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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18089-8.txt b/18089-8.txt new file mode 100644 index 0000000..64dfd5b --- /dev/null +++ b/18089-8.txt @@ -0,0 +1,3502 @@ +The Project Gutenberg EBook of Infernaliana, by Ch. Nodier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Infernaliana + Anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les + revenans, les spectres, les démons et les vampires + +Author: Ch. Nodier + +Release Date: March 31, 2006 [EBook #18089] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INFERNALIANA *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + + + + + + + INFERNALIANA. + +_Sous presse pour paraître incessamment chez les mêmes Libraires_: + +_Saint-Ernulphe_, ou _les Proscriptions_; par M.L. FLEURY. +Deuxième édition, ornée d'une jolie gravure. + +IMPRIMERIE DE GOETSCHY, +Rue Louis-le-Grand, n° 27. + + + + + INFERNALIANA. + + +Les effets les plus surnaturels proviennent +souvent des causes les plus simples; +ne doutons pas toujours, ne croyons pas +trop aveuglément, et profitons de ce qui +peut nous être utile. + + +PUBLIÉ PAR CH. N***. + + + + +A PARIS, + +Chez +SANSON, Libraire, boulevart Bonne-Nouvelle, n° 58. +NADAU, Faubourg Saint-Martin. + + 1822. + + + + + AVERTISSEMENT. + +De toutes les erreurs populaires, la croyance au vampirisme est à coup +sûr la plus absurde; je ne sais même si elle ne l'est pas plus que les +contes de revenans. + +Les vampires ne furent guère connus que vers le dix-huitième siècle. +La Valachie, la Hongrie, la Pologne, la Russie, furent leurs berceaux. +Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, nous dit: «On n'entendit +parler que de vampires depuis 1730 jusqu'en 1735; on les guetta, on leur +arracha le coeur, on les brûla: ils ressemblaient aux anciens martyrs; +plus on en brûlait, plus il s'en trouvait.» + +Il est étonnant que des être raisonnables aient pu croire si long-tems +que des morts sortaient la nuit des cimetières pour aller sucer le +sang des vivans, et que ces mêmes morts retournaient ensuite dans leurs +cercueils. Nous pouvons certifier cependant que des gens de mérite y +ont cru, et que l'autorité elle-même a servi à propager de semblables +absurdités. Nous engageons nos lecteurs à se défier de ces récits ainsi +que des prétendues histoires de revenans, de sorciers, de diables, etc. +Tout ce qu'on peut dire et écrire sur ce sujet, n'a aucune authenticité +et ne mérite aucune croyance. + +Nous avons tiré plusieurs contes de différens auteurs: +Langlet-Dufresnois, _les Mille et un Jour_, dom Calmet, etc., nous +en ont fourni. + +Un grand nombre sont de notre imagination, et si nous n'en citons pas +les auteurs en particulier, c'est que cela aurait entraîné à trop +de longueurs. Au surplus, si le vampirisme ne date que d'un siècle +à-peu-près, la croyance aux revenans, aux sorciers, etc., date, je +crois, depuis la création du monde, sans que personne de bon sens, +puisse assurer en avoir vu ou connu. + + + INFERNALIANA, + + OU + + ANECDOTES, PETITS ROMANS, + NOUVELLES ET CONTES + SUR LES REVENANS, LES SPECTRES, LES DÉMONS ET LES VAMPIRES. + + + + + LA NONNE SANGLANTE. + + NOUVELLE. + + +Un revenant fréquentait le château de Lindemberg, de manière à le +rendre inhabitable. Apaisé ensuite par un saint homme, il se réduisit +à n'occuper qu'une chambre, qui était constamment fermée. Mais tous +les cinq ans, le cinq de mai, à une heure précise du matin, le fantôme +sortait de son asile. + +C'était une religieuse couverte d'un voile, et vêtue d'une robe souillée +de sang. Elle tenait d'une main un poignard, et de l'autre une lampe +allumée, descendait ainsi le grand escalier, traversait les cours, +sortait par la grande porte, qu'on avait soin de laisser ouverte, et +disparaissait. + +Le retour de cette mystérieuse époque était près d'arriver, lorsque +l'amoureux Raymond reçut l'ordre de renoncer à la main de la jeune +Agnès, qu'il aimait éperduement. + +Il lui demanda un rendez-vous, l'obtint, et lui proposa un enlèvement. +Agnès connaissait trop la pureté du coeur de son amant, pour hésiter +à le suivre: «C'est dans cinq jours, lui dit-elle, que _la nonne +sanglante doit_ faire sa promenade. Les portes lui seront ouvertes, +et personne n'osera se trouver sur son passage. Je saurai me procurer +des vêtemens convenables, et sortir sans être reconnue; soyez prêt à +quelque distance....» Quelqu'un entra alors et les força de se séparer. + +Le cinq de mai, à minuit, Raymond était aux portes du château. Une +voiture et deux chevaux l'attendaient dans une caverne voisine. + +Les lumières s'éteignent, le bruit cesse, une heure sonne: le portier +suivant l'antique usage, ouvre la porte principale. Une lumière +se montre dans la tour de l'est, parcourt une partie du château, +descend..... Raymond apperçoit Agnès, reconnaît le vêtement, la lampe, +le sang et le poignard. Il s'approche; elle se jette dans ses bras. Il +la porte presque évanouie dans la voiture; il part avec elle, au galop +des chevaux. + +Agnès ne proférait aucune parole. + +Les chevaux couraient à perte d'haleine; deux postillons, qui essayèrent +vainement de les retenir, furent renversés. + +En ce moment, un orage affreux s'élève; les vents sifflent déchaînés; +le tonnerre gronde au milieu de mille éclairs; la voiture emportée se +brise.... Raymond tombe sans connaissance. + +Le lendemain matin, il se voit entouré de paysans qui le rappelent à la +vie. Il leur parle d'Agnès, de la voiture, de l'orage; ils n'ont rien +vu, ne savent rien, et il est à dix lieues du château de Lindemberg. + +On le transporte à Ratisbonne; un médecin panse ses blessures, et lui +recommande le repos. Le jeune amant ordonne mille recherches inutiles, +et fait cent questions, auxquelles on ne peut répondre. Chacun croit +qu'il a perdu la raison. + +Cependant la journée s'écoule, la fatigue et l'épuisement lui procurent +le sommeil. Il dormait assez paisiblement, lorsque l'horloge d'un +couvent voisin le réveille, en sonnant une heure. Une secrète horreur +le saisit, ses cheveux se hérissent, son sang se glace. Sa porte s'ouvre +avec violence; et, à la lueur d'une lampe posée sur la cheminée, il +voit quelqu'un s'avancer: C'est la _nonne sanglante_. Le spectre +s'approche, le regarde fixement, et s'assied sur son lit, pendant une +heure entière. L'horloge sonne deux heures. Le fantôme alors se +lève, saisit la main de Raymond, de ses doigts glacés, et lui dit: +_Raymond_, _je suis à toi; tu es à moi pour la vie._ Elle +sortit aussitôt, et la porte se referma sur elle. + +Libre alors, il crie, il appelle; on se persuade de plus en plus qu'il +est insensé; son mal augmente, et les secours de la médecine sont vains. + +La nuit suivante la nonne revint encore, et ses visites se +renouvellèrent ainsi pendant plusieurs semaines. Le spectre, visible +pour lui seul n'était apperçu par aucun de ceux qu'il faisait coucher +dans sa chambre. + +Cependant Raymond apprit qu'Agnès, sortie trop tard, l'avait inutilement +cherché dans les environs du château; d'où il conclut qu'il avait enlevé +la nonne sanglante. Les parens d'Agnès, qui n'approuvaient point son +amour, profitèrent de l'impression que fit cette avanture sur son +esprit, pour la déterminer à prendre le voile. + +Enfin Raymond fut délivré de son effrayante compagne. On lui amena un +personnage mystérieux, qui passait par Ratisbonne; on l'introduisit dans +sa chambre, à l'heure où devait paraître la nonne sanglante. Elle le +vit et trembla; à son ordre, elle expliqua le motif de ses importunités: +religieuse espagnole, elle avait quitté le couvent, pour vivre dans +le désordre, avec le seigneur du château de Lindemberg: infidèle à son +amant, comme à son Dieu, elle l'avait poignardé: assassinée elle-même +par son complice qu'elle voulait épouser; son corps était resté sans +sépulture et son âme sans asyle errait depuis un siècle. Elle demandait +un peu de terre pour l'un, des prières pour l'autre. Raymond les lui +promit, et ne la vit plus. + + + + + LE VAMPIRE ARNOLD-PAUL. + + +Un paysan de Médreïga (village de Hongrie), nommé _Arnold-Paul_, +fut écrasé par la chute d'un chariot chargé de foin. Trente jours après +sa mort, quatre personnes moururent subitement, et de la même manière +que meurent ceux qui sont molestés des vampires. On se ressouvînt alors +qu'Arnold-Paul avait souvent raconté, qu'aux environs de Cassova, sur +les frontières de la Turquie, il avait été tourmenté long-tems par +un vampire turc; mais que sachant que ceux qui étaient victimes d'un +vampire, le devenaient après leur mort, il avait trouvé le moyen de se +guérir en mangeant de la terre du vampire turc, et en se frottant de son +sang. On présuma que si ce remède avait guéri Arnold-Paul, il ne l'avait +pas empêché de devenir vampire à son tour. En conséquence, on le déterra +pour s'en assurer; et quoiqu'il fût inhumé depuis quarante jours, on lui +trouva le corps vermeil; on s'apperçut que ses cheveux, ses ongles, sa +barbe s'étaient renouvellés, et que ses veines étaient remplies d'un +sang fluide. + +Le bailly du lieu, en présence de qui se fit l'exhumation, et qui était +un homme expert dans le vampirisme, ordonna d'enfoncer dans le coeur de +ce cadavre un pieu fort aigu et de le percer de part en part; ce qui fut +exécuté sur le champ. Le vampire jeta des cris effroyables et fit les +mêmes mouvemens que s'il eût été vivant. Après quoi on lui coupa la +tête et on le brûla dans un grand bûcher. On fit subir ensuite le même +traitement aux quatre personnes qu'Arnold-Paul avait tuées, de peur +qu'elles ne devînsent vampires à leur tour. + +Malgré toutes ces précautions, le vampirisme reparut au bout de quelques +années; et dans l'espace de trois mois, dix-sept personnes, de tout âge +et de tout sexe, périrent misérablement; les unes sans être malades, et +les autres après deux ou trois jours de langueur. Une jeune fille nommé +Stanoska, s'étant couchée un soir en parfaite santé, se réveilla au +milieu de la nuit, toute tremblante, jetant des cris affreux, et +disant que le jeune Millo, mort depuis neuf semaines, avait manqué +de l'étrangler pendant son sommeil. Le lendemain Stanoska se sentit +très-malade, et mourut au bout de trois jours de maladie. + +Les soupçons se tournèrent sur le jeune homme mort, que l'on pensa +devoir être un vampire; il fut déterré, reconnu pour tel, et exécuté en +conséquence. Les médecins et les chirurgiens du lieu examinèrent comment +le vampirisme avait pu renaître au bout d'un tems si considérable, +et après avoir bien cherché, on découvrit qu'Arnold-Paul, le premier +vampire, avait tourmenté, non seulement les personnes qui étaient mortes +peu de tems après lui, mais encore plusieurs bestiaux dont les gens +morts depuis peu avaient mangé, et entr'autres le jeune Millo. On +recommença les exécutions, on trouva dix-sept vampires auxquels on perça +le coeur; on leur coupa la tête, on les brûla, et on jeta leurs cendres +dans la rivière. Ces mesures éteignirent le vampirisme dans Médréïga. + + + + + JEUNE FILLE FLAMANDE + ÉTRANGLÉE PAR LE DIABLE. + + CONTE NOIR. + + +L'aventure qui suit eut lien le 27 mai 1582.--Il y avait à Anvers une +jeune et belle fille, aimable, riche et de bonne maison; ce qui la +rendait fière, orgueilleuse, et ne cherchant tous les jours, par ses +habits somptueux, que les moyens de plaire à une infinité d'élégans qui +lui faisaient la cour. + +Cette fille fut imitée, selon la coutume, à certaines noces d'un ami de +son père qui se mariait. Comme elle n'y voulait point manquer et qu'elle +se réjouissait de paraître à une telle fête, pour l'emporter en beauté +et en bonne grâce sur toutes les autres dames et demoiselles, elle +prépara ses plus riches habits, disposa le vermillon dont elle voulait +se farder, à la manière des Italiennes; et comme les Flamandes surtout +aiment le beau linge, elle fit faire quatre ou cinq collets, dont l'aune +de toile coûtait neuf écus. Ces collets achevés, elle fit venir une +habile repasseuse, et lui commanda de lui empeser avec soin deux de ces +collets, pour le jour et le lendemain des noces, lui promettant pour sa +peine la valeur de vingt-quatre sous. + +L'empeseuse fit de son mieux, mais les collets ne se trouvèrent point au +gré de la demoiselle, qui envoya chercher aussitôt une autre ouvrière, à +qui elle donna ses collets et sa coiffure pour les empeser, moyennant +un écu qu'elle promettait si le tout était à son goût. Cette seconde +empeseuse mit tous ses talens à bien faire; mais elle ne put encore +contenter la jeune fille qui, dépitée et furieuse, déchira, et jeta par +la chambre, ses collets et coiffures, blasphémant le nom de dieu, et +jurant qu'elle aimerait mieux _que la diable l'emportât_, que +d'aller aux noces ainsi vêtue. + +La pauvre demoiselle n'eut pas plutôt achevé ces paroles, que le diable, +qui était aux aguets, ayant pris l'apparence d'un de ses plus chers +amoureux, se présenta à elle, ayant à son cou une fraise admirablement +empesée et accommodée avec la dernière élégance. La jeune fille, +trompée, et pensant qu'elle parlait à un de ses mignons, lui dit +doucement: «Mon ami, qui vous a donc si bien dressé vos fraises? +voilà comme je les voudrais». L'esprit malin répondit qu'il les avait +accomodées lui-même, et en même-tems il les ôte de son cou, les met +gaiement à celui de la demoiselle, qui ne put contenir sa joie de se +voir si bien parée; puis ayant embrassé la pauvrette par le milieu du +corps, comme pour la baiser, le méchant démon poussa un cri horrible, +lui tordit misérablement le cou, et la laissa sans vie sur le plancher. + +Ce cri fut si épouvantable que le père de la jeune fille et tous ceux de +la maison l'entendirent et en conçurent le présage de quelque malheur. +Ils se hâtèrent de monter à la chambre, où ils trouvèrent la demoiselle +roide morte, ayant le cou et le visage noir et meurtri; la bouche +bleuâtre et toute défigurée, tellement qu'on en reculait d'épouvante. +Le père et la mère après avoir poussé long-tems des cris et des sanglots +lamentables, firent ensevelir leur fille qui fut ensuite mise dans un +cercueil, et pour éviter le déshonneur qu'ils redoutaient, ils donnèrent +à entendre que leur enfant était subitement mort d'une apoplexie. Mais +une telle aventure ne devait pas être cachée. Au contraire, il fallait +qu'elle fut manifestée à chacun, afin de servir d'exemple. Comme le père +avait ordonné de tout disposer pour l'enterrement de sa fille, il se +trouva que quatre hommes forts et puissans, ne purent jamais enlever ni +remuer la bière où était ce malheureux corps. On fit venir deux autres +porteurs robustes qui se joignirent aux quatre premiers; mais ce fut +en vain; car le cercueil était si pesant qu'il ne bougeait pas plus +que s'il eût été fortement cloué au plancher. Les assistans épouvantés +demandèrent qu'on ouvrit la bière; ce qui fut fait à l'instant. Alors (ô +prodige épouvantable!) il ne se trouva dans le cercueil qu'un chat noir, +qui s'échappa précipitamment et disparut sans qu'on put savoir ce qu'il +devint. La bière demeura vide; le malheur de la fille mondaine fut +découvert, et l'église ne lui accorda point les prières des morts. + + + + + VAMPIRES DE HONGRIE + + +Un soldat hongrois étant logé chez un paysan de la frontière, et +mangeant un jour avec lui, vit entrer un inconnu qui se mit à table +à côté d'eux. Le paysan et sa famille parurent fort effrayés de cette +visite, et le soldat, ignorant ce que cela voulait dire, ne savait que +juger de l'effroi de ces bonnes gens. Mais le lendemain, le maître de la +maison ayant été trouvé mort dans son lit, le soldat apprit que c'était +le père de son hôte, mort et enterré depuis dix ans, qui était venu +s'asseoir à table à côté de son fils, et qui lui avait ainsi annoncé et +causé la mort. + +Le militaire informa son régiment de cette aventure. Les +officiers-généraux envoyèrent un capitaine, un chirurgien, un auditeur +et quelques officiers pour vérifier le fait. Les gens de la maison et +les habitans du village déposèrent tous, que le père du paysan était +revenu causer la mort de son fils; et que tout ce que le soldat avait +vu et raconté était exactement vrai. En conséquence, on fit déterrer +le corps du spectre. On le trouva dans l'état d'un homme qui vient +d'expirer, et ayant le sang encore chaud; on lui fit couper la tête +et on le remit dans son tombeau. Après cette première expédition, on +informa les officiers qu'un autre homme, mort depuis plus de trente ans, +avait l'habitude de revenir; qu'il s'était déjà montré trois fois dans +sa maison à l'heure des repas. Que la première fois il avait sucé au cou +son propre frère, et lui avait tiré beaucoup de sang; qu'à la seconde +fois il en avait fait autant à un de ses fils; qu'un valet avait été +traité de même à la troisième fois; et que ces trois personnes en +étaient mortes. Ce revenant dénaturé fut déterré à son tour; on le +trouva aussi plein de sang que le premier vampire. On lui enfonça un +grand clou dans la tête et on le recouvrit de terre. + +La commission croyait en être quitte lorsque de tous côtés il s'éleva +des plaintes contre un troisième vampire, qui, mort depuis seize ans, +avait tué et dévoré deux de ses fils; ce troisième vampire fut brûlé +comme le plus coupable: après ces exécutions, les officiers laissèrent +le village entièrement rassuré contre les revenans qui buvaient le sang +de leurs enfans et de leurs amis. + + + + + HISTOIRE D'UN MARI ASSASSINÉ, + + _Qui revient après sa mort demander vengeance._ + + +M. de la Courtinière, gentilhomme breton, employait la plus grande +partie de son tems à chasser dans ses bois et à visiter ses amis. Il +reçut un jour dans son château plusieurs seigneurs, ses voisins ou ses +parens, et les traita fort bien pendant trois ou quatre jours. Quand +cette compagnie se fut retirée, il y eut entre M. de la Courtinière et +sa femme, une petite querelle, parce qu'il trouvait qu'elle n'avait pas +fait assez bon visage à ses amis. Toutefois il lui fit ses remontrances +avec des paroles douces et honnêtes, qui n'auraient pas dû l'irriter; +mais cette dame, étant d'une humeur hautaine, ne répondit rien, et +résolut intérieurement de se venger. + +M. de la Courtinière se coucha ce soir là deux heures plutôt qu'à +l'ordinaire, parce qu'il était très-fatigué. Il s'endormit profondément. +L'heure où la dame avait habitude de se coucher étant venue, elle +remarqua que son mari était plongé dans un sommeil très-profond. Elle +pensa que le moment était favorable à la vengeance qu'elle méditait, +tant de la querelle qu'il venait de lui faire, que peut-être de quelque +autre ancienne inimitié. Elle fit tous ses efforts pour séduire un +domestique de la maison et une servante, qu'elle savait être l'un et +l'autre assez faciles à corrompre, moyennant de bonnes récompenses. + +Après avoir tiré d'eux par des protestations et des sermens horribles, +l'assurance qu'ils ne déclareraient rien, elle leur annonça ses +coupables intentions; et pour les y faire plutôt condescendre, elle +donna à chacun la somme de six cents francs qu'ils acceptèrent. Cela +fait, ils entrèrent tous trois, la dame la première, dans la chambre où +le mari était couché; et comme tout était endormi dans la maison, ils +égorgèrent leur victime, sans être entendus. Ils portèrent le corps dans +l'un des celliers du château, où ils firent une fosse, dans laquelle ils +l'enterrèrent; et pour éviter qu'on ne put tirer d'indices de la terre +fraîchement remuée, ils placèrent sur la fosse un tonneau plein de chair +de porc salée. Après cela, chacun s'alla coucher. + +Le jour venu, les autres domestiques, ne voyant pas leur maître, se +demandaient les uns aux autres s'il était malade? La dame leur dit qu'un +de ses amis était venu le chercher la nuit précédente, et l'avait emmené +précipitemment, pour aller séparer des gentilshommes du voisinage qui +étaient sur le point de se battre. Ce subterfuge fut bon pour un tems; +mais au bout de quinze jours, comme M. de la Courtinière ne paraissait +point, on commença à devenir inquiet. Sa veuve fit répandre le bruit +qu'elle avait eu avis que son mari passant par un bois avait fait +rencontre de voleurs qui l'avaient assassiné. En même tems elle se +couvrit de vêtemens de deuil, fit des lamentations dissimulées, et +commanda qu'on fit dans les paroisses dont il avait été seigneur, des +services et des prières pour le repos de l'âme du défunt. + +Tous ses parens et ses voisins vinrent la consoler, et elle joua si bien +la douleur, que jamais personne n'eût découvert son crime, si le ciel +n'eût permis qu'il fût dévoilé. + +Le défunt avait un frère qui venait quelquefois voir sa belle-soeur, +tant pour la distraire de ses prétendus chagrins, que pour veiller à ses +affaires et aux intérêts des quatre enfans mineurs du défunt. Un jour +qu'il se promenait, sur les quatre à cinq heures de l'après-dinée, dans +le jardin du château, comme il contemplait un parterre orné de belles +tulipes et autres fleurs rares que son frère avait beaucoup aimées, il +lui prit tout-à-coup un saignement de nez, ce qui l'étonna fort, n'ayant +jamais éprouvé cet accident. En ce moment, il songeait fortement à son +frère; il lui sembla qu'il voyait l'ombre de M. de la Courtinière qui +lui faisait signe de la main et semblait l'appeler. Il ne s'effraya +point; il suivit le spectre jusqu'au cellier de la maison, et le vit +disparaître justement sur la fosse où il avait été enterré. Ce prodige +lui donna quelques soupçons sur le forfait commis. Pour s'en assurer, +il alla raconter ce qu'il venait de voir à sa belle-soeur. Cette +dame pâlit, changea de visage, et balbutia des mots sans liaison. Les +soupçons du frère se fortifièrent de ce trouble; il demanda qu'on fit +creuser dans le lieu où il avait vu disparaître le fantôme. La veuve, +que cette subite résolution épouvanta, fit un effort sur elle-même, prit +une contenance ferme, se moqua de l'apparition, et assaya d'appaiser les +inquiétudes de son beau-frère. Elle lui représenta que s'il se vantait +d'avoir eu une pareille vision, chacun se moquerait de lui, et qu'il +serait la risée de tout le monde. + +Mais tous ces discours ne purent le détourner de son dessin. Il fit +creuser dans le cellier, en présence de témoins; on découvrit le cadavre +de son frère, à moitié corrompu. Le corps fut levé et reconnu par le +juge de Quimper-Corentin. La veuve fut arrêtée avec tous les domestiques +et les trois coupables furent condamnés au feu. Tous les biens de la +dame furent confisqués, pour être employés en oeuvres pieuses. + + + + + AVENTURE + DE LA TANTE MÉLANCHTON. + + +Philippe Mélanchton raconte que sa tante, ayant perdu son mari, +lorsqu'elle était enceinte, et près de son terme, vit un soir, étant +assise auprès de son feu, deux personnes entrer dans sa maison, l'une +ayant la forme de son mari décédé, l'autre celle d'un franciscain de +grande taille. D'abord elle en fut effrayée; mais son mari la rassura, +et lui dit qu'il avait quelque chose d'important à lui communiquer; +ensuite il fit signe au franciscain de passer un moment dans la chambre +voisine, en attendant qu'il eut fait connaître ses volontés à sa femme. +Alors il la pria de lui faire dire des messes, et l'engagea à lui donner +la main sans crainte. Comme elle en faisait difficulté, il l'assura +qu'elle n'en ressentirait aucun mal. Elle mit donc sa main dans celle +de son mari; et elle la retira, sans douleur à la vérité, mais tellement +brûlée, qu'elle en demeura noire toute sa vie. Après quoi, le mari +rappella le franciscain; et les deux spectres disparurent...... + + + + + LE SPECTRE D'OLIVIER. + + PETIT ROMAN. + + +Olivier Prévillars et Baudouin Vertolon, nés tous deux dans la ville de +Caen, se lièrent dès l'enfance de la plus étroite amitié. Ils étaient +à-peu-près du même âge, leurs parens étaient voisins; tout concourut à +rendre durable l'amitié qu'ils avaient l'un pour l'autre. + +Un jour, dans une exaltation de sentiment assez ordinaire à la première +jeunesse, ils se promirent de ne jamais s'oublier, et jurèrent même que +celui qui mourrait le premier, viendrait à l'instant trouver l'autre +pour ne plus le quitter. Ils écrivirent et signèrent ce serment de leur +propre sang. + +Mais bientôt _les inséparables_ (car c'était ainsi qu'on les +avaient surnommés) se virent forcés de s'éloigner l'un de l'autre; ils +avaient alors dix-neuf ans. Olivier, qui était fils unique, resta à Caen +pour seconder son père dans les soins du commerce; Baudouin fut envoyé à +Paris, pour faire son droit, parce que son père le destinait au barreau. +On se figure aisément la douleur que cette séparation causa aux deux +amis. Ils se firent les plus tendres adieux, se renouvellèrent leur +promesse, et écrivirent encore de leur sang un nouveau serment de se +rejoindre, même après la mort, si le ciel voulait le permettre. Le +lendemain Baudouin partit pour Paris. + +Cinq années se passèrent dans une parfaite tranquillité; Baudouin avait +fait les plus rapides progrès dans l'étude des lois, et déjà on le +comptait au nombre des jeunes avocats les plus distingués. Les deux amis +entretenaient une correspondance suivie, et continuaient à se faire +part de toutes leurs actions et de tous leurs sentimens. Enfin Olivier +écrivit à son ami qu'il allait se marier avec la jeune Apolline de +Lalonde; que ce mariage le mettait au comble de ses voeux; qu'il avait +besoin de faire un voyage à Paris, pour y prendre quelques papiers +importans, et qu'il aurait le bonheur d'emmener à Caen son cher +Baudouin, pour le rendre témoin de son hymen. Il annonçait qu'il +arriverait sous peu de jours à Paris, par la voiture publique. + +Baudouin, charmé de l'espoir de revoir bientôt Olivier, se rendit au +jour marqué à la voiture, mais il n'y trouva point son ami; un jour, +deux jours se passèrent de même; enfin le quatrième jour, Baudouin +alla assez loin sur la route de Caen, au devant de la diligence. Il la +rencontra enfin; et quand il fut à une distance convenable, il vit bien +distinctement à la portière, Olivier, extrêmement pâle, vêtu d'un habit +de drap vert, orné d'une petite tresse d'or, un chapeau bordé était +rabattu sur ses yeux. La voiture passa fort vite; mais Baudouin entendit +Olivier lui dire, en le saluant de la main: «Tu me trouveras chez toi.» +Le jeune avocat suivit la voiture et arriva au bureau peu de temps +après. N'y trouvant point Olivier, il demanda aux voyageurs où était le +jeune homme qui l'avait salué sur la route et qui lui avait parlé; mais +personne ne put rien comprendre à ses questions: en vain il désigna la +figure et l'habillement de celui qu'il cherchait; on n'avait point vu +dans la voiture d'homme en habit vert. Le conducteur de la diligence +s'informa du nom de celui qu'on demandait; ayant entendu nommer Olivier +Prévillars, il répondit qu'il n'était pas sur sa liste; mais qu'il le +connaissait très-bien, que c'était le jeune homme le plus aimable de +Caen; qu'il l'avait laissé en bonne santé et qu'il arriverait à Paris, +dans trois jours au plus tard. + +Après ces éclaircissemens, Baudouin se retira, ne sachant que penser +de son aventure. En rentrant chez lui il demanda à son domestique si +personne n'était venu; le domestique répondit que non. Alors Baudouin +entra seul dans sa chambre, un flambeau à la main, car il commençait à +faire nuit. + +Après qu'il eut fermé la porte, il aperçut auprès de la cheminée, +l'homme habillé de vert; il était assis et on ne pouvait voir sa figure. +Baudouin approche et dirige son flambeau sur l'inconnu, qui, levant +soudain un oeil fixe, et découvrant sa poitrine percée de vingt coups +de poignards, lui dit d'une voix sombre: «C'est moi, Baudouin, c'est ton +ami Olivier, qui fidèle à son serment...» A ces mots, Baudouin jette un +cri et tombe évanoui. Le domestique accourt au bruit de sa chute, et le +fait revenir à force de soins. En rouvrant les yeux, Baudouin aperçoit +encore Olivier et le montre à son valet; celui-ci dit qu'il ne voit +personne. Baudouin lui ordonne de s'asseoir sur la chaise où Olivier est +assis; le domestique obéit comme s'il n'y avait personne sur ce siége, +et l'ombre semble y demeurer encore... Alors Baudouin entièrement revenu +à lui, renvoie son valet, et s'approchant d'Olivier: «Pardonne, ô mon +ami, lui dit-il, si je n'ai pas été maître de mon saisissement, à ton +apparition subite et imprévue.» Olivier, se levant alors, lui répondit: +«As-tu donc oublié le serment de l'amitié, ou l'aurais-tu regardé comme +frivole? Non, Baudouin, ce serment sacré fut écrit et ratifié dans le +ciel, qui me permet de le remplir. Je ne suis plus, ô mon cher Baudouin; +un crime abominable a séparé mon âme des liens qui l'attachaient à mon +corps. Que ma présence cesse d'être un motif d'épouvante pour toi. Le +jour, la nuit, à toute heure, en tous lieux, l'âme d'Olivier sera la +compagne fidelle du vertueux Baudouin. Elle sera son guide, son appui et +son intermédiaire entre le créateur et lui. Mais ce dieu qui protège la +vertu, ne veut pas que le crime demeure impuni. Celui dont je suis la +victime crie vengeance. Mon sang qui fume encore est monté avec mon âme +jusqu'au trône de l'éternel. C'est lui qui a ratifié notre serment, et +c'est lui qui t'a choisi pour être mon vengeur. Partons.» + +Baudouin resta quelques momens sans répondre; la pâleur du fantôme, son +immobilité pétrifiante, son oeil fixe et mort, sa poitrine criblée +de coups de poignard, son accent sépulchral; tout son aspect enfin +inspirait la terreur; et le jeune avocat ne pouvait s'en défendre. Mais +après s'être assuré, par une courte prière, que ce qu'il voyait n'était +point l'ouvrage du démon, il se résolut à suivre le fantôme, et à faire +tout ce qu'il lui dirait. + +En conséquence, selon l'ordre d'Olivier, Baudouin se munit de quelque +argent, courut louer une chaise de poste, et suivi de son domestique, il +partit à l'heure même pour Caen. Le domestique courait à cheval derrière +la chaise, et le fantôme avait pris place dedans, toujours invisible +pour tout autre que Baudouin. + +Pendant le voyage, Olivier s'entretenait avec son ami, dont il devinait +les plus secrètes pensées; il répondait aux objections qu'il se faisait +intérieurement sur cet étonnant prodige, il le rassurait, et l'invitait +à le regarder comme un gardien fidèle et sûr. Enfin il parvint à bannir +l'effroi que sa présence lui avait inspirée d'abord. + +En arrivant à Caen, Baudouin fut reçu avec transport par sa famille, +déjà fière de ses talens; comme il était un peu tard, on remit au +lendemain les éclaircissemens et les questions; Baudouin se retira +dans sa chambre; et Olivier l'engagea à se reposer, en lui disant qu'il +allait profiter de son sommeil pour lui expliquer le complot dont il +avait été victime. Baudouin s'endormit, et voici ce que l'âme d'Olivier +lui fit entendre. + +»Tu connus avant ton départ la belle Appolline de Lalonde, qui n'avait +alors que quatorze ans. Le même trait nous blessa tous les deux; mais +voyant à quel point j'étais épris d'Appolline, tu combattis ton amour, +et gardant le silence sur tes sentimens, tu partis en préférant à tout, +notre amitié. Les années s'écoulèrent, je fus aimé, et j'allais devenir +l'heureux époux d'Appolline, lorsqu'hier, au moment où j'allais partir +pour te ramener à Caen, je fus assassiné par Lalonde, l'indigne frère +d'Appoline, et par l'infâme Piétreville, qui prétendait à sa main. Les +monstres m'invitèrent au moment de mon départ à une petite fête, +qui devait se donner à Colombelle; ils me proposèrent ensuite de me +reconduire à quelque distance. Nous partîmes, et je ne suis plus au +nombre des vivans. C'est à la même heure où tu m'aperçus sur la route, +que ces malheureux venaient de m'assassiner de la manière la plus +atroce. + +»Voici ce que tu dois faire pour me venger. Demain, rends-toi chez +mes parens, et ensuite chez ceux d'Appoline; invite-les, ainsi que +Piétreville à une fête, que tu donneras pour célébrer ton retour. Le +lieu sera Colombelle, tu obtiendras leur consentement pour après-demain, +et tu affecteras la plus grande gaîté. Je t'instruirai plus tard de tout +le reste.» + +L'ombre se tut. Baudouin dormit du sommeil le plus tranquille; et le +lendemain il exécuta le plan tracé par Olivier. Tout le monde consentit +à sa demande, et on se rendit à Colombelle. Les convives étaient au +nombre de trente. Le repas fut splendide et gai; Piétreville et Lalonde +paraissaient s'amuser beaucoup. Baudouin seul était dans l'anxiété, ne +recevant aucun ordre de l'ombre, toujours présente à ses yeux. + +Au dessert, Lalonde se leva, et réclama le silence pour lire une lettre +cachetée qu'Olivier lui avait remise, disait-il, devant Piétreville, le +jour de son départ, avec injonction de ne l'ouvrir que trois jours après +et en présence de témoins. Voici ce qu'elle contenait: + +«Au moment de partir, peut-être pour ne jamais revenir dans ma patrie, +il faut, mon cher Lalonde, que je m'ouvre à toi sur la vraie cause de +mon départ. + +»Il m'eut été doux de te nommer mon frère, mais j'ai fait il y a peu de +jours, la conquête d'une jeune personne, vers qui je me sens entraîné +par un attrait invincible; c'est elle que je vais rejoindre à Paris, +pour la suivre où l'amour nous conduira. Présentes mes excuses à ta +soeur dont je me reconnais indigne. Sa vengeance est dans ses mains: +j'ai entrevu que Piétreville l'aimait; il la mérite mieux que moi. + +OLIVIER.» + +Tout le monde resta muet et interdit à cette lecture. Baudouin vit +Olivier s'agiter violemment. La lettre passa de main en main; chacun +reconnut l'écriture et le seing d'Olivier. Baudouin voulut s'en assurer +à son tour; mais la lettre lui fut arrachée des mains; elle se soutint +quelques momens en l'air et prit la route du jardin... L'ombre fit signe +à Baudouin de la suivre; il courut après, guidé par Olivier. Toute +la compagnie les suivit, et l'on retrouva la lettre au pied d'un gros +arbre, assez éloigné de l'endroit de la fête, à l'entrée d'un grand +bois, et sur un tas de pierres amoncelées. Baudouin se saisit de la +lettre en s'écriant: Que signifie ce mystère? essayons de le pénétrer, +faisons disparaître ces pierres et voyons ce qu'elles peuvent couvrir? +Lalonde et Piétreville éclatèrent de rire, et dirent à la compagnie +de ne pas se déranger pour une feuille de papier poussée par le vent. +Baudouin insista, et saisissant les deux coupables qui cherchaient à +s'éloigner, il les ramena au pied de l'arbre. Là, suppliant quelques +jeunes gens de le seconder et de l'aider à les retenir, il fit découvrir +le tas de pierres sous lequel on trouva la terre fraîchement remuée. +Tout le monde surpris, partagea l'impatience de Baudouin; on courut +chercher des instrumens; on retint fortement Lalonde et Piétreville qui +blasphémaient et accablaient Baudouin d'imprécations. On ouvrit la terre +et l'on vit le cadavre d'Olivier, vêtu d'un habit vert et percé de vingt +coups de couteau. Tous les assistans furent glacés d'horreur; le père +d'Olivier s'évanouit, et Baudouin s'écria d'une voix forte:»Voilà le +crime et voici les assassins. Secourez ce père infortuné. Qu'on porte +ce cadavre devant les juges; et que Lalonde, Piétreville et moi, soyons +sur-le-champ conduits dans les prisons.» + +On exécuta tout ce que Baudouin avait demandé; la justice se saisit de +cette affaire, et le procès s'entama dès le lendemain. Les formalités +préliminaires furent bientôt remplies; le jour de la discussion arriva. +Les magistrats s'assemblèrent; l'accusateur et les accusés se trouvèrent +en présence, mais il n'y avait point d'autre témoin que le cadavre +du malheureux Olivier, étendu sur une table au milieu de la salle +d'audience, et tel qu'il avait été retiré de terre. L'interrogatoire +commença. Baudouin répéta avec fermeté son accusation: les deux +criminels, certains qu'on ne peut produire ni preuves, ni témoins +contr'eux, nient le forfait avec audace. Ils accusent à leur tour +Baudouin comme calomniateur, et appellent sur lui la rigueur des +lois. La foule immense qui remplit la salle, attend avec impatience, +l'éclaircissement de ces singuliers débats. Enfin Baudouin, pressé par +le président, de présenter au tribunal les témoins et les preuves du +crime, reprend la parole; il invoque l'ombre d'Olivier, il montre le +cadavre sanglant, et cherche par cette preuve à faire trembler les +assassins; mais dénué de témoignage, il sent qu'un miracle seul peut +éclairer les juges. Il s'adresse donc avec confiance à l'être suprême, +et lui demande qu'il permette que la mort abandonne un moment ses +droits: «Grand Dieu, ressuscite un instant Olivier, s'écrie-t-il, et +daigne mettre ta parole dans sa bouche.» + +Le silence le plus profond succéda à cette étrange évocation, les yeux +se fixèrent sur le cadavre; et chacun adoptant ou repoussant l'idée d'un +miracle, attendait l'effet de ce moyen extraordinaire. Les accusés pâles +et interdits paraissaient perdre de leur fermeté. Baudouin seul restait +calme et serein. Mais tout-à-coup, ô prodige! le visage pâle et verdâtre +d'Olivier reprend quelque couleur, ses lèvres se raniment, ses yeux +se rouvrent, son sang se réchauffe, et s'élance par jets sur les deux +assassins, qui poussent des cris affreux, et tout couverts de ce sang +accusateur, entrent dans des convulsions horribles auxquelles succèdent +un froid engourdissement. Cependant le corps d'Olivier est entièrement +ranimé; il se lève sur son séant, tourne les yeux sur l'assemblée, comme +quelqu'un qui sort d'un profond sommeil, et qui cherche à rappeler ses +idées. Ses yeux rencontrèrent ceux de Baudouin; et sa bouche sourit d'un +air mélancolique; puis, tournant ses regards sur les deux criminels, +il s'agite avec fureur, et un long gémissement s'échappe de sa poitrine +déchirée. Il parle enfin, et d'une voix sonore, il annonce que Dieu lui +permet de confondre les coupables; il dévoile leurs complots, il raconte +comment ils l'ont assassiné, après avoir entrepris vainement de lui +faire signer la fausse lettre. Il fait connaître tous les détails du +crime, de quelle manière Baudouin en a été instruit, et comment, guidé +par lui-même, il est parvenu à mettre au jour le forfait. + +»Il est encore d'autres témoins, dit-il en étendant le bras vers les +juges; voyez cette main déchirée, et les cheveux qu'elle renferme; ce +sont ceux du barbare Lalonde. Lorsque ces deux tigres me traînaient +expirant, au pied de l'arbre, où ils se proposaient de cacher mon +cadavre, la nature faisant en moi un dernier effort, se ranima un +moment, je saisis d'une main les cheveux de Lalonde, et de l'autre, +le bras de Piétreville, où mes doigts s'enfoncèrent tellement que +le scélérat en porte encore la marque terrible; pour Lalonde, voyant +qu'aucune puissance ne pouvait me faire lâcher ses cheveux, il pria son +ami de les lui couper avec des ciseaux qu'il portait sur lui. Baudouin, +approche; c'est à toi que je remets ces témoins muets. Non contens de ce +meurtre abominable, les lâches se sont encore emparés de l'argent que +je portais et de quatre médailles; ils en ont chacun deux sur eux en ce +moment.» + +»Voilà, juges et concitoyens, ce que j'avais à dire. La mort redemande +sa proie; la nature ne peut souffrir plus long-temps que son ordre soit +troublé. Mon corps va se rendre au néant et mon âme à sa destination.» + +A mesure qu'Olivier prononçait ces derniers mots d'une voix faible et +languissante, on voyait son corps se flétrir, son visage se décolorer, +son oeil s'éteindre; il retomba enfin dans l'état de mort, dont une main +puissante venait de le retirer. Un engourdissement profond, une froide +stupeur s'étaient emparés de l'assemblée à la vue de ce prodige; mais +bientôt des cris d'indignation succédèrent au plus morne silence. Tous +les indices donnés par Olivier, furent vérifiés et trouvés véritables. +Les scélérats furent condamnés au dernier supplice, et traînés sur +l'échafaud, où ils expirèrent chargés de malédictions. + +Olivier vengé, apparut à Baudouin, sous la forme aérienne que nous +donnons aux anges de lumière. Il engagea son ami à épouser la charmante +Appolline; et le vengeur d'Olivier devint aisément son successeur. +Le père d'Appolline mourut de chagrin d'avoir vu son fils monter sur +l'échafaud. Sa mort laissa sa fille libre de contracter un mariage +auquel ses autres parens l'engageaient vivement. Les deux époux vinrent +s'établir à Paris; leur union fut heureuse, et Olivier, sans cesse +présent aux yeux de Baudouin, lui servit de guide jusqu'à la mort. + + + + + SPECTRES + QUI EXCITENT LA TEMPÊTE + + +Le prince de Radziville, dans son _Voyage de Jérusalem_, raconte +une chose fort singulière dont il a été le témoin: + +Il avait acheté en Égypte deux _momies_, l'une d'homme, l'autre +de femme, et les avait enfermées secrètement dans des caisses qu'il fit +mettre dans son vaisseau, lorsqu'il s'embarqua à Alexandrie pour revenir +en Europe. Il n'y avait que lui et deux domestiques qui le sussent, +parce que les Turcs ne permettent que difficilement qu'on emporte ces +momies, croyant que les chrétiens s'en servent pour des opérations +magiques. Lorsqu'on fut en mer, il s'éleva une tempête qui revint à +plusieurs reprises avec tant de violence, que le pilote désespérait de +sauver son vaisseau. Tout le monde était dans l'attente d'un naufrage +prochain et inévitable. Un bon prêtre polonais, qui accompagnait le +prince de Radziville, récitait les prières convenables à une telle +circonstance; le prince et sa suite y répondaient. Mais, le prêtre était +tourmenté, disait-il, par deux spectres (un homme et une femme), noirs +et hideux, qui le harcelaient et le menaçaient de le faire mourir. On +crut d'abord que la frayeur et le danger du naufrage lui avait troublé +l'imagination. Le calme étant revenu, il parut tranquille; mais la +tempête recommença bientôt. Alors ces fantômes le tourmentèrent plus +fort qu'auparavant, et il n'en fut délivré que quand on eût jeté les +deux momies à la mer, ce qui fit en même temps cesser la tempête. + + + + + L'ESPRIT DU CHÂTEAU D'EGMONT. + + ANECDOTE. + + +On lit l'anecdote qui suit dans le _Segraisiana_: «M. Patris avait +suivi M. Gaston en Flandre; il logea dans le château d'Egmont. L'heure +du dîner étant venue, et étant sorti de sa chambre pour se rendre au +lieu où il mangeait, il s'arrêta en passant à la porte d'un officier +de ses amis, pour le prendre avec lui. Il heurta assez fort. Voyant que +l'officier ne venait pas, il frappa une seconde fois, en l'appelant par +son nom. L'officier ne répondit point. Patris ne doutant pas qu'il ne +fut dans sa chambre, parce que la clef était à la porte, ouvrit, et vit +en entrant son ami assis devant une table et comme hors de lui-même». + +Il s'approcha de fort près et lui demanda ce qu'il avait? L'officier +revenant à lui, dit à son ami: «Vous ne seriez pas moins surpris que je +le suis, si vous aviez vu comme moi ce livre changer de place, et les +feuillets se tourner d'eux-mêmes». C'était le livre de Cardan sur la +subtilité.--«Bon! dit Patris, vous vous moquez; vous aviez l'imagination +remplie de ce que vous venez de lire, vous vous êtes levé de votre +place, vous avez mis vous-même le livre à l'endroit où il est, vous êtes +revenu ensuite à votre fauteuil, et ne trouvant plus votre livre auprès +de vous, vous avez cru qu'il était allé là tout seul. Ce que je vous dis +est très-vrai, reprit l'officier, et pour marque que ce n'est pas une +vision, c'est que la porte que voilà s'est ouverte et refermée, et c'est +par-là que l'esprit s'est retiré[1].....» Patris alla ouvrir cette porte +qui donnait sur une galerie assez longue, au bout de laquelle il y avait +une grande chaise de bois, si pesante que deux hommes pouvaient à peine +la porter. Il remarqua que cette chaise s'agitait, quittait sa place +et venait vers lui comme soutenue en l'air. Patris un peu étonné, +s'écria:--«Monsieur le diable, les intérêts de Dieu à part, je suis bien +votre serviteur, mais je vous prie de ne pas me faire peur davantage». +Et la chaise retourna à la même place d'où elle était venue.--Cette +aventure fit une forte impression sur Patris, et ne contribua pas peu à +le faire devenir dévôt. + +[Note 1: Cet esprit était donc matériel.] + + + + + LE VAMPIRE HARPPE + + +Un homme, qui s'appelait Harppe, ordonna à sa femme de le faire +enterrer, après sa mort, devant la porte de sa cuisine, afin que delà +il put mieux voir ce qui se passait dans sa maison. La femme exécuta +fidèlement ce qu'il lui avait ordonné; et après la mort de Harppe on +le vit souvent dans le voisinage, qui tuait les ouvriers, et molestait +tellement les voisins, que personne n'osait plus demeurer dans les +maisons qui entouraient la sienne. + +Un nommé Olaüs Pa fut assez hardi pour attaquer ce spectre, il lui porta +un grand coup de lance, et laissa l'arme dans la blessure. Le spectre +disparut, et le lendemain, Olaüs fit ouvrir le tombeau du mort; il +trouva sa lance dans le corps de Harppe, au même endroit où il avait +frappé le fantôme. Le cadavre n'était pas corrompu: on le tira de +son cercueil, on le brûla, on jeta ses cendres dans la mer, et on fut +délivré de ses apparitions. + + + + + HISTOIRE + _D'une apparition de Démons et de Spectres, en 1609_. + + +Un gentilhomme de Silésie avait invité à un grand dîner quelques amis, +qui s'excusèrent au moment du repas. Le gentilhomme, dépité de se +trouver seul à dîner lorsqu'il comptait donner une fête, entra dans une +grande colère et dit:»puisque personne ne veut diner avec moi, que tous +les diables y viennent!.....» + +En achevant ces paroles, il sortit de sa maison et entra à l'église, où +le curé prêchait. Pendant qu'il écoutait le sermon, des hommes à cheval, +noirs comme des nègres, et richement habillés, entrèrent dans la cour +de sa maison, et dirent à ses valets d'aller l'avertir que ses hôtes +étaient venus. Un valet tout effrayé courut à l'église et raconta à son +maître ce qui se passait. Le gentilhomme stupéfait demanda avis au curé +qui finissait son sermon. Le curé se transporta sans délibérer dans +la cour de la maison où venaient d'entrer les hommes noirs. Il ordonna +qu'on fit sortir toute la famille hors du logis; ce qu'on exécuta si +précipitamment qu'on laissa dans la maison un petit enfant qui dormait +dans son berceau. Ces hôtes infernaux commencèrent dès-lors à remuer +les tables, à hurler, à regarder par les fenêtres, en forme d'ours, de +loups, de chats, d'hommes terribles, tenant en leurs mains des verres +pleins de vin, des poissons, de la chaire bouillie et rôtie. + +Pendant que les voisins, le curé et un grand nombre d'assistans +contemplaient avec frayeur un tel spectacle, le pauvre gentilhomme +commença à crier: «Hélas! où est mon pauvre enfant?» Il avait encore le +dernier mot à la bouche, lorsqu'un de ces hommes noirs apporta l'enfant +à la fenêtre. Le gentilhomme éperdu dit à l'un de ses plus fidèles +serviteurs: «Mon ami, que dois-je faire?»--«Monsieur, répondit le valet, +je recommanderai ma vie à Dieu, j'entrerai en son nom au logis, d'où +moyennant sa faveur et son secours, je vous rapporterai l'enfant.»--«A +la bonne heure, dit le maître, que Dieu t'accompagne, t'assiste et te +fortifie.» + +Le serviteur, ayant reçu la bénédiction de son maître, du curé et des +autres gens de bien qui l'accompagnaient, entra au logis; et s'étant +recommandé à Dieu, il ouvrit la porte de la salle où étaient ces hôtes +ténébreux. Tous ces monstres, d'horrible forme, les uns debout, les +autres assis, quelques-uns se promenant, d'autres rampant sur le +plancher, accoururent vers lui et lui crièrent:»_Hui!, hui!, que viens +tu faire céans?_» Le serviteur plein d'effroi, et néanmoins fortifié +de Dieu, s'adressa au malin qui tenait l'enfant, et lui dit: «Çà, +donne-moi cet enfant. Non pas, répondit l'autre; il est à moi. Va dire +à ton maître qu'il vienne le recevoir.» Le serviteur insiste et dit: «Je +fais mon devoir. Ainsi au nom et par l'assistance de Jésus-Christ, je +t'arrache cet enfant que je dois rendre à son père.» En disant ces mots, +il saisit l'enfant, puis le serre étroitement entre ses bras. Les hommes +noirs ne répondent que par des cris effroyables et par ces menaces: +«Ah!, méchant, ah!, garnement, laisse cet enfant; autrement nous +t'allons dépecer.» Mais lui, méprisant leur colère, sortit sain et sauf, +et remit l'enfant aux mains du gentilhomme son père. Quelques jours +après, tous ces hôtes s'évanouirent; et le gentilhomme, devenu sage et +bon chrétien, retourna en sa maison. + + + + + SPECTRES + QUI VONT EN PÉLERINAGE. + + +Pierre d'Engelbert, (qui fut depuis abbé de Cluni), ayant envoyé un de +ses gens, nommé Sanche, auprès du roi d'Arragon, pour le servir à la +guerre; cet homme revint au bout de quelques années, en fort bonne +santé, chez son maître, mais peu de tems après son retour, il tomba +malade et mourut. + +Quatre mois plus tard, un soir que Pierre d'Engelbert était couché, et +qu'il faisait un beau clair de lune, Sanche entra dans la chambre de son +maître, couvert de haillons; il s'approcha de la cheminée et se mit à +découvrir le feu, comme pour se chauffer, ou se faire mieux distinguer. +Pierre apercevant quelqu'un, demanda qui était là? «Je suis +Sanche, votre serviteur, répondit le spectre, d'une voix cassée et +enrouée.»--«Et que viens-tu faire ici?»--Je vais en Castille, avec +quantité d'autres gens-d'armes, afin d'expier le mal que nous avons +fait pendant la dernière guerre, au même lieu où il a été commis. En mon +particulier, j'ai pillé les ornemens d'une église, et je suis condamné +pour cela à y faire un pélerinage. Vous pouvez beaucoup m'aider par vos +bonnes-oeuvres; et madame votre épouse, qui me doit encore huit sols, du +reste de mon salaire, m'obligera infiniment de les donner aux pauvres en +mon nom.--Puisque tu reviens de l'autre monde, donnes-moi des nouvelles +de Pierre Defais, mort depuis peu de tems?--Il est sauvé.--Et Bernier, +notre concitoyen?--Il est damné, pour s'être mal acquitté de son office +de juge, et pour avoir pillé la veuve et l'innocent.--Et Alphonse, roi +d'Arragon, mort depuis deux années?» Alors un autre spectre, que Pierre +d'Engelbert n'avait pas vu encore, mais qu'il distingua alors, assis +dans l'embrasure de sa fenêtre, prit la parole et dit:--«Ne lui demandez +pas de nouvelles du roi Alphonse, il ne peut vous en dire, il n'y a pas +assez long-tems qu'il est avec nous pour en savoir; mais moi, qui suis +mort depuis cinq ans, je peux vous en apprendre quelque chose. Alphonse +a été avec nous pendant quelques tems: mais _les moines de Cluni +l'en ont tiré_, et je ne sais où il est à présent.» En même tems +le spectre se levant, dit à Sanche:--«Allons, il est tems de partir: +suivons nos compagnons.» Là-dessus Sanche renouvella ses instances à son +seigneur, et les deux fantômes sortirent. + +Après leur départ, Pierre d'Engelbert réveilla sa femme, qui, +quoiqu'elle fut couchée auprès de lui, n'avait rien vu, ni rien entendu +de tout ce qui s'était passé. Elle avoua qu'elle devait huit sols à +Sanche, ce qui prouva que le spectre avait dit vrai. Les deux époux +suivirent les intentions du défunt. Ils donnèrent beaucoup aux pauvres, +et firent dirent un grand nombre de messes et de prières pour l'âme du +pauvre Sanche qui ne revint plus. + + + + + HISTOIRE D'UNE DAMNÉE + QUI REVINT APRÈS SA MORT. + + +Dans une ville du Pérou, une fille de seize ans, nommée Catherine, +mourut tout à coup, chargée de péchés et coupable de plusieurs +sacriléges. Du moment qu'elle eut expiré, son corps se trouva tellement +infecté, qu'on ne put le garder dans la maison, et qu'il fallut le +mettre en plein air, pour se délivrer un peu de la mauvaise odeur. + +Aussitôt on entendit des hurlemens semblables à ceux de plusieurs +chiens. Le cheval de la maison, auparavant fort doux, commença à ruer, +à s'agiter, à frapper des pieds, et à chercher à rompre ses liens, comme +si quelqu'un l'eût tourmenté et battu violemment. + +Quelques momens après un jeune homme qui était couché, et qui dormait +tranquillement, fut tiré fortement par le bras et jeté hors de son lit. +Le même jour une servante reçut un coup de pied sur l'épaule, sans voir +qui le lui donnait et elle en garda la marque plusieurs semaines. + +On attribua toutes ces choses à la méchanceté de la défunte Catherine, +et on se hâta de l'enterrer, dans l'espérance qu'elle ne reviendrait +plus. Mais au bout de quelques jours, on entendit un grand bruit, +causé par des tuiles et des briques qui se cassaient. L'esprit entra +invisiblement et en plein jour dans une chambre où était la maîtresse et +tous les gens de la maison; il prit par le pied la même servante qu'il +avait déjà frappée, et la traîna dans la chambre, à la vue de tout le +monde, sans qu'on pût voir celui qui la maltraitait ainsi. + +Cette pauvre fille, qui semblait être la victime de la défunte, allant +le lendemain prendre quelques habits dans une chambre haute, apperçut +Catherine, qui s'élevait sur la pointe de ses pieds pour attraper un +vase posé sur une corniche. La fille se sauva aussitôt, mais le spectre +s'étant emparé du vase, la poursuivit et le lui jeta avec force. +La maîtresse ayant entendu le coup, accourut, vit la servante toute +tremblante, le vase cassé en mille pièces, et reçut pour sa part un coup +de brique qui ne lui fit heureusement aucun mal. + +Le lendemain la famille étant rassemblée, on vit un crucifix, solidement +attaché contre le mur, se détacher comme si quelqu'un l'eût arraché +avec violence, et se briser en trois morceaux. On prit le parti de faire +exorciser l'esprit, qui continua longtems ses méchancetés, et dont on +eût beaucoup de peine à se débarrasser. + + + + + LE TRÉSOR DU DIABLE. + + CONTE NOIR. + + +Deux chevaliers de Malte avaient un esclave, qui se vantait de posséder +le secret d'évoquer les démons et de les obliger de lui découvrir les +choses les plus cachées. Ses maîtres le menèrent dans un vieux château +où l'on croyait qu'il y avait des trésors enfouis. + +L'esclave resté seul, fit ses évocations et enfin le démon ouvrit un +rocher et en fit sortir un coffre. L'esclave voulut s'en emparer, mais +le coffre rentra aussitôt dans le rocher. La même chose se renouvella +plus d'une fois; et l'esclave après de vains efforts, vint dire aux deux +chevaliers ce qui lui était arrivé; il était tellement affaibli par +les efforts qu'il avait fait, qu'il demanda un peu de liqueur pour se +fortifier; on lui en donna et il retourna à l'endroit du trésor. + +Quelque tems après, on entendit du bruit; on descendit dans la caverne +avec de la lumière, on trouva l'esclave mort, et ayant tout le corps +percé comme de coups de canif, représentant une croix. Il en était +si chargé qu'il n'y avait pas un endroit où poser le doigt sans en +rencontrer. Les chevaliers portèrent le cadavre au bord de la mer et +l'y précipitèrent avec une grosse pierre au cou, afin qu'on ne pût rien +soupçonner de cette aventure. + + + + + HISTOIRE DE L'ESPRIT + QUI APPARUT A DOURDANS. + + +M. Vidi, receveur des tailles à Dourdans, écrivit à un de ses amis +l'histoire d'une apparition singulière qui eut lieu dans sa maison en +1700. Cette lettre fut conservée par M. Barré, Auditeur des comptes, et +publiée par Lenglet-Dufresnoy, dans son Recueil de Dissertations sur les +apparitions. La voici: + +»L'esprit commença à faire du bruit dans une chambre peu éloignée de +celle où nous mettons nos serviteurs atteints de maladie. Notre servante +entendait quelquefois auprès d'elle pousser des soupirs semblables à +ceux d'une personne qui souffre; cependant elle ne voyait ni ne sentait +rien. + +»Le malheur voulut qu'elle tomba malade. Nous la gardâmes six mois en +cet état, et lorsqu'elle fut convalescente, nous l'envoyâmes chez son +père pour respirer l'air natal: elle y resta environ un mois; pendant +ce tems elle ne vit et n'entendit rien d'extraordinaire. Étant revenue +ensuite en bonne santé, nous la fîmes coucher dans une chambre voisine +de la nôtre. Elle se plaignit d'avoir entendu du bruit, et deux ou trois +jours après, étant dans le bûcher où elle allait chercher du bois, +elle se sentit tirer par la juppe. L'après dîner du même jour, ma femme +l'envoya au salut: lorsqu'elle sortit de l'église, elle sentit que +l'esprit la tirait si fort qu'elle ne pouvait avancer. Une heure après, +elle revint au logis, et en entrant dans notre chambre, elle fut +tirée d'une telle force, que ma femme en entendit le bruit; et nous +remarquâmes, lorsqu'elle fut entrée, que les agraffes de sa juppe +étaient rompues. Ma femme voyant ce prodige en frémit de peur. + +»La nuit du dimanche suivant, aussitôt que cette fille fut couchée, elle +entendit marcher dans sa chambre; et quelque tems après, l'esprit se +coucha auprès d'elle, lui passa sur le visage une main très-froide, +comme pour lui faire des caresses. Alors la fille prit son chapelet qui +était dans sa poche et le mit en travers de sa gorge. Nous lui avions +dit, les jours précédens, que si elle continuait à entendre quelque +chose, elle conjurât l'esprit de la part de Dieu, de s'expliquer sur ce +qu'il demandait. Elle fit mentalement ce que nous lui avions recommandé, +car l'excès de la peur lui avait ôté la parole. Elle entendit alors +marmotter des sons non articulés. Vers les trois à quatre heures du +matin, l'esprit fit un si grand bruit, qu'il semblait que la maison fût +tombée. Cela nous réveilla tous en même tems. J'appelai une femme de +chambre pour aller voir ce que c'était, croyant que la servante avait +fait ce bruit, à cause de la peur qu'elle avait eue. On la trouva toute +en eau. Elle voulut s'habiller; mais elle ne put trouver ses bas. Elle +vint dans cet état dans notre chambre. Je vis une sorte de brouillard +ou de grosse fumée qui la suivait, et qui disparut un moment après. +Nous lui conseillâmes de se mettre en bon état, d'aller à confesse et de +communier, aussitôt que la messe de cinq heures sonnerait. Elle alla de +nouveau chercher ses bas, qu'elle apperçut enfin dans la ruelle du lit, +tout au haut de la tapisserie; elle les fit tomber avec un long bâton. +L'esprit avait aussi porté ses souliers sur la fenêtre. + +»Lorsqu'elle fût remise de ses frayeurs, elle alla à confesse et +communia. Je lui demandai à son retour ce qu'elle avait vu. Elle me dit +que sitôt qu'elle s'était approchée de la sainte table pour communier, +elle avait apperçu tout près d'elle sa mère qui était morte depuis onze +ans. Après la communion, elle s'était retirée dans une chapelle, où elle +ne fut pas plutôt entrée, que sa mère se mit à genoux devant elle, et +lui prit les mains en lui disant: «Ma fille, n'ayez point de peur; je +suis votre mère. Votre frère fut brûlé par accident, pendant que j'étais +au four à Ban d'Oisonville, proche d'Estampe. J'allai aussitôt trouver +M. le curé de Garancières, qui vivait saintement, pour lui demander +une pénitence, croyant que ce malheur était causé par ma faute. Il +me répondit que je n'étais pas coupable, et me renvoya à Chartres au +pénitencier. Je l'allai trouver; et comme je m'obstinais à demander +une pénitence, celle qu'il m'imposa fut de porter pendant deux ans une +ceinture de crin; ce que je n'ai pu exécuter, à cause de mes grossesses +et autres maladies; étant morte enflée sans l'avoir pu faire, ne +voulez-vous pas bien, ma fille, accomplir pour moi cette pénitence». La +fille le lui promit. La mère la chargea encore de jeûner au pain et à +l'eau pendant quatre vendredis et samedis, de faire dire une messe à +Gomberville, de payer au nommé Lânier, mercier, vingt-six sous qu'elle +lui devait pour du fil qu'il lui avait vendu, et d'aller dans la cave +de la maison où elle était morte: «vous y trouverez, ajouta-t-elle, la +somme de sept livres, que j'y ai mises sous la troisième marche. Faites +aussi un voyage à Chartres, à la bonne Notre-Dame, que vous prierez pour +moi. Je vous parlerai encore une fois». Elle fit ensuite beaucoup de +remontrances à sa fille, lui disant surtout de bien prier la Sainte +Vierge; que dieu ne lui refuserait rien; que les pénitences de ce monde +étaient aisées à faire; mais que celles de l'autre étaient bien rudes. + +»Le lendemain la servante fit dire une messe, pendant laquelle l'esprit +lui tirait son chapelet. Il lui passa le même jour la main sur le bras, +comme pour la flatter. Pendant deux jours de suite, elle le vit à côté +d'elle. + +»Je crus qu'il fallait qu'elle s'acquittât au plutôt de ce dont sa mère +l'avait chargée; c'est pourquoi, je l'envoyai, par la première occasion, +à Gomberville, où elle fit dire une messe, paya les vingt-six sous qui +étaient effectivement dus, et trouva les sept livres sous la troisième +marche de la cave, comme l'esprit l'avait dit. Delà, elle se rendit à +Chartres, où elle fit dire trois messes, se confessa et communia dans la +chapelle basse. + +»Lorsqu'elle sortit, sa mère lui apparut pour la dernière fois et lui +dit:»Ma fille, puisque vous voulez bien faire tout ce que je vous ai +dit, je m'en décharge et vous en charge à ma place. Adieu: je m'en vais +à la gloire éternelle». + +»Depuis ce tems, la fille n'a plus rien vu ni entendu. Elle porte la +ceinture de crin nuit et jour; ce qu'elle continuera pendant les deux +ans que sa mère lui a recommandé de le faire. + + + + + LES AVENTURES + DE THIBAUD DE LA JACQUIÈRE. + + PETIT ROMAN. + + +Un riche marchand de Lyon, nommé Jacques de la Jacquière, devint prévôt +de la ville, à cause de sa probité et des grands biens qu'il avait +acquis sans faire tache à sa réputation. Il était charitable envers les +pauvres et bienfaisant envers tous. + +Thibaud de la Jacquière, son fils unique, était d'humeur différente. +C'était un beau garçon, mais un mauvais garnement, qui avait appris +à casser les vitres, à séduire les filles et à jurer avec les +hommes-d'armes du roi, qu'il servait en qualité de guidon. On ne parlait +que des malices de Thibaud, à Paris, à Fontainebleau et dans les autres +villes où séjournait le roi. Un jour, ce roi, qui était François Ier., +scandalisé lui-même de la mauvaise conduite du jeune Thibaud, le renvoya +à Lyon, afin qu'il se réformât un peu dans la maison de son père. Le bon +prévôt demeurait alors au coin de la place Bellecour. Thibaud fut reçu +dans la maison paternelle avec beaucoup de joie. On donna pour son +arrivée un grand festin aux parens et aux amis de la maison. Tous burent +à sa santé et lui souhaitèrent d'être sage et bon chrétien. Mais ces +voeux charitables lui déplurent. Il prit sur la table une tasse d'or, la +remplit de vin et dit: «Sacré mort du grand diable! je lui veux bailler, +dans ce vin, mon sang et mon âme, si jamais je deviens plus homme de +bien que je le suis.» Ces paroles firent dresser les cheveux à la tête +de tous les convives. Ils firent le signe de la croix, et quelques-uns +se levèrent de table. Thibaud se leva aussi et alla prendre l'air sur +la place Bellecour, où il trouva deux de ses anciens camarades, mauvais +sujets comme lui. Il les embrassa, les fit entrer chez son père et se +mit à boire avec eux. Il continua de mener une vie qui navra le coeur +du bon prévôt. Il se recommanda à Saint-Jacques, son patron, et porta +devant son image un cierge de dix livres, orné de deux anneaux d'or +chacun du poids de cinq marcs. Mais en voulant placer le cierge sur +l'autel, il le fit tomber, et renversa une lampe d'argent qui brûlait +devant le saint. Il tira de ce double accident un mauvais présage et +s'en retourna tristement chez lui. + +Ce jour-là, Thibaud régala encore ses amis; et lorsque la nuit fut +venue, ils sortirent pour prendre l'air sur la place Bellecour et se +promenèrent par les rues, comptant y trouver quelque fortune. Mais +la nuit était si épaisse, qu'ils ne rencontrèrent ni fille ni femme. +Thibaud, impatienté de cette sollitude, s'écria, en grossissant sa voix: +«Sacrée mort du grand diable! je lui baille mon sang et mon âme, que si +la grande diablesse, sa fille, venait à passer, je la prierais d'amour, +tant je me sens échauffé par le vin.» Ces propos déplurent aux amis +de Thibaud, qui n'étaient pas d'aussi grands pécheurs que lui; et l'un +d'eux lui dit: «Notre ami, songez que le diable étant l'ennemi des +hommes, il leur fait assez de mal, sans qu'on l'y invite, en l'appelant +par son nom.» L'incorrigible Thibaud répondit: «Comme je l'ai dit, je le +ferais.» + +Un moment après, ils virent sortir d'une rue voisine une jeune dame +voilée, qui annonçait beaucoup de charmes et de jeunesse. Un petit nègre +la suivait. Il fit un faux pas, tomba sur le nez et cassa sa lanterne. +La jeune dame parut fort effrayée, et ne sachant quel parti prendre. +Thibaud se hâta de l'accoster, le plus poliment qu'il put, et lui +offrit son bras, pour la reconduire chez elle. L'inconnue accepta, après +quelques façons, et Thibaud se retournant vers ses amis, leur dit +à demi-voix: «Vous voyez que celui que j'ai invoqué ne m'a pas fait +attendre; ainsi, bon soir.» Les deux amis comprirent ce qu'il voulait +dire, et se retirèrent en riant. + +Thibaud donna le bras à sa belle, et le petit nègre, dont la lanterne +s'était éteinte allait devant eux. La jeune dame paraissait d'abord si +troublée, qu'elle ne se soutenait qu'avec peine, mais elle se rassura +peu-à-peu, et s'appuya plus franchement sur le bras de son cavalier. +Quelquefois même, elle faisait des faux pas et lui serrait le bras pour +ne pas tomber. Alors Thibaud, empressé de la retenir, lui posait la +main sur le coeur, ce qu'il faisait pourtant avec discrétion pour ne pas +l'effaroucher. + +Ils marchèrent si long-tems, qu'à la fin il semblait à Thibaud qu'ils +s'étaient égarés dans les rues de Lyon. Mais il en fut bien aise, car il +lui parut qu'il en aurait d'autant meilleur marché de la belle égarée. +Cependant, comme il était curieux de savoir à qui il avait affaire, et +qu'elle paraissait fatiguée, il la pria de vouloir bien s'asseoir sur +un banc de pierre, que l'on entrevoyait auprès d'une porte. Elle y +consentit; et Thibaud, s'étant assis auprès d'elle, lui prit la main +d'un air galant et la pria avec beaucoup de politesse de lui dire qui +elle était. La jeune dame parut d'abord intimidée; elle se rassura +pourtant, et parla en ces termes: + +«Je me nomme Orlandine; au moins, c'est ainsi que m'appelaient les +personnes qui habitaient avec moi le château de Sombre, dans les +Pyrénées. Là, je n'ai vu d'autres humains que ma gouvernante qui était +sourde, une servante qui bégayait si fort qu'autant aurait valu qu'elle +fût muette, et un vieux portier qui était aveugle. Ce portier n'avait +pas beaucoup à faire; car il n'ouvrait la porte qu'une fois par an, et +cela à un monsieur qui ne venait chez nous que pour me prendre par le +menton, et pour parler à ma duègne, en la langue biscayenne que je ne +sais point. Heureusement je savais parler lorsqu'on m'enferma au château +de Sombre, car je ne l'aurais sûrement point appris des deux compagnes +de ma prison. Pour ce qui est du portier, je ne le voyais qu'au moment +où il nous passait notre dîner à travers la grille de la seule fenêtre +que nous eussions. A la vérité, ma sourde gouvernante me criait souvent +aux oreilles je ne sais quelles leçons de morale; mais je les entendais +aussi peu que si j'eusse été aussi sourde qu'elle, car elle me parlait +des devoirs du mariage, et ne me disait pas ce que c'était que le +mariage. Souvent aussi ma servante bègue s'efforçait de me conter +quelque histoire qu'elle m'assurait être fort drôle, mais ne pouvant +jamais aller jusqu'à la seconde phrase, elle était obligée d'y renoncer, +et s'en allait en me bégayant des excuses, dont elle se tirait aussi mal +que de son histoire. + +»Je vous ai dit qu'il y avait un monsieur qui venait me voir une fois +tous les ans. Quand j'eus quinze ans, ce monsieur me fit monter dans un +carrosse avec ma duègne. Nous n'en sortîmes que le troisième jour, ou +plutôt la troisième nuit; du moins la soirée était fort avancée. +Un homme ouvrit la portière et nous dit: «Vous voici sur la place +Bellecour; et voilà la maison du prévôt, Jacques de la Jacquière. +Où voulez-vous qu'on vous conduise?»--»Entrez sous la première porte +cochère, après celle du prévôt, répondit ma gouvernante.» Ici le jeune +Thibaud devint plus attentif, car il était réellement le voisin d'un +gentilhomme, nommé le seigneur de Sombre, qui passait pour être d'un +naturel très-jaloux. Nous entrâmes donc, continua Orlandine, sous une +porte cochère; et l'on me fit monter dans de grandes et belles chambres, +ensuite, par un escalier tournant, dans une tourelle fort haute, dont +les fenêtres étaient bouchées avec un drap vert très-épais. Au reste, +la tourelle était bien éclairée. Ma duègne m'ayant fait asseoir sur +un siége, me donna son chapelet pour m'amuser, et sortit en fermant la +porte à double tour. + +»Lorsque je me vis seule, je jettai mon chapelet, je pris des ciseaux +que j'avais à ma ceinture, et je fis une ouverture dans le drap vert +qui bouchait la fenêtre. Alors je vis, à travers une autre fenêtre d'une +maison voisine, une chambre bien éclairée où soupaient trois jeunes +cavaliers et trois jeunes filles. Ils chantaient, buvaient, riaient et +s'embrassaient....» Orlandine donna encore d'autres détails auxquels +Thibaud faillit d'étouffer de rire; car il s'agissait d'un soupe qu'il +avait fait la veille avec ses deux amis et trois demoiselles de +la ville. «J'étais fort attentive à tout ce qui se passait, reprit +Orlandine, lorsque j'entendis ouvrir ma porte; je me remis aussitôt à +mon chapelet, et ma duègne entra. Elle me prit encore par la main, sans +me rien dire, et me fit remonter en carrosse. Nous arrivâmes, après +une longue course, à la dernière maison du faubourg. Ce n'était qu'une +cabane, en apparence, mais l'intérieur en est magnifique; comme vous le +verrez, si le petit nègre en fait le chemin, car je vois qu'il a trouvé +de la lumière et rallumé sa lanterne.» + +»Belle égarée, interrompit Thibaud, en baisant la main de la jeune dame, +faites-moi le plaisir de me dire si vous habitez seule cette petite +maison.»--«Oui, seule, reprit la dame, avec ce petit nègre et ma +gouvernante. Mais je ne pense pas qu'elle puisse y revenir ce soir. Le +monsieur qui m'a fait conduire la nuit dernière dans cette chaumière, +m'envoya dire, il y a deux heures, de le venir trouver chez une de ses +soeurs; mais comme il ne pouvait envoyer son carrosse qui était allé +chercher un prêtre, nous y allions à pied. Quelqu'un nous a arrêtés pour +me dire qu'il me trouvait jolie; ma duègne, qui est sourde, crut qu'il +m'insultait, et lui répondit des injures. D'autres gens sont survenus +et se sont mêlés de la querelle. J'ai eu peur, et j'ai pris la fuite: le +petit nègre a couru après moi; il est tombé, sa lanterne s'est brisée; +et c'est alors, monsieur, que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.» + +Thibaud allait répondre quelque galanterie, lorsque le petit nègre vint +avec sa lanterne allumée. Ils se remirent en marche et arrivèrent, au +bout du faubourg, à une chaumière isolée, dont le petit nègre ouvrit +la porte avec une clé qu'il avait à sa ceinture. L'intérieur était fort +orné, et parmi les meubles précieux, on remarquait surtout des fauteuils +en velours de Gènes, à franges d'or, et un lit en moire de Venise. +Mais tout cela n'occupait guère Thibaud; il ne voyait que la charmante +Orlandine. + +Le petit nègre couvrit la table et prépara le souper. Thibaud s'aperçut +alors que ce n'était pas un enfant, comme il l'avait cru d'abord, mais +une espèce de vieux nain tout noir et de la plus laide figure. Ce petit +nain apporta, dans un bassin de vermeil, quatre perdrix appétissantes et +un flacon d'excellent vin. Aussitôt on se mit à table. Thibaud n'eut pas +plutôt bu et mangé, qu'il lui sembla qu'un feu surnaturel circulait dans +ses veines. Pour Orlandine, elle mangeait peu et regardait beaucoup son +convive, tantôt d'un regard tendre et naïf, et tantôt avec des yeux si +plein de malice, que le jeune homme en était presque embarrassé. Enfin +le petit nègre vint ôter la table. Alors Orlandine prit Thibaud par la +main et lui dit: «Beau cavalier, à quoi voulez-vous que nous passions +notre soirée?... Il me vient une idée: voici un grand miroir, allons y +faire des mines, comme j'en faisais au château de Sombre. Je m'y amusais +à voir que ma gouvernante était faite autrement que moi; à présent, je +veux savoir si je ne suis pas autrement faite que vous.» Orlandine plaça +deux chaises devant le miroir; après quoi, elle détacha la fraise de +Thibaud et lui dit:--«Vous avez le cou fait à-peu-près comme le mien, +les épaules aussi; mais pour la poitrine, quelle différence! La mienne +était comme cela l'année dernière; mais j'ai tant engraissé, que je ne +me reconnais plus. Ôtez donc votre ceinture...., votre pourpoint...., +pourquoi toutes ces aiguillettes?....» + +Thibaud, ne se possédant plus, porta Orlandine sur le lit de moire de +Venise, et se crut le plus heureux des hommes..... Mais ce bonheur ne +fut pas de longue durée...... Le malheureux Thibaud sentit des griffes +aiguës qui s'enfonçaient dans ses reins..... Il appela Orlandine! +Orlandine n'était plus dans ses bras..... Il ne vit à sa place qu'un +horrible assemblage de formes hideuses et inconnues..... «Je ne +suis point Orlandine, dit le monstre, d'une voix formidable, je suis +_Belzébut_!.....» Thibaud voulut prononcer le nom de _Jésus_. +Mais le diable, qui le devina, lui saisit la gorge avec les dents, et +l'empêcha de prononcer ce nom sacré..... + +Le lendemain matin des paysans qui allaient vendre leurs légumes au +marché de Lyon, entendirent des gémissemens, dans une masure abandonnée, +qui était près du chemin et servait de voirie. Ils y entrèrent et +trouvèrent Thibaud couché sur une charogne à demi-pourrie..... Ils le +placèrent sur leurs paniers et le portèrent ainsi chez le prévôt de +Lyon. Le malheureux de la Jacquière reconnut son fils.... Thibaud fut +mis dans un lit, où bientôt il parut reprendre quelque connaissance. +Alors il dit d'une voix faible: «Ouvrez à ce saint ermite.» D'abord on +ne le comprit pas; mais enfin on ouvrit la porte et on vit entrer un +vénérable religieux qui demanda qu'on le laissa seul avec Thibaud. +On entendit long-tems les exhortations de l'ermite, et les soupirs du +malheureux jeune homme. Lorsqu'on n'entendit plus rien, on entra dans +la chambre. L'ermite avait disparu, et l'on trouva Thibaud mort sur son +lit, avec un crucifix entre les mains.... + + + + + SPECTRE + QUI DEMANDE VENGEANCE. + + CONTE NOIR. + + +Dans le treizième siècle, le comte de Belmonte (dans le Montferrat), +conçut un amour violent pour la fille d'un de ses serfs. Elle se nommait +Abélina. Il devait jouir sur elle du droit de seigneur; mais on ne se +pressait pas de la marier, et sa flamme impatiente s'offensait de ces +lenteurs. + +Un jour, il rencontra à la chasse la jeune Abélina qui gardait les +troupeaux de son père; il lui demanda pourquoi on ne lui donnait pas +un époux?--«Vous en êtes la cause, Monseigneur, répondit-elle. Les +jeunes-gens ne peuvent plus souffrir le déshonneur et la honte du droit +que vous avez de passer avec leurs femmes la première nuit des noces; et +nos parens ne veulent pas non plus nous marier, jusqu'à ce que le droit +de cuissage soit aboli». + +Le seigneur de Belmonte cacha son dépit, et fit dire au père de la jeune +fille qu'il demandait à le voir. + +Le vieux Cecco (c'est le nom du père d'Abélina), se hâta de se rendre au +château. La nuit arrive, et contre son usage, Cecco ne rentre pas à la +maison. Minuit sonne; Cecco n'est pas revenu; serait-il mort?....» Au +moment où sa femme et sa fille commençaient à perdre toute espérance, +une ombre d'une grandeur démesurée apparaît sans bruit au milieu de la +chambre: les deux femmes épouvantées osent à peine lever les yeux. Le +fantôme s'approche et leur dit: «Je suis l'âme de votre Cecco». + +»--O mon père! s'écrie Abélina, quel barbare vous a ôté la vie?» + +»--Le tyran de Belmonte vient de m'assassiner, répondit le fantôme, et +tu es la cause innocente de ma mort. J'allai, comme tu m'en apportais +l'ordre, au château du monstre. Plût au ciel que je n'en eusse jamais +trouvé l'entrée! Mais je ne pouvais échapper à ses mains cruelles. +Aussitôt qu'on m'eût introduit dans une chambre un peu sombre, je mis +le pied sur une bascule qui s'enfonça; je tombai dans un puits profond, +garni de fers tranchans: j'y laissai bientôt la vie, et j'ai franchi les +portes de la redoutable éternité. J'attends ma sentence; je vais être +jugé sur mes oeuvres; mais je compte sur la clémence ineffable de mon +Dieu, et ma conscience est pure. Si tu chéris ton père, si tu pleures +sa mort, ô ma fille! songes à me venger, et à délivrer ton pays. Et toi, +femme bien aimée, sèche tes larmes, demeure en paix. Les jours sereins +s'avancent, la tyrannie va tomber......» + +»Alors l'ombre devint éclatante de lumière et disparut au milieu d'un +nuage, ne laissant de traces de son apparition que l'empreinte de la +main qu'elle avait posé sur le dos d'une chaise.» + +La prophétie du spectre s'accomplit; car peu de tems après, les paysans +de Belmonte s'étant révoltés, tuèrent leur seigneur, détruisirent le +village et fondèrent librement la petite ville de Nice de la Paille. + + + + + CAROLINE. + + NOUVELLE. + + +Une jeune personne de dix-huit ans, nommée Caroline, inspira la plus +violente passion à un homme d'un âge mur; et comme à cinquante ans on +est, dit-on, plus amoureux qu'à vingt, quoiqu'avec beaucoup moins de +moyens de plaire, l'amant suranné obsédait sans cesse la jeune Caroline, +qui était loin de répondre à ses sentimens. Elle eut le tort plus +impardonnable de tourner en ridicule et de tourmenter cruellement +l'homme qu'elle aurait dû se contenter d'éloigner avec froideur et +décence. Au bout de trois ans de persévérance d'une part, et de mauvais +traitemens de l'autre, le malheureux amant succomba à une maladie, dont +son funeste amour fut en grande partie le principe. + +Se sentant près de sa fin, il sollicita, pour grâce dernière, que +Caroline daignât au moins venir recevoir son éternel adieu. La jeune +personne refusa séchement de se rendre à cette demande. Une de ses amies +qui était présente, lui dit avec douceur, qu'elle ferait bien d'accorder +cette triste consolation à un infortuné qui mourait pour elle et par +elle. Ses instances furent inutiles. On vint une seconde fois faire la +même prière, en ajoutant que le malade demandait à voir Caroline, plus +par intérêt pour elle que pour lui. Mais ce second message ne fut pas +plus heureux que le premier. + +L'amie de Caroline, outrée de cette dureté envers un mourant, la pressa +avec plus de vivacité, et lui reprocha sa coquetterie et ses mauvais +procédés envers un homme à qui elle pouvait au moins offrir en +expiation, un instant de pitié. Caroline, fatiguée de ses importunités, +consentit enfin d'assez mauvaise grâce, et dit: «Allons, conduisez-moi +donc chez votre protégé; mais nous n'y resterons qu'un moment, je vous +en avertis; je n'aime ni les mourans ni les morts.» + +Les deux amies partirent enfin. Le mourant, voyant entrer Caroline, fit +un dernier effort, et prenant la parole, d'une voix éteinte. «Il n'est +plus tems, Mademoiselle, dit-il, vous m'avez refusé avec barbarie le +bonheur de vous voir, quand je vous en ai fait prier; et je ne désirais +que vous pardonner ma mort. Vous me verrez dorénavant plus fréquemment +que par le passé. Souvenez-vous seulement que vous avez mis trois ans +à me conduire douloureusement au tombeau.... Adieu, mademoiselle.... A +cette nuit.» + +En achevant ces paroles, qu'il eut une peine infinie à prononcer, il +expira. + +Caroline, saisie de frayeur, s'enfuit précipitamment; et son amie +employa tous les moyens possibles pour calmer son extrême agitation. +Caroline la supplia de passer la nuit avec elle; on lui dressa un lit +dans la même chambre. On laissa les flambeaux allumés, et les +deux amies, ne pouvant dormir, s'entretinrent long-tems ensemble. +Tout-à-coup, vers minuit, les lumières s'éteignent d'elles-mêmes. +Caroline s'écrie avec terreur: «le voilà! le voilà!» Son amie +n'entendant plus que des soupirs étouffés, suivis d'un profond silence, +ranime ses forces, et sonne avec vivacité; on accourt, on essaie de +rallumer les flambeaux, mais inutilement. Au bout d'un quart d'heure, +passé dans les plus mortelles angoisses, on entend l'heure; Caroline +pousse un profond soupir, comme une personne qui sort d'un long +assoupissement. Les bougies se rallument d'elles-mêmes; les gens de la +maison se retirent, et Caroline dit d'une voix mourante: «Ah! il est +parti enfin!--Tu l'as donc vu?--Oui, et je ne suis que trop sûre qu'il +exécutera ses menaces.--Et quoi! t'aurait-il parlé?--Voici ce que je +viens d'entendre: Pendant trois ans, je viendrai toutes les nuits, +passer un quart-d'heure avec vous. Du reste, soyez tranquille, je ne +vous ferai aucun mal; je borne ma vengeance à vous forcer de voir +chaque nuit, celui que vous avez conduit au tombeau par votre imprudente +conduite.» L'amie, peu curieuse de voir la même scène se renouveler, +refusa de passer les nuits suivantes avec Caroline, qui lui reprocha de +l'abandonner à un vampire. Les visites nocturnes continuèrent. + +Caroline, belle, riche et maîtresse de ses actions, à vingt-un ans, +voulut se marier, dans l'espoir d'éloigner le fantôme; mais le bruit +de ces apparitions retint les prétendans. Un seul, un gascon, nommé +Monsieur de Forbignac, se présenta pour époux. La nécessité le fit +agréer; mais dès le lendemain des noces, (sans qu'on put savoir comment +s'était passée la nuit), il disparut avec la dot, et quantité de bijoux +qui n'en faisaient pas partie. + +L'amie de Caroline, sensible à tant de malheurs, accourut auprès d'elle, +la consola de son mieux, et l'emmena dans une terre où elle acheva +tristement sa pénitence. Les trois ans écoulés, son vampire lui annonça +enfin qu'elle ne le verrait plus; il tint parole. Une leçon aussi sévère +adoucit son caractère. La mort de M. de Forbignac, qui eut l'honnêteté +de ne pas revenir, laissa Caroline libre de se remarier, et cette fois +elle trouva un époux qui la rendit parfaitement heureuse. + + + + + FLAXBINDER + CORRIGÉ PAR UN SPECTRE. + + +M. Hanor, illustre professeur et bibliothécaire de Dantzic, a combattu +avec tout l'avantage que peut donner la vérité, les superstitions et +les préjugés de la plupart des peuples anciens et modernes, au sujet du +retour des âmes et des apparitions; et cependant il raconte avec la +plus grande gravité la fabuleuse aventure arrivée, selon lui, à un jeune +homme, nommé Flaxbinder. + +Ce jeune homme, dont l'intempérance et la débauche étaient les seules +occupations, se trouvait un soir absent de la maison: sa mère, entrant +dans sa chambre, aperçut un spectre, qui ressemblait si fort à son fils, +par la figure et par la contenance, qu'elle le prit pour lui-même. Ce +spectre était assis près d'un bureau couvert de livres, et paraissait +profondément occupé à méditer et à lire tour à tour. + +La bonne mère, persuadée qu'elle voyait son fils, et agréablement +surprise, se livrait à la joie que lui donnait ce changement inattendu, +lorsque tout-à-coup elle entendit dans la rue la voix de ce même +Flaxbinder, qu'elle voyait dans la chambre... + +Elle fut d'abord horriblement effrayée, ensuite, ayant observé que +celui qui jouait le rôle de son fils, ne parlait pas, qu'il avait l'air +sombre, taciturne, et les yeux hagards, elle en conclut que ce devait +être un spectre; et cette conséquence redoublant sa terreur, elle se +hâta de faire ouvrir la porte au véritable Flaxbinder. + +Le jeune homme qui revenait d'une partie de débauche, entre avec bruit +dans la chambre. Il voit le fantôme..., il approche..., et l'esprit ne +se dérange pas.... Flaxbinder, pétrifié de ce spectacle, forme aussitôt, +en tremblant, la résolution de s'éloigner du vice, de renoncer à +ses désordres et de se livrer à l'étude, enfin il promet d'imiter le +fantôme. + +A peine a-t-il conçu ce louable dessein, que le spectre sourit d'une +horrible manière, jette les livres et s'envole. Pour Flaxbinder, il tint +parole et se convertit. + + + + + L'APPARITION SINGULIÈRE. + + ANECDOTE. + + +Un seigneur espagnol sortit un jour pour aller à la chasse sur une de +ses terres où il y avait plusieurs montagnes couvertes de bois. Il fut +très-étonné lorsque, se croyant seul, il s'entendit appeler par son nom: +la voix ne lui était pas inconnue. Mais comme il ne paraissait pas fort +empressé de répondre, on l'appela une seconde fois. Il crut reconnaître +la voix de son père, mort depuis peu. Malgré sa frayeur il ne laissa pas +d'avancer quelques pas. Mais quel fut son étonnement de voir une grande +caverne, ou une espèce d'abîme, dans laquelle était une fort longue +échelle, qui allait depuis le haut jusqu'en bas. Le spectre de son père +se présenta sur les premiers échelons, et lui dit que Dieu avait permis +qu'il lui apparut, pour l'instruire de ce qu'il devait faire pour son +propre salut; et pour la délivrance de celui qui lui parlait, aussi bien +que pour celle de son grand-père, qui était quelques échelons plus bas. +Il ajouta que la justice divine les punissait et les retiendrait là +jusqu'à ce qu'on eût restitué _à tel monastère_, un héritage usurpé +par ses ayeux.... Il recommanda en conséquence à son fils de faire au +plutôt cette restitution, pour éviter la vengeance divine, car autrement +sa place était marquée dans ce lieu de souffrance. + +Après cette menace, l'échelle et le spectre commencèrent à disparaître +insensiblement, et l'ouverture de la caverne se referma. Le seigneur, +dont l'effroi était au comble, retourna aussitôt chez lui; l'agitation +de son esprit ne lui permit pas de chercher à approfondir ce mystère. Il +rendit aux moines le bien qu'on lui avait désigné, laissa à son fils le +reste de son héritage et entra dans un monastère où il passa saintement +le reste de sa vie.... + + + + + LE DIABLE + COMME IL S'EN TROUVE. + + ANECDOTE. + + +Un habitant d'un petit village, à quelques lieues d'Aubusson, +département de la Creuze, avait acheté la maison presbytérale. Il tomba +malade: aussitôt le curé du lieu se présente pour le confesser, et lui +offre l'absolution, à la condition, par lui mourant, de léguer sa +maison à la cure. Il refuse, le curé insiste, sous peine de damnation +éternelle; mais, hélas! le malheureux persiste dans son refus; il meurt +sans confession, et son âme devient sans doute la proie des flammes, +auxquelles on l'avait dévolue. Le bruit s'en répand: toutes les femmes +en sont alarmées, et la crainte de voir Satan en personne venir s'en +emparer, ne permet pas à une seule de veiller auprès du cadavre. + +Cependant un gendarme, neveu du défunt, bravant les propos de femmes, et +les menaces du curé, se décide à passer la nuit auprès de son oncle. +Sur le minuit (car c'est toujours à cette heure que le diable fait ses +tours), sur le minuit donc, trois anges cornus, aussi laids que nous les +peint Milton, et aussi noirs qu'ils étaient diables, se présentent pour +enlever le corps avec des chaînes, et tout l'attribut de la diablerie. +Le gendarme s'y oppose; il fait le moulinet avec son sabre, et écarte +les assaillans. Ce ne sont point des corps fantastiques qui s'offrent à +ses coups, mais bien des composés de chairs et d'os. Un des assaillans +voit d'abord tomber son poignet. Il n'en est point ému, et de l'autre +main saisit le mort; alors même il voit ou il sent un tête rejoindre sa +main. Ce terrible coup ne laisse plus aux deux autres diables d'espoir +que dans la fuite; et le gendarme, resté seul possesseur de son oncle et +du presbytère, reçoit les félicitations de toutes les bonnes femmes qui +s'attendaient à ne plus le trouver en vie. + +Mais admirez jusqu'où le diable poussa la ruse et la méchanceté! quand +le jour vint éclairer la scène, on reconnut que l'infâme avait, pour +cette expédition, pris les traits et la figure du curé; et ce qu'il y +a de plus fâcheux dans tout cela, c'est que, pour rendre l'illusion +durable, il a si bien caché ce pauvre curé, que, depuis lors, on ne l'a +plus revu[2]. + +[Note 2: Extrait des journaux de l'an X.] + + + + + FÊTE NOCTURNE, + OU ASSEMBLÉE DE SORCIERS. + + +Propriétaire d'une terre sur les confins de la Dordogne et de la +Garonne, j'avais vingt-cinq ans que je ne la connaissais pas encore, +et ce ne fut qu'à force d'importunités que je me décidai à quitter les +salons de la capitale, pour y aller. + +Je n'appris point sans surprise que je possédais une vigne où l'on +voyait de tems à autres, et toujours à minuit, une foule d'esprits, qui +prenaient diverses formes, telles que hommes, femmes, chevaux, boucs, +etc. Un soir, assis tranquillement à faire de la musique, on frappe avec +violence à la porte. Je donne ordre qu'on ouvre, un malheureux paysan +se précipite dans la maison, et tombe presque sans vie. Ses cheveux +hérissés, son oeil hagard, tout son être annonce l'effroi; je lui +prodigue des secours, mais il bat la campagne, il ne répond à mes +questions que par ces mots: ils sont là...., voyez-les...., ils +approchent....., cette chèvre....., ce chat..... Je me décidai à +le laisser tranquille et à attendre que sa raison fut revenue pour +l'interroger. Dès que je le crus en état de me répondre, je le +questionnai sur la cause de sa frayeur. Ah! monsieur, me dit-il, +le récit que j'ai à vous faire est épouvantable, je tremble encore +seulement d'y penser. + +J'avais été voir un de mes parens, nous nous sommes amusés à boire, +et tellement à boire, qu'il était onze heures lorsque nous nous sommes +quittés. Il m'est venu dans l'idée de faire le grand tour pour ne pas +passer devant la vigne du diable, mais ayant une pointe de vin, je me +suis dit: quand tout l'enfer serait là je n'aurais pas peur, et aussitôt +me voilà passant hardiment mon chemin. Mais arrivé en face la grande +haie de la maudite vigne, j'ai entendu de grands éclats de rire, et j'ai +aperçu une assemblée si nombreuse que j'ai été effrayé, cela a été bien +pire lorsque j'ai vu que la haie disparaissait, qu'il n'y avait plus +qu'une vaste plaine illuminée de cent mille cierges au moins, et qui +éclairaient un bal complet: plus loin une multitude de monde était à +table et mangeait avec un appétit dévorant. Cependant je ne connaissais +plus mon chemin, et je ne savais de quel côté tourner, lorsque +plusieurs personnes ont quitté la table et la danse, et sont venues +m'accoster.--Que veux-tu, l'ami? veux-tu être des nôtres? viens-tu +signer ton pacte? nous allons faire venir notre seigneur le diable. A +ces mots, je me suis troublé; néanmoins j'ai répondu: non, messieurs, +je suis bon chrétien et je ne veux point me donner à Satan.--Tu as tort, +nous sommes tous de bons enfans, tu ne te repentiras point d'être avec +nous, oublie les sottises de ton curé, et renie ta religion. Oh! mon +Dieu, me suis-je écrié, en faisant le signe de la crois, venez à mon +secours; à ces mots les bougies se sont éteintes, le tonnerre a grondé, +tout a disparu, et je n'ai plus vu, au travers des éclairs, qu'une foule +de chauve-souris et de chats-huans qui voltigeoient autour de moi, en +poussant des cris épouvantables; à peine avais-je la force de respirer, +lorsque j'ai entendu une voix qui me criait: Ne crains rien, chrétien, +tout l'enfer ne peut prévaloir contre toi. Ces paroles m'ont rendu la +force, et je me suis mis à courir jusqu'ici. + +Ton aventure est extraordinaire, lui dis-je, et je verrai par moi-même. + +En effet quelque tems après, je partis un vendredi par un beau clair de +lune, bien résolu de me rendre au sabat; mes voeux furent accomplis: +et en arrivant à la vigne du diable, je trouvai une fête complète, des +femmes magnifiques, des élégans, des feux d'artifices, des joutes, des +danses, tout était réuni pour embellir ce spectacle. + +Je restais stupéfait, lorsqu'une dame d'une beauté ravissante, parée +comme Vénus, s'avança vers moi; soyez le bien venu, me dit-elle, nous +vous attendions et vous manquiez à la fête; notre maître et seigneur +vous prouve le cas particulier qu'il fait de votre personne, puisque, +contre son ordinaire, il vient au devant vous. + +Un très bel homme alors m'adressa la parole: vous êtes, dit-il, après +m'avoir salué très-poliment, au milieu d'une assemblée de sorciers, +mais, comme vous voyez, ils ne sont pas effrayans, entrez hardiment, +aucun mal ne vous sera fait; et aussitôt je fus introduit dans une vaste +enceinte où tout respirait la joie et la gaîté. + +Des rafraichissemens circulaient à la ronde, et j'étais surpris de voir +qu'on ne m'en offrait point. Je devine votre pensée, me dit le seigneur +et maître; mais avant de vous faire partager nos repas, il faut que nous +ayons une petite explication. + +Comme je vous l'ai déjà dit, toutes les personnes assemblées ici sont +des sorciers ou des sorcières, et par conséquent ont l'honneur de +m'appartenir; si vous eussiez mangé ou bu la moindre des choses, +vous auriez été à moi de plein droit; mais nous ne voulons surprendre +personne; la bonne foi règle toutes nos actions; maintenant que vous +êtes instruit, si vous voulez signer votre pacte, il ne tient qu'à vous; +établissez vos conditions, je pense que nous serons bientôt d'accord. +Vraiment monsieur le diable, lui dis-je, vous n'êtes pas aussi diable +comme on le croit parmi nous; mais je ne puis accepter vos offres, +content de mon sort ici bas, je ne désire point changer de condition; +faites vos réflexions, répondit-il d'une voix sévère, et vous nous +trouverez ici tous les premiers vendredis de chaque mois. + +Comme il achevait ces mots, une cloche fit entendre les sons de +l'angelus; aussitôt toute la troupe poussa des hurlemens affreux, le +diable prit une forme horrible qui me glaça d'effroi, cette femme qui +m'avait paru si belle, devint une vilaine chatte noire, tous les autres +personnages furent changés en chauve-souris, chat-huant et autres +animaux nocturnes. Ils m'effrayèrent véritablement, lorsque, transformés +ainsi, ils m'entourèrent en menaçant de me dévorer; j'étais dans +des ténèbres épaisses; je voyais autour de moi des abîmes prêts à +m'engloutir, ce qui m'empêchait de faire un seul pas pour m'éloigner; la +terre vomissait une quantité de souffre, de bitume et exhalait une +odeur fétide et insupportable. J'étais oppressé, j'étouffais, la sueur +découlait de tout mon corps et ma faiblesse était si grande que je me +voyais près de succomber. + +Cependant les sons argentins de la cloche annonçaient les premiers +rayons de l'aurore; selon ma coutume, je récitai mon angelus. Aussitôt, +les cris, les hurlemens redoublèrent, le diable s'agita de mille façons, +la foudre éclata de tous côtés et je me trouvai au milieu de torrens de +flammes, entouré de reptiles malfaisans. + +Ma prière finie, je fais le signe de la croix; aussitôt, la terre +s'entrouvre et engloutit tous les monstres qui m'avaient épouvanté. + +Le jour me rendit les forces et le courage. Je me retirai et ne fus plus +tenté d'aller voir les fêtes nocturnes. + + + + + HISTOIRE D'UN BROUCOLAQUE. + + +L'anecdote que nous allons raconter se trouve dans le voyage de +Tournefort au Levant, et peut éclaircir les prétendues histoires des +vampires. + +Nous fûmes témoins, (dit l'auteur), dans l'île de Mycone, d'une scène +bien singulière, à l'occasion d'un de ces morts, que l'on croit +voir revenir après leur enterrement. Les peuples du nord les +nomment _vampires_; les Grecs les désignent sous le nom de +_broucolaques_. Celui dont on va donner l'histoire était un paysan +de Mycone, naturellement chagrin et querelleur. C'est une circonstance +à remarquer par rapport à de pareilles sujets: il fut tué à la campagne; +on ne sait par qui ni comment. + +Deux jours après qu'on l'eût inhumé dans une chapelle de la ville, le +bruit courut qu'on le voyait la nuit se promener à grands pas; qu'il +venait dans les maisons renverser les meubles, éteindre les lampes, +embrasser les gens par derrière et faire mille petits tours d'espiègle. +On ne fit qu'en rire d'abord; mais l'affaire devint sérieuse, lorsque +les plus honnêtes-gens commencèrent à se plaindre. Les _papas_ +(prêtres grecs) eux-mêmes convenaient du fait, et sans doute qu'ils +avaient raison. On ne manqua pas de faire dire des messes. Cependant +le paysan continuait la même vie sans se corriger. Après plusieurs +assemblées des principaux de la ville, des prêtres et des religieux, on +conclut qu'il fallait, je ne sais par quel ancien cérémonial, attendre +neuf jours après l'enterrement. Le dixième jour, on dit une messe +dans la chapelle où était le corps, afin de chasser le démon, que l'on +croyait s'y être renfermé. Après la messe, on déterra le corps et on en +ôta le coeur; le cadavre sentait si mauvais qu'on fut obligé de brûler +de l'encens; mais la fumée, confondue avec la mauvaise odeur, ne fit que +l'augmenter et commença d'échauffer la cervelle de ces pauvres gens. On +s'avisa de dire qu'il sortait une fumée épaisse de ce corps. Nous +qui étions témoins de tout, nous n'osions dire que c'était celle de +l'encens. + +Plusieurs des assistans assuraient que le sang de ce malheureux était +bien vermeil; d'autres juraient que le corps était encore tout chaud; +d'où l'on concluait que le mort avait grand tort de n'être pas bien +mort, ou pour mieux dire, de s'être laissé ranimer par le diable; c'est +là précisément l'idée qu'ils ont d'un broucolaque; on faisait alors +retentir ce mot d'une manière étonnante. + +Une foule de gens qui survinrent, protestèrent tout haut qu'ils +s'étaient bien aperçus que ce corps n'était pas devenu roide, lorsqu'on +le porta de la campagne à l'église pour l'enterrer; et que, par +conséquent, c'était un vrai broucolaque: c'était là le refrain. + +Quand on nous demanda ce que nous croyions de ce mort, nous répondîmes +que nous le croyions très-bien mort; et que, pour le prétendu sang +vermeil, on pouvait voir aisément que ce n'était qu'une bourbe fort +puante; enfin, nous fîmes de notre mieux pour guérir, ou du moins +pour ne pas aigrir leur imagination frappée, en leur expliquant +les prétendues vapeurs et la chaleur du cadavre. Malgré tous nos +raisonnemens, on fut d'avis de brûler le coeur du mort, qui, après cette +exécution, ne fut pas plus docile qu'auparavant, et fit encore plus de +bruit. On l'accusa de battre les gens, la nuit, d'enfoncer les portes, +de briser les fenêtres, de déchirer les habits, et de vider les cruches +et les bouteilles. C'était un mort bien altéré. Je crois qu'il n'épargna +que la maison du consul chez qui nous logions. Tout le monde avait +l'imagination renversée. Les gens du meilleur esprit paraissaient +frappés comme les autres. C'était une véritable maladie du cerveau, +aussi dangereuse que la manie et la rage. On voyait des familles +entières abandonner leurs maisons, et venir des extrémités de la ville +porter leurs grabats à la place, pour y passer la nuit. Chacun se +plaignait de quelque nouvelle insulte, et les plus sensés se retiraient +à la campagne. + +Les citoyens les plus zélés pour le bien public, croyaient qu'on avait +manqué au point le plus essentiel de la cérémonie; il ne fallait, selon +eux, célébrer la messe qu'après avoir ôté le coeur à ce malheureux. +Ils prétendaient qu'avec cette précaution, on n'aurait pas manqué de +surprendre le diable; et sans doute, il n'aurait eu garde d'y revenir; +au lieu qu'ayant commencé par la messe, il avait eu tout le tems de +s'enfuir et de revenir à son aise. Après tous ces raisonnemens, on se +trouva dans le même embarras que le premier jour. On s'assembla soir +et matin; on fit des processions pendant trois jours et trois nuits; +on obligea les _papas_ de jeûner. On les voyait courir dans les +maisons, le goupillon à la main, jeter de l'eau bénite et en laver les +portes; ils en remplissaient même la bouche de ce pauvre broucolaque. +Dans une prévention si générale, nous prîmes le parti de ne rien dire, +non-seulement on nous aurait traités de ridicules, mais d'infidèles. +Comment faire revenir tout un peuple? Tous les matins, on nous donnait +la comédie, par le récit des nouvelles folies de cet oiseau de nuit; +on l'accusait même d'avoir commis les péchés les plus abominables. +Cependant nous répétâmes si souvent aux administrateurs de la ville, que +dans un pareil cas, on ne manquerait pas, dans notre pays, de faire +le guet la nuit, pour observer ce qui se passerait, qu'enfin on arrêta +quelques vagabons qui, assurément, avaient part à tous ces désordres: +mais on les relâcha trop tôt; car, deux jours après, pour se dédommager +du jeûne qu'ils avaient fait en prison, ils recommencèrent à vider les +cruches de vin, chez ceux qui étaient assez sots pour abandonner leurs +maisons. On fut donc obligé d'en revenir aux prières. + +Un jour, comme on récitait certaines oraisons, après avoir planté je ne +sais combien d'épées nues sur la fosse de ce cadavre, que l'on déterrait +trois ou quatre fois par jour, suivant le caprice du premier venu; un +Albanais, qui se trouvait là, s'avisa de dire d'un ton de docteur, +qu'il était fort ridicule, en pareil cas, de se servir des épées des +chrétiens.--«Ne voyez-vous pas, pauvres gens, disait-il, que la garde de +ces épées faisant une croix avec la poignée, empêche le diable de sortir +de ce corps? que ne vous servez-vous plutôt des sabres des Turcs?» + +L'avis de cet habile homme ne servit de rien; le broucolaque ne parut +pas plus traitable, et on ne savait plus à quel saint se vouer, lorsque +tout d'une voix, comme si l'on s'était donné le mot, on se mit à crier, +par toute la ville, qu'il fallait brûler le broucolaque tout entier; +qu'après cela ils défiaient le diable de revenir s'y nicher; qu'il +valait mieux recourir à cette extrémité, que de laisser déserter l'île. +En effet, il y avait déjà des familles qui pliaient bagage pour +s'aller établir ailleurs. On porta donc le broucolaque, par ordre des +administrateurs, à la pointe de l'île de Saint-Georges, où l'on avait +préparé un grand bûcher, avec du goudron, de peur que le bois quelque +sec qu'il fût, ne brûlât pas assez vite. Les restes de ce malheureux +cadavre y furent jetés et consumés en peu de tems. C'était le premier +jour de janvier 1701. Dès-lors, on n'entendit plus de plaintes contre le +broucolaque; on se contenta de dire que le diable avait été bien +attrapé cette fois-là, et l'on fit quelques chansons pour le tourner en +ridicule. + + + + + LA PETITE CHIENNE BLANCHE. + + CONTE NOIR. + + +On raconte que vers le commencement du dix-septième siècle, on +remarquait dans la forêt de Bondy, sur le bord du grand chemin qui +traverse le bois dans la direction de l'Est à l'Ouest, deux grands +chênes: dans le creux de l'un on voyait toujours une jolie petite +chienne d'une blancheur éblouissante qui portait au cou un collier en +maroquin rouge, enrichi d'une boucle, et de clous en or. + +Cette petite bête paraissait endormie et ne semblait s'éveiller que +lorsque quelque passant, surpris de voir un si joli animal, perdu au +milieu du bois, s'approchait pour la caresser; mais quelque adresse +qu'on employât pour tacher de la surprendre, elle se levait au moment +qu'on croyait mettre la main dessus, alors elle s'éloignait de quelques +pas en s'enfonçant dans le bois, et si, au lieu de la poursuivre l'on +passait outre, elle revenait à sa place en regardant les personnes et +remuant la queue: si l'on faisait semblant de revenir, elle se laissait +approcher ayant l'air d'attendre, mais bientôt elle s'échappait comme +la première fois et se rendait ensuite à la même place avec opiniâtreté; +quelques personnes fatiguées de revenir inutilement, lui jetaient des +pierres qui l'atteignaient, mais elle n'y paraissait pas plus sensible +que si elle eût été de marbre, les coups de fusil même des gardes chasse +ne la faisaient pas déloger, quoiqu'ils vissent leurs balles la frapper +directement sans l'avoir blessée; enfin il était reconnu dans les +environs que cette petite chienne était tout au moins un suppôt du +diable, si ce n'était le diable lui-même. L'anecdote suivante jetta plus +que jamais la terreur dans le voisinage, le bruit s'en répandit même +dans toute la contrée. + +Un jeune garçon âgé de dix ans fut envoyé par ses parens, faire des +fagots dans le bois. Il ne revint pas à l'heure où sa famille se +rassemblait pour déjeûner, mais comme on lui avait bien recommandé de +ne pas aller du côté du grand chemin de l'est à l'ouest, et que ce jeune +garçon était très-soumis aux ordres de ses parens, on ne s'en inquiéta +que légèrement, et chacun retourna à son travail. A l'heure du dîner il +ne parut point encore, on commença alors à soupçonner quelque malheur; +enfin, l'heure du souper étant arrivée sans qu'il fut de retour, son +père, nommé Jean Fortin, dit à son épouse:» Femme allume ma lanterne;. +Enfans, donnez-moi mon fusil à deux coups, cherchez mes balles et ma +poire à poudre. Je vais aller chercher votre frère, et si je ne rentre +pas ce soir, couchez-vous; car je suis résolu de battre toute la forêt +et de ne revenir qu'avec Célestin, c'est ainsi que l'on appelait le +jeune garçon absent.--Mon père, dit l'aîné, grand gaillard de vingt +ans, je viens avec vous.--Viens si tu te sens assez de courage, réponds +Fortin; mais je te préviens que je vais droit aux deux chênes.--Vous n'y +pensez pas, mon père, réplique Thomas; allons viens ou reste, reprends +Fortin, quant à moi je suis décidé à périr ou à éclaircir cette +diablerie. Il faut que je retrouve mon Célestin; il aura sans doute +courru après cette maudite chienne; eh bien! je la suivrai aussi, et +fut-ce le diable, j'aurai ses cornes ou il m'emportera, Thomas dit: +partons.--Toute la famille tremblait et personne n'eut la force, ni +peut-être la pensée, tant ils étaient effrayés, de s'opposer à ce +téméraire dessein. + +Ils partent donc: la nuit était des plus sombres; en vain Thomas +avançait sa lanterne; ils se heurtoient à chaque instant contre les +arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs pas +croyant trouver une issue et s'égaraient toujours davantage. Enfin ils +atteignirent le grand chemin de l'Ouest, et alors ils marchèrent assez +librement. + +Il y avait déjà une heure qu'ils cheminoient en silence prêtant +l'oreille, espérant entendre la voix de Célestin, sans qu'aucun bruit +pût éclairer leur marche, les chênes fatals même ne paraissaient pas, +Thomas dit à son père, je crois que nous les avons passés.--Non, dit +Fortin, j'ai trop bien regardé à droite et à gauche et nous n'y +sommes pas encore.--Cependant je croyais que nous avions fait plus de +chemin.--Ne nous décourageons pas, reprit le père.--Ils marchent encore +une demi-heure et les deux arbres ne paraissent point encore. + +Pour le coup, dit Fortin, voilà qui me parait bien singulier; nous +devrions être à l'autre bout du bois, il ne faut que cinq quarts d'heure +pour le traverser tout entier, et voilà déjà une grande heure et demie +que nous marchons, il faut nécessairement que nous ayons dépassé les +deux chênes.--Retournons, dit Thomas: retournons, dit Fortin; mais +dans ce moment il vint un si fort coup de vent qu'ils furent obligés de +porter la main à leurs chapeaux. Le bruit extraordinaire qu'il faisait +en sifflant dans les branches leur fit lever les yeux.--Voici les +chênes, dit Thomas en tremblant de tous ses membres, et en effet Fortin +reconnut les deux grands arbres qui se dessinaient dans l'ombre, et +qui leur paraissaient être au plus à la distance de vingt pas.--Allons, +Thomas, dit Fortin d'une voix assez forte, malgré qu'il ne fut pas +très-rassuré lui-même, allons, dit-il, c'est à mon tour à marcher +devant: en disant cela, il arme son fusil; marche droit aux arbres, +Thomas le suit. Ils font environ trois cents pas, et les chênes qu'ils +croyaient tout près, se trouvent à la même distance qu'auparavant; +ils cheminent encore, mais à mesure qu'ils avancent, il semble que les +arbres s'éloignent; la forêt paraît ne plus finir, Fortin entend de tous +côtés des sifflemens comme si le bois était rempli de serpens. De tems +en tems il roule sous ses pieds des corps inconnus; des griffes semblent +vouloir entourer ses jambes, cependant il n'en est qu'effleuré: une +odeur infecte l'environne; plusieurs êtres semblent se glisser autour +de lui, mais il ne sent rien.--Exténué de fatigue, il se retourne pour +proposer à Thomas de s'asseoir un instant. Thomas n'y est plus, il croit +appercevoir à travers des buissons, l'oeil de boeuf de la lanterne, il +reconnaît même le bas du pantalon blanc de son fils, il l'appelle, une +voix inconnue lui répond: viens, je t'attends! il hésite, cependant il +va en avant, la lumière disparaît bientôt; il la revoit plus loin, +on lui crie encore»: me voilà, viens, je t'attends. Fortin ne peut +reconnaître cette voix, ce n'est ni celle de Thomas ni celle de +Célestin; la lanterne disparaît tout à fait, il ne sait plus où il est; +il veut retourner sur ses pas, il ne peut retrouver le grand chemin +qu'il vient de quitter: une sueur froide découle de tout son corps, des +substances aériennes passent à tout moment devant son visage, et autour +de lui; il ne les voit pas, mais il sent une haleine puante et brûlante, +et un air froid comme si quelque oiseau de grandeur extraordinaire +agitaient ses ailes au dessus de lui; il commence à se repentir d'être +entré dans le bois, son courage l'abandonne, son fusil tombe de ses +mains: soit fatigue, soit saisissement, il est forcé de s'appuyer +contre un arbre qui se trouve près de lui. Dans ce moment terrible, il +recommande son âme à Dieu et tire de sa poche un crucifix que cet homme +pieux avait toujours avec lui; mais ses forces l'ont abandonné, il tombe +à genoux au pied de l'arbre, et bientôt il perd l'usage de ses sens!.... + +Il était grand jour lorsqu'il revint de son évanouissement: le soleil en +réchauffant ses membres, était peut-être cause du retour de ses forces. +Fortin regarda autour de lui, il vit son arme brisée, et macérée comme +si elle avait été mâchée avec des dents: les pièces de fer qui la +composait paraissaient avoir passé au feu, les arbres étaient teints de +sang, des caractères magiques et épouvantables y étaient empreints, +les branches étaient cassées, les feuilles noircies et séchées, l'herbe +était foulée et couverte de lambeaux de vêtemens. Fortin reconnut ceux +de ses deux malheureux fils, et le même sort lui était réservé s'il +n'avait été armé du signe divin qui seul l'avait sauvé du démon. + +Il se leva avec effroi, courut comme un fou jusques chez lui. Le fait +raconté, fut vérifié par les autorités qui vinrent avec les archers +visiter les lieux, le récit de Fortin fut reconnu vrai: on vit toutes +les traces d'un repas horrible, des danses et des jeux de la troupe +diabolique. En vain voulut-on faire des recherches, la petite +chienne blanche paraissait et aussitôt chacun était glacé d'effroi; +reconnaissant que ce lieu était habité par le démon qui s'y tenait d'une +manière inexpugnable, on résolut de planter des croix à l'entour, +afin que ce signe put l'empêcher d'étendre son domaine, et depuis on +n'entendit plus parler d'accidens dans l'autre partie du bois. Mais +malheur à qui osait enfreindre les limites. + + + + + LE VOYAGE. + + +Je partis de la capitale pour faire un voyage que nécessitait mes +affaires: quatre voyageurs, une voyageuse et moi, remplissions la +voiture. On débuta par les complimens; ensuite on mangea, on dormit; +mais enfin on ne peut pas toujours dormir et manger, et il faut passer +le temps à quelque chose. Après qu'on eut épuisé les modes, passé en +revue le genre humain, critiqué chaque ministre, les autorités, les +missions, les missionnaires; réglé les états du monde entier, et +contrôlé jusqu'au plus petit commis, on n'avait plus rien à dire, +lorsque la conversation tomba sur les revenans. Ah! mon Dieu dit la +voyageuse, j'ai un château que je ne peux habiter, parce que tous les +esprits de l'autre monde y reviennent. Où est votre château, dîmes-nous? +Nous passerons devant, répondit-elle. Tant mieux, nous verrons ces +esprits. + +Je ne suis pas très curieux de ces sortes d'aventures, dit un voyageur +qui avoit toute la mine d'un homme de bon sens, ni moi non plus, +répondit un autre, et je suis bien payé pour ne pas les aimer. Notre +curiosité étant excitée par ces réflexions, nous les priâmes de nous +dire pourquoi ils redoutaient tant les esprits. + +Rien de plus facile, dit le premier qui avait parlé, je vais vous conter +mon histoire. + + + + + LE CHEVAL SANS FIN. + + CONTE NOIR. + + +J'ai toujours aimé les voyages et semblable au juif errant je ne restais +jamais dans le même lieu: tantôt en voiture, tantôt à cheval, tantôt à +pied, j'étais toujours par monts et par vaux. + +Un soir vers la brune accablé de lassitude, je dis tout haut: si j'avais +un cheval, je serais bien heureux; à peine avais-je fini ce souhait +qu'un cavalier passa et me dit: Monsieur, vous avez l'air bien fatigué, +vous avez encore trois lieues à faire, si vous voulez profiter de la +croupe de mon cheval il ne tient qu'à vous. J'hésitais, cependant la +nécessité me força à accepter et me voilà derrière le cavalier: nous +n'avions pas fait cinq cents pas qu'un second voyageur se présente, même +offre, encore acceptée; bientôt après un troisième, un quatrième, un +cinquième, un sixième; enfin un douzième est à la file, et le cheval de +s'allonger pour laisser de la place au dernier venu. + +Depuis longtemps la peur s'était emparée de moi: je n'osais respirer, +et j'étois plus mort que vif. Mais que devins-je, lors que je vis que +la maudite monture alloit d'une vitesse égale à la foudre et prenoit un +chemin nouveau. + +Ah ciel! m'écriai-je, notre Seigneur était en même compagnie que nous, +ils étaient treize, et le treizième était Judas, qui le vendit, nous +avons certainement un Judas parmi nous, Jésus ne nous abandonnez pas. Au +même instant des hurlemens épouvantables se firent entendre; et bientôt +après je ne sentis plus rien autour de moi; cependant j'allais toujours +avec une rapidité extraordinaire, et je me trouvai presqu'à la même +place où j'avais rencontré mon maudit cavalier. + +Voilà Messieurs ce qui m'a dégoûté de voyager, et m'a rendu moins +incrédule sur les esprits. + +Nous ne savions que dire de cette aventure, lorsque le second commença +son récit. + + + + + LA MAISON ENCHANTÉE. + + CONTE PLAISANT. + + +Étant à Marseille, j'eus besoin d'aller à la Ciotat, petite ville qui +n'en est éloignée que de six lieues, je partis tard, je m'amusai à +considérer les sites romantiques de ce beau pays, enfin, je flânai tant, +que la nuit me surprit au milieu des montagnes, sans que je susse où +j'étais. Je marchais au hasard depuis longtemps, lorsque j'aperçus une +lumière qui n'était qu'à quelque distance de moi, je m'y rendis, résolu +de demander l'hospitalité. Je frappe; une domestique vient m'ouvrir, +accède à ma demande et m'introduit dans un salon magnifique où je trouve +une dame très belle, très élégante, qui me reçoit de la meilleure +grâce et m'engage à m'asseoir à son côté, elle fait servir à souper, +et pendant la soirée j'eus tout lieu de croire que je serais heureux de +toute manière. + +L'heure du coucher étant venue, je me disposais à me mettre au lit, +lorsque la perfide me pria d'attendre un instant, disant qu'elle allait +bientôt revenir. Hélas! elle n'avait pas encore paru lorsque minuit +sonna, heure fatale: l'horloge n'avait pas fini de faire entendre ses +sons, que je vis entrer dans la chambre une foule d'esprits, les uns +marchaient, les autres voltigeaient, tous paraissaient dans la plus +grande joie. Jusque là je n'en fus pas effrayé, mais bientôt après ils +s'approchèrent de moi, et un colosse ayant une voix de Stentor me dit: +Malheureux qu'es-tu venu faire ici? ne savais-tu pas que cette maison +appartient aux esprits et que chaque nuit nous nous y rassemblons? +J'avais au plus la force de lui répondre, lorsque mon vigoureux colosse +s'empare de moi, m'enveloppe dans les matelas, les couvertures et me +transporte au milieu de la chambre. Ce qu'il y a de surprenant dans +cette aventure, c'est que je ne sentais rien, et que mon transport se +fit comme par enchantement. + +Lorsqu'ils m'eurent assez baloté, ils me délivrèrent, me firent asseoir, +et un plaisant de cette société infernale, proposa de me faire la barbe, +aussi-tôt le bassin, la savonnette, la serviette en un mot un nécessaire +complet parurent, et une main sinon invisible, du moins très légère me +rasa avec une dextérité sans exemple, mais le malin esprit ne me rasa +que d'un côté, et la preuve que ce que je vous dis est vrai, c'est que +la barbe n'a plus poussé sur ma joue gauche, tandis que la droite n'a +éprouvé aucun changement. + +Nous vérifiâmes le fait, et nous nous apperçumes que le poil du côté +gauche était raz et qu'il était comme si le feu y avoit passé. + +Après que cette opération fut finie, reprit notre compagnon, ils +partirent d'un grand éclat de rire et résolurent de me faire sauter sur +la couverture; ils me bernèrent un bon quart d'heure, après quoi ils me +laissèrent en repos. + +Cependant le jour commençait à poindre, sans doute le moment du départ +approchait; car ils s'enfuirent précipitamment, mais avant ils me firent +diverses marques sur le corps, marques qui ont été ineffaçables et que +je porterai sans doute toujours. + +Ce qui me surprit le plus, c'est que la maison disparut et que je me +trouvai aux portes de la Ciotat, sans que j'aie jamais pu savoir comment +j'y avait été transporté; et comment la maison avait disparu. + +Depuis cette époque, que j'ai toujours présente à la mémoire, je n'aime +plus à me trouver avec des esprits. + +Hélas! messieurs, que sont vos aventures auprès de celles que mes crimes +m'ont attiré, dit un troisième voyageur. + +Votre histoire, demandâmes-nous en même tems? Volontiers répondit-il, +mais vous en frémirez; j'en frissonne encore. + + + + + LE PACTE INFERNAL. + + PETIT ROMAN. + + +Je suis né ambitieux, violent et irascible, la moindre contrariété me +mettait hors de moi, et lorsque le malheur s'appesantissait sur ma tête, +je devenais furieux. + +Un soir que trompé dans mes espérances ambitieuses, je me maudissais +de bon coeur, je m'écriai tout haut: Oui, s'il y a un esprit infernal, +qu'il apparaisse, qu'il vienne; sous quelque forme qu'il se présente, +pourvu qu'il me porte la vengeance, je me donne à lui. + +Ces paroles n'étaient pas sorties de ma bouche que je sentis une chaleur +brûlante: le thermomètre qui était dans ma chambre monta subitement à 48 +degrés, des flammes de diverses couleurs remplirent mon appartement; un +vent brûlant m'ôtait la respiration; enfin j'étais presque suffoqué. + +Tous ces symptômes me causèrent de l'effroi, et je me dis: Serait-il +possible que le diable se présentât devant moi? Bientôt un spectre +horrible s'approche: Que me veux-tu, dit-il, parle. + +J'avais à peine la force de considérer cette hideuse figure, qui +vomissoit des flammes par tous les pores, et dont le corps affreux était +entouré de serpens qui se mouvaient en tous sens, lorsqu'il m'apostropha +en ces termes: + +Réponds-moi vite, mon tems est précieux, d'autres m'attendent, veux-tu +de l'or? en voilà, veux-tu te venger? voilà la vengeance, veux-tu +devenir homme d'état, homme de lettres, guerrier, tes désirs seront +accomplis, je suis le dispensateur des grâces... de la gloire... +choisis..... J'eus cependant la force de lui demander à quelle +condition. + +Je t'accorde encore 40 ans de vie, pendant lesquels tu feras tout ce que +tu voudras, mais au bout de ce tems tu m'appartiendras entièrement. +Tant que tu vivras, je serai ton esclave; mais après ta mort tu seras +le mien; vois si ces conditions te conviennent: en ce cas, signons notre +contrat, si non n'en parlons plus, adieu. + +Un crime entraîne un crime nouveau, hélas! vous l'avouerai-je, j'eus la +faiblesse de signer ce pacte infâme. + +Chacun de nous frissonna. + +Mon pacte signé, le démon me dit: Seigneur je suis votre esclave, +ordonnez; toutes les fois que vous aurez besoin de moi, vous frapperez +la terre avec votre pied, et de suite je serai à vos ordres. Puisqu'il +en est ainsi, lui dis-je, j'exige que tu changes de forme et que tu +en prennes une moins hideuse, je n'avais pas fini de parler que je vis +devant moi un charmant jeune homme, qui me demanda si j'étais content; +oui, mais il faut à présent que tu me donnes de l'argent, et un +coffre-fort fut se placer au pied de mon lit. Tu sais que j'ai une haine +mortelle _contre un homme d'état, il faut me venger_. + +Tu seras satisfait, demain sa disgrâce sera prononcée, et tu seras à sa +place. + +En voilà assez pour cette fois, retire toi, et que je jouisse d'un +sommeil paisible. + +Mon maître futur, mon esclave présent se retira et j'eus le repos le +plus parfait. + +Le matin je fus éveillé par un messager qui me portait l'avis de la +chute de mon ennemi, et l'agréable nouvelle que je le remplaçais. Je +courrus, ou pour mieux dire, je volai à mon nouveau poste. Que vous +dirai-je enfin, tout fut selon mes désirs; j'acquis de la réputation +comme homme d'état, comme guerrier, poëte. On aurait dit que j'étais +universel. Mais que la nature humaine est inconséquente, je ne pouvais +jouir d'un bonheur si doux et l'ambition me dominait au point que les +lauriers, les myrtes, m'ennuyaient, m'étaient à charge; je le dis au +démon, qui ne sachant que faire, se fâcha, me dit que nul mortel n'avait +joui d'autant de faveur que moi, que ma puissance égalait presque celle +de la divinité, et qu'il craignait bien de n'avoir fait qu'un ingrat. +Plein de fureur je saisis mon pacte, je répliquai qu'il était trop +heureux de m'obéir, qu'il n'était que mon vil esclave, que pour le lui +prouver je voulais égaler le Créateur et que moi-même je voulais créer. +Je m'attendais à cette demande, dit-il, je suis obligé d'exécuter tes +volontés, autrement, notre traité serait rompu, mais tu es un insensé. +Je lui imposai silence, et ayant pris une statue de cire parfaitement +belle, je lui ordonnai de l'animer et d'en faire une femme magnifique. +Hélas! je fus obéi, et la plus belle créature qui ait jamais été sur la +terre, parut devant mes yeux: je me retire, me dit le démon, tu as voulu +être malheureux, tout mon pouvoir ne peut t'en empêcher; adieu. + +Dès qu'il fut sorti je me livrai à l'amour le plus violent pour ma +créature, je la fis passer pour ma femme, je croyais avoir trouvé le +bonheur, mais grand dieu! autant cette femme était belle, autant son âme +était horrible; elle me conduisit de faute en faute, de crime en crime, +et elle m'avait réduit au point de dire, avec elle, que nous voudrions +que toute l'espèce humaine n'eut qu'une tête pour la couper. Si le +pouvoir du démon n'eût pas été anéanti par la créature qu'il m'avait +fait faire, je suis forcé d'avouer que la moitié du monde aurait perdu +la vie; mais comme je l'ai déjà dit, il ne pouvait plus accéder à tous +mes désirs, toutes mes conjurations, toutes les siennes, n'aboutissaient +qu'à quelques grâces. Lorsque je lui en demandai la raison, il me +répondit que la puissance céleste l'en empêchait. + +Cependant au milieu des tourmens que ma créature me faisait éprouver, le +terme fatal approchait, mon esclave, qui allait devenir mon maître, m'en +avertit. Tu te moques, lui dis-je, il n'y a que 20 ans, et ils ne sont +pas encore écoulés. + +Tu comptes 20 ans, dit-il, mais aux enfers nous comptons double, 20 +ans de jour, 20 ans de nuit, cela fait bien 40 ans, terme que je t'ai +accordé. + +Je criai, je m'emportai; mais tout cela n'aboutit à rien, et il fallut +me résoudre à être étranglé le surlendemain. + +Quelque soit la position d'un homme, il n'aime pas à mourir, surtout +lorsqu'il doit tomber sous la griffe du diable, et j'étais sûr qu'elle +ne serait pas douce, car je n'avais pas été doux à son égard. + +Plongé dans mes tristes réflexions, je sortis le matin, et tout +machinalement j'allai vers l'église. Comme je mettais le pied sur +le seuil de la porte, le diable me barra le chemin: retire toi, vil +esclave, lui dis-je, jusqu'à demain tu n'as aucun droit sur moi; il +fut intimidé et se contenta de me faire des menaces. Aussitôt je me +précipitai dans le lieu saint, je demandai à parler à un vénérable +prêtre que je connaissais, je lui racontai tous mes crimes. + +Je les connaissais, répondit-il, et je vous attendais pour vous sauver; +alors il fit fermer toutes les portes du temple, assembla tout le +clergé: on m'exorcisa, on m'aspergea d'eau bénite, on me fit faire amen +de honorable, en un mot on me purifia. + +Pendant toute cette cérémonie le démon ne cessait de pousser des +hurlemens épouvantables; plusieurs fois il voulut me saisir: pour +l'éviter, on me donna la croix à porter, alors des vociférations +horribles se firent entendre, l'église fut remplie d'une odeur +sulfureuse et infecte, elle paraissait pleine de spectres, et ce ne fut +qu'à force d'aspersion, qu'on parvint à chasser le malin esprit. Enfin +on en vint à bout, et lorsque je fus en état de grâce, on fut chez moi +faire la même cérémonie, mais là les prêtres eux-mêmes faillirent à être +victimes de leur zèle; car les démons n'étant plus retenus, comme dans +l'église, se livrèrent à toutes sortes d'excès. Un des saints ministres +lui-même, saisi à la gorge, ne fut délivré qu'avec beaucoup de peine; ma +maison, étant nettoyée de tous les hôtes infernaux, j'y retournai, mais +je n'y retrouvai plus aucuns de mes anciens domestiques, ni ma créature, +tout avait pris la fuite, tout avait été plongé dans les enfers. + +Depuis ce temps je vis tranquille, et j'espère mourrir de même, pourvu +toute fois que je ne transgresse pas les commandemens qui m'ont été +faits. Il faut que je porte toujours sur moi cette relique, nous +dit-il en nous montrant une image de la Vierge; mais qu'elle fut notre +surprise, et notre effroi lorsque nous vîmes un de nos compagnons +de voyage, s'élancer avec furie, sur celui qui venait de parler, et +l'empoigner à la gorge en poussant des vociférations affreuses. + +Cependant le voyageur se défendait avec sa relique, et nous remarquâmes +que chaque fois que cette image touchait le démon, il reculait en +écumant de rage. + +Depuis longtemps, ce combat durait lorsque nous vîmes quelque chose +qui descendait du ciel avec la rapidité de la foudre. Dieu! s'écrie +le malheureux, je suis sauvé. Fuis, démon infernal, fuis, voilà mon +sauveur. Au même instant un ange entra dans la voiture, et s'adressant +à l'esprit malin il lui dit: As-tu osé porter tes mains impies sur cette +image sacrée? ne sais-tu pas que tu dois la respecter en tout lieu. +Esprit des ténèbres, retourne au centre de la terre, c'est là ta demeure +éternelle, c'est celle que le divin Créateur t'a donnée. A ses mots, il +le saisit, et le jettant fortement à terre, un abîme s'entrouvrit et le +reçut. + +Nous n'étions pas revenus de notre frayeur, lorsque nous arrivâmes +devant le château de la dame. + +Il était huit heures du soir, et d'un mouvement spontané nous +descendîmes de la voiture. Un vieux concierge vint tout tremblant nous +ouvrir. Il craignait que nous ne fussions une armée d'esprits, qui +venaient le tourmenter, il osa à peine nous conduire dans le salon, +et nous donner à souper. Cependant nous restâmes sur nos gardes en +attendant les esprits. + +Vers minuit, nous appercûmes une ombre, qui se dessinait sur le mur, +nous approchâmes; et l'ombre ne disparut point, au contraire, elle +prit diverses formes, un moment après nous en vîmes un grand nombre qui +allaient en tous sens dans l'appartement. Jusque là nous n'avions fait +que rire, mais la crainte nous saisit un peu lorsque la porte du salon +s'ouvrit à deux battans, et qu'une femme en entrant nous adressa ces +paroles: «Téméraires mortels, quelle fatale destinée vous a conduits +ici: hâtez-vous de fuir ou craignez ma vengeance.» + +Nous nous regardions tous, le voyageur à la relique la tenait fortement, +la maîtresse du château faisait des signes de croix, d'autres récitaient +des oraisons, en un mot chacun était occupé, moi seul, je me permis +de faire le plaisant: qui que tu sois, dis-je, tu ne me cause nulle +frayeur, que tu sois esprit, diable, tout ce que tu voudras, je +m'en moque, et je brave ta puissance. Alors je fis quelques pas pour +m'approcher du spectre, comme j'allongeais la main pour le saisir, +il disparut, et je trouvai à sa place le monstre le plus hideux qu'on +puisse voir: je ne m'épouvantai cependant point, et je fus pour le +prendre à brasse corps; mais cet horrible spectre était tout garni de +pointes aiguës qui me firent reculer, je pris mes armes: vain espoir, +les balles, et le fer ne pouvaient rien sur lui. Nous étions dans cette +étrange situation, lorsque le tonnerre vint ajouter à notre effroi; le +château parut tout en feu, une épaisse fumée nous ôtoit la respiration +et nous permettait à peine de nous voir; des ombres gigantesques +allaient et venaient en tout sens, plusieurs s'approchaient de nous, +en nous menaçant, mais celui qui était le plus tourmenté était le +malheureux, qui avait fait le pacte, la frayeur le saisit au point qu'il +laissa tomber sa divine image, au même instant, les démons le saisirent +et lui tordirent le cou, nous vîmes expirer ce malheureux sans pouvoir +lui donner aucun secours, mais que devînmes-nous, lorsqu'une voix aussi +forte que le bruit de la mer en courroux, prononça ces mots: Homme sans +foi, tu m'appartenais, j'avais fait assez de sacrifices pour t'acquérir, +et au mépris de tes sermens, tu avais rompu ton pacte; retombe en ma +puissance, et que les parjures tremblent en lisant ton histoire. A +peine avait-il fini ces mots, que le château parut s'abîmer, et que +nous perdîmes tous connaissance. Lorsque nous revînmes à nous, nous nous +trouvâmes en rase campagne, et dans un tel état de faiblesse, que nous +pouvions à peine nous soutenir. Nous nous rendîmes comme nous pûmes au +prochain village, bien résolus de ne plus tenter d'aventure de ce +genre. Néanmoins nous fîmes dire des messes, pour arracher, s'il était +possible, l'âme du malheureux damné des griffes du démon, et j'ai la +certitude de l'avoir fait, car il m'est apparu depuis, blanc comme la +neige, ayant sa relique à la main, et me remerciant de ce que j'avais +fait pour lui. + + + + + LE REVENANT ROUGE. + + CONTE NOIR. + + +Mon éducation finie, je fus joindre un régiment de hussard dont je +venais d'obtenir la lieutenance, tandis que mon intime ami le Marquis de +*** se rendait au sein de sa famille qui habitoit les bords du Rhône. + +Au bout de 6 ans, j'obtins un congé, et je fus passer mon semestre chez +mon ami. + +Nous avions tenu une correspondance active, et toutes ses lettres +m'entretenaient des terreurs qu'il avait eues dans son vieux château; +elles avaient été si grandes qu'il l'avait abandonné. + +Doué d'une force d'âme peu commune, je ne pouvais m'empêcher de rire en +lisant sa correspondance; mais ce fut bien pire lorsqu'il me raconta +que véritablement effrayé, il ne mettait plus les pieds dans son donjon, +parce que son grand père lui était apparu au-moins vingt fois, que tous +ses gens l'avaient reconnu et avaient été témoin du vacarme que les +esprits faisaient dans sa maison. + +J'aime beaucoup les aventures extraordinaires, lui dis-je; la vue des +revenans l'est passablement, à mon avis, aussi veux-je aller faire une +visite à ton aïeul. Dieu t'en préserve, mon ami, personne n'habite le +château et nulle créature humaine n'en approche, même en plein jour, +sans être saisi d'effroi. + +Vaines terreurs, répliquai-je, et ce soir même, je cours me livrer +aux esprits infernaux. Toutes les représentations de mon ami, furent +inutiles, et suivi de mon domestique, brave hussard, je partis +sur-le-champ. + +Dès que nous fûmes arrivés, nous commençâmes à visiter nos armes, +ensuite nous parcourûmes toute la maison. + +Nous choisîmes l'appartement le plus agréable, nous y allumâmes un grand +feu; et fortifiés par un bon souper, nous attendîmes avec patience les +revenans. Nous venions de nous livrer au sommeil, lorsque nous fûmes +réveillés par un bacanal épouvantable: on traînait de lourdes chaînes, +les meubles étaient en mouvement, une vapeur épaisse et infecte +parcourait tout le château, un vent violent circulait dans toutes les +chambres, et l'on aurait dit que la foudre allait nous écraser. Mon +domestique et moi nous nous regardions, sinon épouvantés, du-moins +surpris, lorsque ressemblant tout mon courage; aux armes, lui dis-je, +ces morts, ne sont que des vivans qui fuiront à notre approche. A peine +avais-je fini ces mots, que la porte s'ouvre, et nos regards se portent +sur un fantôme d'une grandeur gigantesque; ses yeux creux étaient +enflammés, sa bouche livide laissait voir des dents longues et +décharnées, ses joues dépouillées de chair, n'offraient à notre vue +qu'un monstre horrible, sa tête chauve ajoutait encore à ce tableau; ses +mains étaient armées de griffes crochues, son corps n'était qu'un vrai +squelette entouré de reptiles, enfin il était mille fois plus hideux que +la mort, telle qu'on nous la représente. + +Nous étions encore à considérer ce monstre, lorsqu'un vieillard +paraissant avoir 80 ans et tout habillé de rouge entre dans la chambre; +sa figure respectable nous rassure. Insensés, nous dit-il, qui a pu +vous porter à venir troubler mon repos; persécuté par ma famille, +durant toute ma vie, veut-elle me persécuter encore après ma mort. Fuis, +malheureux, fuis, ou redoute mon courroux. Mille bombe, s'écrie mon +hussard, je n'ai pas fui devant des régimens entiers, et je fuirais +devant un esprit; attends, téméraire vieillard, je vais t'apprendre +qu'un hussard français ne tremble point, même devant les puissance de +l'enfer. En disant ces mots, il saisit son pistolet, ajuste l'esprit, +la balle part, frappe sa poitrine et roule à ses pieds. Que peuvent +tes armes contre moi, dit le revenant d'un ton froid et ironique. Elles +pourront mieux cette fois, dit le hussard, et un second coup n'a pas +plus de succès que le premier. Le diable m'emporte si j'y conçois rien, +dit mon domestique, jamais je n'ai visé si juste, et avec si peu de +succès. Suis-moi, dit une voix sépulcrale. Je te suivrai aux enfers, +s'écrie le hussard. Eh bien! marche, répond l'esprit. Nous le suivons: +son guide allait devant, nous traversons une foule d'appartemens, les +cours, les jardins. Arrivés à l'extrémité de celui-ci, le vieillard nous +adresse ces mots: Je suis damné, ma famille en est la cause: repoussé +de son sein, je me suis donné aux esprits infernaux, et c'est pour me +venger que je répands l'allarme dans ce château; dis à mon petit fils +que de dix ans, ni lui, ni personne n'habitera ici. Mais l'heure de mon +retour approche, je sens déjà les cruelles atteintes des flammes, je +brûle.... S'adressant alors à son compagnon qui s'emparait de lui: +Monstre, lui dit-il, auras-tu bientôt fini de me tourmenter, tes +ongles me déchirent, tes dents affreuses me dévorent, et ton souffle +m'empoisonne. En effet, le vieillard était déjà tout en feu, et son +terrible conducteur, le mettait à la torture. Nous étions stupéfaits. +Cependant l'esprit infernal frappa la terre de son pied, en poussant +un cri effroyable. Aussi-tôt, la terre s'entrouvrit, et engloutit le +vieillard et son bourreau. + +Notre courage devenant inutile, nous nous retirâmes, et ayant pris nos +chevaux, nous nous éloignâmes de toute la vitesse de leurs jambes. + +Arrivés chez le Marquis, nous lui fîmes le récit exact de notre +aventure, et l'engageâmes très fort à ne plus remettre les pieds dans +son château. + + + + + LE LIÈVRE. + + +Un mien ami, honnête agriculteur, était un chasseur déterminé; on le +voyait dès la pointe du jour, franchir les fossés, gravir les +collines et poursuivre le malheureux gibier jusque dans ses derniers +retranchemens. + +Un soir, qu'accablé de lassitude, et de fort mauvais humeur, il prenait +tristement le chemin de sa demeure, la carnacière vide; un lièvre part à +ses pieds, mon ami l'ajuste, et le manque: sa mauvaise humeur redouble; +cependant elle cesse lorsqu'il voit le lièvre se tapir à cent pas de +lui. Il recharge son fusil, et va dessus, l'ajuste et le manque encore +de ses deux coups; il ne savait comment il avait pu être si maladroit, +lui, qui ne tirait jamais en vain. Il reprenait son chemin, en +grommelant, lorsqu'il revoit son lièvre, assis sur son derrière et se +frottant paisiblement la moustache. Cette fois, dit le chasseur, tu ne +me braveras plus, alors, le visant d'un coup d'oeil qui ne le trompa +jamais, il lâche le coup, et croit avoir abattu sa victime, vain espoir; +elle fuit à quelque pas, et semble se moquer de son ennemi. L'intrépide +chasseur, outré de colère, jure de le poursuivre jusqu'au bout du monde, +il tint parole, et si bien qu'en deux heures il avait usé toute sa +munition, et il voyait encore le malin animal le narguer à quelques +pas de lui. Mon ami ne se possédant plus de rage, retourne toute sa +gibecière, trouve une charge de poudre, mais point de plomb; il ne +savait comment faire, lorsque l'idée le prit de tortiller des pièces de +six liards et de six sous pour en faire des balles. Il était parvenu à +force de peine et de patience à recharger son fusil, et se disposait à +tirer, lorsque le lièvre changea tout-à-coup de forme et fut remplacé +par un homme qui adressa cette parole au chasseur: Cesse de me +poursuivre, malheureux, le ciel a permis que je redevinsse créature +humaine pour t'empêcher de commettre un crime. Apprends que je suis ton +aïeul: depuis cinquante ans, j'habite cette plaine, sous la figure d'un +lièvre, et ma pénitence doit durer cinquante ans encore. Toi, évite +mes autes, si tu ne veux éprouver la même peine. Sa phrase finie, il +redevint lièvre et laissa son petit-fils stupéfait et tout tremblant de +frayeur. + +Depuis ce temps, mon pauvre ami n'a jamais osé tirer un lièvre. + + + + + LA BICHE DE L'ABBAYE. + + CONTE NOIR. + + +Il existait au milieu du 10e siècle une abbaye située aux confins d'une +immense forêt de la Normandie. + +La légende a rendu cette forêt fameuse par les apparitions continuelles +qui y avaient lieu et bien plus encore par la présence d'une biche +blanche, qui depuis un tems immémorial avait répandu la consternation +dans toute la contrée. Le grand-père disait à son petit fils: Fuis les +murs de l'abbaye aussitôt que la nuit approche; en mourrant, mon aïeul +me fit la même recommandation, elle lui avait été faite par le sien. + +Nombre de jeunes gens indociles avaient tenté d'approcher l'animal; mais +les uns en avaient été victimes, les autres n'avaient pu y parvenir et +tous avaient vu des choses épouvantables. + +Les religieux avaient en vain promis des récompenses considérables à +ceux qui mettraient l'aventure à fin, mais la terreur était si grande +que personne n'osait plus la tenter. + +Les choses en étaient là lorsque deux chevaliers furent demander +l'hospitalité au monastère: leur contenance noble et fière, leur force +qui paraissait surnaturelle, les nombreuses cicatrices qui honoraient +leur bravoure, tout annonçait que ces étrangers étaient de preux +chevaliers. + +L'abbé leur fit l'accueil le plus gracieux et les pria avec tant +d'instances de passer quelques jours avec lui qu'ils ne purent s'y +refuser. + +Ce n'est que pour reconnaître les bontés que vous avez pour nous, dit +un des chevaliers à l'abbé, que mon frère d'arme et moi acceptons +votre offre; car nos chagrins sont si cuisans que notre intention était +d'aller finir notre triste existence dans quelques climats lointains. +Mon fils, reprit l'abbé, le ciel a de grandes vues sur vous, je vous +attendais et je connais vos peines: le souverain qui vous a disgracié +reviendra de son erreur, et vous serez encore à la cour ce que vous +méritez d'y être; songez toujours que c'est ici le terme de vos +infortunes. En finissant ces mots, l'abbé se leva et leur souhaitant une +bonne nuit, ils furent se coucher. + +Les chevaliers restèrent tout surpris du discours du digne abbé: nous +savions bien qu'il était un saint homme, se dirent-ils, mais nous +ignorions qu'il fut prophète. + +Le lendemain au point du jour, l'abbé entra dans leur cellule, s'assit +près de leur lit et leur tint ce discours: + +Chevaliers aussi nobles que braves, le ciel seul a guidé vos pas parmi +nous, le dieu que nous servons vous a envoyés exprès pour mettre fin à +vos chagrins et aux miens. + +Apprenez, illustres chevaliers, que depuis plus de cent ans les +alentours de cette abbaye sont en proie à des visions plus ou moins +terribles: le malin esprit y fait sa demeure, tantôt sous une forme, +tantôt sous une autre. Un nombre prodigieux de nos vassaux et de braves +chevaliers ont été sa victime, et l'on a cru jusqu'à présent que nulle +puissance terrestre ne pouvait triompher de ces esprits infernaux. + +En proie à la plus vive douleur, je le croyais aussi, lorsque la nuit +qui a précédé votre arrivée, j'ai eu une vision, un ange m'est apparu et +m'a dit: abbé le ciel est touché de tes peines, et veut y mettre fin; il +t'enverra deux chevaliers bannis injustement de la cour, le chagrin les +dévore et ils vont sous un ciel étranger chercher un repos qu'ils ont +perdu, engage les à tenter l'aventure de la forêt, dis leur bien que +s'ils sont purs, que si leurs mains sont nettes du sang innocent, si +leur âme n'est pas souillée, ils sortiront victorieux de cette lutte, +mais qu'ils s'examinent bien, que leur salut dépend de la sainteté de +leur vie. + +A ces mots, j'étais tombé la face contre terre; lorsque je me suis +relevé, je n'ai plus vu qu'une vive lumière qui fendait la voûte +éthérée. Voilà, mes enfans, comment j'ai su vos aventures, et si je juge +bien, je vous crois destinés à de grandes choses. + +Le plus ancien des chevaliers prenant la parole, dit: Mon père, le jeune +homme que vous voyez là est mon élève, issus tous les deux d'une noble +race, l'amitié la plus sainte nous unit presque dans l'enfance, un léger +duvet ombrageait à peine mon menton qu'Ernof commençait à marcher; bien +jeune encore, il perdit les auteurs de ses jours, mais son père avant +de mourir me fit jurer que jamais je n'abandonnerais son fils; après, +il m'arma chevalier, me donna diverses instructions et s'endormit du +sommeil des justes. + +La carrière que je venais d'embrasser m'appelait à la cour... Aux +combats... Je m'y rendis. Le roi fut touché de ma jeunesse, me prit en +amitié et bientôt me témoigna de l'estime. + +Dans diverses batailles où je combattis sous ses yeux, j'eus le bonheur +de lui plaire et un jour que près d'être accablé sous le nombre, il +était sur le point de perdre la liberté, je ralliai quelques chevaliers, +je revins à la charge et je fus assez heureux pour ramener mon roi, et +le ramener triomphant de ses ennemis. + +Sa reconnaissance égala le service que je venais de lui rendre; il +exigea que je fusse attaché spécialement à sa personne, et tous le +palais retentit des louanges qu'il me donna. + +Cependant cinq années s'étaient écoulées sans que j'eusse vu mon élève, +je l'avais confié aux soins d'un écuyer fidèle; mais je sentais que +ma présence lui devenait nécessaire; j'en parlai au roi; il me permit +d'aller chercher mon ami, mon enfant. Je fis toute la diligence +possible, je me jettai dans les bras de mon Ernof; je le trouvai tel que +je le désirais, plein d'ardeur, et de noblesse d'âme. Je l'emmenai avec +moi, et il eut le bonheur de plaire à la cour. Notre illustre monarque +voulut l'armer lui-même chevalier, et la jeune princesse lui donna sa +devise, hélas! cet heureux tems n'a pas été de longue durée. + +Un vassal donne le signal des combats, le roi près de se mettre à la +tête de son armée fait une chute; on est obligé de le transporter dans +son lit. + +Cependant les Anglais accouraient soutenir le rebelle; il fallait se +hâter de combattre, et le roi ne pouvait se tenir debout. Dans cette +extrémité, il me fit appeler. Chevalier me dit-il, partez, mettez vous +à la tête de mes troupes et qu'à vos coups, mes soldats reconnaissent +l'ami de leur monarque. Je mis un genou à terre et je jurai de triompher +ou de mourir. Revenez victorieux, me dit le prince, et je vous ferai +l'honneur de vous allier à ma famille, vous épouserez ma cousine la +princesse de..... Cette promesse redoubla mon ardeur; le monarque s'en +apperçut, et ayant fait appeller la princesse, il lui dit de me regarder +comme son époux; de me donner sa devise et ses couleurs: il ajouta qu'il +ne pouvait mieux nous récompenser l'un et l'autre, qu'en unissant en +nous la vertu et la valeur. + +A ces mots, la princesse resta toute interdite, dit qu'elle obéirait, me +donna pour devise: Protégez le faible et respectez la vertu. Sa couleur +favorite était noire, je la pris, et depuis on m'a appelé le Chevalier +noir. + +Je me mis de suite à la tête de l'armée; elle était belle et pleine +d'ardeur, aussi n'eûmes nous pas de peine à vaincre le rebelle, mais les +Anglais étant venus à son secours, il fallut recommencer le combat; une +bataille décisive allait se donner: j'exhortai mes soldats et je les +conduisis à l'ennemi; ils firent des prodiges de valeur, néanmoins ils +allaient céder au nombre et à la fortune, lorsque je m'adressai à Ernof: +Mon fils, lui dis-je, le salut de l'armée dépend de nous: vois-tu ce +gros d'ennemi? lui seul porte le désespoir et la mort, courons et +qu'il nous reconnaisse pour les favoris du prince. Ernof me suit, notre +présence rétablit le combat, mon jeune ami était comme un lion, et +bientôt les Anglais cèdent à sa valeur; mais ce ne fut point sans que +notre sang coulât. Ernof entouré d'une troupe de gendarmes venait de +tomber, prompt comme l'éclair, j'accours pour le sauver; j'y parviens; +mais moi même blessé grièvement, je fus emporté sans connaissance. + +En apprenant mes succès et mes blessures, le roi était accouru; il +me trouva presque mourant: sa tendre amitié, ses soins, hâtèrent ma +guérison, et la paix vint y ajouter un beaume qui ferma toutes mes +plaies. + +De retour à la cour, le roi voulut tenir sa promesse. Comte, me dit-il, +dans huit jours vous serez l'époux de ma cousine. Hélas! tant de bonheur +était-il fait pour moi. + +La veille de mon himen, jour malheureux, la princesse me fit demander; +je me rendis à ses désirs. Quel fut mon désespoir, lorsque fondant en +larmes elle me dit: Chevalier, si la vertu et la valeur seules avaient +le pouvoir de subjuguer les coeurs, qui mieux que vous mériterait d'être +aimé; mais apprenez un fatal secret: j'aime, chevalier, j'aime depuis +longtems, et j'aime sans espoir. Le roi ignore cette funeste passion, et +je n'aurai jamais la force de la lui avouer. Mon seul espoir est en vous +chevalier: si vous voulez me conduite à l'autel, j'obéirai, mais non, +vous vous laisserez fléchir; vous ne voudrez pas me désespérer, et vous +empêcherez une union qui serait malheureuse pour nous deux. + +J'étais stupéfait, la douleur m'ôtait la parole, et je ne pus que +m'écrier: Comment faire, eh! que dire au roi? Je prétexterai une +maladie, dit la princesse, et pendant ce tems nous aviserons à quelques +moyens. + +Que vous dirai-je, enfin; je me vis forcé de dire à mon roi, à mon ami, +que je ne pouvais accepter son alliance. Le monarque fit tout ce qu'il +put pour m'arracher mon secret, j'eus la force de le lui cacher: dans sa +colère, il me traita d'ingrat, de perfide, et me bannit de sa présence. +Le jeune Ernof ne fut point compris dans cet arrêt, mais sa tendre +amitié pour moi, a préféré mon exil aux plaisirs de la cour. + +Lorsque le chevalier eût fini, l'abbé lui dit: Mon fils, vos chagrins +sont grands et justes; perdre sans l'avoir mérité la faveur de son +souverain, le coeur de son ami, voilà de véritables chagrins; mais +prenez courage, le moment n'est pas éloigné... Je prévois... Oui, +l'avenir se déroule à mes yeux.... le ciel m'inspire.... je vous vois +dans les bras de notre monarque adoré.... je vous vois près de la +princesse: elle devient sensible, elle reconnaît que l'objet de sa +passion est indigne d'elle, et elle vous abandonne son coeur et sa main. +Mais avant, il faut détruire l'oeuvre du démon; jusqu'ici vous avez +combattu des hommes, maintenant c'est la malin esprit qu'il faut +attérer; soyez insensible, que votre coeur soit de roc, que rien ne vous +touche, ne vous effraye, voilà vos sauveurs, ce Christ, cette image de +la Vierge vous rendront invulnérable. Ce soir, à la troisième heure de +la nuit, vous partirez; pendant ce tems, mes religieux et moi serons +en oraison pour la réussite de votre périlleuse entreprise. Cependant +mettez-vous en prière, et que le plus saint des sacrements fortifie vos +âmes comme une nourriture succulente fortifie nos corps. + +Il dit et se retira. + +Le soir, les chevaliers sortirent armés de toutes pièces. A peine +étaient-ils hors de l'abbaye, que la biche vint se présenter à eux, ils +la poursuivirent; elle les conduisit au milieu de la forêt; arrivés là, +ils virent un palais magnifique; une cour nombreuse était assemblée et +le monarque qui la présidait était le roi de France, l'ami du chevalier. +A son côté était la princesse; le chevalier resta interdit; il oublia un +moment que c'était l'oeuvre du malin, et il allait se jeter aux pieds du +roi et de sa cousine, lorsqu'Ernof, qui devina sa pensée, le retint +et lui dit: Ces images sont trompeuses, point de faiblesses. C'en fut +assez, le chevalier tirant son épée, fondit sur le fantôme; celui-ci +lui cria, malheureux veux-tu égorger ton ami, ton bienfaiteur; veux-tu +immoler ton épouse; viens plutôt dans leurs bras. Vains discours, le +chevalier armé de la foi, tomba sur le fantôme et le mit en fuite +ainsi que sa princesse. Alors le château s'écroula de toutes parts, le +tonnerre gronda d'une horrible manière, la terre s'entr'ouvrit, et les +deux guerriers en mesurèrent toute la profondeur d'un coup d'oeil. Il en +sortait une fumée noire et infecte et des nuées de fantômes voltigeaient +autour des deux chevaliers; ils frappaient indistinctement sur tout +ce qui les entourait, et chaque coup qu'ils portaient, occasionnait +un changement: tantôt, c'était une femme en pleurs, qui les priait de +l'épargner; tantôt c'était un jeune enfant à la mamelle; une autre fois +c'était une bête féroce. + +Il y avait plus d'une heure que ce combat durait, lorsqu'un chevalier +gigantesque se présenta à eux: sa force semblait égaler sa bravoure, et +les coups qu'il porta à nos héros furent horribles; tout autre qu'eux en +aurait été épouvantés, mais leurs coeurs d'acier ne redoutèrent rien. + +Ils s'apperçurent cependant que leur ennemi était invulnérable; leurs +épées ne pouvaient l'entamer, tandis qu'ils voyaient leurs armes en +pièces et leur sang couler. Faibles femmes, disait-il, osez-vous, vous +mesurer avec moi, tremblez, votre dernier moment approche, et vous irez +rejoindre les téméraires qui comme vous ont voulu braver ma puissance. +O! Dieu, s'écria le chevalier noir, si jamais j'ai blasphêmé ton saint +nom, si jamais j'ai cessé de protéger le faible, l'innocent, fais-moi +périr; mais si j'ai toujours été selon ton coeur, si la vertu a toujours +été ma passion, fais-moi sortir victorieux de ce combat. + +Nos chevaliers voyant que leurs armes ne pouvaient rien contre le démon, +saisirent leur crucifix et en frappèrent l'ennemi du genre humain; +mais, ô! surprise, aussitôt que le divin signe l'eût touché, le guerrier +disparut, et ils ne virent plus à sa place qu'un spectre horrible qui +les glaça d'épouvante; ils continuèrent à le harceler, et bientôt +après il disparut totalement. Ils parcoururent la vaste enceinte où ils +étaient, et ne trouvèrent plus que les arbres de la forêt. + +Ils se retiraient lentement, lorsqu'ils entendirent des cris plaintifs. +Illustres chevaliers, leur disait-on, venez délivrer des malheureux, +aussi braves que vous, mais qui avaient moins de foi et de vertus: nous +gémissons depuis nombre d'années dans les entrailles de la terre, venez +à notre secours. + +Les chevaliers ne demandaient pas mieux que d'aller les délivrer, mais +par où passer. Il me vient une idée, dit Ernof, posons notre crucifix +à terre et prions: ils exécutent leur projet. O! surprise, la terre +s'ouvre et laisse apercevoir un chemin. Nos guerriers s'y précipitent, +et bientôt ils arrivent près des malheureux qui les avaient appelés: +mais des barrières insurmontables s'opposent à leur délivrance; toute la +malice infernale s'est déployée pour défendre ces lieux; des +fantômes, des spectres, des lacs de sang, de souffre, rendent ce +lieu inexpugnable; une multitude de démons en défendent l'entrée; +nos chevaliers frappent d'estoc et de taille, tous leurs efforts +n'aboutissent à rien; ils approchent leur divine relique, les grilles +disparaissent, les démons sont en fuite, tout cède à leurs efforts: +ils emmènent les malheureux prisonniers. Ils retrouvent leur chemin, et +arrivent presque mourans au monastère. + +Dieu soit loué, s'écria l'abbé, l'oeuvre du démon est donc détruite, et +nous pourrons respirer en liberté. + +Depuis cette époque, la forêt ne fut plus fréquentée par les esprits, +et pour les empêcher d'y retourner, l'abbé y fit planter des croix de +distance en distance. + +Nos deux preux habitaient le monastère depuis quelques jours, lorsqu'ils +reçurent un message du roi qui les envoyait chercher. Ils se rendirent +à ses ordres, leur innocence fut reconnue et le chevalier épousa la +princesse. + + + + + LA MAISON DU LAC. + + +Me promenant sur le lac de Genève, je vis en passant devant un vieux +château abandonné, la terreur peinte sur le visage de mon batelier, qui +fit force de rames pour gagner le large. Qu'avez-vous, lui dis-je? ah! +Monsieur, laissez-moi fuir au plus vite; voyez ce fantôme qui est à une +croisée et qui me menace. Je vis en effet un spectre qui faisait des +signes menaçans. Voilà qui est plaisant! raconte-moi donc ce qui se +passe d'extraordinaire dans ce château? Monsieur, reprit le batelier, +j'étais autrefois pêcheur et très intrépide, mes camarades m'avaient dit +cent fois: Honoré, n'approche pas du vieux château; quoique le poisson +y soit très abondant, ne te laisse point tenter, tous les revenans de +l'autre monde l'habitent. Je méprisai leurs conseils et trouvant +mes filets toujours garnis, je revenais tous les jours dans ce fatal +endroit; j'avais vu plusieurs fois des apparitions, mais je m'en moquais +et de dedans ma nacelle, je narguais les revenans. + +Un soir, soir funeste! que je tirais ma seine, je vois un fantôme +épouvantable marcher sur le lac, je n'en fus pas effrayé, et je saisis +mon aviron pour repousser le spectre, (c'est le même que vous venez de +voir) mais ô terreur! le monstre secoue son bras et il me fait voir +une flamme qui éclaira tout le lac: dans le même instant il remplit ma +barque de reptiles; le feu sortait de sa bouche, de ses narines, de +ses yeux, et sa voix était semblable au tonnerre. Cependant d'une main +vigoureuse il saisit mon bateau et le fit disparaître en un clin d'oeil: +comme toute ma petite fortune sombrait, j'entendis le fantôme qui +disait: Téméraire, l'enfer va te recevoir, que cet exemple apprenne aux +faibles humains à ne jamais lutter contre les esprits infernaux. + +Cependant je nageais de toutes mes forces sans savoir où j'allais, +heureusement pour moi je rencontrai un pêcheur qui me recueillit, me fit +revenir à la vie, (car j'étais tombé presque mort dans son bateau) et me +conduisit chez moi. Hélas! je fus sauvé, mais ma barque, mes fillets, et +mon jeune frère, tout périt. + +Voilà, monsieur, ce qui m'est arrivé, aussi n'approché-je jamais de ce +maudit château sans un ordre exprès des voyageurs. + +Depuis ce tems je mène une triste existence, je suis domestique, tandis +qu'avant je gagnais bien ma vie, et celle de ma pauvre famille. + +Mon ami, je suis fâché de ton malheur; néanmoins je veux aller voir +ton spectre. Le ciel vous en garde, monsieur, vous n'en reviendrez pas +vivant. Viens-y avec moi?--Non? j'ai eu une trop bonne leçon.--Eh bien! +débarque-moi.--Pour Dieu, ne faites pas cette folie.--Marche toujours, +débarque-moi.--Soit, je vais vous attendre à quelque distance. + +Me voilà au commencement de la nuit au pied du donjon. J'étais armé +jusqu'aux dents, non contre les revenans; je n'y croyais point, mais +dans la crainte de trouver des habitans de ce monde occupés à toute +autre chose qu'à prier Dieu. J'entre, tout est tranquille dans le +château, j'allume de la chandelle, je me promène partout, je vois tout +en ordre, je m'installe dans une chambre, mes armes sur une table, +j'attends l'ennemi de pied ferme. + +Je commençais à croire que les diables ou les esprits me respecteraient, +lorsque j'entendis tomber quelque chose de la cheminée, je me lève +pour voir, c'était une tête de mort, un moment après une jambe suivit, +ensuite des bras et enfin le reste du cadavre. Oh! oh! me dis-je, il ne +fait pas bon ici; ces esprits font autre chose que peur. Je songeais +à me retirer, lorsqu'un bruit de chaînes se fit entendre, j'écoute, et +bientôt je vois mon spectre, qui m'adresse ces paroles: Incrédule, ne te +suffisait-il pas du terrible châtiment de ton batelier; devais-tu venir +dans cette maison?... Téméraire, tremble, tout l'enfer est déchaîné +contre toi. Je ne perds point la tête, je fais feu sur le fantôme; il +se rit de ma colère, et ayant fait un signe, une multitude de démons +accoururent dans l'appartement. Ils faisaient un vacarme horrible. Je +fuis de cette maudite chambre, je gagne un escalier, je monte, je me +précipite dans une autre, j'y trouve un spectre enveloppé d'un linceul +tout dégoûtant de sang; je fuis de nouveau, des milliers de squelettes +me retiennent avec leurs mains décharnées; je cours dessus le sabre à la +main, mes coups sont de nul effet, un spectre monstrueux veut se jeter +sur moi, je l'évite, je me sauve; mais je ne sais bientôt plus où aller, +une fumée épaisse et infecte remplit toute la maison: sans cesse harcelé +par une armée de fantômes, je me précipite dans une pièce voisine; mais +à peine ai-je mis le pied dedans, que le plafond s'abîme et je tombe je +ne sais où. + +Cependant j'étais sans connaissance et je ne me reconnus que lorsqu'il +fit grand jour, alors je me trouvai sur les bords du lac. Mes vêtemens +étaient en lambeaux, et j'étais si faible que je ne pouvais me tenir +debout. Mon pauvre batelier vint me prendre et il me dit: Que de dessus +le lac il avait vu des choses qui l'avaient glacé d'effroi, et qu'il +croyait bien fermement que je n'étais plus de ce monde. + +Nous reprîmes tristement le chemin de Genève, là, je donnai à mon +conducteur une somme assez forte pour le mettre à même de reprendre son +premier état. + +Quant à moi, je fus plusieurs fois me promener sur le lac, mais je ne +fus plus tenté de visiter l'infernal château. + + + + + LE REVENANT ET SON FILS. + + +M. Cayol, riche propriétaire à Marseille régla un compte avec un de ses +paysans; celui-ci, lui compta une somme de douze cent francs: le maître +se trouvant fort occupé dans ce moment lui dit: tu reviendras demain, +je te donnerai ta quittance; sur cela le cultivateur s'en va: tranquille +sur la probité de son bourgeois, il ne se presse pas d'aller demander +son récépissé; plusieurs jours se passent: durant cet intervalle, M. +Cayol meurt d'apoplexie. + +Son fils unique prend possession de son héritage. En visitant les +papiers de son père, il voit que son paysan, Pierre, lui doit douze cent +francs, il les lui demande; celui-ci répond qu'il les a payés. M. Cayol +demande le reçu, le malheureux Pierre ne l'a point, il raconte le +fait; le propriétaire n'y ajoute point foi, donne congé au paysan, le +poursuit, et obtient condamnation. Il allait faire saisir ses meubles, +lorsqu'une nuit bien éveillé (à ce qu'il m'a dit lui-même), son père lui +apparaît et lui tint ce discours: «Malheureux! que vas-tu faire, Pierre +m'a payé, lève-toi, regarde derrière le miroir qui est sur la cheminée +de ma chambre, et tu y trouveras mon reçu. + +Le fils se lève tout tremblant, obéit, et trouve la quittance de son +père. + +Il paya tous les frais qu'il avait faits à son paysan et le garda. + +Il l'avait encore à mon dernier voyage dans cette ville. + + + + + LE TRÉSOR. + + +Étant dans une grande ville de province, logé chez un ami, il me dit que +depuis la mort du propriétaire, personne ne pouvait habiter la maison, +parce que toutes les nuits on faisait un sabat épouvantable. Nous +entendrons ce sabat, dis-je, et nous dénicherons peut-être le revenant. +Il n'est pas difficile à dénicher, répondit-il, puisque tous les soirs +nous voyons son ombre. Ah! ah! tant mieux. + +Me voilà donc aux aguets dès la brune: j'avais pris la précaution de +m'armer. Vers les onze heures, comme nous étions à souper, il entre un +grand fantôme couvert d'un linceul, chacun tremble; moi seul je me mets +à rire. Le spectre me fait signe de le suivre, je lui réponds: _Allons +marche_. + +Nous descendons; il m'emmène dans la cave, là il me montre une pioche +et me dit: fouille. Je me mets en devoir d'obéir, à peine avois-je +donné cinquante coups de bêche, que je trouve une marmite de fer bien +hermétiquement fermée. Prends cette marmitte, me dit le fantôme, et vois +ce qu'elle contient. Quelle fut ma surprise en la voyant pleine d'or. +Elle contient mille louis, reprend mon interlocuteur, porte les à mon +fils et dis lui bien qu'il ne m'imite pas; dévoré du démon de l'avarice, +ma seule passion a été d'entasser or sur or; maintenant j'en porte la +peine, je suis condamné à cent ans de souffrances. Dis de plus à mon +fils qu'il me fasse dire cinquante messes par an, cela abrégera ma +pénitence. Adieu, en finissant cela, il disparut. Je remis fidèlement +à son fils le dépôt que j'avais trouvé, et depuis ce tems, la paix fut +rétablie dans la maison de mon ami. + + + + + FACÉTIES SUR LES VAMPIRES. + + +--Tandis que les vampires faisaient bonne chère en Autriche, en +Lorraine, en Moravie, en Pologne, on n'entendait point parler de +vampires à Londres, ni même à Paris. J'avoue, dit Voltaire, que, +dans les deux villes, il y eut des agioteurs, des traitans, des gens +d'affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple; mais ils +n'étaient point morts, quoique corrompus. Ces suceurs véritables +ne demeuraient pas dans des cimetières, mais dans des palais fort +agréables. + +--C'est une chose véritablement curieuse que les procès-verbaux qui +concernent les vampires. Calmet rapporte qu'en Hongrie, deux officiers +délégués par l'empereur Charles VI, assistés du bailli du lieu et du +bourreau, allèrent faire enquête d'un vampire mort depuis six semaines, +qui suçait tout le voisinage. On le trouva dans sa bière frais, +gaillard, les yeux ouverts, et demandant à manger. Le bailli rendit sa +sentence. Le bourreau arracha le coeur au vampire et le brûla; après +quoi le vampire ne mangea plus. Qu'on ose douter après cela des morts +ressuscités dont nos anciennes légendes sont remplies! (_Dictionnaire +phylosophique._) + +--Dans le vaudeville des Variétés, _les trois Vampires_ se font +connaître de cette sorte: + +_Le vampire Ledoux_. «Un instant!... Je suis connu, je me nomme +Ledoux, fils de M. Grippart Ledoux, huissier de Pantin..... Messieurs.» + +_Le vampire Larose._ «Moi je m'appelle Larose, fils de Pierre +Taxant Larose, percepteur des contributions de Sceaux..... Messieurs; et +honnête homme, si j'ose m'exprimer ainsi.» + +_Le vampire Lasonde._ «Et moi, je suis Lasonde, commis à la +barrière des Bons-Hommes..... Messieurs.» + +_M. Gobetout._ «Puisque votre père est huissier, que le vôtre +est percepteur des contributions, et que monsieur est commis à la +barrière...., je ne m'étais pas tout-à-fait trompé en vous prenant pour +des vampires. Vous nous sucez bien un peu.... + +--Quand les vents glacés du dernier hyver eurent perdu les oliviers +de la Provence, un mauvais plaisant dit:»Les vents de l'année passée +étaient bien mauvais, mais ceux de cette année sont encore des vents +pires....» + +--Le fameux marquis d'Argens témoigna, dans ses Lettres juives, quelque +crédulité pour les histoires de vampires. Il faut voir, dit +Voltaire, comme les Jésuites de Trévoux en triomphèrent: «Voilà donc, +disaient-ils, ce fameux incrédule qui a osé jetter des doutes sur +l'apparition de l'ange à la Sainte-Vierge, sur l'étoile qui conduisit +les mages, sur la guérison des possédés, sur la submersion de deux mille +cochons dans un lac, sur une éclypse de soleil en plaine lune, sur la +résurrection des morts qui se promenèrent dans Jérusalem: son coeur +s'est amolli, son esprit s'est éclairé; il croit aux vampires..... + +--Il était reconnu que les vampires buvaient et mangeaient. La +difficulté était de savoir si c'était l'âme ou le corps du mort qui +mangeait. Il fut décidé que c'était l'une et l'autre. Les mets délicats +et peu substantiels, comme les meringues, la crème fouettée et les +fruits fondans, étaient pour l'âme; les rost-bif étaient pour le corps. +(_Dictionnaire philosophique_). + +--Le résultat de ceci est qu'une grande partie de l'Europe a été +infestée de vampires, pendant cinq ou six ans, et qu'il n'y en a plus; +que nous avons eu des convulsionnaires en France, pendant plus de vingt +ans, et qu'il n'y en a plus; que nous avons eu des possédés pendant dix +sept cents ans, et qu'il n'y en a plus; qu'on a toujours ressuscité +des morts depuis Hyppolite, et qu'on n'en ressuscite plus. (_Même +ouvrage._) + +CONCLUSION.--Parce qu'on a vu dans ce volume quelques histoires qui +portent en apparence une certain caractère de vérité, il ne faut pas +pour cela les croire. On n'a lu généralement que des contes, ou des +aventures qui ne sont nullement authentiques. Doit-on croire une +personne qui a vu seule des choses surnaturelles? Et dans toutes +apparitions, il n'y a jamais de témoins imposans. + +Il est vrai qu'on a déterré des morts dont le corps était encore frais. +Cet accident était causé par la nature du terrain où ils étaient inhumés +ou bien par des maladies; la peur et l'imagination troublée en ont fait +des vampires. + +Mais comme il est reconnu et démontré que les morts ne peuvent revenir, +et qu'il n'y a jamais eu de revenants, à plus forte raison, doit-on être +assuré qu'il n'y a ni vampires, ni spectres, qui aient le pouvoir de +nuire. + +Remarquons en finissant que les personnes d'un esprit un peu solide +n'ont jamais rien vu de cette sorte, que les apparitions n'ont +effrayé que des villageois ignorants, des esprits faibles et +superstitieux.--Pourquoi Dieu, qui est clément et juste prendrait-il +plaisir à nous épouvanter, pour nous rendre plus misérables?... + +FIN. + + + + +TABLE. + +AVERTISSEMENT +La Nonne sanglante. Nouvelle +Le Vampire Arnold-Paul +Jeune Fille flamande étranglée par le Diable. Conte noir +Vampire de Hongrie +Histoire d'un mari assassiné qui revient après sa mort demander + vengeance +Aventures de la Tante Mélanchton +Le Spectre d'Olivier. Petit roman +Spectres qui excitent la tempête +L'Esprit du Château d'Egmont. Anecdote +Le Vampire Harppe +Histoire d'une apparition de Démons et de Spectres, en 1609 +Spectres qui vont en pélerinage +Histoire d'une Damnée qui revient après sa mort +Le Trésor du Diable. Conte noir +Histoire de l'Esprit qui apparut à Dourdans +Les Aventures de Thibaud de la Jacquière. Petit roman +Spectre qui demande vengeance. Conte noir +Caroline. Nouvelle +Flaxbinder corrigé par un Spectre +L'Apparition singulière. Anecdote +Le Diable comme il s'en trouve. Anecdote +Fête nocturne, ou Assemblée de Sorciers +Histoire d'un broucolaque +La Petite Chienne blanche. Conte noir +Le Voyage +Le Cheval sans fin. Conte noir +La Maison enchantée. Conte plaisant +Le Pacte infernal. Petit roman +Le Revenant rouge. Conte noir +Le Lièvre +La Biche de l'Abbaye. Conte noir +La Maison Du Lac +Le Trésor +Facéties sur les Vampires. + +FIN DE LA TABLE. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Infernaliana, by Ch. Nodier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INFERNALIANA *** + +***** This file should be named 18089-8.txt or 18089-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/8/18089/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18089-8.zip b/18089-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b505efc --- /dev/null +++ b/18089-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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