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+Project Gutenberg's Smarra ou les démons de la nuit, by Charles Nodier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Smarra ou les démons de la nuit
+ Songes romantiques
+
+Author: Charles Nodier
+
+Release Date: March 30, 2006 [EBook #18083]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SMARRA OU LES DÉMONS DE LA NUIT ***
+
+
+
+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
+
+
+
+
+Charles Nodier
+
+SMARRA
+
+ou
+
+LES DÉMONS DE LA NUIT
+
+(1821)
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+Préface de la première édition (1821).
+Préface nouvelle (1832).
+Les songes
+Le Prologue
+Le Récit
+L'Épisode
+L'Épode
+L'Épilogue
+Note sur le _rhombus_
+Petit lexique de Smarra
+Charles Nodier (1780-1844) à découvert
+Chronologie des oeuvres de Charles Nodier.
+
+
+
+
+Préface de la première édition (1821)
+
+
+L'ouvrage singulier dont j'offre la traduction au public est moderne et
+même récent. On l'attribue généralement en Illyrie à un noble Ragusain
+qui a caché son nom sous celui du comte Maxime Odin à la tête de
+plusieurs poèmes du même genre. Celui-ci, dont je dois la communication
+à l'amitié de M. le chevalier Fedorovich Albinoni, n'était point imprimé
+lors de mon séjour dans ces provinces. Il l'a probablement été depuis.
+
+Smarra est le nom primitif du mauvais esprit auquel les anciens
+rapportaient le triste phénomène du cauchemar. Le même mot exprime
+encore la même idée dans la plupart des dialectes slaves, chez les
+peuples de la terre qui sont le plus sujets à cette affreuse maladie. Il
+y a peu de familles morlaques où quelqu'un n'en soit tourmenté. Ainsi,
+la Providence a placé aux deux extrémités de la vaste chaîne des Alpes
+de Suisse et d'Italie les deux infirmités les plus contrastées de
+l'homme; dans la Dalmatie, les délires d'une imagination exaltée qui a
+transporté l'exercice de toutes ses facultés sur un ordre purement
+intellectuel d'idées; dans la Savoie et le Valais, l'absence presque
+totale des perceptions qui distinguent l'homme de la brute: ce sont,
+d'un côté, les frénésies d'Ariel, et de l'autre, la stupeur farouche de
+Caliban.
+
+Pour entrer avec intérêt dans le secret de la composition de Smarra, il
+faut peut-être avoir éprouvé les illusions du cauchemar dont ce poème
+est l'histoire fidèle, et c'est payer un peu cher l'insipide plaisir de
+lire une mauvaise traduction. Toutefois, il y a si peu de personnes qui
+n'aient jamais été poursuivies dans leur sommeil de quelque rêve
+fâcheux, ou éblouies des prestiges de quelque rêve enchanteur qui a fini
+trop tôt, que j'ai pensé que cet ouvrage aurait au moins pour le grand
+nombre le mérite de rappeler des sensations connues qui, comme le dit
+l'auteur, n'ont encore été décrites en aucune langue, et dont il est
+même rare qu'on se rende compte à soi-même en se réveillant. L'artifice
+le plus difficile du poète est d'avoir enfermé le récit d'une anecdote
+assez soutenue, qui a son exposition, son noeud, sa péripétie et son
+dénouement, dans une succession de songes bizarres dont la transition
+n'est souvent déterminée que par un mot. En ce point même, cependant, il
+n'a fait que se conformer au caprice piquant de la nature, qui se joue à
+nous faire parcourir dans la durée d'un seul rêve, plusieurs fois
+interrompu par des épisodes étrangers à son objet, tous les
+développements d'une action régulière, complète et plus ou moins
+vraisemblable.
+
+Les personnes qui ont lu Apulée s'apercevront facilement que la fable du
+premier livre de L'_Âne d'or_ de cet ingénieux conteur a beaucoup de
+rapports avec celle-ci, et qu'elles se ressemblent par le fond presque
+autant qu'elles diffèrent par la forme. L'auteur paraît même avoir
+affecté de solliciter ce rapprochement en conservant à son principal
+personnage le nom de Lucius. Le récit du philosophe de Madaure et celui
+du prêtre dalmate, cité par Fortis, tome I, page 65, ont en effet une
+origine commune dans les chants traditionnels d'une contrée qu'Apulée
+avait curieusement visitée, mais dont il a dédaigné de retracer le
+caractère, ce qui n'empêche pas qu'Apulée ne soit un des écrivains les
+plus romantiques des temps anciens. Il florissait à l'époque même qui
+sépare les âges du goût des âges de l'imagination.
+
+Je dois avouer en finissant que, si j'avais apprécié les difficultés de
+cette traduction avant de l'entreprendre, je ne m'en serais jamais
+occupé. Séduit par l'effet général du poème sans me rendre compte des
+combinaisons qui le produisaient, j'en avais attribué le mérite à la
+composition qui est cependant tout à fait nulle, et dont le faible
+intérêt ne soutiendrait pas longtemps l'attention, si l'auteur ne
+l'avait relevé par l'emploi des prestiges d'une imagination qui étonne,
+et surtout par la hardiesse incroyable d'un style qui ne cesse jamais
+cependant d'être élevé, pittoresque, harmonieux. Voilà précisément ce
+qu'il ne m'était pas donné de reproduire, et ce que je n'aurais pu
+essayer de faire passer dans notre langue sans une présomption ridicule.
+Certain que les lecteurs qui connaissent l'ouvrage original ne verront
+dans cette faible copie qu'une tentative impuissante, j'avais du moins à
+coeur qu'ils ne crussent pas y voir l'effort trompé d'une vanité
+malheureuse. J'ai en littérature des juges si sévèrement inflexibles et
+des amis si religieusement impartiaux, que je suis persuadé d'avance que
+cette explication ne sera pas inutile pour les uns et pour les autres.
+
+
+
+
+Préface nouvelle (1832)
+
+
+Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques, a dit André Chénier.
+Cette idée me préoccupait singulièrement dans ma jeunesse; et il faut
+dire, pour expliquer mes inductions et pour les excuser, que j'étais
+seul, dans ma jeunesse, à pressentir l'infaillible avènement d'une
+littérature nouvelle. Pour le génie, ce pouvait être une révélation.
+Pour moi, ce n'était qu'un tourment.
+
+Je savais bien que les sujets n'étaient pas épuisés, et qu'il restait
+encore des domaines immenses à exploiter à l'imagination; mais je le
+savais obscurément, à la manière des hommes médiocres, et je louvoyais
+de loin sur les parages de l'Amérique, sans m'apercevoir qu'il y avait
+là un monde. J'attendais qu'une voix aimée criât: TERRE!
+
+Une chose m'avait frappé: c'est qu'à la fin de toutes les littératures,
+l'invention semblait s'enrichir en proportion des pertes du goût, et que
+les écrivains en qui elle surgissait, toute neuve et toute brillante,
+retenus par quelque étrange pudeur, n'avaient jamais osé la livrer à la
+multitude que sous un masque de cynisme et de dérision, comme la folie
+des joies populaires ou la ménade des bacchanales. Ceci est le
+signalement distinctif des génies trigémeaux de Lucien, d'Apulée et de
+Voltaire.
+
+Si on cherche maintenant quelle était l'âme de cette création des temps
+achevés, on la trouvera dans la fantaisie. Les grands hommes des vieux
+peuples retournent comme les vieillards aux jeux des petits enfants, en
+affectant de les dédaigner devant les sages; mais c'est là qu'ils
+laissent déborder en riant tout ce que la nature leur avait donné de
+puissance. Apulée, philosophe platonicien, et Voltaire poète épique,
+sont des nains à faire pitié. L'auteur de L'Âne d'or, celui de La
+Pucelle et de Zadig, voilà des géants!
+
+Je m'avisai un jour que la voie du fantastique, pris au sérieux, serait
+tout à fait nouvelle, autant que l'idée de nouveauté peut se présenter
+sous une acception absolue dans une civilisation usée. L'Odyssée
+d'Homère est du fantastique sérieux, mais elle a un caractère qui est
+propre aux conceptions des premiers âges, celui de la naïveté. Il ne me
+restait plus, pour satisfaire à cet instinct curieux et inutile de mon
+faible esprit, que de découvrir dans l'homme la source d'un fantastique
+vraisemblable ou vrai, qui ne résulterait que d'impressions naturelles
+ou de croyances répandues, même parmi les hauts esprits de notre siècle
+incrédule, si profondément déchu de la naïveté antique. Ce que je
+cherchais, plusieurs hommes l'ont trouvé depuis; Walter Scott et Victor
+Hugo, dans des types extraordinaires mais possibles, circonstance
+aujourd'hui essentielle qui manque à la réalité poétique de Circé et de
+Polyphème; Hoffmann, dans la frénésie nerveuse de l'artiste
+enthousiaste, ou dans les phénomènes plus ou moins démontrés du
+magnétisme. Schiller, qui se jouait de toutes les difficultés, avait
+déjà fait jaillir des émotions graves et terribles d'une combinaison
+encore plus commune dans ses moyens, de la collusion de deux charlatans
+de place, experts en fantasmagorie.
+
+Le mauvais succès de Smarra ne m'a pas prouvé que je me fusse
+entièrement trompé sur un autre ressort du fantastique moderne, plus
+merveilleux, selon moi, que les autres. Ce qu'il m'aurait prouvé, c'est
+que je manquais de puissance pour m'en servir, et je n'avais pas besoin
+de l'apprendre. Je le savais.
+
+La vie d'un homme organisé poétiquement se divise en deux séries de
+sensations à peu près égales, même en valeur, l'une qui résulte des
+illusions de la vie éveillée, l'autre qui se forme des illusions du
+sommeil. Je ne disputerai pas sur l'avantage relatif de l'une ou de
+l'autre de ces deux manières de percevoir le monde imaginaire, mais je
+suis souverainement convaincu qu'elles n'ont rien à s'envier
+réciproquement à l'heure de la mort. Le songeur n'aurait rien à gagner à
+se donner pour le poète, ni le poète pour le songeur.
+
+Ce qui m'étonne, c'est que le poète éveillé ait si rarement profité dans
+ses oeuvres des fantaisies du poète endormi, ou du moins qu'il ait si
+rarement avoué son emprunt, car la réalité de cet emprunt dans les
+conceptions les plus audacieuses du génie est une chose qu'on ne peut
+pas contester. La descente d'Ulysse aux enfers est un rêve. Ce partage
+de facultés alternatives était probablement compris par les écrivains
+primitifs. Les songes tiennent une grande place dans l'Écriture. L'idée
+même de leur influence sur les développements de la pensée, dans son
+action extérieure, s'est conservée par une singulière tradition à
+travers toutes les circonspections de l'école classique. Il n'y a pas
+vingt ans que le songe était de rigueur quand on composait une tragédie;
+j'en ai entendu cinquante, et malheureusement il semblait à les entendre
+que leurs auteurs n'eussent jamais rêvé.
+
+A force de m'étonner que la moitié et la plus forte moitié sans doute
+des imaginations de l'esprit ne fussent jamais devenues le sujet d'une
+fable idéale si propre à la poésie, je pensai à l'essayer pour moi seul,
+car je n'aspirais guère à jamais occuper les autres de mes livres et de
+mes préfaces, dont ils ne s'occupent pas beaucoup. Un accident assez
+vulgaire d'organisation qui m'a livré toute ma vie à ces féeries du
+sommeil, cent fois plus lucides pour moi que mes amours, mes intérêts et
+mes ambitions, m'entraînait vers ce sujet. Une seule chose m'en rebutait
+presque invinciblement, et il faut que je la dise. J'étais admirateur
+passionné des classiques, les seuls auteurs que j'eusse lus sous les
+yeux de mon père, et j'aurais renoncé à mon projet si je n'avais trouvé
+à l'exécuter dans la paraphrase poétique du premier livre d'Apulée,
+auquel je devais tant de rêves étranges qui avaient fini par préoccuper
+mes jours du souvenir de mes nuits.
+
+Cependant ce n'était pas tout. J'avais besoin aussi pour moi (cela est
+bien entendu) de l'expression vive et cependant élégante et harmonieuse
+de ces caprices du rêve qui n'avaient jamais été écrits, et dont le
+conte de fées d'Apulée n'était que le canevas. Comme le cadre de cette
+étude ne paraissait pas encore illimité à ma jeune et vigoureuse
+patience, je m'exerçai intrépidement à traduire et à retraduire toutes
+les phrases presque intraduisibles des classiques qui se rapportaient à
+mon plan, à les fondre, à les malléer, à les assouplir à la forme du
+premier auteur, comme je l'avais appris de Klosptock, ou comme je
+l'avais appris d'Horace:
+
+_Et male tornatos incudi reddere versus._
+
+Tout ceci serait fort ridicule à l'occasion de Smarra, s'il n'en sortait
+une leçon assez utile pour les jeunes gens qui se forment à écrire la
+langue littéraire, et qui ne l'écriront jamais bien, si je ne me trompe,
+sans cette élaboration consciencieuse de la phrase bien faite et de
+l'expression bien trouvée. Je souhaite qu'elle leur soit plus favorable
+qu'à moi.
+
+Un jour ma vie changea, et passa de l'âge délicieux de l'espérance à
+l'âge impérieux de la nécessité. Je ne rêvais plus mes livres à venir,
+et je vendais même mes rêves aux libraires. C'est ainsi que parut
+Smarra, qui n'aurait jamais paru sous cette forme si j'avais été libre
+de lui en donner une autre.
+
+Tel qu'il est, je crois que Smarra, qui n'est qu'une étude, et je ne
+saurais trop le répéter, ne sera pas une étude inutile pour les
+grammairiens un peu philologues, et c'est peut-être une raison qui
+m'excuse de le reproduire. Ils verront que j'ai cherché à y épuiser
+toutes les formes de la phraséologie française, en luttant de toute ma
+puissance d'écolier contre les difficultés de la construction grecque et
+latine, travail immense et minutieux comme celui de cet homme qui
+faisait passer des grains de mil par le trou d'une aiguille, mais qui
+mériterait peut-être un boisseau de mil chez les peuples civilisés.
+
+Le reste ne me regarde point. J'ai dit de qui était la fable: sauf
+quelques phrases de transition, tout appartient à Homère, à Théocrite, à
+Virgile, à Catulle, à Stace, à Lucien, à Dante, à Shakespeare, à Milton.
+Je ne lisais pas autre chose. Le défaut criant de Smarra était donc de
+paraître ce qu'il était réellement, une étude, un centon, un pastiche
+des classiques, le plus mauvais volumen de l'école d'Alexandrie échappé
+à l'incendie de la bibliothèque des Ptolémées. Personne ne s'en avisa.
+
+Devineriez-vous ce qu'on fit de Smarra, de cette fiction d'Apulée,
+peut-être gauchement parfumée des roses d'Anacréon? Oh! livre studieux,
+livre méticuleux, livre d'innocence et de pudeur scolaire, livre écrit
+sous l'inspiration de l'antiquité la plus pure! on en fit un livre
+romantique! et Henri Estienne, Scapula et Schrevelius ne se levèrent pas
+de leurs tombeaux pour les démentir! Pauvres gens!--Ce n'est pas de
+Schrevelius, de Scapula et d'Henri Estienne que je parle.
+
+J'avais alors quelques amis illustres dans les lettres, qui répugnaient
+à m'abandonner sous le poids d'une accusation aussi capitale. Ils
+auraient bien fait quelques concessions, mais romantique était un peu
+fort. Ils avaient tenu bon longtemps. Quand on leur parla de Smarra, ils
+lâchèrent pied. La Thessalie sonnait plus rudement à leurs oreilles que
+le Scotland.»Larisse et le Pénée, où diable a-t-il pris cela?» disait ce
+bon Lémontey (Dieu l'ait en sa sainte garde!)--C'étaient de rudes
+classiques, je vous en réponds!
+
+Ce qu'il y a de particulier et de risible dans ce jugement, c'est qu'on
+ne fit grâce tout au plus qu'à certaines parties du style, et c'était à
+ma honte la seule chose qui fût de moi dans le livre. Des conceptions
+fantastiques de l'esprit le plus éminent de la décadence, de l'image
+homérique, du tour virgilien, de ces figures de construction si
+laborieusement, et quelquefois si artistement calquées, il n'en fut pas
+question. On leur accorda d'être écrites, et c'était tout. Imaginez, je
+vous prie, une statue comme l'Apollon ou l'Antinous sur laquelle un
+méchant manoeuvre a jeté en passant, pour s'en débarrasser, quelque pan
+de haillon, et que l'académie des Beaux-Arts trouve mauvaise, mais assez
+proprement drapée!...
+
+Mon travail sur Smarra n'est donc qu'un travail verbal, l'oeuvre d'un
+écolier attentif; il vaut tout au plus un prix de composition au
+collège, mais il ne valait pas tant de mépris; j'adressai quelques jours
+après à mon malheureux ami Auger un exemplaire de Smarra avec les
+renvois aux classiques, et je pense qu'il peut s'être trouvé dans sa
+bibliothèque. Le lendemain, M. Ponthieu, mon libraire, me fit la grâce
+de m'annoncer qu'il avait vendu l'édition au poids.
+
+J'avais tellement redouté de me mesurer avec la haute puissance
+d'expression qui caractérise l'antiquité, que je m'étais caché sous le
+rôle obscur de traducteur. Les pièces qui suivaient Smarra, et que je
+n'ai pas cru devoir supprimer, favorisaient cette supposition, que mon
+séjour assez long dans des provinces esclavonnes rendait d'ailleurs
+vraisemblable. C'étaient d'autres études que j'avais faites, jeune
+encore, sur une langue primitive, ou au moins autochtone, qui a pourtant
+son Iliade, la belle Osmanide de Gondola, mais je ne pensais pas que
+cette précaution mal entendue fût précisément ce qui soulèverait contre
+moi, à la seule inspection du titre de mon livre, l'indignation des
+littérateurs de ce temps-là, hommes d'une érudition modeste et tempérée
+dont les sages études n'avaient jamais passé la portée du père Pomey
+dans l'investigation des histoires mythologiques, et celle de M. l'abbé
+Valart dans l'analyse philosophique des langues. Le nom sauvage de
+l'Esclavonie les prévint contre tout ce qui pouvait arriver d'une
+contrée de barbares. On ne savait pas encore en France, mais aujourd'hui
+on le sait même à l'Institut, que Raguse est le dernier temple des muses
+grecques et latines; que les Boscovich, les Stay, les Bernard de
+Zamagna, les Urbain Appendini, les Sorgo, ont brillé à son horizon comme
+une constellation classique, du temps même où Paris se pâmait à la prose
+de M. de Louvet et aux vers de M. Demoustier; et que les savants
+esclavons, fort réservés d'ailleurs dans leurs prétentions, se
+permettent quelquefois de sourire assez malignement quand on leur parle
+des nôtres. Ce pays est le dernier, dit-on, qui ait conservé le culte
+d'Esculape, et on croirait qu'Apollon reconnaissant a trouvé quelque
+charme à exhaler les derniers sons de sa lyre aux lieux où l'on aimait
+encore le souvenir de son fils.
+
+Un autre que moi aurait gardé pour sa péroraison la phrase que vous
+venez de lire et qui exciterait un murmure extrêmement flatteur à la fin
+d'un discours d'apparat, mais je ne suis pas si fier, et il me reste
+quelque chose à dire: c'est que j'ai précisément oublié jusqu'ici la
+critique la plus sévère qu'ait essuyée ce malheureux Smarra. On a jugé
+que la fable n'en était pas claire; qu'elle ne laissait à la fin de la
+lecture qu'une idée vague et presque inextricable; que l'esprit
+narrateur, continuellement distrait par les détails les plus fugitifs,
+se perdait à tout propos dans des digressions sans objet; que les
+transitions du récit n'étaient jamais déterminées par la liaison
+naturelle des pensées, junctura mixturaque, mais paraissaient
+abandonnées au caprice de la parole comme une chance du jeu de dés;
+qu'il était impossible enfin d'y discerner un plan rationnel et une
+intention écrite.
+
+J'ai dit que ces observations avaient été faites sous une forme qui
+n'était pas celle de l'éloge; on pourrait aisément s'y tromper; car
+c'est l'éloge que j'aurais voulu. Ces caractères sont précisément ceux
+du rêve; et quiconque s'est résigné à lire Smarra d'un bout à l'autre,
+sans s'apercevoir qu'il lisait un rêve, a pris une peine inutile.
+
+
+
+
+Les songes....
+
+
+_«Somnia fallaci ludunt temeraria nocte,_
+_Et pavidas mentes falsa timere jubent»_
+
+
+
+_«Les songes, dans la nuit trompeuse, se jouent de nous à la légère, ils
+font trembler nos âmes en leur inspirant de fausses terreurs.»_
+
+ (CATULLE)[1]
+
+[Note 1: Noter que Nodier attribue cette citation à Catulle, en
+réalité elle vient des Élégies, III, 4, v.7-8, de Tibulle. LGS]
+
+_«L'île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du
+plaisir sans jamais nuire. Quelquefois des milliers d'instruments
+tintent confusément à mon oreille; quelquefois ce sont des voix telles
+que, si je m'éveillais, après un long sommeil, elle me feraient dormir
+encore; et quelquefois en dormant il m'a semblé voir les nuées s'ouvrir,
+et montrer toutes sortes de biens qui pleuvaient sur moi, de façon qu'en
+me réveillant je pleurais comme un enfant de l'envie de toujours
+rêver.»_
+
+ (SHAKESPEARE, La Tempête, acte III, scène 2.)
+
+
+
+
+Le Prologue
+
+
+Ah! qu'il est doux, ma Lisidis, quand le dernier tintement de cloche,
+qui expire dans les tours d'Arona vient nommer minuit,--qu'il est doux
+de venir partager avec toi la couche longtemps solitaire où je te rêvais
+depuis un an!
+
+Tu es à moi, Lisidis, et les mauvais génies qui séparaient de ton
+gracieux sommeil le sommeil de Lorenzo ne m'épouvanteront plus de leurs
+prestiges!
+
+On disait avec raison, sois-en sûre, que ces nocturnes terreurs qui
+assaillaient, qui brisaient mon âme pendant le cours des heures
+destinées au repos, n'étaient qu'un résultat naturel de mes études
+obstinées sur la merveilleuse poésie des anciens, et de l'impression que
+m'avaient laissée quelques fables fantastiques d'Apulée, car le premier
+livre d'Apulée saisit l'imagination d'une étreinte si vive et si
+douloureuse, que je ne voudrais pas, au prix de mes yeux, qu'il tombât
+sous les tiens.
+
+Qu'on ne me parle plus aujourd'hui d'Apulée et de ses visions; qu'on ne
+me parle plus ni des Latins ni des Grecs, ni des éblouissants caprices
+de leurs génies! N'es-tu pas pour moi, Lisidis, une poésie plus belle
+que la poésie, et plus riche en divins enchantements que la nature toute
+entière?
+
+Mais vous dormez, enfant, et vous ne m'entendez plus! Vous avez dansé
+trop tard ce soir au bal de l'île Belle!... Vous avez trop dansé,
+surtout quand vous ne dansiez pas avec moi, et vous voilà fatiguée comme
+une rose que les brises ont balancée tout le jour, et qui attend pour se
+relever, plus vermeille sur sa tige à demi penchée, le premier regard du
+matin!
+
+Dormez donc ainsi près de moi, le front appuyé sur mon épaule, et
+réchauffant mon coeur de la tiédeur parfumée de votre haleine. Le
+sommeil me gagne aussi, mais il descend cette fois sur mes paupières,
+presque aussi gracieux qu'un de vos baisers. Dormez, Lisidis, dormez.
+
+Il y a un moment où l'esprit suspendu dans le vague de ses pensées....
+Paix! la nuit est tout à fait sur la terre. Vous n'entendez plus
+retentir sur le pavé sonore les pas du citadin qui gagne sa maison, ou
+la sole armée des mules qui arrivent au gîte du soir. Le bruit du vent
+qui pleure ou siffle entre les ais mal joints de la croisée, voilà tout
+ce qui reste des impressions ordinaires de vos sens, et au bout de
+quelques instants, vous imaginez que ce murmure lui-même existe en vous.
+Il devient une voix de votre âme, l'écho d'une idée indéfinissable, mais
+fixe, qui se confond avec les premières perceptions du sommeil. Vous
+commencez cette vie nocturne qui se passe (ô prodige!) dans les mondes
+toujours nouveaux, parmi d'innombrables créatures dont le grand Esprit a
+conçu la forme sans daigner l'accomplir, et qu'il s'est contenté de
+semer, volages et mystérieux fantômes, dans l'univers illimité des
+songes.
+
+Les sylphes, tout étourdis du bruit de la veillée, descendent autour de
+vous en bourdonnant. Ils frappent du battement monotone de leurs ailes
+de phalène vos yeux appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans
+l'obscurité profonde la poussière transparente et bigarrée qui s'en
+échappe, comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel éteint. Ils
+se pressent, ils s'embrassent, ils se confondent, impatients de renouer
+la conversation magique des nuits précédentes, et de se raconter des
+événements inouïs qui se présentent cependant à votre esprit sous
+l'aspect d'une réminiscence merveilleuse. Peu à peu leur voix
+s'affaiblit, ou bien elle ne vous parvient que par un organe inconnu qui
+transforme leurs récits en tableaux vivants, et qui vous rend acteur
+involontaire des scènes qu'ils ont préparées; car l'imagination de
+l'homme endormi, dans la puissance de son âme indépendante et solitaire,
+participe en quelque chose à la perfection des esprits.
+
+Elle s'élance avec eux, et, portée par miracle au milieu du coeur aérien
+des songes, elle vole de surprise en surprise jusqu'à l'instant où le
+chant d'un oiseau matinal avertit son escorte aventureuse du retour de
+la lumière. Effrayés du cri précurseur, ils se rassemblent comme un
+essaim d'abeilles au premier grondement du tonnerre, quand les larges
+gouttes de pluie font pencher la couronne des fleurs que l'hirondelle
+caresse sans les toucher. Ils tombent, rebondissent, remontent, se
+croisent comme des atomes entraînés par des puissances contraires, et
+disparaissent en désordre dans un rayon du soleil.
+
+
+
+
+Le Récit
+
+
+_«O rebus meis_
+_Non infideles arbitrae,_
+_Nox, et Diana, quae silentium regis,_
+_Arcana cum fiunt sacra;_
+_Nunc, nunc adeste»_
+
+_«O fidèles témoins de mes oeuvres, Nuit et toi, Diane qui entoures de
+silence nos sacrés mystères, venez maintenant, venez.»_
+
+ (HORACE, Épodes, V.)
+
+_«Par quel ordre ces esprits irrités viennent-ils m'effrayer de leurs
+clameurs et de leurs figures de lutins? Qui roule devant moi ces rayons
+de feu? Qui me fait perdre mon chemin dans la forêt? Des singes hideux
+dont les dents grincent et mordent, ou bien des hérissons qui traversent
+exprès les sentiers pour se trouver sous mes pas et me blesser de leurs
+piquants.»_
+
+ (SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, scène 2.)
+
+Je venais d'achever mes études à l'école des philosophes d'Athènes, et,
+curieux des beautés de la Grèce, je visitais pour la première fois la
+poétique Thessalie. Mes esclaves m'attendaient à Larisse dans un palais
+disposé pour me recevoir. J'avais voulu parcourir seul, et dans les
+heures imposantes de la nuit, cette forêt fameuse par les prestiges des
+magiciennes, qui étend de longs rideaux d'arbres verts sur les rives du
+Pénée. Les ombres épaisses qui s'accumulaient sur le dais immense des
+bois laissaient à peine s'échapper à travers quelques rameaux plus
+rares, dans une clairière ouverte sans doute par la cognée du bûcheron,
+le rayon tremblant d'une étoile pâle et cernée de brouillards.
+
+Mes paupières appesanties se rabaissaient malgré moi sur mes yeux
+fatigués de chercher la trace blanchâtre du sentier qui s'effaçait dans
+le taillis, et je ne résistais au sommeil qu'en suivant d'une attention
+pénible le bruit des pieds de mon cheval, qui tantôt faisait crier
+l'arène, et tantôt gémir l'herbe sèche en retombant symétriquement sur
+la route.
+
+S'il s'arrêtait quelquefois, réveillé par son repos, je le nommais d'une
+voix forte, et je pressais sa marche devenue trop lente au gré de ma
+lassitude et de mon impatience. Étonné de je ne sais quel obstacle
+inconnu, il s'élançait par bonds, roulant dans ses narines des
+hennissements de feu, se cabrait de terreur et reculait plus effrayé par
+les éclairs que les cailloux brisés faisaient jaillir sous ses pas....
+
+--Phlégon! Phlégon, lui dis-je en frappant de ma tête accablée son cou
+qui se dressait d'épouvante, ô mon cher Phlégon! n'est-il pas temps
+d'arriver à Larisse où attendent les plaisirs et surtout le sommeil si
+doux! Un instant de courage encore, et tu dormiras sur une litière de
+fleurs choisies; car la paille dorée qu'on recueille pour les boeufs de
+Cérès n'est pas assez fraîche pour toi!...--Tu ne vois pas, tu ne vois
+pas, dit-il en tressaillant... les torches qu'elles secouent devant nous
+dévorent la bruyère et mêlent des vapeurs mortelles à l'air que je
+respire.... Comment veux-tu que je traverse leurs cercles magiques et
+leurs danses menaçantes, qui feraient reculer jusqu'aux chevaux du
+soleil?
+
+Et cependant le pas cadencé de mon cheval continuait toujours à
+raisonner à mon oreille, et le sommeil plus profond suspendait plus
+longtemps mes inquiétudes.
+
+Seulement, il arrivait d'un instant à l'autre qu'un groupe éclairé de
+flammes bizarres passait en riant sur ma tête... qu'un esprit difforme,
+sous l'apparence d'un mendiant ou d'un blessé, s'attachait à mon pied et
+se laissait entraîner à ma suite avec une horrible joie, ou bien qu'un
+vieillard hideux, qui joignait la laideur honteuse du crime à celle de
+la caducité, s'élançait en croupe derrière moi et me liait de ses bras
+décharné comme ceux de la mort.
+
+--Allons! Phlégon! m'écriais-je, allons le plus beau des coursiers
+qu'ait nourri le mont Ida, brave les pernicieuses terreurs qui
+enchaînent ton courage!
+
+Ces démons ne sont que de vaines apparences. Mon épée, tournée en cercle
+autour de ta tête, divise leurs formes trompeuses, qui se dissipent
+comme un nuage.
+
+Quand les vapeurs du matin flottent au-dessous des cimes de nos
+montagnes, et que, frappées par le soleil levant, elles les enveloppent
+d'une ceinture à demi transparente, le sommet, séparé de la base, paraît
+suspendu dans les cieux par une main invisible. C'est ainsi Phlégon, que
+les sorcières de Thessalie se divisent sous le tranchant de mon épée.
+N'entends-tu pas au loin les cris de plaisir qui s'élèvent des murs de
+Larisse?... Voilà, voilà les tours superbes de la ville de Thessalie, si
+chère à la volupté; et cette musique qui vole dans l'air, c'est le chant
+de ses jeunes filles!
+
+Qui me rendra d'entre vous, songes séducteurs qui bercez l'âme enivrée
+dans les souvenirs ineffables du plaisir, qui me rendra le chant des
+jeunes filles de Thessalie et les nuits voluptueuses de Larisse? Entre
+des colonnes d'un marbre à demi transparent, sous douze coupoles
+brillantes qui réfléchissent dans l'or et le cristal les feux de cent
+mille flambeaux, les jeunes filles de Thessalie, enveloppées de la
+vapeur colorée qui s'exhale de tous les parfums, n'offrent aux yeux
+qu'une forme indécise et charmante qui semble prête à s'évanouir. Le
+nuage merveilleux balance autour d'elles ou promène sur leur groupe
+enchanteur tous les jeux inconstants de sa lumière, les teintes fraîches
+de la rose, les reflets animés de l'aurore, le cliquetis éblouissant des
+rayons de l'opale capricieuse. Ce sont quelquefois des pluies de perles
+qui roulent sur leurs tuniques légères, ce sont quelquefois des
+aigrettes de feu qui jaillissent de tous les noeuds du lien d'or qui
+attache leurs cheveux. Ne vous effrayez pas de les voir plus pâles que
+les autres filles de la Grèce. Elles appartiennent à peine à la terre,
+et semble se réveiller d'une vie passée.
+
+Elles sont tristes aussi, soit parce qu'elles viennent d'un monde où
+elles ont quitté l'amour d'un Esprit ou d'un Dieu, soit parce qu'il y a
+dans le coeur d'une femme qui commence à aimer un immense besoin de
+souffrir.
+
+Écoutez cependant. Voilà les chants des jeunes filles de Thessalie, la
+musique qui monte, qui monte dans l'air, qui émeut, en passant comme une
+nue harmonieuse, les vitraux solitaires des ruines chères aux poètes.
+Écoutez!
+
+Elles embrassent leurs lyres d'ivoire, interrogent les cordes sonores
+qui répondent une fois, vibrent un moment, s'arrêtent, et, devenues
+immobiles, prolongent encore je ne sais quelle harmonie sans fin que
+l'âme entend par tous les sens: mélodie pure comme la douce pensée d'une
+âme heureuse, comme le premier baiser de l'amour avant que l'amour se
+soit compris lui-même; comme le regard d'une mère qui caresse le berceau
+de l'enfant dont elle a rêvé la mort, et qu'on vient de lui rapporter,
+tranquille et beau dans son sommeil.
+
+Ainsi s'évanouit, abandonné aux airs, égaré dans les échos, suspendu au
+milieu du silence du lac, ou mourant avec la vague au pied du rocher
+insensible, le dernier soupir du sistre d'une jeune femme qui pleure
+parce que son amant n'est pas venu. Elles se regardent, se penchent, se
+consolent, croisent leurs bras élégants, confondent leurs chevelures
+flottantes, dansent pour donner de la jalousie aux nymphes, et font
+jaillir sous leurs pas une poussière enflammée qui vole, qui blanchit,
+qui s'éteint, qui tombe en cendres d'argent; et l'harmonie de leurs
+chants coule toujours comme un fleuve de miel, comme le ruisseau
+gracieux qui embellit de ses murmures si doux des rives aimées du soleil
+et riche de secrets détours, de baies fraîches et ombragées, de papillon
+et de fleurs. Elles chantent....
+
+Une seule peut-être... grande, immobile, debout, pensive.... Dieux!
+qu'elle est sombre et affligée derrière ses compagnes, et que veut-elle
+de moi? Ah! ne poursuit pas ma pensée, apparence imparfaite de la
+bien-aimée qui n'est plus, ne trouble pas le doux charme de mes veillées
+du reproche effrayant de ta vue? Laisse-moi, car je t'ai pleurée sept
+ans, laisse-moi oublier les pleurs qui brûlent encore mes joues dans les
+innocentes délices de la danse des sylphides et de la musique des fées.
+
+Tu vois bien qu'elles viennent, tu vois leurs groupes se lier,
+s'arrondir en festons mobiles, inconstants, qui se disputent, qui se
+succèdent, qui s'approchent, qui fuient, qui montent comme la vague
+apportée par le flux, et descendent comme elle, en roulant sur les ondes
+fugitives toutes les couleurs de l'écharpe qui embrasse le ciel et la
+mer à la fin des tempêtes, quand elle vient briser en expirant le
+dernier point de son cercle immense contre la proue du vaisseau.
+
+Et que m'importent à moi les accidents de la mer et les curieuses
+inquiétudes du voyageur, à moi qu'une faveur divine, qui fut peut-être
+dans une ancienne vie un des privilèges de l'homme, affranchit quand je
+le veux (bénéfice délicieux du sommeil) de tous les périls qui vous
+menacent?
+
+À peine mes yeux sont fermés, à peine cesse la mélodie qui ravissait mes
+esprits, si le créateur des prestiges de la nuit creuse devant moi
+quelque abîme profond, gouffre inconnu où expirent toutes les formes,
+tous les sons et toutes les lumières de la terre; s'il se jette sur un
+torrent bouillonnant et avide de morts quelque pont rapide, étroit,
+glissant, qui ne promet pas d'issue; s'il me lance à l'extrémité d'une
+planche élastique, tremblante, qui domine sur des précipices que l'oeil
+même craint de sonder... paisible, je frappe le sol obéissant d'un pied
+accoutumé à lui commander.
+
+Il cède, il répond, je pars, et content de quitter les hommes, je vois
+fuir, sous mon essor facile, les rivières bleues des continents, les
+sombres déserts de la mer, le toit varié des forêts que bigarrent le
+vert naissant du printemps, le pourpre et l'or de l'automne, le bronze
+mat et le violet terne des feuilles crispées de l'hiver. Si quelque
+oiseau étourdi fait bruire à mon oreille ses ailes haletantes, je
+m'élance, je monte encore, j'aspire à des mondes nouveaux. Le fleuve
+n'est plus qu'un fil qui s'efface dans une verdure sombre, les montagnes
+qu'un point vague dont le sommet s'anéantit dans sa base, l'Océan qu'une
+tache obscure dans je ne sais quelle masse égarée au milieu des airs, où
+elle tourne plus rapidement que l'osselet à six faces que font rouler
+sur son axe pointu les petits enfants d'Athènes, le long des galeries
+aux larges dalles qui embrassent le Céramique.
+
+Avez-vous jamais vu le long des murs du Céramique, lorsqu'ils sont
+frappés dans les premiers jours de l'année par les rayons du soleil qui
+régénère le monde, une longue suite d'hommes hâves, immobiles, aux joues
+creusées par le besoin, aux regards éteints et stupides: les uns
+accroupis comme des brutes; les autres debout, mais appuyés contre les
+piliers, et réfléchissants à demi sous le poids de leur corps exténué?
+
+Les avez-vous vus, la bouche entrouverte pour aspirer encore une fois
+les premières influences de l'air vivifiant, recueillir avec une morne
+volupté les douces impressions de la tiède chaleur du printemps? Le même
+spectacle vous aurait frappé dans les murailles de Larisse, car il y a
+des malheureux partout: mais ici le malheur porte l'empreinte de la
+fatalité particulière qui est plus dégradante que la misère, plus
+poignante que la faim, plus accablante que le désespoir.
+
+Ces infortunés s'avancent lentement à la suite les uns des autres, et
+marquent entre tous leurs pas de longues stations, comme des figures
+fantastiques disposées par un mécanicien habile sur une roue qui indique
+les divisions du temps. Douze heures s'écoulent pendant que le cortège
+silencieux suit le contour de la place circulaire, quoique l'étendue en
+soit si bornée qu'un amant peut lire d'une extrémité à l'autre, sur la
+main plus ou moins déployée de sa maîtresse, le nombre des heures de la
+nuit qui doivent amener l'heure si désirée du rendez-vous. Ces spectres
+vivants n'ont conservé presque rien d'humain. Leur peau ressemble à un
+parchemin blanc tendu sur des ossements. L'orbite de leurs yeux n'est
+pas animé par une seule étincelle de l'âme.
+
+Leurs lèvres pâles frémissent d'inquiétude et de terreur, ou, plus
+hideuse encore, elles roulent un sourire dédaigneux et farouche, comme
+la dernière pensée d'un condamné résolu qui subit son supplice. La
+plupart sont agités de convulsions faibles, mais continues, et tremblent
+comme la branche de fer de cet instrument sonore que les enfants font
+bruire entre leurs dents. Les plus à plaindre de tous, vaincus par la
+destinée qui les poursuit, sont condamnés à effrayer à jamais les
+passants de la repoussante difformité de leurs membres noués et de leurs
+attitudes inflexibles. Cependant, cette période régulière de leur vie
+qui sépare deux sommeils est pour eux celle de la suspension des
+douleurs qu'ils redoutent le plus. Victimes de la vengeance des
+sorcières de Thessalie, ils retombent en proie à des tourments qu'aucune
+langue peut exprimer, dès que le soleil, prosterné sous l'horizontal
+occidental, a cessé de les protéger contre les redoutables souveraines
+des ténèbres. Voilà pourquoi ils suivent son cours trop rapide, l'oeil
+toujours fixé sur l'espace qu'il embrasse, dans l'espérance toujours
+déçue, qu'il oubliera une fois sur son lit d'azur, et qu'il finira par
+rester suspendu aux nuages d'or du couchant.
+
+À peine la nuit vient les détromper, en développant ses ailes de crêpe,
+sur lesquelles il ne reste pas même une des clartés livides qui
+mourraient tout à l'heure au sommet des arbres; à peine le dernier
+reflet qui pétillait encore sur le métal poli au faîte d'un bâtiment
+élevé achève de s'évanouir, comme un charbon encore ardent dans un
+brasier éteint, qui blanchit peu à peu sous la cendre, et ne se
+distingue bientôt plus au fond de l'âtre abandonné, un murmure
+formidable s'élève parmi eux, leurs dents se claquent de désespoir et de
+rage, ils se pressent et s'évitent de peur de trouver partout des
+sorcières et des fantômes. Il fait nuit!... et l'enfer va se rouvrir!
+
+Il y en avait un, entre autres, dont toutes les articulations criaient
+comme des ressorts fatigués, et dont la poitrine exhalait un son plus
+rauque et plus sourd que celui de la vis rouillée qui tourne avec peine
+dans son écrou. Mais quelques lambeaux d'une riche broderie qui
+pendaient encore à son manteau, un regard plein de tristesse et de grâce
+qui éclaircissait de temps en temps la langueur de ses traits abattus,
+je ne sais quel mélange inconcevable d'abrutissement et de fierté qui
+rappelait le désespoir d'une panthère assujettie au bâillon déchirant du
+chasseur, le faisaient remarquer dans la foule de ses misérables
+compagnons; et quand il passait devant des femmes, on n'entendait qu'un
+soupir. Ses cheveux blonds roulaient en boucles négligées sur ses
+épaules, qui s'élevaient blanches et pures comme une étoffe de lis
+au-dessus de sa tunique pourpre.
+
+Cependant, son cou portait l'empreinte du sang, la cicatrice
+triangulaire d'un fer de lance, la marque de la blessure qui me ravit
+Polémon au siège de Corinthe, quand ce fidèle ami se précipita sur mon
+coeur, au-devant de la rage effrénée du soldat déjà victorieux, mais
+jaloux de donner au champ de bataille un cadavre de plus. C'était ce
+Polémon que j'avais si longtemps pleuré, et qui revient toujours dans
+mon sommeil me rappeler avec un froid baiser que nous devons nous
+retrouver dans l'immortelle vie de la mort. C'était Polémon encore
+vivant, mais conservé pour une existence si horrible que les larves et
+les spectres de l'enfer se consolent entre eux en se racontant ses
+douleurs; Polémon tombé sous l'empire des sorcières de Thessalie et des
+démons qui composent leur cortège dans les solennités, les inexplicables
+solennités de leurs fêtes nocturnes.
+
+Il s'arrêta, chercha longtemps d'un regard étonné à lier un souvenir à
+mes traits, se rapprocha de moi à pas inquiets et mesurés, toucha mes
+mains d'une main palpitante qui tremblait de les saisir, et après
+m'avoir enveloppé d'une étreinte subite que je ne ressentis pas sans
+effroi, après avoir fixé sur mes yeux un rayon pâle qui tombait de ses
+yeux voilés, comme le dernier jet d'un flambeau qui s'éloigne à travers
+la trappe d'un cachot:
+
+--Lucius! Lucius! s'écria-t-il avec un rire affreux.
+
+--Polémon, cher Polémon, l'ami, le sauveur de Lucius!...--Dans un autre
+monde, dit-il en baissant la voix, je m'en souviens... c'était dans un
+autre monde, dans une vie qui n'appartenait pas au sommeil et à ses
+fantômes?...--Que dis-tu de fantômes?...--Regarde, répondit-il en
+étendant le doigt dans le crépuscule!... Les voilà qui viennent.
+
+Oh! ne te livre pas, jeune infortuné, aux inquiétudes des ténèbres!
+
+Quand les ombres des montagnes descendent en grandissant, rapprochent de
+toutes parts la pointe et les côtés de leurs pyramides gigantesques, et
+finissent par s'embrasser en silence sur la terre obscure; quand les
+images fantastiques des nuages s'étendent, se confondent et rentrent
+ensemble sous le voile protecteur de la nuit, comme des époux
+clandestins; quand les oiseaux des funérailles commencent à crier
+derrière les bois, et que les reptiles chantent d'une voix cassée
+quelques paroles monotones à la lisière des marécages... alors, mon
+Polémon, ne livre pas ton imagination tourmentée aux illusions de
+l'ombre et de la solitude. Fuis les sentiers cachés où les spectres se
+donnent rendez-vous pour former de noires conjurations contre le repos
+des hommes; le voisinage des cimetières où se rassemble le conseil
+mystérieux des morts, quand ils viennent, enveloppés de leurs suaires,
+apparaître devant l'aréopage qui siège dans des cercueils: fuis la
+prairie découverte où l'herbe foulée en rond noircit, stérile et
+desséchée, sous le pas cadencé des sorcières. Veux-tu m'en croire
+Polémon? Quand la lumière, épouvantée à l'approche des mauvais esprits,
+se retire en pâlissant, viens ranimer avec moi ses prestiges dans les
+fêtes de l'opulence et dans les orgies de la volupté. L'or manque-t-il
+jamais à mes souhaits? Les mines les plus précieuses ont-elles une veine
+cachée qui me refuse ses trésors? Le sable même des ruisseaux se
+transforme sous ma main en pierres exquises qui feraient l'ornement des
+rois. Veux-tu m'en croire, Polémon?
+
+C'est en vain que le jour s'éteindrait, tant que les feux que ses rayons
+ont allumés pour l'usage de l'homme pétillent encore dans les
+illuminations des festins, ou dans les clartés plus discrètes qui
+embellissent les veillées délicieuses de l'amour. Les Démons, tu le
+sais, craignent les vapeurs odorantes de la cire et de l'huile embaumée
+qui brillent doucement dans l'albâtre, ou versent des ténèbres roses à
+travers la double soie de nos riches tentures. Ils frémissent à l'aspect
+des marbres polis, éclairés par les lustres aux cristaux mobiles, qui
+lancent autour d'eux de longs jets de diamants, comme une cascade
+frappée du dernier regard d'adieu du soleil horizontal. Jamais une
+sombre lamie, une mante décharnée n'osa étaler la hideuse laideur de ses
+traits dans les banquets de Thessalie. La lune même qu'elles invoquent
+les effraie souvent, quand elle laisse tomber sur elles un de ces rayons
+passagers qui donnent aux objets qu'ils effleurent la blancheur terne de
+l'étain. Elles s'échappent alors plus rapides que la couleuvre avertie
+par le bruit du grain de sable qui roule sous les pieds du voyageur. Ne
+crains pas qu'elles te surprennent au milieu des feux qui étincellent
+dans mon palais, et qui rayonnent de toutes parts sur l'acier
+éblouissant des miroirs.
+
+Vois plutôt, mon Polémon, avec quelle agilité elles se sont éloignées de
+nous depuis que nous marchons entre les flambeaux de mes serviteurs,
+dans ces galeries décorées de statues, chefs-d'oeuvre inimitables du
+génie de la Grèce. Quelqu'une de ces images t'aurait-elle révélé par un
+mouvement menaçant la présence de ces esprits fantastiques qui les
+animent quelquefois, quand la dernière lueur qui se détache de la
+dernière lampe monte et s'éteint dans les airs? L'immobilité de leurs
+formes, la pureté de leurs traits, le calme de leurs attitudes qui ne
+changeront jamais, rassurerait la frayeur même. Si quelque bruit étrange
+a frappé ton oreille, ô frère chéri de mon coeur! c'est celui de la
+nymphe attentive qui répand sur tes membres appesantis par la fatigue
+les trésors de son urne de cristal, en y mêlant des parfums jusqu'ici
+inconnus à Larisse, un ambre limpide que j'ai recueilli sur le bord des
+mers qui baignent le berceau du soleil; le suc d'une fleur mille fois
+plus suave que la rose, qui ne croit que dans les épais ombrages de la
+brune Corcyre; les pleurs d'un arbuste aimé d'Apollon et de son fils, et
+qui étale sur les rochers d'Épidaure ses bouquets composés de cymbales
+de pourpre toutes tremblantes sous le poids de la rosée.
+
+Et comment les charmes des magiciennes troubleraient-ils la pureté des
+eaux qui bercent autour de toi leurs ondes d'argent? Myrthé, cette belle
+Myrthé aux cheveux blonds, la plus jeune et la plus chérie de mes
+esclaves, celle que tu as vue se pencher à ton passage, car elle aime
+tout ce que j'aime... elle a des enchantements qui ne sont connus que
+d'elle et d'un esprit qui les lui confie dans les mystère du sommeil;
+elle erre maintenant comme une ombre autour de l'enceinte des bains où
+s'élève peu à peu la surface de l'onde salutaire; elle court en chantant
+des airs qui chassent les démons, et en touchant de temps à autre les
+cordes d'une harpe errante que des génies obéissants ne manquent jamais
+de lui offrir avant que ses désirs aient le temps de se faire connaître
+en passant de son âme à ses yeux. Elle marche; elle court; la harpe
+marche court et chante sous sa main. Écoute le bruit de la harpe qui
+résonne, la voix de la harpe de Myrthé; c'est un son plein, grave,
+solennel, qui fait oublier les idées de la terre, qui se prolonge, qui
+se soutient, qui occupe l'âme comme une pensée sérieuse; et puis il
+vole, il fuit, il s'évanouit, il revient; et les airs de la harpe de
+Myrthé (enchantements ravissants des nuits!), les airs de la harpe de
+Myrthé qui volent, qui fuient, qui s'évanouissent, qui reviennent
+encore--comme elle chante, comme ils volent, les airs de la harpe de
+Myrthé, les airs qui chassent le démon!... Écoute Polémon, les
+entends-tu?
+
+J'ai éprouvé en vérité toutes les illusions des rêves, et que serais-je
+alors devenu sans le secours de la harpe de Myrthé, sans le secours de
+sa voix, si attentive à troubler le repos douloureux et gémissant de mes
+nuits?... Combien de fois je me suis penché dans mon sommeil sur l'onde
+limpide et dormante, l'onde trop fidèle à reproduire mes traits altérés,
+mes cheveux hérissés de terreur, mon regard fixe et morne comme celui du
+désespoir qui ne pleure plus!...Combien de fois j'ai frémi en voyant des
+traces de sang livide courir autour de mes lèvres pâles; en sentant mes
+dents chancelantes repoussées de leurs alvéoles, mes ongles détachés de
+leur racine s'ébranler et tomber! Combien de fois, effrayé de ma nudité,
+de ma honteuse nudité, je me suis livré inquiet à l'ironie de la foule
+avec une tunique plus courte, plus légère, plus transparente que celle
+qui enveloppe une courtisane au seuil du lit effronté de la débauche!
+Oh! combien de fois des rêves plus hideux, des rêves que Polémon
+lui-même ne connaît point....
+
+Et que serais-je devenu alors, que serais-je devenu sans le secours de
+la harpe de Myrthé, sans le secours de sa voix et de l'harmonie qu'elle
+enseigne à ses soeurs, quand elles l'entourent obéissantes, pour charmer
+les terreurs du malheureux qui dort, pour faire bruire à son oreille des
+chants venus de loin, comme la brise qui court entre peu de voile, des
+chants qui se marient, qui se confondent, qui assoupissent les songes
+orageux du coeur et qui enchantent leur silence dans une longue mélodie.
+
+Et maintenant, voici les soeurs de Myrthé qui ont préparé le festin. Il
+y a Théis, reconnaissable entre toutes les filles de Thessalie, quoique
+la plupart des filles de Thessalie aient des cheveux noirs qui tombent
+sur des épaules plus blanches que l'albâtre; mais il n'y en a point qui
+aient des cheveux en ondes souples et voluptueuses, comme les cheveux
+noirs de Théis. C'est elle qui penche sur la coupe ardente où blanchit
+un vin bouillant le vase d'une précieuse argile, et qui en laisse tomber
+goutte à goutte en topazes liquides le miel le plus exquis qu'ont ait
+jamais recueilli sur les ormeaux de Sicile. L'abeille privée de son
+trésor vole inquiète au milieu des fleurs; elle se pend aux branches
+solitaires de l'arbre abandonné, en demandant son miel aux zéphyrs. Elle
+murmure de douleur, parce que ses petits n'auront plus d'asile dans
+aucun des mille palais à cinq murailles qu'elle leur a bâtis avec une
+cire légère et transparente, et qu'ils ne goûteront pas le miel qu'elle
+avait récolté pour eux sur les buissons parfumés du mont Hybla.
+
+C'est Théis qui répand dans un vin bouillant le miel dérobé aux abeilles
+de Sicile; et les autres soeurs de Théis, celles qui ont des cheveux
+noirs, car il n'y a que Myrthé qui soit blonde, elles courent soumises,
+empressées, caressantes, avec un sourire obéissant, autour des apprêts
+du banquet. Elles sèment des fleurs de grenades ou des feuilles de rose
+sur le lait écumeux; ou bien elles attisent les fournaises d'ambre et
+d'encens qui brûlent sous la coupe ardente où blanchit un vin bouillant,
+les flammes qui se courbent de loin autour du rebord circulaire, qui se
+penchent, qui se rapprochent, qui l'effleurent, qui caressent ses lèvres
+d'or, et finissent par se confondre avec les flammes aux langues
+blanches et bleues qui volent sur le vin. Les flammes montent,
+descendent, s'égarent comme ce démon fantastique des solitudes qui aime
+à se mirer dans les fontaines. Qui pourra dire combien de fois la coupe
+a circulé autour de la table du festin, combien de fois épuisée, elle a
+vu ses bords inondés d'un nouveau nectar? Jeunes filles n'épargnez ni le
+vin ni l'hydromel.
+
+Le soleil ne cesse de gonfler de nouveaux raisins, et de verser des
+rayons de son immortelle splendeur dans la grappe éclatante qui se
+balance aux riches festons de nos vignes, à travers les feuilles
+rembrunies du pampre arrondi en guirlandes qui court parmi les mûriers
+de Tempé. Encore cette libation pour chasser les démons de la nuit!
+Quant à moi, je ne vois plus ici que les esprits joyeux de l'ivresse qui
+s'échappent en pétillant de la mousse frémissante, se poursuivent dans
+l'air comme des moucherons de feu, ou viennent éblouir de leurs ailes
+radieuses mes paupières échauffées; semblables à ces insectes agiles que
+la nature a ornés de feux innocents, et que souvent, dans la silencieuse
+fraîcheur d'une courte nuit d'été, on voit jaillir en essaim du milieu
+d'une touffe de verdure, comme une gerbe d'étincelles sous les coups
+redoublés du forgeron. Ils flottent emportés par une légère brise qui
+passe, ou appelés par quelque doux parfum dont ils se nourrissent dans
+le calice des roses. Le nuage lumineux se promène, se berce inconstant,
+se repose ou tourne un moment sur lui-même, et tombe tout entier sur le
+sommet d'un jeune pin qu'il illumine comme une pyramide consacrée aux
+fêtes publiques, ou à la branche inférieure d'un grand chêne à laquelle
+il donne l'aspect d'une girandole préparée pour les veillées de la
+forêt. Vois comme ils jouent autour de toi, comme ils frémissent dans
+les fleurs, comme ils rayonnent en reflets de feu sur les vases polis;
+ce ne sont point des démons ennemis. Ils dansent, ils se réjouissent,
+ils ont l'abandon et les éclats de la folie. S'ils s'exercent
+quelquefois à troubler le repos des hommes, ce n'est jamais que pour
+satisfaire, comme un enfant étourdi, à de riants caprices.
+
+Ils se roulent, malicieux, dans le lin confus qui court autour du fuseau
+d'une vieille bergère, croisent, embrouillent les fils égarés, et
+multiplient les noeuds contrariants sous les efforts de son adresse
+inutile. Quand un voyageur qui a perdu sa route cherche d'un oeil avide
+à travers tout l'horizon de la nuit quelque point lumineux qui promet un
+asile, longtemps ils le font errer de sentiers en sentiers, à la lueur
+d'un feu infidèle, au bruit d'une voix trompeuse, ou de l'aboiement
+éloigné d'un chien vigilant qui rôde comme une sentinelle autour de la
+ferme solitaire; ils abusent ainsi de l'espérance du pauvre voyageur,
+jusqu'à l'instant où, touchés de pitié pour sa fatigue, ils lui
+présentent tout à coup un gîte inattendu, que personne n'avait jamais
+remarqué dans ce désert; quelquefois même, il est étonné de trouver à
+son arrivée un foyer pétillant dont le seul aspect inspire la gaieté,
+des mets rares et délicats que le hasard a procurés à la chaumière du
+pêcheur ou du braconnier, et une jeune fille, belle comme les Grâces,
+qui le sert en craignant de lever les yeux: car il lui a paru que cet
+étranger était dangereux à regarder. Le lendemain, surpris qu'un si
+court repos lui ait rendu toutes ses forces, il se lève heureux au chant
+de l'alouette qui salue un ciel pur: il apprend que son erreur favorable
+a raccourci son chemin de vingt stades et demi, et son cheval,
+hennissant d'impatience, les naseaux ouverts, le poil lustré, la
+crinière lisse et brillante, frappe devant lui la terre d'un triple
+signal de départ. Le lutin bondit de la croupe à la tête du cheval du
+voyageur, il passe ses doigts subtils dans la vaste crinière, il la
+roule, la relève en onde; il regarde, il s'applaudit de ce qu'il a fait,
+et il part content pour aller s'égayer du dépit d'un homme endormi qui
+brûle de soif, et qui voit fuir, se diminuer, tarir devant ses lèvres
+allongées un breuvage rafraîchissant; qui sonde inutilement la coupe du
+regard; qui aspire inutilement la liqueur absente; puis se réveille, et
+trouve le vase rempli d'un vin de Syracuse qu'il n'a pas encore goûté,
+et que le follet a exprimé de raisins de choix, tout en s'amusant des
+inquiétudes de son sommeil. Ici, tu peux boire, parler ou dormir sans
+terreur, car les follets sont nos amis. Satisfais seulement à la
+curiosité impatiente de Théis et de Myrthé, à la curiosité plus
+intéressée de Thélaïre, qui n'a pas détourné de toi ses longs cils
+brillants, ses grands yeux noirs qui roulent comme des astres favorables
+sur un ciel baigné du plus tendre azur.
+
+Raconte-nous, Polémon, les extravagantes douleurs que tu as crues
+éprouver sous l'empire des sorcières; car les tourments dont elles
+poursuivent notre imagination ne sont que la vaine illusion d'un rêve
+qui s'évanouit au premier rayon de l'aurore. Théis, Thélaïre et Myrthé
+sont attentives.... Elles écoutent....
+
+Eh bien! parle... racontes-nous tes désespoirs, tes craintes et les
+folles erreurs de la nuit; et toi, Théis, verse du vin; et toi Thélaïre,
+souris à son récit pour que son âme se console; et toi, Myrthé, si tu le
+vois, surpris du souvenir de ses égarements, céder à une illusion
+nouvelle, chante et soulève les cordes de la harpe magique....
+Demande-lui des sons consolateurs, des sons qui renvoient les mauvais
+esprits.... C'est ainsi qu'on affranchit les heures austères de la nuit
+de l'empire tumultueux des songes, et qu'on échappe de plaisirs en
+plaisirs aux sinistres enchantements qui remplissent la terre pendant
+l'absence du soleil.
+
+
+
+
+L'Épisode
+
+
+_«Hanc ego de coelo ducentem sidera vidi:_
+_Fluminis hoec rapidi carmine vertit iter._
+_Hoec cantu finditque solum, manesque sepulchris_
+_Elicit, et tepido devorat ossa rogo._
+_Quum libet, hoec tristi depellit nubila coelo;_
+_Quum libet, aestivo convocat orbe nives.»_
+
+_«Cette femme, je l'ai vu de mes yeux attirer les astres du ciel; elle
+détourne par ses incantations le cours d'un fleuve rapide; sa voix fait
+s'entrouvrir le sol, sortir les mânes du tombeau, descendre les
+ossements du bûcher tiède. Quand elle veut, elle dissipe les nuages qui
+attristent le ciel; quand elle veut, elle fait tomber la neige dans un
+ciel d'été.»_
+
+ (CATULLE, I, 2.)
+
+_«Compte que cette nuit tu auras des tremblements et des convulsions;
+les démons, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis
+d'agir, exerceront sur toi leur cruelle malice. Je t'enverrai des
+pincements aussi serrés que les cellules de la ruche, et chacun d'eux
+sera aussi brûlant que l'aiguillon de l'abeille qui la construit.»_
+
+ (SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, sc. 2.)
+
+Qui de vous ne connaît, ô jeunes filles! les doux caprices des femmes,
+dit Polémon réjouit. Vous avez aimé sans doute, et vous savez comment le
+coeur d'une veuve pensive qui égare ses souvenirs solitaires sur les
+rives ombragées du Pénée, se laisse surprendre quelquefois par le teint
+rembruni d'un soldat dont les yeux étincellent du feu de la guerre, et
+dont le sein brille de l'éclat d'une généreuse cicatrice. Il marche fier
+et tendre parmi les belles comme un lion apprivoisé qui cherche à
+oublier dans les plaisirs d'une heureuse et facile servitude le regret
+de ses déserts.
+
+C'est ainsi que le soldat aime à occuper le coeur des femmes, quand il
+n'est plus appelé par le clairon des batailles et que les hasards du
+combat ne sollicitent plus son ambition impatiente. Il sourit du regard
+aux jeunes filles, et il semble leur dire: Aimez-moi!...
+
+Vous savez aussi, puisque vous êtes Thessaliennes, qu'aucune femme n'a
+jamais égalé en beauté cette noble Méroé qui, depuis son veuvage, traîne
+de longue draperies blanches brodées d'argent; Méroé, la plus belle des
+belles de Thessalie, vous le savez. Elle est majestueuse comme les
+déesses, et cependant il y a dans ses yeux je ne sais quelles flammes
+mortelles qui enhardissent les prétentions de l'amour.--Oh! combien de
+fois je me suis plongé dans l'air qu'elle entraîne, dans la poussière
+que ses pieds font voler, dans l'ombre fortunée qui la suit!...
+
+Combien de fois je me suis jeté au devant de sa marche pour dérober un
+rayon à ses regards, un souffle à sa bouche, un atome au tourbillon qui
+flatte, qui caresse ses mouvements; combien de fois (Thélaïre, me le
+pardonneras-tu?), j'épiais la volupté brûlante de sentir un des plis de
+sa robe frémir contre ma tunique ou de pouvoir ramasser d'une lèvre
+avide une des paillettes de ses broderies dans les allées des jardins de
+Larisse! Quand elle passait, vois-tu, tous les nuages rougissaient comme
+à l'approche de la tempête; mes oreilles sifflaient, mes prunelles
+s'obscurcissaient dans leur orbite égarée, mon coeur était près de
+s'anéantir sous le poids d'une intolérable joie. Elle était là! je
+saluais les ombres qui avaient flotté sur elle, j'aspirais l'air qui
+l'avait touchée; je disais à tous les arbres des rivages: Avez-vous vu
+Méroé? Si elle s'était couchée sur un banc de fleurs, avec quel amour
+jaloux je recueillais les fleurs que son corps avait froissées, les
+blancs pétales imbibés de carmin qui décorent le front penché de
+l'anémone, les flèches éblouissantes qui jaillissent du disque d'or de
+la marguerite, le voile d'un chaste gaze qui se roule autour d'un jeune
+lis avant qu'il ait souri au soleil; et si j'osais presser d'un
+embrassement sacrilège tout ce lit de fraîche verdure, elle m'incendiait
+d'un feu plus subtil que celui dont la mort a tissé les vêtements
+nocturne d'un fiévreux. Méroé ne pouvait pas manquer de me remarquer.
+J'étais partout. Un jour, à l'approche du crépuscule, je trouvai son
+regard; il souriait; elle m'avait devancé, son pas se ralentit. J'étais
+seul derrière elle, et je la vis se détourner. L'air était calme, il ne
+troublait pas ses cheveux, et sa main soulevée s'en rapprochait comme
+pour réparer leur désordre. Je la suivis, Lucius, jusqu'au palais,
+jusqu'au temple de la princesse de Thessalie, et la nuit descendit sur
+nous, nuit de délices et de terreur!... Puisse-t-elle avoir été la
+dernière de ma vie et avoir fini plus tôt!
+
+Je ne sais si tu as jamais supporté avec une résignation mêlée
+d'impatience et de tendresse le poids du corps d'une maîtresse endormie
+qui s'abandonne au repos sur ton bras étendu sans s'imaginer que tu
+souffres; si tu as essayé de lutter contre le frisson qui saisit peu à
+peu ton sang, contre l'engourdissement qui enchaîne tes muscles soumis;
+de t'opposer à la conquête de la mort qui menace de s'étendre jusqu'à
+ton âme! C'est ainsi, Lucius, qu'un frémissement douloureux parcourait
+rapidement mes nerfs, en les ébranlant de tremblements inattendus comme
+le crochet aigu du plectrum qui fait dissoner toutes les cordes de la
+lyre, sous les doigts d'un musicien habile. Ma chair se tourmentait
+comme une membrane sèche approchée du feu.
+
+Ma poitrine soulevée était près de rompre, en éclatant, les liens de fer
+qui l'enveloppaient, quand Méroé, tout à coup assise à mes côtés, arrêta
+sur mes yeux un regard profond, étendit sa main sur mon coeur pour
+s'assurer que le mouvement en était suspendu, l'y reposa longtemps,
+pesante et froide, et s'enfuit loin de moi de toute la vitesse d'une
+flèche que la corde de l'arbalète repousse en frémissant. Elle courait
+sur les marbres du palais, en répétant les airs des vieilles bergères de
+Syracuse qui enchantent la lune dans ses nuages de nacre et d'argent,
+tournait dans les profondeurs de la salle immense, et criait de temps à
+autre, avec les éclats d'une gaieté horrible, pour rappeler je ne sais
+quels amis qu'elle ne m'avait pas encore nommés.
+
+Pendant que je regardais plein de terreur, et que je voyais descendre le
+long des murailles, se presser sous les portiques, se balancer sous les
+voûtes, une foule innombrable de vapeurs distinctes les unes des autres,
+mais qui n'avait de la vie que des apparences de formes, une voix faible
+comme le bruit de l'étang le plus calme dans une nuit silencieuse, une
+couleur indécise empruntée aux objets devant lesquels flottaient leurs
+figures transparentes... la flamme azurée et pétillante jaillit tout à
+coup de tous les trépieds, et Méroé formidable volait de l'un à l'autre
+en murmurant des paroles confuses:
+
+«Ici de la verveine en fleur... là, trois brins de sauge cueillis à
+minuit dans le cimetière de ceux qui sont morts par l'épée... ici, le
+voile de la bien-aimée sous lequel le bien-aimé cacha sa pâleur et sa
+désolation après avoir égorgé l'époux endormi pour jouir de ses
+amours... ici encore, les larmes d'une tigresse excédée par la faim, qui
+ne se console pas d'avoir dévoré un de ses petits!»
+
+Et ses traits renversés exprimaient tant de souffrance et d'horreur
+qu'elle me fit presque pitié.
+
+Inquiète de voir ses conjurations suspendues par quelque obstacle
+imprévu, elle bondit de rage, s'éloigna, revint armée de deux longues
+baguettes d'ivoire, liées à leur extrémité par un lacet composé de
+treize crins, détachés du cou d'une superbe cavale blanche par le voleur
+même qui avait tué son maître, et sur la tresse flexible elle fit voler
+le rhombus d'ébène, aux globes vides et sonores, qui bruit et hurla dans
+l'air et revint en roulant avec un grondement sourd, et roula encore en
+grondant, et puis se ralentit et tomba. Les flammes des trépieds se
+dressaient comme des langues de couleuvres; et les ombres étaient
+contentes.»Venez, venez, criait Méroé, il faut que les démons de la nuit
+s'apaisent et que les morts se réjouissent. Apportez-moi de la verveine
+en fleur, de la sauge cueillie à minuit, et du trèfle à quatre feuilles;
+donnez des moissons de jolis bouquets à Saga et aux démons de la nuit.»
+Puis tournant un oeil étonné sur l'aspic d'or dont les replis
+s'arrondissaient autour de son bras nu; sur le bracelet précieux,
+ouvrage du plus habile artiste de Thessalie qui n'y avait épargné ni le
+choix des métaux, ni la perfection du travail,--l'argent y était
+incrusté en écailles délicates, et il n'y avait pas une dont la
+blancheur ne fût relevée par l'éclat d'un rubis ou par la transparence
+si douce au regard d'un saphir plus bleu que le ciel.--Elle le détache,
+elle médite, elle rêve, elle appelle le serpent en murmurant des paroles
+secrètes; et le serpent animé se déroule et fuit avec un sifflement de
+joie comme un esclave délivré. Et le rhombus roule encore; il roule
+toujours en grondant, il roule comme la foudre éloignée qui se plaint
+dans des nuages emportés par le vent, et qui s'éteint en gémissant dans
+un orage fini. Cependant, toutes les voûtes s'ouvrent, tous les espaces
+du ciel se déploient, tous les astres descendent, tous les nuages
+s'aplanissent et baignent le seuil comme des parvis de ténèbres. La
+lune, tachée de sang, ressemble au bouclier de fer sur lequel on vient
+de rapporter le corps d'un jeune Spartiate égorgé par l'ennemi. Elle
+roule et appesantit sur moi son disque livide, qu'obscurcit encore la
+fumée des trépieds éteints. Méroé continue à courir en frappant de ses
+doigts, d'où jaillissent de longs éclairs, les innombrables colonnes du
+palais, et chaque colonne qui se divise sous les doigts de Méroé
+découvre une colonnade immense qui est peuplée de fantômes, et chacun
+des fantômes frappe comme elle une colonne qui ouvre des colonnades
+nouvelles; et il n'y a pas une colonne qui ne soit témoin du sacrifice
+d'un enfant nouveau-né arraché aux caresses de sa mère. Pitié! pitié!
+m'écriai-je, pour la mère infortunée qui dispute son enfant à la
+mort.--Mais cette prière étouffée n'arrivait à mes lèvres qu'avec la
+force du souffle d'un agonisant qui dit: Adieu! Elle expirait en sons
+inarticulés sur ma bouche balbutiante.
+
+Elle mourait comme le cri d'un homme qui se noie, et qui cherche en vain
+à confier aux eaux muettes le dernier appel du désespoir. L'eau
+insensible étouffe sa voix; elle le recouvre, morne et froide; elle
+dévore sa plainte; elle ne le portera jamais jusqu'au rivage.
+
+Tandis que je me débattais contre la terreur dont j'étais accablé, et
+que j'essayais d'arracher de mon sein quelque malédiction qui réveillât
+dans le ciel la vengeance des dieux: Misérable! s'écria Méroé, sois puni
+à jamais de ton insolente curiosité!... Ah! tu oses violer les
+enchantements du sommeil.... Tu parles, tu cris et tu vois.... Eh bien! tu
+ne parleras plus que pour te plaindre, tu ne crieras plus que pour
+implorer en vain la sourde pitié des absents, tu ne verras plus que des
+scènes d'horreur qui glaceront ton âme.... Et en s'exprimant ainsi, avec
+une voix plus grêle et plus déchirante que celle d'une hyène égorgée qui
+menace encore les chasseurs, elle détachait de son doigt la turquoise
+chatoyante qui étincelait de flammes variées comme les couleurs de
+l'arc-en-ciel, ou comme la vague qui bondit à la marée montante, et
+réfléchit en se roulant sur elle-même les feux du soleil levant. Elle
+presse du doigt un ressort inconnu qui soulève la pierre merveilleuse
+sur sa charnière invisible, et découvre dans un écrin d'or je ne sais
+quel monstre sans couleur et sans forme, qui bondit, hurle, s'élance, et
+tombe accroupi sur le sein de la magicienne.«Te voilà, dit-elle, mon
+cher Smarra, le bien-aimé, l'unique favori de mes pensées amoureuses,
+toi que la haine du ciel a choisi dans tous ses trésors pour le
+désespoir des enfants de l'homme. Va, je te l'ordonne, spectre flatteur,
+ou décevant ou terrible, va tourmenter la victime que je t'ai livrée;
+fais-lui des supplices aussi variés que les épouvantements de l'enfer
+qui t'a conçu, aussi cruels, aussi implacables que ma colère. Va te
+rassasier des angoisses de son coeur palpitant, compter les battements
+convulsifs de son pouls qui se précipite, qui s'arrête... contempler sa
+douloureuse agonie et la suspendre pour la recommencer... À ce prix,
+fidèle esclave de l'amour, tu pourras au départ des songes redescendre
+sur l'oreiller embaumé de ta maîtresse, et presser dans tes bras
+caressants la reine des terreurs nocturnes.... «Elle dit et le monstre
+jaillit de sa main brûlante comme le palet arrondi du discobole, il
+tourne dans l'air avec la rapidité de ces feux artificiels qu'on lance
+sur les navires, étend des ailes bizarrement festonnées, monte, descend,
+grandit, se rapetisse, et, nain difforme et joyeux, dont les mains sont
+armées d'ongles d'un métal plus fin que l'acier, qui pénètrent la chair
+sans la déchirer, et boivent le sang à la manière de la pompe insidieuse
+des sangsues, il s'attache sur mon coeur, se développe, soulève sa tête
+énorme et rit. En vain mon oeil, fixe d'effroi, cherche dans l'espace
+qu'il peut embrasser un objet qui le rassure: les mille démons de la
+nuit escortent l'affreux démon de la turquoise. Des femmes rabougries au
+regard ivre; des serpents rouges et violets dont la bouche jette du feu;
+des lézards qui élèvent au-dessus d'un lac de boue et de sang un visage
+pareil à celui de l'homme; des têtes nouvellement détachées du tronc par
+la hache du soldat, mais qui me regarde avec des yeux vivants, et
+s'enfuient en sautillant sur des pieds de reptiles....
+
+Depuis cette nuit funeste, ô Lucius, il n'est plus de nuits paisibles
+pour moi. La couche parfumée des jeunes filles qui n'est ouverte qu'aux
+songes voluptueux; la tente infidèle du voyageur qui se déploie tous les
+soirs sous de nouveaux ombrages; le sanctuaire même des temples est un
+asile impuissant contre les démons de la nuit.
+
+À peine mes paupières, fatiguées de lutter contre le sommeil si redouté,
+se ferment d'accablement, tous les monstres sont là, comme à l'instant
+où je les ai vus s'échapper avec Smarra de la bague magique de Méroé.
+Ils courent en cercle autour de moi, m'étourdissent de leurs cris,
+m'effaraient de leurs plaisirs et souillent mes lèvres frémissantes de
+leurs caresses de harpies. Méroé les conduit et plane au-dessus d'eux en
+secouant sa longue chevelure, d'où s'échappent des éclairs d'un bleu
+livide. Hier encore... elle était bien plus grande que je ne l'ai vue
+autrefois... c'était les mêmes formes et les mêmes traits, mais sous
+leur apparence séduisante je discernais avec effroi, comme au travers
+d'une gaze subtile et légère, le teint plombé de la magicienne et ses
+membres couleur de souffre: ses yeux fixes et creux étaient tout noyés
+de sang, des larmes de sang sillonnaient ses joues profondes, et sa main
+déployée dans l'espace, laissait imprimée sur l'air même la trace d'une
+main de sang....
+
+--Viens, me dit-elle en m'effleurant d'un signe du doigt qui m'aurait
+anéanti s'il m'avait touché, viens visiter l'empire que je donne à mon
+époux, car je veux que tu connaisses tous les domaines de la terreur et
+du désespoir...--Et en parlant ainsi elle volait devant moi, les pieds à
+peine détachés du sol, et s'approchant ou s'éloignant alternativement de
+la terre, comme la flamme qui danse au-dessus d'une torche prête à
+s'éteindre. Oh! que l'aspect du chemin que nous dévorions en courant
+était affreux à tous les sens! Que la magicienne elle-même paraissait
+impatiente d'en trouver la fin! Imagine-toi le caveau funèbre où elle
+entasse les débris de toutes les innocentes victimes de leurs
+sacrifices, et, parmi les plus imparfaits de ces restes mutilés, pas un
+lambeau qui n'ait conservé une voix, des gémissements et des pleurs!
+
+Imagine-toi des murailles mobiles, mobiles et animées, qui se resserrent
+de part et d'autre au-devant de tes pas, et qui embrassent peu à peu
+tous tes membres de l'enceinte d'une prison étroite et glacée.... Ton
+sein oppressé qui se soulève, qui tressaille, qui bondit pour aspirer
+l'air de la vie à travers la poussière des ruines, la fumée des
+flambeaux, l'humidité des catacombes, le souffle empoisonné des
+morts... et tous les démons de la nuit qui crient, qui sifflent,
+hurlent ou rugissent à ton oreille épouvantée: Tu ne respireras plus!
+
+Et pendant que je marchais, un insecte mille fois plus petit que celui
+qui attaque d'une dent impuissante le tissu délicat des feuilles de
+rose; un atome disgracié qui passe mille ans à imposer un de ses pas sur
+la sphère universelle des cieux dont la matière est mille fois plus dure
+que le diamant.... Il marchait, il marchait aussi; et la trace obstinée
+de ses pieds paresseux avait divisé ce globe impérissable jusqu'à son
+axe.
+
+Après avoir parcouru ainsi, tant notre élan était rapide, une distance
+pour laquelle les langages de l'homme n'ont point de terme de
+comparaison, je vis jaillir de la bouche d'un soupirail, voisin comme la
+plus éloignée des étoiles, quelques traits d'une blanche clarté. Pleine
+d'espérance, Méroé s'élança, je la suivis, entraîné par une puissance
+invincible; et d'ailleurs le chemin du retour, effacé comme le néant,
+infini comme l'éternité, venait de se fermer derrière moi d'une manière
+impénétrable au courage et à la patience de l'homme. Il y avait déjà
+entre Larisse et nous tous les débris des mondes innombrables qui ont
+précédé celui-ci dans les essais de la création, depuis le commencement
+des temps, et dont le plus grand nombre ne le surpassent pas moins en
+immensité qu'il n'excède lui-même de son étendue prodigieuse, le nid
+invisible du moucheron. La porte sépulcrale qui nous reçut ou plutôt qui
+nous aspira au sortir de ce gouffre s'ouvrait sur un champ sans horizon,
+qui n'avait jamais rien produit. On y distinguait à peine un coin reculé
+du ciel le contour indécis d'un astre immobile et obscur, plus immobile
+que l'air, plus obscur que les ténèbres qui règne dans ce séjour de
+désolation. C'était le cadavre du plus ancien des soleils, couché sur le
+fond ténébreux du firmament, comme un bateau submergé sur un lac grossi
+par la fonte des neiges. La lueur pâle qui venait de frapper mes yeux ne
+provenait point de lui. On aurait dit qu'elle n'avait aucune origine et
+qu'elle n'était qu'une couleur particulière de la nuit, à moins qu'elle
+ne résultat de l'incendie de quelque monde éloigné dont la cendre
+brûlait encore.
+
+Alors le croiras-tu? elles vinrent toutes, les sorcières de Thessalie,
+escortées de ces nains de la terre qui travaillent dans les mines, qui
+ont un visage comme le cuivre et des cheveux bleus comme l'argent dans
+la fournaise; de ces salamandres aux longs bras, à la queue aplatie en
+rame, aux couleurs inconnues, qui descendent vivantes et agiles du
+milieu des flammes, comme des lézards noirs à travers une poussière de
+feu; elles vinrent suivies des Aspioles qui ont le corps si frêle, si
+élancé, surmonté d'une tête difforme, mais riante, et qui se balancent
+sur les ossements de leurs jambes vides et grêles, semblable à un chaume
+stérile agité par le vent; des Achrones qui n'ont point de membres,
+point de voix, point de figures, point d'âge, et qui bondissent en
+pleurant sur la terre gémissante, comme des outres gonflées d'air; des
+Psylles qui sucent un venin cruel, et qui, avides de poisons, dansent en
+rond en poussant des sifflements aigus pour éveiller les serpents, pour
+les réveiller dans l'asile caché, dans le trou sinueux des serpents. Il
+y avait là jusqu'aux Morphoses que vous avez tant aimé, qui sont belles
+comme Psyché, qui jouent comme les Grâces, qui ont des concerts comme
+les Muses, et dont le regard séducteur, plus pénétrant, plus envenimé
+que la dent de la vipère, va incendier votre sang et faire bouillir la
+moelle dans vos os calcinés. Tu les aurais vues, enveloppées dans leurs
+linceuls de pourpre, promener autour d'elles des nuages plus brillants
+que l'Orient, plus parfumés que l'encens d'Arabie, plus harmonieux que
+le premier soupir d'une vierge attendrie par l'amour, et dont la vapeur
+enivrante fascinait pour la tuer. Tantôt leurs yeux roulent une flamme
+humide qui charme et qui dévore; tantôt elles penchent la tête avec une
+grâce qui n'appartient qu'à elles, en sollicitant votre confiance
+crédule, d'un sourire caressant, du sourire d'un masque perfide et animé
+qui cache la joie du crime et la laideur de la mort. Que te dirais-je?
+Entraîné par le tourbillon des esprits qui flottait comme un nuage;
+comme la fumée d'un rouge sanglant qui descend d'une ville incendiée;
+comme la lave liquide qui répand, croise, entrelace des ruisseaux
+ardents sur une campagne de cendres... j'arrivai... j'arrivai.... Tous
+les sépulcres étaient ouverts... tous les morts étaient exhumés... toutes
+les goules, pâles, impatientes, affamées, étaient présentes;
+elles brisaient les ais des cercueils, déchiraient les vêtements sacrés,
+les derniers vêtements du cadavre; se partageaient d'affreux débris avec
+une plus affreuse volupté, et, d'une main irrésistible, car j'étais
+hélas! faible et captif comme un enfant au berceau, elles me forçaient à
+m'associer... ô terreur... à leur exécrable festin!...
+
+En achevant ces paroles, Polémon se souleva sur son lit, et, tremblant,
+éperdu, les cheveux hérissés, le regard fixe et terrible, il nous appela
+d'une voix qui n'avait rien d'humain.
+
+--Mais les airs de la harpe de Myrthé volaient déjà dans les airs; les
+démons étaient apaisés, le silence était calme comme la pensée de
+l'innocent qui s'endort la veille de son jugement. Polémon dormait
+paisible aux doux sons de la harpe de Myrthé.
+
+
+
+
+L'Épode
+
+
+_«Ergo exercentur poenis, veterumque malorum_
+_Supplicia expendunt; alioe panduntur inanes_
+_Suspensoe ad ventos, aliis sub gurgite vasto_
+_Infectum èluitur scelus, aut exuritur igni.»_
+
+_«Ici donc le châtiment les éprouve, et elles expient par des supplices
+leurs anciens crimes. Les unes, suspendues dans les airs, sont le jouet
+des vents; les autres, plongées dans un vaste gouffre, s'y lavent de
+leurs souillures criminelles, ou s'épurent dans le feu.»_
+
+ (VIRGILE, Énéïde, ch. VI, 739-742.)
+
+_«C'est la coutume de dormir après ses repas, et le moment est favorable
+pour lui briser le crâne avec un marteau, lui ouvrir le ventre avec un
+pieu, ou lui couper la gorge avec un poignard.»_
+
+ (SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, scène 2.)
+
+Les vapeurs du plaisir et du vin avaient étourdi mes esprits, et je
+voyais malgré moi les fantômes de l'imagination de Polémon se poursuivre
+dans les recoins les moins éclairés de la salle du festin. Déjà il
+s'était endormi d'un sommeil profond sur le lit semé de fleurs, à côté
+de sa coupe renversée, et mes jeunes esclaves surprises par un
+abattement plus doux, avaient laissé tomber leur tête appesantie contre
+la harpe qu'elles tenaient embrassée.
+
+Les cheveux d'or de Myrthé descendaient comme un long voile sur son
+visage entre les fils d'or qui pâlissent auprès d'eux, et l'haleine de
+son doux sommeil, errant sur les cordes harmonieuses, en tirait encore
+je ne sais quel son voluptueux qui venait mourir à mon oreille.
+Cependant les fantômes n'étaient pas partis; ils dansaient toujours dans
+les ombres des colonnes et dans la fumée des flambeaux. Impatient de ce
+prestige imposteur de l'ivresse, je ramenai sur ma tête les frais
+rameaux du lierre préservateur, et je fermai avec force mes yeux
+tourmentés par les illusions de la lumière. J'entendis alors une étrange
+rumeur, où je distinguais des voix tour à tour graves et menaçantes, ou
+injurieuses et ironiques.
+
+Une d'elles me répétait avec une fastidieuse monotonie, quelques vers
+d'une scène d'Eschyle; une autre les dernières leçons que m'avait
+adressées mon aïeul mourant; de temps en temps comme une bouffée de vent
+qui court en sifflant parmi les branches mortes et les feuilles
+desséchées dans les intervalles de la tempête, une figure dont je
+sentais le souffle éclatait de rire contre ma joue, et s'éloignait en
+riant encore. Des illusions bizarres et horribles succédèrent à cette
+illusion. Je croyais voir, à travers un nuage de sang, tous les objets
+sur lesquels mes regards venaient de s'éteindre: ils flottaient devant
+moi et me poursuivaient d'attitudes horribles et de gémissements
+accusateurs. Polémon toujours couché auprès de sa coupe vide, Myrthé
+toujours appuyée sur sa harpe immobile, poussaient contre moi des
+imprécations furieuses, et me demandaient compte de je ne sais quel
+assassinat. Au moment où je me soulevais pour leur répondre, et où
+j'étendais mes bras sur la couche rafraîchie par d'amples libations de
+liqueurs et de parfums, quelque chose de froid saisit les articulations
+de mes mains frémissantes: c'était un noeud de fer, qui au même instant
+tomba sur mes pieds engourdis, et je me trouvai debout entre deux haies
+de soldats livides, étroitement serrés, dont les lances terminées par un
+fer éblouissant représentaient une longue suite de candélabres. Alors je
+me mis à marcher, en cherchant du regard, dans le ciel, le vol de la
+colombe voyageuse, pour confier au moins à ses soupirs, avant le moment
+horrible que je commençais à prévoir, le secret d'un amour caché qu'elle
+pourrait raconter un jour en planant près de la baie de Corcyre,
+au-dessus d'une jolie maison blanche; mais la colombe pleurait sur son
+nid, parce que l'autour venait de lui enlever le plus cher des oiseaux
+de sa couvée, et je m'avançais d'un pas pénible et mal assuré vers le
+but de ce convoi tragique, au milieu d'un murmure d'affreuse joie qui
+courait à travers la foule, et qui appelait impatiemment mon passage; le
+murmure du peuple à la bouche béante, à la vue altérée de douleur dont
+la sanglante curiosité boit du plus loin possible toutes les larmes de
+la victime que le bourreau va lui jeter. Le voilà, criaient-ils tous, le
+voilà...--Je l'ai vu sur un champ de bataille, disait un vieux soldat,
+mais il n'était pas alors blême comme un spectre, et il paraissait brave
+à la guerre.--Qu'il est petit, ce Lucius dont on faisait un Achille et
+un Hercule! reprenait un nain que je n'avais pas remarqué parmi eux.
+C'est la terreur, sans doute qui anéanti sa force et qui fléchit ses
+genoux.
+
+--Est-on bien sûr que tant de férocité ait pu trouver place dans le
+coeur d'un homme? dit un vieillard aux cheveux blancs dont le doute
+glaça mon coeur. Il ressemblait à mon père.--Lui! repartit la voix d'une
+femme, dont la physionomie exprimait tant de douceur....
+
+Lui! répéta-t-elle en s'enveloppant de son voile pour éviter l'horreur
+de mon aspect... le meurtrier de Polémon et de la belle Myrthé!...--Je
+crois que le monstre me regarde, dit une femme du peuple. Ferme-toi,
+oeil de basilic, âme de vipère, que le ciel te maudisse!
+
+--Pendant ce temps-là les tours, les rues, la ville entière fuyaient
+derrière moi comme le port abandonné par un vaisseau aventureux qui va
+tenter les destins de la mer. Il ne restait qu'une place nouvellement
+bâtie, vaste, régulière, superbe, couverte d'édifices majestueux,
+inondée d'une foule de citoyens de tous les états, qui renonçaient à
+leurs devoirs pour obéir à l'attrait d'un plaisir piquant. Les croisées
+étaient garnies de curieux avides, entre lesquels on voyait des jeunes
+gens disputer l'étroite embrasure à leur mère ou à leur maîtresse.
+L'obélisque élevé au-dessus des fontaines, l'échafaudage tremblant du
+maçon, les tréteaux nomades du baladin, portaient des spectateurs. Des
+hommes haletants d'impatience et de volupté pendaient aux corniches des
+palais, et embrassant de leurs genoux les arêtes de la muraille, ils
+répétaient avec une joie immodérée: Le voilà! Une petite fille dont les
+yeux hagards annonçaient la folie, et qui avait une tunique bleue toute
+froissée et des cheveux blonds poudrés de paillettes, chantait
+l'histoire de mon supplice. Elle disait les paroles de ma mort et la
+confession de mes forfaits, et sa complainte cruelle révélait à mon âme
+épouvantée des mystères du crime impossibles à concevoir pour le crime
+même. L'objet de tout ce spectacle, c'était moi, un autre homme qui
+m'accompagnait, et quelques planches exhaussées sur quelques pieux,
+au-dessus desquelles le charpentier avait fixé un siège grossier et un
+bloc de bois mal équarri qui le dépassait d'une demi-brasse. Je montai
+quatorze degrés; je m'assis; je promenai mes yeux sur la foule; je
+désirai de reconnaître des traits amis, de trouver dans le regard
+circonspect d'un adieu honteux, des lueurs d'espérance ou de regret; je
+ne vis que Myrthé qui se réveillait contre sa harpe, et qui la touchait
+en riant; que Polémon qui relevait sa coupe vide, et qui, à demi étourdi
+par les fumées de son breuvage, la remplissait encore d'une main égarée.
+Plus tranquille, je livrai ma tête au sabre si tranchant et si glacé de
+l'officier de la mort. Jamais un frisson plus pénétrant n'a couru entre
+les vertèbres de l'homme; il était saisissant comme le dernier baiser
+que la fièvre imprime au cou d'un moribond, aigu comme l'acier raffiné,
+dévorant comme le plomb fondu.
+
+Je ne fus tiré de cette angoisse que par une commotion terrible: ma tête
+était tombée... elle avait roulé, rebondi sur le hideux parvis de
+l'échafaud, et, prête à descendre toute meurtrie entre les mains des
+enfants, des jolis enfants de Larisse, qui se jouent avec des têtes de
+morts, elle s'était rattachée à une planche saillante en la mordant avec
+ces dents de fer que la rage prête à l'agonie. De là je tournais mes
+yeux vers l'assemblée, qui se retirait silencieuse mais satisfaite. Un
+homme venait de mourir devant le peuple. Tout s'écoula en exprimant un
+sentiment d'admiration pour celui qui ne m'avait pas manqué, et un
+sentiment d'horreur contre l'assassin de Polémon et de la belle
+Myrthé.--Myrthé! Myrthé! m'écriai-je en rugissant, mais sans quitter la
+planche salutaire.--Lucius! Lucius! répondit-elle en sommeillant à demi,
+tu ne dormiras donc jamais tranquille quand tu as vidé une coupe de
+trop! Que les dieux infernaux te pardonnent, et ne dérange plus mon
+repos. J'aimerais mieux coucher au bruit du marteau de mon père, dans
+l'atelier où il tourmente le cuivre, que parmi les terreurs nocturnes de
+ton palais.
+
+Et pendant qu'elle me parlait, je mordais, obstiné, le bois humecté de
+mon sang fraîchement répandu, et je me félicitais de sentir croître les
+sombres ailes de la mort qui se déployaient lentement au-dessous de mon
+cou mutilé. Toutes les chauves-souris du crépuscule m'effleuraient
+caressante, en me disant: Prends des ailes!... et je commençais à battre
+avec effort je ne sais quels lambeaux qui me soutenaient à peine.
+Cependant tout à coup j'éprouvai une illusion rassurante. Dix fois je
+frappai les lambris funèbres du mouvement de cette membrane presque
+inanimée que je traînais autour de moi comme les pieds flexibles du
+reptile qui se roule dans le sable des fontaines; dix fois je rebondis
+en m'essayant peu à peu dans l'humide brouillard. Qu'il était noir et
+glacé! et que les déserts de ténèbres sont tristes! Je remontai enfin
+jusqu'à la hauteur des bâtiments les plus élevés, et je planai en rond
+autour du socle solitaire, que ma bouche mourante venait d'effleurer
+d'un sourire et d'un baiser d'adieu. Tous les spectateurs avaient
+disparu, tous les bruits avaient cessé, tous les astres étaient cachés,
+toutes les lumières évanouies. L'air était immobile, le ciel glauque,
+terne, froid comme une tôle mate. Il ne restait rien de ce que j'avais
+vu, de ce que j'avais imaginé sur la terre, et mon âme épouvantée d'être
+vivante fuyait avec horreur une solitude plus immense, une obscurité
+plus profonde que la solitude et l'obscurité du néant. Mais cet asile
+que je cherchais, je ne le trouvais pas. Je m'élevais comme le papillon
+de nuit qui a nouvellement brisé ses langes mystérieux pour déployer le
+luxe inutile de sa parure pourpre, d'azur et d'or.
+
+S'il aperçoit de loin la croisée du sage qui veille en écrivant à la
+lueur d'une lampe de peu de valeur, ou d'une jeune épouse dont le mari
+s'est oublié à la chasse, il monte, il cherche à se fixer, bat le
+vitrage en frémissant, s'éloigne, roule, bourdonne, et tombe en
+chargeant la talc transparent de toute la poussière de ses ailes
+fragiles.
+
+C'est ainsi que je battais des mornes ailes que le trépas m'avait donné
+les voûtes d'un ciel d'airain, qui ne me répondait que par un sourd
+retentissement, et je redescendais en planant en rond autour du socle
+solitaire, du socle que ma bouche mourante venait d'effleurer d'un
+sourire et d'un baiser d'adieu. Le socle n'était plus vide. Un autre
+homme venait d'y appuyer sa tête, sa tête renversée en arrière, et son
+cou montrait à mes yeux la trace de la blessure, la cicatrice
+triangulaire du fer de lance qui me ravit Polémon au siège de Corinthe.
+Ses cheveux ondoyants roulaient leurs boucles dorées autour du bloc
+sanglant: mais Polémon, tranquille et les paupières abattues, paraissait
+dormir d'un sommeil heureux. Quelque sourire qui n'était pas celui de la
+terreur volait sur ses lèvres épanouies, et appelait de nouveaux chants
+de Myrthé, ou de nouvelles caresses de Thélaïre. Aux traits du jour pâle
+qui commençait à se répandre dans l'enceinte de mon palais, je
+reconnaissais à des formes encore un peu indécises toutes les colonnes
+et tous les vestibules, parmi lesquels j'avais vu se former pendant la
+nuit les danses funèbres des mauvais esprits. Je cherchais Myrthé; mais
+elle avait quitté sa harpe, et, immobile entre Thélaïre et Théis, elle
+arrêtait un regard morne et cruel sur le guerrier endormi. Tout à coup
+au milieu d'elles s'élança Méroé: l'aspic d'or qu'elle avait détaché de
+son bras sifflait en glissant sous les voûtes; le rhombus retentissant
+roulait et grondait dans l'air; Smarra convoqué pour le départ des
+songes du matin, venait réclamer la récompense promise par la reine des
+terreurs nocturnes, et palpitait auprès d'elle d'un hideux amour en
+faisant bourdonner ses ailes avec tant de rapidité, qu'elle
+n'obscurcissaient pas du moindre nuage la transparence de l'air.
+
+--Théis, et Thélaïre, et Myrthé dansaient échevelées et poussaient des
+hurlements de joie. Près de moi d'horribles enfants aux cheveux blancs,
+au front ridé, à l'oeil éteint, s'amusaient à m'enchaîner sur mon lit
+des plus fragiles réseaux de l'araignée qui jette son filet perfide à
+l'angle de deux murailles contiguës pour y surprendre un pauvre papillon
+égaré. Quelques-uns recueillaient ces fils d'un blanc soyeux dont les
+flocons légers échappent au fuseau miraculeux des fées, et ils les
+laissaient tomber de tout le poids d'une chaîne de plomb sur mes membres
+excédés de douleur.
+
+--Lève-toi, me disaient-ils avec des rires insolents, et ils brisaient
+mon sein oppressé en le frappant d'un chalumeau de paille, rompu en
+forme de fléau, qu'ils avaient dérobé à la gerbe d'une glaneuse.
+Cependant j'essayais de dégager des frêles liens qui les captivaient mes
+mains redoutables à l'ennemi, et dont le poids s'est fait sentir souvent
+aux Thessaliens dans les jeux cruels du ceste et du pugilat; et mes
+mains redoutables, mes mains exercées à soulever un ceste de fer qui
+donne la mort, mollissaient sur la poitrine désarmée du nain
+fantastique, comme l'éponge battue par la tempête au pied d'un vieux
+rocher que la mer attaque sans l'ébranler depuis le commencement des
+siècles. Ainsi s'évanouit sans laisser de traces, avant même d'effleurer
+l'obstacle dont le rapproche un souffle jaloux, ce globe aux mille
+couleurs, jouet éblouissant et fugitif des enfants.
+
+La cicatrice de Polémon versait du sang, et Méroé, ivre de volupté,
+élevait au-dessus du groupe avide de ses compagnes le coeur déchiré du
+soldat qu'elle venait d'arracher de sa poitrine. Elle en refusait, elle
+en disputait les lambeaux aux filles de Larisse altérées de sang. Smarra
+protégeait de son vol rapide et de ses sifflements menaçant l'effroyable
+conquête de la reine des terreurs nocturnes. À peine il caressait
+lui-même de l'extrémité de sa trompe, dont la longue spirale se
+déroulait comme un ressort, le coeur sanglant de Polémon, pour tromper
+un moment l'impatience de sa soif; et Méroé, la belle Méroé, souriait à
+sa vigilance et à son amour.
+
+Les liens qui me retenaient avaient enfin cédé; et je tombais debout,
+éveillé au pied du lit de Polémon, tandis que loin de moi fuyaient tous
+les démons, et toutes les sorcières, et toutes les illusions de la nuit.
+Mon palais même, et les jeunes esclaves qui en faisaient l'ornement,
+fortune passagère des songes, avaient fait place à la tente d'un
+guerrier blessé sous les murailles de Corinthe, et au cortège lugubre
+des officiers de la mort. Les flambeaux du deuil commençaient à retentir
+sous les voûtes souterraines du tombeau. Et Polémon... ô désespoir! ma
+main tremblante demandait en vain une faible ondulation à sa
+poitrine.--Son coeur ne battait plus.--Son sein était vide.
+
+
+
+
+L'Épilogue
+
+
+_«Hic umbrarum tenui stridore volantum_
+_Flebilis auditur questus, simulacra coloni_
+_Pallida, defunctasque vident migrare figuras.»_
+
+
+_«Ici l'on entend les gémissements lamentables des âmes qui volent avec
+un sifflement léger, les paysans voient passer les spectres blêmes et
+les fantômes des morts.»_
+
+ (CLAUDIEN)
+
+_«Jamais je ne pourrai ajouter foi à ces vieilles fables, ni à ces jeux
+de féerie. Les amants, les fous et les poètes ont des cerveaux brûlants,
+une imagination qui ne conçoit que des fantômes, et dont les
+conceptions, roulant dans un brûlant délire, s'égarent toutes au-delà
+des limites de la raison.»_
+
+ (SHAKESPEARE, Le Songe d'une nuit d'été, acte V, scène 1.)
+
+Ah! qui viendra briser leurs poignards, qui pourra étancher le sang de
+mon frère et le rappeler à la vie! Oh! que suis-je venu chercher ici!
+Éternelle douleur! Larisse, Thessalie, Tempé, flots du Pénée que
+j'abhorre! ô Polémon, cher Polémon!...
+
+«Que dis-tu, au nom de notre bon ange, que dis-tu de poignards et de
+sang? Qui te fait balbutier depuis si longtemps des paroles qui n'ont
+point d'ordre, ou gémir d'une voix étouffée comme un voyageur qu'on
+assassine au milieu de son sommeil, et qui est réveillé par la mort?...
+Lorenzo, mon cher Lorenzo...»
+
+Lisidis, Lisidis, est-ce toi qui m'a parlé? en vérité, j'ai cru
+reconnaître ta voix, et j'ai pensé que les ombres s'en allaient.
+Pourquoi m'as-tu quitté pendant que je recevais dans mon palais de
+Larisse les derniers soupirs de Polémon, au milieu des sorcières qui
+dansent de joie? Vois, comme elles dansent de joie....
+
+«..Hélas! je ne connais ni Polémon, ni Larisse, ni la joie formidable
+des sorcières de Thessalie. Je ne connais que Lorenzo. C'était
+hier--as-tu pu l'oublier si vite?--que revenait pour la première fois le
+jour qui a vu consacrer notre mariage; c'était hier le huitième jour de
+notre mariage... regarde, regarde le jour, regarde Arona, le lac et le
+ciel de Lombardie...»
+
+Les ombres vont et reviennent, elles me menacent, elles parlent avec
+colère, elles parlent de Lisidis, d'une jolie petite maison au bord des
+eaux, et d'un rêve que j'ai fait sur une terre éloignée... elles
+grandissent, elles me menacent, elles crient....
+
+«De quel nouveau reproche veux-tu me tourmenter, coeur ingrat et jaloux?
+Ah! je sais bien que tu te joues de ma douleur, et que tu ne cherches
+qu'à excuser quelque infidélité, ou à couvrir d'un prétexte bizarre une
+rupture préparée d'avance.... Je ne te parlerai plus.»
+
+Où est Théis, où est Myrthé, où sont les harpes de Thessalie? Lisidis,
+Lisidis, si je ne me suis pas trompé en entendant ta voix, ta douce
+voix, tu dois être là, près de moi... toi seule peux me délivrer des
+prestiges et des vengeances de Méroé.... Délivre-moi de Théis, de Myrthé,
+de Thélaïre elle-même....
+
+«C'est toi, cruel, qui porte trop loin la vengeance, et qui veux me
+punir d'avoir dansé hier trop longtemps avec un autre que toi au bal de
+l'île Belle; mais s'il avait osé me parler d'amour, s'il m'avait parlé
+d'amour...»
+
+Par saint Charles d'Arona, que Dieu l'en préserve à jamais.... Serait-il
+vrai en effet, ma Lisidis, que nous sommes revenus de l'île Belle au
+doux bruit de ta guitare, jusqu'à notre jolie maison d'Arona,--de
+Larisse, de Thessalie, au doux bruit de ta harpe et des eaux du Pénée?
+
+«Laisse la Thessalie. Lorenzo, réveille-toi... vois les rayons du soleil
+levant qui frappe la tête colossale de saint Charles. Écoute le bruit du
+lac qui vient mourir au pied de notre jolie maison d'Arona. Respire les
+brises du matin qui portent sur leurs ailes si fraîches tous les parfums
+des jardins et des îles, tous les murmures du jour naissant. Le Pénée
+coule bien loin d'ici.»
+
+Tu ne comprendras jamais ce que j'ai souffert cette nuit sur ses
+rivages. Que ce fleuve soit maudit de la nature, et maudite aussi la
+maladie funeste qui a égaré mon âme pendant des heures plus longues que
+la vie dans des scènes de fausses délices et de cruelles terreurs! elle
+a imposé sur mes cheveux le poids de dix ans de vieillesse!
+
+«Je te jure qu'ils n'ont pas blanchi... mais une autre fois plus
+attentive, je lierais une de mes mains à ta main, je glisserai l'autre
+dans les boucles de tes cheveux, je respirerai toute la nuit le souffle
+de tes lèvres, et je me défendrai d'un sommeil profond pour pouvoir te
+réveiller toujours avant que le mal qui te tourmente soit parvenu
+jusqu'à ton coeur.... Dors-tu?»
+
+
+
+
+Note sur le _rhombus_
+
+
+Ce mot, fort mal expliqué par les lexicographes et les commentateurs, a
+occasionné tant de singulières méprises, qu'on me pardonnera peut-être
+d'en épargner de nouvelles aux traducteurs à venir. M. Noël lui-même,
+dont la saine érudition est rarement en défaut, n'y voit qu'une sorte de
+roue en usage dans les opérations magiques; plus heureux toutefois dans
+cette rencontre que son estimable homonyme, l'auteur de l'_Histoire des
+pêches_, qui, trompé par une conformité de nom fondée sur une conformité
+de figure, a regardé le _rhombus_ comme un poisson, et qui fait honneur
+au turbot des merveilles de cet instrument de Sicile et de Thessalie.
+Lucien, cependant, qui parle d'un _rhombos_ d'airain, témoigne assez
+qu'il est question d'autre chose que d'un poisson. Perrot d'Ablancourt a
+traduit «un miroir d'airain», parce qu'il y avait en effet des miroirs
+faits en rhombe, et que la forme se prend quelquefois pour la chose dans
+le style figuré. Belin de Ballu a rectifié cette erreur pour tomber dans
+une autre. Théocrite fait dire à une de ses bergères: «Comme le
+_rhombos_ tourne rapidement au gré de mes désirs, ordonne, Vénus, que
+mon amant revienne à ma porte avec la même vitesse.» Le traducteur latin
+de l'inappréciable édition de Libert approche beaucoup de la vérité:
+
+ _Utque volvitur hic aeneus orbis, ope Veneris,_
+ _Sic ille voluatur ante nostras fores._
+
+
+Un globe d'airain n'a rien de commun avec un miroir. Il est fait aussi
+mention du rhombus dans la seconde élégie du livre second de Properce,
+et dans la trentième épigramme du neuvième livre de Martial, sauf
+erreur. Il est presque décrit, dans la huitième élégie du livre premier
+des Amours, où Ovide passe en revue les secrets de la magicienne qui
+instruit sa fille aux mystères exécrables de son art; et je dois le
+secret d'une découverte, d'ailleurs bien insignifiante, à cette
+réminiscence:
+
+ _Scit bene [Saga] quid gramen, quid torto concita rhombo_
+ _Licia, quid valeat, etc._
+
+_Concita licia, torto rhombo_, indiquent assez clairement un instrument
+arrondi chassé par des lanières, et qu'on ne saurait confondre avec le
+_turbo_ des enfants de Rome, qui n'a jamais été d'airain, et qui ne
+ressemble pas plus à un miroir qu'à un poisson; les poètes n'auraient
+d'ailleurs pas cherché pour le désigner le terme inusité de rhombus,
+puisque _turbo_ figurait assez honorablement dans la langue poétique.
+Virgile a dit: _Versare turbinem_, et Horace: _Citamque retro solve
+turbinem_.
+
+Je ne suis toutefois pas éloigné de croire que, dans ce dernier exemple
+où Horace parle des enchantements des sorcières, il fait allusion au
+_rhombos_ de Thessalie et de Sicile, dont le nom latinisé n'a été
+employé qu'après lui.
+
+On me demandera probablement ce que c'est que le _rhombus_, si on a pris
+la peine de lire cette note, qui n'est pas destinée aux dames et qui est
+de fort peu d'intérêt pour tout le monde. Tout s'accorde à prouver que
+le _rhombus_ n'est autre chose que ce jouet d'enfant dont la projection
+et le bruit ont effectivement quelque chose d'effrayant et de magique,
+et qui, par une singulière analogie d'impression, a été renouvelé de nos
+jours sous le nom de DIABLE.
+
+
+
+
+Petit lexique de Smarra
+
+
+NOTE: Il s'agit davantage d'éclaircissements sur les mots utilisés que
+de simples définitions. Comme on a très souvent consulté plusieurs
+sources pour chaque mot et que les informations ont été résumées, il
+faudrait situer le présent lexique dans la catégorie des gloses.
+L'énumération qui suit n'est donc pas une étude lexicale complète pour
+chaque mot, mais une lecture du lexique appliquée au conte. Quelques
+termes techniques se rapportent au paratexte.
+
+Affreux: (Nodier écrit: dans tous les sens du terme, est-ce une piste?)
+Du germanique aifr signifiant horrible, terrible devenu en provençal:
+affres voulant dire horreur, tourment, torture. Qualifiant l'abominable,
+l'atroce, l'effrayant, le monstrueux, le méchant, le hideux, le vilain,
+le repoussant, le détestable, le terrible...(des milliers de nuances
+étymologiques à exploiter!)
+
+Aigrettes (de feu): Ornement de pierres précieuses.
+
+Aménité: Du latin amoenitas. Rare, parole aimable, acte plaisant; par
+ironie, paroles blessantes (se dire des aménités.).
+
+Aréopage: Tribunal d'Athènes, genre de cour supérieure de justice
+au-dessus des juges. Assemblée de personnes choisies pour leur notoriété
+et leur compétence.
+
+Caducité: État d'une personne caduque, décrépite, vieille, sans vigueur.
+
+Cérès: Déesse romaine des moissons.
+
+Ceste: Du latin, courroie garnie de plomb dont les pugilistes de
+l'Antiquité s'entouraient les mains.
+
+Corcyre: Île de la mer Ionienne colonisée par les Corinthiens (8e av. J.
+C.), Corfou de nos jours.
+
+Corinthe: Ville grecque rivale d'Athènes et de Sparte.
+
+Dais: Genre de voûte en tissus soutenue par des montants placés
+au-dessus d'êtres ou d'objets éminents.
+
+Discobole: Lanceur de disque ou de palet.
+
+Épidaure: Ville d'Argolie où se trouve, à flanc de montagne, le théâtre
+grec le mieux conservé.
+
+Girandole: Gerbe tournante de feux d'artifice.
+
+Goule: Terme oriental pour démon femelle dévorant les cadavres dans les
+cimetières. Grâces: Aglaé, la brillante, Thalie pour la croissance des
+plantes, Euphrosyne présidant à la joie intérieure.
+
+Harpa: Du grec, faucille ou crochet.
+
+Harpe: Du latin, instrument de musique à cordes pincées en forme de
+triangle.
+
+Harpie: Monstre fabuleux à tête de femme et à corps de vautour ayant des
+griffes acérées.
+
+Hâve: D'une pâleur et d'une maigreur maladives.
+
+Labilité: Néologisme, issu de labile, du latin labia pour lèvres, mais
+aussi dans l'action de sujet à changement, à défaillance, glissement ou
+tombée (de lèvres...)
+
+Lamie: Monstre femelle qui volait les enfants pour les dévorer.
+
+Malléer: néologisme, battre et étendre un fragment de métal au marteau.
+
+Nosographie: du grec, nosos pour maladie et graphein signifiant écrire.
+Signe, description de symptômes, portrait d'état de déséquilibre. Tout
+écrit faisant état d'un malaise physique, social ou sentimental.
+S'oppose à l'hagiographie si elle touche des aspects moraux.
+
+Palingénésie: Chez les Stoïciens, retour éternel des mêmes événements.
+Renaissance des êtres ou des sociétés conçue comme source d'évolution et
+de perfectionnement, régénération, résurrection., retour à la vie.
+Réapparition de caractères ancestraux (atavisme), et par extension,
+hérédité des idées et des comportements (préface 2).
+
+Pampre: Jeune rameau de l'année de la vigne. Ornement sur lequel figure
+un rameau de vigne sinueux avec feuilles et grappes.
+
+Phalène: Grand papillon nocturne ou crépusculaire appelé aussi
+«géomètre».
+
+Plectrum: Mot latin: baguette pour jouer de la lyre, peut être son
+synonyme ou représenter un genre de poésie lyrique sans emploi du JE.
+(Plectre, mot français pour la baguette de lyre.) Aussi en grec,
+plektron racine de plêssein qui signifie frapper.
+
+Procrastination: Du latin pro, pour, en faveur de; de crastinum,
+lendemain, futur, et actio pour action. Néologisme voulant dire action
+en faveur du futur.
+
+Rodomontade: Bravade, fanfaronnade, vantardise.
+
+Sistre: Instrument de musique de la Grèce antique composé d'un cadre sur
+lequel sont enfilées des coques de fruits et des coquillages qui
+émettent des sons différents en s'entrechoquant. Si l'on comprend bien
+Smarra est un sistre!
+
+
+
+
+Charles Nodier (1780-1844) à découvert
+
+
+À son époque, cet auteur français fut une référence inestimable pour une
+quantité impressionnante d'écrivains qui sont tous devenus célèbres. En
+1824, il était bibliothécaire à l'Arsenal et pendant plus de dix ans, il
+y anima des salons réunissant ceux qui furent reconnus comme les génies
+de la littérature du dix-neuvième siècle. On a tort de mettre son oeuvre
+en retrait et de ne noter que ce rôle d'hôte passif à l'endroit de ses
+invités qui allaient se faire prestigieux. La trace de son génie
+transparaît dans les oeuvres immortelles de ces célébrités, parce
+qu'elles l'avaient lu et s'en étaient inspirées. On avance que le
+surréalisme à la Gérard de Nerval avait pris racines suite à la lecture
+de Nodier. Ses amis, Victor Hugo et Alphonse de Lamartine, appréciaient
+son érudition et ses avis inspirés. La première esquisse de La tentation
+de St-Antoine, s'intitulait Smahr (en 1838, 17 ans après la première
+édition de Smarra!).
+
+Bref, Nodier était plus que ce bonhomme caricaturé par les historiens de
+la littérature française, en bibliophile maniaque et en conteur amusant.
+
+À l'ère de l'hypertexte et de la technolittérature, le conte Smarra
+mérite une lecture attentive. En le lisant, vous vivrez une
+actualisation à rebours de ce que l'on croit être une oeuvre littéraire.
+Habituellement, le verbe «actualiser» indique le passage du virtuel au
+réel. Or, la recréation de Charles Nodier, exactement comme on le vit en
+se déplaçant dans l'espace de l'Internet, opère un branchement universel
+par le biais d'une écriture transposant la réalité du cauchemar. Le
+cauchemar, événement intime connu de toutes ou de tous, projette
+l'individu à la rencontre de «sites» où plusieurs êtres se rejoignent
+dans une dimension virtuelle, et aucune fenêtre n'y indique le nombre de
+visiteurs qui les ont parcourus!
+
+Pour vous avoir donné l'occasion de découvrir Charles Nodier dans
+Smarra, je vous demande de me transmettre vos impressions de lecture.
+Peut-être quelques semaines après l'avoir lu, de me raconter vos propres
+cauchemars....
+
+Vous trouverez en annexe, des informations qui vous permettront de poser
+un regard sur ce Charles Nodier à découvrir, pour qu'il soit enfin à
+découvert.
+
+L.G. SAVARD (lgsavard@destination.ca)
+
+
+
+
+Chronologie des oeuvres de Charles Nodier
+
+
+NOTE: Celle-ci a été montée dans le but de situer et d'établir: des
+relations entre Smarra et les autres contes, avec les champs d'érudition
+déjà explorés dans divers écrits de Nodier. Ainsi, on peut discerner des
+marques d'intertextualité dans Smarra, mesurer l'évolution de la pensée
+de l'auteur et expliquer pourquoi les éditions de ses oeuvres sont
+difficiles à réunir. À ce sujet, lire les propos en fin de cette
+chronologie, sur sa carrière de journaliste et d'éditeur. On connaît
+mieux celle de bibliothécaire....
+
+1798
+
+«Dissertation sur l'usage des antennes dans les insectes, et sur
+l'organe de l'ouïe dans ces mêmes animaux.» en collaboration avec Luczot
+de la Thébaudais.
+
+1801
+
+«Bibliographie entomologique.»
+
+«Pensées de Shakespeare.»
+
+Théâtre: «Lequel des deux ou L'amant incognito.».
+
+1802
+
+«Stella ou Les proscrits.»
+
+«La Napoléonne.» (Ode satirique)
+
+1803
+
+«Le dernier chapitre de mon roman.» (anonyme)
+
+«Le peintre de Salzbourg suivi de.... Les méditations du Cloître.»
+
+1804
+
+«Essais d'un jeune barde.» (Nodier a 24 ans)
+
+1806
+
+«Les Tristes, ou Mélanges tirés des tablettes d'un suicide.»
+
+«Une heure, ou La Vision.» (1er récit fantastique, le vrai exercice...)
+
+1808
+
+«Dictionnaire des onomatopées.» (Travail sur l'origine des mots)
+
+«Apothéose et Imprécations de Pythagore.»
+
+1810
+
+Prospectus d'un ouvrage non publié: «Archéologie ou système universel et
+raisonné des langues.»
+
+1812
+
+«Museum entomologicum «
+«Questions de littérature légale.»
+
+1815
+
+«Histoire des sociétés secrètes de l'armée.»
+
+1818
+
+«Jean Sbogar« (Roman)
+
+1819
+
+«Thérèse Aubert.» (Roman)
+
+«Des exilés.» (anonyme)
+
+1820
+
+«Adèle« (Roman épistolaire)
+
+«Les Vampires.» (En collaboration, mélodrame joué au théâtre)
+
+1821
+
+«Smarra «(conte) (15 ans après le 1er conte fantastique)
+
+«Promenade de Dieppe aux montagnes d'Écosse.»
+
+1822
+
+«Trilby «(conte)
+
+«Infernalia «(Recueil de contes terrifiants)
+
+«Essai sur la philosophie des langues ou l'Alphabet naturel.»
+
+1823
+
+«Adieux «(Poème paru dans le journal La Muse Française)
+
+«Essai critique sur le gaz hydrogène et les divers modes d'éclairage
+artificiel.»
+
+1824 (bibliothécaire à l'Arsenal)
+
+1827
+
+«Poésies«
+
+1828
+
+«Examen critique des dictionnaires de langue française.»
+
+1829
+
+«Souvenirs et portraits de la Révolution française.»
+
+«Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, ou Variétés littéraires et
+philosophiques.»
+
+1830
+
+«Histoire du roi de Bohème et ses sept châteaux, suivi de...Les Aveugles
+de Chamouny et Le chien Brisquet.»
+
+1831
+
+«De quelques phénomènes du sommeil, de l'amour et de son influence,
+comme sentiment, sur la société actuelle.» (Essai)
+
+«M. de la Metterie ou les Superstitions.»
+
+«Mémoire de Maxime Odin ou Souvenirs de jeunesse.»
+
+«Livre des Cent-et-un «
+
+1832
+
+«Histoire d'Hélène Grillet.» (Conte)
+
+«L'Amour et le Grimoire.» (Conte)
+
+«Mademoiselle de Marsan.» (Roman)
+
+«De la Palingénésie humaine et de la Résurrection.» (Essai)
+
+«Les oeuvres complètes de Charles Nodier» (En 12 volumes)
+au tome IV, 1ère apparition de «La Fée aux miettes» (Conte célèbre)
+
+1833
+
+«Hurlubleu et Léviathan-le-long.» (Fantaisies)
+
+«Les morts fiancés.» (Conte)
+
+«L'homme et la fourmi.»
+
+«Le Dessin de Piranèse ««Baptiste Montauban ou l'Idiot.» (Conte)
+
+«La Combe de l'homme mort.» (Conte)
+
+«Trésor des Fèves et Fleur des pois» (Conte)
+
+«Marie-Sybille Mérian.» (Conte)
+
+«Le dernier banquet des Girondins.» (Conte)
+
+«Jean-François-les-bas-bleus.» (Conte)
+
+Élection à l'Académie française
+
+1834
+
+«Notions de linguistique.»
+
+1836
+
+«Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay-Roux.» (Fantaisies)
+
+«Paul ou la Ressemblance.» (Conte)
+
+«M. Gazotte.»
+
+1837
+
+«Inès de Las Sierra.» (Conte)
+
+«La légende de soeur Béatrix.» (Conte)
+
+«Le Génie Bonhomme.» (Conte)
+
+«Les Quatre Talismans.» (Conte)
+
+«La Neuvaine de la Chandeleur.» (Conte)
+
+1839
+
+«Lydie ou la Résurrection.» (Conte)
+
+1841
+
+Fin de l'édition des oeuvres complètes.
+
+1842
+
+«Les Marionnettes.» (Essai)
+
+L'éparpillement explicable....
+
+Charles Nodier a beaucoup publié dans des périodiques. C'est pourquoi il
+éditera sur neuf ans, les tomes de son oeuvre complète. Voici la liste
+des revues et journaux dans lesquels Nodier a écrit:
+
+Le Télégraphe Illyrien, Le Journal des Débats, Les Archives de la
+littérature et des arts,
+
+Le Défenseur, Le Drapeau blanc, La Quotidienne, La Muse française, La
+Revue de Paris,
+
+Le Bulletin du Bibliophile, Le Temps, La Revue des Deux Mondes et
+d'autres.
+
+De plus....
+
+Il a traduit des ouvrages étrangers et rédigé de nombreuses préfaces,
+agissant ou non comme éditeur. Les douze volumes d'Oeuvres Complètes de
+Charles Nodier, qu'il a lui-même assemblés, écartent plusieurs de ses
+textes. Par exemple, son essai autobiographique intitulé «Moi-même
+«écrit en 1799 ne sera publié qu'en 1922. (Il s'agit d'une fantaisie!)
+Ses contes (pour adultes, dans la majorité des cas.) ont fait l'objet de
+plusieurs éditions depuis 1841, à divers titres et selon des choix
+précis: Contes fantastiques, Contes de la Veillée, Contes du père Nodier
+et le reste.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Smarra ou les démons de la nuit, by Charles Nodier
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SMARRA OU LES DÉMONS DE LA NUIT ***
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
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+ The Project Gutenberg eBook of Smarra ou les démons de la nuit, by Charles Nodier
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+Project Gutenberg's Smarra ou les démons de la nuit, by Charles Nodier
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+
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+Title: Smarra ou les démons de la nuit
+ Songes romantiques
+
+Author: Charles Nodier
+
+Release Date: March 30, 2006 [EBook #18083]
+
+Language: French
+
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SMARRA OU LES DÉMONS DE LA NUIT ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+
+
+<h1>Charles Nodier</h1>
+
+<h1>SMARRA</h1>
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+<h1>LES D&Eacute;MONS DE LA NUIT</h1>
+
+<h3>(1821)</h3>
+
+<p><a name="table" id="table"></a></p>
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#Preface_de_la_premiere_edition_1821"><b>Pr&eacute;face de la premi&egrave;re &eacute;dition (1821)</b></a><br />
+<a href="#Preface_nouvelle_1832"><b>Pr&eacute;face nouvelle (1832)</b></a><br />
+<a href="#Les_songes"><b>Les songes....</b></a><br />
+<a href="#Le_Prologue"><b>Le Prologue</b></a><br />
+<a href="#Le_Recit"><b>Le R&eacute;cit</b></a><br />
+<a href="#LEpisode"><b>L'&Eacute;pisode</b></a><br />
+<a href="#LEpode"><b>L'&Eacute;pode</b></a><br />
+<a href="#LEpilogue"><b>L'&Eacute;pilogue</b></a><br />
+<a href="#Note_sur_le_rhombus"><b>Note sur le rhombus</b></a><br />
+<a href="#Petit_lexique_de_Smarra"><b>Petit lexique de Smarra</b></a><br />
+<a href="#Charles_Nodier_1780-1844_a_decouvert"><b>Charles Nodier (1780-1844) &agrave; d&eacute;couvert</b></a><br />
+<a href="#Chronologie_des_oeuvres_de_Charles_Nodier"><b>Chronologie des &oelig;uvres de Charles Nodier</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Preface_de_la_premiere_edition_1821" id="Preface_de_la_premiere_edition_1821"></a><a href="#table">Pr&eacute;face de la premi&egrave;re &eacute;dition (1821)</a></h2>
+
+
+<p>L'ouvrage singulier dont j'offre la traduction au public est moderne et
+m&ecirc;me r&eacute;cent. On l'attribue g&eacute;n&eacute;ralement en Illyrie &agrave; un noble Ragusain
+qui a cach&eacute; son nom sous celui du comte Maxime Odin &agrave; la t&ecirc;te de
+plusieurs po&egrave;mes du m&ecirc;me genre. Celui-ci, dont je dois la communication
+&agrave; l'amiti&eacute; de M. le chevalier Fedorovich Albinoni, n'&eacute;tait point imprim&eacute;
+lors de mon s&eacute;jour dans ces provinces. Il l'a probablement &eacute;t&eacute; depuis.</p>
+
+<p>Smarra est le nom primitif du mauvais esprit auquel les anciens
+rapportaient le triste ph&eacute;nom&egrave;ne du cauchemar. Le m&ecirc;me mot exprime
+encore la m&ecirc;me id&eacute;e dans la plupart des dialectes slaves, chez les
+peuples de la terre qui sont le plus sujets &agrave; cette affreuse maladie. Il
+y a peu de familles morlaques o&ugrave; quelqu'un n'en soit tourment&eacute;. Ainsi,
+la Providence a plac&eacute; aux deux extr&eacute;mit&eacute;s de la vaste cha&icirc;ne des Alpes
+de Suisse et d'Italie les deux infirmit&eacute;s les plus contrast&eacute;es de
+l'homme; dans la Dalmatie, les d&eacute;lires d'une imagination exalt&eacute;e qui a
+transport&eacute; l'exercice de toutes ses facult&eacute;s sur un ordre purement
+intellectuel d'id&eacute;es; dans la Savoie et le Valais, l'absence presque
+totale des perceptions qui distinguent l'homme de la brute: ce sont,
+d'un c&ocirc;t&eacute;, les fr&eacute;n&eacute;sies d'Ariel, et de l'autre, la stupeur farouche de
+Caliban.</p>
+
+<p>Pour entrer avec int&eacute;r&ecirc;t dans le secret de la composition de Smarra, il
+faut peut-&ecirc;tre avoir &eacute;prouv&eacute; les illusions du cauchemar dont ce po&egrave;me
+est l'histoire fid&egrave;le, et c'est payer un peu cher l'insipide plaisir de
+lire une mauvaise traduction. Toutefois, il y a si peu de personnes qui
+n'aient jamais &eacute;t&eacute; poursuivies dans leur sommeil de quelque r&ecirc;ve
+f&acirc;cheux, ou &eacute;blouies des prestiges de quelque r&ecirc;ve enchanteur qui a fini
+trop t&ocirc;t, que j'ai pens&eacute; que cet ouvrage aurait au moins pour le grand
+nombre le m&eacute;rite de rappeler des sensations connues qui, comme le dit
+l'auteur, n'ont encore &eacute;t&eacute; d&eacute;crites en aucune langue, et dont il est
+m&ecirc;me rare qu'on se rende compte &agrave; soi-m&ecirc;me en se r&eacute;veillant. L'artifice
+le plus difficile du po&egrave;te est d'avoir enferm&eacute; le r&eacute;cit d'une anecdote
+assez soutenue, qui a son exposition, son n&oelig;ud, sa p&eacute;rip&eacute;tie et son
+d&eacute;nouement, dans une succession de songes bizarres dont la transition
+n'est souvent d&eacute;termin&eacute;e que par un mot. En ce point m&ecirc;me, cependant, il
+n'a fait que se conformer au caprice piquant de la nature, qui se joue &agrave;
+nous faire parcourir dans la dur&eacute;e d'un seul r&ecirc;ve, plusieurs fois
+interrompu par des &eacute;pisodes &eacute;trangers &agrave; son objet, tous les
+d&eacute;veloppements d'une action r&eacute;guli&egrave;re, compl&egrave;te et plus ou moins
+vraisemblable.</p>
+
+<p>Les personnes qui ont lu Apul&eacute;e s'apercevront facilement que la fable du
+premier livre de L'<i>&Acirc;ne d'or</i> de cet ing&eacute;nieux conteur a beaucoup de
+rapports avec celle-ci, et qu'elles se ressemblent par le fond presque
+autant qu'elles diff&egrave;rent par la forme. L'auteur para&icirc;t m&ecirc;me avoir
+affect&eacute; de solliciter ce rapprochement en conservant &agrave; son principal
+personnage le nom de Lucius. Le r&eacute;cit du philosophe de Madaure et celui
+du pr&ecirc;tre dalmate, cit&eacute; par Fortis, tome I, page 65, ont en effet une
+origine commune dans les chants traditionnels d'une contr&eacute;e qu'Apul&eacute;e
+avait curieusement visit&eacute;e, mais dont il a d&eacute;daign&eacute; de retracer le
+caract&egrave;re, ce qui n'emp&ecirc;che pas qu'Apul&eacute;e ne soit un des &eacute;crivains les
+plus romantiques des temps anciens. Il florissait &agrave; l'&eacute;poque m&ecirc;me qui
+s&eacute;pare les &acirc;ges du go&ucirc;t des &acirc;ges de l'imagination.</p>
+
+<p>Je dois avouer en finissant que, si j'avais appr&eacute;ci&eacute; les difficult&eacute;s de
+cette traduction avant de l'entreprendre, je ne m'en serais jamais
+occup&eacute;. S&eacute;duit par l'effet g&eacute;n&eacute;ral du po&egrave;me sans me rendre compte des
+combinaisons qui le produisaient, j'en avais attribu&eacute; le m&eacute;rite &agrave; la
+composition qui est cependant tout &agrave; fait nulle, et dont le faible
+int&eacute;r&ecirc;t ne soutiendrait pas longtemps l'attention, si l'auteur ne
+l'avait relev&eacute; par l'emploi des prestiges d'une imagination qui &eacute;tonne,
+et surtout par la hardiesse incroyable d'un style qui ne cesse jamais
+cependant d'&ecirc;tre &eacute;lev&eacute;, pittoresque, harmonieux. Voil&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment ce
+qu'il ne m'&eacute;tait pas donn&eacute; de reproduire, et ce que je n'aurais pu
+essayer de faire passer dans notre langue sans une pr&eacute;somption ridicule.
+Certain que les lecteurs qui connaissent l'ouvrage original ne verront
+dans cette faible copie qu'une tentative impuissante, j'avais du moins &agrave;
+c&oelig;ur qu'ils ne crussent pas y voir l'effort tromp&eacute; d'une vanit&eacute;
+malheureuse. J'ai en litt&eacute;rature des juges si s&eacute;v&egrave;rement inflexibles et
+des amis si religieusement impartiaux, que je suis persuad&eacute; d'avance que
+cette explication ne sera pas inutile pour les uns et pour les autres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Preface_nouvelle_1832" id="Preface_nouvelle_1832"></a><a href="#table">Pr&eacute;face nouvelle (1832)</a></h2>
+
+
+<p>Sur des sujets nouveaux faisons des vers antiques, a dit Andr&eacute; Ch&eacute;nier.
+Cette id&eacute;e me pr&eacute;occupait singuli&egrave;rement dans ma jeunesse; et il faut
+dire, pour expliquer mes inductions et pour les excuser, que j'&eacute;tais
+seul, dans ma jeunesse, &agrave; pressentir l'infaillible av&egrave;nement d'une
+litt&eacute;rature nouvelle. Pour le g&eacute;nie, ce pouvait &ecirc;tre une r&eacute;v&eacute;lation.
+Pour moi, ce n'&eacute;tait qu'un tourment.</p>
+
+<p>Je savais bien que les sujets n'&eacute;taient pas &eacute;puis&eacute;s, et qu'il restait
+encore des domaines immenses &agrave; exploiter &agrave; l'imagination; mais je le
+savais obscur&eacute;ment, &agrave; la mani&egrave;re des hommes m&eacute;diocres, et je louvoyais
+de loin sur les parages de l'Am&eacute;rique, sans m'apercevoir qu'il y avait
+l&agrave; un monde. J'attendais qu'une voix aim&eacute;e cri&acirc;t: TERRE!</p>
+
+<p>Une chose m'avait frapp&eacute;: c'est qu'&agrave; la fin de toutes les litt&eacute;ratures,
+l'invention semblait s'enrichir en proportion des pertes du go&ucirc;t, et que
+les &eacute;crivains en qui elle surgissait, toute neuve et toute brillante,
+retenus par quelque &eacute;trange pudeur, n'avaient jamais os&eacute; la livrer &agrave; la
+multitude que sous un masque de cynisme et de d&eacute;rision, comme la folie
+des joies populaires ou la m&eacute;nade des bacchanales. Ceci est le
+signalement distinctif des g&eacute;nies trig&eacute;meaux de Lucien, d'Apul&eacute;e et de
+Voltaire.</p>
+
+<p>Si on cherche maintenant quelle &eacute;tait l'&acirc;me de cette cr&eacute;ation des temps
+achev&eacute;s, on la trouvera dans la fantaisie. Les grands hommes des vieux
+peuples retournent comme les vieillards aux jeux des petits enfants, en
+affectant de les d&eacute;daigner devant les sages; mais c'est l&agrave; qu'ils
+laissent d&eacute;border en riant tout ce que la nature leur avait donn&eacute; de
+puissance. Apul&eacute;e, philosophe platonicien, et Voltaire po&egrave;te &eacute;pique,
+sont des nains &agrave; faire piti&eacute;. L'auteur de L'&Acirc;ne d'or, celui de La
+Pucelle et de Zadig, voil&agrave; des g&eacute;ants!</p>
+
+<p>Je m'avisai un jour que la voie du fantastique, pris au s&eacute;rieux, serait
+tout &agrave; fait nouvelle, autant que l'id&eacute;e de nouveaut&eacute; peut se pr&eacute;senter
+sous une acception absolue dans une civilisation us&eacute;e. L'Odyss&eacute;e
+d'Hom&egrave;re est du fantastique s&eacute;rieux, mais elle a un caract&egrave;re qui est
+propre aux conceptions des premiers &acirc;ges, celui de la na&iuml;vet&eacute;. Il ne me
+restait plus, pour satisfaire &agrave; cet instinct curieux et inutile de mon
+faible esprit, que de d&eacute;couvrir dans l'homme la source d'un fantastique
+vraisemblable ou vrai, qui ne r&eacute;sulterait que d'impressions naturelles
+ou de croyances r&eacute;pandues, m&ecirc;me parmi les hauts esprits de notre si&egrave;cle
+incr&eacute;dule, si profond&eacute;ment d&eacute;chu de la na&iuml;vet&eacute; antique. Ce que je
+cherchais, plusieurs hommes l'ont trouv&eacute; depuis; Walter Scott et Victor
+Hugo, dans des types extraordinaires mais possibles, circonstance
+aujourd'hui essentielle qui manque &agrave; la r&eacute;alit&eacute; po&eacute;tique de Circ&eacute; et de
+Polyph&egrave;me; Hoffmann, dans la fr&eacute;n&eacute;sie nerveuse de l'artiste
+enthousiaste, ou dans les ph&eacute;nom&egrave;nes plus ou moins d&eacute;montr&eacute;s du
+magn&eacute;tisme. Schiller, qui se jouait de toutes les difficult&eacute;s, avait
+d&eacute;j&agrave; fait jaillir des &eacute;motions graves et terribles d'une combinaison
+encore plus commune dans ses moyens, de la collusion de deux charlatans
+de place, experts en fantasmagorie.</p>
+
+<p>Le mauvais succ&egrave;s de Smarra ne m'a pas prouv&eacute; que je me fusse
+enti&egrave;rement tromp&eacute; sur un autre ressort du fantastique moderne, plus
+merveilleux, selon moi, que les autres. Ce qu'il m'aurait prouv&eacute;, c'est
+que je manquais de puissance pour m'en servir, et je n'avais pas besoin
+de l'apprendre. Je le savais.</p>
+
+<p>La vie d'un homme organis&eacute; po&eacute;tiquement se divise en deux s&eacute;ries de
+sensations &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gales, m&ecirc;me en valeur, l'une qui r&eacute;sulte des
+illusions de la vie &eacute;veill&eacute;e, l'autre qui se forme des illusions du
+sommeil. Je ne disputerai pas sur l'avantage relatif de l'une ou de
+l'autre de ces deux mani&egrave;res de percevoir le monde imaginaire, mais je
+suis souverainement convaincu qu'elles n'ont rien &agrave; s'envier
+r&eacute;ciproquement &agrave; l'heure de la mort. Le songeur n'aurait rien &agrave; gagner &agrave;
+se donner pour le po&egrave;te, ni le po&egrave;te pour le songeur.</p>
+
+<p>Ce qui m'&eacute;tonne, c'est que le po&egrave;te &eacute;veill&eacute; ait si rarement profit&eacute; dans
+ses &oelig;uvres des fantaisies du po&egrave;te endormi, ou du moins qu'il ait si
+rarement avou&eacute; son emprunt, car la r&eacute;alit&eacute; de cet emprunt dans les
+conceptions les plus audacieuses du g&eacute;nie est une chose qu'on ne peut
+pas contester. La descente d'Ulysse aux enfers est un r&ecirc;ve. Ce partage
+de facult&eacute;s alternatives &eacute;tait probablement compris par les &eacute;crivains
+primitifs. Les songes tiennent une grande place dans l'&Eacute;criture. L'id&eacute;e
+m&ecirc;me de leur influence sur les d&eacute;veloppements de la pens&eacute;e, dans son
+action ext&eacute;rieure, s'est conserv&eacute;e par une singuli&egrave;re tradition &agrave;
+travers toutes les circonspections de l'&eacute;cole classique. Il n'y a pas
+vingt ans que le songe &eacute;tait de rigueur quand on composait une trag&eacute;die;
+j'en ai entendu cinquante, et malheureusement il semblait &agrave; les entendre
+que leurs auteurs n'eussent jamais r&ecirc;v&eacute;.</p>
+
+<p>A force de m'&eacute;tonner que la moiti&eacute; et la plus forte moiti&eacute; sans doute
+des imaginations de l'esprit ne fussent jamais devenues le sujet d'une
+fable id&eacute;ale si propre &agrave; la po&eacute;sie, je pensai &agrave; l'essayer pour moi seul,
+car je n'aspirais gu&egrave;re &agrave; jamais occuper les autres de mes livres et de
+mes pr&eacute;faces, dont ils ne s'occupent pas beaucoup. Un accident assez
+vulgaire d'organisation qui m'a livr&eacute; toute ma vie &agrave; ces f&eacute;eries du
+sommeil, cent fois plus lucides pour moi que mes amours, mes int&eacute;r&ecirc;ts et
+mes ambitions, m'entra&icirc;nait vers ce sujet. Une seule chose m'en rebutait
+presque invinciblement, et il faut que je la dise. J'&eacute;tais admirateur
+passionn&eacute; des classiques, les seuls auteurs que j'eusse lus sous les
+yeux de mon p&egrave;re, et j'aurais renonc&eacute; &agrave; mon projet si je n'avais trouv&eacute;
+&agrave; l'ex&eacute;cuter dans la paraphrase po&eacute;tique du premier livre d'Apul&eacute;e,
+auquel je devais tant de r&ecirc;ves &eacute;tranges qui avaient fini par pr&eacute;occuper
+mes jours du souvenir de mes nuits.</p>
+
+<p>Cependant ce n'&eacute;tait pas tout. J'avais besoin aussi pour moi (cela est
+bien entendu) de l'expression vive et cependant &eacute;l&eacute;gante et harmonieuse
+de ces caprices du r&ecirc;ve qui n'avaient jamais &eacute;t&eacute; &eacute;crits, et dont le
+conte de f&eacute;es d'Apul&eacute;e n'&eacute;tait que le canevas. Comme le cadre de cette
+&eacute;tude ne paraissait pas encore illimit&eacute; &agrave; ma jeune et vigoureuse
+patience, je m'exer&ccedil;ai intr&eacute;pidement &agrave; traduire et &agrave; retraduire toutes
+les phrases presque intraduisibles des classiques qui se rapportaient &agrave;
+mon plan, &agrave; les fondre, &agrave; les mall&eacute;er, &agrave; les assouplir &agrave; la forme du
+premier auteur, comme je l'avais appris de Klosptock, ou comme je
+l'avais appris d'Horace:</p>
+
+<p><i>Et male tornatos incudi reddere versus.</i></p>
+
+<p>Tout ceci serait fort ridicule &agrave; l'occasion de Smarra, s'il n'en sortait
+une le&ccedil;on assez utile pour les jeunes gens qui se forment &agrave; &eacute;crire la
+langue litt&eacute;raire, et qui ne l'&eacute;criront jamais bien, si je ne me trompe,
+sans cette &eacute;laboration consciencieuse de la phrase bien faite et de
+l'expression bien trouv&eacute;e. Je souhaite qu'elle leur soit plus favorable
+qu'&agrave; moi.</p>
+
+<p>Un jour ma vie changea, et passa de l'&acirc;ge d&eacute;licieux de l'esp&eacute;rance &agrave;
+l'&acirc;ge imp&eacute;rieux de la n&eacute;cessit&eacute;. Je ne r&ecirc;vais plus mes livres &agrave; venir,
+et je vendais m&ecirc;me mes r&ecirc;ves aux libraires. C'est ainsi que parut
+Smarra, qui n'aurait jamais paru sous cette forme si j'avais &eacute;t&eacute; libre
+de lui en donner une autre.</p>
+
+<p>Tel qu'il est, je crois que Smarra, qui n'est qu'une &eacute;tude, et je ne
+saurais trop le r&eacute;p&eacute;ter, ne sera pas une &eacute;tude inutile pour les
+grammairiens un peu philologues, et c'est peut-&ecirc;tre une raison qui
+m'excuse de le reproduire. Ils verront que j'ai cherch&eacute; &agrave; y &eacute;puiser
+toutes les formes de la phras&eacute;ologie fran&ccedil;aise, en luttant de toute ma
+puissance d'&eacute;colier contre les difficult&eacute;s de la construction grecque et
+latine, travail immense et minutieux comme celui de cet homme qui
+faisait passer des grains de mil par le trou d'une aiguille, mais qui
+m&eacute;riterait peut-&ecirc;tre un boisseau de mil chez les peuples civilis&eacute;s.</p>
+
+<p>Le reste ne me regarde point. J'ai dit de qui &eacute;tait la fable: sauf
+quelques phrases de transition, tout appartient &agrave; Hom&egrave;re, &agrave; Th&eacute;ocrite, &agrave;
+Virgile, &agrave; Catulle, &agrave; Stace, &agrave; Lucien, &agrave; Dante, &agrave; Shakespeare, &agrave; Milton.
+Je ne lisais pas autre chose. Le d&eacute;faut criant de Smarra &eacute;tait donc de
+para&icirc;tre ce qu'il &eacute;tait r&eacute;ellement, une &eacute;tude, un centon, un pastiche
+des classiques, le plus mauvais volumen de l'&eacute;cole d'Alexandrie &eacute;chapp&eacute;
+&agrave; l'incendie de la biblioth&egrave;que des Ptol&eacute;m&eacute;es. Personne ne s'en avisa.</p>
+
+<p>Devineriez-vous ce qu'on fit de Smarra, de cette fiction d'Apul&eacute;e,
+peut-&ecirc;tre gauchement parfum&eacute;e des roses d'Anacr&eacute;on? Oh! livre studieux,
+livre m&eacute;ticuleux, livre d'innocence et de pudeur scolaire, livre &eacute;crit
+sous l'inspiration de l'antiquit&eacute; la plus pure! on en fit un livre
+romantique! et Henri Estienne, Scapula et Schrevelius ne se lev&egrave;rent pas
+de leurs tombeaux pour les d&eacute;mentir! Pauvres gens!&mdash;Ce n'est pas de
+Schrevelius, de Scapula et d'Henri Estienne que je parle.</p>
+
+<p>J'avais alors quelques amis illustres dans les lettres, qui r&eacute;pugnaient
+&agrave; m'abandonner sous le poids d'une accusation aussi capitale. Ils
+auraient bien fait quelques concessions, mais romantique &eacute;tait un peu
+fort. Ils avaient tenu bon longtemps. Quand on leur parla de Smarra, ils
+l&acirc;ch&egrave;rent pied. La Thessalie sonnait plus rudement &agrave; leurs oreilles que
+le Scotland.&raquo;Larisse et le P&eacute;n&eacute;e, o&ugrave; diable a-t-il pris cela?&raquo; disait ce
+bon L&eacute;montey (Dieu l'ait en sa sainte garde!)&mdash;C'&eacute;taient de rudes
+classiques, je vous en r&eacute;ponds!</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de particulier et de risible dans ce jugement, c'est qu'on
+ne fit gr&acirc;ce tout au plus qu'&agrave; certaines parties du style, et c'&eacute;tait &agrave;
+ma honte la seule chose qui f&ucirc;t de moi dans le livre. Des conceptions
+fantastiques de l'esprit le plus &eacute;minent de la d&eacute;cadence, de l'image
+hom&eacute;rique, du tour virgilien, de ces figures de construction si
+laborieusement, et quelquefois si artistement calqu&eacute;es, il n'en fut pas
+question. On leur accorda d'&ecirc;tre &eacute;crites, et c'&eacute;tait tout. Imaginez, je
+vous prie, une statue comme l'Apollon ou l'Antinous sur laquelle un
+m&eacute;chant man&oelig;uvre a jet&eacute; en passant, pour s'en d&eacute;barrasser, quelque pan
+de haillon, et que l'acad&eacute;mie des Beaux-Arts trouve mauvaise, mais assez
+proprement drap&eacute;e!...</p>
+
+<p>Mon travail sur Smarra n'est donc qu'un travail verbal, l'&oelig;uvre d'un
+&eacute;colier attentif; il vaut tout au plus un prix de composition au
+coll&egrave;ge, mais il ne valait pas tant de m&eacute;pris; j'adressai quelques jours
+apr&egrave;s &agrave; mon malheureux ami Auger un exemplaire de Smarra avec les
+renvois aux classiques, et je pense qu'il peut s'&ecirc;tre trouv&eacute; dans sa
+biblioth&egrave;que. Le lendemain, M. Ponthieu, mon libraire, me fit la gr&acirc;ce
+de m'annoncer qu'il avait vendu l'&eacute;dition au poids.</p>
+
+<p>J'avais tellement redout&eacute; de me mesurer avec la haute puissance
+d'expression qui caract&eacute;rise l'antiquit&eacute;, que je m'&eacute;tais cach&eacute; sous le
+r&ocirc;le obscur de traducteur. Les pi&egrave;ces qui suivaient Smarra, et que je
+n'ai pas cru devoir supprimer, favorisaient cette supposition, que mon
+s&eacute;jour assez long dans des provinces esclavonnes rendait d'ailleurs
+vraisemblable. C'&eacute;taient d'autres &eacute;tudes que j'avais faites, jeune
+encore, sur une langue primitive, ou au moins autochtone, qui a pourtant
+son Iliade, la belle Osmanide de Gondola, mais je ne pensais pas que
+cette pr&eacute;caution mal entendue f&ucirc;t pr&eacute;cis&eacute;ment ce qui soul&egrave;verait contre
+moi, &agrave; la seule inspection du titre de mon livre, l'indignation des
+litt&eacute;rateurs de ce temps-l&agrave;, hommes d'une &eacute;rudition modeste et temp&eacute;r&eacute;e
+dont les sages &eacute;tudes n'avaient jamais pass&eacute; la port&eacute;e du p&egrave;re Pomey
+dans l'investigation des histoires mythologiques, et celle de M. l'abb&eacute;
+Valart dans l'analyse philosophique des langues. Le nom sauvage de
+l'Esclavonie les pr&eacute;vint contre tout ce qui pouvait arriver d'une
+contr&eacute;e de barbares. On ne savait pas encore en France, mais aujourd'hui
+on le sait m&ecirc;me &agrave; l'Institut, que Raguse est le dernier temple des muses
+grecques et latines; que les Boscovich, les Stay, les Bernard de
+Zamagna, les Urbain Appendini, les Sorgo, ont brill&eacute; &agrave; son horizon comme
+une constellation classique, du temps m&ecirc;me o&ugrave; Paris se p&acirc;mait &agrave; la prose
+de M. de Louvet et aux vers de M. Demoustier; et que les savants
+esclavons, fort r&eacute;serv&eacute;s d'ailleurs dans leurs pr&eacute;tentions, se
+permettent quelquefois de sourire assez malignement quand on leur parle
+des n&ocirc;tres. Ce pays est le dernier, dit-on, qui ait conserv&eacute; le culte
+d'Esculape, et on croirait qu'Apollon reconnaissant a trouv&eacute; quelque
+charme &agrave; exhaler les derniers sons de sa lyre aux lieux o&ugrave; l'on aimait
+encore le souvenir de son fils.</p>
+
+<p>Un autre que moi aurait gard&eacute; pour sa p&eacute;roraison la phrase que vous
+venez de lire et qui exciterait un murmure extr&ecirc;mement flatteur &agrave; la fin
+d'un discours d'apparat, mais je ne suis pas si fier, et il me reste
+quelque chose &agrave; dire: c'est que j'ai pr&eacute;cis&eacute;ment oubli&eacute; jusqu'ici la
+critique la plus s&eacute;v&egrave;re qu'ait essuy&eacute;e ce malheureux Smarra. On a jug&eacute;
+que la fable n'en &eacute;tait pas claire; qu'elle ne laissait &agrave; la fin de la
+lecture qu'une id&eacute;e vague et presque inextricable; que l'esprit
+narrateur, continuellement distrait par les d&eacute;tails les plus fugitifs,
+se perdait &agrave; tout propos dans des digressions sans objet; que les
+transitions du r&eacute;cit n'&eacute;taient jamais d&eacute;termin&eacute;es par la liaison
+naturelle des pens&eacute;es, junctura mixturaque, mais paraissaient
+abandonn&eacute;es au caprice de la parole comme une chance du jeu de d&eacute;s;
+qu'il &eacute;tait impossible enfin d'y discerner un plan rationnel et une
+intention &eacute;crite.</p>
+
+<p>J'ai dit que ces observations avaient &eacute;t&eacute; faites sous une forme qui
+n'&eacute;tait pas celle de l'&eacute;loge; on pourrait ais&eacute;ment s'y tromper; car
+c'est l'&eacute;loge que j'aurais voulu. Ces caract&egrave;res sont pr&eacute;cis&eacute;ment ceux
+du r&ecirc;ve; et quiconque s'est r&eacute;sign&eacute; &agrave; lire Smarra d'un bout &agrave; l'autre,
+sans s'apercevoir qu'il lisait un r&ecirc;ve, a pris une peine inutile.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les_songes" id="Les_songes"></a><a href="#table">Les songes....</a></h2>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&laquo;Somnia fallaci ludunt temeraria nocte,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et pavidas mentes falsa timere jubent&raquo;</i></span><br />
+</p>
+
+
+
+<p><i>&laquo;Les songes, dans la nuit trompeuse, se jouent de nous &agrave; la l&eacute;g&egrave;re, ils
+font trembler nos &acirc;mes en leur inspirant de fausses terreurs.&raquo;</i></p>
+
+
+<p class="droit">
+(CATULLE)[1]<br />
+</p>
+
+
+<p>[Note 1: Noter que Nodier attribue cette citation &agrave; Catulle, en
+r&eacute;alit&eacute; elle vient des &Eacute;l&eacute;gies, III, 4, v.7-8, de Tibulle. LGS]</p>
+
+<p><i>&laquo;L'&icirc;le est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du
+plaisir sans jamais nuire. Quelquefois des milliers d'instruments
+tintent confus&eacute;ment &agrave; mon oreille; quelquefois ce sont des voix telles
+que, si je m'&eacute;veillais, apr&egrave;s un long sommeil, elle me feraient dormir
+encore; et quelquefois en dormant il m'a sembl&eacute; voir les nu&eacute;es s'ouvrir,
+et montrer toutes sortes de biens qui pleuvaient sur moi, de fa&ccedil;on qu'en
+me r&eacute;veillant je pleurais comme un enfant de l'envie de toujours
+r&ecirc;ver.&raquo;</i></p>
+
+
+<p class="droit">
+(SHAKESPEARE, La Temp&ecirc;te, acte III, sc&egrave;ne 2.)</p>
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_Prologue" id="Le_Prologue"></a><a href="#table">Le Prologue</a></h2>
+
+
+<p>Ah! qu'il est doux, ma Lisidis, quand le dernier tintement de cloche,
+qui expire dans les tours d'Arona vient nommer minuit,&mdash;qu'il est doux
+de venir partager avec toi la couche longtemps solitaire o&ugrave; je te r&ecirc;vais
+depuis un an!</p>
+
+<p>Tu es &agrave; moi, Lisidis, et les mauvais g&eacute;nies qui s&eacute;paraient de ton
+gracieux sommeil le sommeil de Lorenzo ne m'&eacute;pouvanteront plus de leurs
+prestiges!</p>
+
+<p>On disait avec raison, sois-en s&ucirc;re, que ces nocturnes terreurs qui
+assaillaient, qui brisaient mon &acirc;me pendant le cours des heures
+destin&eacute;es au repos, n'&eacute;taient qu'un r&eacute;sultat naturel de mes &eacute;tudes
+obstin&eacute;es sur la merveilleuse po&eacute;sie des anciens, et de l'impression que
+m'avaient laiss&eacute;e quelques fables fantastiques d'Apul&eacute;e, car le premier
+livre d'Apul&eacute;e saisit l'imagination d'une &eacute;treinte si vive et si
+douloureuse, que je ne voudrais pas, au prix de mes yeux, qu'il tomb&acirc;t
+sous les tiens.</p>
+
+<p>Qu'on ne me parle plus aujourd'hui d'Apul&eacute;e et de ses visions; qu'on ne
+me parle plus ni des Latins ni des Grecs, ni des &eacute;blouissants caprices
+de leurs g&eacute;nies! N'es-tu pas pour moi, Lisidis, une po&eacute;sie plus belle
+que la po&eacute;sie, et plus riche en divins enchantements que la nature toute
+enti&egrave;re?</p>
+
+<p>Mais vous dormez, enfant, et vous ne m'entendez plus! Vous avez dans&eacute;
+trop tard ce soir au bal de l'&icirc;le Belle!... Vous avez trop dans&eacute;,
+surtout quand vous ne dansiez pas avec moi, et vous voil&agrave; fatigu&eacute;e comme
+une rose que les brises ont balanc&eacute;e tout le jour, et qui attend pour se
+relever, plus vermeille sur sa tige &agrave; demi pench&eacute;e, le premier regard du
+matin!</p>
+
+<p>Dormez donc ainsi pr&egrave;s de moi, le front appuy&eacute; sur mon &eacute;paule, et
+r&eacute;chauffant mon c&oelig;ur de la ti&eacute;deur parfum&eacute;e de votre haleine. Le
+sommeil me gagne aussi, mais il descend cette fois sur mes paupi&egrave;res,
+presque aussi gracieux qu'un de vos baisers. Dormez, Lisidis, dormez.</p>
+
+<p>Il y a un moment o&ugrave; l'esprit suspendu dans le vague de ses pens&eacute;es....
+Paix! la nuit est tout &agrave; fait sur la terre. Vous n'entendez plus
+retentir sur le pav&eacute; sonore les pas du citadin qui gagne sa maison, ou
+la sole arm&eacute;e des mules qui arrivent au g&icirc;te du soir. Le bruit du vent
+qui pleure ou siffle entre les ais mal joints de la crois&eacute;e, voil&agrave; tout
+ce qui reste des impressions ordinaires de vos sens, et au bout de
+quelques instants, vous imaginez que ce murmure lui-m&ecirc;me existe en vous.
+Il devient une voix de votre &acirc;me, l'&eacute;cho d'une id&eacute;e ind&eacute;finissable, mais
+fixe, qui se confond avec les premi&egrave;res perceptions du sommeil. Vous
+commencez cette vie nocturne qui se passe (&ocirc; prodige!) dans les mondes
+toujours nouveaux, parmi d'innombrables cr&eacute;atures dont le grand Esprit a
+con&ccedil;u la forme sans daigner l'accomplir, et qu'il s'est content&eacute; de
+semer, volages et myst&eacute;rieux fant&ocirc;mes, dans l'univers illimit&eacute; des
+songes.</p>
+
+<p>Les sylphes, tout &eacute;tourdis du bruit de la veill&eacute;e, descendent autour de
+vous en bourdonnant. Ils frappent du battement monotone de leurs ailes
+de phal&egrave;ne vos yeux appesantis, et vous voyez longtemps flotter dans
+l'obscurit&eacute; profonde la poussi&egrave;re transparente et bigarr&eacute;e qui s'en
+&eacute;chappe, comme un petit nuage lumineux au milieu d'un ciel &eacute;teint. Ils
+se pressent, ils s'embrassent, ils se confondent, impatients de renouer
+la conversation magique des nuits pr&eacute;c&eacute;dentes, et de se raconter des
+&eacute;v&eacute;nements inou&iuml;s qui se pr&eacute;sentent cependant &agrave; votre esprit sous
+l'aspect d'une r&eacute;miniscence merveilleuse. Peu &agrave; peu leur voix
+s'affaiblit, ou bien elle ne vous parvient que par un organe inconnu qui
+transforme leurs r&eacute;cits en tableaux vivants, et qui vous rend acteur
+involontaire des sc&egrave;nes qu'ils ont pr&eacute;par&eacute;es; car l'imagination de
+l'homme endormi, dans la puissance de son &acirc;me ind&eacute;pendante et solitaire,
+participe en quelque chose &agrave; la perfection des esprits.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;lance avec eux, et, port&eacute;e par miracle au milieu du c&oelig;ur a&eacute;rien
+des songes, elle vole de surprise en surprise jusqu'&agrave; l'instant o&ugrave; le
+chant d'un oiseau matinal avertit son escorte aventureuse du retour de
+la lumi&egrave;re. Effray&eacute;s du cri pr&eacute;curseur, ils se rassemblent comme un
+essaim d'abeilles au premier grondement du tonnerre, quand les larges
+gouttes de pluie font pencher la couronne des fleurs que l'hirondelle
+caresse sans les toucher. Ils tombent, rebondissent, remontent, se
+croisent comme des atomes entra&icirc;n&eacute;s par des puissances contraires, et
+disparaissent en d&eacute;sordre dans un rayon du soleil.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Le_Recit" id="Le_Recit"></a><a href="#table">Le R&eacute;cit</a></h2>
+
+
+<p class="noindent">
+<i>&laquo;O rebus meis</i><br />
+<i>Non infideles arbitrae,</i><br />
+<i>Nox, et Diana, quae silentium regis,</i><br />
+<i>Arcana cum fiunt sacra;</i><br />
+<i>Nunc, nunc adeste&raquo;</i><br />
+</p>
+
+
+<p><i>&laquo;O fid&egrave;les t&eacute;moins de mes &oelig;uvres, Nuit et toi, Diane qui entoures de
+silence nos sacr&eacute;s myst&egrave;res, venez maintenant, venez.&raquo;</i></p>
+
+
+
+<p class="droit">
+(HORACE, &Eacute;podes, V.)</p>
+
+
+<p><i>&laquo;Par quel ordre ces esprits irrit&eacute;s viennent-ils m'effrayer de leurs
+clameurs et de leurs figures de lutins? Qui roule devant moi ces rayons
+de feu? Qui me fait perdre mon chemin dans la for&ecirc;t? Des singes hideux
+dont les dents grincent et mordent, ou bien des h&eacute;rissons qui traversent
+expr&egrave;s les sentiers pour se trouver sous mes pas et me blesser de leurs
+piquants.&raquo;</i></p>
+
+
+<p class="droit">
+(SHAKESPEARE, La Temp&ecirc;te, acte II, sc&egrave;ne 2.)</p>
+
+<p>Je venais d'achever mes &eacute;tudes &agrave; l'&eacute;cole des philosophes d'Ath&egrave;nes, et,
+curieux des beaut&eacute;s de la Gr&egrave;ce, je visitais pour la premi&egrave;re fois la
+po&eacute;tique Thessalie. Mes esclaves m'attendaient &agrave; Larisse dans un palais
+dispos&eacute; pour me recevoir. J'avais voulu parcourir seul, et dans les
+heures imposantes de la nuit, cette for&ecirc;t fameuse par les prestiges des
+magiciennes, qui &eacute;tend de longs rideaux d'arbres verts sur les rives du
+P&eacute;n&eacute;e. Les ombres &eacute;paisses qui s'accumulaient sur le dais immense des
+bois laissaient &agrave; peine s'&eacute;chapper &agrave; travers quelques rameaux plus
+rares, dans une clairi&egrave;re ouverte sans doute par la cogn&eacute;e du b&ucirc;cheron,
+le rayon tremblant d'une &eacute;toile p&acirc;le et cern&eacute;e de brouillards.</p>
+
+<p>Mes paupi&egrave;res appesanties se rabaissaient malgr&eacute; moi sur mes yeux
+fatigu&eacute;s de chercher la trace blanch&acirc;tre du sentier qui s'effa&ccedil;ait dans
+le taillis, et je ne r&eacute;sistais au sommeil qu'en suivant d'une attention
+p&eacute;nible le bruit des pieds de mon cheval, qui tant&ocirc;t faisait crier
+l'ar&egrave;ne, et tant&ocirc;t g&eacute;mir l'herbe s&egrave;che en retombant sym&eacute;triquement sur
+la route.</p>
+
+<p>S'il s'arr&ecirc;tait quelquefois, r&eacute;veill&eacute; par son repos, je le nommais d'une
+voix forte, et je pressais sa marche devenue trop lente au gr&eacute; de ma
+lassitude et de mon impatience. &Eacute;tonn&eacute; de je ne sais quel obstacle
+inconnu, il s'&eacute;lan&ccedil;ait par bonds, roulant dans ses narines des
+hennissements de feu, se cabrait de terreur et reculait plus effray&eacute; par
+les &eacute;clairs que les cailloux bris&eacute;s faisaient jaillir sous ses pas....</p>
+
+<p>&mdash;Phl&eacute;gon! Phl&eacute;gon, lui dis-je en frappant de ma t&ecirc;te accabl&eacute;e son cou
+qui se dressait d'&eacute;pouvante, &ocirc; mon cher Phl&eacute;gon! n'est-il pas temps
+d'arriver &agrave; Larisse o&ugrave; attendent les plaisirs et surtout le sommeil si
+doux! Un instant de courage encore, et tu dormiras sur une liti&egrave;re de
+fleurs choisies; car la paille dor&eacute;e qu'on recueille pour les b&oelig;ufs de
+C&eacute;r&egrave;s n'est pas assez fra&icirc;che pour toi!...&mdash;Tu ne vois pas, tu ne vois
+pas, dit-il en tressaillant... les torches qu'elles secouent devant nous
+d&eacute;vorent la bruy&egrave;re et m&ecirc;lent des vapeurs mortelles &agrave; l'air que je
+respire.... Comment veux-tu que je traverse leurs cercles magiques et
+leurs danses mena&ccedil;antes, qui feraient reculer jusqu'aux chevaux du
+soleil?</p>
+
+<p>Et cependant le pas cadenc&eacute; de mon cheval continuait toujours &agrave;
+raisonner &agrave; mon oreille, et le sommeil plus profond suspendait plus
+longtemps mes inqui&eacute;tudes.</p>
+
+<p>Seulement, il arrivait d'un instant &agrave; l'autre qu'un groupe &eacute;clair&eacute; de
+flammes bizarres passait en riant sur ma t&ecirc;te... qu'un esprit difforme,
+sous l'apparence d'un mendiant ou d'un bless&eacute;, s'attachait &agrave; mon pied et
+se laissait entra&icirc;ner &agrave; ma suite avec une horrible joie, ou bien qu'un
+vieillard hideux, qui joignait la laideur honteuse du crime &agrave; celle de
+la caducit&eacute;, s'&eacute;lan&ccedil;ait en croupe derri&egrave;re moi et me liait de ses bras
+d&eacute;charn&eacute; comme ceux de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! Phl&eacute;gon! m'&eacute;criais-je, allons le plus beau des coursiers
+qu'ait nourri le mont Ida, brave les pernicieuses terreurs qui
+encha&icirc;nent ton courage!</p>
+
+<p>Ces d&eacute;mons ne sont que de vaines apparences. Mon &eacute;p&eacute;e, tourn&eacute;e en cercle
+autour de ta t&ecirc;te, divise leurs formes trompeuses, qui se dissipent
+comme un nuage.</p>
+
+<p>Quand les vapeurs du matin flottent au-dessous des cimes de nos
+montagnes, et que, frapp&eacute;es par le soleil levant, elles les enveloppent
+d'une ceinture &agrave; demi transparente, le sommet, s&eacute;par&eacute; de la base, para&icirc;t
+suspendu dans les cieux par une main invisible. C'est ainsi Phl&eacute;gon, que
+les sorci&egrave;res de Thessalie se divisent sous le tranchant de mon &eacute;p&eacute;e.
+N'entends-tu pas au loin les cris de plaisir qui s'&eacute;l&egrave;vent des murs de
+Larisse?... Voil&agrave;, voil&agrave; les tours superbes de la ville de Thessalie, si
+ch&egrave;re &agrave; la volupt&eacute;; et cette musique qui vole dans l'air, c'est le chant
+de ses jeunes filles!</p>
+
+<p>Qui me rendra d'entre vous, songes s&eacute;ducteurs qui bercez l'&acirc;me enivr&eacute;e
+dans les souvenirs ineffables du plaisir, qui me rendra le chant des
+jeunes filles de Thessalie et les nuits voluptueuses de Larisse? Entre
+des colonnes d'un marbre &agrave; demi transparent, sous douze coupoles
+brillantes qui r&eacute;fl&eacute;chissent dans l'or et le cristal les feux de cent
+mille flambeaux, les jeunes filles de Thessalie, envelopp&eacute;es de la
+vapeur color&eacute;e qui s'exhale de tous les parfums, n'offrent aux yeux
+qu'une forme ind&eacute;cise et charmante qui semble pr&ecirc;te &agrave; s'&eacute;vanouir. Le
+nuage merveilleux balance autour d'elles ou prom&egrave;ne sur leur groupe
+enchanteur tous les jeux inconstants de sa lumi&egrave;re, les teintes fra&icirc;ches
+de la rose, les reflets anim&eacute;s de l'aurore, le cliquetis &eacute;blouissant des
+rayons de l'opale capricieuse. Ce sont quelquefois des pluies de perles
+qui roulent sur leurs tuniques l&eacute;g&egrave;res, ce sont quelquefois des
+aigrettes de feu qui jaillissent de tous les n&oelig;uds du lien d'or qui
+attache leurs cheveux. Ne vous effrayez pas de les voir plus p&acirc;les que
+les autres filles de la Gr&egrave;ce. Elles appartiennent &agrave; peine &agrave; la terre,
+et semble se r&eacute;veiller d'une vie pass&eacute;e.</p>
+
+<p>Elles sont tristes aussi, soit parce qu'elles viennent d'un monde o&ugrave;
+elles ont quitt&eacute; l'amour d'un Esprit ou d'un Dieu, soit parce qu'il y a
+dans le c&oelig;ur d'une femme qui commence &agrave; aimer un immense besoin de
+souffrir.</p>
+
+<p>&Eacute;coutez cependant. Voil&agrave; les chants des jeunes filles de Thessalie, la
+musique qui monte, qui monte dans l'air, qui &eacute;meut, en passant comme une
+nue harmonieuse, les vitraux solitaires des ruines ch&egrave;res aux po&egrave;tes.
+&Eacute;coutez!</p>
+
+<p>Elles embrassent leurs lyres d'ivoire, interrogent les cordes sonores
+qui r&eacute;pondent une fois, vibrent un moment, s'arr&ecirc;tent, et, devenues
+immobiles, prolongent encore je ne sais quelle harmonie sans fin que
+l'&acirc;me entend par tous les sens: m&eacute;lodie pure comme la douce pens&eacute;e d'une
+&acirc;me heureuse, comme le premier baiser de l'amour avant que l'amour se
+soit compris lui-m&ecirc;me; comme le regard d'une m&egrave;re qui caresse le berceau
+de l'enfant dont elle a r&ecirc;v&eacute; la mort, et qu'on vient de lui rapporter,
+tranquille et beau dans son sommeil.</p>
+
+<p>Ainsi s'&eacute;vanouit, abandonn&eacute; aux airs, &eacute;gar&eacute; dans les &eacute;chos, suspendu au
+milieu du silence du lac, ou mourant avec la vague au pied du rocher
+insensible, le dernier soupir du sistre d'une jeune femme qui pleure
+parce que son amant n'est pas venu. Elles se regardent, se penchent, se
+consolent, croisent leurs bras &eacute;l&eacute;gants, confondent leurs chevelures
+flottantes, dansent pour donner de la jalousie aux nymphes, et font
+jaillir sous leurs pas une poussi&egrave;re enflamm&eacute;e qui vole, qui blanchit,
+qui s'&eacute;teint, qui tombe en cendres d'argent; et l'harmonie de leurs
+chants coule toujours comme un fleuve de miel, comme le ruisseau
+gracieux qui embellit de ses murmures si doux des rives aim&eacute;es du soleil
+et riche de secrets d&eacute;tours, de baies fra&icirc;ches et ombrag&eacute;es, de papillon
+et de fleurs. Elles chantent....</p>
+
+<p>Une seule peut-&ecirc;tre... grande, immobile, debout, pensive.... Dieux!
+qu'elle est sombre et afflig&eacute;e derri&egrave;re ses compagnes, et que veut-elle
+de moi? Ah! ne poursuit pas ma pens&eacute;e, apparence imparfaite de la
+bien-aim&eacute;e qui n'est plus, ne trouble pas le doux charme de mes veill&eacute;es
+du reproche effrayant de ta vue? Laisse-moi, car je t'ai pleur&eacute;e sept
+ans, laisse-moi oublier les pleurs qui br&ucirc;lent encore mes joues dans les
+innocentes d&eacute;lices de la danse des sylphides et de la musique des f&eacute;es.</p>
+
+<p>Tu vois bien qu'elles viennent, tu vois leurs groupes se lier,
+s'arrondir en festons mobiles, inconstants, qui se disputent, qui se
+succ&egrave;dent, qui s'approchent, qui fuient, qui montent comme la vague
+apport&eacute;e par le flux, et descendent comme elle, en roulant sur les ondes
+fugitives toutes les couleurs de l'&eacute;charpe qui embrasse le ciel et la
+mer &agrave; la fin des temp&ecirc;tes, quand elle vient briser en expirant le
+dernier point de son cercle immense contre la proue du vaisseau.</p>
+
+<p>Et que m'importent &agrave; moi les accidents de la mer et les curieuses
+inqui&eacute;tudes du voyageur, &agrave; moi qu'une faveur divine, qui fut peut-&ecirc;tre
+dans une ancienne vie un des privil&egrave;ges de l'homme, affranchit quand je
+le veux (b&eacute;n&eacute;fice d&eacute;licieux du sommeil) de tous les p&eacute;rils qui vous
+menacent?</p>
+
+<p>&Agrave; peine mes yeux sont ferm&eacute;s, &agrave; peine cesse la m&eacute;lodie qui ravissait mes
+esprits, si le cr&eacute;ateur des prestiges de la nuit creuse devant moi
+quelque ab&icirc;me profond, gouffre inconnu o&ugrave; expirent toutes les formes,
+tous les sons et toutes les lumi&egrave;res de la terre; s'il se jette sur un
+torrent bouillonnant et avide de morts quelque pont rapide, &eacute;troit,
+glissant, qui ne promet pas d'issue; s'il me lance &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'une
+planche &eacute;lastique, tremblante, qui domine sur des pr&eacute;cipices que l'&oelig;il
+m&ecirc;me craint de sonder... paisible, je frappe le sol ob&eacute;issant d'un pied
+accoutum&eacute; &agrave; lui commander.</p>
+
+<p>Il c&egrave;de, il r&eacute;pond, je pars, et content de quitter les hommes, je vois
+fuir, sous mon essor facile, les rivi&egrave;res bleues des continents, les
+sombres d&eacute;serts de la mer, le toit vari&eacute; des for&ecirc;ts que bigarrent le
+vert naissant du printemps, le pourpre et l'or de l'automne, le bronze
+mat et le violet terne des feuilles crisp&eacute;es de l'hiver. Si quelque
+oiseau &eacute;tourdi fait bruire &agrave; mon oreille ses ailes haletantes, je
+m'&eacute;lance, je monte encore, j'aspire &agrave; des mondes nouveaux. Le fleuve
+n'est plus qu'un fil qui s'efface dans une verdure sombre, les montagnes
+qu'un point vague dont le sommet s'an&eacute;antit dans sa base, l'Oc&eacute;an qu'une
+tache obscure dans je ne sais quelle masse &eacute;gar&eacute;e au milieu des airs, o&ugrave;
+elle tourne plus rapidement que l'osselet &agrave; six faces que font rouler
+sur son axe pointu les petits enfants d'Ath&egrave;nes, le long des galeries
+aux larges dalles qui embrassent le C&eacute;ramique.</p>
+
+<p>Avez-vous jamais vu le long des murs du C&eacute;ramique, lorsqu'ils sont
+frapp&eacute;s dans les premiers jours de l'ann&eacute;e par les rayons du soleil qui
+r&eacute;g&eacute;n&egrave;re le monde, une longue suite d'hommes h&acirc;ves, immobiles, aux joues
+creus&eacute;es par le besoin, aux regards &eacute;teints et stupides: les uns
+accroupis comme des brutes; les autres debout, mais appuy&eacute;s contre les
+piliers, et r&eacute;fl&eacute;chissants &agrave; demi sous le poids de leur corps ext&eacute;nu&eacute;?</p>
+
+<p>Les avez-vous vus, la bouche entrouverte pour aspirer encore une fois
+les premi&egrave;res influences de l'air vivifiant, recueillir avec une morne
+volupt&eacute; les douces impressions de la ti&egrave;de chaleur du printemps? Le m&ecirc;me
+spectacle vous aurait frapp&eacute; dans les murailles de Larisse, car il y a
+des malheureux partout: mais ici le malheur porte l'empreinte de la
+fatalit&eacute; particuli&egrave;re qui est plus d&eacute;gradante que la mis&egrave;re, plus
+poignante que la faim, plus accablante que le d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Ces infortun&eacute;s s'avancent lentement &agrave; la suite les uns des autres, et
+marquent entre tous leurs pas de longues stations, comme des figures
+fantastiques dispos&eacute;es par un m&eacute;canicien habile sur une roue qui indique
+les divisions du temps. Douze heures s'&eacute;coulent pendant que le cort&egrave;ge
+silencieux suit le contour de la place circulaire, quoique l'&eacute;tendue en
+soit si born&eacute;e qu'un amant peut lire d'une extr&eacute;mit&eacute; &agrave; l'autre, sur la
+main plus ou moins d&eacute;ploy&eacute;e de sa ma&icirc;tresse, le nombre des heures de la
+nuit qui doivent amener l'heure si d&eacute;sir&eacute;e du rendez-vous. Ces spectres
+vivants n'ont conserv&eacute; presque rien d'humain. Leur peau ressemble &agrave; un
+parchemin blanc tendu sur des ossements. L'orbite de leurs yeux n'est
+pas anim&eacute; par une seule &eacute;tincelle de l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Leurs l&egrave;vres p&acirc;les fr&eacute;missent d'inqui&eacute;tude et de terreur, ou, plus
+hideuse encore, elles roulent un sourire d&eacute;daigneux et farouche, comme
+la derni&egrave;re pens&eacute;e d'un condamn&eacute; r&eacute;solu qui subit son supplice. La
+plupart sont agit&eacute;s de convulsions faibles, mais continues, et tremblent
+comme la branche de fer de cet instrument sonore que les enfants font
+bruire entre leurs dents. Les plus &agrave; plaindre de tous, vaincus par la
+destin&eacute;e qui les poursuit, sont condamn&eacute;s &agrave; effrayer &agrave; jamais les
+passants de la repoussante difformit&eacute; de leurs membres nou&eacute;s et de leurs
+attitudes inflexibles. Cependant, cette p&eacute;riode r&eacute;guli&egrave;re de leur vie
+qui s&eacute;pare deux sommeils est pour eux celle de la suspension des
+douleurs qu'ils redoutent le plus. Victimes de la vengeance des
+sorci&egrave;res de Thessalie, ils retombent en proie &agrave; des tourments qu'aucune
+langue peut exprimer, d&egrave;s que le soleil, prostern&eacute; sous l'horizontal
+occidental, a cess&eacute; de les prot&eacute;ger contre les redoutables souveraines
+des t&eacute;n&egrave;bres. Voil&agrave; pourquoi ils suivent son cours trop rapide, l'&oelig;il
+toujours fix&eacute; sur l'espace qu'il embrasse, dans l'esp&eacute;rance toujours
+d&eacute;&ccedil;ue, qu'il oubliera une fois sur son lit d'azur, et qu'il finira par
+rester suspendu aux nuages d'or du couchant.</p>
+
+<p>&Agrave; peine la nuit vient les d&eacute;tromper, en d&eacute;veloppant ses ailes de cr&ecirc;pe,
+sur lesquelles il ne reste pas m&ecirc;me une des clart&eacute;s livides qui
+mourraient tout &agrave; l'heure au sommet des arbres; &agrave; peine le dernier
+reflet qui p&eacute;tillait encore sur le m&eacute;tal poli au fa&icirc;te d'un b&acirc;timent
+&eacute;lev&eacute; ach&egrave;ve de s'&eacute;vanouir, comme un charbon encore ardent dans un
+brasier &eacute;teint, qui blanchit peu &agrave; peu sous la cendre, et ne se
+distingue bient&ocirc;t plus au fond de l'&acirc;tre abandonn&eacute;, un murmure
+formidable s'&eacute;l&egrave;ve parmi eux, leurs dents se claquent de d&eacute;sespoir et de
+rage, ils se pressent et s'&eacute;vitent de peur de trouver partout des
+sorci&egrave;res et des fant&ocirc;mes. Il fait nuit!... et l'enfer va se rouvrir!</p>
+
+<p>Il y en avait un, entre autres, dont toutes les articulations criaient
+comme des ressorts fatigu&eacute;s, et dont la poitrine exhalait un son plus
+rauque et plus sourd que celui de la vis rouill&eacute;e qui tourne avec peine
+dans son &eacute;crou. Mais quelques lambeaux d'une riche broderie qui
+pendaient encore &agrave; son manteau, un regard plein de tristesse et de gr&acirc;ce
+qui &eacute;claircissait de temps en temps la langueur de ses traits abattus,
+je ne sais quel m&eacute;lange inconcevable d'abrutissement et de fiert&eacute; qui
+rappelait le d&eacute;sespoir d'une panth&egrave;re assujettie au b&acirc;illon d&eacute;chirant du
+chasseur, le faisaient remarquer dans la foule de ses mis&eacute;rables
+compagnons; et quand il passait devant des femmes, on n'entendait qu'un
+soupir. Ses cheveux blonds roulaient en boucles n&eacute;glig&eacute;es sur ses
+&eacute;paules, qui s'&eacute;levaient blanches et pures comme une &eacute;toffe de lis
+au-dessus de sa tunique pourpre.</p>
+
+<p>Cependant, son cou portait l'empreinte du sang, la cicatrice
+triangulaire d'un fer de lance, la marque de la blessure qui me ravit
+Pol&eacute;mon au si&egrave;ge de Corinthe, quand ce fid&egrave;le ami se pr&eacute;cipita sur mon
+c&oelig;ur, au-devant de la rage effr&eacute;n&eacute;e du soldat d&eacute;j&agrave; victorieux, mais
+jaloux de donner au champ de bataille un cadavre de plus. C'&eacute;tait ce
+Pol&eacute;mon que j'avais si longtemps pleur&eacute;, et qui revient toujours dans
+mon sommeil me rappeler avec un froid baiser que nous devons nous
+retrouver dans l'immortelle vie de la mort. C'&eacute;tait Pol&eacute;mon encore
+vivant, mais conserv&eacute; pour une existence si horrible que les larves et
+les spectres de l'enfer se consolent entre eux en se racontant ses
+douleurs; Pol&eacute;mon tomb&eacute; sous l'empire des sorci&egrave;res de Thessalie et des
+d&eacute;mons qui composent leur cort&egrave;ge dans les solennit&eacute;s, les inexplicables
+solennit&eacute;s de leurs f&ecirc;tes nocturnes.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, chercha longtemps d'un regard &eacute;tonn&eacute; &agrave; lier un souvenir &agrave;
+mes traits, se rapprocha de moi &agrave; pas inquiets et mesur&eacute;s, toucha mes
+mains d'une main palpitante qui tremblait de les saisir, et apr&egrave;s
+m'avoir envelopp&eacute; d'une &eacute;treinte subite que je ne ressentis pas sans
+effroi, apr&egrave;s avoir fix&eacute; sur mes yeux un rayon p&acirc;le qui tombait de ses
+yeux voil&eacute;s, comme le dernier jet d'un flambeau qui s'&eacute;loigne &agrave; travers
+la trappe d'un cachot:</p>
+
+<p>&mdash;Lucius! Lucius! s'&eacute;cria-t-il avec un rire affreux.</p>
+
+<p>&mdash;Pol&eacute;mon, cher Pol&eacute;mon, l'ami, le sauveur de Lucius!...&mdash;Dans un autre
+monde, dit-il en baissant la voix, je m'en souviens... c'&eacute;tait dans un
+autre monde, dans une vie qui n'appartenait pas au sommeil et &agrave; ses
+fant&ocirc;mes?...&mdash;Que dis-tu de fant&ocirc;mes?...&mdash;Regarde, r&eacute;pondit-il en
+&eacute;tendant le doigt dans le cr&eacute;puscule!... Les voil&agrave; qui viennent.</p>
+
+<p>Oh! ne te livre pas, jeune infortun&eacute;, aux inqui&eacute;tudes des t&eacute;n&egrave;bres!</p>
+
+<p>Quand les ombres des montagnes descendent en grandissant, rapprochent de
+toutes parts la pointe et les c&ocirc;t&eacute;s de leurs pyramides gigantesques, et
+finissent par s'embrasser en silence sur la terre obscure; quand les
+images fantastiques des nuages s'&eacute;tendent, se confondent et rentrent
+ensemble sous le voile protecteur de la nuit, comme des &eacute;poux
+clandestins; quand les oiseaux des fun&eacute;railles commencent &agrave; crier
+derri&egrave;re les bois, et que les reptiles chantent d'une voix cass&eacute;e
+quelques paroles monotones &agrave; la lisi&egrave;re des mar&eacute;cages... alors, mon
+Pol&eacute;mon, ne livre pas ton imagination tourment&eacute;e aux illusions de
+l'ombre et de la solitude. Fuis les sentiers cach&eacute;s o&ugrave; les spectres se
+donnent rendez-vous pour former de noires conjurations contre le repos
+des hommes; le voisinage des cimeti&egrave;res o&ugrave; se rassemble le conseil
+myst&eacute;rieux des morts, quand ils viennent, envelopp&eacute;s de leurs suaires,
+appara&icirc;tre devant l'ar&eacute;opage qui si&egrave;ge dans des cercueils: fuis la
+prairie d&eacute;couverte o&ugrave; l'herbe foul&eacute;e en rond noircit, st&eacute;rile et
+dess&eacute;ch&eacute;e, sous le pas cadenc&eacute; des sorci&egrave;res. Veux-tu m'en croire
+Pol&eacute;mon? Quand la lumi&egrave;re, &eacute;pouvant&eacute;e &agrave; l'approche des mauvais esprits,
+se retire en p&acirc;lissant, viens ranimer avec moi ses prestiges dans les
+f&ecirc;tes de l'opulence et dans les orgies de la volupt&eacute;. L'or manque-t-il
+jamais &agrave; mes souhaits? Les mines les plus pr&eacute;cieuses ont-elles une veine
+cach&eacute;e qui me refuse ses tr&eacute;sors? Le sable m&ecirc;me des ruisseaux se
+transforme sous ma main en pierres exquises qui feraient l'ornement des
+rois. Veux-tu m'en croire, Pol&eacute;mon?</p>
+
+<p>C'est en vain que le jour s'&eacute;teindrait, tant que les feux que ses rayons
+ont allum&eacute;s pour l'usage de l'homme p&eacute;tillent encore dans les
+illuminations des festins, ou dans les clart&eacute;s plus discr&egrave;tes qui
+embellissent les veill&eacute;es d&eacute;licieuses de l'amour. Les D&eacute;mons, tu le
+sais, craignent les vapeurs odorantes de la cire et de l'huile embaum&eacute;e
+qui brillent doucement dans l'alb&acirc;tre, ou versent des t&eacute;n&egrave;bres roses &agrave;
+travers la double soie de nos riches tentures. Ils fr&eacute;missent &agrave; l'aspect
+des marbres polis, &eacute;clair&eacute;s par les lustres aux cristaux mobiles, qui
+lancent autour d'eux de longs jets de diamants, comme une cascade
+frapp&eacute;e du dernier regard d'adieu du soleil horizontal. Jamais une
+sombre lamie, une mante d&eacute;charn&eacute;e n'osa &eacute;taler la hideuse laideur de ses
+traits dans les banquets de Thessalie. La lune m&ecirc;me qu'elles invoquent
+les effraie souvent, quand elle laisse tomber sur elles un de ces rayons
+passagers qui donnent aux objets qu'ils effleurent la blancheur terne de
+l'&eacute;tain. Elles s'&eacute;chappent alors plus rapides que la couleuvre avertie
+par le bruit du grain de sable qui roule sous les pieds du voyageur. Ne
+crains pas qu'elles te surprennent au milieu des feux qui &eacute;tincellent
+dans mon palais, et qui rayonnent de toutes parts sur l'acier
+&eacute;blouissant des miroirs.</p>
+
+<p>Vois plut&ocirc;t, mon Pol&eacute;mon, avec quelle agilit&eacute; elles se sont &eacute;loign&eacute;es de
+nous depuis que nous marchons entre les flambeaux de mes serviteurs,
+dans ces galeries d&eacute;cor&eacute;es de statues, chefs-d'&oelig;uvre inimitables du
+g&eacute;nie de la Gr&egrave;ce. Quelqu'une de ces images t'aurait-elle r&eacute;v&eacute;l&eacute; par un
+mouvement mena&ccedil;ant la pr&eacute;sence de ces esprits fantastiques qui les
+animent quelquefois, quand la derni&egrave;re lueur qui se d&eacute;tache de la
+derni&egrave;re lampe monte et s'&eacute;teint dans les airs? L'immobilit&eacute; de leurs
+formes, la puret&eacute; de leurs traits, le calme de leurs attitudes qui ne
+changeront jamais, rassurerait la frayeur m&ecirc;me. Si quelque bruit &eacute;trange
+a frapp&eacute; ton oreille, &ocirc; fr&egrave;re ch&eacute;ri de mon c&oelig;ur! c'est celui de la
+nymphe attentive qui r&eacute;pand sur tes membres appesantis par la fatigue
+les tr&eacute;sors de son urne de cristal, en y m&ecirc;lant des parfums jusqu'ici
+inconnus &agrave; Larisse, un ambre limpide que j'ai recueilli sur le bord des
+mers qui baignent le berceau du soleil; le suc d'une fleur mille fois
+plus suave que la rose, qui ne croit que dans les &eacute;pais ombrages de la
+brune Corcyre; les pleurs d'un arbuste aim&eacute; d'Apollon et de son fils, et
+qui &eacute;tale sur les rochers d'&Eacute;pidaure ses bouquets compos&eacute;s de cymbales
+de pourpre toutes tremblantes sous le poids de la ros&eacute;e.</p>
+
+<p>Et comment les charmes des magiciennes troubleraient-ils la puret&eacute; des
+eaux qui bercent autour de toi leurs ondes d'argent? Myrth&eacute;, cette belle
+Myrth&eacute; aux cheveux blonds, la plus jeune et la plus ch&eacute;rie de mes
+esclaves, celle que tu as vue se pencher &agrave; ton passage, car elle aime
+tout ce que j'aime... elle a des enchantements qui ne sont connus que
+d'elle et d'un esprit qui les lui confie dans les myst&egrave;re du sommeil;
+elle erre maintenant comme une ombre autour de l'enceinte des bains o&ugrave;
+s'&eacute;l&egrave;ve peu &agrave; peu la surface de l'onde salutaire; elle court en chantant
+des airs qui chassent les d&eacute;mons, et en touchant de temps &agrave; autre les
+cordes d'une harpe errante que des g&eacute;nies ob&eacute;issants ne manquent jamais
+de lui offrir avant que ses d&eacute;sirs aient le temps de se faire conna&icirc;tre
+en passant de son &acirc;me &agrave; ses yeux. Elle marche; elle court; la harpe
+marche court et chante sous sa main. &Eacute;coute le bruit de la harpe qui
+r&eacute;sonne, la voix de la harpe de Myrth&eacute;; c'est un son plein, grave,
+solennel, qui fait oublier les id&eacute;es de la terre, qui se prolonge, qui
+se soutient, qui occupe l'&acirc;me comme une pens&eacute;e s&eacute;rieuse; et puis il
+vole, il fuit, il s'&eacute;vanouit, il revient; et les airs de la harpe de
+Myrth&eacute; (enchantements ravissants des nuits!), les airs de la harpe de
+Myrth&eacute; qui volent, qui fuient, qui s'&eacute;vanouissent, qui reviennent
+encore&mdash;comme elle chante, comme ils volent, les airs de la harpe de
+Myrth&eacute;, les airs qui chassent le d&eacute;mon!... &Eacute;coute Pol&eacute;mon, les
+entends-tu?</p>
+
+<p>J'ai &eacute;prouv&eacute; en v&eacute;rit&eacute; toutes les illusions des r&ecirc;ves, et que serais-je
+alors devenu sans le secours de la harpe de Myrth&eacute;, sans le secours de
+sa voix, si attentive &agrave; troubler le repos douloureux et g&eacute;missant de mes
+nuits?... Combien de fois je me suis pench&eacute; dans mon sommeil sur l'onde
+limpide et dormante, l'onde trop fid&egrave;le &agrave; reproduire mes traits alt&eacute;r&eacute;s,
+mes cheveux h&eacute;riss&eacute;s de terreur, mon regard fixe et morne comme celui du
+d&eacute;sespoir qui ne pleure plus!...Combien de fois j'ai fr&eacute;mi en voyant des
+traces de sang livide courir autour de mes l&egrave;vres p&acirc;les; en sentant mes
+dents chancelantes repouss&eacute;es de leurs alv&eacute;oles, mes ongles d&eacute;tach&eacute;s de
+leur racine s'&eacute;branler et tomber! Combien de fois, effray&eacute; de ma nudit&eacute;,
+de ma honteuse nudit&eacute;, je me suis livr&eacute; inquiet &agrave; l'ironie de la foule
+avec une tunique plus courte, plus l&eacute;g&egrave;re, plus transparente que celle
+qui enveloppe une courtisane au seuil du lit effront&eacute; de la d&eacute;bauche!
+Oh! combien de fois des r&ecirc;ves plus hideux, des r&ecirc;ves que Pol&eacute;mon
+lui-m&ecirc;me ne conna&icirc;t point....</p>
+
+<p>Et que serais-je devenu alors, que serais-je devenu sans le secours de
+la harpe de Myrth&eacute;, sans le secours de sa voix et de l'harmonie qu'elle
+enseigne &agrave; ses s&oelig;urs, quand elles l'entourent ob&eacute;issantes, pour charmer
+les terreurs du malheureux qui dort, pour faire bruire &agrave; son oreille des
+chants venus de loin, comme la brise qui court entre peu de voile, des
+chants qui se marient, qui se confondent, qui assoupissent les songes
+orageux du c&oelig;ur et qui enchantent leur silence dans une longue m&eacute;lodie.</p>
+
+<p>Et maintenant, voici les s&oelig;urs de Myrth&eacute; qui ont pr&eacute;par&eacute; le festin. Il
+y a Th&eacute;is, reconnaissable entre toutes les filles de Thessalie, quoique
+la plupart des filles de Thessalie aient des cheveux noirs qui tombent
+sur des &eacute;paules plus blanches que l'alb&acirc;tre; mais il n'y en a point qui
+aient des cheveux en ondes souples et voluptueuses, comme les cheveux
+noirs de Th&eacute;is. C'est elle qui penche sur la coupe ardente o&ugrave; blanchit
+un vin bouillant le vase d'une pr&eacute;cieuse argile, et qui en laisse tomber
+goutte &agrave; goutte en topazes liquides le miel le plus exquis qu'ont ait
+jamais recueilli sur les ormeaux de Sicile. L'abeille priv&eacute;e de son
+tr&eacute;sor vole inqui&egrave;te au milieu des fleurs; elle se pend aux branches
+solitaires de l'arbre abandonn&eacute;, en demandant son miel aux z&eacute;phyrs. Elle
+murmure de douleur, parce que ses petits n'auront plus d'asile dans
+aucun des mille palais &agrave; cinq murailles qu'elle leur a b&acirc;tis avec une
+cire l&eacute;g&egrave;re et transparente, et qu'ils ne go&ucirc;teront pas le miel qu'elle
+avait r&eacute;colt&eacute; pour eux sur les buissons parfum&eacute;s du mont Hybla.</p>
+
+<p>C'est Th&eacute;is qui r&eacute;pand dans un vin bouillant le miel d&eacute;rob&eacute; aux abeilles
+de Sicile; et les autres s&oelig;urs de Th&eacute;is, celles qui ont des cheveux
+noirs, car il n'y a que Myrth&eacute; qui soit blonde, elles courent soumises,
+empress&eacute;es, caressantes, avec un sourire ob&eacute;issant, autour des appr&ecirc;ts
+du banquet. Elles s&egrave;ment des fleurs de grenades ou des feuilles de rose
+sur le lait &eacute;cumeux; ou bien elles attisent les fournaises d'ambre et
+d'encens qui br&ucirc;lent sous la coupe ardente o&ugrave; blanchit un vin bouillant,
+les flammes qui se courbent de loin autour du rebord circulaire, qui se
+penchent, qui se rapprochent, qui l'effleurent, qui caressent ses l&egrave;vres
+d'or, et finissent par se confondre avec les flammes aux langues
+blanches et bleues qui volent sur le vin. Les flammes montent,
+descendent, s'&eacute;garent comme ce d&eacute;mon fantastique des solitudes qui aime
+&agrave; se mirer dans les fontaines. Qui pourra dire combien de fois la coupe
+a circul&eacute; autour de la table du festin, combien de fois &eacute;puis&eacute;e, elle a
+vu ses bords inond&eacute;s d'un nouveau nectar? Jeunes filles n'&eacute;pargnez ni le
+vin ni l'hydromel.</p>
+
+<p>Le soleil ne cesse de gonfler de nouveaux raisins, et de verser des
+rayons de son immortelle splendeur dans la grappe &eacute;clatante qui se
+balance aux riches festons de nos vignes, &agrave; travers les feuilles
+rembrunies du pampre arrondi en guirlandes qui court parmi les m&ucirc;riers
+de Temp&eacute;. Encore cette libation pour chasser les d&eacute;mons de la nuit!
+Quant &agrave; moi, je ne vois plus ici que les esprits joyeux de l'ivresse qui
+s'&eacute;chappent en p&eacute;tillant de la mousse fr&eacute;missante, se poursuivent dans
+l'air comme des moucherons de feu, ou viennent &eacute;blouir de leurs ailes
+radieuses mes paupi&egrave;res &eacute;chauff&eacute;es; semblables &agrave; ces insectes agiles que
+la nature a orn&eacute;s de feux innocents, et que souvent, dans la silencieuse
+fra&icirc;cheur d'une courte nuit d'&eacute;t&eacute;, on voit jaillir en essaim du milieu
+d'une touffe de verdure, comme une gerbe d'&eacute;tincelles sous les coups
+redoubl&eacute;s du forgeron. Ils flottent emport&eacute;s par une l&eacute;g&egrave;re brise qui
+passe, ou appel&eacute;s par quelque doux parfum dont ils se nourrissent dans
+le calice des roses. Le nuage lumineux se prom&egrave;ne, se berce inconstant,
+se repose ou tourne un moment sur lui-m&ecirc;me, et tombe tout entier sur le
+sommet d'un jeune pin qu'il illumine comme une pyramide consacr&eacute;e aux
+f&ecirc;tes publiques, ou &agrave; la branche inf&eacute;rieure d'un grand ch&ecirc;ne &agrave; laquelle
+il donne l'aspect d'une girandole pr&eacute;par&eacute;e pour les veill&eacute;es de la
+for&ecirc;t. Vois comme ils jouent autour de toi, comme ils fr&eacute;missent dans
+les fleurs, comme ils rayonnent en reflets de feu sur les vases polis;
+ce ne sont point des d&eacute;mons ennemis. Ils dansent, ils se r&eacute;jouissent,
+ils ont l'abandon et les &eacute;clats de la folie. S'ils s'exercent
+quelquefois &agrave; troubler le repos des hommes, ce n'est jamais que pour
+satisfaire, comme un enfant &eacute;tourdi, &agrave; de riants caprices.</p>
+
+<p>Ils se roulent, malicieux, dans le lin confus qui court autour du fuseau
+d'une vieille berg&egrave;re, croisent, embrouillent les fils &eacute;gar&eacute;s, et
+multiplient les n&oelig;uds contrariants sous les efforts de son adresse
+inutile. Quand un voyageur qui a perdu sa route cherche d'un &oelig;il avide
+&agrave; travers tout l'horizon de la nuit quelque point lumineux qui promet un
+asile, longtemps ils le font errer de sentiers en sentiers, &agrave; la lueur
+d'un feu infid&egrave;le, au bruit d'une voix trompeuse, ou de l'aboiement
+&eacute;loign&eacute; d'un chien vigilant qui r&ocirc;de comme une sentinelle autour de la
+ferme solitaire; ils abusent ainsi de l'esp&eacute;rance du pauvre voyageur,
+jusqu'&agrave; l'instant o&ugrave;, touch&eacute;s de piti&eacute; pour sa fatigue, ils lui
+pr&eacute;sentent tout &agrave; coup un g&icirc;te inattendu, que personne n'avait jamais
+remarqu&eacute; dans ce d&eacute;sert; quelquefois m&ecirc;me, il est &eacute;tonn&eacute; de trouver &agrave;
+son arriv&eacute;e un foyer p&eacute;tillant dont le seul aspect inspire la gaiet&eacute;,
+des mets rares et d&eacute;licats que le hasard a procur&eacute;s &agrave; la chaumi&egrave;re du
+p&ecirc;cheur ou du braconnier, et une jeune fille, belle comme les Gr&acirc;ces,
+qui le sert en craignant de lever les yeux: car il lui a paru que cet
+&eacute;tranger &eacute;tait dangereux &agrave; regarder. Le lendemain, surpris qu'un si
+court repos lui ait rendu toutes ses forces, il se l&egrave;ve heureux au chant
+de l'alouette qui salue un ciel pur: il apprend que son erreur favorable
+a raccourci son chemin de vingt stades et demi, et son cheval,
+hennissant d'impatience, les naseaux ouverts, le poil lustr&eacute;, la
+crini&egrave;re lisse et brillante, frappe devant lui la terre d'un triple
+signal de d&eacute;part. Le lutin bondit de la croupe &agrave; la t&ecirc;te du cheval du
+voyageur, il passe ses doigts subtils dans la vaste crini&egrave;re, il la
+roule, la rel&egrave;ve en onde; il regarde, il s'applaudit de ce qu'il a fait,
+et il part content pour aller s'&eacute;gayer du d&eacute;pit d'un homme endormi qui
+br&ucirc;le de soif, et qui voit fuir, se diminuer, tarir devant ses l&egrave;vres
+allong&eacute;es un breuvage rafra&icirc;chissant; qui sonde inutilement la coupe du
+regard; qui aspire inutilement la liqueur absente; puis se r&eacute;veille, et
+trouve le vase rempli d'un vin de Syracuse qu'il n'a pas encore go&ucirc;t&eacute;,
+et que le follet a exprim&eacute; de raisins de choix, tout en s'amusant des
+inqui&eacute;tudes de son sommeil. Ici, tu peux boire, parler ou dormir sans
+terreur, car les follets sont nos amis. Satisfais seulement &agrave; la
+curiosit&eacute; impatiente de Th&eacute;is et de Myrth&eacute;, &agrave; la curiosit&eacute; plus
+int&eacute;ress&eacute;e de Th&eacute;la&iuml;re, qui n'a pas d&eacute;tourn&eacute; de toi ses longs cils
+brillants, ses grands yeux noirs qui roulent comme des astres favorables
+sur un ciel baign&eacute; du plus tendre azur.</p>
+
+<p>Raconte-nous, Pol&eacute;mon, les extravagantes douleurs que tu as crues
+&eacute;prouver sous l'empire des sorci&egrave;res; car les tourments dont elles
+poursuivent notre imagination ne sont que la vaine illusion d'un r&ecirc;ve
+qui s'&eacute;vanouit au premier rayon de l'aurore. Th&eacute;is, Th&eacute;la&iuml;re et Myrth&eacute;
+sont attentives.... Elles &eacute;coutent....</p>
+
+<p>Eh bien! parle... racontes-nous tes d&eacute;sespoirs, tes craintes et les
+folles erreurs de la nuit; et toi, Th&eacute;is, verse du vin; et toi Th&eacute;la&iuml;re,
+souris &agrave; son r&eacute;cit pour que son &acirc;me se console; et toi, Myrth&eacute;, si tu le
+vois, surpris du souvenir de ses &eacute;garements, c&eacute;der &agrave; une illusion
+nouvelle, chante et soul&egrave;ve les cordes de la harpe magique....
+Demande-lui des sons consolateurs, des sons qui renvoient les mauvais
+esprits.... C'est ainsi qu'on affranchit les heures aust&egrave;res de la nuit
+de l'empire tumultueux des songes, et qu'on &eacute;chappe de plaisirs en
+plaisirs aux sinistres enchantements qui remplissent la terre pendant
+l'absence du soleil.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LEpisode" id="LEpisode"></a><a href="#table">L'&Eacute;pisode</a></h2>
+
+<p class="noindent"><i>&laquo;Hanc ego de coelo ducentem sidera vidi:</i><br />
+<i>Fluminis hoec rapidi carmine vertit iter.</i><br />
+<i>Hoec cantu finditque solum, manesque sepulchris</i><br />
+<i>Elicit, et tepido devorat ossa rogo.</i><br />
+<i>Quum libet, hoec tristi depellit nubila coelo;</i><br />
+<i>Quum libet, aestivo convocat orbe nives.&raquo;</i></p>
+
+
+<p><i>&laquo;Cette femme, je l'ai vu de mes yeux attirer les astres du ciel; elle
+d&eacute;tourne par ses incantations le cours d'un fleuve rapide; sa voix fait
+s'entrouvrir le sol, sortir les m&acirc;nes du tombeau, descendre les
+ossements du b&ucirc;cher ti&egrave;de. Quand elle veut, elle dissipe les nuages qui
+attristent le ciel; quand elle veut, elle fait tomber la neige dans un
+ciel d'&eacute;t&eacute;.&raquo;</i></p>
+
+<p class="droit">
+(CATULLE, I, 2.)</p>
+
+<p><i>&laquo;Compte que cette nuit tu auras des tremblements et des convulsions;
+les d&eacute;mons, pendant tout ce temps de nuit profonde o&ugrave; il leur est permis
+d'agir, exerceront sur toi leur cruelle malice. Je t'enverrai des
+pincements aussi serr&eacute;s que les cellules de la ruche, et chacun d'eux
+sera aussi br&ucirc;lant que l'aiguillon de l'abeille qui la construit.&raquo;</i></p>
+
+<p class="droit">
+(SHAKESPEARE, La Temp&ecirc;te, acte II, sc. 2.)</p>
+
+<p>Qui de vous ne conna&icirc;t, &ocirc; jeunes filles! les doux caprices des femmes,
+dit Pol&eacute;mon r&eacute;jouit. Vous avez aim&eacute; sans doute, et vous savez comment le
+c&oelig;ur d'une veuve pensive qui &eacute;gare ses souvenirs solitaires sur les
+rives ombrag&eacute;es du P&eacute;n&eacute;e, se laisse surprendre quelquefois par le teint
+rembruni d'un soldat dont les yeux &eacute;tincellent du feu de la guerre, et
+dont le sein brille de l'&eacute;clat d'une g&eacute;n&eacute;reuse cicatrice. Il marche fier
+et tendre parmi les belles comme un lion apprivois&eacute; qui cherche &agrave;
+oublier dans les plaisirs d'une heureuse et facile servitude le regret
+de ses d&eacute;serts.</p>
+
+<p>C'est ainsi que le soldat aime &agrave; occuper le c&oelig;ur des femmes, quand il
+n'est plus appel&eacute; par le clairon des batailles et que les hasards du
+combat ne sollicitent plus son ambition impatiente. Il sourit du regard
+aux jeunes filles, et il semble leur dire: Aimez-moi!...</p>
+
+<p>Vous savez aussi, puisque vous &ecirc;tes Thessaliennes, qu'aucune femme n'a
+jamais &eacute;gal&eacute; en beaut&eacute; cette noble M&eacute;ro&eacute; qui, depuis son veuvage, tra&icirc;ne
+de longue draperies blanches brod&eacute;es d'argent; M&eacute;ro&eacute;, la plus belle des
+belles de Thessalie, vous le savez. Elle est majestueuse comme les
+d&eacute;esses, et cependant il y a dans ses yeux je ne sais quelles flammes
+mortelles qui enhardissent les pr&eacute;tentions de l'amour.&mdash;Oh! combien de
+fois je me suis plong&eacute; dans l'air qu'elle entra&icirc;ne, dans la poussi&egrave;re
+que ses pieds font voler, dans l'ombre fortun&eacute;e qui la suit!...</p>
+
+<p>Combien de fois je me suis jet&eacute; au devant de sa marche pour d&eacute;rober un
+rayon &agrave; ses regards, un souffle &agrave; sa bouche, un atome au tourbillon qui
+flatte, qui caresse ses mouvements; combien de fois (Th&eacute;la&iuml;re, me le
+pardonneras-tu?), j'&eacute;piais la volupt&eacute; br&ucirc;lante de sentir un des plis de
+sa robe fr&eacute;mir contre ma tunique ou de pouvoir ramasser d'une l&egrave;vre
+avide une des paillettes de ses broderies dans les all&eacute;es des jardins de
+Larisse! Quand elle passait, vois-tu, tous les nuages rougissaient comme
+&agrave; l'approche de la temp&ecirc;te; mes oreilles sifflaient, mes prunelles
+s'obscurcissaient dans leur orbite &eacute;gar&eacute;e, mon c&oelig;ur &eacute;tait pr&egrave;s de
+s'an&eacute;antir sous le poids d'une intol&eacute;rable joie. Elle &eacute;tait l&agrave;! je
+saluais les ombres qui avaient flott&eacute; sur elle, j'aspirais l'air qui
+l'avait touch&eacute;e; je disais &agrave; tous les arbres des rivages: Avez-vous vu
+M&eacute;ro&eacute;? Si elle s'&eacute;tait couch&eacute;e sur un banc de fleurs, avec quel amour
+jaloux je recueillais les fleurs que son corps avait froiss&eacute;es, les
+blancs p&eacute;tales imbib&eacute;s de carmin qui d&eacute;corent le front pench&eacute; de
+l'an&eacute;mone, les fl&egrave;ches &eacute;blouissantes qui jaillissent du disque d'or de
+la marguerite, le voile d'un chaste gaze qui se roule autour d'un jeune
+lis avant qu'il ait souri au soleil; et si j'osais presser d'un
+embrassement sacril&egrave;ge tout ce lit de fra&icirc;che verdure, elle m'incendiait
+d'un feu plus subtil que celui dont la mort a tiss&eacute; les v&ecirc;tements
+nocturne d'un fi&eacute;vreux. M&eacute;ro&eacute; ne pouvait pas manquer de me remarquer.
+J'&eacute;tais partout. Un jour, &agrave; l'approche du cr&eacute;puscule, je trouvai son
+regard; il souriait; elle m'avait devanc&eacute;, son pas se ralentit. J'&eacute;tais
+seul derri&egrave;re elle, et je la vis se d&eacute;tourner. L'air &eacute;tait calme, il ne
+troublait pas ses cheveux, et sa main soulev&eacute;e s'en rapprochait comme
+pour r&eacute;parer leur d&eacute;sordre. Je la suivis, Lucius, jusqu'au palais,
+jusqu'au temple de la princesse de Thessalie, et la nuit descendit sur
+nous, nuit de d&eacute;lices et de terreur!... Puisse-t-elle avoir &eacute;t&eacute; la
+derni&egrave;re de ma vie et avoir fini plus t&ocirc;t!</p>
+
+<p>Je ne sais si tu as jamais support&eacute; avec une r&eacute;signation m&ecirc;l&eacute;e
+d'impatience et de tendresse le poids du corps d'une ma&icirc;tresse endormie
+qui s'abandonne au repos sur ton bras &eacute;tendu sans s'imaginer que tu
+souffres; si tu as essay&eacute; de lutter contre le frisson qui saisit peu &agrave;
+peu ton sang, contre l'engourdissement qui encha&icirc;ne tes muscles soumis;
+de t'opposer &agrave; la conqu&ecirc;te de la mort qui menace de s'&eacute;tendre jusqu'&agrave;
+ton &acirc;me! C'est ainsi, Lucius, qu'un fr&eacute;missement douloureux parcourait
+rapidement mes nerfs, en les &eacute;branlant de tremblements inattendus comme
+le crochet aigu du plectrum qui fait dissoner toutes les cordes de la
+lyre, sous les doigts d'un musicien habile. Ma chair se tourmentait
+comme une membrane s&egrave;che approch&eacute;e du feu.</p>
+
+<p>Ma poitrine soulev&eacute;e &eacute;tait pr&egrave;s de rompre, en &eacute;clatant, les liens de fer
+qui l'enveloppaient, quand M&eacute;ro&eacute;, tout &agrave; coup assise &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s, arr&ecirc;ta
+sur mes yeux un regard profond, &eacute;tendit sa main sur mon c&oelig;ur pour
+s'assurer que le mouvement en &eacute;tait suspendu, l'y reposa longtemps,
+pesante et froide, et s'enfuit loin de moi de toute la vitesse d'une
+fl&egrave;che que la corde de l'arbal&egrave;te repousse en fr&eacute;missant. Elle courait
+sur les marbres du palais, en r&eacute;p&eacute;tant les airs des vieilles berg&egrave;res de
+Syracuse qui enchantent la lune dans ses nuages de nacre et d'argent,
+tournait dans les profondeurs de la salle immense, et criait de temps &agrave;
+autre, avec les &eacute;clats d'une gaiet&eacute; horrible, pour rappeler je ne sais
+quels amis qu'elle ne m'avait pas encore nomm&eacute;s.</p>
+
+<p>Pendant que je regardais plein de terreur, et que je voyais descendre le
+long des murailles, se presser sous les portiques, se balancer sous les
+vo&ucirc;tes, une foule innombrable de vapeurs distinctes les unes des autres,
+mais qui n'avait de la vie que des apparences de formes, une voix faible
+comme le bruit de l'&eacute;tang le plus calme dans une nuit silencieuse, une
+couleur ind&eacute;cise emprunt&eacute;e aux objets devant lesquels flottaient leurs
+figures transparentes... la flamme azur&eacute;e et p&eacute;tillante jaillit tout &agrave;
+coup de tous les tr&eacute;pieds, et M&eacute;ro&eacute; formidable volait de l'un &agrave; l'autre
+en murmurant des paroles confuses:</p>
+
+<p>&laquo;Ici de la verveine en fleur... l&agrave;, trois brins de sauge cueillis &agrave;
+minuit dans le cimeti&egrave;re de ceux qui sont morts par l'&eacute;p&eacute;e... ici, le
+voile de la bien-aim&eacute;e sous lequel le bien-aim&eacute; cacha sa p&acirc;leur et sa
+d&eacute;solation apr&egrave;s avoir &eacute;gorg&eacute; l'&eacute;poux endormi pour jouir de ses
+amours... ici encore, les larmes d'une tigresse exc&eacute;d&eacute;e par la faim, qui
+ne se console pas d'avoir d&eacute;vor&eacute; un de ses petits!&raquo;</p>
+
+<p>Et ses traits renvers&eacute;s exprimaient tant de souffrance et d'horreur
+qu'elle me fit presque piti&eacute;.</p>
+
+<p>Inqui&egrave;te de voir ses conjurations suspendues par quelque obstacle
+impr&eacute;vu, elle bondit de rage, s'&eacute;loigna, revint arm&eacute;e de deux longues
+baguettes d'ivoire, li&eacute;es &agrave; leur extr&eacute;mit&eacute; par un lacet compos&eacute; de
+treize crins, d&eacute;tach&eacute;s du cou d'une superbe cavale blanche par le voleur
+m&ecirc;me qui avait tu&eacute; son ma&icirc;tre, et sur la tresse flexible elle fit voler
+le rhombus d'&eacute;b&egrave;ne, aux globes vides et sonores, qui bruit et hurla dans
+l'air et revint en roulant avec un grondement sourd, et roula encore en
+grondant, et puis se ralentit et tomba. Les flammes des tr&eacute;pieds se
+dressaient comme des langues de couleuvres; et les ombres &eacute;taient
+contentes.&raquo;Venez, venez, criait M&eacute;ro&eacute;, il faut que les d&eacute;mons de la nuit
+s'apaisent et que les morts se r&eacute;jouissent. Apportez-moi de la verveine
+en fleur, de la sauge cueillie &agrave; minuit, et du tr&egrave;fle &agrave; quatre feuilles;
+donnez des moissons de jolis bouquets &agrave; Saga et aux d&eacute;mons de la nuit.&raquo;
+Puis tournant un &oelig;il &eacute;tonn&eacute; sur l'aspic d'or dont les replis
+s'arrondissaient autour de son bras nu; sur le bracelet pr&eacute;cieux,
+ouvrage du plus habile artiste de Thessalie qui n'y avait &eacute;pargn&eacute; ni le
+choix des m&eacute;taux, ni la perfection du travail,&mdash;l'argent y &eacute;tait
+incrust&eacute; en &eacute;cailles d&eacute;licates, et il n'y avait pas une dont la
+blancheur ne f&ucirc;t relev&eacute;e par l'&eacute;clat d'un rubis ou par la transparence
+si douce au regard d'un saphir plus bleu que le ciel.&mdash;Elle le d&eacute;tache,
+elle m&eacute;dite, elle r&ecirc;ve, elle appelle le serpent en murmurant des paroles
+secr&egrave;tes; et le serpent anim&eacute; se d&eacute;roule et fuit avec un sifflement de
+joie comme un esclave d&eacute;livr&eacute;. Et le rhombus roule encore; il roule
+toujours en grondant, il roule comme la foudre &eacute;loign&eacute;e qui se plaint
+dans des nuages emport&eacute;s par le vent, et qui s'&eacute;teint en g&eacute;missant dans
+un orage fini. Cependant, toutes les vo&ucirc;tes s'ouvrent, tous les espaces
+du ciel se d&eacute;ploient, tous les astres descendent, tous les nuages
+s'aplanissent et baignent le seuil comme des parvis de t&eacute;n&egrave;bres. La
+lune, tach&eacute;e de sang, ressemble au bouclier de fer sur lequel on vient
+de rapporter le corps d'un jeune Spartiate &eacute;gorg&eacute; par l'ennemi. Elle
+roule et appesantit sur moi son disque livide, qu'obscurcit encore la
+fum&eacute;e des tr&eacute;pieds &eacute;teints. M&eacute;ro&eacute; continue &agrave; courir en frappant de ses
+doigts, d'o&ugrave; jaillissent de longs &eacute;clairs, les innombrables colonnes du
+palais, et chaque colonne qui se divise sous les doigts de M&eacute;ro&eacute;
+d&eacute;couvre une colonnade immense qui est peupl&eacute;e de fant&ocirc;mes, et chacun
+des fant&ocirc;mes frappe comme elle une colonne qui ouvre des colonnades
+nouvelles; et il n'y a pas une colonne qui ne soit t&eacute;moin du sacrifice
+d'un enfant nouveau-n&eacute; arrach&eacute; aux caresses de sa m&egrave;re. Piti&eacute;! piti&eacute;!
+m'&eacute;criai-je, pour la m&egrave;re infortun&eacute;e qui dispute son enfant &agrave; la
+mort.&mdash;Mais cette pri&egrave;re &eacute;touff&eacute;e n'arrivait &agrave; mes l&egrave;vres qu'avec la
+force du souffle d'un agonisant qui dit: Adieu! Elle expirait en sons
+inarticul&eacute;s sur ma bouche balbutiante.</p>
+
+<p>Elle mourait comme le cri d'un homme qui se noie, et qui cherche en vain
+&agrave; confier aux eaux muettes le dernier appel du d&eacute;sespoir. L'eau
+insensible &eacute;touffe sa voix; elle le recouvre, morne et froide; elle
+d&eacute;vore sa plainte; elle ne le portera jamais jusqu'au rivage.</p>
+
+<p>Tandis que je me d&eacute;battais contre la terreur dont j'&eacute;tais accabl&eacute;, et
+que j'essayais d'arracher de mon sein quelque mal&eacute;diction qui r&eacute;veill&acirc;t
+dans le ciel la vengeance des dieux: Mis&eacute;rable! s'&eacute;cria M&eacute;ro&eacute;, sois puni
+&agrave; jamais de ton insolente curiosit&eacute;!... Ah! tu oses violer les
+enchantements du sommeil.... Tu parles, tu cris et tu vois.... Eh bien! tu
+ne parleras plus que pour te plaindre, tu ne crieras plus que pour
+implorer en vain la sourde piti&eacute; des absents, tu ne verras plus que des
+sc&egrave;nes d'horreur qui glaceront ton &acirc;me.... Et en s'exprimant ainsi, avec
+une voix plus gr&ecirc;le et plus d&eacute;chirante que celle d'une hy&egrave;ne &eacute;gorg&eacute;e qui
+menace encore les chasseurs, elle d&eacute;tachait de son doigt la turquoise
+chatoyante qui &eacute;tincelait de flammes vari&eacute;es comme les couleurs de
+l'arc-en-ciel, ou comme la vague qui bondit &agrave; la mar&eacute;e montante, et
+r&eacute;fl&eacute;chit en se roulant sur elle-m&ecirc;me les feux du soleil levant. Elle
+presse du doigt un ressort inconnu qui soul&egrave;ve la pierre merveilleuse
+sur sa charni&egrave;re invisible, et d&eacute;couvre dans un &eacute;crin d'or je ne sais
+quel monstre sans couleur et sans forme, qui bondit, hurle, s'&eacute;lance, et
+tombe accroupi sur le sein de la magicienne.&laquo;Te voil&agrave;, dit-elle, mon
+cher Smarra, le bien-aim&eacute;, l'unique favori de mes pens&eacute;es amoureuses,
+toi que la haine du ciel a choisi dans tous ses tr&eacute;sors pour le
+d&eacute;sespoir des enfants de l'homme. Va, je te l'ordonne, spectre flatteur,
+ou d&eacute;cevant ou terrible, va tourmenter la victime que je t'ai livr&eacute;e;
+fais-lui des supplices aussi vari&eacute;s que les &eacute;pouvantements de l'enfer
+qui t'a con&ccedil;u, aussi cruels, aussi implacables que ma col&egrave;re. Va te
+rassasier des angoisses de son c&oelig;ur palpitant, compter les battements
+convulsifs de son pouls qui se pr&eacute;cipite, qui s'arr&ecirc;te... contempler sa
+douloureuse agonie et la suspendre pour la recommencer... &Agrave; ce prix,
+fid&egrave;le esclave de l'amour, tu pourras au d&eacute;part des songes redescendre
+sur l'oreiller embaum&eacute; de ta ma&icirc;tresse, et presser dans tes bras
+caressants la reine des terreurs nocturnes.... &laquo;Elle dit et le monstre
+jaillit de sa main br&ucirc;lante comme le palet arrondi du discobole, il
+tourne dans l'air avec la rapidit&eacute; de ces feux artificiels qu'on lance
+sur les navires, &eacute;tend des ailes bizarrement festonn&eacute;es, monte, descend,
+grandit, se rapetisse, et, nain difforme et joyeux, dont les mains sont
+arm&eacute;es d'ongles d'un m&eacute;tal plus fin que l'acier, qui p&eacute;n&egrave;trent la chair
+sans la d&eacute;chirer, et boivent le sang &agrave; la mani&egrave;re de la pompe insidieuse
+des sangsues, il s'attache sur mon c&oelig;ur, se d&eacute;veloppe, soul&egrave;ve sa t&ecirc;te
+&eacute;norme et rit. En vain mon &oelig;il, fixe d'effroi, cherche dans l'espace
+qu'il peut embrasser un objet qui le rassure: les mille d&eacute;mons de la
+nuit escortent l'affreux d&eacute;mon de la turquoise. Des femmes rabougries au
+regard ivre; des serpents rouges et violets dont la bouche jette du feu;
+des l&eacute;zards qui &eacute;l&egrave;vent au-dessus d'un lac de boue et de sang un visage
+pareil &agrave; celui de l'homme; des t&ecirc;tes nouvellement d&eacute;tach&eacute;es du tronc par
+la hache du soldat, mais qui me regarde avec des yeux vivants, et
+s'enfuient en sautillant sur des pieds de reptiles....</p>
+
+<p>Depuis cette nuit funeste, &ocirc; Lucius, il n'est plus de nuits paisibles
+pour moi. La couche parfum&eacute;e des jeunes filles qui n'est ouverte qu'aux
+songes voluptueux; la tente infid&egrave;le du voyageur qui se d&eacute;ploie tous les
+soirs sous de nouveaux ombrages; le sanctuaire m&ecirc;me des temples est un
+asile impuissant contre les d&eacute;mons de la nuit.</p>
+
+<p>&Agrave; peine mes paupi&egrave;res, fatigu&eacute;es de lutter contre le sommeil si redout&eacute;,
+se ferment d'accablement, tous les monstres sont l&agrave;, comme &agrave; l'instant
+o&ugrave; je les ai vus s'&eacute;chapper avec Smarra de la bague magique de M&eacute;ro&eacute;.
+Ils courent en cercle autour de moi, m'&eacute;tourdissent de leurs cris,
+m'effaraient de leurs plaisirs et souillent mes l&egrave;vres fr&eacute;missantes de
+leurs caresses de harpies. M&eacute;ro&eacute; les conduit et plane au-dessus d'eux en
+secouant sa longue chevelure, d'o&ugrave; s'&eacute;chappent des &eacute;clairs d'un bleu
+livide. Hier encore... elle &eacute;tait bien plus grande que je ne l'ai vue
+autrefois... c'&eacute;tait les m&ecirc;mes formes et les m&ecirc;mes traits, mais sous
+leur apparence s&eacute;duisante je discernais avec effroi, comme au travers
+d'une gaze subtile et l&eacute;g&egrave;re, le teint plomb&eacute; de la magicienne et ses
+membres couleur de souffre: ses yeux fixes et creux &eacute;taient tout noy&eacute;s
+de sang, des larmes de sang sillonnaient ses joues profondes, et sa main
+d&eacute;ploy&eacute;e dans l'espace, laissait imprim&eacute;e sur l'air m&ecirc;me la trace d'une
+main de sang....</p>
+
+<p>&mdash;Viens, me dit-elle en m'effleurant d'un signe du doigt qui m'aurait
+an&eacute;anti s'il m'avait touch&eacute;, viens visiter l'empire que je donne &agrave; mon
+&eacute;poux, car je veux que tu connaisses tous les domaines de la terreur et
+du d&eacute;sespoir...&mdash;Et en parlant ainsi elle volait devant moi, les pieds &agrave;
+peine d&eacute;tach&eacute;s du sol, et s'approchant ou s'&eacute;loignant alternativement de
+la terre, comme la flamme qui danse au-dessus d'une torche pr&ecirc;te &agrave;
+s'&eacute;teindre. Oh! que l'aspect du chemin que nous d&eacute;vorions en courant
+&eacute;tait affreux &agrave; tous les sens! Que la magicienne elle-m&ecirc;me paraissait
+impatiente d'en trouver la fin! Imagine-toi le caveau fun&egrave;bre o&ugrave; elle
+entasse les d&eacute;bris de toutes les innocentes victimes de leurs
+sacrifices, et, parmi les plus imparfaits de ces restes mutil&eacute;s, pas un
+lambeau qui n'ait conserv&eacute; une voix, des g&eacute;missements et des pleurs!</p>
+
+<p>Imagine-toi des murailles mobiles, mobiles et anim&eacute;es, qui se resserrent
+de part et d'autre au-devant de tes pas, et qui embrassent peu &agrave; peu
+tous tes membres de l'enceinte d'une prison &eacute;troite et glac&eacute;e.... Ton
+sein oppress&eacute; qui se soul&egrave;ve, qui tressaille, qui bondit pour aspirer
+l'air de la vie &agrave; travers la poussi&egrave;re des ruines, la fum&eacute;e des
+flambeaux, l'humidit&eacute; des catacombes, le souffle empoisonn&eacute; des
+morts... et tous les d&eacute;mons de la nuit qui crient, qui sifflent,
+hurlent ou rugissent &agrave; ton oreille &eacute;pouvant&eacute;e: Tu ne respireras plus!</p>
+
+<p>Et pendant que je marchais, un insecte mille fois plus petit que celui
+qui attaque d'une dent impuissante le tissu d&eacute;licat des feuilles de
+rose; un atome disgraci&eacute; qui passe mille ans &agrave; imposer un de ses pas sur
+la sph&egrave;re universelle des cieux dont la mati&egrave;re est mille fois plus dure
+que le diamant.... Il marchait, il marchait aussi; et la trace obstin&eacute;e
+de ses pieds paresseux avait divis&eacute; ce globe imp&eacute;rissable jusqu'&agrave; son
+axe.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir parcouru ainsi, tant notre &eacute;lan &eacute;tait rapide, une distance
+pour laquelle les langages de l'homme n'ont point de terme de
+comparaison, je vis jaillir de la bouche d'un soupirail, voisin comme la
+plus &eacute;loign&eacute;e des &eacute;toiles, quelques traits d'une blanche clart&eacute;. Pleine
+d'esp&eacute;rance, M&eacute;ro&eacute; s'&eacute;lan&ccedil;a, je la suivis, entra&icirc;n&eacute; par une puissance
+invincible; et d'ailleurs le chemin du retour, effac&eacute; comme le n&eacute;ant,
+infini comme l'&eacute;ternit&eacute;, venait de se fermer derri&egrave;re moi d'une mani&egrave;re
+imp&eacute;n&eacute;trable au courage et &agrave; la patience de l'homme. Il y avait d&eacute;j&agrave;
+entre Larisse et nous tous les d&eacute;bris des mondes innombrables qui ont
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; celui-ci dans les essais de la cr&eacute;ation, depuis le commencement
+des temps, et dont le plus grand nombre ne le surpassent pas moins en
+immensit&eacute; qu'il n'exc&egrave;de lui-m&ecirc;me de son &eacute;tendue prodigieuse, le nid
+invisible du moucheron. La porte s&eacute;pulcrale qui nous re&ccedil;ut ou plut&ocirc;t qui
+nous aspira au sortir de ce gouffre s'ouvrait sur un champ sans horizon,
+qui n'avait jamais rien produit. On y distinguait &agrave; peine un coin recul&eacute;
+du ciel le contour ind&eacute;cis d'un astre immobile et obscur, plus immobile
+que l'air, plus obscur que les t&eacute;n&egrave;bres qui r&egrave;gne dans ce s&eacute;jour de
+d&eacute;solation. C'&eacute;tait le cadavre du plus ancien des soleils, couch&eacute; sur le
+fond t&eacute;n&eacute;breux du firmament, comme un bateau submerg&eacute; sur un lac grossi
+par la fonte des neiges. La lueur p&acirc;le qui venait de frapper mes yeux ne
+provenait point de lui. On aurait dit qu'elle n'avait aucune origine et
+qu'elle n'&eacute;tait qu'une couleur particuli&egrave;re de la nuit, &agrave; moins qu'elle
+ne r&eacute;sultat de l'incendie de quelque monde &eacute;loign&eacute; dont la cendre
+br&ucirc;lait encore.</p>
+
+<p>Alors le croiras-tu? elles vinrent toutes, les sorci&egrave;res de Thessalie,
+escort&eacute;es de ces nains de la terre qui travaillent dans les mines, qui
+ont un visage comme le cuivre et des cheveux bleus comme l'argent dans
+la fournaise; de ces salamandres aux longs bras, &agrave; la queue aplatie en
+rame, aux couleurs inconnues, qui descendent vivantes et agiles du
+milieu des flammes, comme des l&eacute;zards noirs &agrave; travers une poussi&egrave;re de
+feu; elles vinrent suivies des Aspioles qui ont le corps si fr&ecirc;le, si
+&eacute;lanc&eacute;, surmont&eacute; d'une t&ecirc;te difforme, mais riante, et qui se balancent
+sur les ossements de leurs jambes vides et gr&ecirc;les, semblable &agrave; un chaume
+st&eacute;rile agit&eacute; par le vent; des Achrones qui n'ont point de membres,
+point de voix, point de figures, point d'&acirc;ge, et qui bondissent en
+pleurant sur la terre g&eacute;missante, comme des outres gonfl&eacute;es d'air; des
+Psylles qui sucent un venin cruel, et qui, avides de poisons, dansent en
+rond en poussant des sifflements aigus pour &eacute;veiller les serpents, pour
+les r&eacute;veiller dans l'asile cach&eacute;, dans le trou sinueux des serpents. Il
+y avait l&agrave; jusqu'aux Morphoses que vous avez tant aim&eacute;, qui sont belles
+comme Psych&eacute;, qui jouent comme les Gr&acirc;ces, qui ont des concerts comme
+les Muses, et dont le regard s&eacute;ducteur, plus p&eacute;n&eacute;trant, plus envenim&eacute;
+que la dent de la vip&egrave;re, va incendier votre sang et faire bouillir la
+moelle dans vos os calcin&eacute;s. Tu les aurais vues, envelopp&eacute;es dans leurs
+linceuls de pourpre, promener autour d'elles des nuages plus brillants
+que l'Orient, plus parfum&eacute;s que l'encens d'Arabie, plus harmonieux que
+le premier soupir d'une vierge attendrie par l'amour, et dont la vapeur
+enivrante fascinait pour la tuer. Tant&ocirc;t leurs yeux roulent une flamme
+humide qui charme et qui d&eacute;vore; tant&ocirc;t elles penchent la t&ecirc;te avec une
+gr&acirc;ce qui n'appartient qu'&agrave; elles, en sollicitant votre confiance
+cr&eacute;dule, d'un sourire caressant, du sourire d'un masque perfide et anim&eacute;
+qui cache la joie du crime et la laideur de la mort. Que te dirais-je?
+Entra&icirc;n&eacute; par le tourbillon des esprits qui flottait comme un nuage;
+comme la fum&eacute;e d'un rouge sanglant qui descend d'une ville incendi&eacute;e;
+comme la lave liquide qui r&eacute;pand, croise, entrelace des ruisseaux
+ardents sur une campagne de cendres... j'arrivai... j'arrivai.... Tous
+les s&eacute;pulcres &eacute;taient ouverts... tous les morts &eacute;taient exhum&eacute;s... toutes
+les goules, p&acirc;les, impatientes, affam&eacute;es, &eacute;taient pr&eacute;sentes;
+elles brisaient les ais des cercueils, d&eacute;chiraient les v&ecirc;tements sacr&eacute;s,
+les derniers v&ecirc;tements du cadavre; se partageaient d'affreux d&eacute;bris avec
+une plus affreuse volupt&eacute;, et, d'une main irr&eacute;sistible, car j'&eacute;tais
+h&eacute;las! faible et captif comme un enfant au berceau, elles me for&ccedil;aient &agrave;
+m'associer... &ocirc; terreur... &agrave; leur ex&eacute;crable festin!...</p>
+
+<p>En achevant ces paroles, Pol&eacute;mon se souleva sur son lit, et, tremblant,
+&eacute;perdu, les cheveux h&eacute;riss&eacute;s, le regard fixe et terrible, il nous appela
+d'une voix qui n'avait rien d'humain.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les airs de la harpe de Myrth&eacute; volaient d&eacute;j&agrave; dans les airs; les
+d&eacute;mons &eacute;taient apais&eacute;s, le silence &eacute;tait calme comme la pens&eacute;e de
+l'innocent qui s'endort la veille de son jugement. Pol&eacute;mon dormait
+paisible aux doux sons de la harpe de Myrth&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LEpode" id="LEpode"></a><a href="#table">L'&Eacute;pode</a></h2>
+
+<p class="noindent">
+<i>&laquo;Ergo exercentur poenis, veterumque malorum</i><br />
+<i>Supplicia expendunt; alioe panduntur inanes</i><br />
+<i>Suspensoe ad ventos, aliis sub gurgite vasto</i><br />
+<i>Infectum &egrave;luitur scelus, aut exuritur igni.&raquo;</i><br />
+</p>
+
+
+<p><i>&laquo;Ici donc le ch&acirc;timent les &eacute;prouve, et elles expient par des supplices
+leurs anciens crimes. Les unes, suspendues dans les airs, sont le jouet
+des vents; les autres, plong&eacute;es dans un vaste gouffre, s'y lavent de
+leurs souillures criminelles, ou s'&eacute;purent dans le feu.&raquo;</i></p>
+
+
+<p class="droit">
+(VIRGILE, &Eacute;n&eacute;&iuml;de, ch. VI, 739-742.)</p>
+
+
+<p><i>&laquo;C'est la coutume de dormir apr&egrave;s ses repas, et le moment est favorable
+pour lui briser le cr&acirc;ne avec un marteau, lui ouvrir le ventre avec un
+pieu, ou lui couper la gorge avec un poignard.&raquo;</i></p>
+
+
+<p class="droit">
+(SHAKESPEARE, La Temp&ecirc;te, acte II, sc&egrave;ne 2.)</p>
+
+
+<p>Les vapeurs du plaisir et du vin avaient &eacute;tourdi mes esprits, et je
+voyais malgr&eacute; moi les fant&ocirc;mes de l'imagination de Pol&eacute;mon se poursuivre
+dans les recoins les moins &eacute;clair&eacute;s de la salle du festin. D&eacute;j&agrave; il
+s'&eacute;tait endormi d'un sommeil profond sur le lit sem&eacute; de fleurs, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de sa coupe renvers&eacute;e, et mes jeunes esclaves surprises par un
+abattement plus doux, avaient laiss&eacute; tomber leur t&ecirc;te appesantie contre
+la harpe qu'elles tenaient embrass&eacute;e.</p>
+
+<p>Les cheveux d'or de Myrth&eacute; descendaient comme un long voile sur son
+visage entre les fils d'or qui p&acirc;lissent aupr&egrave;s d'eux, et l'haleine de
+son doux sommeil, errant sur les cordes harmonieuses, en tirait encore
+je ne sais quel son voluptueux qui venait mourir &agrave; mon oreille.
+Cependant les fant&ocirc;mes n'&eacute;taient pas partis; ils dansaient toujours dans
+les ombres des colonnes et dans la fum&eacute;e des flambeaux. Impatient de ce
+prestige imposteur de l'ivresse, je ramenai sur ma t&ecirc;te les frais
+rameaux du lierre pr&eacute;servateur, et je fermai avec force mes yeux
+tourment&eacute;s par les illusions de la lumi&egrave;re. J'entendis alors une &eacute;trange
+rumeur, o&ugrave; je distinguais des voix tour &agrave; tour graves et mena&ccedil;antes, ou
+injurieuses et ironiques.</p>
+
+<p>Une d'elles me r&eacute;p&eacute;tait avec une fastidieuse monotonie, quelques vers
+d'une sc&egrave;ne d'Eschyle; une autre les derni&egrave;res le&ccedil;ons que m'avait
+adress&eacute;es mon a&iuml;eul mourant; de temps en temps comme une bouff&eacute;e de vent
+qui court en sifflant parmi les branches mortes et les feuilles
+dess&eacute;ch&eacute;es dans les intervalles de la temp&ecirc;te, une figure dont je
+sentais le souffle &eacute;clatait de rire contre ma joue, et s'&eacute;loignait en
+riant encore. Des illusions bizarres et horribles succ&eacute;d&egrave;rent &agrave; cette
+illusion. Je croyais voir, &agrave; travers un nuage de sang, tous les objets
+sur lesquels mes regards venaient de s'&eacute;teindre: ils flottaient devant
+moi et me poursuivaient d'attitudes horribles et de g&eacute;missements
+accusateurs. Pol&eacute;mon toujours couch&eacute; aupr&egrave;s de sa coupe vide, Myrth&eacute;
+toujours appuy&eacute;e sur sa harpe immobile, poussaient contre moi des
+impr&eacute;cations furieuses, et me demandaient compte de je ne sais quel
+assassinat. Au moment o&ugrave; je me soulevais pour leur r&eacute;pondre, et o&ugrave;
+j'&eacute;tendais mes bras sur la couche rafra&icirc;chie par d'amples libations de
+liqueurs et de parfums, quelque chose de froid saisit les articulations
+de mes mains fr&eacute;missantes: c'&eacute;tait un n&oelig;ud de fer, qui au m&ecirc;me instant
+tomba sur mes pieds engourdis, et je me trouvai debout entre deux haies
+de soldats livides, &eacute;troitement serr&eacute;s, dont les lances termin&eacute;es par un
+fer &eacute;blouissant repr&eacute;sentaient une longue suite de cand&eacute;labres. Alors je
+me mis &agrave; marcher, en cherchant du regard, dans le ciel, le vol de la
+colombe voyageuse, pour confier au moins &agrave; ses soupirs, avant le moment
+horrible que je commen&ccedil;ais &agrave; pr&eacute;voir, le secret d'un amour cach&eacute; qu'elle
+pourrait raconter un jour en planant pr&egrave;s de la baie de Corcyre,
+au-dessus d'une jolie maison blanche; mais la colombe pleurait sur son
+nid, parce que l'autour venait de lui enlever le plus cher des oiseaux
+de sa couv&eacute;e, et je m'avan&ccedil;ais d'un pas p&eacute;nible et mal assur&eacute; vers le
+but de ce convoi tragique, au milieu d'un murmure d'affreuse joie qui
+courait &agrave; travers la foule, et qui appelait impatiemment mon passage; le
+murmure du peuple &agrave; la bouche b&eacute;ante, &agrave; la vue alt&eacute;r&eacute;e de douleur dont
+la sanglante curiosit&eacute; boit du plus loin possible toutes les larmes de
+la victime que le bourreau va lui jeter. Le voil&agrave;, criaient-ils tous, le
+voil&agrave;...&mdash;Je l'ai vu sur un champ de bataille, disait un vieux soldat,
+mais il n'&eacute;tait pas alors bl&ecirc;me comme un spectre, et il paraissait brave
+&agrave; la guerre.&mdash;Qu'il est petit, ce Lucius dont on faisait un Achille et
+un Hercule! reprenait un nain que je n'avais pas remarqu&eacute; parmi eux.
+C'est la terreur, sans doute qui an&eacute;anti sa force et qui fl&eacute;chit ses
+genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-on bien s&ucirc;r que tant de f&eacute;rocit&eacute; ait pu trouver place dans le
+c&oelig;ur d'un homme? dit un vieillard aux cheveux blancs dont le doute
+gla&ccedil;a mon c&oelig;ur. Il ressemblait &agrave; mon p&egrave;re.&mdash;Lui! repartit la voix d'une
+femme, dont la physionomie exprimait tant de douceur....</p>
+
+<p>Lui! r&eacute;p&eacute;ta-t-elle en s'enveloppant de son voile pour &eacute;viter l'horreur
+de mon aspect... le meurtrier de Pol&eacute;mon et de la belle Myrth&eacute;!...&mdash;Je
+crois que le monstre me regarde, dit une femme du peuple. Ferme-toi,
+&oelig;il de basilic, &acirc;me de vip&egrave;re, que le ciel te maudisse!</p>
+
+<p>&mdash;Pendant ce temps-l&agrave; les tours, les rues, la ville enti&egrave;re fuyaient
+derri&egrave;re moi comme le port abandonn&eacute; par un vaisseau aventureux qui va
+tenter les destins de la mer. Il ne restait qu'une place nouvellement
+b&acirc;tie, vaste, r&eacute;guli&egrave;re, superbe, couverte d'&eacute;difices majestueux,
+inond&eacute;e d'une foule de citoyens de tous les &eacute;tats, qui renon&ccedil;aient &agrave;
+leurs devoirs pour ob&eacute;ir &agrave; l'attrait d'un plaisir piquant. Les crois&eacute;es
+&eacute;taient garnies de curieux avides, entre lesquels on voyait des jeunes
+gens disputer l'&eacute;troite embrasure &agrave; leur m&egrave;re ou &agrave; leur ma&icirc;tresse.
+L'ob&eacute;lisque &eacute;lev&eacute; au-dessus des fontaines, l'&eacute;chafaudage tremblant du
+ma&ccedil;on, les tr&eacute;teaux nomades du baladin, portaient des spectateurs. Des
+hommes haletants d'impatience et de volupt&eacute; pendaient aux corniches des
+palais, et embrassant de leurs genoux les ar&ecirc;tes de la muraille, ils
+r&eacute;p&eacute;taient avec une joie immod&eacute;r&eacute;e: Le voil&agrave;! Une petite fille dont les
+yeux hagards annon&ccedil;aient la folie, et qui avait une tunique bleue toute
+froiss&eacute;e et des cheveux blonds poudr&eacute;s de paillettes, chantait
+l'histoire de mon supplice. Elle disait les paroles de ma mort et la
+confession de mes forfaits, et sa complainte cruelle r&eacute;v&eacute;lait &agrave; mon &acirc;me
+&eacute;pouvant&eacute;e des myst&egrave;res du crime impossibles &agrave; concevoir pour le crime
+m&ecirc;me. L'objet de tout ce spectacle, c'&eacute;tait moi, un autre homme qui
+m'accompagnait, et quelques planches exhauss&eacute;es sur quelques pieux,
+au-dessus desquelles le charpentier avait fix&eacute; un si&egrave;ge grossier et un
+bloc de bois mal &eacute;quarri qui le d&eacute;passait d'une demi-brasse. Je montai
+quatorze degr&eacute;s; je m'assis; je promenai mes yeux sur la foule; je
+d&eacute;sirai de reconna&icirc;tre des traits amis, de trouver dans le regard
+circonspect d'un adieu honteux, des lueurs d'esp&eacute;rance ou de regret; je
+ne vis que Myrth&eacute; qui se r&eacute;veillait contre sa harpe, et qui la touchait
+en riant; que Pol&eacute;mon qui relevait sa coupe vide, et qui, &agrave; demi &eacute;tourdi
+par les fum&eacute;es de son breuvage, la remplissait encore d'une main &eacute;gar&eacute;e.
+Plus tranquille, je livrai ma t&ecirc;te au sabre si tranchant et si glac&eacute; de
+l'officier de la mort. Jamais un frisson plus p&eacute;n&eacute;trant n'a couru entre
+les vert&egrave;bres de l'homme; il &eacute;tait saisissant comme le dernier baiser
+que la fi&egrave;vre imprime au cou d'un moribond, aigu comme l'acier raffin&eacute;,
+d&eacute;vorant comme le plomb fondu.</p>
+
+<p>Je ne fus tir&eacute; de cette angoisse que par une commotion terrible: ma t&ecirc;te
+&eacute;tait tomb&eacute;e... elle avait roul&eacute;, rebondi sur le hideux parvis de
+l'&eacute;chafaud, et, pr&ecirc;te &agrave; descendre toute meurtrie entre les mains des
+enfants, des jolis enfants de Larisse, qui se jouent avec des t&ecirc;tes de
+morts, elle s'&eacute;tait rattach&eacute;e &agrave; une planche saillante en la mordant avec
+ces dents de fer que la rage pr&ecirc;te &agrave; l'agonie. De l&agrave; je tournais mes
+yeux vers l'assembl&eacute;e, qui se retirait silencieuse mais satisfaite. Un
+homme venait de mourir devant le peuple. Tout s'&eacute;coula en exprimant un
+sentiment d'admiration pour celui qui ne m'avait pas manqu&eacute;, et un
+sentiment d'horreur contre l'assassin de Pol&eacute;mon et de la belle
+Myrth&eacute;.&mdash;Myrth&eacute;! Myrth&eacute;! m'&eacute;criai-je en rugissant, mais sans quitter la
+planche salutaire.&mdash;Lucius! Lucius! r&eacute;pondit-elle en sommeillant &agrave; demi,
+tu ne dormiras donc jamais tranquille quand tu as vid&eacute; une coupe de
+trop! Que les dieux infernaux te pardonnent, et ne d&eacute;range plus mon
+repos. J'aimerais mieux coucher au bruit du marteau de mon p&egrave;re, dans
+l'atelier o&ugrave; il tourmente le cuivre, que parmi les terreurs nocturnes de
+ton palais.</p>
+
+<p>Et pendant qu'elle me parlait, je mordais, obstin&eacute;, le bois humect&eacute; de
+mon sang fra&icirc;chement r&eacute;pandu, et je me f&eacute;licitais de sentir cro&icirc;tre les
+sombres ailes de la mort qui se d&eacute;ployaient lentement au-dessous de mon
+cou mutil&eacute;. Toutes les chauves-souris du cr&eacute;puscule m'effleuraient
+caressante, en me disant: Prends des ailes!... et je commen&ccedil;ais &agrave; battre
+avec effort je ne sais quels lambeaux qui me soutenaient &agrave; peine.
+Cependant tout &agrave; coup j'&eacute;prouvai une illusion rassurante. Dix fois je
+frappai les lambris fun&egrave;bres du mouvement de cette membrane presque
+inanim&eacute;e que je tra&icirc;nais autour de moi comme les pieds flexibles du
+reptile qui se roule dans le sable des fontaines; dix fois je rebondis
+en m'essayant peu &agrave; peu dans l'humide brouillard. Qu'il &eacute;tait noir et
+glac&eacute;! et que les d&eacute;serts de t&eacute;n&egrave;bres sont tristes! Je remontai enfin
+jusqu'&agrave; la hauteur des b&acirc;timents les plus &eacute;lev&eacute;s, et je planai en rond
+autour du socle solitaire, que ma bouche mourante venait d'effleurer
+d'un sourire et d'un baiser d'adieu. Tous les spectateurs avaient
+disparu, tous les bruits avaient cess&eacute;, tous les astres &eacute;taient cach&eacute;s,
+toutes les lumi&egrave;res &eacute;vanouies. L'air &eacute;tait immobile, le ciel glauque,
+terne, froid comme une t&ocirc;le mate. Il ne restait rien de ce que j'avais
+vu, de ce que j'avais imagin&eacute; sur la terre, et mon &acirc;me &eacute;pouvant&eacute;e d'&ecirc;tre
+vivante fuyait avec horreur une solitude plus immense, une obscurit&eacute;
+plus profonde que la solitude et l'obscurit&eacute; du n&eacute;ant. Mais cet asile
+que je cherchais, je ne le trouvais pas. Je m'&eacute;levais comme le papillon
+de nuit qui a nouvellement bris&eacute; ses langes myst&eacute;rieux pour d&eacute;ployer le
+luxe inutile de sa parure pourpre, d'azur et d'or.</p>
+
+<p>S'il aper&ccedil;oit de loin la crois&eacute;e du sage qui veille en &eacute;crivant &agrave; la
+lueur d'une lampe de peu de valeur, ou d'une jeune &eacute;pouse dont le mari
+s'est oubli&eacute; &agrave; la chasse, il monte, il cherche &agrave; se fixer, bat le
+vitrage en fr&eacute;missant, s'&eacute;loigne, roule, bourdonne, et tombe en
+chargeant la talc transparent de toute la poussi&egrave;re de ses ailes
+fragiles.</p>
+
+<p>C'est ainsi que je battais des mornes ailes que le tr&eacute;pas m'avait donn&eacute;
+les vo&ucirc;tes d'un ciel d'airain, qui ne me r&eacute;pondait que par un sourd
+retentissement, et je redescendais en planant en rond autour du socle
+solitaire, du socle que ma bouche mourante venait d'effleurer d'un
+sourire et d'un baiser d'adieu. Le socle n'&eacute;tait plus vide. Un autre
+homme venait d'y appuyer sa t&ecirc;te, sa t&ecirc;te renvers&eacute;e en arri&egrave;re, et son
+cou montrait &agrave; mes yeux la trace de la blessure, la cicatrice
+triangulaire du fer de lance qui me ravit Pol&eacute;mon au si&egrave;ge de Corinthe.
+Ses cheveux ondoyants roulaient leurs boucles dor&eacute;es autour du bloc
+sanglant: mais Pol&eacute;mon, tranquille et les paupi&egrave;res abattues, paraissait
+dormir d'un sommeil heureux. Quelque sourire qui n'&eacute;tait pas celui de la
+terreur volait sur ses l&egrave;vres &eacute;panouies, et appelait de nouveaux chants
+de Myrth&eacute;, ou de nouvelles caresses de Th&eacute;la&iuml;re. Aux traits du jour p&acirc;le
+qui commen&ccedil;ait &agrave; se r&eacute;pandre dans l'enceinte de mon palais, je
+reconnaissais &agrave; des formes encore un peu ind&eacute;cises toutes les colonnes
+et tous les vestibules, parmi lesquels j'avais vu se former pendant la
+nuit les danses fun&egrave;bres des mauvais esprits. Je cherchais Myrth&eacute;; mais
+elle avait quitt&eacute; sa harpe, et, immobile entre Th&eacute;la&iuml;re et Th&eacute;is, elle
+arr&ecirc;tait un regard morne et cruel sur le guerrier endormi. Tout &agrave; coup
+au milieu d'elles s'&eacute;lan&ccedil;a M&eacute;ro&eacute;: l'aspic d'or qu'elle avait d&eacute;tach&eacute; de
+son bras sifflait en glissant sous les vo&ucirc;tes; le rhombus retentissant
+roulait et grondait dans l'air; Smarra convoqu&eacute; pour le d&eacute;part des
+songes du matin, venait r&eacute;clamer la r&eacute;compense promise par la reine des
+terreurs nocturnes, et palpitait aupr&egrave;s d'elle d'un hideux amour en
+faisant bourdonner ses ailes avec tant de rapidit&eacute;, qu'elle
+n'obscurcissaient pas du moindre nuage la transparence de l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Th&eacute;is, et Th&eacute;la&iuml;re, et Myrth&eacute; dansaient &eacute;chevel&eacute;es et poussaient des
+hurlements de joie. Pr&egrave;s de moi d'horribles enfants aux cheveux blancs,
+au front rid&eacute;, &agrave; l'&oelig;il &eacute;teint, s'amusaient &agrave; m'encha&icirc;ner sur mon lit
+des plus fragiles r&eacute;seaux de l'araign&eacute;e qui jette son filet perfide &agrave;
+l'angle de deux murailles contigu&euml;s pour y surprendre un pauvre papillon
+&eacute;gar&eacute;. Quelques-uns recueillaient ces fils d'un blanc soyeux dont les
+flocons l&eacute;gers &eacute;chappent au fuseau miraculeux des f&eacute;es, et ils les
+laissaient tomber de tout le poids d'une cha&icirc;ne de plomb sur mes membres
+exc&eacute;d&eacute;s de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;L&egrave;ve-toi, me disaient-ils avec des rires insolents, et ils brisaient
+mon sein oppress&eacute; en le frappant d'un chalumeau de paille, rompu en
+forme de fl&eacute;au, qu'ils avaient d&eacute;rob&eacute; &agrave; la gerbe d'une glaneuse.
+Cependant j'essayais de d&eacute;gager des fr&ecirc;les liens qui les captivaient mes
+mains redoutables &agrave; l'ennemi, et dont le poids s'est fait sentir souvent
+aux Thessaliens dans les jeux cruels du ceste et du pugilat; et mes
+mains redoutables, mes mains exerc&eacute;es &agrave; soulever un ceste de fer qui
+donne la mort, mollissaient sur la poitrine d&eacute;sarm&eacute;e du nain
+fantastique, comme l'&eacute;ponge battue par la temp&ecirc;te au pied d'un vieux
+rocher que la mer attaque sans l'&eacute;branler depuis le commencement des
+si&egrave;cles. Ainsi s'&eacute;vanouit sans laisser de traces, avant m&ecirc;me d'effleurer
+l'obstacle dont le rapproche un souffle jaloux, ce globe aux mille
+couleurs, jouet &eacute;blouissant et fugitif des enfants.</p>
+
+<p>La cicatrice de Pol&eacute;mon versait du sang, et M&eacute;ro&eacute;, ivre de volupt&eacute;,
+&eacute;levait au-dessus du groupe avide de ses compagnes le c&oelig;ur d&eacute;chir&eacute; du
+soldat qu'elle venait d'arracher de sa poitrine. Elle en refusait, elle
+en disputait les lambeaux aux filles de Larisse alt&eacute;r&eacute;es de sang. Smarra
+prot&eacute;geait de son vol rapide et de ses sifflements mena&ccedil;ant l'effroyable
+conqu&ecirc;te de la reine des terreurs nocturnes. &Agrave; peine il caressait
+lui-m&ecirc;me de l'extr&eacute;mit&eacute; de sa trompe, dont la longue spirale se
+d&eacute;roulait comme un ressort, le c&oelig;ur sanglant de Pol&eacute;mon, pour tromper
+un moment l'impatience de sa soif; et M&eacute;ro&eacute;, la belle M&eacute;ro&eacute;, souriait &agrave;
+sa vigilance et &agrave; son amour.</p>
+
+<p>Les liens qui me retenaient avaient enfin c&eacute;d&eacute;; et je tombais debout,
+&eacute;veill&eacute; au pied du lit de Pol&eacute;mon, tandis que loin de moi fuyaient tous
+les d&eacute;mons, et toutes les sorci&egrave;res, et toutes les illusions de la nuit.
+Mon palais m&ecirc;me, et les jeunes esclaves qui en faisaient l'ornement,
+fortune passag&egrave;re des songes, avaient fait place &agrave; la tente d'un
+guerrier bless&eacute; sous les murailles de Corinthe, et au cort&egrave;ge lugubre
+des officiers de la mort. Les flambeaux du deuil commen&ccedil;aient &agrave; retentir
+sous les vo&ucirc;tes souterraines du tombeau. Et Pol&eacute;mon... &ocirc; d&eacute;sespoir! ma
+main tremblante demandait en vain une faible ondulation &agrave; sa
+poitrine.&mdash;Son c&oelig;ur ne battait plus.&mdash;Son sein &eacute;tait vide.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LEpilogue" id="LEpilogue"></a><a href="#table">L'&Eacute;pilogue</a></h2>
+
+<p class="noindent">
+<i>&laquo;Hic umbrarum tenui stridore volantum</i><br />
+<i>Flebilis auditur questus, simulacra coloni</i><br />
+<i>Pallida, defunctasque vident migrare figuras.&raquo;</i><br />
+</p>
+
+
+<p><i>&laquo;Ici l'on entend les g&eacute;missements lamentables des &acirc;mes qui volent avec
+un sifflement l&eacute;ger, les paysans voient passer les spectres bl&ecirc;mes et
+les fant&ocirc;mes des morts.&raquo;</i></p>
+
+
+<p class="droit">
+(CLAUDIEN)</p>
+
+
+<p><i>&laquo;Jamais je ne pourrai ajouter foi &agrave; ces vieilles fables, ni &agrave; ces jeux
+de f&eacute;erie. Les amants, les fous et les po&egrave;tes ont des cerveaux br&ucirc;lants,
+une imagination qui ne con&ccedil;oit que des fant&ocirc;mes, et dont les
+conceptions, roulant dans un br&ucirc;lant d&eacute;lire, s'&eacute;garent toutes au-del&agrave;
+des limites de la raison.&raquo;</i></p>
+
+
+<p class="droit">
+(SHAKESPEARE, Le Songe d'une nuit d'&eacute;t&eacute;, acte V, sc&egrave;ne 1.)</p>
+
+
+<p>Ah! qui viendra briser leurs poignards, qui pourra &eacute;tancher le sang de
+mon fr&egrave;re et le rappeler &agrave; la vie! Oh! que suis-je venu chercher ici!
+&Eacute;ternelle douleur! Larisse, Thessalie, Temp&eacute;, flots du P&eacute;n&eacute;e que
+j'abhorre! &ocirc; Pol&eacute;mon, cher Pol&eacute;mon!...</p>
+
+<p>&laquo;Que dis-tu, au nom de notre bon ange, que dis-tu de poignards et de
+sang? Qui te fait balbutier depuis si longtemps des paroles qui n'ont
+point d'ordre, ou g&eacute;mir d'une voix &eacute;touff&eacute;e comme un voyageur qu'on
+assassine au milieu de son sommeil, et qui est r&eacute;veill&eacute; par la mort?...
+Lorenzo, mon cher Lorenzo...&raquo;</p>
+
+<p>Lisidis, Lisidis, est-ce toi qui m'a parl&eacute;? en v&eacute;rit&eacute;, j'ai cru
+reconna&icirc;tre ta voix, et j'ai pens&eacute; que les ombres s'en allaient.
+Pourquoi m'as-tu quitt&eacute; pendant que je recevais dans mon palais de
+Larisse les derniers soupirs de Pol&eacute;mon, au milieu des sorci&egrave;res qui
+dansent de joie? Vois, comme elles dansent de joie....</p>
+
+<p>&laquo;..H&eacute;las! je ne connais ni Pol&eacute;mon, ni Larisse, ni la joie formidable
+des sorci&egrave;res de Thessalie. Je ne connais que Lorenzo. C'&eacute;tait
+hier&mdash;as-tu pu l'oublier si vite?&mdash;que revenait pour la premi&egrave;re fois le
+jour qui a vu consacrer notre mariage; c'&eacute;tait hier le huiti&egrave;me jour de
+notre mariage... regarde, regarde le jour, regarde Arona, le lac et le
+ciel de Lombardie...&raquo;</p>
+
+<p>Les ombres vont et reviennent, elles me menacent, elles parlent avec
+col&egrave;re, elles parlent de Lisidis, d'une jolie petite maison au bord des
+eaux, et d'un r&ecirc;ve que j'ai fait sur une terre &eacute;loign&eacute;e... elles
+grandissent, elles me menacent, elles crient....</p>
+
+<p>&laquo;De quel nouveau reproche veux-tu me tourmenter, c&oelig;ur ingrat et jaloux?
+Ah! je sais bien que tu te joues de ma douleur, et que tu ne cherches
+qu'&agrave; excuser quelque infid&eacute;lit&eacute;, ou &agrave; couvrir d'un pr&eacute;texte bizarre une
+rupture pr&eacute;par&eacute;e d'avance.... Je ne te parlerai plus.&raquo;</p>
+
+<p>O&ugrave; est Th&eacute;is, o&ugrave; est Myrth&eacute;, o&ugrave; sont les harpes de Thessalie? Lisidis,
+Lisidis, si je ne me suis pas tromp&eacute; en entendant ta voix, ta douce
+voix, tu dois &ecirc;tre l&agrave;, pr&egrave;s de moi... toi seule peux me d&eacute;livrer des
+prestiges et des vengeances de M&eacute;ro&eacute;.... D&eacute;livre-moi de Th&eacute;is, de Myrth&eacute;,
+de Th&eacute;la&iuml;re elle-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>&laquo;C'est toi, cruel, qui porte trop loin la vengeance, et qui veux me
+punir d'avoir dans&eacute; hier trop longtemps avec un autre que toi au bal de
+l'&icirc;le Belle; mais s'il avait os&eacute; me parler d'amour, s'il m'avait parl&eacute;
+d'amour...&raquo;</p>
+
+<p>Par saint Charles d'Arona, que Dieu l'en pr&eacute;serve &agrave; jamais.... Serait-il
+vrai en effet, ma Lisidis, que nous sommes revenus de l'&icirc;le Belle au
+doux bruit de ta guitare, jusqu'&agrave; notre jolie maison d'Arona,&mdash;de
+Larisse, de Thessalie, au doux bruit de ta harpe et des eaux du P&eacute;n&eacute;e?</p>
+
+<p>&laquo;Laisse la Thessalie. Lorenzo, r&eacute;veille-toi... vois les rayons du soleil
+levant qui frappe la t&ecirc;te colossale de saint Charles. &Eacute;coute le bruit du
+lac qui vient mourir au pied de notre jolie maison d'Arona. Respire les
+brises du matin qui portent sur leurs ailes si fra&icirc;ches tous les parfums
+des jardins et des &icirc;les, tous les murmures du jour naissant. Le P&eacute;n&eacute;e
+coule bien loin d'ici.&raquo;</p>
+
+<p>Tu ne comprendras jamais ce que j'ai souffert cette nuit sur ses
+rivages. Que ce fleuve soit maudit de la nature, et maudite aussi la
+maladie funeste qui a &eacute;gar&eacute; mon &acirc;me pendant des heures plus longues que
+la vie dans des sc&egrave;nes de fausses d&eacute;lices et de cruelles terreurs! elle
+a impos&eacute; sur mes cheveux le poids de dix ans de vieillesse!</p>
+
+<p>&laquo;Je te jure qu'ils n'ont pas blanchi... mais une autre fois plus
+attentive, je lierais une de mes mains &agrave; ta main, je glisserai l'autre
+dans les boucles de tes cheveux, je respirerai toute la nuit le souffle
+de tes l&egrave;vres, et je me d&eacute;fendrai d'un sommeil profond pour pouvoir te
+r&eacute;veiller toujours avant que le mal qui te tourmente soit parvenu
+jusqu'&agrave; ton c&oelig;ur.... Dors-tu?&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Note_sur_le_rhombus" id="Note_sur_le_rhombus"></a><a href="#table">Note sur le <i>rhombus</i></a></h2>
+
+
+<p>Ce mot, fort mal expliqu&eacute; par les lexicographes et les commentateurs, a
+occasionn&eacute; tant de singuli&egrave;res m&eacute;prises, qu'on me pardonnera peut-&ecirc;tre
+d'en &eacute;pargner de nouvelles aux traducteurs &agrave; venir. M. No&euml;l lui-m&ecirc;me,
+dont la saine &eacute;rudition est rarement en d&eacute;faut, n'y voit qu'une sorte de
+roue en usage dans les op&eacute;rations magiques; plus heureux toutefois dans
+cette rencontre que son estimable homonyme, l'auteur de l'<i>Histoire des
+p&ecirc;ches</i>, qui, tromp&eacute; par une conformit&eacute; de nom fond&eacute;e sur une conformit&eacute;
+de figure, a regard&eacute; le <i>rhombus</i> comme un poisson, et qui fait honneur
+au turbot des merveilles de cet instrument de Sicile et de Thessalie.
+Lucien, cependant, qui parle d'un <i>rhombos</i> d'airain, t&eacute;moigne assez
+qu'il est question d'autre chose que d'un poisson. Perrot d'Ablancourt a
+traduit &laquo;un miroir d'airain&raquo;, parce qu'il y avait en effet des miroirs
+faits en rhombe, et que la forme se prend quelquefois pour la chose dans
+le style figur&eacute;. Belin de Ballu a rectifi&eacute; cette erreur pour tomber dans
+une autre. Th&eacute;ocrite fait dire &agrave; une de ses berg&egrave;res: &laquo;Comme le
+<i>rhombos</i> tourne rapidement au gr&eacute; de mes d&eacute;sirs, ordonne, V&eacute;nus, que
+mon amant revienne &agrave; ma porte avec la m&ecirc;me vitesse.&raquo; Le traducteur latin
+de l'inappr&eacute;ciable &eacute;dition de Libert approche beaucoup de la v&eacute;rit&eacute;:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Utque volvitur hic aeneus orbis, ope Veneris,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Sic ille voluatur ante nostras fores.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p>Un globe d'airain n'a rien de commun avec un miroir. Il est fait aussi
+mention du rhombus dans la seconde &eacute;l&eacute;gie du livre second de Properce,
+et dans la trenti&egrave;me &eacute;pigramme du neuvi&egrave;me livre de Martial, sauf
+erreur. Il est presque d&eacute;crit, dans la huiti&egrave;me &eacute;l&eacute;gie du livre premier
+des Amours, o&ugrave; Ovide passe en revue les secrets de la magicienne qui
+instruit sa fille aux myst&egrave;res ex&eacute;crables de son art; et je dois le
+secret d'une d&eacute;couverte, d'ailleurs bien insignifiante, &agrave; cette
+r&eacute;miniscence:</p>
+
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Scit bene [Saga] quid gramen, quid torto concita rhombo</i></span><br />
+<span style="margin-left: 2em;"><i>Licia, quid valeat, etc.</i></span><br />
+</p>
+
+
+<p><i>Concita licia, torto rhombo</i>, indiquent assez clairement un instrument
+arrondi chass&eacute; par des lani&egrave;res, et qu'on ne saurait confondre avec le
+<i>turbo</i> des enfants de Rome, qui n'a jamais &eacute;t&eacute; d'airain, et qui ne
+ressemble pas plus &agrave; un miroir qu'&agrave; un poisson; les po&egrave;tes n'auraient
+d'ailleurs pas cherch&eacute; pour le d&eacute;signer le terme inusit&eacute; de rhombus,
+puisque <i>turbo</i> figurait assez honorablement dans la langue po&eacute;tique.
+Virgile a dit: <i>Versare turbinem</i>, et Horace: <i>Citamque retro solve
+turbinem</i>.</p>
+
+<p>Je ne suis toutefois pas &eacute;loign&eacute; de croire que, dans ce dernier exemple
+o&ugrave; Horace parle des enchantements des sorci&egrave;res, il fait allusion au
+<i>rhombos</i> de Thessalie et de Sicile, dont le nom latinis&eacute; n'a &eacute;t&eacute;
+employ&eacute; qu'apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>On me demandera probablement ce que c'est que le <i>rhombus</i>, si on a pris
+la peine de lire cette note, qui n'est pas destin&eacute;e aux dames et qui est
+de fort peu d'int&eacute;r&ecirc;t pour tout le monde. Tout s'accorde &agrave; prouver que
+le <i>rhombus</i> n'est autre chose que ce jouet d'enfant dont la projection
+et le bruit ont effectivement quelque chose d'effrayant et de magique,
+et qui, par une singuli&egrave;re analogie d'impression, a &eacute;t&eacute; renouvel&eacute; de nos
+jours sous le nom de DIABLE.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Petit_lexique_de_Smarra" id="Petit_lexique_de_Smarra"></a><a href="#table">Petit lexique de Smarra</a></h2>
+
+
+<p>NOTE: Il s'agit davantage d'&eacute;claircissements sur les mots utilis&eacute;s que
+de simples d&eacute;finitions. Comme on a tr&egrave;s souvent consult&eacute; plusieurs
+sources pour chaque mot et que les informations ont &eacute;t&eacute; r&eacute;sum&eacute;es, il
+faudrait situer le pr&eacute;sent lexique dans la cat&eacute;gorie des gloses.
+L'&eacute;num&eacute;ration qui suit n'est donc pas une &eacute;tude lexicale compl&egrave;te pour
+chaque mot, mais une lecture du lexique appliqu&eacute;e au conte. Quelques
+termes techniques se rapportent au paratexte.</p>
+
+<p>Affreux: (Nodier &eacute;crit: dans tous les sens du terme, est-ce une piste?)
+Du germanique aifr signifiant horrible, terrible devenu en proven&ccedil;al:
+affres voulant dire horreur, tourment, torture. Qualifiant l'abominable,
+l'atroce, l'effrayant, le monstrueux, le m&eacute;chant, le hideux, le vilain,
+le repoussant, le d&eacute;testable, le terrible...(des milliers de nuances
+&eacute;tymologiques &agrave; exploiter!)</p>
+
+<p>Aigrettes (de feu): Ornement de pierres pr&eacute;cieuses.</p>
+
+<p>Am&eacute;nit&eacute;: Du latin amoenitas. Rare, parole aimable, acte plaisant; par
+ironie, paroles blessantes (se dire des am&eacute;nit&eacute;s.).</p>
+
+<p>Ar&eacute;opage: Tribunal d'Ath&egrave;nes, genre de cour sup&eacute;rieure de justice
+au-dessus des juges. Assembl&eacute;e de personnes choisies pour leur notori&eacute;t&eacute;
+et leur comp&eacute;tence.</p>
+
+<p>Caducit&eacute;: &Eacute;tat d'une personne caduque, d&eacute;cr&eacute;pite, vieille, sans vigueur.</p>
+
+<p>C&eacute;r&egrave;s: D&eacute;esse romaine des moissons.</p>
+
+<p>Ceste: Du latin, courroie garnie de plomb dont les pugilistes de
+l'Antiquit&eacute; s'entouraient les mains.</p>
+
+<p>Corcyre: &Icirc;le de la mer Ionienne colonis&eacute;e par les Corinthiens (8e av. J.
+C.), Corfou de nos jours.</p>
+
+<p>Corinthe: Ville grecque rivale d'Ath&egrave;nes et de Sparte.</p>
+
+<p>Dais: Genre de vo&ucirc;te en tissus soutenue par des montants plac&eacute;s
+au-dessus d'&ecirc;tres ou d'objets &eacute;minents.</p>
+
+<p>Discobole: Lanceur de disque ou de palet.</p>
+
+<p>&Eacute;pidaure: Ville d'Argolie o&ugrave; se trouve, &agrave; flanc de montagne, le th&eacute;&acirc;tre
+grec le mieux conserv&eacute;.</p>
+
+<p>Girandole: Gerbe tournante de feux d'artifice.</p>
+
+<p>Goule: Terme oriental pour d&eacute;mon femelle d&eacute;vorant les cadavres dans les
+cimeti&egrave;res. Gr&acirc;ces: Agla&eacute;, la brillante, Thalie pour la croissance des
+plantes, Euphrosyne pr&eacute;sidant &agrave; la joie int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>Harpa: Du grec, faucille ou crochet.</p>
+
+<p>Harpe: Du latin, instrument de musique &agrave; cordes pinc&eacute;es en forme de
+triangle.</p>
+
+<p>Harpie: Monstre fabuleux &agrave; t&ecirc;te de femme et &agrave; corps de vautour ayant des
+griffes ac&eacute;r&eacute;es.</p>
+
+<p>H&acirc;ve: D'une p&acirc;leur et d'une maigreur maladives.</p>
+
+<p>Labilit&eacute;: N&eacute;ologisme, issu de labile, du latin labia pour l&egrave;vres, mais
+aussi dans l'action de sujet &agrave; changement, &agrave; d&eacute;faillance, glissement ou
+tomb&eacute;e (de l&egrave;vres...)</p>
+
+<p>Lamie: Monstre femelle qui volait les enfants pour les d&eacute;vorer.</p>
+
+<p>Mall&eacute;er: n&eacute;ologisme, battre et &eacute;tendre un fragment de m&eacute;tal au marteau.</p>
+
+<p>Nosographie: du grec, nosos pour maladie et graphein signifiant &eacute;crire.
+Signe, description de sympt&ocirc;mes, portrait d'&eacute;tat de d&eacute;s&eacute;quilibre. Tout
+&eacute;crit faisant &eacute;tat d'un malaise physique, social ou sentimental.
+S'oppose &agrave; l'hagiographie si elle touche des aspects moraux.</p>
+
+<p>Paling&eacute;n&eacute;sie: Chez les Sto&iuml;ciens, retour &eacute;ternel des m&ecirc;mes &eacute;v&eacute;nements.
+Renaissance des &ecirc;tres ou des soci&eacute;t&eacute;s con&ccedil;ue comme source d'&eacute;volution et
+de perfectionnement, r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration, r&eacute;surrection., retour &agrave; la vie.
+R&eacute;apparition de caract&egrave;res ancestraux (atavisme), et par extension,
+h&eacute;r&eacute;dit&eacute; des id&eacute;es et des comportements (pr&eacute;face 2).</p>
+
+<p>Pampre: Jeune rameau de l'ann&eacute;e de la vigne. Ornement sur lequel figure
+un rameau de vigne sinueux avec feuilles et grappes.</p>
+
+<p>Phal&egrave;ne: Grand papillon nocturne ou cr&eacute;pusculaire appel&eacute; aussi
+&laquo;g&eacute;om&egrave;tre&raquo;.</p>
+
+<p>Plectrum: Mot latin: baguette pour jouer de la lyre, peut &ecirc;tre son
+synonyme ou repr&eacute;senter un genre de po&eacute;sie lyrique sans emploi du JE.
+(Plectre, mot fran&ccedil;ais pour la baguette de lyre.) Aussi en grec,
+plektron racine de pl&ecirc;ssein qui signifie frapper.</p>
+
+<p>Procrastination: Du latin pro, pour, en faveur de; de crastinum,
+lendemain, futur, et actio pour action. N&eacute;ologisme voulant dire action
+en faveur du futur.</p>
+
+<p>Rodomontade: Bravade, fanfaronnade, vantardise.</p>
+
+<p>Sistre: Instrument de musique de la Gr&egrave;ce antique compos&eacute; d'un cadre sur
+lequel sont enfil&eacute;es des coques de fruits et des coquillages qui
+&eacute;mettent des sons diff&eacute;rents en s'entrechoquant. Si l'on comprend bien
+Smarra est un sistre!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Charles_Nodier_1780-1844_a_decouvert" id="Charles_Nodier_1780-1844_a_decouvert"></a><a href="#table">Charles Nodier (1780-1844) &agrave; d&eacute;couvert</a></h2>
+
+
+<p>&Agrave; son &eacute;poque, cet auteur fran&ccedil;ais fut une r&eacute;f&eacute;rence inestimable pour une
+quantit&eacute; impressionnante d'&eacute;crivains qui sont tous devenus c&eacute;l&egrave;bres. En
+1824, il &eacute;tait biblioth&eacute;caire &agrave; l'Arsenal et pendant plus de dix ans, il
+y anima des salons r&eacute;unissant ceux qui furent reconnus comme les g&eacute;nies
+de la litt&eacute;rature du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle. On a tort de mettre son &oelig;uvre
+en retrait et de ne noter que ce r&ocirc;le d'h&ocirc;te passif &agrave; l'endroit de ses
+invit&eacute;s qui allaient se faire prestigieux. La trace de son g&eacute;nie
+transpara&icirc;t dans les &oelig;uvres immortelles de ces c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s, parce
+qu'elles l'avaient lu et s'en &eacute;taient inspir&eacute;es. On avance que le
+surr&eacute;alisme &agrave; la G&eacute;rard de Nerval avait pris racines suite &agrave; la lecture
+de Nodier. Ses amis, Victor Hugo et Alphonse de Lamartine, appr&eacute;ciaient
+son &eacute;rudition et ses avis inspir&eacute;s. La premi&egrave;re esquisse de La tentation
+de St-Antoine, s'intitulait Smahr (en 1838, 17 ans apr&egrave;s la premi&egrave;re
+&eacute;dition de Smarra!).</p>
+
+<p>Bref, Nodier &eacute;tait plus que ce bonhomme caricatur&eacute; par les historiens de
+la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise, en bibliophile maniaque et en conteur amusant.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&egrave;re de l'hypertexte et de la technolitt&eacute;rature, le conte Smarra
+m&eacute;rite une lecture attentive. En le lisant, vous vivrez une
+actualisation &agrave; rebours de ce que l'on croit &ecirc;tre une &oelig;uvre litt&eacute;raire.
+Habituellement, le verbe &laquo;actualiser&raquo; indique le passage du virtuel au
+r&eacute;el. Or, la recr&eacute;ation de Charles Nodier, exactement comme on le vit en
+se d&eacute;pla&ccedil;ant dans l'espace de l'Internet, op&egrave;re un branchement universel
+par le biais d'une &eacute;criture transposant la r&eacute;alit&eacute; du cauchemar. Le
+cauchemar, &eacute;v&eacute;nement intime connu de toutes ou de tous, projette
+l'individu &agrave; la rencontre de &laquo;sites&raquo; o&ugrave; plusieurs &ecirc;tres se rejoignent
+dans une dimension virtuelle, et aucune fen&ecirc;tre n'y indique le nombre de
+visiteurs qui les ont parcourus!</p>
+
+<p>Pour vous avoir donn&eacute; l'occasion de d&eacute;couvrir Charles Nodier dans
+Smarra, je vous demande de me transmettre vos impressions de lecture.
+Peut-&ecirc;tre quelques semaines apr&egrave;s l'avoir lu, de me raconter vos propres
+cauchemars....</p>
+
+<p>Vous trouverez en annexe, des informations qui vous permettront de poser
+un regard sur ce Charles Nodier &agrave; d&eacute;couvrir, pour qu'il soit enfin &agrave;
+d&eacute;couvert.</p>
+
+<p>L.G. SAVARD (lgsavard@destination.ca)</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chronologie_des_oeuvres_de_Charles_Nodier" id="Chronologie_des_oeuvres_de_Charles_Nodier"></a><a href="#table">Chronologie des &oelig;uvres de Charles Nodier</a></h2>
+
+
+<p>NOTE: Celle-ci a &eacute;t&eacute; mont&eacute;e dans le but de situer et d'&eacute;tablir: des
+relations entre Smarra et les autres contes, avec les champs d'&eacute;rudition
+d&eacute;j&agrave; explor&eacute;s dans divers &eacute;crits de Nodier. Ainsi, on peut discerner des
+marques d'intertextualit&eacute; dans Smarra, mesurer l'&eacute;volution de la pens&eacute;e
+de l'auteur et expliquer pourquoi les &eacute;ditions de ses &oelig;uvres sont
+difficiles &agrave; r&eacute;unir. &Agrave; ce sujet, lire les propos en fin de cette
+chronologie, sur sa carri&egrave;re de journaliste et d'&eacute;diteur. On conna&icirc;t
+mieux celle de biblioth&eacute;caire....</p>
+
+<p>1798</p>
+
+<p>&laquo;Dissertation sur l'usage des antennes dans les insectes, et sur
+l'organe de l'ou&iuml;e dans ces m&ecirc;mes animaux.&raquo; en collaboration avec Luczot
+de la Th&eacute;baudais.</p>
+
+<p>1801</p>
+
+<p>&laquo;Bibliographie entomologique.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Pens&eacute;es de Shakespeare.&raquo;</p>
+
+<p>Th&eacute;&acirc;tre: &laquo;Lequel des deux ou L'amant incognito.&raquo;.</p>
+
+<p>1802</p>
+
+<p>&laquo;Stella ou Les proscrits.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;La Napol&eacute;onne.&raquo; (Ode satirique)</p>
+
+<p>1803</p>
+
+<p>&laquo;Le dernier chapitre de mon roman.&raquo; (anonyme)</p>
+
+<p>&laquo;Le peintre de Salzbourg suivi de.... Les m&eacute;ditations du Clo&icirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>1804</p>
+
+<p>&laquo;Essais d'un jeune barde.&raquo; (Nodier a 24 ans)</p>
+
+<p>1806</p>
+
+<p>&laquo;Les Tristes, ou M&eacute;langes tir&eacute;s des tablettes d'un suicide.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Une heure, ou La Vision.&raquo; (1<sup>er</sup> r&eacute;cit fantastique, le vrai exercice...)</p>
+
+<p>1808</p>
+
+<p>&laquo;Dictionnaire des onomatop&eacute;es.&raquo; (Travail sur l'origine des mots)</p>
+
+<p>&laquo;Apoth&eacute;ose et Impr&eacute;cations de Pythagore.&raquo;</p>
+
+<p>1810</p>
+
+<p>Prospectus d'un ouvrage non publi&eacute;: &laquo;Arch&eacute;ologie ou syst&egrave;me universel et
+raisonn&eacute; des langues.&raquo;</p>
+
+<p>1812</p>
+
+<p>&laquo;Museum entomologicum &laquo;
+&laquo;Questions de litt&eacute;rature l&eacute;gale.&raquo;</p>
+
+<p>1815</p>
+
+<p>&laquo;Histoire des soci&eacute;t&eacute;s secr&egrave;tes de l'arm&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>1818</p>
+
+<p>&laquo;Jean Sbogar&laquo; (Roman)</p>
+
+<p>1819</p>
+
+<p>&laquo;Th&eacute;r&egrave;se Aubert.&raquo; (Roman)</p>
+
+<p>&laquo;Des exil&eacute;s.&raquo; (anonyme)</p>
+
+<p>1820</p>
+
+<p>&laquo;Ad&egrave;le&laquo; (Roman &eacute;pistolaire)</p>
+
+<p>&laquo;Les Vampires.&raquo; (En collaboration, m&eacute;lodrame jou&eacute; au th&eacute;&acirc;tre)</p>
+
+<p>1821</p>
+
+<p>&laquo;Smarra &laquo;(conte) (15 ans apr&egrave;s le 1<sup>er</sup> conte fantastique)</p>
+
+<p>&laquo;Promenade de Dieppe aux montagnes d'&Eacute;cosse.&raquo;</p>
+
+<p>1822</p>
+
+<p>&laquo;Trilby &laquo;(conte)</p>
+
+<p>&laquo;Infernalia &laquo;(Recueil de contes terrifiants)</p>
+
+<p>&laquo;Essai sur la philosophie des langues ou l'Alphabet naturel.&raquo;</p>
+
+<p>1823</p>
+
+<p>&laquo;Adieux &laquo;(Po&egrave;me paru dans le journal La Muse Fran&ccedil;aise)</p>
+
+<p>&laquo;Essai critique sur le gaz hydrog&egrave;ne et les divers modes d'&eacute;clairage
+artificiel.&raquo;</p>
+
+<p>1824 (biblioth&eacute;caire &agrave; l'Arsenal)</p>
+
+<p>1827</p>
+
+<p>&laquo;Po&eacute;sies&laquo;</p>
+
+<p>1828</p>
+
+<p>&laquo;Examen critique des dictionnaires de langue fran&ccedil;aise.&raquo;</p>
+
+<p>1829</p>
+
+<p>&laquo;Souvenirs et portraits de la R&eacute;volution fran&ccedil;aise.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;M&eacute;langes tir&eacute;s d'une petite biblioth&egrave;que, ou Vari&eacute;t&eacute;s litt&eacute;raires et
+philosophiques.&raquo;</p>
+
+<p>1830</p>
+
+<p>&laquo;Histoire du roi de Boh&egrave;me et ses sept ch&acirc;teaux, suivi de...Les Aveugles
+de Chamouny et Le chien Brisquet.&raquo;</p>
+
+<p>1831</p>
+
+<p>&laquo;De quelques ph&eacute;nom&egrave;nes du sommeil, de l'amour et de son influence,
+comme sentiment, sur la soci&eacute;t&eacute; actuelle.&raquo; (Essai)</p>
+
+<p>&laquo;M. de la Metterie ou les Superstitions.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;M&eacute;moire de Maxime Odin ou Souvenirs de jeunesse.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Livre des Cent-et-un &laquo;</p>
+
+<p>1832</p>
+
+<p>&laquo;Histoire d'H&eacute;l&egrave;ne Grillet.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;L'Amour et le Grimoire.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle de Marsan.&raquo; (Roman)</p>
+
+<p>&laquo;De la Paling&eacute;n&eacute;sie humaine et de la R&eacute;surrection.&raquo; (Essai)</p>
+
+<p>&laquo;Les &oelig;uvres compl&egrave;tes de Charles Nodier&raquo; (En 12 volumes)
+au tome IV, 1&egrave;re apparition de &laquo;La F&eacute;e aux miettes&raquo; (Conte c&eacute;l&egrave;bre)</p>
+
+<p>1833</p>
+
+<p>&laquo;Hurlubleu et L&eacute;viathan-le-long.&raquo; (Fantaisies)</p>
+
+<p>&laquo;Les morts fianc&eacute;s.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;L'homme et la fourmi.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le Dessin de Piran&egrave;se &laquo;&laquo;Baptiste Montauban ou l'Idiot.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;La Combe de l'homme mort.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;Tr&eacute;sor des F&egrave;ves et Fleur des pois&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;Marie-Sybille M&eacute;rian.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;Le dernier banquet des Girondins.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;Jean-Fran&ccedil;ois-les-bas-bleus.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&Eacute;lection &agrave; l'Acad&eacute;mie fran&ccedil;aise</p>
+
+<p>1834</p>
+
+<p>&laquo;Notions de linguistique.&raquo;</p>
+
+<p>1836</p>
+
+<p>&laquo;Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay-Roux.&raquo; (Fantaisies)</p>
+
+<p>&laquo;Paul ou la Ressemblance.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;M. Gazotte.&raquo;</p>
+
+<p>1837</p>
+
+<p>&laquo;In&egrave;s de Las Sierra.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;La l&eacute;gende de s&oelig;ur B&eacute;atrix.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;Le G&eacute;nie Bonhomme.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;Les Quatre Talismans.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>&laquo;La Neuvaine de la Chandeleur.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>1839</p>
+
+<p>&laquo;Lydie ou la R&eacute;surrection.&raquo; (Conte)</p>
+
+<p>1841</p>
+
+<p>Fin de l'&eacute;dition des &oelig;uvres compl&egrave;tes.</p>
+
+<p>1842</p>
+
+<p>&laquo;Les Marionnettes.&raquo; (Essai)</p>
+
+<p>L'&eacute;parpillement explicable....</p>
+
+<p>Charles Nodier a beaucoup publi&eacute; dans des p&eacute;riodiques. C'est pourquoi il
+&eacute;ditera sur neuf ans, les tomes de son &oelig;uvre compl&egrave;te. Voici la liste
+des revues et journaux dans lesquels Nodier a &eacute;crit:</p>
+
+<p>Le T&eacute;l&eacute;graphe Illyrien, Le Journal des D&eacute;bats, Les Archives de la
+litt&eacute;rature et des arts,</p>
+
+<p>Le D&eacute;fenseur, Le Drapeau blanc, La Quotidienne, La Muse fran&ccedil;aise, La
+Revue de Paris,</p>
+
+<p>Le Bulletin du Bibliophile, Le Temps, La Revue des Deux Mondes et
+d'autres.</p>
+
+<p>De plus....</p>
+
+<p>Il a traduit des ouvrages &eacute;trangers et r&eacute;dig&eacute; de nombreuses pr&eacute;faces,
+agissant ou non comme &eacute;diteur. Les douze volumes d'Oeuvres Compl&egrave;tes de
+Charles Nodier, qu'il a lui-m&ecirc;me assembl&eacute;s, &eacute;cartent plusieurs de ses
+textes. Par exemple, son essai autobiographique intitul&eacute; &laquo;Moi-m&ecirc;me
+&laquo;&eacute;crit en 1799 ne sera publi&eacute; qu'en 1922. (Il s'agit d'une fantaisie!)
+Ses contes (pour adultes, dans la majorit&eacute; des cas.) ont fait l'objet de
+plusieurs &eacute;ditions depuis 1841, &agrave; divers titres et selon des choix
+pr&eacute;cis: Contes fantastiques, Contes de la Veill&eacute;e, Contes du p&egrave;re Nodier
+et le reste.</p>
+
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+End of Project Gutenberg's Smarra ou les démons de la nuit, by Charles Nodier
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SMARRA OU LES DÉMONS DE LA NUIT ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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