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+The Project Gutenberg EBook of Infernaliana, by Ch. Nodier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Infernaliana
+ Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les
+ revenans, les spectres, les démons et les vampires
+
+Author: Ch. Nodier
+
+Release Date: March 31, 2006 [EBook #18089]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INFERNALIANA ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
+
+
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+
+
+
+
+ INFERNALIANA.
+
+_Sous presse pour paraître incessamment chez les mêmes Libraires_:
+
+_Saint-Ernulphe_, ou _les Proscriptions_; par M.L. FLEURY.
+Deuxième édition, ornée d'une jolie gravure.
+
+IMPRIMERIE DE GOETSCHY,
+Rue Louis-le-Grand, n° 27.
+
+
+
+
+ INFERNALIANA.
+
+
+Les effets les plus surnaturels proviennent
+souvent des causes les plus simples;
+ne doutons pas toujours, ne croyons pas
+trop aveuglément, et profitons de ce qui
+peut nous être utile.
+
+
+PUBLIÉ PAR CH. N***.
+
+
+
+
+A PARIS,
+
+Chez
+SANSON, Libraire, boulevart Bonne-Nouvelle, n° 58.
+NADAU, Faubourg Saint-Martin.
+
+ 1822.
+
+
+
+
+ AVERTISSEMENT.
+
+De toutes les erreurs populaires, la croyance au vampirisme est à coup
+sûr la plus absurde; je ne sais même si elle ne l'est pas plus que les
+contes de revenans.
+
+Les vampires ne furent guère connus que vers le dix-huitième siècle.
+La Valachie, la Hongrie, la Pologne, la Russie, furent leurs berceaux.
+Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, nous dit: «On n'entendit
+parler que de vampires depuis 1730 jusqu'en 1735; on les guetta, on leur
+arracha le coeur, on les brûla: ils ressemblaient aux anciens martyrs;
+plus on en brûlait, plus il s'en trouvait.»
+
+Il est étonnant que des être raisonnables aient pu croire si long-tems
+que des morts sortaient la nuit des cimetières pour aller sucer le
+sang des vivans, et que ces mêmes morts retournaient ensuite dans leurs
+cercueils. Nous pouvons certifier cependant que des gens de mérite y
+ont cru, et que l'autorité elle-même a servi à propager de semblables
+absurdités. Nous engageons nos lecteurs à se défier de ces récits ainsi
+que des prétendues histoires de revenans, de sorciers, de diables, etc.
+Tout ce qu'on peut dire et écrire sur ce sujet, n'a aucune authenticité
+et ne mérite aucune croyance.
+
+Nous avons tiré plusieurs contes de différens auteurs:
+Langlet-Dufresnois, _les Mille et un Jour_, dom Calmet, etc., nous
+en ont fourni.
+
+Un grand nombre sont de notre imagination, et si nous n'en citons pas
+les auteurs en particulier, c'est que cela aurait entraîné à trop
+de longueurs. Au surplus, si le vampirisme ne date que d'un siècle
+à-peu-près, la croyance aux revenans, aux sorciers, etc., date, je
+crois, depuis la création du monde, sans que personne de bon sens,
+puisse assurer en avoir vu ou connu.
+
+
+ INFERNALIANA,
+
+ OU
+
+ ANECDOTES, PETITS ROMANS,
+ NOUVELLES ET CONTES
+ SUR LES REVENANS, LES SPECTRES, LES DÉMONS ET LES VAMPIRES.
+
+
+
+
+ LA NONNE SANGLANTE.
+
+ NOUVELLE.
+
+
+Un revenant fréquentait le château de Lindemberg, de manière à le
+rendre inhabitable. Apaisé ensuite par un saint homme, il se réduisit
+à n'occuper qu'une chambre, qui était constamment fermée. Mais tous
+les cinq ans, le cinq de mai, à une heure précise du matin, le fantôme
+sortait de son asile.
+
+C'était une religieuse couverte d'un voile, et vêtue d'une robe souillée
+de sang. Elle tenait d'une main un poignard, et de l'autre une lampe
+allumée, descendait ainsi le grand escalier, traversait les cours,
+sortait par la grande porte, qu'on avait soin de laisser ouverte, et
+disparaissait.
+
+Le retour de cette mystérieuse époque était près d'arriver, lorsque
+l'amoureux Raymond reçut l'ordre de renoncer à la main de la jeune
+Agnès, qu'il aimait éperduement.
+
+Il lui demanda un rendez-vous, l'obtint, et lui proposa un enlèvement.
+Agnès connaissait trop la pureté du coeur de son amant, pour hésiter
+à le suivre: «C'est dans cinq jours, lui dit-elle, que _la nonne
+sanglante doit_ faire sa promenade. Les portes lui seront ouvertes,
+et personne n'osera se trouver sur son passage. Je saurai me procurer
+des vêtemens convenables, et sortir sans être reconnue; soyez prêt à
+quelque distance....» Quelqu'un entra alors et les força de se séparer.
+
+Le cinq de mai, à minuit, Raymond était aux portes du château. Une
+voiture et deux chevaux l'attendaient dans une caverne voisine.
+
+Les lumières s'éteignent, le bruit cesse, une heure sonne: le portier
+suivant l'antique usage, ouvre la porte principale. Une lumière
+se montre dans la tour de l'est, parcourt une partie du château,
+descend..... Raymond apperçoit Agnès, reconnaît le vêtement, la lampe,
+le sang et le poignard. Il s'approche; elle se jette dans ses bras. Il
+la porte presque évanouie dans la voiture; il part avec elle, au galop
+des chevaux.
+
+Agnès ne proférait aucune parole.
+
+Les chevaux couraient à perte d'haleine; deux postillons, qui essayèrent
+vainement de les retenir, furent renversés.
+
+En ce moment, un orage affreux s'élève; les vents sifflent déchaînés;
+le tonnerre gronde au milieu de mille éclairs; la voiture emportée se
+brise.... Raymond tombe sans connaissance.
+
+Le lendemain matin, il se voit entouré de paysans qui le rappelent à la
+vie. Il leur parle d'Agnès, de la voiture, de l'orage; ils n'ont rien
+vu, ne savent rien, et il est à dix lieues du château de Lindemberg.
+
+On le transporte à Ratisbonne; un médecin panse ses blessures, et lui
+recommande le repos. Le jeune amant ordonne mille recherches inutiles,
+et fait cent questions, auxquelles on ne peut répondre. Chacun croit
+qu'il a perdu la raison.
+
+Cependant la journée s'écoule, la fatigue et l'épuisement lui procurent
+le sommeil. Il dormait assez paisiblement, lorsque l'horloge d'un
+couvent voisin le réveille, en sonnant une heure. Une secrète horreur
+le saisit, ses cheveux se hérissent, son sang se glace. Sa porte s'ouvre
+avec violence; et, à la lueur d'une lampe posée sur la cheminée, il
+voit quelqu'un s'avancer: C'est la _nonne sanglante_. Le spectre
+s'approche, le regarde fixement, et s'assied sur son lit, pendant une
+heure entière. L'horloge sonne deux heures. Le fantôme alors se
+lève, saisit la main de Raymond, de ses doigts glacés, et lui dit:
+_Raymond_, _je suis à toi; tu es à moi pour la vie._ Elle
+sortit aussitôt, et la porte se referma sur elle.
+
+Libre alors, il crie, il appelle; on se persuade de plus en plus qu'il
+est insensé; son mal augmente, et les secours de la médecine sont vains.
+
+La nuit suivante la nonne revint encore, et ses visites se
+renouvellèrent ainsi pendant plusieurs semaines. Le spectre, visible
+pour lui seul n'était apperçu par aucun de ceux qu'il faisait coucher
+dans sa chambre.
+
+Cependant Raymond apprit qu'Agnès, sortie trop tard, l'avait inutilement
+cherché dans les environs du château; d'où il conclut qu'il avait enlevé
+la nonne sanglante. Les parens d'Agnès, qui n'approuvaient point son
+amour, profitèrent de l'impression que fit cette avanture sur son
+esprit, pour la déterminer à prendre le voile.
+
+Enfin Raymond fut délivré de son effrayante compagne. On lui amena un
+personnage mystérieux, qui passait par Ratisbonne; on l'introduisit dans
+sa chambre, à l'heure où devait paraître la nonne sanglante. Elle le
+vit et trembla; à son ordre, elle expliqua le motif de ses importunités:
+religieuse espagnole, elle avait quitté le couvent, pour vivre dans
+le désordre, avec le seigneur du château de Lindemberg: infidèle à son
+amant, comme à son Dieu, elle l'avait poignardé: assassinée elle-même
+par son complice qu'elle voulait épouser; son corps était resté sans
+sépulture et son âme sans asyle errait depuis un siècle. Elle demandait
+un peu de terre pour l'un, des prières pour l'autre. Raymond les lui
+promit, et ne la vit plus.
+
+
+
+
+ LE VAMPIRE ARNOLD-PAUL.
+
+
+Un paysan de Médreïga (village de Hongrie), nommé _Arnold-Paul_,
+fut écrasé par la chute d'un chariot chargé de foin. Trente jours après
+sa mort, quatre personnes moururent subitement, et de la même manière
+que meurent ceux qui sont molestés des vampires. On se ressouvînt alors
+qu'Arnold-Paul avait souvent raconté, qu'aux environs de Cassova, sur
+les frontières de la Turquie, il avait été tourmenté long-tems par
+un vampire turc; mais que sachant que ceux qui étaient victimes d'un
+vampire, le devenaient après leur mort, il avait trouvé le moyen de se
+guérir en mangeant de la terre du vampire turc, et en se frottant de son
+sang. On présuma que si ce remède avait guéri Arnold-Paul, il ne l'avait
+pas empêché de devenir vampire à son tour. En conséquence, on le déterra
+pour s'en assurer; et quoiqu'il fût inhumé depuis quarante jours, on lui
+trouva le corps vermeil; on s'apperçut que ses cheveux, ses ongles, sa
+barbe s'étaient renouvellés, et que ses veines étaient remplies d'un
+sang fluide.
+
+Le bailly du lieu, en présence de qui se fit l'exhumation, et qui était
+un homme expert dans le vampirisme, ordonna d'enfoncer dans le coeur de
+ce cadavre un pieu fort aigu et de le percer de part en part; ce qui fut
+exécuté sur le champ. Le vampire jeta des cris effroyables et fit les
+mêmes mouvemens que s'il eût été vivant. Après quoi on lui coupa la
+tête et on le brûla dans un grand bûcher. On fit subir ensuite le même
+traitement aux quatre personnes qu'Arnold-Paul avait tuées, de peur
+qu'elles ne devînsent vampires à leur tour.
+
+Malgré toutes ces précautions, le vampirisme reparut au bout de quelques
+années; et dans l'espace de trois mois, dix-sept personnes, de tout âge
+et de tout sexe, périrent misérablement; les unes sans être malades, et
+les autres après deux ou trois jours de langueur. Une jeune fille nommé
+Stanoska, s'étant couchée un soir en parfaite santé, se réveilla au
+milieu de la nuit, toute tremblante, jetant des cris affreux, et
+disant que le jeune Millo, mort depuis neuf semaines, avait manqué
+de l'étrangler pendant son sommeil. Le lendemain Stanoska se sentit
+très-malade, et mourut au bout de trois jours de maladie.
+
+Les soupçons se tournèrent sur le jeune homme mort, que l'on pensa
+devoir être un vampire; il fut déterré, reconnu pour tel, et exécuté en
+conséquence. Les médecins et les chirurgiens du lieu examinèrent comment
+le vampirisme avait pu renaître au bout d'un tems si considérable,
+et après avoir bien cherché, on découvrit qu'Arnold-Paul, le premier
+vampire, avait tourmenté, non seulement les personnes qui étaient mortes
+peu de tems après lui, mais encore plusieurs bestiaux dont les gens
+morts depuis peu avaient mangé, et entr'autres le jeune Millo. On
+recommença les exécutions, on trouva dix-sept vampires auxquels on perça
+le coeur; on leur coupa la tête, on les brûla, et on jeta leurs cendres
+dans la rivière. Ces mesures éteignirent le vampirisme dans Médréïga.
+
+
+
+
+ JEUNE FILLE FLAMANDE
+ ÉTRANGLÉE PAR LE DIABLE.
+
+ CONTE NOIR.
+
+
+L'aventure qui suit eut lien le 27 mai 1582.--Il y avait à Anvers une
+jeune et belle fille, aimable, riche et de bonne maison; ce qui la
+rendait fière, orgueilleuse, et ne cherchant tous les jours, par ses
+habits somptueux, que les moyens de plaire à une infinité d'élégans qui
+lui faisaient la cour.
+
+Cette fille fut imitée, selon la coutume, à certaines noces d'un ami de
+son père qui se mariait. Comme elle n'y voulait point manquer et qu'elle
+se réjouissait de paraître à une telle fête, pour l'emporter en beauté
+et en bonne grâce sur toutes les autres dames et demoiselles, elle
+prépara ses plus riches habits, disposa le vermillon dont elle voulait
+se farder, à la manière des Italiennes; et comme les Flamandes surtout
+aiment le beau linge, elle fit faire quatre ou cinq collets, dont l'aune
+de toile coûtait neuf écus. Ces collets achevés, elle fit venir une
+habile repasseuse, et lui commanda de lui empeser avec soin deux de ces
+collets, pour le jour et le lendemain des noces, lui promettant pour sa
+peine la valeur de vingt-quatre sous.
+
+L'empeseuse fit de son mieux, mais les collets ne se trouvèrent point au
+gré de la demoiselle, qui envoya chercher aussitôt une autre ouvrière, à
+qui elle donna ses collets et sa coiffure pour les empeser, moyennant
+un écu qu'elle promettait si le tout était à son goût. Cette seconde
+empeseuse mit tous ses talens à bien faire; mais elle ne put encore
+contenter la jeune fille qui, dépitée et furieuse, déchira, et jeta par
+la chambre, ses collets et coiffures, blasphémant le nom de dieu, et
+jurant qu'elle aimerait mieux _que la diable l'emportât_, que
+d'aller aux noces ainsi vêtue.
+
+La pauvre demoiselle n'eut pas plutôt achevé ces paroles, que le diable,
+qui était aux aguets, ayant pris l'apparence d'un de ses plus chers
+amoureux, se présenta à elle, ayant à son cou une fraise admirablement
+empesée et accommodée avec la dernière élégance. La jeune fille,
+trompée, et pensant qu'elle parlait à un de ses mignons, lui dit
+doucement: «Mon ami, qui vous a donc si bien dressé vos fraises?
+voilà comme je les voudrais». L'esprit malin répondit qu'il les avait
+accomodées lui-même, et en même-tems il les ôte de son cou, les met
+gaiement à celui de la demoiselle, qui ne put contenir sa joie de se
+voir si bien parée; puis ayant embrassé la pauvrette par le milieu du
+corps, comme pour la baiser, le méchant démon poussa un cri horrible,
+lui tordit misérablement le cou, et la laissa sans vie sur le plancher.
+
+Ce cri fut si épouvantable que le père de la jeune fille et tous ceux de
+la maison l'entendirent et en conçurent le présage de quelque malheur.
+Ils se hâtèrent de monter à la chambre, où ils trouvèrent la demoiselle
+roide morte, ayant le cou et le visage noir et meurtri; la bouche
+bleuâtre et toute défigurée, tellement qu'on en reculait d'épouvante.
+Le père et la mère après avoir poussé long-tems des cris et des sanglots
+lamentables, firent ensevelir leur fille qui fut ensuite mise dans un
+cercueil, et pour éviter le déshonneur qu'ils redoutaient, ils donnèrent
+à entendre que leur enfant était subitement mort d'une apoplexie. Mais
+une telle aventure ne devait pas être cachée. Au contraire, il fallait
+qu'elle fut manifestée à chacun, afin de servir d'exemple. Comme le père
+avait ordonné de tout disposer pour l'enterrement de sa fille, il se
+trouva que quatre hommes forts et puissans, ne purent jamais enlever ni
+remuer la bière où était ce malheureux corps. On fit venir deux autres
+porteurs robustes qui se joignirent aux quatre premiers; mais ce fut
+en vain; car le cercueil était si pesant qu'il ne bougeait pas plus
+que s'il eût été fortement cloué au plancher. Les assistans épouvantés
+demandèrent qu'on ouvrit la bière; ce qui fut fait à l'instant. Alors (ô
+prodige épouvantable!) il ne se trouva dans le cercueil qu'un chat noir,
+qui s'échappa précipitamment et disparut sans qu'on put savoir ce qu'il
+devint. La bière demeura vide; le malheur de la fille mondaine fut
+découvert, et l'église ne lui accorda point les prières des morts.
+
+
+
+
+ VAMPIRES DE HONGRIE
+
+
+Un soldat hongrois étant logé chez un paysan de la frontière, et
+mangeant un jour avec lui, vit entrer un inconnu qui se mit à table
+à côté d'eux. Le paysan et sa famille parurent fort effrayés de cette
+visite, et le soldat, ignorant ce que cela voulait dire, ne savait que
+juger de l'effroi de ces bonnes gens. Mais le lendemain, le maître de la
+maison ayant été trouvé mort dans son lit, le soldat apprit que c'était
+le père de son hôte, mort et enterré depuis dix ans, qui était venu
+s'asseoir à table à côté de son fils, et qui lui avait ainsi annoncé et
+causé la mort.
+
+Le militaire informa son régiment de cette aventure. Les
+officiers-généraux envoyèrent un capitaine, un chirurgien, un auditeur
+et quelques officiers pour vérifier le fait. Les gens de la maison et
+les habitans du village déposèrent tous, que le père du paysan était
+revenu causer la mort de son fils; et que tout ce que le soldat avait
+vu et raconté était exactement vrai. En conséquence, on fit déterrer
+le corps du spectre. On le trouva dans l'état d'un homme qui vient
+d'expirer, et ayant le sang encore chaud; on lui fit couper la tête
+et on le remit dans son tombeau. Après cette première expédition, on
+informa les officiers qu'un autre homme, mort depuis plus de trente ans,
+avait l'habitude de revenir; qu'il s'était déjà montré trois fois dans
+sa maison à l'heure des repas. Que la première fois il avait sucé au cou
+son propre frère, et lui avait tiré beaucoup de sang; qu'à la seconde
+fois il en avait fait autant à un de ses fils; qu'un valet avait été
+traité de même à la troisième fois; et que ces trois personnes en
+étaient mortes. Ce revenant dénaturé fut déterré à son tour; on le
+trouva aussi plein de sang que le premier vampire. On lui enfonça un
+grand clou dans la tête et on le recouvrit de terre.
+
+La commission croyait en être quitte lorsque de tous côtés il s'éleva
+des plaintes contre un troisième vampire, qui, mort depuis seize ans,
+avait tué et dévoré deux de ses fils; ce troisième vampire fut brûlé
+comme le plus coupable: après ces exécutions, les officiers laissèrent
+le village entièrement rassuré contre les revenans qui buvaient le sang
+de leurs enfans et de leurs amis.
+
+
+
+
+ HISTOIRE D'UN MARI ASSASSINÉ,
+
+ _Qui revient après sa mort demander vengeance._
+
+
+M. de la Courtinière, gentilhomme breton, employait la plus grande
+partie de son tems à chasser dans ses bois et à visiter ses amis. Il
+reçut un jour dans son château plusieurs seigneurs, ses voisins ou ses
+parens, et les traita fort bien pendant trois ou quatre jours. Quand
+cette compagnie se fut retirée, il y eut entre M. de la Courtinière et
+sa femme, une petite querelle, parce qu'il trouvait qu'elle n'avait pas
+fait assez bon visage à ses amis. Toutefois il lui fit ses remontrances
+avec des paroles douces et honnêtes, qui n'auraient pas dû l'irriter;
+mais cette dame, étant d'une humeur hautaine, ne répondit rien, et
+résolut intérieurement de se venger.
+
+M. de la Courtinière se coucha ce soir là deux heures plutôt qu'à
+l'ordinaire, parce qu'il était très-fatigué. Il s'endormit profondément.
+L'heure où la dame avait habitude de se coucher étant venue, elle
+remarqua que son mari était plongé dans un sommeil très-profond. Elle
+pensa que le moment était favorable à la vengeance qu'elle méditait,
+tant de la querelle qu'il venait de lui faire, que peut-être de quelque
+autre ancienne inimitié. Elle fit tous ses efforts pour séduire un
+domestique de la maison et une servante, qu'elle savait être l'un et
+l'autre assez faciles à corrompre, moyennant de bonnes récompenses.
+
+Après avoir tiré d'eux par des protestations et des sermens horribles,
+l'assurance qu'ils ne déclareraient rien, elle leur annonça ses
+coupables intentions; et pour les y faire plutôt condescendre, elle
+donna à chacun la somme de six cents francs qu'ils acceptèrent. Cela
+fait, ils entrèrent tous trois, la dame la première, dans la chambre où
+le mari était couché; et comme tout était endormi dans la maison, ils
+égorgèrent leur victime, sans être entendus. Ils portèrent le corps dans
+l'un des celliers du château, où ils firent une fosse, dans laquelle ils
+l'enterrèrent; et pour éviter qu'on ne put tirer d'indices de la terre
+fraîchement remuée, ils placèrent sur la fosse un tonneau plein de chair
+de porc salée. Après cela, chacun s'alla coucher.
+
+Le jour venu, les autres domestiques, ne voyant pas leur maître, se
+demandaient les uns aux autres s'il était malade? La dame leur dit qu'un
+de ses amis était venu le chercher la nuit précédente, et l'avait emmené
+précipitemment, pour aller séparer des gentilshommes du voisinage qui
+étaient sur le point de se battre. Ce subterfuge fut bon pour un tems;
+mais au bout de quinze jours, comme M. de la Courtinière ne paraissait
+point, on commença à devenir inquiet. Sa veuve fit répandre le bruit
+qu'elle avait eu avis que son mari passant par un bois avait fait
+rencontre de voleurs qui l'avaient assassiné. En même tems elle se
+couvrit de vêtemens de deuil, fit des lamentations dissimulées, et
+commanda qu'on fit dans les paroisses dont il avait été seigneur, des
+services et des prières pour le repos de l'âme du défunt.
+
+Tous ses parens et ses voisins vinrent la consoler, et elle joua si bien
+la douleur, que jamais personne n'eût découvert son crime, si le ciel
+n'eût permis qu'il fût dévoilé.
+
+Le défunt avait un frère qui venait quelquefois voir sa belle-soeur,
+tant pour la distraire de ses prétendus chagrins, que pour veiller à ses
+affaires et aux intérêts des quatre enfans mineurs du défunt. Un jour
+qu'il se promenait, sur les quatre à cinq heures de l'après-dinée, dans
+le jardin du château, comme il contemplait un parterre orné de belles
+tulipes et autres fleurs rares que son frère avait beaucoup aimées, il
+lui prit tout-à-coup un saignement de nez, ce qui l'étonna fort, n'ayant
+jamais éprouvé cet accident. En ce moment, il songeait fortement à son
+frère; il lui sembla qu'il voyait l'ombre de M. de la Courtinière qui
+lui faisait signe de la main et semblait l'appeler. Il ne s'effraya
+point; il suivit le spectre jusqu'au cellier de la maison, et le vit
+disparaître justement sur la fosse où il avait été enterré. Ce prodige
+lui donna quelques soupçons sur le forfait commis. Pour s'en assurer,
+il alla raconter ce qu'il venait de voir à sa belle-soeur. Cette
+dame pâlit, changea de visage, et balbutia des mots sans liaison. Les
+soupçons du frère se fortifièrent de ce trouble; il demanda qu'on fit
+creuser dans le lieu où il avait vu disparaître le fantôme. La veuve,
+que cette subite résolution épouvanta, fit un effort sur elle-même, prit
+une contenance ferme, se moqua de l'apparition, et assaya d'appaiser les
+inquiétudes de son beau-frère. Elle lui représenta que s'il se vantait
+d'avoir eu une pareille vision, chacun se moquerait de lui, et qu'il
+serait la risée de tout le monde.
+
+Mais tous ces discours ne purent le détourner de son dessin. Il fit
+creuser dans le cellier, en présence de témoins; on découvrit le cadavre
+de son frère, à moitié corrompu. Le corps fut levé et reconnu par le
+juge de Quimper-Corentin. La veuve fut arrêtée avec tous les domestiques
+et les trois coupables furent condamnés au feu. Tous les biens de la
+dame furent confisqués, pour être employés en oeuvres pieuses.
+
+
+
+
+ AVENTURE
+ DE LA TANTE MÉLANCHTON.
+
+
+Philippe Mélanchton raconte que sa tante, ayant perdu son mari,
+lorsqu'elle était enceinte, et près de son terme, vit un soir, étant
+assise auprès de son feu, deux personnes entrer dans sa maison, l'une
+ayant la forme de son mari décédé, l'autre celle d'un franciscain de
+grande taille. D'abord elle en fut effrayée; mais son mari la rassura,
+et lui dit qu'il avait quelque chose d'important à lui communiquer;
+ensuite il fit signe au franciscain de passer un moment dans la chambre
+voisine, en attendant qu'il eut fait connaître ses volontés à sa femme.
+Alors il la pria de lui faire dire des messes, et l'engagea à lui donner
+la main sans crainte. Comme elle en faisait difficulté, il l'assura
+qu'elle n'en ressentirait aucun mal. Elle mit donc sa main dans celle
+de son mari; et elle la retira, sans douleur à la vérité, mais tellement
+brûlée, qu'elle en demeura noire toute sa vie. Après quoi, le mari
+rappella le franciscain; et les deux spectres disparurent......
+
+
+
+
+ LE SPECTRE D'OLIVIER.
+
+ PETIT ROMAN.
+
+
+Olivier Prévillars et Baudouin Vertolon, nés tous deux dans la ville de
+Caen, se lièrent dès l'enfance de la plus étroite amitié. Ils étaient
+à-peu-près du même âge, leurs parens étaient voisins; tout concourut à
+rendre durable l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre.
+
+Un jour, dans une exaltation de sentiment assez ordinaire à la première
+jeunesse, ils se promirent de ne jamais s'oublier, et jurèrent même que
+celui qui mourrait le premier, viendrait à l'instant trouver l'autre
+pour ne plus le quitter. Ils écrivirent et signèrent ce serment de leur
+propre sang.
+
+Mais bientôt _les inséparables_ (car c'était ainsi qu'on les
+avaient surnommés) se virent forcés de s'éloigner l'un de l'autre; ils
+avaient alors dix-neuf ans. Olivier, qui était fils unique, resta à Caen
+pour seconder son père dans les soins du commerce; Baudouin fut envoyé à
+Paris, pour faire son droit, parce que son père le destinait au barreau.
+On se figure aisément la douleur que cette séparation causa aux deux
+amis. Ils se firent les plus tendres adieux, se renouvellèrent leur
+promesse, et écrivirent encore de leur sang un nouveau serment de se
+rejoindre, même après la mort, si le ciel voulait le permettre. Le
+lendemain Baudouin partit pour Paris.
+
+Cinq années se passèrent dans une parfaite tranquillité; Baudouin avait
+fait les plus rapides progrès dans l'étude des lois, et déjà on le
+comptait au nombre des jeunes avocats les plus distingués. Les deux amis
+entretenaient une correspondance suivie, et continuaient à se faire
+part de toutes leurs actions et de tous leurs sentimens. Enfin Olivier
+écrivit à son ami qu'il allait se marier avec la jeune Apolline de
+Lalonde; que ce mariage le mettait au comble de ses voeux; qu'il avait
+besoin de faire un voyage à Paris, pour y prendre quelques papiers
+importans, et qu'il aurait le bonheur d'emmener à Caen son cher
+Baudouin, pour le rendre témoin de son hymen. Il annonçait qu'il
+arriverait sous peu de jours à Paris, par la voiture publique.
+
+Baudouin, charmé de l'espoir de revoir bientôt Olivier, se rendit au
+jour marqué à la voiture, mais il n'y trouva point son ami; un jour,
+deux jours se passèrent de même; enfin le quatrième jour, Baudouin
+alla assez loin sur la route de Caen, au devant de la diligence. Il la
+rencontra enfin; et quand il fut à une distance convenable, il vit bien
+distinctement à la portière, Olivier, extrêmement pâle, vêtu d'un habit
+de drap vert, orné d'une petite tresse d'or, un chapeau bordé était
+rabattu sur ses yeux. La voiture passa fort vite; mais Baudouin entendit
+Olivier lui dire, en le saluant de la main: «Tu me trouveras chez toi.»
+Le jeune avocat suivit la voiture et arriva au bureau peu de temps
+après. N'y trouvant point Olivier, il demanda aux voyageurs où était le
+jeune homme qui l'avait salué sur la route et qui lui avait parlé; mais
+personne ne put rien comprendre à ses questions: en vain il désigna la
+figure et l'habillement de celui qu'il cherchait; on n'avait point vu
+dans la voiture d'homme en habit vert. Le conducteur de la diligence
+s'informa du nom de celui qu'on demandait; ayant entendu nommer Olivier
+Prévillars, il répondit qu'il n'était pas sur sa liste; mais qu'il le
+connaissait très-bien, que c'était le jeune homme le plus aimable de
+Caen; qu'il l'avait laissé en bonne santé et qu'il arriverait à Paris,
+dans trois jours au plus tard.
+
+Après ces éclaircissemens, Baudouin se retira, ne sachant que penser
+de son aventure. En rentrant chez lui il demanda à son domestique si
+personne n'était venu; le domestique répondit que non. Alors Baudouin
+entra seul dans sa chambre, un flambeau à la main, car il commençait à
+faire nuit.
+
+Après qu'il eut fermé la porte, il aperçut auprès de la cheminée,
+l'homme habillé de vert; il était assis et on ne pouvait voir sa figure.
+Baudouin approche et dirige son flambeau sur l'inconnu, qui, levant
+soudain un oeil fixe, et découvrant sa poitrine percée de vingt coups
+de poignards, lui dit d'une voix sombre: «C'est moi, Baudouin, c'est ton
+ami Olivier, qui fidèle à son serment...» A ces mots, Baudouin jette un
+cri et tombe évanoui. Le domestique accourt au bruit de sa chute, et le
+fait revenir à force de soins. En rouvrant les yeux, Baudouin aperçoit
+encore Olivier et le montre à son valet; celui-ci dit qu'il ne voit
+personne. Baudouin lui ordonne de s'asseoir sur la chaise où Olivier est
+assis; le domestique obéit comme s'il n'y avait personne sur ce siége,
+et l'ombre semble y demeurer encore... Alors Baudouin entièrement revenu
+à lui, renvoie son valet, et s'approchant d'Olivier: «Pardonne, ô mon
+ami, lui dit-il, si je n'ai pas été maître de mon saisissement, à ton
+apparition subite et imprévue.» Olivier, se levant alors, lui répondit:
+«As-tu donc oublié le serment de l'amitié, ou l'aurais-tu regardé comme
+frivole? Non, Baudouin, ce serment sacré fut écrit et ratifié dans le
+ciel, qui me permet de le remplir. Je ne suis plus, ô mon cher Baudouin;
+un crime abominable a séparé mon âme des liens qui l'attachaient à mon
+corps. Que ma présence cesse d'être un motif d'épouvante pour toi. Le
+jour, la nuit, à toute heure, en tous lieux, l'âme d'Olivier sera la
+compagne fidelle du vertueux Baudouin. Elle sera son guide, son appui et
+son intermédiaire entre le créateur et lui. Mais ce dieu qui protège la
+vertu, ne veut pas que le crime demeure impuni. Celui dont je suis la
+victime crie vengeance. Mon sang qui fume encore est monté avec mon âme
+jusqu'au trône de l'éternel. C'est lui qui a ratifié notre serment, et
+c'est lui qui t'a choisi pour être mon vengeur. Partons.»
+
+Baudouin resta quelques momens sans répondre; la pâleur du fantôme, son
+immobilité pétrifiante, son oeil fixe et mort, sa poitrine criblée
+de coups de poignard, son accent sépulchral; tout son aspect enfin
+inspirait la terreur; et le jeune avocat ne pouvait s'en défendre. Mais
+après s'être assuré, par une courte prière, que ce qu'il voyait n'était
+point l'ouvrage du démon, il se résolut à suivre le fantôme, et à faire
+tout ce qu'il lui dirait.
+
+En conséquence, selon l'ordre d'Olivier, Baudouin se munit de quelque
+argent, courut louer une chaise de poste, et suivi de son domestique, il
+partit à l'heure même pour Caen. Le domestique courait à cheval derrière
+la chaise, et le fantôme avait pris place dedans, toujours invisible
+pour tout autre que Baudouin.
+
+Pendant le voyage, Olivier s'entretenait avec son ami, dont il devinait
+les plus secrètes pensées; il répondait aux objections qu'il se faisait
+intérieurement sur cet étonnant prodige, il le rassurait, et l'invitait
+à le regarder comme un gardien fidèle et sûr. Enfin il parvint à bannir
+l'effroi que sa présence lui avait inspirée d'abord.
+
+En arrivant à Caen, Baudouin fut reçu avec transport par sa famille,
+déjà fière de ses talens; comme il était un peu tard, on remit au
+lendemain les éclaircissemens et les questions; Baudouin se retira
+dans sa chambre; et Olivier l'engagea à se reposer, en lui disant qu'il
+allait profiter de son sommeil pour lui expliquer le complot dont il
+avait été victime. Baudouin s'endormit, et voici ce que l'âme d'Olivier
+lui fit entendre.
+
+»Tu connus avant ton départ la belle Appolline de Lalonde, qui n'avait
+alors que quatorze ans. Le même trait nous blessa tous les deux; mais
+voyant à quel point j'étais épris d'Appolline, tu combattis ton amour,
+et gardant le silence sur tes sentimens, tu partis en préférant à tout,
+notre amitié. Les années s'écoulèrent, je fus aimé, et j'allais devenir
+l'heureux époux d'Appolline, lorsqu'hier, au moment où j'allais partir
+pour te ramener à Caen, je fus assassiné par Lalonde, l'indigne frère
+d'Appoline, et par l'infâme Piétreville, qui prétendait à sa main. Les
+monstres m'invitèrent au moment de mon départ à une petite fête,
+qui devait se donner à Colombelle; ils me proposèrent ensuite de me
+reconduire à quelque distance. Nous partîmes, et je ne suis plus au
+nombre des vivans. C'est à la même heure où tu m'aperçus sur la route,
+que ces malheureux venaient de m'assassiner de la manière la plus
+atroce.
+
+»Voici ce que tu dois faire pour me venger. Demain, rends-toi chez
+mes parens, et ensuite chez ceux d'Appoline; invite-les, ainsi que
+Piétreville à une fête, que tu donneras pour célébrer ton retour. Le
+lieu sera Colombelle, tu obtiendras leur consentement pour après-demain,
+et tu affecteras la plus grande gaîté. Je t'instruirai plus tard de tout
+le reste.»
+
+L'ombre se tut. Baudouin dormit du sommeil le plus tranquille; et le
+lendemain il exécuta le plan tracé par Olivier. Tout le monde consentit
+à sa demande, et on se rendit à Colombelle. Les convives étaient au
+nombre de trente. Le repas fut splendide et gai; Piétreville et Lalonde
+paraissaient s'amuser beaucoup. Baudouin seul était dans l'anxiété, ne
+recevant aucun ordre de l'ombre, toujours présente à ses yeux.
+
+Au dessert, Lalonde se leva, et réclama le silence pour lire une lettre
+cachetée qu'Olivier lui avait remise, disait-il, devant Piétreville, le
+jour de son départ, avec injonction de ne l'ouvrir que trois jours après
+et en présence de témoins. Voici ce qu'elle contenait:
+
+«Au moment de partir, peut-être pour ne jamais revenir dans ma patrie,
+il faut, mon cher Lalonde, que je m'ouvre à toi sur la vraie cause de
+mon départ.
+
+»Il m'eut été doux de te nommer mon frère, mais j'ai fait il y a peu de
+jours, la conquête d'une jeune personne, vers qui je me sens entraîné
+par un attrait invincible; c'est elle que je vais rejoindre à Paris,
+pour la suivre où l'amour nous conduira. Présentes mes excuses à ta
+soeur dont je me reconnais indigne. Sa vengeance est dans ses mains:
+j'ai entrevu que Piétreville l'aimait; il la mérite mieux que moi.
+
+OLIVIER.»
+
+Tout le monde resta muet et interdit à cette lecture. Baudouin vit
+Olivier s'agiter violemment. La lettre passa de main en main; chacun
+reconnut l'écriture et le seing d'Olivier. Baudouin voulut s'en assurer
+à son tour; mais la lettre lui fut arrachée des mains; elle se soutint
+quelques momens en l'air et prit la route du jardin... L'ombre fit signe
+à Baudouin de la suivre; il courut après, guidé par Olivier. Toute
+la compagnie les suivit, et l'on retrouva la lettre au pied d'un gros
+arbre, assez éloigné de l'endroit de la fête, à l'entrée d'un grand
+bois, et sur un tas de pierres amoncelées. Baudouin se saisit de la
+lettre en s'écriant: Que signifie ce mystère? essayons de le pénétrer,
+faisons disparaître ces pierres et voyons ce qu'elles peuvent couvrir?
+Lalonde et Piétreville éclatèrent de rire, et dirent à la compagnie
+de ne pas se déranger pour une feuille de papier poussée par le vent.
+Baudouin insista, et saisissant les deux coupables qui cherchaient à
+s'éloigner, il les ramena au pied de l'arbre. Là, suppliant quelques
+jeunes gens de le seconder et de l'aider à les retenir, il fit découvrir
+le tas de pierres sous lequel on trouva la terre fraîchement remuée.
+Tout le monde surpris, partagea l'impatience de Baudouin; on courut
+chercher des instrumens; on retint fortement Lalonde et Piétreville qui
+blasphémaient et accablaient Baudouin d'imprécations. On ouvrit la terre
+et l'on vit le cadavre d'Olivier, vêtu d'un habit vert et percé de vingt
+coups de couteau. Tous les assistans furent glacés d'horreur; le père
+d'Olivier s'évanouit, et Baudouin s'écria d'une voix forte:»Voilà le
+crime et voici les assassins. Secourez ce père infortuné. Qu'on porte
+ce cadavre devant les juges; et que Lalonde, Piétreville et moi, soyons
+sur-le-champ conduits dans les prisons.»
+
+On exécuta tout ce que Baudouin avait demandé; la justice se saisit de
+cette affaire, et le procès s'entama dès le lendemain. Les formalités
+préliminaires furent bientôt remplies; le jour de la discussion arriva.
+Les magistrats s'assemblèrent; l'accusateur et les accusés se trouvèrent
+en présence, mais il n'y avait point d'autre témoin que le cadavre
+du malheureux Olivier, étendu sur une table au milieu de la salle
+d'audience, et tel qu'il avait été retiré de terre. L'interrogatoire
+commença. Baudouin répéta avec fermeté son accusation: les deux
+criminels, certains qu'on ne peut produire ni preuves, ni témoins
+contr'eux, nient le forfait avec audace. Ils accusent à leur tour
+Baudouin comme calomniateur, et appellent sur lui la rigueur des
+lois. La foule immense qui remplit la salle, attend avec impatience,
+l'éclaircissement de ces singuliers débats. Enfin Baudouin, pressé par
+le président, de présenter au tribunal les témoins et les preuves du
+crime, reprend la parole; il invoque l'ombre d'Olivier, il montre le
+cadavre sanglant, et cherche par cette preuve à faire trembler les
+assassins; mais dénué de témoignage, il sent qu'un miracle seul peut
+éclairer les juges. Il s'adresse donc avec confiance à l'être suprême,
+et lui demande qu'il permette que la mort abandonne un moment ses
+droits: «Grand Dieu, ressuscite un instant Olivier, s'écrie-t-il, et
+daigne mettre ta parole dans sa bouche.»
+
+Le silence le plus profond succéda à cette étrange évocation, les yeux
+se fixèrent sur le cadavre; et chacun adoptant ou repoussant l'idée d'un
+miracle, attendait l'effet de ce moyen extraordinaire. Les accusés pâles
+et interdits paraissaient perdre de leur fermeté. Baudouin seul restait
+calme et serein. Mais tout-à-coup, ô prodige! le visage pâle et verdâtre
+d'Olivier reprend quelque couleur, ses lèvres se raniment, ses yeux
+se rouvrent, son sang se réchauffe, et s'élance par jets sur les deux
+assassins, qui poussent des cris affreux, et tout couverts de ce sang
+accusateur, entrent dans des convulsions horribles auxquelles succèdent
+un froid engourdissement. Cependant le corps d'Olivier est entièrement
+ranimé; il se lève sur son séant, tourne les yeux sur l'assemblée, comme
+quelqu'un qui sort d'un profond sommeil, et qui cherche à rappeler ses
+idées. Ses yeux rencontrèrent ceux de Baudouin; et sa bouche sourit d'un
+air mélancolique; puis, tournant ses regards sur les deux criminels,
+il s'agite avec fureur, et un long gémissement s'échappe de sa poitrine
+déchirée. Il parle enfin, et d'une voix sonore, il annonce que Dieu lui
+permet de confondre les coupables; il dévoile leurs complots, il raconte
+comment ils l'ont assassiné, après avoir entrepris vainement de lui
+faire signer la fausse lettre. Il fait connaître tous les détails du
+crime, de quelle manière Baudouin en a été instruit, et comment, guidé
+par lui-même, il est parvenu à mettre au jour le forfait.
+
+»Il est encore d'autres témoins, dit-il en étendant le bras vers les
+juges; voyez cette main déchirée, et les cheveux qu'elle renferme; ce
+sont ceux du barbare Lalonde. Lorsque ces deux tigres me traînaient
+expirant, au pied de l'arbre, où ils se proposaient de cacher mon
+cadavre, la nature faisant en moi un dernier effort, se ranima un
+moment, je saisis d'une main les cheveux de Lalonde, et de l'autre,
+le bras de Piétreville, où mes doigts s'enfoncèrent tellement que
+le scélérat en porte encore la marque terrible; pour Lalonde, voyant
+qu'aucune puissance ne pouvait me faire lâcher ses cheveux, il pria son
+ami de les lui couper avec des ciseaux qu'il portait sur lui. Baudouin,
+approche; c'est à toi que je remets ces témoins muets. Non contens de ce
+meurtre abominable, les lâches se sont encore emparés de l'argent que
+je portais et de quatre médailles; ils en ont chacun deux sur eux en ce
+moment.»
+
+»Voilà, juges et concitoyens, ce que j'avais à dire. La mort redemande
+sa proie; la nature ne peut souffrir plus long-temps que son ordre soit
+troublé. Mon corps va se rendre au néant et mon âme à sa destination.»
+
+A mesure qu'Olivier prononçait ces derniers mots d'une voix faible et
+languissante, on voyait son corps se flétrir, son visage se décolorer,
+son oeil s'éteindre; il retomba enfin dans l'état de mort, dont une main
+puissante venait de le retirer. Un engourdissement profond, une froide
+stupeur s'étaient emparés de l'assemblée à la vue de ce prodige; mais
+bientôt des cris d'indignation succédèrent au plus morne silence. Tous
+les indices donnés par Olivier, furent vérifiés et trouvés véritables.
+Les scélérats furent condamnés au dernier supplice, et traînés sur
+l'échafaud, où ils expirèrent chargés de malédictions.
+
+Olivier vengé, apparut à Baudouin, sous la forme aérienne que nous
+donnons aux anges de lumière. Il engagea son ami à épouser la charmante
+Appolline; et le vengeur d'Olivier devint aisément son successeur.
+Le père d'Appolline mourut de chagrin d'avoir vu son fils monter sur
+l'échafaud. Sa mort laissa sa fille libre de contracter un mariage
+auquel ses autres parens l'engageaient vivement. Les deux époux vinrent
+s'établir à Paris; leur union fut heureuse, et Olivier, sans cesse
+présent aux yeux de Baudouin, lui servit de guide jusqu'à la mort.
+
+
+
+
+ SPECTRES
+ QUI EXCITENT LA TEMPÊTE
+
+
+Le prince de Radziville, dans son _Voyage de Jérusalem_, raconte
+une chose fort singulière dont il a été le témoin:
+
+Il avait acheté en Égypte deux _momies_, l'une d'homme, l'autre
+de femme, et les avait enfermées secrètement dans des caisses qu'il fit
+mettre dans son vaisseau, lorsqu'il s'embarqua à Alexandrie pour revenir
+en Europe. Il n'y avait que lui et deux domestiques qui le sussent,
+parce que les Turcs ne permettent que difficilement qu'on emporte ces
+momies, croyant que les chrétiens s'en servent pour des opérations
+magiques. Lorsqu'on fut en mer, il s'éleva une tempête qui revint à
+plusieurs reprises avec tant de violence, que le pilote désespérait de
+sauver son vaisseau. Tout le monde était dans l'attente d'un naufrage
+prochain et inévitable. Un bon prêtre polonais, qui accompagnait le
+prince de Radziville, récitait les prières convenables à une telle
+circonstance; le prince et sa suite y répondaient. Mais, le prêtre était
+tourmenté, disait-il, par deux spectres (un homme et une femme), noirs
+et hideux, qui le harcelaient et le menaçaient de le faire mourir. On
+crut d'abord que la frayeur et le danger du naufrage lui avait troublé
+l'imagination. Le calme étant revenu, il parut tranquille; mais la
+tempête recommença bientôt. Alors ces fantômes le tourmentèrent plus
+fort qu'auparavant, et il n'en fut délivré que quand on eût jeté les
+deux momies à la mer, ce qui fit en même temps cesser la tempête.
+
+
+
+
+ L'ESPRIT DU CHÂTEAU D'EGMONT.
+
+ ANECDOTE.
+
+
+On lit l'anecdote qui suit dans le _Segraisiana_: «M. Patris avait
+suivi M. Gaston en Flandre; il logea dans le château d'Egmont. L'heure
+du dîner étant venue, et étant sorti de sa chambre pour se rendre au
+lieu où il mangeait, il s'arrêta en passant à la porte d'un officier
+de ses amis, pour le prendre avec lui. Il heurta assez fort. Voyant que
+l'officier ne venait pas, il frappa une seconde fois, en l'appelant par
+son nom. L'officier ne répondit point. Patris ne doutant pas qu'il ne
+fut dans sa chambre, parce que la clef était à la porte, ouvrit, et vit
+en entrant son ami assis devant une table et comme hors de lui-même».
+
+Il s'approcha de fort près et lui demanda ce qu'il avait? L'officier
+revenant à lui, dit à son ami: «Vous ne seriez pas moins surpris que je
+le suis, si vous aviez vu comme moi ce livre changer de place, et les
+feuillets se tourner d'eux-mêmes». C'était le livre de Cardan sur la
+subtilité.--«Bon! dit Patris, vous vous moquez; vous aviez l'imagination
+remplie de ce que vous venez de lire, vous vous êtes levé de votre
+place, vous avez mis vous-même le livre à l'endroit où il est, vous êtes
+revenu ensuite à votre fauteuil, et ne trouvant plus votre livre auprès
+de vous, vous avez cru qu'il était allé là tout seul. Ce que je vous dis
+est très-vrai, reprit l'officier, et pour marque que ce n'est pas une
+vision, c'est que la porte que voilà s'est ouverte et refermée, et c'est
+par-là que l'esprit s'est retiré[1].....» Patris alla ouvrir cette porte
+qui donnait sur une galerie assez longue, au bout de laquelle il y avait
+une grande chaise de bois, si pesante que deux hommes pouvaient à peine
+la porter. Il remarqua que cette chaise s'agitait, quittait sa place
+et venait vers lui comme soutenue en l'air. Patris un peu étonné,
+s'écria:--«Monsieur le diable, les intérêts de Dieu à part, je suis bien
+votre serviteur, mais je vous prie de ne pas me faire peur davantage».
+Et la chaise retourna à la même place d'où elle était venue.--Cette
+aventure fit une forte impression sur Patris, et ne contribua pas peu à
+le faire devenir dévôt.
+
+[Note 1: Cet esprit était donc matériel.]
+
+
+
+
+ LE VAMPIRE HARPPE
+
+
+Un homme, qui s'appelait Harppe, ordonna à sa femme de le faire
+enterrer, après sa mort, devant la porte de sa cuisine, afin que delà
+il put mieux voir ce qui se passait dans sa maison. La femme exécuta
+fidèlement ce qu'il lui avait ordonné; et après la mort de Harppe on
+le vit souvent dans le voisinage, qui tuait les ouvriers, et molestait
+tellement les voisins, que personne n'osait plus demeurer dans les
+maisons qui entouraient la sienne.
+
+Un nommé Olaüs Pa fut assez hardi pour attaquer ce spectre, il lui porta
+un grand coup de lance, et laissa l'arme dans la blessure. Le spectre
+disparut, et le lendemain, Olaüs fit ouvrir le tombeau du mort; il
+trouva sa lance dans le corps de Harppe, au même endroit où il avait
+frappé le fantôme. Le cadavre n'était pas corrompu: on le tira de
+son cercueil, on le brûla, on jeta ses cendres dans la mer, et on fut
+délivré de ses apparitions.
+
+
+
+
+ HISTOIRE
+ _D'une apparition de Démons et de Spectres, en 1609_.
+
+
+Un gentilhomme de Silésie avait invité à un grand dîner quelques amis,
+qui s'excusèrent au moment du repas. Le gentilhomme, dépité de se
+trouver seul à dîner lorsqu'il comptait donner une fête, entra dans une
+grande colère et dit:»puisque personne ne veut diner avec moi, que tous
+les diables y viennent!.....»
+
+En achevant ces paroles, il sortit de sa maison et entra à l'église, où
+le curé prêchait. Pendant qu'il écoutait le sermon, des hommes à cheval,
+noirs comme des nègres, et richement habillés, entrèrent dans la cour
+de sa maison, et dirent à ses valets d'aller l'avertir que ses hôtes
+étaient venus. Un valet tout effrayé courut à l'église et raconta à son
+maître ce qui se passait. Le gentilhomme stupéfait demanda avis au curé
+qui finissait son sermon. Le curé se transporta sans délibérer dans
+la cour de la maison où venaient d'entrer les hommes noirs. Il ordonna
+qu'on fit sortir toute la famille hors du logis; ce qu'on exécuta si
+précipitamment qu'on laissa dans la maison un petit enfant qui dormait
+dans son berceau. Ces hôtes infernaux commencèrent dès-lors à remuer
+les tables, à hurler, à regarder par les fenêtres, en forme d'ours, de
+loups, de chats, d'hommes terribles, tenant en leurs mains des verres
+pleins de vin, des poissons, de la chaire bouillie et rôtie.
+
+Pendant que les voisins, le curé et un grand nombre d'assistans
+contemplaient avec frayeur un tel spectacle, le pauvre gentilhomme
+commença à crier: «Hélas! où est mon pauvre enfant?» Il avait encore le
+dernier mot à la bouche, lorsqu'un de ces hommes noirs apporta l'enfant
+à la fenêtre. Le gentilhomme éperdu dit à l'un de ses plus fidèles
+serviteurs: «Mon ami, que dois-je faire?»--«Monsieur, répondit le valet,
+je recommanderai ma vie à Dieu, j'entrerai en son nom au logis, d'où
+moyennant sa faveur et son secours, je vous rapporterai l'enfant.»--«A
+la bonne heure, dit le maître, que Dieu t'accompagne, t'assiste et te
+fortifie.»
+
+Le serviteur, ayant reçu la bénédiction de son maître, du curé et des
+autres gens de bien qui l'accompagnaient, entra au logis; et s'étant
+recommandé à Dieu, il ouvrit la porte de la salle où étaient ces hôtes
+ténébreux. Tous ces monstres, d'horrible forme, les uns debout, les
+autres assis, quelques-uns se promenant, d'autres rampant sur le
+plancher, accoururent vers lui et lui crièrent:»_Hui!, hui!, que viens
+tu faire céans?_» Le serviteur plein d'effroi, et néanmoins fortifié
+de Dieu, s'adressa au malin qui tenait l'enfant, et lui dit: «Çà,
+donne-moi cet enfant. Non pas, répondit l'autre; il est à moi. Va dire
+à ton maître qu'il vienne le recevoir.» Le serviteur insiste et dit: «Je
+fais mon devoir. Ainsi au nom et par l'assistance de Jésus-Christ, je
+t'arrache cet enfant que je dois rendre à son père.» En disant ces mots,
+il saisit l'enfant, puis le serre étroitement entre ses bras. Les hommes
+noirs ne répondent que par des cris effroyables et par ces menaces:
+«Ah!, méchant, ah!, garnement, laisse cet enfant; autrement nous
+t'allons dépecer.» Mais lui, méprisant leur colère, sortit sain et sauf,
+et remit l'enfant aux mains du gentilhomme son père. Quelques jours
+après, tous ces hôtes s'évanouirent; et le gentilhomme, devenu sage et
+bon chrétien, retourna en sa maison.
+
+
+
+
+ SPECTRES
+ QUI VONT EN PÉLERINAGE.
+
+
+Pierre d'Engelbert, (qui fut depuis abbé de Cluni), ayant envoyé un de
+ses gens, nommé Sanche, auprès du roi d'Arragon, pour le servir à la
+guerre; cet homme revint au bout de quelques années, en fort bonne
+santé, chez son maître, mais peu de tems après son retour, il tomba
+malade et mourut.
+
+Quatre mois plus tard, un soir que Pierre d'Engelbert était couché, et
+qu'il faisait un beau clair de lune, Sanche entra dans la chambre de son
+maître, couvert de haillons; il s'approcha de la cheminée et se mit à
+découvrir le feu, comme pour se chauffer, ou se faire mieux distinguer.
+Pierre apercevant quelqu'un, demanda qui était là? «Je suis
+Sanche, votre serviteur, répondit le spectre, d'une voix cassée et
+enrouée.»--«Et que viens-tu faire ici?»--Je vais en Castille, avec
+quantité d'autres gens-d'armes, afin d'expier le mal que nous avons
+fait pendant la dernière guerre, au même lieu où il a été commis. En mon
+particulier, j'ai pillé les ornemens d'une église, et je suis condamné
+pour cela à y faire un pélerinage. Vous pouvez beaucoup m'aider par vos
+bonnes-oeuvres; et madame votre épouse, qui me doit encore huit sols, du
+reste de mon salaire, m'obligera infiniment de les donner aux pauvres en
+mon nom.--Puisque tu reviens de l'autre monde, donnes-moi des nouvelles
+de Pierre Defais, mort depuis peu de tems?--Il est sauvé.--Et Bernier,
+notre concitoyen?--Il est damné, pour s'être mal acquitté de son office
+de juge, et pour avoir pillé la veuve et l'innocent.--Et Alphonse, roi
+d'Arragon, mort depuis deux années?» Alors un autre spectre, que Pierre
+d'Engelbert n'avait pas vu encore, mais qu'il distingua alors, assis
+dans l'embrasure de sa fenêtre, prit la parole et dit:--«Ne lui demandez
+pas de nouvelles du roi Alphonse, il ne peut vous en dire, il n'y a pas
+assez long-tems qu'il est avec nous pour en savoir; mais moi, qui suis
+mort depuis cinq ans, je peux vous en apprendre quelque chose. Alphonse
+a été avec nous pendant quelques tems: mais _les moines de Cluni
+l'en ont tiré_, et je ne sais où il est à présent.» En même tems
+le spectre se levant, dit à Sanche:--«Allons, il est tems de partir:
+suivons nos compagnons.» Là-dessus Sanche renouvella ses instances à son
+seigneur, et les deux fantômes sortirent.
+
+Après leur départ, Pierre d'Engelbert réveilla sa femme, qui,
+quoiqu'elle fut couchée auprès de lui, n'avait rien vu, ni rien entendu
+de tout ce qui s'était passé. Elle avoua qu'elle devait huit sols à
+Sanche, ce qui prouva que le spectre avait dit vrai. Les deux époux
+suivirent les intentions du défunt. Ils donnèrent beaucoup aux pauvres,
+et firent dirent un grand nombre de messes et de prières pour l'âme du
+pauvre Sanche qui ne revint plus.
+
+
+
+
+ HISTOIRE D'UNE DAMNÉE
+ QUI REVINT APRÈS SA MORT.
+
+
+Dans une ville du Pérou, une fille de seize ans, nommée Catherine,
+mourut tout à coup, chargée de péchés et coupable de plusieurs
+sacriléges. Du moment qu'elle eut expiré, son corps se trouva tellement
+infecté, qu'on ne put le garder dans la maison, et qu'il fallut le
+mettre en plein air, pour se délivrer un peu de la mauvaise odeur.
+
+Aussitôt on entendit des hurlemens semblables à ceux de plusieurs
+chiens. Le cheval de la maison, auparavant fort doux, commença à ruer,
+à s'agiter, à frapper des pieds, et à chercher à rompre ses liens, comme
+si quelqu'un l'eût tourmenté et battu violemment.
+
+Quelques momens après un jeune homme qui était couché, et qui dormait
+tranquillement, fut tiré fortement par le bras et jeté hors de son lit.
+Le même jour une servante reçut un coup de pied sur l'épaule, sans voir
+qui le lui donnait et elle en garda la marque plusieurs semaines.
+
+On attribua toutes ces choses à la méchanceté de la défunte Catherine,
+et on se hâta de l'enterrer, dans l'espérance qu'elle ne reviendrait
+plus. Mais au bout de quelques jours, on entendit un grand bruit,
+causé par des tuiles et des briques qui se cassaient. L'esprit entra
+invisiblement et en plein jour dans une chambre où était la maîtresse et
+tous les gens de la maison; il prit par le pied la même servante qu'il
+avait déjà frappée, et la traîna dans la chambre, à la vue de tout le
+monde, sans qu'on pût voir celui qui la maltraitait ainsi.
+
+Cette pauvre fille, qui semblait être la victime de la défunte, allant
+le lendemain prendre quelques habits dans une chambre haute, apperçut
+Catherine, qui s'élevait sur la pointe de ses pieds pour attraper un
+vase posé sur une corniche. La fille se sauva aussitôt, mais le spectre
+s'étant emparé du vase, la poursuivit et le lui jeta avec force.
+La maîtresse ayant entendu le coup, accourut, vit la servante toute
+tremblante, le vase cassé en mille pièces, et reçut pour sa part un coup
+de brique qui ne lui fit heureusement aucun mal.
+
+Le lendemain la famille étant rassemblée, on vit un crucifix, solidement
+attaché contre le mur, se détacher comme si quelqu'un l'eût arraché
+avec violence, et se briser en trois morceaux. On prit le parti de faire
+exorciser l'esprit, qui continua longtems ses méchancetés, et dont on
+eût beaucoup de peine à se débarrasser.
+
+
+
+
+ LE TRÉSOR DU DIABLE.
+
+ CONTE NOIR.
+
+
+Deux chevaliers de Malte avaient un esclave, qui se vantait de posséder
+le secret d'évoquer les démons et de les obliger de lui découvrir les
+choses les plus cachées. Ses maîtres le menèrent dans un vieux château
+où l'on croyait qu'il y avait des trésors enfouis.
+
+L'esclave resté seul, fit ses évocations et enfin le démon ouvrit un
+rocher et en fit sortir un coffre. L'esclave voulut s'en emparer, mais
+le coffre rentra aussitôt dans le rocher. La même chose se renouvella
+plus d'une fois; et l'esclave après de vains efforts, vint dire aux deux
+chevaliers ce qui lui était arrivé; il était tellement affaibli par
+les efforts qu'il avait fait, qu'il demanda un peu de liqueur pour se
+fortifier; on lui en donna et il retourna à l'endroit du trésor.
+
+Quelque tems après, on entendit du bruit; on descendit dans la caverne
+avec de la lumière, on trouva l'esclave mort, et ayant tout le corps
+percé comme de coups de canif, représentant une croix. Il en était
+si chargé qu'il n'y avait pas un endroit où poser le doigt sans en
+rencontrer. Les chevaliers portèrent le cadavre au bord de la mer et
+l'y précipitèrent avec une grosse pierre au cou, afin qu'on ne pût rien
+soupçonner de cette aventure.
+
+
+
+
+ HISTOIRE DE L'ESPRIT
+ QUI APPARUT A DOURDANS.
+
+
+M. Vidi, receveur des tailles à Dourdans, écrivit à un de ses amis
+l'histoire d'une apparition singulière qui eut lieu dans sa maison en
+1700. Cette lettre fut conservée par M. Barré, Auditeur des comptes, et
+publiée par Lenglet-Dufresnoy, dans son Recueil de Dissertations sur les
+apparitions. La voici:
+
+»L'esprit commença à faire du bruit dans une chambre peu éloignée de
+celle où nous mettons nos serviteurs atteints de maladie. Notre servante
+entendait quelquefois auprès d'elle pousser des soupirs semblables à
+ceux d'une personne qui souffre; cependant elle ne voyait ni ne sentait
+rien.
+
+»Le malheur voulut qu'elle tomba malade. Nous la gardâmes six mois en
+cet état, et lorsqu'elle fut convalescente, nous l'envoyâmes chez son
+père pour respirer l'air natal: elle y resta environ un mois; pendant
+ce tems elle ne vit et n'entendit rien d'extraordinaire. Étant revenue
+ensuite en bonne santé, nous la fîmes coucher dans une chambre voisine
+de la nôtre. Elle se plaignit d'avoir entendu du bruit, et deux ou trois
+jours après, étant dans le bûcher où elle allait chercher du bois,
+elle se sentit tirer par la juppe. L'après dîner du même jour, ma femme
+l'envoya au salut: lorsqu'elle sortit de l'église, elle sentit que
+l'esprit la tirait si fort qu'elle ne pouvait avancer. Une heure après,
+elle revint au logis, et en entrant dans notre chambre, elle fut
+tirée d'une telle force, que ma femme en entendit le bruit; et nous
+remarquâmes, lorsqu'elle fut entrée, que les agraffes de sa juppe
+étaient rompues. Ma femme voyant ce prodige en frémit de peur.
+
+»La nuit du dimanche suivant, aussitôt que cette fille fut couchée, elle
+entendit marcher dans sa chambre; et quelque tems après, l'esprit se
+coucha auprès d'elle, lui passa sur le visage une main très-froide,
+comme pour lui faire des caresses. Alors la fille prit son chapelet qui
+était dans sa poche et le mit en travers de sa gorge. Nous lui avions
+dit, les jours précédens, que si elle continuait à entendre quelque
+chose, elle conjurât l'esprit de la part de Dieu, de s'expliquer sur ce
+qu'il demandait. Elle fit mentalement ce que nous lui avions recommandé,
+car l'excès de la peur lui avait ôté la parole. Elle entendit alors
+marmotter des sons non articulés. Vers les trois à quatre heures du
+matin, l'esprit fit un si grand bruit, qu'il semblait que la maison fût
+tombée. Cela nous réveilla tous en même tems. J'appelai une femme de
+chambre pour aller voir ce que c'était, croyant que la servante avait
+fait ce bruit, à cause de la peur qu'elle avait eue. On la trouva toute
+en eau. Elle voulut s'habiller; mais elle ne put trouver ses bas. Elle
+vint dans cet état dans notre chambre. Je vis une sorte de brouillard
+ou de grosse fumée qui la suivait, et qui disparut un moment après.
+Nous lui conseillâmes de se mettre en bon état, d'aller à confesse et de
+communier, aussitôt que la messe de cinq heures sonnerait. Elle alla de
+nouveau chercher ses bas, qu'elle apperçut enfin dans la ruelle du lit,
+tout au haut de la tapisserie; elle les fit tomber avec un long bâton.
+L'esprit avait aussi porté ses souliers sur la fenêtre.
+
+»Lorsqu'elle fût remise de ses frayeurs, elle alla à confesse et
+communia. Je lui demandai à son retour ce qu'elle avait vu. Elle me dit
+que sitôt qu'elle s'était approchée de la sainte table pour communier,
+elle avait apperçu tout près d'elle sa mère qui était morte depuis onze
+ans. Après la communion, elle s'était retirée dans une chapelle, où elle
+ne fut pas plutôt entrée, que sa mère se mit à genoux devant elle, et
+lui prit les mains en lui disant: «Ma fille, n'ayez point de peur; je
+suis votre mère. Votre frère fut brûlé par accident, pendant que j'étais
+au four à Ban d'Oisonville, proche d'Estampe. J'allai aussitôt trouver
+M. le curé de Garancières, qui vivait saintement, pour lui demander
+une pénitence, croyant que ce malheur était causé par ma faute. Il
+me répondit que je n'étais pas coupable, et me renvoya à Chartres au
+pénitencier. Je l'allai trouver; et comme je m'obstinais à demander
+une pénitence, celle qu'il m'imposa fut de porter pendant deux ans une
+ceinture de crin; ce que je n'ai pu exécuter, à cause de mes grossesses
+et autres maladies; étant morte enflée sans l'avoir pu faire, ne
+voulez-vous pas bien, ma fille, accomplir pour moi cette pénitence». La
+fille le lui promit. La mère la chargea encore de jeûner au pain et à
+l'eau pendant quatre vendredis et samedis, de faire dire une messe à
+Gomberville, de payer au nommé Lânier, mercier, vingt-six sous qu'elle
+lui devait pour du fil qu'il lui avait vendu, et d'aller dans la cave
+de la maison où elle était morte: «vous y trouverez, ajouta-t-elle, la
+somme de sept livres, que j'y ai mises sous la troisième marche. Faites
+aussi un voyage à Chartres, à la bonne Notre-Dame, que vous prierez pour
+moi. Je vous parlerai encore une fois». Elle fit ensuite beaucoup de
+remontrances à sa fille, lui disant surtout de bien prier la Sainte
+Vierge; que dieu ne lui refuserait rien; que les pénitences de ce monde
+étaient aisées à faire; mais que celles de l'autre étaient bien rudes.
+
+»Le lendemain la servante fit dire une messe, pendant laquelle l'esprit
+lui tirait son chapelet. Il lui passa le même jour la main sur le bras,
+comme pour la flatter. Pendant deux jours de suite, elle le vit à côté
+d'elle.
+
+»Je crus qu'il fallait qu'elle s'acquittât au plutôt de ce dont sa mère
+l'avait chargée; c'est pourquoi, je l'envoyai, par la première occasion,
+à Gomberville, où elle fit dire une messe, paya les vingt-six sous qui
+étaient effectivement dus, et trouva les sept livres sous la troisième
+marche de la cave, comme l'esprit l'avait dit. Delà, elle se rendit à
+Chartres, où elle fit dire trois messes, se confessa et communia dans la
+chapelle basse.
+
+»Lorsqu'elle sortit, sa mère lui apparut pour la dernière fois et lui
+dit:»Ma fille, puisque vous voulez bien faire tout ce que je vous ai
+dit, je m'en décharge et vous en charge à ma place. Adieu: je m'en vais
+à la gloire éternelle».
+
+»Depuis ce tems, la fille n'a plus rien vu ni entendu. Elle porte la
+ceinture de crin nuit et jour; ce qu'elle continuera pendant les deux
+ans que sa mère lui a recommandé de le faire.
+
+
+
+
+ LES AVENTURES
+ DE THIBAUD DE LA JACQUIÈRE.
+
+ PETIT ROMAN.
+
+
+Un riche marchand de Lyon, nommé Jacques de la Jacquière, devint prévôt
+de la ville, à cause de sa probité et des grands biens qu'il avait
+acquis sans faire tache à sa réputation. Il était charitable envers les
+pauvres et bienfaisant envers tous.
+
+Thibaud de la Jacquière, son fils unique, était d'humeur différente.
+C'était un beau garçon, mais un mauvais garnement, qui avait appris
+à casser les vitres, à séduire les filles et à jurer avec les
+hommes-d'armes du roi, qu'il servait en qualité de guidon. On ne parlait
+que des malices de Thibaud, à Paris, à Fontainebleau et dans les autres
+villes où séjournait le roi. Un jour, ce roi, qui était François Ier.,
+scandalisé lui-même de la mauvaise conduite du jeune Thibaud, le renvoya
+à Lyon, afin qu'il se réformât un peu dans la maison de son père. Le bon
+prévôt demeurait alors au coin de la place Bellecour. Thibaud fut reçu
+dans la maison paternelle avec beaucoup de joie. On donna pour son
+arrivée un grand festin aux parens et aux amis de la maison. Tous burent
+à sa santé et lui souhaitèrent d'être sage et bon chrétien. Mais ces
+voeux charitables lui déplurent. Il prit sur la table une tasse d'or, la
+remplit de vin et dit: «Sacré mort du grand diable! je lui veux bailler,
+dans ce vin, mon sang et mon âme, si jamais je deviens plus homme de
+bien que je le suis.» Ces paroles firent dresser les cheveux à la tête
+de tous les convives. Ils firent le signe de la croix, et quelques-uns
+se levèrent de table. Thibaud se leva aussi et alla prendre l'air sur
+la place Bellecour, où il trouva deux de ses anciens camarades, mauvais
+sujets comme lui. Il les embrassa, les fit entrer chez son père et se
+mit à boire avec eux. Il continua de mener une vie qui navra le coeur
+du bon prévôt. Il se recommanda à Saint-Jacques, son patron, et porta
+devant son image un cierge de dix livres, orné de deux anneaux d'or
+chacun du poids de cinq marcs. Mais en voulant placer le cierge sur
+l'autel, il le fit tomber, et renversa une lampe d'argent qui brûlait
+devant le saint. Il tira de ce double accident un mauvais présage et
+s'en retourna tristement chez lui.
+
+Ce jour-là, Thibaud régala encore ses amis; et lorsque la nuit fut
+venue, ils sortirent pour prendre l'air sur la place Bellecour et se
+promenèrent par les rues, comptant y trouver quelque fortune. Mais
+la nuit était si épaisse, qu'ils ne rencontrèrent ni fille ni femme.
+Thibaud, impatienté de cette sollitude, s'écria, en grossissant sa voix:
+«Sacrée mort du grand diable! je lui baille mon sang et mon âme, que si
+la grande diablesse, sa fille, venait à passer, je la prierais d'amour,
+tant je me sens échauffé par le vin.» Ces propos déplurent aux amis
+de Thibaud, qui n'étaient pas d'aussi grands pécheurs que lui; et l'un
+d'eux lui dit: «Notre ami, songez que le diable étant l'ennemi des
+hommes, il leur fait assez de mal, sans qu'on l'y invite, en l'appelant
+par son nom.» L'incorrigible Thibaud répondit: «Comme je l'ai dit, je le
+ferais.»
+
+Un moment après, ils virent sortir d'une rue voisine une jeune dame
+voilée, qui annonçait beaucoup de charmes et de jeunesse. Un petit nègre
+la suivait. Il fit un faux pas, tomba sur le nez et cassa sa lanterne.
+La jeune dame parut fort effrayée, et ne sachant quel parti prendre.
+Thibaud se hâta de l'accoster, le plus poliment qu'il put, et lui
+offrit son bras, pour la reconduire chez elle. L'inconnue accepta, après
+quelques façons, et Thibaud se retournant vers ses amis, leur dit
+à demi-voix: «Vous voyez que celui que j'ai invoqué ne m'a pas fait
+attendre; ainsi, bon soir.» Les deux amis comprirent ce qu'il voulait
+dire, et se retirèrent en riant.
+
+Thibaud donna le bras à sa belle, et le petit nègre, dont la lanterne
+s'était éteinte allait devant eux. La jeune dame paraissait d'abord si
+troublée, qu'elle ne se soutenait qu'avec peine, mais elle se rassura
+peu-à-peu, et s'appuya plus franchement sur le bras de son cavalier.
+Quelquefois même, elle faisait des faux pas et lui serrait le bras pour
+ne pas tomber. Alors Thibaud, empressé de la retenir, lui posait la
+main sur le coeur, ce qu'il faisait pourtant avec discrétion pour ne pas
+l'effaroucher.
+
+Ils marchèrent si long-tems, qu'à la fin il semblait à Thibaud qu'ils
+s'étaient égarés dans les rues de Lyon. Mais il en fut bien aise, car il
+lui parut qu'il en aurait d'autant meilleur marché de la belle égarée.
+Cependant, comme il était curieux de savoir à qui il avait affaire, et
+qu'elle paraissait fatiguée, il la pria de vouloir bien s'asseoir sur
+un banc de pierre, que l'on entrevoyait auprès d'une porte. Elle y
+consentit; et Thibaud, s'étant assis auprès d'elle, lui prit la main
+d'un air galant et la pria avec beaucoup de politesse de lui dire qui
+elle était. La jeune dame parut d'abord intimidée; elle se rassura
+pourtant, et parla en ces termes:
+
+«Je me nomme Orlandine; au moins, c'est ainsi que m'appelaient les
+personnes qui habitaient avec moi le château de Sombre, dans les
+Pyrénées. Là, je n'ai vu d'autres humains que ma gouvernante qui était
+sourde, une servante qui bégayait si fort qu'autant aurait valu qu'elle
+fût muette, et un vieux portier qui était aveugle. Ce portier n'avait
+pas beaucoup à faire; car il n'ouvrait la porte qu'une fois par an, et
+cela à un monsieur qui ne venait chez nous que pour me prendre par le
+menton, et pour parler à ma duègne, en la langue biscayenne que je ne
+sais point. Heureusement je savais parler lorsqu'on m'enferma au château
+de Sombre, car je ne l'aurais sûrement point appris des deux compagnes
+de ma prison. Pour ce qui est du portier, je ne le voyais qu'au moment
+où il nous passait notre dîner à travers la grille de la seule fenêtre
+que nous eussions. A la vérité, ma sourde gouvernante me criait souvent
+aux oreilles je ne sais quelles leçons de morale; mais je les entendais
+aussi peu que si j'eusse été aussi sourde qu'elle, car elle me parlait
+des devoirs du mariage, et ne me disait pas ce que c'était que le
+mariage. Souvent aussi ma servante bègue s'efforçait de me conter
+quelque histoire qu'elle m'assurait être fort drôle, mais ne pouvant
+jamais aller jusqu'à la seconde phrase, elle était obligée d'y renoncer,
+et s'en allait en me bégayant des excuses, dont elle se tirait aussi mal
+que de son histoire.
+
+»Je vous ai dit qu'il y avait un monsieur qui venait me voir une fois
+tous les ans. Quand j'eus quinze ans, ce monsieur me fit monter dans un
+carrosse avec ma duègne. Nous n'en sortîmes que le troisième jour, ou
+plutôt la troisième nuit; du moins la soirée était fort avancée.
+Un homme ouvrit la portière et nous dit: «Vous voici sur la place
+Bellecour; et voilà la maison du prévôt, Jacques de la Jacquière.
+Où voulez-vous qu'on vous conduise?»--»Entrez sous la première porte
+cochère, après celle du prévôt, répondit ma gouvernante.» Ici le jeune
+Thibaud devint plus attentif, car il était réellement le voisin d'un
+gentilhomme, nommé le seigneur de Sombre, qui passait pour être d'un
+naturel très-jaloux. Nous entrâmes donc, continua Orlandine, sous une
+porte cochère; et l'on me fit monter dans de grandes et belles chambres,
+ensuite, par un escalier tournant, dans une tourelle fort haute, dont
+les fenêtres étaient bouchées avec un drap vert très-épais. Au reste,
+la tourelle était bien éclairée. Ma duègne m'ayant fait asseoir sur
+un siége, me donna son chapelet pour m'amuser, et sortit en fermant la
+porte à double tour.
+
+»Lorsque je me vis seule, je jettai mon chapelet, je pris des ciseaux
+que j'avais à ma ceinture, et je fis une ouverture dans le drap vert
+qui bouchait la fenêtre. Alors je vis, à travers une autre fenêtre d'une
+maison voisine, une chambre bien éclairée où soupaient trois jeunes
+cavaliers et trois jeunes filles. Ils chantaient, buvaient, riaient et
+s'embrassaient....» Orlandine donna encore d'autres détails auxquels
+Thibaud faillit d'étouffer de rire; car il s'agissait d'un soupe qu'il
+avait fait la veille avec ses deux amis et trois demoiselles de
+la ville. «J'étais fort attentive à tout ce qui se passait, reprit
+Orlandine, lorsque j'entendis ouvrir ma porte; je me remis aussitôt à
+mon chapelet, et ma duègne entra. Elle me prit encore par la main, sans
+me rien dire, et me fit remonter en carrosse. Nous arrivâmes, après
+une longue course, à la dernière maison du faubourg. Ce n'était qu'une
+cabane, en apparence, mais l'intérieur en est magnifique; comme vous le
+verrez, si le petit nègre en fait le chemin, car je vois qu'il a trouvé
+de la lumière et rallumé sa lanterne.»
+
+»Belle égarée, interrompit Thibaud, en baisant la main de la jeune dame,
+faites-moi le plaisir de me dire si vous habitez seule cette petite
+maison.»--«Oui, seule, reprit la dame, avec ce petit nègre et ma
+gouvernante. Mais je ne pense pas qu'elle puisse y revenir ce soir. Le
+monsieur qui m'a fait conduire la nuit dernière dans cette chaumière,
+m'envoya dire, il y a deux heures, de le venir trouver chez une de ses
+soeurs; mais comme il ne pouvait envoyer son carrosse qui était allé
+chercher un prêtre, nous y allions à pied. Quelqu'un nous a arrêtés pour
+me dire qu'il me trouvait jolie; ma duègne, qui est sourde, crut qu'il
+m'insultait, et lui répondit des injures. D'autres gens sont survenus
+et se sont mêlés de la querelle. J'ai eu peur, et j'ai pris la fuite: le
+petit nègre a couru après moi; il est tombé, sa lanterne s'est brisée;
+et c'est alors, monsieur, que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.»
+
+Thibaud allait répondre quelque galanterie, lorsque le petit nègre vint
+avec sa lanterne allumée. Ils se remirent en marche et arrivèrent, au
+bout du faubourg, à une chaumière isolée, dont le petit nègre ouvrit
+la porte avec une clé qu'il avait à sa ceinture. L'intérieur était fort
+orné, et parmi les meubles précieux, on remarquait surtout des fauteuils
+en velours de Gènes, à franges d'or, et un lit en moire de Venise.
+Mais tout cela n'occupait guère Thibaud; il ne voyait que la charmante
+Orlandine.
+
+Le petit nègre couvrit la table et prépara le souper. Thibaud s'aperçut
+alors que ce n'était pas un enfant, comme il l'avait cru d'abord, mais
+une espèce de vieux nain tout noir et de la plus laide figure. Ce petit
+nain apporta, dans un bassin de vermeil, quatre perdrix appétissantes et
+un flacon d'excellent vin. Aussitôt on se mit à table. Thibaud n'eut pas
+plutôt bu et mangé, qu'il lui sembla qu'un feu surnaturel circulait dans
+ses veines. Pour Orlandine, elle mangeait peu et regardait beaucoup son
+convive, tantôt d'un regard tendre et naïf, et tantôt avec des yeux si
+plein de malice, que le jeune homme en était presque embarrassé. Enfin
+le petit nègre vint ôter la table. Alors Orlandine prit Thibaud par la
+main et lui dit: «Beau cavalier, à quoi voulez-vous que nous passions
+notre soirée?... Il me vient une idée: voici un grand miroir, allons y
+faire des mines, comme j'en faisais au château de Sombre. Je m'y amusais
+à voir que ma gouvernante était faite autrement que moi; à présent, je
+veux savoir si je ne suis pas autrement faite que vous.» Orlandine plaça
+deux chaises devant le miroir; après quoi, elle détacha la fraise de
+Thibaud et lui dit:--«Vous avez le cou fait à-peu-près comme le mien,
+les épaules aussi; mais pour la poitrine, quelle différence! La mienne
+était comme cela l'année dernière; mais j'ai tant engraissé, que je ne
+me reconnais plus. Ôtez donc votre ceinture...., votre pourpoint....,
+pourquoi toutes ces aiguillettes?....»
+
+Thibaud, ne se possédant plus, porta Orlandine sur le lit de moire de
+Venise, et se crut le plus heureux des hommes..... Mais ce bonheur ne
+fut pas de longue durée...... Le malheureux Thibaud sentit des griffes
+aiguës qui s'enfonçaient dans ses reins..... Il appela Orlandine!
+Orlandine n'était plus dans ses bras..... Il ne vit à sa place qu'un
+horrible assemblage de formes hideuses et inconnues..... «Je ne
+suis point Orlandine, dit le monstre, d'une voix formidable, je suis
+_Belzébut_!.....» Thibaud voulut prononcer le nom de _Jésus_.
+Mais le diable, qui le devina, lui saisit la gorge avec les dents, et
+l'empêcha de prononcer ce nom sacré.....
+
+Le lendemain matin des paysans qui allaient vendre leurs légumes au
+marché de Lyon, entendirent des gémissemens, dans une masure abandonnée,
+qui était près du chemin et servait de voirie. Ils y entrèrent et
+trouvèrent Thibaud couché sur une charogne à demi-pourrie..... Ils le
+placèrent sur leurs paniers et le portèrent ainsi chez le prévôt de
+Lyon. Le malheureux de la Jacquière reconnut son fils.... Thibaud fut
+mis dans un lit, où bientôt il parut reprendre quelque connaissance.
+Alors il dit d'une voix faible: «Ouvrez à ce saint ermite.» D'abord on
+ne le comprit pas; mais enfin on ouvrit la porte et on vit entrer un
+vénérable religieux qui demanda qu'on le laissa seul avec Thibaud.
+On entendit long-tems les exhortations de l'ermite, et les soupirs du
+malheureux jeune homme. Lorsqu'on n'entendit plus rien, on entra dans
+la chambre. L'ermite avait disparu, et l'on trouva Thibaud mort sur son
+lit, avec un crucifix entre les mains....
+
+
+
+
+ SPECTRE
+ QUI DEMANDE VENGEANCE.
+
+ CONTE NOIR.
+
+
+Dans le treizième siècle, le comte de Belmonte (dans le Montferrat),
+conçut un amour violent pour la fille d'un de ses serfs. Elle se nommait
+Abélina. Il devait jouir sur elle du droit de seigneur; mais on ne se
+pressait pas de la marier, et sa flamme impatiente s'offensait de ces
+lenteurs.
+
+Un jour, il rencontra à la chasse la jeune Abélina qui gardait les
+troupeaux de son père; il lui demanda pourquoi on ne lui donnait pas
+un époux?--«Vous en êtes la cause, Monseigneur, répondit-elle. Les
+jeunes-gens ne peuvent plus souffrir le déshonneur et la honte du droit
+que vous avez de passer avec leurs femmes la première nuit des noces; et
+nos parens ne veulent pas non plus nous marier, jusqu'à ce que le droit
+de cuissage soit aboli».
+
+Le seigneur de Belmonte cacha son dépit, et fit dire au père de la jeune
+fille qu'il demandait à le voir.
+
+Le vieux Cecco (c'est le nom du père d'Abélina), se hâta de se rendre au
+château. La nuit arrive, et contre son usage, Cecco ne rentre pas à la
+maison. Minuit sonne; Cecco n'est pas revenu; serait-il mort?....» Au
+moment où sa femme et sa fille commençaient à perdre toute espérance,
+une ombre d'une grandeur démesurée apparaît sans bruit au milieu de la
+chambre: les deux femmes épouvantées osent à peine lever les yeux. Le
+fantôme s'approche et leur dit: «Je suis l'âme de votre Cecco».
+
+»--O mon père! s'écrie Abélina, quel barbare vous a ôté la vie?»
+
+»--Le tyran de Belmonte vient de m'assassiner, répondit le fantôme, et
+tu es la cause innocente de ma mort. J'allai, comme tu m'en apportais
+l'ordre, au château du monstre. Plût au ciel que je n'en eusse jamais
+trouvé l'entrée! Mais je ne pouvais échapper à ses mains cruelles.
+Aussitôt qu'on m'eût introduit dans une chambre un peu sombre, je mis
+le pied sur une bascule qui s'enfonça; je tombai dans un puits profond,
+garni de fers tranchans: j'y laissai bientôt la vie, et j'ai franchi les
+portes de la redoutable éternité. J'attends ma sentence; je vais être
+jugé sur mes oeuvres; mais je compte sur la clémence ineffable de mon
+Dieu, et ma conscience est pure. Si tu chéris ton père, si tu pleures
+sa mort, ô ma fille! songes à me venger, et à délivrer ton pays. Et toi,
+femme bien aimée, sèche tes larmes, demeure en paix. Les jours sereins
+s'avancent, la tyrannie va tomber......»
+
+»Alors l'ombre devint éclatante de lumière et disparut au milieu d'un
+nuage, ne laissant de traces de son apparition que l'empreinte de la
+main qu'elle avait posé sur le dos d'une chaise.»
+
+La prophétie du spectre s'accomplit; car peu de tems après, les paysans
+de Belmonte s'étant révoltés, tuèrent leur seigneur, détruisirent le
+village et fondèrent librement la petite ville de Nice de la Paille.
+
+
+
+
+ CAROLINE.
+
+ NOUVELLE.
+
+
+Une jeune personne de dix-huit ans, nommée Caroline, inspira la plus
+violente passion à un homme d'un âge mur; et comme à cinquante ans on
+est, dit-on, plus amoureux qu'à vingt, quoiqu'avec beaucoup moins de
+moyens de plaire, l'amant suranné obsédait sans cesse la jeune Caroline,
+qui était loin de répondre à ses sentimens. Elle eut le tort plus
+impardonnable de tourner en ridicule et de tourmenter cruellement
+l'homme qu'elle aurait dû se contenter d'éloigner avec froideur et
+décence. Au bout de trois ans de persévérance d'une part, et de mauvais
+traitemens de l'autre, le malheureux amant succomba à une maladie, dont
+son funeste amour fut en grande partie le principe.
+
+Se sentant près de sa fin, il sollicita, pour grâce dernière, que
+Caroline daignât au moins venir recevoir son éternel adieu. La jeune
+personne refusa séchement de se rendre à cette demande. Une de ses amies
+qui était présente, lui dit avec douceur, qu'elle ferait bien d'accorder
+cette triste consolation à un infortuné qui mourait pour elle et par
+elle. Ses instances furent inutiles. On vint une seconde fois faire la
+même prière, en ajoutant que le malade demandait à voir Caroline, plus
+par intérêt pour elle que pour lui. Mais ce second message ne fut pas
+plus heureux que le premier.
+
+L'amie de Caroline, outrée de cette dureté envers un mourant, la pressa
+avec plus de vivacité, et lui reprocha sa coquetterie et ses mauvais
+procédés envers un homme à qui elle pouvait au moins offrir en
+expiation, un instant de pitié. Caroline, fatiguée de ses importunités,
+consentit enfin d'assez mauvaise grâce, et dit: «Allons, conduisez-moi
+donc chez votre protégé; mais nous n'y resterons qu'un moment, je vous
+en avertis; je n'aime ni les mourans ni les morts.»
+
+Les deux amies partirent enfin. Le mourant, voyant entrer Caroline, fit
+un dernier effort, et prenant la parole, d'une voix éteinte. «Il n'est
+plus tems, Mademoiselle, dit-il, vous m'avez refusé avec barbarie le
+bonheur de vous voir, quand je vous en ai fait prier; et je ne désirais
+que vous pardonner ma mort. Vous me verrez dorénavant plus fréquemment
+que par le passé. Souvenez-vous seulement que vous avez mis trois ans
+à me conduire douloureusement au tombeau.... Adieu, mademoiselle.... A
+cette nuit.»
+
+En achevant ces paroles, qu'il eut une peine infinie à prononcer, il
+expira.
+
+Caroline, saisie de frayeur, s'enfuit précipitamment; et son amie
+employa tous les moyens possibles pour calmer son extrême agitation.
+Caroline la supplia de passer la nuit avec elle; on lui dressa un lit
+dans la même chambre. On laissa les flambeaux allumés, et les
+deux amies, ne pouvant dormir, s'entretinrent long-tems ensemble.
+Tout-à-coup, vers minuit, les lumières s'éteignent d'elles-mêmes.
+Caroline s'écrie avec terreur: «le voilà! le voilà!» Son amie
+n'entendant plus que des soupirs étouffés, suivis d'un profond silence,
+ranime ses forces, et sonne avec vivacité; on accourt, on essaie de
+rallumer les flambeaux, mais inutilement. Au bout d'un quart d'heure,
+passé dans les plus mortelles angoisses, on entend l'heure; Caroline
+pousse un profond soupir, comme une personne qui sort d'un long
+assoupissement. Les bougies se rallument d'elles-mêmes; les gens de la
+maison se retirent, et Caroline dit d'une voix mourante: «Ah! il est
+parti enfin!--Tu l'as donc vu?--Oui, et je ne suis que trop sûre qu'il
+exécutera ses menaces.--Et quoi! t'aurait-il parlé?--Voici ce que je
+viens d'entendre: Pendant trois ans, je viendrai toutes les nuits,
+passer un quart-d'heure avec vous. Du reste, soyez tranquille, je ne
+vous ferai aucun mal; je borne ma vengeance à vous forcer de voir
+chaque nuit, celui que vous avez conduit au tombeau par votre imprudente
+conduite.» L'amie, peu curieuse de voir la même scène se renouveler,
+refusa de passer les nuits suivantes avec Caroline, qui lui reprocha de
+l'abandonner à un vampire. Les visites nocturnes continuèrent.
+
+Caroline, belle, riche et maîtresse de ses actions, à vingt-un ans,
+voulut se marier, dans l'espoir d'éloigner le fantôme; mais le bruit
+de ces apparitions retint les prétendans. Un seul, un gascon, nommé
+Monsieur de Forbignac, se présenta pour époux. La nécessité le fit
+agréer; mais dès le lendemain des noces, (sans qu'on put savoir comment
+s'était passée la nuit), il disparut avec la dot, et quantité de bijoux
+qui n'en faisaient pas partie.
+
+L'amie de Caroline, sensible à tant de malheurs, accourut auprès d'elle,
+la consola de son mieux, et l'emmena dans une terre où elle acheva
+tristement sa pénitence. Les trois ans écoulés, son vampire lui annonça
+enfin qu'elle ne le verrait plus; il tint parole. Une leçon aussi sévère
+adoucit son caractère. La mort de M. de Forbignac, qui eut l'honnêteté
+de ne pas revenir, laissa Caroline libre de se remarier, et cette fois
+elle trouva un époux qui la rendit parfaitement heureuse.
+
+
+
+
+ FLAXBINDER
+ CORRIGÉ PAR UN SPECTRE.
+
+
+M. Hanor, illustre professeur et bibliothécaire de Dantzic, a combattu
+avec tout l'avantage que peut donner la vérité, les superstitions et
+les préjugés de la plupart des peuples anciens et modernes, au sujet du
+retour des âmes et des apparitions; et cependant il raconte avec la
+plus grande gravité la fabuleuse aventure arrivée, selon lui, à un jeune
+homme, nommé Flaxbinder.
+
+Ce jeune homme, dont l'intempérance et la débauche étaient les seules
+occupations, se trouvait un soir absent de la maison: sa mère, entrant
+dans sa chambre, aperçut un spectre, qui ressemblait si fort à son fils,
+par la figure et par la contenance, qu'elle le prit pour lui-même. Ce
+spectre était assis près d'un bureau couvert de livres, et paraissait
+profondément occupé à méditer et à lire tour à tour.
+
+La bonne mère, persuadée qu'elle voyait son fils, et agréablement
+surprise, se livrait à la joie que lui donnait ce changement inattendu,
+lorsque tout-à-coup elle entendit dans la rue la voix de ce même
+Flaxbinder, qu'elle voyait dans la chambre...
+
+Elle fut d'abord horriblement effrayée, ensuite, ayant observé que
+celui qui jouait le rôle de son fils, ne parlait pas, qu'il avait l'air
+sombre, taciturne, et les yeux hagards, elle en conclut que ce devait
+être un spectre; et cette conséquence redoublant sa terreur, elle se
+hâta de faire ouvrir la porte au véritable Flaxbinder.
+
+Le jeune homme qui revenait d'une partie de débauche, entre avec bruit
+dans la chambre. Il voit le fantôme..., il approche..., et l'esprit ne
+se dérange pas.... Flaxbinder, pétrifié de ce spectacle, forme aussitôt,
+en tremblant, la résolution de s'éloigner du vice, de renoncer à
+ses désordres et de se livrer à l'étude, enfin il promet d'imiter le
+fantôme.
+
+A peine a-t-il conçu ce louable dessein, que le spectre sourit d'une
+horrible manière, jette les livres et s'envole. Pour Flaxbinder, il tint
+parole et se convertit.
+
+
+
+
+ L'APPARITION SINGULIÈRE.
+
+ ANECDOTE.
+
+
+Un seigneur espagnol sortit un jour pour aller à la chasse sur une de
+ses terres où il y avait plusieurs montagnes couvertes de bois. Il fut
+très-étonné lorsque, se croyant seul, il s'entendit appeler par son nom:
+la voix ne lui était pas inconnue. Mais comme il ne paraissait pas fort
+empressé de répondre, on l'appela une seconde fois. Il crut reconnaître
+la voix de son père, mort depuis peu. Malgré sa frayeur il ne laissa pas
+d'avancer quelques pas. Mais quel fut son étonnement de voir une grande
+caverne, ou une espèce d'abîme, dans laquelle était une fort longue
+échelle, qui allait depuis le haut jusqu'en bas. Le spectre de son père
+se présenta sur les premiers échelons, et lui dit que Dieu avait permis
+qu'il lui apparut, pour l'instruire de ce qu'il devait faire pour son
+propre salut; et pour la délivrance de celui qui lui parlait, aussi bien
+que pour celle de son grand-père, qui était quelques échelons plus bas.
+Il ajouta que la justice divine les punissait et les retiendrait là
+jusqu'à ce qu'on eût restitué _à tel monastère_, un héritage usurpé
+par ses ayeux.... Il recommanda en conséquence à son fils de faire au
+plutôt cette restitution, pour éviter la vengeance divine, car autrement
+sa place était marquée dans ce lieu de souffrance.
+
+Après cette menace, l'échelle et le spectre commencèrent à disparaître
+insensiblement, et l'ouverture de la caverne se referma. Le seigneur,
+dont l'effroi était au comble, retourna aussitôt chez lui; l'agitation
+de son esprit ne lui permit pas de chercher à approfondir ce mystère. Il
+rendit aux moines le bien qu'on lui avait désigné, laissa à son fils le
+reste de son héritage et entra dans un monastère où il passa saintement
+le reste de sa vie....
+
+
+
+
+ LE DIABLE
+ COMME IL S'EN TROUVE.
+
+ ANECDOTE.
+
+
+Un habitant d'un petit village, à quelques lieues d'Aubusson,
+département de la Creuze, avait acheté la maison presbytérale. Il tomba
+malade: aussitôt le curé du lieu se présente pour le confesser, et lui
+offre l'absolution, à la condition, par lui mourant, de léguer sa
+maison à la cure. Il refuse, le curé insiste, sous peine de damnation
+éternelle; mais, hélas! le malheureux persiste dans son refus; il meurt
+sans confession, et son âme devient sans doute la proie des flammes,
+auxquelles on l'avait dévolue. Le bruit s'en répand: toutes les femmes
+en sont alarmées, et la crainte de voir Satan en personne venir s'en
+emparer, ne permet pas à une seule de veiller auprès du cadavre.
+
+Cependant un gendarme, neveu du défunt, bravant les propos de femmes, et
+les menaces du curé, se décide à passer la nuit auprès de son oncle.
+Sur le minuit (car c'est toujours à cette heure que le diable fait ses
+tours), sur le minuit donc, trois anges cornus, aussi laids que nous les
+peint Milton, et aussi noirs qu'ils étaient diables, se présentent pour
+enlever le corps avec des chaînes, et tout l'attribut de la diablerie.
+Le gendarme s'y oppose; il fait le moulinet avec son sabre, et écarte
+les assaillans. Ce ne sont point des corps fantastiques qui s'offrent à
+ses coups, mais bien des composés de chairs et d'os. Un des assaillans
+voit d'abord tomber son poignet. Il n'en est point ému, et de l'autre
+main saisit le mort; alors même il voit ou il sent un tête rejoindre sa
+main. Ce terrible coup ne laisse plus aux deux autres diables d'espoir
+que dans la fuite; et le gendarme, resté seul possesseur de son oncle et
+du presbytère, reçoit les félicitations de toutes les bonnes femmes qui
+s'attendaient à ne plus le trouver en vie.
+
+Mais admirez jusqu'où le diable poussa la ruse et la méchanceté! quand
+le jour vint éclairer la scène, on reconnut que l'infâme avait, pour
+cette expédition, pris les traits et la figure du curé; et ce qu'il y
+a de plus fâcheux dans tout cela, c'est que, pour rendre l'illusion
+durable, il a si bien caché ce pauvre curé, que, depuis lors, on ne l'a
+plus revu[2].
+
+[Note 2: Extrait des journaux de l'an X.]
+
+
+
+
+ FÊTE NOCTURNE,
+ OU ASSEMBLÉE DE SORCIERS.
+
+
+Propriétaire d'une terre sur les confins de la Dordogne et de la
+Garonne, j'avais vingt-cinq ans que je ne la connaissais pas encore,
+et ce ne fut qu'à force d'importunités que je me décidai à quitter les
+salons de la capitale, pour y aller.
+
+Je n'appris point sans surprise que je possédais une vigne où l'on
+voyait de tems à autres, et toujours à minuit, une foule d'esprits, qui
+prenaient diverses formes, telles que hommes, femmes, chevaux, boucs,
+etc. Un soir, assis tranquillement à faire de la musique, on frappe avec
+violence à la porte. Je donne ordre qu'on ouvre, un malheureux paysan
+se précipite dans la maison, et tombe presque sans vie. Ses cheveux
+hérissés, son oeil hagard, tout son être annonce l'effroi; je lui
+prodigue des secours, mais il bat la campagne, il ne répond à mes
+questions que par ces mots: ils sont là...., voyez-les...., ils
+approchent....., cette chèvre....., ce chat..... Je me décidai à
+le laisser tranquille et à attendre que sa raison fut revenue pour
+l'interroger. Dès que je le crus en état de me répondre, je le
+questionnai sur la cause de sa frayeur. Ah! monsieur, me dit-il,
+le récit que j'ai à vous faire est épouvantable, je tremble encore
+seulement d'y penser.
+
+J'avais été voir un de mes parens, nous nous sommes amusés à boire,
+et tellement à boire, qu'il était onze heures lorsque nous nous sommes
+quittés. Il m'est venu dans l'idée de faire le grand tour pour ne pas
+passer devant la vigne du diable, mais ayant une pointe de vin, je me
+suis dit: quand tout l'enfer serait là je n'aurais pas peur, et aussitôt
+me voilà passant hardiment mon chemin. Mais arrivé en face la grande
+haie de la maudite vigne, j'ai entendu de grands éclats de rire, et j'ai
+aperçu une assemblée si nombreuse que j'ai été effrayé, cela a été bien
+pire lorsque j'ai vu que la haie disparaissait, qu'il n'y avait plus
+qu'une vaste plaine illuminée de cent mille cierges au moins, et qui
+éclairaient un bal complet: plus loin une multitude de monde était à
+table et mangeait avec un appétit dévorant. Cependant je ne connaissais
+plus mon chemin, et je ne savais de quel côté tourner, lorsque
+plusieurs personnes ont quitté la table et la danse, et sont venues
+m'accoster.--Que veux-tu, l'ami? veux-tu être des nôtres? viens-tu
+signer ton pacte? nous allons faire venir notre seigneur le diable. A
+ces mots, je me suis troublé; néanmoins j'ai répondu: non, messieurs,
+je suis bon chrétien et je ne veux point me donner à Satan.--Tu as tort,
+nous sommes tous de bons enfans, tu ne te repentiras point d'être avec
+nous, oublie les sottises de ton curé, et renie ta religion. Oh! mon
+Dieu, me suis-je écrié, en faisant le signe de la crois, venez à mon
+secours; à ces mots les bougies se sont éteintes, le tonnerre a grondé,
+tout a disparu, et je n'ai plus vu, au travers des éclairs, qu'une foule
+de chauve-souris et de chats-huans qui voltigeoient autour de moi, en
+poussant des cris épouvantables; à peine avais-je la force de respirer,
+lorsque j'ai entendu une voix qui me criait: Ne crains rien, chrétien,
+tout l'enfer ne peut prévaloir contre toi. Ces paroles m'ont rendu la
+force, et je me suis mis à courir jusqu'ici.
+
+Ton aventure est extraordinaire, lui dis-je, et je verrai par moi-même.
+
+En effet quelque tems après, je partis un vendredi par un beau clair de
+lune, bien résolu de me rendre au sabat; mes voeux furent accomplis:
+et en arrivant à la vigne du diable, je trouvai une fête complète, des
+femmes magnifiques, des élégans, des feux d'artifices, des joutes, des
+danses, tout était réuni pour embellir ce spectacle.
+
+Je restais stupéfait, lorsqu'une dame d'une beauté ravissante, parée
+comme Vénus, s'avança vers moi; soyez le bien venu, me dit-elle, nous
+vous attendions et vous manquiez à la fête; notre maître et seigneur
+vous prouve le cas particulier qu'il fait de votre personne, puisque,
+contre son ordinaire, il vient au devant vous.
+
+Un très bel homme alors m'adressa la parole: vous êtes, dit-il, après
+m'avoir salué très-poliment, au milieu d'une assemblée de sorciers,
+mais, comme vous voyez, ils ne sont pas effrayans, entrez hardiment,
+aucun mal ne vous sera fait; et aussitôt je fus introduit dans une vaste
+enceinte où tout respirait la joie et la gaîté.
+
+Des rafraichissemens circulaient à la ronde, et j'étais surpris de voir
+qu'on ne m'en offrait point. Je devine votre pensée, me dit le seigneur
+et maître; mais avant de vous faire partager nos repas, il faut que nous
+ayons une petite explication.
+
+Comme je vous l'ai déjà dit, toutes les personnes assemblées ici sont
+des sorciers ou des sorcières, et par conséquent ont l'honneur de
+m'appartenir; si vous eussiez mangé ou bu la moindre des choses,
+vous auriez été à moi de plein droit; mais nous ne voulons surprendre
+personne; la bonne foi règle toutes nos actions; maintenant que vous
+êtes instruit, si vous voulez signer votre pacte, il ne tient qu'à vous;
+établissez vos conditions, je pense que nous serons bientôt d'accord.
+Vraiment monsieur le diable, lui dis-je, vous n'êtes pas aussi diable
+comme on le croit parmi nous; mais je ne puis accepter vos offres,
+content de mon sort ici bas, je ne désire point changer de condition;
+faites vos réflexions, répondit-il d'une voix sévère, et vous nous
+trouverez ici tous les premiers vendredis de chaque mois.
+
+Comme il achevait ces mots, une cloche fit entendre les sons de
+l'angelus; aussitôt toute la troupe poussa des hurlemens affreux, le
+diable prit une forme horrible qui me glaça d'effroi, cette femme qui
+m'avait paru si belle, devint une vilaine chatte noire, tous les autres
+personnages furent changés en chauve-souris, chat-huant et autres
+animaux nocturnes. Ils m'effrayèrent véritablement, lorsque, transformés
+ainsi, ils m'entourèrent en menaçant de me dévorer; j'étais dans
+des ténèbres épaisses; je voyais autour de moi des abîmes prêts à
+m'engloutir, ce qui m'empêchait de faire un seul pas pour m'éloigner; la
+terre vomissait une quantité de souffre, de bitume et exhalait une
+odeur fétide et insupportable. J'étais oppressé, j'étouffais, la sueur
+découlait de tout mon corps et ma faiblesse était si grande que je me
+voyais près de succomber.
+
+Cependant les sons argentins de la cloche annonçaient les premiers
+rayons de l'aurore; selon ma coutume, je récitai mon angelus. Aussitôt,
+les cris, les hurlemens redoublèrent, le diable s'agita de mille façons,
+la foudre éclata de tous côtés et je me trouvai au milieu de torrens de
+flammes, entouré de reptiles malfaisans.
+
+Ma prière finie, je fais le signe de la croix; aussitôt, la terre
+s'entrouvre et engloutit tous les monstres qui m'avaient épouvanté.
+
+Le jour me rendit les forces et le courage. Je me retirai et ne fus plus
+tenté d'aller voir les fêtes nocturnes.
+
+
+
+
+ HISTOIRE D'UN BROUCOLAQUE.
+
+
+L'anecdote que nous allons raconter se trouve dans le voyage de
+Tournefort au Levant, et peut éclaircir les prétendues histoires des
+vampires.
+
+Nous fûmes témoins, (dit l'auteur), dans l'île de Mycone, d'une scène
+bien singulière, à l'occasion d'un de ces morts, que l'on croit
+voir revenir après leur enterrement. Les peuples du nord les
+nomment _vampires_; les Grecs les désignent sous le nom de
+_broucolaques_. Celui dont on va donner l'histoire était un paysan
+de Mycone, naturellement chagrin et querelleur. C'est une circonstance
+à remarquer par rapport à de pareilles sujets: il fut tué à la campagne;
+on ne sait par qui ni comment.
+
+Deux jours après qu'on l'eût inhumé dans une chapelle de la ville, le
+bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener à grands pas; qu'il
+venait dans les maisons renverser les meubles, éteindre les lampes,
+embrasser les gens par derrière et faire mille petits tours d'espiègle.
+On ne fit qu'en rire d'abord; mais l'affaire devint sérieuse, lorsque
+les plus honnêtes-gens commencèrent à se plaindre. Les _papas_
+(prêtres grecs) eux-mêmes convenaient du fait, et sans doute qu'ils
+avaient raison. On ne manqua pas de faire dire des messes. Cependant
+le paysan continuait la même vie sans se corriger. Après plusieurs
+assemblées des principaux de la ville, des prêtres et des religieux, on
+conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien cérémonial, attendre
+neuf jours après l'enterrement. Le dixième jour, on dit une messe
+dans la chapelle où était le corps, afin de chasser le démon, que l'on
+croyait s'y être renfermé. Après la messe, on déterra le corps et on en
+ôta le coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut obligé de brûler
+de l'encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne fit que
+l'augmenter et commença d'échauffer la cervelle de ces pauvres gens. On
+s'avisa de dire qu'il sortait une fumée épaisse de ce corps. Nous
+qui étions témoins de tout, nous n'osions dire que c'était celle de
+l'encens.
+
+Plusieurs des assistans assuraient que le sang de ce malheureux était
+bien vermeil; d'autres juraient que le corps était encore tout chaud;
+d'où l'on concluait que le mort avait grand tort de n'être pas bien
+mort, ou pour mieux dire, de s'être laissé ranimer par le diable; c'est
+là précisément l'idée qu'ils ont d'un broucolaque; on faisait alors
+retentir ce mot d'une manière étonnante.
+
+Une foule de gens qui survinrent, protestèrent tout haut qu'ils
+s'étaient bien aperçus que ce corps n'était pas devenu roide, lorsqu'on
+le porta de la campagne à l'église pour l'enterrer; et que, par
+conséquent, c'était un vrai broucolaque: c'était là le refrain.
+
+Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous répondîmes
+que nous le croyions très-bien mort; et que, pour le prétendu sang
+vermeil, on pouvait voir aisément que ce n'était qu'une bourbe fort
+puante; enfin, nous fîmes de notre mieux pour guérir, ou du moins
+pour ne pas aigrir leur imagination frappée, en leur expliquant
+les prétendues vapeurs et la chaleur du cadavre. Malgré tous nos
+raisonnemens, on fut d'avis de brûler le coeur du mort, qui, après cette
+exécution, ne fut pas plus docile qu'auparavant, et fit encore plus de
+bruit. On l'accusa de battre les gens, la nuit, d'enfoncer les portes,
+de briser les fenêtres, de déchirer les habits, et de vider les cruches
+et les bouteilles. C'était un mort bien altéré. Je crois qu'il n'épargna
+que la maison du consul chez qui nous logions. Tout le monde avait
+l'imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paraissaient
+frappés comme les autres. C'était une véritable maladie du cerveau,
+aussi dangereuse que la manie et la rage. On voyait des familles
+entières abandonner leurs maisons, et venir des extrémités de la ville
+porter leurs grabats à la place, pour y passer la nuit. Chacun se
+plaignait de quelque nouvelle insulte, et les plus sensés se retiraient
+à la campagne.
+
+Les citoyens les plus zélés pour le bien public, croyaient qu'on avait
+manqué au point le plus essentiel de la cérémonie; il ne fallait, selon
+eux, célébrer la messe qu'après avoir ôté le coeur à ce malheureux.
+Ils prétendaient qu'avec cette précaution, on n'aurait pas manqué de
+surprendre le diable; et sans doute, il n'aurait eu garde d'y revenir;
+au lieu qu'ayant commencé par la messe, il avait eu tout le tems de
+s'enfuir et de revenir à son aise. Après tous ces raisonnemens, on se
+trouva dans le même embarras que le premier jour. On s'assembla soir
+et matin; on fit des processions pendant trois jours et trois nuits;
+on obligea les _papas_ de jeûner. On les voyait courir dans les
+maisons, le goupillon à la main, jeter de l'eau bénite et en laver les
+portes; ils en remplissaient même la bouche de ce pauvre broucolaque.
+Dans une prévention si générale, nous prîmes le parti de ne rien dire,
+non-seulement on nous aurait traités de ridicules, mais d'infidèles.
+Comment faire revenir tout un peuple? Tous les matins, on nous donnait
+la comédie, par le récit des nouvelles folies de cet oiseau de nuit;
+on l'accusait même d'avoir commis les péchés les plus abominables.
+Cependant nous répétâmes si souvent aux administrateurs de la ville, que
+dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre pays, de faire
+le guet la nuit, pour observer ce qui se passerait, qu'enfin on arrêta
+quelques vagabons qui, assurément, avaient part à tous ces désordres:
+mais on les relâcha trop tôt; car, deux jours après, pour se dédommager
+du jeûne qu'ils avaient fait en prison, ils recommencèrent à vider les
+cruches de vin, chez ceux qui étaient assez sots pour abandonner leurs
+maisons. On fut donc obligé d'en revenir aux prières.
+
+Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir planté je ne
+sais combien d'épées nues sur la fosse de ce cadavre, que l'on déterrait
+trois ou quatre fois par jour, suivant le caprice du premier venu; un
+Albanais, qui se trouvait là, s'avisa de dire d'un ton de docteur,
+qu'il était fort ridicule, en pareil cas, de se servir des épées des
+chrétiens.--«Ne voyez-vous pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de
+ces épées faisant une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir
+de ce corps? que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?»
+
+L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne parut
+pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se vouer, lorsque
+tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le mot, on se mit à crier,
+par toute la ville, qu'il fallait brûler le broucolaque tout entier;
+qu'après cela ils défiaient le diable de revenir s'y nicher; qu'il
+valait mieux recourir à cette extrémité, que de laisser déserter l'île.
+En effet, il y avait déjà des familles qui pliaient bagage pour
+s'aller établir ailleurs. On porta donc le broucolaque, par ordre des
+administrateurs, à la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait
+préparé un grand bûcher, avec du goudron, de peur que le bois quelque
+sec qu'il fût, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux
+cadavre y furent jetés et consumés en peu de tems. C'était le premier
+jour de janvier 1701. Dès-lors, on n'entendit plus de plaintes contre le
+broucolaque; on se contenta de dire que le diable avait été bien
+attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques chansons pour le tourner en
+ridicule.
+
+
+
+
+ LA PETITE CHIENNE BLANCHE.
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+ CONTE NOIR.
+
+
+On raconte que vers le commencement du dix-septième siècle, on
+remarquait dans la forêt de Bondy, sur le bord du grand chemin qui
+traverse le bois dans la direction de l'Est à l'Ouest, deux grands
+chênes: dans le creux de l'un on voyait toujours une jolie petite
+chienne d'une blancheur éblouissante qui portait au cou un collier en
+maroquin rouge, enrichi d'une boucle, et de clous en or.
+
+Cette petite bête paraissait endormie et ne semblait s'éveiller que
+lorsque quelque passant, surpris de voir un si joli animal, perdu au
+milieu du bois, s'approchait pour la caresser; mais quelque adresse
+qu'on employât pour tacher de la surprendre, elle se levait au moment
+qu'on croyait mettre la main dessus, alors elle s'éloignait de quelques
+pas en s'enfonçant dans le bois, et si, au lieu de la poursuivre l'on
+passait outre, elle revenait à sa place en regardant les personnes et
+remuant la queue: si l'on faisait semblant de revenir, elle se laissait
+approcher ayant l'air d'attendre, mais bientôt elle s'échappait comme
+la première fois et se rendait ensuite à la même place avec opiniâtreté;
+quelques personnes fatiguées de revenir inutilement, lui jetaient des
+pierres qui l'atteignaient, mais elle n'y paraissait pas plus sensible
+que si elle eût été de marbre, les coups de fusil même des gardes chasse
+ne la faisaient pas déloger, quoiqu'ils vissent leurs balles la frapper
+directement sans l'avoir blessée; enfin il était reconnu dans les
+environs que cette petite chienne était tout au moins un suppôt du
+diable, si ce n'était le diable lui-même. L'anecdote suivante jetta plus
+que jamais la terreur dans le voisinage, le bruit s'en répandit même
+dans toute la contrée.
+
+Un jeune garçon âgé de dix ans fut envoyé par ses parens, faire des
+fagots dans le bois. Il ne revint pas à l'heure où sa famille se
+rassemblait pour déjeûner, mais comme on lui avait bien recommandé de
+ne pas aller du côté du grand chemin de l'est à l'ouest, et que ce jeune
+garçon était très-soumis aux ordres de ses parens, on ne s'en inquiéta
+que légèrement, et chacun retourna à son travail. A l'heure du dîner il
+ne parut point encore, on commença alors à soupçonner quelque malheur;
+enfin, l'heure du souper étant arrivée sans qu'il fut de retour, son
+père, nommé Jean Fortin, dit à son épouse:» Femme allume ma lanterne;.
+Enfans, donnez-moi mon fusil à deux coups, cherchez mes balles et ma
+poire à poudre. Je vais aller chercher votre frère, et si je ne rentre
+pas ce soir, couchez-vous; car je suis résolu de battre toute la forêt
+et de ne revenir qu'avec Célestin, c'est ainsi que l'on appelait le
+jeune garçon absent.--Mon père, dit l'aîné, grand gaillard de vingt
+ans, je viens avec vous.--Viens si tu te sens assez de courage, réponds
+Fortin; mais je te préviens que je vais droit aux deux chênes.--Vous n'y
+pensez pas, mon père, réplique Thomas; allons viens ou reste, reprends
+Fortin, quant à moi je suis décidé à périr ou à éclaircir cette
+diablerie. Il faut que je retrouve mon Célestin; il aura sans doute
+courru après cette maudite chienne; eh bien! je la suivrai aussi, et
+fut-ce le diable, j'aurai ses cornes ou il m'emportera, Thomas dit:
+partons.--Toute la famille tremblait et personne n'eut la force, ni
+peut-être la pensée, tant ils étaient effrayés, de s'opposer à ce
+téméraire dessein.
+
+Ils partent donc: la nuit était des plus sombres; en vain Thomas
+avançait sa lanterne; ils se heurtoient à chaque instant contre les
+arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs pas
+croyant trouver une issue et s'égaraient toujours davantage. Enfin ils
+atteignirent le grand chemin de l'Ouest, et alors ils marchèrent assez
+librement.
+
+Il y avait déjà une heure qu'ils cheminoient en silence prêtant
+l'oreille, espérant entendre la voix de Célestin, sans qu'aucun bruit
+pût éclairer leur marche, les chênes fatals même ne paraissaient pas,
+Thomas dit à son père, je crois que nous les avons passés.--Non, dit
+Fortin, j'ai trop bien regardé à droite et à gauche et nous n'y
+sommes pas encore.--Cependant je croyais que nous avions fait plus de
+chemin.--Ne nous décourageons pas, reprit le père.--Ils marchent encore
+une demi-heure et les deux arbres ne paraissent point encore.
+
+Pour le coup, dit Fortin, voilà qui me parait bien singulier; nous
+devrions être à l'autre bout du bois, il ne faut que cinq quarts d'heure
+pour le traverser tout entier, et voilà déjà une grande heure et demie
+que nous marchons, il faut nécessairement que nous ayons dépassé les
+deux chênes.--Retournons, dit Thomas: retournons, dit Fortin; mais
+dans ce moment il vint un si fort coup de vent qu'ils furent obligés de
+porter la main à leurs chapeaux. Le bruit extraordinaire qu'il faisait
+en sifflant dans les branches leur fit lever les yeux.--Voici les
+chênes, dit Thomas en tremblant de tous ses membres, et en effet Fortin
+reconnut les deux grands arbres qui se dessinaient dans l'ombre, et
+qui leur paraissaient être au plus à la distance de vingt pas.--Allons,
+Thomas, dit Fortin d'une voix assez forte, malgré qu'il ne fut pas
+très-rassuré lui-même, allons, dit-il, c'est à mon tour à marcher
+devant: en disant cela, il arme son fusil; marche droit aux arbres,
+Thomas le suit. Ils font environ trois cents pas, et les chênes qu'ils
+croyaient tout près, se trouvent à la même distance qu'auparavant;
+ils cheminent encore, mais à mesure qu'ils avancent, il semble que les
+arbres s'éloignent; la forêt paraît ne plus finir, Fortin entend de tous
+côtés des sifflemens comme si le bois était rempli de serpens. De tems
+en tems il roule sous ses pieds des corps inconnus; des griffes semblent
+vouloir entourer ses jambes, cependant il n'en est qu'effleuré: une
+odeur infecte l'environne; plusieurs êtres semblent se glisser autour
+de lui, mais il ne sent rien.--Exténué de fatigue, il se retourne pour
+proposer à Thomas de s'asseoir un instant. Thomas n'y est plus, il croit
+appercevoir à travers des buissons, l'oeil de boeuf de la lanterne, il
+reconnaît même le bas du pantalon blanc de son fils, il l'appelle, une
+voix inconnue lui répond: viens, je t'attends! il hésite, cependant il
+va en avant, la lumière disparaît bientôt; il la revoit plus loin,
+on lui crie encore»: me voilà, viens, je t'attends. Fortin ne peut
+reconnaître cette voix, ce n'est ni celle de Thomas ni celle de
+Célestin; la lanterne disparaît tout à fait, il ne sait plus où il est;
+il veut retourner sur ses pas, il ne peut retrouver le grand chemin
+qu'il vient de quitter: une sueur froide découle de tout son corps, des
+substances aériennes passent à tout moment devant son visage, et autour
+de lui; il ne les voit pas, mais il sent une haleine puante et brûlante,
+et un air froid comme si quelque oiseau de grandeur extraordinaire
+agitaient ses ailes au dessus de lui; il commence à se repentir d'être
+entré dans le bois, son courage l'abandonne, son fusil tombe de ses
+mains: soit fatigue, soit saisissement, il est forcé de s'appuyer
+contre un arbre qui se trouve près de lui. Dans ce moment terrible, il
+recommande son âme à Dieu et tire de sa poche un crucifix que cet homme
+pieux avait toujours avec lui; mais ses forces l'ont abandonné, il tombe
+à genoux au pied de l'arbre, et bientôt il perd l'usage de ses sens!....
+
+Il était grand jour lorsqu'il revint de son évanouissement: le soleil en
+réchauffant ses membres, était peut-être cause du retour de ses forces.
+Fortin regarda autour de lui, il vit son arme brisée, et macérée comme
+si elle avait été mâchée avec des dents: les pièces de fer qui la
+composait paraissaient avoir passé au feu, les arbres étaient teints de
+sang, des caractères magiques et épouvantables y étaient empreints,
+les branches étaient cassées, les feuilles noircies et séchées, l'herbe
+était foulée et couverte de lambeaux de vêtemens. Fortin reconnut ceux
+de ses deux malheureux fils, et le même sort lui était réservé s'il
+n'avait été armé du signe divin qui seul l'avait sauvé du démon.
+
+Il se leva avec effroi, courut comme un fou jusques chez lui. Le fait
+raconté, fut vérifié par les autorités qui vinrent avec les archers
+visiter les lieux, le récit de Fortin fut reconnu vrai: on vit toutes
+les traces d'un repas horrible, des danses et des jeux de la troupe
+diabolique. En vain voulut-on faire des recherches, la petite
+chienne blanche paraissait et aussitôt chacun était glacé d'effroi;
+reconnaissant que ce lieu était habité par le démon qui s'y tenait d'une
+manière inexpugnable, on résolut de planter des croix à l'entour,
+afin que ce signe put l'empêcher d'étendre son domaine, et depuis on
+n'entendit plus parler d'accidens dans l'autre partie du bois. Mais
+malheur à qui osait enfreindre les limites.
+
+
+
+
+ LE VOYAGE.
+
+
+Je partis de la capitale pour faire un voyage que nécessitait mes
+affaires: quatre voyageurs, une voyageuse et moi, remplissions la
+voiture. On débuta par les complimens; ensuite on mangea, on dormit;
+mais enfin on ne peut pas toujours dormir et manger, et il faut passer
+le temps à quelque chose. Après qu'on eut épuisé les modes, passé en
+revue le genre humain, critiqué chaque ministre, les autorités, les
+missions, les missionnaires; réglé les états du monde entier, et
+contrôlé jusqu'au plus petit commis, on n'avait plus rien à dire,
+lorsque la conversation tomba sur les revenans. Ah! mon Dieu dit la
+voyageuse, j'ai un château que je ne peux habiter, parce que tous les
+esprits de l'autre monde y reviennent. Où est votre château, dîmes-nous?
+Nous passerons devant, répondit-elle. Tant mieux, nous verrons ces
+esprits.
+
+Je ne suis pas très curieux de ces sortes d'aventures, dit un voyageur
+qui avoit toute la mine d'un homme de bon sens, ni moi non plus,
+répondit un autre, et je suis bien payé pour ne pas les aimer. Notre
+curiosité étant excitée par ces réflexions, nous les priâmes de nous
+dire pourquoi ils redoutaient tant les esprits.
+
+Rien de plus facile, dit le premier qui avait parlé, je vais vous conter
+mon histoire.
+
+
+
+
+ LE CHEVAL SANS FIN.
+
+ CONTE NOIR.
+
+
+J'ai toujours aimé les voyages et semblable au juif errant je ne restais
+jamais dans le même lieu: tantôt en voiture, tantôt à cheval, tantôt à
+pied, j'étais toujours par monts et par vaux.
+
+Un soir vers la brune accablé de lassitude, je dis tout haut: si j'avais
+un cheval, je serais bien heureux; à peine avais-je fini ce souhait
+qu'un cavalier passa et me dit: Monsieur, vous avez l'air bien fatigué,
+vous avez encore trois lieues à faire, si vous voulez profiter de la
+croupe de mon cheval il ne tient qu'à vous. J'hésitais, cependant la
+nécessité me força à accepter et me voilà derrière le cavalier: nous
+n'avions pas fait cinq cents pas qu'un second voyageur se présente, même
+offre, encore acceptée; bientôt après un troisième, un quatrième, un
+cinquième, un sixième; enfin un douzième est à la file, et le cheval de
+s'allonger pour laisser de la place au dernier venu.
+
+Depuis longtemps la peur s'était emparée de moi: je n'osais respirer,
+et j'étois plus mort que vif. Mais que devins-je, lors que je vis que
+la maudite monture alloit d'une vitesse égale à la foudre et prenoit un
+chemin nouveau.
+
+Ah ciel! m'écriai-je, notre Seigneur était en même compagnie que nous,
+ils étaient treize, et le treizième était Judas, qui le vendit, nous
+avons certainement un Judas parmi nous, Jésus ne nous abandonnez pas. Au
+même instant des hurlemens épouvantables se firent entendre; et bientôt
+après je ne sentis plus rien autour de moi; cependant j'allais toujours
+avec une rapidité extraordinaire, et je me trouvai presqu'à la même
+place où j'avais rencontré mon maudit cavalier.
+
+Voilà Messieurs ce qui m'a dégoûté de voyager, et m'a rendu moins
+incrédule sur les esprits.
+
+Nous ne savions que dire de cette aventure, lorsque le second commença
+son récit.
+
+
+
+
+ LA MAISON ENCHANTÉE.
+
+ CONTE PLAISANT.
+
+
+Étant à Marseille, j'eus besoin d'aller à la Ciotat, petite ville qui
+n'en est éloignée que de six lieues, je partis tard, je m'amusai à
+considérer les sites romantiques de ce beau pays, enfin, je flânai tant,
+que la nuit me surprit au milieu des montagnes, sans que je susse où
+j'étais. Je marchais au hasard depuis longtemps, lorsque j'aperçus une
+lumière qui n'était qu'à quelque distance de moi, je m'y rendis, résolu
+de demander l'hospitalité. Je frappe; une domestique vient m'ouvrir,
+accède à ma demande et m'introduit dans un salon magnifique où je trouve
+une dame très belle, très élégante, qui me reçoit de la meilleure
+grâce et m'engage à m'asseoir à son côté, elle fait servir à souper,
+et pendant la soirée j'eus tout lieu de croire que je serais heureux de
+toute manière.
+
+L'heure du coucher étant venue, je me disposais à me mettre au lit,
+lorsque la perfide me pria d'attendre un instant, disant qu'elle allait
+bientôt revenir. Hélas! elle n'avait pas encore paru lorsque minuit
+sonna, heure fatale: l'horloge n'avait pas fini de faire entendre ses
+sons, que je vis entrer dans la chambre une foule d'esprits, les uns
+marchaient, les autres voltigeaient, tous paraissaient dans la plus
+grande joie. Jusque là je n'en fus pas effrayé, mais bientôt après ils
+s'approchèrent de moi, et un colosse ayant une voix de Stentor me dit:
+Malheureux qu'es-tu venu faire ici? ne savais-tu pas que cette maison
+appartient aux esprits et que chaque nuit nous nous y rassemblons?
+J'avais au plus la force de lui répondre, lorsque mon vigoureux colosse
+s'empare de moi, m'enveloppe dans les matelas, les couvertures et me
+transporte au milieu de la chambre. Ce qu'il y a de surprenant dans
+cette aventure, c'est que je ne sentais rien, et que mon transport se
+fit comme par enchantement.
+
+Lorsqu'ils m'eurent assez baloté, ils me délivrèrent, me firent asseoir,
+et un plaisant de cette société infernale, proposa de me faire la barbe,
+aussi-tôt le bassin, la savonnette, la serviette en un mot un nécessaire
+complet parurent, et une main sinon invisible, du moins très légère me
+rasa avec une dextérité sans exemple, mais le malin esprit ne me rasa
+que d'un côté, et la preuve que ce que je vous dis est vrai, c'est que
+la barbe n'a plus poussé sur ma joue gauche, tandis que la droite n'a
+éprouvé aucun changement.
+
+Nous vérifiâmes le fait, et nous nous apperçumes que le poil du côté
+gauche était raz et qu'il était comme si le feu y avoit passé.
+
+Après que cette opération fut finie, reprit notre compagnon, ils
+partirent d'un grand éclat de rire et résolurent de me faire sauter sur
+la couverture; ils me bernèrent un bon quart d'heure, après quoi ils me
+laissèrent en repos.
+
+Cependant le jour commençait à poindre, sans doute le moment du départ
+approchait; car ils s'enfuirent précipitamment, mais avant ils me firent
+diverses marques sur le corps, marques qui ont été ineffaçables et que
+je porterai sans doute toujours.
+
+Ce qui me surprit le plus, c'est que la maison disparut et que je me
+trouvai aux portes de la Ciotat, sans que j'aie jamais pu savoir comment
+j'y avait été transporté; et comment la maison avait disparu.
+
+Depuis cette époque, que j'ai toujours présente à la mémoire, je n'aime
+plus à me trouver avec des esprits.
+
+Hélas! messieurs, que sont vos aventures auprès de celles que mes crimes
+m'ont attiré, dit un troisième voyageur.
+
+Votre histoire, demandâmes-nous en même tems? Volontiers répondit-il,
+mais vous en frémirez; j'en frissonne encore.
+
+
+
+
+ LE PACTE INFERNAL.
+
+ PETIT ROMAN.
+
+
+Je suis né ambitieux, violent et irascible, la moindre contrariété me
+mettait hors de moi, et lorsque le malheur s'appesantissait sur ma tête,
+je devenais furieux.
+
+Un soir que trompé dans mes espérances ambitieuses, je me maudissais
+de bon coeur, je m'écriai tout haut: Oui, s'il y a un esprit infernal,
+qu'il apparaisse, qu'il vienne; sous quelque forme qu'il se présente,
+pourvu qu'il me porte la vengeance, je me donne à lui.
+
+Ces paroles n'étaient pas sorties de ma bouche que je sentis une chaleur
+brûlante: le thermomètre qui était dans ma chambre monta subitement à 48
+degrés, des flammes de diverses couleurs remplirent mon appartement; un
+vent brûlant m'ôtait la respiration; enfin j'étais presque suffoqué.
+
+Tous ces symptômes me causèrent de l'effroi, et je me dis: Serait-il
+possible que le diable se présentât devant moi? Bientôt un spectre
+horrible s'approche: Que me veux-tu, dit-il, parle.
+
+J'avais à peine la force de considérer cette hideuse figure, qui
+vomissoit des flammes par tous les pores, et dont le corps affreux était
+entouré de serpens qui se mouvaient en tous sens, lorsqu'il m'apostropha
+en ces termes:
+
+Réponds-moi vite, mon tems est précieux, d'autres m'attendent, veux-tu
+de l'or? en voilà, veux-tu te venger? voilà la vengeance, veux-tu
+devenir homme d'état, homme de lettres, guerrier, tes désirs seront
+accomplis, je suis le dispensateur des grâces... de la gloire...
+choisis..... J'eus cependant la force de lui demander à quelle
+condition.
+
+Je t'accorde encore 40 ans de vie, pendant lesquels tu feras tout ce que
+tu voudras, mais au bout de ce tems tu m'appartiendras entièrement.
+Tant que tu vivras, je serai ton esclave; mais après ta mort tu seras
+le mien; vois si ces conditions te conviennent: en ce cas, signons notre
+contrat, si non n'en parlons plus, adieu.
+
+Un crime entraîne un crime nouveau, hélas! vous l'avouerai-je, j'eus la
+faiblesse de signer ce pacte infâme.
+
+Chacun de nous frissonna.
+
+Mon pacte signé, le démon me dit: Seigneur je suis votre esclave,
+ordonnez; toutes les fois que vous aurez besoin de moi, vous frapperez
+la terre avec votre pied, et de suite je serai à vos ordres. Puisqu'il
+en est ainsi, lui dis-je, j'exige que tu changes de forme et que tu
+en prennes une moins hideuse, je n'avais pas fini de parler que je vis
+devant moi un charmant jeune homme, qui me demanda si j'étais content;
+oui, mais il faut à présent que tu me donnes de l'argent, et un
+coffre-fort fut se placer au pied de mon lit. Tu sais que j'ai une haine
+mortelle _contre un homme d'état, il faut me venger_.
+
+Tu seras satisfait, demain sa disgrâce sera prononcée, et tu seras à sa
+place.
+
+En voilà assez pour cette fois, retire toi, et que je jouisse d'un
+sommeil paisible.
+
+Mon maître futur, mon esclave présent se retira et j'eus le repos le
+plus parfait.
+
+Le matin je fus éveillé par un messager qui me portait l'avis de la
+chute de mon ennemi, et l'agréable nouvelle que je le remplaçais. Je
+courrus, ou pour mieux dire, je volai à mon nouveau poste. Que vous
+dirai-je enfin, tout fut selon mes désirs; j'acquis de la réputation
+comme homme d'état, comme guerrier, poëte. On aurait dit que j'étais
+universel. Mais que la nature humaine est inconséquente, je ne pouvais
+jouir d'un bonheur si doux et l'ambition me dominait au point que les
+lauriers, les myrtes, m'ennuyaient, m'étaient à charge; je le dis au
+démon, qui ne sachant que faire, se fâcha, me dit que nul mortel n'avait
+joui d'autant de faveur que moi, que ma puissance égalait presque celle
+de la divinité, et qu'il craignait bien de n'avoir fait qu'un ingrat.
+Plein de fureur je saisis mon pacte, je répliquai qu'il était trop
+heureux de m'obéir, qu'il n'était que mon vil esclave, que pour le lui
+prouver je voulais égaler le Créateur et que moi-même je voulais créer.
+Je m'attendais à cette demande, dit-il, je suis obligé d'exécuter tes
+volontés, autrement, notre traité serait rompu, mais tu es un insensé.
+Je lui imposai silence, et ayant pris une statue de cire parfaitement
+belle, je lui ordonnai de l'animer et d'en faire une femme magnifique.
+Hélas! je fus obéi, et la plus belle créature qui ait jamais été sur la
+terre, parut devant mes yeux: je me retire, me dit le démon, tu as voulu
+être malheureux, tout mon pouvoir ne peut t'en empêcher; adieu.
+
+Dès qu'il fut sorti je me livrai à l'amour le plus violent pour ma
+créature, je la fis passer pour ma femme, je croyais avoir trouvé le
+bonheur, mais grand dieu! autant cette femme était belle, autant son âme
+était horrible; elle me conduisit de faute en faute, de crime en crime,
+et elle m'avait réduit au point de dire, avec elle, que nous voudrions
+que toute l'espèce humaine n'eut qu'une tête pour la couper. Si le
+pouvoir du démon n'eût pas été anéanti par la créature qu'il m'avait
+fait faire, je suis forcé d'avouer que la moitié du monde aurait perdu
+la vie; mais comme je l'ai déjà dit, il ne pouvait plus accéder à tous
+mes désirs, toutes mes conjurations, toutes les siennes, n'aboutissaient
+qu'à quelques grâces. Lorsque je lui en demandai la raison, il me
+répondit que la puissance céleste l'en empêchait.
+
+Cependant au milieu des tourmens que ma créature me faisait éprouver, le
+terme fatal approchait, mon esclave, qui allait devenir mon maître, m'en
+avertit. Tu te moques, lui dis-je, il n'y a que 20 ans, et ils ne sont
+pas encore écoulés.
+
+Tu comptes 20 ans, dit-il, mais aux enfers nous comptons double, 20
+ans de jour, 20 ans de nuit, cela fait bien 40 ans, terme que je t'ai
+accordé.
+
+Je criai, je m'emportai; mais tout cela n'aboutit à rien, et il fallut
+me résoudre à être étranglé le surlendemain.
+
+Quelque soit la position d'un homme, il n'aime pas à mourir, surtout
+lorsqu'il doit tomber sous la griffe du diable, et j'étais sûr qu'elle
+ne serait pas douce, car je n'avais pas été doux à son égard.
+
+Plongé dans mes tristes réflexions, je sortis le matin, et tout
+machinalement j'allai vers l'église. Comme je mettais le pied sur
+le seuil de la porte, le diable me barra le chemin: retire toi, vil
+esclave, lui dis-je, jusqu'à demain tu n'as aucun droit sur moi; il
+fut intimidé et se contenta de me faire des menaces. Aussitôt je me
+précipitai dans le lieu saint, je demandai à parler à un vénérable
+prêtre que je connaissais, je lui racontai tous mes crimes.
+
+Je les connaissais, répondit-il, et je vous attendais pour vous sauver;
+alors il fit fermer toutes les portes du temple, assembla tout le
+clergé: on m'exorcisa, on m'aspergea d'eau bénite, on me fit faire amen
+de honorable, en un mot on me purifia.
+
+Pendant toute cette cérémonie le démon ne cessait de pousser des
+hurlemens épouvantables; plusieurs fois il voulut me saisir: pour
+l'éviter, on me donna la croix à porter, alors des vociférations
+horribles se firent entendre, l'église fut remplie d'une odeur
+sulfureuse et infecte, elle paraissait pleine de spectres, et ce ne fut
+qu'à force d'aspersion, qu'on parvint à chasser le malin esprit. Enfin
+on en vint à bout, et lorsque je fus en état de grâce, on fut chez moi
+faire la même cérémonie, mais là les prêtres eux-mêmes faillirent à être
+victimes de leur zèle; car les démons n'étant plus retenus, comme dans
+l'église, se livrèrent à toutes sortes d'excès. Un des saints ministres
+lui-même, saisi à la gorge, ne fut délivré qu'avec beaucoup de peine; ma
+maison, étant nettoyée de tous les hôtes infernaux, j'y retournai, mais
+je n'y retrouvai plus aucuns de mes anciens domestiques, ni ma créature,
+tout avait pris la fuite, tout avait été plongé dans les enfers.
+
+Depuis ce temps je vis tranquille, et j'espère mourrir de même, pourvu
+toute fois que je ne transgresse pas les commandemens qui m'ont été
+faits. Il faut que je porte toujours sur moi cette relique, nous
+dit-il en nous montrant une image de la Vierge; mais qu'elle fut notre
+surprise, et notre effroi lorsque nous vîmes un de nos compagnons
+de voyage, s'élancer avec furie, sur celui qui venait de parler, et
+l'empoigner à la gorge en poussant des vociférations affreuses.
+
+Cependant le voyageur se défendait avec sa relique, et nous remarquâmes
+que chaque fois que cette image touchait le démon, il reculait en
+écumant de rage.
+
+Depuis longtemps, ce combat durait lorsque nous vîmes quelque chose
+qui descendait du ciel avec la rapidité de la foudre. Dieu! s'écrie
+le malheureux, je suis sauvé. Fuis, démon infernal, fuis, voilà mon
+sauveur. Au même instant un ange entra dans la voiture, et s'adressant
+à l'esprit malin il lui dit: As-tu osé porter tes mains impies sur cette
+image sacrée? ne sais-tu pas que tu dois la respecter en tout lieu.
+Esprit des ténèbres, retourne au centre de la terre, c'est là ta demeure
+éternelle, c'est celle que le divin Créateur t'a donnée. A ses mots, il
+le saisit, et le jettant fortement à terre, un abîme s'entrouvrit et le
+reçut.
+
+Nous n'étions pas revenus de notre frayeur, lorsque nous arrivâmes
+devant le château de la dame.
+
+Il était huit heures du soir, et d'un mouvement spontané nous
+descendîmes de la voiture. Un vieux concierge vint tout tremblant nous
+ouvrir. Il craignait que nous ne fussions une armée d'esprits, qui
+venaient le tourmenter, il osa à peine nous conduire dans le salon,
+et nous donner à souper. Cependant nous restâmes sur nos gardes en
+attendant les esprits.
+
+Vers minuit, nous appercûmes une ombre, qui se dessinait sur le mur,
+nous approchâmes; et l'ombre ne disparut point, au contraire, elle
+prit diverses formes, un moment après nous en vîmes un grand nombre qui
+allaient en tous sens dans l'appartement. Jusque là nous n'avions fait
+que rire, mais la crainte nous saisit un peu lorsque la porte du salon
+s'ouvrit à deux battans, et qu'une femme en entrant nous adressa ces
+paroles: «Téméraires mortels, quelle fatale destinée vous a conduits
+ici: hâtez-vous de fuir ou craignez ma vengeance.»
+
+Nous nous regardions tous, le voyageur à la relique la tenait fortement,
+la maîtresse du château faisait des signes de croix, d'autres récitaient
+des oraisons, en un mot chacun était occupé, moi seul, je me permis
+de faire le plaisant: qui que tu sois, dis-je, tu ne me cause nulle
+frayeur, que tu sois esprit, diable, tout ce que tu voudras, je
+m'en moque, et je brave ta puissance. Alors je fis quelques pas pour
+m'approcher du spectre, comme j'allongeais la main pour le saisir,
+il disparut, et je trouvai à sa place le monstre le plus hideux qu'on
+puisse voir: je ne m'épouvantai cependant point, et je fus pour le
+prendre à brasse corps; mais cet horrible spectre était tout garni de
+pointes aiguës qui me firent reculer, je pris mes armes: vain espoir,
+les balles, et le fer ne pouvaient rien sur lui. Nous étions dans cette
+étrange situation, lorsque le tonnerre vint ajouter à notre effroi; le
+château parut tout en feu, une épaisse fumée nous ôtoit la respiration
+et nous permettait à peine de nous voir; des ombres gigantesques
+allaient et venaient en tout sens, plusieurs s'approchaient de nous,
+en nous menaçant, mais celui qui était le plus tourmenté était le
+malheureux, qui avait fait le pacte, la frayeur le saisit au point qu'il
+laissa tomber sa divine image, au même instant, les démons le saisirent
+et lui tordirent le cou, nous vîmes expirer ce malheureux sans pouvoir
+lui donner aucun secours, mais que devînmes-nous, lorsqu'une voix aussi
+forte que le bruit de la mer en courroux, prononça ces mots: Homme sans
+foi, tu m'appartenais, j'avais fait assez de sacrifices pour t'acquérir,
+et au mépris de tes sermens, tu avais rompu ton pacte; retombe en ma
+puissance, et que les parjures tremblent en lisant ton histoire. A
+peine avait-il fini ces mots, que le château parut s'abîmer, et que
+nous perdîmes tous connaissance. Lorsque nous revînmes à nous, nous nous
+trouvâmes en rase campagne, et dans un tel état de faiblesse, que nous
+pouvions à peine nous soutenir. Nous nous rendîmes comme nous pûmes au
+prochain village, bien résolus de ne plus tenter d'aventure de ce
+genre. Néanmoins nous fîmes dire des messes, pour arracher, s'il était
+possible, l'âme du malheureux damné des griffes du démon, et j'ai la
+certitude de l'avoir fait, car il m'est apparu depuis, blanc comme la
+neige, ayant sa relique à la main, et me remerciant de ce que j'avais
+fait pour lui.
+
+
+
+
+ LE REVENANT ROUGE.
+
+ CONTE NOIR.
+
+
+Mon éducation finie, je fus joindre un régiment de hussard dont je
+venais d'obtenir la lieutenance, tandis que mon intime ami le Marquis de
+*** se rendait au sein de sa famille qui habitoit les bords du Rhône.
+
+Au bout de 6 ans, j'obtins un congé, et je fus passer mon semestre chez
+mon ami.
+
+Nous avions tenu une correspondance active, et toutes ses lettres
+m'entretenaient des terreurs qu'il avait eues dans son vieux château;
+elles avaient été si grandes qu'il l'avait abandonné.
+
+Doué d'une force d'âme peu commune, je ne pouvais m'empêcher de rire en
+lisant sa correspondance; mais ce fut bien pire lorsqu'il me raconta
+que véritablement effrayé, il ne mettait plus les pieds dans son donjon,
+parce que son grand père lui était apparu au-moins vingt fois, que tous
+ses gens l'avaient reconnu et avaient été témoin du vacarme que les
+esprits faisaient dans sa maison.
+
+J'aime beaucoup les aventures extraordinaires, lui dis-je; la vue des
+revenans l'est passablement, à mon avis, aussi veux-je aller faire une
+visite à ton aïeul. Dieu t'en préserve, mon ami, personne n'habite le
+château et nulle créature humaine n'en approche, même en plein jour,
+sans être saisi d'effroi.
+
+Vaines terreurs, répliquai-je, et ce soir même, je cours me livrer
+aux esprits infernaux. Toutes les représentations de mon ami, furent
+inutiles, et suivi de mon domestique, brave hussard, je partis
+sur-le-champ.
+
+Dès que nous fûmes arrivés, nous commençâmes à visiter nos armes,
+ensuite nous parcourûmes toute la maison.
+
+Nous choisîmes l'appartement le plus agréable, nous y allumâmes un grand
+feu; et fortifiés par un bon souper, nous attendîmes avec patience les
+revenans. Nous venions de nous livrer au sommeil, lorsque nous fûmes
+réveillés par un bacanal épouvantable: on traînait de lourdes chaînes,
+les meubles étaient en mouvement, une vapeur épaisse et infecte
+parcourait tout le château, un vent violent circulait dans toutes les
+chambres, et l'on aurait dit que la foudre allait nous écraser. Mon
+domestique et moi nous nous regardions, sinon épouvantés, du-moins
+surpris, lorsque ressemblant tout mon courage; aux armes, lui dis-je,
+ces morts, ne sont que des vivans qui fuiront à notre approche. A peine
+avais-je fini ces mots, que la porte s'ouvre, et nos regards se portent
+sur un fantôme d'une grandeur gigantesque; ses yeux creux étaient
+enflammés, sa bouche livide laissait voir des dents longues et
+décharnées, ses joues dépouillées de chair, n'offraient à notre vue
+qu'un monstre horrible, sa tête chauve ajoutait encore à ce tableau; ses
+mains étaient armées de griffes crochues, son corps n'était qu'un vrai
+squelette entouré de reptiles, enfin il était mille fois plus hideux que
+la mort, telle qu'on nous la représente.
+
+Nous étions encore à considérer ce monstre, lorsqu'un vieillard
+paraissant avoir 80 ans et tout habillé de rouge entre dans la chambre;
+sa figure respectable nous rassure. Insensés, nous dit-il, qui a pu
+vous porter à venir troubler mon repos; persécuté par ma famille,
+durant toute ma vie, veut-elle me persécuter encore après ma mort. Fuis,
+malheureux, fuis, ou redoute mon courroux. Mille bombe, s'écrie mon
+hussard, je n'ai pas fui devant des régimens entiers, et je fuirais
+devant un esprit; attends, téméraire vieillard, je vais t'apprendre
+qu'un hussard français ne tremble point, même devant les puissance de
+l'enfer. En disant ces mots, il saisit son pistolet, ajuste l'esprit,
+la balle part, frappe sa poitrine et roule à ses pieds. Que peuvent
+tes armes contre moi, dit le revenant d'un ton froid et ironique. Elles
+pourront mieux cette fois, dit le hussard, et un second coup n'a pas
+plus de succès que le premier. Le diable m'emporte si j'y conçois rien,
+dit mon domestique, jamais je n'ai visé si juste, et avec si peu de
+succès. Suis-moi, dit une voix sépulcrale. Je te suivrai aux enfers,
+s'écrie le hussard. Eh bien! marche, répond l'esprit. Nous le suivons:
+son guide allait devant, nous traversons une foule d'appartemens, les
+cours, les jardins. Arrivés à l'extrémité de celui-ci, le vieillard nous
+adresse ces mots: Je suis damné, ma famille en est la cause: repoussé
+de son sein, je me suis donné aux esprits infernaux, et c'est pour me
+venger que je répands l'allarme dans ce château; dis à mon petit fils
+que de dix ans, ni lui, ni personne n'habitera ici. Mais l'heure de mon
+retour approche, je sens déjà les cruelles atteintes des flammes, je
+brûle.... S'adressant alors à son compagnon qui s'emparait de lui:
+Monstre, lui dit-il, auras-tu bientôt fini de me tourmenter, tes
+ongles me déchirent, tes dents affreuses me dévorent, et ton souffle
+m'empoisonne. En effet, le vieillard était déjà tout en feu, et son
+terrible conducteur, le mettait à la torture. Nous étions stupéfaits.
+Cependant l'esprit infernal frappa la terre de son pied, en poussant
+un cri effroyable. Aussi-tôt, la terre s'entrouvrit, et engloutit le
+vieillard et son bourreau.
+
+Notre courage devenant inutile, nous nous retirâmes, et ayant pris nos
+chevaux, nous nous éloignâmes de toute la vitesse de leurs jambes.
+
+Arrivés chez le Marquis, nous lui fîmes le récit exact de notre
+aventure, et l'engageâmes très fort à ne plus remettre les pieds dans
+son château.
+
+
+
+
+ LE LIÈVRE.
+
+
+Un mien ami, honnête agriculteur, était un chasseur déterminé; on le
+voyait dès la pointe du jour, franchir les fossés, gravir les
+collines et poursuivre le malheureux gibier jusque dans ses derniers
+retranchemens.
+
+Un soir, qu'accablé de lassitude, et de fort mauvais humeur, il prenait
+tristement le chemin de sa demeure, la carnacière vide; un lièvre part à
+ses pieds, mon ami l'ajuste, et le manque: sa mauvaise humeur redouble;
+cependant elle cesse lorsqu'il voit le lièvre se tapir à cent pas de
+lui. Il recharge son fusil, et va dessus, l'ajuste et le manque encore
+de ses deux coups; il ne savait comment il avait pu être si maladroit,
+lui, qui ne tirait jamais en vain. Il reprenait son chemin, en
+grommelant, lorsqu'il revoit son lièvre, assis sur son derrière et se
+frottant paisiblement la moustache. Cette fois, dit le chasseur, tu ne
+me braveras plus, alors, le visant d'un coup d'oeil qui ne le trompa
+jamais, il lâche le coup, et croit avoir abattu sa victime, vain espoir;
+elle fuit à quelque pas, et semble se moquer de son ennemi. L'intrépide
+chasseur, outré de colère, jure de le poursuivre jusqu'au bout du monde,
+il tint parole, et si bien qu'en deux heures il avait usé toute sa
+munition, et il voyait encore le malin animal le narguer à quelques
+pas de lui. Mon ami ne se possédant plus de rage, retourne toute sa
+gibecière, trouve une charge de poudre, mais point de plomb; il ne
+savait comment faire, lorsque l'idée le prit de tortiller des pièces de
+six liards et de six sous pour en faire des balles. Il était parvenu à
+force de peine et de patience à recharger son fusil, et se disposait à
+tirer, lorsque le lièvre changea tout-à-coup de forme et fut remplacé
+par un homme qui adressa cette parole au chasseur: Cesse de me
+poursuivre, malheureux, le ciel a permis que je redevinsse créature
+humaine pour t'empêcher de commettre un crime. Apprends que je suis ton
+aïeul: depuis cinquante ans, j'habite cette plaine, sous la figure d'un
+lièvre, et ma pénitence doit durer cinquante ans encore. Toi, évite
+mes autes, si tu ne veux éprouver la même peine. Sa phrase finie, il
+redevint lièvre et laissa son petit-fils stupéfait et tout tremblant de
+frayeur.
+
+Depuis ce temps, mon pauvre ami n'a jamais osé tirer un lièvre.
+
+
+
+
+ LA BICHE DE L'ABBAYE.
+
+ CONTE NOIR.
+
+
+Il existait au milieu du 10e siècle une abbaye située aux confins d'une
+immense forêt de la Normandie.
+
+La légende a rendu cette forêt fameuse par les apparitions continuelles
+qui y avaient lieu et bien plus encore par la présence d'une biche
+blanche, qui depuis un tems immémorial avait répandu la consternation
+dans toute la contrée. Le grand-père disait à son petit fils: Fuis les
+murs de l'abbaye aussitôt que la nuit approche; en mourrant, mon aïeul
+me fit la même recommandation, elle lui avait été faite par le sien.
+
+Nombre de jeunes gens indociles avaient tenté d'approcher l'animal; mais
+les uns en avaient été victimes, les autres n'avaient pu y parvenir et
+tous avaient vu des choses épouvantables.
+
+Les religieux avaient en vain promis des récompenses considérables à
+ceux qui mettraient l'aventure à fin, mais la terreur était si grande
+que personne n'osait plus la tenter.
+
+Les choses en étaient là lorsque deux chevaliers furent demander
+l'hospitalité au monastère: leur contenance noble et fière, leur force
+qui paraissait surnaturelle, les nombreuses cicatrices qui honoraient
+leur bravoure, tout annonçait que ces étrangers étaient de preux
+chevaliers.
+
+L'abbé leur fit l'accueil le plus gracieux et les pria avec tant
+d'instances de passer quelques jours avec lui qu'ils ne purent s'y
+refuser.
+
+Ce n'est que pour reconnaître les bontés que vous avez pour nous, dit
+un des chevaliers à l'abbé, que mon frère d'arme et moi acceptons
+votre offre; car nos chagrins sont si cuisans que notre intention était
+d'aller finir notre triste existence dans quelques climats lointains.
+Mon fils, reprit l'abbé, le ciel a de grandes vues sur vous, je vous
+attendais et je connais vos peines: le souverain qui vous a disgracié
+reviendra de son erreur, et vous serez encore à la cour ce que vous
+méritez d'y être; songez toujours que c'est ici le terme de vos
+infortunes. En finissant ces mots, l'abbé se leva et leur souhaitant une
+bonne nuit, ils furent se coucher.
+
+Les chevaliers restèrent tout surpris du discours du digne abbé: nous
+savions bien qu'il était un saint homme, se dirent-ils, mais nous
+ignorions qu'il fut prophète.
+
+Le lendemain au point du jour, l'abbé entra dans leur cellule, s'assit
+près de leur lit et leur tint ce discours:
+
+Chevaliers aussi nobles que braves, le ciel seul a guidé vos pas parmi
+nous, le dieu que nous servons vous a envoyés exprès pour mettre fin à
+vos chagrins et aux miens.
+
+Apprenez, illustres chevaliers, que depuis plus de cent ans les
+alentours de cette abbaye sont en proie à des visions plus ou moins
+terribles: le malin esprit y fait sa demeure, tantôt sous une forme,
+tantôt sous une autre. Un nombre prodigieux de nos vassaux et de braves
+chevaliers ont été sa victime, et l'on a cru jusqu'à présent que nulle
+puissance terrestre ne pouvait triompher de ces esprits infernaux.
+
+En proie à la plus vive douleur, je le croyais aussi, lorsque la nuit
+qui a précédé votre arrivée, j'ai eu une vision, un ange m'est apparu et
+m'a dit: abbé le ciel est touché de tes peines, et veut y mettre fin; il
+t'enverra deux chevaliers bannis injustement de la cour, le chagrin les
+dévore et ils vont sous un ciel étranger chercher un repos qu'ils ont
+perdu, engage les à tenter l'aventure de la forêt, dis leur bien que
+s'ils sont purs, que si leurs mains sont nettes du sang innocent, si
+leur âme n'est pas souillée, ils sortiront victorieux de cette lutte,
+mais qu'ils s'examinent bien, que leur salut dépend de la sainteté de
+leur vie.
+
+A ces mots, j'étais tombé la face contre terre; lorsque je me suis
+relevé, je n'ai plus vu qu'une vive lumière qui fendait la voûte
+éthérée. Voilà, mes enfans, comment j'ai su vos aventures, et si je juge
+bien, je vous crois destinés à de grandes choses.
+
+Le plus ancien des chevaliers prenant la parole, dit: Mon père, le jeune
+homme que vous voyez là est mon élève, issus tous les deux d'une noble
+race, l'amitié la plus sainte nous unit presque dans l'enfance, un léger
+duvet ombrageait à peine mon menton qu'Ernof commençait à marcher; bien
+jeune encore, il perdit les auteurs de ses jours, mais son père avant
+de mourir me fit jurer que jamais je n'abandonnerais son fils; après,
+il m'arma chevalier, me donna diverses instructions et s'endormit du
+sommeil des justes.
+
+La carrière que je venais d'embrasser m'appelait à la cour... Aux
+combats... Je m'y rendis. Le roi fut touché de ma jeunesse, me prit en
+amitié et bientôt me témoigna de l'estime.
+
+Dans diverses batailles où je combattis sous ses yeux, j'eus le bonheur
+de lui plaire et un jour que près d'être accablé sous le nombre, il
+était sur le point de perdre la liberté, je ralliai quelques chevaliers,
+je revins à la charge et je fus assez heureux pour ramener mon roi, et
+le ramener triomphant de ses ennemis.
+
+Sa reconnaissance égala le service que je venais de lui rendre; il
+exigea que je fusse attaché spécialement à sa personne, et tous le
+palais retentit des louanges qu'il me donna.
+
+Cependant cinq années s'étaient écoulées sans que j'eusse vu mon élève,
+je l'avais confié aux soins d'un écuyer fidèle; mais je sentais que
+ma présence lui devenait nécessaire; j'en parlai au roi; il me permit
+d'aller chercher mon ami, mon enfant. Je fis toute la diligence
+possible, je me jettai dans les bras de mon Ernof; je le trouvai tel que
+je le désirais, plein d'ardeur, et de noblesse d'âme. Je l'emmenai avec
+moi, et il eut le bonheur de plaire à la cour. Notre illustre monarque
+voulut l'armer lui-même chevalier, et la jeune princesse lui donna sa
+devise, hélas! cet heureux tems n'a pas été de longue durée.
+
+Un vassal donne le signal des combats, le roi près de se mettre à la
+tête de son armée fait une chute; on est obligé de le transporter dans
+son lit.
+
+Cependant les Anglais accouraient soutenir le rebelle; il fallait se
+hâter de combattre, et le roi ne pouvait se tenir debout. Dans cette
+extrémité, il me fit appeler. Chevalier me dit-il, partez, mettez vous
+à la tête de mes troupes et qu'à vos coups, mes soldats reconnaissent
+l'ami de leur monarque. Je mis un genou à terre et je jurai de triompher
+ou de mourir. Revenez victorieux, me dit le prince, et je vous ferai
+l'honneur de vous allier à ma famille, vous épouserez ma cousine la
+princesse de..... Cette promesse redoubla mon ardeur; le monarque s'en
+apperçut, et ayant fait appeller la princesse, il lui dit de me regarder
+comme son époux; de me donner sa devise et ses couleurs: il ajouta qu'il
+ne pouvait mieux nous récompenser l'un et l'autre, qu'en unissant en
+nous la vertu et la valeur.
+
+A ces mots, la princesse resta toute interdite, dit qu'elle obéirait, me
+donna pour devise: Protégez le faible et respectez la vertu. Sa couleur
+favorite était noire, je la pris, et depuis on m'a appelé le Chevalier
+noir.
+
+Je me mis de suite à la tête de l'armée; elle était belle et pleine
+d'ardeur, aussi n'eûmes nous pas de peine à vaincre le rebelle, mais les
+Anglais étant venus à son secours, il fallut recommencer le combat; une
+bataille décisive allait se donner: j'exhortai mes soldats et je les
+conduisis à l'ennemi; ils firent des prodiges de valeur, néanmoins ils
+allaient céder au nombre et à la fortune, lorsque je m'adressai à Ernof:
+Mon fils, lui dis-je, le salut de l'armée dépend de nous: vois-tu ce
+gros d'ennemi? lui seul porte le désespoir et la mort, courons et
+qu'il nous reconnaisse pour les favoris du prince. Ernof me suit, notre
+présence rétablit le combat, mon jeune ami était comme un lion, et
+bientôt les Anglais cèdent à sa valeur; mais ce ne fut point sans que
+notre sang coulât. Ernof entouré d'une troupe de gendarmes venait de
+tomber, prompt comme l'éclair, j'accours pour le sauver; j'y parviens;
+mais moi même blessé grièvement, je fus emporté sans connaissance.
+
+En apprenant mes succès et mes blessures, le roi était accouru; il
+me trouva presque mourant: sa tendre amitié, ses soins, hâtèrent ma
+guérison, et la paix vint y ajouter un beaume qui ferma toutes mes
+plaies.
+
+De retour à la cour, le roi voulut tenir sa promesse. Comte, me dit-il,
+dans huit jours vous serez l'époux de ma cousine. Hélas! tant de bonheur
+était-il fait pour moi.
+
+La veille de mon himen, jour malheureux, la princesse me fit demander;
+je me rendis à ses désirs. Quel fut mon désespoir, lorsque fondant en
+larmes elle me dit: Chevalier, si la vertu et la valeur seules avaient
+le pouvoir de subjuguer les coeurs, qui mieux que vous mériterait d'être
+aimé; mais apprenez un fatal secret: j'aime, chevalier, j'aime depuis
+longtems, et j'aime sans espoir. Le roi ignore cette funeste passion, et
+je n'aurai jamais la force de la lui avouer. Mon seul espoir est en vous
+chevalier: si vous voulez me conduite à l'autel, j'obéirai, mais non,
+vous vous laisserez fléchir; vous ne voudrez pas me désespérer, et vous
+empêcherez une union qui serait malheureuse pour nous deux.
+
+J'étais stupéfait, la douleur m'ôtait la parole, et je ne pus que
+m'écrier: Comment faire, eh! que dire au roi? Je prétexterai une
+maladie, dit la princesse, et pendant ce tems nous aviserons à quelques
+moyens.
+
+Que vous dirai-je, enfin; je me vis forcé de dire à mon roi, à mon ami,
+que je ne pouvais accepter son alliance. Le monarque fit tout ce qu'il
+put pour m'arracher mon secret, j'eus la force de le lui cacher: dans sa
+colère, il me traita d'ingrat, de perfide, et me bannit de sa présence.
+Le jeune Ernof ne fut point compris dans cet arrêt, mais sa tendre
+amitié pour moi, a préféré mon exil aux plaisirs de la cour.
+
+Lorsque le chevalier eût fini, l'abbé lui dit: Mon fils, vos chagrins
+sont grands et justes; perdre sans l'avoir mérité la faveur de son
+souverain, le coeur de son ami, voilà de véritables chagrins; mais
+prenez courage, le moment n'est pas éloigné... Je prévois... Oui,
+l'avenir se déroule à mes yeux.... le ciel m'inspire.... je vous vois
+dans les bras de notre monarque adoré.... je vous vois près de la
+princesse: elle devient sensible, elle reconnaît que l'objet de sa
+passion est indigne d'elle, et elle vous abandonne son coeur et sa main.
+Mais avant, il faut détruire l'oeuvre du démon; jusqu'ici vous avez
+combattu des hommes, maintenant c'est la malin esprit qu'il faut
+attérer; soyez insensible, que votre coeur soit de roc, que rien ne vous
+touche, ne vous effraye, voilà vos sauveurs, ce Christ, cette image de
+la Vierge vous rendront invulnérable. Ce soir, à la troisième heure de
+la nuit, vous partirez; pendant ce tems, mes religieux et moi serons
+en oraison pour la réussite de votre périlleuse entreprise. Cependant
+mettez-vous en prière, et que le plus saint des sacrements fortifie vos
+âmes comme une nourriture succulente fortifie nos corps.
+
+Il dit et se retira.
+
+Le soir, les chevaliers sortirent armés de toutes pièces. A peine
+étaient-ils hors de l'abbaye, que la biche vint se présenter à eux, ils
+la poursuivirent; elle les conduisit au milieu de la forêt; arrivés là,
+ils virent un palais magnifique; une cour nombreuse était assemblée et
+le monarque qui la présidait était le roi de France, l'ami du chevalier.
+A son côté était la princesse; le chevalier resta interdit; il oublia un
+moment que c'était l'oeuvre du malin, et il allait se jeter aux pieds du
+roi et de sa cousine, lorsqu'Ernof, qui devina sa pensée, le retint
+et lui dit: Ces images sont trompeuses, point de faiblesses. C'en fut
+assez, le chevalier tirant son épée, fondit sur le fantôme; celui-ci
+lui cria, malheureux veux-tu égorger ton ami, ton bienfaiteur; veux-tu
+immoler ton épouse; viens plutôt dans leurs bras. Vains discours, le
+chevalier armé de la foi, tomba sur le fantôme et le mit en fuite
+ainsi que sa princesse. Alors le château s'écroula de toutes parts, le
+tonnerre gronda d'une horrible manière, la terre s'entr'ouvrit, et les
+deux guerriers en mesurèrent toute la profondeur d'un coup d'oeil. Il en
+sortait une fumée noire et infecte et des nuées de fantômes voltigeaient
+autour des deux chevaliers; ils frappaient indistinctement sur tout
+ce qui les entourait, et chaque coup qu'ils portaient, occasionnait
+un changement: tantôt, c'était une femme en pleurs, qui les priait de
+l'épargner; tantôt c'était un jeune enfant à la mamelle; une autre fois
+c'était une bête féroce.
+
+Il y avait plus d'une heure que ce combat durait, lorsqu'un chevalier
+gigantesque se présenta à eux: sa force semblait égaler sa bravoure, et
+les coups qu'il porta à nos héros furent horribles; tout autre qu'eux en
+aurait été épouvantés, mais leurs coeurs d'acier ne redoutèrent rien.
+
+Ils s'apperçurent cependant que leur ennemi était invulnérable; leurs
+épées ne pouvaient l'entamer, tandis qu'ils voyaient leurs armes en
+pièces et leur sang couler. Faibles femmes, disait-il, osez-vous, vous
+mesurer avec moi, tremblez, votre dernier moment approche, et vous irez
+rejoindre les téméraires qui comme vous ont voulu braver ma puissance.
+O! Dieu, s'écria le chevalier noir, si jamais j'ai blasphêmé ton saint
+nom, si jamais j'ai cessé de protéger le faible, l'innocent, fais-moi
+périr; mais si j'ai toujours été selon ton coeur, si la vertu a toujours
+été ma passion, fais-moi sortir victorieux de ce combat.
+
+Nos chevaliers voyant que leurs armes ne pouvaient rien contre le démon,
+saisirent leur crucifix et en frappèrent l'ennemi du genre humain;
+mais, ô! surprise, aussitôt que le divin signe l'eût touché, le guerrier
+disparut, et ils ne virent plus à sa place qu'un spectre horrible qui
+les glaça d'épouvante; ils continuèrent à le harceler, et bientôt
+après il disparut totalement. Ils parcoururent la vaste enceinte où ils
+étaient, et ne trouvèrent plus que les arbres de la forêt.
+
+Ils se retiraient lentement, lorsqu'ils entendirent des cris plaintifs.
+Illustres chevaliers, leur disait-on, venez délivrer des malheureux,
+aussi braves que vous, mais qui avaient moins de foi et de vertus: nous
+gémissons depuis nombre d'années dans les entrailles de la terre, venez
+à notre secours.
+
+Les chevaliers ne demandaient pas mieux que d'aller les délivrer, mais
+par où passer. Il me vient une idée, dit Ernof, posons notre crucifix
+à terre et prions: ils exécutent leur projet. O! surprise, la terre
+s'ouvre et laisse apercevoir un chemin. Nos guerriers s'y précipitent,
+et bientôt ils arrivent près des malheureux qui les avaient appelés:
+mais des barrières insurmontables s'opposent à leur délivrance; toute la
+malice infernale s'est déployée pour défendre ces lieux; des
+fantômes, des spectres, des lacs de sang, de souffre, rendent ce
+lieu inexpugnable; une multitude de démons en défendent l'entrée;
+nos chevaliers frappent d'estoc et de taille, tous leurs efforts
+n'aboutissent à rien; ils approchent leur divine relique, les grilles
+disparaissent, les démons sont en fuite, tout cède à leurs efforts:
+ils emmènent les malheureux prisonniers. Ils retrouvent leur chemin, et
+arrivent presque mourans au monastère.
+
+Dieu soit loué, s'écria l'abbé, l'oeuvre du démon est donc détruite, et
+nous pourrons respirer en liberté.
+
+Depuis cette époque, la forêt ne fut plus fréquentée par les esprits,
+et pour les empêcher d'y retourner, l'abbé y fit planter des croix de
+distance en distance.
+
+Nos deux preux habitaient le monastère depuis quelques jours, lorsqu'ils
+reçurent un message du roi qui les envoyait chercher. Ils se rendirent
+à ses ordres, leur innocence fut reconnue et le chevalier épousa la
+princesse.
+
+
+
+
+ LA MAISON DU LAC.
+
+
+Me promenant sur le lac de Genève, je vis en passant devant un vieux
+château abandonné, la terreur peinte sur le visage de mon batelier, qui
+fit force de rames pour gagner le large. Qu'avez-vous, lui dis-je? ah!
+Monsieur, laissez-moi fuir au plus vite; voyez ce fantôme qui est à une
+croisée et qui me menace. Je vis en effet un spectre qui faisait des
+signes menaçans. Voilà qui est plaisant! raconte-moi donc ce qui se
+passe d'extraordinaire dans ce château? Monsieur, reprit le batelier,
+j'étais autrefois pêcheur et très intrépide, mes camarades m'avaient dit
+cent fois: Honoré, n'approche pas du vieux château; quoique le poisson
+y soit très abondant, ne te laisse point tenter, tous les revenans de
+l'autre monde l'habitent. Je méprisai leurs conseils et trouvant
+mes filets toujours garnis, je revenais tous les jours dans ce fatal
+endroit; j'avais vu plusieurs fois des apparitions, mais je m'en moquais
+et de dedans ma nacelle, je narguais les revenans.
+
+Un soir, soir funeste! que je tirais ma seine, je vois un fantôme
+épouvantable marcher sur le lac, je n'en fus pas effrayé, et je saisis
+mon aviron pour repousser le spectre, (c'est le même que vous venez de
+voir) mais ô terreur! le monstre secoue son bras et il me fait voir
+une flamme qui éclaira tout le lac: dans le même instant il remplit ma
+barque de reptiles; le feu sortait de sa bouche, de ses narines, de
+ses yeux, et sa voix était semblable au tonnerre. Cependant d'une main
+vigoureuse il saisit mon bateau et le fit disparaître en un clin d'oeil:
+comme toute ma petite fortune sombrait, j'entendis le fantôme qui
+disait: Téméraire, l'enfer va te recevoir, que cet exemple apprenne aux
+faibles humains à ne jamais lutter contre les esprits infernaux.
+
+Cependant je nageais de toutes mes forces sans savoir où j'allais,
+heureusement pour moi je rencontrai un pêcheur qui me recueillit, me fit
+revenir à la vie, (car j'étais tombé presque mort dans son bateau) et me
+conduisit chez moi. Hélas! je fus sauvé, mais ma barque, mes fillets, et
+mon jeune frère, tout périt.
+
+Voilà, monsieur, ce qui m'est arrivé, aussi n'approché-je jamais de ce
+maudit château sans un ordre exprès des voyageurs.
+
+Depuis ce tems je mène une triste existence, je suis domestique, tandis
+qu'avant je gagnais bien ma vie, et celle de ma pauvre famille.
+
+Mon ami, je suis fâché de ton malheur; néanmoins je veux aller voir
+ton spectre. Le ciel vous en garde, monsieur, vous n'en reviendrez pas
+vivant. Viens-y avec moi?--Non? j'ai eu une trop bonne leçon.--Eh bien!
+débarque-moi.--Pour Dieu, ne faites pas cette folie.--Marche toujours,
+débarque-moi.--Soit, je vais vous attendre à quelque distance.
+
+Me voilà au commencement de la nuit au pied du donjon. J'étais armé
+jusqu'aux dents, non contre les revenans; je n'y croyais point, mais
+dans la crainte de trouver des habitans de ce monde occupés à toute
+autre chose qu'à prier Dieu. J'entre, tout est tranquille dans le
+château, j'allume de la chandelle, je me promène partout, je vois tout
+en ordre, je m'installe dans une chambre, mes armes sur une table,
+j'attends l'ennemi de pied ferme.
+
+Je commençais à croire que les diables ou les esprits me respecteraient,
+lorsque j'entendis tomber quelque chose de la cheminée, je me lève
+pour voir, c'était une tête de mort, un moment après une jambe suivit,
+ensuite des bras et enfin le reste du cadavre. Oh! oh! me dis-je, il ne
+fait pas bon ici; ces esprits font autre chose que peur. Je songeais
+à me retirer, lorsqu'un bruit de chaînes se fit entendre, j'écoute, et
+bientôt je vois mon spectre, qui m'adresse ces paroles: Incrédule, ne te
+suffisait-il pas du terrible châtiment de ton batelier; devais-tu venir
+dans cette maison?... Téméraire, tremble, tout l'enfer est déchaîné
+contre toi. Je ne perds point la tête, je fais feu sur le fantôme; il
+se rit de ma colère, et ayant fait un signe, une multitude de démons
+accoururent dans l'appartement. Ils faisaient un vacarme horrible. Je
+fuis de cette maudite chambre, je gagne un escalier, je monte, je me
+précipite dans une autre, j'y trouve un spectre enveloppé d'un linceul
+tout dégoûtant de sang; je fuis de nouveau, des milliers de squelettes
+me retiennent avec leurs mains décharnées; je cours dessus le sabre à la
+main, mes coups sont de nul effet, un spectre monstrueux veut se jeter
+sur moi, je l'évite, je me sauve; mais je ne sais bientôt plus où aller,
+une fumée épaisse et infecte remplit toute la maison: sans cesse harcelé
+par une armée de fantômes, je me précipite dans une pièce voisine; mais
+à peine ai-je mis le pied dedans, que le plafond s'abîme et je tombe je
+ne sais où.
+
+Cependant j'étais sans connaissance et je ne me reconnus que lorsqu'il
+fit grand jour, alors je me trouvai sur les bords du lac. Mes vêtemens
+étaient en lambeaux, et j'étais si faible que je ne pouvais me tenir
+debout. Mon pauvre batelier vint me prendre et il me dit: Que de dessus
+le lac il avait vu des choses qui l'avaient glacé d'effroi, et qu'il
+croyait bien fermement que je n'étais plus de ce monde.
+
+Nous reprîmes tristement le chemin de Genève, là, je donnai à mon
+conducteur une somme assez forte pour le mettre à même de reprendre son
+premier état.
+
+Quant à moi, je fus plusieurs fois me promener sur le lac, mais je ne
+fus plus tenté de visiter l'infernal château.
+
+
+
+
+ LE REVENANT ET SON FILS.
+
+
+M. Cayol, riche propriétaire à Marseille régla un compte avec un de ses
+paysans; celui-ci, lui compta une somme de douze cent francs: le maître
+se trouvant fort occupé dans ce moment lui dit: tu reviendras demain,
+je te donnerai ta quittance; sur cela le cultivateur s'en va: tranquille
+sur la probité de son bourgeois, il ne se presse pas d'aller demander
+son récépissé; plusieurs jours se passent: durant cet intervalle, M.
+Cayol meurt d'apoplexie.
+
+Son fils unique prend possession de son héritage. En visitant les
+papiers de son père, il voit que son paysan, Pierre, lui doit douze cent
+francs, il les lui demande; celui-ci répond qu'il les a payés. M. Cayol
+demande le reçu, le malheureux Pierre ne l'a point, il raconte le
+fait; le propriétaire n'y ajoute point foi, donne congé au paysan, le
+poursuit, et obtient condamnation. Il allait faire saisir ses meubles,
+lorsqu'une nuit bien éveillé (à ce qu'il m'a dit lui-même), son père lui
+apparaît et lui tint ce discours: «Malheureux! que vas-tu faire, Pierre
+m'a payé, lève-toi, regarde derrière le miroir qui est sur la cheminée
+de ma chambre, et tu y trouveras mon reçu.
+
+Le fils se lève tout tremblant, obéit, et trouve la quittance de son
+père.
+
+Il paya tous les frais qu'il avait faits à son paysan et le garda.
+
+Il l'avait encore à mon dernier voyage dans cette ville.
+
+
+
+
+ LE TRÉSOR.
+
+
+Étant dans une grande ville de province, logé chez un ami, il me dit que
+depuis la mort du propriétaire, personne ne pouvait habiter la maison,
+parce que toutes les nuits on faisait un sabat épouvantable. Nous
+entendrons ce sabat, dis-je, et nous dénicherons peut-être le revenant.
+Il n'est pas difficile à dénicher, répondit-il, puisque tous les soirs
+nous voyons son ombre. Ah! ah! tant mieux.
+
+Me voilà donc aux aguets dès la brune: j'avais pris la précaution de
+m'armer. Vers les onze heures, comme nous étions à souper, il entre un
+grand fantôme couvert d'un linceul, chacun tremble; moi seul je me mets
+à rire. Le spectre me fait signe de le suivre, je lui réponds: _Allons
+marche_.
+
+Nous descendons; il m'emmène dans la cave, là il me montre une pioche
+et me dit: fouille. Je me mets en devoir d'obéir, à peine avois-je
+donné cinquante coups de bêche, que je trouve une marmite de fer bien
+hermétiquement fermée. Prends cette marmitte, me dit le fantôme, et vois
+ce qu'elle contient. Quelle fut ma surprise en la voyant pleine d'or.
+Elle contient mille louis, reprend mon interlocuteur, porte les à mon
+fils et dis lui bien qu'il ne m'imite pas; dévoré du démon de l'avarice,
+ma seule passion a été d'entasser or sur or; maintenant j'en porte la
+peine, je suis condamné à cent ans de souffrances. Dis de plus à mon
+fils qu'il me fasse dire cinquante messes par an, cela abrégera ma
+pénitence. Adieu, en finissant cela, il disparut. Je remis fidèlement
+à son fils le dépôt que j'avais trouvé, et depuis ce tems, la paix fut
+rétablie dans la maison de mon ami.
+
+
+
+
+ FACÉTIES SUR LES VAMPIRES.
+
+
+--Tandis que les vampires faisaient bonne chère en Autriche, en
+Lorraine, en Moravie, en Pologne, on n'entendait point parler de
+vampires à Londres, ni même à Paris. J'avoue, dit Voltaire, que,
+dans les deux villes, il y eut des agioteurs, des traitans, des gens
+d'affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple; mais ils
+n'étaient point morts, quoique corrompus. Ces suceurs véritables
+ne demeuraient pas dans des cimetières, mais dans des palais fort
+agréables.
+
+--C'est une chose véritablement curieuse que les procès-verbaux qui
+concernent les vampires. Calmet rapporte qu'en Hongrie, deux officiers
+délégués par l'empereur Charles VI, assistés du bailli du lieu et du
+bourreau, allèrent faire enquête d'un vampire mort depuis six semaines,
+qui suçait tout le voisinage. On le trouva dans sa bière frais,
+gaillard, les yeux ouverts, et demandant à manger. Le bailli rendit sa
+sentence. Le bourreau arracha le coeur au vampire et le brûla; après
+quoi le vampire ne mangea plus. Qu'on ose douter après cela des morts
+ressuscités dont nos anciennes légendes sont remplies! (_Dictionnaire
+phylosophique._)
+
+--Dans le vaudeville des Variétés, _les trois Vampires_ se font
+connaître de cette sorte:
+
+_Le vampire Ledoux_. «Un instant!... Je suis connu, je me nomme
+Ledoux, fils de M. Grippart Ledoux, huissier de Pantin..... Messieurs.»
+
+_Le vampire Larose._ «Moi je m'appelle Larose, fils de Pierre
+Taxant Larose, percepteur des contributions de Sceaux..... Messieurs; et
+honnête homme, si j'ose m'exprimer ainsi.»
+
+_Le vampire Lasonde._ «Et moi, je suis Lasonde, commis à la
+barrière des Bons-Hommes..... Messieurs.»
+
+_M. Gobetout._ «Puisque votre père est huissier, que le vôtre
+est percepteur des contributions, et que monsieur est commis à la
+barrière...., je ne m'étais pas tout-à-fait trompé en vous prenant pour
+des vampires. Vous nous sucez bien un peu....
+
+--Quand les vents glacés du dernier hyver eurent perdu les oliviers
+de la Provence, un mauvais plaisant dit:»Les vents de l'année passée
+étaient bien mauvais, mais ceux de cette année sont encore des vents
+pires....»
+
+--Le fameux marquis d'Argens témoigna, dans ses Lettres juives, quelque
+crédulité pour les histoires de vampires. Il faut voir, dit
+Voltaire, comme les Jésuites de Trévoux en triomphèrent: «Voilà donc,
+disaient-ils, ce fameux incrédule qui a osé jetter des doutes sur
+l'apparition de l'ange à la Sainte-Vierge, sur l'étoile qui conduisit
+les mages, sur la guérison des possédés, sur la submersion de deux mille
+cochons dans un lac, sur une éclypse de soleil en plaine lune, sur la
+résurrection des morts qui se promenèrent dans Jérusalem: son coeur
+s'est amolli, son esprit s'est éclairé; il croit aux vampires.....
+
+--Il était reconnu que les vampires buvaient et mangeaient. La
+difficulté était de savoir si c'était l'âme ou le corps du mort qui
+mangeait. Il fut décidé que c'était l'une et l'autre. Les mets délicats
+et peu substantiels, comme les meringues, la crème fouettée et les
+fruits fondans, étaient pour l'âme; les rost-bif étaient pour le corps.
+(_Dictionnaire philosophique_).
+
+--Le résultat de ceci est qu'une grande partie de l'Europe a été
+infestée de vampires, pendant cinq ou six ans, et qu'il n'y en a plus;
+que nous avons eu des convulsionnaires en France, pendant plus de vingt
+ans, et qu'il n'y en a plus; que nous avons eu des possédés pendant dix
+sept cents ans, et qu'il n'y en a plus; qu'on a toujours ressuscité
+des morts depuis Hyppolite, et qu'on n'en ressuscite plus. (_Même
+ouvrage._)
+
+CONCLUSION.--Parce qu'on a vu dans ce volume quelques histoires qui
+portent en apparence une certain caractère de vérité, il ne faut pas
+pour cela les croire. On n'a lu généralement que des contes, ou des
+aventures qui ne sont nullement authentiques. Doit-on croire une
+personne qui a vu seule des choses surnaturelles? Et dans toutes
+apparitions, il n'y a jamais de témoins imposans.
+
+Il est vrai qu'on a déterré des morts dont le corps était encore frais.
+Cet accident était causé par la nature du terrain où ils étaient inhumés
+ou bien par des maladies; la peur et l'imagination troublée en ont fait
+des vampires.
+
+Mais comme il est reconnu et démontré que les morts ne peuvent revenir,
+et qu'il n'y a jamais eu de revenants, à plus forte raison, doit-on être
+assuré qu'il n'y a ni vampires, ni spectres, qui aient le pouvoir de
+nuire.
+
+Remarquons en finissant que les personnes d'un esprit un peu solide
+n'ont jamais rien vu de cette sorte, que les apparitions n'ont
+effrayé que des villageois ignorants, des esprits faibles et
+superstitieux.--Pourquoi Dieu, qui est clément et juste prendrait-il
+plaisir à nous épouvanter, pour nous rendre plus misérables?...
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE.
+
+AVERTISSEMENT
+La Nonne sanglante. Nouvelle
+Le Vampire Arnold-Paul
+Jeune Fille flamande étranglée par le Diable. Conte noir
+Vampire de Hongrie
+Histoire d'un mari assassiné qui revient après sa mort demander
+ vengeance
+Aventures de la Tante Mélanchton
+Le Spectre d'Olivier. Petit roman
+Spectres qui excitent la tempête
+L'Esprit du Château d'Egmont. Anecdote
+Le Vampire Harppe
+Histoire d'une apparition de Démons et de Spectres, en 1609
+Spectres qui vont en pélerinage
+Histoire d'une Damnée qui revient après sa mort
+Le Trésor du Diable. Conte noir
+Histoire de l'Esprit qui apparut à Dourdans
+Les Aventures de Thibaud de la Jacquière. Petit roman
+Spectre qui demande vengeance. Conte noir
+Caroline. Nouvelle
+Flaxbinder corrigé par un Spectre
+L'Apparition singulière. Anecdote
+Le Diable comme il s'en trouve. Anecdote
+Fête nocturne, ou Assemblée de Sorciers
+Histoire d'un broucolaque
+La Petite Chienne blanche. Conte noir
+Le Voyage
+Le Cheval sans fin. Conte noir
+La Maison enchantée. Conte plaisant
+Le Pacte infernal. Petit roman
+Le Revenant rouge. Conte noir
+Le Lièvre
+La Biche de l'Abbaye. Conte noir
+La Maison Du Lac
+Le Trésor
+Facéties sur les Vampires.
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Infernaliana, by Ch. Nodier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INFERNALIANA ***
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+