diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:29 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:29 -0700 |
| commit | d0338441918bd17b99684172f047200aead2878f (patch) | |
| tree | ace28f005ea4ce4a24accabd8ceb507792ec7992 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 18073-8.txt | 6324 | ||||
| -rw-r--r-- | 18073-8.zip | bin | 0 -> 121362 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18073-h.zip | bin | 0 -> 129250 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 18073-h/18073-h.htm | 6395 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
7 files changed, 12735 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/18073-8.txt b/18073-8.txt new file mode 100644 index 0000000..894d106 --- /dev/null +++ b/18073-8.txt @@ -0,0 +1,6324 @@ +The Project Gutenberg EBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Marchand de Poison + Les Batailles de la Vie + +Author: Georges Ohnet + +Release Date: March 29, 2006 [EBook #18073] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCHAND DE POISON *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + + + +LES BATAILLES DE LA VIE + + * * * * * + +MARCHAND DE POISON + +PAR + +GEORGES OHNET + +PARIS + +SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES + +_Librairie Paul Ollendorff_ + +50, chaussée d'Antin, 50 + +1903 + + + +IL A ÉTÉ TIRÉ A PART + +_Trente-huit exemplaires numérotés à la presse_ + +SAVOIR: + +3 exemplaires sur papier de Chine (Nos 1 à 3); +5 exemplaires sur papier du Japon (Nos 4 à 8); +30 exemplaires sur papier de Hollande (Nos 9 à 38). + + * * * * * + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +I + + +Rue de Châteaudun, sur la façade d'un des immeubles qui avoisinent les +jardins, derniers vestiges des seigneuriales demeures où habitèrent +Talleyrand et la reine Hortense, se lit, sur une plaque de marbre, cette +inscription: _Banque de l'Alimentation--Vernier-Mareuil_. Cette maison, +hautement estimée dans le commerce, porte les noms de deux hommes très +connus dans le monde parisien pour leur soudaine et rapide ascension +vers la grande fortune. En vingt ans, Vernier et son beau-frère Mareuil, +partis de rien, sont arrivés à tenir une place prépondérante à la +Bourse, et les banques les plus solides sont obligées de compter avec +eux. Par l'alimentation, ils étendent leur influence sur le négoce des +vins, des eaux-de-vie et des liqueurs, et enlacent le Midi tout entier +sous les mailles d'un gigantesque filet dont ils tiennent la corde dans +leurs bureaux de la rue de Châteaudun. + +Ils ont établi, pour lutter contre la mévente des vins, un système de +prêts sur warrants qui met en leur dépendance tous les viticulteurs de +France embarrassés dans leurs affaires. Il est juste de dire qu'ils +n'abusent pas de cette puissance formidable, qu'ils ne l'exercent qu'au +profit de leurs adhérents, et se bornent, en ce qui les concerne, à se +procurer dans des conditions avantageuses les alcools qui leur servent à +fabriquer les apéritifs célèbres avec la vente desquels ils ont commencé +leur fortune. A la Bourse du Commerce, Vernier-Mareuil sont aussi +glorieusement connus, traités avec autant de respectueuse déférence que +Rothschild, à la Bourse des Valeurs. Ils sont, au point de vue spécial +de l'alimentation, de véritables potentats. Et quand on a dit d'une +spéculation: «Les Vernier-Mareuil en sont», il n'y a plus qu'à +s'incliner devant la réussite certaine. + +Vernier n'avait pas eu des commencements brillants. Après son service +militaire, fait, tant bien que mal, dans un régiment de ligne, à +Courbevoie, il était entré, à vingt-quatre ans, chez un marchand de vins +du quai de Bercy, qui l'avait initié à tous les mystères de la science +oenophile. Il avait, pendant quelques mois, manié le campèche, l'acide +tartrique, et fabriqué des tonnes de vin, dans lesquelles l'eau de la +Seine entrait pour plus que le jus de la vigne. Le commerce lui avait +paru si facile et si simple qu'il avait rêvé de l'exercer pour son +propre compte. Il avait loué une petite boutique avenue de Tourville, +près de l'École militaire, et s'était mis à pratiquer la falsification +des boissons avec autant de suite que de succès. + +Mais bientôt la vente du vin, dans lequel il n'y avait pas de vin, lui +parut sans intérêt. Il rêva de doter l'ivrognerie nationale d'un produit +personnel, et comme ses études en l'art de frelater les liquides lui +avaient donné quelques notions de chimie, il se décida à créer un +apéritif. Ce n'était encore qu'un «Prunelet», à base d'alcool à +quatre-vingt-dix degrés, qui faisait dresser les cheveux sur la tête à +tout homme sain, mais procurait une douce sensation de chaleur dans la +gorge de tout pochard invétéré. Or, ce n'était que pour les pochards que +Vernier-Mareuil travaillait. + +Il avait promptement compris qu'il n'y a rien à faire avec les gens +sobres, et que la société, détraquée par le socialisme, affolée par la +haine de tout ce qui est respectable: la morale, la religion, la patrie, +était mûre pour le coup de grâce de l'ivrognerie triomphante. Il lisait +les journaux, dans ses heures de chômage, et savait qu'un alcoolique +engendre un alcoolique. Il cultivait donc l'abâtardissement de la race +avec un soin méthodique, et chaque billet de mille francs qu'il serrait +précieusement dans sa caisse représentait, pour lui, la raison, le +courage, le génie peut-être des malheureux qu'il avait intoxiqués. + +Il était sans remords. «Si ce n'est pas moi qui leur vends ce qu'ils +aiment à boire, disait-il, les jours où il raisonnait avec lui-même, ce +sera le voisin, et je n'en aurai pas le bénéfice. On n'empêche pas de +boire celui qui a soif. Et qu'est-ce que ça fait que ce soit l'un ou +l'autre qui en profite?» Il ne s'expliquait pas sur la question des +poisons qui formaient la base de son breuvage. Il était établi, pour +lui, que tous les commerçants se livraient aux mêmes procédés de +fabrication. Il n'y avait donc pas à se préoccuper de la moralité du +négoce, qui était infâme par destination. Il eut cependant quelques +petits ennuis qui auraient pu lui ouvrir les yeux sur la régularité de +ses opérations s'il n'avait pas été décidé à rejeter tout scrupule. + +Il rentrait, depuis quelques semaines, à la caserne, de l'École, tant de +soldats dans des états d'abrutissement ou de fureur d'un caractère si +morbide, que le médecin-major, qui ne péchait cependant pas par excès de +soin, s'inquiéta et crut devoir faire une enquête sur les débits dans +lesquels fréquentaient les hommes qui présentaient ces symptômes +d'empoisonnement alcoolique. Les adjudants interrogés furent tous +d'accord pour désigner le café de l'avenue de Tourville, où trônait, en +bras de chemise, le tablier noir du mastroquet sur le ventre, le +distillateur Vernier. Le major se lit apporter une bouteille du +«Prunelet» au nom engageant et à l'apparence débonnaire, qui ravageait +ainsi les cerveaux des hommes de la classe, et, se défiant de ses +facultés d'analyse, il envoya purement et simplement le liquide au +Laboratoire municipal, avec une apostille du colonel. + +Le résultat ne se fit pas attendre. Le rapport de l'expert fut +foudroyant, comme la liqueur elle-même. Les substances les plus nocives +étaient mélangées dans l'apéritif Vernier-Mareuil, avec une audace qui +ressemblait à de la candeur. On aurait précipité un homme sain et +vigoureux dans l'épilepsie, en peu de temps, avec un produit moins +compliqué. Il y avait exagération dans l'empoisonnement. Une descente de +police eut lieu dans la cave où le brave garçon composait sa liqueur. On +trouva un matériel bien simple: un coquemard en fonte, un alambic, un +fourneau, de l'alcool et des poudres. Le tout n'emplit pas une petite +charrette à bras. Sainte-Anne était déjà peuplée de plus d'aliénés dus à +Vernier que son matériel ne pesait de décigrammes. + +Traduit en police correctionnelle, le délinquant fit preuve d'une telle +douceur, exprima de tels regrets que les juges crurent à son +inconscience. Il fit, comme pendant le reste de sa vie, aux heures les +plus difficiles, la meilleure impression. Il avait reçu du ciel le +masque d'un honnête homme et une voix persuasive. Il n'en faut pas plus, +dans des temps où la vertu est rare, pour parvenir, avec les actions les +plus abominables sur la conscience, aux plus hautes situations. + +De sa première rencontre avec la justice de son pays, Vernier se tira +avec cinq cents francs d'amende et l'affichage du jugement à la porte de +son établissement. Il poussa un ouf de satisfaction. Son avocat--car il +s'était fait défendre; c'est sans doute ce qui lui valut d'être +condamné--lui avait laissé entrevoir six mois de prison. Il rentra donc +avenue de Tourville avec la tranquillité d'un homme qui se considère +comme innocenté, puisqu'on ne l'a pas jeté sous les verrous. Il protesta +de la pureté de ses intentions à l'égard de l'armée française, laissa +entendre que le major était un âne. Mais il changea de mixture, supprima +les poudres et augmenta le degré d'alcool. + +Sa clientèle doubla. On eût dit que, depuis qu'il était avéré que +Vernier assassinait ses pratiques, l'engouement pour sa liqueur se fût +accru, comme si ce flot de buveurs qui roulait devant son comptoir se +précipitait, de son plein gré, à la démence et à la mort. Vainement de +nouveaux échantillons avaient été prélevés sur ses produits, par la +rancune en éveil du major. Ils ne contenaient plus rien de nuisible que +de l'alcool qui corrodait la tôle des tables et brûlait le drap des +uniformes. Mais c'était de la production courante. Et, à moins de +consigner l'établissement, il n'y avait rien à faire. + +Cependant Vernier voyait prospérer son commerce. Il était béni par la +Providence comme s'il eut fait le bien. Son orgueil n'en était pas +enflé. Mais il songeait au moyen de décupler ses capitaux. C'est alors +qu'il se trouva en rapport avec l'homme qui devait donner à son +industrie morticole toute l'extension qu'elle méritait de prendre pour +le malheur de l'humanité. Il rencontra Mareuil. Celui-ci était un bohème +qui battait le pavé de Paris, continuellement à la recherche des dix +francs qu'il lui fallait pour vivre avec sa soeur, dans un petit +appartement des Batignolles. Maigre, noir, hâbleur comme un bon +méridional, il avait essayé de tout, même de la littérature, sans +parvenir à se faire une place. Il ne répugnait à aucune tâche, pourvu +qu'elle fût rétribuée. + +Cependant il était honnête et n'aurait pas pris un centime à son +prochain, à moins que ce ne fût en traitant une affaire. Alors, rouler +la partie adverse lui paraissait le premier des devoirs, presque une +nécessité professionnelle. Il était sobre, dur et entêté comme un âne. +Il n'aimait au monde que sa soeur Félicité, et n'avait qu'un but: lui +assurer un avenir tranquille. Elle faisait de la lingerie bien +misérablement dans son petit logis, pendant que Mareuil cherchait la +fortune sur le pavé de bois de la ville. Il était rabatteur pour le +compte d'un annoncier, quand sa déambulation sans répit le conduisit +avenue de Tourville. Il entra dans le café de Vernier, et sur les offres +du patron qui lui poussait un verre de son fameux Prunelet, il entra en +propos. Vernier vanta les vertus de sa liqueur. Mareuil s'étonna qu'il +n'eût pas l'idée d'en faire célébrer les mérites par la presse. Il +entonna son boniment: + +--La réclame, monsieur, n'est-elle pas le plus puissant, le seul levier +de l'époque? Avec la réclame, monsieur, on fait passer un idiot, aux +yeux des électeurs, pour un homme de talent et on le pousse au +ministère! Avec la réclame.... Tenez, monsieur, la réclame, c'est bien +simple.... Je vous fais une annonce périodique, pendant un mois, de +semaine en semaine, dans mes journaux.... Ça ne vous coûte rien! + +--Rien? s'écria Vernier, alléché par cette déclaration. Alors que +gagnez-vous? + +--Vous allez comprendre le mécanisme de l'opération.... Je vous avance +ma publicité.... Mais vous, sur toute vente de votre Prunelet que vous +ferez hors de votre établissement, vous me paierez un droit de dix +centimes par bouteille. + +Vernier, qui n'avait jamais débité de sa liqueur que chez lui, regarda +son interlocuteur avec un air narquois. Il se dit: «Tu veux m'enfoncer. +Je ne sais comment. Mais l'enfoncé, ce sera toi. Qu'est-ce que je +risque? Si je ne vends rien, je ne paierai pas. Et si, par hasard, la +réclame agissait... si je vendais!» + +Une flamme d'orgueil monta au cerveau de Vernier, qui se vit marchand en +gros, expédiant des caisses de Prunelet dans tous les cafés de la +province, et, qui sait? de Paris peut-être. Il dit: + +--Ça me va. Topez! Mais vous dînerez bien avec moi pour causer de notre +affaire. + +Déjà, c'était «notre» affaire! Les deux complices firent un petit dîner +fin, dans l'arrière-boutique du café, et Mareuil rédigea, au dessert, +l'annonce dont il comptait bien obtenir de son patron la publicité +gratuite. C'était, à peu de chose près, l'annonce si honnêtement +alléchante qui servit, plus tard, au lancement du célèbre +Royal-Vernier-Mareuil-Carte jaune. On y trouvait déjà «les cognacs +supérieurs récoltés, par Vernier lui-même, dans son domaine de Régnac +(Charente)». Brave Vernier, qui achetait de l'eau-de-vie de grains, à +réveiller les morts! Le domaine de Régnac! Il fallut se le procurer, aux +jours de la prospérité, et le baptiser ainsi pour sauvegarder la vérité +des boniments antérieurs. + +Mareuil, vers les dix heures, partit de l'avenue de Tourville, nanti +d'une fiole de Prunelet qu'il offrit à son annonceur, en l'honneur des +quelques lignes de sa première réclame. Mais ce n'était ni sur la +publicité des journaux, ni sur l'excellence de la liqueur que Mareuil +comptait, c'était sur son action personnelle. Le Prunelet de Vernier, +déposé chez un entrepositaire par les soins de Mareuil, s'enleva par +caisses, dès la première quinzaine; et voici comment. Mareuil avait des +camarades. Il convint avec eux d'une petite comédie à jouer dans les +cafés du boulevard. Mareuil entrait. A la question du garçon: «Que +faut-il servir à Monsieur?» il répondait nettement: + +--Prunelet-Vernier, et de l'eau frappée.... + +Naturellement le garçon répondait: + +--Prunelet-Vernier? Nous n'avons pas ça.... + +--Ah! vous n'avez pas ça? Quand vous l'aurez, je reviendrai. + +Il sortait. La dame du comptoir appelait le garçon et s'informait. +L'explication donnée par lui jetait l'inquiétude dans l'esprit de la +caissière. Dans la même journée, deux ou trois amis de Mareuil venaient +réclamer tour à tour du Vernier. La conséquence forcée, c'était l'achat +d'une caisse de Prunelet. Une fois la caisse achetée, il fallait la +vendre. Et alors une autre parade commençait: celle du garçon passionné +pour faire consommer aux clients le Vernier que la maison avait sur les +bras. La tactique de Mareuil réussit tellement bien qu'en six mois il +toucha quinze cents francs de commission, et que Vernier entama la +fabrication de sa liqueur en grand. Il installa un dépôt décent rue +Montmartre. Et, comme il fallait une personne de confiance pour tenir +les comptes, ce fut Mlle Félicité Mareuil qui, de la lingerie, passa +aux écritures. Vernier l'apprécia. Elle était blonde, douce et timide. +Il lui fit la cour, et, au moment où il vendait son café de l'avenue de +Tourville pour s'établir distillateur à Aubervilliers, il épousa la +soeur de Mareuil, devenu son associé. + +L'union de ces trois êtres était exemplaire. Ils ne vivaient que pour le +travail. Vernier distillait, transvasait, soutirait, emballait. Mareuil +courait la France et l'Étranger pour placer le Prunelet. Et Félicité +tenait la caisse, qui s'emplissait à mesure que les hangars de la +fabrique d'Aubervilliers se vidaient de leurs piles de caisses, +répandant l'abrutissement, la folie et la mort aux quatre coins du +monde. Jamais gens plus honnêtement laborieux, plus scrupuleusement +consciencieux, ne concoururent à une oeuvre aussi malsaine. On leur eût +donné le prix Montyon, pour l'application et la probité avec lesquelles +ils dirigeaient leur commerce. Si on eut mesuré les ravages causés par +ce qu'ils fabriquaient, on les eût condamnés au bagne. C'étaient de +vertueux assassins. Ils faisaient tout doucement fortune en empoisonnant +l'humanité. + +Vernier, en quête de progrès, ne s'en tenait pas à la fabrication du +Prunelet. Il avait lancé son Royal-Vernier-Carte jaune, et préparait une +«Arbouse des Alpes» dont il espérait merveilles. La fabrique +d'Aubervilliers s'agrandissait, et les travées succédaient aux travées, +multipliant les bouilleurs, les cuiseurs, les alambics. C'était, dans +l'intérieur des bâtiments, une succession de tuyaux de cuivre distillant +les poisons divers qui se déversaient dans des cuves, puis passaient aux +ateliers de saturation, où les divers arômes qui constituaient les +secrets de la fabrication leur étaient incorporés. + +Un laboratoire de chimie était annexé à l'établissement. Là, dans un +cabinet sévère, Vernier recevait avec une magistrale sérénité les +représentants de l'administration chargés de contrôler les entrées et +les sorties d'alcool. Tout se faisait au grand jour chez lui. Il se +savait si bien libre de tout mettre dans ses bouteilles, à la condition +de ne pas frauder le fisc! Et n'avait-il pas pour complice l'État, qui +se trouvait être son meilleur client? Plus il vendait de liqueurs, plus +l'État percevait de droits. Alors la France entière pouvait bien tomber +en état d'épilepsie. Qu'importait? Puisque les intérêts de l'État +étaient sauvegardés! + +Cependant, une ombre vint obscurcir la sérénité splendide avec laquelle +Vernier travaillait à faire sa fortune en abâtardissant la race +française. Il y avait, attaché au laboratoire, un dégustateur chargé de +rendre compte de l'égalité du dosage des produits. Chaque cuvée était +goûtée par lui, afin que jamais les liqueurs ne pussent présenter dans +leur composition la moindre différence. Le dégustateur logeait dans un +petit pavillon voisin de l'administration, et, toute la journée; il +sirotait les échantillons prélevés pour lui à la fabrique. Il ne les +avalait jamais. Il les crachait, afin, disait-il en riant, de n'être pas +pochard, tous les matins, avant dix heures. + +Au bout de deux ans, cet homme, très solide en apparence, mourut. Il fut +remplacé par un autre employé, qui ne dura que six mois. Le troisième +fit un an et devint phtisique. C'était un garçon de vingt-deux ans qui +soutenait sa mère. Il se mit à tousser, à pâlir. Sa mère, affolée, vint +trouver Vernier et le pria de changer son fils de service. Le bon +Vernier y consentit. Mais le malade était déjà trop gravement atteint. +Il mourut, comme son prédécesseur. Alors la mère, dans une crise de +désespoir, vint, après l'enterrement, faire une scène horrible à +Vernier, l'accusant de la mort de son enfant. Elle criait à travers ses +larmes, ameutant le personnel de l'usine: + +--Ce sont les infamies que vous lui avez fait boire qui l'ont tué! Il me +le disait: «C'est comme du plomb fondu qui me coule dans la bouche, à la +dixième dégustation!» Sa poitrine n'y a pas résisté.... Il est mort pour +que vous entassiez des centaines de mille francs. Mais ça ne vous +portera pas bonheur! + +Vainement Mareuil, qui était présent, essaya de raisonner cette pauvre +femme; il lui glissa doucement des billets de banque dans la main. Elle +les rejeta avec indignation. + +--Est-ce avec de l'argent que vous espérez me payer mon fils? Le tort +que vous m'avez fait est impossible à évaluer. C'est mon coeur que vous +m'avez pris! + +Et comme Mme Vernier, enceinte, paraissait à son tour pour tâcher de +calmer la douleur de cette mère farouche, celle-ci reprit avec +véhémence: + +--Vous serez punis dans votre enfant! Oui, si le ciel est juste, vous +aurez un fils qui vous fera expier tout le mal que vous avez fait aux +familles! + +Mme Vernier rentra consternée chez elle. Les imprécations de cette +femme en deuil l'avaient saisie. Elle se sentit frappée d'un +pressentiment. Elle se renferma dans un sombre mutisme. Vernier ne +savait que lui dire pour dissiper l'impression déplorable produite par +cette scène. Il s'en ouvrit au docteur Augagne, qui, déjà très en vue +comme gynécologue, avait été appelé auprès de Mme Vernier pour lui +donner des soins. Le jeune agrégé l'écouta, pensif. Puis, avec une +grande fermeté de langage: + +--Il est incontestable que l'industrie que vous avez entreprise et où +vous faites fortune est pernicieuse. Vous me répondrez que les +fabricants d'allumettes, qui font manier le phosphore par leurs +ouvriers, les miroitiers, qui les mettent à même le mercure pour +l'étamage des glaces, et les marchands de couleurs, qui leur donnent des +coliques de plomb, et tant d'autres qui vivent sur la détérioration +humaine ne sont pas plus dangereux ni plus coupables que vous. Je ne +vous dirai pas le contraire. Cependant, il faut, pour les besoins de la +vie, des allumettes, des glaces, des couleurs; tandis qu'il n'est pas +indispensable de boire des alcools. L'ivrognerie est un vice, et +l'exploitation d'un vice est un acte abominable en soi. + +--Vous ne pouvez pourtant pas me conseiller de fermer boutique et de +renoncer à une industrie qui m'a été si avantageuse. + +--Au point de vue de la moralité absolue, je ne devrais pas hésiter. +Mais, dans la pratique, et avec la moyenne de tolérance qu'exige +l'imperfection humaine, je vous dirai: Tâchez de rendre vos produits +aussi peu nocifs que possible. L'idéal serait de n'en pas faire. Si vous +en faites, tâchez qu'ils soient sans danger. Mais est-il une boisson +alcoolique sans danger? + +--Ah! vous me désolez! gémit Vernier. Je me considérerais comme un +criminel, si je prenais ce que vous me dites au pied de la lettre. Et je +suis un brave homme, je n'ai jamais fait tort d'un centime à personne. +Je tâche d'être utile à mes semblables le plus que je peux. Je ne refuse +jamais un secours à un malheureux.... Ma femme.... + +--C'est un ange! interrompit le docteur. Je sais le bien qu'elle répand +autour d'elle, en votre nom. Mais ceci ne rachète pas cela. Il est +mauvais de vivre sur la mort. Votre fortune, qui commence et sera +certainement très belle, s'élève sur des tombes. Vous construisez dans +un cimetière, avec les ossements de vos victimes. Il faut que vous +songiez à cela. Un pays d'imagination comme la France, qui se met à +boire de l'alcool, est perdu en vingt ans. La race s'étiole, les +sources de la génération se tarissent, l'intelligence s'obscurcit, et, +là où triomphaient la sagesse, l'ordre, la patience, se déchaînent la +nervosité, l'incohérence et la fureur. Voilà ce que l'alcool fait d'un +peuple fier, brave et spirituel: une brute féroce et dégoûtante. Tous +les gouvernements étrangers ont édicté des lois pour arrêter les progrès +de l'alcoolisme. Dans tous les pays du Nord, la vente de l'eau-de-vie +est interdite et un ivrogne est considéré comme un malade. Aussi les +races se relèvent, redeviennent énergiques et entreprenantes. Pendant ce +temps, la France passe au premier rang de l'alcoolisme, elle marche en +tête, la bouteille à la main. Et pourquoi? Parce que l'État a intérêt à +laisser se propager l'ivrognerie, parce que l'alcool est pour lui un +moyen de domination et que, par ses milliers de cabaretiers, il a étendu +sur la France tout entière un réseau électoral dont il ne veut pas la +laisser sortir. L'alcoolisme et la démocratie, dans ce malheureux pays, +marchent d'accord. Et quand l'électeur manifeste une velléité de +révolte, le débitant d'ivresse est là, qui lui tend son verre et lui +dit: «Bois et vote!» Et peu à peu, en dépit de nos révoltes d'orgueil, +nous tombons au dernier rang des nations civilisées. Car il y a une loi +inéluctable: la force physique d'un peuple est en raison directe de sa +sobriété. Il faut qu'une nation ait du sang dans les veines pour pouvoir +travailler et combattre. Or, ce qui fait du sang, c'est le pain. +L'alcool ne fait que de la lymphe. Donc une nation qui boit est une +nation perdue. Et tous ceux qui l'ont aidée à boire sont des criminels, +depuis l'industriel qui fabrique la boisson jusqu'à l'État qui permet +qu'on la vende. + +Vernier, consterné, regarda partir avec soulagement l'intransigeant +Augagne. Il rentra dans son bureau, où il raconta à Mareuil la scène qui +venait de le bouleverser. + +--Laisse donc, s'écria l'ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile +pour des déclamations humanitaires, qui n'ont qu'une portée purement +scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t'a +fait une conférence sur un sujet abstrait, avec des développements +peut-être exacts en théorie, mais sûrement pas dans la pratique. Est-ce +d'aujourd'hui qu'on fait de l'eau-de-vie. Mais nos ancêtres les Gaulois +en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune +s'appelait, dans ce temps-là, de l'hypocras ou de l'hydromel. Et ils se +pochardaient avec des boissons grossières, tout aussi bien, et en se +faisant sans doute beaucoup plus de mal qu'avec nos liqueurs de choix. +L'histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse? Est-ce que ça a +empêché Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napoléon? Non, mais il me +fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces médecins, avec leurs +manies! Ils se toquent d'un système, et puis, en dehors de leurs +prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ingérés de +défendre le vin rouge, et d'ordonner le vin blanc. Pourquoi? Parce que +l'un d'eux, quelque gros bonnet de l'École, aura eu mal à la vessie. +Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s'ils avaient des +calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout à fait le vin: rouge et blanc, +et ils ont ordonné la bière. La bière!... Suivant les théories du brave +docteur Augagne, alors, en mettant tous les Français au régime du +houblon, ne risquerait-on pas d'en faire des Allemands ou seulement des +Belges? Car, enfin, si l'alcool peut transformer une race, pourquoi la +bière n'obtiendrait-elle pas le même résultat? Maintenant, ce n'est plus +la bière qu'ils recommandent, c'est l'eau pure! Comme s'il y en avait! +Ces gens-là sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux! Et ceux qui +vendent du vin, blanc ou rouge, de la bière, peuvent se brosser le +ventre. Ils n'ont plus qu'à fermer boutique. Et c'est le sirop de +grenouille, le Château-la-pompe, tous les bouillons de culture pour +microbes variés, vendus sous la dénomination d'eau minérale, qui +triomphent! Et nous autres, qui ne donnons pas la fièvre typhoïde, nous +devrions cesser notre commerce? Attends un peu, pour voir! Mon vieux, ne +te frappe pas! Tous les professeurs de médecine sont des farceurs. Ils +ne se gênent pas pour administrer à leurs clients de la mort aux-rats en +pilules, en cachets et en fioles. Ne t'occupe pas de leur opinion. Ils +t'appellent: Marchand de poison? C'est la concurrence! Va ton petit +bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te +dira que c'est toi qui as raison! + +La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme +son beau-frère, mais il y avait des heures où il se laissait influencer +par ses scrupules. Il redoubla d'activité, tripla ses annonces, décupla +sa vente. Et quand Mme Vernier mit au monde le petit Christian, la +fortune de la maison était déjà en bonne voie. Mais les sinistres +malédictions de la mère du dégustateur mort phtisique revenaient +toujours à la mémoire de la jeune femme. Elle avait été frappée, et ne +pouvait réagir contre son impression. Elle ne parlait point de cet +incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en était comme +empoisonnée. Les imprécations de la femme étaient entrées en elle comme +un venin. Et elle ne parvenait pas à s'en débarrasser. Elle s'étiolait, +changeait, perdait son activité. A mesure que la prospérité de Vernier +augmentait, sa santé à elle déclinait. + +Absorbé par le souci de ses affaires, le distillateur prêtait une +attention médiocre à l'état physique de sa femme. Pendant que Mareuil +courait l'Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison, +Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait inventé un modèle de +bouteilles qui était tout à fait original, et qui attirait l'attention. +On achetait le Royal-Carte jaune ou l'Arbouse des Alpes à cause du +récipient. Vernier venait d'acheter, pour un morceau de pain, à Moret, +près de Fontainebleau, une vaste propriété au bord de la Seine, avec un +château du temps de François Ier, au milieu d'un parc admirable. Il +s'était peu soucié, de prime-abord, du château. Il n'avait vu que la +facilité de construire une usine possédant un quai d'embarquement sur le +fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer +Paris-Lyon, qui mettait à sa portée la Bourgogne, d'un côté, pour les +vins, et le Midi, de l'autre, pour les trois-six. Mais quand il visita, +avec Mme Vernier, le magnifique château de Gourneville, celle-ci +manifesta le désir de s'y installer pour passer l'été. Vernier, qui +surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la +pauvre femme chancelante vécut six mois avec le petit Christian, âgé de +deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon +moment de sa vie. Elle avait paru, dans l'air sain et vivifiant des +forêts, retrouver un peu d'énergie et de joie. Elle rentra à +Aubervilliers pour s'aliter et mourir. + +Vernier, qui n'avait pas prévu la catastrophe, en fut désemparé. Ce +n'était pas un sentimental. Il n'avait pas ressenti pour sa femme une de +ces tendresses qui emplissent le coeur d'un homme et le laissent +inconsolable, quand il en est brusquement privé. Mais il avait apprécié +le dévouement et la douceur de Félicité. Elle avait travaillé avec lui +courageusement aux premières assises de la fortune. Il la pleurait comme +une auxiliaire fidèle. Dans sa vie privée elle ne lui manquait pas. Elle +laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait +encore aux écritures. Mais les gens très occupés n'ont pas le loisir des +douleurs prolongées. Vernier avait trop d'affaires sur les bras pour +s'attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta à corps perdu +dans le travail. + +Cette année-là décida de l'avenir de la maison. Une habile et incessante +réclame entretenue dans les journaux du monde entier lançait +définitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente +devint énorme, et les millions commencèrent à entrer dans la caisse. +Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement +à faire de la banque. Il était en rapport avec les grands viticulteurs +du Midi, à qui il achetait les torrents d'eau-de-vie qui lui servaient +pour sa fabrication. Souvent il avait affaire à des propriétaires gênés +qui lui offraient des récoltes entières dont il n'avait pas besoin, mais +sur lesquelles il leur consentait des prêts. Il fit construire des +magasins à Moret et travailla dans les warrants avec tous les +producteurs charentais. + +Il s'aperçut promptement que le commerce de l'argent était encore bien +plus productif que la vente des alcools. Et son système d'avances sur +marchandises se transforma, peu à peu, en une entreprise colossale +d'agiotage. Il devint le maître et le régulateur du marché des +eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions +imprévues, il s'installa à Paris rue de Châteaudun, dans un +rez-de-chaussée d'où il déborda bientôt vers l'entresol, et jusqu'au +premier étage. Mareuil alors fut précieux. Cet ancien rabatteur de +réclames, ce petit courtier qui avait foulé si longtemps le pavé de +Paris, crotté comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se +révéla homme de finances à larges vues. Il étendit la spéculation de +Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant +pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la +Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l'influence +de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu'en +Extrême-Orient. + +La distillerie n'était déjà plus qu'une des annexes et la moins +importante peut-être du négoce qui se faisait dans la maison. Mais +Vernier conservait pour cette première industrie, source de sa +prospérité, une prédilection réelle. Il avait mis à Aubervilliers et à +Moret des ingénieurs à la tête des services de fabrication. Mais, de +temps à autre, repris par une curiosité de savoir comment se distillait +son Royal-Carte jaune, il arrivait à l'usine, et faisait l'inspection de +tous les ateliers; il entrait au laboratoire, examinait les matières +premières, étudiait l'imprimerie des étiquettes, passait la revue de la +verrerie. Il paraissait prendre à ces visites un plaisir tout +particulier. Il rajeunissait, sa froideur hautaine de grand brasseur +d'affaires se fondait dans la bonhomie ancienne, et le Vernier de +l'avenue de Tourville reparaissait: celui qui fabriquait sa mixture +vitriolesque dans la cave, avec un chaudron et un serpentin. + +Car il était aussi changé qu'un homme peut l'être, au physique et au +moral. Le Vernier tout rond, barbe rousse et cheveux frisés, qui, les +bras nus, trinquait avec ses pratiques sur le zinc, était devenu un +gentleman correct et froid, qui tenait les gens à distance et ne se +familiarisait qu'à bon escient. Il avait pris, avec le veuvage, des +habitudes de cercle, et peu à peu les nécessités du luxe s'étaient +imposées à lui. Il avait eu de beaux chevaux, un bel appartement aux +Champs-Elysées; il s'était lancé dans l'automobilisme, et on lui +connaissait une maîtresse très coûteuse. Il n'en fallait pas plus pour +poser un homme riche, et Vernier-Mareuil,--car on avait pris l'habitude +de le désigner par sa raison sociale,--si réfractaire qu'il fût au +snobisme, avait dû se plier aux exigences du monde dans lequel il +vivait. + +Il avait contracté quelques amitiés dispendieuses, les brillants clubmen +ayant souvent de grands besoins et de petites ressources. Mais +Vernier-Mareuil avait le billet de mille francs souriant et il +conduisait ses camarades aux courses dans une automobile de deux mille +louis. Enfin, il avait constitué à Gourneville une chasse de quinze +cents hectares, dans laquelle on tuait cinq cents pièces chaque fois +qu'on y faisait une battue. Dans de pareilles conditions d'existence, un +homme qui n'est ni répugnant, ni sot, ni insolent, ni véreux, trouve des +commensaux, plus qu'il n'en cherche. Vernier-Mareuil était donc dans une +très bonne situation mondaine, quand il rencontra Mlle de Vernecourt +des Essarts. Elle n'avait plus que sa mère et achevait, avec cette +vieille dame plus fière que si elle descendait des grands chevaux de +Lorraine, de grignoter la mince succession d'un père mort député de la +Mayenne et sous-chef du bureau politique de Mgr le comte de Paris. + +C'était tout ce qu'on pouvait rêver de plus pur comme faubourg +St-Germain. Vernier, dans un déplacement à Deauville, avait fait la +connaissance de ces dames, qui habitaient modestement un entresol dans +une rue écartée. Leur vie intérieure était fort simple, mais leur +existence extérieure était très brillante. Elles ne quittaient pas, +depuis le matin jusqu'au soir, pendant le mois d'août, tout ce que +Deauville comptait de plus aristocratique. On traitait ces femmes +ruinées, mais bien en cour, comme si elles avaient porté en elles le +reflet magnifique du pouvoir royal. On disait couramment: épouser +Mlle de Vernecourt, c'est la certitude d'une grande charge le jour où +le Roi reviendra. + +Mais comme, en dépit des espérances de ses partisans, le Roi ne revenait +pas, et ne faisait même pas mine d'essayer de rentrer, les épouseurs +restaient à l'écart, et à force de monter dans les équipages armoriés de +ses nobles amis, de suivre les séries de chasses dans les grands +châteaux de province, et de passer ses nuits au bal pendant la saison +mondaine à Paris, la charmante Emmeline de Vernecourt restait fille. Son +teint commençait à se faner, ses traits à se durcir. Elle était encore +très jolie, mais elle était à la veille de cesser de l'être quand elle +rencontra Vernier-Mareuil. + +Ce fut par l'intermédiaire d'un homme admirable, qui a repris, en ce +temps de misère et de corruption, la tâche de Saint-Vincent-de-Paul et +s'est consacré au soulagement des douleurs humaines, que la connaissance +se fit. M. Rampin organisait une loterie pour son oeuvre de la +Protection de l'Enfance, et il était venu faire appel à la charité de +ses aristocratiques clientes de Deauville, quand Vernier-Mareuil, qu'il +connaissait pour lui soutirer tous les ans de grasses aumônes, arriva +au Grand Hôtel, attiré par les courses. Il l'enrôla immédiatement dans +son comité en lui faisant valoir qu'il se trouverait en compagnie des +duchesses et des marquises les plus authentiques. Vernier-Mareuil se +dévoua donc, et parmi toutes les belles dames de l'aristocratie qui +s'évertuaient à placer des billets à leurs amis, il remarqua Mlle de +Vernecourt. Ce fut aussitôt, dans le clan des vendeuses, un mot d'ordre. +Il fallait marier Emmeline avec Vernier-Mareuil. Sans doute, il était +roturier. Mais il portait un double nom, ce qui avait déjà un petit air +de noblesse. Et puis le Saint-Père n'était-il pas là pour octroyer un +titre de comte à un brave millionnaire qui donnerait des gages à la +bonne cause en épousant une fille de haute naissance dans l'infortune? + +Vernier, pressé, chapitré, et, de son côté, séduit par la nouveauté de +la situation, se laissa aller à tenter l'aventure. A quarante-cinq ans, +il épousa Mlle Emmeline de Vernecourt des Essarts, qui n'en avait que +vingt-six, mais qui comptaient doubles comme des années de campagnes. De +plus, elle avait sa mère. Mais lui, il avait un fils, le jeune +Christian, qui venait de terminer ses études, et entrait dans la vie +avec des idées bien différentes de celles de son père sur la plupart des +sujets. C'était un produit de la nouvelle éducation sportive, qui a +désintellectualisé la jeunesse. Il avait au cours de ses études appris +beaucoup moins le latin que la gymnastique, et s'il était faible sur la +version, il était champion au football. Le racing, le tennis, le polo, +le cyclisme, puis plus tard l'automobilisme s'étaient partagé ses +faveurs. + +Il était sorti de l'École des hautes études commerciales dans un rang +convenable, grâce à sa connaissance parfaite des langues allemande et +anglaise. Son année de service s'était passée dans la cavalerie, au +4e chasseurs. Là il avait fait la connaissance des cavaliers Longin, +Vertemousse et Fabreguier, jeunes fils de famille, riches et sans +vocation, qui tiraient avec effort et ennui leurs mois de service. En +cette compagnie, Christian, qui jusqu'alors avait été sobre, prit des +habitudes d'intempérance, et son nom ne fut pas pour peu dans +l'aventure. Chez tous les débitants de la ville, le Vernier-Mareuil +triomphait. Et lorsque le chasseur Christian apparaissait dans un +établissement, il y était reçu comme M. de Rothschild chez un changeur. +Sa vanité en était chatouillée, et par ostentation, il se faisait +servir, pour ses camarades et pour lui, toutes les variétés de liqueurs +que le caprice des buveurs imposait aux cafetiers. On dégustait, on +comparait, et c'était généralement le Royal-Carte jaune qui l'emportait +sur les poisons divers qui avaient circulé à la ronde, au milieu des +félicitations générales. + +--C'est papa qui est encore le plus chic! + +--Ah! il doit en fourrer dans ses bottes, avec la consommation qui se +fait de ses fioles! + +--Tout ça, pour Christian! Ah! sacré Christian! Même s'il voulait boire +sa succession, il ne le pourrait pas! + +--Dis donc, fiston, tu devrais bien t'en faire envoyer des caisses par +ta famille! + +--Eh bien! Et l'adjudant? Ah! il y en aurait du raffut! + +--Caisse pour lui! Et voilà tout! + +--Ah! il s'en ferait claquer son ceinturon! + +--Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre! + +Les cartes, au milieu des bouteilles, à leur tour apparaissaient. Le jeu +achevait ce qu'avait commencé l'absinthe. Et ces jeunes gens rentraient +au quartier abrutis par l'ivresse méchante de l'alcool. Christian, +malgré le peu de zèle avec lequel il servait, n'était pas mal noté. Il +avait, quand il était lucide, une grâce aimable et une générosité +facile, qui le faisaient bien venir de ses supérieurs. Il avait un jour +tiré d'affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d'une +fille de café-concert, s'était laissé aller à manger la grenouille. Il +fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour +arracher ce malheureux au conseil de guerre. A l'instant même, Christian +les avait donnés. Tout l'escadron connaissait l'histoire. Les officiers +avaient fermé les yeux. Le brigadier avait été changé. On lui avait +retiré le maniement des fonds de l'ordinaire. Mais Christian avait +bénéficié de son bon mouvement. Il avait sauvé un accroc à l'honneur +militaire. Et chacun lui en savait gré, par solidarité. Il avait donc +réussi à passer sans crises graves, sans sérieuses punitions, son année +de service, et il était rentré à Paris, pour assister au mariage de son +père avec Mlle de Vernecourt. Cette soudaine modification de +l'existence paternelle ne l'avait pas comblé d'aise. Outre que les +façons d'être de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient +pas paru empreintes d'une tendresse impressionnante, il trouvait assez +inutile qu'un homme arrivé à l'âge mur, et ayant tant de facilités pour +se distraire, se chargeât du souci d'une femme légitime. Il s'en était +expliqué avec ses amis, en toute ouverture de coeur et sans aucun +ménagement pour l'auteur de ses jours: + +--Voyez-vous, mes enfants, papa s'est laissé placer un +laissé-pour-compte de l'aristocratie.... La petite Vernecourt était +montée en graine. Madame sa mère, avec ses panaches, ses prétentions et +ses bas percés, avait découragé tous les amateurs.... On s'est jeté sur +Vernier-Mareuil, comme la misère sur le pauvre monde.... Les nobles amis +de papa ont tous aidé à le pousser dans la nasse.... Et ça n'est pas +très chic, ce qu'ils ont fait là.... Mais, quand il s'agit de caser un +des leurs qui est dans la purée, tous ces fils des Croisés remettraient +Dieu en croix.... Papa n'a pas pu se dépêtrer. Il a fallu qu'il marche, +et me voilà avec une belle-mère qui me fait l'effet d'avoir des +dispositions pour colorer fâcheusement le front vénérable de mon auteur. +Vernier-Mareuil saura ce que ça va lui coûter d'avoir coupé dans +l'armorial. Mais, après tout, il a le droit de faire ce qui lui plaît: +il est majeur. + +Cette façon d'apprécier la conduite de son père donne la mesure de la +cordialité qui régla les rapports de la jeune Mme Vernier-Mareuil +avec le fils de la maison. Ils vécurent sur un pied de paix armée, +jusqu'au jour où la belle-mère trouva l'occasion de rendre à Christian +un important service qui les mit en confiance l'un et l'autre. La +fortune de la maison ne datant que de la mort de sa mère, la part +d'héritage de Christian avait été modeste. Il jouissait de trente mille +francs de rente, que son père doublait par des libéralités +supplémentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait +bien de la peine à joindre les deux bouts, et quand l'année était +mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller +faire à la caisse une petite visite, qui amenait entre le père et le +fils des débats orageux. + +Mareuil, l'oncle, était encore plus terrible que Vernier. Sans besoins, +il ne comprenait pas les dépenses somptuaires. Il vivait dans son bureau +de la rue de Châteaudun, à conduire les affaires de la maison, n'en +sortait que pour rentrer chez lui, boulevard Haussmann, et, excepté une +quotidienne partie de bridge au Cercle des Chemins de fer, il ne +connaissait d'autre plaisir que de signer des traites pour +l'encaissement des fournitures faites dans les cinq parties du monde. La +situation financière de Christian, qui n'avait jamais été bien bonne, +devint un beau jour tout à fait mauvaise. Il fit la connaissance de +Mlle Étiennette Dhariel. + +C'était une très belle personne, qui passait pour avoir la plus jolie +gorge de Paris et qui la montrait pour que chacun pût s'en convaincre. +Elle avait joué les grues dans un théâtre du boulevard, et soudainement +s'était découvert une voix de mezzo qu'elle avait travaillée avec zèle. +C'était une fille extrêmement intelligente, vicieuse comme un cheval de +fiacre, et capable d'un crime pour arriver à ses fins. Elle se vantait +de ne savoir pas ce que c'était que l'amour. Un homme, pour elle, +représentait un capital exploitable dont elle s'appliquait les revenus, +et qu'elle rejetait impitoyablement quand il ne répondait plus à ses +exigences. Ruineuse par principes, elle mettait son orgueil à faire +dépenser de l'argent à ses amants. Elle n'admettait pas qu'on sortît de +ses mains sans laisser toutes ses plumes. Elle faisait commerce de la +galanterie comme les Anglais font commerce de la guerre: pour le gain. + +Christian Vernier avait, dès le premier moment, représenté pour cette +fille avide une proie superbe. Derrière lui, il y avait la maison de +banque Vernier-Mareuil, et le Royal-Carte jaune dont les affiches, +collées sur tous les murs des villes d'Europe, célébraient la +prospérité. On annonçait les millions de litres vendus chaque année. Et +Mareuil avait trouvé une réclame admirable pour ce produit de la maison: +il l'appelait la liqueur laïque. On voyait ainsi que c'était ce qui +convenait à tous les bons démocrates, et point ces liqueurs de moines +qui se fabriquaient dans des couvents, avec des croix sur les +bouteilles. + +En trois mois, la charmante Étiennette trouva moyen de faire souscrire à +Christian pour deux cent vingt mille francs de lettres de change, +mais--fait beaucoup plus surprenant--elle se toqua de lui. Pour la +première fois de sa vie, elle sut ce que c'était que le plaisir, mais +elle ne modéra pas pour cela ses prétentions pécuniaires. Elle consentit +à aimer, mais elle n'admit pas que ce fût pour rien. Vernier, cependant, +en voyant présenter les billets de Christian, était entré dans une +fureur dont les échos étaient arrivés jusqu'à sa femme. Celle-ci, fort +indifférente en matière d'intérêt et n'estimant l'argent que pour ce +qu'il représentait de satisfactions, se fit expliquer le cas du fils par +le père et, à la grande stupéfaction de Vernier, donna complètement +raison à Christian. + +--A quoi vous sert votre fortune, je vous prie, dit-elle à son mari, si +vous poussez des cris, comme un petit bourgeois, parce que ce garçon a +fait une frasque un peu vive? Tâchez donc d'apprendre à vous conduire +comme un homme dans votre situation. Christian est votre fils, ce qui +n'est pas la même chose que d'être le fils de votre père. Il a pris des +habitudes, des besoins, des idées que vous ne pouvez pas avoir et que +vous ne comprenez même pas. Au lieu de lui savoir mauvais gré de faire +sauter vos écus, vous devriez vous en réjouir. Il vous fait honneur en +ayant les mains larges; il prouve qu'il est déjà grand seigneur. Sorti +de vous, il ne peut appartenir qu'à l'aristocratie de l'argent. +Voulez-vous qu'il se rabaisse en thésaurisant? Le fils de +Vernier-Mareuil maudit par son père, parce qu'il a fait des dettes pour +une femme? Vraiment, épargnez-vous ce ridicule. Et n'espérez pas que je +vous donne raison en cette occasion. Vous m'humiliez, vous agissez comme +un petit esprit, et, pour tout dire, comme un homme de rien. + +--Eh! je suis parti de rien! Je ne veux pas retomber à rien! cria +Vernier, enragé de se voir malmené, quand il comptait être plaint et +encouragé. Ce garçon, si je le laisse aller, me ruinera! + +--Ne dites donc pas de sottises! Vous savez bien que c'est impossible. +Vous vous mettriez vous-même à entretenir des Étiennette Dhariel--ce qui +vous coûterait encore bien plus cher qu'à Christian--que vous ne +réussiriez pas à manger vos bénéfices. D'ailleurs, elle est gentille, +cette petite.... Il a bon goût, votre fils. + +--Comment la connaissez-vous? grogna Vernier. + +--Comment ne la connaîtrais-je pas? Nous avons la même modiste. Je la +rencontre au bois, au théâtre, aux courses. Elle était à Deauville, +cette année. C'est même là que Christian a dû faire sa connaissance. +Clamiron l'avait amenée chez lui, avec quelques autres de la même +ondulation.... + +--Ce voyou? + +--Oui, Pavé, comme on l'appelle, parce que son père était entrepreneur +de travaux publics. Elle était trop coûteuse pour lui. Il l'a repassée à +Christian.... On dit qu'elle est folle de lui! + +--L'idiot! Alors pourquoi paye-t-il? + +--Vous voudriez peut-être qu'il se fît entretenir par elle? + +--Enfin, vous paraissez trouver ce qu'il a fait tout naturel? + +--Je n'y vois rien d'exorbitant! Les sottises d'un fils doivent être en +proportion des moyens de son père. + +--Vous êtes d'une immoralité inconcevable. Avec de pareils principes, je +m'étonne que.... + +Emmeline ne laissa pas achever Vernier; elle le coupa avec un geste de +dédain, et, de sa voix la plus sèche, elle répliqua: + +--Je vous serai obligée de ne vous étonner de rien, en ce qui me +concerne.... Je vous fais grâce, moi, de mes étonnements, qui sont +quotidiens, et sur toutes sortes de sujets.... Je ne vous déclare pas, +chaque fois que je le pense, que vous êtes commun, maladroit, sot, +et.... + +--Ah! je vous en prie, interrompit Vernier, devenu écarlate. + +--Non! Je suis pour vous d'une indulgence parfaite. Je m'arrange pour +pallier toutes vos maladresses, toutes vos vilenies.... Vous ne m'en +savez aucun gré, vous ne vous en apercevez même pas.... Mais ne soyez +pas impertinent. Cela, je ne le tolérerai jamais. + +--Ma chère..., intercéda Vernier, très ennuyé de la tournure que prenait +l'entretien. + +--Non! Vous êtes peuple avec ivresse! Vous aimez ce qui est brutal et +vulgaire, vous faites sonner votre argent dans votre gousset avec +ostentation, et quand on vous en demande, vous affectez de ne pas +comprendre.... + +--Mais, enfin!... s'écria Vernier, pressé de sortir de ce guêpier, que +me conseillez vous de faire? + +--Eh! voilà une heure que je vous le dis: payez! Et surtout payez +proprement, sans histoires. + +--Vous n'espérez pas que je vais donner à ce polisson deux cent mille +francs sans observations.... Mais, le mois prochain, il recommencera! + +--Il recommencera, si ça lui plaît. Et ce n'est pas vous qui pourrez +l'en empêcher. + +--Je lui flanquerai un conseil judiciaire. + +--Vous, Vernier-Mareuil? + +--Moi, Vernier-Mareuil, répéta le banquier, rouge comme un coq. + +--Eh bien, il ira chez des usuriers, et ce sera encore plus ruineux! + +Vernier, abattu par cette implacable logique, laissa tomber ses bras le +long de son corps avec désolation. Emmeline, le voyant rendu, lui dit: + +--Allons! envoyez-moi votre fils. Je vais le chapitrer, comme il +convient. Je lui ferai entendre ce qu'il ne voudrait pas écouter de +vous.... Et je vous renseignerai sur ses dispositions.... + +--Ah! je vous en remercie bien, dit Vernier, soulagé de sa corvée et +délivré de son ennui. Oui, de vous, qui lui êtes si supérieure, il +acceptera des conseils et des remontrances.... + +--Surtout si je lui rends ses billets.... + +--Vous les aurez dans un instant. + +--Alors comptez sur mon zèle. + +A la suite de cette négociation, les rapports entre la jeune belle-mère +et Christian se détendirent et devinrent même amicaux. Emmeline n'était +pas une méchante femme, et à la condition de faire tout ce qui lui +plaisait, elle s'arrangeait pour porter convenablement le nom de +Vernier-Mareuil. Au bout de deux ans de mariage, elle avait commencé à +tromper son mari avec un très joli garçon, auditeur à la Cour des +Comptes, nommé le baron Templier. Raymond était un ami de Christian, un +peu plus âgé que lui et fort riche. Cette liaison avait été approuvée +dans le monde. On avait trouvé le choix de la jeune femme extrêmement +judicieux. Vernier, lui-même, s'il l'avait connu, n'aurait pu que le +ratifier. Destiné à être trompé, il ne pouvait l'être plus honorablement +et plus sagement. Sa femme, dans ses torts envers lui, avait encore des +égards. Pouvait-on exiger davantage, à moins de manquer tout à fait de +goût? + +Mais Vernier était bien ignorant de sa situation. Il avait pris en +affection le baron Templier. Il le martyrisait de ses attentions et, +quand il ne le voyait pas chez lui, il allait jusqu'à lui faire des +scènes de jalousie. Il subissait son influence d'une façon presque +irrésistible. Entre Christian et Raymond, il y avait des instants où il +n'aurait pas fallu lui donner le choix. Il aimait l'amant de sa femme +comme un second fils. Et pour lui complaire, on ne sait de quoi il n'eût +pas été capable. Lorsque, dans la maison, il s'agissait d'obtenir de +Vernier quelque chose de tout à fait contraire à ses idées ou même à ses +goûts, c'était Raymond que l'on chargeait de la négociation. Et, soit +tour de main particulier, soit ascendant intellectuel spécial, ou +fascination physique réelle, il réussissait toujours. + +Vernier avait le mépris né de tout ce qui touchait au monde hippique. Il +affectait de n'attacher de prix à un cheval qu'à raison des services +qu'il pouvait rendre en trottant dans les brancards. Raymond l'amena à +avoir une écurie de courses et le força à s'intéresser à l'entraînement +de ses poulains. Cela lui coûtait horriblement cher, il ne gagnait que +rarement. Mais il allait sur les hippodromes, avec une lorgnette, et +revenait radieux quand il avait vu triompher ses couleurs. Templier fit +plus fort. Il obtint que Vernier eût un yacht, parce que Emmeline +désirait aller visiter les fiords de Norwège et voir le soleil de +minuit. Vernier, qui avait le mal de mer, consentit à être malade pour +être agréable à Raymond et parce que celui-ci lui promit d'être du +voyage. + +Il est juste de dire que jamais personne ne se montra plus attentif et +plus déférent que ce jeune homme pour le mari de sa maîtresse. Mareuil +lui-même, qui, au début de la liaison, avait pris la situation au +tragique et avait délibéré s'il n'avertirait pas son beau-frère de sa +mésaventure, avait fini par être conquis et acceptait le baron Templier, +comme s'il était de la famille. Il s'en était expliqué avec son ami le +docteur Augagne: + +--Évidemment, ce n'est pas le comble de la régularité. Mais voyez-vous, +mon cher, dans ce monde-là et avec la différence d'âge qu'il y a entre +Vernier et sa femme, il était certain qu'il serait trompé. Eh bien! cet +animal-là a tant de chance que, même dans ce qui lui arrive de fâcheux, +il est favorisé. Jamais il n'aurait pu rêver de tomber sur un garçon +plus charmant, plus discret, plus serviable. Vous n'imaginez pas le tact +de ce jeune homme. Jamais une maladresse, jamais une faute de goût. Il +est pour moi bien plus respectueux et plus affectueux que mon neveu. Et +riche, avec cela! On n'aura pas à craindre, avec lui un krack, comme on +n'en voit que trop souvent chez ces petits jeunes gens du monde. Il ne +joue pas à la Bourse, il ne court pas les gueuses, il est sobre, il est +rangé.... + +--Si vous aviez une fille, enfin, dit en riant le docteur Augagne, vous +la lui donneriez. + +--Tout de suite! + +--Et vous ne la donneriez pas à Christian? + +--Non, certes! + +--Il n'est pas encore las de cette petite rousse avec laquelle on le +rencontre partout? + +--Elle n'est pas si sotte de se laisser quitter! Le fils de +Vernier-Mareuil! C'est le plus beau pigeon qu'il y ait à Paris. + +--Et elle le plume? + +--Vous pouvez m'en croire! + +--Quel âge a-t-il? + +--Vingt-quatre ans! + +--Eh bien! il en a encore pour trois ans à faire des bêtises, dit le +docteur, puis vous le marierez, et il se mettra à fabriquer de votre +affreux Royal-Carte jaune. + +--Affreux? Vous êtes bon, là! Huit cent mille francs de bénéfices, pour +le dernier semestre.... + +--Et deux millions de Français abrutis, déséquilibrés, mûrs pour +l'hôpital, à moins que ce ne soit pour le bagne.... Car, ne vous y +trompez pas, mon cher ami, vous êtes les plus redoutables agents de +décomposition sociale qui existent! + +--Ouath! Le Royal-Carte jaune est tonique, stimulant, reconstituant.... + +--Ne me défilez pas les phrases de votre prospectus.... Il est +mensonger, comme toutes les réclames. Mais ce qui n'est pas mensonger, +ce sont nos statistiques. Or, elles prouvent que la France tient, à +l'heure présente, la tête du mouvement européen.... + +--Pour l'intelligence? + +--Non: pour l'ivrognerie! Et vous et vos confrères, les marchands de +poison, qui intoxiquez la race, l'abâtardissez et la tuez, vous êtes des +criminels! Si j'étais l'État.... + +--Eh bien! qu'est-ce que vous feriez? + +--Je frapperais l'alcool de droits si formidables qu'on ne pourrait en +boire un petit verre, en France, sans qu'il en coûtât au moins dix +francs. + +--Ah! ah! ah! s'exclama Mareuil. Alors il faudrait commencer par ne pas +être la créature des marchands de vins! L'État? Tenez, vous me faites +rire! Voyez-vous la Chambre mettant à la portion congrue ses grands +électeurs, tous les débitants de France? Le suicide, tout de suite, +alors? Non, mon cher docteur, nous ne sommes pas dans ce courant +d'idées-là! L'alcool est roi! Les bouilleurs de cru s'en font des +rentes, et, dans certaines provinces, il est si abondant, étant +frelaté, que les patrons payent leurs ouvriers avec de l'eau-de-vie. +Nous avons le litre-monnaie! Voilà comme nous nous préparons à frapper +l'alcool! Croyez-moi, au lieu de dénigrer nos grandes marques, +fabriquées avec tant de soin, vous devriez les recommander à vos +clients. Le Royal-Carte jaune est sincère et loyal. On sait ce qu'il +contient.... + +--Du poison, comme le casse-poitrine à vingt sous. Il n'y a que le prix +qui diffère. Le résultat est le même: la folie, le crime, la mort! +Tenez, Mareuil, je souhaite que jamais un des vôtres ne soit atteint de +ce mal terrible qu'est l'ivrognerie. Si ce malheur vous arrivait, vous +comprendriez qu'il est des industries contraires à la morale, et qu'il +faudrait interdire comme on a défendu la traite des nègres, qui, ce +pendant, était un commerce très lucratif. Spéculer sur le vice est une +mauvaise action. Et je suis convaincu que, tôt ou tard, on en est puni. + +--Au diable! Vous devenez fou avec votre anti-alcoolisme. Ne buvez pas, +vous, si cela vous paraît nuisible. Mais laissez boire ceux à qui cela +fait plaisir. + +--Adieu, corrupteur! + +--Au revoir, philanthrope! + +Ils se séparèrent avec une poignée de main. C'était ainsi que leurs +querelles finissaient toujours. Cependant la vente des produits de la +maison Vernier-Mareuil, l'extension des affaires de warrantage, les +bénéfices de la Banque avaient pris de telles proportions que Vernier +s'était fait construire place Malesherbes un hôtel seigneurial, et +qu'il avait fini par considérer comme absolument insignifiantes les +dépenses que sa femme faisait chez les couturiers les plus chers de +Paris, et les dettes que contractait Christian pour les beaux yeux +d'Étiennette Dhariel. + + + + +II + + +C'était une des créatures les plus dangereuses à rencontrer pour un fils +de famille, que la charmante rousse qui s'était emparée de Christian +Vernier-Mareuil. Elle avait commencé par être mannequin chez Doucet, et +avait tourné, marché, viré, sous l'oeil des clientes pour faire admirer +les modèles nouveaux. Un coup de coeur pour un cabotin des Variétés, à +figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes étonnantes, +l'avait conduite sur les planches. Là, sa beauté, sa grâce et la +splendeur de sa chevelure dorée avaient séduit le jeune Goldscheider, +qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, Étiennette avait fait +dépenser de telles sommes au petit baron que la caisse de son père, +cependant solide, en avait été ébranlée. La belle, partie d'un +appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en était arrivée, +dans les douze mois, à un hôtel avenue du Bois de Boulogne, lui +appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en +tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, payé cent quinze mille +francs chez Wertheimer. + +Quant à ses équipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes +écuries de la capitale. Elle avait pris à son service le piqueur de lord +Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouvé trop cher pour lui. Cette +mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, possédait au même +degré l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de +sa maison une économie intelligente, qui, tout en laissant à son luxe un +éclat incomparable, lui permettait chaque mois des placements sérieux. +De Goldscheider, elle avait passé à Pierre Thuraux, le vermicellier +millionnaire. Celui-là n'avait duré que six mois. Puis elle avait mis la +main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait à Paris le trust du caoutchouc +pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le +richissime Américain l'avait entraînée à un caprice pour le loustic +Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'Étiennette +n'étaient jamais gratuits et Clamiron avait été attelé en volée au char +de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards. + +Depuis son singe des Variétés, jamais Mlle Dhariel n'avait aimé un +homme assez pour ne pas le faire contribuer à son budget. Chez elle, +payer était la règle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou +moins de laisser-aller qu'elle permettait à ses amants. Elle n'avait +jamais toléré que Harvey la tutoyât en public. Mais elle donnait à +Clamiron la liberté de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour +où Christian lui avait été présenté par le fantaisiste Pavé, aux courses +de Deauville, elle avait éprouvé une sorte d'émotion. Ce joli garçon +brun, à figure pâle, éclairée par de grands yeux bleus, lui avait plu +singulièrement. Si l'héritier des Vernier-Mareuil avait été pauvre. +Étiennette eût été capable peut-être d'une dernière passion. Mais, +malheureusement pour lui, Christian était un des plus riche héritiers +que l'on connût au Bois. Et, sur le point d'être traité +exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un +jour, Étiennette, en veine de franchise, lui raconta son hésitation et +termina par cette déclaration: + +--Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde à l'oeil? C'eût +été humiliant pour le crédit de ton père! + +Christian ne tenait pas à être humilié, aussi il marchait comme avec des +pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'écus ne coula à grand bruit des +mains d'un viveur. C'était à ce moment précis que Vernier-Mareuil était +intervenu et avait fait à son héritier des représentations sévères. Mais +celui-ci était trop bien bridé pour pouvoir reprendre sa liberté +facilement. Étiennette, elle s'en faisait gloire, n'était point de ces +femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants à la porte. +Jamais un seul ne s'en était allé de lui-même. Sa devise hautainement +impudique était: «Je colle!» Elle n'y avait pas encore manqué. La vie +que menait Christian avec elle était, du reste, destructrice de toute +indépendance. Cette femme endiablée, pétillante d'esprit et riche en +fantaisies, asservissait complètement les hommes. Il était impossible, +quand on avait goûté de son intimité, de se passer d'elle. Les heures +s'écoulaient, s'envolaient en sa compagnie. + +L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui +vivaient auprès d'elle. Avec un art très particulier, elle trouvait +moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour +obtenir ce résultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes. +Elle excellait à donner des passions à ceux qui n'en avaient pas. Elle +avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un +morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le +malheureux Christian apprit à boire. Cela commença par des dîners fins +où ils firent la comparaison entre les diverses maisons où l'on se pique +de bien manger. Ils allèrent de Joseph à Paillard, en passant par +Voisin, Durand et tous les autres. Ils poussèrent jusqu'à la Tour +d'argent, et s'égarèrent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal +fréquenté où la matelote marinière est célèbre. + +Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des +cabarets populaires, ils s'attachèrent à la dégustation des vins. Ils +firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des années +les plus renommées. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent +fête à des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de +suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant où ils +avaient découvert une Côte-rôtie, qui accompagnait le salmis de +bécassines de façon prodigieuse. Étiennette, avec une verve et un brio +sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux +Porcherons, tenait tête à Christian dans ces agapes joyeuses. Elle +commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualité +singulière, et, toujours la tête froide, maîtresse d'elle-même, ramenait +son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fumées de +l'ivresse. + +Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumières qu'elle jugea +indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique +à domicile devint le souci constant de Mlle Dhariel. Dès lors ce +furent avec des invités que les petites fêtes se donnèrent. Clamiron, +Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent +leurs habitudes chez Étiennette. On y tint des congrès culinaires et +Christian ne dédaigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines +de l'hôtel, pour élaborer des plats de sa façon. Et ce furent des +apéritifs avant le dîner, des kyrielles de bouteilles vidées pendant le +repas et les plus bas appétits matériels déchaînés. Étiennette y faisait +des économies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se +levait de table, il ne pensait plus qu'à dormir et c'était autant de +repos assuré pour la belle. + +Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil échappa à +l'attention des siens pendant plus d'une année. Au déjeuner de famille, +Christian avait repris sa lucidité, après une nuit passée à cuver sa +débauche. Un hasard amena la découverte de la vérité. Un soir que M. et +Mme Vernier-Mareuil étaient allés aux Variétés avec Raymond Templier, +pour applaudir la pièce nouvelle, ils virent arriver dans une +avant-scène, au milieu de la soirée, Étiennette, Jeanne Buzancy, +escortées de Vertemousse et de Christian. Leur entrée fit un tel tapage +que la moitié de la salle, indignée, se tourna vers la loge avec des +protestations et que Brasseur, qui était en scène avec Granier, +s'interrompit pendant quelques secondes. Au même moment, comme pour +répondre aux protestations, Christian se dressa au fond de +l'avant-scène, et son père le vit blême, les yeux troubles, le sourire +vague, le geste indécis, offrant dans toute sa personne l'image navrante +de l'ivresse. Le mouvement parut avoir épuisé ses forces, car il retomba +sur son siège et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stupéfaits par +cette apparition, le coeur serré, se regardèrent sans oser parler, tant +ce qu'ils avaient à dire leur paraissait pénible. Puis, par une réaction +de son caractère énergique, Vernier poussa une violente exclamation et +se leva: + +--Où allez-vous? dit Emmeline. + +--Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de +colère. + +--Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les +filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de +Mlle Dhariel, même pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si +vous voulez.... + +--Je vous en prie, cher ami.... + +--Et que ferai-je? + +--Amenez-moi Christian immédiatement, je veux lui parler.... + +--Et s'il refuse de me suivre? + +--Alors nous verrons! + +Dans la loge, Raymond fut accueilli par des acclamations: + +--Ah! voilà l'ami de la maison! Qu'est-ce que tu fais ici? Viens avec +nous, mon petit baron.... + +L'air de componction de Templier arrêta cette effervescence: + +--Qu'est-ce que tu as? dit Christian. Y a quelqu'un de malade? + +--Non. Mais, mon cher, ton père est avec Mme Vernier dans la salle. +Il m'envoie te prier de venir lui parler.... + +--Quoi? Un cheveu? + +Le jeune homme se levait. Il tituba et dut se rasseoir. + +--Dans quel état es-tu, malheureux garçon! dit Templier avec chagrin. + +--Oh! je n'y comprends rien! C'est la chaleur de la salle. J'étais frais +comme une rose en arrivant. Mais on crève ici!... Enfin, raconte +toujours ce qu'il y a. + +--Il y a que ton père t'a vu tout à l'heure, et qu'il n'a pu ne point se +rendre compte que tu étais très troublé.... Tu penses quel effet cela +lui a produit.... Il voulait venir te chercher lui-même.... Et sans +moi.... + +--Ah! des scènes de famille, en public! Il n'en faudrait pas! Hein! +Étiennette, la malédiction paternelle dans une loge des Variétés.... On +se croirait à une revue.... La scène dans la salle!... Vois-tu papa +jouant les Lassouche.... Il ne ferait pas ses frais! + +Il eut un rire épais, que ses amis ne partagèrent pas. Une gêne pesait +sur les auditeurs de ce dialogue. Vertemousse crut devoir dire: + +--C'est une guigne que tes parents soient justement venus ici, ce soir! +Tu vas avoir des histoires! + +Le regard de Christian, à ces mots, s'alluma; sa bouche se crispa: + +--Il serait un peu fort que mon père m'embêtât pour une pauvre petite +bordée! Je lui laisse faire ce qu'il veut, n'est-ce pas? Qu'il ne +s'occupe donc pas de ce que je fais de mon côté. + +--Mais, mon cher, regimba le baron Templier. + +--Mais, mon petit, reprit brutalement Christian, tu devrais comprendre +que si quelqu'un a des observations à présenter sur les convenances ou +la morale, ce n'est pas toi! Et puis, zut, tu sais! Je suis ici pour +m'amuser, et je ne veux pas qu'on me rase. + +--C'est fort bien! dit Raymond d'un air glacé. Il se leva et, saluant +les dames, s'apprêtait à sortir. Mais Étiennette, trop fine pour laisser +le baron partir fâché, intervint avec son autorité coutumière: + +--Mon cher Templier, ne vous guindez pas. Christian est un serin.... + +--Moi? Eh bien! Par exemple! Tu en as une santé de me.... + +Elle lui coupa la parole: + +--Tu es un serin, parfaitement. D'abord parce que tu reçois mal ce +gentil garçon qui vient ici pour te rendre service; ensuite, parce que +tu risques, en manquant d'égards, de mécontenter ton père.... Et +enfin.... + +--Ça suffit, grogna Christian. La paix, baron. Tu diras à mon père que +j'irai le voir demain matin, à son bureau. Ce soir, j'ai vraiment, pour +causer avec lui, un peu trop de vent dans mes voiles. + +--Bonsoir, alors. + +Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant à la +ronde, et s'en alla. + +Le lendemain, vers onze heures, Vernier était dans son cabinet de la rue +de Châteaudun, assis en face de Mareuil, et fort occupé à dépouiller un +volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il était fort +dispos, l'oeil vif et la lèvre souriante. Une nuit tranquille l'avait +remis d'aplomb. Il alla à son oncle qu'il embrassa, comme un bébé, et +voulut en faire autant pour son père. Mais Vernier le tint à distance +d'un geste énergique, et, le regardant avec un air pincé: + +--Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris +possession de vous-même. + +Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage +exprima le plus complet découragement; il soupira: + +--Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa! + +Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau, +et cria: + +--Un garçon qui se conduit de pareille façon devient un étranger pour +moi! Quoi! en public, se montrer dans un état si dégoûtant! N'est-ce pas +plutôt de la folie que de l'inconduite? + +Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se résigna +à subir le déchaînement de l'indignation paternelle. Pendant que +Vernier, bouillonnant, se répandait en périodes virulentes, prenant de +temps en temps à témoin Mareuil, qui opinait de la tête, Christian se +disait: «Ah! voilà un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins +pour trois quarts d'heure de morale à haute pression, et pendant toute +une semaine, la tête de bois, à déjeuner, si j'ai l'imprudence de +déplier ma serviette à la table de famille. Et tout ça, pour une pauvre +petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me +le fait payer à un joli taux, l'intérêt de l'argent qu'il me donne. En +lâche-t-il? Il va, il va: c'est Cicéron! Mais il m'embête crânement!» + +Il fit un geste de protestation accablée. Vernier avait pris, dans son +tiroir, un dossier volumineux, et l'étalait sur son bureau. C'était +l'état, dressé par lui, des sommes versées à Christian. Rien +n'horripilait le jeune homme autant que le relevé de sa situation +financière. Il retrouva la force de s'écrier: + +--Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois, à nouveau. C'est +fini, ça! C'est payé! Tu n'as pas le droit de me rejeter à la tête +toutes ces vieilles histoires-là. Si c'est pour me dire des choses +désagréables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en +aller. Je repasserai dans huit jours. Ça te laissera le temps de te +calmer! + +--Tu me manques de respect, cria Vernier exaspéré. + +--Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme +un gibier de police correctionnelle. Tout ça est disproportionné. Tu +cries comme un mercier à qui son héritier aurait fait un pouf de trois +cents francs. C'est humiliant! + +--Il ne s'agit pas de l'argent que tu me coûtes, reprit Vernier avec +force, mais de tes habitudes qui sont déplorables. Tu vis avec une bande +de scélérats qui te conduiront aux pires excès. + +--Des scélérats! Clamiron, qui est aussi connu à Paris qu'Yvette +Guilbert; Vertemousse, qui fréquente les chasses princières; et Longin, +dont le père est, aussi riche que toi.... Si jamais ceux-là arrêtent les +passants après minuit, on pourra assurer que ce n'est pas pour leur +prendre de l'argent, mais pour leur en donner! + +--Enfin! Tu ne défendras pas, au moins, la gourgandine qui te perd? Car +c'est depuis que tu la fréquentes que tu commets toutes tes folies. + +--Étiennette? Elle n'est pas plus mauvaise que toutes les autres! + +--C'est la femme la plus dangereuse de Paris! J'ai sur elle des +renseignements. Ah! si tu savais! + +La figure de Christian retrouva de l'animation. Il se redressa, et avec +une curiosité très vive: + +--Raconte un peu? + +Vernier prit dans son tiroir une chemise de papier bleu et, la posant +sur le bureau à côté du dossier de Christian, il l'ouvrit: + +--D'abord, elle est inscrite à la préfecture de police.... Elle avait +été prise au cours d'une rafle, il y a sept ans, le 26 novembre 1894, +dans un hôtel garni du faubourg Montmartre.... L'année suivante, elle +était entretenue par un attaché à l'ambassade de Turquie, Fuad-Effendi, +qu'elle trompait avec un commis de la maison Belvern, robes et manteaux. +Ce malheureux était réduit par elle à voler dans la caisse de son patron +et était condamné à cinq ans de prison. Elle faisait alors la +connaissance de la baronne de Rodeville, avec qui elle nouait des +relations intimes.... La baronne dépensait pour elle des sommes +importantes.... Son mari intervenait, et Étiennette Dhariel était jetée +par lui, à la volée, dans l'escalier, et ramassée par le concierge, la +tête en sang.... + +--J'en ai vu les marques! Elle prétend que c'est un accident de voiture. + +--Mensonge! C'est une ignoble coquine, et elle reçoit de l'argent des +femmes aussi bien que des hommes. + +--Ça, je ne m'en doutais pas! Elle est épatante, cette Étiennette! +Quelle nature! + +Vernier eut un retour de colère. + +--Voilà tout l'effet que ces révélations te produisent! Tu es devenu +tellement corrompu, toi-même, que l'abjection la plus basse ne t'inspire +que de l'étonnement, pour ne pas dire de l'admiration! + +--Dans son genre, cette femme-là est unique. On n'a jamais fini de la +connaître. Je l'accorde qu'elle est tout ce qu'on peut rêver de plus +vicieux. Mais, avec elle, il n'y a pas moyen de s'embêter une minute. + +--Si tu travaillais, tu ne t'embêterais pas. + +Christian goguenarda: + +--Ah! Si je travaillais, qu'est-ce que tu ferais donc? + +--Il y a de la place ici pour toi, intervint l'oncle Mareuil, en voyant +que les choses allaient encore se gâter entre le père et le fils. Tu +pourrais nous aider très efficacement. Et d'ailleurs, ton père, si tu +étais capable de diriger la maison, prendrait très volontiers des +vacances.... Moi aussi. + +--Il ne saurait être question de diriger la maison, dit Vernier +rudement; avant de commander, il faut apprendre à obéir. Mais si tu +venais passer tes journées au bureau, au lieu de promener ta paresse +dans un tas d'endroits malpropres ou malsains, tout irait mieux, toi le +premier. Tu ne t'imagines pas, je pense, que ce soit bon pour la santé +de se mettre dans des états dégoûtants comme celui où nous t'avons vu +hier soir. Il faut que tu aies vraiment bien peu d'amour-propre pour te +ravaler ainsi au niveau de la brute!... Si encore tu allais te coucher +quand tu ne peux plus te tenir. Mais, non, tu vas t'exhiber en public, +et cette sale fille, avec qui tu te dégrades, met sa gloire à te traîner +derrière elle, pour mieux prouver que tu es à sa discrétion. Eh bien! je +lui apprendrai ce qu'il en coûte de me braver, cria Vernier, repris de +fureur à force de remâcher ses griefs. J'irai trouver le préfet de +police, et je la ferai emballer comme la dernière des clientes de +Saint-Lazare! + +--Ne fais pas ça! Tu n'en aurais que du désagrément. Elle est très cotée +dans le monde officiel. Elle a trois ou quatre députés qui mangent chez +elle. Le préfet bondirait, si tu allais lui demander de s'occuper de +Mlle Dhariel. Il y aurait une campagne de presse le lendemain, et il +sait très bien qu'on le ferait sauter. + +--Sauter le préfet, cette drôlesse? + +--Comme un bouchon de champagne! + +--Tiens! tais-toi, tu finirais par me mettre en colère! + +--Eh! tu ne dérages pas, depuis une heure. + +Vernier, pendant quelques minutes, se promena de long en large avec +agitation. + +--Voyons! Soyons pratiques et nets. Tu me contraries par ta façon de te +conduire en ce moment.... Je vois bien que je n'obtiendrai pas que tu +travailles comme un garçon sérieux.... Il faut donc que je m'attaque à +la cause pour supprimer l'effet. Paris ne te vaut rien. Veux-tu voyager? + +--Ah! non! + +--Une belle croisière, avec tes amis, à bord du yacht? + +--J'ai le mal de mer! + +--Le long des côtes de la Méditerranée. + +--A Monte-Carlo? + +--Non! cette fille irait t'y retrouver. + +--Tu ne veux pourtant pas que je fasse voeu de chasteté.... + +--Je veux que tu ne te détruises pas la santé et que tu ne deviennes pas +un idiot. + +Le père eut une détente. Il vint à Christian, le fit asseoir près de +lui, le prit dans ses bras, et les yeux pleins de larmes: + +--Voyons, mon petit bonhomme, tu n'es pourtant pas méchant, tu ne veux +pas me faire de peine? Réfléchis un peu à la situation dans laquelle tu +me mets.... Je n'ai que toi.... Si ta pauvre mère était là, tu la +torturerais donc? Eh bien! pour l'amour d'elle, ne te laisse pas +entraîner au vice le plus crapuleux.... Promets-moi que tu seras +raisonnable.... Je te donnerai ce que tu voudras, si tu me prouves un +peu de bonne volonté. Voyons, ne nous quittons pas fâchés: tu m'obéiras, +n'est-ce pas? Lâche-moi cette Dhariel, qui est ton mauvais génie. Que +diable, il ne manque pas de femmes à Paris. Ne t'entête pas à rester +avec la plus dangereuse.... Hein? Au fond, tu n'y tiens pas... +Étudie-la: tu verras comme elle est mauvaise.... Et puis profite d'une +bonne occasion, et adieu!... + +--Allons! Ne te fais pas de bile comme ça, dit Christian. Tout +s'arrangera. Mon Dieu! voilà bien du bruit pour une Étiennette.... Si tu +ne m'en parlais pas tant, il y a beau temps, sans doute, que je l'aurais +plaquée.... C'est fini, hein? + +Il embrassa son père, serra la main de Mareuil et partit. + +--Il n'a rien promis, dit Vernier, avec un air soucieux, quand il se +retrouva seul avec son beau-frère. Cette fille le tient bien! Mais, +moi, je la tiendrai mieux encore, s'il le faut! + +Dès lors Vernier fit surveiller discrètement Étiennette et Christian. Ce +qu'il apprit n'était pas fait pour lui plaire. Chaque nuit, Christian et +ses amis, sans qu'Étiennette fût de la fête, s'en allaient en tournée +dans les bars ou les cafés qui avoisinent l'Opéra. Juchés sur de hauts +tabourets, ils s'ingurgitaient avec des pailles des liquides variés, +entrecoupant chaque consommation de cigares qu'ils fumaient +silencieusement. Car la marque très particulière de leurs petites fêtes, +c'est qu'elles étaient d'une tristesse mortelle. Seul, Clamiron, de +temps en temps, se secouait pour ranimer sa verve éteinte, et tentait +quelque extravagance qui soulevait les protestations du patron de +l'établissement et les acclamations de la galerie. Il s'amusait, par +exemple, à lancer des soucoupes de porcelaine à la volée dans les +glaces, ce qui faisait hurler d'angoisse les filles superstitieuses. Ou +bien, il prenait la veste, le tablier et la serviette d'un garçon, et +pendant toute la nuit il servait la clientèle, recevant gravement les +pourboires. Ses amis continuaient à boire, et pleins de genièvre ou de +wisky, à des heures tardives, se levaient lourdement sur leurs jambes +tremblantes, et rentraient chez eux. + +Cette misérable existence, passée parmi les filles et les ivrognes, +avait détendu le ressort de la volonté chez Christian. Il refaisait +chaque jour ce qu'il avait fait la veille, sans initiative, sans effort, +tournant, comme un cheval de manège, dans le cercle invariable de ses +habitudes dégradantes. Il ne sortait de cette routine lamentable que +pour se livrer à des excentricités révélant un commencement de délire +alcoolique et qui risquaient de le conduire devant la justice. Pris +d'une sorte de frénésie, il avait, un soir, au bar américain, parié +cinquante louis avec une fille, qu'elle ne boirait pas un litre +d'absinthe en une heure. La malheureuse s'était entêtée à tenir la +gageure, et, aux deux tiers de la bouteille, elle était tombée +foudroyée. Une autre fois, il avait mis le couteau à la main de deux +tziganes qui s'étaient enflammés pour les beaux yeux d'Étiennette +Dhariel. A force de pousser les malheureux musiciens à boire, il les +avait lancés l'un contre l'autre, et le sang avait coulé. Une enquête +s'en était suivie, qui avait amené Christian chez le juge d'instruction. + +Peu à peu, grâce à ces fantaisies excessives, une réputation exécrable +s'était attachée à l'héritier de Vernier-Mareuil. La presse aidant, qui +avait parlé de ce jeune gentleman avec des initiales transparentes, +Christian avait été dûment catalogué dans la galerie des types «bien +parisiens». Triste notoriété qui lui valait les ironiques citations des +échotiers dans les comptes rendus des fêtes nocturnes, et le dédain +attristé des gens raisonnables. Mais le plus réel résultat de ces excès +se traduisait par un délabrement de la santé du malheureux, qui +changeait à vue d'oeil. Sa taille se voûtait, ses joues se creusaient, +et ses yeux vagues accentuaient encore l'hébétude de son sourire. +Jusqu'à quatre heures, il était morne et sans énergie. Il lui fallait +l'apéritif pour retrouver un peu de vie. Alors son visage s'animait, ses +idées retrouvaient un lien. L'alcool faisait son oeuvre excitatrice. Il +donnait le coup de fouet à la machine physique détendue. Et le poison, +pour une soirée, rendait l'apparence de la vigueur à l'organisme +affaibli. Le malheureux Christian en était arrivé à ne plus pouvoir +vivre sans l'alcool qui le tuait. Et, par une affreuse équivoque, le +toxique abominable semblait vivifier ce qu'il détruisait. + +Étiennette, sans pitié pour son amant, le voyait s'enfoncer chaque jour +un peu plus dans son ivrognerie meurtrière. Elle n'avait pas un retour +de faiblesse pour ce garçon, qu'elle avait peut-être aimé pendant une +heure et qu'elle exploitait maintenant jusqu'à la mort. Le mépris de +l'humanité, dont elle avait subi les ignobles caprices et dont elle +voyait si crûment les tares, l'avait amenée à un cynisme féroce. Elle +vivait sur le monde, en l'exploitant dans ses vices, avec la tranquille +impudeur d'une créature qui se venge de ses propres souillures en +poussant la société à l'imbécillité et au crime. Elle avait une unique +confidente devant laquelle, sans réserve, elle disait sa pensée. C'était +sa manucure, Mme Mauduit, une petite femme de cinquante ans, toujours +munie d'un sac, dans lequel elle transportait de l'argent à prêter, des +bijoux d'occasion à vendre, du papier timbré pour faire des billets, et +l'adresse de tous les hommes de plaisir de Paris. + +Quand une de ses clientes avait besoin d'argent, suivant qu'elle +offrait ou non des garanties sérieuses, la manucure donnait des espèces +ou des bijoux. Les espèces rapportaient environ soixante pour cent par +an, à cinq par mois. Les bijoux étaient mis au mont-de-piété par Mme +Mauduit elle-même, qui gardait la reconnaissance. En échange de quoi, +elle se chargeait d'indiquer un client masculin qui payait les billets, +ou fournissait le prix de la parure, engagée pour moitié de sa valeur +réelle. Étiennette, dans sa jeunesse, avait fait avec Mme Mauduit des +affaires et s'en était bien trouvée. Il existait entre ces deux femmes +des secrets de débauche qui les liaient l'une à l'autre. Mme Mauduit +et Mlle Dhariel se tutoyaient, et parlaient à mots couverts de gens +et de choses que, seules, elles connaissaient et qui les intéressaient +passionnément, car elles étaient intarissables sur ces sujets-là. Il +n'était pas rare d'entendre Étiennette poser à Mme Mauduit des +questions dans ce genre: + +--Et la Poignarde, qu'est-ce qu'elle devient? + +--Ah! elle a été épousée par un Hongrois qui l'a emmenée dans son +pays.... + +--Et Frédéric, qu'a-t-il dit de ça? + +--Il était tellement dans la purée qu'il n'a rien pu faire.... L'enfant +est grand maintenant.... Quant à la soeur, elle est venue l'autre jour +pour me taper de vingt-cinq louis.... Mais, pas plan! + +--Méfie-toi.... Le Costeau a le «lingue» facile.... + +--J'ai toujours sous la main mon «rigolo».... Je le moucherais! Et il le +sait! + +Lorsque ces dialogues s'échangeaient devant Christian, très intrigué, +il demandait des explications sur la Poignarde, le Costeau, ou Frédéric. +Mais Étiennette répondait laconiquement: + +--C'est des anciens camarades à nous. + +--Jolie société où on joue du couteau, et où on n'est en sûreté que le +revolver au poing! + +--Elle vaut bien la tienne, où on vole avec des gants blancs et où on +assassine avec des sourires. + +--C'est égal, je voudrais voir Mme Mauduit, le «rigolo» à la main, +faisant la partie du Costeau avec son «lingue». Ça doit être un coup +d'oeil peu ordinaire! + +--Mon petit, si Mme Mauduit voulait te raconter sa vie, et si tu +étais fichu d'écrire quatre lignes en français, tu pourrais faire un +feuilleton, avec lequel tu dégoterais les maîtres du genre.... + +--_Les Mémoires d'une Manucure?_ Fameux! Il faudra que j'en parle à +Clamiron, qui connaît quelqu'un à la _Revue des Deux-Mondes_. + +Il n'en restait pas moins dans l'esprit de Christian, malgré ses +railleries, que Mlle Dhariel était une personne avec laquelle il ne +fallait pas badiner, et que, dans sa vie passée, grouillaient de +mystérieux personnages, capables de jouer du couteau et du revolver avec +une dangereuse facilité. + +Il y avait plus de deux ans que le malheureux garçon était dans les +mains de cette coquine, et, chaque jour, il descendait plus bas dans la +dégradation physique et l'affaiblissement intellectuel, lorsque la +circonstance la plus imprévue bouleversa les plans d'Étiennette, et +parut devoir assurer le salut de Christian. Mlle Dhariel, comme tous +les ans, ayant manifesté le désir d'aller passer les mois de juillet et +d'août au bord de la mer, Christian s'était mis en quête d'une villa à +louer. Un agent lui avait indiqué une vaste et luxueuse propriété à +Tourgeville, entre Deauville et Villers. L'habitation comptait de +nombreuses chambres, ce qui facilitait le séjour des amies d'Étiennette +et des familiers de Christian. Les communs, très vastes, permettaient +d'installer des chevaux, des voitures, et les indispensables +automobiles. Vernier-Mareuil, lui, habitait Deauville, ce qui ne +paraissait nullement gêner ni son fils, ni Étiennette. + +Les premières semaines s'étaient écoulées assez tranquillement. +Christian, ranimé par l'air de la mer, avait retrouvé des forces +nouvelles. Il sillonnait les routes de l'arrondissement dans son phaéton +de vingt chevaux, et, la plupart du temps, seul avec son chauffeur, car +Mlle Dhariel avait constaté que le fouettement de l'air lui irritait +la figure, et elle n'était pas femme à sacrifier son hygiène à un +caprice de Christian. Alors, pris du vertige de la vitesse, sur ces +belles et larges routes de Normandie, le jeune homme faisait du soixante +à l'heure, et roulait comme un ouragan, à travers les villages, laissant +derrière lui un nuage de poussière, les mugissements de sa trompe et +l'infection du pétrole. + +Un jour, en passant par un chemin de traverse, aux environs de +Pont-l'Évêque, Christian, qui avait forcément ralenti sa folle vitesse, +rencontra, à un tournant, un vieil homme qui, en le voyant arriver, +agita ses bras, comme pour le faire aller en arrière, et cria des +paroles inintelligibles. Habitué aux clabaudages des paysans, aux +oppositions des propriétaires de passages interdits, Christian ne tint +nul compte de cette pantomime et de ces cris, et continua de marcher à +une bonne allure. Il parcourut encore un demi-kilomètre, puis, +brusquement, il arriva à un carrefour entouré de talus et libre +seulement du côté d'un herbage dont la barrière, heureusement, était +ouverte. Christian, sans hésiter, entra dans l'herbage, fit encore +vingt-cinq mètres sur le gazon; puis, rencontrant une saignée pratiquée +pour l'écoulement des eaux, il bondit sur ses pneus, comme un volant sur +une raquette, franchit le fossé, mais, retombant à faux, versa avec un +terrible bruit de ferraille. Son chauffeur sauta et se remit sur ses +pieds. Christian, qui n'avait pas voulu lâcher sa direction, roula sur +le sol, et resta la jambe gauche engagée sous la voiture, qui, sur le +flanc, grondait, soufflait, s'agitait, comme une bête à l'agonie. + +--Êtes-vous blessé, monsieur, cria le chauffeur, venant à l'aide de son +maître. + +--Je ne peux pas bouger... dit Christian.... Mais je souffre +horriblement de la jambe.... Vite, tâchez de me dégager, je crains que +la voiture ne s'enflamme. + +L'homme saisit le panneau de la voiture, essaya de la soulever, ne put y +parvenir, mais, par précaution, vida son réservoir d'essence. Il se +perdait en efforts, lorsque, d'une habitation située sous de grands +arbres, des secours arrivèrent. Deux hommes et une jeune fille +accouraient. + +--Vite, dit à son compagnon le plus âgé des deux assistants, prenez la +poutre de la barrière.... Bien! Passez la, pour faire levier, sous la +voiture.... Allons, le chauffeur, placez cette pierre pour faire point +d'appui.... Hardi! Appuyez.... Encore un coup.... Aussitôt que vous vous +sentirez libre de remuer, mon jeune ami, glissez-vous en arrière.... Y +êtes-vous? Ah! mon Dieu, il s'évanouit! + +Dans la tentative qu'il venait de faire pour arracher sa jambe à +l'étreinte desserrée de la voiture, Christian avait éprouvé une telle +douleur qu'il avait poussé un gémissement et était resté inerte sur le +sol. + +--Ma fille, vite, prends-le sous les bras, et tire-le vers nous. Il est +impossible que nous lâchions le levier.... Allons! Allons! Dépêche-toi! +Parfait! + +Christian, dégagé, gisait maintenant sur l'herbe, entouré par la jeune +fille et par les trois hommes. Revenu à lui, et palpé par son chauffeur, +il avait poussé un cri affreux, suppliant qu'on ne le touchât plus. + +--J'ai la jambe cassée, je le sens.... Ne me bougez pas.... + +--Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le maître +du logis.... Mon enfant, cours à la maison avec Claude, fais descendre +un matelas, et que ta mère prépare un lit.... Ah! Claude, apportez une +échelle, nous en ferons une civière. + +Un quart d'heure plus tard, Christian était installé dans une chambre, +au rez-de-chaussée d'une confortable maison normande, et envoyait son +chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, était à Trouville +en villégiature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire +entrer si malheureusement Christian appartenait à la famille Harnoy. +Très simplement, le père, la mère et la fille, passaient dans cette +propriété, moitié ferme, moitié cottage, deux mois tous les ans, à +l'époque de la morte-saison. M. Sébastien Harnoy, commissionnaire en +marchandises, était fort libre pendant les mois d'août et de septembre. +Il allait, une fois par semaine, à Paris pour régler le courant de ses +affaires. Mais comme ses clients étaient, ainsi que lui, en vacances, il +se déplaçait plutôt pour surveiller ses employés que pour leur donner de +la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs années, ne +marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du père de +Sébastien, avait été une des plus fortes de la place, s'était amoindrie +peu à peu. Des faillites successives dans l'Amérique du Sud avaient +porté à la prospérité de l'entreprise un préjudice très grave. Le crédit +de Harnoy, qui avait été de premier ordre, n'offrait plus des garanties +absolues. Les transactions avaient diminué comme la confiance. Et +Sébastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans +pouvoir l'arrêter, à la ruine de sa maison. Il déblatérait: + +--Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune +sécurité. Il n'est seulement pas capable de faire des traités de +commerce avantageux avec les nations étrangères. Hypnotisé par sa +stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il +passe son temps à alarmer les intérêts. Tous les ans, il annonce aux +rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'impôts +nouveaux, et aux capitalistes que la propriété ne sera pas longtemps +transmissible. Et on s'étonne que les capitaux émigrent à l'étranger et +que les industries françaises chôment. Nous aurions affaire à des gens +bien fermement décidés à ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas +autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de réformes et +d'action républicaines. Qu'on nous ramène à l'Empire! Au prix d'un +cataclysme tous les vingt ans, ce régime était préférable à celui dont +nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille. +Et il ne me paraît pas certain que le grabuge à jet continu soit moins +néfaste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard. + +Sa femme, plus intelligente que lui, préconisait comme solution la +liquidation de la maison. En partant pour l'Amérique du Sud, il devrait +être possible, sur place, et en parlant aux débiteurs, de recouvrer une +partie des créances en souffrance. Par lettres, il était impraticable +d'obtenir quoi que ce fût de gens intéressés à ne pas répondre. En +vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement. +Mais si Harnoy s'obstinait à lutter contre le courant qui l'entraînait +vers la ruine, il fallait craindre les pires revers. + +Quant à Mlle Geneviève Harnoy, c'était la douceur et le charme +mêmes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacrée de blonde aux +cheveux de soie pâle. Ses yeux noirs éclairaient un visage délicat où le +rouge des lèvres souriantes mettait une animation délicieuse. Simple, +courageuse, franche, elle était la joie de la maison, qu'elle égayait de +son rire. De son père elle tenait un peu d'entêtement, et quand la +question de la liquidation de la maison venait à être agitée en sa +présence, volontiers elle opinait pour que l'on continuât la lutte. +Aussi son père disait avec un peu d'orgueil: «Geneviève, c'est une +véritable Harnoy, elle ressemble à son grand'père.» + +C'était dans cette famille de braves gens que Christian, comme un +bolide, était venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait +d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M. +Harnoy, quand une voiture à deux chevaux s'arrêta devant la grille de +l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique +descendit du siège, portant une caisse contenant, à tout hasard, les +instruments nécessaires à une opération, et tout ce qui pouvait servir +au pansement. Essoufflé, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre, +conduit par Mme Harnoy, et voyant son héritier qui, la tête sur +l'oreiller, l'accueillait d'un sourire pâle: + +--Eh bien! te voilà ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entrée en +matière. Tu t'es massacré avec ta stupidité de machine! Tu ne seras pas +content avant de m'avoir laissé seul sur la terre, n'est-ce pas? + +Ayant ainsi exhalé son mécontentement, il se décida à embrasser +Christian, à lui tâter les mains, qu'il trouva brûlantes, et à dire au +docteur: + +--Enfin, il n'est pas mort! C'est déjà quelque chose! + +Augagne, sans phrases, avait relevé la couverture et commencé à examiner +le blessé. Il découvrit une ecchymose insignifiante au côté gauche, une +éraflure à la hanche droite, puis il vint à la jambe, qui restait +immobile, déjà enflée. Il l'examina avec soin, la mania délicatement, +tâta le tibia, arracha un cri de douleur à Christian et dit, fort calme: + +--Allons! il s'en tire à bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple.... +Eh bien! mon cher ami, en voilà pour quarante jours! Mais, pour cette +fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez +pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe +sans qu'elle soit broyée. + +Il procéda à la réduction de la fracture, banda la jambe, ordonna le +plus grand calme et annonça qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce +temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit +parterre fleuri, qui ornait la façade principale de la maison. Il avait +su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait +été fait à son fils et l'excuser de la gêne qu'il causait. Il était +cependant préoccupé de savoir si ses hôtes le connaissaient. Il risqua +quelques allusions à son séjour annuel sur la plage de Deauville et +s'étonna de ne pas connaître le charmant pays où était située la +propriété de M. Harnoy. + +--C'est un endroit assez écarté du passage des excursionnistes, dit +Sébastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages.... +Cependant, nous allons quelquefois passer la journée au bord de la +mer.... + +--Si vous venez à Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous +me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... Mme +Vernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir.... + +Il avait enfin réussi à placer son nom. Il fut content de l'effet +produit. M. Harnoy leva la tête, pour regarder plus attentivement celui +qui lui parlait, comme s'il découvrait en lui un homme nouveau. Mme +Harnoy hocha la tête avec condescendance. Quant à Geneviève, elle dit +gaiement: + +--Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches +représentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance +entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une +pluie de bouteilles sur lesquelles il y a écrit Royal-Carte jaune.... +Quand j'étais petite, je restais en extase devant toutes ces +bouteilles.... Et j'aurais voulu goûter à ce qu'il y avait dedans.... + +--Ce ne sont pas précisément des liqueurs de demoiselles, dit Vernier +avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me +permettrez, je l'espère, de vous envoyer quelques échantillons.... + +--Geneviève, tu vois, protesta Mme Harnoy.... + +--Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas +cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse +d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela +devient bien rare. + +La conversation dévia sur l'éducation des enfants, et Vernier ne put se +retenir de blâmer amèrement la façon d'être des générations nouvelles. +Pas d'idées sérieuses, nulle application au travail, aucune déférence +pour la volonté des parents. En quelques minutes, il trouva moyen +d'édifier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian, +en faisant le procès de la jeunesse. Cependant, à cause de la présence +de Geneviève, il omit le chapitre des moeurs et ne fit point d'allusion +aux diverses Étiennettes qui sévissaient sur les fils de famille. + +Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annonçant à +Vernier que son fils demandait à le voir. Le temps avait marché et le +soir tombait dans la fraîcheur des bois. Une buée légère montait des +prés chauffés tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu +pâli, un mince croissant de lune se montrait déjà, pendant que, derrière +une noire hêtraie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un +incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint +avec Vernier et le médecin. Une paix délicieuse s'étendait sur +l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son +cri railleur. Vernier et Augagne se regardèrent en silence. Tous deux +avaient eu la même impression de sérénité réconfortante et salutaire. + +--Je vous prie, monsieur, de ne vous préoccuper en rien pour M. votre +fils, dit Mme Harnoy à Vernier. Il ne nous gêne en aucune façon. Nous +le garderons tant que son état l'exigera.... Et de très grand coeur, +croyez-le bien.... + +--Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une +huitaine.... Ce gaillard-là pourrait, sans doute, être transportable dès +demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il +est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait être nulle part ailleurs. +Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos.... + +Vernier fit à son ami un signe de tête qui signifiait: Soyez tranquille, +j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui +offrait si cordialement l'hospitalité au blessé, il répondit: + +--Je vous suis très reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur +m'y encourage, je pousserai donc l'indiscrétion jusqu'à profiter +largement de votre bonne volonté vraiment maternelle pour mon fils.... +Ce galopin aura été, dans son malheur, plus favorisé que ne le méritait +son imprudence. + +Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard +il laissait Christian, calme, souriant, prêt à dormir, et reprenait le +chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de +dîner, fut de se faire conduire à Tourgeville, chez Mlle Dhariel. Il +avait promis à Christian de la faire prévenir et estimait que cette +mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-même. Depuis +longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse +Étiennette. L'occasion était admirable. Il s'empressait de la saisir. La +camarade de Christian ne passait pas précisément pour manquer d'aplomb. +On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, manoeuvrer avec la +sûreté et la fermeté d'une intelligence supérieure. Elle fut cependant +très émue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur +le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil. + +Elle était occupée à faire un bésigue chinois avec Mariette de Fontenoy, +pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle +jeta son jeu, fit un geste d'étonnement et dit: + +--Nom de nom! + +--Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive? + +--Le père Vernier qui s'amène. + +--Où est l'enfant? + +--Parti, ce matin, en balade, tout seul avec son chauffeur.... + +--Est-ce qu'il te lâche? + +Étiennette eut un sourire d'orgueil. + +--Ce serait donc le premier. + +--Il en faut toujours un! + +--Ce ne sera pas lui. + +--Alors? + +--Nous allons voir. + +Elle dit à sa femme de chambre: + +--Où a-t-on fait entrer M. Vernier-Mareuil? + +--Dans le boudoir de Madame. + +--Bien. Dites que j'y vais. + +Clamiron, du fond de son fauteuil, gouailla sans même bouger: + +--_Dame aux camélias_--acte 3--scène du père Duval.... Chouette! + +--Tiens! tu ne roupilles plus, toi? + +--J'ai déclos mes paupières pour assister à ta joie. Tu as vraiment +l'air d'être dans le délire du bonheur. + +Étiennette se regarda dans la glace. Elle était fort pâle. + +--Est-ce bête? grogna-t-elle.... Qu'est-ce que j'ai à craindre de ce +vieux serin? Il ne m'avalera pas! + +--Ah! il est si riche! dit Mariette. Ça impressionne toujours! + +Étiennette fit un geste d'insouciance,: + +--Je n'en suis plus à me laisser épater pour si peu. J'ai eu affaire à +plus calé! Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes.... + +Au fond, elle était très intriguée. D'une main nerveuse, elle tourna le +bouton de la porte et fit une entrée hautaine, regardant bien en face le +visiteur, qui se tenait debout devant la cheminée. Il ne parut pas du +tout saisi par l'allure majestueuse de Mlle Dhariel. Il la salua d'un +signe de tête très familier, et parlant d'une voix lente et basse, il +dit tout net: + +--Mademoiselle, j'ai le regret de vous apporter de mauvaises nouvelles +de mon fils.... Il a eu dans la journée un accident d'automobile. Sa +voiture a versé, il est resté malheureusement engagé dessous, et quand +on a pu le relever, il avait la jambe cassée. + +--Ah! mon Dieu! Où est-il? + +--Rassurez-vous, il a été recueilli par de braves gens chez lesquels il +est parfaitement soigné. Je l'ai vu avant dîner. Sa fracture est +réduite, tout est pour le mieux.... + +--Mais je vais le faire transporter ici. + +--C'est interdit par le médecin. + +--Alors, j'irai le soigner.... + +--Vous n'y songez pas! Il est chez de bons bourgeois.... Je ne crois pas +que votre place soit dans leur maison. + +A cette simple déclaration, formulée d'une façon très nette, mais sans +aigreur, Mlle Dhariel tressaillit. C'était le premier coup porté par +l'adversaire, et elle se sentait atteinte. Elle voulut riposter, et se +redressant. + +--Mais, monsieur, l'affection qui m'attache à votre fils ne me +donne-t-elle pas des droits particuliers?.. + +Vernier la coupa d'un geste sec et dit: + +--Aucun droit. Si des soins étaient nécessaires, en dehors de ceux qui +lui seront donnés, je serais là pour y pourvoir. Christian n'est pas +orphelin, il a encore son père; je suis bien aise de vous l'apprendre. +N'essayez donc pas, je vous prie, de vous substituer, en quoi que ce +soit, à moi ou aux miens.... J'ai dû supporter beaucoup d'empiétements +de votre part.... Mais, en cette occasion, je n'en tolèrerais aucun. + +Étiennette éprouva le besoin de changer le terrain sur lequel elle +évoluait, depuis un instant, et qui ne paraissait pas lui être +favorable. Elle pencha la tête avec tristesse, et dit d'une voix +tremblante: + +--Est-ce donc pour me faire entendre des paroles si mortifiantes que +vous êtes venu chez moi? + +--Pas du tout. Je ne suis venu que pour vous avertir de la part de +Christian qu'il ne rentrerait pas à Tourgeville ce soir. J'aurais pu +vous envoyer tout simplement une dépêche. J'ai trouvé plus convenable de +vous apprendre moi-même l'accident de mon fils, afin d'amortir, dans la +mesure du possible, le coup que cette nouvelle ne devait pas manquer de +vous porter. + +Étiennette serra les poings et baissa ses paupières pour que Vernier ne +vît pas l'éclair de son regard. Elle pensa: «Ah! vieille canaille! Tu te +fiches de moi par-dessus marché! Tu me le paieras! Mais, puisque tu veux +blaguer, blaguons!» + +Elle eut un sourire d'angoisse et dit: + +--Je vous suis reconnaissante, monsieur, de tant de bonté. Vous n'avez +pas douté du chagrin que j'allais ressentir.... Merci, merci de tout mon +coeur! Voudrez-vous bien, puisque j'ai la douleur de ne pouvoir soigner +Christian, me faire savoir chaque jour comment il se porte? + +--Il vous en informera lui-même, je n'en doute pas. + +Il fit deux pas vers la porte avec une tranquille assurance. Étiennette, +au hasard, lui décocha son plus irrésistible sourire et lui coula une de +ces oeillades auxquelles peu d'hommes avaient su résister. Il eut une +moue dédaigneuse, la regarda par dessus son épaule, et saluant d'un +signe de tête, comme au début, il dit: + +--Mademoiselle, votre serviteur. + +Et il s'en alla, sans se retourner, comme s'il sortait d'un endroit +public. Derrière lui, Étiennette eut un brusque mouvement de rage; elle +donna un violent coup de pied à un pouf et, avec toute sa canaillerie +naturelle librement épanchée: + +--Ah! vieux monstre! Ah! sac à millions! Je t'apprendrai à venir +m'insolenter chez moi! J'épouserai ton fils pour que tu saches à qui tu +as affaire! Et je vous mettrai tous sur la paille! En voilà un vieux qui +a une santé! Et cocu avec ça, comme on ne peut pas l'être mieux, ni plus +publiquement! Attends, va! + +Elle fulminait encore quand elle rentra dans le salon ou Mariette et +Clamiron l'attendaient. + +--Eh bien! dit l'ami de Christian, tu as l'air tout encharibotté. Est-ce +que le père Vernier t'a fait des propositions déshonnêtes? + +--Ah! bien, oui! Il venait m'apprendre que Christian s'est cassé une +patte tantôt, et qu'on le soignait à la campagne. + +--Ah! pauvre garçon! s'écria Clamiron. + +--Eh! dis donc, fit Mariette avec un sourire malicieux, méfie-toi qu'on +ne te chambre pas ton petit homme! Il vaut cher, le jeune Christian.... + +--Bon! Bon! La poule qui me le prendra n'est pas encore pondue! + +Elle s'assit à la table de jeu, et dit, affectant une grande liberté +d'esprit: + +--Où en étions-nous? + +Mariette releva ses cartes, et abattant son jeu: + +--J'allais faire cinq cents.... Je les marque. Tu es rubiconnée, ma +belle. + +Clamiron, du fond de son fauteuil, nasilla: + +--J'en ai peur! + +Étiennette répliqua froidement: + +--C'est ce qu'on verra! + + + + +III + + +Le lendemain matin, le docteur Augagne éveilla Christian en entrant dans +sa chambre. Le soleil dorait les feuillages des pommiers, et les vaches +paissaient lourdement l'herbe drue. La fenêtre ouverte laissa entrer un +air tiède, et le parfum des luzernes en fleurs. Depuis bien des nuits, +le fils de Vernier n'avait si longtemps ni si bien dormi. Il avait le +teint clair et la figure reposée: + +--Ça vous réussit d'avoir la jambe cassée! dit le docteur à son malade. +Il y a beau jour que je ne vous ai vu une mine pareille. Si votre père +vous voyait, il serait agréablement surpris.... + +--Quelle heure est-il? + +--Il est dix heures. Les chevaux de M. Vernier marchent bien. Je suis +parti de Trouville à huit heures et demie.... Et me voilà.... Voyons +cette jambe.... Eh bien! mais cela ne va pas mal, l'enflure a disparu, +nous allons pouvoir vous poser un appareil.... + +--Avec lequel je marcherai? + +--N'allons pas si vite! Vous n'avez rien à faire, n'est-ce pas? J'ai ouï +dire que vous aviez quelques loisirs.... Employez-les à vous soigner.... +Quand vous serez remis en état, vous vous recasserez la jambe si vous +voulez.... Mais, avant tout, il faut que je vous la raccommode. + +--Je ne vais pas m'éterniser ici.... Je dois gêner incroyablement mes +hôtes.... + +--Ils n'en ont pas l'air.... + +--Ce sont d'excellentes gens.... Mais j'ai un chez moi.... Et on m'y +attend.... + +--«On» aura de la patience. Et si «on» n'en a pas, ce sera le même prix. +Votre père a prévenu lui-même.... + +--Il a vu Étiennette? + +--Il l'a vue hier soir. + +--Oh! c'est épatant! Et comment l'a-t-il trouvée? + +--Fort ordinaire! + +--Non! + +--C'est ce qu'il m'a dit. Il a ajouté: «Je ne comprends pas Christian de +faire tant de sottises pour une si vieille dame.... Pour mon argent, il +pourrait avoir mieux que cela!» + +Christian parut stupéfait. + +--Bon! Mais quand il a eu causé avec elle, il a changé d'opinion.... + +--Ma foi, non. Il l'a trouvée stupide. Elle a paru d'abord pétrifiée par +sa présence. Ensuite, elle a été trop aimable et lui a fait de l'oeil. + +--Étiennette? + +--Étiennette Dhariel, en personne. Ah! c'est que votre père serait +encore un peu plus avantageux que vous.... Mais Vernier n'est pas du +bois dont on fait les entreteneurs de cocottes. + +--Cette Étiennette est vraiment unique! Croyez-vous! Essayer de +détourner papa! Ah! on n'en trouve pas souvent comme elle! Vous pouvez +être sûr que c'est par amour-propre qu'elle a fait cela. Et si le patron +avait paru vouloir marcher, elle te vous l'aurait remis à sa place!... + +--Pas sûr! + +--Ah! vous ne la connaissez pas, docteur. + +--Je m'en félicite! + +--Quand croyez-vous que je pourrai partir d'ici? + +--Nous vous le dirons en temps utile. + +--Mais je vais m'assommer, moi, dans ce patelin familial! + +--Mon ami, il fallait vous arranger pour ne pas attraper une pelle. + +--Va-t-on me donner tout ce que je demanderai, au moins? + +--Tout ce qui me paraîtra compatible avec votre état. + +--D'abord, j'ai soif. + +--Eh bien! mais, il doit y avoir du lait excellent. J'aperçois des +vaches dans l'herbage.... + +--Vous moquez-vous, docteur? + +--En aucune façon. Je veux vous soigner, mon ami. Et mon premier soin +est de vous sevrer de toutes les saletés que vous avez coutume de boire +avant, pendant et après vos repas.... Vous allez suivre un régime, +entendez-vous, et très sévère. Il y a longtemps que je souhaitais vous +tenir dans un petit coin, pour expérimenter sur vous un procédé +anti-alcoolique que je crois infaillible.... + +--Docteur, cria Christian avec fureur, nous ne sommes pas à l'hôpital, +ici. Je n'obéirai pas à votre fantaisie.... + +--Alors commencez par vous tenir tranquille. Ne criez pas, ne réclamez +rien.... Sinon, je vous traite sans la moindre modération.... +Sommes-nous d'accord? + +Christian se laissa aller sur son oreiller, avec découragement, et +concéda: + +--Il le faut bien! + +Tout en faisant son pansement, le docteur continuait à causer, et +c'était comme toujours son sujet favori qui sollicitait sa verve: + +--Ah! mon cher enfant, si vous saviez le mal que vous vous faites en +buvant autre chose que de l'eau, vous ne voudriez plus, de votre vie, +toucher à un verre de liqueur, de vin, ou même de bière.... Savez-vous +qu'à l'heure actuelle, la France vient en tête des nations du monde +entier, pour la consommation de l'alcool.... Oui, nous avons rejoint les +Allemands, dépassé les Anglais et nous détenons le record de +l'ivrognerie. Les hommes, les femmes, les enfants même s'empoisonnent à +qui mieux mieux. Et le résultat de ces excès: la décadence de la race, +l'amoindrissement de sa vigueur, son abrutissement. Les hôpitaux +regorgent de fous, et les prisons sont remplies de criminels.... Les uns +et les autres irresponsables, car la grande coupable, c'est +l'ivrognerie, qui détraque les cervelles. Et ne me dites pas que vos +liqueurs de luxe, coûteuses, exquises, sont moins nocives que le fil en +quatre ou le vitriol du peuple. C'est une erreur! Le cognac à un louis +la bouteille contient autant de principes délétères que l'eau-de-vie +blanche à un franc le litre. C'est le même toxique. Il n'y a que +l'étiquette qui diffère.... + +Christian, très ennuyé, profita d'un moment où le docteur reprenait +haleine, pour lui lancer: + +--Racontez donc tout ça à mon père. Il en vend! + +--Je ne me gêne pas pour le lui dire! + +--Ça doit lui être agréable! + +Le docteur regarda tristement le jeune homme: + +--Ah! autrefois, il en riait et se moquait de moi. Depuis qu'il vous a +vu atteint par la contagion, il n'est pas loin de partager ma manière de +voir.... Tant que les fils des autres seuls étaient touchés, il fermait +les yeux à la vérité. Mais maintenant que le sien est en danger.... + +--Ah! quelle exagération! + +--Mon ami, il n'y a pas de demi-alcoolique, souvenez-vous de ceci. Il +n'y a que des alcooliques complets.... Quand on a touché au poison, on +est perdu! A moins d'un sérieux effort de volonté et d'une renonciation +absolue. Mais, du reste, quel plaisir éprouvez-vous à boire? + +--Ah! docteur, c'est un état délicieux, dans lequel on se sent plus +vigoureux, plus lucide, et comme dégagé des liens matériels. On était +maussade, atone, sans goût, même pour le plaisir. Un brouillard +enveloppait le cerveau, les membres étaient lourds. Brusquement la vie +revient, la tête se dégage, la pensée renaît. C'est comme un changement +à vue au théâtre: de l'obscurité on passe à la clarté. L'instant +d'avant, c'était la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant, +c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la métamorphose a eu lieu. +Et comment ne pas chercher à se la procurer encore? + +--Même si on vous dit que le philtre est un poison mortel? + +--Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas +un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on écoutait +les hygiénistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se +donner une congestion pulmonaire; ni avoir une émotion, car il en peut +résulter une maladie de coeur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce +qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles +qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent +le plus d'agrément. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur +toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des +gens qui n'ont pas cessé de boire comme des trous, depuis leur première +jeunesse, et qui sont arrivés à un âge avancé auquel vos buveurs d'eau +n'atteindront très probablement pas. + +--Mais, malheureux garçon, vous ne voyez donc pas que, indépendamment +du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au +point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos +excès? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous, +l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que +donne passagèrement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos +misères, puisque vous êtes riche et heureux. Vous êtes donc un +dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous +venez de me décrire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si +encore ce n'était qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les +conséquences s'en arrêtaient à vous. Mais vous tuez votre pays en même +temps que vous-même. La race française est atteinte dans sa source par +les excès que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux +qui vous imitent, vous êtes les plus sûrs alliés de nos ennemis, car +vous leur assurez, pour l'avenir, la suprématie sur notre pays. + +--Ah! Écoutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la +France. Je crois que si elle était bien gouvernée, elle aurait, malgré +tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des +chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs +de bien gros méfaits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les +collectivistes qui veulent dépouiller leurs concitoyens de ce qu'ils +possèdent, et les anarchistes qui rêvent la suppression de toute +autorité. + +--Eh! mon ami, tous ces gens-là boivent, ou recrutent leurs partisans +parmi ceux qui boivent.... + +--Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans +votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos +confrères ne voient que des aliénés.... Depuis que le vieux Noé s'est +oublié dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanité s'est +cependant développée et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez +chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont été des buveurs +émérites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes, +des poètes, des savants, des hommes d'état, des hommes de guerre, des +hommes d'église, et même des médecins.... + +--Jamais de médecins! + +--Allons donc! Vous pratiquez admirablement le _sic vos non vobis_.... +Et les excès que vous défendez à un client, vous vous les permettez +parfaitement à vous-mêmes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez +pas!... Et, en sortant, le médecin allume son cigare dans l'escalier.... +Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce +qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai +probablement sobre la semaine ou l'année prochaine. + +--Oui, à Pâques ou à la Trinité! + +--En attendant, faites-moi donner à boire, car vous m'avez fait parler, +et cela m'a desséché le gosier.... + +--De la tisane?... + +--Non, du grog.... + +--Alors très léger? + +--Américain! + +--Tenez, voici voire hôtesse, demandez-le lui à elle-même. + +Mme Harnoy entrait dans la chambre de Christian, le sourire du bon +accueil sur les lèvres. Derrière elle son mari apparaissait dans le +couloir. + +--Avez-vous bien dormi? demanda-t-elle à son pensionnaire. + +--Admirablement.... + +--Voici votre déjeuner qui arrive. + +Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des rôties +et du beurre. Mme Harnoy auprès du malade glissa une petite table +qu'elle couvrit d'une serviette éclatante de blancheur. Une odeur +appétissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire +nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout était flatteur dans ce +petit couvert soigneusement préparé. Le chocolat moussait dans la tasse, +le pain grillé sentait bon, le beurre offrait ses ronds historiés +d'arabesques. Avec une satisfaction étonnée, Christian constata qu'il +avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se +dresser, mais Mme Harnoy l'arrêta: + +--Ne bougez pas. Je vais vous servir.... + +Délicatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une +grâce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis +elle commença de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat +et les portant à la bouche du jeune homme. Un peu d'émotion se peignit +sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de coeur, +les soins dont sa mère entourait son enfance. C'était ainsi qu'elle le +faisait manger quand il était tout petit et malade. Il ferma les yeux, +comme pour se donner l'illusion que c'était elle qui se penchait là sur +son lit, et sans parler, sans bouger, il continua à se laisser gâter +affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse, +lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvrée. M. +Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau. + +Le lendemain, le médecin trouva son malade dans une si bonne condition +qu'il lui posa un appareil, grâce auquel Christian put sortir de son lit +et passer une partie de la journée dans le jardin. Ce fut là que, pour +la première fois, depuis le jour de son accident, il revit Geneviève. La +jeune fille revenait par les prés, portant à son bras un panier plein de +champignons rosés. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui +demanda des nouvelles de sa santé. Elle était rose et fraîche; ses +cheveux blonds, un peu en désordre sous son chapeau de paille, se +répandaient en mèches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, après +s'être débarrassée de son panier. + +--Vous êtes plus fier que le jour où nous vous avons ramassé dans +l'herbage, dit-elle gaîment. Vous nous avez fait bien peur!... Votre +machine est réparée.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier, +a très bien compris ce que demandait votre chauffeur. + +--Ma jambe sera malheureusement plus longue à raccommoder.... Mais le +docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier.... + +--Il nous a affirmé, hier, que si vous étiez bien raisonnable, pendant +une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger! + +--Et moi qui voulais partir demain.... + +--Ce serait de la dernière imprudence!... A moins de vous faire porter à +bras sur une civière.... Et il y dix lieues d'ici à Deauville.... Et +puis vous ne goûteriez donc pas à mes champignons? + +Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts +blancs les girolles roses. + +--Ne sont-ils pas appétissants? + +--Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est +très dangereux! + +Elle éclata de rire: + +--Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon père, ni ma mère, ni les +gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des débauches +de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'à +présent.... Mais vous en mangerez, vous-même, ou bien je croirai que +vous avez peur.... + +--J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je +n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-là me +suffirait pour ne pas partir. + +Mme Harnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fenêtre, +vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils +restèrent là tous les trois. Le temps passa avec une rapidité +incroyable pour le malade, et la journée était terminée qu'il n'avait +pas eu un seul de ces instants de dégoût et d'ennui pendant lesquels il +cherchait furieusement l'oubli de lui-même. Il se sentait las d'une +bonne fatigue, détendu et comme amolli par le grand air, pris par le +calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa +reporter dans son lit, dîna gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce +qui ne l'empêcha pas de ne se réveiller qu'au matin. + +Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fenêtre, il eut un +mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait +l'avoir fui. C'était comme une transformation de son être. Il accueillit +la visite de son père et du docteur Augagne avec un si visible plaisir +que Vernier en fut profondément heureux. Quant au médecin, il suivait +avec une attention méditative l'évolution qui commençait dans l'état +général de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale +et brusque de l'alcool ne s'était pas produite. Au lieu d'un état de +fébrilité inquiète, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur +salutaire et une souriante résignation. Christian s'accommodait du +régime qu'on lui imposait, il ne réclamait plus d'excitants. Il ne +parlait plus de s'en aller. Il y avait à ces effets surprenants une +cause déterminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long +à la trouver. + +Christian n'était dans un équilibre parfait que quand Mlle Harnoy +restait auprès de lui. Si Geneviève était obligée de s'absenter pour le +service de la maison, pour se promener avec son père, ou pour travailler +dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable. +Mme Harnoy ne pouvait plus tirer de lui que des réponses +monosyllabiques. Quant au père, il était visible qu'il l'agaçait +supérieurement. Geneviève reparaissait-elle auprès de la guérite en +osier dans laquelle, sa jambe étendue sur un escabeau, Christian passait +ses journées, aussitôt le rayonnement de la satisfaction illuminait le +visage du blessé. D'un coup d'oeil, elle le calmait; d'un geste, elle +lui imposait l'obéissance. Pour lui complaire, il se contraignait à +faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait +qu'elle fût là, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa mère. +Alors tout paraissait supportable à Christian. Il ne demandait plus +rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le coeur net, dit au bout de +quinze jours à son malade: + +--Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corvées les +plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre liberté. +Vous avez la jambe dans du plâtre. Par conséquent, rien ne vous empêche +de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer à Tourgeville, vous en +êtes le maître.... + +Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marquée. Son +visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant: + +--Je crois que vous vous exagérez singulièrement mon état.... Je ne me +sens pas si bien que vous le dites.... J'ai eu encore, hier, de +violentes douleurs dans la cheville.... Sans doute, je pourrais, je +crois, rentrer à Tourgeville.... Mais quelle figure y ferais-je? Me +montrer à l'état d'invalide, avec une jambe en bandoulière, me portant +sur des béquilles.... Autant rester ici, où je me guérirai promptement +et mieux. + +--Oui, sans doute, mais la discrétion?... La famille Harnoy.... + +--Ah! ce sont des gens parfaits! Ils ne me mettront pas à la porte! +interrompit Christian avec vivacité. Je sais ce qu'ils pensent.... Ils +me verront partir à regret.... Et moi je n'ai pas envie de les +quitter.... Pour être discret, je ne veux pas risquer de me montrer +ingrat. + +--Bon! bon! A votre guise. C'est affaire à vous et à votre père. Il y a +toujours moyen de s'acquitter envers les gens. Et avec un beau +cadeau.... + +Cette fois, Christian se mit pour tout de bon en colère: + +--Plaisantez-vous? Un cadeau! Pour s'acquitter de pareils soins, et +d'une telle bonté? Sommes-nous des pleutres? + +Le docteur Augagne hocha la tête: + +--Mon cher, la famille Harnoy ne roule pas sur l'or. J'ai pris mes +informations. Le père est dans des affaires difficiles.... Et la +situation où il se trouve fait que votre présence chez lui est une assez +lourde charge pour ses finances.... On met pour vous les petits plats +dans les grands.... Au lieu de vivre économiquement, on fait du +luxe.... + +--Mais je ne me doutais pas de cela! s'écria Christian avec émotion. +Voilà donc pourquoi Mlle Geneviève raccommode ses robes, et travaille +avec tant d'activité? Et je demande, à chaque instant, des choses +coûteuses à ces bonnes gens! Suis-je bête? Et ne pouviez-vous m'avertir +plus tôt? + +--Je ne savais rien. C'est un ami de Paris que j'ai rencontré, hier, qui +m'a renseigné sur la famille Harnoy. + +--Eh bien! voyons, dites ce que vous avez appris.... + +--Il n'y a pas très longtemps, il s'en est fallu de peu que le père +Harnoy ne fût obligé de suspendre ses paiements.... Les créances qu'il a +sur de grosses maisons Argentines ne rentraient pas.... Il dut faire +flèche de tout bois.... En ce moment, les affaires sont tout à fait +arrêtées.... On vit à la campagne avec les revenus de la fortune très +réduite de Mme Harnoy.... Mais c'est modeste... modeste! + +--On ne s'en douterait pas. Comment font-ils? Moi, je les aurais crus à +l'aise.... + +--Les femmes sont si adroites quand elles s'en donnent la peine! + +--Maintenant que je connais la situation exacte, je vais en causer avec +mon père.... Il n'est pas admissible qu'il ne puisse pas aider M. Harnoy +à sortir d'embarras.... + +Le docteur Augagne se frotta les mains: + +--Il est certain que si la puissante maison Vernier-Mareuil veut +s'intéresser à l'affaire de M. Harnoy, c'est fini des difficultés.... Il +suffira qu'on sache que votre père le patronne pour qu'il trouve du +crédit partout.... + +--C'est donc parce qu'il est tourmenté que ce pauvre homme est si +souvent maussade? Mme et Mlle Harnoy ne sont pas tous les jours à +la fête avec lui.... + +--Elles n'en ont que plus de mérite à montrer une si parfaite égalité +d'humeur. + +--Ah! il est vrai qu'elles sont exquises! La mère et la fille rivalisent +de soins et d'affection.... Qu'un homme est heureux de vivre entouré +d'une tendresse pareille! + +--Qu'est-ce qui vous prend? s'écria le docteur Augagne. C'est vous, +Christian, qui me tenez de pareils propos? Voilà bien la chose la plus +inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous +entendait? + +--Ah! Clamiron est un idiot! + +--Et la délicieuse Étiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si +elle vous découvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des idées de +famille? + +Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une +gravité inusitée: + +--Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le mérite. Car tout +ce que je pense-là est en désaccord complet avec ce que je pensais +auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais +une vie enragée, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas +aujourd'hui, où je comprends l'avantage qu'il y a à être doux, dévoué et +simple, en voyant, sous mes yeux, le dévouement, la simplicité et la +douceur incarnés en ces deux femmes qui sont le vertu même. Il y a donc +des créatures pareilles dans le monde? Et comment ai-je été assez +malheureux pour n'en pas connaître jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon +entourage. Où aurais-je pris le goût de la modestie et de la bonté? Je +ne vois que des gens acharnés à la conquête de la fortune, et par tous +les moyens. Je ne connais que des êtres égoïstes jusqu'à la férocité. +Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme à une +bataille. Les amis n'ont qu'une pensée: tirer de vous tout ce qui sera à +leur convenance, quitte à vous délaisser dès que vous ne leur offrez +plus la somme de satisfaction qu'ils réclament. Les maîtresses vous +exploitent et vous dépravent, avec la joie affreuse de se venger des +sujétions qui leur sont imposées par votre caprice. Ce n'est partout que +duplicité et concupiscence. L'atmosphère dans laquelle on vit est +empoisonnée d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour +s'étourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et +toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait +oublier. Et puis c'est une habitude qui paraît bonne et à laquelle on +s'attache désespérément. On se fuit soi-même, ce qui est plus commode +que de se corriger. Bientôt on n'a plus même la force de réagir, et on +est une épave de plus emportée par le courant du vice. J'en étais là, il +n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout +ce que vous me disiez de sensé et que je tournais en dérision. Vous +aviez raison: j'étais une bête brute, je désolais mon père, je dégoûtais +les gens raisonnables, et je courais à la folie. Mais c'est fini. Je +suis en état de faire la différence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et +ce que je dois faire désormais. C'est un grand bonheur pour moi de +m'être cassé la jambe. Car si j'avais continué à vivre encore un an, +entre des Clamiron et des Dhariel, j'étais perdu. + +Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle déclaration. Il regarda +son malade avec inquiétude: + +--Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux? + +--Comment? Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple du monde. Je +donnerai de l'argent à Étiennette et je mettrai Clamiron à la porte. +Étiennette me trompe à l'heure et à la course, pour peu qu'on y mette le +prix. Quant à Clamiron, qui vit à mes crochets, il me déteste de tout +son coeur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux! + +--Mais vous êtes bien décidé? + +--Vous aurais-je parlé comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de +réfléchir, depuis que je suis ici. C'est la première fois que cela +m'arrive depuis plusieurs années. Je ne vois pas très bien pourquoi je +continuerais à me ruiner la santé, à désoler mon père et à scandaliser +le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine +et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-là! +Passons à un autre divertissement. + +--Lequel? + +--N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le même. En attendant, +priez mon père de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui +au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy. + +La conversation prit fin. Mme Harnoy et sa fille arrivaient dans un +tonneau d'osier, attelé d'un vieux poney ébouriffé, seule voiture de la +maison. Aidé par le docteur, le jeune homme prit place auprès des deux +femmes. Mlle Harnoy rassembla les guides, donna du fouet à son cheval +qui partit d'un trot résigné. Et par les chemins creux, bordés de grands +hêtres, dans la fraîcheur du soir, ils s'en allèrent, paisibles, faire +leur petit tour de promenade quotidienne. + +A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel Étiennette avait +accueilli la nouvelle de l'accident arrivé à Christian commençait à +s'altérer. La visite de M. Vernier à la villa avait, pendant deux jours, +défrayé la conversation des amies de Mlle Dhariel et des camarades de +Christian. Un valet de pied, envoyé à cheval, le troisième jour, pour +prendre des nouvelles du blessé, avait, en échange d'une lettre fort +tendre écrite par Étiennette, rapporté cette simple réponse verbale: «Le +mieux continue». Le valet, interrogé, avait donné les renseignements +suivants: + +«La propriété dans laquelle M. Vernier était soigné s'appelait +Saint-Georges-lès-Berneville. On arrivait à la maison, située en pleine +campagne, par des chemins affreux. Ce n'était pas étonnant que M. +Christian eût démoli son automobile dans des fondrières pareilles. Par +temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et +l'habitation, fallait voir! Deux étages, couverture de tuiles, et pas +même de cour d'entrée. On s'amenait par un enclos dans lequel les +poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en +liberté. Comme personnel, une cuisinière et une bonne. C'était le +jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronné, dont on ne +trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des +robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes +pas les jours ordinaires!» + +Ces racontars, colportés par Étiennette, avaient mis Longin et +Vertemousse en veine de curiosité. Ces seigneurs, venus pour tirer au +pigeon à Deauville, formèrent le projet d'aller surprendre leur ami sur +son lit de misère. Ils frétèrent un breack et partirent bon train pour +Saint-Georges-lès-Berneville. C'était le douzième jour après l'accident. +Il était entendu qu'à leur retour, ils viendraient dîner à Tourgeville +pour apporter à Étiennette leurs impressions personnelles. Fort +différentes de celles du valet de pied, elles eurent le privilège +d'agacer extraordinairement Mlle Dhariel. Les deux boscards avaient +trouvé Christian étendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur +arrivée avait mis en fuite une très jolie personne blonde qui paraissait +faire la lecture au blessé. + +Celui-ci avait plutôt paru contrarié de les voir. Il ne les avait pas +mal reçus. Après une course de dix lieues, à travers champs, c'eût été +raide. Mais il ne s'en était fallu que de peu. Il les avait rassurés +sur son état, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arrivée +d'une vieille dame, qui leur avait apporté de la bière, il y avait gros +à parier que Christian les aurait laissés repartir sans leur offrir un +verre d'eau. Du reste, la propriété était charmante, quoique modeste, et +les gens qui l'habitaient paraissaient être de bons bourgeois de Paris +en villégiature. D'après ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la +jolie personne blonde était la fille de la vieille dame. Et Christian, +qui paressait à l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle, +n'avait pas du tout l'air pressé de revenir en des lieux moins agrestes. + +Ces communications rendirent Étiennette sérieuse. Elle devina qu'il y +avait anguille sous roche et, transportée de fureur à la pensée qu'elle +pourrait être roulée par Christian, elle s'apprêta à intervenir de la +façon la plus énergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait +interdit de se présenter à Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle +se sentait portée à y courir. Évidemment, le père avait intérêt à +empêcher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son intérêt à +elle exigeait qu'elle tâchât de voir Christian. Mais comment? Arriver +là, tout de go, avec sa voiture, ou même, comme Vertemousse et Longin, +avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation? +N'était-elle pas, du reste, consignée et rien qu'à l'aspect de son +ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle était +plutôt un peu voyante, même quand elle se piquait d'être simple, la +charmante Étiennette. Comme disait Clamiron: «Elle déplaçait beaucoup +d'eau». Et il lui était bien difficile de passer inaperçue partout où +elle allait. Dès lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian, +lui parler à loisir et l'enlever de bon gré ou de haute lutte? +Étiennette, qui avait été comédienne, s'ingénia d'un moyen de théâtre. +Elle acheta à Trouville un costume de garçon et décida d'aller, en +travesti, à la recherche de son amant. + +Christian, rasséréné, paisible, ne se doutait guère des projets formés +contre sa libération. Il était redevenu tout simple, tout naïf, et y +prenait un plaisir extrême. Son père, mandé par le docteur Augagne, +avait amené cette fois, avec lui, Mme Vernier et l'indispensable +baron Templier. L'élégance et la beauté d'Emmeline avaient produit leur +effet sur Mme Harnoy, qui s'était répandue en regrets de n'avoir pas +été avertie de cette aimable visite. Geneviève, avec sa grâce naturelle +et aisée, avait fait à la famille de Christian les honneurs de son petit +domaine. Elle avait improvisé un goûter avec de belles fraises et de la +crème. Pendant ce temps-là, Christian s'expliquait avec son père. + +Le résultat de leur entretien ne s'était pas fait attendre. Vernier, +stupéfait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton +posé, avait écouté, avec une faveur toute particulière, le résumé de la +situation embarrassée de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant +toujours dans ses résolutions, il avait tout de suite exposé à son fils +que M. Harnoy, n'ayant pas bien géré son commerce, quand il était aisé, +le gérerait encore moins bien maintenant qu'il était difficile. Mettre +de l'argent dans la maison de commission, c'était le jeter dans un trou. +Et comme Christian se récriait, en reprochant à son père de se montrer +trop positif, celui-ci avait répondu en souriant: + +--Il y a mieux à faire. Je ne veux pas donner à M. Harnoy le moyen de +végéter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de +la représentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Amérique du +Sud. Il connaît le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y +avons, nous-mêmes, de gros débouchés. Je l'intéresserai dans la vente. +Il sera donc hors de peine. + +--Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques +précautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont +pas favorisés par la réussite.... Et si tu lui posais ça tout net, dans +la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas. + +--Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas +rester encore ici? + +--Ah! tant que je pourrai! Le séjour de cette maison est excellent pour +moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arrivé depuis +longtemps. L'air des champs me réussit. Je me demande si je ne suis pas +né pour être agriculteur.... + +--Eh bien! qu'est-ce qui t'arrête? Tu n'as qu'à aller à Moret, +t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main.... + +--Oh! Moret? non. Je ne me vois pas à Moret.... Ici, oui.... Et, qui +sait?... Pas longtemps, peut-être!... + +M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La +métamorphose de son fils était si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas +mesurer plus exactement la portée. Il se tint pour satisfait du résultat +acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de débrouiller la situation. +Il se dit bien que ce n'était pas l'air particulier qu'on respirait à +Saint Georges-lès-Berneville qui avait modifié aussi profondément les +goûts de Christian. Il entrevoyait que Mme Harnoy, si bonne +garde-malade qu'elle eût été, n'avait pas, à elle seule, pu attacher si +solidement Christian à la petite maison normande cachée parmi les +pommiers de l'herbage. Il y découvrait clairement l'influence de la +jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses +beaux yeux et ses lèvres riantes. Mais si cette influence devait devenir +souveraine et aider à sortir Christian de la mauvaise voie où il était +engagé, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Très prudemment, il se +décida à laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beauté à une +cure si difficile, et il prit congé de la famille Harnoy, en engageant +le père à venir le voir à Deauville, pour causer de différentes affaires +d'exportation sur lesquelles il désirait avoir son avis. + +Christian vit partir avec soulagement son père, sa belle-mère et l'ami +de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa quiétude monotone et +délicieuse lui paraissait insupportable. Il commençait à marcher tout +seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle liberté de +mouvements pour aller, dans l'après-midi, à l'heure où Mlle Harnoy +était occupée à la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de chênes où, +sur un banc de gazon, il restait à fumer en rêvant. Un saut de loup, +dont l'escarpement éboulé était devenu praticable, séparait le jardin de +la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est +quelque faucheur se rendant à son travail, ou un bûcheron regagnant sa +coupe. + +Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son +habitude, avait, après le déjeuner, gagné sa retraite fraîche et +silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et prêtait l'oreille au +bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur était violente, et +l'air vibrait comme embrasé par le soleil. Tout à coup, il reçut une +petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la +route, de l'autre côté du fossé, appuyé sur une bicyclette, il aperçut +un jeune garçon, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait +interdit, le bicycliste se décida à parler d'une voix gaie: + +--Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope à +la campagne? + +Christian fronça le sourcil. Il avait devant lui Étiennette. + +--Par où entre-t-on? demanda la jeune femme, quand on veut causer avec +toi? L'intimité, avec ce saut de loup entre nous deux, me paraît +médiocre. Bah! je le franchis! Si on y trouve à redire, tu m'excuseras. + +Elle avait appuyé sa bicyclette à un arbre, et, d'un bond de ses jambes +fines, elle avait franchi l'obstacle. Malgré son mécontentement, +Christian ne put se dispenser de reconnaître qu'elle avait ainsi, en +costume masculin, la plus charmante tournure qu'on pût voir. Son visage, +encadré d'une perruque blonde, avait une mutinerie délicieuse. Elle +semblait grande, tant elle était bien proportionnée. Elle prit Christian +par les épaules, l'embrassa sur les deux joues, en camarade, et, +s'asseyant à côté de lui, sur le banc de verdure: + +--Eh bien! mon petit, te voilà rafistolé? Tu penses si j'avais envie de +te voir! Mais dis donc, tu n'as pas fait grand accueil à ma +correspondance. Tu aurais pu me répondre. Ce n'était pas le bras que tu +t'étais cassé, pourtant! Mais, passons; je mets ta paresse sur le compte +de l'accablement. A présent que tu es bien d'aplomb, causons. Tu ne vas +pas t'éterniser ici, je suppose? Tes amis et moi, nous sommes dans la +douleur. Deauville, sans ta présence, a perdu tout éclat, et le Casino +n'a plus de charme. La mer, elle-même, est devenue jaune. Allons! +Reviens, chéri, ne tiens pas rigueur à cette station balnéaire. Voilà la +saison des courses qui s'amène. C'est le moment de reparaître. + +Elle riait en lui débitant, d'une voix gaie, son boniment, et, peu à +peu, câline, elle s'était rapprochée. Elle lui passa les bras autour du +cou et, l'enveloppant du parfum qui lui rappelait tant d'heures de +volupté, elle s'efforça de le troubler, de réchauffer, de le reprendre. +Il ne la repoussa pas. Il lui parla d'une voix calme: + +--Ma chère amie, j'aurais infiniment préféré que tu ne vinsses pas ici. +Je t'en avais fait prier par mon père. Mais je vois que tu es toujours +la même, et que c'est justement ce que l'on t'interdit qui te tente. + +--Dame! mets-toi à ma place! + +--C'est à la mienne qu'il faut te mettre. Je suis chez de bons +bourgeois, bien tranquilles et très timorés. Vois-tu l'effet que je +produirais si quelqu'un venait nous surprendre en tête-à-tête. +Assurément, tu pourrais repasser le fossé, comme tu l'as fait tout à +l'heure, et prendre le large à grands tours de bécane. Mais il faudrait +me répandre en explications, et ce serait fastidieux. Le plus sage était +de rester à Tourgeville, à attendre ma guérison complète.... + +--Comment donc! interrompit Étiennette, à reverdir, pendant que tu fais +une cure de petit lait dans les campagnes?... Est-ce que tu te fiches de +moi, mon petit Christian? + +--J'aurais pensé que le souci de ma santé saurait t'imposer plus de +patience. + +--Je ne vois pas très clairement ce que ta santé aurait à gagner à un +prolongement de séjour ici.... Tu es frais comme une rose. Tu marches +avec une canne. Tu marcheras encore bien mieux en t'appuyant sur mon +bras. Si tu n'as que des raisons d'hygiène pour t'attarder ici, je +m'engage à te mettre dans les mêmes conditions à Tourgeville.... + +--Eh! que veux-tu donc qu'il y ait? s'écria Christian avec une +irritation qu'il ne parvenait plus à contenir. + +Ils se regardaient tous les deux fixement: elle, railleuse, lui, très +décidé. Pour la première fois, Étiennette trouvait en lui de la +résistance à ses caprices. Elle eut la sensation très nette que +moralement déjà il lui avait échappé, et que matériellement il +s'apprêtait à se libérer. Un petit frémissement, qui ne pouvait pas +passer pour un sourire, agita le coin de ses lèvres. Mais, très +maîtresse d'elle-même, elle se fit câline et douce: + +--Ah! mon chéri, que sait-on? Avec les hommes, il faut s'attendre au +pire, surtout quand ce sont des petits hommes comme toi, si convoités à +cause de leur gentillesse. Tu ne vas pas, au moins, t'étonner que je +sois un peu jalouse?... + +Il eut un accès de rire: + +--Toi? Non! Écoute, ne me fais pas le grand jeu! Je sais à quoi m'en +tenir sur tes sentiments envers moi. Je ne t'ai jamais demandé de +fidélité. Permets que je ne m'inquiète pas de ta jalousie. Je suis d'un +bon rapport, c'est certain. Mais, mon enfant, nous ne sommes pas mariés +ensemble. Il n'y a pas besoin du divorce pour reprendre chacun notre +liberté. Oh! rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te quitter +salement. Je saurai tenir compte de tes besoins, et je ferai bien les +choses. + +Elle ne discuta pas. Ses yeux devinrent noirs sous ses sourcils froncés, +et forçant Christian à se tourner vers elle, elle dit d'une voix âpre: + +--C'était donc vrai que tu filais le parfait amour, ici, avec une petite +bourgeoise finaude? Ah! elles en ont du vice, ces demoiselles, qui se +manifestent un cataplasme d'une main et une tasse de tisane de l'autre. +Elles connaissent leur métier. Elles la font à la pureté, à la candeur! +Et mon imbécile coupe dans la mise en scène, et se laisse pincer comme +un collégien à sa première aventure. Ah ça, tu ne vois donc pas qu'on te +joue la comédie de l'amour pur, mais que la jeune fille vise tes +millions, comme si elle n'avait fait que cela de sa vie!... Ah! tu l'es +jobard pour ton âge et après tout ce que tu as vu! + +Christian laissa passer ce flot de paroles, puis il demanda posément: + +--Tu as fini? + +Elle devint rouge de colère, et cria: + +--Non! Je commence! + +--Eh bien! alors, j'aime mieux te dire tout de suite que tu ne sais pas +de quoi tu parles. On ne m'a joué aucune comédie, je ne soupçonne aucun +projet, et c'est toi, la première, qui fais allusion à des sentiments +qui, s'ils existent, sont, en tout cas, bien soigneusement dissimulés. +Le hasard a tout fait en me mettant dans l'obligation de me tenir +tranquille pendant trois semaines et de réfléchir. Il est bien probable +que, si j'avais continué à m'abrutir dans la société où je vivais, je +n'aurais jamais eu la pensée de m'écarter de toi. Je me serais contenté +du mouvement et du bruit de la fête qui occupait tous mes instants, et +j'aurais persisté à prendre toute cette agitation pour le bonheur. +Malheureusement pour toi, j'ai eu l'occasion de faire un retour sur +moi-même. J'ai vu clairement que je faisais fausse route, et j'ai pris +le parti de m'arrêter. Je ne trouve pas utile de désoler ma famille, de +scandaliser mes amis et de me détruire la santé, pour les minces joies +que j'ai goûtées jusqu'ici et que, avec beaucoup d'habileté, tu étais +arrivée à me faire accepter comme le comble du plaisir. Tout cela a fait +son temps. Je change de programme. Je ne dis pas que je vais devenir +sérieux: ce serait aller un peu vite en besogne. Mais je vais tâcher +d'être raisonnable. J'ai été si fou, jusqu'ici, qu'avec un rien de +raison je suis sûr de faire beaucoup d'effet! + +Une lueur flamba, menaçante, dans les yeux d'Étiennette. + +--Alors, tu me quittes? + +--Tu n'avais pas cru que l'on resterait toujours ensemble? Je n'ai pas +été le premier. Je ne serai pas le dernier. + +--Qu'en sais-tu? + +--Oh! je ne me considère pas comme irremplaçable! Il y en a d'autres! + +--Je tiens à toi. + +--Beaucoup d'honneur! + +Elle blêmit, fit un geste violent: + +--Prends garde! + +Il sourit, très calme: + +--Tu me menaces? C'est le comble de la tendresse. Aime-moi, ou je te +fais du mal! Crois-tu m'intimider? + +Elle changea brusquement d'attitude et de physionomie: + +--Ah! comme tu es méchant avec moi! Tu sais trop bien que je suis +incapable de te nuire. Ah! Christian, est-ce possible? Après tout ce que +je t'ai donné de moi-même.... + +Elle éclata en sanglots, s'abattit aux pieds du jeune homme et, roulant +sa tête sur ses genoux, elle resta appuyée à lui, dans une pose +ravissante qui montrait le développement harmonieux de ses reins, et ses +jambes fines sur lesquelles frissonnait la soie de ses bas noirs. Mais +elle n'avait plus d'action sur les sens de Christian. Il fut inattentif +à ses grâces habilement offertes, et très ennuyé seulement de la +sensiblerie à laquelle tournait l'entretien. Il aurait préféré les +menaces aux larmes. Il était de ces hommes qui ne peuvent pas voir +pleurer les femmes. Et Étiennette le savait bien. Accablée, paraissant +toute à sa douleur, elle arrosait le genou de Christian de pleurs +véritables, en baisant doucement sa peau à travers l'étoffe du pantalon. +Il sentait la chaleur de sa bouche. Il se demandait comment la relever. +Il n'osait plus lui parler, et tremblait que quelqu'un de la maison ne +vînt à paraître. Il aurait donné cent mille francs pour faire partir +Étiennette. Il ne savait comment s'y prendre pour la mettre en route. +Elle sentit son embarras et comprit son silence. Elle releva lentement +sa tête, et offrant au regard de Christian un visage bouleversé par le +chagrin et gonflé par les larmes: + +--Tu n'as jamais su combien je t'aimais! Ah! comme tu es dur pour moi! +Tu me punis d'avoir cédé à tous tes caprices. La vie que je t'ai faite, +c'était celle que tu préférais; je n'ai cherché qu'à te complaire. Et +aujourd'hui tu me le reproches! Mais c'est bien! J'accepte tout de toi. +Je te prouverai par mon sacrifice la sincérité de mes sentiments. Tu +veux m'abandonner, tu en es libre. Je ne dirai rien, je ne ferai rien +qui puisse te causer de l'ennui. Je ne me plaindrai même pas. Et, +cependant, tu vois si j'ai de la peine!... + +Elle eut une nouvelle crise de sanglots, et, cette fois, cacha son +visage dans le cou de Christian, qu'elle se mit à embrasser follement, à +pleines lèvres, le mordant, avec des cris étouffés, de la pointe de ses +dents fines. Il commença à s'agiter et essaya de la repousser en disant: + +--Étiennette! Voyons!... Sois raisonnable! Tu m'as vraiment touché par +tes dernières paroles.... Ne gâtons pas cela.... Restons bons amis.... +Je ne demande pas mieux pour ma part.... Hein? + +Elle se redressa et, comme par enchantement, redevint souriante. Son +visage exprima la joie et, toute rose, avec des larmes encore +tremblantes au bord des yeux, elle était vraiment délicieuse. Mais +l'heure des triomphes était passée pour elle. Trop intelligente pour ne +pas comprendre qu'elle n'avait plus rien à espérer des roueries de +l'amour, elle se résigna à dissimuler, pour essayer de se préparer une +revanche: + +--Amis? Oh! serait-ce possible? s'écria-t-elle. Je ne te perdrais donc +pas tout à fait? + +--Tu veux bien alors? + +Elle hocha la tête et sa physionomie instantanément redevint triste. + +--Ah! Christian, s'il le faut, pour te plaire.... Mais, quelle +différence! Ah! comment m'y résigner? Non, vois-tu, il vaut mieux nous +séparer pour toujours. Je souffrirais trop. Je sens que mon coeur se +déchirerait si tu étais près de moi sans m'aimer.... + +Elle se dressa sur ses pieds et, avec un geste de désespoir: + +--Ah! tout est fini pour moi! Adieu! + +Ce fut lui qui la retint: + +--Étiennette, ne t'en va pas comme ça. Je t'assure que tu me fais du +chagrin.... + +--Petit chagrin! murmura-t-elle avec un mélancolique sourire. Mais, je +ne me plains pas, va, je ne voudrais pas te voir souffrir. C'est bien +assez de moi! + +Elle eut l'adresse de sentir que c'était le moment précis où elle devait +disparaître, afin de laisser Christian sous une impression excellente. +Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint à +distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec +prestesse. De l'autre côté, au bord de la route, elle approcha ses +doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagné d'un +regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main +sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, disparaître +derrière les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant +le départ de la maîtresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu à peu, +et cessa. Il sembla à Christian que toutes les attaches mauvaises qui +le liaient encore à son passé venaient de se rompre. Il tendit l'oreille +pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et +pensa qu'il était débarrassé d'Étiennette pour toujours. + + + + +IV + + +Lorsque Christian revint à Deauville, il était accompagné de la famille +Harnoy. Il avait paru à Vernier que la plus élémentaire convenance +exigeait qu'il rendît aux hôtes de son fils leur hospitalité. L'ancien +liquoriste était allé, la veille, faire visite à Mlle Étiennette +Dhariel et lui avait remis un chèque qui devait, suivant lui, apaiser +complètement sa douleur. En échange de la somme, il avait réclamé le +départ de la jolie fille pour Paris. Elle avait acquiescé à ces +exigences, sans faire la moindre observation. Le terrain était donc +parfaitement déblayé de tout obstacle, quand le convalescent reparut +chez son père. L'oncle Mareuil était arrivé de la veille. Vernier avait +tenu particulièrement à avoir l'opinion de son beau-frère sur la famille +Harnoy. L'idée se précisait dans l'esprit de Vernier que le changement +radical survenu dans les habitudes de Christian était dû à l'influence +de la gentille Geneviève. Et comme il avait pour règle de conduite de ne +jamais rien négliger de ce qui pouvait être utile, il songeait déjà à +tirer parti de cette autorité pour obtenir la conversion définitive de +son fils. Mais comment? + +Emmeline, qui abordait toujours franchement les situations, le lui avait +dit tout net: + +--Si notre Christian a du goût pour cette petite, donnez-la lui sans +hésiter. Elle n'a pas le sou? Qu'est-ce que cela peut vous faire? Les +parents sont d'honnêtes gens, cela doit vous suffire. Et une femme qui +n'apportera pas de fortune à votre fils, mais l'empêchera de dissiper +stupidement la vôtre, sera, à coup sûr, un parti très avantageux. Ce qui +vous arrive là était inespéré. A la façon dont Christian tournait, vous +pouviez tout craindre. Brusquement il s'arrête sur la pente où il +glissait. Profitez de l'arrêt, attachez-vous celle qui vous le procure. +Fasse le ciel que cet arrêt soit sérieux et que, en faisant épouser à +votre fils cette enfant, vous ne la destiniez pas aux plus affreux +malheurs. + +--Eh! que prévoyez-vous donc? + +--Je m'en rapporte à la sagesse populaire qui a formulé ce dicton: «Qui +a bu, boira». + +--Vous êtes bien pessimiste! C'est une forme d'opinion très commode +parce qu'elle permet de paraître avoir prévu ce qui pourra arriver de +mauvais, tout en laissant le droit de se réjouir de ce qui arrive +d'heureux! + +--Pensez-vous que je cherche à me donner des mérites à vos yeux? Je vous +exprime une crainte. Voilà tout! Et j'y insiste: si vous avez une chance +de sortir Christian du bourbier où il s'enfonce, c'est de le marier. +Avec la réputation qu'il a déjà, ce ne serait pas facile! + +--Ah! il est vrai qu'il a fait bien des sottises! Il se modèle comme à +plaisir sur les plus mauvais sujets. Et cependant il connaît des jeunes +gens parfaits, comme le cher Templier.... + +Emmeline eut un geste de mécontentement: + +--Laissez-là les comparaisons.... Le baron a ses défauts, tout comme les +autres.... + +Il dit naïvement, en regardant sa femme d'un air de reproche? + +--Ma foi! vous êtes sévère! Je ne lui en connais pas. Il est rangé, +sobre, poli.... + +--C'est entendu! Il a toutes les qualités! C'est votre ami! + +--Allez-vous le prendre en grippe? Je ne puis plus parler de lui sans +que vous l'attaquiez! Ne m'avez-vous pas reproché l'autre jour de me +montrer trop souvent en public avec lui? Pourquoi, je vous le demande? +Ce garçon m'agrée. Il a tous mes goûts, toutes mes manières de voir. +Nous ne sommes jamais en désaccord sur rien. J'ai un plaisir extrême à +me trouver en sa compagnie. Êtes-vous jalouse de notre intimité? + +--Ah! voilà autre chose, maintenant! Eh! faites-en ce qui vous plaira, +mais si l'on se moque de vous parce que vous frayez avec des gens qui ne +sont pas de votre âge, vous saurez que je vous en avais prévenu. + +--Se moque qui voudra! Raymond m'est agréable. Il se plaît avec moi. +C'est un compagnon charmant. Que n'ai-je un fils comme lui! Mais il m'a +déjà donné à moi d'excellents conseils, il en donnera aussi à +Christian.... Je le lui demanderai.... + +--Riante perspective! Voilà un garçon qui ne se doute pas de son +bonheur! + +Il était donc reconnu, avant même que Geneviève fût arrivée chez +Vernier, qu'il serait, à tous égards, avantageux qu'elle épousât +l'héritier des Vernier-Mareuil. Elle ne soupçonnait pas qu'elle fût +réservée à une si brillante et si redoutable fortune. Très innocemment, +avec une naturelle bonne grâce, elle avait soigné Christian. Pas une +fois, la pensée que l'intéressant blessé, tombé à la porte de ses +parents et recueilli par eux, pourrait cesser d'être un étranger pour +elle, ne s'était présentée à son esprit. Elle le savait très riche, elle +se savait très pauvre. Dans ce monde positif, des rigueurs duquel son +père avait tant souffert, elle ne devait pas prévoir qu'une union fût +probable entre Geneviève Harnoy et le fils de Vernier-Mareuil. + +Elle ne pouvait découvrir les raisons mystérieuses qui faisaient +admettre cette union à ceux mêmes qui, en toute autre circonstance, +auraient été le plus portés à s'y opposer. Si elle les avait connues +sans réserve, dans toute leur égoïste rigueur, elle eût sans doute été +épouvantée et, au lieu de partir pour Deauville avec un naïf +contentement, elle aurait refusé de quitter la tranquille maison de +Saint-Georges-lès-Berneville. Mais elle ne voyait que l'orgueil de son +père, ravi d'aller passer quelques jours chez le grand industriel qui +avait fait luire à ses yeux l'espoir d'une prompte restauration de sa +fortune, que la joie de sa mère, soulagée de toutes ses inquiétudes pour +l'avenir. Et peut-être aussi, dans son coeur candide, la satisfaction de +ne pas quitter brusquement l'intéressant malade qu'elle avait contribué +à guérir entrait-elle pour une part plus grande qu'elle ne croyait dans +son plaisir. + +Les curiosités de l'arrivée dans la superbe villa Vernier-Mareuil une +fois épuisées, Christian se fit un amusement de guider Geneviève dans le +magnifique jardin qui s'étend le long de la plage, et borde une terrasse +de ses somptueux parterres de fleurs. De là une vue splendide s'offre +sur la mer et s'étend jusqu'au Havre, dont les grands navires animent +l'horizon. Ils étaient là tous les deux, assis, car la marche prolongée +fatiguait encore Christian, regardant le panorama qui se déployait +devant eux. + +--Ah! ce n'est plus Saint-Georges, avec sa tranquillité et son silence, +dit la jeune fille. Vous voilà ressaisi par votre vie élégante, et vous +allez bien vite oublier les calmes journées que vous passiez dans le +jardin, à l'ombre du grand tilleul.... + +--Je les regretterai plus d'une fois. Ce sont peut-être les meilleures +de ma vie. + +--Vous vous moquez! Maintenant que je connais votre maison et tout le +luxe auquel vous êtes habitué, j'ai peine à comprendre comment vous vous +êtes si facilement contenté de notre vie toute simple. + +--N'aurais-je pas été bien ingrat? Vos parents m'offraient la plus +cordiale hospitalité et elle a été pour moi si favorable.... Mais vous +ne pouvez savoir.... + +Il se tut et son visage prit une expression de gravité recueillie, comme +s'il faisait intérieurement l'examen de toute une situation qui +échappait à Geneviève et qu'elle pressentait sérieuse. Il reprit avec un +peu de tristesse: + +--A présent, comme vous dites, tout est changé et il va falloir rentrer +dans le courant des habitudes mondaines.... Et c'est bien dommage! + +Geneviève le regarda étonnée: + +--Si cela ne vous plaît pas, qui vous oblige à le faire? + +--Rien, sans doute. Mais alors à quoi m'occuper? + +--Il me semble que, à votre place, je ne serais pas embarrassée. +N'avez-vous pas le choix des occupations? Votre père, qui est si bon, ne +doit penser qu'à vous plaire et vous faciliterait toutes les +carrières.... + +--Ah! c'est que je crois que je ne suis bon à rien. + +--Comment serait-ce possible? Vous êtes très intelligent.... + +--Vous êtes bien aimable; mais c'est que je suis aussi très paresseux! + +--Avec de la volonté, vous vous corrigerez. + +--C'est que j'ai très peu de volonté. + +--Vous vous calomniez, je pense. Je ne croirai jamais que vous n'ayez +pas le courage de vous imposer une règle et de la suivre. + +--C'est pourtant l'exacte vérité. Pas de caractère plus faible et plus +indécis que le mien. La lutte me lasse et la résistance m'excède. + +--Vous avez été affreusement gâté! dit Geneviève avec un sourire. + +--Non! j'ai perdu ma mère très jeune, et mon père, pris par le mouvement +de ses affaires, n'a pas eu le temps de s'occuper de moi. J'ai été élevé +par des gouvernantes, par des précepteurs, et livré de bonne heure à +moi-même, avec beaucoup d'argent dans ma poche. J'ai donc passé à côté +de l'existence de travail, pour me livrer à l'existence de plaisir. +Aussi je vous assure que je ne vaux pas grand'chose. + +--Si vous vous en rendez compte, il est temps de changer. + +--Ah! quelle affaire! On voit bien que vous ne me connaissez pas! + +Elle le regarda plus sérieusement: + +--Vous êtes en train de me dépeindre un personnage tout nouveau pour +moi, et que je ne pouvais soupçonner dans le jeune homme facile, doux et +reconnaissant que j'ai vu, pendant trois semaines, sous le toit de mes +parents. Seriez-vous un hypocrite, ou auriez-vous un talent de comédien +assez parfait pour donner l'illusion de tout ce que vous n'êtes pas et +cependant paraissiez être? + +--Pas du tout! J'étais très naturel chez vous, et je n'ai pas prononcé +une parole que je n'aie pensée. C'était affaire de circonstances. +L'absence de volonté que je vous signalais tout à l'heure m'a permis de +m'adapter à votre milieu familial et d'y vivre avec une satisfaction +profonde. Le contraste si grand et vraiment exquis avec mon existence +ordinaire a été aussi pour quelque chose dans le plaisir que +j'éprouvais. + +--Mon Dieu! Mais vous m'effrayez! A vous entendre, vous seriez une sorte +de diable qu'un accident aurait contraint à se faire ermite, et qui +retourne à son enfer! + +--Il y a du vrai, et ce diable, comme je vous le disais tout à l'heure, +regrettera bien souvent l'ermitage. + +Elle rit un peu nerveusement: + +--Alors, qu'il garde son froc et qu'il repousse les tentations! Les +plaintes platoniques et les aspirations sans effet me paraissent les +pires des faussetés. On sait ce que l'on veut et on essaye de le faire. +Mais désirer une chose et en faire une autre, je vous le répète, c'est +incompréhensible pour moi. + +Christian hocha la tête d'un air découragé: + +--Ah! si j'étais seulement soutenu, conseillé.... + +--Les appuis et les conseils ne peuvent vous manquer. + +--De qui les attendrais-je? + +--Mais, tout naturellement, de votre famille, de vos amis.... + +--On voit bien que vous les ignorez encore! Certes mon père m'aime. Mais +ce qu'il n'a pas fait pour moi, dans mon enfance, comment le ferait-il +aujourd'hui? Il n'a pas une minute à lui. C'est un homme très occupé. Il +manie des millions et le souci de ses multiples affaires le tient sans +cesse en haleine. Quand il a fini de travailler à s'enrichir, il +travaille à se divertir. Et ce n'est pas une sinécure, je vous prie de +le croire. Il a épousé une jeune femme, que vous avez vue et qui est +charmante, mais qui a les goûts et les habitudes du monde dans lequel +elle a toujours vécu. Il lui faut du mouvement, des réceptions chez +elle, des fêtes au dehors, tout le roulement de la haute vie. Et mon +père, qui n'a pas su prendre sur elle assez d'autorité pour la conduire, +est obligé de la suivre. Il marche donc,--que dis-je: il marche?--il +court, et à grandes guides. Il y a vingt chevaux dans les écuries, ici, +dix domestiques à l'antichambre. Et, à Paris, c'est encore bien autre +chose. Tous les soirs, le dîner est préparé pour quinze personnes, et ne +fût-on que deux, monsieur et madame, en tête-à-tête, c'est la robe +décolletée et l'habit noir. Mais, rassurez-vous, il y a toujours du +monde. Et après le dîner, on part pour aller, ici, au Casino; à Paris, +dans un théâtre, un cabaret littéraire, ou un beuglant quelconque. Après +quoi, on va souper. Le lendemain, à huit heures, mon père est à son +bureau, comme si de rien n'était, et, là, il reçoit ses chefs de chais +pour les eaux de vie, ses ingénieurs pour la fabrication des liqueurs, +mon oncle Mareuil pour la marche de la maison de banque, l'entraîneur +qui fait le rapport sur le travail des chevaux, et les innombrables +hommes d'affaires, inventeurs et quémandeurs, qui se pressent à la +porte. L'heure du déjeuner arrive. Il est midi. Quand il y a des +courses, mon père y va; quand il n'y en a pas, il prend l'automobile et +s'élance vers Moret--du quatre-vingts à l'heure--pour inspecter l'usine. +Entre temps, ma belle-mère a des exigences, et il faut la conduire à des +réceptions, quoiqu'elle ait ses amis particuliers qui l'entourent et +l'accompagnent. C'est pour mon père un surmenage effréné, auquel il ne +résiste que parce qu'il a une santé de fer. A peine a-t-il le temps de +souffler pour son compte. Comment voudriez-vous qu'il eût le temps de +s'occuper de son fils? C'est ainsi qu'il m'a laissé la bride sur le cou +et que j'ai joui, étant enfant, d'une liberté dont j'ai abusé, comme +chacun vous le dira. Par quel miracle serait-il possible que, les +conditions de mon existence passée restant les mêmes, mon existence à +venir changeât? Je suis une victime sociale. Je me vois pris dans +l'engrenage de la vaste machine mondaine, il faut que je tourne avec +elle. Et d'après le peu que je vous ai montré de ma condition, vous +voyez qu'il y a de grandes chances pour que je ne tourne pas bien. + +Geneviève resta un instant absorbée. Elle réfléchissait douloureusement +à ce qu'elle venait d'entendre. Enfin, elle dit: + +--J'ai trop peu d'expérience de la vie pour me permettre de raisonner +sur le cas que vous m'exposez. Comment vous conseillerais-je? Et, +d'ailleurs, à quel titre? Vous me traitez, en quelque sorte, comme une +soeur, en me témoignant tant de confiance. Mais je ne puis oublier que +je vous suis étrangère, et qu'il ne m'appartient pas de vous parler +sévèrement. C'est pourtant le devoir que j'aurais à remplir. + +Il l'interrompit avec une étrange vivacité: + +--Oh! je vous en prie, ne vous imposez aucune réserve. Dites-moi, en +toute franchise, ce que vous pensez. + +Elle agita sa tête d'un air triste: + +--Non! Je n'aurais qu'un langage déplaisant à vous faire entendre. A +quoi bon? + +--A m'éclairer sur ce que je dois faire! De vous j'accepterai tous les +conseils. + +Elle sourit: + +--Vous accepterez tous mes conseils! Mais les suivrez-vous? Voilà ce que +vous négligez d'affirmer. Un autre viendra après moi, et détruira +l'effet de ma morale; un de vos mauvais amis, qui trouvera un malin +plaisir à vous entraîner, comme vous avouez vous-même que cela est +arrivé si souvent. Et vous rirez avec lui de la pauvre fille qui aura +pris des airs de réformatrice parce que vous l'en priiez et dont le +prestige aura duré tout juste le temps que le son de ses paroles aura +mis à s'éteindre. Non, mon cher monsieur, ne comptez pas que je joue ce +rôle auprès de vous. Je n'y suis préparée par rien. Et laissez-moi +croire que si vous voulez redevenir un garçon raisonnable, vous saurez +bien en trouver le moyen sans que je m'en mêle. + +Christian n'était pas l'homme des longs efforts. Il se sentit à bout +d'arguments. Sa sensibilité déjà s'était manifestée d'une façon +anormale. Il dit d'un ton boudeur: + +--Ah! vous êtes comme tous les autres! Vous m'engagez à me réformer, +mais, quant à m'y aider, bernique! + +--Voyons, franchement, vous êtes d'une exigence! J'ai contribué à vous +raccommoder la jambe. Est-ce une raison pour que je vous raccommode le +caractère? + +--Et vous vous moquez de moi par-dessus le marché! gémit Christian. Je +ne vous connaissais pas sous ce jour. Jusqu'alors vous ne vous étiez +montrée à moi que comme une bonne et gentille personne. + +--Un peu bébête, n'est-ce pas? + +--Ah! non! par exemple! Mais si claire et si fraîche, qu'on eût dit une +eau de source.... Et voilà qu'aussitôt qu'on veut s'y mirer, vous la +troublez, et sa surface n'offre plus que des vagues où l'on ne se +reconnaît plus.... Je vous crois très méchante, maintenant.... Est-ce +que vous êtes méchante? Confessez-vous à moi? + +Elle se leva d'un mouvement un peu brusque. La conversation prenait une +tournure qui ne lui plaisait plus. Elle répliqua nettement: + +--Votre confession suffira, si vous le voulez bien, et nous passerons +sur la mienne. + +Décontenancé par le ton et l'attitude qu'il lui voyait tout à coup, +Christian se mit avec un peu d'effort sur ses pieds. M. Vernier et les +Harnoy s'avançaient sur la terrasse. La conversation cessa d'elle-même, +et de toute la journée le jeune homme ne rencontra pas l'occasion de se +trouver seul avec Geneviève. L'aspect tout nouveau sous lequel elle +venait de se révéler piquait au vif sa curiosité. C'était une femme si +différente de celle connue par lui jusqu'à ce jour, qu'il se demandait +comment il avait pu se méprendre à ce point sur son compte. La jeune +fille douce et simple, dont le charme candide lui avait tant plu, +s'était évanouie pour laisser la place à une personne réfléchie et +ferme, qui lui plaisait peut-être plus encore. Il fut occupé toute la +soirée à l'observer, et il découvrit en elle toutes sortes de +particularités qu'il n'avait pas remarquées, sans doute parce que, dans +la tranquille vie de la campagne, elles n'avaient pas eu l'occasion de +se manifester, tandis que, dans un milieu mondain, les nuances de ce +caractère s'éclairaient comme les facettes d'un diamant à la lumière. + +Après le dîner, les amis de Christian ayant appris son retour, +arrivèrent et Mlle Harnoy eut la satisfaction de contempler, dans +toute leur correcte élégance, MM. Clamiron, Longin et Vertemousse. Ce +dernier avait dans la journée gagné au tir aux pigeons le prix +international, et il se présentait couvert de gloire. Il fut surpris du +peu d'effet qu'il produisit sur les hôtes de la famille Vernier. +Geneviève ne lui laissa pas ignorer qu'elle trouvait répugnante cette +tuerie d'innocente volatiles, et se coula à jamais dans l'esprit de ce +sportsman. Quant à Clamiron, ses plaisanteries à froid et ses +excentricités longuement combinées n'obtinrent aucune approbation. +Christian lui-même demeura de glace et ces messieurs, suivant la franche +expression de Longin, le trouvèrent complètement «empaillé». + +Ils se levèrent, comme sonnaient onze heures, dans le but de se +remettre en joie au moyen de quelques cocktails. Ils essayèrent +d'emmener leur ami en faisant luire à ses yeux le mirage d'un séjour +prolongé au bar, où l'on rencontrerait le jockey américain Pistor, qui +pourrait donner quelque bon tuyau. Christian déclara qu'il avait pris +l'habitude de se coucher avant minuit et s'en trouvait bien. Sur cette +affirmation de principes, Clamiron, Vertemousse et Longin secouèrent les +mains de toutes les personnes présentes, en levant le coude à la hauteur +de l'oreille, ce qui était le dernier chic, et à la file, comme ils +étaient arrivés, ils s'en allèrent. + +Cette fois, Christian découvrit la transition qu'il cherchait vainement, +depuis plusieurs heures, pour reprendre avec Geneviève la conversation +du matin. Il se glissa auprès d'elle et lui dit: + +--Voilà comme j'étais avant d'arriver à Saint-Georges. Un quatrième +exemplaire du sympathique et joli modèle sur lequel sont taillés ces +gaillards-là! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que, très réellement, +je me plaisais dans leur compagnie et dans le milieu où ils vivent. +C'est ce que je n'arrive plus à comprendre. Maintenant ils m'assomment, +ils me dégoûtent; je les trouve idiots et malfaisants. Que s'est-il donc +passé en moi? + +--Caprice! répliqua Mlle Harnoy. Dans quinze jours, vous aurez été +repris par les habitudes anciennes, et ce que vous ne parviendrez plus à +comprendre, c'est comment vous avez pu rompre avec elles pendant si +longtemps. + +--Ah! vraiment, s'écria Christian avec une émotion sincère, vous me +méprisez trop! + +--Nullement! reprit avec fermeté Geneviève; mais, après vos confidences +de ce matin, il m'est impossible de vous croire autrement que sur +preuves. Quand vous aurez donné des garanties de conversion sérieuse, +vous pourrez prétendre à ma confiance; jusque-là, vous ne devrez pas +vous étonner de me trouver sceptique. + +--Eh bien! ces preuves qu'il vous faut, je vous les fournirai. + +--Faites attention que c'est vous qui les offrez. Moi, je ne vous +demande rien. Je n'ai aucun droit, pas même celui de vous juger, quoique +vous me le donniez avec insistance. + +--C'est que vous êtes la personne dont l'opinion m'est la plus +précieuse. + +Elle rompit encore avec lui l'entretien, et se levant, elle dit: + +--Allons, vous avez besoin de dormir, vous êtes un peu agité ce soir. +Demain vous serez plus calme. + +Elle lui tendit la main avec un franc et clair sourire et se retira, +accompagnée de sa mère. Le lendemain, elle eut une surprise. Avant le +déjeuner; son père la prit à part d'un air tout agité et lui dit sans +aucune préparation: + +--Il vient de m'arriver une aventure fantastique. M. Vernier m'a emmené +dans son cabinet pour parler de nos affaires commerciales, et, au bout +de quelques minutes, il a changé de ton et de sujet, puis, tout +bonnement, il m'a demandé si tu étais en humeur de te marier et ce que +tu penserais d'une union avec son fils. Comprends-tu? Avec Christian +Vernier, l'unique héritier de la maison Vernier-Mareuil.... J'en suis +encore abasourdi. Qu'est-ce qui peut nous valoir une fortune pareille? +Ah ça, ce jeune homme t'a donc fait la cour? Il faut qu'il soit amoureux +fou de toi! Ah! qu'est-ce que va dire ta mère, quand je lui annoncerai +une si incroyable nouvelle? + +--Mais je voudrais bien, avant tout, savoir ce que tu as répondu à M. +Vernier. + +--Ah! naturellement, que je vous consulterais, ta mère et toi.... +Certes, la recherche est honorable et la proposition magnifique. Mais il +y a l'opinion de ta mère qui comptera, et tes sentiments personnels qui +primeront tout. Je pense bien que tu n'as pas d'idée préconçue. Tu as +vécu si à l'écart, depuis nos malheurs, que tu n'as pu aimer +personne.... Ton coeur est libre, n'est-ce pas, chère petite? + +Il tremblait d'inquiétude en parlant ainsi, tant il craignait de +rencontrer des obstacles à la réalisation d'un projet si beau. Il fut +soulagé promptement. Geneviève lui répondit: + +--Mon coeur est libre, rassure-toi. + +Alors il exulta: + +--Ah! qui aurait pu prévoir pour nous une pareille chance! La première +maison de France, pour la fabrication des liqueurs! Et les affaires de +banque qui sont si considérables! Et je doutais de l'avenir! + +Sa fille le calma d'un mot: + +--Parce que je suis libre d'accepter la proposition qui t'est faite, ce +n'est pas une raison pour que je ne la refuse pas. + +--Qu'est-ce que tu dis? gémit M. Harnoy. Malheureuse enfant, +n'empoisonne pas les derniers jours de ton père, en repoussant un si +beau parti! Pense donc à ce qu'un mariage avec Christian Vernier ferait +de toi.... + +--Peut-être une femme très malheureuse! + +--Pourquoi? Comment être malheureuse quand on n'a rien à souhaiter? +Quand tout vous est facile, agréable et avantageux.... + +--Le premier avantage pour une femme est d'avoir un bon mari! + +--Supposes-tu donc que Christian Vernier serait un mauvais sujet? + +--J'en suis à peu près sûre! + +--Oh! gémit M. Harnoy avec un air navré. Qui t'a renseignée d'une façon +si fâcheuse? + +--M. Christian lui-même. + +--Qu'est-ce que tu me racontes là? + +--La vérité simple. Hier soir, pris d'un accès de franchise +sentimentale, ce jeune homme a trouvé utile de me faire un exposé très +net de sa vie passée et de ce qu'elle avait eu d'irrégulier et de +blâmable. Je me suis demandé alors à quoi rimaient ces confidences +bizarres. Je le comprends à présent. Avec une franchise que j'apprécie, +M. Christian voulait me donner le moyen de le juger. De tout ce que je +connais de lui, c'est l'action qui peut le faire apprécier le plus +favorablement. Mais le reste, cher papa, le reste, hélas! comparé à la +richesse matérielle que tu prônes si fort, quelle lamentable misère +morale! + +--Mais qu'a-t-il donc fait? soupira M. Harnoy effrayé. + +--Oh! pas grand chose de très mal. Mais rien de très bien. C'est +l'inutilité néfaste de la jeunesse oisive, avec tout ce qui s'ensuit. Il +n'a pas eu l'inconvenance de me le raconter, mais je l'ai clairement +compris. M. Christian Vernier est un viveur, très blasé, très ennuyé, +très disposé à faire des sottises par désoeuvrement; avec cela, entouré +de gens qui le flattent et l'exploitent, en le poussant aux pires +actions. + +--Malheureuse enfant! s'écria M. Harnoy. Quelle clairvoyance inattendue +possèdes-tu donc, pour avoir deviné toutes ces choses qui m'ont échappé +à moi, et qui n'ont pas frappé ta mère? Car, hier soir, elle ne +tarissait pas d'éloges sur la famille Vernier, et sur Christian +lui-même! Mais enfin, pendant trois semaines, nous l'avons eu sous notre +toit, ce garçon. Nous avons pu le connaître. Il est charmant, doux, +facile. Et brusquement, si je t'en croyais, il se changerait en un être +malfaisant et redoutable! Ma fille, tu as un défaut immense: tu es +exagérée. Tu grossis les choses avec des préoccupations imaginaires. Je +crois que ta mère et moi nous ne sommes pas des imbéciles. Eh bien! nous +n'avons aucune des craintes que tu ressens. Et, si tu épousais le fils +Vernier nous pourrions envisager l'avenir sans aucun souci. Et ce +serait un bien grand soulagement pour nous! + +--Crois, mon cher père, que je ferai tout ce que je pourrai pour te +contenter, sans aller cependant jusqu'à compromettre ma sécurité. + +--Allons! c'est bien! je ne t'en demande pas davantage. D'ailleurs, tu +auras le temps de réfléchir, de consulter. + +--C'est bien mon intention. + +--Mais qui? Nous ne connaissons personne dans l'entourage de la famille +Vernier. + +--Ah! ce ne sera que trop facile, et aux premières questions que vous +poserez, les renseignements les plus sévères, et peut-être les plus +exagérés, vous seront donnés. Il faut vous attendre, en même temps +qu'aux éloges les plus outrés, aux plus violentes calomnies. On n'est +pas riche et luxueux impunément dans la société actuelle. + +--Mais d'où te vient cette expérience? demanda M. Harnoy plein +d'étonnement, en regardant sa fille. Toi qui ne parlais jamais à la +maison, voilà que tu enfiles des phrases, et très bien, ma foi! C'est +ébouriffant! Ces petites filles sont pleines de malice! On les croit +occupées à leur broderie, et elles réfléchissent, elles observent, elles +jugent. Ah! on ne se méfie pas assez de ces silencieuses. Pendant +qu'elles se taisent, elles vous prennent mesure. + +--Je vous demanderai de ne faire aucune démarche avant que j'aie causé +avec Mme Vernier. + +--Quoi! tu veux.... + +--Mais sans doute. Elle est la belle-mère de M. Christian. Elle n'aura +pas l'aveuglement affectueux d'une mère. Elle me dira avec plus de +franchise ce que j'ai intérêt à savoir. Et puis, entre femmes, on +s'entend toujours, à la fin, quand il s'agit d'un homme. L'esprit de +corps se manifeste. + +Elle riait avec tranquillité, maintenant. Et son père demeurait devant +elle, à la considérer, plein d'effroi, comme si, croyant caresser une +belle et douce brebis, il la voyait soudainement se changer en une +souple et redoutable lionne. A cette métamorphose causée par les +difficultés d'une situation nouvelle, il ne pouvait s'habituer. +Cependant il se sentait dominé par la claire intelligence et la ferme +résolution de sa fille, et déjà il la reconnaissait supérieure à +lui-même. + +--Je me conformerai à ton désir. Mais, moi, qu'est-ce qu'il faudra que +je fasse? consulta-t-il avec déférence. + +--Toi, cher papa, tu vas aller demander à M. Vernier-Mareuil de +t'autoriser à causer avec le médecin de la famille.... + +--Et si ce médecin se retranche, comme c'est l'usage, derrière le secret +professionnel? + +--Alors tu sauras à quoi t'en tenir sur la santé de M. Christian. Et +cela suffira. + +--Comme tu vas! Comme tu vas! Mais qui t'a donc donné toutes ces idées? + +--C'est toi! Je t'ai entendu vingt fois te répandre en violentes +critiques sur le compte des parents qui ne prennent pas les informations +les plus minutieuses quand ils marient leurs filles. Alors je te +demande d'être aussi exigeant pour la tienne que tu jugeais nécessaire +qu'on le fût pour celles des autres. + +--C'est convenu! Mais tu me promets de ne pas mettre de parti pris dans +ton jugement? Tu me parais bien mal disposée. + +Geneviève sourit. Elle embrassa son père avec tendresse: + +--Ne crains rien. Et même, si je n'étais qu'à demi rassurée, je me +déciderais sans doute, pour ne pas te faire de la peine. + +--Oh! que tu es gentille! + +Ainsi, avec l'inconscience habituelle aux pères de famille hypnotisés +par les splendeurs d'un beau mariage, M. Harnoy acceptait déjà, avec +transport, le demi-sacrifice que sa fille lui faisait de ses chances de +bonheur. Vernier, consulté par le père de Geneviève, fit une grimace, +qui aurait pu éclairer un esprit moins prévenu, quand il s'entendit +demander le droit à la franchise absolue pour le docteur Augagne. Il +savait trop combien le savant médecin était sincère pour ne pas tout +craindre d'un entretien entre lui et M. Harnoy. Pourtant il lui +paraissait impossible de ne pas consentir à ce qui était réclamé de lui. +Il répondit donc d'un air contraint qu'il ne voyait aucun inconvénient à +ce que M. Harnoy causât avec le docteur Augagne, mais il prit des +précautions contre toute révélation inopportune en insinuant que les +savants sont gens à système, qu'il faut, de ce qu'ils avancent, en +prendre et en laisser. La préoccupation spéciale de ce brave docteur +Augagne était l'alcoolisme et il n'était pas loin de faire un crime aux +Vernier-Mareuil de l'extension considérable de leur industrie. Il n'y +aurait donc rien de surprenant à ce qu'un peu de défaveur, à cause de sa +situation même d'héritier de la maison, ne s'attachât à Christian. Mais +il tenait M. Harnoy pour un homme d'affaires avisé, qui saurait faire la +part de l'exagération dans les théories médicales du docteur, et ne pas +enfourcher bénévolement son dada avec lui. + +Harnoy trouva inconcevables, dans toute la sincérité de son admiration +pour Vernier, les théories du docteur Augagne. + +--Quoi! l'alcool n'était-il pas un produit du sol, et des plus +avantageux pour la richesse de la France? Que deviendrait tout le Midi, +sans la distillation des vins? Et que serait la misère du petit +propriétaire si on lui refusait le privilège du bouilleur de cru? +Condamner l'alcool, c'était bien vite dit! Et de quel droit refuser à +l'ouvrier le salutaire réconfort d'un petit verre qui donne le coup de +fouet à ses énergies. Et attaquer la puissante maison Vernier-Mareuil, +qui servait si utilement l'expansion nationale en répandant ses +admirables liqueurs dans tout l'univers, n'était-ce pas de la folie? + +Vernier, voyant Harnoy monté à ce degré de lyrisme, le jugea en état de +supporter toutes les confidences du docteur Augagne, et lui donna une +lettre par laquelle il priait celui-ci de se mettre à la disposition du +porteur et de répondre à toutes les questions qu'il lui poserait. +Harnoy, qui ne voulait pas retarder d'une heure la conclusion d'une +affaire qui lui semblait si belle, prit le chemin de la maison du +docteur Augagne, et le trouva dans son cabinet en compagnie d'un grand +garçon brun, barbu, au visage basané, éclairé par des yeux clairs qui +donnaient à sa physionomie un peu rude une expression de grande douceur. +Les deux hommes se levèrent et le médecin dit, en présentant le jeune +homme, d'un air de satisfaction: + +--Mon neveu, le docteur Jean Augagne. + +Harnoy s'inclina et dit d'un ton indifférent: + +--Monsieur, très enchanté de faire votre connaissance.... Puis, abordant +le sujet de sa visite: Je venais, docteur, vous parler de la part de M. +Vernier.... La lettre que voici vous expliquera de quoi il s'agit.... Et +vous comprendrez la hâte avec laquelle je me suis présenté chez vous.... + +--Oh! oh! fit le docteur en levant la tête après les premières lignes. +Il regarda son neveu, parut contrarié d'être obligé de se séparer de +lui, mais finit par dire: + +--Jean, passe donc, pour un instant, dans la salle à manger.... Il +s'agit de choses confidentielles.... Ou plutôt, non, reste.... J'ai un +malade à voir, je m'en vais avec M. Harnoy, nous causerons en route.... +Cela vous convient-il, monsieur? + +--Tout ce qui vous plaira, docteur. + +En ce moment-là, on aurait pu demander à Harnoy ce qu'on aurait voulu, +il était homme à tout promettre. Emporté par son rêve d'opulence, il ne +connaissait plus d'obstacles. Le docteur prit son chapeau, sa canne, +serra en souriant la main de son neveu, et sortit avec Harnoy. + +--Voyez-vous, commença-t-il en marchant, mon neveu arrive d'Indo-Chine, +où il est allé avec le docteur Yersin faire des expériences de +vaccination sur les indigènes atteints de la peste.... Il y avait +dix-huit mois que je ne l'avais vu.... C'est un beau garçon, n'est-ce +pas? + +--Oui, certes, répondit évasivement Harnoy, qui se souciait fort peu de +savoir ce qu'était le neveu du docteur, mais avait grande hâte de +recevoir des renseignements sur Christian. Et que me direz-vous du fils +Vernier? + +--Ah! le fils Vernier, c'est un charmant jeune homme.... Charmant jeune +homme.... Charmant jeune homme.... + +--Bon! ça, nous le voyons de reste, nous n'avons pas les yeux +bouchés.... Mais sa santé... hein? Bonne, sa santé? + +Il parut guetter la réponse sur les lèvres du médecin. Il tremblait +qu'elle ne fût pas satisfaisante. Comme le docteur semblait réfléchir: + +--Eh bien! vous pouvez parler, vous êtes délié du secret +professionnel.... La santé de Christian est excellente, n'est-ce pas? + +De bonne, Harnoy était déjà arrivé à excellente. Il secoua le bras du +médecin, dans son impatience: + +--Ce n'est pas une consultation que je vous demande, c'est un oui, ou +un non. Dites oui ou non, je vous tiens quitte du reste. + +--Évidemment sa santé n'est pas mauvaise, se décida à déclarer le +docteur. Il faut même qu'il ait un coffre solide, pour avoir résisté, +comme il l'a fait, à toutes les sottises, que je lui ai vu commettre.... + +--Entraînement de la jeunesse! ponctua Harnoy. On sait ce que c'est, on +n'a pas toujours eu les cheveux gris. + +--Ah! fichtre! C'est qu'il y a entraînement et entraînement. + +--Enfin, la santé est-elle avariée? + +--Point! Mais il y a des habitudes déplorables, qui pourront, à un +moment donné, avoir une influence funeste sur l'avenir de ce garçon.... + +--Quelles habitudes? Venons au fait! + +--Eh! je lui voudrais plus de tempérance. + +--Il ne boit pas d'eau, c'est entendu. Docteur, si tout le monde buvait +de l'eau, que deviendrait la viticulture? + +--Ceci, mon cher monsieur, m'est complètement indifférent, dit +tranquillement Augagne, je ne suis pas vigneron, mais médecin. Je suis +frappé par les ravages que fait tous les jours l'alcoolisme, et.... + +--Bon! s'écria Harnoy, nous y voilà! Moi, docteur, je ne suis pas +médecin, je suis père de famille, et je ne m'occupe pas d'autre chose +que de bien marier ma fille. Ce que deviendra le reste de l'humanité +m'intéresse infiniment moins que le sort de Christian Vernier. +Prétendez-vous établir qu'il est dans un état de santé qui lui interdit +de prendre femme? + +--Je ne dis pas cela! + +--Alors qu'est-ce que vous dites? + +--Je dis, monsieur, que Christian a fait une vie du diable, qu'il a usé +et abusé de tout, et qu'à vingt-six ans, il est plus blasé qu'un homme +de cinquante.... + +Harnoy regarda sévèrement Augagne: + +--Je vous croyais l'ami de son père! + +--Me demandez-vous un témoignage de complaisance, ou bien la vérité? + +--La vérité, certes, la vérité! se récria Harnoy, impressionné, malgré +son parti pris, par l'attitude du docteur. + +--Veuillez me poser une question précise: j'y répondrai. + +Harnoy eut le sentiment qu'en cette seconde allait se décider l'avenir +de sa fille. La fortune d'un côté, le bonheur de l'autre. Et il +s'agissait de choisir. Le docteur paraissait décidé à ne conserver aucun +ménagement. Tout allait dépendre de la façon dont Harnoy formulerait sa +demande. Certes il aimait bien Geneviève, mais le mariage qu'il +entrevoyait pour elle était si beau! Malgré lui, il restreignit à une +simple condition de santé actuelle les exigences qu'il était en droit de +manifester. Il dit: + +--Pouvez-vous m'affirmer qu'à ce jour l'état de santé de M. Christian +Vernier est satisfaisant. + +Augagne répliqua d'un ton bourru: + +--Eh! il avait la jambe cassée, le mois dernier, et je la lui ai +remise. Il ne tousse pas, il digère bien, il n'a pas le foie malade. Il +a été trouvé bon pour le service militaire. Cela vous suffit-il? + +--Parfaitement! déclara Harnoy. + +--Eh bien! mon cher monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, me +voilà arrivé chez mon client.... + +--Au revoir, docteur, et merci. + +--Il n'y a pas de quoi! bougonna Augagne en entrant dans la maison, et, +entre haut et bas, il ajouta: + +--Diable soit du bonhomme qui interroge avec l'ardent désir de ne rien +savoir! Après tout, qu'il marie sa fille à ce frénétique de Christian, +si c'est son rêve. Cela m'est bien égal! + +Il fit ses affaires et s'efforça de songer à autre chose. Mais le +sentiment de la responsabilité par lui prise le troublait, et il ne +pouvait se défendre de plaindre la jeune fille qui allait courir la +périlleuse aventure d'épouser Christian. Avait-il le droit, étant maître +de dire toute sa pensée, d'en retenir une partie: la plus grave? Il s'en +alla tout seul sur la plage et marcha du côté de Deauville, +réfléchissant profondément. Geneviève Harnoy en épousant Christian +Vernier, assurément risquait sa tranquillité. Quel avantage pouvait-elle +retirer de cette union? Et, là, toute une face du problème qu'il +étudiait se révéla à lui, et philosophiquement si impressionnante, qu'il +en demeura tout illuminé. + +Il avait bien aperçu les difficultés au-devant desquelles marchait +Geneviève, mais il avait méconnu les services que la jeune fille pouvait +rendre. Certes, elle jouerait une partie terrible dont l'enjeu était +son bonheur. Mais qui pouvait savoir si, au lieu de perdre le sien, elle +ne gagnerait pas celui de Christian? Quelle influence une femme aimée et +sage n'exercerait-elle pas sur l'esprit de ce garçon en voie de se +perdre? Et pourquoi cette solution: Geneviève perdue par Christian? et +point cette autre: Christian sauvé par Geneviève? Envisagée sous cet +aspect, la question prenait une grandeur d'humanité saisissante. +Avait-on le droit de contrarier les desseins secrets de la destinée qui +mettait en présence ce jeune homme et cette jeune fille, peut-être pour +le rachat providentiel de l'un par l'autre? Le crime serait-il de les +laisser s'unir, ou bien de risquer de les séparer? Le brave docteur, en +toute sincérité de conscience, hésitait maintenant. Il revint vers sa +maison, le front penché, se demandant où était la vérité et trouvant, +pour l'une ou l'autre conclusion, autant de raisons probantes. Il lui +sembla qu'une précaution suprême concilierait toutes les conditions +contraires de prudence et de générosité, et il se décida à parler à +Geneviève. + +Il dînait ce même jour à la villa Vernier, avec son neveu, ami d'enfance +du baron Templier. Le jeune docteur, très savant, très moderne, imbu des +idées vitalistes du grand Appel, préparait son concours d'agrégation et +se spécialisait dans des travaux de biologie qui devaient promptement le +mettre en évidence. L'oncle et le neveu, affablement accueillis par +Emmeline, qui traitait avec faveur toutes les personnes bien vues par +Raymond, anxieusement par Harnoy, qui ressassait les confidences du +docteur, furent, dès le premier instant, accaparés par Vernier. Avant +tout, l'industriel voulait connaître le résultat de l'entrevue entre +Augagne et le père de Geneviève. + +La jeune fille, très simplement vêtue, était assise auprès de Mme +Vernier, et la modestie de sa mise donnait une valeur toute particulière +à la grâce de sa figure. La coquette la plus habile n'aurait pas mieux +combiné l'effet à produire et n'en aurait pas tiré un parti plus heureux +que cette enfant par son charme sans préparation. Dès le premier +instant, elle avait attiré les regards de Jean Augagne, et pendant que +le docteur causait avec Vernier sur la terrasse, un petit groupe s'était +formé, composé de Christian, d'Emmeline, du jeune médecin et de Raymond. +Geneviève en était le centre et l'attrait. Mme Vernier questionna +Jean Augagne sur sa campagne d'Indo-Chine. Il la raconta d'une voix très +douce, avec une réserve parfaite, mettant tout le mérite des travaux +entrepris au compte de son chef, et ne cherchant pas à se tailler une +part dans sa gloire. + +--Ah! vous êtes tous ainsi, les Pastoriens, dit le baron Templier. Votre +caractéristique est l'effacement de vous-même. Il semble que vous teniez +cette vertu de votre illustre maître, qui ne songeait jamais qu'aux +autres et ne travaillait que pour le bien de l'humanité. + +--N'est-ce pas le but que tout travailleur doit se proposer? répliqua le +jeune médecin avec une chaleur soudaine. Qu'est la science si on ne la +subordonne pas à l'utilité sociale? Rendre des services, sauver des +existences, se dévouer pour ses semblables, n'est-ce pas la tâche la +plus enviable? + +--Et la plus difficile! déclara Emmeline. + +--Pourquoi, madame? Il suffit de vouloir. + +--Et aussi de pouvoir! Mais, pour moi, c'est la marque de la +supériorité. + +--Et pouvoir sans vouloir, dit Geneviève d'une voix grave en regardant +Christian, c'est la preuve de la déchéance. + +Christian rougit, ses yeux se fixèrent sur ceux de la jeune fille, et il +murmura: + +--Que d'efforts sont restés stériles, et que de tentatives ont avorté +faute d'un peu d'aide matérielle ou de réconfort moral! Il est aisé de +blâmer. Sait-on ce que l'on ferait soi-même aux prises avec les +difficultés? + +--Il est certain, dit Jean Augagne, sans deviner le sens caché de ces +paroles, qu'il faut toujours prêcher exemple. Ainsi, dans le Yunnan, au +milieu d'un foyer d'infection pesteuse, quand nous avions affaire à des +familles rebelles aux moyens de préservation, nous étions obligés de +nous faire publiquement des piqûres de sérum afin d'entraîner les +réfractaires. Cela nous rendait quelquefois très malades; mais nous +faisions notre devoir et nous sauvions des milliers de malheureux. + +La conversation fut interrompue par l'apparition de Vernier et +d'Augagne, très animés. Le maître de la maison, avec sa décision +coutumière, dit à Geneviève, en lui offrant son bras: + +--Venez avec moi, un instant, chère enfant. + +Il la conduisit hors du cercle, près d'une des vastes baies qui +donnaient sur la terrasse et, là, lui montrant le vieux médecin, qui +semblait les attendre: + +--Voici notre ami, le docteur Augagne, qui voudrait causer quelques +instants avec vous. Il s'agit d'un projet qui nous est cher et dont la +réalisation ne dépend que de vous. Écoutez ce qui va vous être confié, +mesurez-en la portée, et, ensuite, consultez votre raison et votre +coeur. + +--Quel début impressionnant! fit Geneviève un peu pâle, en s'efforçant +de sourire. Suis-je donc l'arbitre des destinées? + +--Vous ne croyez pas si bien dire, répondit Vernier avec un grand +sérieux. + +Il s'inclina en laissant la jeune fille seule avec le médecin, et alla +rejoindre Harnoy, qui s'agitait dans l'attente des événements. Le soleil +se couchait sur la mer, incendiant de ses derniers rayons la surface des +flots calmés. Un air délicieux, chargé de l'odeur des roses, montait du +jardin. Il faisait bon vivre, et la jeune fille aspira avec allégresse +cette brise si douce et si parfumée. Elle marcha lentement d'abord, aux +côtés du vieil homme, très ému, qui la regardait à la dérobée, puis, +avec la netteté qui marquait toutes ses actions, se tournant vers lui: + +--Eh bien! docteur, je suis prête à vous écouter. Il s'agit sans doute +de M. Christian Vernier? Mon père est allé vous trouver à son sujet, ce +matin. Ne lui avez-vous donc pas tout dit, à lui, et me réservez-vous +un supplément d'information? + +--Oui, ma chère enfant, c'est bien cela. Et vous me voyez fort troublé. +J'ai pourtant l'habitude de parler en public, mais je ne crois pas avoir +jamais abordé thèse si délicate. + +--Voulez-vous que je vous aide? M. Christian est-il malade? + +--Nullement. Il a même une très bonne santé. Physiquement, son état est, +pour l'instant, tout à fait normal. Mais, moralement, il n'en est pas de +même, hélas! et c'est de là que vient tout le mal. + +Geneviève fixa sur le vieux médecin ses yeux perspicaces: + +--M. Christian avait abordé très loyalement son examen de conscience +avec moi, hier, sans que je me rendisse bien compte des raisons +auxquelles il obéissait. Je comprends maintenant qu'il voulait me +préparer à recevoir sur sa conduite des révélations fâcheuses. C'est +bien cela n'est-ce pas? + +Augagne baissa la tête en silence. + +--Eh bien! poursuivit la jeune fille, cette manière de faire n'était pas +d'un homme sans esprit et sans coeur. Car, en admettant que ce que +j'apprendrais me parût inacceptable, M. Christian risquait une rupture +sans recours. Il n'a pas hésité pourtant. + +--Non. Et je dois constater que, sous l'influence des sentiments que +vous lui avez inspirés, dit le docteur, il s'est amélioré sensiblement +et paraît vouloir continuer. Mais le pourra-t-il? Oh! ce serait +admirable! + +--De quels vices doit-il donc se corriger? demanda Geneviève avec +inquiétude. + +--D'un seul! Mais le plus terrible de tous! + +La jeune fille et le médecin se regardèrent, l'un hésitant à parler, +l'autre à interroger, comme si la révélation à faire et à entendre leur +eût paru trop pénible. Cependant, ce fut encore Geneviève qui prouva son +énergie en disant: + +--Allons, pas de détours, ni d'atténuations. Quel est ce vice? + +--L'ivrognerie! + +Elle fit un geste de dégoût et son visage exprima l'effroi. Il +poursuivit, sans dureté, avec pitié même: + +--Oui, ce malheureux enfant, par désoeuvrement, par faiblesse, entraîné +par de mauvais compagnons, est tombé dans les pires excès. Il boit, et +s'enivre comme un malheureux de la plus basse condition. Et, quand il +est dans cet état, il ne recule devant aucune excentricité, ni aucune +violence. Je l'ai vu revenir couvert de sang, ses habits déchirés, pour +s'être battu dans les cabarets du port, avec des pêcheurs ivres comme +lui. Il a écrasé, l'an dernier, un enfant sous son automobile lancée à +une allure enragée, et qu'il était impuissant à retenir. Quand il est +possédé par l'alcool, il ne connaît plus rien, ni l'âge, ni la +condition, ni le sexe de ceux à qui il a affaire. Il frappera une femme, +il outragera son père: c'est un démoniaque! Puis, le lendemain, revenu à +la raison, il pleurera de repentir, il s'humiliera, implorera, quitte à +recommencer, le soir même, s'il a été repris et entraîné par ses +camarades de débauche. + +Le médecin se tut. Geneviève marchait auprès de lui, le front penché, +comme sous le poids de ces terribles révélations. Enfin, elle s'arrêta +et, avec un grand calme: + +--Son père vous a autorisé à me dire toutes ces choses? + +--Sans cela, aurais-je pu parler? + +--Pourquoi est-ce vous qui avez été chargé de m'éclairer? + +--Parce que j'étais le mieux en mesure de vous faire comprendre les +conséquences physiologiques de ce vice affreux. + +--Il a donc une répercussion sur l'état physique? + +--Très grave, pour celui qui en est affecté; plus grave encore pour les +enfants qui naissent de lui. Un alcoolique, sachez-le bien, donne la vie +à de pauvres innocents qui peuvent devenir des tuberculeux, des fous ou +des criminels, étant, de naissance, alcooliques eux-mêmes. + +--Mon Dieu! quelles effroyables conséquences! + +--Voilà ce qu'on ne saurait trop enseigner, mon enfant, car on ne veut +pas le croire. Tous les malheureux qui vont dans les cafés ou dans les +cabarets boire tranquillement, presque innocemment, des apéritifs, +s'intoxiquent et, par avance, intoxiquent leur descendance. S'ils sont +assez vigoureux pour ne pas subir la déchéance eux-mêmes, ils la +préparent pour leur postérité. Quand ils boivent leur absinthe +quotidienne, en ne pensant pas mal faire, ils empoisonnent leurs futurs +enfants. Ils feront souche de scrofuleux, d'épileptiques, et seront très +étonnés de voir les pauvres petites créatures étiolées et chétives. En +buvant, ils ne se croient pas coupables. Ils imitent leurs parents, +leurs amis, et, dans leur ignorance, pour quelques misérables +satisfactions présentes, ils détruisent l'avenir. + +--Mais ne peut-on pas les guérir? + +--Rien n'est plus difficile. + +--Vous avouez cependant, vous-même, que M. Christian, depuis qu'il a +vécu à Saint-Georges, s'est sérieusement corrigé. + +--Oui. Son intention de modifier ses habitudes est évidente, mais le +pourra-t-il? + +Geneviève releva la tête, et d'un ton ferme: + +--Monsieur votre neveu, à l'instant, disait que, pour pouvoir, il +suffisait de vouloir. + +--C'est que justement ce funeste, cet horrible vice est destructeur de +la volonté. Que j'en ai vu de ces malheureux qui disaient: «Je ne boirai +plus!» et qui, le lendemain même, couraient satisfaire leur passion! + +--Avaient-ils des raisons impérieuses de s'en abstenir? + +--Des raisons de vie ou de mort. Rien ne les arrêtait! + +--Même l'affection d'une femme dévouée? + +Le vieux médecin regarda, avec une sincère angoisse, la jeune fille, et, +d'un ton très bas, comme s'il faisait un aveu très douloureux: + +--Même l'affection la plus tendre et la plus clairvoyante. Ils se +sauvaient comme des malfaiteurs, ils mentaient, ils devenaient capables +de tout. J'en ai vu qu'on enfermait, et qui s'enivraient avec de l'eau +de Cologne, de l'élixir dentifrice, et même du vernis à bottines. + +--Des fous! + +--Des alcooliques. + +--N'y a-t-il donc pas de remède? Vous luttez, vous, docteur, cependant. +Je sais que vous êtes un des promoteurs de la ligue contre ce véritable +fléau social. + +--Oui, nous luttons, par la parole, par la plume, dans des conférences, +dans des brochures, dans des journaux. Mais quels résultats +obtenons-nous? De bien médiocres. Faire appel à la raison humaine? +Quelle chimère! Pour déraciner l'alcoolisme, il faut fermer tous les +cabarets de France, ceux où il y a de la dorure et des tables de marbre, +comme ceux où l'on consomme sur le zinc du comptoir. Et pour cela, une +loi est nécessaire. Vous m'entendez, on n'obtiendra le salut de ce pays, +pourri par l'alcoolisme, qu'en défendant de vendre de l'alcool, comme si +c'était du poison. Tant qu'on n'aura pas pris chez nous les mesures +qu'on a édictées en Suède, en Russie, et ailleurs, on boira, on +s'enivrera, on se tuera, et les hôpitaux regorgeront, ainsi que les +prisons et les bagnes. + +Geneviève avait écouté les paroles enflammées du médecin avec une +attention extrême. Elle hocha la tête, puis: + +--Un dernier mot, docteur. A l'âge qu'a M. Christian, l'organisme +est-il encore capable de se purger des germes malfaisants qui y ont été +introduits? Enfin, est-il encore temps de sauver ce malheureux garçon? + +--Certes! + +--Que faudrait-il pour avoir des chances de réussir! + +--Lui imposer une expérience de sobriété absolue pendant trois mois. + +--Qu'appelez-vous sobriété absolue? + +--Boire de l'eau. Si, dans trois mois, il a observé ce régime, sans une +infraction, on pourra espérer sa guérison physique et morale. + +La jeune fille, tendit la main au vieillard. Il la prit avec un respect +attendri: + +--Je crains, mon enfant, que, dupe de votre générosité, vous n'entamiez +une lutte bien périlleuse pour vous. + +Elle dit d'un ton grave: + +--Réussit-on jamais sans peine? Et réussir, quelle joie! Surtout quand +il s'agit de sauver un être en danger de se perdre! + +Elle fit un gracieux signe de tête: + +--Je vous remercie de tout ce que vous m'avez dit de bon et de +raisonnable, docteur. Je vais essayer d'en tirer parti. Nous verrons, +dans trois mois, ce que vous penserez de ma tentative. + +Et, souriante, elle rentra dans le salon. + + + + +V + + +Étiennette Dhariel, dans son magnifique cabinet de toilette, était fort +occupée à se tirer les cartes, lorsque Mme Mauduit, sa manucure, +vêtue ainsi qu'une bourgeoise cossue, un sac noir à la main, entra sans +être annoncée, comme chez elle. + +--Bonjour, Nénette, dit la manucure en posant son sac sur un canapé +Louis XVI foncé de canne dorée, tu vas bien, ce matin? + +--Pas trop! J'ai un rossard de valet de trèfle qui ne veut pas marcher +dans mon jeu! + +--Ah! ah! Toujours le jeune Christian? J'en apporte des nouvelles, plus +fraîches et plus sûres que celles fournies par tes cartes.... + +--Dis voir! + +--Avant, fais-moi donc donner un biscuit et un verre de Porto. J'ai +l'estomac dans les talons.... J'ai fait tout Paris, depuis ce matin.... + +--Fouille dans le bonheur du jour.... Tu vas y trouver ton affaire.... + +Mme Mauduit ouvrit le battant d'un délicieux petit meuble en +marqueterie, et, au lieu de tout ce qu'il fallait pour écrire, elle +découvrit un plateau en verre de Bohême, des gâteaux secs, des carafons +de vin d'Espagne. Elle prit deux verres, les emplit, en offrit un à +Étiennette, qui le plaça, sans y toucher, sur la table; et, après s'être +restaurée convenablement: + +--J'ai vu Pavé, ce matin, chez Lise Taupin.... Il m'a donné sur ton +fugitif des tuyaux très sûrs.... Il paraît qu'il est devenu tout à fait +vertueux.... Un petit saint! + +Étiennette fit seulement: + +--Ah! + +Mais cette interjection claqua comme la batterie d'un pistolet qu'on +arme. + +--C'est une jolie cure qu'elle vient de faire, la mijaurée qui t'a +soufflé ton petit homme. Elle vaut un sanatorium, cette enfant-là! Je ne +croyais pas qu'il existât ta pareille. Et cependant, la voilà. Mais dans +l'autre sens. + +Étiennette se tut, mais ses mâchoires se serrèrent et devinrent +anguleuses comme celles d'une bête de carnage. La Mauduit continua: + +--Notre cher Christian se couche à onze heures, fait le bridge de son +papa, ne va plus qu'à la Comédie-Française, et boit de l'eau à tous ses +repas. Dans l'intervalle, rien. Il est sage comme une image. Pavé en est +malade d'indignation. + +--C'est tout ce qu'il sait faire, cette moule-là? Quelle influence +a-t-il sur Christian? + +--Aucune. Personne n'en a plus que la jolie blonde qui tient notre +petit Vernier à la laisse, comme un caniche. + +Étiennette, devenue soucieuse, dit avec amertume: + +--Si c'est pour me raconter ces choses-là que tu es venue me siffler mon +Porto, tu aurais pu aussi bien prendre une correspondance et rentrer +chez toi. + +--Ne te frappe pas, ma bichette. Il faut savoir entendre la vérité, ne +fût-ce que pour en tirer parti. Est-ce que tu vas jeter le manche après +la cognée? Ça ne serait pas digne de toi. Comment, la femme à qui on n'a +jamais pris ses amants et qui les mettait tous à la porte, toi, +Étiennette Dhariel, tu resterais avec la honte d'avoir été plaquée? Et +tu ne t'en vengerais pas? + +--Je ne pense qu'à ça! + +--A la bonne heure. La petite n'est pas encore dans sa robe de mariée! +Tu as le temps de travailler. Et tant qu'il y a place entre le pot et la +gueule, il ne faut pas désespérer. Imagine-toi que Clamiron m'a raconté +quelles conditions la chaste enfant avait posées à notre Christian.... +Ah! c'est vraiment fort! Et il faut qu'il soit rudement pincé pour y +avoir consenti. + +--Eh bien? + +--Pendant trois mois, il doit vivre chez son père. S'il a le malheur, +pendant ce temps d'épreuve, de faire une seule frasque et qu'on le +sache, il est rasé, sans rémission. L'épreuve est sévère. Le +baccalauréat ès-moeurs, quoi! + +Étiennette resta un moment pensive, et la Mauduit en profita pour boire +le verre de Porto qu'elle avait versé pour son amie. Convenablement +lestée, elle prit sur la table, dans une coupe en bronze d'un splendide +travail italien, une cigarette, et l'alluma. La belle Dhariel parut +sourire à une idée qui venait de s'offrir à elle. De sa main blanche +elle prit une cigarette, comme la Mauduit, puis d'un ton presque +indifférent: + +--Ah! ce pauvre Pavé est si vexé d'assister à la conversion de +Christian? Eh bien! dis lui donc de passer ici. Je lui apprendrai la +résignation. + +--Toi? + +--Mais, oui, fit Étiennette avec un sourire. + +--Oh! ma fille, s'écria la Mauduit, tu as dû trouver quelque chose: tu +n'as plus les mêmes yeux qu'il y a un instant. Qu'est-ce que tu mijotes? +Dis-le moi.... + +--Tu es trop curieuse. Tu le sauras en temps utile.... Ah ça, qu'est-ce +que tu m'apportes aujourd'hui? + +--Ah! du soigné! + +La manucure se leva, prit sur le canapé son sac noir, l'ouvrit, et en +tira un écrin, dans lequel étincelaient deux perles grosses comme des +noisettes, d'un orient admirable et d'une rondeur parfaite. + +--Mais ce sont les boucles d'oreilles de Maud Gray que tu as là.... + +--Ce sont elles. + +--Elle s'en défait? + +--Elle les donne en nantissement. Elle a besoin de trente mille. + +--Pour Poivrier? + +--Non, pour le petit marquis d'Aubusserolles.... + +--Quoi? Elle s'est toquée de ce gigolo? + +--Non! Il lui a promis de l'épouser à la mort de son père, le duc de +Candare. + +--Tu m'en diras tant! Et alors il lui faut quinze cents louis? Pourquoi? + +--Pour payer une culotte du marquis au club.... + +--Mince! + +Elle prit les perles, les mania comme un orfèvre, les soupesa, les +respira, semblant jouir, par le toucher, la vue et l'odorat, de ce +splendide joyau. Puis elle les remit dans l'écrin. + +--Elles valent cinquante mille, au bas mot. + +--Tu parles! Il n'y a pas les pareilles à Paris. Fontana les prendrait +tout de suite. Mais Maud ne veut pas vendre et «ma tante» n'offre que +vingt mille.... Elle donne en gage les perles, pour six mois, avec trois +mille de commission.... Si, dans six mois, elle ne paye pas, le +nantissement se transforme en vente moyennant cinq mille francs de +plus.... + +--Trois mille pour six mois, c'est du 20 p. 100. Ça peut aller.... Mais +pas les cinq mille de plus! Elle rendra les trente mille, plus trois.... +Ou on gardera les perles.... + +--On, c'est-à-dire toi, Étiennette.... + +--Non, toi, Mme Mauduit, moyennant les 10 p. 100 habituels. Moi, je +ne fais pas d'affaires. + +--Convenu. Où est l'argent? + +--Le voici. + +Étiennette ouvrit le bas d'un petit meuble décoré en vernis martin, et +démasqua une caisse de fer. Dans un tiroir elle prit trente billets de +mille francs, referma avec précision son coffre-fort, et posa la somme +sur la table. Puis elle dit: + +--C'est tout? + +--Non! J'ai encore là des dentelles anciennes, du point de Venise.... + +--Des dentelles... j'en ai trop. J'en vendrai si l'on veut. + +--Elles sont avantageuses. + +--Je m'en moque! + +--Alors veux-tu un tableau de Van Dyck? Il vient de chez le comte de +Conflans.... C'est le portrait de Lord Sommerset enfant, un +chef-d'oeuvre! + +--Où le voit-on? + +--Je te l'enverrai. + +De son sac noir, la Mauduit sortit ses outils, ses flacons et ses +brosses: + +--Si nous nous occupions de tes mains, à présent.... + +--Tu es pressée?... + +--Non. C'est pour que tu sois libre.... + +--Je ne sors pas aujourd'hui. J'ai à détacher les coupons de ma rente +russe.... + +--Veux-tu que je t'aide? + +--Avec plaisir. Tu dîneras avec moi.... + +--Donne-moi des ciseaux. + +Étiennette étala une énorme liasse de titres. Les deux femmes en prirent +chacune la moitié, et, avec application, elles commencèrent à couper +les petits carrés de papier. + +A la suite de cette conversation entre Mme Mauduit et Étiennette +Dhariel, Clamiron, qui, depuis la conversion de Christian n'avait pas +mis les pieds chez son ami, reparut un beau matin. Il trouva le fiancé +de Geneviève dans son fumoir, très occupé à examiner des chiffres dans +lesquels étaient entrelacées les lettres H et V. Sans paraître avoir +remarqué la longue abstention de Clamiron, Christian le consulta sur +différents modèles, le recevant comme s'il l'avait vu la veille. Pavé, +avec sa malice à froid, retrouva rapidement le ton de la familiarité, et +d'un air goguenard interrogea son ami sur son état d'esprit: + +--Eh bien! mon jeune seigneur, nous voilà décidément rentré dans le +giron de la famille? C'est un bel exemple que tu donnes aux camarades. +Le père Clamiron en pleure d'admiration, tous les soirs, à l'heure de la +soupe, qui, pour cet ancien maçon devenu, du reste, un des richards de +Paris, est demeuré un aliment de première nécessité.... Il m'embête +bien, avec ta conversion! Dis donc, comment t'en trouves-tu? Est-ce que +ça rend très malade? + +--Mais non, ça rend, au contraire, très bien portant. + +--Il est vrai que tu es moins «vanochard» que jadis, au temps de nos +fêtes. Ah! vieux Christian, c'est égal, nous en avons fait des fameuses +ensemble, hein? Moi, je continue; mais si tu savais ce que tu me +manques! + +--Bah! tu me remplaceras. Il y en a d'autres. + +--Pas comme toi!... Ah! dis donc, je viens de me payer une Mercédès de +trente chevaux.... Elle est à la porte; veux-tu la voir? + +--Avec plaisir. + +--Prends ta pelure et une casquette, nous irons faire un tour. + +Christian fit un pas en arrière et marqua très nettement sa volonté de +résister à la tentation. + +--Impossible. Mon père m'attend dans une heure, rue de Châteaudun, au +bureau.... + +--Je t'y conduis. + +--Non! non! Ma voiture est commandée. Je te remercie. + +--Ah! tu te défies de moi, gémit Pavé, avec un geste plein de reproche. +Mon vieux copain! Qu'est-ce que tu crains donc? + +--Rien du tout! Mais j'ai affaire, je ne peux pas aller en balade.... + +--Es-tu changé! Qu'est-ce qu'on t'a fait? Ah! mon coco, si on le savait! + +--Il est inutile de le dire, répliqua Christian avec une soudaine +vivacité. + +--Allons! on ne parlera pas. On ménagera ta renommée. Mais, avec tes +idées nouvelles, est-ce que cela t'est agréable de me recevoir? Si je +t'embête, il faut prévenir. + +--Pas du tout. J'ai plaisir à te voir, au contraire.... + +--Bon! Mais il était possible de s'y tromper. Alors, à un de ces jours. + +Le soir même, après le dîner qui avait réuni les familles Harnoy et +Vernier, Christian raconta la visite de Clamiron et, quoiqu'il eût, par +politesse, affirmé à son ami que sa présence lui avait été agréable, il +manifesta l'intention de s'arranger pour ne plus le rencontrer. Comme +Vernier applaudissait à cette détermination et encourageait son fils à +rompre avec tous ses anciens compagnons, Geneviève intervint: + +--Peut-être serait-il préférable de s'en écarter peu à peu. Toute mesure +de rigueur pourra paraître dictée par la famille de Christian. Et comme +il n'en est rien, et que tout ce qu'il fait provient de son initiative +personnelle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas rompre brusquement. +D'ailleurs, ne serait-ce pas avoir l'air de craindre le contact des +anciens amis? Et même, dans une certaine mesure, ne serait-ce pas se +dérober à leur influence? Christian n'a plus rien à redouter et peut +risquer l'aventure, s'il lui plaît. + +En prononçant ces paroles, Geneviève regardait Christian. Elle se pencha +vers lui et, ajouta ce commentaire: + +--Êtes-vous assez sûr de vous pour affronter vos anciens compagnons de +folies? C'est là que, vraiment, on verra si vous êtes radicalement +guéri, ou si vous êtes capable d'une rechute. Si vous éloignez de vous +Clamiron, est-ce parce que vous avez peur qu'il ne vous entraîne à mal +faire? Et si vous avez pareille crainte, quelle garantie est-ce que +j'ai, moi, que vous ne retomberez pas dans vos fautes anciennes? Allons! +il faut être beau joueur et accepter la partie telle qu'elle se +présente, avec toutes ses tentations et tous ses périls. Il faut voir +Clamiron, il faut voir aussi les autres: les Vertemousse, les Longin et +les Fabreguier. Leur fréquentation sera la pierre de touche de votre +conversion. Sans elle, l'expérience ne serait pas complète. + +Christian écouta en souriant la jeune fille et répondit: + +--Oh! je crains plutôt l'ennui que la tentation, dans leur compagnie. +Heureusement pour moi, je sais faire la différence entre les plaisirs +d'autrefois et les satisfactions d'aujourd'hui. Je n'affligerai pas +Clamiron, en le consignant à ma porte. Mais je me montrerais dehors, +auprès de lui, avec une certaine répugnance. Il a une forme d'esprit qui +ne me plaît plus. Il me semble que nous ne parlons plus le même langage. + +--Surtout, vous ne pensez plus de même. Et c'est cela qui vous choque. +Mais vous ne devez pas vous exposer à la raillerie des sots. Et comme il +est impossible que, dans la vie, vous vous dérobiez à tout ce qui ne +vous plaira pas et ne voyiez que les gens avec qui vous sympathiserez, +il faut, dès maintenant, prendre l'habitude de supporter les corvées +avec sérénité. + +--Hein? Christian, s'écria l'oncle Mareuil, qui eût dit qu'un jour tu +considérerais comme une corvée de rencontrer tes inséparables? Ah! la +vie offre des surprises! C'est égal, ma chère enfant, vous avez fait là +une belle cure! + +Ce que venait d'exprimer le vieux garçon était profondément senti par +toute la famille. Vernier s'était mis à chérir sa future belle-fille. Il +la gâtait de toutes les manières et s'apprêtait à la combler. Il avait +chargé Emmeline de choisir la corbeille, et Mme Vernier s'entendait, +avec un goût exquis, à jeter l'argent par les fenêtres. Geneviève, très +virile d'esprit, peu sensible aux séductions du luxe, trouvait tout trop +beau et laissait tomber des regards presque indifférents sur les parures +splendides et les dentelles précieuses que des commis attentionnés +faisaient passer cérémonieusement devant ses yeux. Elle n'observait avec +un intérêt réel que l'attitude de Christian et n'était attentive qu'à +ses paroles. L'entreprise qu'elle avait tentée la passionnait et sa +victoire morale l'enthousiasmait bien autrement que son triomphe +mondain. + +Elle était cependant l'objet de tous les commentaires et de toutes les +jalousies de la part des mères de famille ayant des filles à marier. +Certaines d'entre elles possédaient un répertoire des plus riches +héritiers de France. Et sur leur grand livre matrimonial Christian était +coté comme un des plus beaux partis. Même débauché et vicieux, le fils +de Vernier était couché en joue par toutes les marieuses de Paris. Et +ses fiançailles avec Mlle Harnoy, annoncées officieusement, avaient +causé une déception profonde dans la haute finance et l'aristocratie. Le +faubourg Saint-Germain avait compté recommencer avec le fils l'admirable +spéculation réussie, une première fois, avec le père. Et c'était la +fille d'un petit négociant presque en mauvaises affaires qui +l'emportait. + +Étiennette Dhariel en était devenue presque sympathique. L'Ariane de +Christian se cloîtrait depuis sa séparation, cuvant sa colère. Elle +n'avait pas publié le chiffre de l'indemnité énorme allouée par le père +Vernier à la veuve illégitime de son fils. Elle se donnait donc tout à +fait l'air d'une victime. On la plaignait. D'autant plus qu'elle avait +repoussé, assez brutalement, les propositions d'un Russe très épris +d'elle et qui mettait à ses pieds le fruit de ses déprédations dans le +gouvernement d'une province limitrophe de la Chine. Étiennette jouait +son rôle avec une habileté extrême et passait véritablement pour +inconsolable dans le monde de la galanterie. Toutes ces histoires, +racontées par Clamiron, divertissaient Christian et le chatouillaient +même dans sa vanité. Il n'était pas ordinaire d'inspirer de pareils +regrets à une femme aussi positive qu'Étiennette. Et tout en étant bien +décidé à ne jamais la revoir, le jeune homme ne pouvait se défendre d'un +peu d'attendrissement, bien humain, pour l'abandonnée. + +--Qui diable aurait pu la croire si sensible? dit-il à Clamiron. Elle +qui se vantait si haut de ne pas connaître la pitié et d'avoir laissé ce +pauvre Kennedy se loger une balle dans la tête, à Monte-Carlo, parce +qu'elle refusait de rentrer à Paris avec lui! + +--Kennedy était décavé, tu sais, et Étiennette n'a jamais eu de +considération pour les gens dans la purée. Tandis que toi! Mais j'ai +tort de comparer. Pour toi, c'est le coeur qui parle. Oh! mon cher, elle +en devient stupide! Elle m'a chargé de le demander si tu ne +consentirais pas à lui dire un dernier adieu avant de te marier.... + +--Rien du tout! En voilà une idée! C'est rompu. Restons comme nous +sommes. + +--Ah! tu en as une force de caractère! Moi, quand elle m'a flanqué à la +porte pour te prendre, je n'ai pas pu me résigner à ne plus la voir et +je suis revenu chez elle, en ami. + +--Et même autrement. + +--Ça, jamais! Christian, je te le jure. + +--Si tu crois que ça me fait quelque chose, à présent! Je n'ai jamais eu +de grandes illusions sur Étiennette. Je sais qu'elle m'a trompé tant +qu'elle a pu. Je ne restais pas avec elle à cause de ses qualités de +coeur, mais parce qu'elle savait me distraire. Avec cette femme-là, il +n'y avait pas moyen de s'ennuyer une minute. Et c'est capital. + +--Et maintenant, insinua Clamiron, t'amuses-tu? + +--Je ne m'amuse pas, dit Christian avec tranquillité, je suis heureux. + +--C'est épatant! Toi, Christian, tu es heureux, dans les conditions où +tu vis? + +--Oui, mon garçon. Et tu peux le proclamer. + +Peu à peu, à la faveur de ces entretiens, où Clamiron, avec une +singulière adresse, naturelle ou enseignée, flattait Christian, les deux +anciens copains étaient sortis ensemble. Pavé avait décidé son ami à +essayer la fameuse automobile de trente chevaux et il avait amené +triomphalement Christian au Pavillon Bleu. Là, s'étaient trouvés +Vertemousse, Longin et Fabreguier. Toute la bande s'était embarquée et +on avait fait du quatre-vingts à l'heure dans la direction de +Versailles. Le soir, à l'heure du dîner, sans accident et sans rencontre +inopportune, Christian avait été déposé à sa porte par Clamiron. + +Cette partie avait ramené la confiance dans l'esprit du fiancé de +Geneviève. Il n'avait plus appréhendé de revoir ses camarades. Il était +retourné au cercle avec une assurance nouvelle. Il s'était senti maître +de lui. Désormais, il ne craignait plus rien. Il y avait près de trois +mois que durait l'épreuve imposée par Geneviève. Pas un jour il n'avait +contrevenu à sa volonté. Il demeurait d'une sobriété parfaite, il +s'occupait au bureau, il allait à Moret inspecter l'usine. Il faisait, +par la même occasion, remettre en état, au château, l'appartement de sa +mère, qui était resté inhabité et dans lequel il comptait s'installer +avec sa femme pour passer les premières semaines de sa vie conjugale. +Les bans venaient d'être publiés, lorsque Clamiron dit à Christian: + +--Cette fois, c'est fini, nous te perdons. Il n'y a plus à s'en dédire, +tu es affiché à la mairie et on t'a annoncé au prône, à l'église. Nous +n'avons plus qu'à endosser nos habits pour te servir de garçons +d'honneur.... + +--Tu ne le voudrais pas, s'écria Christian. On ne pourrait pas te +prendre au sérieux. On attendrait toujours de toi quelque blague. Non, +mes enfants, ce seront de bons petits cousins en bas âge qui rempliront +cet office.... Vous vous réserverez pour donner à la quête. + +--Alors tu vas au moins nous payer à dîner, pour enterrer ta vie de +garçon? + +--Pas davantage! + +--Quoi! tu auras le coeur de nous quitter à sec?... Après avoir tant de +fois trinqué avec nous! + +--C'est justement parce que j'ai trop trinqué avec vous que je juge +inutile de le faire une fois de plus. + +--Tu deviens économe, mon vieux. + +--Ah! ça n'est pas pour l'argent! Je vous régalerai, si vous voulez, +mais à la condition de ne paraître qu'au dessert. + +--Ça serait déjà ça! Mais tu es vraiment chiche de tes faveurs. + +Ils ne parlèrent plus de cette idée de dîner. Mais les paroles de +Clamiron avaient fait leur trajet dans l'esprit de Christian. Qu'est-ce +qu'il risquait à convier ses amis au Café de Paris, dans un salon, pour +leur faire ses adieux? N'allait-il pas, maintenant, à chaque instant, en +leur compagnie, au Chalet du Cycle, à Madrid, déjeuner, sans qu'il en +résultât aucun inconvénient? Il ferait les invitations lui-même. Il n'y +aurait que des hommes, et, dans ces conditions, il ne courait pas grand +danger. Cependant il ne prit pas de décision. Une incertitude troublait +sa pensée. Il avait le pressentiment qu'il allait faire là une chose au +moins inutile. Mais sa vanité le poussait à ne pas reculer. Entre ces +deux impressions, il hésitait, lorsque Pavé se chargea de mettre fin à +ses irrésolutions. Il arriva triomphant un matin, et dit: + +--Eh bien! mon fils, les camarades sont plus chics que toi: le repas des +adieux que tu ne veux pas leur payer, ce sont eux qui te l'offrent. On +ne dînera pas, puisque ça te fait si peur. On déjeunera tout bonnement. +Ça colle-t-il? + +--Eh bien! oui! s'écria Christian. Quel jour? + +--La veille du mariage à la mairie. + +--Il y a soirée de contrat chez mon père. + +--Eh bien, on déjeunera à midi, chez Joseph.... A deux heures, tu seras +libre, vieux frère. Tu nous laisseras, dans les larmes, achever nos +cigares, et tu rentreras mettre des fleurs dans les vases pour ta +fiancée. + +--Convenu. + +--A la bonne heure! + +Pourtant, une sorte d'inquiétude subsistait dans l'esprit de Christian. +Malgré l'épreuve jusqu'à ce jour victorieusement supportée, il savait +combien ses nerfs étaient facilement excitables. Et le milieu tapageur +dans lequel il allait se trouver une fois de plus lui inspirait une sage +défiance. Il avait promis. Il lui était impossible de se dédire sans +s'exposer aux plaisanteries, il ne le voulut, pas, mais il résolut de se +surveiller avec soin, de ne boire que d'un seul vin, quoi qu'on en pût +penser, et de parler avec une extrême réserve. Il voyait juste, en cette +circonstance, et le péril qu'il appréhendait était plus sérieux qu'il ne +pouvait le soupçonner. + +Le soir même du jour où il avait accepté l'invitation de Clamiron, +celui-ci était allé chez Mlle Dhariel qui l'attendait. Il avait +trouvé la jolie fille en grande tenue, son chapeau sur la tête. Il lui +avait dit sans même s'asseoir: + +--Tu sors? + +--Oui, je vais à la première du Palais-Royal. Mais j'ai le temps, j'en +verrai toujours assez. Cause. + +--Eh bien! c'est une affaire bâclée. Christian viendra. + +--Vrai? + +--Puisque je te le dis. + +--Comment as-tu obtenu ça? + +--En lui assurant qu'on se ficherait de lui s'il ne marchait pas. Tu +sais comme il a de l'amour-propre. Il n'a pas voulu renâcler. + +--Et ça se passe? + +--Chez Joseph, lundi. Rien que des hommes, mais choisis. Les «poteaux»! +Et des biberons, tu les connais! L'addition sera corsée! + +--Bien! Tu me retiendras le cabinet voisin, je ne veux pas aller le +retenir moi-même, crainte d'indiscrétion.... + +--Oui, mais dis-donc, si Christian apprend que c'est moi qui ai +manigancé l'affaire, il m'en voudra. + +--As-tu peur de lui? + +--Peur de rien! Mais le procédé.... + +--Eh! une farce comme tu en as fait cent, dans ta belle carrière de +fantaisiste. Es-tu Pavé, ou ne l'es-tu plus? Si tu l'es, tu dois à +l'honneur de ton nom de faire des excentricités énormes.... Ou bien +donne ta démission de prince des loustics parisiens. On en couronnera un +autre. Et ce sera tout! + +--Oui, tu as raison! Mais si ça allait tout de même faire rater le +mariage? + +--Parce que Christian aura assisté à une dernière fête avec ses amis, et +qu'il se sera pochardé à leur santé.... D'abord, qui dit qu'il se +pochardera?... + +--Moi, je le dis! Sacredieu! Car s'il ne se met pas dans les +brindezingues, nous sommes tous de petits garçons bons à jouer au +cerceau, et non les joyeux noceurs que tout Paris connaît.... + +--Et admire! + +--Il faut donc que la partie soit complète, triomphale, féerique! + +--Et moi je serai là pour couronner le héros, au moment de l'apothéose. + +--Il en aura une surprise! + +--S'il est en état d'en jouir. + +--Ah! prends garde, s'il est à moitié gris, qu'il ne se fâche. Alors +tout rate. Et nous en sommes pour notre honte. + +--J'en fais mon affaire. Alors, à lundi, je compte sur toi. Viens me +mettre en voiture. + +La semaine se passa pour Christian en préparatifs. Il eut à peine le +temps de penser à la fête projetée par ses amis. Il ne quittait pas +Geneviève, dont le père, mis en possession de ses nouvelles attributions +dans la maison Vernier, exultait de joie et ne tarissait pas en éloges +sur son futur gendre et sur toute la famille. + +Le dimanche soir, cependant, Christian dit à sa fiancée: + +--Je déjeune demain avec mes amis. Ils ont tenu à se réunir tous pour +enterrer ma vie de garçon.... Cela m'ennuie prodigieusement, mais il m'a +été impossible de refuser.... + +--Eh bien! amusez-vous. Je trouve cela très naturel. Du reste, le baron +Templier doit en être, je pense.... + +--Oh! non! Il n'est pas de la bande.... Il a horreur de tous les joyeux +garçons qui seront présents.... C'est un homme rangé, lui. + +Le sourcil de Geneviève se fronça légèrement, mais elle continua de +sourire: + +--J'aurais préféré qu'il fût présent. Pourtant je ne pense pas que vous +ayez besoin d'être accompagné, ni surveillé. Vous n'avez pas de meilleur +censeur que vous-même. + +--Je suis vraiment touché de votre confiance, dit Christian avec une +soudaine émotion. Je ferai tout pour la justifier.... Comptez sur ma +sagesse. + +Elle ne répondit pas, mais elle lui serra la main. Il eut une vive +poussée de joie, et dit: + +--Oh! moralement gardé par vous, car votre souvenir est sans cesse +présent à ma pensée, je n'ai rien à redouter. + +Le lundi matin, vers onze heures et demie, Clamiron vint prendre +Christian dans son automobile. Ils arrivèrent rue Marivaux, descendirent +à la porte du restaurateur, gravirent l'escalier et, conduits par les +garçons empressés, firent leur entrée dans le salon où devait avoir lieu +le déjeuner. La table était couverte de fleurs toutes blanches, comme +pour une fiancée. De gros noeuds de moire blanche cravataient les +candélabres, et le lustre était orné de boutons d'oranger. A peine sur +le seuil, Christian fut accueilli par une acclamation, et tous les +convives, avec un ensemble parfait, imitèrent avec leur bouche la +sonnerie «aux champs». Clamiron, prenant Christian par le bras, passa +devant les amis, comme pour une revue solennelle. Puis, s'arrêtant +devant Vertemousse, qui courba sa haute taille avec condescendance, il +le fit sortir des rangs, prit dans son gilet une énorme rosette du +Mérite agricole, la mit à la boutonnière de la jaquette du tireur de +pigeons stupéfait, l'embrassa sur les deux joues, en disant avec la voix +de M. Prudhomme: + +--C'est vous qui êtes le maigre? Continuez, mon ami, continuez! + +Puis il fit asseoir Christian, se plaça à côté de lui, et se tournant +vers le maître d'hôtel, il cria: + +--Que la fête commence! + +Ils étaient douze, tous connus sur le pavé de Paris. Le plus vieux +comptait trente ans. Il y avait déjà deux divorcés dans le nombre, et +cinq jouissaient de conseils judiciaires, ce qui ne les empêchait pas de +se ruiner, bien au contraire, les usuriers étant devenus leur suprême +recours. Presque aucun de ces brillants seigneurs n'avait fait de folies +pour les femmes. La passion n'était point leur affaire. Ils +s'adonnaient aux sports, se livraient à de grandes dépenses de vigueur, +mangeaient et buvaient solidement, mais méprisaient l'amour, qui leur +paraissait beaucoup trop énervant. La plupart étaient joueurs, et +c'était sur les tables des cercles ou aux baraques du pari mutuel qu'ils +laissaient leur argent. + +Génération très particulière et nouvelle en France, qui n'avait plus +rien de la fougueuse spontanéité de l'espèce, se montrait très pratique, +très avertie, très froide, et d'une férocité d'égoïsme indicible. Ces +gaillards-là étaient bien incapables d'aller chez le bijoutier acheter +une parure ou un bracelet pour donner à une jolie fille, mais ils ne +dédaignaient pas de s'offrir à eux-mêmes des boutons de chemises en +pierres précieuses, des épingles et des coulants de cravate somptueux, +des chaînes de montre variées, pour toutes les circonstances de la vie, +des cannes à monture d'or, et des bagues qui faisaient étinceler leurs +mains à chaque geste. Curieux de sensations imprévues, jusqu'à la manie, +ils réalisaient dans toute son intégrité le type du _snob_, plein +d'admirations factices, qui court avec empressement au divertissement à +la mode, et s'en régale pendant le temps qu'il sera bon genre de s'y +amuser. Race inquiétante qui a contribué à pervertir le goût, par la +bassesse instinctive de ses tendances et par une recherche de tout ce +qui était outrancier dans la vulgarité, comme si sa veulerie blasée +avait besoin d'être excitée par des sensations ordurières. Mais toujours +regardant, jamais agissant, voyeuse émasculée de la décadence, +incapable d'un sursaut viril, dans son avachissement progressif. + +Et cette réunion de douze jeunes gens, sans femmes, dans ce salon de +restaurant, était symptomatique de cet état moral et physique qui +poussait toute une génération à une chasteté presque honteuse. Ils +mangeaient et buvaient entre eux, joyeux viveurs dont la dégénérescence +eût humilié les ancêtres. Mais ils buvaient et mangeaient ferme, car ils +savaient ce qu'était la gastronomie et appréciaient à leur juste mérite +les vins que le sommelier versait dans leurs verres. Le menu avait été +soigneusement rédigé et les crus étaient de choix. Clamiron avait bien +fait les choses, et le chef célèbre qui officiait avait su être à la +hauteur de sa mission. Déjà les cailles en caisses apparaissaient +escortées d'un Yquem 84, et Christian, qui faisait honneur au déjeuner, +n'avait pas encore touché à son verre. Clamiron se pencha vers lui: + +--Tu vas avoir la pépie! Bois au moins de l'eau, si tu ne bois pas de +vin.... Crains-tu qu'on ne t'ait versé du poison? + +Christian sourit, et prenant sa coupe à Champagne: + +--Mais, non, je vais porter votre santé à tous. + +Il se leva, et s'adressant à ses compagnons avec une souriante ironie: + +--Mes chers amis, je suis très touché de la pensée affectueuse qui vous +a réunis, aujourd'hui, autour de moi. Nous avons fait bien des bêtises +ensemble. Nous n'en ferons plus à l'avenir. Je compte me ranger et +devenir aussi sérieux que j'ai été déraisonnable. Cela n'est pas aussi +difficile que vous pouvez l'imaginer. C'est une habitude à prendre, et +une fois le trantran commencé, il n'y a plus qu'à suivre.... On se +figure que c'est ennuyeux de s'occuper à des choses qui ne sont pas +stupides ou ruineuses, et quelquefois ruineuses et stupides à la fois, +c'est une complète erreur. On trouve autant d'intérêt à gagner de +l'argent qu'à le dépenser. Je crois même pouvoir affirmer qu'à partir +d'un certain moment de la vie, gagner de l'argent devient un besoin et +n'en pas dépenser une passion.... + +Il ne put aller plus loin. Une tempête de cris s'éleva autour de lui: + +--Hourrah pour Christian! Il se paye notre tête! Ah! tu en as un culot, +mon garçon! Non! mais il nous fait un cours de bonnes moeurs! A ta +santé! A tes futurs enfants! + +Sans se démonter, le jeune homme leva sa coupe et la vida d'un trait, +puis il se rassit au milieu du tapage général. La voix perçante de +Clamiron parvint à dominer le tumulte: + +--Messieurs, le jeune récipiendaire a fort bien parlé. On peut lui +ouvrir les portes de l'institution du mariage. Il est digne d'y entrer. +Sa future est, du reste, charmante.... Je propose la santé de Mlle +Harnoy. + +Il remplit la coupe de Christian et lui dit chaleureusement: + +--Choquons nos verres, mon vieux, et de tout coeur! + +Christian lui fit raison sans hésiter. Une légère rougeur monta à ses +pommettes, une excitation soudaine tendit ses nerfs. Et comme Clamiron +avait versé du vin dans la coupe reposée sur la table, le fiancé de +Geneviève cria dans le bruit des verres tintant aux mains des convives: + +--Je vous en souhaite une pareille à chacun, mes petits! + +Et, sans qu'on l'y eût invité, il porta encore une fois la coupe à sa +bouche. Ses yeux s'allumèrent, comme une lampe dont la flamme s'avive. +Dans son cerveau purifié par une abstinence prolongée, un trouble +soudain se manifesta. Machinalement, et comme retrouvant ses habitudes +anciennes, il but de nouveau. Au milieu du tapage, parmi les +interpellations qui s'échangeaient dans la chaleur de la pièce où +flottaient les odeurs des mets et le bouquet des vins, il eut le +sentiment qu'il se laissait entraîner à un danger certain. Il regarda +autour de lui d'un air de défi, et ne vit que des physionomies +souriantes, des yeux bienveillants, n'entendit que des rires. Nul +dessein de lui nuire, le seul projet de se divertir entre soi, et bien +tranquillement. Le dessert était servi, et la glace circulait autour de +la table. Vertemousse avait même allumé une cigarette et fumait en +contant ses exploits cynégétiques. Christian se rassura, mais il sentit +que sa tête était déjà plus échauffée qu'il ne convenait, il se pencha +vers Clamiron et lui dit: + +--Fais-moi donc donner un verre d'eau. + +--Tout de suite. + +Pavé appela le maître d'hôtel et lui parla à voix basse. Celui-ci mit +sur la table une bouteille qui avait la forme et la couleur d'une +bouteille d'eau d'Evian, Christian prit la bouteille et emplit lui-même +son verre. Puis, distraitement, il le vida aux trois quarts. Il lâcha un +juron, reposa le verre si fort sur la table qu'il le brisa, et, d'un ton +furieux, il cria: + +--Maître d'hôtel, est-ce que vous êtes fou? C'est du kirsch que vous me +donnez là. + +Une longue acclamation étouffa sa voix. Ainsi qu'à travers un +brouillard, il voyait tous ses amis debout, des fleurs dans les mains, +et s'avançant vers lui. Il sentit que Clamiron lui couronnait la tête +avec une guirlande de boutons d'oranger qu'il avait décrochée du lustre. +Une stupeur commençait à l'envahir, contre laquelle il voulut réagir. +Mais l'alcool maintenant était redevenu son maître. Il réussit à dompter +son engourdissement; il se mit sur ses pieds, et comme pris de frénésie, +oubliant ses craintes, mentant à ses promesses: + +--Si c'est ma dernière fête, qu'elle soit mémorable! + +Et d'une main mal assurée il but le vin qui remplissait les verres +laissés intacts par lui, depuis le commencement du repas. + +Ses amis hurlèrent avec enthousiasme: + +--Ah! vieil ami, tu es toujours notre chef! + +--Et puis, qu'est-ce que tu crains? Il est deux heures. Jusqu'à ce soir, +tu as le temps de prendre l'air. + +--Au lieu d'enterrer ta vie de garçon, flambons-la; Du punch! + +--Une belle incinération! + +Dans l'atmosphère obscurcie par la fumée des cigares, les flammes du +rhum dansèrent, bleues, blanches, se courbant, près de s'éteindre, puis +ravivées, s'élevant en langues ardentes. Emporté par une sorte de +fureur, comme si sa raison submergée luttait encore contre le vice +triomphant, Christian, avec des éclats de rire terribles, se mit à +arroser la nappe de punch brûlant. La toile s'alluma, les mousses des +compotiers crépitèrent. Les garçons durent intervenir pour que le feu ne +prît pas aux tentures. Le patron, inquiet, risqua un oeil par +l'entrebâillement de la porte. Mais Christian semblait en proie aux +bizarreries de ses plus mauvais jours d'ivresse. Il avait amassé des +réserves de folie pendant ses jours de sagesse, et maintenant laissait +libre cours à sa fantasque brutalité. Vertemousse ayant voulu le +raisonner, reçut une carafe à la tête, qu'il évita à grand'peine, et qui +brisa une glace derrière lui. En même temps, Christian éclatait d'un +rire nerveux que rien n'arrêtait, et qui crispait ses traits, +contractait ses lèvres, le montrait impuissant et hagard, à la merci du +délire alcoolique. + +--Il va faire quelque malheur! murmura Longin. + +--Finissons-le, dit cyniquement Clamiron. Quand il sera sous la table, +il n'essaiera plus de nous tuer. + +Et, prenant la cuillère à punch, il en emplit un verre qu'il plaça +devant Christian. Silencieux, sombre, le front bas, celui-ci buvait à +présent, d'une main tremblante. Ses amis, effrayés de leur crime, +l'entouraient sans mot dire. Il cria tout à coup: + +--Eh bien! Tas de fêtards! Vous avez l'air tout ahuris! Qu'est-ce qui +vous arrive? Vous me regardez comme un phénomène! Vous m'avez mis en +train et vous restez en route? En voilà des gaillards! Nous n'avons pas +encore commencé les liqueurs. Allons qu'on apporte du +Vernier-Mareuil-Carte jaune! Il ne serait pas convenable qu'on ne +dégustât pas à cette table des produits de la maison! M'entendez-vous, +maître d'hôtel.... + +Et comme le garçon, inquiet, restait immobile devant lui, il brailla: + +--Vous dormez! Je vais vous réveiller! + +Il saisit deux assiettes et les brisa l'une contre l'autre, puis il +écrasa ses verres avec la cuillère à punch, et il se préparait, avec un +ricanement féroce, à renverser la table sur les convives, lorsque, ses +forces le trahissant, il poussa un faible soupir et retomba sur le +dossier de sa chaise, les yeux chavirés par l'ivresse, balançant sa tête +de gauche à droite, inconscient, perdu. Au même moment, la porte du +salon s'ouvrit et, vêtue d'une longue robe noire, une dentelle sur ses +blonds cheveux, un peu pâle, mais pleine d'assurance, Étiennette Dhariel +parut. + +--Ah! vous manquiez à la fête! dit amèrement Longin à la belle fille. +Voyez dans quel état s'est mis ce malheureux! + +--Eh bien, il est mûr pour le mariage, il me semble, dit Étiennette +avec un ironique sourire. Qu'est-ce que vous allez faire de ce brillant +fiancé? + +--Le diable m'emporte si nous le savons, dit Vertemousse. On ne peut pas +le laisser là, on ne peut pas le reconduire chez lui. Le voilà propre! + +--On s'amuse entre soi, chacun à sa petite pointe, ajouta Clamiron. +Mais, lui, il fait tout en grand. Et mon animal se charge à éclater! + +--Je vais vous en débarrasser, répondit Étiennette. Descendez-le jusqu'à +mon coupé, qui est à la porte. Je le conduis chez moi, je le soigne, et +le remets sur pied. + +--Ah! vous êtes une vraie amie, ma petite Dhariel. + +--N'est-ce pas? Voilà ma façon de me venger des saletés que Christian +m'a faites. + +Une lueur diabolique flambait dans les regards de la délaissée. Elle +ajouta: + +--Je passe devant pour avertir mon cocher.... Suivez-moi.... Si, après +ça, la famille n'est pas reconnaissante, c'est à guérir pour toujours du +dévouement! + +--Ange, va! murmura Clamiron. Si jamais tu as besoin de mon témoignage +pour le prix Montyon, ne te gêne pas! + +Il prit Christian sous un bras, Longin le prit par-dessous l'autre. Ils +réussirent à le mettre sur ses jambes. Vertemousse lui campa son chapeau +sur la tête, et portant presque ce cadavre vivant, qui marchait +mécaniquement, les jambes tremblantes, livide et sans regard, ils +descendirent l'escalier, traversèrent le trottoir et poussèrent +Christian dans le coupé d'Étiennette. Ce brusque mouvement sembla tirer +l'ivrogne de son engourdissement; il releva ses paupières alourdies, +jeta un regard autour de lui, et, d'une voix sourde, grommela: + +--Allons, bon! une femme, maintenant! Qu'est-ce qu'ils veulent que j'en +fasse? + +Et, se calant dans le coin de la voiture, il se mit à dormir près +d'Étiennette sans même l'avoir reconnue. + +La belle fille se pencha vers Clamiron et Longin, leur sourit, et +s'adressant à son cocher: + +--A la maison. + + + + +VI + + +L'hôtel Vernier-Mareuil, ce soir-là, flamboyait, par toutes ses +fenêtres, dans la nuit. Sur la place Malesherbes, une foule, +difficilement contenue par un service d'ordre, se pressait aux abords de +la porte cochère pour voir entrer les voitures amenant chez le grand +industriel la fleur du Paris élégant, riche et titré. Un brouhaha joyeux +saluait le passage des femmes éclairées brusquement, au fond de leurs +voitures, par les lampadaires, élevés de chaque côté du large trottoir. +La file des coupés et des landaus se succédait, lente et solennelle, +s'engouffrant, avec des roulements sourds, dans la cour verdoyante et +fleurie, rayonnante de lumière électrique, comme une scène de théâtre +pour l'apothéose d'une féerie. + +Sur chaque marche du haut perron, surmonté d'une marquise dorée, se +tenait un valet de pied immobile dans sa livrée rouge, bas de soie et +chevelure poudrée. Dans le vestibule, les maîtres d'hôtel, en habit noir +à la française, faisaient la haie devant la porte du vestiaire. Et +c'était sur le dallage de marbre une suite ininterrompue de couples +souriants et compassés, femmes vêtues de leurs élégants manteaux de bal, +coiffées de fleurs, maris ou pères enveloppés dans leurs fourrures, et +se saluant, causant, dans la sonorité de l'orchestre qui recouvrait, de +ses ondes harmonieuses, le roulement incessant des voitures. + +A l'entrée de ses salons, dans le grand hall où se trouvent réunis les +plus merveilleuses toiles des peintres modernes et les chefs-d'oeuvre de +la sculpture contemporaine, Vernier, debout, se tenait, recevant ses +invités. A trois pas de lui, Emmeline causait avec le baron Templier. +Aux arrivants qui venaient la saluer, la jeune femme tendait +machinalement la main, adressait un sourire, ou offrait quelques paroles +de bienvenue, avec un air de détachement qui accentuait encore la +distance morale qui la séparait de son mari. Vernier, cependant, à la +vue d'un vieillard tout couvert de cordons et de plaques d'ordres, qui +s'avançait, se tourna vers sa femme d'un air d'autorité et dit: + +--Emmeline, Son Excellence l'ambassadeur des Pays-Bas.... + +Mme Vernier s'approcha avec une bonne grâce aisée pour accueillir le +personnage officiel. Le jeune baron, profitant de ce court éloignement +de la maîtresse de la maison, entra dans les salons et, avisant dès +l'entrée un groupe composé des inséparables Vertemousse, Clamiron, +Fabreguier et Longin, il se dirigea vers eux avec empressement. + +--Enfin! Templier, s'écria Clamiron, vous avez donc lâché la patronne? +Elle vous tenait de court, cependant, tout à l'heure. + +--Il y a temps pour tout, dit Raymond d'un air jovial. J'ai assez fait +le planton à la porte. Je prétends me distraire un peu avec vous.... +Vernier est aux prises avec le corps diplomatique. Sa femme est à faire +des révérences et des sourires à un vieux monsieur couvert d'une +importante quincaillerie.... J'ai pris la tangente.... Où en est-on ici? + +--A avaler sa langue, déclara d'une voie enrouée Vertemousse. En voilà +un déballage de rasoirs! Si qu'on s'en irait chez Maxim? + +--Qu'est-ce que tu y feras chez Maxim, à dix heures du soir? Il n'y aura +personne. + +--Je pourrai m'y asseoir et y fumer. Ce sera déjà un avantage sur ici. +On s'embête vraiment dans cette turne familiale et somnifère. +Venez-vous, mes enfants? + +--Et qu'est-ce que Christian dira, s'il ne nous voit pas à sa soirée de +contrat? + +A cette question, les quatre copains échangèrent un regard soucieux, +mais ne répondirent pas. Ils étaient venus chez Vernier-Mareuil autant +pour apprendre des nouvelles que pour faire acte de présence. Mais ils +se sentaient mal à l'aise dans cette maison en fête, où les invités +compassés et cérémonieux continuaient d'arriver, et où Christian, pour +qui se donnait la fête, n'avait pas encore paru. Les harmonies de +l'orchestre passaient par bouffées sonores, rythmant les valses. Par +l'ouverture des larges baies, au travers de l'encombrement des habits +noirs, du tourbillon des danseurs, s'apercevait le scintillement des +épaules diamantées, l'éparpillement des robes claires dans un cadre de +lumière et de joie. + +Assise dans le salon d'entrée, à côté de sa mère, complimentée et saluée +par les arrivants, Geneviève Harnoy accueillait avec un doux et modeste +sourire les paroles flatteuses. Une expression d'inquiétude au milieu de +cette cérémonie, assombrissait son délicat et charmant visage. Elle +était, ce soir-là, un objet d'envie. Elle épousait le fils unique de la +puissante maison Vernier-Mareuil. Elle était destinée à une colossale +fortune. Et pourtant elle était triste. Christian, elle le savait, +n'avait pas paru de la journée chez son père. Vernier, plein de trouble, +cachait sous un air de joie ses appréhensions. Chacun des membres de la +famille s'efforçait de sourire. Tous tremblaient, comme sous le coup +d'un malheur. Cependant, le choeur des mères dépitées daubait à l'envi +sur le mariage de Geneviève. + +--Certes, cette petite Harnoy fait un beau rêve.... Mais que de risques +elle court! Il a fallu la fâcheuse position du père pour la décider, +sans doute, à devenir la femme de ce fou furieux de Christian? + +--Vous savez qu'il passe pour s'être rangé complètement. + +--Ah! qui peut répondre de l'avenir? Il a de trop mauvaises +fréquentations! Des Vertemousse, des Clamiron, que voulez-vous qu'un +pauvre garçon devienne dans un milieu pareil? Ils l'entraîneront de +nouveau. + +--Oui, mais le père Vernier est si riche! + +--Quarante millions de fortune. Et le Royal-Carte jaune rapporte quinze +à seize cent mille francs de bénéfices nets tous les ans.... + +--Ça n'empêche pas qu'il a eu de sales aventures au début de sa vie. On +a parlé de la police correctionnelle, pour falsification. Il fabriquait +on ne sait quel infâme mélange, avec des sulfitartres et des acides +acétiques. Si l'on cherchait bien à la préfecture, on trouverait de +fâcheux dossiers sur son compte.... + +--Si l'on s'en donnait la peine, on découvrirait des horreurs à +l'origine de toutes les grandes fortunes.... C'est impossible autrement! +On ne devient pas très riche sans commettre des infamies.... Moi, je +vous avouerai que j'ai reculé devant l'alliance des Vernier-Mareuil. + +--Ce qui ne vous empêche pas de conduire votre charmante fille chez eux. + +--Ah! Tout Paris y vient.... + +--Et on peut y trouver d'autres jeunes gens à marier que le fils de la +maison.... + +--En somme, les Harnoy sacrifient ignoblement leur fille à leur +ambition.... + +--Vernier-Mareuil a sauvé Harnoy de la faillite.... + +--Elle n'est pas mal, cette petite Geneviève.... + +--L'air un peu bécasse. + +--C'est ce qu'il faut pour vivre avec un scélérat comme Christian.... + +La conversation fut interrompue par l'entrée dans le salon de la jeune +Mme Vernier. Elle traversa, souriante et gracieuse, la presse des +invités qui encombraient le passage; elle s'avança vers le groupe où se +trouvait le baron Templier, et d'un signe de son éventail elle l'appela +auprès d'elle. Il s'empressa, et penché dans un salut: + +--Qu'y a-t-il? Vous avez besoin de moi? + +--Oui. Mon mari et moi, nous sommes tout à fait tourmentés. Il est onze +heures et Christian n'est pas encore rentré à l'hôtel. Que fait-il? Où +est-il? Quand sa présence est indispensable ici.... + +--Voulez-vous que je monte chez lui et que je m'informe? + +--Je vous en serai obligée.... Son père ne peut quitter la place.... Il +reçoit nos invités, mais il est au supplice.... Faites le nécessaire.... +Je m'en remets à vous.... + +--Comptez sur moi.... + +--Et surtout, le silence. + +--Naturellement. + +Il s'inclina et, traversant le salon, gagna une porte donnant sur les +dégagements intérieurs de l'hôtel. Il suivit un couloir et montant un +large escalier de cinq marches, il pénétra dans une antichambre sur la +banquette de laquelle un valet de chambre, assis, attendait. + +En voyant entrer Templier le domestique se leva précipitamment et prit +une attitude respectueuse. + +--M. Christian n'est donc pas encore rentré, Edmond? interrogea le jeune +homme. + +--Non, monsieur le baron.... J'attends M. Christian. Ah! monsieur le +baron doit comprendre combien je suis tourmenté... un jour pareil! + +--Où croyez-vous qu'il soit? + +Le valet baissa la tête avec un air navré, il laissa tomber ses bras le +long de son corps: + +--M. Christian est parti ce matin, à midi moins le quart, avec M. +Clamiron. Il devait déjeuner avec ses amis.... En voyant que M. +Christian n'était pas rentré pour dîner à l'hôtel, j'ai, sur l'ordre de +Mme Vernier, été m'informer au restaurant, et là j'ai appris.... + +--Eh bien, terminez. + +--Là, j'ai appris que M. Christian, vers quatre heures, avait été emmené +par Mlle Dhariel.... + +--Étiennette! Elle avait pourtant bien promis de se tenir tranquille! On +l'a payée assez cher pour cela! + +--Ah! monsieur le baron, on ne lâche pas si facilement un amant comme M. +Christian. Elle l'a emmené chez elle, et je suis sûr qu'il y est encore. + +--Ah! c'est trop fort! grommela Templier. La coquine! Elle aura affaire +à moi. Je vais chez elle.... + +Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Une porte battit, un pas lourd se +fit entendre sur les marches, la porte s'ouvrit, et celui qu'on +attendait si impatiemment se présenta, chancelant, sur le seuil. Il +était vêtu d'une pelisse de loutre déboutonnée, sous laquelle +apparaissaient sa jaquette froissée et sa cravate dénouée, comme s'il +avait dormi tout habillé. Son chapeau, enfoncé sur le derrière de la +tête, laissait voir crûment, sous la clarté blanche de l'électricité, +son beau visage livide, marbré de taches rouges, dans lequel ses jeux +vacillaient sans regard, pendant qu'un rictus tirait nerveusement ses +lèvres. Malgré les stigmates affreux de l'ivresse, l'hébétude de sa +physionomie, l'incertitude de sa démarche, il conservait cependant +encore le charme de l'élégance et la séduction de la jeunesse. Il jeta +son chapeau loin de lui, laissa glisser à terre sa fourrure, aussitôt +ramassée par le domestique, et dit d'une voix railleuse. + +--Hé! c'est le sire de Templier! Quel bon vent t'amène, mon cher? +Edmond, des cigares, et du thé avec du rhum.... J'ai soif! + +Son ami le saisit par le bras d'un geste brusque qui fit chanceler le +malheureux: + +--Christian, ne sais-tu plus véritablement ce que tu fais? D'où +viens-tu? A quoi as-tu pensé? Quoi! après toutes les promesses et les +gages que tu as donnés! Oublies-tu que la maison est pleine de tous nos +amis et que c'est en ton honneur? + +--Ah! c'est donc cela qu'il y avait foule sur la place quand ma voiture +est arrivée?... Il y avait là des voyous: je crois qu'on m'a un peu +attrapé!... Mon cocher alors est entré par la cour des écuries.... +Templier, qu'est-ce que tous ces gens-là viennent faire chez nous?... + +--Mais, insensé, n'es-tu donc plus capable de raisonner?... + +--Ah! je suis tout ce qu'il y a de plus lucide! Mais je ne sais pas +pourquoi il y a tant de monde ici, ce soir... Écoute, on va s'y +assommer! J'ai eu tort de rentrer.... Allons au bal de l'Opéra.... Nous +y retrouverons Clamiron, Vertemousse et Longin.... On finira la soirée +ensemble. + +--La soirée est finie, Christian, et tes amis sont ici qui +t'attendent.... + +--Envoie-les chercher.... Nous nous enfermerons pour éviter les +raseurs.... + +--Et demain, dans tout Paris, on racontera qu'à la fête donnée en +l'honneur de ton mariage, il ne manquait que toi.... Ton père sera +bafoué, ta fiancée insultée par la pitié hypocrite des jaloux.... Est-ce +cela que tu veux?... + +--Je veux qu'on me fiche la paix! + +Il eut un geste d'insouciance, hocha la tête d'un air résolu et entra +dans sa chambre, où il se laissa aller dans un fauteuil profond. Il +soupira avec béatitude, ses yeux se fermèrent, et il parut prêt à +s'endormir. Templier regarda un instant, avec une douloureuse émotion, +ce beau garçon de vingt-six ans, aux traits fins, à la svelte tournure, +étendu inerte, sans regard et sans pensée, comme une véritable brute. +Mais il ne voulut pas s'avouer vaincu. Il le prit par la main, le secoua +pour réveiller la vie dans ce corps paralysé par l'ivresse: + +--Voyons, Christian, écoute-moi.... Tu sais que je t'aime.... Ne me fais +pas le chagrin de ne pas tenter un effort pour me satisfaire.... Tous +nos amis sont en bas.... Paris entier s'est donné, ce soir, rendez-vous +dans ta maison, pour te voir, te complimenter. Il est inadmissible que +tu ne descendes pas.... Ta belle-mère est au désespoir. Elle m'a envoyé +te chercher.... Christian... m'entends-tu? + +--Très bien! dit le jeune homme, en soulevant ses paupières et en +lançant sur son ami un regard railleur.... Tu m'apportes les doléances +de Mme Vernier-Mareuil.... Entre nous, tu as un rude toupet!... + +--Christian! protesta le baron. + +--Oh! moi, tu sais, quand je suis dans mes heures de franchise, je dis +tout ce que je pense.... Mon ami, tu as tort d'abuser de ce que tu es +l'amant de ma belle-mère, pour me faire de la morale.... Je ne te +demande pas de respecter la maison de mon père, moi.... Alors pourquoi +es-tu plus royaliste que le roi?... + +Il s'était soulevé en parlant ainsi, et sa figure avait pris une +soudaine expression de dignité douloureuse: + +--Nous sommes de bien jolis spécimens de l'éducation moderne, mon cher +baron, et on ne donnerait pas cher de nos consciences, si on avait le +loisir de les connaître à fond. Moi, je suis une sale crapule, qui bois +comme un cocher de fiacre. On avait essayé de me corriger, mais mes amis +m'ont entraîné, et tu vois dans quel état je reviens! Est-ce qu'on +guérit un ivrogne?... C'est si bon de boire, d'oublier le vide de ses +jours, l'inutilité de sa vie, l'ennui effrayant de son oisiveté.... Ah! +oui, je sais ce que tu vas me raconter.... Je suis le fils de +Vernier-Mareuil, riche à millions, et je ne sais même pas manger +proprement la fortune de mon père.... Mais toi, baron Templier, +qu'est-ce que tu es? Un joli jeune homme qui vis dans la maison de +l'homme dont tu as détourné la femme.... On dit que le mari t'intéresse +dans ses spéculations et augmente ainsi ton revenu.... Tu payes donc les +libéralités de l'un en gentillesses avec l'autre.... C'est un brillant +métier que tu as là.... Et qui nourrit bien son homme! Mais tu es sobre, +toi.... Tu dois conserver toute ta tête pour conduire tes affaires.... +Sans ça, qu'est-ce qui prouve que tu ne boirais pas comme moi?... Nous +nous valons, va. Nous sommes frères dans la débauche.... Seulement, +écoute ça, baron, moi, la mienne me coûte, et la tienne te rapporte! + +--Malheureux! cria Templier, avec un geste terrible pour frapper +Christian. + +Mais il se calma aussitôt, et murmura: + +--Il ne sait pas ce qu'il dit!... Il aura tout oublié demain.... + +Il se pencha sur son ami, retombé au fond de son demi-sommeil, et +l'examinant avec soin: + +--Jamais je ne pourrai le remettre sur ses pieds à temps pour qu'il +paraisse au salon. Que faire?... + +Il ouvrit la porte du vestibule et à voix basse: + +--Edmond, descendez et prévenez M. Vernier qu'il est urgent qu'il monte. +Le docteur Augagne est dans la maison.... Cherchez-le et priez-le de +monter aussi. Ne perdez pas un instant. + +--Bien, monsieur le baron.... J'y cours.... + +Templier revint auprès du malheureux, étendu dans le fauteuil et cuvant +son ivresse: + +--Oui, son père et un médecin, voilà ce qu'il lui faut. + +Il s'accouda à la cheminée, et, assombri, car il prévoyait les +désastreuses conséquences que pouvait entraîner cet incident, il +attendit. Dans l'éloignement la musique des danses se faisait entendre, +et le contraste était lugubre de l'inertie accablée du malheureux qui +soufflait péniblement, noyé dans l'ivresse, avec la fête qui se +poursuivait joyeuse, donnée en son honneur. La voix brève et un peu rude +de Vernier résonna dans le vestibule et, précédant le docteur Augagne, +le père entra dans la chambre. + +D'un geste désolé, Templier montra Christian, qui n'avait même pas bougé +et, saluant le médecin qui accompagnait Vernier, il dit: + +--Je me retire, je vais prévenir Mme Vernier que vous êtes auprès de +votre fils.... + +--Oui, c'est cela, mon cher baron, allez.... + +Le père se tourna vers Augagne et, la bouche crispée, pâle de +douloureuse angoisse: + +--Voyez, mon ami. Voilà où est retombé ce malheureux! + +Le docteur hocha tristement la tête, prit la main de Christian, tâta le +pouls, et demanda au valet de chambre empressé et attentif: + +--Une serviette et de l'eau.... + +Il trempa la serviette, lotionna le front et les joues du jeune homme. +Celui-ci poussa un long soupir, et se détendit, comme sous une +impression de soulagement. Le docteur reprit: + +--Avez-vous une pharmacie, ici? Il me faudrait de l'alcali, un verre et +une cuillère.... + +Déjà, le domestique revenait du cabinet de toilette, avec un flacon +marqué d'une étiquette rouge, un gobelet de cristal et une cuillère +d'argent. Augagne versa de l'eau dans le gobelet, dosa l'alcali et, avec +la cuillère prenant quelques gouttes du mélange, il écarta les lèvres de +Christian, puis lui renversant la tête comme à un enfant, il le +contraignit à avaler. Le jeune homme fit une grimace de dégoût, ses yeux +s'entr'ouvrirent, il reconnut le docteur et son père. Un sourire +détendit sa bouche; il balbutia: + +--Ah! c'est vous, docteur? J'aurais dû m'en douter au sale goût de ce +que vous venez de me faire avaler.... + +--Alors, encore une cuillerée, pendant que nous y sommes? dit Augagne en +introduisant à nouveau son médicament dans la bouche de Christian. + +Une faible rougeur monta aux joues du malade. Son cerveau parut se +dégager; il fit un mouvement pour se redresser, mais le médecin s'y +opposa: + +--Restez-là, ne bougez pas encore. + +Un pli creusa le front de Christian. Son père venait de sortir du coin +où il se tenait dans l'ombre et de s'avancer vers lui. Il gardait le +silence, mais son visage exprimait une telle colère contenue que le +jeune homme, avec une ironique inquiétude, murmura: + +--Ah! il n'a pas l'air content, M. Vernier-Mareuil!... + +Le père crispa ses mains, mais retenu par un impérieux regard du +docteur, il ne répondit pas. Il marcha, mâchant sa fureur et sacrifiant +le plaisir de la laisser se répandre librement à la nécessité de ménager +le malheureux qu'il fallait essayer de rendre à lui-même. Mais +Christian, comme excité par un irrésistible besoin de pousser à bout ce +père à qui la patience paraissait si lourde, reprit d'un ton gouailleur: + +--Rassure-toi, je ne t'ai pas fait d'infidélités. Ce n'est pas avec les +produits de tes concurrents que je me suis chargé.... + +--Oh! c'en est trop! bégaya Vernier, en s'élançant vers son fils. Brute! +Brute affreuse!... Ah! c'est lui qui ose parler ainsi.... Et à moi... à +moi! Oh! qu'ai-je fait pour cela? + +Il resta muet, le visage injecté, ne trouvant plus un mot, et des larmes +se répandirent sur ses joues. + +--Ce que tu as fait? reprit Christian avec une lucidité de plus en plus +grande. Tu as fait, parbleu, ta liqueur de grande marque, le +Vernier-Mareuil-Carte jaune.... Voilà ce que tu as fait!... Il n'en faut +pas davantage pour gagner une grosse fortune, en empoisonnant +l'humanité!... Tu te plains que j'en boive?... Eh! pour qui donc le +fabriques-tu? Pour ceux que tu ne connais pas, dont tu ignores la +déchéance, et dont les excès ne frappent pas tes regards.... La +multitude des buveurs attablés dans tous les cafés du monde et qui +vident leur apéritif pour que tu récoltes des millions.... Eh bien! moi, +je fais comme eux, qu'est-ce que tu as à dire? Tu es marchand de poison! +Ne te plains pas qu'on en boive! + +--Oh! misérable! cria le père bouleversé par l'horreur de ces +effroyables paroles. Ne t'ai-je pas élevé avec l'exemple de la sobriété +sous les yeux?... + +--Ah! c'est une justice à te rendre.... Il n'y a que chez toi qu'on ne +trouve pas tes liqueurs.... + +--Ce sont d'infâmes créatures qui t'ont perdu! T'ai-je assez supplié de +renoncer à les fréquenter? Ne l'avais-tu pas promis? N'avais-tu pas +commencé même à t'assagir?... Et c'est quand tu nous avais donné +l'espoir de ta guérison que tu retombes plus bas que jamais! Malheureux! +Et tu as l'atroce cruauté de me reprocher ton vice.... A moi! Ah! c'est +une dérision trop cruelle! + +--Que tu es difficile à satisfaire, reprit Christian avec une sorte de +joie farouche. J'ai été pour toi une réclame vivante. On ne pouvait pas +dire que tu fabriquais de mauvaises liqueurs puisque je ne consommais +que celles-là! Si elles étaient inférieures, n'est-ce pas, je le +saurais!... Mais elles sont remarquables, il n'y a pas à dire! Et si on +se tue, au moins, c'est pour quelque chose! + +Le docteur Augagne avait pris Vernier par le bras, et l'emmenant à +l'autre bout de la chambre: + +--Ne lui répondez pas. Il n'est pas responsable de ses paroles. Il est +dans un état de demi-lucidité, où il suit ses idées, sans se rendre +compte de leur portée. Dans quelques instants, quand il aura retrouvé +complètement la raison, s'il se souvient de ce qu'il a dit, ce sera pour +en rougir et s'en excuser. Je n'ai plus besoin de vous. Redescendez; je +vous conduirai Christian tout à l'heure. Racontez ce que vous voudrez +pour expliquer son retard.... Moi, je vous réponds qu'il fera son entrée +dans vos salons avant une heure. + +--Merci. Je vous obéis. + +Le père étouffa un profond soupir, jeta sur son fils un regard navré et +s'éloigna. Le docteur Augagne s'assit près de son malade, sa belle tête +penchée vers ce jeune homme qu'il avait vu naître. Et il pensait avec +mélancolie aux fatalités de la vie qui avaient donné pour fils ce +faible, inconscient et voluptueux Christian à ce rude, laborieux et +tenace Vernier. Comme si la destinée décevante se plaisait à renverser +l'échafaudage des ambitions humaines, à Vernier, acharné à construire +vaste et haut l'édifice de sa fortune, elle donnait Christian, agent de +destruction, chargé de ruiner l'oeuvre paternel. + +Cependant, le docteur Augagne le regardait dormir, suivant sur sa +physionomie, peu à peu calmée et adoucie, les progrès de l'apaisement du +système nerveux. + +Enfin Christian poussa un soupir. La pendule venait de sonner une heure +du matin et le timbre vibrant paraissait réveiller la pensée du malade. +Il ouvrit les yeux et son regard n'était plus le même. Il était clair et +intelligent. Il s'étira sans se redresser, comme s'il se trouvait bien, +couché dans ce fauteuil. Il sourit au médecin et, d'une voix tranquille, +comme s'il ne se souvenait plus de la scène affreuse où il venait de +déchirer le coeur de son père: + +--Tiens! c'est ce bon docteur.... Ah! j'ai eu besoin de votre secours, +cher monsieur Augagne? + +Il roula d'un air dolent sa tête sur le dossier du fauteuil: + +--J'ai encore fait des bêtises, tantôt.... Et vous êtes venu pour me +soigner?... + +Le médecin lui fit signe de ne pas parler; et prenant sur la table le +gobelet au fond duquel restait encore une partie de la potion préparée +par lui: + +--Buvez ceci, dit-il, après nous causerons. + +Christian, avec la docilité d'un enfant, vida le gobelet que le docteur +lui présentait. Alors seulement il parut vaguement se souvenir: + +--Mon père n'était-il pas là tout à l'heure? + +--Oui. Il est redescendu auprès de ses invités. + +--Ne lui ai-je pas adressé quelques paroles malsonnantes? + +--Ne pensons pas à cela, dit le docteur avec autorité, il s'agit de +choses plus importantes. Votre père sait la part qu'il faut faire à la +déraison dans votre façon de vous conduire. Mais les étrangers ne sont +pas tenus à une semblable indulgence. Or, en ce moment, mon ami, la +maison est pleine des invités qui se sont rendus à la fête donnée en +l'honneur de votre mariage. Depuis deux heures, on vous attend, on vous +cherche. Et déjà les commentaires vont leur train. Il est donc +indispensable que vous paraissiez sans retard. Vous mettre en état +d'affronter les regards, voilà à quoi je me suis engagé vis-à-vis de +votre père. C'est à cela seulement qu'il faut tendre, entendez-vous, +Christian, afin que demain, dans tous les journaux, on ne raconte pas à +mots couverts, ou même clairement, que pendant que votre fiancée vous +attendait en compagnie de sa famille et de la vôtre, au milieu de tous +les amis de votre père, vous étiez incapable de vous montrer, anéanti, +paralysé par la débauche. + +Christian eut une douloureuse contraction du visage. Il passa lentement +la main sur son front: + +--Ah! docteur, dit-il tristement, quelle brute indomptable suis-je donc? + +Comme Augagne faisait un geste de protestation, le jeune homme l'arrêta +d'un regard: + +--Ne me ménagez pas. Je connais votre affectueux dévouement, reprit-il, +et je sais ce que je vous dois. S'il y avait seulement un homme tel que +vous sur cent, le monde pourrait espérer le progrès moral. Vous êtes de +ces braves gens qui sont durs pour eux-mêmes et indulgents pour les +autres. Moi, voyez-vous, je suis une brute immonde. Il n'y a pas d'être +plus abject et plus méprisable que celui qui a tout pour être bon, +loyal, fier, utile, et qui est méchant, fourbe, lâche et nuisible. La +destinée m'a tout prodigué et j'ai gâché à plaisir tous ses dons. Que +m'a-t-il donc manqué pour être un brave garçon comme j'en connais tant, +et qui vivent tranquilles et heureux? + +--Peut-être d'avoir conservé votre mère, dit, avec une gravité pensive, +le docteur Augagne. + +--Hélas! si elle avait vécu, elle eût été une victime de plus! Je +l'aurais désolée, comme j'ai désolé mon père, comme je désole en ce +moment cette charmante Geneviève qui avait rêvé de me sauver. Ai-je été +arrêté par la crainte de la faire souffrir? Que doit-elle penser de moi, +en ce moment? Oserai-je paraître devant elle? Ne suis-je pas un être +incorrigible? Qu'a-t-il fallu pour me rejeter dans mon bourbier? Un +simple prétexte, la première occasion venue. Une table, des convives, +des bouteilles, et me voilà retombé au vice. Quelle misère! J'avais +pourtant promis d'être prudent, je me l'étais juré à moi-même. Il a +suffi d'un déjeuner de garçon pour me faire tout oublier! + +Des larmes coulèrent sur ses joues. + +--Calmez-vous, dit le docteur. N'exagérez pas votre responsabilité. Vous +avez été entraîné.... + +--Non! Je suis allé au devant de la faute. Ah! vous le savez bien. Je +vous l'ai avoué, un jour, à Saint-Georges, pendant que vous me soigniez: +il y a dans l'ivresse un attrait mystérieux et irrésistible. J'étais +parti pour déjeuner avec des amis, sagement, raisonnablement, et, au +fond de moi, une voix s'élevait qui me criait: «On va boire! Tu voudras +résister, tu ne le pourras pas! Et tu boiras comme autrefois, comme +toujours, malgré toi, malgré tout!» Tenez! il vaudrait mieux +disparaître. Je deviendrai un objet d'horreur pour les miens, et à +certaines heures, quand je fais des retours sur moi-même, je me trouve +tellement méprisable, que je suis près d'en finir.... Oui, une bonne +balle de revolver dans la tête de Christian Vernier. Cela simplifierait +tout! Mais y trouverait-elle une cervelle? + +--Malheureux! que dites-vous là? + +--Je vous explique un des symptômes de ma maladie.... Car, et c'est ma +seule excuse, je suis un malade, un maniaque, une espèce de fou.... Oui, +quand je me trouve à l'état lucide, en face de moi-même, alors je me +demande ce que je fais sur la terre, et je n'ai rien de bon à me +répondre. + +--Allons! Prenons pour ce qu'il est l'accident qui vous est arrivé +aujourd'hui. Rechute, soit, mais que vous déplorez, et dont vous pouvez +tirer parti pour vous amender définitivement. Au lieu de vous laisser +aller au découragement, redressez-vous courageusement pour lutter.... +Vous n'êtes pas seul à porter la responsabilité de vos actes, pensez-y. +Vous êtes fiancé à une jeune fille qui a accepté la tâche de vous aider +dans l'oeuvre de votre régénération. Allez-vous la trahir définitivement +on vous abandonnant vous-même? + +--Hélas! ne serait-ce pas lui rendre un service immense de ne point la +lier à moi? A quelle aventure tragique court-elle? Que peut-elle +attendre, et espérer? + +--Elle attend la réalisation de vos promesses. Elle espère votre salut. +C'est une âme ardente, prête au dévouement. Rendez-lui la tâche facile. +Remplissez, d'un coeur simple, vos devoirs envers elle. Soyez affectueux +et dévoué. Elle sera heureuse, et vous, tout étonné de voir que la +régularité et la tendresse soient si faciles et si douces, vous renierez +votre passé de misère et d'angoisse, et vous serez sauvé. + +La tête penchée, écoutant avec un mélancolique sourire la parole du +vieux médecin, Christian, complètement dégagé des brumes de l'ivresse, +s'attardait avec une satisfaction évidente dans la tranquillité de sa +chambre. + +--Ah! il faudrait me débarrasser de tous les compagnons de ma vie +stupide, dit-il; je suis si faible que je retombe sans cesse sous leur +domination, et qu'ils m'entraînent comme à plaisir.... + +--Quel mérite auriez vous à bien faire, si c'était si aisé? Je ne +prétends pas que vous vous corrigerez sans efforts. Mais on vous y +aidera. + +La demie sonna à la pendule. + +--Allons, Christian, le moment est venu de vous montrer. J'ai promis à +votre père de vous mener à lui avant qu'une heure s'écoule.... Le temps +a marché.... Descendons. + +--Laissez-moi me passer de l'eau sur le visage, changer de vêtements.... +Et je suis à vous.... + +Dans les salons, le flot des arrivants commençait à se ralentir. +Cependant, Vernier se tenait toujours à l'entrée de ses appartements, +entouré de ses familiers, comme s'il se sentait moins exposé aux +curiosités narquoises des invités rassemblés chez lui. L'absence du fils +de la maison, en un pareil soir, servait de texte à toutes les +conversations. Le bruit venait d'être répandu, on ne sut jamais par qui, +que Christian était parti, par le train de luxe de huit heures du soir, +pour Monte-Carlo, avec Étiennette Dhariel. On l'avait vu à la gare. Il +avait même dit à la personne qui l'avait rencontré: «On veut me marier +de force. Je mets la frontière entre moi et le sacrement!» La nouvelle +se précisait, enflée et agrémentée par chacun de ceux qui la +colportaient à leur tour. Un imaginatif, plus fort que les autres venait +même, de dire à Clamiron, à voix basse et avec de grandes précautions, +que Christian avait pris cinq cent mille francs dans la caisse de son +père avant de partir, et que Vernier-Mareuil se demandait s'il ne devait +pas faire arrêter Étiennette Dhariel. + +--Vous vous trompez, avait répondu le fantaisiste ami de Christian, avec +un regard aigu et une bouche féroce, ce n'est pas cinq cent mille francs +qu'il a pris: c'est quinze cent mille. J'étais avec lui. Le caissier +voulait résister. Je lui ai mis mon revolver sous le menton. Alors il a +donné ses clefs sans faire le malin. Christian a gardé treize cent mille +francs pour lui et m'a donné deux cent mille francs pour moi.... Je les +ai encore là, dans la poche de mon habit.... Voulez-vous les voir?... + +--Mais, mon cher..., avait faiblement interjeté l'autre, médusé par le +redoutable mystificateur. + +--Il n'y a pas de mais, mon cher, continua Clamiron, menaçant. Je ne +pouvais pas refuser un pareil service à Christian, qui m'a, autrefois, +aidé à battre ma mère.... + +--Vous dites? s'écria la victime éperdue. + +--Je dis: battre ma mère, répéta sévèrement Clamiron. On est l'ami des +gens ou on ne l'est pas!... Quant à Christian, il n'est pas parti pour +si peu.... Il est resté à Paris.... Il ne veut pas manger son argent +avec Étiennette Dhariel, qui a cessé de nous plaire, mais avec une +dompteuse d'animaux de chez Pezon.... Oui, monsieur, nous allons +subventionner les ménageries. Du reste, si vous ne me croyez pas, +interrogez Christian lui-même. Le voilà! + +Aux yeux stupéfaits de ceux qui déjà le blâmaient, le déchiraient à +plaisir, Christian, calme, souriant, venait de paraître. Il se laissa +serrer la main par ceux qui répandaient sur lui, l'instant d'avant, les +plus dégradantes calomnies. Il écoutait avec un air d'insouciance +heureuse les félicitations que lui adressait la foule des indifférents. +Il allait devant lui, lentement, comme s'il cherchait quelqu'un. Il +aperçut Geneviève, assise auprès de sa mère, et se dirigea vers elle: + +--J'ai bien des excuses à vous faire, dit-il, mais je pense que mon père +a dû vous prévenir. Il m'est arrivé, comme je rentrais, un terrible +accident. + +Il eut un sourire à l'adresse du docteur Augagne, qui se tenait auprès +de la jeune fille. + +--Mais notre cher médecin était là, et ce ne sera rien. Déjà, il n'y +paraît plus. + +Il se courba devant elle, et avec la bonne grâce tendre qui le rendait +si séduisant quand il voulait: + +--Prenez mon bras, Geneviève, nous allons faire le tour des salons. +Notre présence sera plus décisive que tous les discours. + +Elle le regarda de ses yeux profonds, et avec une voix un peu basse: + +--Je ne vous ferai pas l'injure d'hésiter, au moment où tout le monde a +les yeux fixés sur nous. On n'a déjà fait que trop de commentaires sur +votre absence.... Mais nous devons avoir ensemble une explication, et il +ne me paraît pas possible de la différer. + +Christian, pâlissant, s'inclina avec déférence: + +--J'accepte tout ce que vous voudrez m'imposer. + +Ils se mirent en marche, lentement, à travers les salons, distribuant +sur leur passage les poignées de mains, les paroles gracieuses, les +sourires joyeux. Aux accords harmonieux de l'orchestre, les danses +continuaient, animées. Et les jeunes fiancés, le coeur serré, mais le +visage exprimant une joie de commande, s'éloignaient parmi les +félicitations et les voeux. Une portière, soulevée par Christian, +démasqua l'entrée du boudoir de Mme Vernier. Déjà, le bruit des +instruments et les rumeurs de la fête n'arrivaient plus jusqu'à eux +qu'assourdis. Ils étaient encore en communication avec leurs invités, +mais ils en étaient séparés, cependant, et libres de parler sans +contrainte. Geneviève s'assit près de la cheminée, silencieusement. Elle +tendit à la flamme de l'âtre ses pieds chaussés de satin, semblant +attendre que Christian prît l'initiative du grave débat qui allait +s'ouvrir entre eux. Il poussa un soupir, et se penchant vers elle: + +--Que vous a-t-on dit de moi, Geneviève? fit-il. De quoi m'a-t-on +accusé? + +--On ne m'a rien dit, nul ne vous a accusé que vous-même. Mais votre +absence était assez significative.... Vous avez manqué à tous vos +engagements envers moi, Christian. Et cela, à quel moment? + +--Ah! vous avez raison, et je suis aussi coupable qu'on peut l'être! +s'écria-t-il avec véhémence, l'arrêtant dans son accusation, tant il lui +paraissait pénible de l'entendre tomber de cette bouche charmante. Vous +êtes bien indulgente de m'écouter encore, je ne le mérite pas. + +Elle parut consternée par l'aveu si complet qu'il faisait de sa +culpabilité, elle le regarda avec un peu d'inquiétude, et demanda: + +--Mais, n'invoquerez-vous aucune excuse? Acceptez-vous donc la +responsabilité entière de la faute commise? + +Il pâlit, ses yeux s'emplirent de larmes: + +--A quoi me servirait d'incriminer les autres? Est-ce que cela pourrait +m'innocenter? Je suis un malheureux, Geneviève, je vous ai offensée, +j'ai menti. Abandonnez-moi, je ne vaux pas la peine que vous cherchiez +âme sauver. Malgré toutes mes promesses, je suis retombé dans mon vice. +Et, puisque vous n'avez pu réussir à m'en corriger, qui donc oserait, +maintenant, espérer y parvenir? + +Il s'était mis à genoux près d'elle, et, la tête appuyée au bras du +fauteuil, les yeux baissés, il pleurait désespérément. Elle, très émue +par cette douleur, restait silencieuse, en face de son destin qu'il lui +appartenait de fixer. Elle se rendait bien compte qu'elle jouait son +avenir en ce moment. Elle sentait surtout, très impérieusement, qu'elle +avait dans ses mains la vie de ce malheureux garçon, triste jouet des +influences extérieures, livré au caprice des méchants, et qu'une volonté +aimante et sage parviendrait, peut-être, à maintenir dans le bon chemin. +Elle éprouvait pour lui une pitié profonde, comme en face d'un enfant +malade qui n'est pas responsable de ses écarts de caractère ou de ses +poussées de déraison. Elle recommença très doucement à l'interroger. + +--Je sais, bien que vous avez été entraîné à cette partie qui a eu une +si mauvaise fin. J'ai été témoin de vos irrésolutions, quand il +s'agissait d'accepter. Je suis peut-être responsable, pour une part, de +ce qui est advenu, car je vous ai engagé à ne pas refuser.... Voyons, +Christian, on s'est amusé à vous pousser, à vous exciter. Ce fut un jeu +cruel, n'est-ce pas, et stupide, d'amis inconsidérés? + +Il ne consentit pas à entrer dans la voie qu'elle lui ouvrait elle-même. +Il se sentait coupable, il répugnait à rejeter sur d'autres le fardeau +de la faute. Il balbutia: + +--Je n'avais qu'à me souvenir de mes promesses, et à ne pas boire. On ne +m'a pas forcé. J'étais libre. Je suis un misérable lâche! Quand j'ai en +moi le poison, je deviens une vraie brute. Écartez-vous de moi, +Geneviève. Je vous aime trop pour vouloir que vous soyez malheureuse, et +je vous ferais souffrir malgré moi, je le sens.... Vous ne me dompterez +pas, je suis perdu. Abandonnez-moi. + +Dans sa sincérité désespérée, il prononçait là les paroles que +l'habileté la plus déliée lui eût inspirées. Offrir à cette noble fille +de trahir la cause de la régénération entreprise, c'était la lui rendre +sacrée. Lui conseiller de le laisser à sa souffrance physique et à sa +misère morale, c'était la toucher au plus sensible de son généreux +coeur. Elle lui prit la main, et, le forçant à relever le front: + +--Regardez-moi, Christian. Je veux voir vos yeux. Sont-ils donc si +troubles que je ne puisse y lire la vérité? Vous paraissez sentir +profondément l'indignité de votre conduite. Mais vous n'avez que des +paroles amères et des cris de découragement. N'avez-vous pas, au fond du +coeur, le désir de réparer ce que vous avez fait? Ou bien ne me +dites-vous pas tout ce que vous pensez, et voulez-vous reprendre votre +liberté en me rendant la mienne? + +Il éclata, cette fois, dans le paroxysme de sa désolation: + +--Oh! vous rendre votre liberté, oui, c'est le devoir que je m'impose, +dans une heure de suprême honnêteté! Mais vouloir reprendre la mienne? +Hélas! qu'en ferais-je? Si je pouvais obtenir cette grâce que vous me +pardonniez, je ne demanderais qu'à vivre dans votre ombre, comme un +pauvre malheureux dont on a pitié, et qu'on tolère près de soi. +Geneviève, que devenir sans vous? Et, cependant, si vous vous liez à +moi, vous risquez de vous perdre! + +Elle sourit avec une bonté adorable, la bouche tout près de l'oreille de +Christian: + +--Et si je veux risquer de me perdre pour vous sauver! Ne sera-ce pas +rendre plus étroit le devoir que vous aurez de vous bien conduire? Et +puis, ne serons-nous pas plus forts, à deux, pour combattre les mauvais +instincts et en triompher? Relevez la tête, Christian, reprenez +possession de vous-même, chassez le souvenir de l'heure mauvaise, ne +soyez plus qu'à vos saines résolutions. Redevenez le Christian d'hier, +qui voulait m'obéir, et qui disait m'aimer.... + +--Oh! oui, je vous aime! Et je vous obéirai! Par pitié, soyez mon guide +et mon appui. Près de vous, je ne faillirai jamais. Ne me laissez pas +m'écarter de votre regard. Sous vos yeux, la tentation même ne peut +m'atteindre, et je suis sûr de moi. + +Il s'était relevé, transfiguré par un nouvel espoir. Les musiques +chantaient toujours au loin, dans les salons, les valses se déroulaient +en cercles gracieux, et le murmure bourdonnant des invités parvenait +jusqu'à ce boudoir retiré, rappelant aux deux jeunes gens que le monde +était là, tout près d'eux, qui les attendait pour les reprendre. Ils +firent quelques pas vers la lumière, vers le bruit, vers le danger, et, +sur le seuil, au moment de soulever la portière qui, seule, les séparait +de la fête: + +--Nous partirons, Christian, dit Geneviève. Nous irons dans le calme et +la solitude chercher le remède à votre faiblesse. Nous vivrons l'un près +de l'autre, l'un pour l'autre. Et, j'en ai l'espoir, j'arriverai à +guérir votre âme. A compter de cet instant, nous ne parlerons plus de ce +qui nous a fait, à tous deux, tant de peine. Rien du passé ne compte +plus, il est effacé. Ne nous occupons que de l'avenir. + +Il ne répondit pas, mais, sur sa main qu'elle lui tendait, il se courba, +et, en même temps qu'un baiser, il y mit une larme. + + * * * * * + + +DU MÊME AUTEUR + +=ROMANS= + +=Serge Panine=. _ouvrage couronné par l'Académie française._ 3 fr. 50 +=Le Maître de Forges=. 3 fr. 50 +=La Comtesse Sarah=. 3 fr. 50 +=Lise Fleuron=. 3 fr. 50 +=La Grande Marnière=. 3 fr. 50 +=Les Dames de Croix-Mort=. 3 fr. 50 +=Volonté=. 3 fr. 50 +=Le Docteur Rameau=. 3 fr. 50 +=Dernier Amour=. 3 fr. 50 +=Dette de Haine=. 3 fr. 50 +=Nemrod et Cie=. 3 fr. 50 +=Le Lendemain des Amours=. 3 fr. 50 +=Le Droit de l'Enfant=. 3 fr. 50 +=La Dame en Gris=. 3 fr. 50 +=L'Inutile Richesse=. 3 fr. 50 +=L'Ame de Pierre=. 3 fr. 50 +=Le Curé de Favières=. 3 fr. 50 +=Les Vieilles Rancunes=. 3 fr. 50 +=Roi de Paris=. 3 fr. 50 +=Au fond du Gouffre=. 3 fr. 50 +=Gens de la Noce=. 3 fr. 50 +=La Ténébreuse=. 3 fr. 50 +=Le Brasseur d'Affaires=. 3 fr. 50 +=Le Crépuscule=. 3 fr. 50 +=La Marche à l'Amour=. 3 fr. 50 + + * * * * * + +=Noir et Rose=. 3 fr. 50 + + * * * * * + +=Les Vieilles Rancunes=. Illustrations de Simonaire.10 fr. + + * * * * * + +=La Fille du Député= (Collection Ollendorff illustrée). +Illustrations de René Lelong. 2 fr. + +=THÉATRE= + +=Régina Sarpi=, drame en cinq actes. 2 fr. +=Marthe=, comédie en quatre actes. 2 fr. +=Serge Panine=, pièce en cinq actes. 2 fr. +=Le Maître de Forges=, pièce en quatre actes et cinq tableaux. 2 fr. +=La Comtesse Sarah=, comédie en cinq actes. 2 fr. +=La Grande Marnière=, drame en huit tableaux. 2 fr. +=Dernier Amour=, pièce en quatre actes. 2 fr. +=Le Colonel Roquebrune=, drame en cinq actes et six tableaux. 2 fr. +=Les Rouges et les Blancs=, drame en cinq actes. 2 fr. + + * * * * * + +Tous droits de reproduction, de représentation et de traduction réservés +pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le +Danemark. + +S'adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 50, +Chaussée d'Antin, 50, Paris. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCHAND DE POISON *** + +***** This file should be named 18073-8.txt or 18073-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/7/18073/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/18073-8.zip b/18073-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ddee3c7 --- /dev/null +++ b/18073-8.zip diff --git a/18073-h.zip b/18073-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9c6ab72 --- /dev/null +++ b/18073-h.zip diff --git a/18073-h/18073-h.htm b/18073-h/18073-h.htm new file mode 100644 index 0000000..da3f0f5 --- /dev/null +++ b/18073-h/18073-h.htm @@ -0,0 +1,6395 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent {text-indent: 0%;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Marchand de Poison + Les Batailles de la Vie + +Author: Georges Ohnet + +Release Date: March 29, 2006 [EBook #18073] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCHAND DE POISON *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + + +<h1>LES BATAILLES DE LA VIE</h1> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<h1>MARCHAND DE POISON</h1> + +<h2>PAR</h2> + +<h1>GEORGES OHNET</h1> + +<h3>PARIS</h3> + +<h3>SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES</h3> + +<h3><i>Librairie Paul Ollendorff</i></h3> + +<h3>50, <span class="smcap">chaussée d'antin</span>, 50</h3> + +<h3>1903</h3> + + +<h3>IL A ÉTÉ TIRÉ A PART</h3> + +<h3><i>Trente-huit exemplaires numérotés à la presse</i></h3> + +<h3>SAVOIR:</h3> + +<h3> +3 exemplaires sur papier de Chine (N<sup>os</sup> 1 à 3);<br /> +5 exemplaires sur papier du Japon (N<sup>os</sup> 4 à 8);<br /> +30 exemplaires sur papier de Hollande (N<sup>os</sup> 9 à 38).<br /> +</h3> + + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p><a name="table" id="table"></a></p> +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#I"><b>I,</b></a> +<a href="#II"><b>II,</b></a> +<a href="#III"><b>III,</b></a> +<a href="#IV"><b>IV,</b></a> +<a href="#V"><b>V,</b></a> +<a href="#VI"><b>VI</b></a> +</td></tr> +</table> + +<hr style='width: 45%;' /> +<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + + +<p>Rue de Châteaudun, sur la façade d'un des immeubles qui avoisinent les +jardins, derniers vestiges des seigneuriales demeures où habitèrent +Talleyrand et la reine Hortense, se lit, sur une plaque de marbre, cette +inscription: <i>Banque de l'Alimentation—Vernier-Mareuil</i>. Cette maison, +hautement estimée dans le commerce, porte les noms de deux hommes très +connus dans le monde parisien pour leur soudaine et rapide ascension +vers la grande fortune. En vingt ans, Vernier et son beau-frère Mareuil, +partis de rien, sont arrivés à tenir une place prépondérante à la +Bourse, et les banques les plus solides sont obligées de compter avec +eux. Par l'alimentation, ils étendent leur influence sur le négoce des +vins, des eaux-de-vie et des liqueurs, et enlacent le Midi tout entier +sous les mailles d'un gigantesque filet dont ils tiennent la corde dans +leurs bureaux de la rue de Châteaudun.</p> + +<p>Ils ont établi, pour lutter contre la mévente des vins, un système de +prêts sur warrants qui met en leur dépendance tous les viticulteurs de +France embarrassés dans leurs affaires. Il est juste de dire qu'ils +n'abusent pas de cette puissance formidable, qu'ils ne l'exercent qu'au +profit de leurs adhérents, et se bornent, en ce qui les concerne, à se +procurer dans des conditions avantageuses les alcools qui leur servent à +fabriquer les apéritifs célèbres avec la vente desquels ils ont commencé +leur fortune. A la Bourse du Commerce, Vernier-Mareuil sont aussi +glorieusement connus, traités avec autant de respectueuse déférence que +Rothschild, à la Bourse des Valeurs. Ils sont, au point de vue spécial +de l'alimentation, de véritables potentats. Et quand on a dit d'une +spéculation: «Les Vernier-Mareuil en sont», il n'y a plus qu'à +s'incliner devant la réussite certaine.</p> + +<p>Vernier n'avait pas eu des commencements brillants. Après son service +militaire, fait, tant bien que mal, dans un régiment de ligne, à +Courbevoie, il était entré, à vingt-quatre ans, chez un marchand de vins +du quai de Bercy, qui l'avait initié à tous les mystères de la science +œnophile. Il avait, pendant quelques mois, manié le campèche, l'acide +tartrique, et fabriqué des tonnes de vin, dans lesquelles l'eau de la +Seine entrait pour plus que le jus de la vigne. Le commerce lui avait +paru si facile et si simple qu'il avait rêvé de l'exercer pour son +propre compte. Il avait loué une petite boutique avenue de Tourville, +près de l'École militaire, et s'était mis à pratiquer la falsification +des boissons avec autant de suite que de succès.</p> + +<p>Mais bientôt la vente du vin, dans lequel il n'y avait pas de vin, lui +parut sans intérêt. Il rêva de doter l'ivrognerie nationale d'un produit +personnel, et comme ses études en l'art de frelater les liquides lui +avaient donné quelques notions de chimie, il se décida à créer un +apéritif. Ce n'était encore qu'un «Prunelet», à base d'alcool à +quatre-vingt-dix degrés, qui faisait dresser les cheveux sur la tête à +tout homme sain, mais procurait une douce sensation de chaleur dans la +gorge de tout pochard invétéré. Or, ce n'était que pour les pochards que +Vernier-Mareuil travaillait.</p> + +<p>Il avait promptement compris qu'il n'y a rien à faire avec les gens +sobres, et que la société, détraquée par le socialisme, affolée par la +haine de tout ce qui est respectable: la morale, la religion, la patrie, +était mûre pour le coup de grâce de l'ivrognerie triomphante. Il lisait +les journaux, dans ses heures de chômage, et savait qu'un alcoolique +engendre un alcoolique. Il cultivait donc l'abâtardissement de la race +avec un soin méthodique, et chaque billet de mille francs qu'il serrait +précieusement dans sa caisse représentait, pour lui, la raison, le +courage, le génie peut-être des malheureux qu'il avait intoxiqués.</p> + +<p>Il était sans remords. «Si ce n'est pas moi qui leur vends ce qu'ils +aiment à boire, disait-il, les jours où il raisonnait avec lui-même, ce +sera le voisin, et je n'en aurai pas le bénéfice. On n'empêche pas de +boire celui qui a soif. Et qu'est-ce que ça fait que ce soit l'un ou +l'autre qui en profite?» Il ne s'expliquait pas sur la question des +poisons qui formaient la base de son breuvage. Il était établi, pour +lui, que tous les commerçants se livraient aux mêmes procédés de +fabrication. Il n'y avait donc pas à se préoccuper de la moralité du +négoce, qui était infâme par destination. Il eut cependant quelques +petits ennuis qui auraient pu lui ouvrir les yeux sur la régularité de +ses opérations s'il n'avait pas été décidé à rejeter tout scrupule.</p> + +<p>Il rentrait, depuis quelques semaines, à la caserne, de l'École, tant de +soldats dans des états d'abrutissement ou de fureur d'un caractère si +morbide, que le médecin-major, qui ne péchait cependant pas par excès de +soin, s'inquiéta et crut devoir faire une enquête sur les débits dans +lesquels fréquentaient les hommes qui présentaient ces symptômes +d'empoisonnement alcoolique. Les adjudants interrogés furent tous +d'accord pour désigner le café de l'avenue de Tourville, où trônait, en +bras de chemise, le tablier noir du mastroquet sur le ventre, le +distillateur Vernier. Le major se lit apporter une bouteille du +«Prunelet» au nom engageant et à l'apparence débonnaire, qui ravageait +ainsi les cerveaux des hommes de la classe, et, se défiant de ses +facultés d'analyse, il envoya purement et simplement le liquide au +Laboratoire municipal, avec une apostille du colonel.</p> + +<p>Le résultat ne se fit pas attendre. Le rapport de l'expert fut +foudroyant, comme la liqueur elle-même. Les substances les plus nocives +étaient mélangées dans l'apéritif Vernier-Mareuil, avec une audace qui +ressemblait à de la candeur. On aurait précipité un homme sain et +vigoureux dans l'épilepsie, en peu de temps, avec un produit moins +compliqué. Il y avait exagération dans l'empoisonnement. Une descente de +police eut lieu dans la cave où le brave garçon composait sa liqueur. On +trouva un matériel bien simple: un coquemard en fonte, un alambic, un +fourneau, de l'alcool et des poudres. Le tout n'emplit pas une petite +charrette à bras. Sainte-Anne était déjà peuplée de plus d'aliénés dus à +Vernier que son matériel ne pesait de décigrammes.</p> + +<p>Traduit en police correctionnelle, le délinquant fit preuve d'une telle +douceur, exprima de tels regrets que les juges crurent à son +inconscience. Il fit, comme pendant le reste de sa vie, aux heures les +plus difficiles, la meilleure impression. Il avait reçu du ciel le +masque d'un honnête homme et une voix persuasive. Il n'en faut pas plus, +dans des temps où la vertu est rare, pour parvenir, avec les actions les +plus abominables sur la conscience, aux plus hautes situations.</p> + +<p>De sa première rencontre avec la justice de son pays, Vernier se tira +avec cinq cents francs d'amende et l'affichage du jugement à la porte de +son établissement. Il poussa un ouf de satisfaction. Son avocat—car il +s'était fait défendre; c'est sans doute ce qui lui valut d'être +condamné—lui avait laissé entrevoir six mois de prison. Il rentra donc +avenue de Tourville avec la tranquillité d'un homme qui se considère +comme innocenté, puisqu'on ne l'a pas jeté sous les verrous. Il protesta +de la pureté de ses intentions à l'égard de l'armée française, laissa +entendre que le major était un âne. Mais il changea de mixture, supprima +les poudres et augmenta le degré d'alcool.</p> + +<p>Sa clientèle doubla. On eût dit que, depuis qu'il était avéré que +Vernier assassinait ses pratiques, l'engouement pour sa liqueur se fût +accru, comme si ce flot de buveurs qui roulait devant son comptoir se +précipitait, de son plein gré, à la démence et à la mort. Vainement de +nouveaux échantillons avaient été prélevés sur ses produits, par la +rancune en éveil du major. Ils ne contenaient plus rien de nuisible que +de l'alcool qui corrodait la tôle des tables et brûlait le drap des +uniformes. Mais c'était de la production courante. Et, à moins de +consigner l'établissement, il n'y avait rien à faire.</p> + +<p>Cependant Vernier voyait prospérer son commerce. Il était béni par la +Providence comme s'il eut fait le bien. Son orgueil n'en était pas +enflé. Mais il songeait au moyen de décupler ses capitaux. C'est alors +qu'il se trouva en rapport avec l'homme qui devait donner à son +industrie morticole toute l'extension qu'elle méritait de prendre pour +le malheur de l'humanité. Il rencontra Mareuil. Celui-ci était un bohème +qui battait le pavé de Paris, continuellement à la recherche des dix +francs qu'il lui fallait pour vivre avec sa sœur, dans un petit +appartement des Batignolles. Maigre, noir, hâbleur comme un bon +méridional, il avait essayé de tout, même de la littérature, sans +parvenir à se faire une place. Il ne répugnait à aucune tâche, pourvu +qu'elle fût rétribuée.</p> + +<p>Cependant il était honnête et n'aurait pas pris un centime à son +prochain, à moins que ce ne fût en traitant une affaire. Alors, rouler +la partie adverse lui paraissait le premier des devoirs, presque une +nécessité professionnelle. Il était sobre, dur et entêté comme un âne. +Il n'aimait au monde que sa sœur Félicité, et n'avait qu'un but: lui +assurer un avenir tranquille. Elle faisait de la lingerie bien +misérablement dans son petit logis, pendant que Mareuil cherchait la +fortune sur le pavé de bois de la ville. Il était rabatteur pour le +compte d'un annoncier, quand sa déambulation sans répit le conduisit +avenue de Tourville. Il entra dans le café de Vernier, et sur les offres +du patron qui lui poussait un verre de son fameux Prunelet, il entra en +propos. Vernier vanta les vertus de sa liqueur. Mareuil s'étonna qu'il +n'eût pas l'idée d'en faire célébrer les mérites par la presse. Il +entonna son boniment:</p> + +<p>—La réclame, monsieur, n'est-elle pas le plus puissant, le seul levier +de l'époque? Avec la réclame, monsieur, on fait passer un idiot, aux +yeux des électeurs, pour un homme de talent et on le pousse au +ministère! Avec la réclame.... Tenez, monsieur, la réclame, c'est bien +simple.... Je vous fais une annonce périodique, pendant un mois, de +semaine en semaine, dans mes journaux.... Ça ne vous coûte rien!</p> + +<p>—Rien? s'écria Vernier, alléché par cette déclaration. Alors que +gagnez-vous?</p> + +<p>—Vous allez comprendre le mécanisme de l'opération.... Je vous avance +ma publicité.... Mais vous, sur toute vente de votre Prunelet que vous +ferez hors de votre établissement, vous me paierez un droit de dix +centimes par bouteille.</p> + +<p>Vernier, qui n'avait jamais débité de sa liqueur que chez lui, regarda +son interlocuteur avec un air narquois. Il se dit: «Tu veux m'enfoncer. +Je ne sais comment. Mais l'enfoncé, ce sera toi. Qu'est-ce que je +risque? Si je ne vends rien, je ne paierai pas. Et si, par hasard, la +réclame agissait... si je vendais!»</p> + +<p>Une flamme d'orgueil monta au cerveau de Vernier, qui se vit marchand en +gros, expédiant des caisses de Prunelet dans tous les cafés de la +province, et, qui sait? de Paris peut-être. Il dit:</p> + +<p>—Ça me va. Topez! Mais vous dînerez bien avec moi pour causer de notre +affaire.</p> + +<p>Déjà, c'était «notre» affaire! Les deux complices firent un petit dîner +fin, dans l'arrière-boutique du café, et Mareuil rédigea, au dessert, +l'annonce dont il comptait bien obtenir de son patron la publicité +gratuite. C'était, à peu de chose près, l'annonce si honnêtement +alléchante qui servit, plus tard, au lancement du célèbre +Royal-Vernier-Mareuil-Carte jaune. On y trouvait déjà «les cognacs +supérieurs récoltés, par Vernier lui-même, dans son domaine de Régnac +(Charente)». Brave Vernier, qui achetait de l'eau-de-vie de grains, à +réveiller les morts! Le domaine de Régnac! Il fallut se le procurer, aux +jours de la prospérité, et le baptiser ainsi pour sauvegarder la vérité +des boniments antérieurs.</p> + +<p>Mareuil, vers les dix heures, partit de l'avenue de Tourville, nanti +d'une fiole de Prunelet qu'il offrit à son annonceur, en l'honneur des +quelques lignes de sa première réclame. Mais ce n'était ni sur la +publicité des journaux, ni sur l'excellence de la liqueur que Mareuil +comptait, c'était sur son action personnelle. Le Prunelet de Vernier, +déposé chez un entrepositaire par les soins de Mareuil, s'enleva par +caisses, dès la première quinzaine; et voici comment. Mareuil avait des +camarades. Il convint avec eux d'une petite comédie à jouer dans les +cafés du boulevard. Mareuil entrait. A la question du garçon: «Que +faut-il servir à Monsieur?» il répondait nettement:</p> + +<p>—Prunelet-Vernier, et de l'eau frappée....</p> + +<p>Naturellement le garçon répondait:</p> + +<p>—Prunelet-Vernier? Nous n'avons pas ça....</p> + +<p>—Ah! vous n'avez pas ça? Quand vous l'aurez, je reviendrai.</p> + +<p>Il sortait. La dame du comptoir appelait le garçon et s'informait. +L'explication donnée par lui jetait l'inquiétude dans l'esprit de la +caissière. Dans la même journée, deux ou trois amis de Mareuil venaient +réclamer tour à tour du Vernier. La conséquence forcée, c'était l'achat +d'une caisse de Prunelet. Une fois la caisse achetée, il fallait la +vendre. Et alors une autre parade commençait: celle du garçon passionné +pour faire consommer aux clients le Vernier que la maison avait sur les +bras. La tactique de Mareuil réussit tellement bien qu'en six mois il +toucha quinze cents francs de commission, et que Vernier entama la +fabrication de sa liqueur en grand. Il installa un dépôt décent rue +Montmartre. Et, comme il fallait une personne de confiance pour tenir +les comptes, ce fut M<sup>lle</sup> Félicité Mareuil qui, de la lingerie, passa +aux écritures. Vernier l'apprécia. Elle était blonde, douce et timide. +Il lui fit la cour, et, au moment où il vendait son café de l'avenue de +Tourville pour s'établir distillateur à Aubervilliers, il épousa la +sœur de Mareuil, devenu son associé.</p> + +<p>L'union de ces trois êtres était exemplaire. Ils ne vivaient que pour le +travail. Vernier distillait, transvasait, soutirait, emballait. Mareuil +courait la France et l'Étranger pour placer le Prunelet. Et Félicité +tenait la caisse, qui s'emplissait à mesure que les hangars de la +fabrique d'Aubervilliers se vidaient de leurs piles de caisses, +répandant l'abrutissement, la folie et la mort aux quatre coins du +monde. Jamais gens plus honnêtement laborieux, plus scrupuleusement +consciencieux, ne concoururent à une œuvre aussi malsaine. On leur eût +donné le prix Montyon, pour l'application et la probité avec lesquelles +ils dirigeaient leur commerce. Si on eut mesuré les ravages causés par +ce qu'ils fabriquaient, on les eût condamnés au bagne. C'étaient de +vertueux assassins. Ils faisaient tout doucement fortune en empoisonnant +l'humanité.</p> + +<p>Vernier, en quête de progrès, ne s'en tenait pas à la fabrication du +Prunelet. Il avait lancé son Royal-Vernier-Carte jaune, et préparait une +«Arbouse des Alpes» dont il espérait merveilles. La fabrique +d'Aubervilliers s'agrandissait, et les travées succédaient aux travées, +multipliant les bouilleurs, les cuiseurs, les alambics. C'était, dans +l'intérieur des bâtiments, une succession de tuyaux de cuivre distillant +les poisons divers qui se déversaient dans des cuves, puis passaient aux +ateliers de saturation, où les divers arômes qui constituaient les +secrets de la fabrication leur étaient incorporés.</p> + +<p>Un laboratoire de chimie était annexé à l'établissement. Là, dans un +cabinet sévère, Vernier recevait avec une magistrale sérénité les +représentants de l'administration chargés de contrôler les entrées et +les sorties d'alcool. Tout se faisait au grand jour chez lui. Il se +savait si bien libre de tout mettre dans ses bouteilles, à la condition +de ne pas frauder le fisc! Et n'avait-il pas pour complice l'État, qui +se trouvait être son meilleur client? Plus il vendait de liqueurs, plus +l'État percevait de droits. Alors la France entière pouvait bien tomber +en état d'épilepsie. Qu'importait? Puisque les intérêts de l'État +étaient sauvegardés!</p> + +<p>Cependant, une ombre vint obscurcir la sérénité splendide avec laquelle +Vernier travaillait à faire sa fortune en abâtardissant la race +française. Il y avait, attaché au laboratoire, un dégustateur chargé de +rendre compte de l'égalité du dosage des produits. Chaque cuvée était +goûtée par lui, afin que jamais les liqueurs ne pussent présenter dans +leur composition la moindre différence. Le dégustateur logeait dans un +petit pavillon voisin de l'administration, et, toute la journée; il +sirotait les échantillons prélevés pour lui à la fabrique. Il ne les +avalait jamais. Il les crachait, afin, disait-il en riant, de n'être pas +pochard, tous les matins, avant dix heures.</p> + +<p>Au bout de deux ans, cet homme, très solide en apparence, mourut. Il fut +remplacé par un autre employé, qui ne dura que six mois. Le troisième +fit un an et devint phtisique. C'était un garçon de vingt-deux ans qui +soutenait sa mère. Il se mit à tousser, à pâlir. Sa mère, affolée, vint +trouver Vernier et le pria de changer son fils de service. Le bon +Vernier y consentit. Mais le malade était déjà trop gravement atteint. +Il mourut, comme son prédécesseur. Alors la mère, dans une crise de +désespoir, vint, après l'enterrement, faire une scène horrible à +Vernier, l'accusant de la mort de son enfant. Elle criait à travers ses +larmes, ameutant le personnel de l'usine:</p> + +<p>—Ce sont les infamies que vous lui avez fait boire qui l'ont tué! Il me +le disait: «C'est comme du plomb fondu qui me coule dans la bouche, à la +dixième dégustation!» Sa poitrine n'y a pas résisté.... Il est mort pour +que vous entassiez des centaines de mille francs. Mais ça ne vous +portera pas bonheur!</p> + +<p>Vainement Mareuil, qui était présent, essaya de raisonner cette pauvre +femme; il lui glissa doucement des billets de banque dans la main. Elle +les rejeta avec indignation.</p> + +<p>—Est-ce avec de l'argent que vous espérez me payer mon fils? Le tort +que vous m'avez fait est impossible à évaluer. C'est mon cœur que vous +m'avez pris!</p> + +<p>Et comme M<sup>me</sup> Vernier, enceinte, paraissait à son tour pour tâcher de +calmer la douleur de cette mère farouche, celle-ci reprit avec +véhémence:</p> + +<p>—Vous serez punis dans votre enfant! Oui, si le ciel est juste, vous +aurez un fils qui vous fera expier tout le mal que vous avez fait aux +familles!</p> + +<p>M<sup>me</sup> Vernier rentra consternée chez elle. Les imprécations de cette +femme en deuil l'avaient saisie. Elle se sentit frappée d'un +pressentiment. Elle se renferma dans un sombre mutisme. Vernier ne +savait que lui dire pour dissiper l'impression déplorable produite par +cette scène. Il s'en ouvrit au docteur Augagne, qui, déjà très en vue +comme gynécologue, avait été appelé auprès de M<sup>me</sup> Vernier pour lui +donner des soins. Le jeune agrégé l'écouta, pensif. Puis, avec une +grande fermeté de langage:</p> + +<p>—Il est incontestable que l'industrie que vous avez entreprise et où +vous faites fortune est pernicieuse. Vous me répondrez que les +fabricants d'allumettes, qui font manier le phosphore par leurs +ouvriers, les miroitiers, qui les mettent à même le mercure pour +l'étamage des glaces, et les marchands de couleurs, qui leur donnent des +coliques de plomb, et tant d'autres qui vivent sur la détérioration +humaine ne sont pas plus dangereux ni plus coupables que vous. Je ne +vous dirai pas le contraire. Cependant, il faut, pour les besoins de la +vie, des allumettes, des glaces, des couleurs; tandis qu'il n'est pas +indispensable de boire des alcools. L'ivrognerie est un vice, et +l'exploitation d'un vice est un acte abominable en soi.</p> + +<p>—Vous ne pouvez pourtant pas me conseiller de fermer boutique et de +renoncer à une industrie qui m'a été si avantageuse.</p> + +<p>—Au point de vue de la moralité absolue, je ne devrais pas hésiter. +Mais, dans la pratique, et avec la moyenne de tolérance qu'exige +l'imperfection humaine, je vous dirai: Tâchez de rendre vos produits +aussi peu nocifs que possible. L'idéal serait de n'en pas faire. Si vous +en faites, tâchez qu'ils soient sans danger. Mais est-il une boisson +alcoolique sans danger?</p> + +<p>—Ah! vous me désolez! gémit Vernier. Je me considérerais comme un +criminel, si je prenais ce que vous me dites au pied de la lettre. Et je +suis un brave homme, je n'ai jamais fait tort d'un centime à personne. +Je tâche d'être utile à mes semblables le plus que je peux. Je ne refuse +jamais un secours à un malheureux.... Ma femme....</p> + +<p>—C'est un ange! interrompit le docteur. Je sais le bien qu'elle répand +autour d'elle, en votre nom. Mais ceci ne rachète pas cela. Il est +mauvais de vivre sur la mort. Votre fortune, qui commence et sera +certainement très belle, s'élève sur des tombes. Vous construisez dans +un cimetière, avec les ossements de vos victimes. Il faut que vous +songiez à cela. Un pays d'imagination comme la France, qui se met à +boire de l'alcool, est perdu en vingt ans. La race s'étiole, les +sources de la génération se tarissent, l'intelligence s'obscurcit, et, +là où triomphaient la sagesse, l'ordre, la patience, se déchaînent la +nervosité, l'incohérence et la fureur. Voilà ce que l'alcool fait d'un +peuple fier, brave et spirituel: une brute féroce et dégoûtante. Tous +les gouvernements étrangers ont édicté des lois pour arrêter les progrès +de l'alcoolisme. Dans tous les pays du Nord, la vente de l'eau-de-vie +est interdite et un ivrogne est considéré comme un malade. Aussi les +races se relèvent, redeviennent énergiques et entreprenantes. Pendant ce +temps, la France passe au premier rang de l'alcoolisme, elle marche en +tête, la bouteille à la main. Et pourquoi? Parce que l'État a intérêt à +laisser se propager l'ivrognerie, parce que l'alcool est pour lui un +moyen de domination et que, par ses milliers de cabaretiers, il a étendu +sur la France tout entière un réseau électoral dont il ne veut pas la +laisser sortir. L'alcoolisme et la démocratie, dans ce malheureux pays, +marchent d'accord. Et quand l'électeur manifeste une velléité de +révolte, le débitant d'ivresse est là, qui lui tend son verre et lui +dit: «Bois et vote!» Et peu à peu, en dépit de nos révoltes d'orgueil, +nous tombons au dernier rang des nations civilisées. Car il y a une loi +inéluctable: la force physique d'un peuple est en raison directe de sa +sobriété. Il faut qu'une nation ait du sang dans les veines pour pouvoir +travailler et combattre. Or, ce qui fait du sang, c'est le pain. +L'alcool ne fait que de la lymphe. Donc une nation qui boit est une +nation perdue. Et tous ceux qui l'ont aidée à boire sont des criminels, +depuis l'industriel qui fabrique la boisson jusqu'à l'État qui permet +qu'on la vende.</p> + +<p>Vernier, consterné, regarda partir avec soulagement l'intransigeant +Augagne. Il rentra dans son bureau, où il raconta à Mareuil la scène qui +venait de le bouleverser.</p> + +<p>—Laisse donc, s'écria l'ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile +pour des déclamations humanitaires, qui n'ont qu'une portée purement +scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t'a +fait une conférence sur un sujet abstrait, avec des développements +peut-être exacts en théorie, mais sûrement pas dans la pratique. Est-ce +d'aujourd'hui qu'on fait de l'eau-de-vie. Mais nos ancêtres les Gaulois +en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune +s'appelait, dans ce temps-là, de l'hypocras ou de l'hydromel. Et ils se +pochardaient avec des boissons grossières, tout aussi bien, et en se +faisant sans doute beaucoup plus de mal qu'avec nos liqueurs de choix. +L'histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse? Est-ce que ça a +empêché Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napoléon? Non, mais il me +fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces médecins, avec leurs +manies! Ils se toquent d'un système, et puis, en dehors de leurs +prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ingérés de +défendre le vin rouge, et d'ordonner le vin blanc. Pourquoi? Parce que +l'un d'eux, quelque gros bonnet de l'École, aura eu mal à la vessie. +Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s'ils avaient des +calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout à fait le vin: rouge et blanc, +et ils ont ordonné la bière. La bière!... Suivant les théories du brave +docteur Augagne, alors, en mettant tous les Français au régime du +houblon, ne risquerait-on pas d'en faire des Allemands ou seulement des +Belges? Car, enfin, si l'alcool peut transformer une race, pourquoi la +bière n'obtiendrait-elle pas le même résultat? Maintenant, ce n'est plus +la bière qu'ils recommandent, c'est l'eau pure! Comme s'il y en avait! +Ces gens-là sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux! Et ceux qui +vendent du vin, blanc ou rouge, de la bière, peuvent se brosser le +ventre. Ils n'ont plus qu'à fermer boutique. Et c'est le sirop de +grenouille, le Château-la-pompe, tous les bouillons de culture pour +microbes variés, vendus sous la dénomination d'eau minérale, qui +triomphent! Et nous autres, qui ne donnons pas la fièvre typhoïde, nous +devrions cesser notre commerce? Attends un peu, pour voir! Mon vieux, ne +te frappe pas! Tous les professeurs de médecine sont des farceurs. Ils +ne se gênent pas pour administrer à leurs clients de la mort aux-rats en +pilules, en cachets et en fioles. Ne t'occupe pas de leur opinion. Ils +t'appellent: Marchand de poison? C'est la concurrence! Va ton petit +bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te +dira que c'est toi qui as raison!</p> + +<p>La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme +son beau-frère, mais il y avait des heures où il se laissait influencer +par ses scrupules. Il redoubla d'activité, tripla ses annonces, décupla +sa vente. Et quand M<sup>me</sup> Vernier mit au monde le petit Christian, la +fortune de la maison était déjà en bonne voie. Mais les sinistres +malédictions de la mère du dégustateur mort phtisique revenaient +toujours à la mémoire de la jeune femme. Elle avait été frappée, et ne +pouvait réagir contre son impression. Elle ne parlait point de cet +incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en était comme +empoisonnée. Les imprécations de la femme étaient entrées en elle comme +un venin. Et elle ne parvenait pas à s'en débarrasser. Elle s'étiolait, +changeait, perdait son activité. A mesure que la prospérité de Vernier +augmentait, sa santé à elle déclinait.</p> + +<p>Absorbé par le souci de ses affaires, le distillateur prêtait une +attention médiocre à l'état physique de sa femme. Pendant que Mareuil +courait l'Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison, +Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait inventé un modèle de +bouteilles qui était tout à fait original, et qui attirait l'attention. +On achetait le Royal-Carte jaune ou l'Arbouse des Alpes à cause du +récipient. Vernier venait d'acheter, pour un morceau de pain, à Moret, +près de Fontainebleau, une vaste propriété au bord de la Seine, avec un +château du temps de François I<sup>er</sup>, au milieu d'un parc admirable. Il +s'était peu soucié, de prime-abord, du château. Il n'avait vu que la +facilité de construire une usine possédant un quai d'embarquement sur le +fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer +Paris-Lyon, qui mettait à sa portée la Bourgogne, d'un côté, pour les +vins, et le Midi, de l'autre, pour les trois-six. Mais quand il visita, +avec M<sup>me</sup> Vernier, le magnifique château de Gourneville, celle-ci +manifesta le désir de s'y installer pour passer l'été. Vernier, qui +surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la +pauvre femme chancelante vécut six mois avec le petit Christian, âgé de +deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon +moment de sa vie. Elle avait paru, dans l'air sain et vivifiant des +forêts, retrouver un peu d'énergie et de joie. Elle rentra à +Aubervilliers pour s'aliter et mourir.</p> + +<p>Vernier, qui n'avait pas prévu la catastrophe, en fut désemparé. Ce +n'était pas un sentimental. Il n'avait pas ressenti pour sa femme une de +ces tendresses qui emplissent le cœur d'un homme et le laissent +inconsolable, quand il en est brusquement privé. Mais il avait apprécié +le dévouement et la douceur de Félicité. Elle avait travaillé avec lui +courageusement aux premières assises de la fortune. Il la pleurait comme +une auxiliaire fidèle. Dans sa vie privée elle ne lui manquait pas. Elle +laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait +encore aux écritures. Mais les gens très occupés n'ont pas le loisir des +douleurs prolongées. Vernier avait trop d'affaires sur les bras pour +s'attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta à corps perdu +dans le travail.</p> + +<p>Cette année-là décida de l'avenir de la maison. Une habile et incessante +réclame entretenue dans les journaux du monde entier lançait +définitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente +devint énorme, et les millions commencèrent à entrer dans la caisse. +Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement +à faire de la banque. Il était en rapport avec les grands viticulteurs +du Midi, à qui il achetait les torrents d'eau-de-vie qui lui servaient +pour sa fabrication. Souvent il avait affaire à des propriétaires gênés +qui lui offraient des récoltes entières dont il n'avait pas besoin, mais +sur lesquelles il leur consentait des prêts. Il fit construire des +magasins à Moret et travailla dans les warrants avec tous les +producteurs charentais.</p> + +<p>Il s'aperçut promptement que le commerce de l'argent était encore bien +plus productif que la vente des alcools. Et son système d'avances sur +marchandises se transforma, peu à peu, en une entreprise colossale +d'agiotage. Il devint le maître et le régulateur du marché des +eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions +imprévues, il s'installa à Paris rue de Châteaudun, dans un +rez-de-chaussée d'où il déborda bientôt vers l'entresol, et jusqu'au +premier étage. Mareuil alors fut précieux. Cet ancien rabatteur de +réclames, ce petit courtier qui avait foulé si longtemps le pavé de +Paris, crotté comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se +révéla homme de finances à larges vues. Il étendit la spéculation de +Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant +pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la +Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l'influence +de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu'en +Extrême-Orient.</p> + +<p>La distillerie n'était déjà plus qu'une des annexes et la moins +importante peut-être du négoce qui se faisait dans la maison. Mais +Vernier conservait pour cette première industrie, source de sa +prospérité, une prédilection réelle. Il avait mis à Aubervilliers et à +Moret des ingénieurs à la tête des services de fabrication. Mais, de +temps à autre, repris par une curiosité de savoir comment se distillait +son Royal-Carte jaune, il arrivait à l'usine, et faisait l'inspection de +tous les ateliers; il entrait au laboratoire, examinait les matières +premières, étudiait l'imprimerie des étiquettes, passait la revue de la +verrerie. Il paraissait prendre à ces visites un plaisir tout +particulier. Il rajeunissait, sa froideur hautaine de grand brasseur +d'affaires se fondait dans la bonhomie ancienne, et le Vernier de +l'avenue de Tourville reparaissait: celui qui fabriquait sa mixture +vitriolesque dans la cave, avec un chaudron et un serpentin.</p> + +<p>Car il était aussi changé qu'un homme peut l'être, au physique et au +moral. Le Vernier tout rond, barbe rousse et cheveux frisés, qui, les +bras nus, trinquait avec ses pratiques sur le zinc, était devenu un +gentleman correct et froid, qui tenait les gens à distance et ne se +familiarisait qu'à bon escient. Il avait pris, avec le veuvage, des +habitudes de cercle, et peu à peu les nécessités du luxe s'étaient +imposées à lui. Il avait eu de beaux chevaux, un bel appartement aux +Champs-Elysées; il s'était lancé dans l'automobilisme, et on lui +connaissait une maîtresse très coûteuse. Il n'en fallait pas plus pour +poser un homme riche, et Vernier-Mareuil,—car on avait pris l'habitude +de le désigner par sa raison sociale,—si réfractaire qu'il fût au +snobisme, avait dû se plier aux exigences du monde dans lequel il +vivait.</p> + +<p>Il avait contracté quelques amitiés dispendieuses, les brillants clubmen +ayant souvent de grands besoins et de petites ressources. Mais +Vernier-Mareuil avait le billet de mille francs souriant et il +conduisait ses camarades aux courses dans une automobile de deux mille +louis. Enfin, il avait constitué à Gourneville une chasse de quinze +cents hectares, dans laquelle on tuait cinq cents pièces chaque fois +qu'on y faisait une battue. Dans de pareilles conditions d'existence, un +homme qui n'est ni répugnant, ni sot, ni insolent, ni véreux, trouve des +commensaux, plus qu'il n'en cherche. Vernier-Mareuil était donc dans une +très bonne situation mondaine, quand il rencontra M<sup>lle</sup> de Vernecourt +des Essarts. Elle n'avait plus que sa mère et achevait, avec cette +vieille dame plus fière que si elle descendait des grands chevaux de +Lorraine, de grignoter la mince succession d'un père mort député de la +Mayenne et sous-chef du bureau politique de M<sup>gr</sup> le comte de Paris.</p> + +<p>C'était tout ce qu'on pouvait rêver de plus pur comme faubourg +St-Germain. Vernier, dans un déplacement à Deauville, avait fait la +connaissance de ces dames, qui habitaient modestement un entresol dans +une rue écartée. Leur vie intérieure était fort simple, mais leur +existence extérieure était très brillante. Elles ne quittaient pas, +depuis le matin jusqu'au soir, pendant le mois d'août, tout ce que +Deauville comptait de plus aristocratique. On traitait ces femmes +ruinées, mais bien en cour, comme si elles avaient porté en elles le +reflet magnifique du pouvoir royal. On disait couramment: épouser +M<sup>lle</sup> de Vernecourt, c'est la certitude d'une grande charge le jour où +le Roi reviendra.</p> + +<p>Mais comme, en dépit des espérances de ses partisans, le Roi ne revenait +pas, et ne faisait même pas mine d'essayer de rentrer, les épouseurs +restaient à l'écart, et à force de monter dans les équipages armoriés de +ses nobles amis, de suivre les séries de chasses dans les grands +châteaux de province, et de passer ses nuits au bal pendant la saison +mondaine à Paris, la charmante Emmeline de Vernecourt restait fille. Son +teint commençait à se faner, ses traits à se durcir. Elle était encore +très jolie, mais elle était à la veille de cesser de l'être quand elle +rencontra Vernier-Mareuil.</p> + +<p>Ce fut par l'intermédiaire d'un homme admirable, qui a repris, en ce +temps de misère et de corruption, la tâche de Saint-Vincent-de-Paul et +s'est consacré au soulagement des douleurs humaines, que la connaissance +se fit. M. Rampin organisait une loterie pour son œuvre de la +Protection de l'Enfance, et il était venu faire appel à la charité de +ses aristocratiques clientes de Deauville, quand Vernier-Mareuil, qu'il +connaissait pour lui soutirer tous les ans de grasses aumônes, arriva +au Grand Hôtel, attiré par les courses. Il l'enrôla immédiatement dans +son comité en lui faisant valoir qu'il se trouverait en compagnie des +duchesses et des marquises les plus authentiques. Vernier-Mareuil se +dévoua donc, et parmi toutes les belles dames de l'aristocratie qui +s'évertuaient à placer des billets à leurs amis, il remarqua M<sup>lle</sup> de +Vernecourt. Ce fut aussitôt, dans le clan des vendeuses, un mot d'ordre. +Il fallait marier Emmeline avec Vernier-Mareuil. Sans doute, il était +roturier. Mais il portait un double nom, ce qui avait déjà un petit air +de noblesse. Et puis le Saint-Père n'était-il pas là pour octroyer un +titre de comte à un brave millionnaire qui donnerait des gages à la +bonne cause en épousant une fille de haute naissance dans l'infortune?</p> + +<p>Vernier, pressé, chapitré, et, de son côté, séduit par la nouveauté de +la situation, se laissa aller à tenter l'aventure. A quarante-cinq ans, +il épousa M<sup>lle</sup> Emmeline de Vernecourt des Essarts, qui n'en avait que +vingt-six, mais qui comptaient doubles comme des années de campagnes. De +plus, elle avait sa mère. Mais lui, il avait un fils, le jeune +Christian, qui venait de terminer ses études, et entrait dans la vie +avec des idées bien différentes de celles de son père sur la plupart des +sujets. C'était un produit de la nouvelle éducation sportive, qui a +désintellectualisé la jeunesse. Il avait au cours de ses études appris +beaucoup moins le latin que la gymnastique, et s'il était faible sur la +version, il était champion au footbal. Le racing, le tennis, le polo, +le cyclisme, puis plus tard l'automobilisme s'étaient partagé ses +faveurs.</p> + +<p>Il était sorti de l'École des hautes études commerciales dans un rang +convenable, grâce à sa connaissance parfaite des langues allemande et +anglaise. Son année de service s'était passée dans la cavalerie, au +4<sup>e</sup> chasseurs. Là il avait fait la connaissance des cavaliers Longin, +Vertemousse et Fabreguier, jeunes fils de famille, riches et sans +vocation, qui tiraient avec effort et ennui leurs mois de service. En +cette compagnie, Christian, qui jusqu'alors avait été sobre, prit des +habitudes d'intempérance, et son nom ne fut pas pour peu dans +l'aventure. Chez tous les débitants de la ville, le Vernier-Mareuil +triomphait. Et lorsque le chasseur Christian apparaissait dans un +établissement, il y était reçu comme M. de Rothschild chez un changeur. +Sa vanité en était chatouillée, et par ostentation, il se faisait +servir, pour ses camarades et pour lui, toutes les variétés de liqueurs +que le caprice des buveurs imposait aux cafetiers. On dégustait, on +comparait, et c'était généralement le Royal-Carte jaune qui l'emportait +sur les poisons divers qui avaient circulé à la ronde, au milieu des +félicitations générales.</p> + +<p>—C'est papa qui est encore le plus chic!</p> + +<p>—Ah! il doit en fourrer dans ses bottes, avec la consommation qui se +fait de ses fioles!</p> + +<p>—Tout ça, pour Christian! Ah! sacré Christian! Même s'il voulait boire +sa succession, il ne le pourrait pas!</p> + +<p>—Dis donc, fiston, tu devrais bien t'en faire envoyer des caisses par +ta famille!</p> + +<p>—Eh bien! Et l'adjudant? Ah! il y en aurait du raffut!</p> + +<p>—Caisse pour lui! Et voilà tout!</p> + +<p>—Ah! il s'en ferait claquer son ceinturon!</p> + +<p>—Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre!</p> + +<p>Les cartes, au milieu des bouteilles, à leur tour apparaissaient. Le jeu +achevait ce qu'avait commencé l'absinthe. Et ces jeunes gens rentraient +au quartier abrutis par l'ivresse méchante de l'alcool. Christian, +malgré le peu de zèle avec lequel il servait, n'était pas mal noté. Il +avait, quand il était lucide, une grâce aimable et une générosité +facile, qui le faisaient bien venir de ses supérieurs. Il avait un jour +tiré d'affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d'une +fille de café-concert, s'était laissé aller à manger la grenouille. Il +fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour +arracher ce malheureux au conseil de guerre. A l'instant même, Christian +les avait donnés. Tout l'escadron connaissait l'histoire. Les officiers +avaient fermé les yeux. Le brigadier avait été changé. On lui avait +retiré le maniement des fonds de l'ordinaire. Mais Christian avait +bénéficié de son bon mouvement. Il avait sauvé un accroc à l'honneur +militaire. Et chacun lui en savait gré, par solidarité. Il avait donc +réussi à passer sans crises graves, sans sérieuses punitions, son année +de service, et il était rentré à Paris, pour assister au mariage de son +père avec M<sup>lle</sup> de Vernecourt. Cette soudaine modification de +l'existence paternelle ne l'avait pas comblé d'aise. Outre que les +façons d'être de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient +pas paru empreintes d'une tendresse impressionnante, il trouvait assez +inutile qu'un homme arrivé à l'âge mur, et ayant tant de facilités pour +se distraire, se chargeât du souci d'une femme légitime. Il s'en était +expliqué avec ses amis, en toute ouverture de cœur et sans aucun +ménagement pour l'auteur de ses jours:</p> + +<p>—Voyez-vous, mes enfants, papa s'est laissé placer un +laissé-pour-compte de l'aristocratie.... La petite Vernecourt était +montée en graine. Madame sa mère, avec ses panaches, ses prétentions et +ses bas percés, avait découragé tous les amateurs.... On s'est jeté sur +Vernier-Mareuil, comme la misère sur le pauvre monde.... Les nobles amis +de papa ont tous aidé à le pousser dans la nasse.... Et ça n'est pas +très chic, ce qu'ils ont fait là.... Mais, quand il s'agit de caser un +des leurs qui est dans la purée, tous ces fils des Croisés remettraient +Dieu en croix.... Papa n'a pas pu se dépêtrer. Il a fallu qu'il marche, +et me voilà avec une belle-mère qui me fait l'effet d'avoir des +dispositions pour colorer fâcheusement le front vénérable de mon auteur. +Vernier-Mareuil saura ce que ça va lui coûter d'avoir coupé dans +l'armorial. Mais, après tout, il a le droit de faire ce qui lui plaît: +il est majeur.</p> + +<p>Cette façon d'apprécier la conduite de son père donne la mesure de la +cordialité qui régla les rapports de la jeune M<sup>me</sup> Vernier-Mareuil +avec le fils de la maison. Ils vécurent sur un pied de paix armée, +jusqu'au jour où la belle-mère trouva l'occasion de rendre à Christian +un important service qui les mit en confiance l'un et l'autre. La +fortune de la maison ne datant que de la mort de sa mère, la part +d'héritage de Christian avait été modeste. Il jouissait de trente mille +francs de rente, que son père doublait par des libéralités +supplémentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait +bien de la peine à joindre les deux bouts, et quand l'année était +mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller +faire à la caisse une petite visite, qui amenait entre le père et le +fils des débats orageux.</p> + +<p>Mareuil, l'oncle, était encore plus terrible que Vernier. Sans besoins, +il ne comprenait pas les dépenses somptuaires. Il vivait dans son bureau +de la rue de Châteaudun, à conduire les affaires de la maison, n'en +sortait que pour rentrer chez lui, boulevard Haussmann, et, excepté une +quotidienne partie de bridge au Cercle des Chemins de fer, il ne +connaissait d'autre plaisir que de signer des traites pour +l'encaissement des fournitures faites dans les cinq parties du monde. La +situation financière de Christian, qui n'avait jamais été bien bonne, +devint un beau jour tout à fait mauvaise. Il fit la connaissance de +M<sup>lle</sup> Étiennette Dhariel.</p> + +<p>C'était une très belle personne, qui passait pour avoir la plus jolie +gorge de Paris et qui la montrait pour que chacun pût s'en convaincre. +Elle avait joué les grues dans un théâtre du boulevard, et soudainement +s'était découvert une voix de mezzo qu'elle avait travaillée avec zèle. +C'était une fille extrêmement intelligente, vicieuse comme un cheval de +fiacre, et capable d'un crime pour arriver à ses fins. Elle se vantait +de ne savoir pas ce que c'était que l'amour. Un homme, pour elle, +représentait un capital exploitable dont elle s'appliquait les revenus, +et qu'elle rejetait impitoyablement quand il ne répondait plus à ses +exigences. Ruineuse par principes, elle mettait son orgueil à faire +dépenser de l'argent à ses amants. Elle n'admettait pas qu'on sortît de +ses mains sans laisser toutes ses plumes. Elle faisait commerce de la +galanterie comme les Anglais font commerce de la guerre: pour le gain.</p> + +<p>Christian Vernier avait, dès le premier moment, représenté pour cette +fille avide une proie superbe. Derrière lui, il y avait la maison de +banque Vernier-Mareuil, et le Royal-Carte jaune dont les affiches, +collées sur tous les murs des villes d'Europe, célébraient la +prospérité. On annonçait les millions de litres vendus chaque année. Et +Mareuil avait trouvé une réclame admirable pour ce produit de la maison: +il l'appelait la liqueur laïque. On voyait ainsi que c'était ce qui +convenait à tous les bons démocrates, et point ces liqueurs de moines +qui se fabriquaient dans des couvents, avec des croix sur les +bouteilles.</p> + +<p>En trois mois, la charmante Étiennette trouva moyen de faire souscrire à +Christian pour deux cent vingt mille francs de lettres de change, +mais—fait beaucoup plus surprenant—elle se toqua de lui. Pour la +première fois de sa vie, elle sut ce que c'était que le plaisir, mais +elle ne modéra pas pour cela ses prétentions pécuniaires. Elle consentit +à aimer, mais elle n'admit pas que ce fût pour rien. Vernier, cependant, +en voyant présenter les billets de Christian, était entré dans une +fureur dont les échos étaient arrivés jusqu'à sa femme. Celle-ci, fort +indifférente en matière d'intérêt et n'estimant l'argent que pour ce +qu'il représentait de satisfactions, se fit expliquer le cas du fils par +le père et, à la grande stupéfaction de Vernier, donna complètement +raison à Christian.</p> + +<p>—A quoi vous sert votre fortune, je vous prie, dit-elle à son mari, si +vous poussez des cris, comme un petit bourgeois, parce que ce garçon a +fait une frasque un peu vive? Tâchez donc d'apprendre à vous conduire +comme un homme dans votre situation. Christian est votre fils, ce qui +n'est pas la même chose que d'être le fils de votre père. Il a pris des +habitudes, des besoins, des idées que vous ne pouvez pas avoir et que +vous ne comprenez même pas. Au lieu de lui savoir mauvais gré de faire +sauter vos écus, vous devriez vous en réjouir. Il vous fait honneur en +ayant les mains larges; il prouve qu'il est déjà grand seigneur. Sorti +de vous, il ne peut appartenir qu'à l'aristocratie de l'argent. +Voulez-vous qu'il se rabaisse en thésaurisant? Le fils de +Vernier-Mareuil maudit par son père, parce qu'il a fait des dettes pour +une femme? Vraiment, épargnez-vous ce ridicule. Et n'espérez pas que je +vous donne raison en cette occasion. Vous m'humiliez, vous agissez comme +un petit esprit, et, pour tout dire, comme un homme de rien.</p> + +<p>—Eh! je suis parti de rien! Je ne veux pas retomber à rien! cria +Vernier, enragé de se voir malmené, quand il comptait être plaint et +encouragé. Ce garçon, si je le laisse aller, me ruinera!</p> + +<p>—Ne dites donc pas de sottises! Vous savez bien que c'est impossible. +Vous vous mettriez vous-même à entretenir des Étiennette Dhariel—ce qui +vous coûterait encore bien plus cher qu'à Christian—que vous ne +réussiriez pas à manger vos bénéfices. D'ailleurs, elle est gentille, +cette petite.... Il a bon goût, votre fils.</p> + +<p>—Comment la connaissez-vous? grogna Vernier.</p> + +<p>—Comment ne la connaîtrais-je pas? Nous avons la même modiste. Je la +rencontre au bois, au théâtre, aux courses. Elle était à Deauville, +cette année. C'est même là que Christian a dû faire sa connaissance. +Clamiron l'avait amenée chez lui, avec quelques autres de la même +ondulation....</p> + +<p>—Ce voyou?</p> + +<p>—Oui, Pavé, comme on l'appelle, parce que son père était entrepreneur +de travaux publics. Elle était trop coûteuse pour lui. Il l'a repassée à +Christian.... On dit qu'elle est folle de lui!</p> + +<p>—L'idiot! Alors pourquoi paye-t-il?</p> + +<p>—Vous voudriez peut-être qu'il se fît entretenir par elle?</p> + +<p>—Enfin, vous paraissez trouver ce qu'il a fait tout naturel?</p> + +<p>—Je n'y vois rien d'exorbitant! Les sottises d'un fils doivent être en +proportion des moyens de son père.</p> + +<p>—Vous êtes d'une immoralité inconcevable. Avec de pareils principes, je +m'étonne que....</p> + +<p>Emmeline ne laissa pas achever Vernier; elle le coupa avec un geste de +dédain, et, de sa voix la plus sèche, elle répliqua:</p> + +<p>—Je vous serai obligée de ne vous étonner de rien, en ce qui me +concerne.... Je vous fais grâce, moi, de mes étonnements, qui sont +quotidiens, et sur toutes sortes de sujets.... Je ne vous déclare pas, +chaque fois que je le pense, que vous êtes commun, maladroit, sot, +et....</p> + +<p>—Ah! je vous en prie, interrompit Vernier, devenu écarlate.</p> + +<p>—Non! Je suis pour vous d'une indulgence parfaite. Je m'arrange pour +pallier toutes vos maladresses, toutes vos vilenies.... Vous ne m'en +savez aucun gré, vous ne vous en apercevez même pas.... Mais ne soyez +pas impertinent. Cela, je ne le tolérerai jamais.</p> + +<p>—Ma chère..., intercéda Vernier, très ennuyé de la tournure que prenait +l'entretien.</p> + +<p>—Non! Vous êtes peuple avec ivresse! Vous aimez ce qui est brutal et +vulgaire, vous faites sonner votre argent dans votre gousset avec +ostentation, et quand on vous en demande, vous affectez de ne pas +comprendre....</p> + +<p>—Mais, enfin!... s'écria Vernier, pressé de sortir de ce guêpier, que +me conseillez vous de faire?</p> + +<p>—Eh! voilà une heure que je vous le dis: payez! Et surtout payez +proprement, sans histoires.</p> + +<p>—Vous n'espérez pas que je vais donner à ce polisson deux cent mille +francs sans observations.... Mais, le mois prochain, il recommencera!</p> + +<p>—Il recommencera, si ça lui plaît. Et ce n'est pas vous qui pourrez +l'en empêcher.</p> + +<p>—Je lui flanquerai un conseil judiciaire.</p> + +<p>—Vous, Vernier-Mareuil?</p> + +<p>—Moi, Vernier-Mareuil, répéta le banquier, rouge comme un coq.</p> + +<p>—Eh bien, il ira chez des usuriers, et ce sera encore plus ruineux!</p> + +<p>Vernier, abattu par cette implacable logique, laissa tomber ses bras le +long de son corps avec désolation. Emmeline, le voyant rendu, lui dit:</p> + +<p>—Allons! envoyez-moi votre fils. Je vais le chapitrer, comme il +convient. Je lui ferai entendre ce qu'il ne voudrait pas écouter de +vous.... Et je vous renseignerai sur ses dispositions....</p> + +<p>—Ah! je vous en remercie bien, dit Vernier, soulagé de sa corvée et +délivré de son ennui. Oui, de vous, qui lui êtes si supérieure, il +acceptera des conseils et des remontrances....</p> + +<p>—Surtout si je lui rends ses billets....</p> + +<p>—Vous les aurez dans un instant.</p> + +<p>—Alors comptez sur mon zèle.</p> + +<p>A la suite de cette négociation, les rapports entre la jeune belle-mère +et Christian se détendirent et devinrent même amicaux. Emmeline n'était +pas une méchante femme, et à la condition de faire tout ce qui lui +plaisait, elle s'arrangeait pour porter convenablement le nom de +Vernier-Mareuil. Au bout de deux ans de mariage, elle avait commencé à +tromper son mari avec un très joli garçon, auditeur à la Cour des +Comptes, nommé le baron Templier. Raymond était un ami de Christian, un +peu plus âgé que lui et fort riche. Cette liaison avait été approuvée +dans le monde. On avait trouvé le choix de la jeune femme extrêmement +judicieux. Vernier, lui-même, s'il l'avait connu, n'aurait pu que le +ratifier. Destiné à être trompé, il ne pouvait l'être plus honorablement +et plus sagement. Sa femme, dans ses torts envers lui, avait encore des +égards. Pouvait-on exiger davantage, à moins de manquer tout à fait de +goût?</p> + +<p>Mais Vernier était bien ignorant de sa situation. Il avait pris en +affection le baron Templier. Il le martyrisait de ses attentions et, +quand il ne le voyait pas chez lui, il allait jusqu'à lui faire des +scènes de jalousie. Il subissait son influence d'une façon presque +irrésistible. Entre Christian et Raymond, il y avait des instants où il +n'aurait pas fallu lui donner le choix. Il aimait l'amant de sa femme +comme un second fils. Et pour lui complaire, on ne sait de quoi il n'eût +pas été capable. Lorsque, dans la maison, il s'agissait d'obtenir de +Vernier quelque chose de tout à fait contraire à ses idées ou même à ses +goûts, c'était Raymond que l'on chargeait de la négociation. Et, soit +tour de main particulier, soit ascendant intellectuel spécial, ou +fascination physique réelle, il réussissait toujours.</p> + +<p>Vernier avait le mépris né de tout ce qui touchait au monde hippique. Il +affectait de n'attacher de prix à un cheval qu'à raison des services +qu'il pouvait rendre en trottant dans les brancards. Raymond l'amena à +avoir une écurie de courses et le força à s'intéresser à l'entraînement +de ses poulains. Cela lui coûtait horriblement cher, il ne gagnait que +rarement. Mais il allait sur les hippodromes, avec une lorgnette, et +revenait radieux quand il avait vu triompher ses couleurs. Templier fit +plus fort. Il obtint que Vernier eût un yacht, parce que Emmeline +désirait aller visiter les fiords de Norwège et voir le soleil de +minuit. Vernier, qui avait le mal de mer, consentit à être malade pour +être agréable à Raymond et parce que celui-ci lui promit d'être du +voyage.</p> + +<p>Il est juste de dire que jamais personne ne se montra plus attentif et +plus déférent que ce jeune homme pour le mari de sa maîtresse. Mareuil +lui-même, qui, au début de la liaison, avait pris la situation au +tragique et avait délibéré s'il n'avertirait pas son beau-frère de sa +mésaventure, avait fini par être conquis et acceptait le baron Templier, +comme s'il était de la famille. Il s'en était expliqué avec son ami le +docteur Augagne:</p> + +<p>—Évidemment, ce n'est pas le comble de la régularité. Mais voyez-vous, +mon cher, dans ce monde-là et avec la différence d'âge qu'il y a entre +Vernier et sa femme, il était certain qu'il serait trompé. Eh bien! cet +animal-là a tant de chance que, même dans ce qui lui arrive de fâcheux, +il est favorisé. Jamais il n'aurait pu rêver de tomber sur un garçon +plus charmant, plus discret, plus serviable. Vous n'imaginez pas le tact +de ce jeune homme. Jamais une maladresse, jamais une faute de goût. Il +est pour moi bien plus respectueux et plus affectueux que mon neveu. Et +riche, avec cela! On n'aura pas à craindre, avec lui un krack, comme on +n'en voit que trop souvent chez ces petits jeunes gens du monde. Il ne +joue pas à la Bourse, il ne court pas les gueuses, il est sobre, il est +rangé....</p> + +<p>—Si vous aviez une fille, enfin, dit en riant le docteur Augagne, vous +la lui donneriez.</p> + +<p>—Tout de suite!</p> + +<p>—Et vous ne la donneriez pas à Christian?</p> + +<p>—Non, certes!</p> + +<p>—Il n'est pas encore las de cette petite rousse avec laquelle on le +rencontre partout?</p> + +<p>—Elle n'est pas si sotte de se laisser quitter! Le fils de +Vernier-Mareuil! C'est le plus beau pigeon qu'il y ait à Paris.</p> + +<p>—Et elle le plume?</p> + +<p>—Vous pouvez m'en croire!</p> + +<p>—Quel âge a-t-il?</p> + +<p>—Vingt-quatre ans!</p> + +<p>—Eh bien! il en a encore pour trois ans à faire des bêtises, dit le +docteur, puis vous le marierez, et il se mettra à fabriquer de votre +affreux Royal-Carte jaune.</p> + +<p>—Affreux? Vous êtes bon, là! Huit cent mille francs de bénéfices, pour +le dernier semestre....</p> + +<p>—Et deux millions de Français abrutis, déséquilibrés, mûrs pour +l'hôpital, à moins que ce ne soit pour le bagne.... Car, ne vous y +trompez pas, mon cher ami, vous êtes les plus redoutables agents de +décomposition sociale qui existent!</p> + +<p>—Ouath! Le Royal-Carte jaune est tonique, stimulant, reconstituant....</p> + +<p>—Ne me défilez pas les phrases de votre prospectus.... Il est +mensonger, comme toutes les réclames. Mais ce qui n'est pas mensonger, +ce sont nos statistiques. Or, elles prouvent que la France tient, à +l'heure présente, la tête du mouvement européen....</p> + +<p>—Pour l'intelligence?</p> + +<p>—Non: pour l'ivrognerie! Et vous et vos confrères, les marchands de +poison, qui intoxiquez la race, l'abâtardissez et la tuez, vous êtes des +criminels! Si j'étais l'État....</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?</p> + +<p>—Je frapperais l'alcool de droits si formidables qu'on ne pourrait en +boire un petit verre, en France, sans qu'il en coûtât au moins dix +francs.</p> + +<p>—Ah! ah! ah! s'exclama Mareuil. Alors il faudrait commencer par ne pas +être la créature des marchands de vins! L'État? Tenez, vous me faites +rire! Voyez-vous la Chambre mettant à la portion congrue ses grands +électeurs, tous les débitants de France? Le suicide, tout de suite, +alors? Non, mon cher docteur, nous ne sommes pas dans ce courant +d'idées-là! L'alcool est roi! Les bouilleurs de cru s'en font des +rentes, et, dans certaines provinces, il est si abondant, étant +frelaté, que les patrons payent leurs ouvriers avec de l'eau-de-vie. +Nous avons le litre-monnaie! Voilà comme nous nous préparons à frapper +l'alcool! Croyez-moi, au lieu de dénigrer nos grandes marques, +fabriquées avec tant de soin, vous devriez les recommander à vos +clients. Le Royal-Carte jaune est sincère et loyal. On sait ce qu'il +contient....</p> + +<p>—Du poison, comme le casse-poitrine à vingt sous. Il n'y a que le prix +qui diffère. Le résultat est le même: la folie, le crime, la mort! +Tenez, Mareuil, je souhaite que jamais un des vôtres ne soit atteint de +ce mal terrible qu'est l'ivrognerie. Si ce malheur vous arrivait, vous +comprendriez qu'il est des industries contraires à la morale, et qu'il +faudrait interdire comme on a défendu la traite des nègres, qui, ce +pendant, était un commerce très lucratif. Spéculer sur le vice est une +mauvaise action. Et je suis convaincu que, tôt ou tard, on en est puni.</p> + +<p>—Au diable! Vous devenez fou avec votre anti-alcoolisme. Ne buvez pas, +vous, si cela vous paraît nuisible. Mais laissez boire ceux à qui cela +fait plaisir.</p> + +<p>—Adieu, corrupteur!</p> + +<p>—Au revoir, philanthrope!</p> + +<p>Ils se séparèrent avec une poignée de main. C'était ainsi que leurs +querelles finissaient toujours. Cependant la vente des produits de la +maison Vernier-Mareuil, l'extension des affaires de warrantage, les +bénéfices de la Banque avaient pris de telles proportions que Vernier +s'était fait construire place Malesherbes un hôtel seigneurial, et +qu'il avait fini par considérer comme absolument insignifiantes les +dépenses que sa femme faisait chez les couturiers les plus chers de +Paris, et les dettes que contractait Christian pour les beaux yeux +d'Étiennette Dhariel.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + + +<p>C'était une des créatures les plus dangereuses à rencontrer pour un fils +de famille, que la charmante rousse qui s'était emparée de Christian +Vernier-Mareuil. Elle avait commencé par être mannequin chez Doucet, et +avait tourné, marché, viré, sous l'œil des clientes pour faire admirer +les modèles nouveaux. Un coup de cœur pour un cabotin des Variétés, à +figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes étonnantes, +l'avait conduite sur les planches. Là, sa beauté, sa grâce et la +splendeur de sa chevelure dorée avaient séduit le jeune Goldscheider, +qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, Étiennette avait fait +dépenser de telles sommes au petit baron que la caisse de son père, +cependant solide, en avait été ébranlée. La belle, partie d'un +appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en était arrivée, +dans les douze mois, à un hôtel avenue du Bois de Boulogne, lui +appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en +tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, payé cent quinze mille +francs chez Wertheimer.</p> + +<p>Quant à ses équipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes +écuries de la capitale. Elle avait pris à son service le piqueur de lord +Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouvé trop cher pour lui. Cette +mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, possédait au même +degré l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de +sa maison une économie intelligente, qui, tout en laissant à son luxe un +éclat incomparable, lui permettait chaque mois des placements sérieux. +De Goldscheider, elle avait passé à Pierre Thuraux, le vermicellier +millionnaire. Celui-là n'avait duré que six mois. Puis elle avait mis la +main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait à Paris le trust du caoutchouc +pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le +richissime Américain l'avait entraînée à un caprice pour le loustic +Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'Étiennette +n'étaient jamais gratuits et Clamiron avait été attelé en volée au char +de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards.</p> + +<p>Depuis son singe des Variétés, jamais M<sup>lle</sup> Dhariel n'avait aimé un +homme assez pour ne pas le faire contribuer à son budget. Chez elle, +payer était la règle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou +moins de laisser-aller qu'elle permettait à ses amants. Elle n'avait +jamais toléré que Harvey la tutoyât en public. Mais elle donnait à +Clamiron la liberté de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour +où Christian lui avait été présenté par le fantaisiste Pavé, aux courses +de Deauville, elle avait éprouvé une sorte d'émotion. Ce joli garçon +brun, à figure pâle, éclairée par de grands yeux bleus, lui avait plu +singulièrement. Si l'héritier des Vernier-Mareuil avait été pauvre. +Étiennette eût été capable peut-être d'une dernière passion. Mais, +malheureusement pour lui, Christian était un des plus riche héritiers +que l'on connût au Bois. Et, sur le point d'être traité +exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un +jour, Étiennette, en veine de franchise, lui raconta son hésitation et +termina par cette déclaration:</p> + +<p>—Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde à l'œil? C'eût +été humiliant pour le crédit de ton père!</p> + +<p>Christian ne tenait pas à être humilié, aussi il marchait comme avec des +pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'écus ne coula à grand bruit des +mains d'un viveur. C'était à ce moment précis que Vernier-Mareuil était +intervenu et avait fait à son héritier des représentations sévères. Mais +celui-ci était trop bien bridé pour pouvoir reprendre sa liberté +facilement. Étiennette, elle s'en faisait gloire, n'était point de ces +femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants à la porte. +Jamais un seul ne s'en était allé de lui-même. Sa devise hautainement +impudique était: «Je colle!» Elle n'y avait pas encore manqué. La vie +que menait Christian avec elle était, du reste, destructrice de toute +indépendance. Cette femme endiablée, pétillante d'esprit et riche en +fantaisies, asservissait complètement les hommes. Il était impossible, +quand on avait goûté de son intimité, de se passer d'elle. Les heures +s'écoulaient, s'envolaient en sa compagnie.</p> + +<p>L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui +vivaient auprès d'elle. Avec un art très particulier, elle trouvait +moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour +obtenir ce résultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes. +Elle excellait à donner des passions à ceux qui n'en avaient pas. Elle +avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un +morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le +malheureux Christian apprit à boire. Cela commença par des dîners fins +où ils firent la comparaison entre les diverses maisons où l'on se pique +de bien manger. Ils allèrent de Joseph à Paillard, en passant par +Voisin, Durand et tous les autres. Ils poussèrent jusqu'à la Tour +d'argent, et s'égarèrent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal +fréquenté où la matelote marinière est célèbre.</p> + +<p>Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des +cabarets populaires, ils s'attachèrent à la dégustation des vins. Ils +firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des années +les plus renommées. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent +fête à des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de +suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant où ils +avaient découvert une Côte-rôtie, qui accompagnait le salmis de +bécassines de façon prodigieuse. Étiennette, avec une verve et un brio +sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux +Porcherons, tenait tête à Christian dans ces agapes joyeuses. Elle +commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualité +singulière, et, toujours la tête froide, maîtresse d'elle-même, ramenait +son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fumées de +l'ivresse.</p> + +<p>Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumières qu'elle jugea +indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique +à domicile devint le souci constant de M<sup>lle</sup> Dhariel. Dès lors ce +furent avec des invités que les petites fêtes se donnèrent. Clamiron, +Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent +leurs habitudes chez Étiennette. On y tint des congrès culinaires et +Christian ne dédaigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines +de l'hôtel, pour élaborer des plats de sa façon. Et ce furent des +apéritifs avant le dîner, des kyrielles de bouteilles vidées pendant le +repas et les plus bas appétits matériels déchaînés. Étiennette y faisait +des économies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se +levait de table, il ne pensait plus qu'à dormir et c'était autant de +repos assuré pour la belle.</p> + +<p>Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil échappa à +l'attention des siens pendant plus d'une année. Au déjeuner de famille, +Christian avait repris sa lucidité, après une nuit passée à cuver sa +débauche. Un hasard amena la découverte de la vérité. Un soir que M. et +M<sup>me</sup> Vernier-Mareuil étaient allés aux Variétés avec Raymond Templier, +pour applaudir la pièce nouvelle, ils virent arriver dans une +avant-scène, au milieu de la soirée, Étiennette, Jeanne Buzancy, +escortées de Vertemousse et de Christian. Leur entrée fit un tel tapage +que la moitié de la salle, indignée, se tourna vers la loge avec des +protestations et que Brasseur, qui était en scène avec Granier, +s'interrompit pendant quelques secondes. Au même moment, comme pour +répondre aux protestations, Christian se dressa au fond de +l'avant-scène, et son père le vit blême, les yeux troubles, le sourire +vague, le geste indécis, offrant dans toute sa personne l'image navrante +de l'ivresse. Le mouvement parut avoir épuisé ses forces, car il retomba +sur son siège et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stupéfaits par +cette apparition, le cœur serré, se regardèrent sans oser parler, tant +ce qu'ils avaient à dire leur paraissait pénible. Puis, par une réaction +de son caractère énergique, Vernier poussa une violente exclamation et +se leva:</p> + +<p>—Où allez-vous? dit Emmeline.</p> + +<p>—Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de +colère.</p> + +<p>—Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les +filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de +M<sup>lle</sup> Dhariel, même pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si +vous voulez....</p> + +<p>—Je vous en prie, cher ami....</p> + +<p>—Et que ferai-je?</p> + +<p>—Amenez-moi Christian immédiatement, je veux lui parler....</p> + +<p>—Et s'il refuse de me suivre?</p> + +<p>—Alors nous verrons!</p> + +<p>Dans la loge, Raymond fut accueilli par des acclamations:</p> + +<p>—Ah! voilà l'ami de la maison! Qu'est-ce que tu fais ici? Viens avec +nous, mon petit baron....</p> + +<p>L'air de componction de Templier arrêta cette effervescence:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu as? dit Christian. Y a quelqu'un de malade?</p> + +<p>—Non. Mais, mon cher, ton père est avec M<sup>me</sup> Vernier dans la salle. +Il m'envoie te prier de venir lui parler....</p> + +<p>—Quoi? Un cheveu?</p> + +<p>Le jeune homme se levait. Il tituba et dut se rasseoir.</p> + +<p>—Dans quel état es-tu, malheureux garçon! dit Templier avec chagrin.</p> + +<p>—Oh! je n'y comprends rien! C'est la chaleur de la salle. J'étais frais +comme une rose en arrivant. Mais on crève ici!... Enfin, raconte +toujours ce qu'il y a.</p> + +<p>—Il y a que ton père t'a vu tout à l'heure, et qu'il n'a pu ne point se +rendre compte que tu étais très troublé.... Tu penses quel effet cela +lui a produit.... Il voulait venir te chercher lui-même.... Et sans +moi....</p> + +<p>—Ah! des scènes de famille, en public! Il n'en faudrait pas! Hein! +Étiennette, la malédiction paternelle dans une loge des Variétés.... On +se croirait à une revue.... La scène dans la salle!... Vois-tu papa +jouant les Lassouche.... Il ne ferait pas ses frais!</p> + +<p>Il eut un rire épais, que ses amis ne partagèrent pas. Une gêne pesait +sur les auditeurs de ce dialogue. Vertemousse crut devoir dire:</p> + +<p>—C'est une guigne que tes parents soient justement venus ici, ce soir! +Tu vas avoir des histoires!</p> + +<p>Le regard de Christian, à ces mots, s'alluma; sa bouche se crispa:</p> + +<p>—Il serait un peu fort que mon père m'embêtât pour une pauvre petite +bordée! Je lui laisse faire ce qu'il veut, n'est-ce pas? Qu'il ne +s'occupe donc pas de ce que je fais de mon côté.</p> + +<p>—Mais, mon cher, regimba le baron Templier.</p> + +<p>—Mais, mon petit, reprit brutalement Christian, tu devrais comprendre +que si quelqu'un a des observations à présenter sur les convenances ou +la morale, ce n'est pas toi! Et puis, zut, tu sais! Je suis ici pour +m'amuser, et je ne veux pas qu'on me rase.</p> + +<p>—C'est fort bien! dit Raymond d'un air glacé. Il se leva et, saluant +les dames, s'apprêtait à sortir. Mais Étiennette, trop fine pour laisser +le baron partir fâché, intervint avec son autorité coutumière:</p> + +<p>—Mon cher Templier, ne vous guindez pas. Christian est un serin....</p> + +<p>—Moi? Eh bien! Par exemple! Tu en as une santé de me....</p> + +<p>Elle lui coupa la parole:</p> + +<p>—Tu es un serin, parfaitement. D'abord parce que tu reçois mal ce +gentil garçon qui vient ici pour te rendre service; ensuite, parce que +tu risques, en manquant d'égards, de mécontenter ton père.... Et +enfin....</p> + +<p>—Ça suffit, grogna Christian. La paix, baron. Tu diras à mon père que +j'irai le voir demain matin, à son bureau. Ce soir, j'ai vraiment, pour +causer avec lui, un peu trop de vent dans mes voiles.</p> + +<p>—Bonsoir, alors.</p> + +<p>Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant à la +ronde, et s'en alla.</p> + +<p>Le lendemain, vers onze heures, Vernier était dans son cabinet de la rue +de Châteaudun, assis en face de Mareuil, et fort occupé à dépouiller un +volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il était fort +dispos, l'œil vif et la lèvre souriante. Une nuit tranquille l'avait +remis d'aplomb. Il alla à son oncle qu'il embrassa, comme un bébé, et +voulut en faire autant pour son père. Mais Vernier le tint à distance +d'un geste énergique, et, le regardant avec un air pincé:</p> + +<p>—Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris +possession de vous-même.</p> + +<p>Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage +exprima le plus complet découragement; il soupira:</p> + +<p>—Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!</p> + +<p>Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau, +et cria:</p> + +<p>—Un garçon qui se conduit de pareille façon devient un étranger pour +moi! Quoi! en public, se montrer dans un état si dégoûtant! N'est-ce pas +plutôt de la folie que de l'inconduite?</p> + +<p>Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se résigna +à subir le déchaînement de l'indignation paternelle. Pendant que +Vernier, bouillonnant, se répandait en périodes virulentes, prenant de +temps en temps à témoin Mareuil, qui opinait de la tête, Christian se +disait: «Ah! voilà un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins +pour trois quarts d'heure de morale à haute pression, et pendant toute +une semaine, la tête de bois, à déjeuner, si j'ai l'imprudence de +déplier ma serviette à la table de famille. Et tout ça, pour une pauvre +petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me +le fait payer à un joli taux, l'intérêt de l'argent qu'il me donne. En +lâche-t-il? Il va, il va: c'est Cicéron! Mais il m'embête crânement!»</p> + +<p>Il fit un geste de protestation accablée. Vernier avait pris, dans son +tiroir, un dossier volumineux, et l'étalait sur son bureau. C'était +l'état, dressé par lui, des sommes versées à Christian. Rien +n'horripilait le jeune homme autant que le relevé de sa situation +financière. Il retrouva la force de s'écrier:</p> + +<p>—Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois, à nouveau. C'est +fini, ça! C'est payé! Tu n'as pas le droit de me rejeter à la tête +toutes ces vieilles histoires-là. Si c'est pour me dire des choses +désagréables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en +aller. Je repasserai dans huit jours. Ça te laissera le temps de te +calmer!</p> + +<p>—Tu me manques de respect, cria Vernier exaspéré.</p> + +<p>—Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme +un gibier de police correctionnelle. Tout ça est disproportionné. Tu +cries comme un mercier à qui son héritier aurait fait un pouf de trois +cents francs. C'est humiliant!</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de l'argent que tu me coûtes, reprit Vernier avec +force, mais de tes habitudes qui sont déplorables. Tu vis avec une bande +de scélérats qui te conduiront aux pires excès.</p> + +<p>—Des scélérats! Clamiron, qui est aussi connu à Paris qu'Yvette +Guilbert; Vertemousse, qui fréquente les chasses princières; et Longin, +dont le père est, aussi riche que toi.... Si jamais ceux-là arrêtent les +passants après minuit, on pourra assurer que ce n'est pas pour leur +prendre de l'argent, mais pour leur en donner!</p> + +<p>—Enfin! Tu ne défendras pas, au moins, la gourgandine qui te perd? Car +c'est depuis que tu la fréquentes que tu commets toutes tes folies.</p> + +<p>—Étiennette? Elle n'est pas plus mauvaise que toutes les autres!</p> + +<p>—C'est la femme la plus dangereuse de Paris! J'ai sur elle des +renseignements. Ah! si tu savais!</p> + +<p>La figure de Christian retrouva de l'animation. Il se redressa, et avec +une curiosité très vive:</p> + +<p>—Raconte un peu?</p> + +<p>Vernier prit dans son tiroir une chemise de papier bleu et, la posant +sur le bureau à côté du dossier de Christian, il l'ouvrit:</p> + +<p>—D'abord, elle est inscrite à la préfecture de police.... Elle avait +été prise au cours d'une rafle, il y a sept ans, le 26 novembre 1894, +dans un hôtel garni du faubourg Montmartre.... L'année suivante, elle +était entretenue par un attaché à l'ambassade de Turquie, Fuad-Effendi, +qu'elle trompait avec un commis de la maison Belvern, robes et manteaux. +Ce malheureux était réduit par elle à voler dans la caisse de son patron +et était condamné à cinq ans de prison. Elle faisait alors la +connaissance de la baronne de Rodeville, avec qui elle nouait des +relations intimes.... La baronne dépensait pour elle des sommes +importantes.... Son mari intervenait, et Étiennette Dhariel était jetée +par lui, à la volée, dans l'escalier, et ramassée par le concierge, la +tête en sang....</p> + +<p>—J'en ai vu les marques! Elle prétend que c'est un accident de voiture.</p> + +<p>—Mensonge! C'est une ignoble coquine, et elle reçoit de l'argent des +femmes aussi bien que des hommes.</p> + +<p>—Ça, je ne m'en doutais pas! Elle est épatante, cette Étiennette! +Quelle nature!</p> + +<p>Vernier eut un retour de colère.</p> + +<p>—Voilà tout l'effet que ces révélations te produisent! Tu es devenu +tellement corrompu, toi-même, que l'abjection la plus basse ne t'inspire +que de l'étonnement, pour ne pas dire de l'admiration!</p> + +<p>—Dans son genre, cette femme-là est unique. On n'a jamais fini de la +connaître. Je l'accorde qu'elle est tout ce qu'on peut rêver de plus +vicieux. Mais, avec elle, il n'y a pas moyen de s'embêter une minute.</p> + +<p>—Si tu travaillais, tu ne t'embêterais pas.</p> + +<p>Christian goguenarda:</p> + +<p>—Ah! Si je travaillais, qu'est-ce que tu ferais donc?</p> + +<p>—Il y a de la place ici pour toi, intervint l'oncle Mareuil, en voyant +que les choses allaient encore se gâter entre le père et le fils. Tu +pourrais nous aider très efficacement. Et d'ailleurs, ton père, si tu +étais capable de diriger la maison, prendrait très volontiers des +vacances.... Moi aussi.</p> + +<p>—Il ne saurait être question de diriger la maison, dit Vernier +rudement; avant de commander, il faut apprendre à obéir. Mais si tu +venais passer tes journées au bureau, au lieu de promener ta paresse +dans un tas d'endroits malpropres ou malsains, tout irait mieux, toi le +premier. Tu ne t'imagines pas, je pense, que ce soit bon pour la santé +de se mettre dans des états dégoûtants comme celui où nous t'avons vu +hier soir. Il faut que tu aies vraiment bien peu d'amour-propre pour te +ravaler ainsi au niveau de la brute!... Si encore tu allais te coucher +quand tu ne peux plus te tenir. Mais, non, tu vas t'exhiber en public, +et cette sale fille, avec qui tu te dégrades, met sa gloire à te traîner +derrière elle, pour mieux prouver que tu es à sa discrétion. Eh bien! je +lui apprendrai ce qu'il en coûte de me braver, cria Vernier, repris de +fureur à force de remâcher ses griefs. J'irai trouver le préfet de +police, et je la ferai emballer comme la dernière des clientes de +Saint-Lazare!</p> + +<p>—Ne fais pas ça! Tu n'en aurais que du désagrément. Elle est très cotée +dans le monde officiel. Elle a trois ou quatre députés qui mangent chez +elle. Le préfet bondirait, si tu allais lui demander de s'occuper de +M<sup>lle</sup> Dhariel. Il y aurait une campagne de presse le lendemain, et il +sait très bien qu'on le ferait sauter.</p> + +<p>—Sauter le préfet, cette drôlesse?</p> + +<p>—Comme un bouchon de champagne!</p> + +<p>—Tiens! tais-toi, tu finirais par me mettre en colère!</p> + +<p>—Eh! tu ne dérages pas, depuis une heure.</p> + +<p>Vernier, pendant quelques minutes, se promena de long en large avec +agitation.</p> + +<p>—Voyons! Soyons pratiques et nets. Tu me contraries par ta façon de te +conduire en ce moment.... Je vois bien que je n'obtiendrai pas que tu +travailles comme un garçon sérieux.... Il faut donc que je m'attaque à +la cause pour supprimer l'effet. Paris ne te vaut rien. Veux-tu voyager?</p> + +<p>—Ah! non!</p> + +<p>—Une belle croisière, avec tes amis, à bord du yacht?</p> + +<p>—J'ai le mal de mer!</p> + +<p>—Le long des côtes de la Méditerranée.</p> + +<p>—A Monte-Carlo?</p> + +<p>—Non! cette fille irait t'y retrouver.</p> + +<p>—Tu ne veux pourtant pas que je fasse vœu de chasteté....</p> + +<p>—Je veux que tu ne te détruises pas la santé et que tu ne deviennes pas +un idiot.</p> + +<p>Le père eut une détente. Il vint à Christian, le fit asseoir près de +lui, le prit dans ses bras, et les yeux pleins de larmes:</p> + +<p>—Voyons, mon petit bonhomme, tu n'es pourtant pas méchant, tu ne veux +pas me faire de peine? Réfléchis un peu à la situation dans laquelle tu +me mets.... Je n'ai que toi.... Si ta pauvre mère était là, tu la +torturerais donc? Eh bien! pour l'amour d'elle, ne te laisse pas +entraîner au vice le plus crapuleux.... Promets-moi que tu seras +raisonnable.... Je te donnerai ce que tu voudras, si tu me prouves un +peu de bonne volonté. Voyons, ne nous quittons pas fâchés: tu m'obéiras, +n'est-ce pas? Lâche-moi cette Dhariel, qui est ton mauvais génie. Que +diable, il ne manque pas de femmes à Paris. Ne t'entête pas à rester +avec la plus dangereuse.... Hein? Au fond, tu n'y tiens pas... +Étudie-la: tu verras comme elle est mauvaise.... Et puis profite d'une +bonne occasion, et adieu!...</p> + +<p>—Allons! Ne te fais pas de bile comme ça, dit Christian. Tout +s'arrangera. Mon Dieu! voilà bien du bruit pour une Étiennette.... Si tu +ne m'en parlais pas tant, il y a beau temps, sans doute, que je l'aurais +plaquée.... C'est fini, hein?</p> + +<p>Il embrassa son père, serra la main de Mareuil et partit.</p> + +<p>—Il n'a rien promis, dit Vernier, avec un air soucieux, quand il se +retrouva seul avec son beau-frère. Cette fille le tient bien! Mais, +moi, je la tiendrai mieux encore, s'il le faut!</p> + +<p>Dès lors Vernier fit surveiller discrètement Étiennette et Christian. Ce +qu'il apprit n'était pas fait pour lui plaire. Chaque nuit, Christian et +ses amis, sans qu'Étiennette fût de la fête, s'en allaient en tournée +dans les bars ou les cafés qui avoisinent l'Opéra. Juchés sur de hauts +tabourets, ils s'ingurgitaient avec des pailles des liquides variés, +entrecoupant chaque consommation de cigares qu'ils fumaient +silencieusement. Car la marque très particulière de leurs petites fêtes, +c'est qu'elles étaient d'une tristesse mortelle. Seul, Clamiron, de +temps en temps, se secouait pour ranimer sa verve éteinte, et tentait +quelque extravagance qui soulevait les protestations du patron de +l'établissement et les acclamations de la galerie. Il s'amusait, par +exemple, à lancer des soucoupes de porcelaine à la volée dans les +glaces, ce qui faisait hurler d'angoisse les filles superstitieuses. Ou +bien, il prenait la veste, le tablier et la serviette d'un garçon, et +pendant toute la nuit il servait la clientèle, recevant gravement les +pourboires. Ses amis continuaient à boire, et pleins de genièvre ou de +wisky, à des heures tardives, se levaient lourdement sur leurs jambes +tremblantes, et rentraient chez eux.</p> + +<p>Cette misérable existence, passée parmi les filles et les ivrognes, +avait détendu le ressort de la volonté chez Christian. Il refaisait +chaque jour ce qu'il avait fait la veille, sans initiative, sans effort, +tournant, comme un cheval de manège, dans le cercle invariable de ses +habitudes dégradantes. Il ne sortait de cette routine lamentable que +pour se livrer à des excentricités révélant un commencement de délire +alcoolique et qui risquaient de le conduire devant la justice. Pris +d'une sorte de frénésie, il avait, un soir, au bar américain, parié +cinquante louis avec une fille, qu'elle ne boirait pas un litre +d'absinthe en une heure. La malheureuse s'était entêtée à tenir la +gageure, et, aux deux tiers de la bouteille, elle était tombée +foudroyée. Une autre fois, il avait mis le couteau à la main de deux +tziganes qui s'étaient enflammés pour les beaux yeux d'Étiennette +Dhariel. A force de pousser les malheureux musiciens à boire, il les +avait lancés l'un contre l'autre, et le sang avait coulé. Une enquête +s'en était suivie, qui avait amené Christian chez le juge d'instruction.</p> + +<p>Peu à peu, grâce à ces fantaisies excessives, une réputation exécrable +s'était attachée à l'héritier de Vernier-Mareuil. La presse aidant, qui +avait parlé de ce jeune gentleman avec des initiales transparentes, +Christian avait été dûment catalogué dans la galerie des types «bien +parisiens». Triste notoriété qui lui valait les ironiques citations des +échotiers dans les comptes rendus des fêtes nocturnes, et le dédain +attristé des gens raisonnables. Mais le plus réel résultat de ces excès +se traduisait par un délabrement de la santé du malheureux, qui +changeait à vue d'œil. Sa taille se voûtait, ses joues se creusaient, +et ses yeux vagues accentuaient encore l'hébétude de son sourire. +Jusqu'à quatre heures, il était morne et sans énergie. Il lui fallait +l'apéritif pour retrouver un peu de vie. Alors son visage s'animait, ses +idées retrouvaient un lien. L'alcool faisait son œuvre excitatrice. Il +donnait le coup de fouet à la machine physique détendue. Et le poison, +pour une soirée, rendait l'apparence de la vigueur à l'organisme +affaibli. Le malheureux Christian en était arrivé à ne plus pouvoir +vivre sans l'alcool qui le tuait. Et, par une affreuse équivoque, le +toxique abominable semblait vivifier ce qu'il détruisait.</p> + +<p>Étiennette, sans pitié pour son amant, le voyait s'enfoncer chaque jour +un peu plus dans son ivrognerie meurtrière. Elle n'avait pas un retour +de faiblesse pour ce garçon, qu'elle avait peut-être aimé pendant une +heure et qu'elle exploitait maintenant jusqu'à la mort. Le mépris de +l'humanité, dont elle avait subi les ignobles caprices et dont elle +voyait si crûment les tares, l'avait amenée à un cynisme féroce. Elle +vivait sur le monde, en l'exploitant dans ses vices, avec la tranquille +impudeur d'une créature qui se venge de ses propres souillures en +poussant la société à l'imbécillité et au crime. Elle avait une unique +confidente devant laquelle, sans réserve, elle disait sa pensée. C'était +sa manucure, M<sup>me</sup> Mauduit, une petite femme de cinquante ans, toujours +munie d'un sac, dans lequel elle transportait de l'argent à prêter, des +bijoux d'occasion à vendre, du papier timbré pour faire des billets, et +l'adresse de tous les hommes de plaisir de Paris.</p> + +<p>Quand une de ses clientes avait besoin d'argent, suivant qu'elle +offrait ou non des garanties sérieuses, la manucure donnait des espèces +ou des bijoux. Les espèces rapportaient environ soixante pour cent par +an, à cinq par mois. Les bijoux étaient mis au mont-de-piété par M<sup>me</sup> +Mauduit elle-même, qui gardait la reconnaissance. En échange de quoi, +elle se chargeait d'indiquer un client masculin qui payait les billets, +ou fournissait le prix de la parure, engagée pour moitié de sa valeur +réelle. Étiennette, dans sa jeunesse, avait fait avec M<sup>me</sup> Mauduit des +affaires et s'en était bien trouvée. Il existait entre ces deux femmes +des secrets de débauche qui les liaient l'une à l'autre. M<sup>me</sup> Mauduit +et M<sup>lle</sup> Dhariel se tutoyaient, et parlaient à mots couverts de gens +et de choses que, seules, elles connaissaient et qui les intéressaient +passionnément, car elles étaient intarissables sur ces sujets-là. Il +n'était pas rare d'entendre Étiennette poser à M<sup>me</sup> Mauduit des +questions dans ce genre:</p> + +<p>—Et la Poignarde, qu'est-ce qu'elle devient?</p> + +<p>—Ah! elle a été épousée par un Hongrois qui l'a emmenée dans son +pays....</p> + +<p>—Et Frédéric, qu'a-t-il dit de ça?</p> + +<p>—Il était tellement dans la purée qu'il n'a rien pu faire.... L'enfant +est grand maintenant.... Quant à la sœur, elle est venue l'autre jour +pour me taper de vingt-cinq louis.... Mais, pas plan!</p> + +<p>—Méfie-toi.... Le Costeau a le «lingue» facile....</p> + +<p>—J'ai toujours sous la main mon «rigolo».... Je le moucherais! Et il le +sait!</p> + +<p>Lorsque ces dialogues s'échangeaient devant Christian, très intrigué, +il demandait des explications sur la Poignarde, le Costeau, ou Frédéric. +Mais Étiennette répondait laconiquement:</p> + +<p>—C'est des anciens camarades à nous.</p> + +<p>—Jolie société où on joue du couteau, et où on n'est en sûreté que le +revolver au poing!</p> + +<p>—Elle vaut bien la tienne, où on vole avec des gants blancs et où on +assassine avec des sourires.</p> + +<p>—C'est égal, je voudrais voir M<sup>me</sup> Mauduit, le «rigolo» à la main, +faisant la partie du Costeau avec son «lingue». Ça doit être un coup +d'œil peu ordinaire!</p> + +<p>—Mon petit, si M<sup>me</sup> Mauduit voulait te raconter sa vie, et si tu +étais fichu d'écrire quatre lignes en français, tu pourrais faire un +feuilleton, avec lequel tu dégoterais les maîtres du genre....</p> + +<p>—<i>Les Mémoires d'une Manucure?</i> Fameux! Il faudra que j'en parle à +Clamiron, qui connaît quelqu'un à la <i>Revue des Deux-Mondes</i>.</p> + +<p>Il n'en restait pas moins dans l'esprit de Christian, malgré ses +railleries, que M<sup>lle</sup> Dhariel était une personne avec laquelle il ne +fallait pas badiner, et que, dans sa vie passée, grouillaient de +mystérieux personnages, capables de jouer du couteau et du revolver avec +une dangereuse facilité.</p> + +<p>Il y avait plus de deux ans que le malheureux garçon était dans les +mains de cette coquine, et, chaque jour, il descendait plus bas dans la +dégradation physique et l'affaiblissement intellectuel, lorsque la +circonstance la plus imprévue bouleversa les plans d'Étiennette, et +parut devoir assurer le salut de Christian. M<sup>lle</sup> Dhariel, comme tous +les ans, ayant manifesté le désir d'aller passer les mois de juillet et +d'août au bord de la mer, Christian s'était mis en quête d'une villa à +louer. Un agent lui avait indiqué une vaste et luxueuse propriété à +Tourgeville, entre Deauville et Villers. L'habitation comptait de +nombreuses chambres, ce qui facilitait le séjour des amies d'Étiennette +et des familiers de Christian. Les communs, très vastes, permettaient +d'installer des chevaux, des voitures, et les indispensables +automobiles. Vernier-Mareuil, lui, habitait Deauville, ce qui ne +paraissait nullement gêner ni son fils, ni Étiennette.</p> + +<p>Les premières semaines s'étaient écoulées assez tranquillement. +Christian, ranimé par l'air de la mer, avait retrouvé des forces +nouvelles. Il sillonnait les routes de l'arrondissement dans son phaéton +de vingt chevaux, et, la plupart du temps, seul avec son chauffeur, car +M<sup>lle</sup> Dhariel avait constaté que le fouettement de l'air lui irritait +la figure, et elle n'était pas femme à sacrifier son hygiène à un +caprice de Christian. Alors, pris du vertige de la vitesse, sur ces +belles et larges routes de Normandie, le jeune homme faisait du soixante +à l'heure, et roulait comme un ouragan, à travers les villages, laissant +derrière lui un nuage de poussière, les mugissements de sa trompe et +l'infection du pétrole.</p> + +<p>Un jour, en passant par un chemin de traverse, aux environs de +Pont-l'Évêque, Christian, qui avait forcément ralenti sa folle vitesse, +rencontra, à un tournant, un vieil homme qui, en le voyant arriver, +agita ses bras, comme pour le faire aller en arrière, et cria des +paroles inintelligibles. Habitué aux clabaudages des paysans, aux +oppositions des propriétaires de passages interdits, Christian ne tint +nul compte de cette pantomime et de ces cris, et continua de marcher à +une bonne allure. Il parcourut encore un demi-kilomètre, puis, +brusquement, il arriva à un carrefour entouré de talus et libre +seulement du côté d'un herbage dont la barrière, heureusement, était +ouverte. Christian, sans hésiter, entra dans l'herbage, fit encore +vingt-cinq mètres sur le gazon; puis, rencontrant une saignée pratiquée +pour l'écoulement des eaux, il bondit sur ses pneus, comme un volant sur +une raquette, franchit le fossé, mais, retombant à faux, versa avec un +terrible bruit de ferraille. Son chauffeur sauta et se remit sur ses +pieds. Christian, qui n'avait pas voulu lâcher sa direction, roula sur +le sol, et resta la jambe gauche engagée sous la voiture, qui, sur le +flanc, grondait, soufflait, s'agitait, comme une bête à l'agonie.</p> + +<p>—Êtes-vous blessé, monsieur, cria le chauffeur, venant à l'aide de son +maître.</p> + +<p>—Je ne peux pas bouger... dit Christian.... Mais je souffre +horriblement de la jambe.... Vite, tâchez de me dégager, je crains que +la voiture ne s'enflamme.</p> + +<p>L'homme saisit le panneau de la voiture, essaya de la soulever, ne put y +parvenir, mais, par précaution, vida son réservoir d'essence. Il se +perdait en efforts, lorsque, d'une habitation située sous de grands +arbres, des secours arrivèrent. Deux hommes et une jeune fille +accouraient.</p> + +<p>—Vite, dit à son compagnon le plus âgé des deux assistants, prenez la +poutre de la barrière.... Bien! Passez la, pour faire levier, sous la +voiture.... Allons, le chauffeur, placez cette pierre pour faire point +d'appui.... Hardi! Appuyez.... Encore un coup.... Aussitôt que vous vous +sentirez libre de remuer, mon jeune ami, glissez-vous en arrière.... Y +êtes-vous? Ah! mon Dieu, il s'évanouit!</p> + +<p>Dans la tentative qu'il venait de faire pour arracher sa jambe à +l'étreinte desserrée de la voiture, Christian avait éprouvé une telle +douleur qu'il avait poussé un gémissement et était resté inerte sur le +sol.</p> + +<p>—Ma fille, vite, prends-le sous les bras, et tire-le vers nous. Il est +impossible que nous lâchions le levier.... Allons! Allons! Dépêche-toi! +Parfait!</p> + +<p>Christian, dégagé, gisait maintenant sur l'herbe, entouré par la jeune +fille et par les trois hommes. Revenu à lui, et palpé par son chauffeur, +il avait poussé un cri affreux, suppliant qu'on ne le touchât plus.</p> + +<p>—J'ai la jambe cassée, je le sens.... Ne me bougez pas....</p> + +<p>—Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le maître +du logis.... Mon enfant, cours à la maison avec Claude, fais descendre +un matelas, et que ta mère prépare un lit.... Ah! Claude, apportez une +échelle, nous en ferons une civière.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, Christian était installé dans une chambre, +au rez-de-chaussée d'une confortable maison normande, et envoyait son +chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, était à Trouville +en villégiature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire +entrer si malheureusement Christian appartenait à la famille Harnoy. +Très simplement, le père, la mère et la fille, passaient dans cette +propriété, moitié ferme, moitié cottage, deux mois tous les ans, à +l'époque de la morte-saison. M. Sébastien Harnoy, commissionnaire en +marchandises, était fort libre pendant les mois d'août et de septembre. +Il allait, une fois par semaine, à Paris pour régler le courant de ses +affaires. Mais comme ses clients étaient, ainsi que lui, en vacances, il +se déplaçait plutôt pour surveiller ses employés que pour leur donner de +la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs années, ne +marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du père de +Sébastien, avait été une des plus fortes de la place, s'était amoindrie +peu à peu. Des faillites successives dans l'Amérique du Sud avaient +porté à la prospérité de l'entreprise un préjudice très grave. Le crédit +de Harnoy, qui avait été de premier ordre, n'offrait plus des garanties +absolues. Les transactions avaient diminué comme la confiance. Et +Sébastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans +pouvoir l'arrêter, à la ruine de sa maison. Il déblatérait:</p> + +<p>—Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune +sécurité. Il n'est seulement pas capable de faire des traités de +commerce avantageux avec les nations étrangères. Hypnotisé par sa +stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il +passe son temps à alarmer les intérêts. Tous les ans, il annonce aux +rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'impôts +nouveaux, et aux capitalistes que la propriété ne sera pas longtemps +transmissible. Et on s'étonne que les capitaux émigrent à l'étranger et +que les industries françaises chôment. Nous aurions affaire à des gens +bien fermement décidés à ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas +autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de réformes et +d'action républicaines. Qu'on nous ramène à l'Empire! Au prix d'un +cataclysme tous les vingt ans, ce régime était préférable à celui dont +nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille. +Et il ne me paraît pas certain que le grabuge à jet continu soit moins +néfaste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard.</p> + +<p>Sa femme, plus intelligente que lui, préconisait comme solution la +liquidation de la maison. En partant pour l'Amérique du Sud, il devrait +être possible, sur place, et en parlant aux débiteurs, de recouvrer une +partie des créances en souffrance. Par lettres, il était impraticable +d'obtenir quoi que ce fût de gens intéressés à ne pas répondre. En +vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement. +Mais si Harnoy s'obstinait à lutter contre le courant qui l'entraînait +vers la ruine, il fallait craindre les pires revers.</p> + +<p>Quant à M<sup>lle</sup> Geneviève Harnoy, c'était la douceur et le charme +mêmes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacrée de blonde aux +cheveux de soie pâle. Ses yeux noirs éclairaient un visage délicat où le +rouge des lèvres souriantes mettait une animation délicieuse. Simple, +courageuse, franche, elle était la joie de la maison, qu'elle égayait de +son rire. De son père elle tenait un peu d'entêtement, et quand la +question de la liquidation de la maison venait à être agitée en sa +présence, volontiers elle opinait pour que l'on continuât la lutte. +Aussi son père disait avec un peu d'orgueil: «Geneviève, c'est une +véritable Harnoy, elle ressemble à son grand'père.»</p> + +<p>C'était dans cette famille de braves gens que Christian, comme un +bolide, était venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait +d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M. +Harnoy, quand une voiture à deux chevaux s'arrêta devant la grille de +l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique +descendit du siège, portant une caisse contenant, à tout hasard, les +instruments nécessaires à une opération, et tout ce qui pouvait servir +au pansement. Essoufflé, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre, +conduit par M<sup>me</sup> Harnoy, et voyant son héritier qui, la tête sur +l'oreiller, l'accueillait d'un sourire pâle:</p> + +<p>—Eh bien! te voilà ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entrée en +matière. Tu t'es massacré avec ta stupidité de machine! Tu ne seras pas +content avant de m'avoir laissé seul sur la terre, n'est-ce pas?</p> + +<p>Ayant ainsi exhalé son mécontentement, il se décida à embrasser +Christian, à lui tâter les mains, qu'il trouva brûlantes, et à dire au +docteur:</p> + +<p>—Enfin, il n'est pas mort! C'est déjà quelque chose!</p> + +<p>Augagne, sans phrases, avait relevé la couverture et commencé à examiner +le blessé. Il découvrit une ecchymose insignifiante au côté gauche, une +éraflure à la hanche droite, puis il vint à la jambe, qui restait +immobile, déjà enflée. Il l'examina avec soin, la mania délicatement, +tâta le tibia, arracha un cri de douleur à Christian et dit, fort calme:</p> + +<p>—Allons! il s'en tire à bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple.... +Eh bien! mon cher ami, en voilà pour quarante jours! Mais, pour cette +fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez +pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe +sans qu'elle soit broyée.</p> + +<p>Il procéda à la réduction de la fracture, banda la jambe, ordonna le +plus grand calme et annonça qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce +temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit +parterre fleuri, qui ornait la façade principale de la maison. Il avait +su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait +été fait à son fils et l'excuser de la gêne qu'il causait. Il était +cependant préoccupé de savoir si ses hôtes le connaissaient. Il risqua +quelques allusions à son séjour annuel sur la plage de Deauville et +s'étonna de ne pas connaître le charmant pays où était située la +propriété de M. Harnoy.</p> + +<p>—C'est un endroit assez écarté du passage des excursionnistes, dit +Sébastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages.... +Cependant, nous allons quelquefois passer la journée au bord de la +mer....</p> + +<p>—Si vous venez à Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous +me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... M<sup>me</sup> +Vernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir....</p> + +<p>Il avait enfin réussi à placer son nom. Il fut content de l'effet +produit. M. Harnoy leva la tête, pour regarder plus attentivement celui +qui lui parlait, comme s'il découvrait en lui un homme nouveau. M<sup>me</sup> +Harnoy hocha la tête avec condescendance. Quant à Geneviève, elle dit +gaiement:</p> + +<p>—Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches +représentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance +entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une +pluie de bouteilles sur lesquelles il y a écrit Royal-Carte jaune.... +Quand j'étais petite, je restais en extase devant toutes ces +bouteilles.... Et j'aurais voulu goûter à ce qu'il y avait dedans....</p> + +<p>—Ce ne sont pas précisément des liqueurs de demoiselles, dit Vernier +avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me +permettrez, je l'espère, de vous envoyer quelques échantillons....</p> + +<p>—Geneviève, tu vois, protesta M<sup>me</sup> Harnoy....</p> + +<p>—Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas +cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse +d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela +devient bien rare.</p> + +<p>La conversation dévia sur l'éducation des enfants, et Vernier ne put se +retenir de blâmer amèrement la façon d'être des générations nouvelles. +Pas d'idées sérieuses, nulle application au travail, aucune déférence +pour la volonté des parents. En quelques minutes, il trouva moyen +d'édifier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian, +en faisant le procès de la jeunesse. Cependant, à cause de la présence +de Geneviève, il omit le chapitre des mœurs et ne fit point d'allusion +aux diverses Étiennettes qui sévissaient sur les fils de famille.</p> + +<p>Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annonçant à +Vernier que son fils demandait à le voir. Le temps avait marché et le +soir tombait dans la fraîcheur des bois. Une buée légère montait des +prés chauffés tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu +pâli, un mince croissant de lune se montrait déjà, pendant que, derrière +une noire hêtraie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un +incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint +avec Vernier et le médecin. Une paix délicieuse s'étendait sur +l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son +cri railleur. Vernier et Augagne se regardèrent en silence. Tous deux +avaient eu la même impression de sérénité réconfortante et salutaire.</p> + +<p>—Je vous prie, monsieur, de ne vous préoccuper en rien pour M. votre +fils, dit M<sup>me</sup> Harnoy à Vernier. Il ne nous gêne en aucune façon. Nous +le garderons tant que son état l'exigera.... Et de très grand cœur, +croyez-le bien....</p> + +<p>—Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une +huitaine.... Ce gaillard-là pourrait, sans doute, être transportable dès +demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il +est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait être nulle part ailleurs. +Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos....</p> + +<p>Vernier fit à son ami un signe de tête qui signifiait: Soyez tranquille, +j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui +offrait si cordialement l'hospitalité au blessé, il répondit:</p> + +<p>—Je vous suis très reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur +m'y encourage, je pousserai donc l'indiscrétion jusqu'à profiter +largement de votre bonne volonté vraiment maternelle pour mon fils.... +Ce galopin aura été, dans son malheur, plus favorisé que ne le méritait +son imprudence.</p> + +<p>Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard +il laissait Christian, calme, souriant, prêt à dormir, et reprenait le +chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de +dîner, fut de se faire conduire à Tourgeville, chez M<sup>lle</sup> Dhariel. Il +avait promis à Christian de la faire prévenir et estimait que cette +mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-même. Depuis +longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse +Étiennette. L'occasion était admirable. Il s'empressait de la saisir. La +camarade de Christian ne passait pas précisément pour manquer d'aplomb. +On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, manœuvrer avec la +sûreté et la fermeté d'une intelligence supérieure. Elle fut cependant +très émue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur +le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil.</p> + +<p>Elle était occupée à faire un bésigue chinois avec Mariette de Fontenoy, +pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle +jeta son jeu, fit un geste d'étonnement et dit:</p> + +<p>—Nom de nom!</p> + +<p>—Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive?</p> + +<p>—Le père Vernier qui s'amène.</p> + +<p>—Où est l'enfant?</p> + +<p>—Parti, ce matin, en balade, tout seul avec son chauffeur....</p> + +<p>—Est-ce qu'il te lâche?</p> + +<p>Étiennette eut un sourire d'orgueil.</p> + +<p>—Ce serait donc le premier.</p> + +<p>—Il en faut toujours un!</p> + +<p>—Ce ne sera pas lui.</p> + +<p>—Alors?</p> + +<p>—Nous allons voir.</p> + +<p>Elle dit à sa femme de chambre:</p> + +<p>—Où a-t-on fait entrer M. Vernier-Mareuil?</p> + +<p>—Dans le boudoir de Madame.</p> + +<p>—Bien. Dites que j'y vais.</p> + +<p>Clamiron, du fond de son fauteuil, gouailla sans même bouger:</p> + +<p>—<i>Dame aux camélias</i>—acte 3—scène du père Duval.... Chouette!</p> + +<p>—Tiens! tu ne roupilles plus, toi?</p> + +<p>—J'ai déclos mes paupières pour assister à ta joie. Tu as vraiment +l'air d'être dans le délire du bonheur.</p> + +<p>Étiennette se regarda dans la glace. Elle était fort pâle.</p> + +<p>—Est-ce bête? grogna-t-elle.... Qu'est-ce que j'ai à craindre de ce +vieux serin? Il ne m'avalera pas!</p> + +<p>—Ah! il est si riche! dit Mariette. Ça impressionne toujours!</p> + +<p>Étiennette fit un geste d'insouciance,:</p> + +<p>—Je n'en suis plus à me laisser épater pour si peu. J'ai eu affaire à +plus calé! Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes....</p> + +<p>Au fond, elle était très intriguée. D'une main nerveuse, elle tourna le +bouton de la porte et fit une entrée hautaine, regardant bien en face le +visiteur, qui se tenait debout devant la cheminée. Il ne parut pas du +tout saisi par l'allure majestueuse de M<sup>lle</sup> Dhariel. Il la salua d'un +signe de tête très familier, et parlant d'une voix lente et basse, il +dit tout net:</p> + +<p>—Mademoiselle, j'ai le regret de vous apporter de mauvaises nouvelles +de mon fils.... Il a eu dans la journée un accident d'automobile. Sa +voiture a versé, il est resté malheureusement engagé dessous, et quand +on a pu le relever, il avait la jambe cassée.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! Où est-il?</p> + +<p>—Rassurez-vous, il a été recueilli par de braves gens chez lesquels il +est parfaitement soigné. Je l'ai vu avant dîner. Sa fracture est +réduite, tout est pour le mieux....</p> + +<p>—Mais je vais le faire transporter ici.</p> + +<p>—C'est interdit par le médecin.</p> + +<p>—Alors, j'irai le soigner....</p> + +<p>—Vous n'y songez pas! Il est chez de bons bourgeois.... Je ne crois pas +que votre place soit dans leur maison.</p> + +<p>A cette simple déclaration, formulée d'une façon très nette, mais sans +aigreur, M<sup>lle</sup> Dhariel tressaillit. C'était le premier coup porté par +l'adversaire, et elle se sentait atteinte. Elle voulut riposter, et se +redressant.</p> + +<p>—Mais, monsieur, l'affection qui m'attache à votre fils ne me +donne-t-elle pas des droits particuliers?..</p> + +<p>Vernier la coupa d'un geste sec et dit:</p> + +<p>—Aucun droit. Si des soins étaient nécessaires, en dehors de ceux qui +lui seront donnés, je serais là pour y pourvoir. Christian n'est pas +orphelin, il a encore son père; je suis bien aise de vous l'apprendre. +N'essayez donc pas, je vous prie, de vous substituer, en quoi que ce +soit, à moi ou aux miens.... J'ai dû supporter beaucoup d'empiétements +de votre part.... Mais, en cette occasion, je n'en tolèrerais aucun.</p> + +<p>Étiennette éprouva le besoin de changer le terrain sur lequel elle +évoluait, depuis un instant, et qui ne paraissait pas lui être +favorable. Elle pencha la tête avec tristesse, et dit d'une voix +tremblante:</p> + +<p>—Est-ce donc pour me faire entendre des paroles si mortifiantes que +vous êtes venu chez moi?</p> + +<p>—Pas du tout. Je ne suis venu que pour vous avertir de la part de +Christian qu'il ne rentrerait pas à Tourgeville ce soir. J'aurais pu +vous envoyer tout simplement une dépêche. J'ai trouvé plus convenable de +vous apprendre moi-même l'accident de mon fils, afin d'amortir, dans la +mesure du possible, le coup que cette nouvelle ne devait pas manquer de +vous porter.</p> + +<p>Étiennette serra les poings et baissa ses paupières pour que Vernier ne +vît pas l'éclair de son regard. Elle pensa: «Ah! vieille canaille! Tu te +fiches de moi par-dessus marché! Tu me le paieras! Mais, puisque tu veux +blaguer, blaguons!»</p> + +<p>Elle eut un sourire d'angoisse et dit:</p> + +<p>—Je vous suis reconnaissante, monsieur, de tant de bonté. Vous n'avez +pas douté du chagrin que j'allais ressentir.... Merci, merci de tout mon +cœur! Voudrez-vous bien, puisque j'ai la douleur de ne pouvoir soigner +Christian, me faire savoir chaque jour comment il se porte?</p> + +<p>—Il vous en informera lui-même, je n'en doute pas.</p> + +<p>Il fit deux pas vers la porte avec une tranquille assurance. Étiennette, +au hasard, lui décocha son plus irrésistible sourire et lui coula une de +ces œillades auxquelles peu d'hommes avaient su résister. Il eut une +moue dédaigneuse, la regarda par dessus son épaule, et saluant d'un +signe de tête, comme au début, il dit:</p> + +<p>—Mademoiselle, votre serviteur.</p> + +<p>Et il s'en alla, sans se retourner, comme s'il sortait d'un endroit +public. Derrière lui, Étiennette eut un brusque mouvement de rage; elle +donna un violent coup de pied à un pouf et, avec toute sa canaillerie +naturelle librement épanchée:</p> + +<p>—Ah! vieux monstre! Ah! sac à millions! Je t'apprendrai à venir +m'insolenter chez moi! J'épouserai ton fils pour que tu saches à qui tu +as affaire! Et je vous mettrai tous sur la paille! En voilà un vieux qui +a une santé! Et cocu avec ça, comme on ne peut pas l'être mieux, ni plus +publiquement! Attends, va!</p> + +<p>Elle fulminait encore quand elle rentra dans le salon ou Mariette et +Clamiron l'attendaient.</p> + +<p>—Eh bien! dit l'ami de Christian, tu as l'air tout encharibotté. Est-ce +que le père Vernier t'a fait des propositions déshonnêtes?</p> + +<p>—Ah! bien, oui! Il venait m'apprendre que Christian s'est cassé une +patte tantôt, et qu'on le soignait à la campagne.</p> + +<p>—Ah! pauvre garçon! s'écria Clamiron.</p> + +<p>—Eh! dis donc, fit Mariette avec un sourire malicieux, méfie-toi qu'on +ne te chambre pas ton petit homme! Il vaut cher, le jeune Christian....</p> + +<p>—Bon! Bon! La poule qui me le prendra n'est pas encore pondue!</p> + +<p>Elle s'assit à la table de jeu, et dit, affectant une grande liberté +d'esprit:</p> + +<p>—Où en étions-nous?</p> + +<p>Mariette releva ses cartes, et abattant son jeu:</p> + +<p>—J'allais faire cinq cents.... Je les marque. Tu es rubiconnée, ma +belle.</p> + +<p>Clamiron, du fond de son fauteuil, nasilla:</p> + +<p>—J'en ai peur!</p> + +<p>Étiennette répliqua froidement:</p> + +<p>—C'est ce qu'on verra!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="III" id="III"></a><a href="#table">III</a></h2> + + +<p>Le lendemain matin, le docteur Augagne éveilla Christian en entrant dans +sa chambre. Le soleil dorait les feuillages des pommiers, et les vaches +paissaient lourdement l'herbe drue. La fenêtre ouverte laissa entrer un +air tiède, et le parfum des luzernes en fleurs. Depuis bien des nuits, +le fils de Vernier n'avait si longtemps ni si bien dormi. Il avait le +teint clair et la figure reposée:</p> + +<p>—Ça vous réussit d'avoir la jambe cassée! dit le docteur à son malade. +Il y a beau jour que je ne vous ai vu une mine pareille. Si votre père +vous voyait, il serait agréablement surpris....</p> + +<p>—Quelle heure est-il?</p> + +<p>—Il est dix heures. Les chevaux de M. Vernier marchent bien. Je suis +parti de Trouville à huit heures et demie.... Et me voilà.... Voyons +cette jambe.... Eh bien! mais cela ne va pas mal, l'enflure a disparu, +nous allons pouvoir vous poser un appareil....</p> + +<p>—Avec lequel je marcherai?</p> + +<p>—N'allons pas si vite! Vous n'avez rien à faire, n'est-ce pas? J'ai ouï +dire que vous aviez quelques loisirs.... Employez-les à vous soigner.... +Quand vous serez remis en état, vous vous recasserez la jambe si vous +voulez.... Mais, avant tout, il faut que je vous la raccommode.</p> + +<p>—Je ne vais pas m'éterniser ici.... Je dois gêner incroyablement mes +hôtes....</p> + +<p>—Ils n'en ont pas l'air....</p> + +<p>—Ce sont d'excellentes gens.... Mais j'ai un chez moi.... Et on m'y +attend....</p> + +<p>—«On» aura de la patience. Et si «on» n'en a pas, ce sera le même prix. +Votre père a prévenu lui-même....</p> + +<p>—Il a vu Étiennette?</p> + +<p>—Il l'a vue hier soir.</p> + +<p>—Oh! c'est épatant! Et comment l'a-t-il trouvée?</p> + +<p>—Fort ordinaire!</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—C'est ce qu'il m'a dit. Il a ajouté: «Je ne comprends pas Christian de +faire tant de sottises pour une si vieille dame.... Pour mon argent, il +pourrait avoir mieux que cela!»</p> + +<p>Christian parut stupéfait.</p> + +<p>—Bon! Mais quand il a eu causé avec elle, il a changé d'opinion....</p> + +<p>—Ma foi, non. Il l'a trouvée stupide. Elle a paru d'abord pétrifiée par +sa présence. Ensuite, elle a été trop aimable et lui a fait de l'œil.</p> + +<p>—Étiennette?</p> + +<p>—Étiennette Dhariel, en personne. Ah! c'est que votre père serait +encore un peu plus avantageux que vous.... Mais Vernier n'est pas du +bois dont on fait les entreteneurs de cocottes.</p> + +<p>—Cette Étiennette est vraiment unique! Croyez-vous! Essayer de +détourner papa! Ah! on n'en trouve pas souvent comme elle! Vous pouvez +être sûr que c'est par amour-propre qu'elle a fait cela. Et si le patron +avait paru vouloir marcher, elle te vous l'aurait remis à sa place!...</p> + +<p>—Pas sûr!</p> + +<p>—Ah! vous ne la connaissez pas, docteur.</p> + +<p>—Je m'en félicite!</p> + +<p>—Quand croyez-vous que je pourrai partir d'ici?</p> + +<p>—Nous vous le dirons en temps utile.</p> + +<p>—Mais je vais m'assommer, moi, dans ce patelin familial!</p> + +<p>—Mon ami, il fallait vous arranger pour ne pas attraper une pelle.</p> + +<p>—Va-t-on me donner tout ce que je demanderai, au moins?</p> + +<p>—Tout ce qui me paraîtra compatible avec votre état.</p> + +<p>—D'abord, j'ai soif.</p> + +<p>—Eh bien! mais, il doit y avoir du lait excellent. J'aperçois des +vaches dans l'herbage....</p> + +<p>—Vous moquez-vous, docteur?</p> + +<p>—En aucune façon. Je veux vous soigner, mon ami. Et mon premier soin +est de vous sevrer de toutes les saletés que vous avez coutume de boire +avant, pendant et après vos repas.... Vous allez suivre un régime, +entendez-vous, et très sévère. Il y a longtemps que je souhaitais vous +tenir dans un petit coin, pour expérimenter sur vous un procédé +anti-alcoolique que je crois infaillible....</p> + +<p>—Docteur, cria Christian avec fureur, nous ne sommes pas à l'hôpital, +ici. Je n'obéirai pas à votre fantaisie....</p> + +<p>—Alors commencez par vous tenir tranquille. Ne criez pas, ne réclamez +rien.... Sinon, je vous traite sans la moindre modération.... +Sommes-nous d'accord?</p> + +<p>Christian se laissa aller sur son oreiller, avec découragement, et +concéda:</p> + +<p>—Il le faut bien!</p> + +<p>Tout en faisant son pansement, le docteur continuait à causer, et +c'était comme toujours son sujet favori qui sollicitait sa verve:</p> + +<p>—Ah! mon cher enfant, si vous saviez le mal que vous vous faites en +buvant autre chose que de l'eau, vous ne voudriez plus, de votre vie, +toucher à un verre de liqueur, de vin, ou même de bière.... Savez-vous +qu'à l'heure actuelle, la France vient en tête des nations du monde +entier, pour la consommation de l'alcool.... Oui, nous avons rejoint les +Allemands, dépassé les Anglais et nous détenons le record de +l'ivrognerie. Les hommes, les femmes, les enfants même s'empoisonnent à +qui mieux mieux. Et le résultat de ces excès: la décadence de la race, +l'amoindrissement de sa vigueur, son abrutissement. Les hôpitaux +regorgent de fous, et les prisons sont remplies de criminels.... Les uns +et les autres irresponsables, car la grande coupable, c'est +l'ivrognerie, qui détraque les cervelles. Et ne me dites pas que vos +liqueurs de luxe, coûteuses, exquises, sont moins nocives que le fil en +quatre ou le vitriol du peuple. C'est une erreur! Le cognac à un louis +la bouteille contient autant de principes délétères que l'eau-de-vie +blanche à un franc le litre. C'est le même toxique. Il n'y a que +l'étiquette qui diffère....</p> + +<p>Christian, très ennuyé, profita d'un moment où le docteur reprenait +haleine, pour lui lancer:</p> + +<p>—Racontez donc tout ça à mon père. Il en vend!</p> + +<p>—Je ne me gêne pas pour le lui dire!</p> + +<p>—Ça doit lui être agréable!</p> + +<p>Le docteur regarda tristement le jeune homme:</p> + +<p>—Ah! autrefois, il en riait et se moquait de moi. Depuis qu'il vous a +vu atteint par la contagion, il n'est pas loin de partager ma manière de +voir.... Tant que les fils des autres seuls étaient touchés, il fermait +les yeux à la vérité. Mais maintenant que le sien est en danger....</p> + +<p>—Ah! quelle exagération!</p> + +<p>—Mon ami, il n'y a pas de demi-alcoolique, souvenez-vous de ceci. Il +n'y a que des alcooliques complets.... Quand on a touché au poison, on +est perdu! A moins d'un sérieux effort de volonté et d'une renonciation +absolue. Mais, du reste, quel plaisir éprouvez-vous à boire?</p> + +<p>—Ah! docteur, c'est un état délicieux, dans lequel on se sent plus +vigoureux, plus lucide, et comme dégagé des liens matériels. On était +maussade, atone, sans goût, même pour le plaisir. Un brouillard +enveloppait le cerveau, les membres étaient lourds. Brusquement la vie +revient, la tête se dégage, la pensée renaît. C'est comme un changement +à vue au théâtre: de l'obscurité on passe à la clarté. L'instant +d'avant, c'était la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant, +c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la métamorphose a eu lieu. +Et comment ne pas chercher à se la procurer encore?</p> + +<p>—Même si on vous dit que le philtre est un poison mortel?</p> + +<p>—Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas +un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on écoutait +les hygiénistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se +donner une congestion pulmonaire; ni avoir une émotion, car il en peut +résulter une maladie de cœur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce +qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles +qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent +le plus d'agrément. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur +toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des +gens qui n'ont pas cessé de boire comme des trous, depuis leur première +jeunesse, et qui sont arrivés à un âge avancé auquel vos buveurs d'eau +n'atteindront très probablement pas.</p> + +<p>—Mais, malheureux garçon, vous ne voyez donc pas que, indépendamment +du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au +point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos +excès? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous, +l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que +donne passagèrement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos +misères, puisque vous êtes riche et heureux. Vous êtes donc un +dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous +venez de me décrire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si +encore ce n'était qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les +conséquences s'en arrêtaient à vous. Mais vous tuez votre pays en même +temps que vous-même. La race française est atteinte dans sa source par +les excès que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux +qui vous imitent, vous êtes les plus sûrs alliés de nos ennemis, car +vous leur assurez, pour l'avenir, la suprématie sur notre pays.</p> + +<p>—Ah! Écoutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la +France. Je crois que si elle était bien gouvernée, elle aurait, malgré +tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des +chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs +de bien gros méfaits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les +collectivistes qui veulent dépouiller leurs concitoyens de ce qu'ils +possèdent, et les anarchistes qui rêvent la suppression de toute +autorité.</p> + +<p>—Eh! mon ami, tous ces gens-là boivent, ou recrutent leurs partisans +parmi ceux qui boivent....</p> + +<p>—Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans +votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos +confrères ne voient que des aliénés.... Depuis que le vieux Noé s'est +oublié dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanité s'est +cependant développée et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez +chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont été des buveurs +émérites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes, +des poètes, des savants, des hommes d'état, des hommes de guerre, des +hommes d'église, et même des médecins....</p> + +<p>—Jamais de médecins!</p> + +<p>—Allons donc! Vous pratiquez admirablement le <i>sic vos non vobis</i>.... +Et les excès que vous défendez à un client, vous vous les permettez +parfaitement à vous-mêmes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez +pas!... Et, en sortant, le médecin allume son cigare dans l'escalier.... +Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce +qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai +probablement sobre la semaine ou l'année prochaine.</p> + +<p>—Oui, à Pâques ou à la Trinité!</p> + +<p>—En attendant, faites-moi donner à boire, car vous m'avez fait parler, +et cela m'a desséché le gosier....</p> + +<p>—De la tisane?...</p> + +<p>—Non, du grog....</p> + +<p>—Alors très léger?</p> + +<p>—Américain!</p> + +<p>—Tenez, voici voire hôtesse, demandez-le lui à elle-même.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Harnoy entrait dans la chambre de Christian, le sourire du bon +accueil sur les lèvres. Derrière elle son mari apparaissait dans le +couloir.</p> + +<p>—Avez-vous bien dormi? demanda-t-elle à son pensionnaire.</p> + +<p>—Admirablement....</p> + +<p>—Voici votre déjeuner qui arrive.</p> + +<p>Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des rôties +et du beurre. M<sup>me</sup> Harnoy auprès du malade glissa une petite table +qu'elle couvrit d'une serviette éclatante de blancheur. Une odeur +appétissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire +nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout était flatteur dans ce +petit couvert soigneusement préparé. Le chocolat moussait dans la tasse, +le pain grillé sentait bon, le beurre offrait ses ronds historiés +d'arabesques. Avec une satisfaction étonnée, Christian constata qu'il +avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se +dresser, mais M<sup>me</sup> Harnoy l'arrêta:</p> + +<p>—Ne bougez pas. Je vais vous servir....</p> + +<p>Délicatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une +grâce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis +elle commença de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat +et les portant à la bouche du jeune homme. Un peu d'émotion se peignit +sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de cœur, +les soins dont sa mère entourait son enfance. C'était ainsi qu'elle le +faisait manger quand il était tout petit et malade. Il ferma les yeux, +comme pour se donner l'illusion que c'était elle qui se penchait là sur +son lit, et sans parler, sans bouger, il continua à se laisser gâter +affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse, +lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvrée. M. +Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau.</p> + +<p>Le lendemain, le médecin trouva son malade dans une si bonne condition +qu'il lui posa un appareil, grâce auquel Christian put sortir de son lit +et passer une partie de la journée dans le jardin. Ce fut là que, pour +la première fois, depuis le jour de son accident, il revit Geneviève. La +jeune fille revenait par les prés, portant à son bras un panier plein de +champignons rosés. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui +demanda des nouvelles de sa santé. Elle était rose et fraîche; ses +cheveux blonds, un peu en désordre sous son chapeau de paille, se +répandaient en mèches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, après +s'être débarrassée de son panier.</p> + +<p>—Vous êtes plus fier que le jour où nous vous avons ramassé dans +l'herbage, dit-elle gaîment. Vous nous avez fait bien peur!... Votre +machine est réparée.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier, +a très bien compris ce que demandait votre chauffeur.</p> + +<p>—Ma jambe sera malheureusement plus longue à raccommoder.... Mais le +docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier....</p> + +<p>—Il nous a affirmé, hier, que si vous étiez bien raisonnable, pendant +une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger!</p> + +<p>—Et moi qui voulais partir demain....</p> + +<p>—Ce serait de la dernière imprudence!... A moins de vous faire porter à +bras sur une civière.... Et il y dix lieues d'ici à Deauville.... Et +puis vous ne goûteriez donc pas à mes champignons?</p> + +<p>Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts +blancs les girolles roses.</p> + +<p>—Ne sont-ils pas appétissants?</p> + +<p>—Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est +très dangereux!</p> + +<p>Elle éclata de rire:</p> + +<p>—Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon père, ni ma mère, ni les +gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des débauches +de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'à +présent.... Mais vous en mangerez, vous-même, ou bien je croirai que +vous avez peur....</p> + +<p>—J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je +n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-là me +suffirait pour ne pas partir.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Harnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fenêtre, +vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils +restèrent là tous les trois. Le temps passa avec une rapidité +incroyable pour le malade, et la journée était terminée qu'il n'avait +pas eu un seul de ces instants de dégoût et d'ennui pendant lesquels il +cherchait furieusement l'oubli de lui-même. Il se sentait las d'une +bonne fatigue, détendu et comme amolli par le grand air, pris par le +calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa +reporter dans son lit, dîna gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce +qui ne l'empêcha pas de ne se réveiller qu'au matin.</p> + +<p>Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fenêtre, il eut un +mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait +l'avoir fui. C'était comme une transformation de son être. Il accueillit +la visite de son père et du docteur Augagne avec un si visible plaisir +que Vernier en fut profondément heureux. Quant au médecin, il suivait +avec une attention méditative l'évolution qui commençait dans l'état +général de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale +et brusque de l'alcool ne s'était pas produite. Au lieu d'un état de +fébrilité inquiète, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur +salutaire et une souriante résignation. Christian s'accommodait du +régime qu'on lui imposait, il ne réclamait plus d'excitants. Il ne +parlait plus de s'en aller. Il y avait à ces effets surprenants une +cause déterminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long +à la trouver.</p> + +<p>Christian n'était dans un équilibre parfait que quand M<sup>lle</sup> Harnoy +restait auprès de lui. Si Geneviève était obligée de s'absenter pour le +service de la maison, pour se promener avec son père, ou pour travailler +dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable. +M<sup>me</sup> Harnoy ne pouvait plus tirer de lui que des réponses +monosyllabiques. Quant au père, il était visible qu'il l'agaçait +supérieurement. Geneviève reparaissait-elle auprès de la guérite en +osier dans laquelle, sa jambe étendue sur un escabeau, Christian passait +ses journées, aussitôt le rayonnement de la satisfaction illuminait le +visage du blessé. D'un coup d'œil, elle le calmait; d'un geste, elle +lui imposait l'obéissance. Pour lui complaire, il se contraignait à +faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait +qu'elle fût là, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa mère. +Alors tout paraissait supportable à Christian. Il ne demandait plus +rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le cœur net, dit au bout de +quinze jours à son malade:</p> + +<p>—Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corvées les +plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre liberté. +Vous avez la jambe dans du plâtre. Par conséquent, rien ne vous empêche +de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer à Tourgeville, vous en +êtes le maître....</p> + +<p>Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marquée. Son +visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant:</p> + +<p>—Je crois que vous vous exagérez singulièrement mon état.... Je ne me +sens pas si bien que vous le dites.... J'ai eu encore, hier, de +violentes douleurs dans la cheville.... Sans doute, je pourrais, je +crois, rentrer à Tourgeville.... Mais quelle figure y ferais-je? Me +montrer à l'état d'invalide, avec une jambe en bandoulière, me portant +sur des béquilles.... Autant rester ici, où je me guérirai promptement +et mieux.</p> + +<p>—Oui, sans doute, mais la discrétion?... La famille Harnoy....</p> + +<p>—Ah! ce sont des gens parfaits! Ils ne me mettront pas à la porte! +interrompit Christian avec vivacité. Je sais ce qu'ils pensent.... Ils +me verront partir à regret.... Et moi je n'ai pas envie de les +quitter.... Pour être discret, je ne veux pas risquer de me montrer +ingrat.</p> + +<p>—Bon! bon! A votre guise. C'est affaire à vous et à votre père. Il y a +toujours moyen de s'acquitter envers les gens. Et avec un beau +cadeau....</p> + +<p>Cette fois, Christian se mit pour tout de bon en colère:</p> + +<p>—Plaisantez-vous? Un cadeau! Pour s'acquitter de pareils soins, et +d'une telle bonté? Sommes-nous des pleutres?</p> + +<p>Le docteur Augagne hocha la tête:</p> + +<p>—Mon cher, la famille Harnoy ne roule pas sur l'or. J'ai pris mes +informations. Le père est dans des affaires difficiles.... Et la +situation où il se trouve fait que votre présence chez lui est une assez +lourde charge pour ses finances.... On met pour vous les petits plats +dans les grands.... Au lieu de vivre économiquement, on fait du +luxe....</p> + +<p>—Mais je ne me doutais pas de cela! s'écria Christian avec émotion. +Voilà donc pourquoi M<sup>lle</sup> Geneviève raccommode ses robes, et travaille +avec tant d'activité? Et je demande, à chaque instant, des choses +coûteuses à ces bonnes gens! Suis-je bête? Et ne pouviez-vous m'avertir +plus tôt?</p> + +<p>—Je ne savais rien. C'est un ami de Paris que j'ai rencontré, hier, qui +m'a renseigné sur la famille Harnoy.</p> + +<p>—Eh bien! voyons, dites ce que vous avez appris....</p> + +<p>—Il n'y a pas très longtemps, il s'en est fallu de peu que le père +Harnoy ne fût obligé de suspendre ses paiements.... Les créances qu'il a +sur de grosses maisons Argentines ne rentraient pas.... Il dut faire +flèche de tout bois.... En ce moment, les affaires sont tout à fait +arrêtées.... On vit à la campagne avec les revenus de la fortune très +réduite de M<sup>me</sup> Harnoy.... Mais c'est modeste... modeste!</p> + +<p>—On ne s'en douterait pas. Comment font-ils? Moi, je les aurais crus à +l'aise....</p> + +<p>—Les femmes sont si adroites quand elles s'en donnent la peine!</p> + +<p>—Maintenant que je connais la situation exacte, je vais en causer avec +mon père.... Il n'est pas admissible qu'il ne puisse pas aider M. Harnoy +à sortir d'embarras....</p> + +<p>Le docteur Augagne se frotta les mains:</p> + +<p>—Il est certain que si la puissante maison Vernier-Mareuil veut +s'intéresser à l'affaire de M. Harnoy, c'est fini des difficultés.... Il +suffira qu'on sache que votre père le patronne pour qu'il trouve du +crédit partout....</p> + +<p>—C'est donc parce qu'il est tourmenté que ce pauvre homme est si +souvent maussade? M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Harnoy ne sont pas tous les jours à +la fête avec lui....</p> + +<p>—Elles n'en ont que plus de mérite à montrer une si parfaite égalité +d'humeur.</p> + +<p>—Ah! il est vrai qu'elles sont exquises! La mère et la fille rivalisent +de soins et d'affection.... Qu'un homme est heureux de vivre entouré +d'une tendresse pareille!</p> + +<p>—Qu'est-ce qui vous prend? s'écria le docteur Augagne. C'est vous, +Christian, qui me tenez de pareils propos? Voilà bien la chose la plus +inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous +entendait?</p> + +<p>—Ah! Clamiron est un idiot!</p> + +<p>—Et la délicieuse Étiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si +elle vous découvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des idées de +famille?</p> + +<p>Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une +gravité inusitée:</p> + +<p>—Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le mérite. Car tout +ce que je pense-là est en désaccord complet avec ce que je pensais +auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais +une vie enragée, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas +aujourd'hui, où je comprends l'avantage qu'il y a à être doux, dévoué et +simple, en voyant, sous mes yeux, le dévouement, la simplicité et la +douceur incarnés en ces deux femmes qui sont le vertu même. Il y a donc +des créatures pareilles dans le monde? Et comment ai-je été assez +malheureux pour n'en pas connaître jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon +entourage. Où aurais-je pris le goût de la modestie et de la bonté? Je +ne vois que des gens acharnés à la conquête de la fortune, et par tous +les moyens. Je ne connais que des êtres égoïstes jusqu'à la férocité. +Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme à une +bataille. Les amis n'ont qu'une pensée: tirer de vous tout ce qui sera à +leur convenance, quitte à vous délaisser dès que vous ne leur offrez +plus la somme de satisfaction qu'ils réclament. Les maîtresses vous +exploitent et vous dépravent, avec la joie affreuse de se venger des +sujétions qui leur sont imposées par votre caprice. Ce n'est partout que +duplicité et concupiscence. L'atmosphère dans laquelle on vit est +empoisonnée d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour +s'étourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et +toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait +oublier. Et puis c'est une habitude qui paraît bonne et à laquelle on +s'attache désespérément. On se fuit soi-même, ce qui est plus commode +que de se corriger. Bientôt on n'a plus même la force de réagir, et on +est une épave de plus emportée par le courant du vice. J'en étais là, il +n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout +ce que vous me disiez de sensé et que je tournais en dérision. Vous +aviez raison: j'étais une bête brute, je désolais mon père, je dégoûtais +les gens raisonnables, et je courais à la folie. Mais c'est fini. Je +suis en état de faire la différence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et +ce que je dois faire désormais. C'est un grand bonheur pour moi de +m'être cassé la jambe. Car si j'avais continué à vivre encore un an, +entre des Clamiron et des Dhariel, j'étais perdu.</p> + +<p>Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle déclaration. Il regarda +son malade avec inquiétude:</p> + +<p>—Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux?</p> + +<p>—Comment? Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple du monde. Je +donnerai de l'argent à Étiennette et je mettrai Clamiron à la porte. +Étiennette me trompe à l'heure et à la course, pour peu qu'on y mette le +prix. Quant à Clamiron, qui vit à mes crochets, il me déteste de tout +son cœur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux!</p> + +<p>—Mais vous êtes bien décidé?</p> + +<p>—Vous aurais-je parlé comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de +réfléchir, depuis que je suis ici. C'est la première fois que cela +m'arrive depuis plusieurs années. Je ne vois pas très bien pourquoi je +continuerais à me ruiner la santé, à désoler mon père et à scandaliser +le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine +et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-là! +Passons à un autre divertissement.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le même. En attendant, +priez mon père de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui +au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy.</p> + +<p>La conversation prit fin. M<sup>me</sup> Harnoy et sa fille arrivaient dans un +tonneau d'osier, attelé d'un vieux poney ébouriffé, seule voiture de la +maison. Aidé par le docteur, le jeune homme prit place auprès des deux +femmes. M<sup>lle</sup> Harnoy rassembla les guides, donna du fouet à son cheval +qui partit d'un trot résigné. Et par les chemins creux, bordés de grands +hêtres, dans la fraîcheur du soir, ils s'en allèrent, paisibles, faire +leur petit tour de promenade quotidienne.</p> + +<p>A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel Étiennette avait +accueilli la nouvelle de l'accident arrivé à Christian commençait à +s'altérer. La visite de M. Vernier à la villa avait, pendant deux jours, +défrayé la conversation des amies de M<sup>lle</sup> Dhariel et des camarades de +Christian. Un valet de pied, envoyé à cheval, le troisième jour, pour +prendre des nouvelles du blessé, avait, en échange d'une lettre fort +tendre écrite par Étiennette, rapporté cette simple réponse verbale: «Le +mieux continue». Le valet, interrogé, avait donné les renseignements +suivants:</p> + +<p>«La propriété dans laquelle M. Vernier était soigné s'appelait +Saint-Georges-lès-Berneville. On arrivait à la maison, située en pleine +campagne, par des chemins affreux. Ce n'était pas étonnant que M. +Christian eût démoli son automobile dans des fondrières pareilles. Par +temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et +l'habitation, fallait voir! Deux étages, couverture de tuiles, et pas +même de cour d'entrée. On s'amenait par un enclos dans lequel les +poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en +liberté. Comme personnel, une cuisinière et une bonne. C'était le +jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronné, dont on ne +trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des +robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes +pas les jours ordinaires!»</p> + +<p>Ces racontars, colportés par Étiennette, avaient mis Longin et +Vertemousse en veine de curiosité. Ces seigneurs, venus pour tirer au +pigeon à Deauville, formèrent le projet d'aller surprendre leur ami sur +son lit de misère. Ils frétèrent un breack et partirent bon train pour +Saint-Georges-lès-Berneville. C'était le douzième jour après l'accident. +Il était entendu qu'à leur retour, ils viendraient dîner à Tourgeville +pour apporter à Étiennette leurs impressions personnelles. Fort +différentes de celles du valet de pied, elles eurent le privilège +d'agacer extraordinairement M<sup>lle</sup> Dhariel. Les deux boscards avaient +trouvé Christian étendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur +arrivée avait mis en fuite une très jolie personne blonde qui paraissait +faire la lecture au blessé.</p> + +<p>Celui-ci avait plutôt paru contrarié de les voir. Il ne les avait pas +mal reçus. Après une course de dix lieues, à travers champs, c'eût été +raide. Mais il ne s'en était fallu que de peu. Il les avait rassurés +sur son état, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arrivée +d'une vieille dame, qui leur avait apporté de la bière, il y avait gros +à parier que Christian les aurait laissés repartir sans leur offrir un +verre d'eau. Du reste, la propriété était charmante, quoique modeste, et +les gens qui l'habitaient paraissaient être de bons bourgeois de Paris +en villégiature. D'après ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la +jolie personne blonde était la fille de la vieille dame. Et Christian, +qui paressait à l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle, +n'avait pas du tout l'air pressé de revenir en des lieux moins agrestes.</p> + +<p>Ces communications rendirent Étiennette sérieuse. Elle devina qu'il y +avait anguille sous roche et, transportée de fureur à la pensée qu'elle +pourrait être roulée par Christian, elle s'apprêta à intervenir de la +façon la plus énergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait +interdit de se présenter à Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle +se sentait portée à y courir. Évidemment, le père avait intérêt à +empêcher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son intérêt à +elle exigeait qu'elle tâchât de voir Christian. Mais comment? Arriver +là, tout de go, avec sa voiture, ou même, comme Vertemousse et Longin, +avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation? +N'était-elle pas, du reste, consignée et rien qu'à l'aspect de son +ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle était +plutôt un peu voyante, même quand elle se piquait d'être simple, la +charmante Étiennette. Comme disait Clamiron: «Elle déplaçait beaucoup +d'eau». Et il lui était bien difficile de passer inaperçue partout où +elle allait. Dès lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian, +lui parler à loisir et l'enlever de bon gré ou de haute lutte? +Étiennette, qui avait été comédienne, s'ingénia d'un moyen de théâtre. +Elle acheta à Trouville un costume de garçon et décida d'aller, en +travesti, à la recherche de son amant.</p> + +<p>Christian, rasséréné, paisible, ne se doutait guère des projets formés +contre sa libération. Il était redevenu tout simple, tout naïf, et y +prenait un plaisir extrême. Son père, mandé par le docteur Augagne, +avait amené cette fois, avec lui, M<sup>me</sup> Vernier et l'indispensable +baron Templier. L'élégance et la beauté d'Emmeline avaient produit leur +effet sur M<sup>me</sup> Harnoy, qui s'était répandue en regrets de n'avoir pas +été avertie de cette aimable visite. Geneviève, avec sa grâce naturelle +et aisée, avait fait à la famille de Christian les honneurs de son petit +domaine. Elle avait improvisé un goûter avec de belles fraises et de la +crème. Pendant ce temps-là, Christian s'expliquait avec son père.</p> + +<p>Le résultat de leur entretien ne s'était pas fait attendre. Vernier, +stupéfait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton +posé, avait écouté, avec une faveur toute particulière, le résumé de la +situation embarrassée de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant +toujours dans ses résolutions, il avait tout de suite exposé à son fils +que M. Harnoy, n'ayant pas bien géré son commerce, quand il était aisé, +le gérerait encore moins bien maintenant qu'il était difficile. Mettre +de l'argent dans la maison de commission, c'était le jeter dans un trou. +Et comme Christian se récriait, en reprochant à son père de se montrer +trop positif, celui-ci avait répondu en souriant:</p> + +<p>—Il y a mieux à faire. Je ne veux pas donner à M. Harnoy le moyen de +végéter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de +la représentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Amérique du +Sud. Il connaît le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y +avons, nous-mêmes, de gros débouchés. Je l'intéresserai dans la vente. +Il sera donc hors de peine.</p> + +<p>—Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques +précautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont +pas favorisés par la réussite.... Et si tu lui posais ça tout net, dans +la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas.</p> + +<p>—Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas +rester encore ici?</p> + +<p>—Ah! tant que je pourrai! Le séjour de cette maison est excellent pour +moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arrivé depuis +longtemps. L'air des champs me réussit. Je me demande si je ne suis pas +né pour être agriculteur....</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce qui t'arrête? Tu n'as qu'à aller à Moret, +t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main....</p> + +<p>—Oh! Moret? non. Je ne me vois pas à Moret.... Ici, oui.... Et, qui +sait?... Pas longtemps, peut-être!...</p> + +<p>M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La +métamorphose de son fils était si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas +mesurer plus exactement la portée. Il se tint pour satisfait du résultat +acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de débrouiller la situation. +Il se dit bien que ce n'était pas l'air particulier qu'on respirait à +Saint Georges-lès-Berneville qui avait modifié aussi profondément les +goûts de Christian. Il entrevoyait que M<sup>me</sup> Harnoy, si bonne +garde-malade qu'elle eût été, n'avait pas, à elle seule, pu attacher si +solidement Christian à la petite maison normande cachée parmi les +pommiers de l'herbage. Il y découvrait clairement l'influence de la +jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses +beaux yeux et ses lèvres riantes. Mais si cette influence devait devenir +souveraine et aider à sortir Christian de la mauvaise voie où il était +engagé, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Très prudemment, il se +décida à laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beauté à une +cure si difficile, et il prit congé de la famille Harnoy, en engageant +le père à venir le voir à Deauville, pour causer de différentes affaires +d'exportation sur lesquelles il désirait avoir son avis.</p> + +<p>Christian vit partir avec soulagement son père, sa belle-mère et l'ami +de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa quiétude monotone et +délicieuse lui paraissait insupportable. Il commençait à marcher tout +seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle liberté de +mouvements pour aller, dans l'après-midi, à l'heure où M<sup>lle</sup> Harnoy +était occupée à la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de chênes où, +sur un banc de gazon, il restait à fumer en rêvant. Un saut de loup, +dont l'escarpement éboulé était devenu praticable, séparait le jardin de +la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est +quelque faucheur se rendant à son travail, ou un bûcheron regagnant sa +coupe.</p> + +<p>Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son +habitude, avait, après le déjeuner, gagné sa retraite fraîche et +silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et prêtait l'oreille au +bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur était violente, et +l'air vibrait comme embrasé par le soleil. Tout à coup, il reçut une +petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la +route, de l'autre côté du fossé, appuyé sur une bicyclette, il aperçut +un jeune garçon, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait +interdit, le bicycliste se décida à parler d'une voix gaie:</p> + +<p>—Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope à +la campagne?</p> + +<p>Christian fronça le sourcil. Il avait devant lui Étiennette.</p> + +<p>—Par où entre-t-on? demanda la jeune femme, quand on veut causer avec +toi? L'intimité, avec ce saut de loup entre nous deux, me paraît +médiocre. Bah! je le franchis! Si on y trouve à redire, tu m'excuseras.</p> + +<p>Elle avait appuyé sa bicyclette à un arbre, et, d'un bond de ses jambes +fines, elle avait franchi l'obstacle. Malgré son mécontentement, +Christian ne put se dispenser de reconnaître qu'elle avait ainsi, en +costume masculin, la plus charmante tournure qu'on pût voir. Son visage, +encadré d'une perruque blonde, avait une mutinerie délicieuse. Elle +semblait grande, tant elle était bien proportionnée. Elle prit Christian +par les épaules, l'embrassa sur les deux joues, en camarade, et, +s'asseyant à côté de lui, sur le banc de verdure:</p> + +<p>—Eh bien! mon petit, te voilà rafistolé? Tu penses si j'avais envie de +te voir! Mais dis donc, tu n'as pas fait grand accueil à ma +correspondance. Tu aurais pu me répondre. Ce n'était pas le bras que tu +t'étais cassé, pourtant! Mais, passons; je mets ta paresse sur le compte +de l'accablement. A présent que tu es bien d'aplomb, causons. Tu ne vas +pas t'éterniser ici, je suppose? Tes amis et moi, nous sommes dans la +douleur. Deauville, sans ta présence, a perdu tout éclat, et le Casino +n'a plus de charme. La mer, elle-même, est devenue jaune. Allons! +Reviens, chéri, ne tiens pas rigueur à cette station balnéaire. Voilà la +saison des courses qui s'amène. C'est le moment de reparaître.</p> + +<p>Elle riait en lui débitant, d'une voix gaie, son boniment, et, peu à +peu, câline, elle s'était rapprochée. Elle lui passa les bras autour du +cou et, l'enveloppant du parfum qui lui rappelait tant d'heures de +volupté, elle s'efforça de le troubler, de réchauffer, de le reprendre. +Il ne la repoussa pas. Il lui parla d'une voix calme:</p> + +<p>—Ma chère amie, j'aurais infiniment préféré que tu ne vinsses pas ici. +Je t'en avais fait prier par mon père. Mais je vois que tu es toujours +la même, et que c'est justement ce que l'on t'interdit qui te tente.</p> + +<p>—Dame! mets-toi à ma place!</p> + +<p>—C'est à la mienne qu'il faut te mettre. Je suis chez de bons +bourgeois, bien tranquilles et très timorés. Vois-tu l'effet que je +produirais si quelqu'un venait nous surprendre en tête-à-tête. +Assurément, tu pourrais repasser le fossé, comme tu l'as fait tout à +l'heure, et prendre le large à grands tours de bécane. Mais il faudrait +me répandre en explications, et ce serait fastidieux. Le plus sage était +de rester à Tourgeville, à attendre ma guérison complète....</p> + +<p>—Comment donc! interrompit Étiennette, à reverdir, pendant que tu fais +une cure de petit lait dans les campagnes?... Est-ce que tu te fiches de +moi, mon petit Christian?</p> + +<p>—J'aurais pensé que le souci de ma santé saurait t'imposer plus de +patience.</p> + +<p>—Je ne vois pas très clairement ce que ta santé aurait à gagner à un +prolongement de séjour ici.... Tu es frais comme une rose. Tu marches +avec une canne. Tu marcheras encore bien mieux en t'appuyant sur mon +bras. Si tu n'as que des raisons d'hygiène pour t'attarder ici, je +m'engage à te mettre dans les mêmes conditions à Tourgeville....</p> + +<p>—Eh! que veux-tu donc qu'il y ait? s'écria Christian avec une +irritation qu'il ne parvenait plus à contenir.</p> + +<p>Ils se regardaient tous les deux fixement: elle, railleuse, lui, très +décidé. Pour la première fois, Étiennette trouvait en lui de la +résistance à ses caprices. Elle eut la sensation très nette que +moralement déjà il lui avait échappé, et que matériellement il +s'apprêtait à se libérer. Un petit frémissement, qui ne pouvait pas +passer pour un sourire, agita le coin de ses lèvres. Mais, très +maîtresse d'elle-même, elle se fit câline et douce:</p> + +<p>—Ah! mon chéri, que sait-on? Avec les hommes, il faut s'attendre au +pire, surtout quand ce sont des petits hommes comme toi, si convoités à +cause de leur gentillesse. Tu ne vas pas, au moins, t'étonner que je +sois un peu jalouse?...</p> + +<p>Il eut un accès de rire:</p> + +<p>—Toi? Non! Écoute, ne me fais pas le grand jeu! Je sais à quoi m'en +tenir sur tes sentiments envers moi. Je ne t'ai jamais demandé de +fidélité. Permets que je ne m'inquiète pas de ta jalousie. Je suis d'un +bon rapport, c'est certain. Mais, mon enfant, nous ne sommes pas mariés +ensemble. Il n'y a pas besoin du divorce pour reprendre chacun notre +liberté. Oh! rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te quitter +salement. Je saurai tenir compte de tes besoins, et je ferai bien les +choses.</p> + +<p>Elle ne discuta pas. Ses yeux devinrent noirs sous ses sourcils froncés, +et forçant Christian à se tourner vers elle, elle dit d'une voix âpre:</p> + +<p>—C'était donc vrai que tu filais le parfait amour, ici, avec une petite +bourgeoise finaude? Ah! elles en ont du vice, ces demoiselles, qui se +manifestent un cataplasme d'une main et une tasse de tisane de l'autre. +Elles connaissent leur métier. Elles la font à la pureté, à la candeur! +Et mon imbécile coupe dans la mise en scène, et se laisse pincer comme +un collégien à sa première aventure. Ah ça, tu ne vois donc pas qu'on te +joue la comédie de l'amour pur, mais que la jeune fille vise tes +millions, comme si elle n'avait fait que cela de sa vie!... Ah! tu l'es +jobard pour ton âge et après tout ce que tu as vu!</p> + +<p>Christian laissa passer ce flot de paroles, puis il demanda posément:</p> + +<p>—Tu as fini?</p> + +<p>Elle devint rouge de colère, et cria:</p> + +<p>—Non! Je commence!</p> + +<p>—Eh bien! alors, j'aime mieux te dire tout de suite que tu ne sais pas +de quoi tu parles. On ne m'a joué aucune comédie, je ne soupçonne aucun +projet, et c'est toi, la première, qui fais allusion à des sentiments +qui, s'ils existent, sont, en tout cas, bien soigneusement dissimulés. +Le hasard a tout fait en me mettant dans l'obligation de me tenir +tranquille pendant trois semaines et de réfléchir. Il est bien probable +que, si j'avais continué à m'abrutir dans la société où je vivais, je +n'aurais jamais eu la pensée de m'écarter de toi. Je me serais contenté +du mouvement et du bruit de la fête qui occupait tous mes instants, et +j'aurais persisté à prendre toute cette agitation pour le bonheur. +Malheureusement pour toi, j'ai eu l'occasion de faire un retour sur +moi-même. J'ai vu clairement que je faisais fausse route, et j'ai pris +le parti de m'arrêter. Je ne trouve pas utile de désoler ma famille, de +scandaliser mes amis et de me détruire la santé, pour les minces joies +que j'ai goûtées jusqu'ici et que, avec beaucoup d'habileté, tu étais +arrivée à me faire accepter comme le comble du plaisir. Tout cela a fait +son temps. Je change de programme. Je ne dis pas que je vais devenir +sérieux: ce serait aller un peu vite en besogne. Mais je vais tâcher +d'être raisonnable. J'ai été si fou, jusqu'ici, qu'avec un rien de +raison je suis sûr de faire beaucoup d'effet!</p> + +<p>Une lueur flamba, menaçante, dans les yeux d'Étiennette.</p> + +<p>—Alors, tu me quittes?</p> + +<p>—Tu n'avais pas cru que l'on resterait toujours ensemble? Je n'ai pas +été le premier. Je ne serai pas le dernier.</p> + +<p>—Qu'en sais-tu?</p> + +<p>—Oh! je ne me considère pas comme irremplaçable! Il y en a d'autres!</p> + +<p>—Je tiens à toi.</p> + +<p>—Beaucoup d'honneur!</p> + +<p>Elle blêmit, fit un geste violent:</p> + +<p>—Prends garde!</p> + +<p>Il sourit, très calme:</p> + +<p>—Tu me menaces? C'est le comble de la tendresse. Aime-moi, ou je te +fais du mal! Crois-tu m'intimider?</p> + +<p>Elle changea brusquement d'attitude et de physionomie:</p> + +<p>—Ah! comme tu es méchant avec moi! Tu sais trop bien que je suis +incapable de te nuire. Ah! Christian, est-ce possible? Après tout ce que +je t'ai donné de moi-même....</p> + +<p>Elle éclata en sanglots, s'abattit aux pieds du jeune homme et, roulant +sa tête sur ses genoux, elle resta appuyée à lui, dans une pose +ravissante qui montrait le développement harmonieux de ses reins, et ses +jambes fines sur lesquelles frissonnait la soie de ses bas noirs. Mais +elle n'avait plus d'action sur les sens de Christian. Il fut inattentif +à ses grâces habilement offertes, et très ennuyé seulement de la +sensiblerie à laquelle tournait l'entretien. Il aurait préféré les +menaces aux larmes. Il était de ces hommes qui ne peuvent pas voir +pleurer les femmes. Et Étiennette le savait bien. Accablée, paraissant +toute à sa douleur, elle arrosait le genou de Christian de pleurs +véritables, en baisant doucement sa peau à travers l'étoffe du pantalon. +Il sentait la chaleur de sa bouche. Il se demandait comment la relever. +Il n'osait plus lui parler, et tremblait que quelqu'un de la maison ne +vînt à paraître. Il aurait donné cent mille francs pour faire partir +Étiennette. Il ne savait comment s'y prendre pour la mettre en route. +Elle sentit son embarras et comprit son silence. Elle releva lentement +sa tête, et offrant au regard de Christian un visage bouleversé par le +chagrin et gonflé par les larmes:</p> + +<p>—Tu n'as jamais su combien je t'aimais! Ah! comme tu es dur pour moi! +Tu me punis d'avoir cédé à tous tes caprices. La vie que je t'ai faite, +c'était celle que tu préférais; je n'ai cherché qu'à te complaire. Et +aujourd'hui tu me le reproches! Mais c'est bien! J'accepte tout de toi. +Je te prouverai par mon sacrifice la sincérité de mes sentiments. Tu +veux m'abandonner, tu en es libre. Je ne dirai rien, je ne ferai rien +qui puisse te causer de l'ennui. Je ne me plaindrai même pas. Et, +cependant, tu vois si j'ai de la peine!...</p> + +<p>Elle eut une nouvelle crise de sanglots, et, cette fois, cacha son +visage dans le cou de Christian, qu'elle se mit à embrasser follement, à +pleines lèvres, le mordant, avec des cris étouffés, de la pointe de ses +dents fines. Il commença à s'agiter et essaya de la repousser en disant:</p> + +<p>—Étiennette! Voyons!... Sois raisonnable! Tu m'as vraiment touché par +tes dernières paroles.... Ne gâtons pas cela.... Restons bons amis.... +Je ne demande pas mieux pour ma part.... Hein?</p> + +<p>Elle se redressa et, comme par enchantement, redevint souriante. Son +visage exprima la joie et, toute rose, avec des larmes encore +tremblantes au bord des yeux, elle était vraiment délicieuse. Mais +l'heure des triomphes était passée pour elle. Trop intelligente pour ne +pas comprendre qu'elle n'avait plus rien à espérer des roueries de +l'amour, elle se résigna à dissimuler, pour essayer de se préparer une +revanche:</p> + +<p>—Amis? Oh! serait-ce possible? s'écria-t-elle. Je ne te perdrais donc +pas tout à fait?</p> + +<p>—Tu veux bien alors?</p> + +<p>Elle hocha la tête et sa physionomie instantanément redevint triste.</p> + +<p>—Ah! Christian, s'il le faut, pour te plaire.... Mais, quelle +différence! Ah! comment m'y résigner? Non, vois-tu, il vaut mieux nous +séparer pour toujours. Je souffrirais trop. Je sens que mon cœur se +déchirerait si tu étais près de moi sans m'aimer....</p> + +<p>Elle se dressa sur ses pieds et, avec un geste de désespoir:</p> + +<p>—Ah! tout est fini pour moi! Adieu!</p> + +<p>Ce fut lui qui la retint:</p> + +<p>—Étiennette, ne t'en va pas comme ça. Je t'assure que tu me fais du +chagrin....</p> + +<p>—Petit chagrin! murmura-t-elle avec un mélancolique sourire. Mais, je +ne me plains pas, va, je ne voudrais pas te voir souffrir. C'est bien +assez de moi!</p> + +<p>Elle eut l'adresse de sentir que c'était le moment précis où elle devait +disparaître, afin de laisser Christian sous une impression excellente. +Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint à +distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec +prestesse. De l'autre côté, au bord de la route, elle approcha ses +doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagné d'un +regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main +sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, disparaître +derrière les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant +le départ de la maîtresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu à peu, +et cessa. Il sembla à Christian que toutes les attaches mauvaises qui +le liaient encore à son passé venaient de se rompre. Il tendit l'oreille +pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et +pensa qu'il était débarrassé d'Étiennette pour toujours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="IV" id="IV"></a><a href="#table">IV</a></h2> + + +<p>Lorsque Christian revint à Deauville, il était accompagné de la famille +Harnoy. Il avait paru à Vernier que la plus élémentaire convenance +exigeait qu'il rendît aux hôtes de son fils leur hospitalité. L'ancien +liquoriste était allé, la veille, faire visite à M<sup>lle</sup> Étiennette +Dhariel et lui avait remis un chèque qui devait, suivant lui, apaiser +complètement sa douleur. En échange de la somme, il avait réclamé le +départ de la jolie fille pour Paris. Elle avait acquiescé à ces +exigences, sans faire la moindre observation. Le terrain était donc +parfaitement déblayé de tout obstacle, quand le convalescent reparut +chez son père. L'oncle Mareuil était arrivé de la veille. Vernier avait +tenu particulièrement à avoir l'opinion de son beau-frère sur la famille +Harnoy. L'idée se précisait dans l'esprit de Vernier que le changement +radical survenu dans les habitudes de Christian était dû à l'influence +de la gentille Geneviève. Et comme il avait pour règle de conduite de ne +jamais rien négliger de ce qui pouvait être utile, il songeait déjà à +tirer parti de cette autorité pour obtenir la conversion définitive de +son fils. Mais comment?</p> + +<p>Emmeline, qui abordait toujours franchement les situations, le lui avait +dit tout net:</p> + +<p>—Si notre Christian a du goût pour cette petite, donnez-la lui sans +hésiter. Elle n'a pas le sou? Qu'est-ce que cela peut vous faire? Les +parents sont d'honnêtes gens, cela doit vous suffire. Et une femme qui +n'apportera pas de fortune à votre fils, mais l'empêchera de dissiper +stupidement la vôtre, sera, à coup sûr, un parti très avantageux. Ce qui +vous arrive là était inespéré. A la façon dont Christian tournait, vous +pouviez tout craindre. Brusquement il s'arrête sur la pente où il +glissait. Profitez de l'arrêt, attachez-vous celle qui vous le procure. +Fasse le ciel que cet arrêt soit sérieux et que, en faisant épouser à +votre fils cette enfant, vous ne la destiniez pas aux plus affreux +malheurs.</p> + +<p>—Eh! que prévoyez-vous donc?</p> + +<p>—Je m'en rapporte à la sagesse populaire qui a formulé ce dicton: «Qui +a bu, boira».</p> + +<p>—Vous êtes bien pessimiste! C'est une forme d'opinion très commode +parce qu'elle permet de paraître avoir prévu ce qui pourra arriver de +mauvais, tout en laissant le droit de se réjouir de ce qui arrive +d'heureux!</p> + +<p>—Pensez-vous que je cherche à me donner des mérites à vos yeux? Je vous +exprime une crainte. Voilà tout! Et j'y insiste: si vous avez une chance +de sortir Christian du bourbier où il s'enfonce, c'est de le marier. +Avec la réputation qu'il a déjà, ce ne serait pas facile!</p> + +<p>—Ah! il est vrai qu'il a fait bien des sottises! Il se modèle comme à +plaisir sur les plus mauvais sujets. Et cependant il connaît des jeunes +gens parfaits, comme le cher Templier....</p> + +<p>Emmeline eut un geste de mécontentement:</p> + +<p>—Laissez-là les comparaisons.... Le baron a ses défauts, tout comme les +autres....</p> + +<p>Il dit naïvement, en regardant sa femme d'un air de reproche?</p> + +<p>—Ma foi! vous êtes sévère! Je ne lui en connais pas. Il est rangé, +sobre, poli....</p> + +<p>—C'est entendu! Il a toutes les qualités! C'est votre ami!</p> + +<p>—Allez-vous le prendre en grippe? Je ne puis plus parler de lui sans +que vous l'attaquiez! Ne m'avez-vous pas reproché l'autre jour de me +montrer trop souvent en public avec lui? Pourquoi, je vous le demande? +Ce garçon m'agrée. Il a tous mes goûts, toutes mes manières de voir. +Nous ne sommes jamais en désaccord sur rien. J'ai un plaisir extrême à +me trouver en sa compagnie. Êtes-vous jalouse de notre intimité?</p> + +<p>—Ah! voilà autre chose, maintenant! Eh! faites-en ce qui vous plaira, +mais si l'on se moque de vous parce que vous frayez avec des gens qui ne +sont pas de votre âge, vous saurez que je vous en avais prévenu.</p> + +<p>—Se moque qui voudra! Raymond m'est agréable. Il se plaît avec moi. +C'est un compagnon charmant. Que n'ai-je un fils comme lui! Mais il m'a +déjà donné à moi d'excellents conseils, il en donnera aussi à +Christian.... Je le lui demanderai....</p> + +<p>—Riante perspective! Voilà un garçon qui ne se doute pas de son +bonheur!</p> + +<p>Il était donc reconnu, avant même que Geneviève fût arrivée chez +Vernier, qu'il serait, à tous égards, avantageux qu'elle épousât +l'héritier des Vernier-Mareuil. Elle ne soupçonnait pas qu'elle fût +réservée à une si brillante et si redoutable fortune. Très innocemment, +avec une naturelle bonne grâce, elle avait soigné Christian. Pas une +fois, la pensée que l'intéressant blessé, tombé à la porte de ses +parents et recueilli par eux, pourrait cesser d'être un étranger pour +elle, ne s'était présentée à son esprit. Elle le savait très riche, elle +se savait très pauvre. Dans ce monde positif, des rigueurs duquel son +père avait tant souffert, elle ne devait pas prévoir qu'une union fût +probable entre Geneviève Harnoy et le fils de Vernier-Mareuil.</p> + +<p>Elle ne pouvait découvrir les raisons mystérieuses qui faisaient +admettre cette union à ceux mêmes qui, en toute autre circonstance, +auraient été le plus portés à s'y opposer. Si elle les avait connues +sans réserve, dans toute leur égoïste rigueur, elle eût sans doute été +épouvantée et, au lieu de partir pour Deauville avec un naïf +contentement, elle aurait refusé de quitter la tranquille maison de +Saint-Georges-lès-Berneville. Mais elle ne voyait que l'orgueil de son +père, ravi d'aller passer quelques jours chez le grand industriel qui +avait fait luire à ses yeux l'espoir d'une prompte restauration de sa +fortune, que la joie de sa mère, soulagée de toutes ses inquiétudes pour +l'avenir. Et peut-être aussi, dans son cœur candide, la satisfaction de +ne pas quitter brusquement l'intéressant malade qu'elle avait contribué +à guérir entrait-elle pour une part plus grande qu'elle ne croyait dans +son plaisir.</p> + +<p>Les curiosités de l'arrivée dans la superbe villa Vernier-Mareuil une +fois épuisées, Christian se fit un amusement de guider Geneviève dans le +magnifique jardin qui s'étend le long de la plage, et borde une terrasse +de ses somptueux parterres de fleurs. De là une vue splendide s'offre +sur la mer et s'étend jusqu'au Havre, dont les grands navires animent +l'horizon. Ils étaient là tous les deux, assis, car la marche prolongée +fatiguait encore Christian, regardant le panorama qui se déployait +devant eux.</p> + +<p>—Ah! ce n'est plus Saint-Georges, avec sa tranquillité et son silence, +dit la jeune fille. Vous voilà ressaisi par votre vie élégante, et vous +allez bien vite oublier les calmes journées que vous passiez dans le +jardin, à l'ombre du grand tilleul....</p> + +<p>—Je les regretterai plus d'une fois. Ce sont peut-être les meilleures +de ma vie.</p> + +<p>—Vous vous moquez! Maintenant que je connais votre maison et tout le +luxe auquel vous êtes habitué, j'ai peine à comprendre comment vous vous +êtes si facilement contenté de notre vie toute simple.</p> + +<p>—N'aurais-je pas été bien ingrat? Vos parents m'offraient la plus +cordiale hospitalité et elle a été pour moi si favorable.... Mais vous +ne pouvez savoir....</p> + +<p>Il se tut et son visage prit une expression de gravité recueillie, comme +s'il faisait intérieurement l'examen de toute une situation qui +échappait à Geneviève et qu'elle pressentait sérieuse. Il reprit avec un +peu de tristesse:</p> + +<p>—A présent, comme vous dites, tout est changé et il va falloir rentrer +dans le courant des habitudes mondaines.... Et c'est bien dommage!</p> + +<p>Geneviève le regarda étonnée:</p> + +<p>—Si cela ne vous plaît pas, qui vous oblige à le faire?</p> + +<p>—Rien, sans doute. Mais alors à quoi m'occuper?</p> + +<p>—Il me semble que, à votre place, je ne serais pas embarrassée. +N'avez-vous pas le choix des occupations? Votre père, qui est si bon, ne +doit penser qu'à vous plaire et vous faciliterait toutes les +carrières....</p> + +<p>—Ah! c'est que je crois que je ne suis bon à rien.</p> + +<p>—Comment serait-ce possible? Vous êtes très intelligent....</p> + +<p>—Vous êtes bien aimable; mais c'est que je suis aussi très paresseux!</p> + +<p>—Avec de la volonté, vous vous corrigerez.</p> + +<p>—C'est que j'ai très peu de volonté.</p> + +<p>—Vous vous calomniez, je pense. Je ne croirai jamais que vous n'ayez +pas le courage de vous imposer une règle et de la suivre.</p> + +<p>—C'est pourtant l'exacte vérité. Pas de caractère plus faible et plus +indécis que le mien. La lutte me lasse et la résistance m'excède.</p> + +<p>—Vous avez été affreusement gâté! dit Geneviève avec un sourire.</p> + +<p>—Non! j'ai perdu ma mère très jeune, et mon père, pris par le mouvement +de ses affaires, n'a pas eu le temps de s'occuper de moi. J'ai été élevé +par des gouvernantes, par des précepteurs, et livré de bonne heure à +moi-même, avec beaucoup d'argent dans ma poche. J'ai donc passé à côté +de l'existence de travail, pour me livrer à l'existence de plaisir. +Aussi je vous assure que je ne vaux pas grand'chose.</p> + +<p>—Si vous vous en rendez compte, il est temps de changer.</p> + +<p>—Ah! quelle affaire! On voit bien que vous ne me connaissez pas!</p> + +<p>Elle le regarda plus sérieusement:</p> + +<p>—Vous êtes en train de me dépeindre un personnage tout nouveau pour +moi, et que je ne pouvais soupçonner dans le jeune homme facile, doux et +reconnaissant que j'ai vu, pendant trois semaines, sous le toit de mes +parents. Seriez-vous un hypocrite, ou auriez-vous un talent de comédien +assez parfait pour donner l'illusion de tout ce que vous n'êtes pas et +cependant paraissiez être?</p> + +<p>—Pas du tout! J'étais très naturel chez vous, et je n'ai pas prononcé +une parole que je n'aie pensée. C'était affaire de circonstances. +L'absence de volonté que je vous signalais tout à l'heure m'a permis de +m'adapter à votre milieu familial et d'y vivre avec une satisfaction +profonde. Le contraste si grand et vraiment exquis avec mon existence +ordinaire a été aussi pour quelque chose dans le plaisir que +j'éprouvais.</p> + +<p>—Mon Dieu! Mais vous m'effrayez! A vous entendre, vous seriez une sorte +de diable qu'un accident aurait contraint à se faire ermite, et qui +retourne à son enfer!</p> + +<p>—Il y a du vrai, et ce diable, comme je vous le disais tout à l'heure, +regrettera bien souvent l'ermitage.</p> + +<p>Elle rit un peu nerveusement:</p> + +<p>—Alors, qu'il garde son froc et qu'il repousse les tentations! Les +plaintes platoniques et les aspirations sans effet me paraissent les +pires des faussetés. On sait ce que l'on veut et on essaye de le faire. +Mais désirer une chose et en faire une autre, je vous le répète, c'est +incompréhensible pour moi.</p> + +<p>Christian hocha la tête d'un air découragé:</p> + +<p>—Ah! si j'étais seulement soutenu, conseillé....</p> + +<p>—Les appuis et les conseils ne peuvent vous manquer.</p> + +<p>—De qui les attendrais-je?</p> + +<p>—Mais, tout naturellement, de votre famille, de vos amis....</p> + +<p>—On voit bien que vous les ignorez encore! Certes mon père m'aime. Mais +ce qu'il n'a pas fait pour moi, dans mon enfance, comment le ferait-il +aujourd'hui? Il n'a pas une minute à lui. C'est un homme très occupé. Il +manie des millions et le souci de ses multiples affaires le tient sans +cesse en haleine. Quand il a fini de travailler à s'enrichir, il +travaille à se divertir. Et ce n'est pas une sinécure, je vous prie de +le croire. Il a épousé une jeune femme, que vous avez vue et qui est +charmante, mais qui a les goûts et les habitudes du monde dans lequel +elle a toujours vécu. Il lui faut du mouvement, des réceptions chez +elle, des fêtes au dehors, tout le roulement de la haute vie. Et mon +père, qui n'a pas su prendre sur elle assez d'autorité pour la conduire, +est obligé de la suivre. Il marche donc,—que dis-je: il marche?—il +court, et à grandes guides. Il y a vingt chevaux dans les écuries, ici, +dix domestiques à l'antichambre. Et, à Paris, c'est encore bien autre +chose. Tous les soirs, le dîner est préparé pour quinze personnes, et ne +fût-on que deux, monsieur et madame, en tête-à-tête, c'est la robe +décolletée et l'habit noir. Mais, rassurez-vous, il y a toujours du +monde. Et après le dîner, on part pour aller, ici, au Casino; à Paris, +dans un théâtre, un cabaret littéraire, ou un beuglant quelconque. Après +quoi, on va souper. Le lendemain, à huit heures, mon père est à son +bureau, comme si de rien n'était, et, là, il reçoit ses chefs de chais +pour les eaux de vie, ses ingénieurs pour la fabrication des liqueurs, +mon oncle Mareuil pour la marche de la maison de banque, l'entraîneur +qui fait le rapport sur le travail des chevaux, et les innombrables +hommes d'affaires, inventeurs et quémandeurs, qui se pressent à la +porte. L'heure du déjeuner arrive. Il est midi. Quand il y a des +courses, mon père y va; quand il n'y en a pas, il prend l'automobile et +s'élance vers Moret—du quatre-vingts à l'heure—pour inspecter l'usine. +Entre temps, ma belle-mère a des exigences, et il faut la conduire à des +réceptions, quoiqu'elle ait ses amis particuliers qui l'entourent et +l'accompagnent. C'est pour mon père un surmenage effréné, auquel il ne +résiste que parce qu'il a une santé de fer. A peine a-t-il le temps de +souffler pour son compte. Comment voudriez-vous qu'il eût le temps de +s'occuper de son fils? C'est ainsi qu'il m'a laissé la bride sur le cou +et que j'ai joui, étant enfant, d'une liberté dont j'ai abusé, comme +chacun vous le dira. Par quel miracle serait-il possible que, les +conditions de mon existence passée restant les mêmes, mon existence à +venir changeât? Je suis une victime sociale. Je me vois pris dans +l'engrenage de la vaste machine mondaine, il faut que je tourne avec +elle. Et d'après le peu que je vous ai montré de ma condition, vous +voyez qu'il y a de grandes chances pour que je ne tourne pas bien.</p> + +<p>Geneviève resta un instant absorbée. Elle réfléchissait douloureusement +à ce qu'elle venait d'entendre. Enfin, elle dit:</p> + +<p>—J'ai trop peu d'expérience de la vie pour me permettre de raisonner +sur le cas que vous m'exposez. Comment vous conseillerais-je? Et, +d'ailleurs, à quel titre? Vous me traitez, en quelque sorte, comme une +sœur, en me témoignant tant de confiance. Mais je ne puis oublier que +je vous suis étrangère, et qu'il ne m'appartient pas de vous parler +sévèrement. C'est pourtant le devoir que j'aurais à remplir.</p> + +<p>Il l'interrompit avec une étrange vivacité:</p> + +<p>—Oh! je vous en prie, ne vous imposez aucune réserve. Dites-moi, en +toute franchise, ce que vous pensez.</p> + +<p>Elle agita sa tête d'un air triste:</p> + +<p>—Non! Je n'aurais qu'un langage déplaisant à vous faire entendre. A +quoi bon?</p> + +<p>—A m'éclairer sur ce que je dois faire! De vous j'accepterai tous les +conseils.</p> + +<p>Elle sourit:</p> + +<p>—Vous accepterez tous mes conseils! Mais les suivrez-vous? Voilà ce que +vous négligez d'affirmer. Un autre viendra après moi, et détruira +l'effet de ma morale; un de vos mauvais amis, qui trouvera un malin +plaisir à vous entraîner, comme vous avouez vous-même que cela est +arrivé si souvent. Et vous rirez avec lui de la pauvre fille qui aura +pris des airs de réformatrice parce que vous l'en priiez et dont le +prestige aura duré tout juste le temps que le son de ses paroles aura +mis à s'éteindre. Non, mon cher monsieur, ne comptez pas que je joue ce +rôle auprès de vous. Je n'y suis préparée par rien. Et laissez-moi +croire que si vous voulez redevenir un garçon raisonnable, vous saurez +bien en trouver le moyen sans que je m'en mêle.</p> + +<p>Christian n'était pas l'homme des longs efforts. Il se sentit à bout +d'arguments. Sa sensibilité déjà s'était manifestée d'une façon +anormale. Il dit d'un ton boudeur:</p> + +<p>—Ah! vous êtes comme tous les autres! Vous m'engagez à me réformer, +mais, quant à m'y aider, bernique!</p> + +<p>—Voyons, franchement, vous êtes d'une exigence! J'ai contribué à vous +raccommoder la jambe. Est-ce une raison pour que je vous raccommode le +caractère?</p> + +<p>—Et vous vous moquez de moi par-dessus le marché! gémit Christian. Je +ne vous connaissais pas sous ce jour. Jusqu'alors vous ne vous étiez +montrée à moi que comme une bonne et gentille personne.</p> + +<p>—Un peu bébête, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Ah! non! par exemple! Mais si claire et si fraîche, qu'on eût dit une +eau de source.... Et voilà qu'aussitôt qu'on veut s'y mirer, vous la +troublez, et sa surface n'offre plus que des vagues où l'on ne se +reconnaît plus.... Je vous crois très méchante, maintenant.... Est-ce +que vous êtes méchante? Confessez-vous à moi?</p> + +<p>Elle se leva d'un mouvement un peu brusque. La conversation prenait une +tournure qui ne lui plaisait plus. Elle répliqua nettement:</p> + +<p>—Votre confession suffira, si vous le voulez bien, et nous passerons +sur la mienne.</p> + +<p>Décontenancé par le ton et l'attitude qu'il lui voyait tout à coup, +Christian se mit avec un peu d'effort sur ses pieds. M. Vernier et les +Harnoy s'avançaient sur la terrasse. La conversation cessa d'elle-même, +et de toute la journée le jeune homme ne rencontra pas l'occasion de se +trouver seul avec Geneviève. L'aspect tout nouveau sous lequel elle +venait de se révéler piquait au vif sa curiosité. C'était une femme si +différente de celle connue par lui jusqu'à ce jour, qu'il se demandait +comment il avait pu se méprendre à ce point sur son compte. La jeune +fille douce et simple, dont le charme candide lui avait tant plu, +s'était évanouie pour laisser la place à une personne réfléchie et +ferme, qui lui plaisait peut-être plus encore. Il fut occupé toute la +soirée à l'observer, et il découvrit en elle toutes sortes de +particularités qu'il n'avait pas remarquées, sans doute parce que, dans +la tranquille vie de la campagne, elles n'avaient pas eu l'occasion de +se manifester, tandis que, dans un milieu mondain, les nuances de ce +caractère s'éclairaient comme les facettes d'un diamant à la lumière.</p> + +<p>Après le dîner, les amis de Christian ayant appris son retour, +arrivèrent et M<sup>lle</sup> Harnoy eut la satisfaction de contempler, dans +toute leur correcte élégance, MM. Clamiron, Longin et Vertemousse. Ce +dernier avait dans la journée gagné au tir aux pigeons le prix +international, et il se présentait couvert de gloire. Il fut surpris du +peu d'effet qu'il produisit sur les hôtes de la famille Vernier. +Geneviève ne lui laissa pas ignorer qu'elle trouvait répugnante cette +tuerie d'innocente volatiles, et se coula à jamais dans l'esprit de ce +sportsman. Quant à Clamiron, ses plaisanteries à froid et ses +excentricités longuement combinées n'obtinrent aucune approbation. +Christian lui-même demeura de glace et ces messieurs, suivant la franche +expression de Longin, le trouvèrent complètement «empaillé».</p> + +<p>Ils se levèrent, comme sonnaient onze heures, dans le but de se +remettre en joie au moyen de quelques cocktails. Ils essayèrent +d'emmener leur ami en faisant luire à ses yeux le mirage d'un séjour +prolongé au bar, où l'on rencontrerait le jockey américain Pistor, qui +pourrait donner quelque bon tuyau. Christian déclara qu'il avait pris +l'habitude de se coucher avant minuit et s'en trouvait bien. Sur cette +affirmation de principes, Clamiron, Vertemousse et Longin secouèrent les +mains de toutes les personnes présentes, en levant le coude à la hauteur +de l'oreille, ce qui était le dernier chic, et à la file, comme ils +étaient arrivés, ils s'en allèrent.</p> + +<p>Cette fois, Christian découvrit la transition qu'il cherchait vainement, +depuis plusieurs heures, pour reprendre avec Geneviève la conversation +du matin. Il se glissa auprès d'elle et lui dit:</p> + +<p>—Voilà comme j'étais avant d'arriver à Saint-Georges. Un quatrième +exemplaire du sympathique et joli modèle sur lequel sont taillés ces +gaillards-là! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que, très réellement, +je me plaisais dans leur compagnie et dans le milieu où ils vivent. +C'est ce que je n'arrive plus à comprendre. Maintenant ils m'assomment, +ils me dégoûtent; je les trouve idiots et malfaisants. Que s'est-il donc +passé en moi?</p> + +<p>—Caprice! répliqua M<sup>lle</sup> Harnoy. Dans quinze jours, vous aurez été +repris par les habitudes anciennes, et ce que vous ne parviendrez plus à +comprendre, c'est comment vous avez pu rompre avec elles pendant si +longtemps.</p> + +<p>—Ah! vraiment, s'écria Christian avec une émotion sincère, vous me +méprisez trop!</p> + +<p>—Nullement! reprit avec fermeté Geneviève; mais, après vos confidences +de ce matin, il m'est impossible de vous croire autrement que sur +preuves. Quand vous aurez donné des garanties de conversion sérieuse, +vous pourrez prétendre à ma confiance; jusque-là, vous ne devrez pas +vous étonner de me trouver sceptique.</p> + +<p>—Eh bien! ces preuves qu'il vous faut, je vous les fournirai.</p> + +<p>—Faites attention que c'est vous qui les offrez. Moi, je ne vous +demande rien. Je n'ai aucun droit, pas même celui de vous juger, quoique +vous me le donniez avec insistance.</p> + +<p>—C'est que vous êtes la personne dont l'opinion m'est la plus +précieuse.</p> + +<p>Elle rompit encore avec lui l'entretien, et se levant, elle dit:</p> + +<p>—Allons, vous avez besoin de dormir, vous êtes un peu agité ce soir. +Demain vous serez plus calme.</p> + +<p>Elle lui tendit la main avec un franc et clair sourire et se retira, +accompagnée de sa mère. Le lendemain, elle eut une surprise. Avant le +déjeuner; son père la prit à part d'un air tout agité et lui dit sans +aucune préparation:</p> + +<p>—Il vient de m'arriver une aventure fantastique. M. Vernier m'a emmené +dans son cabinet pour parler de nos affaires commerciales, et, au bout +de quelques minutes, il a changé de ton et de sujet, puis, tout +bonnement, il m'a demandé si tu étais en humeur de te marier et ce que +tu penserais d'une union avec son fils. Comprends-tu? Avec Christian +Vernier, l'unique héritier de la maison Vernier-Mareuil.... J'en suis +encore abasourdi. Qu'est-ce qui peut nous valoir une fortune pareille? +Ah ça, ce jeune homme t'a donc fait la cour? Il faut qu'il soit amoureux +fou de toi! Ah! qu'est-ce que va dire ta mère, quand je lui annoncerai +une si incroyable nouvelle?</p> + +<p>—Mais je voudrais bien, avant tout, savoir ce que tu as répondu à M. +Vernier.</p> + +<p>—Ah! naturellement, que je vous consulterais, ta mère et toi.... +Certes, la recherche est honorable et la proposition magnifique. Mais il +y a l'opinion de ta mère qui comptera, et tes sentiments personnels qui +primeront tout. Je pense bien que tu n'as pas d'idée préconçue. Tu as +vécu si à l'écart, depuis nos malheurs, que tu n'as pu aimer +personne.... Ton cœur est libre, n'est-ce pas, chère petite?</p> + +<p>Il tremblait d'inquiétude en parlant ainsi, tant il craignait de +rencontrer des obstacles à la réalisation d'un projet si beau. Il fut +soulagé promptement. Geneviève lui répondit:</p> + +<p>—Mon cœur est libre, rassure-toi.</p> + +<p>Alors il exulta:</p> + +<p>—Ah! qui aurait pu prévoir pour nous une pareille chance! La première +maison de France, pour la fabrication des liqueurs! Et les affaires de +banque qui sont si considérables! Et je doutais de l'avenir!</p> + +<p>Sa fille le calma d'un mot:</p> + +<p>—Parce que je suis libre d'accepter la proposition qui t'est faite, ce +n'est pas une raison pour que je ne la refuse pas.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu dis? gémit M. Harnoy. Malheureuse enfant, +n'empoisonne pas les derniers jours de ton père, en repoussant un si +beau parti! Pense donc à ce qu'un mariage avec Christian Vernier ferait +de toi....</p> + +<p>—Peut-être une femme très malheureuse!</p> + +<p>—Pourquoi? Comment être malheureuse quand on n'a rien à souhaiter? +Quand tout vous est facile, agréable et avantageux....</p> + +<p>—Le premier avantage pour une femme est d'avoir un bon mari!</p> + +<p>—Supposes-tu donc que Christian Vernier serait un mauvais sujet?</p> + +<p>—J'en suis à peu près sûre!</p> + +<p>—Oh! gémit M. Harnoy avec un air navré. Qui t'a renseignée d'une façon +si fâcheuse?</p> + +<p>—M. Christian lui-même.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu me racontes là?</p> + +<p>—La vérité simple. Hier soir, pris d'un accès de franchise +sentimentale, ce jeune homme a trouvé utile de me faire un exposé très +net de sa vie passée et de ce qu'elle avait eu d'irrégulier et de +blâmable. Je me suis demandé alors à quoi rimaient ces confidences +bizarres. Je le comprends à présent. Avec une franchise que j'apprécie, +M. Christian voulait me donner le moyen de le juger. De tout ce que je +connais de lui, c'est l'action qui peut le faire apprécier le plus +favorablement. Mais le reste, cher papa, le reste, hélas! comparé à la +richesse matérielle que tu prônes si fort, quelle lamentable misère +morale!</p> + +<p>—Mais qu'a-t-il donc fait? soupira M. Harnoy effrayé.</p> + +<p>—Oh! pas grand chose de très mal. Mais rien de très bien. C'est +l'inutilité néfaste de la jeunesse oisive, avec tout ce qui s'ensuit. Il +n'a pas eu l'inconvenance de me le raconter, mais je l'ai clairement +compris. M. Christian Vernier est un viveur, très blasé, très ennuyé, +très disposé à faire des sottises par désœuvrement; avec cela, entouré +de gens qui le flattent et l'exploitent, en le poussant aux pires +actions.</p> + +<p>—Malheureuse enfant! s'écria M. Harnoy. Quelle clairvoyance inattendue +possèdes-tu donc, pour avoir deviné toutes ces choses qui m'ont échappé +à moi, et qui n'ont pas frappé ta mère? Car, hier soir, elle ne +tarissait pas d'éloges sur la famille Vernier, et sur Christian +lui-même! Mais enfin, pendant trois semaines, nous l'avons eu sous notre +toit, ce garçon. Nous avons pu le connaître. Il est charmant, doux, +facile. Et brusquement, si je t'en croyais, il se changerait en un être +malfaisant et redoutable! Ma fille, tu as un défaut immense: tu es +exagérée. Tu grossis les choses avec des préoccupations imaginaires. Je +crois que ta mère et moi nous ne sommes pas des imbéciles. Eh bien! nous +n'avons aucune des craintes que tu ressens. Et, si tu épousais le fils +Vernier nous pourrions envisager l'avenir sans aucun souci. Et ce +serait un bien grand soulagement pour nous!</p> + +<p>—Crois, mon cher père, que je ferai tout ce que je pourrai pour te +contenter, sans aller cependant jusqu'à compromettre ma sécurité.</p> + +<p>—Allons! c'est bien! je ne t'en demande pas davantage. D'ailleurs, tu +auras le temps de réfléchir, de consulter.</p> + +<p>—C'est bien mon intention.</p> + +<p>—Mais qui? Nous ne connaissons personne dans l'entourage de la famille +Vernier.</p> + +<p>—Ah! ce ne sera que trop facile, et aux premières questions que vous +poserez, les renseignements les plus sévères, et peut-être les plus +exagérés, vous seront donnés. Il faut vous attendre, en même temps +qu'aux éloges les plus outrés, aux plus violentes calomnies. On n'est +pas riche et luxueux impunément dans la société actuelle.</p> + +<p>—Mais d'où te vient cette expérience? demanda M. Harnoy plein +d'étonnement, en regardant sa fille. Toi qui ne parlais jamais à la +maison, voilà que tu enfiles des phrases, et très bien, ma foi! C'est +ébouriffant! Ces petites filles sont pleines de malice! On les croit +occupées à leur broderie, et elles réfléchissent, elles observent, elles +jugent. Ah! on ne se méfie pas assez de ces silencieuses. Pendant +qu'elles se taisent, elles vous prennent mesure.</p> + +<p>—Je vous demanderai de ne faire aucune démarche avant que j'aie causé +avec M<sup>me</sup> Vernier.</p> + +<p>—Quoi! tu veux....</p> + +<p>—Mais sans doute. Elle est la belle-mère de M. Christian. Elle n'aura +pas l'aveuglement affectueux d'une mère. Elle me dira avec plus de +franchise ce que j'ai intérêt à savoir. Et puis, entre femmes, on +s'entend toujours, à la fin, quand il s'agit d'un homme. L'esprit de +corps se manifeste.</p> + +<p>Elle riait avec tranquillité, maintenant. Et son père demeurait devant +elle, à la considérer, plein d'effroi, comme si, croyant caresser une +belle et douce brebis, il la voyait soudainement se changer en une +souple et redoutable lionne. A cette métamorphose causée par les +difficultés d'une situation nouvelle, il ne pouvait s'habituer. +Cependant il se sentait dominé par la claire intelligence et la ferme +résolution de sa fille, et déjà il la reconnaissait supérieure à +lui-même.</p> + +<p>—Je me conformerai à ton désir. Mais, moi, qu'est-ce qu'il faudra que +je fasse? consulta-t-il avec déférence.</p> + +<p>—Toi, cher papa, tu vas aller demander à M. Vernier-Mareuil de +t'autoriser à causer avec le médecin de la famille....</p> + +<p>—Et si ce médecin se retranche, comme c'est l'usage, derrière le secret +professionnel?</p> + + +<p>—Alors tu sauras à quoi t'en tenir sur la santé de M. Christian. Et +cela suffira.</p> + +<p>—Comme tu vas! Comme tu vas! Mais qui t'a donc donné toutes ces idées?</p> + +<p>—C'est toi! Je t'ai entendu vingt fois te répandre en violentes +critiques sur le compte des parents qui ne prennent pas les informations +les plus minutieuses quand ils marient leurs filles. Alors je te +demande d'être aussi exigeant pour la tienne que tu jugeais nécessaire +qu'on le fût pour celles des autres.</p> + +<p>—C'est convenu! Mais tu me promets de ne pas mettre de parti pris dans +ton jugement? Tu me parais bien mal disposée.</p> + +<p>Geneviève sourit. Elle embrassa son père avec tendresse:</p> + +<p>—Ne crains rien. Et même, si je n'étais qu'à demi rassurée, je me +déciderais sans doute, pour ne pas te faire de la peine.</p> + +<p>—Oh! que tu es gentille!</p> + +<p>Ainsi, avec l'inconscience habituelle aux pères de famille hypnotisés +par les splendeurs d'un beau mariage, M. Harnoy acceptait déjà, avec +transport, le demi-sacrifice que sa fille lui faisait de ses chances de +bonheur. Vernier, consulté par le père de Geneviève, fit une grimace, +qui aurait pu éclairer un esprit moins prévenu, quand il s'entendit +demander le droit à la franchise absolue pour le docteur Augagne. Il +savait trop combien le savant médecin était sincère pour ne pas tout +craindre d'un entretien entre lui et M. Harnoy. Pourtant il lui +paraissait impossible de ne pas consentir à ce qui était réclamé de lui. +Il répondit donc d'un air contraint qu'il ne voyait aucun inconvénient à +ce que M. Harnoy causât avec le docteur Augagne, mais il prit des +précautions contre toute révélation inopportune en insinuant que les +savants sont gens à système, qu'il faut, de ce qu'ils avancent, en +prendre et en laisser. La préoccupation spéciale de ce brave docteur +Augagne était l'alcoolisme et il n'était pas loin de faire un crime aux +Vernier-Mareuil de l'extension considérable de leur industrie. Il n'y +aurait donc rien de surprenant à ce qu'un peu de défaveur, à cause de sa +situation même d'héritier de la maison, ne s'attachât à Christian. Mais +il tenait M. Harnoy pour un homme d'affaires avisé, qui saurait faire la +part de l'exagération dans les théories médicales du docteur, et ne pas +enfourcher bénévolement son dada avec lui.</p> + +<p>Harnoy trouva inconcevables, dans toute la sincérité de son admiration +pour Vernier, les théories du docteur Augagne.</p> + +<p>—Quoi! l'alcool n'était-il pas un produit du sol, et des plus +avantageux pour la richesse de la France? Que deviendrait tout le Midi, +sans la distillation des vins? Et que serait la misère du petit +propriétaire si on lui refusait le privilège du bouilleur de cru? +Condamner l'alcool, c'était bien vite dit! Et de quel droit refuser à +l'ouvrier le salutaire réconfort d'un petit verre qui donne le coup de +fouet à ses énergies. Et attaquer la puissante maison Vernier-Mareuil, +qui servait si utilement l'expansion nationale en répandant ses +admirables liqueurs dans tout l'univers, n'était-ce pas de la folie?</p> + +<p>Vernier, voyant Harnoy monté à ce degré de lyrisme, le jugea en état de +supporter toutes les confidences du docteur Augagne, et lui donna une +lettre par laquelle il priait celui-ci de se mettre à la disposition du +porteur et de répondre à toutes les questions qu'il lui poserait. +Harnoy, qui ne voulait pas retarder d'une heure la conclusion d'une +affaire qui lui semblait si belle, prit le chemin de la maison du +docteur Augagne, et le trouva dans son cabinet en compagnie d'un grand +garçon brun, barbu, au visage basané, éclairé par des yeux clairs qui +donnaient à sa physionomie un peu rude une expression de grande douceur. +Les deux hommes se levèrent et le médecin dit, en présentant le jeune +homme, d'un air de satisfaction:</p> + +<p>—Mon neveu, le docteur Jean Augagne.</p> + +<p>Harnoy s'inclina et dit d'un ton indifférent:</p> + +<p>—Monsieur, très enchanté de faire votre connaissance.... Puis, abordant +le sujet de sa visite: Je venais, docteur, vous parler de la part de M. +Vernier.... La lettre que voici vous expliquera de quoi il s'agit.... Et +vous comprendrez la hâte avec laquelle je me suis présenté chez vous....</p> + +<p>—Oh! oh! fit le docteur en levant la tête après les premières lignes. +Il regarda son neveu, parut contrarié d'être obligé de se séparer de +lui, mais finit par dire:</p> + +<p>—Jean, passe donc, pour un instant, dans la salle à manger.... Il +s'agit de choses confidentielles.... Ou plutôt, non, reste.... J'ai un +malade à voir, je m'en vais avec M. Harnoy, nous causerons en route.... +Cela vous convient-il, monsieur?</p> + +<p>—Tout ce qui vous plaira, docteur.</p> + +<p>En ce moment-là, on aurait pu demander à Harnoy ce qu'on aurait voulu, +il était homme à tout promettre. Emporté par son rêve d'opulence, il ne +connaissait plus d'obstacles. Le docteur prit son chapeau, sa canne, +serra en souriant la main de son neveu, et sortit avec Harnoy.</p> + +<p>—Voyez-vous, commença-t-il en marchant, mon neveu arrive d'Indo-Chine, +où il est allé avec le docteur Yersin faire des expériences de +vaccination sur les indigènes atteints de la peste.... Il y avait +dix-huit mois que je ne l'avais vu.... C'est un beau garçon, n'est-ce +pas?</p> + +<p>—Oui, certes, répondit évasivement Harnoy, qui se souciait fort peu de +savoir ce qu'était le neveu du docteur, mais avait grande hâte de +recevoir des renseignements sur Christian. Et que me direz-vous du fils +Vernier?</p> + +<p>—Ah! le fils Vernier, c'est un charmant jeune homme.... Charmant jeune +homme.... Charmant jeune homme....</p> + +<p>—Bon! ça, nous le voyons de reste, nous n'avons pas les yeux +bouchés.... Mais sa santé... hein? Bonne, sa santé?</p> + +<p>Il parut guetter la réponse sur les lèvres du médecin. Il tremblait +qu'elle ne fût pas satisfaisante. Comme le docteur semblait réfléchir:</p> + +<p>—Eh bien! vous pouvez parler, vous êtes délié du secret +professionnel.... La santé de Christian est excellente, n'est-ce pas?</p> + +<p>De bonne, Harnoy était déjà arrivé à excellente. Il secoua le bras du +médecin, dans son impatience:</p> + +<p>—Ce n'est pas une consultation que je vous demande, c'est un oui, ou +un non. Dites oui ou non, je vous tiens quitte du reste.</p> + +<p>—Évidemment sa santé n'est pas mauvaise, se décida à déclarer le +docteur. Il faut même qu'il ait un coffre solide, pour avoir résisté, +comme il l'a fait, à toutes les sottises, que je lui ai vu commettre....</p> + +<p>—Entraînement de la jeunesse! ponctua Harnoy. On sait ce que c'est, on +n'a pas toujours eu les cheveux gris.</p> + +<p>—Ah! fichtre! C'est qu'il y a entraînement et entraînement.</p> + +<p>—Enfin, la santé est-elle avariée?</p> + +<p>—Point! Mais il y a des habitudes déplorables, qui pourront, à un +moment donné, avoir une influence funeste sur l'avenir de ce garçon....</p> + +<p>—Quelles habitudes? Venons au fait!</p> + +<p>—Eh! je lui voudrais plus de tempérance.</p> + +<p>—Il ne boit pas d'eau, c'est entendu. Docteur, si tout le monde buvait +de l'eau, que deviendrait la viticulture?</p> + +<p>—Ceci, mon cher monsieur, m'est complètement indifférent, dit +tranquillement Augagne, je ne suis pas vigneron, mais médecin. Je suis +frappé par les ravages que fait tous les jours l'alcoolisme, et....</p> + +<p>—Bon! s'écria Harnoy, nous y voilà! Moi, docteur, je ne suis pas +médecin, je suis père de famille, et je ne m'occupe pas d'autre chose +que de bien marier ma fille. Ce que deviendra le reste de l'humanité +m'intéresse infiniment moins que le sort de Christian Vernier. +Prétendez-vous établir qu'il est dans un état de santé qui lui interdit +de prendre femme?</p> + +<p>—Je ne dis pas cela!</p> + +<p>—Alors qu'est-ce que vous dites?</p> + +<p>—Je dis, monsieur, que Christian a fait une vie du diable, qu'il a usé +et abusé de tout, et qu'à vingt-six ans, il est plus blasé qu'un homme +de cinquante....</p> + +<p>Harnoy regarda sévèrement Augagne:</p> + +<p>—Je vous croyais l'ami de son père!</p> + +<p>—Me demandez-vous un témoignage de complaisance, ou bien la vérité?</p> + +<p>—La vérité, certes, la vérité! se récria Harnoy, impressionné, malgré +son parti pris, par l'attitude du docteur.</p> + +<p>—Veuillez me poser une question précise: j'y répondrai.</p> + +<p>Harnoy eut le sentiment qu'en cette seconde allait se décider l'avenir +de sa fille. La fortune d'un côté, le bonheur de l'autre. Et il +s'agissait de choisir. Le docteur paraissait décidé à ne conserver aucun +ménagement. Tout allait dépendre de la façon dont Harnoy formulerait sa +demande. Certes il aimait bien Geneviève, mais le mariage qu'il +entrevoyait pour elle était si beau! Malgré lui, il restreignit à une +simple condition de santé actuelle les exigences qu'il était en droit de +manifester. Il dit:</p> + +<p>—Pouvez-vous m'affirmer qu'à ce jour l'état de santé de M. Christian +Vernier est satisfaisant.</p> + +<p>Augagne répliqua d'un ton bourru:</p> + +<p>—Eh! il avait la jambe cassée, le mois dernier, et je la lui ai +remise. Il ne tousse pas, il digère bien, il n'a pas le foie malade. Il +a été trouvé bon pour le service militaire. Cela vous suffit-il?</p> + +<p>—Parfaitement! déclara Harnoy.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, me +voilà arrivé chez mon client....</p> + +<p>—Au revoir, docteur, et merci.</p> + +<p>—Il n'y a pas de quoi! bougonna Augagne en entrant dans la maison, et, +entre haut et bas, il ajouta:</p> + +<p>—Diable soit du bonhomme qui interroge avec l'ardent désir de ne rien +savoir! Après tout, qu'il marie sa fille à ce frénétique de Christian, +si c'est son rêve. Cela m'est bien égal!</p> + +<p>Il fit ses affaires et s'efforça de songer à autre chose. Mais le +sentiment de la responsabilité par lui prise le troublait, et il ne +pouvait se défendre de plaindre la jeune fille qui allait courir la +périlleuse aventure d'épouser Christian. Avait-il le droit, étant maître +de dire toute sa pensée, d'en retenir une partie: la plus grave? Il s'en +alla tout seul sur la plage et marcha du côté de Deauville, +réfléchissant profondément. Geneviève Harnoy en épousant Christian +Vernier, assurément risquait sa tranquillité. Quel avantage pouvait-elle +retirer de cette union? Et, là, toute une face du problème qu'il +étudiait se révéla à lui, et philosophiquement si impressionnante, qu'il +en demeura tout illuminé.</p> + +<p>Il avait bien aperçu les difficultés au-devant desquelles marchait +Geneviève, mais il avait méconnu les services que la jeune fille pouvait +rendre. Certes, elle jouerait une partie terrible dont l'enjeu était +son bonheur. Mais qui pouvait savoir si, au lieu de perdre le sien, elle +ne gagnerait pas celui de Christian? Quelle influence une femme aimée et +sage n'exercerait-elle pas sur l'esprit de ce garçon en voie de se +perdre? Et pourquoi cette solution: Geneviève perdue par Christian? et +point cette autre: Christian sauvé par Geneviève? Envisagée sous cet +aspect, la question prenait une grandeur d'humanité saisissante. +Avait-on le droit de contrarier les desseins secrets de la destinée qui +mettait en présence ce jeune homme et cette jeune fille, peut-être pour +le rachat providentiel de l'un par l'autre? Le crime serait-il de les +laisser s'unir, ou bien de risquer de les séparer? Le brave docteur, en +toute sincérité de conscience, hésitait maintenant. Il revint vers sa +maison, le front penché, se demandant où était la vérité et trouvant, +pour l'une ou l'autre conclusion, autant de raisons probantes. Il lui +sembla qu'une précaution suprême concilierait toutes les conditions +contraires de prudence et de générosité, et il se décida à parler à +Geneviève.</p> + +<p>Il dînait ce même jour à la villa Vernier, avec son neveu, ami d'enfance +du baron Templier. Le jeune docteur, très savant, très moderne, imbu des +idées vitalistes du grand Appel, préparait son concours d'agrégation et +se spécialisait dans des travaux de biologie qui devaient promptement le +mettre en évidence. L'oncle et le neveu, affablement accueillis par +Emmeline, qui traitait avec faveur toutes les personnes bien vues par +Raymond, anxieusement par Harnoy, qui ressassait les confidences du +docteur, furent, dès le premier instant, accaparés par Vernier. Avant +tout, l'industriel voulait connaître le résultat de l'entrevue entre +Augagne et le père de Geneviève.</p> + +<p>La jeune fille, très simplement vêtue, était assise auprès de M<sup>me</sup> +Vernier, et la modestie de sa mise donnait une valeur toute particulière +à la grâce de sa figure. La coquette la plus habile n'aurait pas mieux +combiné l'effet à produire et n'en aurait pas tiré un parti plus heureux +que cette enfant par son charme sans préparation. Dès le premier +instant, elle avait attiré les regards de Jean Augagne, et pendant que +le docteur causait avec Vernier sur la terrasse, un petit groupe s'était +formé, composé de Christian, d'Emmeline, du jeune médecin et de Raymond. +Geneviève en était le centre et l'attrait. M<sup>me</sup> Vernier questionna +Jean Augagne sur sa campagne d'Indo-Chine. Il la raconta d'une voix très +douce, avec une réserve parfaite, mettant tout le mérite des travaux +entrepris au compte de son chef, et ne cherchant pas à se tailler une +part dans sa gloire.</p> + +<p>—Ah! vous êtes tous ainsi, les Pastoriens, dit le baron Templier. Votre +caractéristique est l'effacement de vous-même. Il semble que vous teniez +cette vertu de votre illustre maître, qui ne songeait jamais qu'aux +autres et ne travaillait que pour le bien de l'humanité.</p> + +<p>—N'est-ce pas le but que tout travailleur doit se proposer? répliqua le +jeune médecin avec une chaleur soudaine. Qu'est la science si on ne la +subordonne pas à l'utilité sociale? Rendre des services, sauver des +existences, se dévouer pour ses semblables, n'est-ce pas la tâche la +plus enviable?</p> + +<p>—Et la plus difficile! déclara Emmeline.</p> + +<p>—Pourquoi, madame? Il suffit de vouloir.</p> + +<p>—Et aussi de pouvoir! Mais, pour moi, c'est la marque de la +supériorité.</p> + +<p>—Et pouvoir sans vouloir, dit Geneviève d'une voix grave en regardant +Christian, c'est la preuve de la déchéance.</p> + +<p>Christian rougit, ses yeux se fixèrent sur ceux de la jeune fille, et il +murmura:</p> + +<p>—Que d'efforts sont restés stériles, et que de tentatives ont avorté +faute d'un peu d'aide matérielle ou de réconfort moral! Il est aisé de +blâmer. Sait-on ce que l'on ferait soi-même aux prises avec les +difficultés?</p> + +<p>—Il est certain, dit Jean Augagne, sans deviner le sens caché de ces +paroles, qu'il faut toujours prêcher exemple. Ainsi, dans le Yunnan, au +milieu d'un foyer d'infection pesteuse, quand nous avions affaire à des +familles rebelles aux moyens de préservation, nous étions obligés de +nous faire publiquement des piqûres de sérum afin d'entraîner les +réfractaires. Cela nous rendait quelquefois très malades; mais nous +faisions notre devoir et nous sauvions des milliers de malheureux.</p> + +<p>La conversation fut interrompue par l'apparition de Vernier et +d'Augagne, très animés. Le maître de la maison, avec sa décision +coutumière, dit à Geneviève, en lui offrant son bras:</p> + +<p>—Venez avec moi, un instant, chère enfant.</p> + +<p>Il la conduisit hors du cercle, près d'une des vastes baies qui +donnaient sur la terrasse et, là, lui montrant le vieux médecin, qui +semblait les attendre:</p> + +<p>—Voici notre ami, le docteur Augagne, qui voudrait causer quelques +instants avec vous. Il s'agit d'un projet qui nous est cher et dont la +réalisation ne dépend que de vous. Écoutez ce qui va vous être confié, +mesurez-en la portée, et, ensuite, consultez votre raison et votre +cœur.</p> + +<p>—Quel début impressionnant! fit Geneviève un peu pâle, en s'efforçant +de sourire. Suis-je donc l'arbitre des destinées?</p> + +<p>—Vous ne croyez pas si bien dire, répondit Vernier avec un grand +sérieux.</p> + +<p>Il s'inclina en laissant la jeune fille seule avec le médecin, et alla +rejoindre Harnoy, qui s'agitait dans l'attente des événements. Le soleil +se couchait sur la mer, incendiant de ses derniers rayons la surface des +flots calmés. Un air délicieux, chargé de l'odeur des roses, montait du +jardin. Il faisait bon vivre, et la jeune fille aspira avec allégresse +cette brise si douce et si parfumée. Elle marcha lentement d'abord, aux +côtés du vieil homme, très ému, qui la regardait à la dérobée, puis, +avec la netteté qui marquait toutes ses actions, se tournant vers lui:</p> + +<p>—Eh bien! docteur, je suis prête à vous écouter. Il s'agit sans doute +de M. Christian Vernier? Mon père est allé vous trouver à son sujet, ce +matin. Ne lui avez-vous donc pas tout dit, à lui, et me réservez-vous +un supplément d'information?</p> + +<p>—Oui, ma chère enfant, c'est bien cela. Et vous me voyez fort troublé. +J'ai pourtant l'habitude de parler en public, mais je ne crois pas avoir +jamais abordé thèse si délicate.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous aide? M. Christian est-il malade?</p> + +<p>—Nullement. Il a même une très bonne santé. Physiquement, son état est, +pour l'instant, tout à fait normal. Mais, moralement, il n'en est pas de +même, hélas! et c'est de là que vient tout le mal.</p> + +<p>Geneviève fixa sur le vieux médecin ses yeux perspicaces:</p> + +<p>—M. Christian avait abordé très loyalement son examen de conscience +avec moi, hier, sans que je me rendisse bien compte des raisons +auxquelles il obéissait. Je comprends maintenant qu'il voulait me +préparer à recevoir sur sa conduite des révélations fâcheuses. C'est +bien cela n'est-ce pas?</p> + +<p>Augagne baissa la tête en silence.</p> + +<p>—Eh bien! poursuivit la jeune fille, cette manière de faire n'était pas +d'un homme sans esprit et sans cœur. Car, en admettant que ce que +j'apprendrais me parût inacceptable, M. Christian risquait une rupture +sans recours. Il n'a pas hésité pourtant.</p> + +<p>—Non. Et je dois constater que, sous l'influence des sentiments que +vous lui avez inspirés, dit le docteur, il s'est amélioré sensiblement +et paraît vouloir continuer. Mais le pourra-t-il? Oh! ce serait +admirable!</p> + +<p>—De quels vices doit-il donc se corriger? demanda Geneviève avec +inquiétude.</p> + +<p>—D'un seul! Mais le plus terrible de tous!</p> + +<p>La jeune fille et le médecin se regardèrent, l'un hésitant à parler, +l'autre à interroger, comme si la révélation à faire et à entendre leur +eût paru trop pénible. Cependant, ce fut encore Geneviève qui prouva son +énergie en disant:</p> + +<p>—Allons, pas de détours, ni d'atténuations. Quel est ce vice?</p> + +<p>—L'ivrognerie!</p> + +<p>Elle fit un geste de dégoût et son visage exprima l'effroi. Il +poursuivit, sans dureté, avec pitié même:</p> + +<p>—Oui, ce malheureux enfant, par désœuvrement, par faiblesse, entraîné +par de mauvais compagnons, est tombé dans les pires excès. Il boit, et +s'enivre comme un malheureux de la plus basse condition. Et, quand il +est dans cet état, il ne recule devant aucune excentricité, ni aucune +violence. Je l'ai vu revenir couvert de sang, ses habits déchirés, pour +s'être battu dans les cabarets du port, avec des pêcheurs ivres comme +lui. Il a écrasé, l'an dernier, un enfant sous son automobile lancée à +une allure enragée, et qu'il était impuissant à retenir. Quand il est +possédé par l'alcool, il ne connaît plus rien, ni l'âge, ni la +condition, ni le sexe de ceux à qui il a affaire. Il frappera une femme, +il outragera son père: c'est un démoniaque! Puis, le lendemain, revenu à +la raison, il pleurera de repentir, il s'humiliera, implorera, quitte à +recommencer, le soir même, s'il a été repris et entraîné par ses +camarades de débauche.</p> + +<p>Le médecin se tut. Geneviève marchait auprès de lui, le front penché, +comme sous le poids de ces terribles révélations. Enfin, elle s'arrêta +et, avec un grand calme:</p> + +<p>—Son père vous a autorisé à me dire toutes ces choses?</p> + +<p>—Sans cela, aurais-je pu parler?</p> + +<p>—Pourquoi est-ce vous qui avez été chargé de m'éclairer?</p> + +<p>—Parce que j'étais le mieux en mesure de vous faire comprendre les +conséquences physiologiques de ce vice affreux.</p> + +<p>—Il a donc une répercussion sur l'état physique?</p> + +<p>—Très grave, pour celui qui en est affecté; plus grave encore pour les +enfants qui naissent de lui. Un alcoolique, sachez-le bien, donne la vie +à de pauvres innocents qui peuvent devenir des tuberculeux, des fous ou +des criminels, étant, de naissance, alcooliques eux-mêmes.</p> + +<p>—Mon Dieu! quelles effroyables conséquences!</p> + +<p>—Voilà ce qu'on ne saurait trop enseigner, mon enfant, car on ne veut +pas le croire. Tous les malheureux qui vont dans les cafés ou dans les +cabarets boire tranquillement, presque innocemment, des apéritifs, +s'intoxiquent et, par avance, intoxiquent leur descendance. S'ils sont +assez vigoureux pour ne pas subir la déchéance eux-mêmes, ils la +préparent pour leur postérité. Quand ils boivent leur absinthe +quotidienne, en ne pensant pas mal faire, ils empoisonnent leurs futurs +enfants. Ils feront souche de scrofuleux, d'épileptiques, et seront très +étonnés de voir les pauvres petites créatures étiolées et chétives. En +buvant, ils ne se croient pas coupables. Ils imitent leurs parents, +leurs amis, et, dans leur ignorance, pour quelques misérables +satisfactions présentes, ils détruisent l'avenir.</p> + +<p>—Mais ne peut-on pas les guérir?</p> + +<p>—Rien n'est plus difficile.</p> + +<p>—Vous avouez cependant, vous-même, que M. Christian, depuis qu'il a +vécu à Saint-Georges, s'est sérieusement corrigé.</p> + +<p>—Oui. Son intention de modifier ses habitudes est évidente, mais le +pourra-t-il?</p> + +<p>Geneviève releva la tête, et d'un ton ferme:</p> + +<p>—Monsieur votre neveu, à l'instant, disait que, pour pouvoir, il +suffisait de vouloir.</p> + +<p>—C'est que justement ce funeste, cet horrible vice est destructeur de +la volonté. Que j'en ai vu de ces malheureux qui disaient: «Je ne boirai +plus!» et qui, le lendemain même, couraient satisfaire leur passion!</p> + +<p>—Avaient-ils des raisons impérieuses de s'en abstenir?</p> + +<p>—Des raisons de vie ou de mort. Rien ne les arrêtait!</p> + +<p>—Même l'affection d'une femme dévouée?</p> + +<p>Le vieux médecin regarda, avec une sincère angoisse, la jeune fille, et, +d'un ton très bas, comme s'il faisait un aveu très douloureux:</p> + +<p>—Même l'affection la plus tendre et la plus clairvoyante. Ils se +sauvaient comme des malfaiteurs, ils mentaient, ils devenaient capables +de tout. J'en ai vu qu'on enfermait, et qui s'enivraient avec de l'eau +de Cologne, de l'élixir dentifrice, et même du vernis à bottines.</p> + +<p>—Des fous!</p> + +<p>—Des alcooliques.</p> + +<p>—N'y a-t-il donc pas de remède? Vous luttez, vous, docteur, cependant. +Je sais que vous êtes un des promoteurs de la ligue contre ce véritable +fléau social.</p> + +<p>—Oui, nous luttons, par la parole, par la plume, dans des conférences, +dans des brochures, dans des journaux. Mais quels résultats +obtenons-nous? De bien médiocres. Faire appel à la raison humaine? +Quelle chimère! Pour déraciner l'alcoolisme, il faut fermer tous les +cabarets de France, ceux où il y a de la dorure et des tables de marbre, +comme ceux où l'on consomme sur le zinc du comptoir. Et pour cela, une +loi est nécessaire. Vous m'entendez, on n'obtiendra le salut de ce pays, +pourri par l'alcoolisme, qu'en défendant de vendre de l'alcool, comme si +c'était du poison. Tant qu'on n'aura pas pris chez nous les mesures +qu'on a édictées en Suède, en Russie, et ailleurs, on boira, on +s'enivrera, on se tuera, et les hôpitaux regorgeront, ainsi que les +prisons et les bagnes.</p> + +<p>Geneviève avait écouté les paroles enflammées du médecin avec une +attention extrême. Elle hocha la tête, puis:</p> + +<p>—Un dernier mot, docteur. A l'âge qu'a M. Christian, l'organisme +est-il encore capable de se purger des germes malfaisants qui y ont été +introduits? Enfin, est-il encore temps de sauver ce malheureux garçon?</p> + +<p>—Certes!</p> + +<p>—Que faudrait-il pour avoir des chances de réussir!</p> + +<p>—Lui imposer une expérience de sobriété absolue pendant trois mois.</p> + +<p>—Qu'appelez-vous sobriété absolue?</p> + +<p>—Boire de l'eau. Si, dans trois mois, il a observé ce régime, sans une +infraction, on pourra espérer sa guérison physique et morale.</p> + +<p>La jeune fille, tendit la main au vieillard. Il la prit avec un respect +attendri:</p> + +<p>—Je crains, mon enfant, que, dupe de votre générosité, vous n'entamiez +une lutte bien périlleuse pour vous.</p> + +<p>Elle dit d'un ton grave:</p> + +<p>—Réussit-on jamais sans peine? Et réussir, quelle joie! Surtout quand +il s'agit de sauver un être en danger de se perdre!</p> + +<p>Elle fit un gracieux signe de tête:</p> + +<p>—Je vous remercie de tout ce que vous m'avez dit de bon et de +raisonnable, docteur. Je vais essayer d'en tirer parti. Nous verrons, +dans trois mois, ce que vous penserez de ma tentative.</p> + +<p>Et, souriante, elle rentra dans le salon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="V" id="V"></a><a href="#table">V</a></h2> + + +<p>Étiennette Dhariel, dans son magnifique cabinet de toilette, était fort +occupée à se tirer les cartes, lorsque M<sup>me</sup> Mauduit, sa manucure, +vêtue ainsi qu'une bourgeoise cossue, un sac noir à la main, entra sans +être annoncée, comme chez elle.</p> + +<p>—Bonjour, Nénette, dit la manucure en posant son sac sur un canapé +Louis XVI foncé de canne dorée, tu vas bien, ce matin?</p> + +<p>—Pas trop! J'ai un rossard de valet de trèfle qui ne veut pas marcher +dans mon jeu!</p> + +<p>—Ah! ah! Toujours le jeune Christian? J'en apporte des nouvelles, plus +fraîches et plus sûres que celles fournies par tes cartes....</p> + +<p>—Dis voir!</p> + +<p>—Avant, fais-moi donc donner un biscuit et un verre de Porto. J'ai +l'estomac dans les talons.... J'ai fait tout Paris, depuis ce matin....</p> + +<p>—Fouille dans le bonheur du jour.... Tu vas y trouver ton affaire....</p> + +<p>M<sup>me</sup> Mauduit ouvrit le battant d'un délicieux petit meuble en +marqueterie, et, au lieu de tout ce qu'il fallait pour écrire, elle +découvrit un plateau en verre de Bohême, des gâteaux secs, des carafons +de vin d'Espagne. Elle prit deux verres, les emplit, en offrit un à +Étiennette, qui le plaça, sans y toucher, sur la table; et, après s'être +restaurée convenablement:</p> + +<p>—J'ai vu Pavé, ce matin, chez Lise Taupin.... Il m'a donné sur ton +fugitif des tuyaux très sûrs.... Il paraît qu'il est devenu tout à fait +vertueux.... Un petit saint!</p> + +<p>Étiennette fit seulement:</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Mais cette interjection claqua comme la batterie d'un pistolet qu'on +arme.</p> + +<p>—C'est une jolie cure qu'elle vient de faire, la mijaurée qui t'a +soufflé ton petit homme. Elle vaut un sanatorium, cette enfant-là! Je ne +croyais pas qu'il existât ta pareille. Et cependant, la voilà. Mais dans +l'autre sens.</p> + +<p>Étiennette se tut, mais ses mâchoires se serrèrent et devinrent +anguleuses comme celles d'une bête de carnage. La Mauduit continua:</p> + +<p>—Notre cher Christian se couche à onze heures, fait le bridge de son +papa, ne va plus qu'à la Comédie-Française, et boit de l'eau à tous ses +repas. Dans l'intervalle, rien. Il est sage comme une image. Pavé en est +malade d'indignation.</p> + +<p>—C'est tout ce qu'il sait faire, cette moule-là? Quelle influence +a-t-il sur Christian?</p> + +<p>—Aucune. Personne n'en a plus que la jolie blonde qui tient notre +petit Vernier à la laisse, comme un caniche.</p> + +<p>Étiennette, devenue soucieuse, dit avec amertume:</p> + +<p>—Si c'est pour me raconter ces choses-là que tu es venue me siffler mon +Porto, tu aurais pu aussi bien prendre une correspondance et rentrer +chez toi.</p> + +<p>—Ne te frappe pas, ma bichette. Il faut savoir entendre la vérité, ne +fût-ce que pour en tirer parti. Est-ce que tu vas jeter le manche après +la cognée? Ça ne serait pas digne de toi. Comment, la femme à qui on n'a +jamais pris ses amants et qui les mettait tous à la porte, toi, +Étiennette Dhariel, tu resterais avec la honte d'avoir été plaquée? Et +tu ne t'en vengerais pas?</p> + +<p>—Je ne pense qu'à ça!</p> + +<p>—A la bonne heure. La petite n'est pas encore dans sa robe de mariée! +Tu as le temps de travailler. Et tant qu'il y a place entre le pot et la +gueule, il ne faut pas désespérer. Imagine-toi que Clamiron m'a raconté +quelles conditions la chaste enfant avait posées à notre Christian.... +Ah! c'est vraiment fort! Et il faut qu'il soit rudement pincé pour y +avoir consenti.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Pendant trois mois, il doit vivre chez son père. S'il a le malheur, +pendant ce temps d'épreuve, de faire une seule frasque et qu'on le +sache, il est rasé, sans rémission. L'épreuve est sévère. Le +baccalauréat ès-mœurs, quoi!</p> + +<p>Étiennette resta un moment pensive, et la Mauduit en profita pour boire +le verre de Porto qu'elle avait versé pour son amie. Convenablement +lestée, elle prit sur la table, dans une coupe en bronze d'un splendide +travail italien, une cigarette, et l'alluma. La belle Dhariel parut +sourire à une idée qui venait de s'offrir à elle. De sa main blanche +elle prit une cigarette, comme la Mauduit, puis d'un ton presque +indifférent:</p> + +<p>—Ah! ce pauvre Pavé est si vexé d'assister à la conversion de +Christian? Eh bien! dis lui donc de passer ici. Je lui apprendrai la +résignation.</p> + +<p>—Toi?</p> + +<p>—Mais, oui, fit Étiennette avec un sourire.</p> + +<p>—Oh! ma fille, s'écria la Mauduit, tu as dû trouver quelque chose: tu +n'as plus les mêmes yeux qu'il y a un instant. Qu'est-ce que tu mijotes? +Dis-le moi....</p> + +<p>—Tu es trop curieuse. Tu le sauras en temps utile.... Ah ça, qu'est-ce +que tu m'apportes aujourd'hui?</p> + +<p>—Ah! du soigné!</p> + +<p>La manucure se leva, prit sur le canapé son sac noir, l'ouvrit, et en +tira un écrin, dans lequel étincelaient deux perles grosses comme des +noisettes, d'un orient admirable et d'une rondeur parfaite.</p> + +<p>—Mais ce sont les boucles d'oreilles de Maud Gray que tu as là....</p> + +<p>—Ce sont elles.</p> + +<p>—Elle s'en défait?</p> + +<p>—Elle les donne en nantissement. Elle a besoin de trente mille.</p> + +<p>—Pour Poivrier?</p> + +<p>—Non, pour le petit marquis d'Aubusserolles....</p> + +<p>—Quoi? Elle s'est toquée de ce gigolo?</p> + +<p>—Non! Il lui a promis de l'épouser à la mort de son père, le duc de +Candare.</p> + +<p>—Tu m'en diras tant! Et alors il lui faut quinze cents louis? Pourquoi?</p> + +<p>—Pour payer une culotte du marquis au club....</p> + +<p>—Mince!</p> + +<p>Elle prit les perles, les mania comme un orfèvre, les soupesa, les +respira, semblant jouir, par le toucher, la vue et l'odorat, de ce +splendide joyau. Puis elle les remit dans l'écrin.</p> + +<p>—Elles valent cinquante mille, au bas mot.</p> + +<p>—Tu parles! Il n'y a pas les pareilles à Paris. Fontana les prendrait +tout de suite. Mais Maud ne veut pas vendre et «ma tante» n'offre que +vingt mille.... Elle donne en gage les perles, pour six mois, avec trois +mille de commission.... Si, dans six mois, elle ne paye pas, le +nantissement se transforme en vente moyennant cinq mille francs de +plus....</p> + +<p>—Trois mille pour six mois, c'est du 20 p. 100. Ça peut aller.... Mais +pas les cinq mille de plus! Elle rendra les trente mille, plus trois.... +Ou on gardera les perles....</p> + +<p>—On, c'est-à-dire toi, Étiennette....</p> + +<p>—Non, toi, M<sup>me</sup> Mauduit, moyennant les 10 p. 100 habituels. Moi, je +ne fais pas d'affaires.</p> + +<p>—Convenu. Où est l'argent?</p> + +<p>—Le voici.</p> + +<p>Étiennette ouvrit le bas d'un petit meuble décoré en vernis martin, et +démasqua une caisse de fer. Dans un tiroir elle prit trente billets de +mille francs, referma avec précision son coffre-fort, et posa la somme +sur la table. Puis elle dit:</p> + +<p>—C'est tout?</p> + +<p>—Non! J'ai encore là des dentelles anciennes, du point de Venise....</p> + +<p>—Des dentelles... j'en ai trop. J'en vendrai si l'on veut.</p> + +<p>—Elles sont avantageuses.</p> + +<p>—Je m'en moque!</p> + +<p>—Alors veux-tu un tableau de Van Dyck? Il vient de chez le comte de +Conflans.... C'est le portrait de Lord Sommerset enfant, un +chef-d'œuvre!</p> + +<p>—Où le voit-on?</p> + +<p>—Je te l'enverrai.</p> + +<p>De son sac noir, la Mauduit sortit ses outils, ses flacons et ses +brosses:</p> + +<p>—Si nous nous occupions de tes mains, à présent....</p> + +<p>—Tu es pressée?...</p> + +<p>—Non. C'est pour que tu sois libre....</p> + +<p>—Je ne sors pas aujourd'hui. J'ai à détacher les coupons de ma rente +russe....</p> + +<p>—Veux-tu que je t'aide?</p> + +<p>—Avec plaisir. Tu dîneras avec moi....</p> + +<p>—Donne-moi des ciseaux.</p> + +<p>Étiennette étala une énorme liasse de titres. Les deux femmes en prirent +chacune la moitié, et, avec application, elles commencèrent à couper +les petits carrés de papier.</p> + +<p>A la suite de cette conversation entre M<sup>me</sup> Mauduit et Étiennette +Dhariel, Clamiron, qui, depuis la conversion de Christian n'avait pas +mis les pieds chez son ami, reparut un beau matin. Il trouva le fiancé +de Geneviève dans son fumoir, très occupé à examiner des chiffres dans +lesquels étaient entrelacées les lettres H et V. Sans paraître avoir +remarqué la longue abstention de Clamiron, Christian le consulta sur +différents modèles, le recevant comme s'il l'avait vu la veille. Pavé, +avec sa malice à froid, retrouva rapidement le ton de la familiarité, et +d'un air goguenard interrogea son ami sur son état d'esprit:</p> + +<p>—Eh bien! mon jeune seigneur, nous voilà décidément rentré dans le +giron de la famille? C'est un bel exemple que tu donnes aux camarades. +Le père Clamiron en pleure d'admiration, tous les soirs, à l'heure de la +soupe, qui, pour cet ancien maçon devenu, du reste, un des richards de +Paris, est demeuré un aliment de première nécessité.... Il m'embête +bien, avec ta conversion! Dis donc, comment t'en trouves-tu? Est-ce que +ça rend très malade?</p> + +<p>—Mais non, ça rend, au contraire, très bien portant.</p> + +<p>—Il est vrai que tu es moins «vanochard» que jadis, au temps de nos +fêtes. Ah! vieux Christian, c'est égal, nous en avons fait des fameuses +ensemble, hein? Moi, je continue; mais si tu savais ce que tu me +manques!</p> + +<p>—Bah! tu me remplaceras. Il y en a d'autres.</p> + +<p>—Pas comme toi!... Ah! dis donc, je viens de me payer une Mercédès de +trente chevaux.... Elle est à la porte; veux-tu la voir?</p> + +<p>—Avec plaisir.</p> + +<p>—Prends ta pelure et une casquette, nous irons faire un tour.</p> + +<p>Christian fit un pas en arrière et marqua très nettement sa volonté de +résister à la tentation.</p> + +<p>—Impossible. Mon père m'attend dans une heure, rue de Châteaudun, au +bureau....</p> + +<p>—Je t'y conduis.</p> + +<p>—Non! non! Ma voiture est commandée. Je te remercie.</p> + +<p>—Ah! tu te défies de moi, gémit Pavé, avec un geste plein de reproche. +Mon vieux copain! Qu'est-ce que tu crains donc?</p> + +<p>—Rien du tout! Mais j'ai affaire, je ne peux pas aller en balade....</p> + +<p>—Es-tu changé! Qu'est-ce qu'on t'a fait? Ah! mon coco, si on le savait!</p> + +<p>—Il est inutile de le dire, répliqua Christian avec une soudaine +vivacité.</p> + +<p>—Allons! on ne parlera pas. On ménagera ta renommée. Mais, avec tes +idées nouvelles, est-ce que cela t'est agréable de me recevoir? Si je +t'embête, il faut prévenir.</p> + +<p>—Pas du tout. J'ai plaisir à te voir, au contraire....</p> + +<p>—Bon! Mais il était possible de s'y tromper. Alors, à un de ces jours.</p> + +<p>Le soir même, après le dîner qui avait réuni les familles Harnoy et +Vernier, Christian raconta la visite de Clamiron et, quoiqu'il eût, par +politesse, affirmé à son ami que sa présence lui avait été agréable, il +manifesta l'intention de s'arranger pour ne plus le rencontrer. Comme +Vernier applaudissait à cette détermination et encourageait son fils à +rompre avec tous ses anciens compagnons, Geneviève intervint:</p> + +<p>—Peut-être serait-il préférable de s'en écarter peu à peu. Toute mesure +de rigueur pourra paraître dictée par la famille de Christian. Et comme +il n'en est rien, et que tout ce qu'il fait provient de son initiative +personnelle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas rompre brusquement. +D'ailleurs, ne serait-ce pas avoir l'air de craindre le contact des +anciens amis? Et même, dans une certaine mesure, ne serait-ce pas se +dérober à leur influence? Christian n'a plus rien à redouter et peut +risquer l'aventure, s'il lui plaît.</p> + +<p>En prononçant ces paroles, Geneviève regardait Christian. Elle se pencha +vers lui et, ajouta ce commentaire:</p> + +<p>—Êtes-vous assez sûr de vous pour affronter vos anciens compagnons de +folies? C'est là que, vraiment, on verra si vous êtes radicalement +guéri, ou si vous êtes capable d'une rechute. Si vous éloignez de vous +Clamiron, est-ce parce que vous avez peur qu'il ne vous entraîne à mal +faire? Et si vous avez pareille crainte, quelle garantie est-ce que +j'ai, moi, que vous ne retomberez pas dans vos fautes anciennes? Allons! +il faut être beau joueur et accepter la partie telle qu'elle se +présente, avec toutes ses tentations et tous ses périls. Il faut voir +Clamiron, il faut voir aussi les autres: les Vertemousse, les Longin et +les Fabreguier. Leur fréquentation sera la pierre de touche de votre +conversion. Sans elle, l'expérience ne serait pas complète.</p> + +<p>Christian écouta en souriant la jeune fille et répondit:</p> + +<p>—Oh! je crains plutôt l'ennui que la tentation, dans leur compagnie. +Heureusement pour moi, je sais faire la différence entre les plaisirs +d'autrefois et les satisfactions d'aujourd'hui. Je n'affligerai pas +Clamiron, en le consignant à ma porte. Mais je me montrerais dehors, +auprès de lui, avec une certaine répugnance. Il a une forme d'esprit qui +ne me plaît plus. Il me semble que nous ne parlons plus le même langage.</p> + +<p>—Surtout, vous ne pensez plus de même. Et c'est cela qui vous choque. +Mais vous ne devez pas vous exposer à la raillerie des sots. Et comme il +est impossible que, dans la vie, vous vous dérobiez à tout ce qui ne +vous plaira pas et ne voyiez que les gens avec qui vous sympathiserez, +il faut, dès maintenant, prendre l'habitude de supporter les corvées +avec sérénité.</p> + +<p>—Hein? Christian, s'écria l'oncle Mareuil, qui eût dit qu'un jour tu +considérerais comme une corvée de rencontrer tes inséparables? Ah! la +vie offre des surprises! C'est égal, ma chère enfant, vous avez fait là +une belle cure!</p> + +<p>Ce que venait d'exprimer le vieux garçon était profondément senti par +toute la famille. Vernier s'était mis à chérir sa future belle-fille. Il +la gâtait de toutes les manières et s'apprêtait à la combler. Il avait +chargé Emmeline de choisir la corbeille, et M<sup>me</sup> Vernier s'entendait, +avec un goût exquis, à jeter l'argent par les fenêtres. Geneviève, très +virile d'esprit, peu sensible aux séductions du luxe, trouvait tout trop +beau et laissait tomber des regards presque indifférents sur les parures +splendides et les dentelles précieuses que des commis attentionnés +faisaient passer cérémonieusement devant ses yeux. Elle n'observait avec +un intérêt réel que l'attitude de Christian et n'était attentive qu'à +ses paroles. L'entreprise qu'elle avait tentée la passionnait et sa +victoire morale l'enthousiasmait bien autrement que son triomphe +mondain.</p> + +<p>Elle était cependant l'objet de tous les commentaires et de toutes les +jalousies de la part des mères de famille ayant des filles à marier. +Certaines d'entre elles possédaient un répertoire des plus riches +héritiers de France. Et sur leur grand livre matrimonial Christian était +coté comme un des plus beaux partis. Même débauché et vicieux, le fils +de Vernier était couché en joue par toutes les marieuses de Paris. Et +ses fiançailles avec M<sup>lle</sup> Harnoy, annoncées officieusement, avaient +causé une déception profonde dans la haute finance et l'aristocratie. Le +faubourg Saint-Germain avait compté recommencer avec le fils l'admirable +spéculation réussie, une première fois, avec le père. Et c'était la +fille d'un petit négociant presque en mauvaises affaires qui +l'emportait.</p> + +<p>Étiennette Dhariel en était devenue presque sympathique. L'Ariane de +Christian se cloîtrait depuis sa séparation, cuvant sa colère. Elle +n'avait pas publié le chiffre de l'indemnité énorme allouée par le père +Vernier à la veuve illégitime de son fils. Elle se donnait donc tout à +fait l'air d'une victime. On la plaignait. D'autant plus qu'elle avait +repoussé, assez brutalement, les propositions d'un Russe très épris +d'elle et qui mettait à ses pieds le fruit de ses déprédations dans le +gouvernement d'une province limitrophe de la Chine. Étiennette jouait +son rôle avec une habileté extrême et passait véritablement pour +inconsolable dans le monde de la galanterie. Toutes ces histoires, +racontées par Clamiron, divertissaient Christian et le chatouillaient +même dans sa vanité. Il n'était pas ordinaire d'inspirer de pareils +regrets à une femme aussi positive qu'Étiennette. Et tout en étant bien +décidé à ne jamais la revoir, le jeune homme ne pouvait se défendre d'un +peu d'attendrissement, bien humain, pour l'abandonnée.</p> + +<p>—Qui diable aurait pu la croire si sensible? dit-il à Clamiron. Elle +qui se vantait si haut de ne pas connaître la pitié et d'avoir laissé ce +pauvre Kennedy se loger une balle dans la tête, à Monte-Carlo, parce +qu'elle refusait de rentrer à Paris avec lui!</p> + +<p>—Kennedy était décavé, tu sais, et Étiennette n'a jamais eu de +considération pour les gens dans la purée. Tandis que toi! Mais j'ai +tort de comparer. Pour toi, c'est le cœur qui parle. Oh! mon cher, elle +en devient stupide! Elle m'a chargé de le demander si tu ne +consentirais pas à lui dire un dernier adieu avant de te marier....</p> + +<p>—Rien du tout! En voilà une idée! C'est rompu. Restons comme nous +sommes.</p> + +<p>—Ah! tu en as une force de caractère! Moi, quand elle m'a flanqué à la +porte pour te prendre, je n'ai pas pu me résigner à ne plus la voir et +je suis revenu chez elle, en ami.</p> + +<p>—Et même autrement.</p> + +<p>—Ça, jamais! Christian, je te le jure.</p> + +<p>—Si tu crois que ça me fait quelque chose, à présent! Je n'ai jamais eu +de grandes illusions sur Étiennette. Je sais qu'elle m'a trompé tant +qu'elle a pu. Je ne restais pas avec elle à cause de ses qualités de +cœur, mais parce qu'elle savait me distraire. Avec cette femme-là, il +n'y avait pas moyen de s'ennuyer une minute. Et c'est capital.</p> + +<p>—Et maintenant, insinua Clamiron, t'amuses-tu?</p> + +<p>—Je ne m'amuse pas, dit Christian avec tranquillité, je suis heureux.</p> + +<p>—C'est épatant! Toi, Christian, tu es heureux, dans les conditions où +tu vis?</p> + +<p>—Oui, mon garçon. Et tu peux le proclamer.</p> + +<p>Peu à peu, à la faveur de ces entretiens, où Clamiron, avec une +singulière adresse, naturelle ou enseignée, flattait Christian, les deux +anciens copains étaient sortis ensemble. Pavé avait décidé son ami à +essayer la fameuse automobile de trente chevaux et il avait amené +triomphalement Christian au Pavillon Bleu. Là, s'étaient trouvés +Vertemousse, Longin et Fabreguier. Toute la bande s'était embarquée et +on avait fait du quatre-vingts à l'heure dans la direction de +Versailles. Le soir, à l'heure du dîner, sans accident et sans rencontre +inopportune, Christian avait été déposé à sa porte par Clamiron.</p> + +<p>Cette partie avait ramené la confiance dans l'esprit du fiancé de +Geneviève. Il n'avait plus appréhendé de revoir ses camarades. Il était +retourné au cercle avec une assurance nouvelle. Il s'était senti maître +de lui. Désormais, il ne craignait plus rien. Il y avait près de trois +mois que durait l'épreuve imposée par Geneviève. Pas un jour il n'avait +contrevenu à sa volonté. Il demeurait d'une sobriété parfaite, il +s'occupait au bureau, il allait à Moret inspecter l'usine. Il faisait, +par la même occasion, remettre en état, au château, l'appartement de sa +mère, qui était resté inhabité et dans lequel il comptait s'installer +avec sa femme pour passer les premières semaines de sa vie conjugale. +Les bans venaient d'être publiés, lorsque Clamiron dit à Christian:</p> + +<p>—Cette fois, c'est fini, nous te perdons. Il n'y a plus à s'en dédire, +tu es affiché à la mairie et on t'a annoncé au prône, à l'église. Nous +n'avons plus qu'à endosser nos habits pour te servir de garçons +d'honneur....</p> + +<p>—Tu ne le voudrais pas, s'écria Christian. On ne pourrait pas te +prendre au sérieux. On attendrait toujours de toi quelque blague. Non, +mes enfants, ce seront de bons petits cousins en bas âge qui rempliront +cet office.... Vous vous réserverez pour donner à la quête.</p> + +<p>—Alors tu vas au moins nous payer à dîner, pour enterrer ta vie de +garçon?</p> + +<p>—Pas davantage!</p> + +<p>—Quoi! tu auras le cœur de nous quitter à sec?... Après avoir tant de +fois trinqué avec nous!</p> + +<p>—C'est justement parce que j'ai trop trinqué avec vous que je juge +inutile de le faire une fois de plus.</p> + +<p>—Tu deviens économe, mon vieux.</p> + +<p>—Ah! ça n'est pas pour l'argent! Je vous régalerai, si vous voulez, +mais à la condition de ne paraître qu'au dessert.</p> + +<p>—Ça serait déjà ça! Mais tu es vraiment chiche de tes faveurs.</p> + +<p>Ils ne parlèrent plus de cette idée de dîner. Mais les paroles de +Clamiron avaient fait leur trajet dans l'esprit de Christian. Qu'est-ce +qu'il risquait à convier ses amis au Café de Paris, dans un salon, pour +leur faire ses adieux? N'allait-il pas, maintenant, à chaque instant, en +leur compagnie, au Chalet du Cycle, à Madrid, déjeuner, sans qu'il en +résultât aucun inconvénient? Il ferait les invitations lui-même. Il n'y +aurait que des hommes, et, dans ces conditions, il ne courait pas grand +danger. Cependant il ne prit pas de décision. Une incertitude troublait +sa pensée. Il avait le pressentiment qu'il allait faire là une chose au +moins inutile. Mais sa vanité le poussait à ne pas reculer. Entre ces +deux impressions, il hésitait, lorsque Pavé se chargea de mettre fin à +ses irrésolutions. Il arriva triomphant un matin, et dit:</p> + +<p>—Eh bien! mon fils, les camarades sont plus chics que toi: le repas des +adieux que tu ne veux pas leur payer, ce sont eux qui te l'offrent. On +ne dînera pas, puisque ça te fait si peur. On déjeunera tout bonnement. +Ça colle-t-il?</p> + +<p>—Eh bien! oui! s'écria Christian. Quel jour?</p> + +<p>—La veille du mariage à la mairie.</p> + +<p>—Il y a soirée de contrat chez mon père.</p> + +<p>—Eh bien, on déjeunera à midi, chez Joseph.... A deux heures, tu seras +libre, vieux frère. Tu nous laisseras, dans les larmes, achever nos +cigares, et tu rentreras mettre des fleurs dans les vases pour ta +fiancée.</p> + +<p>—Convenu.</p> + +<p>—A la bonne heure!</p> + +<p>Pourtant, une sorte d'inquiétude subsistait dans l'esprit de Christian. +Malgré l'épreuve jusqu'à ce jour victorieusement supportée, il savait +combien ses nerfs étaient facilement excitables. Et le milieu tapageur +dans lequel il allait se trouver une fois de plus lui inspirait une sage +défiance. Il avait promis. Il lui était impossible de se dédire sans +s'exposer aux plaisanteries, il ne le voulut, pas, mais il résolut de se +surveiller avec soin, de ne boire que d'un seul vin, quoi qu'on en pût +penser, et de parler avec une extrême réserve. Il voyait juste, en cette +circonstance, et le péril qu'il appréhendait était plus sérieux qu'il ne +pouvait le soupçonner.</p> + +<p>Le soir même du jour où il avait accepté l'invitation de Clamiron, +celui-ci était allé chez M<sup>lle</sup> Dhariel qui l'attendait. Il avait +trouvé la jolie fille en grande tenue, son chapeau sur la tête. Il lui +avait dit sans même s'asseoir:</p> + +<p>—Tu sors?</p> + +<p>—Oui, je vais à la première du Palais-Royal. Mais j'ai le temps, j'en +verrai toujours assez. Cause.</p> + +<p>—Eh bien! c'est une affaire bâclée. Christian viendra.</p> + +<p>—Vrai?</p> + +<p>—Puisque je te le dis.</p> + +<p>—Comment as-tu obtenu ça?</p> + +<p>—En lui assurant qu'on se ficherait de lui s'il ne marchait pas. Tu +sais comme il a de l'amour-propre. Il n'a pas voulu renâcler.</p> + +<p>—Et ça se passe?</p> + +<p>—Chez Joseph, lundi. Rien que des hommes, mais choisis. Les «poteaux»! +Et des biberons, tu les connais! L'addition sera corsée!</p> + +<p>—Bien! Tu me retiendras le cabinet voisin, je ne veux pas aller le +retenir moi-même, crainte d'indiscrétion....</p> + +<p>—Oui, mais dis-donc, si Christian apprend que c'est moi qui ai +manigancé l'affaire, il m'en voudra.</p> + +<p>—As-tu peur de lui?</p> + +<p>—Peur de rien! Mais le procédé....</p> + +<p>—Eh! une farce comme tu en as fait cent, dans ta belle carrière de +fantaisiste. Es-tu Pavé, ou ne l'es-tu plus? Si tu l'es, tu dois à +l'honneur de ton nom de faire des excentricités énormes.... Ou bien +donne ta démission de prince des loustics parisiens. On en couronnera un +autre. Et ce sera tout!</p> + +<p>—Oui, tu as raison! Mais si ça allait tout de même faire rater le +mariage?</p> + +<p>—Parce que Christian aura assisté à une dernière fête avec ses amis, et +qu'il se sera pochardé à leur santé.... D'abord, qui dit qu'il se +pochardera?...</p> + +<p>—Moi, je le dis! Sacredieu! Car s'il ne se met pas dans les +brindezingues, nous sommes tous de petits garçons bons à jouer au +cerceau, et non les joyeux noceurs que tout Paris connaît....</p> + +<p>—Et admire!</p> + +<p>—Il faut donc que la partie soit complète, triomphale, féerique!</p> + +<p>—Et moi je serai là pour couronner le héros, au moment de l'apothéose.</p> + +<p>—Il en aura une surprise!</p> + +<p>—S'il est en état d'en jouir.</p> + +<p>—Ah! prends garde, s'il est à moitié gris, qu'il ne se fâche. Alors +tout rate. Et nous en sommes pour notre honte.</p> + +<p>—J'en fais mon affaire. Alors, à lundi, je compte sur toi. Viens me +mettre en voiture.</p> + +<p>La semaine se passa pour Christian en préparatifs. Il eut à peine le +temps de penser à la fête projetée par ses amis. Il ne quittait pas +Geneviève, dont le père, mis en possession de ses nouvelles attributions +dans la maison Vernier, exultait de joie et ne tarissait pas en éloges +sur son futur gendre et sur toute la famille.</p> + +<p>Le dimanche soir, cependant, Christian dit à sa fiancée:</p> + +<p>—Je déjeune demain avec mes amis. Ils ont tenu à se réunir tous pour +enterrer ma vie de garçon.... Cela m'ennuie prodigieusement, mais il m'a +été impossible de refuser....</p> + +<p>—Eh bien! amusez-vous. Je trouve cela très naturel. Du reste, le baron +Templier doit en être, je pense....</p> + +<p>—Oh! non! Il n'est pas de la bande.... Il a horreur de tous les joyeux +garçons qui seront présents.... C'est un homme rangé, lui.</p> + +<p>Le sourcil de Geneviève se fronça légèrement, mais elle continua de +sourire:</p> + +<p>—J'aurais préféré qu'il fût présent. Pourtant je ne pense pas que vous +ayez besoin d'être accompagné, ni surveillé. Vous n'avez pas de meilleur +censeur que vous-même.</p> + +<p>—Je suis vraiment touché de votre confiance, dit Christian avec une +soudaine émotion. Je ferai tout pour la justifier.... Comptez sur ma +sagesse.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, mais elle lui serra la main. Il eut une vive +poussée de joie, et dit:</p> + +<p>—Oh! moralement gardé par vous, car votre souvenir est sans cesse +présent à ma pensée, je n'ai rien à redouter.</p> + +<p>Le lundi matin, vers onze heures et demie, Clamiron vint prendre +Christian dans son automobile. Ils arrivèrent rue Marivaux, descendirent +à la porte du restaurateur, gravirent l'escalier et, conduits par les +garçons empressés, firent leur entrée dans le salon où devait avoir lieu +le déjeuner. La table était couverte de fleurs toutes blanches, comme +pour une fiancée. De gros nœuds de moire blanche cravataient les +candélabres, et le lustre était orné de boutons d'oranger. A peine sur +le seuil, Christian fut accueilli par une acclamation, et tous les +convives, avec un ensemble parfait, imitèrent avec leur bouche la +sonnerie «aux champs». Clamiron, prenant Christian par le bras, passa +devant les amis, comme pour une revue solennelle. Puis, s'arrêtant +devant Vertemousse, qui courba sa haute taille avec condescendance, il +le fit sortir des rangs, prit dans son gilet une énorme rosette du +Mérite agricole, la mit à la boutonnière de la jaquette du tireur de +pigeons stupéfait, l'embrassa sur les deux joues, en disant avec la voix +de M. Prudhomme:</p> + +<p>—C'est vous qui êtes le maigre? Continuez, mon ami, continuez!</p> + +<p>Puis il fit asseoir Christian, se plaça à côté de lui, et se tournant +vers le maître d'hôtel, il cria:</p> + +<p>—Que la fête commence!</p> + +<p>Ils étaient douze, tous connus sur le pavé de Paris. Le plus vieux +comptait trente ans. Il y avait déjà deux divorcés dans le nombre, et +cinq jouissaient de conseils judiciaires, ce qui ne les empêchait pas de +se ruiner, bien au contraire, les usuriers étant devenus leur suprême +recours. Presque aucun de ces brillants seigneurs n'avait fait de folies +pour les femmes. La passion n'était point leur affaire. Ils +s'adonnaient aux sports, se livraient à de grandes dépenses de vigueur, +mangeaient et buvaient solidement, mais méprisaient l'amour, qui leur +paraissait beaucoup trop énervant. La plupart étaient joueurs, et +c'était sur les tables des cercles ou aux baraques du pari mutuel qu'ils +laissaient leur argent.</p> + +<p>Génération très particulière et nouvelle en France, qui n'avait plus +rien de la fougueuse spontanéité de l'espèce, se montrait très pratique, +très avertie, très froide, et d'une férocité d'égoïsme indicible. Ces +gaillards-là étaient bien incapables d'aller chez le bijoutier acheter +une parure ou un bracelet pour donner à une jolie fille, mais ils ne +dédaignaient pas de s'offrir à eux-mêmes des boutons de chemises en +pierres précieuses, des épingles et des coulants de cravate somptueux, +des chaînes de montre variées, pour toutes les circonstances de la vie, +des cannes à monture d'or, et des bagues qui faisaient étinceler leurs +mains à chaque geste. Curieux de sensations imprévues, jusqu'à la manie, +ils réalisaient dans toute son intégrité le type du <i>snob</i>, plein +d'admirations factices, qui court avec empressement au divertissement à +la mode, et s'en régale pendant le temps qu'il sera bon genre de s'y +amuser. Race inquiétante qui a contribué à pervertir le goût, par la +bassesse instinctive de ses tendances et par une recherche de tout ce +qui était outrancier dans la vulgarité, comme si sa veulerie blasée +avait besoin d'être excitée par des sensations ordurières. Mais toujours +regardant, jamais agissant, voyeuse émasculée de la décadence, +incapable d'un sursaut viril, dans son avachissement progressif.</p> + +<p>Et cette réunion de douze jeunes gens, sans femmes, dans ce salon de +restaurant, était symptomatique de cet état moral et physique qui +poussait toute une génération à une chasteté presque honteuse. Ils +mangeaient et buvaient entre eux, joyeux viveurs dont la dégénérescence +eût humilié les ancêtres. Mais ils buvaient et mangeaient ferme, car ils +savaient ce qu'était la gastronomie et appréciaient à leur juste mérite +les vins que le sommelier versait dans leurs verres. Le menu avait été +soigneusement rédigé et les crus étaient de choix. Clamiron avait bien +fait les choses, et le chef célèbre qui officiait avait su être à la +hauteur de sa mission. Déjà les cailles en caisses apparaissaient +escortées d'un Yquem 84, et Christian, qui faisait honneur au déjeuner, +n'avait pas encore touché à son verre. Clamiron se pencha vers lui:</p> + +<p>—Tu vas avoir la pépie! Bois au moins de l'eau, si tu ne bois pas de +vin.... Crains-tu qu'on ne t'ait versé du poison?</p> + +<p>Christian sourit, et prenant sa coupe à Champagne:</p> + +<p>—Mais, non, je vais porter votre santé à tous.</p> + +<p>Il se leva, et s'adressant à ses compagnons avec une souriante ironie:</p> + +<p>—Mes chers amis, je suis très touché de la pensée affectueuse qui vous +a réunis, aujourd'hui, autour de moi. Nous avons fait bien des bêtises +ensemble. Nous n'en ferons plus à l'avenir. Je compte me ranger et +devenir aussi sérieux que j'ai été déraisonnable. Cela n'est pas aussi +difficile que vous pouvez l'imaginer. C'est une habitude à prendre, et +une fois le trantran commencé, il n'y a plus qu'à suivre.... On se +figure que c'est ennuyeux de s'occuper à des choses qui ne sont pas +stupides ou ruineuses, et quelquefois ruineuses et stupides à la fois, +c'est une complète erreur. On trouve autant d'intérêt à gagner de +l'argent qu'à le dépenser. Je crois même pouvoir affirmer qu'à partir +d'un certain moment de la vie, gagner de l'argent devient un besoin et +n'en pas dépenser une passion....</p> + +<p>Il ne put aller plus loin. Une tempête de cris s'éleva autour de lui:</p> + +<p>—Hourrah pour Christian! Il se paye notre tête! Ah! tu en as un culot, +mon garçon! Non! mais il nous fait un cours de bonnes mœurs! A ta +santé! A tes futurs enfants!</p> + +<p>Sans se démonter, le jeune homme leva sa coupe et la vida d'un trait, +puis il se rassit au milieu du tapage général. La voix perçante de +Clamiron parvint à dominer le tumulte:</p> + +<p>—Messieurs, le jeune récipiendaire a fort bien parlé. On peut lui +ouvrir les portes de l'institution du mariage. Il est digne d'y entrer. +Sa future est, du reste, charmante.... Je propose la santé de M<sup>lle</sup> +Harnoy.</p> + +<p>Il remplit la coupe de Christian et lui dit chaleureusement:</p> + +<p>—Choquons nos verres, mon vieux, et de tout cœur!</p> + +<p>Christian lui fit raison sans hésiter. Une légère rougeur monta à ses +pommettes, une excitation soudaine tendit ses nerfs. Et comme Clamiron +avait versé du vin dans la coupe reposée sur la table, le fiancé de +Geneviève cria dans le bruit des verres tintant aux mains des convives:</p> + +<p>—Je vous en souhaite une pareille à chacun, mes petits!</p> + +<p>Et, sans qu'on l'y eût invité, il porta encore une fois la coupe à sa +bouche. Ses yeux s'allumèrent, comme une lampe dont la flamme s'avive. +Dans son cerveau purifié par une abstinence prolongée, un trouble +soudain se manifesta. Machinalement, et comme retrouvant ses habitudes +anciennes, il but de nouveau. Au milieu du tapage, parmi les +interpellations qui s'échangeaient dans la chaleur de la pièce où +flottaient les odeurs des mets et le bouquet des vins, il eut le +sentiment qu'il se laissait entraîner à un danger certain. Il regarda +autour de lui d'un air de défi, et ne vit que des physionomies +souriantes, des yeux bienveillants, n'entendit que des rires. Nul +dessein de lui nuire, le seul projet de se divertir entre soi, et bien +tranquillement. Le dessert était servi, et la glace circulait autour de +la table. Vertemousse avait même allumé une cigarette et fumait en +contant ses exploits cynégétiques. Christian se rassura, mais il sentit +que sa tête était déjà plus échauffée qu'il ne convenait, il se pencha +vers Clamiron et lui dit:</p> + +<p>—Fais-moi donc donner un verre d'eau.</p> + +<p>—Tout de suite.</p> + +<p>Pavé appela le maître d'hôtel et lui parla à voix basse. Celui-ci mit +sur la table une bouteille qui avait la forme et la couleur d'une +bouteille d'eau d'Evian, Christian prit la bouteille et emplit lui-même +son verre. Puis, distraitement, il le vida aux trois quarts. Il lâcha un +juron, reposa le verre si fort sur la table qu'il le brisa, et, d'un ton +furieux, il cria:</p> + +<p>—Maître d'hôtel, est-ce que vous êtes fou? C'est du kirsch que vous me +donnez là.</p> + +<p>Une longue acclamation étouffa sa voix. Ainsi qu'à travers un +brouillard, il voyait tous ses amis debout, des fleurs dans les mains, +et s'avançant vers lui. Il sentit que Clamiron lui couronnait la tête +avec une guirlande de boutons d'oranger qu'il avait décrochée du lustre. +Une stupeur commençait à l'envahir, contre laquelle il voulut réagir. +Mais l'alcool maintenant était redevenu son maître. Il réussit à dompter +son engourdissement; il se mit sur ses pieds, et comme pris de frénésie, +oubliant ses craintes, mentant à ses promesses:</p> + +<p>—Si c'est ma dernière fête, qu'elle soit mémorable!</p> + +<p>Et d'une main mal assurée il but le vin qui remplissait les verres +laissés intacts par lui, depuis le commencement du repas.</p> + +<p>Ses amis hurlèrent avec enthousiasme:</p> + +<p>—Ah! vieil ami, tu es toujours notre chef!</p> + +<p>—Et puis, qu'est-ce que tu crains? Il est deux heures. Jusqu'à ce soir, +tu as le temps de prendre l'air.</p> + +<p>—Au lieu d'enterrer ta vie de garçon, flambons-la; Du punch!</p> + +<p>—Une belle incinération!</p> + +<p>Dans l'atmosphère obscurcie par la fumée des cigares, les flammes du +rhum dansèrent, bleues, blanches, se courbant, près de s'éteindre, puis +ravivées, s'élevant en langues ardentes. Emporté par une sorte de +fureur, comme si sa raison submergée luttait encore contre le vice +triomphant, Christian, avec des éclats de rire terribles, se mit à +arroser la nappe de punch brûlant. La toile s'alluma, les mousses des +compotiers crépitèrent. Les garçons durent intervenir pour que le feu ne +prît pas aux tentures. Le patron, inquiet, risqua un œil par +l'entrebâillement de la porte. Mais Christian semblait en proie aux +bizarreries de ses plus mauvais jours d'ivresse. Il avait amassé des +réserves de folie pendant ses jours de sagesse, et maintenant laissait +libre cours à sa fantasque brutalité. Vertemousse ayant voulu le +raisonner, reçut une carafe à la tête, qu'il évita à grand'peine, et qui +brisa une glace derrière lui. En même temps, Christian éclatait d'un +rire nerveux que rien n'arrêtait, et qui crispait ses traits, +contractait ses lèvres, le montrait impuissant et hagard, à la merci du +délire alcoolique.</p> + +<p>—Il va faire quelque malheur! murmura Longin.</p> + +<p>—Finissons-le, dit cyniquement Clamiron. Quand il sera sous la table, +il n'essaiera plus de nous tuer.</p> + +<p>Et, prenant la cuillère à punch, il en emplit un verre qu'il plaça +devant Christian. Silencieux, sombre, le front bas, celui-ci buvait à +présent, d'une main tremblante. Ses amis, effrayés de leur crime, +l'entouraient sans mot dire. Il cria tout à coup:</p> + +<p>—Eh bien! Tas de fêtards! Vous avez l'air tout ahuris! Qu'est-ce qui +vous arrive? Vous me regardez comme un phénomène! Vous m'avez mis en +train et vous restez en route? En voilà des gaillards! Nous n'avons pas +encore commencé les liqueurs. Allons qu'on apporte du +Vernier-Mareuil-Carte jaune! Il ne serait pas convenable qu'on ne +dégustât pas à cette table des produits de la maison! M'entendez-vous, +maître d'hôtel....</p> + +<p>Et comme le garçon, inquiet, restait immobile devant lui, il brailla:</p> + +<p>—Vous dormez! Je vais vous réveiller!</p> + +<p>Il saisit deux assiettes et les brisa l'une contre l'autre, puis il +écrasa ses verres avec la cuillère à punch, et il se préparait, avec un +ricanement féroce, à renverser la table sur les convives, lorsque, ses +forces le trahissant, il poussa un faible soupir et retomba sur le +dossier de sa chaise, les yeux chavirés par l'ivresse, balançant sa tête +de gauche à droite, inconscient, perdu. Au même moment, la porte du +salon s'ouvrit et, vêtue d'une longue robe noire, une dentelle sur ses +blonds cheveux, un peu pâle, mais pleine d'assurance, Étiennette Dhariel +parut.</p> + +<p>—Ah! vous manquiez à la fête! dit amèrement Longin à la belle fille. +Voyez dans quel état s'est mis ce malheureux!</p> + +<p>—Eh bien, il est mûr pour le mariage, il me semble, dit Étiennette +avec un ironique sourire. Qu'est-ce que vous allez faire de ce brillant +fiancé?</p> + +<p>—Le diable m'emporte si nous le savons, dit Vertemousse. On ne peut pas +le laisser là, on ne peut pas le reconduire chez lui. Le voilà propre!</p> + +<p>—On s'amuse entre soi, chacun à sa petite pointe, ajouta Clamiron. +Mais, lui, il fait tout en grand. Et mon animal se charge à éclater!</p> + +<p>—Je vais vous en débarrasser, répondit Étiennette. Descendez-le jusqu'à +mon coupé, qui est à la porte. Je le conduis chez moi, je le soigne, et +le remets sur pied.</p> + +<p>—Ah! vous êtes une vraie amie, ma petite Dhariel.</p> + +<p>—N'est-ce pas? Voilà ma façon de me venger des saletés que Christian +m'a faites.</p> + +<p>Une lueur diabolique flambait dans les regards de la délaissée. Elle +ajouta:</p> + +<p>—Je passe devant pour avertir mon cocher.... Suivez-moi.... Si, après +ça, la famille n'est pas reconnaissante, c'est à guérir pour toujours du +dévouement!</p> + +<p>—Ange, va! murmura Clamiron. Si jamais tu as besoin de mon témoignage +pour le prix Montyon, ne te gêne pas!</p> + +<p>Il prit Christian sous un bras, Longin le prit par-dessous l'autre. Ils +réussirent à le mettre sur ses jambes. Vertemousse lui campa son chapeau +sur la tête, et portant presque ce cadavre vivant, qui marchait +mécaniquement, les jambes tremblantes, livide et sans regard, ils +descendirent l'escalier, traversèrent le trottoir et poussèrent +Christian dans le coupé d'Étiennette. Ce brusque mouvement sembla tirer +l'ivrogne de son engourdissement; il releva ses paupières alourdies, +jeta un regard autour de lui, et, d'une voix sourde, grommela:</p> + +<p>—Allons, bon! une femme, maintenant! Qu'est-ce qu'ils veulent que j'en +fasse?</p> + +<p>Et, se calant dans le coin de la voiture, il se mit à dormir près +d'Étiennette sans même l'avoir reconnue.</p> + +<p>La belle fille se pencha vers Clamiron et Longin, leur sourit, et +s'adressant à son cocher:</p> + +<p>—A la maison.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="VI" id="VI"></a><a href="#table">VI</a></h2> + + +<p>L'hôtel Vernier-Mareuil, ce soir-là, flamboyait, par toutes ses +fenêtres, dans la nuit. Sur la place Malesherbes, une foule, +difficilement contenue par un service d'ordre, se pressait aux abords de +la porte cochère pour voir entrer les voitures amenant chez le grand +industriel la fleur du Paris élégant, riche et titré. Un brouhaha joyeux +saluait le passage des femmes éclairées brusquement, au fond de leurs +voitures, par les lampadaires, élevés de chaque côté du large trottoir. +La file des coupés et des landaus se succédait, lente et solennelle, +s'engouffrant, avec des roulements sourds, dans la cour verdoyante et +fleurie, rayonnante de lumière électrique, comme une scène de théâtre +pour l'apothéose d'une féerie.</p> + +<p>Sur chaque marche du haut perron, surmonté d'une marquise dorée, se +tenait un valet de pied immobile dans sa livrée rouge, bas de soie et +chevelure poudrée. Dans le vestibule, les maîtres d'hôtel, en habit noir +à la française, faisaient la haie devant la porte du vestiaire. Et +c'était sur le dallage de marbre une suite ininterrompue de couples +souriants et compassés, femmes vêtues de leurs élégants manteaux de bal, +coiffées de fleurs, maris ou pères enveloppés dans leurs fourrures, et +se saluant, causant, dans la sonorité de l'orchestre qui recouvrait, de +ses ondes harmonieuses, le roulement incessant des voitures.</p> + +<p>A l'entrée de ses salons, dans le grand hall où se trouvent réunis les +plus merveilleuses toiles des peintres modernes et les chefs-d'œuvre de +la sculpture contemporaine, Vernier, debout, se tenait, recevant ses +invités. A trois pas de lui, Emmeline causait avec le baron Templier. +Aux arrivants qui venaient la saluer, la jeune femme tendait +machinalement la main, adressait un sourire, ou offrait quelques paroles +de bienvenue, avec un air de détachement qui accentuait encore la +distance morale qui la séparait de son mari. Vernier, cependant, à la +vue d'un vieillard tout couvert de cordons et de plaques d'ordres, qui +s'avançait, se tourna vers sa femme d'un air d'autorité et dit:</p> + +<p>—Emmeline, Son Excellence l'ambassadeur des Pays-Bas....</p> + +<p>M<sup>me</sup> Vernier s'approcha avec une bonne grâce aisée pour accueillir le +personnage officiel. Le jeune baron, profitant de ce court éloignement +de la maîtresse de la maison, entra dans les salons et, avisant dès +l'entrée un groupe composé des inséparables Vertemousse, Clamiron, +Fabreguier et Longin, il se dirigea vers eux avec empressement.</p> + +<p>—Enfin! Templier, s'écria Clamiron, vous avez donc lâché la patronne? +Elle vous tenait de court, cependant, tout à l'heure.</p> + +<p>—Il y a temps pour tout, dit Raymond d'un air jovial. J'ai assez fait +le planton à la porte. Je prétends me distraire un peu avec vous.... +Vernier est aux prises avec le corps diplomatique. Sa femme est à faire +des révérences et des sourires à un vieux monsieur couvert d'une +importante quincaillerie.... J'ai pris la tangente.... Où en est-on ici?</p> + +<p>—A avaler sa langue, déclara d'une voie enrouée Vertemousse. En voilà +un déballage de rasoirs! Si qu'on s'en irait chez Maxim?</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu y feras chez Maxim, à dix heures du soir? Il n'y aura +personne.</p> + +<p>—Je pourrai m'y asseoir et y fumer. Ce sera déjà un avantage sur ici. +On s'embête vraiment dans cette turne familiale et somnifère. +Venez-vous, mes enfants?</p> + +<p>—Et qu'est-ce que Christian dira, s'il ne nous voit pas à sa soirée de +contrat?</p> + +<p>A cette question, les quatre copains échangèrent un regard soucieux, +mais ne répondirent pas. Ils étaient venus chez Vernier-Mareuil autant +pour apprendre des nouvelles que pour faire acte de présence. Mais ils +se sentaient mal à l'aise dans cette maison en fête, où les invités +compassés et cérémonieux continuaient d'arriver, et où Christian, pour +qui se donnait la fête, n'avait pas encore paru. Les harmonies de +l'orchestre passaient par bouffées sonores, rythmant les valses. Par +l'ouverture des larges baies, au travers de l'encombrement des habits +noirs, du tourbillon des danseurs, s'apercevait le scintillement des +épaules diamantées, l'éparpillement des robes claires dans un cadre de +lumière et de joie.</p> + +<p>Assise dans le salon d'entrée, à côté de sa mère, complimentée et saluée +par les arrivants, Geneviève Harnoy accueillait avec un doux et modeste +sourire les paroles flatteuses. Une expression d'inquiétude au milieu de +cette cérémonie, assombrissait son délicat et charmant visage. Elle +était, ce soir-là, un objet d'envie. Elle épousait le fils unique de la +puissante maison Vernier-Mareuil. Elle était destinée à une colossale +fortune. Et pourtant elle était triste. Christian, elle le savait, +n'avait pas paru de la journée chez son père. Vernier, plein de trouble, +cachait sous un air de joie ses appréhensions. Chacun des membres de la +famille s'efforçait de sourire. Tous tremblaient, comme sous le coup +d'un malheur. Cependant, le chœur des mères dépitées daubait à l'envi +sur le mariage de Geneviève.</p> + +<p>—Certes, cette petite Harnoy fait un beau rêve.... Mais que de risques +elle court! Il a fallu la fâcheuse position du père pour la décider, +sans doute, à devenir la femme de ce fou furieux de Christian?</p> + +<p>—Vous savez qu'il passe pour s'être rangé complètement.</p> + +<p>—Ah! qui peut répondre de l'avenir? Il a de trop mauvaises +fréquentations! Des Vertemousse, des Clamiron, que voulez-vous qu'un +pauvre garçon devienne dans un milieu pareil? Ils l'entraîneront de +nouveau.</p> + +<p>—Oui, mais le père Vernier est si riche!</p> + +<p>—Quarante millions de fortune. Et le Royal-Carte jaune rapporte quinze +à seize cent mille francs de bénéfices nets tous les ans....</p> + +<p>—Ça n'empêche pas qu'il a eu de sales aventures au début de sa vie. On +a parlé de la police correctionnelle, pour falsification. Il fabriquait +on ne sait quel infâme mélange, avec des sulfitartres et des acides +acétiques. Si l'on cherchait bien à la préfecture, on trouverait de +fâcheux dossiers sur son compte....</p> + +<p>—Si l'on s'en donnait la peine, on découvrirait des horreurs à +l'origine de toutes les grandes fortunes.... C'est impossible autrement! +On ne devient pas très riche sans commettre des infamies.... Moi, je +vous avouerai que j'ai reculé devant l'alliance des Vernier-Mareuil.</p> + +<p>—Ce qui ne vous empêche pas de conduire votre charmante fille chez eux.</p> + +<p>—Ah! Tout Paris y vient....</p> + +<p>—Et on peut y trouver d'autres jeunes gens à marier que le fils de la +maison....</p> + +<p>—En somme, les Harnoy sacrifient ignoblement leur fille à leur +ambition....</p> + +<p>—Vernier-Mareuil a sauvé Harnoy de la faillite....</p> + +<p>—Elle n'est pas mal, cette petite Geneviève....</p> + +<p>—L'air un peu bécasse.</p> + +<p>—C'est ce qu'il faut pour vivre avec un scélérat comme Christian....</p> + +<p>La conversation fut interrompue par l'entrée dans le salon de la jeune +M<sup>me</sup> Vernier. Elle traversa, souriante et gracieuse, la presse des +invités qui encombraient le passage; elle s'avança vers le groupe où se +trouvait le baron Templier, et d'un signe de son éventail elle l'appela +auprès d'elle. Il s'empressa, et penché dans un salut:</p> + +<p>—Qu'y a-t-il? Vous avez besoin de moi?</p> + +<p>—Oui. Mon mari et moi, nous sommes tout à fait tourmentés. Il est onze +heures et Christian n'est pas encore rentré à l'hôtel. Que fait-il? Où +est-il? Quand sa présence est indispensable ici....</p> + +<p>—Voulez-vous que je monte chez lui et que je m'informe?</p> + +<p>—Je vous en serai obligée.... Son père ne peut quitter la place.... Il +reçoit nos invités, mais il est au supplice.... Faites le nécessaire.... +Je m'en remets à vous....</p> + +<p>—Comptez sur moi....</p> + +<p>—Et surtout, le silence.</p> + +<p>—Naturellement.</p> + +<p>Il s'inclina et, traversant le salon, gagna une porte donnant sur les +dégagements intérieurs de l'hôtel. Il suivit un couloir et montant un +large escalier de cinq marches, il pénétra dans une antichambre sur la +banquette de laquelle un valet de chambre, assis, attendait.</p> + +<p>En voyant entrer Templier le domestique se leva précipitamment et prit +une attitude respectueuse.</p> + +<p>—M. Christian n'est donc pas encore rentré, Edmond? interrogea le jeune +homme.</p> + +<p>—Non, monsieur le baron.... J'attends M. Christian. Ah! monsieur le +baron doit comprendre combien je suis tourmenté... un jour pareil!</p> + +<p>—Où croyez-vous qu'il soit?</p> + +<p>Le valet baissa la tête avec un air navré, il laissa tomber ses bras le +long de son corps:</p> + +<p>—M. Christian est parti ce matin, à midi moins le quart, avec M. +Clamiron. Il devait déjeuner avec ses amis.... En voyant que M. +Christian n'était pas rentré pour dîner à l'hôtel, j'ai, sur l'ordre de +M<sup>me</sup> Vernier, été m'informer au restaurant, et là j'ai appris....</p> + +<p>—Eh bien, terminez.</p> + +<p>—Là, j'ai appris que M. Christian, vers quatre heures, avait été emmené +par M<sup>lle</sup> Dhariel....</p> + +<p>—Étiennette! Elle avait pourtant bien promis de se tenir tranquille! On +l'a payée assez cher pour cela!</p> + +<p>—Ah! monsieur le baron, on ne lâche pas si facilement un amant comme M. +Christian. Elle l'a emmené chez elle, et je suis sûr qu'il y est encore.</p> + +<p>—Ah! c'est trop fort! grommela Templier. La coquine! Elle aura affaire +à moi. Je vais chez elle....</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Une porte battit, un pas lourd se +fit entendre sur les marches, la porte s'ouvrit, et celui qu'on +attendait si impatiemment se présenta, chancelant, sur le seuil. Il +était vêtu d'une pelisse de loutre déboutonnée, sous laquelle +apparaissaient sa jaquette froissée et sa cravate dénouée, comme s'il +avait dormi tout habillé. Son chapeau, enfoncé sur le derrière de la +tête, laissait voir crûment, sous la clarté blanche de l'électricité, +son beau visage livide, marbré de taches rouges, dans lequel ses jeux +vacillaient sans regard, pendant qu'un rictus tirait nerveusement ses +lèvres. Malgré les stigmates affreux de l'ivresse, l'hébétude de sa +physionomie, l'incertitude de sa démarche, il conservait cependant +encore le charme de l'élégance et la séduction de la jeunesse. Il jeta +son chapeau loin de lui, laissa glisser à terre sa fourrure, aussitôt +ramassée par le domestique, et dit d'une voix railleuse.</p> + +<p>—Hé! c'est le sire de Templier! Quel bon vent t'amène, mon cher? +Edmond, des cigares, et du thé avec du rhum.... J'ai soif!</p> + +<p>Son ami le saisit par le bras d'un geste brusque qui fit chanceler le +malheureux:</p> + +<p>—Christian, ne sais-tu plus véritablement ce que tu fais? D'où +viens-tu? A quoi as-tu pensé? Quoi! après toutes les promesses et les +gages que tu as donnés! Oublies-tu que la maison est pleine de tous nos +amis et que c'est en ton honneur?</p> + +<p>—Ah! c'est donc cela qu'il y avait foule sur la place quand ma voiture +est arrivée?... Il y avait là des voyous: je crois qu'on m'a un peu +attrapé!... Mon cocher alors est entré par la cour des écuries.... +Templier, qu'est-ce que tous ces gens-là viennent faire chez nous?...</p> + +<p>—Mais, insensé, n'es-tu donc plus capable de raisonner?...</p> + +<p>—Ah! je suis tout ce qu'il y a de plus lucide! Mais je ne sais pas +pourquoi il y a tant de monde ici, ce soir... Écoute, on va s'y +assommer! J'ai eu tort de rentrer.... Allons au bal de l'Opéra.... Nous +y retrouverons Clamiron, Vertemousse et Longin.... On finira la soirée +ensemble.</p> + +<p>—La soirée est finie, Christian, et tes amis sont ici qui +t'attendent....</p> + +<p>—Envoie-les chercher.... Nous nous enfermerons pour éviter les +raseurs....</p> + +<p>—Et demain, dans tout Paris, on racontera qu'à la fête donnée en +l'honneur de ton mariage, il ne manquait que toi.... Ton père sera +bafoué, ta fiancée insultée par la pitié hypocrite des jaloux.... Est-ce +cela que tu veux?...</p> + +<p>—Je veux qu'on me fiche la paix!</p> + +<p>Il eut un geste d'insouciance, hocha la tête d'un air résolu et entra +dans sa chambre, où il se laissa aller dans un fauteuil profond. Il +soupira avec béatitude, ses yeux se fermèrent, et il parut prêt à +s'endormir. Templier regarda un instant, avec une douloureuse émotion, +ce beau garçon de vingt-six ans, aux traits fins, à la svelte tournure, +étendu inerte, sans regard et sans pensée, comme une véritable brute. +Mais il ne voulut pas s'avouer vaincu. Il le prit par la main, le secoua +pour réveiller la vie dans ce corps paralysé par l'ivresse:</p> + +<p>—Voyons, Christian, écoute-moi.... Tu sais que je t'aime.... Ne me fais +pas le chagrin de ne pas tenter un effort pour me satisfaire.... Tous +nos amis sont en bas.... Paris entier s'est donné, ce soir, rendez-vous +dans ta maison, pour te voir, te complimenter. Il est inadmissible que +tu ne descendes pas.... Ta belle-mère est au désespoir. Elle m'a envoyé +te chercher.... Christian... m'entends-tu?</p> + +<p>—Très bien! dit le jeune homme, en soulevant ses paupières et en +lançant sur son ami un regard railleur.... Tu m'apportes les doléances +de M<sup>me</sup> Vernier-Mareuil.... Entre nous, tu as un rude toupet!...</p> + +<p>—Christian! protesta le baron.</p> + +<p>—Oh! moi, tu sais, quand je suis dans mes heures de franchise, je dis +tout ce que je pense.... Mon ami, tu as tort d'abuser de ce que tu es +l'amant de ma belle-mère, pour me faire de la morale.... Je ne te +demande pas de respecter la maison de mon père, moi.... Alors pourquoi +es-tu plus royaliste que le roi?...</p> + +<p>Il s'était soulevé en parlant ainsi, et sa figure avait pris une +soudaine expression de dignité douloureuse:</p> + +<p>—Nous sommes de bien jolis spécimens de l'éducation moderne, mon cher +baron, et on ne donnerait pas cher de nos consciences, si on avait le +loisir de les connaître à fond. Moi, je suis une sale crapule, qui bois +comme un cocher de fiacre. On avait essayé de me corriger, mais mes amis +m'ont entraîné, et tu vois dans quel état je reviens! Est-ce qu'on +guérit un ivrogne?... C'est si bon de boire, d'oublier le vide de ses +jours, l'inutilité de sa vie, l'ennui effrayant de son oisiveté.... Ah! +oui, je sais ce que tu vas me raconter.... Je suis le fils de +Vernier-Mareuil, riche à millions, et je ne sais même pas manger +proprement la fortune de mon père.... Mais toi, baron Templier, +qu'est-ce que tu es? Un joli jeune homme qui vis dans la maison de +l'homme dont tu as détourné la femme.... On dit que le mari t'intéresse +dans ses spéculations et augmente ainsi ton revenu.... Tu payes donc les +libéralités de l'un en gentillesses avec l'autre.... C'est un brillant +métier que tu as là.... Et qui nourrit bien son homme! Mais tu es sobre, +toi.... Tu dois conserver toute ta tête pour conduire tes affaires.... +Sans ça, qu'est-ce qui prouve que tu ne boirais pas comme moi?... Nous +nous valons, va. Nous sommes frères dans la débauche.... Seulement, +écoute ça, baron, moi, la mienne me coûte, et la tienne te rapporte!</p> + +<p>—Malheureux! cria Templier, avec un geste terrible pour frapper +Christian.</p> + +<p>Mais il se calma aussitôt, et murmura:</p> + +<p>—Il ne sait pas ce qu'il dit!... Il aura tout oublié demain....</p> + +<p>Il se pencha sur son ami, retombé au fond de son demi-sommeil, et +l'examinant avec soin:</p> + +<p>—Jamais je ne pourrai le remettre sur ses pieds à temps pour qu'il +paraisse au salon. Que faire?...</p> + +<p>Il ouvrit la porte du vestibule et à voix basse:</p> + +<p>—Edmond, descendez et prévenez M. Vernier qu'il est urgent qu'il monte. +Le docteur Augagne est dans la maison.... Cherchez-le et priez-le de +monter aussi. Ne perdez pas un instant.</p> + +<p>—Bien, monsieur le baron.... J'y cours....</p> + +<p>Templier revint auprès du malheureux, étendu dans le fauteuil et cuvant +son ivresse:</p> + +<p>—Oui, son père et un médecin, voilà ce qu'il lui faut.</p> + +<p>Il s'accouda à la cheminée, et, assombri, car il prévoyait les +désastreuses conséquences que pouvait entraîner cet incident, il +attendit. Dans l'éloignement la musique des danses se faisait entendre, +et le contraste était lugubre de l'inertie accablée du malheureux qui +soufflait péniblement, noyé dans l'ivresse, avec la fête qui se +poursuivait joyeuse, donnée en son honneur. La voix brève et un peu rude +de Vernier résonna dans le vestibule et, précédant le docteur Augagne, +le père entra dans la chambre.</p> + +<p>D'un geste désolé, Templier montra Christian, qui n'avait même pas bougé +et, saluant le médecin qui accompagnait Vernier, il dit:</p> + +<p>—Je me retire, je vais prévenir M<sup>me</sup> Vernier que vous êtes auprès de +votre fils....</p> + +<p>—Oui, c'est cela, mon cher baron, allez....</p> + +<p>Le père se tourna vers Augagne et, la bouche crispée, pâle de +douloureuse angoisse:</p> + +<p>—Voyez, mon ami. Voilà où est retombé ce malheureux!</p> + +<p>Le docteur hocha tristement la tête, prit la main de Christian, tâta le +pouls, et demanda au valet de chambre empressé et attentif:</p> + +<p>—Une serviette et de l'eau....</p> + +<p>Il trempa la serviette, lotionna le front et les joues du jeune homme. +Celui-ci poussa un long soupir, et se détendit, comme sous une +impression de soulagement. Le docteur reprit:</p> + +<p>—Avez-vous une pharmacie, ici? Il me faudrait de l'alcali, un verre et +une cuillère....</p> + +<p>Déjà, le domestique revenait du cabinet de toilette, avec un flacon +marqué d'une étiquette rouge, un gobelet de cristal et une cuillère +d'argent. Augagne versa de l'eau dans le gobelet, dosa l'alcali et, avec +la cuillère prenant quelques gouttes du mélange, il écarta les lèvres de +Christian, puis lui renversant la tête comme à un enfant, il le +contraignit à avaler. Le jeune homme fit une grimace de dégoût, ses yeux +s'entr'ouvrirent, il reconnut le docteur et son père. Un sourire +détendit sa bouche; il balbutia:</p> + +<p>—Ah! c'est vous, docteur? J'aurais dû m'en douter au sale goût de ce +que vous venez de me faire avaler....</p> + +<p>—Alors, encore une cuillerée, pendant que nous y sommes? dit Augagne en +introduisant à nouveau son médicament dans la bouche de Christian.</p> + +<p>Une faible rougeur monta aux joues du malade. Son cerveau parut se +dégager; il fit un mouvement pour se redresser, mais le médecin s'y +opposa:</p> + +<p>—Restez-là, ne bougez pas encore.</p> + +<p>Un pli creusa le front de Christian. Son père venait de sortir du coin +où il se tenait dans l'ombre et de s'avancer vers lui. Il gardait le +silence, mais son visage exprimait une telle colère contenue que le +jeune homme, avec une ironique inquiétude, murmura:</p> + +<p>—Ah! il n'a pas l'air content, M. Vernier-Mareuil!...</p> + +<p>Le père crispa ses mains, mais retenu par un impérieux regard du +docteur, il ne répondit pas. Il marcha, mâchant sa fureur et sacrifiant +le plaisir de la laisser se répandre librement à la nécessité de ménager +le malheureux qu'il fallait essayer de rendre à lui-même. Mais +Christian, comme excité par un irrésistible besoin de pousser à bout ce +père à qui la patience paraissait si lourde, reprit d'un ton gouailleur:</p> + +<p>—Rassure-toi, je ne t'ai pas fait d'infidélités. Ce n'est pas avec les +produits de tes concurrents que je me suis chargé....</p> + +<p>—Oh! c'en est trop! bégaya Vernier, en s'élançant vers son fils. Brute! +Brute affreuse!... Ah! c'est lui qui ose parler ainsi.... Et à moi... à +moi! Oh! qu'ai-je fait pour cela?</p> + +<p>Il resta muet, le visage injecté, ne trouvant plus un mot, et des larmes +se répandirent sur ses joues.</p> + +<p>—Ce que tu as fait? reprit Christian avec une lucidité de plus en plus +grande. Tu as fait, parbleu, ta liqueur de grande marque, le +Vernier-Mareuil-Carte jaune.... Voilà ce que tu as fait!... Il n'en faut +pas davantage pour gagner une grosse fortune, en empoisonnant +l'humanité!... Tu te plains que j'en boive?... Eh! pour qui donc le +fabriques-tu? Pour ceux que tu ne connais pas, dont tu ignores la +déchéance, et dont les excès ne frappent pas tes regards.... La +multitude des buveurs attablés dans tous les cafés du monde et qui +vident leur apéritif pour que tu récoltes des millions.... Eh bien! moi, +je fais comme eux, qu'est-ce que tu as à dire? Tu es marchand de poison! +Ne te plains pas qu'on en boive!</p> + +<p>—Oh! misérable! cria le père bouleversé par l'horreur de ces +effroyables paroles. Ne t'ai-je pas élevé avec l'exemple de la sobriété +sous les yeux?...</p> + +<p>—Ah! c'est une justice à te rendre.... Il n'y a que chez toi qu'on ne +trouve pas tes liqueurs....</p> + +<p>—Ce sont d'infâmes créatures qui t'ont perdu! T'ai-je assez supplié de +renoncer à les fréquenter? Ne l'avais-tu pas promis? N'avais-tu pas +commencé même à t'assagir?... Et c'est quand tu nous avais donné +l'espoir de ta guérison que tu retombes plus bas que jamais! Malheureux! +Et tu as l'atroce cruauté de me reprocher ton vice.... A moi! Ah! c'est +une dérision trop cruelle!</p> + +<p>—Que tu es difficile à satisfaire, reprit Christian avec une sorte de +joie farouche. J'ai été pour toi une réclame vivante. On ne pouvait pas +dire que tu fabriquais de mauvaises liqueurs puisque je ne consommais +que celles-là! Si elles étaient inférieures, n'est-ce pas, je le +saurais!... Mais elles sont remarquables, il n'y a pas à dire! Et si on +se tue, au moins, c'est pour quelque chose!</p> + +<p>Le docteur Augagne avait pris Vernier par le bras, et l'emmenant à +l'autre bout de la chambre:</p> + +<p>—Ne lui répondez pas. Il n'est pas responsable de ses paroles. Il est +dans un état de demi-lucidité, où il suit ses idées, sans se rendre +compte de leur portée. Dans quelques instants, quand il aura retrouvé +complètement la raison, s'il se souvient de ce qu'il a dit, ce sera pour +en rougir et s'en excuser. Je n'ai plus besoin de vous. Redescendez; je +vous conduirai Christian tout à l'heure. Racontez ce que vous voudrez +pour expliquer son retard.... Moi, je vous réponds qu'il fera son entrée +dans vos salons avant une heure.</p> + +<p>—Merci. Je vous obéis.</p> + +<p>Le père étouffa un profond soupir, jeta sur son fils un regard navré et +s'éloigna. Le docteur Augagne s'assit près de son malade, sa belle tête +penchée vers ce jeune homme qu'il avait vu naître. Et il pensait avec +mélancolie aux fatalités de la vie qui avaient donné pour fils ce +faible, inconscient et voluptueux Christian à ce rude, laborieux et +tenace Vernier. Comme si la destinée décevante se plaisait à renverser +l'échafaudage des ambitions humaines, à Vernier, acharné à construire +vaste et haut l'édifice de sa fortune, elle donnait Christian, agent de +destruction, chargé de ruiner l'œuvre paternel.</p> + +<p>Cependant, le docteur Augagne le regardait dormir, suivant sur sa +physionomie, peu à peu calmée et adoucie, les progrès de l'apaisement du +système nerveux.</p> + +<p>Enfin Christian poussa un soupir. La pendule venait de sonner une heure +du matin et le timbre vibrant paraissait réveiller la pensée du malade. +Il ouvrit les yeux et son regard n'était plus le même. Il était clair et +intelligent. Il s'étira sans se redresser, comme s'il se trouvait bien, +couché dans ce fauteuil. Il sourit au médecin et, d'une voix tranquille, +comme s'il ne se souvenait plus de la scène affreuse où il venait de +déchirer le cœur de son père:</p> + +<p>—Tiens! c'est ce bon docteur.... Ah! j'ai eu besoin de votre secours, +cher monsieur Augagne?</p> + +<p>Il roula d'un air dolent sa tête sur le dossier du fauteuil:</p> + +<p>—J'ai encore fait des bêtises, tantôt.... Et vous êtes venu pour me +soigner?...</p> + +<p>Le médecin lui fit signe de ne pas parler; et prenant sur la table le +gobelet au fond duquel restait encore une partie de la potion préparée +par lui:</p> + +<p>—Buvez ceci, dit-il, après nous causerons.</p> + +<p>Christian, avec la docilité d'un enfant, vida le gobelet que le docteur +lui présentait. Alors seulement il parut vaguement se souvenir:</p> + +<p>—Mon père n'était-il pas là tout à l'heure?</p> + +<p>—Oui. Il est redescendu auprès de ses invités.</p> + +<p>—Ne lui ai-je pas adressé quelques paroles malsonnantes?</p> + +<p>—Ne pensons pas à cela, dit le docteur avec autorité, il s'agit de +choses plus importantes. Votre père sait la part qu'il faut faire à la +déraison dans votre façon de vous conduire. Mais les étrangers ne sont +pas tenus à une semblable indulgence. Or, en ce moment, mon ami, la +maison est pleine des invités qui se sont rendus à la fête donnée en +l'honneur de votre mariage. Depuis deux heures, on vous attend, on vous +cherche. Et déjà les commentaires vont leur train. Il est donc +indispensable que vous paraissiez sans retard. Vous mettre en état +d'affronter les regards, voilà à quoi je me suis engagé vis-à-vis de +votre père. C'est à cela seulement qu'il faut tendre, entendez-vous, +Christian, afin que demain, dans tous les journaux, on ne raconte pas à +mots couverts, ou même clairement, que pendant que votre fiancée vous +attendait en compagnie de sa famille et de la vôtre, au milieu de tous +les amis de votre père, vous étiez incapable de vous montrer, anéanti, +paralysé par la débauche.</p> + +<p>Christian eut une douloureuse contraction du visage. Il passa lentement +la main sur son front:</p> + +<p>—Ah! docteur, dit-il tristement, quelle brute indomptable suis-je donc?</p> + +<p>Comme Augagne faisait un geste de protestation, le jeune homme l'arrêta +d'un regard:</p> + +<p>—Ne me ménagez pas. Je connais votre affectueux dévouement, reprit-il, +et je sais ce que je vous dois. S'il y avait seulement un homme tel que +vous sur cent, le monde pourrait espérer le progrès moral. Vous êtes de +ces braves gens qui sont durs pour eux-mêmes et indulgents pour les +autres. Moi, voyez-vous, je suis une brute immonde. Il n'y a pas d'être +plus abject et plus méprisable que celui qui a tout pour être bon, +loyal, fier, utile, et qui est méchant, fourbe, lâche et nuisible. La +destinée m'a tout prodigué et j'ai gâché à plaisir tous ses dons. Que +m'a-t-il donc manqué pour être un brave garçon comme j'en connais tant, +et qui vivent tranquilles et heureux?</p> + +<p>—Peut-être d'avoir conservé votre mère, dit, avec une gravité pensive, +le docteur Augagne.</p> + +<p>—Hélas! si elle avait vécu, elle eût été une victime de plus! Je +l'aurais désolée, comme j'ai désolé mon père, comme je désole en ce +moment cette charmante Geneviève qui avait rêvé de me sauver. Ai-je été +arrêté par la crainte de la faire souffrir? Que doit-elle penser de moi, +en ce moment? Oserai-je paraître devant elle? Ne suis-je pas un être +incorrigible? Qu'a-t-il fallu pour me rejeter dans mon bourbier? Un +simple prétexte, la première occasion venue. Une table, des convives, +des bouteilles, et me voilà retombé au vice. Quelle misère! J'avais +pourtant promis d'être prudent, je me l'étais juré à moi-même. Il a +suffi d'un déjeuner de garçon pour me faire tout oublier!</p> + +<p>Des larmes coulèrent sur ses joues.</p> + +<p>—Calmez-vous, dit le docteur. N'exagérez pas votre responsabilité. Vous +avez été entraîné....</p> + +<p>—Non! Je suis allé au devant de la faute. Ah! vous le savez bien. Je +vous l'ai avoué, un jour, à Saint-Georges, pendant que vous me soigniez: +il y a dans l'ivresse un attrait mystérieux et irrésistible. J'étais +parti pour déjeuner avec des amis, sagement, raisonnablement, et, au +fond de moi, une voix s'élevait qui me criait: «On va boire! Tu voudras +résister, tu ne le pourras pas! Et tu boiras comme autrefois, comme +toujours, malgré toi, malgré tout!» Tenez! il vaudrait mieux +disparaître. Je deviendrai un objet d'horreur pour les miens, et à +certaines heures, quand je fais des retours sur moi-même, je me trouve +tellement méprisable, que je suis près d'en finir.... Oui, une bonne +balle de revolver dans la tête de Christian Vernier. Cela simplifierait +tout! Mais y trouverait-elle une cervelle?</p> + +<p>—Malheureux! que dites-vous là?</p> + +<p>—Je vous explique un des symptômes de ma maladie.... Car, et c'est ma +seule excuse, je suis un malade, un maniaque, une espèce de fou.... Oui, +quand je me trouve à l'état lucide, en face de moi-même, alors je me +demande ce que je fais sur la terre, et je n'ai rien de bon à me +répondre.</p> + +<p>—Allons! Prenons pour ce qu'il est l'accident qui vous est arrivé +aujourd'hui. Rechute, soit, mais que vous déplorez, et dont vous pouvez +tirer parti pour vous amender définitivement. Au lieu de vous laisser +aller au découragement, redressez-vous courageusement pour lutter.... +Vous n'êtes pas seul à porter la responsabilité de vos actes, pensez-y. +Vous êtes fiancé à une jeune fille qui a accepté la tâche de vous aider +dans l'œuvre de votre régénération. Allez-vous la trahir définitivement +on vous abandonnant vous-même?</p> + +<p>—Hélas! ne serait-ce pas lui rendre un service immense de ne point la +lier à moi? A quelle aventure tragique court-elle? Que peut-elle +attendre, et espérer?</p> + +<p>—Elle attend la réalisation de vos promesses. Elle espère votre salut. +C'est une âme ardente, prête au dévouement. Rendez-lui la tâche facile. +Remplissez, d'un cœur simple, vos devoirs envers elle. Soyez affectueux +et dévoué. Elle sera heureuse, et vous, tout étonné de voir que la +régularité et la tendresse soient si faciles et si douces, vous renierez +votre passé de misère et d'angoisse, et vous serez sauvé.</p> + +<p>La tête penchée, écoutant avec un mélancolique sourire la parole du +vieux médecin, Christian, complètement dégagé des brumes de l'ivresse, +s'attardait avec une satisfaction évidente dans la tranquillité de sa +chambre.</p> + +<p>—Ah! il faudrait me débarrasser de tous les compagnons de ma vie +stupide, dit-il; je suis si faible que je retombe sans cesse sous leur +domination, et qu'ils m'entraînent comme à plaisir....</p> + +<p>—Quel mérite auriez vous à bien faire, si c'était si aisé? Je ne +prétends pas que vous vous corrigerez sans efforts. Mais on vous y +aidera.</p> + +<p>La demie sonna à la pendule.</p> + +<p>—Allons, Christian, le moment est venu de vous montrer. J'ai promis à +votre père de vous mener à lui avant qu'une heure s'écoule.... Le temps +a marché.... Descendons.</p> + +<p>—Laissez-moi me passer de l'eau sur le visage, changer de vêtements.... +Et je suis à vous....</p> + +<p>Dans les salons, le flot des arrivants commençait à se ralentir. +Cependant, Vernier se tenait toujours à l'entrée de ses appartements, +entouré de ses familiers, comme s'il se sentait moins exposé aux +curiosités narquoises des invités rassemblés chez lui. L'absence du fils +de la maison, en un pareil soir, servait de texte à toutes les +conversations. Le bruit venait d'être répandu, on ne sut jamais par qui, +que Christian était parti, par le train de luxe de huit heures du soir, +pour Monte-Carlo, avec Étiennette Dhariel. On l'avait vu à la gare. Il +avait même dit à la personne qui l'avait rencontré: «On veut me marier +de force. Je mets la frontière entre moi et le sacrement!» La nouvelle +se précisait, enflée et agrémentée par chacun de ceux qui la +colportaient à leur tour. Un imaginatif, plus fort que les autres venait +même, de dire à Clamiron, à voix basse et avec de grandes précautions, +que Christian avait pris cinq cent mille francs dans la caisse de son +père avant de partir, et que Vernier-Mareuil se demandait s'il ne devait +pas faire arrêter Étiennette Dhariel.</p> + +<p>—Vous vous trompez, avait répondu le fantaisiste ami de Christian, avec +un regard aigu et une bouche féroce, ce n'est pas cinq cent mille francs +qu'il a pris: c'est quinze cent mille. J'étais avec lui. Le caissier +voulait résister. Je lui ai mis mon revolver sous le menton. Alors il a +donné ses clefs sans faire le malin. Christian a gardé treize cent mille +francs pour lui et m'a donné deux cent mille francs pour moi.... Je les +ai encore là, dans la poche de mon habit.... Voulez-vous les voir?...</p> + +<p>—Mais, mon cher..., avait faiblement interjeté l'autre, médusé par le +redoutable mystificateur.</p> + +<p>—Il n'y a pas de mais, mon cher, continua Clamiron, menaçant. Je ne +pouvais pas refuser un pareil service à Christian, qui m'a, autrefois, +aidé à battre ma mère....</p> + +<p>—Vous dites? s'écria la victime éperdue.</p> + +<p>—Je dis: battre ma mère, répéta sévèrement Clamiron. On est l'ami des +gens ou on ne l'est pas!... Quant à Christian, il n'est pas parti pour +si peu.... Il est resté à Paris.... Il ne veut pas manger son argent +avec Étiennette Dhariel, qui a cessé de nous plaire, mais avec une +dompteuse d'animaux de chez Pezon.... Oui, monsieur, nous allons +subventionner les ménageries. Du reste, si vous ne me croyez pas, +interrogez Christian lui-même. Le voilà!</p> + +<p>Aux yeux stupéfaits de ceux qui déjà le blâmaient, le déchiraient à +plaisir, Christian, calme, souriant, venait de paraître. Il se laissa +serrer la main par ceux qui répandaient sur lui, l'instant d'avant, les +plus dégradantes calomnies. Il écoutait avec un air d'insouciance +heureuse les félicitations que lui adressait la foule des indifférents. +Il allait devant lui, lentement, comme s'il cherchait quelqu'un. Il +aperçut Geneviève, assise auprès de sa mère, et se dirigea vers elle:</p> + +<p>—J'ai bien des excuses à vous faire, dit-il, mais je pense que mon père +a dû vous prévenir. Il m'est arrivé, comme je rentrais, un terrible +accident.</p> + +<p>Il eut un sourire à l'adresse du docteur Augagne, qui se tenait auprès +de la jeune fille.</p> + +<p>—Mais notre cher médecin était là, et ce ne sera rien. Déjà, il n'y +paraît plus.</p> + +<p>Il se courba devant elle, et avec la bonne grâce tendre qui le rendait +si séduisant quand il voulait:</p> + +<p>—Prenez mon bras, Geneviève, nous allons faire le tour des salons. +Notre présence sera plus décisive que tous les discours.</p> + +<p>Elle le regarda de ses yeux profonds, et avec une voix un peu basse:</p> + +<p>—Je ne vous ferai pas l'injure d'hésiter, au moment où tout le monde a +les yeux fixés sur nous. On n'a déjà fait que trop de commentaires sur +votre absence.... Mais nous devons avoir ensemble une explication, et il +ne me paraît pas possible de la différer.</p> + +<p>Christian, pâlissant, s'inclina avec déférence:</p> + +<p>—J'accepte tout ce que vous voudrez m'imposer.</p> + +<p>Ils se mirent en marche, lentement, à travers les salons, distribuant +sur leur passage les poignées de mains, les paroles gracieuses, les +sourires joyeux. Aux accords harmonieux de l'orchestre, les danses +continuaient, animées. Et les jeunes fiancés, le cœur serré, mais le +visage exprimant une joie de commande, s'éloignaient parmi les +félicitations et les vœux. Une portière, soulevée par Christian, +démasqua l'entrée du boudoir de M<sup>me</sup> Vernier. Déjà, le bruit des +instruments et les rumeurs de la fête n'arrivaient plus jusqu'à eux +qu'assourdis. Ils étaient encore en communication avec leurs invités, +mais ils en étaient séparés, cependant, et libres de parler sans +contrainte. Geneviève s'assit près de la cheminée, silencieusement. Elle +tendit à la flamme de l'âtre ses pieds chaussés de satin, semblant +attendre que Christian prît l'initiative du grave débat qui allait +s'ouvrir entre eux. Il poussa un soupir, et se penchant vers elle:</p> + +<p>—Que vous a-t-on dit de moi, Geneviève? fit-il. De quoi m'a-t-on +accusé?</p> + +<p>—On ne m'a rien dit, nul ne vous a accusé que vous-même. Mais votre +absence était assez significative.... Vous avez manqué à tous vos +engagements envers moi, Christian. Et cela, à quel moment?</p> + +<p>—Ah! vous avez raison, et je suis aussi coupable qu'on peut l'être! +s'écria-t-il avec véhémence, l'arrêtant dans son accusation, tant il lui +paraissait pénible de l'entendre tomber de cette bouche charmante. Vous +êtes bien indulgente de m'écouter encore, je ne le mérite pas.</p> + +<p>Elle parut consternée par l'aveu si complet qu'il faisait de sa +culpabilité, elle le regarda avec un peu d'inquiétude, et demanda:</p> + +<p>—Mais, n'invoquerez-vous aucune excuse? Acceptez-vous donc la +responsabilité entière de la faute commise?</p> + +<p>Il pâlit, ses yeux s'emplirent de larmes:</p> + +<p>—A quoi me servirait d'incriminer les autres? Est-ce que cela pourrait +m'innocenter? Je suis un malheureux, Geneviève, je vous ai offensée, +j'ai menti. Abandonnez-moi, je ne vaux pas la peine que vous cherchiez +âme sauver. Malgré toutes mes promesses, je suis retombé dans mon vice. +Et, puisque vous n'avez pu réussir à m'en corriger, qui donc oserait, +maintenant, espérer y parvenir?</p> + +<p>Il s'était mis à genoux près d'elle, et, la tête appuyée au bras du +fauteuil, les yeux baissés, il pleurait désespérément. Elle, très émue +par cette douleur, restait silencieuse, en face de son destin qu'il lui +appartenait de fixer. Elle se rendait bien compte qu'elle jouait son +avenir en ce moment. Elle sentait surtout, très impérieusement, qu'elle +avait dans ses mains la vie de ce malheureux garçon, triste jouet des +influences extérieures, livré au caprice des méchants, et qu'une volonté +aimante et sage parviendrait, peut-être, à maintenir dans le bon chemin. +Elle éprouvait pour lui une pitié profonde, comme en face d'un enfant +malade qui n'est pas responsable de ses écarts de caractère ou de ses +poussées de déraison. Elle recommença très doucement à l'interroger.</p> + +<p>—Je sais, bien que vous avez été entraîné à cette partie qui a eu une +si mauvaise fin. J'ai été témoin de vos irrésolutions, quand il +s'agissait d'accepter. Je suis peut-être responsable, pour une part, de +ce qui est advenu, car je vous ai engagé à ne pas refuser.... Voyons, +Christian, on s'est amusé à vous pousser, à vous exciter. Ce fut un jeu +cruel, n'est-ce pas, et stupide, d'amis inconsidérés?</p> + +<p>Il ne consentit pas à entrer dans la voie qu'elle lui ouvrait elle-même. +Il se sentait coupable, il répugnait à rejeter sur d'autres le fardeau +de la faute. Il balbutia:</p> + +<p>—Je n'avais qu'à me souvenir de mes promesses, et à ne pas boire. On ne +m'a pas forcé. J'étais libre. Je suis un misérable lâche! Quand j'ai en +moi le poison, je deviens une vraie brute. Écartez-vous de moi, +Geneviève. Je vous aime trop pour vouloir que vous soyez malheureuse, et +je vous ferais souffrir malgré moi, je le sens.... Vous ne me dompterez +pas, je suis perdu. Abandonnez-moi.</p> + +<p>Dans sa sincérité désespérée, il prononçait là les paroles que +l'habileté la plus déliée lui eût inspirées. Offrir à cette noble fille +de trahir la cause de la régénération entreprise, c'était la lui rendre +sacrée. Lui conseiller de le laisser à sa souffrance physique et à sa +misère morale, c'était la toucher au plus sensible de son généreux +cœur. Elle lui prit la main, et, le forçant à relever le front:</p> + +<p>—Regardez-moi, Christian. Je veux voir vos yeux. Sont-ils donc si +troubles que je ne puisse y lire la vérité? Vous paraissez sentir +profondément l'indignité de votre conduite. Mais vous n'avez que des +paroles amères et des cris de découragement. N'avez-vous pas, au fond du +cœur, le désir de réparer ce que vous avez fait? Ou bien ne me +dites-vous pas tout ce que vous pensez, et voulez-vous reprendre votre +liberté en me rendant la mienne?</p> + +<p>Il éclata, cette fois, dans le paroxysme de sa désolation:</p> + +<p>—Oh! vous rendre votre liberté, oui, c'est le devoir que je m'impose, +dans une heure de suprême honnêteté! Mais vouloir reprendre la mienne? +Hélas! qu'en ferais-je? Si je pouvais obtenir cette grâce que vous me +pardonniez, je ne demanderais qu'à vivre dans votre ombre, comme un +pauvre malheureux dont on a pitié, et qu'on tolère près de soi. +Geneviève, que devenir sans vous? Et, cependant, si vous vous liez à +moi, vous risquez de vous perdre!</p> + +<p>Elle sourit avec une bonté adorable, la bouche tout près de l'oreille de +Christian:</p> + +<p>—Et si je veux risquer de me perdre pour vous sauver! Ne sera-ce pas +rendre plus étroit le devoir que vous aurez de vous bien conduire? Et +puis, ne serons-nous pas plus forts, à deux, pour combattre les mauvais +instincts et en triompher? Relevez la tête, Christian, reprenez +possession de vous-même, chassez le souvenir de l'heure mauvaise, ne +soyez plus qu'à vos saines résolutions. Redevenez le Christian d'hier, +qui voulait m'obéir, et qui disait m'aimer....</p> + +<p>—Oh! oui, je vous aime! Et je vous obéirai! Par pitié, soyez mon guide +et mon appui. Près de vous, je ne faillirai jamais. Ne me laissez pas +m'écarter de votre regard. Sous vos yeux, la tentation même ne peut +m'atteindre, et je suis sûr de moi.</p> + +<p>Il s'était relevé, transfiguré par un nouvel espoir. Les musiques +chantaient toujours au loin, dans les salons, les valses se déroulaient +en cercles gracieux, et le murmure bourdonnant des invités parvenait +jusqu'à ce boudoir retiré, rappelant aux deux jeunes gens que le monde +était là, tout près d'eux, qui les attendait pour les reprendre. Ils +firent quelques pas vers la lumière, vers le bruit, vers le danger, et, +sur le seuil, au moment de soulever la portière qui, seule, les séparait +de la fête:</p> + +<p>—Nous partirons, Christian, dit Geneviève. Nous irons dans le calme et +la solitude chercher le remède à votre faiblesse. Nous vivrons l'un près +de l'autre, l'un pour l'autre. Et, j'en ai l'espoir, j'arriverai à +guérir votre âme. A compter de cet instant, nous ne parlerons plus de ce +qui nous a fait, à tous deux, tant de peine. Rien du passé ne compte +plus, il est effacé. Ne nous occupons que de l'avenir.</p> + +<p>Il ne répondit pas, mais, sur sa main qu'elle lui tendait, il se courba, +et, en même temps qu'un baiser, il y mit une larme.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + + +<h3>DU MÊME AUTEUR</h3> + +<h3>ROMANS</h3> + +<p class="noindent"><b>Serge Panine</b>. <i>ouvrage couronné par l'Académie française.</i> 3 fr. 50<br /> +<b>Le Maître de Forges</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>La Comtesse Sarah</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Lise Fleuron</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>La Grande Marnière</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Les Dames de Croix-Mort</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Volonté</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Le Docteur Rameau</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Dernier Amour</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Dette de Haine</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Nemrod et C<sup>ie</sup></b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Le Lendemain des Amours</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Le Droit de l'Enfant</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>La Dame en Gris</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>L'Inutile Richesse</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>L'Ame de Pierre</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Le Curé de Favières</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Les Vieilles Rancunes</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Roi de Paris</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Au fond du Gouffre</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Gens de la Noce</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>La Ténébreuse</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Le Brasseur d'Affaires</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>Le Crépuscule</b>. 3 fr. 50<br /> +<b>La Marche à l'Amour</b>. 3 fr. 50</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="noindent"><b>Noir et Rose</b>. 3 fr. 50</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="noindent"><b>Les Vieilles Rancunes</b>. Illustrations de <span class="smcap">Simonaire</span>.10 fr.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p class="noindent"><b>La Fille du Député</b> (Collection Ollendorff illustrée). +Illustrations de <span class="smcap">René Lelong</span>. 2 fr.</p> + +<h3>THÉATRE</h3> + +<p class="noindent"><b>Régina Sarpi</b>. drame en cinq actes. 2 fr.<br /> +<b>Marthe</b>. comédie en quatre actes. 2 fr.<br /> +<b>Serge Panine</b>. pièce en cinq actes. 2 fr.<br /> +<b>Le Maître de Forges</b>. pièce en quatre actes et cinq tableaux. 2 fr.<br /> +<b>La Comtesse Sarah</b>. comédie en cinq actes. 2 fr.<br /> +<b>La Grande Marnière</b>. drame en huit tableaux. 2 fr.<br /> +<b>Dernier Amour</b>. pièce en quatre actes. 2 fr.<br /> +<b>Le Colonel Roquebrune</b>. drame en cinq actes et six tableaux. 2 fr.<br /> +<b>Les Rouges et les Blancs</b>. drame en cinq actes. 2 fr.</p> + +<hr style='width: 45%;' /> + +<p>Tous droits de reproduction, de représentation et de traduction réservés +pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le +Danemark.</p> + +<p>S'adresser, pour traiter, à la Librairie <span class="smcap">Paul Ollendorff</span>, 50, +Chaussée d'Antin, 50, Paris.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCHAND DE POISON *** + +***** This file should be named 18073-h.htm or 18073-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/0/7/18073/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..66d1caa --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #18073 (https://www.gutenberg.org/ebooks/18073) |
