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+The Project Gutenberg EBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Marchand de Poison
+ Les Batailles de la Vie
+
+Author: Georges Ohnet
+
+Release Date: March 29, 2006 [EBook #18073]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCHAND DE POISON ***
+
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
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+
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+
+LES BATAILLES DE LA VIE
+
+ * * * * *
+
+MARCHAND DE POISON
+
+PAR
+
+GEORGES OHNET
+
+PARIS
+
+SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
+
+_Librairie Paul Ollendorff_
+
+50, chaussée d'Antin, 50
+
+1903
+
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
+
+_Trente-huit exemplaires numérotés à la presse_
+
+SAVOIR:
+
+3 exemplaires sur papier de Chine (Nos 1 à 3);
+5 exemplaires sur papier du Japon (Nos 4 à 8);
+30 exemplaires sur papier de Hollande (Nos 9 à 38).
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+I
+
+
+Rue de Châteaudun, sur la façade d'un des immeubles qui avoisinent les
+jardins, derniers vestiges des seigneuriales demeures où habitèrent
+Talleyrand et la reine Hortense, se lit, sur une plaque de marbre, cette
+inscription: _Banque de l'Alimentation--Vernier-Mareuil_. Cette maison,
+hautement estimée dans le commerce, porte les noms de deux hommes très
+connus dans le monde parisien pour leur soudaine et rapide ascension
+vers la grande fortune. En vingt ans, Vernier et son beau-frère Mareuil,
+partis de rien, sont arrivés à tenir une place prépondérante à la
+Bourse, et les banques les plus solides sont obligées de compter avec
+eux. Par l'alimentation, ils étendent leur influence sur le négoce des
+vins, des eaux-de-vie et des liqueurs, et enlacent le Midi tout entier
+sous les mailles d'un gigantesque filet dont ils tiennent la corde dans
+leurs bureaux de la rue de Châteaudun.
+
+Ils ont établi, pour lutter contre la mévente des vins, un système de
+prêts sur warrants qui met en leur dépendance tous les viticulteurs de
+France embarrassés dans leurs affaires. Il est juste de dire qu'ils
+n'abusent pas de cette puissance formidable, qu'ils ne l'exercent qu'au
+profit de leurs adhérents, et se bornent, en ce qui les concerne, à se
+procurer dans des conditions avantageuses les alcools qui leur servent à
+fabriquer les apéritifs célèbres avec la vente desquels ils ont commencé
+leur fortune. A la Bourse du Commerce, Vernier-Mareuil sont aussi
+glorieusement connus, traités avec autant de respectueuse déférence que
+Rothschild, à la Bourse des Valeurs. Ils sont, au point de vue spécial
+de l'alimentation, de véritables potentats. Et quand on a dit d'une
+spéculation: «Les Vernier-Mareuil en sont», il n'y a plus qu'à
+s'incliner devant la réussite certaine.
+
+Vernier n'avait pas eu des commencements brillants. Après son service
+militaire, fait, tant bien que mal, dans un régiment de ligne, à
+Courbevoie, il était entré, à vingt-quatre ans, chez un marchand de vins
+du quai de Bercy, qui l'avait initié à tous les mystères de la science
+oenophile. Il avait, pendant quelques mois, manié le campèche, l'acide
+tartrique, et fabriqué des tonnes de vin, dans lesquelles l'eau de la
+Seine entrait pour plus que le jus de la vigne. Le commerce lui avait
+paru si facile et si simple qu'il avait rêvé de l'exercer pour son
+propre compte. Il avait loué une petite boutique avenue de Tourville,
+près de l'École militaire, et s'était mis à pratiquer la falsification
+des boissons avec autant de suite que de succès.
+
+Mais bientôt la vente du vin, dans lequel il n'y avait pas de vin, lui
+parut sans intérêt. Il rêva de doter l'ivrognerie nationale d'un produit
+personnel, et comme ses études en l'art de frelater les liquides lui
+avaient donné quelques notions de chimie, il se décida à créer un
+apéritif. Ce n'était encore qu'un «Prunelet», à base d'alcool à
+quatre-vingt-dix degrés, qui faisait dresser les cheveux sur la tête à
+tout homme sain, mais procurait une douce sensation de chaleur dans la
+gorge de tout pochard invétéré. Or, ce n'était que pour les pochards que
+Vernier-Mareuil travaillait.
+
+Il avait promptement compris qu'il n'y a rien à faire avec les gens
+sobres, et que la société, détraquée par le socialisme, affolée par la
+haine de tout ce qui est respectable: la morale, la religion, la patrie,
+était mûre pour le coup de grâce de l'ivrognerie triomphante. Il lisait
+les journaux, dans ses heures de chômage, et savait qu'un alcoolique
+engendre un alcoolique. Il cultivait donc l'abâtardissement de la race
+avec un soin méthodique, et chaque billet de mille francs qu'il serrait
+précieusement dans sa caisse représentait, pour lui, la raison, le
+courage, le génie peut-être des malheureux qu'il avait intoxiqués.
+
+Il était sans remords. «Si ce n'est pas moi qui leur vends ce qu'ils
+aiment à boire, disait-il, les jours où il raisonnait avec lui-même, ce
+sera le voisin, et je n'en aurai pas le bénéfice. On n'empêche pas de
+boire celui qui a soif. Et qu'est-ce que ça fait que ce soit l'un ou
+l'autre qui en profite?» Il ne s'expliquait pas sur la question des
+poisons qui formaient la base de son breuvage. Il était établi, pour
+lui, que tous les commerçants se livraient aux mêmes procédés de
+fabrication. Il n'y avait donc pas à se préoccuper de la moralité du
+négoce, qui était infâme par destination. Il eut cependant quelques
+petits ennuis qui auraient pu lui ouvrir les yeux sur la régularité de
+ses opérations s'il n'avait pas été décidé à rejeter tout scrupule.
+
+Il rentrait, depuis quelques semaines, à la caserne, de l'École, tant de
+soldats dans des états d'abrutissement ou de fureur d'un caractère si
+morbide, que le médecin-major, qui ne péchait cependant pas par excès de
+soin, s'inquiéta et crut devoir faire une enquête sur les débits dans
+lesquels fréquentaient les hommes qui présentaient ces symptômes
+d'empoisonnement alcoolique. Les adjudants interrogés furent tous
+d'accord pour désigner le café de l'avenue de Tourville, où trônait, en
+bras de chemise, le tablier noir du mastroquet sur le ventre, le
+distillateur Vernier. Le major se lit apporter une bouteille du
+«Prunelet» au nom engageant et à l'apparence débonnaire, qui ravageait
+ainsi les cerveaux des hommes de la classe, et, se défiant de ses
+facultés d'analyse, il envoya purement et simplement le liquide au
+Laboratoire municipal, avec une apostille du colonel.
+
+Le résultat ne se fit pas attendre. Le rapport de l'expert fut
+foudroyant, comme la liqueur elle-même. Les substances les plus nocives
+étaient mélangées dans l'apéritif Vernier-Mareuil, avec une audace qui
+ressemblait à de la candeur. On aurait précipité un homme sain et
+vigoureux dans l'épilepsie, en peu de temps, avec un produit moins
+compliqué. Il y avait exagération dans l'empoisonnement. Une descente de
+police eut lieu dans la cave où le brave garçon composait sa liqueur. On
+trouva un matériel bien simple: un coquemard en fonte, un alambic, un
+fourneau, de l'alcool et des poudres. Le tout n'emplit pas une petite
+charrette à bras. Sainte-Anne était déjà peuplée de plus d'aliénés dus à
+Vernier que son matériel ne pesait de décigrammes.
+
+Traduit en police correctionnelle, le délinquant fit preuve d'une telle
+douceur, exprima de tels regrets que les juges crurent à son
+inconscience. Il fit, comme pendant le reste de sa vie, aux heures les
+plus difficiles, la meilleure impression. Il avait reçu du ciel le
+masque d'un honnête homme et une voix persuasive. Il n'en faut pas plus,
+dans des temps où la vertu est rare, pour parvenir, avec les actions les
+plus abominables sur la conscience, aux plus hautes situations.
+
+De sa première rencontre avec la justice de son pays, Vernier se tira
+avec cinq cents francs d'amende et l'affichage du jugement à la porte de
+son établissement. Il poussa un ouf de satisfaction. Son avocat--car il
+s'était fait défendre; c'est sans doute ce qui lui valut d'être
+condamné--lui avait laissé entrevoir six mois de prison. Il rentra donc
+avenue de Tourville avec la tranquillité d'un homme qui se considère
+comme innocenté, puisqu'on ne l'a pas jeté sous les verrous. Il protesta
+de la pureté de ses intentions à l'égard de l'armée française, laissa
+entendre que le major était un âne. Mais il changea de mixture, supprima
+les poudres et augmenta le degré d'alcool.
+
+Sa clientèle doubla. On eût dit que, depuis qu'il était avéré que
+Vernier assassinait ses pratiques, l'engouement pour sa liqueur se fût
+accru, comme si ce flot de buveurs qui roulait devant son comptoir se
+précipitait, de son plein gré, à la démence et à la mort. Vainement de
+nouveaux échantillons avaient été prélevés sur ses produits, par la
+rancune en éveil du major. Ils ne contenaient plus rien de nuisible que
+de l'alcool qui corrodait la tôle des tables et brûlait le drap des
+uniformes. Mais c'était de la production courante. Et, à moins de
+consigner l'établissement, il n'y avait rien à faire.
+
+Cependant Vernier voyait prospérer son commerce. Il était béni par la
+Providence comme s'il eut fait le bien. Son orgueil n'en était pas
+enflé. Mais il songeait au moyen de décupler ses capitaux. C'est alors
+qu'il se trouva en rapport avec l'homme qui devait donner à son
+industrie morticole toute l'extension qu'elle méritait de prendre pour
+le malheur de l'humanité. Il rencontra Mareuil. Celui-ci était un bohème
+qui battait le pavé de Paris, continuellement à la recherche des dix
+francs qu'il lui fallait pour vivre avec sa soeur, dans un petit
+appartement des Batignolles. Maigre, noir, hâbleur comme un bon
+méridional, il avait essayé de tout, même de la littérature, sans
+parvenir à se faire une place. Il ne répugnait à aucune tâche, pourvu
+qu'elle fût rétribuée.
+
+Cependant il était honnête et n'aurait pas pris un centime à son
+prochain, à moins que ce ne fût en traitant une affaire. Alors, rouler
+la partie adverse lui paraissait le premier des devoirs, presque une
+nécessité professionnelle. Il était sobre, dur et entêté comme un âne.
+Il n'aimait au monde que sa soeur Félicité, et n'avait qu'un but: lui
+assurer un avenir tranquille. Elle faisait de la lingerie bien
+misérablement dans son petit logis, pendant que Mareuil cherchait la
+fortune sur le pavé de bois de la ville. Il était rabatteur pour le
+compte d'un annoncier, quand sa déambulation sans répit le conduisit
+avenue de Tourville. Il entra dans le café de Vernier, et sur les offres
+du patron qui lui poussait un verre de son fameux Prunelet, il entra en
+propos. Vernier vanta les vertus de sa liqueur. Mareuil s'étonna qu'il
+n'eût pas l'idée d'en faire célébrer les mérites par la presse. Il
+entonna son boniment:
+
+--La réclame, monsieur, n'est-elle pas le plus puissant, le seul levier
+de l'époque? Avec la réclame, monsieur, on fait passer un idiot, aux
+yeux des électeurs, pour un homme de talent et on le pousse au
+ministère! Avec la réclame.... Tenez, monsieur, la réclame, c'est bien
+simple.... Je vous fais une annonce périodique, pendant un mois, de
+semaine en semaine, dans mes journaux.... Ça ne vous coûte rien!
+
+--Rien? s'écria Vernier, alléché par cette déclaration. Alors que
+gagnez-vous?
+
+--Vous allez comprendre le mécanisme de l'opération.... Je vous avance
+ma publicité.... Mais vous, sur toute vente de votre Prunelet que vous
+ferez hors de votre établissement, vous me paierez un droit de dix
+centimes par bouteille.
+
+Vernier, qui n'avait jamais débité de sa liqueur que chez lui, regarda
+son interlocuteur avec un air narquois. Il se dit: «Tu veux m'enfoncer.
+Je ne sais comment. Mais l'enfoncé, ce sera toi. Qu'est-ce que je
+risque? Si je ne vends rien, je ne paierai pas. Et si, par hasard, la
+réclame agissait... si je vendais!»
+
+Une flamme d'orgueil monta au cerveau de Vernier, qui se vit marchand en
+gros, expédiant des caisses de Prunelet dans tous les cafés de la
+province, et, qui sait? de Paris peut-être. Il dit:
+
+--Ça me va. Topez! Mais vous dînerez bien avec moi pour causer de notre
+affaire.
+
+Déjà, c'était «notre» affaire! Les deux complices firent un petit dîner
+fin, dans l'arrière-boutique du café, et Mareuil rédigea, au dessert,
+l'annonce dont il comptait bien obtenir de son patron la publicité
+gratuite. C'était, à peu de chose près, l'annonce si honnêtement
+alléchante qui servit, plus tard, au lancement du célèbre
+Royal-Vernier-Mareuil-Carte jaune. On y trouvait déjà «les cognacs
+supérieurs récoltés, par Vernier lui-même, dans son domaine de Régnac
+(Charente)». Brave Vernier, qui achetait de l'eau-de-vie de grains, à
+réveiller les morts! Le domaine de Régnac! Il fallut se le procurer, aux
+jours de la prospérité, et le baptiser ainsi pour sauvegarder la vérité
+des boniments antérieurs.
+
+Mareuil, vers les dix heures, partit de l'avenue de Tourville, nanti
+d'une fiole de Prunelet qu'il offrit à son annonceur, en l'honneur des
+quelques lignes de sa première réclame. Mais ce n'était ni sur la
+publicité des journaux, ni sur l'excellence de la liqueur que Mareuil
+comptait, c'était sur son action personnelle. Le Prunelet de Vernier,
+déposé chez un entrepositaire par les soins de Mareuil, s'enleva par
+caisses, dès la première quinzaine; et voici comment. Mareuil avait des
+camarades. Il convint avec eux d'une petite comédie à jouer dans les
+cafés du boulevard. Mareuil entrait. A la question du garçon: «Que
+faut-il servir à Monsieur?» il répondait nettement:
+
+--Prunelet-Vernier, et de l'eau frappée....
+
+Naturellement le garçon répondait:
+
+--Prunelet-Vernier? Nous n'avons pas ça....
+
+--Ah! vous n'avez pas ça? Quand vous l'aurez, je reviendrai.
+
+Il sortait. La dame du comptoir appelait le garçon et s'informait.
+L'explication donnée par lui jetait l'inquiétude dans l'esprit de la
+caissière. Dans la même journée, deux ou trois amis de Mareuil venaient
+réclamer tour à tour du Vernier. La conséquence forcée, c'était l'achat
+d'une caisse de Prunelet. Une fois la caisse achetée, il fallait la
+vendre. Et alors une autre parade commençait: celle du garçon passionné
+pour faire consommer aux clients le Vernier que la maison avait sur les
+bras. La tactique de Mareuil réussit tellement bien qu'en six mois il
+toucha quinze cents francs de commission, et que Vernier entama la
+fabrication de sa liqueur en grand. Il installa un dépôt décent rue
+Montmartre. Et, comme il fallait une personne de confiance pour tenir
+les comptes, ce fut Mlle Félicité Mareuil qui, de la lingerie, passa
+aux écritures. Vernier l'apprécia. Elle était blonde, douce et timide.
+Il lui fit la cour, et, au moment où il vendait son café de l'avenue de
+Tourville pour s'établir distillateur à Aubervilliers, il épousa la
+soeur de Mareuil, devenu son associé.
+
+L'union de ces trois êtres était exemplaire. Ils ne vivaient que pour le
+travail. Vernier distillait, transvasait, soutirait, emballait. Mareuil
+courait la France et l'Étranger pour placer le Prunelet. Et Félicité
+tenait la caisse, qui s'emplissait à mesure que les hangars de la
+fabrique d'Aubervilliers se vidaient de leurs piles de caisses,
+répandant l'abrutissement, la folie et la mort aux quatre coins du
+monde. Jamais gens plus honnêtement laborieux, plus scrupuleusement
+consciencieux, ne concoururent à une oeuvre aussi malsaine. On leur eût
+donné le prix Montyon, pour l'application et la probité avec lesquelles
+ils dirigeaient leur commerce. Si on eut mesuré les ravages causés par
+ce qu'ils fabriquaient, on les eût condamnés au bagne. C'étaient de
+vertueux assassins. Ils faisaient tout doucement fortune en empoisonnant
+l'humanité.
+
+Vernier, en quête de progrès, ne s'en tenait pas à la fabrication du
+Prunelet. Il avait lancé son Royal-Vernier-Carte jaune, et préparait une
+«Arbouse des Alpes» dont il espérait merveilles. La fabrique
+d'Aubervilliers s'agrandissait, et les travées succédaient aux travées,
+multipliant les bouilleurs, les cuiseurs, les alambics. C'était, dans
+l'intérieur des bâtiments, une succession de tuyaux de cuivre distillant
+les poisons divers qui se déversaient dans des cuves, puis passaient aux
+ateliers de saturation, où les divers arômes qui constituaient les
+secrets de la fabrication leur étaient incorporés.
+
+Un laboratoire de chimie était annexé à l'établissement. Là, dans un
+cabinet sévère, Vernier recevait avec une magistrale sérénité les
+représentants de l'administration chargés de contrôler les entrées et
+les sorties d'alcool. Tout se faisait au grand jour chez lui. Il se
+savait si bien libre de tout mettre dans ses bouteilles, à la condition
+de ne pas frauder le fisc! Et n'avait-il pas pour complice l'État, qui
+se trouvait être son meilleur client? Plus il vendait de liqueurs, plus
+l'État percevait de droits. Alors la France entière pouvait bien tomber
+en état d'épilepsie. Qu'importait? Puisque les intérêts de l'État
+étaient sauvegardés!
+
+Cependant, une ombre vint obscurcir la sérénité splendide avec laquelle
+Vernier travaillait à faire sa fortune en abâtardissant la race
+française. Il y avait, attaché au laboratoire, un dégustateur chargé de
+rendre compte de l'égalité du dosage des produits. Chaque cuvée était
+goûtée par lui, afin que jamais les liqueurs ne pussent présenter dans
+leur composition la moindre différence. Le dégustateur logeait dans un
+petit pavillon voisin de l'administration, et, toute la journée; il
+sirotait les échantillons prélevés pour lui à la fabrique. Il ne les
+avalait jamais. Il les crachait, afin, disait-il en riant, de n'être pas
+pochard, tous les matins, avant dix heures.
+
+Au bout de deux ans, cet homme, très solide en apparence, mourut. Il fut
+remplacé par un autre employé, qui ne dura que six mois. Le troisième
+fit un an et devint phtisique. C'était un garçon de vingt-deux ans qui
+soutenait sa mère. Il se mit à tousser, à pâlir. Sa mère, affolée, vint
+trouver Vernier et le pria de changer son fils de service. Le bon
+Vernier y consentit. Mais le malade était déjà trop gravement atteint.
+Il mourut, comme son prédécesseur. Alors la mère, dans une crise de
+désespoir, vint, après l'enterrement, faire une scène horrible à
+Vernier, l'accusant de la mort de son enfant. Elle criait à travers ses
+larmes, ameutant le personnel de l'usine:
+
+--Ce sont les infamies que vous lui avez fait boire qui l'ont tué! Il me
+le disait: «C'est comme du plomb fondu qui me coule dans la bouche, à la
+dixième dégustation!» Sa poitrine n'y a pas résisté.... Il est mort pour
+que vous entassiez des centaines de mille francs. Mais ça ne vous
+portera pas bonheur!
+
+Vainement Mareuil, qui était présent, essaya de raisonner cette pauvre
+femme; il lui glissa doucement des billets de banque dans la main. Elle
+les rejeta avec indignation.
+
+--Est-ce avec de l'argent que vous espérez me payer mon fils? Le tort
+que vous m'avez fait est impossible à évaluer. C'est mon coeur que vous
+m'avez pris!
+
+Et comme Mme Vernier, enceinte, paraissait à son tour pour tâcher de
+calmer la douleur de cette mère farouche, celle-ci reprit avec
+véhémence:
+
+--Vous serez punis dans votre enfant! Oui, si le ciel est juste, vous
+aurez un fils qui vous fera expier tout le mal que vous avez fait aux
+familles!
+
+Mme Vernier rentra consternée chez elle. Les imprécations de cette
+femme en deuil l'avaient saisie. Elle se sentit frappée d'un
+pressentiment. Elle se renferma dans un sombre mutisme. Vernier ne
+savait que lui dire pour dissiper l'impression déplorable produite par
+cette scène. Il s'en ouvrit au docteur Augagne, qui, déjà très en vue
+comme gynécologue, avait été appelé auprès de Mme Vernier pour lui
+donner des soins. Le jeune agrégé l'écouta, pensif. Puis, avec une
+grande fermeté de langage:
+
+--Il est incontestable que l'industrie que vous avez entreprise et où
+vous faites fortune est pernicieuse. Vous me répondrez que les
+fabricants d'allumettes, qui font manier le phosphore par leurs
+ouvriers, les miroitiers, qui les mettent à même le mercure pour
+l'étamage des glaces, et les marchands de couleurs, qui leur donnent des
+coliques de plomb, et tant d'autres qui vivent sur la détérioration
+humaine ne sont pas plus dangereux ni plus coupables que vous. Je ne
+vous dirai pas le contraire. Cependant, il faut, pour les besoins de la
+vie, des allumettes, des glaces, des couleurs; tandis qu'il n'est pas
+indispensable de boire des alcools. L'ivrognerie est un vice, et
+l'exploitation d'un vice est un acte abominable en soi.
+
+--Vous ne pouvez pourtant pas me conseiller de fermer boutique et de
+renoncer à une industrie qui m'a été si avantageuse.
+
+--Au point de vue de la moralité absolue, je ne devrais pas hésiter.
+Mais, dans la pratique, et avec la moyenne de tolérance qu'exige
+l'imperfection humaine, je vous dirai: Tâchez de rendre vos produits
+aussi peu nocifs que possible. L'idéal serait de n'en pas faire. Si vous
+en faites, tâchez qu'ils soient sans danger. Mais est-il une boisson
+alcoolique sans danger?
+
+--Ah! vous me désolez! gémit Vernier. Je me considérerais comme un
+criminel, si je prenais ce que vous me dites au pied de la lettre. Et je
+suis un brave homme, je n'ai jamais fait tort d'un centime à personne.
+Je tâche d'être utile à mes semblables le plus que je peux. Je ne refuse
+jamais un secours à un malheureux.... Ma femme....
+
+--C'est un ange! interrompit le docteur. Je sais le bien qu'elle répand
+autour d'elle, en votre nom. Mais ceci ne rachète pas cela. Il est
+mauvais de vivre sur la mort. Votre fortune, qui commence et sera
+certainement très belle, s'élève sur des tombes. Vous construisez dans
+un cimetière, avec les ossements de vos victimes. Il faut que vous
+songiez à cela. Un pays d'imagination comme la France, qui se met à
+boire de l'alcool, est perdu en vingt ans. La race s'étiole, les
+sources de la génération se tarissent, l'intelligence s'obscurcit, et,
+là où triomphaient la sagesse, l'ordre, la patience, se déchaînent la
+nervosité, l'incohérence et la fureur. Voilà ce que l'alcool fait d'un
+peuple fier, brave et spirituel: une brute féroce et dégoûtante. Tous
+les gouvernements étrangers ont édicté des lois pour arrêter les progrès
+de l'alcoolisme. Dans tous les pays du Nord, la vente de l'eau-de-vie
+est interdite et un ivrogne est considéré comme un malade. Aussi les
+races se relèvent, redeviennent énergiques et entreprenantes. Pendant ce
+temps, la France passe au premier rang de l'alcoolisme, elle marche en
+tête, la bouteille à la main. Et pourquoi? Parce que l'État a intérêt à
+laisser se propager l'ivrognerie, parce que l'alcool est pour lui un
+moyen de domination et que, par ses milliers de cabaretiers, il a étendu
+sur la France tout entière un réseau électoral dont il ne veut pas la
+laisser sortir. L'alcoolisme et la démocratie, dans ce malheureux pays,
+marchent d'accord. Et quand l'électeur manifeste une velléité de
+révolte, le débitant d'ivresse est là, qui lui tend son verre et lui
+dit: «Bois et vote!» Et peu à peu, en dépit de nos révoltes d'orgueil,
+nous tombons au dernier rang des nations civilisées. Car il y a une loi
+inéluctable: la force physique d'un peuple est en raison directe de sa
+sobriété. Il faut qu'une nation ait du sang dans les veines pour pouvoir
+travailler et combattre. Or, ce qui fait du sang, c'est le pain.
+L'alcool ne fait que de la lymphe. Donc une nation qui boit est une
+nation perdue. Et tous ceux qui l'ont aidée à boire sont des criminels,
+depuis l'industriel qui fabrique la boisson jusqu'à l'État qui permet
+qu'on la vende.
+
+Vernier, consterné, regarda partir avec soulagement l'intransigeant
+Augagne. Il rentra dans son bureau, où il raconta à Mareuil la scène qui
+venait de le bouleverser.
+
+--Laisse donc, s'écria l'ancien annoncier, vas-tu te faire de la bile
+pour des déclamations humanitaires, qui n'ont qu'une portée purement
+scientifique. Le docteur Augagne est un homme de laboratoire qui t'a
+fait une conférence sur un sujet abstrait, avec des développements
+peut-être exacts en théorie, mais sûrement pas dans la pratique. Est-ce
+d'aujourd'hui qu'on fait de l'eau-de-vie. Mais nos ancêtres les Gaulois
+en vidaient des coupes pleines. Le Vernier-Mareuil-Carte jaune
+s'appelait, dans ce temps-là, de l'hypocras ou de l'hydromel. Et ils se
+pochardaient avec des boissons grossières, tout aussi bien, et en se
+faisant sans doute beaucoup plus de mal qu'avec nos liqueurs de choix.
+L'histoire de notre pays en est-elle moins glorieuse? Est-ce que ça a
+empêché Charlemagne, Henri IV, Louis XIV et Napoléon? Non, mais il me
+fait rire, ton Augagne. Ils sont tous pareils, ces médecins, avec leurs
+manies! Ils se toquent d'un système, et puis, en dehors de leurs
+prescriptions, point de salut. Il y a vingt ans, ils se sont ingérés de
+défendre le vin rouge, et d'ordonner le vin blanc. Pourquoi? Parce que
+l'un d'eux, quelque gros bonnet de l'École, aura eu mal à la vessie.
+Alors il a fallu que tous les malades fassent comme s'ils avaient des
+calculs. Ensuite, ils ont proscrit tout à fait le vin: rouge et blanc,
+et ils ont ordonné la bière. La bière!... Suivant les théories du brave
+docteur Augagne, alors, en mettant tous les Français au régime du
+houblon, ne risquerait-on pas d'en faire des Allemands ou seulement des
+Belges? Car, enfin, si l'alcool peut transformer une race, pourquoi la
+bière n'obtiendrait-elle pas le même résultat? Maintenant, ce n'est plus
+la bière qu'ils recommandent, c'est l'eau pure! Comme s'il y en avait!
+Ces gens-là sont tous actionnaires de la Compagnie des Eaux! Et ceux qui
+vendent du vin, blanc ou rouge, de la bière, peuvent se brosser le
+ventre. Ils n'ont plus qu'à fermer boutique. Et c'est le sirop de
+grenouille, le Château-la-pompe, tous les bouillons de culture pour
+microbes variés, vendus sous la dénomination d'eau minérale, qui
+triomphent! Et nous autres, qui ne donnons pas la fièvre typhoïde, nous
+devrions cesser notre commerce? Attends un peu, pour voir! Mon vieux, ne
+te frappe pas! Tous les professeurs de médecine sont des farceurs. Ils
+ne se gênent pas pour administrer à leurs clients de la mort aux-rats en
+pilules, en cachets et en fioles. Ne t'occupe pas de leur opinion. Ils
+t'appellent: Marchand de poison? C'est la concurrence! Va ton petit
+bonhomme de chemin, et quand tu seras millionnaire, tout le monde te
+dira que c'est toi qui as raison!
+
+La grosse faconde de Mareuil ranima Vernier. Il pensait au fond comme
+son beau-frère, mais il y avait des heures où il se laissait influencer
+par ses scrupules. Il redoubla d'activité, tripla ses annonces, décupla
+sa vente. Et quand Mme Vernier mit au monde le petit Christian, la
+fortune de la maison était déjà en bonne voie. Mais les sinistres
+malédictions de la mère du dégustateur mort phtisique revenaient
+toujours à la mémoire de la jeune femme. Elle avait été frappée, et ne
+pouvait réagir contre son impression. Elle ne parlait point de cet
+incident. Mais elle y pensait presque continuellement et en était comme
+empoisonnée. Les imprécations de la femme étaient entrées en elle comme
+un venin. Et elle ne parvenait pas à s'en débarrasser. Elle s'étiolait,
+changeait, perdait son activité. A mesure que la prospérité de Vernier
+augmentait, sa santé à elle déclinait.
+
+Absorbé par le souci de ses affaires, le distillateur prêtait une
+attention médiocre à l'état physique de sa femme. Pendant que Mareuil
+courait l'Europe pour propager la vente des liqueurs de la maison,
+Vernier travaillait, perfectionnait. Il avait inventé un modèle de
+bouteilles qui était tout à fait original, et qui attirait l'attention.
+On achetait le Royal-Carte jaune ou l'Arbouse des Alpes à cause du
+récipient. Vernier venait d'acheter, pour un morceau de pain, à Moret,
+près de Fontainebleau, une vaste propriété au bord de la Seine, avec un
+château du temps de François Ier, au milieu d'un parc admirable. Il
+s'était peu soucié, de prime-abord, du château. Il n'avait vu que la
+facilité de construire une usine possédant un quai d'embarquement sur le
+fleuve et une communication, par wagons, avec le chemin de fer
+Paris-Lyon, qui mettait à sa portée la Bourgogne, d'un côté, pour les
+vins, et le Midi, de l'autre, pour les trois-six. Mais quand il visita,
+avec Mme Vernier, le magnifique château de Gourneville, celle-ci
+manifesta le désir de s'y installer pour passer l'été. Vernier, qui
+surveillait la construction de son usine, approuva fort ce projet, et la
+pauvre femme chancelante vécut six mois avec le petit Christian, âgé de
+deux ans, dans ce lieu paisible et charmant. Ce fut le dernier bon
+moment de sa vie. Elle avait paru, dans l'air sain et vivifiant des
+forêts, retrouver un peu d'énergie et de joie. Elle rentra à
+Aubervilliers pour s'aliter et mourir.
+
+Vernier, qui n'avait pas prévu la catastrophe, en fut désemparé. Ce
+n'était pas un sentimental. Il n'avait pas ressenti pour sa femme une de
+ces tendresses qui emplissent le coeur d'un homme et le laissent
+inconsolable, quand il en est brusquement privé. Mais il avait apprécié
+le dévouement et la douceur de Félicité. Elle avait travaillé avec lui
+courageusement aux premières assises de la fortune. Il la pleurait comme
+une auxiliaire fidèle. Dans sa vie privée elle ne lui manquait pas. Elle
+laissait une place vide dans son existence commerciale. Il la cherchait
+encore aux écritures. Mais les gens très occupés n'ont pas le loisir des
+douleurs prolongées. Vernier avait trop d'affaires sur les bras pour
+s'attarder dans les larmes. Il se mit en deuil, et se jeta à corps perdu
+dans le travail.
+
+Cette année-là décida de l'avenir de la maison. Une habile et incessante
+réclame entretenue dans les journaux du monde entier lançait
+définitivement les liqueurs Vernier-Mareuil. Le chiffre de la vente
+devint énorme, et les millions commencèrent à entrer dans la caisse.
+Vernier trouva alors une combinaison qui le conduisit tout naturellement
+à faire de la banque. Il était en rapport avec les grands viticulteurs
+du Midi, à qui il achetait les torrents d'eau-de-vie qui lui servaient
+pour sa fabrication. Souvent il avait affaire à des propriétaires gênés
+qui lui offraient des récoltes entières dont il n'avait pas besoin, mais
+sur lesquelles il leur consentait des prêts. Il fit construire des
+magasins à Moret et travailla dans les warrants avec tous les
+producteurs charentais.
+
+Il s'aperçut promptement que le commerce de l'argent était encore bien
+plus productif que la vente des alcools. Et son système d'avances sur
+marchandises se transforma, peu à peu, en une entreprise colossale
+d'agiotage. Il devint le maître et le régulateur du marché des
+eaux-de-vie. Et comme ses affaires augmentaient dans des proportions
+imprévues, il s'installa à Paris rue de Châteaudun, dans un
+rez-de-chaussée d'où il déborda bientôt vers l'entresol, et jusqu'au
+premier étage. Mareuil alors fut précieux. Cet ancien rabatteur de
+réclames, ce petit courtier qui avait foulé si longtemps le pavé de
+Paris, crotté comme un barbet, pour gagner dix francs par jour, se
+révéla homme de finances à larges vues. Il étendit la spéculation de
+Vernier aux huiles et aux farines. Il fonda des comptoirs dans le Levant
+pour les grains, il draina la production des oliviers de toute la
+Sicile. Il importa les arachides et les coprahs et poussa l'influence
+de la maison Vernier-Mareuil aux Indes anglaises et jusqu'en
+Extrême-Orient.
+
+La distillerie n'était déjà plus qu'une des annexes et la moins
+importante peut-être du négoce qui se faisait dans la maison. Mais
+Vernier conservait pour cette première industrie, source de sa
+prospérité, une prédilection réelle. Il avait mis à Aubervilliers et à
+Moret des ingénieurs à la tête des services de fabrication. Mais, de
+temps à autre, repris par une curiosité de savoir comment se distillait
+son Royal-Carte jaune, il arrivait à l'usine, et faisait l'inspection de
+tous les ateliers; il entrait au laboratoire, examinait les matières
+premières, étudiait l'imprimerie des étiquettes, passait la revue de la
+verrerie. Il paraissait prendre à ces visites un plaisir tout
+particulier. Il rajeunissait, sa froideur hautaine de grand brasseur
+d'affaires se fondait dans la bonhomie ancienne, et le Vernier de
+l'avenue de Tourville reparaissait: celui qui fabriquait sa mixture
+vitriolesque dans la cave, avec un chaudron et un serpentin.
+
+Car il était aussi changé qu'un homme peut l'être, au physique et au
+moral. Le Vernier tout rond, barbe rousse et cheveux frisés, qui, les
+bras nus, trinquait avec ses pratiques sur le zinc, était devenu un
+gentleman correct et froid, qui tenait les gens à distance et ne se
+familiarisait qu'à bon escient. Il avait pris, avec le veuvage, des
+habitudes de cercle, et peu à peu les nécessités du luxe s'étaient
+imposées à lui. Il avait eu de beaux chevaux, un bel appartement aux
+Champs-Elysées; il s'était lancé dans l'automobilisme, et on lui
+connaissait une maîtresse très coûteuse. Il n'en fallait pas plus pour
+poser un homme riche, et Vernier-Mareuil,--car on avait pris l'habitude
+de le désigner par sa raison sociale,--si réfractaire qu'il fût au
+snobisme, avait dû se plier aux exigences du monde dans lequel il
+vivait.
+
+Il avait contracté quelques amitiés dispendieuses, les brillants clubmen
+ayant souvent de grands besoins et de petites ressources. Mais
+Vernier-Mareuil avait le billet de mille francs souriant et il
+conduisait ses camarades aux courses dans une automobile de deux mille
+louis. Enfin, il avait constitué à Gourneville une chasse de quinze
+cents hectares, dans laquelle on tuait cinq cents pièces chaque fois
+qu'on y faisait une battue. Dans de pareilles conditions d'existence, un
+homme qui n'est ni répugnant, ni sot, ni insolent, ni véreux, trouve des
+commensaux, plus qu'il n'en cherche. Vernier-Mareuil était donc dans une
+très bonne situation mondaine, quand il rencontra Mlle de Vernecourt
+des Essarts. Elle n'avait plus que sa mère et achevait, avec cette
+vieille dame plus fière que si elle descendait des grands chevaux de
+Lorraine, de grignoter la mince succession d'un père mort député de la
+Mayenne et sous-chef du bureau politique de Mgr le comte de Paris.
+
+C'était tout ce qu'on pouvait rêver de plus pur comme faubourg
+St-Germain. Vernier, dans un déplacement à Deauville, avait fait la
+connaissance de ces dames, qui habitaient modestement un entresol dans
+une rue écartée. Leur vie intérieure était fort simple, mais leur
+existence extérieure était très brillante. Elles ne quittaient pas,
+depuis le matin jusqu'au soir, pendant le mois d'août, tout ce que
+Deauville comptait de plus aristocratique. On traitait ces femmes
+ruinées, mais bien en cour, comme si elles avaient porté en elles le
+reflet magnifique du pouvoir royal. On disait couramment: épouser
+Mlle de Vernecourt, c'est la certitude d'une grande charge le jour où
+le Roi reviendra.
+
+Mais comme, en dépit des espérances de ses partisans, le Roi ne revenait
+pas, et ne faisait même pas mine d'essayer de rentrer, les épouseurs
+restaient à l'écart, et à force de monter dans les équipages armoriés de
+ses nobles amis, de suivre les séries de chasses dans les grands
+châteaux de province, et de passer ses nuits au bal pendant la saison
+mondaine à Paris, la charmante Emmeline de Vernecourt restait fille. Son
+teint commençait à se faner, ses traits à se durcir. Elle était encore
+très jolie, mais elle était à la veille de cesser de l'être quand elle
+rencontra Vernier-Mareuil.
+
+Ce fut par l'intermédiaire d'un homme admirable, qui a repris, en ce
+temps de misère et de corruption, la tâche de Saint-Vincent-de-Paul et
+s'est consacré au soulagement des douleurs humaines, que la connaissance
+se fit. M. Rampin organisait une loterie pour son oeuvre de la
+Protection de l'Enfance, et il était venu faire appel à la charité de
+ses aristocratiques clientes de Deauville, quand Vernier-Mareuil, qu'il
+connaissait pour lui soutirer tous les ans de grasses aumônes, arriva
+au Grand Hôtel, attiré par les courses. Il l'enrôla immédiatement dans
+son comité en lui faisant valoir qu'il se trouverait en compagnie des
+duchesses et des marquises les plus authentiques. Vernier-Mareuil se
+dévoua donc, et parmi toutes les belles dames de l'aristocratie qui
+s'évertuaient à placer des billets à leurs amis, il remarqua Mlle de
+Vernecourt. Ce fut aussitôt, dans le clan des vendeuses, un mot d'ordre.
+Il fallait marier Emmeline avec Vernier-Mareuil. Sans doute, il était
+roturier. Mais il portait un double nom, ce qui avait déjà un petit air
+de noblesse. Et puis le Saint-Père n'était-il pas là pour octroyer un
+titre de comte à un brave millionnaire qui donnerait des gages à la
+bonne cause en épousant une fille de haute naissance dans l'infortune?
+
+Vernier, pressé, chapitré, et, de son côté, séduit par la nouveauté de
+la situation, se laissa aller à tenter l'aventure. A quarante-cinq ans,
+il épousa Mlle Emmeline de Vernecourt des Essarts, qui n'en avait que
+vingt-six, mais qui comptaient doubles comme des années de campagnes. De
+plus, elle avait sa mère. Mais lui, il avait un fils, le jeune
+Christian, qui venait de terminer ses études, et entrait dans la vie
+avec des idées bien différentes de celles de son père sur la plupart des
+sujets. C'était un produit de la nouvelle éducation sportive, qui a
+désintellectualisé la jeunesse. Il avait au cours de ses études appris
+beaucoup moins le latin que la gymnastique, et s'il était faible sur la
+version, il était champion au football. Le racing, le tennis, le polo,
+le cyclisme, puis plus tard l'automobilisme s'étaient partagé ses
+faveurs.
+
+Il était sorti de l'École des hautes études commerciales dans un rang
+convenable, grâce à sa connaissance parfaite des langues allemande et
+anglaise. Son année de service s'était passée dans la cavalerie, au
+4e chasseurs. Là il avait fait la connaissance des cavaliers Longin,
+Vertemousse et Fabreguier, jeunes fils de famille, riches et sans
+vocation, qui tiraient avec effort et ennui leurs mois de service. En
+cette compagnie, Christian, qui jusqu'alors avait été sobre, prit des
+habitudes d'intempérance, et son nom ne fut pas pour peu dans
+l'aventure. Chez tous les débitants de la ville, le Vernier-Mareuil
+triomphait. Et lorsque le chasseur Christian apparaissait dans un
+établissement, il y était reçu comme M. de Rothschild chez un changeur.
+Sa vanité en était chatouillée, et par ostentation, il se faisait
+servir, pour ses camarades et pour lui, toutes les variétés de liqueurs
+que le caprice des buveurs imposait aux cafetiers. On dégustait, on
+comparait, et c'était généralement le Royal-Carte jaune qui l'emportait
+sur les poisons divers qui avaient circulé à la ronde, au milieu des
+félicitations générales.
+
+--C'est papa qui est encore le plus chic!
+
+--Ah! il doit en fourrer dans ses bottes, avec la consommation qui se
+fait de ses fioles!
+
+--Tout ça, pour Christian! Ah! sacré Christian! Même s'il voulait boire
+sa succession, il ne le pourrait pas!
+
+--Dis donc, fiston, tu devrais bien t'en faire envoyer des caisses par
+ta famille!
+
+--Eh bien! Et l'adjudant? Ah! il y en aurait du raffut!
+
+--Caisse pour lui! Et voilà tout!
+
+--Ah! il s'en ferait claquer son ceinturon!
+
+--Mais il ne nous laisserait pas siroter un verre!
+
+Les cartes, au milieu des bouteilles, à leur tour apparaissaient. Le jeu
+achevait ce qu'avait commencé l'absinthe. Et ces jeunes gens rentraient
+au quartier abrutis par l'ivresse méchante de l'alcool. Christian,
+malgré le peu de zèle avec lequel il servait, n'était pas mal noté. Il
+avait, quand il était lucide, une grâce aimable et une générosité
+facile, qui le faisaient bien venir de ses supérieurs. Il avait un jour
+tiré d'affaire le brigadier-fourrier qui, pour les beaux yeux d'une
+fille de café-concert, s'était laissé aller à manger la grenouille. Il
+fallait trouver treize cents francs, en vingt-quatre heures, pour
+arracher ce malheureux au conseil de guerre. A l'instant même, Christian
+les avait donnés. Tout l'escadron connaissait l'histoire. Les officiers
+avaient fermé les yeux. Le brigadier avait été changé. On lui avait
+retiré le maniement des fonds de l'ordinaire. Mais Christian avait
+bénéficié de son bon mouvement. Il avait sauvé un accroc à l'honneur
+militaire. Et chacun lui en savait gré, par solidarité. Il avait donc
+réussi à passer sans crises graves, sans sérieuses punitions, son année
+de service, et il était rentré à Paris, pour assister au mariage de son
+père avec Mlle de Vernecourt. Cette soudaine modification de
+l'existence paternelle ne l'avait pas comblé d'aise. Outre que les
+façons d'être de la jeune personne avec Vernier-Mareuil, ne lui avaient
+pas paru empreintes d'une tendresse impressionnante, il trouvait assez
+inutile qu'un homme arrivé à l'âge mur, et ayant tant de facilités pour
+se distraire, se chargeât du souci d'une femme légitime. Il s'en était
+expliqué avec ses amis, en toute ouverture de coeur et sans aucun
+ménagement pour l'auteur de ses jours:
+
+--Voyez-vous, mes enfants, papa s'est laissé placer un
+laissé-pour-compte de l'aristocratie.... La petite Vernecourt était
+montée en graine. Madame sa mère, avec ses panaches, ses prétentions et
+ses bas percés, avait découragé tous les amateurs.... On s'est jeté sur
+Vernier-Mareuil, comme la misère sur le pauvre monde.... Les nobles amis
+de papa ont tous aidé à le pousser dans la nasse.... Et ça n'est pas
+très chic, ce qu'ils ont fait là.... Mais, quand il s'agit de caser un
+des leurs qui est dans la purée, tous ces fils des Croisés remettraient
+Dieu en croix.... Papa n'a pas pu se dépêtrer. Il a fallu qu'il marche,
+et me voilà avec une belle-mère qui me fait l'effet d'avoir des
+dispositions pour colorer fâcheusement le front vénérable de mon auteur.
+Vernier-Mareuil saura ce que ça va lui coûter d'avoir coupé dans
+l'armorial. Mais, après tout, il a le droit de faire ce qui lui plaît:
+il est majeur.
+
+Cette façon d'apprécier la conduite de son père donne la mesure de la
+cordialité qui régla les rapports de la jeune Mme Vernier-Mareuil
+avec le fils de la maison. Ils vécurent sur un pied de paix armée,
+jusqu'au jour où la belle-mère trouva l'occasion de rendre à Christian
+un important service qui les mit en confiance l'un et l'autre. La
+fortune de la maison ne datant que de la mort de sa mère, la part
+d'héritage de Christian avait été modeste. Il jouissait de trente mille
+francs de rente, que son père doublait par des libéralités
+supplémentaires. Avec ses cinq mille francs par mois, Christian avait
+bien de la peine à joindre les deux bouts, et quand l'année était
+mauvaise, le baccara cruel ou les femmes exigeantes, il fallait aller
+faire à la caisse une petite visite, qui amenait entre le père et le
+fils des débats orageux.
+
+Mareuil, l'oncle, était encore plus terrible que Vernier. Sans besoins,
+il ne comprenait pas les dépenses somptuaires. Il vivait dans son bureau
+de la rue de Châteaudun, à conduire les affaires de la maison, n'en
+sortait que pour rentrer chez lui, boulevard Haussmann, et, excepté une
+quotidienne partie de bridge au Cercle des Chemins de fer, il ne
+connaissait d'autre plaisir que de signer des traites pour
+l'encaissement des fournitures faites dans les cinq parties du monde. La
+situation financière de Christian, qui n'avait jamais été bien bonne,
+devint un beau jour tout à fait mauvaise. Il fit la connaissance de
+Mlle Étiennette Dhariel.
+
+C'était une très belle personne, qui passait pour avoir la plus jolie
+gorge de Paris et qui la montrait pour que chacun pût s'en convaincre.
+Elle avait joué les grues dans un théâtre du boulevard, et soudainement
+s'était découvert une voix de mezzo qu'elle avait travaillée avec zèle.
+C'était une fille extrêmement intelligente, vicieuse comme un cheval de
+fiacre, et capable d'un crime pour arriver à ses fins. Elle se vantait
+de ne savoir pas ce que c'était que l'amour. Un homme, pour elle,
+représentait un capital exploitable dont elle s'appliquait les revenus,
+et qu'elle rejetait impitoyablement quand il ne répondait plus à ses
+exigences. Ruineuse par principes, elle mettait son orgueil à faire
+dépenser de l'argent à ses amants. Elle n'admettait pas qu'on sortît de
+ses mains sans laisser toutes ses plumes. Elle faisait commerce de la
+galanterie comme les Anglais font commerce de la guerre: pour le gain.
+
+Christian Vernier avait, dès le premier moment, représenté pour cette
+fille avide une proie superbe. Derrière lui, il y avait la maison de
+banque Vernier-Mareuil, et le Royal-Carte jaune dont les affiches,
+collées sur tous les murs des villes d'Europe, célébraient la
+prospérité. On annonçait les millions de litres vendus chaque année. Et
+Mareuil avait trouvé une réclame admirable pour ce produit de la maison:
+il l'appelait la liqueur laïque. On voyait ainsi que c'était ce qui
+convenait à tous les bons démocrates, et point ces liqueurs de moines
+qui se fabriquaient dans des couvents, avec des croix sur les
+bouteilles.
+
+En trois mois, la charmante Étiennette trouva moyen de faire souscrire à
+Christian pour deux cent vingt mille francs de lettres de change,
+mais--fait beaucoup plus surprenant--elle se toqua de lui. Pour la
+première fois de sa vie, elle sut ce que c'était que le plaisir, mais
+elle ne modéra pas pour cela ses prétentions pécuniaires. Elle consentit
+à aimer, mais elle n'admit pas que ce fût pour rien. Vernier, cependant,
+en voyant présenter les billets de Christian, était entré dans une
+fureur dont les échos étaient arrivés jusqu'à sa femme. Celle-ci, fort
+indifférente en matière d'intérêt et n'estimant l'argent que pour ce
+qu'il représentait de satisfactions, se fit expliquer le cas du fils par
+le père et, à la grande stupéfaction de Vernier, donna complètement
+raison à Christian.
+
+--A quoi vous sert votre fortune, je vous prie, dit-elle à son mari, si
+vous poussez des cris, comme un petit bourgeois, parce que ce garçon a
+fait une frasque un peu vive? Tâchez donc d'apprendre à vous conduire
+comme un homme dans votre situation. Christian est votre fils, ce qui
+n'est pas la même chose que d'être le fils de votre père. Il a pris des
+habitudes, des besoins, des idées que vous ne pouvez pas avoir et que
+vous ne comprenez même pas. Au lieu de lui savoir mauvais gré de faire
+sauter vos écus, vous devriez vous en réjouir. Il vous fait honneur en
+ayant les mains larges; il prouve qu'il est déjà grand seigneur. Sorti
+de vous, il ne peut appartenir qu'à l'aristocratie de l'argent.
+Voulez-vous qu'il se rabaisse en thésaurisant? Le fils de
+Vernier-Mareuil maudit par son père, parce qu'il a fait des dettes pour
+une femme? Vraiment, épargnez-vous ce ridicule. Et n'espérez pas que je
+vous donne raison en cette occasion. Vous m'humiliez, vous agissez comme
+un petit esprit, et, pour tout dire, comme un homme de rien.
+
+--Eh! je suis parti de rien! Je ne veux pas retomber à rien! cria
+Vernier, enragé de se voir malmené, quand il comptait être plaint et
+encouragé. Ce garçon, si je le laisse aller, me ruinera!
+
+--Ne dites donc pas de sottises! Vous savez bien que c'est impossible.
+Vous vous mettriez vous-même à entretenir des Étiennette Dhariel--ce qui
+vous coûterait encore bien plus cher qu'à Christian--que vous ne
+réussiriez pas à manger vos bénéfices. D'ailleurs, elle est gentille,
+cette petite.... Il a bon goût, votre fils.
+
+--Comment la connaissez-vous? grogna Vernier.
+
+--Comment ne la connaîtrais-je pas? Nous avons la même modiste. Je la
+rencontre au bois, au théâtre, aux courses. Elle était à Deauville,
+cette année. C'est même là que Christian a dû faire sa connaissance.
+Clamiron l'avait amenée chez lui, avec quelques autres de la même
+ondulation....
+
+--Ce voyou?
+
+--Oui, Pavé, comme on l'appelle, parce que son père était entrepreneur
+de travaux publics. Elle était trop coûteuse pour lui. Il l'a repassée à
+Christian.... On dit qu'elle est folle de lui!
+
+--L'idiot! Alors pourquoi paye-t-il?
+
+--Vous voudriez peut-être qu'il se fît entretenir par elle?
+
+--Enfin, vous paraissez trouver ce qu'il a fait tout naturel?
+
+--Je n'y vois rien d'exorbitant! Les sottises d'un fils doivent être en
+proportion des moyens de son père.
+
+--Vous êtes d'une immoralité inconcevable. Avec de pareils principes, je
+m'étonne que....
+
+Emmeline ne laissa pas achever Vernier; elle le coupa avec un geste de
+dédain, et, de sa voix la plus sèche, elle répliqua:
+
+--Je vous serai obligée de ne vous étonner de rien, en ce qui me
+concerne.... Je vous fais grâce, moi, de mes étonnements, qui sont
+quotidiens, et sur toutes sortes de sujets.... Je ne vous déclare pas,
+chaque fois que je le pense, que vous êtes commun, maladroit, sot,
+et....
+
+--Ah! je vous en prie, interrompit Vernier, devenu écarlate.
+
+--Non! Je suis pour vous d'une indulgence parfaite. Je m'arrange pour
+pallier toutes vos maladresses, toutes vos vilenies.... Vous ne m'en
+savez aucun gré, vous ne vous en apercevez même pas.... Mais ne soyez
+pas impertinent. Cela, je ne le tolérerai jamais.
+
+--Ma chère..., intercéda Vernier, très ennuyé de la tournure que prenait
+l'entretien.
+
+--Non! Vous êtes peuple avec ivresse! Vous aimez ce qui est brutal et
+vulgaire, vous faites sonner votre argent dans votre gousset avec
+ostentation, et quand on vous en demande, vous affectez de ne pas
+comprendre....
+
+--Mais, enfin!... s'écria Vernier, pressé de sortir de ce guêpier, que
+me conseillez vous de faire?
+
+--Eh! voilà une heure que je vous le dis: payez! Et surtout payez
+proprement, sans histoires.
+
+--Vous n'espérez pas que je vais donner à ce polisson deux cent mille
+francs sans observations.... Mais, le mois prochain, il recommencera!
+
+--Il recommencera, si ça lui plaît. Et ce n'est pas vous qui pourrez
+l'en empêcher.
+
+--Je lui flanquerai un conseil judiciaire.
+
+--Vous, Vernier-Mareuil?
+
+--Moi, Vernier-Mareuil, répéta le banquier, rouge comme un coq.
+
+--Eh bien, il ira chez des usuriers, et ce sera encore plus ruineux!
+
+Vernier, abattu par cette implacable logique, laissa tomber ses bras le
+long de son corps avec désolation. Emmeline, le voyant rendu, lui dit:
+
+--Allons! envoyez-moi votre fils. Je vais le chapitrer, comme il
+convient. Je lui ferai entendre ce qu'il ne voudrait pas écouter de
+vous.... Et je vous renseignerai sur ses dispositions....
+
+--Ah! je vous en remercie bien, dit Vernier, soulagé de sa corvée et
+délivré de son ennui. Oui, de vous, qui lui êtes si supérieure, il
+acceptera des conseils et des remontrances....
+
+--Surtout si je lui rends ses billets....
+
+--Vous les aurez dans un instant.
+
+--Alors comptez sur mon zèle.
+
+A la suite de cette négociation, les rapports entre la jeune belle-mère
+et Christian se détendirent et devinrent même amicaux. Emmeline n'était
+pas une méchante femme, et à la condition de faire tout ce qui lui
+plaisait, elle s'arrangeait pour porter convenablement le nom de
+Vernier-Mareuil. Au bout de deux ans de mariage, elle avait commencé à
+tromper son mari avec un très joli garçon, auditeur à la Cour des
+Comptes, nommé le baron Templier. Raymond était un ami de Christian, un
+peu plus âgé que lui et fort riche. Cette liaison avait été approuvée
+dans le monde. On avait trouvé le choix de la jeune femme extrêmement
+judicieux. Vernier, lui-même, s'il l'avait connu, n'aurait pu que le
+ratifier. Destiné à être trompé, il ne pouvait l'être plus honorablement
+et plus sagement. Sa femme, dans ses torts envers lui, avait encore des
+égards. Pouvait-on exiger davantage, à moins de manquer tout à fait de
+goût?
+
+Mais Vernier était bien ignorant de sa situation. Il avait pris en
+affection le baron Templier. Il le martyrisait de ses attentions et,
+quand il ne le voyait pas chez lui, il allait jusqu'à lui faire des
+scènes de jalousie. Il subissait son influence d'une façon presque
+irrésistible. Entre Christian et Raymond, il y avait des instants où il
+n'aurait pas fallu lui donner le choix. Il aimait l'amant de sa femme
+comme un second fils. Et pour lui complaire, on ne sait de quoi il n'eût
+pas été capable. Lorsque, dans la maison, il s'agissait d'obtenir de
+Vernier quelque chose de tout à fait contraire à ses idées ou même à ses
+goûts, c'était Raymond que l'on chargeait de la négociation. Et, soit
+tour de main particulier, soit ascendant intellectuel spécial, ou
+fascination physique réelle, il réussissait toujours.
+
+Vernier avait le mépris né de tout ce qui touchait au monde hippique. Il
+affectait de n'attacher de prix à un cheval qu'à raison des services
+qu'il pouvait rendre en trottant dans les brancards. Raymond l'amena à
+avoir une écurie de courses et le força à s'intéresser à l'entraînement
+de ses poulains. Cela lui coûtait horriblement cher, il ne gagnait que
+rarement. Mais il allait sur les hippodromes, avec une lorgnette, et
+revenait radieux quand il avait vu triompher ses couleurs. Templier fit
+plus fort. Il obtint que Vernier eût un yacht, parce que Emmeline
+désirait aller visiter les fiords de Norwège et voir le soleil de
+minuit. Vernier, qui avait le mal de mer, consentit à être malade pour
+être agréable à Raymond et parce que celui-ci lui promit d'être du
+voyage.
+
+Il est juste de dire que jamais personne ne se montra plus attentif et
+plus déférent que ce jeune homme pour le mari de sa maîtresse. Mareuil
+lui-même, qui, au début de la liaison, avait pris la situation au
+tragique et avait délibéré s'il n'avertirait pas son beau-frère de sa
+mésaventure, avait fini par être conquis et acceptait le baron Templier,
+comme s'il était de la famille. Il s'en était expliqué avec son ami le
+docteur Augagne:
+
+--Évidemment, ce n'est pas le comble de la régularité. Mais voyez-vous,
+mon cher, dans ce monde-là et avec la différence d'âge qu'il y a entre
+Vernier et sa femme, il était certain qu'il serait trompé. Eh bien! cet
+animal-là a tant de chance que, même dans ce qui lui arrive de fâcheux,
+il est favorisé. Jamais il n'aurait pu rêver de tomber sur un garçon
+plus charmant, plus discret, plus serviable. Vous n'imaginez pas le tact
+de ce jeune homme. Jamais une maladresse, jamais une faute de goût. Il
+est pour moi bien plus respectueux et plus affectueux que mon neveu. Et
+riche, avec cela! On n'aura pas à craindre, avec lui un krack, comme on
+n'en voit que trop souvent chez ces petits jeunes gens du monde. Il ne
+joue pas à la Bourse, il ne court pas les gueuses, il est sobre, il est
+rangé....
+
+--Si vous aviez une fille, enfin, dit en riant le docteur Augagne, vous
+la lui donneriez.
+
+--Tout de suite!
+
+--Et vous ne la donneriez pas à Christian?
+
+--Non, certes!
+
+--Il n'est pas encore las de cette petite rousse avec laquelle on le
+rencontre partout?
+
+--Elle n'est pas si sotte de se laisser quitter! Le fils de
+Vernier-Mareuil! C'est le plus beau pigeon qu'il y ait à Paris.
+
+--Et elle le plume?
+
+--Vous pouvez m'en croire!
+
+--Quel âge a-t-il?
+
+--Vingt-quatre ans!
+
+--Eh bien! il en a encore pour trois ans à faire des bêtises, dit le
+docteur, puis vous le marierez, et il se mettra à fabriquer de votre
+affreux Royal-Carte jaune.
+
+--Affreux? Vous êtes bon, là! Huit cent mille francs de bénéfices, pour
+le dernier semestre....
+
+--Et deux millions de Français abrutis, déséquilibrés, mûrs pour
+l'hôpital, à moins que ce ne soit pour le bagne.... Car, ne vous y
+trompez pas, mon cher ami, vous êtes les plus redoutables agents de
+décomposition sociale qui existent!
+
+--Ouath! Le Royal-Carte jaune est tonique, stimulant, reconstituant....
+
+--Ne me défilez pas les phrases de votre prospectus.... Il est
+mensonger, comme toutes les réclames. Mais ce qui n'est pas mensonger,
+ce sont nos statistiques. Or, elles prouvent que la France tient, à
+l'heure présente, la tête du mouvement européen....
+
+--Pour l'intelligence?
+
+--Non: pour l'ivrognerie! Et vous et vos confrères, les marchands de
+poison, qui intoxiquez la race, l'abâtardissez et la tuez, vous êtes des
+criminels! Si j'étais l'État....
+
+--Eh bien! qu'est-ce que vous feriez?
+
+--Je frapperais l'alcool de droits si formidables qu'on ne pourrait en
+boire un petit verre, en France, sans qu'il en coûtât au moins dix
+francs.
+
+--Ah! ah! ah! s'exclama Mareuil. Alors il faudrait commencer par ne pas
+être la créature des marchands de vins! L'État? Tenez, vous me faites
+rire! Voyez-vous la Chambre mettant à la portion congrue ses grands
+électeurs, tous les débitants de France? Le suicide, tout de suite,
+alors? Non, mon cher docteur, nous ne sommes pas dans ce courant
+d'idées-là! L'alcool est roi! Les bouilleurs de cru s'en font des
+rentes, et, dans certaines provinces, il est si abondant, étant
+frelaté, que les patrons payent leurs ouvriers avec de l'eau-de-vie.
+Nous avons le litre-monnaie! Voilà comme nous nous préparons à frapper
+l'alcool! Croyez-moi, au lieu de dénigrer nos grandes marques,
+fabriquées avec tant de soin, vous devriez les recommander à vos
+clients. Le Royal-Carte jaune est sincère et loyal. On sait ce qu'il
+contient....
+
+--Du poison, comme le casse-poitrine à vingt sous. Il n'y a que le prix
+qui diffère. Le résultat est le même: la folie, le crime, la mort!
+Tenez, Mareuil, je souhaite que jamais un des vôtres ne soit atteint de
+ce mal terrible qu'est l'ivrognerie. Si ce malheur vous arrivait, vous
+comprendriez qu'il est des industries contraires à la morale, et qu'il
+faudrait interdire comme on a défendu la traite des nègres, qui, ce
+pendant, était un commerce très lucratif. Spéculer sur le vice est une
+mauvaise action. Et je suis convaincu que, tôt ou tard, on en est puni.
+
+--Au diable! Vous devenez fou avec votre anti-alcoolisme. Ne buvez pas,
+vous, si cela vous paraît nuisible. Mais laissez boire ceux à qui cela
+fait plaisir.
+
+--Adieu, corrupteur!
+
+--Au revoir, philanthrope!
+
+Ils se séparèrent avec une poignée de main. C'était ainsi que leurs
+querelles finissaient toujours. Cependant la vente des produits de la
+maison Vernier-Mareuil, l'extension des affaires de warrantage, les
+bénéfices de la Banque avaient pris de telles proportions que Vernier
+s'était fait construire place Malesherbes un hôtel seigneurial, et
+qu'il avait fini par considérer comme absolument insignifiantes les
+dépenses que sa femme faisait chez les couturiers les plus chers de
+Paris, et les dettes que contractait Christian pour les beaux yeux
+d'Étiennette Dhariel.
+
+
+
+
+II
+
+
+C'était une des créatures les plus dangereuses à rencontrer pour un fils
+de famille, que la charmante rousse qui s'était emparée de Christian
+Vernier-Mareuil. Elle avait commencé par être mannequin chez Doucet, et
+avait tourné, marché, viré, sous l'oeil des clientes pour faire admirer
+les modèles nouveaux. Un coup de coeur pour un cabotin des Variétés, à
+figure simiesque et qui pourtant avait des bonnes fortunes étonnantes,
+l'avait conduite sur les planches. Là, sa beauté, sa grâce et la
+splendeur de sa chevelure dorée avaient séduit le jeune Goldscheider,
+qui l'avait mise dans ses meubles. En un an, Étiennette avait fait
+dépenser de telles sommes au petit baron que la caisse de son père,
+cependant solide, en avait été ébranlée. La belle, partie d'un
+appartement rue Pasquier et d'une voiture en location, en était arrivée,
+dans les douze mois, à un hôtel avenue du Bois de Boulogne, lui
+appartenant par contrat, avec, dans son salon, le fameux mobilier en
+tapisserie des Gobelins du prince de Thurigny, payé cent quinze mille
+francs chez Wertheimer.
+
+Quant à ses équipages, ils rivalisaient avec ceux des plus brillantes
+écuries de la capitale. Elle avait pris à son service le piqueur de lord
+Bloodberry, que ce grand seigneur avait trouvé trop cher pour lui. Cette
+mangeuse, qui savait si bien faire payer les hommes, possédait au même
+degré l'art de se constituer des rentes. Elle montrait dans la tenue de
+sa maison une économie intelligente, qui, tout en laissant à son luxe un
+éclat incomparable, lui permettait chaque mois des placements sérieux.
+De Goldscheider, elle avait passé à Pierre Thuraux, le vermicellier
+millionnaire. Celui-là n'avait duré que six mois. Puis elle avait mis la
+main sur Sir Julius Harvey, qui dirigeait à Paris le trust du caoutchouc
+pour le monde entier. L'ennui profond que lui causait sa liaison avec le
+richissime Américain l'avait entraînée à un caprice pour le loustic
+Clamiron, prince des fumistes parisiens. Mais les caprices d'Étiennette
+n'étaient jamais gratuits et Clamiron avait été attelé en volée au char
+de la belle, pendant que Harvey tirait dans les brancards.
+
+Depuis son singe des Variétés, jamais Mlle Dhariel n'avait aimé un
+homme assez pour ne pas le faire contribuer à son budget. Chez elle,
+payer était la règle. Elle prouvait sa bienveillance par le plus ou
+moins de laisser-aller qu'elle permettait à ses amants. Elle n'avait
+jamais toléré que Harvey la tutoyât en public. Mais elle donnait à
+Clamiron la liberté de tout dire, et il en abusait. Cependant le jour
+où Christian lui avait été présenté par le fantaisiste Pavé, aux courses
+de Deauville, elle avait éprouvé une sorte d'émotion. Ce joli garçon
+brun, à figure pâle, éclairée par de grands yeux bleus, lui avait plu
+singulièrement. Si l'héritier des Vernier-Mareuil avait été pauvre.
+Étiennette eût été capable peut-être d'une dernière passion. Mais,
+malheureusement pour lui, Christian était un des plus riche héritiers
+que l'on connût au Bois. Et, sur le point d'être traité
+exceptionnellement, il eut le sort de tous ses devanciers: il paya. Un
+jour, Étiennette, en veine de franchise, lui raconta son hésitation et
+termina par cette déclaration:
+
+--Voyons! Tu n'aurais pourtant pas voulu que je te garde à l'oeil? C'eût
+été humiliant pour le crédit de ton père!
+
+Christian ne tenait pas à être humilié, aussi il marchait comme avec des
+pieds d'or. Jamais plus belle cascade d'écus ne coula à grand bruit des
+mains d'un viveur. C'était à ce moment précis que Vernier-Mareuil était
+intervenu et avait fait à son héritier des représentations sévères. Mais
+celui-ci était trop bien bridé pour pouvoir reprendre sa liberté
+facilement. Étiennette, elle s'en faisait gloire, n'était point de ces
+femmes que l'on quitte. Elle avait toujours mis ses amants à la porte.
+Jamais un seul ne s'en était allé de lui-même. Sa devise hautainement
+impudique était: «Je colle!» Elle n'y avait pas encore manqué. La vie
+que menait Christian avec elle était, du reste, destructrice de toute
+indépendance. Cette femme endiablée, pétillante d'esprit et riche en
+fantaisies, asservissait complètement les hommes. Il était impossible,
+quand on avait goûté de son intimité, de se passer d'elle. Les heures
+s'écoulaient, s'envolaient en sa compagnie.
+
+L'ennui, cette plaie des gens oisifs, n'existait pas pour ceux qui
+vivaient auprès d'elle. Avec un art très particulier, elle trouvait
+moyen de les tenir en haleine, de les occuper, de les distraire. Et pour
+obtenir ce résultat, elle exploitait le vice sous toutes ses formes.
+Elle excellait à donner des passions à ceux qui n'en avaient pas. Elle
+avait rendu Clamiron joueur, elle avait fait de Bloodberry un
+morphinomane. Ce fut dans ses mains, sous son impulsion, que le
+malheureux Christian apprit à boire. Cela commença par des dîners fins
+où ils firent la comparaison entre les diverses maisons où l'on se pique
+de bien manger. Ils allèrent de Joseph à Paillard, en passant par
+Voisin, Durand et tous les autres. Ils poussèrent jusqu'à la Tour
+d'argent, et s'égarèrent sur le quai de Bercy, dans un bouchon mal
+fréquenté où la matelote marinière est célèbre.
+
+Mais, dans les cabinets des grands restaurants, ou dans les salles des
+cabarets populaires, ils s'attachèrent à la dégustation des vins. Ils
+firent la connaissance des crus les plus illustres et burent des années
+les plus renommées. Ils connurent des bordeaux dignes des rois et firent
+fête à des bourgognes comme on n'en trouve qu'en Belgique. Huit jours de
+suite, ils revinrent rue Rambuteau, dans un petit restaurant où ils
+avaient découvert une Côte-rôtie, qui accompagnait le salmis de
+bécassines de façon prodigieuse. Étiennette, avec une verve et un brio
+sans pareils, telle une grande dame Louis XV s'encanaillant aux
+Porcherons, tenait tête à Christian dans ces agapes joyeuses. Elle
+commandait, ordonnait le repas, lampait le vin avec une sensualité
+singulière, et, toujours la tête froide, maîtresse d'elle-même, ramenait
+son jeune compagnon quand son cerveau s'embrumait des fumées de
+l'ivresse.
+
+Elle se l'attacha si bien par ces noces coutumières qu'elle jugea
+indispensable de monter sa cave. Lui offrir sa distraction gastronomique
+à domicile devint le souci constant de Mlle Dhariel. Dès lors ce
+furent avec des invités que les petites fêtes se donnèrent. Clamiron,
+Vertemousse, Longin et Mariette de Fontenoy, Jeanne Buzancy prirent
+leurs habitudes chez Étiennette. On y tint des congrès culinaires et
+Christian ne dédaigna pas de descendre avec Clamiron dans les cuisines
+de l'hôtel, pour élaborer des plats de sa façon. Et ce furent des
+apéritifs avant le dîner, des kyrielles de bouteilles vidées pendant le
+repas et les plus bas appétits matériels déchaînés. Étiennette y faisait
+des économies de tendresse. Quand Christian, les jambes tremblantes, se
+levait de table, il ne pensait plus qu'à dormir et c'était autant de
+repos assuré pour la belle.
+
+Cette affreuse habitude prise par le fils de Vernier-Mareuil échappa à
+l'attention des siens pendant plus d'une année. Au déjeuner de famille,
+Christian avait repris sa lucidité, après une nuit passée à cuver sa
+débauche. Un hasard amena la découverte de la vérité. Un soir que M. et
+Mme Vernier-Mareuil étaient allés aux Variétés avec Raymond Templier,
+pour applaudir la pièce nouvelle, ils virent arriver dans une
+avant-scène, au milieu de la soirée, Étiennette, Jeanne Buzancy,
+escortées de Vertemousse et de Christian. Leur entrée fit un tel tapage
+que la moitié de la salle, indignée, se tourna vers la loge avec des
+protestations et que Brasseur, qui était en scène avec Granier,
+s'interrompit pendant quelques secondes. Au même moment, comme pour
+répondre aux protestations, Christian se dressa au fond de
+l'avant-scène, et son père le vit blême, les yeux troubles, le sourire
+vague, le geste indécis, offrant dans toute sa personne l'image navrante
+de l'ivresse. Le mouvement parut avoir épuisé ses forces, car il retomba
+sur son siège et ne se montra plus. Vernier et Emmeline, stupéfaits par
+cette apparition, le coeur serré, se regardèrent sans oser parler, tant
+ce qu'ils avaient à dire leur paraissait pénible. Puis, par une réaction
+de son caractère énergique, Vernier poussa une violente exclamation et
+se leva:
+
+--Où allez-vous? dit Emmeline.
+
+--Je vais chercher ce polisson par les oreilles! cria Vernier, rouge de
+colère.
+
+--Restez! fit le baron Templier. Vous ne pouvez vous commettre avec les
+filles que Christian accompagne. Votre place n'est pas dans la loge de
+Mlle Dhariel, même pour y relancer votre fils.... J'y vais, moi, si
+vous voulez....
+
+--Je vous en prie, cher ami....
+
+--Et que ferai-je?
+
+--Amenez-moi Christian immédiatement, je veux lui parler....
+
+--Et s'il refuse de me suivre?
+
+--Alors nous verrons!
+
+Dans la loge, Raymond fut accueilli par des acclamations:
+
+--Ah! voilà l'ami de la maison! Qu'est-ce que tu fais ici? Viens avec
+nous, mon petit baron....
+
+L'air de componction de Templier arrêta cette effervescence:
+
+--Qu'est-ce que tu as? dit Christian. Y a quelqu'un de malade?
+
+--Non. Mais, mon cher, ton père est avec Mme Vernier dans la salle.
+Il m'envoie te prier de venir lui parler....
+
+--Quoi? Un cheveu?
+
+Le jeune homme se levait. Il tituba et dut se rasseoir.
+
+--Dans quel état es-tu, malheureux garçon! dit Templier avec chagrin.
+
+--Oh! je n'y comprends rien! C'est la chaleur de la salle. J'étais frais
+comme une rose en arrivant. Mais on crève ici!... Enfin, raconte
+toujours ce qu'il y a.
+
+--Il y a que ton père t'a vu tout à l'heure, et qu'il n'a pu ne point se
+rendre compte que tu étais très troublé.... Tu penses quel effet cela
+lui a produit.... Il voulait venir te chercher lui-même.... Et sans
+moi....
+
+--Ah! des scènes de famille, en public! Il n'en faudrait pas! Hein!
+Étiennette, la malédiction paternelle dans une loge des Variétés.... On
+se croirait à une revue.... La scène dans la salle!... Vois-tu papa
+jouant les Lassouche.... Il ne ferait pas ses frais!
+
+Il eut un rire épais, que ses amis ne partagèrent pas. Une gêne pesait
+sur les auditeurs de ce dialogue. Vertemousse crut devoir dire:
+
+--C'est une guigne que tes parents soient justement venus ici, ce soir!
+Tu vas avoir des histoires!
+
+Le regard de Christian, à ces mots, s'alluma; sa bouche se crispa:
+
+--Il serait un peu fort que mon père m'embêtât pour une pauvre petite
+bordée! Je lui laisse faire ce qu'il veut, n'est-ce pas? Qu'il ne
+s'occupe donc pas de ce que je fais de mon côté.
+
+--Mais, mon cher, regimba le baron Templier.
+
+--Mais, mon petit, reprit brutalement Christian, tu devrais comprendre
+que si quelqu'un a des observations à présenter sur les convenances ou
+la morale, ce n'est pas toi! Et puis, zut, tu sais! Je suis ici pour
+m'amuser, et je ne veux pas qu'on me rase.
+
+--C'est fort bien! dit Raymond d'un air glacé. Il se leva et, saluant
+les dames, s'apprêtait à sortir. Mais Étiennette, trop fine pour laisser
+le baron partir fâché, intervint avec son autorité coutumière:
+
+--Mon cher Templier, ne vous guindez pas. Christian est un serin....
+
+--Moi? Eh bien! Par exemple! Tu en as une santé de me....
+
+Elle lui coupa la parole:
+
+--Tu es un serin, parfaitement. D'abord parce que tu reçois mal ce
+gentil garçon qui vient ici pour te rendre service; ensuite, parce que
+tu risques, en manquant d'égards, de mécontenter ton père.... Et
+enfin....
+
+--Ça suffit, grogna Christian. La paix, baron. Tu diras à mon père que
+j'irai le voir demain matin, à son bureau. Ce soir, j'ai vraiment, pour
+causer avec lui, un peu trop de vent dans mes voiles.
+
+--Bonsoir, alors.
+
+Sur cette demi-satisfaction, Raymond serra les mains, en souriant à la
+ronde, et s'en alla.
+
+Le lendemain, vers onze heures, Vernier était dans son cabinet de la rue
+de Châteaudun, assis en face de Mareuil, et fort occupé à dépouiller un
+volumineux courier, lorsque Christian entra sans frapper. Il était fort
+dispos, l'oeil vif et la lèvre souriante. Une nuit tranquille l'avait
+remis d'aplomb. Il alla à son oncle qu'il embrassa, comme un bébé, et
+voulut en faire autant pour son père. Mais Vernier le tint à distance
+d'un geste énergique, et, le regardant avec un air pincé:
+
+--Je suis bien aise, monsieur, dit-il, de voir que vous avez repris
+possession de vous-même.
+
+Christian laissa tomber ses bras le long de son corps; son visage
+exprima le plus complet découragement; il soupira:
+
+--Tu me dis: vous, et tu m'appelles: monsieur! Ah! papa!
+
+Vernier devint pourpre; il frappa un grand coup de poing sur son bureau,
+et cria:
+
+--Un garçon qui se conduit de pareille façon devient un étranger pour
+moi! Quoi! en public, se montrer dans un état si dégoûtant! N'est-ce pas
+plutôt de la folie que de l'inconduite?
+
+Christian s'allongea dans un fauteuil et, baissant le front, se résigna
+à subir le déchaînement de l'indignation paternelle. Pendant que
+Vernier, bouillonnant, se répandait en périodes virulentes, prenant de
+temps en temps à témoin Mareuil, qui opinait de la tête, Christian se
+disait: «Ah! voilà un coup de rasoir qui peut compter! J'en ai au moins
+pour trois quarts d'heure de morale à haute pression, et pendant toute
+une semaine, la tête de bois, à déjeuner, si j'ai l'imprudence de
+déplier ma serviette à la table de famille. Et tout ça, pour une pauvre
+petite pistache avec des camarades. Il peut se flatter, papa, qu'il me
+le fait payer à un joli taux, l'intérêt de l'argent qu'il me donne. En
+lâche-t-il? Il va, il va: c'est Cicéron! Mais il m'embête crânement!»
+
+Il fit un geste de protestation accablée. Vernier avait pris, dans son
+tiroir, un dossier volumineux, et l'étalait sur son bureau. C'était
+l'état, dressé par lui, des sommes versées à Christian. Rien
+n'horripilait le jeune homme autant que le relevé de sa situation
+financière. Il retrouva la force de s'écrier:
+
+--Ah! non! Pas les comptes! Tu me les sors chaque fois, à nouveau. C'est
+fini, ça! C'est payé! Tu n'as pas le droit de me rejeter à la tête
+toutes ces vieilles histoires-là. Si c'est pour me dire des choses
+désagréables tout le temps que tu m'as fait venir, j'aime mieux m'en
+aller. Je repasserai dans huit jours. Ça te laissera le temps de te
+calmer!
+
+--Tu me manques de respect, cria Vernier exaspéré.
+
+--Je ne te manque pas de respect. Mais je trouve que tu me traites comme
+un gibier de police correctionnelle. Tout ça est disproportionné. Tu
+cries comme un mercier à qui son héritier aurait fait un pouf de trois
+cents francs. C'est humiliant!
+
+--Il ne s'agit pas de l'argent que tu me coûtes, reprit Vernier avec
+force, mais de tes habitudes qui sont déplorables. Tu vis avec une bande
+de scélérats qui te conduiront aux pires excès.
+
+--Des scélérats! Clamiron, qui est aussi connu à Paris qu'Yvette
+Guilbert; Vertemousse, qui fréquente les chasses princières; et Longin,
+dont le père est, aussi riche que toi.... Si jamais ceux-là arrêtent les
+passants après minuit, on pourra assurer que ce n'est pas pour leur
+prendre de l'argent, mais pour leur en donner!
+
+--Enfin! Tu ne défendras pas, au moins, la gourgandine qui te perd? Car
+c'est depuis que tu la fréquentes que tu commets toutes tes folies.
+
+--Étiennette? Elle n'est pas plus mauvaise que toutes les autres!
+
+--C'est la femme la plus dangereuse de Paris! J'ai sur elle des
+renseignements. Ah! si tu savais!
+
+La figure de Christian retrouva de l'animation. Il se redressa, et avec
+une curiosité très vive:
+
+--Raconte un peu?
+
+Vernier prit dans son tiroir une chemise de papier bleu et, la posant
+sur le bureau à côté du dossier de Christian, il l'ouvrit:
+
+--D'abord, elle est inscrite à la préfecture de police.... Elle avait
+été prise au cours d'une rafle, il y a sept ans, le 26 novembre 1894,
+dans un hôtel garni du faubourg Montmartre.... L'année suivante, elle
+était entretenue par un attaché à l'ambassade de Turquie, Fuad-Effendi,
+qu'elle trompait avec un commis de la maison Belvern, robes et manteaux.
+Ce malheureux était réduit par elle à voler dans la caisse de son patron
+et était condamné à cinq ans de prison. Elle faisait alors la
+connaissance de la baronne de Rodeville, avec qui elle nouait des
+relations intimes.... La baronne dépensait pour elle des sommes
+importantes.... Son mari intervenait, et Étiennette Dhariel était jetée
+par lui, à la volée, dans l'escalier, et ramassée par le concierge, la
+tête en sang....
+
+--J'en ai vu les marques! Elle prétend que c'est un accident de voiture.
+
+--Mensonge! C'est une ignoble coquine, et elle reçoit de l'argent des
+femmes aussi bien que des hommes.
+
+--Ça, je ne m'en doutais pas! Elle est épatante, cette Étiennette!
+Quelle nature!
+
+Vernier eut un retour de colère.
+
+--Voilà tout l'effet que ces révélations te produisent! Tu es devenu
+tellement corrompu, toi-même, que l'abjection la plus basse ne t'inspire
+que de l'étonnement, pour ne pas dire de l'admiration!
+
+--Dans son genre, cette femme-là est unique. On n'a jamais fini de la
+connaître. Je l'accorde qu'elle est tout ce qu'on peut rêver de plus
+vicieux. Mais, avec elle, il n'y a pas moyen de s'embêter une minute.
+
+--Si tu travaillais, tu ne t'embêterais pas.
+
+Christian goguenarda:
+
+--Ah! Si je travaillais, qu'est-ce que tu ferais donc?
+
+--Il y a de la place ici pour toi, intervint l'oncle Mareuil, en voyant
+que les choses allaient encore se gâter entre le père et le fils. Tu
+pourrais nous aider très efficacement. Et d'ailleurs, ton père, si tu
+étais capable de diriger la maison, prendrait très volontiers des
+vacances.... Moi aussi.
+
+--Il ne saurait être question de diriger la maison, dit Vernier
+rudement; avant de commander, il faut apprendre à obéir. Mais si tu
+venais passer tes journées au bureau, au lieu de promener ta paresse
+dans un tas d'endroits malpropres ou malsains, tout irait mieux, toi le
+premier. Tu ne t'imagines pas, je pense, que ce soit bon pour la santé
+de se mettre dans des états dégoûtants comme celui où nous t'avons vu
+hier soir. Il faut que tu aies vraiment bien peu d'amour-propre pour te
+ravaler ainsi au niveau de la brute!... Si encore tu allais te coucher
+quand tu ne peux plus te tenir. Mais, non, tu vas t'exhiber en public,
+et cette sale fille, avec qui tu te dégrades, met sa gloire à te traîner
+derrière elle, pour mieux prouver que tu es à sa discrétion. Eh bien! je
+lui apprendrai ce qu'il en coûte de me braver, cria Vernier, repris de
+fureur à force de remâcher ses griefs. J'irai trouver le préfet de
+police, et je la ferai emballer comme la dernière des clientes de
+Saint-Lazare!
+
+--Ne fais pas ça! Tu n'en aurais que du désagrément. Elle est très cotée
+dans le monde officiel. Elle a trois ou quatre députés qui mangent chez
+elle. Le préfet bondirait, si tu allais lui demander de s'occuper de
+Mlle Dhariel. Il y aurait une campagne de presse le lendemain, et il
+sait très bien qu'on le ferait sauter.
+
+--Sauter le préfet, cette drôlesse?
+
+--Comme un bouchon de champagne!
+
+--Tiens! tais-toi, tu finirais par me mettre en colère!
+
+--Eh! tu ne dérages pas, depuis une heure.
+
+Vernier, pendant quelques minutes, se promena de long en large avec
+agitation.
+
+--Voyons! Soyons pratiques et nets. Tu me contraries par ta façon de te
+conduire en ce moment.... Je vois bien que je n'obtiendrai pas que tu
+travailles comme un garçon sérieux.... Il faut donc que je m'attaque à
+la cause pour supprimer l'effet. Paris ne te vaut rien. Veux-tu voyager?
+
+--Ah! non!
+
+--Une belle croisière, avec tes amis, à bord du yacht?
+
+--J'ai le mal de mer!
+
+--Le long des côtes de la Méditerranée.
+
+--A Monte-Carlo?
+
+--Non! cette fille irait t'y retrouver.
+
+--Tu ne veux pourtant pas que je fasse voeu de chasteté....
+
+--Je veux que tu ne te détruises pas la santé et que tu ne deviennes pas
+un idiot.
+
+Le père eut une détente. Il vint à Christian, le fit asseoir près de
+lui, le prit dans ses bras, et les yeux pleins de larmes:
+
+--Voyons, mon petit bonhomme, tu n'es pourtant pas méchant, tu ne veux
+pas me faire de peine? Réfléchis un peu à la situation dans laquelle tu
+me mets.... Je n'ai que toi.... Si ta pauvre mère était là, tu la
+torturerais donc? Eh bien! pour l'amour d'elle, ne te laisse pas
+entraîner au vice le plus crapuleux.... Promets-moi que tu seras
+raisonnable.... Je te donnerai ce que tu voudras, si tu me prouves un
+peu de bonne volonté. Voyons, ne nous quittons pas fâchés: tu m'obéiras,
+n'est-ce pas? Lâche-moi cette Dhariel, qui est ton mauvais génie. Que
+diable, il ne manque pas de femmes à Paris. Ne t'entête pas à rester
+avec la plus dangereuse.... Hein? Au fond, tu n'y tiens pas...
+Étudie-la: tu verras comme elle est mauvaise.... Et puis profite d'une
+bonne occasion, et adieu!...
+
+--Allons! Ne te fais pas de bile comme ça, dit Christian. Tout
+s'arrangera. Mon Dieu! voilà bien du bruit pour une Étiennette.... Si tu
+ne m'en parlais pas tant, il y a beau temps, sans doute, que je l'aurais
+plaquée.... C'est fini, hein?
+
+Il embrassa son père, serra la main de Mareuil et partit.
+
+--Il n'a rien promis, dit Vernier, avec un air soucieux, quand il se
+retrouva seul avec son beau-frère. Cette fille le tient bien! Mais,
+moi, je la tiendrai mieux encore, s'il le faut!
+
+Dès lors Vernier fit surveiller discrètement Étiennette et Christian. Ce
+qu'il apprit n'était pas fait pour lui plaire. Chaque nuit, Christian et
+ses amis, sans qu'Étiennette fût de la fête, s'en allaient en tournée
+dans les bars ou les cafés qui avoisinent l'Opéra. Juchés sur de hauts
+tabourets, ils s'ingurgitaient avec des pailles des liquides variés,
+entrecoupant chaque consommation de cigares qu'ils fumaient
+silencieusement. Car la marque très particulière de leurs petites fêtes,
+c'est qu'elles étaient d'une tristesse mortelle. Seul, Clamiron, de
+temps en temps, se secouait pour ranimer sa verve éteinte, et tentait
+quelque extravagance qui soulevait les protestations du patron de
+l'établissement et les acclamations de la galerie. Il s'amusait, par
+exemple, à lancer des soucoupes de porcelaine à la volée dans les
+glaces, ce qui faisait hurler d'angoisse les filles superstitieuses. Ou
+bien, il prenait la veste, le tablier et la serviette d'un garçon, et
+pendant toute la nuit il servait la clientèle, recevant gravement les
+pourboires. Ses amis continuaient à boire, et pleins de genièvre ou de
+wisky, à des heures tardives, se levaient lourdement sur leurs jambes
+tremblantes, et rentraient chez eux.
+
+Cette misérable existence, passée parmi les filles et les ivrognes,
+avait détendu le ressort de la volonté chez Christian. Il refaisait
+chaque jour ce qu'il avait fait la veille, sans initiative, sans effort,
+tournant, comme un cheval de manège, dans le cercle invariable de ses
+habitudes dégradantes. Il ne sortait de cette routine lamentable que
+pour se livrer à des excentricités révélant un commencement de délire
+alcoolique et qui risquaient de le conduire devant la justice. Pris
+d'une sorte de frénésie, il avait, un soir, au bar américain, parié
+cinquante louis avec une fille, qu'elle ne boirait pas un litre
+d'absinthe en une heure. La malheureuse s'était entêtée à tenir la
+gageure, et, aux deux tiers de la bouteille, elle était tombée
+foudroyée. Une autre fois, il avait mis le couteau à la main de deux
+tziganes qui s'étaient enflammés pour les beaux yeux d'Étiennette
+Dhariel. A force de pousser les malheureux musiciens à boire, il les
+avait lancés l'un contre l'autre, et le sang avait coulé. Une enquête
+s'en était suivie, qui avait amené Christian chez le juge d'instruction.
+
+Peu à peu, grâce à ces fantaisies excessives, une réputation exécrable
+s'était attachée à l'héritier de Vernier-Mareuil. La presse aidant, qui
+avait parlé de ce jeune gentleman avec des initiales transparentes,
+Christian avait été dûment catalogué dans la galerie des types «bien
+parisiens». Triste notoriété qui lui valait les ironiques citations des
+échotiers dans les comptes rendus des fêtes nocturnes, et le dédain
+attristé des gens raisonnables. Mais le plus réel résultat de ces excès
+se traduisait par un délabrement de la santé du malheureux, qui
+changeait à vue d'oeil. Sa taille se voûtait, ses joues se creusaient,
+et ses yeux vagues accentuaient encore l'hébétude de son sourire.
+Jusqu'à quatre heures, il était morne et sans énergie. Il lui fallait
+l'apéritif pour retrouver un peu de vie. Alors son visage s'animait, ses
+idées retrouvaient un lien. L'alcool faisait son oeuvre excitatrice. Il
+donnait le coup de fouet à la machine physique détendue. Et le poison,
+pour une soirée, rendait l'apparence de la vigueur à l'organisme
+affaibli. Le malheureux Christian en était arrivé à ne plus pouvoir
+vivre sans l'alcool qui le tuait. Et, par une affreuse équivoque, le
+toxique abominable semblait vivifier ce qu'il détruisait.
+
+Étiennette, sans pitié pour son amant, le voyait s'enfoncer chaque jour
+un peu plus dans son ivrognerie meurtrière. Elle n'avait pas un retour
+de faiblesse pour ce garçon, qu'elle avait peut-être aimé pendant une
+heure et qu'elle exploitait maintenant jusqu'à la mort. Le mépris de
+l'humanité, dont elle avait subi les ignobles caprices et dont elle
+voyait si crûment les tares, l'avait amenée à un cynisme féroce. Elle
+vivait sur le monde, en l'exploitant dans ses vices, avec la tranquille
+impudeur d'une créature qui se venge de ses propres souillures en
+poussant la société à l'imbécillité et au crime. Elle avait une unique
+confidente devant laquelle, sans réserve, elle disait sa pensée. C'était
+sa manucure, Mme Mauduit, une petite femme de cinquante ans, toujours
+munie d'un sac, dans lequel elle transportait de l'argent à prêter, des
+bijoux d'occasion à vendre, du papier timbré pour faire des billets, et
+l'adresse de tous les hommes de plaisir de Paris.
+
+Quand une de ses clientes avait besoin d'argent, suivant qu'elle
+offrait ou non des garanties sérieuses, la manucure donnait des espèces
+ou des bijoux. Les espèces rapportaient environ soixante pour cent par
+an, à cinq par mois. Les bijoux étaient mis au mont-de-piété par Mme
+Mauduit elle-même, qui gardait la reconnaissance. En échange de quoi,
+elle se chargeait d'indiquer un client masculin qui payait les billets,
+ou fournissait le prix de la parure, engagée pour moitié de sa valeur
+réelle. Étiennette, dans sa jeunesse, avait fait avec Mme Mauduit des
+affaires et s'en était bien trouvée. Il existait entre ces deux femmes
+des secrets de débauche qui les liaient l'une à l'autre. Mme Mauduit
+et Mlle Dhariel se tutoyaient, et parlaient à mots couverts de gens
+et de choses que, seules, elles connaissaient et qui les intéressaient
+passionnément, car elles étaient intarissables sur ces sujets-là. Il
+n'était pas rare d'entendre Étiennette poser à Mme Mauduit des
+questions dans ce genre:
+
+--Et la Poignarde, qu'est-ce qu'elle devient?
+
+--Ah! elle a été épousée par un Hongrois qui l'a emmenée dans son
+pays....
+
+--Et Frédéric, qu'a-t-il dit de ça?
+
+--Il était tellement dans la purée qu'il n'a rien pu faire.... L'enfant
+est grand maintenant.... Quant à la soeur, elle est venue l'autre jour
+pour me taper de vingt-cinq louis.... Mais, pas plan!
+
+--Méfie-toi.... Le Costeau a le «lingue» facile....
+
+--J'ai toujours sous la main mon «rigolo».... Je le moucherais! Et il le
+sait!
+
+Lorsque ces dialogues s'échangeaient devant Christian, très intrigué,
+il demandait des explications sur la Poignarde, le Costeau, ou Frédéric.
+Mais Étiennette répondait laconiquement:
+
+--C'est des anciens camarades à nous.
+
+--Jolie société où on joue du couteau, et où on n'est en sûreté que le
+revolver au poing!
+
+--Elle vaut bien la tienne, où on vole avec des gants blancs et où on
+assassine avec des sourires.
+
+--C'est égal, je voudrais voir Mme Mauduit, le «rigolo» à la main,
+faisant la partie du Costeau avec son «lingue». Ça doit être un coup
+d'oeil peu ordinaire!
+
+--Mon petit, si Mme Mauduit voulait te raconter sa vie, et si tu
+étais fichu d'écrire quatre lignes en français, tu pourrais faire un
+feuilleton, avec lequel tu dégoterais les maîtres du genre....
+
+--_Les Mémoires d'une Manucure?_ Fameux! Il faudra que j'en parle à
+Clamiron, qui connaît quelqu'un à la _Revue des Deux-Mondes_.
+
+Il n'en restait pas moins dans l'esprit de Christian, malgré ses
+railleries, que Mlle Dhariel était une personne avec laquelle il ne
+fallait pas badiner, et que, dans sa vie passée, grouillaient de
+mystérieux personnages, capables de jouer du couteau et du revolver avec
+une dangereuse facilité.
+
+Il y avait plus de deux ans que le malheureux garçon était dans les
+mains de cette coquine, et, chaque jour, il descendait plus bas dans la
+dégradation physique et l'affaiblissement intellectuel, lorsque la
+circonstance la plus imprévue bouleversa les plans d'Étiennette, et
+parut devoir assurer le salut de Christian. Mlle Dhariel, comme tous
+les ans, ayant manifesté le désir d'aller passer les mois de juillet et
+d'août au bord de la mer, Christian s'était mis en quête d'une villa à
+louer. Un agent lui avait indiqué une vaste et luxueuse propriété à
+Tourgeville, entre Deauville et Villers. L'habitation comptait de
+nombreuses chambres, ce qui facilitait le séjour des amies d'Étiennette
+et des familiers de Christian. Les communs, très vastes, permettaient
+d'installer des chevaux, des voitures, et les indispensables
+automobiles. Vernier-Mareuil, lui, habitait Deauville, ce qui ne
+paraissait nullement gêner ni son fils, ni Étiennette.
+
+Les premières semaines s'étaient écoulées assez tranquillement.
+Christian, ranimé par l'air de la mer, avait retrouvé des forces
+nouvelles. Il sillonnait les routes de l'arrondissement dans son phaéton
+de vingt chevaux, et, la plupart du temps, seul avec son chauffeur, car
+Mlle Dhariel avait constaté que le fouettement de l'air lui irritait
+la figure, et elle n'était pas femme à sacrifier son hygiène à un
+caprice de Christian. Alors, pris du vertige de la vitesse, sur ces
+belles et larges routes de Normandie, le jeune homme faisait du soixante
+à l'heure, et roulait comme un ouragan, à travers les villages, laissant
+derrière lui un nuage de poussière, les mugissements de sa trompe et
+l'infection du pétrole.
+
+Un jour, en passant par un chemin de traverse, aux environs de
+Pont-l'Évêque, Christian, qui avait forcément ralenti sa folle vitesse,
+rencontra, à un tournant, un vieil homme qui, en le voyant arriver,
+agita ses bras, comme pour le faire aller en arrière, et cria des
+paroles inintelligibles. Habitué aux clabaudages des paysans, aux
+oppositions des propriétaires de passages interdits, Christian ne tint
+nul compte de cette pantomime et de ces cris, et continua de marcher à
+une bonne allure. Il parcourut encore un demi-kilomètre, puis,
+brusquement, il arriva à un carrefour entouré de talus et libre
+seulement du côté d'un herbage dont la barrière, heureusement, était
+ouverte. Christian, sans hésiter, entra dans l'herbage, fit encore
+vingt-cinq mètres sur le gazon; puis, rencontrant une saignée pratiquée
+pour l'écoulement des eaux, il bondit sur ses pneus, comme un volant sur
+une raquette, franchit le fossé, mais, retombant à faux, versa avec un
+terrible bruit de ferraille. Son chauffeur sauta et se remit sur ses
+pieds. Christian, qui n'avait pas voulu lâcher sa direction, roula sur
+le sol, et resta la jambe gauche engagée sous la voiture, qui, sur le
+flanc, grondait, soufflait, s'agitait, comme une bête à l'agonie.
+
+--Êtes-vous blessé, monsieur, cria le chauffeur, venant à l'aide de son
+maître.
+
+--Je ne peux pas bouger... dit Christian.... Mais je souffre
+horriblement de la jambe.... Vite, tâchez de me dégager, je crains que
+la voiture ne s'enflamme.
+
+L'homme saisit le panneau de la voiture, essaya de la soulever, ne put y
+parvenir, mais, par précaution, vida son réservoir d'essence. Il se
+perdait en efforts, lorsque, d'une habitation située sous de grands
+arbres, des secours arrivèrent. Deux hommes et une jeune fille
+accouraient.
+
+--Vite, dit à son compagnon le plus âgé des deux assistants, prenez la
+poutre de la barrière.... Bien! Passez la, pour faire levier, sous la
+voiture.... Allons, le chauffeur, placez cette pierre pour faire point
+d'appui.... Hardi! Appuyez.... Encore un coup.... Aussitôt que vous vous
+sentirez libre de remuer, mon jeune ami, glissez-vous en arrière.... Y
+êtes-vous? Ah! mon Dieu, il s'évanouit!
+
+Dans la tentative qu'il venait de faire pour arracher sa jambe à
+l'étreinte desserrée de la voiture, Christian avait éprouvé une telle
+douleur qu'il avait poussé un gémissement et était resté inerte sur le
+sol.
+
+--Ma fille, vite, prends-le sous les bras, et tire-le vers nous. Il est
+impossible que nous lâchions le levier.... Allons! Allons! Dépêche-toi!
+Parfait!
+
+Christian, dégagé, gisait maintenant sur l'herbe, entouré par la jeune
+fille et par les trois hommes. Revenu à lui, et palpé par son chauffeur,
+il avait poussé un cri affreux, suppliant qu'on ne le touchât plus.
+
+--J'ai la jambe cassée, je le sens.... Ne me bougez pas....
+
+--Vous ne pouvez cependant rester au milieu de l'herbage, dit le maître
+du logis.... Mon enfant, cours à la maison avec Claude, fais descendre
+un matelas, et que ta mère prépare un lit.... Ah! Claude, apportez une
+échelle, nous en ferons une civière.
+
+Un quart d'heure plus tard, Christian était installé dans une chambre,
+au rez-de-chaussée d'une confortable maison normande, et envoyait son
+chauffeur chercher le docteur Augagne, qui, justement, était à Trouville
+en villégiature. La maison dans laquelle le hasard venait de faire
+entrer si malheureusement Christian appartenait à la famille Harnoy.
+Très simplement, le père, la mère et la fille, passaient dans cette
+propriété, moitié ferme, moitié cottage, deux mois tous les ans, à
+l'époque de la morte-saison. M. Sébastien Harnoy, commissionnaire en
+marchandises, était fort libre pendant les mois d'août et de septembre.
+Il allait, une fois par semaine, à Paris pour régler le courant de ses
+affaires. Mais comme ses clients étaient, ainsi que lui, en vacances, il
+se déplaçait plutôt pour surveiller ses employés que pour leur donner de
+la besogne. Du reste, la commission, depuis plusieurs années, ne
+marchait plus. La maison Harnoy qui, sous la direction du père de
+Sébastien, avait été une des plus fortes de la place, s'était amoindrie
+peu à peu. Des faillites successives dans l'Amérique du Sud avaient
+porté à la prospérité de l'entreprise un préjudice très grave. Le crédit
+de Harnoy, qui avait été de premier ordre, n'offrait plus des garanties
+absolues. Les transactions avaient diminué comme la confiance. Et
+Sébastien, avec une amertume qu'il dissimulait mal, assistait, sans
+pouvoir l'arrêter, à la ruine de sa maison. Il déblatérait:
+
+--Les affaires sont devenues impossibles. Le gouvernement n'offre aucune
+sécurité. Il n'est seulement pas capable de faire des traités de
+commerce avantageux avec les nations étrangères. Hypnotisé par sa
+stupide politique qui est radicale, quand elle n'est pas socialiste, il
+passe son temps à alarmer les intérêts. Tous les ans, il annonce aux
+rentiers qu'on va leur diminuer leurs revenus au moyen d'impôts
+nouveaux, et aux capitalistes que la propriété ne sera pas longtemps
+transmissible. Et on s'étonne que les capitaux émigrent à l'étranger et
+que les industries françaises chôment. Nous aurions affaire à des gens
+bien fermement décidés à ruiner la France qu'ils ne s'y prendraient pas
+autrement. C'est ce qu'ils appellent un gouvernement de réformes et
+d'action républicaines. Qu'on nous ramène à l'Empire! Au prix d'un
+cataclysme tous les vingt ans, ce régime était préférable à celui dont
+nous jouissons. Au moins, pendant un temps, on pouvait vivre tranquille.
+Et il ne me paraît pas certain que le grabuge à jet continu soit moins
+néfaste qu'un grand coup de chien, une fois par hasard.
+
+Sa femme, plus intelligente que lui, préconisait comme solution la
+liquidation de la maison. En partant pour l'Amérique du Sud, il devrait
+être possible, sur place, et en parlant aux débiteurs, de recouvrer une
+partie des créances en souffrance. Par lettres, il était impraticable
+d'obtenir quoi que ce fût de gens intéressés à ne pas répondre. En
+vendant le fonds de commerce, il serait facile de vivre modestement.
+Mais si Harnoy s'obstinait à lutter contre le courant qui l'entraînait
+vers la ruine, il fallait craindre les pires revers.
+
+Quant à Mlle Geneviève Harnoy, c'était la douceur et le charme
+mêmes. Elle avait dix-sept ans, et une blancheur nacrée de blonde aux
+cheveux de soie pâle. Ses yeux noirs éclairaient un visage délicat où le
+rouge des lèvres souriantes mettait une animation délicieuse. Simple,
+courageuse, franche, elle était la joie de la maison, qu'elle égayait de
+son rire. De son père elle tenait un peu d'entêtement, et quand la
+question de la liquidation de la maison venait à être agitée en sa
+présence, volontiers elle opinait pour que l'on continuât la lutte.
+Aussi son père disait avec un peu d'orgueil: «Geneviève, c'est une
+véritable Harnoy, elle ressemble à son grand'père.»
+
+C'était dans cette famille de braves gens que Christian, comme un
+bolide, était venu tomber. Il y avait quatre heures qu'il suait
+d'angoisse entre ses draps, sous le regard inquiet et amical de M.
+Harnoy, quand une voiture à deux chevaux s'arrêta devant la grille de
+l'herbage, amenant Vernier-Mareuil et le docteur Augagne. Un domestique
+descendit du siège, portant une caisse contenant, à tout hasard, les
+instruments nécessaires à une opération, et tout ce qui pouvait servir
+au pansement. Essoufflé, anxieux, rouge, Vernier entra dans la chambre,
+conduit par Mme Harnoy, et voyant son héritier qui, la tête sur
+l'oreiller, l'accueillait d'un sourire pâle:
+
+--Eh bien! te voilà ravi, je pense? bougonna-t-il, comme entrée en
+matière. Tu t'es massacré avec ta stupidité de machine! Tu ne seras pas
+content avant de m'avoir laissé seul sur la terre, n'est-ce pas?
+
+Ayant ainsi exhalé son mécontentement, il se décida à embrasser
+Christian, à lui tâter les mains, qu'il trouva brûlantes, et à dire au
+docteur:
+
+--Enfin, il n'est pas mort! C'est déjà quelque chose!
+
+Augagne, sans phrases, avait relevé la couverture et commencé à examiner
+le blessé. Il découvrit une ecchymose insignifiante au côté gauche, une
+éraflure à la hanche droite, puis il vint à la jambe, qui restait
+immobile, déjà enflée. Il l'examina avec soin, la mania délicatement,
+tâta le tibia, arracha un cri de douleur à Christian et dit, fort calme:
+
+--Allons! il s'en tire à bon compte. Il n'y a qu'une fracture simple....
+Eh bien! mon cher ami, en voilà pour quarante jours! Mais, pour cette
+fois, on ne vous coupera rien. Seulement n'y revenez pas. Vous n'aurez
+pas toujours la chance de recevoir un poids de mille kilos sur la jambe
+sans qu'elle soit broyée.
+
+Il procéda à la réduction de la fracture, banda la jambe, ordonna le
+plus grand calme et annonça qu'il reviendrait le lendemain. Pendant ce
+temps, Vernier se promenait avec la famille Harnoy dans un petit
+parterre fleuri, qui ornait la façade principale de la maison. Il avait
+su trouver les paroles convenables pour remercier de l'accueil qui avait
+été fait à son fils et l'excuser de la gêne qu'il causait. Il était
+cependant préoccupé de savoir si ses hôtes le connaissaient. Il risqua
+quelques allusions à son séjour annuel sur la plage de Deauville et
+s'étonna de ne pas connaître le charmant pays où était située la
+propriété de M. Harnoy.
+
+--C'est un endroit assez écarté du passage des excursionnistes, dit
+Sébastien. Nous sommes ici en pleine campagne. De vrais sauvages....
+Cependant, nous allons quelquefois passer la journée au bord de la
+mer....
+
+--Si vous venez à Deauville, je n'ai pas besoin de vous assurer que vous
+me ferez le plus grand plaisir en descendant chez moi.... Mme
+Vernier-Mareuil sera heureuse de vous recevoir....
+
+Il avait enfin réussi à placer son nom. Il fut content de l'effet
+produit. M. Harnoy leva la tête, pour regarder plus attentivement celui
+qui lui parlait, comme s'il découvrait en lui un homme nouveau. Mme
+Harnoy hocha la tête avec condescendance. Quant à Geneviève, elle dit
+gaiement:
+
+--Ah! monsieur, j'ai vu bien souvent votre nom sur les belles affiches
+représentant une femme avec des ailes, qui tient une corne d'abondance
+entre ses bras, et qui, dans son vol, verse sur le globe du monde une
+pluie de bouteilles sur lesquelles il y a écrit Royal-Carte jaune....
+Quand j'étais petite, je restais en extase devant toutes ces
+bouteilles.... Et j'aurais voulu goûter à ce qu'il y avait dedans....
+
+--Ce ne sont pas précisément des liqueurs de demoiselles, dit Vernier
+avec rondeur. Mais nous fabriquons cependant une Cerisette, dont vous me
+permettrez, je l'espère, de vous envoyer quelques échantillons....
+
+--Geneviève, tu vois, protesta Mme Harnoy....
+
+--Ah! madame, je vous en prie, interrompit Vernier, ne grondez pas
+cette gentille enfant de sa charmante franchise. Estimez-vous heureuse
+d'avoir une fille qui dit tout simplement ce qu'elle pense.... Cela
+devient bien rare.
+
+La conversation dévia sur l'éducation des enfants, et Vernier ne put se
+retenir de blâmer amèrement la façon d'être des générations nouvelles.
+Pas d'idées sérieuses, nulle application au travail, aucune déférence
+pour la volonté des parents. En quelques minutes, il trouva moyen
+d'édifier indirectement la famille Harnoy sur la conduite de Christian,
+en faisant le procès de la jeunesse. Cependant, à cause de la présence
+de Geneviève, il omit le chapitre des moeurs et ne fit point d'allusion
+aux diverses Étiennettes qui sévissaient sur les fils de famille.
+
+Le docteur Augagne vint interrompre la conversation en annonçant à
+Vernier que son fils demandait à le voir. Le temps avait marché et le
+soir tombait dans la fraîcheur des bois. Une buée légère montait des
+prés chauffés tout le jour par le soleil et, dans le ciel d'un bleu
+pâli, un mince croissant de lune se montrait déjà, pendant que, derrière
+une noire hêtraie, les rougeurs du couchant s'allumaient comme un
+incendie. Lentement, vers la maison paisible, la famille Harnoy revint
+avec Vernier et le médecin. Une paix délicieuse s'étendait sur
+l'herbage; au loin, un pivert, dans les massifs, faisait entendre son
+cri railleur. Vernier et Augagne se regardèrent en silence. Tous deux
+avaient eu la même impression de sérénité réconfortante et salutaire.
+
+--Je vous prie, monsieur, de ne vous préoccuper en rien pour M. votre
+fils, dit Mme Harnoy à Vernier. Il ne nous gêne en aucune façon. Nous
+le garderons tant que son état l'exigera.... Et de très grand coeur,
+croyez-le bien....
+
+--Acceptez, mon cher, dit le docteur Augagne, au moins pour une
+huitaine.... Ce gaillard-là pourrait, sans doute, être transportable dès
+demain. Mais, pour cent raisons, que vous savez aussi bien que moi, il
+est ici beaucoup mieux qu'il ne saurait être nulle part ailleurs.
+Seulement, il faut qu'on l'y laisse en repos....
+
+Vernier fit à son ami un signe de tête qui signifiait: Soyez tranquille,
+j'y mettrai bon ordre. Et serrant les mains de l'excellente femme qui
+offrait si cordialement l'hospitalité au blessé, il répondit:
+
+--Je vous suis très reconnaissant, madame, et puisque notre cher docteur
+m'y encourage, je pousserai donc l'indiscrétion jusqu'à profiter
+largement de votre bonne volonté vraiment maternelle pour mon fils....
+Ce galopin aura été, dans son malheur, plus favorisé que ne le méritait
+son imprudence.
+
+Il entra dans la maison avec le docteur, et un quart d'heure plus tard
+il laissait Christian, calme, souriant, prêt à dormir, et reprenait le
+chemin de Deauville. Son premier soin, le soir, quand il eut fini de
+dîner, fut de se faire conduire à Tourgeville, chez Mlle Dhariel. Il
+avait promis à Christian de la faire prévenir et estimait que cette
+mission ne serait remplie par personne mieux que par lui-même. Depuis
+longtemps, il avait envie de se rencontrer avec cette fameuse
+Étiennette. L'occasion était admirable. Il s'empressait de la saisir. La
+camarade de Christian ne passait pas précisément pour manquer d'aplomb.
+On l'avait vue, dans des circonstances difficiles, manoeuvrer avec la
+sûreté et la fermeté d'une intelligence supérieure. Elle fut cependant
+très émue quand sa femme de chambre lui apporta au salon une carte sur
+le bristol de laquelle elle lut ces deux noms: Vernier-Mareuil.
+
+Elle était occupée à faire un bésigue chinois avec Mariette de Fontenoy,
+pendant que Clamiron dormait le nez en l'air, dans un fauteuil. Elle
+jeta son jeu, fit un geste d'étonnement et dit:
+
+--Nom de nom!
+
+--Quoi? demanda Mariette. Qu'est-ce qui t'arrive?
+
+--Le père Vernier qui s'amène.
+
+--Où est l'enfant?
+
+--Parti, ce matin, en balade, tout seul avec son chauffeur....
+
+--Est-ce qu'il te lâche?
+
+Étiennette eut un sourire d'orgueil.
+
+--Ce serait donc le premier.
+
+--Il en faut toujours un!
+
+--Ce ne sera pas lui.
+
+--Alors?
+
+--Nous allons voir.
+
+Elle dit à sa femme de chambre:
+
+--Où a-t-on fait entrer M. Vernier-Mareuil?
+
+--Dans le boudoir de Madame.
+
+--Bien. Dites que j'y vais.
+
+Clamiron, du fond de son fauteuil, gouailla sans même bouger:
+
+--_Dame aux camélias_--acte 3--scène du père Duval.... Chouette!
+
+--Tiens! tu ne roupilles plus, toi?
+
+--J'ai déclos mes paupières pour assister à ta joie. Tu as vraiment
+l'air d'être dans le délire du bonheur.
+
+Étiennette se regarda dans la glace. Elle était fort pâle.
+
+--Est-ce bête? grogna-t-elle.... Qu'est-ce que j'ai à craindre de ce
+vieux serin? Il ne m'avalera pas!
+
+--Ah! il est si riche! dit Mariette. Ça impressionne toujours!
+
+Étiennette fit un geste d'insouciance,:
+
+--Je n'en suis plus à me laisser épater pour si peu. J'ai eu affaire à
+plus calé! Attendez-moi, je reviens dans cinq minutes....
+
+Au fond, elle était très intriguée. D'une main nerveuse, elle tourna le
+bouton de la porte et fit une entrée hautaine, regardant bien en face le
+visiteur, qui se tenait debout devant la cheminée. Il ne parut pas du
+tout saisi par l'allure majestueuse de Mlle Dhariel. Il la salua d'un
+signe de tête très familier, et parlant d'une voix lente et basse, il
+dit tout net:
+
+--Mademoiselle, j'ai le regret de vous apporter de mauvaises nouvelles
+de mon fils.... Il a eu dans la journée un accident d'automobile. Sa
+voiture a versé, il est resté malheureusement engagé dessous, et quand
+on a pu le relever, il avait la jambe cassée.
+
+--Ah! mon Dieu! Où est-il?
+
+--Rassurez-vous, il a été recueilli par de braves gens chez lesquels il
+est parfaitement soigné. Je l'ai vu avant dîner. Sa fracture est
+réduite, tout est pour le mieux....
+
+--Mais je vais le faire transporter ici.
+
+--C'est interdit par le médecin.
+
+--Alors, j'irai le soigner....
+
+--Vous n'y songez pas! Il est chez de bons bourgeois.... Je ne crois pas
+que votre place soit dans leur maison.
+
+A cette simple déclaration, formulée d'une façon très nette, mais sans
+aigreur, Mlle Dhariel tressaillit. C'était le premier coup porté par
+l'adversaire, et elle se sentait atteinte. Elle voulut riposter, et se
+redressant.
+
+--Mais, monsieur, l'affection qui m'attache à votre fils ne me
+donne-t-elle pas des droits particuliers?..
+
+Vernier la coupa d'un geste sec et dit:
+
+--Aucun droit. Si des soins étaient nécessaires, en dehors de ceux qui
+lui seront donnés, je serais là pour y pourvoir. Christian n'est pas
+orphelin, il a encore son père; je suis bien aise de vous l'apprendre.
+N'essayez donc pas, je vous prie, de vous substituer, en quoi que ce
+soit, à moi ou aux miens.... J'ai dû supporter beaucoup d'empiétements
+de votre part.... Mais, en cette occasion, je n'en tolèrerais aucun.
+
+Étiennette éprouva le besoin de changer le terrain sur lequel elle
+évoluait, depuis un instant, et qui ne paraissait pas lui être
+favorable. Elle pencha la tête avec tristesse, et dit d'une voix
+tremblante:
+
+--Est-ce donc pour me faire entendre des paroles si mortifiantes que
+vous êtes venu chez moi?
+
+--Pas du tout. Je ne suis venu que pour vous avertir de la part de
+Christian qu'il ne rentrerait pas à Tourgeville ce soir. J'aurais pu
+vous envoyer tout simplement une dépêche. J'ai trouvé plus convenable de
+vous apprendre moi-même l'accident de mon fils, afin d'amortir, dans la
+mesure du possible, le coup que cette nouvelle ne devait pas manquer de
+vous porter.
+
+Étiennette serra les poings et baissa ses paupières pour que Vernier ne
+vît pas l'éclair de son regard. Elle pensa: «Ah! vieille canaille! Tu te
+fiches de moi par-dessus marché! Tu me le paieras! Mais, puisque tu veux
+blaguer, blaguons!»
+
+Elle eut un sourire d'angoisse et dit:
+
+--Je vous suis reconnaissante, monsieur, de tant de bonté. Vous n'avez
+pas douté du chagrin que j'allais ressentir.... Merci, merci de tout mon
+coeur! Voudrez-vous bien, puisque j'ai la douleur de ne pouvoir soigner
+Christian, me faire savoir chaque jour comment il se porte?
+
+--Il vous en informera lui-même, je n'en doute pas.
+
+Il fit deux pas vers la porte avec une tranquille assurance. Étiennette,
+au hasard, lui décocha son plus irrésistible sourire et lui coula une de
+ces oeillades auxquelles peu d'hommes avaient su résister. Il eut une
+moue dédaigneuse, la regarda par dessus son épaule, et saluant d'un
+signe de tête, comme au début, il dit:
+
+--Mademoiselle, votre serviteur.
+
+Et il s'en alla, sans se retourner, comme s'il sortait d'un endroit
+public. Derrière lui, Étiennette eut un brusque mouvement de rage; elle
+donna un violent coup de pied à un pouf et, avec toute sa canaillerie
+naturelle librement épanchée:
+
+--Ah! vieux monstre! Ah! sac à millions! Je t'apprendrai à venir
+m'insolenter chez moi! J'épouserai ton fils pour que tu saches à qui tu
+as affaire! Et je vous mettrai tous sur la paille! En voilà un vieux qui
+a une santé! Et cocu avec ça, comme on ne peut pas l'être mieux, ni plus
+publiquement! Attends, va!
+
+Elle fulminait encore quand elle rentra dans le salon ou Mariette et
+Clamiron l'attendaient.
+
+--Eh bien! dit l'ami de Christian, tu as l'air tout encharibotté. Est-ce
+que le père Vernier t'a fait des propositions déshonnêtes?
+
+--Ah! bien, oui! Il venait m'apprendre que Christian s'est cassé une
+patte tantôt, et qu'on le soignait à la campagne.
+
+--Ah! pauvre garçon! s'écria Clamiron.
+
+--Eh! dis donc, fit Mariette avec un sourire malicieux, méfie-toi qu'on
+ne te chambre pas ton petit homme! Il vaut cher, le jeune Christian....
+
+--Bon! Bon! La poule qui me le prendra n'est pas encore pondue!
+
+Elle s'assit à la table de jeu, et dit, affectant une grande liberté
+d'esprit:
+
+--Où en étions-nous?
+
+Mariette releva ses cartes, et abattant son jeu:
+
+--J'allais faire cinq cents.... Je les marque. Tu es rubiconnée, ma
+belle.
+
+Clamiron, du fond de son fauteuil, nasilla:
+
+--J'en ai peur!
+
+Étiennette répliqua froidement:
+
+--C'est ce qu'on verra!
+
+
+
+
+III
+
+
+Le lendemain matin, le docteur Augagne éveilla Christian en entrant dans
+sa chambre. Le soleil dorait les feuillages des pommiers, et les vaches
+paissaient lourdement l'herbe drue. La fenêtre ouverte laissa entrer un
+air tiède, et le parfum des luzernes en fleurs. Depuis bien des nuits,
+le fils de Vernier n'avait si longtemps ni si bien dormi. Il avait le
+teint clair et la figure reposée:
+
+--Ça vous réussit d'avoir la jambe cassée! dit le docteur à son malade.
+Il y a beau jour que je ne vous ai vu une mine pareille. Si votre père
+vous voyait, il serait agréablement surpris....
+
+--Quelle heure est-il?
+
+--Il est dix heures. Les chevaux de M. Vernier marchent bien. Je suis
+parti de Trouville à huit heures et demie.... Et me voilà.... Voyons
+cette jambe.... Eh bien! mais cela ne va pas mal, l'enflure a disparu,
+nous allons pouvoir vous poser un appareil....
+
+--Avec lequel je marcherai?
+
+--N'allons pas si vite! Vous n'avez rien à faire, n'est-ce pas? J'ai ouï
+dire que vous aviez quelques loisirs.... Employez-les à vous soigner....
+Quand vous serez remis en état, vous vous recasserez la jambe si vous
+voulez.... Mais, avant tout, il faut que je vous la raccommode.
+
+--Je ne vais pas m'éterniser ici.... Je dois gêner incroyablement mes
+hôtes....
+
+--Ils n'en ont pas l'air....
+
+--Ce sont d'excellentes gens.... Mais j'ai un chez moi.... Et on m'y
+attend....
+
+--«On» aura de la patience. Et si «on» n'en a pas, ce sera le même prix.
+Votre père a prévenu lui-même....
+
+--Il a vu Étiennette?
+
+--Il l'a vue hier soir.
+
+--Oh! c'est épatant! Et comment l'a-t-il trouvée?
+
+--Fort ordinaire!
+
+--Non!
+
+--C'est ce qu'il m'a dit. Il a ajouté: «Je ne comprends pas Christian de
+faire tant de sottises pour une si vieille dame.... Pour mon argent, il
+pourrait avoir mieux que cela!»
+
+Christian parut stupéfait.
+
+--Bon! Mais quand il a eu causé avec elle, il a changé d'opinion....
+
+--Ma foi, non. Il l'a trouvée stupide. Elle a paru d'abord pétrifiée par
+sa présence. Ensuite, elle a été trop aimable et lui a fait de l'oeil.
+
+--Étiennette?
+
+--Étiennette Dhariel, en personne. Ah! c'est que votre père serait
+encore un peu plus avantageux que vous.... Mais Vernier n'est pas du
+bois dont on fait les entreteneurs de cocottes.
+
+--Cette Étiennette est vraiment unique! Croyez-vous! Essayer de
+détourner papa! Ah! on n'en trouve pas souvent comme elle! Vous pouvez
+être sûr que c'est par amour-propre qu'elle a fait cela. Et si le patron
+avait paru vouloir marcher, elle te vous l'aurait remis à sa place!...
+
+--Pas sûr!
+
+--Ah! vous ne la connaissez pas, docteur.
+
+--Je m'en félicite!
+
+--Quand croyez-vous que je pourrai partir d'ici?
+
+--Nous vous le dirons en temps utile.
+
+--Mais je vais m'assommer, moi, dans ce patelin familial!
+
+--Mon ami, il fallait vous arranger pour ne pas attraper une pelle.
+
+--Va-t-on me donner tout ce que je demanderai, au moins?
+
+--Tout ce qui me paraîtra compatible avec votre état.
+
+--D'abord, j'ai soif.
+
+--Eh bien! mais, il doit y avoir du lait excellent. J'aperçois des
+vaches dans l'herbage....
+
+--Vous moquez-vous, docteur?
+
+--En aucune façon. Je veux vous soigner, mon ami. Et mon premier soin
+est de vous sevrer de toutes les saletés que vous avez coutume de boire
+avant, pendant et après vos repas.... Vous allez suivre un régime,
+entendez-vous, et très sévère. Il y a longtemps que je souhaitais vous
+tenir dans un petit coin, pour expérimenter sur vous un procédé
+anti-alcoolique que je crois infaillible....
+
+--Docteur, cria Christian avec fureur, nous ne sommes pas à l'hôpital,
+ici. Je n'obéirai pas à votre fantaisie....
+
+--Alors commencez par vous tenir tranquille. Ne criez pas, ne réclamez
+rien.... Sinon, je vous traite sans la moindre modération....
+Sommes-nous d'accord?
+
+Christian se laissa aller sur son oreiller, avec découragement, et
+concéda:
+
+--Il le faut bien!
+
+Tout en faisant son pansement, le docteur continuait à causer, et
+c'était comme toujours son sujet favori qui sollicitait sa verve:
+
+--Ah! mon cher enfant, si vous saviez le mal que vous vous faites en
+buvant autre chose que de l'eau, vous ne voudriez plus, de votre vie,
+toucher à un verre de liqueur, de vin, ou même de bière.... Savez-vous
+qu'à l'heure actuelle, la France vient en tête des nations du monde
+entier, pour la consommation de l'alcool.... Oui, nous avons rejoint les
+Allemands, dépassé les Anglais et nous détenons le record de
+l'ivrognerie. Les hommes, les femmes, les enfants même s'empoisonnent à
+qui mieux mieux. Et le résultat de ces excès: la décadence de la race,
+l'amoindrissement de sa vigueur, son abrutissement. Les hôpitaux
+regorgent de fous, et les prisons sont remplies de criminels.... Les uns
+et les autres irresponsables, car la grande coupable, c'est
+l'ivrognerie, qui détraque les cervelles. Et ne me dites pas que vos
+liqueurs de luxe, coûteuses, exquises, sont moins nocives que le fil en
+quatre ou le vitriol du peuple. C'est une erreur! Le cognac à un louis
+la bouteille contient autant de principes délétères que l'eau-de-vie
+blanche à un franc le litre. C'est le même toxique. Il n'y a que
+l'étiquette qui diffère....
+
+Christian, très ennuyé, profita d'un moment où le docteur reprenait
+haleine, pour lui lancer:
+
+--Racontez donc tout ça à mon père. Il en vend!
+
+--Je ne me gêne pas pour le lui dire!
+
+--Ça doit lui être agréable!
+
+Le docteur regarda tristement le jeune homme:
+
+--Ah! autrefois, il en riait et se moquait de moi. Depuis qu'il vous a
+vu atteint par la contagion, il n'est pas loin de partager ma manière de
+voir.... Tant que les fils des autres seuls étaient touchés, il fermait
+les yeux à la vérité. Mais maintenant que le sien est en danger....
+
+--Ah! quelle exagération!
+
+--Mon ami, il n'y a pas de demi-alcoolique, souvenez-vous de ceci. Il
+n'y a que des alcooliques complets.... Quand on a touché au poison, on
+est perdu! A moins d'un sérieux effort de volonté et d'une renonciation
+absolue. Mais, du reste, quel plaisir éprouvez-vous à boire?
+
+--Ah! docteur, c'est un état délicieux, dans lequel on se sent plus
+vigoureux, plus lucide, et comme dégagé des liens matériels. On était
+maussade, atone, sans goût, même pour le plaisir. Un brouillard
+enveloppait le cerveau, les membres étaient lourds. Brusquement la vie
+revient, la tête se dégage, la pensée renaît. C'est comme un changement
+à vue au théâtre: de l'obscurité on passe à la clarté. L'instant
+d'avant, c'était la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant,
+c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la métamorphose a eu lieu.
+Et comment ne pas chercher à se la procurer encore?
+
+--Même si on vous dit que le philtre est un poison mortel?
+
+--Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas
+un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on écoutait
+les hygiénistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se
+donner une congestion pulmonaire; ni avoir une émotion, car il en peut
+résulter une maladie de coeur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce
+qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles
+qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent
+le plus d'agrément. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur
+toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des
+gens qui n'ont pas cessé de boire comme des trous, depuis leur première
+jeunesse, et qui sont arrivés à un âge avancé auquel vos buveurs d'eau
+n'atteindront très probablement pas.
+
+--Mais, malheureux garçon, vous ne voyez donc pas que, indépendamment
+du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au
+point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos
+excès? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous,
+l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que
+donne passagèrement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos
+misères, puisque vous êtes riche et heureux. Vous êtes donc un
+dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous
+venez de me décrire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si
+encore ce n'était qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les
+conséquences s'en arrêtaient à vous. Mais vous tuez votre pays en même
+temps que vous-même. La race française est atteinte dans sa source par
+les excès que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux
+qui vous imitent, vous êtes les plus sûrs alliés de nos ennemis, car
+vous leur assurez, pour l'avenir, la suprématie sur notre pays.
+
+--Ah! Écoutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la
+France. Je crois que si elle était bien gouvernée, elle aurait, malgré
+tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des
+chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs
+de bien gros méfaits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les
+collectivistes qui veulent dépouiller leurs concitoyens de ce qu'ils
+possèdent, et les anarchistes qui rêvent la suppression de toute
+autorité.
+
+--Eh! mon ami, tous ces gens-là boivent, ou recrutent leurs partisans
+parmi ceux qui boivent....
+
+--Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans
+votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos
+confrères ne voient que des aliénés.... Depuis que le vieux Noé s'est
+oublié dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanité s'est
+cependant développée et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez
+chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont été des buveurs
+émérites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes,
+des poètes, des savants, des hommes d'état, des hommes de guerre, des
+hommes d'église, et même des médecins....
+
+--Jamais de médecins!
+
+--Allons donc! Vous pratiquez admirablement le _sic vos non vobis_....
+Et les excès que vous défendez à un client, vous vous les permettez
+parfaitement à vous-mêmes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez
+pas!... Et, en sortant, le médecin allume son cigare dans l'escalier....
+Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce
+qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai
+probablement sobre la semaine ou l'année prochaine.
+
+--Oui, à Pâques ou à la Trinité!
+
+--En attendant, faites-moi donner à boire, car vous m'avez fait parler,
+et cela m'a desséché le gosier....
+
+--De la tisane?...
+
+--Non, du grog....
+
+--Alors très léger?
+
+--Américain!
+
+--Tenez, voici voire hôtesse, demandez-le lui à elle-même.
+
+Mme Harnoy entrait dans la chambre de Christian, le sourire du bon
+accueil sur les lèvres. Derrière elle son mari apparaissait dans le
+couloir.
+
+--Avez-vous bien dormi? demanda-t-elle à son pensionnaire.
+
+--Admirablement....
+
+--Voici votre déjeuner qui arrive.
+
+Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des rôties
+et du beurre. Mme Harnoy auprès du malade glissa une petite table
+qu'elle couvrit d'une serviette éclatante de blancheur. Une odeur
+appétissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire
+nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout était flatteur dans ce
+petit couvert soigneusement préparé. Le chocolat moussait dans la tasse,
+le pain grillé sentait bon, le beurre offrait ses ronds historiés
+d'arabesques. Avec une satisfaction étonnée, Christian constata qu'il
+avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se
+dresser, mais Mme Harnoy l'arrêta:
+
+--Ne bougez pas. Je vais vous servir....
+
+Délicatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une
+grâce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis
+elle commença de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat
+et les portant à la bouche du jeune homme. Un peu d'émotion se peignit
+sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de coeur,
+les soins dont sa mère entourait son enfance. C'était ainsi qu'elle le
+faisait manger quand il était tout petit et malade. Il ferma les yeux,
+comme pour se donner l'illusion que c'était elle qui se penchait là sur
+son lit, et sans parler, sans bouger, il continua à se laisser gâter
+affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse,
+lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvrée. M.
+Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau.
+
+Le lendemain, le médecin trouva son malade dans une si bonne condition
+qu'il lui posa un appareil, grâce auquel Christian put sortir de son lit
+et passer une partie de la journée dans le jardin. Ce fut là que, pour
+la première fois, depuis le jour de son accident, il revit Geneviève. La
+jeune fille revenait par les prés, portant à son bras un panier plein de
+champignons rosés. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui
+demanda des nouvelles de sa santé. Elle était rose et fraîche; ses
+cheveux blonds, un peu en désordre sous son chapeau de paille, se
+répandaient en mèches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, après
+s'être débarrassée de son panier.
+
+--Vous êtes plus fier que le jour où nous vous avons ramassé dans
+l'herbage, dit-elle gaîment. Vous nous avez fait bien peur!... Votre
+machine est réparée.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier,
+a très bien compris ce que demandait votre chauffeur.
+
+--Ma jambe sera malheureusement plus longue à raccommoder.... Mais le
+docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier....
+
+--Il nous a affirmé, hier, que si vous étiez bien raisonnable, pendant
+une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger!
+
+--Et moi qui voulais partir demain....
+
+--Ce serait de la dernière imprudence!... A moins de vous faire porter à
+bras sur une civière.... Et il y dix lieues d'ici à Deauville.... Et
+puis vous ne goûteriez donc pas à mes champignons?
+
+Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts
+blancs les girolles roses.
+
+--Ne sont-ils pas appétissants?
+
+--Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est
+très dangereux!
+
+Elle éclata de rire:
+
+--Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon père, ni ma mère, ni les
+gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des débauches
+de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'à
+présent.... Mais vous en mangerez, vous-même, ou bien je croirai que
+vous avez peur....
+
+--J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je
+n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-là me
+suffirait pour ne pas partir.
+
+Mme Harnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fenêtre,
+vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils
+restèrent là tous les trois. Le temps passa avec une rapidité
+incroyable pour le malade, et la journée était terminée qu'il n'avait
+pas eu un seul de ces instants de dégoût et d'ennui pendant lesquels il
+cherchait furieusement l'oubli de lui-même. Il se sentait las d'une
+bonne fatigue, détendu et comme amolli par le grand air, pris par le
+calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa
+reporter dans son lit, dîna gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce
+qui ne l'empêcha pas de ne se réveiller qu'au matin.
+
+Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fenêtre, il eut un
+mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait
+l'avoir fui. C'était comme une transformation de son être. Il accueillit
+la visite de son père et du docteur Augagne avec un si visible plaisir
+que Vernier en fut profondément heureux. Quant au médecin, il suivait
+avec une attention méditative l'évolution qui commençait dans l'état
+général de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale
+et brusque de l'alcool ne s'était pas produite. Au lieu d'un état de
+fébrilité inquiète, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur
+salutaire et une souriante résignation. Christian s'accommodait du
+régime qu'on lui imposait, il ne réclamait plus d'excitants. Il ne
+parlait plus de s'en aller. Il y avait à ces effets surprenants une
+cause déterminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long
+à la trouver.
+
+Christian n'était dans un équilibre parfait que quand Mlle Harnoy
+restait auprès de lui. Si Geneviève était obligée de s'absenter pour le
+service de la maison, pour se promener avec son père, ou pour travailler
+dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable.
+Mme Harnoy ne pouvait plus tirer de lui que des réponses
+monosyllabiques. Quant au père, il était visible qu'il l'agaçait
+supérieurement. Geneviève reparaissait-elle auprès de la guérite en
+osier dans laquelle, sa jambe étendue sur un escabeau, Christian passait
+ses journées, aussitôt le rayonnement de la satisfaction illuminait le
+visage du blessé. D'un coup d'oeil, elle le calmait; d'un geste, elle
+lui imposait l'obéissance. Pour lui complaire, il se contraignait à
+faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait
+qu'elle fût là, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa mère.
+Alors tout paraissait supportable à Christian. Il ne demandait plus
+rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le coeur net, dit au bout de
+quinze jours à son malade:
+
+--Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corvées les
+plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre liberté.
+Vous avez la jambe dans du plâtre. Par conséquent, rien ne vous empêche
+de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer à Tourgeville, vous en
+êtes le maître....
+
+Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marquée. Son
+visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant:
+
+--Je crois que vous vous exagérez singulièrement mon état.... Je ne me
+sens pas si bien que vous le dites.... J'ai eu encore, hier, de
+violentes douleurs dans la cheville.... Sans doute, je pourrais, je
+crois, rentrer à Tourgeville.... Mais quelle figure y ferais-je? Me
+montrer à l'état d'invalide, avec une jambe en bandoulière, me portant
+sur des béquilles.... Autant rester ici, où je me guérirai promptement
+et mieux.
+
+--Oui, sans doute, mais la discrétion?... La famille Harnoy....
+
+--Ah! ce sont des gens parfaits! Ils ne me mettront pas à la porte!
+interrompit Christian avec vivacité. Je sais ce qu'ils pensent.... Ils
+me verront partir à regret.... Et moi je n'ai pas envie de les
+quitter.... Pour être discret, je ne veux pas risquer de me montrer
+ingrat.
+
+--Bon! bon! A votre guise. C'est affaire à vous et à votre père. Il y a
+toujours moyen de s'acquitter envers les gens. Et avec un beau
+cadeau....
+
+Cette fois, Christian se mit pour tout de bon en colère:
+
+--Plaisantez-vous? Un cadeau! Pour s'acquitter de pareils soins, et
+d'une telle bonté? Sommes-nous des pleutres?
+
+Le docteur Augagne hocha la tête:
+
+--Mon cher, la famille Harnoy ne roule pas sur l'or. J'ai pris mes
+informations. Le père est dans des affaires difficiles.... Et la
+situation où il se trouve fait que votre présence chez lui est une assez
+lourde charge pour ses finances.... On met pour vous les petits plats
+dans les grands.... Au lieu de vivre économiquement, on fait du
+luxe....
+
+--Mais je ne me doutais pas de cela! s'écria Christian avec émotion.
+Voilà donc pourquoi Mlle Geneviève raccommode ses robes, et travaille
+avec tant d'activité? Et je demande, à chaque instant, des choses
+coûteuses à ces bonnes gens! Suis-je bête? Et ne pouviez-vous m'avertir
+plus tôt?
+
+--Je ne savais rien. C'est un ami de Paris que j'ai rencontré, hier, qui
+m'a renseigné sur la famille Harnoy.
+
+--Eh bien! voyons, dites ce que vous avez appris....
+
+--Il n'y a pas très longtemps, il s'en est fallu de peu que le père
+Harnoy ne fût obligé de suspendre ses paiements.... Les créances qu'il a
+sur de grosses maisons Argentines ne rentraient pas.... Il dut faire
+flèche de tout bois.... En ce moment, les affaires sont tout à fait
+arrêtées.... On vit à la campagne avec les revenus de la fortune très
+réduite de Mme Harnoy.... Mais c'est modeste... modeste!
+
+--On ne s'en douterait pas. Comment font-ils? Moi, je les aurais crus à
+l'aise....
+
+--Les femmes sont si adroites quand elles s'en donnent la peine!
+
+--Maintenant que je connais la situation exacte, je vais en causer avec
+mon père.... Il n'est pas admissible qu'il ne puisse pas aider M. Harnoy
+à sortir d'embarras....
+
+Le docteur Augagne se frotta les mains:
+
+--Il est certain que si la puissante maison Vernier-Mareuil veut
+s'intéresser à l'affaire de M. Harnoy, c'est fini des difficultés.... Il
+suffira qu'on sache que votre père le patronne pour qu'il trouve du
+crédit partout....
+
+--C'est donc parce qu'il est tourmenté que ce pauvre homme est si
+souvent maussade? Mme et Mlle Harnoy ne sont pas tous les jours à
+la fête avec lui....
+
+--Elles n'en ont que plus de mérite à montrer une si parfaite égalité
+d'humeur.
+
+--Ah! il est vrai qu'elles sont exquises! La mère et la fille rivalisent
+de soins et d'affection.... Qu'un homme est heureux de vivre entouré
+d'une tendresse pareille!
+
+--Qu'est-ce qui vous prend? s'écria le docteur Augagne. C'est vous,
+Christian, qui me tenez de pareils propos? Voilà bien la chose la plus
+inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous
+entendait?
+
+--Ah! Clamiron est un idiot!
+
+--Et la délicieuse Étiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si
+elle vous découvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des idées de
+famille?
+
+Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une
+gravité inusitée:
+
+--Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le mérite. Car tout
+ce que je pense-là est en désaccord complet avec ce que je pensais
+auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais
+une vie enragée, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas
+aujourd'hui, où je comprends l'avantage qu'il y a à être doux, dévoué et
+simple, en voyant, sous mes yeux, le dévouement, la simplicité et la
+douceur incarnés en ces deux femmes qui sont le vertu même. Il y a donc
+des créatures pareilles dans le monde? Et comment ai-je été assez
+malheureux pour n'en pas connaître jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon
+entourage. Où aurais-je pris le goût de la modestie et de la bonté? Je
+ne vois que des gens acharnés à la conquête de la fortune, et par tous
+les moyens. Je ne connais que des êtres égoïstes jusqu'à la férocité.
+Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme à une
+bataille. Les amis n'ont qu'une pensée: tirer de vous tout ce qui sera à
+leur convenance, quitte à vous délaisser dès que vous ne leur offrez
+plus la somme de satisfaction qu'ils réclament. Les maîtresses vous
+exploitent et vous dépravent, avec la joie affreuse de se venger des
+sujétions qui leur sont imposées par votre caprice. Ce n'est partout que
+duplicité et concupiscence. L'atmosphère dans laquelle on vit est
+empoisonnée d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour
+s'étourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et
+toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait
+oublier. Et puis c'est une habitude qui paraît bonne et à laquelle on
+s'attache désespérément. On se fuit soi-même, ce qui est plus commode
+que de se corriger. Bientôt on n'a plus même la force de réagir, et on
+est une épave de plus emportée par le courant du vice. J'en étais là, il
+n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout
+ce que vous me disiez de sensé et que je tournais en dérision. Vous
+aviez raison: j'étais une bête brute, je désolais mon père, je dégoûtais
+les gens raisonnables, et je courais à la folie. Mais c'est fini. Je
+suis en état de faire la différence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et
+ce que je dois faire désormais. C'est un grand bonheur pour moi de
+m'être cassé la jambe. Car si j'avais continué à vivre encore un an,
+entre des Clamiron et des Dhariel, j'étais perdu.
+
+Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle déclaration. Il regarda
+son malade avec inquiétude:
+
+--Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux?
+
+--Comment? Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple du monde. Je
+donnerai de l'argent à Étiennette et je mettrai Clamiron à la porte.
+Étiennette me trompe à l'heure et à la course, pour peu qu'on y mette le
+prix. Quant à Clamiron, qui vit à mes crochets, il me déteste de tout
+son coeur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux!
+
+--Mais vous êtes bien décidé?
+
+--Vous aurais-je parlé comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de
+réfléchir, depuis que je suis ici. C'est la première fois que cela
+m'arrive depuis plusieurs années. Je ne vois pas très bien pourquoi je
+continuerais à me ruiner la santé, à désoler mon père et à scandaliser
+le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine
+et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-là!
+Passons à un autre divertissement.
+
+--Lequel?
+
+--N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le même. En attendant,
+priez mon père de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui
+au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy.
+
+La conversation prit fin. Mme Harnoy et sa fille arrivaient dans un
+tonneau d'osier, attelé d'un vieux poney ébouriffé, seule voiture de la
+maison. Aidé par le docteur, le jeune homme prit place auprès des deux
+femmes. Mlle Harnoy rassembla les guides, donna du fouet à son cheval
+qui partit d'un trot résigné. Et par les chemins creux, bordés de grands
+hêtres, dans la fraîcheur du soir, ils s'en allèrent, paisibles, faire
+leur petit tour de promenade quotidienne.
+
+A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel Étiennette avait
+accueilli la nouvelle de l'accident arrivé à Christian commençait à
+s'altérer. La visite de M. Vernier à la villa avait, pendant deux jours,
+défrayé la conversation des amies de Mlle Dhariel et des camarades de
+Christian. Un valet de pied, envoyé à cheval, le troisième jour, pour
+prendre des nouvelles du blessé, avait, en échange d'une lettre fort
+tendre écrite par Étiennette, rapporté cette simple réponse verbale: «Le
+mieux continue». Le valet, interrogé, avait donné les renseignements
+suivants:
+
+«La propriété dans laquelle M. Vernier était soigné s'appelait
+Saint-Georges-lès-Berneville. On arrivait à la maison, située en pleine
+campagne, par des chemins affreux. Ce n'était pas étonnant que M.
+Christian eût démoli son automobile dans des fondrières pareilles. Par
+temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et
+l'habitation, fallait voir! Deux étages, couverture de tuiles, et pas
+même de cour d'entrée. On s'amenait par un enclos dans lequel les
+poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en
+liberté. Comme personnel, une cuisinière et une bonne. C'était le
+jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronné, dont on ne
+trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des
+robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes
+pas les jours ordinaires!»
+
+Ces racontars, colportés par Étiennette, avaient mis Longin et
+Vertemousse en veine de curiosité. Ces seigneurs, venus pour tirer au
+pigeon à Deauville, formèrent le projet d'aller surprendre leur ami sur
+son lit de misère. Ils frétèrent un breack et partirent bon train pour
+Saint-Georges-lès-Berneville. C'était le douzième jour après l'accident.
+Il était entendu qu'à leur retour, ils viendraient dîner à Tourgeville
+pour apporter à Étiennette leurs impressions personnelles. Fort
+différentes de celles du valet de pied, elles eurent le privilège
+d'agacer extraordinairement Mlle Dhariel. Les deux boscards avaient
+trouvé Christian étendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur
+arrivée avait mis en fuite une très jolie personne blonde qui paraissait
+faire la lecture au blessé.
+
+Celui-ci avait plutôt paru contrarié de les voir. Il ne les avait pas
+mal reçus. Après une course de dix lieues, à travers champs, c'eût été
+raide. Mais il ne s'en était fallu que de peu. Il les avait rassurés
+sur son état, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arrivée
+d'une vieille dame, qui leur avait apporté de la bière, il y avait gros
+à parier que Christian les aurait laissés repartir sans leur offrir un
+verre d'eau. Du reste, la propriété était charmante, quoique modeste, et
+les gens qui l'habitaient paraissaient être de bons bourgeois de Paris
+en villégiature. D'après ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la
+jolie personne blonde était la fille de la vieille dame. Et Christian,
+qui paressait à l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle,
+n'avait pas du tout l'air pressé de revenir en des lieux moins agrestes.
+
+Ces communications rendirent Étiennette sérieuse. Elle devina qu'il y
+avait anguille sous roche et, transportée de fureur à la pensée qu'elle
+pourrait être roulée par Christian, elle s'apprêta à intervenir de la
+façon la plus énergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait
+interdit de se présenter à Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle
+se sentait portée à y courir. Évidemment, le père avait intérêt à
+empêcher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son intérêt à
+elle exigeait qu'elle tâchât de voir Christian. Mais comment? Arriver
+là, tout de go, avec sa voiture, ou même, comme Vertemousse et Longin,
+avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation?
+N'était-elle pas, du reste, consignée et rien qu'à l'aspect de son
+ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle était
+plutôt un peu voyante, même quand elle se piquait d'être simple, la
+charmante Étiennette. Comme disait Clamiron: «Elle déplaçait beaucoup
+d'eau». Et il lui était bien difficile de passer inaperçue partout où
+elle allait. Dès lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian,
+lui parler à loisir et l'enlever de bon gré ou de haute lutte?
+Étiennette, qui avait été comédienne, s'ingénia d'un moyen de théâtre.
+Elle acheta à Trouville un costume de garçon et décida d'aller, en
+travesti, à la recherche de son amant.
+
+Christian, rasséréné, paisible, ne se doutait guère des projets formés
+contre sa libération. Il était redevenu tout simple, tout naïf, et y
+prenait un plaisir extrême. Son père, mandé par le docteur Augagne,
+avait amené cette fois, avec lui, Mme Vernier et l'indispensable
+baron Templier. L'élégance et la beauté d'Emmeline avaient produit leur
+effet sur Mme Harnoy, qui s'était répandue en regrets de n'avoir pas
+été avertie de cette aimable visite. Geneviève, avec sa grâce naturelle
+et aisée, avait fait à la famille de Christian les honneurs de son petit
+domaine. Elle avait improvisé un goûter avec de belles fraises et de la
+crème. Pendant ce temps-là, Christian s'expliquait avec son père.
+
+Le résultat de leur entretien ne s'était pas fait attendre. Vernier,
+stupéfait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton
+posé, avait écouté, avec une faveur toute particulière, le résumé de la
+situation embarrassée de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant
+toujours dans ses résolutions, il avait tout de suite exposé à son fils
+que M. Harnoy, n'ayant pas bien géré son commerce, quand il était aisé,
+le gérerait encore moins bien maintenant qu'il était difficile. Mettre
+de l'argent dans la maison de commission, c'était le jeter dans un trou.
+Et comme Christian se récriait, en reprochant à son père de se montrer
+trop positif, celui-ci avait répondu en souriant:
+
+--Il y a mieux à faire. Je ne veux pas donner à M. Harnoy le moyen de
+végéter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de
+la représentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Amérique du
+Sud. Il connaît le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y
+avons, nous-mêmes, de gros débouchés. Je l'intéresserai dans la vente.
+Il sera donc hors de peine.
+
+--Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques
+précautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont
+pas favorisés par la réussite.... Et si tu lui posais ça tout net, dans
+la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas.
+
+--Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas
+rester encore ici?
+
+--Ah! tant que je pourrai! Le séjour de cette maison est excellent pour
+moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arrivé depuis
+longtemps. L'air des champs me réussit. Je me demande si je ne suis pas
+né pour être agriculteur....
+
+--Eh bien! qu'est-ce qui t'arrête? Tu n'as qu'à aller à Moret,
+t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main....
+
+--Oh! Moret? non. Je ne me vois pas à Moret.... Ici, oui.... Et, qui
+sait?... Pas longtemps, peut-être!...
+
+M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La
+métamorphose de son fils était si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas
+mesurer plus exactement la portée. Il se tint pour satisfait du résultat
+acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de débrouiller la situation.
+Il se dit bien que ce n'était pas l'air particulier qu'on respirait à
+Saint Georges-lès-Berneville qui avait modifié aussi profondément les
+goûts de Christian. Il entrevoyait que Mme Harnoy, si bonne
+garde-malade qu'elle eût été, n'avait pas, à elle seule, pu attacher si
+solidement Christian à la petite maison normande cachée parmi les
+pommiers de l'herbage. Il y découvrait clairement l'influence de la
+jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses
+beaux yeux et ses lèvres riantes. Mais si cette influence devait devenir
+souveraine et aider à sortir Christian de la mauvaise voie où il était
+engagé, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Très prudemment, il se
+décida à laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beauté à une
+cure si difficile, et il prit congé de la famille Harnoy, en engageant
+le père à venir le voir à Deauville, pour causer de différentes affaires
+d'exportation sur lesquelles il désirait avoir son avis.
+
+Christian vit partir avec soulagement son père, sa belle-mère et l'ami
+de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa quiétude monotone et
+délicieuse lui paraissait insupportable. Il commençait à marcher tout
+seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle liberté de
+mouvements pour aller, dans l'après-midi, à l'heure où Mlle Harnoy
+était occupée à la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de chênes où,
+sur un banc de gazon, il restait à fumer en rêvant. Un saut de loup,
+dont l'escarpement éboulé était devenu praticable, séparait le jardin de
+la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est
+quelque faucheur se rendant à son travail, ou un bûcheron regagnant sa
+coupe.
+
+Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son
+habitude, avait, après le déjeuner, gagné sa retraite fraîche et
+silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et prêtait l'oreille au
+bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur était violente, et
+l'air vibrait comme embrasé par le soleil. Tout à coup, il reçut une
+petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la
+route, de l'autre côté du fossé, appuyé sur une bicyclette, il aperçut
+un jeune garçon, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait
+interdit, le bicycliste se décida à parler d'une voix gaie:
+
+--Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope à
+la campagne?
+
+Christian fronça le sourcil. Il avait devant lui Étiennette.
+
+--Par où entre-t-on? demanda la jeune femme, quand on veut causer avec
+toi? L'intimité, avec ce saut de loup entre nous deux, me paraît
+médiocre. Bah! je le franchis! Si on y trouve à redire, tu m'excuseras.
+
+Elle avait appuyé sa bicyclette à un arbre, et, d'un bond de ses jambes
+fines, elle avait franchi l'obstacle. Malgré son mécontentement,
+Christian ne put se dispenser de reconnaître qu'elle avait ainsi, en
+costume masculin, la plus charmante tournure qu'on pût voir. Son visage,
+encadré d'une perruque blonde, avait une mutinerie délicieuse. Elle
+semblait grande, tant elle était bien proportionnée. Elle prit Christian
+par les épaules, l'embrassa sur les deux joues, en camarade, et,
+s'asseyant à côté de lui, sur le banc de verdure:
+
+--Eh bien! mon petit, te voilà rafistolé? Tu penses si j'avais envie de
+te voir! Mais dis donc, tu n'as pas fait grand accueil à ma
+correspondance. Tu aurais pu me répondre. Ce n'était pas le bras que tu
+t'étais cassé, pourtant! Mais, passons; je mets ta paresse sur le compte
+de l'accablement. A présent que tu es bien d'aplomb, causons. Tu ne vas
+pas t'éterniser ici, je suppose? Tes amis et moi, nous sommes dans la
+douleur. Deauville, sans ta présence, a perdu tout éclat, et le Casino
+n'a plus de charme. La mer, elle-même, est devenue jaune. Allons!
+Reviens, chéri, ne tiens pas rigueur à cette station balnéaire. Voilà la
+saison des courses qui s'amène. C'est le moment de reparaître.
+
+Elle riait en lui débitant, d'une voix gaie, son boniment, et, peu à
+peu, câline, elle s'était rapprochée. Elle lui passa les bras autour du
+cou et, l'enveloppant du parfum qui lui rappelait tant d'heures de
+volupté, elle s'efforça de le troubler, de réchauffer, de le reprendre.
+Il ne la repoussa pas. Il lui parla d'une voix calme:
+
+--Ma chère amie, j'aurais infiniment préféré que tu ne vinsses pas ici.
+Je t'en avais fait prier par mon père. Mais je vois que tu es toujours
+la même, et que c'est justement ce que l'on t'interdit qui te tente.
+
+--Dame! mets-toi à ma place!
+
+--C'est à la mienne qu'il faut te mettre. Je suis chez de bons
+bourgeois, bien tranquilles et très timorés. Vois-tu l'effet que je
+produirais si quelqu'un venait nous surprendre en tête-à-tête.
+Assurément, tu pourrais repasser le fossé, comme tu l'as fait tout à
+l'heure, et prendre le large à grands tours de bécane. Mais il faudrait
+me répandre en explications, et ce serait fastidieux. Le plus sage était
+de rester à Tourgeville, à attendre ma guérison complète....
+
+--Comment donc! interrompit Étiennette, à reverdir, pendant que tu fais
+une cure de petit lait dans les campagnes?... Est-ce que tu te fiches de
+moi, mon petit Christian?
+
+--J'aurais pensé que le souci de ma santé saurait t'imposer plus de
+patience.
+
+--Je ne vois pas très clairement ce que ta santé aurait à gagner à un
+prolongement de séjour ici.... Tu es frais comme une rose. Tu marches
+avec une canne. Tu marcheras encore bien mieux en t'appuyant sur mon
+bras. Si tu n'as que des raisons d'hygiène pour t'attarder ici, je
+m'engage à te mettre dans les mêmes conditions à Tourgeville....
+
+--Eh! que veux-tu donc qu'il y ait? s'écria Christian avec une
+irritation qu'il ne parvenait plus à contenir.
+
+Ils se regardaient tous les deux fixement: elle, railleuse, lui, très
+décidé. Pour la première fois, Étiennette trouvait en lui de la
+résistance à ses caprices. Elle eut la sensation très nette que
+moralement déjà il lui avait échappé, et que matériellement il
+s'apprêtait à se libérer. Un petit frémissement, qui ne pouvait pas
+passer pour un sourire, agita le coin de ses lèvres. Mais, très
+maîtresse d'elle-même, elle se fit câline et douce:
+
+--Ah! mon chéri, que sait-on? Avec les hommes, il faut s'attendre au
+pire, surtout quand ce sont des petits hommes comme toi, si convoités à
+cause de leur gentillesse. Tu ne vas pas, au moins, t'étonner que je
+sois un peu jalouse?...
+
+Il eut un accès de rire:
+
+--Toi? Non! Écoute, ne me fais pas le grand jeu! Je sais à quoi m'en
+tenir sur tes sentiments envers moi. Je ne t'ai jamais demandé de
+fidélité. Permets que je ne m'inquiète pas de ta jalousie. Je suis d'un
+bon rapport, c'est certain. Mais, mon enfant, nous ne sommes pas mariés
+ensemble. Il n'y a pas besoin du divorce pour reprendre chacun notre
+liberté. Oh! rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te quitter
+salement. Je saurai tenir compte de tes besoins, et je ferai bien les
+choses.
+
+Elle ne discuta pas. Ses yeux devinrent noirs sous ses sourcils froncés,
+et forçant Christian à se tourner vers elle, elle dit d'une voix âpre:
+
+--C'était donc vrai que tu filais le parfait amour, ici, avec une petite
+bourgeoise finaude? Ah! elles en ont du vice, ces demoiselles, qui se
+manifestent un cataplasme d'une main et une tasse de tisane de l'autre.
+Elles connaissent leur métier. Elles la font à la pureté, à la candeur!
+Et mon imbécile coupe dans la mise en scène, et se laisse pincer comme
+un collégien à sa première aventure. Ah ça, tu ne vois donc pas qu'on te
+joue la comédie de l'amour pur, mais que la jeune fille vise tes
+millions, comme si elle n'avait fait que cela de sa vie!... Ah! tu l'es
+jobard pour ton âge et après tout ce que tu as vu!
+
+Christian laissa passer ce flot de paroles, puis il demanda posément:
+
+--Tu as fini?
+
+Elle devint rouge de colère, et cria:
+
+--Non! Je commence!
+
+--Eh bien! alors, j'aime mieux te dire tout de suite que tu ne sais pas
+de quoi tu parles. On ne m'a joué aucune comédie, je ne soupçonne aucun
+projet, et c'est toi, la première, qui fais allusion à des sentiments
+qui, s'ils existent, sont, en tout cas, bien soigneusement dissimulés.
+Le hasard a tout fait en me mettant dans l'obligation de me tenir
+tranquille pendant trois semaines et de réfléchir. Il est bien probable
+que, si j'avais continué à m'abrutir dans la société où je vivais, je
+n'aurais jamais eu la pensée de m'écarter de toi. Je me serais contenté
+du mouvement et du bruit de la fête qui occupait tous mes instants, et
+j'aurais persisté à prendre toute cette agitation pour le bonheur.
+Malheureusement pour toi, j'ai eu l'occasion de faire un retour sur
+moi-même. J'ai vu clairement que je faisais fausse route, et j'ai pris
+le parti de m'arrêter. Je ne trouve pas utile de désoler ma famille, de
+scandaliser mes amis et de me détruire la santé, pour les minces joies
+que j'ai goûtées jusqu'ici et que, avec beaucoup d'habileté, tu étais
+arrivée à me faire accepter comme le comble du plaisir. Tout cela a fait
+son temps. Je change de programme. Je ne dis pas que je vais devenir
+sérieux: ce serait aller un peu vite en besogne. Mais je vais tâcher
+d'être raisonnable. J'ai été si fou, jusqu'ici, qu'avec un rien de
+raison je suis sûr de faire beaucoup d'effet!
+
+Une lueur flamba, menaçante, dans les yeux d'Étiennette.
+
+--Alors, tu me quittes?
+
+--Tu n'avais pas cru que l'on resterait toujours ensemble? Je n'ai pas
+été le premier. Je ne serai pas le dernier.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Oh! je ne me considère pas comme irremplaçable! Il y en a d'autres!
+
+--Je tiens à toi.
+
+--Beaucoup d'honneur!
+
+Elle blêmit, fit un geste violent:
+
+--Prends garde!
+
+Il sourit, très calme:
+
+--Tu me menaces? C'est le comble de la tendresse. Aime-moi, ou je te
+fais du mal! Crois-tu m'intimider?
+
+Elle changea brusquement d'attitude et de physionomie:
+
+--Ah! comme tu es méchant avec moi! Tu sais trop bien que je suis
+incapable de te nuire. Ah! Christian, est-ce possible? Après tout ce que
+je t'ai donné de moi-même....
+
+Elle éclata en sanglots, s'abattit aux pieds du jeune homme et, roulant
+sa tête sur ses genoux, elle resta appuyée à lui, dans une pose
+ravissante qui montrait le développement harmonieux de ses reins, et ses
+jambes fines sur lesquelles frissonnait la soie de ses bas noirs. Mais
+elle n'avait plus d'action sur les sens de Christian. Il fut inattentif
+à ses grâces habilement offertes, et très ennuyé seulement de la
+sensiblerie à laquelle tournait l'entretien. Il aurait préféré les
+menaces aux larmes. Il était de ces hommes qui ne peuvent pas voir
+pleurer les femmes. Et Étiennette le savait bien. Accablée, paraissant
+toute à sa douleur, elle arrosait le genou de Christian de pleurs
+véritables, en baisant doucement sa peau à travers l'étoffe du pantalon.
+Il sentait la chaleur de sa bouche. Il se demandait comment la relever.
+Il n'osait plus lui parler, et tremblait que quelqu'un de la maison ne
+vînt à paraître. Il aurait donné cent mille francs pour faire partir
+Étiennette. Il ne savait comment s'y prendre pour la mettre en route.
+Elle sentit son embarras et comprit son silence. Elle releva lentement
+sa tête, et offrant au regard de Christian un visage bouleversé par le
+chagrin et gonflé par les larmes:
+
+--Tu n'as jamais su combien je t'aimais! Ah! comme tu es dur pour moi!
+Tu me punis d'avoir cédé à tous tes caprices. La vie que je t'ai faite,
+c'était celle que tu préférais; je n'ai cherché qu'à te complaire. Et
+aujourd'hui tu me le reproches! Mais c'est bien! J'accepte tout de toi.
+Je te prouverai par mon sacrifice la sincérité de mes sentiments. Tu
+veux m'abandonner, tu en es libre. Je ne dirai rien, je ne ferai rien
+qui puisse te causer de l'ennui. Je ne me plaindrai même pas. Et,
+cependant, tu vois si j'ai de la peine!...
+
+Elle eut une nouvelle crise de sanglots, et, cette fois, cacha son
+visage dans le cou de Christian, qu'elle se mit à embrasser follement, à
+pleines lèvres, le mordant, avec des cris étouffés, de la pointe de ses
+dents fines. Il commença à s'agiter et essaya de la repousser en disant:
+
+--Étiennette! Voyons!... Sois raisonnable! Tu m'as vraiment touché par
+tes dernières paroles.... Ne gâtons pas cela.... Restons bons amis....
+Je ne demande pas mieux pour ma part.... Hein?
+
+Elle se redressa et, comme par enchantement, redevint souriante. Son
+visage exprima la joie et, toute rose, avec des larmes encore
+tremblantes au bord des yeux, elle était vraiment délicieuse. Mais
+l'heure des triomphes était passée pour elle. Trop intelligente pour ne
+pas comprendre qu'elle n'avait plus rien à espérer des roueries de
+l'amour, elle se résigna à dissimuler, pour essayer de se préparer une
+revanche:
+
+--Amis? Oh! serait-ce possible? s'écria-t-elle. Je ne te perdrais donc
+pas tout à fait?
+
+--Tu veux bien alors?
+
+Elle hocha la tête et sa physionomie instantanément redevint triste.
+
+--Ah! Christian, s'il le faut, pour te plaire.... Mais, quelle
+différence! Ah! comment m'y résigner? Non, vois-tu, il vaut mieux nous
+séparer pour toujours. Je souffrirais trop. Je sens que mon coeur se
+déchirerait si tu étais près de moi sans m'aimer....
+
+Elle se dressa sur ses pieds et, avec un geste de désespoir:
+
+--Ah! tout est fini pour moi! Adieu!
+
+Ce fut lui qui la retint:
+
+--Étiennette, ne t'en va pas comme ça. Je t'assure que tu me fais du
+chagrin....
+
+--Petit chagrin! murmura-t-elle avec un mélancolique sourire. Mais, je
+ne me plains pas, va, je ne voudrais pas te voir souffrir. C'est bien
+assez de moi!
+
+Elle eut l'adresse de sentir que c'était le moment précis où elle devait
+disparaître, afin de laisser Christian sous une impression excellente.
+Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint à
+distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec
+prestesse. De l'autre côté, au bord de la route, elle approcha ses
+doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagné d'un
+regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main
+sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, disparaître
+derrière les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant
+le départ de la maîtresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu à peu,
+et cessa. Il sembla à Christian que toutes les attaches mauvaises qui
+le liaient encore à son passé venaient de se rompre. Il tendit l'oreille
+pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et
+pensa qu'il était débarrassé d'Étiennette pour toujours.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Lorsque Christian revint à Deauville, il était accompagné de la famille
+Harnoy. Il avait paru à Vernier que la plus élémentaire convenance
+exigeait qu'il rendît aux hôtes de son fils leur hospitalité. L'ancien
+liquoriste était allé, la veille, faire visite à Mlle Étiennette
+Dhariel et lui avait remis un chèque qui devait, suivant lui, apaiser
+complètement sa douleur. En échange de la somme, il avait réclamé le
+départ de la jolie fille pour Paris. Elle avait acquiescé à ces
+exigences, sans faire la moindre observation. Le terrain était donc
+parfaitement déblayé de tout obstacle, quand le convalescent reparut
+chez son père. L'oncle Mareuil était arrivé de la veille. Vernier avait
+tenu particulièrement à avoir l'opinion de son beau-frère sur la famille
+Harnoy. L'idée se précisait dans l'esprit de Vernier que le changement
+radical survenu dans les habitudes de Christian était dû à l'influence
+de la gentille Geneviève. Et comme il avait pour règle de conduite de ne
+jamais rien négliger de ce qui pouvait être utile, il songeait déjà à
+tirer parti de cette autorité pour obtenir la conversion définitive de
+son fils. Mais comment?
+
+Emmeline, qui abordait toujours franchement les situations, le lui avait
+dit tout net:
+
+--Si notre Christian a du goût pour cette petite, donnez-la lui sans
+hésiter. Elle n'a pas le sou? Qu'est-ce que cela peut vous faire? Les
+parents sont d'honnêtes gens, cela doit vous suffire. Et une femme qui
+n'apportera pas de fortune à votre fils, mais l'empêchera de dissiper
+stupidement la vôtre, sera, à coup sûr, un parti très avantageux. Ce qui
+vous arrive là était inespéré. A la façon dont Christian tournait, vous
+pouviez tout craindre. Brusquement il s'arrête sur la pente où il
+glissait. Profitez de l'arrêt, attachez-vous celle qui vous le procure.
+Fasse le ciel que cet arrêt soit sérieux et que, en faisant épouser à
+votre fils cette enfant, vous ne la destiniez pas aux plus affreux
+malheurs.
+
+--Eh! que prévoyez-vous donc?
+
+--Je m'en rapporte à la sagesse populaire qui a formulé ce dicton: «Qui
+a bu, boira».
+
+--Vous êtes bien pessimiste! C'est une forme d'opinion très commode
+parce qu'elle permet de paraître avoir prévu ce qui pourra arriver de
+mauvais, tout en laissant le droit de se réjouir de ce qui arrive
+d'heureux!
+
+--Pensez-vous que je cherche à me donner des mérites à vos yeux? Je vous
+exprime une crainte. Voilà tout! Et j'y insiste: si vous avez une chance
+de sortir Christian du bourbier où il s'enfonce, c'est de le marier.
+Avec la réputation qu'il a déjà, ce ne serait pas facile!
+
+--Ah! il est vrai qu'il a fait bien des sottises! Il se modèle comme à
+plaisir sur les plus mauvais sujets. Et cependant il connaît des jeunes
+gens parfaits, comme le cher Templier....
+
+Emmeline eut un geste de mécontentement:
+
+--Laissez-là les comparaisons.... Le baron a ses défauts, tout comme les
+autres....
+
+Il dit naïvement, en regardant sa femme d'un air de reproche?
+
+--Ma foi! vous êtes sévère! Je ne lui en connais pas. Il est rangé,
+sobre, poli....
+
+--C'est entendu! Il a toutes les qualités! C'est votre ami!
+
+--Allez-vous le prendre en grippe? Je ne puis plus parler de lui sans
+que vous l'attaquiez! Ne m'avez-vous pas reproché l'autre jour de me
+montrer trop souvent en public avec lui? Pourquoi, je vous le demande?
+Ce garçon m'agrée. Il a tous mes goûts, toutes mes manières de voir.
+Nous ne sommes jamais en désaccord sur rien. J'ai un plaisir extrême à
+me trouver en sa compagnie. Êtes-vous jalouse de notre intimité?
+
+--Ah! voilà autre chose, maintenant! Eh! faites-en ce qui vous plaira,
+mais si l'on se moque de vous parce que vous frayez avec des gens qui ne
+sont pas de votre âge, vous saurez que je vous en avais prévenu.
+
+--Se moque qui voudra! Raymond m'est agréable. Il se plaît avec moi.
+C'est un compagnon charmant. Que n'ai-je un fils comme lui! Mais il m'a
+déjà donné à moi d'excellents conseils, il en donnera aussi à
+Christian.... Je le lui demanderai....
+
+--Riante perspective! Voilà un garçon qui ne se doute pas de son
+bonheur!
+
+Il était donc reconnu, avant même que Geneviève fût arrivée chez
+Vernier, qu'il serait, à tous égards, avantageux qu'elle épousât
+l'héritier des Vernier-Mareuil. Elle ne soupçonnait pas qu'elle fût
+réservée à une si brillante et si redoutable fortune. Très innocemment,
+avec une naturelle bonne grâce, elle avait soigné Christian. Pas une
+fois, la pensée que l'intéressant blessé, tombé à la porte de ses
+parents et recueilli par eux, pourrait cesser d'être un étranger pour
+elle, ne s'était présentée à son esprit. Elle le savait très riche, elle
+se savait très pauvre. Dans ce monde positif, des rigueurs duquel son
+père avait tant souffert, elle ne devait pas prévoir qu'une union fût
+probable entre Geneviève Harnoy et le fils de Vernier-Mareuil.
+
+Elle ne pouvait découvrir les raisons mystérieuses qui faisaient
+admettre cette union à ceux mêmes qui, en toute autre circonstance,
+auraient été le plus portés à s'y opposer. Si elle les avait connues
+sans réserve, dans toute leur égoïste rigueur, elle eût sans doute été
+épouvantée et, au lieu de partir pour Deauville avec un naïf
+contentement, elle aurait refusé de quitter la tranquille maison de
+Saint-Georges-lès-Berneville. Mais elle ne voyait que l'orgueil de son
+père, ravi d'aller passer quelques jours chez le grand industriel qui
+avait fait luire à ses yeux l'espoir d'une prompte restauration de sa
+fortune, que la joie de sa mère, soulagée de toutes ses inquiétudes pour
+l'avenir. Et peut-être aussi, dans son coeur candide, la satisfaction de
+ne pas quitter brusquement l'intéressant malade qu'elle avait contribué
+à guérir entrait-elle pour une part plus grande qu'elle ne croyait dans
+son plaisir.
+
+Les curiosités de l'arrivée dans la superbe villa Vernier-Mareuil une
+fois épuisées, Christian se fit un amusement de guider Geneviève dans le
+magnifique jardin qui s'étend le long de la plage, et borde une terrasse
+de ses somptueux parterres de fleurs. De là une vue splendide s'offre
+sur la mer et s'étend jusqu'au Havre, dont les grands navires animent
+l'horizon. Ils étaient là tous les deux, assis, car la marche prolongée
+fatiguait encore Christian, regardant le panorama qui se déployait
+devant eux.
+
+--Ah! ce n'est plus Saint-Georges, avec sa tranquillité et son silence,
+dit la jeune fille. Vous voilà ressaisi par votre vie élégante, et vous
+allez bien vite oublier les calmes journées que vous passiez dans le
+jardin, à l'ombre du grand tilleul....
+
+--Je les regretterai plus d'une fois. Ce sont peut-être les meilleures
+de ma vie.
+
+--Vous vous moquez! Maintenant que je connais votre maison et tout le
+luxe auquel vous êtes habitué, j'ai peine à comprendre comment vous vous
+êtes si facilement contenté de notre vie toute simple.
+
+--N'aurais-je pas été bien ingrat? Vos parents m'offraient la plus
+cordiale hospitalité et elle a été pour moi si favorable.... Mais vous
+ne pouvez savoir....
+
+Il se tut et son visage prit une expression de gravité recueillie, comme
+s'il faisait intérieurement l'examen de toute une situation qui
+échappait à Geneviève et qu'elle pressentait sérieuse. Il reprit avec un
+peu de tristesse:
+
+--A présent, comme vous dites, tout est changé et il va falloir rentrer
+dans le courant des habitudes mondaines.... Et c'est bien dommage!
+
+Geneviève le regarda étonnée:
+
+--Si cela ne vous plaît pas, qui vous oblige à le faire?
+
+--Rien, sans doute. Mais alors à quoi m'occuper?
+
+--Il me semble que, à votre place, je ne serais pas embarrassée.
+N'avez-vous pas le choix des occupations? Votre père, qui est si bon, ne
+doit penser qu'à vous plaire et vous faciliterait toutes les
+carrières....
+
+--Ah! c'est que je crois que je ne suis bon à rien.
+
+--Comment serait-ce possible? Vous êtes très intelligent....
+
+--Vous êtes bien aimable; mais c'est que je suis aussi très paresseux!
+
+--Avec de la volonté, vous vous corrigerez.
+
+--C'est que j'ai très peu de volonté.
+
+--Vous vous calomniez, je pense. Je ne croirai jamais que vous n'ayez
+pas le courage de vous imposer une règle et de la suivre.
+
+--C'est pourtant l'exacte vérité. Pas de caractère plus faible et plus
+indécis que le mien. La lutte me lasse et la résistance m'excède.
+
+--Vous avez été affreusement gâté! dit Geneviève avec un sourire.
+
+--Non! j'ai perdu ma mère très jeune, et mon père, pris par le mouvement
+de ses affaires, n'a pas eu le temps de s'occuper de moi. J'ai été élevé
+par des gouvernantes, par des précepteurs, et livré de bonne heure à
+moi-même, avec beaucoup d'argent dans ma poche. J'ai donc passé à côté
+de l'existence de travail, pour me livrer à l'existence de plaisir.
+Aussi je vous assure que je ne vaux pas grand'chose.
+
+--Si vous vous en rendez compte, il est temps de changer.
+
+--Ah! quelle affaire! On voit bien que vous ne me connaissez pas!
+
+Elle le regarda plus sérieusement:
+
+--Vous êtes en train de me dépeindre un personnage tout nouveau pour
+moi, et que je ne pouvais soupçonner dans le jeune homme facile, doux et
+reconnaissant que j'ai vu, pendant trois semaines, sous le toit de mes
+parents. Seriez-vous un hypocrite, ou auriez-vous un talent de comédien
+assez parfait pour donner l'illusion de tout ce que vous n'êtes pas et
+cependant paraissiez être?
+
+--Pas du tout! J'étais très naturel chez vous, et je n'ai pas prononcé
+une parole que je n'aie pensée. C'était affaire de circonstances.
+L'absence de volonté que je vous signalais tout à l'heure m'a permis de
+m'adapter à votre milieu familial et d'y vivre avec une satisfaction
+profonde. Le contraste si grand et vraiment exquis avec mon existence
+ordinaire a été aussi pour quelque chose dans le plaisir que
+j'éprouvais.
+
+--Mon Dieu! Mais vous m'effrayez! A vous entendre, vous seriez une sorte
+de diable qu'un accident aurait contraint à se faire ermite, et qui
+retourne à son enfer!
+
+--Il y a du vrai, et ce diable, comme je vous le disais tout à l'heure,
+regrettera bien souvent l'ermitage.
+
+Elle rit un peu nerveusement:
+
+--Alors, qu'il garde son froc et qu'il repousse les tentations! Les
+plaintes platoniques et les aspirations sans effet me paraissent les
+pires des faussetés. On sait ce que l'on veut et on essaye de le faire.
+Mais désirer une chose et en faire une autre, je vous le répète, c'est
+incompréhensible pour moi.
+
+Christian hocha la tête d'un air découragé:
+
+--Ah! si j'étais seulement soutenu, conseillé....
+
+--Les appuis et les conseils ne peuvent vous manquer.
+
+--De qui les attendrais-je?
+
+--Mais, tout naturellement, de votre famille, de vos amis....
+
+--On voit bien que vous les ignorez encore! Certes mon père m'aime. Mais
+ce qu'il n'a pas fait pour moi, dans mon enfance, comment le ferait-il
+aujourd'hui? Il n'a pas une minute à lui. C'est un homme très occupé. Il
+manie des millions et le souci de ses multiples affaires le tient sans
+cesse en haleine. Quand il a fini de travailler à s'enrichir, il
+travaille à se divertir. Et ce n'est pas une sinécure, je vous prie de
+le croire. Il a épousé une jeune femme, que vous avez vue et qui est
+charmante, mais qui a les goûts et les habitudes du monde dans lequel
+elle a toujours vécu. Il lui faut du mouvement, des réceptions chez
+elle, des fêtes au dehors, tout le roulement de la haute vie. Et mon
+père, qui n'a pas su prendre sur elle assez d'autorité pour la conduire,
+est obligé de la suivre. Il marche donc,--que dis-je: il marche?--il
+court, et à grandes guides. Il y a vingt chevaux dans les écuries, ici,
+dix domestiques à l'antichambre. Et, à Paris, c'est encore bien autre
+chose. Tous les soirs, le dîner est préparé pour quinze personnes, et ne
+fût-on que deux, monsieur et madame, en tête-à-tête, c'est la robe
+décolletée et l'habit noir. Mais, rassurez-vous, il y a toujours du
+monde. Et après le dîner, on part pour aller, ici, au Casino; à Paris,
+dans un théâtre, un cabaret littéraire, ou un beuglant quelconque. Après
+quoi, on va souper. Le lendemain, à huit heures, mon père est à son
+bureau, comme si de rien n'était, et, là, il reçoit ses chefs de chais
+pour les eaux de vie, ses ingénieurs pour la fabrication des liqueurs,
+mon oncle Mareuil pour la marche de la maison de banque, l'entraîneur
+qui fait le rapport sur le travail des chevaux, et les innombrables
+hommes d'affaires, inventeurs et quémandeurs, qui se pressent à la
+porte. L'heure du déjeuner arrive. Il est midi. Quand il y a des
+courses, mon père y va; quand il n'y en a pas, il prend l'automobile et
+s'élance vers Moret--du quatre-vingts à l'heure--pour inspecter l'usine.
+Entre temps, ma belle-mère a des exigences, et il faut la conduire à des
+réceptions, quoiqu'elle ait ses amis particuliers qui l'entourent et
+l'accompagnent. C'est pour mon père un surmenage effréné, auquel il ne
+résiste que parce qu'il a une santé de fer. A peine a-t-il le temps de
+souffler pour son compte. Comment voudriez-vous qu'il eût le temps de
+s'occuper de son fils? C'est ainsi qu'il m'a laissé la bride sur le cou
+et que j'ai joui, étant enfant, d'une liberté dont j'ai abusé, comme
+chacun vous le dira. Par quel miracle serait-il possible que, les
+conditions de mon existence passée restant les mêmes, mon existence à
+venir changeât? Je suis une victime sociale. Je me vois pris dans
+l'engrenage de la vaste machine mondaine, il faut que je tourne avec
+elle. Et d'après le peu que je vous ai montré de ma condition, vous
+voyez qu'il y a de grandes chances pour que je ne tourne pas bien.
+
+Geneviève resta un instant absorbée. Elle réfléchissait douloureusement
+à ce qu'elle venait d'entendre. Enfin, elle dit:
+
+--J'ai trop peu d'expérience de la vie pour me permettre de raisonner
+sur le cas que vous m'exposez. Comment vous conseillerais-je? Et,
+d'ailleurs, à quel titre? Vous me traitez, en quelque sorte, comme une
+soeur, en me témoignant tant de confiance. Mais je ne puis oublier que
+je vous suis étrangère, et qu'il ne m'appartient pas de vous parler
+sévèrement. C'est pourtant le devoir que j'aurais à remplir.
+
+Il l'interrompit avec une étrange vivacité:
+
+--Oh! je vous en prie, ne vous imposez aucune réserve. Dites-moi, en
+toute franchise, ce que vous pensez.
+
+Elle agita sa tête d'un air triste:
+
+--Non! Je n'aurais qu'un langage déplaisant à vous faire entendre. A
+quoi bon?
+
+--A m'éclairer sur ce que je dois faire! De vous j'accepterai tous les
+conseils.
+
+Elle sourit:
+
+--Vous accepterez tous mes conseils! Mais les suivrez-vous? Voilà ce que
+vous négligez d'affirmer. Un autre viendra après moi, et détruira
+l'effet de ma morale; un de vos mauvais amis, qui trouvera un malin
+plaisir à vous entraîner, comme vous avouez vous-même que cela est
+arrivé si souvent. Et vous rirez avec lui de la pauvre fille qui aura
+pris des airs de réformatrice parce que vous l'en priiez et dont le
+prestige aura duré tout juste le temps que le son de ses paroles aura
+mis à s'éteindre. Non, mon cher monsieur, ne comptez pas que je joue ce
+rôle auprès de vous. Je n'y suis préparée par rien. Et laissez-moi
+croire que si vous voulez redevenir un garçon raisonnable, vous saurez
+bien en trouver le moyen sans que je m'en mêle.
+
+Christian n'était pas l'homme des longs efforts. Il se sentit à bout
+d'arguments. Sa sensibilité déjà s'était manifestée d'une façon
+anormale. Il dit d'un ton boudeur:
+
+--Ah! vous êtes comme tous les autres! Vous m'engagez à me réformer,
+mais, quant à m'y aider, bernique!
+
+--Voyons, franchement, vous êtes d'une exigence! J'ai contribué à vous
+raccommoder la jambe. Est-ce une raison pour que je vous raccommode le
+caractère?
+
+--Et vous vous moquez de moi par-dessus le marché! gémit Christian. Je
+ne vous connaissais pas sous ce jour. Jusqu'alors vous ne vous étiez
+montrée à moi que comme une bonne et gentille personne.
+
+--Un peu bébête, n'est-ce pas?
+
+--Ah! non! par exemple! Mais si claire et si fraîche, qu'on eût dit une
+eau de source.... Et voilà qu'aussitôt qu'on veut s'y mirer, vous la
+troublez, et sa surface n'offre plus que des vagues où l'on ne se
+reconnaît plus.... Je vous crois très méchante, maintenant.... Est-ce
+que vous êtes méchante? Confessez-vous à moi?
+
+Elle se leva d'un mouvement un peu brusque. La conversation prenait une
+tournure qui ne lui plaisait plus. Elle répliqua nettement:
+
+--Votre confession suffira, si vous le voulez bien, et nous passerons
+sur la mienne.
+
+Décontenancé par le ton et l'attitude qu'il lui voyait tout à coup,
+Christian se mit avec un peu d'effort sur ses pieds. M. Vernier et les
+Harnoy s'avançaient sur la terrasse. La conversation cessa d'elle-même,
+et de toute la journée le jeune homme ne rencontra pas l'occasion de se
+trouver seul avec Geneviève. L'aspect tout nouveau sous lequel elle
+venait de se révéler piquait au vif sa curiosité. C'était une femme si
+différente de celle connue par lui jusqu'à ce jour, qu'il se demandait
+comment il avait pu se méprendre à ce point sur son compte. La jeune
+fille douce et simple, dont le charme candide lui avait tant plu,
+s'était évanouie pour laisser la place à une personne réfléchie et
+ferme, qui lui plaisait peut-être plus encore. Il fut occupé toute la
+soirée à l'observer, et il découvrit en elle toutes sortes de
+particularités qu'il n'avait pas remarquées, sans doute parce que, dans
+la tranquille vie de la campagne, elles n'avaient pas eu l'occasion de
+se manifester, tandis que, dans un milieu mondain, les nuances de ce
+caractère s'éclairaient comme les facettes d'un diamant à la lumière.
+
+Après le dîner, les amis de Christian ayant appris son retour,
+arrivèrent et Mlle Harnoy eut la satisfaction de contempler, dans
+toute leur correcte élégance, MM. Clamiron, Longin et Vertemousse. Ce
+dernier avait dans la journée gagné au tir aux pigeons le prix
+international, et il se présentait couvert de gloire. Il fut surpris du
+peu d'effet qu'il produisit sur les hôtes de la famille Vernier.
+Geneviève ne lui laissa pas ignorer qu'elle trouvait répugnante cette
+tuerie d'innocente volatiles, et se coula à jamais dans l'esprit de ce
+sportsman. Quant à Clamiron, ses plaisanteries à froid et ses
+excentricités longuement combinées n'obtinrent aucune approbation.
+Christian lui-même demeura de glace et ces messieurs, suivant la franche
+expression de Longin, le trouvèrent complètement «empaillé».
+
+Ils se levèrent, comme sonnaient onze heures, dans le but de se
+remettre en joie au moyen de quelques cocktails. Ils essayèrent
+d'emmener leur ami en faisant luire à ses yeux le mirage d'un séjour
+prolongé au bar, où l'on rencontrerait le jockey américain Pistor, qui
+pourrait donner quelque bon tuyau. Christian déclara qu'il avait pris
+l'habitude de se coucher avant minuit et s'en trouvait bien. Sur cette
+affirmation de principes, Clamiron, Vertemousse et Longin secouèrent les
+mains de toutes les personnes présentes, en levant le coude à la hauteur
+de l'oreille, ce qui était le dernier chic, et à la file, comme ils
+étaient arrivés, ils s'en allèrent.
+
+Cette fois, Christian découvrit la transition qu'il cherchait vainement,
+depuis plusieurs heures, pour reprendre avec Geneviève la conversation
+du matin. Il se glissa auprès d'elle et lui dit:
+
+--Voilà comme j'étais avant d'arriver à Saint-Georges. Un quatrième
+exemplaire du sympathique et joli modèle sur lequel sont taillés ces
+gaillards-là! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que, très réellement,
+je me plaisais dans leur compagnie et dans le milieu où ils vivent.
+C'est ce que je n'arrive plus à comprendre. Maintenant ils m'assomment,
+ils me dégoûtent; je les trouve idiots et malfaisants. Que s'est-il donc
+passé en moi?
+
+--Caprice! répliqua Mlle Harnoy. Dans quinze jours, vous aurez été
+repris par les habitudes anciennes, et ce que vous ne parviendrez plus à
+comprendre, c'est comment vous avez pu rompre avec elles pendant si
+longtemps.
+
+--Ah! vraiment, s'écria Christian avec une émotion sincère, vous me
+méprisez trop!
+
+--Nullement! reprit avec fermeté Geneviève; mais, après vos confidences
+de ce matin, il m'est impossible de vous croire autrement que sur
+preuves. Quand vous aurez donné des garanties de conversion sérieuse,
+vous pourrez prétendre à ma confiance; jusque-là, vous ne devrez pas
+vous étonner de me trouver sceptique.
+
+--Eh bien! ces preuves qu'il vous faut, je vous les fournirai.
+
+--Faites attention que c'est vous qui les offrez. Moi, je ne vous
+demande rien. Je n'ai aucun droit, pas même celui de vous juger, quoique
+vous me le donniez avec insistance.
+
+--C'est que vous êtes la personne dont l'opinion m'est la plus
+précieuse.
+
+Elle rompit encore avec lui l'entretien, et se levant, elle dit:
+
+--Allons, vous avez besoin de dormir, vous êtes un peu agité ce soir.
+Demain vous serez plus calme.
+
+Elle lui tendit la main avec un franc et clair sourire et se retira,
+accompagnée de sa mère. Le lendemain, elle eut une surprise. Avant le
+déjeuner; son père la prit à part d'un air tout agité et lui dit sans
+aucune préparation:
+
+--Il vient de m'arriver une aventure fantastique. M. Vernier m'a emmené
+dans son cabinet pour parler de nos affaires commerciales, et, au bout
+de quelques minutes, il a changé de ton et de sujet, puis, tout
+bonnement, il m'a demandé si tu étais en humeur de te marier et ce que
+tu penserais d'une union avec son fils. Comprends-tu? Avec Christian
+Vernier, l'unique héritier de la maison Vernier-Mareuil.... J'en suis
+encore abasourdi. Qu'est-ce qui peut nous valoir une fortune pareille?
+Ah ça, ce jeune homme t'a donc fait la cour? Il faut qu'il soit amoureux
+fou de toi! Ah! qu'est-ce que va dire ta mère, quand je lui annoncerai
+une si incroyable nouvelle?
+
+--Mais je voudrais bien, avant tout, savoir ce que tu as répondu à M.
+Vernier.
+
+--Ah! naturellement, que je vous consulterais, ta mère et toi....
+Certes, la recherche est honorable et la proposition magnifique. Mais il
+y a l'opinion de ta mère qui comptera, et tes sentiments personnels qui
+primeront tout. Je pense bien que tu n'as pas d'idée préconçue. Tu as
+vécu si à l'écart, depuis nos malheurs, que tu n'as pu aimer
+personne.... Ton coeur est libre, n'est-ce pas, chère petite?
+
+Il tremblait d'inquiétude en parlant ainsi, tant il craignait de
+rencontrer des obstacles à la réalisation d'un projet si beau. Il fut
+soulagé promptement. Geneviève lui répondit:
+
+--Mon coeur est libre, rassure-toi.
+
+Alors il exulta:
+
+--Ah! qui aurait pu prévoir pour nous une pareille chance! La première
+maison de France, pour la fabrication des liqueurs! Et les affaires de
+banque qui sont si considérables! Et je doutais de l'avenir!
+
+Sa fille le calma d'un mot:
+
+--Parce que je suis libre d'accepter la proposition qui t'est faite, ce
+n'est pas une raison pour que je ne la refuse pas.
+
+--Qu'est-ce que tu dis? gémit M. Harnoy. Malheureuse enfant,
+n'empoisonne pas les derniers jours de ton père, en repoussant un si
+beau parti! Pense donc à ce qu'un mariage avec Christian Vernier ferait
+de toi....
+
+--Peut-être une femme très malheureuse!
+
+--Pourquoi? Comment être malheureuse quand on n'a rien à souhaiter?
+Quand tout vous est facile, agréable et avantageux....
+
+--Le premier avantage pour une femme est d'avoir un bon mari!
+
+--Supposes-tu donc que Christian Vernier serait un mauvais sujet?
+
+--J'en suis à peu près sûre!
+
+--Oh! gémit M. Harnoy avec un air navré. Qui t'a renseignée d'une façon
+si fâcheuse?
+
+--M. Christian lui-même.
+
+--Qu'est-ce que tu me racontes là?
+
+--La vérité simple. Hier soir, pris d'un accès de franchise
+sentimentale, ce jeune homme a trouvé utile de me faire un exposé très
+net de sa vie passée et de ce qu'elle avait eu d'irrégulier et de
+blâmable. Je me suis demandé alors à quoi rimaient ces confidences
+bizarres. Je le comprends à présent. Avec une franchise que j'apprécie,
+M. Christian voulait me donner le moyen de le juger. De tout ce que je
+connais de lui, c'est l'action qui peut le faire apprécier le plus
+favorablement. Mais le reste, cher papa, le reste, hélas! comparé à la
+richesse matérielle que tu prônes si fort, quelle lamentable misère
+morale!
+
+--Mais qu'a-t-il donc fait? soupira M. Harnoy effrayé.
+
+--Oh! pas grand chose de très mal. Mais rien de très bien. C'est
+l'inutilité néfaste de la jeunesse oisive, avec tout ce qui s'ensuit. Il
+n'a pas eu l'inconvenance de me le raconter, mais je l'ai clairement
+compris. M. Christian Vernier est un viveur, très blasé, très ennuyé,
+très disposé à faire des sottises par désoeuvrement; avec cela, entouré
+de gens qui le flattent et l'exploitent, en le poussant aux pires
+actions.
+
+--Malheureuse enfant! s'écria M. Harnoy. Quelle clairvoyance inattendue
+possèdes-tu donc, pour avoir deviné toutes ces choses qui m'ont échappé
+à moi, et qui n'ont pas frappé ta mère? Car, hier soir, elle ne
+tarissait pas d'éloges sur la famille Vernier, et sur Christian
+lui-même! Mais enfin, pendant trois semaines, nous l'avons eu sous notre
+toit, ce garçon. Nous avons pu le connaître. Il est charmant, doux,
+facile. Et brusquement, si je t'en croyais, il se changerait en un être
+malfaisant et redoutable! Ma fille, tu as un défaut immense: tu es
+exagérée. Tu grossis les choses avec des préoccupations imaginaires. Je
+crois que ta mère et moi nous ne sommes pas des imbéciles. Eh bien! nous
+n'avons aucune des craintes que tu ressens. Et, si tu épousais le fils
+Vernier nous pourrions envisager l'avenir sans aucun souci. Et ce
+serait un bien grand soulagement pour nous!
+
+--Crois, mon cher père, que je ferai tout ce que je pourrai pour te
+contenter, sans aller cependant jusqu'à compromettre ma sécurité.
+
+--Allons! c'est bien! je ne t'en demande pas davantage. D'ailleurs, tu
+auras le temps de réfléchir, de consulter.
+
+--C'est bien mon intention.
+
+--Mais qui? Nous ne connaissons personne dans l'entourage de la famille
+Vernier.
+
+--Ah! ce ne sera que trop facile, et aux premières questions que vous
+poserez, les renseignements les plus sévères, et peut-être les plus
+exagérés, vous seront donnés. Il faut vous attendre, en même temps
+qu'aux éloges les plus outrés, aux plus violentes calomnies. On n'est
+pas riche et luxueux impunément dans la société actuelle.
+
+--Mais d'où te vient cette expérience? demanda M. Harnoy plein
+d'étonnement, en regardant sa fille. Toi qui ne parlais jamais à la
+maison, voilà que tu enfiles des phrases, et très bien, ma foi! C'est
+ébouriffant! Ces petites filles sont pleines de malice! On les croit
+occupées à leur broderie, et elles réfléchissent, elles observent, elles
+jugent. Ah! on ne se méfie pas assez de ces silencieuses. Pendant
+qu'elles se taisent, elles vous prennent mesure.
+
+--Je vous demanderai de ne faire aucune démarche avant que j'aie causé
+avec Mme Vernier.
+
+--Quoi! tu veux....
+
+--Mais sans doute. Elle est la belle-mère de M. Christian. Elle n'aura
+pas l'aveuglement affectueux d'une mère. Elle me dira avec plus de
+franchise ce que j'ai intérêt à savoir. Et puis, entre femmes, on
+s'entend toujours, à la fin, quand il s'agit d'un homme. L'esprit de
+corps se manifeste.
+
+Elle riait avec tranquillité, maintenant. Et son père demeurait devant
+elle, à la considérer, plein d'effroi, comme si, croyant caresser une
+belle et douce brebis, il la voyait soudainement se changer en une
+souple et redoutable lionne. A cette métamorphose causée par les
+difficultés d'une situation nouvelle, il ne pouvait s'habituer.
+Cependant il se sentait dominé par la claire intelligence et la ferme
+résolution de sa fille, et déjà il la reconnaissait supérieure à
+lui-même.
+
+--Je me conformerai à ton désir. Mais, moi, qu'est-ce qu'il faudra que
+je fasse? consulta-t-il avec déférence.
+
+--Toi, cher papa, tu vas aller demander à M. Vernier-Mareuil de
+t'autoriser à causer avec le médecin de la famille....
+
+--Et si ce médecin se retranche, comme c'est l'usage, derrière le secret
+professionnel?
+
+--Alors tu sauras à quoi t'en tenir sur la santé de M. Christian. Et
+cela suffira.
+
+--Comme tu vas! Comme tu vas! Mais qui t'a donc donné toutes ces idées?
+
+--C'est toi! Je t'ai entendu vingt fois te répandre en violentes
+critiques sur le compte des parents qui ne prennent pas les informations
+les plus minutieuses quand ils marient leurs filles. Alors je te
+demande d'être aussi exigeant pour la tienne que tu jugeais nécessaire
+qu'on le fût pour celles des autres.
+
+--C'est convenu! Mais tu me promets de ne pas mettre de parti pris dans
+ton jugement? Tu me parais bien mal disposée.
+
+Geneviève sourit. Elle embrassa son père avec tendresse:
+
+--Ne crains rien. Et même, si je n'étais qu'à demi rassurée, je me
+déciderais sans doute, pour ne pas te faire de la peine.
+
+--Oh! que tu es gentille!
+
+Ainsi, avec l'inconscience habituelle aux pères de famille hypnotisés
+par les splendeurs d'un beau mariage, M. Harnoy acceptait déjà, avec
+transport, le demi-sacrifice que sa fille lui faisait de ses chances de
+bonheur. Vernier, consulté par le père de Geneviève, fit une grimace,
+qui aurait pu éclairer un esprit moins prévenu, quand il s'entendit
+demander le droit à la franchise absolue pour le docteur Augagne. Il
+savait trop combien le savant médecin était sincère pour ne pas tout
+craindre d'un entretien entre lui et M. Harnoy. Pourtant il lui
+paraissait impossible de ne pas consentir à ce qui était réclamé de lui.
+Il répondit donc d'un air contraint qu'il ne voyait aucun inconvénient à
+ce que M. Harnoy causât avec le docteur Augagne, mais il prit des
+précautions contre toute révélation inopportune en insinuant que les
+savants sont gens à système, qu'il faut, de ce qu'ils avancent, en
+prendre et en laisser. La préoccupation spéciale de ce brave docteur
+Augagne était l'alcoolisme et il n'était pas loin de faire un crime aux
+Vernier-Mareuil de l'extension considérable de leur industrie. Il n'y
+aurait donc rien de surprenant à ce qu'un peu de défaveur, à cause de sa
+situation même d'héritier de la maison, ne s'attachât à Christian. Mais
+il tenait M. Harnoy pour un homme d'affaires avisé, qui saurait faire la
+part de l'exagération dans les théories médicales du docteur, et ne pas
+enfourcher bénévolement son dada avec lui.
+
+Harnoy trouva inconcevables, dans toute la sincérité de son admiration
+pour Vernier, les théories du docteur Augagne.
+
+--Quoi! l'alcool n'était-il pas un produit du sol, et des plus
+avantageux pour la richesse de la France? Que deviendrait tout le Midi,
+sans la distillation des vins? Et que serait la misère du petit
+propriétaire si on lui refusait le privilège du bouilleur de cru?
+Condamner l'alcool, c'était bien vite dit! Et de quel droit refuser à
+l'ouvrier le salutaire réconfort d'un petit verre qui donne le coup de
+fouet à ses énergies. Et attaquer la puissante maison Vernier-Mareuil,
+qui servait si utilement l'expansion nationale en répandant ses
+admirables liqueurs dans tout l'univers, n'était-ce pas de la folie?
+
+Vernier, voyant Harnoy monté à ce degré de lyrisme, le jugea en état de
+supporter toutes les confidences du docteur Augagne, et lui donna une
+lettre par laquelle il priait celui-ci de se mettre à la disposition du
+porteur et de répondre à toutes les questions qu'il lui poserait.
+Harnoy, qui ne voulait pas retarder d'une heure la conclusion d'une
+affaire qui lui semblait si belle, prit le chemin de la maison du
+docteur Augagne, et le trouva dans son cabinet en compagnie d'un grand
+garçon brun, barbu, au visage basané, éclairé par des yeux clairs qui
+donnaient à sa physionomie un peu rude une expression de grande douceur.
+Les deux hommes se levèrent et le médecin dit, en présentant le jeune
+homme, d'un air de satisfaction:
+
+--Mon neveu, le docteur Jean Augagne.
+
+Harnoy s'inclina et dit d'un ton indifférent:
+
+--Monsieur, très enchanté de faire votre connaissance.... Puis, abordant
+le sujet de sa visite: Je venais, docteur, vous parler de la part de M.
+Vernier.... La lettre que voici vous expliquera de quoi il s'agit.... Et
+vous comprendrez la hâte avec laquelle je me suis présenté chez vous....
+
+--Oh! oh! fit le docteur en levant la tête après les premières lignes.
+Il regarda son neveu, parut contrarié d'être obligé de se séparer de
+lui, mais finit par dire:
+
+--Jean, passe donc, pour un instant, dans la salle à manger.... Il
+s'agit de choses confidentielles.... Ou plutôt, non, reste.... J'ai un
+malade à voir, je m'en vais avec M. Harnoy, nous causerons en route....
+Cela vous convient-il, monsieur?
+
+--Tout ce qui vous plaira, docteur.
+
+En ce moment-là, on aurait pu demander à Harnoy ce qu'on aurait voulu,
+il était homme à tout promettre. Emporté par son rêve d'opulence, il ne
+connaissait plus d'obstacles. Le docteur prit son chapeau, sa canne,
+serra en souriant la main de son neveu, et sortit avec Harnoy.
+
+--Voyez-vous, commença-t-il en marchant, mon neveu arrive d'Indo-Chine,
+où il est allé avec le docteur Yersin faire des expériences de
+vaccination sur les indigènes atteints de la peste.... Il y avait
+dix-huit mois que je ne l'avais vu.... C'est un beau garçon, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, certes, répondit évasivement Harnoy, qui se souciait fort peu de
+savoir ce qu'était le neveu du docteur, mais avait grande hâte de
+recevoir des renseignements sur Christian. Et que me direz-vous du fils
+Vernier?
+
+--Ah! le fils Vernier, c'est un charmant jeune homme.... Charmant jeune
+homme.... Charmant jeune homme....
+
+--Bon! ça, nous le voyons de reste, nous n'avons pas les yeux
+bouchés.... Mais sa santé... hein? Bonne, sa santé?
+
+Il parut guetter la réponse sur les lèvres du médecin. Il tremblait
+qu'elle ne fût pas satisfaisante. Comme le docteur semblait réfléchir:
+
+--Eh bien! vous pouvez parler, vous êtes délié du secret
+professionnel.... La santé de Christian est excellente, n'est-ce pas?
+
+De bonne, Harnoy était déjà arrivé à excellente. Il secoua le bras du
+médecin, dans son impatience:
+
+--Ce n'est pas une consultation que je vous demande, c'est un oui, ou
+un non. Dites oui ou non, je vous tiens quitte du reste.
+
+--Évidemment sa santé n'est pas mauvaise, se décida à déclarer le
+docteur. Il faut même qu'il ait un coffre solide, pour avoir résisté,
+comme il l'a fait, à toutes les sottises, que je lui ai vu commettre....
+
+--Entraînement de la jeunesse! ponctua Harnoy. On sait ce que c'est, on
+n'a pas toujours eu les cheveux gris.
+
+--Ah! fichtre! C'est qu'il y a entraînement et entraînement.
+
+--Enfin, la santé est-elle avariée?
+
+--Point! Mais il y a des habitudes déplorables, qui pourront, à un
+moment donné, avoir une influence funeste sur l'avenir de ce garçon....
+
+--Quelles habitudes? Venons au fait!
+
+--Eh! je lui voudrais plus de tempérance.
+
+--Il ne boit pas d'eau, c'est entendu. Docteur, si tout le monde buvait
+de l'eau, que deviendrait la viticulture?
+
+--Ceci, mon cher monsieur, m'est complètement indifférent, dit
+tranquillement Augagne, je ne suis pas vigneron, mais médecin. Je suis
+frappé par les ravages que fait tous les jours l'alcoolisme, et....
+
+--Bon! s'écria Harnoy, nous y voilà! Moi, docteur, je ne suis pas
+médecin, je suis père de famille, et je ne m'occupe pas d'autre chose
+que de bien marier ma fille. Ce que deviendra le reste de l'humanité
+m'intéresse infiniment moins que le sort de Christian Vernier.
+Prétendez-vous établir qu'il est dans un état de santé qui lui interdit
+de prendre femme?
+
+--Je ne dis pas cela!
+
+--Alors qu'est-ce que vous dites?
+
+--Je dis, monsieur, que Christian a fait une vie du diable, qu'il a usé
+et abusé de tout, et qu'à vingt-six ans, il est plus blasé qu'un homme
+de cinquante....
+
+Harnoy regarda sévèrement Augagne:
+
+--Je vous croyais l'ami de son père!
+
+--Me demandez-vous un témoignage de complaisance, ou bien la vérité?
+
+--La vérité, certes, la vérité! se récria Harnoy, impressionné, malgré
+son parti pris, par l'attitude du docteur.
+
+--Veuillez me poser une question précise: j'y répondrai.
+
+Harnoy eut le sentiment qu'en cette seconde allait se décider l'avenir
+de sa fille. La fortune d'un côté, le bonheur de l'autre. Et il
+s'agissait de choisir. Le docteur paraissait décidé à ne conserver aucun
+ménagement. Tout allait dépendre de la façon dont Harnoy formulerait sa
+demande. Certes il aimait bien Geneviève, mais le mariage qu'il
+entrevoyait pour elle était si beau! Malgré lui, il restreignit à une
+simple condition de santé actuelle les exigences qu'il était en droit de
+manifester. Il dit:
+
+--Pouvez-vous m'affirmer qu'à ce jour l'état de santé de M. Christian
+Vernier est satisfaisant.
+
+Augagne répliqua d'un ton bourru:
+
+--Eh! il avait la jambe cassée, le mois dernier, et je la lui ai
+remise. Il ne tousse pas, il digère bien, il n'a pas le foie malade. Il
+a été trouvé bon pour le service militaire. Cela vous suffit-il?
+
+--Parfaitement! déclara Harnoy.
+
+--Eh bien! mon cher monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer, me
+voilà arrivé chez mon client....
+
+--Au revoir, docteur, et merci.
+
+--Il n'y a pas de quoi! bougonna Augagne en entrant dans la maison, et,
+entre haut et bas, il ajouta:
+
+--Diable soit du bonhomme qui interroge avec l'ardent désir de ne rien
+savoir! Après tout, qu'il marie sa fille à ce frénétique de Christian,
+si c'est son rêve. Cela m'est bien égal!
+
+Il fit ses affaires et s'efforça de songer à autre chose. Mais le
+sentiment de la responsabilité par lui prise le troublait, et il ne
+pouvait se défendre de plaindre la jeune fille qui allait courir la
+périlleuse aventure d'épouser Christian. Avait-il le droit, étant maître
+de dire toute sa pensée, d'en retenir une partie: la plus grave? Il s'en
+alla tout seul sur la plage et marcha du côté de Deauville,
+réfléchissant profondément. Geneviève Harnoy en épousant Christian
+Vernier, assurément risquait sa tranquillité. Quel avantage pouvait-elle
+retirer de cette union? Et, là, toute une face du problème qu'il
+étudiait se révéla à lui, et philosophiquement si impressionnante, qu'il
+en demeura tout illuminé.
+
+Il avait bien aperçu les difficultés au-devant desquelles marchait
+Geneviève, mais il avait méconnu les services que la jeune fille pouvait
+rendre. Certes, elle jouerait une partie terrible dont l'enjeu était
+son bonheur. Mais qui pouvait savoir si, au lieu de perdre le sien, elle
+ne gagnerait pas celui de Christian? Quelle influence une femme aimée et
+sage n'exercerait-elle pas sur l'esprit de ce garçon en voie de se
+perdre? Et pourquoi cette solution: Geneviève perdue par Christian? et
+point cette autre: Christian sauvé par Geneviève? Envisagée sous cet
+aspect, la question prenait une grandeur d'humanité saisissante.
+Avait-on le droit de contrarier les desseins secrets de la destinée qui
+mettait en présence ce jeune homme et cette jeune fille, peut-être pour
+le rachat providentiel de l'un par l'autre? Le crime serait-il de les
+laisser s'unir, ou bien de risquer de les séparer? Le brave docteur, en
+toute sincérité de conscience, hésitait maintenant. Il revint vers sa
+maison, le front penché, se demandant où était la vérité et trouvant,
+pour l'une ou l'autre conclusion, autant de raisons probantes. Il lui
+sembla qu'une précaution suprême concilierait toutes les conditions
+contraires de prudence et de générosité, et il se décida à parler à
+Geneviève.
+
+Il dînait ce même jour à la villa Vernier, avec son neveu, ami d'enfance
+du baron Templier. Le jeune docteur, très savant, très moderne, imbu des
+idées vitalistes du grand Appel, préparait son concours d'agrégation et
+se spécialisait dans des travaux de biologie qui devaient promptement le
+mettre en évidence. L'oncle et le neveu, affablement accueillis par
+Emmeline, qui traitait avec faveur toutes les personnes bien vues par
+Raymond, anxieusement par Harnoy, qui ressassait les confidences du
+docteur, furent, dès le premier instant, accaparés par Vernier. Avant
+tout, l'industriel voulait connaître le résultat de l'entrevue entre
+Augagne et le père de Geneviève.
+
+La jeune fille, très simplement vêtue, était assise auprès de Mme
+Vernier, et la modestie de sa mise donnait une valeur toute particulière
+à la grâce de sa figure. La coquette la plus habile n'aurait pas mieux
+combiné l'effet à produire et n'en aurait pas tiré un parti plus heureux
+que cette enfant par son charme sans préparation. Dès le premier
+instant, elle avait attiré les regards de Jean Augagne, et pendant que
+le docteur causait avec Vernier sur la terrasse, un petit groupe s'était
+formé, composé de Christian, d'Emmeline, du jeune médecin et de Raymond.
+Geneviève en était le centre et l'attrait. Mme Vernier questionna
+Jean Augagne sur sa campagne d'Indo-Chine. Il la raconta d'une voix très
+douce, avec une réserve parfaite, mettant tout le mérite des travaux
+entrepris au compte de son chef, et ne cherchant pas à se tailler une
+part dans sa gloire.
+
+--Ah! vous êtes tous ainsi, les Pastoriens, dit le baron Templier. Votre
+caractéristique est l'effacement de vous-même. Il semble que vous teniez
+cette vertu de votre illustre maître, qui ne songeait jamais qu'aux
+autres et ne travaillait que pour le bien de l'humanité.
+
+--N'est-ce pas le but que tout travailleur doit se proposer? répliqua le
+jeune médecin avec une chaleur soudaine. Qu'est la science si on ne la
+subordonne pas à l'utilité sociale? Rendre des services, sauver des
+existences, se dévouer pour ses semblables, n'est-ce pas la tâche la
+plus enviable?
+
+--Et la plus difficile! déclara Emmeline.
+
+--Pourquoi, madame? Il suffit de vouloir.
+
+--Et aussi de pouvoir! Mais, pour moi, c'est la marque de la
+supériorité.
+
+--Et pouvoir sans vouloir, dit Geneviève d'une voix grave en regardant
+Christian, c'est la preuve de la déchéance.
+
+Christian rougit, ses yeux se fixèrent sur ceux de la jeune fille, et il
+murmura:
+
+--Que d'efforts sont restés stériles, et que de tentatives ont avorté
+faute d'un peu d'aide matérielle ou de réconfort moral! Il est aisé de
+blâmer. Sait-on ce que l'on ferait soi-même aux prises avec les
+difficultés?
+
+--Il est certain, dit Jean Augagne, sans deviner le sens caché de ces
+paroles, qu'il faut toujours prêcher exemple. Ainsi, dans le Yunnan, au
+milieu d'un foyer d'infection pesteuse, quand nous avions affaire à des
+familles rebelles aux moyens de préservation, nous étions obligés de
+nous faire publiquement des piqûres de sérum afin d'entraîner les
+réfractaires. Cela nous rendait quelquefois très malades; mais nous
+faisions notre devoir et nous sauvions des milliers de malheureux.
+
+La conversation fut interrompue par l'apparition de Vernier et
+d'Augagne, très animés. Le maître de la maison, avec sa décision
+coutumière, dit à Geneviève, en lui offrant son bras:
+
+--Venez avec moi, un instant, chère enfant.
+
+Il la conduisit hors du cercle, près d'une des vastes baies qui
+donnaient sur la terrasse et, là, lui montrant le vieux médecin, qui
+semblait les attendre:
+
+--Voici notre ami, le docteur Augagne, qui voudrait causer quelques
+instants avec vous. Il s'agit d'un projet qui nous est cher et dont la
+réalisation ne dépend que de vous. Écoutez ce qui va vous être confié,
+mesurez-en la portée, et, ensuite, consultez votre raison et votre
+coeur.
+
+--Quel début impressionnant! fit Geneviève un peu pâle, en s'efforçant
+de sourire. Suis-je donc l'arbitre des destinées?
+
+--Vous ne croyez pas si bien dire, répondit Vernier avec un grand
+sérieux.
+
+Il s'inclina en laissant la jeune fille seule avec le médecin, et alla
+rejoindre Harnoy, qui s'agitait dans l'attente des événements. Le soleil
+se couchait sur la mer, incendiant de ses derniers rayons la surface des
+flots calmés. Un air délicieux, chargé de l'odeur des roses, montait du
+jardin. Il faisait bon vivre, et la jeune fille aspira avec allégresse
+cette brise si douce et si parfumée. Elle marcha lentement d'abord, aux
+côtés du vieil homme, très ému, qui la regardait à la dérobée, puis,
+avec la netteté qui marquait toutes ses actions, se tournant vers lui:
+
+--Eh bien! docteur, je suis prête à vous écouter. Il s'agit sans doute
+de M. Christian Vernier? Mon père est allé vous trouver à son sujet, ce
+matin. Ne lui avez-vous donc pas tout dit, à lui, et me réservez-vous
+un supplément d'information?
+
+--Oui, ma chère enfant, c'est bien cela. Et vous me voyez fort troublé.
+J'ai pourtant l'habitude de parler en public, mais je ne crois pas avoir
+jamais abordé thèse si délicate.
+
+--Voulez-vous que je vous aide? M. Christian est-il malade?
+
+--Nullement. Il a même une très bonne santé. Physiquement, son état est,
+pour l'instant, tout à fait normal. Mais, moralement, il n'en est pas de
+même, hélas! et c'est de là que vient tout le mal.
+
+Geneviève fixa sur le vieux médecin ses yeux perspicaces:
+
+--M. Christian avait abordé très loyalement son examen de conscience
+avec moi, hier, sans que je me rendisse bien compte des raisons
+auxquelles il obéissait. Je comprends maintenant qu'il voulait me
+préparer à recevoir sur sa conduite des révélations fâcheuses. C'est
+bien cela n'est-ce pas?
+
+Augagne baissa la tête en silence.
+
+--Eh bien! poursuivit la jeune fille, cette manière de faire n'était pas
+d'un homme sans esprit et sans coeur. Car, en admettant que ce que
+j'apprendrais me parût inacceptable, M. Christian risquait une rupture
+sans recours. Il n'a pas hésité pourtant.
+
+--Non. Et je dois constater que, sous l'influence des sentiments que
+vous lui avez inspirés, dit le docteur, il s'est amélioré sensiblement
+et paraît vouloir continuer. Mais le pourra-t-il? Oh! ce serait
+admirable!
+
+--De quels vices doit-il donc se corriger? demanda Geneviève avec
+inquiétude.
+
+--D'un seul! Mais le plus terrible de tous!
+
+La jeune fille et le médecin se regardèrent, l'un hésitant à parler,
+l'autre à interroger, comme si la révélation à faire et à entendre leur
+eût paru trop pénible. Cependant, ce fut encore Geneviève qui prouva son
+énergie en disant:
+
+--Allons, pas de détours, ni d'atténuations. Quel est ce vice?
+
+--L'ivrognerie!
+
+Elle fit un geste de dégoût et son visage exprima l'effroi. Il
+poursuivit, sans dureté, avec pitié même:
+
+--Oui, ce malheureux enfant, par désoeuvrement, par faiblesse, entraîné
+par de mauvais compagnons, est tombé dans les pires excès. Il boit, et
+s'enivre comme un malheureux de la plus basse condition. Et, quand il
+est dans cet état, il ne recule devant aucune excentricité, ni aucune
+violence. Je l'ai vu revenir couvert de sang, ses habits déchirés, pour
+s'être battu dans les cabarets du port, avec des pêcheurs ivres comme
+lui. Il a écrasé, l'an dernier, un enfant sous son automobile lancée à
+une allure enragée, et qu'il était impuissant à retenir. Quand il est
+possédé par l'alcool, il ne connaît plus rien, ni l'âge, ni la
+condition, ni le sexe de ceux à qui il a affaire. Il frappera une femme,
+il outragera son père: c'est un démoniaque! Puis, le lendemain, revenu à
+la raison, il pleurera de repentir, il s'humiliera, implorera, quitte à
+recommencer, le soir même, s'il a été repris et entraîné par ses
+camarades de débauche.
+
+Le médecin se tut. Geneviève marchait auprès de lui, le front penché,
+comme sous le poids de ces terribles révélations. Enfin, elle s'arrêta
+et, avec un grand calme:
+
+--Son père vous a autorisé à me dire toutes ces choses?
+
+--Sans cela, aurais-je pu parler?
+
+--Pourquoi est-ce vous qui avez été chargé de m'éclairer?
+
+--Parce que j'étais le mieux en mesure de vous faire comprendre les
+conséquences physiologiques de ce vice affreux.
+
+--Il a donc une répercussion sur l'état physique?
+
+--Très grave, pour celui qui en est affecté; plus grave encore pour les
+enfants qui naissent de lui. Un alcoolique, sachez-le bien, donne la vie
+à de pauvres innocents qui peuvent devenir des tuberculeux, des fous ou
+des criminels, étant, de naissance, alcooliques eux-mêmes.
+
+--Mon Dieu! quelles effroyables conséquences!
+
+--Voilà ce qu'on ne saurait trop enseigner, mon enfant, car on ne veut
+pas le croire. Tous les malheureux qui vont dans les cafés ou dans les
+cabarets boire tranquillement, presque innocemment, des apéritifs,
+s'intoxiquent et, par avance, intoxiquent leur descendance. S'ils sont
+assez vigoureux pour ne pas subir la déchéance eux-mêmes, ils la
+préparent pour leur postérité. Quand ils boivent leur absinthe
+quotidienne, en ne pensant pas mal faire, ils empoisonnent leurs futurs
+enfants. Ils feront souche de scrofuleux, d'épileptiques, et seront très
+étonnés de voir les pauvres petites créatures étiolées et chétives. En
+buvant, ils ne se croient pas coupables. Ils imitent leurs parents,
+leurs amis, et, dans leur ignorance, pour quelques misérables
+satisfactions présentes, ils détruisent l'avenir.
+
+--Mais ne peut-on pas les guérir?
+
+--Rien n'est plus difficile.
+
+--Vous avouez cependant, vous-même, que M. Christian, depuis qu'il a
+vécu à Saint-Georges, s'est sérieusement corrigé.
+
+--Oui. Son intention de modifier ses habitudes est évidente, mais le
+pourra-t-il?
+
+Geneviève releva la tête, et d'un ton ferme:
+
+--Monsieur votre neveu, à l'instant, disait que, pour pouvoir, il
+suffisait de vouloir.
+
+--C'est que justement ce funeste, cet horrible vice est destructeur de
+la volonté. Que j'en ai vu de ces malheureux qui disaient: «Je ne boirai
+plus!» et qui, le lendemain même, couraient satisfaire leur passion!
+
+--Avaient-ils des raisons impérieuses de s'en abstenir?
+
+--Des raisons de vie ou de mort. Rien ne les arrêtait!
+
+--Même l'affection d'une femme dévouée?
+
+Le vieux médecin regarda, avec une sincère angoisse, la jeune fille, et,
+d'un ton très bas, comme s'il faisait un aveu très douloureux:
+
+--Même l'affection la plus tendre et la plus clairvoyante. Ils se
+sauvaient comme des malfaiteurs, ils mentaient, ils devenaient capables
+de tout. J'en ai vu qu'on enfermait, et qui s'enivraient avec de l'eau
+de Cologne, de l'élixir dentifrice, et même du vernis à bottines.
+
+--Des fous!
+
+--Des alcooliques.
+
+--N'y a-t-il donc pas de remède? Vous luttez, vous, docteur, cependant.
+Je sais que vous êtes un des promoteurs de la ligue contre ce véritable
+fléau social.
+
+--Oui, nous luttons, par la parole, par la plume, dans des conférences,
+dans des brochures, dans des journaux. Mais quels résultats
+obtenons-nous? De bien médiocres. Faire appel à la raison humaine?
+Quelle chimère! Pour déraciner l'alcoolisme, il faut fermer tous les
+cabarets de France, ceux où il y a de la dorure et des tables de marbre,
+comme ceux où l'on consomme sur le zinc du comptoir. Et pour cela, une
+loi est nécessaire. Vous m'entendez, on n'obtiendra le salut de ce pays,
+pourri par l'alcoolisme, qu'en défendant de vendre de l'alcool, comme si
+c'était du poison. Tant qu'on n'aura pas pris chez nous les mesures
+qu'on a édictées en Suède, en Russie, et ailleurs, on boira, on
+s'enivrera, on se tuera, et les hôpitaux regorgeront, ainsi que les
+prisons et les bagnes.
+
+Geneviève avait écouté les paroles enflammées du médecin avec une
+attention extrême. Elle hocha la tête, puis:
+
+--Un dernier mot, docteur. A l'âge qu'a M. Christian, l'organisme
+est-il encore capable de se purger des germes malfaisants qui y ont été
+introduits? Enfin, est-il encore temps de sauver ce malheureux garçon?
+
+--Certes!
+
+--Que faudrait-il pour avoir des chances de réussir!
+
+--Lui imposer une expérience de sobriété absolue pendant trois mois.
+
+--Qu'appelez-vous sobriété absolue?
+
+--Boire de l'eau. Si, dans trois mois, il a observé ce régime, sans une
+infraction, on pourra espérer sa guérison physique et morale.
+
+La jeune fille, tendit la main au vieillard. Il la prit avec un respect
+attendri:
+
+--Je crains, mon enfant, que, dupe de votre générosité, vous n'entamiez
+une lutte bien périlleuse pour vous.
+
+Elle dit d'un ton grave:
+
+--Réussit-on jamais sans peine? Et réussir, quelle joie! Surtout quand
+il s'agit de sauver un être en danger de se perdre!
+
+Elle fit un gracieux signe de tête:
+
+--Je vous remercie de tout ce que vous m'avez dit de bon et de
+raisonnable, docteur. Je vais essayer d'en tirer parti. Nous verrons,
+dans trois mois, ce que vous penserez de ma tentative.
+
+Et, souriante, elle rentra dans le salon.
+
+
+
+
+V
+
+
+Étiennette Dhariel, dans son magnifique cabinet de toilette, était fort
+occupée à se tirer les cartes, lorsque Mme Mauduit, sa manucure,
+vêtue ainsi qu'une bourgeoise cossue, un sac noir à la main, entra sans
+être annoncée, comme chez elle.
+
+--Bonjour, Nénette, dit la manucure en posant son sac sur un canapé
+Louis XVI foncé de canne dorée, tu vas bien, ce matin?
+
+--Pas trop! J'ai un rossard de valet de trèfle qui ne veut pas marcher
+dans mon jeu!
+
+--Ah! ah! Toujours le jeune Christian? J'en apporte des nouvelles, plus
+fraîches et plus sûres que celles fournies par tes cartes....
+
+--Dis voir!
+
+--Avant, fais-moi donc donner un biscuit et un verre de Porto. J'ai
+l'estomac dans les talons.... J'ai fait tout Paris, depuis ce matin....
+
+--Fouille dans le bonheur du jour.... Tu vas y trouver ton affaire....
+
+Mme Mauduit ouvrit le battant d'un délicieux petit meuble en
+marqueterie, et, au lieu de tout ce qu'il fallait pour écrire, elle
+découvrit un plateau en verre de Bohême, des gâteaux secs, des carafons
+de vin d'Espagne. Elle prit deux verres, les emplit, en offrit un à
+Étiennette, qui le plaça, sans y toucher, sur la table; et, après s'être
+restaurée convenablement:
+
+--J'ai vu Pavé, ce matin, chez Lise Taupin.... Il m'a donné sur ton
+fugitif des tuyaux très sûrs.... Il paraît qu'il est devenu tout à fait
+vertueux.... Un petit saint!
+
+Étiennette fit seulement:
+
+--Ah!
+
+Mais cette interjection claqua comme la batterie d'un pistolet qu'on
+arme.
+
+--C'est une jolie cure qu'elle vient de faire, la mijaurée qui t'a
+soufflé ton petit homme. Elle vaut un sanatorium, cette enfant-là! Je ne
+croyais pas qu'il existât ta pareille. Et cependant, la voilà. Mais dans
+l'autre sens.
+
+Étiennette se tut, mais ses mâchoires se serrèrent et devinrent
+anguleuses comme celles d'une bête de carnage. La Mauduit continua:
+
+--Notre cher Christian se couche à onze heures, fait le bridge de son
+papa, ne va plus qu'à la Comédie-Française, et boit de l'eau à tous ses
+repas. Dans l'intervalle, rien. Il est sage comme une image. Pavé en est
+malade d'indignation.
+
+--C'est tout ce qu'il sait faire, cette moule-là? Quelle influence
+a-t-il sur Christian?
+
+--Aucune. Personne n'en a plus que la jolie blonde qui tient notre
+petit Vernier à la laisse, comme un caniche.
+
+Étiennette, devenue soucieuse, dit avec amertume:
+
+--Si c'est pour me raconter ces choses-là que tu es venue me siffler mon
+Porto, tu aurais pu aussi bien prendre une correspondance et rentrer
+chez toi.
+
+--Ne te frappe pas, ma bichette. Il faut savoir entendre la vérité, ne
+fût-ce que pour en tirer parti. Est-ce que tu vas jeter le manche après
+la cognée? Ça ne serait pas digne de toi. Comment, la femme à qui on n'a
+jamais pris ses amants et qui les mettait tous à la porte, toi,
+Étiennette Dhariel, tu resterais avec la honte d'avoir été plaquée? Et
+tu ne t'en vengerais pas?
+
+--Je ne pense qu'à ça!
+
+--A la bonne heure. La petite n'est pas encore dans sa robe de mariée!
+Tu as le temps de travailler. Et tant qu'il y a place entre le pot et la
+gueule, il ne faut pas désespérer. Imagine-toi que Clamiron m'a raconté
+quelles conditions la chaste enfant avait posées à notre Christian....
+Ah! c'est vraiment fort! Et il faut qu'il soit rudement pincé pour y
+avoir consenti.
+
+--Eh bien?
+
+--Pendant trois mois, il doit vivre chez son père. S'il a le malheur,
+pendant ce temps d'épreuve, de faire une seule frasque et qu'on le
+sache, il est rasé, sans rémission. L'épreuve est sévère. Le
+baccalauréat ès-moeurs, quoi!
+
+Étiennette resta un moment pensive, et la Mauduit en profita pour boire
+le verre de Porto qu'elle avait versé pour son amie. Convenablement
+lestée, elle prit sur la table, dans une coupe en bronze d'un splendide
+travail italien, une cigarette, et l'alluma. La belle Dhariel parut
+sourire à une idée qui venait de s'offrir à elle. De sa main blanche
+elle prit une cigarette, comme la Mauduit, puis d'un ton presque
+indifférent:
+
+--Ah! ce pauvre Pavé est si vexé d'assister à la conversion de
+Christian? Eh bien! dis lui donc de passer ici. Je lui apprendrai la
+résignation.
+
+--Toi?
+
+--Mais, oui, fit Étiennette avec un sourire.
+
+--Oh! ma fille, s'écria la Mauduit, tu as dû trouver quelque chose: tu
+n'as plus les mêmes yeux qu'il y a un instant. Qu'est-ce que tu mijotes?
+Dis-le moi....
+
+--Tu es trop curieuse. Tu le sauras en temps utile.... Ah ça, qu'est-ce
+que tu m'apportes aujourd'hui?
+
+--Ah! du soigné!
+
+La manucure se leva, prit sur le canapé son sac noir, l'ouvrit, et en
+tira un écrin, dans lequel étincelaient deux perles grosses comme des
+noisettes, d'un orient admirable et d'une rondeur parfaite.
+
+--Mais ce sont les boucles d'oreilles de Maud Gray que tu as là....
+
+--Ce sont elles.
+
+--Elle s'en défait?
+
+--Elle les donne en nantissement. Elle a besoin de trente mille.
+
+--Pour Poivrier?
+
+--Non, pour le petit marquis d'Aubusserolles....
+
+--Quoi? Elle s'est toquée de ce gigolo?
+
+--Non! Il lui a promis de l'épouser à la mort de son père, le duc de
+Candare.
+
+--Tu m'en diras tant! Et alors il lui faut quinze cents louis? Pourquoi?
+
+--Pour payer une culotte du marquis au club....
+
+--Mince!
+
+Elle prit les perles, les mania comme un orfèvre, les soupesa, les
+respira, semblant jouir, par le toucher, la vue et l'odorat, de ce
+splendide joyau. Puis elle les remit dans l'écrin.
+
+--Elles valent cinquante mille, au bas mot.
+
+--Tu parles! Il n'y a pas les pareilles à Paris. Fontana les prendrait
+tout de suite. Mais Maud ne veut pas vendre et «ma tante» n'offre que
+vingt mille.... Elle donne en gage les perles, pour six mois, avec trois
+mille de commission.... Si, dans six mois, elle ne paye pas, le
+nantissement se transforme en vente moyennant cinq mille francs de
+plus....
+
+--Trois mille pour six mois, c'est du 20 p. 100. Ça peut aller.... Mais
+pas les cinq mille de plus! Elle rendra les trente mille, plus trois....
+Ou on gardera les perles....
+
+--On, c'est-à-dire toi, Étiennette....
+
+--Non, toi, Mme Mauduit, moyennant les 10 p. 100 habituels. Moi, je
+ne fais pas d'affaires.
+
+--Convenu. Où est l'argent?
+
+--Le voici.
+
+Étiennette ouvrit le bas d'un petit meuble décoré en vernis martin, et
+démasqua une caisse de fer. Dans un tiroir elle prit trente billets de
+mille francs, referma avec précision son coffre-fort, et posa la somme
+sur la table. Puis elle dit:
+
+--C'est tout?
+
+--Non! J'ai encore là des dentelles anciennes, du point de Venise....
+
+--Des dentelles... j'en ai trop. J'en vendrai si l'on veut.
+
+--Elles sont avantageuses.
+
+--Je m'en moque!
+
+--Alors veux-tu un tableau de Van Dyck? Il vient de chez le comte de
+Conflans.... C'est le portrait de Lord Sommerset enfant, un
+chef-d'oeuvre!
+
+--Où le voit-on?
+
+--Je te l'enverrai.
+
+De son sac noir, la Mauduit sortit ses outils, ses flacons et ses
+brosses:
+
+--Si nous nous occupions de tes mains, à présent....
+
+--Tu es pressée?...
+
+--Non. C'est pour que tu sois libre....
+
+--Je ne sors pas aujourd'hui. J'ai à détacher les coupons de ma rente
+russe....
+
+--Veux-tu que je t'aide?
+
+--Avec plaisir. Tu dîneras avec moi....
+
+--Donne-moi des ciseaux.
+
+Étiennette étala une énorme liasse de titres. Les deux femmes en prirent
+chacune la moitié, et, avec application, elles commencèrent à couper
+les petits carrés de papier.
+
+A la suite de cette conversation entre Mme Mauduit et Étiennette
+Dhariel, Clamiron, qui, depuis la conversion de Christian n'avait pas
+mis les pieds chez son ami, reparut un beau matin. Il trouva le fiancé
+de Geneviève dans son fumoir, très occupé à examiner des chiffres dans
+lesquels étaient entrelacées les lettres H et V. Sans paraître avoir
+remarqué la longue abstention de Clamiron, Christian le consulta sur
+différents modèles, le recevant comme s'il l'avait vu la veille. Pavé,
+avec sa malice à froid, retrouva rapidement le ton de la familiarité, et
+d'un air goguenard interrogea son ami sur son état d'esprit:
+
+--Eh bien! mon jeune seigneur, nous voilà décidément rentré dans le
+giron de la famille? C'est un bel exemple que tu donnes aux camarades.
+Le père Clamiron en pleure d'admiration, tous les soirs, à l'heure de la
+soupe, qui, pour cet ancien maçon devenu, du reste, un des richards de
+Paris, est demeuré un aliment de première nécessité.... Il m'embête
+bien, avec ta conversion! Dis donc, comment t'en trouves-tu? Est-ce que
+ça rend très malade?
+
+--Mais non, ça rend, au contraire, très bien portant.
+
+--Il est vrai que tu es moins «vanochard» que jadis, au temps de nos
+fêtes. Ah! vieux Christian, c'est égal, nous en avons fait des fameuses
+ensemble, hein? Moi, je continue; mais si tu savais ce que tu me
+manques!
+
+--Bah! tu me remplaceras. Il y en a d'autres.
+
+--Pas comme toi!... Ah! dis donc, je viens de me payer une Mercédès de
+trente chevaux.... Elle est à la porte; veux-tu la voir?
+
+--Avec plaisir.
+
+--Prends ta pelure et une casquette, nous irons faire un tour.
+
+Christian fit un pas en arrière et marqua très nettement sa volonté de
+résister à la tentation.
+
+--Impossible. Mon père m'attend dans une heure, rue de Châteaudun, au
+bureau....
+
+--Je t'y conduis.
+
+--Non! non! Ma voiture est commandée. Je te remercie.
+
+--Ah! tu te défies de moi, gémit Pavé, avec un geste plein de reproche.
+Mon vieux copain! Qu'est-ce que tu crains donc?
+
+--Rien du tout! Mais j'ai affaire, je ne peux pas aller en balade....
+
+--Es-tu changé! Qu'est-ce qu'on t'a fait? Ah! mon coco, si on le savait!
+
+--Il est inutile de le dire, répliqua Christian avec une soudaine
+vivacité.
+
+--Allons! on ne parlera pas. On ménagera ta renommée. Mais, avec tes
+idées nouvelles, est-ce que cela t'est agréable de me recevoir? Si je
+t'embête, il faut prévenir.
+
+--Pas du tout. J'ai plaisir à te voir, au contraire....
+
+--Bon! Mais il était possible de s'y tromper. Alors, à un de ces jours.
+
+Le soir même, après le dîner qui avait réuni les familles Harnoy et
+Vernier, Christian raconta la visite de Clamiron et, quoiqu'il eût, par
+politesse, affirmé à son ami que sa présence lui avait été agréable, il
+manifesta l'intention de s'arranger pour ne plus le rencontrer. Comme
+Vernier applaudissait à cette détermination et encourageait son fils à
+rompre avec tous ses anciens compagnons, Geneviève intervint:
+
+--Peut-être serait-il préférable de s'en écarter peu à peu. Toute mesure
+de rigueur pourra paraître dictée par la famille de Christian. Et comme
+il n'en est rien, et que tout ce qu'il fait provient de son initiative
+personnelle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas rompre brusquement.
+D'ailleurs, ne serait-ce pas avoir l'air de craindre le contact des
+anciens amis? Et même, dans une certaine mesure, ne serait-ce pas se
+dérober à leur influence? Christian n'a plus rien à redouter et peut
+risquer l'aventure, s'il lui plaît.
+
+En prononçant ces paroles, Geneviève regardait Christian. Elle se pencha
+vers lui et, ajouta ce commentaire:
+
+--Êtes-vous assez sûr de vous pour affronter vos anciens compagnons de
+folies? C'est là que, vraiment, on verra si vous êtes radicalement
+guéri, ou si vous êtes capable d'une rechute. Si vous éloignez de vous
+Clamiron, est-ce parce que vous avez peur qu'il ne vous entraîne à mal
+faire? Et si vous avez pareille crainte, quelle garantie est-ce que
+j'ai, moi, que vous ne retomberez pas dans vos fautes anciennes? Allons!
+il faut être beau joueur et accepter la partie telle qu'elle se
+présente, avec toutes ses tentations et tous ses périls. Il faut voir
+Clamiron, il faut voir aussi les autres: les Vertemousse, les Longin et
+les Fabreguier. Leur fréquentation sera la pierre de touche de votre
+conversion. Sans elle, l'expérience ne serait pas complète.
+
+Christian écouta en souriant la jeune fille et répondit:
+
+--Oh! je crains plutôt l'ennui que la tentation, dans leur compagnie.
+Heureusement pour moi, je sais faire la différence entre les plaisirs
+d'autrefois et les satisfactions d'aujourd'hui. Je n'affligerai pas
+Clamiron, en le consignant à ma porte. Mais je me montrerais dehors,
+auprès de lui, avec une certaine répugnance. Il a une forme d'esprit qui
+ne me plaît plus. Il me semble que nous ne parlons plus le même langage.
+
+--Surtout, vous ne pensez plus de même. Et c'est cela qui vous choque.
+Mais vous ne devez pas vous exposer à la raillerie des sots. Et comme il
+est impossible que, dans la vie, vous vous dérobiez à tout ce qui ne
+vous plaira pas et ne voyiez que les gens avec qui vous sympathiserez,
+il faut, dès maintenant, prendre l'habitude de supporter les corvées
+avec sérénité.
+
+--Hein? Christian, s'écria l'oncle Mareuil, qui eût dit qu'un jour tu
+considérerais comme une corvée de rencontrer tes inséparables? Ah! la
+vie offre des surprises! C'est égal, ma chère enfant, vous avez fait là
+une belle cure!
+
+Ce que venait d'exprimer le vieux garçon était profondément senti par
+toute la famille. Vernier s'était mis à chérir sa future belle-fille. Il
+la gâtait de toutes les manières et s'apprêtait à la combler. Il avait
+chargé Emmeline de choisir la corbeille, et Mme Vernier s'entendait,
+avec un goût exquis, à jeter l'argent par les fenêtres. Geneviève, très
+virile d'esprit, peu sensible aux séductions du luxe, trouvait tout trop
+beau et laissait tomber des regards presque indifférents sur les parures
+splendides et les dentelles précieuses que des commis attentionnés
+faisaient passer cérémonieusement devant ses yeux. Elle n'observait avec
+un intérêt réel que l'attitude de Christian et n'était attentive qu'à
+ses paroles. L'entreprise qu'elle avait tentée la passionnait et sa
+victoire morale l'enthousiasmait bien autrement que son triomphe
+mondain.
+
+Elle était cependant l'objet de tous les commentaires et de toutes les
+jalousies de la part des mères de famille ayant des filles à marier.
+Certaines d'entre elles possédaient un répertoire des plus riches
+héritiers de France. Et sur leur grand livre matrimonial Christian était
+coté comme un des plus beaux partis. Même débauché et vicieux, le fils
+de Vernier était couché en joue par toutes les marieuses de Paris. Et
+ses fiançailles avec Mlle Harnoy, annoncées officieusement, avaient
+causé une déception profonde dans la haute finance et l'aristocratie. Le
+faubourg Saint-Germain avait compté recommencer avec le fils l'admirable
+spéculation réussie, une première fois, avec le père. Et c'était la
+fille d'un petit négociant presque en mauvaises affaires qui
+l'emportait.
+
+Étiennette Dhariel en était devenue presque sympathique. L'Ariane de
+Christian se cloîtrait depuis sa séparation, cuvant sa colère. Elle
+n'avait pas publié le chiffre de l'indemnité énorme allouée par le père
+Vernier à la veuve illégitime de son fils. Elle se donnait donc tout à
+fait l'air d'une victime. On la plaignait. D'autant plus qu'elle avait
+repoussé, assez brutalement, les propositions d'un Russe très épris
+d'elle et qui mettait à ses pieds le fruit de ses déprédations dans le
+gouvernement d'une province limitrophe de la Chine. Étiennette jouait
+son rôle avec une habileté extrême et passait véritablement pour
+inconsolable dans le monde de la galanterie. Toutes ces histoires,
+racontées par Clamiron, divertissaient Christian et le chatouillaient
+même dans sa vanité. Il n'était pas ordinaire d'inspirer de pareils
+regrets à une femme aussi positive qu'Étiennette. Et tout en étant bien
+décidé à ne jamais la revoir, le jeune homme ne pouvait se défendre d'un
+peu d'attendrissement, bien humain, pour l'abandonnée.
+
+--Qui diable aurait pu la croire si sensible? dit-il à Clamiron. Elle
+qui se vantait si haut de ne pas connaître la pitié et d'avoir laissé ce
+pauvre Kennedy se loger une balle dans la tête, à Monte-Carlo, parce
+qu'elle refusait de rentrer à Paris avec lui!
+
+--Kennedy était décavé, tu sais, et Étiennette n'a jamais eu de
+considération pour les gens dans la purée. Tandis que toi! Mais j'ai
+tort de comparer. Pour toi, c'est le coeur qui parle. Oh! mon cher, elle
+en devient stupide! Elle m'a chargé de le demander si tu ne
+consentirais pas à lui dire un dernier adieu avant de te marier....
+
+--Rien du tout! En voilà une idée! C'est rompu. Restons comme nous
+sommes.
+
+--Ah! tu en as une force de caractère! Moi, quand elle m'a flanqué à la
+porte pour te prendre, je n'ai pas pu me résigner à ne plus la voir et
+je suis revenu chez elle, en ami.
+
+--Et même autrement.
+
+--Ça, jamais! Christian, je te le jure.
+
+--Si tu crois que ça me fait quelque chose, à présent! Je n'ai jamais eu
+de grandes illusions sur Étiennette. Je sais qu'elle m'a trompé tant
+qu'elle a pu. Je ne restais pas avec elle à cause de ses qualités de
+coeur, mais parce qu'elle savait me distraire. Avec cette femme-là, il
+n'y avait pas moyen de s'ennuyer une minute. Et c'est capital.
+
+--Et maintenant, insinua Clamiron, t'amuses-tu?
+
+--Je ne m'amuse pas, dit Christian avec tranquillité, je suis heureux.
+
+--C'est épatant! Toi, Christian, tu es heureux, dans les conditions où
+tu vis?
+
+--Oui, mon garçon. Et tu peux le proclamer.
+
+Peu à peu, à la faveur de ces entretiens, où Clamiron, avec une
+singulière adresse, naturelle ou enseignée, flattait Christian, les deux
+anciens copains étaient sortis ensemble. Pavé avait décidé son ami à
+essayer la fameuse automobile de trente chevaux et il avait amené
+triomphalement Christian au Pavillon Bleu. Là, s'étaient trouvés
+Vertemousse, Longin et Fabreguier. Toute la bande s'était embarquée et
+on avait fait du quatre-vingts à l'heure dans la direction de
+Versailles. Le soir, à l'heure du dîner, sans accident et sans rencontre
+inopportune, Christian avait été déposé à sa porte par Clamiron.
+
+Cette partie avait ramené la confiance dans l'esprit du fiancé de
+Geneviève. Il n'avait plus appréhendé de revoir ses camarades. Il était
+retourné au cercle avec une assurance nouvelle. Il s'était senti maître
+de lui. Désormais, il ne craignait plus rien. Il y avait près de trois
+mois que durait l'épreuve imposée par Geneviève. Pas un jour il n'avait
+contrevenu à sa volonté. Il demeurait d'une sobriété parfaite, il
+s'occupait au bureau, il allait à Moret inspecter l'usine. Il faisait,
+par la même occasion, remettre en état, au château, l'appartement de sa
+mère, qui était resté inhabité et dans lequel il comptait s'installer
+avec sa femme pour passer les premières semaines de sa vie conjugale.
+Les bans venaient d'être publiés, lorsque Clamiron dit à Christian:
+
+--Cette fois, c'est fini, nous te perdons. Il n'y a plus à s'en dédire,
+tu es affiché à la mairie et on t'a annoncé au prône, à l'église. Nous
+n'avons plus qu'à endosser nos habits pour te servir de garçons
+d'honneur....
+
+--Tu ne le voudrais pas, s'écria Christian. On ne pourrait pas te
+prendre au sérieux. On attendrait toujours de toi quelque blague. Non,
+mes enfants, ce seront de bons petits cousins en bas âge qui rempliront
+cet office.... Vous vous réserverez pour donner à la quête.
+
+--Alors tu vas au moins nous payer à dîner, pour enterrer ta vie de
+garçon?
+
+--Pas davantage!
+
+--Quoi! tu auras le coeur de nous quitter à sec?... Après avoir tant de
+fois trinqué avec nous!
+
+--C'est justement parce que j'ai trop trinqué avec vous que je juge
+inutile de le faire une fois de plus.
+
+--Tu deviens économe, mon vieux.
+
+--Ah! ça n'est pas pour l'argent! Je vous régalerai, si vous voulez,
+mais à la condition de ne paraître qu'au dessert.
+
+--Ça serait déjà ça! Mais tu es vraiment chiche de tes faveurs.
+
+Ils ne parlèrent plus de cette idée de dîner. Mais les paroles de
+Clamiron avaient fait leur trajet dans l'esprit de Christian. Qu'est-ce
+qu'il risquait à convier ses amis au Café de Paris, dans un salon, pour
+leur faire ses adieux? N'allait-il pas, maintenant, à chaque instant, en
+leur compagnie, au Chalet du Cycle, à Madrid, déjeuner, sans qu'il en
+résultât aucun inconvénient? Il ferait les invitations lui-même. Il n'y
+aurait que des hommes, et, dans ces conditions, il ne courait pas grand
+danger. Cependant il ne prit pas de décision. Une incertitude troublait
+sa pensée. Il avait le pressentiment qu'il allait faire là une chose au
+moins inutile. Mais sa vanité le poussait à ne pas reculer. Entre ces
+deux impressions, il hésitait, lorsque Pavé se chargea de mettre fin à
+ses irrésolutions. Il arriva triomphant un matin, et dit:
+
+--Eh bien! mon fils, les camarades sont plus chics que toi: le repas des
+adieux que tu ne veux pas leur payer, ce sont eux qui te l'offrent. On
+ne dînera pas, puisque ça te fait si peur. On déjeunera tout bonnement.
+Ça colle-t-il?
+
+--Eh bien! oui! s'écria Christian. Quel jour?
+
+--La veille du mariage à la mairie.
+
+--Il y a soirée de contrat chez mon père.
+
+--Eh bien, on déjeunera à midi, chez Joseph.... A deux heures, tu seras
+libre, vieux frère. Tu nous laisseras, dans les larmes, achever nos
+cigares, et tu rentreras mettre des fleurs dans les vases pour ta
+fiancée.
+
+--Convenu.
+
+--A la bonne heure!
+
+Pourtant, une sorte d'inquiétude subsistait dans l'esprit de Christian.
+Malgré l'épreuve jusqu'à ce jour victorieusement supportée, il savait
+combien ses nerfs étaient facilement excitables. Et le milieu tapageur
+dans lequel il allait se trouver une fois de plus lui inspirait une sage
+défiance. Il avait promis. Il lui était impossible de se dédire sans
+s'exposer aux plaisanteries, il ne le voulut, pas, mais il résolut de se
+surveiller avec soin, de ne boire que d'un seul vin, quoi qu'on en pût
+penser, et de parler avec une extrême réserve. Il voyait juste, en cette
+circonstance, et le péril qu'il appréhendait était plus sérieux qu'il ne
+pouvait le soupçonner.
+
+Le soir même du jour où il avait accepté l'invitation de Clamiron,
+celui-ci était allé chez Mlle Dhariel qui l'attendait. Il avait
+trouvé la jolie fille en grande tenue, son chapeau sur la tête. Il lui
+avait dit sans même s'asseoir:
+
+--Tu sors?
+
+--Oui, je vais à la première du Palais-Royal. Mais j'ai le temps, j'en
+verrai toujours assez. Cause.
+
+--Eh bien! c'est une affaire bâclée. Christian viendra.
+
+--Vrai?
+
+--Puisque je te le dis.
+
+--Comment as-tu obtenu ça?
+
+--En lui assurant qu'on se ficherait de lui s'il ne marchait pas. Tu
+sais comme il a de l'amour-propre. Il n'a pas voulu renâcler.
+
+--Et ça se passe?
+
+--Chez Joseph, lundi. Rien que des hommes, mais choisis. Les «poteaux»!
+Et des biberons, tu les connais! L'addition sera corsée!
+
+--Bien! Tu me retiendras le cabinet voisin, je ne veux pas aller le
+retenir moi-même, crainte d'indiscrétion....
+
+--Oui, mais dis-donc, si Christian apprend que c'est moi qui ai
+manigancé l'affaire, il m'en voudra.
+
+--As-tu peur de lui?
+
+--Peur de rien! Mais le procédé....
+
+--Eh! une farce comme tu en as fait cent, dans ta belle carrière de
+fantaisiste. Es-tu Pavé, ou ne l'es-tu plus? Si tu l'es, tu dois à
+l'honneur de ton nom de faire des excentricités énormes.... Ou bien
+donne ta démission de prince des loustics parisiens. On en couronnera un
+autre. Et ce sera tout!
+
+--Oui, tu as raison! Mais si ça allait tout de même faire rater le
+mariage?
+
+--Parce que Christian aura assisté à une dernière fête avec ses amis, et
+qu'il se sera pochardé à leur santé.... D'abord, qui dit qu'il se
+pochardera?...
+
+--Moi, je le dis! Sacredieu! Car s'il ne se met pas dans les
+brindezingues, nous sommes tous de petits garçons bons à jouer au
+cerceau, et non les joyeux noceurs que tout Paris connaît....
+
+--Et admire!
+
+--Il faut donc que la partie soit complète, triomphale, féerique!
+
+--Et moi je serai là pour couronner le héros, au moment de l'apothéose.
+
+--Il en aura une surprise!
+
+--S'il est en état d'en jouir.
+
+--Ah! prends garde, s'il est à moitié gris, qu'il ne se fâche. Alors
+tout rate. Et nous en sommes pour notre honte.
+
+--J'en fais mon affaire. Alors, à lundi, je compte sur toi. Viens me
+mettre en voiture.
+
+La semaine se passa pour Christian en préparatifs. Il eut à peine le
+temps de penser à la fête projetée par ses amis. Il ne quittait pas
+Geneviève, dont le père, mis en possession de ses nouvelles attributions
+dans la maison Vernier, exultait de joie et ne tarissait pas en éloges
+sur son futur gendre et sur toute la famille.
+
+Le dimanche soir, cependant, Christian dit à sa fiancée:
+
+--Je déjeune demain avec mes amis. Ils ont tenu à se réunir tous pour
+enterrer ma vie de garçon.... Cela m'ennuie prodigieusement, mais il m'a
+été impossible de refuser....
+
+--Eh bien! amusez-vous. Je trouve cela très naturel. Du reste, le baron
+Templier doit en être, je pense....
+
+--Oh! non! Il n'est pas de la bande.... Il a horreur de tous les joyeux
+garçons qui seront présents.... C'est un homme rangé, lui.
+
+Le sourcil de Geneviève se fronça légèrement, mais elle continua de
+sourire:
+
+--J'aurais préféré qu'il fût présent. Pourtant je ne pense pas que vous
+ayez besoin d'être accompagné, ni surveillé. Vous n'avez pas de meilleur
+censeur que vous-même.
+
+--Je suis vraiment touché de votre confiance, dit Christian avec une
+soudaine émotion. Je ferai tout pour la justifier.... Comptez sur ma
+sagesse.
+
+Elle ne répondit pas, mais elle lui serra la main. Il eut une vive
+poussée de joie, et dit:
+
+--Oh! moralement gardé par vous, car votre souvenir est sans cesse
+présent à ma pensée, je n'ai rien à redouter.
+
+Le lundi matin, vers onze heures et demie, Clamiron vint prendre
+Christian dans son automobile. Ils arrivèrent rue Marivaux, descendirent
+à la porte du restaurateur, gravirent l'escalier et, conduits par les
+garçons empressés, firent leur entrée dans le salon où devait avoir lieu
+le déjeuner. La table était couverte de fleurs toutes blanches, comme
+pour une fiancée. De gros noeuds de moire blanche cravataient les
+candélabres, et le lustre était orné de boutons d'oranger. A peine sur
+le seuil, Christian fut accueilli par une acclamation, et tous les
+convives, avec un ensemble parfait, imitèrent avec leur bouche la
+sonnerie «aux champs». Clamiron, prenant Christian par le bras, passa
+devant les amis, comme pour une revue solennelle. Puis, s'arrêtant
+devant Vertemousse, qui courba sa haute taille avec condescendance, il
+le fit sortir des rangs, prit dans son gilet une énorme rosette du
+Mérite agricole, la mit à la boutonnière de la jaquette du tireur de
+pigeons stupéfait, l'embrassa sur les deux joues, en disant avec la voix
+de M. Prudhomme:
+
+--C'est vous qui êtes le maigre? Continuez, mon ami, continuez!
+
+Puis il fit asseoir Christian, se plaça à côté de lui, et se tournant
+vers le maître d'hôtel, il cria:
+
+--Que la fête commence!
+
+Ils étaient douze, tous connus sur le pavé de Paris. Le plus vieux
+comptait trente ans. Il y avait déjà deux divorcés dans le nombre, et
+cinq jouissaient de conseils judiciaires, ce qui ne les empêchait pas de
+se ruiner, bien au contraire, les usuriers étant devenus leur suprême
+recours. Presque aucun de ces brillants seigneurs n'avait fait de folies
+pour les femmes. La passion n'était point leur affaire. Ils
+s'adonnaient aux sports, se livraient à de grandes dépenses de vigueur,
+mangeaient et buvaient solidement, mais méprisaient l'amour, qui leur
+paraissait beaucoup trop énervant. La plupart étaient joueurs, et
+c'était sur les tables des cercles ou aux baraques du pari mutuel qu'ils
+laissaient leur argent.
+
+Génération très particulière et nouvelle en France, qui n'avait plus
+rien de la fougueuse spontanéité de l'espèce, se montrait très pratique,
+très avertie, très froide, et d'une férocité d'égoïsme indicible. Ces
+gaillards-là étaient bien incapables d'aller chez le bijoutier acheter
+une parure ou un bracelet pour donner à une jolie fille, mais ils ne
+dédaignaient pas de s'offrir à eux-mêmes des boutons de chemises en
+pierres précieuses, des épingles et des coulants de cravate somptueux,
+des chaînes de montre variées, pour toutes les circonstances de la vie,
+des cannes à monture d'or, et des bagues qui faisaient étinceler leurs
+mains à chaque geste. Curieux de sensations imprévues, jusqu'à la manie,
+ils réalisaient dans toute son intégrité le type du _snob_, plein
+d'admirations factices, qui court avec empressement au divertissement à
+la mode, et s'en régale pendant le temps qu'il sera bon genre de s'y
+amuser. Race inquiétante qui a contribué à pervertir le goût, par la
+bassesse instinctive de ses tendances et par une recherche de tout ce
+qui était outrancier dans la vulgarité, comme si sa veulerie blasée
+avait besoin d'être excitée par des sensations ordurières. Mais toujours
+regardant, jamais agissant, voyeuse émasculée de la décadence,
+incapable d'un sursaut viril, dans son avachissement progressif.
+
+Et cette réunion de douze jeunes gens, sans femmes, dans ce salon de
+restaurant, était symptomatique de cet état moral et physique qui
+poussait toute une génération à une chasteté presque honteuse. Ils
+mangeaient et buvaient entre eux, joyeux viveurs dont la dégénérescence
+eût humilié les ancêtres. Mais ils buvaient et mangeaient ferme, car ils
+savaient ce qu'était la gastronomie et appréciaient à leur juste mérite
+les vins que le sommelier versait dans leurs verres. Le menu avait été
+soigneusement rédigé et les crus étaient de choix. Clamiron avait bien
+fait les choses, et le chef célèbre qui officiait avait su être à la
+hauteur de sa mission. Déjà les cailles en caisses apparaissaient
+escortées d'un Yquem 84, et Christian, qui faisait honneur au déjeuner,
+n'avait pas encore touché à son verre. Clamiron se pencha vers lui:
+
+--Tu vas avoir la pépie! Bois au moins de l'eau, si tu ne bois pas de
+vin.... Crains-tu qu'on ne t'ait versé du poison?
+
+Christian sourit, et prenant sa coupe à Champagne:
+
+--Mais, non, je vais porter votre santé à tous.
+
+Il se leva, et s'adressant à ses compagnons avec une souriante ironie:
+
+--Mes chers amis, je suis très touché de la pensée affectueuse qui vous
+a réunis, aujourd'hui, autour de moi. Nous avons fait bien des bêtises
+ensemble. Nous n'en ferons plus à l'avenir. Je compte me ranger et
+devenir aussi sérieux que j'ai été déraisonnable. Cela n'est pas aussi
+difficile que vous pouvez l'imaginer. C'est une habitude à prendre, et
+une fois le trantran commencé, il n'y a plus qu'à suivre.... On se
+figure que c'est ennuyeux de s'occuper à des choses qui ne sont pas
+stupides ou ruineuses, et quelquefois ruineuses et stupides à la fois,
+c'est une complète erreur. On trouve autant d'intérêt à gagner de
+l'argent qu'à le dépenser. Je crois même pouvoir affirmer qu'à partir
+d'un certain moment de la vie, gagner de l'argent devient un besoin et
+n'en pas dépenser une passion....
+
+Il ne put aller plus loin. Une tempête de cris s'éleva autour de lui:
+
+--Hourrah pour Christian! Il se paye notre tête! Ah! tu en as un culot,
+mon garçon! Non! mais il nous fait un cours de bonnes moeurs! A ta
+santé! A tes futurs enfants!
+
+Sans se démonter, le jeune homme leva sa coupe et la vida d'un trait,
+puis il se rassit au milieu du tapage général. La voix perçante de
+Clamiron parvint à dominer le tumulte:
+
+--Messieurs, le jeune récipiendaire a fort bien parlé. On peut lui
+ouvrir les portes de l'institution du mariage. Il est digne d'y entrer.
+Sa future est, du reste, charmante.... Je propose la santé de Mlle
+Harnoy.
+
+Il remplit la coupe de Christian et lui dit chaleureusement:
+
+--Choquons nos verres, mon vieux, et de tout coeur!
+
+Christian lui fit raison sans hésiter. Une légère rougeur monta à ses
+pommettes, une excitation soudaine tendit ses nerfs. Et comme Clamiron
+avait versé du vin dans la coupe reposée sur la table, le fiancé de
+Geneviève cria dans le bruit des verres tintant aux mains des convives:
+
+--Je vous en souhaite une pareille à chacun, mes petits!
+
+Et, sans qu'on l'y eût invité, il porta encore une fois la coupe à sa
+bouche. Ses yeux s'allumèrent, comme une lampe dont la flamme s'avive.
+Dans son cerveau purifié par une abstinence prolongée, un trouble
+soudain se manifesta. Machinalement, et comme retrouvant ses habitudes
+anciennes, il but de nouveau. Au milieu du tapage, parmi les
+interpellations qui s'échangeaient dans la chaleur de la pièce où
+flottaient les odeurs des mets et le bouquet des vins, il eut le
+sentiment qu'il se laissait entraîner à un danger certain. Il regarda
+autour de lui d'un air de défi, et ne vit que des physionomies
+souriantes, des yeux bienveillants, n'entendit que des rires. Nul
+dessein de lui nuire, le seul projet de se divertir entre soi, et bien
+tranquillement. Le dessert était servi, et la glace circulait autour de
+la table. Vertemousse avait même allumé une cigarette et fumait en
+contant ses exploits cynégétiques. Christian se rassura, mais il sentit
+que sa tête était déjà plus échauffée qu'il ne convenait, il se pencha
+vers Clamiron et lui dit:
+
+--Fais-moi donc donner un verre d'eau.
+
+--Tout de suite.
+
+Pavé appela le maître d'hôtel et lui parla à voix basse. Celui-ci mit
+sur la table une bouteille qui avait la forme et la couleur d'une
+bouteille d'eau d'Evian, Christian prit la bouteille et emplit lui-même
+son verre. Puis, distraitement, il le vida aux trois quarts. Il lâcha un
+juron, reposa le verre si fort sur la table qu'il le brisa, et, d'un ton
+furieux, il cria:
+
+--Maître d'hôtel, est-ce que vous êtes fou? C'est du kirsch que vous me
+donnez là.
+
+Une longue acclamation étouffa sa voix. Ainsi qu'à travers un
+brouillard, il voyait tous ses amis debout, des fleurs dans les mains,
+et s'avançant vers lui. Il sentit que Clamiron lui couronnait la tête
+avec une guirlande de boutons d'oranger qu'il avait décrochée du lustre.
+Une stupeur commençait à l'envahir, contre laquelle il voulut réagir.
+Mais l'alcool maintenant était redevenu son maître. Il réussit à dompter
+son engourdissement; il se mit sur ses pieds, et comme pris de frénésie,
+oubliant ses craintes, mentant à ses promesses:
+
+--Si c'est ma dernière fête, qu'elle soit mémorable!
+
+Et d'une main mal assurée il but le vin qui remplissait les verres
+laissés intacts par lui, depuis le commencement du repas.
+
+Ses amis hurlèrent avec enthousiasme:
+
+--Ah! vieil ami, tu es toujours notre chef!
+
+--Et puis, qu'est-ce que tu crains? Il est deux heures. Jusqu'à ce soir,
+tu as le temps de prendre l'air.
+
+--Au lieu d'enterrer ta vie de garçon, flambons-la; Du punch!
+
+--Une belle incinération!
+
+Dans l'atmosphère obscurcie par la fumée des cigares, les flammes du
+rhum dansèrent, bleues, blanches, se courbant, près de s'éteindre, puis
+ravivées, s'élevant en langues ardentes. Emporté par une sorte de
+fureur, comme si sa raison submergée luttait encore contre le vice
+triomphant, Christian, avec des éclats de rire terribles, se mit à
+arroser la nappe de punch brûlant. La toile s'alluma, les mousses des
+compotiers crépitèrent. Les garçons durent intervenir pour que le feu ne
+prît pas aux tentures. Le patron, inquiet, risqua un oeil par
+l'entrebâillement de la porte. Mais Christian semblait en proie aux
+bizarreries de ses plus mauvais jours d'ivresse. Il avait amassé des
+réserves de folie pendant ses jours de sagesse, et maintenant laissait
+libre cours à sa fantasque brutalité. Vertemousse ayant voulu le
+raisonner, reçut une carafe à la tête, qu'il évita à grand'peine, et qui
+brisa une glace derrière lui. En même temps, Christian éclatait d'un
+rire nerveux que rien n'arrêtait, et qui crispait ses traits,
+contractait ses lèvres, le montrait impuissant et hagard, à la merci du
+délire alcoolique.
+
+--Il va faire quelque malheur! murmura Longin.
+
+--Finissons-le, dit cyniquement Clamiron. Quand il sera sous la table,
+il n'essaiera plus de nous tuer.
+
+Et, prenant la cuillère à punch, il en emplit un verre qu'il plaça
+devant Christian. Silencieux, sombre, le front bas, celui-ci buvait à
+présent, d'une main tremblante. Ses amis, effrayés de leur crime,
+l'entouraient sans mot dire. Il cria tout à coup:
+
+--Eh bien! Tas de fêtards! Vous avez l'air tout ahuris! Qu'est-ce qui
+vous arrive? Vous me regardez comme un phénomène! Vous m'avez mis en
+train et vous restez en route? En voilà des gaillards! Nous n'avons pas
+encore commencé les liqueurs. Allons qu'on apporte du
+Vernier-Mareuil-Carte jaune! Il ne serait pas convenable qu'on ne
+dégustât pas à cette table des produits de la maison! M'entendez-vous,
+maître d'hôtel....
+
+Et comme le garçon, inquiet, restait immobile devant lui, il brailla:
+
+--Vous dormez! Je vais vous réveiller!
+
+Il saisit deux assiettes et les brisa l'une contre l'autre, puis il
+écrasa ses verres avec la cuillère à punch, et il se préparait, avec un
+ricanement féroce, à renverser la table sur les convives, lorsque, ses
+forces le trahissant, il poussa un faible soupir et retomba sur le
+dossier de sa chaise, les yeux chavirés par l'ivresse, balançant sa tête
+de gauche à droite, inconscient, perdu. Au même moment, la porte du
+salon s'ouvrit et, vêtue d'une longue robe noire, une dentelle sur ses
+blonds cheveux, un peu pâle, mais pleine d'assurance, Étiennette Dhariel
+parut.
+
+--Ah! vous manquiez à la fête! dit amèrement Longin à la belle fille.
+Voyez dans quel état s'est mis ce malheureux!
+
+--Eh bien, il est mûr pour le mariage, il me semble, dit Étiennette
+avec un ironique sourire. Qu'est-ce que vous allez faire de ce brillant
+fiancé?
+
+--Le diable m'emporte si nous le savons, dit Vertemousse. On ne peut pas
+le laisser là, on ne peut pas le reconduire chez lui. Le voilà propre!
+
+--On s'amuse entre soi, chacun à sa petite pointe, ajouta Clamiron.
+Mais, lui, il fait tout en grand. Et mon animal se charge à éclater!
+
+--Je vais vous en débarrasser, répondit Étiennette. Descendez-le jusqu'à
+mon coupé, qui est à la porte. Je le conduis chez moi, je le soigne, et
+le remets sur pied.
+
+--Ah! vous êtes une vraie amie, ma petite Dhariel.
+
+--N'est-ce pas? Voilà ma façon de me venger des saletés que Christian
+m'a faites.
+
+Une lueur diabolique flambait dans les regards de la délaissée. Elle
+ajouta:
+
+--Je passe devant pour avertir mon cocher.... Suivez-moi.... Si, après
+ça, la famille n'est pas reconnaissante, c'est à guérir pour toujours du
+dévouement!
+
+--Ange, va! murmura Clamiron. Si jamais tu as besoin de mon témoignage
+pour le prix Montyon, ne te gêne pas!
+
+Il prit Christian sous un bras, Longin le prit par-dessous l'autre. Ils
+réussirent à le mettre sur ses jambes. Vertemousse lui campa son chapeau
+sur la tête, et portant presque ce cadavre vivant, qui marchait
+mécaniquement, les jambes tremblantes, livide et sans regard, ils
+descendirent l'escalier, traversèrent le trottoir et poussèrent
+Christian dans le coupé d'Étiennette. Ce brusque mouvement sembla tirer
+l'ivrogne de son engourdissement; il releva ses paupières alourdies,
+jeta un regard autour de lui, et, d'une voix sourde, grommela:
+
+--Allons, bon! une femme, maintenant! Qu'est-ce qu'ils veulent que j'en
+fasse?
+
+Et, se calant dans le coin de la voiture, il se mit à dormir près
+d'Étiennette sans même l'avoir reconnue.
+
+La belle fille se pencha vers Clamiron et Longin, leur sourit, et
+s'adressant à son cocher:
+
+--A la maison.
+
+
+
+
+VI
+
+
+L'hôtel Vernier-Mareuil, ce soir-là, flamboyait, par toutes ses
+fenêtres, dans la nuit. Sur la place Malesherbes, une foule,
+difficilement contenue par un service d'ordre, se pressait aux abords de
+la porte cochère pour voir entrer les voitures amenant chez le grand
+industriel la fleur du Paris élégant, riche et titré. Un brouhaha joyeux
+saluait le passage des femmes éclairées brusquement, au fond de leurs
+voitures, par les lampadaires, élevés de chaque côté du large trottoir.
+La file des coupés et des landaus se succédait, lente et solennelle,
+s'engouffrant, avec des roulements sourds, dans la cour verdoyante et
+fleurie, rayonnante de lumière électrique, comme une scène de théâtre
+pour l'apothéose d'une féerie.
+
+Sur chaque marche du haut perron, surmonté d'une marquise dorée, se
+tenait un valet de pied immobile dans sa livrée rouge, bas de soie et
+chevelure poudrée. Dans le vestibule, les maîtres d'hôtel, en habit noir
+à la française, faisaient la haie devant la porte du vestiaire. Et
+c'était sur le dallage de marbre une suite ininterrompue de couples
+souriants et compassés, femmes vêtues de leurs élégants manteaux de bal,
+coiffées de fleurs, maris ou pères enveloppés dans leurs fourrures, et
+se saluant, causant, dans la sonorité de l'orchestre qui recouvrait, de
+ses ondes harmonieuses, le roulement incessant des voitures.
+
+A l'entrée de ses salons, dans le grand hall où se trouvent réunis les
+plus merveilleuses toiles des peintres modernes et les chefs-d'oeuvre de
+la sculpture contemporaine, Vernier, debout, se tenait, recevant ses
+invités. A trois pas de lui, Emmeline causait avec le baron Templier.
+Aux arrivants qui venaient la saluer, la jeune femme tendait
+machinalement la main, adressait un sourire, ou offrait quelques paroles
+de bienvenue, avec un air de détachement qui accentuait encore la
+distance morale qui la séparait de son mari. Vernier, cependant, à la
+vue d'un vieillard tout couvert de cordons et de plaques d'ordres, qui
+s'avançait, se tourna vers sa femme d'un air d'autorité et dit:
+
+--Emmeline, Son Excellence l'ambassadeur des Pays-Bas....
+
+Mme Vernier s'approcha avec une bonne grâce aisée pour accueillir le
+personnage officiel. Le jeune baron, profitant de ce court éloignement
+de la maîtresse de la maison, entra dans les salons et, avisant dès
+l'entrée un groupe composé des inséparables Vertemousse, Clamiron,
+Fabreguier et Longin, il se dirigea vers eux avec empressement.
+
+--Enfin! Templier, s'écria Clamiron, vous avez donc lâché la patronne?
+Elle vous tenait de court, cependant, tout à l'heure.
+
+--Il y a temps pour tout, dit Raymond d'un air jovial. J'ai assez fait
+le planton à la porte. Je prétends me distraire un peu avec vous....
+Vernier est aux prises avec le corps diplomatique. Sa femme est à faire
+des révérences et des sourires à un vieux monsieur couvert d'une
+importante quincaillerie.... J'ai pris la tangente.... Où en est-on ici?
+
+--A avaler sa langue, déclara d'une voie enrouée Vertemousse. En voilà
+un déballage de rasoirs! Si qu'on s'en irait chez Maxim?
+
+--Qu'est-ce que tu y feras chez Maxim, à dix heures du soir? Il n'y aura
+personne.
+
+--Je pourrai m'y asseoir et y fumer. Ce sera déjà un avantage sur ici.
+On s'embête vraiment dans cette turne familiale et somnifère.
+Venez-vous, mes enfants?
+
+--Et qu'est-ce que Christian dira, s'il ne nous voit pas à sa soirée de
+contrat?
+
+A cette question, les quatre copains échangèrent un regard soucieux,
+mais ne répondirent pas. Ils étaient venus chez Vernier-Mareuil autant
+pour apprendre des nouvelles que pour faire acte de présence. Mais ils
+se sentaient mal à l'aise dans cette maison en fête, où les invités
+compassés et cérémonieux continuaient d'arriver, et où Christian, pour
+qui se donnait la fête, n'avait pas encore paru. Les harmonies de
+l'orchestre passaient par bouffées sonores, rythmant les valses. Par
+l'ouverture des larges baies, au travers de l'encombrement des habits
+noirs, du tourbillon des danseurs, s'apercevait le scintillement des
+épaules diamantées, l'éparpillement des robes claires dans un cadre de
+lumière et de joie.
+
+Assise dans le salon d'entrée, à côté de sa mère, complimentée et saluée
+par les arrivants, Geneviève Harnoy accueillait avec un doux et modeste
+sourire les paroles flatteuses. Une expression d'inquiétude au milieu de
+cette cérémonie, assombrissait son délicat et charmant visage. Elle
+était, ce soir-là, un objet d'envie. Elle épousait le fils unique de la
+puissante maison Vernier-Mareuil. Elle était destinée à une colossale
+fortune. Et pourtant elle était triste. Christian, elle le savait,
+n'avait pas paru de la journée chez son père. Vernier, plein de trouble,
+cachait sous un air de joie ses appréhensions. Chacun des membres de la
+famille s'efforçait de sourire. Tous tremblaient, comme sous le coup
+d'un malheur. Cependant, le choeur des mères dépitées daubait à l'envi
+sur le mariage de Geneviève.
+
+--Certes, cette petite Harnoy fait un beau rêve.... Mais que de risques
+elle court! Il a fallu la fâcheuse position du père pour la décider,
+sans doute, à devenir la femme de ce fou furieux de Christian?
+
+--Vous savez qu'il passe pour s'être rangé complètement.
+
+--Ah! qui peut répondre de l'avenir? Il a de trop mauvaises
+fréquentations! Des Vertemousse, des Clamiron, que voulez-vous qu'un
+pauvre garçon devienne dans un milieu pareil? Ils l'entraîneront de
+nouveau.
+
+--Oui, mais le père Vernier est si riche!
+
+--Quarante millions de fortune. Et le Royal-Carte jaune rapporte quinze
+à seize cent mille francs de bénéfices nets tous les ans....
+
+--Ça n'empêche pas qu'il a eu de sales aventures au début de sa vie. On
+a parlé de la police correctionnelle, pour falsification. Il fabriquait
+on ne sait quel infâme mélange, avec des sulfitartres et des acides
+acétiques. Si l'on cherchait bien à la préfecture, on trouverait de
+fâcheux dossiers sur son compte....
+
+--Si l'on s'en donnait la peine, on découvrirait des horreurs à
+l'origine de toutes les grandes fortunes.... C'est impossible autrement!
+On ne devient pas très riche sans commettre des infamies.... Moi, je
+vous avouerai que j'ai reculé devant l'alliance des Vernier-Mareuil.
+
+--Ce qui ne vous empêche pas de conduire votre charmante fille chez eux.
+
+--Ah! Tout Paris y vient....
+
+--Et on peut y trouver d'autres jeunes gens à marier que le fils de la
+maison....
+
+--En somme, les Harnoy sacrifient ignoblement leur fille à leur
+ambition....
+
+--Vernier-Mareuil a sauvé Harnoy de la faillite....
+
+--Elle n'est pas mal, cette petite Geneviève....
+
+--L'air un peu bécasse.
+
+--C'est ce qu'il faut pour vivre avec un scélérat comme Christian....
+
+La conversation fut interrompue par l'entrée dans le salon de la jeune
+Mme Vernier. Elle traversa, souriante et gracieuse, la presse des
+invités qui encombraient le passage; elle s'avança vers le groupe où se
+trouvait le baron Templier, et d'un signe de son éventail elle l'appela
+auprès d'elle. Il s'empressa, et penché dans un salut:
+
+--Qu'y a-t-il? Vous avez besoin de moi?
+
+--Oui. Mon mari et moi, nous sommes tout à fait tourmentés. Il est onze
+heures et Christian n'est pas encore rentré à l'hôtel. Que fait-il? Où
+est-il? Quand sa présence est indispensable ici....
+
+--Voulez-vous que je monte chez lui et que je m'informe?
+
+--Je vous en serai obligée.... Son père ne peut quitter la place.... Il
+reçoit nos invités, mais il est au supplice.... Faites le nécessaire....
+Je m'en remets à vous....
+
+--Comptez sur moi....
+
+--Et surtout, le silence.
+
+--Naturellement.
+
+Il s'inclina et, traversant le salon, gagna une porte donnant sur les
+dégagements intérieurs de l'hôtel. Il suivit un couloir et montant un
+large escalier de cinq marches, il pénétra dans une antichambre sur la
+banquette de laquelle un valet de chambre, assis, attendait.
+
+En voyant entrer Templier le domestique se leva précipitamment et prit
+une attitude respectueuse.
+
+--M. Christian n'est donc pas encore rentré, Edmond? interrogea le jeune
+homme.
+
+--Non, monsieur le baron.... J'attends M. Christian. Ah! monsieur le
+baron doit comprendre combien je suis tourmenté... un jour pareil!
+
+--Où croyez-vous qu'il soit?
+
+Le valet baissa la tête avec un air navré, il laissa tomber ses bras le
+long de son corps:
+
+--M. Christian est parti ce matin, à midi moins le quart, avec M.
+Clamiron. Il devait déjeuner avec ses amis.... En voyant que M.
+Christian n'était pas rentré pour dîner à l'hôtel, j'ai, sur l'ordre de
+Mme Vernier, été m'informer au restaurant, et là j'ai appris....
+
+--Eh bien, terminez.
+
+--Là, j'ai appris que M. Christian, vers quatre heures, avait été emmené
+par Mlle Dhariel....
+
+--Étiennette! Elle avait pourtant bien promis de se tenir tranquille! On
+l'a payée assez cher pour cela!
+
+--Ah! monsieur le baron, on ne lâche pas si facilement un amant comme M.
+Christian. Elle l'a emmené chez elle, et je suis sûr qu'il y est encore.
+
+--Ah! c'est trop fort! grommela Templier. La coquine! Elle aura affaire
+à moi. Je vais chez elle....
+
+Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Une porte battit, un pas lourd se
+fit entendre sur les marches, la porte s'ouvrit, et celui qu'on
+attendait si impatiemment se présenta, chancelant, sur le seuil. Il
+était vêtu d'une pelisse de loutre déboutonnée, sous laquelle
+apparaissaient sa jaquette froissée et sa cravate dénouée, comme s'il
+avait dormi tout habillé. Son chapeau, enfoncé sur le derrière de la
+tête, laissait voir crûment, sous la clarté blanche de l'électricité,
+son beau visage livide, marbré de taches rouges, dans lequel ses jeux
+vacillaient sans regard, pendant qu'un rictus tirait nerveusement ses
+lèvres. Malgré les stigmates affreux de l'ivresse, l'hébétude de sa
+physionomie, l'incertitude de sa démarche, il conservait cependant
+encore le charme de l'élégance et la séduction de la jeunesse. Il jeta
+son chapeau loin de lui, laissa glisser à terre sa fourrure, aussitôt
+ramassée par le domestique, et dit d'une voix railleuse.
+
+--Hé! c'est le sire de Templier! Quel bon vent t'amène, mon cher?
+Edmond, des cigares, et du thé avec du rhum.... J'ai soif!
+
+Son ami le saisit par le bras d'un geste brusque qui fit chanceler le
+malheureux:
+
+--Christian, ne sais-tu plus véritablement ce que tu fais? D'où
+viens-tu? A quoi as-tu pensé? Quoi! après toutes les promesses et les
+gages que tu as donnés! Oublies-tu que la maison est pleine de tous nos
+amis et que c'est en ton honneur?
+
+--Ah! c'est donc cela qu'il y avait foule sur la place quand ma voiture
+est arrivée?... Il y avait là des voyous: je crois qu'on m'a un peu
+attrapé!... Mon cocher alors est entré par la cour des écuries....
+Templier, qu'est-ce que tous ces gens-là viennent faire chez nous?...
+
+--Mais, insensé, n'es-tu donc plus capable de raisonner?...
+
+--Ah! je suis tout ce qu'il y a de plus lucide! Mais je ne sais pas
+pourquoi il y a tant de monde ici, ce soir... Écoute, on va s'y
+assommer! J'ai eu tort de rentrer.... Allons au bal de l'Opéra.... Nous
+y retrouverons Clamiron, Vertemousse et Longin.... On finira la soirée
+ensemble.
+
+--La soirée est finie, Christian, et tes amis sont ici qui
+t'attendent....
+
+--Envoie-les chercher.... Nous nous enfermerons pour éviter les
+raseurs....
+
+--Et demain, dans tout Paris, on racontera qu'à la fête donnée en
+l'honneur de ton mariage, il ne manquait que toi.... Ton père sera
+bafoué, ta fiancée insultée par la pitié hypocrite des jaloux.... Est-ce
+cela que tu veux?...
+
+--Je veux qu'on me fiche la paix!
+
+Il eut un geste d'insouciance, hocha la tête d'un air résolu et entra
+dans sa chambre, où il se laissa aller dans un fauteuil profond. Il
+soupira avec béatitude, ses yeux se fermèrent, et il parut prêt à
+s'endormir. Templier regarda un instant, avec une douloureuse émotion,
+ce beau garçon de vingt-six ans, aux traits fins, à la svelte tournure,
+étendu inerte, sans regard et sans pensée, comme une véritable brute.
+Mais il ne voulut pas s'avouer vaincu. Il le prit par la main, le secoua
+pour réveiller la vie dans ce corps paralysé par l'ivresse:
+
+--Voyons, Christian, écoute-moi.... Tu sais que je t'aime.... Ne me fais
+pas le chagrin de ne pas tenter un effort pour me satisfaire.... Tous
+nos amis sont en bas.... Paris entier s'est donné, ce soir, rendez-vous
+dans ta maison, pour te voir, te complimenter. Il est inadmissible que
+tu ne descendes pas.... Ta belle-mère est au désespoir. Elle m'a envoyé
+te chercher.... Christian... m'entends-tu?
+
+--Très bien! dit le jeune homme, en soulevant ses paupières et en
+lançant sur son ami un regard railleur.... Tu m'apportes les doléances
+de Mme Vernier-Mareuil.... Entre nous, tu as un rude toupet!...
+
+--Christian! protesta le baron.
+
+--Oh! moi, tu sais, quand je suis dans mes heures de franchise, je dis
+tout ce que je pense.... Mon ami, tu as tort d'abuser de ce que tu es
+l'amant de ma belle-mère, pour me faire de la morale.... Je ne te
+demande pas de respecter la maison de mon père, moi.... Alors pourquoi
+es-tu plus royaliste que le roi?...
+
+Il s'était soulevé en parlant ainsi, et sa figure avait pris une
+soudaine expression de dignité douloureuse:
+
+--Nous sommes de bien jolis spécimens de l'éducation moderne, mon cher
+baron, et on ne donnerait pas cher de nos consciences, si on avait le
+loisir de les connaître à fond. Moi, je suis une sale crapule, qui bois
+comme un cocher de fiacre. On avait essayé de me corriger, mais mes amis
+m'ont entraîné, et tu vois dans quel état je reviens! Est-ce qu'on
+guérit un ivrogne?... C'est si bon de boire, d'oublier le vide de ses
+jours, l'inutilité de sa vie, l'ennui effrayant de son oisiveté.... Ah!
+oui, je sais ce que tu vas me raconter.... Je suis le fils de
+Vernier-Mareuil, riche à millions, et je ne sais même pas manger
+proprement la fortune de mon père.... Mais toi, baron Templier,
+qu'est-ce que tu es? Un joli jeune homme qui vis dans la maison de
+l'homme dont tu as détourné la femme.... On dit que le mari t'intéresse
+dans ses spéculations et augmente ainsi ton revenu.... Tu payes donc les
+libéralités de l'un en gentillesses avec l'autre.... C'est un brillant
+métier que tu as là.... Et qui nourrit bien son homme! Mais tu es sobre,
+toi.... Tu dois conserver toute ta tête pour conduire tes affaires....
+Sans ça, qu'est-ce qui prouve que tu ne boirais pas comme moi?... Nous
+nous valons, va. Nous sommes frères dans la débauche.... Seulement,
+écoute ça, baron, moi, la mienne me coûte, et la tienne te rapporte!
+
+--Malheureux! cria Templier, avec un geste terrible pour frapper
+Christian.
+
+Mais il se calma aussitôt, et murmura:
+
+--Il ne sait pas ce qu'il dit!... Il aura tout oublié demain....
+
+Il se pencha sur son ami, retombé au fond de son demi-sommeil, et
+l'examinant avec soin:
+
+--Jamais je ne pourrai le remettre sur ses pieds à temps pour qu'il
+paraisse au salon. Que faire?...
+
+Il ouvrit la porte du vestibule et à voix basse:
+
+--Edmond, descendez et prévenez M. Vernier qu'il est urgent qu'il monte.
+Le docteur Augagne est dans la maison.... Cherchez-le et priez-le de
+monter aussi. Ne perdez pas un instant.
+
+--Bien, monsieur le baron.... J'y cours....
+
+Templier revint auprès du malheureux, étendu dans le fauteuil et cuvant
+son ivresse:
+
+--Oui, son père et un médecin, voilà ce qu'il lui faut.
+
+Il s'accouda à la cheminée, et, assombri, car il prévoyait les
+désastreuses conséquences que pouvait entraîner cet incident, il
+attendit. Dans l'éloignement la musique des danses se faisait entendre,
+et le contraste était lugubre de l'inertie accablée du malheureux qui
+soufflait péniblement, noyé dans l'ivresse, avec la fête qui se
+poursuivait joyeuse, donnée en son honneur. La voix brève et un peu rude
+de Vernier résonna dans le vestibule et, précédant le docteur Augagne,
+le père entra dans la chambre.
+
+D'un geste désolé, Templier montra Christian, qui n'avait même pas bougé
+et, saluant le médecin qui accompagnait Vernier, il dit:
+
+--Je me retire, je vais prévenir Mme Vernier que vous êtes auprès de
+votre fils....
+
+--Oui, c'est cela, mon cher baron, allez....
+
+Le père se tourna vers Augagne et, la bouche crispée, pâle de
+douloureuse angoisse:
+
+--Voyez, mon ami. Voilà où est retombé ce malheureux!
+
+Le docteur hocha tristement la tête, prit la main de Christian, tâta le
+pouls, et demanda au valet de chambre empressé et attentif:
+
+--Une serviette et de l'eau....
+
+Il trempa la serviette, lotionna le front et les joues du jeune homme.
+Celui-ci poussa un long soupir, et se détendit, comme sous une
+impression de soulagement. Le docteur reprit:
+
+--Avez-vous une pharmacie, ici? Il me faudrait de l'alcali, un verre et
+une cuillère....
+
+Déjà, le domestique revenait du cabinet de toilette, avec un flacon
+marqué d'une étiquette rouge, un gobelet de cristal et une cuillère
+d'argent. Augagne versa de l'eau dans le gobelet, dosa l'alcali et, avec
+la cuillère prenant quelques gouttes du mélange, il écarta les lèvres de
+Christian, puis lui renversant la tête comme à un enfant, il le
+contraignit à avaler. Le jeune homme fit une grimace de dégoût, ses yeux
+s'entr'ouvrirent, il reconnut le docteur et son père. Un sourire
+détendit sa bouche; il balbutia:
+
+--Ah! c'est vous, docteur? J'aurais dû m'en douter au sale goût de ce
+que vous venez de me faire avaler....
+
+--Alors, encore une cuillerée, pendant que nous y sommes? dit Augagne en
+introduisant à nouveau son médicament dans la bouche de Christian.
+
+Une faible rougeur monta aux joues du malade. Son cerveau parut se
+dégager; il fit un mouvement pour se redresser, mais le médecin s'y
+opposa:
+
+--Restez-là, ne bougez pas encore.
+
+Un pli creusa le front de Christian. Son père venait de sortir du coin
+où il se tenait dans l'ombre et de s'avancer vers lui. Il gardait le
+silence, mais son visage exprimait une telle colère contenue que le
+jeune homme, avec une ironique inquiétude, murmura:
+
+--Ah! il n'a pas l'air content, M. Vernier-Mareuil!...
+
+Le père crispa ses mains, mais retenu par un impérieux regard du
+docteur, il ne répondit pas. Il marcha, mâchant sa fureur et sacrifiant
+le plaisir de la laisser se répandre librement à la nécessité de ménager
+le malheureux qu'il fallait essayer de rendre à lui-même. Mais
+Christian, comme excité par un irrésistible besoin de pousser à bout ce
+père à qui la patience paraissait si lourde, reprit d'un ton gouailleur:
+
+--Rassure-toi, je ne t'ai pas fait d'infidélités. Ce n'est pas avec les
+produits de tes concurrents que je me suis chargé....
+
+--Oh! c'en est trop! bégaya Vernier, en s'élançant vers son fils. Brute!
+Brute affreuse!... Ah! c'est lui qui ose parler ainsi.... Et à moi... à
+moi! Oh! qu'ai-je fait pour cela?
+
+Il resta muet, le visage injecté, ne trouvant plus un mot, et des larmes
+se répandirent sur ses joues.
+
+--Ce que tu as fait? reprit Christian avec une lucidité de plus en plus
+grande. Tu as fait, parbleu, ta liqueur de grande marque, le
+Vernier-Mareuil-Carte jaune.... Voilà ce que tu as fait!... Il n'en faut
+pas davantage pour gagner une grosse fortune, en empoisonnant
+l'humanité!... Tu te plains que j'en boive?... Eh! pour qui donc le
+fabriques-tu? Pour ceux que tu ne connais pas, dont tu ignores la
+déchéance, et dont les excès ne frappent pas tes regards.... La
+multitude des buveurs attablés dans tous les cafés du monde et qui
+vident leur apéritif pour que tu récoltes des millions.... Eh bien! moi,
+je fais comme eux, qu'est-ce que tu as à dire? Tu es marchand de poison!
+Ne te plains pas qu'on en boive!
+
+--Oh! misérable! cria le père bouleversé par l'horreur de ces
+effroyables paroles. Ne t'ai-je pas élevé avec l'exemple de la sobriété
+sous les yeux?...
+
+--Ah! c'est une justice à te rendre.... Il n'y a que chez toi qu'on ne
+trouve pas tes liqueurs....
+
+--Ce sont d'infâmes créatures qui t'ont perdu! T'ai-je assez supplié de
+renoncer à les fréquenter? Ne l'avais-tu pas promis? N'avais-tu pas
+commencé même à t'assagir?... Et c'est quand tu nous avais donné
+l'espoir de ta guérison que tu retombes plus bas que jamais! Malheureux!
+Et tu as l'atroce cruauté de me reprocher ton vice.... A moi! Ah! c'est
+une dérision trop cruelle!
+
+--Que tu es difficile à satisfaire, reprit Christian avec une sorte de
+joie farouche. J'ai été pour toi une réclame vivante. On ne pouvait pas
+dire que tu fabriquais de mauvaises liqueurs puisque je ne consommais
+que celles-là! Si elles étaient inférieures, n'est-ce pas, je le
+saurais!... Mais elles sont remarquables, il n'y a pas à dire! Et si on
+se tue, au moins, c'est pour quelque chose!
+
+Le docteur Augagne avait pris Vernier par le bras, et l'emmenant à
+l'autre bout de la chambre:
+
+--Ne lui répondez pas. Il n'est pas responsable de ses paroles. Il est
+dans un état de demi-lucidité, où il suit ses idées, sans se rendre
+compte de leur portée. Dans quelques instants, quand il aura retrouvé
+complètement la raison, s'il se souvient de ce qu'il a dit, ce sera pour
+en rougir et s'en excuser. Je n'ai plus besoin de vous. Redescendez; je
+vous conduirai Christian tout à l'heure. Racontez ce que vous voudrez
+pour expliquer son retard.... Moi, je vous réponds qu'il fera son entrée
+dans vos salons avant une heure.
+
+--Merci. Je vous obéis.
+
+Le père étouffa un profond soupir, jeta sur son fils un regard navré et
+s'éloigna. Le docteur Augagne s'assit près de son malade, sa belle tête
+penchée vers ce jeune homme qu'il avait vu naître. Et il pensait avec
+mélancolie aux fatalités de la vie qui avaient donné pour fils ce
+faible, inconscient et voluptueux Christian à ce rude, laborieux et
+tenace Vernier. Comme si la destinée décevante se plaisait à renverser
+l'échafaudage des ambitions humaines, à Vernier, acharné à construire
+vaste et haut l'édifice de sa fortune, elle donnait Christian, agent de
+destruction, chargé de ruiner l'oeuvre paternel.
+
+Cependant, le docteur Augagne le regardait dormir, suivant sur sa
+physionomie, peu à peu calmée et adoucie, les progrès de l'apaisement du
+système nerveux.
+
+Enfin Christian poussa un soupir. La pendule venait de sonner une heure
+du matin et le timbre vibrant paraissait réveiller la pensée du malade.
+Il ouvrit les yeux et son regard n'était plus le même. Il était clair et
+intelligent. Il s'étira sans se redresser, comme s'il se trouvait bien,
+couché dans ce fauteuil. Il sourit au médecin et, d'une voix tranquille,
+comme s'il ne se souvenait plus de la scène affreuse où il venait de
+déchirer le coeur de son père:
+
+--Tiens! c'est ce bon docteur.... Ah! j'ai eu besoin de votre secours,
+cher monsieur Augagne?
+
+Il roula d'un air dolent sa tête sur le dossier du fauteuil:
+
+--J'ai encore fait des bêtises, tantôt.... Et vous êtes venu pour me
+soigner?...
+
+Le médecin lui fit signe de ne pas parler; et prenant sur la table le
+gobelet au fond duquel restait encore une partie de la potion préparée
+par lui:
+
+--Buvez ceci, dit-il, après nous causerons.
+
+Christian, avec la docilité d'un enfant, vida le gobelet que le docteur
+lui présentait. Alors seulement il parut vaguement se souvenir:
+
+--Mon père n'était-il pas là tout à l'heure?
+
+--Oui. Il est redescendu auprès de ses invités.
+
+--Ne lui ai-je pas adressé quelques paroles malsonnantes?
+
+--Ne pensons pas à cela, dit le docteur avec autorité, il s'agit de
+choses plus importantes. Votre père sait la part qu'il faut faire à la
+déraison dans votre façon de vous conduire. Mais les étrangers ne sont
+pas tenus à une semblable indulgence. Or, en ce moment, mon ami, la
+maison est pleine des invités qui se sont rendus à la fête donnée en
+l'honneur de votre mariage. Depuis deux heures, on vous attend, on vous
+cherche. Et déjà les commentaires vont leur train. Il est donc
+indispensable que vous paraissiez sans retard. Vous mettre en état
+d'affronter les regards, voilà à quoi je me suis engagé vis-à-vis de
+votre père. C'est à cela seulement qu'il faut tendre, entendez-vous,
+Christian, afin que demain, dans tous les journaux, on ne raconte pas à
+mots couverts, ou même clairement, que pendant que votre fiancée vous
+attendait en compagnie de sa famille et de la vôtre, au milieu de tous
+les amis de votre père, vous étiez incapable de vous montrer, anéanti,
+paralysé par la débauche.
+
+Christian eut une douloureuse contraction du visage. Il passa lentement
+la main sur son front:
+
+--Ah! docteur, dit-il tristement, quelle brute indomptable suis-je donc?
+
+Comme Augagne faisait un geste de protestation, le jeune homme l'arrêta
+d'un regard:
+
+--Ne me ménagez pas. Je connais votre affectueux dévouement, reprit-il,
+et je sais ce que je vous dois. S'il y avait seulement un homme tel que
+vous sur cent, le monde pourrait espérer le progrès moral. Vous êtes de
+ces braves gens qui sont durs pour eux-mêmes et indulgents pour les
+autres. Moi, voyez-vous, je suis une brute immonde. Il n'y a pas d'être
+plus abject et plus méprisable que celui qui a tout pour être bon,
+loyal, fier, utile, et qui est méchant, fourbe, lâche et nuisible. La
+destinée m'a tout prodigué et j'ai gâché à plaisir tous ses dons. Que
+m'a-t-il donc manqué pour être un brave garçon comme j'en connais tant,
+et qui vivent tranquilles et heureux?
+
+--Peut-être d'avoir conservé votre mère, dit, avec une gravité pensive,
+le docteur Augagne.
+
+--Hélas! si elle avait vécu, elle eût été une victime de plus! Je
+l'aurais désolée, comme j'ai désolé mon père, comme je désole en ce
+moment cette charmante Geneviève qui avait rêvé de me sauver. Ai-je été
+arrêté par la crainte de la faire souffrir? Que doit-elle penser de moi,
+en ce moment? Oserai-je paraître devant elle? Ne suis-je pas un être
+incorrigible? Qu'a-t-il fallu pour me rejeter dans mon bourbier? Un
+simple prétexte, la première occasion venue. Une table, des convives,
+des bouteilles, et me voilà retombé au vice. Quelle misère! J'avais
+pourtant promis d'être prudent, je me l'étais juré à moi-même. Il a
+suffi d'un déjeuner de garçon pour me faire tout oublier!
+
+Des larmes coulèrent sur ses joues.
+
+--Calmez-vous, dit le docteur. N'exagérez pas votre responsabilité. Vous
+avez été entraîné....
+
+--Non! Je suis allé au devant de la faute. Ah! vous le savez bien. Je
+vous l'ai avoué, un jour, à Saint-Georges, pendant que vous me soigniez:
+il y a dans l'ivresse un attrait mystérieux et irrésistible. J'étais
+parti pour déjeuner avec des amis, sagement, raisonnablement, et, au
+fond de moi, une voix s'élevait qui me criait: «On va boire! Tu voudras
+résister, tu ne le pourras pas! Et tu boiras comme autrefois, comme
+toujours, malgré toi, malgré tout!» Tenez! il vaudrait mieux
+disparaître. Je deviendrai un objet d'horreur pour les miens, et à
+certaines heures, quand je fais des retours sur moi-même, je me trouve
+tellement méprisable, que je suis près d'en finir.... Oui, une bonne
+balle de revolver dans la tête de Christian Vernier. Cela simplifierait
+tout! Mais y trouverait-elle une cervelle?
+
+--Malheureux! que dites-vous là?
+
+--Je vous explique un des symptômes de ma maladie.... Car, et c'est ma
+seule excuse, je suis un malade, un maniaque, une espèce de fou.... Oui,
+quand je me trouve à l'état lucide, en face de moi-même, alors je me
+demande ce que je fais sur la terre, et je n'ai rien de bon à me
+répondre.
+
+--Allons! Prenons pour ce qu'il est l'accident qui vous est arrivé
+aujourd'hui. Rechute, soit, mais que vous déplorez, et dont vous pouvez
+tirer parti pour vous amender définitivement. Au lieu de vous laisser
+aller au découragement, redressez-vous courageusement pour lutter....
+Vous n'êtes pas seul à porter la responsabilité de vos actes, pensez-y.
+Vous êtes fiancé à une jeune fille qui a accepté la tâche de vous aider
+dans l'oeuvre de votre régénération. Allez-vous la trahir définitivement
+on vous abandonnant vous-même?
+
+--Hélas! ne serait-ce pas lui rendre un service immense de ne point la
+lier à moi? A quelle aventure tragique court-elle? Que peut-elle
+attendre, et espérer?
+
+--Elle attend la réalisation de vos promesses. Elle espère votre salut.
+C'est une âme ardente, prête au dévouement. Rendez-lui la tâche facile.
+Remplissez, d'un coeur simple, vos devoirs envers elle. Soyez affectueux
+et dévoué. Elle sera heureuse, et vous, tout étonné de voir que la
+régularité et la tendresse soient si faciles et si douces, vous renierez
+votre passé de misère et d'angoisse, et vous serez sauvé.
+
+La tête penchée, écoutant avec un mélancolique sourire la parole du
+vieux médecin, Christian, complètement dégagé des brumes de l'ivresse,
+s'attardait avec une satisfaction évidente dans la tranquillité de sa
+chambre.
+
+--Ah! il faudrait me débarrasser de tous les compagnons de ma vie
+stupide, dit-il; je suis si faible que je retombe sans cesse sous leur
+domination, et qu'ils m'entraînent comme à plaisir....
+
+--Quel mérite auriez vous à bien faire, si c'était si aisé? Je ne
+prétends pas que vous vous corrigerez sans efforts. Mais on vous y
+aidera.
+
+La demie sonna à la pendule.
+
+--Allons, Christian, le moment est venu de vous montrer. J'ai promis à
+votre père de vous mener à lui avant qu'une heure s'écoule.... Le temps
+a marché.... Descendons.
+
+--Laissez-moi me passer de l'eau sur le visage, changer de vêtements....
+Et je suis à vous....
+
+Dans les salons, le flot des arrivants commençait à se ralentir.
+Cependant, Vernier se tenait toujours à l'entrée de ses appartements,
+entouré de ses familiers, comme s'il se sentait moins exposé aux
+curiosités narquoises des invités rassemblés chez lui. L'absence du fils
+de la maison, en un pareil soir, servait de texte à toutes les
+conversations. Le bruit venait d'être répandu, on ne sut jamais par qui,
+que Christian était parti, par le train de luxe de huit heures du soir,
+pour Monte-Carlo, avec Étiennette Dhariel. On l'avait vu à la gare. Il
+avait même dit à la personne qui l'avait rencontré: «On veut me marier
+de force. Je mets la frontière entre moi et le sacrement!» La nouvelle
+se précisait, enflée et agrémentée par chacun de ceux qui la
+colportaient à leur tour. Un imaginatif, plus fort que les autres venait
+même, de dire à Clamiron, à voix basse et avec de grandes précautions,
+que Christian avait pris cinq cent mille francs dans la caisse de son
+père avant de partir, et que Vernier-Mareuil se demandait s'il ne devait
+pas faire arrêter Étiennette Dhariel.
+
+--Vous vous trompez, avait répondu le fantaisiste ami de Christian, avec
+un regard aigu et une bouche féroce, ce n'est pas cinq cent mille francs
+qu'il a pris: c'est quinze cent mille. J'étais avec lui. Le caissier
+voulait résister. Je lui ai mis mon revolver sous le menton. Alors il a
+donné ses clefs sans faire le malin. Christian a gardé treize cent mille
+francs pour lui et m'a donné deux cent mille francs pour moi.... Je les
+ai encore là, dans la poche de mon habit.... Voulez-vous les voir?...
+
+--Mais, mon cher..., avait faiblement interjeté l'autre, médusé par le
+redoutable mystificateur.
+
+--Il n'y a pas de mais, mon cher, continua Clamiron, menaçant. Je ne
+pouvais pas refuser un pareil service à Christian, qui m'a, autrefois,
+aidé à battre ma mère....
+
+--Vous dites? s'écria la victime éperdue.
+
+--Je dis: battre ma mère, répéta sévèrement Clamiron. On est l'ami des
+gens ou on ne l'est pas!... Quant à Christian, il n'est pas parti pour
+si peu.... Il est resté à Paris.... Il ne veut pas manger son argent
+avec Étiennette Dhariel, qui a cessé de nous plaire, mais avec une
+dompteuse d'animaux de chez Pezon.... Oui, monsieur, nous allons
+subventionner les ménageries. Du reste, si vous ne me croyez pas,
+interrogez Christian lui-même. Le voilà!
+
+Aux yeux stupéfaits de ceux qui déjà le blâmaient, le déchiraient à
+plaisir, Christian, calme, souriant, venait de paraître. Il se laissa
+serrer la main par ceux qui répandaient sur lui, l'instant d'avant, les
+plus dégradantes calomnies. Il écoutait avec un air d'insouciance
+heureuse les félicitations que lui adressait la foule des indifférents.
+Il allait devant lui, lentement, comme s'il cherchait quelqu'un. Il
+aperçut Geneviève, assise auprès de sa mère, et se dirigea vers elle:
+
+--J'ai bien des excuses à vous faire, dit-il, mais je pense que mon père
+a dû vous prévenir. Il m'est arrivé, comme je rentrais, un terrible
+accident.
+
+Il eut un sourire à l'adresse du docteur Augagne, qui se tenait auprès
+de la jeune fille.
+
+--Mais notre cher médecin était là, et ce ne sera rien. Déjà, il n'y
+paraît plus.
+
+Il se courba devant elle, et avec la bonne grâce tendre qui le rendait
+si séduisant quand il voulait:
+
+--Prenez mon bras, Geneviève, nous allons faire le tour des salons.
+Notre présence sera plus décisive que tous les discours.
+
+Elle le regarda de ses yeux profonds, et avec une voix un peu basse:
+
+--Je ne vous ferai pas l'injure d'hésiter, au moment où tout le monde a
+les yeux fixés sur nous. On n'a déjà fait que trop de commentaires sur
+votre absence.... Mais nous devons avoir ensemble une explication, et il
+ne me paraît pas possible de la différer.
+
+Christian, pâlissant, s'inclina avec déférence:
+
+--J'accepte tout ce que vous voudrez m'imposer.
+
+Ils se mirent en marche, lentement, à travers les salons, distribuant
+sur leur passage les poignées de mains, les paroles gracieuses, les
+sourires joyeux. Aux accords harmonieux de l'orchestre, les danses
+continuaient, animées. Et les jeunes fiancés, le coeur serré, mais le
+visage exprimant une joie de commande, s'éloignaient parmi les
+félicitations et les voeux. Une portière, soulevée par Christian,
+démasqua l'entrée du boudoir de Mme Vernier. Déjà, le bruit des
+instruments et les rumeurs de la fête n'arrivaient plus jusqu'à eux
+qu'assourdis. Ils étaient encore en communication avec leurs invités,
+mais ils en étaient séparés, cependant, et libres de parler sans
+contrainte. Geneviève s'assit près de la cheminée, silencieusement. Elle
+tendit à la flamme de l'âtre ses pieds chaussés de satin, semblant
+attendre que Christian prît l'initiative du grave débat qui allait
+s'ouvrir entre eux. Il poussa un soupir, et se penchant vers elle:
+
+--Que vous a-t-on dit de moi, Geneviève? fit-il. De quoi m'a-t-on
+accusé?
+
+--On ne m'a rien dit, nul ne vous a accusé que vous-même. Mais votre
+absence était assez significative.... Vous avez manqué à tous vos
+engagements envers moi, Christian. Et cela, à quel moment?
+
+--Ah! vous avez raison, et je suis aussi coupable qu'on peut l'être!
+s'écria-t-il avec véhémence, l'arrêtant dans son accusation, tant il lui
+paraissait pénible de l'entendre tomber de cette bouche charmante. Vous
+êtes bien indulgente de m'écouter encore, je ne le mérite pas.
+
+Elle parut consternée par l'aveu si complet qu'il faisait de sa
+culpabilité, elle le regarda avec un peu d'inquiétude, et demanda:
+
+--Mais, n'invoquerez-vous aucune excuse? Acceptez-vous donc la
+responsabilité entière de la faute commise?
+
+Il pâlit, ses yeux s'emplirent de larmes:
+
+--A quoi me servirait d'incriminer les autres? Est-ce que cela pourrait
+m'innocenter? Je suis un malheureux, Geneviève, je vous ai offensée,
+j'ai menti. Abandonnez-moi, je ne vaux pas la peine que vous cherchiez
+âme sauver. Malgré toutes mes promesses, je suis retombé dans mon vice.
+Et, puisque vous n'avez pu réussir à m'en corriger, qui donc oserait,
+maintenant, espérer y parvenir?
+
+Il s'était mis à genoux près d'elle, et, la tête appuyée au bras du
+fauteuil, les yeux baissés, il pleurait désespérément. Elle, très émue
+par cette douleur, restait silencieuse, en face de son destin qu'il lui
+appartenait de fixer. Elle se rendait bien compte qu'elle jouait son
+avenir en ce moment. Elle sentait surtout, très impérieusement, qu'elle
+avait dans ses mains la vie de ce malheureux garçon, triste jouet des
+influences extérieures, livré au caprice des méchants, et qu'une volonté
+aimante et sage parviendrait, peut-être, à maintenir dans le bon chemin.
+Elle éprouvait pour lui une pitié profonde, comme en face d'un enfant
+malade qui n'est pas responsable de ses écarts de caractère ou de ses
+poussées de déraison. Elle recommença très doucement à l'interroger.
+
+--Je sais, bien que vous avez été entraîné à cette partie qui a eu une
+si mauvaise fin. J'ai été témoin de vos irrésolutions, quand il
+s'agissait d'accepter. Je suis peut-être responsable, pour une part, de
+ce qui est advenu, car je vous ai engagé à ne pas refuser.... Voyons,
+Christian, on s'est amusé à vous pousser, à vous exciter. Ce fut un jeu
+cruel, n'est-ce pas, et stupide, d'amis inconsidérés?
+
+Il ne consentit pas à entrer dans la voie qu'elle lui ouvrait elle-même.
+Il se sentait coupable, il répugnait à rejeter sur d'autres le fardeau
+de la faute. Il balbutia:
+
+--Je n'avais qu'à me souvenir de mes promesses, et à ne pas boire. On ne
+m'a pas forcé. J'étais libre. Je suis un misérable lâche! Quand j'ai en
+moi le poison, je deviens une vraie brute. Écartez-vous de moi,
+Geneviève. Je vous aime trop pour vouloir que vous soyez malheureuse, et
+je vous ferais souffrir malgré moi, je le sens.... Vous ne me dompterez
+pas, je suis perdu. Abandonnez-moi.
+
+Dans sa sincérité désespérée, il prononçait là les paroles que
+l'habileté la plus déliée lui eût inspirées. Offrir à cette noble fille
+de trahir la cause de la régénération entreprise, c'était la lui rendre
+sacrée. Lui conseiller de le laisser à sa souffrance physique et à sa
+misère morale, c'était la toucher au plus sensible de son généreux
+coeur. Elle lui prit la main, et, le forçant à relever le front:
+
+--Regardez-moi, Christian. Je veux voir vos yeux. Sont-ils donc si
+troubles que je ne puisse y lire la vérité? Vous paraissez sentir
+profondément l'indignité de votre conduite. Mais vous n'avez que des
+paroles amères et des cris de découragement. N'avez-vous pas, au fond du
+coeur, le désir de réparer ce que vous avez fait? Ou bien ne me
+dites-vous pas tout ce que vous pensez, et voulez-vous reprendre votre
+liberté en me rendant la mienne?
+
+Il éclata, cette fois, dans le paroxysme de sa désolation:
+
+--Oh! vous rendre votre liberté, oui, c'est le devoir que je m'impose,
+dans une heure de suprême honnêteté! Mais vouloir reprendre la mienne?
+Hélas! qu'en ferais-je? Si je pouvais obtenir cette grâce que vous me
+pardonniez, je ne demanderais qu'à vivre dans votre ombre, comme un
+pauvre malheureux dont on a pitié, et qu'on tolère près de soi.
+Geneviève, que devenir sans vous? Et, cependant, si vous vous liez à
+moi, vous risquez de vous perdre!
+
+Elle sourit avec une bonté adorable, la bouche tout près de l'oreille de
+Christian:
+
+--Et si je veux risquer de me perdre pour vous sauver! Ne sera-ce pas
+rendre plus étroit le devoir que vous aurez de vous bien conduire? Et
+puis, ne serons-nous pas plus forts, à deux, pour combattre les mauvais
+instincts et en triompher? Relevez la tête, Christian, reprenez
+possession de vous-même, chassez le souvenir de l'heure mauvaise, ne
+soyez plus qu'à vos saines résolutions. Redevenez le Christian d'hier,
+qui voulait m'obéir, et qui disait m'aimer....
+
+--Oh! oui, je vous aime! Et je vous obéirai! Par pitié, soyez mon guide
+et mon appui. Près de vous, je ne faillirai jamais. Ne me laissez pas
+m'écarter de votre regard. Sous vos yeux, la tentation même ne peut
+m'atteindre, et je suis sûr de moi.
+
+Il s'était relevé, transfiguré par un nouvel espoir. Les musiques
+chantaient toujours au loin, dans les salons, les valses se déroulaient
+en cercles gracieux, et le murmure bourdonnant des invités parvenait
+jusqu'à ce boudoir retiré, rappelant aux deux jeunes gens que le monde
+était là, tout près d'eux, qui les attendait pour les reprendre. Ils
+firent quelques pas vers la lumière, vers le bruit, vers le danger, et,
+sur le seuil, au moment de soulever la portière qui, seule, les séparait
+de la fête:
+
+--Nous partirons, Christian, dit Geneviève. Nous irons dans le calme et
+la solitude chercher le remède à votre faiblesse. Nous vivrons l'un près
+de l'autre, l'un pour l'autre. Et, j'en ai l'espoir, j'arriverai à
+guérir votre âme. A compter de cet instant, nous ne parlerons plus de ce
+qui nous a fait, à tous deux, tant de peine. Rien du passé ne compte
+plus, il est effacé. Ne nous occupons que de l'avenir.
+
+Il ne répondit pas, mais, sur sa main qu'elle lui tendait, il se courba,
+et, en même temps qu'un baiser, il y mit une larme.
+
+ * * * * *
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+=ROMANS=
+
+=Serge Panine=. _ouvrage couronné par l'Académie française._ 3 fr. 50
+=Le Maître de Forges=. 3 fr. 50
+=La Comtesse Sarah=. 3 fr. 50
+=Lise Fleuron=. 3 fr. 50
+=La Grande Marnière=. 3 fr. 50
+=Les Dames de Croix-Mort=. 3 fr. 50
+=Volonté=. 3 fr. 50
+=Le Docteur Rameau=. 3 fr. 50
+=Dernier Amour=. 3 fr. 50
+=Dette de Haine=. 3 fr. 50
+=Nemrod et Cie=. 3 fr. 50
+=Le Lendemain des Amours=. 3 fr. 50
+=Le Droit de l'Enfant=. 3 fr. 50
+=La Dame en Gris=. 3 fr. 50
+=L'Inutile Richesse=. 3 fr. 50
+=L'Ame de Pierre=. 3 fr. 50
+=Le Curé de Favières=. 3 fr. 50
+=Les Vieilles Rancunes=. 3 fr. 50
+=Roi de Paris=. 3 fr. 50
+=Au fond du Gouffre=. 3 fr. 50
+=Gens de la Noce=. 3 fr. 50
+=La Ténébreuse=. 3 fr. 50
+=Le Brasseur d'Affaires=. 3 fr. 50
+=Le Crépuscule=. 3 fr. 50
+=La Marche à l'Amour=. 3 fr. 50
+
+ * * * * *
+
+=Noir et Rose=. 3 fr. 50
+
+ * * * * *
+
+=Les Vieilles Rancunes=. Illustrations de Simonaire.10 fr.
+
+ * * * * *
+
+=La Fille du Député= (Collection Ollendorff illustrée).
+Illustrations de René Lelong. 2 fr.
+
+=THÉATRE=
+
+=Régina Sarpi=, drame en cinq actes. 2 fr.
+=Marthe=, comédie en quatre actes. 2 fr.
+=Serge Panine=, pièce en cinq actes. 2 fr.
+=Le Maître de Forges=, pièce en quatre actes et cinq tableaux. 2 fr.
+=La Comtesse Sarah=, comédie en cinq actes. 2 fr.
+=La Grande Marnière=, drame en huit tableaux. 2 fr.
+=Dernier Amour=, pièce en quatre actes. 2 fr.
+=Le Colonel Roquebrune=, drame en cinq actes et six tableaux. 2 fr.
+=Les Rouges et les Blancs=, drame en cinq actes. 2 fr.
+
+ * * * * *
+
+Tous droits de reproduction, de représentation et de traduction réservés
+pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le
+Danemark.
+
+S'adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 50,
+Chaussée d'Antin, 50, Paris.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Marchand de Poison, by Georges Ohnet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCHAND DE POISON ***
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+This and all associated files of various formats will be found in:
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+
+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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