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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Smarra ou les démons de la nuit + Songes romantiques + +Author: Charles Nodier + +Release Date: March 30, 2006 [EBook #18083] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SMARRA OU LES DÉMONS DE LA NUIT *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + +Charles Nodier + +SMARRA + +ou + +LES DÉMONS DE LA NUIT + +(1821) + + + + +Table des matières + + +Préface de la première édition (1821). +Préface nouvelle (1832). +Les songes +Le Prologue +Le Récit +L'Épisode +L'Épode +L'Épilogue +Note sur le _rhombus_ +Petit lexique de Smarra +Charles Nodier (1780-1844) à découvert +Chronologie des oeuvres de Charles Nodier. + + + + +Préface de la première édition (1821) + + +L'ouvrage singulier dont j'offre la traduction au public est moderne et +même récent. On l'attribue généralement en Illyrie à un noble Ragusain +qui a caché son nom sous celui du comte Maxime Odin à la tête de +plusieurs poèmes du même genre. Celui-ci, dont je dois la communication +à l'amitié de M. le chevalier Fedorovich Albinoni, n'était point imprimé +lors de mon séjour dans ces provinces. Il l'a probablement été depuis. + +Smarra est le nom primitif du mauvais esprit auquel les anciens +rapportaient le triste phénomène du cauchemar. Le même mot exprime +encore la même idée dans la plupart des dialectes slaves, chez les +peuples de la terre qui sont le plus sujets à cette affreuse maladie. Il +y a peu de familles morlaques où quelqu'un n'en soit tourmenté. Ainsi, +la Providence a placé aux deux extrémités de la vaste chaîne des Alpes +de Suisse et d'Italie les deux infirmités les plus contrastées de +l'homme; dans la Dalmatie, les délires d'une imagination exaltée qui a +transporté l'exercice de toutes ses facultés sur un ordre purement +intellectuel d'idées; dans la Savoie et le Valais, l'absence presque +totale des perceptions qui distinguent l'homme de la brute: ce sont, +d'un côté, les frénésies d'Ariel, et de l'autre, la stupeur farouche de +Caliban. + +Pour entrer avec intérêt dans le secret de la composition de Smarra, il +faut peut-être avoir éprouvé les illusions du cauchemar dont ce poème +est l'histoire fidèle, et c'est payer un peu cher l'insipide plaisir de +lire une mauvaise traduction. Toutefois, il y a si peu de personnes qui +n'aient jamais été poursuivies dans leur sommeil de quelque rêve +fâcheux, ou éblouies des prestiges de quelque rêve enchanteur qui a fini +trop tôt, que j'ai pensé que cet ouvrage aurait au moins pour le grand +nombre le mérite de rappeler des sensations connues qui, comme le dit +l'auteur, n'ont encore été décrites en aucune langue, et dont il est +même rare qu'on se rende compte à soi-même en se réveillant. L'artifice +le plus difficile du poète est d'avoir enfermé le récit d'une anecdote +assez soutenue, qui a son exposition, son noeud, sa péripétie et son +dénouement, dans une succession de songes bizarres dont la transition +n'est souvent déterminée que par un mot. En ce point même, cependant, il +n'a fait que se conformer au caprice piquant de la nature, qui se joue à +nous faire parcourir dans la durée d'un seul rêve, plusieurs fois +interrompu par des épisodes étrangers à son objet, tous les +développements d'une action régulière, complète et plus ou moins +vraisemblable. + +Les personnes qui ont lu Apulée s'apercevront facilement que la fable du +premier livre de L'_Âne d'or_ de cet ingénieux conteur a beaucoup de +rapports avec celle-ci, et qu'elles se ressemblent par le fond presque +autant qu'elles diffèrent par la forme. L'auteur paraît même avoir +affecté de solliciter ce rapprochement en conservant à son principal +personnage le nom de Lucius. Le récit du philosophe de Madaure et celui +du prêtre dalmate, cité par Fortis, tome I, page 65, ont en effet une +origine commune dans les chants traditionnels d'une contrée qu'Apulée +avait curieusement visitée, mais dont il a dédaigné de retracer le +caractère, ce qui n'empêche pas qu'Apulée ne soit un des écrivains les +plus romantiques des temps anciens. Il florissait à l'époque même qui +sépare les âges du goût des âges de l'imagination. + +Je dois avouer en finissant que, si j'avais apprécié les difficultés de +cette traduction avant de l'entreprendre, je ne m'en serais jamais +occupé. Séduit par l'effet général du poème sans me rendre compte des +combinaisons qui le produisaient, j'en avais attribué le mérite à la +composition qui est cependant tout à fait nulle, et dont le faible +intérêt ne soutiendrait pas longtemps l'attention, si l'auteur ne +l'avait relevé par l'emploi des prestiges d'une imagination qui étonne, +et surtout par la hardiesse incroyable d'un style qui ne cesse jamais +cependant d'être élevé, pittoresque, harmonieux. Voilà précisément ce +qu'il ne m'était pas donné de reproduire, et ce que je n'aurais pu +essayer de faire passer dans notre langue sans une présomption ridicule. +Certain que les lecteurs qui connaissent l'ouvrage original ne verront +dans cette faible copie qu'une tentative impuissante, j'avais du moins à +coeur qu'ils ne crussent pas y voir l'effort trompé d'une vanité +malheureuse. J'ai en littérature des juges si sévèrement inflexibles et +des amis si religieusement impartiaux, que je suis persuadé d'avance que +cette explication ne sera pas inutile pour les uns et pour les autres. + + + + +Préface nouvelle (1832) + + +Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques, a dit André Chénier. +Cette idée me préoccupait singulièrement dans ma jeunesse; et il faut +dire, pour expliquer mes inductions et pour les excuser, que j'étais +seul, dans ma jeunesse, à pressentir l'infaillible avènement d'une +littérature nouvelle. Pour le génie, ce pouvait être une révélation. +Pour moi, ce n'était qu'un tourment. + +Je savais bien que les sujets n'étaient pas épuisés, et qu'il restait +encore des domaines immenses à exploiter à l'imagination; mais je le +savais obscurément, à la manière des hommes médiocres, et je louvoyais +de loin sur les parages de l'Amérique, sans m'apercevoir qu'il y avait +là un monde. J'attendais qu'une voix aimée criât: TERRE! + +Une chose m'avait frappé: c'est qu'à la fin de toutes les littératures, +l'invention semblait s'enrichir en proportion des pertes du goût, et que +les écrivains en qui elle surgissait, toute neuve et toute brillante, +retenus par quelque étrange pudeur, n'avaient jamais osé la livrer à la +multitude que sous un masque de cynisme et de dérision, comme la folie +des joies populaires ou la ménade des bacchanales. Ceci est le +signalement distinctif des génies trigémeaux de Lucien, d'Apulée et de +Voltaire. + +Si on cherche maintenant quelle était l'âme de cette création des temps +achevés, on la trouvera dans la fantaisie. Les grands hommes des vieux +peuples retournent comme les vieillards aux jeux des petits enfants, en +affectant de les dédaigner devant les sages; mais c'est là qu'ils +laissent déborder en riant tout ce que la nature leur avait donné de +puissance. Apulée, philosophe platonicien, et Voltaire poète épique, +sont des nains à faire pitié. L'auteur de L'Âne d'or, celui de La +Pucelle et de Zadig, voilà des géants! + +Je m'avisai un jour que la voie du fantastique, pris au sérieux, serait +tout à fait nouvelle, autant que l'idée de nouveauté peut se présenter +sous une acception absolue dans une civilisation usée. L'Odyssée +d'Homère est du fantastique sérieux, mais elle a un caractère qui est +propre aux conceptions des premiers âges, celui de la naïveté. Il ne me +restait plus, pour satisfaire à cet instinct curieux et inutile de mon +faible esprit, que de découvrir dans l'homme la source d'un fantastique +vraisemblable ou vrai, qui ne résulterait que d'impressions naturelles +ou de croyances répandues, même parmi les hauts esprits de notre siècle +incrédule, si profondément déchu de la naïveté antique. Ce que je +cherchais, plusieurs hommes l'ont trouvé depuis; Walter Scott et Victor +Hugo, dans des types extraordinaires mais possibles, circonstance +aujourd'hui essentielle qui manque à la réalité poétique de Circé et de +Polyphème; Hoffmann, dans la frénésie nerveuse de l'artiste +enthousiaste, ou dans les phénomènes plus ou moins démontrés du +magnétisme. Schiller, qui se jouait de toutes les difficultés, avait +déjà fait jaillir des émotions graves et terribles d'une combinaison +encore plus commune dans ses moyens, de la collusion de deux charlatans +de place, experts en fantasmagorie. + +Le mauvais succès de Smarra ne m'a pas prouvé que je me fusse +entièrement trompé sur un autre ressort du fantastique moderne, plus +merveilleux, selon moi, que les autres. Ce qu'il m'aurait prouvé, c'est +que je manquais de puissance pour m'en servir, et je n'avais pas besoin +de l'apprendre. Je le savais. + +La vie d'un homme organisé poétiquement se divise en deux séries de +sensations à peu près égales, même en valeur, l'une qui résulte des +illusions de la vie éveillée, l'autre qui se forme des illusions du +sommeil. Je ne disputerai pas sur l'avantage relatif de l'une ou de +l'autre de ces deux manières de percevoir le monde imaginaire, mais je +suis souverainement convaincu qu'elles n'ont rien à s'envier +réciproquement à l'heure de la mort. Le songeur n'aurait rien à gagner à +se donner pour le poète, ni le poète pour le songeur. + +Ce qui m'étonne, c'est que le poète éveillé ait si rarement profité dans +ses oeuvres des fantaisies du poète endormi, ou du moins qu'il ait si +rarement avoué son emprunt, car la réalité de cet emprunt dans les +conceptions les plus audacieuses du génie est une chose qu'on ne peut +pas contester. La descente d'Ulysse aux enfers est un rêve. Ce partage +de facultés alternatives était probablement compris par les écrivains +primitifs. Les songes tiennent une grande place dans l'Écriture. L'idée +même de leur influence sur les développements de la pensée, dans son +action extérieure, s'est conservée par une singulière tradition à +travers toutes les circonspections de l'école classique. Il n'y a pas +vingt ans que le songe était de rigueur quand on composait une tragédie; +j'en ai entendu cinquante, et malheureusement il semblait à les entendre +que leurs auteurs n'eussent jamais rêvé. + +A force de m'étonner que la moitié et la plus forte moitié sans doute +des imaginations de l'esprit ne fussent jamais devenues le sujet d'une +fable idéale si propre à la poésie, je pensai à l'essayer pour moi seul, +car je n'aspirais guère à jamais occuper les autres de mes livres et de +mes préfaces, dont ils ne s'occupent pas beaucoup. Un accident assez +vulgaire d'organisation qui m'a livré toute ma vie à ces féeries du +sommeil, cent fois plus lucides pour moi que mes amours, mes intérêts et +mes ambitions, m'entraînait vers ce sujet. Une seule chose m'en rebutait +presque invinciblement, et il faut que je la dise. J'étais admirateur +passionné des classiques, les seuls auteurs que j'eusse lus sous les +yeux de mon père, et j'aurais renoncé à mon projet si je n'avais trouvé +à l'exécuter dans la paraphrase poétique du premier livre d'Apulée, +auquel je devais tant de rêves étranges qui avaient fini par préoccuper +mes jours du souvenir de mes nuits. + +Cependant ce n'était pas tout. J'avais besoin aussi pour moi (cela est +bien entendu) de l'expression vive et cependant élégante et harmonieuse +de ces caprices du rêve qui n'avaient jamais été écrits, et dont le +conte de fées d'Apulée n'était que le canevas. Comme le cadre de cette +étude ne paraissait pas encore illimité à ma jeune et vigoureuse +patience, je m'exerçai intrépidement à traduire et à retraduire toutes +les phrases presque intraduisibles des classiques qui se rapportaient à +mon plan, à les fondre, à les malléer, à les assouplir à la forme du +premier auteur, comme je l'avais appris de Klosptock, ou comme je +l'avais appris d'Horace: + +_Et male tornatos incudi reddere versus._ + +Tout ceci serait fort ridicule à l'occasion de Smarra, s'il n'en sortait +une leçon assez utile pour les jeunes gens qui se forment à écrire la +langue littéraire, et qui ne l'écriront jamais bien, si je ne me trompe, +sans cette élaboration consciencieuse de la phrase bien faite et de +l'expression bien trouvée. Je souhaite qu'elle leur soit plus favorable +qu'à moi. + +Un jour ma vie changea, et passa de l'âge délicieux de l'espérance à +l'âge impérieux de la nécessité. Je ne rêvais plus mes livres à venir, +et je vendais même mes rêves aux libraires. C'est ainsi que parut +Smarra, qui n'aurait jamais paru sous cette forme si j'avais été libre +de lui en donner une autre. + +Tel qu'il est, je crois que Smarra, qui n'est qu'une étude, et je ne +saurais trop le répéter, ne sera pas une étude inutile pour les +grammairiens un peu philologues, et c'est peut-être une raison qui +m'excuse de le reproduire. Ils verront que j'ai cherché à y épuiser +toutes les formes de la phraséologie française, en luttant de toute ma +puissance d'écolier contre les difficultés de la construction grecque et +latine, travail immense et minutieux comme celui de cet homme qui +faisait passer des grains de mil par le trou d'une aiguille, mais qui +mériterait peut-être un boisseau de mil chez les peuples civilisés. + +Le reste ne me regarde point. J'ai dit de qui était la fable: sauf +quelques phrases de transition, tout appartient à Homère, à Théocrite, à +Virgile, à Catulle, à Stace, à Lucien, à Dante, à Shakespeare, à Milton. +Je ne lisais pas autre chose. Le défaut criant de Smarra était donc de +paraître ce qu'il était réellement, une étude, un centon, un pastiche +des classiques, le plus mauvais volumen de l'école d'Alexandrie échappé +à l'incendie de la bibliothèque des Ptolémées. Personne ne s'en avisa. + +Devineriez-vous ce qu'on fit de Smarra, de cette fiction d'Apulée, +peut-être gauchement parfumée des roses d'Anacréon? Oh! livre studieux, +livre méticuleux, livre d'innocence et de pudeur scolaire, livre écrit +sous l'inspiration de l'antiquité la plus pure! on en fit un livre +romantique! et Henri Estienne, Scapula et Schrevelius ne se levèrent pas +de leurs tombeaux pour les démentir! Pauvres gens!--Ce n'est pas de +Schrevelius, de Scapula et d'Henri Estienne que je parle. + +J'avais alors quelques amis illustres dans les lettres, qui répugnaient +à m'abandonner sous le poids d'une accusation aussi capitale. Ils +auraient bien fait quelques concessions, mais romantique était un peu +fort. Ils avaient tenu bon longtemps. Quand on leur parla de Smarra, ils +lâchèrent pied. La Thessalie sonnait plus rudement à leurs oreilles que +le Scotland.»Larisse et le Pénée, où diable a-t-il pris cela?» disait ce +bon Lémontey (Dieu l'ait en sa sainte garde!)--C'étaient de rudes +classiques, je vous en réponds! + +Ce qu'il y a de particulier et de risible dans ce jugement, c'est qu'on +ne fit grâce tout au plus qu'à certaines parties du style, et c'était à +ma honte la seule chose qui fût de moi dans le livre. Des conceptions +fantastiques de l'esprit le plus éminent de la décadence, de l'image +homérique, du tour virgilien, de ces figures de construction si +laborieusement, et quelquefois si artistement calquées, il n'en fut pas +question. On leur accorda d'être écrites, et c'était tout. Imaginez, je +vous prie, une statue comme l'Apollon ou l'Antinous sur laquelle un +méchant manoeuvre a jeté en passant, pour s'en débarrasser, quelque pan +de haillon, et que l'académie des Beaux-Arts trouve mauvaise, mais assez +proprement drapée!... + +Mon travail sur Smarra n'est donc qu'un travail verbal, l'oeuvre d'un +écolier attentif; il vaut tout au plus un prix de composition au +collège, mais il ne valait pas tant de mépris; j'adressai quelques jours +après à mon malheureux ami Auger un exemplaire de Smarra avec les +renvois aux classiques, et je pense qu'il peut s'être trouvé dans sa +bibliothèque. Le lendemain, M. Ponthieu, mon libraire, me fit la grâce +de m'annoncer qu'il avait vendu l'édition au poids. + +J'avais tellement redouté de me mesurer avec la haute puissance +d'expression qui caractérise l'antiquité, que je m'étais caché sous le +rôle obscur de traducteur. Les pièces qui suivaient Smarra, et que je +n'ai pas cru devoir supprimer, favorisaient cette supposition, que mon +séjour assez long dans des provinces esclavonnes rendait d'ailleurs +vraisemblable. C'étaient d'autres études que j'avais faites, jeune +encore, sur une langue primitive, ou au moins autochtone, qui a pourtant +son Iliade, la belle Osmanide de Gondola, mais je ne pensais pas que +cette précaution mal entendue fût précisément ce qui soulèverait contre +moi, à la seule inspection du titre de mon livre, l'indignation des +littérateurs de ce temps-là, hommes d'une érudition modeste et tempérée +dont les sages études n'avaient jamais passé la portée du père Pomey +dans l'investigation des histoires mythologiques, et celle de M. l'abbé +Valart dans l'analyse philosophique des langues. Le nom sauvage de +l'Esclavonie les prévint contre tout ce qui pouvait arriver d'une +contrée de barbares. On ne savait pas encore en France, mais aujourd'hui +on le sait même à l'Institut, que Raguse est le dernier temple des muses +grecques et latines; que les Boscovich, les Stay, les Bernard de +Zamagna, les Urbain Appendini, les Sorgo, ont brillé à son horizon comme +une constellation classique, du temps même où Paris se pâmait à la prose +de M. de Louvet et aux vers de M. Demoustier; et que les savants +esclavons, fort réservés d'ailleurs dans leurs prétentions, se +permettent quelquefois de sourire assez malignement quand on leur parle +des nôtres. Ce pays est le dernier, dit-on, qui ait conservé le culte +d'Esculape, et on croirait qu'Apollon reconnaissant a trouvé quelque +charme à exhaler les derniers sons de sa lyre aux lieux où l'on aimait +encore le souvenir de son fils. + +Un autre que moi aurait gardé pour sa péroraison la phrase que vous +venez de lire et qui exciterait un murmure extrêmement flatteur à la fin +d'un discours d'apparat, mais je ne suis pas si fier, et il me reste +quelque chose à dire: c'est que j'ai précisément oublié jusqu'ici la +critique la plus sévère qu'ait essuyée ce malheureux Smarra. On a jugé +que la fable n'en était pas claire; qu'elle ne laissait à la fin de la +lecture qu'une idée vague et presque inextricable; que l'esprit +narrateur, continuellement distrait par les détails les plus fugitifs, +se perdait à tout propos dans des digressions sans objet; que les +transitions du récit n'étaient jamais déterminées par la liaison +naturelle des pensées, junctura mixturaque, mais paraissaient +abandonnées au caprice de la parole comme une chance du jeu de dés; +qu'il était impossible enfin d'y discerner un plan rationnel et une +intention écrite. + +J'ai dit que ces observations avaient été faites sous une forme qui +n'était pas celle de l'éloge; on pourrait aisément s'y tromper; car +c'est l'éloge que j'aurais voulu. Ces caractères sont précisément ceux +du rêve; et quiconque s'est résigné à lire Smarra d'un bout à l'autre, +sans s'apercevoir qu'il lisait un rêve, a pris une peine inutile. + + + + +Les songes.... + + +_«Somnia fallaci ludunt temeraria nocte,_ +_Et pavidas mentes falsa timere jubent»_ + + + +_«Les songes, dans la nuit trompeuse, se jouent de nous à la légère, ils +font trembler nos âmes en leur inspirant de fausses terreurs.»_ + + (CATULLE)[1] + +[Note 1: Noter que Nodier attribue cette citation à Catulle, en +réalité elle vient des Élégies, III, 4, v.7-8, de Tibulle. LGS] + +_«L'île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du +plaisir sans jamais nuire. Quelquefois des milliers d'instruments +tintent confusément à mon oreille; quelquefois ce sont des voix telles +que, si je m'éveillais, après un long sommeil, elle me feraient dormir +encore; et quelquefois en dormant il m'a semblé voir les nuées s'ouvrir, +et montrer toutes sortes de biens qui pleuvaient sur moi, de façon qu'en +me réveillant je pleurais comme un enfant de l'envie de toujours +rêver.»_ + + (SHAKESPEARE, La Tempête, acte III, scène 2.) + + + + +Le Prologue + + +Ah! qu'il est doux, ma Lisidis, quand le dernier tintement de cloche, +qui expire dans les tours d'Arona vient nommer minuit,--qu'il est doux +de venir partager avec toi la couche longtemps solitaire où je te rêvais +depuis un an! + +Tu es à moi, Lisidis, et les mauvais génies qui séparaient de ton +gracieux sommeil le sommeil de Lorenzo ne m'épouvanteront plus de leurs +prestiges! + +On disait avec raison, sois-en sûre, que ces nocturnes terreurs qui +assaillaient, qui brisaient mon âme pendant le cours des heures +destinées au repos, n'étaient qu'un résultat naturel de mes études +obstinées sur la merveilleuse poésie des anciens, et de l'impression que +m'avaient laissée quelques fables fantastiques d'Apulée, car le premier +livre d'Apulée saisit l'imagination d'une étreinte si vive et si +douloureuse, que je ne voudrais pas, au prix de mes yeux, qu'il tombât +sous les tiens. + +Qu'on ne me parle plus aujourd'hui d'Apulée et de ses visions; qu'on ne +me parle plus ni des Latins ni des Grecs, ni des éblouissants caprices +de leurs génies! N'es-tu pas pour moi, Lisidis, une poésie plus belle +que la poésie, et plus riche en divins enchantements que la nature toute +entière? + +Mais vous dormez, enfant, et vous ne m'entendez plus! Vous avez dansé +trop tard ce soir au bal de l'île Belle!... Vous avez trop dansé, +surtout quand vous ne dansiez pas avec moi, et vous voilà fatiguée comme +une rose que les brises ont balancée tout le jour, et qui attend pour se +relever, plus vermeille sur sa tige à demi penchée, le premier regard du +matin! + +Dormez donc ainsi près de moi, le front appuyé sur mon épaule, et +réchauffant mon coeur de la tiédeur parfumée de votre haleine. Le +sommeil me gagne aussi, mais il descend cette fois sur mes paupières, +presque aussi gracieux qu'un de vos baisers. Dormez, Lisidis, dormez. + +Il y a un moment où l'esprit suspendu dans le vague de ses pensées.... +Paix! la nuit est tout à fait sur la terre. Vous n'entendez plus +retentir sur le pavé sonore les pas du citadin qui gagne sa maison, ou +la sole armée des mules qui arrivent au gîte du soir. Le bruit du vent +qui pleure ou siffle entre les ais mal joints de la croisée, voilà tout +ce qui reste des impressions ordinaires de vos sens, et au bout de +quelques instants, vous imaginez que ce murmure lui-même existe en vous. +Il devient une voix de votre âme, l'écho d'une idée indéfinissable, mais +fixe, qui se confond avec les premières perceptions du sommeil. Vous +commencez cette vie nocturne qui se passe (ô prodige!) dans les mondes +toujours nouveaux, parmi d'innombrables créatures dont le grand Esprit a +conçu la forme sans daigner l'accomplir, et qu'il s'est contenté de +semer, volages et mystérieux fantômes, dans l'univers illimité des +songes. + +Les sylphes, tout étourdis du bruit de la veillée, descendent autour de +vous en bourdonnant. Ils frappent du battement monotone de leurs ailes +de phalène vos yeux appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans +l'obscurité profonde la poussière transparente et bigarrée qui s'en +échappe, comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel éteint. Ils +se pressent, ils s'embrassent, ils se confondent, impatients de renouer +la conversation magique des nuits précédentes, et de se raconter des +événements inouïs qui se présentent cependant à votre esprit sous +l'aspect d'une réminiscence merveilleuse. Peu à peu leur voix +s'affaiblit, ou bien elle ne vous parvient que par un organe inconnu qui +transforme leurs récits en tableaux vivants, et qui vous rend acteur +involontaire des scènes qu'ils ont préparées; car l'imagination de +l'homme endormi, dans la puissance de son âme indépendante et solitaire, +participe en quelque chose à la perfection des esprits. + +Elle s'élance avec eux, et, portée par miracle au milieu du coeur aérien +des songes, elle vole de surprise en surprise jusqu'à l'instant où le +chant d'un oiseau matinal avertit son escorte aventureuse du retour de +la lumière. Effrayés du cri précurseur, ils se rassemblent comme un +essaim d'abeilles au premier grondement du tonnerre, quand les larges +gouttes de pluie font pencher la couronne des fleurs que l'hirondelle +caresse sans les toucher. Ils tombent, rebondissent, remontent, se +croisent comme des atomes entraînés par des puissances contraires, et +disparaissent en désordre dans un rayon du soleil. + + + + +Le Récit + + +_«O rebus meis_ +_Non infideles arbitrae,_ +_Nox, et Diana, quae silentium regis,_ +_Arcana cum fiunt sacra;_ +_Nunc, nunc adeste»_ + +_«O fidèles témoins de mes oeuvres, Nuit et toi, Diane qui entoures de +silence nos sacrés mystères, venez maintenant, venez.»_ + + (HORACE, Épodes, V.) + +_«Par quel ordre ces esprits irrités viennent-ils m'effrayer de leurs +clameurs et de leurs figures de lutins? Qui roule devant moi ces rayons +de feu? Qui me fait perdre mon chemin dans la forêt? Des singes hideux +dont les dents grincent et mordent, ou bien des hérissons qui traversent +exprès les sentiers pour se trouver sous mes pas et me blesser de leurs +piquants.»_ + + (SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, scène 2.) + +Je venais d'achever mes études à l'école des philosophes d'Athènes, et, +curieux des beautés de la Grèce, je visitais pour la première fois la +poétique Thessalie. Mes esclaves m'attendaient à Larisse dans un palais +disposé pour me recevoir. J'avais voulu parcourir seul, et dans les +heures imposantes de la nuit, cette forêt fameuse par les prestiges des +magiciennes, qui étend de longs rideaux d'arbres verts sur les rives du +Pénée. Les ombres épaisses qui s'accumulaient sur le dais immense des +bois laissaient à peine s'échapper à travers quelques rameaux plus +rares, dans une clairière ouverte sans doute par la cognée du bûcheron, +le rayon tremblant d'une étoile pâle et cernée de brouillards. + +Mes paupières appesanties se rabaissaient malgré moi sur mes yeux +fatigués de chercher la trace blanchâtre du sentier qui s'effaçait dans +le taillis, et je ne résistais au sommeil qu'en suivant d'une attention +pénible le bruit des pieds de mon cheval, qui tantôt faisait crier +l'arène, et tantôt gémir l'herbe sèche en retombant symétriquement sur +la route. + +S'il s'arrêtait quelquefois, réveillé par son repos, je le nommais d'une +voix forte, et je pressais sa marche devenue trop lente au gré de ma +lassitude et de mon impatience. Étonné de je ne sais quel obstacle +inconnu, il s'élançait par bonds, roulant dans ses narines des +hennissements de feu, se cabrait de terreur et reculait plus effrayé par +les éclairs que les cailloux brisés faisaient jaillir sous ses pas.... + +--Phlégon! Phlégon, lui dis-je en frappant de ma tête accablée son cou +qui se dressait d'épouvante, ô mon cher Phlégon! n'est-il pas temps +d'arriver à Larisse où attendent les plaisirs et surtout le sommeil si +doux! Un instant de courage encore, et tu dormiras sur une litière de +fleurs choisies; car la paille dorée qu'on recueille pour les boeufs de +Cérès n'est pas assez fraîche pour toi!...--Tu ne vois pas, tu ne vois +pas, dit-il en tressaillant... les torches qu'elles secouent devant nous +dévorent la bruyère et mêlent des vapeurs mortelles à l'air que je +respire.... Comment veux-tu que je traverse leurs cercles magiques et +leurs danses menaçantes, qui feraient reculer jusqu'aux chevaux du +soleil? + +Et cependant le pas cadencé de mon cheval continuait toujours à +raisonner à mon oreille, et le sommeil plus profond suspendait plus +longtemps mes inquiétudes. + +Seulement, il arrivait d'un instant à l'autre qu'un groupe éclairé de +flammes bizarres passait en riant sur ma tête... qu'un esprit difforme, +sous l'apparence d'un mendiant ou d'un blessé, s'attachait à mon pied et +se laissait entraîner à ma suite avec une horrible joie, ou bien qu'un +vieillard hideux, qui joignait la laideur honteuse du crime à celle de +la caducité, s'élançait en croupe derrière moi et me liait de ses bras +décharné comme ceux de la mort. + +--Allons! Phlégon! m'écriais-je, allons le plus beau des coursiers +qu'ait nourri le mont Ida, brave les pernicieuses terreurs qui +enchaînent ton courage! + +Ces démons ne sont que de vaines apparences. Mon épée, tournée en cercle +autour de ta tête, divise leurs formes trompeuses, qui se dissipent +comme un nuage. + +Quand les vapeurs du matin flottent au-dessous des cimes de nos +montagnes, et que, frappées par le soleil levant, elles les enveloppent +d'une ceinture à demi transparente, le sommet, séparé de la base, paraît +suspendu dans les cieux par une main invisible. C'est ainsi Phlégon, que +les sorcières de Thessalie se divisent sous le tranchant de mon épée. +N'entends-tu pas au loin les cris de plaisir qui s'élèvent des murs de +Larisse?... Voilà, voilà les tours superbes de la ville de Thessalie, si +chère à la volupté; et cette musique qui vole dans l'air, c'est le chant +de ses jeunes filles! + +Qui me rendra d'entre vous, songes séducteurs qui bercez l'âme enivrée +dans les souvenirs ineffables du plaisir, qui me rendra le chant des +jeunes filles de Thessalie et les nuits voluptueuses de Larisse? Entre +des colonnes d'un marbre à demi transparent, sous douze coupoles +brillantes qui réfléchissent dans l'or et le cristal les feux de cent +mille flambeaux, les jeunes filles de Thessalie, enveloppées de la +vapeur colorée qui s'exhale de tous les parfums, n'offrent aux yeux +qu'une forme indécise et charmante qui semble prête à s'évanouir. Le +nuage merveilleux balance autour d'elles ou promène sur leur groupe +enchanteur tous les jeux inconstants de sa lumière, les teintes fraîches +de la rose, les reflets animés de l'aurore, le cliquetis éblouissant des +rayons de l'opale capricieuse. Ce sont quelquefois des pluies de perles +qui roulent sur leurs tuniques légères, ce sont quelquefois des +aigrettes de feu qui jaillissent de tous les noeuds du lien d'or qui +attache leurs cheveux. Ne vous effrayez pas de les voir plus pâles que +les autres filles de la Grèce. Elles appartiennent à peine à la terre, +et semble se réveiller d'une vie passée. + +Elles sont tristes aussi, soit parce qu'elles viennent d'un monde où +elles ont quitté l'amour d'un Esprit ou d'un Dieu, soit parce qu'il y a +dans le coeur d'une femme qui commence à aimer un immense besoin de +souffrir. + +Écoutez cependant. Voilà les chants des jeunes filles de Thessalie, la +musique qui monte, qui monte dans l'air, qui émeut, en passant comme une +nue harmonieuse, les vitraux solitaires des ruines chères aux poètes. +Écoutez! + +Elles embrassent leurs lyres d'ivoire, interrogent les cordes sonores +qui répondent une fois, vibrent un moment, s'arrêtent, et, devenues +immobiles, prolongent encore je ne sais quelle harmonie sans fin que +l'âme entend par tous les sens: mélodie pure comme la douce pensée d'une +âme heureuse, comme le premier baiser de l'amour avant que l'amour se +soit compris lui-même; comme le regard d'une mère qui caresse le berceau +de l'enfant dont elle a rêvé la mort, et qu'on vient de lui rapporter, +tranquille et beau dans son sommeil. + +Ainsi s'évanouit, abandonné aux airs, égaré dans les échos, suspendu au +milieu du silence du lac, ou mourant avec la vague au pied du rocher +insensible, le dernier soupir du sistre d'une jeune femme qui pleure +parce que son amant n'est pas venu. Elles se regardent, se penchent, se +consolent, croisent leurs bras élégants, confondent leurs chevelures +flottantes, dansent pour donner de la jalousie aux nymphes, et font +jaillir sous leurs pas une poussière enflammée qui vole, qui blanchit, +qui s'éteint, qui tombe en cendres d'argent; et l'harmonie de leurs +chants coule toujours comme un fleuve de miel, comme le ruisseau +gracieux qui embellit de ses murmures si doux des rives aimées du soleil +et riche de secrets détours, de baies fraîches et ombragées, de papillon +et de fleurs. Elles chantent.... + +Une seule peut-être... grande, immobile, debout, pensive.... Dieux! +qu'elle est sombre et affligée derrière ses compagnes, et que veut-elle +de moi? Ah! ne poursuit pas ma pensée, apparence imparfaite de la +bien-aimée qui n'est plus, ne trouble pas le doux charme de mes veillées +du reproche effrayant de ta vue? Laisse-moi, car je t'ai pleurée sept +ans, laisse-moi oublier les pleurs qui brûlent encore mes joues dans les +innocentes délices de la danse des sylphides et de la musique des fées. + +Tu vois bien qu'elles viennent, tu vois leurs groupes se lier, +s'arrondir en festons mobiles, inconstants, qui se disputent, qui se +succèdent, qui s'approchent, qui fuient, qui montent comme la vague +apportée par le flux, et descendent comme elle, en roulant sur les ondes +fugitives toutes les couleurs de l'écharpe qui embrasse le ciel et la +mer à la fin des tempêtes, quand elle vient briser en expirant le +dernier point de son cercle immense contre la proue du vaisseau. + +Et que m'importent à moi les accidents de la mer et les curieuses +inquiétudes du voyageur, à moi qu'une faveur divine, qui fut peut-être +dans une ancienne vie un des privilèges de l'homme, affranchit quand je +le veux (bénéfice délicieux du sommeil) de tous les périls qui vous +menacent? + +À peine mes yeux sont fermés, à peine cesse la mélodie qui ravissait mes +esprits, si le créateur des prestiges de la nuit creuse devant moi +quelque abîme profond, gouffre inconnu où expirent toutes les formes, +tous les sons et toutes les lumières de la terre; s'il se jette sur un +torrent bouillonnant et avide de morts quelque pont rapide, étroit, +glissant, qui ne promet pas d'issue; s'il me lance à l'extrémité d'une +planche élastique, tremblante, qui domine sur des précipices que l'oeil +même craint de sonder... paisible, je frappe le sol obéissant d'un pied +accoutumé à lui commander. + +Il cède, il répond, je pars, et content de quitter les hommes, je vois +fuir, sous mon essor facile, les rivières bleues des continents, les +sombres déserts de la mer, le toit varié des forêts que bigarrent le +vert naissant du printemps, le pourpre et l'or de l'automne, le bronze +mat et le violet terne des feuilles crispées de l'hiver. Si quelque +oiseau étourdi fait bruire à mon oreille ses ailes haletantes, je +m'élance, je monte encore, j'aspire à des mondes nouveaux. Le fleuve +n'est plus qu'un fil qui s'efface dans une verdure sombre, les montagnes +qu'un point vague dont le sommet s'anéantit dans sa base, l'Océan qu'une +tache obscure dans je ne sais quelle masse égarée au milieu des airs, où +elle tourne plus rapidement que l'osselet à six faces que font rouler +sur son axe pointu les petits enfants d'Athènes, le long des galeries +aux larges dalles qui embrassent le Céramique. + +Avez-vous jamais vu le long des murs du Céramique, lorsqu'ils sont +frappés dans les premiers jours de l'année par les rayons du soleil qui +régénère le monde, une longue suite d'hommes hâves, immobiles, aux joues +creusées par le besoin, aux regards éteints et stupides: les uns +accroupis comme des brutes; les autres debout, mais appuyés contre les +piliers, et réfléchissants à demi sous le poids de leur corps exténué? + +Les avez-vous vus, la bouche entrouverte pour aspirer encore une fois +les premières influences de l'air vivifiant, recueillir avec une morne +volupté les douces impressions de la tiède chaleur du printemps? Le même +spectacle vous aurait frappé dans les murailles de Larisse, car il y a +des malheureux partout: mais ici le malheur porte l'empreinte de la +fatalité particulière qui est plus dégradante que la misère, plus +poignante que la faim, plus accablante que le désespoir. + +Ces infortunés s'avancent lentement à la suite les uns des autres, et +marquent entre tous leurs pas de longues stations, comme des figures +fantastiques disposées par un mécanicien habile sur une roue qui indique +les divisions du temps. Douze heures s'écoulent pendant que le cortège +silencieux suit le contour de la place circulaire, quoique l'étendue en +soit si bornée qu'un amant peut lire d'une extrémité à l'autre, sur la +main plus ou moins déployée de sa maîtresse, le nombre des heures de la +nuit qui doivent amener l'heure si désirée du rendez-vous. Ces spectres +vivants n'ont conservé presque rien d'humain. Leur peau ressemble à un +parchemin blanc tendu sur des ossements. L'orbite de leurs yeux n'est +pas animé par une seule étincelle de l'âme. + +Leurs lèvres pâles frémissent d'inquiétude et de terreur, ou, plus +hideuse encore, elles roulent un sourire dédaigneux et farouche, comme +la dernière pensée d'un condamné résolu qui subit son supplice. La +plupart sont agités de convulsions faibles, mais continues, et tremblent +comme la branche de fer de cet instrument sonore que les enfants font +bruire entre leurs dents. Les plus à plaindre de tous, vaincus par la +destinée qui les poursuit, sont condamnés à effrayer à jamais les +passants de la repoussante difformité de leurs membres noués et de leurs +attitudes inflexibles. Cependant, cette période régulière de leur vie +qui sépare deux sommeils est pour eux celle de la suspension des +douleurs qu'ils redoutent le plus. Victimes de la vengeance des +sorcières de Thessalie, ils retombent en proie à des tourments qu'aucune +langue peut exprimer, dès que le soleil, prosterné sous l'horizontal +occidental, a cessé de les protéger contre les redoutables souveraines +des ténèbres. Voilà pourquoi ils suivent son cours trop rapide, l'oeil +toujours fixé sur l'espace qu'il embrasse, dans l'espérance toujours +déçue, qu'il oubliera une fois sur son lit d'azur, et qu'il finira par +rester suspendu aux nuages d'or du couchant. + +À peine la nuit vient les détromper, en développant ses ailes de crêpe, +sur lesquelles il ne reste pas même une des clartés livides qui +mourraient tout à l'heure au sommet des arbres; à peine le dernier +reflet qui pétillait encore sur le métal poli au faîte d'un bâtiment +élevé achève de s'évanouir, comme un charbon encore ardent dans un +brasier éteint, qui blanchit peu à peu sous la cendre, et ne se +distingue bientôt plus au fond de l'âtre abandonné, un murmure +formidable s'élève parmi eux, leurs dents se claquent de désespoir et de +rage, ils se pressent et s'évitent de peur de trouver partout des +sorcières et des fantômes. Il fait nuit!... et l'enfer va se rouvrir! + +Il y en avait un, entre autres, dont toutes les articulations criaient +comme des ressorts fatigués, et dont la poitrine exhalait un son plus +rauque et plus sourd que celui de la vis rouillée qui tourne avec peine +dans son écrou. Mais quelques lambeaux d'une riche broderie qui +pendaient encore à son manteau, un regard plein de tristesse et de grâce +qui éclaircissait de temps en temps la langueur de ses traits abattus, +je ne sais quel mélange inconcevable d'abrutissement et de fierté qui +rappelait le désespoir d'une panthère assujettie au bâillon déchirant du +chasseur, le faisaient remarquer dans la foule de ses misérables +compagnons; et quand il passait devant des femmes, on n'entendait qu'un +soupir. Ses cheveux blonds roulaient en boucles négligées sur ses +épaules, qui s'élevaient blanches et pures comme une étoffe de lis +au-dessus de sa tunique pourpre. + +Cependant, son cou portait l'empreinte du sang, la cicatrice +triangulaire d'un fer de lance, la marque de la blessure qui me ravit +Polémon au siège de Corinthe, quand ce fidèle ami se précipita sur mon +coeur, au-devant de la rage effrénée du soldat déjà victorieux, mais +jaloux de donner au champ de bataille un cadavre de plus. C'était ce +Polémon que j'avais si longtemps pleuré, et qui revient toujours dans +mon sommeil me rappeler avec un froid baiser que nous devons nous +retrouver dans l'immortelle vie de la mort. C'était Polémon encore +vivant, mais conservé pour une existence si horrible que les larves et +les spectres de l'enfer se consolent entre eux en se racontant ses +douleurs; Polémon tombé sous l'empire des sorcières de Thessalie et des +démons qui composent leur cortège dans les solennités, les inexplicables +solennités de leurs fêtes nocturnes. + +Il s'arrêta, chercha longtemps d'un regard étonné à lier un souvenir à +mes traits, se rapprocha de moi à pas inquiets et mesurés, toucha mes +mains d'une main palpitante qui tremblait de les saisir, et après +m'avoir enveloppé d'une étreinte subite que je ne ressentis pas sans +effroi, après avoir fixé sur mes yeux un rayon pâle qui tombait de ses +yeux voilés, comme le dernier jet d'un flambeau qui s'éloigne à travers +la trappe d'un cachot: + +--Lucius! Lucius! s'écria-t-il avec un rire affreux. + +--Polémon, cher Polémon, l'ami, le sauveur de Lucius!...--Dans un autre +monde, dit-il en baissant la voix, je m'en souviens... c'était dans un +autre monde, dans une vie qui n'appartenait pas au sommeil et à ses +fantômes?...--Que dis-tu de fantômes?...--Regarde, répondit-il en +étendant le doigt dans le crépuscule!... Les voilà qui viennent. + +Oh! ne te livre pas, jeune infortuné, aux inquiétudes des ténèbres! + +Quand les ombres des montagnes descendent en grandissant, rapprochent de +toutes parts la pointe et les côtés de leurs pyramides gigantesques, et +finissent par s'embrasser en silence sur la terre obscure; quand les +images fantastiques des nuages s'étendent, se confondent et rentrent +ensemble sous le voile protecteur de la nuit, comme des époux +clandestins; quand les oiseaux des funérailles commencent à crier +derrière les bois, et que les reptiles chantent d'une voix cassée +quelques paroles monotones à la lisière des marécages... alors, mon +Polémon, ne livre pas ton imagination tourmentée aux illusions de +l'ombre et de la solitude. Fuis les sentiers cachés où les spectres se +donnent rendez-vous pour former de noires conjurations contre le repos +des hommes; le voisinage des cimetières où se rassemble le conseil +mystérieux des morts, quand ils viennent, enveloppés de leurs suaires, +apparaître devant l'aréopage qui siège dans des cercueils: fuis la +prairie découverte où l'herbe foulée en rond noircit, stérile et +desséchée, sous le pas cadencé des sorcières. Veux-tu m'en croire +Polémon? Quand la lumière, épouvantée à l'approche des mauvais esprits, +se retire en pâlissant, viens ranimer avec moi ses prestiges dans les +fêtes de l'opulence et dans les orgies de la volupté. L'or manque-t-il +jamais à mes souhaits? Les mines les plus précieuses ont-elles une veine +cachée qui me refuse ses trésors? Le sable même des ruisseaux se +transforme sous ma main en pierres exquises qui feraient l'ornement des +rois. Veux-tu m'en croire, Polémon? + +C'est en vain que le jour s'éteindrait, tant que les feux que ses rayons +ont allumés pour l'usage de l'homme pétillent encore dans les +illuminations des festins, ou dans les clartés plus discrètes qui +embellissent les veillées délicieuses de l'amour. Les Démons, tu le +sais, craignent les vapeurs odorantes de la cire et de l'huile embaumée +qui brillent doucement dans l'albâtre, ou versent des ténèbres roses à +travers la double soie de nos riches tentures. Ils frémissent à l'aspect +des marbres polis, éclairés par les lustres aux cristaux mobiles, qui +lancent autour d'eux de longs jets de diamants, comme une cascade +frappée du dernier regard d'adieu du soleil horizontal. Jamais une +sombre lamie, une mante décharnée n'osa étaler la hideuse laideur de ses +traits dans les banquets de Thessalie. La lune même qu'elles invoquent +les effraie souvent, quand elle laisse tomber sur elles un de ces rayons +passagers qui donnent aux objets qu'ils effleurent la blancheur terne de +l'étain. Elles s'échappent alors plus rapides que la couleuvre avertie +par le bruit du grain de sable qui roule sous les pieds du voyageur. Ne +crains pas qu'elles te surprennent au milieu des feux qui étincellent +dans mon palais, et qui rayonnent de toutes parts sur l'acier +éblouissant des miroirs. + +Vois plutôt, mon Polémon, avec quelle agilité elles se sont éloignées de +nous depuis que nous marchons entre les flambeaux de mes serviteurs, +dans ces galeries décorées de statues, chefs-d'oeuvre inimitables du +génie de la Grèce. Quelqu'une de ces images t'aurait-elle révélé par un +mouvement menaçant la présence de ces esprits fantastiques qui les +animent quelquefois, quand la dernière lueur qui se détache de la +dernière lampe monte et s'éteint dans les airs? L'immobilité de leurs +formes, la pureté de leurs traits, le calme de leurs attitudes qui ne +changeront jamais, rassurerait la frayeur même. Si quelque bruit étrange +a frappé ton oreille, ô frère chéri de mon coeur! c'est celui de la +nymphe attentive qui répand sur tes membres appesantis par la fatigue +les trésors de son urne de cristal, en y mêlant des parfums jusqu'ici +inconnus à Larisse, un ambre limpide que j'ai recueilli sur le bord des +mers qui baignent le berceau du soleil; le suc d'une fleur mille fois +plus suave que la rose, qui ne croit que dans les épais ombrages de la +brune Corcyre; les pleurs d'un arbuste aimé d'Apollon et de son fils, et +qui étale sur les rochers d'Épidaure ses bouquets composés de cymbales +de pourpre toutes tremblantes sous le poids de la rosée. + +Et comment les charmes des magiciennes troubleraient-ils la pureté des +eaux qui bercent autour de toi leurs ondes d'argent? Myrthé, cette belle +Myrthé aux cheveux blonds, la plus jeune et la plus chérie de mes +esclaves, celle que tu as vue se pencher à ton passage, car elle aime +tout ce que j'aime... elle a des enchantements qui ne sont connus que +d'elle et d'un esprit qui les lui confie dans les mystère du sommeil; +elle erre maintenant comme une ombre autour de l'enceinte des bains où +s'élève peu à peu la surface de l'onde salutaire; elle court en chantant +des airs qui chassent les démons, et en touchant de temps à autre les +cordes d'une harpe errante que des génies obéissants ne manquent jamais +de lui offrir avant que ses désirs aient le temps de se faire connaître +en passant de son âme à ses yeux. Elle marche; elle court; la harpe +marche court et chante sous sa main. Écoute le bruit de la harpe qui +résonne, la voix de la harpe de Myrthé; c'est un son plein, grave, +solennel, qui fait oublier les idées de la terre, qui se prolonge, qui +se soutient, qui occupe l'âme comme une pensée sérieuse; et puis il +vole, il fuit, il s'évanouit, il revient; et les airs de la harpe de +Myrthé (enchantements ravissants des nuits!), les airs de la harpe de +Myrthé qui volent, qui fuient, qui s'évanouissent, qui reviennent +encore--comme elle chante, comme ils volent, les airs de la harpe de +Myrthé, les airs qui chassent le démon!... Écoute Polémon, les +entends-tu? + +J'ai éprouvé en vérité toutes les illusions des rêves, et que serais-je +alors devenu sans le secours de la harpe de Myrthé, sans le secours de +sa voix, si attentive à troubler le repos douloureux et gémissant de mes +nuits?... Combien de fois je me suis penché dans mon sommeil sur l'onde +limpide et dormante, l'onde trop fidèle à reproduire mes traits altérés, +mes cheveux hérissés de terreur, mon regard fixe et morne comme celui du +désespoir qui ne pleure plus!...Combien de fois j'ai frémi en voyant des +traces de sang livide courir autour de mes lèvres pâles; en sentant mes +dents chancelantes repoussées de leurs alvéoles, mes ongles détachés de +leur racine s'ébranler et tomber! Combien de fois, effrayé de ma nudité, +de ma honteuse nudité, je me suis livré inquiet à l'ironie de la foule +avec une tunique plus courte, plus légère, plus transparente que celle +qui enveloppe une courtisane au seuil du lit effronté de la débauche! +Oh! combien de fois des rêves plus hideux, des rêves que Polémon +lui-même ne connaît point.... + +Et que serais-je devenu alors, que serais-je devenu sans le secours de +la harpe de Myrthé, sans le secours de sa voix et de l'harmonie qu'elle +enseigne à ses soeurs, quand elles l'entourent obéissantes, pour charmer +les terreurs du malheureux qui dort, pour faire bruire à son oreille des +chants venus de loin, comme la brise qui court entre peu de voile, des +chants qui se marient, qui se confondent, qui assoupissent les songes +orageux du coeur et qui enchantent leur silence dans une longue mélodie. + +Et maintenant, voici les soeurs de Myrthé qui ont préparé le festin. Il +y a Théis, reconnaissable entre toutes les filles de Thessalie, quoique +la plupart des filles de Thessalie aient des cheveux noirs qui tombent +sur des épaules plus blanches que l'albâtre; mais il n'y en a point qui +aient des cheveux en ondes souples et voluptueuses, comme les cheveux +noirs de Théis. C'est elle qui penche sur la coupe ardente où blanchit +un vin bouillant le vase d'une précieuse argile, et qui en laisse tomber +goutte à goutte en topazes liquides le miel le plus exquis qu'ont ait +jamais recueilli sur les ormeaux de Sicile. L'abeille privée de son +trésor vole inquiète au milieu des fleurs; elle se pend aux branches +solitaires de l'arbre abandonné, en demandant son miel aux zéphyrs. Elle +murmure de douleur, parce que ses petits n'auront plus d'asile dans +aucun des mille palais à cinq murailles qu'elle leur a bâtis avec une +cire légère et transparente, et qu'ils ne goûteront pas le miel qu'elle +avait récolté pour eux sur les buissons parfumés du mont Hybla. + +C'est Théis qui répand dans un vin bouillant le miel dérobé aux abeilles +de Sicile; et les autres soeurs de Théis, celles qui ont des cheveux +noirs, car il n'y a que Myrthé qui soit blonde, elles courent soumises, +empressées, caressantes, avec un sourire obéissant, autour des apprêts +du banquet. Elles sèment des fleurs de grenades ou des feuilles de rose +sur le lait écumeux; ou bien elles attisent les fournaises d'ambre et +d'encens qui brûlent sous la coupe ardente où blanchit un vin bouillant, +les flammes qui se courbent de loin autour du rebord circulaire, qui se +penchent, qui se rapprochent, qui l'effleurent, qui caressent ses lèvres +d'or, et finissent par se confondre avec les flammes aux langues +blanches et bleues qui volent sur le vin. Les flammes montent, +descendent, s'égarent comme ce démon fantastique des solitudes qui aime +à se mirer dans les fontaines. Qui pourra dire combien de fois la coupe +a circulé autour de la table du festin, combien de fois épuisée, elle a +vu ses bords inondés d'un nouveau nectar? Jeunes filles n'épargnez ni le +vin ni l'hydromel. + +Le soleil ne cesse de gonfler de nouveaux raisins, et de verser des +rayons de son immortelle splendeur dans la grappe éclatante qui se +balance aux riches festons de nos vignes, à travers les feuilles +rembrunies du pampre arrondi en guirlandes qui court parmi les mûriers +de Tempé. Encore cette libation pour chasser les démons de la nuit! +Quant à moi, je ne vois plus ici que les esprits joyeux de l'ivresse qui +s'échappent en pétillant de la mousse frémissante, se poursuivent dans +l'air comme des moucherons de feu, ou viennent éblouir de leurs ailes +radieuses mes paupières échauffées; semblables à ces insectes agiles que +la nature a ornés de feux innocents, et que souvent, dans la silencieuse +fraîcheur d'une courte nuit d'été, on voit jaillir en essaim du milieu +d'une touffe de verdure, comme une gerbe d'étincelles sous les coups +redoublés du forgeron. Ils flottent emportés par une légère brise qui +passe, ou appelés par quelque doux parfum dont ils se nourrissent dans +le calice des roses. Le nuage lumineux se promène, se berce inconstant, +se repose ou tourne un moment sur lui-même, et tombe tout entier sur le +sommet d'un jeune pin qu'il illumine comme une pyramide consacrée aux +fêtes publiques, ou à la branche inférieure d'un grand chêne à laquelle +il donne l'aspect d'une girandole préparée pour les veillées de la +forêt. Vois comme ils jouent autour de toi, comme ils frémissent dans +les fleurs, comme ils rayonnent en reflets de feu sur les vases polis; +ce ne sont point des démons ennemis. Ils dansent, ils se réjouissent, +ils ont l'abandon et les éclats de la folie. S'ils s'exercent +quelquefois à troubler le repos des hommes, ce n'est jamais que pour +satisfaire, comme un enfant étourdi, à de riants caprices. + +Ils se roulent, malicieux, dans le lin confus qui court autour du fuseau +d'une vieille bergère, croisent, embrouillent les fils égarés, et +multiplient les noeuds contrariants sous les efforts de son adresse +inutile. Quand un voyageur qui a perdu sa route cherche d'un oeil avide +à travers tout l'horizon de la nuit quelque point lumineux qui promet un +asile, longtemps ils le font errer de sentiers en sentiers, à la lueur +d'un feu infidèle, au bruit d'une voix trompeuse, ou de l'aboiement +éloigné d'un chien vigilant qui rôde comme une sentinelle autour de la +ferme solitaire; ils abusent ainsi de l'espérance du pauvre voyageur, +jusqu'à l'instant où, touchés de pitié pour sa fatigue, ils lui +présentent tout à coup un gîte inattendu, que personne n'avait jamais +remarqué dans ce désert; quelquefois même, il est étonné de trouver à +son arrivée un foyer pétillant dont le seul aspect inspire la gaieté, +des mets rares et délicats que le hasard a procurés à la chaumière du +pêcheur ou du braconnier, et une jeune fille, belle comme les Grâces, +qui le sert en craignant de lever les yeux: car il lui a paru que cet +étranger était dangereux à regarder. Le lendemain, surpris qu'un si +court repos lui ait rendu toutes ses forces, il se lève heureux au chant +de l'alouette qui salue un ciel pur: il apprend que son erreur favorable +a raccourci son chemin de vingt stades et demi, et son cheval, +hennissant d'impatience, les naseaux ouverts, le poil lustré, la +crinière lisse et brillante, frappe devant lui la terre d'un triple +signal de départ. Le lutin bondit de la croupe à la tête du cheval du +voyageur, il passe ses doigts subtils dans la vaste crinière, il la +roule, la relève en onde; il regarde, il s'applaudit de ce qu'il a fait, +et il part content pour aller s'égayer du dépit d'un homme endormi qui +brûle de soif, et qui voit fuir, se diminuer, tarir devant ses lèvres +allongées un breuvage rafraîchissant; qui sonde inutilement la coupe du +regard; qui aspire inutilement la liqueur absente; puis se réveille, et +trouve le vase rempli d'un vin de Syracuse qu'il n'a pas encore goûté, +et que le follet a exprimé de raisins de choix, tout en s'amusant des +inquiétudes de son sommeil. Ici, tu peux boire, parler ou dormir sans +terreur, car les follets sont nos amis. Satisfais seulement à la +curiosité impatiente de Théis et de Myrthé, à la curiosité plus +intéressée de Thélaïre, qui n'a pas détourné de toi ses longs cils +brillants, ses grands yeux noirs qui roulent comme des astres favorables +sur un ciel baigné du plus tendre azur. + +Raconte-nous, Polémon, les extravagantes douleurs que tu as crues +éprouver sous l'empire des sorcières; car les tourments dont elles +poursuivent notre imagination ne sont que la vaine illusion d'un rêve +qui s'évanouit au premier rayon de l'aurore. Théis, Thélaïre et Myrthé +sont attentives.... Elles écoutent.... + +Eh bien! parle... racontes-nous tes désespoirs, tes craintes et les +folles erreurs de la nuit; et toi, Théis, verse du vin; et toi Thélaïre, +souris à son récit pour que son âme se console; et toi, Myrthé, si tu le +vois, surpris du souvenir de ses égarements, céder à une illusion +nouvelle, chante et soulève les cordes de la harpe magique.... +Demande-lui des sons consolateurs, des sons qui renvoient les mauvais +esprits.... C'est ainsi qu'on affranchit les heures austères de la nuit +de l'empire tumultueux des songes, et qu'on échappe de plaisirs en +plaisirs aux sinistres enchantements qui remplissent la terre pendant +l'absence du soleil. + + + + +L'Épisode + + +_«Hanc ego de coelo ducentem sidera vidi:_ +_Fluminis hoec rapidi carmine vertit iter._ +_Hoec cantu finditque solum, manesque sepulchris_ +_Elicit, et tepido devorat ossa rogo._ +_Quum libet, hoec tristi depellit nubila coelo;_ +_Quum libet, aestivo convocat orbe nives.»_ + +_«Cette femme, je l'ai vu de mes yeux attirer les astres du ciel; elle +détourne par ses incantations le cours d'un fleuve rapide; sa voix fait +s'entrouvrir le sol, sortir les mânes du tombeau, descendre les +ossements du bûcher tiède. Quand elle veut, elle dissipe les nuages qui +attristent le ciel; quand elle veut, elle fait tomber la neige dans un +ciel d'été.»_ + + (CATULLE, I, 2.) + +_«Compte que cette nuit tu auras des tremblements et des convulsions; +les démons, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis +d'agir, exerceront sur toi leur cruelle malice. Je t'enverrai des +pincements aussi serrés que les cellules de la ruche, et chacun d'eux +sera aussi brûlant que l'aiguillon de l'abeille qui la construit.»_ + + (SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, sc. 2.) + +Qui de vous ne connaît, ô jeunes filles! les doux caprices des femmes, +dit Polémon réjouit. Vous avez aimé sans doute, et vous savez comment le +coeur d'une veuve pensive qui égare ses souvenirs solitaires sur les +rives ombragées du Pénée, se laisse surprendre quelquefois par le teint +rembruni d'un soldat dont les yeux étincellent du feu de la guerre, et +dont le sein brille de l'éclat d'une généreuse cicatrice. Il marche fier +et tendre parmi les belles comme un lion apprivoisé qui cherche à +oublier dans les plaisirs d'une heureuse et facile servitude le regret +de ses déserts. + +C'est ainsi que le soldat aime à occuper le coeur des femmes, quand il +n'est plus appelé par le clairon des batailles et que les hasards du +combat ne sollicitent plus son ambition impatiente. Il sourit du regard +aux jeunes filles, et il semble leur dire: Aimez-moi!... + +Vous savez aussi, puisque vous êtes Thessaliennes, qu'aucune femme n'a +jamais égalé en beauté cette noble Méroé qui, depuis son veuvage, traîne +de longue draperies blanches brodées d'argent; Méroé, la plus belle des +belles de Thessalie, vous le savez. Elle est majestueuse comme les +déesses, et cependant il y a dans ses yeux je ne sais quelles flammes +mortelles qui enhardissent les prétentions de l'amour.--Oh! combien de +fois je me suis plongé dans l'air qu'elle entraîne, dans la poussière +que ses pieds font voler, dans l'ombre fortunée qui la suit!... + +Combien de fois je me suis jeté au devant de sa marche pour dérober un +rayon à ses regards, un souffle à sa bouche, un atome au tourbillon qui +flatte, qui caresse ses mouvements; combien de fois (Thélaïre, me le +pardonneras-tu?), j'épiais la volupté brûlante de sentir un des plis de +sa robe frémir contre ma tunique ou de pouvoir ramasser d'une lèvre +avide une des paillettes de ses broderies dans les allées des jardins de +Larisse! Quand elle passait, vois-tu, tous les nuages rougissaient comme +à l'approche de la tempête; mes oreilles sifflaient, mes prunelles +s'obscurcissaient dans leur orbite égarée, mon coeur était près de +s'anéantir sous le poids d'une intolérable joie. Elle était là! je +saluais les ombres qui avaient flotté sur elle, j'aspirais l'air qui +l'avait touchée; je disais à tous les arbres des rivages: Avez-vous vu +Méroé? Si elle s'était couchée sur un banc de fleurs, avec quel amour +jaloux je recueillais les fleurs que son corps avait froissées, les +blancs pétales imbibés de carmin qui décorent le front penché de +l'anémone, les flèches éblouissantes qui jaillissent du disque d'or de +la marguerite, le voile d'un chaste gaze qui se roule autour d'un jeune +lis avant qu'il ait souri au soleil; et si j'osais presser d'un +embrassement sacrilège tout ce lit de fraîche verdure, elle m'incendiait +d'un feu plus subtil que celui dont la mort a tissé les vêtements +nocturne d'un fiévreux. Méroé ne pouvait pas manquer de me remarquer. +J'étais partout. Un jour, à l'approche du crépuscule, je trouvai son +regard; il souriait; elle m'avait devancé, son pas se ralentit. J'étais +seul derrière elle, et je la vis se détourner. L'air était calme, il ne +troublait pas ses cheveux, et sa main soulevée s'en rapprochait comme +pour réparer leur désordre. Je la suivis, Lucius, jusqu'au palais, +jusqu'au temple de la princesse de Thessalie, et la nuit descendit sur +nous, nuit de délices et de terreur!... Puisse-t-elle avoir été la +dernière de ma vie et avoir fini plus tôt! + +Je ne sais si tu as jamais supporté avec une résignation mêlée +d'impatience et de tendresse le poids du corps d'une maîtresse endormie +qui s'abandonne au repos sur ton bras étendu sans s'imaginer que tu +souffres; si tu as essayé de lutter contre le frisson qui saisit peu à +peu ton sang, contre l'engourdissement qui enchaîne tes muscles soumis; +de t'opposer à la conquête de la mort qui menace de s'étendre jusqu'à +ton âme! C'est ainsi, Lucius, qu'un frémissement douloureux parcourait +rapidement mes nerfs, en les ébranlant de tremblements inattendus comme +le crochet aigu du plectrum qui fait dissoner toutes les cordes de la +lyre, sous les doigts d'un musicien habile. Ma chair se tourmentait +comme une membrane sèche approchée du feu. + +Ma poitrine soulevée était près de rompre, en éclatant, les liens de fer +qui l'enveloppaient, quand Méroé, tout à coup assise à mes côtés, arrêta +sur mes yeux un regard profond, étendit sa main sur mon coeur pour +s'assurer que le mouvement en était suspendu, l'y reposa longtemps, +pesante et froide, et s'enfuit loin de moi de toute la vitesse d'une +flèche que la corde de l'arbalète repousse en frémissant. Elle courait +sur les marbres du palais, en répétant les airs des vieilles bergères de +Syracuse qui enchantent la lune dans ses nuages de nacre et d'argent, +tournait dans les profondeurs de la salle immense, et criait de temps à +autre, avec les éclats d'une gaieté horrible, pour rappeler je ne sais +quels amis qu'elle ne m'avait pas encore nommés. + +Pendant que je regardais plein de terreur, et que je voyais descendre le +long des murailles, se presser sous les portiques, se balancer sous les +voûtes, une foule innombrable de vapeurs distinctes les unes des autres, +mais qui n'avait de la vie que des apparences de formes, une voix faible +comme le bruit de l'étang le plus calme dans une nuit silencieuse, une +couleur indécise empruntée aux objets devant lesquels flottaient leurs +figures transparentes... la flamme azurée et pétillante jaillit tout à +coup de tous les trépieds, et Méroé formidable volait de l'un à l'autre +en murmurant des paroles confuses: + +«Ici de la verveine en fleur... là, trois brins de sauge cueillis à +minuit dans le cimetière de ceux qui sont morts par l'épée... ici, le +voile de la bien-aimée sous lequel le bien-aimé cacha sa pâleur et sa +désolation après avoir égorgé l'époux endormi pour jouir de ses +amours... ici encore, les larmes d'une tigresse excédée par la faim, qui +ne se console pas d'avoir dévoré un de ses petits!» + +Et ses traits renversés exprimaient tant de souffrance et d'horreur +qu'elle me fit presque pitié. + +Inquiète de voir ses conjurations suspendues par quelque obstacle +imprévu, elle bondit de rage, s'éloigna, revint armée de deux longues +baguettes d'ivoire, liées à leur extrémité par un lacet composé de +treize crins, détachés du cou d'une superbe cavale blanche par le voleur +même qui avait tué son maître, et sur la tresse flexible elle fit voler +le rhombus d'ébène, aux globes vides et sonores, qui bruit et hurla dans +l'air et revint en roulant avec un grondement sourd, et roula encore en +grondant, et puis se ralentit et tomba. Les flammes des trépieds se +dressaient comme des langues de couleuvres; et les ombres étaient +contentes.»Venez, venez, criait Méroé, il faut que les démons de la nuit +s'apaisent et que les morts se réjouissent. Apportez-moi de la verveine +en fleur, de la sauge cueillie à minuit, et du trèfle à quatre feuilles; +donnez des moissons de jolis bouquets à Saga et aux démons de la nuit.» +Puis tournant un oeil étonné sur l'aspic d'or dont les replis +s'arrondissaient autour de son bras nu; sur le bracelet précieux, +ouvrage du plus habile artiste de Thessalie qui n'y avait épargné ni le +choix des métaux, ni la perfection du travail,--l'argent y était +incrusté en écailles délicates, et il n'y avait pas une dont la +blancheur ne fût relevée par l'éclat d'un rubis ou par la transparence +si douce au regard d'un saphir plus bleu que le ciel.--Elle le détache, +elle médite, elle rêve, elle appelle le serpent en murmurant des paroles +secrètes; et le serpent animé se déroule et fuit avec un sifflement de +joie comme un esclave délivré. Et le rhombus roule encore; il roule +toujours en grondant, il roule comme la foudre éloignée qui se plaint +dans des nuages emportés par le vent, et qui s'éteint en gémissant dans +un orage fini. Cependant, toutes les voûtes s'ouvrent, tous les espaces +du ciel se déploient, tous les astres descendent, tous les nuages +s'aplanissent et baignent le seuil comme des parvis de ténèbres. La +lune, tachée de sang, ressemble au bouclier de fer sur lequel on vient +de rapporter le corps d'un jeune Spartiate égorgé par l'ennemi. Elle +roule et appesantit sur moi son disque livide, qu'obscurcit encore la +fumée des trépieds éteints. Méroé continue à courir en frappant de ses +doigts, d'où jaillissent de longs éclairs, les innombrables colonnes du +palais, et chaque colonne qui se divise sous les doigts de Méroé +découvre une colonnade immense qui est peuplée de fantômes, et chacun +des fantômes frappe comme elle une colonne qui ouvre des colonnades +nouvelles; et il n'y a pas une colonne qui ne soit témoin du sacrifice +d'un enfant nouveau-né arraché aux caresses de sa mère. Pitié! pitié! +m'écriai-je, pour la mère infortunée qui dispute son enfant à la +mort.--Mais cette prière étouffée n'arrivait à mes lèvres qu'avec la +force du souffle d'un agonisant qui dit: Adieu! Elle expirait en sons +inarticulés sur ma bouche balbutiante. + +Elle mourait comme le cri d'un homme qui se noie, et qui cherche en vain +à confier aux eaux muettes le dernier appel du désespoir. L'eau +insensible étouffe sa voix; elle le recouvre, morne et froide; elle +dévore sa plainte; elle ne le portera jamais jusqu'au rivage. + +Tandis que je me débattais contre la terreur dont j'étais accablé, et +que j'essayais d'arracher de mon sein quelque malédiction qui réveillât +dans le ciel la vengeance des dieux: Misérable! s'écria Méroé, sois puni +à jamais de ton insolente curiosité!... Ah! tu oses violer les +enchantements du sommeil.... Tu parles, tu cris et tu vois.... Eh bien! tu +ne parleras plus que pour te plaindre, tu ne crieras plus que pour +implorer en vain la sourde pitié des absents, tu ne verras plus que des +scènes d'horreur qui glaceront ton âme.... Et en s'exprimant ainsi, avec +une voix plus grêle et plus déchirante que celle d'une hyène égorgée qui +menace encore les chasseurs, elle détachait de son doigt la turquoise +chatoyante qui étincelait de flammes variées comme les couleurs de +l'arc-en-ciel, ou comme la vague qui bondit à la marée montante, et +réfléchit en se roulant sur elle-même les feux du soleil levant. Elle +presse du doigt un ressort inconnu qui soulève la pierre merveilleuse +sur sa charnière invisible, et découvre dans un écrin d'or je ne sais +quel monstre sans couleur et sans forme, qui bondit, hurle, s'élance, et +tombe accroupi sur le sein de la magicienne.«Te voilà, dit-elle, mon +cher Smarra, le bien-aimé, l'unique favori de mes pensées amoureuses, +toi que la haine du ciel a choisi dans tous ses trésors pour le +désespoir des enfants de l'homme. Va, je te l'ordonne, spectre flatteur, +ou décevant ou terrible, va tourmenter la victime que je t'ai livrée; +fais-lui des supplices aussi variés que les épouvantements de l'enfer +qui t'a conçu, aussi cruels, aussi implacables que ma colère. Va te +rassasier des angoisses de son coeur palpitant, compter les battements +convulsifs de son pouls qui se précipite, qui s'arrête... contempler sa +douloureuse agonie et la suspendre pour la recommencer... À ce prix, +fidèle esclave de l'amour, tu pourras au départ des songes redescendre +sur l'oreiller embaumé de ta maîtresse, et presser dans tes bras +caressants la reine des terreurs nocturnes.... «Elle dit et le monstre +jaillit de sa main brûlante comme le palet arrondi du discobole, il +tourne dans l'air avec la rapidité de ces feux artificiels qu'on lance +sur les navires, étend des ailes bizarrement festonnées, monte, descend, +grandit, se rapetisse, et, nain difforme et joyeux, dont les mains sont +armées d'ongles d'un métal plus fin que l'acier, qui pénètrent la chair +sans la déchirer, et boivent le sang à la manière de la pompe insidieuse +des sangsues, il s'attache sur mon coeur, se développe, soulève sa tête +énorme et rit. En vain mon oeil, fixe d'effroi, cherche dans l'espace +qu'il peut embrasser un objet qui le rassure: les mille démons de la +nuit escortent l'affreux démon de la turquoise. Des femmes rabougries au +regard ivre; des serpents rouges et violets dont la bouche jette du feu; +des lézards qui élèvent au-dessus d'un lac de boue et de sang un visage +pareil à celui de l'homme; des têtes nouvellement détachées du tronc par +la hache du soldat, mais qui me regarde avec des yeux vivants, et +s'enfuient en sautillant sur des pieds de reptiles.... + +Depuis cette nuit funeste, ô Lucius, il n'est plus de nuits paisibles +pour moi. La couche parfumée des jeunes filles qui n'est ouverte qu'aux +songes voluptueux; la tente infidèle du voyageur qui se déploie tous les +soirs sous de nouveaux ombrages; le sanctuaire même des temples est un +asile impuissant contre les démons de la nuit. + +À peine mes paupières, fatiguées de lutter contre le sommeil si redouté, +se ferment d'accablement, tous les monstres sont là, comme à l'instant +où je les ai vus s'échapper avec Smarra de la bague magique de Méroé. +Ils courent en cercle autour de moi, m'étourdissent de leurs cris, +m'effaraient de leurs plaisirs et souillent mes lèvres frémissantes de +leurs caresses de harpies. Méroé les conduit et plane au-dessus d'eux en +secouant sa longue chevelure, d'où s'échappent des éclairs d'un bleu +livide. Hier encore... elle était bien plus grande que je ne l'ai vue +autrefois... c'était les mêmes formes et les mêmes traits, mais sous +leur apparence séduisante je discernais avec effroi, comme au travers +d'une gaze subtile et légère, le teint plombé de la magicienne et ses +membres couleur de souffre: ses yeux fixes et creux étaient tout noyés +de sang, des larmes de sang sillonnaient ses joues profondes, et sa main +déployée dans l'espace, laissait imprimée sur l'air même la trace d'une +main de sang.... + +--Viens, me dit-elle en m'effleurant d'un signe du doigt qui m'aurait +anéanti s'il m'avait touché, viens visiter l'empire que je donne à mon +époux, car je veux que tu connaisses tous les domaines de la terreur et +du désespoir...--Et en parlant ainsi elle volait devant moi, les pieds à +peine détachés du sol, et s'approchant ou s'éloignant alternativement de +la terre, comme la flamme qui danse au-dessus d'une torche prête à +s'éteindre. Oh! que l'aspect du chemin que nous dévorions en courant +était affreux à tous les sens! Que la magicienne elle-même paraissait +impatiente d'en trouver la fin! Imagine-toi le caveau funèbre où elle +entasse les débris de toutes les innocentes victimes de leurs +sacrifices, et, parmi les plus imparfaits de ces restes mutilés, pas un +lambeau qui n'ait conservé une voix, des gémissements et des pleurs! + +Imagine-toi des murailles mobiles, mobiles et animées, qui se resserrent +de part et d'autre au-devant de tes pas, et qui embrassent peu à peu +tous tes membres de l'enceinte d'une prison étroite et glacée.... Ton +sein oppressé qui se soulève, qui tressaille, qui bondit pour aspirer +l'air de la vie à travers la poussière des ruines, la fumée des +flambeaux, l'humidité des catacombes, le souffle empoisonné des +morts... et tous les démons de la nuit qui crient, qui sifflent, +hurlent ou rugissent à ton oreille épouvantée: Tu ne respireras plus! + +Et pendant que je marchais, un insecte mille fois plus petit que celui +qui attaque d'une dent impuissante le tissu délicat des feuilles de +rose; un atome disgracié qui passe mille ans à imposer un de ses pas sur +la sphère universelle des cieux dont la matière est mille fois plus dure +que le diamant.... Il marchait, il marchait aussi; et la trace obstinée +de ses pieds paresseux avait divisé ce globe impérissable jusqu'à son +axe. + +Après avoir parcouru ainsi, tant notre élan était rapide, une distance +pour laquelle les langages de l'homme n'ont point de terme de +comparaison, je vis jaillir de la bouche d'un soupirail, voisin comme la +plus éloignée des étoiles, quelques traits d'une blanche clarté. Pleine +d'espérance, Méroé s'élança, je la suivis, entraîné par une puissance +invincible; et d'ailleurs le chemin du retour, effacé comme le néant, +infini comme l'éternité, venait de se fermer derrière moi d'une manière +impénétrable au courage et à la patience de l'homme. Il y avait déjà +entre Larisse et nous tous les débris des mondes innombrables qui ont +précédé celui-ci dans les essais de la création, depuis le commencement +des temps, et dont le plus grand nombre ne le surpassent pas moins en +immensité qu'il n'excède lui-même de son étendue prodigieuse, le nid +invisible du moucheron. La porte sépulcrale qui nous reçut ou plutôt qui +nous aspira au sortir de ce gouffre s'ouvrait sur un champ sans horizon, +qui n'avait jamais rien produit. On y distinguait à peine un coin reculé +du ciel le contour indécis d'un astre immobile et obscur, plus immobile +que l'air, plus obscur que les ténèbres qui règne dans ce séjour de +désolation. C'était le cadavre du plus ancien des soleils, couché sur le +fond ténébreux du firmament, comme un bateau submergé sur un lac grossi +par la fonte des neiges. La lueur pâle qui venait de frapper mes yeux ne +provenait point de lui. On aurait dit qu'elle n'avait aucune origine et +qu'elle n'était qu'une couleur particulière de la nuit, à moins qu'elle +ne résultat de l'incendie de quelque monde éloigné dont la cendre +brûlait encore. + +Alors le croiras-tu? elles vinrent toutes, les sorcières de Thessalie, +escortées de ces nains de la terre qui travaillent dans les mines, qui +ont un visage comme le cuivre et des cheveux bleus comme l'argent dans +la fournaise; de ces salamandres aux longs bras, à la queue aplatie en +rame, aux couleurs inconnues, qui descendent vivantes et agiles du +milieu des flammes, comme des lézards noirs à travers une poussière de +feu; elles vinrent suivies des Aspioles qui ont le corps si frêle, si +élancé, surmonté d'une tête difforme, mais riante, et qui se balancent +sur les ossements de leurs jambes vides et grêles, semblable à un chaume +stérile agité par le vent; des Achrones qui n'ont point de membres, +point de voix, point de figures, point d'âge, et qui bondissent en +pleurant sur la terre gémissante, comme des outres gonflées d'air; des +Psylles qui sucent un venin cruel, et qui, avides de poisons, dansent en +rond en poussant des sifflements aigus pour éveiller les serpents, pour +les réveiller dans l'asile caché, dans le trou sinueux des serpents. Il +y avait là jusqu'aux Morphoses que vous avez tant aimé, qui sont belles +comme Psyché, qui jouent comme les Grâces, qui ont des concerts comme +les Muses, et dont le regard séducteur, plus pénétrant, plus envenimé +que la dent de la vipère, va incendier votre sang et faire bouillir la +moelle dans vos os calcinés. Tu les aurais vues, enveloppées dans leurs +linceuls de pourpre, promener autour d'elles des nuages plus brillants +que l'Orient, plus parfumés que l'encens d'Arabie, plus harmonieux que +le premier soupir d'une vierge attendrie par l'amour, et dont la vapeur +enivrante fascinait pour la tuer. Tantôt leurs yeux roulent une flamme +humide qui charme et qui dévore; tantôt elles penchent la tête avec une +grâce qui n'appartient qu'à elles, en sollicitant votre confiance +crédule, d'un sourire caressant, du sourire d'un masque perfide et animé +qui cache la joie du crime et la laideur de la mort. Que te dirais-je? +Entraîné par le tourbillon des esprits qui flottait comme un nuage; +comme la fumée d'un rouge sanglant qui descend d'une ville incendiée; +comme la lave liquide qui répand, croise, entrelace des ruisseaux +ardents sur une campagne de cendres... j'arrivai... j'arrivai.... Tous +les sépulcres étaient ouverts... tous les morts étaient exhumés... toutes +les goules, pâles, impatientes, affamées, étaient présentes; +elles brisaient les ais des cercueils, déchiraient les vêtements sacrés, +les derniers vêtements du cadavre; se partageaient d'affreux débris avec +une plus affreuse volupté, et, d'une main irrésistible, car j'étais +hélas! faible et captif comme un enfant au berceau, elles me forçaient à +m'associer... ô terreur... à leur exécrable festin!... + +En achevant ces paroles, Polémon se souleva sur son lit, et, tremblant, +éperdu, les cheveux hérissés, le regard fixe et terrible, il nous appela +d'une voix qui n'avait rien d'humain. + +--Mais les airs de la harpe de Myrthé volaient déjà dans les airs; les +démons étaient apaisés, le silence était calme comme la pensée de +l'innocent qui s'endort la veille de son jugement. Polémon dormait +paisible aux doux sons de la harpe de Myrthé. + + + + +L'Épode + + +_«Ergo exercentur poenis, veterumque malorum_ +_Supplicia expendunt; alioe panduntur inanes_ +_Suspensoe ad ventos, aliis sub gurgite vasto_ +_Infectum èluitur scelus, aut exuritur igni.»_ + +_«Ici donc le châtiment les éprouve, et elles expient par des supplices +leurs anciens crimes. Les unes, suspendues dans les airs, sont le jouet +des vents; les autres, plongées dans un vaste gouffre, s'y lavent de +leurs souillures criminelles, ou s'épurent dans le feu.»_ + + (VIRGILE, Énéïde, ch. VI, 739-742.) + +_«C'est la coutume de dormir après ses repas, et le moment est favorable +pour lui briser le crâne avec un marteau, lui ouvrir le ventre avec un +pieu, ou lui couper la gorge avec un poignard.»_ + + (SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, scène 2.) + +Les vapeurs du plaisir et du vin avaient étourdi mes esprits, et je +voyais malgré moi les fantômes de l'imagination de Polémon se poursuivre +dans les recoins les moins éclairés de la salle du festin. Déjà il +s'était endormi d'un sommeil profond sur le lit semé de fleurs, à côté +de sa coupe renversée, et mes jeunes esclaves surprises par un +abattement plus doux, avaient laissé tomber leur tête appesantie contre +la harpe qu'elles tenaient embrassée. + +Les cheveux d'or de Myrthé descendaient comme un long voile sur son +visage entre les fils d'or qui pâlissent auprès d'eux, et l'haleine de +son doux sommeil, errant sur les cordes harmonieuses, en tirait encore +je ne sais quel son voluptueux qui venait mourir à mon oreille. +Cependant les fantômes n'étaient pas partis; ils dansaient toujours dans +les ombres des colonnes et dans la fumée des flambeaux. Impatient de ce +prestige imposteur de l'ivresse, je ramenai sur ma tête les frais +rameaux du lierre préservateur, et je fermai avec force mes yeux +tourmentés par les illusions de la lumière. J'entendis alors une étrange +rumeur, où je distinguais des voix tour à tour graves et menaçantes, ou +injurieuses et ironiques. + +Une d'elles me répétait avec une fastidieuse monotonie, quelques vers +d'une scène d'Eschyle; une autre les dernières leçons que m'avait +adressées mon aïeul mourant; de temps en temps comme une bouffée de vent +qui court en sifflant parmi les branches mortes et les feuilles +desséchées dans les intervalles de la tempête, une figure dont je +sentais le souffle éclatait de rire contre ma joue, et s'éloignait en +riant encore. Des illusions bizarres et horribles succédèrent à cette +illusion. Je croyais voir, à travers un nuage de sang, tous les objets +sur lesquels mes regards venaient de s'éteindre: ils flottaient devant +moi et me poursuivaient d'attitudes horribles et de gémissements +accusateurs. Polémon toujours couché auprès de sa coupe vide, Myrthé +toujours appuyée sur sa harpe immobile, poussaient contre moi des +imprécations furieuses, et me demandaient compte de je ne sais quel +assassinat. Au moment où je me soulevais pour leur répondre, et où +j'étendais mes bras sur la couche rafraîchie par d'amples libations de +liqueurs et de parfums, quelque chose de froid saisit les articulations +de mes mains frémissantes: c'était un noeud de fer, qui au même instant +tomba sur mes pieds engourdis, et je me trouvai debout entre deux haies +de soldats livides, étroitement serrés, dont les lances terminées par un +fer éblouissant représentaient une longue suite de candélabres. Alors je +me mis à marcher, en cherchant du regard, dans le ciel, le vol de la +colombe voyageuse, pour confier au moins à ses soupirs, avant le moment +horrible que je commençais à prévoir, le secret d'un amour caché qu'elle +pourrait raconter un jour en planant près de la baie de Corcyre, +au-dessus d'une jolie maison blanche; mais la colombe pleurait sur son +nid, parce que l'autour venait de lui enlever le plus cher des oiseaux +de sa couvée, et je m'avançais d'un pas pénible et mal assuré vers le +but de ce convoi tragique, au milieu d'un murmure d'affreuse joie qui +courait à travers la foule, et qui appelait impatiemment mon passage; le +murmure du peuple à la bouche béante, à la vue altérée de douleur dont +la sanglante curiosité boit du plus loin possible toutes les larmes de +la victime que le bourreau va lui jeter. Le voilà, criaient-ils tous, le +voilà...--Je l'ai vu sur un champ de bataille, disait un vieux soldat, +mais il n'était pas alors blême comme un spectre, et il paraissait brave +à la guerre.--Qu'il est petit, ce Lucius dont on faisait un Achille et +un Hercule! reprenait un nain que je n'avais pas remarqué parmi eux. +C'est la terreur, sans doute qui anéanti sa force et qui fléchit ses +genoux. + +--Est-on bien sûr que tant de férocité ait pu trouver place dans le +coeur d'un homme? dit un vieillard aux cheveux blancs dont le doute +glaça mon coeur. Il ressemblait à mon père.--Lui! repartit la voix d'une +femme, dont la physionomie exprimait tant de douceur.... + +Lui! répéta-t-elle en s'enveloppant de son voile pour éviter l'horreur +de mon aspect... le meurtrier de Polémon et de la belle Myrthé!...--Je +crois que le monstre me regarde, dit une femme du peuple. Ferme-toi, +oeil de basilic, âme de vipère, que le ciel te maudisse! + +--Pendant ce temps-là les tours, les rues, la ville entière fuyaient +derrière moi comme le port abandonné par un vaisseau aventureux qui va +tenter les destins de la mer. Il ne restait qu'une place nouvellement +bâtie, vaste, régulière, superbe, couverte d'édifices majestueux, +inondée d'une foule de citoyens de tous les états, qui renonçaient à +leurs devoirs pour obéir à l'attrait d'un plaisir piquant. Les croisées +étaient garnies de curieux avides, entre lesquels on voyait des jeunes +gens disputer l'étroite embrasure à leur mère ou à leur maîtresse. +L'obélisque élevé au-dessus des fontaines, l'échafaudage tremblant du +maçon, les tréteaux nomades du baladin, portaient des spectateurs. Des +hommes haletants d'impatience et de volupté pendaient aux corniches des +palais, et embrassant de leurs genoux les arêtes de la muraille, ils +répétaient avec une joie immodérée: Le voilà! Une petite fille dont les +yeux hagards annonçaient la folie, et qui avait une tunique bleue toute +froissée et des cheveux blonds poudrés de paillettes, chantait +l'histoire de mon supplice. Elle disait les paroles de ma mort et la +confession de mes forfaits, et sa complainte cruelle révélait à mon âme +épouvantée des mystères du crime impossibles à concevoir pour le crime +même. L'objet de tout ce spectacle, c'était moi, un autre homme qui +m'accompagnait, et quelques planches exhaussées sur quelques pieux, +au-dessus desquelles le charpentier avait fixé un siège grossier et un +bloc de bois mal équarri qui le dépassait d'une demi-brasse. Je montai +quatorze degrés; je m'assis; je promenai mes yeux sur la foule; je +désirai de reconnaître des traits amis, de trouver dans le regard +circonspect d'un adieu honteux, des lueurs d'espérance ou de regret; je +ne vis que Myrthé qui se réveillait contre sa harpe, et qui la touchait +en riant; que Polémon qui relevait sa coupe vide, et qui, à demi étourdi +par les fumées de son breuvage, la remplissait encore d'une main égarée. +Plus tranquille, je livrai ma tête au sabre si tranchant et si glacé de +l'officier de la mort. Jamais un frisson plus pénétrant n'a couru entre +les vertèbres de l'homme; il était saisissant comme le dernier baiser +que la fièvre imprime au cou d'un moribond, aigu comme l'acier raffiné, +dévorant comme le plomb fondu. + +Je ne fus tiré de cette angoisse que par une commotion terrible: ma tête +était tombée... elle avait roulé, rebondi sur le hideux parvis de +l'échafaud, et, prête à descendre toute meurtrie entre les mains des +enfants, des jolis enfants de Larisse, qui se jouent avec des têtes de +morts, elle s'était rattachée à une planche saillante en la mordant avec +ces dents de fer que la rage prête à l'agonie. De là je tournais mes +yeux vers l'assemblée, qui se retirait silencieuse mais satisfaite. Un +homme venait de mourir devant le peuple. Tout s'écoula en exprimant un +sentiment d'admiration pour celui qui ne m'avait pas manqué, et un +sentiment d'horreur contre l'assassin de Polémon et de la belle +Myrthé.--Myrthé! Myrthé! m'écriai-je en rugissant, mais sans quitter la +planche salutaire.--Lucius! Lucius! répondit-elle en sommeillant à demi, +tu ne dormiras donc jamais tranquille quand tu as vidé une coupe de +trop! Que les dieux infernaux te pardonnent, et ne dérange plus mon +repos. J'aimerais mieux coucher au bruit du marteau de mon père, dans +l'atelier où il tourmente le cuivre, que parmi les terreurs nocturnes de +ton palais. + +Et pendant qu'elle me parlait, je mordais, obstiné, le bois humecté de +mon sang fraîchement répandu, et je me félicitais de sentir croître les +sombres ailes de la mort qui se déployaient lentement au-dessous de mon +cou mutilé. Toutes les chauves-souris du crépuscule m'effleuraient +caressante, en me disant: Prends des ailes!... et je commençais à battre +avec effort je ne sais quels lambeaux qui me soutenaient à peine. +Cependant tout à coup j'éprouvai une illusion rassurante. Dix fois je +frappai les lambris funèbres du mouvement de cette membrane presque +inanimée que je traînais autour de moi comme les pieds flexibles du +reptile qui se roule dans le sable des fontaines; dix fois je rebondis +en m'essayant peu à peu dans l'humide brouillard. Qu'il était noir et +glacé! et que les déserts de ténèbres sont tristes! Je remontai enfin +jusqu'à la hauteur des bâtiments les plus élevés, et je planai en rond +autour du socle solitaire, que ma bouche mourante venait d'effleurer +d'un sourire et d'un baiser d'adieu. Tous les spectateurs avaient +disparu, tous les bruits avaient cessé, tous les astres étaient cachés, +toutes les lumières évanouies. L'air était immobile, le ciel glauque, +terne, froid comme une tôle mate. Il ne restait rien de ce que j'avais +vu, de ce que j'avais imaginé sur la terre, et mon âme épouvantée d'être +vivante fuyait avec horreur une solitude plus immense, une obscurité +plus profonde que la solitude et l'obscurité du néant. Mais cet asile +que je cherchais, je ne le trouvais pas. Je m'élevais comme le papillon +de nuit qui a nouvellement brisé ses langes mystérieux pour déployer le +luxe inutile de sa parure pourpre, d'azur et d'or. + +S'il aperçoit de loin la croisée du sage qui veille en écrivant à la +lueur d'une lampe de peu de valeur, ou d'une jeune épouse dont le mari +s'est oublié à la chasse, il monte, il cherche à se fixer, bat le +vitrage en frémissant, s'éloigne, roule, bourdonne, et tombe en +chargeant la talc transparent de toute la poussière de ses ailes +fragiles. + +C'est ainsi que je battais des mornes ailes que le trépas m'avait donné +les voûtes d'un ciel d'airain, qui ne me répondait que par un sourd +retentissement, et je redescendais en planant en rond autour du socle +solitaire, du socle que ma bouche mourante venait d'effleurer d'un +sourire et d'un baiser d'adieu. Le socle n'était plus vide. Un autre +homme venait d'y appuyer sa tête, sa tête renversée en arrière, et son +cou montrait à mes yeux la trace de la blessure, la cicatrice +triangulaire du fer de lance qui me ravit Polémon au siège de Corinthe. +Ses cheveux ondoyants roulaient leurs boucles dorées autour du bloc +sanglant: mais Polémon, tranquille et les paupières abattues, paraissait +dormir d'un sommeil heureux. Quelque sourire qui n'était pas celui de la +terreur volait sur ses lèvres épanouies, et appelait de nouveaux chants +de Myrthé, ou de nouvelles caresses de Thélaïre. Aux traits du jour pâle +qui commençait à se répandre dans l'enceinte de mon palais, je +reconnaissais à des formes encore un peu indécises toutes les colonnes +et tous les vestibules, parmi lesquels j'avais vu se former pendant la +nuit les danses funèbres des mauvais esprits. Je cherchais Myrthé; mais +elle avait quitté sa harpe, et, immobile entre Thélaïre et Théis, elle +arrêtait un regard morne et cruel sur le guerrier endormi. Tout à coup +au milieu d'elles s'élança Méroé: l'aspic d'or qu'elle avait détaché de +son bras sifflait en glissant sous les voûtes; le rhombus retentissant +roulait et grondait dans l'air; Smarra convoqué pour le départ des +songes du matin, venait réclamer la récompense promise par la reine des +terreurs nocturnes, et palpitait auprès d'elle d'un hideux amour en +faisant bourdonner ses ailes avec tant de rapidité, qu'elle +n'obscurcissaient pas du moindre nuage la transparence de l'air. + +--Théis, et Thélaïre, et Myrthé dansaient échevelées et poussaient des +hurlements de joie. Près de moi d'horribles enfants aux cheveux blancs, +au front ridé, à l'oeil éteint, s'amusaient à m'enchaîner sur mon lit +des plus fragiles réseaux de l'araignée qui jette son filet perfide à +l'angle de deux murailles contiguës pour y surprendre un pauvre papillon +égaré. Quelques-uns recueillaient ces fils d'un blanc soyeux dont les +flocons légers échappent au fuseau miraculeux des fées, et ils les +laissaient tomber de tout le poids d'une chaîne de plomb sur mes membres +excédés de douleur. + +--Lève-toi, me disaient-ils avec des rires insolents, et ils brisaient +mon sein oppressé en le frappant d'un chalumeau de paille, rompu en +forme de fléau, qu'ils avaient dérobé à la gerbe d'une glaneuse. +Cependant j'essayais de dégager des frêles liens qui les captivaient mes +mains redoutables à l'ennemi, et dont le poids s'est fait sentir souvent +aux Thessaliens dans les jeux cruels du ceste et du pugilat; et mes +mains redoutables, mes mains exercées à soulever un ceste de fer qui +donne la mort, mollissaient sur la poitrine désarmée du nain +fantastique, comme l'éponge battue par la tempête au pied d'un vieux +rocher que la mer attaque sans l'ébranler depuis le commencement des +siècles. Ainsi s'évanouit sans laisser de traces, avant même d'effleurer +l'obstacle dont le rapproche un souffle jaloux, ce globe aux mille +couleurs, jouet éblouissant et fugitif des enfants. + +La cicatrice de Polémon versait du sang, et Méroé, ivre de volupté, +élevait au-dessus du groupe avide de ses compagnes le coeur déchiré du +soldat qu'elle venait d'arracher de sa poitrine. Elle en refusait, elle +en disputait les lambeaux aux filles de Larisse altérées de sang. Smarra +protégeait de son vol rapide et de ses sifflements menaçant l'effroyable +conquête de la reine des terreurs nocturnes. À peine il caressait +lui-même de l'extrémité de sa trompe, dont la longue spirale se +déroulait comme un ressort, le coeur sanglant de Polémon, pour tromper +un moment l'impatience de sa soif; et Méroé, la belle Méroé, souriait à +sa vigilance et à son amour. + +Les liens qui me retenaient avaient enfin cédé; et je tombais debout, +éveillé au pied du lit de Polémon, tandis que loin de moi fuyaient tous +les démons, et toutes les sorcières, et toutes les illusions de la nuit. +Mon palais même, et les jeunes esclaves qui en faisaient l'ornement, +fortune passagère des songes, avaient fait place à la tente d'un +guerrier blessé sous les murailles de Corinthe, et au cortège lugubre +des officiers de la mort. Les flambeaux du deuil commençaient à retentir +sous les voûtes souterraines du tombeau. Et Polémon... ô désespoir! ma +main tremblante demandait en vain une faible ondulation à sa +poitrine.--Son coeur ne battait plus.--Son sein était vide. + + + + +L'Épilogue + + +_«Hic umbrarum tenui stridore volantum_ +_Flebilis auditur questus, simulacra coloni_ +_Pallida, defunctasque vident migrare figuras.»_ + + +_«Ici l'on entend les gémissements lamentables des âmes qui volent avec +un sifflement léger, les paysans voient passer les spectres blêmes et +les fantômes des morts.»_ + + (CLAUDIEN) + +_«Jamais je ne pourrai ajouter foi à ces vieilles fables, ni à ces jeux +de féerie. Les amants, les fous et les poètes ont des cerveaux brûlants, +une imagination qui ne conçoit que des fantômes, et dont les +conceptions, roulant dans un brûlant délire, s'égarent toutes au-delà +des limites de la raison.»_ + + (SHAKESPEARE, Le Songe d'une nuit d'été, acte V, scène 1.) + +Ah! qui viendra briser leurs poignards, qui pourra étancher le sang de +mon frère et le rappeler à la vie! Oh! que suis-je venu chercher ici! +Éternelle douleur! Larisse, Thessalie, Tempé, flots du Pénée que +j'abhorre! ô Polémon, cher Polémon!... + +«Que dis-tu, au nom de notre bon ange, que dis-tu de poignards et de +sang? Qui te fait balbutier depuis si longtemps des paroles qui n'ont +point d'ordre, ou gémir d'une voix étouffée comme un voyageur qu'on +assassine au milieu de son sommeil, et qui est réveillé par la mort?... +Lorenzo, mon cher Lorenzo...» + +Lisidis, Lisidis, est-ce toi qui m'a parlé? en vérité, j'ai cru +reconnaître ta voix, et j'ai pensé que les ombres s'en allaient. +Pourquoi m'as-tu quitté pendant que je recevais dans mon palais de +Larisse les derniers soupirs de Polémon, au milieu des sorcières qui +dansent de joie? Vois, comme elles dansent de joie.... + +«..Hélas! je ne connais ni Polémon, ni Larisse, ni la joie formidable +des sorcières de Thessalie. Je ne connais que Lorenzo. C'était +hier--as-tu pu l'oublier si vite?--que revenait pour la première fois le +jour qui a vu consacrer notre mariage; c'était hier le huitième jour de +notre mariage... regarde, regarde le jour, regarde Arona, le lac et le +ciel de Lombardie...» + +Les ombres vont et reviennent, elles me menacent, elles parlent avec +colère, elles parlent de Lisidis, d'une jolie petite maison au bord des +eaux, et d'un rêve que j'ai fait sur une terre éloignée... elles +grandissent, elles me menacent, elles crient.... + +«De quel nouveau reproche veux-tu me tourmenter, coeur ingrat et jaloux? +Ah! je sais bien que tu te joues de ma douleur, et que tu ne cherches +qu'à excuser quelque infidélité, ou à couvrir d'un prétexte bizarre une +rupture préparée d'avance.... Je ne te parlerai plus.» + +Où est Théis, où est Myrthé, où sont les harpes de Thessalie? Lisidis, +Lisidis, si je ne me suis pas trompé en entendant ta voix, ta douce +voix, tu dois être là, près de moi... toi seule peux me délivrer des +prestiges et des vengeances de Méroé.... Délivre-moi de Théis, de Myrthé, +de Thélaïre elle-même.... + +«C'est toi, cruel, qui porte trop loin la vengeance, et qui veux me +punir d'avoir dansé hier trop longtemps avec un autre que toi au bal de +l'île Belle; mais s'il avait osé me parler d'amour, s'il m'avait parlé +d'amour...» + +Par saint Charles d'Arona, que Dieu l'en préserve à jamais.... Serait-il +vrai en effet, ma Lisidis, que nous sommes revenus de l'île Belle au +doux bruit de ta guitare, jusqu'à notre jolie maison d'Arona,--de +Larisse, de Thessalie, au doux bruit de ta harpe et des eaux du Pénée? + +«Laisse la Thessalie. Lorenzo, réveille-toi... vois les rayons du soleil +levant qui frappe la tête colossale de saint Charles. Écoute le bruit du +lac qui vient mourir au pied de notre jolie maison d'Arona. Respire les +brises du matin qui portent sur leurs ailes si fraîches tous les parfums +des jardins et des îles, tous les murmures du jour naissant. Le Pénée +coule bien loin d'ici.» + +Tu ne comprendras jamais ce que j'ai souffert cette nuit sur ses +rivages. Que ce fleuve soit maudit de la nature, et maudite aussi la +maladie funeste qui a égaré mon âme pendant des heures plus longues que +la vie dans des scènes de fausses délices et de cruelles terreurs! elle +a imposé sur mes cheveux le poids de dix ans de vieillesse! + +«Je te jure qu'ils n'ont pas blanchi... mais une autre fois plus +attentive, je lierais une de mes mains à ta main, je glisserai l'autre +dans les boucles de tes cheveux, je respirerai toute la nuit le souffle +de tes lèvres, et je me défendrai d'un sommeil profond pour pouvoir te +réveiller toujours avant que le mal qui te tourmente soit parvenu +jusqu'à ton coeur.... Dors-tu?» + + + + +Note sur le _rhombus_ + + +Ce mot, fort mal expliqué par les lexicographes et les commentateurs, a +occasionné tant de singulières méprises, qu'on me pardonnera peut-être +d'en épargner de nouvelles aux traducteurs à venir. M. Noël lui-même, +dont la saine érudition est rarement en défaut, n'y voit qu'une sorte de +roue en usage dans les opérations magiques; plus heureux toutefois dans +cette rencontre que son estimable homonyme, l'auteur de l'_Histoire des +pêches_, qui, trompé par une conformité de nom fondée sur une conformité +de figure, a regardé le _rhombus_ comme un poisson, et qui fait honneur +au turbot des merveilles de cet instrument de Sicile et de Thessalie. +Lucien, cependant, qui parle d'un _rhombos_ d'airain, témoigne assez +qu'il est question d'autre chose que d'un poisson. Perrot d'Ablancourt a +traduit «un miroir d'airain», parce qu'il y avait en effet des miroirs +faits en rhombe, et que la forme se prend quelquefois pour la chose dans +le style figuré. Belin de Ballu a rectifié cette erreur pour tomber dans +une autre. Théocrite fait dire à une de ses bergères: «Comme le +_rhombos_ tourne rapidement au gré de mes désirs, ordonne, Vénus, que +mon amant revienne à ma porte avec la même vitesse.» Le traducteur latin +de l'inappréciable édition de Libert approche beaucoup de la vérité: + + _Utque volvitur hic aeneus orbis, ope Veneris,_ + _Sic ille voluatur ante nostras fores._ + + +Un globe d'airain n'a rien de commun avec un miroir. Il est fait aussi +mention du rhombus dans la seconde élégie du livre second de Properce, +et dans la trentième épigramme du neuvième livre de Martial, sauf +erreur. Il est presque décrit, dans la huitième élégie du livre premier +des Amours, où Ovide passe en revue les secrets de la magicienne qui +instruit sa fille aux mystères exécrables de son art; et je dois le +secret d'une découverte, d'ailleurs bien insignifiante, à cette +réminiscence: + + _Scit bene [Saga] quid gramen, quid torto concita rhombo_ + _Licia, quid valeat, etc._ + +_Concita licia, torto rhombo_, indiquent assez clairement un instrument +arrondi chassé par des lanières, et qu'on ne saurait confondre avec le +_turbo_ des enfants de Rome, qui n'a jamais été d'airain, et qui ne +ressemble pas plus à un miroir qu'à un poisson; les poètes n'auraient +d'ailleurs pas cherché pour le désigner le terme inusité de rhombus, +puisque _turbo_ figurait assez honorablement dans la langue poétique. +Virgile a dit: _Versare turbinem_, et Horace: _Citamque retro solve +turbinem_. + +Je ne suis toutefois pas éloigné de croire que, dans ce dernier exemple +où Horace parle des enchantements des sorcières, il fait allusion au +_rhombos_ de Thessalie et de Sicile, dont le nom latinisé n'a été +employé qu'après lui. + +On me demandera probablement ce que c'est que le _rhombus_, si on a pris +la peine de lire cette note, qui n'est pas destinée aux dames et qui est +de fort peu d'intérêt pour tout le monde. Tout s'accorde à prouver que +le _rhombus_ n'est autre chose que ce jouet d'enfant dont la projection +et le bruit ont effectivement quelque chose d'effrayant et de magique, +et qui, par une singulière analogie d'impression, a été renouvelé de nos +jours sous le nom de DIABLE. + + + + +Petit lexique de Smarra + + +NOTE: Il s'agit davantage d'éclaircissements sur les mots utilisés que +de simples définitions. Comme on a très souvent consulté plusieurs +sources pour chaque mot et que les informations ont été résumées, il +faudrait situer le présent lexique dans la catégorie des gloses. +L'énumération qui suit n'est donc pas une étude lexicale complète pour +chaque mot, mais une lecture du lexique appliquée au conte. Quelques +termes techniques se rapportent au paratexte. + +Affreux: (Nodier écrit: dans tous les sens du terme, est-ce une piste?) +Du germanique aifr signifiant horrible, terrible devenu en provençal: +affres voulant dire horreur, tourment, torture. Qualifiant l'abominable, +l'atroce, l'effrayant, le monstrueux, le méchant, le hideux, le vilain, +le repoussant, le détestable, le terrible...(des milliers de nuances +étymologiques à exploiter!) + +Aigrettes (de feu): Ornement de pierres précieuses. + +Aménité: Du latin amoenitas. Rare, parole aimable, acte plaisant; par +ironie, paroles blessantes (se dire des aménités.). + +Aréopage: Tribunal d'Athènes, genre de cour supérieure de justice +au-dessus des juges. Assemblée de personnes choisies pour leur notoriété +et leur compétence. + +Caducité: État d'une personne caduque, décrépite, vieille, sans vigueur. + +Cérès: Déesse romaine des moissons. + +Ceste: Du latin, courroie garnie de plomb dont les pugilistes de +l'Antiquité s'entouraient les mains. + +Corcyre: Île de la mer Ionienne colonisée par les Corinthiens (8e av. J. +C.), Corfou de nos jours. + +Corinthe: Ville grecque rivale d'Athènes et de Sparte. + +Dais: Genre de voûte en tissus soutenue par des montants placés +au-dessus d'êtres ou d'objets éminents. + +Discobole: Lanceur de disque ou de palet. + +Épidaure: Ville d'Argolie où se trouve, à flanc de montagne, le théâtre +grec le mieux conservé. + +Girandole: Gerbe tournante de feux d'artifice. + +Goule: Terme oriental pour démon femelle dévorant les cadavres dans les +cimetières. Grâces: Aglaé, la brillante, Thalie pour la croissance des +plantes, Euphrosyne présidant à la joie intérieure. + +Harpa: Du grec, faucille ou crochet. + +Harpe: Du latin, instrument de musique à cordes pincées en forme de +triangle. + +Harpie: Monstre fabuleux à tête de femme et à corps de vautour ayant des +griffes acérées. + +Hâve: D'une pâleur et d'une maigreur maladives. + +Labilité: Néologisme, issu de labile, du latin labia pour lèvres, mais +aussi dans l'action de sujet à changement, à défaillance, glissement ou +tombée (de lèvres...) + +Lamie: Monstre femelle qui volait les enfants pour les dévorer. + +Malléer: néologisme, battre et étendre un fragment de métal au marteau. + +Nosographie: du grec, nosos pour maladie et graphein signifiant écrire. +Signe, description de symptômes, portrait d'état de déséquilibre. Tout +écrit faisant état d'un malaise physique, social ou sentimental. +S'oppose à l'hagiographie si elle touche des aspects moraux. + +Palingénésie: Chez les Stoïciens, retour éternel des mêmes événements. +Renaissance des êtres ou des sociétés conçue comme source d'évolution et +de perfectionnement, régénération, résurrection., retour à la vie. +Réapparition de caractères ancestraux (atavisme), et par extension, +hérédité des idées et des comportements (préface 2). + +Pampre: Jeune rameau de l'année de la vigne. Ornement sur lequel figure +un rameau de vigne sinueux avec feuilles et grappes. + +Phalène: Grand papillon nocturne ou crépusculaire appelé aussi +«géomètre». + +Plectrum: Mot latin: baguette pour jouer de la lyre, peut être son +synonyme ou représenter un genre de poésie lyrique sans emploi du JE. +(Plectre, mot français pour la baguette de lyre.) Aussi en grec, +plektron racine de plêssein qui signifie frapper. + +Procrastination: Du latin pro, pour, en faveur de; de crastinum, +lendemain, futur, et actio pour action. Néologisme voulant dire action +en faveur du futur. + +Rodomontade: Bravade, fanfaronnade, vantardise. + +Sistre: Instrument de musique de la Grèce antique composé d'un cadre sur +lequel sont enfilées des coques de fruits et des coquillages qui +émettent des sons différents en s'entrechoquant. Si l'on comprend bien +Smarra est un sistre! + + + + +Charles Nodier (1780-1844) à découvert + + +À son époque, cet auteur français fut une référence inestimable pour une +quantité impressionnante d'écrivains qui sont tous devenus célèbres. En +1824, il était bibliothécaire à l'Arsenal et pendant plus de dix ans, il +y anima des salons réunissant ceux qui furent reconnus comme les génies +de la littérature du dix-neuvième siècle. On a tort de mettre son oeuvre +en retrait et de ne noter que ce rôle d'hôte passif à l'endroit de ses +invités qui allaient se faire prestigieux. La trace de son génie +transparaît dans les oeuvres immortelles de ces célébrités, parce +qu'elles l'avaient lu et s'en étaient inspirées. On avance que le +surréalisme à la Gérard de Nerval avait pris racines suite à la lecture +de Nodier. Ses amis, Victor Hugo et Alphonse de Lamartine, appréciaient +son érudition et ses avis inspirés. La première esquisse de La tentation +de St-Antoine, s'intitulait Smahr (en 1838, 17 ans après la première +édition de Smarra!). + +Bref, Nodier était plus que ce bonhomme caricaturé par les historiens de +la littérature française, en bibliophile maniaque et en conteur amusant. + +À l'ère de l'hypertexte et de la technolittérature, le conte Smarra +mérite une lecture attentive. En le lisant, vous vivrez une +actualisation à rebours de ce que l'on croit être une oeuvre littéraire. +Habituellement, le verbe «actualiser» indique le passage du virtuel au +réel. Or, la recréation de Charles Nodier, exactement comme on le vit en +se déplaçant dans l'espace de l'Internet, opère un branchement universel +par le biais d'une écriture transposant la réalité du cauchemar. Le +cauchemar, événement intime connu de toutes ou de tous, projette +l'individu à la rencontre de «sites» où plusieurs êtres se rejoignent +dans une dimension virtuelle, et aucune fenêtre n'y indique le nombre de +visiteurs qui les ont parcourus! + +Pour vous avoir donné l'occasion de découvrir Charles Nodier dans +Smarra, je vous demande de me transmettre vos impressions de lecture. +Peut-être quelques semaines après l'avoir lu, de me raconter vos propres +cauchemars.... + +Vous trouverez en annexe, des informations qui vous permettront de poser +un regard sur ce Charles Nodier à découvrir, pour qu'il soit enfin à +découvert. + +L.G. SAVARD (lgsavard@destination.ca) + + + + +Chronologie des oeuvres de Charles Nodier + + +NOTE: Celle-ci a été montée dans le but de situer et d'établir: des +relations entre Smarra et les autres contes, avec les champs d'érudition +déjà explorés dans divers écrits de Nodier. Ainsi, on peut discerner des +marques d'intertextualité dans Smarra, mesurer l'évolution de la pensée +de l'auteur et expliquer pourquoi les éditions de ses oeuvres sont +difficiles à réunir. À ce sujet, lire les propos en fin de cette +chronologie, sur sa carrière de journaliste et d'éditeur. On connaît +mieux celle de bibliothécaire.... + +1798 + +«Dissertation sur l'usage des antennes dans les insectes, et sur +l'organe de l'ouïe dans ces mêmes animaux.» en collaboration avec Luczot +de la Thébaudais. + +1801 + +«Bibliographie entomologique.» + +«Pensées de Shakespeare.» + +Théâtre: «Lequel des deux ou L'amant incognito.». + +1802 + +«Stella ou Les proscrits.» + +«La Napoléonne.» (Ode satirique) + +1803 + +«Le dernier chapitre de mon roman.» (anonyme) + +«Le peintre de Salzbourg suivi de.... Les méditations du Cloître.» + +1804 + +«Essais d'un jeune barde.» (Nodier a 24 ans) + +1806 + +«Les Tristes, ou Mélanges tirés des tablettes d'un suicide.» + +«Une heure, ou La Vision.» (1er récit fantastique, le vrai exercice...) + +1808 + +«Dictionnaire des onomatopées.» (Travail sur l'origine des mots) + +«Apothéose et Imprécations de Pythagore.» + +1810 + +Prospectus d'un ouvrage non publié: «Archéologie ou système universel et +raisonné des langues.» + +1812 + +«Museum entomologicum « +«Questions de littérature légale.» + +1815 + +«Histoire des sociétés secrètes de l'armée.» + +1818 + +«Jean Sbogar« (Roman) + +1819 + +«Thérèse Aubert.» (Roman) + +«Des exilés.» (anonyme) + +1820 + +«Adèle« (Roman épistolaire) + +«Les Vampires.» (En collaboration, mélodrame joué au théâtre) + +1821 + +«Smarra «(conte) (15 ans après le 1er conte fantastique) + +«Promenade de Dieppe aux montagnes d'Écosse.» + +1822 + +«Trilby «(conte) + +«Infernalia «(Recueil de contes terrifiants) + +«Essai sur la philosophie des langues ou l'Alphabet naturel.» + +1823 + +«Adieux «(Poème paru dans le journal La Muse Française) + +«Essai critique sur le gaz hydrogène et les divers modes d'éclairage +artificiel.» + +1824 (bibliothécaire à l'Arsenal) + +1827 + +«Poésies« + +1828 + +«Examen critique des dictionnaires de langue française.» + +1829 + +«Souvenirs et portraits de la Révolution française.» + +«Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, ou Variétés littéraires et +philosophiques.» + +1830 + +«Histoire du roi de Bohème et ses sept châteaux, suivi de...Les Aveugles +de Chamouny et Le chien Brisquet.» + +1831 + +«De quelques phénomènes du sommeil, de l'amour et de son influence, +comme sentiment, sur la société actuelle.» (Essai) + +«M. de la Metterie ou les Superstitions.» + +«Mémoire de Maxime Odin ou Souvenirs de jeunesse.» + +«Livre des Cent-et-un « + +1832 + +«Histoire d'Hélène Grillet.» (Conte) + +«L'Amour et le Grimoire.» (Conte) + +«Mademoiselle de Marsan.» (Roman) + +«De la Palingénésie humaine et de la Résurrection.» (Essai) + +«Les oeuvres complètes de Charles Nodier» (En 12 volumes) +au tome IV, 1ère apparition de «La Fée aux miettes» (Conte célèbre) + +1833 + +«Hurlubleu et Léviathan-le-long.» (Fantaisies) + +«Les morts fiancés.» (Conte) + +«L'homme et la fourmi.» + +«Le Dessin de Piranèse ««Baptiste Montauban ou l'Idiot.» (Conte) + +«La Combe de l'homme mort.» (Conte) + +«Trésor des Fèves et Fleur des pois» (Conte) + +«Marie-Sybille Mérian.» (Conte) + +«Le dernier banquet des Girondins.» (Conte) + +«Jean-François-les-bas-bleus.» (Conte) + +Élection à l'Académie française + +1834 + +«Notions de linguistique.» + +1836 + +«Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay-Roux.» (Fantaisies) + +«Paul ou la Ressemblance.» (Conte) + +«M. Gazotte.» + +1837 + +«Inès de Las Sierra.» (Conte) + +«La légende de soeur Béatrix.» (Conte) + +«Le Génie Bonhomme.» (Conte) + +«Les Quatre Talismans.» (Conte) + +«La Neuvaine de la Chandeleur.» (Conte) + +1839 + +«Lydie ou la Résurrection.» (Conte) + +1841 + +Fin de l'édition des oeuvres complètes. + +1842 + +«Les Marionnettes.» (Essai) + +L'éparpillement explicable.... + +Charles Nodier a beaucoup publié dans des périodiques. C'est pourquoi il +éditera sur neuf ans, les tomes de son oeuvre complète. Voici la liste +des revues et journaux dans lesquels Nodier a écrit: + +Le Télégraphe Illyrien, Le Journal des Débats, Les Archives de la +littérature et des arts, + +Le Défenseur, Le Drapeau blanc, La Quotidienne, La Muse française, La +Revue de Paris, + +Le Bulletin du Bibliophile, Le Temps, La Revue des Deux Mondes et +d'autres. + +De plus.... + +Il a traduit des ouvrages étrangers et rédigé de nombreuses préfaces, +agissant ou non comme éditeur. Les douze volumes d'Oeuvres Complètes de +Charles Nodier, qu'il a lui-même assemblés, écartent plusieurs de ses +textes. Par exemple, son essai autobiographique intitulé «Moi-même +«écrit en 1799 ne sera publié qu'en 1922. (Il s'agit d'une fantaisie!) +Ses contes (pour adultes, dans la majorité des cas.) ont fait l'objet de +plusieurs éditions depuis 1841, à divers titres et selon des choix +précis: Contes fantastiques, Contes de la Veillée, Contes du père Nodier +et le reste. + + + + + + +End of Project Gutenberg's Smarra ou les démons de la nuit, by Charles Nodier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SMARRA OU LES DÉMONS DE LA NUIT *** + +***** This file should be named 18083-8.txt or 18083-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/8/18083/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18083-8.zip b/18083-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f551763 --- /dev/null +++ b/18083-8.zip diff --git a/18083-h.zip b/18083-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..50cf5f4 --- /dev/null +++ b/18083-h.zip diff --git a/18083-h/18083-h.htm b/18083-h/18083-h.htm new file mode 100644 index 0000000..895e3d2 --- /dev/null +++ b/18083-h/18083-h.htm @@ -0,0 +1,2614 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Smarra ou les démons de la nuit, by Charles Nodier + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent {text-indent: 0%;} + .droit {text-align: right;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's Smarra ou les démons de la nuit, by Charles Nodier + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Smarra ou les démons de la nuit + Songes romantiques + +Author: Charles Nodier + +Release Date: March 30, 2006 [EBook #18083] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SMARRA OU LES DÉMONS DE LA NUIT *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + +</pre> + + +<h1>Charles Nodier</h1> + +<h1>SMARRA</h1> + +<h2>ou</h2> + +<h1>LES DÉMONS DE LA NUIT</h1> + +<h3>(1821)</h3> + +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#Preface_de_la_premiere_edition_1821"><b>Préface de la première édition (1821)</b></a><br /> +<a href="#Preface_nouvelle_1832"><b>Préface nouvelle (1832)</b></a><br /> +<a href="#Les_songes"><b>Les songes....</b></a><br /> +<a href="#Le_Prologue"><b>Le Prologue</b></a><br /> +<a href="#Le_Recit"><b>Le Récit</b></a><br /> +<a href="#LEpisode"><b>L'Épisode</b></a><br /> +<a href="#LEpode"><b>L'Épode</b></a><br /> +<a href="#LEpilogue"><b>L'Épilogue</b></a><br /> +<a href="#Note_sur_le_rhombus"><b>Note sur le rhombus</b></a><br /> +<a href="#Petit_lexique_de_Smarra"><b>Petit lexique de Smarra</b></a><br /> +<a href="#Charles_Nodier_1780-1844_a_decouvert"><b>Charles Nodier (1780-1844) à découvert</b></a><br /> +<a href="#Chronologie_des_oeuvres_de_Charles_Nodier"><b>Chronologie des œuvres de Charles Nodier</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Preface_de_la_premiere_edition_1821" id="Preface_de_la_premiere_edition_1821"></a><a href="#table">Préface de la première édition (1821)</a></h2> + + +<p>L'ouvrage singulier dont j'offre la traduction au public est moderne et +même récent. On l'attribue généralement en Illyrie à un noble Ragusain +qui a caché son nom sous celui du comte Maxime Odin à la tête de +plusieurs poèmes du même genre. Celui-ci, dont je dois la communication +à l'amitié de M. le chevalier Fedorovich Albinoni, n'était point imprimé +lors de mon séjour dans ces provinces. Il l'a probablement été depuis.</p> + +<p>Smarra est le nom primitif du mauvais esprit auquel les anciens +rapportaient le triste phénomène du cauchemar. Le même mot exprime +encore la même idée dans la plupart des dialectes slaves, chez les +peuples de la terre qui sont le plus sujets à cette affreuse maladie. Il +y a peu de familles morlaques où quelqu'un n'en soit tourmenté. Ainsi, +la Providence a placé aux deux extrémités de la vaste chaîne des Alpes +de Suisse et d'Italie les deux infirmités les plus contrastées de +l'homme; dans la Dalmatie, les délires d'une imagination exaltée qui a +transporté l'exercice de toutes ses facultés sur un ordre purement +intellectuel d'idées; dans la Savoie et le Valais, l'absence presque +totale des perceptions qui distinguent l'homme de la brute: ce sont, +d'un côté, les frénésies d'Ariel, et de l'autre, la stupeur farouche de +Caliban.</p> + +<p>Pour entrer avec intérêt dans le secret de la composition de Smarra, il +faut peut-être avoir éprouvé les illusions du cauchemar dont ce poème +est l'histoire fidèle, et c'est payer un peu cher l'insipide plaisir de +lire une mauvaise traduction. Toutefois, il y a si peu de personnes qui +n'aient jamais été poursuivies dans leur sommeil de quelque rêve +fâcheux, ou éblouies des prestiges de quelque rêve enchanteur qui a fini +trop tôt, que j'ai pensé que cet ouvrage aurait au moins pour le grand +nombre le mérite de rappeler des sensations connues qui, comme le dit +l'auteur, n'ont encore été décrites en aucune langue, et dont il est +même rare qu'on se rende compte à soi-même en se réveillant. L'artifice +le plus difficile du poète est d'avoir enfermé le récit d'une anecdote +assez soutenue, qui a son exposition, son nœud, sa péripétie et son +dénouement, dans une succession de songes bizarres dont la transition +n'est souvent déterminée que par un mot. En ce point même, cependant, il +n'a fait que se conformer au caprice piquant de la nature, qui se joue à +nous faire parcourir dans la durée d'un seul rêve, plusieurs fois +interrompu par des épisodes étrangers à son objet, tous les +développements d'une action régulière, complète et plus ou moins +vraisemblable.</p> + +<p>Les personnes qui ont lu Apulée s'apercevront facilement que la fable du +premier livre de L'<i>Âne d'or</i> de cet ingénieux conteur a beaucoup de +rapports avec celle-ci, et qu'elles se ressemblent par le fond presque +autant qu'elles diffèrent par la forme. L'auteur paraît même avoir +affecté de solliciter ce rapprochement en conservant à son principal +personnage le nom de Lucius. Le récit du philosophe de Madaure et celui +du prêtre dalmate, cité par Fortis, tome I, page 65, ont en effet une +origine commune dans les chants traditionnels d'une contrée qu'Apulée +avait curieusement visitée, mais dont il a dédaigné de retracer le +caractère, ce qui n'empêche pas qu'Apulée ne soit un des écrivains les +plus romantiques des temps anciens. Il florissait à l'époque même qui +sépare les âges du goût des âges de l'imagination.</p> + +<p>Je dois avouer en finissant que, si j'avais apprécié les difficultés de +cette traduction avant de l'entreprendre, je ne m'en serais jamais +occupé. Séduit par l'effet général du poème sans me rendre compte des +combinaisons qui le produisaient, j'en avais attribué le mérite à la +composition qui est cependant tout à fait nulle, et dont le faible +intérêt ne soutiendrait pas longtemps l'attention, si l'auteur ne +l'avait relevé par l'emploi des prestiges d'une imagination qui étonne, +et surtout par la hardiesse incroyable d'un style qui ne cesse jamais +cependant d'être élevé, pittoresque, harmonieux. Voilà précisément ce +qu'il ne m'était pas donné de reproduire, et ce que je n'aurais pu +essayer de faire passer dans notre langue sans une présomption ridicule. +Certain que les lecteurs qui connaissent l'ouvrage original ne verront +dans cette faible copie qu'une tentative impuissante, j'avais du moins à +cœur qu'ils ne crussent pas y voir l'effort trompé d'une vanité +malheureuse. J'ai en littérature des juges si sévèrement inflexibles et +des amis si religieusement impartiaux, que je suis persuadé d'avance que +cette explication ne sera pas inutile pour les uns et pour les autres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Preface_nouvelle_1832" id="Preface_nouvelle_1832"></a><a href="#table">Préface nouvelle (1832)</a></h2> + + +<p>Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques, a dit André Chénier. +Cette idée me préoccupait singulièrement dans ma jeunesse; et il faut +dire, pour expliquer mes inductions et pour les excuser, que j'étais +seul, dans ma jeunesse, à pressentir l'infaillible avènement d'une +littérature nouvelle. Pour le génie, ce pouvait être une révélation. +Pour moi, ce n'était qu'un tourment.</p> + +<p>Je savais bien que les sujets n'étaient pas épuisés, et qu'il restait +encore des domaines immenses à exploiter à l'imagination; mais je le +savais obscurément, à la manière des hommes médiocres, et je louvoyais +de loin sur les parages de l'Amérique, sans m'apercevoir qu'il y avait +là un monde. J'attendais qu'une voix aimée criât: TERRE!</p> + +<p>Une chose m'avait frappé: c'est qu'à la fin de toutes les littératures, +l'invention semblait s'enrichir en proportion des pertes du goût, et que +les écrivains en qui elle surgissait, toute neuve et toute brillante, +retenus par quelque étrange pudeur, n'avaient jamais osé la livrer à la +multitude que sous un masque de cynisme et de dérision, comme la folie +des joies populaires ou la ménade des bacchanales. Ceci est le +signalement distinctif des génies trigémeaux de Lucien, d'Apulée et de +Voltaire.</p> + +<p>Si on cherche maintenant quelle était l'âme de cette création des temps +achevés, on la trouvera dans la fantaisie. Les grands hommes des vieux +peuples retournent comme les vieillards aux jeux des petits enfants, en +affectant de les dédaigner devant les sages; mais c'est là qu'ils +laissent déborder en riant tout ce que la nature leur avait donné de +puissance. Apulée, philosophe platonicien, et Voltaire poète épique, +sont des nains à faire pitié. L'auteur de L'Âne d'or, celui de La +Pucelle et de Zadig, voilà des géants!</p> + +<p>Je m'avisai un jour que la voie du fantastique, pris au sérieux, serait +tout à fait nouvelle, autant que l'idée de nouveauté peut se présenter +sous une acception absolue dans une civilisation usée. L'Odyssée +d'Homère est du fantastique sérieux, mais elle a un caractère qui est +propre aux conceptions des premiers âges, celui de la naïveté. Il ne me +restait plus, pour satisfaire à cet instinct curieux et inutile de mon +faible esprit, que de découvrir dans l'homme la source d'un fantastique +vraisemblable ou vrai, qui ne résulterait que d'impressions naturelles +ou de croyances répandues, même parmi les hauts esprits de notre siècle +incrédule, si profondément déchu de la naïveté antique. Ce que je +cherchais, plusieurs hommes l'ont trouvé depuis; Walter Scott et Victor +Hugo, dans des types extraordinaires mais possibles, circonstance +aujourd'hui essentielle qui manque à la réalité poétique de Circé et de +Polyphème; Hoffmann, dans la frénésie nerveuse de l'artiste +enthousiaste, ou dans les phénomènes plus ou moins démontrés du +magnétisme. Schiller, qui se jouait de toutes les difficultés, avait +déjà fait jaillir des émotions graves et terribles d'une combinaison +encore plus commune dans ses moyens, de la collusion de deux charlatans +de place, experts en fantasmagorie.</p> + +<p>Le mauvais succès de Smarra ne m'a pas prouvé que je me fusse +entièrement trompé sur un autre ressort du fantastique moderne, plus +merveilleux, selon moi, que les autres. Ce qu'il m'aurait prouvé, c'est +que je manquais de puissance pour m'en servir, et je n'avais pas besoin +de l'apprendre. Je le savais.</p> + +<p>La vie d'un homme organisé poétiquement se divise en deux séries de +sensations à peu près égales, même en valeur, l'une qui résulte des +illusions de la vie éveillée, l'autre qui se forme des illusions du +sommeil. Je ne disputerai pas sur l'avantage relatif de l'une ou de +l'autre de ces deux manières de percevoir le monde imaginaire, mais je +suis souverainement convaincu qu'elles n'ont rien à s'envier +réciproquement à l'heure de la mort. Le songeur n'aurait rien à gagner à +se donner pour le poète, ni le poète pour le songeur.</p> + +<p>Ce qui m'étonne, c'est que le poète éveillé ait si rarement profité dans +ses œuvres des fantaisies du poète endormi, ou du moins qu'il ait si +rarement avoué son emprunt, car la réalité de cet emprunt dans les +conceptions les plus audacieuses du génie est une chose qu'on ne peut +pas contester. La descente d'Ulysse aux enfers est un rêve. Ce partage +de facultés alternatives était probablement compris par les écrivains +primitifs. Les songes tiennent une grande place dans l'Écriture. L'idée +même de leur influence sur les développements de la pensée, dans son +action extérieure, s'est conservée par une singulière tradition à +travers toutes les circonspections de l'école classique. Il n'y a pas +vingt ans que le songe était de rigueur quand on composait une tragédie; +j'en ai entendu cinquante, et malheureusement il semblait à les entendre +que leurs auteurs n'eussent jamais rêvé.</p> + +<p>A force de m'étonner que la moitié et la plus forte moitié sans doute +des imaginations de l'esprit ne fussent jamais devenues le sujet d'une +fable idéale si propre à la poésie, je pensai à l'essayer pour moi seul, +car je n'aspirais guère à jamais occuper les autres de mes livres et de +mes préfaces, dont ils ne s'occupent pas beaucoup. Un accident assez +vulgaire d'organisation qui m'a livré toute ma vie à ces féeries du +sommeil, cent fois plus lucides pour moi que mes amours, mes intérêts et +mes ambitions, m'entraînait vers ce sujet. Une seule chose m'en rebutait +presque invinciblement, et il faut que je la dise. J'étais admirateur +passionné des classiques, les seuls auteurs que j'eusse lus sous les +yeux de mon père, et j'aurais renoncé à mon projet si je n'avais trouvé +à l'exécuter dans la paraphrase poétique du premier livre d'Apulée, +auquel je devais tant de rêves étranges qui avaient fini par préoccuper +mes jours du souvenir de mes nuits.</p> + +<p>Cependant ce n'était pas tout. J'avais besoin aussi pour moi (cela est +bien entendu) de l'expression vive et cependant élégante et harmonieuse +de ces caprices du rêve qui n'avaient jamais été écrits, et dont le +conte de fées d'Apulée n'était que le canevas. Comme le cadre de cette +étude ne paraissait pas encore illimité à ma jeune et vigoureuse +patience, je m'exerçai intrépidement à traduire et à retraduire toutes +les phrases presque intraduisibles des classiques qui se rapportaient à +mon plan, à les fondre, à les malléer, à les assouplir à la forme du +premier auteur, comme je l'avais appris de Klosptock, ou comme je +l'avais appris d'Horace:</p> + +<p><i>Et male tornatos incudi reddere versus.</i></p> + +<p>Tout ceci serait fort ridicule à l'occasion de Smarra, s'il n'en sortait +une leçon assez utile pour les jeunes gens qui se forment à écrire la +langue littéraire, et qui ne l'écriront jamais bien, si je ne me trompe, +sans cette élaboration consciencieuse de la phrase bien faite et de +l'expression bien trouvée. Je souhaite qu'elle leur soit plus favorable +qu'à moi.</p> + +<p>Un jour ma vie changea, et passa de l'âge délicieux de l'espérance à +l'âge impérieux de la nécessité. Je ne rêvais plus mes livres à venir, +et je vendais même mes rêves aux libraires. C'est ainsi que parut +Smarra, qui n'aurait jamais paru sous cette forme si j'avais été libre +de lui en donner une autre.</p> + +<p>Tel qu'il est, je crois que Smarra, qui n'est qu'une étude, et je ne +saurais trop le répéter, ne sera pas une étude inutile pour les +grammairiens un peu philologues, et c'est peut-être une raison qui +m'excuse de le reproduire. Ils verront que j'ai cherché à y épuiser +toutes les formes de la phraséologie française, en luttant de toute ma +puissance d'écolier contre les difficultés de la construction grecque et +latine, travail immense et minutieux comme celui de cet homme qui +faisait passer des grains de mil par le trou d'une aiguille, mais qui +mériterait peut-être un boisseau de mil chez les peuples civilisés.</p> + +<p>Le reste ne me regarde point. J'ai dit de qui était la fable: sauf +quelques phrases de transition, tout appartient à Homère, à Théocrite, à +Virgile, à Catulle, à Stace, à Lucien, à Dante, à Shakespeare, à Milton. +Je ne lisais pas autre chose. Le défaut criant de Smarra était donc de +paraître ce qu'il était réellement, une étude, un centon, un pastiche +des classiques, le plus mauvais volumen de l'école d'Alexandrie échappé +à l'incendie de la bibliothèque des Ptolémées. Personne ne s'en avisa.</p> + +<p>Devineriez-vous ce qu'on fit de Smarra, de cette fiction d'Apulée, +peut-être gauchement parfumée des roses d'Anacréon? Oh! livre studieux, +livre méticuleux, livre d'innocence et de pudeur scolaire, livre écrit +sous l'inspiration de l'antiquité la plus pure! on en fit un livre +romantique! et Henri Estienne, Scapula et Schrevelius ne se levèrent pas +de leurs tombeaux pour les démentir! Pauvres gens!—Ce n'est pas de +Schrevelius, de Scapula et d'Henri Estienne que je parle.</p> + +<p>J'avais alors quelques amis illustres dans les lettres, qui répugnaient +à m'abandonner sous le poids d'une accusation aussi capitale. Ils +auraient bien fait quelques concessions, mais romantique était un peu +fort. Ils avaient tenu bon longtemps. Quand on leur parla de Smarra, ils +lâchèrent pied. La Thessalie sonnait plus rudement à leurs oreilles que +le Scotland.»Larisse et le Pénée, où diable a-t-il pris cela?» disait ce +bon Lémontey (Dieu l'ait en sa sainte garde!)—C'étaient de rudes +classiques, je vous en réponds!</p> + +<p>Ce qu'il y a de particulier et de risible dans ce jugement, c'est qu'on +ne fit grâce tout au plus qu'à certaines parties du style, et c'était à +ma honte la seule chose qui fût de moi dans le livre. Des conceptions +fantastiques de l'esprit le plus éminent de la décadence, de l'image +homérique, du tour virgilien, de ces figures de construction si +laborieusement, et quelquefois si artistement calquées, il n'en fut pas +question. On leur accorda d'être écrites, et c'était tout. Imaginez, je +vous prie, une statue comme l'Apollon ou l'Antinous sur laquelle un +méchant manœuvre a jeté en passant, pour s'en débarrasser, quelque pan +de haillon, et que l'académie des Beaux-Arts trouve mauvaise, mais assez +proprement drapée!...</p> + +<p>Mon travail sur Smarra n'est donc qu'un travail verbal, l'œuvre d'un +écolier attentif; il vaut tout au plus un prix de composition au +collège, mais il ne valait pas tant de mépris; j'adressai quelques jours +après à mon malheureux ami Auger un exemplaire de Smarra avec les +renvois aux classiques, et je pense qu'il peut s'être trouvé dans sa +bibliothèque. Le lendemain, M. Ponthieu, mon libraire, me fit la grâce +de m'annoncer qu'il avait vendu l'édition au poids.</p> + +<p>J'avais tellement redouté de me mesurer avec la haute puissance +d'expression qui caractérise l'antiquité, que je m'étais caché sous le +rôle obscur de traducteur. Les pièces qui suivaient Smarra, et que je +n'ai pas cru devoir supprimer, favorisaient cette supposition, que mon +séjour assez long dans des provinces esclavonnes rendait d'ailleurs +vraisemblable. C'étaient d'autres études que j'avais faites, jeune +encore, sur une langue primitive, ou au moins autochtone, qui a pourtant +son Iliade, la belle Osmanide de Gondola, mais je ne pensais pas que +cette précaution mal entendue fût précisément ce qui soulèverait contre +moi, à la seule inspection du titre de mon livre, l'indignation des +littérateurs de ce temps-là, hommes d'une érudition modeste et tempérée +dont les sages études n'avaient jamais passé la portée du père Pomey +dans l'investigation des histoires mythologiques, et celle de M. l'abbé +Valart dans l'analyse philosophique des langues. Le nom sauvage de +l'Esclavonie les prévint contre tout ce qui pouvait arriver d'une +contrée de barbares. On ne savait pas encore en France, mais aujourd'hui +on le sait même à l'Institut, que Raguse est le dernier temple des muses +grecques et latines; que les Boscovich, les Stay, les Bernard de +Zamagna, les Urbain Appendini, les Sorgo, ont brillé à son horizon comme +une constellation classique, du temps même où Paris se pâmait à la prose +de M. de Louvet et aux vers de M. Demoustier; et que les savants +esclavons, fort réservés d'ailleurs dans leurs prétentions, se +permettent quelquefois de sourire assez malignement quand on leur parle +des nôtres. Ce pays est le dernier, dit-on, qui ait conservé le culte +d'Esculape, et on croirait qu'Apollon reconnaissant a trouvé quelque +charme à exhaler les derniers sons de sa lyre aux lieux où l'on aimait +encore le souvenir de son fils.</p> + +<p>Un autre que moi aurait gardé pour sa péroraison la phrase que vous +venez de lire et qui exciterait un murmure extrêmement flatteur à la fin +d'un discours d'apparat, mais je ne suis pas si fier, et il me reste +quelque chose à dire: c'est que j'ai précisément oublié jusqu'ici la +critique la plus sévère qu'ait essuyée ce malheureux Smarra. On a jugé +que la fable n'en était pas claire; qu'elle ne laissait à la fin de la +lecture qu'une idée vague et presque inextricable; que l'esprit +narrateur, continuellement distrait par les détails les plus fugitifs, +se perdait à tout propos dans des digressions sans objet; que les +transitions du récit n'étaient jamais déterminées par la liaison +naturelle des pensées, junctura mixturaque, mais paraissaient +abandonnées au caprice de la parole comme une chance du jeu de dés; +qu'il était impossible enfin d'y discerner un plan rationnel et une +intention écrite.</p> + +<p>J'ai dit que ces observations avaient été faites sous une forme qui +n'était pas celle de l'éloge; on pourrait aisément s'y tromper; car +c'est l'éloge que j'aurais voulu. Ces caractères sont précisément ceux +du rêve; et quiconque s'est résigné à lire Smarra d'un bout à l'autre, +sans s'apercevoir qu'il lisait un rêve, a pris une peine inutile.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Les_songes" id="Les_songes"></a><a href="#table">Les songes....</a></h2> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>«Somnia fallaci ludunt temeraria nocte,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et pavidas mentes falsa timere jubent»</i></span><br /> +</p> + + + +<p><i>«Les songes, dans la nuit trompeuse, se jouent de nous à la légère, ils +font trembler nos âmes en leur inspirant de fausses terreurs.»</i></p> + + +<p class="droit"> +(CATULLE)[1]<br /> +</p> + + +<p>[Note 1: Noter que Nodier attribue cette citation à Catulle, en +réalité elle vient des Élégies, III, 4, v.7-8, de Tibulle. LGS]</p> + +<p><i>«L'île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du +plaisir sans jamais nuire. Quelquefois des milliers d'instruments +tintent confusément à mon oreille; quelquefois ce sont des voix telles +que, si je m'éveillais, après un long sommeil, elle me feraient dormir +encore; et quelquefois en dormant il m'a semblé voir les nuées s'ouvrir, +et montrer toutes sortes de biens qui pleuvaient sur moi, de façon qu'en +me réveillant je pleurais comme un enfant de l'envie de toujours +rêver.»</i></p> + + +<p class="droit"> +(SHAKESPEARE, La Tempête, acte III, scène 2.)</p> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_Prologue" id="Le_Prologue"></a><a href="#table">Le Prologue</a></h2> + + +<p>Ah! qu'il est doux, ma Lisidis, quand le dernier tintement de cloche, +qui expire dans les tours d'Arona vient nommer minuit,—qu'il est doux +de venir partager avec toi la couche longtemps solitaire où je te rêvais +depuis un an!</p> + +<p>Tu es à moi, Lisidis, et les mauvais génies qui séparaient de ton +gracieux sommeil le sommeil de Lorenzo ne m'épouvanteront plus de leurs +prestiges!</p> + +<p>On disait avec raison, sois-en sûre, que ces nocturnes terreurs qui +assaillaient, qui brisaient mon âme pendant le cours des heures +destinées au repos, n'étaient qu'un résultat naturel de mes études +obstinées sur la merveilleuse poésie des anciens, et de l'impression que +m'avaient laissée quelques fables fantastiques d'Apulée, car le premier +livre d'Apulée saisit l'imagination d'une étreinte si vive et si +douloureuse, que je ne voudrais pas, au prix de mes yeux, qu'il tombât +sous les tiens.</p> + +<p>Qu'on ne me parle plus aujourd'hui d'Apulée et de ses visions; qu'on ne +me parle plus ni des Latins ni des Grecs, ni des éblouissants caprices +de leurs génies! N'es-tu pas pour moi, Lisidis, une poésie plus belle +que la poésie, et plus riche en divins enchantements que la nature toute +entière?</p> + +<p>Mais vous dormez, enfant, et vous ne m'entendez plus! Vous avez dansé +trop tard ce soir au bal de l'île Belle!... Vous avez trop dansé, +surtout quand vous ne dansiez pas avec moi, et vous voilà fatiguée comme +une rose que les brises ont balancée tout le jour, et qui attend pour se +relever, plus vermeille sur sa tige à demi penchée, le premier regard du +matin!</p> + +<p>Dormez donc ainsi près de moi, le front appuyé sur mon épaule, et +réchauffant mon cœur de la tiédeur parfumée de votre haleine. Le +sommeil me gagne aussi, mais il descend cette fois sur mes paupières, +presque aussi gracieux qu'un de vos baisers. Dormez, Lisidis, dormez.</p> + +<p>Il y a un moment où l'esprit suspendu dans le vague de ses pensées.... +Paix! la nuit est tout à fait sur la terre. Vous n'entendez plus +retentir sur le pavé sonore les pas du citadin qui gagne sa maison, ou +la sole armée des mules qui arrivent au gîte du soir. Le bruit du vent +qui pleure ou siffle entre les ais mal joints de la croisée, voilà tout +ce qui reste des impressions ordinaires de vos sens, et au bout de +quelques instants, vous imaginez que ce murmure lui-même existe en vous. +Il devient une voix de votre âme, l'écho d'une idée indéfinissable, mais +fixe, qui se confond avec les premières perceptions du sommeil. Vous +commencez cette vie nocturne qui se passe (ô prodige!) dans les mondes +toujours nouveaux, parmi d'innombrables créatures dont le grand Esprit a +conçu la forme sans daigner l'accomplir, et qu'il s'est contenté de +semer, volages et mystérieux fantômes, dans l'univers illimité des +songes.</p> + +<p>Les sylphes, tout étourdis du bruit de la veillée, descendent autour de +vous en bourdonnant. Ils frappent du battement monotone de leurs ailes +de phalène vos yeux appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans +l'obscurité profonde la poussière transparente et bigarrée qui s'en +échappe, comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel éteint. Ils +se pressent, ils s'embrassent, ils se confondent, impatients de renouer +la conversation magique des nuits précédentes, et de se raconter des +événements inouïs qui se présentent cependant à votre esprit sous +l'aspect d'une réminiscence merveilleuse. Peu à peu leur voix +s'affaiblit, ou bien elle ne vous parvient que par un organe inconnu qui +transforme leurs récits en tableaux vivants, et qui vous rend acteur +involontaire des scènes qu'ils ont préparées; car l'imagination de +l'homme endormi, dans la puissance de son âme indépendante et solitaire, +participe en quelque chose à la perfection des esprits.</p> + +<p>Elle s'élance avec eux, et, portée par miracle au milieu du cœur aérien +des songes, elle vole de surprise en surprise jusqu'à l'instant où le +chant d'un oiseau matinal avertit son escorte aventureuse du retour de +la lumière. Effrayés du cri précurseur, ils se rassemblent comme un +essaim d'abeilles au premier grondement du tonnerre, quand les larges +gouttes de pluie font pencher la couronne des fleurs que l'hirondelle +caresse sans les toucher. Ils tombent, rebondissent, remontent, se +croisent comme des atomes entraînés par des puissances contraires, et +disparaissent en désordre dans un rayon du soleil.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Le_Recit" id="Le_Recit"></a><a href="#table">Le Récit</a></h2> + + +<p class="noindent"> +<i>«O rebus meis</i><br /> +<i>Non infideles arbitrae,</i><br /> +<i>Nox, et Diana, quae silentium regis,</i><br /> +<i>Arcana cum fiunt sacra;</i><br /> +<i>Nunc, nunc adeste»</i><br /> +</p> + + +<p><i>«O fidèles témoins de mes œuvres, Nuit et toi, Diane qui entoures de +silence nos sacrés mystères, venez maintenant, venez.»</i></p> + + + +<p class="droit"> +(HORACE, Épodes, V.)</p> + + +<p><i>«Par quel ordre ces esprits irrités viennent-ils m'effrayer de leurs +clameurs et de leurs figures de lutins? Qui roule devant moi ces rayons +de feu? Qui me fait perdre mon chemin dans la forêt? Des singes hideux +dont les dents grincent et mordent, ou bien des hérissons qui traversent +exprès les sentiers pour se trouver sous mes pas et me blesser de leurs +piquants.»</i></p> + + +<p class="droit"> +(SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, scène 2.)</p> + +<p>Je venais d'achever mes études à l'école des philosophes d'Athènes, et, +curieux des beautés de la Grèce, je visitais pour la première fois la +poétique Thessalie. Mes esclaves m'attendaient à Larisse dans un palais +disposé pour me recevoir. J'avais voulu parcourir seul, et dans les +heures imposantes de la nuit, cette forêt fameuse par les prestiges des +magiciennes, qui étend de longs rideaux d'arbres verts sur les rives du +Pénée. Les ombres épaisses qui s'accumulaient sur le dais immense des +bois laissaient à peine s'échapper à travers quelques rameaux plus +rares, dans une clairière ouverte sans doute par la cognée du bûcheron, +le rayon tremblant d'une étoile pâle et cernée de brouillards.</p> + +<p>Mes paupières appesanties se rabaissaient malgré moi sur mes yeux +fatigués de chercher la trace blanchâtre du sentier qui s'effaçait dans +le taillis, et je ne résistais au sommeil qu'en suivant d'une attention +pénible le bruit des pieds de mon cheval, qui tantôt faisait crier +l'arène, et tantôt gémir l'herbe sèche en retombant symétriquement sur +la route.</p> + +<p>S'il s'arrêtait quelquefois, réveillé par son repos, je le nommais d'une +voix forte, et je pressais sa marche devenue trop lente au gré de ma +lassitude et de mon impatience. Étonné de je ne sais quel obstacle +inconnu, il s'élançait par bonds, roulant dans ses narines des +hennissements de feu, se cabrait de terreur et reculait plus effrayé par +les éclairs que les cailloux brisés faisaient jaillir sous ses pas....</p> + +<p>—Phlégon! Phlégon, lui dis-je en frappant de ma tête accablée son cou +qui se dressait d'épouvante, ô mon cher Phlégon! n'est-il pas temps +d'arriver à Larisse où attendent les plaisirs et surtout le sommeil si +doux! Un instant de courage encore, et tu dormiras sur une litière de +fleurs choisies; car la paille dorée qu'on recueille pour les bœufs de +Cérès n'est pas assez fraîche pour toi!...—Tu ne vois pas, tu ne vois +pas, dit-il en tressaillant... les torches qu'elles secouent devant nous +dévorent la bruyère et mêlent des vapeurs mortelles à l'air que je +respire.... Comment veux-tu que je traverse leurs cercles magiques et +leurs danses menaçantes, qui feraient reculer jusqu'aux chevaux du +soleil?</p> + +<p>Et cependant le pas cadencé de mon cheval continuait toujours à +raisonner à mon oreille, et le sommeil plus profond suspendait plus +longtemps mes inquiétudes.</p> + +<p>Seulement, il arrivait d'un instant à l'autre qu'un groupe éclairé de +flammes bizarres passait en riant sur ma tête... qu'un esprit difforme, +sous l'apparence d'un mendiant ou d'un blessé, s'attachait à mon pied et +se laissait entraîner à ma suite avec une horrible joie, ou bien qu'un +vieillard hideux, qui joignait la laideur honteuse du crime à celle de +la caducité, s'élançait en croupe derrière moi et me liait de ses bras +décharné comme ceux de la mort.</p> + +<p>—Allons! Phlégon! m'écriais-je, allons le plus beau des coursiers +qu'ait nourri le mont Ida, brave les pernicieuses terreurs qui +enchaînent ton courage!</p> + +<p>Ces démons ne sont que de vaines apparences. Mon épée, tournée en cercle +autour de ta tête, divise leurs formes trompeuses, qui se dissipent +comme un nuage.</p> + +<p>Quand les vapeurs du matin flottent au-dessous des cimes de nos +montagnes, et que, frappées par le soleil levant, elles les enveloppent +d'une ceinture à demi transparente, le sommet, séparé de la base, paraît +suspendu dans les cieux par une main invisible. C'est ainsi Phlégon, que +les sorcières de Thessalie se divisent sous le tranchant de mon épée. +N'entends-tu pas au loin les cris de plaisir qui s'élèvent des murs de +Larisse?... Voilà, voilà les tours superbes de la ville de Thessalie, si +chère à la volupté; et cette musique qui vole dans l'air, c'est le chant +de ses jeunes filles!</p> + +<p>Qui me rendra d'entre vous, songes séducteurs qui bercez l'âme enivrée +dans les souvenirs ineffables du plaisir, qui me rendra le chant des +jeunes filles de Thessalie et les nuits voluptueuses de Larisse? Entre +des colonnes d'un marbre à demi transparent, sous douze coupoles +brillantes qui réfléchissent dans l'or et le cristal les feux de cent +mille flambeaux, les jeunes filles de Thessalie, enveloppées de la +vapeur colorée qui s'exhale de tous les parfums, n'offrent aux yeux +qu'une forme indécise et charmante qui semble prête à s'évanouir. Le +nuage merveilleux balance autour d'elles ou promène sur leur groupe +enchanteur tous les jeux inconstants de sa lumière, les teintes fraîches +de la rose, les reflets animés de l'aurore, le cliquetis éblouissant des +rayons de l'opale capricieuse. Ce sont quelquefois des pluies de perles +qui roulent sur leurs tuniques légères, ce sont quelquefois des +aigrettes de feu qui jaillissent de tous les nœuds du lien d'or qui +attache leurs cheveux. Ne vous effrayez pas de les voir plus pâles que +les autres filles de la Grèce. Elles appartiennent à peine à la terre, +et semble se réveiller d'une vie passée.</p> + +<p>Elles sont tristes aussi, soit parce qu'elles viennent d'un monde où +elles ont quitté l'amour d'un Esprit ou d'un Dieu, soit parce qu'il y a +dans le cœur d'une femme qui commence à aimer un immense besoin de +souffrir.</p> + +<p>Écoutez cependant. Voilà les chants des jeunes filles de Thessalie, la +musique qui monte, qui monte dans l'air, qui émeut, en passant comme une +nue harmonieuse, les vitraux solitaires des ruines chères aux poètes. +Écoutez!</p> + +<p>Elles embrassent leurs lyres d'ivoire, interrogent les cordes sonores +qui répondent une fois, vibrent un moment, s'arrêtent, et, devenues +immobiles, prolongent encore je ne sais quelle harmonie sans fin que +l'âme entend par tous les sens: mélodie pure comme la douce pensée d'une +âme heureuse, comme le premier baiser de l'amour avant que l'amour se +soit compris lui-même; comme le regard d'une mère qui caresse le berceau +de l'enfant dont elle a rêvé la mort, et qu'on vient de lui rapporter, +tranquille et beau dans son sommeil.</p> + +<p>Ainsi s'évanouit, abandonné aux airs, égaré dans les échos, suspendu au +milieu du silence du lac, ou mourant avec la vague au pied du rocher +insensible, le dernier soupir du sistre d'une jeune femme qui pleure +parce que son amant n'est pas venu. Elles se regardent, se penchent, se +consolent, croisent leurs bras élégants, confondent leurs chevelures +flottantes, dansent pour donner de la jalousie aux nymphes, et font +jaillir sous leurs pas une poussière enflammée qui vole, qui blanchit, +qui s'éteint, qui tombe en cendres d'argent; et l'harmonie de leurs +chants coule toujours comme un fleuve de miel, comme le ruisseau +gracieux qui embellit de ses murmures si doux des rives aimées du soleil +et riche de secrets détours, de baies fraîches et ombragées, de papillon +et de fleurs. Elles chantent....</p> + +<p>Une seule peut-être... grande, immobile, debout, pensive.... Dieux! +qu'elle est sombre et affligée derrière ses compagnes, et que veut-elle +de moi? Ah! ne poursuit pas ma pensée, apparence imparfaite de la +bien-aimée qui n'est plus, ne trouble pas le doux charme de mes veillées +du reproche effrayant de ta vue? Laisse-moi, car je t'ai pleurée sept +ans, laisse-moi oublier les pleurs qui brûlent encore mes joues dans les +innocentes délices de la danse des sylphides et de la musique des fées.</p> + +<p>Tu vois bien qu'elles viennent, tu vois leurs groupes se lier, +s'arrondir en festons mobiles, inconstants, qui se disputent, qui se +succèdent, qui s'approchent, qui fuient, qui montent comme la vague +apportée par le flux, et descendent comme elle, en roulant sur les ondes +fugitives toutes les couleurs de l'écharpe qui embrasse le ciel et la +mer à la fin des tempêtes, quand elle vient briser en expirant le +dernier point de son cercle immense contre la proue du vaisseau.</p> + +<p>Et que m'importent à moi les accidents de la mer et les curieuses +inquiétudes du voyageur, à moi qu'une faveur divine, qui fut peut-être +dans une ancienne vie un des privilèges de l'homme, affranchit quand je +le veux (bénéfice délicieux du sommeil) de tous les périls qui vous +menacent?</p> + +<p>À peine mes yeux sont fermés, à peine cesse la mélodie qui ravissait mes +esprits, si le créateur des prestiges de la nuit creuse devant moi +quelque abîme profond, gouffre inconnu où expirent toutes les formes, +tous les sons et toutes les lumières de la terre; s'il se jette sur un +torrent bouillonnant et avide de morts quelque pont rapide, étroit, +glissant, qui ne promet pas d'issue; s'il me lance à l'extrémité d'une +planche élastique, tremblante, qui domine sur des précipices que l'œil +même craint de sonder... paisible, je frappe le sol obéissant d'un pied +accoutumé à lui commander.</p> + +<p>Il cède, il répond, je pars, et content de quitter les hommes, je vois +fuir, sous mon essor facile, les rivières bleues des continents, les +sombres déserts de la mer, le toit varié des forêts que bigarrent le +vert naissant du printemps, le pourpre et l'or de l'automne, le bronze +mat et le violet terne des feuilles crispées de l'hiver. Si quelque +oiseau étourdi fait bruire à mon oreille ses ailes haletantes, je +m'élance, je monte encore, j'aspire à des mondes nouveaux. Le fleuve +n'est plus qu'un fil qui s'efface dans une verdure sombre, les montagnes +qu'un point vague dont le sommet s'anéantit dans sa base, l'Océan qu'une +tache obscure dans je ne sais quelle masse égarée au milieu des airs, où +elle tourne plus rapidement que l'osselet à six faces que font rouler +sur son axe pointu les petits enfants d'Athènes, le long des galeries +aux larges dalles qui embrassent le Céramique.</p> + +<p>Avez-vous jamais vu le long des murs du Céramique, lorsqu'ils sont +frappés dans les premiers jours de l'année par les rayons du soleil qui +régénère le monde, une longue suite d'hommes hâves, immobiles, aux joues +creusées par le besoin, aux regards éteints et stupides: les uns +accroupis comme des brutes; les autres debout, mais appuyés contre les +piliers, et réfléchissants à demi sous le poids de leur corps exténué?</p> + +<p>Les avez-vous vus, la bouche entrouverte pour aspirer encore une fois +les premières influences de l'air vivifiant, recueillir avec une morne +volupté les douces impressions de la tiède chaleur du printemps? Le même +spectacle vous aurait frappé dans les murailles de Larisse, car il y a +des malheureux partout: mais ici le malheur porte l'empreinte de la +fatalité particulière qui est plus dégradante que la misère, plus +poignante que la faim, plus accablante que le désespoir.</p> + +<p>Ces infortunés s'avancent lentement à la suite les uns des autres, et +marquent entre tous leurs pas de longues stations, comme des figures +fantastiques disposées par un mécanicien habile sur une roue qui indique +les divisions du temps. Douze heures s'écoulent pendant que le cortège +silencieux suit le contour de la place circulaire, quoique l'étendue en +soit si bornée qu'un amant peut lire d'une extrémité à l'autre, sur la +main plus ou moins déployée de sa maîtresse, le nombre des heures de la +nuit qui doivent amener l'heure si désirée du rendez-vous. Ces spectres +vivants n'ont conservé presque rien d'humain. Leur peau ressemble à un +parchemin blanc tendu sur des ossements. L'orbite de leurs yeux n'est +pas animé par une seule étincelle de l'âme.</p> + +<p>Leurs lèvres pâles frémissent d'inquiétude et de terreur, ou, plus +hideuse encore, elles roulent un sourire dédaigneux et farouche, comme +la dernière pensée d'un condamné résolu qui subit son supplice. La +plupart sont agités de convulsions faibles, mais continues, et tremblent +comme la branche de fer de cet instrument sonore que les enfants font +bruire entre leurs dents. Les plus à plaindre de tous, vaincus par la +destinée qui les poursuit, sont condamnés à effrayer à jamais les +passants de la repoussante difformité de leurs membres noués et de leurs +attitudes inflexibles. Cependant, cette période régulière de leur vie +qui sépare deux sommeils est pour eux celle de la suspension des +douleurs qu'ils redoutent le plus. Victimes de la vengeance des +sorcières de Thessalie, ils retombent en proie à des tourments qu'aucune +langue peut exprimer, dès que le soleil, prosterné sous l'horizontal +occidental, a cessé de les protéger contre les redoutables souveraines +des ténèbres. Voilà pourquoi ils suivent son cours trop rapide, l'œil +toujours fixé sur l'espace qu'il embrasse, dans l'espérance toujours +déçue, qu'il oubliera une fois sur son lit d'azur, et qu'il finira par +rester suspendu aux nuages d'or du couchant.</p> + +<p>À peine la nuit vient les détromper, en développant ses ailes de crêpe, +sur lesquelles il ne reste pas même une des clartés livides qui +mourraient tout à l'heure au sommet des arbres; à peine le dernier +reflet qui pétillait encore sur le métal poli au faîte d'un bâtiment +élevé achève de s'évanouir, comme un charbon encore ardent dans un +brasier éteint, qui blanchit peu à peu sous la cendre, et ne se +distingue bientôt plus au fond de l'âtre abandonné, un murmure +formidable s'élève parmi eux, leurs dents se claquent de désespoir et de +rage, ils se pressent et s'évitent de peur de trouver partout des +sorcières et des fantômes. Il fait nuit!... et l'enfer va se rouvrir!</p> + +<p>Il y en avait un, entre autres, dont toutes les articulations criaient +comme des ressorts fatigués, et dont la poitrine exhalait un son plus +rauque et plus sourd que celui de la vis rouillée qui tourne avec peine +dans son écrou. Mais quelques lambeaux d'une riche broderie qui +pendaient encore à son manteau, un regard plein de tristesse et de grâce +qui éclaircissait de temps en temps la langueur de ses traits abattus, +je ne sais quel mélange inconcevable d'abrutissement et de fierté qui +rappelait le désespoir d'une panthère assujettie au bâillon déchirant du +chasseur, le faisaient remarquer dans la foule de ses misérables +compagnons; et quand il passait devant des femmes, on n'entendait qu'un +soupir. Ses cheveux blonds roulaient en boucles négligées sur ses +épaules, qui s'élevaient blanches et pures comme une étoffe de lis +au-dessus de sa tunique pourpre.</p> + +<p>Cependant, son cou portait l'empreinte du sang, la cicatrice +triangulaire d'un fer de lance, la marque de la blessure qui me ravit +Polémon au siège de Corinthe, quand ce fidèle ami se précipita sur mon +cœur, au-devant de la rage effrénée du soldat déjà victorieux, mais +jaloux de donner au champ de bataille un cadavre de plus. C'était ce +Polémon que j'avais si longtemps pleuré, et qui revient toujours dans +mon sommeil me rappeler avec un froid baiser que nous devons nous +retrouver dans l'immortelle vie de la mort. C'était Polémon encore +vivant, mais conservé pour une existence si horrible que les larves et +les spectres de l'enfer se consolent entre eux en se racontant ses +douleurs; Polémon tombé sous l'empire des sorcières de Thessalie et des +démons qui composent leur cortège dans les solennités, les inexplicables +solennités de leurs fêtes nocturnes.</p> + +<p>Il s'arrêta, chercha longtemps d'un regard étonné à lier un souvenir à +mes traits, se rapprocha de moi à pas inquiets et mesurés, toucha mes +mains d'une main palpitante qui tremblait de les saisir, et après +m'avoir enveloppé d'une étreinte subite que je ne ressentis pas sans +effroi, après avoir fixé sur mes yeux un rayon pâle qui tombait de ses +yeux voilés, comme le dernier jet d'un flambeau qui s'éloigne à travers +la trappe d'un cachot:</p> + +<p>—Lucius! Lucius! s'écria-t-il avec un rire affreux.</p> + +<p>—Polémon, cher Polémon, l'ami, le sauveur de Lucius!...—Dans un autre +monde, dit-il en baissant la voix, je m'en souviens... c'était dans un +autre monde, dans une vie qui n'appartenait pas au sommeil et à ses +fantômes?...—Que dis-tu de fantômes?...—Regarde, répondit-il en +étendant le doigt dans le crépuscule!... Les voilà qui viennent.</p> + +<p>Oh! ne te livre pas, jeune infortuné, aux inquiétudes des ténèbres!</p> + +<p>Quand les ombres des montagnes descendent en grandissant, rapprochent de +toutes parts la pointe et les côtés de leurs pyramides gigantesques, et +finissent par s'embrasser en silence sur la terre obscure; quand les +images fantastiques des nuages s'étendent, se confondent et rentrent +ensemble sous le voile protecteur de la nuit, comme des époux +clandestins; quand les oiseaux des funérailles commencent à crier +derrière les bois, et que les reptiles chantent d'une voix cassée +quelques paroles monotones à la lisière des marécages... alors, mon +Polémon, ne livre pas ton imagination tourmentée aux illusions de +l'ombre et de la solitude. Fuis les sentiers cachés où les spectres se +donnent rendez-vous pour former de noires conjurations contre le repos +des hommes; le voisinage des cimetières où se rassemble le conseil +mystérieux des morts, quand ils viennent, enveloppés de leurs suaires, +apparaître devant l'aréopage qui siège dans des cercueils: fuis la +prairie découverte où l'herbe foulée en rond noircit, stérile et +desséchée, sous le pas cadencé des sorcières. Veux-tu m'en croire +Polémon? Quand la lumière, épouvantée à l'approche des mauvais esprits, +se retire en pâlissant, viens ranimer avec moi ses prestiges dans les +fêtes de l'opulence et dans les orgies de la volupté. L'or manque-t-il +jamais à mes souhaits? Les mines les plus précieuses ont-elles une veine +cachée qui me refuse ses trésors? Le sable même des ruisseaux se +transforme sous ma main en pierres exquises qui feraient l'ornement des +rois. Veux-tu m'en croire, Polémon?</p> + +<p>C'est en vain que le jour s'éteindrait, tant que les feux que ses rayons +ont allumés pour l'usage de l'homme pétillent encore dans les +illuminations des festins, ou dans les clartés plus discrètes qui +embellissent les veillées délicieuses de l'amour. Les Démons, tu le +sais, craignent les vapeurs odorantes de la cire et de l'huile embaumée +qui brillent doucement dans l'albâtre, ou versent des ténèbres roses à +travers la double soie de nos riches tentures. Ils frémissent à l'aspect +des marbres polis, éclairés par les lustres aux cristaux mobiles, qui +lancent autour d'eux de longs jets de diamants, comme une cascade +frappée du dernier regard d'adieu du soleil horizontal. Jamais une +sombre lamie, une mante décharnée n'osa étaler la hideuse laideur de ses +traits dans les banquets de Thessalie. La lune même qu'elles invoquent +les effraie souvent, quand elle laisse tomber sur elles un de ces rayons +passagers qui donnent aux objets qu'ils effleurent la blancheur terne de +l'étain. Elles s'échappent alors plus rapides que la couleuvre avertie +par le bruit du grain de sable qui roule sous les pieds du voyageur. Ne +crains pas qu'elles te surprennent au milieu des feux qui étincellent +dans mon palais, et qui rayonnent de toutes parts sur l'acier +éblouissant des miroirs.</p> + +<p>Vois plutôt, mon Polémon, avec quelle agilité elles se sont éloignées de +nous depuis que nous marchons entre les flambeaux de mes serviteurs, +dans ces galeries décorées de statues, chefs-d'œuvre inimitables du +génie de la Grèce. Quelqu'une de ces images t'aurait-elle révélé par un +mouvement menaçant la présence de ces esprits fantastiques qui les +animent quelquefois, quand la dernière lueur qui se détache de la +dernière lampe monte et s'éteint dans les airs? L'immobilité de leurs +formes, la pureté de leurs traits, le calme de leurs attitudes qui ne +changeront jamais, rassurerait la frayeur même. Si quelque bruit étrange +a frappé ton oreille, ô frère chéri de mon cœur! c'est celui de la +nymphe attentive qui répand sur tes membres appesantis par la fatigue +les trésors de son urne de cristal, en y mêlant des parfums jusqu'ici +inconnus à Larisse, un ambre limpide que j'ai recueilli sur le bord des +mers qui baignent le berceau du soleil; le suc d'une fleur mille fois +plus suave que la rose, qui ne croit que dans les épais ombrages de la +brune Corcyre; les pleurs d'un arbuste aimé d'Apollon et de son fils, et +qui étale sur les rochers d'Épidaure ses bouquets composés de cymbales +de pourpre toutes tremblantes sous le poids de la rosée.</p> + +<p>Et comment les charmes des magiciennes troubleraient-ils la pureté des +eaux qui bercent autour de toi leurs ondes d'argent? Myrthé, cette belle +Myrthé aux cheveux blonds, la plus jeune et la plus chérie de mes +esclaves, celle que tu as vue se pencher à ton passage, car elle aime +tout ce que j'aime... elle a des enchantements qui ne sont connus que +d'elle et d'un esprit qui les lui confie dans les mystère du sommeil; +elle erre maintenant comme une ombre autour de l'enceinte des bains où +s'élève peu à peu la surface de l'onde salutaire; elle court en chantant +des airs qui chassent les démons, et en touchant de temps à autre les +cordes d'une harpe errante que des génies obéissants ne manquent jamais +de lui offrir avant que ses désirs aient le temps de se faire connaître +en passant de son âme à ses yeux. Elle marche; elle court; la harpe +marche court et chante sous sa main. Écoute le bruit de la harpe qui +résonne, la voix de la harpe de Myrthé; c'est un son plein, grave, +solennel, qui fait oublier les idées de la terre, qui se prolonge, qui +se soutient, qui occupe l'âme comme une pensée sérieuse; et puis il +vole, il fuit, il s'évanouit, il revient; et les airs de la harpe de +Myrthé (enchantements ravissants des nuits!), les airs de la harpe de +Myrthé qui volent, qui fuient, qui s'évanouissent, qui reviennent +encore—comme elle chante, comme ils volent, les airs de la harpe de +Myrthé, les airs qui chassent le démon!... Écoute Polémon, les +entends-tu?</p> + +<p>J'ai éprouvé en vérité toutes les illusions des rêves, et que serais-je +alors devenu sans le secours de la harpe de Myrthé, sans le secours de +sa voix, si attentive à troubler le repos douloureux et gémissant de mes +nuits?... Combien de fois je me suis penché dans mon sommeil sur l'onde +limpide et dormante, l'onde trop fidèle à reproduire mes traits altérés, +mes cheveux hérissés de terreur, mon regard fixe et morne comme celui du +désespoir qui ne pleure plus!...Combien de fois j'ai frémi en voyant des +traces de sang livide courir autour de mes lèvres pâles; en sentant mes +dents chancelantes repoussées de leurs alvéoles, mes ongles détachés de +leur racine s'ébranler et tomber! Combien de fois, effrayé de ma nudité, +de ma honteuse nudité, je me suis livré inquiet à l'ironie de la foule +avec une tunique plus courte, plus légère, plus transparente que celle +qui enveloppe une courtisane au seuil du lit effronté de la débauche! +Oh! combien de fois des rêves plus hideux, des rêves que Polémon +lui-même ne connaît point....</p> + +<p>Et que serais-je devenu alors, que serais-je devenu sans le secours de +la harpe de Myrthé, sans le secours de sa voix et de l'harmonie qu'elle +enseigne à ses sœurs, quand elles l'entourent obéissantes, pour charmer +les terreurs du malheureux qui dort, pour faire bruire à son oreille des +chants venus de loin, comme la brise qui court entre peu de voile, des +chants qui se marient, qui se confondent, qui assoupissent les songes +orageux du cœur et qui enchantent leur silence dans une longue mélodie.</p> + +<p>Et maintenant, voici les sœurs de Myrthé qui ont préparé le festin. Il +y a Théis, reconnaissable entre toutes les filles de Thessalie, quoique +la plupart des filles de Thessalie aient des cheveux noirs qui tombent +sur des épaules plus blanches que l'albâtre; mais il n'y en a point qui +aient des cheveux en ondes souples et voluptueuses, comme les cheveux +noirs de Théis. C'est elle qui penche sur la coupe ardente où blanchit +un vin bouillant le vase d'une précieuse argile, et qui en laisse tomber +goutte à goutte en topazes liquides le miel le plus exquis qu'ont ait +jamais recueilli sur les ormeaux de Sicile. L'abeille privée de son +trésor vole inquiète au milieu des fleurs; elle se pend aux branches +solitaires de l'arbre abandonné, en demandant son miel aux zéphyrs. Elle +murmure de douleur, parce que ses petits n'auront plus d'asile dans +aucun des mille palais à cinq murailles qu'elle leur a bâtis avec une +cire légère et transparente, et qu'ils ne goûteront pas le miel qu'elle +avait récolté pour eux sur les buissons parfumés du mont Hybla.</p> + +<p>C'est Théis qui répand dans un vin bouillant le miel dérobé aux abeilles +de Sicile; et les autres sœurs de Théis, celles qui ont des cheveux +noirs, car il n'y a que Myrthé qui soit blonde, elles courent soumises, +empressées, caressantes, avec un sourire obéissant, autour des apprêts +du banquet. Elles sèment des fleurs de grenades ou des feuilles de rose +sur le lait écumeux; ou bien elles attisent les fournaises d'ambre et +d'encens qui brûlent sous la coupe ardente où blanchit un vin bouillant, +les flammes qui se courbent de loin autour du rebord circulaire, qui se +penchent, qui se rapprochent, qui l'effleurent, qui caressent ses lèvres +d'or, et finissent par se confondre avec les flammes aux langues +blanches et bleues qui volent sur le vin. Les flammes montent, +descendent, s'égarent comme ce démon fantastique des solitudes qui aime +à se mirer dans les fontaines. Qui pourra dire combien de fois la coupe +a circulé autour de la table du festin, combien de fois épuisée, elle a +vu ses bords inondés d'un nouveau nectar? Jeunes filles n'épargnez ni le +vin ni l'hydromel.</p> + +<p>Le soleil ne cesse de gonfler de nouveaux raisins, et de verser des +rayons de son immortelle splendeur dans la grappe éclatante qui se +balance aux riches festons de nos vignes, à travers les feuilles +rembrunies du pampre arrondi en guirlandes qui court parmi les mûriers +de Tempé. Encore cette libation pour chasser les démons de la nuit! +Quant à moi, je ne vois plus ici que les esprits joyeux de l'ivresse qui +s'échappent en pétillant de la mousse frémissante, se poursuivent dans +l'air comme des moucherons de feu, ou viennent éblouir de leurs ailes +radieuses mes paupières échauffées; semblables à ces insectes agiles que +la nature a ornés de feux innocents, et que souvent, dans la silencieuse +fraîcheur d'une courte nuit d'été, on voit jaillir en essaim du milieu +d'une touffe de verdure, comme une gerbe d'étincelles sous les coups +redoublés du forgeron. Ils flottent emportés par une légère brise qui +passe, ou appelés par quelque doux parfum dont ils se nourrissent dans +le calice des roses. Le nuage lumineux se promène, se berce inconstant, +se repose ou tourne un moment sur lui-même, et tombe tout entier sur le +sommet d'un jeune pin qu'il illumine comme une pyramide consacrée aux +fêtes publiques, ou à la branche inférieure d'un grand chêne à laquelle +il donne l'aspect d'une girandole préparée pour les veillées de la +forêt. Vois comme ils jouent autour de toi, comme ils frémissent dans +les fleurs, comme ils rayonnent en reflets de feu sur les vases polis; +ce ne sont point des démons ennemis. Ils dansent, ils se réjouissent, +ils ont l'abandon et les éclats de la folie. S'ils s'exercent +quelquefois à troubler le repos des hommes, ce n'est jamais que pour +satisfaire, comme un enfant étourdi, à de riants caprices.</p> + +<p>Ils se roulent, malicieux, dans le lin confus qui court autour du fuseau +d'une vieille bergère, croisent, embrouillent les fils égarés, et +multiplient les nœuds contrariants sous les efforts de son adresse +inutile. Quand un voyageur qui a perdu sa route cherche d'un œil avide +à travers tout l'horizon de la nuit quelque point lumineux qui promet un +asile, longtemps ils le font errer de sentiers en sentiers, à la lueur +d'un feu infidèle, au bruit d'une voix trompeuse, ou de l'aboiement +éloigné d'un chien vigilant qui rôde comme une sentinelle autour de la +ferme solitaire; ils abusent ainsi de l'espérance du pauvre voyageur, +jusqu'à l'instant où, touchés de pitié pour sa fatigue, ils lui +présentent tout à coup un gîte inattendu, que personne n'avait jamais +remarqué dans ce désert; quelquefois même, il est étonné de trouver à +son arrivée un foyer pétillant dont le seul aspect inspire la gaieté, +des mets rares et délicats que le hasard a procurés à la chaumière du +pêcheur ou du braconnier, et une jeune fille, belle comme les Grâces, +qui le sert en craignant de lever les yeux: car il lui a paru que cet +étranger était dangereux à regarder. Le lendemain, surpris qu'un si +court repos lui ait rendu toutes ses forces, il se lève heureux au chant +de l'alouette qui salue un ciel pur: il apprend que son erreur favorable +a raccourci son chemin de vingt stades et demi, et son cheval, +hennissant d'impatience, les naseaux ouverts, le poil lustré, la +crinière lisse et brillante, frappe devant lui la terre d'un triple +signal de départ. Le lutin bondit de la croupe à la tête du cheval du +voyageur, il passe ses doigts subtils dans la vaste crinière, il la +roule, la relève en onde; il regarde, il s'applaudit de ce qu'il a fait, +et il part content pour aller s'égayer du dépit d'un homme endormi qui +brûle de soif, et qui voit fuir, se diminuer, tarir devant ses lèvres +allongées un breuvage rafraîchissant; qui sonde inutilement la coupe du +regard; qui aspire inutilement la liqueur absente; puis se réveille, et +trouve le vase rempli d'un vin de Syracuse qu'il n'a pas encore goûté, +et que le follet a exprimé de raisins de choix, tout en s'amusant des +inquiétudes de son sommeil. Ici, tu peux boire, parler ou dormir sans +terreur, car les follets sont nos amis. Satisfais seulement à la +curiosité impatiente de Théis et de Myrthé, à la curiosité plus +intéressée de Thélaïre, qui n'a pas détourné de toi ses longs cils +brillants, ses grands yeux noirs qui roulent comme des astres favorables +sur un ciel baigné du plus tendre azur.</p> + +<p>Raconte-nous, Polémon, les extravagantes douleurs que tu as crues +éprouver sous l'empire des sorcières; car les tourments dont elles +poursuivent notre imagination ne sont que la vaine illusion d'un rêve +qui s'évanouit au premier rayon de l'aurore. Théis, Thélaïre et Myrthé +sont attentives.... Elles écoutent....</p> + +<p>Eh bien! parle... racontes-nous tes désespoirs, tes craintes et les +folles erreurs de la nuit; et toi, Théis, verse du vin; et toi Thélaïre, +souris à son récit pour que son âme se console; et toi, Myrthé, si tu le +vois, surpris du souvenir de ses égarements, céder à une illusion +nouvelle, chante et soulève les cordes de la harpe magique.... +Demande-lui des sons consolateurs, des sons qui renvoient les mauvais +esprits.... C'est ainsi qu'on affranchit les heures austères de la nuit +de l'empire tumultueux des songes, et qu'on échappe de plaisirs en +plaisirs aux sinistres enchantements qui remplissent la terre pendant +l'absence du soleil.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LEpisode" id="LEpisode"></a><a href="#table">L'Épisode</a></h2> + +<p class="noindent"><i>«Hanc ego de coelo ducentem sidera vidi:</i><br /> +<i>Fluminis hoec rapidi carmine vertit iter.</i><br /> +<i>Hoec cantu finditque solum, manesque sepulchris</i><br /> +<i>Elicit, et tepido devorat ossa rogo.</i><br /> +<i>Quum libet, hoec tristi depellit nubila coelo;</i><br /> +<i>Quum libet, aestivo convocat orbe nives.»</i></p> + + +<p><i>«Cette femme, je l'ai vu de mes yeux attirer les astres du ciel; elle +détourne par ses incantations le cours d'un fleuve rapide; sa voix fait +s'entrouvrir le sol, sortir les mânes du tombeau, descendre les +ossements du bûcher tiède. Quand elle veut, elle dissipe les nuages qui +attristent le ciel; quand elle veut, elle fait tomber la neige dans un +ciel d'été.»</i></p> + +<p class="droit"> +(CATULLE, I, 2.)</p> + +<p><i>«Compte que cette nuit tu auras des tremblements et des convulsions; +les démons, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis +d'agir, exerceront sur toi leur cruelle malice. Je t'enverrai des +pincements aussi serrés que les cellules de la ruche, et chacun d'eux +sera aussi brûlant que l'aiguillon de l'abeille qui la construit.»</i></p> + +<p class="droit"> +(SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, sc. 2.)</p> + +<p>Qui de vous ne connaît, ô jeunes filles! les doux caprices des femmes, +dit Polémon réjouit. Vous avez aimé sans doute, et vous savez comment le +cœur d'une veuve pensive qui égare ses souvenirs solitaires sur les +rives ombragées du Pénée, se laisse surprendre quelquefois par le teint +rembruni d'un soldat dont les yeux étincellent du feu de la guerre, et +dont le sein brille de l'éclat d'une généreuse cicatrice. Il marche fier +et tendre parmi les belles comme un lion apprivoisé qui cherche à +oublier dans les plaisirs d'une heureuse et facile servitude le regret +de ses déserts.</p> + +<p>C'est ainsi que le soldat aime à occuper le cœur des femmes, quand il +n'est plus appelé par le clairon des batailles et que les hasards du +combat ne sollicitent plus son ambition impatiente. Il sourit du regard +aux jeunes filles, et il semble leur dire: Aimez-moi!...</p> + +<p>Vous savez aussi, puisque vous êtes Thessaliennes, qu'aucune femme n'a +jamais égalé en beauté cette noble Méroé qui, depuis son veuvage, traîne +de longue draperies blanches brodées d'argent; Méroé, la plus belle des +belles de Thessalie, vous le savez. Elle est majestueuse comme les +déesses, et cependant il y a dans ses yeux je ne sais quelles flammes +mortelles qui enhardissent les prétentions de l'amour.—Oh! combien de +fois je me suis plongé dans l'air qu'elle entraîne, dans la poussière +que ses pieds font voler, dans l'ombre fortunée qui la suit!...</p> + +<p>Combien de fois je me suis jeté au devant de sa marche pour dérober un +rayon à ses regards, un souffle à sa bouche, un atome au tourbillon qui +flatte, qui caresse ses mouvements; combien de fois (Thélaïre, me le +pardonneras-tu?), j'épiais la volupté brûlante de sentir un des plis de +sa robe frémir contre ma tunique ou de pouvoir ramasser d'une lèvre +avide une des paillettes de ses broderies dans les allées des jardins de +Larisse! Quand elle passait, vois-tu, tous les nuages rougissaient comme +à l'approche de la tempête; mes oreilles sifflaient, mes prunelles +s'obscurcissaient dans leur orbite égarée, mon cœur était près de +s'anéantir sous le poids d'une intolérable joie. Elle était là! je +saluais les ombres qui avaient flotté sur elle, j'aspirais l'air qui +l'avait touchée; je disais à tous les arbres des rivages: Avez-vous vu +Méroé? Si elle s'était couchée sur un banc de fleurs, avec quel amour +jaloux je recueillais les fleurs que son corps avait froissées, les +blancs pétales imbibés de carmin qui décorent le front penché de +l'anémone, les flèches éblouissantes qui jaillissent du disque d'or de +la marguerite, le voile d'un chaste gaze qui se roule autour d'un jeune +lis avant qu'il ait souri au soleil; et si j'osais presser d'un +embrassement sacrilège tout ce lit de fraîche verdure, elle m'incendiait +d'un feu plus subtil que celui dont la mort a tissé les vêtements +nocturne d'un fiévreux. Méroé ne pouvait pas manquer de me remarquer. +J'étais partout. Un jour, à l'approche du crépuscule, je trouvai son +regard; il souriait; elle m'avait devancé, son pas se ralentit. J'étais +seul derrière elle, et je la vis se détourner. L'air était calme, il ne +troublait pas ses cheveux, et sa main soulevée s'en rapprochait comme +pour réparer leur désordre. Je la suivis, Lucius, jusqu'au palais, +jusqu'au temple de la princesse de Thessalie, et la nuit descendit sur +nous, nuit de délices et de terreur!... Puisse-t-elle avoir été la +dernière de ma vie et avoir fini plus tôt!</p> + +<p>Je ne sais si tu as jamais supporté avec une résignation mêlée +d'impatience et de tendresse le poids du corps d'une maîtresse endormie +qui s'abandonne au repos sur ton bras étendu sans s'imaginer que tu +souffres; si tu as essayé de lutter contre le frisson qui saisit peu à +peu ton sang, contre l'engourdissement qui enchaîne tes muscles soumis; +de t'opposer à la conquête de la mort qui menace de s'étendre jusqu'à +ton âme! C'est ainsi, Lucius, qu'un frémissement douloureux parcourait +rapidement mes nerfs, en les ébranlant de tremblements inattendus comme +le crochet aigu du plectrum qui fait dissoner toutes les cordes de la +lyre, sous les doigts d'un musicien habile. Ma chair se tourmentait +comme une membrane sèche approchée du feu.</p> + +<p>Ma poitrine soulevée était près de rompre, en éclatant, les liens de fer +qui l'enveloppaient, quand Méroé, tout à coup assise à mes côtés, arrêta +sur mes yeux un regard profond, étendit sa main sur mon cœur pour +s'assurer que le mouvement en était suspendu, l'y reposa longtemps, +pesante et froide, et s'enfuit loin de moi de toute la vitesse d'une +flèche que la corde de l'arbalète repousse en frémissant. Elle courait +sur les marbres du palais, en répétant les airs des vieilles bergères de +Syracuse qui enchantent la lune dans ses nuages de nacre et d'argent, +tournait dans les profondeurs de la salle immense, et criait de temps à +autre, avec les éclats d'une gaieté horrible, pour rappeler je ne sais +quels amis qu'elle ne m'avait pas encore nommés.</p> + +<p>Pendant que je regardais plein de terreur, et que je voyais descendre le +long des murailles, se presser sous les portiques, se balancer sous les +voûtes, une foule innombrable de vapeurs distinctes les unes des autres, +mais qui n'avait de la vie que des apparences de formes, une voix faible +comme le bruit de l'étang le plus calme dans une nuit silencieuse, une +couleur indécise empruntée aux objets devant lesquels flottaient leurs +figures transparentes... la flamme azurée et pétillante jaillit tout à +coup de tous les trépieds, et Méroé formidable volait de l'un à l'autre +en murmurant des paroles confuses:</p> + +<p>«Ici de la verveine en fleur... là, trois brins de sauge cueillis à +minuit dans le cimetière de ceux qui sont morts par l'épée... ici, le +voile de la bien-aimée sous lequel le bien-aimé cacha sa pâleur et sa +désolation après avoir égorgé l'époux endormi pour jouir de ses +amours... ici encore, les larmes d'une tigresse excédée par la faim, qui +ne se console pas d'avoir dévoré un de ses petits!»</p> + +<p>Et ses traits renversés exprimaient tant de souffrance et d'horreur +qu'elle me fit presque pitié.</p> + +<p>Inquiète de voir ses conjurations suspendues par quelque obstacle +imprévu, elle bondit de rage, s'éloigna, revint armée de deux longues +baguettes d'ivoire, liées à leur extrémité par un lacet composé de +treize crins, détachés du cou d'une superbe cavale blanche par le voleur +même qui avait tué son maître, et sur la tresse flexible elle fit voler +le rhombus d'ébène, aux globes vides et sonores, qui bruit et hurla dans +l'air et revint en roulant avec un grondement sourd, et roula encore en +grondant, et puis se ralentit et tomba. Les flammes des trépieds se +dressaient comme des langues de couleuvres; et les ombres étaient +contentes.»Venez, venez, criait Méroé, il faut que les démons de la nuit +s'apaisent et que les morts se réjouissent. Apportez-moi de la verveine +en fleur, de la sauge cueillie à minuit, et du trèfle à quatre feuilles; +donnez des moissons de jolis bouquets à Saga et aux démons de la nuit.» +Puis tournant un œil étonné sur l'aspic d'or dont les replis +s'arrondissaient autour de son bras nu; sur le bracelet précieux, +ouvrage du plus habile artiste de Thessalie qui n'y avait épargné ni le +choix des métaux, ni la perfection du travail,—l'argent y était +incrusté en écailles délicates, et il n'y avait pas une dont la +blancheur ne fût relevée par l'éclat d'un rubis ou par la transparence +si douce au regard d'un saphir plus bleu que le ciel.—Elle le détache, +elle médite, elle rêve, elle appelle le serpent en murmurant des paroles +secrètes; et le serpent animé se déroule et fuit avec un sifflement de +joie comme un esclave délivré. Et le rhombus roule encore; il roule +toujours en grondant, il roule comme la foudre éloignée qui se plaint +dans des nuages emportés par le vent, et qui s'éteint en gémissant dans +un orage fini. Cependant, toutes les voûtes s'ouvrent, tous les espaces +du ciel se déploient, tous les astres descendent, tous les nuages +s'aplanissent et baignent le seuil comme des parvis de ténèbres. La +lune, tachée de sang, ressemble au bouclier de fer sur lequel on vient +de rapporter le corps d'un jeune Spartiate égorgé par l'ennemi. Elle +roule et appesantit sur moi son disque livide, qu'obscurcit encore la +fumée des trépieds éteints. Méroé continue à courir en frappant de ses +doigts, d'où jaillissent de longs éclairs, les innombrables colonnes du +palais, et chaque colonne qui se divise sous les doigts de Méroé +découvre une colonnade immense qui est peuplée de fantômes, et chacun +des fantômes frappe comme elle une colonne qui ouvre des colonnades +nouvelles; et il n'y a pas une colonne qui ne soit témoin du sacrifice +d'un enfant nouveau-né arraché aux caresses de sa mère. Pitié! pitié! +m'écriai-je, pour la mère infortunée qui dispute son enfant à la +mort.—Mais cette prière étouffée n'arrivait à mes lèvres qu'avec la +force du souffle d'un agonisant qui dit: Adieu! Elle expirait en sons +inarticulés sur ma bouche balbutiante.</p> + +<p>Elle mourait comme le cri d'un homme qui se noie, et qui cherche en vain +à confier aux eaux muettes le dernier appel du désespoir. L'eau +insensible étouffe sa voix; elle le recouvre, morne et froide; elle +dévore sa plainte; elle ne le portera jamais jusqu'au rivage.</p> + +<p>Tandis que je me débattais contre la terreur dont j'étais accablé, et +que j'essayais d'arracher de mon sein quelque malédiction qui réveillât +dans le ciel la vengeance des dieux: Misérable! s'écria Méroé, sois puni +à jamais de ton insolente curiosité!... Ah! tu oses violer les +enchantements du sommeil.... Tu parles, tu cris et tu vois.... Eh bien! tu +ne parleras plus que pour te plaindre, tu ne crieras plus que pour +implorer en vain la sourde pitié des absents, tu ne verras plus que des +scènes d'horreur qui glaceront ton âme.... Et en s'exprimant ainsi, avec +une voix plus grêle et plus déchirante que celle d'une hyène égorgée qui +menace encore les chasseurs, elle détachait de son doigt la turquoise +chatoyante qui étincelait de flammes variées comme les couleurs de +l'arc-en-ciel, ou comme la vague qui bondit à la marée montante, et +réfléchit en se roulant sur elle-même les feux du soleil levant. Elle +presse du doigt un ressort inconnu qui soulève la pierre merveilleuse +sur sa charnière invisible, et découvre dans un écrin d'or je ne sais +quel monstre sans couleur et sans forme, qui bondit, hurle, s'élance, et +tombe accroupi sur le sein de la magicienne.«Te voilà, dit-elle, mon +cher Smarra, le bien-aimé, l'unique favori de mes pensées amoureuses, +toi que la haine du ciel a choisi dans tous ses trésors pour le +désespoir des enfants de l'homme. Va, je te l'ordonne, spectre flatteur, +ou décevant ou terrible, va tourmenter la victime que je t'ai livrée; +fais-lui des supplices aussi variés que les épouvantements de l'enfer +qui t'a conçu, aussi cruels, aussi implacables que ma colère. Va te +rassasier des angoisses de son cœur palpitant, compter les battements +convulsifs de son pouls qui se précipite, qui s'arrête... contempler sa +douloureuse agonie et la suspendre pour la recommencer... À ce prix, +fidèle esclave de l'amour, tu pourras au départ des songes redescendre +sur l'oreiller embaumé de ta maîtresse, et presser dans tes bras +caressants la reine des terreurs nocturnes.... «Elle dit et le monstre +jaillit de sa main brûlante comme le palet arrondi du discobole, il +tourne dans l'air avec la rapidité de ces feux artificiels qu'on lance +sur les navires, étend des ailes bizarrement festonnées, monte, descend, +grandit, se rapetisse, et, nain difforme et joyeux, dont les mains sont +armées d'ongles d'un métal plus fin que l'acier, qui pénètrent la chair +sans la déchirer, et boivent le sang à la manière de la pompe insidieuse +des sangsues, il s'attache sur mon cœur, se développe, soulève sa tête +énorme et rit. En vain mon œil, fixe d'effroi, cherche dans l'espace +qu'il peut embrasser un objet qui le rassure: les mille démons de la +nuit escortent l'affreux démon de la turquoise. Des femmes rabougries au +regard ivre; des serpents rouges et violets dont la bouche jette du feu; +des lézards qui élèvent au-dessus d'un lac de boue et de sang un visage +pareil à celui de l'homme; des têtes nouvellement détachées du tronc par +la hache du soldat, mais qui me regarde avec des yeux vivants, et +s'enfuient en sautillant sur des pieds de reptiles....</p> + +<p>Depuis cette nuit funeste, ô Lucius, il n'est plus de nuits paisibles +pour moi. La couche parfumée des jeunes filles qui n'est ouverte qu'aux +songes voluptueux; la tente infidèle du voyageur qui se déploie tous les +soirs sous de nouveaux ombrages; le sanctuaire même des temples est un +asile impuissant contre les démons de la nuit.</p> + +<p>À peine mes paupières, fatiguées de lutter contre le sommeil si redouté, +se ferment d'accablement, tous les monstres sont là, comme à l'instant +où je les ai vus s'échapper avec Smarra de la bague magique de Méroé. +Ils courent en cercle autour de moi, m'étourdissent de leurs cris, +m'effaraient de leurs plaisirs et souillent mes lèvres frémissantes de +leurs caresses de harpies. Méroé les conduit et plane au-dessus d'eux en +secouant sa longue chevelure, d'où s'échappent des éclairs d'un bleu +livide. Hier encore... elle était bien plus grande que je ne l'ai vue +autrefois... c'était les mêmes formes et les mêmes traits, mais sous +leur apparence séduisante je discernais avec effroi, comme au travers +d'une gaze subtile et légère, le teint plombé de la magicienne et ses +membres couleur de souffre: ses yeux fixes et creux étaient tout noyés +de sang, des larmes de sang sillonnaient ses joues profondes, et sa main +déployée dans l'espace, laissait imprimée sur l'air même la trace d'une +main de sang....</p> + +<p>—Viens, me dit-elle en m'effleurant d'un signe du doigt qui m'aurait +anéanti s'il m'avait touché, viens visiter l'empire que je donne à mon +époux, car je veux que tu connaisses tous les domaines de la terreur et +du désespoir...—Et en parlant ainsi elle volait devant moi, les pieds à +peine détachés du sol, et s'approchant ou s'éloignant alternativement de +la terre, comme la flamme qui danse au-dessus d'une torche prête à +s'éteindre. Oh! que l'aspect du chemin que nous dévorions en courant +était affreux à tous les sens! Que la magicienne elle-même paraissait +impatiente d'en trouver la fin! Imagine-toi le caveau funèbre où elle +entasse les débris de toutes les innocentes victimes de leurs +sacrifices, et, parmi les plus imparfaits de ces restes mutilés, pas un +lambeau qui n'ait conservé une voix, des gémissements et des pleurs!</p> + +<p>Imagine-toi des murailles mobiles, mobiles et animées, qui se resserrent +de part et d'autre au-devant de tes pas, et qui embrassent peu à peu +tous tes membres de l'enceinte d'une prison étroite et glacée.... Ton +sein oppressé qui se soulève, qui tressaille, qui bondit pour aspirer +l'air de la vie à travers la poussière des ruines, la fumée des +flambeaux, l'humidité des catacombes, le souffle empoisonné des +morts... et tous les démons de la nuit qui crient, qui sifflent, +hurlent ou rugissent à ton oreille épouvantée: Tu ne respireras plus!</p> + +<p>Et pendant que je marchais, un insecte mille fois plus petit que celui +qui attaque d'une dent impuissante le tissu délicat des feuilles de +rose; un atome disgracié qui passe mille ans à imposer un de ses pas sur +la sphère universelle des cieux dont la matière est mille fois plus dure +que le diamant.... Il marchait, il marchait aussi; et la trace obstinée +de ses pieds paresseux avait divisé ce globe impérissable jusqu'à son +axe.</p> + +<p>Après avoir parcouru ainsi, tant notre élan était rapide, une distance +pour laquelle les langages de l'homme n'ont point de terme de +comparaison, je vis jaillir de la bouche d'un soupirail, voisin comme la +plus éloignée des étoiles, quelques traits d'une blanche clarté. Pleine +d'espérance, Méroé s'élança, je la suivis, entraîné par une puissance +invincible; et d'ailleurs le chemin du retour, effacé comme le néant, +infini comme l'éternité, venait de se fermer derrière moi d'une manière +impénétrable au courage et à la patience de l'homme. Il y avait déjà +entre Larisse et nous tous les débris des mondes innombrables qui ont +précédé celui-ci dans les essais de la création, depuis le commencement +des temps, et dont le plus grand nombre ne le surpassent pas moins en +immensité qu'il n'excède lui-même de son étendue prodigieuse, le nid +invisible du moucheron. La porte sépulcrale qui nous reçut ou plutôt qui +nous aspira au sortir de ce gouffre s'ouvrait sur un champ sans horizon, +qui n'avait jamais rien produit. On y distinguait à peine un coin reculé +du ciel le contour indécis d'un astre immobile et obscur, plus immobile +que l'air, plus obscur que les ténèbres qui règne dans ce séjour de +désolation. C'était le cadavre du plus ancien des soleils, couché sur le +fond ténébreux du firmament, comme un bateau submergé sur un lac grossi +par la fonte des neiges. La lueur pâle qui venait de frapper mes yeux ne +provenait point de lui. On aurait dit qu'elle n'avait aucune origine et +qu'elle n'était qu'une couleur particulière de la nuit, à moins qu'elle +ne résultat de l'incendie de quelque monde éloigné dont la cendre +brûlait encore.</p> + +<p>Alors le croiras-tu? elles vinrent toutes, les sorcières de Thessalie, +escortées de ces nains de la terre qui travaillent dans les mines, qui +ont un visage comme le cuivre et des cheveux bleus comme l'argent dans +la fournaise; de ces salamandres aux longs bras, à la queue aplatie en +rame, aux couleurs inconnues, qui descendent vivantes et agiles du +milieu des flammes, comme des lézards noirs à travers une poussière de +feu; elles vinrent suivies des Aspioles qui ont le corps si frêle, si +élancé, surmonté d'une tête difforme, mais riante, et qui se balancent +sur les ossements de leurs jambes vides et grêles, semblable à un chaume +stérile agité par le vent; des Achrones qui n'ont point de membres, +point de voix, point de figures, point d'âge, et qui bondissent en +pleurant sur la terre gémissante, comme des outres gonflées d'air; des +Psylles qui sucent un venin cruel, et qui, avides de poisons, dansent en +rond en poussant des sifflements aigus pour éveiller les serpents, pour +les réveiller dans l'asile caché, dans le trou sinueux des serpents. Il +y avait là jusqu'aux Morphoses que vous avez tant aimé, qui sont belles +comme Psyché, qui jouent comme les Grâces, qui ont des concerts comme +les Muses, et dont le regard séducteur, plus pénétrant, plus envenimé +que la dent de la vipère, va incendier votre sang et faire bouillir la +moelle dans vos os calcinés. Tu les aurais vues, enveloppées dans leurs +linceuls de pourpre, promener autour d'elles des nuages plus brillants +que l'Orient, plus parfumés que l'encens d'Arabie, plus harmonieux que +le premier soupir d'une vierge attendrie par l'amour, et dont la vapeur +enivrante fascinait pour la tuer. Tantôt leurs yeux roulent une flamme +humide qui charme et qui dévore; tantôt elles penchent la tête avec une +grâce qui n'appartient qu'à elles, en sollicitant votre confiance +crédule, d'un sourire caressant, du sourire d'un masque perfide et animé +qui cache la joie du crime et la laideur de la mort. Que te dirais-je? +Entraîné par le tourbillon des esprits qui flottait comme un nuage; +comme la fumée d'un rouge sanglant qui descend d'une ville incendiée; +comme la lave liquide qui répand, croise, entrelace des ruisseaux +ardents sur une campagne de cendres... j'arrivai... j'arrivai.... Tous +les sépulcres étaient ouverts... tous les morts étaient exhumés... toutes +les goules, pâles, impatientes, affamées, étaient présentes; +elles brisaient les ais des cercueils, déchiraient les vêtements sacrés, +les derniers vêtements du cadavre; se partageaient d'affreux débris avec +une plus affreuse volupté, et, d'une main irrésistible, car j'étais +hélas! faible et captif comme un enfant au berceau, elles me forçaient à +m'associer... ô terreur... à leur exécrable festin!...</p> + +<p>En achevant ces paroles, Polémon se souleva sur son lit, et, tremblant, +éperdu, les cheveux hérissés, le regard fixe et terrible, il nous appela +d'une voix qui n'avait rien d'humain.</p> + +<p>—Mais les airs de la harpe de Myrthé volaient déjà dans les airs; les +démons étaient apaisés, le silence était calme comme la pensée de +l'innocent qui s'endort la veille de son jugement. Polémon dormait +paisible aux doux sons de la harpe de Myrthé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LEpode" id="LEpode"></a><a href="#table">L'Épode</a></h2> + +<p class="noindent"> +<i>«Ergo exercentur poenis, veterumque malorum</i><br /> +<i>Supplicia expendunt; alioe panduntur inanes</i><br /> +<i>Suspensoe ad ventos, aliis sub gurgite vasto</i><br /> +<i>Infectum èluitur scelus, aut exuritur igni.»</i><br /> +</p> + + +<p><i>«Ici donc le châtiment les éprouve, et elles expient par des supplices +leurs anciens crimes. Les unes, suspendues dans les airs, sont le jouet +des vents; les autres, plongées dans un vaste gouffre, s'y lavent de +leurs souillures criminelles, ou s'épurent dans le feu.»</i></p> + + +<p class="droit"> +(VIRGILE, Énéïde, ch. VI, 739-742.)</p> + + +<p><i>«C'est la coutume de dormir après ses repas, et le moment est favorable +pour lui briser le crâne avec un marteau, lui ouvrir le ventre avec un +pieu, ou lui couper la gorge avec un poignard.»</i></p> + + +<p class="droit"> +(SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, scène 2.)</p> + + +<p>Les vapeurs du plaisir et du vin avaient étourdi mes esprits, et je +voyais malgré moi les fantômes de l'imagination de Polémon se poursuivre +dans les recoins les moins éclairés de la salle du festin. Déjà il +s'était endormi d'un sommeil profond sur le lit semé de fleurs, à côté +de sa coupe renversée, et mes jeunes esclaves surprises par un +abattement plus doux, avaient laissé tomber leur tête appesantie contre +la harpe qu'elles tenaient embrassée.</p> + +<p>Les cheveux d'or de Myrthé descendaient comme un long voile sur son +visage entre les fils d'or qui pâlissent auprès d'eux, et l'haleine de +son doux sommeil, errant sur les cordes harmonieuses, en tirait encore +je ne sais quel son voluptueux qui venait mourir à mon oreille. +Cependant les fantômes n'étaient pas partis; ils dansaient toujours dans +les ombres des colonnes et dans la fumée des flambeaux. Impatient de ce +prestige imposteur de l'ivresse, je ramenai sur ma tête les frais +rameaux du lierre préservateur, et je fermai avec force mes yeux +tourmentés par les illusions de la lumière. J'entendis alors une étrange +rumeur, où je distinguais des voix tour à tour graves et menaçantes, ou +injurieuses et ironiques.</p> + +<p>Une d'elles me répétait avec une fastidieuse monotonie, quelques vers +d'une scène d'Eschyle; une autre les dernières leçons que m'avait +adressées mon aïeul mourant; de temps en temps comme une bouffée de vent +qui court en sifflant parmi les branches mortes et les feuilles +desséchées dans les intervalles de la tempête, une figure dont je +sentais le souffle éclatait de rire contre ma joue, et s'éloignait en +riant encore. Des illusions bizarres et horribles succédèrent à cette +illusion. Je croyais voir, à travers un nuage de sang, tous les objets +sur lesquels mes regards venaient de s'éteindre: ils flottaient devant +moi et me poursuivaient d'attitudes horribles et de gémissements +accusateurs. Polémon toujours couché auprès de sa coupe vide, Myrthé +toujours appuyée sur sa harpe immobile, poussaient contre moi des +imprécations furieuses, et me demandaient compte de je ne sais quel +assassinat. Au moment où je me soulevais pour leur répondre, et où +j'étendais mes bras sur la couche rafraîchie par d'amples libations de +liqueurs et de parfums, quelque chose de froid saisit les articulations +de mes mains frémissantes: c'était un nœud de fer, qui au même instant +tomba sur mes pieds engourdis, et je me trouvai debout entre deux haies +de soldats livides, étroitement serrés, dont les lances terminées par un +fer éblouissant représentaient une longue suite de candélabres. Alors je +me mis à marcher, en cherchant du regard, dans le ciel, le vol de la +colombe voyageuse, pour confier au moins à ses soupirs, avant le moment +horrible que je commençais à prévoir, le secret d'un amour caché qu'elle +pourrait raconter un jour en planant près de la baie de Corcyre, +au-dessus d'une jolie maison blanche; mais la colombe pleurait sur son +nid, parce que l'autour venait de lui enlever le plus cher des oiseaux +de sa couvée, et je m'avançais d'un pas pénible et mal assuré vers le +but de ce convoi tragique, au milieu d'un murmure d'affreuse joie qui +courait à travers la foule, et qui appelait impatiemment mon passage; le +murmure du peuple à la bouche béante, à la vue altérée de douleur dont +la sanglante curiosité boit du plus loin possible toutes les larmes de +la victime que le bourreau va lui jeter. Le voilà, criaient-ils tous, le +voilà...—Je l'ai vu sur un champ de bataille, disait un vieux soldat, +mais il n'était pas alors blême comme un spectre, et il paraissait brave +à la guerre.—Qu'il est petit, ce Lucius dont on faisait un Achille et +un Hercule! reprenait un nain que je n'avais pas remarqué parmi eux. +C'est la terreur, sans doute qui anéanti sa force et qui fléchit ses +genoux.</p> + +<p>—Est-on bien sûr que tant de férocité ait pu trouver place dans le +cœur d'un homme? dit un vieillard aux cheveux blancs dont le doute +glaça mon cœur. Il ressemblait à mon père.—Lui! repartit la voix d'une +femme, dont la physionomie exprimait tant de douceur....</p> + +<p>Lui! répéta-t-elle en s'enveloppant de son voile pour éviter l'horreur +de mon aspect... le meurtrier de Polémon et de la belle Myrthé!...—Je +crois que le monstre me regarde, dit une femme du peuple. Ferme-toi, +œil de basilic, âme de vipère, que le ciel te maudisse!</p> + +<p>—Pendant ce temps-là les tours, les rues, la ville entière fuyaient +derrière moi comme le port abandonné par un vaisseau aventureux qui va +tenter les destins de la mer. Il ne restait qu'une place nouvellement +bâtie, vaste, régulière, superbe, couverte d'édifices majestueux, +inondée d'une foule de citoyens de tous les états, qui renonçaient à +leurs devoirs pour obéir à l'attrait d'un plaisir piquant. Les croisées +étaient garnies de curieux avides, entre lesquels on voyait des jeunes +gens disputer l'étroite embrasure à leur mère ou à leur maîtresse. +L'obélisque élevé au-dessus des fontaines, l'échafaudage tremblant du +maçon, les tréteaux nomades du baladin, portaient des spectateurs. Des +hommes haletants d'impatience et de volupté pendaient aux corniches des +palais, et embrassant de leurs genoux les arêtes de la muraille, ils +répétaient avec une joie immodérée: Le voilà! Une petite fille dont les +yeux hagards annonçaient la folie, et qui avait une tunique bleue toute +froissée et des cheveux blonds poudrés de paillettes, chantait +l'histoire de mon supplice. Elle disait les paroles de ma mort et la +confession de mes forfaits, et sa complainte cruelle révélait à mon âme +épouvantée des mystères du crime impossibles à concevoir pour le crime +même. L'objet de tout ce spectacle, c'était moi, un autre homme qui +m'accompagnait, et quelques planches exhaussées sur quelques pieux, +au-dessus desquelles le charpentier avait fixé un siège grossier et un +bloc de bois mal équarri qui le dépassait d'une demi-brasse. Je montai +quatorze degrés; je m'assis; je promenai mes yeux sur la foule; je +désirai de reconnaître des traits amis, de trouver dans le regard +circonspect d'un adieu honteux, des lueurs d'espérance ou de regret; je +ne vis que Myrthé qui se réveillait contre sa harpe, et qui la touchait +en riant; que Polémon qui relevait sa coupe vide, et qui, à demi étourdi +par les fumées de son breuvage, la remplissait encore d'une main égarée. +Plus tranquille, je livrai ma tête au sabre si tranchant et si glacé de +l'officier de la mort. Jamais un frisson plus pénétrant n'a couru entre +les vertèbres de l'homme; il était saisissant comme le dernier baiser +que la fièvre imprime au cou d'un moribond, aigu comme l'acier raffiné, +dévorant comme le plomb fondu.</p> + +<p>Je ne fus tiré de cette angoisse que par une commotion terrible: ma tête +était tombée... elle avait roulé, rebondi sur le hideux parvis de +l'échafaud, et, prête à descendre toute meurtrie entre les mains des +enfants, des jolis enfants de Larisse, qui se jouent avec des têtes de +morts, elle s'était rattachée à une planche saillante en la mordant avec +ces dents de fer que la rage prête à l'agonie. De là je tournais mes +yeux vers l'assemblée, qui se retirait silencieuse mais satisfaite. Un +homme venait de mourir devant le peuple. Tout s'écoula en exprimant un +sentiment d'admiration pour celui qui ne m'avait pas manqué, et un +sentiment d'horreur contre l'assassin de Polémon et de la belle +Myrthé.—Myrthé! Myrthé! m'écriai-je en rugissant, mais sans quitter la +planche salutaire.—Lucius! Lucius! répondit-elle en sommeillant à demi, +tu ne dormiras donc jamais tranquille quand tu as vidé une coupe de +trop! Que les dieux infernaux te pardonnent, et ne dérange plus mon +repos. J'aimerais mieux coucher au bruit du marteau de mon père, dans +l'atelier où il tourmente le cuivre, que parmi les terreurs nocturnes de +ton palais.</p> + +<p>Et pendant qu'elle me parlait, je mordais, obstiné, le bois humecté de +mon sang fraîchement répandu, et je me félicitais de sentir croître les +sombres ailes de la mort qui se déployaient lentement au-dessous de mon +cou mutilé. Toutes les chauves-souris du crépuscule m'effleuraient +caressante, en me disant: Prends des ailes!... et je commençais à battre +avec effort je ne sais quels lambeaux qui me soutenaient à peine. +Cependant tout à coup j'éprouvai une illusion rassurante. Dix fois je +frappai les lambris funèbres du mouvement de cette membrane presque +inanimée que je traînais autour de moi comme les pieds flexibles du +reptile qui se roule dans le sable des fontaines; dix fois je rebondis +en m'essayant peu à peu dans l'humide brouillard. Qu'il était noir et +glacé! et que les déserts de ténèbres sont tristes! Je remontai enfin +jusqu'à la hauteur des bâtiments les plus élevés, et je planai en rond +autour du socle solitaire, que ma bouche mourante venait d'effleurer +d'un sourire et d'un baiser d'adieu. Tous les spectateurs avaient +disparu, tous les bruits avaient cessé, tous les astres étaient cachés, +toutes les lumières évanouies. L'air était immobile, le ciel glauque, +terne, froid comme une tôle mate. Il ne restait rien de ce que j'avais +vu, de ce que j'avais imaginé sur la terre, et mon âme épouvantée d'être +vivante fuyait avec horreur une solitude plus immense, une obscurité +plus profonde que la solitude et l'obscurité du néant. Mais cet asile +que je cherchais, je ne le trouvais pas. Je m'élevais comme le papillon +de nuit qui a nouvellement brisé ses langes mystérieux pour déployer le +luxe inutile de sa parure pourpre, d'azur et d'or.</p> + +<p>S'il aperçoit de loin la croisée du sage qui veille en écrivant à la +lueur d'une lampe de peu de valeur, ou d'une jeune épouse dont le mari +s'est oublié à la chasse, il monte, il cherche à se fixer, bat le +vitrage en frémissant, s'éloigne, roule, bourdonne, et tombe en +chargeant la talc transparent de toute la poussière de ses ailes +fragiles.</p> + +<p>C'est ainsi que je battais des mornes ailes que le trépas m'avait donné +les voûtes d'un ciel d'airain, qui ne me répondait que par un sourd +retentissement, et je redescendais en planant en rond autour du socle +solitaire, du socle que ma bouche mourante venait d'effleurer d'un +sourire et d'un baiser d'adieu. Le socle n'était plus vide. Un autre +homme venait d'y appuyer sa tête, sa tête renversée en arrière, et son +cou montrait à mes yeux la trace de la blessure, la cicatrice +triangulaire du fer de lance qui me ravit Polémon au siège de Corinthe. +Ses cheveux ondoyants roulaient leurs boucles dorées autour du bloc +sanglant: mais Polémon, tranquille et les paupières abattues, paraissait +dormir d'un sommeil heureux. Quelque sourire qui n'était pas celui de la +terreur volait sur ses lèvres épanouies, et appelait de nouveaux chants +de Myrthé, ou de nouvelles caresses de Thélaïre. Aux traits du jour pâle +qui commençait à se répandre dans l'enceinte de mon palais, je +reconnaissais à des formes encore un peu indécises toutes les colonnes +et tous les vestibules, parmi lesquels j'avais vu se former pendant la +nuit les danses funèbres des mauvais esprits. Je cherchais Myrthé; mais +elle avait quitté sa harpe, et, immobile entre Thélaïre et Théis, elle +arrêtait un regard morne et cruel sur le guerrier endormi. Tout à coup +au milieu d'elles s'élança Méroé: l'aspic d'or qu'elle avait détaché de +son bras sifflait en glissant sous les voûtes; le rhombus retentissant +roulait et grondait dans l'air; Smarra convoqué pour le départ des +songes du matin, venait réclamer la récompense promise par la reine des +terreurs nocturnes, et palpitait auprès d'elle d'un hideux amour en +faisant bourdonner ses ailes avec tant de rapidité, qu'elle +n'obscurcissaient pas du moindre nuage la transparence de l'air.</p> + +<p>—Théis, et Thélaïre, et Myrthé dansaient échevelées et poussaient des +hurlements de joie. Près de moi d'horribles enfants aux cheveux blancs, +au front ridé, à l'œil éteint, s'amusaient à m'enchaîner sur mon lit +des plus fragiles réseaux de l'araignée qui jette son filet perfide à +l'angle de deux murailles contiguës pour y surprendre un pauvre papillon +égaré. Quelques-uns recueillaient ces fils d'un blanc soyeux dont les +flocons légers échappent au fuseau miraculeux des fées, et ils les +laissaient tomber de tout le poids d'une chaîne de plomb sur mes membres +excédés de douleur.</p> + +<p>—Lève-toi, me disaient-ils avec des rires insolents, et ils brisaient +mon sein oppressé en le frappant d'un chalumeau de paille, rompu en +forme de fléau, qu'ils avaient dérobé à la gerbe d'une glaneuse. +Cependant j'essayais de dégager des frêles liens qui les captivaient mes +mains redoutables à l'ennemi, et dont le poids s'est fait sentir souvent +aux Thessaliens dans les jeux cruels du ceste et du pugilat; et mes +mains redoutables, mes mains exercées à soulever un ceste de fer qui +donne la mort, mollissaient sur la poitrine désarmée du nain +fantastique, comme l'éponge battue par la tempête au pied d'un vieux +rocher que la mer attaque sans l'ébranler depuis le commencement des +siècles. Ainsi s'évanouit sans laisser de traces, avant même d'effleurer +l'obstacle dont le rapproche un souffle jaloux, ce globe aux mille +couleurs, jouet éblouissant et fugitif des enfants.</p> + +<p>La cicatrice de Polémon versait du sang, et Méroé, ivre de volupté, +élevait au-dessus du groupe avide de ses compagnes le cœur déchiré du +soldat qu'elle venait d'arracher de sa poitrine. Elle en refusait, elle +en disputait les lambeaux aux filles de Larisse altérées de sang. Smarra +protégeait de son vol rapide et de ses sifflements menaçant l'effroyable +conquête de la reine des terreurs nocturnes. À peine il caressait +lui-même de l'extrémité de sa trompe, dont la longue spirale se +déroulait comme un ressort, le cœur sanglant de Polémon, pour tromper +un moment l'impatience de sa soif; et Méroé, la belle Méroé, souriait à +sa vigilance et à son amour.</p> + +<p>Les liens qui me retenaient avaient enfin cédé; et je tombais debout, +éveillé au pied du lit de Polémon, tandis que loin de moi fuyaient tous +les démons, et toutes les sorcières, et toutes les illusions de la nuit. +Mon palais même, et les jeunes esclaves qui en faisaient l'ornement, +fortune passagère des songes, avaient fait place à la tente d'un +guerrier blessé sous les murailles de Corinthe, et au cortège lugubre +des officiers de la mort. Les flambeaux du deuil commençaient à retentir +sous les voûtes souterraines du tombeau. Et Polémon... ô désespoir! ma +main tremblante demandait en vain une faible ondulation à sa +poitrine.—Son cœur ne battait plus.—Son sein était vide.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LEpilogue" id="LEpilogue"></a><a href="#table">L'Épilogue</a></h2> + +<p class="noindent"> +<i>«Hic umbrarum tenui stridore volantum</i><br /> +<i>Flebilis auditur questus, simulacra coloni</i><br /> +<i>Pallida, defunctasque vident migrare figuras.»</i><br /> +</p> + + +<p><i>«Ici l'on entend les gémissements lamentables des âmes qui volent avec +un sifflement léger, les paysans voient passer les spectres blêmes et +les fantômes des morts.»</i></p> + + +<p class="droit"> +(CLAUDIEN)</p> + + +<p><i>«Jamais je ne pourrai ajouter foi à ces vieilles fables, ni à ces jeux +de féerie. Les amants, les fous et les poètes ont des cerveaux brûlants, +une imagination qui ne conçoit que des fantômes, et dont les +conceptions, roulant dans un brûlant délire, s'égarent toutes au-delà +des limites de la raison.»</i></p> + + +<p class="droit"> +(SHAKESPEARE, Le Songe d'une nuit d'été, acte V, scène 1.)</p> + + +<p>Ah! qui viendra briser leurs poignards, qui pourra étancher le sang de +mon frère et le rappeler à la vie! Oh! que suis-je venu chercher ici! +Éternelle douleur! Larisse, Thessalie, Tempé, flots du Pénée que +j'abhorre! ô Polémon, cher Polémon!...</p> + +<p>«Que dis-tu, au nom de notre bon ange, que dis-tu de poignards et de +sang? Qui te fait balbutier depuis si longtemps des paroles qui n'ont +point d'ordre, ou gémir d'une voix étouffée comme un voyageur qu'on +assassine au milieu de son sommeil, et qui est réveillé par la mort?... +Lorenzo, mon cher Lorenzo...»</p> + +<p>Lisidis, Lisidis, est-ce toi qui m'a parlé? en vérité, j'ai cru +reconnaître ta voix, et j'ai pensé que les ombres s'en allaient. +Pourquoi m'as-tu quitté pendant que je recevais dans mon palais de +Larisse les derniers soupirs de Polémon, au milieu des sorcières qui +dansent de joie? Vois, comme elles dansent de joie....</p> + +<p>«..Hélas! je ne connais ni Polémon, ni Larisse, ni la joie formidable +des sorcières de Thessalie. Je ne connais que Lorenzo. C'était +hier—as-tu pu l'oublier si vite?—que revenait pour la première fois le +jour qui a vu consacrer notre mariage; c'était hier le huitième jour de +notre mariage... regarde, regarde le jour, regarde Arona, le lac et le +ciel de Lombardie...»</p> + +<p>Les ombres vont et reviennent, elles me menacent, elles parlent avec +colère, elles parlent de Lisidis, d'une jolie petite maison au bord des +eaux, et d'un rêve que j'ai fait sur une terre éloignée... elles +grandissent, elles me menacent, elles crient....</p> + +<p>«De quel nouveau reproche veux-tu me tourmenter, cœur ingrat et jaloux? +Ah! je sais bien que tu te joues de ma douleur, et que tu ne cherches +qu'à excuser quelque infidélité, ou à couvrir d'un prétexte bizarre une +rupture préparée d'avance.... Je ne te parlerai plus.»</p> + +<p>Où est Théis, où est Myrthé, où sont les harpes de Thessalie? Lisidis, +Lisidis, si je ne me suis pas trompé en entendant ta voix, ta douce +voix, tu dois être là, près de moi... toi seule peux me délivrer des +prestiges et des vengeances de Méroé.... Délivre-moi de Théis, de Myrthé, +de Thélaïre elle-même....</p> + +<p>«C'est toi, cruel, qui porte trop loin la vengeance, et qui veux me +punir d'avoir dansé hier trop longtemps avec un autre que toi au bal de +l'île Belle; mais s'il avait osé me parler d'amour, s'il m'avait parlé +d'amour...»</p> + +<p>Par saint Charles d'Arona, que Dieu l'en préserve à jamais.... Serait-il +vrai en effet, ma Lisidis, que nous sommes revenus de l'île Belle au +doux bruit de ta guitare, jusqu'à notre jolie maison d'Arona,—de +Larisse, de Thessalie, au doux bruit de ta harpe et des eaux du Pénée?</p> + +<p>«Laisse la Thessalie. Lorenzo, réveille-toi... vois les rayons du soleil +levant qui frappe la tête colossale de saint Charles. Écoute le bruit du +lac qui vient mourir au pied de notre jolie maison d'Arona. Respire les +brises du matin qui portent sur leurs ailes si fraîches tous les parfums +des jardins et des îles, tous les murmures du jour naissant. Le Pénée +coule bien loin d'ici.»</p> + +<p>Tu ne comprendras jamais ce que j'ai souffert cette nuit sur ses +rivages. Que ce fleuve soit maudit de la nature, et maudite aussi la +maladie funeste qui a égaré mon âme pendant des heures plus longues que +la vie dans des scènes de fausses délices et de cruelles terreurs! elle +a imposé sur mes cheveux le poids de dix ans de vieillesse!</p> + +<p>«Je te jure qu'ils n'ont pas blanchi... mais une autre fois plus +attentive, je lierais une de mes mains à ta main, je glisserai l'autre +dans les boucles de tes cheveux, je respirerai toute la nuit le souffle +de tes lèvres, et je me défendrai d'un sommeil profond pour pouvoir te +réveiller toujours avant que le mal qui te tourmente soit parvenu +jusqu'à ton cœur.... Dors-tu?»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Note_sur_le_rhombus" id="Note_sur_le_rhombus"></a><a href="#table">Note sur le <i>rhombus</i></a></h2> + + +<p>Ce mot, fort mal expliqué par les lexicographes et les commentateurs, a +occasionné tant de singulières méprises, qu'on me pardonnera peut-être +d'en épargner de nouvelles aux traducteurs à venir. M. Noël lui-même, +dont la saine érudition est rarement en défaut, n'y voit qu'une sorte de +roue en usage dans les opérations magiques; plus heureux toutefois dans +cette rencontre que son estimable homonyme, l'auteur de l'<i>Histoire des +pêches</i>, qui, trompé par une conformité de nom fondée sur une conformité +de figure, a regardé le <i>rhombus</i> comme un poisson, et qui fait honneur +au turbot des merveilles de cet instrument de Sicile et de Thessalie. +Lucien, cependant, qui parle d'un <i>rhombos</i> d'airain, témoigne assez +qu'il est question d'autre chose que d'un poisson. Perrot d'Ablancourt a +traduit «un miroir d'airain», parce qu'il y avait en effet des miroirs +faits en rhombe, et que la forme se prend quelquefois pour la chose dans +le style figuré. Belin de Ballu a rectifié cette erreur pour tomber dans +une autre. Théocrite fait dire à une de ses bergères: «Comme le +<i>rhombos</i> tourne rapidement au gré de mes désirs, ordonne, Vénus, que +mon amant revienne à ma porte avec la même vitesse.» Le traducteur latin +de l'inappréciable édition de Libert approche beaucoup de la vérité:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Utque volvitur hic aeneus orbis, ope Veneris,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Sic ille voluatur ante nostras fores.</i></span><br /> +</p> + + +<p>Un globe d'airain n'a rien de commun avec un miroir. Il est fait aussi +mention du rhombus dans la seconde élégie du livre second de Properce, +et dans la trentième épigramme du neuvième livre de Martial, sauf +erreur. Il est presque décrit, dans la huitième élégie du livre premier +des Amours, où Ovide passe en revue les secrets de la magicienne qui +instruit sa fille aux mystères exécrables de son art; et je dois le +secret d'une découverte, d'ailleurs bien insignifiante, à cette +réminiscence:</p> + + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Scit bene [Saga] quid gramen, quid torto concita rhombo</i></span><br /> +<span style="margin-left: 2em;"><i>Licia, quid valeat, etc.</i></span><br /> +</p> + + +<p><i>Concita licia, torto rhombo</i>, indiquent assez clairement un instrument +arrondi chassé par des lanières, et qu'on ne saurait confondre avec le +<i>turbo</i> des enfants de Rome, qui n'a jamais été d'airain, et qui ne +ressemble pas plus à un miroir qu'à un poisson; les poètes n'auraient +d'ailleurs pas cherché pour le désigner le terme inusité de rhombus, +puisque <i>turbo</i> figurait assez honorablement dans la langue poétique. +Virgile a dit: <i>Versare turbinem</i>, et Horace: <i>Citamque retro solve +turbinem</i>.</p> + +<p>Je ne suis toutefois pas éloigné de croire que, dans ce dernier exemple +où Horace parle des enchantements des sorcières, il fait allusion au +<i>rhombos</i> de Thessalie et de Sicile, dont le nom latinisé n'a été +employé qu'après lui.</p> + +<p>On me demandera probablement ce que c'est que le <i>rhombus</i>, si on a pris +la peine de lire cette note, qui n'est pas destinée aux dames et qui est +de fort peu d'intérêt pour tout le monde. Tout s'accorde à prouver que +le <i>rhombus</i> n'est autre chose que ce jouet d'enfant dont la projection +et le bruit ont effectivement quelque chose d'effrayant et de magique, +et qui, par une singulière analogie d'impression, a été renouvelé de nos +jours sous le nom de DIABLE.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Petit_lexique_de_Smarra" id="Petit_lexique_de_Smarra"></a><a href="#table">Petit lexique de Smarra</a></h2> + + +<p>NOTE: Il s'agit davantage d'éclaircissements sur les mots utilisés que +de simples définitions. Comme on a très souvent consulté plusieurs +sources pour chaque mot et que les informations ont été résumées, il +faudrait situer le présent lexique dans la catégorie des gloses. +L'énumération qui suit n'est donc pas une étude lexicale complète pour +chaque mot, mais une lecture du lexique appliquée au conte. Quelques +termes techniques se rapportent au paratexte.</p> + +<p>Affreux: (Nodier écrit: dans tous les sens du terme, est-ce une piste?) +Du germanique aifr signifiant horrible, terrible devenu en provençal: +affres voulant dire horreur, tourment, torture. Qualifiant l'abominable, +l'atroce, l'effrayant, le monstrueux, le méchant, le hideux, le vilain, +le repoussant, le détestable, le terrible...(des milliers de nuances +étymologiques à exploiter!)</p> + +<p>Aigrettes (de feu): Ornement de pierres précieuses.</p> + +<p>Aménité: Du latin amoenitas. Rare, parole aimable, acte plaisant; par +ironie, paroles blessantes (se dire des aménités.).</p> + +<p>Aréopage: Tribunal d'Athènes, genre de cour supérieure de justice +au-dessus des juges. Assemblée de personnes choisies pour leur notoriété +et leur compétence.</p> + +<p>Caducité: État d'une personne caduque, décrépite, vieille, sans vigueur.</p> + +<p>Cérès: Déesse romaine des moissons.</p> + +<p>Ceste: Du latin, courroie garnie de plomb dont les pugilistes de +l'Antiquité s'entouraient les mains.</p> + +<p>Corcyre: Île de la mer Ionienne colonisée par les Corinthiens (8e av. J. +C.), Corfou de nos jours.</p> + +<p>Corinthe: Ville grecque rivale d'Athènes et de Sparte.</p> + +<p>Dais: Genre de voûte en tissus soutenue par des montants placés +au-dessus d'êtres ou d'objets éminents.</p> + +<p>Discobole: Lanceur de disque ou de palet.</p> + +<p>Épidaure: Ville d'Argolie où se trouve, à flanc de montagne, le théâtre +grec le mieux conservé.</p> + +<p>Girandole: Gerbe tournante de feux d'artifice.</p> + +<p>Goule: Terme oriental pour démon femelle dévorant les cadavres dans les +cimetières. Grâces: Aglaé, la brillante, Thalie pour la croissance des +plantes, Euphrosyne présidant à la joie intérieure.</p> + +<p>Harpa: Du grec, faucille ou crochet.</p> + +<p>Harpe: Du latin, instrument de musique à cordes pincées en forme de +triangle.</p> + +<p>Harpie: Monstre fabuleux à tête de femme et à corps de vautour ayant des +griffes acérées.</p> + +<p>Hâve: D'une pâleur et d'une maigreur maladives.</p> + +<p>Labilité: Néologisme, issu de labile, du latin labia pour lèvres, mais +aussi dans l'action de sujet à changement, à défaillance, glissement ou +tombée (de lèvres...)</p> + +<p>Lamie: Monstre femelle qui volait les enfants pour les dévorer.</p> + +<p>Malléer: néologisme, battre et étendre un fragment de métal au marteau.</p> + +<p>Nosographie: du grec, nosos pour maladie et graphein signifiant écrire. +Signe, description de symptômes, portrait d'état de déséquilibre. Tout +écrit faisant état d'un malaise physique, social ou sentimental. +S'oppose à l'hagiographie si elle touche des aspects moraux.</p> + +<p>Palingénésie: Chez les Stoïciens, retour éternel des mêmes événements. +Renaissance des êtres ou des sociétés conçue comme source d'évolution et +de perfectionnement, régénération, résurrection., retour à la vie. +Réapparition de caractères ancestraux (atavisme), et par extension, +hérédité des idées et des comportements (préface 2).</p> + +<p>Pampre: Jeune rameau de l'année de la vigne. Ornement sur lequel figure +un rameau de vigne sinueux avec feuilles et grappes.</p> + +<p>Phalène: Grand papillon nocturne ou crépusculaire appelé aussi +«géomètre».</p> + +<p>Plectrum: Mot latin: baguette pour jouer de la lyre, peut être son +synonyme ou représenter un genre de poésie lyrique sans emploi du JE. +(Plectre, mot français pour la baguette de lyre.) Aussi en grec, +plektron racine de plêssein qui signifie frapper.</p> + +<p>Procrastination: Du latin pro, pour, en faveur de; de crastinum, +lendemain, futur, et actio pour action. Néologisme voulant dire action +en faveur du futur.</p> + +<p>Rodomontade: Bravade, fanfaronnade, vantardise.</p> + +<p>Sistre: Instrument de musique de la Grèce antique composé d'un cadre sur +lequel sont enfilées des coques de fruits et des coquillages qui +émettent des sons différents en s'entrechoquant. Si l'on comprend bien +Smarra est un sistre!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Charles_Nodier_1780-1844_a_decouvert" id="Charles_Nodier_1780-1844_a_decouvert"></a><a href="#table">Charles Nodier (1780-1844) à découvert</a></h2> + + +<p>À son époque, cet auteur français fut une référence inestimable pour une +quantité impressionnante d'écrivains qui sont tous devenus célèbres. En +1824, il était bibliothécaire à l'Arsenal et pendant plus de dix ans, il +y anima des salons réunissant ceux qui furent reconnus comme les génies +de la littérature du dix-neuvième siècle. On a tort de mettre son œuvre +en retrait et de ne noter que ce rôle d'hôte passif à l'endroit de ses +invités qui allaient se faire prestigieux. La trace de son génie +transparaît dans les œuvres immortelles de ces célébrités, parce +qu'elles l'avaient lu et s'en étaient inspirées. On avance que le +surréalisme à la Gérard de Nerval avait pris racines suite à la lecture +de Nodier. Ses amis, Victor Hugo et Alphonse de Lamartine, appréciaient +son érudition et ses avis inspirés. La première esquisse de La tentation +de St-Antoine, s'intitulait Smahr (en 1838, 17 ans après la première +édition de Smarra!).</p> + +<p>Bref, Nodier était plus que ce bonhomme caricaturé par les historiens de +la littérature française, en bibliophile maniaque et en conteur amusant.</p> + +<p>À l'ère de l'hypertexte et de la technolittérature, le conte Smarra +mérite une lecture attentive. En le lisant, vous vivrez une +actualisation à rebours de ce que l'on croit être une œuvre littéraire. +Habituellement, le verbe «actualiser» indique le passage du virtuel au +réel. Or, la recréation de Charles Nodier, exactement comme on le vit en +se déplaçant dans l'espace de l'Internet, opère un branchement universel +par le biais d'une écriture transposant la réalité du cauchemar. Le +cauchemar, événement intime connu de toutes ou de tous, projette +l'individu à la rencontre de «sites» où plusieurs êtres se rejoignent +dans une dimension virtuelle, et aucune fenêtre n'y indique le nombre de +visiteurs qui les ont parcourus!</p> + +<p>Pour vous avoir donné l'occasion de découvrir Charles Nodier dans +Smarra, je vous demande de me transmettre vos impressions de lecture. +Peut-être quelques semaines après l'avoir lu, de me raconter vos propres +cauchemars....</p> + +<p>Vous trouverez en annexe, des informations qui vous permettront de poser +un regard sur ce Charles Nodier à découvrir, pour qu'il soit enfin à +découvert.</p> + +<p>L.G. SAVARD (lgsavard@destination.ca)</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chronologie_des_oeuvres_de_Charles_Nodier" id="Chronologie_des_oeuvres_de_Charles_Nodier"></a><a href="#table">Chronologie des œuvres de Charles Nodier</a></h2> + + +<p>NOTE: Celle-ci a été montée dans le but de situer et d'établir: des +relations entre Smarra et les autres contes, avec les champs d'érudition +déjà explorés dans divers écrits de Nodier. Ainsi, on peut discerner des +marques d'intertextualité dans Smarra, mesurer l'évolution de la pensée +de l'auteur et expliquer pourquoi les éditions de ses œuvres sont +difficiles à réunir. À ce sujet, lire les propos en fin de cette +chronologie, sur sa carrière de journaliste et d'éditeur. On connaît +mieux celle de bibliothécaire....</p> + +<p>1798</p> + +<p>«Dissertation sur l'usage des antennes dans les insectes, et sur +l'organe de l'ouïe dans ces mêmes animaux.» en collaboration avec Luczot +de la Thébaudais.</p> + +<p>1801</p> + +<p>«Bibliographie entomologique.»</p> + +<p>«Pensées de Shakespeare.»</p> + +<p>Théâtre: «Lequel des deux ou L'amant incognito.».</p> + +<p>1802</p> + +<p>«Stella ou Les proscrits.»</p> + +<p>«La Napoléonne.» (Ode satirique)</p> + +<p>1803</p> + +<p>«Le dernier chapitre de mon roman.» (anonyme)</p> + +<p>«Le peintre de Salzbourg suivi de.... Les méditations du Cloître.»</p> + +<p>1804</p> + +<p>«Essais d'un jeune barde.» (Nodier a 24 ans)</p> + +<p>1806</p> + +<p>«Les Tristes, ou Mélanges tirés des tablettes d'un suicide.»</p> + +<p>«Une heure, ou La Vision.» (1<sup>er</sup> récit fantastique, le vrai exercice...)</p> + +<p>1808</p> + +<p>«Dictionnaire des onomatopées.» (Travail sur l'origine des mots)</p> + +<p>«Apothéose et Imprécations de Pythagore.»</p> + +<p>1810</p> + +<p>Prospectus d'un ouvrage non publié: «Archéologie ou système universel et +raisonné des langues.»</p> + +<p>1812</p> + +<p>«Museum entomologicum « +«Questions de littérature légale.»</p> + +<p>1815</p> + +<p>«Histoire des sociétés secrètes de l'armée.»</p> + +<p>1818</p> + +<p>«Jean Sbogar« (Roman)</p> + +<p>1819</p> + +<p>«Thérèse Aubert.» (Roman)</p> + +<p>«Des exilés.» (anonyme)</p> + +<p>1820</p> + +<p>«Adèle« (Roman épistolaire)</p> + +<p>«Les Vampires.» (En collaboration, mélodrame joué au théâtre)</p> + +<p>1821</p> + +<p>«Smarra «(conte) (15 ans après le 1<sup>er</sup> conte fantastique)</p> + +<p>«Promenade de Dieppe aux montagnes d'Écosse.»</p> + +<p>1822</p> + +<p>«Trilby «(conte)</p> + +<p>«Infernalia «(Recueil de contes terrifiants)</p> + +<p>«Essai sur la philosophie des langues ou l'Alphabet naturel.»</p> + +<p>1823</p> + +<p>«Adieux «(Poème paru dans le journal La Muse Française)</p> + +<p>«Essai critique sur le gaz hydrogène et les divers modes d'éclairage +artificiel.»</p> + +<p>1824 (bibliothécaire à l'Arsenal)</p> + +<p>1827</p> + +<p>«Poésies«</p> + +<p>1828</p> + +<p>«Examen critique des dictionnaires de langue française.»</p> + +<p>1829</p> + +<p>«Souvenirs et portraits de la Révolution française.»</p> + +<p>«Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, ou Variétés littéraires et +philosophiques.»</p> + +<p>1830</p> + +<p>«Histoire du roi de Bohème et ses sept châteaux, suivi de...Les Aveugles +de Chamouny et Le chien Brisquet.»</p> + +<p>1831</p> + +<p>«De quelques phénomènes du sommeil, de l'amour et de son influence, +comme sentiment, sur la société actuelle.» (Essai)</p> + +<p>«M. de la Metterie ou les Superstitions.»</p> + +<p>«Mémoire de Maxime Odin ou Souvenirs de jeunesse.»</p> + +<p>«Livre des Cent-et-un «</p> + +<p>1832</p> + +<p>«Histoire d'Hélène Grillet.» (Conte)</p> + +<p>«L'Amour et le Grimoire.» (Conte)</p> + +<p>«Mademoiselle de Marsan.» (Roman)</p> + +<p>«De la Palingénésie humaine et de la Résurrection.» (Essai)</p> + +<p>«Les œuvres complètes de Charles Nodier» (En 12 volumes) +au tome IV, 1ère apparition de «La Fée aux miettes» (Conte célèbre)</p> + +<p>1833</p> + +<p>«Hurlubleu et Léviathan-le-long.» (Fantaisies)</p> + +<p>«Les morts fiancés.» (Conte)</p> + +<p>«L'homme et la fourmi.»</p> + +<p>«Le Dessin de Piranèse ««Baptiste Montauban ou l'Idiot.» (Conte)</p> + +<p>«La Combe de l'homme mort.» (Conte)</p> + +<p>«Trésor des Fèves et Fleur des pois» (Conte)</p> + +<p>«Marie-Sybille Mérian.» (Conte)</p> + +<p>«Le dernier banquet des Girondins.» (Conte)</p> + +<p>«Jean-François-les-bas-bleus.» (Conte)</p> + +<p>Élection à l'Académie française</p> + +<p>1834</p> + +<p>«Notions de linguistique.»</p> + +<p>1836</p> + +<p>«Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay-Roux.» (Fantaisies)</p> + +<p>«Paul ou la Ressemblance.» (Conte)</p> + +<p>«M. Gazotte.»</p> + +<p>1837</p> + +<p>«Inès de Las Sierra.» (Conte)</p> + +<p>«La légende de sœur Béatrix.» (Conte)</p> + +<p>«Le Génie Bonhomme.» (Conte)</p> + +<p>«Les Quatre Talismans.» (Conte)</p> + +<p>«La Neuvaine de la Chandeleur.» (Conte)</p> + +<p>1839</p> + +<p>«Lydie ou la Résurrection.» (Conte)</p> + +<p>1841</p> + +<p>Fin de l'édition des œuvres complètes.</p> + +<p>1842</p> + +<p>«Les Marionnettes.» (Essai)</p> + +<p>L'éparpillement explicable....</p> + +<p>Charles Nodier a beaucoup publié dans des périodiques. C'est pourquoi il +éditera sur neuf ans, les tomes de son œuvre complète. Voici la liste +des revues et journaux dans lesquels Nodier a écrit:</p> + +<p>Le Télégraphe Illyrien, Le Journal des Débats, Les Archives de la +littérature et des arts,</p> + +<p>Le Défenseur, Le Drapeau blanc, La Quotidienne, La Muse française, La +Revue de Paris,</p> + +<p>Le Bulletin du Bibliophile, Le Temps, La Revue des Deux Mondes et +d'autres.</p> + +<p>De plus....</p> + +<p>Il a traduit des ouvrages étrangers et rédigé de nombreuses préfaces, +agissant ou non comme éditeur. Les douze volumes d'Oeuvres Complètes de +Charles Nodier, qu'il a lui-même assemblés, écartent plusieurs de ses +textes. Par exemple, son essai autobiographique intitulé «Moi-même +«écrit en 1799 ne sera publié qu'en 1922. (Il s'agit d'une fantaisie!) +Ses contes (pour adultes, dans la majorité des cas.) ont fait l'objet de +plusieurs éditions depuis 1841, à divers titres et selon des choix +précis: Contes fantastiques, Contes de la Veillée, Contes du père Nodier +et le reste.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Smarra ou les démons de la nuit, by Charles Nodier + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SMARRA OU LES DÉMONS DE LA NUIT *** + +***** This file should be named 18083-h.htm or 18083-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/8/18083/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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