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+Project Gutenberg's Jean qui grogne et Jean qui rit, by Comtesse de Ségur
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Jean qui grogne et Jean qui rit
+
+Author: Comtesse de Ségur
+
+Illustrator: H. Castelli
+
+Release Date: March 31, 2006 [EBook #18090]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN QUI GROGNE ET JEAN QUI RIT ***
+
+
+
+
+Produced by Bethanne M. Simms, Renald Levesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ JEAN QUI GROGNE
+ ET
+ JEAN QUI RIT
+
+ PAR
+
+ Mme LA COMTESSE DE SÉGUR
+ NÉE ROSTOPCHINE
+
+ OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 57 VIGNETTES
+ PAR H. CASTELLI
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+
+ 1920
+
+
+
+A MA PETITE-FILLE
+MARIE-THERÈSE DE SÉGUR
+
+_Chère petite, tu as longtemps attendu ton livre; c'est qu'il y avait
+bien des frères, des cousins, des cousines, d'un âge plus respectable
+que le tien. Mais enfin, voici ton tour._ JEAN QUI RIT _te fera rire, je
+l'espère; je ne crains pas que_ JEAN QUI GROGNE _te fasse grogner.
+
+Ta grand'mère qui t'aime bien,_
+
+COMTESSE DE SÉGUR,
+née ROSTOPCHINE
+
+
+
+
+I
+
+LE DÉPART
+
+
+HÉLÈNE.
+
+Voilà ton paquet presque fini, mon petit Jean, il ne reste plus à y
+mettre que tes livres.
+
+JEAN.
+
+Et ce ne sera pas lourd, maman; les voici.»
+
+La mère prend les livres que lui présente Jean et lit: _Manuel du
+Chrétien; Conseils pratiques aux Enfants_.
+
+HÉLÈNE.
+
+Il n'y en a guère, il est vrai, mon ami; mais ils sont bons.
+
+JEAN.
+
+Maman, quand je serai à Paris, je tâcherai de voir le bon prêtre qui a
+fait ces livres.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et tu feras bien, mon ami; il doit être bon, cela se voit dans ses
+livres. Et il aime les enfants, cela se voit bien aussi.
+
+JEAN.
+
+Une fois arrivé à Paris et chez Simon, je n'aurai plus peur.
+
+HÉLÈNE.
+
+Il ne faut pas avoir peur non plus sur la route, mon ami. Qu'est-ce qui
+te ferait du mal? Et pourquoi te causerait-on du chagrin?
+
+JEAN.
+
+C'est qu'il y a des gens qui ne sont pas bons, maman; et il y en a
+d'autres qui sont même mauvais.
+
+HÉLÈNE.
+
+Je ne dis pas non; mais tu ne seras pas le premier du pays qui auras
+été chercher ton pain et la fortune à Paris; il ne leur est pas arrivé
+malheur; pas vrai? Le bon Dieu et la sainte Vierge ne sont-ils pas là
+pour te protéger?
+
+JEAN.
+
+Aussi je ne dis pas que j'aie peur, allez; je dis seulement qu'il y a
+des gens qui ne sont pas bons; c'est-il pas une vérité, ça?
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui, oui, tout le monde la connaît, cette vérité. Mais tu ne veux pas
+pleurer en partant, tout de même! Je ne veux pas que tu pleures.
+
+JEAN.
+
+Soyez tranquille, mère; je m'en irai bravement comme mon frère Simon,
+qui est parti sans seulement tourner la tête pour nous regarder. Voilà
+que j'ai bientôt quatorze ans. Je sais bien ce que c'est que le courage,
+allez. Je ferai comme Simon.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est bien, mon enfant; tu es un bon et brave garçon! Et le cousin
+Jeannot? Va-t-il venir ce soir ou demain matin?
+
+JEAN.
+
+Je ne sais pas, maman; je ne l'ai guère vu ces trois derniers jours.
+
+HÉLÈNE.
+
+Va donc voir chez sa tante s'il est prêt pour partir demain de grand
+matin.»
+
+Jean partit lestement. Hélène resta à la porte et le regarda marcher:
+quand elle ne le vit plus, elle rentra, joignit les mains avec un geste
+de désespoir, tomba à genoux et s'écria d'une voix entrecoupée par ses
+larmes:
+
+«Mon enfant, mon petit Jean chéri? Lui aussi doit partir, me quitter!
+Lui aussi va courir mille dangers dans ce long voyage! mon enfant, mon
+cher enfant!... Et je dois lui cacher mon chagrin et mes larmes pour
+ranimer son courage. Je dois paraître insensible à son absence, quand
+mon coeur frémit d'inquiétude et de douleur! Pauvre, pauvre enfant! La
+misère m'oblige à l'envoyer à son frère. Dieu de bonté, protégez-le!
+Marie, mère de miséricorde, ne l'abandonnez pas, veillez sur lui!»
+
+La pauvre femme pleura quelque temps encore; puis elle se releva,
+lava ses yeux rougis par les larmes, et s'efforça de paraître calme et
+tranquille pour le retour de Jean.
+
+Jean avait marché lestement jusqu'au détour du chemin et tant que sa
+mère pouvait l'apercevoir. Mais quand il se sentit hors de vue, il
+s'arrêta, jeta un regard douloureux sur la route qu'il venait de
+parcourir, sur tous les objets environnants, et il pensa que, le
+lendemain de grand matin, il passerait par les mêmes endroits, mais pour
+ne plus les revoir; et lui aussi pleura.
+
+«Pauvre mère! se dit-il. Elle croit que je la quitte sans regret; elle
+n'a ni inquiétude ni chagrin. Ma tranquillité la rassure et soutient
+son courage. Ce serait mal et cruel à moi de lui laisser voir combien
+je suis malheureux de la quitter! et pour si longtemps! Mon bon Dieu,
+donnez-moi du courage jusqu'à la fin! Ma bonne sainte Vierge, je me mets
+sous votre protection. Vous veillerez sur moi et vous me ferez revenir
+près de maman!»
+
+Jean essuya ses yeux, chercha à se distraire par la pensée de son frère
+qu'il aimait tendrement, et arriva assez gaiement à la demeure de sa
+tante Marine. Au moment d'entrer, il s'arrêta effrayé et surpris. Il
+entendait des cris étouffés, des gémissements, des sanglots. Il poussa
+vivement la porte; sa tante était seule et paraissait mécontente,
+mais ce n'était certainement pas elle qui avait poussé les cris et les
+gémissements qu'il venait d'entendre.
+
+«Te voilà, petit Jean? dit-elle; que veux-tu?
+
+JEAN.
+
+Maman m'a envoyé savoir si Jeannot était prêt pour demain, ma tante,
+et s'il allait venir à la maison ce soir ou demain de grand matin pour
+partir ensemble.
+
+LA TANTE.
+
+Je ne peux pas venir à bout de ce garçon-là; il est là qui hurle depuis
+une heure; il ne veut pas m'obéir; je lui ai dit plus de dix fois
+d'aller te rejoindre chez ta mère. Il ne bouge pas plus qu'une pierre.
+L'entends-tu gémir et pleurer?
+
+JEAN.
+
+Où est-il donc, ma tante?
+
+LA TANTE.
+
+Il est dehors, derrière la maison. Va le trouver, mon petit Jean, et
+vois si tu peux l'emmener.»
+
+Jean sortit, fit le tour le la maison, ne vit personne, n'entendit plus
+rien. Il appela:
+
+«Jeannot!»
+
+Mais Jeannot ne répondit pas.
+
+Il rentra une seconde fois chez sa tante.
+
+LA TANTE.
+
+Eh bien, l'as-tu décide à te suivre? Il est calmé, car je n'entends plus
+rien.
+
+JEAN.
+
+Je ne l'ai pas vu, ma tante; j'ai regardé de tous côtés, mais je ne l'ai
+pas trouvé.
+
+LA TANTE.
+
+Tiens! où s'est-il donc caché?»
+
+La tante sortit elle-même, fit le tour de la maison, appela et, comme
+Jean, ne trouva personne.
+
+«Se serait-il sauvé, par hasard, pour ne pas t'accompagner demain?»
+
+Jean frémit un instant à la pensée de devoir faire seul un si long
+voyage et d'entrer seul dans Paris la grande ville, si grande, avait
+écrit son frère, qu'il ne pouvait pas en faire le tour dans une seule
+journée. Mais il se rassura bien vite et résolut de le trouver, quand il
+devrait chercher toute la nuit.
+
+Lui et sa tante continuèrent leurs recherches sans plus de succès.
+
+«Mauvais garçon! murmurait-elle. Détestable enfant!... Si tu pars sans
+lui, mon petit Jean, et qu'il me revienne après ton départ, je ne le
+garderai pas, il peut en être sûr.
+
+JEAN.
+
+Où le mettriez-vous donc, ma tante?
+
+LA TANTE.
+
+Je le donnerais à ta mère.
+
+JEAN.
+
+Oh! ma tante! Ma pauvre maman qui ne peut pas me garder, moi, son
+enfant!
+
+LA TANTE.
+
+Eh bien, n'est-elle pas comme moi la tante de ce Jeannot, la soeur de sa
+mère? Chacun son tour; voilà bientôt trois ans que je l'ai; il m'a assez
+ennuyée. Au tour de ta mère, elle s'en fera obéir mieux que moi.»
+
+Pendant que la tante parlait, Jean, qui furetait partout, eut l'idée de
+regarder dans une vieille niche à chien, et il vit Jeannot blotti tout
+au fond.
+
+«Le voilà, le voilà! s'écria Jean. Voyons, Jeannot, viens, puisque te
+voilà trouvé.»
+
+Jeannot ne bougeait pas.
+
+«Attends, je vais l'aider à sortir de sa cachette», dit la tante
+enchantée de la découverte de Jean.
+
+Se baissant, elle saisit les jambes de Jeannot et tira jusqu'à ce
+qu'elle l'eût ramené au grand jour.
+
+A peine Jeannot fut-il dehors, qu'il recommença ses cris et ses
+gémissements.
+
+JEAN.
+
+Voyons, Jeannot, sois raisonnable! Je pars comme toi; est-ce que je
+crie, est-ce que je pleure comme toi! Puisqu'il faut partir, à quoi ça
+sert de pleurer? Que fais-tu de bon ici? rien du tout. Et à Paris, nous
+allons retrouver Simon, et il nous aura du pain et du fricot. Et il nous
+trouvera de l'ouvrage pour que nous ne soyons pas des fainéants, des
+propres à rien. Et ici, qu'est-ce que nous faisons? Nous mangeons la
+moitié du pain de maman et de ma tante. Tu vois bien! Sois gentil: dis
+adieu à ma tante, et viens avec moi. Le voisin Grégoire a donné à maman
+une bonne galette et un pot de cidre pour nous faire un bon souper, et
+puis Daniel nous a donné un lapin qu'il venait de tuer.»
+
+Le visage de Jeannot s'anima, ses larmes se tarirent et il s'approcha de
+son cousin en disant:
+
+«Je veux bien venir avec toi, moi.»
+
+La tante profita de cette bonne disposition pour lui donner son petit
+paquet accroché au bout du bâton de voyage.
+
+«Va, mon garçon, dit-elle en l'embrassant, que Dieu te conduise et te
+ramène les poches bien remplies de pièces blanches; tiens, en voilà deux
+de vingt sous chacune; c'est M. le curé qui me les a données pour toi;
+c'est pour faire le voyage. Adieu, Jeannot; adieu, petit Jean.
+
+JEAN.
+
+Nous serons bien heureux, va! D'abord, nous ferons comme nous voudrons;
+personne pour nous contrarier.
+
+JEANNOT.
+
+Ma tante Hélène ne te contrarie pas trop, toi; mais ma tante Marine!
+Est-elle contredisante! et exigeante! et méchante! Je suis bien content
+de ne plus l'entendre gronder et crier après moi.
+
+JEAN.
+
+Écoute, Jeannot, tu n'as pas raison de dire que ma tante Marine est
+méchante! Elle crie après toi un peu trop et trop fort, c'est vrai; mais
+aussi tu la contrariais bien, et puis, tu ne lui obéissais pas.
+
+JEANNOT.
+
+Je crois bien, elle voulait m'envoyer faire des commissions au tomber du
+jour: j'avais peur!
+
+JEAN.
+
+Peur! d'aller à cent pas chercher du pain, ou bien d'aller au bout du
+jardin chercher du bois!
+
+JEANNOT.
+
+Écoute donc! Moi, je n'aime pas à sortir seul à la nuit. C'est plus fort
+que moi: j'ai peur!
+
+JEAN.
+
+Et pourquoi pleurais-tu tout à l'heure, puisque tu es content de t'en
+aller? Et pourquoi t'étais-tu si bien caché, que c'est pas un pur hasard
+si je t'ai trouvé?
+
+JEANNOT.
+
+Parce que j'ai peur de ce que je ne connais pas, moi; j'ai peur de ce
+grand Paris.
+
+JEAN.
+
+Ah bien! si tu as peur de tout, il n'y a plus de plaisir? Puisque tu dis
+toi-même que tu étais mal chez ma tante, et que tu es content de t'en
+aller?
+
+JEANNOT.
+
+C'est égal, j'aime mieux être mal au pays et savoir comment et pourquoi
+je suis mal, que de courir les grandes routes et ne pas savoir où je
+vais, et avec qui et comment je dois souffrir.
+
+JEAN.
+
+Que tu es nigaud, va! Pourquoi penses-tu avoir à souffrir?
+
+JEANNOT.
+
+Parce que, quoi qu'on fasse, où qu'on aille, avec qui qu'on vive, on
+souffre toujours! Je le sais bien, moi.
+
+JEAN, _riant_.
+
+Alors tu es plus savant que moi; j'ai du bon dans ma vie, moi; je suis
+plus souvent heureux que malheureux, content que mécontent, et je me
+sens du courage pour la route et pour Paris.
+
+JEANNOT.
+
+Je crois bien! tu as une mère, toi! Je n'ai qu'une tante!
+
+JEAN.
+
+Raison de plus pour que ce soit moi qui pleure en quittant maman et que
+ce soit toi qui ries, puisque ta tante ne te tient pas au coeur; mais tu
+grognes et pleures toujours, toi. Entre les deux, j'aime mieux rire que
+pleurer.»
+
+Jeannot ne répondit que par un soupir et une larme, Jean ne dit plus
+rien. Ils marchèrent en silence et ils arrivèrent à la porte d'Hélène;
+en l'ouvrant, Jeannot se sentit surmonté par une forte odeur de lapin et
+de galette.
+
+HÉLÈNE.
+
+Te voilà enfin de retour, mon petit Jean! Je m'inquiétais de ne pas
+te voir revenir. Et voici Jeannot que tu me ramènes. Eh bien! eh bien!
+quelle figure consternée, mon pauvre Jeannot! Qu'est-ce que tu as?
+Dis-le-moi.... Voyons, parle; n'aie pas peur.»
+
+Jeannot baisse la tête et pleure.
+
+JEAN.
+
+Il n'a rien du tout, maman, que du chagrin de partir. Et pourtant il
+disait lui-même tout à l'heure que ça ne le chagrinait pas de quitter ma
+tante! Alors, pourquoi qu'il pleure?
+
+HÉLÈNE.
+
+Certainement; pourquoi pleures-tu? Et devant un lapin qui cuit et une
+galette qui chauffe? C'est-il raisonnable, Jeannot? Voyons, plus de ça,
+et venez tous deux m'aider à préparer le souper; et un fameux souper!
+
+JEANNOT, _soupirant_
+
+Et le dernier que je ferai ici, ma tante!
+
+HÉLÈNE.
+
+Le dernier! Laisse donc! Vous reviendrez tous deux avec des galettes et
+des lapins plein vos poches; et tu en mangeras chez moi avec mon petit
+Jean. Il est courageux, lui. Regarde sa bonne figure réjouie.... Tiens!
+tu as les yeux rouges, petit Jean. Qu'est-ce que tu as donc? Une bête
+entrée dans l'oeil?»
+
+Jean regarda sa mère; ses yeux étaient remplis de larmes; il voulut
+sourire et parler, mais le sourire était une grimace, et la voix ne
+pouvait sortir du gosier. La mère se pencha vers lui, l'embrassa, se
+détourna et sortit pour aller chercher du bois, dit-elle. Quand
+elle rentra, sa bouche souriait, mais ses yeux avaient pleuré; ils
+s'arrêtèrent un instant seulement, avec douleur et inquiétude, sur le
+visage de son enfant.
+
+Le petit Jean l'examinait aussi avec tristesse; leur regard se
+rencontra; tous deux comprirent la peine qu'ils ressentaient, l'effort
+qu'ils faisaient pour la dissimuler, et la nécessité de se donner
+mutuellement du courage.
+
+«Le bon Dieu est bon, maman; il nous protégera! dit Jean avec émotion.
+Et quel bonheur que vous m'ayez appris à écrire! Je vous écrirai toutes
+les fois que j'aurai de quoi affranchir une lettre!
+
+HÉLÈNE.
+
+Et moi, mon petit Jean, M. le curé m'a promis un timbre-poste tous les
+mois.... En attendant, voici notre lapin cuit à point, qui ne demande
+qu'à être mangé.»
+
+Les enfants ne se le firent pas répéter; ils s'assirent sur des
+escabeaux; chacun prit un débris de plat ou de terrine, ouvrit son
+couteau et attendit, en passant sa langue sur ses lèvres, qu'Hélène eût
+coupé le lapin et eût donné à chacun sa part.
+
+Pendant un quart d'heure on n'entendit d'autre bruit dans la salle
+du festin que celui des mâchoires qui broyaient leur nourriture, des
+couteaux qui glissaient sur les débris d'assiette, du cidre qui passait
+du broc dans le verre unique servant à tour de rôle à la mère et aux
+enfants.
+
+Après le lapin vint la galette; mais les appétits devenaient plus
+modérés; la conversation recommença, lente d'abord, puis animée ensuite.
+
+«Fameux lapin, dit Jean, avalant la dernière bouchée.
+
+--Quel dommage qu'il n'en reste plus, dit Jeannot en soupirant.
+
+--Et avec quel plaisir vous mangerez demain ce qui en reste! dit Hélène
+en souriant.
+
+JEAN.
+
+Ce qui en reste? Comment, mère, il en reste?
+
+HÉLÈNE.
+
+Je crois bien qu'il en reste, et un bon morceau; les deux cuisses, une
+pour chacun de vous.
+
+JEAN.
+
+Mais... comment se fait-il?... Vous n'en avez donc pas mangé, maman?
+
+HÉLÈNE.
+
+Si fait, si fait, mon ami! Pas si bête que de ne pas goûter un pareil
+morceau.»
+
+Elle disait vrai, elle en avait réellement goûté, car elle s'était servi
+la tête et les pattes. Jean voulut encore lui faire expliquer quelle
+était la portion du lapin qu'elle avait mangée, mais elle l'interrompit.
+
+«Assez mangé et assez parlé mangeaille, mes enfants; à présent, rangeons
+tout et préparons le coucher; ce ne sera pas long. Jeannot couchera
+avec toi dans ton lit, mon petit Jean. Avant de commencer notre nuit,
+enfants, allons faire une petite prière dans notre chère église; nous
+demanderons au bon Dieu et à notre bonne mère de bénir votre voyage.
+
+JEAN.
+
+Et puis nous irons dire adieu à M. le curé, maman!
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui, mon ami; c'est une bonne idée que tu as là, et qui me fait
+plaisir.»
+
+Le jour commençait à baisser, mais ils n'avaient pas loin à aller;
+l'église et le presbytère étaient à cent pas. Ils marchèrent tous les
+trois en silence; la mère se sentait le coeur brisé du départ de son
+enfant; Jean s'affligeait de la solitude de sa mère, et Jeannot songeait
+avec effroi aux dangers du voyage et au tumulte de Paris.
+
+Ils arrivèrent devant l'église; la porte était ouverte, Hélène entra
+suivie des enfants, et tous trois se mirent à genoux devant l'autel de
+la sainte Vierge. Hélène et Jean priaient et pleuraient, mais tout bas,
+en silence, afin d'avoir l'air calme et content. Jeannot soupirait et
+demandait du pain et un voyage heureux, suivi d'une heureuse arrivée
+chez Simon.
+
+Pendant que la mère priait, elle se sentit serrer doucement le bras, et
+une voix enfantine lui dire tout bas:
+
+«Assez, maman, assez: j'ai faim.»
+
+Hélène se retourna vivement et vit une petite fille; l'obscurité
+croissante l'empêcha de distinguer ses traits! Elle se pencha vers elle.
+
+«Je ne suis pas ta maman, ma petite», lui dit-elle.
+
+La petite fille recula avec frayeur et se mit à crier:
+
+«Maman, maman, au secours!»
+
+Jean et Jeannot se levèrent fort surpris, presque effrayés. Hélène prit
+la petite fille par la main, et ils sortirent tous de l'église.
+
+HÉLÈNE.
+
+Où est ta maman, ma chère petite? Je vais te ramener à elle.
+
+LA PETITE FILLE.
+
+Je ne sais pas; elle était là!
+
+HÉLÈNE.
+
+Sais-tu où elle est allée?
+
+LA PETITE FILLE.
+
+Je ne sais pas; elle m'a dit: «Attends moi». J'attendais.
+
+HÉLÈNE.
+
+Elle est peut-être chez M. le curé. Allons l'y chercher.»
+
+La petite fille se laissa conduire; en deux minutes ils furent chez M.
+le curé, qui interrogea Hélène sur la petite fille qu'elle amenait.
+
+[Illustration: M. le curé interrogea Hélène sur la petite fille qu'elle
+amenait.]
+
+HÉLÈNE.
+
+Je ne sais pas qui elle est, monsieur le curé. Je viens de la trouver
+dans l'église; elle cherchait sa maman, que je pensais trouver chez
+vous.
+
+LE CURÉ.
+
+Je n'ai vu personne; c'est singulier tout de même. Comment t'appelle-tu,
+ma petite? ajouta-t-il en caressant la joue de la petite.
+
+LA PETITE FILLE.
+
+J'ai faim! Je voudrais manger.»
+
+Le curé alla chercher du pain, du raisiné et un verre de cidre; la
+petite mangea et but avec avidité.
+
+Pendant qu'elle se rassasiait, Hélène expliquait au curé qu'elle était
+venue lui demander une dernière bénédiction pour le voyage qu'allaient
+entreprendre les enfants.
+
+LE CURÉ.
+
+«Quand donc partent-ils?
+
+HÉLÈNE.
+
+Demain matin de bonne heure, monsieur le curé.
+
+LE CURÉ.
+
+Demain, déjà! Je vous bénis de tout mon coeur et du fond du coeur, mes
+enfants. N'oubliez pas de prier le bon Dieu et la sainte Vierge de vous
+venir en aide dans tous vos embarras, dans vos privations, dans vos
+dangers, dans vos peines. Ce sont vos plus sûrs et vos plus puissants
+protecteurs.... Et quant à cette petite, mère Hélène, emmenez-la chez
+vous jusqu'à ce que sa mère revienne la chercher. Je vous l'enverrai si
+elle vient chez moi.
+
+«Et vous, mes enfants, continua-t-il en ouvrant un tiroir, voici un
+souvenir de moi qui vous sera une protection pendant votre voyage et
+pendant votre vie.»
+
+Il retira du tiroir deux cordons noirs avec des médailles de la sainte
+Vierge et les passa au cou de Jean et de Jeannot, qui les reçurent à
+genoux et baisèrent la main du bon curé.
+
+La petite fille avait fini de manger; elle recommença à demander sa
+maman. Hélène l'emmena après avoir pris congé de M. le curé; Jean et
+Jeannot la suivirent. Hélène espérait trouver la mère de la petite aux
+environs de l'église, devant laquelle ils devaient passez pour rentrer
+chez eux; mais, ni dans l'église ni à l'entour de l'église, elle ne vit
+personne qui réclamât l'enfant.
+
+La petite pleurait; Hélène soupirait.
+
+«Que vais-je faire de cette enfant? pensa-t-elle. Je n'ai pas les moyens
+de la garder. Je ne me suis pas séparée de mon pauvre petit Jean
+pour prendre la charge d'une étrangère. Mais je suis bien sotte de
+m'inquiéter; le bon Dieu me l'a remise entre les mains, le bon Dieu me
+donnera de quoi la nourrir, si sa mère ne vient pas la rechercher.»
+
+Rassurée par cette pensée, Hélène ne s'en inquiéta plus; elle la coucha
+au pied de son lit, la couvrit de quelques vieilles hardes; le printemps
+était avancé, on était au mois de juin; il faisait beau et chaud. Les
+petits garçons se couchèrent; Jeannot s'établit dans le lit de son
+cousin, et Jean s'étendit près de lui.
+
+«C'est notre dernière nuit heureuse, maman, dit Jean en l'embrassant
+avant de se coucher.
+
+--Non, mon enfant, pas la dernière; laissons marcher le temps, qui passe
+bien vite, et nous nous retrouverons. Dors, mon petit Jean: il faudra se
+lever de bonne heure demain.»
+
+La petite fille dormait déjà, Jeannot s'endormait; Jean fut endormi peu
+d'instants après; la mère seule veilla, pleura et pria.
+
+
+
+
+II
+
+LA RENCONTRE
+
+
+Le lendemain au petit jour, Hélène se leva, fit deux petits paquets de
+provisions, les enveloppa avec le linge et les vêtements des enfants, et
+s'occupa de leur déjeuner; au lieu du pain sec, qui était leur déjeuner
+accoutumé, elle y ajouta une tasse de lait chaud. Aussi, quand ils
+furent éveillés, lavés et habillés, ce repas splendide dissipa la
+tristesse de Jean et les inquiétudes de Jeannot. La petite fille dormait
+encore.
+
+Le moment de la séparation arriva: Hélène embrassa dix fois, cent fois
+son cher petit Jean; elle embrassa Jeannot, les bénit tous deux, et fit
+voir à Jean plusieurs pièces d'argent qui se trouvaient dans la poche de
+sa veste.
+
+«Ce sont les braves gens, nos bons amis de Kérantré, qui t'ont fait ce
+petit magot, pour reconnaître les petits services que tu leur as rendus,
+mon petit Jean. M. le curé y a mis aussi sa pièce.»
+
+Jean voulut remercier, mais les paroles ne sortaient pas de son gosier;
+il embrassa sa mère plus étroitement encore, sanglota un instant,
+s'arracha de ses bras, essuya ses yeux, et se mit en route comme son
+frère le sourire sur les lèvres, et sans tourner la tête pour jeter un
+dernier regard sur sa mère et sur sa demeure.
+
+«Je comprends, se dit-il, pourquoi Simon marchait si vite et ne se
+retournait pas pour nous regarder et nous sourire. Il pleurait et il
+voulait cacher ses larmes à maman. Pauvre mère! elle ne pleure pas; elle
+croit que je ne pleure pas non plus, que j'ai du courage, que j'ai le
+coeur joyeux, tout comme pour Simon. C'est mieux comme ça; le courage
+des autres vous en donne: je serais triste et malheureux si je pensais
+que maman eût du chagrin de mon départ. Elle croit que je serai heureux
+loin d'elle.... Calme, gai même, c'est possible; mais heureux, non. Sa
+tendresse et ses baisers me manqueront trop.»
+
+Pendant que Jean marchait au pas accéléré, qu'il réfléchissait, qu'il
+se donnait du courage et qu'il s'éloignait rapidement de tout ce que son
+coeur aimait et regrettait, Jeannot le suivait avec peine, pleurnichait,
+appelait Jean qui ne l'entendait pas, tremblait de rester en arrière et
+se désolait de quitter une famille qu'il n'aimait pas, une patrie qu'il
+ne regrettait pas, pour aller dans une ville qu'il craignait, à cause
+de son étendue, près d'un cousin qu'il connaissait peu et qu'il n'aimait
+guère.
+
+[Illustration: Jeannot le suivait avec peine, pleurnichait.]
+
+«Je suis sûr que Simon ne va pas vouloir s'occuper de moi, pensa-t-il;
+il ne songera qu'à Jean, il ne se rendra utile qu'à Jean, et moi je
+resterai dans un coin, sans que personne veuille bien se charger de me
+placer.... Que je suis donc malheureux! Et j'ai toujours été malheureux?
+A deux ans je perds papa en Algérie; à dix ans je perds maman. C'est
+ma tante qui me prend chez elle, la plus grondeuse, la plus maussade de
+toutes mes tantes. Et ne voilà-t-il pas, à présent, qu'elle m'envoie me
+perdre à Paris, au lieu de me garder chez elle.
+
+«Jean est bien plus heureux, lui; il est toujours gai, toujours content;
+tout le monde l'aime; chacun lui dit un mot aimable. Et moi! personne
+ne me regarde seulement; et quand par hasard on me parle, c'est pour
+m'appeler _pleurard_, _maussade_, _ennuyeux_, et d'autres mots aussi peu
+aimables.
+
+«Et on veut que je sois gai? Il y a de quoi, vraiment! Ma bourse est
+bien garnie! Deux francs que le curé m'a donnés! Et Jean qui ne sait
+seulement pas son compte, tant il en a! Tout le monde y a mis quelque
+chose, a dit ma tante.... Je suis bien malheureux! rien ne me réussit!»
+
+Tout en réfléchissant et en s'affligeant, Jeannot avait ralenti le pas
+sans y songer. Quand le souvenir de sa position lui revint, il leva les
+yeux, regarda devant, derrière, à droite, à gauche; il ne vit plus
+son cousin Jean. La frayeur qu'il ressentit fut si vive que ses jambes
+tremblèrent sous lui; il fut obligé de s'arrêter, et il n'eut même pas
+la force d'appeler.
+
+Après quelques instants de cette grande émotion, il retrouva l'usage de
+ses jambes, et il se mit à courir pour rattraper Jean. La route était
+étroite, bordée de bois taillis: elle serpentait beaucoup dans le
+bois; Jean pouvait donc ne pas être très éloigné sans que Jeannot pût
+l'apercevoir. Dans un des tournants du chemin, il vit confusément une
+petite chapelle, et il allait la dépasser, toujours courant, soufflant
+et suant, lorsqu'il s'entendit appeler.
+
+Il reconnut la voix de Jean, s'arrêta joyeux, mais surpris, car il ne le
+voyait pas.
+
+«Jeannot, répéta la voix de Jean, viens, je suis ici.
+
+[Illustration: Il se mit à courir pour rattraper Jean.]
+
+JEANNOT.
+
+Où donc es-tu? Je ne te vois pas.
+
+JEAN.
+
+Dans la chapelle de _Notre-Dame consolatrice_.
+
+--Tiens, dit Jeannot en entrant, que fais-tu donc là?
+
+--Je prie,... répondit Jean. J'ai prié et je me sens consolé. Je sens
+comme si Notre-Dame envoyait à maman des consolations et du bonheur....
+Je vois des traces de larmes dans tes yeux, pauvre Jeannot; viens prier,
+tu seras consolé et fortifié comme moi.
+
+JEANNOT.
+
+Pour qui veux-tu que je prie? je n'ai pas de mère.
+
+JEAN.
+
+Prie pour ta tante, qui t'a gardé trois ans.
+
+JEANNOT.
+
+Bah! ma tante! ce n'est pas la peine.
+
+JEAN.
+
+Ce n'est pas bien ce que tu dis là, Jeannot. Prie alors pour toi-même,
+si tu ne veux pas prier pour les autres.
+
+JEANNOT.
+
+Pour moi? c'est bien inutile. Je suis malheureux, et, quoi que je fasse,
+je serai toujours malheureux. D'ailleurs tout m'est égal.
+
+JEAN.
+
+Tu n'es malheureux que parce que tu veux l'être. Excepté que j'ai maman
+et que tu as ma tante, nous sommes absolument de même pour tout. Je me
+trouve heureux, et toi tu te plains de tout.
+
+JEANNOT.
+
+Nous ne sommes pas de même; ainsi tu as je ne sais combien d'argent, et
+moi je n'ai que deux francs.
+
+JEAN.
+
+Si ton malheur ne tient qu'à ça, je vais bien vite te le faire passer,
+car je vais partager avec toi.
+
+JEANNOT, _un peu honteux_.
+
+Non, non, je ne dis pas cela; ce n'est pas ce que je te demande ni ce
+que je voulais.
+
+JEAN.
+
+Mais, moi, c'est ce que je demande et c'est ce que je veux. Nous faisons
+route ensemble; nous arriverons ensemble et nous resterons ensemble: il
+est juste que nous profitions ensemble de la bonté de nos amis.»
+
+Et, sans plus attendre, Jean tira de sa poche la vieille bourse en
+cuir toute rapiécée qu'y avait mise sa mère, s'assit à la porte de la
+chapelle, fit asseoir Jeannot près de lui, vida la bourse dans sa main
+et commença le partage.
+
+«Un franc pour toi, un franc pour moi.»
+
+Il continua ainsi jusqu'à ce qu'il eût versé dans les mains de Jeannot
+la moitié de son trésor, qui montait à huit francs vingt-cinq centimes
+pour chacun d'eux.
+
+Jeannot remercia son cousin avec un peu de confusion; il prit l'argent,
+le mit dans sa poche.
+
+«J'ai deux francs de plus que toi, dit-il.
+
+JEAN.
+
+Comment cela? J'ai partagé bien exactement.
+
+JEANNOT.
+
+Parce que j'avais deux francs que m'a donnés le curé.
+
+JEAN.
+
+Ah! c'est vrai! Te voilà donc plus riche que moi. Tu vois bien que tu
+n'es pas si malheureux que tu le disais.
+
+JEANNOT.
+
+Je n'en sais rien. J'ai du guignon. Un voleur viendra peut-être
+m'enlever tout ce que j'ai.
+
+--Tu ne croyais pas être si bon prophète», dit une grosse voix derrière
+les enfants.
+
+Les enfants se retournèrent et virent un homme jeune, de grande taille,
+aux robustes épaules, à la barbe et aux favoris noirs et touffus; il les
+examinait attentivement.
+
+Jean sauta sur ses pieds et se trouva en face de l'étranger.
+
+JEAN.
+
+Je ne crois pas, monsieur, que vous ayez le coeur de dépouiller deux
+pauvres garçons obligés de quitter leur mère et leur pays pour aller
+chercher du pain à Paris, parce que leurs parents n'en ont plus à leur
+donner.»
+
+L'étranger ne répondit pas; il continuait à examiner les enfants.
+
+JEAN.
+
+Au reste, monsieur, voici tout ce que j'ai: huit francs vingt-cinq
+centimes que nos amis m'ont donnés pour mon voyage.»
+
+L'étranger prit l'argent de la main de Jean.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Et avec quoi vivras-tu jusqu'à ton arrivée à Paris?
+
+JEAN.
+
+Le bon Dieu me donnera de quoi, monsieur, comme il a toujours fait.
+
+--Et toi, dit l'étranger en se tournant vers Jeannot, qu'as-tu à me
+donner?
+
+JEANNOT, _tombant à genoux et pleurant_.
+
+Je n'ai rien que ce qu'il me faut tout juste pour ne pas mourir de faim,
+monsieur. Grâce pour mon pauvre argent! Grâce, au nom de Dieu!
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Pas de grâce pour l'ingrat, le lâche, l'avide, le jaloux. J'ai tout
+entendu. Donne vite.»
+
+L'étranger mit sa main dans la poche de Jeannot, et enleva les dix
+francs vingt-cinq centimes qui s'y trouvaient. Jeannot se jeta à terre
+et pleura.
+
+«Monsieur, dit Jean, touché des larmes de son cousin et un peu ému
+lui-même de la perte de sa fortune, ayez pitié de lui; rendez-lui son
+argent.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Pourquoi le rendrais-je à lui et pas à toi?
+
+JEAN.
+
+Parce que moi j'ai du courage, monsieur; et lui est faible. C'est le bon
+Dieu qui nous a faits comme ça; ce n'est pas par orgueil que je le dis.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Tu es un bon et brave petit garçon, et nous en reparlerons tout à
+l'heure. Où allez-vous?
+
+JEAN.
+
+A Paris, monsieur.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+C'est donc bien décidé? Et comment y arriverez-vous sans argent?
+
+--Oh! monsieur, je n'en suis pas inquiet. De même que nous avons eu le
+malheur de vous rencontrer, de même nous pouvons rencontrer une bonne
+âme charitable qui nous viendra en aide.»
+
+L'étranger sourit et ne put s'empêcher de donner une petite tape amicale
+sur la joue fraîche de Jean.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Ton camarade n'en dit pas autant, ce me semble.
+
+JEAN.
+
+C'est qu'il est terrifié, monsieur. Il a toujours peur, ce pauvre
+Jeannot.
+
+L'ÉTRANGER, _avec ironie_.
+
+Ah! il s'appelle Jeannot! Beau nom! Bien porté! Et toi, quel est ton
+nom?
+
+JEAN.
+
+C'est Jean, monsieur.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Vrai beau nom, celui-là? Et tu me fais l'effet de devoir faire honneur
+à tes saints patrons. Allons, Jean et Jeannot, marchons; je vais vous
+escorter, de peur d'accident. Tiens, mon brave petit Jean, voici tes
+huit francs vingt-cinq centimes, auxquels j'ajoute vingt francs pour
+payer ton voyage. Et toi, pleurard, poltron, voici tes dix francs
+vingt-cinq centimes, auxquels j'ajoute la défense de rien recevoir
+de Jean. Si j'apprends que tu as encore accepté un partage, tu auras
+affaire à moi. Suivez-moi tous deux; je veux vous faire déjeuner à
+Auray, dont nous ne sommes pas éloignés.
+
+JEAN, _les yeux brillants de joie et de reconnaissance_.
+
+Vous avez bien de la bonté, monsieur; je suis bien reconnaissant; je ne
+sais comment vous remercier, monsieur.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+En mangeant de bon appétit le déjeuner que je vais te donner, mon petit
+Jean.
+
+JEAN.
+
+Tiens! vous dites comme maman: _petit Jean_.»
+
+Et les yeux de _petit Jean_ se mouillèrent de larmes.
+
+
+
+
+III
+
+LE VOLEUR SE DÉVOILE
+
+
+Les enfants suivirent l'étranger, Jean remerciant le bon Dieu et la
+sainte Vierge de la rencontre d'un si bon, si riche et si généreux
+voleur, et Jeannot déplorant son guignon et enviant le bonheur de Jean.
+
+Pendant le trajet d'une lieue qui séparait la chapelle de la ville,
+l'étranger chercha à faire causer les enfants, Jean surtout lui plaisait
+singulièrement. Jeannot, mécontent de n'avoir pas eu, comme son cousin,
+une gratification du voleur, répondait à peine et se plaignait de la
+fatigue, de la chaleur, de la longueur de la route.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Je ne t'oblige pas à me suivre, pleurnicheur; reste en arrière si tu
+veux.
+
+JEANNOT.
+
+Que je reste en arrière pour que les loups me mangent.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Les loups! au mois de juin, en plein soleil!
+
+JEANNOT.
+
+Il n'y a pas de soleil qui tienne! Les loups n'ont pas peur du soleil.
+On en a vu deux à Kermadio il n'y a pas déjà si longtemps.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Tu as pris des chiens pour des loups!
+
+JEANNOT.
+
+C'est pas moi seul qui les ai vus! C'est bien d'autres! Un loup énorme,
+noir, à tête grise, qui n'est pas farouche, et qui a regardé déjeuner
+le garde, M. Daniel, à vingt pas de sa maison; et puis une grosse louve
+grise qui vous regarde en face, qui vous barre le passage, et qui vous a
+la mine d'une bête affamée, toute prête à vous dévorer.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+C'est la peur qui t'a fait voir tout cela. Toi, Jean, as-tu vu ces
+terribles bêtes?
+
+JEAN.
+
+Pas moi, monsieur, mais Jeannot dit vrai; bien des personnes les ont
+vues. Un cousin de M. le maire, qui chassait, a vu le loup et a couru
+après. L'institutrice de Mademoiselle a vu la louve, qui l'a suivie
+longtemps. Et puis Daniel, le garde de Monsieur, a rencontré le loup,
+qui a eu peur et qui a traversé à la nage le bras de mer de Kermadio.»
+
+Après quelques instants de silence et de triomphe pour Jeannot,
+l'étranger se mit à questionner Jean sur sa mère. L'intérêt qu'il
+semblait prendre à la conversation enhardit Jean; il lui dit avec
+quelque hésitation:
+
+«Monsieur, voudriez-vous me rendre service, mais un bien grand service?
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Très volontiers, si c'est possible, mon ami. Mais comment me le
+demandes-tu, à moi que tu connais à peine?
+
+[Illustration: «Un cousin de M. le maire, qui chassait, a vu le loup.»]
+
+JEAN.
+
+Parce que vous avez l'air très bon, monsieur; et parce que je vois que
+vous me portez intérêt et que vous serez bien aise d'obliger encore un
+pauvre garçon que vous avez déjà obligé.
+
+L'ÉTRANGER, _souriant_.
+
+Très bien, mon ami; je crois que tu as deviné assez juste. Quel service
+me demandes-tu?
+
+JEAN.
+
+Voilà, monsieur; c'est de reprendre les vingt francs que vous m'avez
+donnés, et de les porter à maman; vous lui direz que c'est son petit
+Jean qui les lui envoie, et que c'est vous qui me les avez donnés.»
+
+[Illustration: «L'institutrice a vu la louve.»]
+
+Et Jean cherchait sa bourse pour retirer la pièce d'or.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Attends, mon garçon; laisse tes vingt francs dans ta bourse, il n'y
+a pas besoin de te presser. Et d'abord, puisque je suis un voleur, ne
+crains-tu pas que je te vole ton argent?
+
+JEAN.
+
+Oh non! monsieur! D'abord vous n'êtes pas un voleur, puisque vous donnez
+au lieu de prendre; et puis, vous seriez un voleur pour tout le monde,
+que vous ne le seriez jamais pour moi.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Pourquoi donc?
+
+JEAN.
+
+Parce que vous m'avez fait du bien, monsieur; on s'attache aux gens
+auxquels on a fait du bien, et il me semble qu'on n'a plus jamais envie
+de leur faire du mal.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Écoute, mon brave petit Jean; je ferais bien volontiers ta commission,
+mais je ne sais pas où trouver ta mère.
+
+JEAN.
+
+A Kérantré, monsieur; vous demanderez la veuve Hélène, la mère du petit
+Jean; tout le monde vous l'indiquera.
+
+[Illustration: «Daniel, le garde, a rencontré le loup.»]
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Mais, mon ami, je ne sais pas où est Kérantré.
+
+JEAN.
+
+Comment, vous ne connaissez pas Kérantré? Demandez à Kénispère, chacun
+connaît ça.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Je ne sais pas davantage où est Kénispère.
+
+JEAN.
+
+Vous ne connaissez pas Kénispère, près d'Auray et de Sainte-Anne?
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Je ne connais rien de tout cela.
+
+JEAN.
+
+Ni le sanctuaire de Mme Sainte-Anne?
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Ni le sanctuaire.
+
+JEAN.
+
+Ni la fontaine miraculeuse de Mme Sainte-Anne?
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Ni la fontaine, ni rien de Mme Sainte-Anne.
+
+JEAN.
+
+Mais vous n'êtes donc pas du pays, monsieur?
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Non, je ne suis arrivé qu'hier soir; je suis descendu à Auray, à
+l'hôtel, et je me promenais pour voir le pays, qui m'a semblé joli,
+lorsque je t'ai vu entrer à la chapelle; je t'y ai suivi, et je me suis
+placé dans un coin obscur. Tu priais avec tant de ferveur et tu pleurais
+si amèrement, que j'ai de suite pris intérêt à toi; tu as parlé haut en
+priant, et ce que tu disais a augmenté cet intérêt. Ton cousin est venu;
+j'ai entendu votre conversation. J'ai fait le voleur pour vous donner
+une leçon de prudence; il ne faut jamais compter son argent sur les
+grandes routes, ni dans les auberges, ni devant des inconnus. Je viens
+dans le pays pour voir l'église de Sainte-Anne qui va être reconstruite.
+Je veux voir le vieux sanctuaire avant qu'on le détruise.
+
+JEAN.
+
+J'avais donc raison! Vous n'êtes pas un voleur! Je l'avais deviné bien
+vite à votre mine. Mais, monsieur, puisque vous restez dans le pays,
+voulez-vous tout de même donner à maman les vingt francs que voici.»
+
+Jean lui tendit les vingt francs. L'étranger sembla hésiter; mais il les
+prit, les remit dans sa poche, et serra la main de Jean en disant:
+
+«Ils seront fidèlement remis; je te le promets.
+
+--Merci, monsieur», répondit Jean tout joyeux.
+
+Ils continuèrent leur route: Jean gaiement; l'étranger avec une
+satisfaction visible, et témoignant une grande complaisance pour son
+petit protégé; Jeannot, triste et ennuyé du guignon qui le poursuivait
+et le mettait toujours au-dessous de Jean.
+
+«Voyez, pensa-t-il, cet étranger, qui ne le connaît pas plus qu'il ne me
+connaît, se prend de goût pour lui, et moi il ne m'aime pas; il appelle
+Jean mon ami, mon brave garçon, et moi, pleurard, pleurnicheur, jaloux!
+Il cause avec Jean; il semblerait qu'ils se connaissent depuis des
+années! Et moi, il ne me parle pas, il ne me regarde seulement pas.
+C'est tout de même contrariant; cela m'ennuie à la fin. A Paris, je
+tâcherai de me séparer de Jean, et de me placer de mon côté.»
+
+Ils arrivèrent à la ville; il était dix heures. L'étranger les mena à
+l'hôtel où il était descendu. Il fit servir un déjeuner bien simple,
+mais copieux. Ils mangèrent du gigot à l'ail, une omelette au lard,
+de la salade, et ils burent du cidre. Quand le repas fut terminé,
+l'étranger se leva.
+
+«Jean, dit-il, quand tu seras à Paris, tu viendras me voir; je te
+laisserai mon adresse; j'y serai dans huit jours. Où logeras-tu?
+
+JEAN.
+
+Je n'en sais rien, monsieur; c'est comme le bon Dieu voudra.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Où demeure ton frère Simon?
+
+JEAN.
+
+Rue Saint-Honoré, n° 263.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+C'est bien, je ne l'oublierai pas.... Montre-moi donc ta bourse, que je
+voie si ton compte y est.»
+
+Jean la lui présenta sans méfiance.
+
+«Jean, dit l'étranger, veux-tu me faire un présent?
+
+JEAN.
+
+Bien volontiers, monsieur, si j'avais seulement quelque chose à vous
+offrir.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Eh bien, donne-moi ta bourse, je te donnerai une des miennes.
+
+JEAN.
+
+Très volontiers, monsieur, si cela vous fait plaisir: elle n'est
+malheureusement pas très neuve; c'est M. le curé qui l'a donnée à maman
+pour mon voyage.»
+
+L'étranger prit la bourse après l'avoir vidée.
+
+«Attends-moi, dit-il, je vais revenir.»
+
+Il ne tarda pas à rentrer, tenant une bourse solide en peau grise avec
+un fermoir d'acier; il reprit la monnaie de Jean, la remit dans un des
+compartiments de la bourse, mit dans un autre compartiment le papier sur
+lequel il avait écrit son nom et son adresse, et la donna à Jean, en lui
+disant tout bas, de peur que Jeannot ne l'entendît:
+
+«Tu trouveras tes vingt francs dans un compartiment séparé; n'en dis
+rien à Jeannot, je te le défends.
+
+JEAN.
+
+Je vous obéirai, monsieur, pour vous témoigner ma reconnaissance. Mais
+j'aurais préféré que vous les eussiez gardés pour pauvre maman.
+
+--Ta maman les aura; soit tranquille.... Chut! ne dis rien.... Adieu,
+mon petit Jean; bon voyage.»
+
+L'étranger serra la main de Jean et fit un signe d'adieu à Jeannot;
+il leur remit encore un petit paquet, et il se sépara d'avec ces deux
+enfants, dont l'un ne lui plaisait guère, et l'autre lui inspirait un
+vif intérêt.
+
+Quand ils furent partis, l'étranger se mit à réfléchir.
+
+«C'est singulier, dit-il, que cet enfant m'inspire un si vif intérêt;
+sa physionomie ouverte, intelligente, douce, franche et résolue m'a fait
+une impression très favorable.... Et puis, j'ai des remords de l'avoir
+effrayé au premier abord.... Ce pauvre enfant!... avec quelle candeur
+il m'a offert son petit avoir! Tout ce qu'il possédait!... C'était mal à
+moi!... Et l'autre me déplaît énormément, je suis fâché qu'ils voyagent
+ensemble. Je les retrouverai à Paris; j'irai voir le frère Simon; je
+veux savoir ce qu'il est, celui-là. Et si je le soupçonne mauvais, je
+ne lui laisserai pas mon petit Jean. Il gardera l'autre s'il veut. J'ai
+fait un échange de bourse qui profitera à Jean; la sienne est décousue
+et déchirée partout; c'est égal, je veux la garder; cette aventure me
+laissera un bon souvenir.»
+
+
+
+
+IV
+
+LA CARRIOLE ET KERSA
+
+
+Jean et Jeannot marchèrent quelque temps sans parler:
+
+«Dis donc, Jean, dit enfin Jeannot, combien crois-tu qu'il nous faudra
+de jours pour arriver à Paris?
+
+JEAN.
+
+Je n'en sais rien; je n'ai pas pensé à les compter.
+
+JEANNOT.
+
+Combien ferons-nous de lieues par jour?
+
+JEAN.
+
+Cinq à six, je crois bien.
+
+JEANNOT.
+
+Mais cela ne nous dit pas combien il y a de lieues d'ici à Paris.
+
+JEAN.
+
+Nous aurions dû demander au monsieur voleur; il nous l'aurait dit.
+
+JEANNOT.
+
+Il n'en sait pas plus que nous. Ces gens riches, ça voyage en voiture;
+ils ne savent seulement pas le chemin qu'ils font.»
+
+Une carriole attendait tout attelée devant une maison que les enfants
+allaient dépasser. Un homme sortit de la maison et s'apprêta à monter
+dans la carriole.
+
+«Monsieur, dit Jean en courant à lui et en ôtant poliment sa casquette,
+pouvez-vous nous dire combien nous avons de lieues d'ici à Paris?
+
+L'HOMME.
+
+D'ici à Paris! Mais tu ne vas pas à Paris, mon pauvre garçon?
+
+JEAN.
+
+Pardon, monsieur; nous y allons, Jeannot et moi, pour rejoindre Simon
+et pour gagner notre vie; et nous voudrions savoir s'il y a bien loin et
+combien il nous faudra de jours pour y arriver.
+
+L'HOMME.
+
+Miséricorde! Mais vous ne comptez pas y aller à pied?
+
+JEAN.
+
+Pardon, monsieur; il le faut bien; nous n'avons pas les moyens d'y aller
+dans une belle carriole comme vous.
+
+L'HOMME.
+
+Mais, petits malheureux, savez-vous qu'il y a d'ici à Paris cent vingt
+lieues?
+
+JEAN.
+
+C'est beaucoup! Mais nous y arriverons tout de même. Bien merci,
+monsieur! Pardon de vous avoir dérangé.
+
+L'HOMME.
+
+Pas de dérangement, mon ami.... Mais, j'y pense, je vais à Vannes;
+montez dans ma carriole, c'est votre route, et cela vous avancera
+toujours de quatre lieues, car vous n'êtes guère à plus d'une lieue
+d'Auray.
+
+JEAN.
+
+Bien des remerciements, monsieur; ce n'est pas de refus.
+
+L'HOMME.
+
+Alors, montez vite et partons. Je suis pressé.»
+
+Jean grimpa lestement et fit grimper Jeannot, qui n'avait pas dit une
+parole. Jean se mit près du maître de la carriole; Jeannot se plaça
+dans le coin le plus reculé. Le brave homme, qui recueillait les petits
+voyageurs, fouetta son cheval, et on partit au grand trot. Jean était
+enchanté; il n'avait jamais roulé si vite. Jeannot semblait effrayé; il
+se cramponnait aux barres de la carriole. Le conducteur se retourna et
+regarda attentivement Jeannot.
+
+L'HOMME.
+
+Ton camarade est muet, ce me semble?»
+
+Jean rit de bon coeur.
+
+JEAN.
+
+Muet! Pour cela non, monsieur; il a la langue bien déliée. Il ne dit
+rien, c'est qu'il a peur.
+
+L'HOMME.
+
+Peur de qui, de quoi?
+
+JEAN.
+
+Je n'en sais rien, monsieur; il a toujours peur. Jeannot, réponds donc à
+monsieur, qui a la politesse de s'inquiéter de toi.
+
+JEANNOT.
+
+Que veux-tu que je dise? Je ne peux pas causer, moi, quand j'ai peur.
+
+JEAN.
+
+Là! Quand je disais qu'il a peur.
+
+L'HOMME.
+
+Et de quoi as-tu peur, nigaud?
+
+JEANNOT.
+
+J'ai peur de votre cheval qui court à tout briser, et puis j'ai peur de
+vous aussi. Est-ce que je sais qui vous êtes?
+
+L'HOMME.
+
+Comment? Polisson, vaurien! J'ai la bonté de te ramasser sur la route,
+et tu oses me faire entendre que je suis un mauvais garnement, un
+voleur, un assassin, peut-être. Si ce n'était ton camarade, je te
+flanquerais dehors et je te laisserais faire ta route à pied.
+
+JEAN.
+
+Oh! monsieur, pardonnez-lui! Il ne sait ce qu'il dit quand il a peur.
+C'est une nature comme ça? Il s'effraye de tout, et tout lui déplaît.
+
+L'HOMME.
+
+Pas une nature comme la tienne, alors: tu me fais l'effet d'être un
+brave garçon.
+
+JEAN.
+
+Dame! monsieur, je suis comme le bon Dieu m'a créé et comme maman m'a
+élevé. Je n'y ai pas de mérite, assurément. Le pauvre Jeannot, monsieur,
+il est un peu en dessous, un peu timide, parce qu'il a perdu sa mère,
+qui était ma tante; c'est ça qui l'a aigri.
+
+L'HOMME.
+
+Tant pis pour lui. Je ne veux seulement pas le regarder; son visage
+pleurard n'est pas agréable à l'oeil ni doux au coeur. Et quant à ce que
+disait ce polisson, qu'il ne savait pas qui j'étais, je m'en vais te le
+dire, moi. Je suis un fermier d'auprès de Sainte-Anne? je vais à Vannes
+pour acheter des porcs, et je m'appelle Kersac.
+
+JEAN.
+
+Merci, monsieur Kersac; nous sommes heureux de vous avoir rencontré.
+C'est une journée de route que vous nous avez épargnée.
+
+KERSAC.
+
+Je puis faire mieux que ça. Je passe deux heures à Vannes; j'en repars
+vers cinq heures pour aller à six lieues plus loin, à Malansac. Je puis
+vous mener jusque-là; ce sera encore une journée de sauvée. Nous serons
+avant huit heures à Malansac, où je couche; pour le coup, mon cheval
+aura fait ses douze lieues et bien gagné son avoine.
+
+JEAN, _tout joyeux_.
+
+Merci bien, monsieur. Si nous faisons souvent des rencontres comme celle
+d'aujourd'hui, nous ne tarderons pas à arriver à Paris.... Remercie
+donc, Jeannot.
+
+KERSAC.
+
+Laisse-le tranquille. Est-ce que j'ai besoin de son remerciement! C'est
+pour toi, ce que j'en fais; ce n'est pas pour lui.»
+
+Jean eut beau faire des signes à Jeannot, il n'en put obtenir une
+parole. Kersac s'apercevait, sans en avoir l'air, du manège de Jean et
+de son air inquiet: il souriait et s'amusait à exciter les supplications
+muettes de Jean, en se retournant de temps en temps et en lançant à
+Jeannot des regards mécontents. Jean croyait découvrir de la colère
+dans les yeux menaçants de Kersac; il s'efforça de la détourner par des
+observations aimables sur la beauté du cheval, qui était bon, mais pas
+beau; ensuite sur la douceur de la carriole, qui les secouait comme
+un panier à salade; sur les charmes de la route, qui était une plaine
+aride.
+
+Plus Kersac s'amusait des efforts visibles du pauvre Jean pour
+conjurer l'orage qu'il redoutait pour Jeannot, plus ses yeux devenaient
+terribles, plus ses lèvres se contractaient, plus son front se plissait;
+ses sourcils se fronçaient; sa bouche prenait un aspect presque féroce;
+sa main, dégagée des rênes, se crispait. Enfin, il arrêta son cheval et
+se retourna vers Jeannot. Le visage de Jean exprima la consternation,
+celui de Jeannot la frayeur.
+
+Après quelques minutes d'immobilité pendant lesquelles le cheval
+reprenait haleine, Kersac, voyant la terreur visible de Jeannot et
+l'inquiétude croissante de Jean, s'adressa au premier d'une voix
+formidable.
+
+«Jeannot, tu es un petit gredin! Tu vois les supplications de ton
+cousin, qui redoute pour toi (ce qui va t'arriver) des coups de fouet.
+Tu t'entêtes à ne pas lui accorder les excuses qu'il te demande à
+m'adresser. Je te dis à mon tour que tu vas de suite nous demander
+pardon de ta maussaderie, ou bien.... Allons, à genoux dans la carriole,
+et un PARDON bien prononcé.»
+
+Jeannot ne bougea pas. Kersac leva son fouet; Jean lui demanda grâce
+pour son cousin; mais Kersac, indigné de l'obstination de Jeannot, lui
+appliqua un léger coup de fouet sur les épaules. Jeannot poussa un cri,
+Kersac frappa un second coup. Jeannot n'attendit pas le troisième; il se
+jeta à genoux et cria _Pardon!_ de toute la force de ses poumons.
+
+«A la bonne heure! dit Kersac en se remettant en face de son cheval
+et en le faisant repartir. Et toi, mon pauvre garçon, ajouta-t-il en
+s'adressant à Jean et en reprenant sa voix calme, ne t'afflige pas. Ce
+vaurien a besoin d'avoir les épaules un peu caressées par le fouet; tant
+que nous serons ensemble, je le rendrai docile sinon aimable.»
+
+Jean ne répondit pas; il avait eu peur pour Jeannot, et il craignait
+que ce dernier n'excitât encore la colère de Kersac. Quant à Jeannot,
+il faisait, comme d'habitude, des réflexions douloureuses sur le guignon
+qui le poursuivait et sur la bonne chance de Jean.
+
+On arriva ainsi à Vannes. Kersac détela son cheval; Jean lui offrit de
+le mener à l'écurie, de lui donner son avoine et de le bouchonner.
+
+KERSAC.
+
+Tu sais bouchonner un cheval, toi?
+
+JEAN.
+
+Je crois bien, monsieur; j'en ai bouchonné plus d'un à l'auberge de
+Kérantré.
+
+KERSAC.
+
+Très bien, mon garçon; tu me rendras service, car je suis pressé d'aller
+à mes affaires pour les porcs. Attends-moi ici; je serai de retour dans
+deux heures. Après l'avoine tu feras boire mon cheval.
+
+JEAN.
+
+Oui, oui, monsieur, je sais bien; et du foin après avoir bu.
+
+KERSAC.
+
+C'est ça! Au revoir.»
+
+Jean s'empressa de mener le cheval à l'écurie.
+
+«Allons, Jeannot, dit-il, viens m'aider; tu bouchonneras d'un côté et
+moi de l'autre.
+
+JEANNOT.
+
+Plus souvent que je toucherai au cheval de ce méchant homme. Toi qui es
+son favori, tu peux l'aider; mais moi, je n'ai pas de remerciements à
+lui faire.
+
+JEAN.
+
+Écoute, mon Jeannot, avoue que tu as été maussade et qu'il n'a pas tapé
+fort.
+
+JEANNOT.
+
+Fort ou non, il a tapé, et il n'avait pas le droit de me taper.
+
+JEAN.
+
+Voyons, Jeannot; si ce n'est pas pour lui, fais-le pour moi, pour
+m'aider.
+
+JEANNOT.
+
+Ma foi non, tu es trop ami avec lui.
+
+JEAN.
+
+Et comment ne serais-je pas ami avec lui, puis-qu'il nous avance de
+douze lieues en nous voiturant comme il le fait. C'est bon de sa part,
+tout de même.
+
+JEANNOT.
+
+Qu'est-ce que ça lui coûte de nous laisser monter dans sa voiture?
+
+JEAN.
+
+Je ne dis pas, mais c'est tout de même bon à lui, et il y en a beaucoup
+qui n'y auraient pas pensé.»
+
+Jean eut beau dire, Jeannot alla s'étendre dans un coin de l'écurie sur
+un tas de paille, et il laissa son cousin s'occuper tout seul du cheval
+qui les avait menés si bon train, et qui devait leur faire faire six
+lieues encore. Quand il eut fini, il alla s'asseoir près de Jeannot.
+
+JEAN.
+
+Dis donc, Jeannot, est-ce que tu ne te sens pas besoin de manger?
+
+JEANNOT.
+
+Manger et boire aussi.
+
+JEAN.
+
+Si nous entamions nos provisions?
+
+JEANNOT.
+
+Ce ne serait pas moi qui m'y refuserais.
+
+[Illustration: La femme donna une bouteille de cidre à Jean.]
+
+JEAN.
+
+Par quel paquet allons-nous commencer? Celui de maman ou celui de M.
+Abel?
+
+JEANNOT.
+
+Comme tu voudras.
+
+JEAN.
+
+Prenons celui de maman. Pauvre maman, elle nous croit bien près de
+Kérantré encore, et ce soir nous en serons à quatorze lieues pour le
+moins.»
+
+Jean défit le petit paquet que lui avait donné sa mère; il en tira une
+cuisse de lapin et un morceau de pain.
+
+«La galette sera pour ce soir», dit-il.
+
+Il partagea le lapin avec Jeannot, lui donna une tranche de pain, en
+garda une, et ils commencèrent leur modeste repas. Mais quand ils eurent
+mangé, ils eurent soif. Jean se chargea de demander de l'eau. Il entra
+dans la salle de l'auberge, y trouva une femme qui mettait le couvert,
+ôta sa casquette, et lui demanda s'il ne pourrait pas avoir de l'eau
+pour lui et son camarade.
+
+LA FEMME.
+
+Pour quoi faire, mon ami?
+
+JEAN.
+
+C'est pour boire, madame. Nous avons mangé, et nous voudrions bien avoir
+un verre d'eau, s'il vous plaît.
+
+LA FEMME.
+
+Je vais vous donner une bouteille de cidre, mon ami; c'est plus sain que
+l'eau quand on a beaucoup marché.
+
+JEAN.
+
+Merci bien, madame; nous n'avons pas marché; c'est M. Kersac qui a bien
+voulu nous prendre dans sa carriole; ainsi je vous remercie bien de
+votre bonté, madame; mais..., mais.... pour dire vrai, nous n'avons pas
+les moyens de payer du cidre dès la première journée de route.
+
+LA FEMME.
+
+Je ne comptais pas te le faire payer, mon ami; et tu l'auras tout de
+même, car tu me parais un bon et honnête garçon.»
+
+La femme prit sur la table une bouteille de cidre et la donna à Jean
+avec un verre. Jean remercia beaucoup et courut faire voir à Jeannot ce
+qu'on lui avait donné. Ils se régalèrent de leur mieux et s'étendirent
+sur la paille en attendant Kersac. Il revint à l'heure précise, attela
+bien vite, fit monter Jean dans la carriole, et appela Jeannot, qui ne
+répondit pas.
+
+«Tant pis pour lui; partons», dit Kersac.
+
+JEAN.
+
+Pas sans Jeannot, monsieur; vous voudrez bien l'attendre; je vais courir
+le chercher.
+
+KERSAC.
+
+Ma foi non, je suis pressé; en route.»
+
+Jean sauta à bas de la carriole.
+
+JEAN.
+
+Adieu, monsieur, et bien des remerciements pour toutes vos bontés.
+
+KERSAC.
+
+Eh bien! qu'est-ce que tu fais donc? Puisque je t'emmène.
+
+JEAN.
+
+Pardon, monsieur, je ne peux pas partir sans Jeannot. Je ne laisserai
+pas Jeannot tout seul.
+
+KERSAC.
+
+Ah bah! ne t'inquiète donc pas de ce garçon; il te rejoindra quelque
+part.
+
+JEAN.
+
+Non, monsieur, il aurait trop peur; il en mourrait.»
+
+Jean salua Kersac et allait partir pour aller à la recherche de Jeannot,
+lorsque Kersac le rappela.
+
+«Jean! viens donc! Diable de garçon! Je ne partirais pas sans toi, c'est
+convenu. Va vite chercher ton protégé, je t'attendrai.
+
+--Merci, monsieur», cria Jeannot d'un air joyeux.
+
+Et il partit pour chercher Jeannot, qu'il trouva endormi sur la paille
+dans l'écurie.
+
+«Jeannot, vite, lève-toi; partons, M. Kersac t'attend.»
+
+Jeannot se frottait les yeux, dormait encore à moitié. Jean parvint à le
+réveiller et à l'entraîner dans la cour où attendait Kersac.
+
+«Allons donc! cria Kersac. Avance, traînard. Tire-le, Jean; donne-lui
+une poussée.»
+
+Jeannot, tout à fait réveillé par ces cris, monta assez lestement
+dans la carriole et s'y étendit pour se rendormir, pendant que Jean
+s'établissait près de Kersac. Ils partirent au grand trot.
+
+
+
+
+V
+
+L'ACCIDENT
+
+
+KERSAC.
+
+Tu m'as porté bonheur, mon garçon; j'ai fait une affaire magnifique avec
+mes petits cochons. De la plus belle espèce: ils viennent de Kermadio.
+J'en ai eu quarante pour deux cent quarante francs! à six francs pièce;
+ce que j'aurais payé partout ailleurs quatre à cinq cents francs pour le
+moins. Si je fais aussi bien à Malansac, j'aurai fait une fière journée.
+
+JEAN.
+
+C'est le bon Dieu qui vous a récompensé, monsieur, de votre charité
+envers nous.
+
+KERSAC.
+
+Et c'est pourquoi je dis que tu m'as porté bonheur.
+
+JEAN.
+
+Pas moi seul, monsieur, Jeannot est de moitié.
+
+KERSAC.
+
+Hem! hem! tu crois? Il n'a pas une mine à porter bonheur. Regarde-le
+donc; il dort comme un loir, et, tout en dormant, il boude et il rage.»
+
+Jean se retourna en souriant et trouva, en effet, une mine si irritée et
+si maussade à son cousin Jeannot, qu'il ne put s'empêcher de rire tout
+haut; sa gaieté gagna Kersac, que son marché de petits cochons avait
+mis de bel humeur, et tous deux rirent si bruyamment que Jeannot se
+réveilla. Il regarda autour de lui.
+
+«Qu'y a-t-il donc? Pourquoi riez-vous si fort?»
+
+On riait trop pour pouvoir lui répondre, ce que Jeannot trouva mauvais;
+il se recoucha, referma les yeux, et les rouvrit de temps en temps pour
+leur lancer un regard irrité, qui ne faisait qu'exciter les rires de
+Jean et de Kersac.
+
+Le cheval trottait toujours; Kersac remarqua qu'il avait beau poil,
+qu'il avait été bien bouchonné, bien soigné.
+
+«Sais-tu, mon garçon, que tu me reviens beaucoup? dit-il à Jean. J'ai
+bonne envie de te garder.
+
+JEAN.
+
+Oh! monsieur, c'est impossible!
+
+KERSAC.
+
+Pourquoi donc?
+
+JEAN.
+
+Et Jeannot?
+
+KERSAC.
+
+Tiens, c'est vrai! Ce diable de Jeannot? Je voudrais bien t'en voir
+débarrassé.
+
+JEAN.
+
+Il ne m'embarrasse pas, monsieur, au contraire; je sais que je lui suis
+utile.
+
+KERSAC.
+
+Il ne peut pas en dire autant pour toi.... Écoute, Jean, ajouta-t-il
+après quelques instants de réflexion, veux-tu faire une chose? Ne va pas
+à Paris, reste avec moi; je te serai un bon maître; j'aurai soin de ta
+mère. Et je ramènerai ton Jeannot chez lui.
+
+JEAN.
+
+Vous êtes bien bon, monsieur, je suis très reconnaissant, mais je ne
+peux pas, monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Pourquoi ça?
+
+JEAN.
+
+Parce que maman m'a fait partir pour m'envoyer à Paris; mon frère Simon
+nous attend tous deux, Jeannot et moi. Il faut que j'obéisse à maman;
+je ne sais pas quelles sont ses raisons pour nous envoyer à Simon;
+peut-être serait-elle mécontente si j'entrais chez vous sans l'avoir
+consultée. Et puis, le pauvre Jeannot, que deviendrait-il sans moi?
+
+KERSAC.
+
+Il resterait au pays! Pas plus malheureux que ça.
+
+JEAN.
+
+Mais, monsieur, ma tante n'a pas de quoi le nourrir, ni maman non plus.
+Il faut qu'il travaille; et chez nous, nous ne trouvons pas d'ouvrage.
+
+KERSAC.
+
+Alors n'en parlons plus. Peut-être te retrouverai-je plus tard, et sans
+Jeannot, pour le coup. Il dort toujours, le paresseux!»
+
+Jeannot ne dormait pas, il avait tout entendu; la générosité de Jean le
+toucha: il se promit de lui venir en aide à l'avenir et de ne plus être
+maussade comme il l'avait été.
+
+La route s'acheva gaiement pour Jean, qui questionnait Kersac sur le
+pays qu'ils parcouraient. Celui-ci lui répondait amicalement et revenait
+sans cesse sur son désir de l'avoir à son service. Jean le remerciait et
+répétait son refrain:
+
+«Et Jeannot?»
+
+Si bien qu'en arrivant à Malansac, Kersac ne pouvait plus souffrir
+Jeannot, qui le lui rendait bien.
+
+«Pourquoi ce méchant homme veut-il absolument forcer Jean à
+m'abandonner? se demandait Jeannot. Il n'est pas possible qu'il tienne
+beaucoup à Jean, qu'il ne connaît pas; c'est donc pour le plaisir de
+me faire du mal, pour me jeter tout seul sur la grande route! Que je
+déteste cet homme! Si jamais je le rencontre quand je serai grand et
+fort je lui jouerai un tour, un mauvais tour, si je le puis.»
+
+Ils arrivèrent à Malansac. Jean offrit à Kersac de soigner son cheval
+encore cette fois; Kersac accepta.
+
+Il était près de huit heures, mais il faisait grand jour encore. Lorsque
+Kersac, aidé de Jean, eut fini d'arranger son cheval, il lui proposa de
+faire une promenade hors de la ville.
+
+«J'ai les jambes engourdies d'avoir été assis toute la journée; si tu
+veux venir avec moi, nous irons dans la campagne voir les environs; on
+dit que le pays est joli.»
+
+Jean accepta avec joie; il eut bien envie de dire:
+
+«Et Jeannot?»
+
+Mais il n'osa pas; il voyait l'antipathie de Kersac pour son cousin.
+
+Ils partirent donc, laissant à l'auberge Jeannot, qui, cherchant à se
+rendre utile comme Jean, s'offrit pour faire boire le cheval quand il
+aurait mangé son avoine. Kersac fut surpris de l'obligeance de Jeannot,
+mais il accepta d'après un regard et un geste suppliant de Jean.
+
+«Au fait, dit-il, nous aurons plus de temps pour nous promener, n'ayant
+plus à nous inquiéter du cheval.»
+
+Et ils se dirigèrent hors de la ville. Il faisait un temps magnifique;
+le soleil se couchait; la chaleur était passée; le pays était joli; ils
+marchèrent assez longtemps, causant de choses et d'autres; il amusait
+et intéressait Kersac par mille petits récits de son enfance et de sa
+famille. Plus Jean se faisait connaître à Kersac, plus celui-ci s'y
+attachait et désirait l'attacher à son service.
+
+«Il y a si longtemps, dit-il, que je cherche un garçon tout jeune à
+former, et je le cherche intelligent, serviable, actif comme toi.
+
+JEAN.
+
+Vous vous faites illusion, monsieur; je n'ai pas les qualités que vous
+me croyez.
+
+KERSAC.
+
+Si fait, si fait, je m'y connais; j'en ai eu plus de dix à mon service;
+je ne me trompe plus maintenant.»
+
+Ils retournaient sur leurs pas et reprenaient la grande route de
+Malansac, lorsqu'ils entendirent le galop précipité d'un cheval. Quand
+il approcha, Kersac reconnut le sien qui arrivait ventre à terre. Il se
+jeta sur la route pour lui couper le chemin, saisit la bride, mais le
+cheval était lancé; Kersac, malgré sa force, ne put l'arrêter sur
+le coup, et il se trouva jeté par terre, traîné et en danger d'être
+piétiné. Jean, voyant l'imminence du péril, se jeta au-devant du cheval
+et se suspendit à ses naseaux, ce qui le fit arrêter, à moitié calmé,
+immédiatement.
+
+Kersac voulut se relever, mais il retomba; il avait un pied foulé.
+
+Jean commença par attacher à un arbre l'animal essoufflé et tremblant,
+et courut à Kersac, qui était pâle et prêt à défaillir. Jean aperçut une
+fontaine près de la route; il y courut, trempa son mouchoir dans cette
+eau fraîche et limpide, et revint en courant pour bassiner le front et
+les tempes de Kersac. Deux fois encore il retourna à la fontaine; ce
+ne fut qu'à la troisième fois que Kersac rouvrit les yeux et reprit
+connaissance.
+
+Il serra la main de Jean et essaya de se lever; ce fut avec une grande
+difficulté et après plusieurs essais qu'il put y parvenir; il se tint
+debout, appuyé sur son bâton, mais il ne pouvait marcher.
+
+«N'essayez pas, n'essayez pas, monsieur, dit Jean; je vais calmer votre
+cheval; je l'approcherai tout près de vous, et si vous pouvez monter
+dessus, nous sommes sauvés.»
+
+Kersac était au bord du fossé qui bordait la route. Jean détacha le
+cheval, le caressa, le flatta, lui présenta une poignée d'herbe, et,
+pendant que l'animal mangeait, il le fit descendre dans le fossé,
+l'arrêta en face de Kersac, et le maintint par la bride pendant que
+Kersac cherchait à le monter. Il n'y parvenait pas, parce qu'il ne
+pouvait s'appuyer sur son pied foulé.
+
+JEAN.
+
+Couchez-vous en travers sur le cheval, monsieur, et quand vous y serez,
+passez votre jambe blessée.»
+
+Kersac suivit le conseil de Jean et se trouva solidement placé sur le
+dos du cheval. Jean lui fit remonter le fossé avec précaution et le mena
+par la bride. Ils arrivèrent à _Malansac_ à la nuit; le premier objet
+que vit Kersac fut Jeannot se tenant à moitié caché derrière la porte de
+l'écurie.
+
+«Viens ici, polisson!» lui cria Kersac.
+
+Jeannot aurait bien voulu se sauver; mais par où passer? et que
+deviendrait-il ensuite? Il faudrait bien qu'il finît par se retrouver en
+face de Kersac. Il prit donc le parti d'obéir; il avança jusqu'à la tête
+du cheval.
+
+KERSAC.
+
+Pourquoi et comment as-tu laissé échapper mon cheval?
+
+JEANNOT, _tremblant_.
+
+Monsieur, ce n'est pas ma faute.
+
+KERSAC.
+
+Ce n'est pas ta faute? Menteur! Réponds: Comment le cheval s'est-il
+échappé?
+
+[Illustration: «Viens ici, polisson!»]
+
+JEANNOT.
+
+Monsieur, je l'ai mené boire; il ne voulait pas sortir de l'abreuvoir;
+je l'ai tiré, puis je l'ai un peu fouetté; alors il a sauté et rué;
+alors j'ai fouetté plus fort pour le corriger; alors il s'est cabré;
+alors j'ai eu peur qu'il ne cassât la longe que je tenais, alors je
+l'ai fouetté sous le ventre; alors il a cassé la longe, comme je le
+craignais, et alors il est parti comme un enragé qu'il est.
+
+KERSAC.
+
+Petit gredin! petit drôle! Avise-toi de toucher mon cheval du fouet et
+je te donnerai une correction dont tu te souviendras longtemps. Si je
+n'avais le pied foulé, grâce à toi, animal, imbécile, je te donnerais
+une raclée qui te ferait danser jusqu'à demain. Va-t'en, et ne te
+présente plus devant moi, oiseau de malheur!»
+
+Jeannot ne se le fit pas répéter; il avait hâte aussi d'échapper aux
+regards courroucés de Kersac, et ne quitta le coin le plus obscur de
+l'écurie que lorsque son ennemi eut lui-même disparu.
+
+Jean avait appelé du monde pour aider Kersac à descendre du cheval; il
+était grand et fort, on eut de la peine à y arriver et à l'établir dans
+une chambre du rez-de-chaussée qui se trouvait heureusement libre.
+
+Quand il y fut installé, Jean s'assit sur une chaise.
+
+KERSAC.
+
+Eh bien? que fais-tu, mon ami? Tu ne vas pas rester là, je pense?
+
+JEAN.
+
+Pardon, monsieur; à moins que vous ne me chassiez, je resterai près de
+vous pour vous servir, jusqu'à ce que vous soyez en état de monter en
+carriole pour retournez chez vous.
+
+KERSAC.
+
+Mais, mon ami, tu vas t'ennuyer comme un mort. Rester là, à quoi faire?
+
+JEAN.
+
+A vous servir, monsieur. Les gens de l'auberge sont bien assez occupés,
+ils vous négligeraient, non par mauvaise volonté, mais parce qu'ils ne
+pourraient pas faire autrement; et c'est triste d'être hors de chez soi
+sans pouvoir mettre un pied l'un devant l'autre, et personne pour vous
+donner ce qui vous manque et pour vous aider à passer le temps.
+
+KERSAC.
+
+Et ton voyage à Paris? et ton frère Simon?
+
+JEAN.
+
+Mon voyage durera quelques jours de plus, monsieur, voilà tout. Et mon
+frère sait bien que lorsqu'on fait la route à pied, on n'arrive pas à
+jour fixe; il nous attend à un mois près. Et ainsi, monsieur, si je ne
+vous suis pas désagréable, si vous voulez bien accepter mes services, je
+serai bien heureux de vous être utile.
+
+KERSAC.
+
+Quant à m'être désagréable, mon ami, tu m'es, au contraire, fort
+agréable; j'accepte tes services et je t'en remercie d'avance. Et je
+commence par te demander un verre d'eau, car je meurs de soif.»
+
+Jean alla chercher de l'eau; on lui donna un cruchon plein et un verre.
+Quand Kersac eut bu ses deux verres d'eau, il songea à dîner.
+
+KERSAC.
+
+«Tu me demanderas quelque chose de léger, à cause de ma chute. Une soupe
+aux choux et au lard, et un fricot à l'ail.»
+
+Jean allait sortir; Kersac le rappela.
+
+«Et toi donc, mon garçon, tu n'as pas dîné? Demande pour deux; nous
+mangerons ensemble.
+
+JEAN.
+
+Merci bien, monsieur; j'ai dîné avec Jeannot avant de quitter Vannes.
+
+KERSAC.
+
+Dîné? où donc? avec quoi?
+
+JEAN.
+
+Nous avons dîné à l'écurie, monsieur; nous avions de quoi. Maman nous
+avait donné les restes du lapin, qui nous avait déjà fait un fameux
+souper hier soir. Il nous en reste encore une cuisse, et puis du pain et
+de la galette.
+
+KERSAC.
+
+Et tu crois que je vais m'empâter de bonnes choses, et que je te
+laisserai manger un vieux morceau de lapin et boire de l'eau?
+
+JEAN.
+
+Il n'est pas vieux, monsieur, il est d'hier; et, quant à l'eau, nous
+y sommes habitués, Jeannot et moi. Et puis, à Vannes, la bonne dame de
+l'hôtel m'a donné une bouteille de cidre qui était fièrement bon.
+
+KERSAC.
+
+Je te dis que ce ne sera pas comme ça; tu mangeras avec moi; les
+bouchées que j'avalerais me resteraient dans le gosier si je me donnais
+un bon dîner pendant que tu grignoterais des os et du pain dur. Demande
+deux couverts,... entends-tu? Deux couverts!»
+
+Jean restait immobile; il semblait vouloir parler et ne pas oser.
+
+KERSAC.
+
+Voyons, Jean, as-tu quelque chose qui ne veut pas sortir. Qu'est-ce que
+c'est? Parle.
+
+JEAN.
+
+Monsieur.... C'est que je crains....
+
+KERSAC.
+
+N'aie pas peur, je te dis. Parle.... Parle donc!
+
+JEAN, _souriant_.
+
+Puisque vous l'ordonner, monsieur.... Et Jeannot?
+
+--Encore! s'écria Kersac, s'agitant sur sa chaise. Toujours ce pendard
+que tu me jettes au nez! Je ne veux pas de ton Jeannot; et je ne veux
+pas en entendre parler.
+
+JEAN.
+
+C'est parce qu'il vous a offensé, monsieur, que vous ne l'aimez pas.
+Mais Notre Seigneur nous pardonne bien quand nous l'offensons, et il
+nous aime tout de même, et il nous fait du bien. Et il nous ordonne de
+faire comme lui.
+
+KERSAC.
+
+Ah çà! vas-tu me prêcher comme notre curé? Ton Jeannot ne me va pas, et
+je n'en veux pas.»
+
+Jean soupira et sortit lentement.
+
+Kersac le suivit des yeux et resta pensif.
+
+«Il a tout de même raison, cet enfant.... Et de penser que c'est
+un garçon de quatorze ans qui m'en remontre, à moi qui en ai
+trente-cinq!... C'est qu'il a raison,... parfaitement raison.... Mais
+comment faire pour revenir sur ce que j'ai dit!... Il se moquerait de
+moi.... Et pourtant il a raison. Et c'est une brave garçon si jamais
+il en fut.... Il faut absolument qu'il vienne chez moi.... Il a dans
+la physionomie quelque chose..., je ne sais quoi,... qui fait plaisir à
+regarder. Je l'entends qui vient.»
+
+Jean arriva en effet; il apportait de quoi mettre le couvert,... un seul
+couvert!
+
+Kersac s'en aperçut.
+
+KERSAC.
+
+Jean, qu'est-ce que c'est que ça?
+
+JEAN.
+
+Quoi donc, monsieur?
+
+KERSAC.
+
+Un seul couvert? Pourquoi un seul?
+
+JEAN.
+
+Parce qu'il n'y a que vous, monsieur, qui n'ayez pas dîné.
+
+KERSAC.
+
+Et toi tu n'as pas soupé.... Jean, écoute-moi et regarde-moi bien en
+face. Tu as raison et j'ai tort. Tu m'as fait la leçon, et tu as bien
+fait, et je t'en remercie. Demande trois couverts et va chercher ton
+Jeannot.»
+
+Jean le regardait, il ne pouvait en croire ses oreilles. Il s'approcha
+tout près de lui. Son air étonné et joyeux fit sourire Kersac.
+
+KERSAC.
+
+Tu ne vas pas te moquer de moi, d'avoir bien fait?
+
+JEAN.
+
+Me moquer de vous? moi, monsieur? Rire de vous au moment où vous agissez
+comme Notre Seigneur? au moment où je vous admire, où je vous aime? Oh!
+monsieur!»
+
+Jean saisit la main de Kersac et la baisa; Kersac prit la tête de Jean
+dans ses mains et le baisa au front.
+
+«Va, mon ami, dit-il d'une voix émue, va chercher deux couverts de
+plus... et Jeannot», ajouta-t-il avec un soupir.
+
+Jean sortit cette fois en courant et ne fut pas longtemps à revenir avec
+les couverts et Jeannot. Ce dernier osait à peine entrer et lever les
+yeux.
+
+«N'aie pas peur, Jeannot, dit Kersac en riant; à tout péché miséricorde.
+J'ai eu tort de te confier un cheval un peu vif, à toi qui n'y entends
+rien. N'y pensons plus et mangeons bien et gaiement. C'est Jean qui nous
+sert, je suis hors de combat, moi.»
+
+Jeannot prit courage; Jean était radieux; il regardait Kersac avec
+reconnaissance et affection. Kersac s'en aperçut, sourit et fut
+satisfait d'avoir bien agi et d'avoir accepté, lui homme fait, les
+observations d'un enfant. Il en savait bon gré à Jean, qu'il aimait
+réellement de plus en plus.
+
+JEAN.
+
+Voici le couvert mis; viens m'aider, Jeannot, à apporter les plats.
+Faut-il demander du cidre pour vous, monsieur?
+
+KERSAC.
+
+Certainement, et du bon. Mais pas pour moi seul; pour trois.»
+
+Jean et Jeannot sortirent.
+
+JEAN.
+
+Eh bien! Jeannot, pas vrai qu'il est bon, M. Kersac? Tu vas être gentil
+pour lui, j'espère?
+
+JEANNOT.
+
+Je ferai de mon mieux, Jean: mais tu sais que j'ai du malheur et qu'il
+ne m'arrive jamais rien de bon.
+
+JEAN.
+
+Laisse donc! du malheur! pas plus que moi? Tu te figures toutes sortes
+de choses; puis tu es triste, tu as l'air mécontent et maussade; c'est
+ça qui repousse, vois-tu!
+
+JEANNOT.
+
+C'est pas ma faute; c'est mon caractère comme ça. Je ne peux pas
+toujours rire, toujours prendre les choses gaiement, comme tu le fais,
+toi. Tu es gai, je suis triste. Tu as confiance en tout le monde, moi je
+me défie. Je ne peux pas faire autrement.
+
+JEAN.
+
+Défie-toi si tu veux, gémis tout bas, mais sois obligeant et agréable
+aux autres.... Portons nos plats; les voici tout prêts sur le fourneau.»
+
+Jean prit la soupe aux choux et le cidre; Jeannot prit le fricot; Kersac
+les attendait avec impatience.
+
+KERSAC.
+
+Enfin! voilà notre souper; ne perdons pas de temps; j'ai une faim
+d'enragé.»
+
+Kersac prouva la vérité de ces paroles en mangeant comme un affamé,
+Jean et Jeannot lui tinrent compagnie; quand le repas fut terminé, il ne
+restait plus rien dans les plats, rien dans les carafes. Jean et Jeannot
+desservirent la table et reportèrent le tout à la cuisine.
+
+Lorsque Jean rentra, il dit à Kersac que Jeannot allait coucher à
+l'écurie, sur de la paille qu'on allait lui donner.
+
+«Et toi, Jean, avant d'aller te coucher, aide-moi à me dévêtir et à
+gagner mon lit.»
+
+Jean l'aida de son mieux, avec beaucoup d'adresse et de soin. Lorsque
+Kersac fut couché, Jean s'assit sur une chaise.
+
+KERSAC.
+
+Eh bien! que fais-tu là? Tu ne vas pas te coucher, comme Jeannot?
+
+JEAN.
+
+Je vais coucher près de vous, monsieur, je dormirai très bien sur une
+chaise.
+
+KERSAC.
+
+Es-tu fou? Passer une nuit sur une chaise? pour une foulure au pied? Va
+te coucher, je te dis.
+
+JEAN.
+
+Mais, monsieur, vous ne pouvez pas vous lever ni vous faire entendre.
+S'il vous prenait quelque chose la nuit?
+
+KERSAC.
+
+Que veux-tu qu'il me prenne? Je vais dormir jusqu'à demain. Bonsoir, et
+va-t'en.»
+
+Jean ne dit rien, souffla la chandelle et fit semblant de sortir. Mais
+il rentra sans faire de bruit, s'étendit sur trois chaises, et ne tarda
+pas à s'endormir.
+
+
+
+
+VI
+
+JEAN ESCULAPE
+
+
+Vers le milieu de la nuit, Jean fut éveillé par l'agitation
+extraordinaire de Kersac qui geignait, se retournait, soufflait comme un
+buffle, et qui finit par dire à mi-voix:
+
+«Je n'aurais pas dû renvoyer Jean; il m'eût soulagé peut-être.
+
+--Me voici, monsieur, dit Jean en s'approchant du lit de Kersac.
+Qu'avez-vous?
+
+KERSAC.
+
+Comment? toi ici? Depuis quand es-tu là?
+
+JEAN.
+
+Je n'en suis pas sorti, monsieur; j'ai seulement fait semblant. Mais
+vous souffrez, monsieur; que puis-je faire pour vous soulager?
+
+KERSAC.
+
+Je souffre horriblement de mon pied foulé, mon pauvre Jean. Et que
+faire, maintenant, au milieu de la nuit? Tout le monde est couché; il
+faut attendre au jour.
+
+JEAN.
+
+En attendant le jour, qui sera long à venir, monsieur, je vais pouvoir
+vous soulager, peut-être. Quand il y avait une foulure dans le village,
+c'est à maman qu'on venait, et on était guéri en peu de temps. Vous
+allez voir; je vais vous masser le pied foulé, comme faisait maman et
+comme elle m'a montré à le faire; dans une demi-heure vous ne sentirez
+plus le mal.»
+
+Malgré la résistance de Kersac, qui n'avait pas foi dans ce remède, Jean
+s'empara du pied douloureux, et, quoiqu'ils fussent dans l'obscurité, il
+put employer le massage avec le plus grand succès, car, au bout de
+trois quarts d'heure, le pied, dégonflé, n'occasionnait plus aucune
+souffrance, et Kersac dormait profondément. Lorsque Jean vit l'heureux
+effet qu'il avait obtenu, il recouvrit avec précaution le pied, presque
+entièrement dégonflé, se recoucha sur ses trois chaises et dormit si
+bien, qu'il ne s'éveilla qu'au bruit qui se faisait dans la maison.
+
+Il faisait grand jour depuis longtemps; l'horloge de la salle sonna six
+heures. Jean sauta à terre et vit Kersac qui le regardait.
+
+KERSAC.
+
+J'avais hâte de te voir réveillé, mon ami, pour te remercier du bien que
+tu m'as fait; c'est que j'ai dormi tout d'un trait depuis que tu m'as
+enlevé mon mal!
+
+JEAN.
+
+Cela va-t-il réellement bien, monsieur?
+
+[Illustration: Il employa le massage avec le plus grand succès.]
+
+KERSAC.
+
+Ma foi oui! j'ai encore quelque chose, mais ce n'est rien auprès de ce
+que j'avais hier. Sais-tu que tu es un fameux médecin?
+
+JEAN.
+
+Il faut, monsieur, que vous me laissiez faire encore un massage, sans
+quoi l'enflure reviendrait.
+
+KERSAC.
+
+Tout ce que tu voudras; j'ai confiance en ta médecine.»
+
+Jean reprit le pied malade et commença à le masser. Au bout d'un quart
+d'heure, Kersac voulut se lever, disant qu'il se sentait tout à fait
+guéri; mais Jean voulut continuer, et ne cessa que lorsque le pied,
+entièrement désenflé, ne fut plus du tout douloureux.
+
+Kersac se leva, posa le pied par terre avec crainte, avec hésitation;
+mais, ne sentant rien que de la faiblesse, il voulut se chausser. Jean
+lui dit qu'il fallait bander le pied, sans quoi la cheville pourrait
+tourner et l'enflure reparaître. Il alla demander une bande de toile
+à la maîtresse de l'auberge, qui la lui donna avec empressement; Jean
+banda habilement le pied de Kersac.
+
+JEAN.
+
+A présent, monsieur, vous pouvez marcher.
+
+KERSAC.
+
+Tu crois? Cela me semble fort.
+
+JEAN.
+
+Essayez, monsieur; vous allez voir.»
+
+Kersac essaya, tout doucement d'abord, puis plus franchement; enfin il
+s'appuya sur son pied comme avant l'accident.
+
+«C'est merveilleux! c'est admirable! C'est que je ne souffre plus du
+tout; du malaise seulement, pas autre chose.»
+
+[Illustration: «A présent, Monsieur, vous pouvez marcher.»]
+
+Il essaya de marcher; il descendit dans la cour, entra à l'écurie et, à
+sa grande surprise, trouva Jeannot qui pansait le cheval et qui avait
+eu la bonne pensée de lui donner de l'avoine pour l'occuper agréablement
+pendant le pansement.
+
+KERSAC.
+
+Comment! mais c'est très bien, Jeannot! Je ne m'attendais pas à te
+voir si empressé. Continue, mon garçon. Jean m'a si bien guéri avec
+son massage, que je vais repartir dans une heure pour ma ferme de
+Sainte-Anne.»
+
+Puis, se retournant vers Jean, il continua:
+
+«Je regrette beaucoup, mon brave et excellent garçon, de ne pas
+t'emmener avec moi; mais je ne t'oublierai pas. Et toi, de ton côté,
+n'oublie pas Kersac, le fermier de Sainte-Anne, près de Vannes. Si
+jamais tu as besoin de gagner ta vie, ou s'il te faut quelque argent ou
+n'importe quoi, rappelle-toi que Kersac a de l'amitié pour toi, qu'il te
+veut du bien, et qu'il sera très content de pouvoir te le témoigner. Je
+vais parler à l'aubergiste pour mon marché de porcs, et je reviens.»
+
+Il y alla effectivement, mais il ne put rien conclure; la marchandise
+était trop chère; il trouva plus avantageux de prendre tout ce qui
+restait de petits cochons à vendre à Kermadio. Il revint trouver Jean et
+Jeannot.
+
+«Voilà mon cheval fini de panser, dit-il; déjeunons pendant qu'il
+achève son avoine; puis nous le ferons boire et nous l'attellerons une
+demi-heure après.»
+
+Kersac commanda trois cafés au lait, et il rentra dans sa chambre avec
+Jean; tous deux étaient sérieux.
+
+KERSAC.
+
+Tu ne ris pas aujourd'hui, Jean?
+
+JEAN.
+
+Non, monsieur: je n'ai pas envie de rire; je ferais plus volontiers
+comme Jeannot, je pleurerais.
+
+KERSAC.
+
+Pourquoi cela?
+
+JEAN.
+
+Parce que je suis triste de vous quitter, monsieur; vous avez été bien
+bon pour moi et pour Jeannot. Vous reverrai-je jamais? C'est ça ce qui
+me chagrine. Ce serait dur de ne jamais vous revoir.»
+
+Jean leva sur Kersac ses yeux humides; Kersac lui caressa la joue, le
+front, mais il garda le silence. Jeannot entra joyeusement avec le café,
+le lait, les tasses et le pain. Il semblait avoir changé d'humeur avec
+son cousin; son visage était souriant, tandis que celui de Jean était
+triste. Ils se mirent à table; Jeannot seul parlait et riait. Quand le
+déjeuner fut achevé, Kersac se leva pour faire boire son cheval, mais
+Jean ne voulut pas le laisser faire, de peur qu'il ne fatiguât son pied
+encore sensible. En attendant le moment d'atteler, Jean se mit à causer
+avec Kersac.
+
+«Monsieur, lui dit-il, si vous avez une occasion pour Kérantré, vous
+ferez donner de nos nouvelles à maman, n'est-ce pas? Cela me ferait bien
+plaisir.
+
+KERSAC.
+
+Non, certainement, mon ami, je ne lui en ferai pas donner, mais j'irai
+lui en porter moi-même.
+
+JEAN.
+
+Vous-même? Ah! monsieur, que je vous remercie! Pauvre maman! comme elle
+sera contente! Vous demanderez la femme Hélène Dutec, on vous y mènera;
+c'est sur la route, une petite maison isolée, entourée de lierre. Et
+puis, monsieur, voulez-vous dire à maman qu'elle m'écrive et qu'elle me
+donne de vos nouvelles; je serai bien aise d'en avoir.»
+
+Il était temps d'atteler; Jean aida Kersac une dernière fois; au moment
+de se séparer, Kersac dit aux deux cousins:
+
+«J'ai une idée: montez dans ma voiture; je vais vous mener à la gare du
+chemin de fer, cela vous abrégera votre voyage.
+
+JEAN.
+
+Comment cela, monsieur?
+
+KERSAC.
+
+Montez toujours; je vais t'expliquer cela tout en marchant.»
+
+Quand le cheval fut au trot, Kersac prit la parole:
+
+«Voilà ce que je veux faire. Tu te souviens que j'ai fait une bonne
+affaire de petits cochons à Vannes. Je vais prendre sur mon gain la
+petite somme nécessaire pour payer ta place et celle de Jeannot jusqu'à
+Paris: de cette façon je serai plus tranquille. Je n'aimais pas, Jean,
+à te savoir sur les grandes routes, avec si peu d'argent, un si long
+voyage devant toi, et tant de mauvais garnements que l'on est exposé à
+rencontrer. Un pauvre enfant, ça n'a pas de défense.
+
+Jean remercia Kersac sans trop comprendre le service qu'il lui rendait,
+mais devinant que c'en était un fort important. Kersac leur expliqua les
+temps d'arrêt du chemin de fer, les imprudences qu'il fallait éviter;
+il s'assura qu'ils avaient de quoi manger dans leurs petits paquets de
+Kérantré et d'Auray, et que leurs bourses étaient suffisamment garnies.
+Ils arrivèrent à la gare; Kersac donna son cheval à garder à un des
+garçons de l'auberge; il prit des billets de troisième pour Jean et
+Jeannot, leur recommanda de ne pas les perdre, parce qu'il faudrait les
+payer une seconde fois. Il connaissait les employés; il recommanda Jean
+et Jeannot au chef de train qui les emmenait; il embrassa Jean, serra la
+main à Jeannot, et demanda au chef de train de les bien placer et de ne
+pas les oublier en route et à leur arrivée.
+
+Jean, surpris et occupé de ce qu'il voyait et entendait, pensa moins
+au départ de Kersac. Le sifflet se fit entendre, et le train se mit en
+marche.
+
+
+
+
+VII
+
+VISITE A KÉRANTRÉ
+
+
+Pendant que Jean et Jeannot avançaient avec une vitesse dont ils
+n'avaient eu jusque-là aucune idée, Kersac roulait vers son domicile
+aussi vite que son cheval pouvait le traîner; il arriva à Vannes et s'y
+arrêta deux heures pour régler la livraison de ses petits cochons; il
+en chargea une partie dans sa carriole, et promit d'envoyer prendre le
+reste le lendemain.
+
+«Puis, pensa-t-il, je pousserai jusqu'à Kermadio; je ferai affaire pour
+le reste de leurs petits cochons, et je reviendrai par Kérantré pour
+voir la mère de Jean. Si je pouvais trouver en route une fille de
+ferme, j'en serais bien aise; mon temps aura été bien employé de toutes
+manières.»
+
+Kersac fit comme il l'avait dit, malgré l'enflure et la douleur au pied
+qui étaient un peu revenues et qui gênaient ses mouvements. Il fit des
+marchés avantageux à Kermadio; le propriétaire était large en affaires
+et se contentait d'un gain fort restreint. Il reprit ensuite le
+chemin de Kérantré, et ne tarda pas à y arriver et à trouver la maison
+d'Hélène, qu'il devina au premier coup d'oeil, d'après la description
+que Jean lui en avait faite.
+
+Voyant au bord de la route, près d'un bouquet d'arbres, une maisonnette
+entourée de lierre, il arrêta son cheval et, s'adressant à une jolie
+petite fille de cinq à six ans qui jouait devant la maison:
+
+«N'est-ce pas ici que demeure la veuve Hélène Dutec?»
+
+La petite fille se releva, le regarda en souriant et répondit:
+
+«Je ne sais pas, monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Comment, tu ne sais pas? Ne demeures-tu pas ici?
+
+LA PETITE.
+
+Oui, monsieur, je suis très contente, je ne pense plus à maman.
+
+KERSAC.
+
+Sais-tu où est la maison du petit Jean?
+
+LA PETITE.
+
+Oui, monsieur, c'est ici, je couche dans son lit: c'est la maman de Jean
+qui l'a dit.
+
+KERSAC.
+
+Mais c'est donc la femme Hélène Dutec qui demeure ici?
+
+LA PETITE.
+
+Je ne sais pas, monsieur.
+
+KERSAC.
+
+C'est elle qui est ta maman, je suppose, puisque tu couches dans le lit
+de ton frère?
+
+LA PETITE.
+
+Je n'ai pas de maman, et Jean n'est pas mon frère.
+
+KERSAC.
+
+Diantre de petite fille! on ne comprend rien à ce qu'elle dit. Ce doit
+être la maison de Jean; j'aurai plus tôt fait de descendre et d'y voir
+moi-même.»
+
+Kersac descendit, alla attacher son cheval à un des arbres qui se
+trouvaient près de la maison, entra, ne vit personne, et sortit par une
+porte de derrière qui donnait sur un petit jardin. Il aperçut une femme
+qui sarclait une planche de choux.
+
+KERSAC.
+
+«Ma bonne dame, savez-vous où demeure la femme Hélène Dutec?»
+
+La femme se releva vivement.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est moi, monsieur. Vous venez sans doute pour la petite fille?
+
+KERSAC.
+
+Pas du tout; c'est pour vous que je viens; je l'ai promis hier à mon bon
+petit Jean, et je viens vous donner de ses nouvelles.
+
+HÉLÈNE.
+
+Jean! mon cher petit Jean! mon bon petit Jean! Entrez, entrez, monsieur.
+Je suis heureuse de vous voir, d'entendre parler de mon enfant.»
+
+Et de grosses larmes roulaient de ses yeux pendant qu'elle faisait
+entrer Kersac, et qu'elle cherchait un escabeau pour le faire asseoir.
+
+HÉLÈNE.
+
+Excusez, monsieur, si je vous reçois si mal; je n'ai pas mieux que ce
+méchant escabeau à vous offrir.
+
+KERSAC.
+
+J'y suis très bien, ma bonne dame; j'ai quitté Jean et Jeannot hier
+matin à Malansac, à quinze lieues d'ici; ils allaient à merveille.
+
+--Quinze lieues! s'écria Hélène. Comment ont-ils pu faire tant de chemin
+dans leur journée? J'ai vu hier un monsieur qui les a quittés à Auray à
+dix heures du matin.
+
+KERSAC.
+
+Je les ai un peu aidés, pour dire vrai. J'ai une ferme près de
+Sainte-Anne; j'allais à Vannes, je les ai fait monter dans ma carriole.
+De Vannes j'allais à Malansac; cela les a encore avancés de six lieues.
+Nous y avons couché; je les ai embarqués en chemin de fer; ils sont
+arrivés ce matin vers quatre heures à Paris.
+
+HÉLÈNE.
+
+Déjà! Arrivés à Paris! Comment c'est-il possible?
+
+KERSAC.
+
+Je vais vous expliquer cela, ma bonne dame Hélène.
+
+«Ils sont avec Simon à l'heure qu'il est.»
+
+Kersac lui raconta tout ce qui s'était passé entre lui, Jean et Jeannot,
+sans rien omettre, rien oublier. Hélène écoutait avec avidité et
+attendrissement le récit de Kersac; il parlait de son petit ami Jean
+avec une chaleur, une amitié qui touchèrent profondément sa mère et la
+firent pleurer comme un enfant. Quand il arriva à la fin de son récit
+et qu'il expliqua comment il avait payé leurs places en chemin de fer
+jusqu'à Paris, Hélène n'y tint pas. Émue et reconnaissante, elle saisit
+la main de Kersac et la serra dans les siennes et contre son coeur.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que le bon Dieu vous bénisse, mon cher monsieur! Qu'il vous rende ce que
+vous avez fait pour mon bon petit Jean et pour Jeannot!
+
+KERSAC.
+
+Oh! quant à celui-là, ma bonne dame, vous n'avez pas de remerciements à
+m'adresser, car ce n'est pas pour lui ni par charité que je l'ai traité
+comme notre petit Jean, mais pour faire plaisir à Jean. C'est un brave
+enfant que vous avez là, madame Hélène, et j'ai bien envie de vous le
+demander.
+
+HÉLÈNE.
+
+Pour quoi faire, monsieur?
+
+KERSAC.
+
+Pour le garder chez moi, à ma ferme.
+
+HÉLÈNE.
+
+Il est encore bien jeune, monsieur; son frère Simon l'a demandé pour un
+service plus avantageux et plus facile. Quand il sera plus grand et plus
+fort, je serai bien satisfaite de le voir chez vous, monsieur.
+
+[Illustration: «J'étais bien désolée, Monsieur, quand je me suis vue
+cette petite fille sur les bras.»]
+
+KERSAC.
+
+S'il ne se plaît pas à Paris et qu'il préfère la campagne, vous
+m'avertirez, ma bonne dame; j'ai dans l'idée qu'il a de l'amitié pour
+moi et qu'il n'aurait pas de répugnance à entrer à mon service.
+
+HÉLÈNE.
+
+Cela ne m'étonnerait pas, monsieur; et si son frère Simon n'avait pas
+compté sur lui et ne lui avait par avance assuré une place, je me serais
+trouvée bien heureuse de le savoir chez vous et si près de moi.
+
+--Maman Hélène, j'ai faim, dit la petite fille qui entrait.
+
+KERSAC.
+
+Qu'est-ce donc que cette petite? Jean ne m'en a pas parlé.
+
+HÉLÈNE.
+
+Il ne la connaît pour ainsi dire pas, monsieur.»
+
+Hélène donna un morceau de pain à l'enfant, et raconta à Kersac sa
+rencontre avec la petite fille, la veille du départ de Jean.
+
+«J'étais bien désolée, monsieur, quand je me suis vue cette petite fille
+sur les bras; moi qui venais d'envoyer mon pauvre enfant, mon cher petit
+Jean, parce que nous n'avions plus de quoi vivre; il ne demandait qu'à
+travailler, mais, dans nos pays, il n'y a guère d'ouvrage pour les
+enfants. Quand je rentrai chez moi après avoir quitté mon petit Jean
+et Jeannot, je priai bien le bon Dieu de venir à mon secours. La petite
+s'éveillait, elle demandait à manger; je remis sur le feu le reste du
+lait de Jean; il n'avait guère mangé, pauvre enfant, quoiqu'il eût l'air
+résolu et riant. Je voyais bien de temps à autre une larme qui roulait
+sur sa joue, il me la cachait, et il croyait que je ne la voyais pas et
+que je n'en versais pas moi-même.»
+
+Hélène cacha son visage dans ses mains; Kersac l'entendit sangloter.
+
+«Voyons, ma bonne dame Hélène, dit-il, ayez courage.... L'enfant n'est
+pas malheureux! Le bon Dieu lui est venu en aide.
+
+HÉLÈNE.
+
+En vous envoyant près de lui comme un bon ange, c'est vrai, monsieur. Et
+puis, avant vous, un autre homme du bon Dieu l'avait pris en pitié; ce
+bon monsieur est venu me voir; il m'a apporté vingt francs de la part
+de mon pauvre Jean; comme si Jean avait jamais eu vingt francs dans sa
+bourse! Il m'a fallu les prendre, sous peine d'offenser ce bon monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Jean m'a raconté cette rencontre du prétendu voleur.
+
+HÉLÈNE.
+
+Les vingt francs sont venus bien à propos, monsieur; pas pour moi, car
+j'ai l'habitude de vivre de peu....
+
+KERSAC, _ému_.
+
+Pauvre femme.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais c'était pour la petite fille, monsieur. Avec vingt francs j'ai de
+quoi la nourrir pendant six semaines, et il faut espérer que les parents
+viendront la réclamer avant que les vingt francs soient mangés.
+
+KERSAC.
+
+Ne vous inquiétez pas de la petite fille, ma bonne dame Hélène: j'y
+pourvoirai.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous, monsieur! Mais vous ne me connaissez pas! Vous pouvez croire....
+
+KERSAC.
+
+Si fait, si fait, je vous connais! Je vous connaissais avant de vous
+avoir vue, et à présent je vous connais comme si nous étions de vieux
+amis. Je reviendrai vous voir. Je cours souvent le pays pour les besoins
+de ma ferme; je passerai par chez vous toutes les fois que j'aurai du
+temps devant moi. Au revoir donc et prenez courage. Je suis content de
+vous laisser calme; cela me faisait mal de vous voir pleurer.»
+
+Kersac fit un salut amical à Hélène, caressa la pauvre petite fille
+abandonnée, à laquelle il s'intéressait déjà, et alla détacher son
+cheval. Il monta dans sa carriole et s'éloigna rapidement.
+
+Hélène le suivit longtemps du regard; puis elle rentra, soupira et leva
+les yeux au ciel.
+
+«Merci, mon Dieu et ma bonne sainte Vierge! dit-elle avec ferveur; vous
+m'avez envoyé un protecteur pour mon petit Jean, et du pain pour cette
+malheureuse enfant!»
+
+Et elle se remit à son rouet.
+
+
+
+
+VIII
+
+RÉUNION DES FRÈRES
+
+
+Kersac pressait le pas de son cheval; il était tard.
+
+«Je suis resté trop longtemps chez cette pauvre femme, se disait-il. Je
+voyais que ma présence la consolait; c'est comme si elle avait eu Jean
+auprès d'elle! Pauvre mère! c'est pourtant terrible d'envoyer son enfant
+faire cent vingt lieues à pied, seul, presque sans argent, pour arriver
+à Paris, où tant de jeunes gens se perdent et meurent de faim.... J'irai
+la consoler et lui parler de Jean quelquefois; c'est une charité. Et je
+donnerai de ses nouvelles à.... Imbécile que je suis, s'écria-t-il, j'ai
+oublié de demander à Jean son adresse! C'est-il bête! Où le trouver
+dans ce grand diable de Paris?... La mère doit le savoir; je le lui
+demanderai quand je la verrai.»
+
+Rassuré par cette pensée, il songea à ses affaires, et calcula dans sa
+tête le gain de sa journée; il était considérable.
+
+Et Jean et Jeannot? où étaient-ils? que faisaient-ils? Ils étaient
+arrivés vers quatre heures du matin à Paris, reposés et enchantés.
+Descendus de wagon, ils ne savaient où aller; il faisait encore nuit.
+Le chef de train, qui était bon homme, les retrouva dans la salle des
+bagages, où ils avaient suivi les voyageurs, et leur demanda où ils
+allaient.
+
+JEAN.
+
+Chez mon frère Simon, monsieur; mais il est trop matin; et puis, il ne
+nous attend que dans un mois; et puis, nous ne savons pas le chemin.
+
+LE CHEF DE TRAIN.
+
+Savez-vous où il demeure?
+
+JEAN.
+
+Oui, monsieur: rue Saint-Honoré, nº 263.
+
+LE CHEF DE TRAIN.
+
+Eh bien, restez ici jusqu'à cinq heures, et vous irez alors chez Simon.
+Mais, comme vous ne trouveriez jamais votre chemin tout seuls, voici
+trois francs que m'a donnés M. Kersac pour vous nourrir en route; vous
+ne les avez pas dépensés, puisque vous avez vécu de vos provisions et bu
+de l'eau; vous prendrez sur ces trois francs un franc cinquante centimes
+pour payer le fiacre dans lequel je vous ferai monter.... A présent,
+j'ai affaire, je vous quitte; attendez-moi là.»
+
+Jean et Jeannot s'assirent sur une banquette; Jean s'amusait beaucoup à
+regarder les allants et venants; il remarquait tout et s'intéressait à
+tout. Jeannot bâillait et soupirait.
+
+JEANNOT.
+
+Qu'allons-nous devenir, Jean, au milieu de tout ce bruit? Nous ne
+trouverons peut-être pas Simon; alors où irons-nous? que ferons-nous?
+
+JEAN.
+
+Pourquoi donc ne trouverions-nous pas Simon, puisqu'il demeure rue
+Saint-Honoré, nº 263.
+
+JEANNOT.
+
+Mais si nous ne le trouvons pas?
+
+JEAN.
+
+Alors nous le chercherons.
+
+JEANNOT.
+
+Où le chercherons-nous? A qui le demander?
+
+JEAN.
+
+Il se trouvera bien quelque brave homme qui nous aidera à le trouver.
+D'ailleurs, Jeannot, ce que tu dis là est ingrat pour le bon Dieu.
+Vois comme il nous a protégés. Ce bon monsieur voleur qui nous donne de
+l'argent....
+
+JEANNOT.
+
+A toi, pas à moi.
+
+JEAN.
+
+Ce n'est-il pas la même chose? Tu sais bien que, tant que j'en aurai, tu
+en auras. Après le bon monsieur, nous avons eu la chance de rencontrer
+cet autre brave M. Kersac, qui a fait pour nous comme aurait fait le bon
+Dieu.
+
+JEANNOT.
+
+Oui, joliment, il m'a donné deux coups de fouet.
+
+JEAN.
+
+Bah! deux petits coups de rien du tout; et c'était par bonté, encore.
+
+JEANNOT.
+
+Comment, par bonté? Tu appelles ça bonté, toi?
+
+JEAN.
+
+Certainement, puisque c'était pour te rendre plus gentil; et il y est
+arrivé, tout de même. Ce bon M. Kersac, qui nous fait faire douze lieues
+en carriole!
+
+JEANNOT.
+
+Parce que ça l'amusait de causer.
+
+JEAN.
+
+Pas du tout, ça ne l'amusait pas; c'était par bonté. Puis il nous fait
+souper avec lui, déjeuner avec lui; il paye notre coucher.
+
+JEANNOT.
+
+Coucher, pas cher! De la paille dans une écurie.
+
+JEAN.
+
+Est-ce que nous avons si bien que ça chez nous?... Puis il nous paye
+notre voyage. Il nous fait arriver à Paris en vingt-quatre heures au
+lieu de trente jours. C'est à ne pas y croire!
+
+JEANNOT.
+
+Oui, quant à ça, il n'y a rien à dire. C'est véritablement une bonne
+chose.... Mais que ferons-nous si nous ne trouvons pas Simon?
+
+JEAN.
+
+Allons! voilà que tu vas recommencer la même histoire. Je te l'ai déjà
+dit: nous le chercherons et nous finirons bien par le trouver.»
+
+Jeannot n'avait pas l'air bien rassuré, et il recommençait à geindre,
+lorsque le chef de train entra.
+
+«Vous voilà! c'est bien! Venez et suivez-moi. Vite, je suis pressé.»
+
+Il sortit précipitamment, suivi des enfants, qui ne le quittaient pas
+des yeux, tant ils avaient peur de s'en trouver séparés. Ils arrivèrent
+à la place de la gare, sur le boulevard Montparnasse. Le chef de train
+les fit monter dans un petit fiacre, et donna ordre au cocher de les
+mener rue Saint-Honoré, n° 263. Pour plus de précaution:
+
+«Donnez-moi votre numéro, dit-il au cocher; s'il arrive quelque aventure
+aux enfants, c'est vous qui en serez responsable: ainsi gare à vous!
+
+LE COCHER.
+
+Soyez tranquille, monsieur, je les débarquerai sans accident, j'espère
+bien.... Vous dites....
+
+LE CHEF DE TRAIN
+
+Rue Saint-Honoré, n° 263.»
+
+Le cocher remonta sur son siège.
+
+«Adieu, monsieur, et merci», cria Jean au chef de train.
+
+Le fiacre s'ébranla et se mit en marche. Les enfants regardaient avec
+admiration; tout leur paraissait magnifique malgré l'heure matinale, le
+silence des rues, l'absence de mouvement. Quand la voiture arrêta devant
+le n° 263 de la rue Saint-Honoré, ils croyaient être partis depuis
+quelques minutes seulement.
+
+«Allons, messieurs, descendez, nous voici arrivés», dit le cocher en
+ouvrant la portière.
+
+Jean descendit, paya, comme le lui avait recommandé le chef de train, et
+ils se trouvèrent devant une porte fermée, ne sachant comment faire pour
+entrer. «Frappe à la porte», dit Jeannot.
+
+Jean frappa, Jeannot frappa, la porte ne s'ouvrait pas.
+
+«Appelle, dit Jeannot.
+
+--Simon! cria Jean; Simon, c'est nous, ouvre la porte!»
+
+Ils avaient beau crier, appeler, la porte ne s'ouvrait pas.
+
+«Qu'allons-nous devenir, mon Dieu? s'écria Jeannot prêt à pleurer.
+
+JEAN.
+
+Ne t'effraye donc pas! C'est qu'il dort encore! Attendons; il faudra
+bien qu'il s'éveille et qu'il nous ouvre.»
+
+Après avoir attendu cinq minutes qui leur parurent cinq heures, ils
+recommencèrent à taper et à appeler Simon.
+
+Enfin la porte s'entrouvrit; un gros homme à cheveux gris passa la tête.
+
+«Quel diantre de tapage faites-vous donc là, vous autres? Ça a-t-il
+du bon sens d'éveiller le monde si matin! Que demandez-vous? Que
+voulez-vous?
+
+JEAN.
+
+Je vous demande bien pardon, monsieur, nous ne voulions pas vous
+déranger. Nous appelions mon frère Simon qui demeure ici.
+
+LE PORTIER.
+
+Et comment voulez-vous qu'il vous entende, puisqu'il demeure au
+cinquième?
+
+JEAN.
+
+Je ne savais pas, monsieur; je vous demande bien pardon. Nous attendrons
+si vous voulez, monsieur.
+
+LE PORTIER.
+
+A présent que me voici éveillé et levé, je n'ai pas besoin que vous
+attendiez. Entrez et montez.»
+
+Le portier ouvrit, fit entrer Jean et Jeannot, et referma la porte.
+
+«Au fond de la cour, l'escalier à droite, au cinquième», grommela le
+portier.
+
+Et il rentra dans le trou noir qui lui servait de chambre.
+
+Jean avait le coeur un peu serré; l'aspect sombre, sale et délabré de la
+cour de la maison lui inspirait une certaine répugnance. Jeannot était
+consterné; tous deux montèrent sans parler l'escalier qu'on leur
+avait indiqué; ils montaient, montaient toujours. Arrivés au haut de
+l'escalier, ils virent trois portes devant eux: à droite, à gauche, en
+face.
+
+«Frappe donc, dit Jeannot.
+
+JEAN.
+
+Où frapper? Comment faire? J'ai peur de fâcher quelqu'un si je frappe à
+une autre porte qu'à celle de Simon.
+
+JEANNOT.
+
+Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? recommença Jeannot de son
+ton larmoyant.
+
+JEAN.
+
+Ne t'effraye donc pas; je vais appeler. Simon!... Simon!...» appela-t-il
+à mi-voix.
+
+Une porte s'ouvrit: un jeune homme s'y montra.
+
+«Simon!» s'écria Jean.
+
+Et il se jeta à son cou.
+
+SIMON.
+
+C'est toi, Jean! Et toi, Jeannot! Dieu soit loué! J'avais tant besoin de
+revoir quelqu'un du pays! Entrez, entrez; nous allons causer pendant que
+je m'habillerai. Je ne vous attendais pas sitôt. Maman avait écrit que
+vous seriez ici dans un mois.
+
+JEAN.
+
+Certainement; nous ne devions pas arriver avant; mais nous avons voyagé
+comme des princes! En voiture! Je te raconterai ça.»
+
+Ils entrèrent dans une petite chambre propre, claire et assez gaie.
+Tout en furetant partout et en regardant Simon se débarbouiller et
+s'habiller, Jean et Jeannot lui donnèrent des nouvelles du pays et lui
+racontèrent toutes leurs aventures.
+
+SIMON, _riant_.
+
+Il paraît que Jeannot n'a pas la chance; et toi, Jean, je crois bien
+que c'est toi qui fais venir la chance par ton caractère gai, ouvert
+et serviable. Tu as toujours été comme ça; je me souviens que, dans le
+pays, tout le monde t'aimait.
+
+Quand ils eurent bien causé, bien ri, et qu'ils se furent embrassés plus
+de dix fois, Jean demanda:
+
+«Et que vas-tu faire de nous, Simon? Tu ne vas pas nous garder à rien
+faire, je pense?
+
+SIMON.
+
+Non, non, sois tranquille, vous êtes placés d'avance: toi, Jean, tu
+entres comme garçon de café dans la maison où je suis. Et toi, Jeannot,
+tu vas entrer de suite chez un épicier.
+
+JEANNOT.
+
+Tiens, pourquoi pas garçon de café comme Jean?
+
+SIMON.
+
+Parce qu'il n'y avait qu'une place de libre. Tout le monde ne peut pas
+faire le même travail.
+
+JEANNOT.
+
+Serons-nous dans la même maison?
+
+SIMON.
+
+Non; toi, Jeannot, tu seras tout près d'ici, dans la rue de Rivoli, et
+près de Jean, qui demeurera avec moi, dans cette maison où nous sommes
+en service.
+
+JEAN.
+
+Quel service ferons-nous?
+
+SIMON.
+
+Le service d'un café; c'est un bon état, mais fatigant.
+
+JEAN.
+
+En quoi fatigant?
+
+SIMON.
+
+Parce qu'il faut être actif, alerte, toujours sur pied, adroit pour ne
+rien briser, ni accrocher, ni répandre. Tu feras bien l'affaire, toi.
+
+JEANNOT.
+
+Je l'aurais bien faite aussi.
+
+SIMON.
+
+Non, tu n'es pas assez vif, assez en train; tu te serais fait renvoyer
+au bout de huit jours.»
+
+Jeannot ne dit plus rien: il prit son air boudeur.
+
+SIMON.
+
+Ah! ah! ah! quelle figure tu fais! Ça ferait bon effet dans un café.
+Toutes les pratiques se sauveraient pour ne plus revenir!»
+
+Jeannot prit un air encore plus maussade. Simon leva les épaules en
+riant.
+
+«Toujours le même! dit-il. Ah çà! voici bientôt sept heures. Il faut
+descendre au café, Jean; et toi, Jeannot, je vais te présenter à ton
+maître épicier; sois bien poli et déride-toi, car l'épicier doit être
+gai et farceur par état.»
+
+Simon tira un pain de son armoire, en coupa trois grosses tranches, en
+donna une à Jean et à Jeannot, et mit la troisième dans sa poche; ils
+descendirent les cinq étages et entrèrent dans un café très propre, très
+joli. Jean et Jeannot restèrent ébahis devant les glaces, les chaises
+de velours, les tables sculptées, etc. Pendant qu'ils admiraient, Simon
+alla parler au maître du café et revint peu de temps après avec un
+morceau de fromage, des verres et une bouteille de vin. Il versa du vin
+dans les trois verres.
+
+«Déjeunons, dit-il, avant que le monde arrive. Et vite, car il y a de la
+besogne; il faut tout nettoyer et ranger.»
+
+
+
+
+IX
+
+DÉBUTS DE M. ABEL ET DE JEANNOT
+
+
+Ils mangèrent et burent; le déjeuner mit Jeannot en belle humeur, et il
+se mit gaiement en route avec Simon et Jean pour commencer son service
+chez l'épicier. Le chemin ne fut pas long: cinq minutes après il entrait
+dans le magasin.
+
+SIMON.
+
+Pontois, voici mon cousin Jeannot, le garçon que vous attendiez; arrivé
+de ce matin, il est tout prêt à se mettre à la besogne.
+
+PONTOIS.
+
+Bien, bien; approche, mon garçon, approche. Prends-moi ce bocal de
+cornichons, et va le poser près du comptoir, là-bas.
+
+JEANNOT.
+
+Où ce que c'est, m'sieur?
+
+PONTOIS, _riant_.
+
+Bien parlé, mon ami. Le français le plus pur! _Où ce que c'est?_ Là-bas,
+sur le comptoir.
+
+JEANNOT.
+
+Où ce que c'est, le comptoir?
+
+PONTOIS.
+
+En face de toi, nigaud. Devant madame, qui est là, qui écrit.»
+
+Tout le monde riait; Jeannot, pas trop content avance vers le comptoir,
+butte contre une caisse de pruneaux, et tombe avec le bocal de
+cornichons.
+
+«Maladroit! crie Pontois.
+
+--Maladroit! répète la dame du comptoir.
+
+--Maladroit! s'écrient les garçons épiciers.
+
+--Malheureux! s'écrie Simon.
+
+--Pauvre Jeannot!» s'écrie Jean en courant à lui.
+
+Jeannot s'était relevé, irrité et confus. Il avait eu du bonheur, le
+bocal ne s'était brisé que du haut, la moitié des cornichons étaient par
+terre, mais les garçons se précipitèrent pour les ramasser, et il n'y en
+eut guère que le quart de perdu.
+
+PONTOIS.
+
+Dis donc, petit drôle, pour la première fois, passe; mais une seconde
+fois, tu payes. J'ai promis à Simon que tu aurais dix francs par mois,
+nourri, vêtu, logé, blanchi. Prends garde que les dix francs ne filent
+à payer la casse. Qu'en dites-vous, Simon? Mauvais début! Ça promet de
+l'agrément.
+
+SIMON.
+
+Non, non, Pontois; c'est l'embarras, la timidité. Il ne fallait pas lui
+faire transporter un bocal pour commencer. Au revoir, je m'en vais, moi,
+avec mon débutant.
+
+[Illustration: «Maladroit!» s'écrièrent les garçons épiciers.]
+
+PONTOIS.
+
+Il est gentil, celui-ci! Dites donc, Simon, voulez-vous changer?
+Reprenez l'autre et donnez-moi celui-ci.
+
+SIMON.
+
+Non, non, Pontois, gardons chacun le nôtre; celui-ci est mon frère,
+Jeannot est mon cousin. Au revoir. Je viendrai demain savoir comment ça
+va. Courage, Jeannot, ne te trouble pas pour si peu. A demain.»
+
+Jeannot ne répondit pas; il était mécontent de la différence que faisait
+Simon entre le frère et le cousin. Pontois le mit de suite à l'ouvrage;
+il lui fit porter un paquet d'épicerie à l'hôtel _Meurice_, qui se
+trouvait à quelques portes plus loin, et il le fit accompagner par un
+des garçons.
+
+Les premiers jours, Jeannot ne fit pas autre chose que des commissions
+et des courses avec les garçons qu'on envoyait dans tous les quartiers
+de Paris, de sorte qu'il commençait à connaître les rues et aussi les
+habitudes du commerce.
+
+Jean faisait de son côté l'apprentissage de garçon de café; son
+intelligence, sa gaieté, sa bonne volonté, sa prévenance le mirent
+promptement dans les bonnes grâces des habitués du café; on aimait à le
+faire jaser, à se faire servir par lui; il recevait souvent d'assez gros
+pourboires, qu'il remettait fidèlement à Simon. Celui-ci était fier du
+succès de son frère; tous deux, en rentrant le soir dans leur petite
+chambre, remerciaient Dieu de les avoir réunis. Jean était heureux. Ses
+seuls moments de tristesse étaient ceux où le souvenir de sa mère venait
+le troubler; quelquefois une larme mouillait ses yeux, mais il chassait
+bien vite cette pensée, et il retrouvait son courage en regardant son
+frère si heureux de sa présence.
+
+Un jour, vers midi, un monsieur entra dans le café.
+
+«Une nouvelle pratique», dit la dame du comptoir à Simon, qui se
+trouvait près d'elle.
+
+Simon regarda et vit un jeune homme de belle taille, de tournure
+élégante, qui examinait le café, les garçons, les habitués. Ses yeux
+s'arrêtèrent sur Simon avec un léger mouvement de surprise. Il s'assit à
+une petite table et appela:
+
+«Garçon!»
+
+Un garçon s'empressa d'accourir.
+
+«Non, ce n'est pas vous, mon ami, que je demande: je veux être servi par
+Simon.»
+
+Le garçon s'éloigna un peu surpris, et avertit Simon qu'un monsieur le
+demandait.
+
+SIMON.
+
+Monsieur me demande? Qu'y a-t-il pour le service de monsieur?
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Oui, Simon, c'est vous que j'ai demandé; apportez-moi deux côtelettes
+aux épinards et un oeuf frais.»
+
+Simon partit et revint un instant après, apportant les côtelettes
+demandées.
+
+SIMON.
+
+Monsieur me connaît donc?
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Très bien, mon ami. Simon Dutec, fils de la veuve Hélène Dutec.
+
+SIMON, _surpris_.
+
+Pardon, monsieur; je ne me remets pas le nom de monsieur.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Rien d'étonnant, Simon; vous ne l'avez jamais entendu et vous ne m'avez
+jamais vu.
+
+SIMON.
+
+Mais alors... comment ai-je l'honneur d'être connu de monsieur?
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Ah! c'est mon secret. Je viens de votre pays; j'ai vu Kérantré. _(Simon
+fait un geste de surprise.)_ J'ai vu la bonne Hélène, et je veux voir
+mon petit ami Jean.
+
+SIMON.
+
+Mais, monsieur,... veuillez m'expliquer....»
+
+Jean entrait en ce moment; il apportait un potage et un oeuf frais à un
+habitué.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Le voilà, ma foi, le voilà! Sac à papier! comme il est déluré! Joli
+garçon, ma parole! Tais-toi, mon ami Simon, tais-toi! Amène-le de mon
+côté, et dis-lui de m'apporter une bouteille de bière.»
+
+Simon, fort intrigué, donna à Jean l'ordre d'apporter de la bière à la
+table n° 6.
+
+Jean apporta la bière, la posa sur la table, regarda le monsieur et
+poussa un cri.
+
+[Illustration: «Je suis un voleur, mais un voleur pour rire.»]
+
+«Monsieur le voleur! Quel bonheur! le voilà!»
+
+A ce cri, les garçons se retournèrent, la dame du comptoir répéta le cri
+de Jean, les habitués se levèrent, le plus résolu courut à la porte pour
+la garder; Simon resta stupéfait, et Jean saisit la main du voleur, qui
+se leva en riant aux éclats.
+
+«Très bien, mon petit Jean, c'est ce que j'attendais! Oui, messieurs,
+je suis, comme le dit Jean, un voleur,... mais un voleur pour rire,
+ajouta-t-il en voyant les garçons et les habitués s'avancer vers lui
+avec des visages et des poings menaçants. J'ai fait le voleur pour
+donner de la prudence à ces enfants, qui comptaient leur argent sur la
+grande route, le long d'un bois. A propos, Jean, où est donc le pleurard
+que je n'aimais pas, ton cousin Jeannot?
+
+JEAN.
+
+Chez un épicier ici à côté, monsieur, dans la rue de Rivoli.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Un épicier! quelle chance! Moi, tout juste, qui déteste les épiciers! Eh
+bien, Simon, me connais-tu maintenant?
+
+SIMON.
+
+Je crois bien, monsieur, sauf que je ne sais pas votre nom. Jean m'a
+tout conté, et je suis bien content de vous voir, monsieur.»
+
+Les habitués s'étaient remis à manger et les garçons à servir; tous
+riaient plus ou moins de leur méprise. La dame du comptoir comptait son
+argent pour s'assurer que, dans la bagarre, sa caisse n'avait subi aucun
+déficit. Rassurée sur ce point, elle écouta avec intérêt la conversation
+de Jean et de l'étranger.
+
+«Comment as-tu fait pour arriver si tôt? demanda M. Abel. Vous deviez
+être un mois en route.
+
+JEAN.
+
+Oui, monsieur; mais nous avons rencontré un excellent M. Kersac, fermier
+près de Sainte-Anne; il nous a menés en carriole jusqu'à Vannes, puis
+jusqu'à Malansac, puis il nous a payé nos places au chemin de fer
+jusqu'à Paris, de sorte que nous y étions avant vous, monsieur.
+
+L'ÉTRANGER, _souriant_.
+
+Et ce brave Kersac avait-il pris goût pour Jeannot?
+
+JEAN, _souriant_.
+
+Pas trop, monsieur. Ce pauvre Jeannot a continué à se lamenter de son
+guignon.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Guignon! Il devrait dire maussaderie, humeur! C'est étonnant comme ce
+pleurard me déplaît.... Pourquoi n'as-tu pas dit mon nom à Simon?
+
+JEAN.
+
+C'est que je ne le savais pas, monsieur.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Comment! je l'avais écrit sur un papier que je t'ai mis dans ta bourse.
+
+JEAN.
+
+Et moi qui ne l'ai pas vu!... Il est vrai que je n'ai pas eu occasion
+d'ouvrir ma bourse depuis que je vous ai quitté. Mais que je suis donc
+content de vous revoir, monsieur! Et où logez-vous donc?
+
+L'ÉTRANGER.
+
+A l'hôtel _Meurice_, à deux pas d'ici.
+
+JEAN.
+
+Tant mieux! nous nous verrons souvent.
+
+L'ÉTRANGER.
+
+Tous les matins je viendrai déjeuner ici.»
+
+L'étranger avait fini son repas; il paya, donna à Jean une pièce de
+vingt sous en guise de pourboire, donna à Simon son nom et son adresse:
+M. Abel, hôtel _Meurice_, et sortit.
+
+Il se dirigea vers la rue de Rivoli, et marcha jusqu'à ce qu'il eût
+aperçu la boutique d'un épicier; il y jeta un coup d'oeil, reconnut
+Jeannot, continua son chemin, puis il revint sur ses pas, mit son
+chapeau en Colin, comme un Anglais, allongea sa figure, prit un air
+raide et compassé, marcha les pieds un peu en dedans, les genoux
+légèrement pliés, et entra chez l'épicier. Il resta immobile.
+
+PONTOIS.
+
+Monsieur veut quelque chose?
+
+M. ABEL, _avec un accent anglais très prononcé et très solennel._
+
+Hôtel... _Meurice_?
+
+PONTOIS.
+
+Hôtel _Meurice_, milord? C'est ici près, milord; suivez les arcades.
+
+M. ABEL, _même accent._
+
+Hôtel... _Meurice_?
+
+PONTOIS.
+
+Ici, monsieur! Là! tout près d'ici. La douzième porte.
+
+M. ABEL, _de même._
+
+Hôtel... _Meurice_?
+
+PONTOIS.
+
+Il ne comprend donc pas, ou bien il est sourd. Là, monsieur, là! Vous
+voyez bien! là! là! devant vous!
+
+[Illustration: «Hôtel... _Meurice_?»]
+
+M. ABEL.
+
+Hôtel... _Meurice_?
+
+PONTOIS.
+
+Ces diables d'Anglais, c'est bête comme tout! Ils ne comprennent même
+pas le français! Dis donc, Jeannot, mène-le à son hôtel _Meurice_; ce
+sera plus tôt fait.»
+
+Jeannot sortit faisant signe à l'Anglais de le suivre. L'Anglais suivit;
+aux questions que lui adressa Jeannot il répondait avec le même flegme:
+
+«Hôtel..._Meurice_?»
+
+Ils y arrivèrent promptement; l'Anglais le dépassa, marchant droit
+devant lui.
+
+Jeannot courut après lui.
+
+JEANNOT.
+
+Par ici, m'sieu! Par ici! Vous l'avez dépassé.
+
+M. ABEL.
+
+Hôtel... _Meurice_?
+
+JEANNOT.
+
+C'est ici votre hôtel _Meurice_. Vous ne voyez donc pas? Vous êtes
+en face, en plein! Là! sous votre nez!
+
+M. ABEL, _reprenant sa voix naturelle_.
+
+Merci, épicier!»
+
+En même temps il lui enfonça à deux mains sa casquette sur les yeux; de
+sorte qu'il put entrer à l'hôtel et disparaître avant que sa victime se
+fût dépêtrée de sa casquette. Jeannot regarda autour de lui et retourna
+à l'épicerie, fort en colère d'avoir été joué par un mauvais plaisant.
+Quand il rentra et qu'il conta son aventure, tout le monde se moqua de
+lui, ce qui ne lui rendit pas sa belle humeur; il se trouva malheureux
+et mal partagé.
+
+«Quand je pense à Jean, quelle différence entre lui et moi! Comme
+sa position est agréable! Et quels pourboires on lui donne! Et moi,
+personne ne me donne rien! Mon ouvrage est sale, désagréable et
+fatigant! Je suis bien malheureux! Rien ne me réussit!»
+
+[Illustration: «Merci, épicier!»]
+
+Jean et Simon ne voyaient pas souvent Jeannot, parce qu'ils avaient
+beaucoup à faire dans la journée; c'était la belle saison, il
+faisait chaud: on venait déjeuner de bonne heure et prendre des
+rafraîchissements matin et soir jusqu'à une heure assez avancée; ensuite
+il fallait tout laver, essuyer, ranger. Souvent, à minuit Simon n'était
+pas encore couché. Quant à Jean, vu sa grande jeunesse, Simon avait
+obtenu qu'on l'envoyât se coucher à dix heures, de sorte que, sans être
+trop fatigué, il n'avait que bien rarement la possibilité d'aller voir
+Jeannot.
+
+Le dimanche, Simon et Jean se levaient de grand matin et allaient à la
+messe de six heures. Ils avaient proposé à Jeannot d'aller le prendre;
+il les accompagna à la messe les premiers dimanches; puis il trouva
+que c'était trop matin; il préférai dormir et aller à la messe de dix
+heures, de midi ou même pas du tout; de sorte qu'il vit de moins en
+moins Simon et Jean.
+
+Au café, il n'y a pas de dimanche pour les garçons; c'est au contraire
+le jour où il y a le plus à faire, le plus de monde à servir. Pourtant,
+Simon ayant mis pour condition de son entrée et de celle de son frère,
+qu'ils iraient à l'office du soir de deux dimanches l'un, Jean y allait
+une fois et Simon la fois d'après. Cette condition, demandée, presque
+imposée par Simon, avait d'abord surpris et mécontenté le maître du
+café; mais, en voyant le service régulier, consciencieux de Simon,
+ensuite de Jean, il prit les deux frères en grande estime, il eut
+confiance en eux, et il comprit que, pour avoir des serviteurs honnêtes
+et sûrs, il était bon d'avoir des serviteurs chrétiens.
+
+En outre, Simon et Jean plaisaient beaucoup aux habitués et même aux
+allants et aux venants; ils exécutaient les ordres qu'on leur donnait,
+sans bruit, sans agitation; chacun était servi comme il l'aimait, comme
+il le désirait: quelquefois les habitués faisaient causer Jean, dont
+l'entrain, l'esprit et la bonne humeur excitaient la gaieté de ceux qui
+le questionnaient.
+
+
+
+
+X
+
+SUITE DES DÉBUTS DE JEANNOT ET DE M. ABEL
+
+
+De tous les habitués, celui que Jean servait et entretenait avec le
+plus de plaisir était M. Abel, qui avait son cabinet particulier, et qui
+était servi tout particulièrement à cause de sa consommation régulière
+et largement payée.
+
+Un jour, M. Abel le questionna sur Jeannot.
+
+«Est-il content chez son épicier? dit-il.
+
+JEAN.
+
+Pas toujours, monsieur; la semaine dernière il était en colère contre
+un prétendu Anglais qui l'a fait promener et enrager, et qui n'était
+pas plus Anglais que vous et moi, monsieur. Son maître et les garçons
+se sont moqués de lui; Jeannot s'est mis en colère, on l'a turlupiné,
+il s'est fâché plus encore; le patron l'a houspillé et taquiné; Jeannot
+leur a dit des sottises; le patron s'est fâché tout de bon; il lui a
+tiré les cheveux et les oreilles, et l'a renvoyé d'un coup de pied, avec
+du pain sec pour souper.
+
+M. ABEL.
+
+Ah! ah! ah! la bonne farce! Et sait-on qui était ce faux Anglais?
+
+JEAN.
+
+Non, monsieur; personne ne le connaît.
+
+M. ABEL.
+
+Bon! il faudra tâcher de le retrouver, pourtant.
+
+JEAN.
+
+Il vaut mieux le laisser tranquille, monsieur. Il n'a fait de mal
+à personne; il s'est un peu amusé, mais il n'y avait pas de quoi se
+fâcher.
+
+M. ABEL.
+
+Tu n'en veux donc pas à ce farceur?
+
+JEAN.
+
+Oh! pour ça non, monsieur!
+
+M. ABEL.
+
+Allons, tu es un bon garçon; tu comprends la plaisanterie. Pas comme
+Jeannot, qui rage pour un rien.»
+
+Peu de jours après, M. Abel se dirigea encore vers l'épicier de Jeannot;
+il n'avait pas la même apparence que les jours précédents; sur sa
+redingote il avait une blouse à ceinture, autour du visage un mouchoir à
+carreaux, sur la tête une casquette d'ouvrier et son chapeau à la main.
+Il tenait une grande marmite. Il s'arrêta devant l'épicier, entra et
+demanda, avec l'accent auvergnat: «Du raichiné, ch'il vous plaît?
+
+UN GARÇON.
+
+Pour combien, monsieur?
+
+L'AUVERGNAT.
+
+De quoi remplir la marmite, mon garchon.
+
+[Illustration: «Du raichiné, ch'il vous plaît.»]
+
+LE GARÇON.
+
+Voilà, m'sieur; un franc cinquante.
+
+L'AUVERGNAT.
+
+Marchi! Voichi l'argent.»
+
+Le garçon alla au comptoir et tournait le dos à la porte. Jeannot
+bâillait à l'entrée.
+
+L'AUVERGNAT.
+
+Vlan! ch'est pour toi, cha.»
+
+Et l'Auvergnat coiffa Jeannot de la marmite pleine; le raisiné coule sur
+la figure, le dos, les épaules de Jeannot. Avant qu'il ait eu le temps
+de crier, d'enlever sa coiffure, M. Abel avait disparu; en deux secondes
+il s'était débarrassé de son mouchoir, de sa blouse, de sa casquette, il
+avait mis son chapeau sur sa tête; il avait roulé sa blouse et le reste,
+et avait jeté le tout dans une allée au tournant de la rue. Il fit
+quelques pas encore, retourna du côté de l'épicier, s'arrêta devant
+la boutique et demanda la cause du tumulte et du rassemblement qu'il y
+voyait.
+
+UN BADAUD.
+
+C'est un mauvais garnement qui a coiffé un des garçons d'une terrine
+de raisiné, monsieur; le pauvre garçon est dans un état terrible; tout
+poissé et aveuglé, les cheveux collés, les habits abîmés!
+
+--Oh! oh! c'est grave, ça!» dit M. Abel en entrant.
+
+Les garçons, le maître, la dame du comptoir entouraient le malheureux
+Jeannot, le débarbouillaient, l'arrosaient, l'inondaient, l'épongeaient.
+Les garçons riaient sous cape, la dame du comptoir leur faisait de gros
+yeux; M. Pontois n'oubliait pas ses intérêts et gardait l'entrée, afin
+que quelque filou ne pût se glisser dans l'épicerie.
+
+M. Abel entra en conversation avec la dame du comptoir, qui lui expliqua
+ce qui s'était passé.
+
+MADAME PONTOIS.
+
+Le pis de l'affaire, monsieur, c'est que les vêtements du pauvre garçon
+ne peuvent plus resservir et qu'il lui faudra trois mois de gage pour
+les remplacer.
+
+[Illustration: «Vlan! ch'est pour toi, cha.»]
+
+M. ABEL.
+
+En vérité! Ses gages sont donc bien misérables?
+
+MADAME PONTOIS.
+
+Dix francs par mois, monsieur... Dame! des enfants de cet âge, ça ne
+sait rien, ça brise tout.»
+
+Jeannot ayant été suffisamment arrosé, dépoissé, essuyé et rhabillé avec
+une blouse qui ne lui allait pas, un gilet qui croisait d'un pied sur
+son estomac, une chemise qui en eût contenu deux comme lui, Jeannot,
+disons-nous, leva les yeux et acheva de reconnaître M. Abel, que sa voix
+lui avait déjà fait deviner à moitié.
+
+«Monsieur le voleur!» s'écria-t-il.
+
+[Illustration: «Monsieur le voleur!» s'écria-t-il.]
+
+L'effet produit par cette exclamation fut exactement le même que dans le
+café de Jean. M. Pontois ferma et garda la porte; les garçons levèrent
+les mains pour saisir M. Abel au collet; la dame du comptoir se réfugia
+près de sa caisse en poussant un cri perçant. M. Abel croisa les bras et
+resta immobile, regardant Jeannot qui, d'un mot, aurait pu justifier M.
+Abel, mais qui gardait le silence et le regardait à son tour d'un air
+moqueur et triomphant.
+
+Les cris de la dame du comptoir attirèrent des sergents de ville; ils se
+firent ouvrir la porte, s'informèrent de la cause des cris de madame. M.
+Pontois et les garçons expliquèrent si bien l'affaire, que les sergents
+de ville se mirent en devoir d'arrêter le _voleur_. Jeannot se pavanait
+dans son triomphe.
+
+M. ABEL.
+
+Laissez donc, mes braves amis, je ne suis pas plus voleur que vous. Le
+voleur prend, et moi je donne. Ainsi vous voyez ce mauvais garnement
+nommé Jeannot?
+
+M. PONTOIS.
+
+Comment, vous connaissez Jeannot?
+
+M. ABEL.
+
+Si je le connais, ce pleurnicheur, ce hérisson! Je lui ai donné un bon
+déjeuner à Auray et des provisions pour sa route. Mais finissons cette
+plaisanterie. J'étais entré pour payer les vêtements perdus de Jeannot.
+Tenez, monsieur Pontois, voici quarante francs: une blouse, un gilet
+et une chemise ne valent pas plus de vingt francs, le reste sera pour
+Jeannot en compensation de l'arrosement qu'il a dû subir. Et à présent
+je me retire.
+
+--Mais, monsieur, dit un sergent de ville, je ne sais si je dois vous
+laisser en liberté; car, enfin, ce garçon qui vous a reconnu pour un
+voleur, ne dit rien, et....
+
+M. ABEL.
+
+Et c'est le tort qu'il a; je vais parler pour lui.»
+
+M. Abel raconta en peu de mots sa rencontre avec les enfants, la leçon
+de prudence qu'il leur avait donnée, et l'ignorance où étaient ces
+enfants de son nom.
+
+«Au reste, ajouta-t-il, venez m'accompagner et me tenir compagnie
+jusqu'au café Métis, vous verrez si j'y suis connu.»
+
+Les sergents de ville voulurent se retirer en faisant leurs excuses,
+mais M. Abel exigea qu'ils l'accompagnassent jusqu'au café. Il y fit son
+entrée avec cette escorte, mena ses gardiens improvisés à Simon, qui,
+en le voyant ainsi accompagné, s'élança vers lui pour avoir des
+explications.
+
+M. ABEL, _riant_.
+
+Halte-là, mon ami Simon, je pourrais te compromettre! Ces messieurs me
+prennent pour un voleur! J'ai vu Jeannot, qui a crié _au voleur_,
+comme mon petit Jean, et je viens à toi pour me disculper.
+
+SIMON.
+
+Comment, sergents, vous ne connaissez pas monsieur, qui est du quartier?
+Je le garantis, moi. C'est un de nos habitués, et j'en réponds comme de
+moi-même.
+
+M. ABEL.
+
+Merci, Simon, je me réclamerai de toi dans tous les embarras où je me
+mets sans cesse par amour de la farce. Et vous, messieurs les sergents
+de ville, vous allez accepter un café.»
+
+Et, sans attendre leur réponse:
+
+«Trois cafés et un flacon de cognac!» cria-t-il.
+
+Simon sortit en riant: quand il rentra, il trouva M. Abel attablé avec
+les sergents de ville; ils paraissaient fort contents de la fin de
+l'aventure: ils savourèrent le café et le cognac jusqu'à la dernière
+goutte; ils saluèrent M. Abel en lui renouvelant leurs excuses et
+leurs remerciements, et ils retournèrent à leur poste, qu'ils avaient
+abandonné pour affaires de service.
+
+
+
+
+XI
+
+LE CONCERT
+
+
+Un matin, M. Abel trouva Jean plus agité, plus empressé que de coutume.
+
+M. ABEL.
+
+Il paraît qu'il y a du nouveau, Jean; tu as l'air de vouloir éclater
+d'un accès de bonheur.
+
+JEAN.
+
+Je crois bien, monsieur! Il y a de quoi. M. Pontois, l'épicier de
+Jeannot, donne une soirée, un concert; il nous a invités, Simon et moi,
+et M. Métis veut bien nous permettre d'y aller.
+
+M. ABEL.
+
+Tant mieux, mon ami, tant mieux. Et as-tu de quoi t'habiller?
+
+JEAN.
+
+Je crois bien, monsieur; Simon me prête un habit et un gilet qui lui
+sont devenus trop étroits, et un pantalon auquel Mme Métis veut bien
+faire un rempli de six pouces pour le mettre à ma taille.
+
+M. ABEL, _riant_.
+
+Mais, mon pauvre garçon, tu flotteras dans tes habits comme un goujon
+dans un baquet.
+
+JEAN.
+
+Ça ne fait rien, monsieur. Il vaut mieux être trop à l'aise que trop à
+l'étroit. Je m'amuserai bien tout de même. De la musique! Jugez donc!
+moi qui n'en ai jamais entendu. Et puis des rafraîchissements! moi qui
+n'en ai jamais bu. Et des échaudés! des macarons! du vin chaud!
+
+M. ABEL, _souriant_.
+
+Écoute, Jean; sais-tu que ce que tu m'en dis me fait venir l'eau à la
+bouche? C'est que j'ai bien envie d'y aller? Ne pourrais-tu pas me faire
+inviter avec un de mes amis, M. Caïn?
+
+JEAN.
+
+Mais je pense bien qu'oui, monsieur. Je vais demander à Simon. Dis donc,
+Simon, peux-tu faire inviter M. Abel à la soirée de M. Pontois?
+
+SIMON.
+
+Je suis bien sûr que M. Pontois ne demandera pas mieux; qu'il sera fort
+honoré d'avoir M. Abel.
+
+JEAN.
+
+C'est qu'il faut aussi faire inviter son ami, M. Caïn.
+
+SIMON.
+
+M. Caïn?»
+
+Simon regarda d'un air surpris M. Abel, qui souriait de l'étonnement de
+Simon; mais, reprenant son sérieux:
+
+M. ABEL.
+
+Oui, Simon, mon ami Caïn; cela te paraît drôle que Caïn soit ami d'Abel?
+C'est pourtant vrai. Je ne vais pas dans le monde sans lui. C'est un
+grand musicien; nous faisons de la musique ensemble.
+
+SIMON.
+
+Bien, monsieur, je donnerai réponse à monsieur demain; elle est facile à
+deviner. C'est un grand honneur que nous fait monsieur.»
+
+M. Abel, très content de l'invitation promise, questionna beaucoup Jean
+sur la soirée projetée, le monde qui y serait, etc.
+
+Le lendemain, Simon annonça à M. Abel que M. et Mme Pontois se
+trouvaient fort honorés d'avoir M. Abel et son ami M. Caïn, et que, s'il
+voulait mettre le comble à ses bontés, ce serait de leur chanter quelque
+chose.
+
+«Nous verrons, nous verrons, répondit M. Abel d'un air assez
+indifférent. Peut-être, si je suis en voix.»
+
+Simon fut aussi enchanté que Jean de cette demi-promesse, qu'il
+communiqua dès le soir même à M. et à Mme Pontois.
+
+La soirée devait avoir lieu le surlendemain dimanche. A huit heures,
+l'appartement de l'entresol était éclairé, illuminé _a giorno_; il se
+composait d'une petite entrée, d'une salle ou salon avec deux fenêtres
+donnant sur la rue de Rivoli, et d'une chambre à coucher où étaient
+les rafraîchissements; deux lampes Carcel éclairaient le côté de la
+cheminée; quatre bougies illuminaient le côté opposé; un quinquet de
+chacun des côtés restants complétait l'éclairage.
+
+Les rafraîchissements se composaient d'eau sucrée, d'eau rougie, de
+bière, de tartines de pain et de beurre, d'échaudés, de macarons, de
+pruneaux et raisins secs, d'amandes, de noisettes, de pâtes de réglisse
+et de guimauve, de sucre d'orge et de sucre candi.
+
+Les invités commençaient à arriver. Simon et Jean avaient été des
+premiers. Jean flottait (comme l'avait dit M. Abel) dans les habits
+de Simon. Et Simon, au contraire, était ficelé dans les siens, achetés
+depuis longtemps et avant qu'il eût pris du corps. Jeannot avait une
+veste, un gilet, un pantalon loués pour la soirée; mais ils étaient
+si heureux des plaisirs de cette réunion, qu'ils ne songeaient pas à
+l'effet que produisaient leurs vêtements.
+
+M. Abel arriva et présenta son ami, M. Caïn; tous deux étaient en
+grande tenue de soirée, gants paille, cravates blanches, gilets blancs,
+vêtements noirs. On les attendait pour commencer le concert. Quelques
+dames miaulèrent quelques romances; quelques messieurs hurlèrent
+quelques grands airs, on mangea, on but; Jean et Jeannot s'en donnaient
+et ne s'éloignaient pas de la table des rafraîchissements.
+
+La soirée était fort avancée, et Caïn et Abel n'avaient pas encore
+chanté.
+
+«Monsieur, dit Mme Pontois en s'approchant de M. Abel, on nous avait
+fait espérer que vous voudriez bien chanter quelque chose.
+
+M. ABEL, _avec hésitation_.
+
+Oui, madame... Mais je ne chante jamais seul... Caïn m'accompagne
+toujours,... et... je dois vous prévenir que nous avons des voix si
+puissantes... que... ce ne serait peut-être pas prudent de tenir les
+fenêtres fermées.... Les vitres pourraient se briser....
+
+--Mais qu'à cela ne tienne, monsieur. Pontois, ouvre les fenêtres.
+
+--Comment? Pourquoi?»
+
+L'explication que donna Mme Pontois courut tout le salon; la curiosité
+était vivement excitée. M. Abel s'approcha du piano; M. Caïn s'assit
+pour accompagner. Après quelques minutes de préparatifs, de gammes
+préludantes, de petites notes brillantes, un accord formidable se fit
+entendre; un cri puissant y répondit, et alors commença un duo comme
+on n'en avait jamais entendu. Les deux chanteurs hurlèrent d'un commun
+accord, de toute la force de leurs poumons et en s'accompagnant d'un
+tonnerre d'accords:
+
+«Au voleur! Au voleur! A la garde! A l'assassin! On m'égorge! Au
+secours! Oh! là! là! Oh! là! là! Tu périras! Tu périras! Gredin!
+Assassin! A la garde! A la garde! Oh! là! Oh! là! là!»
+
+Des cris du dehors répondirent aux hurlements du dedans; M. et Mme
+Pontois, éperdus, criaient aux chanteurs d'arrêter; les cris du dehors
+devenaient menaçants; M. Pontois courut fermer les fenêtres; des coups
+frappés à la porte d'entrée, des ordres impérieux d'ouvrir, les cri
+des invités qui demandaient du silence, les hurlements obstinés des
+chanteurs, mirent en émoi tous les habitants de la maison; ils se
+joignirent aux gens du dehors pour forcer l'entrée, et lorsque enfin M.
+Pontois, effrayé du tumulte extérieur et craignant une invasion par les
+fenêtres, se décida à ouvrir la porte d'entrée, une avalanche d'hommes,
+de femmes, d'enfants se précipita dans l'appartement; le tumulte, le
+désordre furent à leur comble; Abel et le prétendu Caïn en profitèrent
+pour quitter le champ de bataille, et se trouvèrent dans la rue riant
+aux éclats de leurs chants improvisés et discordants. En arrivant dans
+la rue, ils arrêtèrent une escouade de sergents de ville qui accouraient
+au secours des victimes égorgées; ils leur expliquèrent la cause de tout
+ce bruit.
+
+«C'est une plaisanterie qui aurait pu devenir fâcheuse, dit un des
+sergents de ville.
+
+--N'est-ce pas? Ça n'a pas de bon sens, dirent en choeur Caïn et Abel.
+Aussi nous avons quitté la partie; les salons sont pleins, on y étouffe.
+C'est à n'y pas tenir.»
+
+Les deux amis s'en allèrent enchantés de leurs succès.
+
+«Je déteste les épiciers, dit Abel.
+
+CAÏN.
+
+Pourquoi les détestes-tu? Qu'est-ce qu'ils t'ont fait?
+
+ABEL.
+
+Rien du tout; mais leurs airs goguenards, impertinents, leur aisance
+et leur sans-gêne, leur esprit et leur langage épicé, tout cela
+m'impatiente, et j'ai toujours envie de leur jouer des tours.
+
+[Illustration: «Gredin! Assassin! A la garde!»]
+
+CAÏN.
+
+Je t'assure, mon cher, que tu as tort; les épiciers sont comme les
+autres hommes, il y en a de bons, il y en a de mauvais.
+
+ABEL.
+
+C'est possible! Mais que veux-tu? je ne les aime pas.»
+
+L'ami leva les épaules en riant, et ne dit plus rien sur ce sujet.
+
+
+
+
+XII
+
+LA LEÇON DE DANSE
+
+
+Quelque temps après, Jean dit un matin à M. Abel, en lui servant son
+déjeuner:
+
+«Monsieur aurait-il envie d'aller au bal?
+
+M. ABEL.
+
+Au bal? Eh! ce ne serait pas de refus. Quelle espèce de bal? Chez qui?
+
+JEAN.
+
+Un très beau bal, monsieur. On dansera, et Simon m'a déjà fait voir
+comment on dansait; nous dansons le soir dans notre petite chambre
+là-haut; c'est bien amusant, monsieur, allez! Savez-vous danser?
+
+M. ABEL, _avec une feinte tristesse_.
+
+Hélas! non. Si tu voulais me montrer comment on fait?
+
+JEAN.
+
+Très volontiers, monsieur; mais où danserons-nous?
+
+M. ABEL, _avec empressement_.
+
+Ici, entre les tables. Il n'y a personne.
+
+JEAN.
+
+Mais, monsieur, on pourrait nous voir du dehors.
+
+M. ABEL.
+
+Et quand on nous verrait? Il n'est pas défendu de danser; quel mal y
+a-t-il à danser?
+
+JEAN.
+
+Aucun, monsieur,... certainement;... mais ce sera tout de même un peu
+drôle de nous voir danser tous les deux.
+
+M. ABEL.
+
+Bah! je prends tout sur mon dos. Si on n'est pas content, c'est moi qui
+répondrai; et, si on rit de nous, nous nous moquerons d'eux. Allons,
+commençons.»
+
+M. Abel se leva, se plaça au milieu du café et se mit en position. Jean
+se mit en face et commença à sauter ou plutôt à ruer, en lançant ses
+pieds en avant, en arrière, à droite et à gauche.
+
+«Commencez donc, monsieur. Sautez plus fort.... Plus haut encore!...
+C'est bien! Lancez le pied droit,... le pied gauche,... en avant,... en
+arrière,... Très bien.»
+
+M. Abel, qui avait commencé en souriant et avec une gaucherie affectée,
+finit par rire et par s'animer de telle façon que les passants
+s'attroupèrent près des portes et fenêtres; les croisées étaient
+obstruées par les têtes collées contre les vitres. Jean vit bientôt
+qu'il avait affaire à son maître en fait de danse; M. Abel faisait des
+entrechats, des pirouettes, des pas mouchetés, des pas de Zéphyr, des
+pas de Basque, que Jean cherchait vainement à imiter.
+
+Jean s'animait et ne se lassait pas; M. Abel riait à se tordre, et
+redoublait de vigueur, de souplesse et de légèreté. Le public du
+dehors applaudissait et riait; ceux de derrière, qui ne voyaient pas,
+cherchaient à voir poussant ceux de devant. La foule devint si compacte,
+que les sergents de ville arrivèrent pour en connaître la cause.
+
+«Voyez, sergent, voyez vous-même. Tenez, tenez, voyez donc comme le
+grand est leste; le voilà qui a sauté par-dessus le petit.... Et le
+petit qui s'essaye; le pataud! Le voilà par terre! Ah! ah! ah!»
+
+Et la foule de rire. Les sergents de ville riaient aussi.
+
+UN SERGENT.
+
+Messieurs, vous encombrez le passage; passez, messieurs, mesdames;
+passez.
+
+AUTRE SERGENT, _cherchant vainement à dissiper la foule_.
+
+Il faut faire finir ces danseurs; tant qu'ils seront là à faire leurs
+gambades, nous ne viendrons pas à bout de la foule. Tiens, vois donc, en
+voici qui reviennent, et en voilà d'autres qui s'arrêtent. Entre dans le
+café, Scipion, et dis-leur de finir leurs évolutions.»
+
+Scipion ouvrit la porte, entra, toucha son chapeau, et, s'adressant à M.
+Abel en souriant:
+
+«Monsieur, bien fâché de vous déranger, mais je vous prie de vouloir
+bien vous reposer, car la foule s'est amassée, comme vous voyez; elle
+gêne la circulation, et nous sommes obligés de faire circuler, ce qui
+est difficile tant que vous serez en représentation.
+
+M. ABEL.
+
+Très volontiers, mon brave sergent; aussi bien j'en ai assez; j'ai chaud
+et soif.»
+
+Et s'asseyant à une table:
+
+«Garçon, deux cafés et du cognac.... Asseyez-vous donc, sergent; je
+régale.
+
+LE SERGENT.
+
+Mais, monsieur, mon camarade m'attend dehors.
+
+M. ABEL.
+
+Eh bien! chassez la foule, donnez-leur des coups de pied, des coups de
+poing, n'importe, tapez avec tout ce qui vous tombera sous la main, et
+revenez avec votre camarade prendre une tasse de café et un petit verre.
+
+LE SERGENT.
+
+Mais, monsieur, je ne sais pas si nous pourrons.
+
+M. ABEL.
+
+On peut toujours! C'est si vite fait d'avaler une tasse et un petit
+verre. Je vous attends.»
+
+Le sergent de ville sortit fort content, et rentra plus content encore
+amenant son camarade.
+
+Pendant ce temps, Jean avait apporté, d'après l'ordre de M. Abel, deux
+autres tasses et du kirsch.
+
+M. ABEL.
+
+Allons, messieurs, en place; je régale.»
+
+Le second sergent fit une exclamation de surprise.
+
+[Illustration: M. Abel faisait des pas de Basque.]
+
+«Comment, monsieur, encore vous?»
+
+M. Abel le regarda.
+
+«Tiens, c'est vous, sergent!»
+
+Et, s'adressant au premier:
+
+«Votre camarade et moi, nous sommes de vieux amis; il m'avait pris au
+collet comme voleur chez un épicier, il y a quelque temps, et je l'ai
+régalé d'un café.
+
+PREMIER SERGENT.
+
+Voleur! voleur! Et tu as laissé aller monsieur?
+
+M. ABEL.
+
+C'est que j'étais un voleur pour rire; soyez tranquille, votre camarade
+est un brave des braves: il ne manquera jamais à son devoir; il
+arrêterait plutôt dix innocents que de relâcher un seul coupable!»
+
+Les sergents rirent de bon coeur.
+
+«Monsieur est un farceur, dit le premier sergent; mais il faut tout
+de même prendre garde, monsieur: il y en a parmi nous qui n'aiment pas
+qu'on les mystifie, et qui pourraient bien, par humeur, vous emmener au
+poste.
+
+M. ABEL.
+
+Eh bien! le grand malheur! Je régalerais le poste! Je le griserais! Je
+lui ferais faire la manoeuvre! Ce serait charmant!
+
+DEUXIÈME SERGENT.
+
+Et la correctionnelle au bout de tout ça, monsieur?
+
+«Pour le soldat, c'est pis encore: le cachot et le code militaire.
+
+M. ABEL.
+
+Nous n'irions pas si loin, sergent! Je connais mon code, et je sais
+jusqu'où on peut aller. Allons, au revoir, sergents! et au café c'est
+plus agréable que le poste; et c'est toujours moi qui régale.»
+
+Les sergents remercièrent et sortirent.
+
+PREMIER SERGENT.
+
+On voudrait avoir tous les jours affaire à des gens comme cet original!
+
+DEUXIÈME SERGENT.
+
+Oui, mais quel farceur! Cette idée de nous régaler. Il est bon garçon
+tout de même.
+
+«Je crois bien que c'est lui qui a fait l'autre soir la farce du concert
+chez l'épicier. D'après ce qu'en disait l'épicier, ce devait être lui.
+
+DEUXIÈME SERGENT.
+
+Et quand ce serait lui, il n'y a pas eu grand mal.
+
+PREMIER SERGENT.
+
+Ma foi! il les a tous mis sens dessus dessous. L'épicière s'est trouvée
+mal; les femmes criaient. C'était une vraie comédie.
+
+DEUXIÈME SERGENT.
+
+Et assez drôle, tout de même. L'épicier était-il en colère! Et le petit
+épicier qui pleurait comme un imbécile!
+
+PREMIER SERGENT.
+
+Ah oui! cette espèce de Jocrisse qu'on appelle _Jeannot_.»
+
+Pendant que les sergents causaient dehors, M. Abel faisait boire à Jean
+une tasse de café, dans laquelle il avait versé du kirsch. Jean avait
+chaud. Le café et le kirsch lui firent grand bien et surtout grand
+plaisir. Le café commençait à se remplir; les habitués arrivaient.
+
+M. ABEL.
+
+Dis donc, Jean, tu ne m'as pas dit chez qui nous aurions un bal?
+
+JEAN.
+
+Monsieur, c'est chez des gens très comme il faut; des marchands de
+meubles d'occasion, amis de M. Pontois, qui ont un grand appartement
+dans la rue Saint-Roch.
+
+M. ABEL.
+
+Beau quartier! Belle rue!
+
+JEAN.
+
+Le quartier est beau, c'est vrai; mais je demande pardon à monsieur si
+je ne suis pas de son avis quant à la rue. Je ne la trouve pas belle,
+moi.
+
+M. ABEL.
+
+C'est que tu n'as pas de goût, mon ami; vois donc quels avantages on y
+trouve. D'un côté à l'autre de la rue on peut se donner des poignées de
+main sans se déranger; le soleil ne vous y gêne jamais; dans l'été, on
+y a frais comme dans une cave: il fait tellement sombre dans les
+appartements, que les yeux s'y conservent jusqu'à cent ans. Ce sont
+des avantages, de grands avantages, qu'on trouve de moins en moins dans
+Paris.»
+
+Jean le regardait, moitié étonné, moitié souriant.
+
+«Vous vous moquez de moi, monsieur, dit-il enfin.
+
+M. ABEL, _souriant_.
+
+De toi, mon garçon? jamais. De la rue je ne dis pas; c'est une sale
+rue que je ne voudrais pas habiter pour un empire. Et comment s'appelle
+notre richard qui nous fera danser dimanche?
+
+JEAN.
+
+M. Amédée, monsieur. Un gros marchand! Du haut commerce, celui-là! Qui
+a une dame et deux jolies demoiselles; l'aînée surtout est bien bonne,
+bien aimable.
+
+M. ABEL.
+
+Comment les connais-tu?
+
+JEAN.
+
+Parce que Simon y va quelquefois le dimanche après vêpres, ou bien quand
+le café est fermé, et que les Amédée ont du monde chez eux. Il m'y a
+mené; c'est bien beau, monsieur!
+
+M. ABEL.
+
+Quel âge a la demoiselle aînée? Et la petite?
+
+JEAN.
+
+L'aînée approche de dix-neuf ans, monsieur; l'autre, de seize à
+dix-sept.
+
+M. ABEL.
+
+L'aînée irait bien à Simon.
+
+JEAN.
+
+Oh! monsieur, Simon n'a que vingt-trois ans; il ne se mariera pas avant
+quatre ou cinq ans d'ici. Il faut qu'il amasse un peu d'argent pour
+avoir de quoi entrer en ménage; on ne lui donnerait pas Mlle Aimée sans
+cela.
+
+M. ABEL.
+
+Combien lui faut-il?
+
+JEAN.
+
+Il lui faut bien deux à trois mille francs, monsieur. Mais il a maman à
+soutenir; maintenant que nous voilà deux à gagner, cela ira plus vite.
+
+M. ABEL.
+
+Est-ce que tu ne gardes pas ce que tu gagnes?
+
+JEAN.
+
+Pour ça, non, monsieur; je donne tout à Simon qui fait comme il veut. Il
+envoie à maman là-dessus.»
+
+Il y avait beaucoup de monde au café. Simon appela Jean pour aider au
+service; la conversation avec M. Abel fut interrompue. Celui-ci resta
+encore quelque temps au café; il regardait sans voir, et il n'entendait
+pas ce qui se disait autour de lui. Il se retira enfin et sortit tout
+pensif, se dirigeant vers les Tuileries, où il acheva d'arranger dans sa
+tête l'avenir de Simon.
+
+«Il faut qu'il paraisse au bal à son avantage, se dit-il, et mon petit
+Jean aussi.»
+
+
+
+
+XIII
+
+LES HABITS NEUFS
+
+
+Le lendemain, quand M. Abel vint déjeuner au café, Jean courut tout
+joyeux.
+
+«Monsieur, monsieur, savez-vous le bonheur qui nous arrive, à Simon et à
+moi?
+
+M. ABEL.
+
+Non: comment veux-tu que je le sache?
+
+JEAN.
+
+Hier, dans l'après-midi, monsieur, il est venu un beau monsieur qui nous
+a demandé, Simon et moi; il nous attendait chez le portier. On n'avait
+pas besoin de nous au café, c'est l'heure où il y a le moins de monde.
+Nous y sommes allés; le beau monsieur nous a dit qu'il venait nous
+prendre mesure pour nous faire des habits neufs; Simon a refusé....
+
+M. ABEL, _contrarié_.
+
+Pourquoi cela? Il devait accepter.
+
+JEAN.
+
+Mais, monsieur, il ne voulait pas dépenser tant d'argent.
+
+M. ABEL, _de même._
+
+Mais puisqu'on les lui donnait.
+
+JEAN.
+
+Tiens! comment avez-vous deviné ça? Ce monsieur nous dit qu'il avait
+ordre de nous habiller, qu'il était payé d'avance... et je ne sais quoi
+encore.... Simon hésite; le monsieur lui dit que ses ordres sont de
+faire les habits, sous peine de perdre la pratique. Simon demande qui
+c'est et pourquoi c'est. Le monsieur dit que c'est d'un grand artiste,
+un peintre, qui est très bon et très original; qu'il nous a vus un jour
+mal vêtus, et qu'il veut que nous soyons bien habillés. Et il ajoute que
+si nous ne le laissons pas faire, nous lui faisons perdre sa meilleure
+pratique. Simon a enfin consenti; le monsieur nous a pris mesure, et il
+nous apportera nos habits demain, et nous serons comme des princes
+le jour du bal de M. Amédée. Il ne manquera qu'une chose, c'est la
+chaussure, la cravate et le linge; mais, quant au linge, Simon m'a dit
+que nous boutonnerions nos habits pour cacher la chemise et dissimuler
+la cravate. Ce sera très bien comme ça.
+
+M. ABEL.
+
+Cet imbécile de tailleur! comment n'a-t-il pas pensé au linge et aux
+bottines!
+
+JEAN.
+
+Il ne faut pas injurier ce pauvre homme, monsieur, ce n'est pas sa
+faute; il a fait comme on lui a commandé.
+
+M. ABEL.
+
+Tu as raison; c'est l'autre qui est un sot, un imbécile.
+
+JEAN.
+
+Oh! monsieur! Un si bon monsieur! qui prend intérêt à nous sans nous
+connaître, et qui fait une si grande charité et avec tant de bonté et de
+grâce!
+
+M. ABEL.
+
+Je te dis que c'est un animal. Quand on fait une bonne action, il ne
+faut pas la faire à demi. La jolie figure que vous ferez avec des habits
+élégants, des chaussures de porteurs d'eau et une cravate de coton à
+carreaux.... Et le chapeau, y a-t-on pensé?
+
+JEAN.
+
+Je ne crois pas, monsieur; mais on ne garde pas son chapeau dans une
+maison comme il faut, où l'on danse. Nous irons sans chapeau, Simon et
+moi. C'est si près! Avec ça qu'il fera nuit.
+
+M. ABEL.
+
+Et que la rue Saint-Roch n'est déjà pas si éclairée.»
+
+M. Abel déjeuna vite ce jour-là. Il dit à Jean de servir promptement,
+qu'il était pressé. Jean fit de son mieux, M. Abel aussi, de sorte qu'un
+quart d'heure après, ce dernier était parti.
+
+Simon et Jean voyaient Jeannot de moins en moins; mais ils savaient
+qu'il devait aller au bal de M. Amédée.
+
+JEAN.
+
+Pauvre Jeannot, il sera mal habillé, tandis que nous, nous serons si
+beaux!
+
+SIMON.
+
+Ah bien, il s'amusera tout de même. Nous pourrions lui prêter mes
+vieux habits que tu avais à la soirée de M. Pontois; ils sont très bien
+encore.
+
+JEAN.
+
+Et ils lui iront bien, comme à moi, puisque nous sommes de la même
+taille.... Si j'allais le lui dire?
+
+SIMON.
+
+Oui, va, mon bonhomme, et ne sois pas longtemps; il pourrait venir du
+monde encore, et il y en a déjà pas mal.
+
+JEAN.
+
+Je ne resterai que le temps de lui dire la chose et d'avoir un oui ou un
+non.»
+
+Jean sortit et arriva en courant. En ouvrant la porte, il entendit
+qu'on se disputait; et il ne tarda pas à voir que c'était M. Pontois qui
+grondait Jeannot.
+
+M. PONTOIS.
+
+Je te dis que j'en suis sûr; ma femme t'a vu prendre une poignée de
+dattes et de figues; elle a vu que tu les mangeais.
+
+JEANNOT.
+
+Mais, m'sieur, je les ramassais pour les mettre à la montre.
+
+--Menteur! voleur!» s'écria M. Pontois.
+
+Et, se jetant sur Jeannot, il lui tira une poignée de cheveux, lui
+donna des claques et des coups de pied et, l'envoya à l'autre bout de la
+chambre.
+
+M. PONTOIS.
+
+C'est la dixième, la centième fois que tu me voles, petit gueux. Que je
+t'y prenne encore une fois, et je te mets à la porte comme un voleur.»
+
+M. Pontois s'en alla sans avoir aperçu Jean, et laissa Jeannot pleurant
+et se désolant.
+
+Jean s'approcha de son cousin.
+
+«Jeannot, lui dit-il affectueusement, prends courage; ne pleure pas. Je
+viens te proposer quelque chose qui te fera plaisir. Simon t'offre de
+te prêter, pour le bal de M. Amédée, les habits que j'avais à votre
+soirée.»
+
+Jeannot essuya ses larmes et prit un air moins malheureux.
+
+JEANNOT.
+
+Je veux bien; je n'avais rien à mettre. Je te remercie bien et Simon
+aussi. Mais toi-même, que mettras-tu?
+
+JEAN.
+
+Je mettrai autre chose; je ne suis pas embarrassé avec Simon.
+
+JEANNOT.
+
+Tu es bien heureux d'être avec Simon; tu es tranquille là-bas, et
+toujours gai et content. Il n'en est pas de même pour moi. Je pleure
+plus souvent que je ne ris. Peu de gages, beaucoup d'injures, du travail
+par-dessus la tête.
+
+JEAN.
+
+Il ne faut pas croire que nous n'avons rien à faire au café; je suis sur
+pied du matin au soir; toi, tu as tes dimanches au moins.
+
+JEANNOT.
+
+Jolis dimanches! C'est à qui ne m'emmènera pas. Je m'ennuie et je
+pleure. Ça fait un beau dimanche!
+
+JEAN.
+
+Et pourquoi ne viens-tu jamais nous voir? Simon et moi, nous sortons
+chacun notre tour le dimanche; nous t'emmènerions.
+
+JEANNOT.
+
+Merci! Pour aller à vêpres, au sermon! Grand plaisir! jolie distraction!
+
+JEAN.
+
+Ça fait du bien d'aller quelquefois prier le bon Dieu dans l'église,
+chez lui, dans sa maison.
+
+JEANNOT.
+
+J'aime mieux me promener.
+
+JEAN.
+
+Pauvre Jeannot! Tu ne disais pas comme ça au pays.
+
+JEANNOT.
+
+Au pays, j'étais un sot; mes camarades m'ont formé à Paris.
+
+JEAN.
+
+Déformé, tu veux dire. Qu'y gagnes-tu? Tu n'en es pas plus heureux. Tu
+ne t'en amuses pas davantage, et tu n'as plus la consolation de prier.
+
+JEANNOT.
+
+Comment veux-tu que je sois heureux, que je m'amuse, avec des méchants
+maîtres comme les miens?
+
+JEAN.
+
+Méchants! Qu'est-ce que tu dis donc? Simon m'a dit qu'ils étaient bons
+et qu'ils traitaient très doucement leurs garçons.
+
+JEANNOT.
+
+Les autres, c'est possible; mais pas moi, toujours!
+
+JEAN.
+
+Jeannot, Jeannot, prends garde d'être ingrat!
+
+JEANNOT.
+
+Tiens! Jean, tu m'ennuies avec tes sermons; c'est pour ça que je ne vais
+plus vous voir, Simon et toi.... Envoie ou apporte-moi les habits que tu
+m'as promis, et ne me fais pas de morale. Aussi bien, je suis mal ici,
+je crois bien que je n'y resterai pas.
+
+JEAN.
+
+Où veux-tu aller? que veux-tu faire? Jeannot, je t'en prie, ne fais rien
+de grave sans consulter Simon; il est si bon, si sage!
+
+JEANNOT.
+
+Envoie-moi tes habits; je ne te demande pas autre chose.»
+
+Jean soupira et s'en alla lentement en répétant:
+
+«Pauvre Jeannot!»
+
+Simon, auquel il raconta le soir sa conversation avec Jeannot et la
+scène dont il avait été témoin, alla lui-même porter les habits promis à
+Jeannot, et causa longuement avec M. Pontois. Quand il rentra, il était
+soucieux, et, au premier moment où ils se trouvèrent seuls au café son
+frère et lui, il dit à Jean:
+
+«Je ne suis pas content de Jeannot, et M. Pontois en est fort mécontent.
+Jeannot ne veut pas y rester, et M. Pontois ne veut pas le garder. C'est
+malheureux pour Jeannot; il aura de la peine à se replacer. M. Pontois
+l'accuse de voler un tas de choses qui se mangent; mais, ce qui est pis,
+c'est que M. Pontois est presque certain que lorsqu'il vend, il ne met
+pas dans la caisse tout l'argent qu'on lui donne. Ceci me chagrine, car
+c'est le fait d'un voleur. Et comment puis-je le placer ailleurs avec un
+pareil soupçon?
+
+JEAN.
+
+Pauvre Jeannot! Mais, Simon, si tu en parlais à M. Abel? Il est si bon!
+Il te donnerait un bon conseil, j'en suis sûr.
+
+SIMON.
+
+Oui.... tu as raison, cela pourrait être utile à Jeannot. M. Abel
+connaît tant de monde! et je pense comme toi qu'il est de bon conseil.»
+
+Peu de temps après, le tailleur vint leur apporter leurs habits,
+auxquels il avait ajouté des chemises fines, des cravates blanches et
+en taffetas noir, des chaussettes, des gants; il était accompagné d'un
+cordonnier qui apportait un paquet de brodequins de soirées à essayer,
+et d'un chapelier qui apportait des chapeaux. Jean était dans une joie
+folle; Simon contenait la sienne, mais elle était aussi vive que celle
+de son frère. Tout allait parfaitement; on trouva des brodequins qui
+chaussaient admirablement sans gêner le pied, des chapeaux qui allaient
+on ne peut mieux, et des gants qui se mettaient sans effort, car Simon
+et Jean ne voulurent pas avoir les mains serrées. Le tailleur avait
+poussé l'attention jusqu'à mettre des mouchoirs dans les poches des
+habits. Simon et Jean ne savaient comment exprimer leur reconnaissance;
+ils chargèrent le tailleur des remerciements les plus tendres, les plus
+respectueux, pour le bienfaiteur inconnu.
+
+Quand M. Abel arriva, Jean, qui l'attendait avec une grande impatience,
+lui servit son déjeuner.
+
+JEAN.
+
+Oh! monsieur, si vous saviez comme ce monsieur Peintre est bon, vous
+seriez bien fâché de ce que vous en disiez l'autre jour. Ce bon, cet
+excellent monsieur Peintre a pensé à tout; nous avons tout ce qu'il nous
+faut, Simon et moi, tout, jusqu'à des mouchoirs blancs et fins pour
+nous moucher. Chapeaux, chaussures, linge, gants, rien n'y manque, rien.
+N'est-il pas d'une bonté à faire pleurer? Oui, monsieur, c'est vrai ce
+que je vous dis. Quand nous avons monté nos effets dans notre chambre,
+nous nous sommes mis à genoux, Simon et moi, pour prier le bon Dieu de
+bénir cet excellent monsieur Peintre, et nous avons pleuré tous deux
+dans les bras l'un de l'autre; pleuré de joie, de reconnaissance! Oh
+oui! le bon Dieu le bénira, monsieur; ce qu'il a fait là n'est pas
+une charité ordinaire! Non, non; il y a quelque chose dans cette bonne
+action que je ne puis pas définir, mais qui me va au coeur, qui me
+touche, qui m'attendrit, qui annonce un coeur tout d'or. Ah! que la
+femme et les enfants de cet excellent homme sont heureux! S'il est si
+bon, si attentif, si généreux pour deux pauvres garçons étrangers qu'il
+a à peine aperçus et qui ne le connaissent seulement pas, que doit-il
+être pour sa famille, pour ses enfants?...»
+
+Jean couvrit son visage de ses mains; M. Abel le regardait.
+
+Après un instant de silence, Jean continua:
+
+«Il n'y a qu'une chose qui nous peine, Simon et moi, c'est de ne pouvoir
+lui témoigner notre reconnaissance, notre vive affection. Cela fait
+vraiment de la peine, monsieur; c'est comme un poids pour le coeur.»
+
+M. Abel ne mangeait pas; il avait écouté avec un attendrissement visible
+l'élan passionné de la reconnaissance de Jean. Il ne l'avait pas quitté
+des yeux un instant. Il admirait cette jolie figure embellie encore par
+l'expression d'enthousiasme qui éclairait son regard. Il était surpris
+du langage devenu presque éloquent de ce pauvre petit paysan, qui, peu
+de mois auparavant, avait le langage commun de la campagne.
+
+Jean ne parlait plus, et M. Abel le regardait encore. Jean, de son côté,
+ne pensait plus ni au café ni à son service; dominé tout entier par
+sa reconnaissance, il restait immobile, les yeux humides, et toute son
+attitude exprimait un profond sentiment de gratitude et d'affection.
+
+«Tu es un bon garçon; tu as un bon coeur, et tu sais reconnaître ce
+qu'on fait pour toi, Jean, dit enfin M. Abel en lui serrant fortement la
+main. Et maintenant, mon enfant, apporte-moi mon café bien chaud.»
+
+Jean alla chercher le café.
+
+«Monsieur, dit-il en l'apportant, ne pourriez-vous savoir, par ce
+tailleur, le nom de notre généreux bienfaiteur? je serais si heureux de
+pouvoir le remercier!
+
+M. ABEL.
+
+Peut-être pourrai-je le savoir, mon ami; je m'en informerai. A ce soir
+chez M. Amédée; j'arriverai un peu tard, vers dix heures, car
+j'ai affaire avant.... Adieu, Jean, ajouta-t-il avec un sourire
+particulièrement bienveillant.
+
+--Adieu, monsieur, dit Jean en le suivant des yeux. Je l'aime,
+pensa-t-il; je l'aime beaucoup.»
+
+La journée se passa lentement; l'impatience de Simon et de Jean surtout
+augmentait à mesure qu'approchait l'heure du bal. M. Métis leur donna
+congé de bonne heure; ils dînèrent à la hâte et grimpèrent leurs cinq
+étages, lestes et légers comme des écureuils. Ils se débarbouillèrent et
+se peignèrent avec soin. Puis commença la grande toilette; linge, habits
+furent encore examinés, retournés, admirés; Jean embrassait toutes les
+pièces dont il se revêtait. Ils étaient convenus de ne se faire voir
+l'un à l'autre que lorsque la toilette serait complètement achevée.
+
+«As-tu fini? demanda Jean le premier.
+
+SIMON.
+
+Pas encore; attends un instant, je passe mon habit.»
+
+A un signal convenu, les deux frères se retournèrent et poussèrent une
+exclamation joyeuse.
+
+JEAN.
+
+Que tu es beau, Simon! Tu as l'air d'un vrai monsieur.
+
+SIMON.
+
+Et toi donc! Un prince ne serait pas mieux.
+
+JEAN.
+
+Comme tes cheveux sont lissés et bien arrangés!
+
+SIMON.
+
+Et quelle jolie tournure tu as!
+
+JEAN.
+
+Et comme tes pieds paraissent petits! Et comme ta taille paraît
+élégante! Ce bon, excellent M. Peintre! Si je le voyais, je crois que je
+ne pourrais m'empêcher de l'embrasser.
+
+SIMON.
+
+Et moi, je lui serrerais les mains à lui briser les os!
+
+JEAN, _riant_.
+
+Pour ça non, par exemple! Je ne veux pas que tu lui brises les os. Ce
+serait une jolie manière de lui prouver notre reconnaissance!
+
+SIMON, _riant._
+
+C'est une manière de dire, tu penses bien, seulement pour exprimer
+combien je suis heureux et reconnaissant!
+
+JEAN.
+
+Mlle Aimée va te trouver joliment beau!
+
+SIMON.
+
+Oui; elle ne m'a jamais vu bien habillé; tout juste, ça me chiffonnait
+de paraître à son bal en habits étriqués et usés.
+
+JEAN.
+
+Et grâce à notre cher bienfaiteur, nous allons être superbes.
+
+SIMON.
+
+Oui, nous ferons l'effet de deux gros bourgeois avec nos gants et nos
+chapeaux!
+
+JEAN.
+
+Et nos brodequins! et nos cravates!
+
+SIMON.
+
+Et nos chemises fines! et nos mouchoirs!...
+
+JEAN.
+
+Dis donc, Simon, il faudra nous moucher souvent.
+
+SIMON.
+
+Oui, j'y ai déjà pensé; mais, au lieu de nous moucher, ce qui salirait
+nos mouchoirs, il faudra seulement les tirer souvent de nos poches et
+nous essuyer le front. Je l'ai vu faire à M. Abel, l'autre soir, chez M.
+Pontois.
+
+JEAN.
+
+Comment fait-on? Tu me feras voir.
+
+SIMON.
+
+Oui, je te préviendrai et tu me regarderas faire.
+
+JEAN.
+
+Tu choisiras le moment où Mlle Aimée te regarde.
+
+SIMON.
+
+Toujours, chaque fois qu'elle me regardera, elle verra mon beau
+mouchoir.
+
+
+
+
+XIV
+
+L'ENLÈVEMENT DES SABINES
+
+
+Il était temps de partir, huit heures et demie venaient de sonner; Simon
+et Jean eurent soin de traverser le café pour se faire voir avec leurs
+beaux habits neufs. Quand ils parurent, la dame du comptoir fit une
+exclamation de surprise, et les garçons de café entourèrent les deux
+frères.
+
+PREMIER GARÇON.
+
+Eh bien! excusez un peu! On ne se gêne pas! Habillés comme des princes!
+
+DEUXIÈME GARÇON.
+
+Et rien n'y manque, ma foi! De la tête aux pieds tout est neuf, tout est
+du premier grand genre.
+
+TROISIÈME GARÇON.
+
+Et regarde donc la coupe des habits, des pantalons, des gilets! On
+dirait d'Alfred, le tailleur de l'Empereur.
+
+QUATRIÈME GARÇON.
+
+Et le linge! Vois donc la finesse de la toile! Une vraie chemise de tête
+couronnée.»
+
+Jean tira son mouchoir d'un air triomphant.
+
+PREMIER GARÇON.
+
+Et le mouchoir! la plus fine toile.
+
+DEUXIÈME GARÇON.
+
+Vous n'êtes pas gênés, mes amis, de vous faire habiller par de pareils
+fournisseurs!
+
+TROISIÈME GARÇON.
+
+Et combien que ça vous coûte, tout ça? Une année de gages, pour le
+moins?
+
+SIMON.
+
+Bien moins que ça! Rien du tout.
+
+PREMIER GARÇON.
+
+Comment, rien? Pas possible! Tu plaisantes?
+
+JEAN.
+
+Non, c'est vrai! C'est un excellent monsieur Peintre qui nous a tout
+donné.
+
+QUATRIÈME GARÇON.
+
+Farceur, va! Les peintres sont des artistes, et les artistes ne sont pas
+des Rothschild.
+
+SIMON.
+
+Ils sont mieux que ça! Ils sont les amis de ceux qui souffrent.
+
+PREMIER GARÇON.
+
+Ce n'est pas ça qui donne de l'argent, camarade. Et il faut en avoir de
+reste pour des vêtements comme les vôtres.
+
+JEAN.
+
+Notre monsieur Peintre est riche, nous a dit le tailleur.
+
+[Illustration: Toutes les industries y étaient représentées.]
+
+PREMIER GARÇON.
+
+Alors c'est un Vernet, un Delaroche, un Flandrin?
+
+JEAN.
+
+Je n'en sais rien; on n'a pas voulu nous dire son nom. Mais ce que nous
+savons, c'est qu'il est pour nous un bienfaiteur, un ami, un ange du bon
+Dieu.
+
+PREMIER GARÇON.
+
+C'est bien ça, Jean! C'est bon d'être reconnaissant; il y a tant
+d'ingrats de par le monde!
+
+JEAN.
+
+Ce n'est pas Simon et moi qui le serons jamais; tant que nous vivrons,
+nous prierons pour ce monsieur Peintre et nous l'aimerons.
+
+SIMON.
+
+Avec tout ça, il faut partir, Jean; puisque M. Métis a eu la bonté de
+nous donner congé, ce serait bête de ne pas en profiter. Au revoir,
+camarades; à demain!
+
+TOUS LES GARÇONS, _riant et saluant profondément_.
+
+Au revoir, messeigneurs! Que Vos Altesses daignent s'amuser, daignent
+danser, daignent manger, etc.
+
+SIMON.
+
+Soyez tranquilles, camarades; nous serons bons princes, et nous ne
+serons les derniers pour rien.»
+
+Simon et Jean sortirent pleins de joie.
+
+JEAN.
+
+D'après l'effet produit au café, juge de celui que nous produirons chez
+M. Amédée. Mlle Aimée va-t-elle te regarder! va-t-elle t'admirer!
+
+SIMON.
+
+Si elle me regarde, je la regarderai bien aussi; elle n'est pas
+désagréable, tant s'en faut.»
+
+Ils arrivèrent, et ils firent leur entrée avec tout le succès désiré;
+il y avait déjà beaucoup de monde. Le petit commerce était arrivé: les
+épiciers, les merciers, les bottiers, etc. On attendait le haut commerce
+et le faubourg Saint-Germain, toujours en retard. Chacun se retourna
+pour voir les deux frères, qu'un chuchotement général du côté des
+demoiselles signala à l'attention des messieurs. Simon et Jean saluèrent
+M. et Mme Amédée, puis ils s'avancèrent vers le groupe des demoiselles,
+qui regardaient, qui souriaient, qui minaudaient, témoignant ainsi leur
+admiration pour leurs futurs danseurs et l'espoir d'une invitation.
+
+Simon salua et resalua particulièrement Mlle Aimée, qui fit révérence
+sur révérence, qui se détacha du groupe et s'avança vers Simon et Jean.
+
+«Vous arrivez bien à propos, monsieur Simon; on va commencer à danser;
+les messieurs vont faire leurs invitations.
+
+SIMON.
+
+Alors, mademoiselle, voulez-vous danser avec moi la première
+contredanse?
+
+MADEMOISELLE AIMÉE.
+
+Très volontiers, monsieur. Et monsieur Jean va danser avec ma soeur
+Yvone.
+
+JEAN.
+
+Très volontiers, mademoiselle.»
+
+Il courut à Yvone, qui accepta avec plaisir un danseur si bien habillé;
+toutes les demoiselles envièrent le bonheur des deux soeurs.
+
+«Aimée et Yvone ont toujours de la chance, dit une grosse laide fille
+rousse qui dansait peu en général, et qui avait une robe en crêpe rose
+fanée, sur un jupon en percale blanche plus court que la robe.
+
+--C'est qu'elles sont les filles de la maison, dit Mlle Clorinde (robe
+de mousseline blanche, corsage en pointe, bouquet piqué au bas de la
+pointe, qui la gênait pour s'asseoir); c'est par politesse qu'on les
+invite.
+
+--C'est plutôt parce qu'elles sont bonnes et aimables», dit une
+troisième, petite blonde de dix ans.
+
+Les salons se remplissaient; toutes les industries y étaient
+représentées: fumistes, bouchers, serruriers, épiciers, fleurs
+artificielles, papetiers, modistes, lingères, cordonniers, etc. Les
+toilettes étaient, les unes simples et jolies, les autres recherchées,
+fanées, prétentieuses; des turbans, des bouquets de plumes, de fleurs,
+des étoffes fanées, riches, des couleurs éclatantes, tranchaient sur des
+visages jeunes, frais ou vieux, ridés et plus fanés que leurs robes
+et leurs coiffures. La musique se faisait entendre, les danses
+commencèrent; dans les intervalles des contredanses, on courait aux
+rafraîchissements. Jean et les plus jeunes danseurs virent avec une vive
+satisfaction l'abondance des gâteaux, des sirops, des fruits glacés.
+Jean avait bien dit; c'était, croyait-il, genre haut commerce, grand
+genre. La musique se composait d'un violon, d'une clarinette et d'un
+piano. M. Abel arriva à dix heures, comme il l'avait annoncé; Simon le
+présenta à M. et à Mme Amédée et aux jeunes personnes. Patronné par
+un aussi élégant danseur, M. Abel eut le plus grand succès. Ses habits
+étaient aussi beaux que ceux de Simon, faits sur le même modèle; il
+semblait qu'ils fussent de la même fabrique. Simon recommanda M. Abel
+aux soins tout particuliers de Mlle Aimée et de Mlle Yvone. Abel dansa
+avec l'une et avec l'autre, puis encore avec Mlle Aimée, à laquelle il
+fit un éloge éloquent et touchant de son ami Simon; Mlle Aimée trouva
+que M. Abel était un homme charmant.
+
+[Illustration: Jeannot l'engagea.]
+
+«Et puis si bien habillé! Tout semblable à Simon; ce qui indique,
+dit-elle à ses amies, que ce sont des hommes d'ordre et de bon goût.»
+
+M. Abel causa beaucoup avec M. et Mme Amédée, qui l'écoutaient avec un
+intérêt visible. Le bal languissait; on mangeait plus qu'on ne dansait.
+M. Abel communiqua cette observation aux danseurs et leur proposa
+d'animer la soirée.
+
+Mais comment? Personne ne trouvait le moyen.
+
+«Je l'ai, moi, messieurs, dit M. Abel; mais il faut de l'ensemble pour
+que ce soit vraiment amusant.
+
+--Qu'est-ce donc? dirent les danseurs.
+
+M. ABEL.
+
+D'abord, il faut nous réunir tous danseurs; personne autre ne doit être
+dans le secret.
+
+--Et nous, et nous? s'écrièrent les demoiselles.
+
+M. ABEL, _riant_.
+
+Vous moins que les autres, mesdemoiselles; c'est un divertissement
+d'hommes.»
+
+M. Abel passa dans la salle à côté, suivi de plusieurs jeunes gens.
+
+M. ABEL.
+
+Vous promettez, messieurs, de garder le silence jusqu'après l'exécution
+de mon divertissement.
+
+--Nous le promettons, nous le jurons, répondirent les jeunes gens en
+étendant leurs mains.
+
+M. ABEL.
+
+C'est bon. Nous allons exécuter l'_Enlèvement des Sabines_, figure très
+à la mode et du plus grand genre. Vous choisissez votre danseuse; la
+contredanse commence; vous faites comme si de rien n'était; au dernier
+chassé-croisé, je fais _Hop_. Chacun de nous saisit immédiatement une
+des danseuses et lui fait faire, de gré ou de force, un tour de valse.
+Le dernier arrivé à sa place paye un punch aux autres danseurs.
+
+UN DANSEUR.
+
+Mais si la demoiselle ne sait pas valser?
+
+M. ABEL.
+
+Tant pis pour le valseur; il faut qu'il la fasse tourner tant bien que
+mal, jusqu'à ce qu'il lui ait fait faire le tour du salon. Rentrons et
+soyons discrets. Rappelez-vous bien que, quoi qu'il arrive, qu'on crie,
+qu'on résiste, il faut avoir fait en valsant un tour du salon pour avoir
+droit au punch, et que le dernier arrivé paye le punch.»
+
+On rentra au salon; chacun des jeunes gens espérait prendre part au
+punch; aucun ne croyait avoir à le payer. Ils firent leurs invitations.
+Il y avait plus de danseurs que de gentilles danseuses, de sorte que les
+laides furent engagées aussi bien que les jolies. Jeannot trouva toutes
+les demoiselles déjà retenues; il ne restait que la grosse rousse;
+Jeannot l'engagea.
+
+«Qu'importe, se dit-il, aussitôt le signal donné, je prendrai une des
+demoiselles minces et légères; je laisserai ma grosse rousse à celui qui
+aura la force de la faire tourner.»
+
+On se mit en place. Dzine, dzine, la musique commence et la
+contredanse aussi. Les demoiselles, qui s'attendaient à quelque chose
+d'extraordinaire, ne voyant rien venir, s'étonnent et deviennent
+sérieuses et contrariées; le dernier chassé-croisé allait commencer.
+«Hop!» fait M. Abel. Les danseurs se précipitent sur les danseuses
+qu'ils voulaient avoir et que d'autres avaient déjà enlevées; les
+demoiselles s'effrayent et résistent; les danseurs insistent; les
+demoiselles cherchent à s'échapper, les mères veulent intervenir; la
+mêlée devient générale, le tumulte est à son comble; la plupart des
+demoiselles comprennent à demi et si résignent; l'ordre commence à se
+rétablir; quelques tours de valse sont terminés, un seul couple continue
+à se démener; c'est Jeannot et la grosse rousse. Abandonnée par Jeannot,
+personne n'en avait voulu; et Jeannot, s'étant présenté trop tard
+partout, et frémissant à l'idée d'avoir le punch à payer, fut trop
+heureux de retrouver la grosse rousse, qu'il saisit pour la faire
+tourner; mais la rousse, furieuse de l'abandon de Jeannot, cherchait
+à se sauver; la crainte du punch triplant les forces de Jeannot, il
+parvint à l'enlever, à la faire tourner malgré sa résistance, malgré les
+coups de poing qu'elle lui assenait avec la vigueur d'un colosse pesant
+deux cents livres; l'infortuné Jeannot, plus petit qu'elle, les recevait
+sur la tête, et n'en continuait pas moins à tourner, accroché aux plis
+de la robe de la grosse rousse, qui, de son côté, criait et vociférait
+mille injures. Hélas! le pauvre Jeannot eut beau supporter avec un
+mâle courage cette grêle de coups, eut beau s'épuiser en efforts pour
+accomplir son tour de valse, la danseuse l'obligea à lâcher prise et le
+laissa seul, immobile près d'un groupe d'hommes au milieu desquels Mlle
+Clorinde chercha secours et protection.
+
+[Illustration: Il parvint à l'enlever, à la faire tourner, malgré sa
+résistance.]
+
+Pendant cette scène, Jean, au milieu de ses rires, dit à M. Abel:
+
+«Pauvre Jeannot, il va avoir le punch à payer; quel dommage que le
+monsieur Peintre ne soit pas ici!»
+
+M. Abel se trouva tout près de Jeannot au moment où il fut obligé de
+lâcher sa danseuse. Il mit une pièce de vingt francs dans la main de
+Jeannot, lui dit tout bas: «Pour payer le punch», et disparut. Son nom
+commençait à circuler et à exciter l'indignation des mères; à mesure que
+le calme se rétablissait, il voyait des regards irrités se porter sur
+lui. Il voulut prévenir l'orage et sortit.
+
+Avant de passer le seuil de la porte, au bas de l'escalier, il resta
+un instant à réfléchir sur la soirée; pendant qu'il récapitulait les
+événements auxquels il avait pris part, il entendit la voix de Jean et
+de Jeannot.
+
+[Illustration: Il voyait des regards irrités se porter sur lui.]
+
+JEANNOT.
+
+Je suis obligé de payer le punch. C'est mon guignon qui me poursuit.
+M. Abel imagine quelque chose d'absurde; tout le monde s'en tire
+heureusement; tous ils rient, ils sont contents. Moi seul j'ai le
+malheur de tomber sur une grosse fille pesant plus de deux cents livres,
+qui m'assomme de coups de poing et qui me fait payer ce maudit punch.
+
+JEAN.
+
+Ne paye pas tout, pauvre Jeannot; je t'en payerai la moitié.
+
+JEANNOT.
+
+Je veux bien; combien cela coûtera-t-il?
+
+JEAN.
+
+Dix francs à peu près, pour tant de monde.
+
+JEANNOT.
+
+Comment faire pour l'avoir?
+
+JEAN.
+
+Veux-tu que je coure au café, chez nous, pour le demander?
+
+JEANNOT.
+
+Oui, je veux bien, et dis qu'on me fasse payer le moins cher possible;
+je suis pauvre, moi.
+
+JEAN.
+
+Sois tranquille, je ferai pour le mieux.»
+
+Jean sortit en courant et ne tarda pas à rentrer avec un énorme bol de
+punch fumant et bouillant. Aucun des deux ne s'aperçut que M. Abel était
+près d'eux, caché par l'obscurité.
+
+JEANNOT.
+
+Eh bien, Jean, combien coûte le punch?
+
+JEAN.
+
+Il y en a pour huit francs au lieu de douze, parce que c'est pour nous.
+
+JEANNOT.
+
+Ainsi je te dois quatre francs, puisque tu en payes la moitié.
+
+JEAN.
+
+Oui; et je donnerai les quatre francs qui restent, mon pauvre Jeannot.»
+
+Jeannot fouilla dans son gousset, en retira son argent, compta et remit
+quatre francs à Jean, oubliant de le remercier de sa générosité;
+M. Abel, indigné et voulant punir Jeannot de sa tromperie et de son
+avidité, avança la main, la passa dans la poche de l'habit de Jeannot
+sans qu'il le sentît, occupé qu'il était par le punch, et en retira la
+pièce d'or qu'il l'avait vu remettre dans cette poche.
+
+Puis, voyant Jeannot et Jean remonter avec leur punch, il sortit en
+disant:
+
+«Je n'ai plus rien à faire ici; j'ai vu la petite Aimée; je lui ai fait
+de Simon un éloge qu'elle n'oubliera pas. J'ai recommencé avec la mère;
+j'ai glissé au père que Simon avait déjà trois mille francs de placés...
+et ils le sont, ajouta-t-il en souriant, et en son nom... Cette petite
+est gentille; elle paraît bonne, douce, bien élevée. Il faut qu'elle
+soit Mme Simon Dutec.... Jeannot est un fripon, un gueux, un gredin.
+Faire payer quatre francs à ce pauvre Jean, quand je lui en avais donné
+vingt. Coquin!...»
+
+En disant tout haut ce mot qui fit retourner quelques passants, M. Abel
+hâta le pas et ne tarda pas à arriver à son hôtel _Meurice_.
+
+
+
+
+XV
+
+FRIPONNERIE DE JEANNOT
+
+
+Tous les matins M. Abel quittait l'hôtel, faisait une promenade à son
+atelier tout près de là, déjeunait au café Métis, retournait à son
+atelier, y restait jusqu'à la chute du jour, y recevait beaucoup d'amis,
+dînait en ville et allait à un cercle ou dans le monde; jamais il ne
+rentrait plus tard que minuit. Il travaillait à quatre tableaux de
+chevalet qui devaient figurer à l'Exposition; l'un devait être au livret
+sous le titre d'_une Soirée d'épicier_; l'autre, _la Leçon de danse_; le
+troisième, _les Habits neufs_; le quatrième, _une Contredanse_. Ses amis
+admiraient beaucoup ces quatre petits tableaux; aucun n'était fini, mais
+tous étaient en train et assez avancés.
+
+Dans chacun de ces tableaux on voyait les deux mêmes figures
+principales. Un jeune homme à belle figure, yeux noirs, physionomie
+intelligente et gaie, un autre plus jeune, mais portant une ressemblance
+si frappante avec le premier, qu'on ne pouvait douter qu'ils ne fussent
+frères; dans _les Habits neufs_, le plus jeune était admirablement
+beau d'expression; son regard exprimait le bonheur, la tendresse, la
+reconnaissance.
+
+«Sais-tu, lui dit un jour celui qui avait pris le nom de Caïn à
+la soirée de M. Pontois, sais-tu que cette seule figure ferait la
+réputation d'un peintre?
+
+ABEL.
+
+Elle est belle, en effet; elle a surtout le mérite de la ressemblance.
+
+CAÏN.
+
+Celui qui aura ces quatre tableaux aura une des plus belles et des plus
+charmantes choses qui auront été faites en peinture.
+
+ABEL.
+
+Personne ne les aura jamais; c'est pour moi que je travaille.
+
+CAÏN.
+
+Tu es fou! Tu vendrais ces quatre tableaux quarante ou cinquante mille
+francs!
+
+ABEL.
+
+On m'en offrirait quatre cent mille francs que je ne les donnerais pas.
+Ils me rappellent de charmants moments de ma vie; tu connais l'histoire
+de ces tableaux, et tu sais le bonheur que m'a donné cette suite de
+bonnes actions que m'a inspirées mon bon petit Jean. Excellent enfant!
+Quel coeur reconnaissant! Quel beau et noble regard! Il est parfaitement
+rendu dans mon tableau; c'est ce qui en fera la beauté et le succès.
+
+CAÏN.
+
+Quarante mille francs ne sont pas à dédaigner.
+
+ABEL.
+
+Que me font quarante mille francs ajoutés à tout ce que j'ai déjà gagné
+et à ce que je puis gagner encore, moi qui vis comme un artiste et qui
+ai à peine vingt-huit ans.
+
+CAÏN.
+
+Tu as raison; mais c'est dommage!»
+
+Quand Jeannot rentra chez lui, il s'empressa de retirer et de compter
+l'argent qu'il avait mis dans sa poche: il eut beau compter et chercher,
+il ne trouva pas la pièce d'or que lui avait donnée l'inconnu; son
+désespoir fut violent; il avait compté sur ces vingt francs pour acheter
+à Simon les habits qu'il lui avait prêtés et dont il avait besoin. Il
+pleura, il se tapa la tête de ses poings, mais ce grand désespoir ne lui
+rendit pas ses vingt francs.
+
+Après avoir réfléchi sur ce qu'il devait faire, il résolut d'aller le
+lendemain raconter l'affaire à Jean, pour chercher à l'apitoyer et à se
+faire rendre les quatre francs de punch qu'il avait payés. Cet espoir le
+calma et il s'endormit paisiblement.
+
+Le lendemain de bonne heure, Jeannot profita d'une course que son maître
+lui fit faire pour entrer au café Métis et pour parler à Jean.
+
+Simon était avec son frère, ce qui contraria Jeannot: il craignait que
+Simon ne se laissât pas prendre comme Jean à ses pleurnicheries et à ses
+supplications. Après avoir vainement attendu quelques minutes que Simon
+le laissât seul avec Jean, il se décida à parler.
+
+«Je suis malheureux, mon bon Jean, commença-t-il; j'ai fait hier une
+bien grande perte.
+
+JEAN.
+
+Une perte? toi? Qu'as-tu donc perdu?
+
+JEANNOT.
+
+Je voulais acheter à Simon les habits qu'il m'a prêtés hier soir, et
+j'avais mis dans ma poche une pièce de vingt francs pour les payer, et
+lorsqu'en rentrant, j'ai voulu la retirer, elle n'y était plus.»
+
+Simon fit un geste comme pour se lever de dessus sa chaise, mais il se
+rassit et ne dit rien. C'était M. Abel qui venait d'entrer et qui lui
+faisait signe de se rasseoir et de laisser parler Jean et Jeannot; ils
+lui tournaient le dos et ne pouvaient pas le voir.
+
+JEAN.
+
+Vingt francs! tu as perdu vingt francs? Pauvre Jeannot! je te plains de
+tout mon coeur.»
+
+Ce n'était pas ce que voulait Jeannot; il espérait mieux que cela du bon
+coeur de Jean. Il continua:
+
+JEANNOT.
+
+Et encore, si je n'avais pas été obligé de payer ce punch maudit,
+j'aurais pu vous donner, ce mois-ci, la moitié du prix des habits et
+achever de les payer le mois qui vient.... Je suis bien malheureux,
+Jean!
+
+JEAN.
+
+Mon pauvre Jeannot, je suis bien triste pour toi; mais ne t'afflige pas
+tant. Tu sais que Simon est très bon; je suis bien sûr qu'il te prêtera
+ses habits chaque fois que tu en auras besoin.
+
+JEANNOT.
+
+Mais ce punch que j'ai dû payer! Tu sais que c'est huit francs.
+
+JEAN.
+
+Comment, huit francs? J'en ai payé la moitié, ce n'est que quatre
+francs.
+
+JEANNOT, _embarrassé_.
+
+C'est vrai! Je n'y pensais plus.... Quatre francs, qui sont peu pour
+toi, sont beaucoup pour moi. Je gagne si peu!
+
+JEAN.
+
+Écoute, pauvre Jeannot; si tu as réellement besoin d'argent, Simon me
+permettra bien de te donner encore ces quatre francs.
+
+--Jean, je te le défends», dit M. Abel d'un ton décidé.
+
+Son apparition fit sauter Jeannot; il avait peur de M. Abel, et il
+n'aimait pas à le rencontrer.
+
+«Je ne veux pas que tu donnes un sou à ce mauvais garnement, continua M.
+Abel avec une sévérité que Jean ne lui avait jamais vue. Il te trompe;
+il ment, il n'a rien perdu; et s'il n'a plus d'argent, tant mieux, il
+l'emploie trop mal.»
+
+Jeannot avait eu le temps de reprendre courage; il essaya de tenir tête
+à M Abel.
+
+JEANNOT.
+
+Pourquoi me dites-vous des injures, monsieur? Je ne vous ai rien fait,
+et vous m'accusez sans savoir si ce que je dis est vrai ou non.
+
+M. ABEL.
+
+Je dis que tu mens parce que je sais que tu mens. Je t'empêche de
+tromper Jean, parce que je sais que tu l'as déjà trompé.
+
+JEANNOT.
+
+Non, monsieur, je ne l'ai pas trompé.
+
+M. ABEL.
+
+Silence, menteur! Hier soir, tu as extorqué quatre francs à Jean pour
+payer la moitié du punch; et tu venais de recevoir vingt francs pour le
+payer.
+
+JEANNOT.
+
+Moi, vingt francs! Jamais, monsieur! Vous voulez tromper Simon et Jean
+pour les empêcher de me venir en aide. Qui aurait pu me donner vingt
+francs? Je ne connaissais personne à ce bal.
+
+M. ABEL.
+
+Mais quelqu'un te connaissait; ce quelqu'un a eu pitié de toi et n'a pas
+voulu que tu souffrisses de la farce inventée par moi; ce quelqu'un t'a
+glissé vingt francs dans la main pour payer ton punch et te faire passer
+ton chagrin.
+
+JEANNOT.
+
+Non, monsieur, personne n'a eu pitié de moi et personne ne m'a rien
+donné. D'ailleurs, vous n'étiez pas là dans ce moment, et vous n'avez
+rien pu voir, par conséquent.
+
+M. ABEL.
+
+Puisque tu m'obliges à parler, je dis que j'étais si bien près de toi,
+que c'est moi qui ai glissé cette pièce d'or dans ta main en te disant
+tout bas: «Pour payer le punch»; et si tu n'as plus retrouvé ces vingt
+francs, c'est que je les avais moi même retirés de ta poche quand tu as
+eu l'indignité de faire payer quatre francs à ce pauvre Jean, auquel tu
+as fait accroire que tu n'avais pas assez d'argent. J'étais dans un coin
+obscur, au bas de l'escalier, et j'ai tout entendu.»
+
+[Illustration: Son apparition fit sauter Jeannot.]
+
+M. Abel se tut. Jeannot était consterné; il tremblait de tous ses
+membres. Jean le regardait avec surprise et chagrin. Indigné d'une
+si basse supercherie, il avait peine à y croire. Simon s'efforçait de
+maîtriser sa colère; il aimait tendrement son frère, et il ne pouvait
+supporter que l'on se jouât de sa bonté, de sa générosité. Personne ne
+parlait.
+
+M. ABEL.
+
+Hors d'ici, vil imposteur! Va-t'en, et ne te trouve plus sur mon
+chemin.»
+
+[Illustration: Il le mit dehors d'un coup de pied.]
+
+Jeannot hésitait; M. Abel le saisit par l'oreille, le traîna jusqu'à la
+porte, et le mit dehors d'un coup de pied.
+
+«Effronté coquin! misérable!» dit M. Abel en rentrant tout ému et en se
+mettant à table.
+
+
+
+
+XVI
+
+M. LE PEINTRE EST DÉCOUVERT
+
+
+Cette fois-ci, ce ne fut ni Jean ni Simon qui lui servirent son
+déjeuner. Simon était atterré de la hardiesse, de l'effronterie et de
+la fourberie de son cousin; Jean en était fort affligé, et, pour la
+première fois, il pleura. M. Abel regardait les deux frères, Jean
+surtout, avec une compassion et un intérêt visibles. Quand son déjeuner
+fut fini et desservi, il appela Simon.
+
+M. ABEL.
+
+Viens, mon pauvre Simon, j'ai quelque chose à te dire.»
+
+Simon s'approcha.
+
+«Simon, tâche de distraire Jean du chagrin que lui donne l'indigne
+conduite de Jeannot, et toi-même, mon brave garçon, j'ai une bonne
+nouvelle à t'apprendre. Tu plais beaucoup à M. et à Mme Amédée, et
+beaucoup aussi à Mlle Aimée.
+
+SIMON.
+
+Oh! monsieur, c'est impossible! Un pauvre garçon comme moi!
+
+M. ABEL.
+
+C'est pourtant vrai. Hier, toute la soirée, je me suis occupé de toi, et
+ce que je te dis est positif. Les parents vous trouvent tous les deux un
+peu jeunes pour vous marier tout de suite, mais ils m'ont dit qu'ils te
+verraient avec plaisir venir chez eux le plus souvent possible.
+
+SIMON.
+
+Monsieur, je ne puis croire à un pareil bonheur! Moi qui n'ai rien....
+
+M. ABEL, _souriant_.
+
+Quant à la fortune, mon ami, on ne sait pas ce qui peut arriver; tu
+peux avoir tes gages augmentés; tu peux arriver à être premier garçon ou
+surveillant, associé même.
+
+SIMON.
+
+Il faudrait pour cela, monsieur, que je fusse dans la maison depuis dix
+ans pour le moins.
+
+M. ABEL.
+
+On ne sait pas,... on ne sait pas les idées qui passent par la tête
+d'un maître de café. M. Métis n'est plus jeune; il t'aime beaucoup; il
+a grande confiance en toi; on aime à avoir un associé intelligent,
+honnête.
+
+SIMON.
+
+Mais ça ne suffit pas, monsieur; il faut avoir de l'argent, de quoi
+faire un cautionnement.
+
+M. ABEL.
+
+Qu'à cela ne tienne, mon ami; je suis là pour t'épauler, pour te servir
+de caution, et je ne craindrai pas de perdre mon argent.
+
+SIMON.
+
+Oh! monsieur, serait-il possible?»
+
+Simon resta les mains jointes devant M. Abel, ne sachant comment le
+remercier, n'osant pas se laisser aller à toute sa reconnaissance et à
+son bonheur. Le café était encore vide, à cause de l'heure matinale; la
+dame du comptoir même n'était pas encore descendue; M. Abel, d'ailleurs,
+mangeait dans un cabinet réservé aux privilégiés.
+
+Jean avait écouté et tout entendu; il regardait M. Abel avec une
+expression toute particulière. Tout à coup il s'avança vers lui, tombant
+à ses genoux, les lui baisa avec ardeur et s'écria:
+
+«C'est vous, c'est vous qui êtes monsieur le Peintre; c'est vous qui
+êtes notre bienfaiteur, le coeur d'or qu'aimait le mien. Je vous devine.
+J'en suis sûr, c'est vous; oui, c'est vous! Oh! laissez-moi baiser vos
+mains et vos genoux, vous dire que je vous aime, combien je vous aime,
+combien je vous respecte, avec quelle tendresse je songe à vous, avec
+quel bonheur je vous retrouve. Cher, cher monsieur Abel, dites-moi
+votre vrai nom, que je le grave dans mon coeur, dans mon esprit. Cher
+bienfaiteur! Simon sera heureux par vous! Que le bon Dieu vous bénisse!
+Que le bon Dieu vous protège! Que le bon Dieu vous récompense!»
+
+Et le pauvre Jean éclata en sanglots.
+
+M. Abel, fort ému lui-même, le releva, le serra dans ses bras, baisa son
+front, ses joues baignées de larmes, et tendit la main à Simon, qui la
+serra dans les siennes, et, cédant à un attrait irrésistible, la baisa
+en s'inclinant profondément.
+
+M. ABEL.
+
+Allons, je suis découvert! Pas moyen de résister à la pénétration de mon
+bon petit Jean. Cher enfant, et toi, mon bon Simon, vous m'avez
+donné plus de bonheur que je ne pourrai jamais vous en rendre, en
+me découvrant les trésors de deux belles âmes bien chrétiennes, bien
+honnêtes. Depuis plus d'un an que je vous connais, j'ai passé quelques
+heures bien heureuses, dont je conserverai le souvenir. J'ai toujours
+vécu seul; orphelin dès mon enfance, élevé ou plutôt tyrannisé par une
+tante méchante, sans foi et sans coeur; sachant par expérience combien
+les coeurs dévoué sont rares, ayant fait moi-même ma fortune avec le
+talent de peintre que le bon Dieu m'a donné, j'ai éprouvé à ma première
+rencontre avec toi, Jean, une impression qui ne s'est pas effacée; tu
+étais bon, reconnaissant, affectionné, je désirais te revoir; j'avais,
+d'ailleurs, à expier la frayeur et la peine que je t'avais causées en te
+dépouillant. Ta joie en me revoyant m'a touché, m'a attiré; Simon, que
+j'ai reconnu de suite à sa ressemblance avec toi, m'a paru digne d'être
+ton frère; je me suis de plus en plus attaché à vous, j'ai voulu vous
+faire du bien sans me découvrir; votre reconnaissance à propos des
+habits neufs m'a extrêmement touché et a augmenté mon amitié pour vous.
+Je n'ai pas de parents; je n'ai ni femme ni enfants; je suis seul dans
+ce monde; je puis donc, sans faire de tort à personne, me donner le
+plaisir de vous faire du bien. Mais... voici du monde qui arrive;
+lève-toi, mon petit Jean, mon cher enfant. Nous nous voyons tous les
+jours.... Simon, tu me tiendras au courant de _tes affaires_, ajouta
+M. Abel en souriant et en lui serrant la main. Et si on te parle de ta
+fortune, sache que tu as déjà trois mille francs placés en obligations
+de chemin de l'Est.
+
+SIMON.
+
+Oh! monsieur!
+
+M. ABEL.
+
+Chut! il y a du monde.... A demain, mes enfants. Adieu, mon petit Jean;
+c'est bien toi qui as un coeur d'or.... Silence! A demain, de bonne
+heure.»
+
+M. Abel sortit, presque aussi heureux que ses deux protégés.
+
+Quand la journée fut finie, Simon et Jean montèrent chez eux pour écrire
+à leur mère, mais non sans s'être bien embrassés et félicités. Ils
+prièrent ensemble le bon Dieu; ils le remercièrent et lui demandèrent de
+bénir leur bienfaiteur, et de lui faire rencontrer un coeur qui l'aimât
+pour qu'il fût bien heureux. Puis ils se mirent à écrire chacun de son
+côté.
+
+
+
+
+XVII
+
+SECONDE VISITE A KÉRANTRÉ
+
+
+Depuis plus de deux ans qu'Hélène Dutec s'était séparée de son enfant,
+elle avait reçu bien régulièrement des nouvelles, tantôt de Jean, tantôt
+de Simon. Elle se réjouissait de les voir heureux, et elle recevait
+très souvent des sommes d'argent qui dépassaient ses espérances. C'était
+tantôt Jean, tantôt Simon qui lui envoyaient vingt francs, quelquefois
+même quarante francs. L'aisance, le bien-être régnaient dans son petit
+ménage. Le bon Kersac y était toujours pour quelque chose; il se passait
+rarement une quinzaine sans qu'il vînt lui faire une visite; chaque fois
+il apportait _de quoi se contenter_, disait-il.
+
+«Car, ma bonne dame Hélène, tel que vous me voyez, je suis diablement
+égoïste; ainsi, l'autre jour, je vous ai apporté une couple de chaises;
+aujourd'hui ne voilà-t-il pas qu'il me faut un fauteuil; j'en ai
+apporté un dans la carriole.... Vous ne m'en voulez pas, n'est-ce pas,
+ajouta-t-il, de ce que je me soigne comme une petite-maîtresse. Je
+deviens douillet en prenant des années; mais vous êtes bonne et vous
+n'en penserez pas plus mal de moi, n'est-ce pas?
+
+HÉLÈNE.
+
+Mal? que je pense mal de vous? Comme si je ne voyais pas pourquoi vous
+apportez tout cela? Cette table, c'est pour vous, n'est-ce pas?
+
+KERSAC.
+
+Certainement! Je déteste manger sur le pouce.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et l'armoire? c'est pour vous encore?
+
+KERSAC.
+
+L'armoire, c'est pour serrer les petites provisions que je vous apporte
+et que je viens manger chez vous; je n'aime pas les choses qui traînent:
+ça me taquine, ça me gêne.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et le lit de la petite?
+
+KERSAC.
+
+Le lit est pour savoir ma protégée bien couchée. Je n'aime pas à voir un
+lit brisé, malpropre.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et le linge? et la vaisselle? et le bois? et tant d'autres choses?
+
+KERSAC.
+
+Le linge, c'est pour avoir de quoi m'essuyer quand j'arrive chez vous
+tout en transpiration. La vaisselle, c'est pour manger dedans; le bois,
+c'est pour mettre une bûche au feu sans me gêner quand j'arrive transi
+de froid. Enfin, écoutez donc, je suis comme ça, moi. J'aime mes aises.
+Ce ne serait pas bien à vous de prendre mauvaise opinion de moi parce
+que je suis un peu..., un peu..., allons, il faut s'exécuter et lâcher
+le mot, un peu _égoïste_.»
+
+Hélène sourit.
+
+«Que le bon Dieu nous donne à tous des égoïstes de votre façon, monsieur
+Kersac.
+
+KERSAC.
+
+Et quelles nouvelles des enfants?
+
+HÉLÈNE.
+
+Très bonnes, merci bien. Jean me parle de vous dans toutes ses lettres;
+il dit toujours, en me parlant de ce bon M. Abel qui le fit penser à
+vous, qu'il est bon comme vous, obligeant et gai comme vous, et que,
+comme vous, il ne peut souffrir le pauvre Jeannot.
+
+KERSAC.
+
+Ha! ha! ha! C'est bon, ça! Eh bien, cela me donne bonne opinion de ce M.
+Abel. Ce Jeannot me déplaît plus que je ne puis le dire. Je parie qu'il
+finira par filouter et par se faire pincer.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! monsieur Kersac. Ne dites pas ça. Ce serait terrible! Pensez donc!
+l'enfant de ma soeur!
+
+KERSAC.
+
+Oui, mais le père était un gueux, un gredin! Excusez, ma bonne dame
+Hélène, je ne voulais pas vous peiner; seulement, pour vous dire mon
+impression, ce garçon est jaloux de Jean; il est envieux, ingrat,
+paresseux; il n'aime personne. Pas comme notre petit Jean! Celui-là
+est tout l'opposé. Mais, ajouta-t-il en se levant, j'oublie que j'ai
+quelques provisions dans ma carriole; si nous dînions! J'ai l'estomac
+creux, il me semble que j'avalerais un pain de six livres.»
+
+[Illustration: Chaque fois il apportait de quoi se contenter,
+disait-il.]
+
+Kersac et Hélène sortirent et allèrent sous le hangar, où étaient le
+cheval et la carriole. Kersac donna à boire au cheval, qui finissait son
+avoine, lui arrangea sa litière; Hélène lui apporta une botte de foin;
+après quoi Kersac se mit à décharger la carriole de ses provisions.
+Hélène reçut un bon gigot tout cuit, trois livres de beurre, un kilo
+de sucre, un kilo de café tout brûlé et moulu, un kilo de chandelle, un
+gros fromage, une bouteille d'huile à manger et une autre de vinaigre,
+un paquet d'épiceries de toutes sortes; et enfin il retira un paquet
+qu'il semblait vouloir cacher.
+
+«Ceci, dit-il, ce n'est pas pour vous, ma bonne dame Hélène, c'est pour
+moi.
+
+HÉLÈNE.
+
+Ah! qu'est-ce que c'est, sans indiscrétion?
+
+KERSAC.
+
+Voilà! C'est qu'il faut encore m'accuser d'un vilain défaut, et ce n'est
+pas agréable. Et pourtant il faut que je m'exécute, car tout de même
+quand vous verriez la chose, vous devineriez bien mon défaut. Tel que
+vous me voyez, Hélène, je suis un peu coquet; j'aime à être bien tenu,
+bien peigné, bien attaché. Et chez vous il n'y a pas de glace. Cela
+m'ennuie, parce qu'en arrivant, voyez-vous, le vent, la sueur, la
+poussière, tout ça vous ébouriffe, vous dérange; avec ma glace, je
+verrai de suite si je suis présentable. Vous n'êtes pas fâchée, n'est-ce
+pas?
+
+Hélène ne répondit qu'en lui serrant les mains dans les siennes; sa
+bouche resta muette, mais ses yeux exprimèrent sa reconnaissance; elle
+rentra et se mit à ranger les provisions dans l'armoire que lui avait
+value l'_égoïsime_ de Kersac.
+
+KERSAC.
+
+Un clou, s'il vous plaît, Hélène, pour attacher la glace. Où faut-il
+l'accrocher?
+
+HÉLÈNE.
+
+Elle sera bien partout où vous la mettrez, monsieur Kersac. Voici un
+clou.»
+
+En prenant le clou, Kersac s'aperçut qu'elle avait les yeux pleins de
+larmes.
+
+KERSAC.
+
+Pourquoi pleurez-vous, Hélène?... Pourquoi?... Je veux que vous me le
+disiez.
+
+HÉLÈNE, _souriant_.
+
+Je pleure sur votre _égoïsme_; je remercie le bon Dieu de vous avoir
+donné un si beau défaut, et je le prie de vous en récompenser dans ce
+monde et dans l'autre.
+
+KERSAC.
+
+Oh! dans ce monde, je n'y tiens guère; dans l'autre, je ne dis pas; et,
+à mon tour, je prie le bon Dieu de vous y retrouver avec mon petit Jean
+après ma mort.
+
+HÉLÈNE.
+
+Merci, monsieur Kersac; c'est la meilleure prière que vous puissiez
+faire pour moi.
+
+KERSAC.
+
+C'est qu'il y a longtemps que je vous connais.
+
+HÉLÈNE.
+
+Il y a plus de deux ans.
+
+KERSAC.
+
+Et la petite, où est-elle donc?
+
+HÉLÈNE.
+
+Elle n'est pas encore revenue de l'école; elle va venir dîner avec nous
+tout à l'heure.
+
+KERSAC.
+
+Elle est gentille, cette petite, je l'aime bien.
+
+HÉLÈNE.
+
+Elle vous aime bien aussi. Rien que d'entendre parler de vous, ses yeux
+brillent, sa bouche sourit.
+
+KERSAC.
+
+Qui entend-elle parler de moi? personne ne me connaît ici.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et moi donc? Est-ce que je puis oublier notre bienfaiteur et le
+protecteur de mon petit Jean? Tout ce qui est ici vous rappelle à notre
+souvenir, tout vient de votre charité, de votre bonté.
+
+KERSAC.
+
+Vous pouvez bien ajouter: et de mon amitié. Je me suis attaché à votre
+petit Jean, que j'en suis quelquefois étonné. De Jean cet attachement a
+passé à vous; et ça me fait plaisir de venir vous voir et de vous aider
+un peu avec ce que j'ai de trop.
+
+HÉLÈNE.
+
+Je ne suis pas une ingrate, monsieur Kersac, croyez-le bien.
+
+KERSAC.
+
+Je le sais bien; je le vois bien; et ça repose le coeur, voyez-vous,
+quand on n'a personne à aimer dans ce monde: je veux dire des créatures
+humaines, car on a toujours le bon Dieu à aimer. Je dis donc que ça
+repose le coeur quand on voit une bonne et honnête femme qui vous
+remercie du peu qu'on a fait pour elle, qui en est reconnaissante comme
+si c'était une belle et grande chose, et qui prie pour vous, qui pense à
+vous, qui vous aime. C'est une grande récompense, ma bonne Hélène, trop
+grande pour ce que je vaux. Et que vous écrit Jean dans sa dernière
+lettre? ajouta-t-il après quelques instants.
+
+HÉLÈNE.
+
+Ils m'écrivent tous deux, monsieur Kersac. M. Abel a été bien bon pour
+eux; en voilà encore un qui est un vrai coeur d'or, comme dit mon petit
+Jean.»
+
+Et Hélène raconta à Kersac tout ce que M. Abel avait fait et promis, et
+comment il avait assuré à Simon un excellent mariage.
+
+KERSAC.
+
+Peste! il n'y va pas de main morte, ce bon Abel! Plaise à Dieu qu'il
+n'ait pas son Caïn. Il va falloir que vous alliez à la noce d'ici à un
+an ou deux.
+
+HÉLÈNE.
+
+Moi, monsieur! A une noce à Paris! Qu'y ferai-je, mon Dieu! et quelle
+figure y apporterais-je?
+
+KERSAC.
+
+Il faudra bien que vous y alliez. La mère doit être présente de par la
+loi.
+
+HÉLÈNE.
+
+La mère, mais pas la belle-mère, monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Comment, la belle-mère?
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui, monsieur; je n'ai d'enfant que mon petit Jean. Quand j'ai épousé
+mon mari, Simon avait déjà près de neuf ans.
+
+KERSAC.
+
+En voilà-t-il une belle découverte! Quel âge avez-vous donc?
+
+HÉLÈNE.
+
+J'ai trente-trois ans, monsieur. Jean a seize ans et demi: je me suis
+mariée à dix-sept ans.
+
+KERSAC.
+
+C'est donc ça que je me disais toujours: Cette femme est diantrement
+bien conservée! Qui croirait qu'elle a un grand garçon de vingt-quatre
+ans! Ah! mais ce que vous me dites là me fait plaisir; voici pourquoi.
+Je suis garçon, vous savez. J'ai besoin d'une femme à la ferme, une
+femme qui fasse marcher le ménage, qui fasse la cuisine, qui fasse enfin
+ce que fait une fermière. J'ai eu du malheur jusqu'ici. Je ne peux
+pas tomber sur une femme honnête, active, intelligente, qui prenne mes
+intérêts, qui sache mener une ferme. J'avais bien pensé à vous, mais je
+me disais: «Elle a un grand garçon de vingt-quatre ans; elle a pour
+le moins quarante et un à quarante-deux ans. C'est trop âgé pour
+commencer.» Et voilà que vous en avez trente-trois! Mais c'est superbe!
+Tiens! c'est le bon Dieu qui exauce votre prière; vous lui demandez de
+me donner du bonheur! Suis-je donc heureux! Je ne vais plus avoir à me
+méfier, à surveiller, à gronder. Tout ira comme sur des roulettes; quand
+je serai malade vous me soignerez; quand je serai absent, vous prendrez
+la direction de tout.
+
+--Mais, monsieur, dit Hélène en riant, vous arrangez tout ça sans savoir
+si je puis faire l'affaire, si je connais le travail d'une ferme, si
+je sais traire une vache, élever des volailles. Une femme de ferme doit
+savoir tout cela à fond.»
+
+Kersac s'arrêta consterné.
+
+«C'est vrai, pourtant!... Et vous ne savez pas?... Dites vite,
+ajouta-t-il avec vivacité, voyant qu'elle hésitait.
+
+HÉLÈNE.
+
+Si fait, monsieur, je sais; je suis fille de fermier, j'ai travaillé à
+la ferme depuis que je me souviens de moi-même; je n'ai quitté qu'à la
+mort de mon père et de mon mari.
+
+KERSAC.
+
+Alors pourquoi diable m'effrayez-vous? Je ne vous demande pas si
+vous voulez, puisque vous pouvez. Du moment qu'il s'agit de me rendre
+service, vous n'hésiterez pas, j'en suis sûr. Quand faut-il vous envoyer
+une charrette pour déménager?
+
+HÉLÈNE.
+
+Quand vous voudrez, monsieur. Rien ne me retient ici. Vous avez pensé
+juste, en étant si sûr de mon consentement; tout ce que je pourrai
+faire pour vous, je le ferai avec bonheur, en remerciant le bon Dieu de
+m'offrir les moyens de vous témoigner ma reconnaissance.
+
+KERSAC.
+
+La semaine prochaine alors; nous sommes à jeudi aujourd'hui; lundi
+prochain vous déménagez.
+
+HÉLÈNE.
+
+Je serai prête, monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Bien! tout est convenu; je suis content. Je ne vous parle pas de gages;
+il vous passera assez d'argent dans les mains, plus que vous n'en
+pourriez dépenser; vous prendrez ce qu'il vous faudra, ce que vous
+voudrez. Je n'ai pas besoin de vous fixer la somme et je ne crains pas
+que vous en preniez trop.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et la petite Marie, monsieur, qu'en ferons-nous?
+
+KERSAC.
+
+Marie viendra avec vous.
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce sera peut-être un embarras pour vous, monsieur?
+
+KERSAC.
+
+Embarras? pas le moindre. Quand elle aura vingt et un ans, je
+l'adopterai et je la marierai à mon petit Jean. J'ai déjà fait mon plan,
+allez. Vous savez, je suis égoïste. J'arrange ma vie pour moi-même.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et sans oublier les autres, monsieur. Mon Dieu, que c'est donc beau et
+bon d'être égoïste au point où vous l'êtes!
+
+KERSAC.
+
+Mais oui; vous voyez! on se fait une bonne petite vie; on se fait des
+amis.
+
+HÉLÈNE.
+
+Bien dévoués et bien reconnaissants, monsieur.
+
+KERSAC, _souriant_.
+
+Toujours! Les amis sont toujours dévoués et reconnaissants; sans cela
+ce ne sont plus des amis.... Et le dîner que nous oublions! Marie
+va rentrer, et si je n'ai pas quelque chose à mettre dans mon pauvre
+estomac, je la mange à la croque au sel.»
+
+Hélène remit du bois dans le feu, tira de l'armoire aux provisions de
+quoi faire une omelette et de quoi assaisonner une salade. Quand les
+oeufs furent battus et prêts à mettre sur le feu, Kersac lui offrit de
+tenir la poêle pendant qu'elle mettrait le couvert. Ce fut bientôt fait,
+et, au moment où Hélène versait l'omelette dans une assiette, la petite
+Marie arriva rouge et joyeuse.
+
+Elle courut à Kersac, qui l'embrassa sur les deux joues; elle lui rendit
+ses baisers en disant:
+
+«J'ai été bien des jours sans vous voir, mon bon ami; pourquoi êtes-vous
+resté si longtemps sans venir?
+
+KERSAC.
+
+Parce que c'est le temps de la moisson, ma petite Marie, et que, dans
+ces moments-là, hommes et chevaux ont bien à faire.
+
+MARIE.
+
+Mais vous, bon ami, vous ne travaillez pas?
+
+KERSAC.
+
+Tout comme les autres et plus que les autres; pendant qu'ils se
+reposent, je vais voir de tous côtés si chacun est à son affaire, si
+l'ouvrage se fait comme il faut; je suis le premier levé et le dernier
+couché.
+
+MARIE.
+
+Mais c'est très fatigant, cela!
+
+KERSAC.
+
+Sans doute, c'est fatigant; mais, tant qu'on vit dans ce monde, il faut
+se fatiguer pour faire son devoir.
+
+MARIE.
+
+Et si l'on ne veut pas se fatiguer?
+
+KERSAC.
+
+Si on ne veut pas se fatiguer, on est un lâche et un méchant, parce
+qu'on offense le bon Dieu; on mécontente les hommes et on est puni dans
+ce monde et dans l'autre monde.
+
+MARIE.
+
+Comment est-on puni?
+
+KERSAC.
+
+Dans ce monde, personne ne vous aime, ne vous estime et ne veut de vous;
+on ne gagne plus rien et on devient misérable; et, dans l'autre monde,
+le bon Dieu vous renvoie au diable, qui est très méchant et qui vous
+rend malheureux, mais malheureux comme tu ne peux pas te figurer.
+
+[Illustration: «Le diable qui est très méchant et qui vous rend
+malheureux.»]
+
+MARIE.
+
+Comme vous faites bien alors de vous fatiguer, bon ami. Mais tâchez de
+vous fatiguer beaucoup, assez pour que le bon Dieu soit content et qu'il
+ne vous envoie pas à ce méchant diable.
+
+KERSAC.
+
+Oh! je me fatigue assez, sois tranquille.
+
+HÉLÈNE.
+
+Monsieur Kersac, Marie va croire qu'il suffit de se fatiguer pour
+contenter le bon Dieu. Il faut d'autres choses encore.
+
+KERSAC.
+
+Comment donc! certainement! Écoute, Marie, il faut aussi beaucoup aimer
+le bon Dieu.
+
+MARIE.
+
+Je l'aime bien aussi, mais je ne le vois pas; alors je ne peux pas
+l'aimer comme ceux que je connais.
+
+KERSAC.
+
+Si fait, tu le connais; tu sais que c'est le bon Dieu qui t'a créée, qui
+te donne tout ce que tu as.
+
+MARIE.
+
+Je le sais bien, mais je ne vois pas les choses qu'il me donne. Pas
+comme vous, qui me soignez et qui me donnez beaucoup de choses que je
+vois. Aussi je vous aime de tout mon coeur.
+
+KERSAC.
+
+Dites donc, Hélène, entendez-vous ce qu'elle dit? Je crains qu'elle ne
+soit plus forte que moi. Je suis à bout de raisonnements. Faites-lui
+comprendre que je ne vaux pas le bon Dieu.
+
+HÉLÈNE.
+
+Marie, c'est le bon Dieu qui m'a fait venir à ton secours quand ta bonne
+t'a abandonnée; c'est le bon Dieu qui te fait vivre, qui a permis que le
+bon M. Kersac te connaisse et t'aime; c'est le bon Dieu qui te garde
+et te protège jour et nuit; il t'aime, il veut que tu sois heureuse
+toujours; tu vois bien que tu dois l'aimer plus que tout le monde.
+
+MARIE.
+
+C'est vrai, mère, c'est vrai; je l'aime et je l'aimerai plus encore, je
+vous le promets.
+
+KERSAC, _riant_.
+
+Et moi, Marie, comment m'aimeras-tu assez pour m'empêcher d'être jaloux?
+
+MARIE.
+
+Vous? Oh! vous savez que je vous aime bien, que je vous aimerai
+toujours. (Elle l'embrasse et lui dit à l'oreille: «plus que tout le
+monde,... vous comprenez?») Et puis c'est vilain d'être jaloux; et vous
+ne ferez jamais rien de vilain.»
+
+Le dîner était prêt; ils se mirent à table. Kersac rit longtemps de
+la promesse de sa fille adoptive et mangea comme un homme qui vient de
+faire sept lieues et qui est encore à jeun à une heure de l'après-midi.
+Marie dévorait; le gigot était cuit à point, l'omelette était
+excellente, la salade était bien assaisonnée, le beurre était frais,
+le pain était tendre, les convives étaient heureux; Kersac était
+particulièrement enchanté de s'être assuré une femme sûre et
+intelligente à sa ferme, et de trouver en elle et en la petite Marie une
+société et une distraction agréables.
+
+Quand Marie sut qu'elle allait demeurer à la ferme de Kersac, elle ne se
+posséda plus de joie.
+
+«Partons tout de suite, mon bon ami, emmenez-nous tout de suite,
+répétait-elle avec instance.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est impossible, Marie; il me faut le temps de payer les petites choses
+que je dois, de faire mes adieux à M. le curé, à ma soeur Marine, de
+ranger mes effets; car, dit-elle en souriant et se tournant vers Kersac,
+j'ai des effets maintenant et je ne veux rien laisser de ce que vous
+m'avez donné, monsieur Kersac.
+
+KERSAC.
+
+Vous emporterez tout ce que vous voudrez, Hélène; je vous enverrai ma
+plus grande charrette.
+
+HÉLÈNE.
+
+Merci, monsieur, je laisserai la maison à ma soeur, qui n'aura plus de
+loyer à payer de cette façon.»
+
+Kersac avait fini de dîner; il se leva pour aller atteler son cheval;
+Hélène l'accompagna et il partit en répétant:
+
+«A lundi!»
+
+
+
+
+XVIII
+
+M. ABEL CHERCHE A PLACER JEAN
+
+
+Hélène attendit au soir pour écrire à son petit Jean et lui annoncer
+l'heureux changement qui se faisait dans sa vie. Après avoir raconté ce
+que nous venons de lire, elle ajouta: «Tu vois, mon enfant, que je ne
+vais manquer de rien; le bon M. Kersac me paye tout mon entretien; et
+je n'abuserai pas de sa trop grande bonté. Il prend la petite Marie à sa
+charge; il ne sera donc plus besoin que vous vous priviez, Simon et toi,
+pour me venir en aide. Gardez ce que vous gagnez, mes bons enfants; j'ai
+reçu plus de huit cents francs depuis ton départ, mon petit Jean; c'est
+trop pour vous, chers enfants; il faut songer à votre avenir. Pour moi,
+j'ai payé toutes les petites dettes qu'on ne me réclamait pas, mais que
+je savais devoir depuis cinq ans, du temps de ton pauvre père. J'ai
+fini de payer le médecin il y a trois jours avec les soixante francs de
+gratification que vous aviez reçus et que vous m'avez envoyés tout d'un
+bloc. Quant à ma vie, elle ne me coûte pour ainsi dire rien, grâce aux
+bontés de M. Kersac, qui m'apporte tous les quinze jours des provisions
+pour la quinzaine. Il est bien bon, mes enfants, priez pour lui afin que
+le bon Dieu le bénisse et le récompense de ce qu'il fait pour moi. Je
+pars lundi pour Sainte-Anne, je crois que j'y serai heureuse. C'est là
+qu'il faudra m'écrire.
+
+Lorsque Simon et Jean reçurent cette lettre, ils furent plus heureux
+encore que ne l'était leur mère; ils bénirent le bon Kersac, et Jean lui
+écrivit le soir même une lettre pleine de reconnaissance et d'affection.
+
+«Simon, dit Jean, une chose qui me revient, dans la lettre de maman,
+c'est ce qu'elle dit des huit cents francs qu'elle a reçus et des
+soixante francs de gratification. De quelle gratification veut-elle
+parler? En as-tu reçu une de M. Métis?
+
+SIMON.
+
+Pas la moindre! Ce n'est pas son genre, tu sais; il est bien bon pour
+nous, il donne des permissions, il nous permet, par exemple, d'aller
+souvent le soir chez M. Amédée; mais, quant à donner de l'argent, ce
+n'est pas son habitude.
+
+JEAN.
+
+Et les huit cents francs? Avons-nous envoyé tant que ça?
+
+SIMON.
+
+Non, certainement non. Mais c'est facile à voir: j'ai tout écrit à
+mesure.»
+
+Simon regarda sur son livre, fit son total, et trouva quatre cent vingt
+francs.
+
+SIMON.
+
+C'est singulier! D'abord comment aurions-nous pu envoyer en deux ans
+huit cents francs, puisque j'en reçois quatre cents et toi deux cents?
+Et nous avons à payer notre entretien, notre blanchissage, les vêtements
+et les chaussures.... Je n'y comprends rien!
+
+JEAN.
+
+Je crois que je comprends, moi. C'est notre bon M. Abel..., ce doit être
+lui!... Ceci, par exemple, c'est d'une bonté qui dépasse tout ce qu'il
+a fait; y penser, envoyer comme si c'était de notre part et par petites
+sommes, pour qu'on ne le devine pas! Mon Dieu, qu'il est bon! Que je
+l'aime, que je le bénis!... Et de penser que je ne puis rien faire pour
+lui montrer ma reconnaissance! Je ne puis même le lui dire comme je
+le voudrais; je n'oserais pas l'embrasser, lui baiser les mains....
+Quoiqu'il soit bien bon, je n'ose pas.
+
+SIMON.
+
+Ce que tu peux faire, mon ami, c'est de prier pour lui, plus encore que
+tu ne l'as fait jusqu'ici.
+
+JEAN.
+
+Je ferai de mon mieux; mais c'est si peu de chose!»
+
+Le lendemain, lorsque Jean servit le déjeuner de M. Abel, celui-ci lui
+trouva un air tout embarrassé.
+
+«Qu'y a-t-il, mon enfant? lui dit M. Abel; tu n'as pas ton air gai et
+riant, aujourd'hui. T'arriverait-il quelque contrariété?
+
+JEAN.
+
+Au contraire, monsieur; et c'est ce qui me gêne.
+
+M. ABEL.
+
+Qu'est-ce que tu dis donc? Depuis quand le bonheur donne-t-il de la
+gêne?
+
+JEAN.
+
+Ce n'est pas précisément le bonheur qui me gêne, monsieur, c'est d'être
+obligé de le garder pour moi.
+
+M. ABEL.
+
+Et pourquoi le gardes-tu, nigaud? Pourquoi ne me le dis-tu pas?
+
+JEAN.
+
+Vous permettez, monsieur?
+
+M. ABEL, _riant_.
+
+Si je le permets? Tu sais que nous sommes une paire d'amis et que nous
+nous disons tous nos secrets.
+
+JEAN.
+
+Pas vous, monsieur, pas vous; et la preuve, c'est que mon secret vous
+regarde.»
+
+M. Abel le regarda avec surprise.
+
+JEAN.
+
+Oui, monsieur, c'est de vous qu'il vient, et vous me l'avez caché; et,
+ce qui me gêne, c'est de ne pouvoir vous dire tout ce que j'éprouve pour
+vous d'affection et de reconnaissance depuis que je sais comme vous avez
+soigné pauvre maman. Oui, oui, monsieur, vous n'avez pas besoin de faire
+l'étonné; vous lui avez envoyé, comme venant de Simon et de moi, depuis
+plus de deux ans, et par petites sommes, plus de cinq cents francs....
+Tout se découvre, vous voyez bien, monsieur, tout, excepté les
+sentiments qui remplissent le coeur de ceux qu'on a obligés et qui ne
+savent comment les exprimer.»
+
+[Illustration: Simon regarda sur son livre.]
+
+M. Abel sourit et tendit la main à Jean, qui la couvrit de baisers, et
+qui reprit toute sa gaieté et son entrain quand M. Abel l'eut assuré
+qu'il comprenait ses sentiments.
+
+«Je t'assure, mon enfant, que je vois dans ton coeur comme dans le mien;
+et je suis très content de ce que j'y vois.
+
+JEAN.
+
+Alors, monsieur, je n'ai plus besoin de parler pour que vous deviniez.
+
+M. ABEL.
+
+Non, non, tes yeux parlent assez clair; un regard de toi, et je devine
+tout.... Mais j'ai à le parler, Jean; voilà Simon qui va bientôt se
+marier: il n'est plus seul déjà, puisqu'il va presque tous les soirs
+chez Mlle Aimée. Je crois bien que le père va faire le mariage au
+printemps prochain, dans quelques mois d'ici. Une fois Simon marié et
+établi chez son beau-père, qu'il aidera dans son commerce, je ne veux
+pas que tu restes ici. Tes camarades ne sont pas bons; ils chercheraient
+à te mener à mal, et tu n'aurais peut-être pas la force de résister;
+tu perdrais tes habitudes chrétiennes, tes bons sentiments: ce qui me
+causerait un vif chagrin.
+
+JEAN.
+
+Oh! monsieur, que puis-je faire pour vous épargner cette inquiétude?
+Quant au chagrin, j'espère, avec l'aide du bon Dieu, ne jamais vous
+en donner. Mais faites de moi ce que vous voudrez, monsieur: je vous
+obéirai en tout.
+
+M. ABEL.
+
+Je te remercie, mon enfant. Voilà donc mon idée. Je te retirerai d'ici
+et je te placerai comme domestique chez des amis très chrétiens, très
+bons; le mari et la femme sont très pieux, leurs enfants sont bien
+élevés et charmants; c'est une famille excellente, charitable, quoique
+riche, et c'est là que je voudrais te faire entrez; tu serais second
+domestique sous les ordres d'un homme excellent qui ne te rendrait pas
+la vie dure, et ton emploi principal serait de soigner et de distraire
+le pauvre petit garçon de dix ans, qui est un vrai petit saint. Il est
+couché depuis plus d'un an, il souffre sans cesse, et jamais il ne
+se plaint, jamais il ne s'impatiente; il est réellement touchant et
+attachant.
+
+JEAN.
+
+Merci, monsieur, merci; voyez, je ne dis plus rien, je vous regarde.»
+
+M. Abel se mit à rire, donna une petite tape amicale sur la joue de Jean
+et se leva de table.
+
+M. ABEL.
+
+Je vais m'occuper de toi; je te donnerai réponse définitive demain.»
+
+Jean courut raconter à Simon ce que lui avait dit M. Abel. Simon
+partagea la satisfaction de son frère.
+
+«Puisque je dois quitter le café, dit-il, je suis content que tu en
+sortes aussi et que notre bon M. Abel se charge de te placer.»
+
+Il finissait à peine de parler, que Jeannot entra dans le café et alla
+droit à Simon.
+
+«Je viens te demander un service, Simon, dit-il d'un ton fort décidé.
+
+SIMON.
+
+Lequel? Que veux-tu?
+
+JEANNOT.
+
+Je te demande de me chercher une place. Je quitte décidément l'épicerie;
+je veux me mettre en maison.
+
+SIMON.
+
+Je connais peu de monde, et toute ma journée est occupée à servir les
+allants et venants; je n'ai donc pas le temps de te chercher une place.
+
+JEANNOT.
+
+Demande à M. Métis de me prendre.
+
+SIMON.
+
+M. Métis cherche ses garçons lui-même; il n'aime pas qu'on s'en mêle.
+
+JEANNOT.
+
+Tu est bien aimable; je te remercie de ton obligeance.»
+
+Simon ne répondit pas.
+
+JEANNOT.
+
+«Je vois ce que c'est: tu ne veux pas me recommander.
+
+SIMON.
+
+C'est possible; je ne recommande que ceux que je connais; et toi, je ne
+te connais plus, tu ne viens plus nous voir.
+
+[Illustration: Jeannot se retira lentement.]
+
+JEANNOT.
+
+C'est ce gueux de Pontois qui t'a dit du mal de moi?
+
+SIMON.
+
+C'est possible, et, d'après la manière dont tu parles de ton bourgeois,
+il n'aurait pas tort.
+
+JEANNOT.
+
+Qu'est-ce qu'il t'a dit?
+
+SIMON.
+
+Je n'ai pas besoin de te le raconter et tu n'as pas besoin de le savoir.
+
+JEANNOT.
+
+Je veux le savoir et tu me le diras.
+
+SIMON.
+
+Je ne te le dirai pas et tu ne le sauras pas.
+
+JEANNOT.
+
+Prends garde à toi! Je pourrais te faire du mal.
+
+SIMON.
+
+Fais ce que tu voudras et va-t'en.
+
+JEANNOT.
+
+Si jamais je te rencontre sur mon chemin et que je puisse te barrer le
+passage à toi et à ton Jean, je ne vous manquerai pas.
+
+SIMON, _vivement_.
+
+Méchant drôle! Avise-toi de toucher à Jean, et je te ferai empoigner par
+la police.
+
+JEANNOT.
+
+Je ne la crains pas, ta police. Une dernière fois je te demande, veux-tu
+me recommander pour une place de domestique.
+
+SIMON, _avec force_.
+
+Non, non; je t'ai déjà dit non, et je te répète non, et va-t'en.»
+
+Jeannot se retira lentement en menaçant du poing.
+
+JEAN.
+
+Mon bon Simon, pardonne-lui; il était hors de lui; je suis sûr qu'il
+regrette déjà de t'avoir parlé si rudement.
+
+SIMON.
+
+Non, mon ami, il ne regrette pas, et il ne regrettera sa mauvaise
+conduite que lorsqu'il sera trop tard. Pontois m'a encore parlé de lui
+dernièrement, et, d'après ce qu'il m'a dit, Jeannot est perdu.
+
+JEAN.
+
+Mon Dieu! mon Dieu! pauvre Jeannot! Peut-être qu'en le mettant dans une
+bonne maison bien pieuse et bien honnête, il redeviendrait bon.
+
+SIMON.
+
+Je ne crois pas, mon ami. En tout cas, je ne puis le recommander comme
+un garçon honnête et rangé.»
+
+Jean ne dit plus rien, mais il forma un projet.
+
+
+
+
+XIX
+
+M. ABEL PLACE JEANNOT
+
+
+Le lendemain, Jean attendit avec impatience M. Abel; dès qu'il
+l'aperçut, il courut à lui.
+
+JEAN.
+
+J'ai à vous parler, monsieur, d'une chose très importante; mais n'en
+dites rien, c'est un secret.
+
+M. ABEL.
+
+Ah! tu as un secret. Je serai muet comme la tombe; tu peux me dire ce
+que tu voudras.
+
+JEAN.
+
+Bien, monsieur; vous voyez, je vous regarde.... Et puis je cours vous
+chercher votre déjeuner.
+
+--Ce bon garçon, se dit Abel en souriant. Il n'oublie jamais la
+reconnaissance qu'il croit me devoir... et qu'il me doit, au fait. Car
+je lui ai fait du bien, tout en me faisant plaisir,... et du bien à
+l'âme.»
+
+Jean revint apportant un bifteck aux pommes tout fumant, bien cuit à
+point, un petit pain mollet et une bouteille de vin de premier choix.
+
+JEAN.
+
+«Là! mangez! monsieur! Pendant que vous déjeunerez, je vais vous
+raconter quelque chose, et je vous demanderai un service, un très grand
+service.
+
+M. ABEL.
+
+Parle, mon ami; je t'écoute.»
+
+Jean lui raconta ce qui s'était passé la veille, et finit par lui
+demander instamment de placer Jeannot.
+
+M. ABEL.
+
+«Mais, mon ami, je trouve que Jeannot s'est très mal conduit avec Simon,
+et qu'il ne mérite pas du tout mon intérêt ni le tien.
+
+JEAN.
+
+Cher monsieur Abel, pensez donc que M. Pontois va le renvoyer, et que
+ce malheureux Jeannot mourra de faim et de froid, car voici l'hiver qui
+approche.
+
+M. ABEL.
+
+C'est vrai, mais comment veux-tu que je recommande ce garçon que je ne
+voudrais pas pour moi-même?
+
+JEAN.
+
+Oh! monsieur, vous avez été pour Simon et pour moi si bon, si bon, que
+si je ne craignais de vous fâcher, je dirais (ce que je pense, au reste)
+qu'il n'y a pas de saint meilleur que vous. Et vous seriez méchant pour
+Jeannot? C'est impossible! Mon bon, cher bienfaiteur, ayez pitié de lui,
+pardonnez-lui, sauvez-le.
+
+M. ABEL.
+
+Écoute, mon enfant, pour toi, par amitié pour toi, je ferai ce que tu me
+demandes, mais....
+
+JEAN, _en joignant les mains._
+
+Vraiment! Oh! monsieur! Oh! monsieur! Je ne dis rien, mais voyez ce que
+vous dit mon coeur.
+
+M. ABEL, _souriant_.
+
+Je vois et je le remercie, mon enfant; mais entendons-nous. Pour le
+placer, il faut que je sache tout. Parle-moi bien franchement, comme à
+un ami que tu ne veux pas tromper; réponds seulement aux questions que
+je vais te faire. Le crois-tu honnête?
+
+JEAN, _hésitant et baissant les yeux._
+
+Non, monsieur.
+
+M. ABEL, _souriant_.
+
+Bon! Et d'un! Le crois-tu actif, laborieux?
+
+JEAN, _de même_.
+
+Non, monsieur.
+
+M. ABEL.
+
+Et de deux! Le crois-tu religieux?
+
+JEAN.
+
+Non, monsieur.
+
+M. ABEL.
+
+Et de trois! Le crois-tu serviable, obligeant?
+
+JEAN.
+
+Non, monsieur.
+
+M. ABEL.
+
+Quatre! Le crois-tu sincère, loyal?
+
+JEAN.
+
+Non, monsieur.
+
+M. ABEL.
+
+Le crois-tu bon camarade, d'un caractère agréable?
+
+JEAN.
+
+Non, monsieur.
+
+M. ABEL.
+
+Le crois-tu propre, rangé, intelligent?
+
+JEAN.
+
+Non, monsieur.»
+
+M. Abel se mit à rire de si bon coeur, que Jean lui-même ne put
+s'empêcher de rire avec lui. Quand l'accès de gaieté fut calmé, M. Abel
+reprit:
+
+«Mon pauvre enfant, que veux-tu que je fasse d'un pareil garnement?...
+Ne t'effraye pas; je t'ai promis de le placer, et je tiendrai parole....
+Mais comment vais-je faire? A qui et comment demander de prendre à son
+service une garçon voleur, menteur, irréligieux, paresseux, grognon,
+maussade, désobligeant, sale, désordonné, bête, et je ne sais quoi
+encore? Sac à papier! quelle tâche tu me donnes! Quel service absurde tu
+me demandes! C'est bête comme tout! Je ne sais comment m'y prendre!»
+
+M. Abel se remit à rire de plus belle. Jean commença à s'inquiéter; il
+sentait l'absurdité de sa demande; il craignit d'avoir abusé de la bonté
+de M. Abel.
+
+«Monsieur! monsieur! dit-il d'un air suppliant, pardonnez-moi; ne m'en
+voulez pas! Je sens que je vous ai demandé une chose impossible; mais ce
+pauvre Jeannot me fait une telle pitié! Plus il est mauvais, et plus je
+le plains.
+
+M. ABEL.
+
+Et tu as raison, mon enfant; le méchant est réellement à plaindre. Ne
+crains pas de m'avoir mécontenté; je comprends très bien ta pensée....
+Et qui sait? peut-être pourrai-je le ramener, lui faire du bien.
+
+JEAN.
+
+Si vous y parvenez, monsieur, comme le bon Dieu vous bénira!
+
+M. ABEL, _riant_.
+
+Et comme tu me regarderas! mieux encore que tu ne me regardes
+maintenant.... A propos, ton affaire, à toi, est arrangée; tu entreras
+chez mes amis de Grignan; il y a monsieur, madame, mademoiselle et le
+pauvre petit garçon bien malade dont je t'ai parlé, un vrai petit saint,
+celui-là. Demande à Simon s'il désire que tu y entres. Il est ton frère
+aîné, le chef de ta famille; c'est lui qui doit décider de ton sort. Et,
+à présent que nos affaires intimes sont terminées, je vais aller faire
+les miennes... et celles de M. Jeannot, voleur, menteur, etc. Ah! ah!
+ah!»
+
+Et, après avoir serré la main de Jean, qui baisa celle de M. Abel, il
+s'échappa riant encore.
+
+Jean raconta à son frère ce que lui avait promis M. Abel pour Jeannot et
+ce qu'il avait arrangé pour lui-même, Jean, sauf l'avis de Simon.
+
+SIMON.
+
+Dans ces conditions, et puisque tu as tout dit à M. Abel, il n'y a pas
+d'inconvénient à ce qu'il place Jeannot; et ce sera un vrai tour de
+force. Et quant à toi, frère, je voudrais bien que tu puisses attendre
+que l'époque de mon mariage fût décidée, et que M. Métis ait le temps de
+nous trouver deux bons remplaçants.
+
+JEAN.
+
+Comme tu voudras, mon bon Simon. Je suis plus heureux près de toi que je
+ne le serai jamais avec personne; ainsi, plus nous resterons ensemble,
+et plus je serai satisfait.»
+
+Lorsque Abel entra dans son atelier, il y trouva son ami, que nous
+continuerons à appeler Caïn. Et l'air riant d'Abel attira l'attention de
+son ami.
+
+CAÏN.
+
+Qu'as-tu donc vu de si gai aujourd'hui? On dirait que tu retiens un
+éclat de rire.
+
+ABEL.
+
+Ah! ah! ah! Tu devines juste; j'ai ri au café, j'ai ri en route, je ris
+encore, et je rirai toutes les fois que j'y penserai. Figure-toi que,
+cédant aux sollicitations de mon petit ami Jean, je me suis engagé,...
+oui, engagé, à placer comme domestique un garçon voleur, menteur, sale,
+paresseux, maussade, insolent, etc., etc.
+
+CAÏN, _riant_.
+
+Toutes les qualités réunies, à ce que je vois; et ce domestique voleur,
+menteur, etc., qui est-il, comment s'appelle-t-il?
+
+ABEL.
+
+Jeannot, le Jeannot qui m'est antipathique.
+
+CAÏN.
+
+Et à qui destines-tu ce trésor?
+
+ABEL.
+
+Ma foi, je n'en sais rien; il faut que tu m'aides à tenir ma parole.
+
+CAÏN.
+
+Très volontiers! De même que toi, j'aime ce qui est bizarre. Et je ne
+vois rien de plus original que de s'intéresser à un Jeannot.
+
+ABEL.
+
+Bon! Je vais me mettre à la besogne; et, tout en me regardant peindre,
+tu tâcheras de trouver une idée, et une bonne. Dépêche-toi, pour que je
+l'apporte demain à mon petit Jean.
+
+CAÏN.
+
+Je crois que tu n'attendras pas longtemps; j'ai en vue un coquin qui
+fera notre affaire.»
+
+Le lendemain, Abel arriva au café avec empressement.
+
+«Jean, dit-il, vite mon déjeuner, que je te raconte ce que j'ai fait.»
+
+Jean s'empressa d'apporter le déjeuner et resta debout en face de
+M. Abel, attendant avec impatience qu'il parlât. Il n'attendit pas
+longtemps.
+
+M. ABEL.
+
+Eh bien, mon ami, j'ai une place pour Jeannot.
+
+JEAN.
+
+Déjà, monsieur!»
+
+Et ses yeux brillèrent comme des escarboucles.
+
+JEAN.
+
+Déjà! que vous êtes bon!»
+
+Abel le regarda et sourit.
+
+M. ABEL.
+
+Bien, bien, je comprends, c'est une très bonne place; des gens fort
+riches, qui payent bien, qui ne sont pas méchants; Jeannot sera bien
+nourri, bien habillé, bien payé. Tu vois qu'il sera bien.
+
+JEAN.
+
+Mais, monsieur,... sera-t-il bien traité?
+
+M. ABEL.
+
+Ma foi, je n'en sais rien, cela dépendra de lui.
+
+JEAN.
+
+Monsieur, est-ce une maison dans laquelle vous me feriez entrer?
+
+M. ABEL.
+
+Diantre! non. Pas toi! Jamais toi! Je te renverrais plutôt au village.
+
+JEAN.
+
+Mais alors, monsieur, Jeannot y sera très mal?
+
+M. ABEL.
+
+Jeannot y sera très bien. Jeannot est un mauvais drôle, voleur, menteur,
+etc.; et une maison honnête et tranquille ne lui irait pas; il n'y
+resterait pas deux jours. Toi, mon enfant, je te place dans une
+excellente maison, avec de bons maîtres, bien charitables, qui savent
+que tous les hommes sont frères et qui les traitent comme des frères. Tu
+seras sous les ordres d'un valet de chambre qui est un vrai modèle. Et,
+à propos de ta position, que t'a dit Simon?
+
+JEAN.
+
+Il désire, monsieur, que je donne à M. Métis le temps de me remplacer.
+
+M. ABEL.
+
+Très bien; rien de plus juste. Je veux parler à M. Métis; le
+trouverai-je chez lui en sortant d'ici?
+
+JEAN.
+
+Oui, monsieur; il ne sort jamais avant midi.»
+
+M. Abel acheva son déjeuner et monta chez le maître du café. Il en
+descendit au bout d'un quart d'heure.
+
+M. ABEL.
+
+Jean, je viendrai te prendre demain pour te mener chez tes futurs
+maîtres; habille-toi proprement.
+
+JEAN.
+
+Oui, monsieur, je serai prêt.»
+
+Quand Abel fut parti, Jean, toujours si gai, s'assit tristement sur
+une des chaises qui entouraient les tables. Simon entra et, le voyant
+sérieux et immobile, il s'approcha de lui.
+
+SIMON.
+
+Es-tu souffrant, mon ami? Comme tu es triste!
+
+JEAN.
+
+M. Abel doit me mener demain chez mes futurs maîtres, Simon, et je ne
+serai plus avec toi.
+
+SIMON.
+
+Mais tu me verras souvent, mon ami, surtout quand je serai marié; mon
+nouveau commerce me laissera plus de liberté.»
+
+Jean lui serra la main, tâcha de reprendre sa gaieté, et finit par y
+réussir.
+
+M. Abel avait été chez l'épicier en sortant du café. Il trouva Jeannot
+seul dans la boutique, suçant du sucre candi.
+
+[Illustration: M. Abel sortit, laissant M. Pontois stupéfait.]
+
+M. ABEL.
+
+Viens ici, drôle! D'après les sollicitations de Jean, je t'ai trouvé
+une place, une bonne place, bien meilleure que tu ne le mérites. Tu
+iras demain à midi rue de _Penthièvre_, 28; tu monteras au premier, tu
+demanderas M. Boissec, le maître d'hôtel de M. le comte de Fufières,
+et tu lui diras que tu viens de la part de M. Caïn. On t'expliquera le
+reste là-bas.
+
+JEANNOT.
+
+Merci bien, monsieur; je suis bien reconnaissant.
+
+M. ABEL.
+
+C'est bon, c'est bon. Au reste, ce que j'en fais, ce n'est pas pour toi,
+c'est pour Jean. Va me chercher Pontois.
+
+JEANNOT, _humblement_.
+
+Oui, monsieur. Je remercie bien monsieur; je ne suis pas comme monsieur
+croit; Simon et Jean m'ont sans doute fait du tort dans l'esprit de
+monsieur....
+
+M. ABEL, _vivement_.
+
+Tais-toi! Pas un mot de plus, ou je t'assomme!»
+
+Jeannot s'empressa de sortir.
+
+«Misérable! ingrat! dit Abel se parlant à lui-même. Au moment où Jean
+lui rend un service qu'aucun autre ne lui aurait rendu, il ose l'accuser
+de calomnie!... Si ce n'était ma promesse à Jean, j'irais défaire ce
+qu'a fait Caïn. Le gueux! le gredin!»
+
+Pontois entra; il reconnut M. Abel, _le chanteur_.
+
+PONTOIS, _avec insolence_.
+
+C'est vous, monsieur le chanteur? Que me voulez-vous?
+
+M. ABEL, _sèchement_.
+
+Je veux vous parler, monsieur l'épicier, au sujet du garçon que vous
+appelez Jeannot. Vous n'y tenez pas, il ne tient pas à vous; je vous en
+débarrasse. Envoyez-le demain là où je lui ai dit d'aller. Il _faut_
+qu'il y aille; entendez-vous? _il le faut_. Il vous devra une indemnité
+pour les huit jours que vous auriez le droit de lui demander; la voici.»
+
+Il jeta sur le comptoir une pièce de vingt francs et sortit, laissant
+Pontois stupéfait.
+
+«Qui est donc ce monsieur? On dirait d'un prince! Quel air! quelle
+hauteur!... Et comme il a jeté cette pièce d'or! comme on ferait d'un
+sou.... Il me débarrasse de Jeannot, qui est un mauvais drôle, et il me
+paye encore! Bonne affaire pour moi.... Mais qui est donc ce M. Abel?»
+
+Il ramassa la pièce d'or, la mit dans son gousset, appela un garçon et
+remonta dans son entresol.
+
+
+
+
+XX
+
+JEAN CHEZ LE PETIT ROGER
+
+
+M. Abel vint déjeuner au café; comme d'habitude Jean lui sourit, mais ce
+sourire était triste: il le regarda, mais ses yeux étaient humides.
+
+M. ABEL.
+
+Courage, mon enfant! Je vois bien ce qui t'afflige: c'est de quitter ton
+frère. Mais tu restes près de lui, tu le verras souvent; et puis, il
+eût bien fallu le quitter un peu plus tard, quand lui-même, étant marié,
+aura pris le commerce de son beau-père.
+
+JEAN.
+
+C'est vrai, monsieur. Je me suis dit tout cela bien des fois. Mais...
+j'aime Simon! Il est mon frère... et il a été si bon pour moi! Je le
+verrai, mais ce ne sera pas la même chose, monsieur. Et vous! Je vous
+verrai sans doute aussi, mais pas tous les jours, pas régulièrement
+comme je vous voyais ici, je pouvais tout vous dire ici, vous confier
+toutes mes joies, toutes mes peines, vous aimer à mon aise.
+
+M. ABEL.
+
+Pauvre enfant! Tu m'aimes donc bien?
+
+JEAN.
+
+Si je vous aime! si je vous aime! comme un père, comme un bienfaiteur.»
+
+Jean ne dit plus rien. M. Abel acheva son déjeuner en silence. Il se
+leva, chercha Simon des yeux.
+
+«Amène-moi Simon, mon enfant; j'ai quelque chose à lui dire.»
+
+Jean l'amena tout de suite.
+
+«Simon, lui dit-il, j'ai vu hier M. Amédée; j'ai obtenu de lui que ton
+mariage aurait lieu vers le Carême, et qu'en attendant tu entrerais chez
+lui pour te mettre au courant de son commerce. Il te loge et te reçoit
+chez lui dès demain. M. Métis consent à ce brusque départ.... Je te
+renverrai Jean dans une heure. Au revoir, Simon; et toi, Jean, viens
+avec moi et prends courage, tu seras heureux chez Mme de Grignan.
+
+JEAN.
+
+Je n'en doute pas, monsieur. Ce n'est pas ce qui m'inquiète; c'est ce
+que je vous disais au café, monsieur.
+
+M. ABEL.
+
+Oui, oui, mon ami, je le sais bien; mais vois donc si ce n'est pas de
+même pour tous, partout et toujours. On se sépare sans cesse de ceux
+qu'on aime.»
+
+Tout en marchant et causant, ils arrivèrent devant un bel hôtel de
+l'avenue Gabrielle.
+
+M. ABEL.
+
+Voilà ta maison, mon ami; montons, je te présenterai à tes maîtres.»
+
+M. Abel monta suivi de Jean, entra dans un premier salon, puis dans un
+second, où se tenait la maîtresse de la maison. Elle était à son bureau;
+elle écrivait.
+
+«Vous voilà, mon cher Abel, dit-elle en se levant; et ce jeune homme
+est sans doute votre ami Jean. Vous voyez, Jean, que nous vous
+connaissons.... Vous avez l'air effrayé, mon pauvre garçon; M. Abel a dû
+vous dire pourtant que nous chercherions à vous rendre heureux.
+
+JEAN.
+
+M. Abel m'a dit, madame, que vous étiez bien bonne, que vous étiez tous
+bien bons, et que vous aviez un pauvre enfant bien malade et qui était
+un petit saint.»
+
+Mme de Grignan tendit la main à Abel.
+
+«Merci, mon ami, d'avoir parlé ainsi de mon pauvre Roger. Il a bien
+envie de vous connaître, Jean; M. Abel lui a parlé de vous.
+
+JEAN.
+
+Moi aussi, madame, je serais bien heureux de le voir.
+
+MADAME DE GRIGNAN.
+
+Eh bien, suivez-moi. Venez aussi, Abel; Roger est toujours si heureux
+quand il vous voit!»
+
+Mme de Grignan ouvrit la porte du fond et les fit entrer dans une
+chambre où était Roger, couché dans son lit; son pauvre petit visage
+était pâle et amaigri; ses mains et ses bras n'avaient que la peau et
+les os. Il avait de la peine à tourner sa tête sur son oreiller, tant il
+était affaibli par la souffrance.
+
+Lorsqu'il les vit entrer, un sourire doux et aimable anima un instant ce
+visage souffrant.
+
+«Mon cher monsieur Abel, dit-il d'une voix faible, que vous êtes bon de
+venir me voir!
+
+ABEL.
+
+Comment te trouves-tu, mon enfant?
+
+ROGER.
+
+Je souffre beaucoup depuis hier; mais ne me plaignez pas, je souffre
+pour le bon Dieu; je lui offre tout, et il m'aide.»
+
+Jean, étonné, attendri, avait les yeux pleins de larmes. Roger
+l'aperçut, le regarda attentivement.
+
+ROGER.
+
+Qui est ce jeune homme? il a l'air bon.
+
+ABEL.
+
+C'est mon ami Jean dont je t'ai parlé, mon petit Roger; il est en effet
+très bon.
+
+ROGER.
+
+Est-ce qu'il aime le bon Dieu?
+
+ABEL.
+
+Beaucoup, mon ami; sans cela il ne serait pas bon.
+
+ROGER.
+
+C'est vrai.... Jean, je voudrais vous voir de plus près.»
+
+Jean s'approcha et se mit à genoux près du lit du pauvre petit malade.
+
+ROGER.
+
+Je suis content de vous voir, Jean; je sens que je vous aimerai, que
+vous êtes un enfant du bon Dieu comme moi.»
+
+Jean lui baisa la main et ne put retenir une larme; il restait à genoux
+près du lit et le regardait.
+
+ROGER.
+
+Est-ce pour moi que vous êtes triste, Jean? Je ne suis pas malheureux.
+Je sais que je vais mourir, mais ce n'est pas un malheur, de mourir. Je
+souffre tant! et depuis si longtemps! Je serai près du bon Dieu, près de
+la bonne sainte Vierge; papa, maman et ma soeur me rejoindront; et
+toi aussi, Jean. Je t'aime déjà un peu.... Oh! mon Dieu! mon Dieu!
+je souffre! Tant mieux, mon Dieu, c'est pour vous!... Je souffre!
+Donnez-moi du courage, mon Dieu! Aidez-moi.... Oh! mon Dieu!»
+
+Sa tête retomba sur l'oreiller; des gémissements contenus s'échappaient
+de sa poitrine; une sueur froide inondait son visage. M. et Mme de
+Grignan avaient pris la place de Jean et d'Abel; ils lui essuyaient la
+sueur qui ruisselait sur son visage et sur son cou, et lui faisaient
+respirer du vinaigre.
+
+Quand la crise fut calmée, Roger parut inquiet.
+
+«Maman, dit-il d'une voix éteinte, je crains de m'être plaint trop
+vivement; croyez-vous que j'aie offensé le bon Dieu?
+
+MADAME DE GRIGNAN.
+
+Non, mon enfant, mon cher enfant; tu as tout accepté avec la résignation
+d'un bon petit chrétien. Sois bien tranquille; repose-toi.»
+
+Le petit Roger baisa un crucifix qu'il avait à son cou.
+
+ROGER.
+
+Je suis bien fatigué, maman; dites à Jean de revenir demain; il me
+soignera un peu, cela vous reposera. Adieu, Jean; prie le bon Dieu pour
+moi.... Mon bon monsieur Abel, restez près de moi pour laisser maman
+se reposer. Vous resterez avec papa et vous causerez devant moi; j'aime
+tant à vous entendre causer!
+
+ABEL.
+
+Je resterai près de toi, mon enfant. Chère madame, voulez-vous présenter
+mon ami Jean à Barcuss, votre maître d'hôtel. Je le remets entre vos
+mains. Va, mon pauvre Jean; Barcuss te mettra au courant de la besogne
+que tu auras à faire. A demain, au café, pour la dernière fois.»
+
+Avant de sortir, Jean baisa la petite main décharnée du pauvre enfant
+qui l'avait si profondément impressionné et attendri. Roger lui sourit,
+mais il n'eut la force ni de parler ni de bouger.
+
+Mme de Grignan l'emmena; quand elle fut dans le salon, elle fondit en
+larmes; Jean la regardait pleurer avec tristesse, mais sans oser parler.
+
+«Mon pauvre Jean, tu entres dans une maison de douleur, dit Mme de
+Grignan.
+
+JEAN.
+
+Oh! madame, c'est une maison de bénédiction pour moi.»
+
+Mme de Grignan avait les mains sur ses yeux; elle pleurait. Puis, se
+levant:
+
+«Venez, Jean, je vais vous mener à notre bon Barcuss; un bien excellent
+être celui-là.»
+
+Elle appela Barcuss et lui présenta Jean.
+
+MADAME DE GRIGNAN.
+
+Mettez ce bon garçon un peu au courant de la vie qu'il mènera chez
+nous, Barcuss; il est bon et pieux, car il a pleuré près du lit de notre
+pauvre petit enfant, et il a prié près de lui.»
+
+Barcuss serra la main de Jean et l'emmena.
+
+«M. Abel m'a beaucoup et souvent parlé de vous, Jean. Que savez-vous
+faire?
+
+JEAN.
+
+Je ne sais rien du tout, monsieur; je n'ai jamais été que dans un café.
+
+BARCUSS, _souriant_.
+
+Eh! c'est déjà quelque chose! Et, en tout cas, vous êtes modeste, ce qui
+est une bonne disposition pour tout apprendre et tout bien faire.
+
+JEAN.
+
+Je vous remercie, monsieur, de l'encouragement que vous me donnez; je
+vous obéirai en tout, monsieur, et je m'efforcerai de bien faire ce que
+vous m'aurez commandé.
+
+BARCUSS.
+
+Bien, mon ami, très bien! Et, dites-moi, allez-vous exactement à la
+messe?
+
+JEAN.
+
+Au café, monsieur, je ne pouvais y aller que le dimanche de grand matin;
+et puis, Simon et moi, nous allions à vêpres chacun à notre tour.
+
+BARCUSS.
+
+Et faites-vous vos prières matin et soir?
+
+JEAN.
+
+Oh! monsieur! Comment les aurais-je manquées! Simon et moi, nous les
+faisions toujours ensemble, côte à côte. Et puis Simon me bénissait au
+nom de maman, et je l'embrassais. C'était toujours le commencement et la
+fin de nos journées.
+
+BARCUSS.
+
+Qui est Simon?
+
+JEAN.
+
+C'est mon frère aîné, monsieur! Un bien bon frère! Et M. Abel a été si
+bon pour lui! C'est lui qui a arrangé son mariage, qui lui a fait une
+fortune.
+
+BARCUSS.
+
+Vous aimez M. Abel?
+
+JEAN.
+
+Si je l'aime, monsieur!»
+
+Et les yeux de Jean étincelèrent.
+
+JEAN.
+
+Je l'aime de toutes les forces de mon coeur; je me ferais tuer pour lui!
+Et le jour où je pourrai verser mon sang pour lui rendre service, sera
+le plus heureux de ma vie! Si je l'aime! Mais si vous saviez toutes ses
+bontés pour moi et pour Simon, si vous saviez tout ce qu'il a fait
+pour nous, vous ne me demanderiez pas si je l'aime. Et croiriez-vous,
+monsieur, que ce bon M. Abel a de l'amitié pour moi? Oui, monsieur; moi,
+pauvre garçon, qui ne suis bon à rien, qui ne puis et ne pourrai jamais
+rien pour lui, il m'aime, monsieur; oui, il m'aime, il a la bonté de
+m'aimer; il est content que je l'aime. Bon, excellent M. Abel! Si je
+pouvais du moins lui faire comprendre ce que j'ai pour lui dans le
+coeur!... Mais je ne peux pas; je ne trouve pas les paroles qu'il faut;
+et puis, je n'ose pas.»
+
+Barcuss était de plus en plus content de ce que lui disait Jean; lorsque
+Jean fut parti, Barcuss alla raconter à Mme de Grignan toutes les
+paroles que lui avait dites le protégé de M. Abel; elle en fut touchée
+et les redit à son tour à Abel.
+
+ABEL.
+
+En vous le donnant, chère dame, je savais le trésor que je vous livrais;
+si je ne l'avais pas fait entrer chez vous, personne que moi ne l'aurait
+eu. Ce sont de ces âmes d'élite qu'on garde soigneusement quand Dieu les
+met sur votre chemin. Barcuss et lui sont dignes de s'entendre.
+
+MADAME DU GRIGNAN.
+
+Ils s'entendent déjà comme de vieux amis. Barcuss est enchanté; il vous
+attend au passage pour vous remercier.»
+
+En effet, lorsque M. Abel partit à la fin de la journée pour rentrer
+chez lui, Barcuss le guettait au passage.
+
+«Monsieur, je ne vous remercierai jamais assez du cadeau que vous avez
+fait à notre maison. Ce Jean me paraît être un vrai trésor. Et comme il
+vous aime! Si vous aviez vu ses yeux quand il me parlait de vous et
+de ce qu'il vous devait! Quels yeux! Et quelle vivacité dans sa
+reconnaissance! Pauvre garçon! Il souffre de ne pas pouvoir vous le dire
+comme il le voudrait!
+
+[Illustration: Elle appela Barcuss et lui présenta Jean.]
+
+ABEL.
+
+Je suis bien content, mon bon Barcuss, de vous l'avoir donné et de
+l'avoir remis à votre garde; avec vous, modèle des Basques, il achèvera
+de devenir un saint, et un serviteur _comme on n'en voit guère, comme on
+n'en voit pas_.»
+
+Abel partit en riant.
+
+«Demain, se dit-il, mon pauvre Jean ne sera pas _Jean qui rit_; il
+quitte son frère, ses habitudes; moi aussi, je lui manquerai; ce ne sera
+plus de même, comme il le disait très justement.... Et moi aussi,
+je suis un peu triste de perdre cette bonne heure de déjeuner. C'est
+singulier comme j'aime ce brave garçon; je m'y suis attaché petit à
+petit. Je regrette presque de ne l'avoir pas gardé pour moi.... Mais
+non; mon excellente amie me l'a demandé pour Roger; un regret même
+serait égoïste et coupable.... Pauvre petit Roger! Quel saint enfant!...
+A dix ans avoir le courage, la patience, la ferveur d'un martyr....
+Vraie bénédiction du bon Dieu!... Et les parents la méritent.»
+
+Le matin, lorsque Abel arriva au café, il trouva Simon et Jean qui
+l'attendaient; ils s'empressèrent de le servir pour la dernière fois.
+Simon avait l'air heureux du sort que lui avait fait son excellent
+bienfaiteur. Le pauvre Jean avait la mine d'un condamné à mort; soit
+qu'il regardât M. Abel, soit qu'il considérât Simon, il était également
+affligé. Abel avait l'air grave, presque triste.
+
+Le déjeuner ne fut pas long.
+
+«Adieu, mes bons amis, dit Abel en se levant; je vous reverrai. Toi,
+Simon, je serai un de tes témoins pour ton mariage; je te donne d'avance
+mon présent de noces, il t'aidera à faire la corbeille d'Aimée.»
+
+Il lui mit un portefeuille dans la main.
+
+«Et toi, mon enfant, ajouta-t-il en se tournant vers Jean et lui prenant
+les deux mains, je ne te dis pas adieu, je te reverrai aujourd'hui même.
+Au revoir donc, mon ami; au revoir. Et soigne bien mon petit Roger, car
+c'est en partie pour lui que tu entres chez M. et Mme de Grignan.»
+
+Il lui serra les mains; Jean y répondit en baisant celles de M. Abel,
+qui salua du geste et du sourire et sortit.
+
+
+
+
+XXI
+
+SÉPARATION DES DEUX FRÈRES
+
+
+Simon et Jean montèrent pour la dernière fois dans leur chambre.
+Ils firent chacun leur modeste et très petit paquet. Simon ouvrit le
+portefeuille que lui avait donné M. Abel; il y trouva pour deux mille
+francs d'obligations du chemin de fer de l'Est et un billet de mille
+francs, plus l'anneau de mariage et la médaille que Simon devait, selon
+l'usage, donner à sa femme.
+
+«Est-il possible! Quelle bonté! quelle générosité! s'écria Simon.
+
+JEAN.
+
+Je vais t'accompagner jusque chez toi, Simon.
+
+SIMON.
+
+Certainement, mon ami: tu m'aideras à m'arranger. Ce ne sera pas long,
+je pense.
+
+--Non, mais nous serons restés ensemble le plus longtemps possible.»
+
+Les deux frères firent leurs adieux à M. Métis, qui leur donna à chacun
+une gratification de vingt francs; et ensuite ils prirent congé de leurs
+camarades, qui les voyaient partir avec regret.
+
+En arrivant chez M. Amédée, ils furent reçus avec une grande joie.
+
+«Seulement, mon ami, lui dit Mme Amédée, vous auriez dû nous prévenir
+pour les meubles; je ne savais pas que vous en eussiez acheté, et
+j'avais mis dans votre chambre ceux que j'avais: pas beaux, mais pouvant
+servir. Il a fallu enlever mes vieilleries pour y placer votre joli
+mobilier. Les tapissiers y ont travaillé depuis le jour naissant;
+rideaux, alcôves, ils ont tout mis en quelques heures. C'est que vos
+meubles sont charmants; ils sont très bien. La future chambre d'Aimée
+est même trop élégante; je ne lui fais pas d'autre reproche.»
+
+Simon était stupéfait; la surprise l'avait empêché d'interrompre sa
+future belle-mère.
+
+SIMON.
+
+«Mes meubles! La chambre d'Aimée! dit-il enfin. Mais je n'ai rien
+acheté. Je ne sais ce que cela veut dire.
+
+JEAN.
+
+Comment, Simon, tu ne devines pas? Mon coeur me dit, à moi, que c'est
+M. Abel; toujours M. Abel. Allons vite voir ce qu'il y a dans _tes_ deux
+chambres. Je suis content pour toi et pour Aimée.»
+
+Ils montèrent tous au premier, au-dessus du magasin. Simon et Jean
+trouvèrent, en effet, un mobilier complet dans chaque chambre; les
+meubles étaient en acajou et perse de laine, simples et jolis. Dans la
+chambre de Simon il y avait une petite bibliothèque avec une vingtaine
+de volumes reliés, bien choisis et tous intéressants et utiles.
+
+MADAME AMÉDÉE.
+
+On a mis l'armoire et le linge dans la chambre d'Aimée, puisque c'est
+elle qui doit le soigner et s'en servir. Et, quant à la malle de vos
+effets, Simon, je ne l'ai pas ouverte; j'ai pensé que vous aimeriez
+mieux ranger vos affaires vous-même.
+
+SIMON.
+
+Ma malle! mes effets! Mais je n'ai pas de malle, et mes effets sont dans
+le paquet que j'ai apporté.
+
+JEAN.
+
+Encore M. Abel, notre chère providence!»
+
+Jean courut à la malle, l'ouvrit et la trouva pleine de linge, d'habits,
+de chaussures, de tout ce qui pouvait être nécessaire à Simon dans sa
+condition de petit commerçant aisé, mais travaillant encore.
+
+Pour le coup, Simon sentit ses yeux se mouiller de larmes.
+
+«C'est trop, dit-il, c'est trop bon! Et voyez, ajouta-t-il en leur
+montrant le portefeuille et ce qu'il contenait, voyez ce qu'il m'a
+donné; avant lui, je n'avais rien; j'envoyais à ma mère tout ce que je
+gagnais. Et ce billet de mille francs, prenez-le comme cadeau de noces
+pour Aimée, ma mère: achetez ce que vous croirez lui être utile et
+agréable.»
+
+M. et Mme Amédée étaient enchantés; il leur importait peu de qui
+venaient ces richesses, pourvu que leur fille en profitât. Ils se
+hâtèrent de descendre pour faire part à Aimée des générosités de M.
+Abel. Les yeux de Mme Amédée brillaient de bonheur.
+
+MADAME AMÉDÉE.
+
+Avec un pareil protecteur, Aimée, tu n'auras pas besoin de t'inquiéter
+de l'avenir de tes enfants.
+
+AIMÉE.
+
+J'espère bien, maman, que Simon n'aura jamais besoin d'avoir recours à
+la générosité de son bienfaiteur après tout ce qu'il lui a donné.
+
+MADAME AMÉDÉE.
+
+Je ne dis pas que tu demandes jamais rien à M. Abel; je veux dire
+seulement que sa générosité prévoit tout et pense à tout.»
+
+Aimée n'était pas contente de l'explication de sa mère; mais elle ne dit
+rien. C'était sa mère!
+
+Simon et Jean, restés seuls, s'embrassèrent tendrement et longuement;
+tous deux avaient des larmes dans les yeux; leur silence exprimait,
+mieux que des paroles, leur joie et leur reconnaissance.
+
+«Rangeons tes effets, dit Jean après quelques instants de silence; et
+puis je te quitterai pour aller aussi dans ma nouvelle demeure. Hélas!
+mon bon et cher frère, c'est là le chagrin; chacun chez soi: nous ne
+serons plus ensemble. Toujours, toujours séparés à l'avenir!
+
+--Mais pas séparés de coeur, mon cher, cher Jean. Ces deux années que
+nous avons passées ensemble si étroitement unis, sont de beaux moments
+de notre vie: ils nous laisseront un charmant et heureux souvenir.
+Je n'ai jamais été si heureux que dans notre pauvre chambrette du
+cinquième, où nous manquions de tout et où nous avions tout ce qui fait
+le bonheur: une conscience tranquille et notre tendresse fraternelle.
+Nous les avons toujours, ces deux éléments de bonheur. Nous nous verrons
+moins, c'est vrai, mais nous nous aimerons autant et nous penserons l'un
+à l'autre. Et à présent mettons-nous à l'ouvrage.»
+
+Jean embrassa encore une fois Simon et commença avec lui à tout placer
+dans la commode et dans l'armoire, et à accrocher les habits aux
+porte-manteaux.
+
+Au fond de la caisse, Simon trouva d'abord un crucifix et une petite
+statue de la sainte Vierge, puis un petit paquet; il l'ouvrit et en tira
+deux jolis livres, les _Évangiles_ et l'_Imitation_; ensuite une petite
+boîte contenant une belle montre d'homme avec sa chaîne d'or.
+
+JEAN.
+
+Encore! Tu vois s'il nous aime! Est-il possible qu'il y ait un
+homme meilleur que mon cher M. Abel? Je ne le crois pas; non, c'est
+impossible!»
+
+La malle était vidée. Simon se trouvait monté de tout pour des années;
+jusqu'aux chaussures et aux affaires de toilette, rien n'avait été
+oublié.
+
+Il commençait à se faire tard; il était temps que Jean se rendit
+chez ses nouveaux maîtres. Les deux frères s'embrassèrent à plusieurs
+reprises; Jean descendit l'escalier, la vue un peu troublée par des
+larmes qui remplissaient ses yeux, malgré ses efforts; et Simon, partagé
+entre le regret de quitter son frère et le bonheur de sa situation
+actuelle et à venir.
+
+[Illustration: «C'est trop, dit-il. C'est trop bon.»]
+
+Les frères se séparèrent au bas de l'escalier. Jean sortit; Simon entra
+dans le magasin, où il trouva Aimée, qu'il n'avait pas encore vue,
+à laquelle il avait tant de choses à dire, et dont la sympathie et
+l'affection dissipèrent promptement le nuage de tristesse que lui avait
+laissé le départ de Jean.
+
+Celui-ci marchait vite et cherchait à se distraire; en passant devant
+l'épicerie de Pontois, il se heurta contre Jeannot qui en sortait.
+
+JEAN.
+
+«Ah! où vas-tu si précipitamment, Jeannot?
+
+JEANNOT.
+
+Je vais entrer chez M. le comte de Pufières; une fameuse place, va;
+des gens très riches; j'ai quatre cents francs de gages pour commencer;
+habillé comme un prince, nourri comme un roi! Presque rien à faire, et
+puis des profits.
+
+JEAN.
+
+Quels profits peux-tu avoir?
+
+JEANNOT.
+
+M. Boissec, l'intendant, me les a expliqués; je les aurai si je me
+conduis bien. Je te dirai ça quand j'y serai et que je saurai bien au
+juste ce que c'est. Et toi, où vas-tu si bien habillé?
+
+JEAN.
+
+J'entre aussi, moi, dans une maison où m'a placé notre cher bienfaiteur
+M. Abel.
+
+JEANNOT.
+
+Et quel genre de maison est-ce?
+
+JEAN.
+
+Des personnes excellentes. Il y a un pauvre petit garçon de dix ans bien
+malade; c'est un vrai petit ange. Et les pauvres parents, si résignés et
+si tristes! mais si pieux! Un chagrin si doux, si bon!
+
+JEANNOT, _d'un air moqueur_.
+
+Ce sera amusant! un joli présent que t'a fait ton _cher_ bienfaiteur!
+
+JEAN.
+
+Oui, c'est un beau présent, et il faut qu'il m'aime bien pour m'avoir
+trouvé digne d'entrer dans cette maison. Pauvre Jeannot, tu ne comprends
+plus cela, toi!
+
+JEANNOT.
+
+Laisse-moi donc avec ta pitié! Tes _pauvre Jeannot_! m'ennuient à la
+fin. Pendant que tu geindras, que tu prieras comme un imbécile, je
+m'amuserai comme un roi, je mangerai, je boirai, je dormirai.
+
+JEAN.
+
+Et après?
+
+JEANNOT.
+
+Après? Eh bien,... après,... je recommencerai.
+
+JEAN.
+
+Et après?
+
+JEANNOT.
+
+Après,... après,... Je continuerai.
+
+JEAN.
+
+Et après?
+
+JEANNOT.
+
+Ah! laisse-moi donc tranquille avec ton après.
+
+JEAN.
+
+C'est qu'après tu mourras, Jeannot. Et que lorsque tu seras mort, il y
+aura encore un après et un toujours!»
+
+Jeannot lança à Jean un regard de colère et de mépris, et passa de
+l'autre côté de la rue pour ne plus marcher avec lui. Au coin de la rue
+Castiglione, Jeannot tourna à droite, Jean continua tout droit et dit un
+dernier adieu au _pauvre Jeannot_, qui se croyait très heureux et qui ne
+daigna ni répondre ni tourner la tête.
+
+«Quel dommage qu'il ait quitté le pays! se dit-il; Paris l'a perdu!»
+
+Jean arriva chez M. et Mme de Grignan; ce fut Barcuss qui le reçut.
+
+«Ah! te voilà donc, mon ami! Je suis bien content de t'avoir chez nous,
+et nous allons nous mettre à l'ouvrage tout de suite; M. Abel dîne ici;
+tu vas essuyer les assiettes et les verres pendant que je préparerai le
+dessert et le vin.
+
+JEAN.
+
+Comment va ce pauvre petit M. Roger? A-t-il passé une bonne nuit?
+
+BARCUSS.
+
+Non. Mauvaise comme toutes celles qu'il passe depuis quinze mois. Il
+souffre constamment; il n'a pas de sommeil, le pauvre petit. Le père et
+la mère sont sur les dents.»
+
+Un coup de sonnette se fit entendre.
+
+BARCUSS.
+
+Vas-y, Jean; vas-y; ma corbeille de fruits va crouler si je
+l'abandonne.»
+
+Jean courut au salon et y trouva Mme de Grignan.
+
+«C'est vous, Jean? Je sonnais tout juste pour savoir si vous étiez
+arrivé; mon pauvre Roger vous demande; il désire beaucoup vous voir; lui
+qui ne demande jamais rien et qui semble de rien désirer, il a demandé
+qu'on vous envoyât chez lui aussitôt que vous seriez arrivé. Allez-y,
+mon ami!
+
+--Oui, madame. Madame veut-elle me permettre de prévenir M. Barcuss?
+
+--Oui, Jean, allez; c'est très bien à vous d'être déférent pour M.
+Barcuss.»
+
+Jean revint un instant après et il entra dans la chambre de Roger.
+
+Le bruit léger que fit la porte attira l'attention du petit malade. Il
+ouvrit les yeux; un demi-sourire et une légère rougeur vinrent animer
+son visage. Il fit signe à Jean d'approcher et lui tendit la main.
+Jean la prit doucement, y appuya ses lèvres, et regarda le visage si
+souffrant, si contracté du pauvre enfant.
+
+Roger examinait Jean de son côté; il sourit légèrement.
+
+«Tu as pitié de moi, Jean? Tu ne veux pas croire que je ne suis pas
+malheureux.... Je souffre, il est vrai; je souffre beaucoup, mais le
+bon Jésus me donne de la force pour souffrir.... Et toi qui es pieux,
+tu dois savoir que plus on souffre, plus on est heureux dans l'autre
+monde.... Je mourrai bientôt, et je serai bien, bien heureux avec le bon
+Dieu.... Je prierai pour toi, Jean, quand je serai là-haut.»
+
+Roger se tut et ferma les yeux; il ne pouvait plus parler, tant sa
+faiblesse était grande et sa souffrance aiguë. Jean voulut se relever,
+mais Roger sourit légèrement sans ouvrir les yeux et retint la main
+qu'il tenait.
+
+«Prions, dit-il très bas.
+
+JEAN.
+
+Oh oui! Prions, pour que le bon Dieu vous rende la santé.
+
+ROGER.
+
+Non!... Prions pour que sa volonté soit faite, et qu'il fasse de
+moi tout ce qu'il voudra.... C'est mieux, ça.... Je suis content
+aujourd'hui, reprit-il après un assez long silence. Papa et maman
+pourront se reposer pendant que tu es près de moi, Jean.... Et je suis
+tranquille quand ils se reposent.... Mon ami Abel t'aime beaucoup,
+Jean,... parce que tu aimes bien le bon Dieu.... Et moi aussi, je t'aime
+pour cela, et je suis content quand tu es là, près de mon lit.... Et
+puis, j'aime à voir tes yeux; ils sont doux, ils sont bons; ils ont
+toujours l'air d'aimer.»
+
+Roger s'arrêta; son visage se contracta.
+
+«Jean, Jean,... prie pour moi,... que le bon Dieu m'aide.... Je souffre,
+je souffre!... Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!... Pardon. Ma bonne sainte
+Vierge! Aidez-moi! Ayez pitié de moi! Oh! Dieu!»
+
+Jean retira sa main d'entre celles de Roger, qui n'eut pas la force de
+la retenir, et il courut chercher Mme de Grignan, qui causait avec le
+médecin de la maladie et des souffrances de son enfant. Ils entrèrent
+et renvoyèrent Jean à Barcuss. M. Abel arriva peu de temps après.
+Jean profita de ce qu'il se trouvait seul avec M. Abel pour lui dire
+rapidement ses nouveaux motifs de reconnaissance; il se mit à genoux
+devant lui pour donner un coup de brosse à ses bottes, et, dans cette
+position humble et reconnaissante, il lui dit des paroles de tendresse
+et de dévouement.
+
+M. ABEL.
+
+Tais-toi, tais-toi, mon enfant. Tu sais que tu es convenu avec moi de
+ne me remercier que par les yeux. Si quelqu'un t'entendait, on pourrait
+croire que je suis réellement ton sauveur, ton bienfaiteur. Je veux être
+ton ami et ton protecteur, rien de plus. Voici Barcuss. Silence.... Eh
+bien, Barcuss, où avez-vous logé mon petit Jean?
+
+BARCUSS.
+
+Monsieur, j'ai fait porter sa malle dans la chambre près de la mienne.»
+
+Jean regarda M. Abel d'un air surpris en répétant: «Ma malle? Ma malle?
+
+M. ABEL.
+
+Mais oui, ta malle, nigaud! Où voulais-tu qu'on la mît, si ce n'est dans
+ta chambre? C'est comme pour Simon; quand il a déménagé, sa malle a été
+portée dans sa nouvelle chambre. Il en est de même pour toi.»
+
+Tout cela fut dit d'un air significatif, avec un sourire bienveillant et
+un peu malin, et avec quelques signes du doigt qui voulaient dire: «Ne
+me trahis pas, tais-toi».
+
+BARCUSS.
+
+Je vais voir si madame est dans le salon.
+
+--Monsieur! dit Jean dès qu'ils furent seuls.
+
+M. ABEL.
+
+Chut! Barcuss va revenir. Tu as manqué me trahir.... Crois-tu donc que
+ce que j'ai fait pour Simon, je ne l'aurais pas fait pour toi? toi, mon
+ami, mon confident!» ajouta-t-il en riant.
+
+A table, Jean vit pour la première fois Mlle Suzanne de Grignan, jeune
+personne gracieuse, aimable, charmante. Toute la famille était si unie,
+si bonne, que Jean se sentit tout de suite à son aise comme s'il en
+faisait partie. Pour la première fois il eut l'occasion d'apprécier
+l'esprit gai, vif et charmant de M. Abel. Il l'admira d'autant plus; il
+ne le quittait pas des yeux, et plus d'une fois cet enthousiasme muet
+excita le rire bienveillant des cinq convives.
+
+
+
+
+XXII
+
+JEAN SE FORME
+
+
+Les camarades de Jean étaient tous de braves et honnêtes serviteurs.
+Barcuss était aimé et respecté de ses camarades et de tous ceux qui
+avaient des relations intimes avec ses maîtres. Il se chargea d'achever
+l'éducation négligée de Jean. Il lui donna les habitudes régulières
+qu'il n'avait pas eues jusque-là.
+
+Le pauvre petit Roger aidait, sans le savoir, au perfectionnement de
+Jean. Il le demandait souvent et lui témoignait de l'amitié; la vue
+de ses souffrances, supportées avec tant de douceur, de patience, de
+courage, faisait une profonde impression sur le coeur aimant et sensible
+de Jean. Les visites quotidiennes de M. Abel, ses bons conseils, sa
+constante bonté développèrent aussi l'esprit et les idées de Jean. Il
+comprit mieux sa position vis-à-vis de ses maîtres; il leur témoigna
+plus de respect, de déférence.
+
+Peu à peu les restes de dehors villageois et naïfs disparurent. En
+prenant de l'expérience et de l'âge, Jean fut plus maître de ses
+sentiments; il aima autant mais avec moins d'expansion; il apprit à
+contenir ce que l'inégalité des conditions pouvait rendre ridicule ou
+inconvenant vis-à-vis de ses maîtres et des étrangers; il ne baisa plus
+les mains de M. Abel; il ne se mit plus à genoux; il le regarda moins
+affectueusement et moins souvent; mais, dans son coeur, c'était la même
+ardeur, le même dévouement, la même tendresse. Jean se sentait heureux,
+entouré de bons camarades, au service de maîtres excellents; il trouvait
+autour de lui amitié, bonté, soins; enfin, la vraie fraternité, qui est
+la charité du chrétien. Bien loin de lui refuser des permissions pour
+aller voir Simon, on faisait naître les occasions de réunion pour les
+deux frères. Barcuss préférait faire le travail de deux pour donner
+à Jean une soirée ou un après-midi. Il n'était jamais refusé quand il
+désirait aller à l'église, ou sortir pour ses affaires personnelles, ou
+voir quelque chose d'intéressant, ou faire une visite de pauvres.
+
+S'il était souffrant, ses camarades le soignaient comme un frère; les
+maîtres veillaient à ce qu'il ne manquât de rien; M. Abel venait alors
+savoir de ses nouvelles et le distrayait par son esprit gai et aimable.
+La seule peine de Jean était l'état toujours alarmant et douloureux du
+bon petit Roger, que Jean aimait d'une sincère affection.
+
+«Vous prierez pour moi, monsieur Roger, quand vous serez près du bon
+Dieu, lui disait-il souvent.
+
+--Pour toi comme je prierais pour mon frère», répondait Roger de sa voix
+défaillante.
+
+Les nouvelles d'Hélène étaient excellentes; elle se plaisait beaucoup
+dans cette ferme de Sainte-Anne que louait Kersac; elle était
+généralement aimée et estimée. Kersac etait plus un frère qu'un maître
+pour elle; jamais un reproche, toujours des remerciements et des éloges.
+La petite Marie devenait de plus en plus gentille; elle passait la
+journée chez les bonnes Soeurs de Sainte-Anne; elle travaillait bien;
+elle commençait déjà à se rendre un peu utile à la ferme. Quand
+Kersac lui faisait faire un raccommodage ou un travail quelconque pour
+lui-même, Marie en était fière et heureuse. Kersac l'aimait beaucoup et
+se réjouissait de la pensée de l'adopter.
+
+Un jour il reçut une lettre de Simon et de Jean. Simon lui demandait de
+venir assister à son mariage, qui avait été retardé jusqu'après Pâques
+à cause d'une maladie de Mme Amédée, commencée peu de jours avant le
+Carême. Simon demandait aussi à Kersac de vouloir bien lui servir de
+témoin avec M. Abel N..., ce peintre fameux par son talent autant que
+par sa vie exemplaire et son esprit charmant.
+
+Jean suppliait son ami Kersac de venir les voir dans une occasion aussi
+solennelle; ils déploraient tous les deux que leur mère ne pût venir,
+et Jean demandait à Kersac de ne pas augmenter leur chagrin en refusant
+d'être témoin de l'heureux Simon. Il profitait de l'occasion pour
+raconter à Kersac une foule de choses et de détails intéressants.
+
+«Tenez, Hélène, dit Kersac, lisez cette lettre de Simon et de Jean.»
+
+Hélène la lut avec un vif intérêt.
+
+«Eh bien, dit-elle, que ferez-vous?
+
+--J'irai, dit Kersac; la ferme n'en souffrira pas, bien que la saison
+soit encore aux labours et aux semailles; je ne serai absent que trois
+ou quatre jours. Je vais écrire pour savoir le jour du mariage et
+l'hôtel où je pourrai descendre pour être près d'eux. Nous voici au
+printemps, le beau temps est venu; ce sera pour moi un voyage agréable
+de toutes manières. Cela me fera vraiment plaisir de revoir mon petit
+Jean; je tâcherai de vous le ramener, si c'est possible.»
+
+Hélène devint rouge de joie.
+
+«Me ramener Jean! Ah! si vous pouviez.
+
+KERSAC.
+
+Et pourquoi ne le pourrais-je pas?
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est qu'il est en service, monsieur! Et vous savez combien c'est gênant
+quand un domestique s'absente.
+
+KERSAC.
+
+Ce ne doit pas être à Paris comme chez nous; ils ont un tas de
+domestiques qui se tournent les pouces; on ne s'aperçoit seulement pas
+quand l'un d'eux manque.
+
+HÉLÈNE.
+
+Je crois, monsieur, que cela dépend des maisons: chez Mme de Grignan,
+où est Jean, chacun a son travail; c'est une maison comme il faut, une
+vraie maison de Dieu, comme l'écrit toujours Jean.
+
+KERSAC.
+
+C'est possible, mais j'essayerai toujours; voici près de trois ans que
+vous n'avez vu votre fils, ma pauvre Hélène; il est bien juste qu'on
+vous le donne pour quelques jours.»
+
+Hélène le remercia, mais sans trop croire au bonheur que ce brave Kersac
+lui faisait espérer.
+
+Il reçut, deux jours après, une réponse à sa lettre; le mariage était
+pour le 1^er mai, et on était aux derniers jours d'avril. Pas de temps à
+perdre; Hélène se hâta de lui préparer ses plus beaux habits, son linge
+le plus fin, ses bottes les plus brillantes; elle lui mit de l'or dans
+sa bourse; elle crut être prodigue en lui mettant cent francs.
+
+Elle fit son paquet, qu'elle enveloppa dans un beau torchon neuf bien
+épinglé, et, lorsque Kersac fut près du départ, elle lui remit son
+paquet et la bourse.
+
+KERSAC, _riant_.
+
+Merci, ma bonne Hélène. Avez-vous été généreuse? Combien m'avez-vous
+donné pour m'amuser?
+
+HÉLÈNE.
+
+Plus que vous n'en dépenserez, monsieur. Cent francs!
+
+KERSAC, _riant plus fort_.
+
+Cent francs! Pauvre femme! Cent francs! Mais il n'y a pas de quoi aller
+et venir si je ramène mon brave petit Jean. HÉLÈNE.
+
+Eh bien, monsieur, votre dépense ne sera pas grand'chose. Vous allez
+être nourri là-bas! Quand on va à la noce, on mange et on boit pour huit
+jours!
+
+--Et me loger donc! Et vivre en attendant la noce! Je ne vais pas
+arriver là pour tomber en défaillance comme un mendiant. Et mon présent
+de noce, donc! Vous croyez que je laisserai marier un garçon qui est
+presque à vous, sans lui faire mon petit cadeau? Non, Hélène; Kersac
+est plus généreux que ça. Donnez-moi la clef et venez voir ce que
+j'emporte.»
+
+Hélène le suivit en lui recommandant l'économie.
+
+«Prenez garde de vous laisser trop aller à votre générosité, monsieur.
+Ces trois jours vont vous coûter plus cher que six mois ici chez vous.
+
+KERSAC, _riant_.
+
+C'est bon, c'est bon! Je sais ce que je fais. Je suis économe, vous le
+savez bien; mais, dans l'occasion, je n'aime pas à être chiche.
+
+HÉLÈNE, _souriant_.
+
+Économe, économe, excepté quand il s'agit de donner, monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Ah mais! quant à ça, Hélène, j'ai ma maxime, vous savez. Il faut que
+celui qui a, donne à celui qui n'a pas.»
+
+Kersac se trouvait devant la caisse où étaient ses papiers et son
+argent. Et, au grand effroi d'Hélène, il en tira encore cinq cent
+francs. HÉLÈNE.
+
+Miséricorde! monsieur! Vous n'allez pas dépenser tout ce que vous
+emportez?
+
+KERSAC.
+
+J'espère que non. Mais,... dans une ville comme Paris, il ne faut pas
+risquer de se trouver à court. On ne sait pas ce qui peut arriver; un
+accident, une maladie!
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! monsieur! Le bon Dieu vous protégera; il ne vous arrivera rien du
+tout, et vous nous reviendrez en bonne santé, j'espère bien.
+
+KERSAC.
+
+Je l'espère bien aussi, ma bonne Hélène. Et, à présent, adieu, au
+revoir; et préparez un lit pour votre garçon. Et embrassez pour moi ma
+petite Marie, qui est à l'école.»
+
+Kersac embrassa Hélène sur les deux joues, selon l'usage du pays, sauta
+dans sa carriole avec le garçon de ferme qui devait la ramener, et
+s'éloigna gaiement.
+
+«Oh! s'il pouvait me faire voir mon petit Jean!» s'écria-t-elle quand il
+fut parti.
+
+Elle était pleine d'espoir, malgré ce qu'elle en avait dit à Kersac, et
+ne perdit pas une minute pour préparer un lit à Jean, dans un cabinet
+qui se trouvait entre sa chambre et celle de Kersac.
+
+
+
+
+XXIII
+
+KERSAC A PARIS
+
+
+Kersac arriva à Paris de grand matin et prit un fiacre, comme le lui
+avait recommandé Jean, qui lui avait donné l'adresse d'un hôtel de la
+rue Saint-Honoré, tout près de la rue Saint-Roch. Il prit une chambre au
+sixième, déjeuna copieusement pour commencer, fit une toilette complète,
+revêtit sa belle redingote, et, d'après les indications d'une fille de
+service, se rendit chez Jean, à l'hôtel de Mme de Grignan. Il était huit
+heures quand il arriva.
+
+«Qui demandez-vous, monsieur? demanda le concierge.
+
+KERSAC.
+
+Et qui voulez-vous que je demande, mon brave homme, si ce n'est mon
+petit Jean?
+
+LE CONCIERGE.
+
+Quel petit Jean, monsieur? KERSAC.
+
+Comment, quel petit Jean? Celui qui reste dans cette maison, parbleu! je
+n'en connais pas d'autre, et pas un qui vaille celui-là.»
+
+Le concierge sourit: il comprit ce que demandait Kersac.
+
+LE CONCIERGE.
+
+Si vous voulez entrer, monsieur, je vais prévenir Jean que vous le
+demandez. Qui faut-il annoncer, monsieur?
+
+KERSAC.
+
+Kersac, son ami Kersac.
+
+LE CONCIERGE.
+
+Suivez-moi, s'il vous plaît, monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Très volontiers, mon ami.»
+
+Kersac le suivit pas à pas; arrivé à l'escalier, il s'arrêta.
+
+KERSAC, _regardant de tous côtés_.
+
+Mais... par où faut-il monter?
+
+LE CONCIERGE.
+
+Il faut monter l'escalier qui est devant vous, monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Sur cette belle étoffe qu'on a mise là tout du long?
+
+LE CONCIERGE, _souriant_.
+
+Oui, monsieur; il n'y a pas d'autre chemin.
+
+KERSAC.
+
+Eh bien, excusez du peu! mon petit Jean ne se gêne pas.... Et il marche
+là-dessus tous les jours?
+
+LE CONCIERGE, _souriant_.
+
+Dix fois, vingt fois par jour, monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Si ça a du bon sens de faire marcher sur de belles étoffes comme ça!»
+Kersac se baissa, passa la main sur le tapis. «C'est doux comme du
+velours. Ça ferait de fameuses couvertures de cheval! Et des limousines
+excellentes, qui vous tiendraient joliment chaud!
+
+[Illustration: Kersac le suivit pas à pas.]
+
+Kersac se décida pourtant à poser un pied, puis l'autre, sur le
+beau tapis; il montait lentement, avec respect pour la belle étoffe,
+regardait à chaque marche s'il ne l'avait pas salie avec ses bottes
+couvertes de poussière. Le concierge le fit entrer dans l'antichambre et
+alla prévenir Barcuss.
+
+«Jean va être bien content, dit Barcuss; je vais l'envoyer à M. Kersac;
+il est ici à côté, dans l'office.... Jean! vite, viens voir ton ami M.
+Kersac, qui vient d'arriver.
+
+JEAN.
+
+M. Kersac! Quel bonheur! Où est-il?»
+
+A peine avait-il dit ces mots, que la porte du vestibule s'ouvrit et que
+la tête de Kersac apparut.
+
+«Monsieur Kersac! Cher monsieur Kersac! s'écria Jean en courant à lui.
+
+--Jean! mon brave garçon! répondit Kersac en le serrant dans ses bras et
+en l'embrassant de tout son coeur.
+
+--Cher monsieur Kersac, répéta Jean, que vous êtes bon d'être venu, de
+vous être dérangé, d'avoir quitté votre ferme! Que je suis donc heureux
+de vous voir! Donnez-moi des nouvelles de maman. Si vous saviez comme
+je suis content de la savoir chez vous! Elle doit être si heureuse avec
+vous!
+
+KERSAC.
+
+Je me flatte qu'elle n'est pas malheureuse, mon ami. Mais comme te
+voilà grandi.... Et pas enlaidi, je puis dire en toute vérité.... Beau
+garçon!... Sais-tu que tu es presque aussi grand que moi? Tu as... quel
+âge donc?
+
+JEAN.
+
+Dix-sept ans dans trois mois, monsieur Kersac.
+
+KERSAC.
+
+C'est ça; c'est bien ça! J'ai trente-huit ans, moi!
+
+--Jean, tu devrais proposer à M. Kersac de prendre quelque chose, dit
+Barcuss qui avait regardé et écouté en souriant.
+
+[Illustration: Kersac passe la main sur le tapis.]
+
+KERSAC.
+
+Bien merci, monsieur! Vous êtes bien honnête! J'ai mangé, en arrivant,
+une fameuse miche de pain et une assiettée de fromage! Mais votre pain
+de Paris ne vaut pas le pain de la campagne. Ça ne tient pas au corps.
+On a beau avaler, on se sent toujours l'estomac vide.»
+
+Barcuss se mit à rire et demanda à Kersac de l'attendre un instant. Il
+alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette.
+
+BARCUSS.
+
+Monsieur voudrait-il me permettre d'offrir un verre de vin à M. Kersac,
+l'ami de Jean, qui vient d'arriver et qui a l'air d'un bien brave homme?
+
+M. DE GRIGNAN.
+
+Certainement, mon ami; donnez-lui tout ce que vous voudrez.
+
+BARCUSS.
+
+Et monsieur veut-il me permettre de donner un petit congé à Jean, pour
+qu'il soit libre de promener son ami?
+
+M. DE GRIGNAN.
+
+Je ne demande pas mieux, mon bon Barcuss, mais c'est vous qui en
+souffrirez.
+
+BARCUSS.
+
+Oh! monsieur, je ne suis pas embarrassé pour l'ouvrage; le concierge
+me donnera un coup de main. Et ça fait plaisir d'obliger un bon garçon
+comme Jean et un brave homme comme M. Kersac.
+
+M. DE GRIGNAN.
+
+A-t-il vraiment l'air d'un brave homme?
+
+BARCUSS.
+
+D'un brave homme tout à fait, monsieur; un homme de cinq pieds huit
+pouces pour le moins, avec des épaules, des bras et des poings à
+assommer un boeuf; et, avec cela, un air tout bon, tout riant, l'air
+d'un bon homme tout à fait. Et si monsieur voulait bien permettre que je
+lui propose de rester ici?
+
+M. DE GRIGNAN.
+
+Très volontiers, Barcuss; vous pourriez lui proposer, s'il n'est ici que
+pour peu de jours, de coucher et de manger chez moi. De cette façon Jean
+le verra tout à son aise, et vous ne vous éreinterez pas de travail.
+
+BARCUSS.
+
+Merci bien, monsieur; je le lui proposerai de la part de monsieur.»
+
+Barcuss se retira fort content et rentra avec empressement dans
+l'antichambre, où il trouva Kersac et Jean causant avec animation.
+
+BARCUSS.
+
+«Monsieur Kersac, monsieur vous propose de rester ici chez lui; nous
+avons le logement et la table à vous offrir.»
+
+Jean sauta de dessus sa chaise.
+
+«Merci, monsieur Barcuss; c'est un effet de votre bonté, je le vois
+bien; c'est vous qui l'avez demandé à monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Mais, Jean, dis donc, c'est indiscret, ça; on dit qu'à Paris chacun a
+son coin; je ne veux déplacer ni gêner personne: j'aime mieux retourner
+à l'hôtel.
+
+JEAN.
+
+Oh! mon cher monsieur Kersac! Puisque monsieur le permet! Puisque le bon
+M. Barcuss l'a demandé!
+
+[Illustration: Il alla trouver M. de Grignan qui faisait sa toilette.]
+
+BARCUSS.
+
+Acceptez, acceptez sans crainte, monsieur Kersac; nous avons plus de
+logement qu'il ne nous en faut. Voyons, est-ce dit?
+
+KERSAC, _lui tapant dans la main_.
+
+C'est dit. Tope là, je reste! Vous avez l'air de braves gens ici. Je
+voudrais bien connaître les maîtres de Jean. J'aime bien les braves
+gens.
+
+BARCUSS.
+
+Vous les verrez tantôt, monsieur Kersac. Jean, dans quelle chambre
+mettons-nous ton ami?
+
+JEAN.
+
+Dans la mienne, je vous en prie, monsieur Barcuss; je le verrai bien
+mieux.
+
+KERSAC.
+
+J'aimerais bien cela, moi aussi. Cela me rappellera la nuit où tu m'as
+si bien soigné, Jean, à l'auberge de Malansac. Et ce Jeannot, que tu
+voulais me faire aimer? A propos, où est-il cet animal de Jeannot?
+
+JEAN.
+
+Il est bien placé, à ce qu'il m'a dit, mais je ne le vois pas souvent.
+
+KERSAC.
+
+Pourquoi ça?
+
+JEAN.
+
+Parce que..., parce qu'il a des idées qui ne sont pas les miennes et des
+goûts que je n'ai pas.»
+
+Barcuss interrompit la conversation pour les engager à aller déjeuner.
+Jean, qui avait bon appétit, ne se le fit pas répéter; il emmena Kersac
+pour le présenter au cuisinier et aux autres domestiques.
+
+Kersac déjeuna une seconde fois comme s'il n'avait pas déjeuné une
+première. Puis, Jean lui proposa de venir voir sa chambre.
+
+KERSAC.
+
+Sac à papier! mon garçon, comme tu es logé! Et tous ces effets sont à
+toi?
+
+JEAN.
+
+Tout, tout, monsieur. Regardez bien! Voyez mes beaux habits, mon linge,
+ces excellents livres, tout ça m'a été donné par le meilleur des hommes,
+le plus charmant et en même temps le plus charitable; vous devinez que
+c'est de M. Abel que je parle.
+
+KERSAC.
+
+Ah oui! ce brave monsieur que tu aimes tant?
+
+JEAN.
+
+Et que j'ai tant de raisons d'aimer! Si vous saviez comme il a été et
+comme il est bon pour Simon et pour moi! Et comme il me donne de bons
+conseils! Et comme il a la bonté de m'aimer! C'est ça qui me touche
+le plus. Que lui, grand artiste, riche, spirituel, si couru, si choyé,
+veuille bien aimer un pauvre domestique, un garçon comme moi!
+
+KERSAC.
+
+J'aime ce M. Abel, et toi, je t'aime d'autant plus que tu l'aimes et que
+tu en parles avec tant d'amitié.
+
+JEAN.
+
+C'est qu'on est si reconnaissant envers ceux qui vous aiment, quand on
+est seul, loin de sa famille.
+
+KERSAC.
+
+A qui le dis-tu, moi qui n'ai pas de famille et personne à aimer! Aussi
+je veux m'en faire une; ça me pèse trop de vivre seul.
+
+JEAN.
+
+Et comment ferez-vous pour vous faire une famille?
+
+KERSAC.
+
+Parbleu! je me marierai; pas plus difficile que ça. Comme fait Simon.
+
+JEAN.
+
+Mais Simon est jeune, et vous ne l'êtes plus.
+
+KERSAC.
+
+Je le sais bien! Aussi n'épouserai-je pas une jeunesse de dix-huit ans,
+comme fait Simon. Je prendrai une femme de mon âge à peu près.
+
+JEAN.
+
+Et où la trouverez-vous?
+
+KERSAC.
+
+Elle est toute trouvée, pardi! Ta mère!
+
+JEAN, _surpris d'abord et riant ensuite_.
+
+Maman! maman! Mais vous n'y pensez pas, monsieur! Maman a quelque chose
+comme trente-trois à trente-quatre ans.
+
+KERSAC.
+
+Et moi, j'en ai bien trente-huit à trente-neuf. Vois-tu, Jean, j'ai
+besoin de quelqu'un de confiance près de moi pour gouverner ma ferme; et
+puis quelqu'un de bon et de soigneux que je puisse aimer; quelqu'un de
+rangé, d'économe, qui me retienne quand je veux faire de la dépense.
+Quelqu'un de propre, d'avenant, qui ne repousse pas les gens qui
+viennent à la ferme faire des affaires avec moi. Je trouve tout cela
+dans ta mère; elle paraît plus jeune que son âge, mais cela ne fait
+rien; cela vaut mieux que si on pouvait la prendre pour ma mère. Cela te
+déplaît-il, mon ami?
+
+JEAN.
+
+Comment cela me déplairait-il, monsieur? C'est au contraire un bonheur,
+un grand et très grand bonheur. Pauvre maman, qui a été si malheureuse!
+Et le bon Dieu lui envoie la chance de devenir la femme d'un brave,
+excellent homme comme vous, monsieur! Mon cher monsieur Kersac! vous
+serez donc mon père! Ah! ah! ah! c'est drôle tout de même!
+
+KERSAC.
+
+Tu n'y pensais pas, ni moi non plus, quand je te menais en carriole à
+Malansac? Eh bien, tu ne croirais pas une chose? c'est que je m'étais si
+bien attaché à toi dans cette journée de carriole, que j'ai été voir ta
+mère pour toi, que je l'ai soignée pour toi, et que l'idée d'en faire ma
+femme m'est venue pour toi, pour te ravoir un jour et pour te faire un
+sort. Et puis, il faut dire aussi que j'ai reçu, il y a environ trois
+mois, une lettre de quelqu'un que je ne connais ni d'Ève ni d'Adam, qui
+a signé: _Un ami_, et qui me dit:
+
+«Si vous voulez être heureux, monsieur Kersac, et si vous êtes le brave,
+l'excellent homme que je crois, épousez la mère de votre jeune ami Jean.
+Vous n'aurez pas à vous en repentir.»
+
+Cette lettre m'a décide; j'ai pense à ton avenir, au mien, et je me suis
+dit: Hélène sera ma femme et Jean sera mon fils.
+
+JEAN.
+
+Merci, monsieur, merci; mille fois merci; j'ai réellement trop de
+bonheur d'avoir rencontré deux hommes aussi excellents que vous et M.
+Abel.
+
+KERSAC.
+
+Ah çà! dis donc, je voudrais bien le voir, ton M. Abel. Je l'aime, rien
+que de t'en entendre parler.
+
+JEAN.
+
+Je le lui dirai, monsieur, je le lui dirai. A présent, monsieur, je
+vais aller à mon ouvrage, pour ne pas tout laisser à faire à ce bon M.
+Barcuss, qui s'échine pour me donner du bon temps.
+
+KERSAC.
+
+Je vais y aller avec toi, je ne te quitte pas d'une semelle; je te
+regarde déjà comme mon fils. Mais n'en parle à personne qu'à Simon; on
+rirait de moi, et cela ne m'irait pas. Je leur donnerais une volée de
+coups de poing qui gâterait la noce.
+
+JEAN.
+
+Permettez-moi, monsieur, de le dire à M. Abel; j'ai l'habitude de lui
+parler de tout ce qui m'intéresse.
+
+KERSAC.
+
+Dis-le, dis-le, mon ami; je le lui dirais moi-même si je le voyais.»
+
+
+
+
+XXIV
+
+KERSAC ET M. ABEL FONT CONNAISSANCE
+
+
+Avant de quitter la chambre, Kersac serra Jean dans ses bras, et
+avec une telle force que Jean demanda merci; il étouffait; tous deux
+descendirent en riant, Jean se mit à décrotter et cirer les chaussures;
+Kersac s'y mit aussi avec ardeur, et tous deux causaient avec tant
+d'animation, qu'ils n'entendirent pas entrer M. Abel.
+
+Il les regardait depuis quelques instants en souriant, lorsque Kersac se
+retourna.
+
+KERSAC.
+
+Tiens! qui est-ce qui vient nous déranger?»
+
+Jean se retourna à son tour, jeta brosse et soulier, et s'avança
+précipitamment vers M. Abel.
+
+JEAN.
+
+Cher, cher monsieur, encore un bonheur! C'est M. Kersac que vous voyez
+là; il m'annonce..., vous ne devineriez jamais quoi; il m'annonce....
+
+M. ABEL.
+
+Qu'il épouse ta mère, parbleu! c'est clair.
+
+JEAN, _étonné_.
+
+Comment avez-vous deviné?
+
+M. ABEL.
+
+Tu sais que je devine tout ce qui te concerne.
+
+JEAN.
+
+C'est vrai, ça, monsieur! Nous nous entendons si bien!»
+
+Kersac était resté la bouche ouverte, les yeux écarquillés, tenant une
+brosse en l'air d'une main et une bottine de l'autre. M. Abel s'avança
+vers lui en riant. Kersac, sans penser au cirage qui noircissait ses
+mains, prit celles de M. Abel dans les siennes et les serra avec la
+force d'un charretier herculéen. M. Abel, qui ne lui cédait en rien sous
+ce rapport, serra à son tour, jusqu'à ce que Kersac eût jeté une espèce
+de cri de douleur.
+
+KERSAC.
+
+Sac à papier! quelle poigne! Eh bien, monsieur! si vous êtes de cette
+trempe, il vaut mieux vous avoir pour ami que pour ennemi. Dis donc,
+Jean, tu ne m'avais pas dit cela?
+
+JEAN.
+
+C'est que je ne le savais pas. M. Abel m'avait toujours serré les mains
+bien doucement, sans me faire de mal.... Ah! mon Dieu! regardez donc vos
+mains, monsieur! Pleines de cirage, ajouta Jean en riant.
+
+M. ABEL, _riant aussi_.
+
+C'est, ma foi, vrai. Noires comme si j'avais ciré mes bottes.
+
+[Illustration: Tenant une brosse en l'air d'une main et une bottine de
+l'autre.]
+
+KERSAC.
+
+Bien pardon, monsieur, c'est moi! Je n'y ai pas pensé! C'est que nous
+venions de parler de vous, monsieur, et alors vous comprenez.
+
+--Je comprends, dit Abel en adressant à Jean un sourire affectueux. Et
+puisque j'ai les mains noires comme les vôtres, je vais vous aider à
+dépêcher votre ouvrage; nous allons décrotter tout cela, comme trois
+bons amis.»
+
+M. Abel mit un tablier de Barcuss, saisit une brosse, un petit brodequin
+de Suzanne, et se mit à brosser et à cirer comme un vrai décrotteur.
+Kersac le regardait avec un étonnement qui faisait rire M. Abel, déjà
+enchanté du nouveau rôle qu'il s'était adjugé.
+
+Quand ils eurent fini, Abel proposa de descendre à la cuisine pour
+se savonner les mains; ils y allèrent tous les trois; le cuisinier,
+accoutumé aux excentricités de M. Abel, lui présenta une terrine d'eau
+tiède et un morceau de savon, sans demander d'où provenait ce cirage sur
+les mains de M. Abel; Jean et Kersac se lavèrent dans un seau.
+
+«Au revoir, mon ami Kersac, dit M. Abel en s'en allant, je suis entré
+en passant pour savoir des nouvelles de mon pauvre petit Roger. Jean,
+sais-tu comment il va? Il était bien souffrant hier soir.
+
+JEAN.
+
+Je n'ai pas encore eu de ses nouvelles ce matin, monsieur; l'arrivée de
+M. Kersac m'a tout bouleversé. J'étais si content de le revoir!
+
+M. ABEL.
+
+Je vais avoir des nouvelles par Grignan. Je reviendrai dîner; préviens
+Barcuss.
+
+JEAN.
+
+Oui, monsieur. Au revoir, monsieur.
+
+M. ABEL.
+
+Au revoir, mon enfant. A ce soir, monsieur Kersac. Vous savez que nous
+sommes ensemble témoins de Simon?
+
+KERSAC.
+
+Oui, monsieur; c'est bien de l'honneur pour moi.
+
+M. ABEL.
+
+Et pour moi, donc! Je ne connais rien de plus respectable qu'un
+honnête cultivateur, brave homme et faisant le bonheur de tous ceux qui
+l'entourent.... J'ai les mains propres, ajouta-t-il en tendant sa main
+à Kersac, et vous aussi; nous pouvons nous donner une poignée de main...
+et sans nous briser les os», ajouta-t-il en riant.
+
+Kersac prit la main d'Abel et la serra un peu trop vivement, à l'idée de
+M. Abel.
+
+«Prenez garde, dit-il; si vous serrez, je serre.
+
+--Et moi je lâche», dit Kersac en reculant d'un pas.
+
+Abel s'en alla en riant et monta chez M. de Grignan. Il ne tarda pas à
+revenir et dit à Jean en passant:
+
+«Roger va un peu moins mal; il voudrait te voir, et il te demande de lui
+amener notre ami Kersac dont je lui ai parlé. Au revoir, mes amis. Jean,
+dis à Simon qu'il vienne me voir à l'hôtel _Meurice_; nous avons bien
+des choses à régler pour la noce, et pas de temps à perdre; c'est pour
+après-demain. Tâchez de venir tous les deux avec lui; nous arrangerons
+les heures, les moyens de transport, etc.»
+
+M. Abel sortit.
+
+JEAN.
+
+Monsieur Kersac, je vais vous laisser un moment pour aller chez le
+pauvre petit M. Roger; il voudrait bien vous voir, le pauvre enfant;
+vous voulez bien que je revienne vous chercher, n'est-il pas vrai? Il a
+si peu de distraction, le pauvre petit! Et il est si gentil! si doux, si
+patient! un vrai petit ange.
+
+KERSAC.
+
+Je t'attends, mon ami, je t'attends.»
+
+Lorsque Jean entra chez Roger, sa mère était près de lui. Celui-ci
+tourna la tête avec effort.
+
+«Et ton ami, M. Kersac? dit-il. Je voudrais bien le voir, si cela ne
+l'ennuie pas trop.
+
+JEAN.
+
+Je vais vous l'amener, monsieur Roger; il sera bien content de faire
+connaissance avec vous; il vous aime sans vous connaître.
+
+ROGER.
+
+Il est trop bon. Tous ceux qui m'aiment sont trop bons. Je n'ai rien
+fait pour qu'on m'aime. Tout le monde se fatigue pour moi, et moi je ne
+fais rien pour personne.
+
+JEAN.
+
+Rien! vous appelez _rien_ de prier pour nous tous comme vous le faites,
+cher monsieur Roger?
+
+ROGER.
+
+Quand je serai près du bon Dieu et de la sainte Vierge, je prierai
+mieux; ici je prie mal parce que je souffre trop. Je serai bien heureux
+ce jour-là!»
+
+Roger ferma les yeux, joignit ses petites mains comme s'il priait.
+Ensuite il dit à Jean:
+
+«Mon bon Jean, amène-moi M. Kersac, je t'en prie. C'est peut-être mal
+d'être si curieux, mais j'ai bien envie de le voir pendant que je suis
+un peu mieux.»
+
+Jean sortit et alla demander à Kersac de monter. Pour arriver chez
+Roger, il fallait passer par le salon; Kersac s'y arrêta, frappé
+d'étonnement; la tenture de damas rouge, les fauteuils dorés, les divers
+meubles de fantaisie qui ornaient le salon, le lustre en cristal et en
+bronze, le beau tapis d'Aubusson, tout cela était pour lui les contes
+des _Mille et une Nuits_, des richesses sans pareilles. Jean, voyant son
+admiration, s'arrêta quelques minutes; puis, ouvrant la porte de Roger,
+il fit entrer Kersac. Ce dernier fut vivement impressionné par l'aspect
+de cette chambre; le demi-jour, ménagé à dessein, pour ne pas fatiguer
+les yeux du petit malade, le silence qui y régnait, l'attitude accablée
+mais résignée de Mme de Grignan, assise près du lit de son fils,
+l'enfant lui-même, d'une maigreur et d'une pâleur effrayantes, les
+mains jointes, le visage légèrement animé par un doux sourire, tout
+cet ensemble produisit sur Kersac une impression si vive de respect,
+d'attendrissement, que, sans penser à ce qui faisait, il se laissa
+tomber à genoux près du lit de ce pauvre petit enfant. Roger, surpris et
+touché, voulut prendre de sa petite main décharnée celle de Kersac, mais
+il n'en eut pas la force; Kersac, qui avait senti le mouvement, prit
+bien doucement cette petite main dans les siennes, la baisa et la plaça
+ensuite sur sa tête, comme pour avoir une bénédiction.
+
+Puis, se tournant vers Mme de Grignan qu'il entendait pleurer:
+
+«Pauvre dame! dit-il. Pauvre mère!
+
+--Mais heureuse de le voir souffrir si saintement», répondit Mme de
+Grignan.
+
+Kersac se releva.
+
+ROGER.
+
+Monsieur Kersac, Jean vous aime beaucoup; je vois qu'il a raison; vous
+aimez le bon Dieu et vous le priez; je prierai aussi pour vous.»
+
+Et, voyant une larme rouler le long de la joue de Kersac:
+
+«Il ne faut pas pleurer pour moi, monsieur Kersac. Je souffre ce que le
+bon Dieu m'envoie, et je sais que bientôt le bon Dieu me prendra avec
+lui; je serai alors si heureux, si heureux que je ne penserai plus à mes
+souffrances.»
+
+Roger se reposa un instant. Kersac voulut parler, mais il ne put
+articuler une parole; il se borna à regarder la mère et l'enfant avec
+une respectueuse émotion. Enfin, oubliant la beauté des meubles, il
+s'assit dans un fauteuil habituellement occupé par M. de Grignan, et
+garda dans sa main la main de Roger.
+
+Roger pressa légèrement, bien légèrement (car la force lui manquait) la
+grosse main de Kersac; Jean se tenait près d'eux; il regardait tantôt
+Roger, tantôt Kersac. Si M. Abel avait pu voir l'expression de son
+regard, il eût fait un cinquième tableau de cette scène touchante, dont
+l'âme, le héros, était un enfant de dix ans, bien près de la mort.
+
+Le silence, l'immobilité, amenèrent chez Roger un calme, un bien-être
+qui finit par le sommeil; quand Mme de Grignan le vit endormi, elle
+dégagea tout doucement la main de Roger de celle de Kersac, fit signe
+à ce dernier de ne pas faire de bruit et de s'en aller avec Jean; puis
+elle fit de la main un signe amical à Kersac, qui sortit avec Jean.
+
+Il ne regarda pas le beau salon en s'en allant, il ne dit pas une
+parole; arrivé dans la chambre de Jean, Kersac s'assit et essuya ses
+yeux du revers de sa main.
+
+KERSAC.
+
+Je ne me souviens pas d'avoir été émotionné comme je l'ai été chez ce
+pauvre enfant. Je me suis senti remué jusqu'au fond de l'âme! Ce petit
+être souffrant, si doux, si tranquille, si heureux! Et puis cette pauvre
+mère qui pleure, mais qui ne se plaint pas. Et tout ça si calme et
+sentant la mort! Jamais je n'oublierai les instants que j'ai passés là.
+J'y serais resté des heures si l'on avait bien voulu m'y laisser.»
+
+Il finit pourtant par se remettre; Jean chercha à le distraire en lui
+racontant d'abord des paroles charmantes du petit Roger, ensuite des
+aventures de café, puis le concert et le bal, égayés par M. Abel. Kersac
+riait de tout son coeur quand Barcuss vint les appeler pour déjeuner.
+
+
+
+
+XXV
+
+KERSAC VOIT SIMON, RENCONTRE JEANNOT
+
+
+Kersac s'émerveilla du bon et copieux déjeuner qu'on leur servit, et
+ses convives s'émerveillèrent de son appétit infatigable; sa dernière
+bouchée fut avalée avec le même empressement que la première. Après le
+repas, Jean lui proposa d'aller chez Simon, ce que Kersac accepta avec
+plaisir. Jean le mena par le plus beau et le plus court chemin, les
+Champs-Élysées, la place de la Concorde et la rue de Rivoli. Il lui fit
+voir en passant l'hôtel _Meurice_, où demeurait son cher M. Abel, puis
+l'épicerie où avait été Jeannot; puis, dans la rue Saint-Honoré, le
+café où lui-même était resté près de trois ans et Simon sept ans. Ils
+arrivèrent, non sans peine, chez Simon, car Kersac s'arrêtait à chaque
+pas pour admirer les boutiques, les voitures, les bâtiments; tout était
+pour lui nouveau et merveilleux.
+
+Jean monta rapidement les deux étages de Simon: Kersac le suivit plus
+modérément. Simon venait de finir son déjeuner-dîner et se préparait à
+descendre au magasin.
+
+«Simon, voici M. Kersac qui vient te voir, s'écria Jean en entrant chez
+son frère.
+
+SIMON.
+
+Monsieur Kersac! Que vous êtes bon, monsieur, de faire ce grand voyage
+pour moi!
+
+KERSAC.
+
+Pour vous, mon ami, et pour Jean et pour votre mère.
+
+JEAN.
+
+Maman va devenir la femme de M. Kersac. Il me l'a dit tantôt; et il sera
+mon père! C'est drôle, ça, n'est-ce pas?
+
+SIMON.
+
+Pas possible! C'est-il vrai, monsieur Kersac?
+
+KERSAC.
+
+Très vrai, mon ami; à mon retour.
+
+SIMON.
+
+Quel bonheur pour notre pauvre mère! Cher monsieur Kersac!»
+
+Simon embrassa Kersac, qui le serra à l'étouffer, comme il avait fait
+pour Jean.
+
+SIMON.
+
+Et quel dommage que ma mère n'ait pu venir avec vous!
+
+KERSAC.
+
+C'était impossible, mon ami! Toi épousant une fille de haute volée, une
+Parisienne, ta mère se serait trouvée embarrassée, déplacée avec tout ce
+beau monde. Et puis, tant qu'elle n'est pas ma femme, elle est ma fille
+de ferme; je n'aurais pas voulu que ta mère se présentât comme fille de
+ferme chez tes parents. Et puis, la pauvre femme y avait une très grande
+répugnance, probablement à cause de tout cela. Moi-même, je ne m'y suis
+réellement décidé qu'en partant. J'ai vu que ça me faisait quelque chose
+de la quitter. C'est qu'elle est bien bonne, elle m'est bien attachée,
+et je pense que nous ne serons malheureux ni l'un ni l'autre.
+
+SIMON.
+
+Ma mère ne le sait donc pas, comme ça?
+
+KERSAC.
+
+Elle n'en sait pas le premier mot.
+
+SIMON.
+
+Et si elle allait refuser?
+
+KERSAC, _étonné_.
+
+Comment? Qu'est-ce que tu dis? Refuser!... Diantre! je n'avais pas pensé
+à cela, moi! Ah bien! si elle refusait.... c'est que j'en serais bien
+chagrin!... Oui, oui, ce serait une vraie perte pour la ferme et pour
+moi. Jamais je ne trouverais à remplacer cette femme-là. Quelle diable
+d'idée tu as eue, Simon! Je ne vais pas avoir un instant de tranquillité
+jusqu'à mon retour là-bas.
+
+SIMON, _souriant_.
+
+Rassurez-vous, mon cher _père_! Ce n'est qu'une supposition. Pourquoi
+refuserait-elle de rester avec vous, puisqu'elle vous aime tant et
+qu'elle est si heureuse chez vous? Soyez tranquille, vous serez notre
+_père_ à Jean et à moi.
+
+KERSAC.
+
+C'est possible! mais... ce n'est pas certain. Dis-moi, Simon, à quand ta
+noce?
+
+SIMON.
+
+Après-demain, monsieur Kersac. Demain matin je voudrais bien aller chez
+M. Abel, pour lui demander son heure et convenir de tout avec lui.
+
+JEAN.
+
+Tout juste, il t'a fait dire d'aller avec nous à l'hôtel _Meurice_ avant
+neuf heures; passé neuf heures, on ne le trouve plus.
+
+SIMON.
+
+Je le sais bien. Pouvez-vous venir me prendre?
+
+JEAN.
+
+Oui, oui, j'ai prévenu M. Barcuss.
+
+KERSAC.
+
+Après-demain la noce; le lendemain au soir, je file pour arriver à
+Sainte-Anne le matin de bonne heure.
+
+JEAN.
+
+Déjà, monsieur!
+
+KERSAC.
+
+Il le faut bien, mon enfant; dans une ferme, le temps qu'on perd ne se
+rattrape pas. Et puis... il faut que je parte.»
+
+Ils causèrent quelque temps. Kersac demanda à voir Mlle Aimée. Simon le
+présenta à Monsieur, à Mme Amédée et à Aimée. Kersac secoua la main du
+père à lui disloquer l'épaule, serra la main de la mère à lui engourdir
+les doigts. Quant à Mlle Aimée, quand elle voulut lui donner la main.
+
+[Illustration: Kersac secoua la main du père à lui disloquer l'épaule.]
+
+KERSAC.
+
+Du tout, du tout! Dans mon pays, les témoins embrassent la mariée.»
+
+Et de ses bras vigoureux il enleva de terre Mlle Aimée et l'embrassa sur
+les deux joues avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître. Effrayée
+pourtant, elle appela Simon à son secours.
+
+«Eh bien! quoi, la belle enfant? dit Kersac en la posant à terre. Il n'y
+a pas de mal. Je suis témoin. Après-demain la noce. A quelle heure? Où
+se réunit-on?
+
+M. AMÉDÉE.
+
+C'est à neuf heures précises, monsieur; le mariage à la mairie d'abord,
+puis à l'église à neuf heures et demie. Ensuite on déjeune chez nous,
+et puis on ira passer la journée à Saint-Cloud; et là c'est M. Abel qui
+donne à dîner et qui se charge du reste de la soirée.
+
+--Très bien, dit Kersac; nous serons exacts.»
+
+Kersac ne resta pas longtemps chez les Amédée; il dit qu'il avait des
+emplettes à faire, et il partit avec Jean.
+
+KERSAC.
+
+Dis donc, Jean, ces Amédée me gênent; je ne me sentais pas à mon aise
+avec eux.
+
+JEAN.
+
+Ah! vraiment? Je suis content que vous me disiez cela, parce que c'est
+la même chose pour moi. Je suis toujours un peu gêné chez eux. Tandis
+que je me sens si bien à l'aise avec vous et avec M. Abel! Ça gâte tout
+d'être gêné.
+
+KERSAC.
+
+Tu as bien raison. Et puis, vois-tu, les Amédée, c'est Parisien,
+commerçant parisien; ça se moque des bonnes gens comme moi, un
+campagnard, un fermier, qui n'a pas d'habit ni de gants. Ça ne se dit
+pas, mais ça se devine. Franchement, je serai content quand la noce sera
+finie. Et je suis plus content encore de n'avoir pas amené ta mère.
+La pauvre femme! elle aurait eu de l'embarras, de la crainte de
+faire quelque sottise, de faire rire d'elle. Et moi, ça m'aurait fait
+souffrir; j'en aurais été tout démonté!
+
+JEAN.
+
+Vous avez fait pour le mieux, monsieur. Où allons-nous maintenant?
+
+KERSAC.
+
+Je voudrais acheter mon présent de noces pour Mme Simon, et puis mon
+présent de noces pour ta mère; car... Simon a beau m'avoir troublé
+l'esprit, je crois encore qu'elle ne refusera pas de vivre chez moi
+comme ma femme, puisqu'elle y vit bien comme ma servante. Je n'aime pas
+à la voir en service chez moi; elle vaut mieux que ça.»
+
+Jean demanda à Kersac quelques explications sur ce qu'il voulait
+acheter.
+
+«Un bijou pour la jeune mariée, répondit-il, et un châle pour la vieille
+mariée», ajouta-t-il en riant.
+
+Ils allaient entrer chez un bijoutier voisin du café Métis, lorsqu'ils
+se rencontrèrent nez à nez avec Jeannot. La surprise fut grande des
+deux côtés. Après le premier échange du bonjours, Jeannot les invita à
+prendre un café et un petit verre; Jean allait refuser, mais Kersac lui
+fit signe d'accepter, et, une fois attablés au café, il poussa Jeannot à
+boire copieusement. Il lui fit d'abord compliment sur sa mise élégante.
+
+«Tu es vêtu comme un grand seigneur, Jeannot!
+
+--Oh! dit Jeannot d'un air dégagé et dédaigneux, ces vieilles nippes
+sont bonnes pour traîner le matin, mais le soir on se fait plus beau que
+ça.
+
+KERSAC.
+
+Ah! tu ne te trouves pas assez beau comme tu es là?
+
+JEANNOT.
+
+Pour Jean ce serait bien, mais... pour moi....
+
+KERSAC.
+
+Diantre! monsieur Jeannot est devenu grand seigneur, à ce qu'il paraît.
+
+JEANNOT.
+
+Mais... un peu.... Ainsi on ne me dit plus Jeannot tout court!... On ne
+me tutoie plus.
+
+KERSAC.
+
+Et qu'est-ce qui vaut à monsieur Jeannot sa haute position?
+
+JEANNOT.
+
+Peuh! Je ne suis pas bête, vous savez.
+
+KERSAC.
+
+Non, je ne savais pas.
+
+JEANNOT.
+
+Je dis donc que je ne suis pas bête; j'ai eu l'habileté de me faire
+bien voir de M. Boissec, l'intendant de M. le comte. Je lui ai rendu des
+services.
+
+[Illustration: «Tu es vêtu comme un grand seigneur.»]
+
+KERSAC. Quels services as-tu pu rendre à un aussi grand personnage?
+
+JEANNOT.
+
+Je l'ai servi avec zèle; je l'ai flatté, j'ai fait pour lui des affaires
+dans lesquelles il ne voulait pas paraître.
+
+JEAN.
+
+Des affaires! Quel genre d'affaires?
+
+JEANNOT.
+
+Des affaires d'argent, des mémoires à payer, des vins à acheter, des
+commandes à faire, et autres choses qui rapportent beaucoup.
+
+JEAN.
+
+Comment peuvent-elles rapporter?
+
+JEANNOT.
+
+Es-tu naïf! Tu ne comprends pas? En payant un mémoire de cent francs,
+je suppose, outre les cinq pour cent, je marchande, je trouve les objets
+trop chers, je menace de changer de fournisseur. Le fournisseur, qui
+a tout porté au double, rabat un quart et le cinq pour cent en sus. M.
+Boissec porte au maître le mémoire avec la somme entière, et il empoche
+les trente pour cent, trente francs sur cent, et ainsi du reste. Et
+comme la maison est riche, qu'on y dépense plus de cent mille francs par
+an, tu penses que l'intendant se fait un joli magot.»
+
+Jean était indigné et il allait se récrier, mais Kersac le poussa du
+coude et continua à faire boire et parler Jeannot.
+
+KERSAC.
+
+Ce n'est pas bête, en effet, ce que tu fais là. Mais je ne vois pas là
+dedans quel bénéfice tu y trouves, toi?
+
+JEANNOT.
+
+Au commencement, pas grand'chose; une pièce de cinq francs, de dix
+francs, par-ci, par-là. Mais quand je me suis habitué aux affaires, j'ai
+fait les miennes aussi.
+
+KERSAC.
+
+Comment ça?
+
+JEANNOT.
+
+Voilà! Je m'arrangeais avec les marchands pour qu'ils chargeassent leurs
+mémoires; avec l'épicier, outre le prix, il y a le poids; et, alors,
+au lieu d'en rogner le quart, je lui en rognais le tiers; je déclarais
+toujours le quart à M. Boissec et je gardais le reste.
+
+KERSAC.
+
+Mais pourquoi M. Boissec ne fait-il pas ses affaires lui-même? Il doit
+se méfier de toi?
+
+JEANNOT.
+
+Il ne voulait pas paraître dans les affaires pour ne pas être pris. En
+cas de découverte, il fait tout tomber sur moi, il me fait chasser comme
+un voleur, et le maître est content: il croit M. Boissec un trésor de
+probité.
+
+KERSAC.
+
+Et toi, donc? Tu te trouves sur le pavé. JEANNOT.
+
+Oh! que non. Il me replace bien vite dans une autre bonne maison, en me
+recommandant comme un sujet rare. En attendant une place, il me fournit
+de quoi vivre, sans quoi je parlerais. Et quant à se méfier de moi, je
+ne sais pas s'il s'en méfie, mais il n'en témoigne rien, toujours; il
+n'oserait pas.
+
+KERSAC.
+
+Quel mal pourrais-tu lui faire?
+
+JEANNOT.
+
+Quel mal? Le dénoncer aux maîtres en faisant l'indigné, et en déclarant
+que je suis honnête homme, que je suis attaché aux maîtres, et que je ne
+peux plus souffrir de les voir trompés par un voleur. Ou bien un autre
+moyen, c'est d'écrire une lettre anonyme en plaignant le pauvre garçon
+(moi) de se trouver obligé, par la misère, à aider à ces friponneries
+qui le révoltent.»
+
+Jean ne pouvait plus se contenir.
+
+JEAN.
+
+Jeannot, ce que tu fais, ce que tu aides à faire est infâme; c'est un
+vol abominable, une tromperie indigne. Jeannot, pauvre Jeannot, sors de
+cette maison, quitte Paris où tu as de mauvaises connaissances, retourne
+au pays; notre bon M. Kersac aura pitié de toi, il te trouvera de
+l'ouvrage. Mais, mon pauvre Jeannot, je t'en supplie, ne reste pas dans
+cette maison de voleurs.
+
+JEANNOT.
+
+Mon garçon, tu es un niais; la maison est bonne et j'y resterai; je veux
+être dans une maison riche, et elles sont toutes de même; les maîtres
+ne s'occupent pas des domestiques, ils les laissent tranquilles, ne
+s'informent pas s'ils passent les nuits dehors, au café, au bal ou au
+théâtre, n'importe. Ils payent, ils se laissent voler. A la chambre,
+à la cuisine, à l'écurie, c'est tout la même chose. Je vis heureux, je
+m'amuse, je fais bonne chère, de l'argent à profusion, j'en dépense et
+j'en refais. Toi, au contraire, tu travailles, tu t'ennuies, tu fais
+maigre, tu restes à la maison, tu vas à la messe, tu mènes une vie de
+capucin. Ça ne me va pas; toi, je ne t'en empêche pas si tu préfères un
+capucin à un bon garçon qui boit, qui danse, qui fait la vie.
+
+JEAN.
+
+Mais, Jeannot, pense donc qu'il y a un APRÈS, comme je te le disais un
+jour, et que....
+
+JEANNOT.
+
+Ta, ta, ta, laisse-moi tranquille, je ne veux pas d'APRÈS; je ne veux
+pas que tu me cornes aux oreilles ton APRÈS, qui me revient déjà assez
+souvent....
+
+JEAN.
+
+Et qui gâte ta vie, pauvre Jeannot.
+
+JEANNOT.
+
+Parbleu non! car j'envoie promener ton _après_ et toi-même avec. Tiens,
+je n'aime pas à te rencontrer, Jean; tu as toujours de sottes paroles
+qui me troublent ma journée, ma nuit, et qui me taquinent, quoi que j'en
+aie. «Garçon, la note.»
+
+Le garçon apporta la note; on avait consommé pour cinq francs de café,
+eau-de-vie, liqueurs. Jeannot tira de l'or de sa poche, donna une
+pièce de vingt francs, empocha la monnaie, et sortit sans attendre ses
+compagnons.
+
+Kersac et Jean sortirent aussi, mais ne suivirent pas Jeannot.
+
+«Quelle canaille! dit Kersac.
+
+--Malheureux Jeannot! dit Jean.
+
+KERSAC.
+
+Ai-je eu de la peine à me tenir pendant que ce gredin nous défilait son
+chapelet de gueuseries! Si je n'avais voulu le laisser se découvrir
+tout à fait, je lui aurais brisé la mâchoire d'un coup de poing dès la
+première tirade.
+
+JEAN.
+
+Ah! si j'avais l'esprit, l'instruction, la charité de M. Abel, j'aurais
+trouvé de bonnes paroles qui auraient peut-être touché le coeur de ce
+pauvre garçon.
+
+KERSAC.
+
+Ah! ouiche! Un gueux comme ça! Rien n'y fera; c'est un être sans coeur,
+rien ne le touchera. Je le disais bien à ta mère, il finira par se faire
+coffrer; pourvu qu'il ne se fasse pas mettre au bagne et qu'il se borne
+à la correctionnelle. Mais te voilà tout triste, mon enfant. Cela ne
+t'arrive pas souvent! Entrons chez un bijoutier, tu m'aideras à bien
+choisir.»
+
+
+
+
+XXVI
+
+EMPLETTES DE KERSAC
+
+
+Kersac et Jean entrèrent chez un bijoutier, brave homme heureusement,
+qui ne les surfit pas beaucoup et qui ne profita que modérément de la
+bonhomie de Kersac et de l'ignorance où étaient les deux acheteurs de
+la valeur des bijoux. Après bien des hésitations, ils finirent par
+fixer leur choix sur une chaîne d'or qu'ils payèrent cent dix francs. Le
+bijoutier, voyant que Kersac mettait la chaîne sans étui dans sa poche,
+eut la loyauté de lui faire observer qu'un bijou de ce prix se donnait
+avec sa boîte; et, à la grande joie de Kersac, il plaça la chaîne
+dans un joli étui de velours bleu doublé de satin blanc. Kersac paya,
+remercia et demanda où il trouverait un châle; le bijoutier lui indiqua
+le magnifique magasin du Louvre.
+
+Kersac et Jean se dirigèrent du côté du Louvre. Kersac avait eu la
+précaution de mettre la chaîne dans la poche de son gilet, de crainte
+des voleurs. Quand ils entrèrent dans ce magasin, Kersac ne pouvait en
+croire ses yeux; l'étendue, la magnificence du local, la profusion des
+marchandises de toute espèce, l'éblouirent et le fixèrent sur le seuil
+de la porte. Ce ne fut qu'après les demandes réitérées des commis: «Que
+désirent ces messieurs?» que Kersac put articuler:
+
+«Un châle, monsieur.»
+
+UN COMMIS.
+
+Quelle espèce de châle monsieur demande-t-il?
+
+KERSAC.
+
+Une belle espèce, monsieur.
+
+LE COMMIS, _souriant_.
+
+Sans doute, monsieur; mais serait-ce de l'Inde, ou bien anglais, ou
+français?
+
+KERSAC, _vivement_.
+
+Français, monsieur, français; je n'ai pas de goût pour les Anglais, et,
+s'il faut tout dire, pour aucun pays étranger; ce qui est français me va
+mieux que toute autre chose; surtout pas d'anglais.»
+
+Le commis fit circuler Kersac et Jean pendant près d'un quart d'heure
+avant d'arriver au quartier des châles.
+
+«Voilà, monsieur, dit-il enfin. Brindé! des chaises à ces messieurs.»
+
+Brindé s'empressa d'apporter deux chaises; elles étaient de velours;
+Kersac passa la main dessus avant de s'asseoir et se plaça sur le petit
+bord, de peur d'aplatir ce beau velours bleu. Jean, plus habitué au
+velours et à la soie, s'assit sur sa chaise avec moins de respect et de
+précaution.
+
+On apporta les châles. Kersac trouvait tout magnifique, mais il passait
+toujours à un autre et il ne se décidait pour aucun; le commis, voyant
+l'admiration naïve de Kersac et de Jean, leur demanda enfin à quel usage
+ils destinaient ce châle.
+
+KERSAC.
+
+Parbleu! c'est pour le porter.
+
+LE COMMIS.
+
+Mais pour qui, monsieur?
+
+KERSAC.
+
+Pas pour moi, toujours.
+
+LE COMMIS.
+
+Je veux dire, monsieur, pour quel genre de dame?
+
+KERSAC.
+
+Pour le bon genre, monsieur; un genre comme vous n'en avez pas beaucoup
+à Paris; elle vous fait marcher une ferme comme le ferait un homme.
+
+LE COMMIS, _souriant_.
+
+Je le pense bien, monsieur; je ne conteste pas le mérite de la dame;
+je demandais à quelle classe de la société elle appartenait, pour vous
+présenter quelque chose de convenable.
+
+KERSAC.
+
+Ah oui! je comprends. C'est pour ma fille de ferme, monsieur, ma
+ménagère pour le moment.
+
+LE COMMIS.
+
+Bien, monsieur; nous allons voir ce qu'il faut; du bon marché, comme de
+raison.
+
+KERSAC.
+
+Mais pas du tout; je veux du beau, moi.
+
+LE COMMIS.
+
+Du beau pour une fille de ferme, monsieur, c'est du bon marché.
+
+KERSAC.
+
+Mais quand je vous dis que je veux du vrai beau. Cette fille de ferme
+sera ma femme, monsieur; et c'est un châle de noces que je vous demande.
+
+LE COMMIS.
+
+Faites excuse, monsieur; je ne savais pas bien ce que voulait monsieur.
+Du moment que c'est pour madame!... Brindé, le paquet châles français.
+belle qualité.»
+
+Kersac était content; le commis lui déploya des châles longs, des châles
+carrés, des châles de toutes les couleurs.
+
+«En voilà un bien beau, monsieur, dit Jean en désignant un châle rouge
+vif.
+
+KERSAC.
+
+Superbe, mais... les taureaux... qui n'aiment pas le rouge! et j'en ai,
+moi, des taureaux!... Et puis, vois-tu, ta mère n'est pas de la première
+jeunesse.
+
+LE COMMIS.
+
+Et celui-ci, monsieur? (_Montrant un fond vert._)
+
+KERSAC.
+
+Joli, très joli! Mais... vert,... ça passe. Les fonds noirs sont
+plus solides. En voici un qui est joli! fameusement joli! Quel prix,
+monsieur?
+
+[Illustration: «En voilà un bien beau, monsieur.»]
+
+LE COMMIS.
+
+Cent vingt francs, monsieur; c'est tout ce qui se fait de plus beau.
+
+KERSAC.
+
+Ah! il est beau!... Rien à dire. Je ne sais pas si on marchande chez
+vous; si vous pouvez rabattre, rabattez; sinon, je prends le châle; et
+faites-moi voir les robes de laine.
+
+LE COMMIS.
+
+Nous ne marchandons pas, monsieur. Si vous voulez passer à la galerie n°
+91, je vais vous faire voir des étoffes de laine.
+
+KERSAC.
+
+Et mon châle?
+
+LE COMMIS.
+
+Il vous suit, monsieur.»
+
+Kersac et Jean se remirent à parcourir d'innombrables galeries; ils
+arrivèrent enfin à celle des étoffes de laine. Là le choix fut difficile
+encore; car, outre la couleur, il y avait le genre d'étoffe, la
+disposition du dessin, le prix, etc. Kersac finit par se décider pour
+un satin de laine bleu de France. Jean approuva son choix; on lui donna
+l'aunage qu'il voulut.
+
+«Plutôt trop que pas assez», avait dit Kersac.
+
+Lorsque Kersac voulut payer, on le fit revenir au comptoir et on lui
+proposa de lui envover le paquet.
+
+KERSAC.
+
+Pourquoi ça, me l'envoyer?
+
+LE COMMIS.
+
+Si monsieur est à pied, ça le chargera trop.
+
+KERSAC.
+
+Ça! J'en porte tous les jours de cent fois plus lourds! Ah! ah! ah! vous
+me croyez donc la force d'une puce? Ah! ah! ah! ce paquet trop lourd! La
+bonne farce!»
+
+Et il partit riant, ainsi que Jean; les commis riaient aussi, de même
+les allants et venants, qui avaient été témoins du colloque.
+
+Kersac et Jean rentrèrent après avoir fait le tour par la rue de
+Richelieu, les boulevards, la rue de la Paix, les Tuileries et l'avenue
+Gabrielle, dont Kersac ne pouvait se lasser, à cause des chevaux qu'on y
+voyait. Dès que Jean eut installé Kersac dans sa chambre, il s'empressa
+d'aller demander de l'ouvrage à Barcuss.
+
+BARCUSS.
+
+Non, non, mon bon garçon; tant que ton ami, M. Kersac, sera ici, tu
+n'as pas besoin de t'inquiéter de ton ouvrage; tu travailles tant que tu
+peux, et du mieux que tu peux toute l'année; prends ta petite vacance;
+elle ne sera pas longue, il faut du moins qu'elle soit complète; ta
+principale besogne ici est de soigner et d'amuser M. Roger; va passer
+chez lui le temps qui te reste.
+
+JEAN.
+
+Merci bien, monsieur, merci; je profiterai avec plaisir du temps que
+vous voulez bien m'accorder, pour faire voir à M. Kersac les belles
+choses de Paris.
+
+BARCUSS.
+
+Où le mèneras-tu?
+
+JEAN.
+
+A Notre-Dame d'abord; puis à Notre-Dame des Victoires, au bois de
+Boulogne, au jardin d'Acclimatation, sur les boulevards. M. Abel a dit
+qu'il nous mènerait aussi voir ses tableaux à l'Exposition; et puis,
+nous nous promènerons un peu partout.
+
+BARCUSS.
+
+C'est très bien, mon ami; ton choix est excellent.
+
+JEAN.
+
+Monsieur, je reviendrai pour servir le dîner.
+
+BARCUSS.
+
+Comme tu voudras; il n'y a que M. Abel qui vient dîner; il y a quatre
+couverts. Je servirai bien tout seul.
+
+JEAN.
+
+Non, non, monsieur, je viendrai vous aider. Mais je dois dire, pour ne
+pas me faire meilleur que je ne suis, que je désire bien voir M. Abel;
+j'ai à lui parler.
+
+BARCUSS.
+
+Ah! c'est différent. Je compte sur toi, alors.»
+
+Jean alla savoir des nouvelles du petit Roger. Il le trouva dans le même
+état; après avoir dormi près d'une heure, il s'était trouvé mieux, mais
+plusieurs crises violentes avaient détruit l'effet salutaire de ce bon
+sommeil.
+
+Il sourit à Jean quand il le vit entrer. Son père avait remplacé pour le
+moment Mme de Grignan.
+
+«Jean, dit Roger en lui tendant la main, papa a bien envie de voir M.
+Kersac; et moi aussi, cela me fera grand plaisir de le revoir. Veux-tu
+lui demander de venir chez moi?
+
+[Illustration: Les commis riaient aussi.]
+
+--Tout de suite, monsieur, répondit Jean en baisant doucement la main
+que lui donnait Roger. Lui aussi sera bien content de votre invitation.»
+
+Jean sortit.
+
+«Monsieur Kersac, dit-il en entrant dans sa chambre, M. Roger vous
+demande de descendre chez lui; il voudrait bien vous faire voir à son
+papa, M. le comte de Grignan.
+
+KERSAC.
+
+J'y vais, mon ami. Ce pauvre petit! Je pensais à lui tout justement.»
+
+Ils descendirent. Lorsque Kersac entra, Roger, qui n'avait pas ôté les
+yeux de dessus la porte, sourit et dit:
+
+«Papa, voici M. Kersac.»
+
+Kersac s'avança vers M. de Grignan, qui lui tendit la main.
+
+«Vous me faites bien de l'honneur», lui dit Kersac.
+
+M. DE GRIGNAN.
+
+Roger vous doit d'avoir dormi une heure, ce qui ne lui était pas arrivé
+depuis deux mois, répondit M. de Grignan.
+
+ROGER.
+
+Monsieur Kersac, venez près de moi, je vous en prie.»
+
+Kersac s'approcha.
+
+ROGER.
+
+Asseyez-vous comme ce matin.»
+
+Kersac se remit dans le fauteuil inoccupé et prit la main de l'enfant.
+
+«C'est singulier, dit Roger au bout d'un instant; quand vous me tenez
+la main, je me sens mieux; c'est comme quelque chose de doux, de
+tranquille, qui court sur moi et dans mes veines. C'est la même chose
+quand M. Abel prend ma main. Pas les autres. Pourquoi cela?
+
+KERSAC.
+
+C'est probablement que nous vous passons un peu de notre force, monsieur
+Roger, et ça chasse le mal.
+
+ROGER.
+
+Alors pouvez-vous rester un petit instant? Je sens comme si une crise
+allait venir; peut-être la ferez-vous passer.
+
+KERSAC.
+
+Ah! si je le pouvais, pauvre petit monsieur Roger, je resterais là sans
+en bouger!»
+
+Roger pressa légèrement la main ou plutôt un doigt de Kersac, lui jeta
+un regard reconnaissant et ferma ses yeux fatigués. Quelques instants
+après, il dormait.
+
+Ni M. de Grignan, ni Kersac, ni Jean n'osaient bouger; au bout d'un
+quart d'heure la porte s'entr'ouvrit doucement et Abel entra. M. de
+Grignan lui fit un geste suppliant en montrant son fils endormi. Abel
+comprit; il resta debout et immobile, regardant l'enfant et Kersac. Puis
+il tira un crayon et un album de sa poche et se mit à dessiner. Il avait
+fini, et Roger dormait toujours. Il dormit ainsi près d'une demi-heure.
+Il se réveilla doucement, sans secousse, aperçut Abel.
+
+«Mon bon ami, embrassez-moi», lui dit-il.
+
+Abel l'embrassa, mais ne lui parla pas encore. Roger se tourna vers
+Kersac, attira sa main sur sa petite poitrine décharnée.
+
+«Je ne vous oublierai pas près du bon Dieu.
+
+M. DE GRIGNAN, _avec effusion_.
+
+Merci, mon bon monsieur Kersac! Je suis réellement reconnaissant. Vous
+avez fait avorter une crise qui se préparait. Je crois, en vérité, que
+votre explication est juste: votre force agit sur sa faiblesse.»
+
+Le médecin entrait avec Mme de Grignan; il trouva qu'il y avait trop de
+monde près du malade et ne voulut y laisser que le père et la mère; les
+autres sortirent. Jean profita de la présence de M. Abel pour raconter
+ce qu'ils avaient appris de Jeannot.
+
+«Monsieur Abel, vous qui avez fait tant de belles et bonnes actions,
+sauvez le pauvre Jeannot, retirez-le de la maison où il est; il s'y
+perdra.
+
+M. ABEL.
+
+Il est déjà perdu, mon enfant; et il était en bon train avant d'y
+entrer. Que puis-je y faire? Comment changer un coeur mauvais et ingrat?
+
+JEAN.
+
+Si ses maîtres voulaient bien s'occuper de lui donner de sages et bons
+camarades!
+
+ABEL.
+
+Les maîtres ne valent guère mieux que leurs serviteurs, mon ami. Et
+malheureusement les enrichis sont presque tous de même; ils ne songent
+qu'à être bien et habilement servis, et ils oublient qu'ils sont riches,
+non pas seulement pour se faire servir, mais pour faire servir Dieu et
+le faire aimer. Ils payeront bien cher leur négligence, et ils auront
+une terrible punition pour avoir si mal usé de leurs richesses et pour
+avoir négligé la moralité de leurs serviteurs. Quant au malheureux
+Jeannot, je ne puis rien pour lui.»
+
+M. Abel causa avec Kersac de son mariage, qu'il approuva beaucoup; il
+lui promit d'y assister et de lui mener Jean, ce qui fit bondir de joie
+Jean et Kersac. Jean eut un petit accès d'enfantillage d'autrefois:
+il baisa les mains de M. Abel; il lui dit des paroles tendres,
+reconnaissantes, comme jadis. M. Abel le laissa faire quelques instants;
+puis il lui prit la main et lui dit amicalement:
+
+«Assez, mon cher enfant; tu as oublié notre vieille convention: de
+parler peu et modérément quand ton coeur est plein, et de me laisser
+voir dans ton regard tous les sentiments de ce coeur affectueux et
+dévoué.
+
+JEAN.
+
+C'est vrai, monsieur, je me suis laissé aller; j'ai oublié que j'avais
+dix-sept ans.»
+
+M. Abel lui serra encore la main en souriant de ce bon et aimable
+sourire qui lui gagnait tous les coeurs.
+
+«Demain, avant neuf heures, je vous attends chez moi, à l'hôtel
+_Meurice_», dit M. Abel en passant chez M. de Grignan, où il alla
+attendre l'avis du médecin sur l'état de Roger.
+
+
+
+
+XXVII
+
+LA NOCE
+
+
+Le lendemain, à huit heures et demie, M. Abel rentrait chez lui pour
+recevoir Simon, Jean et Kersac. Ils arrangèrent toute la journée du
+lendemain.
+
+«Tu n'as à l'occuper de rien, Simon; une berline sera à ta porte pour
+Monsieur, Mme Amédée et ta future; c'est moi qui mène M. Kersac. Il
+y aura d'autres voitures pour mener Jean et ta famille. Après la
+cérémonie, nous déjeunons chez M. Amédée; à quatre heures, toute la noce
+se réunit à la gare du chemin de fer; je me charge du reste. Billets,
+dîner, plaisirs, danse, retour, personne n'a à s'occuper de rien. Simon,
+voici les présents qu'il est d'usage de faire à sa femme, à sa soeur et
+à son frère. Toi, Jean, voici les présents que tu feras à Simon et à ta
+belle-soeur.
+
+JEAN.
+
+Merci, merci, monsieur! pouvons-nous voir?
+
+M. ABEL.
+
+Certainement, mes enfants; regardez.»
+
+Les présents de Simon à sa femme et à sa belle-soeur étaient de fort
+jolies montres avec leurs chaînes. A Jean il donna une boîte. En
+l'ouvrant, les deux frères poussèrent un cri de joie; c'étaient deux
+grandes miniatures à l'huile, faites avec le talent connu de M. Abel
+N...; l'une représentait Simon, l'autre M. Abel lui-même. Pour le coup,
+Jean n'y tint pas; après avoir poussé son cri de joie, il se précipita
+vers M. Abel, qui le serra dans ses bras et l'embrassa affectueusement.
+
+Après le premier moment de joie, Jean courut aux présents qu'il devait
+donner; celui de Simon était le portrait frappant de Jean; celui d'Aimée
+était un joli bracelet en or avec la miniature de Simon pour fermoir.
+
+Jean ne se possédait pas de joie; avoir chez lui, à lui appartenant,
+les portraits des deux êtres qu'il aimait le plus au monde, et ces
+portraits, faits par une main si chère, étaient pour lui le beau idéal;
+il ne se lassait pas de les regarder, de les embrasser; toute autre
+satisfaction s'effaçait devant celle-là. Il fallut pourtant se retirer
+et laisser M. Abel disposer de son temps; l'heure de son déjeuner était
+déjà passée.
+
+«Au revoir, mes amis; demain, chez la mariée. Toi, Jean, je te verrai
+encore ce soir chez mes amis de Grignan; j'y dînerai comme d'habitude.»
+
+Il leur donna des poignées de main et sortit en chantonnant. Les trois
+amis descendirent aussi, emportant leurs trésors. Il fut convenu qu'ils
+iraient tout de suite porter leurs présents à Aimée. Ils la trouvèrent
+faisant, avec sa mère, les apprêts du déjeuner du lendemain. Simon
+offrit le premier ses présents, puis Jean, puis Kersac. Ni Aimée
+ni Simon ne s'attendaient à ce dernier cadeau; Kersac fut comblé de
+remerciements et de compliments sur son bon goût. Mme Amédée essaya
+l'effet de la chaîne au cou et au corsage d'Aimée. Kersac et Jean se
+retirèrent peu d'instants après; ils firent une tournée immense qui
+inspira à Kersac une grande admiration pour les beautés de Paris.
+
+«Sais-tu, dit-il à Jean, mon dernier mot sur ce magnifique Paris: c'est
+qu'on doit être bien aise d'en être parti. Il y a du monde partout et on
+est seul partout. «Chacun pour soi et Dieu pour tous», dit le proverbe;
+c'est plus vrai à Paris qu'ailleurs; que toi et Simon vous en soyez
+absents, je ne trouve plus rien à Paris.... Je serais bien fâché d'y
+vivre!... Nous voici arrivés chez nous, ou plutôt chez M. le comte de
+Grignan. J'ai une faim terrible, comme d'habitude.
+
+--Et nous ne déjeunerons qu'après les maîtres, dit Jean. Pourrez-vous
+attendre encore une demi-heure environ?
+
+KERSAC, _riant_.
+
+Pour qui me prends-tu? J'attendrais jusqu'au soir, s'il le fallait. Que
+de fois il m'est arrivé de ne rien prendre avant la fin du jour!»
+
+La journée se passa à peu près comme la précédente, entre le service des
+repas, les visites au petit Roger et les grandes tournées dans Paris. Le
+lendemain Jean et Kersac firent une toilette superbe; Jean avait, dans
+les effets donnés par M. Abel, un habillement complet pour la noce.
+Kersac avait une redingote toute neuve, le reste très convenable. Avant
+de partir pour la noce, ils demandèrent à se montrer à Roger, qui les
+vit avec joie arriver dans leur grande tenue.
+
+JEAN.
+
+Monsieur Roger, je viens vous demander de penser à mon frère Simon, et
+de prier pour son bonheur.
+
+--Et pour le mien, cher monsieur Roger, dit Kersac. Demandez au bon Dieu
+que, ma femme et moi, nous soyons heureux et que nous restions de braves
+gens et de bons chrétiens.
+
+ROGER.
+
+Je ne vous oublierai pas, mon bon monsieur Kersac; je penserai à vous
+et à Jean. Le bon Dieu vous bénira; je voudrais que vous fussiez bien
+heureux.»
+
+Kersac et Jean baisèrent ses petites mains qu'il leur tendit, et se
+retirèrent.
+
+«Maman, dit Roger, j'aime beaucoup M. Kersac; je crois qu'il est presque
+aussi bon que mon cher M. Abel et Jean. Donnez-leur à tous les trois un
+souvenir de moi, un des livres que j'aime.»
+
+La pauvre Mme de Grignan rassembla tout son courage pour lui promettre
+d'exécuter le désir qu'il exprimait. Roger joignit les mains avec
+angoisse; il sentait arriver une crise.
+
+Kersac et Jean furent les premiers arrivés chez Simon. Les témoins
+d'Aimée et les filles de noces les suivirent de près; M. Abel arriva
+exactement, mais au dernier moment. Les autres invités devaient se
+trouver à la mairie ou à l'église.
+
+Une berline attelée de deux chevaux attendait la mariée et ses parents;
+ils y montèrent avec joie et avec orgueil.
+
+La voiture de Simon était un joli coupé attelé d'un fort joli cheval;
+Jean s'y plaça près de Simon; tous deux mettaient la tête aux glaces
+ouvertes pour être vus dans cet élégant équipage. Celui de M. Abel
+attirait tous les regards: coupé du faiseur le plus à la mode, cheval de
+grand prix, cocher du plus grand genre. Avant d'y monter, Kersac tourna
+autour, admirant et caressant le cheval.
+
+«Belle bête! disait-il. Le bel animal!
+
+--Montez, mon cher, montez, dit Abel en souriant; nous allons être en
+retard.
+
+KERSAC.
+
+En retard avec cette bête-là? Je gage qu'elle devancerait les équipages
+les mieux attelés!
+
+M. ABEL.
+
+C'est possible! Mais montez toujours; à Paris, un trotteur ne se déploie
+pas comme dans la campagne; les embarras de voiture vous arrêtent à
+chaque pas.»
+
+Kersac monta à regret: à chaque instant il mettait la tête hors de la
+portière pour examiner les allures du cheval, et il ne parlait que pour
+répéter:
+
+«Belle bête! Sapristi! comme il allonge! Quel trot! Laissez aller,
+cocher! Ne retenez pas! Laissez aller!»
+
+M. Abel riait, mais il eût préféré moins d'admiration pour son cheval et
+une tenue plus calme. On ne tarda pas à arriver; la noce descendait de
+voiture. Le maire, prévenu de la veille, connaissait beaucoup M. Abel;
+il vint à sa rencontre, et commença immédiatement la lecture des actes.
+Chacun se rengorgea quand le maire, lisant les noms et qualités des
+témoins, arriva à M. Abel-Charles N..., officier de la Légion d'honneur,
+grand-cordon de Sainte-Anne de Russie, commandeur de l'Aigle noir de
+Prusse, commandeur de Charles III d'Espagne, etc., etc.
+
+Faire partie d'une noce assistée par un pareil témoin était un honneur
+rare, un bonheur sans égal. Quand on eut fini à la mairie, on retourna
+aux voitures; nouveau sujet de gloire pour ceux qui occupaient les
+voitures fournies par M. Abel. Kersac allait recommencer son examen du
+cheval.
+
+«Belle robe! commença-t-il. Bai cerise! Jolie encolure! Beau poitrail
+bien développé!
+
+M. ABEL.
+
+Montez, montez, mon cher; pour le coup, il ne faut pas que nous soyons
+en retard. Notre entrée à l'église serait manquée; songez donc que je
+donne le bras à Mme Amédée.»
+
+Kersac monta, mais ne détacha pas les yeux de dessus le cheval. L'entrée
+fut belle et majestueuse; la mariée était jolie; le marié était beau;
+les parents étaient bien conservés; les témoins étaient resplendissants.
+M. Abel et ses décorations attiraient tous les regards.
+
+[Illustration: Chacun se rengorgea quand le maire lut les noms.]
+
+La cérémonie ne fut pas trop longue; à la sacristie, on se complimenta,
+on s'embrassa; M. Abel eut à subir les éloges les plus exaltés, les
+plus crus; un autre en eût été embarrassé; M. Abel riait de tout, avait
+réponse à tout. Kersac, un peu lourd, un peu mastoc, était mal à
+l'aise; seul au milieu de ce monde qui se connaissait, qui se sentait en
+famille, il eût voulu s'esquiver; plusieurs fois il chercha à se couler
+hors de la sacristie, mais toujours la foule lui barrait le passage;
+enfin il passa et disparut.
+
+Lorsqu'il fut temps de partir, Abel chercha vainement Kersac; ni les
+recherches dans l'intérieur de l'église, ni les appels réitérés au
+dehors ne le ramenèrent près de M. Abel.
+
+Les mariés étaient partis; les invités se pressaient d'arriver chez les
+Amédée pour prendre leur part du déjeuner; M. Abel, accompagné de Jean,
+continuait à chercher sa voiture et Kersac.
+
+M. ABEL.
+
+Il sera parti sans nous attendre.
+
+JEAN.
+
+Je ne le pense pas, monsieur; d'ailleurs votre cocher n'y aura pas
+consenti.
+
+M. ABEL.
+
+Je ne sais que croire, en vérité; le plus clair de l'affaire, c'est que
+nous n'avons ni Kersac ni voiture; viens avec moi, nous irons à pied,
+malgré notre tenue de bal. Il n'y a pas loin, heureusement.»
+
+Au moment où ils parlaient, ils virent la voiture revenant au grand
+trot: Kersac était sur le siège, près du cocher.
+
+M. ABEL.
+
+Où diantre avez-vous été? Pourquoi ne m'avez-vous pas attendu, Julien?
+
+JULIEN.
+
+Je prie monsieur de m'excuser, je croyais revenir à temps pour prendre
+monsieur.
+
+KERSAC.
+
+Ne grondez pas, monsieur Abel. C'est ma faute, voyez-vous. Pendant que
+vous faisiez vos saluts et vos compliments....
+
+--Montons toujours, dit M. Abel; vous m'expliquerez cela en voiture.
+
+KERSAC.
+
+Je dis donc pendant que vous faisiez vos révérences et qu'on
+s'embrassait là-bas, moi qui avais fait dès hier tous les compliments
+que je pouvais faire, je me suis échappé pour examiner à fond votre
+belle bête. Plus je la voyais et plus je l'admirais. Je voulais la faire
+trotter: j'en mourais d'envie.
+
+«--Si nous faisions un tour, dis-je au cocher, là où elle pourrait
+trotter bien à l'aise?
+
+«--Monsieur n'a qu'à sortir, me dit vôtre cocher, et ne pas me
+trouver, je serais en faute; il est bon maître: j'ai regret quand je le
+mécontente.
+
+«--Bah! lui dis-je, ils en ont pour une demi-heure avant de se tirer de
+là. En en une demi-heure on va loin avec une bête comme la vôtre.
+
+«Le cocher était visiblement flatté; il voyait que sa bête était passée
+en revue par un connaisseur; je le voyais faiblir, et, ma foi, n'y
+tenant pas, je montai sur le siège et nous voilà partis. Nous prîmes
+par la rue de Rivoli; il y avait peu de monde, pas d'embarras; la jument
+filait que c'était un plaisir. Arrivés aux Champs-Élysées, je lui
+lâchai les rênes; nous fendions l'air; en moins de rien nous nous sommes
+trouvés au haut de l'avenue; votre cocher commençait à s'inquiéter;
+je tournai bride, et, en revenant, la jument filait, trottait que j'en
+étais fou. Malheureusement on ne s'est pas embrassé assez longtemps à la
+sacristie, car nous n'avons pas été dix minutes à faire la course. Et
+à présent que je connais la bête, je vous dis que vous ne savez pas le
+trésor que vous avez, et que c'est un meurtre de la faire marcher dans
+les rues de Paris, de ne pas lui laisser prendre son élan, de gêner ses
+allures, de la faire attendre aux portes. Si j'étais à votre place, je
+la soignerais autrement que ça.... Sapristi! quel meurtre!
+
+M. ABEL, _riant_.
+
+Calmez-vous, mon bon Kersac. Elle sera autrement soignée à l'avenir,
+je vous le promets. Mais aujourd'hui, en l'honneur de Simon, il faut
+qu'elle subisse sa corvée. Nous voici arrivés; je ne serais pas fâché de
+déjeuner. Entrez, je vais donner mes ordres au cocher.
+
+--Et moi donc! dit Kersac. J'ai une faim!
+
+--Et moi donc!» répéta Jean intérieurement.
+
+Ils entrèrent; M. Abel parla quelque temps au cocher, qui eut l'air
+contrarié.
+
+[Illustration: M. Abel et ses décorations attiraient tous les regards.]
+
+M. ABEL.
+
+Ne vous en affligez pas, Julien: vous n'y perdrez rien; c'est vous
+que je charge de la recherche. Et assurez-vous que la bête soit bien
+soignée; que votre frère ne la quitte pas et la mène doucement; qu'elle
+ne souffre pas.
+
+LE COCHER.
+
+Quant à ça, monsieur peut être tranquille; mais c'est une vraie pitié ce
+que monsieur fait là.
+
+M. ABEL.
+
+La bête ne s'en portera que mieux, je vous en réponds.»
+
+Et M. Abel entra chez les Amédée.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+ABEL, CAÏN ET SETH
+
+
+Le déjeuner se passa bien; un silence complet régna au commencement;
+quelques paroles furent prononcées après le troisième plat; au
+cinquième, la conversation devint générale et bruyante; on servit le
+champagne après le huitième plat, et chacun proposa un toast.
+
+M. Abel, le premier, porta un toast aux mariés; Simon répondit en
+portant un toast qui fut acclamé à l'unanimité:
+
+«A M. Abel N..., mon très aimé et très honoré bienfaiteur!
+
+--A notre excellent ami Kersac! dit Jean.
+
+--A la mère absente!» riposta Kersac.
+
+Chacun continua ainsi. Les fortes têtes, bien résistantes au vin,
+vidaient leur verre à chaque nouveau toast; mais les gens sages, comme
+M. Abel, Simon et Jean, se contentaient d'y mouiller leurs lèvres.
+Kersac, se réservant pour le soir, prit un terme moyen; il ne prit
+qu'une gorgée à chaque toast; mais les gorgées devenaient de plus en
+plus fortes; les dernières ne laissèrent que peu de gouttes dans le
+verre.
+
+Le déjeuner était excellent; la gaieté était grande; on resta longtemps
+à table. A deux heures on s'aperçut qu'il était tard; chacun partit pour
+faire ses affaires ou sa toilette, qui devait être simple afin de ne pas
+être gênante à la campagne. On se donna rendez-vous à la gare à quatre
+heures. M. Abel, Jean et Kersac montèrent un instant chez Simon; ils
+trouvèrent Mme Amédée et Mme Simon rangeant et arrangeant l'appartement,
+et mettant en place linge, robes, bonnets, etc. Simon ôta son bel habit
+de noces, passa une blouse, et se mit en devoir de les aider.
+
+«Adieu, Jean et Kersac; au revoir; à quatre heures à la gare, dit M.
+Abel en descendant.
+
+JEAN.
+
+Au revoir, monsieur; nous serons exacts.»
+
+Ils sortirent ensemble et marchèrent ensemble.
+
+«Où allez-vous donc? dit M. Abel, surpris de se voir accompagné par ses
+deux amis.
+
+JEAN.
+
+A la maison, monsieur, pour voir le pauvre petit M. Roger et donner un
+coup de main à M. Barcuss.
+
+M. ABEL.
+
+J'y vais aussi, moi; c'est drôle que nous ayons eu la même pensée.
+Seulement je vais entrer chez moi, à l'hôtel _Meurice_, pour changer
+d'habit et ne pas avoir l'air d'un prince se promenant incognito.»
+
+[Illustration: On servit le champagne après le huitième plat.]
+
+Kersac et Jean continuèrent sans M. Abel et ne tardèrent pas à arriver.
+
+Le petit Roger se trouvait un peu mieux; il fut très content de voir
+Jean et lui demanda quelques détails sur la noce. Il sourit au récit de
+la promenade de Kersac avec la voiture de M. Abel. Il demanda quelques
+détails sur les toilettes, sur le déjeuner et sur ce qu'on ferait plus
+tard.
+
+«Est-ce que ton ami, M. Kersac, est rentré avec toi?
+
+JEAN.
+
+Oui, monsieur Roger; il avait envie d'avoir de vos nouvelles.
+
+ROGER.
+
+Il est bien bon; dis-lui que je le remercie bien et que je le prie de
+venir me voir avant son départ; je ne voudrais pas qu'il quittât Paris
+sans me voir.
+
+JEAN.
+
+Certainement qu'il ne s'en ira pas sans vous faire ses adieux, monsieur
+Roger, il vous admire trop pour cela.
+
+ROGER.
+
+Pourquoi m'admire-t-il? il ne faut pas qu'il m'admire. Dis-lui cela,
+Jean; n'oublie pas. Je veux bien qu'il m'aime: voilà tout.
+
+JEAN.
+
+Je le lui dirai, monsieur Roger; mais je ne pense pas qu'il vous obéisse
+en ça.
+
+ROGER.
+
+Pourquoi donc? Pourquoi?
+
+JEAN.
+
+Parce que ça ne dépend pas de lui, monsieur Roger. De même qu'on n'aime
+pas au commandement, on ne peut pas s'empêcher d'admirer ce qui est
+admirable.
+
+ROGER.
+
+Oh! mon Dieu! toi aussi, Jean! C'est mal ça! Maman, je suis fatigué:
+expliquez-lui que je ne fais rien d'extraordinaire ni d'admirable; que
+je ne suis pas bon, comme ils croient tous; que c'est le bon Dieu qui
+m'aide à souffrir; que sans lui je ne pourrais pas.... Je suis fatigué;
+parlez pour moi, maman.
+
+MADAME DE GRIGNAN.
+
+Ne te tourmente pas, cher petit; je te promets d'expliquer à Jean ce que
+tu me demandes.
+
+ROGER.
+
+Et à M. Kersac aussi!
+
+MADAME DE GRIGNAN.
+
+Oui, oui; à M. Kersac aussi!
+
+--Merci, maman.»
+
+Et Roger, fatigué, ferma les yeux. Il ne tarda pas à les rouvrir; il
+souffrait, et il luttait mieux contre la souffrance quand il regardait
+le crucifix et la sainte Vierge qui étaient en face de son lit. Jean,
+habitué aux soins à lui donner dans ses moments de crises douloureuses,
+lui frotta doucement, tantôt le dos, tantôt les jambes; Mme de Grignan
+lui mouillait le front avec une eau calmante, et lui faisait respirer
+de l'eau camphrée. La crise se calma, mais il ne put s'étendre dans son
+lit: il resta la tête sur ses genoux et les jambes pliées sous lui.
+
+Jean resta jusqu'au moment du départ; il baisa les petites mains de
+son pauvre petit maître, et le quitta sans que Roger eût eu la force de
+relever la tête ni de dire une parole.
+
+Jean trouva Kersac endormi; il le réveilla, et tous deux se mirent en
+route pour la gare Montparnasse. Il n'y avait d'arrivés encore que les
+mariés et leurs parents, et avant eux était venu un valet de chambre de
+M. Abel, chargé des billets, des compartiments réservés et de tout ce
+qui pouvait être demandé par les invités de la noce.
+
+Le valet de chambre remit à Kersac et à Jean les billets de leurs
+places. En peu d'instants toute la noce fut au complet; les employés
+les firent entrer dans les wagons. Lorsque M. Abel arriva, tout le monde
+était placé; il ne restait plus de compartiments réservés. Kersac et
+Jean avaient attendu M. Abel sur le quai et se trouvaient comme lui
+séparés de la noce.
+
+M. ABEL.
+
+Ne vous en inquiétez pas; j'aperçois deux de mes amis, et nous trois ça
+fait cinq; nous prendrons un compartiment, il n'y viendra personne.»
+
+M. Abel alla chercher ses amis Caïn et Seth: c'étaient leurs noms de
+guerre pour les excursions et les farces. Nous ne dirons pas leurs vrais
+noms, pas plus que nous ne disons celui de M. Abel. Tous trois vivent
+encore et vivront longtemps; il pourrait leur être désagréable de voir
+leurs noms livrés au public.
+
+M. ABEL.
+
+Par ici, par ici, mes amis! Voici mon ami Kersac; voici mon petit ami
+Jean.... Monsieur Kersac, je vous présente mes amis Caïn et Seth. Nous
+ferons route ensemble. Je suis autorisé par M. Amédée à les inviter pour
+être des nôtres et faire partie de la noce.
+
+--Tout l'Ancien Testament réuni, dit Kersac en riant de son bon rire
+franc. Monsieur Caïn, vous n'allez pas nous traiter en frères, n'est-ce
+pas?
+
+CAÏN.
+
+Si fait, si fait. Mais en Caïn régénéré, en Caïn du Nouveau Testament.»
+
+Ils étaient montés dans un compartiment vide, et on allait fermer
+les portières, lorsqu'une grosse petite dame rouge, pincée, mijaurée,
+élégante, portant une cage de trois mètres d'envergure et de neuf mètres
+de tour, s'élança dans le wagon, cherchant une place. Il en restait
+trois, mais pas ensemble.
+
+«Diable de femme! murmura Seth. Elle va nous empêcher de fumer.
+
+--Il faut la faire partir, dit Caïn.
+
+M. ABEL.
+
+Comment? de quelle manière?
+
+CAÏN.
+
+Tu vas voir; secondez-moi tous les deux.»
+
+Il ajouta quelques paroles plus bas encore. Le sifflet se fit entendre;
+les wagons s'ébranlèrent.
+
+La grosse petite dame s'était à peine casée en face de Caïn, que
+celui-ci fit un bond extraordinaire; la dame poussa un léger cri. Un
+deuxième bond plus prononcé lui fit prendre une expression d'effroi qui
+devint de la terreur quand elle vit Abel d'un côté et Seth de l'autre
+chercher à retenir et à calmer Caïn.
+
+[Illustration: Une petite grosse dame s'élança dans le wagon.]
+
+ABEL.
+
+Là, là, mon ami! Là! calme-toi.... Voyons! sois sage! Cette dame ne te
+fait pas de mal. Là, là!
+
+LA PETITE DAME.
+
+Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, messieurs?
+
+ABEL.
+
+Ne vous effrayez pas, madame! Ce n'est rien! Notre malheureux ami!...
+Là, là, Caïn! Là. Sois bon garçon.... Il est fou, madame; et il devient
+fou furieux quand il voit un visage qui lui déplaît.... Voyons! Seth,
+tiens-le; il va nous échapper.
+
+LA PETITE DAME.
+
+Mon Dieu! il va me faire du mal.
+
+ABEL.
+
+J'espère que non, madame! Soyez tranquille! Nous le tenons. Mais,
+dans ses accès, il a une force herculéenne. Quatre hommes vigoureux en
+viennent difficilement à bout.
+
+LA PETITE DAME.
+
+Et que fait-il alors?
+
+ABEL.
+
+Il est terrible quand il parvient à s'échapper; il met tout en
+pièces.... Voyons, voyons! Seth, tiens-le donc! Il m'échappe.
+
+SETH.
+
+Je ne peux pas. Il est plus fort que moi.
+
+LA PETITE DAME.
+
+Mon Dieu, mon Dieu, au secours!»
+
+Kersac, qui n'était pas dans la confidence, s'élança sur Caïn; il le
+maintint si vigoureusement, que celui-ci éclata de rire. Kersac, debout
+devant la petite dame, piétinait sa robe, sa cage, écrasait son chapeau
+avec ses reins, qui avaient à peine la place de se mouvoir; plus Kersac
+serrait Caïn, plus celui-ci riait et cherchait à se dégager de cet
+étau. La cage de la grosse petite dame était en pièces; sa robe était
+en loques, son chapeau ne tenait plus sur sa tête; ses faux cheveux,
+nattes, crépons, chignon tombaient sur son visage, sur ses épaules,
+sur son cou. M. Abel, la trouvant suffisamment dégoûtée de leur wagon,
+s'écria:
+
+«Lâchez, Kersac, lâchez; l'accès est fini; quand il rit, il n'y a plus
+de danger.»
+
+[Illustration: Kersac écrasait avec ses reins le chapeau de la dame.]
+
+Kersac lâcha, et, repoussé par Caïn, il retomba sur la petite dame,
+qu'il écrasait de son poids sans pouvoir se relever; deux fois il
+essaya, deux fois il retomba.
+
+«Au secours! j'étouffe!» s'écria la dame.
+
+M. Abel eut pitié d'elle; il enleva Kersac de sa poigne vigoureuse, aida
+la petite dame à s'arranger tant bien que mal. Elle avait eu à peine le
+temps de remettre en place nattes, chignon et crépons, et de rattacher
+sa robe avec quelques épingles, que le convoi arrêta; la dame ouvrit
+la portière et se précipita hors du wagon; le désordre de sa toilette
+attira tous les regards; elle disparut, mais, peu d'instants après, un
+employé ouvrit la portière.
+
+«Messieurs, dit-il, qu'avez-vous fait à cette dame qui vient de quitter
+le wagon? Elle se plaint d'un fou qui a manqué la mettre en pièces.
+Avez-vous réellement un fou parmi vous?
+
+CAÏN.
+
+Mais pas du tout; c'est elle qui est folle, qui se jette sur les gens,
+qui crie, qui croit qu'on va la massacrer.
+
+L'EMPLOYÉ.
+
+Cela me paraît louche, tout de même; sa robe est terriblement fripée;
+son chapeau est bien déformé; sa cage est toute démantibulée.
+
+CAÏN, _riant_.
+
+Pas de mal, employé! Pas de mal! Elle ne se plaint pas de nous, allez.
+Voulez-vous un cigare? Et un fameux.»
+
+Il présenta une couple de cigares à l'employé, qui hésita, hocha la
+tête, finit par accepter, et referma le wagon en disant:
+
+«Quelque farce! Et une société de farceurs! Cela se voit de reste.»
+
+Le train repartit; Abel, Caïn et Seth rirent aux éclats; Caïn et Seth
+allumèrent leurs cigares, et M. Abel rassura Kersac et Jean en leur
+expliquant la scène qui avait été inventée et jouée par Caïn et Abel.
+
+
+
+
+XXIX
+
+LE MARTEAU MAGIQUE
+
+
+Le voyage ne fut pas long; ils descendirent à Saint-Cloud; c'était la
+fête de la ville; on se promena partout; on joua à toutes sortes de
+jeux; on regarda des tours de force, des veaux à cinq pieds, des moutons
+à deux têtes, des géants de quatre ans qui semblaient être des hommes de
+trente avec barbe et moustaches; enfin, un âne qui avait la tête où les
+autres ont la queue.
+
+Cette dernière merveille se voyait dans une tente où étaient d'autres
+bêtes curieuses; l'âne était seul dans une stalle, séparé par une toile
+des autres animaux; il n'avait été annoncé qu'à la suite d'un entretien
+mystérieux entre M. Abel et le propriétaire des animaux.
+
+«Entrez, messieurs, mesdames, entrez. On n'y entre qu'un à un,
+messieurs, mesdames. Entrez.»
+
+Kersac entra le premier en payant deux sous; il ne tarda pas à en
+sortir, riant aux éclats.
+
+PLUSIEURS VOIX.
+
+Quoi donc? Qu'y a-t-il? Est-ce vrai que l'âne a la tête où les autres
+ont la queue?
+
+KERSAC.
+
+Très vrai, et ça vaut bien deux sous pour le voir et jurer le secret au
+brave propriétaire de l'animal. Quelle farce! quelle bonne farce!»
+
+La gaieté de Kersac excita la curiosité de toute la noce et de toutes
+les personnes présentes. Chacun voulut y entrer, et tous en sortaient
+riant comme Kersac et discrets comme lui. A la fin, cet attroupement
+considérable de gens dont aucun ne voulait s'en aller et qui tous
+riaient et applaudissaient, attira les gendarmes. Ils ne purent rien
+tirer de personne, et, pour savoir ce qui en était, ils durent entrer à
+leur tour. Ils entrèrent... sans payer, en qualité de gendarmes; et
+ils virent un âne dans une écurie, tourné de la tête à la queue,
+c'est-à-dire la queue attachée au râtelier et la tête tournée vers les
+spectateurs. Les gendarmes ne savaient s'ils devaient rire ou sévir;
+M. Abel s'interposa et dit que c était lui qui avait inventé ce
+divertissement; il plaida si bien la cause du chef de l'établissement,
+que celui-ci fut autorisé à continuer la mystification; elle lui
+rapporta plus d'argent que le reste de la ménagerie.
+
+En continuant leur promenade le long des tentes et des boutiques, ils
+virent une baraque avec une estrade sur laquelle paradaient un homme
+à la figure blême, à la mine éreintée, une femme au visage flétri,
+exprimant la souffrance, et un petit garçon d'une maigreur excessive,
+et dont les joues hâves annonçaient la misère. L'aspect de cette famille
+frappa péniblement M. Abel; après les avoir observés pendant quelque
+temps, il alla derrière la toile et causa quelques instants avec
+l'homme. Il revint, eut une conférence avec ses amis Caïn et Seth;
+tous trois passèrent ensuite derrière la baraque; la famille éreintée
+disparut pour faire place, une demi-heure après, à trois sauvages
+à longues barbes et au teint cuivré; l'un d'eux fit un roulement de
+tambour formidable; un second cria d'une voix qui couvrait le bruit du
+tambour:
+
+«Venez, messieurs, mesdames, venez voir l'effet merveilleux du MARTEAU
+MAGIQUE qui change les sous en pièces d'argent, et les pièces d'argent
+en pièces d'or.»
+
+La foule ne tarda pas à se rassembler près de cette baraque.
+
+«On fait une seule expérience gratuite, messieurs, mesdames; après quoi
+on devra donner à la personne qui fera la quête. La représentation va
+commencer! Qu'est-ce qui me donne un sou? Un sou, messieurs, un sou pour
+en avoir vingt?»
+
+Une main s'allongea et donna un sou.
+
+Le sauvage prit le sou, le tint en l'air afin que chacun pût le voir, le
+posa sur un billot et s'éloigna. Le second sauvage, qui tenait un pesant
+marteau à la main, frappa le billot; le premier sauvage prit le sou, le
+fit voir à la foule; le sou s'était métamorphosé en une pièce de vingt
+sous.
+
+La foule applaudit; le propriétaire du sou reçut sa pièce d'un franc;
+une foule d'autres mains présentèrent d'autres sous; le même sauvage les
+recevait et les rendait. Souvent l'opération manquait; les propriétaires
+attrapés murmuraient.
+
+UN SAUVAGE.
+
+Le marteau magique ne fait rien pour les avares, les joueurs, les
+buveurs, les méchants; il lit dans les coeurs et donne à chacun selon
+ses mérites.»
+
+Les sous des enfants se trouvaient toujours métamorphosés en pièces de
+vingt sous; une ou deux fois même, le marteau magique changea le sou en
+une pièce de deux francs.
+
+LE SAUVAGE.
+
+Allons, messieurs, donnez au marteau magique des pièces de vingt sous
+pour en faire des pièces de vingt francs après le premier tour de quête,
+messieurs. Ceux qui ne donneront pas à la quête n'auront pas droit à la
+métamorphose; ceux qui donneront beaucoup en seront récompensés.»
+
+La femme du magicien fit le tour de l'assemblée; chacun donna; plusieurs
+donnèrent de petites pièces blanches. Depuis quelques instants, Jeannot
+s'était mêlé à la foule et attirait les regards du principal sauvage. A
+la deuxième reprise, il s'avança et donna une pièce de vingt sous pour
+en avoir une de vingt francs.
+
+LE SAUVAGE.
+
+Donnez, monsieur; vous allez être satisfait.
+
+[Illustration: Une femme au visage flétri.]
+
+Attention, marteau, fais ton office; rends de l'or pour de l'argent!»
+
+Le marteau frappa, Jeannot allongea une main avide, et reçut... un sou.
+
+«Ce n'est pas de l'or, cria-t-il; j'ai donné vingt sous.
+
+LE SAUVAGE.
+
+Recommencez, monsieur, le marteau s'est trompé. Dame! il se trompe
+quelquefois. Allons, marteau, recommence; récompense ou punis.»
+
+Jeannot donna une seconde pièce de vingt sous.
+
+Le marteau frappa; Jeannot reçut... un sou.
+
+«Vous me volez! s'écria Jeannot en colère.
+
+LE SAUVAGE.
+
+Tout le monde peut voir, monsieur, que je n'ai rien dans les mains, rien
+dans les poches. Une troisième épreuve, monsieur; essayez, vous n'aurez
+pas perdu pour attendre.»
+
+Jeannot tendit en grommelant une troisième pièce de vingt sous. Le
+marteau frappa. Le sauvage fit voir une pièce enveloppée d'un papier.
+
+LE SAUVAGE.
+
+Voilà, monsieur! Ce doit être du bon! La pièce est cachée, et il y a
+quelque chose d'écrit sur le papier.»
+
+Le sauvage lut:
+
+«A Jeannot.»
+
+Il ouvrit le papier et lut tout haut:
+
+«_Voleur_! Un sou, dit-il; toujours de même. C'est un marteau
+magique, messieurs, mesdames; il récompense et punit.»
+
+Jeannot restait ébahi et furieux; la foule répétait: _Voleur! Voleur!_
+La peur le saisit; il se retira prudemment et disparut.
+
+Après le marteau magique, les trois sauvages chantèrent des tyroliennes
+et des chansonnettes gaies et amusantes. La foule applaudissait; la
+sébile se remplissait; après les chansons vinrent les escamotages,
+des tours d'adresse; enfin, un roulement de tambour annonça que la
+représentation était finie. Les sauvages, vivement applaudis, quittèrent
+l'estrade, se déshabillèrent, se débarbouillèrent dans la baraque et
+redevinrent Caïn, Abel et Seth. Ils remirent au pauvre charlatan le
+produit des collectes, qui se monta à plus de cinquante francs; ces
+pauvres gens témoignèrent une grande reconnaissance aux trois amis,
+qu'ils remercièrent les larmes aux yeux.
+
+M. Abel et ses amis cherchèrent à rejoindre leur société qu'ils avaient
+perdue; ils ne tardèrent pas à la retrouver; Jean avait été inquiet un
+instant de la longue disparition de M. Abel; mais Kersac lui dit que
+sans doute il était allé au salon de cent couverts pour hâter le dîner.
+Personne ne l'avait reconnu dans la parade des sauvages. M. Abel
+invita la société à venir prendre le repas du soir; la proposition fut
+accueillie avec joie; le déjeuner était loin, et on se proposait de
+faire honneur au dîner.
+
+[Illustration: «Venez voir l'effet du marteau magique.»]
+
+Les convives se placèrent; le dîner commença dans le même religieux
+silence que le déjeuner. De même que le matin, on se mit en train après
+les premiers plats, et on devint gai et bruyant en approchant du rôti;
+le dîner était exquis, les vins étaient de premier cru; on chanta;
+quand vint le tour de M. Abel, il entonna avec Caïn et Seth une des
+chansonnettes en trio qu'ils avaient chantées sur les tréteaux
+du saltimbanque. Alors seulement ils furent reconnus, interrogés,
+applaudis. On rit beaucoup de l'invention du marteau magique et de
+l'attrape faite à Jeannot. Après le repas, qui dura de sept heures à
+neuf, les violons se firent entendre, les danses commencèrent. Quand on
+fut bien en train:
+
+«A nous deux, petit Jean, comme au café Métis, s'écria M. Abel. La leçon
+de danse.»
+
+Et tous deux, en riant, se mirent en position comme au café Métis, et
+commencèrent la danse qui avait tant amusé les badauds de la rue, et
+qui fit son même effet au salon de cent couverts de Saint-Cloud. Tout le
+monde riait, applaudissait.
+
+La soirée se prolongea ainsi gaiement jusqu'à une heure du matin;
+on trouva à la gare des voitures retenues par M. Abel pour tous les
+convives, et chacun rentra chez soi.
+
+Avant de se séparer, M. Abel dit à Jean et à Kersac qu'il irait déjeuner
+le lendemain chez Mme de Grignan, et qu'il les mènerait à l'exposition
+des tableaux qui devait ouvrir sous peu de jours, et qui ne l'était
+encore que pour les artistes.
+
+
+
+
+XXX
+
+L'EXPOSITION
+
+
+Kersac et Jean étaient fatigués; ils dormirent tard le lendemain;
+lorsque le petit Roger fit dire à Jean de venir chez lui, Kersac dormait
+encore et Jean finissait de s'habiller. Il s'empressa de descendre près
+du pauvre malade, qui le reçut avec son doux et aimable sourire.
+
+ROGER.
+
+«Tu es rentré hier bien tard, Jean. T'es-tu bien amusé?
+
+JEAN.
+
+Beaucoup, monsieur Roger, ce qui n'empêche pas que j'ai souvent pensé à
+vous, et que j'aurais bien voulu pouvoir m'échapper et venir passer une
+heure ou deux avec vous.
+
+ROGER.
+
+Merci, mon bon Jean; raconte-moi ce que tu as fait.»
+
+Jean raconta la farce en wagon de MM. Abel, Caïn et Seth et l'écrasement
+de la grosse petite dame rouge par Kersac, qui croyait la secourir.
+Puis l'histoire des saltimbanques, du marteau magique; la mésaventure de
+Jeannot, qui avait perdu trois francs en voulant gagner une pièce d'or.
+Il raconta le dîner, la leçon de danse, le bal et tout ce qui pouvait
+amuser Roger et le distraire un instant de ses souffrances. Le pauvre
+enfant souriait; il n'avait plus la force de rire. Il remerciait Jean du
+regard; dans les moments où il souffrait trop, il lui faisait signe de
+s'interrompre. Jean resta ainsi une heure avec lui; il retourna ensuite
+près de Kersac qui s'éveillait, et qui fut très honteux quand il sut
+qu'il était dix heures.
+
+KERSAC.
+
+Je n'ai pas l'habitude de ces veillées, de ces fatigues extraordinaires
+et de ces repas monstres qui vous rendent lourd et paresseux. A la
+ferme je me fatigue davantage et j'ai moins besoin de repos. J'y serai
+heureusement demain matin, et dès mon arrivée j'arrangerai mon affaire
+avec ta mère; le plus tôt sera le mieux. Je lui avais promis de
+t'emmener; veux-tu venir passer quelques jours avec nous?
+
+JEAN.
+
+J'en serais bien heureux, monsieur, mais je ne puis quitter mon pauvre
+petit M. Roger dans l'état où il est. Je ne suis pas grand'chose, mais
+il me demande souvent, et je réussis à le distraire un peu.
+
+«M'a-t-il fait répéter de fois ma rencontre avec M. Abel, quand il s'est
+fait passer pour voleur, et puis notre voyage en carriole et la bonne
+journée que vous m'avez fait passer, monsieur. Vous voyez que ce serait
+mal à moi de le quitter dans ce moment.
+
+KERSAC.
+
+Tu as raison, mon enfant; tu es un bon et brave garçon. M. Abel va
+arriver bientôt pour nous mener aux tableaux. Nous déjeunerons avant de
+partir, j'espère bien; j'ai l'estomac creux que c'est effrayant.»
+
+M. Abel arriva, leur dit de se tenir prêts pour une heure; ils furent
+exacts. M. Abel les fit monter dans sa voiture.
+
+KERSAC.
+
+Vous avez encore là une jolie bête, monsieur, mais elle ne vaut pas
+celle d'hier. J'en ai rêvé, de l'autre. Si j'avais une bête qui
+lui ressemblât, je passerais des heures à la faire trotter. Quelle
+trotteuse! Je l'attellerais rien que pour la voir filer.»
+
+M. Abel l'écoutait en souriant; il paraissait content de l'enthousiasme
+de Kersac pour sa jument.
+
+Quand ils entrèrent dans la salle de l'exposition, M. Abel les mena
+d'abord devant les plus beaux tableaux, puis il leur fit voir les siens.
+Un groupe de quatre tableaux de chevalet attira de suite leur attention.
+Jean regardait avec une surprise et une joie qui se manifestèrent par
+des exclamations que M. Abel chercha vainement à arrêter.
+
+JEAN.
+
+Voilà Simon! Me voilà, moi! Et nous voilà dansant! Ah! ah! ah! Vous
+voilà, monsieur! On ne vous voit que le dos, mais je vous reconnais
+bien, tout de même! Nous voilà, Simon et moi, avec nos habits neufs!
+C'est ça! c'est bien ça! Voyez donc, monsieur Kersac. Et voilà Simon et
+Aimée: c'est comme ils étaient le jour du bal! Oh! monsieur, que c'est
+beau! que c'est donc joli! que vous êtes heureux de faire de si belles
+choses!»
+
+Jean ne voyait pas la foule qui s'était rassemblée autour d'eux; on
+chuchotait, on nommait tout bas M. Abel de N.... Celui-ci avait fait de
+vains efforts pour arracher Jean à son enthousiasme; il ne voyait que
+ces tableaux, il n'entendait que sa propre voix. Contrarié, presque
+impatienté, M. Abel voulut s'en aller; mais la foule, qui se composait
+d'artistes, les avait cernés, il fallait rester là. Lorsqu'il se
+retourna pour chercher une issue, toutes les têtes se découvrirent; M.
+Abel salua et sourit avec sa politesse et son affabilité accoutumées.
+La foule commença à s'émouvoir, à s'agiter. Quelques vivats se firent
+entendre.
+
+«Messieurs, de grâce, dit M. Abel en souriant, je demande le passage.
+Jean, viens, mon ami.
+
+--Jean, il s'appelle Jean», chuchotèrent quelques voix.
+
+Jean sortit enfin de son extase.
+
+«Oh! monsieur! commença-t-il.
+
+M. ABEL.
+
+Chut! nigaud. Silence, je t'en supplie! Et suis-moi.»
+
+Jean suivit machinalement; la foule voulut suivre aussi. M. Abel se
+retourna, ôta son chapeau:
+
+«Messieurs, je vous en supplie! Permettez que je me retire. Je vous en
+prie», ajouta-t-il avec dignité, mais avec grâce.
+
+La foule, toujours chapeau bas, obéit à cette injonction; on le laissa
+s'éloigner, on ne le suivit que du regard; seulement, quand il fut à la
+porte, des vivats et des applaudissements éclatèrent; M. Abel précipita
+le pas; longtemps encore, lui et ses compagnons purent entendre éclater
+l'enthousiasme pour le grand artiste, l'homme de bien et le caractère
+honorable si universellement aimé, respecté et admiré.
+
+Quand ils furent en voiture:
+
+M. ABEL.
+
+Jolie scène que tu m'as amenée avec ton enthousiasme et tes
+exclamations!
+
+JEAN.
+
+Pardonnez-moi, monsieur. J'étais hors de moi! Je ne savais ce que je
+disais. Pourquoi m'avez-vous arraché de là, monsieur? J'y serais resté
+deux heures!
+
+M. ABEL.
+
+Et c'est bien pour cela, parbleu! que je t'ai emmené. Tu as entendu
+leurs cris. Cinq minutes de plus, ils me portaient en triomphe comme les
+empereurs romains. C'eût été joli! Tous les journaux en auraient parlé:
+je n'aurais plus su où me montrer.»
+
+Jean était honteux, Kersac riait. M. Abel rit avec lui, donna une petite
+tape sur la joue de Jean, et la paix fut ainsi conclue.
+
+
+
+
+XXXI
+
+MORT DU PETIT ROGER
+
+
+Kersac devait partir le soir même; il profita du temps qui lui restait
+pour courir tout Paris avec Jean; en rentrant pour dîner, ils étaient
+rendus de fatigue.
+
+«Dis donc, Jean, dit Kersac, je voudrais bien, avant de quitter Paris,
+emporter une bénédiction de votre petit ange. Cela me porterait bonheur.
+Demande donc si je puis le voir; voici l'heure du départ qui approche.
+Je ferai mon petit paquet pendant que tu feras la commission.»
+
+Jean revint avant même que le petit paquet fût fini. Roger voulait, de
+son côté, voir Kersac avant son départ.
+
+Quand ils entrèrent dans sa chambre, Kersac fut frappé de l'altération
+des traits de l'enfant; la pâleur du visage, la difficulté de la
+respiration annonçaient une aggravation sérieuse dans son état.
+
+«Venez, mon bon monsieur Kersac, dit Roger d'une voix entrecoupée;
+venez.... Je ne vous verrai plus,... mais je prierai pour vous....
+Adieu,... adieu.... Bientôt... je serai... près du bon Dieu.... Je suis
+heureux... d'avoir tant souffert! Le bon Dieu me récompensera!»
+
+Kersac s'agenouilla près du lit.
+
+«Cher petit ange du bon Dieu, bénissez-moi une dernière-fois, dit-il en
+posant sur sa tête la petite main de Roger crispée par la souffrance.
+
+--Que le bon Dieu... vous bénisse! Et vous aussi, Jean.... Adieu!»
+
+Le pauvre petit recommença une crise; Mme de Grignan pria Kersac de
+sortir; Jean demanda à Mme de Grignan s'il pouvait lui être utile; sur
+sa réponse négative, il accompagna Kersac.
+
+Le dîner de l'office fut triste; chacun s'attendait à la fin prochaine
+du petit Roger; tout le monde l'aimait, le plaignait, tous étaient
+attendris de ses terribles souffrances. Kersac dut partir en sortant de
+table; il remercia affectueusement le bon Barcuss de ses soins et de son
+obligeance; il remercia aussi les gens de la maison, qui tous avaient
+contribué à lui rendre agréable son séjour chez eux. Il chargea Barcuss
+de ses respects et de ses remerciements pour M. et Mme de Grignan, et
+partit avec Jean. En revenant du chemin de fer, Jean passa chez M.
+Abel; fatigué de sa journée de la veille, il était chez lui en robe de
+chambre.
+
+M. ABEL.
+
+Te voilà, Jean! Eh bien, tu as l'air tout triste! Qu'y a-t-il donc, mon
+ami?
+
+JEAN.
+
+Je crains, monsieur, que notre cher petit M. Roger ne soit bien près
+de sa fin; son visage est si altéré, sa voix si affaiblie depuis sa
+dernière crise! Je suis venu vous prévenir, monsieur.
+
+M. ABEL.
+
+Je te remercie, mon enfant. Je voulais me coucher de bonne heure, le
+croyant mieux; mais ce que tu me dis m'inquiète, et j'aime trop cette
+excellente famille pour l'abandonner dans des moments si douloureux.»
+
+M. Abel sonna. Un valet de chambre entra.
+
+M. ABEL.
+
+Allez me chercher une voiture pendant que je m'habille, Baptiste.
+
+BAPTISTE.
+
+Monsieur veut-il que je dise à Julien d'atteler?
+
+M. ABEL.
+
+Non, cela prendrait trop de temps. Une voiture, la première venue.»
+
+Le valet de chambre sortit. M. Abel s'habillait.
+
+«Jean, aide-moi à passer mon habit. J'entends Baptiste qui revient.
+
+--La voiture de monsieur, dit Baptiste en rentrant.
+
+M. ABEL.
+
+Viens, Jean, je t'emmène. Dépêchons-nous.»
+
+Dix minutes plus tard ils étaient à l'hôtel de M. de Grignan.
+
+«Comment va l'enfant? dit M. Abel au concierge en entrant
+précipitamment.
+
+--Mal, monsieur, très mal, répondit le concierge. Le docteur sort
+d'ici; on vient d'envoyer chez vous, monsieur, et chez M. le curé de la
+Madeleine.»
+
+Abel remonta rapidement l'escalier, traversa les salons; la porte
+de Roger était ouverte; l'enfant était inondé de sueur; ses yeux
+entr'ouverts, son regard voilé par les approches de la mort, sa bouche
+contractée par les souffrances de l'agonie, ses mains crispées et
+agitées de mouvements convulsifs, annonçaient une fin prochaine. M. et
+Mme de Grignan, à genoux près du lit, contemplaient avec une douloureuse
+résignation l'agonie de leur enfant. Suzanne, moins forte pour lutter
+contre la douleur, à genoux près de sa mère, sanglotait, le visage caché
+dans ses mains. Abel se mit entre la mère et la fille, pria avec eux et
+commença à réciter les prières des agonisants; un léger sourire parut
+sur la bouche de l'enfant; il essaya de parler, et, après quelques
+efforts, il articula faiblement:
+
+«Abel.... Merci!»
+
+M. et Mme de Grignan complétèrent le remerciement de l'enfant par un
+regard plein de reconnaissance. Le curé entra, s'approcha du mourant, se
+hâta de lui donner une dernière fois la bénédiction, lui administra le
+sacrement de l'extrême-onction, et se joignit à M. Abel pour réciter la
+prière des agonisants.
+
+Au moment où il dit d'une voix plus forte et plus solennelle: _Partez,
+âme chrétienne!_ un léger tressaillement agita les membres de l'enfant;
+puis survint l'immobilité complète, et la respiration, déjà si
+difficile, s'arrêta. Le curé se pencha sur l'enfant, bénit ce corps sans
+vie, et se releva en récitant le _Laudate Dominum_. M. de Grignan voulut
+emmener sa femme; elle se dégagea doucement de ses bras, appuya sa joue
+sur le visage de son cher petit Roger, pleura longtemps, et se laissa
+ensuite emmener par son mari.
+
+Suzanne restait à genoux, sanglotant près du corps de son frère, dont
+elle tenait toujours la main dans les siennes. M. Abel, la voyant
+oubliée dans ce premier moment d'une grande douleur, la releva, chercha
+à la consoler en lui disant quelques paroles pleines de coeur sur le
+bonheur dont jouissait certainement son frère, et la vie cruelle qu'il
+avait menée depuis si longtemps.
+
+«Je le sais, dit-elle, mais je l'aimais tant! C'était mon frère,
+mon ami, malgré sa grande jeunesse. Que de fois ce cher petit m'a
+encouragée, aidée, consolée!... Et à présent!...»
+
+Suzanne recommença à sangloter avec une violence qui effraya M. Abel.
+Il l'arracha d'auprès du lit de Roger, et, malgré sa résistance, il
+l'emmena dans le salon. Au bout d'un certain temps elle parut sensible
+aux témoignages d'affection qu'il lui donnait.
+
+«Ma chère enfant, lui dit-il, je ne puis remplacer le petit ange que
+vous avez perdu, mais je puis être pour vous un ami, un frère, un
+confident même, si vous voulez répondre à l'amitié que je vous offre, et
+payer par la confiance le dévouement le plus absolu.»
+
+Le chagrin de Suzanne prit une apparence plus douce après cette promesse
+de M. Abel; ses larmes furent moins amères; sa tendresse pour ses
+parents aurait son complément dans l'affection d'un ami dont l'âge se
+rapprochait du sien. Elle demanda instamment à M. Abel de la laisser
+retourner près de son frère.
+
+«Ne craignez pas pour moi, cher monsieur Abel; la prière me fera du
+bien; Roger a déjà prié pour moi, puisqu'il me donne un ami tel que
+vous. Laissez-moi le remercier.»
+
+Abel la ramena près du lit de Roger; elle arrosa de ses larmes ses
+petites mains déjà glacées; en face d'elle priait Abel. Une heure se
+passa ainsi; M. Abel demanda à Suzanne de prendre quelque repos, elle
+répondit par un signe de tête négatif.
+
+«Je vous en prie, Suzanne», dit-il doucement.
+
+Suzanne se leva et le suivit sans résistance dans le salon.
+
+M. ABEL.
+
+Suzanne, promettez-moi d'aller vous étendre sur votre lit. Vous êtes
+pâle comme une morte et vous semblez exténuée de fatigue. Ma chère
+Suzanne, soignez-vous, croyez-moi. Vos parents ont plus que jamais
+besoin de vos soins et de votre tendresse.
+
+SUZANNE.
+
+Je vous obéirai, cher monsieur Abel. Mais allez voir papa et maman; ils
+vous aiment tant! Votre présence leur sera une grande consolation.
+
+M. ABEL.
+
+J'irai, Suzanne. Fiez-vous à mon amitié pour les consoler de mon mieux.»
+
+M. Abel lui serra la main et la quitta pour entrer chez M. de Grignan.
+Il le trouva luttant contre le désir exprimé par sa femme de retourner
+près de l'enfant pour l'ensevelir.
+
+«Laissez-la suivre son désir, mon ami, dit M. Abel; elle sera mieux là
+que partout ailleurs. Laissez la mère rendre les derniers devoirs à son
+enfant.»
+
+M. de Grignan ne s'opposa plus aux prières de sa femme, qui sortit
+précipitamment après avoir adressé à Abel un regard éloquent.
+
+
+
+
+XXXII
+
+DEUX MARIAGES
+
+
+La famille resta plongée dans une profonde douleur, mais jamais un
+murmure ne fut prononcé; Abel ne les quittait presque pas. Il tint la
+promesse qu'il avait faite à Suzanne; il fut pour elle l'ami le plus
+dévoué, le frère le plus attentif. Les mois, les années se passèrent
+ainsi. La réputation d'Abel avait encore grandi; ses derniers tableaux
+avaient fait fureur. Il avait reçu le titre de _baron_ après
+l'exposition où il avait eu un si brillant succès. Il continuait sa vie
+simple et bienfaisante; il avait restreint de plus en plus le cercle
+de ses relations intimes; et de plus en plus il donnait son temps à
+ses amis de Grignan. Suzanne était arrivée à l'âge où une jeune, jolie,
+riche et charmante héritière est demandée par tous ceux qui cherchent
+une fortune et un nom. Ces demandes étaient loyalement soumises à
+Suzanne, qui les refusait toutes sans examen.
+
+«Chère Suzanne, lui dit un jour Abel, votre mère me dit que vous avez
+refusé le duc de G.... Vous voulez donc rester fille? ajouta-t-il en
+souriant.
+
+SUZANNE.
+
+Je n'épouserai jamais un homme que je ne connais pas, que je n'aime pas,
+et qui me demande pour la fortune que je dois avoir.
+
+ABEL.
+
+Mais, chère enfant, vous connaissez le duc de G...: vous l'avez vu bien
+des fois.
+
+SUZANNE.
+
+Ce que j'en connais ne me convient pas. Il parle légèrement de tout ce
+qui me plaît, de tout ce que j'aime! Auriez-vous le courage de m'engage
+à épouser un homme sans religion?
+
+ABEL, _vivement_.
+
+Non, jamais, Suzanne; je suis trop votre ami pour vous donner un si
+dangereux conseil.
+
+SUZANNE.
+
+Alors ne me proposez plus personne, jusqu'à ce que....
+
+ABEL.
+
+Achevez, Suzanne; jusqu'à ce que...?
+
+SUZANNE, _souriant._
+
+Jusqu'à ce que vous m'avez trouvé un homme qui vous ressemble.
+
+ABEL, _après un instant de silence et très ému_.
+
+Suzanne,... je sais que vous pensez tout haut avec moi. Je connais
+votre franchise, votre sincérité. Dites-moi le fond de votre pensée. Que
+voulez-vous dire par là?
+
+SUZANNE, _souriant_.
+
+Si vous ne le comprenez pas, demandez-en l'explication à maman; elle
+vous la donnera. La voici qui vient, tout juste; je me sauve.»
+
+Et Suzanne disparut en courant.
+
+MADAME DE GRIGNAN.
+
+Eh bien, qu'y a-t-il donc, Abel? Suzanne s'enfuit et vous êtes tout
+interdit.
+
+ABEL.
+
+Il y a de quoi, chère madame. Si vous saviez ce que vient de me dire
+Suzanne!»
+
+Et Abel répéta mot pour mot sa conversation avec Suzanne.
+
+MADAME DE GRIGNAN.
+
+Elle a parfaitement raison, mon ami. Et je dis comme elle.
+
+ABEL, _vivement ému_.
+
+Madame! chère madame! Comprenez-vous bien toute la portée de vos
+paroles? Ne pourrais-je me figurer... que si j'osais... vous demander
+Suzanne, vous me la donneriez?
+
+MADAME DE GRIGNAN.
+
+Certainement vous pourriez le croire; je vous la donnerais, et avec un
+vrai bonheur, et Suzanne en serait aussi heureuse que nous le serions,
+mon mari et moi.
+
+ABEL.
+
+Serait-il possible? Comment! ce voeu que je renfermais dans le plus
+profond de mon coeur, serait exaucé? Suzanne serait ma femme? de votre
+consentement? du sien?
+
+[Illustration: Suzanne rentrait souriante.]
+
+MADAME DE GRIGNAN.
+
+Oui, mon ami; vous seriez son mari et mon gendre; le vrai frère de mon
+cher petit Roger, ajouta-t-elle en prenant les deux mains d'Abel dans
+les siennes. Ce cher petit! il vous aimait tant! Sa dernière parole a
+été votre nom.»
+
+Mme de Grignan pleura dans les bras de ce fils qu'elle venait de se
+donner. Il lui baisa mille fois les mains en la remerciant du fond de
+son coeur.
+
+ABEL.
+
+Ne puis-je voir Suzanne, chère madame?
+
+MADAME DE GRIGNAN.
+
+C'est trop juste; je vais vous l'envoyer.»
+
+Deux minutes après, Suzanne rentrait, souriante mais légèrement
+embarrassée.
+
+«Suzanne! dit Abel en allant à elle et lui baisant les mains, Dieu me
+récompense bien richement du peu que j'ai fait pour son service.
+
+SUZANNE.
+
+Et moi, mon ami? C'est à notre cher petit Roger que je dois ce bonheur,
+que j'ai si souvent demandé au bon Dieu, et que vous me refusiez
+toujours.
+
+ABEL.
+
+Moi! Ah! Suzanne, comment n'avez-vous pas compris que je n'osais pas?
+J'ai beau avoir été chamarré de décorations, avoir été fait baron, je ne
+croyais pas pouvoir prétendre à la jeune et charmante héritière demandée
+par les plus grands noms de France. Mon intimité avec vos parents, leurs
+bontés pour moi, et jusqu'à la grande amitié et préférence que vous me
+témoigniez en toutes occasions, m'interdisaient toute tentative, par
+conséquent tout espoir. Mais si vous saviez combien j'ai souffert de ce
+silence forcé!
+
+SUZANNE, _souriant_.
+
+A présent, mon ami, vous ne souffrirez plus que de m'avoir fait
+souffrir, moi aussi. A tout autre que vous (qui êtes mon confident
+intime, vous savez), je n'aurais jamais osé dire ce que je vous ai
+dit aujourd'hui. Et pourtant je pensais bien que vous n'en seriez pas
+fâché.»
+
+A partir de ce jour, le mariage de Suzanne de Grignan avec M. le baron
+de N... fut le sujet de toutes les conversations; il fut non seulement
+approuvé, mais extrêmement applaudi; la réputation et la célébrité
+d'Abel l'avaient mis au rang des grands partis, et plus d'une mère envia
+le bonheur de Mme de Grignan.
+
+Trois ans avant cet événement, Kersac revenait joyeusement à sa ferme de
+Sainte-Anne. Son premier soin fut de chercher Hélène, qu'il trouva dans
+la cuisine, occupée des soins du ménage.
+
+«Hélène, Hélène, s'écria Kersac, me voici! Et bien content d'être
+revenu.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et Jean?
+
+KERSAC.
+
+Jean va très bien; il viendra un peu plus tard. Je vous expliquerai ça.
+Et moi, je viens vous demander une chose.
+
+HÉLÈNE.
+
+Tout ce que vous voudrez, monsieur; vous savez si j'ai la volonté de
+vous obéir en tout.
+
+KERSAC.
+
+Oh! il ne s'agit pas d'obéir, il s'agit de vouloir.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est pour moi la même chose; je veux tout ce que vous voulez.
+
+KERSAC.
+
+C'est-il bien vrai, ça? Alors! sac à papier!... j'ai peur. Parole, j'ai
+peur!
+
+HÉLÈNE.
+
+Qu'est-ce donc, mon Dieu? Est-ce que... mon petit Jean...?
+
+KERSAC.
+
+Il ne s'agit pas de petit Jean! Brave garçon, cet enfant! j'en suis
+fou;... mais il ne s'agit pas de ça; il s'agit de vous.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais parlez donc, monsieur, vous me faites une peur!
+
+KERSAC.
+
+Hélène, Hélène, vous ne devinez pas?»
+
+Et comme Hélène le regardait avec de grands yeux étonnés, Kersac la
+saisit dans ses bras, manqua l'étouffer, et dit enfin:
+
+«Je veux que vous soyez ma femme!»
+
+Puis il la lâcha si subitement, qu'elle alla tomber sur un banc qui se
+trouvait derrière elle.
+
+La surprise et la chute la rendirent immobile! Kersac crut l'avoir
+blessée sérieusement.
+
+«Animal que je suis! s'écria-t-il. Hélène, ma pauvre Hélène! vous êtes
+blessée? souffrez-vous?
+
+HÉLÈNE.
+
+Je ne suis pas blessée, monsieur; je ne souffre pas. Mais je suis si
+étonnée, que je ne comprends pas; je ne sais pas du tout ce que vous
+voulez dire.
+
+[Illustration: Kersac la saisit dans ses bras et manqua l'étouffer.]
+
+KERSAC.
+
+Parbleu! ce n'est pourtant pas difficile à comprendre. Vous êtes une
+brave, excellente femme, active, propre, au fait de l'ouvrage d'une
+ferme. Je suis garçon, je m'ennuie d'être garçon, et je veux vous
+épouser. Parbleu! C'est pourtant bien simple et bien naturel. Et je vous
+dis: Voulez-vous, oui ou non? Si vous dites oui, vous me rendrez bien
+content; vous me payerez de tout ce que vous prétendez me devoir. Si
+vous dites non, vous êtes une ingrate, un mauvais coeur; vous me donnez
+du chagrin en récompense de ce que j'ai fait pour vous. Voyons, Hélène,
+répondez, au lieu de me regarder d'un air effaré, comme si je venais
+vous égorger.
+
+HÉLÈNE.
+
+Monsieur Kersac, est-il possible que vous ayez cette idée?
+
+KERSAC.
+
+Il ne s'agit pas de ça. Oui ou non?
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui, mille fois oui, monsieur. Pouvez-vous douter du bonheur avec lequel
+j'accepte ce nouveau bienfait?
+
+KERSAC.
+
+A la bonne heure donc! Ce coquin de Simon! m'a-t-il causé du tourment!»
+
+Et la serrant encore dans ses bras avec une force qui fit crier _grâce_
+à Hélène, il courut annoncer à ses gens la nouvelle surprenante de son
+mariage.
+
+KERSAC.
+
+«Eh bien, vous n'êtes pas surpris, vous autres?
+
+--Pour ça non, monsieur! lui répondit-on en souriant. Chacun le désirait
+et l'espérait depuis longtemps. Hélène mérite bien le bonheur que lui
+envoie le bon Dieu. Vous ne pouviez mieux choisir, monsieur.»
+
+Une fois la chose convenue, annoncée, Kersac se hâta de la terminer.
+Quinze jours après il était marié, et, sauf qu'Hélène fut Mme Kersac
+et que Kersac fut dix fois plus heureux qu'auparavant, la ferme de
+Sainte-Anne continua à marcher comme par le passé.
+
+[Illustration: Elle alla tomber sur un banc.]
+
+Un fait important qu'il ne faut pas oublier, c'est que, le lendemain de
+l'arrivée de Kersac, Hélène vint le prévenir qu'un homme et un cheval
+venaient de lui arriver.
+
+KERSAC.
+
+Un homme! un cheval! Je ne comprends pas; je n'ai rien acheté, moi!»
+
+Il alla voir; à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur le cheval, qu'il
+poussa un cri de joie en reconnaissant la magnifique trotteuse d'Abel.
+Le palefrenier lui expliqua que c'était un cadeau de M. Abel de N..., et
+lui présenta une lettre, qu'il ouvrit avec empressement. Il lut ce qui
+suit:
+
+ «Mon cher Kersac, vous avez raison; la vie de Paris ne convient
+ pas à la bête que je vous envoie; elle sera plus heureuse chez
+ vous; rendez-moi le service de l'accepter pour votre usage
+ personnel; c'est à la campagne qu'elle déploiera tous ses
+ moyens. Renvoyez-moi mon palefrenier le plus tôt possible, j'en
+ ai besoin ici. Adieu; n'oubliez pas votre ami.
+
+ «ABEL N....»
+
+KERSAC.
+
+«Excellent homme! perle des hommes! coeur d'or! comme dit mon petit
+Jean. Quel bonheur d'avoir cette bête! Personne n'y touchera que moi!
+Entrez, monsieur le palefrenier. Venez vous rafraîchir.»
+
+Kersac confia à Hélène le soin de bien faire boire et manger le
+palefrenier. Il mena lui-même sa belle jument à l'écurie, lui fit une
+litière excellente, la pansa, la bouchonna, lui donna de l'avoine, de
+la paille. Quand le palefrenier voulut partir, il lui glissa quarante
+francs dans la main. C'était beaucoup pour tous les deux. Ils se
+séparèrent avec force poignées de main.
+
+[Illustration: «Eh bien, vous n'êtes pas surpris, vous autres?»]
+
+Cette jument fut une source de joie et de plaisir pour Kersac; tous les
+jours il faisait naître l'occasion de l'atteler à une voiture légère, et
+il la faisait trotter pendant une heure ou deux, ne se lassant jamais
+de la regarder _fendre l'air_ et faire l'admiration de tous ceux qu'il
+rencontrait. Il emmena Hélène une fois, mais elle demanda grâce pour
+l'avenir, assurant que cette course si rapide lui faisait peur.
+
+Ils reçurent la visite de Jean peu de temps après la mort du petit
+Roger; M. et Mme de Grignan étaient allés faire un voyage en Suisse et
+dans le nord de l'Italie avec leur ami Abel, pour distraire Suzanne de
+son chagrin. Ils y réussirent en partie, mais Suzanne continua à
+parler sans cesse avec M. Abel de son frère Roger; et pour tous deux ce
+souvenir avait un charme inexprimable. Ce fut pendant ce voyage, durant
+lequel ils n'emmenèrent que Barcuss, que Jean obtint sans difficulté,
+par l'entremise de M. Abel, la permission de passer le temps de leur
+absence à Elven.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+TROISIÈME MARIAGE
+
+
+Trois ans après, quand Abel était déjà devenu tout à fait de la famille
+par son mariage avec Suzanne, Jean lui annonça que Kersac et Hélène
+étaient dans une grande affliction. Le propriétaire de la ferme que
+cultivait Kersac depuis plus de vingt ans venait de mourir; la terre
+était à vendre, et on était en pourparlers avec quelqu'un qui voulait
+l'exploiter lui-même.
+
+«Ne t'afflige pas, mon ami, lui dit Abel, cette vente n'est pas encore
+faite; peut-être ne se fera-t-elle pas.»
+
+En effet, peu de jours après, Jean apprit par M. Abel que la ferme était
+vendue à quelqu'un qui faisait avec Kersac un bail, lequel devrait durer
+tant que vivrait le fermier.
+
+Jean fut si surpris de cet à-propos, qu'Abel ne put s'empêcher de rire.
+
+«Monsieur, dit Jean, est-ce que _M. le Voleur_ et _M. le Peintre_ n'y
+seraient pas pour quelque chose?
+
+ABEL, _riant_.
+
+C'est possible; je sais que _M. le Peintre_ cherchait une terre à
+acheter en Bretagne.
+
+JEAN.
+
+Oh! monsieur, quel bonheur! votre bonté ne se lasse jamais!»
+
+C'était réellement M. Abel qui avait acheté la ferme de Sainte-Anne pour
+y bâtir un château et s'y créer une résidence d'été. Cette acquisition
+fit le bonheur de Kersac et d'Hélène; de Jean, qui se trouvait près de
+sa mère sept ou huit mois de l'année, et sans compter la famille qui
+habitait le château.
+
+Quand Marie eut dix-huit ans, Kersac, qui l'aimait tendrement et qui
+n'avait pas eu d'enfants de son mariage avec Hélène, accomplit son
+projet d'autrefois; il annonça qu'il adopterait Marie; il restait la
+seconde partie du projet, la marier à Jean. Ce dernier avait vingt-sept
+ans; il avait continué son service dans l'hôtel de Grignan, sauf un
+léger changement, c'est qu'il avait passé au service particulier de son
+bienfaiteur, de son maître bien-aimé, M. Abel. On pouvait, en parlant
+d'eux, dire avec vérité: _Tel maître, tel valet_. L'un était le beau
+idéal du maître, l'autre le beau idéal du serviteur.
+
+Quand l'adoption de Marie fut annoncée, M. Abel, qui s'entendait avec
+Kersac pour faire réussir ce mariage, trouva un jour que Jean était
+devenu pensif et moins gai. Il lui en fit l'observation.
+
+JEAN.
+
+Que voulez-vous, monsieur? En avançant en âge, on devient plus sage et
+plus sérieux.
+
+M. ABEL, _souriant_.
+
+Mais, mon ami, tu as vingt-sept ans à peine; ce n'est pas encore
+l'extrême vieillesse.
+
+JEAN.
+
+Pas encore, monsieur; mais on y marche tous les jours.
+
+M. ABEL.
+
+Écoute, Jean, quand je me suis marié, j'avais trente-quatre ans et je
+n'étais pas triste, et je ne le suis pas encore, bien que j'aie quarante
+et un ans.
+
+JEAN, _tristement_.
+
+Je le sais bien, monsieur.
+
+M. ABEL.
+
+Jean, tu me caches quelque chose; ce n'est pas bien. Toi qui n'avais
+pas de secret pour moi, voilà que tu en as un, et depuis plusieurs mois
+déjà.
+
+JEAN.
+
+Pardonnez-moi, monsieur, ce n'est pas un secret, c'est seulement une
+chose qui me rend triste malgré moi.
+
+M. ABEL.
+
+Qu'est-ce que c'est, Jean? Dis-le-moi. Que crains-tu? Tu connais mon
+amitié pour toi.
+
+JEAN.
+
+Oh oui! monsieur; et votre indulgence, et votre bonté, qui ne se sont
+jamais démenties. Voici ce que c'est, monsieur. Je me sens pour Marie
+un attrait qui me ferait vraiment désirer de l'épouser. Et il m'est
+impossible de me marier, parce qu'en me mariant ainsi, mon beau-père
+et ma mère voudraient nous garder près d'eux. Et si je vous quittais,
+monsieur, je me sentirais si malheureux, si ingrat, si égoïste, que je
+n'aurais pas une minute de repos et que j'en mourrais de chagrin. D'un
+autre côté, quand je quitte Marie, il me semble que c'est mon âme qui
+s'en va et que je reste seul dans le monde. Elle m'a dit que pour elle
+c'était la même chose, et qu'elle pleurait souvent en pensant à moi. Je
+lui ai dit ce qui m'arrêtait; elle l'a compris, et nous sommes convenus,
+elle de rester fille, et moi de rester garçon; je me console par la
+pensée de ne jamais quitter monsieur et de vivre bien heureux pour
+monsieur et pour madame.»
+
+Et, en disant ces mots, la voix lui manqua; il se tourna comme pour
+arranger quelque chose et disparut.
+
+M. Abel resta triste et pensif.
+
+«Heureux! Pauvre garçon! C'est pour moi qu'il sacrifie son bonheur et
+celui de la femme qu'il aime. Je ne peux pas accepter ça. Il sera marié
+avant un mois d'ici.»
+
+M. Abel sonna. Baptiste entra.
+
+«Baptiste, allez à la ferme et dites à Kersac de venir me parler.»
+
+Kersac s'empressa d'arriver.
+
+«J'ai une affaire à traiter avec vous, Kersac. Je vous demande votre
+appui et je vous offre le mien.»
+
+Ils s'enfermèrent pour traiter leur affaire sans être dérangés: une
+demi-heure après, Kersac se retirait en se frottant les mains.
+
+Lorsque M. Abel revit Jean, il lui dit que Kersac le demandait pour lui
+communiquer une affaire importante.
+
+«Faut-il que j'y aille tout de suite, monsieur?
+
+--Mais, oui; Kersac paraît pressé.»
+
+Jean s'empressa d'y aller; il le trouva seul.
+
+«Jean, dit Kersac en lui tendant la main, tu es un nigaud, et Marie est
+une sotte; je vais vous mettre tous deux à la raison.»
+
+Kersac se leva, ouvrit une porte et rentra traînant après lui Marie tout
+en larmes.
+
+«Tiens, dit-il en la lui montrant, tu vois! C'est toi qui es cause de
+cela.
+
+JEAN.
+
+Marie, Marie, tu m'avais promis d'être raisonnable.
+
+MARIE.
+
+J'essaye, Jean, je ne peux pas.
+
+KERSAC.
+
+Vous êtes fous tous les deux! Et voilà comment je vous rends la raison.»
+
+Il prit la main de Marie, la mit dans celle de Jean.
+
+«Je te la donne, dit-il à Jean. Je te le donne, dit-il à Marie. D'ici un
+mois, de gré ou de force, vous serez mariés. Tu resteras près de M.
+Abel pendant les huit mois qu'il passera ici; quand il s'en ira, tu le
+suivras ou tu resteras, comme tu voudras. J'aurais bien voulu t'avoir à
+mon tour, mais M. Abel a tenu bon. Sapristi! il tient à toi comme le fer
+tient à l'aimant.»
+
+Kersac ne leur donna pas le temps de répondre; il sortit en refermant la
+porte sur lui. Quand il rentra une heure après, il trouva Jean _rendu à
+la raison_; Marie lui avait démontré que son mariage ne nuisait en rien
+à son service près de son bienfaiteur, et même que M. Abel n'en
+serait que mieux servi. Il paraît que ces arguments avaient été bien
+persuasifs, car ils terminèrent la conférence par une discussion sur le
+jour du mariage; Jean voulait attendre; Marie voulait presser:
+
+«Car, dit-elle, si je te laisse le temps de la réflexion, tu me
+laisserais là pour M. Abel, et je mourrais de chagrin.»
+
+Jean frémit devant cet assassinat prévu et prémédité, et il consentit au
+plus bref délai, qui était de quinze jours. C'est ainsi que le sort de
+Jean fut fixé.
+
+M. Abel se montra fort satisfait de cet arrangement. Il en souffrit un
+peu, mais le moins possible; Jean lui promit de le suivre partout où il
+irait.
+
+«Je vous assure, monsieur, lui dit-il, que si vous m'obligiez à vous
+quitter, je serais réellement malheureux; Marie elle-même me serait à
+charge. Pensez donc, monsieur! treize années passées avec vous et près
+de vous, sans vous avoir jamais quitté! Comment voulez-vous que je vive
+loin de vous?
+
+M. ABEL.
+
+Merci, mon ami! J'accepte ton sacrifice comme tu as accepté celui que
+j'ai fait en te rendant ta liberté; ta présence me sera d'autant plus
+agréable qu'elle sera tout à fait volontaire de ta part. Et je t'avoue
+que tu me manquerais plus que je ne puis te dire, et que je t'aime, non
+pas comme un maître, mais comme un père. Depuis bien des années je te
+regarde comme mon enfant. Il me semble, comme à toi, que tu fais partie
+de mon existence, et que nous ne devons jamais nous quitter. Occupe-toi
+maintenant de hâter ton mariage; tu comprends que tous les frais sont à
+ma charge, puisque c'est moi qui _l'oblige_ à te marier.»
+
+Jean sourit et remercia du regard plus qu'en paroles. La noce fut
+superbe; il y eut deux jours de repas, de danses et de réjouissances,
+mais pas un instant Jean n'oublia son service près de son cher maître.
+A son lever, à son coucher, le visage de Jean fut, comme d'habitude, le
+premier et le dernier qui frappa les regards de M. Abel.
+
+Ils vivent tous, heureux et unis; quelques cheveux blancs se détachent
+sur la belle chevelure noire de M. Abel. Il a quatre enfants; Suzanne
+et Abel les élèvent ensemble; Suzanne s'occupe particulièrement de ses
+filles; Abel dirige l'éducation des deux garçons; l'un d'eux annonce un
+talent presque égal à celui de son père. Jean, marié depuis six ans,
+a déjà trois enfants. Ils vivent à la ferme avec leur mère. Kersac et
+Hélène mènent la vie la plus calme et la plus heureuse; Kersac conserve
+sa vigueur et sa belle santé; Hélène paraît dix ans de moins que son
+âge; les enfants de Jean sont superbes; la fille est blonde et jolie
+comme la mère; les fils sont bruns comme le père.
+
+Ceux d'Abel et de Suzanne attirent tous les regards par leur grâce et
+leur beauté éclatante; leur bonté, leur esprit et leur charme égalent
+leurs avantages physiques; le fils aîné a treize ans; le second en a
+onze. Les filles ont neuf et sept ans.
+
+M. et Mme de Grignan ne quittent pas leurs enfants; jamais un
+mécontentement, un dissentiment ne viennent troubler l'harmonie
+qui règne dans la famille. Le petit Roger en est sans doute l'ange
+protecteur.
+
+La belle jument de Kersac vit encore et continue à exciter l'admiration
+de son maître; elle a eu quatorze poulains, tous plus beaux et plus
+parfaits les uns que les autres, que Kersac aurait voulu garder tous;
+mais il a dû en céder huit à M. Abel et à quelques-uns de ses amis
+qui les demandaient avec instance; il ne voulait pas en recevoir le
+payement, mais M. Abel l'a forcé à accepter trois mille francs pour
+chaque poulain qu'il lui enlevait.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+ET JEANNOT?
+
+
+Et Jeannot?...........................
+
+Hélas! pauvre Jeannot, il est loin de mener la vie douce et heureuse
+de Jean et de ses amis. Mes lecteurs se souviennent de sa dernière
+conversation au café avec Kersac et Jean. Il continua sa vie de fripon
+et de mauvais sujet. Un jour, il tomba malade à force de boisson
+et d'excès. Ses maîtres s'en débarrassèrent, comme font les maîtres
+insouciants, en l'envoyant à l'hôpital. Pendant sa maladie, M. Boissec
+dut faire ses affaires lui-même. Il découvrit ainsi les friponneries
+de Jeannot. Au lieu de s'en accuser en raison du mauvais exemple, des
+mauvais conseils qu'il lui avait donnés, il s'emporta contre lui, gémit
+sur les sommes considérables que Jeannot lui avait soustraites, et
+résolut de l'en punir sévèrement.
+
+A l'hôpital, Jeannot, comparant son abandon à la position si heureuse
+de Jean, fit quelques réflexions qui auraient porté de bons fruits si
+Jeannot avait eu plus de foi et de courage.
+
+[Illustration: Boissec le reçut avec des menaces.]
+
+Mais quand il sortit de l'hôpital, et qu'il se traîna, pâle et faible,
+chez ses maîtres, Boissec le reçut avec des injures et des menaces.
+
+JEANNOT.
+
+Que me reprochez-vous donc, monsieur Boissec, que vous n'ayez fait
+vous-même?
+
+[Illustration: Ils traînèrent Jeannot jusque dans la rue.]
+
+M. BOISSEC.
+
+Moi et toi, ce n'est pas la même chose, coquin. J'étais le maître, tu
+étais mon subordonné. C'est moi qui t'avais formé....
+
+JEANNOT.
+
+Et à quoi m'avez-vous formé, monsieur? A voler mon maître, comme vous!
+A ne croire à rien, comme vous! A vivre pour le plaisir, comme vous! Que
+voulez-vous donc de moi? Si j'avais été honnête, je vous aurais dénoncé
+à M. le comte! Est-ce ça que vous regrettez? Est-ce ça que vous voulez?
+Prenez garde de me pousser à bout!
+
+M. BOISSEC.
+
+Serpent! vipère! tu oses menacer ton bienfaiteur?
+
+JEANNOT.
+
+Vous, mon bienfaiteur! Vous êtes mon corrupteur, mon mauvais génie, mon
+ennemi le plus cruel, le plus acharné!
+
+M. BOISSEC.
+
+Attends, gredin, je vais te faire comprendre ce que je suis. Auguste!
+Félix! par ici. Mettez à la porte ce drôle, ce voleur; jetez-lui ses
+effets, et ne le laissez jamais remettre les pieds à l'hôtel.»
+
+Auguste et Félix n'eurent pas de peine à exécuter l'ordre de
+l'intendant, de l'homme de confiance de monsieur. Ils traînèrent Jeannot
+jusque dans la rue, et lui jetèrent ses effets, comme l'avait ordonné M.
+Boissec. Obligé de céder à la force, il ramassa ses effets épars et se
+trouva heureux de retrouver une bourse bien garnie dans la poche d'un
+de ses gilets; il prit un fiacre et se logea dans un hôtel. En attendant
+une place qui n'arriva pas, il mangea tout son argent, vendit ses
+effets, se trouva sans ressources, se réunit à une bande de vagabonds,
+se fit arrêter et mettre en prison; il en sortit plus corrompu qu'il n'y
+était entré, fut arrêté pour vol simple une première fois, et condamné
+à un an de prison; une seconde fois pour vol avec effraction et menaces,
+il fut condamné à dix ans de galères; il est au bagne maintenant; on
+parle de le transporter à Cayenne, à cause de son indocilité et de
+son humeur intraitable. Il est probable qu'il fera partie du prochain
+transport de galériens.
+
+Et Simon?
+
+Simon vit heureux et content; il est bon mari, bon père, bon fils et
+toujours bon chrétien.
+
+Son beau-père l'ennuie quelquefois pour des affaires de commerce. Il
+trouve Simon trop délicat, trop consciencieux. Simon assure qu'il n'est
+qu'honnête et qu'il ne fera aucune affaire qui ne soit parfaitement
+loyale et honorable. Dans le magasin, les pratiques aiment mieux
+avoir affaire au gendre qu'au beau-père. Ce dernier, s'étant retiré du
+commerce et ayant cédé les affaires à ses enfants, voit avec surprise
+l'agrandissement du commerce de Simon. Celui-ci a déjà acquis une
+fortune suffisante pour vivre agréablement. Il va quelquefois à
+Sainte-Anne, où il trouve réunis tous ses anciens amis et son frère
+Jean, qu'il aime toujours tendrement.
+
+Au milieu de cette prospérité il a eu deux peines assez vives; d'abord
+il n'a pas d'enfants. Ensuite, Aimée, mal conseillée par sa mère, menait
+une vie trop dissipée, faisait trop de dépenses de toilette, de
+vanité; elle se révoltait contre Simon, le traitait de sévère, d'avare,
+d'exagéré. Enfin, il n'y avait pas accord parfait dans ce ménage. M.
+Abel, qu'il voyait quelquefois à Paris, lui conseillait la douceur, la
+patience et la fermeté.
+
+[Illustration: Il fera partie du prochain transport de galériens.]
+
+«Ne cède jamais pour ce qui est mal ou qui mène au mal, mon ami; pour
+le reste, laisse faire le plus que tu pourras. Avec les années, Aimée
+deviendra raisonnable; elle comprendra alors et approuvera ta conduite,
+elle t'en aimera et t'en respectera davantage.»
+
+Simon attendait, soupirait, espérait. Enfin, le bon Dieu lui vint
+en aide. Aimée eut la petite vérole, qui la défigura; le monde et la
+toilette ne lui offrirent plus aucun attrait; son âme s'embellit par
+suite du changement de son visage; elle devint ce que Simon désirait
+qu'elle fût; il l'aima laide bien plus qu'il ne l'avait année jolie.
+Aimée, de son côté, comprit alors les qualités et les vertus de
+son mari; et quand ils allaient passer quelques jours à la ferme de
+Sainte-Anne, elle s'entendait parfaitement avec tous les membres de
+l'excellente famille qui l'habitait. Simon serait donc parfaitement
+heureux s'il avait des enfants. Mais, hélas! il n'en a pas encore et il
+n'en aura sans doute jamais, car la jolie Aimée a.... Calculez vous-même
+son âge. Je préfère ne pas vous le dire.
+
+Et le PETIT _Jean_?... Il avait quatorze ans quand il vous est apparu
+pour la première fois.
+
+Et Abel?... Il avait vingt-sept ans!
+
+Et Kersac?... Il en avait trente-cinq!!!
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ I. Le départ
+ II. La rencontre
+ III. Le voleur se dévoile
+ IV. La carriole et Kersac
+ V. L'accident
+ VI. Jean Esculape
+ VII. Visite à Kérantré
+ VIII. Réunion des frères
+ IX. Débuts de M. Abel et de Jeannot
+ X. Suite des débuts de Jeannot et de M. Abel
+ XI. Le concert
+ XII. La leçon de danse
+ XIII. Les habits neufs
+ XIV. L'enlèvement des Sabines
+ XV. Friponnerie de Jeannot
+ XVI. M. le Peintre est découvert
+ XVII. Seconde visite à Kérantré
+ XVIII. M. Abel cherche à placer Jean
+ XIX. M. Abel place Jeannot
+ XX. Jean chez le petit Roger
+ XXI. Séparation des deux frères
+ XXII. Jean se forme
+ XXIII. Kersac à Paris
+ XXIV. Kersac et M. Abel font connaissance
+ XXV. Kersac voit Simon, rencontre Jeannot
+ XXVI. Emplettes de Kersac
+ XXVII. La noce
+ XXVIII. Abel, Caïn et Seth
+ XXIX. Le marteau magique
+ XXX. L'Exposition
+ XXXI. Mort du petit Roger
+ XXXII. Deux mariages
+ XXXIII. Troisième mariage
+ XXXIV. Et Jeannot?
+
+
+__________________________________
+991-20.--Corbeil Imprimerie Crété.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean qui grogne et Jean qui rit, by
+Comtesse de Ségur
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN QUI GROGNE ET JEAN QUI RIT ***
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+
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+will be renamed.
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+
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+
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+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+1.E.9.
+
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+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Gutenberg-tm License.
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
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+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+1.F.
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+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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