +«Eh bien! quoi, la belle enfant? dit Kersac en la posant à terre. Il n'y +a pas de mal. Je suis témoin. Après-demain la noce. A quelle heure? Où +se réunit-on? + +M. AMÉDÉE. + +C'est à neuf heures précises, monsieur; le mariage à la mairie d'abord, +puis à l'église à neuf heures et demie. Ensuite on déjeune chez nous, +et puis on ira passer la journée à Saint-Cloud; et là c'est M. Abel qui +donne à dîner et qui se charge du reste de la soirée. + +--Très bien, dit Kersac; nous serons exacts.» + +Kersac ne resta pas longtemps chez les Amédée; il dit qu'il avait des +emplettes à faire, et il partit avec Jean. + +KERSAC. + +Dis donc, Jean, ces Amédée me gênent; je ne me sentais pas à mon aise +avec eux. + +JEAN. + +Ah! vraiment? Je suis content que vous me disiez cela, parce que c'est +la même chose pour moi. Je suis toujours un peu gêné chez eux. Tandis +que je me sens si bien à l'aise avec vous et avec M. Abel! Ça gâte tout +d'être gêné. + +KERSAC. + +Tu as bien raison. Et puis, vois-tu, les Amédée, c'est Parisien, +commerçant parisien; ça se moque des bonnes gens comme moi, un +campagnard, un fermier, qui n'a pas d'habit ni de gants. Ça ne se dit +pas, mais ça se devine. Franchement, je serai content quand la noce sera +finie. Et je suis plus content encore de n'avoir pas amené ta mère. +La pauvre femme! elle aurait eu de l'embarras, de la crainte de +faire quelque sottise, de faire rire d'elle. Et moi, ça m'aurait fait +souffrir; j'en aurais été tout démonté! + +JEAN. + +Vous avez fait pour le mieux, monsieur. Où allons-nous maintenant? + +KERSAC. + +Je voudrais acheter mon présent de noces pour Mme Simon, et puis mon +présent de noces pour ta mère; car... Simon a beau m'avoir troublé +l'esprit, je crois encore qu'elle ne refusera pas de vivre chez moi +comme ma femme, puisqu'elle y vit bien comme ma servante. Je n'aime pas +à la voir en service chez moi; elle vaut mieux que ça.» + +Jean demanda à Kersac quelques explications sur ce qu'il voulait +acheter. + +«Un bijou pour la jeune mariée, répondit-il, et un châle pour la vieille +mariée», ajouta-t-il en riant. + +Ils allaient entrer chez un bijoutier voisin du café Métis, lorsqu'ils +se rencontrèrent nez à nez avec Jeannot. La surprise fut grande des +deux côtés. Après le premier échange du bonjours, Jeannot les invita à +prendre un café et un petit verre; Jean allait refuser, mais Kersac lui +fit signe d'accepter, et, une fois attablés au café, il poussa Jeannot à +boire copieusement. Il lui fit d'abord compliment sur sa mise élégante. + +«Tu es vêtu comme un grand seigneur, Jeannot! + +--Oh! dit Jeannot d'un air dégagé et dédaigneux, ces vieilles nippes +sont bonnes pour traîner le matin, mais le soir on se fait plus beau que +ça. + +KERSAC. + +Ah! tu ne te trouves pas assez beau comme tu es là? + +JEANNOT. + +Pour Jean ce serait bien, mais... pour moi.... + +KERSAC. + +Diantre! monsieur Jeannot est devenu grand seigneur, à ce qu'il paraît. + +JEANNOT. + +Mais... un peu.... Ainsi on ne me dit plus Jeannot tout court!... On ne +me tutoie plus. + +KERSAC. + +Et qu'est-ce qui vaut à monsieur Jeannot sa haute position? + +JEANNOT. + +Peuh! Je ne suis pas bête, vous savez. + +KERSAC. + +Non, je ne savais pas. + +JEANNOT. + +Je dis donc que je ne suis pas bête; j'ai eu l'habileté de me faire +bien voir de M. Boissec, l'intendant de M. le comte. Je lui ai rendu des +services. + +[Illustration: «Tu es vêtu comme un grand seigneur.»] + +KERSAC. Quels services as-tu pu rendre à un aussi grand personnage? + +JEANNOT. + +Je l'ai servi avec zèle; je l'ai flatté, j'ai fait pour lui des affaires +dans lesquelles il ne voulait pas paraître. + +JEAN. + +Des affaires! Quel genre d'affaires? + +JEANNOT. + +Des affaires d'argent, des mémoires à payer, des vins à acheter, des +commandes à faire, et autres choses qui rapportent beaucoup. + +JEAN. + +Comment peuvent-elles rapporter? + +JEANNOT. + +Es-tu naïf! Tu ne comprends pas? En payant un mémoire de cent francs, +je suppose, outre les cinq pour cent, je marchande, je trouve les objets +trop chers, je menace de changer de fournisseur. Le fournisseur, qui +a tout porté au double, rabat un quart et le cinq pour cent en sus. M. +Boissec porte au maître le mémoire avec la somme entière, et il empoche +les trente pour cent, trente francs sur cent, et ainsi du reste. Et +comme la maison est riche, qu'on y dépense plus de cent mille francs par +an, tu penses que l'intendant se fait un joli magot.» + +Jean était indigné et il allait se récrier, mais Kersac le poussa du +coude et continua à faire boire et parler Jeannot. + +KERSAC. + +Ce n'est pas bête, en effet, ce que tu fais là. Mais je ne vois pas là +dedans quel bénéfice tu y trouves, toi? + +JEANNOT. + +Au commencement, pas grand'chose; une pièce de cinq francs, de dix +francs, par-ci, par-là. Mais quand je me suis habitué aux affaires, j'ai +fait les miennes aussi. + +KERSAC. + +Comment ça? + +JEANNOT. + +Voilà! Je m'arrangeais avec les marchands pour qu'ils chargeassent leurs +mémoires; avec l'épicier, outre le prix, il y a le poids; et, alors, +au lieu d'en rogner le quart, je lui en rognais le tiers; je déclarais +toujours le quart à M. Boissec et je gardais le reste. + +KERSAC. + +Mais pourquoi M. Boissec ne fait-il pas ses affaires lui-même? Il doit +se méfier de toi? + +JEANNOT. + +Il ne voulait pas paraître dans les affaires pour ne pas être pris. En +cas de découverte, il fait tout tomber sur moi, il me fait chasser comme +un voleur, et le maître est content: il croit M. Boissec un trésor de +probité. + +KERSAC. + +Et toi, donc? Tu te trouves sur le pavé. JEANNOT. + +Oh! que non. Il me replace bien vite dans une autre bonne maison, en me +recommandant comme un sujet rare. En attendant une place, il me fournit +de quoi vivre, sans quoi je parlerais. Et quant à se méfier de moi, je +ne sais pas s'il s'en méfie, mais il n'en témoigne rien, toujours; il +n'oserait pas. + +KERSAC. + +Quel mal pourrais-tu lui faire? + +JEANNOT. + +Quel mal? Le dénoncer aux maîtres en faisant l'indigné, et en déclarant +que je suis honnête homme, que je suis attaché aux maîtres, et que je ne +peux plus souffrir de les voir trompés par un voleur. Ou bien un autre +moyen, c'est d'écrire une lettre anonyme en plaignant le pauvre garçon +(moi) de se trouver obligé, par la misère, à aider à ces friponneries +qui le révoltent.» + +Jean ne pouvait plus se contenir. + +JEAN. + +Jeannot, ce que tu fais, ce que tu aides à faire est infâme; c'est un +vol abominable, une tromperie indigne. Jeannot, pauvre Jeannot, sors de +cette maison, quitte Paris où tu as de mauvaises connaissances, retourne +au pays; notre bon M. Kersac aura pitié de toi, il te trouvera de +l'ouvrage. Mais, mon pauvre Jeannot, je t'en supplie, ne reste pas dans +cette maison de voleurs. + +JEANNOT. + +Mon garçon, tu es un niais; la maison est bonne et j'y resterai; je veux +être dans une maison riche, et elles sont toutes de même; les maîtres +ne s'occupent pas des domestiques, ils les laissent tranquilles, ne +s'informent pas s'ils passent les nuits dehors, au café, au bal ou au +théâtre, n'importe. Ils payent, ils se laissent voler. A la chambre, +à la cuisine, à l'écurie, c'est tout la même chose. Je vis heureux, je +m'amuse, je fais bonne chère, de l'argent à profusion, j'en dépense et +j'en refais. Toi, au contraire, tu travailles, tu t'ennuies, tu fais +maigre, tu restes à la maison, tu vas à la messe, tu mènes une vie de +capucin. Ça ne me va pas; toi, je ne t'en empêche pas si tu préfères un +capucin à un bon garçon qui boit, qui danse, qui fait la vie. + +JEAN. + +Mais, Jeannot, pense donc qu'il y a un APRÈS, comme je te le disais un +jour, et que.... + +JEANNOT. + +Ta, ta, ta, laisse-moi tranquille, je ne veux pas d'APRÈS; je ne veux +pas que tu me cornes aux oreilles ton APRÈS, qui me revient déjà assez +souvent.... + +JEAN. + +Et qui gâte ta vie, pauvre Jeannot. + +JEANNOT. + +Parbleu non! car j'envoie promener ton _après_ et toi-même avec. Tiens, +je n'aime pas à te rencontrer, Jean; tu as toujours de sottes paroles +qui me troublent ma journée, ma nuit, et qui me taquinent, quoi que j'en +aie. «Garçon, la note.» + +Le garçon apporta la note; on avait consommé pour cinq francs de café, +eau-de-vie, liqueurs. Jeannot tira de l'or de sa poche, donna une +pièce de vingt francs, empocha la monnaie, et sortit sans attendre ses +compagnons. + +Kersac et Jean sortirent aussi, mais ne suivirent pas Jeannot. + +«Quelle canaille! dit Kersac. + +--Malheureux Jeannot! dit Jean. + +KERSAC. + +Ai-je eu de la peine à me tenir pendant que ce gredin nous défilait son +chapelet de gueuseries! Si je n'avais voulu le laisser se découvrir +tout à fait, je lui aurais brisé la mâchoire d'un coup de poing dès la +première tirade. + +JEAN. + +Ah! si j'avais l'esprit, l'instruction, la charité de M. Abel, j'aurais +trouvé de bonnes paroles qui auraient peut-être touché le coeur de ce +pauvre garçon. + +KERSAC. + +Ah! ouiche! Un gueux comme ça! Rien n'y fera; c'est un être sans coeur, +rien ne le touchera. Je le disais bien à ta mère, il finira par se faire +coffrer; pourvu qu'il ne se fasse pas mettre au bagne et qu'il se borne +à la correctionnelle. Mais te voilà tout triste, mon enfant. Cela ne +t'arrive pas souvent! Entrons chez un bijoutier, tu m'aideras à bien +choisir.» + + + + +XXVI + +EMPLETTES DE KERSAC + + +Kersac et Jean entrèrent chez un bijoutier, brave homme heureusement, +qui ne les surfit pas beaucoup et qui ne profita que modérément de la +bonhomie de Kersac et de l'ignorance où étaient les deux acheteurs de +la valeur des bijoux. Après bien des hésitations, ils finirent par +fixer leur choix sur une chaîne d'or qu'ils payèrent cent dix francs. Le +bijoutier, voyant que Kersac mettait la chaîne sans étui dans sa poche, +eut la loyauté de lui faire observer qu'un bijou de ce prix se donnait +avec sa boîte; et, à la grande joie de Kersac, il plaça la chaîne +dans un joli étui de velours bleu doublé de satin blanc. Kersac paya, +remercia et demanda où il trouverait un châle; le bijoutier lui indiqua +le magnifique magasin du Louvre. + +Kersac et Jean se dirigèrent du côté du Louvre. Kersac avait eu la +précaution de mettre la chaîne dans la poche de son gilet, de crainte +des voleurs. Quand ils entrèrent dans ce magasin, Kersac ne pouvait en +croire ses yeux; l'étendue, la magnificence du local, la profusion des +marchandises de toute espèce, l'éblouirent et le fixèrent sur le seuil +de la porte. Ce ne fut qu'après les demandes réitérées des commis: «Que +désirent ces messieurs?» que Kersac put articuler: + +«Un châle, monsieur.» + +UN COMMIS. + +Quelle espèce de châle monsieur demande-t-il? + +KERSAC. + +Une belle espèce, monsieur. + +LE COMMIS, _souriant_. + +Sans doute, monsieur; mais serait-ce de l'Inde, ou bien anglais, ou +français? + +KERSAC, _vivement_. + +Français, monsieur, français; je n'ai pas de goût pour les Anglais, et, +s'il faut tout dire, pour aucun pays étranger; ce qui est français me va +mieux que toute autre chose; surtout pas d'anglais.» + +Le commis fit circuler Kersac et Jean pendant près d'un quart d'heure +avant d'arriver au quartier des châles. + +«Voilà, monsieur, dit-il enfin. Brindé! des chaises à ces messieurs.» + +Brindé s'empressa d'apporter deux chaises; elles étaient de velours; +Kersac passa la main dessus avant de s'asseoir et se plaça sur le petit +bord, de peur d'aplatir ce beau velours bleu. Jean, plus habitué au +velours et à la soie, s'assit sur sa chaise avec moins de respect et de +précaution. + +On apporta les châles. Kersac trouvait tout magnifique, mais il passait +toujours à un autre et il ne se décidait pour aucun; le commis, voyant +l'admiration naïve de Kersac et de Jean, leur demanda enfin à quel usage +ils destinaient ce châle. + +KERSAC. + +Parbleu! c'est pour le porter. + +LE COMMIS. + +Mais pour qui, monsieur? + +KERSAC. + +Pas pour moi, toujours. + +LE COMMIS. + +Je veux dire, monsieur, pour quel genre de dame? + +KERSAC. + +Pour le bon genre, monsieur; un genre comme vous n'en avez pas beaucoup +à Paris; elle vous fait marcher une ferme comme le ferait un homme. + +LE COMMIS, _souriant_. + +Je le pense bien, monsieur; je ne conteste pas le mérite de la dame; +je demandais à quelle classe de la société elle appartenait, pour vous +présenter quelque chose de convenable. + +KERSAC. + +Ah oui! je comprends. C'est pour ma fille de ferme, monsieur, ma +ménagère pour le moment. + +LE COMMIS. + +Bien, monsieur; nous allons voir ce qu'il faut; du bon marché, comme de +raison. + +KERSAC. + +Mais pas du tout; je veux du beau, moi. + +LE COMMIS. + +Du beau pour une fille de ferme, monsieur, c'est du bon marché. + +KERSAC. + +Mais quand je vous dis que je veux du vrai beau. Cette fille de ferme +sera ma femme, monsieur; et c'est un châle de noces que je vous demande. + +LE COMMIS. + +Faites excuse, monsieur; je ne savais pas bien ce que voulait monsieur. +Du moment que c'est pour madame!... Brindé, le paquet châles français. +belle qualité.» + +Kersac était content; le commis lui déploya des châles longs, des châles +carrés, des châles de toutes les couleurs. + +«En voilà un bien beau, monsieur, dit Jean en désignant un châle rouge +vif. + +KERSAC. + +Superbe, mais... les taureaux... qui n'aiment pas le rouge! et j'en ai, +moi, des taureaux!... Et puis, vois-tu, ta mère n'est pas de la première +jeunesse. + +LE COMMIS. + +Et celui-ci, monsieur? (_Montrant un fond vert._) + +KERSAC. + +Joli, très joli! Mais... vert,... ça passe. Les fonds noirs sont +plus solides. En voici un qui est joli! fameusement joli! Quel prix, +monsieur? + +[Illustration: «En voilà un bien beau, monsieur.»] + +LE COMMIS. + +Cent vingt francs, monsieur; c'est tout ce qui se fait de plus beau. + +KERSAC. + +Ah! il est beau!... Rien à dire. Je ne sais pas si on marchande chez +vous; si vous pouvez rabattre, rabattez; sinon, je prends le châle; et +faites-moi voir les robes de laine. + +LE COMMIS. + +Nous ne marchandons pas, monsieur. Si vous voulez passer à la galerie n° +91, je vais vous faire voir des étoffes de laine. + +KERSAC. + +Et mon châle? + +LE COMMIS. + +Il vous suit, monsieur.» + +Kersac et Jean se remirent à parcourir d'innombrables galeries; ils +arrivèrent enfin à celle des étoffes de laine. Là le choix fut difficile +encore; car, outre la couleur, il y avait le genre d'étoffe, la +disposition du dessin, le prix, etc. Kersac finit par se décider pour +un satin de laine bleu de France. Jean approuva son choix; on lui donna +l'aunage qu'il voulut. + +«Plutôt trop que pas assez», avait dit Kersac. + +Lorsque Kersac voulut payer, on le fit revenir au comptoir et on lui +proposa de lui envover le paquet. + +KERSAC. + +Pourquoi ça, me l'envoyer? + +LE COMMIS. + +Si monsieur est à pied, ça le chargera trop. + +KERSAC. + +Ça! J'en porte tous les jours de cent fois plus lourds! Ah! ah! ah! vous +me croyez donc la force d'une puce? Ah! ah! ah! ce paquet trop lourd! La +bonne farce!» + +Et il partit riant, ainsi que Jean; les commis riaient aussi, de même +les allants et venants, qui avaient été témoins du colloque. + +Kersac et Jean rentrèrent après avoir fait le tour par la rue de +Richelieu, les boulevards, la rue de la Paix, les Tuileries et l'avenue +Gabrielle, dont Kersac ne pouvait se lasser, à cause des chevaux qu'on y +voyait. Dès que Jean eut installé Kersac dans sa chambre, il s'empressa +d'aller demander de l'ouvrage à Barcuss. + +BARCUSS. + +Non, non, mon bon garçon; tant que ton ami, M. Kersac, sera ici, tu +n'as pas besoin de t'inquiéter de ton ouvrage; tu travailles tant que tu +peux, et du mieux que tu peux toute l'année; prends ta petite vacance; +elle ne sera pas longue, il faut du moins qu'elle soit complète; ta +principale besogne ici est de soigner et d'amuser M. Roger; va passer +chez lui le temps qui te reste. + +JEAN. + +Merci bien, monsieur, merci; je profiterai avec plaisir du temps que +vous voulez bien m'accorder, pour faire voir à M. Kersac les belles +choses de Paris. + +BARCUSS. + +Où le mèneras-tu? + +JEAN. + +A Notre-Dame d'abord; puis à Notre-Dame des Victoires, au bois de +Boulogne, au jardin d'Acclimatation, sur les boulevards. M. Abel a dit +qu'il nous mènerait aussi voir ses tableaux à l'Exposition; et puis, +nous nous promènerons un peu partout. + +BARCUSS. + +C'est très bien, mon ami; ton choix est excellent. + +JEAN. + +Monsieur, je reviendrai pour servir le dîner. + +BARCUSS. + +Comme tu voudras; il n'y a que M. Abel qui vient dîner; il y a quatre +couverts. Je servirai bien tout seul. + +JEAN. + +Non, non, monsieur, je viendrai vous aider. Mais je dois dire, pour ne +pas me faire meilleur que je ne suis, que je désire bien voir M. Abel; +j'ai à lui parler. + +BARCUSS. + +Ah! c'est différent. Je compte sur toi, alors.» + +Jean alla savoir des nouvelles du petit Roger. Il le trouva dans le même +état; après avoir dormi près d'une heure, il s'était trouvé mieux, mais +plusieurs crises violentes avaient détruit l'effet salutaire de ce bon +sommeil. + +Il sourit à Jean quand il le vit entrer. Son père avait remplacé pour le +moment Mme de Grignan. + +«Jean, dit Roger en lui tendant la main, papa a bien envie de voir M. +Kersac; et moi aussi, cela me fera grand plaisir de le revoir. Veux-tu +lui demander de venir chez moi? + +[Illustration: Les commis riaient aussi.] + +--Tout de suite, monsieur, répondit Jean en baisant doucement la main +que lui donnait Roger. Lui aussi sera bien content de votre invitation.» + +Jean sortit. + +«Monsieur Kersac, dit-il en entrant dans sa chambre, M. Roger vous +demande de descendre chez lui; il voudrait bien vous faire voir à son +papa, M. le comte de Grignan. + +KERSAC. + +J'y vais, mon ami. Ce pauvre petit! Je pensais à lui tout justement.» + +Ils descendirent. Lorsque Kersac entra, Roger, qui n'avait pas ôté les +yeux de dessus la porte, sourit et dit: + +«Papa, voici M. Kersac.» + +Kersac s'avança vers M. de Grignan, qui lui tendit la main. + +«Vous me faites bien de l'honneur», lui dit Kersac. + +M. DE GRIGNAN. + +Roger vous doit d'avoir dormi une heure, ce qui ne lui était pas arrivé +depuis deux mois, répondit M. de Grignan. + +ROGER. + +Monsieur Kersac, venez près de moi, je vous en prie.» + +Kersac s'approcha. + +ROGER. + +Asseyez-vous comme ce matin.» + +Kersac se remit dans le fauteuil inoccupé et prit la main de l'enfant. + +«C'est singulier, dit Roger au bout d'un instant; quand vous me tenez +la main, je me sens mieux; c'est comme quelque chose de doux, de +tranquille, qui court sur moi et dans mes veines. C'est la même chose +quand M. Abel prend ma main. Pas les autres. Pourquoi cela? + +KERSAC. + +C'est probablement que nous vous passons un peu de notre force, monsieur +Roger, et ça chasse le mal. + +ROGER. + +Alors pouvez-vous rester un petit instant? Je sens comme si une crise +allait venir; peut-être la ferez-vous passer. + +KERSAC. + +Ah! si je le pouvais, pauvre petit monsieur Roger, je resterais là sans +en bouger!» + +Roger pressa légèrement la main ou plutôt un doigt de Kersac, lui jeta +un regard reconnaissant et ferma ses yeux fatigués. Quelques instants +après, il dormait. + +Ni M. de Grignan, ni Kersac, ni Jean n'osaient bouger; au bout d'un +quart d'heure la porte s'entr'ouvrit doucement et Abel entra. M. de +Grignan lui fit un geste suppliant en montrant son fils endormi. Abel +comprit; il resta debout et immobile, regardant l'enfant et Kersac. Puis +il tira un crayon et un album de sa poche et se mit à dessiner. Il avait +fini, et Roger dormait toujours. Il dormit ainsi près d'une demi-heure. +Il se réveilla doucement, sans secousse, aperçut Abel. + +«Mon bon ami, embrassez-moi», lui dit-il. + +Abel l'embrassa, mais ne lui parla pas encore. Roger se tourna vers +Kersac, attira sa main sur sa petite poitrine décharnée. + +«Je ne vous oublierai pas près du bon Dieu. + +M. DE GRIGNAN, _avec effusion_. + +Merci, mon bon monsieur Kersac! Je suis réellement reconnaissant. Vous +avez fait avorter une crise qui se préparait. Je crois, en vérité, que +votre explication est juste: votre force agit sur sa faiblesse.» + +Le médecin entrait avec Mme de Grignan; il trouva qu'il y avait trop de +monde près du malade et ne voulut y laisser que le père et la mère; les +autres sortirent. Jean profita de la présence de M. Abel pour raconter +ce qu'ils avaient appris de Jeannot. + +«Monsieur Abel, vous qui avez fait tant de belles et bonnes actions, +sauvez le pauvre Jeannot, retirez-le de la maison où il est; il s'y +perdra. + +M. ABEL. + +Il est déjà perdu, mon enfant; et il était en bon train avant d'y +entrer. Que puis-je y faire? Comment changer un coeur mauvais et ingrat? + +JEAN. + +Si ses maîtres voulaient bien s'occuper de lui donner de sages et bons +camarades! + +ABEL. + +Les maîtres ne valent guère mieux que leurs serviteurs, mon ami. Et +malheureusement les enrichis sont presque tous de même; ils ne songent +qu'à être bien et habilement servis, et ils oublient qu'ils sont riches, +non pas seulement pour se faire servir, mais pour faire servir Dieu et +le faire aimer. Ils payeront bien cher leur négligence, et ils auront +une terrible punition pour avoir si mal usé de leurs richesses et pour +avoir négligé la moralité de leurs serviteurs. Quant au malheureux +Jeannot, je ne puis rien pour lui.» + +M. Abel causa avec Kersac de son mariage, qu'il approuva beaucoup; il +lui promit d'y assister et de lui mener Jean, ce qui fit bondir de joie +Jean et Kersac. Jean eut un petit accès d'enfantillage d'autrefois: +il baisa les mains de M. Abel; il lui dit des paroles tendres, +reconnaissantes, comme jadis. M. Abel le laissa faire quelques instants; +puis il lui prit la main et lui dit amicalement: + +«Assez, mon cher enfant; tu as oublié notre vieille convention: de +parler peu et modérément quand ton coeur est plein, et de me laisser +voir dans ton regard tous les sentiments de ce coeur affectueux et +dévoué. + +JEAN. + +C'est vrai, monsieur, je me suis laissé aller; j'ai oublié que j'avais +dix-sept ans.» + +M. Abel lui serra encore la main en souriant de ce bon et aimable +sourire qui lui gagnait tous les coeurs. + +«Demain, avant neuf heures, je vous attends chez moi, à l'hôtel +_Meurice_», dit M. Abel en passant chez M. de Grignan, où il alla +attendre l'avis du médecin sur l'état de Roger. + + + + +XXVII + +LA NOCE + + +Le lendemain, à huit heures et demie, M. Abel rentrait chez lui pour +recevoir Simon, Jean et Kersac. Ils arrangèrent toute la journée du +lendemain. + +«Tu n'as à l'occuper de rien, Simon; une berline sera à ta porte pour +Monsieur, Mme Amédée et ta future; c'est moi qui mène M. Kersac. Il +y aura d'autres voitures pour mener Jean et ta famille. Après la +cérémonie, nous déjeunons chez M. Amédée; à quatre heures, toute la noce +se réunit à la gare du chemin de fer; je me charge du reste. Billets, +dîner, plaisirs, danse, retour, personne n'a à s'occuper de rien. Simon, +voici les présents qu'il est d'usage de faire à sa femme, à sa soeur et +à son frère. Toi, Jean, voici les présents que tu feras à Simon et à ta +belle-soeur. + +JEAN. + +Merci, merci, monsieur! pouvons-nous voir? + +M. ABEL. + +Certainement, mes enfants; regardez.» + +Les présents de Simon à sa femme et à sa belle-soeur étaient de fort +jolies montres avec leurs chaînes. A Jean il donna une boîte. En +l'ouvrant, les deux frères poussèrent un cri de joie; c'étaient deux +grandes miniatures à l'huile, faites avec le talent connu de M. Abel +N...; l'une représentait Simon, l'autre M. Abel lui-même. Pour le coup, +Jean n'y tint pas; après avoir poussé son cri de joie, il se précipita +vers M. Abel, qui le serra dans ses bras et l'embrassa affectueusement. + +Après le premier moment de joie, Jean courut aux présents qu'il devait +donner; celui de Simon était le portrait frappant de Jean; celui d'Aimée +était un joli bracelet en or avec la miniature de Simon pour fermoir. + +Jean ne se possédait pas de joie; avoir chez lui, à lui appartenant, +les portraits des deux êtres qu'il aimait le plus au monde, et ces +portraits, faits par une main si chère, étaient pour lui le beau idéal; +il ne se lassait pas de les regarder, de les embrasser; toute autre +satisfaction s'effaçait devant celle-là. Il fallut pourtant se retirer +et laisser M. Abel disposer de son temps; l'heure de son déjeuner était +déjà passée. + +«Au revoir, mes amis; demain, chez la mariée. Toi, Jean, je te verrai +encore ce soir chez mes amis de Grignan; j'y dînerai comme d'habitude.» + +Il leur donna des poignées de main et sortit en chantonnant. Les trois +amis descendirent aussi, emportant leurs trésors. Il fut convenu qu'ils +iraient tout de suite porter leurs présents à Aimée. Ils la trouvèrent +faisant, avec sa mère, les apprêts du déjeuner du lendemain. Simon +offrit le premier ses présents, puis Jean, puis Kersac. Ni Aimée +ni Simon ne s'attendaient à ce dernier cadeau; Kersac fut comblé de +remerciements et de compliments sur son bon goût. Mme Amédée essaya +l'effet de la chaîne au cou et au corsage d'Aimée. Kersac et Jean se +retirèrent peu d'instants après; ils firent une tournée immense qui +inspira à Kersac une grande admiration pour les beautés de Paris. + +«Sais-tu, dit-il à Jean, mon dernier mot sur ce magnifique Paris: c'est +qu'on doit être bien aise d'en être parti. Il y a du monde partout et on +est seul partout. «Chacun pour soi et Dieu pour tous», dit le proverbe; +c'est plus vrai à Paris qu'ailleurs; que toi et Simon vous en soyez +absents, je ne trouve plus rien à Paris.... Je serais bien fâché d'y +vivre!... Nous voici arrivés chez nous, ou plutôt chez M. le comte de +Grignan. J'ai une faim terrible, comme d'habitude. + +--Et nous ne déjeunerons qu'après les maîtres, dit Jean. Pourrez-vous +attendre encore une demi-heure environ? + +KERSAC, _riant_. + +Pour qui me prends-tu? J'attendrais jusqu'au soir, s'il le fallait. Que +de fois il m'est arrivé de ne rien prendre avant la fin du jour!» + +La journée se passa à peu près comme la précédente, entre le service des +repas, les visites au petit Roger et les grandes tournées dans Paris. Le +lendemain Jean et Kersac firent une toilette superbe; Jean avait, dans +les effets donnés par M. Abel, un habillement complet pour la noce. +Kersac avait une redingote toute neuve, le reste très convenable. Avant +de partir pour la noce, ils demandèrent à se montrer à Roger, qui les +vit avec joie arriver dans leur grande tenue. + +JEAN. + +Monsieur Roger, je viens vous demander de penser à mon frère Simon, et +de prier pour son bonheur. + +--Et pour le mien, cher monsieur Roger, dit Kersac. Demandez au bon Dieu +que, ma femme et moi, nous soyons heureux et que nous restions de braves +gens et de bons chrétiens. + +ROGER. + +Je ne vous oublierai pas, mon bon monsieur Kersac; je penserai à vous +et à Jean. Le bon Dieu vous bénira; je voudrais que vous fussiez bien +heureux.» + +Kersac et Jean baisèrent ses petites mains qu'il leur tendit, et se +retirèrent. + +«Maman, dit Roger, j'aime beaucoup M. Kersac; je crois qu'il est presque +aussi bon que mon cher M. Abel et Jean. Donnez-leur à tous les trois un +souvenir de moi, un des livres que j'aime.» + +La pauvre Mme de Grignan rassembla tout son courage pour lui promettre +d'exécuter le désir qu'il exprimait. Roger joignit les mains avec +angoisse; il sentait arriver une crise. + +Kersac et Jean furent les premiers arrivés chez Simon. Les témoins +d'Aimée et les filles de noces les suivirent de près; M. Abel arriva +exactement, mais au dernier moment. Les autres invités devaient se +trouver à la mairie ou à l'église. + +Une berline attelée de deux chevaux attendait la mariée et ses parents; +ils y montèrent avec joie et avec orgueil. + +La voiture de Simon était un joli coupé attelé d'un fort joli cheval; +Jean s'y plaça près de Simon; tous deux mettaient la tête aux glaces +ouvertes pour être vus dans cet élégant équipage. Celui de M. Abel +attirait tous les regards: coupé du faiseur le plus à la mode, cheval de +grand prix, cocher du plus grand genre. Avant d'y monter, Kersac tourna +autour, admirant et caressant le cheval. + +«Belle bête! disait-il. Le bel animal! + +--Montez, mon cher, montez, dit Abel en souriant; nous allons être en +retard. + +KERSAC. + +En retard avec cette bête-là? Je gage qu'elle devancerait les équipages +les mieux attelés! + +M. ABEL. + +C'est possible! Mais montez toujours; à Paris, un trotteur ne se déploie +pas comme dans la campagne; les embarras de voiture vous arrêtent à +chaque pas.» + +Kersac monta à regret: à chaque instant il mettait la tête hors de la +portière pour examiner les allures du cheval, et il ne parlait que pour +répéter: + +«Belle bête! Sapristi! comme il allonge! Quel trot! Laissez aller, +cocher! Ne retenez pas! Laissez aller!» + +M. Abel riait, mais il eût préféré moins d'admiration pour son cheval et +une tenue plus calme. On ne tarda pas à arriver; la noce descendait de +voiture. Le maire, prévenu de la veille, connaissait beaucoup M. Abel; +il vint à sa rencontre, et commença immédiatement la lecture des actes. +Chacun se rengorgea quand le maire, lisant les noms et qualités des +témoins, arriva à M. Abel-Charles N..., officier de la Légion d'honneur, +grand-cordon de Sainte-Anne de Russie, commandeur de l'Aigle noir de +Prusse, commandeur de Charles III d'Espagne, etc., etc. + +Faire partie d'une noce assistée par un pareil témoin était un honneur +rare, un bonheur sans égal. Quand on eut fini à la mairie, on retourna +aux voitures; nouveau sujet de gloire pour ceux qui occupaient les +voitures fournies par M. Abel. Kersac allait recommencer son examen du +cheval. + +«Belle robe! commença-t-il. Bai cerise! Jolie encolure! Beau poitrail +bien développé! + +M. ABEL. + +Montez, montez, mon cher; pour le coup, il ne faut pas que nous soyons +en retard. Notre entrée à l'église serait manquée; songez donc que je +donne le bras à Mme Amédée.» + +Kersac monta, mais ne détacha pas les yeux de dessus le cheval. L'entrée +fut belle et majestueuse; la mariée était jolie; le marié était beau; +les parents étaient bien conservés; les témoins étaient resplendissants. +M. Abel et ses décorations attiraient tous les regards. + +[Illustration: Chacun se rengorgea quand le maire lut les noms.] + +La cérémonie ne fut pas trop longue; à la sacristie, on se complimenta, +on s'embrassa; M. Abel eut à subir les éloges les plus exaltés, les +plus crus; un autre en eût été embarrassé; M. Abel riait de tout, avait +réponse à tout. Kersac, un peu lourd, un peu mastoc, était mal à +l'aise; seul au milieu de ce monde qui se connaissait, qui se sentait en +famille, il eût voulu s'esquiver; plusieurs fois il chercha à se couler +hors de la sacristie, mais toujours la foule lui barrait le passage; +enfin il passa et disparut. + +Lorsqu'il fut temps de partir, Abel chercha vainement Kersac; ni les +recherches dans l'intérieur de l'église, ni les appels réitérés au +dehors ne le ramenèrent près de M. Abel. + +Les mariés étaient partis; les invités se pressaient d'arriver chez les +Amédée pour prendre leur part du déjeuner; M. Abel, accompagné de Jean, +continuait à chercher sa voiture et Kersac. + +M. ABEL. + +Il sera parti sans nous attendre. + +JEAN. + +Je ne le pense pas, monsieur; d'ailleurs votre cocher n'y aura pas +consenti. + +M. ABEL. + +Je ne sais que croire, en vérité; le plus clair de l'affaire, c'est que +nous n'avons ni Kersac ni voiture; viens avec moi, nous irons à pied, +malgré notre tenue de bal. Il n'y a pas loin, heureusement.» + +Au moment où ils parlaient, ils virent la voiture revenant au grand +trot: Kersac était sur le siège, près du cocher. + +M. ABEL. + +Où diantre avez-vous été? Pourquoi ne m'avez-vous pas attendu, Julien? + +JULIEN. + +Je prie monsieur de m'excuser, je croyais revenir à temps pour prendre +monsieur. + +KERSAC. + +Ne grondez pas, monsieur Abel. C'est ma faute, voyez-vous. Pendant que +vous faisiez vos saluts et vos compliments.... + +--Montons toujours, dit M. Abel; vous m'expliquerez cela en voiture. + +KERSAC. + +Je dis donc pendant que vous faisiez vos révérences et qu'on +s'embrassait là-bas, moi qui avais fait dès hier tous les compliments +que je pouvais faire, je me suis échappé pour examiner à fond votre +belle bête. Plus je la voyais et plus je l'admirais. Je voulais la faire +trotter: j'en mourais d'envie. + +«--Si nous faisions un tour, dis-je au cocher, là où elle pourrait +trotter bien à l'aise? + +«--Monsieur n'a qu'à sortir, me dit vôtre cocher, et ne pas me +trouver, je serais en faute; il est bon maître: j'ai regret quand je le +mécontente. + +«--Bah! lui dis-je, ils en ont pour une demi-heure avant de se tirer de +là. En en une demi-heure on va loin avec une bête comme la vôtre. + +«Le cocher était visiblement flatté; il voyait que sa bête était passée +en revue par un connaisseur; je le voyais faiblir, et, ma foi, n'y +tenant pas, je montai sur le siège et nous voilà partis. Nous prîmes +par la rue de Rivoli; il y avait peu de monde, pas d'embarras; la jument +filait que c'était un plaisir. Arrivés aux Champs-Élysées, je lui +lâchai les rênes; nous fendions l'air; en moins de rien nous nous sommes +trouvés au haut de l'avenue; votre cocher commençait à s'inquiéter; +je tournai bride, et, en revenant, la jument filait, trottait que j'en +étais fou. Malheureusement on ne s'est pas embrassé assez longtemps à la +sacristie, car nous n'avons pas été dix minutes à faire la course. Et +à présent que je connais la bête, je vous dis que vous ne savez pas le +trésor que vous avez, et que c'est un meurtre de la faire marcher dans +les rues de Paris, de ne pas lui laisser prendre son élan, de gêner ses +allures, de la faire attendre aux portes. Si j'étais à votre place, je +la soignerais autrement que ça.... Sapristi! quel meurtre! + +M. ABEL, _riant_. + +Calmez-vous, mon bon Kersac. Elle sera autrement soignée à l'avenir, +je vous le promets. Mais aujourd'hui, en l'honneur de Simon, il faut +qu'elle subisse sa corvée. Nous voici arrivés; je ne serais pas fâché de +déjeuner. Entrez, je vais donner mes ordres au cocher. + +--Et moi donc! dit Kersac. J'ai une faim! + +--Et moi donc!» répéta Jean intérieurement. + +Ils entrèrent; M. Abel parla quelque temps au cocher, qui eut l'air +contrarié. + +[Illustration: M. Abel et ses décorations attiraient tous les regards.] + +M. ABEL. + +Ne vous en affligez pas, Julien: vous n'y perdrez rien; c'est vous +que je charge de la recherche. Et assurez-vous que la bête soit bien +soignée; que votre frère ne la quitte pas et la mène doucement; qu'elle +ne souffre pas. + +LE COCHER. + +Quant à ça, monsieur peut être tranquille; mais c'est une vraie pitié ce +que monsieur fait là. + +M. ABEL. + +La bête ne s'en portera que mieux, je vous en réponds.» + +Et M. Abel entra chez les Amédée. + + + + +XXVIII + +ABEL, CAÏN ET SETH + + +Le déjeuner se passa bien; un silence complet régna au commencement; +quelques paroles furent prononcées après le troisième plat; au +cinquième, la conversation devint générale et bruyante; on servit le +champagne après le huitième plat, et chacun proposa un toast. + +M. Abel, le premier, porta un toast aux mariés; Simon répondit en +portant un toast qui fut acclamé à l'unanimité: + +«A M. Abel N..., mon très aimé et très honoré bienfaiteur! + +--A notre excellent ami Kersac! dit Jean. + +--A la mère absente!» riposta Kersac. + +Chacun continua ainsi. Les fortes têtes, bien résistantes au vin, +vidaient leur verre à chaque nouveau toast; mais les gens sages, comme +M. Abel, Simon et Jean, se contentaient d'y mouiller leurs lèvres. +Kersac, se réservant pour le soir, prit un terme moyen; il ne prit +qu'une gorgée à chaque toast; mais les gorgées devenaient de plus en +plus fortes; les dernières ne laissèrent que peu de gouttes dans le +verre. + +Le déjeuner était excellent; la gaieté était grande; on resta longtemps +à table. A deux heures on s'aperçut qu'il était tard; chacun partit pour +faire ses affaires ou sa toilette, qui devait être simple afin de ne pas +être gênante à la campagne. On se donna rendez-vous à la gare à quatre +heures. M. Abel, Jean et Kersac montèrent un instant chez Simon; ils +trouvèrent Mme Amédée et Mme Simon rangeant et arrangeant l'appartement, +et mettant en place linge, robes, bonnets, etc. Simon ôta son bel habit +de noces, passa une blouse, et se mit en devoir de les aider. + +«Adieu, Jean et Kersac; au revoir; à quatre heures à la gare, dit M. +Abel en descendant. + +JEAN. + +Au revoir, monsieur; nous serons exacts.» + +Ils sortirent ensemble et marchèrent ensemble. + +«Où allez-vous donc? dit M. Abel, surpris de se voir accompagné par ses +deux amis. + +JEAN. + +A la maison, monsieur, pour voir le pauvre petit M. Roger et donner un +coup de main à M. Barcuss. + +M. ABEL. + +J'y vais aussi, moi; c'est drôle que nous ayons eu la même pensée. +Seulement je vais entrer chez moi, à l'hôtel _Meurice_, pour changer +d'habit et ne pas avoir l'air d'un prince se promenant incognito.» + +[Illustration: On servit le champagne après le huitième plat.] + +Kersac et Jean continuèrent sans M. Abel et ne tardèrent pas à arriver. + +Le petit Roger se trouvait un peu mieux; il fut très content de voir +Jean et lui demanda quelques détails sur la noce. Il sourit au récit de +la promenade de Kersac avec la voiture de M. Abel. Il demanda quelques +détails sur les toilettes, sur le déjeuner et sur ce qu'on ferait plus +tard. + +«Est-ce que ton ami, M. Kersac, est rentré avec toi? + +JEAN. + +Oui, monsieur Roger; il avait envie d'avoir de vos nouvelles. + +ROGER. + +Il est bien bon; dis-lui que je le remercie bien et que je le prie de +venir me voir avant son départ; je ne voudrais pas qu'il quittât Paris +sans me voir. + +JEAN. + +Certainement qu'il ne s'en ira pas sans vous faire ses adieux, monsieur +Roger, il vous admire trop pour cela. + +ROGER. + +Pourquoi m'admire-t-il? il ne faut pas qu'il m'admire. Dis-lui cela, +Jean; n'oublie pas. Je veux bien qu'il m'aime: voilà tout. + +JEAN. + +Je le lui dirai, monsieur Roger; mais je ne pense pas qu'il vous obéisse +en ça. + +ROGER. + +Pourquoi donc? Pourquoi? + +JEAN. + +Parce que ça ne dépend pas de lui, monsieur Roger. De même qu'on n'aime +pas au commandement, on ne peut pas s'empêcher d'admirer ce qui est +admirable. + +ROGER. + +Oh! mon Dieu! toi aussi, Jean! C'est mal ça! Maman, je suis fatigué: +expliquez-lui que je ne fais rien d'extraordinaire ni d'admirable; que +je ne suis pas bon, comme ils croient tous; que c'est le bon Dieu qui +m'aide à souffrir; que sans lui je ne pourrais pas.... Je suis fatigué; +parlez pour moi, maman. + +MADAME DE GRIGNAN. + +Ne te tourmente pas, cher petit; je te promets d'expliquer à Jean ce que +tu me demandes. + +ROGER. + +Et à M. Kersac aussi! + +MADAME DE GRIGNAN. + +Oui, oui; à M. Kersac aussi! + +--Merci, maman.» + +Et Roger, fatigué, ferma les yeux. Il ne tarda pas à les rouvrir; il +souffrait, et il luttait mieux contre la souffrance quand il regardait +le crucifix et la sainte Vierge qui étaient en face de son lit. Jean, +habitué aux soins à lui donner dans ses moments de crises douloureuses, +lui frotta doucement, tantôt le dos, tantôt les jambes; Mme de Grignan +lui mouillait le front avec une eau calmante, et lui faisait respirer +de l'eau camphrée. La crise se calma, mais il ne put s'étendre dans son +lit: il resta la tête sur ses genoux et les jambes pliées sous lui. + +Jean resta jusqu'au moment du départ; il baisa les petites mains de +son pauvre petit maître, et le quitta sans que Roger eût eu la force de +relever la tête ni de dire une parole. + +Jean trouva Kersac endormi; il le réveilla, et tous deux se mirent en +route pour la gare Montparnasse. Il n'y avait d'arrivés encore que les +mariés et leurs parents, et avant eux était venu un valet de chambre de +M. Abel, chargé des billets, des compartiments réservés et de tout ce +qui pouvait être demandé par les invités de la noce. + +Le valet de chambre remit à Kersac et à Jean les billets de leurs +places. En peu d'instants toute la noce fut au complet; les employés +les firent entrer dans les wagons. Lorsque M. Abel arriva, tout le monde +était placé; il ne restait plus de compartiments réservés. Kersac et +Jean avaient attendu M. Abel sur le quai et se trouvaient comme lui +séparés de la noce. + +M. ABEL. + +Ne vous en inquiétez pas; j'aperçois deux de mes amis, et nous trois ça +fait cinq; nous prendrons un compartiment, il n'y viendra personne.» + +M. Abel alla chercher ses amis Caïn et Seth: c'étaient leurs noms de +guerre pour les excursions et les farces. Nous ne dirons pas leurs vrais +noms, pas plus que nous ne disons celui de M. Abel. Tous trois vivent +encore et vivront longtemps; il pourrait leur être désagréable de voir +leurs noms livrés au public. + +M. ABEL. + +Par ici, par ici, mes amis! Voici mon ami Kersac; voici mon petit ami +Jean.... Monsieur Kersac, je vous présente mes amis Caïn et Seth. Nous +ferons route ensemble. Je suis autorisé par M. Amédée à les inviter pour +être des nôtres et faire partie de la noce. + +--Tout l'Ancien Testament réuni, dit Kersac en riant de son bon rire +franc. Monsieur Caïn, vous n'allez pas nous traiter en frères, n'est-ce +pas? + +CAÏN. + +Si fait, si fait. Mais en Caïn régénéré, en Caïn du Nouveau Testament.» + +Ils étaient montés dans un compartiment vide, et on allait fermer +les portières, lorsqu'une grosse petite dame rouge, pincée, mijaurée, +élégante, portant une cage de trois mètres d'envergure et de neuf mètres +de tour, s'élança dans le wagon, cherchant une place. Il en restait +trois, mais pas ensemble. + +«Diable de femme! murmura Seth. Elle va nous empêcher de fumer. + +--Il faut la faire partir, dit Caïn. + +M. ABEL. + +Comment? de quelle manière? + +CAÏN. + +Tu vas voir; secondez-moi tous les deux.» + +Il ajouta quelques paroles plus bas encore. Le sifflet se fit entendre; +les wagons s'ébranlèrent. + +La grosse petite dame s'était à peine casée en face de Caïn, que +celui-ci fit un bond extraordinaire; la dame poussa un léger cri. Un +deuxième bond plus prononcé lui fit prendre une expression d'effroi qui +devint de la terreur quand elle vit Abel d'un côté et Seth de l'autre +chercher à retenir et à calmer Caïn. + +[Illustration: Une petite grosse dame s'élança dans le wagon.] + +ABEL. + +Là, là, mon ami! Là! calme-toi.... Voyons! sois sage! Cette dame ne te +fait pas de mal. Là, là! + +LA PETITE DAME. + +Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, messieurs? + +ABEL. + +Ne vous effrayez pas, madame! Ce n'est rien! Notre malheureux ami!... +Là, là, Caïn! Là. Sois bon garçon.... Il est fou, madame; et il devient +fou furieux quand il voit un visage qui lui déplaît.... Voyons! Seth, +tiens-le; il va nous échapper. + +LA PETITE DAME. + +Mon Dieu! il va me faire du mal. + +ABEL. + +J'espère que non, madame! Soyez tranquille! Nous le tenons. Mais, +dans ses accès, il a une force herculéenne. Quatre hommes vigoureux en +viennent difficilement à bout. + +LA PETITE DAME. + +Et que fait-il alors? + +ABEL. + +Il est terrible quand il parvient à s'échapper; il met tout en +pièces.... Voyons, voyons! Seth, tiens-le donc! Il m'échappe. + +SETH. + +Je ne peux pas. Il est plus fort que moi. + +LA PETITE DAME. + +Mon Dieu, mon Dieu, au secours!» + +Kersac, qui n'était pas dans la confidence, s'élança sur Caïn; il le +maintint si vigoureusement, que celui-ci éclata de rire. Kersac, debout +devant la petite dame, piétinait sa robe, sa cage, écrasait son chapeau +avec ses reins, qui avaient à peine la place de se mouvoir; plus Kersac +serrait Caïn, plus celui-ci riait et cherchait à se dégager de cet +étau. La cage de la grosse petite dame était en pièces; sa robe était +en loques, son chapeau ne tenait plus sur sa tête; ses faux cheveux, +nattes, crépons, chignon tombaient sur son visage, sur ses épaules, +sur son cou. M. Abel, la trouvant suffisamment dégoûtée de leur wagon, +s'écria: + +«Lâchez, Kersac, lâchez; l'accès est fini; quand il rit, il n'y a plus +de danger.» + +[Illustration: Kersac écrasait avec ses reins le chapeau de la dame.] + +Kersac lâcha, et, repoussé par Caïn, il retomba sur la petite dame, +qu'il écrasait de son poids sans pouvoir se relever; deux fois il +essaya, deux fois il retomba. + +«Au secours! j'étouffe!» s'écria la dame. + +M. Abel eut pitié d'elle; il enleva Kersac de sa poigne vigoureuse, aida +la petite dame à s'arranger tant bien que mal. Elle avait eu à peine le +temps de remettre en place nattes, chignon et crépons, et de rattacher +sa robe avec quelques épingles, que le convoi arrêta; la dame ouvrit +la portière et se précipita hors du wagon; le désordre de sa toilette +attira tous les regards; elle disparut, mais, peu d'instants après, un +employé ouvrit la portière. + +«Messieurs, dit-il, qu'avez-vous fait à cette dame qui vient de quitter +le wagon? Elle se plaint d'un fou qui a manqué la mettre en pièces. +Avez-vous réellement un fou parmi vous? + +CAÏN. + +Mais pas du tout; c'est elle qui est folle, qui se jette sur les gens, +qui crie, qui croit qu'on va la massacrer. + +L'EMPLOYÉ. + +Cela me paraît louche, tout de même; sa robe est terriblement fripée; +son chapeau est bien déformé; sa cage est toute démantibulée. + +CAÏN, _riant_. + +Pas de mal, employé! Pas de mal! Elle ne se plaint pas de nous, allez. +Voulez-vous un cigare? Et un fameux.» + +Il présenta une couple de cigares à l'employé, qui hésita, hocha la +tête, finit par accepter, et referma le wagon en disant: + +«Quelque farce! Et une société de farceurs! Cela se voit de reste.» + +Le train repartit; Abel, Caïn et Seth rirent aux éclats; Caïn et Seth +allumèrent leurs cigares, et M. Abel rassura Kersac et Jean en leur +expliquant la scène qui avait été inventée et jouée par Caïn et Abel. + + + + +XXIX + +LE MARTEAU MAGIQUE + + +Le voyage ne fut pas long; ils descendirent à Saint-Cloud; c'était la +fête de la ville; on se promena partout; on joua à toutes sortes de +jeux; on regarda des tours de force, des veaux à cinq pieds, des moutons +à deux têtes, des géants de quatre ans qui semblaient être des hommes de +trente avec barbe et moustaches; enfin, un âne qui avait la tête où les +autres ont la queue. + +Cette dernière merveille se voyait dans une tente où étaient d'autres +bêtes curieuses; l'âne était seul dans une stalle, séparé par une toile +des autres animaux; il n'avait été annoncé qu'à la suite d'un entretien +mystérieux entre M. Abel et le propriétaire des animaux. + +«Entrez, messieurs, mesdames, entrez. On n'y entre qu'un à un, +messieurs, mesdames. Entrez.» + +Kersac entra le premier en payant deux sous; il ne tarda pas à en +sortir, riant aux éclats. + +PLUSIEURS VOIX. + +Quoi donc? Qu'y a-t-il? Est-ce vrai que l'âne a la tête où les autres +ont la queue? + +KERSAC. + +Très vrai, et ça vaut bien deux sous pour le voir et jurer le secret au +brave propriétaire de l'animal. Quelle farce! quelle bonne farce!» + +La gaieté de Kersac excita la curiosité de toute la noce et de toutes +les personnes présentes. Chacun voulut y entrer, et tous en sortaient +riant comme Kersac et discrets comme lui. A la fin, cet attroupement +considérable de gens dont aucun ne voulait s'en aller et qui tous +riaient et applaudissaient, attira les gendarmes. Ils ne purent rien +tirer de personne, et, pour savoir ce qui en était, ils durent entrer à +leur tour. Ils entrèrent... sans payer, en qualité de gendarmes; et +ils virent un âne dans une écurie, tourné de la tête à la queue, +c'est-à-dire la queue attachée au râtelier et la tête tournée vers les +spectateurs. Les gendarmes ne savaient s'ils devaient rire ou sévir; +M. Abel s'interposa et dit que c était lui qui avait inventé ce +divertissement; il plaida si bien la cause du chef de l'établissement, +que celui-ci fut autorisé à continuer la mystification; elle lui +rapporta plus d'argent que le reste de la ménagerie. + +En continuant leur promenade le long des tentes et des boutiques, ils +virent une baraque avec une estrade sur laquelle paradaient un homme +à la figure blême, à la mine éreintée, une femme au visage flétri, +exprimant la souffrance, et un petit garçon d'une maigreur excessive, +et dont les joues hâves annonçaient la misère. L'aspect de cette famille +frappa péniblement M. Abel; après les avoir observés pendant quelque +temps, il alla derrière la toile et causa quelques instants avec +l'homme. Il revint, eut une conférence avec ses amis Caïn et Seth; +tous trois passèrent ensuite derrière la baraque; la famille éreintée +disparut pour faire place, une demi-heure après, à trois sauvages +à longues barbes et au teint cuivré; l'un d'eux fit un roulement de +tambour formidable; un second cria d'une voix qui couvrait le bruit du +tambour: + +«Venez, messieurs, mesdames, venez voir l'effet merveilleux du MARTEAU +MAGIQUE qui change les sous en pièces d'argent, et les pièces d'argent +en pièces d'or.» + +La foule ne tarda pas à se rassembler près de cette baraque. + +«On fait une seule expérience gratuite, messieurs, mesdames; après quoi +on devra donner à la personne qui fera la quête. La représentation va +commencer! Qu'est-ce qui me donne un sou? Un sou, messieurs, un sou pour +en avoir vingt?» + +Une main s'allongea et donna un sou. + +Le sauvage prit le sou, le tint en l'air afin que chacun pût le voir, le +posa sur un billot et s'éloigna. Le second sauvage, qui tenait un pesant +marteau à la main, frappa le billot; le premier sauvage prit le sou, le +fit voir à la foule; le sou s'était métamorphosé en une pièce de vingt +sous. + +La foule applaudit; le propriétaire du sou reçut sa pièce d'un franc; +une foule d'autres mains présentèrent d'autres sous; le même sauvage les +recevait et les rendait. Souvent l'opération manquait; les propriétaires +attrapés murmuraient. + +UN SAUVAGE. + +Le marteau magique ne fait rien pour les avares, les joueurs, les +buveurs, les méchants; il lit dans les coeurs et donne à chacun selon +ses mérites.» + +Les sous des enfants se trouvaient toujours métamorphosés en pièces de +vingt sous; une ou deux fois même, le marteau magique changea le sou en +une pièce de deux francs. + +LE SAUVAGE. + +Allons, messieurs, donnez au marteau magique des pièces de vingt sous +pour en faire des pièces de vingt francs après le premier tour de quête, +messieurs. Ceux qui ne donneront pas à la quête n'auront pas droit à la +métamorphose; ceux qui donneront beaucoup en seront récompensés.» + +La femme du magicien fit le tour de l'assemblée; chacun donna; plusieurs +donnèrent de petites pièces blanches. Depuis quelques instants, Jeannot +s'était mêlé à la foule et attirait les regards du principal sauvage. A +la deuxième reprise, il s'avança et donna une pièce de vingt sous pour +en avoir une de vingt francs. + +LE SAUVAGE. + +Donnez, monsieur; vous allez être satisfait. + +[Illustration: Une femme au visage flétri.] + +Attention, marteau, fais ton office; rends de l'or pour de l'argent!» + +Le marteau frappa, Jeannot allongea une main avide, et reçut... un sou. + +«Ce n'est pas de l'or, cria-t-il; j'ai donné vingt sous. + +LE SAUVAGE. + +Recommencez, monsieur, le marteau s'est trompé. Dame! il se trompe +quelquefois. Allons, marteau, recommence; récompense ou punis.» + +Jeannot donna une seconde pièce de vingt sous. + +Le marteau frappa; Jeannot reçut... un sou. + +«Vous me volez! s'écria Jeannot en colère. + +LE SAUVAGE. + +Tout le monde peut voir, monsieur, que je n'ai rien dans les mains, rien +dans les poches. Une troisième épreuve, monsieur; essayez, vous n'aurez +pas perdu pour attendre.» + +Jeannot tendit en grommelant une troisième pièce de vingt sous. Le +marteau frappa. Le sauvage fit voir une pièce enveloppée d'un papier. + +LE SAUVAGE. + +Voilà, monsieur! Ce doit être du bon! La pièce est cachée, et il y a +quelque chose d'écrit sur le papier.» + +Le sauvage lut: + +«A Jeannot.» + +Il ouvrit le papier et lut tout haut: + +«_Voleur_! Un sou, dit-il; toujours de même. C'est un marteau +magique, messieurs, mesdames; il récompense et punit.» + +Jeannot restait ébahi et furieux; la foule répétait: _Voleur! Voleur!_ +La peur le saisit; il se retira prudemment et disparut. + +Après le marteau magique, les trois sauvages chantèrent des tyroliennes +et des chansonnettes gaies et amusantes. La foule applaudissait; la +sébile se remplissait; après les chansons vinrent les escamotages, +des tours d'adresse; enfin, un roulement de tambour annonça que la +représentation était finie. Les sauvages, vivement applaudis, quittèrent +l'estrade, se déshabillèrent, se débarbouillèrent dans la baraque et +redevinrent Caïn, Abel et Seth. Ils remirent au pauvre charlatan le +produit des collectes, qui se monta à plus de cinquante francs; ces +pauvres gens témoignèrent une grande reconnaissance aux trois amis, +qu'ils remercièrent les larmes aux yeux. + +M. Abel et ses amis cherchèrent à rejoindre leur société qu'ils avaient +perdue; ils ne tardèrent pas à la retrouver; Jean avait été inquiet un +instant de la longue disparition de M. Abel; mais Kersac lui dit que +sans doute il était allé au salon de cent couverts pour hâter le dîner. +Personne ne l'avait reconnu dans la parade des sauvages. M. Abel +invita la société à venir prendre le repas du soir; la proposition fut +accueillie avec joie; le déjeuner était loin, et on se proposait de +faire honneur au dîner. + +[Illustration: «Venez voir l'effet du marteau magique.»] + +Les convives se placèrent; le dîner commença dans le même religieux +silence que le déjeuner. De même que le matin, on se mit en train après +les premiers plats, et on devint gai et bruyant en approchant du rôti; +le dîner était exquis, les vins étaient de premier cru; on chanta; +quand vint le tour de M. Abel, il entonna avec Caïn et Seth une des +chansonnettes en trio qu'ils avaient chantées sur les tréteaux +du saltimbanque. Alors seulement ils furent reconnus, interrogés, +applaudis. On rit beaucoup de l'invention du marteau magique et de +l'attrape faite à Jeannot. Après le repas, qui dura de sept heures à +neuf, les violons se firent entendre, les danses commencèrent. Quand on +fut bien en train: + +«A nous deux, petit Jean, comme au café Métis, s'écria M. Abel. La leçon +de danse.» + +Et tous deux, en riant, se mirent en position comme au café Métis, et +commencèrent la danse qui avait tant amusé les badauds de la rue, et +qui fit son même effet au salon de cent couverts de Saint-Cloud. Tout le +monde riait, applaudissait. + +La soirée se prolongea ainsi gaiement jusqu'à une heure du matin; +on trouva à la gare des voitures retenues par M. Abel pour tous les +convives, et chacun rentra chez soi. + +Avant de se séparer, M. Abel dit à Jean et à Kersac qu'il irait déjeuner +le lendemain chez Mme de Grignan, et qu'il les mènerait à l'exposition +des tableaux qui devait ouvrir sous peu de jours, et qui ne l'était +encore que pour les artistes. + + + + +XXX + +L'EXPOSITION + + +Kersac et Jean étaient fatigués; ils dormirent tard le lendemain; +lorsque le petit Roger fit dire à Jean de venir chez lui, Kersac dormait +encore et Jean finissait de s'habiller. Il s'empressa de descendre près +du pauvre malade, qui le reçut avec son doux et aimable sourire. + +ROGER. + +«Tu es rentré hier bien tard, Jean. T'es-tu bien amusé? + +JEAN. + +Beaucoup, monsieur Roger, ce qui n'empêche pas que j'ai souvent pensé à +vous, et que j'aurais bien voulu pouvoir m'échapper et venir passer une +heure ou deux avec vous. + +ROGER. + +Merci, mon bon Jean; raconte-moi ce que tu as fait.» + +Jean raconta la farce en wagon de MM. Abel, Caïn et Seth et l'écrasement +de la grosse petite dame rouge par Kersac, qui croyait la secourir. +Puis l'histoire des saltimbanques, du marteau magique; la mésaventure de +Jeannot, qui avait perdu trois francs en voulant gagner une pièce d'or. +Il raconta le dîner, la leçon de danse, le bal et tout ce qui pouvait +amuser Roger et le distraire un instant de ses souffrances. Le pauvre +enfant souriait; il n'avait plus la force de rire. Il remerciait Jean du +regard; dans les moments où il souffrait trop, il lui faisait signe de +s'interrompre. Jean resta ainsi une heure avec lui; il retourna ensuite +près de Kersac qui s'éveillait, et qui fut très honteux quand il sut +qu'il était dix heures. + +KERSAC. + +Je n'ai pas l'habitude de ces veillées, de ces fatigues extraordinaires +et de ces repas monstres qui vous rendent lourd et paresseux. A la +ferme je me fatigue davantage et j'ai moins besoin de repos. J'y serai +heureusement demain matin, et dès mon arrivée j'arrangerai mon affaire +avec ta mère; le plus tôt sera le mieux. Je lui avais promis de +t'emmener; veux-tu venir passer quelques jours avec nous? + +JEAN. + +J'en serais bien heureux, monsieur, mais je ne puis quitter mon pauvre +petit M. Roger dans l'état où il est. Je ne suis pas grand'chose, mais +il me demande souvent, et je réussis à le distraire un peu. + +«M'a-t-il fait répéter de fois ma rencontre avec M. Abel, quand il s'est +fait passer pour voleur, et puis notre voyage en carriole et la bonne +journée que vous m'avez fait passer, monsieur. Vous voyez que ce serait +mal à moi de le quitter dans ce moment. + +KERSAC. + +Tu as raison, mon enfant; tu es un bon et brave garçon. M. Abel va +arriver bientôt pour nous mener aux tableaux. Nous déjeunerons avant de +partir, j'espère bien; j'ai l'estomac creux que c'est effrayant.» + +M. Abel arriva, leur dit de se tenir prêts pour une heure; ils furent +exacts. M. Abel les fit monter dans sa voiture. + +KERSAC. + +Vous avez encore là une jolie bête, monsieur, mais elle ne vaut pas +celle d'hier. J'en ai rêvé, de l'autre. Si j'avais une bête qui +lui ressemblât, je passerais des heures à la faire trotter. Quelle +trotteuse! Je l'attellerais rien que pour la voir filer.» + +M. Abel l'écoutait en souriant; il paraissait content de l'enthousiasme +de Kersac pour sa jument. + +Quand ils entrèrent dans la salle de l'exposition, M. Abel les mena +d'abord devant les plus beaux tableaux, puis il leur fit voir les siens. +Un groupe de quatre tableaux de chevalet attira de suite leur attention. +Jean regardait avec une surprise et une joie qui se manifestèrent par +des exclamations que M. Abel chercha vainement à arrêter. + +JEAN. + +Voilà Simon! Me voilà, moi! Et nous voilà dansant! Ah! ah! ah! Vous +voilà, monsieur! On ne vous voit que le dos, mais je vous reconnais +bien, tout de même! Nous voilà, Simon et moi, avec nos habits neufs! +C'est ça! c'est bien ça! Voyez donc, monsieur Kersac. Et voilà Simon et +Aimée: c'est comme ils étaient le jour du bal! Oh! monsieur, que c'est +beau! que c'est donc joli! que vous êtes heureux de faire de si belles +choses!» + +Jean ne voyait pas la foule qui s'était rassemblée autour d'eux; on +chuchotait, on nommait tout bas M. Abel de N.... Celui-ci avait fait de +vains efforts pour arracher Jean à son enthousiasme; il ne voyait que +ces tableaux, il n'entendait que sa propre voix. Contrarié, presque +impatienté, M. Abel voulut s'en aller; mais la foule, qui se composait +d'artistes, les avait cernés, il fallait rester là. Lorsqu'il se +retourna pour chercher une issue, toutes les têtes se découvrirent; M. +Abel salua et sourit avec sa politesse et son affabilité accoutumées. +La foule commença à s'émouvoir, à s'agiter. Quelques vivats se firent +entendre. + +«Messieurs, de grâce, dit M. Abel en souriant, je demande le passage. +Jean, viens, mon ami. + +--Jean, il s'appelle Jean», chuchotèrent quelques voix. + +Jean sortit enfin de son extase. + +«Oh! monsieur! commença-t-il. + +M. ABEL. + +Chut! nigaud. Silence, je t'en supplie! Et suis-moi.» + +Jean suivit machinalement; la foule voulut suivre aussi. M. Abel se +retourna, ôta son chapeau: + +«Messieurs, je vous en supplie! Permettez que je me retire. Je vous en +prie», ajouta-t-il avec dignité, mais avec grâce. + +La foule, toujours chapeau bas, obéit à cette injonction; on le laissa +s'éloigner, on ne le suivit que du regard; seulement, quand il fut à la +porte, des vivats et des applaudissements éclatèrent; M. Abel précipita +le pas; longtemps encore, lui et ses compagnons purent entendre éclater +l'enthousiasme pour le grand artiste, l'homme de bien et le caractère +honorable si universellement aimé, respecté et admiré. + +Quand ils furent en voiture: + +M. ABEL. + +Jolie scène que tu m'as amenée avec ton enthousiasme et tes +exclamations! + +JEAN. + +Pardonnez-moi, monsieur. J'étais hors de moi! Je ne savais ce que je +disais. Pourquoi m'avez-vous arraché de là, monsieur? J'y serais resté +deux heures! + +M. ABEL. + +Et c'est bien pour cela, parbleu! que je t'ai emmené. Tu as entendu +leurs cris. Cinq minutes de plus, ils me portaient en triomphe comme les +empereurs romains. C'eût été joli! Tous les journaux en auraient parlé: +je n'aurais plus su où me montrer.» + +Jean était honteux, Kersac riait. M. Abel rit avec lui, donna une petite +tape sur la joue de Jean, et la paix fut ainsi conclue. + + + + +XXXI + +MORT DU PETIT ROGER + + +Kersac devait partir le soir même; il profita du temps qui lui restait +pour courir tout Paris avec Jean; en rentrant pour dîner, ils étaient +rendus de fatigue. + +«Dis donc, Jean, dit Kersac, je voudrais bien, avant de quitter Paris, +emporter une bénédiction de votre petit ange. Cela me porterait bonheur. +Demande donc si je puis le voir; voici l'heure du départ qui approche. +Je ferai mon petit paquet pendant que tu feras la commission.» + +Jean revint avant même que le petit paquet fût fini. Roger voulait, de +son côté, voir Kersac avant son départ. + +Quand ils entrèrent dans sa chambre, Kersac fut frappé de l'altération +des traits de l'enfant; la pâleur du visage, la difficulté de la +respiration annonçaient une aggravation sérieuse dans son état. + +«Venez, mon bon monsieur Kersac, dit Roger d'une voix entrecoupée; +venez.... Je ne vous verrai plus,... mais je prierai pour vous.... +Adieu,... adieu.... Bientôt... je serai... près du bon Dieu.... Je suis +heureux... d'avoir tant souffert! Le bon Dieu me récompensera!» + +Kersac s'agenouilla près du lit. + +«Cher petit ange du bon Dieu, bénissez-moi une dernière-fois, dit-il en +posant sur sa tête la petite main de Roger crispée par la souffrance. + +--Que le bon Dieu... vous bénisse! Et vous aussi, Jean.... Adieu!» + +Le pauvre petit recommença une crise; Mme de Grignan pria Kersac de +sortir; Jean demanda à Mme de Grignan s'il pouvait lui être utile; sur +sa réponse négative, il accompagna Kersac. + +Le dîner de l'office fut triste; chacun s'attendait à la fin prochaine +du petit Roger; tout le monde l'aimait, le plaignait, tous étaient +attendris de ses terribles souffrances. Kersac dut partir en sortant de +table; il remercia affectueusement le bon Barcuss de ses soins et de son +obligeance; il remercia aussi les gens de la maison, qui tous avaient +contribué à lui rendre agréable son séjour chez eux. Il chargea Barcuss +de ses respects et de ses remerciements pour M. et Mme de Grignan, et +partit avec Jean. En revenant du chemin de fer, Jean passa chez M. +Abel; fatigué de sa journée de la veille, il était chez lui en robe de +chambre. + +M. ABEL. + +Te voilà, Jean! Eh bien, tu as l'air tout triste! Qu'y a-t-il donc, mon +ami? + +JEAN. + +Je crains, monsieur, que notre cher petit M. Roger ne soit bien près +de sa fin; son visage est si altéré, sa voix si affaiblie depuis sa +dernière crise! Je suis venu vous prévenir, monsieur. + +M. ABEL. + +Je te remercie, mon enfant. Je voulais me coucher de bonne heure, le +croyant mieux; mais ce que tu me dis m'inquiète, et j'aime trop cette +excellente famille pour l'abandonner dans des moments si douloureux.» + +M. Abel sonna. Un valet de chambre entra. + +M. ABEL. + +Allez me chercher une voiture pendant que je m'habille, Baptiste. + +BAPTISTE. + +Monsieur veut-il que je dise à Julien d'atteler? + +M. ABEL. + +Non, cela prendrait trop de temps. Une voiture, la première venue.» + +Le valet de chambre sortit. M. Abel s'habillait. + +«Jean, aide-moi à passer mon habit. J'entends Baptiste qui revient. + +--La voiture de monsieur, dit Baptiste en rentrant. + +M. ABEL. + +Viens, Jean, je t'emmène. Dépêchons-nous.» + +Dix minutes plus tard ils étaient à l'hôtel de M. de Grignan. + +«Comment va l'enfant? dit M. Abel au concierge en entrant +précipitamment. + +--Mal, monsieur, très mal, répondit le concierge. Le docteur sort +d'ici; on vient d'envoyer chez vous, monsieur, et chez M. le curé de la +Madeleine.» + +Abel remonta rapidement l'escalier, traversa les salons; la porte +de Roger était ouverte; l'enfant était inondé de sueur; ses yeux +entr'ouverts, son regard voilé par les approches de la mort, sa bouche +contractée par les souffrances de l'agonie, ses mains crispées et +agitées de mouvements convulsifs, annonçaient une fin prochaine. M. et +Mme de Grignan, à genoux près du lit, contemplaient avec une douloureuse +résignation l'agonie de leur enfant. Suzanne, moins forte pour lutter +contre la douleur, à genoux près de sa mère, sanglotait, le visage caché +dans ses mains. Abel se mit entre la mère et la fille, pria avec eux et +commença à réciter les prières des agonisants; un léger sourire parut +sur la bouche de l'enfant; il essaya de parler, et, après quelques +efforts, il articula faiblement: + +«Abel.... Merci!» + +M. et Mme de Grignan complétèrent le remerciement de l'enfant par un +regard plein de reconnaissance. Le curé entra, s'approcha du mourant, se +hâta de lui donner une dernière fois la bénédiction, lui administra le +sacrement de l'extrême-onction, et se joignit à M. Abel pour réciter la +prière des agonisants. + +Au moment où il dit d'une voix plus forte et plus solennelle: _Partez, +âme chrétienne!_ un léger tressaillement agita les membres de l'enfant; +puis survint l'immobilité complète, et la respiration, déjà si +difficile, s'arrêta. Le curé se pencha sur l'enfant, bénit ce corps sans +vie, et se releva en récitant le _Laudate Dominum_. M. de Grignan voulut +emmener sa femme; elle se dégagea doucement de ses bras, appuya sa joue +sur le visage de son cher petit Roger, pleura longtemps, et se laissa +ensuite emmener par son mari. + +Suzanne restait à genoux, sanglotant près du corps de son frère, dont +elle tenait toujours la main dans les siennes. M. Abel, la voyant +oubliée dans ce premier moment d'une grande douleur, la releva, chercha +à la consoler en lui disant quelques paroles pleines de coeur sur le +bonheur dont jouissait certainement son frère, et la vie cruelle qu'il +avait menée depuis si longtemps. + +«Je le sais, dit-elle, mais je l'aimais tant! C'était mon frère, +mon ami, malgré sa grande jeunesse. Que de fois ce cher petit m'a +encouragée, aidée, consolée!... Et à présent!...» + +Suzanne recommença à sangloter avec une violence qui effraya M. Abel. +Il l'arracha d'auprès du lit de Roger, et, malgré sa résistance, il +l'emmena dans le salon. Au bout d'un certain temps elle parut sensible +aux témoignages d'affection qu'il lui donnait. + +«Ma chère enfant, lui dit-il, je ne puis remplacer le petit ange que +vous avez perdu, mais je puis être pour vous un ami, un frère, un +confident même, si vous voulez répondre à l'amitié que je vous offre, et +payer par la confiance le dévouement le plus absolu.» + +Le chagrin de Suzanne prit une apparence plus douce après cette promesse +de M. Abel; ses larmes furent moins amères; sa tendresse pour ses +parents aurait son complément dans l'affection d'un ami dont l'âge se +rapprochait du sien. Elle demanda instamment à M. Abel de la laisser +retourner près de son frère. + +«Ne craignez pas pour moi, cher monsieur Abel; la prière me fera du +bien; Roger a déjà prié pour moi, puisqu'il me donne un ami tel que +vous. Laissez-moi le remercier.» + +Abel la ramena près du lit de Roger; elle arrosa de ses larmes ses +petites mains déjà glacées; en face d'elle priait Abel. Une heure se +passa ainsi; M. Abel demanda à Suzanne de prendre quelque repos, elle +répondit par un signe de tête négatif. + +«Je vous en prie, Suzanne», dit-il doucement. + +Suzanne se leva et le suivit sans résistance dans le salon. + +M. ABEL. + +Suzanne, promettez-moi d'aller vous étendre sur votre lit. Vous êtes +pâle comme une morte et vous semblez exténuée de fatigue. Ma chère +Suzanne, soignez-vous, croyez-moi. Vos parents ont plus que jamais +besoin de vos soins et de votre tendresse. + +SUZANNE. + +Je vous obéirai, cher monsieur Abel. Mais allez voir papa et maman; ils +vous aiment tant! Votre présence leur sera une grande consolation. + +M. ABEL. + +J'irai, Suzanne. Fiez-vous à mon amitié pour les consoler de mon mieux.» + +M. Abel lui serra la main et la quitta pour entrer chez M. de Grignan. +Il le trouva luttant contre le désir exprimé par sa femme de retourner +près de l'enfant pour l'ensevelir. + +«Laissez-la suivre son désir, mon ami, dit M. Abel; elle sera mieux là +que partout ailleurs. Laissez la mère rendre les derniers devoirs à son +enfant.» + +M. de Grignan ne s'opposa plus aux prières de sa femme, qui sortit +précipitamment après avoir adressé à Abel un regard éloquent. + + + + +XXXII + +DEUX MARIAGES + + +La famille resta plongée dans une profonde douleur, mais jamais un +murmure ne fut prononcé; Abel ne les quittait presque pas. Il tint la +promesse qu'il avait faite à Suzanne; il fut pour elle l'ami le plus +dévoué, le frère le plus attentif. Les mois, les années se passèrent +ainsi. La réputation d'Abel avait encore grandi; ses derniers tableaux +avaient fait fureur. Il avait reçu le titre de _baron_ après +l'exposition où il avait eu un si brillant succès. Il continuait sa vie +simple et bienfaisante; il avait restreint de plus en plus le cercle +de ses relations intimes; et de plus en plus il donnait son temps à +ses amis de Grignan. Suzanne était arrivée à l'âge où une jeune, jolie, +riche et charmante héritière est demandée par tous ceux qui cherchent +une fortune et un nom. Ces demandes étaient loyalement soumises à +Suzanne, qui les refusait toutes sans examen. + +«Chère Suzanne, lui dit un jour Abel, votre mère me dit que vous avez +refusé le duc de G.... Vous voulez donc rester fille? ajouta-t-il en +souriant. + +SUZANNE. + +Je n'épouserai jamais un homme que je ne connais pas, que je n'aime pas, +et qui me demande pour la fortune que je dois avoir. + +ABEL. + +Mais, chère enfant, vous connaissez le duc de G...: vous l'avez vu bien +des fois. + +SUZANNE. + +Ce que j'en connais ne me convient pas. Il parle légèrement de tout ce +qui me plaît, de tout ce que j'aime! Auriez-vous le courage de m'engage +à épouser un homme sans religion? + +ABEL, _vivement_. + +Non, jamais, Suzanne; je suis trop votre ami pour vous donner un si +dangereux conseil. + +SUZANNE. + +Alors ne me proposez plus personne, jusqu'à ce que.... + +ABEL. + +Achevez, Suzanne; jusqu'à ce que...? + +SUZANNE, _souriant._ + +Jusqu'à ce que vous m'avez trouvé un homme qui vous ressemble. + +ABEL, _après un instant de silence et très ému_. + +Suzanne,... je sais que vous pensez tout haut avec moi. Je connais +votre franchise, votre sincérité. Dites-moi le fond de votre pensée. Que +voulez-vous dire par là? + +SUZANNE, _souriant_. + +Si vous ne le comprenez pas, demandez-en l'explication à maman; elle +vous la donnera. La voici qui vient, tout juste; je me sauve.» + +Et Suzanne disparut en courant. + +MADAME DE GRIGNAN. + +Eh bien, qu'y a-t-il donc, Abel? Suzanne s'enfuit et vous êtes tout +interdit. + +ABEL. + +Il y a de quoi, chère madame. Si vous saviez ce que vient de me dire +Suzanne!» + +Et Abel répéta mot pour mot sa conversation avec Suzanne. + +MADAME DE GRIGNAN. + +Elle a parfaitement raison, mon ami. Et je dis comme elle. + +ABEL, _vivement ému_. + +Madame! chère madame! Comprenez-vous bien toute la portée de vos +paroles? Ne pourrais-je me figurer... que si j'osais... vous demander +Suzanne, vous me la donneriez? + +MADAME DE GRIGNAN. + +Certainement vous pourriez le croire; je vous la donnerais, et avec un +vrai bonheur, et Suzanne en serait aussi heureuse que nous le serions, +mon mari et moi. + +ABEL. + +Serait-il possible? Comment! ce voeu que je renfermais dans le plus +profond de mon coeur, serait exaucé? Suzanne serait ma femme? de votre +consentement? du sien? + +[Illustration: Suzanne rentrait souriante.] + +MADAME DE GRIGNAN. + +Oui, mon ami; vous seriez son mari et mon gendre; le vrai frère de mon +cher petit Roger, ajouta-t-elle en prenant les deux mains d'Abel dans +les siennes. Ce cher petit! il vous aimait tant! Sa dernière parole a +été votre nom.» + +Mme de Grignan pleura dans les bras de ce fils qu'elle venait de se +donner. Il lui baisa mille fois les mains en la remerciant du fond de +son coeur. + +ABEL. + +Ne puis-je voir Suzanne, chère madame? + +MADAME DE GRIGNAN. + +C'est trop juste; je vais vous l'envoyer.» + +Deux minutes après, Suzanne rentrait, souriante mais légèrement +embarrassée. + +«Suzanne! dit Abel en allant à elle et lui baisant les mains, Dieu me +récompense bien richement du peu que j'ai fait pour son service. + +SUZANNE. + +Et moi, mon ami? C'est à notre cher petit Roger que je dois ce bonheur, +que j'ai si souvent demandé au bon Dieu, et que vous me refusiez +toujours. + +ABEL. + +Moi! Ah! Suzanne, comment n'avez-vous pas compris que je n'osais pas? +J'ai beau avoir été chamarré de décorations, avoir été fait baron, je ne +croyais pas pouvoir prétendre à la jeune et charmante héritière demandée +par les plus grands noms de France. Mon intimité avec vos parents, leurs +bontés pour moi, et jusqu'à la grande amitié et préférence que vous me +témoigniez en toutes occasions, m'interdisaient toute tentative, par +conséquent tout espoir. Mais si vous saviez combien j'ai souffert de ce +silence forcé! + +SUZANNE, _souriant_. + +A présent, mon ami, vous ne souffrirez plus que de m'avoir fait +souffrir, moi aussi. A tout autre que vous (qui êtes mon confident +intime, vous savez), je n'aurais jamais osé dire ce que je vous ai +dit aujourd'hui. Et pourtant je pensais bien que vous n'en seriez pas +fâché.» + +A partir de ce jour, le mariage de Suzanne de Grignan avec M. le baron +de N... fut le sujet de toutes les conversations; il fut non seulement +approuvé, mais extrêmement applaudi; la réputation et la célébrité +d'Abel l'avaient mis au rang des grands partis, et plus d'une mère envia +le bonheur de Mme de Grignan. + +Trois ans avant cet événement, Kersac revenait joyeusement à sa ferme de +Sainte-Anne. Son premier soin fut de chercher Hélène, qu'il trouva dans +la cuisine, occupée des soins du ménage. + +«Hélène, Hélène, s'écria Kersac, me voici! Et bien content d'être +revenu. + +HÉLÈNE. + +Et Jean? + +KERSAC. + +Jean va très bien; il viendra un peu plus tard. Je vous expliquerai ça. +Et moi, je viens vous demander une chose. + +HÉLÈNE. + +Tout ce que vous voudrez, monsieur; vous savez si j'ai la volonté de +vous obéir en tout. + +KERSAC. + +Oh! il ne s'agit pas d'obéir, il s'agit de vouloir. + +HÉLÈNE. + +C'est pour moi la même chose; je veux tout ce que vous voulez. + +KERSAC. + +C'est-il bien vrai, ça? Alors! sac à papier!... j'ai peur. Parole, j'ai +peur! + +HÉLÈNE. + +Qu'est-ce donc, mon Dieu? Est-ce que... mon petit Jean...? + +KERSAC. + +Il ne s'agit pas de petit Jean! Brave garçon, cet enfant! j'en suis +fou;... mais il ne s'agit pas de ça; il s'agit de vous. + +HÉLÈNE. + +Mais parlez donc, monsieur, vous me faites une peur! + +KERSAC. + +Hélène, Hélène, vous ne devinez pas?» + +Et comme Hélène le regardait avec de grands yeux étonnés, Kersac la +saisit dans ses bras, manqua l'étouffer, et dit enfin: + +«Je veux que vous soyez ma femme!» + +Puis il la lâcha si subitement, qu'elle alla tomber sur un banc qui se +trouvait derrière elle. + +La surprise et la chute la rendirent immobile! Kersac crut l'avoir +blessée sérieusement. + +«Animal que je suis! s'écria-t-il. Hélène, ma pauvre Hélène! vous êtes +blessée? souffrez-vous? + +HÉLÈNE. + +Je ne suis pas blessée, monsieur; je ne souffre pas. Mais je suis si +étonnée, que je ne comprends pas; je ne sais pas du tout ce que vous +voulez dire. + +[Illustration: Kersac la saisit dans ses bras et manqua l'étouffer.] + +KERSAC. + +Parbleu! ce n'est pourtant pas difficile à comprendre. Vous êtes une +brave, excellente femme, active, propre, au fait de l'ouvrage d'une +ferme. Je suis garçon, je m'ennuie d'être garçon, et je veux vous +épouser. Parbleu! C'est pourtant bien simple et bien naturel. Et je vous +dis: Voulez-vous, oui ou non? Si vous dites oui, vous me rendrez bien +content; vous me payerez de tout ce que vous prétendez me devoir. Si +vous dites non, vous êtes une ingrate, un mauvais coeur; vous me donnez +du chagrin en récompense de ce que j'ai fait pour vous. Voyons, Hélène, +répondez, au lieu de me regarder d'un air effaré, comme si je venais +vous égorger. + +HÉLÈNE. + +Monsieur Kersac, est-il possible que vous ayez cette idée? + +KERSAC. + +Il ne s'agit pas de ça. Oui ou non? + +HÉLÈNE. + +Oui, mille fois oui, monsieur. Pouvez-vous douter du bonheur avec lequel +j'accepte ce nouveau bienfait? + +KERSAC. + +A la bonne heure donc! Ce coquin de Simon! m'a-t-il causé du tourment!» + +Et la serrant encore dans ses bras avec une force qui fit crier _grâce_ +à Hélène, il courut annoncer à ses gens la nouvelle surprenante de son +mariage. + +KERSAC. + +«Eh bien, vous n'êtes pas surpris, vous autres? + +--Pour ça non, monsieur! lui répondit-on en souriant. Chacun le désirait +et l'espérait depuis longtemps. Hélène mérite bien le bonheur que lui +envoie le bon Dieu. Vous ne pouviez mieux choisir, monsieur.» + +Une fois la chose convenue, annoncée, Kersac se hâta de la terminer. +Quinze jours après il était marié, et, sauf qu'Hélène fut Mme Kersac +et que Kersac fut dix fois plus heureux qu'auparavant, la ferme de +Sainte-Anne continua à marcher comme par le passé. + +[Illustration: Elle alla tomber sur un banc.] + +Un fait important qu'il ne faut pas oublier, c'est que, le lendemain de +l'arrivée de Kersac, Hélène vint le prévenir qu'un homme et un cheval +venaient de lui arriver. + +KERSAC. + +Un homme! un cheval! Je ne comprends pas; je n'ai rien acheté, moi!» + +Il alla voir; à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur le cheval, qu'il +poussa un cri de joie en reconnaissant la magnifique trotteuse d'Abel. +Le palefrenier lui expliqua que c'était un cadeau de M. Abel de N..., et +lui présenta une lettre, qu'il ouvrit avec empressement. Il lut ce qui +suit: + + «Mon cher Kersac, vous avez raison; la vie de Paris ne convient + pas à la bête que je vous envoie; elle sera plus heureuse chez + vous; rendez-moi le service de l'accepter pour votre usage + personnel; c'est à la campagne qu'elle déploiera tous ses + moyens. Renvoyez-moi mon palefrenier le plus tôt possible, j'en + ai besoin ici. Adieu; n'oubliez pas votre ami. + + «ABEL N....» + +KERSAC. + +«Excellent homme! perle des hommes! coeur d'or! comme dit mon petit +Jean. Quel bonheur d'avoir cette bête! Personne n'y touchera que moi! +Entrez, monsieur le palefrenier. Venez vous rafraîchir.» + +Kersac confia à Hélène le soin de bien faire boire et manger le +palefrenier. Il mena lui-même sa belle jument à l'écurie, lui fit une +litière excellente, la pansa, la bouchonna, lui donna de l'avoine, de +la paille. Quand le palefrenier voulut partir, il lui glissa quarante +francs dans la main. C'était beaucoup pour tous les deux. Ils se +séparèrent avec force poignées de main. + +[Illustration: «Eh bien, vous n'êtes pas surpris, vous autres?»] + +Cette jument fut une source de joie et de plaisir pour Kersac; tous les +jours il faisait naître l'occasion de l'atteler à une voiture légère, et +il la faisait trotter pendant une heure ou deux, ne se lassant jamais +de la regarder _fendre l'air_ et faire l'admiration de tous ceux qu'il +rencontrait. Il emmena Hélène une fois, mais elle demanda grâce pour +l'avenir, assurant que cette course si rapide lui faisait peur. + +Ils reçurent la visite de Jean peu de temps après la mort du petit +Roger; M. et Mme de Grignan étaient allés faire un voyage en Suisse et +dans le nord de l'Italie avec leur ami Abel, pour distraire Suzanne de +son chagrin. Ils y réussirent en partie, mais Suzanne continua à +parler sans cesse avec M. Abel de son frère Roger; et pour tous deux ce +souvenir avait un charme inexprimable. Ce fut pendant ce voyage, durant +lequel ils n'emmenèrent que Barcuss, que Jean obtint sans difficulté, +par l'entremise de M. Abel, la permission de passer le temps de leur +absence à Elven. + + + + +XXXIII + +TROISIÈME MARIAGE + + +Trois ans après, quand Abel était déjà devenu tout à fait de la famille +par son mariage avec Suzanne, Jean lui annonça que Kersac et Hélène +étaient dans une grande affliction. Le propriétaire de la ferme que +cultivait Kersac depuis plus de vingt ans venait de mourir; la terre +était à vendre, et on était en pourparlers avec quelqu'un qui voulait +l'exploiter lui-même. + +«Ne t'afflige pas, mon ami, lui dit Abel, cette vente n'est pas encore +faite; peut-être ne se fera-t-elle pas.» + +En effet, peu de jours après, Jean apprit par M. Abel que la ferme était +vendue à quelqu'un qui faisait avec Kersac un bail, lequel devrait durer +tant que vivrait le fermier. + +Jean fut si surpris de cet à-propos, qu'Abel ne put s'empêcher de rire. + +«Monsieur, dit Jean, est-ce que _M. le Voleur_ et _M. le Peintre_ n'y +seraient pas pour quelque chose? + +ABEL, _riant_. + +C'est possible; je sais que _M. le Peintre_ cherchait une terre à +acheter en Bretagne. + +JEAN. + +Oh! monsieur, quel bonheur! votre bonté ne se lasse jamais!» + +C'était réellement M. Abel qui avait acheté la ferme de Sainte-Anne pour +y bâtir un château et s'y créer une résidence d'été. Cette acquisition +fit le bonheur de Kersac et d'Hélène; de Jean, qui se trouvait près de +sa mère sept ou huit mois de l'année, et sans compter la famille qui +habitait le château. + +Quand Marie eut dix-huit ans, Kersac, qui l'aimait tendrement et qui +n'avait pas eu d'enfants de son mariage avec Hélène, accomplit son +projet d'autrefois; il annonça qu'il adopterait Marie; il restait la +seconde partie du projet, la marier à Jean. Ce dernier avait vingt-sept +ans; il avait continué son service dans l'hôtel de Grignan, sauf un +léger changement, c'est qu'il avait passé au service particulier de son +bienfaiteur, de son maître bien-aimé, M. Abel. On pouvait, en parlant +d'eux, dire avec vérité: _Tel maître, tel valet_. L'un était le beau +idéal du maître, l'autre le beau idéal du serviteur. + +Quand l'adoption de Marie fut annoncée, M. Abel, qui s'entendait avec +Kersac pour faire réussir ce mariage, trouva un jour que Jean était +devenu pensif et moins gai. Il lui en fit l'observation. + +JEAN. + +Que voulez-vous, monsieur? En avançant en âge, on devient plus sage et +plus sérieux. + +M. ABEL, _souriant_. + +Mais, mon ami, tu as vingt-sept ans à peine; ce n'est pas encore +l'extrême vieillesse. + +JEAN. + +Pas encore, monsieur; mais on y marche tous les jours. + +M. ABEL. + +Écoute, Jean, quand je me suis marié, j'avais trente-quatre ans et je +n'étais pas triste, et je ne le suis pas encore, bien que j'aie quarante +et un ans. + +JEAN, _tristement_. + +Je le sais bien, monsieur. + +M. ABEL. + +Jean, tu me caches quelque chose; ce n'est pas bien. Toi qui n'avais +pas de secret pour moi, voilà que tu en as un, et depuis plusieurs mois +déjà. + +JEAN. + +Pardonnez-moi, monsieur, ce n'est pas un secret, c'est seulement une +chose qui me rend triste malgré moi. + +M. ABEL. + +Qu'est-ce que c'est, Jean? Dis-le-moi. Que crains-tu? Tu connais mon +amitié pour toi. + +JEAN. + +Oh oui! monsieur; et votre indulgence, et votre bonté, qui ne se sont +jamais démenties. Voici ce que c'est, monsieur. Je me sens pour Marie +un attrait qui me ferait vraiment désirer de l'épouser. Et il m'est +impossible de me marier, parce qu'en me mariant ainsi, mon beau-père +et ma mère voudraient nous garder près d'eux. Et si je vous quittais, +monsieur, je me sentirais si malheureux, si ingrat, si égoïste, que je +n'aurais pas une minute de repos et que j'en mourrais de chagrin. D'un +autre côté, quand je quitte Marie, il me semble que c'est mon âme qui +s'en va et que je reste seul dans le monde. Elle m'a dit que pour elle +c'était la même chose, et qu'elle pleurait souvent en pensant à moi. Je +lui ai dit ce qui m'arrêtait; elle l'a compris, et nous sommes convenus, +elle de rester fille, et moi de rester garçon; je me console par la +pensée de ne jamais quitter monsieur et de vivre bien heureux pour +monsieur et pour madame.» + +Et, en disant ces mots, la voix lui manqua; il se tourna comme pour +arranger quelque chose et disparut. + +M. Abel resta triste et pensif. + +«Heureux! Pauvre garçon! C'est pour moi qu'il sacrifie son bonheur et +celui de la femme qu'il aime. Je ne peux pas accepter ça. Il sera marié +avant un mois d'ici.» + +M. Abel sonna. Baptiste entra. + +«Baptiste, allez à la ferme et dites à Kersac de venir me parler.» + +Kersac s'empressa d'arriver. + +«J'ai une affaire à traiter avec vous, Kersac. Je vous demande votre +appui et je vous offre le mien.» + +Ils s'enfermèrent pour traiter leur affaire sans être dérangés: une +demi-heure après, Kersac se retirait en se frottant les mains. + +Lorsque M. Abel revit Jean, il lui dit que Kersac le demandait pour lui +communiquer une affaire importante. + +«Faut-il que j'y aille tout de suite, monsieur? + +--Mais, oui; Kersac paraît pressé.» + +Jean s'empressa d'y aller; il le trouva seul. + +«Jean, dit Kersac en lui tendant la main, tu es un nigaud, et Marie est +une sotte; je vais vous mettre tous deux à la raison.» + +Kersac se leva, ouvrit une porte et rentra traînant après lui Marie tout +en larmes. + +«Tiens, dit-il en la lui montrant, tu vois! C'est toi qui es cause de +cela. + +JEAN. + +Marie, Marie, tu m'avais promis d'être raisonnable. + +MARIE. + +J'essaye, Jean, je ne peux pas. + +KERSAC. + +Vous êtes fous tous les deux! Et voilà comment je vous rends la raison.» + +Il prit la main de Marie, la mit dans celle de Jean. + +«Je te la donne, dit-il à Jean. Je te le donne, dit-il à Marie. D'ici un +mois, de gré ou de force, vous serez mariés. Tu resteras près de M. +Abel pendant les huit mois qu'il passera ici; quand il s'en ira, tu le +suivras ou tu resteras, comme tu voudras. J'aurais bien voulu t'avoir à +mon tour, mais M. Abel a tenu bon. Sapristi! il tient à toi comme le fer +tient à l'aimant.» + +Kersac ne leur donna pas le temps de répondre; il sortit en refermant la +porte sur lui. Quand il rentra une heure après, il trouva Jean _rendu à +la raison_; Marie lui avait démontré que son mariage ne nuisait en rien +à son service près de son bienfaiteur, et même que M. Abel n'en +serait que mieux servi. Il paraît que ces arguments avaient été bien +persuasifs, car ils terminèrent la conférence par une discussion sur le +jour du mariage; Jean voulait attendre; Marie voulait presser: + +«Car, dit-elle, si je te laisse le temps de la réflexion, tu me +laisserais là pour M. Abel, et je mourrais de chagrin.» + +Jean frémit devant cet assassinat prévu et prémédité, et il consentit au +plus bref délai, qui était de quinze jours. C'est ainsi que le sort de +Jean fut fixé. + +M. Abel se montra fort satisfait de cet arrangement. Il en souffrit un +peu, mais le moins possible; Jean lui promit de le suivre partout où il +irait. + +«Je vous assure, monsieur, lui dit-il, que si vous m'obligiez à vous +quitter, je serais réellement malheureux; Marie elle-même me serait à +charge. Pensez donc, monsieur! treize années passées avec vous et près +de vous, sans vous avoir jamais quitté! Comment voulez-vous que je vive +loin de vous? + +M. ABEL. + +Merci, mon ami! J'accepte ton sacrifice comme tu as accepté celui que +j'ai fait en te rendant ta liberté; ta présence me sera d'autant plus +agréable qu'elle sera tout à fait volontaire de ta part. Et je t'avoue +que tu me manquerais plus que je ne puis te dire, et que je t'aime, non +pas comme un maître, mais comme un père. Depuis bien des années je te +regarde comme mon enfant. Il me semble, comme à toi, que tu fais partie +de mon existence, et que nous ne devons jamais nous quitter. Occupe-toi +maintenant de hâter ton mariage; tu comprends que tous les frais sont à +ma charge, puisque c'est moi qui _l'oblige_ à te marier.» + +Jean sourit et remercia du regard plus qu'en paroles. La noce fut +superbe; il y eut deux jours de repas, de danses et de réjouissances, +mais pas un instant Jean n'oublia son service près de son cher maître. +A son lever, à son coucher, le visage de Jean fut, comme d'habitude, le +premier et le dernier qui frappa les regards de M. Abel. + +Ils vivent tous, heureux et unis; quelques cheveux blancs se détachent +sur la belle chevelure noire de M. Abel. Il a quatre enfants; Suzanne +et Abel les élèvent ensemble; Suzanne s'occupe particulièrement de ses +filles; Abel dirige l'éducation des deux garçons; l'un d'eux annonce un +talent presque égal à celui de son père. Jean, marié depuis six ans, +a déjà trois enfants. Ils vivent à la ferme avec leur mère. Kersac et +Hélène mènent la vie la plus calme et la plus heureuse; Kersac conserve +sa vigueur et sa belle santé; Hélène paraît dix ans de moins que son +âge; les enfants de Jean sont superbes; la fille est blonde et jolie +comme la mère; les fils sont bruns comme le père. + +Ceux d'Abel et de Suzanne attirent tous les regards par leur grâce et +leur beauté éclatante; leur bonté, leur esprit et leur charme égalent +leurs avantages physiques; le fils aîné a treize ans; le second en a +onze. Les filles ont neuf et sept ans. + +M. et Mme de Grignan ne quittent pas leurs enfants; jamais un +mécontentement, un dissentiment ne viennent troubler l'harmonie +qui règne dans la famille. Le petit Roger en est sans doute l'ange +protecteur. + +La belle jument de Kersac vit encore et continue à exciter l'admiration +de son maître; elle a eu quatorze poulains, tous plus beaux et plus +parfaits les uns que les autres, que Kersac aurait voulu garder tous; +mais il a dû en céder huit à M. Abel et à quelques-uns de ses amis +qui les demandaient avec instance; il ne voulait pas en recevoir le +payement, mais M. Abel l'a forcé à accepter trois mille francs pour +chaque poulain qu'il lui enlevait. + + + + +XXXIV + +ET JEANNOT? + + +Et Jeannot?........................... + +Hélas! pauvre Jeannot, il est loin de mener la vie douce et heureuse +de Jean et de ses amis. Mes lecteurs se souviennent de sa dernière +conversation au café avec Kersac et Jean. Il continua sa vie de fripon +et de mauvais sujet. Un jour, il tomba malade à force de boisson +et d'excès. Ses maîtres s'en débarrassèrent, comme font les maîtres +insouciants, en l'envoyant à l'hôpital. Pendant sa maladie, M. Boissec +dut faire ses affaires lui-même. Il découvrit ainsi les friponneries +de Jeannot. Au lieu de s'en accuser en raison du mauvais exemple, des +mauvais conseils qu'il lui avait donnés, il s'emporta contre lui, gémit +sur les sommes considérables que Jeannot lui avait soustraites, et +résolut de l'en punir sévèrement. + +A l'hôpital, Jeannot, comparant son abandon à la position si heureuse +de Jean, fit quelques réflexions qui auraient porté de bons fruits si +Jeannot avait eu plus de foi et de courage. + +[Illustration: Boissec le reçut avec des menaces.] + +Mais quand il sortit de l'hôpital, et qu'il se traîna, pâle et faible, +chez ses maîtres, Boissec le reçut avec des injures et des menaces. + +JEANNOT. + +Que me reprochez-vous donc, monsieur Boissec, que vous n'ayez fait +vous-même? + +[Illustration: Ils traînèrent Jeannot jusque dans la rue.] + +M. BOISSEC. + +Moi et toi, ce n'est pas la même chose, coquin. J'étais le maître, tu +étais mon subordonné. C'est moi qui t'avais formé.... + +JEANNOT. + +Et à quoi m'avez-vous formé, monsieur? A voler mon maître, comme vous! +A ne croire à rien, comme vous! A vivre pour le plaisir, comme vous! Que +voulez-vous donc de moi? Si j'avais été honnête, je vous aurais dénoncé +à M. le comte! Est-ce ça que vous regrettez? Est-ce ça que vous voulez? +Prenez garde de me pousser à bout! + +M. BOISSEC. + +Serpent! vipère! tu oses menacer ton bienfaiteur? + +JEANNOT. + +Vous, mon bienfaiteur! Vous êtes mon corrupteur, mon mauvais génie, mon +ennemi le plus cruel, le plus acharné! + +M. BOISSEC. + +Attends, gredin, je vais te faire comprendre ce que je suis. Auguste! +Félix! par ici. Mettez à la porte ce drôle, ce voleur; jetez-lui ses +effets, et ne le laissez jamais remettre les pieds à l'hôtel.» + +Auguste et Félix n'eurent pas de peine à exécuter l'ordre de +l'intendant, de l'homme de confiance de monsieur. Ils traînèrent Jeannot +jusque dans la rue, et lui jetèrent ses effets, comme l'avait ordonné M. +Boissec. Obligé de céder à la force, il ramassa ses effets épars et se +trouva heureux de retrouver une bourse bien garnie dans la poche d'un +de ses gilets; il prit un fiacre et se logea dans un hôtel. En attendant +une place qui n'arriva pas, il mangea tout son argent, vendit ses +effets, se trouva sans ressources, se réunit à une bande de vagabonds, +se fit arrêter et mettre en prison; il en sortit plus corrompu qu'il n'y +était entré, fut arrêté pour vol simple une première fois, et condamné +à un an de prison; une seconde fois pour vol avec effraction et menaces, +il fut condamné à dix ans de galères; il est au bagne maintenant; on +parle de le transporter à Cayenne, à cause de son indocilité et de +son humeur intraitable. Il est probable qu'il fera partie du prochain +transport de galériens. + +Et Simon? + +Simon vit heureux et content; il est bon mari, bon père, bon fils et +toujours bon chrétien. + +Son beau-père l'ennuie quelquefois pour des affaires de commerce. Il +trouve Simon trop délicat, trop consciencieux. Simon assure qu'il n'est +qu'honnête et qu'il ne fera aucune affaire qui ne soit parfaitement +loyale et honorable. Dans le magasin, les pratiques aiment mieux +avoir affaire au gendre qu'au beau-père. Ce dernier, s'étant retiré du +commerce et ayant cédé les affaires à ses enfants, voit avec surprise +l'agrandissement du commerce de Simon. Celui-ci a déjà acquis une +fortune suffisante pour vivre agréablement. Il va quelquefois à +Sainte-Anne, où il trouve réunis tous ses anciens amis et son frère +Jean, qu'il aime toujours tendrement. + +Au milieu de cette prospérité il a eu deux peines assez vives; d'abord +il n'a pas d'enfants. Ensuite, Aimée, mal conseillée par sa mère, menait +une vie trop dissipée, faisait trop de dépenses de toilette, de +vanité; elle se révoltait contre Simon, le traitait de sévère, d'avare, +d'exagéré. Enfin, il n'y avait pas accord parfait dans ce ménage. M. +Abel, qu'il voyait quelquefois à Paris, lui conseillait la douceur, la +patience et la fermeté. + +[Illustration: Il fera partie du prochain transport de galériens.] + +«Ne cède jamais pour ce qui est mal ou qui mène au mal, mon ami; pour +le reste, laisse faire le plus que tu pourras. Avec les années, Aimée +deviendra raisonnable; elle comprendra alors et approuvera ta conduite, +elle t'en aimera et t'en respectera davantage.» + +Simon attendait, soupirait, espérait. Enfin, le bon Dieu lui vint +en aide. Aimée eut la petite vérole, qui la défigura; le monde et la +toilette ne lui offrirent plus aucun attrait; son âme s'embellit par +suite du changement de son visage; elle devint ce que Simon désirait +qu'elle fût; il l'aima laide bien plus qu'il ne l'avait année jolie. +Aimée, de son côté, comprit alors les qualités et les vertus de +son mari; et quand ils allaient passer quelques jours à la ferme de +Sainte-Anne, elle s'entendait parfaitement avec tous les membres de +l'excellente famille qui l'habitait. Simon serait donc parfaitement +heureux s'il avait des enfants. Mais, hélas! il n'en a pas encore et il +n'en aura sans doute jamais, car la jolie Aimée a.... Calculez vous-même +son âge. Je préfère ne pas vous le dire. + +Et le PETIT _Jean_?... Il avait quatorze ans quand il vous est apparu +pour la première fois. + +Et Abel?... Il avait vingt-sept ans! + +Et Kersac?... Il en avait trente-cinq!!! + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + I. Le départ + II. La rencontre + III. Le voleur se dévoile + IV. La carriole et Kersac + V. L'accident + VI. Jean Esculape + VII. Visite à Kérantré + VIII. Réunion des frères + IX. Débuts de M. Abel et de Jeannot + X. Suite des débuts de Jeannot et de M. Abel + XI. Le concert + XII. La leçon de danse + XIII. Les habits neufs + XIV. L'enlèvement des Sabines + XV. Friponnerie de Jeannot + XVI. M. le Peintre est découvert + XVII. Seconde visite à Kérantré + XVIII. M. Abel cherche à placer Jean + XIX. M. Abel place Jeannot + XX. Jean chez le petit Roger + XXI. Séparation des deux frères + XXII. Jean se forme + XXIII. Kersac à Paris + XXIV. Kersac et M. Abel font connaissance + XXV. Kersac voit Simon, rencontre Jeannot + XXVI. Emplettes de Kersac + XXVII. La noce + XXVIII. Abel, Caïn et Seth + XXIX. Le marteau magique + XXX. L'Exposition + XXXI. Mort du petit Roger + XXXII. Deux mariages + XXXIII. Troisième mariage + XXXIV. Et Jeannot? + + +__________________________________ +991-20.--Corbeil Imprimerie Crété. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jean qui grogne et Jean qui rit, by +Comtesse de Ségur + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN QUI GROGNE ET JEAN QUI RIT *** + +***** This file should be named 18090-8.txt or 18090-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/9/18090/ + +Produced by Bethanne M. Simms, Renald Levesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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